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+ <title>The Project Gutenberg eBook of Catherine de Médicis, par Jean-H. Mariéjol </title>
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+Project Gutenberg's Catherine de Médicis (1519-1589), by Jean-H. Mariéjol
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Catherine de Médicis (1519-1589)
+
+Author: Jean-H. Mariéjol
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+Release Date: June 3, 2011 [EBook #36315]
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+Language: French
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+Character set encoding: UTF-8
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CATHERINE DE MÉDICIS (1519-1589) ***
+
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+Produced by Mireille Harmelin, Wagner, Rénald Lévesque and
+the Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by www.archive.org
+
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+
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+
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+<h3>Jean-H. MARIÉJOL</h3>
+<h5>Professeur à la Faculté des Lettres de l'Université de Lyon.</h5>
+<br>
+
+<h1>CATHERINE<br>
+DE MÉDICIS</h1>
+
+<h3>(1519-1589)</h3>
+
+<h4><i>DEUXIÈME ÉDITION</i></h4>
+
+<br><br>
+
+<p class="mid">LIBRAIRIE HACHETTE<br>
+79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, PARIS</p>
+
+<h5>1920</h5>
+<br><br>
+
+
+<div class="sml">
+<p class="mid">A LA MÊME LIBRAIRIE</p>
+
+<p class="mid">HISTOIRE DE FRANCE ILLUSTRÉE,<br>
+publiée sous la direction de M. E. Lavisse<br>
+TOME VI<br>
+par M. Jean-H. MARIÉJOL</p>
+
+<p class="mid">1re Partie.--LA RÉFORME ET LA LIGUE.<br>
+L'ÉDIT DE NANTES.<br>
+2e Partie.--HENRI IV ET LOUIS XIII.<br>
+<br>
+Deux volumes in-8 illustrés, chaque volume:<br>
+Broché... 20 fr.; Relié... 35 fr.</p>
+</div>
+
+<br><br>
+
+<p class="mid"><span class="sml">Tous droits de traduction, de reproduction,<br>
+et d'adaptation réservés pour tous pays.<br>
+<i>Copyright</i>, par <i>Librairie Hachette, 1920</i>.</span></p>
+
+<a name="p" id="p"></a>
+<br><br>
+
+<h3>PRÉFACE</h3>
+
+<p>Cette biographie n'est ni un plaidoyer, ni un réquisitoire, ni une
+satire, ni un panégyrique, mais une histoire aussi objective que
+possible de la vie et du gouvernement de Catherine de Médicis.</p>
+
+<p>Le sujet n'a jamais été traité en son ensemble et il est en effet vaste,
+complexe et divers. Née d'un père florentin et d'une mère française,
+élevée en Italie jusqu'à l'âge de quatorze ans et depuis fixée en France
+par son mariage avec un fils de François Ier, Catherine participait de
+deux pays et de deux civilisations. Épouse aimante, docile, effacée
+d'Henri II et Reine-mère très puissante, elle dirigea presque
+souverainement les affaires du royaume, pendant plus d'un quart de
+siècle, au nom de Charles IX et d'Henri III, ses fils. La lutte entre le
+parti protestant et l'État catholique commençait quand elle prit le
+pouvoir, et elle le garda jusqu'à sa mort parmi les résistances, les
+troubles et les guerres que provoqua dans toutes les provinces et dans
+toutes les classes le conflit des passions religieuses, des intérêts
+politiques, des ambitions personnelles.</p>
+
+<p>Mais l'œuvre est difficile moins par son étendue et sa variété que par
+l'effort d'impartialité quelle exige. Le massacre de la Saint-Barthélemy
+est si odieux que l'horreur en rejaillit sur tous les actes de celle qui
+le décida et qu'on a peine à se défendre de la juger uniquement sur
+cette crise de fureur. L'excès contraire, et celui-là inexcusable, ce
+serait, par réaction contre cet instinct d'humanité, de vouloir
+l'absoudre et l'innocenter en tout. Mais, tout en répugnant au paradoxe
+d'une réhabilitation, on a bien le droit de se demander si ce crime de
+l'ambition et de la peur est l'indice d'une nature perverse. La plupart
+des historiens représentent cette grande coupable comme indifférente au
+bien et au mal, n'aimant rien ni personne, fausse, perfide et
+foncièrement cruelle, en un mot, comme une criminelle-née. Ils ont l'air
+d'oublier qu'elle passait pour douce et bénigne et qu'au début de son
+gouvernement elle se montra capable de bonnes intentions et de bonnes
+actions. J'ai vérifié les causes de cette réprobation absolue et
+j'expose ici le résultat de mes recherches. Je pense avoir découvert une
+Catherine assez différente du Machiavel féminin de la légende ou de
+l'histoire et qui n'est ni si noire ni si grande. Peut-être me suis-je
+trompé, mais c'est de très bonne foi, et l'on se convaincra, je
+l'espère, après m'avoir lu jusqu'au bout, que mon erreur, si erreur il y
+a, n'est pas sans excuses.</p>
+
+<p>Avant que la correspondance de Catherine de Médicis fût publiée, je
+n'aurais eu ni le moyen ni même l'idée d'écrire ce livre. Les lettres,
+surtout les lettres familières, où l'on n'a pas intérêt à dissimuler,
+sont la source d'information la plus sûre sur les pensées et les
+arrière-pensées. La plupart reposaient dans les Archives publiques ou
+privées, et le peu qui en avait paru était dispersé dans toutes sortes
+d'ouvrages. Le comte Hector de La Ferrière entreprit, et, lui mort, M.
+le comte Baguenault de Puchesse, avec une méthode rigoureuse, acheva de
+réunir l'inédit et l'imprimé dans un seul recueil. Le tout remplit dix
+volumes de la Collection des Documents inédits relatifs à l'Histoire de
+France et mérite d'être cité, à côté des Lettres Missives d'Henri IV,
+comme une œuvre qui fait très grand honneur à l'érudition française.
+S'il est étrange que le premier en date des deux éditeurs ait, pour
+rendre ses préfaces plus alertes et vivantes, coupé en dialogues des
+rapports et des dépêches d'ambassadeurs, s'il se rencontre en cet
+immense travail quelques erreurs de datation ou d'identification, la
+coquetterie de la forme et de légères imperfections de fond, qu'un
+erratum peut facilement corriger, ne doivent pas faire oublier
+l'importance du service rendu.</p>
+
+<p>Que saurait-on exactement, sans toutes ces lettres, du caractère de
+Catherine, de ses goûts, de ses sentiments, de ses projets, de ses
+illusions, de ses rêves, de toutes les manifestations de la personnalité
+qui échappent le plus souvent à l'histoire officielle? Si elles
+n'apprennent rien sur son éducation italienne, elles permettent
+d'apprécier, au cours de sa vie en France, sa formation intellectuelle,
+son tour d'esprit, sa sagesse mondaine, l'agrément de son commerce, ses
+qualités d'épistolière, de diplomate, d'orateur, de politique. Elles
+expliquent ses ambitions, ses variations, ses contradictions, ses
+complaisances: amour conjugal et partage avec la favorite Diane de
+Poitiers, tendresse maternelle et jalousie du pouvoir, tolérance
+religieuse et guerre d'extermination, alliances catholiques et alliances
+protestantes, lutte contre l'Espagne et capitulation devant la Ligue.
+Lues et relues de suite et de près, complétées, éclairées, rectifiées
+l'une par l'autre, elles aident à deviner sous la teinte des attitudes
+une femme d'État dont la maîtrise sur elle-même fut la grande vertu.
+Assurément, ces investigations ne sont pas toujours favorables à
+Catherine, et souvent elles lui sont contraires. On la prend, malgré ses
+échappatoires, en flagrant délit de mauvaise foi, de ruse et de
+mensonge. Le principal mérite de sa correspondance, c'est que, sans le
+vouloir, elle s'y peint elle-même au naturel en bien comme en mal.</p>
+
+<p>Aussi est-elle mon meilleur témoin. On voudra bien se souvenir que
+j'écris une biographie de Catherine de Médicis, et non l'histoire de son
+temps. J'ai donc raconté en détail les événements où elle a joué un
+rôle, mais je me suis borné pour les autres aux traits et aux
+circonstances qui pouvaient servir de cadre et d'éclaircissement à son
+action. Les lecteurs qui seraient curieux d'en savoir davantage sur
+l'administration, la politique générale et la guerre n'ont qu'à se
+reporter au tome VI. <span class="sc">i</span> de l'Histoire de France de Lavisse. Grâce à ce
+départ, j'ai pu resserrer en un volume de quatre cents pages le cours de
+cette existence et si longue et si pleine. Qu'il s'agisse de l'enfance
+et de la première jeunesse de Catherine en Italie, de son mariage avec
+un fils de France, de sa vie de Dauphine et de Reine et de son
+gouvernement pendant le règne de ses fils, c'est d'elle toujours et
+principalement d'elle qu'il sera question.</p>
+
+<p>Mon sujet était si restreint et si particulier qu'il n'exigeait pas
+absolument de nouvelles recherches d'archives. Il suffisait, pour mener
+à bien une étude psychologique de cette Médicis française, de recourir
+par-dessus tous les autres documents, à ses Lettres. Même réduite à
+cette proportion, c'était, je crois, une œuvre utile. Cette
+correspondance risquerait, comme tant d'autres monuments imprimés, de
+dormir dans le silence des Bibliothèques du demi-sommeil de l'inédit, si
+quelques indiscrets, dont je suis, ne s'avisaient de les toucher d'une
+main amie. Les Préfaces même, ces préfaces si bien informées, qui
+pourraient servir tout au moins de guide aux curieux, font tellement
+corps avec les grands in-quarto qu'elles restent comme eux un objet
+lointain d'admiration et de respect, major e longinquo reverentia. Il
+est bon que des vulgarisateurs se dévouent, pour la gloire même des
+érudits, à signaler au public lettré, dans des livres plus maniables, ce
+que ces immenses travaux de découverte, de collation, de critique
+ajoutent à la connaissance du temps passé et aux progrès de la vérité
+historique. Et ce n'est même pas assez. Il serait mieux encore de
+choisir dans la masse des textes ceux qui sont le plus capables d'aider
+le lecteur à se faire une opinion aussi personnelle que possible des
+événements et des hommes d'autrefois. J'ai à cette intention cité dans
+ce livre, et presque à chaque page, les lettres de Catherine en prenant
+le soin toutefois d'encadrer ces extraits et de les mettre en leur
+meilleur jour. Je l'aurais laissée parler toute seule si je l'avais pu.
+Mais il y a telle époque, comme celle de son enfance, où Catherine ne
+pouvait pas se raconter, et plus tard des circonstances où elle ne l'a
+pas voulu. Il a fallu alors de toute nécessité que j'intervinsse pour
+reconstituer sa vie à l'aide d'autres témoignages.</p>
+
+<p>J'aurais voulu épargner à mes lecteurs l'effort auquel oblige
+l'orthographe du <span class="sc">XVI</span>e siècle. Elle n'est pas seulement différente de la
+nôtre: elle est incohérente, parce que personnelle. On ne peut pas
+parler de faute et d'ignorance quand il n'y a pas encore de règle
+établie. Les imprimeurs naturellement tendent à l'uniformité, mais ils
+n'ont d'action directe que sur les écrivains et les rédacteurs de
+papiers publics. Le reste, c'est-à-dire à peu près tout le monde, écrit
+à sa guise, d'après le souvenir imprécis de ses yeux ou de ses oreilles,
+et quelquefois, dans la même page ou dans la même phrase le même mot se
+présente figuré de deux ou trois manières. Aussi les publications
+d'inédit de notre temps ont un aspect d'autant plus rébarbatif qu'elles
+sont en général plus consciencieuses et plus fidèles. Ajoutons que, pour
+augmenter la bigarrure, les minutes étant souvent perdues, il ne reste
+que des copies faites plusieurs années ou même un siècle après par des
+gens qui dénaturaient à la mode de leur époque l'orthographe du modèle.
+J'avais pensé d'abord à corriger tous ces textes et à les ramener à une
+forme commune, mais quelle forme? Celle de mon choix, puisqu'au <span class="sc">XVI</span>e
+siècle il n'y en a point d'universellement admise. Mais je ne me suis
+pas senti le courage, n'étant pas grammairien, de prendre une pareille
+responsabilité. J'ai donc reproduit les textes tels qu'ils se
+rencontraient dans les meilleures éditions dont je me suis servi. C'est
+un habit d'arlequin, j'en conviens, mais il n'en faut accuser que la
+diversité des temps et des personnes. Quant à la graphie de Catherine,
+elle est parfois si purement phonétique, que j'ai été obligé, pour
+comprendre certains passages, de les lire à haute voix au lieu de les
+parcourir des yeux. Le mélange de sons et de mots italiens la fait
+paraître encore plus étrange. J'ai, pour la clarté du sens, modernisé ou
+francisé entre parenthèses ce qui me paraissait inintelligible. Et même
+dans les citations les plus longues, quand les obscurités abondaient
+trop, j'ai pris le parti de reproduire l'original et d'en donner en
+note--le mot n'est qu'un peu fort--une traduction.</p>
+
+<p>Il est probable que j'ai commis dans le récit des événements des erreurs
+de dates ou de faits (sans parler des fautes d'impression), mais je ne
+crois pas qu'il y en ait d'essentielles et qui infirment mes
+conclusions, et c'est là ce qui importe. Assurément il vaut mieux être
+exact jusqu'à la minutie, mais, outre qu'il n'est pas toujours facile de
+mettre d'accord les contemporains et qu'il faut choisir quelquefois,
+sans contrôle possible, entre différentes indications chronologiques et
+historiques, il est inévitable que l'auteur, en un si long effort, soit
+sujet à quelques défaillances. Se tromper d'un ou même de plusieurs
+jours et sur certains détails, le mal n'est pas bien grand quand l'ordre
+des événements n'est pas interverti et que l'effet n'est pas pris pour
+la cause ou réciproquement. Ce sont peccadilles qui paraîtront, je
+l'espère, pardonnables surtout à ceux qui auront le plaisir de les
+relever.</p>
+
+<p>Je m'excuse enfin de n'avoir pas joint à cette courte biographie une
+bibliographie très complète; il y faudrait celle des trois quarts du
+<span class="sc">XVI</span>e siècle. Je me suis borné à indiquer en tête du volume, et surtout
+au bas des pages, les recueils de documents et les livres dont je me
+suis le plus servi. Je renvoie pour les autres, c'est-à-dire pour le
+plus grand nombre, à l'Histoire de France de Lavisse, t. V. 2 et t. VI.
+1<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a>. On y trouvera catalogués à leur place les ouvrages que j'ai
+consultés ou suivis pour le récit général des faits, sans avoir pris
+toujours la peine de les citer à nouveau. Mais je n'ai pas manqué de
+dire et même de redire mes références toutes les fois qu'il s'agissait
+de rectifier une erreur ou d'établir une vérité dans la vie, le rôle et
+le gouvernement de Catherine de Médicis.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"><b>Note 1: </b></a><a href="#footnotetag1">(retour) </a> On trouvera la plupart des indications bio-bibliographiques
+réunies dans le <i>Manuel de Bibliographie biographique et d'iconographie
+des Femmes célèbres, par un vieux bibliophile</i>, (Ungherini), 1892.
+Turin-Paris, Col. 133-135;--<i>Supplément</i> (1900), Col. 94-95;--<i>Second et
+dernier supplément</i> (1905). Col. 39-40.</blockquote>
+
+<br><br>
+
+<h1>CATHERINE de MÉDICIS</h1>
+<hr class="full">
+<hr class="full">
+
+<a name="c1" id="c1"></a>
+<br>
+
+<h4><i>CHAPITRE PREMIER</i></h4>
+
+<h3>LA JEUNESSE DE CATHERINE DE MÉDICIS</h3>
+
+<p><span class="sc">Catherine</span> de Médicis, la Catherine des Guerres de Religion, bru de
+François Ier, femme d'Henri II, mère des trois derniers rois de la
+dynastie des Valois-Angoulême, et qui gouverna presque souverainement le
+royaume sous deux de ses fils, Charles IX et Henri III, n'était pas de
+pure race florentine. Elle avait pour père Laurent de Médicis,
+petit-fils de Laurent le Magnifique, mais sa mère était une Française de
+la plus haute aristocratie, Madeleine de La Tour d'Auvergne, comtesse de
+Boulogne.</p>
+
+<p>Ce mariage d'une jeune fille apparentée à la famille royale avec le
+neveu du pape Léon X, fut, comme le sera celui d'Henri de Valois avec
+Catherine de Médicis, nièce du pape Clément VII, un calcul de la
+diplomatie française.</p>
+
+<p>Après la victoire de Marignan et la conquête du Milanais, François Ier,
+désireux de changer en alliance la paix qu'il venait d'imposer à Léon X,
+avait pris rendez-vous avec lui à Bologne, et là, dans les entretiens où
+fut ébauché le plan du Concordat (déc. 1515), il lui parla de ses
+projets sur Naples. Le Saint-Siège étant le suzerain de droit de ce
+royaume, dont les Espagnols étaient les maîtres de fait, il offrait au
+Pape, en échange de l'investiture, de favoriser ses ambitions de
+famille<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a>. Léon X, qui avait autant à cœur l'intérêt des siens que le
+repos de la chrétienté, accueillit bien les avances du Roi et ne
+découragea pas ses prétentions; des avantages qui s'annonçaient
+immédiats pouvaient bien être payés d'un vague acquiescement à des rêves
+de conquêtes. Les Médicis, qui avaient recouvré leur pouvoir à Florence
+en 1512, après un exil de dix-huit ans, devaient craindre que le parti
+républicain, mal résigné, ne cherchât, conformément à ses traditions,
+encouragement et secours auprès du roi de France. L'amitié de François
+Ier, leur proche voisin à Milan et à Plaisance, les garantissait contre
+les complots et les agressions. Elle leur permettait par surcroît les
+grands desseins.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"><b>Note 2: </b></a><a href="#footnotetag2">(retour) </a> A. de Reumont, <i>La Jeunesse de Catherine de Médicis</i>,
+ouvrage traduit, annoté et augmenté par Armand Baschet, Paris, 1866, p.
+247-248: lettre de François Ier à Laurent de Médicis, 4 fév. 1516, dont
+on n'a pas jusqu'ici tiré parti.</blockquote>
+
+<p>De la descendance légitime de Côme l'Ancien, il ne restait que trois
+mâles, le Pape, son frère Julien--qui mourut d'ailleurs à la fin de
+1516,--et Laurent, le fils de son frère aîné. Sur ce neveu reposait
+l'avenir de la dynastie. Léon X le fit reconnaître par le peuple chef de
+la République (après la mort de Julien). En même temps, il le nomma
+capitaine général de l'Église, et il lui conféra le duché d'Urbin, un
+fief pontifical, dont il dépouilla le titulaire, François-Marie de La
+Rovere, que son oncle, Jules II, en avait investi. Il n'aurait pas
+risqué ce coup d'autorité (1517) et la guerre qui s'ensuivit, sans la
+connivence du maître de Plaisance et de Milan. François Ier applaudit à
+cet acte de népotisme. Dans une lettre d'Amboise, du 26 septembre 1517,
+il félicitait le nouveau duc de ces faveurs qui en présageaient
+d'autres, ajoutant: «C'est ce que pour ma part je désire beaucoup et de
+vous y aider de mon pouvoir et en outre de vous marier à quelque belle
+et bonne dame de grande et grosse parenté et ma parente, afin que
+l'amour que je vous porte aille s'augmentant et se renforçant encore
+plus fort (<i>rinforzi piu forte</i>)»<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"><b>Note 3: </b></a><a href="#footnotetag3">(retour) </a> Reumont-Baschet, p. 251. Le texte de la lettre est en
+italien.</blockquote>
+
+<p>Les Médicis étaient des parvenus de trop fraîche date pour n'être pas
+flattés d'un cousinage, si lointain qu'il fût, avec la Maison de France.
+Laurent n'était, comme Côme l'Ancien et Laurent le Magnifique, qu'un
+citoyen privilégié entre tous, investi par un vote du peuple du droit
+d'occuper, sans exclusions légales ni condition d'âge, toutes les
+magistratures, et qui, s'il ne les exerçait pas, employait les moyens et
+les expédients légaux pour y faire élire ses parents et ses clients. II
+était, non le souverain de Florence mais le chef de la Cité (<i>capo della
+Citta</i>). Aussi ses prédécesseurs avaient-ils longtemps borné leurs
+ambitions matrimoniales à s'allier avec les autres grandes familles
+florentines ou avec l'aristocratie romaine. Laurent le Magnifique avait
+épousé une Orsini, et fait épouser une autre Orsini, Alfonsina, à son
+fils Pierre. Des trois sœurs de Léon X, l'une, Madeleine, était mariée
+au fils du pape Innocent VIII, François Cibo; les deux autres, Lucrèce
+et Contessina, à de riches Florentins, Jacques Salviati et Pierre
+Ridolfi. Sa nièce germaine, Clarice, sœur de Laurent, avait été, pendant
+le long bannissement des siens (1494-1512), fiancée à un simple
+gentilhomme, Balhazar Castiglione, l'auteur du <i>Cortigiano</i>, ce célèbre
+traité des perfections du courtisan, et finalement elle était devenue la
+femme d'un grand banquier florentin, Philippe Strozzi<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a>. Mais Léon X,
+après le rétablissement des Médicis à Florence (1512) et son élévation
+au souverain pontificat (1513), prétendit à de plus hautes alliances. Il
+avait marié, en février 1515, son frère Julien à une princesse de la
+maison de Savoie, Philiberte, laide, quelque peu bossue et maigrement
+dotée à titre viager de revenus patrimoniaux, mais sœur d'un prince
+régnant de vieille race, Charles III, et de la reine-mère de France,
+Louise de Savoie<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a>. Il accepta bien volontiers l'offre d'un mariage
+princier en France. Il fut question pour Laurent d'une fille de Jean
+d'Albret, roi de Navarre, mais, la négociation matrimoniale traînant,
+Madeleine (Magdelaine ou Magdeleine) de La Tour d'Auvergne, comtesse de
+Boulogne, fut choisie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"><b>Note 4: </b></a><a href="#footnotetag4">(retour) </a> La généalogie des descendants de Côme l'Ancien, dans Litta,
+<i>Famiglie celebri italiane</i>. t. XII, tables VIII-XI. Cf Roscoë. <i>Vie de
+Laurent le Magnifique</i>, trad. Thirot, t. II. p. 190.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"><b>Note 5: </b></a><a href="#footnotetag5">(retour) </a> Samuel Guichenon, <i>Histoire généalogique de la royale
+maison de Savoye</i>, 1660, t. I, p. 606.</blockquote>
+
+<p>La mère de Madeleine, Jeanne de Bourbon-Vendôme, était une princesse du
+sang, veuve en premières noces d'un prince du sang, Jean II, duc de
+Bourbon, le frère aîné de Pierre de Beaujeu. Son père, Jean III de La
+Tour, mort en 1501, était de la maison de Boulogne qui faisait remonter
+son origine aux anciens ducs d'Aquitaine, comtes d'Auvergne<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a>. Il
+possédait au centre du royaume les comtés de Clermont et d'Auvergne et
+les baronnies de La Tour et de La Chaise avec leurs appartenances et
+dépendances;--au midi, les comtés de Lauraguais et de Castres, «et
+autres choses baillées par le feu roy (Louis XII) au comte Bertrand
+(père de Jean III) en récompense (en compensation) du comté de
+Boulogne», dont les rois de France s'étaient saisis;--et çà et là, en
+Limousin et en Berry, quelques seigneuries: toutes terres et droits<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup class="sml">7</sup></a>,
+qui ensemble, avec les propres de sa femme, lui constituaient environ
+120,000 livres de revenu<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup class="sml">8</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"><b>Note 6: </b></a><a href="#footnotetag6">(retour) </a> Baluze, <i>Histoire généalogique de la maison d'Auvergne</i>, t.
+I, Préface et p. 350-352.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"><b>Note 7: </b></a><a href="#footnotetag7">(retour) </a> Sur les biens de cette famille, Baluze, t. II (Preuves), p.
+687-692.--Cf. Testament de Catherine, <i>Lettres</i>, IX, p. 496; oraison
+funèbre de la Reine-mère, par l'archevêque de Bourges Renaud de Beaune,
+<i>Lettres</i>, IX, p. 504; une note de 1585 sur la garde des châteaux du
+comté d'Auvergne et de la baronnie de La Tour, Mercurol, Ybois,
+Montredon, Busseol, Copel, Crems, de La Tour, <i>Lettres</i>, VIII, 485-486,
+et X, 471. Catherine, après la mort de sa sœur et de son beau-frère
+avait recueilli tout l'héritage de son père. La bibliothèque de
+Chantilly possède un beau terrier illustré du domaine de Besse (près du
+château de Montredon). Brantôme fait valoir les grands biens de
+Catherine, <i>Œuvres</i>, VII, p. 338.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"><b>Note 8: </b></a><a href="#footnotetag8">(retour) </a> C'est-à-dire 470 000 francs de notre monnaie en valeur
+absolue, et peut-être un million en valeur relative. D'Avenel, <i>Histoire
+économique de la propriété</i>, etc., I, p. 481, estime que la livre
+tournois (monnaie de compte) équivalait, de 1512 à 1542, à 18 grammes en
+poids d'argent, c'est-à-dire à 3 fr. 92 de notre monnaie. Les tables de
+Wailly, <i>Variations de la livre tournois</i>, 1857, donnent un chiffre un
+peu différent.</blockquote>
+
+<p>La sœur aînée de Madeleine, Anne, avait épousé un Écossais, Jean Stuart,
+duc d'Albany et comte de la Marche, tuteur du roi d'Écosse, Jacques V.
+Les demoiselles de La Tour Boulogne étaient donc de très riches partis.</p>
+
+<p>François Ier espérait tant pour ses entreprises italiennes de son
+entente avec le Pape qu'il célébra le mariage à Amboise avec autant de
+magnificence que si c'eût été celui d'une de ses filles avec un
+souverain étranger (28 avril 1518). Il donna à l'époux une compagnie de
+gendarmes et le Collier de l'Ordre (de Saint-Michel), il dota l'épouse
+d'une pension de dix mille écus sur le comté de Lavaur. Au banquet de
+noces, il les fit asseoir à sa table. Le service était solennel; les
+plats arrivaient annoncés par des sonneries de trompettes. Trois jours
+avant, au baptême du Dauphin que Laurent tint sur les fonts pour Léon X,
+il y avait eu des danses et un ballet où figuraient soixante-douze
+dames, réparties en six groupes diversement «desguisés», dont un à
+l'italienne, avec masques et tambourins. De nouveau, le soir du mariage,
+à la lumière des torches et des flambeaux, qui éclairaient comme en
+plein jour, «fut dansée et ballées jusques à ungne heure après minuict».
+Un festin suivit jusqu'à deux heures, et alors, dit le jeune Florange,
+qui enviait peut-être le bonheur de cet Italien, on mena coucher la
+mariée, «qui estoit trop plus belle que le mariez».</p>
+
+<p>Le lendemain se firent «les joutes les plus belles qui furent oncques
+faictes en France». «Et fut là huyt jours le combat dedans les lisses et
+dehors les lisses, et à piedt et à la barrière, où à tous ces combatz,
+estoit ledict duc d'Urbin, nouveau mariez, qui faisoit, dit avec quelque
+ironie le narrateur jaloux, le mieulx qu'ilz povoit devant sa mye.»</p>
+
+<p>Ce que Florange ne dit pas, c'est que le duc d'Urbin n'était pas
+complètement remis d'une arquebusade à la tête, qu'il avait reçue
+pendant la conquête d'Urbin. Aussi se garda-t-on de l'exposer dans un
+tournoi, qui représentait trop fidèlement le siège et la délivrance
+d'une place forte, «contrefaicte de boys et fossés», et défendue par
+quatre grosses «quennons (pièces de canon) faictes de boys chelez
+(cerclé) de fer», tirant «avecque de la pouldre». Les assiégés,
+renforcés par un secours, que le Roi leur amena, sortirent à la
+rencontre des assiégeants. L'artillerie des remparts lançait de «grosses
+balles plaines de vent, aussi grosse que le cul d'ung tonneau», qui,
+bondissant et rebondissant, frappaient les hommes et «les ruoient par
+terre sans leur faire mal.» Mais le choc des deux troupes, «ce
+passe-tamps... le plus approchant du naturel de la guerre», fut si rude
+qu'il y eut «beaulcoup de tuez et affolez<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup class="sml">9</sup></a>».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"><b>Note 9: </b></a><a href="#footnotetag9">(retour) </a> <i>Mémoires du maréchal de Florange, dit le jeune
+Adventureux</i>, p. p. la Société de l'Histoire de France par Robert
+Goubaux et P.-André Lemoisne, I (1505-1521), 1913, p. 222-226.</blockquote>
+
+<p>Le Pape fit même étalage de contentement. Il envoya à Madeleine et à la
+famille royale des cadeaux qui furent estimés 300 000 ducats. La
+Reine-régnante, Claude, qui venait d'avoir son second enfant, eut pour
+sa part la <i>Sainte Famille</i> de Raphaël, et le Roi reçut de Laurent le
+<i>Saint Michel terrassant le Dragon</i>, deux tableaux symboliques, qui
+comptent parmi les chefs-d'œuvre du Louvre.</p>
+
+<p>Léon X avait, plus que François Ier, lieu de se réjouir; il ne se
+repaissait pas seulement d'espérances. Il avait déjà retiré les profits
+de l'alliance et, à part soi, il était décidé à en répudier les
+obligations. Sans doute, il appréhendait la puissance du jeune roi de
+Naples, Charles, déjà souverain des Pays-Bas, de l'Espagne et du
+Nouveau-Monde, et qui hériterait à la mort de l'empereur Maximilien, son
+grand-père, des domaines de la Maison d'Autriche et peut-être de la
+dignité impériale. Mais il estimait que les Français, s'ils joignaient
+Naples à Milan, ne seraient pas moins dangereux pour la liberté de
+l'Italie et l'indépendance du Saint-Siège. Il voulait, unissant Rome et
+Florence, constituer au centre de la péninsule une sorte d'État à deux
+têtes, ecclésiastique et laïque, assez fort pour se faire respecter de
+ces grandes puissances étrangères et capables avec l'aide de l'une de
+s'opposer aux empiètements de l'autre. A-t-il rêvé encore, comme le
+racontait plus tard le pape Clément VII à l'historien Guichardin, de
+détruire les «barbares» les uns par les autres et de les expulser tous
+d'Italie? Mais, même pour servir de contrepoids à la prépondérance
+espagnole ou française, il fallait que le groupement romano-florentin
+fût compact et durable. Léon X avait donné le fief pontifical d'Urbin à
+Laurent de Médicis, moins pour accroître ses revenus de 25 000
+ducats<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup class="sml">10</sup></a> que pour resserrer les liens du Saint-Siège avec la
+République de Florence. Lui-même, n'ayant que trente-six ans en 1513,
+lors de son exaltation, pouvait compter sur un long pontificat. À tout
+hasard, il avait fait cardinal son cousin germain de la main gauche,
+Jules, pape en expectative et qui le fut en effet, mais non
+immédiatement après lui. Deux autres Médicis, des enfants naturels
+encore, alors tout petits, Hippolyte et Alexandre, en attendant les fils
+de Laurent, s'il en avait, et sans compter les Cibo, les Salviati, les
+Strozzi, les Ridolfi, qui étaient des Médicis par leurs mères,
+assuraient le recrutement de la dynastie ecclésiastique à Rome. Il y
+avait même une autre branche des Médicis, proche parente de la branche
+régnante, et que son chef, Jean des Bandes Noires, illustrait à la
+guerre<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup class="sml">11</sup></a>. Mais Léon X se défiait du fameux condottiere et préférait
+les bâtards de son oncle, de son frère et de son neveu à cet
+arrière-petit-cousin très légitime.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"><b>Note 10: </b></a><a href="#footnotetag10">(retour) </a> C'est le chiffre donné par Pastor, <i>Histoire des Papes</i>,
+traduction française, t. VII, p. 122.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"><b>Note 11: </b></a><a href="#footnotetag11">(retour) </a> Litta, <i>Famiglie celebri italiane</i>, t. XII, table
+XII.--Gauthiez, <i>Jean des Bandes Noires</i>, Paris, 1901. Il y avait
+d'autres lignées collatérales, mais plus éloignées. L'un de ces Médicis,
+de la branche des Chiarissimi, Ottaviano, fut le père du pape Léon XI,
+qui ne régna que quelques mois. Voir Litta, <i>Famiglie</i>, t. XII, table
+XX. Le pape Pie IV (1559-1565) était un Médicis de Milan.</blockquote>
+
+<p>Les contemporains, qui avaient vu les deux Borgia, le pape et son fils,
+s'acharner à la destruction de la féodalité romaine, supposaient que
+César Borgia avait voulu unifier l'État pontifical pour l'accaparer à
+son profit, ou, comme on dit, le séculariser. Ils s'attendaient toujours
+à quelque recommencement. L'ancien secrétaire de la République
+florentine, Machiavel, disgracié à la rentrée des Médicis et qui
+occupait ses loisirs à établir les lois de la science politique, dédia à
+Laurent son livre du <i>Prince</i>, où il exposait dogmatiquement, sans souci
+du bien ni du mal, les moyens de fonder et de conserver un État (1519).
+Suspect, pauvre et malade, il parlait au chef de la Cité, non en
+quémandeur, mais en conseiller. Machiavel était de ces Italiens qui
+rêvaient d'indépendance, à défaut d'unité, et qui détestaient la
+monarchie pontificale, ce gouvernement de prêtres, comme incapable de la
+procurer<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup class="sml">12</sup></a>. Mais ils la savaient assez puissante au dedans et assez
+influente au dehors pour s'opposer, soit avec ses propres forces, soit
+avec l'aide des étrangers, à toute tentative qui ne viendrait pas
+d'elle. Aussi ces ennemis du pouvoir temporel voyaient-ils avec faveur
+grandir un fils d'Alexandre VI, comme César, ou un neveu de Léon X,
+comme Laurent, hommes d'épée de l'Église, et qui pourraient être tentés
+d'usurper sa puissance au grand profit de l'Italie<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup class="sml">13</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"><b>Note 12: </b></a><a href="#footnotetag12">(retour) </a> Francesco Flamini, <i>Il Cinquecento</i> (t. VI de la <i>Storia
+litteraria d'Italia</i>, éd. Vallardi), s.d. ch. I de la première partie.
+<i>Il pensiero politico</i>, passim, p. 24-25, 31 et bibliographie, p. 527
+sqq., et surtout le terrible passage des <i>Discorsi sopra la prima Deca
+di Tito-Livio</i>; liv. I, ch. XII, qui commence ainsi: «Abbiamo adunque
+con la Chiesa e con i preti noi Italiani...», éd du <i>Prince</i> et des
+<i>Discours</i>, Turin, 1852, p. 139.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"><b>Note 13: </b></a><a href="#footnotetag13">(retour) </a> L'idée de fond de Machiavel, elle est probablement dans le
+chapitre XXVI et dernier du <i>Prince</i>, où il exhorte les Médicis, appuyés
+de leur «vertu» et favorisés de Dieu et de l'Église, dont l'un d'entre
+eux (Léon X) est le souverain, à saisir la bannière et à marcher, suivis
+de tous les Italiens, à la «rédemption» de l'Italie. Pasquale Villari,
+<i>Niccolò Machiavelli e i suoi tempi</i>, 2e éd. 1895, t. II, p. 413-414.
+<i>Il Principe</i>, ch. XXVI, éd. de Turin, p. 99-101.</blockquote>
+
+<p>Mais Laurent de Médicis emporta en mourant les rêves du penseur laïque
+et les espérances du Pape. C'était un brave soldat, sinon un capitaine.
+Il passait, comme sa mère, Alfonsina Orsini, pour orgueilleux et
+autoritaire; il s'isolait de ses concitoyens, et Léon X l'avait, dit-on,
+sévèrement repris de les regarder comme des sujets. Il ne s'était jamais
+complètement remis du coup d'arquebuse reçu dans la campagne d'Urbin et
+aussi, s'il fallait en croire quelques chroniqueurs français ou
+italiens, d'un mal qui aurait dû retarder, sinon empêcher son mariage.
+Madeleine aurait épousé le mari et le reste<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup class="sml">14</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"><b>Note 14: </b></a><a href="#footnotetag14">(retour) </a> Florange, p. 224, Cambi, <i>Istorie</i> dans les <i>Delizie degli
+Eruditi toscani</i>, p. p. Ildefonso di San Luigi, t. XXIII, p. 145.</blockquote>
+
+<p>Cette belle jeune Française avait fait son entrée à Florence le 7
+septembre 1518. Elle tenait à plaire et elle y réussit. C'était, dit le
+frère Giuliano Ughi, «une gentille dame, belle et sage, et gracieuse et
+très vertueuse (<i>onestissima</i>)»<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup class="sml">15</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"><b>Note 15: </b></a><a href="#footnotetag15">(retour) </a> <i>Cronica di Firenze dell' anno</i> 1501 <i>al</i> 1546, Append. à
+l'<i>Archivio storico italiano</i>, t. VII (1849), p. 133.</blockquote>
+
+<p>Mais elle eut juste le temps de se faire regretter: le 13 avril 1519,
+elle accoucha d'une fille--c'était la future reine de France--et quinze
+jours après (28 avril), elle mourut de la fièvre. Laurent, qui, depuis
+le mois de décembre, gardait le lit ou la chambre, ne lui survécut que
+quelques jours (4 mai).</p>
+
+<p>L'enfant avait été baptisée le samedi 16 avril à l'église de
+Saint-Laurent, la paroisse de Médicis, par le Révérend Père Lionardo
+Buonafede, administrateur de l'hôpital de Santa Maria Nuova, en présence
+de ses parrains et marraines: Francesco d'Arezzo, général de l'Ordre des
+Servites, Francesco Campana, prieur de Saint-Laurent, sœur Speranza de'
+Signorini, abbesse des Murate, Clara degli Albizzi, prieure du couvent
+d'Annalena, Pagolo di Orlando de' Medici, et Giovanni Battista dei
+Nobili, deux ecclésiastiques, deux nonnes et deux membres de
+l'aristocratie florentine<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup class="sml">16</sup></a>. Elle reçut les prénoms de Catherine et de
+Marie, l'un qui lui venait de sa mère ou de son arrière grand'mère
+paternelle<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup class="sml">17</sup></a>, l'autre de la Madone, à qui le jour du samedi est plus
+particulièrement consacré. François Ier avait promis de tenir sur les
+fonts baptismaux le premier enfant de Laurent et de Madeleine, si
+c'était une fille. Mais l'état des parents ne laissa pas le temps de
+prendre ses ordres.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"><b>Note 16: </b></a><a href="#footnotetag16">(retour) </a> Acte de baptême rapporté par Trollope, <i>The Girlhood of
+Catherine de Medici</i>, Londres, 1856, p. 345. Le nom et le pays de la
+mère ont été dénaturés par le scribe ou le copiste: Maddalena di Manone
+Milanese (<i>sic</i>) in Francia allevata.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"><b>Note 17: </b></a><a href="#footnotetag17">(retour) </a> Le prénom de Romola, qu'il était d'usage, paraît-il, en ce
+temps-là d'ajouter à celui des nobles Florentines, en souvenir de
+Romulus, le prétendu fondateur de Fesulae (Fiesole), métropole de
+Florence, n'est pas mentionné dans l'acte de baptême. Celui de
+Catherine, que personne jusqu'ici ne s'est avisé d'expliquer, fut donné
+peut-être à l'enfant en mémoire de sa bisaïeule en ligne paternelle,
+Caterina d'Amerigo San Severino, mère d'Alfonsina et grand'mère de
+Laurent (voir Litta, <i>Famiglie celebri italiane</i>, t. XXI, table XXIII).
+Une cousine germaine de Laurent, fille de Madeleine de Médicis et de
+François Cibo et femme de Jean-Marie Varano, duc de Camerino, s'appelait
+aussi Catherine. Mais il n'est pas impossible que ce prénom vînt à
+Catherine de sa mère. Celle-ci n'a pas d'autre prénom que Madeleine dans
+l'arbre généalogique de la maison d'Auvergne dressé par Baluze, mais il
+n'en faut pas conclure que ce fût nécessairement le seul, ces sortes de
+tableaux étant souvent incomplets. Le contraire peut se déduire d'une
+lettre où Vasari, un peintre florentin, fameux surtout comme historien
+de la peinture italienne, engageait l'évêque de Paris, Pierre de Gondi
+(5 octobre 1569), à recommander comme une obligation de bienséance à
+Catherine de Médicis, alors toute-puissante pendant le règne de son fils
+Charles IX, de fonder à Florence un service pour le repos de l'âme de sa
+mère, de son père et de son frère naturel, Alexandre (Vasari, <i>Opere</i>,
+éd. Milanesi, 1878-1885, t. VIII, p. 441-442). C'étaient, disait-il, de
+tous les Médicis les seuls qui n'eussent pas leur obit. Il proposait de
+placer celui de la mère de Catherine le lendemain de la fête de sainte
+Catherine: celui de son père Laurent, le lendemain de la saint-Laurent,
+«comme le jour après saint Côme il se fait pour Côme l'ancien». Le
+service étant, comme on le voit par l'exemple de Côme et de Laurent,
+placé le lendemain de la fête de leur patron, il n'est pas déraisonnable
+de conclure que Madeleine s'appelait Catherine comme sa fille, puisque
+la messe de <i>Requiem</i> devait être dite le lendemain de la
+Sainte-Catherine (26 novembre).</blockquote>
+
+<p>En août, Catherine fut malade à mourir. Léon X en fut très affecté,
+contrairement à son habitude de prendre légèrement les mauvaises
+nouvelles. Elle se rétablit vite, et, en octobre, elle fut amenée à Rome
+par sa grand'mère, Alfonsina. Le Pape racontait à l'ambassadeur de
+Venise qu'il avait été ému par le chagrin de sa belle-sœur, pleurant la
+mort des siens, ou, comme s'exprimait ce pontife lettré, «les malheurs
+des Grecs». Et ces paroles, continue l'ambassadeur, il les disait les
+larmes aux yeux, et il me dit encore quelques mots à ce sujet, et que la
+petite à feu D. Lorenzo était «belle et grassouillette<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup class="sml">18</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"><b>Note 18: </b></a><a href="#footnotetag18">(retour) </a> Reumont-Baschet, p. 263 «Recens fert (Alfonsina) ærumnas
+Danaum». Ce n'est pas une citation de Virgile, comme paraît le croire
+Baschet. Introd. p. VII: cf. p. 62.</blockquote>
+
+<p>Cette enfant était le seul rejeton légitime de la dynastie régnante, ou,
+pour parler comme l'Arioste, l'unique rameau vert avec quelques
+feuilles, dont Florence partagée entre la crainte et l'espérance se
+demande si l'hiver l'épargnera ou le tranchera<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup class="sml">19</sup></a>. Si frêle qu'elle
+fût, elle comptait déjà dans les calculs de la diplomatie. Ses droits
+sur Florence étaient incertains, le principat n'étant pas une véritable
+monarchie et l'exercice des magistratures, qui en était la condition,
+excluant d'ailleurs les femmes. Mais elle avait hérité de son père le
+duché d'Urbin. François Ier, toujours préoccupé de ses projets d'Italie,
+réclama la tutelle de la fille de Madeleine, la petite duchesse d'Urbin,
+<i>la duchessina</i>. Cette prétention inquiéta Léon X, qui ne voulait pas
+laisser les Français s'établir à Urbin, et peut-être le contrecarrer
+dans le règlement des affaires de Florence. Même avant que son neveu fût
+mort, il avait, pour se dérober aux sollicitations du Roi de France,
+conclu (17 janvier 1519) avec Charles roi des Espagnes, un traité secret
+d'alliance où Florence était comprise «comme ne faisant qu'un avec les
+États et la souveraineté propre de Sa Sainteté»,<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup class="sml">20</sup></a> et même il signa
+encore avec lui (20 janvier) un traité de garantie mutuelle où Laurent
+était compris. Il prenait ses précautions contre François Ier, mais il
+ne rompit pas avec lui. L'empereur Maximilien étant mort sur ces
+entrefaites (11 janvier), il se déclara contre l'élection de Charles à
+l'empire. C'était un des dogmes de la politique pontificale que le même
+homme ne devait pas être empereur et roi de Naples, maître du sud de
+l'Italie et suzerain nominal ou effectif d'une partie de l'Italie du
+Nord. Il favorisa donc tout d'abord la candidature de François Ier et ne
+changea de parti que lorsque les électeurs allemands eurent marqué
+décidément leur préférence<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup class="sml">21</sup></a>. Mais même après l'élection de Charles
+(28 juin 1519), il continua de montrer une faveur égale aux deux
+souverains que leur compétition avait irrémédiablement brouillés.
+Toutefois il inclinait vers Charles-Quint, dont il avait besoin pour
+arrêter les progrès de l'hérésie luthérienne en Allemagne. La mort de
+son neveu avait ruiné ses grandes ambitions de famille: il s'en
+consolait, disait-il à son secrétaire Pietro Ardinghello, comme d'une
+épreuve qui le libérait de la dépendance des princes et lui permettait
+de ne plus penser dorénavant «qu'à l'exaltation et à l'avantage du
+Saint-Siège apostolique»<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup class="sml">22</sup></a>. Longtemps encore il pratiqua son jeu de
+bascule diplomatique, mais quand il fallut prendre parti, il aima mieux,
+guerre pour guerre, s'allier aux Impériaux contre les Français qu'aux
+Français contre les Impériaux. L'insistance de François Ier à réclamer
+le prix d'anciens services et son indiscrétion à rappeler de vagues
+promesses lui étaient la preuve que le Roi de France tout-puissant
+serait un tuteur tyrannique. Charles-Quint se serait contenté d'une
+alliance défensive contre son rival. Ce fut le Pape qui inspira les
+décisions énergiques<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup class="sml">23</sup></a>. Puisqu'il fallait rompre, il voulut une action
+offensive, c'est-à-dire profitable, qui chasserait les Français de Milan
+et de Gênes, et rendrait à l'Église les duchés de Parme et de Plaisance,
+dont elle avait été dépossédée par le vainqueur de Marignan (8 mai
+1521). François Ier n'avait pas réfléchi qu'après la mort de Laurent de
+Médicis, il n'avait plus à offrir à Léon X que des exigences<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup class="sml">24</sup></a>, tandis
+que Charles-Quint pouvait l'aider à se pourvoir. Il dénonça hautement
+«les malins projets du Pape» et sa trahison; mais Milan fut pris par
+l'armée pontifico-impériale le 19 novembre 1521. Léon X triomphait de ce
+succès, quand il fut emporté, probablement par une crise de malaria, à
+quarante-six ans (2 déc. 1521).</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"><b>Note 19: </b></a><a href="#footnotetag19">(retour) </a> Lodovico Ariosto, <i>Opere minori</i>, éd. par Filippo-Luigi
+Polidori, Florence, 1894. t. I, p. 216.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"><b>Note 20: </b></a><a href="#footnotetag20">(retour) </a> Le texte du traité a été publié par Gino Capponi,
+<i>Archivio storico italiano</i>, t. I, 1842, p. 379-383.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"><b>Note 21: </b></a><a href="#footnotetag21">(retour) </a> Pastor, <i>Histoire des Papes</i>, trad. française, t. VII, p.
+223.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"><b>Note 22: </b></a><a href="#footnotetag22">(retour) </a> Reumont-Baschet, p. 260.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"><b>Note 23: </b></a><a href="#footnotetag23">(retour) </a> Sur le revirement et les dernières hésitations de Léon X.
+Nitti. <i>Leone X e la sua politica</i>. Florence, 1892, p. 412 sqq.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"><b>Note 24: </b></a><a href="#footnotetag24">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 428. François Ier ne voulait pas prendre
+l'engagement formel d'aider Léon X contre le duc de Ferrare, un vassal
+insoumis de l'Église, et Léon X ne croyait pas que le roi de France,
+maître de Naples, consentît à céder au Saint-Siège, comme il l'offrait,
+les territoires napolitains jusqu'au Garigliano.</blockquote>
+
+<p>Son successeur ne fut pas un Médicis, mais le précepteur de
+Charles-Quint, Adrien d'Utrecht, un théologien flamand très austère, qui
+se passionna pour la réforme de l'Église, et qui, par réaction contre le
+népotisme, laissa François-Marie de La Rovere rentrer en possession du
+duché d'Urbin. Catherine ne fut plus duchesse qu'en titre. Elle avait
+perdu sa grand'mère, Alfonsina Orsini, deux ans avant son grand-oncle (7
+février 1520). Pendant l'absence du cardinal de Médicis, qui était parti
+pour Florence quelques jours après l'élection d'Adrien, elle vécut à
+Rome sous la garde soit de sa grand'tante, Lucrèce de Médicis, mariée au
+banquier Jacques Salviati, soit de sa tante germaine, Clarice, femme de
+Philippe Strozzi, une Médicis intelligente, vertueuse et si énergique
+qu'on l'avait surnommée «l'Amazone».</p>
+
+<p>Avec Catherine vivaient deux bâtards, son cousin Hippolyte, né le 23
+mars 1511 de Julien de Médicis et d'une dame de Pesaro, et son frère
+Alexandre, que Laurent avait eu, en 1512, d'une belle et robuste
+paysanne de Collavechio (un village de la Campagne romaine), sujette ou
+serve d'Alfonsina Orsini<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup class="sml">25</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"><b>Note 25: </b></a><a href="#footnotetag25">(retour) </a> Et non d'une esclave noire ou mulâtre, comme le répète
+Reumont-Baschet, p. 234. Voir Ferrai, <i>Lorenzino de Medici e la Società
+cortigiana del Cinquecento</i>, 1891, p. 71.</blockquote>
+
+<p>Heureusement pour Catherine, Adrien VI mourut après un an et demi de
+règne (9 janvier 1522-14 septembre 1523). Les cardinaux, las de
+l'outrance réformatrice de ce barbare du Nord, élurent un grand seigneur
+italien, ce cardinal Jules, que Léon X avait placé en réserve dans le
+Sacré Collège pour continuer la dynastie pontificale des Médicis (19
+novembre 1523).</p>
+
+<p>Depuis la mort de Laurent, il gouvernait Florence. Devenu pape, il
+voulut y organiser la dynastie laïque. Dans cet État singulier, qui
+n'était plus une République et qui n'était pas encore une monarchie, et
+où le pouvoir suprême réclamait un homme, Léon X avait pensé concilier
+les droits dynastiques de la fille de Laurent avec le caractère du
+gouvernement, en fiançant Catherine à son cousin Hippolyte, et en les
+déclarant princes de Florence<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup class="sml">26</sup></a>. Peut-être l'aurait-il fait s'il en
+avait eu le temps. Ce fut aussi la première idée de Clément VII.
+Hippolyte fut envoyé à Florence où il fit son entrée le 31 août 1524. Il
+fut reçu comme l'héritier des Médicis et déclaré éligible, malgré son
+âge, à toutes les charges de la République. Le cardinal de Cortone,
+Passerini, devait diriger le jeune homme et la Cité. L'année suivante,
+en juin 1525, arrivèrent Catherine et Alexandre avec leur gouverneur,
+Messer Rosso Ridolfi, un parent peut-être des Ridolfi, les alliés des
+Médicis. Ils passèrent probablement l'été dans la belle villa de Poggio
+à Cajano, que Laurent le Magnifique avait fait bâtir par son grand ami,
+l'architecte Giuliano da San Gallo, au milieu des arbres et des jardins,
+sur les bords de l'Ombrone, à quelques heures de Florence, et, l'hiver
+venu, s'établirent au Palais Médicis de la Via Larga<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27"><sup class="sml">27</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"><b>Note 26: </b></a><a href="#footnotetag26">(retour) </a> Reumont-Baschet, p. 264.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"><b>Note 27: </b></a><a href="#footnotetag27">(retour) </a> Aujourd'hui Palais Riccardi, Müntz, <i>Histoire de l'art
+pendant la Renaissance</i>, t. I, p. 459. Sur Poggio à Cajano, voir Müntz,
+<i>ibid.</i>, t. II, p. 355.</blockquote>
+
+<p>Catherine avait, semble-t-il, plus de sympathie pour ce cousin, dont on
+lui avait dit peut-être qu'elle serait la femme, que pour son frère
+Alexandre. Mais l'avenir des Médicis fut bientôt remis en question.
+Après la défaite de François Ier à Pavie et son emprisonnement à Madrid,
+Clément VII s'était concerté avec les autres États libres d'Italie pour
+sauvegarder leur commune indépendance contre l'hégémonie de
+Charles-Quint. Lorsque Francois Ier fut remis en liberté, les alliés
+l'envoyèrent supplier de les secourir. Le Roi de France, malgré les
+engagements du traité de Madrid, avait adhéré à la Ligue contre
+l'Empereur et promis des subsides, une flotte, une armée (Cognac, 22 mai
+1526), mais il ne s'était pas pressé de tenir sa parole. Les coalisés
+italiens, abandonnés à leur initiative et réduits à leurs moyens,
+n'avaient rien fait. Charles-Quint, faute d'argent, gardait la
+défensive. La guerre traînait. Mais au printemps de 1527, l'armée
+impériale d'Italie, où le manque de solde provoquait des mutineries
+furieuses, ayant été renforcée de dix mille lansquenets presque tous
+luthériens, se dirigea, pour s'y refaire, vers Rome, cette Babylone
+gorgée d'or par l'exploitation du monde chrétien. Elle la prit d'assaut
+(6 mai), la saccagea et bloqua le Pape dans le château Saint-Ange. Les
+Florentins étaient mécontents de l'administration de Passerini, un
+brouillon qui voulait tout faire et ne faisait rien, et furieux de ses
+extorsions fiscales. Ils profitèrent de l'occasion pour se révolter et
+bannirent Hippolyte et Alexandre de Médicis. Clarice Strozzi, qui, de
+tout son cœur d'honnête femme, détestait les bâtards et leur patron,
+Clément VII, arriva trop tard pour sauvegarder les droits de Catherine.
+Elle l'emmena à Poggio à Cajano.</p>
+
+<p>Le gonfalonier élu par le peuple soulevé, Niccolô Capponi, était un
+homme de grande famille, doux et clairvoyant, qui n'aurait pas voulu
+rompre tout rapport avec Clément VII et qui, en tout cas, conseillait à
+ses compatriotes de rechercher l'appui de Charles-Quint; l'expérience
+montrait assez quel fonds il fallait faire sur une intervention
+française. Mais le peuple, fidèle à l'alliance des lis, imposa sa
+politique au gouvernement. Capponi, convaincu de correspondre avec
+Clément VII, fut déposé (avril 1529) et remplacé par le chef du parti
+populaire, Francesco Carducci. Les adversaires intransigeants des
+Médicis, ou, comme on disait, les <i>Arrabiati</i> (enragés), brisèrent
+partout les emblèmes de la dynastie, et détruisirent les effigies en
+cire de Léon X et de Clément VII, qui avaient été, par honneur,
+suspendues aux murs de l'église de l'Annunziata. Le Pape fut tellement
+ému de cet outrage qu'il déclara à l'ambassadeur d'Angleterre qu'il
+aimait mieux être le chapelain et même le «<i>stalliere</i>» (le garçon
+d'écurie) de l'Empereur que le jouet de ses sujets (29 mai 1529)<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28"><sup class="sml">28</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" name="footnote28"><b>Note 28: </b></a><a href="#footnotetag28">(retour) </a> Dépêche de l'ambassadeur vénitien, Gaspar Contarini, au
+Sénat, citée par de Leva, <i>Storia documentata di Carlo V, in
+correlazione all'Italia</i>, t. II, 532.</blockquote>
+
+<p>Un mois après, il signa avec Charles-Quint, à Barcelone, un traité de
+réconciliation, qui stipulait le rétablissement des Médicis à Florence.
+Mais ce n'était plus Hippolyte qu'il destinait au principat. Pendant une
+grave maladie dont il pensa mourir (janvier 1529), il l'avait fait
+cardinal malgré lui. C'était couper court, s'il mourait, à toute
+compétition entre les deux cousins, qui eût aggravé la situation des
+Médicis. Peut-être jugea-t-il que, bâtard pour bâtard, Alexandre, fils
+de Laurent était, d'après les règles de succession dynastique, plus
+qualifié qu'Hippolyte, fils de Julien, pour prendre le gouvernement de
+la Cité. Il vécut, et les avantages de sa décision se révélèrent encore
+plus grands. Il put, au traité de Barcelone, en arrêtant le mariage de
+son neveu avec une bâtarde de Charles-Quint, Marguerite d'Autriche,
+intéresser personnellement l'empereur à la réduction de Florence<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29"><sup class="sml">29</sup></a>.
+D'autre part, l'élévation d'Hippolyte au cardinalat laissait la main de
+Catherine disponible pour de nouvelles combinaisons diplomatiques, et
+par exemple pour une entente avec la France. Réconciliation avec
+Charles-Quint, accord avec François Ier, c'était le retour au jeu de
+bascule dont l'abandon lui avait été si funeste. Naturellement, le Pape
+ne dit à personne ses raisons. Aussi certains contemporains, surpris de
+ce revirement, soupçonnèrent à tort Clément VII d'avoir eu pour
+Alexandre une affection qui dépassait celle d'un oncle.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" name="footnote29"><b>Note 29: </b></a><a href="#footnotetag29">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 535. Le traité dans Du Mont, t. IV, partie 2,
+p. 1.</blockquote>
+
+<p>En tout cas le sort de Florence était réglé. Comme Capponi l'avait
+prévu, François Ier fit lui aussi la paix avec l'Empereur (Cambrai, 5
+août 1529), et, moyennant l'abandon des clauses les plus onéreuses du
+traité de Madrid, il abandonna sans façon ses alliés et ses clients
+d'Italie, le duc de Ferrare, les Vénitiens et les Florentins au bon
+vouloir de Charles-Quint. Une armée impériale se joignit aux troupes
+pontificales pour attaquer Florence. En octobre 1529, l'investissement
+de la place commença.</p>
+
+<p>La petite Catherine fit l'expérience d'un siège. François Ier avait bien
+offert aux Florentins, après le bannissement d'Hippolyte et d'Alexandre,
+de recueillir la duchessina, qu'il traitait de parente. Mais les ennemis
+des Médicis trouvaient qu'elle était déjà trop loin à Poggio à Cajano,
+et, appréhendant entre le Pape et le Roi de France quelque négociation
+matrimoniale, dont leur indépendance paierait les frais, ils l'avaient
+fait rentrer dans la ville pour prévenir une fuite ou un enlèvement.
+Catherine avait été mise d'abord au couvent de Sainte-Lucie, ou à celui
+de Sainte-Catherine de Sienne. De là, elle fut transférée, à la demande
+de l'ambassadeur de France, M. de Velly, chez les <i>Murate</i>, où il savait
+qu'elle trouverait bon accueil, en reconnaissance des dons et des
+faveurs dont les Médicis avaient gratifié cette communauté<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30"><sup class="sml">30</sup></a>. On se
+rappelle que l'abbesse en 1519--et peut-être était-elle encore vivante
+en 1527?--avait servi de marraine à Catherine. Celle-ci n'eut donc pas
+trop à souffrir de la perte de sa tante Clarice, morte en mai 1528.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" name="footnote30"><b>Note 30: </b></a><a href="#footnotetag30">(retour) </a> Sur les <i>Murate</i>, consulter, avec les réserves
+nécessaires, Reumont-Baschet, p. 97-100. Trollope, ch. IX, p. 129 sqq.</blockquote>
+
+<p>Ce couvent de Bénédictines ou de Clarisses, où l'enfant demeura trente
+et un mois, du 7 décembre 1527 au 31 juillet 1530, n'était pas une de
+ces retraites austères où les pécheurs s'enferment pour pleurer leurs
+fautes et les justes pour ajouter à leurs mérites. Il n'y avait pas
+beaucoup de ces couvents-là en Italie en l'an de grâce 1527, avant que
+la Réforme protestante eût suscité la Contre-Réforme catholique. Le nom
+d'<i>Emmurées</i> (Murate) n'était plus qu'un souvenir; il ne restait de
+l'époque lointaine où des recluses volontaires s'emprisonnaient leur vie
+durant entre quatre murs qu'un nom et une cérémonie symbolique.
+Lorsqu'une novice prononçait les vœux éternels, on la faisait entrer
+dans le monastère par une brèche ouverte dans l'enceinte. Mais les
+portes n'étaient rigoureusement closes que ce jour-là. Le cloître
+servait de retraite à de grandes dames. Catherine Sforza, l'héroïque
+virago, mère de Jean des Bandes Noires, avait voulu y être enterrée<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31"><sup class="sml">31</sup></a>.
+C'était aussi une excellente maison d'éducation où les plus nobles
+familles mettaient leurs filles. Sa réputation s'étendait très loin. Les
+rois de Portugal, de 1509 à 1627, envoyèrent tous les ans aux Murate--on
+ne sait pour quelle raison--un cadeau de sept caisses de sucre. Elles
+servaient probablement à faire des confitures. Catherine put apprendre,
+en mangeant des tartines, l'existence d'un royaume, où avait régné trois
+siècles auparavant une de ses parentes, Mathilde de Boulogne, et le
+grand événement des découvertes maritimes; savoureuse leçon d'histoire
+et de géographie. La communauté des Murate était à la mode. Les
+cérémonies religieuses y étaient très belles, et le grand monde de
+Florence affluait aux vêpres pour y entendre une musique et des chants
+si doux qu'on eût dit, rapporte le prologue d'un mystère de l'époque,
+«Anges saints chanter au ciel», et «qu'on se serait attardé un an à ouïr
+pareille mélodie»<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32"><sup class="sml">32</sup></a>. Les religieuses excellaient aussi à fabriquer de
+petits objets en filigrane. L'âpre réformateur, qui, conformément au
+plus pur ascétisme chrétien, voyait un danger pour l'âme dans tous les
+plaisirs de l'imagination, de l'oreille et des yeux, Savonarole,
+s'excusait presque en chaire, dans la cathédrale de Santa Maria del
+Fiore, d'avoir consenti, trois ans après la prière qui lui en avait été
+faite, à prêcher chez ces nonnes mondaines: «J'ai été aux Murate
+vendredi dernier... Je leur ai parlé de la lumière qu'il faut avoir,
+j'entends la lumière supranaturelle, et de celle qui fait qu'on laisse
+les sachets, les rets et les réticules et les brins d'olivier (<i>ulivi</i>),
+qu'elles fabriquent en or et en argent, ainsi que leurs cahiers de
+musique (<i>libriccini</i>)... et je leur ai dit que de ce chant noté
+(<i>figurato</i>) l'inventeur était Satan, et qu'elles jetassent bien loin
+ces livres de chant et ces instruments»<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33"><sup class="sml">33</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" name="footnote31"><b>Note 31: </b></a><a href="#footnotetag31">(retour) </a> Mais elle n'y a pas passé les derniers temps de sa vie,
+comme le dit Reumont, p. 100. Voir Pasolini, <i>Caterina Sforza</i>, 1903, t.
+II, p. 337.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" name="footnote32"><b>Note 32: </b></a><a href="#footnotetag32">(retour) </a> Cité par Trollope, p. 370-371.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" name="footnote33"><b>Note 33: </b></a><a href="#footnotetag33">(retour) </a> Trollope p. 371 et p. 185.</blockquote>
+
+<p>Elles n'en firent rien heureusement; l'enfant entendit de la bonne
+musique.</p>
+
+<p>On a quelques renseignements sur elle dans une chronique du couvent
+écrite, entre 1592 et 1605<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34"><sup class="sml">34</sup></a>, par la sœur Giustina Niccolini, qui
+avait entendu «nos très vieilles et révérendes mères» parler du séjour
+de Catherine au couvent. Les «mères avaient bien accueilli et choyé
+cette mignonnette de huit ans, de manières très gracieuses et qui
+d'elle-même se faisait aimer de chacun»... et qui «était si douce avec
+les mères et si affable, qu'elles compatissaient à ses ennuis et à ses
+peines extrêmement». Le charme de cette petite personne fut si efficace
+que quelques unes des religieuses, la majorité peut-être, se déclarèrent
+pour les Médicis. Mais d'autres résistèrent à l'entraînement et la
+communauté fut partagée.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" name="footnote34"><b>Note 34: </b></a><a href="#footnotetag34">(retour) </a> Et non pas au moment même, comme ont l'air de le croire
+Trollope, p. 139 et Reumont-Baschet, p. 97-99. Cette chronique est
+aujourd'hui égarée, mais quelques fragments ont été recueillis par le
+chanoine Domenico Moreni. Il les a publiés, avec une étude inédite de
+Mellini, sous le titre: <i>Ricordi intorni ai costumi azioni e governo del
+Sereniss. Gran Duca Cosimo I scritti da Domenico Mellini di commissione
+della Sereniss. Maria Cristina di Lorena ora per la prima volta
+pubblicati con illustrazzioni</i>, Florence, 1820, p. 126-129.--L'époque où
+la sœur écrivit cette partie de la chronique est établie par l'allusion
+au pape régnant, Clément VIII (1592-1605), fils du chancelier Salvestro
+Aldobrandini, p. 128.</blockquote>
+
+<p>Le fait est confirmé par l'un des défenseurs de Florence, Busini. «La
+reine de France actuelle (Catherine de Médicis), écrivait-il en 1549,
+était pendant le siège chez les Murate, et elle mit tant d'art (<i>arte</i>)
+et de confusion parmi ces femmelettes (<i>nencioline</i>) que le couvent
+était troublé et divisé; les unes priaient Dieu (n'ayant pas d'autres
+armes) pour la liberté, les autres pour les Médicis»<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35"><sup class="sml">35</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote35" name="footnote35"><b>Note 35: </b></a><a href="#footnotetag35">(retour) </a> <i>Lettere di Giambattista Busini à Benedetto Varchi</i>,
+Florence, 1861, p. 165.</blockquote>
+
+<p>Busini, l'ancien combattant, n'est pas éloigné de croire à quelque noir
+dessein contre la République. Un complot au couvent! Il oublie l'âge de
+la fillette.</p>
+
+<p>Mais il est toutefois notable que Catherine, à peine au sortir de
+l'enfance, ait eu un pareil succès de séduction. Les nonnes, que sa
+bonne grâce enthousiasmait, s'enhardirent jusqu'à envoyer aux partisans
+de sa maison qui avaient été emprisonnés des pâtisseries et des
+corbeilles de fruits, avec des fleurs disposées de façon à figurer les
+six boules héraldiques (<i>palle</i>) des Médicis.</p>
+
+<p>C'était une insulte à ce peuple qui, malgré le nombre des assiégeants,
+l'inertie calculée d'un haut condottiere à sa solde, Hercule d'Este, la
+trahison du gouverneur, Malatesta, la canonnade, le blocus, la peste et
+la famine, s'opiniâtrait à résister. Des furieux, Lionardo Bartolini et
+Ceo, parlaient de faire mourir l'enfant, ou de l'exposer sur les
+remparts aux coups des ennemis; d'autres, plus forcenés encore, de la
+mettre dans un lupanar.</p>
+
+<p>Les Dix de la Liberté, qui dirigeaient la défense, s'étaient eux aussi
+émus de la provocation des religieuses; et comme d'autre part ils
+savaient que le Pape et le Roi projetaient de faire évader la
+pensionnaire, ils décidèrent de l'enfermer à Sainte-Lucie, une
+communauté de religieuses que dirigeaient les Dominicains de Saint Marc,
+toujours fidèles à l'esprit républicain de Savonarole. Un soir, tard,
+raconte la sœur Giustina Niccolini, des commissaires, escortés
+d'arquebusiers, vinrent la chercher, et, sur le refus des Murate de la
+livrer, ils menacèrent de briser la porte et de mettre le feu au
+couvent. Les nonnes en larmes finirent par obtenir un jour de répit.
+Catherine croyait qu'on allait la conduire à la mort. Avec une décision
+remarquable pour son âge, elle coupa ses cheveux et revêtit une robe de
+religieuse, espérant qu'on n'oserait pas porter la main sur une vierge
+consacrée. C'est dans ce costume que la trouva, le lendemain, de très
+grand matin, le chancelier Salvestro Aldobrandini, chargé d'exécuter les
+ordres de la Seigneurie. «Il la pria de bien vouloir remettre ses
+vêtements ordinaires, mais elle refusa d'en rien faire, et avec beaucoup
+de hardiesse répondit qu'elle s'en irait ainsi, afin que tout le monde
+vît qu'ils arrachaient une religieuse de son couvent. Par là, elle
+laissait voir la lourde angoisse qui lui serrait le cœur....»
+Aldobrandini la rassura, lui promettant qu'avant un mois elle
+reviendrait aux Murate, et la décida ainsi à le suivre. Elle traversa la
+ville à cheval, en son habit de nonnette (<i>monachina</i>), sous la garde de
+magistrats et de citoyens en armes, et fut conduite chez les
+Dominicaines, à Sainte-Lucie, où elle avait peut-être passé quelques
+mois avant d'entrer aux Murate (21 juillet 1530)<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36"><sup class="sml">36</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote36" name="footnote36"><b>Note 36: </b></a><a href="#footnotetag36">(retour) </a> La sœur Giustina Niccolini ne dit rien de ce premier
+séjour à Sainte-Lucie. Ce serait, d'après elle, au couvent de
+Sainte-Catherine de Sienne que Catherine aurait été placée à son retour
+de Poggio à Cajano. La sœur Niccolini est peut-être exactement informée
+sur ce point, mais elle se trompe d'un an quand elle indique le 21 août
+1529 comme le jour où Catherine a quitté les Murate.</blockquote>
+
+<p>Elle y resta jusqu'à la fin du siège. Florence, à bout de force, fut
+réduite à traiter (12 août 1530). La capitulation portait que
+Charles-Quint réglerait à sa volonté la forme du gouvernement, sans
+toutefois porter atteinte aux libertés. Mais, en attendant, les
+partisans des Médicis s'emparèrent du pouvoir et mirent en jugement les
+hommes de la révolution, dont quelques-uns furent exécutés, plusieurs
+bannis, un plus grand nombre condamnés à de lourdes amendes. Clément VII
+laissa faire; mais pour ne pas compromettre la popularité de sa maison,
+il ne voulut pas qu'aucun Médicis restât spectateur de ces vengeances.
+Il fit venir à Rome sa nièce, qu'il n'avait pas vue depuis cinq ans
+(octobre 1530). Sa Sainteté, écrit un agent français, le protonotaire
+Nicolas Raince, lui fit «un cordial et vrai accueil paternel et s'est pu
+connaître que c'est bien la chose du monde qu'il aime le mieux. Il la
+reçut les bras tendus, les larmes aux yeux, mêmement (surtout) par la
+grande joie et plaisir de la ouïr parler tant sagement et la voir en si
+prudente contenance»<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37"><sup class="sml">37</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote37" name="footnote37"><b>Note 37: </b></a><a href="#footnotetag37">(retour) </a> <i>Lettres de Catherine de Médicis</i>, t. I, p. p. Hector de
+La Ferrière, Introd., p. <span class="sc">XI</span>.</blockquote>
+
+<p>Le secrétaire de Clément VII remarque aussi qu'elle est «bien disante et
+sage au-dessus de son âge». Cette enfant de onze ans parle sans colère,
+ou, comme dit Raince, avec «fort bonne grâce» «du maltraitement qu'on
+lui a fait»; mais elle «ne peut oublier». Le vicomte de Turenne, que
+François Ier avait chargé de la visiter à son passage à Florence, en
+septembre 1528, écrivait au duc d'Albany, «qu'il ne vit oncques personne
+de son âge qui se sente mieux du bien ou du mal qui lui est fait.»</p>
+
+<p>La première lettre qu'on ait d'elle, et qui est de 1529 ou de 1530, est
+une recommandation adressée au Roi de France en faveur du fils de son
+gouverneur, ce Messer Rosso Ridolfi, qui l'avait servie six ans avec un
+entier dévouement<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38"><sup class="sml">38</sup></a>. Après la reddition de Florence, elle sauva la
+vie à Salvestro Aldobrandini, qui, dans l'accomplissement de son devoir,
+s'était montré bon pour elle. Elle fit la fortune des fils de Clarice
+Strozzi. Elle garda toujours un tendre souvenir aux bonnes dames des
+Murate. Dès le plus jeune âge, elle se révèle capable de sentiment et de
+ressentiment. C'est un trait de caractère à retenir.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote38" name="footnote38"><b>Note 38: </b></a><a href="#footnotetag38">(retour) </a> Baluze, <i>Histoire généalogique</i>, t. II, p. 698.</blockquote>
+
+<p>À Rome, où elle demeura d'octobre 1530 à avril 1532, elle habita le
+palais Médicis (plus tard le palais Madame, et aujourd'hui le palais du
+Sénat). Elle y vivait avec son cousin, le cardinal Hippolyte, et son
+frère Alexandre, de six à sept ans plus âgés qu'elle, et qui aimaient
+les fêtes et le luxe. Ils inspirèrent leurs goûts à Catherine, si elle
+ne les avait pas déjà naturellement. Le vieux banquier, Jacques
+Salviati, le beau-frère de Léon X, qui habitait le palais, avait été
+probablement chargé par Clément VII de fournir l'argent et de régler les
+comptes de la maison. Économe et caissier, il conseillait au Pape de
+tenir les mains bien serrées et par là il se rendit si odieux à ces
+jeunes gens qui avaient grand appétit, raconte l'ambassadeur vénitien,
+Antonio Soriano, «de dépenser et de répandre» (<i>Spendere e spandere</i>)
+que le cardinal Hippolyte fut sur le point de tuer Salviati de sa
+main<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39"><sup class="sml">39</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote39" name="footnote39"><b>Note 39: </b></a><a href="#footnotetag39">(retour) </a> Alberi, <i>Relazioni degli ambasciatori veneti al Senato</i>,
+série II, vol. III. p. 287.</blockquote>
+
+<p>Ce cousin de Catherine avait en 1531 vingt ans. Il n'avait
+d'ecclésiastique que l'habit, et encore ne le portait-il guère. Le
+portrait que Titien a fait de lui le représente en costume de cavalier,
+vêtu d'un long justaucorps serré à la taille, d'un violet sombre, et sur
+lequel s'accroche aux épaules un manteau de même couleur. À sa toque
+étincelle une double aigrette de diamants. De la main droite il tient un
+bâton de commandement, et de la gauche étreint son épée. Il n'a pas
+l'air commode avec ses lèvres pincées, son nez mince, son regard dur, et
+qui justifie sa réputation de «<i>cervello gagliardo et insopportabile</i>»
+comme dit un contemporain, ce que Brantôme traduit si bien, sans le
+savoir, par «mutin, fort escalabrous». Mais il était si élégant et si
+cultivé! Il aimait les beaux chevaux, les vêtements magnifiques et
+marchait escorté de barbares pittoresques: Maures, habiles à
+l'équitation et au saut; Tartares, incomparables archers; Éthiopiens,
+invincibles à la course et à la lutte; Indiens, habiles nageurs; Turcs,
+adroits tireurs et chasseurs. Bon musicien, il chantait en
+s'accompagnant de la cithare et de la lyre, et jouait en virtuose de la
+flûte<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40"><sup class="sml">40</sup></a>. Il était poète. Sa traduction en vers italiens non rimés du
+second livre de l'Énéide passait pour un chef-d'œuvre. Quelle merveille
+qu'avec ces goûts et ces talents, il ait fait impression sur cette
+fillette d'intelligence précoce! «J'ai entendu murmurer par quelques
+personnes, raconte en 1531 l'ambassadeur vénitien Antonio Soriano, que
+l'intention du cardinal de Médicis était de se défroquer
+(<i>dispretandosi</i>) et de prendre pour femme la duchessina, nièce du Pape,
+sa cousine au troisième degré, pour laquelle il a un grand amour, et
+dont il est lui aussi aimé. Elle n'a de confiance qu'au Cardinal et ne
+s'adresse qu'à lui pour les choses qu'elle désire ou pour ses affaires.»
+De la part de Catherine, cette affection si tendre, premier éveil du
+cœur, n'est pas invraisemblable; mais il est plus difficile de croire
+qu'Hippolyte ait partagé cette passionnette. Catherine ne fut jamais
+jolie, et elle traversait l'âge ingrat. «Elle est, dit toujours Soriano,
+petite de taille et maigre; ses traits ne sont pas fins et elle a de
+gros yeux, tout à fait pareils à ceux des Médicis»<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41"><sup class="sml">41</sup></a>. Dans
+l'inclination d'Hippolyte pour sa parente, il entrait certainement
+beaucoup de calcul.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote40" name="footnote40"><b>Note 40: </b></a><a href="#footnotetag40">(retour) </a> Pauli Jovii, <i>Elogia verorum bellica virtuis illustrium</i>,
+Bâle, 1577, p. 307-310.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote41" name="footnote41"><b>Note 41: </b></a><a href="#footnotetag41">(retour) </a> Alberi, <i>Relazioni</i>, serie IIe, vol. III, p. 282.</blockquote>
+
+<p>L'Empereur avait arrêté, d'accord avec Clément VII (octobre 1530),
+qu'Alexandre serait duc de Florence, à titre héréditaire, mais Hippolyte
+ne se résignait pas à son exclusion. Il affectait de mépriser l'élu, ce
+fils d'une servante. Lui se disait né d'une noble dame, unie à Julien de
+Médicis par un mariage secret. Il quitta secrètement Rome, avant que
+Charles-Quint eût publié l'acte d'investiture, et parut à l'improviste à
+Florence, pensant y provoquer une manifestation en sa faveur (avril
+1531)<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42"><sup class="sml">42</sup></a>. Il put constater l'indifférence du peuple et s'en revint
+immédiatement. Le Pape était confondu de l'escapade de son neveu. «Il
+est fou, <i>Diavolo</i>, il est fou, disait-il à l'ambassadeur de Venise; il
+ne veut pas être prêtre.» Pour le décider à se tenir tranquille, il paya
+ses dettes, et lui donna une part des bénéfices du cardinal Pompeo
+Colonna, qui venait de mourir. Il fit partir sa nièce pour Florence
+après la fête de Saint-Marc, (c'est-à-dire à la fin d'avril ou au
+commencement de mai 1532)<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43"><sup class="sml">43</sup></a>. L'agent du duc de Milan, qui donne ce
+renseignement, écrivait encore le 15 mai à son maître qu'Hippolyte de
+Médicis avait consenti à rester cardinal. Le 20 juin, il fut nommé légat
+à l'armée que l'Empereur rassemblait en Hongrie contre les Turcs, et le
+26 août il faisait son entrée solennelle à Ratisbonne. Cette
+renonciation aux ambitions laïques et cette mission lointaine sont
+intéressantes à rapprocher du départ de Catherine; mais peut-être
+n'est-ce qu'une coïncidence.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote42" name="footnote42"><b>Note 42: </b></a><a href="#footnotetag42">(retour) </a> Cf. Agostino Rossi. <i>Francesco Guicciardini</i>, t. I. p.
+260-265.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote43" name="footnote43"><b>Note 43: </b></a><a href="#footnotetag43">(retour) </a> Lettre de l'agent milanais au duc de Milan, dans
+Reumont-Baschet. p. 290, Saint Marc tomba le 25 avril. Trollope se
+trompe d'un an quand il conteste, p. 243, que Catherine soit revenue à
+Florence avant le 16 avril 1533.</blockquote>
+
+<p>Clément VII avait intérêt à montrer aux Florentins l'héritière légitime
+réunie fraternellement au bâtard, chef de l'État, et autorisant en
+quelque sorte par sa présence l'organisation définitive du gouvernement.
+Le décret impérial promulgué en mai 1531 avait rétabli les Médicis dans
+les droits dont ils jouissaient avant 1527 et perpétué par surcroît
+Alexandre et sa descendance dans le pouvoir de fait que ses
+prédécesseurs se transmettaient de génération en génération. Mais si le
+Pape s'était réjoui que les Médicis fussent élevés au rang des familles
+princières, il lui était désagréable qu'ils tinssent leurs droits
+souverains de l'Empire à titre de vassaux, avec les obligations et les
+responsabilités que l'investiture comporte. Sous main il avait
+encouragé les partisans de sa maison à abolir l'ancienne Constitution
+que Charles-Quint prétendait maintenir, en la modifiant. Un vote du
+peuple (statuts du 27 avril 1532), qui était une manifestation
+d'indépendance à l'égard de l'Empire en même temps qu'une renonciation
+aux libertés traditionnelles, déclara Alexandre duc perpétuel et
+héréditaire de la République florentine.</p>
+
+<p>Catherine, en personne sage, s'était prêtée aux volontés de son oncle,
+quels que fussent ses sentiments. Clément VII lui préparait une superbe
+compensation. François Ier n'était pas sitôt sorti d'Italie qu'il
+pensait à y rentrer. Il recherchait avec passion l'alliance du Pape, et,
+pour l'obtenir, proposait de marier son fils cadet, Henri, duc
+d'Orléans, à Catherine. La jeune fille était riche d'espérances:
+duchesse honoraire, mais qui pouvait devenir effective, d'Urbin, nièce
+du Pape. Aussi les prétendants étaient nombreux. Charles-Quint, pour
+l'empêcher de se marier en France et débarrasser son futur gendre
+Alexandre d'une compétition possible, voulait la donner au duc de Milan,
+François Sforza, qui n'était plus jeune et passait pour impuissant. Le
+duc d'Albany, oncle de Catherine, proposait son ancien pupille, Jacques,
+roi d'Écosse. Clément VII était surtout tenté par l'offre d'un fils de
+France; mais l'honneur lui paraissait si grand, comme il est vrai, qu'il
+refusait d'y croire. Il s'imaginait que François Ier, en le pressant
+depuis longtemps de lui confier Catherine jusqu'à la célébration du
+mariage, n'avait d'autre intention que de mettre la main sur la nièce
+pour diriger l'oncle, et qu'en fin de compte il se bornerait à lui
+donner pour mari quelque grand seigneur. Mais François Ier estimait tant
+le concours de Rome qu'il était décidé a y mettre son fils comme prix.
+Clément VII ne résistait que pour se faire prier davantage. Cette
+alliance si glorieuse lui était plus que jamais nécessaire. L'Empereur
+ne s'était-il pas avisé d'accorder aux protestants d'Allemagne une trêve
+religieuse, en attendant la réunion d'un concile général. L'idée d'une
+consultation de l'Église universelle était un cauchemar pour le Pape,
+qui, promu cardinal, malgré sa bâtardise, contrairement aux saints
+canons, et resté grand seigneur de la Renaissance en un commencement de
+réforme, craignait d'être déposé par une majorité de prélats rigides,
+d'accord avec l'Empereur. Il n'avait pas non plus oublié le sac de Rome.</p>
+
+<p>Il consentit, par un accord qu'il voulait absolument secret, aux
+fiançailles de Catherine avec le duc d'Orléans (9 juin 1531)<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44"><sup class="sml">44</sup></a>. Il
+promettait en dot à sa nièce Modène et Reggio, et même Parme et
+Plaisance, et se disait prêt à l'aider à reconquérir le duché d'Urbin.
+Quant aux prétentions de François Ier sur Gênes et Milan, il les
+trouvait «très raisonnables». La célébration du mariage fut remise à un
+temps opportun. Les agents français, par indiscrétion ou par calcul,
+ébruitèrent la nouvelle de ce contrat. Charles-Quint, informé des
+pratiques de Clément VII, et bien instruit des liaisons du Roi de France
+avec les protestants d'Allemagne, le roi d'Angleterre les Hongrois et
+les Turcs, demanda ou plutôt imposa au Pape une entrevue qui eut lieu à
+Bologne (décembre 1532-février 1533). Il ne put obtenir de lui la
+convocation d'un concile; mais il lui fit prendre l'engagement écrit
+d'agir ensemble pour obliger François Ier, si le mariage se faisait, à
+embrasser de bonne foi l'affaire du concile, la défense de la Chrétienté
+contre les Turcs et l'observation des traités de Madrid et de Cambrai
+(24 février 1533)<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45"><sup class="sml">45</sup></a>. Il le força aussi d'adhérer à une ligue italienne
+qui défendrait contre tout agresseur le <i>statu quo</i> territorial dans la
+péninsule. Ces précautions prises, il jugea qu'il pouvait laisser à la
+maison de France les maigres profits d'une mésalliance<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46"><sup class="sml">46</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote44" name="footnote44"><b>Note 44: </b></a><a href="#footnotetag44">(retour) </a> Le document dans Reumont-Baschet, App., p. 297.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote45" name="footnote45"><b>Note 45: </b></a><a href="#footnotetag45">(retour) </a> Hector de La Ferrière (<i>Lettres de Catherine</i>, t. I, p.
+XVIII), dit que Clément VII refusa de signer, mais Leva affirme le
+contraire, t. III, p. 109, d'après Guichardin. Voir d'ailleurs les
+articles dans Granvelle, <i>Papiers d'État</i>. t. II, p. 1-7.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote46" name="footnote46"><b>Note 46: </b></a><a href="#footnotetag46">(retour) </a> Henri VIII détournait aussi François Ier de cette alliance
+par trop inégale, à moins qu'il n'y trouvât grand profit. Trollope, p.
+241 et p. 377, note 55.</blockquote>
+
+<p>Pendant que les cours d'Europe étaient occupées de cette question de
+mariage, Catherine vivait à Florence sa dernière année de jeune fille,
+dans le palais Médicis (aujourd'hui palais Riccardi). Le Pape l'avait
+placée sous la garde d'Ottaviano de Médicis, un vieux parent, qui
+pendant le siège l'avait protégée de son mieux, et il l'avait confiée
+aux soins de Maria Salviati, veuve de Jean des Bandes Noires, dont le
+fils Côme était du même âge que sa cousine et partagea probablement ses
+jeux. Elle avait en 1532 treize ans accomplis. Sœur du duc régnant et
+promise d'un fils de France, elle avait sa place immédiatement après son
+frère dans les cérémonies officielles et les fêtes. Jamais elles ne
+furent si nombreuses et si brillantes qu'en cette première année du
+règne, pour donner occasion aux Florentins de comparer aux misères de
+l'anarchie les plaisirs et les magnificences de l'ordre monarchique.</p>
+
+<p>Il existait depuis longtemps à Florence des associations de gens du
+peuple et d'artisans ayant chacune son étendard, son costume, et des
+chefs aux noms ronflants, duc, roi, empereur. Les Puissances
+(<i>Potenzie</i>), comme on les appelait, paraissaient aux cérémonies et aux
+réjouissances publiques, défilant avec leurs enseignes et leurs lances
+de bois multicolores, paradant, manœuvrant et joutant. Mais, depuis les
+souffrances du siège, la famine et la peste, le populaire n'avait plus
+cœur à s'amuser. Alexandre fit revivre (mai 1532) les «Potenzie». Il
+leur donna de beaux étendards neufs «en taffetas», plus riches que ceux
+qu'elles avaient jamais eus, et décorés d'insignes symboliques: à
+l'Empire du Prato (<i>Lonperio di sul Prato</i>), un Puits; à <i>Monteloro</i>, un
+Mont d'Or; à <i>Città Rossa</i>, une Cité toute rouge; aux <i>Melandastri</i>, un
+guerrier à cheval: à la <i>Nespola</i>, une jeune fille au pied d'un
+néflier<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47"><sup class="sml">47</sup></a>. Florence reprit sa vie animée, et les cérémonies
+religieuses y eurent une large place.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote47" name="footnote47"><b>Note 47: </b></a><a href="#footnotetag47">(retour) </a> Sur les «Potenzie», voir, pour les références, Mellini,
+<i>Ricordi...</i>, 1820, p. 35.</blockquote>
+
+<p>Ce fut le 15 novembre 1532 l'entrée solennelle du nouvel archevêque,
+Andrea Buondelmonte. À cheval, en vêtements pontificaux, isolé sous un
+baldaquin de soie et d'or, et suivi de tout le clergé, il alla droit à
+San Piero Maggiore, une communauté de nonnes, dont une coutume
+immémoriale voulait qu'il épousât mystiquement l'abbesse, en lui passant
+au doigt une superbe bague de saphir. Pendant que s'accomplissait le don
+de l'anneau, les spectateurs, selon la tradition aussi, se jetèrent sur
+le dais et l'équipage et s'en disputèrent les parts de vive force. Des
+citoyens notables donnèrent l'exemple de se lancer à la curée. Matteo
+Strozzi, ayant conquis la selle, la plaça sur la tête d'un de ses
+serviteurs et la fit transporter chez lui au son des trompettes. Ce
+furent ensuite (décembre 1532) pendant plusieurs jours d'interminables
+processions, où l'archevêque, les prêtres et les réguliers promenèrent,
+dans une chasse recouverte de brocart d'or, à travers les principales
+églises et par les rues, les reliques de saints dont Clément VII avait
+gratifié sa bonne ville.</p>
+
+<p>L'année suivante, au printemps, arriva à Florence, pour y passer
+quelques jours, la fiancée d'Alexandre, Marguerite d'Autriche, une
+enfant de neuf ans, qui s'en allait attendre à Naples l'âge d'être
+épousée. Catherine, «très bien parée», accompagnée de douze demoiselles
+ou fillettes de nobles maisons, alla au-devant de sa future belle-sœur
+jusqu'à Caffagiolo, une villa des Médicis, à six ou sept lieues de
+distance. L'entrée fut digne d'une fille de Charles-Quint, qui était
+destinée à régner à Florence. Gravement, en tête chevauchaient le
+cardinal Cibo, légat du Pape, un cardinal allemand, ambassadeur de
+l'Empereur, et le duc Alexandre, tous trois sur la même ligne. Derrière
+ces représentants des trois puissances qui dominaient sur la Cité,
+venait la troupe virginale entourant Marguerite et Catherine. La garde
+du Duc, à pied et à cheval, servait d'escorte. Toute la population
+assistait au spectacle. Les boutiques avaient été fermées, mais les
+prisons ouvertes par grâce souveraine et les détenus mis en liberté, à
+l'exception de neuf prisonniers pour dettes, crime impardonnable dans
+une ville commerçante. Le cortège se rendit processionnellement au
+palais Médicis (16 avril 1533). Les jours suivants, il y eut
+illuminations et feu d'artifice (<i>girandola</i>), place Saint-Laurent, et
+course de taureaux, place Santa Croce, à l'autre bout de la ville. Le 23
+avril, fête de Saint-Georges, le Duc donna en l'honneur de sa fiancée un
+grand banquet où il avait invité cinquante jeunes Florentines, toutes
+vêtues de soie. Le palais était plus superbement décoré qu'il ne le fut
+jamais. Le repas, qui devait avoir lieu dans les jardins, fut, à cause
+de la pluie, servi dans les <i>loggie</i>. Pendant que les convives, le
+festin fini, se récréaient de comédies et de danses mauresques, au
+dehors, dans la rue, les quatre «Potenzie» populaires s'escrimaient avec
+leurs lances de bois peint, parées des brillants costumes qu'on leur
+avait distribués le jour même: Lonperio, en drap vert; Monteloro, en
+jaune; la Nespola, en tanné, et Melandastri en blanc.</p>
+
+<p>Le 26 avril, Marguerite, avec le même apparat et le même cortège, sortit
+de la ville et se dirigea vers Naples<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48"><sup class="sml">48</sup></a>. Catherine jouait son rôle
+dans les représentations officielles; mais elle était naturellement vive
+et gaie, et, à l'occasion, le laissait voir. Le peintre Vasari, alors
+tout jeune mais déjà célèbre, avait été chargé de faire son portrait
+pour Henri d'Orléans, son fiancé, et il s'était installé au palais avec
+tout son appareil. Un jour qu'il était sorti pour aller dîner, Catherine
+et sa compagnie prirent les pinceaux et peignirent une image de moresque
+en tant de couleurs et si éclatantes qu'on aurait cru voir trente-six
+diables. Lui-même, quand il revint, allait être traité de la même façon,
+et enluminé comme sa toile, s'il n'avait descendu l'escalier à toutes
+jambes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote48" name="footnote48"><b>Note 48: </b></a><a href="#footnotetag48">(retour) </a> Sur ces fêtes que vit Catherine, voir Cambi, <i>Istorie
+fiorentine</i>, dans les <i>Delizie degli eruditi toscani</i> p. p. Fra
+Ildefonso di San Luigi, 1770-1789, t. XXIII, p. 124 sqq. Mais Catherine
+ne put pas, comme l'imagine Trollope, p. 250-252, assister à l'entrée
+de Charles-Quint à Florence en 1536, puisqu'elle en partit en 1533.</blockquote>
+
+<p>Vasari, qui avait vingt ans, était ravi de cette espièglerie. Il
+promettait à un ami de Rome, Messer Carlo Guasconi, de lui faire une
+copie de ce portrait, après celle qu'il destinait à Ottaviano de
+Médicis, le bon vieux parent de Catherine.</p>
+
+<p>«L'amitié que cette Signora nous témoigne, lui écrivait-il, mérite que
+nous gardions auprès de nous son portrait d'après nature et qu'elle
+demeure réellement devant nos yeux, comme, après son départ, elle
+demeurera gravée dans le plus profond de notre cœur. Je lui suis
+tellement attaché, mon cher Messer Carlo, pour ses qualités
+particulières et pour l'affection qu'elle porte non pas seulement à moi,
+mais à toute ma patrie, que je l'adore, s'il est permis de parler ainsi,
+comme on adore les saints du paradis»<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49"><sup class="sml">49</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote49" name="footnote49"><b>Note 49: </b></a><a href="#footnotetag49">(retour) </a> Vasari, <i>Opere</i>, éd. Milanesi, VIII, p. 243.</blockquote>
+
+<p>Ainsi, tous les témoignages s'accordent à donner de Catherine l'idée
+d'une jeune fille précocement intelligente, libérale et prodigue,
+capable d'affection et de rancune, et qui avait à un haut degré le don
+de plaire. Mais ils ne disent presque rien de son éducation. Quels
+maîtres a-t-elle eus à Rome et à Florence, et que lui ont-ils enseigné?
+Que savait-elle quand elle partit pour la France? On en est le plus
+souvent réduit à des conjectures.</p>
+
+<p>Elle a commencé à apprendre le français en 1531, quand il a été question
+de son mariage avec Henri d'Orléans, et probablement elle le parlait et
+l'écrivait en 1533, à son départ de Florence; mais longtemps encore elle
+correspondit plus volontiers en italien. En outre de ces deux langues,
+on lui a enseigné sans doute, comme il était d'usage, les éléments des
+lettres et des sciences, et par exemple, l'histoire sainte et le calcul.
+Mais c'était un minimum et, qui devait paraître tel, pour une femme de
+son rang, aux religieuses du couvent mondain des Murate. Sans doute, les
+Isabelle d'Este, les Éléonore de Gonzague, les Vittoria Colonna, pour ne
+parler que des grandes dames italiennes, qui égalaient par leur culture
+les hommes les plus cultivés, et qui les surpassaient par le charme et
+la distinction de l'esprit, étaient et ne pouvaient être que des
+exceptions. Mais, sans viser à cet idéal, les éducateurs de la
+Renaissance estimaient que l'intelligence des femmes devait être
+développée autant que celle des hommes, et que le moyen de ce
+développement, c'était, pour les uns et pour les autres, l'étude des
+anciens. Malheureusement, il n'est pas possible de savoir combien de
+temps Catherine a été soumise à cette discipline, ni si même elle y a
+été soumise<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50"><sup class="sml">50</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote50" name="footnote50"><b>Note 50: </b></a><a href="#footnotetag50">(retour) </a> Rodocanachi, <i>La femme italienne à l'époque de la
+Renaissance. Sa vie privée et mondaine, son influence sociale</i>, Paris,
+1907.--Julia Cartwright, <i>Isabelle d'Este, marquise de Mantoue</i>, traduit
+et adapté par Mme Schlumberger, Hachette, 1912. Voir aussi, pour la
+bibliographie, de Maulde La Clavière, <i>Les femmes de la Renaissance</i>,
+Paris, 1898.</blockquote>
+
+<p>Elle a eu à Rome, à sa disposition, la plus riche bibliothèque, celle
+des Médicis, où le cardinal Jean (plus tard Léon X) avait réuni les
+manuscrits de Laurent le Magnifique, dispersés par la révolution de 1494
+et qu'il avait rachetés, les œuvres de beaucoup de philosophes, de
+poètes et d'orateurs de l'antiquité, des écrits à la louange de Côme, de
+Pierre et de Laurent de Médicis et tant d'autres livres: les
+<i>Commentaires</i> de Marsile Ficin sur Platon, le <i>Traité d'Architecture</i>
+de L. B. Alberti, etc.. Mais Catherine était-elle d'âge à profiter de ce
+trésor de connaissances et de ce puissant moyen de culture? Son
+éducation en Italie a dû se faire surtout par les yeux. Elle a passé à
+Rome ou à Florence ces années d'enfance et de jeunesse où les
+impressions toutes neuves sont si vives. Il y a des preuves directes
+qu'elle était capable à douze et treize ans--l'âge de la
+passionnette--d'une émotion esthétique profonde et même durable. Huit
+ans après son arrivée en France, elle demandait au pape Paul III le
+portrait de «Donna Julia» qu'elle avait vu étant enfant dans la chambre
+du cardinal Hippolyte et «pour lequel elle s'était prise d'amour<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51"><sup class="sml">51</sup></a>».
+C'était l'image de la femme la plus belle d'Italie, une très grande dame
+chère au Cardinal, qui l'avait fait peindre par le meilleur élève de
+Raphaël, Sébastien del Piombo. Beaucoup plus tard encore, reine-mère et
+toute-puissante elle offrait de payer d'un bénéfice l'Adonis «qui est si
+beau», probablement l'Adonis mourant de Michel Ange<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52"><sup class="sml">52</sup></a>. Elle a vu à
+Rome l'immense champ de ruines d'où émergeaient quelques monuments
+presque intacts et les débris peut-être encore plus impressionnants de
+la grandeur romaine. Elle vivait dans la Rome nouvelle que, parmi l'amas
+des églises, des couvents et des masures, les papes à partir de Nicolas
+V, et surtout Jules II et Léon X, avaient travaillé à construire, sinon
+à la taille, du moins à l'image de l'ancienne Rome, élargissant la
+basilique de Saint-Pierre pour édifier au siège de la Chrétienté la plus
+vaste église du monde, agrandissant le Vatican, le décorant de tableaux,
+de fresques, de statues et l'enrichissant de livres et de manuscrits
+pour en faire la plus belle et la plus noble des demeures souveraines.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote51" name="footnote51"><b>Note 51: </b></a><a href="#footnotetag51">(retour) </a> Romier, <i>Les origines politiques des guerres de religion</i>.
+T. I: <i>Henri II et l'Italie</i> (1547-1555), Paris, 1913, p. 17.--J'ai
+identifié cette Donna Julia». Voir ch. VII, p. 235, note 2.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote52" name="footnote52"><b>Note 52: </b></a><a href="#footnotetag52">(retour) </a> H. Thode, <i>Michelangelo und das Ende der Renaissance</i>, t.
+III, Berlin, 1912, p. 111, a l'air d'admettre comme Grünwald, que le
+sculpteur de l'Adonis est Vincenzo de Rossi. Cf. du même le tome I, p.
+43-46, Berlin, 1908 de ses <i>Kritische Untersuchungen</i>, sur les œuvres de
+Michel-Ange et comme appendice à son Michel-Ange et la fin de la
+Renaissance. Mais il est douteux que la Reine-mère voulût acheter si
+cher l'œuvre d'un sculpteur de second ordre. Je reviendrai un jour sur
+ce point.</blockquote>
+
+<p>Catherine habitait le palais Médicis (aujourd'hui palais du Sénat),
+banque et palais tout ensemble, avec quelques vestiges de forteresse
+féodale<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53"><sup class="sml">53</sup></a>, dont un guide du commencement du XVIe siècle, le <i>De
+Mirabilibus novae Urbis Romae,</i> vante les belles porte de marbre
+polychrome et la bibliothèque ornée de peintures et de statues. Elle
+passait probablement les mois chauds de l'été aux portes de Rome, dans
+la villa Médicis (depuis villa Madame), aujourd'hui abandonnée et
+délabrée, que Clément VII, alors cardinal, avait fait construire par
+Jules Romain, sur les dessins de Raphaël, au flanc du Monte Mario<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54"><sup class="sml">54</sup></a>.
+Le premier étage, où l'on accédait par une pente douce en venant de
+Rome, était une vaste salle, dont le plafond au centre s'arrondissait en
+coupole et dont la voûte et les murs étaient décorés en stuc ou à la
+fresque d'une foule de petites scènes d'inspiration bucolique ou
+amoureuse, que dominait de sa taille gigantesque un Polyphème pleurant
+les dédains de Galatée. La loggia s'ouvrait sur un jardin, véritable
+escalier de larges terrasses plantées d'arbres et de fleurs et vivifiées
+par les eaux d'un immense réservoir. Un éléphant, image populaire à Rome
+depuis la procession solennelle de celui que le roi de Portugal,
+Emmanuel le Fortuné, le découvreur des Indes, avait envoyé à Léon X,
+allongeait sa trompe en fontaine. Deux Hercules robustes, armés
+d'énormes massues, semblaient garder cette retraite de verdure. L'œil
+avait pour horizon, de l'Étrurie aux monts Albains, un cercle de
+montagnes bleues et la cime abrupte et souvent neigeuse du Soracte.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote53" name="footnote53"><b>Note 53: </b></a><a href="#footnotetag53">(retour) </a> Rodocanachi, <i>Rome au temps de Jules II et de Léon X</i>,
+Paris, 1912, p. 35, dit qu'Alfonsina Orsini l'avait apporté en dot à son
+mari. Mais Schmarsow, dans son édition (Heilbron, 1886), de <i>l'Opusculum
+Francisci Albertini, De Mirabilibus novae Urbis Romae</i>, note 24 de la
+page 27, avance que les Médicis avaient acheté leur palais de Guido
+Ottieri frère d'un «domestique» bien en cour de Sixte IV. Sur la
+bibliothèque, <i>ibid.</i>, p. 35.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote54" name="footnote54"><b>Note 54: </b></a><a href="#footnotetag54">(retour) </a> Il ne faut pas confondre cette villa avec la villa Médicis
+du Pincio où est installée l'Académie française des Beaux-Arts. La villa
+Médicis du Monte Mario passa à Marguerite d'Autriche, après la mort du
+duc Alexandre, d'où son nom de villa Madame; elle revint à Catherine à
+la mort de Marguerite et fut définitivement cédée par elle au cardinal
+Farnèse. Description assez inexacte de la villa dans Müntz, II, p. 355,
+avec un plan assez fantaisiste de Geymüller.</blockquote>
+
+<p>Nièce de deux papes et vivant dans leur intimité, Catherine circulait
+librement dans le Vatican, dont les cours et les jardins servaient alors
+de musée aux chefs-d'œuvre retrouvés de la sculpture antique: le
+Laocoon, le Torse, l'Apollon du Belvédère, etc. Elle a vu de ses yeux
+curieux d'enfant resplendir en leurs fraîches décorations sur les murs
+des chapelles et des appartements les sujets sacrés ou quelquefois
+profanes traités par les peintres du Quattrocento et du Cinquecento.
+Elle a regardé au plafond de la Sixtine la fameuse fresque où
+Michel-Ange a raconté, avec une grandeur et une poésie surhumaines,
+l'histoire du monde, de la Création jusqu'au Déluge et jusqu'à la
+conclusion d'une nouvelle alliance entre Dieu et sa créature en faveur
+des mérites de Noé. Elle a parcouru le long des «Loges» la Bible que
+Raphaël et ses élèves y ont illustrée, et dans les «Chambres» la
+succession des grands panneaux allégoriques, où le maître a distribué en
+groupes harmonieux autour du Christ, d'Apollon, de Platon et d'Aristote,
+et comme proposé ensemble à l'admiration de la Chrétienté, les saints de
+l'Ancien Testament, les docteurs de la nouvelle loi, les philosophes de
+l'antiquité avec des savants, des hommes d'État, des artistes et les
+plus grands poètes de tous les âges.</p>
+
+<p>De cette Rome des papes, qui s'harmonisait si bien avec la Rome des
+Césars, Catherine a eu plusieurs années le spectacle<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55"><sup class="sml">55</sup></a>. Le sac de Rome
+n'en avait pas sensiblement altéré l'aspect. Les soudards de l'armée
+impériale avaient saccagé les palais et les églises, transformé en
+étables les plus belles chambres du Vatican et la chapelle Sixtine,
+enfumé les fresques, emporté les trésors d'orfèvrerie, dépouillé les
+autels, détruit ou volé nombre de tableaux<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56"><sup class="sml">56</sup></a>, mais les édifices
+restaient debout et Clément VII, aussitôt rentré à Rome, avait employé à
+réparer le mal, autant qu'il était réparable, les artistes qui avaient
+échappé à la catastrophe, restaurant les palais, rafraîchissant les
+peintures et purifiant les églises<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57"><sup class="sml">57</sup></a>. Malgré les dévastations de ces
+nouveaux Vandales, la jeune fille quitta Rome les yeux pleins d'une
+vision de grandeur.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote55" name="footnote55"><b>Note 55: </b></a><a href="#footnotetag55">(retour) </a> De 1521 à 1525 et de 1530 à 1532.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote56" name="footnote56"><b>Note 56: </b></a><a href="#footnotetag56">(retour) </a> Pastor, <i>Histoire des papes depuis la fin du moyen âge</i>,
+trad. Alfred Poizat, t. IX, p. 295-321.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote57" name="footnote57"><b>Note 57: </b></a><a href="#footnotetag57">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, t. X, p. 255-268.</blockquote>
+
+<p>À Florence, où elle a passé plus de temps encore qu'à Rome, le palais
+Pitti sur sa base de blocs rustiques, le palais Strozzi, en la grâce de
+son austérité, et enfin le palais Médicis, sa maison patrimoniale, avec
+ses cours et ses jardins animés de marbres antiques, répondaient à
+l'idéal classique et en renforçaient l'impression.</p>
+
+<p>Et combien plus les œuvres qui l'intéressaient personnellement, comme
+les monuments funéraires de son oncle Julien et de son père, que Léon X
+avait commandés à Michel-Ange, et que Clément VII lui fit exécuter. Ils
+n'étaient pas encore en place dans la nouvelle sacristie de
+Saint-Laurent, et Michel Ange laissa ce soin à d'autres; mais il avait
+achevé les statues des deux Médicis et les figures symboliques des
+piédestaux. Il était encore à Florence la dernière année que Catherine y
+passa. Elle a pu voir l'œuvre et même l'ouvrier. Son père, idéalisé, en
+costume d'impérator, est assis, soutenant de la main gauche sa tête
+lourde de pensées. L'œil, qui semble se cacher dans la ligne d'ombre du
+casque, les lèvres closes sous les doigts, <i>il Pensieroso</i> médite un
+secret--quel secret? celui de Léon X ou celui de Machiavel?--que son
+regard ni sa bouche ne trahissent. À ses pieds sont couchés l'Aurore,
+une jeune femme, qui s'éveille tout alanguie, et le Crépuscule,
+vieillard fortement musclé, aux joues creuses, au front plissé et au
+sourire amer, sans qu'il soit possible de dire quel rapport il y a ni
+même s'il y a un rapport entre le principat de Laurent, si plein
+d'espérances, si court de durée, si vide de réalisations, et le matin et
+le soir du jour ou de l'activité humaine personnifiés en ces corps
+glorieux<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58"><sup class="sml">58</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote58" name="footnote58"><b>Note 58: </b></a><a href="#footnotetag58">(retour) </a> Peut-être que l'Aurore et le Crépuscule, avec le Jour et
+la Nuit du tombeau de Julien représentent simplement les quatre parties
+de la journée ou les quatre âges de la vie. Les derniers interprètes
+sont allés chercher bien loin des explications. Celui-ci (Brockhaus,
+<i>Michel angelo und die Medici-Kapelle</i>, 2e éd., Leipzig, 1911, p. 64)
+explique l'œuvre du sculpteur par les hymnes ambroisiennes, où il est
+question du jour, de la nuit, du crépuscule et de l'aurore, comme s'il
+n'en était question que là: celui-là (Ernst Steinmann, <i>Das Geheimnis
+der Medicigraeber</i>, Leipzig, 1907, p. 78) à qui il convient d'ailleurs
+de reconnaître le mérite d'avoir énuméré tous les commentaires depuis
+l'origine, propose à son tour comme motif d'inspiration un chant de
+Carnaval, <i>le Triomphe des quatre complexions</i> de la nature et de
+l'homme: belliqueuse, amoureuse, flegmatique, mélancolique. Après ces
+belles hypothèses, je ne crains plus d'en risquer une autre sur
+l'attitude méditative de Laurent de Médicis et le sens allégorique des
+statues du piédestal. On sait que dans le fameux sonnet sur la Nuit
+Michel-Ange fait allusion aux malheurs de Florence. Pourquoi n'aurait-il
+pas pensé aussi aux rêves toujours renaissants et toujours déçus des
+patriotes italiens?</blockquote>
+
+<p>Catherine doit encore à sa ville natale une conception plus large de
+l'art. Le milieu florentin a résisté ou échappé à cet excès d'idéalisme
+qu'a provoqué ailleurs la superstition de l'antiquité. Le quattrocento
+où il a donné sa mesure et produit ses chefs-d'œuvre est une époque de
+sincérité et de spontanéité plus que d'inspiration savante ou de
+recherche éperdue de la perfection. Il ne s'est pas détourné de la
+réalité par dégoût de ses tares; il a embelli sans affadir. Michel-Ange
+est un génie isolé, qui, par delà les âges chrétiens, retrouve et
+traduit la grandeur de la vieille Rome et l'ardente poésie d'Israël.
+Léonard de Vinci, interprète pénétrant de l'âme et qui excelle à
+représenter en beauté sensible sa grâce et sa morbidesse, échappe lui
+aussi à l'influence du milieu et du temps. Mais la plupart des
+Florentins sont de leur temps et de leur pays. Masaccio, Ghirlandajo,
+Botticelli, pour n'en citer que quelques-uns, sont les peintres
+véridiques de la vie et de la figure florentine. Benozzo Gozzoli, dont
+Catherine voyait l'éclatante fresque à la messe dans la chapelle de son
+palais, avait représenté le fils et le petit-fils de Côme l'Ancien,
+Pierre et Laurent, l'empereur d'Orient, Jean Paléologue, le patriarche
+de Constantinople, Joseph, tels que Florence, lors du célèbre concile de
+1439, les avait vus passer en procession solennelle, avec leurs costumes
+éclatants d'or et de pierreries, montés sur des chevaux richement
+harnachés et suivis d'une troupe somptueuse de serviteurs, de soldats et
+de clients. Plus réalistes encore sont, à quelques exceptions près, les
+sculpteurs florentins de la même époque, Verrocchio, Donatello, etc.,
+qui avaient peuplé d'images l'intérieur ou les façades des églises et
+des palais. Beaucoup de monuments étaient debout dont Vitruve, le
+théoricien consultant de la Renaissance, avait ignoré la forme. Le
+Palazzo Vecchio, avec son beffroi à mâchicoulis d'où Alexandre venait de
+faire descendre la cloche qui sonnait les assemblées du peuple (12
+octobre 1532)<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59"><sup class="sml">59</sup></a>, rappelait probablement de trop mauvais souvenirs à
+Catherine pour qu'elle fût sensible à sa grandeur sévère, mais l'avenir
+prouvera qu'elle a aimé, en la gaieté de leurs marbres polychromes,
+Santa Maria del Fiore, le Campanile et le Baptistère. Ce que Florence a
+de différent de Rome et de l'antiquité a laissé son empreinte dans
+l'imagination de la jeune fille.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote59" name="footnote59"><b>Note 59: </b></a><a href="#footnotetag59">(retour) </a> Cambi, <i>Istorie fiorentine</i> dans les <i>Delizie</i>, t. XXIII,
+p. 122.</blockquote>
+
+<p>Elle se souviendra de ce qu'elle a vu dans l'une et l'autre ville,
+quand, devenue reine de France, elle fera travailler à ses maisons de
+campagne, à ses palais de ville, au tombeau de son mari et de ses
+enfants. Que ces grands musées à ciel ouvert de Florence et de Rome et
+que l'atmosphère d'art où elle s'est mue si longtemps aient profondément
+contribué à sa formation intellectuelle, c'est ce que prouvent assez la
+préférence de ses goûts et le caractère particulier de sa culture. Les
+deux princesses, ses contemporaines, à qui son mariage avec Henri
+d'Orléans allait l'apparenter, Marguerite d'Angoulême et Marguerite de
+France, la sœur et la fille de François Ier, sont des lettrées; mais
+elle, elle préside au groupe des souveraines encore plus curieuses d'art
+que de lettres.</p>
+
+<p>Cependant l'époque fixée pour le mariage approchait. Le Pape et le Roi
+s'étaient donné rendez-vous, d'abord à Nice, puis à Marseille, pour les
+épousailles.</p>
+
+<p>Le duc Alexandre s'était occupé de faire le trousseau de sa sœur. Sous
+prétexte de se procurer des fonds pour les fortifications de la ville,
+il leva sur les Florentins un emprunt forcé de 35 000 écus, qui servit à
+l'achat de broderies à l'aiguille (<i>richami d'agho</i>), de bijoux, de
+vêtements, de velours, de rideaux de lit d'or<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60"><sup class="sml">60</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote60" name="footnote60"><b>Note 60: </b></a><a href="#footnotetag60">(retour) </a> Cambi, <i>Delizie</i>, t. XXIII, p. 131.</blockquote>
+
+<p>Ces princesses, parées certains jours comme des idoles, manquaient
+souvent du nécessaire. La duchesse de Camerino, Catherine Cibo, que
+Clément VII avait envoyée à Florence pour assister sa nièce, écrivait à
+la marquise de Mantoue, la célèbre Isabelle d'Este, qu'elle avait trouvé
+la fiancée dépourvue de tout, et principalement de linge et de
+vêtements. Elle lui expliquait qu'il n'y avait pas à Florence d'ouvriers
+capables de faire les travaux de broderie qu'elle désirait, et la priait
+de vouloir bien «avec son humanité et sa courtoisie» habituelle choisir
+quelque bon maître de Mantoue pour confectionner deux corsages et deux
+jupes (<i>due vesti et due sottane</i>). Elle lui expédiait, pour les
+broderies, trois livres d'or, deux livres d'argent et deux livres de
+soie, promettant, si c'était nécessaire, de faire un autre envoi<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61"><sup class="sml">61</sup></a> (6
+août 1533).</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote61" name="footnote61"><b>Note 61: </b></a><a href="#footnotetag61">(retour) </a> Lettre dans Reumont-Baschet, App. p. 292-293.</blockquote>
+
+<p>Le Ier septembre 1533, après avoir offert un grand dîner d'adieu à
+nombre de nobles dames florentines, Catherine quitta Florence, qu'elle
+ne devait plus revoir, et alla s'embarquer à la Spezzia sur les galères
+françaises commandées par son oncle maternel, le duc d'Albany. Elle
+attendit à Villefranche (près de Nice) Clément VII qui arrivait par mer
+de Livourne, accompagné de dix cardinaux. La présence d'Hippolyte de
+Médicis devait démentir, s'il en était besoin, le bruit de l'amourette.
+Le Pape et sa nièce abordèrent à Marseille le 12 octobre, salués par les
+cloches de toutes les églises et par trois cents pièces de canons. Le
+Roi, la reine, Éléonore d'Autriche, les princes du sang, les grands
+dignitaires et la Cour de France les y avaient devancés.</p>
+
+<p>Visites, entrevues, discussion du contrat commencèrent. Après l'entrée
+solennelle du Roi et de la Reine, Catherine fit la sienne le 23 octobre
+en grand apparat, précédée d'un carrosse de velours noir--véhicule
+nouveau en France,--de huit pages à cheval de la maison d'Hippolyte,
+habillés aussi de velours noir, et de six haquenées, conduites à la
+main, dont une toute blanche, couverte de toile d'argent. Elle montait
+une haquenée rousse, qui était caparaçonnée d'une toile d'or tissée en
+soie cramoisie et s'avançait escortée par la garde du Roi et du Pape, et
+suivie de Catherine Cibo, de Marie Salviati et de douze demoiselles à
+cheval, toutes vêtues à l'italienne et très richement.</p>
+
+<p>Elle descendit au logis du Pape où se trouvait le Roi, qui la baisa et
+la fit baiser à son futur mari, le duc d'Orléans. Le 27, le contrat fut
+signé, en présence des deux souverains et des deux Cours. Le cardinal de
+Bourbon requit le consentement des époux, et prononça la formule
+d'union. Le duc d'Orléans embrassa sa femme; et soudain sonnèrent
+«fifres, trompettes, cornets et autres instruments». Le lendemain, 28,
+Clément VII assista à la messe nuptiale et voulut bénir lui-même les
+anneaux. Le Roi vêtu de satin blanc, avec un manteau royal parsemé d'or
+et de pierres précieuses, mena au banquet l'épousée, qui était «couverte
+de brocat (brocard) avec le corset d'hermine, rempli de perles et de
+diamants» et avait «sur sa tête une coiffe de broderie avec des perles
+et des pierres précieuses et par dessus une couronne de duchesse»<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62"><sup class="sml">62</sup></a>.
+Le soir, la Reine de France, avec toutes ses dames, accompagnèrent la
+Duchesse jusqu'à la chambre où les deux époux--deux enfants de quatorze
+ans--devaient cette nuit-là dormir ensemble. Le lendemain, de grand
+matin, le Pape, comme s'il n'eût été sûr de la validité du mariage
+qu'après sa consommation, alla surprendre les mariés au lit, et les
+ayant trouvés de joyeuse humeur, montra plus de contentement qu'on ne
+lui vit jamais<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63"><sup class="sml">63</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote62" name="footnote62"><b>Note 62: </b></a><a href="#footnotetag62">(retour) </a> Bouche, <i>Histoire de Provence</i>, t. II, p. 567, d'après le
+manuscrit de Valbelle, témoin oculaire. Le portrait, très contesté de
+Catherine, qui est à Poggio à Cajano,--une princesse moldave, dit
+Bouchot,--répond cependant assez bien à cette description et à celle du
+témoin italien cité par Baschet. p. 321.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote63" name="footnote63"><b>Note 63: </b></a><a href="#footnotetag63">(retour) </a> Reumont-Baschet, <i>La jeunesse de Catherine de Médicis</i>,
+récit d'un témoin, p. 323.</blockquote>
+
+<p>Le Roi et le Pape étaient logés en deux maisons séparées seulement par
+une rue et qu'on avait reliées par un pont en bois, pour qu'ils pussent,
+à l'insu des indiscrets et des curieux, se voir et causer à toute heure.</p>
+
+<p>François Ier pensait que Clément VII, en faveur de cette alliance,
+acquiescerait à ses entreprises italiennes. Dans le projet de traité
+qu'il lui soumit, il lui demandait de l'aider secrètement de ses
+conseils et de son argent à conquérir le Milanais pour le duc d'Orléans;
+d'accorder alors à ce fils de France, devenu prince italien,
+l'investiture de Parme et de Florence, et de contribuer à moitié frais à
+la reprise du duché d'Urbin. Mais le Pape était trop avisé pour risquer,
+au profit de la France, une nouvelle guerre avec Charles-Quint. Il
+s'était fait accompagner à Marseille par Guichardin, l'historien et
+l'homme d'État florentin, qui avait blâmé le voyage et l'entrevue comme
+une imprudence et presque une provocation<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64"><sup class="sml">64</sup></a>. Il le tint à l'écart des
+négociations mais il voulait l'avoir près de lui, pour rassurer
+l'Empereur. Il est probable, comme le suppose l'ambassadeur vénitien,
+Antonio Soriano, qu'il n'adhéra qu'en paroles, «lesquelles il savait si
+bien dire», aux grands projets de François Ier. Même dans le contrat de
+mariage, il avait pris des précautions contre les revendications
+françaises sur l'héritage des Médicis. Catherine renonçait, en faveur de
+son oncle, à tous les biens meubles et immeubles de son père, et à tous
+ses droits et prétentions, le duché d'Urbin excepté, moyennant une somme
+de trente mille écus<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65"><sup class="sml">65</sup></a>. En considération de la Maison où elle entrait,
+Clément VII lui constituait en dot une somme de cent mille écus, dont il
+fit d'ailleurs payer une bonne part aux Florentins comme participant à
+l'honneur de l'alliance. Il y ajouta des cadeaux superbes. Il avait
+apporté à François Ier un coffret en cristal de roche, où le tailleur en
+pierres fines le plus habile du temps, Valerio Belli Vicentino, avait
+gravé sur le couvercle et les quatre faces les principales scènes de la
+vie du Christ<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66"><sup class="sml">66</sup></a>. Il fit don à sa nièce de bijoux magnifiques, qu'il
+chargea Philippe Strozzi de remettre au Roi, et dont la liste article
+par article, soussignée par François Ier, est à Rome<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67"><sup class="sml">67</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote64" name="footnote64"><b>Note 64: </b></a><a href="#footnotetag64">(retour) </a> Agostino Rossi, <i>Francesco Guicciardini e il governo
+fiorentino</i>, t. II, 1899, p. 53-59.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote65" name="footnote65"><b>Note 65: </b></a><a href="#footnotetag65">(retour) </a> Le projet de traité secret dans Reumont-Baschet, p.
+325-327; le texte du contrat (en français) dans <i>Lettres</i>, t. X. p.
+478-484.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote66" name="footnote66"><b>Note 66: </b></a><a href="#footnotetag66">(retour) </a> C'est probablement le coffret qui se trouve au Musée des
+Offices, à Florence, salle des Gemmes, mais Trollope, p. 265-267, le
+décrit assez inexactement. Voir ses références, p. 266 et 384. Où
+Reumont a-t-il vu des figures d'Évangélistes aux angles,
+Reumont-Baschet, p. 180? Il parle aussi de vingt scènes gravées, et
+Trollope de vingt-quatre. Il y en a vingt et une.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote67" name="footnote67"><b>Note 67: </b></a><a href="#footnotetag67">(retour) </a> Le reçu, après vérification des joyaux en Conseil du roi,
+est du 13 février 1535. Il se trouve aux manuscrits de la Bibliothèque
+Barberini à Rome et a été publié par F. Cerasoli, dans l'<i>Archivio della
+R. Società Romana di Storia patria</i>, t. XII, 1889, p. 376-378.</blockquote>
+
+<p>Ils valaient ensemble 27 900 écus d'or. Les plus beaux et les plus chers
+étaient une ceinture d'or avec huit beaux rubis balais et d'autres
+diamants estimée 9 000 écus, une «grande table de diamant» de 6 500
+écus<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68"><sup class="sml">68</sup></a>, et, comme pièce d'une parure, une table d'émeraude à laquelle
+pendait une «perle en forme de poire»<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69"><sup class="sml">69</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote68" name="footnote68"><b>Note 68: </b></a><a href="#footnotetag68">(retour) </a> «Una gran tavola di diamante posta in un anello d'oro
+smaltato di bigio, bianco e nero.»</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote69" name="footnote69"><b>Note 69: </b></a><a href="#footnotetag69">(retour) </a> «<i>Una tavola di smeraldo</i>, incastrata in tre anelli
+smaltati in forma di punta di diamante con una perla pendente fata a
+pera.»</blockquote>
+
+<p>La légende courut--et elle a été recueillie par Brantôme--qu'outre la
+dot, les bagues et les bijoux, Clément VII avait à Marseille promis au
+Roi «par instrument authentique» «trois perles d'inestimable valeur»,
+Naples, Milan et Gênes<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a><a href="#footnote70"><sup class="sml">70</sup></a>, mais il est certain qu'il n'a pris aucun
+engagement de ce genre. Il avait même peur qu'on l'en crût capable.
+Aussitôt après son retour à Rome, il s'empressa de confier à l'agent du
+duc de Milan qu'au grand mécontentement de François Ier, il avait
+repoussé l'idée d'une attaque contre le Milanais. Il fit même avertir
+l'Empereur que le Roi lui avait dit que, non seulement il n'empêcherait
+pas la venue du Turc, mais qu'il «la procurerait». Cependant François
+Ier, escomptant les belles paroles de Clément VII, fit au commencement
+de 1534 de grands préparatifs d'entrée en campagne. Il publia les droits
+de son fils sur le duché d'Urbin, poussa le landgrave de Hesse à
+reprendre les armes contre l'Empereur, et se concerta avec Khairedin
+Barberousse, qui venait de s'emparer de Tunis. Une mort prématurée, si
+fréquente chez les Médicis, dispensa le Pape de prendre parti (25
+septembre 1534). Mais s'il eût vécu, il avait trop de raisons de manquer
+à sa parole; il savait ce que lui avait coûté en 1527 sa ligue italienne
+contre Charles-Quint. Il avait d'ailleurs avantage à tenir la balance
+égale entre les deux monarques rivaux et à leur vendre au plus haut prix
+ses promesses et ses signatures. En négociant des deux côtés, il avait
+fait de son neveu un duc héréditaire de Florence et le gendre de
+l'Empereur, et de sa nièce la bru du Roi de France.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote70" name="footnote70"><b>Note 70: </b></a><a href="#footnotetag70">(retour) </a> Brantôme, <i>Œuvres</i>, éd. Lalanne (<i>Soc. Hist. France</i>), t.
+VII, p. 340, et Lalanne, <i>Brantôme, sa vie et ses écrits</i>, 1896, app.,
+p. 363-366. De cette légende rapportée par Brantôme et plus longuement
+encore par un historien florentin, Bernardo Segni, Lalanne avait cru
+pouvoir conclure que trois joyaux de la couronne de France: l'Œuf de
+Naples, la Pointe de Milan et la Table de Gênes étaient des apports
+dotaux de Catherine et symbolisaient les promesses faites par le Pape au
+Roi à Marseille, Lalanne espérait qu'un jour la publication de la liste
+des cadeaux de noces confirmerait cette hypothèse. Il ne savait pas que
+la liste avait été publiée depuis sept ans par Cerasoli. Or en comparant
+le document conservé à Rome avec les Inventaires, postérieurs au
+mariage, des joyaux de la Couronne de France publiés par M. Bapst,
+<i>Histoire des Joyaux de la Couronne de France</i>, Paris, 1889 (Inventaire
+de Henri II, 1551, de François II, 1559, de Marie Stuart, 1560, de
+Charles IX, 1570), on voit nettement que les trois pierres précieuses
+aux noms trompeurs ne sont pas venues d'Italie avec Catherine. L'Œuf de
+Naples était «ung gros ruby ballay à jour percé d'une broche de fer avec
+une grosse perle pendant en forme de poire»; la Pointe de Milan, «un
+diamant à six pointes»; la Table de Gênes, «ung diamant longuet escorné
+d'un coing à deux fons». Mais la perle piriforme de Catherine pendait à
+une table d'émeraude; celle de l'Œuf de Naples à un rubis. Il n'est pas
+question dans les cadeaux de Clément VII d'un diamant à six pointes,
+autrement dit de la Pointe de Milan. La Table de Gênes, ce «diamant
+longuet escorné», ne ressemble guère à la Grande Table de diamant qui
+figure dans le reçu de 1535. De plus, ces trois joyaux n'apparaissent
+pas, du moins avec leur nom, l'Œuf de Naples avant 1551, les deux autres
+avant 1570, bien qu'il soit question d'un diamant à six pointes, mais
+encore anonyme, dans l'Inventaire des bagues de Marie Stuart du 26
+février 1560. Il s'agit donc de diamants achetés par la Couronne et
+auxquels on avait donné ces appellations en soi peu intelligibles,
+longtemps après le mariage de Catherine, en souvenir probablement des
+conquêtes glorieuses, quoique éphémères, de la France en Italie.</blockquote>
+
+<p>Que François Ier se soit flatté de lui faire abandonner un système
+d'équilibre si profitable, c'est une preuve entre quelques autres qu'il
+n'était pas grand clerc en diplomatie italienne. Il crut qu'en perdant
+Clément VII, il avait perdu le bénéfice de cette mésalliance: «J'ai eu,
+disait-il, seulement, la fille toute nue.» Mais il n'eut rien tiré des
+espérances si l'oncle avait vécu. C'est la moralité du mariage de
+Catherine de Médicis et des grandes combinaisons fondées sur le concours
+de Rome et de Florence.</p>
+
+<a name="c2" id="c2"></a>
+<br>
+
+<h4><i>CHAPITRE II</i></h4>
+
+<h3>DAUPHINE ET REINE</h3>
+
+<p>Catherine avait quatorze ans quand elle fit ses débuts à la Cour de
+France, où elle allait s'élever par degrés jusqu'au premier rang,
+duchesse d'Orléans, dauphine et enfin reine. C'était un milieu très
+différent de celui où elle avait vécu. Mais elle avait une expérience
+au-dessus de son âge.</p>
+
+<p>Dans les séjours qu'enfant et déjà grande fille elle fit à Rome,
+capitale religieuse et centre des affaires du monde, l'arrivée des
+ambassadeurs des divers pays, leurs entrées et leurs audiences
+solennelles lui avaient appris, en une suite de leçons vivantes, les
+noms et les intérêts des princes et des peuples, la géographie et
+l'histoire politique de l'Europe. Pour avoir d'elle une idée juste, il
+ne faut pas se figurer une infante d'Espagne, élevée dans une sorte de
+claustration, sans connaissance du dehors ni culture, ni même une
+princesse française du temps de la Renaissance, dressée aux élégances et
+aux bienséances de la Cour, et le plus souvent ignorante du reste du
+monde. Cette jeune Florentine avait le sens des réalités de la vie et de
+la politique.</p>
+
+<p>Elle avait été certainement très bien élevée. Ses tantes, Clarice
+Strozzi, Lucrèce Salviati, et sa cousine, Maria de Médicis, à qui
+Clément VII confia successivement la surveillance de son éducation,
+étaient des femmes vertueuses, sages et distinguées. Mais la société des
+nonnes et des prêtres, à Rome et à Florence, a dû agir sur elle plus
+efficacement. Elle y apprit par l'exemple à contenir ses sentiments, à
+régler ses gestes et ses paroles, et même à masquer son irritation d'un
+sourire. Les compliments, les caresses, les flatteries dont elle fut
+toujours si prodigue, s'expliquent en partie par son sexe, sa race, et
+le désir ou le besoin de plaire, de convaincre ou de tromper. Mais la
+maîtrise de soi-même, si remarquable chez elle, est un don de nature,
+qui a été porté à sa perfection par le séjour au couvent et à la Cour
+des papes.</p>
+
+<p>Elle n'oubliait pas non plus par quel coup de fortune elle était entrée
+dans la maison royale de France. Elle était la première femme de sa
+famille qui eût fait un si grand mariage, et elle sentit vivement
+toujours, avec une modestie dont l'expression cause parfois quelque
+malaise, le rare honneur qu'elle avait eu d'épouser un fils de roi. Plus
+tard, quand elle fut régente du royaume, après la mort de son mari, elle
+parlait de ses enfants comme s'ils étaient d'une autre race qu'elle,
+«lesquels je ayme, écrivait-elle à une de ses filles, comme du lyeu d'où
+vous aytes tous venus»<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a><a href="#footnote71"><sup class="sml">71</sup></a>. Bien des complaisances de sa vie
+s'expliquent par le sentiment qu'elle avait de la médiocrité de son
+origine.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote71" name="footnote71"><b>Note 71: </b></a><a href="#footnotetag71">(retour) </a> 7 décembre 1560. <i>Lettres</i>. L. p. 568. En sa vieillesse,
+elle écrivait qu'elle n'aurait pas souffert, comme elle l'avait fait, la
+présence à la Cour des maîtresses du roi son mari, si elle avait été
+fille de roi. <i>Lettres</i>, VIII, 181, 25 avril 1584.</blockquote>
+
+<p>De précoces épreuves y contribuèrent aussi. Elle avait vu le sac de Rome
+et la captivité de son oncle, Clément VII; elle avait vu la révolte de
+Florence et l'expulsion des Médicis. Elle avait craint pour elle-même un
+sort pire encore. Le jour où le chancelier de la République, Salvestro
+Aldobrandini, vint la prendre au couvent des Murate, pour la mener à
+celui de Sainte Lucie, elle avait cru marcher à la mort: terreur de
+quelques heures qui laissa son empreinte en ce cœur d'enfant et le
+rendit pour toujours pusillanime. Elle apprit à céder aux puissants et à
+leur complaire, à simuler et dissimuler.</p>
+
+<p>Ce n'était pas trop de son intelligence et de sa culture pour s'adapter
+à la Cour de France. Celle de Rome était tout ecclésiastique: un prêtre
+pour souverain, un conseil de cardinaux, des clercs de tous grades et de
+toute robe dans les offices du palais et dans l'administration de la
+ville, de l'État et de la chrétienté. Les plus grandes fêtes étaient des
+cérémonies religieuses, qui nulle part n'étaient exécutées par tant de
+figurants, célébrées avec autant d'éclat, de pompe et de majesté.
+Cependant le Vatican n'était pas un monastère. Léon X avait sa troupe de
+musiciens et son équipage de chasse; il courait à cheval par monts et
+par vaux à la poursuite du gibier; il donnait des concerts et,
+personnellement irréprochable, se plaisait trop aux facéties grossières
+de ses bouffons et aux plaisanteries scabreuses de comédies comme <i>La
+Calandria</i><a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a><a href="#footnote72"><sup class="sml">72</sup></a>. Clément VII, plus retenu<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a><a href="#footnote73"><sup class="sml">73</sup></a>, avait lui aussi les goûts
+fastueux d'un prince de la Renaissance<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a><a href="#footnote74"><sup class="sml">74</sup></a>. Le temps des papes de la
+Contre-réforme n'était pas encore venu; mais il est vrai que celui des
+Borgia était pour toujours fini. Les attaques de Luther contre «la
+prostituée de Babylone» avaient accru les scrupules et imposé un grand
+air de décence. Le souverain de Rome n'oubliait plus qu'il était le
+pontife des chrétiens, et, sans renoncer aux ambitions temporelles, il
+affectait de s'intéresser avant tout à sa mission spirituelle.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote72" name="footnote72"><b>Note 72: </b></a><a href="#footnotetag72">(retour) </a> Pastor. <i>Histoire des papes depuis la fin du moyen âge</i>,
+trad. Alfred Poizat, t. VIII, 1909, p. 8, p. 60 sqq., p. 75.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote73" name="footnote73"><b>Note 73: </b></a><a href="#footnotetag73">(retour) </a> <i>Id.</i>, t. IX, 2e. éd., 1913, p. 191 et note 1; t. X, p.
+242.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote74" name="footnote74"><b>Note 74: </b></a><a href="#footnotetag74">(retour) </a> <i>Id.</i>, t. X, p. 245 sqq.</blockquote>
+
+<p>Encore moins l'entourage d'Alexandre de Médicis, le nouveau duc de
+Florence, aurait-il pu donner à Catherine l'idée du monde où elle
+entrait. Le gouvernement tenait tout entier dans le palais de la Via
+Larga, la demeure patrimoniale des Médicis. Il n'y avait là ni passé, ni
+tradition, ni étiquette. Le Duc avait un train de vie plus somptueux que
+celui des autres grandes familles florentines, une clientèle plus
+nombreuse et le privilège d'une garde. C'étaient toutes les marques
+extérieures d'une fortune de fraîche date.</p>
+
+<p>Le roi de France était le souverain héréditaire d'une grande nation,
+attachée à sa personne et à sa race par une habitude séculaire de
+respect et d'obéissance. Sa Cour était un petit monde de princes, de
+grands officiers, de prélats, de seigneurs, de conseillers, une France
+en raccourci, mais éminente en dignité, qui vivait avec lui et
+l'accompagnait dans ses déplacements et ses voyages, le centre de la vie
+politique et des affaires, une vraie capitale ambulante que suivaient
+les ambassadeurs, et où affluaient les solliciteurs et les ambitieux,
+quiconque désirait une pension, un bénéfice, une charge.</p>
+
+<p>Son originalité, entre les autres cours de la chrétienté, c'était le
+nombre et l'importance des dames. Anne de Bretagne, femme de Louis XII,
+pour ajouter à l'éclat de sa maison et soulager les familles nobles, que
+la disparition des dynasties féodales ou leur destruction par Louis XI
+laissait sans emploi, avait appelé auprès d'elle des femmes et des
+filles de gentilshommes<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a><a href="#footnote75"><sup class="sml">75</sup></a>. François Ier, qui ruina le dernier des
+grands vassaux, le connétable de Bourbon, hérita de sa clientèle, et,
+par politique comme par goût, accrut encore le personnel féminin. Les
+reines et les filles de France eurent chacune leur maison, où des dames
+et des demoiselles nobles furent attachées avec un titre et un
+traitement: dames et filles d'honneur, dames d'atour, dames et filles de
+la chambre, etc.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote75" name="footnote75"><b>Note 75: </b></a><a href="#footnotetag75">(retour) </a> Brantôme, VII, p. 314-315.</blockquote>
+
+<p>La présence de tant de femmes, dont beaucoup étaient belles,
+intelligentes et cultivées, changea le caractère de cette Cour, et d'une
+réunion d'hommes d'État et de capitaines, fit le lieu d'élection des
+fêtes et des plaisirs. Les divertissements prirent une très large place
+dans le cérémonial. Bals, concerts, assemblées chez la reine, banquets,
+défilés et cortèges, furent autant d'occasions d'étaler le luxe des
+vêtements et les magnificences de la chair. Mais l'esprit païen de la
+Renaissance, qui triomphait dans cette glorification de la richesse et
+de la beauté, inspirait aussi la recherche de plaisirs plus délicats. Le
+goût des lettres antiques gagnait les plus hautes classes: de très
+grandes dames se faisaient gloire de les cultiver, et celles même qui
+n'en avaient ni le temps ni la force respiraient dans l'air les idées et
+les sentiments que les écrivains y avaient répandus.</p>
+
+<p>La famille royale était composée, en 1533, de la sœur de François Ier,
+Marguerite d'Angoulême, reine de Navarre, de sa seconde femme, Éléonore
+d'Autriche, une sœur de Charles-Quint, épousée par politique, et des
+enfants de sa première femme Claude: trois fils, le dauphin François,
+Henri duc d'Orléans, Charles d'Angoulême; et deux filles, Marguerite,
+qui épousa sur le tard le duc de Savoie, et Madeleine, qui mourut très
+jeune, en juillet 1537, quelques mois après son mariage avec le roi
+d'Écosse, Jacques V.</p>
+
+<p>C'est le milieu où Catherine allait vivre. Étrangère, de médiocre
+origine épousée pour le secours que le Roi attendait du Pape dans ses
+entreprises italiennes et, depuis la mort de Clément VII, privée du
+prestige des espérances, sa situation était difficile. Sans doute, ces
+parfaits gentilshommes, François Ier et ses fils, étaient incapables de
+lui tenir rigueur de leurs mécomptes, mais quelques-uns de leurs
+conseillers n'étaient pas aussi généreux. La première relation
+vénitienne où il soit question d'elle, en 1535, dit que son mariage
+avait mécontenté toute la France. Elle n'avait ni crédit, ni parti. Les
+haines religieuses et politiques ont pu seules imaginer beaucoup plus
+tard qu'en 1536, âgée de dix-sept ans, elle ait eu les moyens ou l'idée
+de faire empoisonner son beau-frère, le dauphin François, pour assurer
+la couronne à son mari. Le dauphin fut emporté probablement par une
+pleurésie, et son écuyer, Montecuculli, condamné à mort pour un crime
+imaginaire, n'avait de commun avec Catherine que d'être Italien.</p>
+
+<p>Devenue par cet accident dauphine et reine en expectative, elle continua
+comme auparavant à ne laisser voir d'autre ambition que de plaire. Elle
+s'attachait à dissiper les préventions et à gagner les sympathies. Elle
+se montrait douce, aimable, prévenante. L'ambassadeur vénitien dit ce
+mot caractéristique: «Elle est très obéissante.» C'était un de ses
+grands moyens de séduction.</p>
+
+<p>L'homme qu'après son mari elle avait le plus d'intérêt et qu'elle mit le
+plus de soin à gagner, ce fut le Roi, que d'ailleurs elle admirait
+beaucoup. Plus tard, quand elle gouverna le royaume, elle se proposa et
+proposa toujours à ses enfants la Cour et le gouvernement de François
+Ier comme le modèle à imiter. Le Roi-chevalier était aimable, et même en
+son âge mûr il restait pour les femmes le héros de Marignan et de Pavie.
+Des sentiments qu'il inspirait, on peut juger par la lettre que lui
+écrivirent les princesses de sa famille et l'amie chère entre les plus
+chères, la duchesse d'Étampes, en apprenant qu'il venait de prendre
+Hesdin aux Impériaux (mars 1537):</p>
+
+<p>«Monseigneur, nostre joye indicible nous ouste l'esperist et la force de
+la main pour vous escripre, car combien que la prise de Hedin feust
+fermement espérée, sy (cependant) nous demeuroit-il une peur de toutes
+les choses qui pouvoient estre à craindre, sy très (tellement) grande
+que nous avons esté despuis lundy comme mortes; et, à ce matin, ce
+porteur nous a resuscitées d'une si merveilleusse consolation que après
+avons (avoir) couru les unes chés les aultres, pour annoncer les bonnes
+nouvelles, plus par larmes que par paroles, nous sommes venues ycy
+avesques la Royne, pour ensemble aller louer Celluy qui en tous vos
+afaires vous a presté la destre de sa faveur, vous aseurant Monseigneur,
+que la Royne a bien embrassé et le porteur et toutes celles qui
+participent à sa joye, en sorte que nous ne savons [ce] que nous faisons
+ny [ce] que nous vous escripvons».</p>
+
+<p>Au nom de la Reine et des dames, elles le suppliaient de leur permettre
+d'aller le voir en tel lieu qu'il lui plairait.</p>
+
+<p>«Car, disent-elles, avesques Sainct Tournas, nous ne serons contantes
+que nous n'ayons veu nostre Roy resuscité par heureuse victoire et très
+humblement vous en resuplions.</p>
+
+<p>«Vos très humbles et obéissantes subjectes: Catherine, Marguerite (de
+France), Marguerite (de Navarre), Marguerite (de Bourbon-Vendôme, plus
+tard duchesse de Nevers), Anne (duchesse d'Étampes).<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a><a href="#footnote76"><sup class="sml">76</sup></a>»</p>
+
+<p>La lettre est trop jolie pour être de Catherine, bien qu'elle ait signé
+la première en sa qualité de dauphine; on y reconnaît la manière de la
+reine de Navarre, ce délicat écrivain; et comme elle traduit bien, avec
+l'adoration de la sœur, l'enthousiasme de ces jeunes femmes.</p>
+
+<p>La favorite en titre, Anne de Pisseleu, duchesse d'Étampes, qui signait
+avec les princesses, était une de ces triomphantes beautés, le désespoir
+des reines et l'ornement de la Cour de France<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a><a href="#footnote77"><sup class="sml">77</sup></a>. Catherine s'était
+liée avec elle, sachant que c'était une voie très sûre pour arriver au
+cœur du Roi. En sa vieillesse, comme elle avait souffert cruellement
+elle-même de la faveur d'une maîtresse, elle s'excusera sur la nécessité
+d'avoir autrefois fréquenté des dames de médiocre vertu. «Aystent
+(étant) jeune, j'avès un Roy de France pour beau-père, qui me ballet cet
+qui luy pleyset (baillait la compagnie qui lui plaisait) et me fallet
+l'aubeir et anter (hanter) tout cet qu'il avoyst agréable et
+l'aubeyr»<a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a><a href="#footnote78"><sup class="sml">78</sup></a>. Mais il ne semble pas que l'obéissance lui ait coûté.
+François Ier avait formé une petite bande «des plus belles gentilles et
+plus de ses favorites» avec lesquelles «se dérosbant de sa court, s'en
+partoit et s'en alloit en autres maisons courir le cerf et passer son
+temps». Catherine «fit prière au Roy de la mener tousjour quant et luy
+et qu'il luy fist cest honneur de permettre qu'elle ne bougeast jamais
+d'avec luy.» François Ier, qui «l'aymoit naturellement», l'en aima plus
+encore, «voyant la bonne volonté qu'il voyoit en elle d'aimer sa
+compagnie»<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a><a href="#footnote79"><sup class="sml">79</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote76" name="footnote76"><b>Note 76: </b></a><a href="#footnotetag76">(retour) </a> <i>Lettres de Catherine de Médicis</i>, t. X, p. 1 et 2.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote77" name="footnote77"><b>Note 77: </b></a><a href="#footnotetag77">(retour) </a> Sur la duchesse d'Étampes, voir Paulin Paris, <i>Études sur
+François Ier</i>, 1885, t. II, p. 209 sqq.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote78" name="footnote78"><b>Note 78: </b></a><a href="#footnotetag78">(retour) </a> <i>Lettres de Catherine de Médicis</i>, t. VIII, p. 180.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote79" name="footnote79"><b>Note 79: </b></a><a href="#footnotetag79">(retour) </a> Brantôme, éd. Lalanne, t. VII, p. 344-345.</blockquote>
+
+<p>Elle se plaisait comme lui aux exercices de plein air. C'était un goût
+qu'elle tenait probablement des Médicis. Son oncle, Léon X, partait tous
+les ans pour les régions giboyeuses de Civita-Vecchia, de Corneto et de
+Viterbe avec ses cardinaux favoris, ses musiciens, sa garde et la troupe
+des piqueurs, rabatteurs et valets, en tout plus de trois cents
+personnes. Il traquait à cheval les bêtes sauvages, petites ou grandes,
+non quelquefois sans péril. Dans une de ces battues dont un poète de
+cour a célébré les incidents dramatiques, le cardinal Bibbiena avait tué
+d'un coup d'épée un sanglier qui fonçait sur le cardinal Jules de
+Médicis (le futur Clément VII); le Pape, assailli par un loup, avait été
+sauvé par les cardinaux Salviati, Cibo, Cornaro, Orsini; l'éloquent
+général des Augustins, Egidio de Viterbe, avait fait voir qu'il valait
+«autant par le bras que par la parole»<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a><a href="#footnote80"><sup class="sml">80</sup></a>. Avant de quitter l'Italie,
+Catherine, déjà grande fille, a dû suivre des chasses. Autrement on ne
+s'expliquerait pas qu'aussitôt arrivée en France, elle ait montré
+l'ardeur dont parle Ronsard, peut-être avec quelque exagération
+poétique:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Laquelle (Catherine) dès quatorze ans</p>
+<p class="i14"> Portoit au bois la sagette</p>
+<p class="i14"> La robe et les arcs duisans (convenant)</p>
+<p class="i14"> Aux pucelles de Taygette.</p>
+<p class="i14"> . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+<p class="i14"> Toujours dès l'aube du jour</p>
+<p class="i14"> Alloit aux forêts en queste</p>
+<p class="i14"> Ou de reths tout à l'entour</p>
+<p class="i14"> Cernoit le trac d'une beste:</p>
+<p class="i14"> Ou pressoit les cerfs au cours;</p>
+<p class="i14"> Ou par le pendant des roches,</p>
+<p class="i14"> Sans chiens assailloit les ours</p>
+<p class="i14"> Et les sangliers aux dents croches<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a><a href="#footnote81"><sup class="sml">81</sup></a>.</p>
+</div></div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote80" name="footnote80"><b>Note 80: </b></a><a href="#footnotetag80">(retour) </a> Rodocanachi, <i>Rome sous Jules II et Léon X</i>, 1912, p.
+66.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote81" name="footnote81"><b>Note 81: </b></a><a href="#footnotetag81">(retour) </a> <i>Œuvres de Ronsard</i>, éd. Blanchemain, t. II. p. 182.</blockquote>
+
+<p>Elle abandonna la «sambue», sorte de selle en forme de fauteuil où les
+dames étaient assises de côté, les pieds appuyés sur une planchette,
+mais ne pouvaient aller qu'à l'amble, et elle introduisit l'usage,
+qu'elle avait déjà peut-être pratiqué en Italie, de monter à cheval
+comme les amazones d'aujourd'hui, le pied gauche à l'étrier et la jambe
+droite fixée à la corne de l'arçon<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a><a href="#footnote82"><sup class="sml">82</sup></a>. Elle pouvait ainsi courir du
+même train que les hommes et les suivre partout. François Ier, grand
+chasseur, appréciait fort cette enragée chevaucheuse, que les chutes ne
+décourageaient pas. Elle ne renonça qu'à soixante ans à ce plaisir
+dangereux<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a><a href="#footnote83"><sup class="sml">83</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote82" name="footnote82"><b>Note 82: </b></a><a href="#footnotetag82">(retour) </a> Cependant Brantôme rapporte que Catherine avait appris à
+monter en amazone de la duchesse douairière de Lorraine, Christine de
+Danemark, c'est-à-dire après sa venue en France. Éd. Lalanne, t. IX. p
+621.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote83" name="footnote83"><b>Note 83: </b></a><a href="#footnotetag83">(retour) </a> En 1545, dans une chasse au cerf, la haquenée qu'elle
+montait s'emballa et se précipita dans une cabane dont le toit était
+très bas. Elle fut désarçonnée et se blessa au côté droit. En 1563, elle
+tomba de cheval au sortir du château de Gaillon et se fit à la tête une
+blessure si profonde qu'il fallut la trépaner. Bernardino de Médicis,
+ambassadeur florentin, à Côme Ier 29 avril 1545. Desjardins,
+<i>Négociations diplomatiques de la France avec la Toscane</i>, t. III p.
+158.--Lettre de Charles IX du 19 septembre 1563 et du cardinal de
+Lorraine du 2 octobre, dans <i>Additions aux Mémoires de Castelnau</i>, éd.
+Le Laboureur, 1731, t. II, p. 288-289.</blockquote>
+
+<p>Sa vive intelligence, à défaut de ses habitudes de complaisance, lui
+rendait facile de s'adapter aux goûts lettrés de cette Cour. Elle avait
+très bien appris le français que d'ailleurs elle écrivit toujours en une
+orthographe très personnelle et elle le parlait non sans une pointe
+d'accent exotique, dont elle ne parvint jamais à se débarrasser.</p>
+
+<p>Il n'y a pas dans ses lettres une citation, une phrase latine<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a><a href="#footnote84"><sup class="sml">84</sup></a>. Au
+lieu de l'expression courante <i>in cauda venenum</i>, elle emploie la forme
+française «en la queue gist le venyn». Ce n'est pas d'ailleurs la preuve
+qu'elle ignorât le latin<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a><a href="#footnote85"><sup class="sml">85</sup></a>. Elle savait du grec. En 1544,
+l'ambassadeur de Côme, Bernardino de Médicis, bon lettré et l'un des
+fondateurs de l'Académie Florentine, écrivait qu'elle possédait cette
+langue «à stupéfier tout homme» (<i>che fa stupire ogni uomo</i>). Même en
+admettant que ce compatriote de la Dauphine, qui était aussi son
+arrière-petit-cousin à la mode de Bretagne, ait un peu exagéré, il doit
+y avoir dans cet éloge une part de vérité. Avait-elle commencé à étudier
+le grec en Italie? Bernardino ne le dit pas. Elle a bien pu l'apprendre
+en France où elle était depuis dix ans. Il est probable qu'elle eut pour
+maître notre grand helléniste Danès<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a><a href="#footnote86"><sup class="sml">86</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote84" name="footnote84"><b>Note 84: </b></a><a href="#footnotetag84">(retour) </a> Une seule fois, elle aurait cité une phrase latine, mais
+c'est un verset de l'Évangile.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote85" name="footnote85"><b>Note 85: </b></a><a href="#footnotetag85">(retour) </a> Elle le comprenait assurément. Voir ci-dessous, p. 103,
+note 2.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote86" name="footnote86"><b>Note 86: </b></a><a href="#footnotetag86">(retour) </a> L'ambassadeur ne nomme pas Danès. Il dit simplement que
+des dix hommes très lettrés qui vont se réunir pour arrêter les articles
+à présenter au Concile de Trente, l'un est le maître de la Dauphine
+(Desjardins, III, p. 140, déc. 1544). Or nous savons d'autre part que
+Danès fut envoyé à ce Concile par François Ier et qu'il s'y distingua
+comme orateur. Voir Abel Lefranc, <i>Hist. du Collège de France</i>, Paris,
+1893, p. 172. L'identification paraît donc légitime.</blockquote>
+
+<p>Un fait qui paraît bien établi, c'est sa culture scientifique. Elle est,
+dit François de Billon, dans <i>Le Fort inexpugnable de l'Honneur du sexe
+féminin</i>, 1555, réputée pour sa «science mathématique». Ronsard célèbre
+aussi en images poétiques «le comble de son savoir»:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Quelle dame a la pratique</p>
+<p class="i14"> De tant de mathématique?</p>
+<p class="i14"> Quelle princesse entend mieux</p>
+<p class="i14"> Du grand monde la peinture,</p>
+<p class="i14"> Les chemins de la nature,</p>
+<p class="i14"> Et la musique des cieux?</p>
+</div></div>
+
+<p>Ce qui probablement veut dire qu'elle était savante en géographie, en
+physique et en astronomie. C'était dans la famille royale une
+originalité. Elle se distinguait par là des autres princesses de la
+Renaissance française, qui étaient de pures lettrées.</p>
+
+<p>Elle se lia étroitement--et ce sera pour la vie--avec Marguerite de
+France, plus jeune qu'elle et qui étudiait les anciens avec passion.
+Peut-être est-ce pour lui plaire qu'elle a commencé ou continué après
+son mariage l'étude du grec. Elle rechercha pour son intelligence et son
+crédit la sœur très chère du Roi, Marguerite d'Angoulême, âme tendre
+avec quelque mièvrerie, inquiète et joyeuse, conteur gaillard et poète
+mystique, claire en son réalisme et confuse en ses aspirations, et,
+malgré ces contrastes, ou même à cause d'eux, une des figures les plus
+attachantes de la Renaissance littéraire et religieuse du <span class="sc">XVI</span>e siècle.
+Catherine avait certainement lu ou entendu lire en manuscrit les
+<i>Nouvelles</i> de la Reine de Navarre, qui lui rappelaient un autre conteur
+célèbre, Boccace, Florentin celui-là. Elle et Marguerite de France
+résolurent d'écrire un recueil du même genre, idée d'imitation qui
+devait paraître à cette princesse de lettres une flatterie délicate.
+Aussi l'aimable femme s'en est-elle souvenue dans le Prologue de
+l'<i>Heptaméron</i>; et, vraiment généreuse, elle laisse croire que le projet
+de ses nièces était du même temps que le sien, ou même un peu
+antérieur, et n'avait d'autre modèle que Boccace; mais à la différence
+des Nouvelles du <i>Décaméron</i>, les leurs devaient être de «véritables
+histoires».</p>
+
+<p>Toutes deux et le Dauphin «prosmirent» «... d'en faire chacun dix et
+d'assembler jusques à dix personnes qu'ils pensoient plus dignes de
+racompter quelque chose». Mais on se garderait de s'adresser à des «gens
+de lettres», car Henri, ce robuste garçon, à qui l'on n'a pas coutume de
+prêter tant de finesse, «ne voulloyt que leur art y fust mêlé, et aussy
+de peur que la beaulté de la rethoricque feit (fît) tort en quelque
+partye à la vérité de l'histoire.»</p>
+
+<p>Les grandes affaires de François Ier et les occupations de la Dauphine
+firent «mectre en obly du tout ceste entreprinse»<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a><a href="#footnote87"><sup class="sml">87</sup></a>. Quel malheur de
+n'avoir pas ce Brantôme en raccourci, moins les exagérations de crudité,
+un <i>Triméron</i> en trente nouvelles, sans embellissements romanesques, de
+la Cour et de la société au temps de François Ier. La correspondance
+restera l'unique œuvre littéraire de Catherine de Médicis<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a><a href="#footnote88"><sup class="sml">88</sup></a>.</p>
+
+<p>Catherine venait d'un pays où toutes sortes de poèmes étaient chantés à
+quatre, cinq, six ou huit voix, que les instruments soutenaient. En
+France même, la tradition des jongleurs, conteurs et chanteurs, ne
+s'était pas encore perdue, et les poètes contemporains, comme Mellin de
+Saint-Gelais, s'accompagnaient du luth autrement que par métaphore<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a><a href="#footnote89"><sup class="sml">89</sup></a>.
+Quand Clément Marot eut rimé en français les trente premiers psaumes de
+David, les grands musiciens d'alors, Certon, Jannequin, Goudimel,
+s'empressèrent de les mettre en musique. Ces chants où le musicien et le
+poète ont chacun, à sa façon, traduit et souvent trahi la grandeur, la
+couleur et la passion de la poésie hébraïque, eurent à la Cour de
+François Ier un grand succès, mais moins d'édification que de mode.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote87" name="footnote87"><b>Note 87: </b></a><a href="#footnotetag87">(retour) </a> L'<i>Heptaméron des nouvelles de Marguerite d'Angoulême
+reine de Navarre</i>, éd. Benjamin Pifteau, t. I, p. 28-29.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote88" name="footnote88"><b>Note 88: </b></a><a href="#footnotetag88">(retour) </a> Sous le titre: <i>Les Poésies inédites de Catherine de
+Médicis</i>, Paris, 1885. M. Edouard Frémy a publié, dans une biographie
+d'ailleurs intéressante, des poésies qui ne sont pas de Catherine. Il
+suffit pour s'en convaincre de les lire sans parti pris. Les idées, les
+sentiments, la langue ne répondent pas à sa façon de sentir et de penser
+et l'indication des lieux est en désaccord avec ses itinéraires bien
+connus. C'est aussi l'avis de M. le Comte Baguenault de Puchesse. Je
+renvoie à sa solide démonstration, <i>Revue des questions historiques</i>, t.
+XXXIV, 1883, p. 275-279. Ces vers rappellent la manière de Marguerite de
+Navarre, et ils en sont probablement un pastiche.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote89" name="footnote89"><b>Note 89: </b></a><a href="#footnotetag89">(retour) </a> Augé-Chiquet. <i>La vie, les idées et l'œuvre de Jean
+Antoine de Baïf</i>, Paris et Toulouse, 1909, p. 303-304.</blockquote>
+
+<p>L'amateur le plus ardent de cette musique sacrée, c'était le Dauphin,
+qui la faisait chanter ou la chantait lui-même «avec lucs (luths),
+violes, espinettes, fleustes, les voix de ses chantres parmi». Aussi les
+gens de son entourage, en bons courtisans, voulaient tous avoir leur
+Psaume, et s'adressaient au maître pour leur en trouver un qui répondit
+à leurs sentiments. Il s'était réservé pour lui le Psaume:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Bien heureux est quiconques</p>
+<p class="i14"> Sert à Dieu volontiers, etc.</p>
+</div></div>
+
+<p>et il en avait fait lui-même la musique. Catherine choisit le 141e<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a><a href="#footnote90"><sup class="sml">90</sup></a>,
+dont le traducteur est inconnu:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Vers l'Éternel des oppressez le Père</p>
+<p class="i14"> Je m'en yrai...</p>
+</div></div>
+
+<p>Dans sa douleur de n'avoir pas d'enfant, après neuf ans de mariage, elle
+recourait à Dieu, comme à l'unique espérance. Mais le chant des Psaumes
+était si cher aux hérétiques qu'il en devint suspect. La Cour laissa les
+cantiques pour les «vers lascifs» d'Horace, qui, disait un réformé,
+«eschauffent les pensées et la chair à toutes sortes de lubricitez et
+paillardises»<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a><a href="#footnote91"><sup class="sml">91</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote90" name="footnote90"><b>Note 90: </b></a><a href="#footnotetag90">(retour) </a> Le 141e de la Vulgate est le 142e du Psautier hébreu et
+huguenot, la Vulgate ayant réuni en un seul les psaumes IX et X du texte
+hébraïque original (O. Douen, <i>Clément Marot et le Psautier huguenot</i>,
+t. I, 1878, p. 284, note 5, et p. 285).</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote91" name="footnote91"><b>Note 91: </b></a><a href="#footnotetag91">(retour) </a> <i>Joannis Calvini Opera quae supersunt omnia</i>, éd. Baum,
+Cunitz, Reuss, t. XVII, <i>col.</i> 614-615.</blockquote>
+
+<p>Catherine, toujours déférente, fit fête aussi aux «chansons folles»<a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a><a href="#footnote92"><sup class="sml">92</sup></a>.</p>
+
+<p>Ce n'est pas merveille qu'avec cette bonne volonté, elle ait réussi à
+retourner l'opinion. L'ambassadeur vénitien, Matteo Dandolo, disait dans
+sa Relation de 1542: «Elle est aimée et caressée du Dauphin, son mari, à
+la meilleure enseigne. Sa Majesté François Ier l'aime aussi, et elle est
+aussi grandement aimée de toute la Cour et de tous les peuples,
+tellement qu'à ce que je crois il ne se trouverait personne qui ne se
+laissât tirer du sang pour lui faire avoir un fils»<a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a><a href="#footnote93"><sup class="sml">93</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote92" name="footnote92"><b>Note 92: </b></a><a href="#footnotetag92">(retour) </a> Etait-ce la traduction ou des imitations du poète latin
+faites par des poètes de la Renaissance, ou les Odes même d'Horace, que
+l'on trouve déjà dans un livre publié à Francfort, en 1532, mises en
+musique à quatre voix, sur des airs populaires de l'époque: <i>Melodiae in
+Odas Horatii, Et quaedam alia carminum genera</i>, Francofordiae, 1532.
+(Catalogue de la Bibliothèque de feu M. Ernest Strœhlin, professeur
+honoraire à l'Université de Genève, publié par la librairie Emile Paul
+et Guillemin, Paris, 1912). Consulter P.-M. Masson, <i>Les Odes d'Horace
+en musique au XVIe siècle, Revue musicale</i>, 1906 (t. VI), p. 355 sq.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote93" name="footnote93"><b>Note 93: </b></a><a href="#footnotetag93">(retour) </a> Alberi, <i>Relazioni degli ambasciatori veneti al Senato</i>,
+serie Ia, Francia, t. IV, p. 47.</blockquote>
+
+<p>Elle craignait d'être répudiée comme stérile, depuis que son mari avait
+su par expérience qu'il pouvait avoir des enfants. En 1537, lors de sa
+campagne en Piémont avec le connétable de Montmorency, il connut à
+Moncallier (Moncalieri) une jeune fille, Philippa Duc, sœur d'un écuyer
+de la grande Écurie, Jean-Antoine, et eut d'elle une fille qu'il
+légitima plus tard sous le nom de Diane de France et maria à Hercule
+Farnèse, duc de Castro. Les anciens adversaires du mariage florentin
+crurent tenir leur revanche. «Il y eust, dit Brantôme, force personnes
+qui persuadèrent (c'est-à-dire conseillèrent) au Roy et à M. le Dauphin
+de la répudier, car il estoit besoing d'avoir de la lignée de France».
+Il assure que «ny l'un ny l'autre n'y voulurent consentir tant ils
+l'aymoient»<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a><a href="#footnote94"><sup class="sml">94</sup></a>. Mais Brantôme n'était pas né en 1538 et ne parle que
+par ouï-dire. L'ambassadeur vénitien, Lorenzo Contarini, qui écrivait
+treize ans après la crise, rapporte au contraire que le beau-père et le
+mari étaient décidés au divorce, et que Catherine réussit à les fléchir.
+Elle alla trouver le Roi et lui dit que pour les grandes obligations
+qu'elle lui avait, elle aimait mieux s'imposer cette grande douleur que
+de résister à sa volonté, offrant d'entrer dans un monastère, «ou
+plutôt, si cela pouvait plaire à Sa Majesté, de rester au service de la
+femme assez heureuse pour devenir l'épouse de son mari»<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a><a href="#footnote95"><sup class="sml">95</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote94" name="footnote94"><b>Note 94: </b></a><a href="#footnotetag94">(retour) </a> Brantôme, éd. Lalanne, VII, p. 341.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote95" name="footnote95"><b>Note 95: </b></a><a href="#footnotetag95">(retour) </a> Alberi, <i>Relazioni degli ambasciatori veneti al Senato</i>,
+serie Ia, Francia, t. IV, p. 73.</blockquote>
+
+<p>François Ier, ému de sa peine et de sa résignation, lui aurait juré
+qu'elle ne serait pas répudiée. Mais elle appréhendait sans doute un
+retour offensif de la raison d'État. Elle employait tous les moyens pour
+avoir des enfants, prenant les remèdes des médecins, buvant les drogues
+que lui envoyait le Connétable, et recourant à l'expérience de sa dame
+d'atour, Catherine de Gondi, mère d'une nombreuse famille. Enfin, après
+dix ans de mariage, le 20 janvier 1544, elle mit au monde un fils, dont
+la naissance fit pleurer de joie le Roi et sa sœur Marguerite et fut
+célébrée à l'égal d'une victoire par Marot, Mellin de Saint-Gelais et
+Ronsard.</p>
+
+<p>Une cause de chagrin qui s'éternisa, ce fut la passion de son mari pour
+Diane de Poitiers, veuve du grand sénéchal de Normandie, Louis de Brézé,
+une des plus grandes dames de la Cour. Henri avait en 1538, quand il se
+lia avec elle, dix neuf ans; elle en avait trente-huit, et pourtant il
+l'aima et jusqu'au bout lui resta fidèle de cœur.</p>
+
+<p>On a imaginé que cet amour ne fut si durable que parce qu'il fut pur,
+une amitié amoureuse. Sans doute, les romans de chevalerie à la mode,
+l'<i>Amadis des Gaules</i>, qu'Herberay des Essars commença en 1540 à
+traduire ou à adapter de l'espagnol, et les autres <i>Amadis</i> de divers
+pays et en diverses langues qui suivirent, célèbrent, entre les
+paladins, ceux qui, chastes et constants, aiment en tout respect,
+adorent en toute humilité. Si cette littérature eut tant de succès,
+c'est qu'elle répondait peut-être à un réveil des idées chevaleresques
+et du culte de la femme.</p>
+
+<p>La conception de l'amour dégagé de la servitude des sens, telle que
+l'expose Phèdre dans <i>le Banquet</i> et l'interprétation que donna Marsile
+Ficin de la doctrine de Platon, contribuèrent, plus encore que les
+romans, à élever les sentiments et à épurer les passions<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a><a href="#footnote96"><sup class="sml">96</sup></a>. Le
+spiritualisme du philosophe grec et de son commentateur florentin,
+répandu par les traductions qui parurent à partir de 1540, eut pour
+centre d'élection l'entourage de Marguerite d'Angoulème «... Quant à
+moy, je puis bien vous jurer, dit un des personnages de l'<i>Heptaméron</i>,
+que j'ay tant aymé une femme que j'eusse mieulx aymé mourir que pour moy
+elle eust faict chose dont je l'eusse moins estimée. Car mon amour
+estoit tant fondée en ses vertus que, pour quelque bien que j'en eusse
+sceu avoir, je n'y eusse voulu veoir une tache»<a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a><a href="#footnote97"><sup class="sml">97</sup></a>. À travers ces
+nouvelles, qui sont pour la plupart très gaillardes, circule un fort
+courant d'idéalisme, et nul document ne prouve mieux le conflit dans la
+société polie d'alors entre les aspirations de l'esprit nouveau et la
+grossièreté des mœurs. Le «Pétrarquisme» des poètes de la Renaissance
+tendait aussi à spiritualiser la passion<a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a><a href="#footnote98"><sup class="sml">98</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote96" name="footnote96"><b>Note 96: </b></a><a href="#footnotetag96">(retour) </a> Abel Lefranc, <i>le Platonisme et la littérature en France à
+l'époque de la Renaissance</i>. Revue d'histoire littéraire, 15 janvier
+1896. Bourciez, <i>Les mœurs polies et la littérature de Cour sous Henri
+II</i>, ch. III et ch. IV.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote97" name="footnote97"><b>Note 97: </b></a><a href="#footnotetag97">(retour) </a> Dixième nouvelle, t. I, p. 148, éd. Pifteau. Cf. p. 157 et
+158, et comme allusion plus directe à la doctrine platonicienne, p. 83
+(huitième nouvelle).</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote98" name="footnote98"><b>Note 98: </b></a><a href="#footnotetag98">(retour) </a> Sur l'influence de Pétrarque, Vianey, <i>Le Pétrarquisme en
+France</i>, Montpellier et Paris, 1909, ch. <span class="sc">II</span>: à l'École de Bembo et des
+Bembistes.</blockquote>
+
+<p>Ce rêve sentimental avait ses dangers. Il menaçait le mariage, qui n'a
+pas l'amour pour unique ou même pour principal objet, et, à vrai dire,
+il ne se déployait à l'aise qu'en dehors de lui. Les plus raffinés,
+parmi ces admirateurs de Platon, n'estimaient pas suffisamment héroïque
+une constance qui serait, après un temps d'épreuve, payée de retour; ils
+voulaient un renoncement sans espoir et un sacrifice sans récompense. Ce
+serait un sacrilège de ravaler à son plaisir l'être à qui l'on avait
+dressé un autel et un culte. Mais la nature a ses exigences et la vie
+ses obligations. Aussi la morale romanesque, pour concilier le besoin
+d'idéal et les nécessités physiques ou sociales, admettait comme
+légitime qu'on eût une femme et une «parfaite amye», celle-là mère des
+enfants et continuatrice de la race, celle-ci inspiratrice de grandes et
+nobles pensées. L'attachement du mari de Catherine pour Diane de
+Poitiers serait l'exemple le plus illustre, quoique rare, de ce
+compromis amoral du temps.</p>
+
+<p>Voilà la thèse que j'ai fortifiée de mon mieux, comme si je l'avais
+adoptée. Et voici maintenant les témoins. Les Français sont récusables.
+Suivant les temps et les intérêts de parti, ils se sont déclarés pour ou
+contre la vertu de Diane. Pendant le règne de François Ier, les
+partisans de la duchesse d'Étampes, favorite du Roi, ne se firent pas
+faute d'incriminer les mœurs de la favorite du Dauphin. Après
+l'avènement d'Henri II, l'éloge de la vertu de Diane fut de règle:
+diffamation ou louange qu'il y a lieu de tenir pour également suspecte.
+Il n'est pas nécessaire de demander si Brantôme, qui enregistre avec
+tant de plaisir l'histoire et la légende amoureuse du XVIe siècle,
+pouvait croire à l'innocence des rapports d'Henri II et de la favorite.
+Mais les étrangers et même les Vénitiens, d'ordinaire si bien informés,
+ne sont pas d'accord sur la nature de cette liaison. Marino Cavalli, qui
+fut ambassadeur de la République en France en 1546, pense que le Dauphin
+était peu adonné aux femmes (en quoi il se trompait) et qu'il s'en
+tenait à la sienne. Pour ce qui est de la «Grande Sénéchale», il se
+serait contenté de son «commerce» et «conversation». Celle-ci aurait
+entrepris de l'«instruire», le «corriger», l'«avertir» et l'«exciter ...
+aux pensées et actions dignes d'un tel prince»<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a><a href="#footnote99"><sup class="sml">99</sup></a>. Elle serait parvenue
+à lui inspirer de meilleurs sentiments pour sa femme, et à faire de lui
+un bon mari. C'est le rôle de la «parfaite amie» dans ces sortes de
+ménages à trois des romans de chevalerie. Cavalli n'affirme pas pourtant
+que Diane ne fût que l'Égérie du Dauphin. Lorenzo Contarini, qui, en
+1551, résume l'histoire intérieure de la Cour de France, rapporte que,
+d'après le bruit public, Diane a été la maîtresse de François Ier et de
+beaucoup d'autres avant de devenir celle du Dauphin<a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a><a href="#footnote100"><sup class="sml">100</sup></a>. Giovanni
+Soranzo, dans une relation de 1558, ne parle que de sa liaison avec
+Henri, dauphin et roi. Il dit qu'elle a été très belle, qu'elle avait
+été grandement aimée, et que l'amour était resté le même (elle était
+alors dans sa soixantième année), mais «qu'en public il ne s'est jamais
+vu aucun acte déshonnête»<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a><a href="#footnote101"><sup class="sml">101</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote99" name="footnote99"><b>Note 99: </b></a><a href="#footnotetag99">(retour) </a> Alberi, <i>Relazioni</i>, serie Ia, t. I, p. 243, ou Tommaseo,
+<i>Relations des ambassadeurs vénitiens</i>, trad. française, (Coll. Doc.
+inédits), I, p. 287.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote100" name="footnote100"><b>Note 100: </b></a><a href="#footnotetag100">(retour) </a> Alberi, <i>Relazioni</i>, serie Ia, t. IV, p. 77-78.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote101" name="footnote101"><b>Note 101: </b></a><a href="#footnotetag101">(retour) </a> <i>Id.</i> serie Ia, t. II, p. 437.</blockquote>
+
+<p>C'est probablement la vérité. Henri aimait beaucoup les dames, et se
+plaisait «à aller au change». Si Brantôme dit vrai, ses nombreuses
+expériences lui auraient permis un jour de faire par comparaison un
+éloge fort indiscret de sa femme. Ses poètes favoris étaient Lancelot de
+Carles et Mellin de Saint-Gelais, qui ne sont pas des chantres de
+l'amour transi. Mais il est vrai qu'il n'aimait pas le scandale et se
+débarrassait vite des femmes qui, glorieuses de son choix, faisaient,
+comme dit Catherine, «voler les éclats» de leur faveur. Aussi donna-t-il
+congé à une grande dame écossaise, Lady Fleming<a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a><a href="#footnote102"><sup class="sml">102</sup></a>, qui, ayant eu de
+lui un enfant, affectait les prétentions d'une maîtresse en titre. Et
+cependant il reconnut le fils qu'il avait eu d'elle, Henri d'Angoulême,
+comme il avait reconnu Diane de France, la fille de Philippa Duc. S'il
+n'a pas avoué l'enfant de Nicole de Savigny<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a><a href="#footnote103"><sup class="sml">103</sup></a>, c'est peut-être que la
+mère étant mariée, l'attribution de paternité restait douteuse. Il a eu
+bien d'autres caprices qui n'ont pas laissé de traces.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote102" name="footnote102"><b>Note 102: </b></a><a href="#footnotetag102">(retour) </a> Johanna ou Janet Stewart, fille naturelle de Jacques IV
+d'Écosse et veuve du lord Haut-Chambellan Fleming, avait accompagné en
+France, à titre de gouvernante, la petite reine Marie Stuart, fiancée au
+fils aîné d'Henri II.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote103" name="footnote103"><b>Note 103: </b></a><a href="#footnotetag103">(retour) </a> Cependant l'abbé Pierfitte dit que Nicole de Savigny eut
+cet enfant d'Henri II avant d'épouser son cousin Jean II de Ville, baron
+de Saint-Rémy. Mais alors pourquoi Henri II n'a-t-il pas légitimé le
+fils de cette maîtresse, une dame noble, et pourquoi celui-ci
+s'appelle-t-il Henri de Saint-Rémy, un titre qui appartenait au mari de
+sa mère? Abbé Pierfitte, <i>Journal de la société d'archéologie de
+Lorraine</i>, 1904, p. 101 et note 1 de la page 102.--C'est de cet Henri de
+Saint-Rémy, qui fut gentilhomme ordinaire d'Henri III, que descendait la
+fameuse comtesse de Lamotte-Valois, l'aventurière de l'affaire du
+Collier.</blockquote>
+
+<p>Est-il vraisemblable que cet homme de tempérament amoureux ait, dans
+l'ardeur de sa jeunesse, adoré de loin Diane de Poitiers, cette beauté
+savoureuse, alors dans l'épanouissement de sa maturité?</p>
+
+<p>S'il ne l'avait pas aimée d'amour, lui aurait-il écrit pendant qu'elle
+était absente: «Je croy que pourés asés panser le peu de plésyr que
+j'aré (aurai) à Fontainebleau sans vous voyr, car estant ellongné de
+sele de quy dépant tout mon byen, il est bien malésé que je puysse avoir
+joye».--«Je ne puis vivere (vivre) sans vous».--Et il signe «Seluy qui
+vous ayme plus que luy mesmes».--«Vous suplye avoyr toujours souvenance
+de celuy qui n'a jamés aymé ni n'aymera jamés, que vous». Elle est,
+comme il le lui dit en vers, «sa princesse», la «dame roine et
+maistresse» de la «forteresse» de sa «foi», une «déesse», de qui il
+avait craint qu'elle «ne se voulut abeser» (abaisser) jusqu'à faire
+«cas» de lui<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a><a href="#footnote104"><sup class="sml">104</sup></a>. Il avait, en 1547, quand il succéda à son père,
+vingt-huit ans. L'agent du duc de Ferrare savait qu'il allait à toute
+heure, après dîner, après souper, voir la Sénéchale. L'ambassadeur de
+Charles-Quint, Saint-Mauris, qui avait intérêt à renseigner son
+gouvernement sur les influences de la nouvelle Cour, avait appris
+d'Éléonore d'Autriche, veuve de François Ier, des détails qu'elle tenait
+de Mme de Roye, une très grande dame, dont le prince de Condé épousa
+plus tard la fille. Tous les jours le jeune Roi, qui s'était empressé de
+faire Diane duchesse de Valentinois, allait lui rendre compte des
+affaires importantes qu'il avait traitées avec les ambassadeurs
+étrangers ou ses ministres. Et puis après, «il se assiet au giron d'elle
+avec une guinterne (cithare) en main de laquelle il joue et demande
+souvent au Connétable, s'il y est, ou à Omale (François de Guise, alors
+duc d'Aumale) si led. Silvius (Diane) n'a pas belle garde touchant quant
+et quant les tetins et <i>la regardant ententivement comme homme surprins
+de son amitié</i>»<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a><a href="#footnote105"><sup class="sml">105</sup></a>. Diane minaudait, protestant «que désormais elle
+sera ridée».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote104" name="footnote104"><b>Note 104: </b></a><a href="#footnotetag104">(retour) </a> Voir quelques lettres et des vers d'Henri II à Diane de
+Poitiers dans les <i>Lettres inédites de Dianne de Poytiers</i>, p. p.
+Georges Guiffrey, Paris, 1866, p. 220, 223, 226, 228.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote105" name="footnote105"><b>Note 105: </b></a><a href="#footnotetag105">(retour) </a> Lettre de Saint-Mauris à sa Cour, <i>Revue Hist.</i>, t. V,
+1877. p. 112.--Contre la «thèse ingénieuse reprise récemment» des amours
+platoniques d'Henri II avec Diane, voir d'autres références dans le
+livre de M. Lucien Romier, <i>Les Origines politiques des guerres de
+religion</i>. t. I, 1913: <i>Henri II et l'Italie</i>, (1547-1555). p. 26, note
+1.</blockquote>
+
+<p>Quelle adoration et qui s'accorde si bien avec ses lettres d'amant
+humble et tendre! Pour qu'il lui ait gardé jusqu'à la mort le même
+amour, et comme une sorte de reconnaissance émue, il faut bien qu'elle
+ne l'ait pas rebuté dans la crise de désir de sa jeunesse; et peut-être
+qu'éprise elle-même--elle avait en 1538, quand il la connut, près de
+quarante ans, l'âge des grandes passions,--elle se soit donnée et
+abandonnée.</p>
+
+<p>La principale intéressée, Catherine n'avait aucun doute sur la nature
+des rapports de son mari avec Diane. Elle dissimula la haine que lui
+inspirait la maîtresse en titre tant que vécut Henri II, et même après
+la mort du Roi elle s'abstint, par respect pour sa mémoire, de trop
+vives représailles. Mais elle n'oubliait pas. Veuve depuis vingt-cinq
+ans, elle remontrait à sa fille, la reine de Navarre, dans une lettre du
+25 avril 1584, qu'elle ne devait pas caresser les maîtresses de son
+mari, car celui-ci pourrait croire que, si elle se montrait si
+indulgente, c'est qu'elle trouvait son contentement ailleurs. Et, allant
+au-devant de l'objection probable, elle ajoutait: [Qu'elle] (ma fille)
+«ne m'alègue [mon exemple] en sela; car cet (si) je fesé bonne chère à
+Madame de Valentinois, c'estoyt le Roy (à cause du Roi) et encore je luy
+fésèt tousjour conestre (au Roi) que s'estoyt à mon très grent regret:
+car jeamès famme qui aymèt son mary, n'éma sa p...., car on ne le peust
+apeler aultrement, encore que le mot souyt vylayn à dyre à (par) nous
+aultres»<a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a><a href="#footnote106"><sup class="sml">106</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote106" name="footnote106"><b>Note 106: </b></a><a href="#footnotetag106">(retour) </a> <i>Lettres de Catherine</i>, t. VIII, p. 181.</blockquote>
+
+<p>Il est possible qu'au déclin de son automne, la favorite, intelligente
+et avisée, comme on le voit par ses lettres, ait compris qu'un tel
+attachement, pour durer toujours, devait changer de nature. Elle pouvait
+craindre, à mesure que la différence d'âge apparaissait mieux, le
+ridicule et la désaffection.</p>
+
+<p>Le rôle d'amie, prôné par les doctrines littéraires et sentimentales du
+temps, la gardait de ce risque. Ce fut dès lors, pour les courtisans et
+les poètes qui voulaient plaire, une vérité établie que Diane, plus
+belle qu'Hélène et plus chaste que Lucrèce, était chérie du Roi, dit
+Ronsard, «comme une dame saige, de bon conseil et de gentil couraige».
+Mais le souvenir de la possession, si la possession a cessé, resta si
+vif chez Henri II que, pour expliquer l'empire sans limite ni terme de
+cette femme qui n'était plus jeune sur cet homme qui l'était encore, le
+grave historien De Thou admet l'emploi de moyens magiques, le charme
+d'un maléfice.</p>
+
+<p>Catherine avait pour l'infidèle, son mari et son roi, une tendresse
+mêlée de respect. Plus tard, au commencement de sa régence, en pleine
+période d'incertitude et de trouble (7 décembre 1560) elle rappelait à
+sa fille Élisabeth, reine d'Espagne, le temps où, disait-elle, je
+n'avais «aultre tryboulatyon que de n'estre asés aymaye (aimée) à mon
+gré du roy vostre père qui m'onoret plus que je ne mérités, mais je
+l'aymé tant que je avés toujours peur»<a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a><a href="#footnote107"><sup class="sml">107</sup></a>. Elle avait toujours
+souffert du partage, et quand Henri fut devenu roi, elle en souffrit
+plus encore, mais pour d'autres raisons. Henri II était aimable et plein
+d'égards pour sa femme. A son avènement, il lui avait assigné deux cent
+mille francs par an et retenu à son service «trop plus de femmes qu'il
+n'y avoit du vivant du feu roy, que l'on dit excéder d'un tiers»<a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a><a href="#footnote108"><sup class="sml">108</sup></a>.
+Mais personne n'ignorait que Diane avait la première place dans son cœur
+et sa faveur. Lorsqu'il fit son entrée solennelle à Lyon, en 1548, 23
+septembre, les consuls, bons courtisans, imaginèrent de le faire
+recevoir, au portail de Pierre Encize, par une Diane chasseresse, qui
+menait en laisse un lion mécanique «avec un lien noir et blanc», les
+couleurs de la favorite<a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a><a href="#footnote109"><sup class="sml">109</sup></a>. Une Diane figurait aussi au fronton de
+l'arc triomphal dressé à la porte du Bourg-Neuf. Le lendemain, quand la
+Reine fit son entrée (24 septembre), la Diane arriva encore avec son
+automate qui «s'ouvrit la poitrine montrant les armes» de Catherine «au
+milieu de son cœur, et, à l'heure», elle «luy dit quelques vers». La
+Reine «lui ayant fait la révérence» passa outre et s'attarda ailleurs à
+des symboles plus plaisants. Dans les fêtes que donna le cardinal Jean
+du Bellay à Rome pour la naissance du quatrième enfant du roi (en mars
+1549) un défilé de nymphes précéda le tournoi. «Desquelles, raconte
+Rabelais, témoin oculaire, la principale, plus éminente et haute de
+toutes autres représentant Diane portoit sur le sommet du front un
+croissant d'argent, la chevelure blonde esparse sur les épaules, tressée
+sur la teste avec une guirlande de lauriers, toute instrophiée de roses,
+violettes et autres belles fleurs»<a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a><a href="#footnote110"><sup class="sml">110</sup></a>. Lors du sacre de la Reine à
+Saint-Denis (juin 1549), Diane de Poitiers marchait à sa suite en
+compagnie des princesses du sang<a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a><a href="#footnote111"><sup class="sml">111</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote107" name="footnote107"><b>Note 107: </b></a><a href="#footnotetag107">(retour) </a> 7 déc. 1560. <i>Lettres</i> I, p. 568.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote108" name="footnote108"><b>Note 108: </b></a><a href="#footnotetag108">(retour) </a> Saint-Mauris, <i>Revue Hist.</i>, t. V, p. 115.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote109" name="footnote109"><b>Note 109: </b></a><a href="#footnotetag109">(retour) </a> Théodore Godefroy, <i>Le Cérémonial françois</i>, t. I, p.
+837. Cf. p. 851.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote110" name="footnote110"><b>Note 110: </b></a><a href="#footnotetag110">(retour) </a> Rabelais, <i>La Sciomachie</i>, œuvres complètes, éd. Moland,
+p 596.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote111" name="footnote111"><b>Note 111: </b></a><a href="#footnotetag111">(retour) </a> On sait que les reines étaient sacrées, quelquefois
+longtemps après les rois, et non à Reims, mais à Saint-Denis. Le récit
+du sacre par Simon Renard, ambassadeur de Charles est en appendice, p.
+245, dans le livre de M. de Magnienville, <i>Claude de France, duchesse de
+Lorraine</i>. Paris, 1885.</blockquote>
+
+<p>La favorite et un favori, Anne de Montmorency, accaparaient le pouvoir
+et tenaient la Reine à l'écart des affaires. C'était, explique le
+Vénitien Contarini, parce que, malgré sa sagesse et sa prudence, «elle
+n'étoit pas l'égale du roi ni de sang royal». Mais n'en pouvait-on pas
+dire autant de la toute-puissante maîtresse? Les poètes et les
+courtisans arrangèrent l'histoire. Ronsard mettant en scène le dieu
+fluvial du Clain, un petit cours d'eau qui passe à Poitiers, lui faisait
+prédire à l'ancêtre de la maison des Poitiers une descendance royale. Il
+apparentait probablement de parti pris et confondait avec intention les
+comtes de Valentinois, la grande famille dauphinoise d'où Diane était
+issue, avec les anciens souverains du pays, les Dauphins de Vienne, qui
+se sont constitués, pour ainsi dire, par adoption une lignée royale, en
+léguant leur titre avec leurs domaines au fils aîné du roi de France. On
+imagine combien Catherine devait souffrir de voir exalter l'origine de
+la favorite et rabaisser la sienne. Et cependant, pour complaire à son
+mari, elle dissimulait sa jalousie et même faisait bonne grâce à sa
+rivale.</p>
+
+<p>Les égards même que la favorite lui montrait ne devaient pas la lui
+rendre plus chère. Diane s'occupait des enfants royaux comme s'ils
+étaient siens. Elle servit à la Reine de garde-malade. Souvent, dit une
+relation vénitienne de 1551, elle envoyait le Roi coucher avec elle.
+Mais c'était une attention humiliante et qui n'était pas désintéressée.
+Sans doute elle aimait mieux qu'il prît son plaisir en lieu légitime que
+de courir les aventures, où, entre autres risques, il pouvait rencontrer
+une nouvelle passion. Les deux femmes s'étaient unies contre Lady
+Fleming<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a><a href="#footnote112"><sup class="sml">112</sup></a>.</p>
+
+<p>Le grand amour de Catherine apparaît surtout dans la correspondance,
+quand son mari fait campagne. Henri II, à l'exemple de François Ier,
+s'était allié avec les protestants d'Allemagne contre Charles-Quint et,
+pour prix de son concours, il avait obtenu d'occuper Metz, Toul et
+Verdun, ces trois évêchés de langue française, qui étaient membres du
+Saint-Empire (traité de Chambord, 15 janvier 1552)<a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a><a href="#footnote113"><sup class="sml">113</sup></a>. Il alla
+lui-même en prendre possession avec une armée que commandait son ami de
+cœur, le connétable de Montmorency, et il y réussit presque sans coup
+férir<a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a><a href="#footnote114"><sup class="sml">114</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote112" name="footnote112"><b>Note 112: </b></a><a href="#footnotetag112">(retour) </a> Toutefois, il me paraît invraisemblable, malgré
+l'affirmation de l'agent ferrarais Alvarotti (Romier, t. I, p. 85 et
+note), que Diane, ayant guetté Henri II, qui se rendait de nuit chez
+Lady Fleming, lui ait reproché de déshonorer la reine d'Ecosse, Marie
+Stuart, sa future belle-fille, en lui donnant une p..... pour
+gouvernante.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote113" name="footnote113"><b>Note 113: </b></a><a href="#footnotetag113">(retour) </a> Lemonnier, <i>Histoire de France de Lavisse</i>, t. V, 2, p.
+145 sq.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote114" name="footnote114"><b>Note 114: </b></a><a href="#footnotetag114">(retour) </a> Metz fut pris le 10 avril, Toul le 13, et Verdun le 2
+juin. L'armée royale poussa jusqu'au Rhin, et parut le 3 mai devant
+Strasbourg, dont les portes restèrent fermées. En juillet, la campagne
+était finie.</blockquote>
+
+<p>La Cour avait suivi de loin. A Joinville, en Champagne, Catherine tomba
+malade, en fin mars 1552, d'une fièvre pourpre dont elle faillit mourir.
+Le médecin Guillaume Chrestien affirme qu'elle fut sauvée par les soins
+et les prières de Diane. Mais Diane elle-même indique, avec peut-être
+quelque ironie, un meilleur remède: «Vous puys asseurer, écrivait-elle
+au maréchal de Brissac (4 avril 1552), que le Roi a fait fort bien le
+bon mari, car il ne l'a jamais abandonnée»<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a><a href="#footnote115"><sup class="sml">115</sup></a>. En cet extrême danger,
+Henri II se montra pour sa femme si attentif et si tendre, qu'on en fut,
+écrit le 5 avril l'agent du duc de Ferrare, «stupéfié»<a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a><a href="#footnote116"><sup class="sml">116</sup></a>. Mais cette
+crise d'affection dura aussi longtemps que la fièvre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote115" name="footnote115"><b>Note 115: </b></a><a href="#footnotetag115">(retour) </a> Guiffrey, <i>Lettres de Diane</i>, p. 96.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote116" name="footnote116"><b>Note 116: </b></a><a href="#footnotetag116">(retour) </a> Romier, qui rapporte cette lettre d'Alvarotti, I, p. 19,
+note 2, en conclut qu'Henri II entourait se femme de «soins» et de
+«respects», mais si les attentions du Roi causaient tant de surprise,
+«un stupore», c'est qu'elles n'étaient pas habituelles.</blockquote>
+
+<p>Pendant cette campagne, et pendant les deux qui suivirent, en 1553 et
+1554, le Roi fut souvent absent de la Cour. Catherine alors s'habillait
+de noir et de deuil et obligeait son entourage à faire comme elle. «Elle
+exhorte chacun, rapporte Giovanni Cappello, à faire de très dévotes
+oraisons, priant Notre Seigneur Dieu, pour la félicité et la prospérité
+du Roi absent»<a id="footnotetag117" name="footnotetag117"></a><a href="#footnote117"><sup class="sml">117</sup></a>. Michel de l'Hôpital, alors chancelier de Marguerite
+de France, duchesse de Berry, disait en vers latins au cardinal de
+Lorraine, qui avait suivi le Roi dans ce voyage d'Austrasie. «Que s'il
+te plaît peut-être de savoir ce que nous devenons, ce que fait la Reine,
+si anxieuse de son mari, ce que font la sœur du Roi et sa bru, et Anne
+(d'Este) la femme de ton frère, et toute leur suite impropre à porter
+les armes, sache, que par des prières continuelles et par des vœux,
+elles harcèlent les Puissances célestes implorant le salut pour vous et
+pour le Roi et votre retour rapide après la défaite des ennemis»<a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a><a href="#footnote118"><sup class="sml">118</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote117" name="footnote117"><b>Note 117: </b></a><a href="#footnotetag117">(retour) </a> Alberi, <i>Relazioni</i>, serie Ie, t. II, p. 280, ou
+Tommaseo, I, p. 358.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote118" name="footnote118"><b>Note 118: </b></a><a href="#footnotetag118">(retour) </a> Duféy, <i>Œuvres complètes de Michel de l'Hospital,
+chancelier de France</i> 4 vol. dont un de planches. Paris, 1824-1825, t.
+III, p. 193.</blockquote>
+
+<p>La femme et la maîtresse faisaient au Connétable, chef de l'armée, les
+mêmes recommandations. Veillez sur le Roi, écrit Diane, «car il ly a
+bien de quoy le myeux garder que jamès, tant de poyssons (poisons) que
+de l'artyllerye»<a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a><a href="#footnote119"><sup class="sml">119</sup></a>. Battez les ennemis, écrit Catherine (août 1553),
+mais tenez le Roi loin des coups, «car s'il advient bien come je
+m'aseure tousjour, l'aunneur et le byen lui en retournera; s'yl advenet
+aultrement, [le Roi] n'y estant point, le mal ne saret aystre tieul
+(saurait être tel) que y ne remedyé (vous n'y remédiiez). Je vous parle
+en femme.» Peu lui importe le reste, «pourvu que sa personne n'aye
+mal»<a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a><a href="#footnote120"><sup class="sml">120</sup></a>. Les lettres de la maîtresse semblent d'une épouse, inquiète
+sans doute, mais sûre de l'affection de l'absent; celles de la femme
+sont d'une maîtresse amoureuse. Catherine écrit à la duchesse de Guise,
+qui a rejoint son mari à l'armée: «Plet (plût) à Dyeu que je feusse
+aussi byen aveques le myen»<a id="footnotetag121" name="footnotetag121"></a><a href="#footnote121"><sup class="sml">121</sup></a>. Elle est irritée contre Horace
+Farnèse, duc de Castro, le mari de Diane de France, qui venait de
+capituler dans Hesdin, après avoir reçu d'ailleurs un coup d'arquebuse
+dont il mourut: «J'é grand regret qu'i (Horace Farnese) ne l'eut [reçu]
+avant rendre Hédin.» Ce n'est pas qu'elle paraisse sensible à la perte
+de cette place forte; mais Henri II étant retenu à la frontière pour la
+couvrir contre l'ennemi. Horace Farnese est «cause, dit-elle, de quoy je
+ne voy point le Roy»<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a><a href="#footnote122"><sup class="sml">122</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote119" name="footnote119"><b>Note 119: </b></a><a href="#footnotetag119">(retour) </a> Sur cette crainte assez inattendue du poison, voir
+l'explication de G. Guiffrey, <i>Lettres de Diane de Poytiers</i>, p. 101,
+note 2.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote120" name="footnote120"><b>Note 120: </b></a><a href="#footnotetag120">(retour) </a> <i>Lettres de Catherine de Médicis</i>, t. I, p. 78.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote121" name="footnote121"><b>Note 121: </b></a><a href="#footnotetag121">(retour) </a> Fin août 1553, <i>Lettres</i>, I, p. 50.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote122" name="footnote122"><b>Note 122: </b></a><a href="#footnotetag122">(retour) </a> Fin juillet 1553, <i>Lettres</i>, I, p. 77.</blockquote>
+
+<p>Mais lui n'est pas à l'unisson. Diane parait informée jour par jour des
+événements; mais Catherine reste longtemps sans l'être. Elle apprend en
+juin 1552, par l'entourage de son mari, qu'elle va se rapprocher de
+l'armée et se rendre à Mézières. «Mes, dit-elle, je ne m'an ause réjeuir
+pour n'an n'avoyr heu neul comandemant du Roy»<a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a><a href="#footnote123"><sup class="sml">123</sup></a>. Elle se plaint
+quelquefois de ne pas recevoir de réponse à ses lettres. Henri II laisse
+tomber la correspondance, peut-être pour éviter les effusions
+conjugales. Il n'aime que Diane et Montmorency, et c'est à eux qu'il
+réserve ses déclarations d'amour. Catherine en est réduite à demander de
+ses nouvelles à tout le monde et à se recommander par intermédiaire à sa
+bonne grâce. Elle multiplie les lettres au Connétable, qu'elle prie de
+dire au Roi la passion qu'elle a pour son service et pour sa personne.
+«Mon conpère, lui écrit-elle, fin juin 1552, je vis arsouyr set que me
+mandès teuchant ma maladye, mès y fault que je vous dye que se n'é pas
+l'eau qui m'ay fayst malade, tant come n'avoyr point dé novelles deu
+Roy, car je pansès que luy et vous et teu le reste ne vous sovynt plulx
+que je aystès ancore en vie: aseuré vous qu'il n'i a sayrayn qui me seut
+fayre tant de mal que de panser aystre aur de sa bonne grase et
+sovenance; par quoy, mon conpère, set désirés que je vive ay sauy sayne
+antertené m'i le plulx que pourès et me fayste savoir sovant de ses
+novelles; et vela le meilleur rejeyme que je sarès tenir»<a id="footnotetag124" name="footnotetag124"></a><a href="#footnote124"><sup class="sml">124</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote123" name="footnote123"><b>Note 123: </b></a><a href="#footnotetag123">(retour) </a> Lettre écrite entre le 18 et le 25 juin 1552, <i>Lettres</i>,
+I, p. 66.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote124" name="footnote124"><b>Note 124: </b></a><a href="#footnotetag124">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, Voici cette lettre en orthographe moderne:
+
+<p>«Mon compère, je vis hier soir ce que [vous] me mandez touchant ma
+maladie, mais il faut que je vous die (dise), que ce n'est pas l'eau
+(l'humidité du soir), qui m'a faite malade, tant comme [de] n'avoir
+point des nouvelles du Roi, car je pensais que lui et vous et tout le
+reste, [il] ne vous souvînt plus que j'étais encore en vie: assurez-vous
+qu'il n'y a serein qui me sût faire tant de mal que de penser être hors
+de sa bonne grâce et souvenance; par quoi mon compère, si [vous] désirez
+que je vive et sois saine (bien portante), entretenez-m'y (en la bonne
+grâce du Roi), le plus que [vous] pourrez et me faites savoir souvent de
+ses nouvelles; et voilà le meilleur régime que je saurais tenir».</p></blockquote>
+
+<p>Dans une autre lettre au Connétable (6 mai 1553), elle s'excusait de ne
+rejoindre son mari que le lendemain. Mais la lettre du Roi portait
+qu'elle devait venir le plus tôt qu'elle pourrait avec toute la
+compagnie, ses enfants compris. S'il lui eût écrit d'arriver tout de
+suite, elle n'aurait pas manqué de partir seule, même sans chevaux. Ce
+n'était qu'un retard d'un jour, et cependant elle s'en justifiait comme
+d'une faute, protestant que «... Dieu mercy, depuis que j'ay l'onneur de
+lui estre (au Roi) ce que je luy suis, je n'ay jamais failly de faire ce
+qu'il m'a commandé, m'aseurant qu'il me faict cest honneur de le croire
+ainsi dans son cueur, [ce] qui me faict estre contante et m'aseurer que
+j'aye cest heur que d'estre en sa bonne grace et qu'il me cognoist pour
+telle que je luy suis.»</p>
+
+<p>Elle revient plusieurs fois, comme pour s'en bien convaincre elle-même,
+sur cette assurance où elle est de n'être «jamais esloignée» de sa
+bonne grâce, ajoutant pour le Connétable «tant plus quen (d'autant plus
+quand) je sçay qu'estes auprès de luy qui estes et faictes profession
+d'homme de bien<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a><a href="#footnote125"><sup class="sml">125</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote125" name="footnote125"><b>Note 125: </b></a><a href="#footnotetag125">(retour) </a> <i>Lettres</i>, I, p. 75-76, 6 mai 1553.</blockquote>
+
+<p>Comme elle craint de déplaire! Et cependant, à la même époque, elle
+montrait quelque velléité de rompre avec ses habitudes d'effacement.
+Elle osa se plaindre de la façon dont le Roi, partant en campagne, avait
+organisé le gouvernement<a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a><a href="#footnote126"><sup class="sml">126</sup></a>. Il l'avait déclarée régente (25 mars
+1552), mais au lieu de lui conférer pleine et entière autorité, comme
+c'était l'usage et comme il le lui avait promis, elle se découvrit pour
+compagnon le garde des sceaux, Bertrandi, une créature de Diane. Ainsi
+que l'écrivait au Connétable le sieur du Mortier, Conseiller au Conseil
+privé, c'est Bertrandi lui-même qui avait fait réformer le pouvoir de la
+Reine, lors de la première lecture qui en fut faite au Roi, «pour s'y
+faire adjouster au lieu même qu'il est nommé»<a id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a><a href="#footnote127"><sup class="sml">127</sup></a>, hardiesse
+qu'assurément, on peut le croire, il ne se fût pas permise s'il n'y
+avait été poussé par la toute-puissante favorite. En outre, les affaires
+occurrentes devaient être délibérées avec «aucuns grands et notables
+personnages» du Conseil privé, qui donneraient leur «avis pour y
+pourvoir». Ainsi la Régente partageait avec le garde des sceaux la
+présidence du Conseil privé, et dans le Conseil les décisions seraient
+prises à la majorité des voix. Pour plus de complication, Catherine
+était autorisée--avec l'avis du Conseil--à lever les troupes que le
+besoin requerrait pour la défense du royaume; et l'Amiral de
+France--c'était alors Claude d'Annebaut<a id="footnotetag128" name="footnotetag128"></a><a href="#footnote128"><sup class="sml">128</sup></a>--avait charge lui aussi de
+s'occuper des mêmes choses concernant le fait de la guerre, dont il lui
+serait toujours «conféré et communiqué». L'Amiral ne savait comment
+concilier ses attributions avec celles du Conseil privé et du Garde des
+sceaux.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote126" name="footnote126"><b>Note 126: </b></a><a href="#footnotetag126">(retour) </a> En 1548, elle n'avait pas protesté quand Henri II,
+passant en Piémont, laissa à Mâcon le cardinal de Lorraine, le duc de
+Guise, le chancelier (Olivier), le seigneur de Saint-André et l'évêque
+de Coutances (Philippe de Cossé-Brissac), pour entendre avec elle à ses
+affaires de deçà (lettre du 27 juillet 1548). Il est possible,
+contrairement à ce que pense M. Romier (Bibliothèque de l'École des
+Chartes, t. LXX, p. 431-432), qu'il ne s'agisse pas ici d'un véritable
+Conseil de régence, mais simplement d'un Conseil d'expédition des
+affaires courantes pendant l'absence du Roi. En tout cas, Catherine n'y
+avait que sa place sans spécification de pouvoirs, et cependant elle ne
+s'était pas plainte.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote127" name="footnote127"><b>Note 127: </b></a><a href="#footnotetag127">(retour) </a> Ribier, <i>Lettres et mémoires d'Estat des roys, princes,
+ambassadeurs et autres ministres sous les règnes de François premier,
+Henry II et Françoys II</i>, Paris, 1666, t. II, p. 389.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote128" name="footnote128"><b>Note 128: </b></a><a href="#footnotetag128">(retour) </a> Il mourut le 11 novembre 1552. Lettres au Roi dans
+Ribier, <i>ibid.</i>, t. II, p. 387-388, Joinville, 11 avril 1552.</blockquote>
+
+<p>Le Connétable, ce vieux renard, avait refusé, sous quelque prétexte, de
+communiquer ce pouvoir à la Reine; et ce fut sur ces entrefaites qu'elle
+tomba malade à Joinville. Quand elle fut rétablie, elle demanda de le
+lui apporter, désir de convalescente qu'il fallut satisfaire. «Et alors,
+en se souriant, a dit qu'en aucuns endroits on luy donnoit beaucoup
+d'autorité, et en d'autres bien peu, et que quand ledit pouvoir eust
+esté selon la forme si ample qu'il avait pleu au Roy de luy dire qu'il
+estoit, elle se fust toutefois bien gardée d'en user autrement que
+sobrement, et selon ce que ledit seigneur luy eust fait entendre son
+intention en particulier, soit de bouche ou par écrit, car elle ne veut
+penser qu'à luy obéir....»</p>
+
+<p>Elle faisait remarquer à du Mortier que Louise de Savoie «eut une
+ampliation telle que l'on n'y eust sceu rien adjouster; et de plus elle
+n'avoit point de compagnon comme il semble que l'on luy veuille bailler
+Monsieur le Garde des Sceaux qui est nommé audit pouvoir». Elle notait
+aussi que, dans une autre clause, le Roi disait qu'il emmenait avec lui
+«tous les Princes de ce royaume». Il s'ensuivrait donc que «s'il fust
+demeuré aucuns desdits princes par deçà, elle n'y eut pas été régente».
+Et toujours en protestant qu'elle n'eût jamais usé du pouvoir le plus
+ample «autrement qu'il eust plu audit Seigneur», elle se refusait à
+faire publier la déclaration de régence «es Cours de Parlement ny
+Chambre de Comptes», car elle «diminueroit plus qu'elle n'augmenteroit
+de l'authorité que chacun estime qu'elle a, ayant cet honneur d'estre ce
+qu'elle est au Roy.» D'Annebaut, du Mortier tentèrent sans succès de la
+ramener. Du Mortier, qui au fond était de son avis, écrivit au
+Connétable de décider le Roi «à mettre en termes généraux les
+particularitez contenues audit pouvoir»<a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a><a href="#footnote129"><sup class="sml">129</sup></a>.</p>
+
+<p>Le Connétable répondit qu'il fallait qu'il fût publié. Doucement elle
+insista «... Quant à set (ce) que me mandès de mon pouvoir, je suys bien
+ayse, puisqu'i (il) fault qui (qu'il) souyt (soit) veu, qui (qu'il)
+souyt de façon que l'on conese que set que me mandés ay (est) vrai que
+je suys an la bonne grase deu Roy»<a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a><a href="#footnote130"><sup class="sml">130</sup></a>. Probablement, pour en finir,
+Henri lui écrivit, et la voilà contente, «car, écrit-elle au Connétable,
+j'é aystés an grant pouyne (peine) pour la longueur deu temps qui l'y
+avest que n'en avés seu (eu de lettres), par quoy je vous prye si ledist
+signeur et vous avés anvye que je ne retombe poynt malade que je aye le
+byen d'an savoir (avoir) plux sovant»<a id="footnotetag131" name="footnotetag131"></a><a href="#footnote131"><sup class="sml">131</sup></a>.</p>
+
+<p>Et aussitôt elle s'empresse. Elle annonce au Connétable que tous ceux du
+Conseil ont été d'avis que l'Amiral devait demeurer ici jusqu'à ce que
+le Roi en eût ordonné autrement. «Par quoy mandé nous vystement sa
+volonté, afin que ne fasyon (fassions) faulte à l'ensuyvre.» Elle met
+avec joie la main à l'administration. «Mon compère, écrit-elle au
+Connétable, vous verrez par la lectre que j'escris au Roy que je n'ay
+pas perdu temps à apprendre l'estat et charge de munitionnaire»<a id="footnotetag132" name="footnotetag132"></a><a href="#footnote132"><sup class="sml">132</sup></a>.</p>
+
+<p>Mais, pour tout remerciement, Montmorency la rabroua: «Il me semble
+estant ledit seigneur (Roy) si prochain de vous qu'il sera doresnavant
+que vous ne devez entrer en aucune despense ny plus faire ordonnance
+d'autres deniers sans premièrement le luy faire sçavoir et entendre son
+bon plaisir»<a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a><a href="#footnote133"><sup class="sml">133</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote129" name="footnote129"><b>Note 129: </b></a><a href="#footnotetag129">(retour) </a>: Sur cette affaire, voir Ribier, <i>Lettres et Mémoires
+d'Estat... sous les règnes de Françoys premier, Henry II, Françoys II</i>,
+1666, t. II, lettre du sieur du Mortier au Connétable, p. 388.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote130" name="footnote130"><b>Note 130: </b></a><a href="#footnotetag130">(retour) </a> Fin avril 1552, <i>Lettres</i>, I, 52.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote131" name="footnote131"><b>Note 131: </b></a><a href="#footnotetag131">(retour) </a> Autre lettre de fin avril, I, p. 52.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote132" name="footnote132"><b>Note 132: </b></a><a href="#footnotetag132">(retour) </a> 20 mai 1552, <i>Lettres</i>, I, p. 56.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote133" name="footnote133"><b>Note 133: </b></a><a href="#footnotetag133">(retour) </a> Citée par De Cruc, <i>Anne de Montmorency</i>, p. 115, sans
+indication de date.--Une lettre très ironique du Roi dans Lemonnier,
+<i>Hist. de France</i>, t. V, 2, p. 132.</blockquote>
+
+<p>Ses initiatives inquiétaient. Pour la première fois, elle laissait voir
+le désir assurément légitime de tenir son rang. Sa prétention d'être
+régente pour tout de bon, et cette passion d'activité, c'était une
+révélation. Une Catherine apparaît que la Cour ne soupçonnait pas. La
+femme d'État perçait sous l'épouse obéissante.</p>
+
+<p>Dans les affaires italiennes, elle montre à la même époque la même
+volonté d'intervenir. À son départ pour la France, Alexandre de Médicis
+était depuis deux ans duc héréditaire de Florence, par la grâce de
+Clément VII et de Charles-Quint et le consentement du peuple. Elle
+n'aimait guère ce frère bâtard, estimant peut-être qu'il occupait une
+place où elle se croyait, comme fille légitime, plus justement destinée.
+Quand la nouvelle survint qu'il avait été assassiné par un de leurs
+cousins, Lorenzino de Médicis (5 février 1537), elle prit la chose si
+doucement, racontait la reine de Navarre à un agent florentin, «que
+mieux ne se pouvait imaginer»<a id="footnotetag134" name="footnotetag134"></a><a href="#footnote134"><sup class="sml">134</sup></a>. Alexandre ne laissait pas d'enfant.
+Un Médicis, d'une branche cadette, intelligent et énergique, Côme, fils
+de Maria Salviati et de Jean des Bandes Noires, l'ancien compagnon de
+jeux de Catherine, accourut à Florence et se fit reconnaître pour chef
+par le peuple, et quelques mois après par l'Empereur. François Ier n'eut
+pas même le temps de décider s'il ferait valoir les droits de sa bru ou
+travaillerait à rétablir la République. L'oncle de Catherine, le fameux
+banquier Philippe Strozzi, souleva les ennemis du nouveau duc; mais il
+fut vaincu à Montemurlo (1538) et enfermé dans une prison où il mourut,
+non sans soupçon d'aide.</p>
+
+<p>François Ier avait gardé rancune à Côme de son bonheur et de ses
+attaches avec Charles-Quint. Il refusa d'accorder à son ambassadeur la
+préséance sur celui de Ferrare<a id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a><a href="#footnote135"><sup class="sml">135</sup></a>. Henri II, qui pouvait se prévaloir
+des droits de sa femme, était encore plus mal disposé<a id="footnotetag136" name="footnotetag136"></a><a href="#footnote136"><sup class="sml">136</sup></a>. Entre tous
+les <i>fuorusciti</i> (bannis), napolitains, milanais, génois, etc., que la
+Cour de France recueillait pour s'en servir dans ses entreprises
+italiennes, il montrait une particulière faveur aux Florentins. «La
+mauvaise volonté du Roi envers vous, écrivait à Côme son ambassadeur à
+Rome, vient de ce que vous avez servi et servez l'Empereur... <i>et de ce
+que vous êtes maître de cet État de Florence auquel aspire Sa Majesté
+très Chrétienne</i>»<a id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a><a href="#footnote137"><sup class="sml">137</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote134" name="footnote134"><b>Note 134: </b></a><a href="#footnotetag134">(retour) </a> «Che ella se ne passava tanto bene, che plu non si poteva
+imaginare.» Ferrai, <i>Lorenzino de Medici e la Società Cortigiana del
+Cinquecento</i>. Milan, 1891, p. 282.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote135" name="footnote135"><b>Note 135: </b></a><a href="#footnotetag135">(retour) </a> Eletto Palandri, <i>Les négociations politiques et
+religieuses entre la Toscane et la France à l'Époque de Cosme Ier et de
+Catherine de Médicis</i> (Recueil de travaux publiés par les membres des
+Conférences d'histoire et de philologie de l'Université de Louvain),
+Paris, Picard, 1908, p. 41 sqq.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote136" name="footnote136"><b>Note 136: </b></a><a href="#footnotetag136">(retour) </a> À Reims, le jour du sacre, l'ambassadeur du duc de
+Mantoue prit le pas sur celui de Florence. <i>Id. ibid.</i> p. 54-55.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote137" name="footnote137"><b>Note 137: </b></a><a href="#footnotetag137">(retour) </a> Averardo Serristori à Côme, 27 mai 1551, dans Elleto
+Palandri, <i>Ibid.</i>, p. 73. Cf. p. 67.</blockquote>
+
+<p>Pendant le règne de François Ier et les premières années de celui
+d'Henri II, Catherine affecta de rester étrangère à ce conflit des
+puissances. Elle avait des revendications à faire valoir sur les propres
+de son frère Alexandre et ne tenait pas à se brouiller avec le souverain
+de la Toscane; elle entretenait une correspondance amicale avec lui et
+faisait gracieux accueil aux ambassadeurs qu'il envoyait de temps à
+autre en France pour tenter un rapprochement.</p>
+
+<p>Elle disait, en 1539; à l'un d'eux, l'évêque de Saluces, Alfonso
+Tornabuoni qu'elle se recommandait à Côme et à la mère de Côme, Maria
+Salviati, et que si elle avait occasion de rendre service au Duc elle le
+ferait de bon cœur, «comme pour son propre frère, car elle tient Votre
+Excellence pour tel, et elle m'a donné commission de le lui dire de sa
+part»<a id="footnotetag138" name="footnotetag138"></a><a href="#footnote138"><sup class="sml">138</sup></a>. Lors du règlement de l'affaire de préséance, elle en écrivit
+à Côme ses regrets: «Je veodré (voudrais) que lé choses feusent pasé
+autrement, et sy je use plulx pleusant esté (et si j'eusse été plus
+puissante)»<a id="footnotetag139" name="footnotetag139"></a><a href="#footnote139"><sup class="sml">139</sup></a>. Elle reçut l'ambassadeur Ricasoli, lorsqu'il vint
+féliciter Henri II sur son avènement «avec une bénignité (<i>dolcezza</i>) et
+une démonstration d'affection qui ne se peut redire»<a id="footnotetag140" name="footnotetag140"></a><a href="#footnote140"><sup class="sml">140</sup></a>. Mais Côme, un
+Médicis aussi fin qu'elle et qui savait la valeur des compliments, ne
+croyait pas à tant d'amour.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote138" name="footnote138"><b>Note 138: </b></a><a href="#footnotetag138">(retour) </a> Desjardins, <i>Négociations diplomatiques de la France avec
+la Toscane</i>, III, p. 17.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote139" name="footnote139"><b>Note 139: </b></a><a href="#footnotetag139">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. I, p. 12, fin juillet 1545. Il faut
+entendre: et les choses se seraient passées autrement si j'avais été
+plus puissante.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote140" name="footnote140"><b>Note 140: </b></a><a href="#footnotetag140">(retour) </a> Desjardins, <i>Négociations diplomatiques</i>, III, p. 191.</blockquote>
+
+<p>Elle était entourée de fuorusciti ardents à qui la maison de son maître
+d'hôtel, le poète Luigi Alamanni, servait de «synagogue». Elle prit en
+1552 pour dame d'atour Maddalena Bonaiuti, femme d'Alamanni, qui lui
+peignait en noir (<i>sinistramente</i>) le gouvernement de Florence<a id="footnotetag141" name="footnotetag141"></a><a href="#footnote141"><sup class="sml">141</sup></a>. Ses
+cousins, Pierre, Léon, Robert et Laurent Strozzi, avaient leur père
+Philippe à venger. Ils cherchaient partout des ennemis à Côme et n'y
+épargnaient ni peine ni argent. Robert faisait fructifier les capitaux
+de la famille dans ses banques de Rome et de Lyon: Laurent était
+d'Église; Léon, chevalier de Malte; Pierre avait essayé du service de
+l'Empereur avant de passer à celui du roi de France. C'était un
+condottiere de race, brave, aventureux, haut à la main, et si lettré
+qu'il pouvait traduire en grec les Commentaires de César. Il avait
+épousé Laudomia (ou Laudomina) de Médicis, la sœur du meurtrier
+d'Alexandre. Catherine avait pour ce cousin à mine rébarbative une
+préférence marquée. Lorsqu'il avait rejoint François Ier au camp de
+Marolles<a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a><a href="#footnote142"><sup class="sml">142</sup></a> «avec la plus belle compagnie qui fut jamais veue de deux
+cens harquebuziers à cheval les mieux montez, les mieux dorez et les
+mieux en poinct qu'on eust sceu voir», la Dauphine, «qui estoit cousine
+dudict sieur Estrozze qu'elle aymoit, s'en cuyda perdre de joye, raconte
+Brantôme, pour voir ainsi son cousin parestre et faire un si beau
+service au roy et le tout à ses propres despans»<a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a><a href="#footnote143"><sup class="sml">143</sup></a>. Sans imaginer
+qu'elle l'ait aimé au sens où se plait à l'entendre l'historien des
+<i>Dames galantes</i>, il faut que son affection ait été bien vive pour se
+manifester avec un éclat presque compromettant.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote141" name="footnote141"><b>Note 141: </b></a><a href="#footnotetag141">(retour) </a> Romier, I, p. 146 et 147. Cf. Hauvette, <i>Un exilé
+florentin à la Cour de France: Luigi Alamanni</i>, 1903, p. 137.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote142" name="footnote142"><b>Note 142: </b></a><a href="#footnotetag142">(retour) </a> François Ier avait dressé son camp à Marolles pour
+secourir Landrecies que Charles Quint assiégeait. Brantôme, t. II, p.
+269.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote143" name="footnote143"><b>Note 143: </b></a><a href="#footnotetag143">(retour) </a> Brantôme, <i>Œuvres</i>, éd. Lalanne, II, 269-270. Cf. VI,
+163.</blockquote>
+
+<p>C'était bien le serviteur qu'il lui fallait, entreprenant et fidèle. Au
+nom de la liberté, ce fils du vaincu de Montemurlo pouvait soulever
+contre Côme les partisans de Catherine et ceux de la République. Henri
+II, qui avait mêmes vues sur lui, le nomma, aussitôt après son
+avènement, capitaine général de l'infanterie italienne<a id="footnotetag144" name="footnotetag144"></a><a href="#footnote144"><sup class="sml">144</sup></a>. Il le fit
+chevalier de l'Ordre le jour de son sacre. Strozzi, si cher à la Reine,
+avait eu le talent de plaire à la favorite, à un favori, le maréchal de
+Saint-André, et aux Guise. Mais Montmorency le considérait comme un
+aventurier, et son crédit était grand.</p>
+
+<p>La défiance du Connétable parut justifiée par la conduite du frère de
+Pierre, Léon, qui commandait les galères du Levant. C'était quelques
+mois avant la campagne d'Austrasie et l'occupation des Trois-Evêchés.
+Henri II avait pris parti pour les Farnèse, que le pape Jules III
+voulait dépouiller du duché de Parme, un fief de l'Église romaine, pour
+en investir l'Empereur, et il les soutenait d'hommes et d'argent<a id="footnotetag145" name="footnotetag145"></a><a href="#footnote145"><sup class="sml">145</sup></a>.
+Pendant ces premières hostilités, Léon, qui avait été, par intrigue ou
+pour incapacité, privé de sa charge en faveur du sieur de Villars, neveu
+du tout puissant Connétable, tua, de colère, un de ses serviteurs,
+Jean-Baptiste Corse, qu'il accusait d'avoir comploté sa disgrâce et même
+voulu attenter à sa vie, et il s'enfuit de Marseille à Malte avec deux
+galères (septembre 1551)<a id="footnotetag146" name="footnotetag146"></a><a href="#footnote146"><sup class="sml">146</sup></a>. Cette défection, à la veille d'une grande
+guerre--presque une trahison--risquait de ruiner tous les Strozzi et de
+compromettre la Reine, leur cousine et leur patronne. Aussi Catherine ne
+perdit-elle pas de temps. Six jours seulement après la naissance
+d'Édouard-Alexandre (le futur Henri III), elle se mettait à son
+écritoire, écrivait au Roi, au Connétable: «Je vouldrois, disait-elle à
+Montmorency, que Dieu eust tant faict pour luy de l'avoir osté de ce
+monde à l'heure qu'il luy donna la volunté de s'en aller»<a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a><a href="#footnote147"><sup class="sml">147</sup></a>. Elle ne
+pensait pas revoir jamais «chose qui aprochast de ceste faute» et
+pourtant elle était sûre «qu'il ne l'a point faict par meschanceté»,
+s'étonnant «qu'ung si meschant homme comme Jehan Baptiste Corse eut eu
+puissance de luy faire peur ou doubte». Avant tout elle avait à cœur de
+certifier la fidélité de Pierre. Elle priait le Connétable de faire que
+«le Roy ayt tousjours le seigneur Pietre pour recommandé, car bien que
+son frère ayt failli, je suis, affirmait-elle, certaine de luy qu'il
+mourra à son service»<a id="footnotetag148" name="footnotetag148"></a><a href="#footnote148"><sup class="sml">148</sup></a> (26 septembre 1551).</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote144" name="footnote144"><b>Note 144: </b></a><a href="#footnotetag144">(retour) </a> <i>Corresp. de Saint-Mauris, ambassadeur de Charles-Quint</i>,
+Rev. hist, t. V (septembre-décembre 1877), p. 107.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote145" name="footnote145"><b>Note 145: </b></a><a href="#footnotetag145">(retour) </a> Romier, I, p. 230 sqq.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote146" name="footnote146"><b>Note 146: </b></a><a href="#footnotetag146">(retour) </a> Brantôme, t. IV, p. 393.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote147" name="footnote147"><b>Note 147: </b></a><a href="#footnotetag147">(retour) </a> 26 septembre 1551, <i>Lettres</i>, I, 44.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote148" name="footnote148"><b>Note 148: </b></a><a href="#footnotetag148">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, <i>Cf.</i> I, 46.</blockquote>
+
+<p>Dans une lettre à Henri II, tout en déclarant que son plus grand désir
+serait de savoir le coupable noyé, elle ne laissait pas d'indiquer les
+circonstances atténuantes. Quant à Pierre, elle se portait garante qu'il
+mourrait plutôt «de san (cent) myle mort que de vous faire jeamès faulte
+ny oublyer l'aublygazyon quy (qu'il) vous ha». Elle le suppliait de lui
+pardonner cette longue lettre, «pansant le deplésyr que je hay» dont
+rien ne la pourra ôter que l'assurance de n'être pas éloignée, par la
+faute de ce malheureux, «de votre bonne grâce an laquele, disait-elle,
+très humblemant me recommande». Et elle signait: «Vostre tres humble
+et tres hobéysante famme»<a id="footnotetag149" name="footnotetag149"></a><a href="#footnote149"><sup class="sml">149</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote149" name="footnote149"><b>Note 149: </b></a><a href="#footnotetag149">(retour) </a> <i>Lettres</i>, 45 et aussi p. 47.</blockquote>
+
+<p>Elle n'obtint pas pour Laurent un sauf-conduit pour venir se justifier,
+mais le seigneur «Pietre», les affaires d'Italie aidant, fut plus en
+faveur que jamais.</p>
+
+<p>Les fuorusciti s'étaient jetés avec passion dans la guerre de Parme,
+espérant y entraîner toute la péninsule. Ceux de Florence projetaient
+d'attaquer Côme. Catherine favorisait leurs menées et partageait leurs
+espérances. Quand elle apprit que le pape Jules III, las de sa politique
+belliqueuse, négociait avec Henri II une alliance de famille entre les
+Farnèse, clients de la France, et Côme, vassal de l'Empereur, elle se
+plaignit à son mari de n'avoir pas été consultée. «En cette
+circonstance, mandait à Côme son secrétaire d'ambassade en France, B.
+Giusti. la Reine a fait la folle: elle a pleuré devant le Roi, disant
+qu'on n'avait nul égard pour elle»<a id="footnotetag150" name="footnotetag150"></a><a href="#footnote150"><sup class="sml">150</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote150" name="footnote150"><b>Note 150: </b></a><a href="#footnotetag150">(retour) </a> Desjardins, <i>Négoc.</i>, t. III, p. 278.</blockquote>
+
+<p>Mais Henri II, comme on le vit bientôt, jouait double jeu. Quand les
+Siennois eurent chassé (26 juillet 1552) la garnison espagnole qui,
+depuis douze ans, occupait la citadelle, il leur envoya des secours.
+Sienne, à deux ou trois journées de Florence, pouvait servir de point
+d'appui aux ennemis de Côme. Après quelques hésitations, il nomma Pierre
+Strozzi, leur chef, son lieutenant général à Sienne (29 octobre 1553).
+Catherine crut que le moment était venu de faire valoir ses droits sur
+Florence. Elle obtint de son mari l'autorisation d'engager ses domaines
+d'Auvergne pour aider Strozzi à délivrer Florence de l'esclavage, et
+elle en vendit, paraît-il, pour cent mille écus<a id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a><a href="#footnote151"><sup class="sml">151</sup></a>. Elle déclara aux
+ambassadeurs de Sienne, qui sollicitaient sa protection, qu'elle voulait
+être «la procuratrice» de la Cité. «Il est impossible, écrivait le 4 mai
+le Siennois Claudio Tolomei, de peindre l'ardeur et l'amour avec
+lesquels la Reine se dévoue aux affaires de Sienne et le courage qu'elle
+montre, non seulement en paroles, mais par ses actes»<a id="footnotetag152" name="footnotetag152"></a><a href="#footnote152"><sup class="sml">152</sup></a>. Le cardinal
+de Tournon déclarait à l'ambassadeur vénitien, Giovanni Capello, (10
+juillet 1554) que «si la liberté de Florence était rétablie, la Reine en
+aurait tout le mérite»<a id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a><a href="#footnote153"><sup class="sml">153</sup></a>. Henri II avait rappelé Léon Strozzi à son
+service (janvier 1554); il nomma Pierre maréchal de France pour
+accroître son prestige (20 juillet 1554).</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote151" name="footnote151"><b>Note 151: </b></a><a href="#footnotetag151">(retour) </a> Par une procuration du 28 novembre 1533, Henn II, à la
+sollicitation de sa femme, l'autorise à vendre, aliéner, engager tout ce
+qu'elle tient et possède... «par succession de ses feu père et mère en
+nostre pays d'Auvergne... afin de nous bailler les deniers qu'elle en
+pourra tirer et recouvrer.» <i>Correspondance politique de Dominique du
+Gabre</i> (évêque de Lodève), <i>trésorier des armées à Ferrare</i> (1552-1557),
+publiée par Alexandre Vitalis, Paris 1903, Append., p. 291-292.--Romier,
+p. 418.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote152" name="footnote152"><b>Note 152: </b></a><a href="#footnotetag152">(retour) </a>: Romier, t. I, p. 418 et notes.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote153" name="footnote153"><b>Note 153: </b></a><a href="#footnotetag153">(retour) </a> <i>Id.</i>, I, 428.</blockquote>
+
+<p>Mais Strozzi fut vaincu à Marciano (2 août 1554) par les troupes
+espagnoles, renforcées de celles de Côme, et ces grands espoirs furent
+détruits. On cacha quelques jours la mauvaise nouvelle à Catherine, qui
+était enceinte de deux mois. Quand elle l'apprit, elle pleura beaucoup;
+mais avec cette maîtrise, «dont elle donna plus tard tant de preuves»,
+elle se ressaisit vite. Elle envoya un de ses valets de chambre visiter
+Pierre, qui avait été grièvement blessé. Elle écrivit aux Siennois, pour
+relever leur courage, une lettre curieuse où un mot fait impression:
+«Davantage (de plus) de notre côté, pour la dévotion que nous avons (non
+moindre que la vôtre) <i>à la Patrie</i>, nous vous prions d'être assurés que
+nous nous emploierons et procurerons continuellement envers le Roi, mon
+dit Seigneur, de sorte et manière que sa puissance ne vous manquera en
+compte aucun pour l'entretenement et conservation de votre État et
+liberté en son entier»<a id="footnotetag154" name="footnotetag154"></a><a href="#footnote154"><sup class="sml">154</sup></a>.</p>
+
+<p>La patrie dont elle parle, ce n'est ni Sienne, ni Florence, ni même la
+Toscane, mais l'Italie. Le souvenir de Rome maintenait vivante parmi les
+divisions territoriales de la péninsule l'idée d'une patrie commune. Et
+puis le mot sonnait si bien.</p>
+
+<p>Catherine put croire encore quelque temps que ses revendications sur
+Florence et sur le duché d'Urbin resteraient le principal objet de la
+politique française; mais Henri II avait bien d'autres affaires. Il se
+dégoûtait d'une lutte stérile en Italie et ne pensait qu'à sauvegarder
+ses conquêtes en Lorraine. Quand Sienne, que les Espagnols assiégeaient,
+eut capitulé, après une défense héroïque (17 avril 1555)<a id="footnotetag155" name="footnotetag155"></a><a href="#footnote155"><sup class="sml">155</sup></a>, il
+conclut une alliance avec le pape et négocia la paix avec Charles-Quint.
+Catherine fut mécontente de cette «volte-face»<a id="footnotetag156" name="footnotetag156"></a><a href="#footnote156"><sup class="sml">156</sup></a>, mais on se passa de
+son approbation. Une trêve glorieuse conclue à Vaucelles (5 février
+1556) laissa les Trois-Évêchés et le Piémont à la France.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote154" name="footnote154"><b>Note 154: </b></a><a href="#footnotetag154">(retour) </a> Lettres, X, p. 13, Villers-Cotterets, 29 septembre 1554.
+C'est visiblement une lettre écrite en français et traduite en italien.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote155" name="footnote155"><b>Note 155: </b></a><a href="#footnotetag155">(retour) </a> Courteault, <i>Blaise de Monluc historien</i>, ch. VI: la
+défense de Sienne, p. 229-298.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote156" name="footnote156"><b>Note 156: </b></a><a href="#footnotetag156">(retour) </a> Romier, I, 522.</blockquote>
+
+<p>L'année suivante, Henri II, à la sollicitation du pape Paul IV Carafa et
+du cardinal-neveu, un condottiere revêtu de la pourpre, recommença la
+lutte contre la maison d'Autriche, malgré le Connétable, grand ennemi
+des aventures italiennes. Une armée française, commandée par le duc de
+Guise, passa les Alpes. Mais, contrairement aux désirs de la Reine,
+c'était pour conquérir le royaume de Naples et non la Toscane. Côme
+avait négocié avec tout le monde pour éviter une attaque. Peut-être
+Catherine espérait-elle qu'après Naples le tour de Florence viendrait.
+En attendant elle réclamait du Pape, pour ses clients et ses parents, le
+prix de l'intervention française. Elle rappelait avec quelque humeur, en
+mars 1557, au cardinal Carafa que, lors de sa légation en France
+(juin-août 1556) il lui avait promis «que Monsieur de Saint-Papoul
+(Bernard Salviati, évêque de Saint-Papoul, son cousin) serouyt (serait)
+le premyer cardynal» que le Pape ferait. Et cependant une promotion de
+cardinaux avait eu lieu (15 mars 1557), où il n'était pas compris. Elle
+s'en déclarait «heun peu aufansaye (offensée)», «veu, disait-elle, que
+je l'aves ynsin (ainsi) dist à tout le monde, m'aseurant que vous ne
+m'eussiès veolu porter heune parole pour vous moquer de moy.» Elle
+réclamait pour Salviati une promotion «aur (hors) de l'aurdinayre». Que
+le Pape «panse au lyeu que je tyens et que j'é moyen de reconestre le
+plesyr que vous me fayrés»<a id="footnotetag157" name="footnotetag157"></a><a href="#footnote157"><sup class="sml">157</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote157" name="footnote157"><b>Note 157: </b></a><a href="#footnotetag157">(retour) </a> Mars 1557, <i>Lettres</i>, X, 17-18. Salviati ne fut fait
+cardinal que quatre ans après.</blockquote>
+
+<p>Elle se vantait. Depuis la chute de Sienne et l'abandon des projets sur
+la Toscane, elle ne comptait guère. Mais elle ne se résignait pas à se
+désintéresser des affaires d'Italie. Elle multipliait les lettres,
+répétait les nouvelles, les assurances, les promesses et s'agitait dans
+le vide, ne pouvant employer autrement son besoin d'activité. Elle
+annonce au cardinal Carafa (avril 1557) comme s'il ne le savait pas, que
+le Roi a décidé de secourir le Pape et «que y (il) ne changera plulx de
+aupynyon». Elle lui conseille d'écrire «quelque auneste lestre à
+Monsyeur le Conestable», reconnaissant par là même qu'elle ne peut
+rien<a id="footnotetag158" name="footnotetag158"></a><a href="#footnote158"><sup class="sml">158</sup></a>. Elle avait avec lui une correspondance qu'elle tenait,
+semble-t-il, à cacher. Le secrétaire français du Cardinal s'étant enfui,
+il s'empressa de lui faire dire, pour la rassurer, que ce serviteur
+infidèle n'avait lu aucune de ses lettres (1er mai 1557)<a id="footnotetag159" name="footnotetag159"></a><a href="#footnote159"><sup class="sml">159</sup></a>. Son
+«secret» d'Italie, c'est la revanche de son effacement en France. Elle
+intervient, mais à des fins très personnelles, dans la politique
+étrangère.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote158" name="footnote158"><b>Note 158: </b></a><a href="#footnotetag158">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 19.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote159" name="footnote159"><b>Note 159: </b></a><a href="#footnotetag159">(retour) </a> Georges Duruy <i>Le cardinal Carafa</i>, Paris, 1882, App., p
+387.</blockquote>
+
+<p>Quand les Carafa, effrayés par la marche sur Rome du duc d'Albe,
+vice-roi de Naples, se hâtèrent de traiter avec Philippe II, elle
+écrivit doucement au duc de Palliano, l'aîné des neveux de Paul IV, que
+le Roi son mari, «a esté bien ayse de ce que Sa Saincteté s'est
+accommodée en ses affaires par l'accord qu'il a faict avec le Roy
+d'Espeigne, ayant (Henri II) mieulx aymé se mectre en poyne pour la (Sa
+Sainteté) mectre en repoz et tranquillité que d'en avoir usé
+aultrement»<a id="footnotetag160" name="footnotetag160"></a><a href="#footnote160"><sup class="sml">160</sup></a>. Elle glissait sans dignité sur la défection, mais elle
+n'oubliait pas ses intérêts. Elle recommandait au Duc les procès qu'elle
+avait engagés en Cour de Rome contre sa belle-sœur, Marguerite
+d'Autriche, à qui elle disputait l'héritage de son frère bâtard,
+Alexandre, le duc de Florence assassiné, et de son cousin, le cardinal
+Hippolyte, mort lui aussi. Elle remerciait le Pape, ce pape qui venait
+de trahir la cause française, d'avoir ordonné aux juges de passer outre
+aux artifices de procédure et elle le suppliait «de leur commander
+derechef qu'ayant son bon droit en bonne recommandation» ils missent fin
+au procès<a id="footnotetag161" name="footnotetag161"></a><a href="#footnote161"><sup class="sml">161</sup></a>. La plaideuse paraît oublier qu'elle est Reine de
+France<a id="footnotetag162" name="footnotetag162"></a><a href="#footnote162"><sup class="sml">162</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote160" name="footnote160"><b>Note 160: </b></a><a href="#footnotetag160">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. I, p. 111, 27 octobre 1557.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote161" name="footnote161"><b>Note 161: </b></a><a href="#footnotetag161">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 112 (décembre).</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote162" name="footnote162"><b>Note 162: </b></a><a href="#footnotetag162">(retour) </a> Toutefois il n'est pas croyable qu'elle ait écrit en ce
+même mois de décembre 1557 à Carafa la lettre publiée au tome X de ses
+<i>Lettres</i>, p. 20, et où elle proteste de sa reconnaissance et de son
+dévouement. C'eût été se compromettre que d'écrire en ces termes au
+Cardinal-neveu, qui avait rejoint Philippe II à Bruxelles, comme légat
+du Pape, et qui négociait le prix de la défection des siens. Les faits
+dont il est question dans cette lettre sans date prouvent d'ailleurs
+qu'elle a été mal datée par les éditeurs. Catherine remercie le Cardinal
+de son zèle pour la grandeur de ses fils et du bon accueil fait à Rome
+au maréchal Strozzi. Or Strozzi arriva à Rome fin janvier ou
+commencement février 1556 (Duruy, <i>Le cardinal Carlo Carafa</i>, 1882, p.
+100-101). L'allusion aux fils de France ne peut s'entendre que du traité
+d'alliance entre Henri II et Paul IV (13 octobre 1555), dont l'article
+XXII donnait le royaume de Naples et le duché de Milan à deux des fils
+cadets d'Henri II (Duruy, <i>ibid.</i>, p. 80-81.) La lettre est donc
+probablement de février ou mars 1556.</blockquote>
+
+<p>Pourtant elle venait d'avoir occasion d'en faire figure. Ce fut quand
+les Espagnols eurent mis en déroute, devant Saint-Quentin (août 1557),
+l'armée du Connétable et menacèrent Paris. Henri II, qui rassemblait de
+toutes parts des troupes pour faire tête à l'ennemi, envoya sa femme
+demander aux bourgeois de sa capitale un secours immédiat d'argent.
+Catherine se rendit à l'Assemblée Générale, qui avait été réunie à
+l'Hôtel de Ville (13 août), accompagnée de Marguerite de France, sa
+belle-sœur, et de plusieurs autres dames. «Et estoit, la dite dame et sa
+compaignée, dit le procès-verbal du greffier, vestues d'abillemens
+noirs, comme en deul». La Reine exposa la grandeur du désastre, le
+danger du royaume et «la nécessité de lever gens pour empescher l'ennemy
+de venir plus avant». Brantôme dit qu'elle parla très bien. «Elle excita
+et esmeut messieurs de Paris....» Le procès-verbal en sa sécheresse n'y
+contredit pas. Elle demanda «humblement» à l'Assemblée «de ayder au Roy
+d'argent pour lever en diligence dix mile hommes de pied». On la pria de
+vouloir bien se retirer dans une petite salle pendant la délibération,
+mais on la rappela aussitôt. Les bourgeois avaient voté sans débat les
+dix mille hommes de pied, «pour lesquels seroit levé sur tous les
+habitants de ladite ville et faulxbourgs, sans en excepter ni exempter
+aucun, la somme de trois cent mil livres tournois». La Reine remercia
+bien fort «et <i>humblement</i>». Ce mot «humblement», qui revient pour la
+seconde fois, a été ensuite effacé, évidemment comme peu convenable à la
+dignité royale, mais le greffier ne l'a pas inventé, et d'ailleurs il
+s'accorde trop bien avec les façons modestes de Catherine pour n'être
+point vrai<a id="footnotetag163" name="footnotetag163"></a><a href="#footnote163"><sup class="sml">163</sup></a>.</p>
+
+<p>Après cette apparition en pleine lumière, elle s'effaça. Toutes ses
+pensées ne tendent qu'à complaire au Roi son mari. Elle le suit partout.
+Par déférence et par tendresse, elle se contraint d'honorer et
+«caresser» la favorite<a id="footnotetag164" name="footnotetag164"></a><a href="#footnote164"><sup class="sml">164</sup></a>. Elle n'a aucune autorité dans l'État, mais
+elle tient superbement sa Cour, à l'imitation de celle de François Ier.
+Elle dépense beaucoup pour elle et son entourage, en frais de table, en
+vêtements. Libérale et généreuse, elle donne à pleines mains et
+sollicite infatigablement pour ses parents, ses amis et les clients de
+ses amis. Elle a une réputation bien établie de douceur et de
+«bénignité».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote163" name="footnote163"><b>Note 163: </b></a><a href="#footnotetag163">(retour) </a> Brantôme, t. VII, 348.--<i>Registre des délibérations du
+Bureau de la Ville de Paris</i> (Publications de la Ville de Paris), t. IV
+(1552-1558), éd. et annoté par Bonnardot, p. 496-497 et la note.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote164" name="footnote164"><b>Note 164: </b></a><a href="#footnotetag164">(retour) </a> En décembre 1557, écrivant au roi de Navarre, Antoine de
+Bourbon, pour le prier de favoriser le mariage de son neveu germain,
+Jacques de Clèves, comte d'Orval, avec Diane de La Mark, petite-fille de
+Diane de Poitiers, elle déclarait avec assurance qu'elle s'intéressait à
+cette union pour l'amour «que j'é tout jour portaye à Madame de
+Valantynois et à sa fille», Lettres, t. X, 540.</blockquote>
+
+<p>Exclue du pouvoir, elle entend se réserver le gouvernement de sa
+famille. Elle était une mère tendre, mais autoritaire, comme on le voit
+par les Mémoires de sa fille Marguerite. L'ambassadeur vénitien,
+Giovanni Soranzo, dans sa Relation de 1558, dit qu'elle a élevé le
+Dauphin, plus tard François II, dans de telles habitudes de respect à
+son égard «qu'on voit bien qu'il dépend en tout de sa volonté»<a id="footnotetag165" name="footnotetag165"></a><a href="#footnote165"><sup class="sml">165</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote165" name="footnote165"><b>Note 165: </b></a><a href="#footnotetag165">(retour) </a> Alberi, <i>Relazioni</i>, serie Ia, vol. II, p. 400.</blockquote>
+
+<p>Mais l'action de la mère était contrecarrée par celle de la fiancée du
+Dauphin, Marie Stuart, reine d'Écosse, qui avait été envoyée en France,
+en 1548, à l'âge de cinq ans, pour être élevée à la Cour. Marie Stuart
+était la fille de Jacques V d'Écosse, mort de chagrin (16 décembre 1542)
+après la défaite de ses troupes par les Anglais, et de sa seconde femme,
+Marie de Lorraine, sœur du duc de Guise et du cardinal de Lorraine. Elle
+était naturellement attachée à ses oncles germains, prenait leurs
+conseils, entrait dans leurs intérêts et consolidait leur crédit, que
+leurs services à l'armée et dans le gouvernement et une alliance de
+famille avec Diane de Poitiers égalaient presque à celui du Connétable.
+Cette «reinette» intelligente, vive et gracieuse, faisait les délices
+d'Henri II; mais elle déplaisait à sa future belle-mère, qui ne la
+trouvait pas docile et qui craignait pour son fils, faible et maladif,
+les risques d'une union précoce. Mais après la prise de Calais et de
+Thionville par le duc de Guise, il ne fut plus possible d'ajourner les
+épousailles (24 avril 1558). Le mari avait quatorze ans, et la femme
+quinze. Elle accaparait ce pâle adolescent, blême et bouffi, s'isolait
+avec lui, et même le caressait trop. La mère était inquiète et jalouse.
+La Dauphine, infatuée de la grandeur de la maison de Lorraine et de sa
+couronne d'Écosse, se serait un jour oubliée jusqu'à traiter sa
+belle-mère, cette Médicis, de fille de marchand<a id="footnotetag166" name="footnotetag166"></a><a href="#footnote166"><sup class="sml">166</sup></a>. Catherine
+dissimula en public sa rancune, mais elle ne pardonna pas, comme elle le
+montra plus tard.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote166" name="footnote166"><b>Note 166: </b></a><a href="#footnotetag166">(retour) </a> «Che non sarete mai altro che figlia di un mercante»,
+d'après le nonce Prosper de Sainte-Croix, cité par Chéruel, <i>Catherine
+de Médicis et Marie Stuart</i>, ch. II, p. 17.</blockquote>
+
+<p>L'année 1559 est la date décisive de sa vie. Elle avait alors quarante
+ans. Ses traits commençaient à s'empâter; les yeux saillaient à fleur de
+tête, embrumés de myopie. Ses dix maternités lui avaient donné l'ampleur
+des formes, ou, comme dit Brantôme, «ung embonpoint très riche». Mais,
+avec ses belles épaules, une gorge «blanche et pleine, la peau fine, la
+plus belle main qui fust jamais veue», une jambe bien faite que
+dessinait un bas bien tiré<a id="footnotetag167" name="footnotetag167"></a><a href="#footnote167"><sup class="sml">167</sup></a>, elle était en somme une Junon
+appétissante en sa maturité et qui paraissait telle, sauf à Jupiter.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote167" name="footnote167"><b>Note 167: </b></a><a href="#footnotetag167">(retour) </a> Brantôme, <i>Œuvres</i>, éd. Lalanne, t. VII, p. 242.</blockquote>
+
+<p>La guerre entre la France et l'Espagne, alliée de l'Angleterre, fut
+close par le traité du Câteau-Cambrésis. Henri gardait Calais que le duc
+de Guise avait conquis sur les Anglais, mais il restituait au duc de
+Savoie tous ses États, sauf quelques villes qu'il retenait en gage<a id="footnotetag168" name="footnotetag168"></a><a href="#footnote168"><sup class="sml">168</sup></a>,
+et il renonçait à toutes ses prétentions sur l'Italie. Les sacrifices
+lui paraissaient compensés par la cessation de la guerre et les
+bienfaits de la paix, par le mariage de sa sœur, Marguerite de France,
+avec le duc de Savoie, Emmanuel-Philibert, et de sa fille Élisabeth avec
+le roi d'Espagne, Philippe II, veuf de Marie Tudor, reine d'Angleterre,
+et par le plaisir de revoir son ami de cœur, le Connétable, qui,
+prisonnier aux Pays-Bas, depuis la bataille de Saint-Quentin, avait été
+le médiateur et le négociateur de cet accord. Mais Catherine n'avait pas
+autant de raisons de se réjouir. Il est possible que dans son chagrin de
+perdre à jamais Florence et Urbin elle soit allée, dès qu'elle sut les
+préliminaires de la paix, se jeter aux pieds du Roi, accusant le
+Connétable de n'avoir jamais fait que mal. Mais Henri aurait répliqué
+que le Connétable avait toujours bien fait et que ceux-là seuls avaient
+mal fait qui lui avaient conseillé de rompre la trêve de Vaucelles<a id="footnotetag169" name="footnotetag169"></a><a href="#footnote169"><sup class="sml">169</sup></a>.
+En tout cas, elle ne s'attarda pas aux récriminations, et, moins d'un
+mois après la signature de la paix (2-3 avril 1559), elle écrivit au duc
+de Savoie: «...J'aye souhaitté pour vous ce que je voye, me resentant de
+l'alliance que autrefois vostre maison et la mienne ont eue ensemble...
+si jusques à ceste heure j'aye eu envye de m'employer en ce qui vous
+touche, je vous prie croire que d'icy en avant je m'y employrai de toute
+telle affection que pour mes enfans propres....»<a id="footnotetag170" name="footnotetag170"></a><a href="#footnote170"><sup class="sml">170</sup></a> Elle se consolait
+probablement de ses déceptions en pensant au grand mariage de sa fille
+et au bonheur de sa chère belle-sœur Marguerite, cette vieille fille de
+lettres qu'agitait--en ses trente-six ans<a id="footnotetag171" name="footnotetag171"></a><a href="#footnote171"><sup class="sml">171</sup></a>--le «démon de midi».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote168" name="footnote168"><b>Note 168: </b></a><a href="#footnotetag168">(retour) </a> Turin, Quiers, Pignerol, Chivas et Villeneuve d'Ast, Du
+Mont, <i>Corps diplomatique</i>, t. V, I, p. 39.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote169" name="footnote169"><b>Note 169: </b></a><a href="#footnotetag169">(retour) </a> Dépêche de l'agent ferrarais, Alvarotti, du 18 novembre
+1558, citée par Romier, t. II, p. 314, note 1. Mais il n'est pas
+vraisemblable que Diane de Poitiers, qui avait poussé à la paix, la
+trouvant ensuite un livre à la main et lui ayant demandé «ce qu'elle
+lisait de beau», elle ait répondu: «Les histoires de ce royaume où elle
+trouvait que toujours de temps en temps les <i>donne putane</i>, pour parler
+comme elle fit, ont été cause de la politique des rois». Ces bravades ne
+sont pas de sa façon.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote170" name="footnote170"><b>Note 170: </b></a><a href="#footnotetag170">(retour) </a> <i>Lettres de Catherine de Médicis</i>, t. I, p. 120, 25 août
+1559.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote171" name="footnote171"><b>Note 171: </b></a><a href="#footnotetag171">(retour) </a> Romier, t. II, p. 374 sqq.</blockquote>
+
+<p>À l'occasion des noces, de grandes fêtes furent données à Paris, parmi
+lesquelles un tournoi. Henri II y porta les couleurs blanches et noires
+de Diane. Sous les yeux des deux reines, la légitime et l'autre, il
+fournit plusieurs courses, rompit des lances, montra sa vigueur et son
+adresse. Il voulut finir par un coup d'éclat et donna l'ordre à
+Mongomery, son capitaine des gardes, de courir contre lui. Catherine
+qui, dit-on, la nuit précédente, l'avait vu en rêve, la tête sanglante,
+le fit prier, superstition d'Italienne et d'amoureuse, de se dédire,
+mais il persista. Les deux adversaires prirent du champ, lancèrent leurs
+chevaux à toute vitesse, et, en se croisant, s'entre-frappèrent de leurs
+lances. L'arme de Mongomery se brisa et le tronçon qu'il avait en main,
+soulevant la visière du casque royal, blessa Henri au sourcil droit et à
+l'œil gauche<a id="footnotetag172" name="footnotetag172"></a><a href="#footnote172"><sup class="sml">172</sup></a>. On l'emporta évanoui au palais des Tournelles où il
+expira le 10 juillet.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote172" name="footnote172"><b>Note 172: </b></a><a href="#footnotetag172">(retour) </a> Notice du Dr Lannelongue, dans les <i>Grandes scènes
+historiques du XVIe siècle. Reproduction fac-simile du Recueil de J.
+Tortorel et J. Perissin</i>, publiée par Alfred Franklin, Paris, 1886.</blockquote>
+
+<p>La Reine assista, priant et pleurant, à la fin de ce mari tendrement
+aimé. Elle porta dorénavant le deuil, «et ne se para jamais de mondaines
+soies», sauf aux noces de ses fils, Charles IX et Henri III, afin de
+«solemniser, disait-elle, la feste par ce signal par dessus les
+autres».<a id="footnotetag173" name="footnotetag173"></a><a href="#footnote173"><sup class="sml">173</sup></a> Elle prit pour armes parlantes une lance brisée, avec ces
+mots en banderole: «Hinc dolor, hinc lacrymae» (de là ma douleur, de là
+mes larmes); et aussi une montagne de chaux vive, avec cette devise:
+«Ardorem extincta testantur vivere flamma», voulant dire que, comme la
+chaux vive «arousée d'eau brusle estrangement... encor qu'elle ne face
+point apparoir de flamme», ainsi l'ardeur de son amour survivait à la
+perte de l'être aimé.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote173" name="footnote173"><b>Note 173: </b></a><a href="#footnotetag173">(retour) </a> Brantôme, <i>Œuvres</i>, t. VII, p. 398. Cf. le F. Hilarion de
+Coste, <i>Les Éloges et vies des Reynes, princesses, Dames et demoiselles
+illustres en piété courage et doctrine...</i> Paris, 1630, p. 169: «Par là
+elle declaroit que les flammes du vrai et sincère amour qu'elle portoit
+au Roy son époux jettoient encore des étincelles après que la vie de ce
+bon prince qui les allumoit estoit eteinte».</blockquote>
+
+<a name="c3" id="c3"></a>
+<br>
+
+<h4><i>CHAPITRE III</i></h4>
+
+<h3>L'AVÈNEMENT AU POUVOIR</h3>
+
+<p>La mort d'Henri II avait surpris Catherine. Avant qu'elle eût pris une
+décision, le gouvernement était constitué. François II, alors âgé de
+quinze ans et majeur d'après les lois du royaume, délégua la direction
+des affaires militaires et des finances, c'est-à-dire le pouvoir, au duc
+de Guise et au cardinal de Lorraine, oncles de Marie Stuart, et que
+recommandaient, l'un ses succès sur les Impériaux et les Anglais,
+l'autre la négociation de la paix du Cateau-Cambrésis. La Reine-mère
+agréa ce choix, qu'elle n'aurait pas eu d'ailleurs les moyens
+d'empêcher. Elle n'avait ni parti ni crédit. L'opinion était faite à
+l'idée de son effacement. Sa timide protestation contre l'acte de
+régence de 1552 et son initiative dans les affaires italiennes, premiers
+indices de son ambition, n'étaient connues que de quelques hommes d'État
+français ou étrangers. À l'Hôtel de Ville, en 1557, elle avait fait
+impression par sa douceur et sa modestie. Personne ne la croyait capable
+ou même ne la soupçonnait de vouloir jouer un rôle politique. Mais on se
+trompait. Pour ne pas perdre de vue son fils, elle quitta aussitôt le
+palais des Tournelles, où elle laissa le corps de son mari, et
+contrairement à la coutume des reines-veuves en France de rester
+quarante jours dans le même logis que le mort, elle alla s'installer
+auprès de François II, au Louvre. C'était signifier qu'elle ne se
+laisserait pas tenir à l'écart, comme pendant le dernier règne.</p>
+
+<p>Entre tous les candidats au pouvoir, ce sont les Guise qu'elle aurait
+élus à défaut d'elle-même. Ils étaient riches et puissants, apparentés à
+la maison royale<a id="footnotetag174" name="footnotetag174"></a><a href="#footnote174"><sup class="sml">174</sup></a>, et cependant, malgré leurs charges, leurs
+alliances et leur gloire, ils n'avaient pas de profondes attaches dans
+la noblesse et l'aristocratie de vieille race française. Leurs
+ennemis--et ces gens heureux en avaient beaucoup--affectaient de les
+considérer comme des étrangers, la Lorraine étant alors un membre du
+Saint-Empire romain germanique. Catherine pouvait croire que les deux
+ministres dirigeants, pour se fortifier contre l'opposition de
+l'influence qu'elle avait sur le Roi son fils, seraient obligés de lui
+faire sa part, la meilleure part dans le gouvernement.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote174" name="footnote174"><b>Note 174: </b></a><a href="#footnotetag174">(retour) </a> Ils étaient fils de Claude de Guise et d'Antoinette de
+Bourbon, sœur d'Antoine de Bourbon, roi de Navarre. François lui-même
+avait épousé Anne d'Este, fille d'Hercule, duc de Ferrare, et de Renée
+de France, et petite-fille de Louis XII. <i>Histoire de France de
+Lavisse</i>, t. VI, <span class="sc">i</span>, p. 3-4.</blockquote>
+
+<p>Elle était d'accord avec eux pour éloigner au plus vite le tout-puissant
+favori du feu roi, le Connétable de Montmorency, «qu'elle hayssoit à
+mort», dit un contemporain en général bien informé<a id="footnotetag175" name="footnotetag175"></a><a href="#footnote175"><sup class="sml">175</sup></a>, assurément par
+rancune jalouse et par ressentiment de ses rebuffades. François II, à
+qui il alla offrir ses services, lui déclara que, pour soulager sa
+vieillesse, il le dispensait des «peines et travaux de sa suite». Quand
+il quitta la Cour et fit à la Reine-mère sa visite d'adieu, elle lui
+aurait reproché aigrement d'avoir osé dire que, de tous les enfants
+d'Henri II, c'était la bâtarde Diane de France, mariée à François de
+Montmorency, qui lui ressemblait le plus: un propos qu'elle affectait de
+trouver injurieux pour son honneur de femme<a id="footnotetag176" name="footnotetag176"></a><a href="#footnote176"><sup class="sml">176</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote175" name="footnote175"><b>Note 175: </b></a><a href="#footnotetag175">(retour) </a> Louis Regnier de La Planche, ou l'éditeur de l'Histoire
+publiée sous son nom. L'ambassadeur vénitien, Giovanni Michieli, dans sa
+Relation, de 1561 dit aussi qu'à cause de son accord avec Diane de
+Poitiers et d'une parole de mépris pour cette «fille de marchand» le
+Connétable était «<i>non solo poco amato, ma intrinsecamente odiato</i>».
+Alberi, <i>Relazioni</i>, t. III, p. 438.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote176" name="footnote176"><b>Note 176: </b></a><a href="#footnotetag176">(retour) </a> Regnier de la Planche, <i>Histoire de l'Estat de France
+tant de la République que de la religion sous le règne de François II</i>.
+Choix de chroniques et mémoires sur l'Histoire de France, éd. Buchon, p.
+204 et 207. Le même ambassadeur vénitien (voie note précédente) dans une
+dépêche du 21 août 1559 (citée par Armand Baschet, <i>La diplomatie
+vénitienne</i>, p. 495) dit que la Reine-mère reçut au contraire le
+Connétable avec d'affectueuses paroles et lui promit de prendre en
+protection les intérêts de sa maison. Michieli disait vrai en 1559 comme
+en 1561. Les violences de paroles ne sont pas de la façon de Catherine
+et, si vive que fût sa rancune, il n'était pas de son intérêt de
+s'aliéner, en l'affichant, un si puissant personnage.
+
+<p>En tout cas, un mois après, la Reine-mère annonçait à Montmorency
+qu'elle avait fait accorder à sa fille Louise l'abbaye de Maubuisson,
+<i>Lettres</i>, t. I, p. 125.--Cf. la lettre amicale qu'elle lui écrivit
+après l'affaire de la grande maîtrise, <i>Lettres</i>, t. I, p. 128-129 (fin
+novembre 1559).</p></blockquote>
+
+<p>Même après le congé sans terme que le jeune Roi lui avait imposé,
+Montmorency était redoutable. Il occupait deux des grands offices de la
+Couronne, la Connétablie et la Grande Maîtrise, le commandement en chef
+de l'armée et le gouvernement de la maison du Roi. Ses pouvoirs
+militaires étaient suspendus en temps de paix; son éloignement
+l'empêchait d'exercer sa juridiction sur les officiers de bouche et le
+droit de garder les clefs des résidences royales. Mais on ne pouvait
+l'en priver pour toujours sans lui faire son procès, et il n'eût pas été
+prudent de lui donner des juges. Montmorency était le parent ou l'allié
+des plus anciennes familles de l'aristocratie française, les Levis, les
+Turenne, les La Rochefoucauld, les La Trémoille, les Rohan, etc. Son
+fils aîné, François de Montmorency, avait le gouvernement de Paris et de
+l'Île-de-France. Un des fils de sa sœur, Coligny, était amiral de
+France; un autre, d'Andelot, colonel général de l'infanterie française.
+Il possédait, dit-on, plus de six cents fiefs et passait pour le plus
+riche propriétaire du royaume. Son gouvernement de Languedoc, à
+l'extrémité du royaume, lui constituait comme une sorte de vice-royauté
+sur une grande part du Midi, des monts d'Auvergne à la Méditerranée, et
+de la Provence à la Guyenne. Ce n'était pas un adversaire qu'il eût
+fallu pousser à bout. Catherine, après son algarade, si algarade il y
+eut, mit sa diplomatie à l'affaiblir par persuasion.</p>
+
+<p>Elle le décida un peu malgré lui à céder la grande maîtrise au duc de
+Guise contre une charge de maréchal qui fut donnée à François de
+Montmorency.</p>
+
+<p>Elle avait autant de raisons que les oncles du Roi d'appréhender
+d'autres compétiteurs possibles au gouvernement de l'État: les princes
+du sang<a id="footnotetag177" name="footnotetag177"></a><a href="#footnote177"><sup class="sml">177</sup></a>. Ils descendaient tous du sixième fils du saint Louis et
+formaient la maison de Bourbon, alors divisée en quatre branches:
+Vendôme, Condé, La Roche-sur-Yon, Montpensier.</p>
+
+<p>Depuis la trahison du connétable de Bourbon, François Ier et Henri II, à
+son exemple, les tenaient dans une sorte de disgrâce et affectaient de
+leur préférer des cadets de familles princières étrangères: les La Mark,
+les Clèves, les Guise de Lorraine, les Savoie-Nemours et les Gonzague de
+Mantoue. Ils donnaient le pas aux ducs et pairs de toute origine sur les
+princes du sang qui ne l'étaient pas, et même quand ils l'étaient, ils
+réglaient la préséance sur l'ancienneté de la création des pairies,
+comme si le choix du souverain devait l'emporter sur la naissance. Au
+sacre d'Henri II, les ducs de Nevers (François de Clèves) et de Guise
+(Claude de Lorraine) marchèrent comme pairs de plus vieille date avant
+Louis de Bourbon, duc de Montpensier. La déclaration du Roi du 25
+juillet 1547, portant que ce précédent ne ferait préjudice au duc de
+Montpensier, soit «pour semblable acte ou autre», était une satisfaction
+platonique. Au sacre de François II, Nevers passa encore avant
+Montpensier<a id="footnotetag178" name="footnotetag178"></a><a href="#footnote178"><sup class="sml">178</sup></a>.</p>
+
+<p>Mais la nation continuait à révérer ces descendants de saint Louis,
+souverains en expectative, et qui seraient les rois de demain, si les
+fils d'Henri II mouraient, comme Charles VIII et Louis XII, sans
+héritier mâle. Le Parlement, gardien d'une tradition de respect,
+résistait, comme il pouvait, aux innovations du pouvoir absolu. Il
+donnait la préférence, n'osant faire plus, aux princes du sang, quelle
+que fût la date de leur pairie, sur les pairs qui n'étaient pas princes
+du sang. En juin 1541, par dérogation à l'ordre d'ancienneté qui
+désignait le duc de Nevers, il permit au duc de Montpensier, de lui
+<i>bailler les roses</i>, que quatre fois par an les pairs offraient en signe
+d'hommage à la Cour suprême. Le greffier en chef du parlement de Paris,
+Jean du Tillet, ferme défenseur du droit privilégié des reines-mères à
+la régence, est pourtant d'avis que les princes du sang, conseillers-nés
+de la Couronne, font de droit partie du Conseil pour le gouvernement et
+administration du royaume pendant les minorités. Il professe une sorte
+de vénération religieuse pour ces grands personnages «issus de la plus
+noble et ancienne maison du monde»<a id="footnotetag179" name="footnotetag179"></a><a href="#footnote179"><sup class="sml">179</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote177" name="footnote177"><b>Note 177: </b></a><a href="#footnotetag177">(retour) </a> Les raisons contre les princes du sang très bien vues par
+Regnier de la Planche p. 218.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote178" name="footnote178"><b>Note 178: </b></a><a href="#footnotetag178">(retour) </a> Le comté de Nevers avait été érigé en duché-pairie en
+janvier 1538; et le duché de Montpensier un mois seulement après
+(février 1538).</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote179" name="footnote179"><b>Note 179: </b></a><a href="#footnotetag179">(retour) </a> Il convient d'insister sur cette question des princes du
+sang, qui est si étroitement mêlée à l'histoire de Catherine de Médicis
+et des derniers Valois, et dont l'intelligence éclaire tant de points
+obscurs des guerres de religion. Voir Jean du Tillet, <i>Les princes du
+sang</i> dans son <i>Recueil des Roys de France, leur Couronne et maison,
+Ensemble le rang des grands de France</i>, Paris, 1618, p. 95 sqq. et
+surtout p. 313-317.</blockquote>
+
+<p>De tout temps, les sires des Fleurs de Lis avaient, en cas de minorité,
+prétendu et quelquefois réussi à être les tuteurs des rois. Leur droit
+n'était ni légalement ni historiquement établi, et même il se heurtait à
+celui que les reines-mères tiraient de la nature; mais la vénération des
+peuples et l'attachement de la noblesse pouvaient leur tenir lieu de
+titres. François II, faible d'intelligence et de corps, n'était-il pas,
+malgré ses quinze ans, incapable de gouverner? Le duc de Montpensier et
+le prince de la Roche-sur-Yon, gens paisibles et qui n'étaient
+d'ailleurs que des Bourbons de branches cadettes, n'élevaient aucune
+prétention. Mais le chef de leur maison, Antoine, que son mariage avec
+Jeanne d'Albret avait fait roi de Navarre, montrait quelque velléité de
+disputer le pouvoir aux oncles de Marie Stuart, et il y était poussé par
+un de ses frères<a id="footnotetag180" name="footnotetag180"></a><a href="#footnote180"><sup class="sml">180</sup></a>, le prince de Condé, jeune, pauvre et remuant.
+S'il parvenait à se faire attribuer la régence comme étant plus apte à
+l'exercer à titre de premier prince du sang, sous un roi qui n'était
+majeur que d'âge, son droit se trouverait par là même établi contre
+celui des reines-mères. C'en était fait des ambitions de Catherine dans
+le présent et l'avenir.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote180" name="footnote180"><b>Note 180: </b></a><a href="#footnotetag180">(retour) </a> Il en avait un autre, Charles, qui était cardinal et
+archevêque de Rouen, mauvais théologien, bon amateur d'art et ami
+personnel de Catherine. C'est le futur roi de la Ligue.</blockquote>
+
+<p>Les Guise, au contraire, mettaient leurs soins à la contenter. Ils
+obligèrent Diane de Poitiers, bien que leur frère, le duc d'Aumale, eût
+épousé une de ses filles, à restituer les joyaux de la Couronne qu'elle
+avait en sa possession et à céder à Catherine Chenonceaux en échange de
+Chaumont, qui était d'un bien moindre prix. Ils ôtèrent les sceaux au
+cardinal Bertrandi, créature de la favorite, et rappelèrent le
+chancelier Olivier, un honnête homme qu'elle avait fait disgracier. Mais
+ils n'étaient pas disposés à partager le pouvoir avec elle. Le Cardinal
+était orgueilleux et jaloux de son autorité; le Duc était un homme de
+guerre habitué à commander. Au Conseil, il opinait en termes brefs et
+qui n'admettaient point de réplique: «Et faut qu'il soit ainsi, et
+ainsi.» La Reine-mère s'aperçut bien vite qu'elle n'obtiendrait d'eux
+que des égards. Et cependant elle estimait qu'elle avait son mot à dire.
+Mère du Roi et ayant quatre autres enfants tout petits à établir<a id="footnotetag181" name="footnotetag181"></a><a href="#footnote181"><sup class="sml">181</sup></a>,
+elle pensait avoir plus d'intérêt que les ministres à gouverner
+habilement.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote181" name="footnote181"><b>Note 181: </b></a><a href="#footnotetag181">(retour) </a> Liste des enfants de Catherine encore vivants en 1559,
+d'après une note officielle rédigée entre 1561 et 1563 (Louis Paris,
+Négociations, etc., 1841, p. 892):
+
+<p>François, né le samedi 19 janvier 1544, successeur d'Henri II (août
+1559), mort le 3 décembre 1560.</p>
+
+<p>Élisabeth, née le 2 avril 1546, mariée en 1559 à Philippe II.</p>
+
+<p>Claude, née le 12 novembre 1547, mariée à Charles III, duc de Lorraine,
+le 5 février 1558.</p>
+
+<p>Charles-Maximilien, né le 27 juin 1550, duc d'Angoulême, puis d'Orléans,
+puis roi à la mort de François II, son frère. Mort le 30 mai 1574.</p>
+
+<p>Édouard-Alexandre, né le 10 septembre 1551, duc d'Anjou, de Poitiers,
+puis duc d'Angoulême, puis duc d'Orléans, et qui reçut à sa confirmation
+le nom d'Henri, depuis duc d'Anjou, puis roi à la mort de Charles IX,
+son frère.</p>
+
+<p>Marguerite, née le 14 mai 1553, et qui épousa en 1572 le roi de Navarre,
+Henri de Bourbon.</p>
+
+<p>Hercules, né le 18 mars 1555, et qui reçut à la confirmation le nom de
+François, duc d'Anjou, puis d'Alençon, et enfin de nouveau duc d'Anjou.</p>
+
+<p>Catherine avait à l'avènement de François II perdu trois enfants: un
+fils, Louis d'Orléans né le 3 février 1549, mort le 24 octobre 1550, et
+deux jumelles, Victoire et Jeanne (ou Julie) qui nées le 24 juin 1556,
+vécurent, l'une quelques jours, et l'autre deux mois.</p></blockquote>
+
+<p>La politique religieuse était le grave problème du moment. Comment
+traiter les dissidents dont le nombre ne cessait d'augmenter malgré les
+persécutions? François Ier avait, au début de son règne, protégé autant
+qu'il l'avait pu, contre la Sorbonne et le Parlement, les humanistes
+«mal sentants de la foi» et l'Église de Meaux, comme on appelle le
+groupe de réformateurs paisibles dont Marguerite de Navarre était la
+protectrice, Lefèvre d'Etaples le théologien, Briçonnet l'évêque, et qui
+voulait, sans violences, supprimer l'abus des œuvres et l'idolâtrie des
+images et rétablir le culte en esprit et en vérité<a id="footnotetag182" name="footnotetag182"></a><a href="#footnote182"><sup class="sml">182</sup></a>. Il avait même
+longtemps ménagé, par politique ou par humanité, les ennemis déclarés de
+l'unité et de la foi catholique, les luthériens et les sacramentaires,
+dont les uns niaient le changement de substances dans l'Eucharistie, et
+les autres, plus hardis encore, la présence réelle. Même après
+l'affichage de placards contre la messe à la porte de sa chambre à
+Amboise, il n'avait sévi que par à-coups, passant de sursauts de
+rigueur--mais quels sursauts!--à des relâches de tolérance.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote182" name="footnote182"><b>Note 182: </b></a><a href="#footnotetag182">(retour) </a> Imbart de la Tour, <i>Les Origines de la Réforme</i>. T. III:
+<i>L'Évangélisme</i>. Paris, 1914. Sur, l'Église de Meaux, voir le chap. <span class="sc">III</span>:
+Lefèvre d'Étaples, p. 110-153, et sur le mysticisme de Marguerite de
+Navarre, p. 290-293, avec les références, p. 290.</blockquote>
+
+<p>Mais Henri II, poussé par les Lorrains et Diane de Poitiers, avait
+organisé la persécution, érigé la terreur en système, rêvé
+d'extermination. D'ailleurs les novateurs à qui il eut affaire, ce
+n'étaient plus les quiétistes de Meaux, ennemis du désordre et
+respectueux des pouvoirs établis, ni des luthériens et des
+sacramentaires épars et divisés par leur querelle sur l'Eucharistie, ni
+quelques anabaptistes, révolutionnaires sociaux, odieux à tout le monde,
+mais des milliers de fidèles, groupés par la même foi en une communion
+dont le nom, Église réformée, montrait qu'elle pensait être l'image de
+la primitive Église retrouvée et ressuscitée. Elle avait pour fondateur
+un Picard, Jean Calvin, humaniste et théologien, qui avait quitté la
+France pour échapper à la persécution.</p>
+
+<p>Après beaucoup de traverses, il s'était fixé à Genève, une petite
+république de langue française (alliée aux cantons suisses),
+qu'affaiblissaient ses discordes intestines et que guettait l'ambition
+des ducs de Savoie. Appelé à réformer l'État et l'Église, il imposa la
+pratique du pur Évangile pour règle de la vie politique et religieuse.
+Président du conseil des pasteurs, sorte de théologien consultant de la
+Cité, il en fut, de 1541 à sa mort, l'inspirateur et le maître.</p>
+
+<p>Ce n'est pas par l'originalité de la doctrine que se distingue Calvin,
+bien qu'il donne cette impression par la rigueur de sa logique. Venu
+après Zwingle, Bucer, Œcolampade, et tant d'autres réformateurs qui
+avaient dépassé Luther et tiré les conséquences de ses principes, il ne
+faisait que les imiter quand il rejetait, ce que Luther n'osa point, les
+pratiques et les croyances que les Écritures n'autorisaient pas
+expressément. Par même respect scrupuleux du texte sacré, il continuait
+à voir dans la Cène un repas spirituel où Jésus-Christ nourrit nos âmes
+de sa substance--un sacrement<a id="footnotetag183" name="footnotetag183"></a><a href="#footnote183"><sup class="sml">183</sup></a>--alors que Zwingle la considérait
+déjà comme une simple commémoration de la dernière Pâque, célébrée par
+le Fils de Dieu avec ses disciples. Mais s'il n'a pas innové, il a
+ramassé ou retrouvé et lié en système les raisons et les preuves pour la
+réformation et contre le catholicisme qui sont éparses dans les écrits
+et les prédications de ses devanciers. Son «<i>Institution de la religion
+chrestienne</i>» est la première et la plus forte synthèse d'un Évangélisme
+plus radical que celui de Luther; et il est sorti de là une nouvelle
+forme d'Église.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote183" name="footnote183"><b>Note 183: </b></a><a href="#footnotetag183">(retour) </a> <i>L'Histoire ecclésiastique</i>, dit: «Qu'encores que le
+corps de Jésus-Christ soit maintenan au ciel et non ailleurs, ce
+nonobstant nous sommes faits participans de son corps et de son sang par
+une manière spirituelle et moyennant la foy». Ed. Baum et Cunitz, t. I,
+p. 582-583.</blockquote>
+
+<p>Le modèle qu'à Genève il en a donné est marqué de son empreinte austère.
+La hiérarchie que Luther maintenait a disparu: point d'évêques; des
+pasteurs tous égaux entre eux. Le temple aux murs nus, sans autel, sans
+images, est fait pour un culte dont les cérémonies ordinaires sont le
+chant des psaumes et le prêche. Aucune pompe, aucun spectacle qui puisse
+solliciter les yeux et distraire l'âme de son véritable objet,
+l'adoration intérieure. La musique seule est admise pour donner plus de
+force et d'ardeur aux élans d'amour et aux supplications des fidèles. Le
+point de doctrine sur lequel Calvin revient sans cesse, c'est le péché
+originel, l'impuissance de l'homme déchu à faire son salut. Même le
+sacrifice volontaire du Christ, ce titre de l'humanité tout entière à la
+miséricorde divine, ne suffit pas à effacer la souillure de la première
+faute. Les œuvres ne sont rien en regard de la grandeur et de la bonté
+de Dieu; elles n'ont de mérite que par sa grâce, et celle-ci ne peut
+être qu'arbitraire, élisant de toute éternité les uns et réprouvant les
+autres. Mais ce cruel dogme de la prédestination--où Calvin se
+complaît,--et qui semblerait devoir décourager l'effort échauffa le zèle
+et trempa les énergies. Les fidèles firent par amour de Dieu plus qu'ils
+n'auraient fait par amour de leur salut. Le martyre même, accepté, non
+comme un titre de la créature à la faveur du Créateur, mais comme le
+prix de sa reconnaissance, fut pour des âmes passionnées la plus
+puissante des séductions et le mobile le plus ardent de
+prosélytisme<a id="footnotetag184" name="footnotetag184"></a><a href="#footnote184"><sup class="sml">184</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote184" name="footnote184"><b>Note 184: </b></a><a href="#footnotetag184">(retour) </a> Lemonnier, <i>Histoire de France de Lavisse</i>, t. V, 2, p.
+183 sqq. Une forte analyse de la doctrine de Calvin, dans Faguet,
+<i>Seizième siècle. Études littéraires</i>, Paris, 1891, p. 151-188.</blockquote>
+
+<p>La doctrine de Calvin se répandit en Allemagne, en Angleterre et dans
+les Pays-Bas. Elle conquit l'Écosse. En France, elle absorba les
+dissidents de toute origine et entama les masses catholiques. L'Église
+de Genève fut la mère des Églises réformées, et son enseignement reçu
+comme l'interprétation la plus pure de la parole divine. Capitale
+religieuse du protestantisme français, son foyer de rayonnement et de
+propagande, le séminaire de ses ministres et le point de départ de ses
+apôtres, la petite république du lac Léman eut, grâce à la forte
+discipline de Calvin, une très grande place dans le monde.</p>
+
+<p>L'effort d'Henri II s'était brisé contre ce bloc compact de fidèles unis
+par la communauté de croyance et la passion de la vérité. Au cours du
+règne, malgré tous les supplices et peut-être à cause d'eux, le nombre
+des réformés alla sans cesse en augmentant. Soixante-douze églises,
+grandes ou petites, se constituèrent dans les diverses parties du
+royaume, et les ministres et les anciens de onze d'entre elles, réunis à
+Paris en un synode, le premier synode national (mai 1559), avaient
+arrêté une «confession de foi»<a id="footnotetag185" name="footnotetag185"></a><a href="#footnote185"><sup class="sml">185</sup></a>.</p>
+
+<p>La «Réforme» avait des adhérents dans toutes les classes. Elle tentait
+les hommes que les abus et les superstitions de l'Église établie
+dégoûtaient, ceux que la logique convainc, ceux que les épreuves
+attirent et qui prennent l'acceptation joyeuse du martyre pour la preuve
+de la vérité. Même des grands seigneurs avaient été ou émus de pitié ou
+gagnés par l'attrait du pur Évangile, ou bien encore séduits par les
+espérances d'avenir d'une Église dont ils constataient les progrès. Un
+neveu du Connétable, d'Andelot, avait cessé d'aller à la messe; et,
+comme Henri II lui en demandait la raison, il avait répondu que c'était
+une abomination sacrilège de vouloir renouveler tous les jours «pour les
+péchés des morts et des vivants» l'immolation du Christ sur la
+croix<a id="footnotetag186" name="footnotetag186"></a><a href="#footnote186"><sup class="sml">186</sup></a>. Le Roi, furieux, l'avait fait emprisonner au château de
+Melun et ne l'avait remis en liberté que par égard pour son oncle et
+après une sorte de rétractation<a id="footnotetag187" name="footnotetag187"></a><a href="#footnote187"><sup class="sml">187</sup></a>. Coligny, prisonnier aux Pays-Bas
+après la capitulation de Saint-Quentin, avait dans sa captivité
+(1557-1559) lu la Sainte Écriture et un autre «livre plein de
+consolation» et pris goût à la vérité. Le premier prince du sang,
+Antoine de Bourbon, roi de Navarre, s'était lui-même enhardi jusqu'à se
+mêler aux réformés qui, profitant d'une absence du Roi, se promenaient
+dans le Pré-aux-Clercs en chantant des psaumes (mai 1558)<a id="footnotetag188" name="footnotetag188"></a><a href="#footnote188"><sup class="sml">188</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote185" name="footnote185"><b>Note 185: </b></a><a href="#footnotetag185">(retour) </a> Lemonnier, <i>Histoire de France, Lavisse</i>, t. V, 2, p.
+230-237.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote186" name="footnote186"><b>Note 186: </b></a><a href="#footnotetag186">(retour) </a> Le ministre Macar à Calvin, 22 mai 1558, <i>Opera Omnia</i>,
+XVII, Col. 179. La Place, p. 9 et 10. <i>Hist. ecclés.</i>, I, p. 168-169.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote187" name="footnote187"><b>Note 187: </b></a><a href="#footnotetag187">(retour) </a> Lemonnier, <i>Histoire de France</i>, t. V, 2, p.
+240-242.--Cf. sur toute cette affaire, Romier, t. II, p. 282-286,
+d'après Alvarotti, agent du duc de Ferrare.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote188" name="footnote188"><b>Note 188: </b></a><a href="#footnotetag188">(retour) </a> <i>Romier</i>, t. II, p. 272-278.</blockquote>
+
+<p>Henri II renvoya bien vite Antoine de Bourbon en son royaume pyrénéen.
+Irrité, dit-on, de ce pullulement d'hérétiques, il se serait hâté de
+signer la paix du Cateau-Cambrésis pour se consacrer tout entier à
+l'œuvre d'épuration. Mais il ne trouvait plus chez les magistrats la
+ferveur d'intolérance qu'il eût voulu. La chambre criminelle du
+Parlement ou Tournelle acquitta deux réformés<a id="footnotetag189" name="footnotetag189"></a><a href="#footnote189"><sup class="sml">189</sup></a>: ce fut un scandale.
+Les zélés demandèrent que le Parlement délibérât en corps sur
+l'application des ordonnances contre les hérétiques et interdît à ses
+membres une jurisprudence de douceur. Dans les séances du mercredi, ou
+mercuriales, où se débattaient les questions de discipline, quelques
+conseillers courageux, Paul de Foix, Antoine Fumée, Eustache de La
+Porte, remontrant que les novateurs se défendaient d'être des
+hérétiques, demandèrent la suspension «de la persécution et jugements
+capitaux» jusqu'à ce qu'un concile général, librement consulté, se fût
+prononcé sur leur doctrine. Le Roi averti alla tenir son lit de justice
+au Parlement (10 juin) et commanda de continuer la discussion en sa
+présence. Du Faur «dit qu'il falloit bien entendre qui estoient ceux qui
+troubloient l'Église, de peur qu'il n'advint ce qu'Élie dit à Achab:
+C'est toi qui troubles Israël»<a id="footnotetag190" name="footnotetag190"></a><a href="#footnote190"><sup class="sml">190</sup></a>. Le conseiller-clerc, Anne Du Bourg,
+rendit «graces à Dieu de ce qu'il avoit là amené le Roy pour estre
+présent à la décision d'une telle cause et ayant exhorté le Roy d'y
+entendre, pour ce que c'estoit la cause de nostre Seigneur Jésus Christ,
+qui doit estre avant toutes choses maintenue des Roys, il parla en toute
+hardiesse comme Dieu luy avoit donné. Ce n'est pas, disoit-il, chose de
+petite importance que de condamner ceux qui, au milieu des flammes,
+invoquent le nom de Jésus Christ»<a id="footnotetag191" name="footnotetag191"></a><a href="#footnote191"><sup class="sml">191</sup></a>. Le Roi, qui se crut visé, fit
+conduire à la Bastille ces officiers infidèles et nomma des commissaires
+pour les juger.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote189" name="footnote189"><b>Note 189: </b></a><a href="#footnotetag189">(retour) </a> <i>Mémoires de Condé</i>, I, p. 217.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote190" name="footnote190"><b>Note 190: </b></a><a href="#footnotetag190">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 220-221.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote191" name="footnote191"><b>Note 191: </b></a><a href="#footnotetag191">(retour) </a> <i>Histoire ecclésiastique des églises réformées</i>, t. I,
+223-224. De La Place, <i>De l'estat de la religion et république</i> (éd.
+Buchon), p. 12-14.</blockquote>
+
+<p>Deux mois après, il était mort, et François II lui succédait. Les
+réformés comptaient que le changement de règne amènerait un changement
+de politique. Mais les Guise n'avaient nulle volonté d'arrêter la
+persécution. Ils étaient zélés pour la cause catholique et intéressés à
+la défendre. Le cardinal de Lorraine, archevêque de Reims, abbé de
+Saint-Denis, de Cluny, de Marmoutier, de Tours, de Fécamp, etc., et qui
+tirait de tous ses bénéfices 300 000 livres de revenu, devait détester
+une secte qui voulait abolir la hiérarchie ecclésiastique, organiser
+démocratiquement l'Église et l'appauvrir pour la régénérer. Les réformés
+avaient d'ailleurs des relations inquiétantes avec le premier prince du
+sang, Antoine de Bourbon, le héros du Pré-aux-Clercs, de qui ils
+attendaient le triomphe de l'Évangile. Dès le premier jour ils
+opposèrent les droits qu'il tenait de sa naissance à ceux que conférait
+aux oncles de Marie Stuart la désignation royale. Les jurisconsultes de
+l'Église réformée--et il en était d'éminents, comme François
+Hotman,--recueillirent, dans la plus ancienne histoire de France, les
+précédents qui assignaient aux princes du sang un rang privilégié dans
+l'État, bien au-dessus des sujets et tout à côté des rois. Sous prétexte
+que François II était incapable de gouverner, ils soutenaient qu'il y
+avait lieu de constituer une régence dont le titulaire ne pouvait être
+qu'Antoine de Bourbon, premier prince du sang. Les Guise ne furent que
+plus ardents à appliquer les édits. Ils pressèrent le jugement des
+quatre conseillers arrêtés le jour de la fameuse mercuriale, et en
+particulier d'Anne Du Bourg, conseiller-clerc qui passait pour avoir
+bravé Henri II en face<a id="footnotetag192" name="footnotetag192"></a><a href="#footnote192"><sup class="sml">192</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote192" name="footnote192"><b>Note 192: </b></a><a href="#footnotetag192">(retour) </a> Interrogatoires de Du Bourg et des autres conseillers,
+<i>Mémoires de Condé</i>, t. I, p. 224-246.</blockquote>
+
+<p>C'est alors qu'en leur désespoir, les réformés, sur le conseil de Condé,
+de sa belle-mère, Mme de Roye, et de l'Amiral, écrivirent à la
+Reine-mère pour la prier de s'opposer à la fureur des Guise.</p>
+
+<p>Le bruit courait qu'elle n'était pas «ennemie de la religion». Elle
+aimait tendrement Marguerite de France, la nouvelle duchesse de Savoie,
+une catholique si tiède que Calvin l'exhortait un peu plus tard à faire
+défection. Elle avait vécu dans l'intimité de Marguerite d'Angoulême, le
+poète de l'amour divin, et y avait connu un certain Villemadon. Ce vieux
+gentilhomme lui rappela (lettre du 26 août), qu'au temps où elle
+désespérait d'avoir des enfants, il lui avait conseillé de recourir à
+Dieu et que l'ayant fait, elle avait été exaucée. Elle gardait alors
+dans son coffre une Bible,--la traduction peut-être de Lefèvre d'Etaples
+ou d'Olivetan<a id="footnotetag193" name="footnotetag193"></a><a href="#footnote193"><sup class="sml">193</sup></a>--où elle lisait quelquefois ou laissait lire ses
+serviteurs; elle avait, lors du grand engouement de la Cour pour la
+musique sacrée, chanté, et certainement de tout cœur, le psaume 141, qui
+exprimait mieux que les autres la souffrance d'une épouse stérile et
+délaissée.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote193" name="footnote193"><b>Note 193: </b></a><a href="#footnotetag193">(retour) </a>193: La traduction en français du Nouveau Testament, par
+Lefèvre d'Etaples, parut en 1523. Le Trésor des Saints Livres,
+d'Olivétan, ou, comme on dit, la Bible de Serrières, du lieu où elle fut
+imprimée (près de Neuchâtel, en Suisse), parut en 1535.</blockquote>
+
+<p>Cette crise de religiosité avait été courte, mais on voulait croire à un
+sentiment profond, refoulé par les attraits du monde, et qui, à la
+première occasion favorable, reparaîtrait. Un indice, pensait-on, c'est
+que la Reine, si timide et si déférente aux volontés de son mari, eût
+pendant les dernières années du règne montré une fois quelque regret de
+la persécution. Un mois environ après la défaite de Saint-Quentin (5
+septembre 1557), on avait surpris dans une maison de la rue
+Saint-Jacques, en face du collège du Plessis, près de cent cinquante
+réformés, hommes et femmes, dont plusieurs nobles dames, réunis là pour
+prier ensemble et célébrer la Cène. Écoliers, prêtres et gens du
+quartier, qui rendaient l'hérésie responsable des malheurs du royaume,
+leur firent escorte jusqu'aux prisons du Châtelet, où le guet les
+conduisait, en les invectivant et les frappant, au désespoir de ne
+pouvoir faire pis<a id="footnotetag194" name="footnotetag194"></a><a href="#footnote194"><sup class="sml">194</sup></a>. Les juges en condamnèrent quelques-uns au feu,
+et parmi eux un vieux maître d'école, un avocat au parlement de Paris et
+une jeune femme de vingt-trois ans, «Damoiselle Philippe de Luns», veuve
+du sieur de Graveron. Les deux hommes furent brûlés vifs; leur compagne,
+flamboyée aux pieds et au visage avant d'être étranglée et jetée au
+feu<a id="footnotetag195" name="footnotetag195"></a><a href="#footnote195"><sup class="sml">195</sup></a>. Tous trois moururent avec une «constance» admirable. Le récit
+de ce supplice, et peut-être du courage de la jeune femme, émut
+Catherine, qui le laissa voir. Elle fit plus, à ce qu'il semble. Une de
+ses dames, Françoise de La Bretonnière ou de Warty, veuve de Charles
+d'Ailly, seigneur de Picquigny, et mère de Marguerite d'Ailly, qui
+épousa en 1581 François de Châtillon, comte de Coligny<a id="footnotetag196" name="footnotetag196"></a><a href="#footnote196"><sup class="sml">196</sup></a>, assistait à
+l'assemblée de la rue Saint-Jacques, et elle avait été, elle aussi,
+emprisonnée. Comme le président La Place, un contemporain, dit qu'elle
+«fut renvoyée à la Reine», il n'est pas exagéré de croire que Catherine
+demanda sa mise en liberté<a id="footnotetag197" name="footnotetag197"></a><a href="#footnote197"><sup class="sml">197</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote194" name="footnote194"><b>Note 194: </b></a><a href="#footnotetag194">(retour) </a> Les références dans Calvin, <i>Opera Omnia</i>, t. XVI, col.
+602 et 603, note. Ajouter La Place, <i>Commentaires</i>, p. 4.--Romier, t.
+II, p. 254, note 1, a publié la liste des prisonniers.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote195" name="footnote195"><b>Note 195: </b></a><a href="#footnotetag195">(retour) </a> [Jean Crespin], <i>Histoire des martyrs persecutez et mis à
+mort pour la vérité de l'Évangile depuis le temps des Apostres jusques à
+l'an 1574, revue et augmentée d'un tiers en ceste dernière édition</i>,
+1582, livre VII, fo 434. Cf. N. Weiss, <i>B. S. H. P. F.</i>, 1916, p.
+195-235.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote196" name="footnote196"><b>Note 196: </b></a><a href="#footnotetag196">(retour) </a> <i>Lettres de Catherine</i>, X, 509, note 9, et 510, note 8.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote197" name="footnote197"><b>Note 197: </b></a><a href="#footnotetag197">(retour) </a> Les ministres Farel, Bèze et Carmel, sollicitant le
+Conseil de Berne d'intervenir au nom des Cantons auprès d'Henri II en
+faveur des prisonniers (lettre du 27 septembre 1557, citée par Romier,
+<i>Les Origines politiques des guerres de religion</i>, t. II, 1914, p. 263,
+note 3), lui rappellent «qu'il y a des plus gros de la Court [de France]
+qui favorisent à nostre cause, mays sont timides», et immédiatement le
+supplient d'«escripre à la Royne (Catherine), à Madame Marguerite [de
+France], au roy de Navarre et à Monseigneur de Nevers (François de
+Clèves) qu'ils prennent couraige pour parler au Roy....». Cette lettre
+prouve tout au moins que Catherine ne passait pas pour hostile aux
+réformés.</blockquote>
+
+<p>Les réformés interprétaient ce mouvement de compassion comme une marque
+de sympathie pour leurs croyances. Ainsi peut-on s'expliquer que dans
+leur recours à Catherine, ils ne lui aient pas écrit comme à une
+inconnue. «Vivant le feu roy Henri et de longtemps, disaient-ils, ils
+avoyent beaucoup espéré de sa douceur et bénignité, en sorte qu'oultre
+les prières qui se faisoyent ordinairement pour la prospérité du roy,
+ils prioient Dieu particulièrement qu'il luy pleust la fortifier
+tellement en son esprit qu'elle peust servir d'une seconde Esther». Ils
+la suppliaient de «ne permetre ce nouveau règne estre souillé de sang
+innocent», ajoutant avec la rude gaucherie des gens de foi entière:
+«lequel [sang] avoit tant crié devant Dieu qu'on s'estoit bien peu
+appercevoir son ire avoir esté embrasée». Catherine avait le droit de
+s'irriter que, deux ou trois semaines après la perte d'un mari très
+cher, sa mort lui fut présentée comme un juste châtiment du ciel, mais
+il n'était pas de son intérêt de repousser les avances. La prévision,
+par où la supplique finissait, de nouveaux malheurs, si la persécution
+continuait, lui donnait envie d'en apprendre davantage. Elle répondit,
+écrit le ministre Morel à Calvin (1er août), «avec assez de bonté
+(<i>satis humaniter</i>)»<a id="footnotetag198" name="footnotetag198"></a><a href="#footnote198"><sup class="sml">198</sup></a>.</p>
+
+<p>Les réformés insistèrent. Ils tremblaient pour Du Bourg et les autres
+conseillers dont le cardinal de Lorraine hâtait la condamnation.
+Quelques jours après, ils lui écrivirent encore qu'elle ne permît pas,
+en dissimulant toujours, de verser à flots le sang des fidèles. Elle fit
+une réponse assez bienveillante (<i>satis comiter</i>), promettant de faire
+améliorer leur sort «pourvu qu'on ne s'assemblast et que chacun vescut
+secrètement et sans scandale»<a id="footnotetag199" name="footnotetag199"></a><a href="#footnote199"><sup class="sml">199</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote198" name="footnote198"><b>Note 198: </b></a><a href="#footnotetag198">(retour) </a> Regnier de La Planche, <i>Histoire de l'estat de France...
+sous le règne de François II</i>, éd. Buchon (Panthéon littéraire), p. 211.
+Cette supplique est antérieure au 1er août, date d'une lettre de Morel à
+Calvin où il en est question. <i>Calvini Opera</i>, t. XVII, col. 590.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote199" name="footnote199"><b>Note 199: </b></a><a href="#footnotetag199">(retour) </a> Seconde lettre des fidèles: Morel à Calvin, 3 août 1559.
+<i>Calvini Opera Omnia</i>, XVII, col. 591. Réponse de la Reine: Morel à
+Calvin, 15 août. <i>Ibid.</i>, col. 597. Voir aussi Regnier de La Planche, p.
+211, dont les lettres de Morel permettent ici et ailleurs de préciser et
+de rectifier la chronologie.</blockquote>
+
+<p>Mais elle entendait rester juge du mode et de l'heure de son
+intervention. Les suppliants apprirent avec colère qu'elle avait
+d'autres affaires que de sauver les «pieux».... Comme, en sa présence,
+le cardinal de Lorraine donnait des ordres pour l'extermination des
+prisonniers, non seulement elle n'essaya pas d'apaiser cette bête
+féroce, mais elle ne donna pas le moindre signe de tristesse. Alors le
+Consistoire de l'Église de Paris, ou, comme s'exprime Morel, «notre
+Sénat<a id="footnotetag200" name="footnotetag200"></a><a href="#footnote200"><sup class="sml">200</sup></a>», lui écrivit en des termes que probablement les politiques
+de la secte conseillèrent sans succès d'adoucir: «Que sur son asseurance
+de faire cesser la persécution, ils s'estoyent de leur part contenus
+selon son désir et avoyent faict leurs assemblées si petites que l'on ne
+s'en estoit comme point apperceu, de peur qu'à ceste occasion elle ne
+fust importunée par leurs ennemis de leur courir sus de nouveau; mais
+qu'ils ne s'appercevoyent aucunement de l'effect de ceste promesse, ains
+(mais) sentoyent leur condition estre plus misérable que par le passé,
+et sembloit, veu les grandes poursuites contre Du Bourg, qu'on n'en
+demandast que la peau.... Quoy advenant, elle se pouvoit asseurer que
+Dieu ne laisseroyt une telle iniquité impunie, veu qu'elle cognoissoit
+l'innocence d'iceluy et que tout ainsi que Dieu avoit commencé à
+chastier le feu roy, elle pouvoit penser son bras estre encore levé pour
+parachever sa vengeance sur elle et ses enfans...» Catherine fut, comme
+de raison, outrée de ce langage. «Eh bien! dit-elle, on me menace,
+cuidant me faire peur, mais ils n'en sont pas encore où ils
+pensent»<a id="footnotetag201" name="footnotetag201"></a><a href="#footnote201"><sup class="sml">201</sup></a>. On lui parlait comme si elle trahissait une cause qui fût
+sienne; mais, déclarait-elle à l'Amiral, à Condé, à Mme de Roye, qui
+cherchaient à l'apaiser, elle n'entendait rien à leur religion «et ce
+qui l'avoit paravant esmeue à leur désirer bien estoit plustost une
+pitié et compassion naturelle qui accompaigne volontiers les femmes, que
+pour estre autrement instruite et informée si leur doctrine estoit vraie
+ou fausse»<a id="footnotetag202" name="footnotetag202"></a><a href="#footnote202"><sup class="sml">202</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote200" name="footnote200"><b>Note 200: </b></a><a href="#footnotetag200">(retour) </a> <i>Calvini Opera Omnia</i>, t. XVII, col. 597, 15 août.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote201" name="footnote201"><b>Note 201: </b></a><a href="#footnotetag201">(retour) </a> Cette lettre est antérieure au 15 août, comme on peut le
+voir d'après la lettre de Morel à Calvin où il en est fait mention. Elle
+est rapportée tout au long par Regnier de La Planche, mais pas à sa date
+(p. 219-220).--Morel à Calvin, <i>Calvini Opera Omnia</i>, XVII, col. 597:
+«Quibus perfectis, hem, inquit, etiam mihi minantur».</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote202" name="footnote202"><b>Note 202: </b></a><a href="#footnotetag202">(retour) </a> Regnier de La Planche, p. 220.</blockquote>
+
+<p>Ainsi commençaient par un malentendu les rapports entre Catherine et les
+réformés. Elle, attentive aux mouvements de l'opinion et au parti
+qu'elle en pourrait tirer, et d'ailleurs naturellement encline à la
+douceur; eux, convaincus que la timidité seule ou quelque calcul
+l'empêchait de se déclarer pour eux, et s'irritant de ce qu'ils
+appelaient sa dissimulation. Dans leur première lettre, ils la priaient;
+dans la seconde, ils la pressaient; et dans la troisième--une quinzaine
+de jours après--ils la sommaient de sauver leurs frères prisonniers, la
+menaçant, si elle n'agissait pas, de nouvelles représailles célestes.
+C'était lui demander de se déclarer contre les ministres du Roy son
+fils. Mais elle n'était pas disposée à se compromettre pour des clients
+si exigeants et dont elle ne savait pas encore ce qu'elle pouvait
+attendre.</p>
+
+<p>À ce moment les Guise frappèrent un grand coup. Instruits par des
+apostats du nom et des lieux de réunion des religionnaires, ils
+mobilisèrent commissaires et sergents et cernèrent le faubourg
+Saint-Germain, surnommé «la petite Genève», et les rues avoisinantes. Un
+conseiller au Châtelet assaillit avec cinquante archers la maison du
+nommé Le Vicomte, dans la rue au Marais, où descendaient beaucoup de
+gens suspects, mais il fut chaudement reçu. Les hommes qui s'y
+trouvaient s'ouvrirent un chemin à la pointe de l'épée. La police
+n'arrêta qu'un vieillard, une femme, des enfants, en tout une douzaine
+de personnes. Mais elle saisit «certains escripts en rime françoise
+faisant mention de la mort advenue au roy Henri par le juste jugement de
+Dieu, esquels aussi ladicte dame (Catherine) estoit taxée de trop
+déférer au Cardinal»<a id="footnotetag203" name="footnotetag203"></a><a href="#footnote203"><sup class="sml">203</sup></a>. Il y eut d'autres perquisitions dans les
+divers quartiers de Paris (25-26 août). Les curés au prône sommèrent les
+fidèles, sous peine d'excommunication, de dénoncer tous les «mal
+sentants» de la foi<a id="footnotetag204" name="footnotetag204"></a><a href="#footnote204"><sup class="sml">204</sup></a>. Pour exciter le fanatisme populaire, on
+faisait courir le bruit que les hérétiques s'assemblaient pour
+paillarder à chandelles éteintes. Le Cardinal, qui savait bien le
+contraire, mais qui cherchait à détourner la Reine-mère de ses velléités
+de modération, lui fit amener pour la convaincre deux apprentis bien
+stylés. Ils récitèrent la leçon apprise: qu'en la place Maubert, dans la
+maison d'un avocat, le jeudi avant Pâques, en une réunion nombreuse, on
+avait mangé le cochon, et puis après on s'était mêlé au hasard dans les
+ténèbres. Catherine était si ignorante de l'esprit d'austérité de la
+nouvelle Église qu'elle fut «merveilleusement aigrie et étonnée». Elle
+déclara à quelques siennes demoiselles qui favorisaient ceux de la
+religion, que «si elle savoit pour tout certain qu'elles en fussent elle
+les feroit mourir, quelque amitié ou faveur qu'elle leur portast». Mais
+celles-ci obtinrent qu'on interrogeât les apprentis, et l'imposture fut
+découverte<a id="footnotetag205" name="footnotetag205"></a><a href="#footnote205"><sup class="sml">205</sup></a>. En cette circonstance, Mme de Roye, une «héroïne»,
+écrivait le ministre Morel à Calvin, se porta garante de la vertu des
+réformés. «Mais, objectait la Reine, j'entends beaucoup de gens dire
+qu'il n'y a rien de plus dissolu (flagitiosius) que cette sorte de
+gens.» À quoi la dame de Roye répondit qu'il était facile de nous
+charger, «puisque personne n'ose nous défendre et que si elle nous
+connaissait, nous et notre cause, elle en jugerait tout autrement.»
+L'entretien continuant, Catherine exprima le désir de voir quelqu'un des
+ministres de la nouvelle secte, et plus particulièrement un d'entre eux,
+Antoine de Chandieu, dont on parlait beaucoup, et qui était gentilhomme.
+Elle assura qu'il n'aurait rien à craindre et qu'elle disposerait tout
+pour que l'entrevue eût lieu dans le plus grand secret<a id="footnotetag206" name="footnotetag206"></a><a href="#footnote206"><sup class="sml">206</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote203" name="footnote203"><b>Note 203: </b></a><a href="#footnotetag203">(retour) </a> Regnier de La Planche, p. 222-223.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote204" name="footnote204"><b>Note 204: </b></a><a href="#footnotetag204">(retour) </a> Une déclaration datée de Villers-Cotterets, 4 septembre
+1559, et enregistrée au Parlement le 23 décembre, ordonna de raser les
+maisons où se tiendraient des conventicules; un édit du 9 novembre,
+enregistré le 23, prononça la peine de mort contre les auteurs
+d'assemblées illicites (Isambert, <i>Recueil des anciennes lois
+françaises</i>, XIV, p. 9 et 11).</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote205" name="footnote205"><b>Note 205: </b></a><a href="#footnotetag205">(retour) </a> Regnier de La Planche, p. 223-225.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote206" name="footnote206"><b>Note 206: </b></a><a href="#footnotetag206">(retour) </a> Lettre de Morel à Calvin du 11 septembre, (<i>Calvini Opera
+Omnia</i>, XVII, col. 634-635). Antoine de Chandieu, seigneur de la
+Roche-Chandieu, né au château de Chabot, dans le Mâconnais, vers 1534,
+fut d'abord pasteur à Paris, et enfin à Genève, où il mourut en 1591.
+Haag, <i>La France protestante</i>, 2e éd., t. III, col. 1049-1058.</blockquote>
+
+<p>Mme de Roye expédia immédiatement un courrier aux fidèles de Paris, les
+exhortant à ne pas laisser échapper cette occasion d'entrer en relations
+avec la Reine-mère.» C'était à tort, leur disait-elle,--et ce témoignage
+est important à retenir ce--qu'on avait cru auparavant que la Reine
+avait lu des livres de piété (<i>pios libros</i>) ou entendu des hommes
+doctes ou vraiment chrétiens» et elle exprimait l'espoir que si la Reine
+rencontrait Chandieu, elle changerait d'opinion et deviendrait favorable
+à leur cause<a id="footnotetag207" name="footnotetag207"></a><a href="#footnote207"><sup class="sml">207</sup></a>. Après beaucoup d'hésitation, le Consistoire donna son
+consentement.</p>
+
+<p>Ce n'était pas uniquement pour des raisons religieuses que Catherine
+désirait se rencontrer avec ce pasteur gentilhomme. Elle savait la
+sympathie des réformés pour les princes du sang et tenait à se
+renseigner sur ce point. Antoine de Bourbon arrivait du Béarn à petites
+journées pour assister au sacre. Peut-être avait-elle appris qu'il avait
+été, dans toutes les villes où il passait, visité par les ministres, et
+qu'à Vendôme, en sa présence, s'était tenue une assemblée mi-politique,
+mi-religieuse, de réformés et de ses partisans, qui l'avait exhorté à
+revendiquer son droit au gouvernement de l'État. Villemadon, l'ancien
+serviteur de la reine de Navarre, ne lui recommandait pas seulement
+comme un moyen de mériter la bénédiction divine le chant «des beaux
+Psalmes Davidiques», ainsi qu'elle avait fait autrefois, et «la
+quotidiane ouye ou lecture de la parole de Dieu», il la pressait aussi
+d'éloigner les Guise, «monstres étranges», «qui ne sont de la maison»
+[royale], «occupant par dol et violence la puissance du Roy et de Vous»,
+et qui vont «récultans (reculant) et affoiblissans et mettans comme sous
+le pied les Princes et le Sang de ceste couronne»--«Les princes du
+sang», insistait-il «vous soyent en honneur<a id="footnotetag208" name="footnotetag208"></a><a href="#footnote208"><sup class="sml">208</sup></a>» (26 août). La lettre
+de Villemadon, dit Regnier de La Planche, émut la Reine-mère «à penser à
+ses affaires conjecturant que les princes du sang n'estoyent ainsi mis
+en avant qu'ils ne fissent jouer ce jeu aux autres»<a id="footnotetag209" name="footnotetag209"></a><a href="#footnote209"><sup class="sml">209</sup></a>. Les autres,
+c'étaient les ennemis des Guise et entre autres les réformés, dont il
+lui importait tant de connaître les intentions. Que gagnerait-elle ou
+que perdrait-elle au renversement des oncles de Marie Stuart? Elle
+pensait qu'une conversation avec La Roche-Chandieu l'éclairerait sur ce
+point. Il fut convenu que vers le 18 septembre, date du sacre, La
+Roche-Chandieu attendrait bien caché, aux environs de Reims, qu'elle le
+fît secrètement appeler.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote207" name="footnote207"><b>Note 207: </b></a><a href="#footnotetag207">(retour) </a> Morel, 11 septembre, <i>Calvini Opera</i>, XVII, col. 635.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote208" name="footnote208"><b>Note 208: </b></a><a href="#footnotetag208">(retour) </a> <i>Calvini</i>, XVII, col. 618.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote209" name="footnote209"><b>Note 209: </b></a><a href="#footnotetag209">(retour) </a> Regnier de La Planche, p. 212.</blockquote>
+
+<p>Mais, après réflexion, elle n'osa pas ou ne voulut pas lui faire
+signe<a id="footnotetag210" name="footnotetag210"></a><a href="#footnote210"><sup class="sml">210</sup></a>. Écouter un représentant des doctrines nouvelles, c'était
+prendre parti contre les Guise qui les persécutaient. Et puis le
+changement d'attitude des réformés l'inquiétait. Sous Henri II, ils
+souffraient patiemment la prison et le martyre sans discuter le pouvoir
+qui les opprimait. Mais maintenant certains d'entre eux, et non des
+moindres, «se faschoyent de la patience chrestienne et évangélique». Des
+alliés s'offraient à les aider à rendre coup pour coup: soldats et
+capitaines que la paix et l'embarras des finances avaient obligé les
+Guise à licencier<a id="footnotetag211" name="footnotetag211"></a><a href="#footnote211"><sup class="sml">211</sup></a>, gentilshommes pauvres et batailleurs, amis
+d'Antoine de Bourbon et du Connétable, tous ceux enfin que sollicitait
+le ressentiment d'une injure ou l'amour des nouveautés. La Réforme
+allait servir de mot d'ordre à tous les opposants. Mais ces fidèles
+d'occasion, plus sensibles à la tyrannie des Lorrains qu'aux «abus du
+pape», poussaient les vrais fidèles à la rébellion. L'histoire du parti
+protestant commençait.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote210" name="footnote210"><b>Note 210: </b></a><a href="#footnotetag210">(retour) </a> Regnier de La Planche, p. 220, dit cependant que ce
+jour-là elle en fut empêchée par la visite de plusieurs cardinaux et
+autres seigneurs venus au sacre.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote211" name="footnote211"><b>Note 211: </b></a><a href="#footnotetag211">(retour) </a> Ordonnance du 14 juillet 1559; de Ruble, <i>Antoine de
+Bourbon et Jeanne d'Albret</i>, t. II, p. 127. Brantôme t. IV, p. 224.</blockquote>
+
+<p>L'alliance des mécontents politiques et des novateurs religieux se fit
+sur la question des droits des princes du sang. Les ennemis des Guise
+prétendaient qu'en raison de la mauvaise santé du Roi et de la faiblesse
+de son entendement, il y avait lieu, malgré sa majorité, de réunir les
+États généraux du royaume et de confier le gouvernement aux princes de
+son sang, à l'exclusion de tous autres, conformément à leur degré de
+parenté. Un peu plus d'un mois seulement après la mort d'Henri II, le
+ministre de l'Église de Paris, Morel, avait exposé à Calvin cette
+théorie nouvelle de droit constitutionnel. Les gens d'action du parti
+allaient encore plus loin, comme l'écrivit plus tard Calvin à
+Coligny<a id="footnotetag212" name="footnotetag212"></a><a href="#footnote212"><sup class="sml">212</sup></a>. En septembre ou octobre 1559, car ses indications ne
+permettent pas de préciser davantage la date de la consultation,
+«quelqu'un, raconte-t-il, ayant charge de quelque nombre de gens, me
+demanda conseil s'il ne seroit pas licite de résister à la tyrannie dont
+les enfans de Dieu estoyent pour lors opprimez, et quel moyen il y
+auroit. Pour ce que je voyoye (voyais) que desjà piusieurs s'estoyent
+abreuvez de ceste opinion, apres luy avoir donné response absolue qu'il
+s'en faloit déporter, je m'efforçay de luy monstrer qu'il n'y avoit nul
+fondement selon Dieu, et mesme que selon le monde il n'y avoit que
+legereté et presomption qui n'auroit point bonne issue.» «Il n'y eut
+pas, continue Calvin, faute de réplique, voire avec quelque couleur. Car
+il n'estoit pas question de rien attenter contre le Roy ny son
+authorité, mais de requerir un gouvernement selon les lois du pais
+attendu le bas aage du Roy.» Et puis, «d'heure en heure on attendoit une
+horrible boucherie pour exterminer tous les povres fidèles». Mais Calvin
+répondit «simplement» que s'il s'espandoit une seule goutte de sang, les
+rivières en découlleroyent par toute l'Europe» et qu'il valait mieux
+périr «tous cent fois que d'estre cause que le nom de Chrestienté et
+l'Évangile fust exposé à tel opprobre». Toutefois, il concéda «que si
+les Princes du sang requerroyent d'estre maintenus en leur droit pour le
+bien commun, et que les Cours de Parlement se joignissent à leur
+querele, qu'il serait licite à tous bons sujects de leur prester main
+forte». L'homme alors demanda: «<i>Quand on auroi induit l'un des princes
+du sang à cela, encore qu'il ne fust pas le premier en degré</i>, s'il ne
+serait point permis». Mais, ajoute Calvin, «il eut encore response
+négative en cest endroit. Bref je luy rabbati si ferme tout ce qu'il me
+proposoit que je pensoye bien que tout deust estre mis sous le
+pied»<a id="footnotetag213" name="footnotetag213"></a><a href="#footnote213"><sup class="sml">213</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote212" name="footnote212"><b>Note 212: </b></a><a href="#footnotetag212">(retour) </a> 16 avril (?) 1561, <i>Opera Omnia</i>, XVIII, col. 425-431. Ce
+«quelqu'un» n'est pas La Renaudie, qui, quelque temps après, alla voir
+Calvin et fut d'ailleurs mal reçu. <i>Ibid.</i>, col. 427 et 429.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote213" name="footnote213"><b>Note 213: </b></a><a href="#footnotetag213">(retour) </a> <i>Calvini Opera Omnia</i>, XVIII, col. 425-426.--Sur
+l'opinion de Calvin, voir Mignet, <i>Journal des savants</i>, 1857, p. 95.</blockquote>
+
+<p>Il y avait des casuistes qui, comme le jurisconsulte François Hotman,
+estimaient que le consentement d'un seul prince du sang autorisait
+l'insurrection contre les Guise. Si le premier, Antoine de Bourbon, se
+dérobait, ou, comme on disait par euphémisme, «en son absence», son
+frère le prince de Condé pouvait, selon la tradition et la loi écrite,
+réclamer la charge de suprême conseil du Roi<a id="footnotetag214" name="footnotetag214"></a><a href="#footnote214"><sup class="sml">214</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote214" name="footnote214"><b>Note 214: </b></a><a href="#footnotetag214">(retour) </a> Calvin à Pierre Martyr, mai 1560, <i>Opera Omnia</i>, XVIII,
+col. 82 et les notes. Cf. Regnier de La Planche, p. 237.</blockquote>
+
+<p>C'était en effet à l'intention de ce Bourbon, énergique, pauvre et
+ambitieux, qu'avait été imaginée la théorie de l'unique prince du sang.</p>
+
+<p>L'opposition désespérait d'Antoine de Bourbon. Après l'assemblée de
+Vendôme, il n'avait paru à la Cour que pour s'y faire bafouer. À
+Saint-Germain, où il était allé trouver le Roi, les Guise ne lui
+assignèrent pas de logement et il en fut réduit à se contenter de
+l'hospitalité que le maréchal de Saint-André lui donna par pitié. Il
+n'avait pas été convoqué aux séances du Conseil. À Reims, lors du sacre,
+il souffrit qu'on arrêtât en sa présence un de ses gentilshommes,
+Anselme de Soubcelles, suspect d'avoir diffamé les ministres dirigeants.
+Prétendant honteux, il n'eut pas le courage de déclarer son droit et
+accepta avec empressement la mission que lui offrit Catherine de
+conduire en Espagne Élisabeth de Valois, la jeune femme de Philippe
+II<a id="footnotetag215" name="footnotetag215"></a><a href="#footnote215"><sup class="sml">215</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote215" name="footnote215"><b>Note 215: </b></a><a href="#footnotetag215">(retour) </a> De Ruble, <i>Antoine de Bourbon et Jeanne d'Albret</i>, t. II,
+p. 41-45 et p. 58.</blockquote>
+
+<p>Mais Condé agissait pour lui ou sans lui. Il faisait instruire
+mystérieusement le procès des Guise, et, comme bien l'on pense,
+«l'information faite, il se trouva, dit Regnier de La Planche, par le
+témoignage de gens notables et qualifiés, iceux (les Guise) estre
+chargés de plusieurs crimes de lèze-majesté ensemble d'une infinité de
+pilleries, larrecins et concussions». «Ces informations veues et
+rapportées au Conseil du Prince, attendu que le Roy, pour son jeune
+aage, ne pouvoit cognoistre le tort à luy faict et à toute la France, et
+encore moins y donner ordre, estant enveloppé de ses ennemis (les
+Guise), il ne fut question que d'adviser les moyens de se saisir de la
+personne de François, duc de Guise, et de Charles, cardinal de Lorraine,
+son frère, pour puis après leur faire procès par les Estats»<a id="footnotetag216" name="footnotetag216"></a><a href="#footnote216"><sup class="sml">216</sup></a>.
+Cependant l'entreprise était si hasardeuse que Condé n'osa s'y risquer.
+Il en laissa la conduite à un certain La Renaudie, gentilhomme
+périgourdin, qui, ayant eu des démêlés avec la justice, en rendait les
+Guise responsables. La Renaudie enrôla en France et à l'étranger des
+soldats et des capitaines et réunit secrètement à Nantes (1er février
+1560) les principaux conjurés. Il fut autorisé par cette assemblée, qui
+était censée tenir lieu d'États généraux, à se saisir des ministres et à
+les mettre dans l'impossibilité de nuire. Les fauteurs du complot
+voulaient, par tout cet appareil de procédure: enquête, procès,
+consultation d'États, apaiser les scrupules de chrétiens comme Calvin et
+donner à un coup de main le caractère d'une action légale. Ils
+résolurent d'envahir en forces le château d'Amboise, où était la Cour,
+et de demander à François II humblement, l'épée en main, le renvoi et la
+mise en jugement de ses ministres. L'exécution, fixée d'abord au 10 mars
+1560, fut définitivement ajournée au 16.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote216" name="footnote216"><b>Note 216: </b></a><a href="#footnotetag216">(retour) </a> Regnier de La Planche, p. 237-238.--Paillard, <i>Additions
+critiques à l'histoire de la Conjuration d'Amboise</i>, Revue historique,
+t. XIV, 1880, 61-108 et 311-355 (analyse de la correspondance de
+Chantonnay, frère du cardinal Granvelle et ambassadeur d'Espagne en
+France).</blockquote>
+
+<p>Le secret du complot, si bien gardé qu'il fût, transpira. Le 12 février
+les Guise eurent un premier avertissement, vague d'ailleurs, donné par
+un prince protestant d'Allemagne; puis vint, quelques jours après, la
+dénonciation d'Avenelles, un avocat de Paris, qui avait logé La Renaudie
+à son passage et avait reçu ses confidences<a id="footnotetag217" name="footnotetag217"></a><a href="#footnote217"><sup class="sml">217</sup></a>. Catherine s'émut de ce
+danger de guerre civile. Elle commençait à trouver que les ministres de
+son fils étaient trop violents. Ne s'étaient-ils pas avisés d'ailleurs
+de contrecarrer ses volontés? Elle n'avait rien tenté, peut-être par
+affectation de piété conjugale, pour sauver Du Bourg, qui fut exécuté le
+23 décembre 1559. Mais elle s'intéressait à Fumée, à cause de Jean de
+Parthenay-Larchevêque, sieur de Soubise, à qui «elle portoit de longue
+main faveur». Or le cardinal de Lorraine éludait ses bonnes intentions
+et l'amusait de promesses. A la fin elle lui déclara «que ces façons de
+faire luy desplaisoient et que s'ils en usoient plus, elle en auroit
+mescontentement». Le Cardinal, dépité, offrit de se retirer en sa
+maison. Mais son départ, suivi naturellement de celui de son frère,
+l'aurait laissée seule en face des réformés, sans qu'elle fût sûre des
+catholiques; elle l'apaisa. Il mit alors la faute de la poursuite,
+raconte l'<i>Histoire des Églises réformées</i>, sur le procureur général,
+Bourdin, sur certains conseillers et commissaires du Châtelet et sur
+l'inquisiteur de la Foi, Démocharès, et quelques Sorbonistes, qu'il
+disait «estre les plus méchants garnemens du monde et dignes de mille
+gibets.... Sur quoy la dicte dame respondit qu'elle s'esbahissoit
+donques et trouvoit merveilleusement estrange qu'il se servoit d'eux
+puisqu'il les connoissoit tels»<a id="footnotetag218" name="footnotetag218"></a><a href="#footnote218"><sup class="sml">218</sup></a>. Fumée fut absous à pur et à plein
+(février 1560).</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote217" name="footnote217"><b>Note 217: </b></a><a href="#footnotetag217">(retour) </a> La chronologie des révélations est difficile à établir.
+Voir Paillard, <i>Additions critiques à l'histoire de la conjuration
+d'Amboise</i>, Revue hist., 1880, t. XIV, p. 81-84 et <i>passim</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote218" name="footnote218"><b>Note 218: </b></a><a href="#footnotetag218">(retour) </a> <i>Histoire ecclésiastique des Églises réformées du royaume
+de France</i>, éd. nouvelle par Baum et Cunitz, 1883, I, p. 294-298.</blockquote>
+
+<p>Les Guise, pensant avec raison que les «belîtres», dont on leur
+dénonçait l'entreprise, ne pouvaient être que les prête-noms de tout
+autres ennemis, sentaient plus que jamais le besoin de se concilier la
+Reine-mère. En leur inquiétude, ils la prièrent d'appeler à la Cour
+l'Amiral, d'Andelot et le cardinal de Châtillon, les neveux du
+Connétable. Elle y consentit bien volontiers, car elle avait «confiance»
+dans «les vertus de ces personnages» et «portoit» «amitié à
+l'Admiral»<a id="footnotetag219" name="footnotetag219"></a><a href="#footnote219"><sup class="sml">219</sup></a>. Coligny, bien qu'il inclinât décidément à la Réforme,
+n'avait pas paru à l'assemblée de Vendôme<a id="footnotetag220" name="footnotetag220"></a><a href="#footnote220"><sup class="sml">220</sup></a>. Il estimait probablement
+que la nouvelle Église risquait de s'aliéner la Reine-mère, en montrant
+un zèle exclusif pour la cause des princes du sang. Peut-être aussi
+jugeait-il Antoine de Bourbon à sa valeur. Il arriva le 24 février à la
+Cour, et, prié par Catherine de dire son avis, «il luy déclara le grand
+mescontentement de tous les subjects du roy... non seulement pour le
+faict de la religion, mais aussi pour les affaires politiques, et que
+l'on avoit mal à gré et du tout à contre-cœur que les affaires du
+royaume fussent maniées par gens qu'on tenoit comme étrangers, en
+eslongnant les princes et ceux qui avoient bien déservy de la chose
+publique»<a id="footnotetag221" name="footnotetag221"></a><a href="#footnote221"><sup class="sml">221</sup></a>, il voulait dire le Connétable. Alors elle fit un premier
+pas. Elle, jusqu'alors si prudente, alla trouver le Roi et lui persuada
+de consulter le Conseil sur la situation religieuse. Les Guise la
+laissaient faire. Le Conseil fut d'avis d'accorder et le gouvernement
+publia une amnistie pour tous les religionnaires qui vivraient désormais
+en bons catholiques, exception faite des prédicants et de tous ceux qui,
+sous prétexte de religion, avaient conspiré contre la Reine-mère,
+nommée, remarquons-le, la première, le Roi, la Reine, les frères du Roi,
+et les principaux ministres (mars). L'Édit, pour couvrir les Guise,
+imaginait que leurs ennemis avaient projeté de détruire avec eux la
+famille royale et même les Bourbons, et il excluait du pardon ces grands
+coupables, ainsi que les prêcheurs des doctrines nouvelles suspects de
+propager l'esprit de révolte<a id="footnotetag222" name="footnotetag222"></a><a href="#footnote222"><sup class="sml">222</sup></a>. Mais cette simple distinction entre
+les réformés paisibles et les fauteurs de désordre était de grande
+conséquence. La pratique de l'hérésie n'était donc pas aussi criminelle
+qu'un complot, puisque celle-là était pardonnable et que celui-ci
+restait punissable? L'État prenait donc moins à cœur les affaires de
+Dieu que les siennes? Aussi l'Édit fut-il trouvé «fort estrange» par
+plusieurs catholiques, dit le journal de Nicolas Brûlart, chanoine de
+Notre-Dame de Paris<a id="footnotetag223" name="footnotetag223"></a><a href="#footnote223"><sup class="sml">223</sup></a>. Pour bien marquer que Catherine en était
+l'inspiratrice, le conseiller et secrétaire des finances du roi, Jacques
+de Moroges, chargé de le porter au Parlement, déclara «qu'il a eu
+commandement exprès de la Reine-mère pour dire à la Cour de sa part
+qu'elle procède le plus promptement qu'elle pourra à la vérification des
+dites lettres». Sans user de ses lenteurs ordinaires, le Parlement
+enregistra le 11 mars.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote219" name="footnote219"><b>Note 219: </b></a><a href="#footnotetag219">(retour) </a> Regnier de La Planche p. 247.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote220" name="footnote220"><b>Note 220: </b></a><a href="#footnotetag220">(retour) </a> Erichs Marcks, <i>Gaspard von Coligny</i>, I, 1893, p. 350.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote221" name="footnote221"><b>Note 221: </b></a><a href="#footnotetag221">(retour) </a> Regnier de La Planche, p. 247.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote222" name="footnote222"><b>Note 222: </b></a><a href="#footnotetag222">(retour) </a> Fontanon, <i>Les Edicts et Ordonnances des roys de France</i>,
+1611, t. IV, p. 263-264.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote223" name="footnote223"><b>Note 223: </b></a><a href="#footnotetag223">(retour) </a> Journal de Pierre (lisez Nicolas) Bruslart, dans
+<i>Mémoires de Condé</i>, I, p. 9.</blockquote>
+
+<p>C'était l'entrée en scène de Catherine et la première manifestation
+publique d'une politique personnelle. Mais les concessions venaient trop
+tard; les bandes de La Renaudie étaient aux portes d'Amboise. Les Guise,
+qui n'avaient pas cessé d'armer, dispersèrent, massacrèrent ou livrèrent
+au bourreau les soldats, gentilshommes, bourgeois et gens «mécaniques»
+qui marchaient à l'attaque du château. Catherine n'osa pas s'opposer aux
+exécutions par jugement, qui suivirent les tueries en pleine campagne.
+Elle estimait certainement criminelle cette façon d'adresser requête au
+Roi par soulèvement, surprise, assaut et bataille. Mais elle trouva que
+les Guise outrepassaient la rigueur de la justice. Elle aurait voulu
+pardonner à un prisonnier qui dans l'un des interrogatoires où elle
+assista, fit «à demy confesser au cardinal [de Lorraine] sa doctrine
+estre vraye, mesmes en la doctrine de la Cène». Mais on se hâta de le
+dépêcher, pendant qu'elle était occupée ailleurs, «de quoy elle fut
+aulcunement faschée, se disoit-elle, car elle l'avoit jugé innocent».
+Pour sauver Castelnau, un brave capitaine, dont Coligny et d'Andelot
+représentaient les «grands services faicts par ses prédécesseurs et par
+luy à la Couronne et maison de France», «elle fit tout ce qu'elle peut
+(put) disoit-elle, jusques à aller chercher et caresser en leurs
+chambres <i>ces nouveaux rois</i>». Le mot doit être d'elle, car elle l'a
+employé plusieurs fois contre les Guise dans sa correspondance, mais ils
+«se montrerent invincibles et de fureur irréconciliables». La duchesse
+de Guise elle-même allait pleurer chez la Reine-mère sur les «cruautés
+et inhumanités qui s'exercent», car «elles deux ensemble avoient fort
+privéement devisé de l'innocence de ceux de la religion»<a id="footnotetag224" name="footnotetag224"></a><a href="#footnote224"><sup class="sml">224</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote224" name="footnote224"><b>Note 224: </b></a><a href="#footnotetag224">(retour) </a> Regnier de La Planche, p. 257, 265, 266. Regnier de La
+Planche ou plutôt l'Histoire publiée sous son nom ne veut pas que la
+Reine ait été sincère. C'est un parti pris chez les ennemis de Catherine
+qui lui dénie tout bon sentiment.</blockquote>
+
+<p>Elle fit plus. Elle envoya Coligny en Normandie pour enquêter sur la
+cause des troubles, et elle montra aux Guise la lettre où l'Amiral les
+imputait à la violence de leur politique. Elle les força, conformément
+aux Édits, de relâcher les prisonniers arrêtés pour cause de religion.</p>
+
+<p>L'Édit de Romorantin (mai 1560), qu'elle a certainement inspiré,
+remettait le jugement du crime d'hérésie aux évêques, et la punition des
+assemblées et des conventicules aux juges présidiaux<a id="footnotetag225" name="footnotetag225"></a><a href="#footnote225"><sup class="sml">225</sup></a>. C'était une
+nouvelle tentative, aussi hardie qu'elle pouvait l'être au lendemain du
+complot d'Amboise, pour distinguer le spirituel du temporel, et la
+religion de la police du royaume.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote225" name="footnote225"><b>Note 225: </b></a><a href="#footnotetag225">(retour) </a> Fontanon, <i>Les Edits et Ordonnances des roys de France</i>,
+éd. 1611, t. IV, p. 229-230.</blockquote>
+
+<p>Elle cherchait en même temps à renouer avec les réformés, qui, depuis le
+«Tumulte», avaient laissé tomber les relations. Elle dépêcha donc à
+Tours deux de ses serviteurs favorables à leur cause: Chastelus, abbé de
+La Roche, son maître des requêtes, et Hermand Taffin, son gentilhomme
+servant, chargés de «faire parler à elle» La Roche-Chandieu, de qui elle
+voulait savoir «la vraye source et origine des troubles» et le «moyen de
+donner estat paisible» à ceux de la religion, sans provoquer toutefois
+les catholiques. Mais les fidèles de Tours répondirent «que le ministre
+que la Roine demandoit n'estoit pas à Tours ny mesmes au royaume». Et
+comme les messagers les pressaient d'envoyer à sa place le ministre du
+lieu, Charles d'Albiac, dit Duplessis, «ils refusèrent», l'Église de
+Tours «ayant ses pasteurs trop chers pour les hasarder ainsi». Ils
+ajoutèrent que «la dicte dame avoit donné peu de témoignage de son bon
+vouloir envers eux par les actions passées, aussi que ce qu'elle
+désiroit sçavoir se pourroit bien escrire par lettres». Elle ne parut
+pas s'offenser de leur méfiance, «promettant qu'elle monstreroit par
+effect n'avoir dédaigné leur conseil». Et cependant elle les priait de
+«se contenir en la plus grande modestie que faire se pourroit, afin que
+leurs adversaires n'eussent occasion de leur courir sus». Par-dessus
+tout elle leur recommandait «de tenir secret tout ce qu'ils voudroient
+lui envoyer, car elle vouloit s'en aider en telle sorte que l'on pensast
+que les ouvertures qu'elle feroit vinssent seulement de son advis et
+industrie, et non d'autres mains, aultrement elle gasteroit tout, leur
+pensant aider»<a id="footnotetag226" name="footnotetag226"></a><a href="#footnote226"><sup class="sml">226</sup></a>.</p>
+
+<p>Ils dressèrent alors pour elle une belle remontrance sous le nom
+emprunté de Théophile, que Le Camus, fils de son ancien pelletier, lui
+fit remettre le 24 mai, jour de l'Ascension<a id="footnotetag227" name="footnotetag227"></a><a href="#footnote227"><sup class="sml">227</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote226" name="footnote226"><b>Note 226: </b></a><a href="#footnotetag226">(retour) </a> Regnier de La Planche, p. 298-299.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote227" name="footnote227"><b>Note 227: </b></a><a href="#footnotetag227">(retour) </a> Et non de l'Assomption, comme dit le texte imprimé de
+Regnier de La Planche, p. 302. Cf. p. 304, les faits qui permettent de
+rectifier cette fausse indication.</blockquote>
+
+<p>C'était, affirmait Théophile, une vérité établie que les «forces...
+apparues près Amboyse n'estoyent contre la majesté du Roy ny contre elle
+ou aucun prince du sang, mais seulement pour se munir contre ceux qui
+les voudroyent empescher de se présenter à Leurs Majestés pour leur
+remontrer les choses qui concernoyent l'estat du Roy et la conservation
+du royaume». Il allait de soi «qu'il n'y a droict ni divin ni humain qui
+permette aux subjects d'aller en armes faire doléance à leurs princes,
+ains seulement avec humbles prières». Aussi combien de fois--la
+Reine-mère pouvait s'en souvenir--les réformés, ayant les moyens de se
+défendre, avaient-ils mieux aimé «mettre les armes bas» et «encourir la
+note de cueur lasche que de faire acte approchant de rébellion et de
+désobéissance contre leur prince et naturel seigneur». Mais ces preuves
+de leur fidélité ayant uniquement servi d'occasion «aux meschans d'estre
+tant plus audacieux jusques à faire acte de tyrans, usurpateurs du roy
+et du royaume, contre toutes les loix et statuts inviolablement observés
+en France, il a été finalement licite de repoulser ceste violence par
+aultre violence, veu que leurs ennemys empruntoient les forces du roy
+pour les destruire.» «Et ce qui les esmouvoit davantage,» c'est que les
+édits faits «durant les dangers» n'étaient pas appliqués, et que l'on
+avait lieu de croire qu'ils ne le seraient pas, tant que les Guise
+seraient près de Sa Majesté. En effet, ils «poursuivoyent», pour les
+faire mourir et s'emparer de leurs biens, les gentilshommes qui
+s'étaient retirés de l'entreprise, confiants dans le pardon du Roi.
+Aussi ceux-là et même «ceux qui n'estoyent encore bougés de leurs
+maisons... se préparoyent à marcher comme désespérés, jugeant qu'il leur
+convenoit plutost mourir tous ensemble en combattant qu'estant prins en
+leurs maisons l'un après l'autre tendre le col à un bourreau.»</p>
+
+<p>C'est ce que la Reine-mère «devoit bien considérer et penser en
+elle-mesme à la conséquence où pourroyent tomber ces désespérées
+entreprinses, où l'on jouoit à quitte ou à double. Car encores que ce
+fut la ruyne de ceux qui s'eslesveroyent, si est-ce qu'elle devait
+plutost y remédier promptement que l'effect advenu procéder à la
+destruction entière de ceux qui autrement estoyent de ses meilleurs
+subjects». Le remède, c'était en premier lieu de «pourveoir au
+gouvernement du royaume et bailler un Conseil au Roy, non à l'appétit de
+ceux de Guyze, mais selon les anciennes constitutions et observations de
+France»; en second lieu, de tenir un «Concile sainct et libre, sinon
+général, à tout le moins national», où toutes choses étant «décidées par
+la parolle de Dieu,» «ceux qu'on condamnoit maintenant sans estre ouys
+s'attendaient de gaigner leur cause». Et jusque-là Théophile requérait
+pour les fidèles le droit de demeurer «en la simplicité des Escriptures»
+et «de vivre selon le contenu d'une confession de foy accordée et receue
+en toutes les églises réformées de France»<a id="footnotetag228" name="footnotetag228"></a><a href="#footnote228"><sup class="sml">228</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote228" name="footnote228"><b>Note 228: </b></a><a href="#footnotetag228">(retour) </a> Analyse du <i>Théophile</i>, dans Regnier de La Planche, p.
+299-302.</blockquote>
+
+<p>La Reine mère venait de lire cette consultation politico-religieuse
+quand Marie-Stuart, «qui la suyvoit, comme estant aux aguets de toutes
+ses actions», entra et la surprit le mémoire en main. Elle lui demanda
+ce que c'était, et Catherine, pour se tirer d'embarras, nomma le porteur
+du paquet. Les Guise firent arrêter Le Camus.</p>
+
+<p>Catherine n'était pas brave, et vite elle abandonnait les gens qui la
+compromettaient. D'ailleurs l'insistance des réformés à mettre en avant
+les droits des princes du sang, qui étaient destructifs des siens, ne
+pouvait que lui déplaire. Quand Le Camus fut plus tard conduit devant
+elle, le 5 juin, à Villesavin (près de Romorantin), elle lui reprocha,
+en présence des Guise, ces remontrances «pleines d'injures et animosité
+contre le Roy son fils et elle». Et comme Le Camus répondit que «sous sa
+correction les dites remontrances n'estoient telles», elle répliqua que
+«c'estoit bien contre elle en tant qu'elles s'adressoyent contre les
+sieurs de Guise, ministres et oncles du Roy». Le Camus protesta qu'elles
+ne tendaient «qu'à induire le Roy et ladicte Dame à faire assembler les
+Estats du royaume pour remédier aux confusions» du pays «et au
+mescontentement de ce que lesdicts de Guyse s'estoient emparés de la
+personne du Roy et du gouvernement du royaume contre la volonté des
+princes du sang et des Estats». On l'envoya prisonnier au château de
+Loches<a id="footnotetag229" name="footnotetag229"></a><a href="#footnote229"><sup class="sml">229</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote229" name="footnote229"><b>Note 229: </b></a><a href="#footnotetag229">(retour) </a> Regnier de La Planche, p. 304.</blockquote>
+
+<p>Il importait beaucoup à Catherine de savoir si les «connétablistes»
+s'accordaient avec les réformés sur cette question des princes du sang.
+À Saint-Léger<a id="footnotetag230" name="footnotetag230"></a><a href="#footnote230"><sup class="sml">230</sup></a>, où la Cour alla en ce même mois de juin (1560), elle
+manda «un certain Louis Regnier, seigneur de La Planche», «qu'on
+estimoit dès lors servir de conseil bien avant au mareschal de
+Montmorency », fils du Connétable. L'histoire publiée sous son nom<a id="footnotetag231" name="footnotetag231"></a><a href="#footnote231"><sup class="sml">231</sup></a>,
+<i>De l'Estat de France sous François II</i>, précieuse par les documents
+qu'elle cite, quelquefois tout au long, et par les faits qu'elle
+rapporte, est le récit le plus complet et le plus vivant, quoique
+partial et passionné, des débuts politiques de Catherine. La Planche,
+qu'elle questionna sur la conjuration d'Amboise, s'excusa tant qu'il put
+de dire son avis; mais, sommé de parler, il expliqua que les troubles
+avaient à la fois des causes religieuses et politiques, et qu'il y avait
+«deux diverses sortes» de «huguenauds». Les uns, qui «ne regardent qu'à
+leur conscience» avaient été «esmeus» par La Renaudie à prendre les
+armes, «ne pouvant plus à la vérité supporter la rigueur, laquelle on a
+si longtemps continuée contre eux»; les autres, qui «regardent à l'estat
+public», sont irrités de voir l'estat du royaume estrangement conduit
+par estrangers, les princes du sang estant forclos».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote230" name="footnote230"><b>Note 230 </b></a><a href="#footnotetag230">(retour) </a> Saint-Léger (Seine-et-Oise), est à 12 kilomètres de
+Rambouillet; les rois de France y avaient une résidence, au milieu de la
+forêt.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote231" name="footnote231"><b>Note 231: </b></a><a href="#footnotetag231">(retour) </a> Elle n'est probablement pas de lui, au moins en entier.
+Il ne s'appellerait pas lui-même (éd. Buchon, p. 316) «<i>un certain</i>
+Louis Regnier», et ne donnerait pas comme une opinion qu'il fût le
+confident du maréchal de Montmorency. Après avoir dit à la Reine-mère,
+dans l'entretien analysé ici, que La Renaudie voulait, «soubs prétexte
+de présenter une requeste, venger la mort» d'un sien beau-frère, il ne
+se serait pas démenti en ces termes (éd. Buchon, p. 318). «Tel fust le
+pourparler de La Planche, homme politique plustost que religieux,
+s'abusant en ce qu'il mict en avant des différends de la religion, non
+moins qu'en ce qu'il dict de l'intention qui avoit esmeu La Renaudie».
+La critique de beaucoup de documents du <span class="sc">xvi</span>e siècle reste à faire.</blockquote>
+
+<p>Il serait aisé--en quoi La Planche se trompait--d'apaiser les huguenots
+de religion «par une assemblée de quelques suffisans personnages,
+lesquels, soubs couleur de traduire fidèlement la Bible, cotteroyent les
+différends (les points de désaccord entre les réformés et les
+catholiques), et trouveroyent finalement qu'il n'y a pas si grande
+discorde qu'il semble entre les parties». Mais les huguenots d'État «ne
+s'apaiseroyent aiséement, sinon mettant les princes du sang en leur
+degré et demettant tout doucement ceux de Guyse par une assemblée des
+Estats». La Planche reprocha aux Guise, simples cadets de la maison de
+Lorraine, de prétendre au gouvernement de l'État et même au titre de
+princes, le roi ne pouvant faire des princes qu'avec la reine. «Sa
+conclusion fut que si elle (Catherine) vouloit éviter un remuement bien
+dangereux, il falloit contenir ceux de Guyse en leurs limites ou pour le
+moins leur bailler comme une bride et contrepoix de François naturels et
+tenir les uns et les autres en raison.» Elle répondit qu'en employant
+les Guise, elle n'avait fait que suivre «les traces du feu roy son mary»
+et «qu'elle eust bien voulu que le roy de Navarre et le prince de Condé
+se fussent rangés à la Cour, à l'exemple de messieurs de Montpensier et
+de La Roche-sur-Yon, qui s'y voyoient favorablement traictés et
+honorés.» Mais... «c'estoit mesmes contre la personne du Roy» que
+l'entreprise d'Amboise avait été dressée. La Planche répliqua que «ceux
+qui occupoyent la place des princes du sang, sçachant iceux ne pouvoir
+estre déboutés, selon leurs anciens privilèges, que par le seul premier
+chef du crime lèze-majesté, avoyent plustost forcé (? forgé) ceste
+accusation, substituant la personne du Roy au lieu de la leur.»</p>
+
+<p>Le cardinal de Lorraine avait entendu cette attaque contre sa maison,
+«caché derrière la tapisserie». La Planche fut «renvoyé disner», puis
+rappelé l'après-midi. La Reine-mère alors lui déclara «qu'elle ne se
+pouvoit persuader que ceste querelle fut advenue pour les honneurs
+prétendus par ceux de Guyse» et qu'en tout cas «il se trouveroit bon
+remède, donnant le premier lieu aux princes du sang et le second à ceux
+de Guyse, de sorte qu'après le premier prince du sang marcherait le
+premier prince de Lorraine; après le second prince du sang, le second
+prince de Lorraine, et ainsi consécutivement; mais qu'il sçavoit bien
+d'autres choses s'il les vouloit dire.» Par promesses claires, par
+menaces vagues, elle essaya de le faire parler et même elle le pria de
+l'aider à prendre «certains principaux rebelles sans luy nommer de près
+ny de loing la maison de Montmorency». Mais La Planche courageusement
+remontra «que ceux de Lorraine ne devoyent nullement tirer au colier
+avec les princes du sang, ains (mais) leur céder et faire place». «Et
+quant à la capture de ces prétendus rebelles, il trancha le mot, qu'il
+n'estoit ni prévost des mareschaulx ni espion.» Elle le fit arrêter,
+mais «il se purgea si évidemment d'avoir eu intelligence avec La
+Renaudie qu'au bout de quatre jours il fut relâché<a id="footnotetag232" name="footnotetag232"></a><a href="#footnote232"><sup class="sml">232</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote232" name="footnote232"><b>Note 232: </b></a><a href="#footnotetag232">(retour) </a> Regnier de La Planche, p. 316-318.</blockquote>
+
+<p>De toutes ces consultations, Catherine conclut qu'il fallait à tout prix
+rompre la coalition des huguenots d'État et des huguenots de religion.
+Peut-être pensait-elle, comme Regnier de La Planche, qu'il serait plus
+aisé de satisfaire ceux-ci que ceux-là et en tout cas c'étaient les
+concessions qui devaient le moins lui coûter. L'état du royaume
+demandait qu'on se hâtât. L'Édit de Romorantin n'avait pas calmé les
+passions; les réformés tenaient des prêches et s'assemblaient en armes;
+ils faisaient aux Guise une guerre de pamphlets qui était le prélude de
+l'autre. Déjà des bandes couraient la Provence, le Dauphiné, la Guyenne
+et saccageaient les églises. Sur l'avis de Coligny, la Reine-mère fit
+décider la réunion à Fontainebleau des plus grands personnages pour
+aviser aux nécessités du royaume. Ce fut une sorte de Conseil élargi, où
+le Roi appela, outre ses conseillers ordinaires, les princes du sang,
+les grands officiers de la Couronne et les chevaliers de l'Ordre [de
+Saint-Michel]. Le Connétable y vint accompagné de huit cents ou mille
+chevaux. Mais, malgré ses exhortations, Antoine de Bourbon et son frère
+restèrent en Béarn et laissèrent passer l'occasion d'exposer
+solennellement leurs droits et leurs griefs, et d'ôter à leur cause
+l'allure d'un complot.</p>
+
+<p>L'assemblée s'ouvrit le 21 août, «en la chambre de la Reine-mère», sous
+la présidence du jeune Roi. Catherine pria les personnages «que le Roy
+son fils» avait convoqués de le «vouloir conseiller.... en sorte que son
+sceptre fust conservé et ses subjects soulagés et les malcontents
+contentés s'il estoit possible»<a id="footnotetag233" name="footnotetag233"></a><a href="#footnote233"><sup class="sml">233</sup></a>.</p>
+
+<p>Le nouveau chancelier, Michel de l'Hôpital, ancien conseiller au
+Parlement de Paris et ancien Président de la Chambre des comptes, était
+une créature des Guise, mais «sitost qu'il eust été estably en sa
+charge», il se proposa «de cheminer droict en homme politique et de ne
+favoriser ny aux uns ny aux autres, ains de servir au Roy et à sa
+patrie»<a id="footnotetag234" name="footnotetag234"></a><a href="#footnote234"><sup class="sml">234</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote233" name="footnote233"><b>Note 233: </b></a><a href="#footnotetag233">(retour) </a> Pierre de La Place, <i>Commentaires de l'estat de la
+religion et république sous les roys Henri et François seconds et
+Charles neuviesme</i>, éd. Buchon, p. 53-54.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote234" name="footnote234"><b>Note 234: </b></a><a href="#footnotetag234">(retour) </a> Regnier de La Planche, p. 305.</blockquote>
+
+<p>Mais il cheminait prudemment. C'était l'homme qu'il fallait à Catherine.
+Il prit la parole après elle pour développer sa pensée. Il compara le
+royaume où «tous estats» étaient «troublés» et corrompus «avec un très
+grand mécontentement d'un chascun» à un malade et il invita l'assemblée
+à rechercher la cause du mal. Si on pouvait la «découvrir, le remède
+seroit aisé.... <i>Hoc opus, hic labor est.</i>» Le duc de Guise et le
+cardinal de Lorraine rendirent ensuite compte du fait de leurs charges:
+gendarmerie et finances.</p>
+
+<p>Le 23, François II se disposait à prendre les avis, et «... comme il
+eust commandé d'opiner à l'évêque de Valence», Monluc, le dernier en
+date des conseillers, l'Amiral se levant s'approcha du Roi, et, après
+deux grandes révérences, il lui présenta deux requêtes des réformés,
+l'une à lui adressée, l'autre à sa mère. Dans la première «les fidèles
+chrétiens épars en divers lieux et endroicts de son royaume» suppliaient
+le roi leur souverain seigneur «très humblement de faire surseoir les
+rigoureuses persécutions», et de leur permettre «qu'ils se pussent
+assembler en toute révérence et humilité» pour célébrer ensemble leur
+culte, et en attendant un concile général de «leur ordonner quelques
+temples en ce royaume» afin que «leurs assemblées ne fussent plus
+secrètes et suspectes»<a id="footnotetag235" name="footnotetag235"></a><a href="#footnote235"><sup class="sml">235</sup></a>. Mais la requête à la Reine demandait bien
+davantage: «Vous, disait-elle, comme vertueuse et magnanime princesse,
+ensuyvant l'exemple de la Royne Esther, ayez pitié du peuple esleu de
+Dieu pour le délivrer des griefs périls esquels il s'est senti exposé
+jusques à présent.... Très illustre et souveraine princesse, nous vous
+supplions... pour l'affection que devez à Jésus Christ, à establir son
+vray service et deschasser toutes erreurs et abus qui empeschent qu'il
+ne règne comme il faut. Vueillez faire ce bien aux povres chrestiens
+afin que par ce moyen Dieu soit servi et honoré publiquement en ce
+royaume, et le sceptre de vostre fils, nostre souverain roy, soit
+conservé en intégrité soubs Jésus Christ, le Roy des Roys»<a id="footnotetag236" name="footnotetag236"></a><a href="#footnote236"><sup class="sml">236</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote235" name="footnote235"><b>Note 235: </b></a><a href="#footnotetag235">(retour) </a> P. de La Place, p. 54-55, résume les deux requêtes sans
+les distinguer.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote236" name="footnote236"><b>Note 236: </b></a><a href="#footnotetag236">(retour) </a> L'adresse à la Reine est dans les <i>Mémoires de Condé</i>, II
+p. 647-648.</blockquote>
+
+<p>C'était lui parler comme à une personne confidente, dont l'Église
+réformée attendait, non seulement un régime de tolérance, mais
+l'avènement du règne de Dieu.</p>
+
+<p>Après ce coup de théâtre, l'évêque de Valence, Monluc, «personnage de
+grand sçavoir et littérature, mesme ès lettres saintes», parla, en homme
+bien informé, des services rendus par la Reine-mère, lors de la
+conjuration d'Amboise où «avec sa prudence accoustumée, aidée de celle
+des sieurs de Guyse soubs son authorité», elle «avoit usé de telle
+intelligence que des souspeçons qui sembloyent estre legiers et de nulle
+apparence, elle avoit soudainement descouvert l'entreprise des
+tumultes», et puis y avait avisé «plus avec la douceur qu'avec la
+force». Le moyen de pourvoir «aux vices et abus» de l'Église et de
+l'État, c'était la «réunion d'un nombre de gens de bien» «de toutes les
+provinces» et la convocation d'un concile national, si le pape n'en
+voulait pas tenir un général. Il jugeait «inexcusables» et par
+conséquent punissables ceux des sectaires qui, «soubs le prétexte et
+manteau de religion, estoyent devenus séditieux et rebelles», oubliant
+que «Sainct Pierre et Sainct Paul nous commandent de prier Dieu pour les
+roys, de leur rendre toute subjection et obéissance et à leurs
+ministres, ores qu'ils fussent iniques et rigoureux.» Mais il ne
+trouvait ni juste, ni utile, ni conforme aux traditions de l'Église
+primitive de traiter en factieux ceux qui «retenoyent» la nouvelle
+doctrine «avec telle craincte de Dieu et révérence au Roy et ses
+ministres qu'ils ne vouldroyent pour rien l'offenser». Ceux-là faisaient
+bien connaître «par leur vie et par leur mort» «qu'ils n'estoyent meus
+que d'un zèle et ardent désir de chercher le seul chemin de leur salut,
+cuidans l'avoir trouvé». Aussi «l'expérience avoit appris à tout le
+monde que les peines en cest endroict ne profitoyent de rien, ains au
+contraire...» Les «empereurs chrestiens de saincte et recommandable
+mémoire», Constantin, Valentinien, Théodose, Marcien n'avaient voulu
+user «de plus de rigueur envers les autheurs des hérésies que de les
+envoyer en exil et de leur oster le moyen de séduire les bons». Quant
+aux assemblées, Monluc n'était pas d'avis de les permettre, «pour le
+danger qui en peult advenir», mais il s'en remettait «au bon jugement»
+du Roi pour avoir égard «en la punition des transgresseurs»... «à
+l'heure, au nombre, à l'intention et à la façon qu'ils se seroient
+assemblés»<a id="footnotetag237" name="footnotetag237"></a><a href="#footnote237"><sup class="sml">237</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote237" name="footnote237"><b>Note 237: </b></a><a href="#footnotetag237">(retour) </a> Le discours de Monluc, dans La Place, p. 55-58.</blockquote>
+
+<p>L'avis de Monluc, c'était celui de la Reine-mère, dont ce prélat humain
+et mondain était le confident. Elle estimait nécessaire de relâcher la
+persécution sans compromettre l'ordre, de ménager les consciences sans
+désarmer le pouvoir. Monluc s'était gardé de prononcer le nom des États
+généraux, et il avait eu en passant un mot d'éloge pour les Guise. A
+tous ces traits, on reconnaît la façon prudente de Catherine.</p>
+
+<p>Mais l'archevêque de Vienne, Marillac, parla, lui, avec une hardiesse
+qu'on n'aurait pas attendue d'un client des Guise, mais qui cependant
+s'expliquait. Ancien ambassadeur de France en Allemagne, en Angleterre,
+en Suisse, il pouvait craindre que l'intolérance de ses patrons ne
+compromît les alliances protestantes, et en tout cas il constatait
+qu'elle troublait le royaume<a id="footnotetag238" name="footnotetag238"></a><a href="#footnote238"><sup class="sml">238</sup></a>. Il signala le fardeau toujours
+croissant des impôts et la corruption du clergé déclarant qu'il n'y
+avait autre moyen pour «asseurer»... «la bénévolence du peuple et
+l'intégrité de la religion» que d'assembler les États généraux et de
+tenir un concile national, quelque empêchement que le pape y mît. Il
+insista sur le devoir de réformer l'Église et «d'ouyr les plaintes du
+peuple» sans s'arrêter aux dangers imaginaires que quelques-uns
+concevaient de ces grandes assemblées. «Si les premiers ministres du
+Roi, dit-il, sont calomniés comme autheurs et cause de tout le mal passé
+et qui peut advenir, comme ceux qui tournent toutes choses à leur
+advantage et font leur proffit particulier de la calamité de tous, y
+a-t-il d'autre moyen pour se nettoyer de tous souspeçons que de faire
+entendre en telle assemblée en quel estat l'on a trouvé le royaume [et]
+comme il a été administré...» C'était presque dire que les accusations
+avaient quelque apparence. Et quand Marillac montrait le Roi, gardé par
+l'amour de sa mère, «de tant de princes du sang», de l'Église et de la
+noblesse, ne signifiait-il pas aux oncles de Marie Stuart que leurs
+services n'étaient pas indispensables<a id="footnotetag239" name="footnotetag239"></a><a href="#footnote239"><sup class="sml">239</sup></a>?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote238" name="footnote238"><b>Note 238: </b></a><a href="#footnotetag238">(retour) </a> Cf. sur le revirement de Marillac, connu jusque-là pour
+un partisan des Guise, Pierre de Vaissière, <i>Charles de Marillac,
+ambassadeur et homme politique sous les règnes de François Ier, Henri II
+et François II</i>, Paris 1896, p. 383-384.--Le discours de Marillac est
+dans Regnier de La Planche, p. 352-360.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote239" name="footnote239"><b>Note 239: </b></a><a href="#footnotetag239">(retour) </a> Regnier de La Planche, p. 357.</blockquote>
+
+<p>L'Amiral, qui décidément se posait en porte-parole des réformés, attaqua
+vivement la politique religieuse et le gouvernement des Guise. Le Duc
+répliqua sur le même ton. Le Cardinal, calme et ironique, remarqua que
+si les novateurs se disaient «très obéissans, c'estoit toutesfois avec
+condition que le roy seroit de leur opinion et de leur secte ou pour le
+moins qu'il l'approuveroit»<a id="footnotetag240" name="footnotetag240"></a><a href="#footnote240"><sup class="sml">240</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote240" name="footnote240"><b>Note 240: </b></a><a href="#footnotetag240">(retour) </a> [De Mayer], <i>Des États généraux et autres Assemblées
+nationales</i>, t. X, p. 306-307.--La Place, p. 66-68.</blockquote>
+
+<p>Il dissuada le Roi de leur «bailler temples et lieu d'assemblée», car
+«ce seroit approuver leur idolatrie», ce qu'il «ne sçauroit faire sans
+estre perpétuellement damné». Toutefois il fut d'avis que tout en
+continuant à punir «griesvement» les séditieux et «perturbateurs du
+peuple et du royaume» on ne «touchast plus par voye de punition de
+justice,» à ceux «qui sans armes, et de peur d'estre damnés, iroyent au
+presche, chanteroient les psalmes et n'iroyent point à la messe.» Il se
+prononça pour la réunion des États généraux, et, quant à la réforme de
+l'Église, il proposa de faire ouvrir par les évêques et les curés une
+enquête sur les abus «pour en informer le Roy à fin de regarder la
+nécessité d'assembler un concile général ou national». Les chevaliers de
+l'Ordre opinèrent tous comme le cardinal de Lorraine, dont l'avis passa
+à la majorité des voix. En conséquence, les États généraux furent
+convoqués pour le 10 décembre suivant à Meaux (31 août 1560).</p>
+
+<p>La Reine-mère avait pris une telle importance que l'Amiral et quelques
+grands seigneurs en qui elle se fiait la sollicitèrent de se saisir du
+pouvoir et de renvoyer pour quelque temps les Guise en leur maison. Mais
+elle les «cognoissoit de si grand cœur que malaisement» endureraient-ils
+de n'être rien. Le Duc se fortifiait de toutes sortes de gens, et
+«disoit haut et clair avoir la promesse de mille ou douze cens
+gentilshommes signalés et le serment de leurs chefs, avec lesquels et
+les vieilles bandes venues du Piedmond et autres dont il s'asseuroit, il
+passerait sur le ventre à tous ses ennemis». Disgracier les Guise, ce
+«seroit pour entrer de fiebvre en chaud mal»<a id="footnotetag241" name="footnotetag241"></a><a href="#footnote241"><sup class="sml">241</sup></a>. Il lui faudrait
+rappeler le Connétable qu'elle n'aimait pas et s'appuyer sur les princes
+du sang et les réformés, dangereux alliés qui ne manqueraient pas, lors
+de la réunion des États généraux, de bailler au Roi un conseil où elle
+était sûre de n'avoir pas la première place.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote241" name="footnote241"><b>Note 241: </b></a><a href="#footnotetag241">(retour) </a> Regnier de La Planche, p. 313-314.</blockquote>
+
+<p>Il n'est pas imaginable combien les protestants, à part quelques hommes
+comme Coligny<a id="footnotetag242" name="footnotetag242"></a><a href="#footnote242"><sup class="sml">242</sup></a>, se souciaient peu de la gagner. Ils la pressaient de
+se compromettre pour eux, et en même temps déclaraient dans tous leurs
+écrits qu'en cas de minorité les princes du sang devaient avoir le
+premier rang dans l'État, à l'exclusion des étrangers et des
+reines-mères. Ils l'estimaient, à ce qu'il semblait, trop heureuse de
+les servir gratuitement. C'était se méprendre du tout sur ses
+sentiments. Son ambition, naturellement très grande, s'était encore
+accrue à la faveur des événements et du succès. Elle voyait jour pour
+arriver au pouvoir suprême; elle y aspirait pour elle et dans l'intérêt
+de ses enfants. Or les novateurs religieux, qui auraient dû s'assurer
+son concours à tout prix, jetaient en travers de sa route et
+consolidaient sottement la théorie des princes du sang. La <i>Briesve
+Exposition</i>, qu'ils publièrent après la conjuration d'Amboise, et la
+<i>Response chrestienne et défensive</i>, qui est du même temps que le
+«Théophile» de l'Église de Tours, et Le Camus, porteur de ce mémoire
+consultatif, invoquaient contre les Guise l'ancienne constitution du
+royaume et soutenaient tous que la loi salique et la coutume excluaient
+du gouvernement les étrangers<a id="footnotetag243" name="footnotetag243"></a><a href="#footnote243"><sup class="sml">243</sup></a>.</p>
+
+<p>Pour entraîner Antoine de Bourbon, qui suivant son habitude atermoyait,
+les représentants des Églises tinrent à Nérac une sorte de grand conseil
+auquel se trouvèrent le jurisconsulte huguenot Hotman, réfugié à
+Strasbourg depuis le tumulte d'Amboise, et Théodore de Bèze, poète,
+écrivain, humaniste, maintenant théologien et le principal coadjuteur de
+Calvin à Genève. Ils rédigèrent pour le roi de Navarre et le prince de
+Condé une «Remontrance» où les prétentions des princes du sang étaient
+appuyées de précédents historiques spécieux et d'attaques passionnées
+contre la tyrannie des Guise<a id="footnotetag244" name="footnotetag244"></a><a href="#footnote244"><sup class="sml">244</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote242" name="footnote242"><b>Note 242: </b></a><a href="#footnotetag242">(retour) </a> Coligny n'assistait pas, comme on l'a vu, à la réunion de
+Vendôme, Erichs Marcks, <i>Gaspard von Coligny</i>, 1893, t. I, p. 350.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote243" name="footnote243"><b>Note 243: </b></a><a href="#footnotetag243">(retour) </a> Aussi approuva-t-elle, si elle ne l'inspira pas, la
+réfutation de la thèse des protestants par Jean du Tillet, greffier en
+chef du Parlement de Paris, <i>Pour la majorité du roy tres chrestien
+contre les escrits des rebelles</i>, Paris, 1560, in-4º (B. N., Lb. 32).
+Les protestants répondirent par un <i>Légitime conseil des rois de France
+pendant leur jeune aage contre ceux qui veulent maintenir l'ilégitime
+gouvernement de ceux de Guise, soubz le titre la majorité du roy,
+ci-devant publié</i> (Mémoires de Condé, t. I, p. 471 sqq.) Du Tillet
+répliqua: <i>Pour l'entière majorité du roi tres chrestien contre le
+Légitime conseil</i>, Paris, 1560 (dans Dupuy, <i>Traité de la majorité de
+nos rois et des régences du royaume</i>, Paris, 1655. Preuves, p. 329 sqq.,)
+où se trouve aussi, p. 319 sqq., le premier écrit de Du Tillet. Du
+Tillet maintient que les rois sont majeurs à quatorze ans, qu'ils
+règlent, comme ils l'entendent, par testament les régences; que les
+reines-mères sont, par lois et coutumes, préférées aux princes du sang
+en cas de mort <i>ab intestat</i>; qu'il n'y a pas de régents nés, qu'on ne
+saurait sans «impugner» l'autorité de François II et de sa mère blâmer
+le choix qu'ils ont fait des Guise pour ministres. «C'est, dit-il à la
+Reine-mère, vouloir vous asservir à d'autres non mis ne destituables par
+vous, et c'est ce tuteur [forcé] qu'ils amènent et nomment légitime
+conseil.» Dupuy, <i>Preuves</i>, p. 333.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote244" name="footnote244"><b>Note 244: </b></a><a href="#footnotetag244">(retour) </a> Bèze partit pour Nérac le 10 juillet (1560) (<i>Calvini
+Opera Omnia</i>, t. XVIII, col. 98, note 5). Il y était à la fin de juillet
+(<i>ibid.</i>, col. 154, note 4). Hotman y arriva peu après lui. Les
+conférences ont dû avoir lieu soit fin juillet, soit plutôt au
+commencement d'août. La consultation est dans La Planche, p. 318-338.
+Elle est probablement d'Hotman; De Ruble, t. II, p. 315. Mais il n'en
+est pas fait mention dans l'<i>Essai sur François Hotman</i>, de Rodolphe
+Dareste, Paris, 1850, ni dans ses deux articles de la <i>Revue
+historique</i>, t. II, 1876, p. 1 et p. 367.</blockquote>
+
+<p>En même temps, la guerre civile commençait. Un des hommes d'épée les
+plus remuants du parti, Maligny le jeune, s'empara de Lyon, la capitale
+du Sud-Est, et il s'y serait maintenu si Antoine de Bourbon, effrayé de
+ce coup d'audace, ne lui avait commandé de licencier ses bandes et
+d'évacuer la ville (septembre 1560). Mais il lui faisait dire en même
+temps de faire couler les soldats un à un vers Limoges, où il pensait
+les employer--du moins le bruit en courut--à surprendre Bordeaux et
+assurer ses communications par mer avec l'Angleterre protestante<a id="footnotetag245" name="footnotetag245"></a><a href="#footnote245"><sup class="sml">245</sup></a>.
+Le prince de Condé avait dépêché un certain La Sague à plusieurs grands
+seigneurs qu'il priait «de ne luy faillir au besoin». Les Guise
+parvinrent à saisir ce messager et trouvèrent sur lui les réponses du
+Connétable et du vidame de Chartres, François de Vendôme. Anne de
+Montmorency, qui savait le danger des écritures, «exhortoit le prince à
+la paix, lui conseillant qu'il se gardast bien d'entreprendre chose que
+Sa Majesté peust trouver mauvaise». Mais le Vidame lui mandait «qu'il se
+devoit asseurer de luy comme de son très humble serviteur et parent et
+qu'il maintiendrait son party et ceste juste querelle contre tous, sans
+excepter que le Roy, messieurs ses frères et les roynes.»<a id="footnotetag246" name="footnotetag246"></a><a href="#footnote246"><sup class="sml">246</sup></a> Les Guise
+enfermèrent cet imprudent à la Bastille (29 août).</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote245" name="footnote245"><b>Note 245: </b></a><a href="#footnotetag245">(retour) </a> De Ruble, t. II, p. 336-337, prête peut-être au roi de
+Navarre des desseins sans proportion avec son intelligence et son
+énergie.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote246" name="footnote246"><b>Note 246: </b></a><a href="#footnotetag246">(retour) </a> Regnier de La Planche, p. 345-346.</blockquote>
+
+<p>La Reine-mère, à qui François de Vendôme était particulièrement
+agréable<a id="footnotetag247" name="footnotetag247"></a><a href="#footnote247"><sup class="sml">247</sup></a>, approuva l'arrestation. Épouvantée de ces bruits d'armes,
+dégoûtée de ses avances aux huguenots, tremblant pour ses fils et pour
+elle-même, elle se rapprocha des Guise et se fit leur alliée contre les
+Bourbons. Elle écrivit à Philippe II et au duc de Savoie pour leur
+demander appui et seconda le gouvernement de toute façon. François II
+avait sommé le roi de Navarre de lui amener son frère pour que celui-ci
+se justifiât de l'embauchage des hommes d'armes dont on le chargeait,
+«vous pouvant asseurer que là où il refusera de m'obéyr, je sauroy fort
+bien faire congnoistre que je suis roy»<a id="footnotetag248" name="footnotetag248"></a><a href="#footnote248"><sup class="sml">248</sup></a>, et elle, dans une lettre
+au comte de Crussol, porteur de cet ordre impérieux, elle le chargeait
+de dire à Antoine que le Connétable et ses deux fils, Montmorency et
+Damville, avaient «en jens de bien» fait sur l'entreprise de Condé des
+révélations qui avaient «esté en partie cause de la prise de La Sague et
+du Vidame»<a id="footnotetag249" name="footnotetag249"></a><a href="#footnote249"><sup class="sml">249</sup></a>. C'était une «charité» que Montmorency se hâta de
+démentir (26 septembre)<a id="footnotetag250" name="footnotetag250"></a><a href="#footnote250"><sup class="sml">250</sup></a> mais qu'elle avait lancée à tout hasard
+pour rompre l'accord des connétablistes et des partisans des Bourbons.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote247" name="footnote247"><b>Note 247: </b></a><a href="#footnotetag247">(retour) </a> Voir ci-dessous, p. 207-208.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote248" name="footnote248"><b>Note 248: </b></a><a href="#footnotetag248">(retour) </a> De Ruble, t. II, p. 361 et 363.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote249" name="footnote249"><b>Note 249: </b></a><a href="#footnotetag249">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. I, p. 347.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote250" name="footnote250"><b>Note 250: </b></a><a href="#footnotetag250">(retour) </a> 250: Louis Paris, <i>Négociations...relatives au règne de
+François II</i>, p. 577.</blockquote>
+
+<p>Cependant les Guise massaient des soldats dans Orléans, où ils avaient
+fait transférer les États généraux. C'est là qu'ils attendaient leurs
+ennemis.</p>
+
+<p>Le roi de Navarre, forcé de choisir entre l'obéissance et la révolte et
+menacé d'être pris à dos par les miliciens de la Navarre espagnole, dont
+Philippe II avait ordonné la levée en masse, s'était décidé à conduire
+son frère à François II. Ses partisans, ses amis, la femme de son frère
+l'avertissaient du danger qu'ils couraient tous deux<a id="footnotetag251" name="footnotetag251"></a><a href="#footnote251"><sup class="sml">251</sup></a>. Il put vite
+s'apercevoir que les gouverneurs le traitaient en suspect et gardaient
+soigneusement les villes qu'il traversait. Le sénéchal du Poitou,
+Montpezat, avait reçu de Catherine l'ordre écrit de ne pas le laisser
+entrer dans Poitiers, une des places les plus fortes de l'Ouest, dont on
+craignait qu'il ne s'emparât. Il lui signifia la défense «de par le
+roi», ajoutant de son cru: «sur la peine de la vie». Antoine fut si
+outré de l'insulte qu'il délibéra de revenir sur ses pas; il demanda une
+explication à la Reine-mère, qui répondit sans hésiter que «personne n'a
+eu charge ne commandement de luy (le Roi) ne de moi de vous tenir ce
+langage»<a id="footnotetag252" name="footnotetag252"></a><a href="#footnote252"><sup class="sml">252</sup></a>, ce qui n'était vrai que de la menace. Femme, elle se
+croit autorisée, ou même elle se complaît à se défendre avec les armes
+des faibles, le mensonge et la ruse. Antoine, rassuré, continua sa
+route, et le soir même de l'arrivée à Orléans (31 octobre), Condé fut
+emprisonné.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote251" name="footnote251"><b>Note 251: </b></a><a href="#footnotetag251">(retour) </a> Comte J. Delaborde, <i>Éléonore de Roye</i>, p. 68; De Ruble,
+<i>Antoine de Bourbon et Jeanne d'Albret</i>, t. II, 1882, p. 370.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote252" name="footnote252"><b>Note 252: </b></a><a href="#footnotetag252">(retour) </a> <i>Lettres</i>, I, p. 150 (17 octobre 1560).</blockquote>
+
+<p>Catherine avait aidé à la capture des Bourbons pour enlever à la révolte
+ses chefs naturels. Mais les Guise estimaient que ce n'était pas assez
+et qu'il fallait faire un exemple. Ils en voulaient surtout au prince de
+Condé dont ils avaient senti la main dans tous les remuements.</p>
+
+<p>La santé de François II, qui n'avait jamais été bonne, était à ce moment
+encore plus mauvaise; de là leurs inquiétudes et leur passion contre le
+plus redoutable des ennemis du lendemain. Ils n'osèrent le traduire
+devant le Parlement garni de pairs, le seul tribunal légitime, de peur
+d'un acquittement, et ils lui donnèrent pour juges, par autorité
+absolue, des commissaires: magistrats, conseillers d'État, chevaliers de
+l'Ordre<a id="footnotetag253" name="footnotetag253"></a><a href="#footnote253"><sup class="sml">253</sup></a>. Catherine répugnait aux cruautés superflues. D'ailleurs
+elle réfléchissait que les Guise, débarrassés de l'esprit agissant de
+l'opposition, n'auraient plus les mêmes raisons de la contenter et la
+relégueraient au second plan. Sans tarder, elle se tourna vers le
+connétable de Montmorency, qui, sous prétexte de maladie, s'était excusé
+de venir à Orléans. Le jour même où commença l'instruction contre Condé
+(13 novembre), elle lui écrivait: «Je voldrès que vostre santé peut
+(pût) permettre que feusiés avecques nous, car je cré fermement que l'on
+seroyt plus sage et, ne l'étant, vous ayderié à sortir le roy aur (hors)
+de page, car vous aves tousjour voleu que vos mestres feusset aubéi
+partout»<a id="footnotetag254" name="footnotetag254"></a><a href="#footnote254"><sup class="sml">254</sup></a>. Elle ne nommait personne, mais il est clair que les gens
+qui n'étaient pas suffisamment sages et qui tenaient le Roi en tutelle,
+ce ne peut être que les ministres dirigeants. Pour s'opposer à leurs
+violences, elle appelait à l'aide son vieil ennemi.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote253" name="footnote253"><b>Note 253: </b></a><a href="#footnotetag253">(retour) </a> Le procès de Condé dans le Comte Delaborde, <i>Éléonore de
+Roye</i>, p. 81-92.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote254" name="footnote254"><b>Note 254: </b></a><a href="#footnotetag254">(retour) </a> <i>Lettres de Catherine</i>, t. I, p. 153.</blockquote>
+
+<p>Elle se ménageait même un recours du côté du roi de Navarre. Un jour
+qu'Antoine de Bourbon, ému du danger de son frère, rappelait dans une
+séance du Conseil privé les services rendus par les princes de sa maison
+et s'écriait que si le Roi avait tant soif du sang des Bourbons....,
+elle l'avait interrompu, promettant que la justice seule triompherait
+des hésitations de son fils<a id="footnotetag255" name="footnotetag255"></a><a href="#footnote255"><sup class="sml">255</sup></a>. Plusieurs fois elle l'aurait fait
+prévenir de desseins tramés contre lui: coup maladroit dans une partie
+de chasse, assassinat dans la chambre royale et de la main même du
+Roi<a id="footnotetag256" name="footnotetag256"></a><a href="#footnote256"><sup class="sml">256</sup></a>. Mais est-il sûr que les Guise aient voulu supprimer ce pauvre
+rival? On peut croire avec plus de vraisemblance que la Reine-mère a
+discrètement enrayé la poursuite contre son frère. Après la condamnation
+pour crime de lèse-majesté (26 novembre), deux des commissaires, le
+chancelier de L'Hôpital et le conseiller d'État Du Mortier, «reculoyent
+tousjours» de signer la sentence, «en donnant toutefois bonne
+espérance»<a id="footnotetag257" name="footnotetag257"></a><a href="#footnote257"><sup class="sml">257</sup></a>. Or, c'étaient deux hommes à Catherine; ils réussirent à
+gagner du temps. Le jeune Roi, cet adolescent débile que son mariage
+précoce avec Marie Stuart avait achevé d'affaiblir, eut le 9 novembre et
+le 16 des syncopes alarmantes. Son état s'aggrava subitement et fut
+bientôt désespéré. Dans l'appréhension de cette fin, les Guise
+proposèrent, dit-on, à Catherine de hâter l'exécution du prince<a id="footnotetag258" name="footnotetag258"></a><a href="#footnote258"><sup class="sml">258</sup></a>.
+C'était, s'ils le firent, avoir une très médiocre idée et très fausse de
+son intelligence. Alors que l'avènement de son fils Charles, un enfant
+de dix ans, lui offrait l'occasion inespérée de se saisir du pouvoir,
+pouvaient-ils croire qu'elle se mettrait à leur merci et s'aliénerait à
+jamais les huguenots, en sacrifiant Condé? Mais elle était fermement
+résolue à priver Antoine de Bourbon de la régence. Il n'y avait pas de
+loi expresse qui réglât la transmission du pouvoir en cas de minorité.
+Le précédent de Blanche de Castille était favorable aux reines-mères,
+mais la loi salique, en excluant les femmes du trône, semblait par
+analogie les exclure du gouvernement et y appeler les princes du sang.
+Demander aux États généraux ou au Parlement de trancher ce grand débat,
+c'était provoquer une décision qui pourrait être contraire à ses droits,
+et qui, si elle ne l'était pas, risquait d'être contestée par son
+concurrent, les armes à la main. Le mieux était de s'assurer la
+direction paisible de l'État par un accord à l'amiable avec le premier
+prince du sang. Mais il fallait l'y amener.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote255" name="footnote255"><b>Note 255: </b></a><a href="#footnotetag255">(retour) </a> De Ruble, <i>Antoine de Bourbon et Jeanne d'Albret</i>, t. II,
+1882, p. 417-418.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote256" name="footnote256"><b>Note 256: </b></a><a href="#footnotetag256">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 419.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote257" name="footnote257"><b>Note 257: </b></a><a href="#footnotetag257">(retour) </a> Regnier de La Planche, p. 401.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote258" name="footnote258"><b>Note 258: </b></a><a href="#footnotetag258">(retour) </a> C'est ce que raconte de Thon, <i>Histoire</i>, Londres, 1734,
+liv. XXVI, t. III, p. 373-374.</blockquote>
+
+<p>Elle conduisit l'affaire habilement. Plusieurs fois elle déclara de
+façon à être entendue qu'elle se procurerait le pouvoir à tout prix.
+Puis quand elle jugea le roi de Navarre bien apeuré, elle le manda dans
+son cabinet<a id="footnotetag259" name="footnotetag259"></a><a href="#footnote259"><sup class="sml">259</sup></a>. Il croyait marcher à la mort (2 décembre). Au passage,
+une dame, peut-être la duchesse de Montpensier, sa cousine et la
+confidente de la Reine, lui dit à l'oreille de tout accepter, sinon
+qu'il y allait de sa vie. Il entra. Le duc de Guise et le cardinal de
+Lorraine étaient présents. Après qu'un secrétaire eut donné lecture d'un
+mémoire établissant, par les précédents historiques, le droit des
+reines-mères à la régence, Catherine, sévèrement, rappela tous les
+complots des Bourbons. Les dénégations étaient inutiles. Antoine avait
+perdu par sa conduite les prétentions qu'il aurait pu élever comme
+premier prince du sang au gouvernement du royaume. Le roi de Navarre
+protesta de son innocence, ajoutant toutefois qu'il faisait volontiers
+abandon de ses droits. Catherine lui fit signer cette renonciation et
+lui «promit à (de) bouche qu'il seroit lieutenant du roy en France... et
+que rien ne seroit ordonné sinon par son advis et des autres princes du
+sang». Mais elle voulait plus encore: inaugurer son avènement par la
+réconciliation des chefs de partis. Elle ne craignit pas d'affirmer à
+Antoine que le Roi avait de sa propre autorité décidé seul l'arrestation
+et le jugement de Condé et que les Guise n'en étaient pas responsables.
+Antoine admit encore cette explication et consentit à «embrasser» les
+deux frères, les pires ennemis de sa maison<a id="footnotetag260" name="footnotetag260"></a><a href="#footnote260"><sup class="sml">260</sup></a>. Trois jours après,
+François II mourut (5 décembre), et Charles d'Orléans lui succéda sous
+le nom de Charles IX. Le règne de Catherine commençait. Elle s'était
+élevée au premier rang à pas si comptés et d'un mouvement si doux
+qu'elle avançait sans avoir l'air de cheminer.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote259" name="footnote259"><b>Note 259: </b></a><a href="#footnotetag259">(retour) </a>: De Ruble, t. II, p. 434 ne soupçonne pas le jeu.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote260" name="footnote260"><b>Note 260: </b></a><a href="#footnotetag260">(retour) </a> Regnier de La Planche, p. 415-417. D'après cet historien
+(p. 416), le Roi lui-même, trois jours avant sa mort, aurait déclaré au
+roi de Navarre qu'il avait «de son propre mouvement et contre leur
+advis» (des Guise) fait emprisonner le prince de Condé.</blockquote>
+
+<a name="c4" id="c4"></a>
+<br>
+
+<h4><i>CHAPITRE IV</i></h4>
+
+<h3>LA RÉGENTE<a id="footnotetag261" name="footnotetag261"></a><a href="#footnote261"><sup class="sml">261</sup></a> ET LES RÉFORMÉS</h3>
+
+<p>Catherine prenait le gouvernement dans des conditions difficiles: un roi
+enfant, des États généraux réunis (après environ quatre-vingts ans
+d'interruption)<a id="footnotetag262" name="footnotetag262"></a><a href="#footnote262"><sup class="sml">262</sup></a>, les partis et les religions en lutte, les Guise
+jaloux de leur pouvoir perdu, Antoine de Bourbon envieux de celui qu'il
+avait cédé; elle, l'étrangère, «n'y ayent (n'y ayant), disait-elle, heun
+seul [homme] à qui je me puise du tout fyer, qui n'aye quelque pasion
+partycoulyère». Mais elle avait confiance, comme elle l'écrivait à sa
+fille le surlendemain de l'avènement de Charles IX: «...Vous diré (je
+vous dirai de) ne vous troubler de ryen et vous aseurer que je ne feré
+pouyne (peine) de me gouverner de fason que Dyeu et le monde aront
+aucasion d'estre contens de moy, car s'et mon prinsypale bout (but) de
+avoir l'honneur de Dyeu an tout devent les yeulx et conserver mon
+authorité, non pour moy, més pour servir à la conservation de set (ce)
+royaume et pour le byen de tous vos frères»<a id="footnotetag263" name="footnotetag263"></a><a href="#footnote263"><sup class="sml">263</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote261" name="footnote261"><b>Note 261: </b></a><a href="#footnotetag261">(retour) </a> Catherine de Médicis n'a pas eu en titre la régence que
+les États généraux, comme on le verra plus loin, auraient été plutôt
+portés à décerner au roi de Navarre. Dans une note sur les dates de la
+naissance de ses enfants, écrite entre la mort de François II (5 déc.
+1560) et la majorité de Charles IX (17 août 1563), le secrétaire d'État,
+Claude de l'Aubespine, la qualifie de «<i>Gouvernante de France</i>» (Louis
+Paris, <i>Négociations</i>, etc. p. 892). C'est le pouvoir de régente sans le
+nom. Aussi ne me suis-je pas fait scrupule de l'appeler Régente au lieu
+de «Gouvernante de France».</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote262" name="footnote262"><b>Note 262: </b></a><a href="#footnotetag262">(retour) </a> Les États de 1506 sous Louis XII et de 1558 sous Henri II
+ne sont pas de véritables États généraux. En 1506 les députés des villes
+étaient seuls; en 1558 les représentants du clergé, de la noblesse, de
+la justice et du tiers état avaient été désignés par le roi. Mais les
+États de 1560 furent une vraie Assemblée générale élue des trois ordres
+de la Nation.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote263" name="footnote263"><b>Note 263: </b></a><a href="#footnotetag263">(retour) </a> 2 décembre 1560. <i>Lettres de Catherine</i>, I, p. 568, ou I.
+p. 158.</blockquote>
+
+<p>Les États généraux, élus du vivant de François II, se réunirent à
+Orléans cinq jours après sa mort. C'était la première fois depuis 1484
+que les trois ordres de la nation étaient consultés ensemble sur leurs
+griefs et sur leurs vœux. La bataille électorale avait été très disputée
+et, malgré la pression gouvernementale, la Noblesse et le Tiers état
+avaient choisi nombre de représentants hostiles aux Guise et favorables
+à la réformation de l'Église, sinon à la Réforme. Catherine pouvait
+craindre que cette assemblée sans expérience ni tradition, entraînée
+par les passions religieuses ou politiques, ne fût tentée de jouer un
+grand rôle à ses dépens. Pendant tout le principat des Guise, les
+réformés n'avaient pas cessé de soutenir dans les «livrets» et de crier
+dans les libelles qu'en cas de minorité les États généraux étaient seuls
+aptes à constituer une régence et les princes du sang à l'exercer, et
+cette polémique avait fait impression. Outre cette raison de principe,
+les députés très ardents des provinces d'Aquitaine (Sud-Ouest) et de
+quelques bailliages de Normandie, Touraine, Maine, etc.<a id="footnotetag264" name="footnotetag264"></a><a href="#footnote264"><sup class="sml">264</sup></a>, en avaient
+une autre pour exclure la Reine-mère. Inspirés par les prédicants
+calvinistes, ils voulaient, pour régénérer l'Église, amputer les abus,
+les superstitions, les vices qui la corrompaient et ils jugeaient
+Catherine incapable, par défaut de zèle ou manque de vigueur, de porter
+le fer dans les parties gâtées du corps ecclésiastique. Sous prétexte
+qu'ils avaient été convoqués par François II et qu'ils avaient été
+délégués par devers lui, ils se déclaraient sans pouvoirs sous son
+successeur et demandaient soit de nouvelles élections, soit le temps de
+consulter leurs bailliages et d'en recevoir un nouveau mandat. Mais
+Catherine craignait que les électeurs, enhardis par la défaite des Guise
+et du parti catholique, ne nommassent une majorité résolument
+calviniste, qui donnerait ou même imposerait la régence au roi de
+Navarre. Elle fit si bien que la majorité des deux ordres laïques
+déclara que, la dignité royale ne mourant point, les pouvoirs dont ils
+avaient été investis sous François II restaient valables sous Charles
+IX.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote264" name="footnote264"><b>Note 264: </b></a><a href="#footnotetag264">(retour) </a> On en trouvera la liste dans [Lalourcé et Duval],
+<i>Recueils des cahiers généraux des trois ordres</i>, t. I, p. 176-177.
+Naturellement ils protestaient qu'ils n'avaient pas eu l'intention de
+diminuer «l'autorité» de la Reine-mère.</blockquote>
+
+<p>Sauf en ce qui concernait son autorité, Catherine était disposée aux
+concessions. Son accord avec Antoine de Bourbon et l'aide qu'elle
+attendait de lui contre un retour offensif des Guise l'auraient, à
+défaut d'autres motifs, obligée à suspendre la persécution contre les
+protestants. Mais elle avait de plus constaté que la rigueur était
+impuissante à détruire une croyance invétérée et à convertir les
+dissidents, quand ils sont multitude. Il fallait de toute nécessité
+changer de méthode, employer la douceur et la persuasion là où la force
+et la violence avaient échoué. Confiante avec excès dans son habileté,
+elle ne croyait pas impossible de satisfaire les réformés sans soulever
+les catholiques et de les acheminer les uns et les autres dans les voies
+de la tolérance.</p>
+
+<p>Le chancelier Michel de l'Hôpital était lui aussi partisan de la
+conciliation. Dans la séance royale d'ouverture des États, le 13
+décembre, il fit avec quelque rudesse la leçon à tout le monde<a id="footnotetag265" name="footnotetag265"></a><a href="#footnote265"><sup class="sml">265</sup></a>. «Ne
+soyons si prompts à prendre et suyvre nouvelles opinions, chacun à sa
+mode et façon... Autrement s'il est loisible à un chacun prendre la
+nouvelle religion à son plaisir, voyés et prenés garde qu'il n'y ait
+autant de façons et manières de religions qu'il y a de familles ou chefs
+d'hommes. Tu dis que ta religion est meilleure, je défends la mienne;
+lequel est le plus raisonnable que je suyve ton opinion ou toy la
+mienne.» C'était à l'Église universelle, non aux particuliers, de
+décider les points de foi. Le Roi et la Reine n'oublieraient rien pour
+hâter la réunion du Concile général que le pape venait d'annoncer (20
+novembre); et «où ce remède faudroit (manqueroit), ils useront de toutes
+autres provisions, dont ses prédécesseurs roys ont usé», c'est-à-dire
+assembleraient un Concile national.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote265" name="footnote265"><b>Note 265: </b></a><a href="#footnotetag265">(retour) </a> Le discours dans Duféy, <i>Œuvres complètes de l'Hôpital</i>,
+t. I, p. 403 sqq., et dans [Lalourcé et Duval], <i>Recueil de pièces
+originales et authentiques</i>, t. I, p. 42-66.</blockquote>
+
+<p>Il reprocha aux catholiques de n'avoir pas employé les meilleurs moyens
+pour ramener les dissidents. «Nous avons cy devant fait comme les
+mauvais capitaines, qui vont assaillir le fort de leurs ennemis avec
+toutes leurs forces, laissans despourveus et desnués leurs logis. Il
+nous faut doresnavant garnir de vertus et de bonnes mœurs, et puis les
+assaillir avec les armes de charité, prières, persuasions, paroles de
+Dieu qui sont propres à tel combat. La bonne vie, comme dit le proverbe,
+persuade plus que l'oraison. Le cousteau vaut peu contre l'esprit, si ce
+n'est à perdre l'âme ensemble avec le corps.... Prions Dieu incessamment
+pour eux et faisons tout ce que possible nous sera, tant qu'il y ait
+espérance de les réduire et de les convertir. La douceur profitera plus
+que la rigueur.»</p>
+
+<p>Mais contre «aulcuns» «qu'on ne peut contenter et qui ne demandent que
+troubles, tumultes, et confusions», le Roi déploiera à l'avenir toute sa
+puissance. «Si est ce que jusques icy a esté procédé si doulcement que
+cela semble plutost correction paternelle que punition. Il n'y a eu ni
+portes forcées, ne murailles des villes abbatues, ne maisons bruslées,
+ne privilèges ostés aux villes comme les princes voisins ont fait de
+nostre temps en pareils troubles et séditions»<a id="footnotetag266" name="footnotetag266"></a><a href="#footnote266"><sup class="sml">266</sup></a>. C'était
+l'affirmation d'une politique qui, indulgente aux erreurs de l'esprit,
+réprimerait sans pitié les désordres.</p>
+
+<p>Les réformés ardents s'indignèrent que le Chancelier les eût accusés de
+vouloir «planter leur religion avec espées et pistoles». Mais pourtant
+l'<i>Histoire ecclésiastique</i>, qui reflète si fidèlement leurs idées,
+reconnaît que «puisqu'il n'y a qu'une vraye religion à laquelle tous les
+petits et grands doivent viser, le magistrat doit sur toutes choses
+pourvoir à ce qu'elle seule soit advouée et gardée es pays de sa
+subjection...»<a id="footnotetag267" name="footnotetag267"></a><a href="#footnote267"><sup class="sml">267</sup></a>. C'est dire que le jour où ils seraient les maîtres,
+ils réformeraient, autrement dit changeraient la religion, doucement,
+s'ils le pouvaient, par force, s'ils y trouvaient de la résistance.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote266" name="footnote266"><b>Note 266: </b></a><a href="#footnotetag266">(retour) </a> <i>Œuvres complètes de Michel de l'Hôpital, chancelier de
+France</i>, publiées par Duféy, t. I, 1824, p. 403.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote267" name="footnote267"><b>Note 267: </b></a><a href="#footnotetag267">(retour) </a> <i>Histoire ecclésiastique</i>, I, p. 426.</blockquote>
+
+<p>Aussi poussaient-ils Antoine de Bourbon, l'espoir des Églises, à
+disputer à Catherine la première place. C'est à lui et non à elle que
+les ordres laïques habilement travaillés allèrent, le 14 décembre,
+porter leurs cahiers de doléances et demander l'autorisation de siéger
+jusqu'à ce qu'ils eussent reçu mandat de leurs électeurs sur
+l'organisation du gouvernement. Mais Antoine tint loyalement sa parole
+et le Conseil privé régla, sans consulter les États généraux, le partage
+des pouvoirs entre la Reine-mère et le premier prince de sang (21
+décembre 1560). Catherine assisterait aux conseils ou, quand elle s'en
+dispenserait, se ferait faire rapport sur les délibérations. Elle
+recevrait les dépêches de France et de l'étranger et ouvrirait les
+paquets pour en prendre connaissance la première. Les lettres du Roi ne
+seraient expédiées qu'après qu'elle les aurait lues et elles partiraient
+accompagnées toujours d'une lettre d'elle<a id="footnotetag268" name="footnotetag268"></a><a href="#footnote268"><sup class="sml">268</sup></a>. Présidence des conseils,
+droit d'initiative et droit de contrôle, direction de la politique
+extérieure et intérieure et, comme il va de soi, sans que le règlement
+le dît, nomination aux offices et bénéfices, c'était le pouvoir
+souverain que l'arrêt du Conseil conférait à la Reine-mère. Le roi de
+Navarre resterait auprès d'elle, «d'aultant que les louys (lois) de set
+royaume, reconnaissait Catherine, le portet ainsyn» et il avait «le
+premier lieu» après elle, mais c'était un surveillant honoraire. Sa
+principale fonction était de recevoir les gouverneurs et les capitaines
+des places frontières ou d'ouvrir leurs dépêches et d'en faire rapport à
+la Reine-mère, qui déciderait les mesures à prendre et les réponses à
+faire. La part du premier prince du sang était bien petite et Catherine
+pouvait écrire à sa fille, la reine d'Espagne, qu'il était tout à fait
+«aubéysant et n'a neul comendement que seluy que je luy permés»<a id="footnotetag269" name="footnotetag269"></a><a href="#footnote269"><sup class="sml">269</sup></a>.
+Les États, n'étant pas soutenus, reconnurent à leur tour à la Reine-mère
+«le gouvernement et administration du royaume».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote268" name="footnote268"><b>Note 268: </b></a><a href="#footnotetag268">(retour) </a> Dupuy, <i>Traité de la majorité des rois</i>, 1655, Preuves,
+p. 353-354.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote269" name="footnote269"><b>Note 269: </b></a><a href="#footnotetag269">(retour) </a> <i>Lettres de Catherine</i>, t. I, p. 569, 19 déc. 1560.</blockquote>
+
+<p>La Régente avait hâte de se débarrasser d'eux. Le 1er janvier 1561, elle
+mena Charles IX et la Cour entendre leurs réponses au programme exposé
+par le Chancelier dans la séance solennelle d'ouverture. Ce fut la
+manifestation éclatante des divisions du pays. Les trois ordres,
+contrairement au précédent des derniers États généraux tenus à Tours en
+1484, ne siégeaient ni ne délibéraient ensemble; répartis en trois
+chambres, ils ne s'assemblaient que pour les séances solennelles. Ils ne
+s'étaient même pas entendus pour désigner un orateur commun. Le Tiers ne
+voulut pas du cardinal de Lorraine que le Clergé proposait; les
+sentiments de la Noblesse étaient si connus que les Guise n'osèrent pas
+même la solliciter. De dépit, le cardinal de Lorraine s'excusa de parler
+pour l'Église seule. L'orateur du Clergé, Quintin, docteur régent en
+droit canon de l'Université de Paris, rappela que Dieu avait dans
+l'Ancien Testament interdit à son peuple de lier amitié, de contracter
+mariage avec les idolâtres et les gentils, à qui les hérétiques devaient
+être assimilés. «Garde-toi bien, faisait-il dire à ce maître
+impitoyable, qu'ils n'habitent en la terre, n'aye aucune compassion
+d'eux, frappe-les jusqu'à internecion, qui est la mort»<a id="footnotetag270" name="footnotetag270"></a><a href="#footnote270"><sup class="sml">270</sup></a>. Les ordres
+laïques attaquèrent violemment l'ordre ecclésiastique. L'orateur du
+Tiers état, Jean Lange, avocat au Parlement de Bordeaux, s'éleva contre
+l'avarice et l'ignorance des clercs: et celui de la Noblesse, Jacques de
+Silly, baron de Rochefort, exhorta le Roi à supprimer les justices
+ecclésiastiques et à réformer «l'estat de prebstrise», si le prêtre, au
+lieu de prier, prêcher, et administrer les sacrements, «s'entremesle et
+embrouille des affaires temporelles et du monde»<a id="footnotetag271" name="footnotetag271"></a><a href="#footnote271"><sup class="sml">271</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote270" name="footnote270"><b>Note 270: </b></a><a href="#footnotetag270">(retour) </a> Lalourcé et Duval, <i>Recueil de pièces</i>, I. p. 220-221.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote271" name="footnote271"><b>Note 271: </b></a><a href="#footnotetag271">(retour) </a> Pierre de La Place, <i>Commentaires de l'estat de la
+religion et république soubs les roys Henry et François seconds et
+Charles neufviesme</i>, éd. Buchon, p. 91.</blockquote>
+
+<p>Les trois ordres n'étaient d'accord que pour refuser au gouvernement les
+moyens de gouverner. La dette publique était de 43 millions de livres,
+le quadruple du revenu annuel du royaume. Quoi qu'eût pu dire le
+Chancelier de la détresse de l'enfant-roi «engagé, endebté, empesché»,
+il ne décida point les députés aux sacrifices nécessaires. Le Tiers se
+déclara sans pouvoirs pour voter une augmentation d'impôts; la Noblesse
+et le Clergé repoussèrent une demande de subsides. La Régente, n'en
+pouvant rien tirer, les congédia (31 janvier 1561), et ordonna la
+réunion à Melun, au mois de mai, d'une autre assemblée d'États, «pour
+donner advis des moyens d'acquitter le roy», mais qui serait composée
+seulement de deux députés, un du Tiers et un de la Noblesse, de chacun
+des treize gouvernements de France, «tant pour éviter aux frais que à la
+confusion d'une par trop grande multitude de personnes». Quant au
+Clergé, il tiendrait ses séances à part.</p>
+
+<p>De l'hostilité des ordres laïques contre l'ordre ecclésiastique, le
+gouvernement profita pour adoucir le sort des réformés. Des lettres de
+cachet du 28 janvier 1561 et des lettres patentes du 22 février
+enjoignirent aux parlements de relâcher les prisonniers arrêtés pour
+cause de religion, avec obligation pour les amnistiés de vivre
+catholiquement à l'avenir et sans faire aucun acte scandaleux ni
+séditieux<a id="footnotetag272" name="footnotetag272"></a><a href="#footnote272"><sup class="sml">272</sup></a>. C'était le début d'une politique nouvelle. Catherine en
+exposa les motifs à son ambassadeur en Espagne, l'évêque de Limoges,
+chargé de faire agréer cet essai de tolérance au plus intolérant des
+souverains (31 janvier 1561). Le mal datait de trop loin pour que les
+remèdes ordinaires fussent efficaces. «Nous avons, écrit-elle, durant
+vingt ou trente ans, essayé le cautère pour cuyder arracher la contagion
+de ce mal (l'hérésie) d'entre nous et nous avons veu par expérience que
+ceste violence n'a servy qu'à le croistre et multiplier, d'aultant que
+par les rigoureuses pugnitions qui se sont continuellement faictes en ce
+royaume une infinité de petit peuple s'est confirmé en ceste oppinion
+jusques à avoir été dict de beaucoup de personnes de bon jugement qu'il
+n'y avoit rien plus pernicieux pour l'abollissement de ces nouvelles
+opinions que la mort publique de ceulx qui les tenoyent, puisqu'il se
+voyoit que par icelles (les rigoureuses punitions) elles (les nouvelles
+opinions) estoyent fortiffiez». La rigueur serait plus dangereuse en ce
+moment que jamais. «Vray est qu'estant le Roy monsieur mon filz en la
+minorité qu'il est et les cendres du feu qui s'est estaint (conjuration
+d'Amboise et troubles qui suivirent) encores si chauldes que la moindre
+scintille (étincelle) le flamberoit plus grand qu'il n'a jamays esté»,
+elle avait été «conseillée par tous les princes du sang et aultres
+princes et seigneurs du Conseil du Roy»,... ayant «esgard à la saison où
+nous sommes», «d'essayer par honnestes remontrances, exhortations et
+prédications de réduire ceulx qui se trouveront errer au faict de la
+foy», et d'autre part «de pugnir sévèrement ceulx qui feront scandales
+ou séditions, affin que la sévérité en l'ung et la douceur en l'aultre
+nous puissent préserver des inconvéniens d'où nous ne faisons que
+sortir»<a id="footnotetag273" name="footnotetag273"></a><a href="#footnote273"><sup class="sml">273</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote272" name="footnote272"><b>Note 272: </b></a><a href="#footnotetag272">(retour) </a> <i>Mémoires de Condé</i>, II, p. 268 et 271. Cf. <i>Joannis
+Calvini Opera omnia</i>, t. <span class="sc">xviii</span>, col. 360 et les notes 8 et 9.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote273" name="footnote273"><b>Note 273: </b></a><a href="#footnotetag273">(retour) </a> <i>Lettres</i>, I, p. 577-578, 31 janvier 1561.</blockquote>
+
+<p>Sous les raisons d'opportunité, les seules que Philippe II fût capable
+de comprendre, le dégoût de la violence et l'esprit de charité se
+devinent. Mais c'étaient de dangereuses illusions. Pour imposer la
+tolérance aux intolérants, c'est-à-dire à presque tout le monde, il
+aurait fallu un gouvernement absolu en fait comme en droit. Or le
+pouvoir de Catherine, bien qu'il fût en principe la délégation de celui
+du Roi, était en réalité beaucoup plus faible, n'ayant guère d'autre
+force propre qu'une tradition d'obéissance et de respect. Les princes du
+sang, les grands officiers de la couronne, les gouverneurs de provinces,
+chargés d'exécuter les ordres de la Régente, étaient pour la plupart des
+chefs de partis, passionnés, ambitieux, indociles et qui, selon les
+idées du temps, trouvaient bien moins criminel de désobéir au
+représentant du roi qu'à un roi majeur, et commandant en personne.</p>
+
+<p>Catherine comptait surtout sur son habileté. Elle se flattait d'obliger
+les catholiques à quelques sacrifices et de satisfaire les protestants
+par ces demi-concessions. Elle pensait aussi s'attacher les Bourbons et
+le Connétable sans désespérer les Guise, et les tenir tous unis sous sa
+main. A défaut, elle s'aiderait des uns pour faire contrepoids aux
+autres. Mais ce jeu de bascule demandait un imperturbable sang-froid.
+Femme, et à l'occasion nerveuse, ne risquait-elle pas, en appuyant sur
+l'un des plateaux, de rompre l'équilibre?</p>
+
+<p>Le Premier Prince du sang constatait avec humeur qu'elle ne lui laissait
+aucun pouvoir effectif; il lui reprochait aussi de ménager les Lorrains,
+dont il n'avait pas encore oublié la conduite. A Fontainebleau, où la
+Cour s'était installée le 5 février (1561), il réclama le renvoi du duc
+de Guise, qui, en sa qualité de grand maître, avait les clefs du
+château. Catherine, sentant que, si elle cédait cette fois, elle se
+donnait un maître, refusa. Antoine annonça qu'il s'en irait lui-même et
+décida le Connétable et les Châtillon à le suivre. Cette sécession était
+une menace de guerre civile. La Reine-mère fit la leçon au petit Roi qui
+pria Montmorency de ne pas l'abandonner. Le vieux favori d'Henri II fut
+touché et promit d'obéir. Antoine, qui ne savait rien faire seul, se
+résigna lui aussi à rester (27 février). Mais Catherine ne cachait pas à
+son ambassadeur en Espagne que «l'alarme» avait été «grande»<a id="footnotetag274" name="footnotetag274"></a><a href="#footnote274"><sup class="sml">274</sup></a>. Pour
+adoucir le roi de Navarre, elle permit à Condé, qui depuis sa sortie de
+prison vivait en Picardie, de reparaître à la Cour<a id="footnotetag275" name="footnotetag275"></a><a href="#footnote275"><sup class="sml">275</sup></a>. Le Conseil
+privé le déclara innocent, et comme Condé n'acceptait pas cette
+absolution politique, il fallut que le Parlement admît son instance en
+revision<a id="footnotetag276" name="footnotetag276"></a><a href="#footnote276"><sup class="sml">276</sup></a>. Mais les fils de la politique étaient tellement
+embrouillés qu'elle avait beaucoup de peine à en dévider les «fusées»
+(fuseaux). Les électeurs de la prévôté de Paris, convoqués le 18 février
+pour élire leurs députés aux États généraux, posaient comme mandat
+impératif le refus de tout subside; le Tiers dressait la liste d'un
+Conseil de Régence, d'où les Guise étaient exclus. La Noblesse désignait
+comme régent le roi de Navarre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote274" name="footnote274"><b>Note 274: </b></a><a href="#footnotetag274">(retour) </a> 3 mars 1561, <i>Lettres</i>, I, 586. De Ruble, <i>Antoine de
+Bourbon et Jeanne d'Albret</i>, t. III, p. 55-56.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote275" name="footnote275"><b>Note 275: </b></a><a href="#footnotetag275">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t.I, p. 171, mars 1561.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote276" name="footnote276"><b>Note 276: </b></a><a href="#footnotetag276">(retour) </a> De Ruble, <i>ibid.</i>, t. III, p. 61. L'instruction dura
+plusieurs mois et le Prince fut déclaré innocent (13 juin).</blockquote>
+
+<p>Catherine alla trouver Antoine de Bourbon et lui demanda s'il avouait
+cette agitation. «Il me feit response, raconte-t-elle, qu'il estoit bien
+ayse de ce qu'il voyoit, car par là je congnoistrois ce qui lui
+appartenoit et ce qu'il faisoit pour moi en me le ceddant». Elle
+répliqua que, de lui avoir obligation d'une chose qu'elle pensait lui
+appartenir, elle ne le pouvait nullement du monde endurer. La duchesse
+de Montpensier, Jacqueline de Longwy, négocia et fit accepter un
+compromis. Antoine fut nommé lieutenant général du royaume (27 mars)
+avec le commandement suprême des armées, mais il abandonna ses droits à
+tout ce qui pouvait lui être attribué par les États de puissance et
+d'autorité: renonciation que tous les princes du sang contresignèrent.
+«Je retiens toujours, écrit Catherine à sa fille, la reine d'Espagne, la
+principalle authorité comme de disposer de tous les estats (charges) de
+ce royaume, pourveoir aux offices et beneffices, le cachet et les
+depesches et le commandement des finances». Les opérations
+électorales furent annulées, et, pour donner aux esprits le temps de se
+calmer, on remit à la fin de juillet, après le sacre, la réunion des
+États.</p>
+
+<p>L'élévation du chef des réformés à la lieutenance générale indisposa les
+Guise qui, en attendant le sacre, se retirèrent en leurs maisons.
+Catherine, qui savait leurs rapports avec Philippe II, appréhendait
+qu'ils ne lui fissent accroire «qu'i (ils) feusent aylongné ou pour
+l'ayfaist (le fait) de la religion ou pour aultre aucasion»<a id="footnotetag278" name="footnotetag278"></a><a href="#footnote278"><sup class="sml">278</sup></a>. Le
+Connétable, que sa femme, ardente catholique, travaillait à détacher du
+roi de Navarre et des Châtillon, était lui aussi mécontent et il le fit
+bien voir<a id="footnotetag279" name="footnotetag279"></a><a href="#footnote279"><sup class="sml">279</sup></a>. Catherine avait choisi pour prêcher le carême à la Cour
+l'évêque de Valence, Jean de Monluc, ce prélat selon son cœur, qui se
+montrait aussi facile aux nouveautés qu'il l'avait été aux séductions du
+siècle. Montmorency trouva à dire à l'orthodoxie de ses sermons et il
+s'en fut entendre dans les communs du château un moine jacobin, qui
+endoctrinait catholiquement la valetaille. Il y rencontra le duc de
+Guise et, après l'entretien qu'ils eurent, ces deux ennemis se
+réconcilièrent. Unis avec le maréchal de Saint-André, ancien favori
+d'Henri II et gouverneur du Lyonnais, ils formèrent pour la défense du
+catholicisme un <i>triumvirat</i>, dont ils déclarèrent la nature et l'objet,
+en communiant ensemble le lundi de Pâques (7 avril). L'alliance des
+chefs catholiques et la pression qu'elle pouvait craindre poussa
+Catherine à se rapprocher un peu plus qu'il n'eût fallu, et peut-être
+qu'elle n'eût voulu, des chefs réformés. Mais l'appui qu'elle leur
+demandait l'obligeait à des concessions. Coligny avait fait venir de
+Genève un ministre, Jean Raymond Merlin, dit M. de Monroy, qui prêchait
+dans ses appartements, où étaient admis à l'entendre des gentilshommes
+et des gens du commun. La duchesse douairière de Ferrare, Renée de
+France, et la princesse de Condé, Éléonore de Roye, tenaient aussi des
+réunions de prières. Monroy s'enhardit jusqu'à parler en public devant
+un nombreux auditoire, non loin du château. Les catholiques se
+plaignirent de cette violation des édits. Catherine invita doucement
+(<i>blande</i>) le ministre à cesser ses prédications en plein air, mais ce
+fut sans succès. «Il est décidé, écrit Calvin, à tout risquer plutôt que
+de reculer»<a id="footnotetag280" name="footnotetag280"></a><a href="#footnote280"><sup class="sml">280</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote278" name="footnote278"><b>Note 278: </b></a><a href="#footnotetag278">(retour) </a> Lettre à la reine d'Espagne (avril 1561), <i>Lettres</i>, I,
+p. 593.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote279" name="footnote279"><b>Note 279: </b></a><a href="#footnotetag279">(retour) </a> Sur les causes du revirement du Connétable, voir La Place
+<i>Commentaires de l'estat de la religion et république</i>, liv. V, éd.
+Buchon, p. 122-124.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote280" name="footnote280"><b>Note 280: </b></a><a href="#footnotetag280">(retour) </a> Comte J. Delaborde, <i>Gaspard de Coligny, amiral de
+France</i>, t. I, 1879, p. 504.--De Ruble, <i>Antoine de Bourbon et Jeanne
+d'Albret</i>, III, p. 69.--Lettre de Calvin du 24 mai 1561, dans <i>Calvini
+Opera Omnia</i>, t. XVIII, col. 466-467.</blockquote>
+
+<p>À ces première essais de tolérance, les catholiques répondirent par des
+menaces et des agressions. Le 24 avril, les étudiants de l'Université
+chassèrent à coups de bâton une bande de réformés qui se promenait dans
+le Pré-aux-Clercs en chantant des psaumes; deux jours après, ils
+revinrent en nombre assiéger la maison du sieur de Longjumeau, où les
+battus s'étaient réfugiés. À Beauvais, la populace envahit le palais
+épiscopal, où l'évêque--c'était le cardinal de Châtillon, frère de
+Coligny--avait, disait-on, le dimanche de Pâques, 6 avril, célébré la
+Cène à la mode de Genève. Au Mans, le jour de la fête de l'Annonciation,
+les artisans du faubourg Saint-Jean assaillirent les protestants, qui
+tenaient des assemblées, et dans la bagarre en tuèrent un. À Angers, et
+dans beaucoup d'autres villes, comme au Mans, le populaire s'ameuta
+contre ceux de la religion. Le parlement de Toulouse et celui de
+Provence s'entêtaient, malgré Catherine, à persécuter.</p>
+
+<p>Le gouvernement crut couper court aux violences par l'édit du 19 avril
+qui défendait d'employer les termes injurieux de huguenots et de
+papistes, réservait aux gens de justice le droit de pénétrer dans les
+maisons pour découvrir les «assemblées illicites», et réitérait l'ordre
+de mettre en liberté les personnes détenues pour le fait de la religion.
+Michel de l'Hôpital, un modéré autoritaire, envoya l'Édit aux baillis et
+sénéchaux et même au prévôt de Paris sans le soumettre à la vérification
+du Parlement. Les magistrats protestèrent contre cette façon nouvelle de
+promulguer les lois et parlèrent même d'ajourner le Chancelier<a id="footnotetag281" name="footnotetag281"></a><a href="#footnote281"><sup class="sml">281</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote281" name="footnote281"><b>Note 281: </b></a><a href="#footnotetag281">(retour) </a> L'Édit dans <i>Mémoires de Condé</i>, t. II, p. 334 sqq; les
+remontrances du Parlement, <i>ibid.</i>, t. II, p. 352 et La Place, p.
+124-126. Sur l'irritation contre le Chancelier, voir le Journal de
+Pierre (lisez Nicolas) Bruslart, chanoine de Notre-Dame de Paris et
+conseiller-clerc au Parlement de Paris, <i>Mémoires de Condé</i>, t. I, p.
+27.</blockquote>
+
+<p>L'Édit du 19 avril n'autorisait pas les prêches en privé, mais Catherine
+invitait le procureur général Bourdin à «ne pas trop curieusement
+resercher ceulx qui seront en leurs maisons, ny trop exactement
+s'enquérir de ce qu'ilz y feront», et, au contraire, elle lui commandait
+de faire «roide punition» des émeutiers du Pré-aux-Clercs, de quelque
+«qualité, estat, condition et religion» qu'ils fussent<a id="footnotetag282" name="footnotetag282"></a><a href="#footnote282"><sup class="sml">282</sup></a>. Le roi de
+Navarre, qu'elle avait dépêché à Paris, réunit au Louvre les curés des
+paroisses, les délégués des ordres religieux, le recteur de
+l'Université, les régents et théologiens de Sorbonne. Après qu'il eut
+fait lire des lettres du Roi assez sévères pour les catholiques
+séditieux, il reprocha vivement au recteur de souffrir les désordres des
+écoliers, aux curés de souffler le fanatisme, aux officiers municipaux
+de tolérer l'émeute. L'assemblée se retira, confondue de cette leçon.</p>
+
+<p>Mais les chefs catholiques répliquèrent. Lors de la cérémonie du sacre
+(15 mai 1561), le cardinal de Lorraine, archevêque de Reims, déclara au
+jeune Roi que «quiconque lui conseillerait de changer de religion lui
+arracherait en même temps la couronne de la tête». Il remontra, au nom
+de tout le Clergé, à la Reine-mère, «que les édicts donnés pour le faict
+de la religion n'estoyent aucunement gardés»,... les juges s'excusant de
+ne pas les appliquer «sur maintes lettres qui leur estoyent
+envoyées»<a id="footnotetag283" name="footnotetag283"></a><a href="#footnote283"><sup class="sml">283</sup></a>. A Nanteuil, où elle s'arrêta au retour de Reims, le duc
+de Guise, son hôte, lui dit en face qu'il obéirait à son fils et à elle
+tant qu'ils resteraient catholiques.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote282" name="footnote282"><b>Note 282: </b></a><a href="#footnotetag282">(retour) </a> Lettre du 27 avril 1561, <i>Lettres</i>, I, p. 193.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote283" name="footnote283"><b>Note 283: </b></a><a href="#footnotetag283">(retour) </a>: La Place, <i>De l'estat de la religion</i>, etc., éd. Buchon,
+p. 127.</blockquote>
+
+<p>D'Espagne lui venaient de sévères avertissements. Un envoyé
+extraordinaire de Philippe II, Don Juan Manrique de Lara, lui avait
+apporté, avec les compliments de condoléances sur la mort de François
+II, le conseil impératif de «ne permettre jamais aux nouveautés qui ont
+pris naissance dans son royaume d'y faire plus de progrès», de ne
+favoriser en aucune manière et de n'admettre jamais «dans sa familiarité
+aucuns de ceux qui ne sont pas fermes, comme ils devraient l'être, dans
+leur religion»<a id="footnotetag284" name="footnotetag284"></a><a href="#footnote284"><sup class="sml">284</sup></a>. L'ambassadeur ordinaire Chantonnay, frère du
+cardinal Granvelle, guettait tous ses manquements et la harcelait de
+reproches. Elle s'excusait sur la nécessité, qui l'avait «conduite» à
+s'accommoder «à quelque doulceur et démonstration de clémence pour les
+choses passées, qui n'est que pour mectre le repos en ce royaulme et
+mieulx establir l'advenir»<a id="footnotetag285" name="footnotetag285"></a><a href="#footnote285"><sup class="sml">285</sup></a>. Mais dans ses lettres à sa fille, femme
+de Philippe II, elle qualifiait hardiment de «menteries» les bruits qui
+couraient en Espagne sur ses complaisances envers les réformés, et elle
+en accusait les Guise. «Vous pouvés panser que <i>sous qui soulet aystre
+roy</i>... (ceux qui étaient habitués à être rois) meteron toujours pouyne
+(peine) de faire trouver mauvese mes actyons.» C'est leur faute si elle
+ne peut pas faire «tout soudeyn ce que désirés», car ils «nous aunt ten
+embroullé nous afayres (ils nous ont tant embrouillé nos affaires)».
+Philippe II aurait bien tort de les croire. «Quant yl avest (ils
+avaient) le moyen qu'il etet (ils étaient) comme roys», ils excitaient
+François II contre lui et cela, pour la brouiller elle-même avec son
+fils à qui elle conseillait de vivre en bonne amitié avec le roi
+d'Espagne<a id="footnotetag286" name="footnotetag286"></a><a href="#footnote286"><sup class="sml">286</sup></a>. Elle ne réfléchit pas qu'en les accusant de n'avoir eu
+d'autre dessein que de la ruiner elle les disculpe de tout parti pris
+d'hostilité contre Philippe II. Mais elle aime mieux s'embarrasser dans
+les récriminations que de répondre aux reproches. Elle les accuse encore
+d'avoir fait courir le bruit qu'en haine d'eux elle ne tenait plus
+compte de sa fille, Claude, duchesse de Lorraine, leur cousine par
+alliance, et elle s'indigne. C'est de toutes leurs calomnies la plus
+perfide, car «se je falle (si je manque) à ma propre fille, quelle
+seureté l'on pourré avoyr en moi?» «Mès, conclut-elle, je prans tout en
+pasiense. Le prinsipal ayst que Dyeu mersi j'é tout le
+comendement...»<a id="footnotetag287" name="footnotetag287"></a><a href="#footnote287"><sup class="sml">287</sup></a>. C'est le cri du cœur.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote284" name="footnote284"><b>Note 284: </b></a><a href="#footnotetag284">(retour) </a> Instruction de Don Juan Manrique de Lara, du 4 Janvier
+1561, dans <i>Lettres</i>, I, p. 168, note.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote285" name="footnote285"><b>Note 285: </b></a><a href="#footnotetag285">(retour) </a> 3 mars 1561, <i>Lettres</i>, I, p. 587.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote286" name="footnote286"><b>Note 286: </b></a><a href="#footnotetag286">(retour) </a> Mars 1561, <i>Lettres</i>, I, p. 581.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote287" name="footnote287"><b>Note 287: </b></a><a href="#footnotetag287">(retour) </a> Mai 1561, <i>Lettres</i>, I, p. 597.</blockquote>
+
+<p>Elle avait d'autres raisons d'en vouloir aux Guise. Ne prétendaient-ils
+pas marier leur nièce, Marie Stuart, une veuve, à Don Carlos, fils
+unique de Philippe II, alors qu'elle avait elle-même une fille à marier,
+la petite Marguerite. Elle pressait la reine d'Espagne de rompre à tout
+prix ce projet, car si l'infant épousait Marie Stuart et que Philippe II
+vînt à mourir, elle serait, reine douairière sous cette reine régnante,
+la femme la plus malheureuse du monde, tandis qu'elle assurerait sa vie
+en mariant sa sœur, une autre elle-même<a id="footnotetag288" name="footnotetag288"></a><a href="#footnote288"><sup class="sml">288</sup></a>, à l'héritier de son mari.
+Catherine indiquait à sa fille un plan de sa façon pour écarter Marie
+Stuart et pousser au premier rang Marguerite. Qu'elle engageât tout
+d'abord la sœur de Philippe II, doña Juana, reine douairière du
+Portugal, à prétendre pour elle-même à la main de son neveu.
+Probablement Juana, parente si proche de Don Carlos et beaucoup plus
+âgée que lui, repousserait cette suggestion, mais elle en serait tout de
+même flattée et, reconnaissante à sa belle-sœur de vouloir la marier au
+souverain en expectative, elle travaillerait à faire de Marguerite la
+femme de Don Carlos. «Et me sanble que y devés mestre tous vos sin san
+(cinq sens) pour fayre l'eun au (ou) l'autre mariage»<a id="footnotetag289" name="footnotetag289"></a><a href="#footnote289"><sup class="sml">289</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote288" name="footnote288"><b>Note 288: </b></a><a href="#footnotetag288">(retour) </a> «Qui fust heun vous mesme», <i>Lettres</i>, I, p. 576, fin
+janvier 1561.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote289" name="footnote289"><b>Note 289: </b></a><a href="#footnotetag289">(retour) </a> Fin janvier 1561, <i>Lettres</i>, I, p. 576.</blockquote>
+
+<p>Comme les affaires de France seraient faciles à régler si Philippe II se
+prêtait aux convenances de sa belle-mère! Ne devrait-il pas satisfaire
+Antoine de Bourbon, en qui elle cherchait un support contre les Guise?
+S'il ne voulait pas lui restituer la Navarre outre monts, dont Ferdinand
+le Catholique s'était emparé en 1513, il pourrait lui donner une
+compensation en Italie, Sienne ou la Sardaigne. Tout le monde gagnerait
+à cet arrangement, même la religion catholique y trouverait son profit.
+Elle ne disait pas comment et ne le savait pas. C'était une de ces
+promesses vagues, dont elle prit l'habitude pour tâcher d'obtenir des
+avantages certains.</p>
+
+<p>Le gouvernement espagnol était bien résolu à ne faire ni cadeaux ni
+mariages, uniquement pour complaire à Catherine, mais il se gardait de
+dire non. Antoine de Bourbon fut si surpris de ne pas se heurter à un
+refus catégorique qu'il commença naïvement à espérer, et, voulant donner
+des gages à Philippe II, il cessa de montrer du zèle pour la cause
+réformée. Mais tout irait bien plus vite, pensait Catherine, si elle
+pouvait voir son gendre et lui parler. Elle était sûre de le convaincre
+de l'opportunité de sa politique religieuse et de l'intérêt qu'il avait
+à marier Don Carlos avec Marguerite et à indemniser le roi de Navarre.
+Déjà en avril 1561, elle lui avait fait proposer une entrevue
+immédiatement après le sacre<a id="footnotetag290" name="footnotetag290"></a><a href="#footnote290"><sup class="sml">290</sup></a>. De Reims elle reviendrait à Paris et
+partirait immédiatement pour le Midi avec le roi de Navarre. On
+s'expliquerait et tous les malentendus seraient levés. Philippe II
+s'excusa. Homme d'État circonspect et lent et qui avait pour maxime de
+«cheminer à pieds de plomb», il n'expédiait pas à la légère les intérêts
+de l'Espagne et du catholicisme. Il avait fait dire et répéter à la
+Régente que ses complaisances pour les réformés étaient dangereuses et
+criminelles et elle avait répondu par des justifications qui étaient un
+aveu et par des démentis que les justifications infirmaient. Il ne
+voulait pas d'un tête-à-tête qui pourrait passer pour une approbation.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote290" name="footnote290"><b>Note 290: </b></a><a href="#footnotetag290">(retour) </a> Catherine à Élisabeth du 21 avril, <i>Lettres</i>, I, p. 189.</blockquote>
+
+<p>Catherine affirmait hardiment que tout allait bien en France... «pour le
+fayst de la relygion», mais elle savait le contraire. Les religionnaires
+violaient les édits qui défendaient les prêches publics ou privés; ils
+s'assemblaient de jour, de nuit, même en armes. Dans le Midi, ils
+rendaient aux catholiques coup pour coup. A Paris le bruit courut qu'ils
+projetaient de troubler la procession solennelle du Saint Sacrement le
+jour de la Fête-Dieu (15 juin). L'Édit du 19 avril était resté lettre
+morte, les magistrats refusant d'appliquer une loi que le Chancelier
+avait soustraite à l'enregistrement et les réformés la jugeant trop
+rigoureuse et s'obstinant à réclamer des temples.</p>
+
+<p>La Régente décida de faire de nouvelles concessions, mais de ne pas en
+prendre seule la responsabilité. A Reims, le Cardinal de Lorraine, après
+les reproches que l'on sait sur le «nonchaloir» dans l'application des
+lois, l'avait engagée à faire délibérer sur la question religieuse les
+princes, seigneurs et autres membres du Conseil privé avec les
+présidents et conseillers du Parlement, et de «garder puis après
+inviolablement ce qui serait arresté». Elle voulut tenter la chance et
+obtenir d'une assemblée, qui serait presque toute catholique,
+l'approbation de sa politique religieuse. Elle caressa les Guise, appela
+le Duc à Paris pour escorter la procession de la Fête-Dieu; écrivit à
+son ambassadeur en Espagne de recommander à Philippe II les intérêts de
+Marie Stuart. Alors, se croyant sûre du résultat, elle mena le Roi et le
+Conseil privé tenir séance au Parlement «pour adviser aux différends de
+la religion en ce qui concernoit le fait d'estat»<a id="footnotetag291" name="footnotetag291"></a><a href="#footnote291"><sup class="sml">291</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote291" name="footnote291"><b>Note 291: </b></a><a href="#footnotetag291">(retour) </a> La «grande consultation» de la Cour de Paris avait été
+précédée de dix jours de conférences juridico-théologiques entre le
+Parlement, le Clergé, la Sorbonne. Maugis, <i>Histoire du Parlement de
+Paris de l'avènement des rois Valois à la mort de Henri IV</i>, t. II,
+1914, p. 29.</blockquote>
+
+<p>Le Chancelier, fut bien obligé de reconnaître que les «troubles et
+esmotions» pullulaient et multipliaient de jour en jour en ce royaume et
+il pria l'Assemblée d'indiquer «quelque bon remède et propre» à y
+pourvoir, mais il n'eut pas celui qu'il attendait. Après de longs débats
+(23 juin-11 juillet 1561), cette «grande compagnie» fut d'avis à trois
+voix de majorité d'interdire «sous peine de confiscation de corps et de
+biens de faire aucuns conventicules et assemblées publiques ou privées
+avec armes ou sans armes».</p>
+
+<p>Conformément au vœu que la Reine avait provoqué, le Chancelier dressa
+l'Édit de juillet (1561), qui interdisait l'exercice public ou privé du
+culte réformé et déférait la connaissance des faits «de simple hérésie»
+aux gens d'Église. Mais la peine de mort se trouvait d'une manière
+implicite abolie, les hérétiques convaincus n'étant déclarés passibles
+que du bannissement. L'Édit défendait «sur peine de la hart» les
+injures, les irruptions «dans les maisons», «soubs quelque prétexte ou
+couleur que ce soit de religion ou autre», et commandait aux
+prédicateurs de «n'user en leurs sermons ou ailleurs de paroles
+scandaleuses ou tendantes à exciter le peuple à esmotion». Enfin il
+octroyait à nouveau grâce, pardon et abolition pour «toutes les fautes
+passées procédans du faict de la religion ou sédition provenue à cause
+d'icelle depuis la mort du roi Henri II, en vivant paisiblement et
+catholiquement et selon l'Église catholique et observation
+accoutumée»<a id="footnotetag292" name="footnotetag292"></a><a href="#footnote292"><sup class="sml">292</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote292" name="footnote292"><b>Note 292: </b></a><a href="#footnotetag292">(retour) </a> Édit du 30 juillet dans Fontanon, <i>Edicts et Ordonnances
+des rois de France</i>, éd. 1611 t. IV, p. 264-265.</blockquote>
+
+<p>D'ailleurs le gouvernement, avec une inconséquence généreuse, se
+disposait à violer l'Édit qu'il venait de publier. Le ministre Merlin
+écrivait, le 14 juillet 1561, aux fidèles: «Les moins puissans d'entre
+nous auront occasion... d'estre assuretz en leurs maisons ou de leurs
+voysins, jouissant de la prédication de la parole de Dieu». Il leur
+faisait même prévoir «quelques aultres meilheures nouvelles» qu'il ne
+voulait pas divulguer, de peur que «nos adversaires» ne pussent brasser
+«les moyens de nous priver du bien qui nous peut revenir en les tenant
+secrettes et cachées»<a id="footnotetag293" name="footnotetag293"></a><a href="#footnote293"><sup class="sml">293</sup></a>. A Saint-Germain, où la Cour s'était
+installée au retour du sacre, «il se faist tousjours, écrit
+l'ambassadeur d'Espagne Chantonnay, quelque presche en la maison de
+quelque seigneur et dame, et s'est presché plus hardiment ces jours
+passez dedans le chasteau de Saint-Germain qu'il n'y fust oncques devant
+l'Édit»<a id="footnotetag294" name="footnotetag294"></a><a href="#footnote294"><sup class="sml">294</sup></a>. Le président du présidial de Poitiers, menacé d'une émeute
+par les réformés s'il publiait l'Édit, consulta la Reine-mère qui lui
+ordonna de le faire lire «au siège sans en faire la publication à son de
+trompe, comme il est accoustumé», ajoutant: «Ne vous mectez en nulle
+peyne d'en requérir l'observation si exacte».<a id="footnotetag295" name="footnotetag295"></a><a href="#footnote295"><sup class="sml">295</sup></a> La jurisprudence du
+gouvernement était toujours plus libérale que la loi.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote293" name="footnote293"><b>Note 293: </b></a><a href="#footnotetag293">(retour) </a> Comte J. Delaborde, <i>Les protestans à la Cour de
+Saint-Germain, lors du colloque de Poissy</i>, 1874, p. 79.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote294" name="footnote294"><b>Note 294: </b></a><a href="#footnotetag294">(retour) </a> <i>Mémoires de Condé</i>, t. II, p. 13 et 16, 31 août 1561.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote295" name="footnote295"><b>Note 295: </b></a><a href="#footnotetag295">(retour) </a> 2 septembre 1561, <i>Lettres</i>, I, p. 233-234.</blockquote>
+
+<p>La plupart des huguenots ne savaient aucun gré à Catherine de ses
+complaisances. Ils avaient si vivement mené la campagne aux élections de
+mai qu'ils eurent la majorité dans les ordres laïques aux États généraux
+de Pontoise. Les sectaires et les gens à principes du parti jugèrent le
+moment venu d'ôter la régence à la Reine-mère et d'en investir Antoine
+de Bourbon, qui, nouveau David, fonderait la nouvelle Jérusalem<a id="footnotetag296" name="footnotetag296"></a><a href="#footnote296"><sup class="sml">296</sup></a>.
+Mais le roi de Navarre, alors tout occupé de gagner le roi d'Espagne,
+repoussa leurs avances; et Coligny leur fit «approuver l'accord passé
+entre la Reyne et le roi de Navarre pour le faict du gouvernement». Le
+Clergé paya les frais de l'entente. Au château de Saint-Germain, où se
+réunirent (26 août), pour la séance royale, les ordres laïques venus de
+Pontoise et l'ordre ecclésiastique, assemblé à Poissy, l'orateur du
+Tiers, Bretagne, vierg (maire) d'Autun, justifia la liberté de
+conscience par le «grand zèle» que les sujets avaient «au salut de leurs
+âmes». Il rappela au Roi que «le faict principal [le] plus précieux et
+salutaire» de son office était «à l'exemple des bons roys, comme David,
+Ezechias et Josias, de faire» qu'en son royaume «le vray et droict
+service du Seigneur soit administré», et, en attendant, il réclama des
+temples ou autres lieux à part pour ceux «qui croyent ne pouvoir
+communiquer en saine conscience aux cérémonies de l'Église
+romaine»<a id="footnotetag297" name="footnotetag297"></a><a href="#footnote297"><sup class="sml">297</sup></a>. L'orateur de la Noblesse appuya ce vœu. Le cahier du
+Tiers proposait la confiscation des biens du Clergé comme un moyen qui
+«surpassoit tous les autres en profict et commodité» pour rembourser les
+emprunts de l'État. Le gouvernement profita des dispositions hostiles
+des ordres laïques pour amener le Clergé, qui ne payait pas d'impôts
+directs, à verser au Roi une subvention de 1 600 000 livres pendant six
+ans et à prendre l'engagement d'amortir en dix ans les rentes de l'Hôtel
+de Ville, autrement dit la dette publique<a id="footnotetag298" name="footnotetag298"></a><a href="#footnote298"><sup class="sml">298</sup></a>. C'est l'accord connu
+sous le nom de Contrat de Poissy et qui fut définitivement arrêté le 21
+septembre 1561<a id="footnotetag299" name="footnotetag299"></a><a href="#footnote299"><sup class="sml">299</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote296" name="footnote296"><b>Note 296: </b></a><a href="#footnotetag296">(retour) </a> Sur la «similitude» du roi de Navarre avec David, voir
+une lettre de Renée de France, duchesse de Ferrare, <i>Opera Calvini</i>, XX,
+col. 271.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote297" name="footnote297"><b>Note 297: </b></a><a href="#footnotetag297">(retour) </a> La Place, p. 146.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote298" name="footnote298"><b>Note 298: </b></a><a href="#footnotetag298">(retour) </a> La ville de Paris faisait office de banque d'émission et
+recevait de l'État, pour le paiement des arrérages, la disposition de
+certaines taxes.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote299" name="footnote299"><b>Note 299: </b></a><a href="#footnotetag299">(retour) </a> Louis Serbat, <i>Les assemblées du clergé de France</i>,
+Paris, 1906, p. 36.</blockquote>
+
+<p>Catherine poursuivait un plus grand objet. La coexistence de deux
+religions dans le même État apparaissait aux croyants de cette époque
+comme l'affirmation sacrilège de deux vérités et aux politiques comme
+une atteinte à l'unité nationale. «Nous... voyons, avait dit L'Hôpital
+aux États d'Orléans, que deux François et Anglois qui sont d'une mesme
+religion ont plus d'affection et d'amitié entre eux que deux citoyens
+d'une mesme ville, subjects à un mesme seigneur, qui seroyent de
+diverses religions»<a id="footnotetag300" name="footnotetag300"></a><a href="#footnote300"><sup class="sml">300</sup></a>. Aussi la tolérance, dans les idées du temps,
+n'était pas un hommage aux droits de la conscience, mais la constatation
+qu'une des deux confessions était impuissante à supprimer l'autre ou
+qu'elle n'y réussirait qu'à la ruine de tout le peuple. Les protestants
+ne pensaient pas autrement que les catholiques. S'ils fussent devenus
+les maîtres en France, ils auraient travaillé à la décatholiciser. Quand
+ils réclamaient le droit de bâtir des temples et de célébrer leur culte
+en public, c'était avec l'espérance de faire assez de prosélytes pour
+imposer légalement leur credo au reste du pays. Pour les mêmes motifs de
+conscience, que renforçait la crainte des représailles, les catholiques
+défendaient par tous les moyens leur suprématie dans l'État. L'histoire
+de l'Europe éclaire d'un jour brutal la conception du siècle en matière
+religieuse. L'Italie et l'Espagne catholiques avaient exterminé les
+groupes épars de dissidents; l'Angleterre protestante comprimait
+méthodiquement la majorité catholique; la Suède et le Danemark l'avaient
+convertie de force. Quant à l'Allemagne, elle ne sortit de l'indivision
+religieuse que par la division politique; l'accroissement de la
+souveraineté des princes au préjudice du pouvoir impérial fut la
+conciliation empirique de l'impossibilité matérielle de maintenir une
+seule religion et de l'impossibilité morale d'en admettre deux. Le
+Saint-Empire, État fédéral en droit, se transforma en une confédération
+de fait pour permettre à deux et même trois confessions d'avoir chacune
+son territoire: <i>Cujus regio hujus religio</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote300" name="footnote300"><b>Note 300: </b></a><a href="#footnotetag300">(retour) </a> Lalourcé et Duval, <i>Recueil de pièces...</i>, t. I, p.
+58-59.</blockquote>
+
+<p>Aussi les esprits sages et modérés ne voyaient d'autre remède au
+morcellement politique ou à la persécution que l'union des Églises
+rivales et, la jugeant nécessaire, ils l'estimaient possible. Catherine
+se flattait de réussir là où Charles-Quint avec toute sa puissance avait
+échoué. Depuis quelque temps elle préparait une rencontre des ministres
+réformés avec les représentants de l'Église établie et elle y avait fait
+consentir l'assemblée tenue en Cour de Parlement qui avait inspiré
+l'Édit de juillet. Des six cardinaux présents à Poissy, trois étaient à
+sa dévotion: le cardinal de Bourbon, par sympathie personnelle, le
+cardinal de Tournon par vieille habitude d'obéissance, le cardinal de
+Châtillon par dévouement à la Réforme. Le cardinal d'Armagnac était un
+diplomate; le cardinal de Lorraine avait accepté, voulant jouer aux
+réformés le tour de les mettre en contradiction avec les docteurs
+luthériens qu'il ferait venir d'Allemagne; le cardinal de Guise était
+toujours du même avis que son frère. La Reine espérait que théologiens
+protestants et catholiques, mis en présence, débattraient leurs
+différends et, comme en un congrès de diplomates, les régleraient par
+des concessions réciproques.</p>
+
+<p>Elle ne savait pas qu'au jugement d'un croyant le moindre désaccord est
+capital, puisqu'il y va du salut éternel. Catholique de naissance et
+d'éducation, elle pratiquait par habitude et par goût un culte dont le
+cérémonial, la grandeur et l'éclat touchaient son imagination. Mais elle
+prenait ailleurs ses règles de conduite. Dans les conseils de morale que
+plus tard elle adressait à sa fille Marguerite, dans les explications
+qu'elle donne de ses actes, elle n'invoque jamais que des raisons de
+sagesse humaine. La religion n'avait pas pénétré jusqu'à son for
+intérieur. Sa façon de concevoir les rapports de la créature avec le
+Créateur était restée païenne. Les devoirs qu'elle rend à Dieu ne sont
+pas une manifestation de reconnaissance et de tendresse, mais un choix
+de moyens pour se concilier sa bienveillance ou apaiser sa colère. C'est
+un échange. Elle n'est pas tourmentée par le mystère de l'au-delà. Elle
+est incapable de regarder longuement en ce miroir de l'âme où la reine
+de Navarre reconnaissait ses péchés et les grâces de Jésus-Christ, son
+néant et son tout, à la fois humiliée de sa misère et ravie d'amour pour
+l'époux divin qui l'en avait tirée<a id="footnotetag301" name="footnotetag301"></a><a href="#footnote301"><sup class="sml">301</sup></a>; elle n'a pas le sens religieux.
+Il est étrange, mais il semble vrai, qu'ayant, pendant les vingt-cinq
+premières années de sa vie en France, entendu sans aucun doute parler de
+la répression de l'hérésie, elle n'ait pas songé à s'informer de
+l'erreur des persécutés. La Réforme n'a commencé à l'intéresser que
+lorsqu'elle apparut constituée en parti, mais ce n'est pas de la
+doctrine qu'elle voulait s'instruire. Du retour à la pureté de
+l'Évangile, du rétablissement du culte en esprit et en vérité, elle
+avait un médiocre souci. Elle n'est pas hostile à ces nouveautés, elle y
+est indifférente. Et c'est parce qu'elle ignore la force de
+l'enthousiasme et du fanatisme qu'elle s'exagère l'action des chefs de
+partis et croit que de leur bonne intelligence dépend la fin des
+troubles. Aussi tenait-elle à montrer une Cour unie aux deux Églises
+qu'elle voulait convaincre de l'inutilité de l'intransigeance. Elle
+négocia la réconciliation du duc de Guise et du prince de Condé, qui se
+fit solennellement en présence de toute la Cour. Les paroles d'accord
+avaient été convenues d'avance et un secrétaire d'État requis pour
+dresser le procès-verbal. «... Monsieur, dit le duc de Guise au Prince,
+je n'ay ni ne voudrais avoir mis en avant aucune chose qui fust contre
+vostre honneur et n'ay esté autheur, motif ne instigateur de vostre
+prison. Sur quoy monsieur le prince de Condé a dit: Je tiens pour
+meschant et malheureux celuy et ceux qui en ont été cause. Et la dessus
+mondit sieur de Guise a respondu: Je le croy ainsi, cela ne me touche en
+rien. Ce fait, le Roy les a priés de s'embrasser et, comme ils estoient
+proches parens, de demeurer bons amis. Ce qu'ils ont faict et promis.»
+(24 août)<a id="footnotetag302" name="footnotetag302"></a><a href="#footnote302"><sup class="sml">302</sup></a>. La trêve des partis était au moins assurée pendant le
+colloque de Poissy.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote301" name="footnote301"><b>Note 301: </b></a><a href="#footnotetag301">(retour) </a> «<i>Le miroir de lame pecheresse, ouquel elle recongnoit
+ses faultes et pechez aussi les graces et benefices a elle faicts par
+Jesuchrist son epoux</i>». Alençon, 1531; et dans l'édition de Paris, 1533:
+«<i>auquel elle voit son néant et son tout</i>».</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote302" name="footnote302"><b>Note 302: </b></a><a href="#footnotetag302">(retour) </a> <i>Histoire ecclésiastique des Églises réformées</i>, I, p.
+522-523.</blockquote>
+
+<p>Sur l'invitation du roi de Navarre, les Églises réformées de France
+avaient député à Poissy, entre autres représentants, des ministres
+chargés de débattre avec les docteurs catholiques les points de doctrine
+et les moyens d'entente. Calvin, trop caduc pour faire le voyage et que
+le gouvernement d'ailleurs eût craint de ne pouvoir protéger contre un
+attentat catholique, avait envoyé à sa place Théodore de Bèze, son
+éloquent coadjuteur. De Suisse vint un des plus savants théologiens de
+l'Église réformée, Pierre Vermigli, autrement dit Pierre Martyr, Italien
+de naissance, chassé de son pays par la persécution et alors pasteur à
+Zurich. Bèze, le lendemain de son arrivée, fut «esbahi», suivant sa
+propre expression, de trouver le soir, chez le roi de Navarre où il
+était attendu, la Reine-mère elle-même avec Condé, les cardinaux de
+Bourbon et de Lorraine, Mme de Crussol et une autre dame. Aux assurances
+qu'il lui donna de «servir» avec ses compagnons «à Dieu et à Sa Majesté
+en une si sainte et nécessaire entreprise», elle, «avec un fort bon
+visage» «respondit qu'elle serait très aise d'en veoir un effect si bon
+et heureux que le royaume en peust venir à quelque bon repos»<a id="footnotetag303" name="footnotetag303"></a><a href="#footnote303"><sup class="sml">303</sup></a>. Le
+cardinal de Lorraine immédiatement attaqua Bèze sur le dogme de
+l'Eucharistie, mais il le fit sans aigreur, en s'excusant même d'être
+«rude en ces affaires», comme un grand seigneur qui parle devant des
+princes et une Reine, et qui a grand désir de conciliation. Bèze montra
+même volonté, convenant que bien que «le corps [du Christ] soit
+aujourd'huy au Ciel et non ailleurs..., toutefoys aussi véritablement
+nous est donné ce corps et receu par nous moyennant la foy en vie
+éternelle». Le Cardinal, qui, dit-on, ne croyait guère au changement du
+pain et du vin en corps et sang de Jésus-Christ, effleura la question de
+la transsubstantiation et, préoccupé avant tout de la foi en la présence
+réelle, il put croire, après la déclaration de son interlocuteur, que
+sur ce point fondamental ils s'entendaient. «Je le croy ainsi, madame,
+dit-il à Catherine, et voilà qui me contente». «Alors, raconte Bèze, me
+tournant vers la Reine, voilà donc ces sacramentaires si longtemps
+tourmentés et chargés de toutes sortes de calomnies»<a id="footnotetag304" name="footnotetag304"></a><a href="#footnote304"><sup class="sml">304</sup></a>. Sous ce nom
+de sacramentaires les catholiques englobaient diverses sortes de
+dissidents, bien à tort d'ailleurs. En effet, les disciples de Zwingle
+ne voyaient dans la Cène qu'une commémoration du sacrifice expiatoire du
+Sauveur, mais pour les calvinistes elle était une vraie participation,
+quoique purement spirituelle, au corps et au sang de Jésus-Christ. Bèze
+relevait avec ironie l'erreur des adversaires de son Église. Catherine,
+attentive à tout indice de rapprochement, souligna sa protestation.
+«Escoutez-vous, dit-elle, monsieur le Cardinal? Il dit que les
+sacramentaires n'ont point aultre opinion que ceste cy à laquelle vous
+accordez.» Après quelques autres propos «touchant l'accord et union», la
+Reine-mère s'en alla «fort satisfaite». Les jours suivants, elle se
+montra très aimable, elle demanda ou fit demander des nouvelles de
+Calvin, de son âge, de sa santé, de ses occupations. Elle s'enquit avec
+intérêt de Pierre Martyr Vermigli, son compatriote, qui n'arriva qu'un
+peu plus tard. Elle permit à Bèze de prêcher au logis du prince de Condé
+et de l'Amiral. Elle crut que les docteurs des deux confessions
+parviendraient à s'entendre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote303" name="footnote303"><b>Note 303: </b></a><a href="#footnotetag303">(retour) </a> Bèze, dans la lettre à Calvin du 25 août, <i>Calvini Opera
+Omnia</i>, t. XVIII, col. 631-632, se contente de dire qu'il lui déclara la
+cause de sa venue, «à quoi elle me respondit très humainement».</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote304" name="footnote304"><b>Note 304: </b></a><a href="#footnotetag304">(retour) </a> Lettre de Bèze dans les <i>Calvini Opera Omnia</i>, XVIII,
+col. 63-633. La lettre est en français et toutefois cette phrase
+adressée à la Reine est en latin: Catherine comprenait donc cette
+langue.</blockquote>
+
+<p>Mais elle se faisait illusion. Catholiques et réformés avaient même fin
+qui était de détruire l'Église rivale. Bèze remontrait à Condé, le jour
+de son «apoinctement» avec Guise, que «quant à sa querelle
+particuliere»... il «(Condé) savoit assez à qui il en faloit remettre la
+vengeance. Mais que nul ne povoit estre tenu pour amy de Dieu s'il ne se
+declairoit ennemy des ennemys jurez d'iceluy et de son Église en ceste
+qualité»<a id="footnotetag305" name="footnotetag305"></a><a href="#footnote305"><sup class="sml">305</sup></a>. L'Église gallicane se sentait même devoir contre les
+hérétiques. Elle autorisa, par zèle catholique, l'établissement en
+France de l'ordre des jésuites que jusque-là elle avait repoussé, en
+haine de ses principes ultramontains. Elle avait consenti à entendre les
+novateurs en leur justification, mais comme un tribunal chargé de
+prononcer l'arrêt. Les ministres réformés sollicitèrent du Roi la
+déclaration «que les evesques, abbés et ecclésiastiques» ne fussent
+point leurs «juges», attendu qu'ils étaient leurs «parties». Mais la
+Reine-mère estima que «pour lors il n'estoit expedient» de délivrer cet
+acte, «joinct qu'ils se devoient bien contenter de sa simple parole et
+promesse que les dits ecclésiastiques ne seroient aucunement juges en
+cette partie»<a id="footnotetag306" name="footnotetag306"></a><a href="#footnote306"><sup class="sml">306</sup></a>.</p>
+
+<p>Le clergé catholique n'admettait point d'égalité. Il attendit les
+défenseurs de l'hérésie dans le réfectoire des nonnains de Poissy, lieu
+ordinaire de ses séances. Cardinaux, évêques, docteurs occupaient,
+chacun à son rang, les deux côtés de la salle. Au fond, dominant
+l'assemblée, siégeaient sur un échafaud, le Roi, la Reine-mère,
+Monsieur, frère de Charles IX, Marguerite, sa sœur et le roi et la reine
+de Navarre. Après un discours du Chancelier sur les avantages que le Roi
+se promettait de cette réunion, les ministres furent introduits. Ils
+apparurent dans leur simple et sévère costume, escortés par le duc de
+Guise et les archers, et se rangèrent debout le long d'une barrière qui
+les séparait des docteurs catholiques assis<a id="footnotetag307" name="footnotetag307"></a><a href="#footnote307"><sup class="sml">307</sup></a>. (9 septembre 1561).</p>
+
+<p>Théodore de Bèze exposa la doctrine de l'Église réformée<a id="footnotetag308" name="footnotetag308"></a><a href="#footnote308"><sup class="sml">308</sup></a>. Il dit en
+quoi elle s'accordait avec celle de l'Église romaine, en quoi elle s'en
+distinguait, et franchement il aborda la question de l'Eucharistie.
+Jusque-là l'admiration, mêlée de surprise, de sa parole élégante et
+noble, forte et précise, avait contenu les passions de l'auditoire, mais
+quand il en vint à dire que le corps du Christ «est esloingné du pain et
+du vin, autant que le plus haut ciel est esloingné de la terre»<a id="footnotetag309" name="footnotetag309"></a><a href="#footnote309"><sup class="sml">309</sup></a>, un
+murmure de protestation s'éleva. Le cardinal de Tournon dit au Roi et à
+la Reine: «Avez-vous ouï ce blasphème?» Bèze, entendant cette rumeur,
+resta un moment «étonné». Quand il eut fini, le cardinal de Tournon
+«pria le Roy, la Reine mère et l'assistance de n'adjouster pas foy aux
+erreurs qu'ils avaient ouïes!» Catherine, embarrassée, répondit «que le
+Roi, son fils, et elle vouloient vivre et mourir en la foy catholique,
+en laquelle avoient vécu ses prédécesseurs Roys de France»<a id="footnotetag310" name="footnotetag310"></a><a href="#footnote310"><sup class="sml">310</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote305" name="footnote305"><b>Note 305: </b></a><a href="#footnotetag305">(retour) </a> Bèze à Calvin, 25 août 1561, <i>Calvini Opera omnia</i>, t.
+XVIII, col. 631.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote306" name="footnote306"><b>Note 306: </b></a><a href="#footnotetag306">(retour) </a> <i>Histoire ecclésiastique</i>, t. I, p. 553-555.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote307" name="footnote307"><b>Note 307: </b></a><a href="#footnotetag307">(retour) </a> Sur le colloque, ajouter aux références indiquées par La
+Ferrière, <i>Lettres de Catherine</i>, I, 238, De Ruble, <i>Le Colloque de
+Poissy septembre-octobre 1561</i>, dans <i>Mémoires de la Société de
+l'Histoire de Paris</i>, XVI, 1889.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote308" name="footnote308"><b>Note 308: </b></a><a href="#footnotetag308">(retour) </a> Le discours de Bèze dans <i>Calvini Opera omnia</i>, XVIII,
+col. 688-702.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote309" name="footnote309"><b>Note 309: </b></a><a href="#footnotetag309">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, col. 699.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote310" name="footnote310"><b>Note 310: </b></a><a href="#footnotetag310">(retour) </a> Relation de Claude Despence, un des docteurs catholiques
+insérée par De Ruble dans les <i>Mémoires de la Société de l'Histoire de
+Paris</i>, t. XVI, 1889, p. 29. C. <i>Histoire ecclésiastique</i>, I, p. 578.</blockquote>
+
+<p>Le lendemain Bèze lui écrivit pour s'expliquer. On accusait à tort les
+réformés de vouloir «forclorre (mettre hors) Iesus Christ de la Cene,
+[ce] qui seroit une impiété toute manifeste.... Et de faict, s'il estoit
+autrement, ce ne seroit point la Cene de nostre Seigneur».... «Mais il y
+a grande différence de dire que Iesus Christ est présent en la Saincte
+Cène, en tant qu'il nous y donne véritablement son corps et son sang, et
+de dire que son corps et son sang soyent conjoincts avec le pain et le
+vin»<a id="footnotetag311" name="footnotetag311"></a><a href="#footnote311"><sup class="sml">311</sup></a>. Catherine aurait mieux aimé qu'il ne distinguât point. Bèze,
+écrivait-elle à son ambassadeur à Vienne, «s'oublia en une comparaison
+si absurde et tant offenssive des oreilles de l'assistance que peu s'en
+fallut que je ne luy imposasse silence et que je ne les renvoyasse tous
+sans les laisser passer plus avant»<a id="footnotetag312" name="footnotetag312"></a><a href="#footnote312"><sup class="sml">312</sup></a>. Le cardinal de Lorraine se
+prévalut de la «comparaison». Dans sa réplique du 16 septembre, au nom
+du Clergé, il s'attacha presque uniquement aux deux points qui
+divisaient le plus: l'autorité doctrinale de l'Église et des Conciles et
+le dogme de l'Eucharistie et il concentra son effort à établir contre
+l'opinion de ces nouveaux hérétiques la présence réelle, substantielle
+et charnelle du corps et du sang de Jésus-Christ. «... A tout le moins,
+s'écria-t-il en s'adressant aux ministres, de ce différent ne refusés
+l'Église Grecque pour juge si tant vous abhorrés la Latine, c'est-à-dire
+Romaine, recourant à une particulière puisque l'universelle vous
+deplaist. Que dyray-je Grecque? Croyez-en la confession Augustane (la
+confession d'Augsbourg)<a id="footnotetag313" name="footnotetag313"></a><a href="#footnote313"><sup class="sml">313</sup></a> et les Églises qui l'ont receue. De toutes
+incontinent vous vous trouverez convaincus»<a id="footnotetag314" name="footnotetag314"></a><a href="#footnote314"><sup class="sml">314</sup></a>.</p>
+
+<p>Bèze aurait voulu répondre, mais on ne le lui permit pas. C'en était
+fait des tentatives d'union. L'arrivée d'un légat, le cardinal de
+Ferrare, Hippolyte d'Este, chargé d'annoncer la réunion prochaine d'un
+Concile général, aurait empêché toute transaction, même si l'Église
+gallicane y eût été disposée. Catherine réduisit le Colloque à un débat
+obscur entre théologiens à portes closes. Lainez, second général des
+Jésuites, qui avait accompagné le légat, lui dit en face «que si elle ne
+chassoit telles gens sentants mal de la Religion chrestienne, ils
+gasteroient le royaume de France». Il parlait avec tant de «vehemence à
+la mode italienne qu'il fit venir les larmes aux yeux de la Reine mère,
+à ce qu'on dit»<a id="footnotetag315" name="footnotetag315"></a><a href="#footnote315"><sup class="sml">315</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote311" name="footnote311"><b>Note 311: </b></a><a href="#footnotetag311">(retour) </a> <i>Calvini Opera omnia</i>, t. XVIII, col. 703.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote312" name="footnote312"><b>Note 312: </b></a><a href="#footnotetag312">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. I, p. 608, 14 septembre.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote313" name="footnote313"><b>Note 313: </b></a><a href="#footnotetag313">(retour) </a> Luther, en effet, admettait comme les catholiques la
+présence réelle de Jésus-Christ dans l'Eucharistie, sous les espèces du
+pain et du vin (consubstantiation), tout en rejetant le dogme catholique
+du changement du pain et du vin en corps et sang de Jésus-Christ
+(trans-substantiation).</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote314" name="footnote314"><b>Note 314: </b></a><a href="#footnotetag314">(retour) </a> <i>Histoire ecclésiastique</i>, T. I, p. 160.--La Place, p.
+176.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote315" name="footnote315"><b>Note 315: </b></a><a href="#footnotetag315">(retour) </a> Relation de Claude Despence, <i>Mémoires de la Société de
+l'Histoire de Paris</i>, XVI, p. 39.</blockquote>
+
+<p>Elle s'obstina pourtant dans la politique de tolérance qui était son
+œuvre et qu'elle se flattait de mener à bien. Elle mettait son orgueil à
+résister à la pression des triumvirs et de l'Espagne. Sa grande crainte,
+écrit le nonce Prosper de Sainte-Croix, qui avait rejoint le Légat,
+c'est de paraître «gouvernée». L'Amiral lui savait gré de ses bonnes
+intentions. Condé s'effaçait derrière son frère aîné et celui-ci,
+uniquement préoccupé de ses ambitions navarraises, se désintéressait des
+affaires de France. Elle n'en était que plus disposée à favoriser les
+chefs protestants.</p>
+
+<p>Peut-être aussi a-t-elle pu croire que l'avenir était à la cause de la
+Réforme et a-t-elle voulu s'y ménager la première place. Les progrès de
+la jeune Église étaient prodigieux. Les masses restaient fidèles au
+catholicisme, mais une partie de la bourgeoisie et de la noblesse
+faisait défection. La politique avait autant de part à ces conversions
+que les raisons de conscience; la haine des Guise avait fait autant de
+huguenots d'État que le pur Évangile de huguenots de religion. La mode
+aussi s'en mêlait. Il n'était, dit Blaise de Monluc, fils de bonne mère
+qui ne voulût en être. Le curé de Provins, Claude Haton, exagère quand
+il évalue les protestants au quart de la population, mais il est vrai
+qu'ils étaient nombreux dans toutes les provinces et dans toutes les
+classes. Au premier synode national de Paris en 1558, onze églises
+seulement étaient représentées; deux ans après, la Provence seule en
+comptait soixante. Coligny avait présenté requête à l'Assemblée de
+Fontainebleau pour 50 000 fidèles de Normandie; à Poissy, 2 500 églises
+réclamaient le droit de bâtir des temples. Le Colloque, cette sorte de
+reconnaissance officielle de la nouvelle religion, accrut encore
+l'audace et les espérances des réformés<a id="footnotetag316" name="footnotetag316"></a><a href="#footnote316"><sup class="sml">316</sup></a>. Catherine avait à son
+service des dames et des hommes qui étaient des adversaires plus ou
+moins déclarés de la vieille Église: Claude de Beaune, mariée au
+seigneur du Goguier, commise à la recette et distribution de ses
+deniers; Chastelus, abbé de La Roche, son maître des requêtes;
+Feuquières, son écuyer; Hermand Taffin, un de ses gentilshommes
+servants. Elle avait pour intime amie Jacqueline de Longwy, duchesse de
+Montpensier, qui ne voulut pas mourir (août 1561) sans avoir conféré
+avec un ministre «du faist de sa conscience». Une de ses favorites, la
+spirituelle et galante Louise de Clermont-Tonnerre, comtesse de Crussol,
+n'était pas contraire aux nouveautés, et Soubise, avec qui elle aimait à
+se moquer du culte des images, y était tout à fait favorable. Le prélat
+dont elle appréciait le plus l'intelligence, Jean de Monluc, ce frère si
+dissemblable du rude soldat qui a écrit les <i>Commentaires</i>, longeait les
+limites de l'orthodoxie que le cardinal de Châtillon avait, sans le
+dire, déjà franchies. Les événements de ces derniers mois avaient
+approché ou rapproché d'elle les grandes dames et les princesses
+protestantes: Renée de France, duchesse douairière de Ferrare, Mme de
+Roye et sa fille, la princesse de Condé, Mme l'Amirale, la marquise de
+Rothelin, mère du jeune duc de Longueville, et enfin la reine de
+Navarre, Jeanne d'Albret, arrivée le 29 août 1561 à Saint-Germain pour
+surveiller les infidélités de son mari et les intérêts de la
+Réforme<a id="footnotetag317" name="footnotetag317"></a><a href="#footnote317"><sup class="sml">317</sup></a>. Est-il excessif de croire que, vivant en ce milieu ardent,
+Catherine ne s'en soit pas quelque peu ressentie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote316" name="footnote316"><b>Note 316: </b></a><a href="#footnotetag316">(retour) </a> <i>Lettres de Catherine</i>, t. I, Introd., p. <span class="sc">cviii</span> et <span class="sc">cix</span>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote317" name="footnote317"><b>Note 317: </b></a><a href="#footnotetag317">(retour) </a> Elle n'abjura publiquement la religion romaine qu'à la
+Cène de Noël 1561, à Pau; mais déjà en avril 1561 elle envoyait un
+ministre à Tournon pour y organiser l'Église réformée (<i>Calvini Opera
+omnnia</i>, XVIII, col. 433.)</blockquote>
+
+<p>Faut-il y ajouter l'action d'un homme? Bèze, on l'a vu, était un
+prêcheur éloquent. Son exposition débarrassée du fatras scolastique,
+alerte et claire, rendait accessible aux gens de Cour les discussions
+théologiques. Claude Haton, un ennemi, parle de sa «langue diserte et
+bien affillée», de son «beau et propre vulgaire françoys» et reconnaît,
+tout en se moquant, la force de son action oratoire. Il «triompha,
+dit-il, de cacqueter, ayant la mine et les gestes attrayans les cœurs et
+vouloirs de ses auditeurs»<a id="footnotetag318" name="footnotetag318"></a><a href="#footnote318"><sup class="sml">318</sup></a>. Les princes et les seigneurs, raconte
+un témoin, couraient à ses prêches; les courtisans l'escortaient comme
+un roi: les pages et les valets s'agenouillaient sur son passage. La
+Reine elle-même avait voulu l'entendre et y avait pris «grand
+goust»<a id="footnotetag319" name="footnotetag319"></a><a href="#footnote319"><sup class="sml">319</sup></a>. Le lendemain de la harangue du cardinal de Lorraine,
+peut-être pour apaiser Bèze, à qui on refusait le droit de répliquer,
+elle lui parla très familièrement»--c'est lui-même qui l'écrit à
+Calvin--et lui donna de grandes espérances (<i>spem mihi magnam
+fecit</i>)<a id="footnotetag320" name="footnotetag320"></a><a href="#footnote320"><sup class="sml">320</sup></a>. Le jour d'après, elle le fit venir encore chez elle avec
+Pierre Martyr et leur recommanda d'employer tous leurs moyens pour
+arriver à un accord<a id="footnotetag321" name="footnotetag321"></a><a href="#footnote321"><sup class="sml">321</sup></a>. Le roi de Navarre et l'Amiral obtinrent de
+Calvin qu'il laissât en France quelque temps encore ce personnage si en
+faveur. Catherine l'avait prié de rester. «La Reine, je ne sais comment,
+me voit volontiers, dit-il, elle l'a affirmé à beaucoup de personnes et,
+au vrai, j'en ai la preuve»<a id="footnotetag322" name="footnotetag322"></a><a href="#footnote322"><sup class="sml">322</sup></a>. L'Édit de juillet n'avait pas été plus
+appliqué que les édits précédents. «Enfin j'ai obtenu grâce à Dieu,
+écrivait Bèze à Calvin le 30 octobre 1561, qu'il soit permis à nos
+frères de tenir leurs réunions en toute sécurité, mais seulement par
+autorisation tacite jusqu'à ce qu'un édit solennel nous fasse des
+conditions meilleures et plus assurées»<a id="footnotetag323" name="footnotetag323"></a><a href="#footnote323"><sup class="sml">323</sup></a>. Mais au lieu de
+s'assembler 2 à 300, chiffre qu'ils ne devaient pas dépasser, ils
+affluaient en nombre de 2 à 3000 et quelquefois 10000. Le prince de La
+Roche-sur-Yon, gouverneur de Paris, sous prétexte qu'il n'avait d'ordre
+que pour réprimer les émeutiers, protégeait ces conventicules et ses
+soldats arrêtaient ou frappaient les catholiques qui essayaient de les
+troubler<a id="footnotetag324" name="footnotetag324"></a><a href="#footnote324"><sup class="sml">324</sup></a>. «Grâces à Dieu, remarquait Bèze, les choses sont bien
+changées en peu d'heures, estans maintenant faicts gardiens des
+assemblées ceux la mesme qui nous menoyent en prison». Mais il craignait
+qu'il n'y eût des fidèles dont l'impatience détruirait «plus en un jour»
+qu'il n'avait bâti «en un moys»<a id="footnotetag325" name="footnotetag325"></a><a href="#footnote325"><sup class="sml">325</sup></a>. Et en effet le Conseil du roi,
+pour arrêter cette licence, prépara un édit qui n'autorisait les
+réunions que dans les faubourgs des villes et en dehors des jours de
+fête. Bèze, prévenu un peu tard, au retour d'une course à Paris,
+déclarait à Calvin que s'il avait été à Saint-Germain, il aurait
+peut-être empêché cette mesure<a id="footnotetag326" name="footnotetag326"></a><a href="#footnote326"><sup class="sml">326</sup></a>. Quand il sut que les restrictions
+étaient pires encore et qu'il faudrait s'assembler, non pas dans les
+faubourgs, mais à deux cents pas des murailles des villes, il protesta
+qu'il ferait supprimer cet article<a id="footnotetag327" name="footnotetag327"></a><a href="#footnote327"><sup class="sml">327</sup></a>. À qui pouvait-il demander
+pareille concession? Est-ce à L'Hôpital, dont il parlait avec tant de
+mépris en août: «Le chancelier que vous savez» et qu'il avait l'air de
+considérer comme un faux frère?<a id="footnotetag328" name="footnotetag328"></a><a href="#footnote328"><sup class="sml">328</sup></a> Était-ce au lieutenant-général si
+versatile et si mou et alors en coquetterie avec les Espagnols? Quelle
+autre personne que la Reine était capable d'imposer à un Conseil en
+grande majorité catholique l'amendement d'un édit défavorable aux
+réformés?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote318" name="footnote318"><b>Note 318: </b></a><a href="#footnotetag318">(retour) </a> Claude Haton, curé de Provins, <i>Mémoires</i> (1553-1582),
+publiés par Félix Bourquelot (Coll. des Doc. inédits), 1857, t. I, p.
+156.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote319" name="footnote319"><b>Note 319: </b></a><a href="#footnotetag319">(retour) </a> De Ruble, <i>Mémoires de la Société de l'Histoire de
+Paris</i>, t. XVI, p. 8.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote320" name="footnote320"><b>Note 320: </b></a><a href="#footnotetag320">(retour) </a> <i>Calvini Opera omnnia</i>, t. XVIII, col. 722.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote321" name="footnote321"><b>Note 321: </b></a><a href="#footnotetag321">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, col. 725.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote322" name="footnote322"><b>Note 322: </b></a><a href="#footnotetag322">(retour) </a> À Calvin, <i>ibid.</i>, t. XIX, col 97.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote323" name="footnote323"><b>Note 323: </b></a><a href="#footnotetag323">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, col. 88.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote324" name="footnote324"><b>Note 324: </b></a><a href="#footnotetag324">(retour) </a> Languet, <i>Arcana</i>, liv. II, p. 155. Journal de Bruslart,
+<i>Mémoires de Condé</i>, I, p. 59.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote325" name="footnote325"><b>Note 325: </b></a><a href="#footnotetag325">(retour) </a> Bèze à Calvin, 4 nov., <i>Calvini Opera omnnia</i>, t. XIX,
+col. 96-98.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote326" name="footnote326"><b>Note 326: </b></a><a href="#footnotetag326">(retour) </a> 9 novembre, <i>ibid.</i>, col. 109.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote327" name="footnote327"><b>Note 327: </b></a><a href="#footnotetag327">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, col. 141, 29 novembre 1561.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote328" name="footnote328"><b>Note 328: </b></a><a href="#footnotetag328">(retour) </a> Calvin qualifie le début du discours de L'Hôpital à
+l'assemblée de Fontainebleau de «<i>Præfatio adulationis putidæ</i>» (Préface
+d'adulation fétide); Calvin à Bullinger, 1er octobre 1560, <i>Calvini
+Opera omnia</i>, t. XVIII. col. 206. Bèze, lors du Colloque de Poissy,
+écrivait à Calvin, 25 août 1561: «Le chancelier que savez... vouloit
+avoir l'honneur de m'avoir introduict. Force me fut de le suyvre, mais
+ce fut avec un tel visage qu'il cognut assez que je le cognoissoys»,
+<i>Calvini Opera omnia</i>, t. XVIII, col. 630.</blockquote>
+
+<p>Philippe II s'irritait de tant de complaisances, persuadé qu'une
+mutation de religion en France tendait «à la destruction et brouillerie
+de ses États»<a id="footnotetag329" name="footnotetag329"></a><a href="#footnote329"><sup class="sml">329</sup></a>. «.... Il luy touche autant qu'à personne, écrivait
+Élisabeth à sa mère, car stant France lutérien (entendez calviniste),
+Flandres et Espagne ne sont point loin.» Aussi lui mettait-elle le
+marché à la main: ou elle s'allierait avec Philippe II contre les
+protestants, ou Philippe II s'allierait contre elle avec les catholiques
+français<a id="footnotetag330" name="footnotetag330"></a><a href="#footnote330"><sup class="sml">330</sup></a>. Chantonnay faisait même déclaration à Charles IX. Les
+Guise, pour marquer leur mécontentement, quittèrent la Cour (fin
+octobre). Ils avaient, dit-on, projeté pis. Quelques jours avant leur
+départ, le duc de Nemours (Jacques de Savoie), qui par amour,
+croyait-on, de la duchesse de Guise, était tout dévoué à son mari,
+proposa, au frère puîné du jeune roi, Édouard-Alexandre, de l'emmener en
+Lorraine ou en Savoie<a id="footnotetag331" name="footnotetag331"></a><a href="#footnote331"><sup class="sml">331</sup></a>. C'était pour l'opposer à la Reine-mère si
+elle passait avec Charles IX au protestantisme. Monsieur, le duc
+d'Orléans (plus tard Henri III) était celui de tous ses enfants que
+Catherine aimait le plus. Tout émue, elle dénonça cette tentative de
+rapt à Philippe II<a id="footnotetag332" name="footnotetag332"></a><a href="#footnote332"><sup class="sml">332</sup></a>. Elle demanda des explications à Guise, qui
+froidement répondit qu'il ne savait rien.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote329" name="footnote329"><b>Note 329: </b></a><a href="#footnotetag329">(retour) </a> Lettre de l'ambassadeur de France en Espagne à Catherine
+du 30 octobre 1561, <i>Lettres</i>, t. I, p. 601, note.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote330" name="footnote330"><b>Note 330: </b></a><a href="#footnotetag330">(retour) </a> Réponse de la reine d'Espagne à une lettre de Catherine
+de juillet 1561, <i>Lettres</i>, t. I, p. 600 note.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote331" name="footnote331"><b>Note 331: </b></a><a href="#footnotetag331">(retour) </a> Voir les réserves que fait Noël Valois dans le <i>Projet
+d'enlèvement d'un enfant de France</i>, (Bibliothèque de l'École des
+Chartes, t. LXXV, 1914), p. 140.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote332" name="footnote332"><b>Note 332: </b></a><a href="#footnotetag332">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. I, p. 245-246, et la lettre de l'évêque de
+Limoges, <i>ibid.</i>, p. 250.</blockquote>
+
+<p>En même temps les nouvelles des Pays-Bas, d'Allemagne, de Rome,
+annonçaient une guerre prochaine entre la France et l'Espagne. Catherine
+était affolée<a id="footnotetag333" name="footnotetag333"></a><a href="#footnote333"><sup class="sml">333</sup></a>. Serait-il possible que son gendre eût pareil
+dessein, demandait-elle à son ambassadeur à Madrid? «Toutefois, je ne
+veulx riens croire, tant je l'estime prince de vérité, de vertu et de
+parolle, ne pouvant me persuader qu'il soit pour entreprendre une guerre
+sans juste occasion»<a id="footnotetag334" name="footnotetag334"></a><a href="#footnote334"><sup class="sml">334</sup></a>. Avec sa fatuité de femme, Catherine,
+convaincue que, si elle le voyait, elle le gagnerait à sa politique,
+remettait en avant le projet d'entrevue. Mais le roi d'Espagne, qui ne
+l'avait d'abord accusée que d'imprudence, commençait à douter de sa
+bonne foi.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote333" name="footnote333"><b>Note 333: </b></a><a href="#footnotetag333">(retour) </a> A l'évêque de Limoges, <i>Lettres</i>, t. I, p. 253 et surtout
+p. 267 (4 janvier 1562).</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote334" name="footnote334"><b>Note 334: </b></a><a href="#footnotetag334">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. I, p. 252, novembre 1561.</blockquote>
+
+<p>Elle se montrait toujours plus indocile aux conseils, ou, si elle en
+demandait, c'était en faisant ses conditions. «Cella s'entend autre
+advis que la force, écrit-elle à son ambassadeur à Madrid, car je ne
+veulx pas empirer le marché, ne moings avoir affaire des estrangiers,
+mais eschapper le temps, s'il est possible, sans laisser rien gaster
+irremediablement attendant l'aage (la majorité) de mon fils». Et elle
+ajoute de sa main: «... Je ne veos (veux) ni ne suys conselleyé de venir
+aus arme» [contre les réformés]<a id="footnotetag335" name="footnotetag335"></a><a href="#footnote335"><sup class="sml">335</sup></a>. Elle inclinait plus que jamais du
+côté des chefs protestants: Coligny, d'Andelot, Condé, la reine de
+Navarre; elle permettait que les édits fussent violés sous ses yeux.
+Bèze annonçait à Calvin, le 25 novembre, de Saint-Germain où était la
+Cour, qu'ils avaient commencé à y établir une église et que le dimanche
+suivant, Dieu aidant, ils célébreraient la Cène. Il lui parlait avec
+enthousiasme des trois fils de la Reine. Sache qu'ils sont «d'un naturel
+admirable et tel qu'on peut le souhaiter vu leur âge, sans en excepter
+même le puîné (Henri) à qui la tentative [de rapt] a admirablement
+profité»<a id="footnotetag336" name="footnotetag336"></a><a href="#footnote336"><sup class="sml">336</sup></a>. La proposition du duc de Nemours avait eu en effet le
+résultat inattendu de dégoûter ce petit prince de dix ans du
+catholicisme. Il «criait» «sans cesse» à sa jeune sœur Marguerite, qui
+le raconte dans ses Mémoires, de changer de religion: il lui prenait ses
+<i>Heures</i> pour les jeter au feu, et lui donnait des psaumes et prières
+huguenotes. La fillette allait avec sa gouvernante trouver le cardinal
+de Tournon, qui remplaçait les <i>Heures</i> et y ajoutait des chapelets.
+Alors, dit-elle, «mon frère et ces autres particulières ames, qui
+avoient entrepris de perdre la mienne, me les retrouvant, animez de
+courroux m'injurioient, disants que c'estoit enfance et sottise qui me
+le faisoit faire.. Et mon frère y adjoustant les menaces disoit que la
+Royne ma mère me feroit fouetter; ce qu'il disoit de luy-mesme, car la
+Royne ma mère ne sçavoit point l'erreur où il estoit tombé»<a id="footnotetag337" name="footnotetag337"></a><a href="#footnote337"><sup class="sml">337</sup></a>. Il est
+peu croyable que Catherine fût si mal instruite des actions de son fils
+le plus cher; elle a probablement fermé les yeux sur cet accès de
+«huguenoterie», qui était une sauvegarde de plus contre une nouvelle
+velléité d'enlèvement. Ce prosélytisme d'enfants donne l'idée d'une
+«Cour infectée d'hérésie». Le nonce Prosper de Sainte-Croix rapportait à
+la Cour de Rome, le 15 novembre, que dans une mascarade le jeune Roi
+avait paru déguisé avec une mitre sur la tête pour se moquer de l'ordre
+du clergé<a id="footnotetag338" name="footnotetag338"></a><a href="#footnote338"><sup class="sml">338</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote335" name="footnote335"><b>Note 335: </b></a><a href="#footnotetag335">(retour) </a> Lettre du 28 novembre 1561, <i>Lettres</i>, I, p. 612.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote336" name="footnote336"><b>Note 336: </b></a><a href="#footnotetag336">(retour) </a> <i>Calvini Opera omnia</i>, XIX, col. 131.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote337" name="footnote337"><b>Note 337: </b></a><a href="#footnotetag337">(retour) </a> <i>Mémoires et lettres de Marguerite de Valois</i>, publiées
+par Guessard, Paris, 1842, p. 6.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote338" name="footnote338"><b>Note 338: </b></a><a href="#footnotetag338">(retour) </a> Lettre de Prosper de Sainte-Croix, du 15 novembre 1561,
+dans Aymon, <i>Tous les synodes</i>, I, p. 15.</blockquote>
+
+<p>Un jour, probablement de novembre aussi, Charles IX, causant avec la
+très huguenote Jeanne d'Albret, s'étonna que le roi de Navarre le suivît
+à la messe et, sur la réponse que c'était par marque de déférence, il
+déclara qu'il l'en dispensait volontiers et que, quant à lui, il y
+allait pour faire plaisir à sa mère<a id="footnotetag339" name="footnotetag339"></a><a href="#footnote339"><sup class="sml">339</sup></a>. Catherine tenait la main à
+l'observation des pratiques, mais Bèze devait croire que c'était sans
+bonne foi. «Je t'assure, écrivait-il à Calvin le 16 décembre, que cette
+Reine, <i>notre Reine</i>, est mieux disposée pour nous qu'elle ne le fut
+jamais auparavant». Et il ajoutait: «Plût à Dieu que je pusse sous le
+sceau du secret t'écrire de ses trois fils nombre de choses que
+j'entends dire d'eux par des témoins sûrs. Assurément ils sont tels pour
+leur âge que tu ne pourrais même le souhaiter»<a id="footnotetag340" name="footnotetag340"></a><a href="#footnote340"><sup class="sml">340</sup></a>.</p>
+
+<p>Catherine allait emportée par son élan, mais elle commençait à
+s'effrayer de son audace. Dans une lettre écrite à sa fille, la reine
+d'Espagne, au moment où elle se compromettait le plus avec les
+protestants, elle passe tout d'un coup de combinaisons matrimoniales à
+l'instabilité du bonheur et au danger que l'on court en ne servant pas
+Dieu comme on doit et en l'oubliant parmi les «plésir», «ayse» et
+«jeoye» qu'il donne. «... Retournés tousjour à lui, reconesés [vous] de
+luy et que san luy vous ne seriés ne (ni) pouriés rien, afin qu'i (de
+peur qu'il) ne vous envoy de ses verge pour le vous faire reconestre
+comme il a faist ha (à) vostre bonne mère»<a id="footnotetag341" name="footnotetag341"></a><a href="#footnote341"><sup class="sml">341</sup></a>. Il fallait un danger
+bien pressant pour incliner son orgueil devant ce maître tout-puissant
+et jaloux. Mais elle ne laissait pas d'employer les moyens humains de
+défense.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote339" name="footnote339"><b>Note 339: </b></a><a href="#footnotetag339">(retour) </a> Conversation racontée par Jeanne d'Albret à Throcmorton,
+ambassadeur d'Angleterre en France et rapportée par celui-ci à sa
+souveraine, Élisabeth d'Angleterre, dans une dépêche du 26 novembre 1561
+(<i>Calendar of state papers, foreign series, of the reign of Elizabeth</i>,
+1561-1652, p. 415, publié par Joseph Stevenson, Londres, 1866).</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote340" name="footnote340"><b>Note 340: </b></a><a href="#footnotetag340">(retour) </a> <i>Calvini Opera omnia</i>, t. XIX, col. 178, 16 décembre
+1561.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote341" name="footnote341"><b>Note 341: </b></a><a href="#footnotetag341">(retour) </a> <i>Lettres</i>, I, p. 612.</blockquote>
+
+<p>Inquiète de l'agitation des catholiques et des menaces de l'Espagne,
+elle voulut savoir de quelles forces militaires les réformés pourraient
+l'assister, le cas échéant. L'Amiral s'entremit avec beaucoup de zèle.
+On constata qu'il y avait plus de «deux mille cent cinquante églises»
+établies, et en leur nom les députés et les ministres présents à Paris
+adressèrent une requête au Roi pour avoir des temples, offrant «tous
+services... de leurs biens et personnes à leurs propres despens, s'il en
+avoit besoin». Mais cette promesse générale de dévouement ne suffisait
+pas à la Reine. Coligny, pour la contenter, fit décider, dans une
+réunion des chefs du parti et des ministres, que chaque église serait
+invitée à dresser à l'heure du prêche la liste des hommes de pied et de
+cheval prêts à défendre le royaume contre les étrangers, au cas où il
+serait attaqué pour le motif de la religion.</p>
+
+<p>Bèze, qui s'était prononcé contre ce projet de dénombrement pour des
+raisons qu'il ne nous a pas dites, reconnaissait toutefois que les
+calomnies n'étaient pas à craindre, car rien n'était fait en cachette ni
+sans patronage (<i>sine auspiciis</i>), bien que la Reine ne voulût pas être
+nommée<a id="footnotetag342" name="footnotetag342"></a><a href="#footnote342"><sup class="sml">342</sup></a>. Mais beaucoup d'églises, surprises ou même alarmées de
+cette invitation, ne répondirent pas ou firent des objections.
+Quelques-unes et même des provinces entières s'organisèrent ou, comme la
+Haute-Guyenne et le Limousin, étaient déjà organisées pour la défense ou
+pour l'attaque--et ce n'était pas seulement contre l'Espagnol.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote342" name="footnote342"><b>Note 342: </b></a><a href="#footnotetag342">(retour) </a> Lettre de Bèze à Calvin du 6 janvier 1562, <i>Calvini Opera
+omnia</i>, XIX, col. 238-239.--<i>Histoire ecclésiastique</i>, I, p. 168. Les
+indications de Bèze et de l'<i>Histoire ecclésiastique</i>, sans concorder
+absolument, ne se contredisent pas.</blockquote>
+
+<p>Cet appel à l'aide était grave; il encourageait la minorité dissidente à
+s'armer, il surexcitait les craintes de la majorité catholique. Dans le
+Midi, les passions religieuses faisaient rage; les huguenots du
+Sud-Ouest chassaient ou tuaient les moines et brisaient les images;
+leurs adversaires massacraient en tas. Le baron de Fumel fut assassiné
+par ses paysans, qui étaient de la religion (24 novembre 1561)<a id="footnotetag343" name="footnotetag343"></a><a href="#footnote343"><sup class="sml">343</sup></a>.
+Quelques jours auparavant (19 novembre 1561), la populace de Cahors
+avait assailli, enfumé et égorgé une trentaine de réformés qui
+célébraient le culte dans un de leurs logis. Mêmes violences menaçaient
+le reste du royaume. À Paris il y eut une bagarre sanglante. Avec le
+consentement tacite de la Régente, les protestants s'assemblaient,
+malgré les édits, au quartier de l'Université, hors de la porte
+Saint-Marcel, tout près de l'église Saint-Médard, «en une maison appelée
+le Patriarche». Le lendemain de la Noël (26 décembre), le clergé de la
+paroisse, pour empêcher le prêche du ministre, fit sonner les cloches à
+toute volée. Un réformé alla leur dire de cesser ce bruit assourdissant;
+il fut tué; ses compagnons forcèrent l'entrée de l'église, battirent et
+blessèrent des fidèles et des prêtres. Le guet survenant arrêta les
+provocateurs, laïques ou clercs, et les conduisit en plein jour aux
+prisons du Châtelet. Cet emprisonnement de prêtres fit scandale parmi la
+population parisienne furieusement catholique. Le Parlement évoqua
+l'affaire, relâcha immédiatement les ecclésiastiques et, quelques mois
+plus tard, il fit pendre le chevalier du guet, par forme de réparation
+(21 août 1562).</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote343" name="footnote343"><b>Note 343: </b></a><a href="#footnotetag343">(retour) </a> Sur l'anarchie en Guyenne, voir Courteault, <i>Blaise de
+Monluc, historien</i>, 1908, p. 402. Courteault place le massacre de Cahors
+le 16.</blockquote>
+
+<p>La Reine-mère était bien obligée de reconnaître que «les troubles et
+séditions» s'étaient, «au lieu de s'apaiser, de beaucoup augmentés en
+divers endroits de ce royaume», mais elle ne se demandait pas si le
+droit qu'elle s'arrogeait de suspendre les lois qu'on venait de publier
+n'en était pas en partie cause. Elle escomptait toujours l'effet
+adoucissant d'un nouvel édit. Elle fit venir à Saint-Germain les
+«principaulx et plus notables présidens et conseillers des Cours
+souveraines» pour y délibérer avec le Conseil privé sur les moyens de
+pacification. Le Roi en personne ouvrit les délibérations. Le chancelier
+de L'Hôpital, avec un optimisme déconcertant, affirma que, depuis le
+début des troubles, la situation du royaume n'avait jamais été
+meilleure<a id="footnotetag344" name="footnotetag344"></a><a href="#footnote344"><sup class="sml">344</sup></a>. Généreusement il repoussa l'idée que le Roi dût se
+déclarer pour un parti et exterminer l'autre, comme contraire à la
+«profession» de chrétien et à l'humanité, et comme irréalisable dans
+l'état de division du pays et des familles. Les remèdes employés
+jusqu'ici contre le mal étant restés sans effet, il demandait à la
+compagnie de déclarer si, oui ou non, elle était d'avis d'en essayer un
+nouveau, qui était la liberté pour les prédicants de tenir des
+assemblées. Qu'elle ne se méprît point d'ailleurs sur son rôle. «Le Roy,
+dit-il, ne veut point que vous entriez en dispute quelle opinion est la
+meilleure: car il n'est pas ici question <i>de constituenda religione sed
+de constituenda republica</i>; et plusieurs peuvent estre <i>Cives qui non
+erunt christiani</i>; mesmes un excommunié ne laisse pas d'estre
+citoyen»<a id="footnotetag345" name="footnotetag345"></a><a href="#footnote345"><sup class="sml">345</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote344" name="footnote344"><b>Note 344: </b></a><a href="#footnotetag344">(retour) </a> Il y a deux textes de ce discours, l'un dans Aymon, <i>Tous
+les synodes nationaux des églises réformées de France</i>, La Haye, 1710,
+t. I, p. 49-65, l'autre dans <i>Mémoires de Condé</i>, t. II, p. 606-612. Le
+premier est en italien, accompagné d'une traduction française, et il
+est, en certaines parties, complété par le second.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote345" name="footnote345"><b>Note 345: </b></a><a href="#footnotetag345">(retour) </a> <i>Mémoires de Condé</i>, II, p. 612.</blockquote>
+
+<p>Les débats furent vifs et parfois même violents (7-15 janvier 1562). Au
+vote, sur 49 opinants, 22 furent d'avis d'accorder des temples aux
+réformés, 27 de les leur refuser, tout en leur permettant, comme on
+l'avait toléré dans les tout derniers mois, de se réunir pour célébrer
+leur culte<a id="footnotetag346" name="footnotetag346"></a><a href="#footnote346"><sup class="sml">346</sup></a>. Avant de clore l'assemblée, la Reine-mère<a id="footnotetag347" name="footnotetag347"></a><a href="#footnote347"><sup class="sml">347</sup></a> fit une
+déclaration. Elle parla «de telle manière qu'on dit, rapporte le nonce
+Prosper de Sainte-Croix, n'avoir jamais entendu aucun orateur qui se
+soit exprimé avec plus d'éloquence, ni avec plus de succès. Sa Majesté a
+dit elle-même qu'il lui semblait que dans cet instant-là Dieu lui mît
+les paroles à la bouche.» Elle pria les députés de répéter qu'elle et
+ses enfants et tous les membres de son Conseil voulaient qu'on vécût
+dans la religion catholique et sous l'obéissance de la sainte Église
+romaine; que les novateurs n'auraient point des temples et seraient au
+contraire obligés de rendre ceux dont ils s'étaient emparés; qu'il leur
+serait défendu d'en construire ou d'avoir d'autres lieux d'assemblée
+dans les villes, mais que, sous certaines conditions, elle souffrirait
+qu'ils se réunissent secrètement en quelque maison. C'était d'ailleurs
+pour empêcher le désordre et l'effusion du sang qu'elle faisait cette
+concession, mais provisoirement, en attendant les décisions du Concile
+de Trente, qu'elle s'engageait dès maintenant à suivre et à faire suivre
+en tous points<a id="footnotetag348" name="footnotetag348"></a><a href="#footnote348"><sup class="sml">348</sup></a>. Conformément à l'avis de la majorité, l'Édit de
+janvier (17 janvier 1562) défendit aux réformés «presches et
+prédications, soit en public ou en privé ny de jour ny de nuict», dans
+les villes, mais il les autorisa «par provision et jusques à la
+détermination du dict Concile général» à s'assembler de jour, hors des
+villes, «pour faire leurs presches, prières et autres exercices de leur
+religion»<a id="footnotetag349" name="footnotetag349"></a><a href="#footnote349"><sup class="sml">349</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote346" name="footnote346"><b>Note 346: </b></a><a href="#footnotetag346">(retour) </a> Languet, <i>Arcana</i>, liv. II, p. 195.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote347" name="footnote347"><b>Note 347: </b></a><a href="#footnotetag347">(retour) </a> Et non la reine de Navarre, Jeanne d'Albret, comme
+l'imagine sottement le traducteur des lettres du nonce Prosper de
+Sainte-Croix (Aymon, I, p. 41-42).</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote348" name="footnote348"><b>Note 348: </b></a><a href="#footnotetag348">(retour) </a> Lettre du 5 février 1562, Aymon, <i>Tous les synodes</i>, I,
+p. 43.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote349" name="footnote349"><b>Note 349: </b></a><a href="#footnotetag349">(retour) </a> <i>Mémoires de Condé</i>, t. III, p. 10-11.</blockquote>
+
+<p>Elle avait proclamé son orthodoxie, au risque d'inquiéter les
+dissidents, pour faire accepter aux catholiques ce régime de
+demi-tolérance. Mais le nonce était seul à croire ce qu'il écrivait à
+Rome, qu'à mesure des progrès de son pouvoir, elle ferait toujours plus
+ouvertement paraître sa bonne volonté. A Paris, où depuis l'affaire
+Saint-Médard la population était très excitée, les huguenots furent
+insultés. Le Parlement refusa d'enregistrer l'Édit. L'ambassadeur
+d'Espagne alla se plaindre à la Reine-mère du discours du Chancelier
+«tendant à mestre une forme d'<i>interim</i> et laisser vivre tout le monde à
+sa discrétion». Il la pressa d'expulser les prédicants, lui offrant pour
+cet effet les forces de son souverain, mais elle répondit «qu'elle ne
+vouloyt point veoir d'estrangers dans ce royaulme ny aussi pas allumer
+une guerre qui la contraignist de les y appeller». «De là il est entré,
+continue la relation française de l'audience<a id="footnotetag350" name="footnotetag350"></a><a href="#footnote350"><sup class="sml">350</sup></a>, sur la nourriture
+(éducation) du Roy et de messeigneurs ses frères», prétendant que devant
+eux «chacun disoyt de la religion tout ce qu'il vouloist». Catherine
+répliqua en colère «que cela (cette accusation) ne touchoyst qu'elle et
+qu'elle voyoit qu'il (Chantonnay) estoit bien adverty, non pas
+véritablement, mais bien curieusement, et que si elle cognoissoit les
+advertisseurs qui calomnient ainsi toutes ses actions, elle leur feroyst
+sentir combien ilz s'oublient de parler ainsi peu revèremment et
+véritablement d'elle» «.... Elle avoyt des enfans qui luy estoyent si
+obéissans qu'on ne leur disoyt rien qu'ils ne luy redissent, par où il
+(l'ambassadeur) se pouvoit assurer qu'elle sçavoit tous les lengages
+qu'on leur tenoist et qu'elle les faisoit nourrir de telle façon qu'elle
+s'asseuroyt que ce royaulme et tous les gens de bien luy en auroient un
+jour grande obligation»<a id="footnotetag351" name="footnotetag351"></a><a href="#footnote351"><sup class="sml">351</sup></a>. Dans une lettre à Philippe II de ce même
+mois de janvier, elle certifiait à son gendre, «monsieur mon fils»,
+comme elle l'appelle, qu'elle ferait «tousjour grande diférance entre
+seus qui tiene nostre bonne religion et les aultres qui s'en deportent»,
+mais l'âge de son fils et les troubles du royaume «ne m'ont permis,
+dit-elle, d'avoyr peu fayre conestre à tout le monde set (ce) que je an
+né (en ai) dans le cour (cœur) et m'on contreynt faire bocup (beaucoup)
+de chause que en heun aultre sayson je n'euse faist»<a id="footnotetag352" name="footnotetag352"></a><a href="#footnote352"><sup class="sml">352</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote350" name="footnote350"><b>Note 350: </b></a><a href="#footnotetag350">(retour) </a> Ce récit de l'entrevue de la Reine-mère et de Chantonnay
+(<i>Mémoires de Condé</i>, t. II p. 601), n'a pas été vraisemblablement
+expédié à son destinataire, l'ambassadeur de France en Espagne. La
+minute de la dépêche porte des corrections et des additions d'une autre
+main. Elle est datée du 8 ou 9 janvier, au moment où se tenaient les
+réunions préparatoires à l'Édit de janvier.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote351" name="footnote351"><b>Note 351: </b></a><a href="#footnotetag351">(retour) </a> <i>Mémoires de Condé</i>, t. II, p. 603.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote352" name="footnote352"><b>Note 352: </b></a><a href="#footnotetag352">(retour) </a> <i>Lettres</i>, I, p. 265.</blockquote>
+
+<p>Mais que cette explication soit ou non sincère, qu'elle agisse par
+politique ou par dégoût de la violence, on se prend à l'admirer de
+suivre courageusement la voie qu'elle s'est tracée. Elle réunit dans
+les derniers jours de janvier quelques théologiens et quelques ministres
+pour débattre plus particulièrement la question des images. Elle amène à
+ce nouveau colloque des évêques et des cardinaux. C'était,
+expliquait-elle au légat, Hippolyte d'Este, le meilleur moyen de
+convaincre les prédicants d'ignorance que de leur permettre de présenter
+leurs arguments<a id="footnotetag353" name="footnotetag353"></a><a href="#footnote353"><sup class="sml">353</sup></a>. En réalité, ce qu'elle voudrait, c'est un
+programme de réformes, souscrit par les catholiques et les protestants,
+qu'elle pût présenter au prochain Concile comme le vœu commun des deux
+Églises. Bèze savait la vanité de cette tentative, mais il s'y prêta
+pour lui complaire<a id="footnotetag354" name="footnotetag354"></a><a href="#footnote354"><sup class="sml">354</sup></a>. Monluc et les docteurs catholiques les plus
+conciliants, Salignac, Despence, Picherel, Bouteiller, sans vouloir,
+comme les ministres, proscrire absolument les images, émirent le vœu
+«que les évêques, curés et autres pasteurs remontrassent souvent au
+peuple que les images n'ont esté receues en l'Église que pour instruire
+les simples et représenter ce que notre Sauveur a fait pour nous»;
+qu'elles ne sont pas elle-mêmes un objet de culte et que toutes, «hormis
+la simple croix», doivent être «déplacées des autels et mises en parois
+en tels lieux qu'on ne les puisse plus adorer, saluer, baiser, vestir,
+couronner de fleurs, bouquets, chapeaux, leur offrir vœux, les porter
+par les rues et temples sur les espaules ou bastons». Mais la majorité
+des docteurs, tout en blâmant l'abus, décida de maintenir l'usage. Il en
+fut de ce petit colloque comme du grand colloque de Poissy.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote353" name="footnote353"><b>Note 353: </b></a><a href="#footnotetag353">(retour) </a> Baronii, Raynaldi et Laderchi, <i>Annales ecclesiastici</i>,
+éd. de 1879, Bar-le-Duc et Paris, t. XXXIV, p. 178, lettre du cardinal
+de Ferrare, du 17 janvier 1562.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote354" name="footnote354"><b>Note 354: </b></a><a href="#footnotetag354">(retour) </a> <i>Histoire ecclésiastique</i>, I, p. 692.--Lettre de Bèze à
+Calvin, 1er février 1562, <i>Calvini Opera omnia</i>, XIX, col. 273-275.</blockquote>
+
+<p>Catherine continuait à jouer très serré, multipliant les affirmations de
+son zèle pour le catholicisme, et laissant les réformés jouir du
+bénéfice de l'Édit de janvier et même d'un peu plus de liberté. Mais une
+nouvelle et définitive évolution d'Antoine de Bourbon<a id="footnotetag355" name="footnotetag355"></a><a href="#footnote355"><sup class="sml">355</sup></a> la priva de
+son plus solide appui du côté des protestants. Le Légat, qui était aussi
+fin qu'elle, s'était bien gardé de la heurter de front et même, pour lui
+plaire, il l'aurait, dit-on, un jour accompagnée au prêche. Entre temps,
+comme s'il n'eût voulu que la seconder, il travaillait lui aussi à
+rapprocher le roi de Navarre de Philippe II. Antoine de Bourbon avait
+beaucoup varié en ses pratiques religieuses au cours de l'année 1561,
+allant successivement ou le même jour à la messe et au prêche et, selon
+ses intérêts, fidèle de l'une ou l'autre Église, correspondant avec
+Calvin et déléguant au pape pour qu'il lui fît obtenir du roi d'Espagne
+la compensation si ardemment convoitée. La Cour de Rome donna de bonnes
+paroles. Hippolyte d'Este, le cardinal de Tournon et Chantonnay lui
+persuadèrent que, s'il menait son fils à la messe--ce fils que Jeanne
+d'Albret nourrissait avec tant de soin dans l'hérésie--il gagnerait le
+cœur du Roi catholique et obtiendrait de lui ce qu'il voulait. Il le
+crut et, immédiatement après l'Édit de janvier, il rompit,
+définitivement cette fois, avec les réformés. C'était pour eux un coup
+terrible, comme on en peut juger par la fureur de Bèze. «Ce malheureux,
+écrit-il à Calvin le 1er février, est absolument perdu et il a résolu de
+tout perdre avec lui. Il éloigne sa femme, il ose à peine regarder
+l'Amiral à qui il doit tout»<a id="footnotetag356" name="footnotetag356"></a><a href="#footnote356"><sup class="sml">356</sup></a>. Bèze ne veut plus désormais l'appeler
+que «Julien» (l'apostat). «À peine pourrait-on trouver, dit-il, pareil
+exemple de légèreté, de perfidie, de scélératesse»<a id="footnotetag357" name="footnotetag357"></a><a href="#footnote357"><sup class="sml">357</sup></a>. Quant à la
+Reine-mère, ou, comme il dit, notre «autocratrice» Áυτοκράτορα, il
+reconnaît, «qu'il n'y a pas de sa faute et qu'elle est grandement
+offensée de ce qui se passe (<i>istis maxime offendi</i>)»<a id="footnotetag358" name="footnotetag358"></a><a href="#footnote358"><sup class="sml">358</sup></a>. Dans le
+premier moment de colère, elle s'en prit au Connétable, qu'elle rendait
+responsable du revirement du roi de Navarre, «et en sont venues parolles
+si aigres que le Connétable s'en est allé»<a id="footnotetag359" name="footnotetag359"></a><a href="#footnote359"><sup class="sml">359</sup></a>. Le moment était
+critique. Elle était brouillée avec les chefs du parti catholique, et,
+dans le parti protestant, elle n'avait plus pour elle que l'Amiral et
+son frère, d'Andelot, qu'elle avait fait entrer au Conseil privé, la
+Reine de Navarre, et Condé, qui à la fin de février relevait à peine
+d'une grosse attaque de fièvre. Sous peine de se perdre, elle était
+obligée de changer d'allure, sinon de sentiments. Elle donna l'ordre à
+toutes ses dames et demoiselles de vivre catholiquement à son exemple,
+si elles ne voulaient pas être chassées honteusement et punies. Le 4
+février, elle communia et suivit la procession, accompagnée de toute la
+Cour<a id="footnotetag360" name="footnotetag360"></a><a href="#footnote360"><sup class="sml">360</sup></a>. Elle coupa court aux fantaisies huguenotes d'Henri d'Orléans.
+Elle «le tansa fort, raconte Marguerite, luy et ses gouverneurs, et, le
+faisant instruire, le contraignist de reprendre la vraye, saincte et
+ancienne religion de nos pères, de laquelle elle ne s'estoit jamais
+departie»<a id="footnotetag361" name="footnotetag361"></a><a href="#footnote361"><sup class="sml">361</sup></a>. Après cette évolution, elle pouvait, dans une lettre à
+la Reine d'Espagne, s'élever contre ceux qui calomniaient la conduite de
+son fils. «Le cardysnal de Tournon, écrit-elle, m'a dyst luy-mesme qu'il
+l'a veu à la mese» (messe)<a id="footnotetag362" name="footnotetag362"></a><a href="#footnote362"><sup class="sml">362</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote355" name="footnote355"><b>Note 355: </b></a><a href="#footnotetag355">(retour) </a> La défection définitive de Antoine de Bourbon a suivi
+l'Édit de janvier, <i>Histoire ecclésiastique</i>, I, p. 688.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote356" name="footnote356"><b>Note 356: </b></a><a href="#footnotetag356">(retour) </a> <i>Calvini Opera Omnia</i>, XIX, col. 275.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote357" name="footnote357"><b>Note 357: </b></a><a href="#footnotetag357">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, col. 299.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote358" name="footnote358"><b>Note 358: </b></a><a href="#footnotetag358">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, col. 275. Bèze a cancellé dans ses lettres
+manuscrites, et par conséquent les anciennes édition ne portent pas les
+passages où il est question de la bonne volonté de la Reine-mère (voir
+supra p. 109, 110 et ici, p. 115, avec les renvois aux documents). Mais
+les consciencieux érudits Baum Cunitz et Reuss, qui ont publié les
+Œuvres complètes de Calvin, ont rétabli tous les endroits supprimés et
+inédits, et, ce faisant, ils ont rendu aux historiens de Catherine un
+inappréciable service. Bèze s'en voulait d'avoir été dupe, et les
+éditeurs de la correspondance de Calvin sont confus qu'il se soit trompé
+sur le caractère de la Reine et les vertus de ses enfants (XIX, col.
+178, notes 6, 7, et col 275, note 16). Au vrai, il n'y a pas tant à
+rougir. Bèze a vu la Reine-mère, telle qu'elle fut, sincère en cet essai
+d'apaisement et de tolérance. Si elle a changé de sentiment, c'est
+qu'elle y a été contrainte par la force des choses. Il faut, sans parti
+pris, lui tenir compte de ses bonnes intentions.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote359" name="footnote359"><b>Note 359: </b></a><a href="#footnotetag359">(retour) </a> Lettre de Chantonnay, ambassadeur d'Espagne en France, du
+3 février 1562, <i>Mémoires de Condé</i>, II, p. 21-22.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote360" name="footnote360"><b>Note 360: </b></a><a href="#footnotetag360">(retour) </a>: Lettre du nonce du 5 février, Aymon, <i>Tous les synodes</i>,
+I, p. 65.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote361" name="footnote361"><b>Note 361: </b></a><a href="#footnotetag361">(retour) </a> <i>Mémoires et lettres de Marguerite de Valois</i>, publiées
+par Guessart, Paris, 1842, p. 7.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote362" name="footnote362"><b>Note 362: </b></a><a href="#footnotetag362">(retour) </a> Louis Paris, <i>Négociations sous François II</i> (Coll. Doc.
+inédits), p. 849. Il s'agit, non comme le croit Louis Paris, de Charles
+IX qui vivait avec sa mère, mais d'Henri d'Orléans qui avait sa «maison»
+à part et qu'elle avait moins d'occasions de voir. Rapprocher d'ailleurs
+cette indication de ce que dit plus haut Marguerite de son frère et du
+cardinal de Tournon.</blockquote>
+
+<p>Surtout elle s'attachait à convaincre le nonce, son garant auprès de la
+Cour de Rome. Prosper de Sainte-Croix étant allé lui demander de faire
+quelques modifications à l'Édit de janvier, que le parlement de Paris
+s'entêtait à ne pas enregistrer, elle lui expliqua qu'il était bien
+difficile d'aller contre l'opinion de la compagnie consultée à
+Saint-Germain, mais elle promit toutefois, après en avoir parlé au
+Chancelier, de lui faire savoir ce qui se pourrait faire. Le Nonce
+comprit qu'on ne ferait rien et le lui dit. Alors elle se lamenta fort
+(<i>se duole grandemente</i>) de ne pouvoir aller plus avant et que la plaie
+fût de telle nature qu'elle ne pouvait être guérie autrement,
+c'est-à-dire que par des remèdes doux. Chasser les prédicants et, comme
+d'un coup, était chose impossible, mais elle avait l'espérance de
+pouvoir faire de bien en mieux chaque jour. En témoignage de sa bonne
+volonté, elle allait renvoyer l'Amiral en sa maison pour montrer une
+fois de plus qu'elle n'approuvait pas qu'on vécût comme il vivait. Elle
+lui annonça aussi qu'elle venait d'écrire aux prélats de son royaume et
+à Monsieur de Candale (Henri de Foix), qu'elle avait choisi pour
+ambassadeur, de partir pour le Concile, mais elle voudrait que ceux de
+la nouvelle religion pussent s'y rendre en toute sûreté et y être
+entendus. Elle parla si bien mêlant le faux et le vrai, adoucissant les
+refus et amplifiant les promesses, que le Nonce assurait la Cour de Rome
+du «désir très grand» de la Reine de mettre fin «à toutes diversités de
+religion»<a id="footnotetag363" name="footnotetag363"></a><a href="#footnote363"><sup class="sml">363</sup></a>.</p>
+
+<p>Comme il n'était pas aussi facile de convaincre le Parlement, le même
+jour où elle lui renouvelait par lettres de jussion l'ordre de vérifier
+l'Édit, elle en faisait publier une interprétation restrictive (14
+février). Étaient autorisés à prendre part aux assemblées de ceux de la
+religion les «officiers ordinaires auxquels appartient la cognoissance
+de la police comme baillifs, senechaux, prevosts, etc.», mais défense
+était faite d'y paraître aux officiers des «Cours souveraines» ni autres
+«de judicatures», «que (lesquels) nous entendons (faisoit-elle dire au
+Roy en cette déclaration) vivre en la foy et religion de Nous et nos
+prédécesseurs»<a id="footnotetag364" name="footnotetag364"></a><a href="#footnote364"><sup class="sml">364</sup></a>. Elle laissa partir d'Andelot et Coligny (22
+février).</p>
+
+<p>Mais elle renonçait de très mauvaise grâce à sa politique et le montrait
+bien à l'occasion. Les huguenots continuaient à prêcher à Paris,
+écrivait le nonce le 28 février, et s'assemblaient par troupes de dix ou
+douze mille personnes<a id="footnotetag365" name="footnotetag365"></a><a href="#footnote365"><sup class="sml">365</sup></a>. Les catholiques injurièrent les allants et
+venants, et ceux-ci menacèrent de s'armer. Les deux partis recoururent à
+la Reine, qui invita les réformés à se contenter de la liberté que le
+Roi leur avait octroyée et promit aux catholiques de leur faire réponse
+le lundi prochain. Elle ne se décidait pas à éloigner le cardinal de
+Châtillon. Elle ne souffrait plus de prêche dans le château, mais elle
+gardait comme prédicateur et premier aumônier Louis Bouteiller, un
+théologien, si ami des concessions que son orthodoxie en était suspecte
+(<i>poco sincero</i>, dit Prosper de Sainte-Croix).</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote363" name="footnote363"><b>Note 363: </b></a><a href="#footnotetag363">(retour) </a> Lettre du 5 février, Aymon, <i>Tous les synodes</i>, I, p.
+66.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote364" name="footnote364"><b>Note 364: </b></a><a href="#footnotetag364">(retour) </a> Condé, <i>Mémoires</i>, t. III, p. 16.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote365" name="footnote365"><b>Note 365: </b></a><a href="#footnotetag365">(retour) </a> Aymon, <i>Synodes</i>, I, p. 77-79.</blockquote>
+
+<p>Elle refusait de renvoyer le chancelier de L'Hôpital que l'ambassadeur
+d'Espagne dénonçait comme hérétique. C'est de lui certainement qu'il est
+question dans une lettre très vive à sa fille, la reine d'Espagne:
+«...Mon valet ayst plus homme de byen que seus qui en parle et je vous
+en naseure, (en assure), més pour se qu'i(il) ne reconé que moy et ne
+dépend de personne, yl (ils) le aïse (haïssent), mais s'et de quoy je
+l'ayme»<a id="footnotetag366" name="footnotetag366"></a><a href="#footnote366"><sup class="sml">366</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote366" name="footnote366"><b>Note 366: </b></a><a href="#footnotetag366">(retour) </a> Février 1562, <i>Lettres</i>, I, p. 614; Louis Paris,
+<i>Négociations</i>, p. 849.</blockquote>
+
+<p>Pour détourner Navarre de prendre parti contre elle, elle recommandait
+ses intérêts à l'ambassadeur de France à Madrid et sollicitait de
+Philippe II plus vivement que jamais, cette entrevue où elle se croyait
+sûre de le convaincre. Irritée de l'opposition où s'acharnait le
+Parlement contre l'Édit de janvier, elle galopa jusqu'à Paris et força
+l'enregistrement (6 mars). C'était six jours après le massacre de Vassy.</p>
+
+<p>Les triumvirs s'étaient donné rendez-vous à Paris pour décider ou
+obliger la Régente à revenir sur ses concessions. Le duc de Guise, parti
+de son château de Joinville, s'arrêta le dimanche 1er mars à Vassy pour
+y entendre la messe. Quelques-uns de ses gens se prirent de querelle
+avec les réformés de la ville et des environs, qui tenaient leur prêche
+dans une grange près de l'église. Ils appelèrent à l'aide leurs
+compagnons, assaillirent en armes l'assemblée des fidèles, frappèrent et
+tuèrent<a id="footnotetag367" name="footnotetag367"></a><a href="#footnote367"><sup class="sml">367</sup></a>. Cette échauffourée sanglante fut célébrée par les
+catholiques à l'égal d'une victoire. Le Connétable alla au-devant de
+Guise jusqu'à Nanteuil<a id="footnotetag368" name="footnotetag368"></a><a href="#footnote368"><sup class="sml">368</sup></a>. Paris, où il entra le 16 mars, le salua de
+ses acclamations<a id="footnotetag369" name="footnotetag369"></a><a href="#footnote369"><sup class="sml">369</sup></a>. Le prévôt des marchands lui offrit, au nom de la
+ville vingt mille hommes et six millions de livres, pour rétablir la
+paix religieuse, c'est-à-dire l'unité. Le Duc répondit modestement que
+c'était l'affaire de la Reine-mère et du roi de Navarre, lieutenant
+général du royaume, et «qu'en sa qualité de sujet du roi, il mettait son
+honneur à leur obéir»<a id="footnotetag370" name="footnotetag370"></a><a href="#footnote370"><sup class="sml">370</sup></a>. Les protestants armèrent pour se défendre et
+se venger. Des centaines de gentilshommes rejoignirent à Paris le prince
+de Condé, qui, depuis la défection de son frère, était regardé comme le
+chef du parti. Bèze courut à Saint-Germain demander justice des
+massacreurs. Le roi de Navarre, avec l'ardeur d'un néophyte, imputa le
+fait de Vassy à l'insolence des religionnaires, mais la Reine «fit
+gratieuse response promettant que bonnes informations seroient prises et
+que pourvu qu'on se contînt on pourvoiroit à tout»<a id="footnotetag371" name="footnotetag371"></a><a href="#footnote371"><sup class="sml">371</sup></a>. Elle nomma
+gouverneur de Paris le cardinal de Bourbon, qui, frère du roi de Navarre
+et du prince de Condé, devait inspirer confiance aux deux partis. Le
+Cardinal réunit les présidents au Parlement et, sur leur avis, décida
+que Guise et Condé seraient priés de s'éloigner. Mais «les habitans,
+mesmement (surtout) les marchands» requirent les triumvirs «de
+n'abandonner la dite ville», et Guise et Montmorency restèrent<a id="footnotetag372" name="footnotetag372"></a><a href="#footnote372"><sup class="sml">372</sup></a>.
+Quelques jours après, Condé, qui appréhendait de livrer bataille dans
+les rues à cette population fanatique, partit avec ses troupes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote367" name="footnote367"><b>Note 367: </b></a><a href="#footnotetag367">(retour) </a> Sur le massacre, voir <i>Histoire de France</i> de Lavisse, t.
+VI, 1, p. 58-59.--Lavisse, <i>Le massacre fait à Vassy</i> dans <i>les Grandes
+Scènes historiques du</i> <span class="sc">xvi</span>e <i>siècle... de Tortorel et Perrissin</i>,
+publiées par Franklin, Paris, 1886.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote368" name="footnote368"><b>Note 368: </b></a><a href="#footnotetag368">(retour) </a> <i>Mémoires du duc de Guise</i>, Michaud et Poujoulat, t. VI,
+p. 489.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote369" name="footnote369"><b>Note 369: </b></a><a href="#footnotetag369">(retour) </a> Journal de l'année 1562, <i>Revue rétrospective ou
+Bibliothèque historique</i>, 1re série, t. V (1834), p. 86-87.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote370" name="footnote370"><b>Note 370: </b></a><a href="#footnotetag370">(retour) </a> De Ruble, <i>Antoine de Bourbon et Jeanne d'Albret</i>, t. IV,
+p. 119.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote371" name="footnote371"><b>Note 371: </b></a><a href="#footnotetag371">(retour) </a> <i>Histoire ecclésiastique</i>, II, p. 3.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote372" name="footnote372"><b>Note 372: </b></a><a href="#footnotetag372">(retour) </a> <i>Mémoires du duc de Guise</i>, Michaud et Poujoulat, t. VI,
+p. 489.</blockquote>
+
+<p>Il aurait dû marcher sur Fontainebleau, où se trouvait la Cour, enlever
+le Roi et la Reine et, les conduisant dans son camp, y transporter la
+légalité. Il ne lui vint même pas à l'esprit de rester dans le voisinage
+pour les défendre contre une agression des triumvirs. Les quatre lettres
+que Catherine lui écrivit du 16 au 26 mars le lui signifiaient assez
+clairement<a id="footnotetag373" name="footnotetag373"></a><a href="#footnote373"><sup class="sml">373</sup></a>. «Je n'oublyeray jamais, dit-elle dans l'une, ce que
+ferez pour le Roy mon filz et moy»<a id="footnotetag374" name="footnotetag374"></a><a href="#footnote374"><sup class="sml">374</sup></a>. «Je voy tant de choses qui me
+déplaisent, écrit-elle dans une autre, que, si ce n'estoit la fiance que
+j'ay en Dieu et asseurance en vous que m'ayderez à conserver ce royaume
+et le service du Roy mon fils, en despit de ceulx qui veullent tout
+perdre, je seroys encore plus faschée, mais j'espère que nous remédirons
+bien à tout avec vostre bon conseil et ayde...»<a id="footnotetag375" name="footnotetag375"></a><a href="#footnote375"><sup class="sml">375</sup></a> Et dans une
+troisième: «Je n'oublyeray jamais, disait-elle, ce que faictes pour moy
+et si je meurs avant avoir le moyen de le pouvoir recongnoistre, comme
+j'en ay la voulonté, j'en lairray une instruction à mes enffans»<a id="footnotetag376" name="footnotetag376"></a><a href="#footnote376"><sup class="sml">376</sup></a>.
+Plus tard elle avouait que lorsque le Prince, à son départ de Paris, lui
+avait, de La Ferté, demandé la permission «pour sa seureté», de rester
+en armes, elle lui avait répondu qu'elle ne le trouvait «mauvés pourveu
+qu'y (il) ne fallit à set (se) desarmer» quand elle le lui
+manderait<a id="footnotetag377" name="footnotetag377"></a><a href="#footnote377"><sup class="sml">377</sup></a>. Condé manqua de décision ou voulut éviter jusqu'à
+l'apparence de la contrainte. Il abandonna la capitale et ne mit pas la
+main sur Charles IX, oubliant que la prise du Roi ou de Paris est, comme
+dit Tavannes, la moitié de la victoire.</p>
+
+<p>Les triumvirs le savaient bien. Guise et Antoine de Bourbon allèrent
+droit à Fontainebleau avec mille cavaliers, et invitèrent la Reine à
+rentrer avec son fils à Paris. Elle refusa, pria, supplia. Restée seule
+avec Antoine de Bourbon, elle réussit à l'attendrir. Mais Guise survint.
+Antoine se ressaisit, et ordonna les apprêts du départ, menaçant de
+coups de bâton «ceux qui ne vouloient destendre le lit du Roy par
+crainte de la Reyne»<a id="footnotetag378" name="footnotetag378"></a><a href="#footnote378"><sup class="sml">378</sup></a>. La Cour prisonnière s'achemina vers la
+capitale (31 mars). Catherine pleurait de dépit. Mais Guise goguenard
+remarquait qu'un «bien qui vient d'amour ou de force ne laisse pas
+d'être toujours un bien».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote373" name="footnote373"><b>Note 373: </b></a><a href="#footnotetag373">(retour) </a> <i>Lettres</i>, I, p. 281-284.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote374" name="footnote374"><b>Note 374: </b></a><a href="#footnotetag374">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 282.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote375" name="footnote375"><b>Note 375: </b></a><a href="#footnotetag375">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 283.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote376" name="footnote376"><b>Note 376: </b></a><a href="#footnotetag376">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 284.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote377" name="footnote377"><b>Note 377: </b></a><a href="#footnotetag377">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 291, 10 avril.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote378" name="footnote378"><b>Note 378: </b></a><a href="#footnotetag378">(retour) </a> De Ruble, IV, p. 134. Le roi, quand il allait d'une
+résidence à l'autre, emportait sa literie.</blockquote>
+
+<p>Elle ne se lamenta pas longtemps. Sa politique de tolérance lui avait
+été inspirée non par quelque sympathie pour des doctrines qu'elle
+connaissait mal, mais par le dégoût des persécutions et la constatation
+de leur impuissance. Il est possible que, si les protestants avaient eu
+le dessus, elle eût, pour garder le pouvoir, consenti, suivant un mot
+qu'on lui prête, à entendre la messe en français. Mais elle n'avait plus
+à choisir; l'énergie de Guise avait décidé en faveur du catholicisme.
+Elle n'était pas femme à se sacrifier pour une minorité qui n'avait su
+ni se défendre ni la défendre. Elle s'accorda sans peine avec les
+vainqueurs. Ils ne lui imposèrent d'autre condition, comme on peut en
+juger d'après ce qui suivit, que de revenir sur les concessions de
+l'Édit de Janvier. Ils avaient intérêt à la ménager et à la maintenir à
+sa place et à son rang, pour ôter à leurs adversaires l'occasion de se
+poser en champions du Roi. Le revirement de Catherine fut si prompt
+qu'il n'eut pas l'air d'être forcé. Elle recommença ou plutôt continua
+de gouverner l'État et elle prit avec aisance la direction du parti
+catholique. Les lettres qu'elle venait d'écrire au prince de Condé
+étaient claires, mais elle prétendit prouver à ses ambassadeurs, à
+Philippe II, au cardinal de Châtillon et au destinataire lui-même
+qu'elles n'avaient pas le sens qu'elles paraissaient avoir. Comme Condé,
+fort de ses déclarations, soutenait qu'elle était, avec son fils,
+prisonnière des triumvirs, elle retourna l'argument contre les huguenots
+en armes: «lesquelz, il fault que je croye, retiennent contre son gré
+mon cousin le prince de Condé... pour donner plus d'auctorité à leur
+faict». Mais «si prisonniers [il] y a» du côté catholique, «ce sont les
+dicts princes et seigneurs (les triumvirs), desquelz le roy mondict filz
+et moy tenons et les cueurs et les vyes si affectées au bien de ceste
+couronne que je les veoy prestz à les sacrifier pour la conservation
+d'icelle et le service du Roy...»<a id="footnotetag379" name="footnotetag379"></a><a href="#footnote379"><sup class="sml">379</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote379" name="footnote379"><b>Note 379: </b></a><a href="#footnotetag379">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. I, p. 294-295, 11 avril 1562.</blockquote>
+
+<p>Elle s'inquiétait surtout de l'effet de ses lettres sur les princes
+protestants d'Allemagne. Condé leur en avait envoyé copie ainsi qu'à la
+Diète germanique pour justifier sa prise d'armes et réclamer des secours
+d'hommes et d'argent. La Reine jugeait aussi dangereux de passer pour
+complice que pour victime des chefs catholiques. Le duc de Wurtemberg,
+un luthérien, qui ne savait pas son évolution, lui avait écrit, le 15
+avril 1562, de bien prendre garde aux «moyens persuasions menaces et
+tous autres empêchements.... possibles» aux ennemis de la parole de Dieu
+pour la «faire trébucher et desvoyer de la vraye doctrine et religion du
+saint Évangile que notre Seigneur par sa sainte grâce» lui avait
+«esclairci»<a id="footnotetag380" name="footnotetag380"></a><a href="#footnote380"><sup class="sml">380</sup></a>. Il lui parlait comme à une convertie, tant il est vrai
+qu'à cette époque la tolérance d'une doctrine passait pour une adhésion.
+Mais, avant d'avoir reçu cette exhortation, Catherine qui appréhendait
+pour la sûreté du royaume le contre-coup du massacre de Vassy et de
+l'enlèvement de Fontainebleau, faisait partir le 17 avril Courtelary,
+interprète d'allemand, chargé d'assurer de vive voix au pieux souverain
+qu'elle demeurait «permanente» en la Confession chrestienne de la
+Saincte Doctrine de l'Évangile»<a id="footnotetag381" name="footnotetag381"></a><a href="#footnote381"><sup class="sml">381</sup></a>. Elle trouvait légitime de mentir
+pour éviter une invasion.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote380" name="footnote380"><b>Note 380: </b></a><a href="#footnotetag380">(retour) </a> 15 avril 1562, <i>Bulletin de la Société du Protestantisme
+français</i>, XXIV, 1875, p. 507.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote381" name="footnote381"><b>Note 381: </b></a><a href="#footnotetag381">(retour) </a> Le duc de Wurtemberg à la Reine-mère, 16 mai, <i>Mémoires
+de Condé</i>, III, 286. La lettre de Catherine du 17 avril à laquelle il
+répond ne dit rien de semblable (<i>ibid.</i> 283). Catherine vient
+d'apprendre à ses dépens le danger des écritures et elle se garderait
+bien de se compromettre à nouveau. Mais il n'est pas douteux qu'elle a
+fait donner au Duc oralement les assurances qu'il répète et probablement
+dans les mêmes termes où Courtelary les lui a transmises.</blockquote>
+
+<p>La réaction s'annonça par un privilège octroyé à la ville de Paris. Le
+11 avril, le Roi, tout en confirmant l'Édit de janvier, interdit par une
+dérogation formelle les prêches, assemblées publiques ou privées, et
+administration des sacrements, si ce n'est à la mode catholique, dans
+les faubourgs et la banlieue de la capitale. Après que Catherine eut
+fait ce premier pas en arrière, les triumvirs lui délivrèrent un
+certificat d'orthodoxie qu'elle s'empressa d'expédier à Philippe II (16
+avril)<a id="footnotetag382" name="footnotetag382"></a><a href="#footnote382"><sup class="sml">382</sup></a>. Le 12 mai, elle sortit de Paris et alla s'établir en son
+château de Monceaux.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote382" name="footnote382"><b>Note 382: </b></a><a href="#footnotetag382">(retour) </a> <i>Lettres</i>, I, p. 296-297.</blockquote>
+
+<p>Libre de ses mouvements, elle ne désespérait pas de maintenir la paix.
+C'était avoir une foi robuste en ses moyens. À Sens, à Angers, à Tours
+et en d'autres grandes villes, la populace catholique avait renouvelé
+l'exploit de Vassy; la «grande lèvrière», comme on disait, donnait la
+chasse aux hérétiques avec un entrain furieux<a id="footnotetag383" name="footnotetag383"></a><a href="#footnote383"><sup class="sml">383</sup></a>. De leur côté, les
+bandes huguenotes assaillaient les places fortes et quelquefois
+rendaient violence pour violence. Condé, avec quelques centaines de
+gentilshommes, avait enlevé Orléans, pour ainsi dire au galop (2 avril).
+Ses lieutenants occupèrent Angers, Tours, Blois, tout le cours moyen de
+la Loire. Dans la vallée du Rhône, le baron des Adrets surprit Valence
+le 27 avril et, trois jours après, Lyon, la seconde ville du royaume. Le
+prestige des triumvirs était atteint par ces échecs. Catherine n'en
+était que plus à l'aise pour négocier. Elle n'aimait pas la guerre qui
+donne aux chefs militaires trop d'importance. Elle expédia à Orléans,
+devenue la capitale du parti protestant, des ambassadeurs de tout état:
+gens de robe, gens d'épée, gens d'Église, Arthus de Cossé, sieur de
+Gonnor, l'abbé de Saint Jehan de Laon, le maréchal de Vieilleville, le
+sieur de Villars--et son fidèle Monluc, l'évêque de Valence, qui, pour
+rester plus longtemps dans la ville, contrefit si bien le malade que le
+bruit courut qu'il était mort. Mais il y perdit sa peine. Catherine
+voulait supprimer partout le libre exercice du culte réformé que Condé
+voulait maintenir là où il était autorisé par l'Édit de janvier.
+C'étaient des exigences inconciliables.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote383" name="footnote383"><b>Note 383: </b></a><a href="#footnotetag383">(retour) </a> Mariéjol, <i>Histoire de France de Lavisse</i>, t. VI, 1, p.
+63-64.</blockquote>
+
+<p>Elle se mit elle-même en campagne et donna rendez-vous au Prince à Toury
+(9 juin)<a id="footnotetag384" name="footnotetag384"></a><a href="#footnote384"><sup class="sml">384</sup></a>. Gênée peut-être par la présence du roi de Navarre, en qui
+elle pouvait craindre un surveillant, elle se montra, contre son
+naturel, violente et agressive. Elle parla même d'excepter de l'amnistie
+les magistrats rebelles. Comme Condé témoignait une grande confiance en
+ses troupes, elle riposta sur un ton de menace: «Puisque vous vous fiez
+à vos forces, nous vous montrerons les nôtres». On se sépara sans avoir
+rien fait. Cependant l'opinion s'établissait que la présence des
+triumvirs à la tête de l'armée catholique était le grand obstacle à la
+paix. Condé offrit à son frère, s'ils s'éloignaient, de se livrer
+lui-même en otage à la Reine: condition qui fut de part et d'autre
+exécutée. Mais quand, à Talcy, où les chefs protestants allèrent la
+trouver (29 ou 30 juin), elle leur signifia qu'il fallait renoncer à
+l'Édit de janvier et au libre exercice du culte, Coligny, au nom de
+tous, protesta. La Reine s'emporta et reprocha au Prince de l'avoir
+trompée sur les dispositions de ses partisans. «Ha! mon cousin, vous
+m'affolez, vous me ruinez»<a id="footnotetag385" name="footnotetag385"></a><a href="#footnote385"><sup class="sml">385</sup></a>. Avait-elle pu croire que les huguenots
+se livreraient à merci? Même s'ils avaient eu pleine confiance en son
+bon vouloir, ils pouvaient douter de sa puissance et se défier de la
+pression des chefs catholiques et de la fureur des masses. Elle estimait
+probablement que la capitulation sans réserves d'un parti serait
+glorieuse pour elle et lui donnerait la force d'imposer un compromis à
+l'autre. C'était toujours au rôle de médiatrice et d'arbitre qu'elle en
+revenait. Mais était-il possible de faire la loi aux belligérants avant
+qu'ils fussent épuisés par la lutte? Le passé ne permettait pas de le
+croire. Toutefois il est certain que la Régente, comme on le vit après
+ces premiers troubles, n'avait pas l'intention de désarmer les
+protestants pour les donner en proie aux catholiques.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote384" name="footnote384"><b>Note 384: </b></a><a href="#footnotetag384">(retour) </a> Sur cette entrevue et celles qui suivirent, voir de
+Ruble, <i>Antoine de Bourbon et Jeanne d'Albret</i>, t. IV, p. 244, ou Edmond
+Cabié, <i>Ambassade en Espagne de Jean Ébrard, seigneur de Saint-Sulpice,
+de</i> 1562 <i>à</i> 1565.., Albi, 1903, p. 44 sq., note 1.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote385" name="footnote385"><b>Note 385: </b></a><a href="#footnotetag385">(retour) </a> De Ruble, t. IV, p. 263.</blockquote>
+
+<p>Alors, dans son grand désir de pacification, elle s'avisa d'un moyen qui
+n'était pas ordinaire. Sachant la répugnance de Condé à «entrer en
+guerre contre sa propre nation», elle lui fit suggérer par Monluc de
+faire paraître ses sentiments «par toutes belles offres et beaux
+effets», comme de déclarer, à la première entrevue qu'elle aurait avec
+lui, qu'il aimait mieux sortir du royaume «avec ses amis» que de le
+«voir.... exposé au feu et au sang». Monluc laissait entendre que la
+Reine, surprise de cette générosité, «ne sauroit que respondre» et se
+montrerait d'autant plus facile sur les conditions d'un accord. Aussi,
+quand Condé revit Catherine, il se dit résigné à l'exil, s'il le fallait
+absolument pour épargner au pays les malheurs de la guerre. Elle le prit
+au mot et sur-le-champ lui donna congé de vivre hors de France jusqu'à
+la majorité du roi. Mais l'Amiral, que son expérience et son caractère
+égalaient presque à Louis de Bourbon, ne crut pas que l'armée fût liée
+par l'imprudence de son chef. Il consulta les soldats qui, tout d'une
+voix, répondirent «que la terre de France les avoit engendrez et qu'elle
+leur serviroit de sépulture»<a id="footnotetag386" name="footnotetag386"></a><a href="#footnote386"><sup class="sml">386</sup></a>. Ainsi finit cette comédie à
+l'italienne.</p>
+
+<p>La lutte reprit avec plus de violence sur tous les points du territoire
+et les étrangers s'y mêlèrent. Catherine avait demandé des secours à
+Philippe II, au duc de Savoie et au pape; Condé et Coligny à l'Allemagne
+protestante et aux Anglais, mais ceux-ci vendirent fort cher les
+subsides et les soldats qu'ils fournirent. Ils avaient, au traité du
+Cateau-Cambrésis (1559), abandonné à Henri II, pour huit ans, la ville
+de Calais, cette glorieuse conquête de Guise, à charge pour le roi de
+France, s'il tardait à la rendre au terme fixé, de leur payer une
+indemnité de huit cent mille couronnes, sans préjudice de leurs droits.
+C'était une formule diplomatique pour ménager leur amour-propre et
+masquer la cession définitive. La reine d'Angleterre, Élisabeth, qui
+avait, à son avènement, ratifié à contre-cœur cette clause onéreuse,
+voulut profiter des divisions de ses voisins, pour recouvrer «son bien».
+Les négociateurs huguenots la suppliant «à grosses larmes» de prendre en
+mains la défense des Églises, elle y mit pour condition que Condé et
+Coligny s'engageraient à lui faire restituer Calais, le plus tôt
+possible, sans attendre ni prétexter le délai de huit ans prévu au
+Cateau-Cambrésis et qu'en garantie de leur promesse ils lui livreraient
+immédiatement Le Havre (Convention d'Hampton-Court, 20 septembre
+1562)<a id="footnotetag387" name="footnotetag387"></a><a href="#footnote387"><sup class="sml">387</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote386" name="footnote386"><b>Note 386: </b></a><a href="#footnotetag386">(retour) </a> F. de La Noue, <i>Mémoires</i>, ch. <span class="sc">iv</span>, éd. Buchon, p.
+282-283.--De Ruble, t. IV, p. 263-267.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote387" name="footnote387"><b>Note 387: </b></a><a href="#footnotetag387">(retour) </a> Le texte le plus exact de l'accord se trouve dans les
+<i>Mémoires de Condé</i>, t. III, p. 689.</blockquote>
+
+<p>L'armée royale, après s'être emparée de Poitiers (31 mai) et de Bourges
+(31 août), marcha droit à Rouen, qu'il importait de reprendre aux
+huguenots avant le débarquement des Anglais (septembre 1562). Catherine
+alla s'établir devant la place avec les assiégeants. Pour les
+encourager, elle «ne failloit tous les jours, raconte Brantôme, à venir
+au fort Sainte-Catherine», qui dominait la ville, «tenir conseil et voir
+faire la batterie. Que je l'aye veue souvent passant par ce chemin creux
+de Sainte-Catherine. Les canonnades et harquebusades pleuvoient autour
+d'elle qu'elle s'en soucioit autant que rien... Et quand Monsieur le
+Connestable et Monsieur de Guise luy remonstroient qu'il luy en
+arriveroit malheur, elle n'en faisoit que rire et dire pourquoy elle s'y
+épargnerait non plus qu'eux puisqu'elle avoit le courage aussi
+bon»<a id="footnotetag388" name="footnotetag388"></a><a href="#footnote388"><sup class="sml">388</sup></a>. Elle bravait la mort comme un homme. Son prestige en fut
+accru ainsi qu'elle y comptait.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote388" name="footnote388"><b>Note 388: </b></a><a href="#footnotetag388">(retour) </a> Brantôme, VII, p. 365.</blockquote>
+
+<p>Mais elle aspirait à la paix et le hasard la servit bien. Antoine de
+Bourbon mourut quelques jours après la prise de Rouen d'un coup
+d'arquebuse reçu au siège (17 novembre). Les chefs des deux armées,
+Condé et le Connétable, furent faits prisonniers et Saint-André tué à la
+bataille de Dreux, l'action la plus mémorable de cette première guerre
+civile (19 décembre). Guise fut assassiné par Poltrot de Méré devant
+Orléans qu'il assiégeait (24 février 1563). Elle se trouva débarrassée
+momentanément ou pour toujours des principaux chefs des deux partis.
+Mais Coligny continuait à tenir la campagne et les Anglais étaient au
+Havre. Crussol, le mari d'une de ses dames favorites, qu'elle avait
+envoyé pacifier le Languedoc, réussissait si bien à s'entendre avec les
+huguenots de la province qu'il en devenait inquiétant. Il fallait faire
+la paix au plus vite. Elle eut l'air de la considérer comme un accord
+entre les catholiques et les protestants, où la royauté n'interviendrait
+à la fin que pour donner sa sanction. Elle s'assurait ainsi le moyen
+d'opposer à leurs exigences un contrat d'obligations mutuelles. Le
+Connétable et Condé furent de part et d'autre relâchés pour discuter
+les clauses du traité. Catherine était sûre que les négociateurs ne se
+sépareraient pas sans conclure. C'était à Montmorency, l'un des auteurs
+responsables du conflit, de voir quelles concessions il pouvait faire
+aux protestants. Le dernier survivant du triumvirat tint à honneur de ne
+pas se dédire. À sa première rencontre avec Condé, il lui refusa si net
+le rétablissement de l'Édit de janvier que le jeune Prince, impatient de
+sa captivité, consentit à débattre et finit par accepter des clauses
+moins avantageuses<a id="footnotetag389" name="footnotetag389"></a><a href="#footnote389"><sup class="sml">389</sup></a>. L'Édit de pacification d'Amboise (19 mars 1563)
+octroya la liberté de conscience aux réformés dans tout le royaume, mais
+restreignit la liberté de culte à certains lieux ou à certaines
+personnes. Les seigneurs hauts justiciers, avec leurs familles et leurs
+sujets, et les seigneurs ayant fief, avec leur famille seulement, en
+jouiraient dans leurs maisons; l'ensemble des fidèles, dans une ville
+par bailliage, où il leur serait loisible d'avoir des temples dans les
+faubourgs. Et même dans la vicomté et prévôté de Paris, il n'y aurait
+d'autre exercice que du catholicisme. Ainsi les droits en matière
+religieuse étaient localisés et hiérarchisés. Les hauts justiciers
+pouvaient admettre leurs sujets à leurs cérémonies domestiques, ce que
+les simples fieffés ne pouvaient pas faire. Le reste des nobles, les
+gens des villes et les paysans, à moins que ceux-ci ne fussent sujets
+d'un haut justicier, étaient obligés d'aller chercher souvent très loin
+un temple ou une assemblée de prière. Les gentilshommes qui défendaient
+Orléans acceptèrent, par lassitude et préjugé de distinction sociale, ce
+compromis que les ministres réfugiés dans la place avaient unanimement
+condamné<a id="footnotetag390" name="footnotetag390"></a><a href="#footnote390"><sup class="sml">390</sup></a>. Les chefs spirituels prévoyaient sans doute que la
+Réforme, cantonnée et, pour ainsi dire, parquée, n'aurait plus de
+pouvoir rayonnant, chacun de ses foyers étant isolément trop faible.
+Coligny, arrivé aussitôt après la conclusion de la paix, blâma Condé
+d'avoir fait «la part à Dieu», une petite part et d'avoir ruiné plus
+d'églises «par ce trait de plume que toutes les forces ennemies n'en
+eussent pu abattre en dix ans»<a id="footnotetag391" name="footnotetag391"></a><a href="#footnote391"><sup class="sml">391</sup></a>. Calvin le traitait de «misérable»
+qui avait trahi «Dieu en sa vanité»<a id="footnotetag392" name="footnotetag392"></a><a href="#footnote392"><sup class="sml">392</sup></a>. La faute était en effet de
+conséquence dans le présent et pour l'avenir. L'aristocratie du parti
+semblait s'être désintéressée de la cause commune. Se réserver la pleine
+jouissance du culte, continuer à occuper les plus hautes charges et les
+premières dignités de l'État et consentir qu'une grande partie des
+habitants des villes et des campagnes fût privée de la liberté la plus
+chère, c'était montrer peu de zèle pour les humbles et les petits et
+proclamer dans l'unité de foi l'inégalité des conditions. Le
+protestantisme apparut aux masses simplistes comme la religion de la
+haute noblesse, un nouveau privilège. Le recrutement par en bas se
+ralentit<a id="footnotetag393" name="footnotetag393"></a><a href="#footnote393"><sup class="sml">393</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote389" name="footnote389"><b>Note 389: </b></a><a href="#footnotetag389">(retour) </a> <i>Mémoires de Condé</i>, IV, p. 311.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote390" name="footnote390"><b>Note 390: </b></a><a href="#footnotetag390">(retour) </a> <i>Calvini Opera omnia</i>, XIX, col. 681 et la note 2.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote391" name="footnote391"><b>Note 391: </b></a><a href="#footnotetag391">(retour) </a> <i>Histoire ecclésiastique</i>, II, p. 335.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote392" name="footnote392"><b>Note 392: </b></a><a href="#footnotetag392">(retour) </a> Calvin à Soubise, 5 avril 1563. <i>Calvini Opera omnia</i>, t.
+XIX, col. 686.--Cf. le même à Bullinger, col. 690.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote393" name="footnote393"><b>Note 393: </b></a><a href="#footnotetag393">(retour) </a>: Mariéjol, <i>Histoire de France de Lavisse</i>, t. VI. <span class="sc">i</span>, p.
+74-75.</blockquote>
+
+<p>Catherine sortait indemne d'une expérience où sa fortune avait couru
+tant de risques. Femme et étrangère, elle avait, sous un roi enfant,
+entrepris d'inaugurer la tolérance dans un pays où les prisons
+regorgeaient d'hérétiques et en un temps où persécuteurs et persécutés,
+s'accusant mutuellement d'hérésie, professaient tous qu'elle était
+punissable, même de mort. C'est sa gloire--une gloire qu'il ne faut pas
+lui dénier--d'avoir conçu ce dessein et de l'avoir poursuivi, malgré les
+menaces et les dangers. Mais elle n'avait prévu ni les effets ni les
+réactions de sa politique généreuse. Aussi fut-elle surprise par
+l'explosion des haines et des exigences. Confiante à l'excès dans ses
+moyens et persuadée qu'il lui suffisait de parler pour convaincre, elle
+pensait diriger les événements, et ce fut les événements qui la
+menèrent. De son propre aveu fait en une heure de sincérité, elle y
+pourvoyait au jour la journée. C'était encore trop dire; en réalité elle
+ne savait qu'ajouter une nouvelle concession à la concession déjà faite,
+sans pouvoir, ou, peut-être même, en un très court moment, sans vouloir
+dire aux réformés: «Vous n'irez pas plus loin». Les chefs catholiques,
+prenant l'offensive, la mirent en demeure de choisir entre les deux
+religions. Que fût-il advenu d'elle, si Condé, accourant à son appel,
+l'avait conduite dans son camp et placée à la tête des troupes
+protestantes? Son bonheur la sauva de ce risque. Le retour forcé de
+Fontainebleau à Paris fut son chemin de Damas; il lui révéla l'avenir du
+catholicisme. C'était la fin, sans retour possible, des colloques
+qu'elle présidait solennellement avec le Roi, des apparitions aux
+prêches, des entretiens familiers avec Bèze et Pierre Martyr, des
+mascarades mitrées de Charles IX et des démonstrations iconoclastes du
+duc d'Orléans. Elle avait éprouvé la force des masses et des grands
+corps de l'État et leur attachement passionné à l'Église traditionnelle.
+Mais si elle traita désormais les protestants en minorité dissidente et
+renonça aux complaisances, elle continua longtemps encore à pratiquer
+ses principes de modération et de tolérance.</p>
+
+<a name="c5" id="c5"></a>
+<br>
+<h4><i>CHAPITRE V</i></h4>
+
+<h3>L'EXPÉRIENCE ET L'ÉCHEC DE LA POLITIQUE MODÉRÉE</h3>
+
+<p>Catherine était une femme heureuse; le hasard et le fanatisme l'avaient
+d'eux-mêmes si bien servie qu'elle n'aurait pu souhaiter un dénouement
+plus favorable. Ses rivaux de pouvoir, le roi de Navarre et le duc de
+Guise, étaient morts<a id="footnotetag394" name="footnotetag394"></a><a href="#footnote394"><sup class="sml">394</sup></a>, laissant pour chefs de leur maison deux
+enfants, Henri de Bourbon et Henri de Lorraine, celui-ci âgé de treize
+ans et celui-là de neuf. Le dernier des triumvirs, Montmorency,
+vieillissait assoupli par sa mésaventure de Dreux. Condé était las des
+batailles et désireux de reprendre à la Cour la place d'Antoine de
+Bourbon. La Reine-mère, forte de l'affaiblissement des partis, gouverna
+le royaume pendant quatre ans, avec une pleine autorité, non sans
+troubles, mais sans révolte.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote394" name="footnote394"><b>Note 394: </b></a><a href="#footnotetag394">(retour) </a> Ce n'est pas une raison suffisante pour insinuer qu'elle
+pourrait bien avoir été la complice de Poltrot de Méré, en vertu du
+dangereux adage: <i>Is fecit cui prodest</i>, comme le fait dans cette œuvre
+sombre: <i>De quelques assassins</i>, 2e éd., Paris, 1912, p. 84 et suiv.,
+l'historien élégant, distingué et d'ordinaire si bienveillant des
+diplomates, des gentilshommes et des créoles de l'ancienne France, M.
+Pierre de Vaissière.</blockquote>
+
+<p>Cette période d'accalmie est, semble-t-il, le moment le mieux choisi
+pour la voir à l'œuvre et la bien juger. Avant, c'est l'essai orageux
+d'un régime de tolérance; après, c'est une longue guerre d'extermination
+contre les protestants, deux crises d'illusion et de haine, où elle
+s'est peut-être montrée meilleure ou pire que nature. Mais durant sa
+paisible possession du pouvoir de 1563 à 1567, rien ne l'empêchait ni ne
+la détourna d'être elle-même. La façon dont elle dirigea les affaires
+selon ses principes ou ses intérêts peut donner une idée suffisamment
+juste, sous les réserves d'ailleurs que ce genre d'appréciations
+comporte, de son intelligence politique et de son système de
+gouvernement.</p>
+
+<p>La première guerre de religion avait eu déjà le caractère international
+de celles qui suivirent. Catholiques et huguenots avaient appelé à
+l'aide leurs coreligionnaires de tous pays. Mais ce recours, ainsi qu'on
+s'en aperçut, était dangereux. Pour s'assurer l'appui du duc de Savoie,
+Emmanuel-Philibert, Catherine dut échanger Turin, Chieri, Villeneuve
+d'Asti, Chivasso, que le traité du Cateau-Cambrésis avait laissés
+provisoirement à la France, contre Pérouse et Savillan, qui valaient
+beaucoup moins (traité de Fossano, 2 novembre 1562). Il lui en coûta, du
+moins on veut le croire, de resserrer encore les possessions d'entre
+monts, porte ouverte sur cette Italie où l'attirait le mirage de
+Florence et d'Urbin. Dans une lettre à Bourdillon, gouverneur du
+Piémont, elle s'excusait presque de cet abandon sur la durée des
+troubles et sur le besoin qu'elle avait de trois mille hommes de pied et
+de deux cents chevaux promis par le duc de Savoie<a id="footnotetag395" name="footnotetag395"></a><a href="#footnote395"><sup class="sml">395</sup></a>.</p>
+
+<p>Les huguenots, par même nécessité, avaient fait pis: ils avaient
+introduit les Anglais dans le royaume. Élisabeth s'était fait livrer la
+place forte du Havre, contre un secours d'hommes et d'argent. Et
+maintenant, la paix faite, elle prétendait la garder si Condé et Coligny
+ne tenaient pas l'engagement pris à Hampton-Court (20 septembre 1562) de
+lui faire recouvrer dans le plus bref délai possible «sa ville» de
+Calais. Or, le traité du Cateau-Cambrésis de 1559 n'obligeait la France
+à restituer Calais à l'Angleterre que dans huit ans, et même stipulait
+pour toute sanction, en cas de retard, autant dire de refus, le paiement
+d'une indemnité de 500 000 couronnes. Les chefs protestants comprirent
+un peu tard qu'ils avaient été bien imprudents, pour ne pas dire
+criminels, de promettre cette rétrocession avant terme, ou même à terme.
+Condé, en avisant Élisabeth de la signature prochaine de la paix, la
+louait intentionnellement d'avoir, au début de la guerre, protesté que
+«aultre occasion ne vous a menée à nous favoriser que le seul zelle que
+vous portez à la protection des fidelles qui désirent la publicacion de
+la pureté de l'Évangile»<a id="footnotetag396" name="footnotetag396"></a><a href="#footnote396"><sup class="sml">396</sup></a>. Mais Élisabeth repoussa bien loin ces
+suggestions de politique désintéressée et rappela brutalement les
+clauses d'Hampton-Court; elle voulait Calais en échange du Havre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote395" name="footnote395"><b>Note 395: </b></a><a href="#footnotetag395">(retour) </a> Catherine à Bourdillon, gouverneur du Piémont, 17 juillet
+1562, <i>Lettres</i>, t. I, p. 359. Le maréchal de Brissac que Bourdillon
+avait remplacé, avait demandé son rappel pour ne pas être obligé
+d'exécuter les clauses du traité du Cateau-Cambrésis. Catherine lui fit
+donner, en compensation, le gouvernement de Picardie.--De Ruble, <i>Le
+Traité de Cateau-Cambrésis</i>, 1889, p. 55-56, dit à tort que la France
+céda aussi Pignerol. «Par l'advis de tout le Conseil du Roy monsieur mon
+fils, écrit Catherine, nous sommes contentez de <i>prandre</i> Pinerol, La
+Perouse et Savillan, avec les antiens finages et territoires.»</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote396" name="footnote396"><b>Note 396: </b></a><a href="#footnotetag396">(retour) </a> Lettre écrite d'Orléans le 8 mars 1563, Duc d'Aumale,
+<i>Histoire des princes de Condé pendant les</i> <span class="sc">xvi</span>e <i>et</i> <span class="sc">xvii</span>e <i>siècles</i>,
+1889, t. I app., p. 405.</blockquote>
+
+<p>Catherine n'eut garde de s'interposer tout de suite entre les anciens
+alliés. Elle laissa partir sans pouvoirs Bricquemault, un brave
+capitaine huguenot, que Condé et Coligny envoyaient en Angleterre
+proposer au nom du parti la restitution de Calais, à l'échéance fixée
+par le traité du Cateau-Cambresis. Il revint sans avoir rien obtenu. Il
+expliqua naïvement à la Reine-mère que s'il avait été libre d'offrir
+comme otages son fils, Henri d'Orléans ou le prince de Navarre ou le duc
+de Guise, il aurait certainement réussi à conclure l'accord. Elle
+s'amusa de ce diplomate si généreux et lui conseilla d'aller prendre du
+repos en sa maison. Et cependant, dit-elle, «nous ne perdrons point le
+temps»<a id="footnotetag397" name="footnotetag397"></a><a href="#footnote397"><sup class="sml">397</sup></a>. Elle était bien résolue à garder Calais et à reprendre Le
+Havre. Jusque-là Charles IX s'était borné à écrire à Élisabeth en termes
+amicaux que la paix étant rétablie entre ses sujets de diverses
+religions l'occupation du Havre était désormais sans objet (30 avril).
+Quand les rapports entre les protestants et les Anglais furent
+suffisamment tendus, il intervint directement. Catherine délégua en
+Angleterre un tout jeune secrétaire d'État, le sieur d'Alluye, qui parla
+très haut comme elle l'espérait. Élisabeth, irritée de ses bravades, se
+serait oubliée jusqu'à écrire en France qu'elle avait pris et gardait Le
+Havre, «non pour le motif de la religion», «mais bien pour se venger de
+ce royaume de France et des injures et des torts qu'on lui avait
+faits... et pour s'indemniser» de Calais, «qui était son droit»<a id="footnotetag398" name="footnotetag398"></a><a href="#footnote398"><sup class="sml">398</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote397" name="footnote397"><b>Note 397: </b></a><a href="#footnotetag397">(retour) </a> Middlemore, agent d'Élisabeth en France, à Cecil,
+secrétaire d'État de la Reine (17 mai), Duc d'Aumale, <i>Histoire des
+princes de Condé</i>, t. I. app., p. 497.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote398" name="footnote398"><b>Note 398: </b></a><a href="#footnotetag398">(retour) </a> Middlemore à Cecil du 19 juin 1563, <i>Ibid.</i>, I, p. 497.</blockquote>
+
+<p>Cette lettre, authentique ou non, exprimait si bien ses vrais
+sentiments, qu'elle indisposa beaucoup de huguenots. Condé, avec nombre
+de gentilshommes de la religion, rejoignit l'armée royale sous les murs
+du Havre. La tranchée était à peine ouverte que la place capitula (28
+juillet 1563). Après le départ de cette garnison étrangère, Catherine
+fit arrêter (5 août) l'ambassadeur anglais, Throcmorton, qui, pendant la
+guerre civile, avait passé au parti protestant et qu'Élisabeth chargeait
+<i>in extremis</i> de négocier la confirmation du traité du Cateau-Cambrésis.
+Du château de Gaillon où elle s'était installée chez le cardinal de
+Bourbon pour suivre les opérations du siège, elle mena le Roi en son
+parlement de Rouen, et dans la séance même où Charles IX se déclara
+majeur, le Chancelier proclama les Anglais déchus par une agression sans
+motifs de tous les droits qu'ils pouvaient prétendre sur Calais (17
+août). Élisabeth, intimidée par la décision du gouvernement et par
+l'accord des partis, se réduisit à l'indemnité de 500 000 couronnes,
+mais sans succès, et, après un long marchandage, elle finit par accepter
+120 000 couronnes que Charles IX lui offrait «à titre d'honnesteté et de
+courtoisie». Calais était définitivement acquis à la France (traité de
+Troyes, 12 avril 1564).</p>
+
+<p>Catherine se flattait de régler avec le même bonheur les querelles
+religieuses.</p>
+
+<p>Pour s'assurer le surcroît d'autorité que les hommes du temps
+attribuaient aux ordres du roi donnés par le roi même, et probablement
+aussi pour ruiner les prétentions de Condé à la lieutenance-générale,
+elle émancipa son fils. L'ordonnance de Charles V fixait à quatorze ans
+la majorité des rois de France, et Charles IX n'en avait que treize;
+mais le Conseil, sollicitant ce texte dans le sens le plus favorable,
+arrêta qu'il signifiait l'entrée dans la quatorzième année. Le
+Chancelier avait fait aussi décider que l'inauguration du pouvoir
+personnel se ferait non au parlement de Paris, mais à celui de Rouen,
+sous prétexte que tous les parlements de France étaient des «classes»
+régionales du Parlement du roi. En fait, il voulait éviter les
+remontrances de la première Cour du royaume sur la déclaration
+confirmative de l'Édit d'Amboise, qui devait être jointe à l'acte de
+majorité.</p>
+
+<p>Charles se rendit processionnellement (17 août) au Parlement, accompagné
+de la Régente, des princes, du Connétable, des maréchaux de France et de
+beaucoup de seigneurs et autres conseillers en son Conseil<a id="footnotetag399" name="footnotetag399"></a><a href="#footnote399"><sup class="sml">399</sup></a>. Il prit
+place en son siège royal, ayant à sa droite sa mère, son frère Henri et
+les princes du sang, et à sa gauche les cardinaux de Châtillon et de
+Guise. Les portes ayant été closes, il dit que Dieu lui ayant fait la
+grâce de pacifier son royaume et d'en chasser les Anglais, il était venu
+en cette ville pour faire entendre «qu'ayant atteint l'aage de majorité,
+comme j'ay à présent, que je ne veux plus endurer que l'on use en mon
+endroit de la désobeyssence que l'on m'a jusques ici portée depuis que
+ces troubles sont encommencez». Il ordonnait à ses sujets de garder son
+Édit de paix, sous peine «d'estre chastiez comme rebelles» et leur
+interdisait à tous petits ou grands (fussent ses frères) d'avoir sans
+son congé intelligence au dehors avec les princes amis ou ennemis et de
+«faire cueillette ny lever argent» en son royaume sans son exprès
+commandement.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote399" name="footnote399"><b>Note 399: </b></a><a href="#footnotetag399">(retour) </a> Dupuy, <i>Traité de la majorité de nos rois et des régences
+du royaume</i>, Paris, 1655, p. 356 sqq.</blockquote>
+
+<p>Le Chancelier, après avoir amplifié les défenses royales et annoncé
+l'incorporation de Calais au domaine, loua la sagesse de Charles V, qui,
+sans «muer les lois de nature ne faire sage avant le temps celuy qui ne
+le peut estre», avait voulu, par cette sainte ordonnance, mettre fin aux
+régences toujours et partout fécondes en troubles et en désastres, comme
+on le voit dans toutes les histoires». Le Roi était maintenant majeur,
+mais, ajouta-t-il, je ne craindray point à dire en la présence de Sa
+Majesté, (car il le nous a ainsy dict) qu'il veut estre réputé majeur en
+tout et partout, et à l'endroict de tous, fors et excepté vers la Royne
+sa mère, à laquelle il réservoit la puissance de commander.</p>
+
+<p>L'Hôpital ne laissa pas échapper l'occasion, qu'il eût pu choisir plus
+opportune, de faire la leçon aux magistrats. Il leur reprocha de se
+mettre au-dessus des ordonnances, et leur enjoignit d'appliquer les lois
+«sans affection et passion». Il les reprit rudement de leur partialité,
+leurs injustices, leur avidité<a id="footnotetag400" name="footnotetag400"></a><a href="#footnote400"><sup class="sml">400</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote400" name="footnote400"><b>Note 400: </b></a><a href="#footnotetag400">(retour) </a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i>, p. 376.--Dufey, <i>Œuvres complètes de
+Michel de l'Hospital, chancelier de France</i>, 1824, t. II, p. 67 sqq.</blockquote>
+
+<p>Après la réponse du premier président, la cérémonie de «l'hommage et
+reconnaissance», «tels que les sujets la doivent à leur roy», commença.</p>
+
+<p>La Reine-mère déclara qu'elle remettait aux mains de Sa Majesté
+l'administration du royaume. Elle fit quelques pas vers son fils.
+Charles IX descendit de son trône, le bonnet à la main, «et luy faisant
+ladite dame, une grande révérence et le baisant, ledit seigneur luy a
+dit qu'elle gouvernera et commandera autant ou plus que jamais».</p>
+
+<p>Après elle, le duc d'Orléans, le prince de Navarre, Condé et les autres
+princes du sang, les cardinaux, les grands officiers et les seigneurs
+présents s'approchèrent du jeune Roi, qui s'était rassis en son siège
+royal, «et luy ont faict chacun une grande révérence jusque près de
+terre luy baisant la main».</p>
+
+<p>Les portes furent alors ouvertes, et le Chancelier fit lire une
+déclaration datée de la veille, qui confirmait l'Édit de pacification et
+ordonnait à tous les habitants des villes et des campagnes qui avaient
+des armes en mains de les déposer. Seuls les gentilshommes étaient
+autorisés à en garder dans leurs maisons, mais il leur était défendu de
+porter ou faire porter par leurs gens dedans les villes et par les
+champs «aucune hacquebute (arquebuse), pistole ne pistolet». Il n'y
+avait d'exception que pour les soldats du roi.</p>
+
+<p>Contrairement à l'habitude du temps, le gouvernement ne licencia pas
+toutes les troupes levées pendant la guerre; il retint une partie des
+gens de pied, qu'il distribua en un corps de huit enseignes, les
+<i>enseignes de la garde du roi</i>, dont Catherine fit mestre de camp
+Charry, que le brave Monluc lui recommandait pour sa bravoure et sa
+fidélité. C'est l'origine du régiment des gardes-françaises<a id="footnotetag401" name="footnotetag401"></a><a href="#footnote401"><sup class="sml">401</sup></a>. Le Roi
+seul restait en force pour faire la loi aux partis.</p>
+
+<p>Le parlement de Paris, qui se regardait comme «la première de toutes les
+Cours du royaume, la Cour des pairs et le lit de la justice du roi», fut
+blessé de l'acte accompli à Rouen. Il refusa d'enregistrer la
+Déclaration de majorité et remontra qu'en confirmant l'Édit de
+pacification, elle semblait lui donner le caractère d'une loi
+perpétuelle, ce qui allait à reconnaître l'existence de deux religions.
+Il sollicita pour les Parisiens la faveur de porter les armes qu'ils
+avaient prises «pour la nécessité du temps, pour les affaires du roy et
+par son commandement»<a id="footnotetag402" name="footnotetag402"></a><a href="#footnote402"><sup class="sml">402</sup></a>.</p>
+
+<p>Charles IX reçut les remontrances «de fort bonne grâce», mais ordonna de
+passer outre. La Cour multiplia les difficultés et mit entre autres
+conditions à son obéissance la dispense de désarmer. Le Roi finit par se
+fâcher. Les députés du Parlement qu'il fit venir à Meulan (24 septembre)
+ne cachèrent pas à leurs collègues qu'il avait montré quelque «mauvaise
+estime et malcontement de sadite Cour», mais ce n'était pas assez dire.
+Comme on le sait par d'autres témoignages, il parla haut et clair. «...
+A ceste heure que je suis en ma majorité, je ne veux plus que vous vous
+mesliez que de faire bonne et briève justice à mes subjets. Car les rois
+mes prédécesseurs ne vous ont admis au lieu où vous estes tous que pour
+cest effet... et non pour vous faire ny mes tuteurs ny protecteurs du
+royaume ny conservateurs de ma ville de Paris. Car vous vous estes faict
+accroire jusques icy qu'estiez tout cela»<a id="footnotetag403" name="footnotetag403"></a><a href="#footnote403"><sup class="sml">403</sup></a>. Le Parlement céda (28
+septembre).</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote401" name="footnote401"><b>Note 401: </b></a><a href="#footnotetag401">(retour) </a> Susane, <i>Histoire de l'ancienne infanterie française</i>, t.
+I, 1849, p. 155-156.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote402" name="footnote402"><b>Note 402: </b></a><a href="#footnotetag402">(retour) </a>: Dupuy, p. 407.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote403" name="footnote403"><b>Note 403: </b></a><a href="#footnotetag403">(retour) </a> Floquet, <i>Histoire du Parlement de Normandie</i>, t. III, p.
+5.</blockquote>
+
+<p>Catherine affecta de croire, et peut-être croyait-elle en effet, que les
+triumvirs avaient pris les armes sans raison. Jamais elle ne convint
+qu'elle eût mis le catholicisme en péril par son système de laisser
+faire. Dans une lettre de sa main à un de ses confidents d'alors, Artus
+de Cossé, sieur de Gonnor (19 avril 1563), elle parlait avec quelque
+orgueil de ce qu'elle avait «si byen comensé à Saynt-Jermain», et avec
+dédain de la paix d'Amboise «qui n'é pas plus aventageuse--elle entend
+pour les catholiques--que l'édit de jeanvyer». Ce n'est pas sa faute si
+les reîtres, qui ne sont pas encore payés, foulent le royaume et si les
+Parisiens sont mis à contribution<a id="footnotetag404" name="footnotetag404"></a><a href="#footnote404"><sup class="sml">404</sup></a>, mais bien celle des hommes (les
+Guise) qui ont voulu «fayre les roys». Elle ajoutait fièrement: «... Si
+l'on ne m'empesche encore, j'espère que l'on conestra que lé femme aunt
+milleur volonté de conserver le royaume que seulx qui l'ont mis an
+l'état en quoy yl est et vous prie que seulx qui en parleront leur
+montrer sesi, car s'et la vérité diste par la mère du roy qui n'ayme que
+luy et la conservation du royaume et de ses sugés»<a id="footnotetag405" name="footnotetag405"></a><a href="#footnote405"><sup class="sml">405</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote404" name="footnote404"><b>Note 404: </b></a><a href="#footnotetag404">(retour) </a> Le gouvernement se procura des fonds par les expédients
+d'usage: taxe sur les plaideurs, procès aux financiers, dont
+quelques-uns furent mis à mort et les autres condamnés à de fortes
+amendes, aliénation des biens du clergé pour la valeur de 3 millions de
+livres de revenu.--Estienne Pasquier, <i>Œuvres</i>, 1723, t. II, col.
+108-110.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote405" name="footnote405"><b>Note 405: </b></a><a href="#footnotetag405">(retour) </a> <i>Lettres de Catherine</i>, t. II, p. 17.</blockquote>
+
+<p>Elle était impatiente de tout apaiser. La ville de Paris était un foyer
+de fanatisme dont les épreuves de la guerre avaient attisé l'ardeur.
+Elle vénérait comme un martyr de la foi le duc de Guise assassiné sous
+Orléans, et sa compassion se tournait en furie contre les huguenots. Le
+jour de l'exécution de Poltrot, que le Parlement avait condamné à être
+tenaillé au fer rouge en quatre endroits et puis tiré à quatre chevaux,
+la populace se saisit de ces quartiers de chair humaine, les traîna par
+les rues et les dépeça (18 mars 1563). Le lendemain se firent dans un
+sursaut d'émotion les obsèques solennelles du héros populaire, dont le
+cercueil traversait Paris à destination du château patrimonial des Guise
+à Joinville. Le Corps de ville conduisait le deuil qu'un immense cortège
+accompagnait: gentilshommes, délégations des Cours souveraines, clergé
+des paroisses, moines de tous ordres et de toute robe, arquebusiers de
+la milice bourgeoise «portant la harquebouse sous l'aisselle», piquiers
+«tenans leurs piques par le fer en les traînant après eulx», enseignes
+avec «leurs enseignes ployées sur l'épaule, le fer contre bas»,
+bourgeois ayant à la main des torches à leurs armes, prévôts, échevins,
+conseillers de ville, notables en robe noire montés sur des mulets. A
+Notre-Dame, Jacques le Hongre, un prédicateur fameux par ses attaques
+contre les hérétiques, prononça l'oraison funèbre parmi les «pleurs et
+lamentations» des assistants<a id="footnotetag406" name="footnotetag406"></a><a href="#footnote406"><sup class="sml">406</sup></a>. Après la paix, malgré l'Édit, les
+Parisiens ne se pressèrent pas de désarmer. Un autre tribun de la
+chaire, Artus Désiré, interprétait à sa façon le conseil du Christ à ses
+apôtres: «<i>Qui non habet gladium vendat tunicam et emat</i>. (Que celui qui
+n'a pas de glaive vende la tunique pour en acheter un).»</p>
+
+<p>Ce fut en ce milieu surchauffé que Catherine, avec une imprudence
+généreuse, tenta un premier essai de réconciliation, espérant, comme
+elle l'expliquait à la duchesse de Savoie, que l'exemple parti de la
+capitale «apporteret l'entier repos par tout le royaume»<a id="footnotetag407" name="footnotetag407"></a><a href="#footnote407"><sup class="sml">407</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote406" name="footnote406"><b>Note 406: </b></a><a href="#footnotetag406">(retour) </a> Robiquet, <i>Histoire municipale de Paris depuis les
+origines jusqu'à l'avènement de Henri III</i>, 1880, p. 557-560.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote407" name="footnote407"><b>Note 407: </b></a><a href="#footnotetag407">(retour) </a> <i>Lettres de Catherine de Médicis</i>, 11 juin 1563, t. II,
+p. 57.</blockquote>
+
+<p>Au moment de mener huguenots et catholiques contre les Anglais du Havre,
+la veille de la Fête-Dieu (juin 1563), elle alla donc avec Charles IX
+coucher à Paris chez le prince de Condé, et, pour tâter l'opinion,
+traversa la ville en compagnie du chef des protestants. Le peuple,
+écrit-elle à cette confidente, fit «demostration que d'aystre bien ayse
+de nous voyr tous». Déjà elle remerciait Dieu «que ne auret plus (il n'y
+aurait plus) de defiense ny de ynymitié entre ledit prinse et sete
+vile». Mais le lendemain, quand, après la procession, elle repartit pour
+Vincennes avec son hôte, elle s'aperçut qu'elle s'était réjouie trop
+tôt. La princesse de Condé, qui avait pris les devants «en neun (un)
+coche», croisa hors des portes une troupe de cinq cents Parisiens à
+cheval, qui s'étaient postés là «en narmes (armes) pour se monstrer au
+Roy». Ils tuèrent, à sa portière, le capitaine huguenot Couppé, à qui
+ils avaient peut-être des raisons particulières d'en vouloir, et la
+laissèrent fuir ou la manquèrent. Le Roi et sa suite arrivèrent
+immédiatement après le meurtre. Condé, croyant à un guet-apens dressé
+contre sa femme et contre lui par la duchesse de Guise et le cardinal de
+Lorraine, menaça de quitter Paris et la Cour. La Reine eut beaucoup de
+peine à le calmer. «Velà, Madame, ajoutait Catherine, come quant je
+pense aystre aur (hors) de ses troubles, je veoy qu'i semble qu'il y a
+je ne sé quel malheur qui nous y remest». Toutefois elle ne désespérait
+pas--elle ne désespère jamais--d'y «donner si bon hourdre (ordre) que
+avent qu'i (ils) comenset plus grans, que je leur coupperé chemin»<a id="footnotetag408" name="footnotetag408"></a><a href="#footnote408"><sup class="sml">408</sup></a>.
+Quelques jours après, elle annonçait à la duchesse qu'elle avait réussi
+non sans peine, à réconcilier le prince de Condé avec le duc de Nemours
+et le cardinal de Guise et à les faire embrasser. Elle espérait qu'ayant
+«rapoynté ses (ces) grans», «le demeurant se meyntiendra en pays
+(paix)»<a id="footnotetag409" name="footnotetag409"></a><a href="#footnote409"><sup class="sml">409</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote408" name="footnote408"><b>Note 408: </b></a><a href="#footnotetag408">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 57.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote409" name="footnote409"><b>Note 409: </b></a><a href="#footnotetag409">(retour) </a> 25 (et non 21) juin 1563, <i>Lettres</i>, II, p. 62:
+aujourd'hui «qui ayst le lendemeyn de la Saynt-Jean».</blockquote>
+
+<p>Le mestre de camp de la garde du roi, Charry, fort de la faveur de
+Catherine et catholique ardent, refusait d'obéir au colonel général de
+l'infanterie française, d'Andelot, qui, révoqué pendant la guerre, avait
+été depuis rétabli dans sa charge. Le 1er janvier 1564, comme il passait
+de grand matin sur le pont Saint-Michel, accompagné de son lieutenant et
+du capitaine La Tourette, il fut assailli par Chastelier-Portaut, le
+guidon (porte-enseigne) de l'Amiral, par Mouvans, le chef des huguenots
+du Midi, et un soldat. Avant qu'il eût eu le temps de dégainer,
+Chastelier-Portaut «luy donna un grand coup d'espée dans le corps et la
+luy tortilla par deux fois dans ledict corps, afin de faire la plaie
+plus grande»<a id="footnotetag410" name="footnotetag410"></a><a href="#footnote410"><sup class="sml">410</sup></a>. Charry et la Tourette morts, les assassins filèrent
+par le quai des Augustins et, au delà de la porte de Nesle, trouvèrent
+des chevaux qui les attendaient et s'enfuirent.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote410" name="footnote410"><b>Note 410: </b></a><a href="#footnotetag410">(retour) </a> Brantôme, t. V, p. 345.--Autres références dans
+<i>Lettres</i>, t. II, p. 136 et les notes.</blockquote>
+
+<p>C'était probablement une vendetta. Charry avait, quatorze ans
+auparavant, tué le frère de Chastelier-Portaut. À Paris l'impression fut
+vive. Les catholiques accusèrent d'Andelot et l'Amiral d'avoir dressé
+l'entreprise pour se débarrasser d'un adversaire. Catherine n'oublia
+jamais le meurtre de ce bon serviteur, mais elle jugea dangereux d'en
+rechercher trop curieusement les complices<a id="footnotetag411" name="footnotetag411"></a><a href="#footnote411"><sup class="sml">411</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote411" name="footnote411"><b>Note 411: </b></a><a href="#footnotetag411">(retour) </a> L'ambassadeur d'Espagne Chantonnay, avec ses partis pris
+habituels, accusait Catherine d'indifférence et presque de complicité.
+<i>Lettres</i>, II, p. 136, note 1.</blockquote>
+
+<p>A quelques jours de là, elle régla une querelle de bien plus grande
+conséquence. Poltrot avait, spontanément ou à la torture, inculpé,
+disculpé et inculpé encore l'Amiral de participation à l'assassinat du
+duc de Guise, Coligny protesta (12 mars) contre les mauvais bruits qui
+couraient avec une brutale franchise. Il n'avait «jamais recherché,
+induit ni sollicité quelqu'un» à commettre ce crime «ni de paroles, ni
+d'argent, ni par promesses, par soy ni par autrui directement ni
+indirectement». Même après le massacre de Vassy, bien qu'il tînt et
+poursuivît le duc de Guise et ses adhérents «comme ennemys publics de
+Dieu, du roy et du repos de ce royaume», «[il] ne se trouvera qu'il ait
+approuvé qu'on attentât en ceste façon sur la personne d'iceluy». Mais
+ayant été ensuite «duement averti» que le duc de Guise et le maréchal de
+Saint-André «avoient attitré certaines personnes pour tuer Monsieur le
+prince de Condé, luy et le seigneur d'Andelot, son frère», «il confesse
+que depuis ce temps-là, quand il a ouï dire à quelqu'un que s'il peuvoit
+il tueroit ledit seigneur de Guise jusques en son camp, il ne l'en a
+destourné». Sincère jusqu'à l'imprudence, il écrivit à la Reine, que
+s'il se défendait d'être coupable, ce n'était pas «pour regret à la mort
+de Monsieur de Guyse, car j'estime que ce soit le plus grand bien qui
+puisse advenir à ce royaume et à l'Église de Dieu et particulièrement à
+moy et à toute ma maison»<a id="footnotetag412" name="footnotetag412"></a><a href="#footnote412"><sup class="sml">412</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote412" name="footnote412"><b>Note 412: </b></a><a href="#footnotetag412">(retour) </a> Delaborde, <i>L'Amiral de Coligny</i>, II, p. 230-234:
+Protestation de Coligny du 12 mars et Mémoire apologétique du 5 mai 1563
+rédigé en sa maison de Châtillon-sur-Loing.</blockquote>
+
+<p>Cette justification maladroite était d'un innocent, mais, si elle avait
+pu convaincre la mère, la femme et les enfants du mort, elle étalait
+contre lui une telle haine qu'elle devait les irriter autant qu'un aveu
+de complicité. Les Guise, aussitôt la paix faite, avaient demandé
+justice du crime en même temps qu'ils armaient pour en tirer vengeance.
+Des gentilshommes huguenots accoururent offrir leurs services à Coligny:
+il eut la sagesse de les engager à retourner en leurs logis. A la Cour,
+l'alarme fut chaude. Catherine crut à une nouvelle guerre civile. Elle
+évoqua l'affaire au Conseil. Mais plaignants et défenseurs exercèrent
+leur droit de récusation si rigoureusement qu'ils n'acceptaient d'autres
+juges que le Roi et la Reine-mère. A eux deux, ils ne voulurent pas
+connaître de l'affaire à fond. Charles IX, séant en son Conseil, arrêta
+que «toutes choses» seraient «remises d'icy à trois ans», et fit
+promettre aux deux parties «de ne se rien demander ny par justice ny par
+armes» pendant ce temps-là. Catherine s'était effacée pour laisser au
+jeune souverain le mérite de la décision. Elle n'était pas loin de crier
+au miracle. «Le Roy mon fils, écrit-elle à la duchesse de Savoie, de
+son propre movement, san que personne luy en dist ryen, a doné
+l'arrest... si bon que tout son Conseil ha dist que Dieu le feset parler
+et se sont aresté à set qu'il an na (ce qu'il en a) hordonné». Dieu
+l'avait inspiré comme autrefois Salomon en son jugement (janvier
+1564)<a id="footnotetag413" name="footnotetag413"></a><a href="#footnote413"><sup class="sml">413</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote413" name="footnote413"><b>Note 413: </b></a><a href="#footnotetag413">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. II, p. 128, du 5 au 10 janvier 1564.</blockquote>
+
+<p>La bonne volonté ne suffisait pas. La lutte avait duré un an et laissé
+après soi des habitudes de désordre, des colères, des rancunes, tout un
+héritage de haine. Les gens d'épée convertis au protestantisme n'avaient
+renié que de bouche l'esprit d'orgueil et de violence. Ils n'étaient ni
+patients, ni résignés, ni moins avides. La guerre leur avait fourni
+l'occasion de commencer la réforme religieuse à leur manière, qui fut de
+piller les trésors des églises et de se saisir des biens du clergé. En
+Poitou et dans d'autres régions où ils étaient nombreux et puissants,
+ils refusaient de rendre les bénéfices qu'ils avaient sécularisés. Les
+catholiques de leur côté assaillirent les réformés qui rentraient en
+leurs logis. Dans certaines provinces, des compagnies de massacreurs
+s'étaient organisées et, moyennant salaire, elles dépêchaient les gens
+désignés à leurs coups. Des magistrats étaient sinon les inspirateurs,
+du moins les témoins complaisants de ces forfaits. La Curée, gentilhomme
+protestant du Vendômois, qui avait offert ses services au commissaire du
+roi, Miron, pour arrêter les assassins, fut surpris et tué par eux sur
+les indications de ce même commissaire.</p>
+
+<p>Le gouvernement s'efforça d'imposer à tous l'observation de l'Édit
+d'Amboise. Le maréchal de Vieilleville fut envoyé à Lyon, en Dauphiné,
+Languedoc, et Provence, avec charge de recouvrer les places fortes dont
+les huguenots s'étaient emparés<a id="footnotetag414" name="footnotetag414"></a><a href="#footnote414"><sup class="sml">414</sup></a>. Le maréchal de Bourdillon alla
+mettre les catholiques de Rouen à la raison. Le parlement de Provence,
+qui se distinguait par son fanatisme, fut suspendu en masse et remplacé
+par une délégation du parlement de Paris (24 novembre). Le président de
+cette commission, Bertrand Prévost, sieur de Morsan, procéda si
+rigoureusement contre les catholiques factieux que 2 000 d'entre eux se
+réfugièrent dans le Comtat, pour se mettre à l'abri sous la protection
+du pape. Mais ils furent extradés et jugés<a id="footnotetag415" name="footnotetag415"></a><a href="#footnote415"><sup class="sml">415</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote414" name="footnote414"><b>Note 414: </b></a><a href="#footnotetag414">(retour) </a> Catherine à Soubise, <i>Lettres</i>, t. II, p. 33, 13 mars
+1563.--Cf. <i>ibid.</i>, 2 juin, p. 50, et la note 2.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote415" name="footnote415"><b>Note 415: </b></a><a href="#footnotetag415">(retour) </a> Arnaud, <i>Histoire des protestants de Provence et du
+Comtat-Venaissin</i>, t. I, 1884, p. 178, 180. La commission autorisant les
+conseillers des parlements envoyés en mission est dans Fontanon, t. IV,
+p. 274-276.</blockquote>
+
+<p>La Reine-mère écrivait aux lieutenants du roi, elle rappelait à
+Montmorency-Damville, gouverneur du Languedoc et catholique zélé, «de
+faire inviolablement observer» l'Édit de pacification. C'était, ajoutait
+Charles IX, «le seul establissement de la tranquillité public et pour
+ceste cause, il fault que vous qui estes gouverneur et qui sçavez en
+cela quelle est mon intention, que sans passion ni acception de personne
+ni de religion vous teniez mains à ce qu'il soit gardé et entretenu et
+que du premier qui y contreviendra la punition s'en fasse
+exemplaire»<a id="footnotetag416" name="footnotetag416"></a><a href="#footnote416"><sup class="sml">416</sup></a>. Catherine déclarait sans détour au nouvel ambassadeur
+d'Espagne, don Francès de Alava, successeur de Chantonnay, que la
+nécessité les avait contraints «de faire ung édict pour la conservation
+du royaume, lequel estoit sy utille que le roy», son fils, «ne se
+délibéroit pour quelque occasion que ce feust, le rumpre et violer; que
+partye du royaume avoit esté saulvé et par là il le falloit
+conserver»<a id="footnotetag417" name="footnotetag417"></a><a href="#footnote417"><sup class="sml">417</sup></a>.</p>
+
+<p>Au <span class="sc">XVI</span>e siècle, l'organe essentiel de la volonté royale était le Conseil
+du roi, où l'on distinguait le Conseil privé, qui dirigeait
+l'administration, la justice et les finances du royaume, et le Conseil
+des affaires, une quintessence du premier, auquel étaient réservées les
+questions les plus importantes du dedans et du dehors<a id="footnotetag418" name="footnotetag418"></a><a href="#footnote418"><sup class="sml">418</sup></a>. Le Conseil
+du roi, à la fois conseil de délibération et conseil d'exécution,
+réunissait les fonctions que se partagent aujourd'hui le Conseil d'État,
+la Cour de Cassation et le Conseil des ministres. A cette époque les
+secrétaires d'État, qui furent à partir de Louis XIV les agents suprêmes
+du pouvoir central, n'étaient considérés encore que comme les
+expéditeurs des ordres du Conseil, et même quand ils assistaient aux
+réunions, ils ne délibéraient ni ne votaient. Quand certains d'entre eux
+y obtenaient séance et voix et se trouvaient ainsi associés aux actes du
+gouvernement, c'était par désignation particulière et non à titre de
+secrétaires d'État.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote416" name="footnote416"><b>Note 416: </b></a><a href="#footnotetag416">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. II, p. 129-130, 8 Janvier 1564, et note 2,
+p. 129.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote417" name="footnote417"><b>Note 417: </b></a><a href="#footnotetag417">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 150, 26 février 1564.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote418" name="footnote418"><b>Note 418: </b></a><a href="#footnotetag418">(retour) </a> Le règlement du 21 décembre 1560, qui déterminait la part
+de pouvoir de la Reine-Mère et du roi de Navarre (voir plus haut, p.
+91), semble distinguer quatre conseils: Conseil privé, Conseil des
+affaires du matin, Conseil des parties, Conseil des finances, mais quand
+on y regarde de près, on voit que le Conseil des parties n'est qu'une
+«séance» du Conseil privé, et que le Conseil des finances est une
+Commission préparatoire, une «Direction» des finances, si l'on peut
+dire, chargée de préparer les décisions financières à soumettre au
+Conseil privé.</blockquote>
+
+<p>L'autorité du Conseil se faisait sentir dans toutes les parties du
+royaume à tous les sujets du roi, de quelque condition et état qu'ils
+fussent. Aussi importait-il qu'en ces temps de passion religieuse, son
+impartialité ne pût être mise en doute. Catherine de Médicis y fit
+entrer des représentants des divers partis. Dans l'ensemble des listes
+du Conseil, de 1563 à 1567, on relève les noms de seize catholiques
+zélés: les cardinaux de Lorraine et de Guise, les ducs de Montpensier et
+de Nevers (Louis de Gonzague), le lieutenant général du roi en
+Bourgogne, Gaspard de Saulx-Tavannes, le futur garde des sceaux,
+Birague, etc.; de six protestants: Condé, les trois Châtillon,
+d'Estrées, La Rochefoucauld; et d'une vingtaine de modérés: le
+chancelier de L'Hôpital, le surintendant des finances, Artus de Cossé,
+sieur de Gonnor, l'évêque d'Orléans, Morvillier, Jean de Monluc,
+etc.<a id="footnotetag419" name="footnotetag419"></a><a href="#footnote419"><sup class="sml">419</sup></a>. Ces «politiques», comme on les appelait, à qui on peut
+joindre le Connétable et même le cardinal de Bourbon, ami personnel de
+Catherine, voulaient comme elle, par esprit d'humanité et dégoût des
+violences ou simplement pour le bien de l'État, appliquer l'Édit de
+pacification. Leur nombre, qui balançait celui de tous les autres
+conseillers, indique bien les tendances générales du gouvernement et son
+ambition de constituer la royauté en pouvoir supérieur aux partis, juge
+de leurs querelles et défenseur impartial de l'ordre public.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote419" name="footnote419"><b>Note 419: </b></a><a href="#footnotetag419">(retour) </a> Noël Valois, <i>Le Conseil du roi aux <span class="sc">XIV</span>e, <span class="sc">XV</span>e et <span class="sc">XVI</span>e
+siècles</i>; Paris, 1888, p. 193, 195, 196.</blockquote>
+
+<p>La composition de ce Conseil et les rapports de la Cour de France avec
+Rome auraient dû rassurer les réformés. Catherine avait forcé le pape
+Pie IV, en le menaçant d'un Concile national, à convoquer le Concile
+général, mais elle n'avait pas obtenu qu'il se tînt, comme le demandait
+aussi l'empereur Ferdinand, dans une ville du centre de l'Allemagne, où
+les protestants auraient pu aller et discuter en sûreté<a id="footnotetag420" name="footnotetag420"></a><a href="#footnote420"><sup class="sml">420</sup></a>. Au lieu
+d'un nouveau concile «libre et saint», de qui elle attendait un remède
+aux dissensions religieuses, elle avait dû accepter la reprise à Trente
+du Concile deux fois réuni et deux fois interrompu. Au moins aurait-elle
+voulu qu'il abolît certains abus, autorisât quelques pratiques nouvelles
+et surtout se gardât de préciser le dogme; concessions qu'elle croyait,
+à tort d'ailleurs, capables de ramener les dissidents. Ses ambassadeurs,
+le jour de la séance solennelle d'ouverture (26 mai 1562), insistèrent
+avec une cruauté moqueuse sur la corruption de l'Église. Le cardinal de
+Lorraine, qu'elle avait fait partir pour Trente, après le colloque de
+Poissy, avec une soixantaine d'évêques français, avait pour instructions
+de s'entendre avec les Allemands, qui, eux aussi, désireux de rétablir
+l'unité religieuse, réclamaient les plus larges réformes, et
+particulièrement les prières en langue vulgaire et le mariage des
+prêtres<a id="footnotetag421" name="footnotetag421"></a><a href="#footnote421"><sup class="sml">421</sup></a>. Les représentants de l'Église gallicane n'allaient pas
+jusque-là. Dans les <i>Articles de Réformation</i> qu'ils soumirent au
+Concile, le 2 janvier 1563, ils se taisaient sur le célibat
+ecclésiastique et se contentaient qu'on permît aux fidèles, après
+l'office, de chanter en français des cantiques spirituels et les psaumes
+de David. Ils proposaient d'accorder aux laïques la communion sous les
+deux espèces et d'ôter les superstitions qui pouvaient s'être glissées
+dans le culte des images, les pèlerinages, les confréries, les
+indulgences.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote420" name="footnote420"><b>Note 420: </b></a><a href="#footnotetag420">(retour) </a> Janssen, <i>L'Allemagne et la Réforme</i>, trad. de
+l'allemand, par E. Paris, t. IV. Paris, 1895 p. 333.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote421" name="footnote421"><b>Note 421: </b></a><a href="#footnotetag421">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 161-162.</blockquote>
+
+<p>Mais Français et Allemands se heurtaient au bloc des Italiens et des
+Espagnols, résolument hostiles à tout compromis. Le pape n'aimait pas
+l'Église gallicane, qui niait son infaillibilité, prétendait constituer
+dans l'unité catholique un corps à part, ayant ses libertés, coutumes et
+privilèges, et se montrait plus docile à la tutelle du roi qu'à
+l'autorité du Saint-Siège. Pendant un voyage du cardinal de Lorraine à
+Rome, les légats ripostèrent aux Articles de réformation de l'Église par
+un projet de «réformation des princes». Ils y revendiquaient pour les
+tribunaux ecclésiastiques le droit exclusif de juger les clercs,
+défendaient aux juges séculiers d'intervenir dans les causes
+spirituelles, matrimoniales, bénéficiales et d'hérésie, même si les
+juges d'Église consentaient à se dessaisir, menaçaient d'excommunication
+les souverains qui, sauf en cas de guerre contre les infidèles ou dans
+une extrême nécessité, lèveraient sur le clergé aucun impôt, taxe, péage
+ou subside. C'était remettre en question les conquêtes des rois de
+France, aidés de leurs parlements, sur la juridiction, l'administration
+et la propriété ecclésiastique. Les ambassadeurs relevèrent vivement
+cette attaque à peine déguisée contre le pouvoir royal, et quelque temps
+après ils se retirèrent à Venise. Charles IX, n'étant pas d'humeur à
+endurer que les Pères voulussent «rongner les ongles aux rois et
+croistre les leurs»<a id="footnotetag422" name="footnotetag422"></a><a href="#footnote422"><sup class="sml">422</sup></a>, enjoignit à ses représentants de ne pas
+revenir à Trente avant que les légats eussent «réformé les articles» qui
+concernaient «ses droicts, usages, privilèges et authoritez et ceux de
+l'Église gallicane, pour n'en estre plus parlé ny mis aucune chose en
+controverse ou dispute»<a id="footnotetag423" name="footnotetag423"></a><a href="#footnote423"><sup class="sml">423</sup></a>. Catherine était très mécontente du
+Concile, qui trompait toutes ses espérances. Quand le cardinal de
+Lorraine revint de Trente, réformateur repenti et qui cherchait à Rome
+un appui pour sa maison en deuil, il demanda que les décrets du Concile
+fussent reçus comme loi de l'État. L'affaire fut débattue «en pleine
+compaignie» du Conseil du roi, «appellez les quatre presidens de sa
+Court de Parlement et ses advocatz et Procureur general» (22 février
+1564). Le Cardinal, irrité de l'opposition du Chancelier, son ancienne
+créature, lui dit qu'il était temps de déposer le masque (<i>larvam
+deponere</i>), c'est-à-dire de se déclarer pour la Réforme. L'autre
+répondit qu'il vît lui-même qui avait à Vassy violé l'Édit de janvier,
+d'où s'étaient ensuivies tant de funestes conséquences<a id="footnotetag424" name="footnotetag424"></a><a href="#footnote424"><sup class="sml">424</sup></a>. L'assemblée
+trouva dans les décrets, comme l'écrivait Catherine à l'évêque de
+Rennes, ambassadeur de France à Vienne, «tant de choses contraires» à
+l'autorité du Roi «et préjudiciables aux libertez et privilleges de
+l'Église gallicane» qu'il y avait été «advisé et résolu» de surseoir à
+leur enregistrement par les Cours souveraines «encore pour quelque
+temps»<a id="footnotetag425" name="footnotetag425"></a><a href="#footnote425"><sup class="sml">425</sup></a>. Ce quelque temps dura toujours.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote422" name="footnote422"><b>Note 422: </b></a><a href="#footnotetag422">(retour) </a>[Dupuy] <i>Instructions et lettres des rois très chrestiens
+et de leurs ambassadeurs concernant le Concile de Trente...</i>, 1654, p.
+479, Saint-Silvain. 28 août 1563.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote423" name="footnote423"><b>Note 423: </b></a><a href="#footnotetag423">(retour) </a> <b>Ibid.</b>, p. 538, Monceaux, 9 nov. 1563.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote424" name="footnote424"><b>Note 424: </b></a><a href="#footnotetag424">(retour) </a> Bèze à Bullingerr, <i>Calvini Opera omnia</i>, t. XX col.
+262-263.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote425" name="footnote425"><b>Note 425: </b></a><a href="#footnotetag425">(retour) </a> Catherine à l'évêque de Rennes, <i>Lettres</i>, II, p.
+153-154, 28 fév. et X, p. 128-129, 7 févr.--Hubert Languet, <i>Arcana
+soeculi sexti decima... epistulae secretae</i>, II, p. 286-287, 6 mars
+1564, dit pour quelles raisons le Conseil repoussa l'enregistrement.
+L'ajournement fut un expédient pour ménager l'amour-propre du Cardinal.</blockquote>
+
+<p>Les privilèges de l'Église gallicane aidaient à couvrir les agissements
+de la politique modérée. Pie IV ayant cité par devers lui les sept
+archevêques ou évêques d'Aix, Uzès, Valence, Oloron, Lescar, Chartres et
+Troyes comme suspects d'hérésie, le Roi repoussa la prétention de la
+Cour romaine d'évoquer directement la cause sans passer par la
+juridiction intermédiaire des prélats et métropolitains français<a id="footnotetag426" name="footnotetag426"></a><a href="#footnote426"><sup class="sml">426</sup></a>.
+Il protesta avec plus de vigueur encore quand le Pape menaça la reine de
+Navarre, Jeanne d'Albret, de la déposer et la priver de ses États si
+elle ne comparaissait pas dans six mois en personne ou par procureur à
+Rome pour se purger du crime d'hérésie<a id="footnotetag427" name="footnotetag427"></a><a href="#footnote427"><sup class="sml">427</sup></a>. Catherine chargea le sieur
+d'Oysel de faire entendre au Pape «qu'il n'a nulle auctorité et
+juridiction sur ceulx qui portent tiltre de roy ou de royne et que ce
+n'est pas à luy de donner leurs Estats et royaumes en proye au premier
+occupant et mesmement (surtout) de ladicte royne de Navarre, qui a la
+meilleure partie de ses biens en l'obéissance du Roy mon dict sieur et
+filz»<a id="footnotetag428" name="footnotetag428"></a><a href="#footnote428"><sup class="sml">428</sup></a>. Pie IV n'osa passer outre. Jeanne d'Albret, dans une lettre
+à la Reine-mère, confessait «ne jamais pouvoir recognoistre ceste digne
+faveur dernière et couronnant toutes les autres» et se disait impatiente
+d'aller la trouver en quelque part qu'elle fût pour lui «baiser les
+pieds de meilleure affection qu'au pape»<a id="footnotetag429" name="footnotetag429"></a><a href="#footnote429"><sup class="sml">429</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote426" name="footnote426"><b>Note 426: </b></a><a href="#footnotetag426">(retour) </a> <i>Lettres</i>, II p. 119 et la note 1.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote427" name="footnote427"><b>Note 427: </b></a><a href="#footnotetag427">(retour) </a> Bordenave, <i>Histoire de Béarn et Navarre</i>, publiée par
+Paul Raymond (<i>Soc. Hist. France</i>), 1873, p. 120-122.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote428" name="footnote428"><b>Note 428: </b></a><a href="#footnotetag428">(retour) </a> <i>Lettres</i>, II, p. 119, 13 déc. 1563.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote429" name="footnote429"><b>Note 429: </b></a><a href="#footnotetag429">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 120, note.</blockquote>
+
+<p>Les puissances catholiques étaient scandalisées de l'attitude du
+gouvernement français. Les ambassadeurs du Pape, de l'Empereur, du roi
+d'Espagne et du duc de Savoie arrivèrent ensemble à Fontainebleau où se
+trouvait la Cour, pour demander au Roi «comme par un commun accord» de
+faire observer par toute la France les décrets du Concile de Trente, de
+changer l'Édit de pacification, de punir les fauteurs des derniers
+troubles et les meurtriers du duc de Guise. Ils l'invitèrent à un
+congrès de princes et d'ambassadeurs chrétiens, qui se tiendrait à Nancy
+pour aviser aux moyens d'extirper les hérésies (12 février 1564).
+Charles IX répondit--on reconnaît le style de sa mère--que son intention
+était de vivre et de faire vivre son peuple selon l'ancienne et louable
+coutume tenue et observée en l'Église romaine, mais qu'il avait été
+forcé de faire la paix «pour déchasser les ennemis du royaume» et qu'il
+ne pouvait sans «rechute de guerre» rompre son Édit de pacification. Il
+s'excusait donc d'aller à Nancy (26 février)<a id="footnotetag430" name="footnotetag430"></a><a href="#footnote430"><sup class="sml">430</sup></a>.</p>
+
+<p>Mais justement pour résister à cette pression du dehors, Catherine ne
+devait pas être suspecte aux catholiques français de complaisance pour
+les huguenots. Elle avait vu l'attachement des grands corps de l'État et
+de la masse de la nation à l'Église traditionnelle. C'était une
+constatation dont un esprit réaliste comme le sien tint désormais un
+très grand compte. L'Édit contenait un maximum de concessions qu'elle
+jugeait dangereux de dépasser. Les chefs protestants s'étaient imaginés
+à tort que, la guerre finie, elle recommencerait à tout tolérer comme à
+Saint-Germain. Le prince de Condé faisait «tous les jours prescher
+dedans la mayson du Roi»<a id="footnotetag431" name="footnotetag431"></a><a href="#footnote431"><sup class="sml">431</sup></a>. La duchesse de Ferrare avait aussi
+converti son logis à Paris et à Fontainebleau en lieu de culte<a id="footnotetag432" name="footnotetag432"></a><a href="#footnote432"><sup class="sml">432</sup></a>.
+C'était, remarque Chantonnay, vouloir que le Roi souffrît en sa Cour ce
+que les hauts justiciers n'étaient pas autorisés à permettre en leurs
+maisons. Catherine attendit patiemment que Condé, très occupé d'une de
+ses filles d'honneur, renonçât de lui-même à dresser autel contre autel
+dans les résidences royales<a id="footnotetag433" name="footnotetag433"></a><a href="#footnote433"><sup class="sml">433</sup></a>, mais la duchesse de Ferrare, Renée de
+France, persévérant en son zèle, elle lui fit interdire pendant le
+séjour du Roi à Fontainebleau de faire prêcher au château et même dans
+une maison qu'elle avait achetée au village (de Fontainebleau) et
+qu'elle prêtait et dédiait «pour tel faict», même quand elle n'était pas
+à la Cour<a id="footnotetag434" name="footnotetag434"></a><a href="#footnote434"><sup class="sml">434</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote430" name="footnote430"><b>Note 430: </b></a><a href="#footnotetag430">(retour) </a> <i>Mémoires du prince de Condé</i>, 1743. t. V, p. 45.--<i>Les
+Mémoires de Messire Michel de Castelnau, seigneur de Mauvissière...</i>,
+par J. Le Laboureur, conseiller et aumônier du Roy, t. I, p. 167 (liv.
+V, ch. v).</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote431" name="footnote431"><b>Note 431: </b></a><a href="#footnotetag431">(retour) </a> Lettre de Mme de Roye à Bèze (7 mai 1563), <i>Calvini Opera
+omnia</i>, t. XX, col. 6.--Lettre de Chantonnay, ambassadeur d'Espagne,
+dans <i>Mémoires de Condé</i>, II, p. 160.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote432" name="footnote432"><b>Note 432: </b></a><a href="#footnotetag432">(retour) </a> Chantonnay 22 décembre 1563, 12 janvier 1564, <i>Mémoires
+de Condé</i>, II, p. 183 et 187.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote433" name="footnote433"><b>Note 433: </b></a><a href="#footnotetag433">(retour) </a>: Dans les considérants de la Déclaration de Lyon, 24 juin
+1564 (Fontanon, t. IV, p. 279), le Roi laisse entendre que les chefs
+protestants ont renoncé volontairement à l'exercice de leur culte dans
+les maisons royales.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote434" name="footnote434"><b>Note 434: </b></a><a href="#footnotetag434">(retour) </a> <i>Calvini Opera omnia</i>, t. XX col. 267, mars 1564.</blockquote>
+
+<p>Bèze avait deviné les nouvelles dispositions de la Reine. Quand il
+revint à Genève en mai 1563, il était plein d'une confiance d'où il
+l'excluait. Grâce à la protection divine, les principaux ennemis de
+l'Évangile étaient morts ou impuissants; les chefs réformés avaient part
+au gouvernement. «Telle est, continuait-il, la nature de notre roi
+(Charles IX) et même de ses frères qu'elle permet à tous les fidèles
+(<i>pios</i>) d'attendre d'eux de sûrs et grands progrès en piété»<a id="footnotetag435" name="footnotetag435"></a><a href="#footnote435"><sup class="sml">435</sup></a>. Mais
+il ne disait rien de Catherine: silence significatif. Clairement, dans
+une lettre du 2 juillet, Calvin parlait de la «légèreté» et de
+«l'astuce» de la Reine, qui ne permettent pas ou si peu d'espérer<a id="footnotetag436" name="footnotetag436"></a><a href="#footnote436"><sup class="sml">436</sup></a>.
+Deux semaines après (19 juillet), il se plaignait qu'elle s'opposât
+autant qu'elle pouvait à la bonne cause<a id="footnotetag437" name="footnotetag437"></a><a href="#footnote437"><sup class="sml">437</sup></a>. Il l'accusait contre toute
+justice (19 juillet)--c'était après le meurtre du capitaine Couppé--de
+favoriser l'agitation fanatique de Paris. Sa perfidie, écrivait-il
+encore au mois d'août, autorisait les ennemis de la Réforme à braver les
+Édits du Roi. «Dans leur rédaction, le Chancelier se montre très libéral
+à notre égard, car au fond du cœur il nous est favorable. Mais par les
+artifices cachés de la Reine toutes les bonnes résolutions prises en
+Conseil sont éludées»<a id="footnotetag438" name="footnotetag438"></a><a href="#footnote438"><sup class="sml">438</sup></a>. Ce revirement de Calvin à l'égard de
+L'Hôpital est à noter. De dépit, Bèze en revenait à la théorie du parti
+contre le gouvernement féminin. «C'est le dernier des malheurs
+écrivait-il le 20 juillet, que celui d'un peuple soumis à l'empire d'une
+femme, (et d'une femme de cette sorte)»<a id="footnotetag439" name="footnotetag439"></a><a href="#footnote439"><sup class="sml">439</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote435" name="footnote435"><b>Note 435: </b></a><a href="#footnotetag435">(retour) </a>435 <i>Ibid.</i>, XX, col. 21.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote436" name="footnote436"><b>Note 436: </b></a><a href="#footnotetag436">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, col. 54.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote437" name="footnote437"><b>Note 437: </b></a><a href="#footnotetag437">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, col. 64.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote438" name="footnote438"><b>Note 438: </b></a><a href="#footnotetag438">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, col. 133.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote439" name="footnote439"><b>Note 439: </b></a><a href="#footnotetag439">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, col. 67.</blockquote>
+
+<p>C'en était fini des complaisances d'avant la guerre. L'Édit de Vincennes
+(14 juin 1563) avait défendu aux religionnaires de travailler boutiques
+ouvertes les jours de fête de l'Église catholique<a id="footnotetag440" name="footnotetag440"></a><a href="#footnote440"><sup class="sml">440</sup></a>. L'importante
+«Déclaration et Interprétation» du 14 décembre de la même année suppléa
+aux lacunes et aux obscurités de l'Édit d'Amboise par la limitation des
+droits de la minorité. L'Édit concédait aux protestants pour l'exercice
+de leur culte, en outre d'une ville par bailliage «toutes les villes
+esquelles la religion estoit» jusqu'au 7 mars pratiquée, mais la
+Déclaration expliqua qu'il fallait entendre par «toutes les villes»
+seulement «celles qui estoient tenues par force durant les troubles,
+esquelles l'exercice de ladite religion se faisoit apertement ledit
+septiesme mars», excluant ainsi les autres où au même temps se tenaient
+des prêches ou assemblées de prières. Elle renouvela l'interdiction de
+«besongner, vendre ny estaler» les jours de fêtes «à boutiques ouvertes»
+et défendit d'ouvrir les boucheries pendant les jours maigres institués
+par l'Église catholique. Elle ordonnait aux religieux et religieuses qui
+s'étaient «licentiez durant et depuis les derniers troubles» de rentrer
+dans leurs couvents ou de quitter le royaume «mesmes s'ils sont mariez
+contre le vœu de leur profession»<a id="footnotetag441" name="footnotetag441"></a><a href="#footnote441"><sup class="sml">441</sup></a>. A Paris surtout, par crainte des
+émeutes catholiques, elle tendait à restreindre et presque à supprimer
+les signes extérieurs de la nouvelle religion. Elle refusait aux
+réformés de cette ville le droit de «se transporter es bailliages
+circonvoisins pour assister à l'exercice qui s'y fera de ladite
+religion.» Les enterrements se feraient «de nuit... sans suyte ni
+compagnie», sous l'escorte du guet, tandis qu'ailleurs le convoi pouvait
+être de vingt-cinq ou trente personnes. Là, comme dans tous les lieux
+privés de la liberté du culte, les enfants à baptiser seraient portés au
+lieu d'exercice le plus proche, mais «en compagnie de quatre ou cinq
+tant seulement». Ces mesures, dont quelques-unes s'expliquaient, sinon
+se justifiaient, par des raisons d'ordre public, blessaient la minorité
+comme autant d'affirmations de son infériorité légale.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote440" name="footnote440"><b>Note 440: </b></a><a href="#footnotetag440">(retour) </a> Fontanon, <i>Édits et Ordonnances</i>, t. IV, p. 276; <i>Calvini
+Opera Omnia</i>, XX col. 54.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote441" name="footnote441"><b>Note 441: </b></a><a href="#footnotetag441">(retour) </a> Fontanon, t. IV, p. 276-278.</blockquote>
+
+<p>La neutralité de la Reine-mère entre Coligny et les Guise, ses efforts
+pour réconcilier Condé avec les Lorrains, paraissaient aux protestants
+une trahison. Ils interprétèrent comme une menace le privilège octroyé
+par le Roi le 13 janvier 1564 «aux principaux chefs de maisons» de
+Paris, d'avoir des armes, contrairement à la Déclaration jointe à l'acte
+de majorité (août 1563). Inquiets et soupçonneux, ils se munissaient de
+toutes «choses nécessaires pour la guerre» et parlaient
+«licentieusement». Catherine s'en plaignait doucement dans une lettre à
+Coligny (17 avril 1564), où elle lui rappelait la bonne volonté du
+gouvernement à punir les violences des catholiques et les ordres qu'elle
+et son fils donnaient journellement aux gens de justice, «lesquelz à en
+dire la vérité n'y ont pas faict en la plus part des lieux grand devoir
+jusques à présent. Mais là-dessus, ajoutait-elle, il fault que je vous
+dye qu'il me desplait bien fort de la deffiance en laquelle vous me
+mandez que sont entrez ceux de la relligion pour ung faulx bruit que
+l'on a faict courir que l'on se délibère avoir bientost la raison
+d'eux»... «J'ay si cher le repoz de cet Estat et désire tant la
+conservation de tous es subjects du roy mon dict sieur et filz, que pour
+riens au monde je ne vouldrois y avoir consenti et aussy peu
+permettray-je et endureray-je de mon vivant de qui que ce soyt que telle
+chose se feist». Elle priait l'Amiral d'affirmer à ceux de ses
+coreligionnaires qui lui en parleraient que l'Édit «leur sera observé
+inviolablement», menaçant si elle voyait quelque apparence de trouble en
+quelque côté que ce fût d'employer «le vert et le secq (sec) sans
+respect de religion, personnes ny autre considération que celle qui
+appartient à la conservation du repoz de cest Estat»<a id="footnotetag442" name="footnotetag442"></a><a href="#footnote442"><sup class="sml">442</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote442" name="footnote442"><b>Note 442: </b></a><a href="#footnotetag442">(retour) </a> <i>Lettres</i>, II, p. 177.</blockquote>
+
+<p>Il est d'usage de lui dénier le mérite de ses bonnes intentions pour
+l'attribuer tout entier au plus vertueux et au plus humain de ses
+conseillers, le chancelier de L'Hôpital<a id="footnotetag443" name="footnotetag443"></a><a href="#footnote443"><sup class="sml">443</sup></a>. Il y a une histoire et il
+y a une légende de L'Hôpital. L'histoire le glorifie avec raison comme
+partisan de la liberté de conscience et, sous certaines réserves, de la
+liberté de culte. La légende voudrait qu'il eût inspiré à Catherine de
+Médicis, presque malgré elle, une politique sage et modérée. A lui
+l'honneur des lois et des actes de tolérance, à elle la responsabilité
+des compromissions, des reculs et des faiblesses. Mais ce partage inégal
+s'accorde mal avec les faits. Catherine aimait le pouvoir et s'en
+montrait d'autant plus jalouse qu'elle l'avait plus longtemps attendu.
+Elle était très active. Les dix volumes in-folio de sa correspondance
+qui ont été publiés et que la partie égarée ou détruite augmenterait
+encore de quelques autres prouvent que cette épistolière infatigable
+s'intéressait aux détails d'administration comme aux plus grandes
+affaires. Ses lettres, quand elles sont rédigées par les secrétaires
+d'État, portent souvent des apostilles de sa main, et il y en a beaucoup
+qui sont tout entières autographes. Il reste de L'Hôpital des harangues
+aux Parlements, aux États généraux, aux assemblées du clergé, où au nom
+du Roi et de la Reine-mère il fait appel en termes éloquents et même
+émouvants à la concorde, à la douceur, à l'esprit de charité; mais on ne
+trouve pas dans ses œuvres, et pour cause, d'ordres aux grands officiers
+de la Couronne, aux gouverneurs de province, aux Cours de parlements,
+aux baillis et sénéchaux, aux trésoriers de France, comme il s'en
+trouverait nécessairement s'il avait été une sorte de «principal
+ministre». Alors il faudrait supposer que Catherine de Médicis s'est
+résignée de 1560 à 1568 à être le secrétaire du Chancelier. Ce n'est pas
+la figure qu'elle fait aux ambassadeurs et aux hommes d'État de
+l'époque.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote443" name="footnote443"><b>Note 443: </b></a><a href="#footnotetag443">(retour) </a> Il y a sur Michel de l'Hôpital, «ce héros de la
+tolérance», un nombre prodigieux d'éloges, dont le plus éloquent est
+celui de Villemain, et aussi quelques bons travaux, mais il reste à
+écrire une histoire vraiment critique de sa vie et de son rôle
+politique.
+
+<p>É. Dupré-Lasale, dont l'ouvrage est certainement le plus étudié,
+s'arrête en 1560: <i>Michel de l'Hospital avant son élévation au poste de
+chancelier de France</i> (1505-1558), Paris, 1875, et 2e partie
+(1555-1560), Paris, 1899. On peut le compléter par A. E. Shaw, <i>Michel
+de l'Hospital and his Policy</i>, Londres, 1905.--Taillandier, <i>Nouvelles
+recherches historiques sur la vie et les ouvrages du chancelier de
+l'Hôpital</i>, Paris, 1861, est un résumé rapide, comme aussi l'ouvrage
+d'Atkinson (C. T.), <i>Michel de l'Hospital</i>, Londres, 1900.--Amphoux,
+<i>Michel de l'Hôpital et la liberté de conscience au <span class="sc">XVI</span>e siècle</i>, Paris,
+1900, écrit, comme son titre l'indique, moins une biographie objective
+que le récit, tout à la louange du Chancelier, de ce premier essai de
+tolérance.--Il faudrait commencer par une bonne édition des Œuvres
+complètes de L'Hôpital, celle de Duféy étant, à tous égards,
+insuffisante.</p></blockquote>
+
+<p>A dire vrai, le jeu de bascule qu'imposait le conflit des passions
+religieuses suppose une main plus légère que celle de L'Hôpital.
+Assurément cet honnête homme était un habile homme; le succès de sa
+carrière en est la preuve.</p>
+
+<p>Fils d'un médecin du connétable de Bourbon, ayant suivi à l'étranger son
+père fugitif, il était parvenu à faire oublier cette tache originelle.
+Ses poésies latines, d'une facture si solide, l'avaient mis en telle
+estime parmi les lettrés que les écoles de Ronsard et de Marot le
+prirent pour arbitre de leurs querelles littéraires<a id="footnotetag444" name="footnotetag444"></a><a href="#footnote444"><sup class="sml">444</sup></a>. Il avait
+épousé en 1537 la fille du lieutenant criminel, Jean Morin, qui lui
+apporta en dot une charge de conseiller au parlement de Paris<a id="footnotetag445" name="footnotetag445"></a><a href="#footnote445"><sup class="sml">445</sup></a>. De
+cette Cour dont le pédantisme, l'humeur procédurière et l'âpreté au gain
+le dégoûtèrent, il passa quelques années après à la co-présidence de la
+Cour des comptes. Enfin, par la protection du duc de Guise et du
+cardinal de Lorraine, dont il célébrait en vers latins la gloire
+militaire et l'éloquence, il fut promu à la chancellerie de France, un
+des grands offices de la Couronne et le seul qui fût accessible aux gens
+de robe. Mais sa vertu, qui dans cette ascension au pouvoir s'était
+pliée aux exigences de l'ambition jusqu'à le faire accuser par Bèze
+d'«habileté courtisane», se retrouva tout entière en cette charge
+prééminente, et même elle parut aux magistrats qui en ressentirent les
+effets par trop rude, fâcheuse, indiscrète, appelant «chat un chat».
+Peut-être n'était-ce pas ce «vrai Caton» qu'il eût fallu pour gagner aux
+idées de tolérance les officiers de judicature, grands et petits, qu'il
+accusait trop cruellement de vendre la justice. Il humilia le parlement
+de Paris en faisant enregistrer dans une Cour provinciale la Déclaration
+de majorité. On a l'impression--mais combien il répugne de toucher à
+cette grande mémoire--que le Chancelier n'eut pas toujours la souplesse
+et les ménagements nécessaires en ces temps malheureux<a id="footnotetag446" name="footnotetag446"></a><a href="#footnote446"><sup class="sml">446</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote444" name="footnote444"><b>Note 444: </b></a><a href="#footnotetag444">(retour) </a> Dupré-Lasale, <i>Michel de l'Hospital avant son élévation
+au poste de chancelier</i> (1505-1558), Paris, 1875, p. 163-171.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote445" name="footnote445"><b>Note 445: </b></a><a href="#footnotetag445">(retour) </a> Ce lieutenant criminel, qui fut plus tard un ardent
+persécuteur des réformés, avait reçu du roi, pour prix de l'on ne sait
+quels services, le droit de disposer d'une charge de conseiller au
+Parlement en faveur de son futur gendre. Le Parlement fit difficulté
+d'admettre Michel de L'Hôpital, mais il céda. Sur cette nomination liée
+à celle de Lazare de Baïf comme maître des requêtes, voir Dupré-Lasale,
+<i>ibid.</i>, p. 75-76.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote446" name="footnote446"><b>Note 446: </b></a><a href="#footnotetag446">(retour) </a>: M. Maugis, qui a si consciencieusement et si
+méritoirement dépouillé les registres du Parlement (<i>Histoire du
+Parlement de Paris de l'avènement des rois Valois à la mort d'Henri IV</i>,
+3 vol., Paris, 1913-1916), se fait de L'Hôpital une idée assez fausse.
+C'est «l'homme des tempéraments et de la conciliation», il «reconnaît la
+nécessité de concilier les pouvoirs (le Parlement et la royauté) au lieu
+de les opposer, disons mieux: de les unir pour les opposer au danger
+commun», t. II, p. 28. Quel danger? l'intransigeance catholique ou la
+poussée protestante? Il y a aussi dans les deux derniers volumes, les
+seuls qui me concernent, un certain parti pris d'ignorer ou de mépriser
+les documents imprimés. C'est la nouvelle école. Il n'y a rien de vrai
+et il n'y a d'intéressant que ce qui est resté inédit.</blockquote>
+
+<p>Il était bon et humain. Sa religion était amour et charité; il détestait
+de contraindre les consciences. Mais c'est une question de savoir si sa
+politique religieuse, du moins à la fin, fut uniquement inspirée par les
+principes de tolérance et s'il n'y entrait pas quelque sympathie
+personnelle pour les novateurs. On vient de voir quels services Calvin
+attendait de lui en 1563. Il professa toujours le catholicisme; mais sa
+femme et sa fille, qui avaient passé à la Réforme, étaient de bien
+tendres solliciteuses. Au début de sa charge, il menaçait de toute la
+rigueur des lois les religionnaires qui troubleraient l'ordre; plus
+tard il parut croire que la rigueur des catholiques justifiait l'esprit
+de révolte des protestants. Le Chancelier et Catherine évoluaient en
+sens contraire sans trop s'en apercevoir, lui poussé en avant par la
+générosité de son cœur; elle, maintenue sur place ou même ramenée en
+arrière par le calcul des forces catholiques ou de ses propres intérêts.
+Cependant elle se défendait de vouloir rapporter l'Édit de pacification,
+et le fait est que tant que les protestants restèrent paisibles, elle
+l'observa et, autant qu'elle put, le fit observer. Elle tint à honneur
+de continuer, malgré la pression de la nation et des grandes puissances
+catholiques, cette politique de modération dont elle avait eu l'idée et
+pris l'initiative. Il serait injuste de l'oublier.</p>
+
+<p>Elle avait ses moyens propres de pacification: «J'ay ouy dire au Roy
+vostre grand-père, écrivait-elle un jour à un de ses fils<a id="footnotetag447" name="footnotetag447"></a><a href="#footnote447"><sup class="sml">447</sup></a>, qu'il
+falloit deux choses pour vivre en repos avec les François et qu'ils
+aimassent leur Roy: les tenir joyeux et occuper à quelque exercice,...
+car les François ont tant accoustumé, s'il n'est guerre, de s'exercer
+que, qui ne leur fait faire ils s'emploient à autres choses plus
+dangereuses». Elle avait toujours présente à l'esprit la Cour de
+François Ier et, aussitôt après le désarroi des premiers troubles, elle
+en reconstitua une sur ce modèle-là et encore plus nombreuse et plus
+belle. Elle y appela quatre-vingts filles ou dames des plus nobles
+maisons pour l'aider à faire les honneurs des résidences royales. Elle
+les voulait vêtues de soie et d'or, parées, dit Brantôme, comme déesses,
+mais accueillantes comme des mortelles. Elle espérait que leur bonne
+grâce ou leur beauté, une vie élégante et magnifique, des jeux et des
+spectacles attireraient ou retiendraient auprès du Roi les gentilshommes
+protestants et catholiques et les dégoûteraient de la guerre, l'horrible
+guerre civile.</p>
+
+<p>Parmi ces dames et ces demoiselles, il y en avait de plus favorites
+qu'elle emmenait dans ses villégiatures et ses chevauchées
+diplomatiques. C'est le fameux escadron volant dont elle se serait
+servie pour assaillir à sa façon et réduire les chefs de partis<a id="footnotetag448" name="footnotetag448"></a><a href="#footnote448"><sup class="sml">448</sup></a>.
+Mais il faut remarquer qu'il s'y trouvait des femmes qui n'étaient plus
+jeunes et d'autres qui passèrent toujours pour vertueuses.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote447" name="footnote447"><b>Note 447: </b></a><a href="#footnotetag447">(retour) </a> <i>Lettres de Catherine de Médicis</i>, II, p. 92. Cette
+lettre, qui, on le verra chap. <span class="sc">viii</span>, p. 270, n. 4, est adressée à Henri
+III et non à Charles IX, et que la Reine-mère écrivit, non en 1563,
+comme le suppose La Ferrière, mais à la fin de 1576, est comme une sorte
+de programme de gouvernement intérieur.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote448" name="footnote448"><b>Note 448: </b></a><a href="#footnotetag448">(retour) </a> Pour les raisons que l'on va voir, je n'ose plus être
+aussi affirmatif sur le rôle de l'escadron volant que je l'ai été dans
+l'<i>Histoire de France</i> de Lavisse, t. VI, 1, p. 88.</blockquote>
+
+<p>Que les mœurs fussent mauvaises dans cette Cour, c'est probable, car
+dans quelle grande Cour les mœurs sont-elles bonnes? Catherine avait
+tant de volontés à ménager qu'elle a dû fermer les yeux sur bien des
+fautes. Elle avait trois fils dont l'un régnait, et elle fut bien
+obligée, quand ils devinrent des hommes, de faire comme d'autres mères
+et de se montrer aussi indulgente à leurs écarts qu'elle l'avait été aux
+infidélités de son mari. Il faut se défier des pamphlétaires et des
+prêcheurs qui, pour des raisons toutes différentes, dénaturent la
+vérité. On n'est même pas tenu de croire sur parole la reine de
+Navarre, Jeanne d'Albret, quand elle dénonçait à son fils la Cour de
+France comme un lieu de perdition, où «ce ne sont pas les hommes... qui
+prient les femmes, mais les femmes qui prient les hommes»<a id="footnotetag449" name="footnotetag449"></a><a href="#footnote449"><sup class="sml">449</sup></a>. Cette
+rigide huguenote, probablement par souci maternel de préservation,
+calomniait peut-être le désir de plaire et les avances, même innocentes,
+du cercle de la Reine-mère.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote449" name="footnote449"><b>Note 449: </b></a><a href="#footnotetag449">(retour) </a> Lettre du 8 mars 1572, <i>Bulletin de la Société de
+l'Histoire de France</i>, 1835, t. II. p. 167.</blockquote>
+
+<p>Le duc de Bouillon, un huguenot lui aussi, et qui écrivait en sa
+vieillesse ses <i>Mémoires</i> pour l'instruction de ses enfants, parle d'un
+tout autre ton:</p>
+
+<p>«L'on avoit de ce temps-là, dit-il en racontant son entrée à la Cour,
+(en 1568) une coustume, qu'il estoit messéant aux jeunes gens de bonne
+maison s'ils n'avoient (de n'avoir pas) une maistresse, laquelle ne se
+choisissoit par eux et moins par leur affection, mais ou elles estoient
+données par quelques parens ou supérieurs ou elles mesmes choisissoient
+ceux de qui elles vouloient estre servies.» Monsieur le maréchal de
+Damville, «qui est à présent connétable de France»<a id="footnotetag450" name="footnotetag450"></a><a href="#footnote450"><sup class="sml">450</sup></a>--c'était son
+oncle germain--«me donna mademoiselle de Chasteau-Neuf pour maistresse,
+laquelle je servois fort soigneusement autant que ma liberté et mon aage
+(il avait alors treize ans) me le pouvoient permettre... Elle se rendit
+très soigneuse de moy, me reprenant de tout ce qui luy sembloit que je
+faisois de malseant, d'indiscret ou d'incivil, et cela avec une gravité
+naturelle qui estoit née avec elle que nulle autre personne ne m'a tant
+aidé à m'introduire dans le monde et à me faire prendre l'air de la Cour
+que cette demoiselle, l'ayant servie jusques à la Saint Barthelemy et
+toujours fort honorée. Je ne sçaurois desapprouver cette coustume
+d'autant qu'il ne s'y voyoit, oyoit, ny faisoit que choses honnestes, la
+jeunesse [étant] plus désireuse lors qu'en cette saison (c'est-à-dire
+sous Henri IV) de ne faire rien de messeant.... Depuis l'on n'a eu que
+l'effronterie, la medisance et saletés pour ornement, qui fait que la
+vertu est mésestimée et la modestie blasmée et rend la jeunesse moins
+capable de parvenir qu'elle ne l'a esté de longtemps»<a id="footnotetag451" name="footnotetag451"></a><a href="#footnote451"><sup class="sml">451</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote450" name="footnote450"><b>Note 450: </b></a><a href="#footnotetag450">(retour) </a> Ce passage a donc été écrit entre 1593, l'année où
+Damville fut nommé connétable, et l'année 1614 où il mourut,
+probablement pendant le règne d'Henri IV. En effet, Hauser, <i>Les Sources
+de l'Histoire de France, <span class="sc">xvi</span>e siècle</i>, t. III: <i>les guerres de
+religion</i>, p. 62, dit que ces <i>Mémoires</i> ont été écrits en 1609.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote451" name="footnote451"><b>Note 451: </b></a><a href="#footnotetag451">(retour) </a> <i>Mémoires du vicomte de Turenne, depuis duc de Bouillon</i>
+(1565-1586), publiés par M. le comte Baguenault de Puchesse pour la
+Société de l'Histoire de France, 1891, p. 17-18. La belle Châteauneuf,
+dont Turenne parle avec tant de respect, fut, au dire de Brantôme,
+pendant trois ans, la maîtresse du duc d'Anjou (depuis Henri III)
+(<i>Œuvres</i>, t. IX, p. 509). Elle épousa depuis, «par amourettes», un
+Florentin, Antinoti, «comite des galères» à Marseille, et, l'ayant
+surpris en adultère, elle le tua de sa main (septembre 1577). Bouillon
+n'ignorait rien de ces faits, et cependant il continuait à révérer le
+souvenir de cette amoureuse et de cette justicière. La liaison entre la
+jeune fille et le duc d'Anjou, tous deux libres, avait dû être si
+ennoblie par le sentiment, la durée et cet art des bienséances mondaines
+où Châteauneuf excellait, que Bouillon en oubliait l'irrégularité. Quant
+à blâmer la jeune femme de s'être vengée de cet officier subalterne
+qu'elle avait distingué et qui la trompait, il n'y songeait guère.
+Chrétien, mais gentilhomme, il trouvait les préjugés du monde aussi
+respectables que les maximes de l'Évangile.</blockquote>
+
+<p>Cette préparation des jeunes gentilshommes aux mœurs polies et aux
+élégances mondaines par des jeunes femmes de la noblesse peut servir de
+commentaire à ce jugement de Brantôme qu'on serait tenté de prendre pour
+un paradoxe. «Sa compagnie (celle de Catherine de Médicis) et sa Cour
+estoit un vray Paradis du monde et escolle de toute honnesteté, de
+vertu, l'ornement de la France...»<a id="footnotetag452" name="footnotetag452"></a><a href="#footnote452"><sup class="sml">452</sup></a>. Que le duc de Bouillon ait,
+sans le vouloir ou à fin d'édification, quelque peu embelli le passé, ce
+passé de la jeunesse aux lointains si séduisants, que Brantôme, en son
+parti pris d'admiration pour la Reine-mère, ne se soit plus souvenu de
+ses copieuses médisances sur les filles d'honneur, il n'est pas
+toutefois imaginable que ces deux hommes, de caractère si différent, se
+soient accordés à célébrer la Cour de Catherine, si, à défaut de vertu,
+un grand air de décence, la distinction des manières et le respect des
+convenances ne leur avaient pas fait illusion.</p>
+
+<p>Un point sur lequel les contemporains sont d'accord, c'est la grandeur
+de cette Cour. Comme Henri IV, après avoir conquis son royaume sur ses
+sujets, se flattait devant le maréchal de Biron de faire un jour «sa
+Court plantureuse, belle et du tout ressemblable à celle de» Catherine
+de Médicis, le Maréchal lui répondit: «Il n'est pas en vostre puissance
+ny de roy qui viendra jamais, si ce n'est que vous fissiez tant avec
+Dieu qu'il vous fist ressusciter la Royne mère pour la vous ramener
+telle»<a id="footnotetag453" name="footnotetag453"></a><a href="#footnote453"><sup class="sml">453</sup></a>.</p>
+
+<p>Les fêtes faisaient partie de son programme de gouvernement. Elle en
+donna de superbes à Fontainebleau, durant le séjour qu'elle y fit en
+février et mars 1564. C'était chaque jour un nouveau spectacle: défilé
+de six troupes en brillant équipage conduites par les plus grands
+seigneurs; cavalcade de six nymphes «toutes d'une parure»; joutes,
+tournois, rompements de lances, combats à la barrière; «très rares et
+excellens festins accompagnés d'une parfaite musique par des syrènes
+fort bien représentées es canaux du jardin»; audition des Églogues de
+Ronsard et d'une «tragicomédie sur le subject de la belle Genièvre»,
+qu'un adaptateur inconnu avait tirée du <i>Roland furieux</i> de
+l'Arioste<a id="footnotetag454" name="footnotetag454"></a><a href="#footnote454"><sup class="sml">454</sup></a>. Ainsi les carrousels, les parades, les luttes de force
+et d'adresse étaient entremêlés de divertissements plus délicats.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote452" name="footnote452"><b>Note 452: </b></a><a href="#footnotetag452">(retour) </a> Brantôme; VII, p. 377. 1.
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote453" name="footnote453"><b>Note 453: </b></a><a href="#footnotetag453">(retour) </a> Brantôme, <i>Œuvres</i>, éd. Lalanne, t. VII, p. 400.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote454" name="footnote454"><b>Note 454: </b></a><a href="#footnotetag454">(retour) </a> <i>Les Mémoires de messire Michel de Castelnau, seigneur de
+Mauvissière...</i>, par J. Le Laboureur, conseiller et aumosnier du Roy,
+1659, t. I, liv. V, ch. <span class="sc">VI</span>, p. 168-169.--Brantôme, t. VII, p. 370.--Cf.
+Laumonnier, <i>Ronsard, poète lyrique</i>, 1909, p. 220-221 sqq.</blockquote>
+
+<p>Cartels de défi adressés de troupe à troupe ou de chevalier à
+chevalier;--mascarades, qui étaient des compliments récités par les
+danseurs à leurs dames ou l'éloge des souverains par les dieux et les
+déesses: Jupiter, Pallas, Mercure, l'Amour et par des personnages
+allégoriques, reconnaissables à leurs emblèmes;--chœurs, chansons,
+dialogues et monologues, toute cette poésie de circonstance avait été
+composée par Ronsard, le grand Ronsard<a id="footnotetag455" name="footnotetag455"></a><a href="#footnote455"><sup class="sml">455</sup></a>. Ils étaient aussi de lui
+les intermèdes, ou, comme on disait au <span class="sc">XVI</span>e siècle, les entremets,
+déclamés ou chantés avec accompagnement de luths, de guitares, de
+hautbois, de violes, pour remplir les entr'actes de la «Belle Genièvre».
+Cette tragi-comédie, la première en date, fut jouée devant la Cour,
+dans la grande salle du château, aujourd'hui la galerie Henri II, par
+d'illustres acteurs, les enfants de France: Marguerite de Valois et
+Henri d'Anjou<a id="footnotetag456" name="footnotetag456"></a><a href="#footnote456"><sup class="sml">456</sup></a>, des princes et des princesses du sang, de grands
+seigneurs et de grandes dames: Condé, Henri de Guise, les duchesses de
+Nevers et d'Uzès, le duc de Retz, etc. Castelnau-Mauvissière, qui fut
+depuis ambassadeur en Angleterre, récita l'épilogue ou la moralité de la
+pièce. A ces gentilshommes qui avaient éprouvé les privations de la vie
+des camps, la Cour s'offrait comme un lieu de délices. C'était surtout
+le prince de Condé que Catherine voulait gagner. Dans les poète
+Églogues, Ronsard, assurément par ordre, lui faisait honneur, au même
+titre qu'à la Reine-mère, de la conclusion de la paix:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Mais un prince bien né qui prend son origine</p>
+<p class="i14"> Du tige de nos roys et une Catherine</p>
+<p class="i14"> Ont rompu le discord et doucement ont faict</p>
+<p class="i14"> Que Mars, bien que grondant, se voit pris et desfait<a id="footnotetag457" name="footnotetag457"></a><a href="#footnote457"><sup class="sml">457</sup></a>.</p>
+</div></div>
+
+<p>Il avait fait dans les passes d'armes «tout ce qui se peut désirer, non
+seulement d'un prince vaillant et courageux, mais du plus adroit
+cavalier du monde, ne s'espargnant en aucune chose pour donner plaisir
+au Roy et faire cognoistre à leurs Majestés et à toute la Cour qu'il ne
+luy demeuroit point d'aigreur dans le cœur»<a id="footnotetag458" name="footnotetag458"></a><a href="#footnote458"><sup class="sml">458</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote455" name="footnote455"><b>Note 455: </b></a><a href="#footnotetag455">(retour) </a>: Laumonier, <i>Ronsard, poète lyrique</i>, p. 216 sqq.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote456" name="footnote456"><b>Note 456: </b></a><a href="#footnotetag456">(retour) </a> Henri, duc d'Orléans, puis d'Anjou, frère puîné du Roi,
+l'enfant chéri de Catherine.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote457" name="footnote457"><b>Note 457: </b></a><a href="#footnotetag457">(retour) </a> Blanchemain, <i>Œuvres complètes de Ronsard</i>, 1860, t. IV,
+p. 18-19, Églogue 1.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote458" name="footnote458"><b>Note 458: </b></a><a href="#footnotetag458">(retour) </a> <i>Les Mémoires de messire Michel de Castelnau, seigneur de
+Mauvissière...</i>, publiés par J. Le Laboureur, conseiller et aumônier du
+Roy, 1659, t. I, liv. V, ch. <span class="sc">VI</span>, p. 168-169.</blockquote>
+
+<p>Il tenait des Bourbons un tempérament très amoureux, et les soldats
+huguenots, qui n'étaient pas tous des puritains, chansonnaient avec
+sympathie: «Ce petit prince tant joli--qui toujours chante, toujours
+rit--et toujours baise sa mignonne...»</p>
+
+<p>Aimé de la belle maréchale de Saint-André, de qui il accepta le don
+princier du château de Valery--ce qui à cette époque n'était pas
+déshonorant--il aimait une des filles d'honneur, la coquette Isabelle de
+Limeuil, qui lui préférait, disait-on, un jeune secrétaire d'État,
+Florimond Robertet, sieur du Fresne, mais le Prince n'en voulait rien
+croire<a id="footnotetag459" name="footnotetag459"></a><a href="#footnote459"><sup class="sml">459</sup></a>. Quand elle eut accouché à Dijon, un jour d'audience
+solennelle, et que la Reine-mère, irritée du scandale, sinon de la
+faute, l'eut mise dans un couvent d'Auxonne, il lui écrivit quel
+«estreme playsir» il avait d'apprendre qu'elle était résolue à ne plus
+recevoir d'autre homme que lui ou venant de sa part. «Car je vous
+assurre, mon cœur, qu'j m'annuyrés (que cela m'ennuierait) bien
+grandement que l'on peut (pût) prendre sur vos acsions seujet de dire: à
+quy sait (cet) enfant? come sy deus y avet passé...»<a id="footnotetag460" name="footnotetag460"></a><a href="#footnote460"><sup class="sml">460</sup></a>. Il la
+félicitait de prouver à tout le monde--un peu tard ce semble--que lui,
+Condé, en était bien le père; mais Catherine, sans se laisser toucher
+par cet excès de confiance, raya Isabelle du rôle des filles d'honneur.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote459" name="footnote459"><b>Note 459: </b></a><a href="#footnotetag459">(retour) </a>: D'Aumale, <i>Histoire des princes de Condé</i>, t. I, p.
+259-268.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote460" name="footnote460"><b>Note 460: </b></a><a href="#footnotetag460">(retour) </a> Duc d'Aumale, <i>Histoire des princes de Condé</i>, t. I, p.
+547. La jeune femme fut accusée aussi d'avoir voulu empoisonner le
+prince de La Roche-sur-Yon. Condé la fit enlever de Tournon, où elle
+avait été transférée d'Auxonne. Elle épousa plus tard un traitant
+italien enrichi, Scipion Sardini, baron de Chaumont-sur-Loire. (<i>Lettres
+de Catherine</i>, II, p. 189, note 2).</blockquote>
+
+<p>Fontainebleau fut la première étape d'un très long voyage que Catherine
+entreprit pour montrer le jeune Roi aux «peuples» de son royaume et
+raviver leur foi monarchique. Cet immense tour de France dura plus de
+deux ans (mars 1564-mai 1566) de l'Ile-de-France au Barrois, de la
+Bourgogne en Provence, du Languedoc à Bayonne et à la frontière
+d'Espagne, de la Gascogne en Bretagne, et de la Loire en Auvergne, qui
+était le pays d'origine des La Tour, la famille maternelle de la
+Reine-mère. Charles IX menait avec lui son Conseil et, comme escorte,
+une petite armée, quatre compagnies de gens d'armes, une compagnie de
+chevau-légers et le régiment des gardes-françaises que commandait
+Philippe Strozzi. Toute la Cour l'accompagnait, gentilshommes, dames,
+grandes dames et princesses, à cheval, en litière<a id="footnotetag461" name="footnotetag461"></a><a href="#footnote461"><sup class="sml">461</sup></a>, en coches ou
+chariots. Des milliers de serviteurs suivaient, laquais, piqueurs,
+valets de chiens et valets d'écurie, valets de train, fourriers,
+vivandiers, cuisiniers, lavandières, ouvriers et ouvrières de tout état.
+Cette capitale ambulante se déplaçait à petites journées, s'arrêtant là
+où les affaires, les plaisirs et les facilités de ravitaillement le
+voulaient ou le permettaient. A chaque ville principale, à Troyes, à
+Dijon, à Lyon, à Marseille, à Montpellier, à Toulouse, à Bordeaux, à La
+Rochelle, etc., le Roi faisait son entrée solennelle. Il était reçu en
+avant des portes par les magistrats, qui lui présentaient les clefs, et,
+l'enceinte franchie, il défilait, avec tout son cortège en brillant
+apparat, entre la double haie des milices municipales, sous les arcs de
+triomphe dont les statues allégoriques et les inscriptions en vers et en
+prose disaient la gloire du maître et les souhaits de bienvenue des
+sujets. Ici et là à Bar-le-Duc, pour le baptême du petit-fils de
+Catherine, Henri de Lorraine, à Bayonne, lors de sa rencontre avec la
+reine d'Espagne, sa fille, des combats, des cavalcades, des spectacles,
+des chants, des danses, des concerts de musique étalaient aux yeux de la
+nation et de l'étranger la grandeur et la richesse de la Couronne de
+France.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote461" name="footnote461"><b>Note 461: </b></a><a href="#footnotetag461">(retour) </a> Une tapisserie du temps représente parmi cette troupe en
+marche, Catherine de Médicis dans sa litière. C'est l'ancienne lettica,
+encore employée aujourd'hui en Sicile, où la retrouva le bon Sylvestre
+Bonnard. «La lettica, dit Anatole France, est une voiture sans roues,
+ou, si l'on veut, une litière, une chaise portée par deux mules, l'une
+en avant et l'autre à l'arrière». Les Espagnols, au <span class="sc">XV</span>e et au <span class="sc">XVI</span>e
+siècle, se faisaient aussi porter en voyage dans ces «literas
+duplicatas».</blockquote>
+
+<p>Le jeune Roi, élevé dans les plaines du Nord, découvrit les montagnes,
+la mer et le Midi. En Provence, comme il apparaît dans le récit d'Abel
+Jouan, l'historiographe du voyage, commencèrent les étonnements. C'était
+un autre pays, d'autres cieux, un autre climat. «Autour d'icelle ville
+(Hyères) y a si grande abondance d'orangers, et de palmiers et poivriers
+et autres arbres qui portent le coton (?) qu'ils sont comme forests.» La
+Crau est «une grande pleine toute couverte de thim, d'isope et saulge».
+Villeneuve-lès-Maguelonne, près de Montpellier, «est un fort dans un
+marescage de mer auquel y a grande abondance de grandz oiseaux que l'on
+appelle des flamans...» Charles connut les brusques écarts de cette
+nature méridionale: à Arles, au moment de passer le Rhône, il fut
+pendant vingt et un jours «fort assiégé de grandes eaux» (16 novembre-7
+décembre); à Carcassonne, la neige tombée en une nuit le tint plusieurs
+jours bloqué; à Bayonne, en juin, cinq ou six de ses cavaliers
+d'ordonnance moururent «étouffés en leurs armes à cause de la grande
+chaleur»<a id="footnotetag462" name="footnotetag462"></a><a href="#footnote462"><sup class="sml">462</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote462" name="footnote462"><b>Note 462: </b></a><a href="#footnotetag462">(retour) </a> <i>Recueil et discours du voyage du roy Charles IX de ce
+nom à présent régnant..., fait et recueilli par Abel Jouan l'un des
+serviteurs de Sa Majesté</i>, Paris, 1566, réimprimé dans les <i>Pièces
+fugitives pour servir à l'Histoire de France...</i>, publiées par le
+marquis d'Aubais, Paris, 1759, 3 tomes en 2 vol., t. I, 1re partie,
+<i>Mélanges</i>, p. 13, 14, 24.</blockquote>
+
+<p>Charles IX prit plaisir à Marseille à se promener dans deux galères que
+commandait le comte de Fiesque. Il voulut même sortir du port et pousser
+jusqu'au château d'If, mais la Méditerranée en furie repoussa ce terrien
+qui s'aventurait au large. Il fut plus heureux à Bayonne et
+Saint-Jean-de-Luz. Il contempla du pont d'un navire l'Océan immense, et
+peut-être pensa-t-il aux capitaines Ribaut et Laudonnière, qui venaient
+de le traverser pour aller, au péril de leur vie, fonder en marge de la
+Floride espagnole une colonie française et un fort qu'ils baptisèrent de
+son nom: la Caroline. Il admira Biarritz, «le beau village sur le bord
+de la mer auquel lieu l'on prend les balènes». Au Brouage, un beau port
+naturel où l'on a fait «une nouvelle ville», les mariniers lui donnèrent
+le spectacle d'une naumachie. Le roi de France prend goût à la mer. Il
+se plaît aussi à voir les divertissements de ses peuples. Les courses de
+taureaux, qui ont dû rappeler à Catherine ses souvenirs de Florence,
+étaient nouvelles pour son fils. Abel Jouan note qu'aux arènes d'Arles
+des lutteurs attaquaient les taureaux sauvages et les faisaient «tomber
+en terre seul à seul», tandis qu'à Bazas ils les assaillaient «avec de
+grands esguillons». Dans le récit officiel, les danses des diverses
+provinces tiennent une grande place. C'est, à Brignoles, «la volte et la
+martingale» dansées à la mode de Provence par de «fort belles filles
+habillées de taffetas, les unes de vert, les autres changeant, les
+autres de blanc»; à Montpellier, la «treille» qu'exécutent au son des
+trompettes, «tenant en leurs mains des cerceaux tout floris», les hommes
+«tous masqués et revestus qu'il faisoit bon voir»; à Saint-Jean-de-Luz,
+les «canadelles» et le «bendel» des filles basques, ayant «un tabourin
+(tambourin) en manière de crible auquel y a force sonnettes»; à Nantes,
+«le trihori de Bretagne et les guidelles et le passe-pied et le
+guilloret». La Cour a ici et là des spectacles exotiques; le Nouveau
+Monde est à la mode<a id="footnotetag463" name="footnotetag463"></a><a href="#footnote463"><sup class="sml">463</sup></a>. Les gens de Troyes, qui cependant vivent loin
+de la mer, avaient, pour l'entrée solennelle de Charles IX, fait marcher
+avec une troupe d'hommes «habillés en satires» une autre troupe déguisée
+«en sauvaiges». Bordeaux, qui est un port, tint avec plus de raison à
+montrer «grand nombre de sauvages de toutes sortes» défilant avec les
+compagnies de la ville.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote463" name="footnote463"><b>Note 463: </b></a><a href="#footnotetag463">(retour) </a> Sur la curiosité qu'excitaient ces populations
+primitives, voir les chapitres de Montaigne: Des canibales, liv., ch.
+<span class="sc">XXX</span>; les coches, liv. III, ch. <span class="sc">VI</span>. Consulter Gilbert Chinard,
+<i>L'exotisme américain dans la littérature française au <span class="sc">XVI</span>e siècle</i>,
+Paris, 1911.</blockquote>
+
+<p>Mais, au cours de ce voyage, Catherine n'eut pas affaire que de
+plaisirs. A Mâcon, où elle reçut la visite de la Reine de Navarre
+accompagnée de huit ministres du Saint Évangile, elle l'avait priée de
+renvoyer cette suite compromettante et lui avait fait promettre de ne
+plus contraindre, comme on l'en accusait à Rome, la conscience de ses
+sujets catholiques. Cette imprudence ou cette bravade de Jeanne d'Albret
+décida peut-être le gouvernement à interdire (Déclaration de Lyon, 24
+juin 1564) l'exercice public du culte réformé dans tous les lieux et
+villes où le Roi passerait et pendant le temps qu'il y séjournerait;
+avec promesse toutefois à ceux de ladite religion qui se contiendraient
+«modestement en leurs maisons de n'estre recherchez en aucune
+manière»<a id="footnotetag464" name="footnotetag464"></a><a href="#footnote464"><sup class="sml">464</sup></a>. L'Édit de Roussillon (4 août 1564) renouvelait la défense
+aux seigneurs hauts justiciers et autres gentilshommes huguenots
+d'admettre des étrangers à leurs cérémonies privées, aux ministres de
+prêcher hors des lieux privilégiés, de tenir des synodes et de faire des
+collectes. Il confirmait l'ordre aux prêtres, aux moines et aux
+religieuses mariés de rompre leur union et de «retourner en leurs
+couvents et première vacation», ou de sortir du royaume sous peine des
+galères pour les hommes et de la «prison entre quatre murailles» pour
+les femmes<a id="footnotetag465" name="footnotetag465"></a><a href="#footnote465"><sup class="sml">465</sup></a>. A une époque où l'État et l'Église faisaient corps,
+cette rigoureuse mesure de police disciplinaire s'expliquait, mais la
+Réforme avait tant recueilli de ces défroqués qu'elle se sentit
+atteinte. Toutefois, si la Reine interprétait en toute rigueur l'Édit de
+pacification, elle entendait le maintenir contre l'arbitraire des
+officiers, des gouverneurs et des communautés de villes. Malgré les
+jurats, le maire et les magistrats, le Roi dispensa les réformés de
+Bordeaux et du Bordelais de tapisser le devant de leurs maisons les
+jours de procession, de payer les deniers des confréries et de jurer
+«sur les bras de Sainct Antoine», et, malgré le corps de ville, il les
+déclara éligibles aux charges municipales (Valence, 5 septembre
+1564)<a id="footnotetag466" name="footnotetag466"></a><a href="#footnote466"><sup class="sml">466</sup></a>. Catherine écrivait au baron de Gordes, lieutenant général du
+Roi en Dauphiné, de faciliter aux protestants du Briançonnais l'exercice
+de leur culte, et, comme les catholiques du pays se plaignaient de ce
+gouverneur «politique», elle le fit remercier par le Conseil d'avoir
+toujours maintenu le repos et la tranquillité des sujets du roi dans sa
+province. Elle demanda au commandant des forces pontificales à Avignon,
+Serbelloni, et finit par obtenir qu'il laissât rentrer dans leurs
+maisons et rétablît dans leurs biens les religionnaires du
+Comtat-Venaissin<a id="footnotetag467" name="footnotetag467"></a><a href="#footnote467"><sup class="sml">467</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote464" name="footnote464"><b>Note 464: </b></a><a href="#footnotetag464">(retour) </a> Fontanon, t. IV, p. 279.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote465" name="footnote465"><b>Note 465: </b></a><a href="#footnotetag465">(retour) </a> <i>Id.</i>, p. 280-281.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote466" name="footnote466"><b>Note 466: </b></a><a href="#footnotetag466">(retour) </a> <i>Id.</i>, p. 281-282.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote467" name="footnote467"><b>Note 467: </b></a><a href="#footnotetag467">(retour) </a> Arnaud, <i>Histoire des protestants de Provence, du
+Comtat-Venaissin et de la principauté d'Orange</i>, t. II, 1884, p.
+204-205.</blockquote>
+
+<p>Mais il ne dépendait pas d'elle d'apaiser l'esprit de parti et les
+passions religieuses. «Et audict pays de Provence, en toutes les villes
+où ledit Seigneur passoit, les enfans venoient au devant jusques à demie
+lieue hors les dictes villes, tous habillez de blanc, criant: Vive le
+roy et la sainte messe...»<a id="footnotetag468" name="footnotetag468"></a><a href="#footnote468"><sup class="sml">468</sup></a>. Les réformés de Nîmes, au contraire,
+protestaient aux cris de: «Justice justice!» contre l'intolérance de
+leur gouverneur, Montmorency-Damville. A Carcassonne, Catherine reçut de
+graves nouvelles du Nord. En partant, elle avait laissé le gouvernement
+de Paris et de l'Ile-de-France au fils aîné du Connétable, le maréchal
+de Montmorency, homme sage et modéré, mais esclave des consignes et
+ennemi des Guise. Comme il apprit que le cardinal de Lorraine se
+disposait à traverser Paris avec une garde d'arquebusiers, il lui fit
+signifier une déclaration du Roy, du 13 déc. (1564), défendant à tous
+ses sujets, de quelque condition qu'ils fussent, de voyager avec des
+armes à feu. Le Cardinal, qui, par peur simulée ou non des complices de
+Poltrot, avait sollicité et obtenu de la Reine (25 fév. 1563) une
+dispense, négligea ou refusa de la montrer. Il entra dans Paris par la
+porte Saint-Denis, mais son escorte fut chargée et mise en déroute par
+la troupe du Gouverneur (8 janvier 1565)<a id="footnotetag469" name="footnotetag469"></a><a href="#footnote469"><sup class="sml">469</sup></a>. Catherine était très
+perplexe: elle n'osait désavouer le fils du Connétable et d'autre part
+appréhendait de mécontenter les Lorrains. Heureusement, les chefs
+réformés se divisèrent; l'Amiral accourut prêter main-forte à
+Montmorency, son cousin; Condé, qui coquetait avec les Guise (on parlait
+même, depuis la mort de sa femme, Eléonore de Roye, de son remariage
+avec la duchesse douairière), se déclara pour le Cardinal et arriva lui
+aussi à Paris bien accompagné, pour le défendre. La Reine, profitant de
+ce désaccord, interdit le séjour de la capitale aux Lorrains, aux
+Châtillon et à quelques autres huguenots de marque. Le calme revint.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote468" name="footnote468"><b>Note 468: </b></a><a href="#footnotetag468">(retour) </a> Abel Jouan, p. 12.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote469" name="footnote469"><b>Note 469: </b></a><a href="#footnotetag469">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. II, p. 253-255 et les notes. Cf. p. 261-262
+<i>et passim</i>.--De Ruble, <i>François de Montmorency, gouverneur de Paris et
+de l'Ile-de-France</i>, Mémoires de la Société de l'Histoire de Paris, VI,
+1879, p. 245-248. Cf. 236.</blockquote>
+
+<p>Le succès de cette intervention à distance la trompa sur l'état des
+esprits. Elle crut que les partis ou les chefs de partis se ralliaient
+ou se résignaient à son jeu de bascule. Confiante dans son habileté et
+son bonheur, elle s'achemina vers Bayonne, où elle se réjouissait de
+revoir sa fille, Élisabeth, la reine d'Espagne. Mais elle aurait dû
+réfléchir que cette rencontre, d'où les Châtillon, Condé, Jeanne
+d'Albret et le Chancelier étaient naturellement exclus, inquiéterait les
+protestants.</p>
+
+<p>Elle avait rêvé mieux qu'une simple réunion de famille. Aussitôt après
+la paix d'Amboise, dont le Pape, le Roi d'Espagne et l'Empereur se
+déclaraient très mécontents, elle avait mis en avant l'idée d'un
+congrès, où l'on aviserait ensemble aux moyens de pacifier les
+différends religieux. Elle espérait les convaincre de la nécessité de sa
+politique tolérante, et, si elle n'y parvenait pas, les leurrer de
+promesses à long terme. Après tout, il dépendait d'eux d'obtenir
+davantage. Elle était mère de famille; elle avait encore une fille et
+tous ses fils à marier. Le cardinal de Lorraine avait si bien fait,
+écrivait-elle en juin 1563<a id="footnotetag470" name="footnotetag470"></a><a href="#footnote470"><sup class="sml">470</sup></a>, que l'Empereur (Ferdinand) avait
+consenti au mariage de Marguerite de Valois avec son petit-fils
+Rodolphe, et de Charles IX avec l'une de ses petites-filles. Mais ces
+combinaisons matrimoniales étaient subordonnées à l'agrément de Philippe
+II, le chef de la maison des Habsbourg. D'ailleurs Catherine aurait
+mieux aimé marier sa fille à Don Carlos, héritier présomptif au trône
+d'Espagne, et elle demandait à Philippe II pour son fils Henri, duc
+d'Anjou, la main de la reine douairière de Portugal, Dona Juana, avec
+une principauté pour cadeau de noces. Elle laissait entendre qu'à ce
+prix elle porterait remède à la situation religieuse en France, sans
+dire quel remède. Pie IV savait quel fond il devait faire sur elle.
+L'Empereur mourut sut ces entrefaites (25 juillet 1564). Elle mit toutes
+ses espérances en Philippe II, de qui d'ailleurs elle attendait le plus.
+Pour le gagner à son projet d'entrevue, elle déploya tous ses moyens:
+insinuante, suppliante, pressante, enveloppant son gendre de
+protestations de tendresse maternelle. Philippe II, accoutumé à traiter
+gravement les affaires et par raisons démonstratives et le plus souvent
+d'après des mémoires écrits, était déconcerté par cette diplomatie
+féminine, qui remplaçait les arguments par des effusions. Tout était
+vague dans les déclarations de la Reine, sauf le désir de marier
+avantageusement sa fille et ses fils. La correspondance des deux
+souverains pourrait se résumer ainsi: «Commencez, disait Catherine, par
+établir mes enfants, et nous nous entendrons facilement sur la question
+religieuse.» A quoi Philippe répondait: «Cessez de favoriser les
+hérétiques, et nous penserons ensuite aux mariages.» Il écarta toujours
+l'idée d'une rencontre, ne voulant pas, disait-il, éveiller «les
+soupçons et la jalousie», probablement de la reine d'Angleterre, qu'il
+continuait à ménager. Mais il consentit que le duc d'Albe, un de ses
+principaux conseillers, accompagnât sa femme à Bayonne. Les provinces
+des Pays-Bas étaient travaillées par des prédicants calvinistes,
+Français ou non, qui s'y glissaient par la frontière de France, et il
+tenait à se renseigner sur les dispositions de sa belle-mère et le
+concours qu'il pouvait espérer d'elle contre ces agitateurs.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote470" name="footnote470"><b>Note 470: </b></a><a href="#footnotetag470">(retour) </a> <i>Lettres</i>, II, p. 58.</blockquote>
+
+<p>A Bayonne, pendant le séjour de la reine d'Espagne (15 juin-2 juillet
+1565), il y eut surabondance de fêtes et de cérémonies: entrées royales,
+visites et festins, courses de bague, feux d'artifice, messe solennelle,
+procession, combats à pied, à cheval, à la pique, à l'épée, promenade
+sur l'Adour et banquet dans l'île d'Aiguemeau (aujourd'hui île de
+Lahonce ou de Roll à deux lieues en aval de Bayonne), et «pour le comble
+des dites bravades» (magnificences), représentation d'une comédie
+française, qui dura de dix heures du soir à quatre heures du matin.
+Catherine tenait à prouver aux Espagnols que la France n'avait pas été
+ruinée par la guerre civile, et par surcroît elle satisfaisait ses
+appétits de luxe. La partie d'Aiguemeau (23 juin) coûta «un grand
+denier». Les convives voguèrent vers l'île en des navires
+«somptueusement accoustrés», que dominait celui du Roi «faict en forme
+d'un magnifique château». Ils admirèrent en cours de route une baleine
+artificielle, que des pêcheurs attaquaient, de leurs barques, à coups de
+harpons, comme ils le font en mer; une énorme tortue marine, montée par
+six tritons «habillez de drap d'argent sur champ verd, tous excellens
+joueurs de cornets, lesquels, si tost qu'ils eurent descouvert leurs
+Majestez, commencèrent à jouer ensemble»; Neptune, «sur un char tiré par
+trois chevaux marins», et Arion, porté par des dauphins, accourant tous
+deux du large pour saluer Isabelle chère à Charles, «ceste rare
+Isabeau»; trois sirènes qui, au passage du vaisseau royal, chantèrent
+Charles, Isabelle et Philippe, l'ornement de l'Espagne et de la France;
+Charles, Isabelle, Philippe et Catherine, «l'ornement de l'univers». En
+débarquant dans l'île, la compagnie royale fut régalée de danses par des
+bergères distribuées en groupes pittoresques, qui chacun portaient le
+costume--mais en toile d'or et de satin--d'un pays de France. Dans sa
+marche vers la clairière où la table avait été dressée, trois nymphes
+l'arrêtèrent pour célébrer l'accord des rois de France et d'Espagne et
+la protection qu'il assurait aux deux États «contre le Nord et sa froide
+bruyne», c'est-à-dire probablement contre l'hostilité possible des
+Anglais<a id="footnotetag471" name="footnotetag471"></a><a href="#footnote471"><sup class="sml">471</sup></a>. Le festin, un ballet de satyres et de nymphes, et au
+retour, pendant la nuit, des illuminations sur l'eau terminèrent cette
+«illustre journée»<a id="footnotetag472" name="footnotetag472"></a><a href="#footnote472"><sup class="sml">472</sup></a>. Le lendemain (24) on combattit à cheval «dedans
+les lices». Deux troupes de chevaliers, des Bretons, champions de
+l'austère vertu, et des Irlandais, défenseurs de l'honnête amour,
+députèrent au Roi et aux Reines, pour exposer leurs raisons, six
+«excellens joueurs d'instruments deux desquels avoient deux lyres,
+accompagnées de leurs voix qui estoient excellentes, les deux autres
+deux luts, et les deux autres deux violons». L'un des chanteurs bretons
+célébra la cause du renoncement--était-ce un hommage à Élisabeth
+d'Angleterre, la reine-vierge?--d'une voix «si bien accommodée aux
+paroles qu'on entendoit tout ce qu'il récitoit, et n'en perdoit on une
+seule syllabe, tant il prononçoit distinctement et nettement, accordant
+sa voix à sa lyre parfaitement». Un Irlandais répliqua<a id="footnotetag473" name="footnotetag473"></a><a href="#footnote473"><sup class="sml">473</sup></a>. Ainsi dans
+le concours de la Wartbourg, Wolfram d'Eschenbach et Tannhäuser opposent
+la louange de l'amour pur et celle de la Vénus terrestre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote471" name="footnote471"><b>Note 471: </b></a><a href="#footnotetag471">(retour) </a> Relation d'Abel Jouan, <i>Pièces fugitives</i>, t. I, p. 25
+sqq. Voir aussi <i>L'ample discours de l'arrivée de la Royne catholique,
+sœur du Roy... et du magnifique recueil qui lui a esté faict avec
+déclaration des jeux, combats, tournoys, courses de bagues, mascarades,
+comédies...</i>, Paris, 1565, reproduit <i>Pièces fugitives</i>, t. I (2e
+partie), vol. II, p. 13 à 23 des Mélanges.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote472" name="footnote472"><b>Note 472: </b></a><a href="#footnotetag472">(retour) </a> <i>Ample discours</i>, Pièces fugitives, t. II, Abel Jouan, t.
+I, p. 26. <i>Mémoires de Marguerite</i>, éd. Guessard, p. 9-10.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote473" name="footnote473"><b>Note 473: </b></a><a href="#footnotetag473">(retour) </a> Laumonier, <i>Ronsard</i>, p. 745.</blockquote>
+
+<p>Après ce prélude musical, les adversaires demandèrent à vider le débat
+en champ clos. Le Roi prit le commandement des Bretons, Monsieur celui
+des Irlandais.</p>
+
+<p>Au lieu choisi pour le combat, des échafauds avaient été dressés pour
+les principaux personnages des deux Cours. La tribune royale était
+décorée des merveilleuses tapisseries représentant le triomphe de
+Scipion, que François Ier avait fait tisser d'après les dessins de Jules
+Romain. Par une porte du camp entra, précédé de neuf trompettes qui
+figuraient les neuf Muses, un char tout paré, portant les cinq vertus,
+l'Héroïque, la Prudence, la Vaillance, la Justice, la Tempérance: par
+l'autre porte, le Chariot de l'Amour céleste, où trônait le dieu de
+l'Amour avec Venus, sa mère, et les trois Grâces accompagnées d'un
+cortège de neuf petits Amours. Les chevaliers irlandais et bretons
+firent offrir aux dames qu'ils avaient choisies une médaille d'or
+illustrée d'une devise grecque ou latine et ils reçurent d'elles en
+retour «des faveurs». Un combat et un carrousel suivirent. Espagnols et
+étrangers, dit l'auteur d'une relation publiée cette même année à Paris,
+«ont à ceste fois esté contraints par la vérité reconnoistre et
+confesser qu'en ceste veuë la France a surmonté en parade, bravades,
+somptuosités et magnificences toutes autres nations et soi mesmes».
+C'était la réponse de la Reine-mère aux censeurs qui trouvaient qu'elle
+dépensait trop.</p>
+
+<p>Entre temps, le duc d'Albe et Catherine s'observaient. Le ministre
+espagnol était choqué qu'en pleine entrevue, le 18, Charles IX et sa
+mère fussent allés recevoir aux portes de Bayonne, à l'abbaye de
+Saint-Bernard, un envoyé du plus grand ennemi de la chrétienté et des
+Habsbourg. Soliman le Magnifique faisait demander à son allié le roi de
+France, de lui «procurer un port de mer en Provence pour rafreschir» ses
+soldats, «au cas qu'ils ne prissent la ville de Malthe qu'ils tenoient
+assiégée»<a id="footnotetag474" name="footnotetag474"></a><a href="#footnote474"><sup class="sml">474</sup></a>. Catherine jouait double jeu pour amener Philippe II à
+céder sur la question des mariages: elle priait et menaçait, essayant
+d'arracher par la crainte ce qu'elle ne pouvait obtenir par persuasion.
+Au moment d'entreprendre son grand tour de France, elle avait posé la
+candidature du Roi son fils, qui avait seize ans, à la main d'Élisabeth,
+qui en avait trente-deux, pour faire peur au Roi d'Espagne d'une
+alliance entre la France et l'Angleterre<a id="footnotetag475" name="footnotetag475"></a><a href="#footnote475"><sup class="sml">475</sup></a>. La présence de
+l'ambassadeur turc lui prouverait qu'elle avait, si elle le voulait
+bien, les moyens de mettre en péril sa domination dans la Méditerranée
+occidentale et la sécurité des côtes de son royaume. Mais elle avait
+affaire à forte partie. Le duc d'Albe avait pour instructions de
+proposer que les deux Cours, s'unissant contre l'hérésie, prissent
+l'engagement mutuel de bannir les ministres dans un mois, de supprimer
+la liberté du culte, de publier le concile de Trente et de casser les
+gouverneurs, conseillers, commandants d'armée, mestres de camp,
+capitaines et officiers du roi (magistrats) qui seraient de la nouvelle
+opinion<a id="footnotetag476" name="footnotetag476"></a><a href="#footnote476"><sup class="sml">476</sup></a>. Mais dans ce projet d'accord, toutes les charges étaient
+pour la France, obligée de rompre son Édit de tolérance et de se
+remettre aux troubles pour empêcher le calvinisme d'envahir les
+Pays-Bas. Le Duc, n'ayant que des exigences à offrir, se taisait et
+attendait les ouvertures. Il finit par se lasser et demanda une
+entrevue. Après quelques propos sur les divisions religieuses de la
+France, la Reine-mère le pria, puisqu'il connaissait si bien les maux du
+royaume, de lui indiquer un remède. Il répondit d'abord que ce n'était
+pas son affaire et qu'elle le connaissait mieux que lui. Elle insista:
+Quels moyens Philippe II emploierait-il pour faire rentrer les
+protestants et les rebelles dans le devoir? Albe condamna comme funeste
+au catholicisme la politique de dissimulation, il voulait dire de
+modération, et conseilla les mesures énergiques. Comme elle lui
+demandait s'il était d'avis de recourir aux armes, il convint que
+c'était pour le moment inutile. Mais de colère il s'écria qu'il fallait
+bannir de France cette mauvaise secte. Catherine suggéra, comme moyen de
+faire la loi à tous, l'idée d'une ligue entre la France, l'Espagne et le
+nouvel empereur, Maximilien; et sur sa réponse que cette alliance
+n'était pas viable, elle rompit l'entretien<a id="footnotetag477" name="footnotetag477"></a><a href="#footnote477"><sup class="sml">477</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote474" name="footnote474"><b>Note 474: </b></a><a href="#footnotetag474">(retour) </a> Abel Jouan, <i>Recueil et Discours du voyage du roi Charles
+IX</i>, p. 25.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote475" name="footnote475"><b>Note 475: </b></a><a href="#footnotetag475">(retour) </a> En 1563, déjà, Condé avait mis en avant ce projet de
+mariage comme la solution pacifique du différend de Calais. En 1565,
+Catherine chargea Paul de Foix, son ambassadeur en Angleterre, de
+demander la main d'Élisabeth, recherche dont la Reine se montra, écrit
+l'ambassadeur, «emprinse de joye meslée à une honneste vergogne», tout
+en se déclarant «indigne» à cause de son âge «de cet offre si grand».
+Catherine à Paul de Foix, 24 janvier 1565. <i>Lettres</i>, t. II, p. 256. et,
+en note, la réponse de Paul de Foix. Cf. un texte plus complet de la
+lettre de Catherine, <i>Lettres</i>, t. X, p. 151. Ronsard, de lui-même ou
+par ordre, dédia à la Reine d'Angleterre ses <i>Élégies, mascarades et
+Bergerie</i>, parues vers le 1er août 1565 et où se trouvent les poésies
+composées pour les fêtes de Fontainebleau. Laumonnier, Ronsard <i>Poète
+lyrique</i>, p. 214.--Sur cette demande en mariage, Mignet, <i>Histoire de
+Marie Stuart</i>, 1851, t. I, app. D, p. 473-475.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote476" name="footnote476"><b>Note 476: </b></a><a href="#footnotetag476">(retour) </a> Instructions citées par La Ferrière, <i>Lettres de
+Catherine</i>, t. II, p. <span class="sc">LXXIII</span>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote477" name="footnote477"><b>Note 477: </b></a><a href="#footnotetag477">(retour) </a> La Ferrière, <i>Lettres de Catherine de Médicis</i>, t. II,
+introd. <span class="sc">LXXXVI-VII</span>, d'après une dépêche des Archives nat. Coll.
+Simancas, 1504.</blockquote>
+
+<p>Les jours suivants, elle parla mariage à sa fille. Élisabeth lui déclara
+que Philippe II ne voulait pas marier son fils, don Carlos, et qu'il ne
+donnerait pas de principauté en dot au duc d'Anjou, s'il épousait doña
+Juana, sa sœur. Le duc d'Albe lui dit plus nettement encore que la reine
+d'Espagne était venue à Bayonne uniquement pour savoir si oui ou non la
+Reine sa mère se joindrait à Philippe II contre les hérétiques.
+L'entrevue tournait mal. Le nonce et le maréchal de Bourdillon
+s'entremirent. Catherine, quel que fût son dépit, tenait à se séparer de
+sa fille en bonne intelligence, et le duc d'Albe pouvait craindre qu'une
+tension entre les deux Cours ne profitât aux réformés. Le 20 juin, sous
+la présidence du Roi, un grand conseil fut tenu auquel assistèrent les
+deux Reines, le duc d'Albe et don Juan Manrique de Lara, ancien
+ambassadeur de France, avec Monsieur, frère du roi, le duc de
+Montpensier, les cardinaux de Guise et de Bourbon, le Connétable et le
+maréchal de Bourdillon<a id="footnotetag478" name="footnotetag478"></a><a href="#footnote478"><sup class="sml">478</sup></a>. Montmorency justifia la politique
+religieuse du gouvernement et montra les dangers d'une guerre civile. La
+Reine-mère, comme on le sait par une lettre de Philippe II au cardinal
+Pacheco, son ambassadeur à Rome, promit de «porter remède» aux choses de
+la religion «une fois terminé le voyage qu'elle avait maintenant
+commencé... La Reine ma femme se contenta d'une pareille résolution
+parce que l'on comprend clairement, sans qu'il y ait le moindre doute,
+que le jour où l'on voudra apporter le remède, la chose est faite». Le
+remède, c'est évidemment celui que recommandaient les instructions
+remises an duc d'Albe<a id="footnotetag479" name="footnotetag479"></a><a href="#footnote479"><sup class="sml">479</sup></a>. L'ambassadeur ordinaire, don Francès de
+Alava, présent à Bayonne, doutait que Catherine tînt sa parole.
+«J'appréhende l'indécision que je sens en elle certaines fois et la
+peine que prendront, comme je le prévois, de lui mettre martel en tête,
+ces hérésiarques et d'autres qui le sont sans en porter le nom»<a id="footnotetag480" name="footnotetag480"></a><a href="#footnote480"><sup class="sml">480</sup></a>. Le
+cardinal Granvelle, l'ancien gouverneur des Pays-Bas, et qui savait très
+bien les affaires de France, était encore plus sceptique. Il écrivait
+que Catherine avait promis de faire merveille, mais avec cette
+restriction «qu'elle éviterait tout ce qui pourrait l'amener à en venir
+aux armes»<a id="footnotetag481" name="footnotetag481"></a><a href="#footnote481"><sup class="sml">481</sup></a>. Et il concluait qu'elle ne ferait rien de bon.
+L'ajournement était une échappatoire qu'elle se ménageait.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote478" name="footnote478"><b>Note 478: </b></a><a href="#footnotetag478">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. II, p. 297, 6 juillet 1565.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote479" name="footnote479"><b>Note 479: </b></a><a href="#footnotetag479">(retour) </a> Philippe II au cardinal Pacheco, 24 août dans <i>Lettres de
+Catherine</i>, t. II, p. 301-302, en note. Dans sa lettre du 6 juillet à
+Philippe II, <i>Lettres</i>, t. II, p. 297, Catherine l'assurait de la
+volonté et zèle «que avons à nostre religion et envie de voir toutes
+chauses au contentement du servise de Dyeu, chause que n'oubliron et
+metron payne de si bien aysecuter (exécuter) qu'il (Philippe) en aura le
+contantement et nous le bien qu'en désirons». Ce n'était pas beaucoup
+s'engager.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote480" name="footnote480"><b>Note 480: </b></a><a href="#footnotetag480">(retour) </a> Lettre de D. Francès de Alava au Secrétaire d'État
+espagnol Eraso, citée par Combes, <i>Lectures historiques</i>, II, 259:
+«Temola por la confusion que en ella siento ay algunas vezes y lo que
+anteveo que an de martillar estos eresiarcas y otros que aunque no
+tienen nombre d'ello, lo son». Combes prenant «eresiarcas y otros», qui
+est le sujet, pour un complément traduit: «J'éprouve des craintes par le
+trouble que je sens qu'il y a parfois chez elle et parce que je prévois
+qu'on doit marteler les hérésiarques et d'autres qui le sont, sans en
+avoir le nom.» C'est un contre-sens, d'où Combes a tiré la preuve que le
+massacre de la Saint-Barthélémy fut décidé à Bayonne. D'ailleurs
+«marteler» (frapper à coups de marteau) se dit martelar, et non
+amartillar ou martillar, qui signifie: mettre martel en tête.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote481" name="footnote481"><b>Note 481: </b></a><a href="#footnotetag481">(retour) </a> Ch. Weiss, <i>Papiers d'Etat du cardinal de Granville</i>, t.
+IX, p. 481 (Coll. Doc. inédits).</blockquote>
+
+<p>Mais les protestants s'inquiétèrent avec raison de cette rencontre où
+ils pensaient bien que les affaires religieuses avaient été examinées;
+et plus tard, après la Saint-Barthélemy, ils s'imaginèrent sans raison
+que le massacre y avait été décidé. Il est vrai que des paroles de sang
+ont été prononcées à Bayonne; mais les propos qu'on peut croire
+authentiques ont été tenus par quelques catholiques français. C'est le
+confesseur du duc de Montpensier qui dit au duc d'Albe: «Le moyen le
+plus expéditif serait de trancher la tête à Condé, à l'Amiral, à
+d'Andelot, à La Rochefoucauld.» Et quand même le représentant de
+Philippe aurait, lui qui s'en défend, conseillé à Catherine «que l'on
+usât.... de la rigueur des armes pour exterminer»<a id="footnotetag482" name="footnotetag482"></a><a href="#footnote482"><sup class="sml">482</sup></a> ceux de l'autre
+religion, où est la preuve que Catherine ait donné son acquiescement? Il
+est probable que si Philippe II avait consenti aux mariages, elle eût
+interprété plus rigoureusement l'Édit de pacification, mais peut-être
+aussi se serait-elle dispensée, sous un prétexte ou sous un autre, de
+tenir sa parole.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote482" name="footnote482"><b>Note 482: </b></a><a href="#footnotetag482">(retour) </a> <b>Lettres de Catherine</b>, t. II, introd. <span class="sc">LXXXIX</span>. Déclaration
+du duc d'Albe à Saint-Sulpice ambassadeur de France en Espagne.</blockquote>
+
+<p>Après cette prétendue entente de Bayonne, les rapports entre les deux
+Cours ne cessèrent d'empirer<a id="footnotetag483" name="footnotetag483"></a><a href="#footnote483"><sup class="sml">483</sup></a>. Les Espagnols entravèrent le projet
+de mariage entre Charles IX et l'aînée des archiduchesses d'Autriche, et
+Catherine différa un an encore de rentrer à Paris, où elle avait promis
+d'être en novembre 1565 «pour arranger les choses de la religion». Dans
+une lettre écrite de Cognac à la duchesse de Guise, elle lui parlait
+d'un bal «où tout dense, huguenots et papistes ensemble, si bien» que
+«set (si) Dieu volet que l'on feust ausi sage alleur,
+(ailleurs, c'est-à-dire dans le reste du royaume) nous serions en
+repos»<a id="footnotetag484" name="footnotetag484"></a><a href="#footnote484"><sup class="sml">484</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote483" name="footnote483"><b>Note 483: </b></a><a href="#footnotetag483">(retour) </a> Ils n'étaient pas bons auparavant. Quelques mois avant
+l'entrevue (22 Janvier 1565) Catherine écrivait à Saint-Sulpice, son
+ambassadeur à Madrid, qu'en Flandre les Espagnols «nous font sant (cent)
+alarmes, qui me fayt quelquefois douter qu'il (Philippe) aye anvye de
+comenser la guerre et non pas de me voyr». <i>Lettres</i>, X, p. 150. Elle se
+plaignait dans une lettre à la Reine d'Espagne, sa fille, des «yndinité»
+(indignités) qu'on faisait au Roi, son fils.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote484" name="footnote484"><b>Note 484: </b></a><a href="#footnotetag484">(retour) </a> <i>Lettres</i>, II, p. 315, 30 août 1565.</blockquote>
+
+<p>Mais les deux partis restaient sur le qui-vive. Le chancelier de
+L'Hôpital, dans ce large esprit de tolérance qui l'inclinait toujours
+plus vers la minorité dissidente, avait, sans consulter le Conseil,
+envoyé au parlement de Dijon, pour y être enregistré, un Édit qui
+permettait aux réformés, dans les villes où l'exercice de leur culte
+n'était pas autorisé, d'«appeler toutes et quantes fois que bon leur
+sembleroit les ministres de ladite religion pour estre par eulx consolez
+en ladicte religion et endoctrinez et pareillement endoctriner et
+instruire leurs enfans.» Le Parlement avait protesté, mais aucun des
+maîtres de requêtes du Conseil n'avait voulu rapporter cette
+protestation qui visait le Chancelier. Le cardinal de Lorraine s'en
+chargea et dénonça cette interprétation de l'Édit de pacification qui
+aboutissait à autoriser les réunions secrètes, contrairement à ce même
+Édit. Le cardinal de Bourbon s'écria que puisqu'on faisait des Édits
+sans consulter le Conseil, «il ne falloit plus de Conseil et que de luy
+(quant à lui) il n'y assisterait jamais». Le Chancelier s'échappa
+jusqu'à dire au cardinal de Lorraine: «Mr, vous estes desja venu pour
+nous troubler». L'autre riposta: «Je ne suis venu pour troubler, mais
+pour empescher que ne troubliez comme avez faict par le passé, belistre
+que vous estes». Et les deux Cardinaux, se levant, allèrent trouver la
+Reine, alors malade, en sa chambre. Elle les apaisa du mieux qu'elle put
+et envoya son fils, le duc d'Anjou, présider la séance du Conseil qui
+avait été interrompue par cette dispute. L'édit du Chancelier fut cassé
+et annulé.</p>
+
+<p>Mais à la même heure survint un autre incident. Catherine ayant fait
+ouvrir le paquet de dépêches qui venait d'arriver d'Espagne, il s'y
+trouva des lettres où Philippe II lui reprochait de continuer, malgré
+ses promesses, à ménager les hérétiques et l'accusait de faire «les plus
+grandes indignitez à la maison de Lorraine». C'était probablement une
+allusion à l'agression de la rue Saint-Denis et à la faveur de
+L'Hôpital, ancienne créature des Guise et qui apparaissait comme leur
+adversaire déclaré. La Reine reprit le Cardinal d'avoir adressé ses
+plaintes à Madrid, mais il s'en défendit et l'ambassadeur d'Espagne, qui
+était présent, certifia son dire. Il fut d'ailleurs pleinement justifié
+par d'autres lettres du même paquet et à lui destinées où Philippe II le
+blâmait d'avoir «comporté» ces indignités. Le Cardinal protesta qu'il
+les avait souffertes par le commandement du Roi et de la Reine «auxquels
+pour mourir il ne voudroit en rien désobéyr», mais sous condition
+toutefois de maintenir la religion catholique et abolir la nouvelle,
+«laquelle chose ne se faisant il criera si hault que tous les princes de
+la terre en oyront parler»<a id="footnotetag485" name="footnotetag485"></a><a href="#footnote485"><sup class="sml">485</sup></a>. Il s'en alla si en colère que Catherine
+jugea bon d'employer la duchesse de Guise, sa belle-sœur, à le calmer.
+On voit dans quelles difficultés elle se débattait.</p>
+
+<p>Il faudrait lui savoir gré de ses bonnes intentions. Pendant le séjour
+très long qu'elle fit à Moulins<a id="footnotetag486" name="footnotetag486"></a><a href="#footnote486"><sup class="sml">486</sup></a>, elle apaisa la querelle du
+maréchal de Montmorency et du cardinal de Lorraine, et même tâcha de
+réconcilier les Guise avec Coligny, qu'ils détestaient comme le complice
+de Poltrot. Le Conseil ayant prononcé l'innocence de l'Amiral (29
+janvier 1566), elle força les Lorrains et les Châtillon à s'embrasser.
+N'aurait-elle pas eu intérêt à perpétuer les ressentiments si elle avait
+médité, avec d'autres catholiques ardents, comme l'insinue l'auteur des
+Mémoires de Soubise de faire mettre à mort à Moulins même tous les
+chefs protestants<a id="footnotetag487" name="footnotetag487"></a><a href="#footnote487"><sup class="sml">487</sup></a>. Le chancelier de L'Hôpital était alors si
+influent qu'un jour (mais ne serait-ce pas une seconde version de
+l'altercation rapportée ci-dessus) le cardinal de Lorraine lui reprocha
+de ravaler les conseillers au Conseil privé à n'être là «que pour luy
+servir de tesmoings» et pour «l'ouyr régenter». Le Roi satisfit le
+Cardinal, mais il garda le Chancelier. L'Amiral était aussi en grande
+faveur.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote485" name="footnote485"><b>Note 485: </b></a><a href="#footnotetag485">(retour) </a> Lettre anonyme datée de Moulins, 16 mars 1566, dans
+<i>Mémoires de Condé</i>, t. V, p. 50-52 ou <i>Bulletin de la Société du
+protestantisme français</i>, t. XXIV, 1875, p. 412-413. Bordier, dans le
+<i>Bulletin</i>, dit à tort que la pièce recueillie par L'Estoile indique
+Melun comme le lieu de l'altercation, et non Moulins. Voir
+<i>Mémoires-Journaux</i>, éd. Michaud et Poujoulat, p. 19-20.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote486" name="footnote486"><b>Note 486: </b></a><a href="#footnotetag486">(retour) </a> Là aussi fut arrêtée la fameuse ordonnance de février
+1566, qui, comme les autres grandes ordonnances du <span class="sc">XVI</span>e siècle, touche
+en ses 86 articles à beaucoup de parties du gouvernement: justice,
+police, administration, hôpitaux, bénéfices, corps de métiers et
+confréries, etc. Elle est particulièrement intéressante par la
+préoccupation de fortifier et d'étendre le pouvoir royal. Elle défendit
+aux parlements de réitérer les remontrances sur un acte royal soumis à
+sa vérification quand le roi, après les avoir entendues une fois,
+ordonnait de procéder à l'enregistrement. Elle maintenait aux villes la
+juridiction criminelle, lorsqu'elles la possédaient, et créait une
+juridiction de simple police dans toutes celles qui n'en avaient pas,
+mais elle leur ôtait, pour la remettre aux officiers du roi, la
+juridiction civile, nonobstant tous privilèges antérieurs. Ce fut, dit
+un historien, «une sorte de coup d'État contre les magistrats
+municipaux». Elle interdit aux gouverneurs, qui s'étaient beaucoup
+émancipés pendant les derniers troubles, de donner lettres de grâce, de
+rémission, de pardon, de légitimation, d'autoriser les foires et
+marchés, de lever des deniers de leur propre autorité, d'évoquer les
+affaires pendantes devant les juges ordinaires, et de s'entremettre des
+affaires de justice, sauf pour prêter main-forte aux juges et tenir en
+sûreté le pays à eux commis, le garder des pilleries, visiter les places
+fortes. Ces injonctions et ces interdictions, qui répètent les
+dispositions d'anciennes ordonnances, prouvent le mal fait par la guerre
+civile et les précautions que le gouvernement se croyait obligé de
+prendre contre la désobéissance des villes et la désobéissance des
+grands, contre le réveil de l'esprit communal et de l'esprit féodal.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote487" name="footnote487"><b>Note 487: </b></a><a href="#footnotetag487">(retour) </a> <i>Mémoires de la vie de Jehan L'Archevesque, sieur de
+Soubise</i>, éditée par J. Bonnet, et qui ont paru d'abord dans le
+<i>Bulletin de la Société de l'histoire du protestantisme français</i>. Je
+renvoie au <i>Bulletin</i>, t. XXIV 1875, p. 22.</blockquote>
+
+<p>Avant même de passer à la Réforme, sous le règne d'Henri II, il avait
+entrepris de fonder au Brésil une colonie, qui servirait au besoin
+d'asile aux protestants français persécutés. Ce premier établissement en
+territoire portugais n'eut pas de durée. L'Amiral reprit son projet en
+1562, et il crut mieux réussir dans l'Amérique du Nord où les pêcheurs
+bretons exploitaient depuis longtemps les bancs de morues de
+Terre-Neuve<a id="footnotetag488" name="footnotetag488"></a><a href="#footnote488"><sup class="sml">488</sup></a>. Entre le Saint-Laurent, découvert par Jacques Cartier,
+et la Floride que revendiquait l'Espagne, s'étendaient d'immenses
+territoires sans maîtres; il y envoya successivement Jean Ribaut
+(1562-1563) et, après la paix d'Amboise, Laudonnière, qui bâtit au nord
+de la Floride le fort de la Caroline et commença le «peuplement». Mais
+Philippe ne voulait pas souffrir, comme le disait sa femme à
+l'ambassadeur de France, Saint-Sulpice, «que les François nichent si
+près de ses conquestes, mesme que ses flottes en allant et venant à la
+Neusve Espaigne, sont contraintes de passer devant eux». Catherine, que
+D. Francès de Alava questionnait sur cette expédition, répondit que
+Charles IX ne prétendait rien «en cest endroit que conserver une terre
+qui pieça a été descouverte et possédée par les François, comme le nom
+de la <i>Terre aux Bretons</i> le témoigne encore assez» (novembre
+1565)<a id="footnotetag489" name="footnotetag489"></a><a href="#footnote489"><sup class="sml">489</sup></a>. Le 18 janvier 1566, il revint à la charge, la sommant de
+dire si le Roi son fils avait «commandez à ceux qui sont allez à la
+Floride faire ceste entreprise et aussi commerce et trafic par delà»,
+elle riposta «que le commerce est libre entre les subjects des amis et
+que la mer n'est fermée à personne qui va et trafique de bonne foy» et
+que quant à «la Terre aux Bretons» nous l'«estimons nostre». «Qu'il se
+sousvint aussi, lui dit-elle, que les roys de France n'ont pas accostumé
+de se laisser menacer; que le mien (le Roi son fils) estoit bien jeune,
+mais non pas si peu connoissant ce qu'il est qu'il n'y ait tousjour plus
+affaire à le retenir qu'à le provoquer»<a id="footnotetag490" name="footnotetag490"></a><a href="#footnote490"><sup class="sml">490</sup></a>. Mais les Espagnols, avant
+que la Cour de France en sût rien, s'étaient fait raison. Philippe II
+avait envoyé 2 000 hommes commandés par Pedro Menéndez de Avilés, qui
+assaillirent traîtreusement et massacrèrent les soldats et les colons
+(octobre 1565). Catherine fit demander à Madrid justice ou réparation
+(mars 1566). Et comme la reine d'Espagne se plaignait du crédit de
+Coligny, Fourquevaux, l'ambassadeur de France, répliqua: «que la
+suffizance (capacité) dud. sr est telle, soit en Conseil et ailleurs,
+que s'il seroit ung Juyf ou un Turc, encore mériteroit-il estre estimé
+et favorizé: car mesme oultre le lieu qu'il tient d'admiral, qui est un
+des plus grandz estatz» du royaume, «il n'y a prince aujourd'uy ny
+seigneur plus digne de toute grande charge qu'il est»<a id="footnotetag491" name="footnotetag491"></a><a href="#footnote491"><sup class="sml">491</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote488" name="footnote488"><b>Note 488: </b></a><a href="#footnotetag488">(retour) </a> La carte, dite d'Henri II, appelle mer de France la
+partie de l'Atlantique qui avoisine Terre-Neuve. Voir Jonnard, <i>Les
+Monuments de la géographie ou Recueil d'anciennes cartes européennes et
+orientales</i>, Paris, s. d.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote489" name="footnote489"><b>Note 489: </b></a><a href="#footnotetag489">(retour) </a> Lettre du 30 décembre 1565 où elle rapporte ce qui s'est
+passé à Tours en novembre 1565, <i>Lettres</i>, II, p. 337-338. Les références
+sur l'affaire de Floride dans <i>Lettres</i>, t. II, p. 337, note 1, et
+surtout p. 341, note 1, et ajouter l'ouvrage plus récent et plus exact
+de D. Eugenio Ruidiaz y Caravia, <i>La Florida y su conquista por Pedro
+Menéndez de Avilés</i>, Madrid, 1893, 2 vol.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote490" name="footnote490"><b>Note 490: </b></a><a href="#footnotetag490">(retour) </a>: Lettre du 10 janvier 1566, <i>Lettres</i>, II, p. 342-343.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote491" name="footnote491"><b>Note 491: </b></a><a href="#footnotetag491">(retour) </a> Fourquevaux à la Reine mère, 9 avril 1566, <i>Dépêches de
+M. de Fourquevaux, ambassadeur du roi Charles IX en Espagne</i>
+(1565-1572), publiées par M. l'abbé Douais, depuis évêque de Beauvais.
+Ernest Leroux et Plon-Nourrit, 3 vol., 1896-1904, t. 1, p. 75.</blockquote>
+
+<p>Malgré l'évidence, les protestants s'obstinaient à croire que Catherine
+s'entendait contre eux avec la Cour d'Espagne. Ils s'apercevaient que
+l'Édit, en parquant l'exercice du culte, brisait leur force de
+propagande, et ils en voulaient au gouvernement de l'appliquer à la
+rigueur. Les masses catholiques les détestaient et le leur montraient à
+l'occasion. Coligny estimait plus tard que, de la première à la seconde
+guerre civile, cinq cents de ses coreligionnaires avaient été
+assassinés. Il y eut aussi quelques meurtres de catholiques. A Pamiers,
+où les gens des deux religions étaient ennemis déclarés, les réformés,
+perdant patience, attaquèrent les couvents, tuèrent des moines,
+expulsèrent des catholiques de la ville (5 juin 1566)<a id="footnotetag492" name="footnotetag492"></a><a href="#footnote492"><sup class="sml">492</sup></a>.</p>
+
+<p>C'était depuis la paix d'Amboise la première grande sédition, et
+celle-ci sanglante. Catherine écrivait au maréchal de Montmorency que
+jamais les Goths ni les Turcs n'avaient commis tant de cruautés<a id="footnotetag493" name="footnotetag493"></a><a href="#footnote493"><sup class="sml">493</sup></a>.
+Elle voulut faire un exemple afin de bien prouver à Rome et à l'Espagne
+que la politique de tolérance n'était pas une politique de faiblesse. Le
+mestre de camp Sarlabous occupa militairement la ville<a id="footnotetag494" name="footnotetag494"></a><a href="#footnote494"><sup class="sml">494</sup></a>, d'où la
+peur avait chassé les émeutiers. Vingt-quatre des plus compromis furent
+arrêtés par l'ordre du parlement de Toulouse. Ils parvinrent à s'enfuir
+de prison et se réfugièrent dans les montagnes avec leur ministre
+Tachard; mais ils furent pris l'année suivante et exécutés (mai 1567).
+Les protestants célébrèrent ce Tachard comme un martyr.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote492" name="footnote492"><b>Note 492: </b></a><a href="#footnotetag492">(retour) </a> D. Vaissète, <i>Histoire générale du Languedoc</i>, éd.
+Privat. Toulouse, 1889, t. XI, p. 474-478.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote493" name="footnote493"><b>Note 493: </b></a><a href="#footnotetag493">(retour) </a> Lettre du 15 juin 1566, <i>Lettres</i>, t. II, p. 366.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote494" name="footnote494"><b>Note 494: </b></a><a href="#footnotetag494">(retour) </a> D Vaissète, <i>Histoire générale du Languedoc</i>, éd. Privat.
+Toulouse, 1889, t. XII, col. 794.</blockquote>
+
+<p>Ils étaient très inquiets des événements du dehors. L'Église réformée
+des Pays-Bas était, comme l'Église française, la fille de Genève, et
+c'était par les frontières de France ou même par des pasteurs de langue
+française que la doctrine calviniste avait pénétré dans ces États de
+Philippe II. Soudain, les haines accumulées par les persécutions
+religieuses avaient fait explosion; la populace avait couru aux églises
+catholiques, renversé les autels, brisé les images (août 1566). Les
+huguenots, qui tremblaient pour leurs frères en Dieu, auraient voulu que
+la France se mêlât à cette révolte. Mais Catherine n'y voyait que
+matière à réflexion. Dès les premières nouvelles des troubles, elle
+écrivait que son gendre devrait «prendre exemple sur nous, qui avons à
+noz dépenz assez monstré aux autres comme se doivent gouverner»<a id="footnotetag495" name="footnotetag495"></a><a href="#footnote495"><sup class="sml">495</sup></a>.
+Quand le bruit survint que les Espagnols allaient se relâcher de leur
+intolérance, elle s'applaudit de sa modération. «Suis merveilleusement
+aise, déclarait-elle à son ambassadeur à Madrid, que maintenant ils
+louent et approuvent en leur fait ce que autresfois l'on a tant voulu
+blasmer au nostre, quand l'on voulait que pour la cause qui se
+présentoit nous achevissions de ruiner ce royaume. Ils esprouveront
+combien sont empeschez ceulx qui s'y trouvent (aux troubles religieux).
+Quant à moy, je loue Dieu de quoy nous en sommes dehors et le prie de
+très bon cœur de ne nous y laisser jamais retomber.» Et Charles IX
+appuyait: «Tant y a que pour qui que ce soit ni pour quelque cause qui
+puisse subvenir, je me garderay, tant que je pourray, d'y revenir»<a id="footnotetag496" name="footnotetag496"></a><a href="#footnote496"><sup class="sml">496</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote495" name="footnote495"><b>Note 495: </b></a><a href="#footnotetag495">(retour) </a> 13 mai 1566. <i>Lettres</i>, II, p. 363.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote496" name="footnote496"><b>Note 496: </b></a><a href="#footnotetag496">(retour) </a> 29 février 1567, <i>Lettres</i>, III, p. 12, et la note, p.
+13.</blockquote>
+
+<p>Comme Philippe, loin de faire des concessions, expédiait contre les
+rebelles le duc d'Albe et une armée, la Reine prit ses précautions. Elle
+fortifia les places de Picardie, défendit au capitaine Argosse, qui
+commandait à Calais, d'y laisser séjourner «Italien ny autre étranger de
+quelque nation qu'ilz soyent»<a id="footnotetag497" name="footnotetag497"></a><a href="#footnote497"><sup class="sml">497</sup></a>. Mais, d'autre part, elle ménageait
+soigneusement les susceptibilités espagnoles. Condé, las de vivre avec
+Isabelle de Limeuil, «en Sardanapale», avait, sur le conseil des
+Châtillon, épousé Mlle de Longueville (novembre 1565), et, dans
+l'austérité du mariage, il s'était repris de passion pour la Réforme.
+Par deux fois, Catherine lui écrivit pour s'excuser de ne pas l'envoyer
+en son gouvernement de Picardie, jugeant sans doute dangereux--et qui
+pourrait l'en blâmer?--d'exposer le chef des huguenots à la tentation de
+franchir la frontière des Pays-Bas<a id="footnotetag498" name="footnotetag498"></a><a href="#footnote498"><sup class="sml">498</sup></a>. Elle démentit le bruit que
+Charles IX appelait l'escadre turque et projetait la conquête de la
+Corse. «... Si le Roy, mon fils, répondait-elle à l'ambassadeur de
+France à Madrid, avoit autre que bonne intention à l'endroict dudict Sr.
+Roy Catholique, il la feroist connoistre comme il appartient à prince
+d'honneur»<a id="footnotetag499" name="footnotetag499"></a><a href="#footnote499"><sup class="sml">499</sup></a>. Les deux Cours de France et d'Espagne s'observaient
+avec méfiance.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote497" name="footnote497"><b>Note 497: </b></a><a href="#footnotetag497">(retour) </a> 21 mars 1567, <i>Lettres</i>, III, p. 19.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote498" name="footnote498"><b>Note 498: </b></a><a href="#footnotetag498">(retour) </a> 31 janvier 1567, <i>Lettres</i>, III, p. 7 et 8.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote499" name="footnote499"><b>Note 499: </b></a><a href="#footnotetag499">(retour) </a> 30 mars 1567, <i>Lettres</i>, III, p. 24.</blockquote>
+
+<p>Cependant le duc d'Albe marchait de Milan à Bruxelles par la Savoie, la
+Franche-Comté, la Lorraine avec dix mille hommes de vieilles troupes, si
+braves et si renommées qu'à leur approche les États catholiques mêmes
+prenaient peur. En France, Coligny, d'Andelot furent les plus ardents à
+demander une levée de six mille Suisses et de dix mille hommes de pied
+français pour couvrir la frontière. La Reine-mère, toujours prudente,
+informa officiellement le Roi d'Espagne de l'arrivée de ces
+renforts<a id="footnotetag500" name="footnotetag500"></a><a href="#footnote500"><sup class="sml">500</sup></a>. Philippe II s'étonna de cet armement qu'il prit pour une
+menace. Catherine faisait son ambassadeur à Madrid juge «s'il estoit
+raisonnable parmi ceste turbulence d'armes, qui est partout, que nous
+fussions à la mercy de celluy qui nous voudrait commander quelque
+chose», les rois de France étant «en possession de bailler la loy aux
+autres».<a id="footnotetag501" name="footnotetag501"></a><a href="#footnote501"><sup class="sml">501</sup></a> Elle eut une explication très vive (3 juillet 1567) avec
+l'ambassadeur d'Espagne, D. Francès de Alava, qui depuis six mois
+boudait et ne paraissait plus à la Cour. Il s'ébahit, raconte-t-elle à
+Fourquevaulx, «que nous soyons en soubson des forces qu'il (Philippe II)
+faict passer» pour remettre ses sujets en son obéissance, et il conclut
+que Charles IX n'avait pas «grand besoing» de faire cette levée de
+Suisses. Il s'était plaint aussi que le résident de France dans les
+Cantons, pour empêcher les agents espagnols d'en tirer quelques soldats,
+eût dit en «pleine diette que ce seroit mettre Suysse contre Suysse»,
+comme s'il prévoyait une guerre entre la France et l'Espagne<a id="footnotetag502" name="footnotetag502"></a><a href="#footnote502"><sup class="sml">502</sup></a>. Quand
+le duc d'Albe fut arrivé à Luxembourg, les appréhensions cessèrent.
+Cependant le Roi et Catherine visitaient les places de Picardie, et en
+faisaient réparer les fortifications<a id="footnotetag503" name="footnotetag503"></a><a href="#footnote503"><sup class="sml">503</sup></a>. Mais à quoi employer ces
+Suisses nouvellement levés et bien payés? Catherine écrivit de Péronne
+au Connétable de faire avancer ces belles bandes afin que le Roi pût les
+voir «et que pour le moings il ayt ce passe temps là pour son
+argent»<a id="footnotetag504" name="footnotetag504"></a><a href="#footnote504"><sup class="sml">504</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote500" name="footnote500"><b>Note 500: </b></a><a href="#footnotetag500">(retour) </a> 27 mai 1567, <i>Lettres</i>, III, p. 37.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote501" name="footnote501"><b>Note 501: </b></a><a href="#footnotetag501">(retour) </a> Lettre des 2 et 3 juillet, <i>Lettres</i>, III, p. 42.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote502" name="footnote502"><b>Note 502: </b></a><a href="#footnotetag502">(retour) </a> <i>Lettres</i>, III, p. 43.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote503" name="footnote503"><b>Note 503: </b></a><a href="#footnotetag503">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, III, p. 51 et 57.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote504" name="footnote504"><b>Note 504: </b></a><a href="#footnotetag504">(retour) </a> Péronne 21 août, <i>Lettres</i>, III, p. 51.</blockquote>
+
+<p>Les chefs protestants avaient pressé Catherine d'armer, dans l'espoir de
+l'entraîner à secourir leurs coreligionnaires étrangers. Mais elle
+gardait la neutralité, et même elle avait aidé à ravitailler l'armée
+catholique en sa marche, faisant passer en Savoie, Bresse et
+Franche-Comté six mille charges de blé<a id="footnotetag505" name="footnotetag505"></a><a href="#footnote505"><sup class="sml">505</sup></a>. Elle estimait que, dans
+l'état de division du royaume, ce serait folie d'affronter la monarchie
+espagnole, dont Henri II avec toutes ses forces unies n'avait pu
+triompher. Les huguenots voulaient la guerre contre Philippe II pour
+sauver les Églises voisines de même foi et fortifier d'autant la cause
+commune. Elle était pacifique par raison; ils étaient belliqueux par
+prosélytisme. Mais ces gens soupçonneux, la voyant prompte à réunir des
+troupes et paresseuse à les employer, se persuadèrent que si elle
+n'attaquait pas les Espagnols, c'est qu'elle était d'accord avec eux
+pour exterminer les protestants de France et des Pays-Bas. Coligny et
+Condé réclamèrent le renvoi des Suisses.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote505" name="footnote505"><b>Note 505: </b></a><a href="#footnotetag505">(retour) </a> 30 mars 1567, <i>Lettres</i>, III, p. 27.</blockquote>
+
+<p>A ces craintes s'ajoutaient les griefs personnels. Le colonel général de
+l'infanterie française, d'Andelot, était en conflit d'attributions avec
+le maréchal de Cossé. Condé, qui aspirait en cas de guerre au
+commandement des armées avec le titre de lieutenant général, s'était
+entendu signifier par Henri d'Anjou, le fils préféré de Catherine, qu'il
+était bien osé de rechercher une charge qui revenait de droit au frère
+puîné du Roi. Cet adolescent--il avait seize ans à peine--brava le
+Prince de paroles et de gestes, le menaçant, s'il persistait, «qu'il
+l'en feroit repentir et le rendroit aussi petit compagnon comme il
+vouloit faire du grand»<a id="footnotetag506" name="footnotetag506"></a><a href="#footnote506"><sup class="sml">506</sup></a>. Brantôme croit que Catherine de Médicis
+avait conseillé cette algarade, mais en vérité elle n'avait aucun goût
+pour les provocations. Condé ayant quitté la Cour très mécontent (11
+juillet), elle s'efforça de l'apaiser. Comme il lui avait écrit les
+bruits qui couraient que le Roi voulait employer les Suisses pour abolir
+la liberté religieuse, elle jura sa foi «de princesse» et de «femme de
+bien» qu'aussi longtemps que ses conseils prévaudraient auprès de son
+fils, l'Édit de pacification serait inviolablement gardé<a id="footnotetag507" name="footnotetag507"></a><a href="#footnote507"><sup class="sml">507</sup></a>. Charles
+IX ignorait si bien les desseins de Philippe II qu'il fut «grandement
+esbahy» de l'arrestation des comtes d'Egmont et de Horn (8 septembre)
+«d'autant que j'estimois, écrit-il à Favelles, son agent à Bruxelles,
+que les choses de delà, veu les commencements dont avoit usé le duc
+d'Alve, feussent pour prendre autre et plus gratieulx
+acheminement»<a id="footnotetag508" name="footnotetag508"></a><a href="#footnote508"><sup class="sml">508</sup></a>. Mais les protestants s'obstinaient à croire à une
+entente des deux Cours.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote506" name="footnote506"><b>Note 506: </b></a><a href="#footnotetag506">(retour) </a> Brantôme place l'algarade trois mois et demi avant la
+prise d'armes des protestants (éd. Lalanne, t. IV, p. 344-345) mais il
+devrait dire deux mois et demi. Guyon, serviteur de M. de Gordes, lui
+écrit de Saint-Germain, où était la Cour, que Condé est parti «ce matin»
+(11 juillet). Une dépêche de Norris, ambassadeur d'Angleterre, dit le 9:
+Duc d'Aumale, <i>Histoires des princes de Condé</i>, t. I, p. 288, note 1, et
+app., p. 502.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote507" name="footnote507"><b>Note 507: </b></a><a href="#footnotetag507">(retour) </a> Norris à la reine Élisabeth, 29 août 1567: Duc d'Aumale
+t. I, p. 561.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote508" name="footnote508"><b>Note 508: </b></a><a href="#footnotetag508">(retour) </a> <i>Lettres</i>, III, p. 58 note.</blockquote>
+
+<p>Catherine se réjouissait que tout fût «maintenant, Dyeu mercy, autant
+paisible» en France «que nous sçaurions souhaiter»<a id="footnotetag509" name="footnotetag509"></a><a href="#footnote509"><sup class="sml">509</sup></a>. Elle avait été
+informée d'un rassemblement de 1200 à 1500 chevaux près de
+Châtillon-sur-Loing, la résidence de l'Amiral, mais elle n'y attacha pas
+d'importance. Le 18 septembre, elle écrivait à Fourquevaux qu'après
+l'emprisonnement d'Egmont et de Horn, il avait «couru quelque bruit sans
+propos que ceulx de la religion vouloient faire quelques remuemens, mais
+c'estoit un peu de peur qu'ils avoient, se dict-on, et aussi tost cella
+est esvanuï»<a id="footnotetag510" name="footnotetag510"></a><a href="#footnote510"><sup class="sml">510</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote509" name="footnote509"><b>Note 509: </b></a><a href="#footnotetag509">(retour) </a> A Gordes, 19 septembre, <i>Lettres</i>, III, p. 59.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote510" name="footnote510"><b>Note 510: </b></a><a href="#footnotetag510">(retour) </a> <i>Lettres</i>, III, p. 58.</blockquote>
+
+<p>Elle se trompait. Les chefs du parti, assemblés à Valery chez le prince
+de Condé, avaient décidé de mobiliser quelques milliers de gentilshommes
+et de pousser droit au château de Monceaux, où la Cour était en
+villégiature pour s'emparer, comme avaient fait autrefois les triumvirs,
+du Roi et de sa mère. A la première nouvelle, qui fut apportée par
+Castelnau-Mauvissière, de la marche des huguenots, le Connétable lui
+remontra que «cent chevaux ny cent hommes de pied ne se pouvoient mettre
+ensemble, dont il n'eust incontinent advis». Le chancelier de L'Hôpital
+«dit au Roy et à la Reine sa mère que c'estoit un crime capital de
+donner un faux advertissement à son prince souverain, mesmement
+(surtout) pour le mettre en défiance de ses sujets et qu'ils
+préparassent une armée pour lui mal faire». Les princes, les seigneurs
+et les dames, qui ne parlaient que de «passer le temps et d'aller à la
+chasse», «vouloient mal» aussi à ce trouble-fête «d'avoir donné ceste
+allarme»<a id="footnotetag511" name="footnotetag511"></a><a href="#footnote511"><sup class="sml">511</sup></a>. Mais les avis se multiplièrent et se précisèrent. La Cour
+n'eut que le temps de se réfugier dans la place forte de Meaux et
+d'appeler à l'aide les Suisses, qui étaient cantonnés à Château-Thierry.
+Sous la protection de cette grosse infanterie, dont les cavaliers
+huguenots n'osèrent affronter les piques, Charles IX gagna Lagny et de
+là il fila sur Paris (26-28 septembre), où il fut bientôt bloqué.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote511" name="footnote511"><b>Note 511: </b></a><a href="#footnotetag511">(retour) </a> <i>Mémoires</i>, liv. VI, ch. <span class="sc">IV</span>, éd. Le Laboureur, 1659, p.
+198-200.</blockquote>
+
+<p>La surprise de Catherine fut grande. Comme elle l'écrivait le 27, de
+Meaux, à Matignon, lieutenant général du roi en Normandie: «Nous sommes
+assez esbahis» de l'événement «pour n'en congnoistre ne savoir aucune
+occasion»<a id="footnotetag512" name="footnotetag512"></a><a href="#footnote512"><sup class="sml">512</sup></a>. Il y a dans sa lettre à Fourquevaux de la colère contre
+cette «infame entreprise» et quelque tristesse aussi: «... vous laissant
+à penser l'ennuy auquel je suis de voir ce royaume revenu aux troubles
+et malheurs dont par sa grace (la grâce de Dieu), j'avois mis peine de
+le délivrer»<a id="footnotetag513" name="footnotetag513"></a><a href="#footnote513"><sup class="sml">513</sup></a>. C'était la ruine de ses illusions. «Je n'eusse peu
+penser, écrit-elle au duc de Savoie, que si grandz et si malheureux
+desseings feussent entrez ès cueurs des subjects à l'endroict de leur
+roy»<a id="footnotetag514" name="footnotetag514"></a><a href="#footnote514"><sup class="sml">514</sup></a>. Ce soulèvement «sans nulle aucasion», c'est une
+«méchanseté»--le mot était alors plus fort qu'aujourd'hui--, «la plus
+grande méchanseté du monde», «eune peure treyson» (une pure trahison).
+Il y allait, estimait-elle, de la «subversion de tout ung Estat et du
+danger de nos propres vyes».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote512" name="footnote512"><b>Note 512: </b></a><a href="#footnotetag512">(retour) </a> <i>Lettres</i>, III, p. 60.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote513" name="footnote513"><b>Note 513: </b></a><a href="#footnotetag513">(retour) </a> <i>Lettres</i>, III, p. 61.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote514" name="footnote514"><b>Note 514: </b></a><a href="#footnotetag514">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 62-63; au Roi catholique, <i>ibid.</i>, p. 62.</blockquote>
+
+<p>Au Conseil privé, elle interrompit L'Hôpital qui, prévoyant que la
+guerre civile serait la fin de l'essai de tolérance, proposait d'arrêter
+les troubles par quelques concessions. «C'est vous, lui aurait-elle dit,
+qui par vos conseils nous avez conduits où nous sommes.» Pourtant elle
+n'empêcha pas les modérés de faire une tentative de conciliation. Le
+Chancelier, le maréchal de Vieilleville et Jean de Morvillier allèrent
+trouver Condé et lui promirent, s'il mettait bas les armes, une amnistie
+pleine et entière.</p>
+
+<p>Les chefs protestants, ayant conscience que leurs craintes n'étaient pas
+la preuve d'un projet d'extermination, imaginèrent, pour intéresser le
+pays à leur cause, de se poser en redresseurs de torts. Ils réclamèrent,
+outre l'Édit d'Amboise sans réserves ni limites, la tenue des États
+généraux et la diminution des impots. «Le pauvre peuple, disaient-ils
+dans leur requête, se lamente et deult (<i>dolet</i>, se plaint) grièvement
+d'estre oppressé et accablé de charges, surcharges, nouvelles
+impositions, subsides et tributs insupportables, qui se lèvent et
+augmentent de jour à autre, sans aucune nécessité de guerre et affaires
+ni occasion raisonnable de despense, ains par l'invention et avanie
+d'aucuns estrangers et mesmes des Italiens....» Rien n'était plus
+maladroit que de reprocher à la Reine la magnificence coûteuse de sa
+Cour et de ses fêtes et sa clientèle de banquiers et de traitants
+italiens.</p>
+
+<p>A cette nouvelle Ligue du Bien public, Charles IX répondit avec le
+cérémonial des vieux temps. Un héraut d'armes, précédé de trompettes, se
+présenta au quartier général des rebelles, à Saint-Denis, et somma
+nominativement le prince de Condé, d'Andelot, Coligny et les autres
+chefs et conducteurs du parti de se rendre auprès du Roi sans armes,
+sous peine d'être convaincus de rébellion (7 octobre). Cet appareil
+inusité les troubla. Ils craignirent d'avoir dépassé leur droit en
+touchant au fait des taxes et du gouvernement, et, comme dit d'Aubigné,
+se coiffant de «leur chemise»<a id="footnotetag515" name="footnotetag515"></a><a href="#footnote515"><sup class="sml">515</sup></a>, ils n'exigèrent plus que le
+rétablissement pur et simple, à toujours, de l'Édit d'Amboise. Mais le
+Connétable revendiqua pour le Roi le droit de modifier les Édits et même
+de les révoquer, s'il le jugeait nécessaire. Les négociations furent
+rompues.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote515" name="footnote515"><b>Note 515: </b></a><a href="#footnotetag515">(retour) </a> La Popelinière, <i>La Vraye et entière Histoire des
+troubles</i>, La Rochelle, 1573, liv. II, p. 45.--Lavisse <i>Histoire de
+France</i>, t. VI. 1, p. 97.</blockquote>
+
+<p>L'armée royale livra bataille à Saint-Denis (10 novembre 1567) et
+réussit à dégager Paris, mais elle perdit son chef, le Connétable, qui
+fut blessé mortellement dans une charge. Les vaincus allèrent jusqu'en
+Lorraine à la rencontre des secours que leur envoyaient les princes
+protestants d'Allemagne. Catherine, laissant tomber la dignité de
+connétable, fit nommer à la lieutenance générale le plus cher de ses
+fils, Henri d'Anjou, qui avait seize ans et n'était pas en âge de
+commander. Obligée par la révolte des protestants de s'appuyer sur le
+parti catholique, elle remit la conduite des opérations militaires au
+duc de Nemours, qui avait épousé avec la duchesse de Guise les intérêts
+des Lorrains, mais de peur d'accroître en cas de succès décisif la
+popularité déjà si grande de cette maison, elle lui adjoignit, comme
+collègues, un prince du sang, le duc de Montpensier, d'ailleurs
+catholique ardent, et un politique allié des Montmorency, Artus de
+Cosse, surintendant des finances, qu'elle avait créé maréchal de France.
+Nemours était d'avis de poursuivre les rebelles et de les écraser avant
+l'arrivée des renforts. Cossé, par haine des Guise, ou par incapacité,
+entrava tous les mouvements. Il accusait même Catherine de vouloir une
+bataille pour économiser l'entretien d'une armée. Il fut malade si à
+propos le 21 novembre qu'il laissa échapper Condé et Coligny. Nemours,
+furieux, n'était pas loin de croire que Cossé temporisait par ordre.
+Catherine leur donna raison à tous deux. Elle expliquait à Cossé qu'elle
+ne voudrait pas pour une question d'argent hasarder la vie de tant de
+braves gens et celle de son fils<a id="footnotetag516" name="footnotetag516"></a><a href="#footnote516"><sup class="sml">516</sup></a>; elle remerciait Nemours d'avoir
+fait de son mieux, à ce qu'on lui avait mandé, pour empêcher la jonction
+des huguenots et des reitres. «Je panse, ajoutait-elle, que Dieu ne
+pardonnera jeamès à ceulx qui nous ont fayst cet domage»<a id="footnotetag517" name="footnotetag517"></a><a href="#footnote517"><sup class="sml">517</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote516" name="footnote516"><b>Note 516: </b></a><a href="#footnotetag516">(retour) </a> 4 décembre 1567, <i>Lettres</i>, III, p. 84.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote517" name="footnote517"><b>Note 517: </b></a><a href="#footnotetag517">(retour) </a> <i>Lettres</i>, III, p. 103 (lettre écrite entre le 15 et le
+20 janvier 1568).</blockquote>
+
+<p>Au fond, elle avait hâte d'en finir avec la guerre et l'autorité des
+hommes de guerre. Aussitôt qu'elle l'avait pu, elle s'était remise à
+négocier. Elle alla trouver à Châlons le cardinal de Châtillon (janvier
+1568) et lui donna rendez-vous à Paris pour continuer les pourparlers.
+Mais elle n'osa pas l'y recevoir de jour, craignant qu'il ne fût
+assassiné, et elle le logea au château de Vincennes. Châtillon, bien
+convaincu de la haine des masses, ne fut que plus ardent à réclamer un
+édit perpétuel et irrévocable. Catherine le laissa partir.</p>
+
+<p>La lassitude et le manque d'argent arrêtèrent les hostilités. La royauté
+n'avait pas de réserves disponibles pour des entreprises à long terme.
+Condé, qui assiégeait Chartres, était encore plus embarrassé de payer
+ses mercenaires. Il accepta la paix, à des conditions qui lui parurent
+avantageuses (Longjumeau, 23 mars 1568). Le Roi confirmait l'Édit
+d'Amboise sans restriction ni limitation et prenait à sa charge la solde
+des auxiliaires allemands. Mais le «petit Prince», avec son étourderie
+habituelle, consentit à licencier ses troupes, tandis que Charles IX se
+réservait le droit de garder les siennes quelque temps encore. Il fit ce
+«pas de clerc» de livrer son parti désarmé à Catherine de Médicis, dont
+il avait trompé la confiance, et à ce roi de dix-sept ans qu'il avait
+contraint de reculer devant lui «plus vite que le pas». C'était une
+grave imprudence.</p>
+
+<p>Quoi que les réformés pussent dire pour leur défense, cet attentat
+contre un roi majeur, sur des soupçons imaginaires, était un crime ou,
+si l'on aime mieux, une faute. Ceux d'entre eux qui siégeaient au
+Conseil savaient que depuis l'entrevue de Bayonne les rapports entre les
+Cours de France et d'Espagne étaient très froids. Vouloir que dans la
+question des Pays-Bas le gouvernement réglât sa politique sur leurs
+convenances religieuses était une prétention inadmissible. Les Suisses,
+dont ils incriminaient la présence, avaient été levés de leur
+consentement et même sur leur demande. Catherine ne méditait contre eux
+aucun guet-apens; elle était à la campagne dans un château ouvert, tout
+occupée de plaisirs et de chasse, sans soupçon, parce que sans mauvais
+dessein. Elle ne pouvait croire à une agression, tant elle était sûre de
+son innocence.</p>
+
+<p>Leur seul grief vraiment fondé, c'était l'interprétation des clauses de
+l'Édit d'Amboise. Ces précisions, toujours restrictives, s'expliquaient
+en partie par des raisons d'ordre ou de politique, mais comme ils en
+étaient les victimes, ils devaient être tentés d'y voir une menace. Il
+est possible que la Reine-mère--tant l'idée de la coexistence de deux
+religions dans un même État répugnait aux esprits de ce temps--ait pensé
+que l'unité de foi se referait un jour, et même qu'elle l'ait désirée.
+Le culte réformé relégué dans une ville par bailliage et dans quelques
+châteaux de seigneurs hauts justiciers était, pour ainsi dire, éparpillé
+en autant de petits centres, qui n'avaient qu'une médiocre force de
+propagande. Que Catherine ait voulu les empêcher de s'étendre et de se
+rejoindre, c'est un calcul qui de sa part n'est pas invraisemblable; les
+protestants, par même souci, comprimaient le catholicisme dans les pays
+où ils étaient les maîtres. Mais elle écartait résolument l'idée
+d'employer la violence et, toutes les fois qu'elle en avait l'occasion,
+proclamait sa volonté de faire observer l'Édit de pacification. Et en
+somme, elle a réussi pendant quatre ans, jusqu'à la révolte de la
+minorité, à maintenir, non sans peine, la paix religieuse contre tous
+les efforts de la majorité.</p>
+
+<p>Le tort des réformés fut de méconnaître les difficultés de sa tâche et
+la sincérité de ses intentions. Ils la traitèrent en ennemie dès qu'ils
+cessèrent de l'avoir pour alliée. Elle ne leur pardonna pas cette erreur
+où elle trouvait de l'ingratitude. Elle s'éloigna de L'Hôpital, qui
+continuait à les défendre, et, dégoûtée de la tolérance, elle résolut de
+détruire ces ennemis de l'Église, qui étaient les ennemis du Roi.</p>
+<a name="c6" id="c6"></a>
+<br>
+
+<h4><i>CHAPITRE VI</i></h4>
+
+<h3>L'EXTERMINATION DU PARTI PROTESTANT</h3>
+
+<p>Du changement produit dans les dispositions de la Reine-mère par la
+surprise de Meaux, il y a des témoignages caractéristiques.
+Immédiatement avant l'agression (24 septembre), elle recommandait à M.
+de Gordes, lieutenant général en Dauphiné, «de faire toujours vivre les
+subjects de delà en toute doulceur et tranquillité à l'observation des
+édits et ordonnances»<a id="footnotetag518" name="footnotetag518"></a><a href="#footnote518"><sup class="sml">518</sup></a>. Mais une dizaine de jours après, elle
+faisait écrire par le Roi au même M. de Gordes: «Là où vous en sentiriès
+aulcungs qui branlent seulement pour venir secourir et ayder à ceux-ci
+de la nouvelle religion, vous les empescherés de bouger par tous moïens
+possibles, et si vous connoissés qu'ils soyent opiniastres et voulloir
+venir et partir, vous les taillerés et ferés mettre en pièces sans en
+espargner ung seul, <i>car tant plus de morts moings d'ennemis</i>»<a id="footnotetag519" name="footnotetag519"></a><a href="#footnote519"><sup class="sml">519</sup></a>.
+Elle était convaincue que les protestants avaient pris les armes, non,
+comme ils le déclaraient, pour prévenir la persécution, mais pour
+s'emparer du Roi et du gouvernement. Elle se tint pour avertie, et,
+naturellement rancunière, elle prépara sa revanche.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote518" name="footnote518"><b>Note 518: </b></a><a href="#footnotetag518">(retour) </a> <i>Lettres</i>, III, p. 59.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote519" name="footnote519"><b>Note 519: </b></a><a href="#footnotetag519">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 65, note 1. Cette lettre du Roi ne peut pas
+être du 13 octobre, puisque Catherine s'y réfère dans une lettre du 8.
+Voir d'Aumale, <i>Histoire des Princes de Condé</i>, p. 564, qui semble
+croire que la lettre est du 28 septembre. Elle est probablement du même
+jour que la lettre de Catherine, c'est-à-dire du 8 octobre, conformément
+à l'habitude de la Reine-mère de faire suivre les lettres du Roi d'une
+lettre d'elle.</blockquote>
+
+<p>Elle n'avait en attendant qu'à lâcher la main aux masses catholiques.
+L'Église avait regagné presque tout le terrain qu'elle avait perdu de
+1559 à 1562 par le scandale de ses abus, la violence des Guise, le zèle
+et la science des ministres réformés. Prêtres et moines étaient allés
+«par les villes, villages et maisons des particuliers admonester un
+chacun de la doctrine des protestants». Ils s'étaient remis à instruire
+le peuple, qui n'avait le plus souvent couru au prêche que par manque de
+bons prônes. Un de leurs arguments, le plus simple, faisait impression.
+Était-il possible que pendant quinze ou seize siècles, jusqu'à
+l'apparition de ces novateurs, Dieu eût laissé dans l'erreur et privé de
+sa «grâce» «et du sang de Jésus-Christ» «tant de roys, princes et
+grands personnages»? Le supposer «seroit blasphémer contre sa bonté et
+l'accuser d'injustice»<a id="footnotetag520" name="footnotetag520"></a><a href="#footnote520"><sup class="sml">520</sup></a>. L'ordre nouveau des jésuites, que le péril
+de la foi avait décidé l'Église gallicane à reconnaître, apporta au
+catholicisme français le secours de son savoir, de sa parole, de son
+prosélytisme et de son habileté. Il s'attacha plus particulièrement à
+reconquérir, par la prédication, l'enseignement et la direction de
+conscience, les classes dirigeantes de l'État, haute bourgeoisie,
+noblesse et princes<a id="footnotetag521" name="footnotetag521"></a><a href="#footnote521"><sup class="sml">521</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote520" name="footnote520"><b>Note 520: </b></a><a href="#footnotetag520">(retour) </a> <i>Mémoires de Castelnau</i>, liv. III, ch. VI, p. 137.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote521" name="footnote521"><b>Note 521: </b></a><a href="#footnotetag521">(retour) </a> P. Henri Fouqueray, <i>Histoire de la Compagnie de Jésus en
+France; des origines à la suppression</i>, t. I (1528-1575), Paris, 1910 et
+<i>passim</i>, liv. II et liv. III.</blockquote>
+
+<p>En même temps, le parti catholique s'organisait pour le combat.
+L'expérience avait prouvé que le Roi, avec les quelques milliers
+d'hommes qu'il entretenait en temps de paix, était, au début des
+hostilités, incapable de faire front aux forces protestantes
+volontaires, dont la mobilisation était préparée de longue main<a id="footnotetag522" name="footnotetag522"></a><a href="#footnote522"><sup class="sml">522</sup></a>.
+L'idée était venue à Monluc en 1563, et elle fut reprise par Tavannes et
+d'autres chefs catholiques, d'opposer confraternité catholique à
+confraternité protestante, intelligence à intelligence. En Bourgogne, où
+Tavannes était gouverneur, des ecclésiastiques, des nobles et des
+bourgeois se groupèrent en ligues ou associations, qui, «au nom de Notre
+Seigneur Jésus-Christ et par la communion de son précieux sang»,
+signaient le serment de soutenir de tout leur pouvoir «l'Église de Dieu,
+maintenir nostre foy ancienne et le roy nostre sire, souverain naturel
+et très chrestien seigneur, et sa couronne». Ces confréries du
+Saint-Esprit, comme on les appelait généralement en Bourgogne, devaient
+avoir un fonds commun, des troupes prêtes à marcher et des émissaires
+chargés de surprendre et de signaler les pratiques des huguenots. La
+province seule pouvait mettre sur pied 1 500 cavaliers et 4 500
+fantassins<a id="footnotetag523" name="footnotetag523"></a><a href="#footnote523"><sup class="sml">523</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote522" name="footnote522"><b>Note 522: </b></a><a href="#footnotetag522">(retour) </a> Voir à ce sujet une page intéressante, sinon tout à fait
+impartiale, de Jean de Tavannes dans les <i>Mémoires de Gaspard de Saulx,
+seigneur de Tavannes</i>; Règne de Charles IX, anno 1567, éd. Buchon, p.
+318, et surtout p. 320.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote523" name="footnote523"><b>Note 523: </b></a><a href="#footnotetag523">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, Tavannes et Hippolyte Abord, <i>Histoire de la
+Réforme et de la Ligue dans la ville d'Autun</i>, t. I., 1855, p. 384,
+392.</blockquote>
+
+<p>Les Lorrains, favorisés par la réaction catholique, reparaissaient à la
+Cour et aux armées. Le jeune duc de Guise, Henri, alors âgé de dix-huit
+ans, annonçait une valeur brillante et digne de sa race. Mais il se
+gardait bien de se poser, comme Condé l'avait fait, en concurrent
+d'Henri d'Anjou. L'esprit dirigeant de la famille, le cardinal de
+Lorraine, affectait le plus grand dévouement pour ce fils si aimé de la
+Reine.</p>
+
+<p>Il lui avait promis, écrivait l'ambassadeur anglais Norris, «deux cent
+mille francs par an du clergé de France pour soutenir la religion
+romaine; sur quoi le pape, le roi d'Espagne et les autres princes
+papistes ont promis aide et secours en tout ce que Monsieur tenterait
+pour la ruine de ceux de la religion»<a id="footnotetag524" name="footnotetag524"></a><a href="#footnote524"><sup class="sml">524</sup></a>. C'était flatter Catherine en
+sa faiblesse maternelle et en même temps la rassurer sur la fidélité du
+parti catholique que d'en reconnaître le duc d'Anjou pour chef. Aussi le
+Cardinal était-il grand favori. «Seul», prétendait l'ambassadeur
+anglais, il «fait tout en toute chose.» Le chancelier de L'Hôpital avait
+rendu les sceaux le 24 mai 1568, jugeant plus opportun de céder «à la
+nécessité de la République et aux nouveaux gouverneurs que de desbattre
+avec eux»<a id="footnotetag525" name="footnotetag525"></a><a href="#footnote525"><sup class="sml">525</sup></a>. «Je m'esbahis, madame, écrivait Jeanne d'Albret à
+Catherine, vu que de tant de pareilles menées qu'il (le Cardinal) a
+faictes vous n'avez jamais vu une bonne fin, comme il vous peult, sans
+changer de main, ainsi souvent tromper»<a id="footnotetag526" name="footnotetag526"></a><a href="#footnote526"><sup class="sml">526</sup></a>. C'est au cardinal de
+Lorraine naturellement que Condé, Coligny imputent les dénis de justice
+et les attentats dont leurs coreligionnaires avaient été victimes
+pendant les troubles et depuis la signature de la paix. Mais la Reine
+n'agissait pas par suggestion; elle s'aidait du Cardinal comme elle
+s'était aidée de L'Hôpital. Ayant changé de politique, elle changeait de
+serviteurs<a id="footnotetag527" name="footnotetag527"></a><a href="#footnote527"><sup class="sml">527</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote524" name="footnote524"><b>Note 524: </b></a><a href="#footnotetag524">(retour) </a> Lettre du 7 Juin 1568: Duc d'Aumale, <i>Histoire des
+princes de Condé</i>, t. II, p. 364.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote525" name="footnote525"><b>Note 525: </b></a><a href="#footnotetag525">(retour) </a> Duféy, <i>Œuvres complètes de L'Hospital</i>, II, p. 252.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote526" name="footnote526"><b>Note 526: </b></a><a href="#footnotetag526">(retour) </a> <i>Lettres</i>, III, p. 349.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote527" name="footnote527"><b>Note 527: </b></a><a href="#footnotetag527">(retour) </a> L'ambassadeur vénitien, Jean Correro, dans sa Relation de
+1569, explique bien les raisons qui ont déterminé la Reine-mère à se
+servir des Guise et du cardinal de Lorraine Tommaseo, <i>Relations</i>, etc.,
+t. II, p. 150-152.</blockquote>
+
+<p>Cependant les catholiques prolongeaient la guerre par l'assassinat. Le
+protestant Rapin, que le Roi envoie porter l'ordre au parlement de
+Toulouse d'enregistrer la paix de Longjumeau, est saisi, jugé, exécuté
+par ce même parlement pour une condamnation antérieure que deux ou trois
+amnisties avaient annulée. La garnison d'Auxerre pille les cinquante
+mille écus que Coligny expédiait aux reîtres pour hâter leur départ de
+France. Le sieur d'Amanzé, qu'il charge d'aller réclamer cet argent, est
+assassiné par six hommes masqués. Un grand seigneur, René de Savoie,
+seigneur de Cipierre, est massacré à Fréjus, avec trente-six des siens,
+par le baron des Arcs. La populace s'en mêle et fait rage. En trois
+mois, raconte d'Aubigné, qui toujours exagère, les peuples, soutenus de
+gens notables, mirent sur le carreau plus de dix mille personnes<a id="footnotetag528" name="footnotetag528"></a><a href="#footnote528"><sup class="sml">528</sup></a>.
+Le gouvernement laissait faire. C'était sa vengeance contre un parti
+qu'il ne trouvait pas assez résigné. Les huguenots ne se pressaient pas
+de restituer au Roi les villes qu'ils avaient occupées pendant la
+guerre; Montauban, Sancerre, Albi, Millau, Castres faisaient «compter
+les clous de leurs portes» aux garnisons royales qu'on leur envoyait. La
+Rochelle, qui s'était déclarée dans la dernière guerre pour le prince de
+Condé (9 janvier 1568), consentait à recevoir son gouverneur, Guy Chabot
+de Jarnac, mais non les soldats qui l'accompagnaient. Aussi, quand
+Coligny s'indignait que les assassins et les factieux eussent sinon
+«exprès commandement de faire ce qu'ilz font», à tout le moins «ung
+tacite consentement», la Reine ripostait que le Roi son fils avait donné
+l'ordre de faire bonne justice à tous ses sujets sans distinction et que
+«desjà l'effect se verroit de sa volunté si n'eust esté que les armes
+sont encore plus entre les mains de ceux qui ne les debvroient point
+avoir que entre les siennes»<a id="footnotetag529" name="footnotetag529"></a><a href="#footnote529"><sup class="sml">529</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote528" name="footnote528"><b>Note 528: </b></a><a href="#footnotetag528">(retour) </a> Les crimes et les assassinats commis par les catholiques
+sont énumérés dans un Mémoire adressé au Roi par Coligny et Condé, et
+daté du jour même de leur fuite (23 août 1568). On les compte par
+centaines, et c'est trop; mais on est loin de dix mille. D'Aubigné,
+historien, ne laisse pas de parler en poète. Ce Mémoire a été publié en
+appendice par M. le comte Delaborde dans son <i>Coligny</i>, t. III, p. 496
+sqq., 515.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote529" name="footnote529"><b>Note 529: </b></a><a href="#footnotetag529">(retour) </a> Delaborde, III, p. 33.--<i>Lettres</i>, III, p. 164 (août
+1568).</blockquote>
+
+<p>Entre Catherine et l'Amiral, les explications sont d'autant plus aigres
+que leurs rapports ont été plus cordiaux. L'Amiral était comme le
+Connétable, son oncle, assez rude et fâcheux. Il en voulait, ce qui est
+légitime, à M. de Prie, le gouverneur d'Auxerre, qui avait fait
+assassiner un de ses gentilshommes; mais en annonçant à la Reine-mère la
+mort de Mme de Prie, il en tira une leçon qui portait plus loin que le
+mari. «Je ne veulx pas estre si présomptueux de juger des faits de Dieu,
+mais je veulx (peux?) bien dire avec tesmoignage de sa parole que tous
+ceulx qui violent une foy publique en seront chastiez»<a id="footnotetag530" name="footnotetag530"></a><a href="#footnote530"><sup class="sml">530</sup></a>. Il lui
+promettait d'empêcher tant qu'il pourrait «les troubles et prises des
+armes en ce royaume», «mais ajoutait-il, si nous y sommes contraintz
+pour deffendre la liberté de nos consciences, nos honneurs, vyes et
+biens, l'on cognoistra que nous ne sommes pas si aisés à battre et
+desfaire comme le cardinal de Lorraine s'en vante tous les jours»<a id="footnotetag531" name="footnotetag531"></a><a href="#footnote531"><sup class="sml">531</sup></a>.
+Il se plaignait qu'on eût dessein de l'assassiner, comme il l'avait
+appris de bonne source; elle le pria de faire connaître ces donneurs
+d'avis qui cherchaient à le mettre en défiance. Mais, répliquait-il, ne
+lui avait-elle point fait dire qu'il ne tenait la vie que d'elle,
+plusieurs ayant offert de le tuer, ce qu'elle n'avait pas voulu
+permettre. Elle devrait lui faire justice de ces «méchants», et, pour
+surcroît d'obligation, les lui nommer afin qu'il sût de qui se garder.
+Ces récriminations étaient de mauvais augure; les actes aussi. Un
+millier de huguenots et de protestants étrangers s'étaient glissés le
+long de la frontière et se disposaient à rejoindre aux Pays-Bas
+Guillaume le Taciturne et son frère Ludovic, qui avaient pris les armes
+contre les Espagnols. Catherine donna l'ordre au maréchal de Cossé de
+courir sus à ces bandes et de livrer au duc d'Albe «pour les traiter
+ainsy qu'ils le méritent» les «Elamans» (probablement les Flamands) et
+autres sujets du roi catholique qui s'y étaient enrôlés. Le capitaine
+qui les commandait, Cocqueville, avait été pris dans Saint-Valéry (sur
+Somme) et décapité, avec quelques-uns de ses compagnons. «Quant aux
+autres François qui sont prisonniers, ajoutait Catherine, je trouve bon
+qu'une partie soient punis comme les autres qui ont été exécutez et le
+reste soit envoié aux gallères»<a id="footnotetag532" name="footnotetag532"></a><a href="#footnote532"><sup class="sml">532</sup></a>. On voit à quel degré de passion
+elle est montée. Ce n'est plus la même femme.</p>
+
+<p>Condé et Coligny, inquiets, s'étaient mis à l'abri dans
+Noyers-sur-Serain, à l'entrée du Morvan, une petite place assez forte
+qui appartenait à la princesse de Condé<a id="footnotetag533" name="footnotetag533"></a><a href="#footnote533"><sup class="sml">533</sup></a>. L'idée vint à Catherine de
+se saisir d'eux, et peut-être même de les traiter, à la façon du duc
+d'Albe, comme les comtes d'Egmont et de Horn. Mais elle cachait
+soigneusement ses intentions.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote530" name="footnote530"><b>Note 530: </b></a><a href="#footnotetag530">(retour) </a> <i>Id.</i>, p. 36 (12 juillet 1568).</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote531" name="footnote531"><b>Note 531: </b></a><a href="#footnotetag531">(retour) </a> <i>Id.</i>, p. 44.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote532" name="footnote532"><b>Note 532: </b></a><a href="#footnotetag532">(retour) </a> 5 août 1568. <i>Lettres</i>, t. III, p. 166-167.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote533" name="footnote533"><b>Note 533: </b></a><a href="#footnotetag533">(retour) </a>3: S. C. Gigon, <i>La troisième guerre de religion</i>, Paris, s.
+d. (1909), p. 35.</blockquote>
+
+<p>Le Roi en son Conseil examinait les griefs des chefs protestants et y
+répondait. Il ordonnait des enquêtes sur les crimes et les massacres,
+dont ils se plaignaient, envoyait à Auxerre un maître des requêtes,
+déléguait à même fin le premier président du parlement de Dijon. Il
+prononçait la dissolution des confréries du Saint-Esprit, dont le
+voisinage inquiétait les gens de Noyers<a id="footnotetag534" name="footnotetag534"></a><a href="#footnote534"><sup class="sml">534</sup></a>; il arrêtait la marche des
+compagnies de Brissac, qu'il avait décidé de cantonner dans l'Auxois; il
+remontrait à Tavannes, son lieutenant général en Bourgogne, que Condé
+l'accusait de vouloir attenter sur sa personne. Mais Catherine
+délibérait à part avec le cardinal de Lorraine et le nouveau garde des
+sceaux, Birague. Un certain Lescale fut pris mesurant la hauteur des
+murs de Noyers. Elle envoya Gonthery, secrétaire de Birague, et, en
+recharge, un capitaine, le sieur du Pasquier, donner
+l'ordre--probablement un ordre verbal--à Tavannes d'investir la ville de
+Noyers. Mais le gouverneur aurait, comme le raconte son fils, fait
+répondre «que la Royne estoit conseillée plus de passion que de raison
+et que l'entreprise estoit dangereuse, proposée par gens passionnés et
+inexperts, que luy n'estoit propre pour telles surprises.... que quand
+il voudroit exécuter ce commandement», le Prince et l'Amiral «ayant de
+bons chevaux se pourroient sauver et luy demeurer en croupe avec le
+blasme d'avoir rompu la paix»<a id="footnotetag535" name="footnotetag535"></a><a href="#footnote535"><sup class="sml">535</sup></a>. Dans une lettre officielle au Roi où
+il se défendait de tout mauvais dessein contre un Bourbon, Tavannes
+ajoutait: «Il est vray, quant il sera question des commandemantz de
+Vostre Majesté, de vostre Estat et du faict de ma charge, je vouldrois
+non seulement entreprendre contre luy, mais contre mon père s'il
+vivoit»<a id="footnotetag536" name="footnotetag536"></a><a href="#footnote536"><sup class="sml">536</sup></a>. Tavannes, prêt à marcher sur un ordre du roi, refusait de
+se commettre dans une tentative «dressée de quenouille et de plume».</p>
+
+<p>Cependant comme il craignait que la Reine-mère n'insistât, et, sur un
+nouveau refus, n'envoyât quelque autre capitaine en son gouvernement
+pour exécuter ce coup de main, il résolut de donner l'alarme au prince
+de Condé. Il fit passer «des messagers proche Noyers avec lettres qui
+contenoient: Le cerf est aux toiles, la chasse est préparée». Les
+porteurs de dépêches furent, comme il l'espérait, arrêtés, et Condé,
+interprétant l'obscurité des textes à la lumière de ses soupçons, partit
+secrètement de Noyers avec Coligny, le 23 août. Il laissait pour adieu
+au Roi un mémoire où il énumérait les griefs du parti et n'en rendait
+responsable que le cardinal de Lorraine, «la racine et la semance de
+toutes les divisions et partialitez qui ont cours en ce royaume»<a id="footnotetag537" name="footnotetag537"></a><a href="#footnote537"><sup class="sml">537</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote534" name="footnote534"><b>Note 534: </b></a><a href="#footnotetag534">(retour) </a> Abord, <i>Histoire de la Réforme et de la Ligue dans la
+ville d'Autun</i>, t. I, p. 392.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote535" name="footnote535"><b>Note 535: </b></a><a href="#footnotetag535">(retour) </a> <i>Mémoires de Gaspard de Saulx, seigneur de Tavannes</i>, éd.
+Buchon, p. 335.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote536" name="footnote536"><b>Note 536: </b></a><a href="#footnotetag536">(retour) </a> Lettre du 20 août 1568, publiée par Gigon, p. 385. De
+cette lettre M. G. croit pouvoir conclure que Catherine n'a jamais songé
+(Cf. p. 37) à investir Noyers et que c'est une invention du fils de
+Tavannes, le rédacteur des Mémoires. Mais le récit du fils et la lettre
+du père ne se contredisent pas: ils se complètent.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote537" name="footnote537"><b>Note 537: </b></a><a href="#footnotetag537">(retour) </a> Delaborde, III, p. 509.</blockquote>
+
+<p>Les fugitifs arrivèrent à La Rochelle, le 14 (ou le 18) septembre, et
+ils y furent rejoints par Jeanne d'Albret et son fils Henri de Navarre,
+qui leur amenaient les contingents gascons. D'heureux coups de main leur
+livrèrent Saint-Jean d'Angély, Saintes et Cognac. Forcés par la
+nécessité de prendre leur point d'appui loin de Paris, ils se
+cantonnèrent dans l'Ouest, où les grandes familles aristocratiques, les
+La Rochefoucauld, les La Trémoille, les Soubise et presque toute la
+noblesse avaient passé à la Réforme. En arrière des places fortes
+conquises et en avant de ses boulevards insulaires de Ré et d'Oléron, La
+Rochelle formait comme un réduit central, accessible par mer aux Anglais
+protestants, mais presque inexpugnable par terre aux Français
+catholiques.</p>
+
+<p>Catherine était encore une fois surprise par les événements. Elle voulut
+négocier, car elle était d'avis de négocier toujours, de négocier quand
+même Condé refusa d'écouter un gouvernement qui, par deux édits publiés
+le 28 septembre, accordait la liberté de conscience, mais défendait sans
+acception de personnes tout exercice d'autre religion que de la
+catholique et romaine, commandait aux ministres réformés de sortir du
+royaume dans les quinze jours, démettait de leurs charges, avec promesse
+toutefois de les indemniser, les officiers du roi qui seraient de la
+nouvelle Église<a id="footnotetag538" name="footnotetag538"></a><a href="#footnote538"><sup class="sml">538</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote538" name="footnote538"><b>Note 538: </b></a><a href="#footnotetag538">(retour) </a> L'un de ces édits est de septembre sans précision du
+jour, l'autre du 25; tous deux ont été publiés le 28 septembre.
+Fontanon, t. IV, p. 292-295.</blockquote>
+
+<p>La Reine-mère avait encore fait nommer son fils, le duc d'Anjou,
+lieutenant général du royaume (29 août) avec la direction particulière
+des forces de l'Ouest. Elle lui adjoignit, pour suppléer à son
+inexpérience, deux capitaines qui avaient fait leurs preuves dans les
+guerres du Piémont, Tavannes et Sansac. Ce partage du commandement,
+inspiré par les mêmes causes, eut les mêmes résultats qu'en 1567; la
+guerre traîna. Sansac dut enfin se retirer. Tavannes, libre de ses
+mouvements, franchit la Charente en mars 1569 et surprit à Bassac--près
+de Jarnac--Coligny, qui se gardait mal. Condé, accouru à l'aide, chargea
+avec trois cents chevaux la masse des escadrons catholiques et y pénétra
+d'un élan furieux, mais il fut accablé par le nombre, jeté à bas de
+cheval et tué de sang-froid par les gardes du duc d'Anjou (13 mars).
+Coligny couvrit la retraite et sauva l'armée protestante.</p>
+
+<p>Catherine reçut à Metz la nouvelle de la victoire de Bassac. Depuis deux
+mois, elle avait quitté Paris, et, malgré les fatigues et la maladie,
+elle travaillait à fermer l'entrée de la Champagne et des Trois-Évêchés
+aux auxiliaires étrangers qui se préparaient à rejoindre la huguenots.
+L'habitude s'établissait entre gens de même croyance de s'entr'aider
+sans distinction de pays. Guillaume de Nassau en révolte contre le Roi
+catholique, et Condé et Coligny en révolte contre le Roi très chrétien,
+s'étaient promis par traité (août 1568) de s'«aider, favoriser et
+secourir l'ung à l'aultre» de tout ce qui dépendrait de leurs
+«puissances et forces». «Et fault que ceste alliance demeure tellement
+ferme que, quant il plairoit à Dieu favoriser l'ung ou l'autre pais en
+luy donnant entière liberté de conscience que pour ceste occasion ceulx
+qui seront si heureulx ne laisseront de secourir l'aultre partye comme
+si ils estoient en la mesme peine...»<a id="footnotetag539" name="footnotetag539"></a><a href="#footnote539"><sup class="sml">539</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote539" name="footnote539"><b>Note 539: </b></a><a href="#footnotetag539">(retour) </a> Groen van Prinsterer, <i>Archives de la maison de Nassau</i>,
+1re série, III, p. 285.</blockquote>
+
+<p>Guillaume de Nassau, au lieu d'attaquer le duc d'Albe, était entré en
+France le 19 novembre 1568, et l'on pouvait se demander s'il reculait
+devant les Espagnols ou projetait de se rapprocher de ses
+coreligionnaires français. Le gros de l'armée royale étant engagé dans
+l'Ouest, Charles IX n'avait que quelques milliers de soldats en
+Champagne, et le duc d'Albe ne se pressait pas de lui expédier les
+renforts qu'il lui avait promis. Catherine fit offrir à cet intrus
+équivoque de lui accorder libre passage vers l'Allemagne, et «pour la
+pitié» que le Roi avait de sa troupe de faire dresser «estappes» pour la
+«jecter... hors de nécessité»<a id="footnotetag540" name="footnotetag540"></a><a href="#footnote540"><sup class="sml">540</sup></a>. Malgré les protestations de
+l'ambassadeur d'Espagne, elle fournit au sujet rebelle de Philippe II
+l'argent et les vivres dont il avait le plus grand besoin. Mais, de peur
+qu'il ne fût tenté de s'en servir contre elle, comme on avait lieu de le
+craindre, elle fit si bien travailler ses mercenaires allemands qu'ils
+s'ameutèrent et le contraignirent à repasser la Moselle (13 janvier
+1569).</p>
+
+<p>Ce premier péril écarté, elle tâcha de barrer la route à l'armée que le
+duc des Deux-Ponts, Wolfgang de Bavière, amenait d'Allemagne au secours
+des huguenots. Mais elle partagea encore la défense des frontières de
+l'Est entre le duc d'Aumale et le duc de Nemours, qui ne s'entendirent
+pas. Wolfgang, que Guillaume de Nassau avait rejoint avec 1 200
+cavaliers, profita de ces divisions et, gagnant de vitesse ses
+adversaires (mars 1569), il traversa la Bourgogne, franchit la Loire et
+arriva dans la Marche. Le duc d'Anjou, menacé d'être pris entre ces
+étrangers et les huguenots, appela sa mère à l'aide. Il se plaignait du
+duc d'Aumale, qui avait laissé passer l'invasion, et du cardinal de
+Lorraine, qui ne lui envoyait pas l'argent de la solde. Catherine, qui
+se reposait à Monceaux, accourut au camp et massa toutes les forces
+royales contre le duc des Deux-Ponts. Mais elle n'eut pas la joie
+d'assister à une victoire de ce fils si cher, les reîtres catholiques,
+qu'on ne payait pas, ayant refusé de se battre. «Cet (si) les reystres,
+écrivait-elle à Charles IX, euset voleu (eussent voulu) marcher jeudi le
+jour de la Feste-Dyeu (10 juin), je me pouvés dyre la plus heureuse
+femme du monde et vostre frère le plus glorieulx»<a id="footnotetag541" name="footnotetag541"></a><a href="#footnote541"><sup class="sml">541</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote540" name="footnote540"><b>Note 540: </b></a><a href="#footnotetag540">(retour) </a> <i>Id.</i> p. 315-316.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote541" name="footnote541"><b>Note 541: </b></a><a href="#footnotetag541">(retour) </a> 12 juin 1569, <i>Lettres</i>, t. III, p. 245.</blockquote>
+
+<p>C'était pour elle une grande déception; mais quelques mois après,
+Tavannes battit Coligny à Moncontour (3 octobre 1569), et elle crut que
+la partie était gagnée. Le hasard, comme dans la première guerre civile,
+l'avait bien servie. Condé avait péri (13 mars); Wolfgang était mort de
+maladie la veille de sa jonction avec les huguenots (11 juin). Mort
+aussi d'Andelot, le meilleur lieutenant de Coligny (7 mai 1569).
+«Monsieur mon fils, vous voyés come Dieu nous ayde car y lé (il le ou
+les) vous fayst mourir (votre ennemi ou vos ennemis) sans coups
+frapper»<a id="footnotetag542" name="footnotetag542"></a><a href="#footnote542"><sup class="sml">542</sup></a>.</p>
+
+<p>Elle espérait d'autres marques de la protection divine. «M. de
+Fourquevauls, écrivait-elle à son ambassadeur à Madrid, la nouvelle de
+la mort d'Andelot nous a fort resjouys, depuis celle du feu conte de
+Brissac<a id="footnotetag543" name="footnotetag543"></a><a href="#footnote543"><sup class="sml">543</sup></a> que j'ay tant regretté; j'espère que Dieu fera aux aultres
+à la fin recevoir le traictement qu'ils méritent. L'on tient aussy que
+Baudiné<a id="footnotetag544" name="footnotetag544"></a><a href="#footnote544"><sup class="sml">544</sup></a> est mort et que la peste est parmy eulx à Xainctes où ils
+sont encores.» Et, sans transition, elle conclut: «Je vous prie au
+reste, Monsieur de Fourquevauls m'envoyer par la première commodité deux
+douzaines d'éventails....»<a id="footnotetag545" name="footnotetag545"></a><a href="#footnote545"><sup class="sml">545</sup></a>. (19 mai 1569).</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote542" name="footnote542"><b>Note 542: </b></a><a href="#footnotetag542">(retour) </a> 14 juin 1569, <i>Lettres</i>, III, p. 251.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote543" name="footnote543"><b>Note 543: </b></a><a href="#footnotetag543">(retour) </a> Timoléon de Cossé-Brissac, qui avait été nommé colonel
+général de l'infanterie française, après la révocation d'Andelot, avait
+été tué au siège de Mussidan (28 avril 1569).</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote544" name="footnote544"><b>Note 544: </b></a><a href="#footnotetag544">(retour) </a> Galliot de Crussol, seigneur de Beaudiné, capitaine
+protestant, frère du duc d'Uzès et de Jacques d'Acier.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote545" name="footnote545"><b>Note 545: </b></a><a href="#footnotetag545">(retour) </a> <i>Lettres</i>, III, p. 241.</blockquote>
+
+<p>Elle laissa trop voir sa joie pour son honneur. Le cardinal de
+Châtillon, alors réfugié en Angleterre, écrivait à l'Électeur Palatin,
+Frédéric III (10 juin), que son frère avait été empoisonné, et il en
+donnait pour preuve tant «l'anatomye (autopsie) qui a été faite de son
+corps» que les propos d'un Italien qui s'était vanté, «devant (avant)
+ladite mort, à plusieurs tant à Paris qu'à la Cour, d'avoir donné la
+poison» et qui, depuis, sachant son coup réussi, demandait «récompense
+d'un si généreux acte»<a id="footnotetag546" name="footnotetag546"></a><a href="#footnote546"><sup class="sml">546</sup></a>; mais la douleur fraternelle ne le
+rendait-elle pas trop crédule? L'ambassadeur d'Angleterre en France,
+Norris, dans une dépêche à Cecil, du 27 mai 1569, annonçait aussi qu'un
+Italien se flattait d'avoir empoisonné d'Andelot et fait boire à la même
+coupe l'Amiral et son frère<a id="footnotetag547" name="footnotetag547"></a><a href="#footnote547"><sup class="sml">547</sup></a>. Il rappelait au secrétaire d'État
+d'Élisabeth que depuis longtemps il lui avait signalé que quelques
+Italiens étaient partis de Paris bien payés, pour exécuter le même
+dessein. Il est vrai que, le 14 juin, il rapportait que Coligny avait
+fait tirer à quatre chevaux l'empoisonneur, «un gentilhomme du camp du
+duc d'Anjou», et que M. de Martigues, lieutenant général du roi en
+Bretagne, était l'instigateur du crime<a id="footnotetag548" name="footnotetag548"></a><a href="#footnote548"><sup class="sml">548</sup></a>. Comme ces détails sont
+faux, on peut se demander si Norris était mieux renseigné sur la cause
+de la mort.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote546" name="footnote546"><b>Note 546: </b></a><a href="#footnotetag546">(retour) </a> Kluckhohn, <i>Briefe Friedrich des Frommen, Kurfürsten von
+der Pfalz</i>, t. II, 1re partie, p. 334-338, Brunswick, 1870.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote547" name="footnote547"><b>Note 547: </b></a><a href="#footnotetag547">(retour) </a> <i>Calendar of State papers, Foreign series, of the reign
+of Elizabeth</i>, 1569-1571, p. 79. La Cour d'Angleterre avait reçu un
+premier avis anonyme du 10 mai signalant la mort d'Andelot et les
+soupçons d'empoisonnement, <i>ibid.</i>, p. 70.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote548" name="footnote548"><b>Note 548: </b></a><a href="#footnotetag548">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 88.</blockquote>
+
+<p>Mais à l'arrivée à Londres de sa première lettre, le 1er juin<a id="footnotetag549" name="footnotetag549"></a><a href="#footnote549"><sup class="sml">549</sup></a>, la
+Cour d'Angleterre prit ostensiblement des mesures pour protéger
+Élisabeth, à qui Charles IX disait en vouloir d'aider ses sujets
+rebelles. «Despuys cella, écrivait le 10 juin l'ambassadeur de France à
+Catherine, l'on a ordonné je ne sçay quoy de plus exprès en l'essay
+accoustumé de son boyre et de son manger et l'on a osté aulcuns Italiens
+de son service, et est sorty du discours d'aulcuns des plus grandz
+qu'encor qu'il ne faille <i>dire ny croire que telle chose</i>
+(l'empoisonnement de d'Andelot) <i>ayt été faicte du vouloir ny du
+commandement de Voz majestez ny que mesmes vous le veuillez meintennant</i>
+(maintenant) <i>approuver après estre faict</i>, que neantmoins touz princes
+debvoient dorsenavant avoir pour fort suspect tout ce qui viendra du
+lieu d'où de telz actes procèdent ou qui y sont tolérez, et s'esforce
+l'on par ce moyen de taxer et rendre, icy, odieuses les actions de la
+France; et [je] croy qu'on en faict aultant ailleurs»<a id="footnotetag550" name="footnotetag550"></a><a href="#footnote550"><sup class="sml">550</sup></a>. Il est
+étrange que La Mothe-Fénelon ait attendu des instructions pour protester
+contre ces soupçons infamants. Il annonce à la Reine ce 10 juin qu'il va
+le faire, ayant appris par une lettre du Roi du 14 mai--une dépêche
+officielle qui avait voyagé bien lentement<a id="footnotetag551" name="footnotetag551"></a><a href="#footnote551"><sup class="sml">551</sup></a>--que M. d'Andelot dans
+un combat avait été frappé d'un coup d'arquebuse «dont il n'est depuis
+sceu guérir (dont on n'a pas su depuis qu'il se fût guéri)». Sur cette
+«asseurance» dit-il, «j'asseureray fort que ce qu'on dict du poyson est
+une calomnie et que Voz Majestez ne serchent ceste façon de mort, mais
+bien l'obeyssance de voz subjects et de donner ung juste chastiement à
+ceulx qui présument de la vous denyer»<a id="footnotetag552" name="footnotetag552"></a><a href="#footnote552"><sup class="sml">552</sup></a>. Il n'a pas l'air bien
+convaincu, et pour cause. Personne n'avait entendu parler d'une blessure
+de d'Andelot<a id="footnotetag553" name="footnotetag553"></a><a href="#footnote553"><sup class="sml">553</sup></a>. Aussi la Reine-mère, dans une lettre du 9 juillet
+1569, où elle relevait les inexactitudes de Norris, disait que d'Andelot
+était mort d'une «grosse fiebvre à l'occasion de beaucoup de travail
+qu'il auroit pris»<a id="footnotetag554" name="footnotetag554"></a><a href="#footnote554"><sup class="sml">554</sup></a>. Et en effet il est possible qu'une «fièvre
+pestilentielle», qui fit beaucoup de victimes dans le camp huguenot ait
+achevé de ruiner un organisme affaibli par les fatigues et les soucis de
+la campagne. L'historien protestant, La Popelinière, sans écarter
+l'hypothèse du poison, semble croire plutôt à un accès pernicieux de
+fièvre chaude<a id="footnotetag555" name="footnotetag555"></a><a href="#footnote555"><sup class="sml">555</sup></a>. Mais il est regrettable pour le Roi que, sept jours
+après la mort de d'Andelot, il en ait donné une explication imaginaire,
+et que sa mère ait été obligée d'en découvrir ou d'en inventer une
+meilleure.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote549" name="footnote549"><b>Note 549: </b></a><a href="#footnotetag549">(retour) </a> Teulet, <i>Corespondance diplomatique de Bertrand de
+Salignac de la Mothe-Fénelon, ambasadeur de France en Angleterre, de
+1568 à 1575</i>, Paris, 1840, t. II, p. 8, 3 juin 1569.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote550" name="footnote550"><b>Note 550: </b></a><a href="#footnotetag550">(retour) </a> 10 juin 1569, <i>Corresp. diplomatique de la
+Mothe-Fénelon</i>, t. II, p. 16-17.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote551" name="footnote551"><b>Note 551: </b></a><a href="#footnotetag551">(retour) </a> La dépêche de Charles IX est dans le <i>Supplément à la
+Correspondance diplomatique</i>, t. VII, p. 21-22.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote552" name="footnote552"><b>Note 552: </b></a><a href="#footnotetag552">(retour) </a> <i>Corresp. diplomatique</i>, t. II, p. 17.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote553" name="footnote553"><b>Note 553: </b></a><a href="#footnotetag553">(retour) </a> D'Andelot, lorsqu'il cherchait à rejoindre Condé et
+Coligny à La Rochelle avec les contingents bretons, avait eu un
+engagement assez vif avec Martigues, qui voulait lui barrer le passage
+de la Loire. De ce combat sur les digues, La Popelinière, l'historien
+protestant, dit seulement, liv. IV, fo 129a, septembre 1568: «Andelot
+avec peu de gens y survint lequel <i>importuné</i> à coups de pistoles par
+L'Ourche, lieutenant de Martigues, de se rendre, fut secouru par son
+escuyer Sainct-Bonet, qui d'une pistolade renversa mort ce lieutenant.»
+Il ne dit pas que d'Andelot ait été blessé. [La Popelinière], <i>La Vraye
+et entière Histoire des troubles et choses mémorables avenues tant en
+France qu'en Flandres et pays circonvoisins depuis l'an 1562</i>... A La
+Rochelle, MDLXXIII.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote554" name="footnote554"><b>Note 554: </b></a><a href="#footnotetag554">(retour) </a> <i>Supplément à la Correspondance</i>, t. VII, p. 30.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote555" name="footnote555"><b>Note 555: </b></a><a href="#footnotetag555">(retour) </a> La Popelinière, liv. V, fo 176b, mai 1569.</blockquote>
+
+<p>Encore plus inquiétante que ces contradictions est la conversation que
+Catherine eut à Metz avec Francès de Alava et que l'ambassadeur
+d'Espagne rapporta immédiatement à son maître, le 7 avril, juste un mois
+avant l'événement. Elle se lamentait de l'impuissance des forces royales
+contre les rebelles et demandait ce qu'elle devait faire. Le conseil de
+l'Espagnol fut de sonner le «<i>glas</i>, comme on dit en Italie, à l'Amiral,
+d'Andelot et La Rochefoucauld».... La Reine répliqua «qu'il n'y avait
+pas trois jours qu'elle avait réglé l'affaire du glas, en promettant de
+donner 50 000 écus à qui tuerait l'Amiral et 20 000 ou 30 000 à qui
+tuerait les deux autres»<a id="footnotetag556" name="footnotetag556"></a><a href="#footnote556"><sup class="sml">556</sup></a>.</p>
+
+<p>Elle attendait de trouver l'homme d'exécution. Mais entre l'aveu de ses
+intentions et la date de la mort, la coïncidence est troublante<a id="footnotetag557" name="footnotetag557"></a><a href="#footnote557"><sup class="sml">557</sup></a>.</p>
+
+<p>Et malheureusement ce n'est pas la seule fois où on puisse la suspecter
+d'avoir voulu se défaire des chefs rebelles autrement que par voie de
+justice. Le 18 juillet 1569, Norris écrivait encore à Cecil: «Je suis
+informé que le capitaine Haijz, un Allemand (an Almain), est expédié
+d'ici pour chercher à tuer l'Amiral par le poison et qu'il reçoit le
+même salaire que d'autres auparavant ont eu pour une entreprise
+semblable»<a id="footnotetag558" name="footnotetag558"></a><a href="#footnote558"><sup class="sml">558</sup></a>.</p>
+
+<p>L'emploi d'autres émissaires que les Italiens trop suspects n'est pas
+douteux. Dans une dépêche du 8 août, Francès de Alava raconte à Philippe
+II qu'ayant en son hôtel un Allemand qui revenait du camp de l'Amiral et
+qui paraissait bien instruit de ce qui s'y passait, il avait proposé au
+Roi et à la Reine de le leur envoyer, s'ils désiraient lui parler. Mais
+comme il ajouta que ce transfuge savait qu'on tramait la mort de
+l'Amiral, la mère et le fils, le prenant par le bras, le «poussèrent
+dans un cabinet, ou il n'y avait personne» et «ensemble lui dirent que,
+pour Dieu, il ne fût pas question de cette affaire, car ils en
+attendaient à tout moment une bonne nouvelle; et ceci fut dit avec une
+joie qui trahissait, sans le moindre doute, qu'ils avaient machiné cette
+mort». La Reine ajouta que pour rien au monde cet Allemand ne devait
+venir leur parler et elle pria l'ambassadeur de l'engager, comme de
+lui-même, à se taire, et même, s'il le jugeait à propos, de lui faire
+quelque bon présent, pour qu'il se tût. Alava voulut savoir si c'étaient
+des Allemands qui devaient tuer l'Amiral: «Chut! pour le moment», fut la
+réponse; «ne nous demandez rien; vous saurez tout sans tarder. Et ils
+parlaient avec tant de précaution qu'ils ne quittaient pas des yeux les
+murs de la pièce comme pour scruter s'il n'y avait pas quelque fenêtre
+ou autre ouverture» par où on pût les entendre<a id="footnotetag559" name="footnotetag559"></a><a href="#footnote559"><sup class="sml">559</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote556" name="footnote556"><b>Note 556: </b></a><a href="#footnotetag556">(retour) </a> Lettre citée par Pierre de Vaissière, <i>De quelques
+assassins</i>, Paris, 1912, p. 99.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote557" name="footnote557"><b>Note 557: </b></a><a href="#footnotetag557">(retour) </a> Il n'y a pas à faire état dans cette conversation,
+<i>ibid.</i>, p. 99, de ce propos que sept ans auparavant elle aurait eu même
+dessein. Elle n'a pas montré dans la première guerre civile de passion
+contre les protestants, mais elle avait intérêt à le persuader à
+l'ambassadeur de Philippe II. C'était une façon d'effacer la tare de ses
+cinq ans de politique modérée. Il ne faut pas toujours la croire sur
+parole. Elle donne souvent, par calcul, aux inspirations du moment la
+consécration du passé.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote558" name="footnote558"><b>Note 558: </b></a><a href="#footnotetag558">(retour) </a> <i>Calendar of state papers, Foreign series, of the reign
+of Elizabeth</i>, 1569-1571, p. 96.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote559" name="footnote559"><b>Note 559: </b></a><a href="#footnotetag559">(retour) </a> Francès de Alava à Philippe II, 8 août 1569, <i>Archives
+nationales</i>, K. 1512, no 43. Voir Pierre de Vaissière, <i>De quelques
+assassins</i>, 2e éd., Paris, 1912, p. 100-101, dont j'emprunte la
+traduction élégante et fidèle. Cette dépêche est du 8 août. Alava dit
+que dans la dépêche précédente, celle du 6 août, <i>Arch. nat.</i>, no 40, il
+a oublié de rapporter cette conversation à Philippe II. L'oubli est un
+peu étrange, étant donné l'importance du fait. Aussi ne suis-je pas
+surpris qu'à quelques jours de distance, son imagination aidant, il ait
+donné à ce récit, très exact au fond, une forme, si j'ose dire,
+dramatique.</blockquote>
+
+<p>Un mois après cette scène tragi-comique, les huguenots arrêtaient à son
+retour au camp un domestique de l'Amiral, Dominique d'Alba, qui, dépêché
+à Wolfgang de Bavière, était resté si longtemps en route qu'il en était
+devenu suspect. On trouva sur lui un passeport au nom du duc d'Anjou,
+daté du 30 août, et une poudre blanche, que les médecins et les
+apothicaires consultés déclarèrent être du poison. D'Alba confessa que
+pris par les catholiques, et pressé par La Rivière, capitaine des gardes
+du Duc, de faire mourir l'Amiral, il avait consenti et reçu argent «et
+poison en forme de poudre blanche». Jugé par un conseil de guerre, où
+l'Amiral et les deux Bourbons s'abstinrent de siéger, il fut condamné à
+être étranglé et pendu (20 septembre)<a id="footnotetag560" name="footnotetag560"></a><a href="#footnote560"><sup class="sml">560</sup></a>.</p>
+
+<p>Si elle s'acharna contre Coligny, c'est qu'il commandait sans partage,
+depuis la mort de Condé, les forces protestantes. Les deux jeunes
+princes du sang, Henri de Navarre et le fils de Condé, Henri de Bourbon,
+qui, selon la casuistique huguenote, légitimaient la révolte par leur
+présence, étaient en droit les chefs de l'armée et en fait «les pages de
+monsieur l'Amiral», comme on les appelait. Supprimer Coligny, c'était
+frapper le parti à la tête. Qu'il méritât la mort, Catherine n'en
+pouvait douter. Les lois du royaume, quoi qu'il pût dire pour sa
+défense, n'admettaient pas d'excuse à la rébellion. Mais les rois de
+France, à l'exception peut-être de Louis XI, ne procédaient contre les
+coupables que par force d'armes ou par jugement. Tout en considérant la
+justice comme l'attribut essentiel de la souveraineté, ils en laissaient
+la fonction à leurs officiers, et se seraient fait scrupule de commander
+d'autorité le meurtre d'un sujet<a id="footnotetag561" name="footnotetag561"></a><a href="#footnote561"><sup class="sml">561</sup></a>. Quant à l'idée de soudoyer un
+empoisonneur, elle ne leur venait même pas. Catherine n'avait pas de ces
+répugnances. Elle est d'un pays où de jeunes dynasties fondées par la
+violence et de vieilles oligarchies soupçonneuses n'ont d'autre règle de
+droit que le souci de leur sécurité. Le poison est, comme l'assassinat,
+un moyen de se défaire d'ennemis qui échappent à la puissance des lois.
+Dans sa lutte contre le parti protestant, Catherine se servit des armes
+que lui fournissaient les institutions françaises et, au besoin, de
+celles que lui suggérèrent ses souvenirs italiens.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote560" name="footnote560"><b>Note 560: </b></a><a href="#footnotetag560">(retour) </a> L'arrêt rendu contre Dominique d'Alba, valet de chambre
+de l'Amiral, le 30 septembre 1569, est rapporté dans les <i>Mémoires de la
+troisième guerre civile et des derniers troubles de France... Charles IX
+régnant</i>, 1571 [Jean de Serres], p. 411-415.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote561" name="footnote561"><b>Note 561: </b></a><a href="#footnotetag561">(retour) </a> Même quand ils soustraient pour raison d'État les
+criminels de lèse-majesté à la juridiction ordinaire, ils les font juger
+par une commission, qu'ils composent d'ailleurs arbitrairement de
+membres de divers parlements, de conseillers en leur Conseil ou d'autres
+personnages. Ces jugements par commissaires sont trop souvent une
+parodie de la justice, mais ils prouvent que le roi n'exerce plus la
+justice que par délégation.</blockquote>
+
+<p>Le jour même où la poudre blanche procurée à Dominique d'Alba par le
+capitaine des gardes du duc d'Anjou était reconnue pour du poison (13
+septembre 1569), le parlement de Paris, en suite de la procédure qu'il
+avait commencée en juillet par l'ordre du Roi déclara par arrêt Coligny
+«crimineux de lèze majesté au premier chef, perturbateur et violateur de
+paix, ennemi de repos, tranquillité et seureté publique, chef principal,
+autheur et conducteur de la rébellion conspiration et conjuration»
+contre le «Roy et son estat». Pour tous ces crimes, il le privait de
+tous honneurs, états, offices et dignités, confisquait ses biens et le
+condamnait à être étranglé et pendu à une potence en place de Grève. Il
+assurait à qui livrerait Coligny «es mains du roy et de sa justice»,
+fût-il même complice de Coligny, «cinquante mil escus d'or soleil à
+prendre sur l'Hôtel de Ville de Paris et autres villes de ce
+royaume»<a id="footnotetag562" name="footnotetag562"></a><a href="#footnote562"><sup class="sml">562</sup></a>. Le Roi trouva bon l'arrêt du Parlement, «fors excepté
+qu'il falloit adjouster», après: à qui livrerait Coligny, ces mots:
+<i>mort ou vif</i>. Ainsi fut fait dans un nouvel arrêt du 28 septembre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote562" name="footnote562"><b>Note 562: </b></a><a href="#footnotetag562">(retour) </a> Delaborde, <i>Coligny</i>, III, p. 145.</blockquote>
+
+<p>La mise à prix de la tête d'un rebelle, cette délégation par l'État à de
+simples particuliers de son droit de tuer, est une mesure inhumaine,
+mais légale, dont on trouverait des exemples même au XIXe siècle parmi
+les peuples civilisés. Un jeune gentilhomme d'humeur sanguinaire,
+Louviers de Maurevert, ou Maurevel, s'offrit pour l'exécution. Autrefois
+page dans la maison de Guise, il avait tué son gouverneur, qui le
+fouettait pour quelque faute, et, contraint de s'enfuir à l'étranger,
+avait fini par obtenir sa grâce. Il se présenta à l'armée des princes
+comme une victime des Guise, et il y fut naturellement bien accueilli,
+surtout par Mouy, un des principaux capitaines, dont il avait été
+auparavant le serviteur, Brantôme dit, le page. Il ne trouva pas
+l'occasion d'assassiner Coligny, mais, pour ne pas perdre sa peine, il
+tua son ancien maître d'un coup de pistolet dans le dos (9 octobre). Au
+camp catholique où il se réfugia, il fut, raconte Brantôme, qui parle en
+témoin, «assez bien venu de Monsieur (le duc d'Anjou) et d'aulcuns du
+Conseil et aultres; mais pourtant... fust-il abhoré de tous ceux de
+notre armée». Ce n'était pas d'ailleurs par répugnance de l'acte
+lui-même «que personne ne le vouloit accoster» et même l'on
+reconnaissait qu'il avait «faict un grand service au roy et à la patrie
+pour leur avoir exterminé un ennemy très brave et très vaillant»; mais
+on l'estimait infâme d'avoir «perfidement et proditoirement tué son
+maistre et son bienfaiteur»<a id="footnotetag563" name="footnotetag563"></a><a href="#footnote563"><sup class="sml">563</sup></a>. Si la morale du temps eût facilement
+excusé un meurtre politique, l'ingratitude et la félonie dont celui-là
+était entaché le rendaient exécrable à des gentilshommes. La famille
+royale fut moins scrupuleuse. Charles IX, alors à Plessis-les-Tours,
+aurait même écrit le 10 octobre à son frère le duc d'Alençon, qu'il
+avait laissé à Paris, de bailler le Collier de l'Ordre (de Saint-Michel)
+à l'assassin de Mouy et de le faire gratifier «de quelque honneste
+présent selon ses mérites» «par les manans et habitants de Paris»<a id="footnotetag564" name="footnotetag564"></a><a href="#footnote564"><sup class="sml">564</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote563" name="footnote563"><b>Note 563: </b></a><a href="#footnotetag563">(retour) </a> Brantôme, VII. p. 253.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote564" name="footnote564"><b>Note 564: </b></a><a href="#footnotetag564">(retour) </a> Delaborde, III, p. 159 et P. de Vaissière, <i>De quelques
+assassins</i>, 1912, p. 112-113, affirment avec assurance l'authenticité de
+cette lettre. Mais il y a quelques raisons d'en douter. Le style sent le
+pastiche. D'autre part, la promotion des chevaliers avait lieu une fois
+l'an seulement, le 29 septembre, jour de la saint-Michel, et
+l'assassinat est du 9 octobre. La lettre dit que Maurevert a «esté
+choisi et éleu par les frères compaignons dudict ordre pour y estre
+associé». Où, quand et comment aurait eu lieu cette élection? S'il
+existait des listes complètes des chevaliers de l'Ordre, la question
+d'authenticité serait vite résolue. Mais y en a-t-il encore? Les
+<i>Statuts de l'Ordre de Saint-Michel</i>, Imprimerie royale, 1725, ne
+donnent en général que les noms des chefs et des officiers. A tout le
+moins peut-on rechercher dans les acquits du domaine de la ville
+(<i>Archives nationales</i>, H. 2065) celui du «présent» fait par Paris à
+Maurevert. Mais il serait étonnant qu'un pareil don eût échappé à M.
+Guérin, qui en signale d'autres justement en ce mois d'octobre 1569,
+dans ses notes du t. VI des <i>Registres des Délibérations du Bureau de
+l'Hôtel de Ville de Paris</i>, 1568-1572, Paris, 1891.</blockquote>
+
+<p>Mouy commandait à Niort, qui de frayeur, capitula, après le meurtre. Les
+vaincus de Moncontour fuyaient à la débandade. Mais l'intervention de
+Charles IX arrêta la poursuite que Tavannes voulait mener à outrance
+Catherine laissait trop voir sa préférence pour le duc d'Anjou, à qui
+elle avait fait donner le commandement en chef des armées et une sorte
+de vice-royauté dans les pays où il opérait. Elle s'était dévouée à sa
+fortune et cherchait à lui créer dans l'État une place à part, non
+au-dessous, mais à côté du Roi. Elle avait imaginé un gouvernement
+hybride, véritable triarchie, dont elle était la tête, le duc d'Anjou le
+bras et Charles IX la raison sociale. Le jeune Roi, fier et sensible,
+souffrait de la gloire de son frère; il se hâta de le rejoindre pour
+achever la défaite des rebelles. Mais courir après les fuyards, que
+talonnait la nécessité, lui parut indigne de sa grandeur. Il résolut
+donc d'assiéger les places fortes qui servaient de boulevards à La
+Rochelle, et de se donner le plaisir d'y faire des entrées triomphales.
+Pendant que les forces royales s'épuisaient contre Saint-Jean-d'Angély,
+qui se défendit longtemps (16 octobre-2 décembre), Coligny filait vers
+le Midi. Il hiverna dans la région plantureuse de l'Agénois et de
+Montauban, s'y refit et se renforça de l'armée de Mongoméry, qui avait
+reconquis le Béarn sur les catholiques. Au printemps il précipita sa
+marche à travers le Languedoc, et, pillant et brûlant pour bien montrer
+que tous les huguenots n'étaient point morts, il atteignit le Rhône.</p>
+
+<p>Pendant le siège de Saint-Jean-d'Angély, Catherine avait négocié avec
+les protestants. Elle leur fit offrir la paix avec la liberté de
+conscience (février 1570); ils réclamèrent de plus la liberté de culte
+(mars 1570).</p>
+
+<p>Catherine ne s'attendait pas à cette exigence. Charles IX, qui se
+révélait violent, s'emporta jusqu'à la menace contre les députés du
+parti, qui, tout en l'assurant de leur fidélité, mettaient à prix leur
+obéissance (25 avril 1570). Mais la progression de Coligny vers le Nord,
+le long de la vallée du Rhône, le rendit plus conciliant. Les articles
+de l'accord étaient presque arrêtés, quand Téligny, le principal
+ambassadeur, eut l'imprudence de lui déclarer «qu'il avoit commandement
+de la part des princes et de l'Amiral de luy dire comment ils ne
+pouvoient veoir de seureté pour leur biens ne leur vye, si ce n'estoit
+qu'ils eussent Calais et Bordeaux pour leur demeurer». Demander deux
+ports et surtout Calais, cette place forte toujours convoitée par
+l'Angleterre et que Coligny en 1562 avait promis de restituer à
+Élisabeth, c'était presque une provocation. «De quoy le Roy fust si
+despité qu'il mit la main à la dague, et pense-t-on qu'il en eust donné
+audict Telligny si on ne se feust mis entre eux deux.... Et dict (le
+Roi) comme il lui feroit sentir qu'il n'estoit point roy de paille comme
+ils (les huguenots) l'ont estimé»<a id="footnotetag565" name="footnotetag565"></a><a href="#footnote565"><sup class="sml">565</sup></a>.</p>
+
+<p>Cependant Coligny avançait toujours. Après une longue halte à
+Saint-Étienne, il repartit, échappa au maréchal de Cossé, qui lui
+barrait la route à Arnay-le-Duc (26 juin) et s'établit fortement à La
+Charité-sur-Loire, d'où il menaçait les abords de Paris. Dans l'Ouest,
+La Noue, le Bayard huguenot, avait repris l'offensive, occupé Niort,
+Brouage et Saintes.</p>
+
+<p>Depuis longtemps, Catherine était lasse de la guerre. Elle supportait
+mal l'effort d'un long dessein: elle était femme. La lutte s'éternisait
+sans résultats; l'argent manquait<a id="footnotetag566" name="footnotetag566"></a><a href="#footnote566"><sup class="sml">566</sup></a>; les Espagnols ne lui envoyaient
+plus de secours. Et surtout elle avait contre Philippe II des griefs
+personnels. Sa fille Élisabeth, reine d'Espagne, était morte le 3
+octobre 1568, un an avant Moncontour. Malgré son chagrin, Catherine
+avait immédiatement posé la candidature de sa dernière fille,
+Marguerite, à la main de son gendre. Mais Philippe II refusait la femme
+qu'elle lui offrait, et même empêchait, croyait-elle, le roi de
+Portugal, don Sébastien, de l'épouser. Sans plus de souci de ses
+convenances que de ses ambitions matrimoniales, il profita de
+l'ascendant que lui donnaient à Vienne sa puissance et sa qualité de
+chef de la Maison des Habsbourg et il prit pour lui l'aînée des
+archiduchesses, qu'elle destinait à Charles IX. Il laissa au roi de
+France la cadette, et, pour bien marquer les rangs, décida que les deux
+contrats seraient passés à Madrid et le sien signé un quart d'heure
+avant celui de son futur beau-frère. La paix avec les huguenots, ce
+serait en quelque sorte la vengeance de la mère de famille contre ce
+gendre discourtois. Elle commençait à le croire capable du crime dont on
+l'accusait. La mort à vingt-trois ans d'Élisabeth de Valois, quelques
+mois après celle de l'infant don Carlos, qui avait même âge qu'elle, est
+une simple coïncidence de temps, mais où les contemporains cherchèrent
+une relation de cause à effet<a id="footnotetag567" name="footnotetag567"></a><a href="#footnote567"><sup class="sml">567</sup></a>. La légende se forma vite d'un don
+Carlos amoureux de sa belle-mère et payé de retour, et d'un Philippe II
+punissant une faiblesse du cœur, où le corps n'avait pas eu de part. En
+réalité, Élisabeth, mariée trop jeune et affaiblie par de nombreuses
+couches, fut emportée par une fièvre puerpérale, une fin aussi fréquente
+alors qu'elle est rare aujourd'hui. Don Carlos était un dément, illuminé
+parfois, comme sa bisaïeule Jeanne la Folle, d'éclairs d'intelligence et
+de bon sens, mais que ses crises de fureur, sa haine contre son père et
+ses projets de fuite en Italie et de là peut-être aux Pays-Bas alors en
+révolte, décidèrent Philippe II, dans l'intérêt de la dynastie et de
+l'Espagne, à enfermer (18 janvier 1568). Le prisonnier mourut six mois
+après, dans l'appartement où il était séquestré, d'une indigestion de
+liqueurs glacées qui acheva l'œuvre du désespoir, de la honte, de la
+rage impuissante. Le crime du père, si l'on peut dire, fut de traiter
+son fils malade en rebelle, de le retrancher de soi comme du reste du
+monde, et de refuser avec une volonté impitoyable d'aller le voir,
+malgré ses supplications, même à l'heure de son agonie<a id="footnotetag568" name="footnotetag568"></a><a href="#footnote568"><sup class="sml">568</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote565" name="footnote565"><b>Note 565: </b></a><a href="#footnotetag565">(retour) </a> Lettre citée par Delaborde, III, p. 201.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote566" name="footnote566"><b>Note 566: </b></a><a href="#footnotetag566">(retour) </a> C'est une des raisons de bien des revirements. Voir
+Germain Bapst, <i>Histoire des Joyaux de la Couronne de France</i>, Paris,
+1889, liv. II, ch. I. p. 86 sqq.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote567" name="footnote567"><b>Note 567: </b></a><a href="#footnotetag567">(retour) </a> Mort de don Carlos, 24 juillet 1568; mort d'Élisabeth, 3
+octobre 1568.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote568" name="footnote568"><b>Note 568: </b></a><a href="#footnotetag568">(retour) </a> L'ouvrage capital, c'est encore l'étude si documentée de
+Gachard, <i>Don Carlos et Philippe II</i>, Bruxelles, 1863, 2 vol., avec ses
+nombreux appendices. On peut lire aussi le <i>Don Carlos et Philippe II</i>,
+3e éd., 1888, du Cte Charles de Mouy.</blockquote>
+
+<p>Élisabeth était reconnaissante au prince, étant sa marâtre, de
+l'affection qu'il lui témoignait. «L'aubligation que je luy ay,
+écrivait-elle à l'ambassadeur de France, le jour même de l'arrestation,
+et la peine en laquelle est le Roy pour avoir été contraint de le tenir
+et mettre comme il le tient, m'ont mise de façon que j'ay craint de ne
+le vous savoir compter (conter) comme j'eusse voulu.» Et d'ailleurs
+Philippe II, qui vient de lui dire ce qu'il a fait, lui a «commandé de
+n'escrire tant qu'il me dye». Elle ne se ressentait moins,
+ajoutait-elle, de l'infortune de son beau-fils, que s'il eût été son
+propre fils. Cette sorte de mère adoptive parle avec une sincérité
+touchante de leurs rapports: «... Si je le désirois, c'estoit pour faire
+service», ce qui signifie assurément qu'elle s'employait à le
+réconcilier avec le Roi son mari. Mais elle n'y avait pas réussi. «Dieu
+a voulu qu'il est déclaré ce qu'il est, à mon grand regret.» Le même
+ambassadeur écrivait à Catherine: «La Royne s'en passionne et en pleure
+pour l'amour de tous deux»<a id="footnotetag569" name="footnotetag569"></a><a href="#footnote569"><sup class="sml">569</sup></a>, (c'est-à-dire du père et du fils). Il y
+a loin de cette compassion si naïve à une tendresse coupable. Quel autre
+sentiment que la pitié pouvait inspirer à la douce jeune femme ce blême
+adolescent, maladif et contrefait, avec une épaule trop haute et une
+jambe trop courte, enragé de se marier et qui s'appliquait, sans
+beaucoup de succès, à faire la preuve de sa virilité, «un demi-homme
+naturel», disait moqueusement l'ambassadeur de France.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote569" name="footnote569"><b>Note 569: </b></a><a href="#footnotetag569">(retour) </a> Gachard, <i>Don Carlos et Philippe II</i>, 1863, II, p.
+524-525 et la note 2 de la page 524.</blockquote>
+
+<p>Après les mauvais offices de Philippe II, Catherine inclinait à croire
+qu'il avait empoisonné sa fille. Mais il faut bien dire qu'immédiatement
+après la mort d'Élisabeth, alors qu'elle avait le plus de chances d'être
+bien renseignée, elle n'en disait ni n'en savait rien. Quelque désir
+qu'elle eût de bien marier ses enfants--et c'est assurément la preuve
+qu'elle les aimait,--elle n'aurait pas couru le risque de donner sa
+dernière fille au meurtrier de sa fille aînée.</p>
+
+<p>Elle en voulait à tous ceux qui contrecarraient ses combinaisons
+matrimoniales. Marguerite, qui avait dix-sept ans et s'annonçait
+sensible, écoutait volontiers le jeune duc Henri de Guise. Le cardinal
+de Lorraine ne décourageait pas, disait-on, l'idylle, dans l'espoir
+qu'elle aboutirait au mariage et assurerait la fortune de sa maison. Par
+crainte de cette même grandeur ou par haine d'une sœur, autrefois très
+chère, le duc d'Anjou dénonça l'intrigue à la Reine. Catherine était une
+mère de famille autoritaire. Elle entendait disposer de sa fille,
+qu'elle destinait à un prince souverain, sans elle et même malgré elle,
+au mieux de ses intérêts et de sa politique. Charles IX, colère et
+hautain, fut blessé, en son orgueil de frère et de roi, de
+l'outrecuidance de ces cadets de Lorraine. Un matin, il arriva chez la
+Reine-mère, «tout en chemise» et y manda Marguerite. Quand ils furent
+seuls avec cette amoureuse, ils se jetèrent sur elle et la battirent
+rudement. «Au sortir de leurs mains, ses vêtements étaient si déchirés,
+et sa chevelure si en désordre» que Catherine, de peur qu'on se doutât
+de rien, «passa une heure à rajuster la toilette de sa fille» (25 juin
+1570)<a id="footnotetag570" name="footnotetag570"></a><a href="#footnote570"><sup class="sml">570</sup></a>. Le Roi commanda à son frère, le bâtard d'Angoulême, de tuer
+le duc de Guise, et celui-ci, pour sauver sa vie, fut obligé d'annoncer
+son prochain mariage avec la princesse de Portien, Catherine de Clèves,
+une jeune veuve très aimable, à qui il faisait, par surcroît, une cour
+assidue. Le cardinal de Lorraine partit pour son diocèse. Le crédit des
+chefs catholiques était passé.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote570" name="footnote570"><b>Note 570: </b></a><a href="#footnotetag570">(retour) </a> Récit de l'ambassadeur d'Espagne, F. de Alava, cité dans
+<i>Lettres</i>, III, introd. p. <span class="sc">LXIV</span>. Marguerite, dans ses Mémoires, ne parle
+pas de la correction, et, en disculpant le duc de Guise, elle se
+disculpe elle-même. Elle se donne le beau rôle d'avoir fait faire le
+mariage du Duc avec la princesse de Portien pour couper court à de faux
+bruits, dont l'auteur responsable, prétend-elle, était le sieur du Gast,
+favori du duc d'Anjou. <i>Mémoires de Marguerite</i>, édit. Guessard, p.
+19-20, 22-23.</blockquote>
+
+<p>La paix fut signée avec les protestants à Saint-Germain. L'édit de
+pacification (8 août 1570) leur accordait la liberté de conscience dans
+tout le royaume et la liberté de culte dans tous les endroits où il
+existait avant la guerre, dans le logis des hauts justiciers et dans les
+faubourgs de deux villes par chaque grand gouvernement, exception faite
+pour la Cour et pour Paris, où, y compris une zone de deux lieues de
+rayon autour de la résidence royale et de dix autour de la capitale, il
+n'y aurait d'autre exercice que de la religion romaine. Ils obtenaient
+aussi de garder pendant deux ans La Rochelle, Montauban, La
+Charité-sur-Loire et Cognac, comme refuge provisoire contre les
+violences catholiques, en attendant l'effet des mesures de pacification.
+Les princes de Navarre et de Condé et vingt gentilshommes protestants,
+désignés par le Roi, jureraient au nom de tout le parti de restituer «au
+bout et terme de deux ans» ces quatre places de sûreté.</p>
+
+<p>Pour rendre cette paix durable et fortifier la cause protestante en
+Europe, deux chefs huguenots, réfugiés pendant la guerre en Angleterre,
+le cardinal de Châtillon et Jean de Ferrières, vidame de Chartres,
+cherchèrent à rapprocher Catherine d'Élisabeth. Comme ils connaissaient
+les appétits de grandeur de la Reine-mère, ils présentèrent le projet
+d'alliance sous la forme la mieux faite pour la tenter, un mariage entre
+la Reine d'Angleterre et le duc d'Anjou, frère cadet de Charles IX.</p>
+
+<p>Jusque-là les rapports entre les deux Cours n'avaient pas été cordiaux,
+mais ce n'était pas la faute de Catherine. Elle avait, après la mort de
+François II, pressé Marie Stuart, à qui elle gardait rancune, de
+retourner en Écosse et elle l'y laissa aux prises avec ses sujets
+presbytériens, qui, soutenus par les forces anglaises, avaient imposé à
+la régente, Marie de Lorraine, sa mère, la reconnaissance de leur
+Église<a id="footnotetag571" name="footnotetag571"></a><a href="#footnote571"><sup class="sml">571</sup></a>. Quoique Élisabeth se fût pendant la première guerre civile,
+alliée à Condé et Coligny pour lui reprendre Calais, elle avait à deux
+reprises, quelques mois après le traité de Troyes, sollicité sa main
+pour Charles IX<a id="footnotetag572" name="footnotetag572"></a><a href="#footnote572"><sup class="sml">572</sup></a>. Il s'ensuivit de cette recherche, qu'Élisabeth
+finit par décliner (12 juin 1565), que les Anglais n'aidèrent plus aussi
+ouvertement les huguenots pendant les deux guerres qui suivirent et que
+Catherine, rompant décidément avec la politique d'Henri II et des Guise,
+abandonna la défense du catholicisme et, par suite, des intérêts
+français en Écosse. Marie Stuart, livrée à elle-même, avait réussi
+d'abord à calmer par ses ménagements l'opposition religieuse, mais elle
+la souleva plus ardente, en faisant ou laissant tuer Darnley, son mari,
+qui d'ailleurs l'avait outragée, et en épousant de gré ou de force l'un
+des meurtriers, Bothwen, que d'ailleurs elle ne détestait pas<a id="footnotetag573" name="footnotetag573"></a><a href="#footnote573"><sup class="sml">573</sup></a>.
+Évadée du château fort où les lords rebelles l'avaient enfermée et de
+nouveau vaincue, elle s'était enfuie en Angleterre pour chercher asile
+et appui auprès d'Élisabeth, sa cousine (15 mai 1568). Elle n'y trouva
+qu'une prison. La fille d'Henri VIII et d'Anne de Boleyn garda en son
+pouvoir cette suppliante, qui descendait comme elle d'Henri VII Tudor et
+que beaucoup de catholiques anglais, vu son hérésie et l'irrégularité de
+sa naissance, considéraient comme la légitime héritière de Marie Tudor.
+Contre tout droit, elle se constitua juge des accusations dont les
+Écossais chargeaient leur souveraine, et, inquiète du nombre et du zèle
+des défenseurs de Marie Stuart, elle resserra toujours plus étroitement
+sa captivité.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote571" name="footnote571"><b>Note 571: </b></a><a href="#footnotetag571">(retour) </a> Cheruel, <i>Marie Stuart et Catherine de Médicis</i>, Paris,
+1858, ch. II. p. 17-28.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote572" name="footnote572"><b>Note 572: </b></a><a href="#footnotetag572">(retour) </a> <i>Id., ibid.</i>, demande en mariage faite en septembre
+1564--le traité de Troyes est du 11 avril--par Castenau de
+Mauvissière.--Nouvelle demande en février 1565, par Paul de Foix,
+Mignet, <i>Histoire de Marie Stuart</i>, 1851, t. I, app. D, p. 473 sqq. Cf.
+t. I, p. 195-199.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote573" name="footnote573"><b>Note 573: </b></a><a href="#footnotetag573">(retour) </a> Sur la culpabilité ou le degré de responsabilité de Marie
+Stuart dans l'assassinat de Darnley et son mariage avec Bothwen, on peut
+lire Mignet, <i>Histoire de Marie Stuart</i>, 1851, 2 vol.--Cf. Martin
+Philippson, <i>Histoire du règne de Marie Stuart</i>, 3 vol., Paris,
+1891-1892.--Gauthier, <i>Histoire de Marie Stuart</i>, 2e éd., Paris, 1875,
+et enfin Andrew Lang, <i>The Mystery of Mary Stuart</i>, Londres 1900, qui
+reprend les discussions antérieures et revendique pour Marie le bénéfice
+du doute.</blockquote>
+
+<p>Cette application hypocrite de la raison d'État, sous couleur de justice
+et de vertu, et l'acharnement des protestants d'Angleterre et d'Écosse,
+qui lui donnait un air de persécution religieuse, provoquèrent dans tout
+le monde catholique, et particulièrement en France, la seconde patrie de
+la victime, une grande indignation. On oublia les fautes passionnelles,
+dont Marie Stuart, d'ailleurs, d'après les idées du temps, ne devait
+compte qu'à Dieu, et on ne vit plus en elle qu'une martyre de sa foi. Le
+pape Pie V, par une bulle du 25 février 1570, qui fut placardée sur la
+porte de l'évêque anglican de Londres le 15 mai, excommunia et déposa la
+Jézabel anglaise, comme hérétique et bâtarde. Ce fut pour conjurer
+l'effet de ce jugement privatoire et détourner la France de s'unir
+contre elle avec l'Espagne qu'Élisabeth encouragea les avances à la
+Reine-mère. Elle avait trente-sept ans: le Duc d'Anjou, seulement
+dix-neuf. Mais cette différence d'âge pouvait-elle entrer en compte avec
+les avantages et les espérances que le Vidame, un imaginatif de grande
+envergure, énumérait avec une confiance superbe. «Monseigneur (le duc
+d'Anjou) (devenu l'époux d'Élisabeth) pouroit instement (justement) avec
+forces du Roy (de France), faveur d'Angleterre et moiens du prince
+d'Orange (Guillaume de Nassau) avoir la confiscation de la Flandre par
+droict de féodalité pour félonie commise.» Ainsi «la Maison d'Autriche
+qui se bastit l'Empire héréditaire et la monarchie trouverait en ung
+instant deux frères, roys ausy puissants l'ung que l'autre, pour contre
+poids de son ambition, ligués avec les princes protestants de
+l'Allemaigne, et auroient les deux frères plus de part en l'Empire que
+ceulx» qui se veulent attribuer tout pouvoir «par la ruyne des anciennes
+Maisons de la Germanie». «Le partage de monsieur d'Alençon (le dernier
+fils de Catherine) serait aisé à trouver en la duché de Milan avec la
+faveur de l'Allemaigne, des Suisses ausy et des princes italiens
+dévotieux de la France, et, si besoing estoit pour le recouvrement du
+royaume de Naples, la faveur du Turc se trouveroit par après bien à
+propos.» De cette façon, «ung grand plaisir viendrait à la Royne de
+veoir tous ses enfants roys»<a id="footnotetag574" name="footnotetag574"></a><a href="#footnote574"><sup class="sml">574</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote574" name="footnote574"><b>Note 574: </b></a><a href="#footnotetag574">(retour) </a> Octobre 1570, H. de La Ferrière, <i>Le XVIe siècle et les
+Valois, d'après les documents inédits du British Museum et du Record
+Office</i>, 1879, p. 270-271.</blockquote>
+
+<p>Catherine fut tellement éblouie par ce mirage d'avenir qu'elle oublia de
+se demander si Élisabeth était sincère.</p>
+
+<p>Le duc d'Anjou résistait à l'appât; il avait des préventions contre
+cette vieille fille coquette, amoureuse de son corps, sensible aux
+hommages et au frôlement des beaux jeunes hommes, et dont les
+familiarités avec son cousin Leicester prêtaient à des bruits fâcheux.
+«Il m'a faict dire par le Roy, écrivait la Reine-mère à La
+Mothe-Fénelon, ambassadeur de France à Londres, qu'il ne la veut jamais
+espouser, quand bien mesme elle le voudroit, d'aultant qu'il a toujours
+si mal ouï parler de son honneur et en a vu des lettres escriptes de
+tous les ambassadeurs qui y ont esté qu'il penseroit estre
+déshonoré»...<a id="footnotetag575" name="footnotetag575"></a><a href="#footnote575"><sup class="sml">575</sup></a>. Elle ne se consolait pas de «perdre un tel royaume»
+pour ce dégoût et suggérait d'autres solutions. Élisabeth ne
+pourrait-elle pas adopter pour héritière une de ses parentes, que le duc
+d'Anjou épouserait, ou bien encore s'accommoder elle-même du duc
+d'Alençon? «De luy, il (Alençon) le désire [ce mariage] et il a seize
+ans passés»; mais voudra-t-elle de ce tout jeune prince, «d'aultant
+qu'il est petit de (pour) son âge». Elle fit si bien qu'elle ramena le
+duc d'Anjou et s'empressa de l'annoncer à l'ambassadeur (18 février
+1571). C'était un succès de conséquence; il coupait court à un projet de
+mariage entre Élisabeth et le fils de Jeanne d'Albret, qu'à défaut de
+don Carlos, de don Sébastien et de Philippe II elle destinait à sa fille
+Marguerite. Henri de Navarre était le chef du parti protestant et il
+serait roi à la mort de sa mère. D'un coup, Catherine gagnerait deux
+couronnes<a id="footnotetag576" name="footnotetag576"></a><a href="#footnote576"><sup class="sml">576</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote575" name="footnote575"><b>Note 575: </b></a><a href="#footnotetag575">(retour) </a> Lettre du 2 février 1571, <i>Supplément à la
+Correspondance</i>, t. VII, p. 179.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote576" name="footnote576"><b>Note 576: </b></a><a href="#footnotetag576">(retour) </a> Sur le mariage français et les dispositions vraies ou
+feintes d'Élisabeth, voir dans les <i>Mémoires et instructions pour les
+ambassadeurs</i> ou <i>Lettres et négociations de Walsingham, ministre et
+secrétaire d'État sous Élisabeth, reine d'Angleterre</i>, trad. de
+l'anglais, Amsterdam, 1700, une lettre d'Élisabeth du 24 mars 1571, p.
+68-72 et <i>passim</i>, et la réponse de Walsingham à lord Burleigh (Robert
+Cecil), p. 74 sqq.</blockquote>
+
+<p>Mais pour réussir elle avait besoin des huguenots. Or les grands du
+parti, malgré la paix, restaient distants et défiants. Coligny, la reine
+de Navarre, les princes s'étaient retirés à La Rochelle; ils avaient
+décliné l'honneur d'assister aux épousailles de Charles IX à Mézières
+avec l'archiduchesse d'Autriche, Élisabeth (26 novembre 1570). L'Amiral
+dénonçait avec sa rudesse habituelle les crimes des catholiques et
+réclamait l'application de l'Édit «non seulement en paroles mais
+principalement en effect». Comme Catherine affectait de se plaindre de
+ses exagérations et de son humeur, il répliquait: «Je vous supply très
+humblement de ne dire que ce sont de mes opinions ou que je menace le
+Roy». Le maréchal de Cossé avait été mal accueilli à La Rochelle, où il
+était allé faire à Jeanne d'Albret des ouvertures de mariage.</p>
+
+<p>Ce fut un incident de politique italienne qui changea ces dispositions.
+Le pape Pie V, ayant de sa propre autorité promu Côme de Médicis, duc de
+Florence, à la dignité de grand-duc de Toscane, l'empereur Maximilien,
+comme suzerain de l'État que Charles-Quint avait créé, et Philippe II,
+en qualité de souverain italien, avaient protesté contre l'initiative du
+Pape et l'élévation du Duc. Côme, inquiet, envoya en Allemagne un agent,
+Frégose, pour s'y assurer l'appui éventuel des princes protestants.</p>
+
+<p>De Heidelberg, où il fut froidement reçu par l'Électeur Palatin, à qui
+tous les papistes et particulièrement ceux d'Italie étaient suspects, le
+négociateur alla trouver à La Rochelle Ludovic de Nassau, frère de
+Guillaume d'Orange, qui travaillait à organiser «la grande flibuste» des
+corsaires Rochelois et des gueux de mer des Pays-Bas contre la marine
+espagnole. Dans leurs entretiens, il fut question d'opposer à Philippe
+II la France et la Toscane unies. Charles IX, informé de ce projet
+d'accord, y adhéra avec enthousiasme. Il souffrait de la dépendance où
+sa mère le tenait et il saisit cette occasion de s'émanciper. Il chargea
+l'ambassadeur florentin, Petrucci, d'écrire à Côme qu'il le soutiendrait
+contre tous ses ennemis, qu'il ne cherchait pas d'agrandissement en
+Italie et portait uniquement ses vues sur les Flandres. Il déclarait à
+Petrucci qu'il lui serait facile de gagner la Reine à ses projets, mais
+en attendant il se cachait d'elle. «Ma mère est trop timide», lui
+disait-il un jour. Peut-être espérait-il s'avancer si loin qu'elle
+serait bien obligée de le suivre.</p>
+
+<p>La poursuite de ses négociations matrimoniales<a id="footnotetag577" name="footnotetag577"></a><a href="#footnote577"><sup class="sml">577</sup></a> amena Catherine à
+favoriser cette intrigue qu'elle ignorait. Le mariage d'Angleterre et le
+mariage de Navarre étaient en suspens. Les Anglais débattaient
+gravement les libertés religieuses qu'ils accorderaient ou plutôt
+n'accorderaient pas au prince-consort catholique<a id="footnotetag578" name="footnotetag578"></a><a href="#footnote578"><sup class="sml">578</sup></a>. Au fond,
+Élisabeth n'avait pas grande envie de se marier, mais elle jugeait utile
+de se rapprocher de la France, et il ne lui déplaisait pas d'ajouter un
+nom de plus à la liste déjà longue de ses prétendants. Elle comptait sur
+les susceptibilités antipapistes de son peuple pour l'aider, quand il en
+serait temps, à se dégager. Jeanne d'Albret, instruite des vues de
+Catherine sur son fils, laissait tomber la conversation. Comme, parmi
+les chefs protestants, Ludovic de Nassau était le seul qui s'entendît
+avec cette souveraine revêche, Catherine se décida, mais pour d'autres
+raisons que son fils, à rechercher cet ennemi déclaré de l'Espagne.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote577" name="footnote577"><b>Note 577: </b></a><a href="#footnotetag577">(retour) </a>: Petrucci à François de Médicis, fils du grand-duc, 19
+mars 1571, <i>Négociations diplomatiques</i>, t. III, p. 656.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote578" name="footnote578"><b>Note 578: </b></a><a href="#footnotetag578">(retour) </a> Walsingham, p. 77, 125.</blockquote>
+
+<p>Ludovic en profita. Dans les deux entrevues qu'il eut avec le Roi et la
+Reine-mère, très mystérieusement, à Lumigny (14 juillet) et quelques
+jours après à Fontainebleau, il demanda le secours d'une armée française
+pour délivrer les populations des Pays-Bas de la tyrannie du duc d'Albe.
+Le succès était facile; la moitié des villes se soulèverait à
+l'apparition des forces libératrices. Le Roi pouvait compter sur
+Élisabeth et les princes protestants d'Allemagne, pourvu qu'il offrît de
+partager avec l'Angleterre et l'Empire la souveraineté des dix-sept
+provinces<a id="footnotetag579" name="footnotetag579"></a><a href="#footnote579"><sup class="sml">579</sup></a>. En présence de sa mère, Charles IX répondit prudemment
+qu'il se porterait volontiers à cette entreprise s'il était assuré de
+cette assistance; mais en secret, il promit à Ludovic d'armer une flotte
+pour faire peur à Philippe II.</p>
+
+<p>Catherine, un moment séduite, croyait tous les rêves permis si le duc
+d'Anjou obtenait la main d'Élisabeth. Mais le prétendu ne montrait aucun
+empressement à plaire. Dans une lettre du 2 août 1571, à M. de Noailles,
+évêque de Dax et ambassadeur de France à Constantinople, elle déplorait
+«comment yl n'y a personne isy qui ne luy aye peu faire entendre ce que
+c'et de la grendeur que cet (ce) mariage lui pouroyt aporter, et
+l'amitié dé prinse d'Alemengne pour parvenir à l'Empire et la conqueste
+dé Péys-Bas...»<a id="footnotetag580" name="footnotetag580"></a><a href="#footnote580"><sup class="sml">580</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote579" name="footnote579"><b>Note 579: </b></a><a href="#footnotetag579">(retour) </a> Pour les références, Kervyn de Lettenhove, t. II, p.
+307-312.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote580" name="footnote580"><b>Note 580: </b></a><a href="#footnotetag580">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. IV, p. 63.</blockquote>
+
+<p>Coligny jugea le moment si décisif qu'il résolut de se rapprocher de la
+Cour et d'offrir à la Reine-mère son humble service pour pacifier le
+royaume. Il arriva à Blois le 12 septembre et, après la gêne des
+premières rencontres, la confiance s'établit. Catherine déclara avec
+conviction qu'elle voulait oublier le passé et que s'il se montrait bon
+sujet et serviteur du Roi, «elle l'embrasserait et lui ferait toutes
+sortes de faveurs»<a id="footnotetag581" name="footnotetag581"></a><a href="#footnote581"><sup class="sml">581</sup></a>. Elle le fit rentrer au Conseil, le gratifia
+d'un don de 150 000 livres, et, malgré sa religion, d'une abbaye de 20
+000 livres de revenu<a id="footnotetag582" name="footnotetag582"></a><a href="#footnote582"><sup class="sml">582</sup></a>. Mais elle entendait être payée de
+complaisance en retour.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote581" name="footnote581"><b>Note 581: </b></a><a href="#footnotetag581">(retour) </a> Desjardins, <i>Négociations de la France avec la Toscane</i>,
+t. III, p. 705.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote582" name="footnote582"><b>Note 582: </b></a><a href="#footnotetag582">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 706</blockquote>
+
+<p>Elle réclamait les quatre places de sûreté quelques mois plus tôt que ne
+le portait l'Édit de pacification. L'Amiral s'y était engagé un peu à la
+légère: et maintenant il s'excusait, prétendant qu'il ne pouvait donner
+cet ordre sans le consentement des chefs du parti, Henri de Navarre et
+Henri de Bourbon. Elle répliqua qu'elle n'en croyait rien, que les
+princes avaient toujours fait ce qu'il avait voulu<a id="footnotetag583" name="footnotetag583"></a><a href="#footnote583"><sup class="sml">583</sup></a>.</p>
+
+<p>Elle était impatiente aussi d'arrêter le mariage du prince de Navarre
+avec Marguerite. Un jour qu'elle exprimait à l'Amiral le souhait de voir
+Jeanne d'Albret à la Cour, il eut la maladresse de dire que la reine de
+Navarre lui avait fait peur de quelque embûche pour le dissuader d'y
+venir et qu'elle se montrerait encore plus circonspecte quand il
+s'agirait d'elle-même. Ce propos la toucha au vif. «Vous et moi,
+s'écria-t-elle, nous sommes trop vieux pour jouer à nous tromper l'un
+l'autre.» «C'est vous qui devez être le plus en défiance de lui (Charles
+IX). Est-ce qu'elle (Jeanne d'Albret) peut croire que le Roi veut faire
+alliance avec son fils pour la faire mourir?»<a id="footnotetag584" name="footnotetag584"></a><a href="#footnote584"><sup class="sml">584</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote583" name="footnote583"><b>Note 583: </b></a><a href="#footnotetag583">(retour) </a>: <i>Négociations</i>, p. 709, 24 septembre 1571.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote584" name="footnote584"><b>Note 584: </b></a><a href="#footnotetag584">(retour) </a> Petrucci à Côme, Blois, 16 octobre 1571, <i>Négociations
+diplomatiques de la France avec la Toscane</i>, t. III, p. 722.</blockquote>
+
+<p>Mais c'était sur la politique extérieure que s'accentuait leur
+désaccord. Elle rêvait de pourvoir royalement le duc d'Anjou, mais elle
+n'imaginait pas d'y réussir par la force ouverte. Elle n'avait ni les
+armées, ni les ressources, ni l'autorité au dedans, ni les alliances au
+dehors qu'il eût fallu pour s'agrandir aux dépens de la Maison
+d'Autriche. En avait-elle même la volonté? Elle n'aimait pas la guerre,
+ce jeu brutal où son adresse féminine restait sans emploi, et même elle
+en avait peur. La puissance de Philippe II, après l'exécution,
+l'emprisonnement ou la fuite des révoltés des Pays-Bas, lui paraissait
+formidable et lui inspirait de l'admiration et de l'effroi. Il y aurait
+trop de risques à prendre ce qu'elle avait tenté de se faire donner. Les
+mariages avec dot et espérances étaient le genre de conquête approprié à
+son sexe et à ses moyens. Après avoir fait sans succès le siège de
+Philippe II, dont elle avait tant attendu, elle poursuivait mêmes
+avantages du côté protestant. Ainsi ferait-elle repentir ce roi
+d'Espagne, qui l'entravait en tout et ne lui complaisait en rien. Elle
+lui préparait partout des embarras et des ennemis; elle ne décourageait
+pas les rebelles des Pays-Bas et même consentait à les aider sous main
+de quelques subsides. Mais elle trouvait trop dangereux de leur fournir
+ouvertement des hommes et de l'argent ou même de laisser les huguenots
+marcher en troupe à leur secours. Coligny poussait à l'invasion des
+Flandres et à la rupture avec l'Espagne. Catherine désavouait tout acte
+public d'hostilité qui pourrait entraîner la guerre. C'était
+l'opposition de deux politiques s'ajoutant au conflit de deux religions.</p>
+
+<p>Elle avait appris le projet de ligue franco-florentine par le refus du
+Côme. Le Grand-Duc, rassuré sur les intentions de Maximilien et de
+Philippe II, avait répondu par des conseils pacifiques aux avances
+belliqueuses de Charles IX. Joyeuse de ce refus, qui dégoûterait,
+pensait-elle, son fils de toute nouvelle velléité d'action personnelle,
+elle lui fit l'éloge de Côme et de son fils, François de Médicis, si
+dévoués au bien de la France. «Remarquez donc bien leur bonté, dit-elle,
+et tenez-vous-en à leur conseil de rester en paix et d'ordonner votre
+royaume, parce que cela est saint et bon.»</p>
+
+<p>Et le jeune Roi, confus de son échec, mettait la main droite sur son
+cœur et engageait sa foi que jamais il ne ferait ni guerre ni entreprise
+à l'insu de sa mère<a id="footnotetag585" name="footnotetag585"></a><a href="#footnote585"><sup class="sml">585</sup></a>.</p>
+
+<p>Quelques jours après, la victoire de Lépante (7 octobre 1571) consacrait
+la puissance maritime des Espagnols, et semblait justifier la sagesse de
+Catherine. Mais elle n'aurait pu éloigner les chefs protestants sans
+manquer les mariages, et ils en profitaient pour circonvenir Charles IX
+et lui vanter les «belles et glorieuses entreprises» de Flandre. Ainsi,
+dit Marguerite de Valois, gagnèrent-ils son «cœur». Coligny était en si
+grande faveur qu'il obtint la démolition de la Croix de Gastine, que les
+Parisiens avaient fait élever sur l'emplacement du logis et en
+commémoration du supplice de deux bourgeois huguenots. Des préparatifs
+mystérieux d'expédition lointaine se faisaient à Nantes et à Bordeaux.
+Philippe Strozzi, colonel de l'infanterie française, et le baron de La
+Garde, général des galères, armaient en guerre des navires marchands et
+rassemblaient une flotte puissante. Le 11 avril 1572, le contrat de
+mariage d'Henri de Navarre avec Marguerite de Valois fut signé, et le 29
+avril un traité d'alliance avec l'Angleterre conclu<a id="footnotetag586" name="footnotetag586"></a><a href="#footnote586"><sup class="sml">586</sup></a>. La prise de
+Brielle par les gueux de mer (1er avril) et le soulèvement, qui suivit,
+des villes de Zélande semblaient confirmer les pronostics de Ludovic sur
+la fragilité de la domination espagnole. «Je sais, écrivait, entre le 17
+et le 20 avril, Petrucci, que le Roi a résolu quelque chose contre la
+volonté de sa mère et qu'il a donné des ordres.»</p>
+
+<p>Charles IX chargea son ambassadeur à Constantinople (11 mai 1572)
+d'informer le Grand-Seigneur qu'il ferait partir vers la fin du mois
+«une armée de mer de douze ou quinze mil hommes... soubz prétexte de
+garder mes havres et costes des déprédations, mais en effect en
+intention de tenir le Roy catholique en cervelle et donner hardiesse à
+ces gueulx des Païs-Bas de se remuer et entreprendre, ainsi qu'ils ont
+faict aiant jà prins toute la Zélande et bien esbranlée la Holande....»
+«Toutes mes fantaisies, déclarait-il fièrement, sont bandées pour
+m'opposer à la grandeur des Espagnols...<a id="footnotetag587" name="footnotetag587"></a><a href="#footnote587"><sup class="sml">587</sup></a>.» Quelques jours après,
+Ludovic de Nassau sortait secrètement de Paris, muni d'une lettre de
+créance où Charles IX avouait son entreprise; il parut subitement avec
+une troupe de huguenots devant Mons et Valenciennes, qui lui ouvrirent
+leurs portes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote585" name="footnote585"><b>Note 585: </b></a><a href="#footnotetag585">(retour) </a> Abel Desjardins, <i>Charles IX. Deux années de règne,
+1570-1572</i>, 1873, p. 35-37.--Cf. <i>Négociations</i>, III, p. 713, 3 octobre
+1571.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote586" name="footnote586"><b>Note 586: </b></a><a href="#footnotetag586">(retour) </a> Le traité dans Du Mont, <i>Corps diplomatique</i>, t. V, 1re
+partie, p. 211-215.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote587" name="footnote587"><b>Note 587: </b></a><a href="#footnotetag587">(retour) </a> Marquis de Noailles, <i>Henri de Valois et la Pologne en
+1572</i>, Paris 1867, t. I, p. 9, note I.--Cf. Baguenault de Puchesse,
+<i>Jean de Morvillier</i>, 1869, p. 253.</blockquote>
+
+<p>Catherine était perplexe. Elle ne savait que résoudre en cette
+alternative également périlleuse de rompre avec Philippe II ou avec les
+protestants. «La Royne fluctue entre paix et guerre, dit Tavannes,
+crainte de civile la penche à l'étrangère; comme femme, elle veut et ne
+veut pas, change d'advis et rechange en un instant»<a id="footnotetag588" name="footnotetag588"></a><a href="#footnote588"><sup class="sml">588</sup></a>. Elle attendait
+l'inspiration du succès.</p>
+
+<p>Malheureusement pour les huguenots, Valenciennes fut presque aussitôt
+perdue que prise, et les Espagnols bloquèrent dans Mons Ludovic de
+Nassau et ses compagnons. Ces échecs lui dictèrent son parti. Le jeune
+Roi lui-même, impressionnable et mobile, craignait de s'engager plus
+avant, et il défendit à l'Amiral de conduire lui-même des renforts aux
+assiégés. Probablement sous la dictée de sa mère, il écrivit à M. de
+Vulcob, son ambassadeur en Autriche, une lettre (16 juin 1572) où il
+qualifiait l'agression de Ludovic de Nassau de «malheureuses
+entreprises» et louait le «juste jugement de Dieu envers ceulx qui
+s'eslèvent contre l'auctorité de leur prynce»<a id="footnotetag589" name="footnotetag589"></a><a href="#footnote589"><sup class="sml">589</sup></a>, désaveu indigne qui
+devait, par la voie de Vienne, parvenir à Madrid, et dégager, s'il en
+était besoin, sa responsabilité. «Ici, écrivait Petrucci le 4 juillet,
+on discute s'il y a lieu de porter la guerre en Flandre ou non. Beaucoup
+la préconisent et la voudraient, mais le Roi et la Reine ne veulent pas,
+parce qu'ils sont déjà fatigués des tambours et des trompettes»<a id="footnotetag590" name="footnotetag590"></a><a href="#footnote590"><sup class="sml">590</sup></a>. Le
+3 juillet, Catherine écrivait au pape que son fils ne ferait la guerre à
+Philippe II que «contreint par force»<a id="footnotetag591" name="footnotetag591"></a><a href="#footnote591"><sup class="sml">591</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote588" name="footnote588"><b>Note 588: </b></a><a href="#footnotetag588">(retour) </a> <i>Mémoires de Tavannes</i>, éd. Buchon, p. 419.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote589" name="footnote589"><b>Note 589: </b></a><a href="#footnotetag589">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. IV, p. 104, note 1.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote590" name="footnote590"><b>Note 590: </b></a><a href="#footnotetag590">(retour) </a> Desjardins, <i>Négociations diplomatiques</i>, t. III, p.
+788.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote591" name="footnote591"><b>Note 591: </b></a><a href="#footnotetag591">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. IV, p. 106.</blockquote>
+
+<p>Les dispositions de l'Europe protestante commandaient la prudence. La
+reine d'Angleterre supputait froidement les avantages et les risques
+d'une intervention aux Pays-Bas, et, par jalousie de la France, refusait
+de se concerter avec Charles IX. Elle rétablissait les relations
+commerciales avec les Flandres, qu'elle avait suspendues, et renouait
+avec le duc d'Albe. Son projet de mariage avec le duc d'Anjou s'était
+rompu sur la question religieuse, comme elle s'y attendait. Catherine,
+qui ne renonçait pas volontiers à une couronne royale, avait aussitôt
+posé la candidature de son troisième fils, le duc d'Alençon, un
+catholique tiède. Élisabeth demanda un mois de réflexion. Son ministre
+Cecil écrivit gravement à Paris que la Reine-mère la déciderait en lui
+offrant Calais avec le jeune Prince. Et c'est Coligny que les Anglais
+chargèrent de cette proposition. Ils n'auraient pas agi autrement s'ils
+avaient voulu le perdre<a id="footnotetag592" name="footnotetag592"></a><a href="#footnote592"><sup class="sml">592</sup></a>. Les princes protestants d'Allemagne ne
+montraient pas plus de zèle qu'Élisabeth pour la Réforme<a id="footnotetag593" name="footnotetag593"></a><a href="#footnote593"><sup class="sml">593</sup></a>. De
+Constantinople, Noailles avertissait sa Cour de ne pas compter sur les
+Turcs. En cas de guerre, Charles IX serait seul.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote592" name="footnote592"><b>Note 592: </b></a><a href="#footnotetag592">(retour) </a> <i>Mémoires de Walsingham</i>, p. 256: lord Burleigh à
+Walsingham, p. 257-259; Walsingham à Burleigh, 13 juillet 1572.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote593" name="footnote593"><b>Note 593: </b></a><a href="#footnotetag593">(retour) </a> Sur les négociations avec l'Allemagne protestante, on
+peut voir W. Platzhoff, <i>Frankreich und die Deutschen Protestanten in
+den Jahren 1570-1573</i> (Historische Bibliothek, t. XXVIII, Munich et
+Berlin, 1912, p. 23 sqq.)</blockquote>
+
+<p>Au contraire, les puissances catholiques s'entremettaient vivement pour
+empêcher un conflit entre la France et l'Espagne<a id="footnotetag594" name="footnotetag594"></a><a href="#footnote594"><sup class="sml">594</sup></a>. Le nouveau pape,
+Grégoire XIII, rompant avec l'intransigeance hautaine de Pie V,
+accréditait auprès de Catherine un nonce qu'il savait lui être agréable:
+Salviati, parent des Médicis. La République de Venise faisait partir en
+hâte pour Paris un ambassadeur extraordinaire, chargé de soutenir la
+cause de la paix<a id="footnotetag595" name="footnotetag595"></a><a href="#footnote595"><sup class="sml">595</sup></a>. Philippe II laissait passer les provocations et
+se bornait à remontrer à Charles IX que ses complaisances pour ses
+sujets huguenots risquaient de compromettre l'union des deux Couronnes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote594" name="footnote594"><b>Note 594: </b></a><a href="#footnotetag594">(retour) </a> Baumgarten, <i>Vor der Bartholomaeusnacht</i>, 1882, p. 218
+sqq.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote595" name="footnote595"><b>Note 595: </b></a><a href="#footnotetag595">(retour) </a> Giovanni Michiel, parti de Venise le 10 juillet, arriva
+le 24 à Paris. C'est pour le temps, avec un train d'ambassadeur, un
+voyage ulra-rapide.</blockquote>
+
+<p>Cependant, malgré la défection de l'Angleterre et l'apathie de
+l'Allemagne, Coligny s'obstina. Obsédé par le cauchemar de la guerre
+civile, il aimait mieux, disait-il, être traîné mort par les rues de
+Paris que de reprendre la campagne contre le Roi. Avec la connivence de
+Charles IX, toujours partagé, il continua le plus secrètement possible à
+recruter des soldats. Mail les 4 000 hommes commandés par Genlis qu'il
+expédia au secours de Mons furent surpris par les Espagnols, que des
+avis de France avaient prévenus de leur marche, et presque tous tués ou
+faits prisonniers (17 juillet).</p>
+
+<p>«La peur, dit Tavannes, saisit la Reine des armes espagnoles.» L'Amiral,
+toujours suspect, redevenait dangereux. Elle trouvait partout cet homme
+sur sa route; chef de parti, il avait tenu en échec toutes les forces du
+Roi; conseiller de la Couronne, il lançait son fils dans une aventure.
+Ami, ennemi, il était également à craindre. Elle revint à l'idée de se
+défaire de lui par un assassinat, et elle s'en ouvrit aux Guise, qui
+n'avaient pas pardonné à l'Amiral le crime de Poltrot de Méré.
+Précisément l'ambassadeur florentin, dans une lettre du 23 juillet, note
+les fréquentes conférences--et à des heures extraordinaires--de la
+Reine-mère avec Mme de Nemours, veuve de François de Guise, et qui,
+quoique remariée, estimait de son devoir de le venger<a id="footnotetag596" name="footnotetag596"></a><a href="#footnote596"><sup class="sml">596</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote596" name="footnote596"><b>Note 596: </b></a><a href="#footnotetag596">(retour) </a> Petrucci à François de Médicis, 23 juillet, <i>Négociations
+diplomatiques</i>, t. III, p. 799.</blockquote>
+
+<p>Cependant Charles IX, furieux que le duc d'Albe, ayant trouvé sur Genlis
+la lettre royale qui avouait l'entreprise de Ludovic, l'accusât
+publiquement de duplicité, inclinait de nouveau à la guerre. Mais la
+Reine, qui s'était absentée pour aller au-devant de sa fille, la
+duchesse Claude de Lorraine, accourut, et, par ses raisons et ses
+larmes, calma ce ressentiment belliqueux. Dans son audience solennelle à
+l'envoyé de Venise, il protesta de ses intentions pacifiques; et
+Catherine ajouta «que non seulement en paroles, mais encore en actes,
+son fils et elle montreraient toujours plus leur résolution»<a id="footnotetag597" name="footnotetag597"></a><a href="#footnote597"><sup class="sml">297</sup></a>. Deux
+conseils extraordinaires, l'un du Conseil privé, l'autre des chefs
+d'armée, furent tenus dans les premiers jours du mois d'août pour en
+finir avec la question des Pays-Bas. Les gens d'épée, Montpensier,
+Nevers, Cossé, le duc d'Anjou, et Tavannes peut-être, se prononcèrent,
+comme les gens de robe, pour la paix. Catherine était présente.
+L'Amiral, irrité de ce désaveu unanime s'échappa dans la chaleur de la
+discussion jusqu'à lui dire: «Madame, le Roi renonce à entrer dans une
+guerre; Dieu veuille qu'il ne lui en survienne pas une autre dont il ne
+serait pas en son pouvoir de se retirer». Cette parole de colère, qui
+trahissait son appréhension, fut interprétée par Catherine et les
+catholiques ardents comme une menace<a id="footnotetag598" name="footnotetag598"></a><a href="#footnote598"><sup class="sml">598</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote597" name="footnote597"><b>Note 597: </b></a><a href="#footnotetag597">(retour) </a>597 Relation de Giovanni Michiel dans Alberi, <i>Relazioni
+degli ambasciatori Veneti al Senato</i>, serie 1a, Francia, t. IV, p.
+281.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote598" name="footnote598"><b>Note 598: </b></a><a href="#footnotetag598">(retour) </a> Alberi, <i>Relazioni</i>, serie 1a, Francia, t. IV, p.
+285.--Cf. Brantôme, éd. Lalanne, t. IV, p. 299.</blockquote>
+
+<p>Coligny s'entêta, et sûr de l'assentiment tacite du Roi, il poursuivit
+ses levées presque ouvertement. Les gentilshommes et les capitaines
+huguenots que le prochain mariage d'Henri de Navarre ou le dessein des
+Flandres avait attirés en nombre à Paris parlaient de changer le Conseil
+du Roi. Les ambassadeurs étrangers prévoyaient des troubles.</p>
+
+<p>La décision de Catherine n'en fut que plus ferme. Un homme contrecarrait
+sa volonté, prenait de l'empire sur son fils, mettait le Roi et le
+royaume en péril: il fallait qu'il mourût. D'accord avec les Guise, elle
+manda Maurevert, qui avait déjà fait ses preuves comme tueur du Roi.</p>
+
+<p>Elle attendit pour sonner le glas les noces de sa fille. Le cardinal de
+Bourbon consentit, sans dispenses de Rome, à unir Henri de Navarre, que
+la mort de Jeanne d'Albret avait fait roi, avec Marguerite, un réformé
+et une catholique parents au troisième degré (18 août).</p>
+
+<p>Quatre jours après (le vendredi 22), entre dix et onze heures du matin,
+Coligny, qui revenait du Louvre à son logis, rue de Béthizy, fut frappé
+d'une balle d'arquebuse qui lui emporta l'index de la main droite et lui
+brisa le bras gauche. Quelques gentilshommes de sa suite coururent à la
+maison d'où le coup était parti. Ils trouvèrent l'arquebuse fumante,
+mais l'arquebusier avait disparu.</p>
+
+<p>Charles IX jouait à la paume, quand la nouvelle lui survint. De colère,
+il jeta sa raquette et se retira sans mot dire dans sa chambre.
+Catherine écouta, calme et muette, le récit du crime, et s'enferma avec
+le duc d'Anjou<a id="footnotetag599" name="footnotetag599"></a><a href="#footnote599"><sup class="sml">599</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote599" name="footnote599"><b>Note 599: </b></a><a href="#footnotetag599">(retour) </a> <i>Mémoires de l'Estat de France sous le Roy Charles IX</i>,
+s. 1. n. d., t. 1, fo 272.--Diego de Çuñiga à Philippe II, cité par
+Forneron, <i>Histoire de Philippe II</i>, t. II, p. 326.</blockquote>
+
+<p>A l'hôtel de la rue de Béthizy, où le blessé avait été conduit,
+affluait, inquiète et furieuse, la noblesse protestante. Le roi de
+Navarre et le prince de Condé coururent demander justice à Charles IX,
+qui leur promit de la faire si «mémorable... que l'Amiral et ses amis
+auraient de quoy se contenter». La Reine-mère apparut pour déclarer que
+«c'estoit un grand outrage fait au Roy, et que si l'on supportoit cela
+aujourd'huy, demain on prendrait la hardiesse d'en faire autant dans le
+Louvre, une autre fois dedans son lict et l'autre dedans son sein et
+entre ses bras»<a id="footnotetag600" name="footnotetag600"></a><a href="#footnote600"><sup class="sml">600</sup></a>. Coligny ayant exprimé le désir de voir le Roi,
+elle s'avisa, pour empêcher un entretien seul à seul, de changer la
+visite en démonstration solennelle de sympathie. La Cour, les plus
+grands seigneurs, les princes du sang, et même les ennemis de la victime
+étaient là; il n'y manquait que les Guise. Hardiment, l'Amiral engagea
+Charles IX à se défier de ses conseillers, qui livraient aux Espagnols
+le secret de ses délibérations, et de nouveau il lui recommanda la
+conquête des Flandres. Le Roi lui jura «par la mort-Dieu» de le venger
+de cette agression<a id="footnotetag601" name="footnotetag601"></a><a href="#footnote601"><sup class="sml">601</sup></a>.</p>
+
+<p>Cependant l'enquête ouverte à l'heure même par une commission du
+Parlement avait établi que la maison où le meurtrier était posté
+appartenait à un serviteur du duc de Guise. L'affaire aussitôt parut
+claire: c'était la revanche des Lorrains sur l'inspirateur présumé de
+Poltrot, une vendetta. «Et si Mr de Guise ne se fust tenu caché tout ce
+jour-là, certifie la Reine de Navarre, le Roy l'eust faict
+prendre»<a id="footnotetag602" name="footnotetag602"></a><a href="#footnote602"><sup class="sml">602</sup></a>.</p>
+
+<p>Catherine essaya, sans se découvrir, d'apaiser Charles IX. Elle lui
+représenta qu'un fils était bien «excusable» de vouloir venger la mort
+de son père. Elle lui rappela que l'Amiral avait fait tuer Charry, ce
+mestre de camp qui l'avait si fidèlement servie durant sa régence. Mais
+le jeune Roi persistait dans son «passionné désir» de faire
+justice<a id="footnotetag603" name="footnotetag603"></a><a href="#footnote603"><sup class="sml">603</sup></a>.</p>
+
+<p>Les gentilshommes huguenots, sachant à qui s'en prendre, manifestaient
+leur haine avec éclat. Les plus ardents passaient «à grandes troupes,
+cuiracés, devant le logis de MM. de Guise et d'Aumalle»<a id="footnotetag604" name="footnotetag604"></a><a href="#footnote604"><sup class="sml">604</sup></a>. Ils
+allèrent harceler Catherine jusqu'au jardin des Tuileries, «Ils usoient,
+dit Brantôme, de paroles et menaces par trop insolentes, qu'ils
+frapperoient, qu'ils tueroient»<a id="footnotetag605" name="footnotetag605"></a><a href="#footnote605"><sup class="sml">605</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote600" name="footnote600"><b>Note 600: </b></a><a href="#footnotetag600">(retour) </a> <i>Mémoires de l'Estat de France</i>, t. I, fo 275.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote601" name="footnote601"><b>Note 601: </b></a><a href="#footnotetag601">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, fo 276-277.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote602" name="footnote602"><b>Note 602: </b></a><a href="#footnotetag602">(retour) </a> <i>Mémoires de Marguerite de Navarre</i>, éd. Guessard, p.
+28.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote603" name="footnote603"><b>Note 603: </b></a><a href="#footnotetag603">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 29.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote604" name="footnote604"><b>Note 604: </b></a><a href="#footnotetag604">(retour) </a> Jean de Tavannes, <i>Mémoires de Gaspard de Saulx, seigneur
+de Tavannes</i>, éd. Buchon, p. 434.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote605" name="footnote605"><b>Note 605: </b></a><a href="#footnotetag605">(retour) </a> Brantôme, t. IV, p. 301.</blockquote>
+
+<p>Catherine avait tellement compté sur la mort de Coligny et le désarroi
+de son parti qu'elle était prise de court. Si le duc de Guise, pour se
+disculper, la dénonçait comme sa complice, que ne devait-elle pas
+craindre à l'avenir de ces gens de guerre indignés d'un si lâche
+attentat? Alors lui vint ou lui fut suggérée l'idée de se sauver
+elle-même et la paix publique en les faisant massacrer tous. Elle mit
+dans le secret le duc d'Anjou et le duc de Guise, acharné à la vengeance
+de son père. Elle s'assura de Tavannes, le grand capitaine, du duc de
+Nevers, du garde des sceaux Birague, cruels par fanatisme ou par raison
+d'État. Le concours des Parisiens n'était pas douteux. Les amis de
+l'Amiral, inquiets des dispositions du peuple, prièrent le Roi de faire
+garder son logis. Le duc d'Anjou y envoya de ses soldats, ceux-là même
+qui ouvrirent la porte aux assassins.</p>
+
+<p>L'exaspération des huguenots précipita la crise. Le samedi 23,
+Pardaillan, un gentilhomme gascon, menaça, au souper de la Reine, qu'ils
+se feraient justice si on ne la leur faisait pas. Catherine résolut
+d'agir la nuit même. Mais il lui fallait le consentement du Roi. Quelque
+experte qu'elle fût à manier cette nature violente et faible et capable
+des plus brusques revirements, elle doutait de pouvoir facilement le
+décider à faire mettre à mort ces capitaines et ces gentilshommes dont
+il avait agréé les services et embrassé la vengeance. Albert de Gondi,
+sa créature et le favori de Charles IX, de qui elle «sçavoit qu'il le
+prendroit mieux que de tout autre», alla le «trouver en son cabinet le
+soir sur les neuf ou dix heures» et, allant au but sans détour, il se
+dit obligé «comme son serviteur très fidelle» de lui avouer que le duc
+de Guise n'était pas seul et que la Reine et le duc d'Anjou «avoient
+esté de la partie». Sa mère avait toujours eu, comme il le savait, «un
+extrême desplaisir» de l'assassinat de Charry, le brave et loyal Charry,
+qui, du temps où les catholiques étaient pour M. de Guise et les
+protestants pour le prince de Condé, n'avait voulu dépendre que d'elle,
+et dès lors, «elle avoit juré de se venger dudit assassinat». L'Amiral
+ne serait jamais «que très pernicieux en cest Estat», «et quelque
+apparence qu'il fist de vouloir servir Sa Majesté en Flandre,... il
+n'avoit d'autre dessein que de troubler la France...» Quant à elle, «son
+dessein n'avoit esté en cet effect que d'oster cette peste de ce
+royaume, l'Amiral seul»; mais «le malheur avoit voulu que Maurevert
+avoit failly son coup», et, ajoutait perfidement Gondi, «les huguenots
+en estaient entrez en tel désespoir que, ne s'en prenant pas seulement à
+M. de Guise, mais à la Royne sa mère et au roy de Pologne son
+frère<a id="footnotetag606" name="footnotetag606"></a><a href="#footnote606"><sup class="sml">606</sup></a>, ils croyoient aussi que le Roy Charles mesme en fust
+consentant et avoient résolu de recourir aux armes la nuict mesme»<a id="footnotetag607" name="footnotetag607"></a><a href="#footnote607"><sup class="sml">607</sup></a>.
+Au Roi, affolé par cette confidence, tiraillé entre les inspirations de
+son honneur, son amour filial et l'appréhension d'une nouvelle guerre
+civile, sinon d'une attaque cette nuit même, la franchise si bien
+calculée de Gondi ne laissait entrevoir d'autre issue que le massacre
+des chefs protestants alors à Paris. Réussit-il à le convaincre ou
+simplement à l'ébranler? Catherine est-elle intervenue de nouveau pour
+arracher à ses rancunes et à ses craintes l'ordre de mort? Lui-même
+raconta depuis à sa sœur Marguerite qu'«il y eut beaucoup de peine à l'y
+faire consentir, et sans ce qu'on luy fist entendre qu'il y alloit de sa
+vie et de son Estat, il ne l'eust jamais faict»<a id="footnotetag608" name="footnotetag608"></a><a href="#footnote608"><sup class="sml">608</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote606" name="footnote606"><b>Note 606: </b></a><a href="#footnotetag606">(retour) </a> C'est le duc d'Anjou, qui fut bientôt après élu roi de
+Pologne.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote607" name="footnote607"><b>Note 607: </b></a><a href="#footnotetag607">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, <i>Mémoires de Marguerite de Valois</i>, éd.
+Guessard, Soc. H. F., p. 29-31.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote608" name="footnote608"><b>Note 608: </b></a><a href="#footnotetag608">(retour) </a> éd. Guessard, p. 27.</blockquote>
+
+<p>La nuit était déjà bien avancée<a id="footnotetag609" name="footnotetag609"></a><a href="#footnote609"><sup class="sml">609</sup></a> quand les complices eurent fini
+d'arrêter les moyens d'exécution et de se répartir la besogne. Seuls les
+deux princes du sang, le roi de Navarre et le prince de Condé, devaient
+être épargnés. Le Roi se chargea de dépêcher les gentilshommes logés au
+Louvre, en sa maison, ses hôtes. Guise, Tavannes, Nevers opéreraient
+hors du château. Les milices municipales, convoquées le lendemain
+dimanche, fête de Saint-Barthélemy, «de fort grand matin», occupèrent
+les places et les ponts, les passages et les portes. On attendait le
+lever du jour pour ôter aux proscrits ce moyen de salut, la fuite dans
+la nuit. Au dernier moment, Catherine «se fust volontiers desdicte»; le
+cœur lui faillit. Était-ce réaction d'humanité? on voudrait le croire;
+ou simplement, comme il est plus vraisemblable, le malaise de
+l'inquiétude et de la peur? Les confidents de son émoi furent obligés de
+relever son courage. A l'aube, les Suisses de la garde royale
+commencèrent la tuerie au Louvre. Guise courut d'abord à l'hôtel de
+Béthisy achever l'Amiral. La plupart des gentilshommes protestants
+furent égorgés dans leurs lits, quelques-uns arquebusés sur les toits,
+où ils s'étaient réfugiés. Le fanatisme généralisa les meurtres. Les
+milices et la populace se joignant aux soldats immolèrent les hérétiques
+sans distinction d'âge ni de sexe. A midi, il y avait déjà trois mille
+victimes. «Le sang et la mort courent les rues en telle horreur, que
+Leurs Majestés mesmes, qui en estoient les auteurs, ne se pouvoient
+garder de peur dans le Louvre»<a id="footnotetag610" name="footnotetag610"></a><a href="#footnote610"><sup class="sml">610</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote609" name="footnote609"><b>Note 609: </b></a><a href="#footnotetag609">(retour) </a> <i>Registres des délibérations du Bureau de la Ville de
+Paris</i>, t. VII, éd. par Bonnardot, 1893, p. 10-11. Le prévôt des
+marchand est mandé au châtel du Louvre aujourd'huy samedi «<i>au soir bien
+tard</i>». Le Roi lui déclare le complot contre sa vie et son État, et lui
+donne l'ordre de convoquer les milices bourgeoises. Le greffier dresse
+les «mandements», qui sont portés aux quarteniers, archers,
+arquebusiers, <i>le dimanche 24, jour de Saint-Barthélemy</i> «<i>de fort grand
+matin</i>».</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote610" name="footnote610"><b>Note 640: </b></a><a href="#footnotetag610">(retour) </a> <i>Mémoires de Tavannes</i>, éd. Buchon, p. 435.</blockquote>
+
+<p>Le carnage s'arrêta, reprit, dura plusieurs jours.<a id="footnotetag611" name="footnotetag611"></a><a href="#footnote611"><sup class="sml">611</sup></a></p>
+
+<p>Le gouvernement hésitait à prendre la responsabilité de son crime. Le
+Roi, dans ses lettres du 24 août aux ambassadeurs et aux gouverneurs de
+provinces, parlait d'une bataille entre les partisans de Guise et de
+l'Amiral, où il n'était intervenu que pour calmer la sédition<a id="footnotetag612" name="footnotetag612"></a><a href="#footnote612"><sup class="sml">612</sup></a>. Puis
+il alla au Parlement déclarer que tout avait été fait avec son
+consentement, par son commandement. Enfin, le 28, il défendit de
+molester les huguenots qui se tiendraient tranquilles en leurs maisons,
+ajoutant toutefois par recommandations secrètes de tailler en pièces
+tous les autres<a id="footnotetag613" name="footnotetag613"></a><a href="#footnote613"><sup class="sml">613</sup></a>. Revirement et contradictions, ordres et
+contre-ordres laissaient toute liberté aux passions. A mesure que se
+propageait la nouvelle des «matines» parisiennes, les catholiques en un
+grand nombre de villes coururent sus aux réformés. Meaux, aux portes de
+Paris, ouvrit le 26 août, et Bordeaux, à l'extrémité du royaume, ferma
+le 3 octobre le cycle des tueries provinciales.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote611" name="footnote611"><b>Note 611: </b></a><a href="#footnotetag611">(retour) </a> Un récit plus détaillé du massacre dans <i>Histoire de
+France</i>, de Lavisse, t. VI, 1, p. 129-131.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote612" name="footnote612"><b>Note 612: </b></a><a href="#footnotetag612">(retour) </a> <i>Mémoires de l'Estat de France</i>, I, fos 296-299.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote613" name="footnote613"><b>Note 613: </b></a><a href="#footnotetag613">(retour) </a> Sur ces variations, voir l'introd. de La Ferrière au t.
+IV des <i>Lettres de Catherine de Médicis</i>, p. <span class="sc">XCII</span>, <span class="sc">XCIII</span>, <span class="sc">XCV</span> sqq.</blockquote>
+
+<p>Après cette extermination de plusieurs milliers d'hérétiques, Catherine
+passa un moment pour le plus ferme soutien du catholicisme. Le peuple de
+Paris enthousiaste la proclamait la Mère du royaume et la Conservatrice
+du nom chrétien. Grégoire XIII précipita le départ du cardinal Orsini,
+qui, choisi peut-être pour aller reprendre la Reine-mère sur sa
+politique protestante, fut, par un renversement de rôle, chargé de la
+féliciter au nom du Pape et du Sacré Collège pour son zèle
+catholique<a id="footnotetag614" name="footnotetag614"></a><a href="#footnote614"><sup class="sml">614</sup></a>.</p>
+
+<p>Quand Philippe II apprit l'exécution sanglante qui sauvait les Pays-Bas
+espagnols et le catholicisme français, il montra «contre son naturel et
+coustume tant d'allegrie qu'il l'a faict plus magnifeste que de toutes
+les bonnes advantures et fortunes qui lui vindrent jamais». Il reçut en
+audience l'ambassadeur de France, Jean de Vivonne, sieur de
+Saint-Gouard, et, le voyant approcher, «il se prist à rire»--ce fut
+peut-être l'unique fois de sa vie en public--et dit de Charles IX «qu'il
+n'y avoit roy qui ce peut (pût) faire son compaignon ne an valleur ne an
+prudance». Il ne parvenait pas à cacher son «grand plaisir», mais, pour
+n'avoir pas à s'acquitter du service qu'on venait de lui rendre sans le
+vouloir, il affectait d'admirer le désintéressement de si «haultes
+entreprises», «tantost louant le filz d'avoir un telle mère,... puis la
+mère d'[avoir] un tel filz»<a id="footnotetag615" name="footnotetag615"></a><a href="#footnote615"><sup class="sml">615</sup></a>. Catherine triomphait des acclamations
+du peuple et des compliments des princes. «Suis-je, demandait-elle à
+l'envoyé du duc d'Albe, aussi mauvaise chrétienne que le prétendait don
+Francès de Alava?... <i>Beatus qui non fuerit in me scandalizatus</i>»<a id="footnotetag616" name="footnotetag616"></a><a href="#footnote616"><sup class="sml">616</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote614" name="footnote614"><b>Note 614: </b></a><a href="#footnotetag614">(retour) </a> Lucien Romier, <i>La Saint-Barthélemy</i>, Revue du <span class="sc">XVI</span>e
+siècle, t. I, p. 552.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote615" name="footnote615"><b>Note 615: </b></a><a href="#footnotetag615">(retour) </a> Lettres de Saint-Gouard du 12 et du 19 septembre 1572:
+Groën von Prinsterer, <i>Archives de la maison de Nassau, Première série,
+Supplément</i>, 1847, p. 125 et 127.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote616" name="footnote616"><b>Note 616: </b></a><a href="#footnotetag616">(retour) </a> Cité par La Ferrière, <i>Lettres</i>, Introd., t. IV, p.
+<span class="sc">XCIV</span>.</blockquote>
+
+<p>Elle aurait volontiers laissé croire aux puissances catholiques, afin de
+se faire payer très cher, qu'elle préparait depuis longtemps le massacre
+des huguenots. Mais en vérité elle n'avait prémédité que d'assassiner
+Coligny; et c'était par peur des représailles qu'après l'avoir manqué
+elle avait décidé de frapper avec lui les autres chefs du parti. «Si
+l'Amiral était mort du coup d'arquebuse qu'on lui tira, écrivait le 24
+août de Paris le nonce Salviati au cardinal Côme, secrétaire d'État de
+Grégoire XIII, je ne me résous pas à croire qu'il se fût fait un si
+grand carnage»<a id="footnotetag617" name="footnotetag617"></a><a href="#footnote617"><sup class="sml">617</sup></a>. «La mort de l'Amiral, affirmait l'ambassadeur
+d'Espagne, a été un acte réfléchi, celle des huguenots le fruit d'une
+résolution soudaine»<a id="footnotetag618" name="footnotetag618"></a><a href="#footnote618"><sup class="sml">618</sup></a>. La fureur des soldats et des masses avait
+encore ajouté au nombre voulu des victimes<a id="footnotetag619" name="footnotetag619"></a><a href="#footnote619"><sup class="sml">619</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote617" name="footnote617"><b>Note 617: </b></a><a href="#footnotetag617">(retour) </a> Theiner, <i>Annales ecclesiastici</i>, t. I (1856), p. 329.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote618" name="footnote618"><b>Note 618: </b></a><a href="#footnotetag618">(retour) </a> Cité par Decrue, <i>Le Parti des politiques</i>, Paris, 1892,
+p. 175.--C'est aussi l'avis de Tavannes, <i>Mémoires</i>, éd. Buchon, p.
+434.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote619" name="footnote619"><b>Note 619: </b></a><a href="#footnotetag619">(retour) </a> La thèse de la préméditation a été reprise par M. Lucien
+Romier, ce patient explorateur des archives italiennes (<i>La
+Saint-Barthélemy, Les événements de Rome et la préméditation du
+massacre</i>, Revue du <span class="sc">XVI</span>e siècle, t. I, 1913, p. 529-561); mais il
+n'incrimine pas, comme on a paru le croire, Catherine et Charles IX. Ce
+seraient les Guise qui, au mois d'avril 1572, auraient délibéré de faire
+tuer Coligny et les autres chefs huguenots pour couper court à la
+politique protestante du gouvernement et empêcher la rupture et la
+guerre avec l'Espagne. «Rien, au contraire, dit M. Romier, p. 546,
+n'indique que Catherine de Médicis ait été complice ni même informée du
+projet des Guise. C'est tardivement que la Reine-mère trouva dans ce
+projet un moyen commode pour résoudre des difficultés imprévues
+(c'est-à-dire celle des Pays-Bas). Au vrai, Catherine, dans ses
+entrevues mystérieuses, en juillet 1572, avec la duchesse de Nemours
+(voir ci-dessus, p. 188), n'a, comme les faits le prouvent, arrêté que
+l'assassinat de Coligny. M. Romier prétend que les Guise avaient depuis
+plus longtemps et d'eux-mêmes prémédité une extermination générale. Le
+cardinal de Lorraine était parti pour Rome en mai, «prévoyant, dit
+encore M. Romier, p. 553, le meurtre des chefs huguenots, mais ignorant
+que les circonstances feraient du Roi et de la Reine les complices de
+cette tragédie», et il avait obtenu du pape (27 août), alors que la
+nouvelle de la Saint-Barthélemy n'était pas encore connue à Rome, la
+désignation d'un légat, le cardinal Orsini, qui devait arriver à Paris
+peu après le massacre attendu «pour défendre, au nom du Saint-Siège, la
+conduite des Guise et obliger Charles IX à prendre les justiciers comme
+ministres». Il est bon de retenir de cette thèse que, dans ses
+recherches d'archives, M. Romier n'a pas trouvé la moindre preuve d'un
+projet concerté de longue main par Catherine contre les protestants.
+Quant au grand dessein qu'il prête aux Guise et au rôle du cardinal
+Orsini, il ne ressort pas des documents quand on les examine sans idée
+préconçue. Les vanteries du cardinal de Lorraine, qu'on n'a rapportées,
+et pour cause, qu'après l'événement, ne sont pas des preuves
+suffisantes. Il est vrai, que depuis la mort de François de Guise, les
+siens cherchaient à se venger de Coligny, qu'ils regardaient comme le
+complice de Méré, et certainement ils guettaient l'occasion de le tuer,
+mais ils n'étaient pas, en 1572, assez puissants pour engager une
+bataille dans Paris, contre la volonté du Roi et de la Reine-mère. S'ils
+avaient considéré le mariage d'Henri de Navarre et de Marguerite de
+Valois comme un moyen d'attirer les chefs protestants à Paris et de les
+leur livrer tous réunis, le cardinal de Lorraine n'eût pas travaillé de
+toutes ses forces à Rome à l'empêcher. Le jeune duc de Mayenne, au lieu
+d'aller prendre du service à Venise contre les Turcs, serait resté avec
+le duc de Guise, son frère, et le duc d'Aumale, son oncle, pour prendre
+part à la lutte. La délibération de famille des Lorrains en avril 1572
+contre le parti protestant et le gouvernement allié des protestants est
+une pure hypothèse et il n'y a pas trace de préparatifs et d'armements
+faits par les Guise en vue d'un coup de main qui aurait été un coup
+d'État.</blockquote>
+
+<p>Catherine espérait que la Saint-Barthélemy l'aiderait à marier le duc
+d'Anjou en Espagne; mais Philippe II savait que le salut du catholicisme
+avait été son moindre souci et il refusa la récompense attendue<a id="footnotetag620" name="footnotetag620"></a><a href="#footnote620"><sup class="sml">620</sup></a>.
+Elle revint alors sans scrupule aux alliances protestantes. Elle
+expliqua--ce fut sa justification--que les huguenots complotaient la
+ruine du Roi et du royaume et qu'elle avait été obligée, pour se
+défendre, de les assaillir. Elle recommanda bien (13 septembre) à
+Schomberg, qui allait en Allemagne comme ambassadeur, de ne pas «laisser
+entrer en l'entendement des princes que ce qui a été faict à l'Amiral et
+à ses complices soyt faict en haine de la nouvelle religion, ni pour son
+extirpation, mais seullement pour la pugnition de la scelere
+conspiration qu'ils avoient faicte...»<a id="footnotetag621" name="footnotetag621"></a><a href="#footnote621"><sup class="sml">621</sup></a>. Sans s'émouvoir de
+l'indignation des hommes d'État anglais contre «cet acte trop plein de
+sang, la pluspart innocent, et trop suspect de fraulde», elle continua
+de négocier le mariage du duc d'Alençon avec Élisabeth<a id="footnotetag622" name="footnotetag622"></a><a href="#footnote622"><sup class="sml">622</sup></a>. Elle renoua
+les relations avec Ludovic et Guillaume de Nassau. Elle laissa le légat,
+qui venait la féliciter, se morfondre quelque temps à Avignon, et, quand
+elle consentit à le recevoir, elle s'excusa d'entrer dans la ligue des
+puissances méditerranéennes contre le Turc, ou même de faire publier le
+concile de Trente. Elle ne s'embarrassait pas des contradictions.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote620" name="footnote620"><b>Note 620: </b></a><a href="#footnotetag620">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. IV, Introd., p. CXX.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote621" name="footnote621"><b>Note 621: </b></a><a href="#footnotetag621">(retour) </a> Groen van Prinsterer, <i>Archives de la maison de Nassau,
+Première série, t. IV, Supplément</i>, p. 12e. Cf. la lettre du duc d'Anjou
+au même Schomberg: «... Quelque chose que l'on puisse dire par delà
+contre la vérité de ce qui est advenu en ce Royaulme, nous voulons
+estreindre la négociation plus que jamais et faire cognoistre aux
+princes que nous sommes leurs plus seurs et parfaicts amys...», deux
+lettres de Schomberg du 9 et 10 octobre, en réponse probablement à celle
+où Charles IX expliquait à sa façon la Saint-Barthélemy, dans le
+<i>Bulletin de la Société du protestantisme français</i>, t. XVI, 1867, p.
+546-551.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote622" name="footnote622"><b>Note 622: </b></a><a href="#footnotetag622">(retour) </a> Sur cette recherche poursuivie concurremment par la
+Reine-mère et, à son insu, par le duc d'Alençon, voir La Ferrière, <i>Le
+XVIe siècle et les Valois</i>, p. 357 sqq;--Walsingham, p. 394-396 et
+<i>passim</i>;--et La Mothe-Fénelon, <i>Correspondance diplomatique</i>, t. V, p.
+126, 142, 192 et <i>passim</i>. Les lettres du Roi et de la Reine-mère en
+réponse à celles de l'ambassadeur sont au tome VII: <i>Supplément à la
+Correspondance</i>.</blockquote>
+
+<p>Depuis ces horribles journées, Charles IX était renfrogné, mélancolique,
+hanté par l'image de ces cadavres sanglants, courbé et vieilli par son
+crime. Mais Catherine ne montra jamais ni regret ni remords. Elle avait
+exterminé sans combat ces capitaines huguenots dont la résistance sur
+les champs de bataille avait été invincible. Elle tenait sous sa main
+les deux princes du sang, les deux seuls chefs possibles, du moins elle
+le croyait, d'une nouvelle révolte; et elle les avait forcés à se
+convertir. Le parti protestant était désarmé, décapité. Que pourraient
+quelques gentilshommes avec des bourgeois et des gens du peuple contre
+les armées royales? La pensée de sa victoire la remplissait de joie. Le
+jour de la fête d'investiture de l'Ordre de Saint-Michel (29 septembre),
+quand elle vit parmi les nouveaux chevaliers, son gendre Henri de
+Navarre, qui s'inclinait avec belle grâce devant l'autel et devant les
+dames, elle se tourna vers les ambassadeurs et tout à coup éclata de
+rire<a id="footnotetag623" name="footnotetag623"></a><a href="#footnote623"><sup class="sml">623</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote623" name="footnote623"><b>Note 623: </b></a><a href="#footnotetag623">(retour) </a> Dépêche de l'ambassadeur d'Espagne, Diego de Çuñiga,
+citée par Forneron, <i>Histoire de Philippe II</i>, t. II, p. 332, note 1.</blockquote>
+
+<p>Mais elle se réjouissait trop vite. La bourgeoisie protestante,
+amoureuse de ses aises et craintive des coups, se fût volontiers
+humiliée devant le pouvoir, pourvu qu'on lui laissât la liberté de
+conscience. Mais les masses étaient peu sensibles à l'intérêt et à la
+peur; elles suivirent les pasteurs qui, jusque-là relégués au second
+rang par les chefs militaires, apparurent comme les prophètes de Dieu et
+inspirèrent à l'Église opprimée la résolution de défendre sa foi et de
+punir la trahison et le parjure.</p>
+
+<p>Montauban, Nîmes, Aubenas et Privas fermèrent leurs portes ou
+différèrent de les ouvrir. A La Rochelle comme à Sancerre, autre
+boulevard de la Réforme au centre du royaume, les gens du commun, les
+soldats ou les marins mirent à la raison ou à mort les gros bourgeois
+qui délibéraient de se soumettre. La Rochelle où s'étaient enfermés
+cinquante-cinq ministres, cinquante gentilshommes échappés aux massacres
+et quinze cents déserteurs de la flotte de Strozzi, refusa de recevoir
+le gouverneur envoyé par le Roi, Biron, un modéré pourtant et qui avait
+sauvé la vie à plusieurs protestants à la Saint-Barthélemy. L'assemblée
+des ministres, animée des plus furieuses passions, implora le secours
+d'Élisabeth d'Angleterre, comme héritière des droits des Plantagenets,
+contre ceux «qui veullent exterminer vostre peuple de la Guienne qui de
+toute éternité vous appartient et vous est subject»<a id="footnotetag624" name="footnotetag624"></a><a href="#footnote624"><sup class="sml">624</sup></a>. Une armée
+royale, que commandait le duc d'Anjou, assiégea la place pendant
+plusieurs mois (novembre 1572-juillet 1573) et ne put l'emporter de
+force, malgré la canonnade sans trêve, la ruine des remparts, les
+nombreux assauts et les vains efforts des Anglais pour rompre le blocus.
+Mais elle en serait venue à bout, par la famine, sans les affaires de
+Pologne.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote624" name="footnote624"><b>Note 624: </b></a><a href="#footnotetag624">(retour) </a> H. de La Ferrière, <i>Le XVIe siècle et les Valois</i>, 1879,
+p. 336.</blockquote>
+
+<p>Le dernier des Jagellons, Sigismond Auguste II, étant mort sans héritier
+mâle, une Diète s'était réunie le 7 juillet 1572 pour lui élire un
+successeur. Le tzar, Ivan le Terrible, avait posé sa candidature pour
+absorber pacifiquement la Pologne; l'envahissante Maison d'Autriche,
+déjà souveraine de la Bohême et de la Hongrie, avait mis en avant un de
+ses nombreux archiducs. Catherine fut tentée de faire échec aux
+Habsbourg et de donner une couronne, si lointaine qu'elle fût, au duc
+d'Anjou, cet enfant si cher, pour qui elle avait brigué la main
+d'Élisabeth d'Angleterre, de la reine douairière de Portugal et de la
+fille de Philippe II, le vicariat d'Avignon et jusqu'au trône d'Alger.
+Peut-être aussi cherchait-elle, en l'éloignant avec honneur, à lui
+épargner l'affront de perdre, par un coup d'autorité royale, cette
+situation prépondérante dans l'État à laquelle il tenait plus qu'à la
+vie<a id="footnotetag625" name="footnotetag625"></a><a href="#footnote625"><sup class="sml">625</sup></a> et que Charles IX supportait avec une impatience jalouse. Elle
+fit partir immédiatement le plus délié de ses diplomates, Jean de
+Monluc, l'évêque de Valence<a id="footnotetag626" name="footnotetag626"></a><a href="#footnote626"><sup class="sml">626</sup></a>. Il arriva en Pologne en même temps que
+la nouvelle des massacres de Paris. L'émotion fut grande dans ce pays où
+les protestants étaient nombreux, et où l'aristocratie catholique, sauf
+quelques évêques, faisait profession de tolérance. Monluc désespéra un
+moment de faire élire le duc d'Anjou, que la Cour de Vienne dénonçait
+comme l'un des principaux instigateurs de la Saint-Barthélemy. Mais ses
+habiles plaidoyers et les récits spécieux qu'il fit distribuer en
+polonais et en latin retournèrent l'opinion. Il s'y appliquait à pallier
+l'horreur des faits et à réduire cet égorgement en masse à une mesure de
+salut public prise contre quelques chefs huguenots séditieux et
+dénaturée par la fureur de la populace<a id="footnotetag627" name="footnotetag627"></a><a href="#footnote627"><sup class="sml">627</sup></a>. La crainte ou l'antipathie
+qu'inspiraient deux des compétiteurs aida au succès de sa thèse. Charles
+IX offrait d'ailleurs, si son frère était choisi, de fournir aux
+Polonais l'argent pour construire une flotte dans la Baltique, et il
+leur promettait de les accorder avec le Grand Turc, son allié et leur
+ennemi. La majorité de la Diète se prononça pour le duc d'Anjou (9 mai
+1573); mais les protestants et leurs amis firent insérer, dans les
+articles que le nouveau roi devait jurer, l'engagement solennel de
+maintenir la liberté religieuse. Pour complaire aussi à ces sujets
+lointains de son fils, Catherine lâcha La Rochelle, qui mourait de
+faim<a id="footnotetag628" name="footnotetag628"></a><a href="#footnote628"><sup class="sml">628</sup></a>. Le siège fut levé le 6 juillet, et Charles IX le même mois
+accorda (Édit de Boulogne) aux réformés la liberté de conscience dans
+tout le royaume et la liberté de culte dans les trois villes de La
+Rochelle, Nîmes et Montauban. Sancerre, après une résistance héroïque,
+obtint aussi en août une capitulation honorable, qui fut du reste
+violée.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote625" name="footnote625"><b>Note 625: </b></a><a href="#footnotetag625">(retour) </a> <i>Mémoires de Marguerite</i>, éd. Guessard, p. 14.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote626" name="footnote626"><b>Note 626: </b></a><a href="#footnotetag626">(retour) </a> Sur cette négociation on peut voir les <i>Mémoires de Jean
+Choisnin</i>, un des secrétaires de Monluc, éd. Buchon, <i>Panthéon
+littéraire</i>, p. 677 sqq., et Marquis de Noailles, <i>Henri de Valois et la
+Pologne en 1572</i>, t. I et II, 1867.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote627" name="footnote627"><b>Note 627: </b></a><a href="#footnotetag627">(retour) </a> <i>Lettres de Catherine de Médicis</i>, t. IV, Introd., p.
+<span class="sc">CLVI</span> sqq, <span class="sc">CLXII</span> sqq.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote628" name="footnote628"><b>Note 628: </b></a><a href="#footnotetag628">(retour) </a> Charles IX a-t-il donné à son frère l'ordre d'abandonner
+le siège de La Rochelle? ce n'est pas sûr. Dans sa lettre du 1er juin,
+aussitôt qu'il eût appris «la promotion» du duc d'Anjou au trône de
+Pologne, il lui ordonna de faire partir «le plus tôt que faire se
+pourra» 4 000 Gascons qui étaient «demandés», probablement par les
+Polonais contre les Turcs, et de se préparer lui-même à partir. Rien de
+plus. Mais Catherine ajoute dans la lettre qui accompagne celle du Roi:
+«Le Roi vous mande son intention, <i>en cas que vous auriez pris La
+Rochelle par force ou par composition</i>; à quoy je vous prie vous
+resouldre et <i>prendre cette seureté de moi</i>...» (<i>Lettres</i>, t. IV, p.
+227 et note 1). N'était-ce pas engager le duc d'Anjou, s'il ne pouvait
+prendre La Rochelle, à conclure avec les Rochellois un accord dont elle
+prenait la responsabilité?</blockquote>
+
+<p>C'était un nouveau répit laissé au parti protestant. Après la
+Saint-Barthélemy, qu'il ne pouvait oublier ni pardonner, il eût été
+prudent, quoique inhumain, de le réduire à l'impuissance. Mais Catherine
+n'était pas capable d'un effort suivi. Elle négligea, pour une œuvre de
+magnificence ou d'union familiale, les cruelles obligations de son
+crime. Maintenant elle dissuadait le duc d'Anjou de tout excès de zèle
+catholique. Un jésuite, le Père Edmond Auger, célèbre prédicateur et
+confesseur, avait pris un grand ascendant sur le jeune prince. «Donné
+vous guarde, écrivait-elle à son fils, de mestre Aymont, le jésuiste,
+car yl escript partout que vous avé promis de aystirper tous ceulx qui
+ont jeamès ayté hugenos, et qu'i le set (qu'il le sait) come seluy qui
+s'et meslé de vostre comsense (conscience). Ces bruis là font gren mal à
+toutes les afeyres qui cet présentet (se présentent)»<a id="footnotetag629" name="footnotetag629"></a><a href="#footnote629"><sup class="sml">629</sup></a> (30 mai
+1573). Très enthousiaste de son dessein de Pologne, elle en avait causé
+en mars avec le maréchal de Tavannes et se fâchait que le «bonhomme»
+soutint que le royaume de Pologne «est désert et ne veault rien, n'est
+si grent que l'on dist et que les jeans sont brutaulx». Elle affirmait
+au contraire «qu'y (ils) sont bien sivils et jeans de bon entendement et
+que c'et un bon et grent royaume qui a toujours sant (cent) cinquante
+mils chevauls pour faire cet qu'il veut».--«Yl faut voir», reprenait
+Tavannes.--Sa vraie raison, expliquait Catherine au duc d'Anjou, c'est
+qu'il ne voulait pas le suivre et s'en aller «or (hors) de son
+fumier»<a id="footnotetag630" name="footnotetag630"></a><a href="#footnote630"><sup class="sml">630</sup></a>. Elle était fort en colère contre le cardinal de Lorraine,
+qui ne se pressait pas de lui faire avoir du Clergé de France trois cent
+mille francs, dont elle avait besoin. Et même n'avait-il pas osé lui
+dire que, tout en accordant ce subside, «en darière (par derrière) l'on
+dyst que c'et un grent argent qui s'en va hors de Franse....» «Encore,
+remarquait-elle aigrement, ne sortira-t-i pas tent d'argent qu'il (le
+Cardinal) a fest [sortir] pour le royaume d'Écosse». En comparaison de
+plus de dix millions dépensés là-bas, qu'était-ce que la somme qu'elle
+réclamait et pour un si grand résultat? Car «c'est jouindre une couronne
+à jeamès alla Franse, et pour le plus pour troys milions de francs pour
+une foys, et le trafic et les comodités que cet réyaume [de France] enn
+auré (aurait) qui profiteront plus que vint millions par an et que c'et,
+aultre (outre) sela, la grandeur de cette couronne et la ruyne de ceulx
+qui nous ont voulu ruyner»<a id="footnotetag631" name="footnotetag631"></a><a href="#footnote631"><sup class="sml">631</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote629" name="footnote629"><b>Note 629: </b></a><a href="#footnotetag629">(retour) </a> Catherine au roi de Pologne, 30 mai 1573, <i>Lettres</i>, t.
+IV, p. 225.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote630" name="footnote630"><b>Note 630: </b></a><a href="#footnotetag630">(retour) </a> 15 mars 1573, <i>Lettres</i>, IV, p. 181. Tavannes mourut en
+juin.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote631" name="footnote631"><b>Note 631: </b></a><a href="#footnotetag631">(retour) </a> 30 mai, au roi de Pologne, <i>ibid.</i>, t. IV, p. 225.</blockquote>
+
+<p>Ce noir projet contre la couronne de France, c'était en l'espèce le
+refus de Philippe II de marier avantageusement le duc d'Anjou et la
+compétition d'un archiduc autrichien au trône de Pologne. La politique
+extérieure de Catherine a toujours un caractère personnel et maternel.
+Mais elle triomphait trop de l'élection, comme si le nouveau roi était
+capable de fonder à l'Est de l'Europe une dynastie française, pour
+prendre à revers les Habsbourg de Vienne. Ses rêves de grandeur
+reposaient sur un être d'imagination. Elle croyait que son fils serait
+un grand souverain, comme elle l'estimait un grand capitaine, parce
+qu'elle l'idolâtrait. En réalité, son héros était surtout occupé
+d'intrigues de Cour et d'intrigues de cœur, et n'avait ni énergie
+d'homme, ni ambition de roi. Mais elle, aveuglée par la tendresse,
+s'attachait uniquement à sauvegarder ses intérêts et son avenir. Elle
+avait laissé tomber les négociations avec Guillaume de Nassau qui
+offrait à Charles IX de l'aider à conquérir et à mettre sous son
+obéissance tous les Pays-Bas, sauf les provinces de Hollande et Zélande,
+qui resteraient libres, sous sa protection d'ailleurs, à condition qu'il
+rétablît la paix religieuse dans son royaume<a id="footnotetag632" name="footnotetag632"></a><a href="#footnote632"><sup class="sml">632</sup></a>. Elle les reprit pour
+calmer les ressentiments de l'Allemagne protestante et assurer au duc
+d'Anjou un libre et sûr passage jusqu'en Pologne. Le Duc aurait bien
+voulu se dédire, tant la France avait d'attraits, mais le Roi, son
+frère, heureux de se débarrasser de lui, l'avait pressé, aussitôt qu'il
+sut la nouvelle de son élection, de rejoindre au plus tôt ses sujets,
+dont il était «désiré et attendu avecques très grande affection». La
+Reine-mère tâchait de stimuler son orgueil. «... Je vous ay trop montré,
+lui écrivait-elle, que je vous aime mieux où vous pouvez acquérir
+réputation et grandeur que de vous voyr auprès de moy, encore que ce me
+soit un grand contentement, mais je ne suis pas de ces mères qui
+n'ayment leurs enfans que pour eulx, car je vous ayme pour vous voir et
+désirer le premier en grandeurs et honneur et réputation...»<a id="footnotetag633" name="footnotetag633"></a><a href="#footnote633"><sup class="sml">633</sup></a> Le
+bruit courut que les Guise complotaient d'empêcher le départ de celui
+qu'on regardait comme le chef du parti catholique. Charles IX ne fut que
+plus impatient de pousser son frère hors du royaume. Il l'accompagna
+aussi loin qu'il put et ne s'arrêta qu'à Vitry, où la maladie l'obligea
+de s'aliter. Il mit tant d'affectation dans ses adieux que les
+spectateurs sentirent le contentement sous les plaintes et les
+cris<a id="footnotetag634" name="footnotetag634"></a><a href="#footnote634"><sup class="sml">634</sup></a>. Catherine, qui, voyant l'état du Roi décliner, commençait
+peut-être à regretter le succès de sa diplomatie, suivit le duc d'Anjou
+jusqu'à l'extrémité de la Lorraine, à Blamont, où elle avait donné
+rendez-vous à Ludovic de Nassau et au duc Christophe, fils de l'Électeur
+palatin, pour débattre avec eux les conditions d'un accord entre
+l'Allemagne protestante et la France (29 novembre-3 décembre).</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote632" name="footnote632"><b>Note 632: </b></a><a href="#footnotetag632">(retour) </a> Groen van Prinsterer, t. IV, p. 44 sqq. Projet rédigé par
+Ludovic de Nassau et Schomberg, le 27 mars 1573, et amendé par Guillaume
+de Nassau, <i>ibid.</i>, p. 116.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote633" name="footnote633"><b>Note 633: </b></a><a href="#footnotetag633">(retour) </a> Lettre de Charles IX, t. IV, p. 227. note 1;--de
+Catherine, <i>ibid.</i>, p. 227.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote634" name="footnote634"><b>Note 634: </b></a><a href="#footnotetag634">(retour) </a> <i>Mémoires de Philippe Hurault, comte de Cheverny</i>, (alors
+chancelier du duc d'Anjou, et qui devint plus tard chancelier de
+France), éd. Buchon, p. 231.</blockquote>
+
+<p>Elle avait déjà fait passer à Ludovic 300 000 écus pour marcher au
+secours de Guillaume, son frère. Elle promit «d'embrasser les affaires du
+dict Pays-Bas aultant et aussi avant que les princes protestants les
+vouldront embrasser»<a id="footnotetag635" name="footnotetag635"></a><a href="#footnote635"><sup class="sml">635</sup></a>--autant et aussi avant, mais elle ne disait
+pas au delà. Le Roi de Pologne, «tant en son nom que comme député du Roi
+de France son frère», voulut bien lui aussi entendre à cet accord. Mais
+Ludovic, qui l'accompagna jusqu'en Hesse-Cassel, ne put le décider à
+mettre en articles les conversations de Blamont. Il jura «en alemand
+qu'il leur joueroyt ung bon tour ayant desjà de l'argent pour le
+moins»<a id="footnotetag636" name="footnotetag636"></a><a href="#footnote636"><sup class="sml">636</sup></a>.</p>
+
+<p>L'état du royaume lui en fournit bientôt l'occasion. Les huguenots du
+Midi étaient en armes depuis la Saint-Barthélemy et «n'avaient pas cessé
+de remuer ménage». Ils protestaient contre l'édit de Boulogne (juillet
+1573), qui n'accordait le libre exercice du culte qu'à Nîmes et
+Montauban. Même parmi les catholiques, il y avait des mécontents. Le
+massacre de la Saint-Barthélemy avait fait horreur à quelques-uns. Des
+gouverneurs, des lieutenants généraux du Roi, Matignon en
+Basse-Normandie, Saint-Herem en Auvergne, Chabot-Charny à Dijon, le
+vicomte d'Orthe à Bayonne<a id="footnotetag637" name="footnotetag637"></a><a href="#footnote637"><sup class="sml">637</sup></a>, etc., n'avaient pas exécuté les ordres
+de mort. Arnaud Du Ferrier, ambassadeur de France à Venise, avait
+franchement reproché à Catherine d'avoir si bien servi les intérêts de
+Philippe II, le meurtrier, prétendait-il, de sa fille<a id="footnotetag638" name="footnotetag638"></a><a href="#footnote638"><sup class="sml">638</sup></a>. Le premier
+président de Thou gémissait en secret de ne pouvoir effacer cette
+journée du livre de l'histoire. «Cet acte inhumain, dit le vicomte de
+Turenne,--un petit-fils du connétable--me navra le cœur et me fit aimer
+et les personnes et la cause de ceux de la Religion, encore que je
+n'eusse [alors] nulle cognoissance de leur créance»<a id="footnotetag639" name="footnotetag639"></a><a href="#footnote639"><sup class="sml">639</sup></a>. Les rancunes
+des uns et les sympathies des autres servirent de levain à l'agitation.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote635" name="footnote635"><b>Note 635: </b></a><a href="#footnotetag635">(retour) </a> Lettre du comte de Nassau, Groen van Prinsterer, t. IV,
+p. 279.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote636" name="footnote636"><b>Note 636: </b></a><a href="#footnotetag636">(retour) </a> <i>Mémoires inédits de Michel de La Huguerye</i>, publiés par
+le baron A. de Ruble (<i>Soc. H. F.</i>, t. I, 1877, p. 195.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote637" name="footnote637"><b>Note 637: </b></a><a href="#footnotetag637">(retour) </a> Sur l'authenticité de la fameuse lettre du vicomte
+d'Orthe au Roi, consulter les références, <i>Lettres</i>, t. II, p. 117. Voir
+la liste des gouverneurs qui se montrèrent humains, <i>Lettres</i>, t. IV,
+Introd., p. <span class="sc">CXI</span>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote638" name="footnote638"><b>Note 638: </b></a><a href="#footnotetag638">(retour) </a> La lettre de Du Ferrier du 16 septembre 1572 et la
+réponse de Catherine du 1er octobre, un monument d'inconscience, dans
+<i>Lettres de Catherine</i>, t. IV, p. 130-133, texte et notes.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote639" name="footnote639"><b>Note 639: </b></a><a href="#footnotetag639">(retour) </a> Cte Baguenault de Puchesse, <i>Mémoires du vicomte de
+Turenne, depuis duc de Bouillon</i>, 1565-1586, (<i>S. H. F.</i>, 1891, p. 31).</blockquote>
+
+<p>Dans l'armée que Charles IX avait envoyée contre La Rochelle,
+combattaient côte à côte sous les ordres du duc d'Anjou, des hommes très
+opposés d'idées, d'opinions, de sentiments, massacreurs de la
+Saint-Barthélemy, ennemis des massacreurs, protestants convertis ou
+protestants loyalistes, le roi de Navarre, le prince de Condé, La Noue,
+les Guise. Pour les Montmorency, la Saint-Barthélémy n'était pas
+seulement un malheur public. Cousins germains de Coligny, partisans des
+alliances protestantes, signataires du traité avec Élisabeth et
+négociateurs du mariage anglais, ils se sentaient menacés dans leur
+situation et leur crédit par le triomphe du parti catholique et le
+retour en faveur des Guise, leurs ennemis. Ils croyaient même qu'ils
+auraient été englobés dans le massacre, si le maréchal de Montmorency
+n'avait pas été absent de Paris. Ce chef de leur maison, calme et loyal,
+se résignait à la mauvaise fortune. Damville, le puîné, gouverneur du
+Languedoc, prudent et avisé, consentait à servir fidèlement la Cour,
+tant qu'il le pourrait sans se perdre. Mais les cadets, Méru, gendre du
+maréchal de Cossé, et Thoré, étaient des esprits ardents et aventureux,
+prêts à prendre l'offensive. Leur neveu, Turenne, annonçait déjà la
+valeur brillante et le talent d'intrigue qui le rendirent plus tard
+célèbre. Au camp de La Rochelle, des intelligences s'établirent entre
+ceux qui pour divers motifs, par esprit d'humanité ou par esprit de
+faction, condamnaient «cette tant détestable et horrible journée». Tous
+se groupèrent autour du duc d'Alençon, le troisième fils de Catherine,
+un «moricau», qui, tout enfant, n'était, au dire de sa mère, que «guerre
+et tempeste en son cerveau». A seize ans, pour avoir une couronne, il se
+déclara prêt à épouser Élisabeth, qui en avait trente-sept, et même,
+s'il le fallait, à renoncer à la messe. Il s'était attaché à l'Amiral,
+qui lui avait promis une principauté en Flandre, et, en apprenant
+l'attentat de Maurevert, il osa dire: «Quelle trahison!» C'était le chef
+que les protestants cherchaient pour autoriser une nouvelle prise
+d'armes. Toujours formalistes, ils ne croyaient pas l'insurrection
+légitime sans le concours d'un prince du sang. Or cette fois, ils
+auraient mieux encore: un frère même du Roi, un fils de France.</p>
+
+<p>Quand le duc d'Anjou partit pour la Pologne, le duc d'Alençon prétendit,
+comme par droit de succession, au commandement suprême des armées, qui
+devenait vacant. Mais Charles IX, heureux d'être débarrassé de cette
+sorte de maire du palais que les préférences maternelles lui avaient
+imposé, déclara qu'il n'y aurait plus de lieutenant général<a id="footnotetag640" name="footnotetag640"></a><a href="#footnote640"><sup class="sml">640</sup></a>.
+Catherine, qui savait les attaches de son plus jeune fils avec les
+Montmorency, les nouveaux catholiques et les Nassau, n'avait que trop de
+raisons d'approuver ce refus. Pendant que la Cour revenait de Lorraine à
+Paris, quelques partisans du duc le poussèrent à s'enfuir avec le roi de
+Navarre et à gagner Sedan, qui appartenait au duc de Bouillon, un
+huguenot. Là, en sûreté, dans cette place très forte, il se ferait payer
+son retour, sous menace de guerre civile, au prix qu'il fixerait.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote640" name="footnote640"><b>Note 640: </b></a><a href="#footnotetag640">(retour) </a>: <i>Mémoires de Philippe Hurault, comte de Cheverny</i>, éd.
+Buchon, p. 230-231.</blockquote>
+
+<p>Catherine, avertie par sa fille Marguerite, fit si bonne garde qu'elle
+empêcha la fuite. A Chantilly, où la Cour s'était arrêtée chez les
+Montmorency, les intrigues recommencèrent. Les huguenots, ainsi que
+Ludovic l'avait prévu, se mirent de la partie. Ils avaient de très
+bonnes plumes et, comme au temps du tumulte d'Amboise, leurs
+pamphlétaires firent merveille, mais cette fois contre Catherine de
+Médicis. Le <i>De furoribus gallicis</i>, qui parut en français sous le titre
+de: <i>Discours véritable des rages exercées en France</i> (1573) et dont
+l'auteur anonyme serait non Hotman, mais un ministre réformé de Lyon,
+Ricaud<a id="footnotetag641" name="footnotetag641"></a><a href="#footnote641"><sup class="sml">641</sup></a> y raconte avec une indignation éloquente les massacres de
+Paris. De tout temps d'ailleurs, le gouvernement des femmes, et surtout
+des étrangères, si contraire aux lois du royaume, n'a-t-il pas amené la
+ruine et la honte? Dans la <i>Franco-Gallia</i>, qui parut la même
+année<a id="footnotetag642" name="footnotetag642"></a><a href="#footnote642"><sup class="sml">642</sup></a>, Hotman expose la Constitution ancienne du royaume, du moins
+telle qu'il l'imaginait. Autrefois la monarchie n'était pas héréditaire
+en droit, bien qu'elle le fût en fait. La souveraineté résidait dans les
+États généraux, dont la compétence s'étendait à l'universalité des
+affaires, dont le pouvoir allait jusqu'à déposer les rois. La nation,
+sans être tenue de suivre l'ordre de primogéniture, choisissait son chef
+dans une famille dont tous les membres avaient un rang et un rôle
+prééminent.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote641" name="footnote641"><b>Note 641: </b></a><a href="#footnotetag641">(retour) </a> R. Dareste, <i>Essai sur François Hotman</i>, 1850, p. 63;
+<i>id.</i>, <i>Revue Historique</i>, t. II (1876), p. 369, et Elkhan, <i>Die
+Publizistik der Bartholomäusnacht und Mornays «Vindiciae contra</i>
+<i>tyrannos»</i>, Heidelberg, 1905, p. 33-36. Sur Jean Ricaud ou Rigaud,
+quelques indications dans Haag, <i>La France protestante</i>, t. VIII, p.
+432.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote642" name="footnote642"><b>Note 642: </b></a><a href="#footnotetag642">(retour) </a> <i>Franc. Hotomani Jurisconsulti Franco-Gallia Libellus
+statum veteris reipublicae gallica tum deinde a Francis occupatae
+describens</i>, Coloniae, 1574. Mais il y a eu une première édition parue à
+Genève en 1573 <i>ex officina</i> J. Staerii</blockquote>
+
+<p>Souveraineté des États et participation des princes du sang à l'autorité
+royale, c'était le double jeu d'arguments que les théologiens et les
+jurisconsultes huguenots avaient souvent déjà employé contre les Guise
+et même contre le roi. Mais tout en soutenant que les États sont
+souverains pour constituer le gouvernement, Hotman, qui prévoit la mort
+prochaine de Charles IX, leur dénie le droit d'y appeler une femme. La
+loi salique, qui exclut les femmes du trône, les exclut par là même de
+la régence. L'histoire justifie la sagesse de la coutume. Brunehaut et
+Frédégonde se sont souillées de vices et de crimes; Isabeau de Bavière a
+vendu la France aux Anglais; Blanche de Castille provoqua par sa
+tyrannie l'insurrection de la noblesse. Catherine de Médicis n'est pas
+nommée, mais c'est elle que vise cet ardent réquisitoire contre les
+reines-mères.</p>
+
+<p>La noblesse protestante de l'Ouest élut pour chef des armes La Noue
+«sous l'autorité d'un chef plus grand que de tout le temps passé».
+C'était désigner clairement le duc d'Alençon. Le maréchal de
+Montmorency, pour prévenir la guerre civile, alla prier Charles IX de
+donner contentement à son frère; et le Roi, inquiet de l'agitation
+générale, consentit à le faire chef de son conseil et à lui donner le
+commandement des armées<a id="footnotetag643" name="footnotetag643"></a><a href="#footnote643"><sup class="sml">643</sup></a>. C'était la lieutenance générale sans le
+nom.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote643" name="footnote643"><b>Note 643: </b></a><a href="#footnotetag643">(retour) </a> Decrue, <i>Le parti des politiques au lendemain de la
+Saint-Barthélemy</i>, 1892, p. 131-132.</blockquote>
+
+<p>Charles IX dépérissait de fièvre. Catherine, craignant, s'il venait à
+mourir, que le duc d'Alençon ne voulût profiter de l'éloignement du roi
+de Pologne, héritier légitime, pour le déposséder, fit si bien qu'elle
+réduisit son pouvoir à un vain titre. Cependant La Noue avait fixé la
+prise d'armes du parti à la nuit du mardi gras (23-24 février). Le Duc
+se laissa persuader par son entourage de s'enfuir le 10 mars de
+Saint-Germain à la faveur du désarroi que provoquerait à la Cour la
+nouvelle de l'insurrection. Mais il fut pris au dépourvu par l'arrivée,
+dix jours trop tôt, du capitaine huguenot, Chaumont-Quitry, qui devait
+l'escorter avec une troupe de cavaliers, et, de peur, il alla tout
+avouer à sa mère. L'alarme fut chaude au château. Les courtisans,
+épouvantés, coururent à Paris par tous les chemins et en tout équipage.
+Catherine y rentra sans hâte, ayant dans son carrosse le Duc son fils et
+le roi de Navarre son gendre, qu'elle gardait sous son regard et dans sa
+main.</p>
+
+<p>Charles IX pardonna; mais il emmena les deux princes au château de
+Vincennes, où il alla s'installer pour respirer un air plus pur que
+celui de Paris. La surveillance se fit plus étroite, à mesure que la
+révolte s'étendit dans l'Ouest, et quand on apprit que le meurtrier
+innocent d'Henri II, Mongomery, l'un des meilleurs lieutenants de
+Coligny, venait de débarquer en Normandie (11 mars 1574).</p>
+
+<p>Les princes, qui craignaient peut-être pour leur vie, décidèrent à
+nouveau de chercher un refuge à Sedan. Deux des gentilshommes du Duc, La
+Molle et Coconat, grands massacreurs de la Saint-Barthélemy et fameux
+héros d'alcôves, s'entendirent avec Thoré et Turenne; ils s'assurèrent
+le concours de capitaines et de soldats sans emploi, d'un bourgeois de
+Paris, de marchands de chevaux et de deux personnages pittoresques:
+Grantrye, ancien agent de France près les Ligues grises, qui pensait
+avoir découvert la pierre philosophale, et Côme Ruggieri, un familier de
+la Reine-mère, astrologue, devin, nécromancien, fabricant de philtres et
+jeteur de sorts.</p>
+
+<p>Mais Catherine fut prévenue. Charles IX, furieux d'une trahison qui
+suivait un pardon si récent, fit arrêter son frère et son beau-frère
+(avril) et les fit interroger par des commissaires. Le Duc, tremblant et
+humble, raconta les détails du complot, et, dans ce long récit,
+compromit tout le monde. Henri de Navarre se défendit avec dignité,
+s'excusant de ses projets sur le mépris que lui témoignait la
+Reine-mère, la faveur dont jouissaient les Guise et le bruit qui courait
+qu'on voulait se défaire du duc d'Alençon et de lui. Thoré et Turenne
+avaient pris le large. Condé, qui était dans son gouvernement de
+Picardie, gagna l'Allemagne. La Molle et Coconat furent, au désespoir
+des dames, décapités, les capitaines pendus<a id="footnotetag644" name="footnotetag644"></a><a href="#footnote644"><sup class="sml">644</sup></a>. Mais Côme Ruggieri,
+protégé par la terreur qu'il inspirait, fut condamné seulement à
+quelques années de galères et bientôt gracié.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote644" name="footnote644"><b>Note 644: </b></a><a href="#footnotetag644">(retour) </a> <i>Histoire de France</i> de Lavisse, t. VI, note 1, p. 148,
+sqq. Voir le procès criminel dans <i>Archives curieuses</i> de Cimber et
+Danjou, 1re série, t. VIII, p. 127-220.</blockquote>
+
+<p>Le nom du maréchal de Montmorency avait été prononcé plusieurs fois dans
+les interrogatoires. Charles IX le fit emprisonner le 4 mai, et avec lui
+le maréchal de Cossé, qui était le beau-père d'un Montmorency, Méru.
+Mais il aurait fallu aussi arrêter l'autre fils du Connétable, Damville,
+gouverneur du Languedoc depuis la démission de son père, et qui avait en
+main une armée, une garde de corps albanaise, toutes les ressources
+d'une grande province et la clientèle que son père et lui s'y étaient
+créée dans les trois ordres par un demi-siècle de gouvernement. Le Roi
+l'avait chargé de conclure la paix avec les protestants du Midi, et il
+lui faisait un crime de n'y avoir pas réussi, comme s'il lui était
+possible de gagner par la simple promesse de la liberté de conscience un
+parti qui réclamait impérativement le libre exercice du culte, la
+réhabilitation des victimes de la Saint-Barthélemy et la réprobation
+officielle des massacres. Catherine, dans une lettre qu'elle lui
+écrivait le 18 avril, le louait de son zèle au service du Roi<a id="footnotetag645" name="footnotetag645"></a><a href="#footnote645"><sup class="sml">645</sup></a>, mais
+le même jour Charles IX lui commandait d'envoyer trois ou quatre de ses
+compagnies d'ordonnance à Guillaume de Joyeuse, son lieutenant à
+Toulouse, mais qui était dévoué à la Cour; on voulait l'affaiblir pour
+le frapper plus sûrement. La disgrâce des maréchaux entraînait la
+sienne. Innocent ou coupable, ses attaches de famille paralysaient
+l'action du gouvernement. Les huguenots de l'Ouest étaient en armes.
+Condé négociait avec les princes protestants d'Allemagne une nouvelle
+invasion. Le jour même où il enfermait Montmorency à la Bastille,
+Charles IX signa la révocation de son frère, mais c'était une mesure
+plus facile à prendre qu'à exécuter. Le prince-dauphin, fils du duc de
+Montpensier, nommé gouverneur du Languedoc, n'avait pas les moyens de le
+réduire de force. Un diplomate, Saint-Sulpice, et le secrétaire d'État,
+Villeroy, envoyés en mission auprès de lui, reçurent à leur étape
+d'Avignon l'ordre de lui signifier sa destitution et, s'il n'obéissait
+pas, de lui débaucher ses troupes. Mais ils se gardèrent bien de cet
+acte d'autorité à la romaine<a id="footnotetag646" name="footnotetag646"></a><a href="#footnote646"><sup class="sml">646</sup></a>. Damville, dépouillé de sa charge et
+qui redoutait pis, se rapprocha des protestants, vers qui, depuis
+plusieurs mois, il avançait à pas comptés. Il signa le 29 mai avec les
+députés des Églises du Languedoc une suspension d'armes, qui devait
+durer jusqu'au 1er janvier 1575. La trêve finie, il conclut une «Union»
+des catholiques modérés avec les huguenots du Midi<a id="footnotetag647" name="footnotetag647"></a><a href="#footnote647"><sup class="sml">647</sup></a>. C'était
+l'alliance contre la Reine-mère des malcontents des deux religions.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote645" name="footnote645"><b>Note 645: </b></a><a href="#footnotetag645">(retour) </a> <i>Lettres</i>, IV, p. 291.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote646" name="footnote646"><b>Note 646: </b></a><a href="#footnotetag646">(retour) </a> <i>Mémoires d'Estat par M. de Villeroy</i>, Sedan, 1622, t. 1,
+p. 8. Les deux envoyés royaux n'avaient pas pu pousser plus loin
+qu'Avignon: «... est certain, avoue Villeroy, que si nous eussions esté
+auprès dudict sieur mareschal [de Damville] qu'il lui y eust esté très
+facile de nous faire le traitement duquel l'on nous vouloit faire
+ministres en son endroict.»</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote647" name="footnote647"><b>Note 647: </b></a><a href="#footnotetag647">(retour) </a> D. Vaissète, <i>Histoire générale du Languedoc</i>, édit.
+nouvelle, Toulouse, t. XII: <i>Preuves</i>, col. 1114-1138 et 1138-1141.</blockquote>
+
+<p>Tel fut le résultat de la politique de violence inspirée par l'attentat
+de Meaux et qui, se proposant la ruine des protestants, aboutit à la
+division des catholiques. Catherine eût bien mieux fait--et non pas
+seulement pour sa mémoire--de s'en tenir à son premier système de
+conciliation et d'apaisement, si bien adapté à son sexe, à l'égalité de
+son caractère, à son humeur, au charme insinuant de ses manières. Les
+belles paroles qu'elle avait à souhait, les protestations d'amitié et de
+saintes intentions, les sourires et les promesses, qui n'étaient pas
+toujours sincères, tout cet art très féminin où elle excellait, n'était
+d'aucun emploi dans une guerre d'extermination. L'esprit de suite, si
+nécessaire pour une entreprise de cette ampleur, était d'ailleurs la
+qualité qui lui manquait le plus. Elle partait, s'arrêtait, pour
+repartir et s'arrêter encore, lasse d'un effort durable ou distraite de
+son principal objet par ses combinaisons matrimoniales, ses prétentions
+à toutes les couronnes, ses appétits de gloire et de grandeur. Quelle
+conclusion plus inattendue de sa brouille avec Philippe II et de ses
+alliances protestantes que le massacre de la Saint-Barthélemy! Et quelle
+impuissance à tirer parti de ce crime abominable! Elle lâcha La
+Rochelle, qu'il eût fallu réduire à tout prix, pour préparer au duc
+d'Anjou un facile accès et un heureux avènement en Pologne. Par passion
+aussi pour les intérêts de son second fils, elle s'acharna contre les
+Montmorency. Sans doute, Thoré et Méru, ainsi que Turenne, étaient des
+conspirateurs qu'il était légitime de poursuivre à outrance. Mais le
+chef de leur maison, le maréchal de Montmorency, avait toujours
+déconseillé les projets de fuite du duc d'Alençon<a id="footnotetag648" name="footnotetag648"></a><a href="#footnote648"><sup class="sml">648</sup></a>. Il n'était
+coupable que de les avoir tus, ou même de ne les avoir dénoncés qu'à
+moitié. Cossé, que l'on supposait informé par son gendre Méru, n'était
+suspect lui aussi que d'avoir gardé le silence. On ne pouvait reprocher
+à Damville, si réservé en ses paroles et si correct en ses actes, que
+d'être trop puissant dans sa province. Mais le gouverneur du Languedoc
+n'était pas d'humeur à se sacrifier à la tranquillité de la Reine-mère.
+Pour se défendre, il appela les huguenots à l'aide et, par contre-coup,
+aida à les défendre contre leurs ennemis. Le protestantisme fut sauvé,
+moins par la force de ses adhérents que par l'appoint du Languedoc
+catholique.</p>
+
+<p>Tant de haine, et qui eut de si grandes conséquences, s'explique surtout
+par l'amour ardent, exclusif qu'elle portait au duc d'Anjou, «ses chers
+yeux», comme elle l'appelait. Elle avait fait de lui une sorte de
+vice-roi, qui, elle aidant, était aussi puissant que le Roi même. Elle
+n'avait pas réfléchi que ce morcellement de l'autorité royale était d'un
+fâcheux exemple et qu'il pourrait induire son troisième fils en
+tentation, comme il arriva. Les déceptions et l'ambition de ce fils de
+France donnèrent à la révolte un chef bien plus autorisé que les princes
+du sang.</p>
+
+<p>Des troubles qui suivirent comme du crime qui précéda, Catherine est
+absolument responsable. Charles IX a régné: elle a gouverné. Le jeune
+Roi mourut le 30 mai 1574, à vingt-quatre ans. Son dernier mot fut: «Et
+ma mère»<a id="footnotetag649" name="footnotetag649"></a><a href="#footnote649"><sup class="sml">649</sup></a>. Elle-même écrivait que son fils n'avait «rien reconeu
+tent que apres Dieu moy»<a id="footnotetag650" name="footnotetag650"></a><a href="#footnote650"><sup class="sml">650</sup></a>. Cette superstition de piété filiale
+mérite d'être retenue dans un jugement sur Charles IX. Sauf une courte
+velléité de pouvoir personnel, le fils a laissé à sa mère toutes les
+prérogatives du pouvoir: initiative et exécution. Il a souffert pour lui
+plaire une sorte de partage avec le duc d'Anjou. Violent, impulsif et
+docile, il a subi toute sa vie, mineur ou majeur, l'action d'une
+tendresse impérieuse.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote648" name="footnote648"><b>Note 648: </b></a><a href="#footnotetag648">(retour) </a> Decrue, <i>Le parti des politiques au lendemain de la
+Saint-Barthélemy</i>, 1892, p. 176-177.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote649" name="footnote649"><b>Note 649: </b></a><a href="#footnotetag649">(retour) </a> A Henri III, 31 mai 1574, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 310.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote650" name="footnote650"><b>Note 650: </b></a><a href="#footnotetag650">(retour) </a> A la duchesse de Ferrare, 11 juin, t. V, p. 12.</blockquote>
+<a name="c7" id="c7"></a>
+<br>
+
+<h4><i>CHAPITRE VII</i></h4>
+
+<h3>UNE MÉDICIS FRANÇAISE</h3>
+
+<p>Il y a en Catherine de Médicis une femme d'un caractère très complexe et
+d'une intelligence très étendue, à qui les historiens politiques, comme
+si son activité avait été absorbée par les affaires d'État, n'accordent
+en passant que quelques lignes ou même quelques notes au bas des pages.
+Des anecdotes, qui ne sont pas toutes vraies, et les épithètes de
+Florentine, d'Italienne tiennent lieu le plus souvent d'informations sur
+ses goûts, ses sentiments, ses idées. La souveraine, amie des lettres et
+des arts et qui était elle-même artiste et lettrée, est un peu plus
+favorablement traitée, mais son action propre disparaît et se perd dans
+celle des Valois<a id="footnotetag651" name="footnotetag651"></a><a href="#footnote651"><sup class="sml">651</sup></a>. On dirait d'une gloire étrangère, et sur laquelle
+la France, à cause de la Saint-Barthélemy, se ferait scrupule de rien
+prétendre. Il ne faudrait pas oublier pourtant que cette Médicis a
+quitté l'Italie étant encore toute jeune fille, presque enfant, qu'elle
+a vécu en France sans jamais plus en sortir, et que l'empreinte de son
+pays d'adoption fut peut-être à la longue aussi forte que celle de sa
+famille paternelle.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote651" name="footnote651"><b>Note 651: </b></a><a href="#footnotetag651">(retour) </a> Il est juste toutefois d'excepter l'ouvrage de Bouchot,
+<i>Catherine de Médicis</i>, Paris, 1899.</blockquote>
+
+<p>Pour montrer cette Catherine si peu connue, le moment le mieux choisi
+est, ce semble, le début du règne d'Henri III, où le récit des
+événements nous a conduits. Elle a eu le temps de donner toute sa mesure
+et de se révéler telle qu'elle était en bien et en mal. Elle a, pendant
+une dizaine d'années, gouverné souverainement l'État. Elle a disposé des
+ressources du Trésor pour la Cour, qui ne fut jamais plus brillante,
+pour ses fêtes, ses constructions, et le patronage des lettrés, des
+poètes, des artistes. Le règne de Charles IX est l'apogée de son pouvoir
+ou, pour mieux dire, c'est son règne. Aussi peut-on grouper ici, comme
+en leur centre, les diverses manifestations de sa vie morale, artistique
+et intellectuelle avant et après 1574 et les traits les plus marquants
+de sa personnalité.</p>
+
+<p>Elle avait, à l'avènement d'Henri III, cinquante-cinq ans; c'est le
+commencement de la vieillesse ou l'extrême fin de la maturité. L'âge
+avait épaissi et alourdi la Junon épanouie par dix maternités. Les
+cheveux, autrefois blonds, avaient passé au roux sombre, et ses yeux
+châtains<a id="footnotetag652" name="footnotetag652"></a><a href="#footnote652"><sup class="sml">652</sup></a>, à fleur de tête, s'embrumaient de myopie. Un grand air de
+sérieux et de dignité, le visage virilement accentué et qui ne
+s'empâtait qu'au double menton, le nez fort et les lèvres épaisses,
+donnaient l'idée d'une maîtresse femme. Ses vêtements noirs de veuve,
+qu'elle ne quitta que le jour du mariage de Charles IX et d'Henri III,
+ajoutaient encore à cette impression d'autorité. Mais les paroles
+étaient douces et le ton rarement impérieux. Elle se possédait bien et
+ne laissait voir de ces sentiments que ce qu'elle voulait: art de grande
+dame que les nécessités de la politique avaient porté à sa perfection.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote652" name="footnote652"><b>Note 652: </b></a><a href="#footnotetag652">(retour) </a> Au Louvre, salle X, no 1030, portrait peint de Catherine
+de Médicis. A Chantilly, Musée Condé, no 418, crayon de François Clouet,
+mort en 1572. A Florence, dans le couloir des Uffizi au palais Pitti,
+côté Pitti, no 19, un portrait de Catherine de Médicis en sa vieillesse.
+Il y a aussi au Musée des Uffizi, dans la salle des Miniatures et
+Pastels, no 3 380, douze médaillons représentant les principaux membres
+de la famille des Valois. Catherine y a, comme les autres personnages,
+les yeux bleus, mais c'est évidemment une couleur de convention.</blockquote>
+
+<p>Son activité, sinon sa force physique, était restée la même. Elle
+continue à voyager, malgré ses rhumatismes et son catarrhe, au hasard
+des mauvais gîtes et des mauvais temps, intrépide chevaucheuse «jusques
+en l'âge de soixante et plus», malgré sa blessure à la tête de 1564,
+«dont il l'en falust trépaner». Elle est bonne marcheuse et chasse tant
+qu'elle peut. «Elle aymoit fort, dit Brantôme, à tirer de l'harbaleste à
+jalet et en tirait fort bien, et toujours quand elle s'alloit pourmener
+faisoit porter son harbaleste, et quand elle voyoit quelque beau coup,
+elle tiroit»<a id="footnotetag653" name="footnotetag653"></a><a href="#footnote653"><sup class="sml">653</sup></a>. Elle n'est jamais en repos. Elle écrivait quelquefois
+vingt lettres de suite<a id="footnotetag654" name="footnotetag654"></a><a href="#footnote654"><sup class="sml">654</sup></a>, et, revenue parmi ses dames, elle causait
+et brodait. «Elle passoit fort son tems les après-dinées, dit Brantôme,
+à besongner après ses ouvrages de soye, où elle y estoit toute parfaicte
+qu'il estoit possible»<a id="footnotetag655" name="footnotetag655"></a><a href="#footnote655"><sup class="sml">655</sup></a>. L'habile dessinateur pour broderies, le
+Vénitien Vinciolo, dédia à cette reine aux doigts de fée ses
+«<i>Singuliers et nouveaux pourctraicts.... pour toutes sortes d'ouvrages
+de lingerie...</i>, Paris, 1587», qui eurent une dizaine d'éditions<a id="footnotetag656" name="footnotetag656"></a><a href="#footnote656"><sup class="sml">656</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote653" name="footnote653"><b>Note 653: </b></a><a href="#footnotetag653">(retour) </a> Brantôme, VII, p. 346. L'arbalète à jalet servait à
+lancer soit des jalets (c'est-à-dire des petits cailloux ronds ou
+galets), soit des balles de plomb ou d'argile. Une arbalète de Catherine
+en ébène et damasquinée d'or est au Musée d'artillerie.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote654" name="footnote654"><b>Note 654: </b></a><a href="#footnotetag654">(retour) </a> <i>Id.</i>, p. 374.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote655" name="footnote655"><b>Note 655: </b></a><a href="#footnotetag655">(retour) </a> <i>Id.</i>, p. 347.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote656" name="footnote656"><b>Note 656: </b></a><a href="#footnotetag656">(retour) </a> Bonnaffé, <i>Inventaire des meubles de Catherine de Médicis
+en 1589</i>, Paris, 1874, p. 101 et 108, notes. Sur Frédéric de Vinciolo,
+voir G. d'Adda, <i>Essai bibliographique sur les anciens modèles de
+lingerie de dentelles, de tapisserie</i> (<i>Gazette des Beaux-Arts</i>, Paris,
+1864, p. 425-426).</blockquote>
+
+<p>Elle est grosse mangeuse. L'Estoile rapporte qu'elle pensa crever
+d'indigestion pour «avoir trop mangé, disait-on, de culs d'artichaux et
+de crestes de rongnons de coq»<a id="footnotetag657" name="footnotetag657"></a><a href="#footnote657"><sup class="sml">657</sup></a>. La vie en elle surabonde. Elle est
+gaie, prend grand plaisir aux farces de la Comédie Italienne, «et en
+rioit son saoul comme un autre, car elle rioit volontiers». Elle n'étoit
+point prude, du moins en sa jeunesse, et, lors de la seconde guerre
+civile, s'amusa fort de la raison, à faire rougir un corps de garde
+catholique, pour laquelle les huguenots avaient nommé leur coulevrine du
+plus gros calibre «la Reine-mère». Elle croyait que la joie est le
+principe de la fécondité et recommandait à son fils Henri III et à sa
+belle-fille, Louise de Lorraine, ce moyen d'avoir des enfants: «Car
+voyés combien Dieu m'en a donné pour n'estre poynt menencolyque
+(mélancolique)<a id="footnotetag658" name="footnotetag658"></a><a href="#footnote658"><sup class="sml">658</sup></a>». Les pamphlets n'ont jamais altéré sa bonne humeur.
+Même dans les pires dangers de la monarchie, quand elle fut obligée
+(traité de Nemours, 7 juillet 1585) de subir la loi des chefs de la
+Ligue, elle ne s'interdisait pas de réagir. Quelques jours après, elle
+s'amusa fort avec sa grande amie, la duchesse d'Uzès, d'une pantalonnade
+où figuraient déguisés en femmes et «coiffés de rideaux de lit» le grave
+surintendant des finances, Bellièvre, et le vieux cardinal de
+Bourbon<a id="footnotetag659" name="footnotetag659"></a><a href="#footnote659"><sup class="sml">659</sup></a>. Elle avait alors soixante-six ans. La situation s'aggrava,
+mais elle ne voulait pas s'attrister. «Si ce n'estoit que je me divertiz
+le plus que je puis, alant à la chasse et me promenant, je pense que je
+serois malade. J'attens demain Madame de Longueville qui m'aydera bien
+aussi à passer mon tems»<a id="footnotetag660" name="footnotetag660"></a><a href="#footnote660"><sup class="sml">660</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote657" name="footnote657"><b>Note 657: </b></a><a href="#footnotetag657">(retour) </a> L'Estoile, juin 1575, I, p. 64.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote658" name="footnote658"><b>Note 658: </b></a><a href="#footnotetag658">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. IX, p. 103, 2 décembre 1586.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote659" name="footnote659"><b>Note 659: </b></a><a href="#footnotetag659">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, t. VIII, p. 341, note 1 (entre le 11 et le 23
+juillet).</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote660" name="footnote660"><b>Note 660: </b></a><a href="#footnotetag660">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, t. VIII, p. 352, 14 septembre 1585.</blockquote>
+
+<p>Une question se pose et s'impose à l'historien. Catherine fut-elle
+toujours, épouse et veuve, une femme vertueuse? Il ne suffirait pas
+d'établir--et l'on a vu combien la preuve était difficile<a id="footnotetag661" name="footnotetag661"></a><a href="#footnote661"><sup class="sml">661</sup></a>--qu'elle
+employa pendant sa régence, et depuis, à des fins politiques les
+attraits de son personnel féminin pour avoir le droit de conclure
+qu'elle avait les faiblesses dont elle tirait parti. Les corrupteurs ne
+sont pas nécessairement des corrompus. Brantôme est bien embarrassant.
+Il parle de sa Cour comme d'une école de vertu et cependant il laisse
+entendre, sans souci à ce qu'il semble, de la contradiction, que
+Dauphine elle aima fort Pierre Strozzi<a id="footnotetag662" name="footnotetag662"></a><a href="#footnote662"><sup class="sml">662</sup></a>, bon soldat et fin lettré.
+Mais entend-il par aimer ce qu'historien des Dames galantes, il entend
+d'ordinaire par là? Pierre était son cousin germain, un fils de Clarice
+de Médicis, cette tante si dévouée en souvenir de qui elle protégea tous
+les Strozzi. Elle ne l'aurait pas défendu avec un courage si franc en
+1551, lors de la défection de Léon Strozzi<a id="footnotetag663" name="footnotetag663"></a><a href="#footnote663"><sup class="sml">663</sup></a>, si elle avait pu
+craindre que le Roi son mari soupçonnât entre elle et lui plus qu'une
+affection légitime. Brantôme raconte aussi que François de Vendôme,
+vidame de Chartres, un très grand seigneur apparenté aux Bourbons,
+portait le «vert», qui fut la couleur de Catherine avant son veuvage, et
+avait la «réputation de la servir»<a id="footnotetag664" name="footnotetag664"></a><a href="#footnote664"><sup class="sml">664</sup></a>. Henri II, qui savait ce qu'est
+un amant platonique pour ne l'être pas lui-même, n'aurait pas souffert
+que le Vidame rendît des soins à la Reine autrement qu'en tout respect.
+D'autre part Catherine n'aurait pas été femme si elle n'avait eu quelque
+plaisir à prouver à son mari et à sa rivale qu'elle était capable elle
+aussi d'inspirer une passion romanesque. Qu'elle s'en soit tenue à cette
+satisfaction d'amour-propre, c'est très vraisemblable, vu les risques
+d'une faute, sa prudence et son amour pour l'époux infidèle. Devenue
+veuve, elle laissa les Guise, ministres tout-puissants de François II,
+emprisonner à la Bastille son adorateur, qui s'était déclaré contre eux
+pour le prince de Condé, et, quand elle prit le pouvoir, à l'avènement
+de Charles IX, elle le retint, malade, «sous la charge et garde
+d'aulcuns archers de la garde du corps du Roy» en une chambre basse de
+l'Hôtel de la Tournelle<a id="footnotetag665" name="footnotetag665"></a><a href="#footnote665"><sup class="sml">665</sup></a>, où il mourut» (22 décembre 1560). Il est
+possible qu'elle ait voulu par cette rigueur démentir le bruit d'une
+liaison et affirmer sa fidélité conjugale ou prouver que ses sympathies
+ne prévaudraient jamais contre la raison d'État<a id="footnotetag666" name="footnotetag666"></a><a href="#footnote666"><sup class="sml">666</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote661" name="footnote661"><b>Note 661: </b></a><a href="#footnotetag661">(retour) </a> Chap. V, p. 142-144.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote662" name="footnote662"><b>Note 662: </b></a><a href="#footnotetag662">(retour) </a> Brantôme, <i>Œuvres</i>, éd. Lalanne, t. II, p. 269.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote663" name="footnote663"><b>Note 663: </b></a><a href="#footnotetag663">(retour) </a> Voir plus haut, chap. II: Dauphine et Reine, p. 49-51.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote664" name="footnote664"><b>Note 664: </b></a><a href="#footnotetag664">(retour) </a> Brantôme, <i>Œuvres</i>, éd. Lalanne, t. VI, p. 117.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote665" name="footnote665"><b>Note 665: </b></a><a href="#footnotetag665">(retour) </a> Il y dicta du 18 au 21 décembre son testament, qu'on
+trouvera en appendice dans La <i>Vie de Jean de Ferrières, vidame de
+Chartres, seigneur de Maligny</i>, par un membre de la Société des Sciences
+historiques et naturelles de l'Yonne (comte Léon de Bastard), Auxerre,
+1858, p. 211-228. Sur sa demi-captivité, voir p. 212.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote666" name="footnote666"><b>Note 666: </b></a><a href="#footnotetag666">(retour) </a> Peut-être en voulut-elle au Vidame d'avoir pris parti
+pour les princes du sang, dont les droits étaient destructifs de ceux
+des belle-mères. Elle dut trouver que, pour un favori en expectative, il
+comprenait bien mal ses intérêts. Elle le jugea un sot et le lui fit
+rudement sentir.</blockquote>
+
+<p>L'éditeur des mémoires de Castelnau-Mauvissière, J. Le Laboureur, veut
+aussi qu'elle ait eu pour amant--un amant qui celui-là n'était pas
+platonique--un de ses anciens pages, Troilus de Mesgouez, mais il
+n'indique aucune date et il ne cite pas ses autorités. La preuve,
+l'unique preuve qu'il donne de cette passion, c'est que la Reine-mère
+fit de ce pauvre gentilhomme bas-breton un marquis de La Roche-Helgouahc
+(lisez Helgomarc'h) et le laissa user indiscrètement de «ses bonnes
+grâces»<a id="footnotetag667" name="footnotetag667"></a><a href="#footnote667"><sup class="sml">667</sup></a>. Il faut chercher ailleurs les précisions qu'il s'interdit
+probablement par respect pour une personne royale. Des lettres patentes
+d'Henri III, datées de Blois, mars 1577, autorisent le sieur de La
+Roche, marquis de Coetarmoal, comte de Kermoallec (en Bretagne) et de la
+Joyeuse Garde (en Provence?), chevalier de l'Ordre, conseiller du Roi en
+son Conseil privé et gouverneur de Morlaix, à lever, fréter et équiper
+tel nombre de gens, navires et vaisseaux qu'il avisera pour aller aux
+Terres-Neuves (Canada, etc.) et autres adjacentes; à s'y établir et en
+jouir pour lui et ses successeurs perpétuellement et à toujours «comme
+de leur propre chose et royal acquest», «pourveu qu'elles
+n'appartiennent à amis, alliez et confederez de ceste couronne<a id="footnotetag668" name="footnotetag668"></a><a href="#footnote668"><sup class="sml">668</sup></a>».
+D'autres lettres patentes du 3 janvier 1578 nomment le marquis de
+Coetarmoal, etc. «gouverneur lieutenant général et vice-roy esdites
+Terres-Neuves»<a id="footnotetag669" name="footnotetag669"></a><a href="#footnote669"><sup class="sml">669</sup></a>.</p>
+
+<p>Tant de faveurs accumulées sur une seule tête, sans services connus,
+sans mérite apparent, ont pu tromper l'honnête érudit et lui faire
+admettre la légende d'origine bretonne d'une faiblesse amoureuse de
+Catherine<a id="footnotetag670" name="footnotetag670"></a><a href="#footnote670"><sup class="sml">670</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote667" name="footnote667"><b>Note 667: </b></a><a href="#footnotetag667">(retour) </a> Additions de J. Le Laboureur aux <i>Mémoires de Messire
+Michel de Castelnau, seigneur de Mauvissière</i>, 1659, t. I, p. 291-292.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote668" name="footnote668"><b>Note 668: </b></a><a href="#footnotetag668">(retour) </a> Dom Hyacinthe Morice, <i>Mémoires pour servir de preuves à
+l'histoire ecclésiastique et civile de Bretagne</i>, 1742-1746, t. III,
+col. 1439-1440.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote669" name="footnote669"><b>Note 669: </b></a><a href="#footnotetag669">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, col. 1442-1443.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote670" name="footnote670"><b>Note 670: </b></a><a href="#footnotetag670">(retour) </a> J. Pommerol en a tiré un roman historique agréable, qu'il
+a présenté pour aider à l'illusion comme un travail d'archives, <i>Revue
+de Paris</i>, 1er mars 1908, p. 1-50 <i>Messieurs les gens de Morlaix</i>.</blockquote>
+
+<p>Mais la fortune de La Roche eut une cause moins sentimentale; il servait
+d'intermédiaire entre la Cour de France et les fugitifs d'Irlande--comme
+on le verra plus loin--et, de sa propre initiative par haine de Breton
+contre les Anglais, ou comme agent occulte de son gouvernement<a id="footnotetag671" name="footnotetag671"></a><a href="#footnote671"><sup class="sml">671</sup></a>, il
+encourageait sous main l'esprit de révolte dans un pays qui ne se
+résignait pas à la domination de l'Angleterre. Il est possible aussi que
+Le Laboureur ait brouillé dans ses souvenirs ce La Roche de Bretagne
+avec un autre La Roche, Antoine de Brehant, écuyer tranchant de la
+Reine-mère en 1578, promu premier écuyer tranchant en 1584<a id="footnotetag672" name="footnotetag672"></a><a href="#footnote672"><sup class="sml">672</sup></a>, La
+Roche qui est à moi, écrit-elle<a id="footnotetag673" name="footnotetag673"></a><a href="#footnote673"><sup class="sml">673</sup></a>, le petit La Roche<a id="footnotetag674" name="footnotetag674"></a><a href="#footnote674"><sup class="sml">674</sup></a>, comme elle
+l'appelle familièrement, un grand porteur de dépêches, à qui elle légua
+par testament six mille écus<a id="footnotetag675" name="footnotetag675"></a><a href="#footnote675"><sup class="sml">675</sup></a>, et que de ces deux La Roche, l'un
+serviteur particulier de la Reine, et l'autre de la politique française,
+il ait fait un seul et unique personnage promu par la grâce d'un cœur
+royal aux plus hautes dignités.</p>
+
+<p>En réalité ce prétendu favori de la Reine ne figure pas dans la liste de
+ses gentilshommes servants, de 1547 à 1585<a id="footnotetag676" name="footnotetag676"></a><a href="#footnote676"><sup class="sml">676</sup></a>, et c'est la preuve
+qu'il ne résidait pas à la Cour, près de Catherine. Il n'est nommé, dans
+une lettre d'elle et pour la première fois, qu'en juillet 1575<a id="footnotetag677" name="footnotetag677"></a><a href="#footnote677"><sup class="sml">677</sup></a> à
+propos des affaires d'Irlande, comme <i>estant «au duc d'Alençon»</i>, alors
+en disgrâce et qu'Henri III gardait au Louvre en une demi-captivité. La
+Reine-mère le désigne par le nom de sa province: La Roche de Bretagne,
+une précision bien inutile en écrivant à l'ambassadeur de France à
+Londres, si La Roche avait été pour elle, à la connaissance de tous, ce
+qu'il ne paraît pas qu'il fût. Les distinctions n'étant venues que dans
+les deux années qui suivirent, comment admettre, à supposer une
+inclination ancienne, que Catherine eût différé si longtemps d'en
+acquitter le prix et même qu'elle n'eût jamais attaché à sa personne
+l'homme qu'elle aimait. Il est encore plus invraisemblable qu'elle se
+soit éprise de lui sur le tard. A cinquante-sept ans (c'est l'âge
+qu'elle avait lors de la création du marquisat), une femme qui a
+jusque-là été sage ne commence pas à cesser de l'être.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote671" name="footnote671"><b>Note 671: </b></a><a href="#footnotetag671">(retour) </a> Voir ch. <span class="sc">VIII</span>, p. 63-68.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote672" name="footnote672"><b>Note 672: </b></a><a href="#footnotetag672">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. X, app., p. 523.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote673" name="footnote673"><b>Note 673: </b></a><a href="#footnotetag673">(retour) </a> 17 mai 1579, <i>Lettres</i>, t. VI, p. 366.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote674" name="footnote674"><b>Note 674: </b></a><a href="#footnotetag674">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. VI, p. 132; t. VII, p. 47, 75, 239 et
+<i>passim</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote675" name="footnote675"><b>Note 675: </b></a><a href="#footnotetag675">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, t. IX, app., p. 497.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote676" name="footnote676"><b>Note 676: </b></a><a href="#footnotetag676">(retour) </a> La liste des gentilshommes servants se trouve en app.,
+<i>Lettres</i>, t. X, p. 519-523. Elle est à peu près complète, voir note de
+l'éditeur (Cte Baguenault de Puchesse), p. 538, 3.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote677" name="footnote677"><b>Note 677: </b></a><a href="#footnotetag677">(retour) </a> Catherine à La Mothe-Fénelon, ambassadeur de France en
+Angleterre, 29 juillet 1575, <i>Lettres</i>, t. V, p. 127 et 129.</blockquote>
+
+<p>Aussi les grands pamphlets d'inspiration huguenote ou «politique», qui,
+surtout après la Saint-Barthélemy, recueillirent sans contrôle les
+bruits les plus fâcheux pour l'honneur de la Reine et qui cherchèrent à
+la diffamer jusque dans ses ancêtres, ces Médicis, «confits de vices,
+d'incestes et de crimes», ne disent rien de cet amour d'arrière-saison.
+Qu'ils se taisent sur le culte de François de Vendôme pour Catherine, ce
+n'est pas merveille, car ils ne pouvaient attaquer la Reine sans
+atteindre son adorateur, et tout complice de la conjuration d'Amboise
+avait droit au moins au silence respectueux. Mais Troilus de Mesgouez,
+mignon de la Reine-mère et ennemi d'Élisabeth, la protectrice de la
+Réforme, quel admirable sujet de déclamation morale et religieuse! Si
+les protestants ont réservé leur éloquence contre d'autres fautes, c'est
+qu'ils ignoraient cette passion tardive, et ils l'ignoraient parce
+qu'elle n'existait pas. A défaut de preuves, ils se fussent contentés de
+présomptions. Ils prêtaient à Catherine pour favoris ou valets de cœur
+les gens de son intimité, Gondi<a id="footnotetag678" name="footnotetag678"></a><a href="#footnote678"><sup class="sml">678</sup></a>, «l'étalon», comme ils disaient,
+et, contre toute vraisemblance, le cardinal de Lorraine, qui, pour être
+un de leurs ennemis, n'était pas pour cela l'ami de la Reine-mère. De
+ces charités gratuites, le <i>Discours merveilleux de la vie et
+déportements... de Catherine de Médicis</i> (1574) renvoyait à plus tard la
+démonstration: «Je ne veulx pas parler, disait l'auteur anonyme, des
+vices monstrueux de nostre Reyne-mere ny des aultres [Reines-mères],
+cette-cy (Catherine) auroit besoin d'un gros volume à part que le temps
+et les occasions publieront. Je ne parle que du gouvernement»<a id="footnotetag679" name="footnotetag679"></a><a href="#footnote679"><sup class="sml">679</sup></a>. Le
+temps et les occasions ne se sont jamais présentés et pour cause.
+Brantôme, qui a traité si surabondamment des faiblesses des veuves, ne
+sait rien de celle-là. Catherine en sa vieillesse n'eût pas osé dire,
+dans une lettre adressée à un de ses confidents et qui devait servir de
+leçon à sa fille, qu'elle n'avait jamais rien fait contre son «honneur»
+et sa «réputation», qu'elle n'aurait pas à sa mort à demander pardon à
+Dieu sur ce point ni à craindre que sa mémoire en fût moins à
+louer<a id="footnotetag680" name="footnotetag680"></a><a href="#footnote680"><sup class="sml">680</sup></a>; et Henri III se serait gardé de la citer comme un modèle de
+«vie incoulpée», si elle n'avait pas été de l'aveu général une femme
+irréprochable.</p>
+
+<p>L'historien italien Davila, un contemporain, grand admirateur de
+Catherine, et qui, panégyriste compromettant, ne veut voir dans ses
+actes que calcul, explique, mais constate lui aussi sa vertu: «A ces
+qualités (politiques), en furent jointes, dit-il, plusieurs autres par
+lesquelles bannissant les deffaults et la fragilité de son sexe elle se
+rendit toujours victorieuse de ces passions qui ont accoutumé de faire
+forligner du droit sentier de la vie les plus vives lumières de la
+prudence humaine»<a id="footnotetag681" name="footnotetag681"></a><a href="#footnote681"><sup class="sml">681</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote678" name="footnote678"><b>Note 678: </b></a><a href="#footnotetag678">(retour) </a> Albert de Gondi, duc de Retz, et maréchal de France,
+particulièrement cher à Charles IX, dont il avait été le gouverneur. Il
+n'avait que trois ans de moins que la Reine. Quant à Jean-Baptiste de
+Gondi, ancien banquier à Lyon, et qu'on appelait «le compère» de
+Catherine, probablement parce qu'ils avaient été parrain et marraine de
+quelque enfant, il était beaucoup plus âgé qu'elle et passait déjà pour
+un vieillard quand il épousa, en 1558, la veuve de Luigi Alamanni,
+l'écrivain diplomate.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote679" name="footnote679"><b>Note 679: </b></a><a href="#footnotetag679">(retour) </a> <i>Discours merveilleux de la vie, actions et déportements
+de Catherine de Médicis</i>, Paris, 1650, p. 151 ou <i>Archives curieuses</i>,
+t. IX, p. 99.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote680" name="footnote680"><b>Note 680: </b></a><a href="#footnotetag680">(retour) </a> Catherine à Bellièvre, 25 avril 1584. <i>Lettres</i>, t. VIII,
+p. 181.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote681" name="footnote681"><b>Note 681: </b></a><a href="#footnotetag681">(retour) </a> H.-C Davila, <i>Histoire des guerres civiles de France</i>,
+mise en français par Baudouin, Paris, 1657, t. I, ch. <span class="sc">IX</span>, p. 544-545.</blockquote>
+
+<p>Quelles que fussent ses raisons pour se bien conduire: fidélité à la
+mémoire de son mari, prudence, souci de l'opinion publique ou pureté, le
+fait semble établi--et c'est lui par-dessus tout qui importe, les motifs
+des actes échappant le plus souvent aux moyens d'investigation de
+l'histoire.</p>
+
+<p>Elle y avait quelque mérite. Sa fille Marguerite n'admirerait pas tant
+sa maîtrise si elle ne la savait pas si passionnée. Il y a des
+phénomènes psychiques qui, sans compter les accès historiques de colère
+et de peur, trahissent chez elle, sous les apparences du calme, un fonds
+de sensibilité aiguë. On dit que la nuit d'avant le fatal tournoi où
+périt son mari, elle le rêva «blessé à l'œil». Marguerite de Valois
+rapporte aussi qu'«Elle n'a... jamais perdu aucun de ses enfans, qu'elle
+n'aye veu une fort grande flamme à laquelle soudain elle s'escrioit:
+«Dieu garde mes enfans!» et incontinent après elle entendoit la triste
+nouvelle qui par ce feu luy avoit été augurée»<a id="footnotetag682" name="footnotetag682"></a><a href="#footnote682"><sup class="sml">682</sup></a>. Ces hallucinations
+peuvent s'expliquer comme la crise d'émoi d'une tendresse inquiète, ou
+obsédée de l'image de la mort par des avis alarmants, mais en voici une
+qui est plus surprenante. C'était en 1569. Le duc d'Anjou poursuivait le
+prince de Condé dans l'Ouest. La Reine-mère était alors à l'autre bout
+du royaume, à Metz, occupée à surveiller les armements des princes
+protestants d'Allemagne. Elle fut gravement malade, et, dans le délire
+de la fièvre, on l'entendit s'écrier: «Voyez vous comme ils fuyent; mon
+fils a la victoire. Hé! mon Dieu! relevez mon fils! il est par terre!
+Voyez, voyez, dans cette haye, le prince de Condé mort»<a id="footnotetag683" name="footnotetag683"></a><a href="#footnote683"><sup class="sml">683</sup></a>. La nuit
+d'après, quand un courrier apporta la nouvelle de la victoire de Jarnac,
+elle se plaignit qu'on l'éveillât pour lui apprendre ce qu'elle savait
+depuis la veille. D'Aubigné raconte--mais c'est un grand
+imaginatif--qu'en 1574, à Avignon, pendant la maladie du cardinal de
+Lorraine, un soir qu'elle s'était couchée «de meilleure heure que de
+coustume», «elle se jetta d'un tressaut sur son chevet», mettant ses
+mains sur ses yeux pour ne pas voir et criant: «Monsieur le Cardinal, je
+n'ai que faire de vous». C'était le moment même où le Cardinal
+trépassait. Elle apercevait devant elle et repoussait de la voix, loin
+de sa vue, le principal collaborateur de sa funeste politique<a id="footnotetag684" name="footnotetag684"></a><a href="#footnote684"><sup class="sml">684</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote682" name="footnote682"><b>Note 682: </b></a><a href="#footnotetag682">(retour) </a>: <i>Mémoires de Marguerite</i>, éd. Guessard, p. 42.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote683" name="footnote683"><b>Note 683: </b></a><a href="#footnotetag683">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 43. Remarquons d'ailleurs que dans cette
+vision il y a un fait inexact, la chute du duc d'Anjou.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote684" name="footnote684"><b>Note 684: </b></a><a href="#footnotetag684">(retour) </a> D'Aubigné, <i>Histoire universelle</i>, liv. VII, ch. <span class="sc">XII</span>, éd.
+de la Société de l'Histoire de France, publiée par de Ruble, t. IV, p.
+300-301.</blockquote>
+
+<p>Marguerite explique les pressentiments de sa mère par une prescience
+dont Dieu l'aurait privilégiée... «Aux esprits, dit-elle, où il reluit
+quelque excellence non commune, il (Dieu) leur donne par des bons génies
+quelques secrets advertissemens des accidens qui leur sont préparez ou
+en bien ou en mal»<a id="footnotetag685" name="footnotetag685"></a><a href="#footnote685"><sup class="sml">685</sup></a>. C'est une explication platonicienne, le démon
+de Socrate adapté aux croyances chrétiennes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote685" name="footnote685"><b>Note 685: </b></a><a href="#footnotetag685">(retour) </a> <i>Mémoires de Marguerite</i>, éd. Guessard, p. 41-42.</blockquote>
+
+<p>Mais Catherine ne se contentait pas de ces révélations extraordinaires,
+et elle en cherchait d'autres. Elle était d'un pays où princes et
+peuples croyaient, où les Universités enseignèrent jusqu'au commencement
+du <span class="sc">XVI</span>e siècle, que les astres influent sur la vie humaine, et qu'un
+observateur expert peut lire au ciel le livre du Destin. Le signe du
+Zodiaque sous lequel un enfant vient au monde, les conjonctions de
+planètes à l'heure de sa nativité, sont des indices ou même des facteurs
+déterminants de son caractère et du bon ou du mauvais succès de sa vie.
+Catherine était convaincue de ce rapport et l'incertitude, où elle fut
+souvent, du lendemain, en ces temps malheureux, l'y rendit encore plus
+crédule. Elle était en relations avec les astrologues les plus fameux de
+France et d'Italie, Luc Gauric, qui mourut évêque de Città Ducale, le
+Lombard Jérôme Cardan, le Florentin Francesco Giunctini, le provençal
+Nostradamus. Elle avait ses astrologues attitrés, Regnier (Renieri?) et
+Côme Ruggieri. La Pléiade, pour lui complaire, célébra la «vertu» des
+astres, et l'étoile scientifique de cette constellation, Pontus de
+Thyard, affirma dans sa <i>Mantice</i> la vérité de ce genre de divination:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Quand nature accomplit le bastiment du monde</p>
+<p class="i14"> . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+<p class="i14"> . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+<p class="i14"> Ne voulant point ailleurs qu'au mesme monde mectre</p>
+<p class="i14"> La conduite de tout qui, au monde, peut estre</p>
+<p class="i14"> Ell' ficha dans le Ciel avec clous éternels</p>
+<p class="i14"> La vie et le Destin<a id="footnotetag686" name="footnotetag686"></a><a href="#footnote686"><sup class="sml">686</sup></a>.</p>
+</div></div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote686" name="footnote686"><b>Note 686: </b></a><a href="#footnotetag686">(retour) </a> Extraits de <i>Mantice</i> dans les Œuvres de Pontus de
+Thyard, éd. Marty-Laveaux, p. 81.</blockquote>
+
+<p>L'astrologie gagna en crédit et faveur à la Cour. Lors de son grand tour
+de France, la Reine-mère vit, à son passage à Salon (novembre 1564),
+Nostradamus, à qui son poème des <i>Centuries</i>, rédigé en quatrains d'une
+obscurité sibylline, avait fait la réputation du premier prophète du
+temps. Ces vers:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Le lion jeune le vieux surmontera</p>
+<p class="i14"> En champ bellique par singulier duelle:</p>
+<p class="i14"> Dans cage d'or les yeux luy crevera,</p>
+<p class="i14"> Deux classes une, puis mourir, mort cruelle.</p>
+<p class="i30"> (Cent. L. quatrain 35.)</p>
+</div></div>
+
+<p>avaient été, après l'événement, interprétés comme la prédiction du
+tournoi où Mongomery tua Henri II. Nostradamus, écrivait Catherine au
+Connétable, «promest tou playn de bien au Roy mon filz et qu'il vivera
+aultant que vous, qu'il dist aurés avant mourir quatre vins et dis ans».
+Elle ajoute sagement: «Je prie Dieu que (il) dis vray...»<a id="footnotetag687" name="footnotetag687"></a><a href="#footnote687"><sup class="sml">687</sup></a>. Cette
+fois l'oracle avait, pour sa gloire, parlé trop clair. Montmorency
+périt, trois ans après, simple septuagénaire et Charles IX mourut à
+vingt-quatre ans. Mais Catherine ne rendait pas l'astrologie responsable
+des erreurs des astrologues; c'était une science qui, comme toutes les
+autres, était, du fait des savants ou de l'intervention divine, sujette
+à faillir. N'avait-elle pas eu plus d'une fois l'occasion d'en constater
+l'incertitude? Gauric avait, disent les éditeurs de ses œuvres, annoncé
+à Henri II qu'il mourrait en duel et combat singulier aux environs de la
+quarante et unième année<a id="footnotetag688" name="footnotetag688"></a><a href="#footnote688"><sup class="sml">688</sup></a>, mais il faut les croire sur parole. Au
+vrai, dans ses Horoscopes d'avant 1559, il s'était borné à prédire que
+le Roi de France atteindrait soixante-neuf ans, deux mois et douze
+jours, pourvu qu'il dépassât les années 56, 63 et 64<a id="footnotetag689" name="footnotetag689"></a><a href="#footnote689"><sup class="sml">689</sup></a>: une prophétie
+peu compromettante et dont il était à peu près sûr de ne pas voir le
+dernier terme--précis, celui-là--ayant lui-même trente ans de plus
+qu'Henri II. Giunctini et Cardan, consultés par Catherine, lui avaient
+assuré que son mari aurait une vie longue et glorieuse.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote687" name="footnote687"><b>Note 687: </b></a><a href="#footnotetag687">(retour) </a> <i>Lettres</i>, X, p. 1455, novembre 1564.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote688" name="footnote688"><b>Note 688: </b></a><a href="#footnotetag688">(retour) </a> Brantôme, <i>Œuvres complètes</i>, éd. Lalanne, t. III, p.
+280-283.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote689" name="footnote689"><b>Note 689: </b></a><a href="#footnotetag689">(retour) </a> D. Nass. <i>Revue des études historiques</i>, 1901, p. 217.
+Cf. <i>Dict.</i> de Bayle, <i>verbo</i> Henri II.</blockquote>
+
+<p>Connaître sa destinée, c'est, avec l'aide de Dieu, une chance de s'y
+soustraire. Il faut se protéger aussi contre les maléfices des magiciens
+et des nécromants en rapports avec les esprits infernaux. L'astrologue
+Côme Ruggieri, «Italien, homme noir, qui n'a le visage bien fait, qui
+joue des instrumens... toujours habillé de noir, puissant homme»<a id="footnotetag690" name="footnotetag690"></a><a href="#footnote690"><sup class="sml">690</sup></a>,
+passait pour un de ces intermédiaires redoutables, capables de procurer,
+par des moyens diaboliques, la mort d'un ennemi. C'était un esprit libre
+et hardi. Il aurait osé dire en face à Catherine, après la
+Saint-Barthélemy, qu'elle avait travaillé pour le Roi d'Espagne<a id="footnotetag691" name="footnotetag691"></a><a href="#footnote691"><sup class="sml">691</sup></a>. Il
+fut entraîné ou enveloppé dans le complot des Politiques<a id="footnotetag692" name="footnotetag692"></a><a href="#footnote692"><sup class="sml">692</sup></a>. On
+trouva, dans les «besognes» de La Molle, son grand ami, une poupée de
+cire. Catherine se demandait avec inquiétude si ce n'était pas une
+effigie de Charles IX, que Côme aurait modelée, à des fins
+d'envoûtement, pour faire périr son fils, ou le faire dépérir de mort
+lente, en piquant son image au cœur ou au corps avec une aiguille. Elle
+informa le procureur général que Côme avait demandé au lieutenant du
+prévôt de l'Hôtel, quand il fut pris, «si le Roi vomissoit, s'il
+seignoit encore et s'il avoist douleur de teste, et comment» allait La
+Molle, et qu'il l'aimerait tant qu'il vivrait. Elle voulait qu'on lui
+fit répéter cette déclaration, en présence du lieutenant, du premier
+président et du président Hennequin: «Faictes lui tout dire... et que
+l'on sache la vérité du mal du Roi et que l'on lui face défaire, s'il a
+faict quelque enchantement pour nuire à sa santé et aussi pour faire
+aimer La Mole à mon fils d'Alençon, qu'il le défasse»<a id="footnotetag693" name="footnotetag693"></a><a href="#footnote693"><sup class="sml">693</sup></a>. La terreur
+qu'il inspirait le sauva. Il ne fut condamné qu'à neuf ans de galères,
+et, après un court séjour à Marseille, où le gouverneur l'avait autorisé
+à ouvrir une école d'astrologie, il fut libéré, rentra en faveur, et
+mourut très âgé sous Louis XIII, abbé de Saint-Mahé en Bretagne et
+incrédule notoire, toujours craint et admiré<a id="footnotetag694" name="footnotetag694"></a><a href="#footnote694"><sup class="sml">694</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote690" name="footnote690"><b>Note 690: </b></a><a href="#footnotetag690">(retour) </a> <i>Archives curieuses</i> de Cimber et Danjou, 1re série, t.
+VIII, p. 192.--Cf. Defrance (Eug.), <i>Un croyant de l'occultisme,
+Catherine de Médicis; ses astrologues et ses médecins envoûteurs</i>,
+Paris, 1911, p. 198-199.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote691" name="footnote691"><b>Note 691: </b></a><a href="#footnotetag691">(retour) </a> Lettre de Petrucci, 2 septembre 1572, <i>Négociations
+diplomatiques de la France avec la Toscane</i>, t. III, p. 836.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote692" name="footnote692"><b>Note 692: </b></a><a href="#footnotetag692">(retour) </a> Vincenzo Alamanni, qui succéda à Petrucci comme
+ambassadeur de Florence, donne, <i>Lettres</i> du 22-26 avril et du 1er mai
+1574, <i>ibid.</i>, t. III, p. 920-923, des détails intéressants sur les
+premiers rapports de Ruggieri avec Catherine de Médicis. Il ne l'estime
+pas grand astrologue et croit qu'on l'accuse à tort d'être un
+nécromancien.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote693" name="footnote693"><b>Note 693: </b></a><a href="#footnotetag693">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. IV, p. 296-297, 29 avril 1574, onze [heures] du soir.--Cf. Eugène Defrance, <i>Catherine de Médicis</i>, p.
+196.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote694" name="footnote694"><b>Note 694: </b></a><a href="#footnotetag694">(retour) </a> Le texte le plus important, sur Côme Ruggieri, se trouve
+dans les <i>Mémoires de J.-A. de Thou</i>, le grand historien, année 1598,
+liv. VI (éd. Buchon, p. 671-672) avec renvoi à l'Histoire générale,
+année 1573. De Thou prétend que Ruggieri, mis à la chaîne, fut délivré
+sur la route de Marseille, par des «courtisans». Sur cet abbé
+commendataire, mort sans sacrements, que Concini aurait voulu faire
+inhumer en terre sainte et que l'évêque de Paris fit jeter à la voirie,
+voir aussi les <i>Mémoires du cardinal de Richelieu</i>, Soc. Hist. Fr. t. I
+(1610-1615), 1907, p. 391.</blockquote>
+
+<p>Peut-être aussi Catherine croyait-elle que les mots avaient en eux une
+force opérante, analogue à celle des charmes et des maléfices. Informée
+qu'un soldat, qui avait voulu tuer d'Avrilly, un des mignons du duc
+d'Alençon, avait dit, en voyant les portraits du Roi (Henri III) et de
+son frère, qu'ils n'avaient pas longtemps à vivre, ce propos de mauvais
+augure la troubla: «Sela me met en pouyne (cela me met en peine),
+écrit-elle, de cet qu'il a dist qu'il (ils) ne viveret gyere (ne
+vivraient guère); Dieu le fasse mentyr»<a id="footnotetag695" name="footnotetag695"></a><a href="#footnote695"><sup class="sml">695</sup></a>. Elle se hâte d'appeler la
+puissance divine à l'aide contre cette sorte de sortilège verbal.</p>
+
+<p>Voilà les faits établis. Il ne faut pas croire tous les contes qui ont
+couru et qui courent sur les superstitions de Catherine<a id="footnotetag696" name="footnotetag696"></a><a href="#footnote696"><sup class="sml">696</sup></a>. Un devin
+lui ayant prédit que Saint-Germain lui serait funeste, elle aurait cessé
+d'aller au château de Saint-Germain, et même renoncé à habiter les
+Tuileries, après y avoir fait travailler de 1564 à 1570 l'architecte
+Philibert de L'Orme, parce que les nouveaux bâtiments se trouvaient dans
+la paroisse de Saint-Germain l'Auxerrois. C'est aussi pour cette raison
+qu'elle aurait acheté dans la paroisse de Saint-Eustache des maisons et
+des terrains pour s'y construire un hôtel, mais, malgré toutes ces
+précautions, elle n'avait pu échapper à son sort. L'aumônier qui à Blois
+lui administra les derniers sacrements s'appelait Saint-Germain<a id="footnotetag697" name="footnotetag697"></a><a href="#footnote697"><sup class="sml">697</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote695" name="footnote695"><b>Note 695: </b></a><a href="#footnotetag695">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. VIII, p. 168.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote696" name="footnote696"><b>Note 696: </b></a><a href="#footnotetag696">(retour) </a> Dreux du Radier les a recueillis sans trop y croire dans
+ses <i>Mémoires historiques et critiques et anecdotes des reines et
+régentes de France</i>, Paris, 1808, t. IV, p. 253-268.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote697" name="footnote697"><b>Note 697: </b></a><a href="#footnotetag697">(retour) </a> Voir une variante de la même légende dans les Mémoires de
+Claude Groulart, premier président du Parlement de Rouen, un
+contemporain, qui raconte que le château de Blois où elle mourut était
+«soubz une paroisse qui s'appelle Saint-Germain» (<i>Mémoires</i>, Michaud et
+Poujoulat, 1re série, t. XI, p. 585).</blockquote>
+
+<p>Au vrai, si elle ne s'établit pas à demeure aux Tuileries, comme elle
+avait projeté de le faire aussitôt que Charles IX serait marié, et si
+elle se contenta d'y donner des fêtes et d'aller s'y promener dans les
+jardins ombreux, animés de statues et égayés d'eaux jaillissantes, c'est
+vraisemblablement que ce palais des champs, situé hors des remparts de
+Paris, était, en ces temps de troubles, trop exposé à un coup de main ou
+trop éloigné, à son gré, du Louvre, la résidence de ses fils. Elle
+continua, longtemps après son installation dans son hôtel de la rue
+Saint-Honoré, à faire des séjours, longs ou courts au château de
+Saint-Germain<a id="footnotetag698" name="footnotetag698"></a><a href="#footnote698"><sup class="sml">698</sup></a>. Une autre légende veut qu'elle ait destiné à ses
+observations astronomiques la haute colonne monumentale, qui se dressait
+dans la cour de l'Hôtel et qui de tout l'édifice subsiste seule, accolée
+à la Halle au blé actuelle. À l'intérieur, un escalier à vis très
+étroit, de 280 marches, continué par une échelle de six pieds, mène à
+une plate-forme que surmonte une sphère armillaire en fer haute de dix
+pieds. Imagine-t-on la vieille Reine, épaissie et alourdie par
+l'âge--elle avait, quand elle occupa l'Hôtel, plus de soixante
+ans--s'élevant, par le boyau étroit de l'escalier tournant, jusqu'au
+sommet de la colonne et, debout, la nuit, à 143 pieds au-dessus du sol,
+sur un palier large de huit pieds six pouces de diamètre, étudiant, avec
+le calme requis, les révolutions et les révélations des astres?<a id="footnotetag699" name="footnotetag699"></a><a href="#footnote699"><sup class="sml">699</sup></a>. Le
+prétendu observatoire était probablement une tour de guette, adaptée au
+style et à la grandeur de l'édifice, pour surveiller la nuit l'amas très
+inflammable des ruelles avoisinantes et donner l'alarme en cas
+d'incendie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote698" name="footnote698"><b>Note 698: </b></a><a href="#footnotetag698">(retour) </a> Elle réside à Saint-Germain (voir son Itinéraire dressé
+par le Cte Baguenault de Puchesse, <i>Lettres</i>, t. X, p. 574-589), en
+1583, du 11 au 25 novembre et du 12 au 19 décembre; en 1584, du 19 au 26
+janvier, du 12 au 29 novembre, et du 12 au 19 décembre. Elle n'y paraît
+pas en 1585, 1586, 1587, 1588, parce qu'elle est entraînée par les
+négociations vers la Loire ou la Champagne, ou bien retenue à Paris par
+son âge ou par l'urgence des affaires.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote699" name="footnote699"><b>Note 699: </b></a><a href="#footnotetag699">(retour) </a>: A. de Barthélemy, <i>La Colonne de Catherine de Médicis à
+la Halle au blé</i>, Mémoires de la Société de l'Histoire de Paris et de
+l'Île-de France, t. VI, 1879, p. 180-199.
+
+<p>La sphère armillaire indiquerait le champ d'action ou devait se déployer
+la gloire d'Henri II, s'il eût vécu; c'est l'interprétation concrète de
+sa devise: <i>donec totum impleat orbem</i>, tandis que les lacs, les miroirs
+brisés, etc., échelonnés le long de la colonne, symbolisent l'amour
+détruit et les regrets de sa veuve (voir plus loin, p. 232).</p></blockquote>
+
+<p>Il est possible qu'afin de se préserver des dangers de toutes sortes,
+Catherine portât des talismans. Voltaire a l'air de décrire comme tel
+une médaille où «Catherine (?) est représentée toute nue entre les
+constellations d'Aries et Taurus (du Bélier et du Taureau), le nom
+d'Ebullé Asmodée sur sa tête, ayant un dard dans une main, un cœur dans
+l'autre, et dans l'exergue le nom d'Oxiel»<a id="footnotetag700" name="footnotetag700"></a><a href="#footnote700"><sup class="sml">700</sup></a>. On en cite un autre qui
+figure<a id="footnotetag701" name="footnotetag701"></a><a href="#footnote701"><sup class="sml">701</sup></a> à l'endroit un roi assis, le sceptre en main et, au revers,
+une femme nue, debout, encerclée de signes mystérieux et de noms de
+génies: Hagiel, Haniel, Ebuleb, Asmodel. La lettre H placée sous une
+petite couronne aux pieds du roi, semble désigner Henri II; plus bas,
+les initiales K, F, A, surmontées chacune d'une couronne, peuvent
+s'appliquer à ses trois premiers fils Charles (Karolus), François et
+Alexandre (qui prit plus tard le nom d'Henri). Le nom de Freneil serait,
+avec une légère déformation, celui de Fernel, médecin d'Henri II et de
+Catherine et habile accoucheur. Catherine serait cette femme nue tenant
+de la main droite un cœur et de la gauche un peigne, symboles de pureté
+et d'amour conjugal.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote700" name="footnote700"><b>Note 700: </b></a><a href="#footnotetag700">(retour) </a> <i>Essai sur les mœurs</i>, ch. CLXXIII, <i>Œuvres complètes de
+Voltaire</i>, éd. Moland, t, XII, p. 527.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote701" name="footnote701"><b>Note 701: </b></a><a href="#footnotetag701">(retour) </a> Elle est reproduite dans l'édition de Ratisbonne de la
+<i>Satyre Ménippée</i>, 1726, t. II, p. 422.--Sur un talisman trouvé à Laval
+en 1826, voir Tancrède Abraham, <i>Un talismam de Catherine de Médicis</i>,
+Laval, 1885, et sur le talisman de Bayeux, Lambert, <i>Mémoires de la
+Société d'agriculture, sciences, arts et belles-lettres de Bayeux</i>,
+1850, p. 231. Tous ces prétendus talismans se ressemblent beaucoup, sans
+qu'il soit possible de rien conclure sur leur origine, leur caractère et
+leur date.</blockquote>
+
+<p>Cette interprétation paraît bien ingénieuse. Si les initiales K, F, A
+couronnées désignent les trois fils de Catherine qui ont régné, il s'en
+suit que le talisman est postérieur à l'avènement d'Henri III (1574),
+mais alors il est tout à fait étrange, qu'Henri soit encore appelé
+Alexandre, plus précisément Édouard-Alexandre, un prénom qu'il ne garda
+que jusqu'en 1565. D'ailleurs un talisman, c'est un préservatif. Contre
+la fécondité? Catherine était veuve, se faisait gloire de sa vertu, et
+elle avait, en 1574, cinquante-cinq ans. Contre la stérilité? Le remède
+viendrait un peu tard. Que ferait ici Fernel qui n'assista la Reine que
+lors de son dernier accouchement, le neuvième, en 1556<a id="footnotetag702" name="footnotetag702"></a><a href="#footnote702"><sup class="sml">702</sup></a>? Après la
+naissance de quatre garçons et de plusieurs filles Catherine ne pouvait
+penser qu'à célébrer ses nombreuses maternités. Le prétendu talisman ne
+serait donc qu'une médaille commémorative. On n'est pas non plus obligé
+de croire sur la foi d'un éditeur des Mémoires-Journaux de
+L'Estoile<a id="footnotetag703" name="footnotetag703"></a><a href="#footnote703"><sup class="sml">703</sup></a> que cette médaille ou ce talisman était fait de sang
+humain, de sang de bouc et de divers métaux fondus ensemble sous les
+constellations en rapport avec la nativité de Catherine. Un
+autre,--c'est l'érudit J. Le Laboureur, qui décidément paraît bien
+crédule--raconte<a id="footnotetag704" name="footnotetag704"></a><a href="#footnote704"><sup class="sml">704</sup></a> que la Reine-mère «portait sur son estomach pour
+la seureté de sa personne une peau de velin semée de plusieurs figures
+et de caractères tirez de toutes les langues et diversement enluminez
+qui composoient des mots moitié grecs, moitié latins et moitié
+barbares».</p>
+
+<p>Un bracelet, qui appartenait, dit-on, à Catherine, fait meilleure figure
+de talisman. C'était un chapelet de dix chatons d'or sertis de pierres
+diverses et rares: aétite ovale, agate à huit pans, onyx de trois
+couleurs, turquoise barrée d'une bande d'or transversale, éclat de
+marbre noir et blanc, agate brune, crapaudine, morceau d'or arrondi,
+onyx de deux couleurs, fragment de crâne. Sur quelques-unes de ces
+pierres étaient gravés en creux ou ressortaient en relief des
+indications, des noms ou des figures, la date de 1559, un dragon ailé,
+la constellation du serpent entre le signe du scorpion et le soleil, et
+tout autour six planètes, les noms de quatre archanges: Raphaël,
+Gabriel, Mikaël, Uriel, celui de Jehovah et d'un génie inconnu,
+<i>Publeni</i><a id="footnotetag705" name="footnotetag705"></a><a href="#footnote705"><sup class="sml">705</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote702" name="footnote702"><b>Note 702: </b></a><a href="#footnotetag702">(retour) </a> Goulin, <i>Mémoires littéraires, critiques philologiques,
+biographiques et bibliographiques, pour servir à l'histoire ancienne et
+moderne de la médecine</i>, 1775, p. 341.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote703" name="footnote703"><b>Note 703: </b></a><a href="#footnotetag703">(retour) </a> La Haye, 1744, t. II, p. 160.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote704" name="footnote704"><b>Note 704: </b></a><a href="#footnotetag704">(retour) </a> J. Le Laboureur, <i>Mémoires de messire Michel de
+Castelnau</i>, t. I, p. 291.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote705" name="footnote705"><b>Note 705: </b></a><a href="#footnotetag705">(retour) </a> Description de Paul Lacroix, citée par Edouard Frémy,
+<i>Les poésies inédites de Catherine de Médicis</i>, 1885, p. 221-223, note.
+P. Lacroix, dont je n'ai pu retrouver le passage dans ses innombrables
+publications, indiquerait lui-même comme référence le Catalogue des
+objets rares et précieux du cabinet de feu M. d'Ennery, écuyer, dressé
+par les sieurs Remi et Milliotti, Paris, 1786. Il n'a probablement pas
+vu le bracelet.</blockquote>
+
+<p>Ce bracelet aux gemmes variées, polychrome et multiforme, où
+apparaissent accouplés Jehovah et le caducée de Mercure, constituait en
+somme un porte-bonheur très pittoresque, sauf la parcelle d'os humain.
+C'est l'amulette d'une civilisation raffinée d'importation étrangère. La
+vieille sorcellerie française, issue du peuple, n'aurait pas atteint
+d'elle-même à cet éclectisme savant.</p>
+
+<p>A ceux de ces traits qui sont vérifiables on reconnaît une femme d'un
+autre pays. La croyance à l'astrologie, à la magie, à la nécromancie
+n'était pas particulière à l'Italie, mais elle y était plus raisonnée et
+plus étendue qu'ailleurs, commune aux plus hautes et aux plus basses
+classes, au clergé et aux laïques, aux savants et aux ignorants.</p>
+
+<p>Astrologues, magiciens, fabricants de philtres, faiseurs et défaiseurs
+de sorts, étaient presque tous des Italiens ou des élèves des Italiens.
+D'Italie aussi, l'ancien marché et le grand laboratoire des essences et
+des aromates d'Orient, vinrent, attirés par les goûts de Catherine,
+nombre de parfumeurs que le populaire accusait d'être des empoisonneurs.
+Le fournisseur attitré de la Reine-mère, maître René (Bianchi ou Bianco)
+de Milan, était un personnage abominable, qui lors de la
+Saint-Barthélemy se déshonora entre tous les tueurs par sa passion du
+butin.</p>
+
+<p>Il faut sans aucun doute laisser à la littérature romantique et au roman
+romanesque le conte des «coletz et gands parfumez» que Catherine lui
+aurait commandés pour se défaire de ses ennemis<a id="footnotetag706" name="footnotetag706"></a><a href="#footnote706"><sup class="sml">706</sup></a>. Elle n'a
+empoisonné ni le dauphin François, son beau-frère, ni Jeanne d'Albret,
+ni François de Vendôme, ni tant d'autres personnages à qui il arriva,
+comme aujourd'hui, de mourir jeunes ou, à l'improviste, de mort
+naturelle. Mais il y a de bonnes raisons de croire, on l'a vu, qu'elle
+tenait certains chefs protestants et le plus redoutable de tous,
+Coligny, pour des traîtres et des félons, contre qui toutes les armes
+étaient permises.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote706" name="footnote706"><b>Note 706: </b></a><a href="#footnotetag706">(retour) </a> Dr Lucien Nass, <i>Catherine de Médicis fut-elle
+empoisonneuse?</i> dans <i>Revue des Etudes historiques</i>, 1901, p. 208-221.
+Le Dr Nass, ayant disculpé Catherine de la plupart des empoisonnements
+qui lui sont reprochés, conclut trop vite qu'elle n'a jamais voulu
+empoisonner personne. Cf. plus haut, p. 172-175.</blockquote>
+
+<p>Et peut-être aussi lui venait de son pays d'origine cette inconscience
+ou cette ataraxie morale qui ne lui a laissé de la Saint-Barthélemy ni
+remords ni regrets. Mais faut-il en rendre Machiavel responsable? On
+répète un peu à la légère que <i>le Prince</i> était son livre de chevet.
+Tout au plus est-il possible de dire qu'elle connaissait et même devait
+apprécier, ne fût-ce que par orgueil familial, ce manuel fameux de l'art
+de fonder et de conserver un État, commencé pour Julien de Médicis, son
+grand oncle, et dédié à son père, Laurent.</p>
+
+<p>L'idée fondamentale du grand penseur florentin, c'est que la politique
+est une science à part, distincte de la morale et de la religion, et
+qu'elle a ses règles propres, indépendantes de la notion du bien et du
+mal. Et à dire vrai, il ne faisait que poser en principes les
+constatations de l'histoire en ce temps-là et même en d'autres temps. Le
+machiavélisme, un machiavélisme sans doctrine, est aussi ancien que les
+plus anciennes sociétés humaines. Il s'affirme dans la maxime
+lapidaire: <i>Salus populi suprema lex esto!</i> L'originalité de Machiavel
+fut de tirer de l'expérience des siècles un système. Les faits
+prouvaient surabondamment que les souverains les plus heureux n'avaient
+eu d'autre règle de conduite que la raison d'État, et Machiavel
+concluait ou suggérait que le <i>Prince</i> devait tendre à ses fins sans
+scrupules. Mais il n'a jamais prétendu--comme on voudrait le lui faire
+dire--qu'il n'y eut de bons moyens de gouvernement que les pires<a id="footnotetag707" name="footnotetag707"></a><a href="#footnote707"><sup class="sml">707</sup></a>.
+La violence et la fourberie n'étaient pas toujours conformes à leur
+objet, et souvent elles y étaient contraires. Il n'aurait pas
+certainement admiré les massacres de la Saint-Barthélemy, cette
+contrefaçon impulsive, furieuse, et, si l'on peut dire, grossière, du
+piège, ce «<i>bel inganno</i>», tendu par César Borgia à ses condottieri
+révoltés et dont il fit jouer le ressort au moment résolu avec une
+aisance et un sang-froid incomparables. L'extermination des chefs
+protestants, après mûre délibération, le même jour, dans tout le
+royaume, froidement, impitoyablement, serait un forfait qui pourrait se
+réclamer de Machiavel. Mais des tueries, improvisées par la populace des
+villes à la nouvelle de l'improvisation de Paris, entravées ici par
+l'humanité ou la prudence de certains gouverneurs, encouragées là par le
+fanatisme ou la faiblesse des autres, et qui, s'espaçant entre le 26
+août (Meaux) et le 3 octobre (Bordeaux), laissèrent à la masse des
+huguenots le temps de s'enfuir, n'est-ce pas tout le contraire d'une
+exécution machiavélique?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote707" name="footnote707"><b>Note 707: </b></a><a href="#footnotetag707">(retour) </a> La distinction est très nette. Le Prince doit «<i>non
+partirsi del bene potendo, ma sapere entrare nel male necessitato</i>»
+(faire le bien, si c'est possible, et avoir le courage du mal si c'est
+nécessaire), ch. XVIII, Turin, 1852, p. 78.</blockquote>
+
+<p>Aussi les beaux esprits d'Italie ne purent-ils supposer qu'elle eût
+commandé cette œuvre sanguinaire dans une crise de peur et d'ambition.
+Un gentilhomme, Camille Capilupi, camérier secret du pape, se dépêcha
+d'écrire, sans prendre le temps de s'informer, son fameux «Stratagème de
+Charles IX» où il affirmait et essayait de démontrer la préméditation.
+Le jour même où arrivait à Rome le courrier du nonce Salviati apportant
+la nouvelle officielle de la Saint-Barthélemy, (5 septembre), Capilupi,
+comme on le voit dans une lettre à son frère, était déjà fixé sur le
+long dessein du Roi et de la Reine-mère, d'après le renseignement qu'un
+prélat tenait du cardinal de Lorraine<a id="footnotetag708" name="footnotetag708"></a><a href="#footnote708"><sup class="sml">708</sup></a>. Ainsi la thèse repose sur
+cette base légère: un propos du Cardinal, qui depuis deux jours savait
+le massacre par un exprès et qui, suspect à Rome d'être en disgrâce à
+Paris, avait intérêt à faire croire, pour démontrer son crédit, qu'il
+avait été mis à son départ de France dans le secret d'un guet-apens.
+Capilupi, de lui-même, faisait le crime plus grand pour le rendre
+glorieux. Ceux des protestants qui avaient échappé à la mort étaient
+naturellement enclins à imaginer un attentat préparé de longue main.
+Catherine elle-même eût bien voulu persuader au pape et à Philippe II, à
+fin de récompense, qu'elle avait depuis toujours médité de détruire les
+hérétiques. Ainsi les protestants et les catholiques, pour des raisons
+diverses, collaborèrent à la légende du «Stratagème». Le système de
+Machiavel servit de support. Quand le duc d'Anjou traversa l'Allemagne
+pour aller prendre possession de son royaume de Pologne, il aurait
+allégué au landgrave de Hesse, comme justification de la
+Saint-Barthélemy, des raisons de «Machiavelli», mais on voit ce qu'il en
+faut penser<a id="footnotetag709" name="footnotetag709"></a><a href="#footnote709"><sup class="sml">709</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote708" name="footnote708"><b>Note 708: </b></a><a href="#footnotetag708">(retour) </a> G.-B. Intra, <i>Di Camillo Capilupi e de' suoi scritti</i>
+(<i>Archivio storico lombardo</i>, serie 2e, vol. X, anno XX (1893), p.
+704-705).--L'écrit de Capilupi était achevé au plus tard le 22 octobre
+1572; voir l'épître d'envoi à son frère dans la traduction française
+parue en 1574 d'après une «copie» italienne (<i>Archives curieuses de
+Cimber et Danjou</i>, t. VII, p. 410). M. Romier, <i>La Saint-Barthélemy</i>
+(<i>Revue du XVIe siècle</i>, t. I, 1913), prétend, p. 535-536, que le
+manuscrit de Capilupi était achevé et imprimé le 18 septembre 1572.
+Laissons de côté la question d'impression sur laquelle je dirai un jour
+mon avis, et tenons-nous-en à la composition. Une œuvre aussi délicate,
+et qui suppose tant de recherches, expédiée en un mois et demi (du 5
+septembre au 22 octobre), ou même en treize jours (5-18 septembre),
+d'après les racontars des cardinaux de Lorraine et de Pellevé, et de
+l'entourage du duc de Nevers, etc., qu'est-ce autre chose qu'une
+hypothèse en l'air? Capilupi aurait dû réfléchir que le nonce du pape en
+France, Salviati, et qui était à Paris le 24 août, ne croyait pas à la
+préméditation. Voir ch. <span class="sc">VI</span>, p. 193.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote709" name="footnote709"><b>Note 709: </b></a><a href="#footnotetag709">(retour) </a> <i>Mémoires de La Huguerye</i>, t. I, p. 200. Dans un article
+de l'<i>Historische Vierteljahrschrift</i>, 1903 (VI), p. 333 sqq., Jordan
+soutient qu'il n'y a trace de machiavélisme ni dans les lettres, ni dans
+les actes de Catherine. On le croirait plus volontiers s'il n'y avait
+pas dans son étude tant d'erreurs de détail.--Les protestants s'en
+prirent au machiavélisme, comme à la cause de leur malheur, et l'un
+d'eux, probablement Innocent Gentillet, conseiller au Parlement de
+Grenoble, publia en 1576 avec dédicace au duc d'Alençon, chef des
+protestants et des catholiques unis, un <i>Discours sur les moyens de bien
+gouverner et maintenir en bonne paix un royaume ou autre principauté...</i>
+(s. n. d. l.), qui est une réfutation point par point des principales
+maximes extraites du livre de Machiavel.</blockquote>
+
+<p>L'exemple des princes et des Républiques d'Italie, la passion et la
+jalousie du pouvoir, la crainte enfin, ont plus qu'un livre de doctrine
+contribué à déterminer Catherine. Elle aimait mieux agir doucement, mais
+elle ne laissait pas d'être à l'occasion cruelle. Si elle se souvenait
+des bienfaits, elle n'oubliait pas les injures. Elle était rancunière
+et, quand son intérêt ne s'y opposait pas, vindicative. Les Médicis ne
+furent jamais tendres à leurs ennemis et ils n'ont guère pardonné qu'à
+ceux qui ne pouvaient plus leur nuire.</p>
+
+<p>C'est une Médicis, mais Française par sa mère, qui est fille d'un grand
+seigneur de vieille «extrace» et d'une princesse du sang. Arrivée à
+quatorze ans dans un pays où elle n'était pas une étrangère, elle n'en
+est plus sortie. Elle a reçu plus fortement qu'une autre, par suite de
+son aptitude originelle et de sa complaisance à s'adapter, l'empreinte
+de ce nouveau milieu. La Cour de France, quand elle y entra,
+s'épanouissait en sa splendeur, ou, pour parler comme Brantôme, «en sa
+bombance». C'était par surcroît une excellente école d'éducation
+intellectuelle et mondaine. Elle y apprit le français avec les
+sentiments et les idées qu'une langue contient, dans l'intimité de
+François Ier, de son mari, de Marguerite de Navarre, de Marguerite de
+France, et dans la compagnie de la duchesse d'Étampes et d'autres
+grandes dames. Elle y affina les dons qu'elle avait de naissance. Elle y
+fit l'apprentissage de son métier de reine et acquit dans la perfection
+l'art de tenir un cercle et de causer, les manières affables sans
+vulgarité, l'aisance dans la grandeur. Qu'on la compare à une autre
+Médicis, Marie, la femme d'Henri IV, fille d'une archiduchesse
+d'Autriche, comprimée jusqu'à vingt-sept ans par l'étiquette espagnole
+de la petite Cour de Florence d'alors et qui, lourde et inintelligente,
+ne sut jamais se défaire de sa hauteur morose ni échapper à la tutelle
+de sa domesticité, et l'on comprendra ce que Catherine a gagné à être
+née de Madeleine de la Tour d'Auvergne, et «faicte, comme dit Brantôme,
+de la main de ce grand Roy Françoys».</p>
+
+<p>Sans doute elle a retenu de son parler toscan quelques mots et des
+tournures qu'elle transporte trop fidèlement dans notre langue<a id="footnotetag710" name="footnotetag710"></a><a href="#footnote710"><sup class="sml">710</sup></a>. Il
+y a de bonnes raisons de croire que sa prononciation fut toujours
+relevée d'une pointe d'exotisme. Elle continue par exemple à écrire <i>se</i>
+pour <i>si</i> (conjonction) et elle est tellement imprégnée du son <i>ou</i> de
+l'<i>u</i> italien qu'involontairement sous sa plume <i>but</i> se change en
+<i>bout</i>. Par le même effet à rebours de l'empreinte enfantine, qui ne
+connaît pas d'<i>e</i> muet, il lui arrive de mettre «<i>fasset</i>» pour <i>fasse</i>,
+«<i>cet</i>» pour <i>se</i>, «<i>emet</i>» pour <i>aiment</i><a id="footnotetag711" name="footnotetag711"></a><a href="#footnote711"><sup class="sml">711</sup></a>. Des réminiscences de
+deux langues s'entremêlent bizarrement dans certaines de ses lettres à
+des Italiens. Elle remercie le pape Sixte-Quint, en langage macaronique,
+si du moins le copiste a bien lu, de l'«<i>amore</i> (amorevole) <i>letra que
+son nontio</i>» lui a remise de sa part<a id="footnotetag712" name="footnotetag712"></a><a href="#footnote712"><sup class="sml">712</sup></a>. Son orthographe est parfois
+si phonétique qu'il suffit, pour comprendre certains passages obscurs,
+de les lire à haute voix<a id="footnotetag713" name="footnotetag713"></a><a href="#footnote713"><sup class="sml">713</sup></a>. Mais sa forme est, en général, bien
+française, comme on peut en juger d'après des lettres écrites de sa
+main. La phrase garde l'allure de la conversation, fluide et verbeuse,
+lâche en son développement, mal liée en ses parties, embarrassée
+d'incidentes, allongée de tours et de détours, et qui n'a pas l'air de
+savoir comme ni où elle finira. Mais Catherine sait à l'occasion
+resserrer sa pensée et, par exemple, glisser dans quelques mots la
+caresse d'un compliment ou d'une sympathie. Elle avait vu en passant à
+Lyon Marguerite de France, duchesse de Savoie, sa chère belle-sœur, et
+souhaitait de la revoir à Paris. «Se sera, lui écrit-elle, quant yl vous
+pléra, més non jeamés si tost que je le désire, car vous avoir revue si
+peu ne m'a fayst que plus de regret de ne povoyr aystre aurdinairement
+auprès de vous»<a id="footnotetag714" name="footnotetag714"></a><a href="#footnote714"><sup class="sml">714</sup></a>. Et quel raccourci pittoresque dans cette
+description: «Ma Comère, annonce-t-elle à sa vieille amie la duchesse
+d'Uzès, je suys en vostre péys de Daulphiné, le plus monteueux et
+facheus où j'é encore mis le pyé; tous les jour y a froyt, chault,
+pluye, baul (beau) tems et grelle, et les cerveaulx de mesme...»<a id="footnotetag715" name="footnotetag715"></a><a href="#footnote715"><sup class="sml">715</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote710" name="footnote710"><b>Note 710: </b></a><a href="#footnotetag710">(retour) </a> Bouchot, <i>Catherine de Médicis</i>, p. 137.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote711" name="footnote711"><b>Note 711: </b></a><a href="#footnotetag711">(retour) </a> Les exemples abondent dans les autographes de Catherine.
+Elle emploie même côte à côte les deux figurations; par exemple,
+<i>Lettres</i>, t. VI, p. 38: «Ceulx qui l'emet mieulx qu'il ne s'ayme» (ceux
+qui l'aiment mieux qu'il ne s'aime).</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote712" name="footnote712"><b>Note 712: </b></a><a href="#footnotetag712">(retour) </a> <i>Lettres</i>, VIII, p. 356. Mais ces «beaux italianismes»,
+pour parler comme Henri Estienne, dans ses <i>Deux dialogues du nouveau
+langage françois italianizé...</i>, sont rares dans ses lettres, et ce
+n'est pas la Reine-mère qu'on peut considérer comme particulièrement
+coupable de cette mascarade. Les guerres d'Italie, la littérature
+italienne, l'art de la Renaissance, la banque et le commerce finirent à
+la longue par faire sentir leur influence, et surtout sous Henri III qui
+d'ailleurs, tout en sachant admirablement l'italien, affectait de ne
+parler que le français aux ambassadeurs des divers États de la
+péninsule. Voir dans L. Clément, <i>Henri Estienne et son œuvre
+française</i>, Paris, 1898, le chap. <span class="sc">IV</span>, p. 305-362: <i>L'influence italienne
+et le nouveau langage.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote713" name="footnote713"><b>Note 713: </b></a><a href="#footnotetag713">(retour) </a> Elle a tellement conscience de sa mauvaise orthographe
+qu'il lui est arrivé de dicter à un secrétaire une nouvelle lettre, mot
+pour mot semblable à celle qu'elle venait d'écrire, mais que le
+secrétaire écrirait dans la forme usuelle, <i>Lettres</i>, t. IX, p. 124 et
+125.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote714" name="footnote714"><b>Note 714: </b></a><a href="#footnotetag714">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. X, p. 146.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote715" name="footnote715"><b>Note 715: </b></a><a href="#footnotetag715">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. VII, p. 111.</blockquote>
+
+<p>Elle a appris l'art de bien dire à la Cour des Valois où sa personnalité
+s'est formée et elle n'y réussit que dans la langue qui a servi à son
+épanouissement intellectuel. Ses lettres italiennes, qui sont de moins
+en moins nombreuses à mesure qu'elle avance dans la vie, ne valent que
+par les renseignements qu'elles contiennent, et, en dehors de leur
+valeur documentaire, elles sont insignifiantes.</p>
+
+<p>Cet enchevêtrement d'influences italiennes et françaises se retrouve,
+sans qu'il soit toujours facile ou même possible de les démêler, dans
+les goûts littéraires et artistiques de Catherine, dans sa passion pour
+les fêtes, le luxe, les bijoux<a id="footnotetag716" name="footnotetag716"></a><a href="#footnote716"><sup class="sml">716</sup></a>, et les manifestations d'éclat de la
+grandeur royale. Elle tient de ses ancêtres florentins, comme aussi de
+sa formation française, une large curiosité intellectuelle. C'est une
+lettrée et c'est aussi une savante. À une forte culture littéraire, elle
+joint, comme on l'a vu, la connaissance des mathématiques, de
+l'astronomie ou de l'astrologie, et des sciences naturelles. Elle aime
+les livres, et les recherche, estimant qu'ils sont l'ornement obligé de
+la demeure des rois. Jusque-là, la bibliothèque royale avait beaucoup
+voyagé, de Paris, où Charles V l'avait établie, à Blois, où Louis XII
+l'avait transportée, et enfin à Fontainebleau, où François Ier s'en
+était fait suivre. Pierre Ramus, le fameux ennemi de la scolastique et
+d'Aristote, mathématicien et philosophe, rappelait à Catherine qu'un
+jour, devant lui, elle s'était déclarée contre le maintien de la
+bibliothèque à Fontainebleau, et il la suppliait, par des raisons qui
+devaient la toucher, de la ramener à Paris, et de la fixer sur la
+montagne de l'Université. «Le temple que vous y élèveriez aux Muses
+dominerait de tous côtés les plus larges et les plus gracieux horizons.
+Côme et Laurent de Médicis, qui savaient que les livres ne sont faits ni
+pour les champs ni pour les bois ne mirent pas leur bibliothèque dans
+leurs délicieuses villas de Toscane; ils la placèrent au foyer de leurs
+États, dans la ville où elle était le plus accessible aux hommes
+d'étude... Mettez donc cette librairie au chef-lieu de votre royaume,
+près de la plus ancienne et de la plus fameuse des Universités<a id="footnotetag717" name="footnotetag717"></a><a href="#footnote717"><sup class="sml">717</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote716" name="footnote716"><b>Note 716: </b></a><a href="#footnotetag716">(retour) </a> Germain Bapst, <i>Histoire des joyaux de la Couronne de
+France</i>, Paris, 1889, parle très bien de ce goût, p. 114-115 et
+<i>passim</i>. Sur les orfèvres de la Reine, voir p. 96, note 3, et p. 97,
+notes 1, 2, 3. Elle cherchait avec eux des combinaisons, leur soumettait
+des dessins.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote717" name="footnote717"><b>Note 717: </b></a><a href="#footnotetag717">(retour) </a> Édouard Frémy, <i>Les poésies inédites de Catherine de
+Médicis</i>, Paris, 1885, p. 239-240.</blockquote>
+
+<p>Elle la fit venir de Fontainebleau, mais la garda au Louvre<a id="footnotetag718" name="footnotetag718"></a><a href="#footnote718"><sup class="sml">718</sup></a>. Elle
+avait fait, comme autrefois Côme et Laurent de Médicis, rechercher des
+«anciens manuscrits en toutes sortes de langues». Elle s'en était
+d'ailleurs procuré beaucoup à très bon compte<a id="footnotetag719" name="footnotetag719"></a><a href="#footnote719"><sup class="sml">719</sup></a>. Son cousin, Pierre
+Strozzi, possédait une collection de manuscrits précieux, qu'il avait
+héritée du cardinal Ridolfi, neveu de Léon X, et qu'il avait beaucoup
+augmentée. Après qu'il eut été tué sous les murs de Thionville (1558),
+Catherine persuada à sa veuve, Laudomina de Médicis, et à son fils,
+Philippe Strozzi, de les lui céder pour quinze mille écus, mais elle
+oublia toujours ou n'eut jamais les moyens de s'acquitter. A sa mort,
+les créanciers saisirent sa bibliothèque, mais les savants protestèrent,
+et sur l'ordre d'Henri IV, livres et manuscrits--en tout 4 500
+volumes--allèrent enrichir la Bibliothèque du roi<a id="footnotetag720" name="footnotetag720"></a><a href="#footnote720"><sup class="sml">720</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote718" name="footnote718"><b>Note 718: </b></a><a href="#footnotetag718">(retour) </a> Henri IV, réalisant sans le savoir le souhait de Ramus,
+transporta la Bibliothèque en plein quartier latin, dans le collège de
+Clermont, vacant par l'expulsion des Jésuites.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote719" name="footnote719"><b>Note 719: </b></a><a href="#footnotetag719">(retour) </a> Les références dans Frémy, p. 75-78.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote720" name="footnote720"><b>Note 720: </b></a><a href="#footnotetag720">(retour) </a> Frémy, p. 239-242.--Cf. <i>Lettres</i> t. I. p. 563, note 1 et
+les références.</blockquote>
+
+<p>Elle aime les gens doctes, et, comme on vient de le voir pour Ramus,
+cause volontiers avec eux. Elle fréquente chez les amateurs d'art. Elle
+a ses poètes attitrés, Ronsard, Rémy Belleau, Baïf et Dorat, comme elle
+a ses décorateurs, ses tapissiers, ses architectes. Elle les protège,
+elle les emploie à l'illustration poétique de ses fêtes. Elle fit une
+pension à Baïf. Elle donna à Ronsard le prieuré de Saint-Cosme<a id="footnotetag721" name="footnotetag721"></a><a href="#footnote721"><sup class="sml">721</sup></a> et
+alla l'y visiter avec Charles IX à son retour de Bayonne. Elle reprit
+hautement Philibert de L'Orme d'avoir fermé l'entrée des Tuileries en
+construction au grand poète. «Souvenez-vous, lui aurait-elle dit, que
+les Tuileries sont dédiées aux Muses.» Mais Ronsard lui en voulait de
+préférer les «maçons», c'est-à-dire les architectes, aux poètes. La
+Pléiade se vengea de ce qu'elle considérait comme un déni de justice.
+Dans les louanges qu'elle donne à la dispensatrice des grâces royales,
+c'est le plus souvent de son génie politique ou de sa vertu qu'il est
+question. Elle aurait cru dépasser les limites, pourtant si reculées,
+des flatteries permises, en lui disant, comme Ronsard à Charles IX:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Ronsard te cède en vers et Amyot en prose<a id="footnotetag722" name="footnotetag722"></a><a href="#footnote722"><sup class="sml">722</sup></a></p>
+</div></div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote721" name="footnote721"><b>Note 721: </b></a><a href="#footnotetag721">(retour) </a> Saint-Cosme-en-l'Isle, près de Tours.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote722" name="footnote722"><b>Note 722: </b></a><a href="#footnotetag722">(retour) </a> Ronsard, éd. Blanchemain, t. III, p. 257. Voir la
+«Complainte à la Royne mère du Roy» en tête de la seconde partie du
+Bocage royal, éd. Blanchemain, t. III, p. 369.</blockquote>
+
+<p>C'est qu'elle la jugeait sur la liste comparée des bénéfices et des
+pensions. La Reine-mère a rendu pourtant d'autres services à la
+littérature française. Elle connaissait les deux grandes littératures de
+l'époque, l'italienne et la française, antérieures en chefs-d'œuvre à
+celles de l'Angleterre et de l'Espagne et plus directement apparentées à
+la Grèce et à Rome. Elle savait du grec et du latin, peu ou beaucoup. Si
+elle n'égalait pas en culture classique la reine de Navarre et
+Marguerite de France, elle était de la même famille intellectuelle. Elle
+n'avait pas cessé de s'intéresser à la littérature italienne. Elle
+accepta que Tasse, venu en France à titre de secrétaire du cardinal
+d'Este, en 1571, lui présentât son <i>Rinaldo</i> et elle envoya son portrait
+au jeune poète, en témoignage d'admiration<a id="footnotetag723" name="footnotetag723"></a><a href="#footnote723"><sup class="sml">723</sup></a>. Elle a dû obliger bien
+généreusement l'Arétin pour que ce grand écrivain vénal célèbre en elle
+la «Femme et la déesse sereine et pure, la majesté des êtres humains et
+divins», et qu'il souhaite d'avoir le verbe des anges de Dieu pour louer
+comme il convient «les très saintes grâces et les faveurs sacrées de
+cette divine idole»<a id="footnotetag724" name="footnotetag724"></a><a href="#footnote724"><sup class="sml">724</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote723" name="footnote723"><b>Note 723: </b></a><a href="#footnotetag723">(retour) </a> Frémy, p. 42-43.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote724" name="footnote724"><b>Note 724: </b></a><a href="#footnotetag724">(retour) </a> Texte en italien, cité par Frémy, p. 52.</blockquote>
+
+<p>Tous les Italiens parlent, en moins haut style, de sa douceur et de sa
+bienveillance. Sous son patronage, la Comédie italienne s'installe à
+Paris<a id="footnotetag725" name="footnotetag725"></a><a href="#footnote725"><sup class="sml">725</sup></a>. Quelque temps avant l'accident de son mari, elle avait
+assisté avec lui au château de Blois à une représentation de
+<i>Sophonisbe</i>, composée par Trissin, un initiateur, sur le modèle des
+tragédies grecques, et traduite de l'italien par Mellin de Saint-Gelais.
+Elle s'était persuadé que la fin lamentable de l'héroïne, ce suicide
+imposé par la volonté impitoyable de Scipion, avait, comme un mauvais
+sort, porté malheur au royaume de France, «ainsi qu'il succéda», et
+désormais elle ne voulut plus voir représenter devant elle que des
+pièces à dénouement heureux. Elle aurait ainsi, par piété conjugale,
+inspiré un nouveau genre littéraire.</p>
+
+<p>La première en date des tragi-comédies, <i>la Belle Genièvre</i>, représentée
+le dimanche gras 13 février 1564, à Fontainebleau, avec l'apparat que
+l'on sait, est un épisode du <i>Roland furieux</i>, de l'Arioste, adapté au
+théâtre français par un poète inconnu<a id="footnotetag726" name="footnotetag726"></a><a href="#footnote726"><sup class="sml">726</sup></a>. Polinesso, duc d'Albany,
+voulant se venger de Ginevra, fille du roi d'Écosse, dont il n'avait pu
+se faire aimer, raconte au chevalier Ariodonte, fiancé de la princesse,
+qu'il est son amant et qu'elle le reçoit la nuit dans sa chambre. Pour
+l'en convaincre, il le fait cacher près du palais et, lui-même se
+rapprochant, apparaît à une fenêtre une femme habillée comme Ginevra et
+qui lui fait un signal de la main. C'était une suivante, Dalinda,
+maîtresse de Polinesso, qui l'avait décidée, par menaces et par
+promesses, à revêtir les vêtements de la jeune fille. Ariodonte,
+désespéré, court se précipiter dans la mer. Le frère d'Ariodonte,
+Lurcanio, qui par hasard a été témoin de la scène et qui s'y est lui
+aussi trompé, accuse la fiancée impudique et la fait condamner à être
+brûlée vive. Mais Dalinda, prise de remords, dénonce Polinesso; et le
+fourbe est jeté dans le bûcher qu'on avait dressé pour l'innocente
+princesse. Ariodonte, qui a été sauvé des flots, épouse sa fidèle
+Ginevra. La pièce se termine heureusement, comme le souhaitait
+Catherine, par le triomphe de la vertu et le châtiment du crime.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote725" name="footnote725"><b>Note 725: </b></a><a href="#footnotetag725">(retour) </a> Armand Baschet, <i>Comédiens italiens à la Cour de France
+sous Charles IX et Henri III</i>, s. d. (1882).</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote726" name="footnote726"><b>Note 726: </b></a><a href="#footnotetag726">(retour) </a> Arioste, fin du chant IV, chant V et commencement du
+chant VI du <i>Roland furieux</i>.--Jacques Madeleine, <i>Renaissance</i>, 1903,
+p. 30-46. Cf. Toldo, <i>Bulletin italien des Annales de la Faculté de
+Bordeaux</i>, 1904, p. 50-52.</blockquote>
+
+<p>Elle voulait aussi que le théâtre fût moral. Aux représentations de la
+Comédie italienne, elle riait de bon cœur des niaiseries de Zani (forme
+vénitienne de Giovanni), l'«Auguste» de la troupe, et de la sottise de
+Pantalon, ce vieillard toujours berné par ses enfants et ses valets. Les
+bouffonneries, parfois gaillardes, ne la choquaient pas. Mais elle
+condamnait les gravelures. Après qu'elle eut vu jouer à l'Hôtel de
+Guise, le 28 janvier 1567 (v. s.), le <i>Brave</i> de Jean-Antoine de Baïf,
+qui est une adaptation du <i>Miles Gloriosus</i> de Plaute, elle encouragea
+l'auteur à mettre sur la scène française l'œuvre de Térence<a id="footnotetag727" name="footnotetag727"></a><a href="#footnote727"><sup class="sml">727</sup></a>. Mais
+elle lui recommanda expressément, s'il tenait à lui plaire, de «fuir»
+les «lascivetés en propos» des anciens.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote727" name="footnote727"><b>Note 727: </b></a><a href="#footnotetag727">(retour) </a> Peut-être à faire jouer <i>l'Eunuque</i>, que Baïf avait fini
+de traduire en décembre 1565, mais qui ne parut qu'en 1573 dans <i>les
+Jeux</i> et bien remanié. <i>Oeuvres</i>, éd. Marty-Laveaux, p. 451.</blockquote>
+
+<p>Ce conseil prouve le souci qu'avait la Reine-mère de maintenir autour
+d'elle un grand air de décence. Elle cherchait à épurer les spectacles
+et à détourner les écrivains d'imiter l'antiquité jusqu'en son réalisme
+ordurier. Le fait est que jamais l'art officiel ne se montra aussi
+chaste que dans cette Cour, qu'il y a des raisons de croire corrompue.
+Les «entremets» de Ronsard à Fontainebleau, les cartels, les mascarades,
+toutes les pièces commandées par Catherine pour l'entrevue de Bayonne
+parlent d'amour pur et de chasteté victorieuse de l'amour. Elle oubliait
+donc Laurent de Médicis et l'inspiration sensuelle des <i>canti
+carnascialeschi</i>, Léon X et le divertissement donné aux cardinaux d'une
+comédie scabreuse, <i>La Calandria</i>, faite par le cardinal Bibbiena. Mais
+peut-être estimait-elle qu'une Reine était astreinte à une rigueur
+morale dont les préjugés de tous les temps, et plus particulièrement
+ceux de la Renaissance, dispensent les hommes et les rois. Et puis, sa
+Cour était séduisante et ses fils avaient grandi; double raison de se
+montrer sévère. Elle eût même désiré que la poésie lyrique se contînt en
+ses écarts de passion. Ronsard, aux environs de la cinquantième année,
+ne cessait pas de chanter «l'amour, le vin, les banquets dissolus», avec
+l'enthousiasme et la fougue d'un jeune homme. Un jour qu'on louait
+devant Catherine les sonnets de Pétrarque à Laure, elle «excita» le
+grand poète, qui était présent, «à escrire de pareil stile comme plus
+conforme à son âge et à la gravité de son sçavoir»<a id="footnotetag728" name="footnotetag728"></a><a href="#footnote728"><sup class="sml">728</sup></a>. Ronsard,
+déférant à cette invitation royale, choisit, parmi les filles de chambre
+de la Reine, Hélène de Surgères, d'une noble maison de Saintonge, pour
+idole d'un culte poétique. Il dédia à cette maîtresse de tout respect
+cent douze sonnets d'un idéalisme chaste et subtil, mais traversé çà et
+là d'élans et de cris de passion sensuelle qui montrent que, toujours
+jeune de cœur, il pétrarquisait à sa façon<a id="footnotetag729" name="footnotetag729"></a><a href="#footnote729"><sup class="sml">729</sup></a>. Ce fut un nouvel
+emprunt, après tant d'autres, fait à l'Italie, sur l'indication d'une
+reine d'origine florentine, et qui fut heureux, puisqu'il inspira un
+chef-d'œuvre. Il est vrai que le succès de Ronsard sollicita ses
+successeurs à copier plus que jamais servilement la littérature
+italienne. Mais Catherine n'est pas responsable de ce pétrarquisme
+affadi et alambiqué, riche de pointes et pauvre de sentiment, qui sévit
+jusqu'à Malherbe et même un peu au delà<a id="footnotetag730" name="footnotetag730"></a><a href="#footnote730"><sup class="sml">730</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote728" name="footnote728"><b>Note 728: </b></a><a href="#footnotetag728">(retour) </a> <i>La vie de P. de Ronsard</i>, de Claude Binet, éd. par Paul
+Laumonier, Paris, 1909, p. 26, lignes 23-24. M. Laumonier, d'ordinaire
+si judicieux, conteste sans trop de raison que Catherine ait conseillé à
+Ronsard d'imiter Pétrarque (commentaire, p. 163). Dans <i>Ronsard poète
+lyrique</i>, qui est de la même année, il est moins affirmatif et admet
+qu'elle a, par «fantaisie» (p. 256), invité le poète à immortaliser la
+jeune fille. Le renseignement de Binet est bien plus
+vraisemblable.--Vianey, <i>Le Pétrarquisme en France</i>, Montpellier, 1909,
+p. 257, croit que les <i>Premières œuvres</i> de Philippe Desportes (1573)
+donnèrent à Ronsard l'idée des <i>Sonnets à Hélène</i>. Mais il est difficile
+d'imaginer que les poésies d'un débutant parues en 1573 aient eu une
+influence si immédiate sur Ronsard, le grand Ronsard, dont les sonnets,
+bien que publiés seulement en 1578, étaient, s'il faut l'en croire,
+écrits dès le mois de mai 1574. Ce qui est hors de doute, c'est que
+Ronsard a imité, comme Desportes, Tebaldeo, le plus fameux des
+pétrarquisants parmi les quattrocentistes, mais qu'il l'ait fait avant
+ou même après Desportes, cela n'exclut pas l'intervention de la
+Reine-mère.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote729" name="footnote729"><b>Note 729: </b></a><a href="#footnotetag729">(retour) </a> Laumonier, <i>Ronsard</i>, p. 242-256.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote730" name="footnote730"><b>Note 730: </b></a><a href="#footnotetag730">(retour) </a> Lanson, <i>Histoire de la littérature française</i>, Paris,
+1895, p. 290 et p. 377-378.</blockquote>
+
+<p>Les fêtes s'accordaient si bien avec ses goûts qu'elle n'était qu'à
+moitié sincère quand elle invoquait l'exemple de François Ier et même
+des empereurs romains pour en justifier la dépense. Celles qu'elle donna
+au cours de son grand voyage et enfin aux Tuileries en l'honneur de
+l'ambassade polonaise, qui apportait au duc d'Anjou une couronne royale,
+dépassèrent en magnificence tout ce qui s'était jamais vu. Elle était
+trop soucieuse de ménager les habitudes de la noblesse pour abolir
+d'autorité les joutes et les passes d'armes, bien qu'elle eût «juré de
+n'en permettre jamais despuis qu'elle en vist mourir le roy son
+mari»<a id="footnotetag731" name="footnotetag731"></a><a href="#footnote731"><sup class="sml">731</sup></a>. Mais elle inaugura des divertissements dont l'Italie lui
+fournissait le modèle, entremêlant ces plaisirs dangereux avec les
+spectacles les plus capables de réjouir l'esprit, l'imagination et les
+yeux. Il y eut donc comme autrefois des combats à pied, à cheval, à la
+barrière. A Fontainebleau, à l'exemple des Amadis et autres héros des
+romans de chevalerie, douze Grecs et douze Troyens, «lesquels avoient de
+longtemps une grande dispute pour l'amour et sur la beauté d'une dame»,
+vidèrent ce débat les armes à la main, «en présence de grands princes,
+seigneurs, chevaliers et de belles dames,.... tesmoins et juges de la
+victoire»<a id="footnotetag732" name="footnotetag732"></a><a href="#footnote732"><sup class="sml">732</sup></a>. Un autre jour, le prince de Condé et le duc de Nemours
+offrirent le combat à tout venant. Le chenil du château, où ils
+attendaient les défis, représentait le palais merveilleux d'Apollidon,
+souverain de l'Ile-Ferme et grand magicien<a id="footnotetag733" name="footnotetag733"></a><a href="#footnote733"><sup class="sml">733</sup></a>. A l'entrée du champ
+clos, bordé de larges fossés et de barrières, était un ermitage, dont
+l'ermite, singulier héraut de bataille, averti par le son d'une
+clochette, recevait les appelants et allait prévenir les deux tenants,
+qui ne refusaient personne. «Et puis rompoient leurs lances et hors la
+lice donnoient coups d'épée». «Tout cela estoit de l'invention de la
+Reyne et du brave M. de Sypiere»<a id="footnotetag734" name="footnotetag734"></a><a href="#footnote734"><sup class="sml">734</sup></a>. Pour clore les luttes, le jeune
+Roi et son frère attaquèrent une tour enchantée où «estoient détenues
+plusieurs belles dames gardées par des furies infernales, de laquelle
+deux géans d'admirable grandeur estoient les portiers» et délivrèrent
+les prisonnières<a id="footnotetag735" name="footnotetag735"></a><a href="#footnote735"><sup class="sml">735</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote731" name="footnote731"><b>Note 731: </b></a><a href="#footnotetag731">(retour) </a> Brantôme, <i>Œuvres complètes</i>, éd. Lalanne, t. V, p. 276.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote732" name="footnote732"><b>Note 732: </b></a><a href="#footnotetag732">(retour) </a> <i>Les Mémoires de messire Michel de Castelnau, seigneur de
+Mauvissière</i>, par J. Le Laboureur, 1659, t. I, liv. V, ch. <span class="sc">VI</span>, p.
+168-169.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote733" name="footnote733"><b>Note 733: </b></a><a href="#footnotetag733">(retour) </a> Sur Apollidon et son palais, voir <i>Le Second livre
+d'Amadis de Gaule, au commencement duquel sera fait description de
+l'Isle Ferme; qui y fit les enchantemens et mit les grands trésors qui
+s'y trouvèrent...</i> (s. n. d. l., ni date), ch. I, fo <span class="sc">III</span> et <span class="sc">IV</span>, recto et
+verso.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote734" name="footnote734"><b>Note 734: </b></a><a href="#footnotetag734">(retour) </a> Brantôme, <i>Œuvres</i>, éd. Lalanne, t. V, p. 276-277.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote735" name="footnote735"><b>Note 735: </b></a><a href="#footnotetag735">(retour) </a> <i>Mémoires de Castelnau</i>, t. I, p. 169.</blockquote>
+
+<p>A Bayonne, les chevaliers bretons se portèrent champions de l'austère
+vertu contre les Irlandais, qui soutenaient la cause de l'honnête amour.
+Le moyen âge reparaissait rajeuni par l'esprit créateur de la
+Renaissance.</p>
+
+<p>Mais voici les innovations. Là voltent six compagnies de six cavaliers,
+ici des escadrons, conduits par les plus grands seigneurs et les princes
+et costumés en Maures, Indiens, Turcs et autres barbares pittoresques,
+défilent devant les échafauds, recouverts de tapisseries éclatantes et
+surmontés de classiques architectures, où trône, parmi les dames
+superbement parées, la Reine-mère toute vêtue de noir. C'est l'origine
+des carrousels, parades guerrières sans combat<a id="footnotetag736" name="footnotetag736"></a><a href="#footnote736"><sup class="sml">736</sup></a>. La poésie et la
+musique étaient associées à ces spectacles. Le jour que le duc d'Anjou
+festoya le Roi son frère, des sirènes «fort bien représentées ès canaux
+des jardins» chantèrent la gloire d'Henri II, ce roi «semblable aux
+Dieux de façons et de gestes» et prédirent à Charles IX:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="mid"> L'heureuse fin que doit avoir</p>
+<p class="mid"> Un fils nourri de telle mère<a id="footnotetag737" name="footnotetag737"></a><a href="#footnote737"><sup class="sml">737</sup></a>.</p>
+</div></div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote736" name="footnote736"><b>Note 736: </b></a><a href="#footnotetag736">(retour) </a> On s'y acheminait dès l'époque d'Henri II. Voir dans
+Sauval, <i>Histoire et recherches des antiquités de la ville de Paris</i>,
+1724, t. III, p. 692, la description d'une cavalcade parée et masquée
+suivie d'un combat.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote737" name="footnote737"><b>Note 737: </b></a><a href="#footnotetag737">(retour) </a> <i>Œuvres de Ronsard</i>, éd. Blanchemain, t. IV, p. 141 et
+144.</blockquote>
+
+<p>Les chevaliers de la Grande-Bretagne et d'Irlande, avant de combattre,
+disputent de la prééminence de la Vertu ou de l'Amour en un concours de
+chant avec accompagnement musical.</p>
+
+<p>A Bayonne encore, orchestre sur terre, orchestre sur l'eau. Des Tritons,
+juchés sur une tortue de mer, sonnent du cornet; sous les arbres, des
+Satyres jouent de la flûte. Les neuf Muses sont figurées par neuf
+trompettes. La Reine-mère renouvelle les ballets de la Cour. Elle a
+probablement entendu parler de celui que donna François Ier à Amboise,
+lors du mariage de ses parents<a id="footnotetag738" name="footnotetag738"></a><a href="#footnote738"><sup class="sml">738</sup></a> «où il y avoit soixante-douze
+(dames) chascune par douzaine, chascune déguisée» avec «masques» et
+«tambourins». Elle reprend cette idée, qui lui est agréable comme
+souvenir de famille, mais elle y ajoute en ingéniosité et en
+magnificence. Dans une clairière de l'île d'Aiguemeau, plusieurs groupes
+de bergers et de bergères, habillés à la mode des divers «peuples» du
+royaume, mais tous vêtus de toile d'or et de satin, dansèrent les pas
+propres à ces pays de France, en s'accompagnant des instruments et des
+airs de musique indigènes. Aux Tuileries, lors de la réception des
+ambassadeurs polonais, les seize dames et demoiselles «des plus belles
+et des mieux apprises», qui représentaient les seize provinces,
+allèrent, leurs danses finies, offrir au Roi, aux Reines, aux princes,
+aux grands de France et de Pologne «des plaques toutes d'or... bien
+esmaillées», où étaient figurées les productions singulières de chaque
+province en fruits et en hommes, oranges et citrons de Provence, vins de
+Bourgogne, blés de Champagne, gens de guerre de Guyenne, etc.<a id="footnotetag739" name="footnotetag739"></a><a href="#footnote739"><sup class="sml">739</sup></a>.
+Catherine relevait chaque fois le même thème d'une invention ou d'un
+détail pittoresque.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote738" name="footnote738"><b>Note 738: </b></a><a href="#footnotetag738">(retour) </a> Ou plutôt lors du baptême du dauphin François, qui eut
+lieu trois jours avant. L'enfant royal fut tenu sur les fonts baptismaux
+par le duc d'Urbin, Laurent de Médicis, chargé par Léon X de le
+représenter comme parrain. <i>Mémoires du maréchal de Floranges, dit le
+jeune adventureux</i>, publiés pour la Soc. Hist. de France par Robert
+Goubaux et P.-André Lemoine, t. I (1505-1521), 1913, p. 223 et 224.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote739" name="footnote739"><b>Note 739: </b></a><a href="#footnotetag739">(retour) </a> Brantôme, t. VII, p. 372.</blockquote>
+
+<p>Mais elle excellait surtout dans la mise en scène. À Fontainebleau, ce
+fut l'incendie et l'effondrement d'une tour parmi le crépitement des
+pétards et l'explosion d'un feu d'artifice. Des sirènes nageaient en
+chantant dans les canaux des jardins. À Bar-le-Duc, en une grande salle,
+les quatre «Éléments», Terre, Eau, Air et Feu, «sur lesquels estoyent le
+Roy, le duc d'Orléans et deux autres princes», s'avancèrent par
+«engins». Tout au fond, resplendissaient les quatre planètes, Jupiter,
+Mercure, Saturne et Mars; les nuées, qui supportaient un Jupiter de
+chair et d'os, descendirent, et fort bas, «sans que personne s'en
+aperçût»<a id="footnotetag740" name="footnotetag740"></a><a href="#footnote740"><sup class="sml">740</sup></a>, c'est-à-dire ne se doutât du ressort qui les faisait
+mouvoir. Aux Tuileries, le rocher argenté où s'étageaient les seize
+nymphes de France fit le tour de la salle «par parade», comme un
+quadrille de cavaliers «dans un camp». Mais Bayonne fut le triomphe du
+machinisme. Neptune accourut de la haute mer au-devant du vaisseau du
+Roi «sur un char tiré par trois chevaux marins, assis dans une grande
+coquille faite de toile d'or sur champ turquin»<a id="footnotetag741" name="footnotetag741"></a><a href="#footnote741"><sup class="sml">741</sup></a>. Déjà en 1550, lors
+de l'entrée solennelle d'Henri II et de Catherine à Rouen, l'apparition
+sur les eaux de la Seine de déesses et de dieux marins avait eu un tel
+succès que cette partie des réjouissances en avait pris le nom de
+«Triomphe de la Rivière»<a id="footnotetag742" name="footnotetag742"></a><a href="#footnote742"><sup class="sml">742</sup></a>, mais la Reine-mère y avait ajouté le
+chant, la poésie, la musique et l'attrait de nouvelles difficultés
+vaincues. La baleine mécanique que l'escadrille royale croisa dans
+l'Adour lançait des jets d'eau par ses évents.</p>
+
+<p>L'Opéra avec ses décors, ses ballets, ses chœurs, son orchestre et le
+défilé des figurants donne une image assez fidèle des spectacles de la
+Cour. Et c'est en effet de là qu'il tire son origine. <i>Le Ballet comique
+de la Reine</i>, représenté aux noces de Joyeuse en 1581, est le premier
+essai en France d'une action scénique, entremêlée de chants, de musique,
+de danses et illustrée par les artifices du décor<a id="footnotetag743" name="footnotetag743"></a><a href="#footnote743"><sup class="sml">743</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote740" name="footnote740"><b>Note 740: </b></a><a href="#footnotetag740">(retour) </a> Lettre d'Antoine Sarron à Chantonnay, l'ambassadeur
+d'Espagne, <i>Mémoires de Condé</i>, t. II, p. 199.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote741" name="footnote741"><b>Note 741: </b></a><a href="#footnotetag741">(retour) </a> Relation d'Abel Jouan, un des serviteurs de Charles IX,
+dans les <i>Pièces fugitives</i>, du marquis d'Aubais, t. I. Première partie:
+<i>Mélanges</i>, p. 25 sqq.--<i>Ample discours de l'arrivée de la Royne
+catholique</i> dans le même recueil, t. I (2e partie, vol. II, p. 13 à 23
+des Mélanges).</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote742" name="footnote742"><b>Note 742: </b></a><a href="#footnotetag742">(retour) </a> 742: Planche VII, t. V, p. 12 des <i>Monuments de la Monarchie
+française</i> de D. Bernard de Montfaucon, Paris, 1733.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote743" name="footnote743"><b>Note 743: </b></a><a href="#footnotetag743">(retour) </a> La Reine, c'est ici Louise de Lorraine, femme d'Henri
+III. Sur les origines de l'Opéra, Combarieu, <i>Histoire de la musique</i>,
+t. I, ch. XXXII, et Prunières, <i>L'Opéra italien en France avant Luli</i>,
+1913, p. XXIV-XXVI. Les paroles et la musique du ballet comique sont de
+Balthasar de Beauljoyeux, un musicien piémontais, valet de chambre
+d'Henri III et de Catherine de Médicis. «J'ai, dit Beauljoyeux, dans sa
+préface, animé et fait parler le ballet, et chanter et raisonner la
+comédie et y ajoutant plusieurs rares et riches représentations et
+ornemens, je puis dire avoir contenté en un corps bien proportionné
+l'œil, l'oreille et l'entendement». Cité par Prunières, p. XXIV.</blockquote>
+
+<p>Ah! la Reine-mère est une merveilleuse organisatrice. Elle se souvient
+de Florence; de son carnaval esthétique avec ses troupes de jeunes
+hommes, vêtus de velours et de soie, qui passaient et repassaient en
+chantant des odes et des satires; des cortèges solennels et des
+réceptions princières<a id="footnotetag744" name="footnotetag744"></a><a href="#footnote744"><sup class="sml">744</sup></a>, ces grands jours de décoration improvisée,
+où, avec du bois, du plâtre et de la couleur, les rues et les places de
+la ville étaient transformées, égayées, embellies par le génie inventif
+et l'imagination joyeuse de la foule des architectes, des sculpteurs et
+des peintres. À toutes ces manifestations d'art qu'elle a vues de ses
+yeux ou qu'elle a entendu décrire en son enfance, elle emprunte ce qui
+s'adapte le mieux aux goûts et aux mœurs de la France et elle y ajoute
+ce que permettent en éclat, en richesse, en splendeur les ressources
+d'un des plus puissants royaumes de la chrétienté.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote744" name="footnote744"><b>Note 744: </b></a><a href="#footnotetag744">(retour) </a> On peut citer comme type de réception celle qui fut faite
+à Charles-Quint à son passage à Florence et que décrit Trollope, <i>The
+Girlhood of Catherine de Médicis</i>, Londres, 1856, p. 252 sqq. avec les
+références. Mais Trollope a inventé que Catherine y assista. Elle avait
+depuis trois ans quitté la ville.</blockquote>
+
+<p>Catherine était, comme le lui reprochait Ronsard, plus artiste que
+lettrée. Elle appréciait mieux ou elle employait plus volontiers les
+architectes, les sculpteurs, les peintres, les tapissiers que les
+poètes. C'est un trait qui lui est commun avec les Médicis, qui tous,
+sauf Laurent le Magnifique, ce spécimen complet de l'homme de la
+Renaissance, goûtaient plus vivement les couleurs et les formes que les
+idées et admiraient la beauté surtout en ses représentations plastiques
+et concrètes.</p>
+
+<p>Mais, même en ce domaine préféré, où l'impression des merveilles vues à
+Rome et Florence avec des yeux d'enfant et une imagination toute fraîche
+a dû être si profonde, Catherine a ressenti à la longue l'influence de
+sa patrie d'adoption. Quand elle arriva en France, en 1533, la
+pénétration de l'art français par l'art italo-antique était déjà fort
+avancée. Un Italien, Le Primatice, architecte et peintre, avait été
+chargé par François Ier de la direction des grands travaux (1532), et il
+y occupait nombre de ses compatriotes. Fontainebleau, qu'il transforma
+en château de la Renaissance et décora de fresques, était le grand
+centre de diffusion du goût classique. Catherine n'eut donc pas à
+importer une esthétique nouvelle; jamais il ne se vit à la Cour de
+France autant d'artistes et d'artisans de son pays qu'à l'époque où elle
+était trop jeune encore pour avoir crédit ou pouvoir.</p>
+
+<p>Malgré l'inspiration étrangère, l'art français gardait une partie de ses
+caractères propres. Les châteaux de la Loire ne ressemblent pas aux
+palais ni même aux villas italiennes. En sculpture, la tradition
+réaliste des vieux «imagiers» se maintenait. L'indépendance de la
+peinture fut défendue contre les modes d'outre-monts par la faveur des
+portraits, qui ne fut jamais plus grande qu'au XVIe siècle. Il y eut
+même, sous le règne d'Henri II, une sorte de réaction contre
+l'accaparement des travaux officiels par les étrangers. Si Catherine,
+prenant exemple sur François Ier, avait complété et renforcé l'équipe de
+Fontainebleau, l'idéal des maîtres italiens aurait achevé de comprimer
+le génie national. Heureusement, elle n'en fit rien et ne se montra pas
+exclusive. Sans doute elle donna la surintendance des bâtiments, dont
+Philibert de L'Orme avait été privé pour sa mauvaise
+administration<a id="footnotetag745" name="footnotetag745"></a><a href="#footnote745"><sup class="sml">745</sup></a>, au Primatice, qu'elle avait depuis dix ans à son
+service particulier. Mais, en 1564, elle confia la construction des
+Tuileries au grand architecte français et, à la mort du Primatice
+(1570)<a id="footnotetag746" name="footnotetag746"></a><a href="#footnote746"><sup class="sml">746</sup></a>, elle lui restitua la surintendance, qu'il garda tant qu'il
+vécut, et où Jean Bullant lui succéda.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote745" name="footnote745"><b>Note 745: </b></a><a href="#footnotetag745">(retour) </a> Et non pour avoir été l'architecte favori de Diane de
+Poitiers et le constructeur du château d'Anet: Henri Clouzot, <i>Philibert
+de l'Orme</i> (Les Artistes célèbres), p. 65-67.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote746" name="footnote746"><b>Note 746: </b></a><a href="#footnotetag746">(retour) </a> Le Primatice est mort entre mars et septembre 1570:
+Dimier, <i>Le Primatice, peintre, sculpteur et architecte des rois de
+France</i>, Paris, 1900, p. 210.</blockquote>
+
+<p>Ces deux Français, chargés de la direction et du contrôle des travaux,
+cessèrent d'appeler d'Italie des artistes et des ouvriers et ils
+n'employèrent plus guère depuis 1570 que des Français. Ils étaient aussi
+fervents admirateurs de l'antiquité que Le Primatice; mais ils pensaient
+n'avoir plus besoin d'intermédiaires. L'initiation de leur pays étant
+accomplie, les initiateurs pouvaient partir. L'art français bien dressé,
+trop dressé, allait pour un temps se suffire à lui-même et vivre de ses
+propres moyens. Il est remarquable que son émancipation d'un moment se
+soit affirmée sous une reine italienne.</p>
+
+<p>L'architecture était de tous les arts celui qui l'intéressait le plus et
+auquel elle s'entendait le mieux. Aussitôt qu'elle disposa librement des
+finances de l'État, elle activa les travaux des maisons royales et des
+siennes. Elle continua le palais Renaissance que François Ier et Henri
+II avaient entrepris de substituer au Louvre de Charles V. Pierre Lescot
+acheva ce qu'il avait commencé, la réédification de l'angle sud-ouest,
+la seule partie du vieux château qui eût été démolie. À ce point de
+jonction des bâtiments neufs, mais extérieurement à eux, Catherine fit
+construire ensuite, dans la direction de la Seine, un portique sur
+lequel s'éleva plus tard la galerie d'Apollon. Elle chargea de ce
+travail un autre Français, Pierre Chambiges, le descendant des grands
+maçons de Beauvais. En retrait de ce portique, parallèlement à la rive
+du fleuve, se développa la galerie actuelle des Antiques<a id="footnotetag747" name="footnotetag747"></a><a href="#footnote747"><sup class="sml">747</sup></a>. Portique
+et galerie reposaient sur un soubassement en bossage vermiculé, qui
+rappelait les blocs rustiques du palais Médicis de la Via Larga et
+d'autres palais de Florence. Le Primatice, aussi bon architecte que
+peintre, poursuivit jusqu'à sa mort les travaux de Fontainebleau, où il
+avait été déjà occupé sous Henri II. La construction de la salle des
+Gardes, l'agrandissement de la chambre des Poêles ou de l'Étang
+(au-dessus du Musée chinois actuel) sont la part de Catherine dans
+l'immense édifice.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote747" name="footnote747"><b>Note 747: </b></a><a href="#footnotetag747">(retour) </a>747 Babeau, Le Louvre et son histoire, Paris, 1895, p. 68
+sq.</blockquote>
+
+<p>Elle chargea Philibert de L'Orme de «parachever» pour le Roi son fils
+(Charles IX) Saint-Maur-des-Fossez, qu'il avait construit pour le
+cardinal du Bellay, et de transformer ce rendez-vous de chasse à un
+étage, que le Cardinal avait dédié à François Ier et aux Muses, en une
+«cassine» (villa) bâtie «avec une grande et magnifique excellence ...
+d'une façon bien autre et beaucoup plus riche et logeable» et digne--du
+moins de L'Orme le croyait--de servir de maison de plaisance au château
+de Vincennes<a id="footnotetag748" name="footnotetag748"></a><a href="#footnote748"><sup class="sml">748</sup></a>. La Reine-mère avait aussi ses maisons des champs:
+Monceaux, près de Meaux, dont la construction était assez avancée en
+1561 pour qu'elle y reçût la Cour<a id="footnotetag749" name="footnotetag749"></a><a href="#footnote749"><sup class="sml">749</sup></a>;--et loin de Paris, dans la
+région de la Loire, Chenonceaux, qu'elle s'était fait céder par Diane de
+Poitiers. La situation du château dans le lit même du Cher, en partie
+sur le tablier d'un pont, était originale. Philibert de L'Orme, à qui
+elle demanda un projet d'agrandissement, lui en soumit un<a id="footnotetag750" name="footnotetag750"></a><a href="#footnote750"><sup class="sml">750</sup></a> qui
+aurait fait de Chenonceaux une résidence plus splendide que
+Fontainebleau et que Chambord. Mais Philibert de L'Orme mourut et
+l'argent manqua; il fallut se borner. Toutefois, elle affecta aux
+embellissements qu'elle y entreprit à partir de 1576, outre les revenus
+du domaine, qui étaient de 1200 écus d'or, ceux de la baronnie de
+Levroux<a id="footnotetag751" name="footnotetag751"></a><a href="#footnote751"><sup class="sml">751</sup></a>. Elle traça des jardins et amena par des canaux souterrains
+les eaux du voisinage. Ce sera son Poggio à Cajano, avec une rivière
+abondante, le Cher, au lieu du maigre Umbrone; et à l'exemple de Laurent
+de Médicis qui avait fait de sa propriété un champ d'expériences, un
+musée et un jardin d'acclimatation<a id="footnotetag752" name="footnotetag752"></a><a href="#footnote752"><sup class="sml">752</sup></a>, elle planta des vignes
+étrangères, établit une magnanerie et une filature de soie, installa une
+volière d'oiseaux rares et une petite ménagerie d'animaux curieux. Aussi
+était-ce, de toutes ses maisons des champs, celle laquelle, disait Henri
+III, «elle s'estoit plus qu'à nul autre affectée et délectée».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote748" name="footnote748"><b>Note 748: </b></a><a href="#footnotetag748">(retour) </a> Philibert de L'Orme, <i>Tome premier de l'Architecture</i>, p.
+251. Cet agrandissement ne fut pas un embellissement, et l'élégant
+pavillon s'alourdit de deux ailes banales (Palustre, <i>Renaissance</i>, t.
+II, p. 70).</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote749" name="footnote749"><b>Note 749: </b></a><a href="#footnotetag749">(retour) </a> Palustre, <i>L'Architecture de la Renaissance</i>, p. 197. Cf.
+Bouchot, p. 146.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote750" name="footnote750"><b>Note 750: </b></a><a href="#footnotetag750">(retour) </a> Conservé par Jacques Androuet du Cerceau, dans son
+<i>Recueil des plus excellens bastimens de France</i>: Clouzot, <i>Philibert de
+l'Orme</i>, p. 151.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote751" name="footnote751"><b>Note 751: </b></a><a href="#footnotetag751">(retour) </a>: Sauf les 220 livres qu'elle réservait au chapitre de
+l'église de Cléry pour le service d'Henri II: l'abbé C. Chevalier,
+<i>Debtes et créanciers de la Royne mere</i>, Introd. p. XXXVI-XL, Techener,
+1862.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote752" name="footnote752"><b>Note 752: </b></a><a href="#footnotetag752">(retour) </a> Sur Poggio à Cajano, voir Müntz, <i>A travers la Toscane.
+Les villas des Médicis aux environs de Florence</i> (<i>Tour du monde</i>, 1883,
+2e semestre, p. 195-200).</blockquote>
+
+<p>A Paris, elle avait son logement au Louvre, mais, dès le temps de sa
+régence, elle se préparait une résidence qui fût toute à elle, pour s'y
+retirer quand Charles IX, majeur et marié, prendrait le gouvernement de
+l'État et de la Cour. Elle acheta de Villeroy le lieu dit des
+«Thuileries», sur la rive droite de la Seine, hors de l'enceinte de la
+ville, mais tout contre la Porte-Neuve, et elle y ajouta en 1564 le
+«Jardin des Cloches». Philibert de L'Orme lui dressa le plan d'un palais
+à l'italienne: un quadrilatère fermé avec cours intérieures, mais dont
+la façade s'ouvrait à la française sur des jardins. Mais il n'eut que le
+temps de construire celui des grands côtés qui faisait face à l'Ouest.
+Le manque d'argent, la recrudescence des troubles, et l'intérêt qu'avait
+Catherine à rester au Louvre, près de son fils, la détournèrent
+d'achever l'œuvre. D'ailleurs, ce qu'elle voulait, c'était moins un
+palais qu'une villa à l'italienne<a id="footnotetag753" name="footnotetag753"></a><a href="#footnote753"><sup class="sml">753</sup></a>, avec jardins, grottes, eaux
+courantes et eaux jaillissantes. Les Tuileries furent l'un et l'autre,
+un château adossé à la ville, où elle ne résida pas, mais où elle se
+promena, donna des banquets et des fêtes. Le jardin était, raconte un
+ambassadeur suisse, qui le visita en 1575, «très vaste et tout à fait
+riant... traversé par une longue et large allée», qui était bordée de
+grands arbres, ormes et sycomores, «pour fournir un ombrage aux
+promeneurs». Il s'y trouvait un «labyrinthe fait de main d'homme et
+combiné avec un art si merveilleux qu'une fois entré il n'est pas aisé
+d'en sortir»; des fontaines, c'est-à-dire des nymphes et des faunes,
+couchés, versant l'eau de leur urne<a id="footnotetag754" name="footnotetag754"></a><a href="#footnote754"><sup class="sml">754</sup></a>; et aussi «une façon de rocher»
+incrusté d'ouvrages en poterie (<i>ex opere figulinario</i>), serpents,
+coquillages, tortues, lézards, crapauds, grenouilles et oiseaux
+aquatiques de toutes sortes, qui «répandaient de l'eau par leur
+bouche»<a id="footnotetag755" name="footnotetag755"></a><a href="#footnote755"><sup class="sml">755</sup></a>. C'était une grotte artificielle--encore une importation
+italienne dont le cardinal de Lorraine avait donné le premier spécimen
+dans son château de Meudon--, mais que Catherine avait commandée à un
+Français, Bernard Palissy l'inventeur des «rustiques figulines»
+émaillées<a id="footnotetag756" name="footnotetag756"></a><a href="#footnote756"><sup class="sml">756</sup></a>. Mais cet ouvrage, que le représentant des Cantons
+déclarait «merveilleux» menaçait déjà ruine, et à la mort de Catherine
+il était tout ruiné. Les desseins de la Reine-mère dépassaient toujours
+ses ressources.</p>
+
+<p>Et d'ailleurs, elle ne se souciait plus des Tuileries. Elle avait, en
+1572, acquis l'Hôtel d'Orléans ou Petit-Nesle, situé rue de
+Grenelle-Saint-Honoré tout près du Louvre, et qui appartenait à la
+congrégation des Filles Repenties; l'Hôtel d'Albret, rue du Four, et
+plusieurs maisons du voisinage, près de la rue Coquillière. Elle rasa
+les bâtiments des Filles Repenties, sauf la chapelle, pour en faire un
+vaste jardin, et, sur l'emplacement de l'Hôtel d'Albret, elle se fit
+bâtir, par Philibert de L'Orme et Jean Bullant, son Hôtel, l'Hôtel de la
+Reine, où elle passa les huit ou neuf dernières années de sa vie<a id="footnotetag757" name="footnotetag757"></a><a href="#footnote757"><sup class="sml">757</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote753" name="footnote753"><b>Note 753: </b></a><a href="#footnotetag753">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. X, p. 214, 9 septembre 1567.--Description
+des Tuileries par le secrétaire de Girolamo Lippomano, ambassadeur
+vénitien, dans Tommaseo, <i>Relations</i>, t. II, p. 593 (Coll. Doc.
+inédits).</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote754" name="footnote754"><b>Note 754: </b></a><a href="#footnotetag754">(retour) </a> C'étaient peut-être des parties de la fontaine
+monumentale que Paul Ponce Trebatti avait commencée et que la mort
+l'empêcha d'achever: H. Sauval, <i>Histoire et recherches des Antiquités
+de la ville de Paris</i>, Paris, 1724, t. II, p. 60. L'ambassadeur suisse
+aura pris pour des faunes et des nymphes deux naïades et deux fleuves.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote755" name="footnote755"><b>Note 755: </b></a><a href="#footnotetag755">(retour) </a> Cité par Ernest Dupuy, <i>Bernard Palissy</i>, p. 59-60.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote756" name="footnote756"><b>Note 756: </b></a><a href="#footnotetag756">(retour) </a> Ce n'était pas d'ailleurs une simple grotte, mais «une
+grande caverne», une sorte de temple souterrain, que le bon potier
+aurait voulu faire: <i>Œuvres de Bernard Palissy</i>, éd. par Anatole France,
+p. 466. Il dut se borner à orner «son rocher».</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote757" name="footnote757"><b>Note 757: </b></a><a href="#footnotetag757">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. X, p. 428, n. A. de Barthelemy, <i>La colonne
+de Catherine de Médicis à la Halle au blé</i>, Mémoires de la Société de
+l'Histoire de Paris, t. VI (1879), p. 183.</blockquote>
+
+<p>C'était un palais français, entre cour et jardin, ouvert largement au
+soleil, et non le palais italien aux cours intérieures, comme de L'Orme
+avait commencé d'en bâtir un aux Tuileries. Mais Jean Bullant, grand
+imitateur de l'antiquité, avait, dans la cour d'honneur, élevé, sur le
+modèle de la colonne de Marc-Aurèle et de Trajan, une colonne
+monumentale de 143 pieds dont il avait d'ailleurs modernisé les larges
+cannelures, en les parsemant de «couronnes de fleurs de lis, de cornes
+d'abondance, de chiffres, de miroirs brisés et de lacs d'amour
+déchirés», symboles de la prospérité et du bonheur détruits par la mort
+d'Henri II<a id="footnotetag758" name="footnotetag758"></a><a href="#footnote758"><sup class="sml">758</sup></a>.</p>
+
+<p>Depuis les premiers temps de sa régence, elle faisait travailler aussi à
+Saint-Denis, cette nécropole des rois. La chapelle funéraire qu'elle
+destinait à recevoir le corps de son mari, celui de ses enfants et le
+sien était un édifice à part, accolé au croisillon septentrional de
+l'église abbatiale et qui ne communiquait avec elle que par une porte.
+Elle était de forme circulaire, large de trente mètres de diamètre à la
+base, haute de deux étages péristyles, et couronnée d'une coupole en
+retrait que portaient douze colonnes et qu'une lanterne surmontait<a id="footnotetag759" name="footnotetag759"></a><a href="#footnote759"><sup class="sml">759</sup></a>.
+L'idée de cette rotonde était du Primatice, que Catherine avait chargé
+de la construction; et, en effet, elle devait venir plus naturellement à
+un Italien, qui avait vu le Panthéon de Rome, le Tempietto de Bramante
+et les baptistères de Pise et de Florence. Après la mort du Primatice,
+les travaux furent continués par Jean Bullant et repris enfin par
+Baptiste Androuet du Cerceau, qui aurait modifié et surtout alourdi le
+plan primitif.</p>
+
+<p>On voit combien elle était éclectique. Elle employait indifféremment des
+architectes français ou italiens, comme Henri II et François Ier. Ce qui
+la distingue de tous les souverains qui ont eu la passion des bâtiments,
+c'est qu'elle ne se contentait pas de s'intéresser aux travaux et
+d'intervenir par conseils, désirs et observations. En lui dédiant son
+<i>Premier Tome de l'Architecture</i>, qui parut en 1567, Philibert de L'Orme
+admirait «comme de plus en plus, disait-il, vostre bon esprit s'y
+manifeste (dans l'architecture) et reluit quand vous-mesme prenez la
+peine de protraire et esquicher les bastiments qu'il vous plaist
+commander estre faicts»<a id="footnotetag760" name="footnotetag760"></a><a href="#footnote760"><sup class="sml">760</sup></a>. Dans le cours de l'ouvrage, il revenait
+sur cette collaboration de la Reine-mère, «laquelle pour son gentil
+esprit et entendement très admirable accompagné d'une grande prudence et
+sagesse a voulu prendre la peine, avec un singulier plaisir, d'ordonner
+le départiment de son dit Palais (des Tuileries) pour les logis et lieux
+des salles, antichambres, chambres, cabinets et galleries et me donner
+les mesures des longueurs et largeurs, lesquelles je mets en exécution
+en son dit palais, suivant la volunté de Sa Majesté»<a id="footnotetag761" name="footnotetag761"></a><a href="#footnote761"><sup class="sml">761</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote758" name="footnote758"><b>Note 758: </b></a><a href="#footnotetag758">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. X, p. 428 n. A. de Barthelemy, <i>La colonne
+de Catherine de Médicis à la Halle au blé</i>, Mémoires de la Société de
+l'Histoire de Paris, t. VI (1879), p. 184.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote759" name="footnote759"><b>Note 759: </b></a><a href="#footnotetag759">(retour) </a> Paul Vitry et Gaston Brière, <i>L'Église abbatiale de
+Saint-Denis et ses tombeaux</i>, Paris, 1908, p. 19-21.--Dimier, <i>Le
+Primatice</i>, 1900, p. 353 sqq.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote760" name="footnote760"><b>Note 760: </b></a><a href="#footnotetag760">(retour) </a> <i>Le Tome premier de l'Architecture</i>, par Philibert de
+L'Orme, Paris, 1567, préface, p. 1.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote761" name="footnote761"><b>Note 761: </b></a><a href="#footnotetag761">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 20.</blockquote>
+
+<p>Elle ne se contentait pas de la beauté un peu froide du style classique.
+Pour relever et égayer l'aspect des murs, «d'abundant, raconte toujours
+de L'Orme, elle a voulu aussi me commander faire faire plusieurs
+incrustations de diverses sortes de marbre, de bronze doré et pierres
+minérales, comme marchasites (marcassites) incrustées sus les pierres de
+ce païs, qui sont très belles, tant aux faces du palais et par le dedans
+que par le dehors...»</p>
+
+<p>Par cette recherche de l'éclat, elle se distingue de son architecte,
+partisan d'un art plus sévère. Elle s'inspire de San Miniato et de Santa
+Maria del Fiore, si riants en leur polychromie de marbre. Les chantiers
+des Tuileries, comme on le voit par l'«Inventaire» de ses meubles,
+étaient remplis de marbres de toutes couleurs: noir de Dinan, rouge de
+Mons, rouge et vert, rouge et blanc, rouge et tanné, blanc et noir,
+blanc tacheté de jaune, blanc tout tacheté. Au Louvre, le long de la
+galerie actuelle des Antiques, du côté du Jardin de l'Infante, et dans
+l'angle de la cour intérieure, ressortent aussi, quoiqu'elles soient
+ternies par le temps, des tables de marbre, vert, rouge, etc. Au
+mausolée d'Henri II à Saint-Denis, des masques rougeâtres parmi les
+bas-reliefs de marbre blanc, le contraste entre le bronze noir des
+statues symboliques et la blancheur cadavérique des gisants, rompent
+aussi l'uniformité<a id="footnotetag762" name="footnotetag762"></a><a href="#footnote762"><sup class="sml">762</sup></a>. C'est, avec le bossage vermiculé de la galerie
+et du portique qui y est contigu, l'indice du pays d'origine de la
+Reine-mère, et, pourrait-on dire, sa marque de fabrique.</p>
+
+<p>En sculpture aussi, ses impressions de jeune Florentine expliquent la
+souplesse de son goût. Il est naturel, qu'elle se soit adressée, pour
+faire la statue équestre de son mari mort, au sculpteur de génie qui
+avait, à la Sacristie Neuve de Saint-Laurent, idéalisé l'image de son
+père. C'est vraisemblablement de cette statue qu'il s'agit dans deux
+lettres, l'une de l'ambassadeur de France à Rome, Ville-Parisis (31 mai
+1564), et l'autre de Catherine (15 juin)<a id="footnotetag763" name="footnotetag763"></a><a href="#footnote763"><sup class="sml">763</sup></a>. Michel-Ange, qui venait
+de mourir plus qu'octogénaire, s'était peut-être, malgré sa vieillesse,
+chargé de cette œuvre<a id="footnotetag764" name="footnotetag764"></a><a href="#footnote764"><sup class="sml">764</sup></a>. En tout cas, il en avait dressé les
+«portraicts et desseings». Ville-Parisis avait choisi, pour les
+exécuter, ainsi qu'il l'écrivait à la Reine-mère, «un homme qui entend
+très bien telles besongnes», mais qui malheureusement, s'était trompé
+sur la quantité de bronze nécessaire. Il fallait faire venir de Venise
+«pour le plus près», le complément de métal, et toutefois, Ville-Parisis
+estimait que tout serait fini «pour la my aoust ou environ».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote762" name="footnote762"><b>Note 762: </b></a><a href="#footnotetag762">(retour) </a> Paul Vitry et Gaston Brière, <i>L'Église abbatiale de
+Saint-Denis et ses tombeaux</i>, Paris, 1908, p. 154.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote763" name="footnote763"><b>Note 763: </b></a><a href="#footnotetag763">(retour) </a>763: <i>Lettres</i>, t. II, p. 193, et même page, note 2.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote764" name="footnote764"><b>Note 764: </b></a><a href="#footnotetag764">(retour) </a> Peut-être aussi s'est-il excusé d'entreprendre un pareil
+travail à son âge et s'est-il contenté de dresser les «portraicts et
+desseings». Il mourut le 18 février 1564.</blockquote>
+
+<p>Mais le travail n'alla pas aussi vite que le prévoyait l'ambassadeur et
+que le désirait Catherine. Le praticien spécialiste étant, dit la
+Reine-mère, «fort subject à l'apoplexie» et passant pour le seul homme
+en la chrétienté capable d'accomplir un pareil ouvrage, il convenait de
+se hâter avant la crise finale. Daniel de Volterra--car c'est de lui
+assurément qu'il s'agit--mourut en 1566 et n'eut le temps que de fondre
+le cheval<a id="footnotetag765" name="footnotetag765"></a><a href="#footnote765"><sup class="sml">765</sup></a>.</p>
+
+<p>Pour couler en bronze son mari, Catherine pensa cette fois à Jean de
+Bologne, un autre disciple de Michel-Ange et flamand éperdument
+italianisé. Elle pria le prince de Florence, François de Médicis, dont
+il était le sculpteur attitré, de le lui prêter pour aller achever à
+Rome la statue d'Henri II et la mettre «en telle perfection qu'elle
+puisse correspondre à l'excellence d'un cheval qui est jà faict».
+François refusa de lui donner ce contentement. Le cheval expédié en
+France attendit vainement son cavalier. Il servit plus tard à une statue
+équestre de Louis XIII, qui, dressée place Royale, fut brisée en 1793.</p>
+
+<p>Ce n'est pas la seule preuve de l'admiration de Catherine pour
+Michel-Ange. Ayant su qu'un médecin de Rome voulait vendre
+l'<i>Adonis</i>--l'<i>Adonis mourant</i>,--«qui est si beau», disait-elle (elle
+l'avait donc vu en sa jeunesse), elle écrivait au comte de Tournon, son
+ambassadeur près du pape, de s'enquérir du prix, offrant même, si
+c'était nécessaire, de donner au vendeur un bénéfice
+ecclésiastique<a id="footnotetag766" name="footnotetag766"></a><a href="#footnote766"><sup class="sml">766</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote765" name="footnote765"><b>Note 765: </b></a><a href="#footnotetag765">(retour) </a> Sur Daniel Ricciarelli, né vers 1509 à Volterra, voir
+pour références Müntz, <i>La Renaissance</i>, t. III, p. 551-552.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote766" name="footnote766"><b>Note 766: </b></a><a href="#footnotetag766">(retour) </a> <i>Lettres</i>, II, p. 394. Lettre du (20?) octobre 1566.
+L'<i>Adonis mourant</i> est maintenant au Musée national de Florence. On
+conteste qu'il soit de Michel-Ange par de pauvres raisons exposées dans
+H. Thode, <i>Michelangelo</i>, Berlin, 1912, t. III, p. 111 sq. La lettre de
+Catherine, écrite deux ans après la mort de Michel-Ange, semble prouver
+que l'<i>Adonis mourant</i> est bien du grand sculpteur. De quel autre Adonis
+pourrait-il y être question et avec cette admiration? C'est une question
+que je me propose de reprendre bientôt.</blockquote>
+
+<p>Mais les travaux de Saint-Denis permirent à Catherine d'apprécier à sa
+valeur la sculpture française.</p>
+
+<p>Elle avait entrepris d'ériger à Henri II dans la chapelle des Valois un
+monument funéraire comparable à ceux de ses prédécesseurs immédiats,
+François Ier et Louis XII. Le Primatice, sans parti pris, avait commandé
+les bas-reliefs et les figures à des Italiens ou des Français, Dominique
+Florentin, Jérôme della Robbia, Germain Pilon, Ponce Jacquino, Laurent
+Regnauldin, François Roussel. Mais tous, sauf Germain Pilon, moururent
+avant d'avoir achevé ou même commencé leur tâche. Germain Pilon continua
+ou reprit l'œuvre de ses compagnons, et c'est lui qui est, on peut le
+dire, le principal ou même l'unique sculpteur du mausolée d'Henri II.
+Comme dans les grands tombeaux de l'époque, Henri II et Catherine de
+Médicis sont représentés deux fois: en bas, morts et nus; en haut, sur
+la plate-forme, revêtus du costume royal et priant. Les gisants sont de
+marbre et les orants de bronze; ils sont les uns et les autres de
+Germain Pilon.</p>
+
+<p>Le cadavre d'Henri II accuse de la raideur et de l'affaissement, mais
+sans excès de réalisme; et sa belle tête renversée sur un coussin fait
+penser à celle du Christ de Holbein<a id="footnotetag767" name="footnotetag767"></a><a href="#footnote767"><sup class="sml">767</sup></a>. Le corps de la Reine montre
+les formes pleines et jeunes encore d'une femme de quarante ans, l'âge
+qu'elle avait lors de la mort de son mari<a id="footnotetag768" name="footnotetag768"></a><a href="#footnote768"><sup class="sml">768</sup></a>. Les orants représentent
+les souverains en leur majesté, agenouillés sur des prie-Dieu, qui ont
+disparu. Catherine est ressemblante et n'est pas laide. Son manteau de
+cérémonie laisse voir la taille bien prise sous un corsage semé de
+pierreries. Henri est drapé dans le grand manteau fleurdelisé, d'où
+ressort son visage aux traits nobles, à la physionomie fermée d'homme
+têtu. A l'exemple des vieux «imagiers», Germain Pilon réalisait l'art
+dans la vérité.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote767" name="footnote767"><b>Note 767: </b></a><a href="#footnotetag767">(retour) </a> Au Musée de Bâle.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote768" name="footnote768"><b>Note 768: </b></a><a href="#footnotetag768">(retour) </a> La gisante, dite de Catherine de Médicis, qui est
+maintenant au Louvre, après avoir traîné un demi-siècle, dit-on, dans la
+cour de l'École des Beaux-Arts, ce cadavre de femme au gros nez aplati,
+aux lèvres épaisses, aux mamelles plates, à l'ossature rude, est-ce
+vraiment Catherine de Médicis? Jérôme della Robbia, à qui on l'attribue,
+se serait-il permis de présenter à sa royale compatriote cette image
+cruelle de la déchéance qui suit la mort. S'il l'a fait, on comprend que
+Catherine n'ait pas voulu de cette effigie.</blockquote>
+
+<p>Aux angles de cet édicule de marbre, quatre figures de femmes en bronze
+noir symbolisent les vertus cardinales: Tempérance, Prudence, Force,
+Justice. C'est, avec l'architecture du monument, la part de l'influence
+italo-classique<a id="footnotetag769" name="footnotetag769"></a><a href="#footnote769"><sup class="sml">769</sup></a>.</p>
+
+<p>Idéalisées aussi à la mode de la Renaissance, les trois cariatides,
+court vêtues en leur tunique de chasseresses, qui représentent les
+Vertus théologales, et portent sur leur tête l'urne de bronze où étaient
+unis dans la mort comme dans la vie les cœurs d'Henri II et du
+connétable de Montmorency<a id="footnotetag770" name="footnotetag770"></a><a href="#footnote770"><sup class="sml">770</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote769" name="footnote769"><b>Note 769: </b></a><a href="#footnotetag769">(retour) </a> Vitry et Brière, p. 155-158.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote770" name="footnote770"><b>Note 770: </b></a><a href="#footnotetag770">(retour) </a> Voir <i>infra</i>, ch. <span class="sc">XI</span>, p. 410.</blockquote>
+
+<p>Catherine était capable de comprendre le grand artiste en qui se
+conciliaient la tradition française et l'inspiration nouvelle. Elle
+était d'une ville, Florence, où les ouvriers du marbre et du bronze,
+Donatello, Verrocchio, les Rossellino, Luca della Robbia et même Mino de
+Fiesole--en laissant à part Michel-Ange qui trône dans l'isolement du
+génie--ont toujours suivi de plus près la nature que les autres
+Italiens. Aussi Germain Pilon fut-il son sculpteur favori, peut-être
+parce que, sans y penser, elle retrouvait en lui sa conception atavique
+de l'art. Elle se fit représenter par lui en 1583 avec son mari, en
+gisants de marbre, étendus sur des matelas de bronze, mais cette fois
+couronne en tête, en costume du sacre. Cette œuvre très réaliste
+reproduit avec une scrupuleuse fidélité le détail des étoffes, des
+ornements et des vêtements d'apparat. La tête de Catherine est d'une
+vérité frappante: c'est peut-être le portrait le plus exact qu'on ait
+d'elle en sa vieillesse: figure hommasse et empâtée, menton court doublé
+d'un collier de graisse, front fuyant.</p>
+
+<p>Elle lui commanda aussi, pour décorer la chapelle de son hôtel, une
+<i>Annonciation</i>, et c'est pour elle aussi qu'il sculpta et peignit cette
+admirable <i>Pieta</i> de pierre, aujourd'hui au Louvre, où, dans la figure
+amaigrie de la mère de Dieu, l'humain et le divin transparaissent et se
+fondent dans l'expression de la douleur<a id="footnotetag771" name="footnotetag771"></a><a href="#footnote771"><sup class="sml">771</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote771" name="footnote771"><b>Note 771: </b></a><a href="#footnotetag771">(retour) </a> Lemonnier, <i>Histoire de France</i>, publiée sous la
+direction d'E. Lavisse, t. V 2, p. 356.</blockquote>
+
+<p>Il y avait encore plus loin des Clouet aux peintres italiens que de
+Germain Pilon à Verrocchio et à Donatello, et cependant Catherine se fit
+portraiturer par les uns et les autres. Il est vrai qu'en 1541 elle
+faisait demander à Paul III par le nonce un portrait de «Donna Giulia»,
+qu'elle avait vu, étant enfant, dans la chambre du cardinal Hippolyte de
+Médicis et pour lequel «elle s'était sentie prise d'amour»<a id="footnotetag772" name="footnotetag772"></a><a href="#footnote772"><sup class="sml">772</sup></a>. Mais
+était-ce pour la beauté de la dame ou le mérite du peintre, Sébastien
+del Piombo? Il est plus significatif qu'en 1557 elle ait écrit au
+cardinal Strozzi, son cousin, pour lui demander un peintre «qui saiche,
+disait-elle, bien peindre au vif et lui ferez faire vostre pourtraict ou
+de quelque autre que je cognoisse et le m'envoyez à ce que, si je le
+trouve bon et bien faict, vous m'envoyez le dit personnaige pour qu'il
+serve par deça»<a id="footnotetag773" name="footnotetag773"></a><a href="#footnote773"><sup class="sml">773</sup></a>. Mais cette demande ne prouve pas nécessairement
+qu'elle préférât la manière idéaliste des portraitistes italiens à celle
+des portraitistes flamands. Elle s'était déjà fait peindre à cette
+époque par François Clouet<a id="footnotetag774" name="footnotetag774"></a><a href="#footnote774"><sup class="sml">774</sup></a> et voulait se voir tout autre: fantaisie
+de femme ou désir de faire cadeau à ses amis d'Italie d'un portrait à
+leur goût et à leur mode. Mais elle n'a pas probablement insisté; et en
+effet il y a d'elle beaucoup de portraits français et très peu de
+portraits italiens.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote772" name="footnote772"><b>Note 772: </b></a><a href="#footnotetag772">(retour) </a> Romier, <i>Les Origines politiques des guerres de
+religion</i>, I, p. 17. Cette «Donna Giulia» que j'ai pu identifier, est
+une Gonzague de la ligne de Sabioneta et Bozzolo, femme de Vespasiano
+Colonna, qui mourut prématurément en 1528, la laissant veuve toute
+jeune. Elle passait pour une des plus belles femmes de l'Italie. Le
+cardinal Hippolyte de Médicis, qui était amoureux d'elle, la fit
+peindre, entre le 8 juin et le 15 juillet 1531, par Sebastiano del
+Piombo,--un portrait que Vasari (éd. Milanesi, V, p. 578), qualifie de
+«pittura divina». Catherine, qui n'a quitté Rome qu'en avril ou mai
+1532, a donc pu le voir, et c'est certainement ce portrait-là qu'elle
+demandait. Celui qui se trouve à Mantoue en est une réplique et il
+servit à son tour de modèle, par exemple, pour le petit portrait qu'on
+voit au Musée impérial de Vienne. Voir Dr Friedrich Kenner, <i>Die
+Porträtsammlung des Erzherzogs Ferdinand von Tyrol. Die italianischen
+Bildnisse</i>, dans le <i>Jahrbuch der Kunsthistorischen Sammlungen des
+Alterhöchsten Kaiserhauses</i>, 1896, t. XVII, p. 216, no 89 A.--B. Amante,
+<i>Giulia Gonzaga</i>, Bologne, 1896.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote773" name="footnote773"><b>Note 773: </b></a><a href="#footnotetag773">(retour) </a> <i>Lettres</i>, I, p. 109.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote774" name="footnote774"><b>Note 774: </b></a><a href="#footnotetag774">(retour) </a> En 1564, elle se fit peindre à Lyon avec ses enfants par
+Corneille de La Haye (dit de Lyon), un Flamand, lui aussi.</blockquote>
+
+<p>Une iconographie critique de Catherine de Médicis en fournirait une
+preuve décisive<a id="footnotetag775" name="footnotetag775"></a><a href="#footnote775"><sup class="sml">775</sup></a>; mais elle est difficile. Catherine a été
+représentée tant de fois et de tant de manières, peintures, fresques,
+dessins, émaux, cires, aujourd'hui dispersés, qu'il faudrait aller la
+chercher dans tous les musées de France et d'Europe et dans les
+collections des princes et des particuliers. Pour ce qui est des
+portraits peints, ils sont, pour la plupart, d'auteurs inconnus, et, en
+attendant de les identifier et de les dater, si c'est possible, il faut
+se contenter de les grouper par écoles. Il y a à Poggio à Cajano un
+portrait que l'on donne comme celui de Catherine enfant. Il représente
+une jeune fille de quatorze ou quinze ans, qui n'est pas laide, coiffée
+d'un diadème de perles et couverte d'un riche manteau<a id="footnotetag776" name="footnotetag776"></a><a href="#footnote776"><sup class="sml">776</sup></a>. Bouchot
+s'amuse fort de cette princesse moldave, et tout au plus accorde-t-il
+qu'un peintre inconnu ait voulu donner un pendant au portrait romantique
+du cardinal Hippolyte peint par Titien. Mais pourtant il ne faudrait pas
+oublier que Vasari, à la veille du mariage de Catherine, fit d'elle un
+portrait destiné à la Cour de France et au futur époux et qu'il a dû
+dissimuler les misères de l'âge ingrat<a id="footnotetag777" name="footnotetag777"></a><a href="#footnote777"><sup class="sml">777</sup></a>. On n'y reconnaît pas sa
+manière; mais, à l'époque où il peignit la fiancée, il n'avait que vingt
+et un ans et n'était pas encore lui-même. Il est d'ailleurs à remarquer
+que cette Catherine ressemble assez à celle que Vasari a peinte au
+Palazzo Vecchio dans la fresque des épousailles.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote775" name="footnote775"><b>Note 775: </b></a><a href="#footnotetag775">(retour) </a> Elle a été essayée par Bouchot et Armand Baschet, mais
+elle est incomplète et fautive. Beaucoup de portraits, qu'il est facile
+de voir à Florence dans la Galerie qui mène des Uffizi au palais Pitti,
+n'y sont pas indiqués, et par contre on donne comme un portrait de
+Catherine par le Tintoret, celui de la duchesse d'Urbin Giulia (comme
+l'a démontré Gronau, <i>Titian</i> 1904).</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote776" name="footnote776"><b>Note 776: </b></a><a href="#footnotetag776">(retour) </a> Dans l'inventaire des objets légués à la grande-duchesse
+de Toscane, Christine de Loraine, par Catherine de Médicis, sa
+grand'mère, se trouve indiqué, au no 288 (Reumont-Baschet, p. 346) <i>un
+ritratto della Regina Caterina fanciuletta con ornamento d'oro</i>». Ne
+serait-ce pas celui-là?</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote777" name="footnote777"><b>Note 777: </b></a><a href="#footnotetag777">(retour) </a> Voir la lettre de Vasari, où on lit qu'il faisait le
+portrait pour le duc d'Orléans et qu'il en ferait une réplique pour le
+bon vieux cousin de Catherine, Ottaviano de Médicis, et même il en
+promettait une autre copie à un ami de Rome, Messer Carlo Guasconi.</blockquote>
+
+<p>Le portrait publié par Alberi, en tête de sa <i>Vie de Catherine de
+Médicis</i>--avec ses fleurs dans les cheveux--n'est certainement ni de
+Catherine de Médicis, ni peut-être même du <span class="sc">XVI</span>e siècle. Il y a d'elle
+aux Uffizi un assez beau portrait que le catalogue (no 40) attribue à
+Santi di Tito, un peintre florentin, qui vécut de 1536 à 1605. La figure
+est assez vulgaire, mais les lèvres sont fines et l'air intelligent.
+Catherine est assise sur un fauteuil à haut dossier; elle est en
+demi-deuil, manches à gigot rayées noir et blanc. Elle paraît âgée de
+quarante à quarante-cinq ans. Mais Santi di Tito est-il venu en
+France?<a id="footnotetag778" name="footnotetag778"></a><a href="#footnote778"><sup class="sml">778</sup></a>. Un autre Italien, mais inconnu, l'a peinte en sa
+vieillesse, peut-être d'après un portrait de l'école française<a id="footnotetag779" name="footnotetag779"></a><a href="#footnote779"><sup class="sml">779</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote778" name="footnote778"><b>Note 778: </b></a><a href="#footnotetag778">(retour) </a> Le buste de ce portrait est reproduit trait pour trait
+dans un médaillon peint à la fresque qui se trouve au-dessus d'une
+fenêtre dans la salle de Léon X au Palazzo Vecchio. Mais le copiste ou
+la courbe de la paroi a singulièrement épaissi le modèle.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote779" name="footnote779"><b>Note 779: </b></a><a href="#footnotetag779">(retour) </a> Dans le couloir, côté Pitti, no 1121, phot. par Alinari,
+p. 2a, no 725.</blockquote>
+
+<p>A ces trois ou quatre peintures se réduit l'apport de l'art italien. Il
+n'y a pas d'autre image d'elle à Florence et à Rome qui ait été faite
+par ses compatriotes. Mais elle a été représentée à tous les âges et de
+toutes façons par les peintres français. Les musées de Florence sont
+particulièrement riches en portraits, qui sont incontestablement de
+l'école de Clouet. Il y en a trois dans la galerie qui va des Uffizi au
+palais Pitti et dont l'un,--celui de Catherine vers trente ans,--est
+comparable aux plus authentiques chefs-d'œuvre de François Clouet, à
+l'Élisabeth d'Autriche du Louvre et au Charles IX du Musée impérial de
+Vienne. La jeune Reine est debout en costume d'apparat, avec une coiffe
+de perles, un collier de perles, une robe brun mordoré et un jupon rose
+éteint tout quadrillé de perles, une lourde cordelière entremêlée de
+perles et d'or. De son manteau il n'apparaît que l'hermine, qui recouvre
+presque tout le bras, et qui rompt de sa blancheur les manches à
+bouillons longitudinaux, entrelacés aussi de carrés de perles. Les
+mains, les belles mains, ressortent longues et fines, la droite tenant
+un éventail aux plumes blanches en panache.</p>
+
+<p>Il y a des médaillons d'elle, enluminés ou peints sur parchemin ou sur
+émail, dans son Livre d'heures qui est au Louvre, dans la salle des
+miniatures et des pastels aux Uffizi, dans le Musée impérial et le
+Trésor impérial de Vienne<a id="footnotetag780" name="footnotetag780"></a><a href="#footnote780"><sup class="sml">780</sup></a>. Ils sont tous de la manière de Clouet
+«inimitable» en «ces œuvres ténues». Nombreux aussi sont les dessins de
+la même école au crayon noir ou au crayon de couleur. Mais à mesure
+qu'elle vieillissait, l'image ressemblait moins au modèle. Les
+portraitistes du crayon, les Caron, les Du Monstier, les Quesnel,
+disciples infidèles de Clouet, prêtèrent à cette femme grosse et lourde
+les formes, que sous le vêtement on devine élancées, de la Diane de
+Poitiers sculptée nue par Jean Goujon. L'esprit courtisan aidait à ces
+mensonges de l'idéalisme classique. Mais ce n'est pas un indice des
+goûts de Catherine. Il y a aux Uffizi, à Florence, un portrait peint,
+qui la représente en sa vieillesse, épaissie par l'âge, avec de gros
+yeux à fleur de tête et de grosses lèvres rouges, vêtue toute de noir,
+sauf la guimpe blanche, assise sur un siège noir, entre deux rideaux
+noirs, sur un fond de tapisserie noire. Après avoir vu ce beau portrait
+réaliste, on s'étonne que Bouchot puisse dire qu'elle voulait être
+représentée, non telle qu'elle était, mais telle qu'elle aurait voulu
+être<a id="footnotetag781" name="footnotetag781"></a><a href="#footnote781"><sup class="sml">781</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote780" name="footnote780"><b>Note 780: </b></a><a href="#footnotetag780">(retour) </a> F. Mazerolle. Miniatures de François Clouet, au Trésor
+impérial de Vienne (Extrait de la <i>Revue de l'Art chrétien</i>, octobre
+1889).</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote781" name="footnote781"><b>Note 781: </b></a><a href="#footnotetag781">(retour) </a> Couloir du palais Pitti aux Uffizi, côté Pitti, n° 19.
+
+<p>Il est possible, mais c'est une hypothèse, que ce portrait soit celui
+qu'elle promettait d'envoyer à ses bonnes <i>Murate</i> (3 janvier 1588):
+«portraict au vif de moy, très bien faict». Voir ci-dessus, p. 259, la
+statue réaliste commandée à Germain Pilon.</p></blockquote>
+
+<p>Son goût était bien plus large. L'Inventaire qui fut dressé après sa
+mort mentionne des tableaux d'inspiration religieuse ou antique: une
+<i>Charité</i>(?), l'<i>Enfant prodigue</i>, le <i>Jugement de Salomon</i>, l'<i>Histoire
+d'Esther et d'Assuérus</i> l'<i>Histoire d'Orphée</i>, une <i>Vénus</i>, le
+<i>Ravissement d'Hélène</i> et qui, tous, étaient probablement traités à la
+mode italo-classique; mais Catherine ne méprisait pas, comme on le voit
+par le même Inventaire, la peinture de genre, où les Flamands
+excellaient déjà, ces scènes d'intérieur ou de cabaret, avec de petits
+bonshommes très réalistes que le grand Roi qualifiera plus tard, sujets
+compris, de «magots». Elle a en son Hôtel pour en égayer les murs des
+«drolleries de Flandres», une «cuisinière» (est-ce une cuisine ou
+simplement une rôtissoire?)<a id="footnotetag782" name="footnotetag782"></a><a href="#footnote782"><sup class="sml">782</sup></a>, le groupe d'un «barbet, d'une
+drollerie et d'une cuisinière de Flandres», et trente-six petits
+tableaux peints sur bois, avec leurs châssis, «de divers paisages et
+personnages<a id="footnotetag783" name="footnotetag783"></a><a href="#footnote783"><sup class="sml">783</sup></a>», qui paraissent de même caractère. Elle tapisse son
+cabinet de travail de «vingt tableaux de paisages peintz sur toile
+attachez avec des cloux». Or, comme on le sait, le paysage pour le
+paysage, le paysage qui n'est pas simplement un décor, ce n'est pas, à
+cette époque, un genre en faveur ni même en usage parmi les peintres
+italiens ou français. La Florentine n'a point de parti pris contre l'art
+du Nord.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote782" name="footnote782"><b>Note 782: </b></a><a href="#footnotetag782">(retour) </a> Bonnaffé, <i>Inventaire</i>, p. 72.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote783" name="footnote783"><b>Note 783: </b></a><a href="#footnotetag783">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 83, 95.</blockquote>
+
+<p>Les émaux de Léonard Limousin empruntent leurs sujets à la mythologie et
+à la réalité. Ils montrent la Cour de France et l'Olympe: ils sont
+antiques et ils sont contemporains. Catherine avait fait enchâsser dans
+les lambris «trente-neuf petits tableaux d'émail de Limoges en forme
+ovale» et «trente-deux portraits d'environ ung pied de hault de divers
+princes, seigneurs et dames»<a id="footnotetag784" name="footnotetag784"></a><a href="#footnote784"><sup class="sml">784</sup></a>. D'autres «pièces d'émail»,
+transportables, celles-là, étaient enfermées dans des bahuts: cent
+quarante ici, quarante-huit là<a id="footnotetag785" name="footnotetag785"></a><a href="#footnote785"><sup class="sml">785</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote784" name="footnote784"><b>Note 784: </b></a><a href="#footnotetag784">(retour) </a> On en voit encore au Louvre, dans les vitrines de la
+galerie d'Apollon.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote785" name="footnote785"><b>Note 785: </b></a><a href="#footnotetag785">(retour) </a> Bonnaffé, <i>Inventaire</i>, p. 155, 74, 81. Ce Jérôme della
+Robbia, ou, comme elle dit, Hierosmme de La Rubie, qu'elle recommandait
+à Cosme de Médicis, 12 mars 1549, <i>Lettres</i>, t. I, p. 29 et note 2,
+appartenait à la dynastie des grands émailleurs florentins, mais il
+était lui-même architecte et sculpteur, et c'est en cette qualité qu'il
+avait déjà travaillé en France pendant plus de trente ans, sous François
+Ier et Henri II, par exemple à la construction du château de Madrid,
+voir p. 234, n. 4.</blockquote>
+
+<p>Bernard Palissy, l'illustre potier, que la Reine a employé à la grotte
+des Tuileries, ne connaissait guère l'antiquité; et même, comme il
+pratiquait un art que Rome et la Grèce ignoraient, il en faisait fi: «Je
+n'ai point d'autre livre, déclare-t-il, que le ciel et la terre.»</p>
+
+<p>Mais ce qui prouve mieux encore l'éclectisme de Catherine, ce sont deux
+séries de tapisseries, dont l'une est représentée par de nombreuses
+répliques au Garde-meuble de Paris, et dont l'autre existe en original
+au Musée archéologique (section des Arazzi) et aux Uffizi de Florence.
+Elles sont une illustration du règne de Catherine et quelquefois des
+mêmes événements, qu'elles interprètent de la façon la plus différente.</p>
+
+<p>La série du garde-meuble est d'inspiration toute classique. Son premier
+auteur est un bourgeois de Paris, Nicolas Houel, ancien marchand
+apothicaire et épicier enrichi par son négoce, et qui devint plus tard
+intendant et gouverneur de la maison de la Charité chrétienne «establie
+es Faubourg Saint-Marcel»<a id="footnotetag786" name="footnotetag786"></a><a href="#footnote786"><sup class="sml">786</sup></a>. Il écrivait, collectionnait, achetait,
+probablement revendait des tableaux, et par là se trouvait en rapport
+avec des personnes de toutes conditions. L'idée lui vint, comme il le
+raconte lui-même, de dresser un «dessin de peinture» qui pût servir de
+patron à beaucoup d'ouvriers--vraisemblablement des tapissiers--et d'y
+joindre «un peu d'escriture pour en donner plus claire intelligence».
+Des «personnages de sçavoir» l'engagèrent à traiter l'histoire
+d'Artémise, femme de Mausole, c'est-à-dire, sous un autre nom, celle de
+Catherine de Médicis, une veuve inconsolable elle aussi et qui, comme
+Artémise, élevait à son mari mort un mausolée. Après quelque hésitation,
+il composa la légende, comptant, pour l'illustrer, sur les amis qu'il
+avait parmi les plus excellents peintres et sculpteurs. Ce double
+travail allait son train, mais Houel ne savait comment ni par qui le
+faire exécuter en tapisserie. Un jour qu'il était dans ces «alteres»
+(angoisses), il fut «ébahi» de voir entrer en son logis la Reine-mère,
+qui venait examiner quelques pièces de son cabinet et quelques peintures
+des meilleurs ouvriers de France. Il en profita pour lui montrer la
+«minute» de ses Histoires «avec plusieurs cartons de peinture», que la
+royale visiteuse trouva «véritablement fort beaux». Elle prit plaisir à
+entendre ses explications et à regarder ses dessins, et elle
+l'encouragea à pousser activement son travail. Bientôt il put aller lui
+présenter les deux premiers livres de ses Histoires et les illustrations
+«faictes par des premiers hommes tant de l'Italie que de la France» pour
+«faire de belles et riches peintures à tapisseries pour l'ornement de
+ses maisons». Elle approuva le projet et le fit exécuter dans son
+château du Louvre par la manufacture de tapisseries de la Couronne<a id="footnotetag787" name="footnotetag787"></a><a href="#footnote787"><sup class="sml">787</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote786" name="footnote786"><b>Note 786: </b></a><a href="#footnotetag786">(retour) </a> C'était une école pour les orphelins et un asile pour les
+pauvres honteux. Le plan en avait été présenté par Nicolas Houel à la
+femme d'Henri III, Comte de Baillon, <i>Louise de Lorraine</i>, Paris, 1884,
+p 97-98. Sur Nicolas Houel, voir Jules Guiffrey, <i>Nicolas Houel,
+apothicaire parisien, fondateur de la maison de la Charité chrétienne et
+premier auteur de la tenture d'Artémise</i> (Mémoires de la Société de
+l'Histoire de Paris et de l'Île-de-France, t. XXV, 1898, p. 179-271).</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote787" name="footnote787"><b>Note 787: </b></a><a href="#footnotetag787">(retour) </a> C'est probablement l'ancien atelier d'Henri II à
+Fontainebleau, transféré au Louvre.</blockquote>
+
+<p>Il y a au Cabinet des Estampes de la Bibliothèque Nationale trente-neuf
+de ces cartons pour tapissiers, avec des légendes explicatives en vers,
+de Nicolas Houel<a id="footnotetag788" name="footnotetag788"></a><a href="#footnote788"><sup class="sml">788</sup></a>. Mais des tentures faites d'après ces dessins pour
+Catherine de Médicis, il n'en reste probablement aucune. Les tapisseries
+qui se trouvent au Garde-meuble, au Louvre, à Fontainebleau, et
+ailleurs, et qui représentent les hauts faits d'Artémise, son
+gouvernement glorieux et l'éducation de son jeune fils, le roi Lygdamis,
+sont du XVIIe siècle. La régence de Marie de Médicis, et même plus tard
+celle d'Anne d'Autriche, prêtaient avec quelque complaisance aux mêmes
+comparaisons. On reproduisit, avec les variantes nécessaires,
+quelques-uns des anciens cartons: on en élimina d'autres; on en fit de
+nouveaux, qui furent «la Suite de la reine Artémise». Sur ces modèles,
+que les minorités de Louis XIII et de Louis XIV remirent deux fois à la
+mode, on fabriqua des tapisseries pendant tout un demi-siècle, et même
+jusqu'en 1664.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote788" name="footnote788"><b>Note 788: </b></a><a href="#footnotetag788">(retour) </a> Réserve, côté Ad. 105, grand in-fo. Reproductions
+photographiques de ces dessins. Ad. 105a. L'Histoire de la Reine
+Artémise de Nicolas Houel, une compilation très indigeste est au cabinet
+des manuscrits, f. fr., no 306.</blockquote>
+
+<p>Il ne saurait être question ici que des cartons commandés par Nicolas
+Houel. Ils racontent, en une succession de tableaux, l'histoire
+d'Artémise, régente du royaume de Carie pendant la minorité de son fils.
+C'est le «triomphe» des obsèques de Mausole, ce mari tendrement aimé, et
+tout le détail de ce «triomphe»: cortèges de prêtres, d'enfants et de
+femmes, concerts funéraires, défilés de chars et défilés de guerriers
+portant les dépouilles opimes des nations vaincues, éloge funèbre,
+brûlement du corps et sacrifices, construction du temple destiné à
+recevoir les cendres royales;--c'est la réunion des États du royaume et
+la proclamation d'Artémise comme régente;--c'est l'instruction que la
+Reine-mère donne à son fils Lygdamis «tant aux lettres qu'aux
+armes»;--ce sont les combats qu'elle livre et les victoires qu'elle
+remporte sur les Rhodiens révoltés;--et ce sont aussi les œuvres de la
+paix, ses constructions, ses jardins, ses ménageries, ses palais.
+Costumes, armes et armures, jeux, cérémonies, bâtiments, tout est
+antique, grec ou plutôt romain, car les artistes de ce temps ne voyaient
+la Grèce qu'à travers Rome.</p>
+
+<p>Mais, sous ce travesti, Houel et ses collaborateurs ont voulu
+représenter des événements et des personnages de leur temps. Vous
+verrez, dit-il à Catherine, «le sepulchre» qu'Artémise a dressé à
+Mausole et «qui a servi long-temps de merveille à tout le monde. Ce qui
+a esté de nostre temps renouvellé en vous après la mort du feu roy Henry
+vostre époux». L'éducation de Lygdamys la fera «ressouvenir» de celle
+qu'elle a donnée à ses enfants, et l'assemblée des États généraux
+cariens, des représentants des trois ordres de France réunis à Orléans.
+La défaite des Rhodiens--ces insulaires assimilés aux protestants de La
+Rochelle et des îles adjacentes,--lui rappellera ses cinq victoires sur
+ses sujets rebelles et le pardon qu'elle leur avait accordé. Les
+édifices construits par la Reine de Carie, tant à Rhodes qu'à
+Halicarnasse, étaient un prototype des Tuileries et des châteaux de
+Saint-Maur, de Monceaux, etc. La comparaison allait tellement de soi,
+remarquait Houel, «qu'on diroit que nostre siècle est la révolution de
+cet antique et premier soubs lequel régnoit cette bonne princesse
+Artemyse. Aussi le principal but de mon entreprise a esté de vous
+représenter en elle et de monstrer la conformité qu'il y a de son siècle
+au nostre.»</p>
+
+<p>Les artistes que Nicolas Houel avait employés avaient une telle
+superstition de l'art antique qu'ils n'en imaginaient point d'autre.
+Français ou Italiens, ils appartenaient, c'est Houel qui le dit, à cette
+école de Fontainebleau, dont le maître était Le Primatice. Les dessins
+ayant été terminés entre août et novembre 1570<a id="footnotetag789" name="footnotetag789"></a><a href="#footnote789"><sup class="sml">789</sup></a>, Le Primatice, qui
+venait à peine de mourir, a pu inspirer l'œuvre et même y travailler.
+C'est, en tout cas, un de ses élèves, Antoine Caron, de Beauvais,
+(1521-1599), qui passe pour être l'auteur de presque tous les cartons du
+Cabinet des Estampes<a id="footnotetag790" name="footnotetag790"></a><a href="#footnote790"><sup class="sml">790</sup></a>. Lui et ses collaborateurs ont placé dans un
+décor et traduit en une forme antique des faits tout contemporains:
+attaques de places fortes, tournois, luttes corps à corps, combats à
+pied et à cheval, funérailles d'Henri II. Ils ont trouvé tout naturel
+d'identifier la Reine de France à la Reine de Carie, que séparaient
+vingt siècles et plusieurs civilisations, et de s'inspirer des
+<i>Triomphes de Jules César</i>, cette reconstitution de l'ancienne Rome par
+Mantegna, pour illustrer l'histoire de Charles IX et de la Régente, sa
+mère.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote789" name="footnote789"><b>Note 789: </b></a><a href="#footnotetag789">(retour) </a> Ce n'est pas une hypothèse. Dans la dédicace des deux
+livres de la Reine Artemise à Catherine, Houel fait mention de la paix
+de Saint-Germain (août 1570) comme conclue, et du mariage de Charles IX,
+qui fut célébré à Mézières le 26 novembre de la même année, comme devant
+prochainement se conclure.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote790" name="footnote790"><b>Note 790: </b></a><a href="#footnotetag790">(retour) </a> Müntz, <i>Histoire générale de la tapisserie en France</i>, p.
+93, réclame pour Caron tous les dessins sauf les huit suivants, (nos 9,
+10, 14, 18, 19, 2, 3, 28, 31). Voir aussi Jules Guiffrey, <i>Les
+tapisseries du <span class="sc">XII</span>e à la fin du <span class="sc">XVI</span>e siècle</i>, dans le tome VI de
+l'<i>Histoire générale des arts appliqués à l'industrie du <span class="sc">V</span>e à la fin du
+<span class="sc">XVI</span>e siècle</i>, Paris, Librairie Centrale des Beaux-Arts, s. d., p. 204,
+207 sqq. J. Guiffrey admet que quelques-uns de ces cartons soient de
+Lerambert. L. Dimier, <i>La tenture d'Artémise et le peintre Lerambert</i>
+(<i>Chronique des Arts</i>, 1902, p. 327-328), croit tenir la preuve du
+contraire et que Lerambert n'a travaillé qu'à la <i>Suite d'Artémise</i>.</blockquote>
+
+<p>Mais il est remarquable que Catherine ne se soit pas contentée de ce
+travesti et qu'elle ait commandé aux ateliers de Bruxelles ou
+d'Enghien<a id="footnotetag791" name="footnotetag791"></a><a href="#footnote791"><sup class="sml">791</sup></a> une interprétation réaliste des épisodes les plus
+brillants de son gouvernement. Les tentures de Florence reproduisent les
+costumes, les armes, les combats, les divertissements et les personnages
+du temps avec une scrupuleuse fidélité. Elles sont, contrairement à ce
+qu'on continue de croire, la fixation par l'image des grandes fêtes que
+Catherine avait données à Fontainebleau, à Bayonne, aux Tuileries, et
+qu'elle considérait comme une de ses gloires<a id="footnotetag792" name="footnotetag792"></a><a href="#footnote792"><sup class="sml">792</sup></a>. En ces huit
+tapisseries éclatantes de couleur se succèdent les spectacles du Tour de
+France: voyage de la Cour, joutes sur terre et sur l'eau, concerts,
+tournois et cavalcades, et, pour finir, dans le décor du jardin des
+Tuileries, les danses en l'honneur de l'ambassade polonaise qui apporta
+une couronne au duc d'Anjou. L'antiquité fournit les accessoires
+d'ornementation, chars, statues, allégories et dieux, mais les paysages
+et les villes sont de France; les figures, les vêtements, les plaisirs
+et les luttes, du XVIe siècle. Bien en vue sont placés, spectateurs ou
+acteurs, les fils et les filles de la Reine, ressemblants comme des
+portraits peints. Elle, toute vêtue de noir comme de coutume, préside à
+ces plaisirs et semble les animer du regard.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote791" name="footnote791"><b>Note 791: </b></a><a href="#footnotetag791">(retour) </a> J. Guiffrey, <i>ibid.</i>, p. 122, note 2, indique, comme lieu
+de fabrication, Enghien et, comme date de la commande, 1585, d'après
+l'<i>Histoire des seigneurs d'Enghien</i> d'un annaliste flamand, P. Collins,
+né en 1560--un contemporain, bien qu'il ait publié son livre seulement
+en 1634.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote792" name="footnote792"><b>Note 792: </b></a><a href="#footnotetag792">(retour) </a> Voir les hypothèses de M. Jules Guiffrey, <i>ibid.</i>, p.
+154, qui s'est cependant le plus rapproché de la vérité.
+
+<p>Je me propose de publier un peu plus tard un travail sur ces tapisseries
+de Florence, où je pense pouvoir identifier les lieux, les scènes et
+quelques personnages. On y verra aussi pour quelles raisons ces panneaux
+se trouvent à Florence. Je me borne aujourd'hui à indiquer ce qui est
+nécessaire pour l'intelligence et la diversité des goûts de Catherine.</p></blockquote>
+
+<p>Ainsi, pour perpétuer la mémoire de ces magnificences, elle les avait
+fait représenter en deux styles, l'un conventionnel et symbolique,
+l'autre rigoureusement conforme à la vérité. Elle était Artémise et elle
+était Catherine, et, sans s'arrêter à une formule d'art, suivait
+indifféremment les traditions réalistes ou les inspirations
+néo-classiques.</p>
+
+<p>En 1580 ou 1581 elle quitta le Louvre et s'installa dans l'hôtel qu'elle
+venait de se faire construire rue Saint-Honoré. Elle voulait avoir sa
+maison à elle, où plus commodément qu'au Louvre, et loin du voisinage
+des favoris, elle passerait les dernières années de sa vie--celles dont
+il nous reste à raconter l'histoire politique--pendant les séjours
+qu'elle faisait à Paris dans l'intervalle de ses voyages et de ses
+villégiatures. Peut-être aussi tenait-elle à faire croire qu'elle
+s'effaçait et laissait enfin le roi régner par lui-même. Mais il n'y
+avait pas loin du Louvre à son palais, et si elle sacrifiait, dans
+l'intérêt de son fils, les apparences du pouvoir, elle espérait bien en
+garder la réalité. Elle y vécut en souveraine, ayant ses dames, ses
+demoiselles, ses maîtres d'hôtel, ses pannetiers, ses échansons, ses
+écuyers d'écurie, ses gens du Conseil, ses secrétaires, ses nains et ses
+naines, bref une Cour<a id="footnotetag793" name="footnotetag793"></a><a href="#footnote793"><sup class="sml">793</sup></a>, où elle maintenait le même cérémonial et la
+même étiquette qu'au Louvre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote793" name="footnote793"><b>Note 793: </b></a><a href="#footnotetag793">(retour) </a> Le fait qu'il y a deux Cours explique en partie
+l'augmentation de presque tous les «officiers domestiques» de la Reine,
+depuis la mort de Charles IX et surtout depuis le mariage d'Henri III et
+l'établissement de la Reine-mère dans son nouveau logis (liste publiée
+par le Cte Baguenault de Puchesse, <i>Lettres</i>, t. X, p. 504 sqq.); dames
+(d'honneur), 5 en 1575, 8 en 1583;--autres dames, 48 en 1576; 81 en
+1583;--filles damoiselles (c'est-à-dire nobles), 15 en 1576, 22 en 1583
+et 25 en 1585;--gens du Conseil, 30 en 1576, 58 en 1583;--secrétaires,
+22 en 1576, 89 en 1583, 108 en 1585, etc.</blockquote>
+
+<p>Grâce à l'Inventaire<a id="footnotetag794" name="footnotetag794"></a><a href="#footnote794"><sup class="sml">794</sup></a>, qui fut dressé immédiatement après sa mort,
+des collections, des objets d'art et des meubles qu'elle y avait
+accumulés, il est relativement facile d'entrer plus avant dans ses
+habitudes, ses goûts et l'intimité de sa vie. Il y manque tout ce
+qu'elle avait emporté à Blois, où elle était alors, c'est-à-dire son
+linge, ses vêtements, son argenterie, ses bijoux: mais il en reste assez
+pour la revoir en son milieu. Elle s'y était entourée de souvenirs. Au
+premier, dans le grand salon en façade qui occupait toute la longueur de
+l'Hôtel, trente-neuf portraits représentaient les rois, les reines, les
+fils et les filles de France, depuis François Ier, ainsi que les
+souverains apparentés ou alliés à la maison royale. Au bout de cette
+galerie, deux cabinets, complétant cet assemblage familial, montraient,
+celui de droite, Catherine au milieu des Médicis, celui de gauche, sa
+mère, Madeleine, Élisabeth d'Autriche, sa bru, et les deux infantes
+d'Espagne, ses petites-filles.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote794" name="footnote794"><b>Note 794: </b></a><a href="#footnotetag794">(retour) </a> L'Inventaire a été publié avec des annotations, qu'on
+souhaiterait plus nombreuses, par Edm. Bonnaffé, <i>Inventaire des meubles
+de Catherine de Médicis en 1589</i>, Paris, 1874. Pour la description de
+l'Hôtel, voir p. 7-15 et 150, 151.</blockquote>
+
+<p>On voit que, comme aux Tuileries, la Reine n'avait pas abandonné à
+l'architecte seul «le département des logis». Il y avait une chambre des
+Miroirs, qui est comme la première ébauche, en raccourci, du salon des
+Glaces de Versailles; un cabinet des Émaux, où étaient «enchassez dans
+le lambris» de «petits tableaux d'émail», parmi lesquels «trente-deux
+portraits, d'environ un pied de haut, de divers princes, seigneurs et
+dames».</p>
+
+<p>Son cabinet de travail était entouré d'armoires, pleines d'objets
+familiers. Elle y avait sa bibliothèque particulière--sa grande
+bibliothèque et les manuscrits étant logés non loin de là, rue de la
+Plâtrière, sous la surveillance de l'abbé de Bellebranche. L'Inventaire
+nomme parmi ces ouvrages de chevet: <i>Les Abus du Monde</i>, de Gringore, le
+<i>Calendrier grégorien</i>, le <i>Livre des Sibylles</i>, une <i>Généalogie des
+comtes de Boulogne</i> et une <i>Origine et succession des comtes de
+Boulogne</i><a id="footnotetag795" name="footnotetag795"></a><a href="#footnote795"><sup class="sml">795</sup></a>, et en signale d'autres sans en donner le titre. Il
+mentionne aussi deux bahuts pleins de livres, que, faute de clef, on ne
+put ouvrir<a id="footnotetag796" name="footnotetag796"></a><a href="#footnote796"><sup class="sml">796</sup></a>. Il est naturel que Catherine eût sous la main
+l'histoire et le tableau de ses ancêtres maternels pour s'en prévaloir à
+l'occasion. Mais le Livre des Sibylles trahit sa faiblesse pour l'art
+divinatoire. La «Sotie» de Gringore, qui était peut-être un don de
+Marguerite de Navarre ou de Marguerite de France, permet de supposer
+qu'elle a dû s'égayer, du moins en sa jeunesse, des lourdes
+plaisanteries du vieux poète sur la corruption de l'Église romaine. Quel
+malheur pour l'intelligence de sa psychologie que les commissaires
+chargés d'inventorier ne se soient pas donné la peine de cataloguer
+nommément tous les volumes accessibles et qu'ils aient craint ou négligé
+de forcer la serrure des armoires closes!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote795" name="footnote795"><b>Note 795: </b></a><a href="#footnotetag795">(retour) </a> Bonnaffé, <i>Inventaire</i>, p. 85, nos 242 et 243.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote796" name="footnote796"><b>Note 796: </b></a><a href="#footnotetag796">(retour) </a>: On ne voit nulle part indiqué le «<i>Prince</i>» de Machiavel,
+son prétendu livre de chevet.</blockquote>
+
+<p>Heureusement, ils ont eu le soin de détailler les cartes géographiques
+que la Reine avait en sa possession. Le nombre en est surprenant, même
+pour l'homme d'État que fut cette femme. Il s'en trouve des quatre
+parties du monde alors connues, Europe, Asie, Afrique, Amérique, et des
+pays à qui elle eut particulièrement affaire, l'Angleterre, l'Espagne,
+les Pays-Bas, l'Allemagne. Elle a en double exemplaire la région de
+l'Amérique du Nord, Canada et Terre-Neuve, dont les rivages et les bancs
+sous-marins étaient depuis si longtemps exploités par les pêcheurs
+bretons et basques que la partie de l'Atlantique qui la baigne est, dans
+la «Mappemonde d'Henri II», dénommée Mer de France. Qu'elle ait voulu
+avoir sous les yeux cette Nouvelle France, dont Coligny tenta deux fois
+de reculer la limite au sud aux dépens des Espagnols, rien de plus
+compréhensible. Mais il faut d'autres raisons pour expliquer qu'on
+trouve dans ce recueil la Guinée, les Indes occidentales et orientales,
+l'Éthiopie et «le pays du prêtre Jean». Il est permis de supposer que
+Catherine s'est toujours intéressée aux découvertes géographiques et
+qu'elle rechercha les moyens d'en suivre le progrès. Son éducation
+scientifique, qui la distinguait entre les autres princesses de la
+Renaissance, avait élargi le champ de sa curiosité. Elle avait même des
+cartes des vents. Son astrologie comportait quelque connaissance de la
+cosmographie: c'est le ciel, l'air et la terre qui attiraient également
+cette Reine de science<a id="footnotetag797" name="footnotetag797"></a><a href="#footnote797"><sup class="sml">797</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote797" name="footnote797"><b>Note 797: </b></a><a href="#footnotetag797">(retour) </a> Edm. Bonnaffé, <i>Inventaire des meubles de Catherine de
+Médicis</i>, p. 65-66, 77-78 et 83. Ces cartes, la plupart «figurées à la
+main», sont-elles des copies, et faites par qui? L'imprécision de
+l'Inventaire ne permet pas de dire si les unes reproduisent les cartes
+de la mappemonde d'Henri II et les autres celles des cosmographes et
+géographes du temps, Munster, Mercator, Ortelius, etc. Cf. Jomard, <i>Les
+monuments de la géographie ou Recueil d'anciennes cartes européennes et
+orientales</i>, Paris, s. d.</blockquote>
+
+<p>Elle avait des pays connus par les cartes et les livres des souvenirs
+divers: peaux de crocodiles pendues au plafond, caméléon, branches de
+corail, tapis des Flandres, tapis de Turquie, de Perse (chérins), laques
+de Chine: c'était une grande collectionneuse.</p>
+
+<p>On croit à tort que les bibelots sont une manie contemporaine: le
+cabinet de Catherine en est plein. Il y a, bien en vue, sur une
+tablette, douze pièces de cristal de roche, parmi lesquelles trois
+grandes coquilles, ou <i>gondoles</i>, sur pieds d'or émaillés, et, dans les
+armoires, des éventails en cuir du Levant, de la soie pour faire des
+turbans, six «poupines» (poupées) en habits de deuil, en vêtements
+noirs, en costumes de demoiselles (nobles), des pots de senteur, des
+masques et des verreries de Venise, des laques de Chine, une quenouille
+«de bois de crotelle?», un damier de bois de rose, un échiquier de nacre
+de perles, quatre petits canons, des jeux de jonchets, de «regnard» et
+de billard, plusieurs écritoires, enfin un nombre si considérable
+d'objets d'art et de curiosité, que l'éditeur de l'Inventaire a renoncé
+à en faire même une énumération sommaire.</p>
+
+<p>Tous les appartements et même les greniers de l'Hôtel étaient remplis de
+meubles de toute sorte, et comme il n'est pas alors d'usage de garnir
+d'étoffe et de rembourrer les bancs et les «chaires», la Reine-mère a
+cinq cents coussins de laine, de velours et de soie pour transformer en
+sièges moelleux les bois les plus durs.</p>
+
+<p>Cent trente-cinq tableaux et trois cent quarante et un portraits
+illustrent les diverses pièces du logis. Catherine peut contempler,
+quelquefois en plusieurs répliques, l'image des siens et d'autres chefs
+de la chrétienté. Elle vit et se meut dans une atmosphère de grandeur.</p>
+
+<p>Pour ses fêtes, ses bâtiments, ses collections et ses dons, elle
+dépensait des sommes immenses. A Bayonne, les tournois, les banquets,
+les joutes sur terre et sur mer coûtèrent si cher qu'il y eut quelques
+murmures. Elle disait pour se justifier «qu'elle vouloit monstrer à
+l'estranger que la France n'estoit si totalement ruynée et pauvre à
+cause des guerres passées qu'il l'estimoit». Souvent aussi elle
+alléguait l'exemple des «empereurs romains», «qui s'estudioient
+d'exhiber des jeux au peuple et luy donner du plaisir» pour l'empêcher
+de mal faire. Mais elle n'avait pas besoin de chercher ses raisons si
+loin.</p>
+
+<p>Tout enfant, elle avait la réputation d'être dépensière et libérale. Ses
+appétits de magnificence s'ajoutant aux charges du gouvernement et des
+guerres civiles, le trésor, à la mort de Charles IX, était vide, et
+toute la matière imposable imposée. Inquiète de la détresse de l'État,
+elle recommanda à Henri III de regarder de très près à ses finances,
+mais Henri III aima mieux suivre son exemple que ses conseils. Elle
+n'était pas meilleure ménagère de ses propres revenus<a id="footnotetag798" name="footnotetag798"></a><a href="#footnote798"><sup class="sml">798</sup></a>. Elle ne
+savait rien refuser à qui la sollicitait et, par exemple, faisait don
+d'une coupe de bois à un gentilhomme qu'elle ne pouvait gratifier d'un
+secours d'argent. Longtemps l'abbé de Plainpied, son intendant,
+s'efforça de contenir les profusions de cette mère prodigue, mais, lui
+mort, elle cessa de compter. Elle avait près d'elle des nains et des
+naines, comme les autres souverains, mais ce que seule elle faisait, à
+ce qu'il semble, c'était d'entretenir des gouverneurs, des gouvernantes,
+un aumônier pour ces êtres disgraciés, de les marier à grands frais et
+de leur faire des cadeaux, quand ils allaient à confesse.</p>
+
+<p>Elle empruntait à tous les taux l'argent nécessaire à ses fantaisies, à
+son luxe, à ses besoins, et, cette ressource même lui manquant, elle
+engageait d'avance ses revenus, et payait irrégulièrement ou ne payait
+pas les gages des officiers de sa maison et de ses dames. A sa mort elle
+devait huit cent mille écus, environ vingt millions de notre temps, et
+n'avait pas un sol. Elle riait de ses embarras, disant à ses financiers
+«qu'il falloit louer Dieu du tout et trouver de quoy vivre»<a id="footnotetag799" name="footnotetag799"></a><a href="#footnote799"><sup class="sml">799</sup></a>. C'est
+à peu près le mot qu'on prête à son grand-oncle, Léon X: «<i>Godiamo il
+papato, poiche Dio ci l'ha dato</i>» (Jouissons de la papauté, puisque Dieu
+nous l'a donnée).</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote798" name="footnote798"><b>Note 798: </b></a><a href="#footnotetag798">(retour) </a> Bouchot, p. 147: Le livre de comptes de Cl. de
+Beaune.--Cf. p. 149 et la cause des dépenses p. 151.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote799" name="footnote799"><b>Note 799: </b></a><a href="#footnotetag799">(retour) </a>: L'abbé Chevalier, <i>Debtes et créanciers de la Royne
+mère</i>, Techener, 1862, p. <span class="sc">XLIII</span>. En 1588, elle avait dévoré les revenus
+de 1589 et devait un an de gages à ses serviteurs.</blockquote>
+<a name="c8" id="c8"></a>
+<br>
+
+<h4><i>CHAPITRE VIII</i></h4>
+
+<h3>LES DÉBUTS DE LA DYARCHIE</h3>
+
+<p>Assurément elle a pleuré Charles IX, et, comme elle dit, elle a pensé
+«crever» quand il lui dit adieu, et la pria de l'embrasser une dernière
+fois<a id="footnotetag800" name="footnotetag800"></a><a href="#footnote800"><sup class="sml">800</sup></a>. Mais le lendemain, elle écrivait au nouveau roi, cet autre
+fils encore plus chéri: «Si je vous venois à perdre, je me feroys
+enterrer avec vous toute en vie». Elle le pressait de revenir
+immédiatement de Pologne: «...Je meurs d'ennuy de vous revoir,... car
+vous sçavez combien je vous aime, et quant je pense que ne bougerez
+jamais plus d'avec nous, cela me fait prendre tout en patience». Elle se
+promettait de cette réunion «joye et contentement sur
+contentement»<a id="footnotetag801" name="footnotetag801"></a><a href="#footnote801"><sup class="sml">801</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote800" name="footnote800"><b>Note 800: </b></a><a href="#footnotetag800">(retour) </a> <i>Lettres</i>, IV, p. 310, 31 mai 1574.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote801" name="footnote801"><b>Note 801: </b></a><a href="#footnotetag801">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 311-312.</blockquote>
+
+<p>Elle ne doutait pas qu'Henri III lui laissât même autorité que son
+prédécesseur, mais elle le savait susceptible et pouvait craindre
+quelque jalousie d'orgueil en ce surcroît de grandeur. Aussi que de
+ménagements dans cette première lettre! Elle l'informait qu'en attendant
+sa venue, elle avait, sur les instances du Roi mourant, pris la régence
+et s'excusait presque de n'avoir pas attendu ses ordres. Elle venait
+d'apprendre que Mongomery, l'ancien capitaine des gardes d'Henri II et
+l'un des meilleurs chefs huguenots, avait capitulé dans Domfront (27
+mai) et, veuve impitoyable, elle avait hâte de voir de ses yeux
+supplicier le meurtrier innocent de son mari. Elle n'avouait pas cette
+soif de vengeance. Charles IX lui avait, disait-elle, recommandé
+expressément de faire «bonne joustice des prisonniers qu'il savoit estre
+cause de tout le mal du royaume». C'est à lui aussi qu'elle prêtait de
+meilleures suggestions touchant le duc d'Alençon et le roi de Navarre.
+Il avait connu que «ses frères» (son frère et son beau-frère) «avoient
+regrect en lui» (regrettaient leur conduite à son égard), ce «qui lui
+faisoit penser qu'ils me seroient obeissans et à vous, mais que (mais il
+fallait attendre que) fussiez isy»<a id="footnotetag802" name="footnotetag802"></a><a href="#footnote802"><sup class="sml">802</sup></a>. Ainsi, sans se mettre en avant,
+elle faisait comprendre à Henri III, un impulsif capable à la fois de
+rancunes tenaces et de brusques générosités, qu'il était sage d'accorder
+le pardon et prudent de le différer. Elle parle des affaires de Pologne
+avec tant de détachement qu'il n'est pas facile de deviner ce qu'elle en
+pense. Tout d'abord elle engage son fils à rentrer au plus vite.
+Peut-être ses sujets d'au delà voudront-ils le «retenir jusques à ce
+qu'ils ayent donné ordre à leur faict». Qu'il ne cède pas et parte. Mais
+c'est risquer de perdre une couronne. Or «cela est beau, pour pauvres
+qu'ils soient (les Polonais), d'estre roy de deux grans royaumes, l'un
+bien riche et l'autre de grande estendue et de noblesse». Mais ne
+serait-il pas possible de quitter et de garder la Pologne, et,
+glisse-t-elle en passant, d'y transférer le duc d'Alençon? «Si vous
+pouviez laisser quelqu'un où vous estes qui peult (peust, pût) conduire,
+et que ce royaume de Pollongne vous demeurast <i>ou à vostre frère</i>, je le
+desirerois bien fort, et leur dire que ou vostre frère ou le second
+enfant que vous aurez, (Henri n'était pas encore marié), vous leur
+envoyrez, et en ce pendant qu'ils se gouvernent entre eux, eslisant
+tousjours un François pour assister à tout ce qu'ils feroient et (je)
+croy qu'ils en seroient bien aises, car ils seroient roys eulx-mesmes
+jusqu'à qu'ils esleussent celui que y envoyrez»<a id="footnotetag803" name="footnotetag803"></a><a href="#footnote803"><sup class="sml">803</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote802" name="footnote802"><b>Note 802: </b></a><a href="#footnotetag802">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 310.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote803" name="footnote803"><b>Note 803: </b></a><a href="#footnotetag803">(retour) </a> <i>Lettres</i>, IV, p. 311.</blockquote>
+
+<p>Si imaginative qu'elle fût, elle était trop intelligente pour supposer
+que les Polonais resteraient dans l'intérim par égard pour ce roi
+déserteur jusqu'à ce qu'il lui plût de leur expédier un remplaçant de sa
+main. Était-ce une façon de lui insinuer, tout en se disant impatiente
+de son retour, qu'il devrait rester en Pologne au moins le temps
+nécessaire pour organiser une lieutenance générale ou négocier
+l'élection de son frère? Mais il est malheureusement plus probable
+qu'elle n'a pensé qu'au plaisir de le revoir le plus tôt possible, et
+que pour ce plaisir-là elle a sacrifié les intérêts de la France en
+Pologne. Quelle fin pitoyable de son grand et coûteux succès
+diplomatique!</p>
+
+<p>Elle prenait facilement son parti des railleries à prévoir, si son fils
+n'avait pas trop pâti en ce pays lointain. «L'expérience qu'avez acquise
+par vostre voyaige est telle que je m'asseure qu'il n'y eust jamays un
+plus sage roy... et ne me voldrez mal (et vous ne m'en voudrez pas) à
+l'appétit de ceux qui ne sauroient vivre que sur leur fumier<a id="footnotetag804" name="footnotetag804"></a><a href="#footnote804"><sup class="sml">804</sup></a>, car
+j'espère (elle veut dire qu'elle est sûre) que vostre élection et allée
+en Pologne ne vous aura point apporté de mal ni de diminution de honneur
+et grandeur et de réputation»<a id="footnotetag805" name="footnotetag805"></a><a href="#footnote805"><sup class="sml">805</sup></a>. Et la voilà contente. Son fils a
+voyagé, ceint une couronne, fait l'apprentissage du pouvoir. Qu'il se
+hâte de regagner la France.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote804" name="footnote804"><b>Note 804: </b></a><a href="#footnotetag804">(retour) </a> C'est la seconde fois qu'elle emploie ce mot contre ceux
+qui, comme Tavannes s'étaient déclarés contre l'aventure de Pologne et
+la politique de magnificence.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote805" name="footnote805"><b>Note 805: </b></a><a href="#footnotetag805">(retour) </a> <i>Lettres</i>, IV, p. 312.</blockquote>
+
+<p>Henri III n'en avait que trop envie. Il s'enfuit de Cracovie (dans la
+nuit du 18 au 19 juin), gagna Vienne, où l'empereur Maximilien II,
+beau-père de Charles IX, l'accueillit bien, et, inquiet des dispositions
+de l'Allemagne protestante, prit son chemin par Venise. Il s'y attarda
+huit jours dans les fêtes que la Seigneurie donna en son honneur et les
+plaisirs qu'il s'offrit.</p>
+
+<p>Les princes italiens, le duc de Ferrare, le duc de Mantoue, le duc de
+Savoie, le cardinal-neveu étaient allés eux-mêmes ou avaient envoyé
+leurs ambassadeurs saluer le nouveau roi de France, ce vainqueur de
+Jarnac et de Moncontour, en qui ils pensaient trouver à l'occasion un
+appui contre l'hégémonie oppressive de l'Espagne: mais il avait bien
+d'autres soucis. Le jour, il courait les boutiques des marchands,
+achetant au joaillier Antonio della Vecchia des bijoux et des pierres
+précieuses et au «parfumiez» du Lys pour 1125 écus de musc; la nuit, il
+allait à des rendez-vous. Sans hâte, il traversa l'Italie du Nord et,
+par la Savoie, se dirigea vers Lyon, où sa mère, accourue au-devant de
+lui, l'attendait. Elle avait emmené le duc d'Alençon et le roi de
+Navarre à qui elle avait fait grâce, à sa demande. Elle se déclarait
+pleinement satisfaite de leur docilité «...Yl m'ont tou deus dist que
+asteure qu'ils ont toute libertés, que c'et lors qui (qu'ils) me veulent
+le plus rendre de sugetion». Et toutefois--qui croira que ce fut par
+affection?--elle les avait pendant tout le voyage gardés avec elle dans
+son «chariot» et fait coucher dans son «logis»<a id="footnotetag806" name="footnotetag806"></a><a href="#footnote806"><sup class="sml">806</sup></a>. Elle eut le 5
+septembre à Bourgoin le bonheur d'embrasser le nouveau Roi. Elle se
+croyait au bout de ses peines.</p>
+
+<p>Enfin, elle va pouvoir réaliser la grande politique qu'elle rêve. Elle a
+l'auxiliaire qu'elle souhaitait pour suppléer à sa faiblesse, mieux
+qu'un mari, mieux qu'un amant, son fils. Elle sera la tête; il sera le
+bras. A eux deux, ils abattront le parti protestant, ruineront la
+faction des Politiques, feront la royauté aussi forte et aussi obéie
+qu'elle le fut sous François Ier et sous le «roi Louis». Car Louis XI
+est le modèle qu'elle a récemment choisi.</p>
+
+<p>Le premier acte d'Henri III était d'un bien mauvais augure. A Turin,
+bien caressé par sa tante, Marguerite de France, duchesse de Savoie, il
+avait disposé en faveur du duc, comme si c'étaient ses biens propres,
+des dernières possessions françaises du Piémont: Pignerol, Savillan et
+Pérouse, que le traité de Fossano<a id="footnotetag807" name="footnotetag807"></a><a href="#footnote807"><sup class="sml">807</sup></a>, interprétatif de celui du
+Cateau-Cambrésis, avait laissées ou cédées à la France<a id="footnotetag808" name="footnotetag808"></a><a href="#footnote808"><sup class="sml">808</sup></a>. Il ne
+gardait plus au delà des Alpes que le marquisat de Saluces. C'était sa
+réponse aux princes italiens qui lui avaient porté leurs hommages à
+Venise. Il livrait au Savoyard, ennemi de la veille et allié douteux,
+les clefs des Alpes et les voies d'accès de la France en Italie.</p>
+
+<p>Il fit à sa tante ce cadeau royal de sa pleine autorité, sans consulter
+son Conseil. Les Italiens qui entouraient Catherine de Médicis se
+montrèrent en cette occasion plus soucieux des droits de la Couronne que
+le Roi lui-même. Le chancelier Birague refusa de sceller les lettres de
+cession. Louis de Gonzague, un cadet de la maison de Mantoue, marié à
+l'héritière de Nevers, et qui était gouverneur des pays d'outremonts,
+exigea qu'un acte public, délibéré en Conseil, enregistrât sa
+protestation<a id="footnotetag809" name="footnotetag809"></a><a href="#footnote809"><sup class="sml">809</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote806" name="footnote806"><b>Note 806: </b></a><a href="#footnotetag806">(retour) </a> <i>Lettres de Catherine</i>, V, p. 73.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote807" name="footnote807"><b>Note 807: </b></a><a href="#footnotetag807">(retour) </a> Voir ci-dessus, ch. <span class="sc">V</span>, p. 125-126.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote808" name="footnote808"><b>Note 808: </b></a><a href="#footnotetag808">(retour) </a> Du Mont, <i>Corps diplomatique</i>, t. V, I, p. 231.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote809" name="footnote809"><b>Note 809: </b></a><a href="#footnotetag809">(retour) </a> <i>Lettres</i>, V, p. 102, n. 2.</blockquote>
+
+<p>Catherine ne fut pas si brave. Et même il n'est pas sûr qu'elle n'ait
+pas approuvé l'acte du nouveau Roi. Le duc de Nevers l'en accuse
+presque, et l'on ne peut rien conclure de la réponse embarrassée qu'elle
+lui écrivit<a id="footnotetag810" name="footnotetag810"></a><a href="#footnote810"><sup class="sml">810</sup></a>. Elle aimait beaucoup sa belle-sœur, Marguerite, la
+duchesse de Savoie, elle avait intérêt à ne pas contrecarrer son fils,
+de qui son pouvoir dépendait. En tout cas, elle mit un empressement
+fâcheux à rassurer le duc de Savoie, qui, surpris de tant de générosité,
+craignait que le donateur, après réflexion, ne se dédît. «... N'y a
+personne, lui écrivait-elle le 1er octobre 1574, qui puisse empêcher le
+Roi mon fils de vous tenir promese, come auré peu voir par l'arrivée du
+grant Prior (Henri d'Angoulême, grand Prieur de France) et du segretere
+Sove (Sauve) que (qui) je panse à présant auront satisfayst à votre
+volanté et à celle du Roy.» Elle regrette que Marguerite ne soit plus là
+(elle venait de mourir) pour avoir ce contentement et, affirme-t-elle au
+Duc, «avecques vos mérites,... sa mémoyre (celle de la Duchesse) sera
+tousjour (si) présante à son nepveu (Henri III) qu'ele serviré (servira)
+à vous»<a id="footnotetag811" name="footnotetag811"></a><a href="#footnote811"><sup class="sml">811</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote810" name="footnote810"><b>Note 810: </b></a><a href="#footnotetag810">(retour) </a> <i>Lettres de Catherine</i>, 16 octobre 1574, t. V, p. 99.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote811" name="footnote811"><b>Note 811: </b></a><a href="#footnotetag811">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, V, p. 92.</blockquote>
+
+<p>Comme elle était très habile à cacher ses déconvenues et même à se faire
+un mérite d'actes qu'elle blâmait <i>in petto</i>, il n'est pas possible
+d'affirmer qu'elle a été complice, mais, d'autre part, avec ses préjugés
+de puissance absolue, elle ne devait pas trouver plus étrange que son
+fils donnât des territoires qu'une pension.</p>
+
+<p>Elle était bien plus préoccupée des complaisances dont elle et lui
+pouvaient pâtir. Dans sa première lettre (31 mai), elle le mettait en
+garde contre l'esprit de coterie auquel il n'était que trop enclin. Avec
+l'aide de sa mère, il avait réussi pendant le règne de son frère à se
+créer dans l'État une situation à part. Même, pour s'assurer contre la
+jalousie de Charles IX, il s'était cherché partout des amis et des
+serviteurs, avouant à sa sœur Marguerite qui si le Roi lui ôtait la
+charge de lieutenant général «pour aller luy-mesme aux armées», ce lui
+«seroit une ruine et desplaisir si grand qu'avant que recevoir une telle
+cheute», il «éliroit plus tost une cruelle mort»<a id="footnotetag812" name="footnotetag812"></a><a href="#footnote812"><sup class="sml">812</sup></a>. Chef de parti il
+avait été, et, chef de parti, Catherine devait craindre qu'il ne restât,
+avec les fatalités que ce rôle impose, le client de sa clientèle. Elle
+l'engageait à changer de méthode avec une sagesse que l'on admirerait à
+toute sa valeur, si la conseillère n'était en partie cause du mal
+qu'elle condamnait. «... Ne vous laissez aller aux passions de vos
+serviteurs, car vous n'estes plus Monsieur qui faille (qui doive) dire
+je gagneray ceste part, affin d'estre le plus fort. Vous estes le roy,
+et tous fault qu'ils vous fassent le plus fort, car tous fault qu'ils
+vous servent et les fault tous aymer et nul haïr que ceux qui vous
+haïront... Aymez-les (vos serviteurs) et leur faictes du bien, mais que
+leurs partialitez ne soient point les vostres, pour l'honneur de Dieu».
+Elle lui recommandait, le sachant facile aux sollicitations de son
+entourage, d'ajourner jusqu'à son retour en France la distribution des
+grâces et des charges. «... Je vous prie, ne donner rien que vous ne
+soyiez ici, car vous sçaurez ceulx qui vous auront bien servi ou non; je
+les vous nommeray et monstreray à vostre veneue et vous garderay tout ce
+qui vacquera de bénéfices, d'offices.» Ce sera le moyen de se procurer
+quelque argent. «Nous les metterons à la taxe, car il n'y a pas ung escu
+pour fayre ce qui vous est nécessaire pour conserver vostre
+royaume»<a id="footnotetag813" name="footnotetag813"></a><a href="#footnote813"><sup class="sml">813</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote812" name="footnote812"><b>Note 812: </b></a><a href="#footnotetag812">(retour) </a> Sa conversation avec Marguerite, <i>Mémoires</i>, éd.
+Guessard, p. 14.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote813" name="footnote813"><b>Note 813: </b></a><a href="#footnotetag813">(retour) </a> <i>Lettres</i>, 31 mai 1574, t. IV, p. 311-312.</blockquote>
+
+<p>Elle insiste sur le devoir pour le Roi de France de faire oublier le duc
+d'Anjou dans une courte instruction qu'elle lui fit porter à Turin par
+Cheverny et qui contenait tout un programme de gouvernement<a id="footnotetag814" name="footnotetag814"></a><a href="#footnote814"><sup class="sml">814</sup></a>.</p>
+
+<p>Il doit «cet monstrer mestre et non plus compagnon ... et non que l'on
+panse: yl é jeune, nous luy feyron paser cet que voldrons», et (il doit)
+«aulter la coteume de rien donner à qui le braveré, au luy voldré fayre
+fayre par fason de conpagnon au d'estre mal content; qu'il rompe cete
+coteume à deux ou troys dé plus aupès (huppés) et hardis. Les aultres
+yl viendront coment yl deveront. Qu'il donne de lui-mesme à ceulx qui le
+serviront bien et ne bougeront de leur charge san qui le viegnet
+ynportuncr pour en avoir» ... «Qu'il provoy aus aytas et non haux omes,
+car cela porte domage à son service, quant, pour récompanser un homme,
+l'on luy donne une charge de quoy il n'est pas digne»<a id="footnotetag815" name="footnotetag815"></a><a href="#footnote815"><sup class="sml">815</sup></a>. Qu'il
+récompense autrement ou paie avec de l'argent les dévouements sans
+mérite. Il ne faut pas qu'un favori dispose de tout, «car en lieu d'en
+contenter beaucoup pour les aubliger et en avoyr en chaque provinse à
+luy (le Roi), yl (le Roi) ne en n'auroit que une dousayne, laquelle
+dousayne quant yl se voynt si suls et grens yl font teste au Roy, en
+lyeu de reconoystre qu'i les a fayts<a id="footnotetag816" name="footnotetag816"></a><a href="#footnote816"><sup class="sml">816</sup></a>.» Il est nécessaire dans les
+provinces de s'attacher par des charges, offices, bénéfices et dignités
+«les plus grens et les plus capables d'antendement», «coment solouit
+(avaient coutume de) fayre le roy Louys (Louis XI) et depuis le Roy
+(François Ier), son grent-père». Il convient de favoriser aussi les
+évêques, «car yl servet (ils servent) en leur diocèse de tout contenir».
+Qu'il règle sa Cour «et pour la régler qu'i cet (qu'il se) règle le
+premier». Qu'il se lève à «heure certeine» et se fasse apporter
+immédiatement dans sa chambre les dépêches pour les lire et indiquer aux
+secrétaires d'État les réponses à faire. Qu'il ordonne de lui adresser
+directement les placets et les demandes--que les solliciteurs avaient
+pris l'habitude de remettre aux secrétaires d'État--afin que tout le
+monde sache bien qu'il est l'unique dispensateur des grâces «et en cet
+faysant on n'en sauré gré que au Roy et ne suivra-t-on plus que luy».
+Qu'il réforme son Conseil et le réduise à «nombre honeste». Qu'il ôte ce
+Conseil des finances, qu'elle avait introduit elle-même pour se
+décharger, et que, comme au temps de François Ier, tout se décide au
+Conseil privé, où l'on expédiait d'abord les affaires d'État et où après
+on appelait «pour les parties»<a id="footnotetag817" name="footnotetag817"></a><a href="#footnote817"><sup class="sml">817</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote814" name="footnote814"><b>Note 814: </b></a><a href="#footnotetag814">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, V. p. 73-75, dont j'ai modernisé ci-dessous, en
+note, les passages les plus difficiles.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote815" name="footnote815"><b>Note 815: </b></a><a href="#footnotetag815">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 74. Il doit «se montrer maître et non plus
+compagnon» ... et il ne faut pas «que l'on pense: il est jeune, nous lui
+ferons passer ce que [nous] voudrons» et il doit «ôter la coutume de
+rien donner à qui le braverait ou [qui] lui voudrait faire faire par
+façon de compagnon ou d'être mal content: qu'il rompe cette coutume à
+deux ou trois des plus huppés (?) et hardis. Les autres, ils viendront
+[à se conduire] comme ils devront. Qu'il donne de lui-même à ceux qui le
+serviront bien et ne bougeront de leur charge sans qu'ils le viennent
+importuner pour en avoir» ... «Qu'il pourvoit aux états et non aux
+hommes, car cela porte dommage à son service, quand, pour récompenser un
+homme, l'on lui donne une charge dont il n'est pas digne».</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote816" name="footnote816"><b>Note 816: </b></a><a href="#footnotetag816">(retour) </a> Il ne faut pas qu'un favori dispose de tout, «car, au
+lieu d'en contenter beaucoup [de ses sujets] pour les obliger et avoir
+[des hommes] à lui en chaque province, le Roi n'en aurait qu'une
+douzaine, laquelle douzaine, quand ils se voient si seuls et grands, ils
+tiennent tête au Roi, au lieu de reconnaître qu'il les a faits [ce
+qu'ils sont]».</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote817" name="footnote817"><b>Note 817: </b></a><a href="#footnotetag817">(retour) </a> Par la force des choses, la division du travail
+s'établissait dans le Conseil du roi. Les séances du Conseil privé
+partagées entre les affaires d'État, la justice et les finances
+tendaient à devenir des «sections». Mais les rois quand ils voulaient
+avoir l'œil directement à leurs affaires et les suivre jour par jour,
+recommençaient à les faire délibérer en leur présence dans le Conseil au
+lieu de les laisser décider à part par un groupe de conseillers. Ainsi
+François Ier, au retour de sa captivité de Madrid, avait «remis en un»
+le Conseil privé divisé en trois: guerre et affaires, finances, justice.
+Ce Conseil unifié tenait deux séances: l'une de préférence le matin,
+réservée aux finances et affaires d'État (d'où les divers noms qui
+avaient cours au <span class="sc">XVI</span>e siècle de Conseil des affaires, Conseil de la
+chambre, Conseil étroit, Conseil des affaires du matin), l'autre, avec
+un personnel plus nombreux, consacrée aux requêtes et parties (Conseil
+des parties, Conseil privé et des parties). C'est à l'organisation du
+temps de François Ier, celle qui nous est connue par un règlement de
+1543, que se réfère Catherine de Médicis. Quant au Conseil des finances
+qu'elle avait établi et qu'elle proposait de supprimer, il n'était à
+l'origine qu'une commission préparatoire, formée de conseillers plus
+compétents et chargée de préparer les décisions à soumettre au Conseil
+privé en matière de finances, mais il s'était habitué à tout régler et
+avait réduit le Conseil privé à n'être plus qu'une chambre
+d'enregistrement.</blockquote>
+
+<p>Mais surtout il lui importe de faire ces réformes dès le tout premier
+jour «car si (s'il) ne les fayt de set (ce) fin comensement yl ne les
+fayré jeamès». Mais, dira-t-on, pourquoi, voyant si bien le mal, n'y
+a-t-elle pas remédié plus tôt? «Set (si) je eusse esté, répond-elle,
+coment yl (Henri III) est asteure» c'est-à-dire aussi puissante qu'elle
+le croit être et aussi maîtresse de ses actions, «je l'euse fayst», et
+elle conclut: «Yl peult tout, mes qu'yl (pourvu qu'il) veulle.<a id="footnotetag818" name="footnotetag818"></a><a href="#footnote818"><sup class="sml">818</sup></a>»</p>
+
+<p>Il y parut tout disposé. Aussitôt arrivé à Lyon, il réduisit le Conseil
+à huit membres: le chancelier (Birague), Messieurs de Morvilliers, de
+Limoges, de Foix, Pibrac, Jean de Monluc, Cheverny, Bellièvre, à qui
+s'adjoindraient les princes, quand il les convoquerait. Il nomma
+Bellièvre surintendant des finances, ce qui était en fait supprimer le
+Conseil préparatoire des finances. Il écouta les dépêches et dicta les
+réponses. Les secrétaires d'État, qui s'étaient arrogé le droit d'ouvrir
+les courriers et d'expédier d'autorité les affaires pressantes, «eurent
+sur la corne» et furent ramenés à leur rôle primitif de rédacteurs des
+ordres du Roi et du Conseil. Aucun don, dit un témoin, ne fut valable si
+le Roi ne signait «de sa main le placet sur lequel il auroit été
+accordé»<a id="footnotetag819" name="footnotetag819"></a><a href="#footnote819"><sup class="sml">819</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote818" name="footnote818"><b>Note 818: </b></a><a href="#footnotetag818">(retour) </a> <i>Lettres de Catherine de Médicis</i>, t. V, p. 75.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote819" name="footnote819"><b>Note 819: </b></a><a href="#footnotetag819">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, t. V, p. 85, note 1.</blockquote>
+
+<p>Mais le gouvernement personnel exige une volonté, une application, une
+continuité dans l'effort dont Henri III était incapable. Il se lassa
+vite des délibérations, des signatures, des audiences. Les anciens
+errements reparurent, aggravés par l'action intermittente et les
+caprices du souverain. Contrairement aux conseils de sa mère, il ne fut
+pas tout à tous, familier aux princes et aux gentilshommes, ainsi que
+l'étaient son père et son grand-père. Il se confina dans le cercle de
+quelques compagnons de son âge. Il se dispensa des corvées de la
+représentation, comme s'il lui déplaisait de se montrer à ses sujets; il
+fit mettre une balustrade autour de sa table pour écarter les bavards et
+les importuns et manger dans la quiétude d'un silence respectueux. Des
+seigneurs grands et petits, habitués à voir les rois, à les approcher, à
+leur parler, quittèrent la Cour, indignés de ces «singeries» qui
+sentaient la Sarmatie barbare «<i>quae barbari moris sunt</i>»<a id="footnotetag820" name="footnotetag820"></a><a href="#footnote820"><sup class="sml">820</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote820" name="footnote820"><b>Note 820: </b></a><a href="#footnotetag820">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. V, p. 85, note 1.--Ant. du Verdier,
+<i>Prosopographie ou Description des personnes illustres tant chrestiennes
+que profanes</i>, Lyon, 1603, t. III, p. 2558-59.</blockquote>
+
+<p>Il continua, comme l'appréhendait sa mère, à favoriser les gens de son
+intimité. Avant d'être arrivé à Lyon, il déposséda le maréchal de Retz
+de sa charge de premier gentilhomme de la Chambre pour en gratifier
+Villequier. Catherine lui fit représenter combien «tout le monde»
+trouverait «étrange» qu'il chassât les serviteurs de son frère. Elle
+obtint seulement que Retz et Villequier seraient en charge six mois
+chacun. Elle ne put empêcher qu'il promût Bellegarde à la dignité de
+maréchal de France, bien que les quatre titulaires fussent en vie, ni
+qu'il créât pour Ruzé une cinquième charge de secrétaire d'État. Il
+donna à Larchant la charge de capitaine des gardes, dont elle avait
+investi Lanssac, à la mort du titulaire, et il fit Souvré maître de la
+garde-robe. C'étaient ses compagnons de voyage en Pologne et il les en
+récompensait comme d'un sacrifice.</p>
+
+<p>Catherine eut bientôt de plus graves déceptions. La révolte s'étendant,
+elle revenait à son dessein d'abattre le parti protestant. C'était la
+suite cruelle, mais logique de la Saint-Barthélemy. Après ce massacre
+épouvantable, que les coreligionnaires des victimes et même un certain
+nombre de catholiques incriminaient de préméditation et de guet-apens,
+il n'y avait plus d'accord ni de confiance possible. Richelieu, qui
+n'avait pas de représailles à craindre, poursuivit cette politique
+d'écrasement comme le seul moyen d'en finir avec les guerres civiles. Le
+tort de Catherine fut de ne pas comprendre que, pour venir à bout des
+huguenots, il fallait leur ôter l'appui des politiques. Il lui aurait
+probablement suffi, pour ramener Damville, naguère catholique ardent, de
+lui laisser le gouvernement du Languedoc et de mettre en liberté les
+maréchaux de Montmorency et de Cossé. Mais elle avait une si haute idée
+des talents militaires de son fils qu'elle l'estimait capable de vaincre
+la coalition des malcontents. Avant même de l'avoir revu, elle
+l'engageait à se défier de Damville, qui était allé à sa rencontre
+jusqu'à Turin pour se justifier. Qu'il déclarât expressément sa volonté
+de faire la guerre si les rebelles n'acceptaient pas ses conditions,
+dont la première était l'interdiction du culte réformé. Avec les six
+mille Suisses de nouvelle levée et l'armée du prince Dauphin (le fils du
+duc de Montpensier), il comprimerait facilement la révolte du Languedoc.
+Qu'il se gardât bien d'accorder une trêve pendant laquelle ses forces se
+consumeraient sans effet. Elle se flattait même, cette mère aveugle,
+que «vous voyent (voyant) fort, yl (les révoltés) viendront alla reyson
+an (ou) les y fairé venir (ou sinon vous les y ferez venir)... et j'é
+aupinion que avant que en partit (que vous partiez de Lyon) vous métré
+cet royaume au repos et yré au partir de là vous faire coroner le plus
+triomfant roy que fust jeamès»<a id="footnotetag821" name="footnotetag821"></a><a href="#footnote821"><sup class="sml">821</sup></a>.</p>
+
+<p>Henri III, bien stylé par elle, écouta d'une oreille distraite les
+explications de Damville et les conseils de modération du duc et de la
+duchesse de Savoie<a id="footnotetag822" name="footnotetag822"></a><a href="#footnote822"><sup class="sml">822</sup></a>. Le gouverneur du Languedoc revint à Montpellier
+décidé à ne plus voir le Roi qu'en peinture.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote821" name="footnote821"><b>Note 821: </b></a><a href="#footnotetag821">(retour) </a> <i>Lettres</i>, V, p. 67-68, août 1574.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote822" name="footnote822"><b>Note 822: </b></a><a href="#footnotetag822">(retour) </a> D'après Giovanni Michiel, ambassadeur de Venise en France
+en 1575, ce serait la seigneurie de Venise qui aurait engagé le Roi à
+entrer en France désarmé, en proclamant un pardon général et en libérant
+les prisonniers (Tommaseo, II, p. 245.)</blockquote>
+
+<p>Contre la Reine-mère la guerre de plume avait repris plus vive. Dans de
+courtes satires ou de longs pamphlets, politiques et protestants, en
+vers, en prose, en latin, en français, excitaient le sentiment national
+contre cette étrangère, qui gouvernait avec des étrangers. Le Milanais
+Birague est chancelier; Philippe Strozzi, colonel général de
+l'infanterie française; le duc de Nevers, un Gonzague de Mantoue, chef
+d'armée; Albert de Gondi, maréchal de France. Sardini et un Gondi d'une
+autre branche, Jean-Baptiste, afferment les impôts et en lèvent plus
+qu'ils ne doivent; par les mêmes moyens Adjacet épuise nos richesses.
+«Ainsi la Médicis livre le royaume à des gitons d'Ausonie». Elle a de
+tout temps poussé les Français les uns contre les autres, opposant les
+Guise aux Châtillon et triomphant par sa fourberie des uns et des
+autres. Elle emploie contre ceux que la force ne peut réduire la ruse,
+les tribunaux, l'assassinat, le poison. Elle a prémédité la
+Saint-Barthélemy et poussé le peuple au massacre. Elle multiplie
+stratagèmes et artifices pour ruiner le royaume de fond en comble.
+Français, résignez-vous lâchement à être les esclaves de ces mignons
+florentins ou à quitter le pays, votre vieux pays, si vous ne vous
+décidez pas à combattre les armes à la main la fourberie
+florentine<a id="footnotetag823" name="footnotetag823"></a><a href="#footnote823"><sup class="sml">823</sup></a>.</p>
+
+<p>Le plus connu de ces libelles et le plus digne de l'être est le
+<i>Discours merveilleux de la vie, actions et déportemens de la reyne
+Catherine de Médicis</i><a id="footnotetag824" name="footnotetag824"></a><a href="#footnote824"><sup class="sml">824</sup></a>, qui justement la flétrit comme l'auteur de
+la Saint-Barthélemy, mais qui l'accuse par surcroît, comme si ce crime
+n'était pas suffisamment exécrable, d'avoir fait empoisonner ou
+assassiner tous les grands personnages dont la mort, le plus souvent
+naturelle, avait profité à sa fortune. Son gouvernement n'a été
+qu'intrigues, complots, perfidies et calculs abominables. Elle a
+débauché ses fils pour briser leur énergie, affaiblir leur intelligence
+et les dégoûter de l'action, digne fille de tous ces Médicis confits en
+impiétés, en forfaits et en incestes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote823" name="footnote823"><b>Note 823: </b></a><a href="#footnotetag823">(retour) </a> <i>Mémoires-journaux de l'Estoile, édition pour la première
+fois complète et entièrement conforme aux manuscrits originaux</i>, Paris,
+Jouaust, t. I, 1875, p. 18-19.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote824" name="footnote824"><b>Note 824: </b></a><a href="#footnotetag824">(retour) </a> Texte reproduit dans les <i>Archives curieuses de
+l'Histoire de France</i>, publiées par Cimber et Danjou, 1re série, t. IX,
+p. 3-113.</blockquote>
+
+<p>Le <i>Discours merveilleux</i> est plus qu'un pamphlet. C'est le manifeste
+des protestants et des catholiques unis. Il tend à réconcilier contre la
+Reine-mère la noblesse et même le peuple des deux religions. Il ménage
+les Guise, dont la participation à la Saint-Barthélemy est presque, à
+titre de vengeance personnelle, excusée<a id="footnotetag825" name="footnotetag825"></a><a href="#footnote825"><sup class="sml">825</sup></a>. Il n'en veut qu'à la
+grande criminelle, à l'ennemie du nom français, qui détient les princes
+et qui a jeté les maréchaux en prison. Il faut résolument s'opposer à
+ses desseins «... A cela mesme vostre devoir et honneur vous appelle,
+seigneurs et gentilshommes françois. Ce n'est pas pour contenance que
+vous portez les armes; c'est pour le salut de vos princes, de vostre
+patrie et de vous mesmes. N'endurez donc pas que vos princes soyent
+esclaves, que les principaux officiers de ceste Couronne, pour la seule
+affection que l'on sçait qu'ils portent à la conservation d'icelle,
+soyent en danger de leur vie, que vous mesmes soyez tous les jours
+exposez à la mort pour satisfaire à l'appétit de vengeance d'une femme
+qui se veut venger de vous et par vous tout ensemble.» Les divisions
+religieuses sont sa force. Oublions-les. A défaut d'une même foi, ne
+sommes-nous pas tous «François, enfans légitimes d'une mesme patrie, nés
+en un mesme royaume, sujets d'un mesme Roy»? «Marchons donc tous d'un
+cœur et d'un pas; tous, dis-je, de tous estats et qualitez,
+gentilshommes, bourgeois et païsans et la contraignons de nous rendre
+nos princes et seigneurs en liberté»<a id="footnotetag826" name="footnotetag826"></a><a href="#footnote826"><sup class="sml">826</sup></a>.</p>
+
+<p>La «Vie sainte Katherine», comme on appelait en raccourci le <i>Discours
+merveilleux</i>, eut un très grand succès. Les imprimeurs de Lyon, alors
+capitale de la librairie, avaient, pour suffire à la masse des
+commandes, rempli leurs caves d'exemplaires. L'opinion était lasse de
+cette longue tutelle féminine et de sa politique incohérente, des
+violences sans résultat, de la guerre sans fin, des dépenses de Cour, de
+la surcharge des impôts, de la disgrâce des princes, du crédit des
+étrangers et de la misère générale... «Ce livre, dit l'Estoile, fust
+aussi bien receuilli (recueilli, accueilli) des catholiques que des
+huguenots (tant le nom de ceste femme estoit odieux au peuple) et ai ouï
+dire à des catholiques ennemis jurés des huguenots qu'il n'y avoit rien
+dans le livre qui ne fust vrai»<a id="footnotetag827" name="footnotetag827"></a><a href="#footnote827"><sup class="sml">827</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote825" name="footnote825"><b>Note 825: </b></a><a href="#footnotetag825">(retour) </a> 825: Un autre pamphlet protestant, daté du douzième jour du
+sixième mois de la trahison (la Saint Barthélemy), c'est-à-dire du 4 ou
+5 février 1573 et qui parut à Edimbourg en 1574, <i>Le Réveille matin des
+François et de leurs voisins composé par Eusèbe Philadelphe</i>, allait
+encore plus loin et, faisant allusion à la prétention qu'avaient les
+Guise de descendre de Charlemagne, il leur disait: «Les huguenots ne
+désireroient rien mieux que de vous voir remis au throsne que Hugues
+Capet usurpa sur les rois vos predecesseurs, s'assurans bien (comme ce
+livre porte) que non seulement vous lairriez leurs consciences libres:
+ains aussy tout exercice de leur religion sain, sauf et libre par toute
+la France.»</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote826" name="footnote826"><b>Note 826: </b></a><a href="#footnotetag826">(retour) </a> <i>Archives curieuses de l'Histoire de France</i>, t. IX, p.
+111-112.--Cf. la déclaration de Damville pour la justification de la
+prise d'armes (13 nov. 1574), dans l'<i>Histoire générale du Languedoc de
+D. Vaissière</i>, éd. nouvelle, Toulouse, 1889, t. XII (Preuves), col.
+1105-1111.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote827" name="footnote827"><b>Note 827: </b></a><a href="#footnotetag827">(retour) </a> <i>Mémoires-journaux de Pierre del'Estoile</i>, éd. Jouaust,
+t. I, p. 28.</blockquote>
+
+<p>Il est vrai que Catherine avait poussé dans les hautes charges de l'État
+et de l'Église ses parents et quelques-uns de ses clients. La fortune de
+Pierre Strozzi, qui devint maréchal de France, fut surtout l'œuvre
+d'Henri II et des affaires d'Italie<a id="footnotetag828" name="footnotetag828"></a><a href="#footnote828"><sup class="sml">828</sup></a>. Mais elle fit de son fils,
+Philippe, un colonel général de l'infanterie française, de son frère
+Laurent, un évêque et un cardinal; elle prit Robert, son autre frère, le
+banquier de la famille, pour chevalier d'honneur. Elle montra une
+affection presque maternelle à ses filles; elle maria Clarisse en 1558 à
+Honorat de Savoie-Tende, comte de Sommerive, gouverneur de Provence, et
+la dota d'un revenu de cinquante mille livres et de dix mille livres
+comptant en bagues et meubles<a id="footnotetag829" name="footnotetag829"></a><a href="#footnote829"><sup class="sml">829</sup></a>; elle choisit Alfonsine pour dame
+d'honneur après la mort et en remplacement de la princesse de La
+Roche-sur-Yon, une princesse du sang, et nomma le comte de Fiesque, un
+membre de l'aristocratie génoise, qu'elle lui avait fait épouser,
+général des galères et ambassadeur à Vienne.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote828" name="footnote828"><b>Note 828: </b></a><a href="#footnotetag828">(retour) </a> Ch. II, p. 49-51.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote829" name="footnote829"><b>Note 829: </b></a><a href="#footnotetag829">(retour) </a> Lucien Romier, <i>Les Origines politiques des guerres de
+religion</i>, t. I, p. 150, note 2.</blockquote>
+
+<p>Elle ne tint pas rigueur à ses autres cousins, les Salviati, d'avoir
+pris parti pour le duc de Florence, Côme. L'évêché de Saint-Papoul en
+Languedoc leur fut réservé comme un fief ecclésiastique. Quand Jean, le
+fils de Jacques Salviati et de Lucrèce de Médicis, résigna, il eut pour
+successeur Bernard, déjà grand aumônier, et celui-ci promu au cardinalat
+fut remplacé à son tour à Saint-Papoul par Antoine-Marie Salviati. Un
+autre Salviati est aumônier ordinaire.</p>
+
+<p>Elle s'était toujours louée, depuis son arrivée en France, des soins
+d'une de ses dames, Marie-Catherine de Pierre-Vive, bourgeoise
+lyonnaise, mariée à un petit gentilhomme florentin, Antoine de Gondi,
+notable commerçant à Lyon<a id="footnotetag830" name="footnotetag830"></a><a href="#footnote830"><sup class="sml">830</sup></a>. Ce fut l'origine de la fortune des
+Gondi. Albert, pour ne citer que les plus marquants, premier gentilhomme
+de la chambre de Charles IX, fut nommé maréchal de France sans avoir
+porté les armes, et sa baronnie de Retz érigée en duché-pairie; Pierre
+fut évêque de Langres, cardinal, évêque de Paris et l'ancêtre d'une
+famille épiscopale, qui, d'oncle à neveu, se continua pendant presque un
+siècle<a id="footnotetag831" name="footnotetag831"></a><a href="#footnote831"><sup class="sml">831</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote830" name="footnote830"><b>Note 830: </b></a><a href="#footnotetag830">(retour) </a> Corbinelli, <i>Histoire généalogique de la maison de
+Gondi</i>, Paris, 1705, 2 vol. Antoine de Gondi, père du duc de Retz, t.
+II, p. 2. Sur le «négoce des Gondi», le généalogiste est muet. Aussi
+faut-il suppléer à son silence avec quelques indications d'archives du
+comte Charpin de Feugerolles, <i>les Florentins à Lyon</i>, 1894, p. 119, 120
+et <i>passim</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote831" name="footnote831"><b>Note 831: </b></a><a href="#footnotetag831">(retour) </a> Corbinelli, t. II, p. 25-29 et p. 61.</blockquote>
+
+<p>Catherine employa comme négociateurs d'autres Florentins, les Gadagne,
+les D'Elbene, qui arrivèrent aussi à Paris par l'étape de Lyon.</p>
+
+<p>On relève dans la liste de ses dames les plus grands noms de Florence,
+une Cavalcanti, une Tornabuoni, une Buonacorsi. Elle avait attaché à sa
+personne les filles de Louis Pic, comte de la Mirandole, ce vieux client
+de la France, et en maria deux à des La Rochefoucauld.</p>
+
+<p>C'est à elle que s'adressaient comme à leur protectrice naturelle tous
+les Italiens, bannis politiques, lettrés, écrivains, jurisconsultes,
+artistes, qui cherchaient en France une situation ou un refuge. Elle les
+secourt, les place, et, solliciteuse infatigable et sans discrétion, les
+recommande à tout le monde.</p>
+
+<p>Elle avait à un haut degré le sens, très italien, des devoirs du patron
+envers sa clientèle.</p>
+
+<p>C'était presque une fatalité de sa situation. Étrangère, sans parti ni
+prestige, écartée du pouvoir pendant le règne de son mari par le crédit
+d'une favorite, puis devenue régente en une crise religieuse, qui
+exaspérait l'esprit de désobéissance et de faction des temps de
+minorité, elle avait été heureuse de trouver parmi ses domestiques, ses
+parents et ses compatriotes des gens de toute confiance, et tout à sa
+dévotion. Qu'elle les ait récompensés largement, il n'y a là rien qui
+doive surprendre. Richelieu voulut, lui, opposer et même substituer ses
+neveux et ses cousins aux Montmorency, aux Guise, aux d'Épernon; il
+maria une de ses nièces à un Condé pour mêler son sang au sang de
+France. Catherine, plus respectueuse de la naissance et du rang, ne
+chercha pas à pourvoir les élus de sa faveur aux dépens de la vieille
+aristocratie française.</p>
+
+<p>En certaines affaires, ses compatriotes étaient indispensables au
+gouvernement. Les guerres civiles, dont elle n'était pas cause, et le
+luxe des fêtes et des bâtiments, dont elle était responsable, coûtaient
+très cher. A la fin du règne de Charles IX, le trésor était vide. Il
+avait fallu pour vivre recourir à tous prêteurs<a id="footnotetag832" name="footnotetag832"></a><a href="#footnote832"><sup class="sml">832</sup></a>, aliéner des biens
+d'Église et le domaine de la Couronne, augmenter les impôts, taxer les
+marchandises à l'entrée et à la sortie, altérer les monnaies. Dans cette
+chasse à l'argent, les Italiens étaient passés maîtres, ayant été les
+premiers et étant restés longtemps les seuls grands banquiers de la
+chrétienté. Ils firent à l'État des avances et empruntèrent en son nom.
+Ils furent ses meilleurs et ses plus redoutables agents en matière
+fiscale. Habitués à se grouper pour l'exploitation d'une affaire, ils
+organisèrent des compagnies par actions ou parts, qui prirent à ferme la
+perception des aides (impôts de consommation) et des traites (droits de
+douanes). Prêteurs, ils traitaient le gouvernement en fils de famille
+prodigue et lui procuraient des fonds à des taux usuraires; publicains,
+ils se faisaient adjuger au forfait le plus avantageux la levée des
+impôts. Ils gagnaient sur le roi, à qui ils vendaient très cher leurs
+services, et sur les contribuables, qu'ils pressuraient sans pitié pour
+en tirer le maximum de rendement.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote832" name="footnote832"><b>Note 832: </b></a><a href="#footnotetag832">(retour) </a> Par exemple aux Vénitiens et au grand-duc de Toscane, en
+leur donnant en gage les joyaux de la Couronne. Aussi M. Germain Bapst
+a-t-il écrit un excellent chapitre de l'histoire financière des Valois
+dans son <i>Histoire des joyaux de la Couronne de France d'après des
+documents inédits</i>, Pari», 1889, liv. II: Rôle financier des diamants de
+la Couronne.</blockquote>
+
+<p>Partisans et traitants prospéraient au milieu de la misère générale. Des
+Gondi encore<a id="footnotetag833" name="footnotetag833"></a><a href="#footnote833"><sup class="sml">833</sup></a>, et des gens inconnus la veille, les Sardini, les
+Adjacet, les Zamet, amassaient en quelques années des fortunes immenses,
+épousaient des filles de la noblesse et de l'aristocratie,
+s'anoblissaient, faisaient souche de gentilshommes, d'abbés, d'évêques.
+Ces nouveaux riches du temps n'étaient d'ailleurs pas tous Italiens. Les
+Français qui entraient dans ces sociétés ne se montrèrent pas moins
+âpres au gain, mais les huguenots et les politiques avaient intérêt à
+faire croire que ces «sangsues» du peuple, comme les appelait un député
+des États généraux, venaient tous du pays de la Reine-mère. L'opposition
+s'efforçait de donner à ses attaques le caractère d'une protestation
+nationale.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote833" name="footnote833"><b>Note 833: </b></a><a href="#footnotetag833">(retour) </a> Sur Jean-Baptiste Gondi, le «compère» de Catherine,
+banquier à Lyon, puis traitant, voir Corbinelli, t. I, p. <span class="sc">CCXLV</span>, qui
+indique ses dignités de «maître d'hôtel» du roi, etc., mais ne dit rien
+de ses spéculations.</blockquote>
+
+<p>Catherine aurait pu répondre que ses prédécesseurs lui avaient légué une
+situation obérée et qu'il n'avait pas dépendu d'elle d'éviter le retour
+des guerres civiles. Elle avait trouvé à la Cour de France beaucoup plus
+d'Italiens qu'elle n'en avait attiré, tous ces fuorusciti que François
+Ier et Henri II tenaient en réserve pour leurs entreprises d'outremonts.
+Il n'était pas plus légitime de reprocher au duc de Nevers d'être un
+Gonzague de Mantoue qu'aux Guise d'être Lorrains et au duc de Nemours,
+Savoyard. Le chancelier Birague était d'une famille milanaise qui
+s'était ruinée pour la cause française. Pierre Strozzi et son fils
+Philippe se firent tuer, l'un sous les murs de Thionville, l'autre,
+comme on le verra, dans la bataille navale des Açores, en combattant
+contre Charles-Quint et Philippe II. C'est une question de savoir si
+l'on doit considérer comme étrangers le duc de Retz et le cardinal
+Pierre de Gondi, fils d'un notable commerçant, propriétaire à Lyon,
+conseiller de ville, et marié à une Lyonnaise de race. Ils avaient été
+élevés en France<a id="footnotetag834" name="footnotetag834"></a><a href="#footnote834"><sup class="sml">834</sup></a>, et ils n'en sortirent que pour des missions
+temporaires. L'éducation, le milieu, l'ascendance maternelle,
+contre-balançaient tout au moins l'origine florentine. Après un
+acclimatement, si l'on peut dire, de deux générations, ils étaient mieux
+que des naturalisés et pouvaient se dire Français naturels. Mais les
+pamphlétaires ne sont pas des historiens.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote834" name="footnote834"><b>Note 834: </b></a><a href="#footnotetag834">(retour) </a> Albert de Gondi est né à Florence le 4 novembre 1522,
+pendant un séjour qu'y firent ses parents; mais depuis 1533 son père et
+sa mère, et lui probablement, vécurent à la Cour (Corbinelli, t. II, p.
+25). Le Cardinal est né à Lyon en 1533 (Corbinelli, t. II, p. 61).</blockquote>
+
+<p>Catherine se moquait des diffamations et des calomnies; elle se flattait
+de forcer les opposants à la pointe de l'épée. De sages conseillers,
+comme Paul de Foix, des hommes de guerre, comme le maréchal de Monluc,
+engageaient le Roi à faire des concessions; mais la Reine-mère fit
+prévaloir le parti des intransigeants. Quatre armées furent formées ou
+renforcées pour agir contre les rebelles du Midi et de l'Ouest.</p>
+
+<p>Henri III prit le commandement de celle qui devait écraser Damville. Il
+n'alla pas plus loin qu'Avignon (23 novembre). Il venait d'apprendre la
+mort de la princesse de Condé, qu'il aimait éperdument et voulait,
+dit-on, épouser, et, désespéré de sa perte, il avait, pendant plus de
+huit jours, versé des larmes et crié sa peine. Puis sa douleur tournant
+en accès de religiosité, il s'affilia aux confréries, si nombreuses en
+terre papale, de pénitents bleus, blancs, noirs. Il suivit avec les
+princes et les courtisans les processions de nuit, la face couverte de
+la cagoule et le cierge à la main. Le cardinal de Lorraine y prit le
+serein dont il mourut (26 décembre). La Reine-mère, cédant elle aussi à
+sa passion, qui était de négocier, fit le jour même de son arrivée à
+Avignon (22 novembre), proposer à Damville une entrevue à Tarascon ou à
+Beaucaire, «luy asseurant en parole de royne et de princesse qu'il peult
+venir en toute seureté». Mais elle avait affaire à un homme très fin,
+qui, devinant ses pensées de derrière la tête, s'excusa d'aller lui
+parler «pour ne mectre en jalousye M. le prince de Condé, nostre
+général, tous nos confédérés et tant de gens de bien unis à nostre
+cause»<a id="footnotetag835" name="footnotetag835"></a><a href="#footnote835"><sup class="sml">835</sup></a>. Il construisait une citadelle à Montpellier, fortifiait
+Lunel, Nîmes, Beaucaire, et même il convoquait les États généraux de la
+province, sans l'aveu et même contre l'aveu du Roi. Il attaqua
+Saint-Gilles sur le Rhône, et battit la place si furieusement que la
+canonnade s'entendait d'Avignon, à quelques lieues de là. Les députés
+des Églises et des «catholiques paisibles» assemblés à Nîmes scellaient
+leur grand pacte d'union et organisaient le gouvernement des provinces
+du Midi et du Centre. Une République était constituée dans la monarchie
+sous le commandement de Damville et l'autorité suprême de Condé, le seul
+prince du sang libre, avec ses assemblées, ses armées, ses chambres de
+justice, ses douanes, ses finances, ses impôts, sa police et ses
+établissements hospitaliers (10 janvier 1575)<a id="footnotetag836" name="footnotetag836"></a><a href="#footnote836"><sup class="sml">836</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote835" name="footnote835"><b>Note 835: </b></a><a href="#footnotetag835">(retour) </a> Lettre de Catherine du 22 novembre et réponse de Damville
+du 23, dans <i>Lettres</i>, t. V, p. 105-106, note.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote836" name="footnote836"><b>Note 836: </b></a><a href="#footnotetag836">(retour) </a> Voir le règlement de l'Union, 10 janvier 1575, dans
+l'<i>Histoire générale du Languedoc</i>, éd. nouvelle, t. XII (Preuves), col.
+1114-1138, et les articles promulgués par Damville, <i>ibid.</i>, col.
+1138-1141.</blockquote>
+
+<p>Henri III, las de faire campagne, approuva l'acte d'Union et autorisa
+les huguenots et les malcontents à lui présenter, après entente avec le
+prince de Condé, le cahier de leurs doléances. C'en était fait du grand
+dessein de Catherine et de ses illusions. Elle avait pu se convaincre
+que son fils n'était pas un Alexandre. Elle avait pris pour amour des
+armes un certain feu de jeunesse, qui avait été vite éteint par les
+plaisirs, et, pour du génie militaire, les victoires dues à l'habileté
+de Tavannes. Elle constatait encore qu'en tous ses actes il ne suivait
+d'autre règle que ses convenances et son humeur. Après avoir épuisé en
+une semaine de pleurs et de plaintes le regret de la princesse de Condé,
+il déclara à sa mère sa résolution d'épouser une jeune princesse de la
+maison de Lorraine, Louise de Vaudemont, petite-cousine des Guise, sans
+fortune ni espérances, dont à son passage à Nancy, en route pour la
+Pologne, il avait distingué la douceur et la beauté. Catherine négociait
+en Suède pour lui trouver une femme bien dotée et apparentée, qui
+l'aiderait peut-être à garder sa couronne de Pologne. Mais Henri faisait
+passer avant tout son inclination. Catherine approuva ce qu'elle
+n'aurait pu empêcher: et, pour cacher sa déconvenue, laissa croire
+qu'elle avait fait ce mariage de sa main. Au moins pouvait-elle se dire
+que cette bru, dont on vantait la bonté, les goûts simples et l'absence
+d'ambition, ne lui disputerait pas le gouvernement de son fils et des
+affaires. Six mois après (27 août 1575), Henri III abandonna au duc de
+Lorraine, chef de la Maison et d'ailleurs mari de sa sœur Claude, ses
+droits de suzeraineté sur le Barrois mouvant. Les impulsions du Roi
+coûtaient cher.</p>
+
+<p>Catherine l'avait aimé par-dessus tous ses enfants et tellement choyé
+qu'il ignorait l'idée d'une contrainte et se regardait comme un être
+d'élection. Il avait, il est vrai, de nature les dons les plus rares.
+Amyot, qui lui avait «montré les premières lettres», le comparait pour
+l'intelligence à François Ier, son grand-père, désireux, comme lui,
+«d'apprendre et entendre toutes choses haultes et grandes,» mais «oultre
+les parties de l'entendement qu'il a telles que l'on les sçauroit
+désirer, il a la patience d'ouyr, de lire et d'escrire, ce que son
+grand-père n'avoit pas»<a id="footnotetag837" name="footnotetag837"></a><a href="#footnote837"><sup class="sml">837</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote837" name="footnote837"><b>Note 837: </b></a><a href="#footnotetag837">(retour) </a> Lettre d'Amyot à Pontus de Thyard, du 27 août 1577, dans
+les <i>Œuvres de Pontus de Thyard</i>, éd. Marty-Laveaux, 1875, introd., p.
+<span class="sc">XXIII</span>.</blockquote>
+
+<p>Il possédait à fond deux langues: la française et l'italienne. Il était
+né orateur. En 1569, à Plessis-les-Tours, après ses victoires sur les
+huguenots, en présence des principaux chefs de l'armée, «qui estoient la
+fleur des princes et seigneurs de France», raconte sa sœur Marguerite,
+«il fit une harangue au Roy pour luy rendre raison de tout le maniement
+de sa charge depuis qu'il estoit party de la Cour, faicte avec tant
+d'art et d'éloquence et dicte avec tant de grâce, qu'il se feit admirer
+de tous les assistans.... la beauté, qui rend toutes actions agréables,
+florissoit tellement en luy qu'il sembloit qu'elle feit à l'envy avec sa
+bonne fortune laquelle des deux le rendroit plus glorieux».--«Ce qu'en
+ressentoit ma mère, qui l'aimoit uniquement, ne se peut représenter par
+paroles, non plus que le deuil du père d'Iphigénie, et à toute autre
+qu'à elle, de l'âme de laquelle la prudence ne désempara jamais, l'on
+eust aisément congnu le transport qu'une si excessive joye luy
+causoit»<a id="footnotetag838" name="footnotetag838"></a><a href="#footnote838"><sup class="sml">838</sup></a>. Mais il manquait de virilité. Entre ce dernier Valois et
+ses ascendants ou ses frères, le contraste est saisissant. François Ier
+et Henri II aimaient passionnément les exercices physiques. Charles IX,
+chasseur acharné, soufflait dans un cor à se rompre la poitrine et, pour
+se délasser, battait le fer comme un forgeron. Le duc d'Alençon
+lui-même, petit de taille et grêle de jambes<a id="footnotetag839" name="footnotetag839"></a><a href="#footnote839"><sup class="sml">839</sup></a>, était un homme de
+cheval, adroit à tous les sports. Henri III se ressentait de son
+éducation d'enfant gâté. Lors de sa première campagne, sa mère
+s'inquiétait plus qu'elle ne l'eût fait pour ses autres enfants, et
+contrairement à la rudesse de ce temps, des fatigues de cet
+apprentissage guerrier. Il avait trop vécu parmi les filles d'honneur.
+Un mémoire de Francès de Alava, l'ambassadeur d'Espagne, à Philippe II,
+le représente à vingt ans toujours entouré de femmes: «l'une lui regarde
+la main, l'autre lui caresse les oreilles et de la sorte se passe une
+bonne partie de son temps»<a id="footnotetag840" name="footnotetag840"></a><a href="#footnote840"><sup class="sml">840</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote838" name="footnote838"><b>Note 838: </b></a><a href="#footnotetag838">(retour) </a> <i>Mémoires de Marguerite de Valois</i>, éd. Guessard, p. 12.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote839" name="footnote839"><b>Note 839: </b></a><a href="#footnotetag839">(retour) </a> Priuli, dans sa relation de 1582, <i>Relazioni degli
+ambasciatori veneti al senato</i>, serie Ia, Francia, t. IV, p. 428.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote840" name="footnote840"><b>Note 840: </b></a><a href="#footnotetag840">(retour) </a> Forneron, <i>Histoire de Philippe II</i>, t. II. 1881, p.
+297.</blockquote>
+
+<p>A ce frôlement de tous les jours, sa sensibilité, naturellement très
+vive, s'était encore surexcitée. Il avait pris de ses compagnes le goût
+des frivolités la recherche des parures, l'habitude des caprices, les
+larmes faciles et un besoin irrésistible de médisance. Les débauches où
+tout jeune encore il se plongea, en quête de «voluptés et iritement
+d'apetit extraordinaire», achevèrent de l'amollir. Il était devenu tout
+féminin. A Reims, lors du sacre (13 février), quand l'officiant plaça la
+couronne sur sa tête, il se plaignit qu'elle le blessait. Le jour de son
+mariage avec Louise de Vaudemont, il se leva si tard et passa tant de
+temps à parer l'épousée qu'il fallut dire la messe dans
+l'après-midi<a id="footnotetag841" name="footnotetag841"></a><a href="#footnote841"><sup class="sml">841</sup></a>. Aussi jaloux de son pouvoir que paresseux à
+l'exercer, il laissa la charge et le souci des affaires à sa mère, et
+n'intervint que par à-coups, rarement pour corriger une erreur de
+direction, mais presque toujours à l'appétit de son entourage ou dans un
+sursaut d'orgueil. En ce régime de dyarchie intermittente, le plus
+homme, c'était la femme.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote841" name="footnote841"><b>Note 841: </b></a><a href="#footnotetag841">(retour) </a> L'Estoile, t. I, p. 50.</blockquote>
+
+<p>Il n'eût été que temps d'agir. Les députés de Damville et des Églises
+protestantes, de retour de Bâle où ils étaient allés se concerter avec
+le prince de Condé, avaient rejoint la Cour à Paris. Admis le 11 avril
+1575 à l'audience royale, ils présentèrent en 91 articles la liste de
+leurs griefs et de leurs vœux. Ils demandaient le libre et complet
+exercice du culte réformé, sans réserves ni restrictions,
+l'établissement des Chambres mi-parties dans les parlements, l'octroi de
+places de sûreté, la mise en liberté des maréchaux prisonniers, la
+punition des massacreurs de la Saint-Barthélemy, la réhabilitation des
+victimes et la réunion des États généraux.</p>
+
+<p>Le Roi fut confondu de tant d'audace. Catherine déclara, dit-on, que
+«quand ils (les huguenots) auroient cinquante mil hommes en campagne,
+avec l'Amiral vivant et tous leurs chefs debout, ils ne sçauroient
+parler plus haut qu'ils font»<a id="footnotetag842" name="footnotetag842"></a><a href="#footnote842"><sup class="sml">842</sup></a>. Mais la mère et le fils, craignant
+de rompre et honteux de céder, imaginèrent de renvoyer les députés,
+après de longs débats, en leurs provinces pour y faire élargir,
+c'est-à-dire adoucir leurs instructions (commencement de mai).</p>
+
+<p>Pour faire front avec toutes ses forces à l'armée de secours que Condé
+rassemblait en Allemagne, il eût fallu que le Roi fût sûr des provinces
+du Midi. Catherine s'en apercevait un peu tard. Elle eut l'idée
+étrange--mais c'est une de ces naïvetés qui ne sont pas rares chez les
+gens très fins--de faire écrire à Damville par le maréchal de
+Montmorency, enfermé à la Bastille, qu'il lui défendait de poursuivre sa
+délivrance par des moyens criminels. Damville répondit que «tous actes
+faits en prison sont à répudier», qu'il l'écouterait volontiers comme
+son plus humble frère le jour où il serait libre, et qu'en attendant,
+malgré «les inventions et reproches escriptes ou dictes au lieu» où il
+était, il persévérerait «en la juste poursuite» qu'il avait entreprise
+«pour le service de Dieu, de Sa Majesté, bien et repos des subjects» et
+la liberté du chef de sa maison<a id="footnotetag843" name="footnotetag843"></a><a href="#footnote843"><sup class="sml">843</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote842" name="footnote842"><b>Note 842: </b></a><a href="#footnotetag842">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 56.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote843" name="footnote843"><b>Note 843: </b></a><a href="#footnotetag843">(retour) </a> De Crue, <i>Le Parti des politiques</i>, 1892, p. 257, croit
+que la lettre du maréchal de Montmorency est supposée.</blockquote>
+
+<p>Catherine eut une fausse joie. Au mois de mai (1575) Damville tomba
+malade à Montpellier et fut bientôt à l'extrémité. Le bruit même courut
+à Paris en juin qu'il était mort. La Reine-mère, Cheverny, le maréchal
+de Matignon et le chancelier de Birague conseillèrent au Roi, s'il
+fallait en croire l'historien Mathieu, d'achever l'œuvre de la
+Providence en dépêchant les maréchaux prisonniers. Pour préparer
+l'opinion à l'idée d'une mort naturelle, le médecin du Roi, Miron, alla
+les visiter à la Bastille et publia partout qu'ils étaient mal portants
+et menacés, si l'on n'y prenait garde, d'une «esquinancie» (inflammation
+de la gorge). Ainsi l'on ne s'étonnerait pas de les trouver un matin
+étouffés. Le crime avait habitué Catherine au crime. Damville ne mourut
+pas; les maréchaux furent sauvés. L'assemblée de Montpellier (juillet
+1575) ordonna aux délégués qu'elle renvoyait en Cour porteurs d'un
+cahier de doléances d'exiger avant toute discussion l'exercice libre,
+entier, général et public du culte réformé et la mise en liberté des
+maréchaux prisonniers. C'était un ultimatum de puissance à
+puissance<a id="footnotetag844" name="footnotetag844"></a><a href="#footnote844"><sup class="sml">844</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote844" name="footnote844"><b>Note 844: </b></a><a href="#footnotetag844">(retour) </a> <i>Histoire du Languedoc</i>, nouvelle édition, t. XII, col.
+1143.</blockquote>
+
+<p>Les divisions de la famille royale encourageaient la révolte. Henri III
+détestait son frère, le duc d'Alençon, un autre Valois-Médicis de belle
+marque, et fourbe par surcroît, qui avait prétendu à la lieutenance
+générale et peut-être comploté, pendant son exil de Pologne, la mort de
+Charles IX survenant, de le déposséder de la couronne. Sur le conseil de
+sa mère, qui savait le danger des dissensions domestiques en un royaume
+divisé, il lui avait pardonné, mais il avait trop de raisons de ne pas
+oublier. Il le soupçonnait justement d'être en rapports avec Damville,
+avec La Noue, avec le prince de Condé, avec tous ses ennemis du dedans
+et du dehors. Il lui en voulait tellement que, dans une maladie dont il
+pensa mourir (juin 1575), il engagea le roi de Navarre, dont la bonne
+humeur et l'exubérance gasconne l'amusaient, à s'emparer, lui mort, du
+pouvoir.</p>
+
+<p>Il était mortellement brouillé aussi avec sa sœur Marguerite, qui avait
+été nourrie avec lui et qui fut pendant sa jeunesse la confidente de ses
+rêves ambitieux. Il l'avait chargée, lorsqu'il s'en allait aux armées,
+de veiller à ses intérêts et d'écarter de la Reine-mère, de qui il
+attendait tout, les influences hostiles. Des causes de leur rupture, on
+ne sait que ce que Marguerite en a dit, et ce n'est peut-être pas toute
+la vérité. Vers 1570, il se serait laissé persuader par son principal
+favori, Louis Berenger, sieur du Gast, «qu'il ne falloit aimer ny fier
+qu'à soi-même; qu'il ne falloit joindre personne à sa fortune, non pas
+mesme ny frère ny sœur, et autres tels beaux préceptes
+machiavélistes»<a id="footnotetag845" name="footnotetag845"></a><a href="#footnote845"><sup class="sml">845</sup></a>. Comme preuve de cette indépendance de cœur, il
+alla dénoncer à Catherine la passionnette de sa fille avec le duc de
+Guise, et lui représenter combien un pareil mariage serait avantageux à
+ces cadets de Lorraine, ennemis des Valois. Marguerite fut outrée de
+tant d'ingratitude; elle supplia sa mère de croire qu'elle conserverait
+«immortelle» «la souvenance du tort que» son frère lui «faisoit»<a id="footnotetag846" name="footnotetag846"></a><a href="#footnote846"><sup class="sml">846</sup></a>.
+Et elle tint sa parole.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote845" name="footnote845"><b>Note 845: </b></a><a href="#footnotetag845">(retour) </a> <i>Mémoires de Marguerite</i>, éd. Guessard, p. 17-18.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote846" name="footnote846"><b>Note 846: </b></a><a href="#footnotetag846">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 19-20.</blockquote>
+
+<p>Quand il partit pour la Pologne il s'efforça, «par tous moyens», dit
+Marguerite, «de remettre nostre premiere amitié en la mesme perfection
+qu'elle avoit esté à nos premiers ans, m'y voulant obliger par serments
+et promesse»<a id="footnotetag847" name="footnotetag847"></a><a href="#footnote847"><sup class="sml">847</sup></a>. Mais au retour de Blamont, pendant le séjour de la
+Cour à Saint-Germain, Marguerite fut si touchée, comme elle le raconte
+elle-même, des «submissions» et «subjections» et de l'«affection» de son
+autre frère, le duc d'Alençon qu'elle se résolut à «l'aimer et embrasser
+ce qui luy concerneroit»<a id="footnotetag848" name="footnotetag848"></a><a href="#footnote848"><sup class="sml">848</sup></a>. Aussitôt qu'Henri III fut arrivé à Lyon,
+il se vengea à sa façon. Un jour que sa sœur était sortie en carrosse
+pour se promener, il insinua au roi de Navarre, qui ne s'en émut pas, et
+avertit sa mère, très chatouilleuse en matière d'honneur féminin, que
+Marguerite était allée voir chez lui un amant. Le soir quand l'accusée
+parut, Catherine «commença à jetter feu et dire tout ce qu'une colère
+oultrée et démesurée peut jetter dehors»<a id="footnotetag849" name="footnotetag849"></a><a href="#footnote849"><sup class="sml">849</sup></a>. Mais la galante reine de
+Navarre était cette fois-là sans reproche, ayant visité l'abbaye des
+Dames de Saint-Pierre où les hommes n'entraient pas.</p>
+
+<p>Quand la Reine-mère sut la vérité, elle tâcha de persuader à sa fille,
+pour disculper son fils, qu'elle avait été trompée par le faux rapport
+d'un valet de chambre, «un mauvais homme», qu'elle chasserait, et, comme
+«elle n'y advançoit rien», le Roy survint, qui s'excusa fort, «disant
+qu'on le luy avoit faict accroire» et faisant à sa sœur toutes les
+«satisfactions et protestations d'amitié qui se pouvoient faire»<a id="footnotetag850" name="footnotetag850"></a><a href="#footnote850"><sup class="sml">850</sup></a>.
+Mais, si elle se sentait obligée, comme sœur et sujette, de recevoir ses
+justifications, elle lui montra que la condescendance n'irait pas plus
+loin. Il aurait voulu la réconcilier avec Le Gast, qu'elle accusait
+d'être son mauvais génie; mais elle reçut le favori «d'un visage
+courroucé» et «le renvoya aveq protestation de luy estre cruelle
+ennemye, comme elle luy a tenu jusqu'à sa mort»<a id="footnotetag851" name="footnotetag851"></a><a href="#footnote851"><sup class="sml">851</sup></a>. C'était une
+déclaration de guerre. Belle, intelligente, passionnée, Marguerite était
+une ennemie redoutable.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote847" name="footnote847"><b>Note 847: </b></a><a href="#footnotetag847">(retour) </a> <i>Mémoires de Marguerite</i>, éd. Guessard, p. 37.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote848" name="footnote848"><b>Note 848: </b></a><a href="#footnotetag848">(retour) </a>848 <i>Ibid.</i>, p. 38.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote849" name="footnote849"><b>Note 849: </b></a><a href="#footnotetag849">(retour) </a> <i>Ibid</i>., p. 47-48.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote850" name="footnote850"><b>Note 850: </b></a><a href="#footnotetag850">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 51.</blockquote>
+
+<p>Henri III continuait à se conduire en chef de parti; son passé de duc
+d'Anjou pesait sur lui. Comme s'il n'était pas le Roi et qu'il eût des
+injures particulières à venger, il s'entoura d'une troupe de jeunes
+gentilshommes, ardents et braves, dévoués à sa personne. Le duc
+d'Alençon avait lui aussi sa «bande» de fidèles, où Marguerite attira,
+l'ayant débauché de celle du Roi, Bussy d'Amboise, violent entre les
+plus violents, brave par-dessus les plus braves, et la meilleure épée de
+France. Le Gast, pour punir cette désertion et blesser la reine de
+Navarre en ses amours, fit assaillir Bussy, une nuit qu'il sortait du
+Louvre, par «douze bons hommes»--Marguerite dit trois cents--«montez
+tous sur des chevaux d'Espagne qu'ils avoient pris en l'écurie d'un très
+grand (le Roi)». Bussy échappa par miracle à ce guet-apens; mais le
+lendemain «ayant sçeu d'où venoit le coup», comme il commençait «à
+braver, à menasser de fendre nazeaux et qu'il tueroit tout», «il fut
+adverty de bon lyeu qu'il fust sage et fust muet et plus doux,
+aultrement qu'on joueroit à la prime avec lui.... et de bon lyeu fut
+adverty de changer d'air»<a id="footnotetag852" name="footnotetag852"></a><a href="#footnote852"><sup class="sml">852</sup></a>.</p>
+
+<p>Le Roi s'ingéniait à déshonorer sa sœur. Il affecta d'incriminer la
+«particulière amitié» que Marguerite avait pour une de ses «filles»,
+Gilonne Goyon, dite Thorigny, fille du maréchal de Matignon. Il obligea
+le roi de Navarre, sous menace de ne l'aimer plus, à renvoyer de sa
+maison la favorite de sa femme<a id="footnotetag853" name="footnotetag853"></a><a href="#footnote853"><sup class="sml">853</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote851" name="footnote851"><b>Note 851: </b></a><a href="#footnotetag851">(retour) </a>851 Brantôme, t. VIII, p. 62.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote852" name="footnote852"><b>Note 852: </b></a><a href="#footnotetag852">(retour) </a> Brantôme, t. VI, p. 186-188.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote853" name="footnote853"><b>Note 853: </b></a><a href="#footnotetag853">(retour) </a> <i>Mémoires de Marguerite</i>, éd. Guessard, p. 61.</blockquote>
+
+<p>Il traitait le duc d'Alençon en ennemi. Il faisait surveiller ses
+démarches, ses relations, ses plaisirs. Il le laissait insulter par ses
+favoris. Le Gast «avoit bravé Monsieur jusques à estre passé un jour
+devant luy en la rue Sainct-Antoine sans le saluer ni faire semblant de
+le cognoistre». Il avait dit «par plusieurs fois qu'il ne recongnoissoit
+que le Roy et que quand il luy auroit commandé de tuer son propre frère
+il le feroit»<a id="footnotetag854" name="footnotetag854"></a><a href="#footnote854"><sup class="sml">854</sup></a>.</p>
+
+<p>Pour rompre la bonne entente que Marguerite s'efforçait de maintenir
+entre son mari et le duc d'Alençon, il employa, sur le conseil de Le
+Gast, la femme d'un secrétaire d'État, Charlotte de Sauve, une beauté
+capiteuse, dont les deux beaux-frères étaient épris à en perdre la
+raison. Cette autre «Circé» se rendit si désirable à l'un comme à
+l'autre que, pour accaparer l'ensorceleuse, chacun des amants était
+résolu à se défaire de son rival. «La Cour est la plus estrange que
+l'ayez jamais veue, écrivait le roi de Navarre à un ami. Nous sommes
+presque toujours prestz à nous couper la gorge les uns aux aultres. Nous
+portons dagues, jaques de mailles et bien souvent la cuirassine soubz la
+cape.... Le Roy (Henri III) est aussy bien menacé que moy; il m'aime
+beaucoup plus que jamais.... Toute la ligue que sçavez me veult mal à
+mort pour l'amour (par amour) de Monsieur, et ont faict défendre pour la
+troisiesme fois à ma maistresse (Charlotte de Sauve) de parler à moy et
+la tiennent de si court qu'elle n'oseroit m'avoir reguardé. Je n'attends
+que l'heure de donner une petite bataille, car ilz disent qu'ilz me
+tueront et je veulx gagner les devans»<a id="footnotetag855" name="footnotetag855"></a><a href="#footnote855"><sup class="sml">855</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote854" name="footnote854"><b>Note 854: </b></a><a href="#footnotetag854">(retour) </a> L'Estoile, t. I, p. 92.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote855" name="footnote855"><b>Note 855: </b></a><a href="#footnotetag855">(retour) </a> <i>Recueil des Lettres missives de Henri IV</i>, publié par
+Berger de Xivrey (Coll. Documents inédits), t. I, p. 81. Berger de
+Xivrey date à tort cette lettre de janvier 1576, car elle est évidemment
+antérieure à la fuite du duc d'Alençon, c'est-à-dire au 15 septembre
+1575.</blockquote>
+
+<p>Mais quelque feu en amour que fût le roi de Navarre, et il le resta
+toute sa vie, il n'était pas incapable d'entendre raison. Quelques bons
+serviteurs lui représentèrent «qu'on le menoit à sa ruine en le mettant
+mal» avec son beau-frère et sa femme; il s'aperçut aussi que le Roi,
+après lui avoir montré beaucoup de sympathie, commençait à ne plus faire
+«grand estat» de lui et à le «mespriser». Marguerite semonçait de son
+coté le duc d'Alençon, à qui Le Gast faisait tous les jours quelques
+nouvelles avanies. Tous deux reconnaissant «qu'ils étoient... aussi
+desfavorisez l'un que l'autre; que Le Gast seul gouvernoit le monde...;
+que s'ils demandoient quelque chose, ils estoient refusez avec mespris;
+que si quelqu'un se rendoit leur serviteur, il estoit aussitost ruiné et
+attaqué de mille querelles,... ils se résolurent, voyant que leur
+désunion estoit leur ruine, de se réunir et se retirer de la Cour, pour,
+ayant ensemble leurs serviteurs et amis, demander au Roy une condition
+et un traittement digne de leur qualité»<a id="footnotetag856" name="footnotetag856"></a><a href="#footnote856"><sup class="sml">856</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote856" name="footnote856"><b>Note 856: </b></a><a href="#footnotetag856">(retour) </a> <i>Mémoires de Marguerite</i>, éd. Guessard p. 62-63.</blockquote>
+
+<p>Catherine n'était pas tellement aveuglée par sa tendresse pour Henri III
+qu'elle ne vît les progrès menaçants de la désaffection publique. Les
+pamphlétaires continuaient à la viser, mais les coups portaient plus
+haut qu'elle. Ce fils si beau, si cultivé, si séduisant qu'il semblait
+que tous ses sujets dussent, comme sa mère, l'idolâtrer, s'était en un
+an de règne aliéné une grande partie de la noblesse par ses attachements
+exclusifs, la faveur de quelques petits compagnons et la défaveur de
+ceux même des grands qui n'étaient pas en disgrâce ou en prison. Il
+avait réussi à faire oublier les fautes de sa mère.</p>
+
+<p>Il tournait en ridicule des princes du sang qui, comme le duc de
+Montpensier, et son fils le prince Dauphin, avaient été invariablement
+fidèles. Les dames ne lui pardonnaient pas de colporter avec délices
+leurs galanteries. Catherine, qui ne s'alarmait pas longtemps d'avance,
+s'inquiétait des sympathies ou peut-être même de l'aide que les
+malcontents en armes et l'armée de Condé en marche trouveraient dans les
+dissensions de la famille royale. Un jour qu'Henri III lui dénonçait les
+amours de Marguerite et de Bussy, elle avait répliqué vivement que
+c'étaient là propos de gens qui voulaient le mettre mal avec tous les
+siens. Mais d'ordinaire elle ne lui parlait pas si ferme. Elle voyait le
+tort qu'il se faisait sans oser le lui dire, tant il était ombrageux.
+Elle le savait si porté à régler ses faveurs sur ses sentiments qu'elle
+pouvait tout perdre, en perdant son affection. Elle était bien obligée
+aussi de s'avouer qu'il n'était pas uniformément docile. Il supportait
+mal qu'elle lui rappelât les devoirs de sa charge ou qu'elle le
+contrecarrât en ses habitudes ou ses caprices. Alors qu'elle avait rêvé
+d'être l'esprit dirigeant d'un gouvernement viril, elle devait se
+contenter le plus souvent de réparer les fautes de ce collaborateur si
+féminin. Il est vrai qu'elle était plus fertile en expédients que
+capable d'une grande politique. Les circonstances étaient tout à fait
+appropriées à son génie.</p>
+
+<p>Le duc d'Alençon, qui craignait pour sa liberté et peut-être même pour
+sa vie, avait résolu de fuir. Il s'attacha à gagner la confiance de sa
+mère, lui confessant qu'il avait eu plusieurs fois la tentation de
+quitter la Cour, par peur de son frère, mais qu'il se repentait de ce
+méchant dessein et voulait désormais complaire au Roi en toute chose.
+Quand il l'eut bien convaincue de la sincérité de sa conversion, il
+profita d'un relâchement de surveillance pour se glisser hors de Paris
+le soir du 15 septembre 1575. Le lendemain il était à Dreux en sûreté.
+La Reine-mère avait été prévenue de cette fuite, mais son fils l'avait
+si bien enjôlée qu'elle refusa d'y croire. Au moins en vit-elle aussitôt
+toutes les conséquences. Comment le Roi pourrait-il résister à l'armée
+allemande de secours et aux forces des malcontents réunies sous les
+ordres du Duc, la «seconde personne de France». Le soir même elle
+écrivait au duc de Savoie, le mari de sa chère Marguerite morte, son
+«mervilleux regret» d'être encore en vie pour voir «de si malheureuse
+chause»; elle n'était pas plus émue en annonçant la mort de Charles IX.
+«Aystime (J'estime) bien heureuse Madame (Marguerite) hasteure d'estre
+morte que, pleust à Dieu que je fuse avec aylle (elle) pour ne voyr
+poynt ce que ayst sorti du roy Monseigneur (Henri II) et de moi, si
+malheureux coment yl est (un tel malheureux qu'est) mon fils d'Alanson,
+qui s'an est enn alaye<a id="footnotetag857" name="footnotetag857"></a><a href="#footnote857"><sup class="sml">857</sup></a>.» Mais ses désespoirs ne duraient guère et
+ne l'empêchaient pas d'agir. Elle comptait sur le duc de Nevers pour
+arrêter le fugitif, et, à défaut, lui suggérait un moyen de le faire
+enlever. Ce serait assez de cinq ou six hommes sûrs et bien choisis. Ils
+iraient trouver le duc d'Alençon et lui offriraient de recruter en son
+nom des gens de cheval. S'il acceptait, ces prétendus racoleurs
+profiteraient de la commodité des lieux et des temps pour l'emmener.
+Elle était fière de cette belle trouvaille, «n'y ayant pas,
+remarquait-elle, de si habil hommes que l'on ne lé (leur) puise
+apprendre quelque tour qui ne sevet (qu'ils ne savent) pas encore»<a id="footnotetag858" name="footnotetag858"></a><a href="#footnote858"><sup class="sml">858</sup></a>.
+Mais vraiment celui qu'elle proposait était un moyen de comédie. Il en
+fallut chercher un autre à la hâte. Elle apprenait que «beaucoup de
+jeans que je n'euse pansé vont trover cet pouvre malheureux»<a id="footnotetag859" name="footnotetag859"></a><a href="#footnote859"><sup class="sml">859</sup></a>. Elle
+décida d'y aller elle-même et de traiter avec lui, avant que l'armée
+d'invasion eût passé la frontière. A leur première entrevue à Chambord
+(29-30 septembre), le Duc exigea préalablement la mise en liberté des
+maréchaux prisonniers. Le Roi dut céder (2 octobre 1575).</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote857" name="footnote857"><b>Note 857: </b></a><a href="#footnotetag857">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. V, p. 132.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote858" name="footnote858"><b>Note 858: </b></a><a href="#footnotetag858">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 137, 18 septembre 1575.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote859" name="footnote859"><b>Note 859: </b></a><a href="#footnotetag859">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 136.</blockquote>
+
+<p>Alors commença la discussion des articles d'un accord. François
+demandait beaucoup. Catherine avait pour instructions d'accorder très
+peu. Henri, à qui elle recommandait de faire des concessions, écoutait
+plus volontiers les ennemis de son frère, qui accusaient la Reine-mère
+de faiblesse, ou qui même insinuaient au Roi qu'elle ne l'aimait pas
+uniquement. Elle se défendait en termes d'amoureuse: «Vous ayste mon
+tout». Elle s'excusait de lui écrire par besoin d'affection tout ce qui
+lui passait en la fantaisie. C'était une précaution pour lui faire
+entendre de bons conseils. Qu'il fît donc des avances à tous ceux qui
+lui pouvaient nuire, et n'objectât pas qu'on ne les gagnerait jamais....
+«Fault s'eyder d'un chacun, et encore que ayès ceste aupinion, leur
+fayre croyre par bonnes paroles et bonne mine le contrère, et [ce] n'é
+plus temps de dire: je ne puis dissimuler; yl sé (il se) fault
+transmeuer»<a id="footnotetag860" name="footnotetag860"></a><a href="#footnote860"><sup class="sml">860</sup></a>. Le conseil qui revient dans toutes ses lettres, c'est
+de conclure la paix, de hâter la conclusion de la paix. Il doit armer et
+se rendre fort, mais, en se préparant à la guerre, tout faire pour
+l'éviter. Or, il n'armait pas et cependant entravait les négociations.
+Il laissait sa mère plusieurs jours sans réponses. Avec quelque
+impatience, elle lui demandait «cet (si) volés la pays ou non»<a id="footnotetag861" name="footnotetag861"></a><a href="#footnote861"><sup class="sml">861</sup></a>.
+Elle lui signalait le grand nombre de gentilshommes qui se déclaraient
+pour son frère: 1500 l'avaient déjà rejoint et d'autres se disposaient à
+les suivre. La défection de la classe militaire était significative. Au
+Louvre, le soir même de la disparition du Duc, quand le Roi affolé avait
+commandé aux princes et seigneurs présents de monter à cheval et de le
+lui ramener, vif ou mort, plusieurs refusèrent cette «commission»,
+disant qu'ils donneraient leur vie pour lui, «mais d'aller contre
+Monsieur son frère, ils sçavoient bien que le Roy leur en sçauroit un
+jour mauvais gré»<a id="footnotetag862" name="footnotetag862"></a><a href="#footnote862"><sup class="sml">862</sup></a>. Montpensier n'avait pas essayé de barrer au
+fugitif la route de la Loire. La tiédeur des uns et la prise d'armes des
+autres, qu'on les interprétât comme une marque de respect pour le sang
+de France ou comme la preuve de l'impopularité d'Henri III, c'était, au
+jugement de Catherine, autant de raisons de traiter au plus vite avec le
+chef des mécontents. En tout cas, écrivait-elle (29 octobre 1575) au
+Roi, il fallait prendre un parti et choisir entre la paix et la guerre.
+«Je prie à Dieu qu'il vous fase bien résuldre (résoudre), car c'ét le
+coup de tout»<a id="footnotetag863" name="footnotetag863"></a><a href="#footnote863"><sup class="sml">863</sup></a> (le coup décisif).</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote860" name="footnote860"><b>Note 860: </b></a><a href="#footnotetag860">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. V, p. 147, 5 octobre.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote861" name="footnote861"><b>Note 861: </b></a><a href="#footnotetag861">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 156, 20 octobre 1575.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote862" name="footnote862"><b>Note 862: </b></a><a href="#footnotetag862">(retour) </a> <i>Mémoires de Marguerite</i>, éd. Guessard, p. 65.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote863" name="footnote863"><b>Note 863: </b></a><a href="#footnotetag863">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. V, p. 159.</blockquote>
+
+<p>Elle se crut au bout de ses peines quand elle eut réussi à signer avec
+le Duc à Champigny un armistice de sept mois (21 novembre 1575-24 juin
+1576). «Le duc d'Alençon recevrait pour sa sûreté pendant ce temps
+Angoulême, Niort, Saumur, Bourges et la Charité; Condé aurait Mézières.
+Le libre exercice du culte était accordé aux protestants dans toutes les
+places qu'ils occupaient et dans deux autres villes par gouvernement.
+Les reîtres toucheraient 500 000 livres et ne passeraient pas le Rhin.»</p>
+
+<p>Ce devaient être des préliminaires de paix; mais Ruffec, gouverneur
+d'Angoulême, et La Châtre, gouverneur de Bourges, faisaient difficulté
+de se dessaisir de ces places fortes avant d'avoir obtenu «récompense».
+Les populations des villes se disaient résolues «de s'exposer plustost à
+tous les dangers du monde»<a id="footnotetag864" name="footnotetag864"></a><a href="#footnote864"><sup class="sml">864</sup></a> que de recevoir des garnisons de
+malcontents et de se laisser désarmer. Cependant Condé et le comte
+palatin, Jean Casimir, avec les auxiliaires qu'ils avaient soudoyés en
+Allemagne et en Suisse, poursuivaient leur route et se rapprochaient de
+la frontière de France sans se soucier de l'accord de Champigny. A la
+Cour, les adversaires de la trêve accusaient, et même très «haut»<a id="footnotetag865" name="footnotetag865"></a><a href="#footnote865"><sup class="sml">865</sup></a>,
+la Reine-mère d'avoir tout accordé au Duc contre la promesse qu'il ne
+pouvait pas tenir, même s'il l'eût voulu, d'arrêter la marche des
+envahisseurs. Elle en voulait surtout à La Châtre d'avoir, en quittant
+Bourges, livré la citadelle aux habitants «pour tout rompre et soubs
+hombre de bon serviteur et fidel, come set (si) je vous euse en cet
+faysant tréi (trahi).» Elle demandait au Roi réparation de cette
+conduite, qui était pour elle un outrage. «Sy vous ne lui fayte santir
+et aubéir, je vous suplie me donner congé que je m'en elle (aille) en
+Auvergne (dans ses domaines patrimoniaux) et je auré dé jeans de bien
+aveques moy pour, quant tous vous auront tréy et désobéi, vous venir
+trouver si bien aconpagnée pour vous fayre haubéyr et chatier lors cet
+(ces) petis faiseurs de menées»<a id="footnotetag866" name="footnotetag866"></a><a href="#footnote866"><sup class="sml">866</sup></a>. Il fallait qu'elle fût bien en
+colère pour poser la question de confiance, et sur ce ton. Elle se
+défendait verbeusement d'avoir été dupe<a id="footnotetag867" name="footnotetag867"></a><a href="#footnote867"><sup class="sml">867</sup></a>. Était-ce sa faute si
+Ruffec et La Châtre avaient par leur refus empêché la signature d'une
+paix définitive? N'avait-elle pas sans cesse d'ailleurs recommandé à son
+fils de négocier et d'armer tout à la fois, tandis que ceux qui le
+poussaient à la guerre le voulaient faible comme en temps de paix. «Je
+suis si glorieuse écrivait-elle à Henri III, que je panse vous avoir
+faict un comensement, s'il ne m'eult aysté ynterrompu, du plus grent
+servise que jeamès mère fist [à] enfans»<a id="footnotetag868" name="footnotetag868"></a><a href="#footnote868"><sup class="sml">868</sup></a>. Elle insistait sur la
+nécessité de traiter à tout prix. «Je vous en suplie et aufrir à
+Casimire pansion et jeuques ha dé téres (jusques à des terres) en cet
+royaume»<a id="footnotetag869" name="footnotetag869"></a><a href="#footnote869"><sup class="sml">869</sup></a>. Pour le décider à tous les sacrifices, elle lui citait en
+exemple le plus habile de ses prédécesseurs, dont les fautes, qu'il sut
+si bien réparer, prêtaient à comparaison.... «Vous soviegne (vous
+souvienne) du Roy Lui unsième qui donné (donna) tout cet qu'il avoyt au
+duc de Borgogne sur la rivière de Summe; yl fist conestable le conte de
+Saint-Pol qui menoyt l'armaye contre lui...» C'est ainsi qu'il «sortit
+deu mauvès passage au (où) yl estoit entrè par le consel de ceux qui
+volouint (voulaient) mal à son frère et qui avoynt aysté cause qu'il
+n'avoist à son avènement alla corone fayst cas de sa noblesse ni dé
+vieulx serviteur de son père, qui se retirère (se retirèrent, passèrent)
+tous à son frère; car yl ne fesoit cas que de bien peu». Il «feust en la
+même pouine que vous aystes et si (ainsi) donna une batalle; car ceux
+qui estoyent auprès de lui et de son frère ne voleuret au comensement
+qu'i (il) fist la pays (paix) et après la batalle feust constreynt de la
+faire et plus désavantageuse que auparavant. Guardé que ne vous avyegne
+(advienne) de mesme...<a id="footnotetag870" name="footnotetag870"></a><a href="#footnote870"><sup class="sml">870</sup></a>»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote864" name="footnote864"><b>Note 864: </b></a><a href="#footnotetag864">(retour) </a>: C'est ce qu'avait écrit M. de Rambouillet à la Reine-mère
+des gens de Bourges. <i>Lettres</i>, t. V, p. 171, note 1. Les gens
+d'Angoulême refusèrent aussi d'obéir. <i>Lettres</i>, t. V, p. 179, note 1.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote865" name="footnote865"><b>Note 865: </b></a><a href="#footnotetag865">(retour) </a> «Trop hault», écrit Catherine à Henri III, «pour n'en
+respondre (pour que je n'y réponde pas) un mot». <i>Lettres</i>, t. V, p.
+171, 3 décembre.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote866" name="footnote866"><b>Note 866: </b></a><a href="#footnotetag866">(retour) </a> <i>Lettres</i>, V, t. p. 175, entre le 8 et le 11 décembre.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote867" name="footnote867"><b>Note 867: </b></a><a href="#footnotetag867">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 175-178, 11 décembre.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote868" name="footnote868"><b>Note 868: </b></a><a href="#footnotetag868">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 176-177.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote869" name="footnote869"><b>Note 869: </b></a><a href="#footnotetag869">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 177.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote870" name="footnote870"><b>Note 870: </b></a><a href="#footnotetag870">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 177.</blockquote>
+
+<p>Quand elle revint à Paris (fin janvier 1576), après une absence de
+quatre mois, elle apprit que le duc d'Alençon se plaignait d'une
+tentative d'empoisonnement et en demandait raison au Roi. C'était
+probablement un prétexte pour rompre ses engagements. En effet l'armée
+allemande arrivait et il se disposait à la rejoindre. Elle passa la
+Meuse le 9 février 1576, et, prenant par la Bourgogne, se dirigea vers
+l'Auvergne, où elle s'établit dans la plantureuse Limagne, à portée de
+Damville et du Languedoc. La Cour était en plein désarroi. Le roi de
+Navarre, qui était sorti de Paris sous prétexte de courre un cerf dans
+la forêt de Senlis, s'était dérobé de la compagnie des chasseurs le soir
+du 5 février 1576 et il avait chevauché tout d'une traite jusqu'à
+Vendôme. Libre, il se décida, non sans quelques hésitations, à retourner
+au prêche.</p>
+
+<p>On a dit que Catherine l'avait laissé fuir pour donner un chef de plus
+aux rebelles et augmenter d'autant les causes de zizanie. Mais elle fut
+trompée en ce calcul, si tant est qu'elle l'ait fait. Le roi de Navarre
+se retira dans son royaume, dont il était absent depuis quatre ans, afin
+d'y pourvoir à ses propres affaires. A vingt-deux ans, il s'annonçait
+déjà prudent et avisé. Chef naturel des huguenots, en sa qualité de
+premier prince du sang de la religion, il ne montra point de haine
+contre l'Église qu'il venait de nouveau de quitter. Il eut des
+catholiques à sa Cour, dans ses conseils, dans ses armées et pratiqua
+par raison et par goût la politique d'union religieuse que Damville et
+François d'Alençon avaient adoptée comme un moyen de défense. La Navarre
+fut un autre Languedoc, sous un souverain protestant qui employait tous
+les bons vouloirs pour résister aux intrigues ou aux violences de la
+Cour.</p>
+
+<p>Henri III s'en prit à sa sœur de ce nouveau coup. Il la soupçonnait, non
+sans raison, d'avoir fait assassiner Le Gast par le baron de Vitteaux,
+un des tueurs les plus redoutables du temps, brave duelliste et à
+l'occasion féroce assassin (30 octobre 1575). Il l'accusa d'avoir
+favorisé la fuite de son beau-frère, la tint sous bonne garde et,
+déclare-t-elle, «s'yl n'eust été retenu de la Royne ma mère, sa colère,
+je crois, luy eust fait exécuter contre ma vie quelque cruauté»<a id="footnotetag871" name="footnotetag871"></a><a href="#footnote871"><sup class="sml">871</sup></a>.</p>
+
+<p>Catherine s'efforçait de calmer ces esprits furieux. A Marguerite, qui
+avait d'autres passions que le roi de Navarre, elle expliquait sans rire
+son emprisonnement comme une juste précaution contre le désir naturel
+chez une femme de rejoindre son mari. Elle remontrait au Roi doucement
+que le cas échéant--c'est toujours Marguerite qui parle--«peut estre on
+aurait besoin de se servir de moy; que comme la prudence conseilloit de
+vivre avec ses amys come debvans un jour estre ses ennemys, pour ne leur
+confier rien de trop, qu'aussy l'amitié venant à se rompre, et pouvant
+nuire, elle ordonnoit d'user de ses ennemys come pouvans estre un jour
+amys»<a id="footnotetag872" name="footnotetag872"></a><a href="#footnote872"><sup class="sml">872</sup></a>. Elle parvint à lui persuader que le duc d'Alençon ne
+consentirait pas à traiter s'il ne laissait pas sa sœur libre. Henri
+alla trouver la prisonnière, et «avec une infinité de belles paroles»
+tâcha de la «rendre satisfaite», la «conviant à son amitié»<a id="footnotetag873" name="footnotetag873"></a><a href="#footnote873"><sup class="sml">873</sup></a>.
+Marguerite accompagna sa mère, qui allait reprendre les négociations à
+Sens. Mais si sa présence contenta le Duc, elle n'adoucit pas les
+exigences des coalisés. Les huguenots obtinrent tout ce qu'ils
+demandaient: le libre exercice du culte dans toutes les villes, sauf à
+Paris, la réhabilitation des victimes de la Saint-Barthélemy, huit
+places de sûreté. Jean Casimir eut promesse de 3 388 549 florins et
+François d'Alençon reçut en accroissement d'apanage la Touraine, le
+Berry et l'Anjou, une véritable principauté qui rapportait 300 000
+livres de revenu. Damville garda le Languedoc (paix d'Étigny, près de
+Sens, 7 mai 1576)<a id="footnotetag874" name="footnotetag874"></a><a href="#footnote874"><sup class="sml">874</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote871" name="footnote871"><b>Note 871: </b></a><a href="#footnotetag871">(retour) </a> <i>Mémoires de Marguerite</i>, éd. Guessard, p. 67.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote872" name="footnote872"><b>Note 872: </b></a><a href="#footnotetag872">(retour) </a>: <i>Ibid.</i>, p. 67-68.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote873" name="footnote873"><b>Note 873: </b></a><a href="#footnotetag873">(retour) </a> <i>Mémoires de Marguerite</i>, Éd. Guessard, p. 74-75.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote874" name="footnote874"><b>Note 874: </b></a><a href="#footnotetag874">(retour) </a> Comte Boulay de la Meurthe, <i>Histoire des guerres de
+religion à Loches et en Touraine</i>, t. I, 1906, p. 133-145.</blockquote>
+
+<p>Ces clauses étaient si humiliantes pour Henri III, qu'en les signant les
+larmes lui coulaient des yeux. Mais Catherine le jour même s'était
+empressée d'écrire à Damville--singulier confident--sa joie «de veoir
+l'aigreur qui faisoit obstacle à l'unyon et bonne intelligence qui doibt
+estre entre tous les princes, seigneurs et aultres subjects du Roy...
+par ce moien estainte et assoupie»<a id="footnotetag875" name="footnotetag875"></a><a href="#footnote875"><sup class="sml">875</sup></a>. Oubliait-elle que sa passion
+contre le gouverneur du Languedoc et les Montmorency était la cause
+originelle de l'alliance des politiques avec les huguenots et du succès
+de la prise d'armes? Mais elle avait quelque raison de prétendre qu'elle
+n'était pas responsable des conditions onéreuses de la paix. Et
+maintenant, écrivait-elle au Roi, qu'il se hâtât de faire payer aux
+reîtres les trois cent mille livres promises en acompte, car ces
+étrangers ne partiraient pas sans argent, «affin que si la paix ne vous
+réussit aussi incontinent come a faict la tresve, il vous plaise ne vous
+en prendre pas à moy, car si j'eusse esté creue lors de la tresve, le
+royaulme ne (ni) vous fussiez en l'estat que vous estes»<a id="footnotetag876" name="footnotetag876"></a><a href="#footnote876"><sup class="sml">876</sup></a>. Henri la
+boudait et ne montrait aucune envie de la revoir; mais elle ne laissait
+pas de travailler à l'exécution du traité. Elle fit donner à Condé
+Saint-Jean-d'Angely à la place de Péronne, que le gouverneur,
+d'Humières, appuyé par la noblesse catholique de Picardie, refusait de
+livrer au prince huguenot. Elle prodigua les assurances d'amitié à
+Damville. Elle proposa une entrevue au roi de Navarre, à qui la ville de
+Bordeaux, bien qu'il fût gouverneur de Guyenne, fermait ses portes. En
+même temps elle dicta pour Henri III un plan de conduite et de
+gouvernement<a id="footnotetag877" name="footnotetag877"></a><a href="#footnote877"><sup class="sml">877</sup></a>. «C'est comment voz prédécesseurs faisoient.» Pour
+éviter l'apparence d'une critique, elle parlait à peine des fautes
+commises, et encore était-ce pour les excuser ou les nier «.... Les
+malins (les méchants)... ont faict entendre partout que [vous] ne vous
+soucyez de leur conservation, aussi que n'éviez agréable de les veoir.»
+Elle a l'air de croire, bien qu'elle sache le contraire, que ce sont
+«mauvais offices et menteries» pour le faire haïr «et s'establir et
+s'accroistre». Elle reconnaît que «bien souvent les depesches
+nécessaires, au lieu d'estre bientost et diligemment respondues, ne
+l'ont pas esté, mais au contraire ont demouré, quelqueffois ung mois ou
+six semaines, tant que (tellement que) ceux qui estoient envoiez de
+ceulx qui estoient enchargez des provinces par vous, ne pouvant obtenir
+response aucune, s'en sont sans icelles [réponses] retournez». Sans
+doute ils auraient dû considérer «la multitude des affaires et
+négligence de ceulx à qui faisiez les commandemens». Mais «ils pensoient
+estre vrai ce que ces malins disoient». Malgré les ménagements de forme,
+l'exposé de ce qu'Henri aurait dû faire était la condamnation de ce
+qu'il avait fait, de sa mollesse, de sa paresse, de son favoritisme, de
+son mépris pour les contraintes et les obligations de sa charge. Qu'il
+prenne, remontrait Catherine, «une heure certaine» de se lever et fasse
+comme le feu roi son père. «Car quand il prenoit sa chemise et que les
+habillemens entroient, tous les princes, seigneurs, capitaines,
+chevaliers de l'Ordre, gentilz hommes de la Chambre, maistres d'Hostel,
+gentilhomme servants, il parloit à eux et le voioient, ce qui les
+contentoit beaucoup.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote875" name="footnote875"><b>Note 875: </b></a><a href="#footnotetag875">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. V, p. 193, 7 mai 1576.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote876" name="footnote876"><b>Note 876: </b></a><a href="#footnotetag876">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, t. V, p. 198, 15 mai 1576. Sur Jean Casimir et
+son royal débiteur, voir Germain Bapst, <i>Histoire des joyaux de la
+Couronne de France</i>, 1889, p. 137-142.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote877" name="footnote877"><b>Note 877: </b></a><a href="#footnotetag877">(retour) </a> C'est l'Avis qu'Hector de la Ferrière a publié au tome II
+<i>des Lettres de Catherine de Médicis</i>, p. 90-95, et daté du 8 septembre
+1563, comme une exhortation de Catherine à son fils Charles IX
+immédiatement après la déclaration de sa majorité.--Grün, <i>La Vie
+publique de Montaigne</i>, p. 183-197 (ch. <span class="sc">VI</span>), avait déjà soutenu que les
+conseils de la Reine-mère étaient adressés à Henri III et non à Charles
+IX, mais il les plaçait à tort en 1574. A cette date, ils auraient fait
+double emploi avec le Mémoire qu'elle fit porter à Henri III à Turin
+(voir ci-dessus, p. 250-251). Voici sur le vrai destinataire les
+arguments de Grün, auxquels j'en ajouterai quelques autres pour établir
+que le document est de la fin de 1576. Si Catherine avait écrit à
+Charles IX, qui fut déclaré majeur dans sa quatorzième année, elle
+n'aurait pas parlé de la minorité de son prédécesseur, François II
+ayant, quand il devint roi, quinze ans accomplis. Elle n'aurait pas
+recommandé à ce roi de quatorze ans de tenir la Cour avec la reine,
+alors qu'il n'était pas marié et ne le fut que sept ans après. Il est
+trop spécieux de prétendre que Catherine, se proposant de marier son
+fils, pouvait parler de la chose comme déjà faite. Mais ce qui serait
+encore plus étrange, c'est qu'elle conseillât à Charles IX, qui n'avait
+encore rien fait, étant en tutelle, de changer de méthode. Imagine-t-on
+Catherine de Médicis reprochant à son fils les actes de sa régence à
+elle?
+
+<p>L'Avis suppose un roi majeur qui n'a pas régné aussi sagement qu'il
+aurait dû et il lui indique un «bon chemin», assurément parce qu'il en a
+pris un mauvais. Il ne convient pas à un enfant, au nom de qui sa mère
+avait gouverné et voulait continuer à gouverner. Mais tout paraît clair
+si on admet, comme on le doit, que Catherine écrivait cette sorte de
+leçon pour Henri III, après les fautes de ses deux premières années de
+règne.</p>
+
+<p>En tête de l'Avis elle rappelle les avertissements qu'elle avait donnés
+à son fils avant d'aller à Gaillon: il lui restait maintenant à dire ce
+qu'elle estimait nécessaire pour le faire obéir dans son royaume. Ce
+n'est pas lors de ce voyage qu'elle a fait vers la fin février 1576 avec
+le Roi (L'Estoile, t. II, p. 122), et où elle a pu lui parier librement,
+qu'elle a dicté ce programme de conduite. Elle y fait d'ailleurs
+allusion à la paix que Dieu a donnée au Roi, c'est-à-dire à la paix
+d'Étigny (7 mai 1576), dont elle était si heureuse et lui si humilié. Le
+Mémoire, postérieur à ce traité, soit de quelques semaines ou même de
+quelques jours, a dû vraisemblablement être rédigé pendant qu'Henri III
+se tenait loin de sa mère et boudait.</p></blockquote>
+
+<p>«Cela fait, s'en alloit à ses affaires (au Conseil des affaires du
+matin) et tous sortoient hormis ceulx qui en estoient et les quatre
+secrétaires [d'État]. Si faisiez de mesme, cela les contenterait fort,
+pour estre chose accoustumée de tous temps aux roys voz père et
+grand-père.» Qu'il donne après une heure ou deux à ouïr les dépêches et
+affaires qui sans sa présence ne peuvent être expédiées. Qu'il ne laisse
+pas passer «les dix heures pour aller à la messe, accompagné comme ses
+père et grand-père de tous les princes et seigneurs «et non, dit-elle,
+come je vous voys aller que n'avez que vos archers». Après le dîner qui
+aura lieu à onze heures au plus tard «donnez audience pour le moings
+deux fois la semaine», ce qui est «une chose qui contente infiniment voz
+subjetz, et après vous retirer (retirez-vous) pour venir chez moy ou
+chez la Royne affin que l'on cognoisse une façon de Court, qui est chose
+qui plaist infiniment aux François, pour l'avoir accoustumé; et ayant
+demeuré demie heure ou une heure en public, vous retirer ou en vostre
+estude ou en privé, où bon vous semblera....»</p>
+
+<p>Mais un roi n'a pas le droit de s'isoler longtemps. Sur les trois heures
+après midi, allez «vous promener à pied ou à cheval, affin de vous
+monstrer et contenter la noblesse et passer vostre temps avec ceste
+dernière à quelque exercice honneste, sinon tous les jours, au moins
+deux ou trois fois la semaine».... «Et après cela souper avec vostre
+famille, et l'après souper deux fois la sepmaine tenir la salle du bal,
+car j'ay ouï dire au roy vostre grand-père qu'il falloit deux choses
+pour vivre en repos avec les François et qu'ils aimassent leur roy: les
+tenir joyeux et occuper à quelque exercice», comme «combattre à cheval
+et à pied, courre la lance». Ainsi faisait aussi Henri II, «car les
+François ont tant accoustumé, s'il n'est guerre, de s'exercer que qui ne
+leur fait faire, ils s'emploient à autres choses plus dangereuses».</p>
+
+<p>Qu'il rétablisse à la Cour «l'honneur et police» qu'elle y avait vus
+autrefois. «Du temps du roi vostre grand-père il n'y eust un homme si
+hardi d'oser dire dans sa Court injure à ung autre, car s'il eust esté
+ouy, il eust esté mené au prévost de l'hostel». Chacun alors faisait son
+office et se tenait à son poste: capitaines des gardes, archers,
+Suisses, prévôt de l'Hôtel. Les capitaines des gardes se promenaient
+dans les salles et par la cour. Les archers auraient empêché «que les
+pages et lacquais ne jouassent et tinssent les brelans qu'ils tiennent
+ordinairement dans le chasteau où vous estes logé avec blasfèmes et
+juremens, chose exécrable».... Le prévôt de l'Hôtel surveillait la
+basse-cour, ainsi que les cabarets et lieux publics autour de la
+résidence royale, et s'il se commettait «des choses mauvaises» punissait
+les délinquants. Le soir, quand la nuit venait, le Grand Maître faisait
+allumer «des flambeaux par toutes les salles et passages et, aux quatre
+coins de la court et degrez, des fallots». «Dès que le roy estoit couché
+on fermoit les portes» des appartements, dont on mettait les clefs
+«soubs le chevet de son lit», et «jamais la porte du chasteau n'estoit
+ouverte que le roy ne fust éveillé». L'accès à la résidence royale était
+rigoureusement hiérarchisé. «Les portiers ne laissoient entrer personne
+dans la court du château, si ce n'estoient les enfans du roi et les
+frères et sœurs, en coche, à cheval et littière; les princes et
+princesses descendoient dessoubz la porte; les autres, hors la porte».</p>
+
+<p>Le service du Roi, au dîner et au souper, se faisait en grand apparat.
+Le gentilhomme tranchant apportait la nef et les couteaux, précédé de
+l'huissier de salle et suivi des officiers pour couvrir. Le maître
+d'hôtel allait avec le panetier quérir la viande, escorté «des enfans
+d'honneur et pages, sans valetailles ny autres que l'escuyer de
+cuisine». Et «cela estoit plus seur et plus honorable». «L'après dîner
+et l'après soupper, quand le Roy demandoit sa collation», c'était un
+gentilhomme servant «qui portoit en la main la couppe et après luy
+venoient les officiers de la panneterie et eschansonnerie». La
+Reine-mère comptait sur la vertu du cérémonial pour ranimer la foi
+monarchique.</p>
+
+<p>Elle rappelait aussi à Henri III l'intérêt qu'il avait à examiner
+lui-même et à expédier rapidement les affaires. Elle lui recommandait de
+recevoir tous ceux de ses sujets qui venaient des provinces pour le
+voir, de s'informer «de leurs charges et, s'yls n'en ont point, du lieu
+d'où ils viennent», afin «qu'ils cognoissent que voulez sçavoir ce qui
+se faict parmi vostre royaume et leur faire bonne chère». Qu'il ne se
+bornât pas à leur «parler une fois», mais, quand il les trouvait en sa
+chambre ou ailleurs, qu'il leur dit «toujours quelque mot».</p>
+
+<p>Il doit employer ses faveurs à maintenir son autorité. Catherine aurait
+désiré infiniment qu'à l'exemple du roi Louis XII, son fils eût une
+liste de ses serviteurs de toute qualité et un rôle des «offices,
+bénéfices et autres choses qu'il pouvoit donner» pour à chaque vacance
+récompenser qui bon lui semblerait (remarquez qu'elle ne dit pas le plus
+digne) et se délivrer de toutes les sollicitations, «importunitez et
+presses de la Court». Il aurait ainsi le mérite de la grâce qu'il
+ferait, l'ayant faite de lui-même, car s'il cédait «aux placets ou
+autres inventions, croiez, disait-elle, que l'on ne tiendra pas le don
+de vous seul».</p>
+
+<p>Il le faudrait pourtant. «Le Roy vostre grand-père... avoit le nom de
+tous ceulx qui estoient de maison dans les provinces et autres qui
+avoient autorité parmy les nobles, et du clergé, des villes et du
+peuple; et pour les contenter et qu'ils tinsent la main à ce que tout
+fust à sa dévotion, et pour estre adverty de tout ce qui se remuoit
+dedans les dictes provinces... il mectoit peine d'en contenter parmy
+toutes les provinces une douzaine ou plus ou moings,... aulx ungs il
+donnoit des compagnies de gens d'armes; aux autres quand il vacquoit
+quelque bénéfice dans le mesme pays, il leur en donnoit, come aussi des
+capitaineries des places de la province et des offices de judicature, à
+chacun selon sa qualité.... Cela les contentoit de telle façon qu'il ne
+s'y remuoit rien, fust au clergé ou au reste de la province, tant de la
+noblesse que des villes et du peuple, qu'il ne le sçeut.» «C'est le
+meilleur remède dont vous pourrez user pour vous faire aisément et
+promptement bien obéir et oster et rompre toutes autres ligues,
+accoinctances et menées.» Qu'il mît aussi «peine» à s'assurer mêmes
+intelligences «en toutes les principales villes»--une puissance dont
+Catherine avait vu grandir l'esprit de faction et la force de résistance
+pendant les troubles--et qu'il y gagnât «trois ou quatre des principaulx
+bourgeois et qui ont le plus de pouvoir en la ville et aultant des
+principaulx marchans qui aient bon crédit parmy leurs concitoiens»; «que
+soubz main, sans que le reste s'en aperçoive ny puisse dire que vous
+rompiez leurs privillèges», il les favorise «tellement par bienfaits ou
+autres moiens.... qu'il ne se fasse ni die rien au corps de ville ny par
+les maisons particulières que n'en soiez adverti», et que les jours
+d'élection ils fassent toujours élire «par leurs amis et pratiques» des
+hommes qui vous soient tout dévoués. S'assurer des clients dans toutes
+les provinces et dans tous les ordres, relever le prestige monarchique,
+et cependant se rendre accessible et familier à la noblesse, régler sa
+Cour et ses Conseils, voir lui-même ses affaires et les expédier
+rapidement, tels étaient les moyens que Catherine recommandait à son
+fils pour restaurer son autorité et regagner l'affection de ses peuples.</p>
+
+<p>Mais Henri III jugeait encore plus urgent de rompre le traité si
+favorable aux huguenots, ou, comme on disait, la paix de Monsieur. Il
+s'y croyait tenu en conscience par le serment fait à son sacre de
+défendre l'Église. Il constatait l'émotion des catholiques: la noblesse
+de Picardie, qui s'était armée contre le prince de Condé, faisait appel
+à tous les princes, seigneurs et prélats du royaume pour «empescher et
+destourner leurs finesses et conspirations (des hérétiques) par une
+sainte et chrétienne union, parfaite intelligence et correspondance de
+tous les fidèles loyaux et bons sujets du Roi». Le duc de Guise
+travaillait la bourgeoisie, comme le signalait déjà la Reine-mère à son
+fils le 25 décembre 1575. «Asteure que les villes cet liguet (se
+liguent) sur le nom d'un grant que vous saurès quelque jours»<a id="footnotetag878" name="footnotetag878"></a><a href="#footnote878"><sup class="sml">878</sup></a>. Il
+ne devait le connaître que trop.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote878" name="footnote878"><b>Note 878: </b></a><a href="#footnotetag878">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. V, p. 181.</blockquote>
+
+<p>Henri de Guise, le seul des chefs catholiques qui eût été heureux dans
+cette malheureuse guerre, avait battu à Dormans (10 octobre 1575)
+l'avant-garde des envahisseurs commandée par Thoré, et, pour surcroît de
+bonheur, il avait été blessé au visage d'un coup d'arquebuse. Cette
+balafre glorieuse le rendait encore plus cher au peuple de Paris, à qui
+il l'était déjà comme fils de François de Guise, blessé lui aussi au
+visage pour la défense du pays et mort victime du fanatisme protestant
+devant Orléans. Aussi pour empêcher que le ressentiment de cette paix
+honteuse n'aboutît à la formation d'un parti catholique hostile à la
+monarchie, Henri III était bien résolu à manquer de parole aux
+protestants. Il entreprit de détacher d'eux le duc d'Alençon, qui de son
+nouvel apanage avait pris le nom de duc d'Anjou, et les politiques, dont
+le concours leur avait été si avantageux. Il reçut «avec tout honneur»
+ce frère détesté et même fit bon visage à son favori Bussy. Il lui
+persuada facilement que son alliance avec les huguenots ne profitait
+qu'aux Guise. La Reine-mère, à son passage à Blois, où Henri III la pria
+de s'arrêter, eut «le contentement d'y voir son fils, le duc d'Anjou, si
+bien réconcilié que j'espère qu'il n'y aura désormais en eux (ses deux
+enfants) qu'une mesme volonté à la conservation de ceste couronne»<a id="footnotetag879" name="footnotetag879"></a><a href="#footnote879"><sup class="sml">879</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote879" name="footnote879"><b>Note 879: </b></a><a href="#footnotetag879">(retour) </a> Lettre du 2 novembre 1576, <i>Lettres</i>, t. V, p.
+223.--<i>Mémoires de Villeroy</i>, éd. Buchon, p. 109.</blockquote>
+
+<p>Les États généraux, dont le traité stipulait la convocation, se
+réunirent à Blois en décembre 1576. Les protestants, découragés par le
+rapprochement des deux frères, s'étaient abstenus, sauf dans deux ou
+trois bailliages, de prendre part aux élections. Henri III comptait sur
+cette assemblée toute catholique pour lui procurer les fonds nécessaires
+à la guerre. Il renvoya Sébastien de l'Aubespine, évêque de Limoges, qui
+avait assisté Catherine dans les négociations d'Étigny. Il se fit
+apporter la liste d'adhésion à la Ligue et «s'y signa le premier comme
+chef»; il déclara en plein Conseil que «ce qu'il avait fait à ce dernier
+Édit de pacification avoit été seulement pour ravoir son frère et
+chasser les reitres et autres forces étrangères hors de ce royaume,...
+mais en intention de remettre laditte religion (catholique) le plus tost
+qu'il pourroit à son entier....» Il poussa les trois ordres à voter le
+rétablissement de l'unité religieuse. C'était signifier à sa mère
+qu'elle devait changer de politique ou renoncer au gouvernement. Elle
+était plus pacifique que jamais, ayant constaté que le Roi était
+incapable de conduire ou même d'organiser la guerre. Elle accusait les
+évêques--tout bas--de lui avoir conseillé «de ne tenir ses promesses»
+aux hérétiques «et rompre tout ce qu'elle avoit promis et contracté pour
+luy»<a id="footnotetag880" name="footnotetag880"></a><a href="#footnote880"><sup class="sml">880</sup></a>; mais elle se garda bien de lui résister en face. Dans un
+nouvel Avis qu'elle lui adressa (2 janvier 1577)<a id="footnotetag881" name="footnotetag881"></a><a href="#footnote881"><sup class="sml">881</sup></a>, elle louait son
+dessein de rétablir la religion en son royaume et de supprimer une secte
+dont la tolérance est «très desplaisante à Dieu». Mais discrètement elle
+glissait une recommandation pacifique sous la forme d'un souhait; elle
+espérait, disait-elle, que, conformément à la volonté bien connue du
+Roi, cette résolution pourrait s'exécuter sans en venir aux armes. Elle
+lui en indiquait les moyens, s'assurant sur son affection «pour excuser
+ce que j'en pourrois dire de mal à propos»<a id="footnotetag882" name="footnotetag882"></a><a href="#footnote882"><sup class="sml">882</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote880" name="footnote880"><b>Note 880: </b></a><a href="#footnotetag880">(retour) </a> <i>Mémoires de Marguerite</i>, éd. Guessard, p. 88.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote881" name="footnote881"><b>Note 881: </b></a><a href="#footnotetag881">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. V, p. 231-236.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote882" name="footnote882"><b>Note 882: </b></a><a href="#footnotetag882">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 232.</blockquote>
+
+<p>Il devrait envoyer une ambassade de représentants des trois ordres au
+prince de Condé, au roi de Navarre et à Damville pour leur faire
+connaître son intention et celle des États, et si le roi de Navarre n'y
+entendait point, lui déléguer le duc de Montpensier (Louis de Bourbon)
+«lequel pour estre prince tel qu'il est de sa maison et d'aage, est à
+croire qu'il le respectera et croyra plus que nul autre». Montpensier,
+comme de soi-même, lui parlerait d'un mariage possible entre la
+princesse de Navarre, Catherine de Bourbon, sa sœur, et le duc d'Anjou,
+et lui annoncerait la venue, après les États, de la Reine-mère
+accompagnée de Marguerite, sa femme, qu'il réclamait. Le prince de Condé
+resté seul s'accordera. «Quant au maréchal d'Amville, c'est celuy-là,
+disait-elle, que je crains le plus, d'autant qu'il a plus d'entendement,
+de expérience et de suite». Aussi était-il nécessaire de le gagner à
+tout prix. Mais si ces trois-là, par leur obstination, rendaient la
+guerre inévitable, il faudrait lever trois armées avec les subsides des
+États et l'aliénation des biens du clergé. Le Roi marcherait lui-même en
+Guyenne après avoir fait nettoyer tout le pays devant lui par le duc de
+Montpensier, pour ne trouver rien qui ne lui obéisse. Et «en ce pendant»
+qu'il n'était ni «en paix ny en guerre», il devait renforcer les troupes
+des gouverneurs, assurer la garde des villes, enrôler des reîtres en
+Allemagne et députer aux princes de ce pays pour les détourner d'une
+nouvelle invasion<a id="footnotetag883" name="footnotetag883"></a><a href="#footnote883"><sup class="sml">883</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote883" name="footnote883"><b>Note 883: </b></a><a href="#footnotetag883">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. V, p. 232.</blockquote>
+
+<p>Catherine avait pris depuis longtemps ses précautions contre Élisabeth
+d'Angleterre, la protectrice naturelle des huguenots, avec qui ses
+rapports, qui ne furent jamais cordiaux qu'en apparence, étaient depuis
+la Saint-Barthélemy aigres, froids, défiants. Le point faible de la
+puissance britannique, c'était l'Irlande catholique, plusieurs fois
+vaincue, jamais soumise, et, ici ou là, toujours prête à s'armer contre
+ces maîtres étrangers et hérétiques. Catherine pensait qu'une
+insurrection irlandaise serait une bonne riposte à une intervention
+anglaise, mais elle ne pouvait, sans se compromettre, entretenir des
+relations ouvertes avec les mécontents. Elle laissait faire un de ses
+anciens pages, gouverneur de Morlaix, capitaine de Granville, et grand
+ennemi, à ce qu'il semble, des Anglais, ce Troïlus de Mesgouez, qui ne
+s'est pas illustré dans le rôle amoureux que lui prête la légende<a id="footnotetag884" name="footnotetag884"></a><a href="#footnote884"><sup class="sml">884</sup></a>.
+En ces temps de désordre et de faible centralisation, où se déployaient
+et quelquefois se déchaînaient les libres initiatives, La Roche avait
+l'air de battre les mers d'Irlande, armateur ou corsaire, pour son
+propre compte et sous sa responsabilité<a id="footnotetag885" name="footnotetag885"></a><a href="#footnote885"><sup class="sml">885</sup></a>. On le voit en 1570
+débarquer dans le territoire d'un des chefs de la rébellion latente,
+Desmond; il s'y attarde plusieurs mois, malgré les instances des Anglais
+et sa promesse, et, quand il se décide à partir, il emmène le frère de
+Desmond, Fitz-Maurice, et oublie quelques soldats dans un fort<a id="footnotetag886" name="footnotetag886"></a><a href="#footnote886"><sup class="sml">886</sup></a>. Il
+recueille en Bretagne les fugitifs et les bannis, il les cache, il les
+aide, il les arme. En juillet 1575, il accompagne à la Cour
+Fitz-Maurice, qui, allant en Espagne solliciter Philippe II, avait été
+contraint, alléguait-on, par la tempête d'aborder en France<a id="footnotetag887" name="footnotetag887"></a><a href="#footnote887"><sup class="sml">887</sup></a>, et
+c'est à lui aussi que s'adresse à quelques jours de là, comme à
+l'intermédiaire naturel, un certain capitaine Thomas Bate, qui se disait
+chargé par le comte Quillegrew (lisez Kildare) d'offrir à la Reine-mère
+les moyens dont disposait ce lord irlandais, prisonnier à la Tour de
+Londres, pour faire de «grands services» au Roi de France en Irlande. Ce
+Thomas Bate, un espion d'Élisabeth, voulait tenter la Reine-mère et
+l'obliger à se découvrir. Catherine, flairant le piège, fit arrêter et
+enfermer au bois de Vincennes cet agent provocateur. Le chargé
+d'affaires anglais, Dale, qu'elle fit venir pour lui expliquer
+l'emprisonnement de ce sujet britannique, saisit cette occasion de se
+plaindre des menées de La Roche et de ses liaisons avec les rebelles
+irlandais. Elle protesta qu'elle ne savait rien de ces intrigues, mais
+elle admit comme possible que La Roche, qui était, disait-elle, au duc
+d'Alençon, l'eût entretenu de quelque projet et qu'il en eût été
+volontiers ouï, «comme les princes font bien souvent, principalement
+ceux qui sont de son âge et mesmement (surtout) quand on leur parle pour
+leur grandeur»<a id="footnotetag888" name="footnotetag888"></a><a href="#footnote888"><sup class="sml">888</sup></a>. Gentilhomme servant du duc d'Alençon, ami des
+Guise, les chefs du parti catholique, et gouverneur du Roi, La Roche
+était un personnage à plusieurs faces, hardi et ambitieux<a id="footnotetag889" name="footnotetag889"></a><a href="#footnote889"><sup class="sml">889</sup></a>, dont on
+ne savait jamais exactement pour qui il opérait, ni même s'il n'opérait
+pas pour lui-même. Mais Élisabeth savait bien contre qui. C'est,
+disait-elle à l'ambassadeur de France «ung terrible, gallant contre
+elle»<a id="footnotetag890" name="footnotetag890"></a><a href="#footnote890"><sup class="sml">890</sup></a>. Les titres qu'il porte dans les lettres patentes de mars
+1577, marquis de Coetarmoal, comte de Kermoallec et de la Joyeuse Garde,
+conseiller du Roi en son Conseil privé et chevalier de l'Ordre, sont
+probablement le prix de cette guerre sourde à l'Angleterre, en prévision
+d'une guerre ouverte. Mais l'autorisation qui lui est octroyée par ces
+mêmes lettres patentes de s'établir aux Terres Neuves d'Amérique, pour
+en jouir perpétuellement, lui et ses héritiers, n'est pas une
+récompense. Ce projet de colonisation (mars 1577) coïncide si bien avec
+la reprise de la lutte contre les huguenots qu'il y a de bonnes raisons
+de ne pas le prendre trop au sérieux. Quelque incohérente qu'ait
+toujours été la politique des Valois, il n'est pas vraisemblable qu'ils
+se fussent dessaisis d'une partie des navires bretons au moment où ils
+pouvaient craindre l'entrée en ligne de la marine anglaise. De même que
+Charles IX avait fait en 1571, sous prétexte d'un établissement
+outremer, dresser une flotte, qui était destinée à tenir le roi
+d'Espagne «en cervelle», Henri III accordait à La Roche le droit de
+lever, fréter, équiper tel nombre de gens, navires et vaisseaux qu'il
+avisera, non pas, comme le publiait la déclaration royale, pour aller
+aux Terres Neuves, mais pour prêter aide, le cas échéant, aux rebelles
+d'Irlande, si Élisabeth s'avisait de secourir les rebelles de France.
+Les agents anglais ne s'y trompèrent pas et, comparant l'importance de
+cette entreprise coloniale à l'insuffisance de celui qui en était
+chargé, ils avertirent leur gouvernement (juin 1577) qu'il y avait
+«quelque dessein traître contre l'Irlande»<a id="footnotetag891" name="footnotetag891"></a><a href="#footnote891"><sup class="sml">891</sup></a>. La guerre ayant fini
+(septembre 1577) avant que la flotte fût prête et qu'Élisabeth eût
+bougé, on nomma La Roche, pour sauver la face ou l'indemniser des
+avances d'argent qu'il avait faites, vice-roi, lieutenant général et
+gouverneur des Terres Neuves à découvrir et à conquérir (janvier 1578).
+Il partit avec un vaisseau de trois cents tonnes environ, mais il fut
+«bien battu par quatre navires anglais», qu'il «pensait piller»<a id="footnotetag892" name="footnotetag892"></a><a href="#footnote892"><sup class="sml">892</sup></a>, et
+probablement regagna le port.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote884" name="footnote884"><b>Note 884: </b></a><a href="#footnotetag884">(retour) </a> Voir plus haut, ch. V, p. 208-209.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote885" name="footnote885"><b>Note 885: </b></a><a href="#footnotetag885">(retour) </a> L'histoire des rapports de la France avec les Irlandais
+pendant le règne d'Élisabeth reste à écrire. Il n'en est fait mention
+qu'en passant dans les volumes de Froude, <i>History of England from the
+fall of Wolsey to the defeat of the Spanish Armada</i>, t. VI-XIII, 1887.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote886" name="footnote886"><b>Note 886: </b></a><a href="#footnotetag886">(retour) </a> <i>Mémoires de Walsingham</i>, fév. 1570, <i>passim</i>, p. 34, 36,
+49.--<i>Correspondance de La Mothe-Fénelon</i>, t. III, p. 444, 23 janvier
+1571.--Cf. <i>ibid.</i>, p. 450, et t. IV, p. 485.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote887" name="footnote887"><b>Note 887: </b></a><a href="#footnotetag887">(retour) </a> Élisabeth fit remercier Henri III de n'avoir pas
+encouragé Fitz-Maurice, <i>Corresp. de La Mothe-Fénelon</i>, t. VI, p. 488
+(13 juillet 1575).</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote888" name="footnote888"><b>Note 888: </b></a><a href="#footnotetag888">(retour) </a> Sur cet épisode, voir la dépêche de Dale à son
+gouvernement, <i>Calendar of State paper foreing series, of the reign of
+Elizabeth</i>, 1575-1577 (t. XI), p. 101, et celle de Catherine à La
+Mothe-Fénelon, 29 juillet 1575, <i>Lettres</i>, t. V, p. 127-129.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote889" name="footnote889"><b>Note 889: </b></a><a href="#footnotetag889">(retour) </a> Paulet à Walsingham (Juin 1577): «On laisse entendre à la
+Cour (de France) que La Roche est un impudent drôle (an insolent
+fellow), qu'il dépend absolument des Guise, qu'un royaume est trop peu
+pour lui.» <i>Calendar of State paper</i>, 1575-1577 (t. XI), p. 594.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote890" name="footnote890"><b>Note 890: </b></a><a href="#footnotetag890">(retour) </a> <i>Correspondance de la Mothe-Fénelon</i>, t. VI, p. 468, 13
+juillet 1575. Élisabeth, qui ne sait pas très bien le français,
+transporte dans notre langue des mots de la sienne et qui en viennent
+d'ailleurs, mais qui ont, en cours de route, changé de sens. Gallant, en
+anglais, signifie vaillant, hardi.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote891" name="footnote891"><b>Note 891: </b></a><a href="#footnotetag891">(retour) </a> <i>Calendar of State paper foreing series, of the reign of
+Elizabeth</i>, 1575-1577 (t. XI), n° 1467, p. 594. Voir l'échange de
+récriminations entre Paulet ambassadeur d'Angleterre, et Henri III et la
+Reine-Mère dans <i>Lettres</i>, t. V, p. 258, note 1 (20 juin 1577) et plus
+amplement t. V, p. 268, dépêche de Catherine à Mauvissière du 1er août,
+à propos des agissements de Fitz-Maurice et de La Roche. La Roche,
+dit-elle à Paulet, n'était «allé en nul lieu» et lui avait promis de
+n'entreprendre «aucune chose contre sadicte maistresse» (Élisabeth) et
+«s'il faisoit au (le) contraire, il ne faudroit (manquerait) d'estre
+bien chastié».</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote892" name="footnote892"><b>Note 892: </b></a><a href="#footnotetag892">(retour) </a> Paulet à la reine Élisabeth, 7 juillet 1578, <i>Calendar of
+State papers</i>, 1578-1579 (t. XIII) no 71, p. 53.</blockquote>
+
+<p>La Reine-mère avait employé un autre moyen qu'elle pensait aussi
+efficace pour empêcher l'Angleterre de se déclarer en faveur des
+huguenots; elle avait remis en avant le projet de mariage du duc d'Anjou
+avec Élisabeth. Elle travaillait au dedans comme au dehors à préparer au
+Roi une victoire facile. Elle parvint non sans peine à rassurer Damville
+qui, sachant que le Roi lui en voulait mortellement de sa révolte
+passée, demandait des garanties. Les assurances ne coûtaient pas à
+Catherine. Elle lui faisait dire par le duc de Savoie, l'ami du Roi de
+France et l'allié de tous ses ennemis, que s'il se remettait, comme il
+devait, en son devoir, elle consentait, tant elle était sûre du
+contraire, que tout le mal qu'il aurait du Roi, on le lui fasse à
+elle-même et que Dieu lui en envoie autant<a id="footnotetag893" name="footnotetag893"></a><a href="#footnote893"><sup class="sml">893</sup></a>. Elle sollicitait sa
+femme, Antoinette de La Marck, ardente catholique, de le détacher des
+huguenots. Mais Damville voulait mieux que des paroles. Il obtint que le
+marquisat de Saluces lui fût donné de surcroît s'il réussissait à
+soumettre tout le Languedoc à l'obéissance du Roi. Catherine se porta
+garante de cet accord, affirmant que son fils «aymeroit mieulx mouryr
+que faillir à ses promesses»<a id="footnotetag894" name="footnotetag894"></a><a href="#footnote894"><sup class="sml">894</sup></a> C'était rompre à bon marché, la
+cession étant conditionnelle, l'alliance des protestants et des
+politiques (mai 1577).</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote893" name="footnote893"><b>Note 893: </b></a><a href="#footnotetag893">(retour) </a> Au duc de Savoie, 9 janvier 1577, <i>Lettres</i>, t. V. p.
+236.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote894" name="footnote894"><b>Note 894: </b></a><a href="#footnotetag894">(retour) </a> A Damville, 27 janvier 1577, <i>Lettres</i>, t. V, p.
+240.--Cf. la lettre du 16 décembre, p. 228.--Sur la cession de Saluces,
+voir t. V, p. 240, note.</blockquote>
+
+<p>Catherine avait justement prévu qu'Henri III se dégoûterait vite de la
+guerre. Il avait donné à son frère le commandement de la principale
+armée et il le lui retira par jalousie après la prise d'assaut de la
+forte place d'Issoire (11 juin). L'argent manqua; les États généraux,
+qui avaient applaudi à son dessein de rétablir l'unité de foi, lui
+avaient refusé les moyens de l'imposer. Mais les huguenots, affaiblis
+par la défection des catholiques unis, acceptèrent la paix de Bergerac
+(7 septembre 1577).</p>
+
+<p>L'Édit de Poitiers, confirmatif de ce traité, restreignait l'exercice du
+culte réformé à une ville par bailliage, outre les villes et bourgs où
+le libre exercice existait avant la dernière prise d'armes. Henri III,
+fier de cette paix--sa paix--qui réparait la honte de la paix de
+Monsieur, oublia les conseils de sa mère et ne pensa plus qu'à ses
+plaisirs.</p>
+
+<p>Après la mort de Du Gast, un favori de grande allure, il avait commencé
+en 1576 à vivre dans l'intimité de dix ou douze jeunes gens beaux et
+bien faits, qu'il trouvait un plaisir équivoque à voir parés, coiffés,
+attifés avec une recherche et des raffinements de femmes. Les Mignons,
+comme on les appelait, Quélus, Maugiron, Saint-Luc, d'Arques,
+Saint-Mesgrin, etc., jaloux d'accaparer la faveur et les faveurs de leur
+maître, excitaient ses rancunes et ses défiances contre son frère. Ils
+assaillirent Bussy, qui les qualifiait crûment de mignons de couchette,
+et le manquèrent. Quelques jours après, aux noces de Saint-Luc (9
+février 1578), ils narguèrent le duc d'Anjou que Catherine, conciliante,
+avait décidé à paraître au bal. Celui-ci, de dépit et de colère, quitta
+la fête et alla raconter à sa mère ce qui venait de se passer, «de quoy
+elle fut très marrie». Il lui dit son intention, qu'elle trouva «très
+bonne», de s'en aller pour quelques jours, à la chasse, «soulager et
+divertir un peu son esprit des brouilleries de la Cour». Mais le Roi,
+inquiet de cette brusque sortie, et appréhendant une fuite, envoya
+réveiller la Reine-mère et pénétra dans la chambre du Duc, suivi du
+sieur de Losses, capitaine des gardes, et de quelques archers écossais.
+Catherine, «craignant qu'en cette précipitation, il (le Roi) fist
+quelque tort à la vie» de son fils, accourut «toute déshabillée...,
+s'accomodant comme elle peust avec son manteau de nuit»<a id="footnotetag895" name="footnotetag895"></a><a href="#footnote895"><sup class="sml">895</sup></a>. Henri
+fouilla la chambre et le lit, et arracha des mains du suspect, malgré
+ses prières, une lettre où il croyait trouver la preuve d'un complot, et
+qui n'était qu'un poulet de Mme de Sauve. Mais, encore plus irrité de
+cette déception, il sortit, commandant à Losses de garder son frère et
+de ne le laisser parler à personne. Le prisonnier passa la nuit dans une
+mortelle inquiétude. Catherine, qui s'était tue ce soir-là pour ne pas
+exaspérer les passions, envoya le lendemain «quérir tous les vieux du
+Conseil, Monsieur le chancelier, les princes, seigneurs et mareschaulx
+de France», qui tous furent d'avis qu'elle «devoit remonstrer au Roy le
+tort qu'il se faisoit», et tâcher de «r'habiller cela le mieux que l'on
+pourroit». Elle alla trouver Henri III «avec tous ces messieurs» et fit
+agir aussi le duc de Lorraine, son gendre, qui se trouvait à la Cour. Le
+Roi, «ayant les yeux dessillez», consentit à une réconciliation,
+s'excusant de ce qu'il avait faict sur «le zèle qu'il avoit au repos de
+son État». Le Duc se déclara «satisfaict si son frère recognoissoit son
+innocence». Sur cela la Reine-mère «les prit tous deux et les fist
+embrasser»<a id="footnotetag896" name="footnotetag896"></a><a href="#footnote896"><sup class="sml">896</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote895" name="footnote895"><b>Note 895: </b></a><a href="#footnotetag895">(retour) </a> <i>Mémoires de Marguerite</i>, éd. Guessard, p. 135-137.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote896" name="footnote896"><b>Note 896: </b></a><a href="#footnotetag896">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 143-146.</blockquote>
+
+<p>Mais cinq jours après, le duc d'Anjou, qu'Henri III tenait consigné dans
+le Louvre, s'enfuit par la fenêtre de l'appartement de la reine de
+Navarre, sa sœeur, et se retira à Angers, capitale de son apanage.</p>
+
+<p>Cette fuite serait-elle, comme en 1575, l'annonce d'une prise d'armes
+générale. Il y avait d'autant plus lieu de le craindre que le nombre des
+malcontents était plus grand. Pour suffire aux dépenses des dernières
+guerres, aux appétits de son entourage et à ses prodigalités, Henri III
+continuait et aggravait les expédients financiers de sa mère. Il
+augmentait les tailles, empruntait de force aux particuliers et aux
+villes, levait sur le clergé des décimes ordinaires et extraordinaires,
+aliénait les biens d'Église et projetait d'établir à la sortie du
+royaume un nouveau droit, la traite foraine domaniale, sur les blés, les
+toiles, les vins et le pastel (plante tinctoriale), au risque de tarir
+ces quatre sources de la richesse française<a id="footnotetag897" name="footnotetag897"></a><a href="#footnote897"><sup class="sml">897</sup></a>. Il généralisait les
+droits d'importation, revisait, pour les hausser, les anciens tarifs, et
+concentrait la levée des aides, des gabelles et des traites entre les
+mains de quelques Italiens experts à pressurer les contribuables<a id="footnotetag898" name="footnotetag898"></a><a href="#footnote898"><sup class="sml">898</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote897" name="footnote897"><b>Note 897: </b></a><a href="#footnotetag897">(retour) </a> Sous le nom d'imposition foraine, domaine forain, rêve et
+haut passage, étaient levées ensemble trois espèces de droits sur les
+produits du sol et les marchandises, soit à la sortie du royaume, soit
+au passage de la ligne des douanes intérieures. En février 1577, Henri
+III greva les blés, les toiles, les vins et le pastel d'un nouveau
+droit, la traite foraine domaniale, qui était perçu en outre des
+précédents, mais seulement à la frontière du royaume.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote898" name="footnote898"><b>Note 898: </b></a><a href="#footnotetag898">(retour) </a> Mariéjol, <i>Histoire de France de Lavisse</i>, t. VI, 1, p.
+223-233.</blockquote>
+
+<p>L'assemblée générale de la Ville de Paris, dans ses doléances au Roi de
+1575, avait protesté déjà contre «les grandes daces et impositions
+nouvellement inventées ès fermes desquelles on n'a jamais voullu
+recevoir les naturels François», et elle concluait par ce sérieux
+avertissement: «Comme vous avez la domination sur vostre peuple, aussy
+Dieu est vostre supperieur et dominateur, auquel debvez rendre compte de
+vostre charge. Et sçavez trop mieulx, Sire, que le prince qui lève et
+exige de son peuple plus qu'il ne doibt alliene et perd la volunté de
+ses subjects de laquelle deppend l'obéissance qu'on luy donne»<a id="footnotetag899" name="footnotetag899"></a><a href="#footnote899"><sup class="sml">899</sup></a>. En
+1578, l'orateur des États de Normandie, Nicolas Clérel, chanoine de
+Notre-Dame de Rouen, représentait au lieutenant général du Roi «les
+povres villageois de Normandie ... maigres, deschirez, langoureux, sans
+chemise en dos ny soulier en pieds, ressemblans mieux hommes tirez de la
+fosse que vivans», et il s'écriait: «Se souviendront point les
+inventeurs des Édits pernicieux à l'Estat du Roy et repos public que
+Dieu qui est par dessus les Roys les peut confondre en abisme comme il
+sait bien, quand il luy plaist, transférer les royaumes et monarchies où
+l'iniquité abonde et la justice est ensevelie, ainsi qu'il menace en
+Osée, chap. 13: <i>Aufferam</i>, inquit, <i>regem in indignatione mea</i>». Je
+vous ôterai votre roi dans ma colère (Osée. XIII)<a id="footnotetag900" name="footnotetag900"></a><a href="#footnote900"><sup class="sml">900</sup></a>. Nicolas
+Boucherat, abbé de Cîteaux, porte-parole des États de Bourgogne (mai
+1578), ne craignit pas de rappeler à Henri III que Roboam avait, par
+«une aigre et dure réponse» aux plaintes de ses sujets, perdu
+l'obéissance de dix tribus<a id="footnotetag901" name="footnotetag901"></a><a href="#footnote901"><sup class="sml">901</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote899" name="footnote899"><b>Note 899: </b></a><a href="#footnotetag899">(retour) </a> <i>Remontrances très humbles de la Ville de Paris et des
+bourgeois et cytoiens d'icelle</i>. Registres du Bureau de l'Hôtel de Ville
+de Paris, t. VII, p. 313-317.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote900" name="footnote900"><b>Note 900: </b></a><a href="#footnotetag900">(retour) </a> Ch. Robillard de Beaurepaire, <i>Cahiers des Etats de
+Normandie sous le règne de Henri III. Documents relatifs à ces
+assemblées</i>, t. I (1574-1581), p. 324 et 326.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote901" name="footnote901"><b>Note 901: </b></a><a href="#footnotetag901">(retour) </a> Weill, <i>Les Théories sur le pouvoir royal en France
+pendant les guerres de religion</i>, 1891, p. 151.</blockquote>
+
+<p>C'est au nom de ses privilèges que la Bourgogne repoussait
+l'établissement de nouvelles taxes, sans un vote de ses États généraux.
+Les autres provinces alléguaient aussi les droits historiques: la
+Bretagne, les stipulations du contrat de mariage de la reine Anne; la
+Normandie, la charte aux Normands de Louis le Hutin. La grande Ligue de
+1576 était morte de l'étreinte royale, mais la surcharge des impôts
+ravivant ici et là l'esprit particulariste et s'ajoutant à toutes les
+autres causes de mécontentement, des ligues de toutes sortes se
+formaient et s'organisaient en Périgord, en Auvergne, en Dauphiné, en
+Provence, etc.</p>
+
+<p>Au moins Henri III aurait-il dû s'attacher le duc de Guise, si populaire
+à Paris et dans la plupart des grandes villes. Mais il prétendait
+gouverner d'après les préjugés de puissance absolue, comme s'il n'avait
+rien ni personne à ménager. Il traita Guise avec hauteur et laissa voir
+l'intention de lui ôter la grande maîtrise pour en gratifier Quélus. Les
+Mignons, privés du plaisir d'humilier Monsieur, tournèrent «leur
+desbordée outrecuidance» contre ce nouvel ennemi. Mais ils trouvèrent à
+qui parler. Quélus et Maugiron, assistés de Livarot, furent, en un duel
+de trois contre trois, l'un tué, l'autre mortellement blessé par le
+jeune d'Entragues, Ribérac et Schomberg, qui étaient de la bande des
+Lorrains (27 avril 1578). Saint-Mesgrin, autre mignon, qui faisait à la
+duchesse de Guise une cour compromettante, fut, au sortir du Louvre,
+dans la nuit du 21 juillet, assassiné par une troupe que dirigeait,
+dit-on, le frère du duc, Mayenne. Guise avait quitté Paris en mai et le
+bruit courut qu'en prenant congé du Roi il lui avait signifié qu'il
+s'abstiendrait, à l'avenir, de porter les armes contre le duc d'Anjou,
+son frère et l'héritier présomptif de la couronne<a id="footnotetag902" name="footnotetag902"></a><a href="#footnote902"><sup class="sml">902</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote902" name="footnote902"><b>Note 902: </b></a><a href="#footnotetag902">(retour) </a> <i>Négociations diplomatiques de la France avec la
+Toscane</i>, t. IV, 1872, p. 169.</blockquote>
+
+<p>La «paix du Roi» était aussi odieuse à beaucoup de catholiques qu'à la
+plupart des huguenots, ceux-là s'indignant qu'Henri III se fût arrêté en
+plein succès et n'eût pas interdit partout l'exercice public de
+l'hérésie, ceux-ci ne se résignant pas à perdre dans la plus grande
+partie du royaume la liberté de culte que «la paix de Monsieur» leur
+avait octroyée partout. Les politiques, dont le revirement avait décidé
+du succès de la dernière guerre, s'étonnaient de la défaveur de leurs
+chefs. Aussi les «brasseurs» de troubles, qui allaient de parti en parti
+et de province en province, porteurs de plaintes et de projets de
+coalition, trouvaient partout des oreilles complaisantes.
+Qu'adviendrait-il s'ils réussissaient à entraîner le duc d'Anjou, roi en
+expectative?</p>
+
+<p>Catherine se le demandait avec inquiétude. Elle savait par deux
+expériences successives de quel poids serait la détermination du Duc.
+Lui seul était capable de grouper en faisceau compact pour une offensive
+commune les catholiques et les protestants, divisés et même opposés de
+sentiments, de griefs, d'intérêts, et, seul, il pouvait donner à
+l'insurrection un caractère de légitimité. Une prise d'armes qu'il
+désavouerait ou même n'avouerait pas ne serait jamais que partielle,
+sans grande chance de succès ou tout au moins de durée, mais celle dont
+il prendrait le commandement exposait à tous les hasards, par le nombre
+et la force des assaillants, la puissance et la personne royales. Il
+tenait dans ses mains la paix et la guerre.</p>
+
+<p>Catherine était en conséquence décidée à payer au plus haut prix son
+alliance ou sa neutralité. Mais il lui fallait convaincre le Roi de la
+nécessité des sacrifices, et elle y trouvait bien des difficultés. Les
+négociations de 1576 avec Monsieur font date dans son histoire. Les
+critiques contre sa faiblesse ou sa complaisance avaient fait impression
+sur Henri III, jaloux et fier, dont l'orgueil royal avait été
+cruellement éprouvé et qui doutait d'être, comme il l'avait cru
+jusqu'alors, l'enfant «uniquement chéri». Dans la séance d'ouverture des
+États généraux de Blois, tout en donnant «des louanges immortelles» à la
+«vigilance, magnanimité» et «prudence» de sa mère, il avait parlé des
+tourmentes de sa «minorité», quoiqu'il eût à son avènement vingt-deux
+ans, en homme décidé à prendre lui-même à l'avenir le «gouvernail»<a id="footnotetag903" name="footnotetag903"></a><a href="#footnote903"><sup class="sml">903</sup></a>.
+«Il y a bien douze ans, disait en 1588 Catherine, que mon fils n'écoute
+plus mes conseils...»<a id="footnotetag904" name="footnotetag904"></a><a href="#footnote904"><sup class="sml">904</sup></a>. Elle exagérait assurément. Son fils
+continuait à l'aimer et l'estimait plus capable que personne de conduire
+les grandes affaires. Il revenait à elle en toutes ses difficultés comme
+à une mère très tendre et au serviteur le plus sûr. Par habitude de
+paresse ou quand il était malade, il lui abandonnait même toute la
+charge du gouvernement, mais il l'y contrecarrait souvent et lui faisait
+sentir toujours que c'était par délégation. Désormais, elle fut obligée
+de rendre compte de ses actes, d'expliquer sa politique ou de ruser et
+biaiser. Son règne était bien fini; elle tombait au rang de principal
+ministre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote903" name="footnote903"><b>Note 903: </b></a><a href="#footnotetag903">(retour) </a> [Lalourcé et Duval], <i>Recueil de pièces authentiques</i>, t.
+II, p. 45.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote904" name="footnote904"><b>Note 904: </b></a><a href="#footnotetag904">(retour) </a> C'est l'aveu qu'elle faisait en gémissant à un capucin
+qui s'étonnait qu'elle eût permis le meurtre des Guise. Cette pièce
+intéressante a été publiée par Charles Valois, <i>Histoire de la Ligue.
+Œuvre inédite d'un contemporain</i>, Soc. Hist. France, I, 1914, app., p.
+300.</blockquote>
+<a name="c9" id="c9"></a>
+<br>
+
+<h4><i>CHAPITRE IX</i></h4>
+
+<h3>CAMPAGNE DE PACIFICATION A L'INTÉRIEUR</h3>
+
+<p>Catherine avait couru après le duc d'Anjou, fugitif, «de peur qu'il fist
+encore le fou». Elle le trouva «resoleu hà (à) ne rien fayre, à cet
+qu'il m'a dist, qui puise desplayre au Roy son frère et alterer le repos
+de cet royaume», mais il refusa de revenir à la Cour. Elle souhaitait,
+sans trop y croire, qu'il se tînt tranquille «pour leser paser ten
+(tant) de fiers (italien feri, sauvages) humeurs qui sont aujourd'hui en
+cet royaume». Mais cette fois il disait vrai. Il ne pensait pas à
+troubler, comme elle put s'en convaincre quand elle retourna le voir en
+mai à Bourgueil et lui demanda<a id="footnotetag905" name="footnotetag905"></a><a href="#footnote905"><sup class="sml">905</sup></a>: «si l'on [ne] l'avoit pas recherché
+pour le faict des ligues et du bien publicq». «Il m'a, écrivait-elle à
+Henri III, franchement respondu que ouy et que l'on luy en avoit
+présenté des requestes, mais qu'il avoit renvoyé ceulx qui luy en
+avoient parlé et fait parler et qu'il ne luy adviendroit jamays, comme
+il leur avoit faist clairement entendre et congnoistre, de faire aulcune
+chose au préjudice de vostre service et de ce royaume, s'estant estendu
+sur cela et m'en a parlé, ce me semble fort franchement, se laissant
+entendre avoir bien congneu qu'il y a quelque chose de messieurs de
+Guyse meslé en ceci, et m'a dit que quasy tous les gouverneurs et
+lieutenans generaulx des provinces estoient mal contens et qu'ilz
+estoient [tous] ou la pluspart d'intelligence en cecy et qu'il estoit
+d'advis que leur fissiez quelque bonne démonstration pour les asseurer
+et maintenir en la bonne affection qu'ils vous doibvent»<a id="footnotetag906" name="footnotetag906"></a><a href="#footnote906"><sup class="sml">906</sup></a>.</p>
+
+<p>Le plaisir que causaient à la Reine-mère ces déclarations de fidélité
+n'était pas sans mélange. Ce «moricau», qui tout petit était et n'avait
+cessé d'être «guerre et tempeste en son cerveau»<a id="footnotetag907" name="footnotetag907"></a><a href="#footnote907"><sup class="sml">907</sup></a>, avait repris pour
+son compte le projet de Coligny sur les Pays-Bas. Il invoquait les mêmes
+raisons: l'ancienne suzeraineté de la France sur les Flandres<a id="footnotetag908" name="footnotetag908"></a><a href="#footnote908"><sup class="sml">908</sup></a>, la
+prétention de l'Espagne à la «monarchie» du monde, le devoir de protéger
+les opprimés, la nécessité de divertir contre l'étranger les forces qui
+déchiraient l'État. Mais son principal mobile, c'était l'ambition de
+jouer un rôle. Il allait courir d'aventure en aventure pour échapper à
+sa condition de sujet.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote905" name="footnote905"><b>Note 905: </b></a><a href="#footnotetag905">(retour) </a> Catherine à la duchesse de Nemours, Paris, 20 mars 1578,
+<i>Lettres</i>, t. VI, p. 9-10.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote906" name="footnote906"><b>Note 906: </b></a><a href="#footnotetag906">(retour) </a> <i>Lettres</i>, VI, p. 20, 7 mai 1578.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote907" name="footnote907"><b>Note 907: </b></a><a href="#footnotetag907">(retour) </a> Catherine au duc de Guise, 9 févr. 1563, <i>Lettres</i>, t. I,
+p. 618.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote908" name="footnote908"><b>Note 908: </b></a><a href="#footnotetag908">(retour) </a> Droits de suzeraineté que François Ier avait abandonnés à
+Charles-Quint, héritier de la maison de Bourgogne, par les traités de
+Madrid (14 janv. 1526) et de Cambrai (5 août 1529).</blockquote>
+
+<p>Le duc d'Albe n'avait pas réussi à exterminer les rebelles des Pays-Bas
+ni son successeur, don Luis de Requesens, à les regagner par des
+concessions. En mars 1576, après la mort de ce dernier, les troupes
+espagnoles, que Philippe II laissait sans solde, pillèrent avec fureur
+les campagnes et les villes. Les provinces du Sud, catholiques et qui
+jusque-là étaient restées fidèles, s'unirent contre cette soldatesque
+aux provinces du Nord, en majorité calvinistes, dont le prince d'Orange,
+Guillaume de Nassau, avait organisé et dirigeait la révolte. Les États
+généraux, chargés de la défense commune, cherchèrent assistance en
+Angleterre, en France et même auprès des Habsbourg d'Autriche. Après la
+paix de Monsieur, Henri III n'avait «rien eu à la teste» qu'une revanche
+sur les huguenots. Il «méprisa» les sollicitations des communautés et
+seigneurs des Pays-Bas, dont Mondoucet, ancien résident de France à
+Bruxelles, était venu l'entretenir. Mais le duc d'Anjou, «qui du vray
+naturel de Pyrrus n'aymoit qu'à entreprendre choses grandes et
+hasardeuses»<a id="footnotetag909" name="footnotetag909"></a><a href="#footnote909"><sup class="sml">909</sup></a>, envoya sa sœur, la reine de Navarre, s'enquérir, sous
+prétexte d'une cure à Spa, des dispositions de l'aristocratie (mai
+1577). A Cambrai, à Valenciennes, à Mons, où elle s'arrêta, Marguerite
+entendit des plaintes contre la domination espagnole et gagna quelques
+grands seigneurs à la cause de son frère. Aussitôt qu'il se fut enfui du
+Louvre (février 1578), le Duc, apprenant que les troupes des États
+généraux avaient été battues à Gembloux (30 janvier) par le nouveau
+gouverneur général, Don Juan d'Autriche, offrit ses services aux vaincus
+en des termes qui n'admettaient pas de refus. Les États, qui venaient de
+traiter le 7 janvier avec Élisabeth d'Angleterre, étaient très
+embarrassés de ce nouveau protecteur. Ils se résignèrent pourtant «à
+requérir, comme ils disent, le secours que le ducq d'Alenchon (Anjou)
+nous prétend faire», «afin qu'il ne nous soit contraire, voires qu'il
+nous assiste», mais sans vouloir lui livrer aucune «ville ou
+place»<a id="footnotetag910" name="footnotetag910"></a><a href="#footnote910"><sup class="sml">910</sup></a>. Le Duc commença des levées. Le prince de Condé, beaucoup
+d'autres huguenots, par esprit de prosélytisme, et même des catholiques
+lui promirent leur concours. Son grand favori, Bussy d'Amboise, était de
+feu pour cette conquête. Marguerite travaillait à rapprocher son mari et
+son frère bien-aimé<a id="footnotetag911" name="footnotetag911"></a><a href="#footnote911"><sup class="sml">911</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote909" name="footnote909"><b>Note 909: </b></a><a href="#footnotetag909">(retour) </a> <i>Mémoires de Marguerite</i>, éd. Guessard, p. 85.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote910" name="footnote910"><b>Note 910: </b></a><a href="#footnotetag910">(retour) </a> Kervyn de Lettenhove, <i>Les Huguenots et les Gueux</i>, t. V,
+1885, p. 43.--Groen van Prinsterer, <i>Archives ou Correspondance de la
+maison d'Orange-Nassau</i>, 1re série, t. VI, p. 367 et 370.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote911" name="footnote911"><b>Note 911: </b></a><a href="#footnotetag911">(retour) </a> Catherine à Henri III, 6 mai 1578, <i>Lettres</i>, t. VI, p.
+10.</blockquote>
+
+<p>Mais la reine d'Angleterre ne voulait pas de Français dans les
+Pays-Bas. Elle avait soudoyé le comte palatin, Jean Casimir, ce
+condottiere du protestantisme, pour défendre les intérêts anglais et
+entretenir la révolte, et jugeait que c'était assez. Le comte de
+Stafford alla de sa part signifier au Duc que s'il ne se départait de
+son entreprise, elle mettrait «peine de l'en empescher», en même temps
+qu'elle lui laissait entrevoir l'offre de sa main comme prix d'un
+renoncement<a id="footnotetag912" name="footnotetag912"></a><a href="#footnote912"><sup class="sml">912</sup></a>. L'ambassadeur d'Espagne à Paris déclara que si les
+Français entraient en Flandre, son maître entrerait en France. Don Juan
+menaçait. Henri III s'indignait des projets d'agression de son frère
+contre un souverain ami.</p>
+
+<p>Catherine était perplexe. S'opposer au dessein de l'ancien chef des
+huguenots et des catholiques unis, c'était l'induire en tentation de
+révolte; l'aider ou simplement le laisser faire, c'était courir le
+risque d'une brouille avec l'Angleterre et d'un conflit avec l'Espagne.
+Pour conjurer le danger d'une guerre civile ou d'une guerre étrangère,
+elle ne voyait d'autre moyen que d'amener le Duc à renoncer de lui-même
+à l'expédition. C'est à cette fin qu'elle était allée le trouver à
+Bourgueil. L'argument dont elle attendait le plus, c'était que les
+rebelles des Pays-Bas réclamaient son concours sans lui offrir de
+récompense.</p>
+
+<p>Quand Lavardin, le favori du roi de Navarre, lui avait fait confidence
+au Lude<a id="footnotetag913" name="footnotetag913"></a><a href="#footnote913"><sup class="sml">913</sup></a>, comme le tenant de Bussy, que «ceulx des Estatz ...
+bailleroient» à son fils «neuf villes», elle avait répliqué: «Voire (oui
+vraiment) en papier». Pas même sur le papier, ainsi qu'elle put le
+conclure du refus de François de lui montrer leurs lettres. Après bien
+des pourparlers (7-9 mai 1578), elle lui fit signer l'engagement
+d'abandonner ses projets d'intervention à moins que tous les États ne
+consentissent à le faire «leur Prince et Seigneur et pour cest effect» à
+lui «remectre franchement et sans aulcune feintise les principales
+villes et places d'icellui païs qu'ils tiennent». Auquel cas le Roi et
+elle promettaient de ne pas le contrecarrer et même, en attendant,
+l'autorisaient à entretenir 2 400 hommes de guerre sur la frontière de
+la Normandie (9 mai)<a id="footnotetag914" name="footnotetag914"></a><a href="#footnote914"><sup class="sml">914</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote912" name="footnote912"><b>Note 912: </b></a><a href="#footnotetag912">(retour) </a> <i>Lettres de Catherine de Médicis</i>, mai, t. VI, p. 12-13.
+Cf. 6 juin, <i>ibid.</i>, p. 28.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote913" name="footnote913"><b>Note 913: </b></a><a href="#footnotetag913">(retour) </a> Le Lude, à 20 kilomètres de la Flèche (département de la
+Sarthe).</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote914" name="footnote914"><b>Note 914: </b></a><a href="#footnotetag914">(retour) </a> <i>Lettres de Catherine de Médicis</i>, t. VI, p. 25 et note.</blockquote>
+
+<p>Pour l'assagir, elle pensait bourgeoisement à le marier. Elle lui
+expédia le maréchal de Cossé, l'un des chefs des politiques, avec un
+mémoire où elle passait en revue les princesses de la chrétienté qu'il
+pouvait épouser. Il y en avait quelques-unes qu'elle ne citait que pour
+mémoire: la fille d'Auguste, électeur de Saxe, un prince mal disposé
+pour la Maison de France et qui d'ailleurs, étant un luthérien, ne
+saurait empêcher la formation des armées allemandes d'invasion, en
+général calvinistes;--la princesse de Clèves dont le père, ayant un fils
+malsain et deux autres filles mariées, pourrait donner le «païs de
+Gueldres», mais peut-être pas tout de suite, et d'ailleurs la Gueldre
+était bien loin:--la princesse florentine, qui n'aurait pour tout apport
+que de l'argent. Mais elle recommandait une autre Italienne, la fille
+du duc de Mantoue. Outre qu'elle était fort belle, elle recevrait
+peut-être en dot le Montferrat, et le Montferrat joint au marquisat de
+Saluces dont le Roi gratifierait le Duc en le mariant, constituerait à
+celui-ci un bel État, qu'il pourrait agrandir grâce aux alliances de sa
+femme avec tous les princes et potentats d'Italie, surtout advenant la
+mort du roi d'Espagne qui était «avancé en age et moribond»<a id="footnotetag915" name="footnotetag915"></a><a href="#footnote915"><sup class="sml">915</sup></a>. Mais
+le parti de beaucoup le plus avantageux serait une des infantes, si
+Philippe II «bailloit» à son gendre la Franche-Comté et s'engageait à
+lui céder en échange les Pays-Bas ou le duché de Milan dès qu'il aurait
+des enfants, ce qui veut dire des garçons dans la langue de Catherine.
+Henri III et elle «embrasseront» même «fort volontiers» l'idée d'un
+mariage avec la sœur du roi de Navarre<a id="footnotetag916" name="footnotetag916"></a><a href="#footnote916"><sup class="sml">916</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote915" name="footnote915"><b>Note 915: </b></a><a href="#footnotetag915">(retour) </a> Catherine fait le roi d'Espagne plus malade et plus âgé
+qu'il n'était pour les besoins de sa démonstration. Philippe II avait,
+en 1578, cinquante et un ans et il ne mourut que vingt ans après.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote916" name="footnote916"><b>Note 916: </b></a><a href="#footnotetag916">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. VI, note de la p. 12 à la p. 14: Mémoire
+envoyé à M. le maréchal de Cossé.</blockquote>
+
+<p>De tous ces projets le plus tentant était une pure chimère. La
+Reine-mère pouvait-elle croire que le roi d'Espagne, qui avait tant de
+fois repoussé ses combinaisons matrimoniales avec ou sans dot,
+consentirait maintenant à établir un de ses fils et ferait à ce prince
+français la part d'autant plus belle que la naissance d'un petit-fils
+lui aurait fait perdre à lui-même toute chance de ravoir le bien dotal.
+Au vrai, elle cherchait à désarmer le Duc, en lui faisant entrevoir
+l'espérance d'obtenir gratuitement ce qu'il aurait de la peine à se
+procurer par force. En désespoir de cause, elle alla le trouver à
+Alençon avec la reine de Navarre et fit un dernier effort pour l'arrêter
+(fin juin). Henri III, de loin, jouait même jeu. Il lui proposa
+d'échanger les terres de son apanage voisines de Paris, Meulan, Mantes,
+Château-Thierry, etc., contre le marquisat de Saluces, offrant, pour
+élargir cette principauté d'outremonts, de négocier avec le pape la
+cession d'Avignon et du Comtat Venaissin et promettant de le marier avec
+une infante ou avec la princesse de Mantoue et de travailler, quand il
+en aurait les moyens, à son agrandissement en Italie et en toutes les
+autres occasions où il verrait «que ce sera pour sa grandeur et
+advancement»<a id="footnotetag917" name="footnotetag917"></a><a href="#footnote917"><sup class="sml">917</sup></a>. Il mettait tant de conditions à son assistance et
+escomptait si légèrement la complaisance du pape et du roi d'Espagne
+que, chance pour chance, le duc d'Anjou aima mieux tenter celle d'une
+conquête aux Pays-Bas; il poursuivit ses armements, Henri III protesta
+dans toutes les Cours de sa bonne volonté impuissante et commanda aux
+gouverneurs et lieutenants-généraux de courir sus aux bandes qui
+s'autorisaient du nom de son frère<a id="footnotetag918" name="footnotetag918"></a><a href="#footnote918"><sup class="sml">918</sup></a>.</p>
+
+<p>Catherine, elle aussi, désavoua l'agression, assurant à la reine
+d'Angleterre que le Roi et elle ne désiraient «rien tant que de demeurer
+en paix, amitié et bonne voisinance» avec tous leurs «voisins»<a id="footnotetag919" name="footnotetag919"></a><a href="#footnote919"><sup class="sml">919</sup></a>.
+Elle écrivit à Philippe II «le grand regret» qu'elle avait «des jeunese»
+de son fils<a id="footnotetag920" name="footnotetag920"></a><a href="#footnote920"><sup class="sml">920</sup></a>, mais ce n'étaient que paroles. Pouvait-on
+raisonnablement lui demander de risquer une guerre civile pour protéger
+les possessions espagnoles? Elle ordonna, dit-on, sous main, aux
+gouverneurs de laisser passer les forces qui se dirigeaient vers la
+frontière. Le Duc répondit ironiquement au secrétaire d'État, Villeroy,
+qui le priait et même le pressait de renoncer à son «voyage en
+Flandres»: «Je m'assure que vous ne serés des derniers à me venir
+trouver; vous serés le très bien venu»<a id="footnotetag921" name="footnotetag921"></a><a href="#footnote921"><sup class="sml">921</sup></a>. Au nonce, qui tout effaré
+alla prévenir Catherine du départ de son fils, elle aurait répondu avec
+humeur: «Tâchez donc de le rattraper»<a id="footnotetag922" name="footnotetag922"></a><a href="#footnote922"><sup class="sml">922</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote917" name="footnote917"><b>Note 917: </b></a><a href="#footnotetag917">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, app. p. 386-387, 2 juillet 1578.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote918" name="footnote918"><b>Note 918: </b></a><a href="#footnotetag918">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 34, note 2.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote919" name="footnote919"><b>Note 919: </b></a><a href="#footnotetag919">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 30.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote920" name="footnote920"><b>Note 920: </b></a><a href="#footnotetag920">(retour) </a> 8 août 1578, <i>Lettres</i>, t. VI, p. 34.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote921" name="footnote921"><b>Note 921: </b></a><a href="#footnotetag921">(retour) </a> Kervyn de Lettenhove, t. V, p. 115, note 1.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote922" name="footnote922"><b>Note 922: </b></a><a href="#footnotetag922">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 117.</blockquote>
+
+<p>Elle ne croyait pas à une riposte du roi d'Espagne, mais elle prit à
+tout hasard ses précautions. Elle recommanda au surintendant des
+finances, Bellièvre, d'assurer le paiement des 500 000 livres destinées
+aux Suisses et de pourvoir à la solde «des garnisons de Piedmont et
+Ytalie» ainsi qu'à l'entretien des «citadelles villes et forteresses de
+deçà»<a id="footnotetag923" name="footnotetag923"></a><a href="#footnote923"><sup class="sml">923</sup></a>.</p>
+
+<p>Mais la meilleure sauvegarde contre une attaque, c'était l'union du
+royaume. Catherine résolut d'aller pacifier le Midi, qui était de toutes
+les régions de la France la plus troublée par les haines religieuses,
+les conflits des ordres, les agitations sociales, les habitudes
+d'indépendance des gouverneurs et les velléités absolutistes d'un
+monarque sans volonté. Henri III, à qui Damville restait suspect malgré
+ses services récents, le poussait à se démettre du gouvernement du
+Languedoc, lui proposant en échange celui du maréchal de Bellegarde:
+Saluces et les pays d'outremonts. Damville avait refusé l'offre et
+Bellegarde, qui s'était trop pressé de résigner son commandement,
+s'étonnait que le Roi différât de l'y rétablir. Il méditait d'y rentrer
+de force avec l'aide du chef des réformés dauphinois, Lesdiguières, la
+connivence du duc de Savoie et l'argent des Espagnols du Milanais. Les
+lieutenants de Damville, Châtillon, gouverneur de Montpellier, fils de
+Coligny, ardent huguenot, qui ne lui pardonnait pas sa défection dans la
+dernière guerre, et le capitaine Parabère qui tenait la ville et la
+citadelle de Beaucaire et voulait s'en rendre maître, profitaient des
+mauvaises dispositions de la Cour pour s'insurger contre leur chef<a id="footnotetag924" name="footnotetag924"></a><a href="#footnote924"><sup class="sml">924</sup></a>.
+Des bandes huguenotes que la paix laissait sans emploi commettaient en
+Languedoc tant de pilleries et de meurtres qu'un seul de leurs
+capitaines, Bacon, avait, disaient les États de la province, volé «pour
+plus de cent mil escus» et «fait espandre tant de sang innocent qu'il
+n'est pas creable que Dieu n'en veulhe tirer vengeance»<a id="footnotetag925" name="footnotetag925"></a><a href="#footnote925"><sup class="sml">925</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote923" name="footnote923"><b>Note 923: </b></a><a href="#footnotetag923">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. VI, p. 30-31, 22 juin 1578.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote924" name="footnote924"><b>Note 924: </b></a><a href="#footnotetag924">(retour) </a> Sur l'affaire de Parabère, <i>Lettres</i>, t. VI, p. 29, note;
+p. 57, note; p. 98, note, et app., p. 401 (lettre de Bellegarde au Roi
+du 9 sept. 1578), et le livre du comte Jules Delaborde, <i>François de
+Châtillon, comte de Coligny</i>, Paris, 1886, p. 181, sqq et p. 187.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote925" name="footnote925"><b>Note 925: </b></a><a href="#footnotetag925">(retour) </a> <i>Histoire du Languedoc de D. Vaissète</i>, éd. nouv., t.
+XII, Preuves, col. 1280-1282.</blockquote>
+
+<p>En Provence, le parti des Communautés de villes, ou, comme on disait,
+les Razats (les Rasés), que soutenait le Parlement d'Aix, était en lutte
+avec le comte de Carcès, chef de la noblesse. Le comte de Suze, que le
+Roi avait nommé à la lieutenance générale, ne savait se faire obéir ni
+des uns ni des autres. En Dauphiné, les divisions entre réformés et
+catholiques s'aggravaient d'un conflit entre le tiers état et la
+noblesse sur la question de la taille et de vagues aspirations de
+nivellement social parmi les paysans.</p>
+
+<p>De la Guyenne au Dauphiné, les chefs protestants restaient en armes, et,
+sous prétexte ou pour la raison que la paix de Bergerac ne serait pas
+appliquée, ils refusaient, malgré leurs engagements formels, de
+restituer les places fortes qu'ils avaient occupées pendant les deux
+dernières guerres. Le roi de Navarre se plaignait de n'être gouverneur
+de Guyenne qu'en titre et accusait le maréchal de Biron, lieutenant
+général de la province, de n'agir qu'à sa guise ou par ordre de la Cour
+sans le consulter jamais. Il réclamait, non par amour, mais par dignité,
+sa femme, qu'Henri III, depuis sa fuite, retenait comme une sorte
+d'otage.</p>
+
+<p>Catherine décida son fils à laisser partir Marguerite et elle partit
+avec elle pour travailler à la réconciliation des partis et à la
+pacification du royaume.</p>
+
+<p>Elle était assistée d'un secrétaire d'État, Pinart, et de conseillers du
+Roi, choisis parmi les plus capables: Saint-Sulpice et Paul de Foix,
+celui-ci ancien ambassadeur à Rome, et celui-là en Espagne, et Jean de
+Monluc, l'heureux négociateur de l'élection de Pologne. Le cardinal de
+Bourbon l'accompagnait et le duc de Montpensier la rejoignit en cours de
+route. Sa vieille amie, la duchesse d'Uzès, la jeune duchesse de
+Montpensier, la princesse douairière de Condé lui tinrent quelque temps
+compagnie. Elle emmenait, entre autres dames et demoiselles d'honneur,
+Atri, une Italienne, Dayelle, une Grecque, et l'ensorceleuse Mme de
+Sauve. C'était une Cour de France en raccourci qui allait refaire en
+sens contraire, et pour les mêmes fins de consolidation monarchique, le
+grand tour de France entrepris en 1564 après la première guerre de
+religion.</p>
+
+<p>De Bordeaux, une de ses premières étapes, elle écrivait à Bellièvre, son
+homme de confiance, d'empêcher à tout prix, c'est-à-dire en y mettant le
+prix, une invasion de Jean Casimir; elle, de son côté, s'efforcerait de
+«lever le roy de Navarre et ceulx de sa religion ors (hors) de defiense
+en quoy l'on lé met que le Roy les veult tous ruyner». Ainsi, en ôtant à
+Casimir la tentation de venir et au roi de Navarre celle de l'appeler,
+on éviterait l'orage. «Velà pourquoy je panse fayre ysi plus de service
+au Roy et au Royaume que de ne luy cervir auprès de luy que de dire (que
+je ne pourrais lui servir en disant) un mauvés avis.» Un mauvais avis!
+Elle veut dire un bon avis qui ne serait pas agréable. On a l'impression
+que, parmi les raisons de s'éloigner, il y en a une qu'elle ne dit pas:
+celle de regagner, à force de dévouement, la confiance et l'affection de
+son fils quelque peu altérées par les désaccords des derniers temps.
+Elle se disait résolue à ne repartir du Midi, où elle venait d'arriver,
+qu'après y avoir rétabli la paix. «Je playndré infiniment ma pouine
+(peine) d'estre ysi veneue et m'an retourner come un navire désanparé et
+set (si) Dieu me fayst la grase de fayre cet (ce) que je désire,
+j'espère que cet royaume cet santiré de mon traval (se sentira de mon
+travail) et que le repos y dureré»<a id="footnotetag926" name="footnotetag926"></a><a href="#footnote926"><sup class="sml">926</sup></a> (durerait, durera). Un de ses
+premiers actes fut la dissolution d'une confrérie qui, groupant les
+catholiques zélés de Bordeaux, attisait leur fanatisme<a id="footnotetag927" name="footnotetag927"></a><a href="#footnote927"><sup class="sml">927</sup></a>. Quelques
+jours après, en la salle de l'évêché d'Agen, elle harangua «fort grand
+nombre et des plus grands» de la noblesse de Guyenne sur les «occasions»
+de sa venue. La première était que Dieu ayant fait la grâce au Roi de
+mettre fin à la dernière guerre par la paix qu'il avait donnée à ses
+sujets, «il (le Roi) vous prie par moy... d'embrasser de cœur et
+d'affection l'union à laquelle je vous appelle». «L'autre occasion... a
+esté pour mener sa sœur, ma fille, au Roy de Navarre, lequel il aime,
+tient et estime pour son proche parent et allyé; il le vous a baillé
+pour son lieutenant en ceste Guienne et vostre gouverneur, veult et
+entend que vous luy obéissiez comme vous estant donné de luy, espérant
+qu'il sera tousjours bien avecques luy, le recognoistra pour son Roy et
+vous traictera comme ses subjectz». Elle leur recommandait en leurs
+doutes et leurs difficultés de recourir à sa fille, qu'elle avait
+«cherement nourrye et instruicte à honnorer et recognoistre le Roy son
+frère», laquelle y pourvoirait pour leur bien et conservation «selon
+qu'elle sçait estre de la vollunté du Roy son frère». Et solennellement
+elle protestait «que s'il advenoit (ce que Dieu ne veuille et que je ne
+pourroys jamais penser) qu'elle eust aultre intencion et moy mesme quand
+Dieu n'oubliroyt (lire m'oublierait) tant que d'estre envers le Roy qui
+est le vostre et le myen aultre que je ne doibtz, je vous prie ne vous
+(nous) tenyr ne elle [ne] moy pour ce que nous sommes et me préférer le
+service de vostre Roy à toutes autres considérations»<a id="footnotetag928" name="footnotetag928"></a><a href="#footnote928"><sup class="sml">928</sup></a>. C'était se
+proclamer, elle et sa fille, déchues, en cas de désobéissance, des
+privilèges de leur rang pour faire mieux sentir à ces gentilshommes la
+vertu de la fidélité.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote926" name="footnote926"><b>Note 926: </b></a><a href="#footnotetag926">(retour) </a> Bordeaux, 18 septembre 1578, <i>Lettres</i>, t. VI, p. 38-39.
+Cf. p. 63.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote927" name="footnote927"><b>Note 927: </b></a><a href="#footnotetag927">(retour) </a> 29 septembre, <i>Lettres</i>, t. VI, p. 40. Cf. Brantôme, éd.
+Lalanne, t. III, p. 382, et t. VII, p. 375.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote928" name="footnote928"><b>Note 928: </b></a><a href="#footnotetag928">(retour) </a> 15 octobre 1578, <i>Lettres</i>, t. VI, p. 75, et app., p.
+398-400. Le copiste a mal lu, mais les passages fautifs sont faciles à
+comprendre et à rectifier.</blockquote>
+
+<p>Le roi de Navarre était allé au-devant de sa belle-mère et de sa femme
+jusqu'à La Réole. La première entrevue fut cordiale<a id="footnotetag929" name="footnotetag929"></a><a href="#footnote929"><sup class="sml">929</sup></a>. On se mit
+facilement d'accord sur le principe: observation de l'Édit de Poitiers
+et du traité de Bergerac, restitution des places fortes indûment
+occupées. Mais quand il en fallut venir à l'application, les difficultés
+commencèrent. Les protestants détenaient plus de deux cent neuf villes,
+villettes ou châteaux forts dont ils ne voulaient pas se dessaisir<a id="footnotetag930" name="footnotetag930"></a><a href="#footnote930"><sup class="sml">930</sup></a>.
+Le roi de Navarre était disposé à exécuter loyalement les articles de la
+paix et il savait bien pour quelles raisons très intéressées tant de
+capitaine huguenots, et par exemple Merle, qu'il qualifiait de «larron»,
+se montraient si difficiles. Mais il devait compter avec son parti, qui
+était ardent et soupçonneux, et lui-même n'était pas sans griefs et sans
+rancunes. Quand il se trouva en présence du maréchal de Biron, il lui
+parla «plus brusquement, écrit la Reine-mère, que nous ne pensions», ma
+fille et moi, «dont ledict sieur mareschal monstra d'estre fort en
+collere». Les deux Reines et le cardinal de Bourbon eurent de la peine
+«à les accorder tellement quellement»<a id="footnotetag931" name="footnotetag931"></a><a href="#footnote931"><sup class="sml">931</sup></a>, c'est-à-dire plutôt mal que
+bien. Catherine appréhendait par-dessus tout que son gendre, dont elle
+mésestimait l'intelligence et le patriotisme, ne s'entendît avec le roi
+d'Espagne par peur du roi de France. Elle n'était pas trop surprise
+qu'il eût envoyé un de ses serviteurs les plus confidents, Clervaut, à
+Casimir. Mais elle se préoccupait beaucoup d'une lettre qu'il avait
+écrite à D. Sancho de Leyva, vice-roi de la Navarre espagnole, et des
+«visitations» qu'il avait envoyé faire en Espagne<a id="footnotetag932" name="footnotetag932"></a><a href="#footnote932"><sup class="sml">932</sup></a>. Elle avait hâte
+de couper court à toutes ces trames par une prompte paix.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote929" name="footnote929"><b>Note 929: </b></a><a href="#footnotetag929">(retour) </a> Elle eut lieu à Casteras, une «maison», d'où la
+Reine-mère, sa fille et son gendre le même jour gagnèrent La Réole.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote930" name="footnote930"><b>Note 930: </b></a><a href="#footnotetag930">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. VI, app., p. 451.</blockquote>
+
+<p>Mais des deux parts on perdait le temps à chercher un lieu de
+rendez-vous qui ôtât les défiances. Catherine, impatientée, alla
+s'installer à Auch, où son rendre finit par la rejoindre. Les
+pourparlers commencèrent parmi les fêtes et les plaisirs. Les dames et
+les demoiselles d'honneur négociaient à leur façon. Mais, loin
+d'encourager cette diplomatie galante, la Reine-mère, affirme Marguerite
+sa fille, en montrait de l'humeur, persuadée que son gendre, très épris
+de Dayelle, et les gentilshommes huguenots qui avaient pareilles
+attaches tiraient les affaires en longueur «pour voir plus longtemps ses
+filles»<a id="footnotetag933" name="footnotetag933"></a><a href="#footnote933"><sup class="sml">933</sup></a>. Des coups de main interrompaient la trêve. Un soir,
+pendant le bal, un courrier vint dire au roi de Navarre à l'oreille que
+les catholiques avaient surpris La Réole (mi-novembre). Sans rien
+laisser paraître de ses sentiments, il avertit Turenne, son meilleur
+lieutenant, s'esquiva du bal avec lui et alla se saisir de Fleurance,
+petite ville catholique. Catherine ordonna de rendre La Réole aux
+protestants.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote931" name="footnote931"><b>Note 931: </b></a><a href="#footnotetag931">(retour) </a> 9 octobre 1578, <i>Lettres</i>, t. VI, p. 64.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote932" name="footnote932"><b>Note 932: </b></a><a href="#footnotetag932">(retour) </a> 4 octobre 1578, <i>Lettres</i>, t. VI, p. 53. Kervyn de
+Lettenhove a publié (<i>Les Huguenots et les Gueux</i>, t. IV, p. 579) une
+lettre du roi de Navarre à Philippe II. Elle est polie, froide, évasive.
+C'est probablement une réponse à des avances venues de Madrid et elle
+porte la date du 3 avril 1577. L'historiographe Palma Cayet rapporte
+qu'en 1578 le roi d'Espagne incita le roi de Navarre à se déclarer
+contre Henri III (Avant-propos de la <i>Chronologie Novenaire</i>, éd.
+Buchon, p. 5). La lettre du 3 avril 1577 prouve que ce n'était pas la
+première fois. Philippe II récidiva en 1580 et 1583 sans plus de succès,
+quelques avantages qu'il offrît (Palma Cayet, <i>Chronologie septenaire</i>,
+éd. Buchon, p. 200-201, et <i>Mémoires et Correspondance</i> de Du
+Plessis-Mornay, Paris, 1824, t. IV, p. 154). Le Béarnais, obligé de
+ménager tout le monde, ne pouvait rejeter avec mépris les propositions
+de son redoutable voisin. Mais il n'a jamais sollicité, quoi que suppose
+Kervyn de Lettenhove, ni accepté les secours de cet ennemi du
+protestantisme et de la France. Le maréchal de Biron, qui n'avait aucun
+intérêt à le disculper, disait à la Reine-mère (<i>Lettres</i>, t. VI, p. 71,
+11 octobre 1578) que Philippe II avait poussé le roi de Navarre contre
+Henri III, évidemment en 1577, avant la paix de Bergerac (sept.) et
+qu'il lui avait même offert de se liguer avec lui. Mais il y avait en
+France des huguenots moins scrupuleux qu'Henri de Bourbon. Un an et demi
+plus tard, Bellièvre écrivait à Catherine (Bordeaux, 20 janvier 1581)
+que le bruit courait que Jean Casimir «s'est faict pensionnaire du roy
+d'Espaigne» et il faisait remarquer que «ceste mutation dudict Casimir
+semble estrange, actendu ce qu'il a faict cy devant», mais il ajoutait:
+«Nous avons descouvert en ce païs (la Guyenne où il était) à quoy en
+pouvoient estre les huguenots de France avec ledict Sr. roy d'Espaigne,
+tellement que je ne veulx [rien] asseurer dudict Casimir qui est d'un
+estrange naturel». <i>Lettres</i>, t. VII, app., p. 460.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote933" name="footnote933"><b>Note 933: </b></a><a href="#footnotetag933">(retour) </a> <i>Mémoires de Marguerite</i>, éd. Guessard, p. 158.</blockquote>
+
+<p>Ce fut seulement le 3 février 1579 que commencèrent à Nérac les
+discussions sérieuses. Les députés des Églises, après s'être fait
+attendre plusieurs mois, étaient enfin arrivés. Ils réclamèrent,
+contrairement aux articles de Bergerac, le libre exercice du culte dans
+tout le royaume et l'octroi d'environ soixante places de sûreté. Paul de
+Foix, Saint-Sulpice, le cardinal de Bourbon s'élevèrent contre cette
+prétention. Mais les députés tinrent ferme sur la question des lieux de
+refuge, «alléguant, écrit Catherine à Henri III, une seule raison, qui
+leur a esté par infiniz aultres solue (réfutée),... que sans la retraite
+qu'ils eurent à La Rochelle lors de la Sainct Berthèlemy, ilz estoient
+tous perdus, commes les aultres qui moururent en ce temps là»<a id="footnotetag934" name="footnotetag934"></a><a href="#footnote934"><sup class="sml">934</sup></a>.
+Lorsqu'ils eurent épuisé cet argument, ils allèrent trouver la
+Reine-mère un soir à son souper et lui demandèrent congé. Outrée de
+colère qu'ils lui eussent fait perdre le temps sans intention de
+conclure, elle «leur parla royallement et bien hault jusques à leur dire
+que [elle] les feroit tous pendre comme rebelles: sur quoy la reyne de
+Navarre se mist en devoir d'appaiser le tout, mesme plura (pleura)
+suppliant sa Majesté de leur donner la paix»<a id="footnotetag935" name="footnotetag935"></a><a href="#footnote935"><sup class="sml">935</sup></a>. La délibération
+continua. Catherine présidait les débats et y intervenait souvent,
+discutant, marchandant, lâchant les concessions une à une. Les
+conseillers du Roi tombaient de fatigue; un jour Monluc se trouva mal;
+un autre jour Paul de Foix dut sortir pour gagner son lit. Elle ne
+paraissait jamais lasse et, dans l'intervalle des conférences, elle
+faisait venir ses adversaires les plus intraitables et peinait à les
+convaincre.</p>
+
+<p>Ses arguments, ses caresses, l'intervention de Turenne et du Roi de
+Navarre qui, eu égard aux événements des Pays-Bas, n'avaient pas intérêt
+à rompre, amenèrent les intransigeants du parti à rabattre de leurs
+prétentions. Ils n'obtinrent que quatorze places de sûreté et seulement
+pour six mois (convention de Nérac, 28 février 1579)<a id="footnotetag936" name="footnotetag936"></a><a href="#footnote936"><sup class="sml">936</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote934" name="footnote934"><b>Note 934: </b></a><a href="#footnotetag934">(retour) </a> Nérac, 12 février 1579, <i>Lettres</i>, t. VI, p. 260. C'est,
+je crois, la seule allusion directe qui se trouve dans la correspondance
+relativement à l'odieux massacre. On voit que Catherine en parle
+tranquillement à son ancien complice Henri III, comme d'un événement
+auquel ils seraient étrangers.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote935" name="footnote935"><b>Note 935: </b></a><a href="#footnotetag935">(retour) </a> Récit de la conférence par le secrétaire du maréchal de
+Damville, dans <i>Lettres</i>, t. VII, app. p. 446.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote936" name="footnote936"><b>Note 936: </b></a><a href="#footnotetag936">(retour) </a>: <i>Lettres</i>, t. VI, p. 282.</blockquote>
+
+<p>Tout en négociant avec Henri de Bourbon et les réformés, Catherine
+dirigeait du fond de la France les grandes affaires du royaume et les
+relations avec les puissances étrangères. Le Roi, à Paris ou dans les
+environs, légifère, règle son conseil, crée des taxes nouvelles ou
+aggrave les anciennes. Il institue l'Ordre du Saint-Esprit, en rédige
+les statuts et en fixe minutieusement le costume. Il pèlerine à
+Notre-Dame de Chartres pour avoir des enfants, danse en ville avec la
+Reine deux fois la semaine, ou villégiature à Ollainville, une jolie
+résidence dont il a fait cadeau à sa femme. La Reine-mère, à Bordeaux,
+Agen, Port-Sainte-Marie, Auch, Toulouse, Nérac, travaille à lui procurer
+la paix. Elle se déplace sans cesse, malgré son catarrhe et ses
+rhumatismes, campe dans les grandes et les petites villes ou les
+châteaux. Elle traite ou correspond avec les protestants, avec les
+catholiques, avec les parlements, les gouverneurs, le clergé, la
+noblesse, les communautés, avec tout ce qui a une influence et peut la
+servir en son œuvre. Elle s'entremet auprès de son fils en faveur de
+Damville, qui s'inquiétait des dispositions de la Cour<a id="footnotetag937" name="footnotetag937"></a><a href="#footnote937"><sup class="sml">937</sup></a>. Elle
+conseille à Henri III d'empêcher Châtillon de secourir le capitaine
+rebelle de Beaucaire; elle fait intervenir le roi de Navarre comme chef
+du parti protestant à même fin. Elle voit le gouverneur du Languedoc à
+Toulouse et achève de le rassurer.</p>
+
+<p>Elle a une police très bien faite, qui l'avertit de tous les remuements;
+elle arrête les courriers, lit les lettres, écoute ou sollicite les
+confidences. Elle sait que les «brouilleurs de provinces» ont des
+intelligences dans la région de Toulouse et qu'ils ont délégué quelqu'un
+à Paris pour se mettre en rapport avec les émissaires de Bourgogne et de
+Normandie<a id="footnotetag938" name="footnotetag938"></a><a href="#footnote938"><sup class="sml">938</sup></a>. Elle ne craint pas à l'occasion d'ouvrir une dépêche de
+l'ambassadeur de France à Madrid pour savoir plus vite le secret des
+intrigues espagnoles et y aviser<a id="footnotetag939" name="footnotetag939"></a><a href="#footnote939"><sup class="sml">939</sup></a>. «Il n'est, écrit-elle à Henri
+III, heure du jour ny de la nuict... que je ne pense aux moiens
+nécessaires» pour remédier doucement aux «mauvaises délibérations et
+praticques<a id="footnotetag940" name="footnotetag940"></a><a href="#footnote940"><sup class="sml">940</sup></a>».</p>
+
+<p>Elle proposait au Roi, quelquefois sur sa demande, et le plus souvent
+d'elle-même, les mesures propres à calmer l'agitation ou à la prévenir.
+Elle constatait que les innovations fiscales soulevaient presque jusqu'à
+la révolte les «peuples» surchargés. La plupart des États provinciaux
+demandaient que les impôts fussent réduits aux chiffres du temps de
+Louis XII. Les Méridionaux protestaient «avec pour le moings aultant de
+véhémence» que les Normands, étant «gens plus chauds et coleres»<a id="footnotetag941" name="footnotetag941"></a><a href="#footnote941"><sup class="sml">941</sup></a>.
+Les Bretons avaient «intelligence en aucunes provinces de ce royaume et
+mesme du costé d'Angleterre pour y avoir secours quant l'occasion s'en
+présentera». Ils ne voulaient ni payer l'imposition foraine ni souffrir
+de garnisons royales dans leurs villes, les États du pays «s'estant...
+tous resoluz d'une vive voix» de s'y opposer «par voye de fait s'ils y
+sont contraints et d'y exposer vie et biens»<a id="footnotetag942" name="footnotetag942"></a><a href="#footnote942"><sup class="sml">942</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote937" name="footnote937"><b>Note 937: </b></a><a href="#footnotetag937">(retour) </a> Les lettres de Damville à Catherine du 31 octobre 1577
+au 24 mars 1579 montrent que le gouverneur du Languedoc cherchait un
+appui auprès d'elle (voir <i>Lettres</i>, t. VI, app. p. 464-481). Henri III,
+à la sollicitation de sa mère, écrivit à Damville (6 déc. 1578), qu'il
+chargeait sa mère d'agir contre Châtillon (<i>Lettres</i>, t. VI, app. p.
+409), et lui témoigna (p. 461) le contentement qu'il avait de la prise
+de Beaucaire (6 mars 1579). Le roi de Navarre avait désavoué les
+entreprises de Châtillon (<i>Ibid.</i>, p. 67, 101, 246 et <i>passim</i>).</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote938" name="footnote938"><b>Note 938: </b></a><a href="#footnotetag938">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. VI, p. 267, Nérac, 17 février 1579.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote939" name="footnote939"><b>Note 939: </b></a><a href="#footnotetag939">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 107.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote940" name="footnote940"><b>Note 940: </b></a><a href="#footnotetag940">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 73.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote941" name="footnote941"><b>Note 941: </b></a><a href="#footnotetag941">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 178.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote942" name="footnote942"><b>Note 942: </b></a><a href="#footnotetag942">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. VI, app., p. 403, avis donné à la
+Reine-mère et au duc de Montpensier, gouverneur de Bretagne, par le
+sieur de La Hunaudaye.</blockquote>
+
+<p>Ne serait-il pas possible, suggérait Catherine, de gratifier la Bretagne
+de quelque allégement pour calmer «cette grande crierie»<a id="footnotetag943" name="footnotetag943"></a><a href="#footnote943"><sup class="sml">943</sup></a>? Elle
+était aussi d'avis de retirer les édits soumis à la vérification du
+Parlement, et qui provoquaient tant de colères. L'imposition foraine,
+elle veut dire évidemment la traite foraine domaniale, cette surtaxe
+prélevée sur les vins et les blés à la sortie du royaume, frappait les
+pays agricoles et particulièrement la noblesse du Midi, dont les terres
+étaient toutes plantées en vignes et en blé. Elle avait bien représenté
+aux gens de Guyenne et du Languedoc, «que ce qui s'en prend n'est que
+sur l'estranger [acheteur] et que les deniers sont destinés pour le
+paiement de ce qui est deu, pour les guerres passées, aux Suisses dont
+l'alliance est si nécessaire». Mais ils répliquaient «qu'ils n'ont
+aulcun moyen de faire argent et joyr de leur revenu que par le débit de
+leurs bledz et vins». Aussi elle prie son fils «de prendre une bonne
+résolution pour les costez de deça et prendre en bonne part» ce qu'elle
+lui en dit<a id="footnotetag944" name="footnotetag944"></a><a href="#footnote944"><sup class="sml">944</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote943" name="footnote943"><b>Note 943: </b></a><a href="#footnotetag943">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. VI, p. 103, 1er novembre 1578, et p. 201.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote944" name="footnote944"><b>Note 944: </b></a><a href="#footnotetag944">(retour) </a>944 <i>Ibid.</i>, p. 125-126.</blockquote>
+
+<p>Il y a en outre des taxes dont ceux qui les lèvent ont tout le profit.
+Le Roi, qui n'en touche rien, ne pourrait-il pas les supprimer? Le
+clergé s'indigne des aliénations et refuse de payer les décimes. De sa
+propre autorité, elle fit surseoir aux poursuites, qui ruinaient les
+ecclésiastiques en frais de justice. Elle craignait les inspirations de
+la colère et de la misère. Elle ne cessait pas de recommander de
+«modérer toutes choses»<a id="footnotetag945" name="footnotetag945"></a><a href="#footnote945"><sup class="sml">945</sup></a>. Elle se réjouissait que son fils eût
+consenti une réduction de moitié sur les nouvelles traites et
+impositions foraines, car si, d'une part, il n'y a «aultre meilleur
+moyen pour satisfaire aux Suisses que par celuy de cesdictes traites et
+impositions foraines», d'autre part «il faut principalement en ce temps
+aller retenu et avoir aussy beaucoup de considérations avant que presser
+telles nouvelles subventions.»<a id="footnotetag946" name="footnotetag946"></a><a href="#footnote946"><sup class="sml">946</sup></a>946.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote945" name="footnote945"><b>Note 945: </b></a><a href="#footnotetag945">(retour) </a> A Bellièvre, 6 janvier 1579, <i>Lettres</i>, t. VI, p. 178.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote946" name="footnote946"><b>Note 946: </b></a><a href="#footnotetag946">(retour) </a> Au Roi, 2 février 1579, <i>Lettres</i>, t. VI, p. 248.</blockquote>
+
+<p>Comme elle sait Henri III ombrageux et susceptible, elle n'aborde
+certains sujets qu'avec beaucoup de précaution. Il en voulait à son
+frère de compromettre la sécurité du royaume par l'invasion des
+Flandres. Elle avait fait de son mieux pour détourner le Duc de cette
+aventure et ne s'y était résignée que pour éviter un plus grand mal.
+Mais quand la nouvelle lui vint, au cours de son voyage, que le roi de
+Portugal, D. Sebastien, avait été tué dans une bataille contre les
+Maures (Alcazar Kebir, août 1578), laissant pour successeur un vieillard
+décrépit, le cardinal Henri, elle jugea que Philippe II, fils d'une
+infante portugaise, aurait tellement à cœur de réaliser l'unité
+politique de la péninsule hispanique, ce rêve de ses prédécesseurs, en
+s'assurant cet héritage, qu'il y emploierait le meilleur de ses forces
+et se bornerait à se défendre aux Pays-Bas. Elle imagina même, pour
+avoir l'occasion d'intervenir à son heure dans les affaires du Portugal,
+de poser sa candidature à la succession du Cardinal, sous prétexte que
+trois siècles auparavant une princesse de sa famille maternelle,
+Mathilde, comtesse de Boulogne, avait été la femme--la femme répudiée
+et sans enfants--d'un roi de Portugal. Probablement l'idée lui vint
+qu'elle pourrait troquer sa prétention, qui n'était pas «petite», du
+moins elle le croyait<a id="footnotetag947" name="footnotetag947"></a><a href="#footnote947"><sup class="sml">947</sup></a>, contre d'avantageuses compensations. Le
+succès des armes françaises dans les Pays-Bas pouvait donner quelque
+consistance à cette thèse légère. Mais elle n'osait pas conseiller
+directement au Roi, dont elle savait les dispositions, de soutenir le
+duc d'Anjou. Ce fut sous le couvert d'un entretien avec le maréchal de
+Biron qu'elle glissa l'insinuation. Biron lui avait représenté les
+méchants desseins de Philippe II contre le royaume, et entre autres sa
+proposition au roi de Navarre de faire ligue contre Henri III, avec le
+concours certain des princes de la «Jarmanie» (Germanie), et il avait
+conclu qu'aussitôt la paix assurée au dedans, il fallait déclarer la
+guerre au roi d'Espagne; qu'il n'y avait rien à craindre et beaucoup à
+espérer, que de cette façon le duc d'Anjou serait «obligé» et occupé.
+«Vous prendrez en bonne part, monsieur mon fils, ajoute-t-elle en
+manière d'excuse, que je vous représente mot pour mot tout ce qui s'est
+passé entre luy (Biron) et moy»<a id="footnotetag948" name="footnotetag948"></a><a href="#footnote948"><sup class="sml">948</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote947" name="footnote947"><b>Note 947: </b></a><a href="#footnotetag947">(retour) </a> Nérac, 8 février 1579, <i>Lettres</i>, t. VI, p. 256.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote948" name="footnote948"><b>Note 948: </b></a><a href="#footnotetag948">(retour) </a> 6 octobre 1578, <i>Lettres</i>, t. VI, p. 71.</blockquote>
+
+<p>Un mois après elle s'enhardit. Elle louait le Roi d'avoir parlé, comme
+il l'avait fait, à Simier, que le duc d'Anjou lui avait dépêché pour lui
+dire les offres qu'il avait reçues, probablement des États généraux des
+Pays-Bas et du prince d'Orange. «Il ne se pouvoit mieux ni plus
+prudemment et à propos respondre... pour vostre dignité et pour
+conserver vostre amytié avec le roy d'Espagne.» Mais elle le suppliait
+de «gratifier» son frère en tout ce qu'il pourrait «honnestement», «sans
+toutefois en faire démonstration»<a id="footnotetag949" name="footnotetag949"></a><a href="#footnote949"><sup class="sml">949</sup></a>. Elle ne se départ jamais avec
+lui de ces ménagements. Elle résout tout et cependant affecte de le
+consulter en tout. Elle ne prend pas une décision sans l'en prévenir et
+sans lui demander son approbation. Elle le tient au courant de ses
+négociations, de ses conversations, de ses déplacements, de sa santé.
+Elle raconte ce qu'elle a dit et ce qu'on lui a dit avec une telle
+abondance de détails; elle rapporte si exactement les débats et les
+entretiens; elle fixe avec tant de bonheur la physionomie, le caractère,
+les façons et l'humeur des gens avec qui elle traite, qu'on croit
+entendre les propos et voir les personnes. C'est une histoire complète,
+fidèle et vivante de ce grand voyage de pacification, et c'est un
+document capital pour la connaissance de Catherine orateur, diplomate,
+écrivain.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote949" name="footnote949"><b>Note 949: </b></a><a href="#footnotetag949">(retour) </a> 8 novembre 1578, <i>Lettres</i>, t. VI, p. 111.</blockquote>
+
+<p>Quand elle s'aperçut que le règlement des affaires du Midi, au lieu de
+durer deux mois, comme elle l'avait espéré, s'allongeait indéfiniment et
+qu'elle put craindre l'effet de l'absence sur l'affection de son fils,
+elle laissa ou fit partir pour la Cour la duchesse d'Uzès, une amie de
+toujours, spirituelle, intelligente, qui avait côtoyé comme elle
+l'écueil enchanté de la Réforme et qui, comme elle, avait pris à temps
+le large. C'est la Duchesse qui, lors de la rencontre de Théodore de
+Bèze et du cardinal de Lorraine, quelques jours avant le colloque de
+Poissy, s'était tant moquée des apparentes concessions du Cardinal au
+ministre de Genève sur la question de la Cène: «Bonhomme aujourd'hui,
+mais demain?» Turenne, le roi de Navarre et le prince de Condé ne lui en
+auraient pas fait davantage accroire sur le désintéressement de leur
+zèle religieux. Elle est la seule personne à qui Catherine ait écrit
+avec tant de confiance, d'abandon, de bonne humeur et de bonne grâce
+railleuse. Elle lui annonçait, après son départ l'arrivée à Nérac des
+députés des Églises, dont quelques-uns étaient gentilshommes. Mais,
+dit-elle, ils ressemblent tous «à des ministres ou des oyseaulx que vous
+savés, car ysi je ne les auserès (oserai) nomer par leur nom, mais vous
+m'entendés»<a id="footnotetag950" name="footnotetag950"></a><a href="#footnote950"><sup class="sml">950</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote950" name="footnote950"><b>Note 950: </b></a><a href="#footnotetag950">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. VI, p. 284, févr. 1579.</blockquote>
+
+<p>Un des chefs réformés, probablement Chaumont-Quitry, s'étant emparé des
+chevaux de la Duchesse, Catherine s'amuse de l'embarras de son amie.
+«... L'oiseau qui les a volés, s'an va cheu luy en Normandie. Je croy
+qu'il enn avoyt affayre pour son voyage»<a id="footnotetag951" name="footnotetag951"></a><a href="#footnote951"><sup class="sml">951</sup></a>. Ce vol de chevaux et la
+comparaison des huguenots avec les oiseaux «nuisans» reviennent
+plusieurs fois, mais toujours sur un ton de plaisanterie, sans aigreur
+ni colère. En Languedoc et en Provence: «N'i a pas... faulte de oiseaulx
+nuisans. Set (si) avyés encore de bons cheveaulx, y (ils) les ayment
+ausy byen que ceulx qui vous prindre (prirent) les vostres, o (au) reste
+fort jeans de bien et denset (qui dansent) bien la volte»<a id="footnotetag952" name="footnotetag952"></a><a href="#footnote952"><sup class="sml">952</sup></a>. Elle
+décrit agréablement le pays. Voici le mois de mars dans la région
+toulousaine, printemps trop chaud à son gré. «Et vous aseure qu'il n'y
+fest pas plus pleysant que quant en partistes, et les oiseaulx ne vole
+plus, car la seyson ayt fort avensaye, car dejea les feves sont en floyr
+(fleur) et les aumende (amandes) dure, les serice (cerises) groce; nous
+sommes à l'esté, mais qu'il ne pleust pas coment yl faist (probablement
+sauf qu'il ne pleut pas l'été comme il pleut maintenant)»<a id="footnotetag953" name="footnotetag953"></a><a href="#footnote953"><sup class="sml">953</sup></a>. Le temps
+change soudain et elle raille l'enthousiasme de Louise de Clermont pour
+ce Midi où elle avait ses terres: «Vous aystes au plus venteulx peys et
+froit; n'enn fète plus feste deu chault du Languedoc»<a id="footnotetag954" name="footnotetag954"></a><a href="#footnote954"><sup class="sml">954</sup></a>. On a vu plus
+haut le rapprochement si drôle des cerveaux et des brusques variations
+de température du Dauphiné. Elle plaisante sur ses misères physiques,
+son catarrhe, qui a dégénéré en sciatique et qui l'oblige, comme le
+maréchal de Cossé, à monter en «un petit mulet pour me promener aultant
+que je volès: je croy que le Roy ryra, mès qu'yl me voye (quand il me
+verra) promener aveques luy comme le maréchal de Cosé.... Vous avés la
+chère (la chaise à porteurs) et moy le mulet car je ayme myeulx aler
+louyng (loin)»<a id="footnotetag955" name="footnotetag955"></a><a href="#footnote955"><sup class="sml">955</sup></a>. Elle a la passion du mouvement.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote951" name="footnote951"><b>Note 951: </b></a><a href="#footnotetag951">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 292, [3 mars] 1579.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote952" name="footnote952"><b>Note 952: </b></a><a href="#footnotetag952">(retour) </a>
+ <i>Ibid.</i>, p. 381, mai 1579.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote953" name="footnote953"><b>Note 953: </b></a><a href="#footnotetag953">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 325, mars 1579.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote954" name="footnote954"><b>Note 954: </b></a><a href="#footnotetag954">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 339, avril 1579.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote955" name="footnote955"><b>Note 955: </b></a><a href="#footnotetag955">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 360, 8 mai 1579.</blockquote>
+
+<p>Mais sans aucun doute ce n'est pas pour lui écrire ses impressions de
+voyage que Catherine s'est séparée de cette confidente. Elle la prie,
+aussitôt qu'elle aura vu le Roi et la Reine, de lui donner de leurs
+nouvelles<a id="footnotetag956" name="footnotetag956"></a><a href="#footnote956"><sup class="sml">956</sup></a>. L'ambassadrice remplit à sa satisfaction le rôle qu'elle
+lui destinait: «Je suys bien ayse, lui écrit-elle, que [vous] gouvernés
+le Roy, la Royne, son frère et le Conseil; tenez moy en leur bonnes
+grases»<a id="footnotetag957" name="footnotetag957"></a><a href="#footnote957"><sup class="sml">957</sup></a>. C'était sa grande préoccupation. Quand elle se crut, faux
+espoir, à la veille de rentrer à Paris, elle l'interrogeait avec un peu
+d'inquiétude: «Mendé moy cet (si) je suys la bien reveneue et sovent de
+toute novelle, du Roy surtout et de la Royne et set (si) mon fils (le
+duc d'Anjou) c'et (s'est) governé sagement»<a id="footnotetag958" name="footnotetag958"></a><a href="#footnote958"><sup class="sml">958</sup></a>. Elle ne reçoit pas de
+lettre et le lui reproche affectueusement. «Je ne sé que panser, car
+vous n'estes pas encore d'eage de haublyer rien de cet que aimez»<a id="footnotetag959" name="footnotetag959"></a><a href="#footnote959"><sup class="sml">959</sup></a>.
+Elle ne se plaint que de vivre loin de ce fils qui lui «représante mary,
+enfans et amy»<a id="footnotetag960" name="footnotetag960"></a><a href="#footnote960"><sup class="sml">960</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote956" name="footnote956"><b>Note 956: </b></a><a href="#footnotetag956">(retour) </a> Février 1579, <i>Lettres</i>, t. VI, p. 285.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote957" name="footnote957"><b>Note 957: </b></a><a href="#footnotetag957">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 339. Marguerite écrivait aussi en un autre
+temps à la duchesse d'Uzès: «Faites puisque vous gouvernez le Roy que je
+me ressente de votre faveur». <i>Mémoires</i>, éd. Guessard, p. 215.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote958" name="footnote958"><b>Note 958: </b></a><a href="#footnotetag958">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. VI, p. 360.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote959" name="footnote959"><b>Note 959: </b></a><a href="#footnotetag959">(retour) </a> Août 1579, <i>Lettres</i>, VII, p. 65.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote960" name="footnote960"><b>Note 960: </b></a><a href="#footnotetag960">(retour) </a> 13 février 1579, <i>Lettres</i>, t. VI. p. 338.</blockquote>
+
+<p>Le travail ni la fatigue ne lui pèsent. Elle n'était pas encore au bout
+de ses chevauchées qu'elle pensait à une traversée. Pour ajouter un nom
+de plus à la liste déjà longue de ses prétendants et aussi pour avoir le
+droit de suivre de plus près les affaires des Pays-Bas, Élisabeth
+affectait de n'être pas insensible à la recherche du duc d'Anjou. Mais
+elle voulait le voir avant de se décider--sans promettre de se décider.
+L'Union des dix-sept provinces n'avait pas survécu à la mort de D. Juan
+d'Autriche (2 octobre 1578) et à la place s'étaient formées deux ligues
+ennemies, l'une calviniste, l'Union d'Utrecht, et l'autre catholique,
+l'Union d'Arras (janvier 1579). Le nouveau gouverneur général, Alexandre
+Farnèse, duc de Parme, avait profité de la scission. Il avait traité
+avec l'Union d'Arras et ramené à Philippe II, par d'habiles concessions,
+la moitié des Pays-Bas. Le duc d'Anjou, abandonné par les provinces qui
+n'avaient pas lié franchement partie avec lui, et ne recevant aucun
+secours de son frère, avait été forcé de rentrer en France, et il y
+revenait aigri et humilié<a id="footnotetag961" name="footnotetag961"></a><a href="#footnote961"><sup class="sml">961</sup></a>. La mère s'était aussitôt entremise entre
+ses deux fils. Au Duc, elle affirmait «que le Roy l'ayme et qu'il luy
+aydera en tout ce qu'il pourra à luy mectre une couronne (celle
+d'Angleterre) sur la teste»<a id="footnotetag962" name="footnotetag962"></a><a href="#footnote962"><sup class="sml">962</sup></a>. Elle avait un si grand désir de le
+détourner des affaires de France et de l'occuper ailleurs que, sans être
+du tout convaincue de la sincérité des avances anglaises<a id="footnotetag963" name="footnotetag963"></a><a href="#footnote963"><sup class="sml">963</sup></a>, elle ne
+laissait pas de lui conseiller d'aller en Angleterre faire sa cour à
+Élisabeth et lui assurait gravement qu'il en reviendrait content, «car
+elle (la Reine) sayt bien le tort qu'elle se feroit d'abuzer le frere
+d'un si grand roy, comme le grand Roy de France»<a id="footnotetag964" name="footnotetag964"></a><a href="#footnote964"><sup class="sml">964</sup></a>. Elle parlait de
+passer elle-même la mer pour aller négocier le mariage. «Ma comere,
+écrit-elle à la duchesse d'Uzès, encore que nostre heage (âge) soiet
+plus pour set repouser (se reposer) que pour feire voyage, si ese (si
+est-ce) qu'yl en fault encore feire un enn Engletere»<a id="footnotetag965" name="footnotetag965"></a><a href="#footnote965"><sup class="sml">965</sup></a>. Aucun effort
+ne lui coûtait pour soustraire le Duc «aus mauvés consels et à ceulx qui
+ont plus d'enbition que de proudomye (prud'homie)».</p>
+
+<p>Quand elle apprit qu'il était arrivé subitement à Paris le 16 mars et
+que le Roi et lui vivaient au Louvre et couchaient ensemble «en grande
+concorde et amitié fraternelle». C'est, écrivait-elle à son amie, «une
+plus grent joye» qu'elle ressentit «yl i a longtemps»<a id="footnotetag966" name="footnotetag966"></a><a href="#footnote966"><sup class="sml">966</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote961" name="footnote961"><b>Note 961: </b></a><a href="#footnotetag961">(retour) </a> C'est probablement alors qu'il a publié à Rouen sa
+<i>Lettre contenant l'éclaircissement des actions et déportemens du duc
+d'Anjou</i>, 1578, où il attaque vivement le Roi et la Cour. Catherine
+ordonna que tous les exemplaires fussent «bruslez secrétement» pour en
+ensevelir la mémoire. <i>Lettres</i>, 26 janvier 1579, t. VI, p. 236, et la
+note.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote962" name="footnote962"><b>Note 962: </b></a><a href="#footnotetag962">(retour) </a> 20 février 1579, <i>Lettres</i>, t. VI, p. 272.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote963" name="footnote963"><b>Note 963: </b></a><a href="#footnotetag963">(retour) </a> Au Roi, 21 février 1579, <i>Lettres</i>, t. VI p. 279.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote964" name="footnote964"><b>Note 964: </b></a><a href="#footnotetag964">(retour) </a> 24 mars 1579, <i>Lettres</i>, t. VI, p. 316.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote965" name="footnote965"><b>Note 965: </b></a><a href="#footnotetag965">(retour) </a> 14 avril, <i>Lettres</i>, t. VI, p. 337.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote966" name="footnote966"><b>Note 966: </b></a><a href="#footnotetag966">(retour) </a> A la duchesse d'Uzès, mars 1579, t. VI, p. 325.--24 mars
+1579, à Damville, <i>Lettres</i>, t. VI, p. 318.--Cf. <i>Mémoires-journaux de
+L'Estoile</i>, éd. Jouaust, t. I, p. 310 et 313.--Kervyn de Lettenhove,
+<i>Les Huguenots et les Gueux</i>, t. V, p. 367.</blockquote>
+
+<p>Mère heureuse--et elle l'était à ce moment--elle se louait de sa fille,
+la reine de Navarre, qui l'avait bien secondée dans ses négociations.
+Elle la présenta le 5 mars à la noblesse catholique de Guyenne, comme
+une autre elle-même, qu'elle chargeait de faire exécuter les articles de
+Nérac. «Elle sera tousjours protectrice des catholiques, leur dit-elle,
+prendra vos affaires en mains et aura soing de vostre conservation:
+adressez-vous à elle et asseurez-vous qu'elle y apportera tout ce que
+vous pourriez désirer»<a id="footnotetag967" name="footnotetag967"></a><a href="#footnote967"><sup class="sml">967</sup></a>. Elle la croyait «ayxtrémement bien aveques
+son mari» et se faisait illusion, sinon sur sa bonne volonté, du moins
+sur sa puissance à bien servir le Roi son frère<a id="footnotetag968" name="footnotetag968"></a><a href="#footnote968"><sup class="sml">968</sup></a>. Elle était
+contente d'elle même. Elle pense avoir à Nérac achevé l'œuvre de l'édit
+de Poitiers; elle a paru aux États du Languedoc, assemblés à
+Castelnaudary (avril), et elle en a obtenu les subsides demandés. Malgré
+quelques incidents fâcheux: surprises de places et de châteaux par les
+protestants ou les catholiques, duel de Turenne et de Duras, qui faillit
+mettre aux mains les gentilshommes des deux religions, elle se persuade
+qu'elle laisse la Guyenne en paix, comme si l'expérience ne l'avait pas
+convaincue de la vanité «des écritures».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote967" name="footnote967"><b>Note 967: </b></a><a href="#footnotetag967">(retour) </a> 5 mars 1579, <i>Lettres</i>, t. VI, en app. p. 453.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote968" name="footnote968"><b>Note 968: </b></a><a href="#footnotetag968">(retour) </a> 8 mai 1579, <i>Lettres</i>, t. VI, p. 360.</blockquote>
+
+<p>Elle dit adieu à sa fille et à son gendre (mai 1579). Marguerite
+«infiniment attristée» de cette séparation, «s'est enfermée toute seule
+en une chambre où elle a fort pleuré»<a id="footnotetag969" name="footnotetag969"></a><a href="#footnote969"><sup class="sml">969</sup></a>. Mais Catherine, bien que sa
+fille lui fît «grand pitié», se consola vite, trop vite, à la pensée
+qu'après neuf mois et demi de séparation elle verrait bientôt (en quoi
+elle se trompait) le Roi son fils. Elle traversa le Languedoc
+méditerranéen, évitant le rebord des Cévennes, qu'infestaient les
+bandouliers, et la plaine où sévissait la peste, toujours gaie, malgré
+sa sciatique, le voyage à dos de mulet et deux nuits passées sous la
+tente entre les étangs et la mer<a id="footnotetag970" name="footnotetag970"></a><a href="#footnote970"><sup class="sml">970</sup></a>. Elle obtint par argent ou menace
+la soumission de Bacon et d'autres capitaines «larrons». Elle cueillit
+au passage l'hommage de Montpellier, la cité huguenote, s'avançant le
+long des murailles jusqu'à la porte par un chemin bordé d'arquebusiers,
+et si étroit que le bout des arquebuses touchait presque à son chariot.
+Les consuls, en robes rouges et chaperons, vinrent au-devant d'elle
+«avec toute humilité», et le peuple même, admirant son courage, montra
+«quelque peu plus de bonne volonté» qu'elle n'espérait (29 mai)<a id="footnotetag971" name="footnotetag971"></a><a href="#footnote971"><sup class="sml">971</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote969" name="footnote969"><b>Note 969: </b></a><a href="#footnotetag969">(retour) </a> Au Roi, 8 mai, t. VI, p. 358.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote970" name="footnote970"><b>Note 970: </b></a><a href="#footnotetag970">(retour) </a> A la duchesse d'Uzès, <i>Lettres</i>, t. VI, p. 360.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote971" name="footnote971"><b>Note 971: </b></a><a href="#footnotetag971">(retour) </a> 30 mai 1579, <i>Lettres</i>, t. VI, p. 379.</blockquote>
+
+<p>De Beaucaire, sa dernière étape en Languedoc, où elle arriva le 30 mai,
+elle poursuivit les négociations qu'elle avait engagées, de loin, en
+Provence. Elle y avait fait nommer gouverneur, malgré les préventions du
+Roi, le bâtard de son mari et de lady Fleming, Henri d'Angoulême, dont
+elle vantait l'habileté et le zèle. Tout d'abord elle s'imagina, tant
+les partis déclaraient de bonne volonté à lui obéir, qu'ils ne
+l'arrêteraient pas longtemps<a id="footnotetag972" name="footnotetag972"></a><a href="#footnote972"><sup class="sml">972</sup></a>. Elle rabroua fort l'ancien
+gouverneur, le comte de Suze, qui s'excusait de son insuccès sur le
+manque de forces «... Et en sela, écrit-elle au Roi, yl ne fault qu'i
+(qu'il) cet plaigne que d'avoyr creynt ceulx qu'i falloyt qu'il fist
+creyndre (si ce n'est d'avoir craint ceux de qui il fallait qu'il se fît
+craindre)» et elle ajoutait fièrement: «car de moy (quant à moi) [je]
+n'ay forses que vynt (vingt) cornettes, quy ne sont que de satin
+noyr»--c'étaient les cornettes de ses dames et demoiselles--«mès je
+m'aseure bien de vous fayre haubéyr et que je leur fayré plustost peur
+et mal, je antemps (j'entends) par la joustise, qu'ils n'auront la
+puysance de me fayre sortir, car vous y serés le mestre et haubéy
+aultant que Roy y feust jeamés»<a id="footnotetag973" name="footnotetag973"></a><a href="#footnote973"><sup class="sml">973</sup></a>. Mais la pacification n'alla pas
+aussi vite qu'elle l'espérait. Elle fut obligée de pousser jusqu'à
+Marseille pour faire sentir sa main de plus près. Les Razats, parmi
+lesquels il y avait des huguenots, roturiers ou nobles, avaient pris
+Trans (23 mai 1579) et massacré le châtelain, qui était le gendre du
+comte de Carcès, et la garnison; les Carcistes, que commandait Hubert de
+Vins, arrivés trop tard au secours de la place, pillèrent et tuèrent en
+représailles tout à l'entour<a id="footnotetag974" name="footnotetag974"></a><a href="#footnote974"><sup class="sml">974</sup></a>. Catherine, par déclaration délibérée
+dans le petit Conseil qui l'assistait, ordonna aux Razats comme aux
+Carcistes de poser les armes, ne consentant qu'à cette condition à les
+recevoir et les entendre. Elle obligea de Vins à licencier ses soldats,
+Corses, Italiens et Albanais; les Razats, à ramener à Toulon et Antibes
+l'artillerie qu'ils y avaient prise<a id="footnotetag975" name="footnotetag975"></a><a href="#footnote975"><sup class="sml">975</sup></a>. Alors elle manda auprès
+d'elle, à Marseille, les chefs et les représentants des deux partis.
+Dix-huit villes envoyèrent de nombreux députés, à qui s'étaient joints
+entre autres gentilshommes, le chevalier d'Oraison et le baron des Arcs.
+Devant la Reine et ses conseillers, leur avocat, un jeune Angevin,
+«habitué (établi) à Aix», chargea de Vins et ses gens de guerre des
+«meschancetez les plus inhumaines, villaines et exécrables que l'on
+sçauroit jamais penser», «de façon que chascun en avoit horreur», c'est
+Catherine qui le dit. Carcès demanda la communication écrite des faits
+allégués pour y répondre<a id="footnotetag976" name="footnotetag976"></a><a href="#footnote976"><sup class="sml">976</sup></a>. Mais il faut croire que sa défense
+n'était pas facile, car il craignait d'être arrêté et ne trouvait jamais
+suffisantes les garanties qu'on lui offrait. Il se faisait recommander
+par le duc de Mayenne, frère du duc de Guise, dont la présence en ces
+quartiers, quoiqu'elle s'expliquât par la cession du comté de Tende au
+duc de Savoie, ne lassait pas d'inquiéter la Reine-mère<a id="footnotetag977" name="footnotetag977"></a><a href="#footnote977"><sup class="sml">977</sup></a>. Il alla se
+plaindre aussi à Henri d'Angoulême que tout le monde «inclinoit aux
+Razats»<a id="footnotetag978" name="footnotetag978"></a><a href="#footnote978"><sup class="sml">978</sup></a>. Les Razats à leur tour, prenant «grande jalouzye» de cette
+entrevue, demandèrent que le gouverneur changeât «ses serviteurs
+domestiques» et prît d'Oraison pour lieutenant. Ils voulaient que tous
+les délinquants, sans acception de parti, fussent jugés et punis. Le
+parlement d'Aix montrait même passion de justice. Mais, écrivait
+Catherine, c'est «chause si malaysaye (malaisée) que je suis après an
+fayre fayre une partie et le reste un beau pardon général et fayre amis
+toute la noblesse [ce] qui est le principal»<a id="footnotetag979" name="footnotetag979"></a><a href="#footnote979"><sup class="sml">979</sup></a>. Henri III, tout en
+laissant sa mère libre d'agir, écrivait à Villeroy, son confident: «Je
+voudrais que Vins feust pendeu et M. de Carcès ausy». Les Razats, après
+avoir accepté le compromis de la Reine-mère, revinrent à leur première
+intransigeance et repoussèrent le projet d'amnistie. Catherine
+constatait mélancoliquement que les «furyes et rages» de ce pays-là
+étaient «encore plus grandes que nul aultre des païs» où elle avait
+passé<a id="footnotetag980" name="footnotetag980"></a><a href="#footnote980"><sup class="sml">980</sup></a>. Henri d'Angoulême, découragé, parlait de se retirer et
+elle-même écrivait à son fils que si elle n'était pas sa mère elle
+serait déjà bien loin<a id="footnotetag981" name="footnotetag981"></a><a href="#footnote981"><sup class="sml">981</sup></a>. Mais elle se ressaisissait vite. Elle
+remontra aux Razats qu'elle avait ordonné au gouverneur de composer sa
+compagnie de Français et de Gascons, «qui ont aussy bien de la teste
+qu'eux», qu'il ne ferait d'ailleurs que ce qu'elle lui commanderait pour
+le service du Roi, et que, ne quittant pas le pays, il rendrait inutile
+en fait l'office de lieutenant-général que, dans une intention
+d'apaisement, elle avait décidé de laisser au comte de Carcès<a id="footnotetag982" name="footnotetag982"></a><a href="#footnote982"><sup class="sml">982</sup></a>.
+Après une scène très vive entre les chefs des deux partis en sa
+présence, elle parvint à leur faire jurer «de garder la paix et
+l'ordonnance» et puis les fit tous embrasser<a id="footnotetag983" name="footnotetag983"></a><a href="#footnote983"><sup class="sml">983</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote972" name="footnote972"><b>Note 972: </b></a><a href="#footnotetag972">(retour) </a> 2 juin 1579, au duc de Nemours, <i>Lettres</i>, t. VI, p. 383;
+<i>ibid.</i>, au duc de Nevers.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote973" name="footnote973"><b>Note 973: </b></a><a href="#footnotetag973">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. VII, p. 7.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote974" name="footnote974"><b>Note 974: </b></a><a href="#footnotetag974">(retour) </a> Au Roi, 9 juin 1579, <i>Lettres</i>, p. 4, et note 1. Trans,
+entre les Arcs et Draguignan (Var).</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote975" name="footnote975"><b>Note 975: </b></a><a href="#footnotetag975">(retour) </a> 15-17 juin, <i>Lettres</i>, t. VII, p. 11.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote976" name="footnote976"><b>Note 976: </b></a><a href="#footnotetag976">(retour) </a> Au Roi, <i>Lettres</i>, t. VII, p. 20.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote977" name="footnote977"><b>Note 977: </b></a><a href="#footnotetag977">(retour) </a> Le comté de Tende appartenait au beau-père de Mayenne,
+l'amiral de Villars (Honoré-Lascaris de Savoie), qui consentit à le
+céder au duc de Savoie contre Miribel, Sathonay, etc., «sous le bon
+plaisir du roi Très-Chrétien», (maître de Saluces et suzerain de Tende).
+La Reine-mère s'entremit pour faciliter cet échange, qui fut conclu le
+21 octobre 1579 à Montluel. Décidément, elle faisait trop bon marché des
+droits du Roi sur les pays d'outremonts et les passages des Alpes. Voir
+sur cette affaire Pietro Gioffredo, <i>Storia delle Alpi Marittime</i>,
+Turin, 1839, t. V, p. 574-576 et Comte de Panisse-Passis, <i>Les comtes de
+Tende de la maison de Savoie</i>, Paris, 1889, p. 173-174, et app., p.
+340.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote978" name="footnote978"><b>Note 978: </b></a><a href="#footnotetag978">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. VII, p. 23.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote979" name="footnote979"><b>Note 979: </b></a><a href="#footnotetag979">(retour) </a> Au duc de Nevers, 28 Juin 1579, <i>ibid.</i>, p. 30.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote980" name="footnote980"><b>Note 980: </b></a><a href="#footnotetag980">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 25].</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote981" name="footnote981"><b>Note 981: </b></a><a href="#footnotetag981">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 23 et 27.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote982" name="footnote982"><b>Note 982: </b></a><a href="#footnotetag982">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 27 et <i>passim</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote983" name="footnote983"><b>Note 983: </b></a><a href="#footnotetag983">(retour) </a> <i>Lettres</i>, 1er Juillet 1579, t. VII, p. 36-37.</blockquote>
+
+<p>Elle croit que «ceste réconciliation est si bien faicte que tout ledict
+païs sera dorénavant en autant de paix, repos et tranquillité comme il
+estoit en desordre et danger». Mais il faut que là et ailleurs le Roi
+fasse observer l'Édit de pacification (de Poitiers) et y tienne la main
+ferme. Qu'il envoie en Provence le président de Morsans, un rude
+justicier, qu'elle avait déjà employé, en 1564, à châtier les
+factieux<a id="footnotetag984" name="footnotetag984"></a><a href="#footnote984"><sup class="sml">984</sup></a>.--Qu'il délègue aussi des juges à Bordeaux. Qu'il
+n'appréhende pas d'appliquer le même traitement à tous les partis. Il a
+ordonné au maréchal de Biron de poursuivre les catholiques qui ont tenté
+de surprendre Langon. Pourquoi laisser impunie l'agression des
+protestants contre Castillonés<a id="footnotetag985" name="footnotetag985"></a><a href="#footnote985"><sup class="sml">985</sup></a>? Il convient de demander au roi de
+Navarre, qui va tenir ses États de Béarn, d'accorder à ses sujets
+catholiques la même liberté de religion qu'il a obtenue pour ses
+coreligionnaires de France, et c'est un devoir de lui remontrer qu'il
+est contraire à l'Édit de tenir un synode à Montauban<a id="footnotetag986" name="footnotetag986"></a><a href="#footnote986"><sup class="sml">986</sup></a>.
+L'observation stricte de l'Édit sans acception de personnes ni de
+religion, c'est la meilleure sauvegarde de la paix. Les fauteurs de
+troubles ne manquent pas de part et d'autre; les catholiques se
+prévaudraient des manquements des réformés, et les réformés des
+manquements des catholiques pour recommencer la guerre. Favoriser les
+uns ou les autres pour des considérations personnelles, refuser ici par
+caprice et céder là par crainte, c'est la plus dangereuse des
+politiques.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote984" name="footnote984"><b>Note 984: </b></a><a href="#footnotetag984">(retour) </a> Après la première guerre civile et pour mettre les
+catholiques à la raison. On voit qu'elle n'avait pas de préjugé
+religieux. Voir ch. V, p. 133.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote985" name="footnote985"><b>Note 985: </b></a><a href="#footnotetag985">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. VI, p. 364.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote986" name="footnote986"><b>Note 986: </b></a><a href="#footnotetag986">(retour) </a> Voir, sur toutes ces contraventions à l'Édit, sa lettre
+du 20 juillet 1579, t. VII, p. 52-56.</blockquote>
+
+<p>Elle avait à l'occasion le courage de défendre Henri III contre
+lui-même. Il n'oubliait ni ne pardonnait rien, aussi rancunier que sa
+mère, mais au contraire d'elle «franc et sincère». Incapable de
+subordonner ses sentiments à ses intérêts, il décourageait de le servir,
+par antipathie, prévention ou préjugé, des hommes de mérite et de bonne
+volonté. Catherine se désolait de ce manque d'esprit pratique et même
+parfois, mais rarement, elle s'enhardissait à lui faire la leçon. Elle
+avait eu quelque peine à le décider à nommer au gouvernement de
+Provence, Henri d'Angoulême, grand prieur de France, à qui elle ne
+gardait pas rancune de sa naissance. Suze criait à la spoliation; le
+maréchal de Retz, qui avait résigné en faveur de Suze, estimait la
+«récompense» qu'il avait reçue insuffisante. Les Carcistes dénigraient
+l'élu de la Reine-mère<a id="footnotetag987" name="footnotetag987"></a><a href="#footnote987"><sup class="sml">987</sup></a>. La Cour se passionnait pour ces griefs
+particuliers sans se préoccuper du bon gouvernement de la Provence,
+Henri III, qui n'aimait pas ce frère naturel, pour une raison qu'on ne
+sait pas ou peut-être sans raison, renvoyait à sa mère les plaintes dont
+il était importuné, en la priant d'y pourvoir. Elle finit par perdre
+patience. Elle avait, lui écrit-elle, choisi le grand prieur pour le
+bien de son service. Il est vrai qu'autrefois, elle lui avait conseillé
+de ne pas lui donner de gouvernement, mais «je vous dys à ceste heure
+que non pas icy, mais partout où le mettrez il vous servira fidellement
+et bien et a de l'entendement (et m'en croyez) pour vous bien servir...
+enfin il est comme le petit Charles<a id="footnotetag988" name="footnotetag988"></a><a href="#footnote988"><sup class="sml">988</sup></a> et croyez qu'ils ne fauldront à
+mon advis ni l'ung ni l'aultre à vous estre fidelz, car ils ne peuvent
+ny ne sont que ce que les ferez estre. Je les vous recommande tous
+deulx, l'ung pour estre fils de ce que plus aymois que moy (Henri II) et
+l'aultre pour l'estre de son fils et du mien<a id="footnotetag989" name="footnotetag989"></a><a href="#footnote989"><sup class="sml">989</sup></a>. Je vous supplie
+m'excuser si j'en ay trop dict et [m'] aymer toujours.» Les questions
+dont il s'embarrassait étaient faciles à régler. «Quand au Sr. de Suze,
+si [vous] bailliez au fils du marechal [de Retz] les gallères (le
+généralat des galères), ne les voullant Suze, les six mille francs
+demeureroient à Suze.... Voilà mon avis vous en ferez comme il vous
+plaira et surtout je vous supplye que ne me les renvoyez plus (les
+plaintes ou les plaignants)»... «Une bonne abbaye au fils de Suze et
+tout seroit content»<a id="footnotetag990" name="footnotetag990"></a><a href="#footnote990"><sup class="sml">990</sup></a>. Mais il est probable que tout le monde ne le
+fut pas. Et prenant la question de plus haut, la Reine-mère exposa au
+Roi les dangers d'une politique inconsistante, sans programme et sans
+suite, fluctuant au vent des sollicitations et des influences. «Ces
+passions particulières que viennent de vostre Court ruynent toutes nos
+affayres; et n'est plus temps de les dissimuler, car cela ne tend que à
+voulloir chascun avoyr ung coin de vostre royaulme. J'ayme tout le
+monde, mais je n'ayme rien quand on brouille noz affayres et à la fin
+j'espère mettre toutes ces provinces de façon que, au lieu que l'on vous
+veult tenir tousjour en crainte, vous y tiendrez les aultres; et en
+fault venir là ou aultrement vous ne seriez que comme j'ay esté quand
+n'aviez que dix ans, et, [sous] le feu Roy, vostre frère. Quand à moy,
+je m'asseure si commandez bien ferme et que faciez observer la paix, que
+vous vous verrez dans la fin de ceste année hors de paige (page) aussi
+bien comme disoit le Roy vostre grand père<a id="footnotetag991" name="footnotetag991"></a><a href="#footnote991"><sup class="sml">991</sup></a> que s'estoit mis le roy
+Loys VIII. Et vous supplye faictes vos affayres et après contentez les
+aultres; car nous avons tant voullu contenter tout le monde que [vous]
+en avez cuidé estre mal content. Ce qui conserve le bien de l'Estat,
+c'est vostre auctorité. Allez devant tout auprès<a id="footnotetag992" name="footnotetag992"></a><a href="#footnote992"><sup class="sml">992</sup></a>, vous aurez moien
+de fayre tous ceulx qui le méritent et vous ont bien servy contens; et à
+ceste heure il semble que ce soit de peur et non pour les contenter ce
+que vous en faictes. Pardonnez-moy, je vous parle la vérité et
+d'affection comme je la vous doibz (dois)»<a id="footnotetag993" name="footnotetag993"></a><a href="#footnote993"><sup class="sml">993</sup></a>. Elle raisonne
+admirablement sur le papier.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote987" name="footnote987"><b>Note 987: </b></a><a href="#footnotetag987">(retour) </a> Catherine était de méchante humeur contre les Provençaux,
+une race mêlée, dit-elle, «fort partisans et surtout mauvais», 18
+octobre 1579, <i>Lettres</i>, t. VII, p. 178.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote988" name="footnote988"><b>Note 988: </b></a><a href="#footnotetag988">(retour) </a> Charles de Valois, bâtard de Charles IX et de Marie
+Touchet. Catherine l'aimait beaucoup et lui laissa par testament la plus
+grande partie de ses biens. D'abord comte d'Auvergne, puis duc
+d'Angoulême, il resta fidèle à Henri III, mais il conspira contre Henri
+IV, dont sa sœur utérine, Henriette d'Entragues, était la maîtresse.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote989" name="footnote989"><b>Note 989: </b></a><a href="#footnotetag989">(retour) </a> Elle n'avait point de préjugés contre les bâtards, étant
+d'une famille où les bâtards abondaient et d'une époque où la
+descendance illégitime ne passait pas encore pour une tare.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote990" name="footnote990"><b>Note 990: </b></a><a href="#footnotetag990">(retour) </a> 9 Juin 1579, <i>Lettres</i>, t. VII, p. 8.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote991" name="footnote991"><b>Note 991: </b></a><a href="#footnotetag991">(retour) </a> François Ier. Voilà l'origine d'un mot fameux. Mais
+est-il possible que François Ier ait attribué le mérite de
+l'émancipation royale au père de saint Louis, qui ne régna que trois ans
+et n'eut pas le temps de donner sa mesure? Il est vraisemblable qu'il
+faut lire Louis XI au lieu de Louis VIII.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote992" name="footnote992"><b>Note 992: </b></a><a href="#footnotetag992">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. VII, p. 28. Il faut lire probablement:
+«Allez devant tout, après....»</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote993" name="footnote993"><b>Note 993: </b></a><a href="#footnotetag993">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. VII, p. 27-28.</blockquote>
+
+<p>Mais si elle se permettait quelquefois de blâmer la politique d'Henri
+III, elle n'avait que ménagements pour ses inclinations. Elle savait
+qu'il ne changerait ni de conduite ni de favoris pour lui plaire, et que
+l'idée même d'une intervention, si discrète qu'elle fût, dans ce domaine
+réservé, lui était insupportable. Les mignons succédaient aux mignons,
+toujours écoutés, toujours puissants, toujours bien pourvus, toujours
+les maîtres de leur maître. Après Quélus, Maugiron et Saint-Mesgrin,
+c'étaient maintenant d'O, Saint-Luc, Arques, La Valette, qui
+accaparaient la faveur royale. Le Roi les envoyait souvent en mission
+auprès de sa mère, et elle, pour lui être agréable, avait dans ses
+lettres toujours un compliment pour ces messagers. Elle chargeait Arques
+(le futur duc de Joyeuse) de lui dire de sa part beaucoup de
+particularités sur les affaires du Midi et le mariage d'Angleterre, sûre
+qu'il saurait «très bien et saigement»--ce sagement revient deux
+fois--les lui «représenter». Ainsi s'était-il acquitté envers elle de
+tout ce que son fils lui avait commandé, «dont je suis bien satisfaite
+et fort aize de veoir qu'il se rende sy discret et capable, comme je
+voye qu'il est en vos dictes affayres et services»<a id="footnotetag994" name="footnotetag994"></a><a href="#footnote994"><sup class="sml">994</sup></a>. Elle avait une
+telle opinion de Saint-Luc, qui s'est «porté très bien et dignement»,
+qu'elle le signalait spécialement avec le grand prieur au choix du Roi.
+«Employé lé (les) et leur fayte voyr le nombre (?) et les honneurs de
+ceux qui y commandet (commandent) afin que cet rendet (ils se rendent)
+aveques l'esperianse, ayant de l'entendement, pour vous povoyr feyre
+cervise, car lé vieulx s'an vont et yl fault dréser (dresser) des
+jeunes»<a id="footnotetag995" name="footnotetag995"></a><a href="#footnote995"><sup class="sml">995</sup></a>. Quand elle n'avait pas occasion de louer le favori, elle
+disait du bien de leurs parents. Le sieur de La Valette, frère du futur
+duc d'Épernon, «s'est très dignement acquitté de la charge» qu'il a plu
+au Roi de lui commettre auprès du duc de Savoie. Il est «fort capable de
+tout»<a id="footnotetag996" name="footnotetag996"></a><a href="#footnote996"><sup class="sml">996</sup></a>. Maugiron, lieutenant général en Dauphiné, est jugé à sa
+valeur maintenant que son fils est mort. «Combien qu'il soit fort bon
+homme et très affectionné à vous, [il] n'est aussi redoubté et honoré
+que je desirerois en ce pays». Elle est d'avis de le faire assister (si
+le Roi le trouve bon) de quelques seigneurs de la province, «auxquels il
+communiquera les grandes et importantes affaires»<a id="footnotetag997" name="footnotetag997"></a><a href="#footnote997"><sup class="sml">997</sup></a>. Mais Villequier,
+qui est grand favori et le beau-père d'O, l'un des mignons, obtient
+d'elle ce témoignage que «pendant qu'il a esté icy auprès de moy, j'ay,
+écrit-elle à son fils, receu beaucoup de consolation, aiant esté bien
+fort soullagée de luy par son prudent conseil et advis... <i>m'y trouvant
+quazy comme si j'eusse eu le bien d'estre desja de retour auprès de
+vous</i>»<a id="footnotetag998" name="footnotetag998"></a><a href="#footnote998"><sup class="sml">998</sup></a>. Elle le voit partir à regret, mais puisque le Roi lui a
+donné à elle le gouvernement de l'Ile-de-France et à lui la lieutenance
+générale, il convient, aussi longtemps qu'elle sera absente, qu'il soit
+là bas pour tous deux. Elle veut être agréable au Roi et se faire des
+amis de ceux qui le possèdent.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote994" name="footnote994"><b>Note 994: </b></a><a href="#footnotetag994">(retour) </a> 14 avril 1579, <i>Lettres</i>, t. VI, p. 339.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote995" name="footnote995"><b>Note 995: </b></a><a href="#footnotetag995">(retour) </a> 18 octobre 1579, t. VII, p. 178.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote996" name="footnote996"><b>Note 996: </b></a><a href="#footnotetag996">(retour) </a> 19-18 septembre 1579, t. VII, p. 137.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote997" name="footnote997"><b>Note 997: </b></a><a href="#footnotetag997">(retour) </a> 12 septembre 1579. t. VII, p. 126.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote998" name="footnote998"><b>Note 998: </b></a><a href="#footnotetag998">(retour) </a> 7 octobre 1579, t. VII, p. 159. On sait que Villequier
+avait en 1577 poignardé de sa main sa femme, qui était enceinte, par
+jalousie.</blockquote>
+
+<p>Il lui restait à régler les affaires du Dauphiné et de Saluces.
+Bellegarde, las d'attendre qu'Henri III le rétablît en son gouvernement,
+y était rentré avec les forces que Lesdiguières lui avait fait passer et
+celles qu'il avait levées avec l'argent d'Espagne. Il avait pris
+Carmagnole et Saluces (juin 1579) et y commandait malgré le Roi. En
+Dauphiné les huguenots étaient en guerre avec les catholiques, le tiers
+état en querelle avec la noblesse sur la nature de la taille. Certaines
+villes prétendaient se garder elles-mêmes contre les protestants et
+refusaient les garnisons royales. Les paysans promenaient un râteau en
+signe de nivellement social et s'appelaient de village en village avec
+des cornets à bouquin, à la mode des libres montagnards suisses. Dans le
+Vivarais, de l'autre côté du Rhône, ils se liguaient pour refuser les
+cens et redevances. «En la queue gist le venin», écrivait Catherine.
+Elle ne croyait pas si bien dire; mais comme elle était la confiance
+incarnée, elle pensait venir à bout de ces difficultés et vite.</p>
+
+<p>En Provence, elle avait déjà constaté combien les communautés
+détestaient les gens d'armes pillards et massacreurs, autant dire les
+nobles. La question de religion était secondaire dans ce conflit, bien
+qu'elle s'y mêlât. Il y avait des huguenots parmi les Razats, comme il y
+avait des gentilshommes. Mais c'était avant tout la lutte des villes et
+des campagnes contre les seigneurs. La secousse religieuse prolongée par
+les guerres civiles ébranlait tout l'ordre social.</p>
+
+<p>Catherine estimait la noblesse comme classe militaire et le rempart
+vivant du royaume. Elle la considérait comme l'intermédiaire obligé
+entre le roi et les «peuples» dans cet État de centralisation
+embryonnaire, qui, avant la création des intendants, n'eut point
+d'agents directs et absolument dociles pour se faire obéir. Elle
+n'aimait pas les gens du commun, criards, hargneux, défiants, tels
+qu'elle venait d'expérimenter les huguenots du Midi, une masse d'autant
+d'opinions que de têtes, sur qui ses belles paroles, ses grandes
+manières, ses vagues promesses et ses protestations de saintes
+intentions avaient si peu de prise. «Certainement, écrivait-elle à son
+fils, la licence des dictes communes est de fort grande consequance, non
+seullement en ce gouvernement [de Provence], mais en celuy de Daulphiné,
+estant l'une des choses à quoy j'ay le plus souvent pensé et pense
+encores à toutes heures»<a id="footnotetag999" name="footnotetag999"></a><a href="#footnote999"><sup class="sml">999</sup></a>. «Elles ont, lui disait-elle encore,
+quelques jours après, de très dangereulx et périlleux desseingz, à ce
+que j'entendz»<a id="footnotetag1000" name="footnotetag1000"></a><a href="#footnote1000"><sup class="sml">1000</sup></a>. Elle reconnaissait qu'en Provence il y avait des
+torts de part et d'autre, «car les gentilshommes ont contrainct et
+voullu contraindre par violence les subjectz de leur payer des
+redevances plus grandes qu'ils ne les doibvent et lesdicts subjectz
+aussy se sont d'aultre costé voullu libérer des choses qu'ils
+doibvent»<a id="footnotetag1001" name="footnotetag1001"></a><a href="#footnote1001"><sup class="sml">1001</sup></a>. Elle tint à rassurer la noblesse du Dauphiné, qui
+s'était peut-être émue de sa condescendance pour les Razats. Maugiron
+étant allé au-devant d'elle jusqu'à Montélimar avec une bonne troupe de
+gentilshommes, quelques conseillers du Parlement et l'évêque de
+Grenoble, elle ne manqua pas de leur déclarer, écrit-elle à son fils,
+«la grande affection et bonne volonté que leur portez à eulx et à tous
+les aultres de la noblesse, comme les principaulx de vostre Royaume et
+qui aydent à la manutention d'icelluy et soustien de votre
+coronne»<a id="footnotetag1002" name="footnotetag1002"></a><a href="#footnote1002"><sup class="sml">1002</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote999" name="footnote999"><b>Note 999: </b></a><a href="#footnotetag999">(retour) </a> 24 juin 1579, <i>Lettres</i>, t. VII, p. 24.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1000" name="footnote1000"><b>Note 1000: </b></a><a href="#footnotetag1000">(retour) </a> 9 juillet 1579, t. VII, p. 40.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1001" name="footnote1001"><b>Note 1001: </b></a><a href="#footnotetag1001">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. VII, p. 24.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1002" name="footnote1002"><b>Note 1002: </b></a><a href="#footnotetag1002">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 49.</blockquote>
+
+<p>Elle cause, elle questionne et, par les uns et les autres, apprend la
+raison du dissentiment des ordres; c'est qu'aux «Estatz particulliers de
+ce païs qui ont esté nagueres tenus, ceulx du tiers estat voullurent
+comprendre» la noblesse «au departement, contribution et levée» des
+nouveaux impôts. Elle approuve fort celle-ci de s'être «pour ceste
+occazion» fort remuée, «veoyant bien la grande et pernicieuse
+consequence de ceste proposition»<a id="footnotetag1003"
+ name="footnotetag1003"></a><a href="#footnote1003"><sup class="sml">1003</sup></a>. Le tiers avait toujours
+soutenu, contre l'ordre de choses existant, que le Dauphiné n'était pas
+un pays de taille personnelle, mais un pays de taille réelle, comme le
+Languedoc, d'où il s'ensuivait que l'impôt pesant sur la terre, d'après
+sa nature, et non sur les personnes, d'après leur situation sociale, les
+biens nobles devaient être exempts, quelle que fût la condition des
+propriétaires, et les biens roturiers taillables quand même ils
+appartiendraient à des nobles. C'est la thèse qu'il avait reprise aux
+derniers États à propos de la surtaxe. S'il avait eu gain de cause à
+cette occasion, de quel droit la noblesse, ayant été imposée une fois
+pour les biens roturiers qu'elle possédait, se serait-elle à l'avenir
+refusée à payer les contributions ordinaires sur ces mêmes biens
+roturiers? Le précédent aurait entraîné une révolution fiscale.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1003" name="footnote1003"><b>Note 1003: </b></a><a href="#footnotetag1003">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 50. Dans les pays où la taille était
+personnelle, elle était perçue sur le travail, le capital, les
+propriétés, en un mot sur tous les revenus, biens-fonds y compris. Les
+nobles en étaient exempts et quand ils acquéraient une terre par achat
+ou héritage, ils lui communiquaient leur privilège.</blockquote>
+
+<p>Mais le moment n'était pas venu de mettre à la raison les communes.
+«Estant les affaires, comme elles sont à présent... il faut bien
+regarder à les apaiser». A Montélimar, le même jour qu'elle célébrait
+les mérites de la noblesse, elle prit à part le vice-sénéchal de la
+ville, Jacques Colas, ancien recteur de l'Université de Valence,
+l'organisateur d'une Ligue de la paix contre les protestants et l'un des
+meneurs du tiers aux derniers États du Dauphiné. «C'est, dit-elle, ung
+esprit presumptueux et fol duquel les sieurs de la noblesse ont avec
+occazion fort grande jalouzie»<a id="footnotetag1004" name="footnotetag1004"></a><a href="#footnote1004"><sup class="sml">1004</sup></a>. Mais elle jugeait bon de le
+ménager à cause de son influence. Les clients de la Cour ne lui
+prêtaient pas toujours l'aide qu'elle aurait pu attendre d'eux. Un neveu
+de Monluc, l'évêque de Valence (Charles de Gelas de Léberon), «pour
+craincte qu'il a comme ausy ont tous les principaulx de ce païs
+desdictes ligues et communes, faict le moins qu'il peut chose qui leur
+puisse déplaire»<a id="footnotetag1005" name="footnotetag1005"></a><a href="#footnote1005"><sup class="sml">1005</sup></a>. Les villes, alarmées de sa déclaration de
+Montélimar ou de son escorte de gentilshommes, se concertaient et
+prenaient leurs précautions. A Valence, «les gens de guerre au moings»
+ne sortirent pas à sa rencontre et firent «une forte garde toute la
+nuict», ayant quelque peur qu'avec la noblesse elle ne se saisît de la
+ville<a id="footnotetag1006" name="footnotetag1006"></a><a href="#footnote1006"><sup class="sml">1006</sup></a>. A Romans, où elle coucha, les habitants allèrent au-devant
+d'elle en nombre et bien armés. Leur capitaine, Pommier, un marchand
+drapier, lui fit une sommaire harangue de bienvenue, c'est-à-dire un
+compliment très sec. Pommier «a si grand crédict et autorité parmy ces
+ligues qu'au moindre mot qu'il dict, il faict marcher tous ceulx de
+ceste dicte ville et des environs»<a id="footnotetag1007" name="footnotetag1007"></a><a href="#footnote1007"><sup class="sml">1007</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1004" name="footnote1004"><b>Note 1004: </b></a><a href="#footnotetag1004">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. VII, p. 49. Cf. p. 29, note 1, Jacques
+Colas, catholique très ardent, aima mieux se faire Espagnol que de se
+rallier à Henri IV. Voir Ed. Colas de La Noue, <i>Le comte de La Fère</i>,
+Angers, 1892.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1005" name="footnote1005"><b>Note 1005: </b></a><a href="#footnotetag1005">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. VII, p. 49.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1006" name="footnote1006"><b>Note 1006: </b></a><a href="#footnotetag1006">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 50.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1007" name="footnote1007"><b>Note 1007: </b></a><a href="#footnotetag1007">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 50. Le document publié par J. Roman, dans le
+<i>Bulletin de la Société d'archéologie de la Drôme</i>, année 1877, sous le
+titre assez inexact de <i>La Guerre des paysans en Dauphiné</i>, p. 29-50 et
+149-171, est le récit par un témoin des événements de Romans en 1579 et
+1580. Pommier (ou Paulmier), à la tête des ouvriers drapiers et avec
+l'aide des paysans des environs, fit la loi dans la ville pendant deux
+ans et fut tué par les bourgeois. Sa rencontre avec la Reine est
+racontée pages 46-47.</blockquote>
+
+<p>Elle n'a pour toute arme contre ces mauvaises dispositions que sa
+parole. Depuis son arrivée dans le Midi, elle harangue autant qu'elle
+cause et elle continue à haranguer à Montélimar, à Valence, à Romans où
+elle parla deux fois le même jour. Elle n'a pas seulement affaire à des
+particuliers, mais à des groupes: députés des Églises, assemblées de la
+noblesse, réunions de bourgeois ou de ligueurs qui, tout amateurs
+d'éloquence qu'ils soient, ne sont pas faciles à convaincre. Elle a
+comme orateur de grands dons: une argumentation abondante, beaucoup de
+charme, une douceur insinuante, le talent de dire à chacun de ses
+auditeurs ou de ses auditoires ce qui est capable de l'émouvoir ou de le
+flatter. Au besoin elle sait parler ferme et, comme dit Brantôme,
+«royalement». Elle prêche partout le devoir de l'obéissance et
+l'avantage de l'union. Elle fait jurer haut la main à la «tourbe» réunie
+à Valence--c'étaient les principaux de la ville, mais qui n'étaient pas
+gentilshommes--de se départir des ligues et associations et de rendre
+tout devoir à M. de Maugiron, lieutenant général du Roi. Elle a même
+succès à Romans, le centre d'action du terrible Pommier, et décide les
+habitants, presque malgré eux, à laisser emmener à Lyon deux canons que
+M. de Gordes, l'ancien lieutenant général, leur avait confiés<a id="footnotetag1008" name="footnotetag1008"></a><a href="#footnote1008"><sup class="sml">1008</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1008" name="footnote1008"><b>Note 1008: </b></a><a href="#footnotetag1008">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. VII, p. 55; <i>Bulletin</i>, p. 47-48.</blockquote>
+
+<p>Elle avait donné rendez-vous à Grenoble aux représentants des trois
+ordres pour les entendre en leurs doléances. Elle reçut à part ceux de
+la noblesse et du clergé, «qui furent fort modestes en leurs
+remontrances», et leur dit la «parfaite amour et dillection» que le Roi
+son fils portait à ses sujets, les preuves qu'il en avait données sans y
+épargner sa propre vie du temps du feu Roi son frère et les «occasions»
+qui l'avaient mû d'apaiser les troubles de son royaume «par la
+douceur»<a id="footnotetag1009" name="footnotetag1009"></a><a href="#footnote1009"><sup class="sml">1009</sup></a>. L'orateur du tiers état, un avocat de Vienne, Debourg,
+«fort factieux», demanda que le différend des ordres fût jugé par le Roi
+«en plus grande et aultre compagnie de Conseil que celle qui estoit par
+deça», mais le premier consul de Grenoble, et les députés de beaucoup de
+villes prièrent la Reine de le «vuider» avec les princes et seigneurs du
+Conseil qui l'accompagnaient. Elle, se sentant soutenue, n'oublia pas de
+«parler à iceluy Debourg ainsy qu'il appartenoit et de luy bien faire
+congnoistre et à tous les aultres factieux et faiseurs de menées qui
+avaient introduit ces ligues à si mauvaise intention que l'on voioit
+(voyait) par effectz [qu'ils] mériteraient grande pugnition»<a id="footnotetag1010" name="footnotetag1010"></a><a href="#footnote1010"><sup class="sml">1010</sup></a>.
+Alors, dit-elle, la plupart des députés «monstrèrent à l'instant de se
+voulloir departir des choses mauvaises qui sont cachées sur (plutôt,
+sous) cela». Mais elle se contentait trop facilement; elle ne se
+demandait jamais si l'impression de ses paroles, de sa présence, de ses
+menaces était bien profonde et prévaudrait longtemps contre les
+passions, les rancunes, les défiances de toujours. Elle ne tarda pas à
+s'apercevoir qu'elle ne réussirait pas à faire peur. Elle fit arrêter un
+chirurgien, qui avait tenu à des gentilshommes des propos tendant à
+mauvaise fin, et un procureur au Parlement, Gamot, qui avait promené le
+râteau et propagé l'usage des cornets à bouquin<a id="footnotetag1011" name="footnotetag1011"></a><a href="#footnote1011"><sup class="sml">1011</sup></a>, et elle chargea
+le Parlement de leur faire leur procès. Mais les Communes intervinrent,
+et elle fut obligée de relâcher Gamot. Non sans peine elle parvint à
+reconcilier les trois ordres qui étaient «merveilleusement divisez» et à
+leur faire signer un accord général<a id="footnotetag1012" name="footnotetag1012"></a><a href="#footnote1012"><sup class="sml">1012</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1009" name="footnote1009"><b>Note 1009: </b></a><a href="#footnotetag1009">(retour) </a> 5 août 1579, <i>Lettres</i>, t. VII, p. 72.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1010" name="footnote1010"><b>Note 1010: </b></a><a href="#footnotetag1010">(retour) </a> <i>Lettres</i>, VII, p. 71.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1011" name="footnote1011"><b>Note 1011: </b></a><a href="#footnotetag1011">(retour) </a> Grenoble, 5 août 1579, <i>Ibid.</i>, t. VII, p. 73.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1012" name="footnote1012"><b>Note 1012: </b></a><a href="#footnotetag1012">(retour) </a>1012 Grenoble, 10 août 1579, <i>Ibid.</i>, t. VII, p. 75.</blockquote>
+
+<p>Aussi inclinait-elle plus que jamais aux moyens de persuasion; il sera
+temps plus tard de punir. Elle n'était pas d'avis d'envoyer une armée
+contre Bellegarde, comme voulait le faire Henri III, ulcéré de son
+«infidélité»; on n'avait pas de forces suffisantes ni d'argent pour en
+lever. Surtout l'apparition des troupes royales risquait de provoquer
+une prise d'armes générale. Lesdiguières, avec les protestants du
+Dauphiné, leur barrera la route. Le roi de Navarre et le prince de Condé
+appuieront Lesdiguières, les ligues catholiques armeront pour se
+défendre. La «dextérité» valait mieux que la «force» contre le mal
+présent. «Entretenez doncques bien pour y remédier vostre édit dernier
+de pacification et les articles de la conferance de Nérac. Asseurez
+(rassurez) par ce moien les Huguenotz et les conduisez de façon qu'ilz
+satisfacent de leur part (comme ilz dient tousjours qu'ilz feront)
+auxdictz édictz de pacification et articles de conferance, et surtout
+qu'ilz n'aient aulcune occasion de s'excuser qu'ilz ne rendent les
+villes, car estant remises en vos mains, comme ilz sont tenuz, dedans
+peu de temps et qu'ils promettent fayre, vous estes en asseurée paix et
+repos»<a id="footnotetag1013" name="footnotetag1013"></a><a href="#footnote1013"><sup class="sml">1013</sup></a>.</p>
+
+<p>Pour amener Bellegarde à se démettre de lui-même du gouvernement de
+Saluces, Catherine comptait sur le duc de Savoie, Emmanuel Philibert.
+C'était, elle le savait bien, un courtier intéressé. Il suivait
+attentivement les affaires de Dauphiné et de Provence. «Ce prince là,
+écrivait Villeroy à Henri III, met le nez partout et a intelligence
+avecque tous ceux de part et d'autre qui troublent vos affaires»<a id="footnotetag1014" name="footnotetag1014"></a><a href="#footnote1014"><sup class="sml">1014</sup></a>.
+De Grenoble, où le Duc était allé la visiter, la Reine-mère donnait à
+son fils même avertissement. Vous «ne craché pas en vostre plus segret
+lieu que tout ne se sache ysi (ici) et me croyés<a id="footnotetag1015" name="footnotetag1015"></a><a href="#footnote1015"><sup class="sml">1015</sup></a>». Il en voulait à
+Henri III d'avoir rompu ses desseins sur Genève, contre qui il s'était
+ligué à Lucerne avec les six cantons catholiques (8 mai 1578). Ce traité
+préparait à même fin une coalition où l'Espagne était destinée à entrer,
+et, tel qu'il était, il compromettait l'alliance perpétuelle de la
+France avec les Suisses. Le Roi très chrétien riposta en s'unissant à
+Berne et à Soleure pour la défense de la Rome calviniste (8 mai
+1579)<a id="footnotetag1016" name="footnotetag1016"></a><a href="#footnote1016"><sup class="sml">1016</sup></a>. En cette circonstance, comme en beaucoup d'autres, il
+voyait plus juste et plus loin que sa mère, qui, tout entière à son rêve
+de pacification intérieure et à sa politique d'expédients, aurait voulu
+s'assurer à tout prix le concours du duc de Savoie «.... Si j'eusse
+sceu, écrivait-elle à son fils, ce que j'ay sceu depuis, je ne vous
+eusse conseillé la prandre (Genève) en protection, mais que eussiez,
+comme pussiez bien (vous pouviez bien), si l'on l'eust voullu, achever
+l'alliance avec les cantons seullement de Berne et de Suryc (Zurich) et
+de Soleure, mais vous m'en escripvites de façon que je ne vous eusse ozé
+mander le contraire<a id="footnotetag1017" name="footnotetag1017"></a><a href="#footnote1017"><sup class="sml">1017</sup></a>». Elle l'engageait, pour adoucir le
+ressentiment du Savoyard, à lui certifier par écrit qu'il n'avait pas eu
+l'intention de préjudicier aux droits que le Duc prétendait sur Genève,
+mais au contraire de l'aider à les y maintenir. Mais Emmanuel-Philibert
+n'était pas homme à se payer de ce billet à long terme. Forcé de
+renoncer à sa convoitise, il dut penser que Saluces pourrait un jour lui
+servir de compensation et il ne se soucia plus, s'il s'en était soucié
+jamais, d'y affermir l'autorité du Roi. On n'en eut que de bonnes
+paroles. Bellegarde traîna la négociation. Lesdiguières attendit le
+règlement de l'affaire de Saluces<a id="footnotetag1018" name="footnotetag1018"></a><a href="#footnote1018"><sup class="sml">1018</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1013" name="footnote1013"><b>Note 1013: </b></a><a href="#footnotetag1013">(retour) </a> Avignon, 9 juillet, <i>Lettres</i>, VII, p. 41.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1014" name="footnote1014"><b>Note 1014: </b></a><a href="#footnotetag1014">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, t. VII, p. 40, note 2.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1015" name="footnote1015"><b>Note 1015: </b></a><a href="#footnotetag1015">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 83. Cf. 114. Il y a des détails sur le
+séjour du Duc à Grenoble dans les <i>Mémoires d'Eustache Piémond, notaire
+royal-delphinal</i>, Valence, 1885.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1016" name="footnote1016"><b>Note 1016: </b></a><a href="#footnotetag1016">(retour) </a> Ce traité fut négocié par Jean de Bellièvre, sieur de
+Hautefort, et signé par Nicolas de Harlay, sieur de Sancy, qui était
+protestant: Ed. Rott, <i>Histoire de la représentation diplomatique de la
+France auprès des cantons suisses, de leurs alliés et confédérés</i>, Berne
+et Paris, t. II, 1902, p. 231-234. Sur les prétentions et les projets du
+Duc, si contraires à la couronne de France, voir p. 225, et sur le
+traité de Lucerne, voir encore p. 233.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1017" name="footnote1017"><b>Note 1017: </b></a><a href="#footnotetag1017">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. VII, p. 117-118, 4 septembre 1579.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1018" name="footnote1018"><b>Note 1018: </b></a><a href="#footnotetag1018">(retour) </a> 12 septembre, <i>Lettres</i>, t. VIII, p. 126.</blockquote>
+
+<p>Catherine était impatiente de revoir après treize mois de séparation ce
+qu'elle avait «le plus cher en cet monde», son fils. Henri III décida
+d'aller au-devant d'elle jusqu'à Lyon. «Quant à la reyne ma mère,
+écrivait-il à Villeroy, je croys ce qu'elle mande de Daufiné, provinsse
+byen brouillée, mais j'espère [qu'elle] i (y) donnera ordre.... Je ay
+veu ce que dit Lesdiguières; toutes choses byen esloignées de ce qu'il
+nous fault comme aussy du maréchal de Belleguarde qui mant (ment) comme
+tous les autres, et, si j'ose dire, M. de Savoye... nous andort si nous
+le voulons estre. Bref toutes ces paroles et lètres des uns et des
+autres ne sont que songes et mensonges; bien abylle (habile) qui s'an
+peust guarder.... Et plus n'an diz (je n'en dis pas plus) sinon qu'il
+nous faust resouldre d'aller à Lyon, car la bonne famme (c'est sa mère
+qu'il veut dire) le veult et me l'escrit trop expressément pour y
+faillir.... Adieu. Je suis dans le lict de lasseté (lassitude) de venir
+de jouer à la paulme»<a id="footnotetag1019" name="footnotetag1019"></a><a href="#footnote1019"><sup class="sml">1019</sup></a>. Ce mélange de pénétration et de paresse, de
+connaissance des hommes et de dégoût de l'action, de tendresse filiale
+et d'irrévérence, n'est-ce pas Henri III peint par lui-même? Mais, au
+moment de partir, il fut pris d'une douleur d'oreilles si aiguë que son
+entourage pendant vingt-quatre heures désespéra de sa vie (10
+septembre)<a id="footnotetag1020" name="footnotetag1020"></a><a href="#footnote1020"><sup class="sml">1020</sup></a>. Catherine, avertie de la crise, allait courir à Paris
+quand elle reçut la nouvelle que tout danger était passé. «Ma Comere,
+écrivait-elle à la duchesse d'Uzès, j'é aysté bien afligée et non sans
+cause, car c'èt ma vye et san cela je ne veulx ni vyvre ni estre....
+Quant je y panse au mal qu'il a eu, je ne sè set [ce] que je suys, je
+loue mon bon Dyeu de me l'avoir redouné et luy suplye que se souyt (ce
+soit) pour son temps plus que ma vye et que tant que je vyve [je] ne luy
+voy mal. Croyés que c'et une extrème pouyne (peine) d'estre louyn de cet
+(loin de ce) que l'on ayme come je l'ayme et le savoyr malade, c'est
+mourir à petyt feu.» S'il eût continué d'être non pas en un si grand
+mal, mais seulement malade, elle eût tout laissé, «car je ne povés plus
+endurer d'uyr (ouïr) dire: yl a mal et ne le voyr»<a id="footnotetag1021" name="footnotetag1021"></a><a href="#footnote1021"><sup class="sml">1021</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1019" name="footnote1019"><b>Note 1019: </b></a><a href="#footnotetag1019">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. VII, p. 77, note 1.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1020" name="footnote1020"><b>Note 1020: </b></a><a href="#footnotetag1020">(retour) </a> 14 septembre, <i>Lettres</i>, t. VII, p. 129; <i>Ibid.</i>, 15
+septembre, p. 130. Le Roi avait eu une première atteinte le 3 septembre
+et après une promenade au château de Madrid, une crise d'otite aiguë, le
+10 septembre; <i>Mémoires-Journaux de L'Estoile</i>, éd. Jouaust, I, p.
+332-333.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1021" name="footnote1021"><b>Note 1021: </b></a><a href="#footnotetag1021">(retour) </a> Lyon, 18 septembre, <i>Lettres</i>, t. VII, p. 134.</blockquote>
+
+<p>Elle s'imposa de rester pour assurer son repos et la paix du royaume.
+Henri III alla faire un pèlerinage à Chartres et de là un voyage en
+Normandie en vue de rétablir l'ordre dans cette province fort
+troublée<a id="footnotetag1022" name="footnotetag1022"></a><a href="#footnote1022"><sup class="sml">1022</sup></a>.--Elle continua, loin de lui, à négocier pendant un mois
+avec Bellegarde et Lesdiguières. Mais elle était pressée d'en finir. Son
+fils lui avait envoyé un «pouvoir» daté du 13 septembre, autorisant le
+maréchal de Bellegarde à commander au marquisat de Saluces<a id="footnotetag1023" name="footnotetag1023"></a><a href="#footnote1023"><sup class="sml">1023</sup></a>.
+C'était une capitulation. Mais elle excellait à sauver la face. Le
+rebelle n'ayant pas consenti à passer la frontière, elle lui donna
+rendez-vous à Montluel, dans un château du duc de Savoie. Elle le reçut,
+entourée des princes et des conseillers de sa suite, en présence
+d'Emmanuel-Philibert, son hôte (17 octobre). Bellegarde se mit à deux
+genoux devant elle et déclara qu'il avait «extrème regret et déplaisir»
+de sa conduite et «qu'il vouldroit avoir perdu la moitie de son sang et
+que cela ne luy feust advenu». Il la pria d'«intercedder envers le Roy
+de luy pardonner» et, en signe d'obéissance, remit «à ladicte Dame es
+mains du Roy ledict marquisat». Elle prit acte de sa soumission, et
+«puisqu'il l'asseurait de la fidélité et affection qu'il vouloit toute
+sa vie porter au service du Roy son filz, comme son debvoir le luy
+commandoit», elle lui fit délivrer les lettres-patentes qui le
+rétablissaient en sa charge. Au prix d'une humiliation de forme, il
+devenait le possesseur paisible d'un gouvernement usurpé<a id="footnotetag1024" name="footnotetag1024"></a><a href="#footnote1024"><sup class="sml">1024</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1022" name="footnote1022"><b>Note 1022: </b></a><a href="#footnotetag1022">(retour) </a> Il y aurait eu des troubles assez graves et même une
+émeute à Rouen, si le secrétaire de Jérôme Lippomano est bien renseigné.
+Tommaseo, <i>Relations des ambassadeurs vénitiens</i>, t. II, p. 451.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1023" name="footnote1023"><b>Note 1023: </b></a><a href="#footnotetag1023">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. VII, app., p. 441-442.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1024" name="footnote1024"><b>Note 1024: </b></a><a href="#footnotetag1024">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. VII, app., p. 438-439.</blockquote>
+
+<p>Quant à Lesdiguières, il persista toujours à refuser les entrevues
+qu'elle lui proposait même en terre savoyarde<a id="footnotetag1025" name="footnotetag1025"></a><a href="#footnote1025"><sup class="sml">1025</sup></a>. Elle en fut réduite
+à charger Bellegarde de négocier avec son complice un accord ou plutôt
+une trêve entre catholiques et protestants, qui fut publiée au
+commencement de novembre à Monestier de Clermont<a id="footnotetag1026" name="footnotetag1026"></a><a href="#footnote1026"><sup class="sml">1026</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1025" name="footnote1025"><b>Note 1025: </b></a><a href="#footnotetag1025">(retour) </a> <i>Actes et correspondances du connétable de
+Lesdiguières</i>, t. I, Introd., p. <span class="sc">XXVIII-XXIX</span>. <i>Lettres</i>, t. VII, p. 192,
+note. Roman, <i>Catherine de Médicis en Dauphiné</i>, Grenoble 1883;
+Dufayard, <i>Le connétable de Lesdiguières</i>, 1892, p. 57-61. Bellegarde
+mourut deux mois après sa réconciliation avec le Roi à Saluces (20
+décembre). On a naturellement accusé Catherine de l'avoir fait
+empoisonner (voir les références de M. le Cte Baguenault de Puchesse,
+Introd. au t. VII des <i>Lettres</i>, p. <span class="sc">XIII</span> et <span class="sc">XIV</span>). Bellegarde a pu mourir
+très bien de la gravelle dont il souffrait depuis longtemps.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1026" name="footnote1026"><b>Note 1026: </b></a><a href="#footnotetag1026">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. VII, p. 192, note.</blockquote>
+
+<p>Il était temps qu'elle rejoignît son fils. L'agitation, qui semblait
+apaisée dans le Midi, avait gagné le Nord et l'Est. Pendant la dernière
+partie de son voyage il lui était venu de ces régions des nouvelles
+inquiétantes. Il y avait eu des soulèvements de paysans en
+Basse-Normandie et même une émeute à Rouen<a id="footnotetag1027" name="footnotetag1027"></a><a href="#footnote1027"><sup class="sml">1027</sup></a>. Des grands seigneurs
+de la province, La Rocheguyon, Cantelou, Pont-Bellenger, étaient
+compromis dans ces remuements et même suspects d'avoir voulu enlever le
+Roi à Saint-Germain. Ils avaient pris le large et s'étaient retirés en
+Lorraine, à Commercy, dont La Rocheguyon était
+ damoiseau<a id="footnotetag1028" name="footnotetag1028"></a><a href="#footnote1028"><sup class="sml">1028</sup></a>. Le bruit
+courait que le seigneur de La Petite-Pierre, un protestant, poussé sous
+main, disait-on, par le duc de Guise, projetait une entreprise sur
+Strasbourg<a id="footnotetag1029" name="footnotetag1029"></a><a href="#footnote1029"><sup class="sml">1029</sup></a>. Des soldats et des gentilshommes en petites troupes se
+dirigeaient de différents points du royaume vers la Lorraine et la
+Champagne, où elles se massaient. Quelques-unes de ces bandes envahirent
+la Franche-Comté, qui appartenait à Philippe II, pillèrent le plat pays
+et prirent trois châteaux. Catherine a certainement compris que cette
+attaque était, comme celle de l'an précédent, une simple diversion pour
+occuper les Espagnols, diviser leurs forces et faciliter au duc d'Anjou
+l'attaque des Pays-Bas.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1027" name="footnote1027"><b>Note 1027: </b></a><a href="#footnotetag1027">(retour) </a> Relation du secrétaire de Jérôme Lippomano,
+l'ambassadeur vénitien. Tommaseo, <i>Relations des ambassadeurs
+vénitiens</i>, t. II, p. 451.--Floquet, <i>Histoire du Parlement de
+Normandie</i>, t. III, 1841, règne de Henri III, n'en dit rien.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1028" name="footnote1028"><b>Note 1028: </b></a><a href="#footnotetag1028">(retour) </a> Damoiseau, nom donné à des vassaux de seigneurs
+ecclésiastiques. Le suzerain de Commercy, c'était l'évêque de Metz.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1029" name="footnote1029"><b>Note 1029: </b></a><a href="#footnotetag1029">(retour) </a> La Petite-Pierre ou Lützelstein, châtellenie lorraine
+dans les Vosges.</blockquote>
+
+<p>Mais elle craignait d'irriter les cantons suisses limitrophes de la
+province espagnole et qui était garants de sa
+ neutralité<a id="footnotetag1030" name="footnotetag1030"></a><a href="#footnote1030"><sup class="sml">1030</sup></a>.</p>
+
+<p>Elle écrivit au grand écuyer, Charles de Lorraine, et à Saissac et Du
+May, qui commandaient sous ses ordres ces batteurs d'estrade, pour leur
+représenter les conséquences possibles de ces courses et de ces menées:
+rupture de l'alliance avec les Suisses, représailles du roi d'Espagne,
+et, en cas de tentative sur Strasbourg, conflit avec le Corps
+Germanique<a id="footnotetag1031" name="footnotetag1031"></a><a href="#footnote1031"><sup class="sml">1031</sup></a>. Elle les priait d'y bien réfléchir. Si elle leur
+parlait si doucement, c'est qu'elle savait leurs liaisons. Charles de
+Lorraine, grand ami du duc d'Anjou, fut son compagnon de guerre aux
+Pays-Bas; La Rocheguyon était le frère de son favori d'alors, La
+Rochepot. Il n'aurait pas fallu, par une sévérité hors de saison,
+tourner contre le Roi les forces destinées à combattre Philippe II.
+Aussi avait-elle bien recommandé à Henri III de fermer les yeux sur les
+remuements de la noblesse de Normandie. Il avait eu bien raison de
+châtier les paysans qui s'étaient «tant oubliés», gens de peu et sans
+attaches, mais donner arrêt contre les seigneurs réfugiés à Commercy,
+c'était chose dangereuse<a id="footnotetag1032" name="footnotetag1032"></a><a href="#footnote1032"><sup class="sml">1032</sup></a>. Ils armeraient pour se défendre et
+appelleraient leurs amis à l'aide. Mieux valait suspendre l'action de la
+justice que de risquer une insurrection. Les ménagements lui parurent
+encore plus opportuns, quand elle apprit ce qu'elle appréhendait
+par-dessus tout, une nouvelle brouille entre ses deux fils.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1030" name="footnote1030"><b>Note 1030: </b></a><a href="#footnotetag1030">(retour) </a> Sur la neutralité de la Franche-Comté, voir Lucien
+Febvre, <i>Philippe II et la Franche-Comté</i>, Paris, 1911, p. 54-57.
+L'accord conclu en 1511 entre Maximilien d'Autriche et les Suisses et
+celui de 1522 entre Marguerite d'Autriche et François Ier mettaient la
+neutralité franc-comtoise sous la protection des cantons. Un an
+auparavant, les Français avaient envahi déjà la Franche-Comté. Le duc
+d'Anjou, avouant l'agression, avait écrit à «Messieurs des Ligues» (2
+octobre 1578) qu'il avait en vue le «repos et tranquillité des
+Flandres», mais ils ne voulurent entendre à cette raison de diversion.
+Ils obtinrent d'Henri III qu'il obligeât son frère (<i>Id., ibid.</i>, p. 723
+et note 2) à retirer ses troupes. Catherine ne s'exagérait pas les
+susceptibilités des gens des cantons.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1031" name="footnote1031"><b>Note 1031: </b></a><a href="#footnotetag1031">(retour) </a> <i>Lettres</i>, 13 octobre 1579, t. VII, p. 168.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1032" name="footnote1032"><b>Note 1032: </b></a><a href="#footnotetag1032">(retour) </a> 1032: Au Roi, Grenoble, 12 septembre 1579, t. VII, p. 128.</blockquote>
+
+<p>En août, le duc d'Anjou était allé visiter la Reine d'Angleterre, qui le
+reçut à Greenwich dans son intimité, causant longuement avec lui et
+déclarant, s'il faut en croire l'ambassadeur d'Espagne, qu'elle n'avait
+jamais vu un homme qui lui plût davantage et qu'elle accepterait plus
+volontiers pour époux<a id="footnotetag1033" name="footnotetag1033"></a><a href="#footnote1033"><sup class="sml">1033</sup></a>. Les espérances qu'il conçut durent à son
+retour lui rendre plus sensibles les marques de mépris et de défiance
+que son frère ne lui épargnait pas. Cependant, lors de la crise d'otite
+dont Henri III faillit mourir, il se montra--du moins c'est Catherine
+qui le dit--«tel qu'il devoit». Mais quelques jours après (fin
+septembre), profitant d'un voyage du Roi à Chartres<a id="footnotetag1034" name="footnotetag1034"></a><a href="#footnote1034"><sup class="sml">1034</sup></a>, il sortit de
+Paris et se retira dans son apanage d'Alençon. Bellièvre jugea la
+situation si sérieuse qu'il pressa la Reine-mère de hâter son
+retour<a id="footnotetag1035"
+ name="footnotetag1035"></a><a href="#footnote1035"><sup class="sml">1035</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1033" name="footnote1033"><b>Note 1033: </b></a><a href="#footnotetag1033">(retour) </a> Kervyn de Lettenhove, t. V, p. 391-393.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1034" name="footnote1034"><b>Note 1034: </b></a><a href="#footnotetag1034">(retour) </a> Henri III au duc de Montpensier, 30 septembre 1578,
+<i>Lettres</i>, t. VII, p. 149, note 2.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1035" name="footnote1035"><b>Note 1035: </b></a><a href="#footnotetag1035">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. VII, p. 156. La réponse de la Reine-mère
+où il est fait allusion aux dépêches de Bellièvre est du 6 octobre.</blockquote>
+
+<p>Henri III, inconscient du danger ou dédaignant de s'expliquer, laissa
+tomber la correspondance. La Reine-mère était affolée. «Je vous prie,
+écrivait-elle à Villeroy, que je aye plus sovent des novelles du Roy,
+car c'et mourir et ouyr cet que j'oye (ouïs) et ne rien savoyr de la
+Court»<a id="footnotetag1036" name="footnotetag1036"></a><a href="#footnote1036"><sup class="sml">1036</sup></a>.</p>
+
+<p>Aussitôt qu'elle eut réglé l'affaire de Saluces, elle prit la route de
+Paris.</p>
+
+<p>Le Roi «s'achemina» au-devant d'elle jusqu'à Orléans, et, comme il
+l'écrivait à son ambassadeur à Venise, Du Ferrier (9 novembre), il la
+revit «avec une extresme joye et contentement», heureux qu'elle eût pu
+supporter ce long et dangereux voyage et sentant son «obligation à la
+dicte dame du bien qu'elle a semé partout où elle a passé»<a id="footnotetag1037" name="footnotetag1037"></a><a href="#footnote1037"><sup class="sml">1037</sup></a>. Cet
+accueil la payait de ses peines. Après seize mois de séparation (août
+1578-novembre 1579), elle retrouvait son fils tel qu'elle le souhaitait,
+reconnaissant de ses efforts, et peut-être plus affectueux qu'elle ne
+l'avait quitté. A Paris, le Parlement et le peuple allèrent à sa
+rencontre à une lieue hors des murs, comme pour lui faire honneur de la
+pacification du royaume.</p>
+
+<p>Le secrétaire de Lippomano, l'ambassadeur vénitien, qui écrivait sous la
+dictée de son maître, parlait d'elle avec enthousiasme. «C'est, dit-il
+dans sa Relation, une princesse infatigable aux affaires, faite à point
+pour prendre de la peine et pour gouverner un peuple aussi remuant que
+les Français. Puisqu'ils commencent à connaître son mérite, il faut qu'à
+leur honte, ils la louent et se repentent de ne l'avoir pas appréciée
+plus tôt»<a id="footnotetag1038" name="footnotetag1038"></a><a href="#footnote1038"><sup class="sml">1038</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1036" name="footnote1036"><b>Note 1036: </b></a><a href="#footnotetag1036">(retour) </a> 10 octobre 1579, <i>Lettres</i>, t. VII, p. 163-164.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1037" name="footnote1037"><b>Note 1037: </b></a><a href="#footnotetag1037">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. VII, p. 194, note 2, et 195, note 1.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1038" name="footnote1038"><b>Note 1038: </b></a><a href="#footnotetag1038">(retour) </a> <i>Relations des ambassadeurs vénitiens</i>, publiées et
+traduites par Tommaseo dans la Collection des Documents inédits, t. II,
+p. 449-451. J'ai, pour plus d'exactitude, changé quelques mots à la
+traduction de Tommaseo.</blockquote>
+
+<p>Mais il ajoutait, et la réserve était d'importance, qu'elle avait plutôt
+«assoupi que réglé les différends de la Guyenne, du Languedoc, de la
+Provence et du Dauphiné».</p>
+
+<p>C'est la vérité même. Le succès de l'œuvre ne répondait pas à l'habileté
+de l'ouvrière.</p>
+<a name="c10" id="c10"></a>
+<br>
+
+<h4><i>CHAPITRE X</i></h4>
+
+<h3>DIVERSION EN PORTUGAL</h3>
+
+<p>Catherine ne s'émouvait pas outre mesure de cette recrudescence
+d'agitation. Elle se croyait maintenant si sûre de l'amour du Roi
+qu'elle s'en estimait beaucoup plus forte. Confiante à l'excès dans son
+habileté et dans la vertu du nom royal, elle se flattait qu'en voyant
+agir ensemble la mère et le fils les huguenots et les politiques
+entendraient plus facilement raison. Mais c'était à la condition, comme
+elle le savait bien, que le duc d'Anjou ne prît pas parti contre son
+frère et qu'il restât en fait neutre et en apparence ami. Il n'était pas
+allé la saluer au passage à Orléans, sous prétexte qu'il avait été pris
+d'un «dévoiement d'estomac» au moment de monter à cheval, mais en
+réalité pour ne pas se rencontrer avec le Roi. Inquiète de cette
+mauvaise excuse, elle ne s'arrêta que quelques jours à Paris, juste le
+temps de se reposer, et repartit pour aller causer avec le Duc et le
+bien disposer en faveur de la paix.</p>
+
+<p>Elle le rejoignit à Verneuil-en-Perche (près d'Évreux). Des
+conversations qu'ils eurent elle n'a pas tout écrit à Henri III, se
+réservant de lui en raconter plus long en tête-à-tête. Ils ont dû
+parler, quoiqu'elle n'en dise rien, des affaires des Pays-Bas où elle
+savait qu'il se «rembarquait». Peut-être lui a-t-il avoué qu'il venait
+de signer le 25 octobre avec le sieur d'Inchy, gouverneur de Cambrai, un
+accord secret qui lui assurait la possession de cette ville libre
+impériale, mais dépendante du roi d'Espagne<a id="footnotetag1039" name="footnotetag1039"></a><a href="#footnote1039"><sup class="sml">1039</sup></a>. Très franchement il
+l'entretint des sollicitations qui lui étaient venues de divers points
+du royaume. Voulait-il lui faire peur afin de l'incliner à le soutenir
+en ses entreprises de Flandres? A-t-elle elle-même, par quelque vague
+promesse de secours, provoqué ses confidences? En tout cas elle sut de
+lui, comme elle le rapporte à Henri III, et de Christophe de Savigny,
+seigneur de Rosne-en-Barrois, qui était là, que les malcontents des deux
+religions, à Commercy et ailleurs, s'étaient assuré le concours de
+certains colonels de reîtres et du «Casimir» et qu'ils se cherchaient un
+chef. Le Duc expliqua que, pour mieux faire service au Roi, il avait
+«sans rien respondre jusques icy ecousté ce qu'ils lui ont voulu dire»,
+bien résolu toutefois à ne jamais refaire chose qui pût déplaire à son
+frère. Il montrait, disait-elle, en tous ses propos, «ne désirer rien
+tant en ce monde» que de rendre au Roi «le très humble service» qu'il
+lui doit. Il ajouta «deux lignes» de sa main à cette lettre de sa mère
+pour confirmer l'assurance de sa fidélité<a id="footnotetag1040" name="footnotetag1040"></a><a href="#footnote1040"><sup class="sml">1040</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1039" name="footnote1039"><b>Note 1039: </b></a><a href="#footnotetag1039">(retour) </a> Kervyn de Lettenhove, <i>Les Huguenots et les gueux</i>, t.
+V, p. 469-470.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1040" name="footnote1040"><b>Note 1040: </b></a><a href="#footnotetag1040">(retour) </a> Au Roi, Verneuil-au-Perche, 23 novembre 1579, <i>Lettres</i>,
+t. VII, p. 199 et note 1 de la page 200.</blockquote>
+
+<p>A Évreux, jusqu'où elle s'avança pour décider les États de Normandie, en
+se rapprochant d'eux, à voter les nouveaux impôts, elle apprit qu'ils
+avaient repoussé toutes les surcharges. «Il a esté conclud que ce pays
+vous paiera seulement ce qu'ils ont accoustumé du principal de la
+taille, du taillon et ustancilles de la gendarmerie et solde de
+cinquante mille hommes de pied; c'est l'ordinaire; mais quant au
+parisis<a id="footnotetag1041" name="footnotetag1041"></a><a href="#footnote1041"><sup class="sml">1041</sup></a>, à une creue de III s. (sous) VI d. (deniers) et une autre
+de XVIII d. pour livre qui revient ensemble, à VI d. près, compris ledit
+parisis, à deux parts dont les six font le tout, ils n'en veullent rien
+payer et ont conclud de vous en faire visve remonstrance, vous voullant
+représenter les grandes pauvretés et charges de ce pays et font une
+comparaison que d'un corps bien composé il ne s'en peut tirer ny faire
+que quatre quartiers non plus que d'une année et que d'y en faire six
+ils ne le pourroient pour leur impuissance»<a id="footnotetag1042" name="footnotetag1042"></a><a href="#footnote1042"><sup class="sml">1042</sup></a>. La noblesse de la
+province, pour marquer son mécontentement, n'avait envoyé qu'un délégué
+par «chacun des sept bailliages et vicontés, au lieu qu'il en souloit
+tousjours avoir grand nombre». Un gentilhomme protestant, bon serviteur
+du Roi, lui a révélé que les gentilshommes catholiques «sont après, tant
+qu'ils peuvent, à unir avec eux ceulx de la Relligion [réformée]» et
+qu'ils sont «du tout résolus» de faire appel et de se joindre aux
+étrangers. Leur raison, c'est qu'on «les mesestime et contemne»<a id="footnotetag1043" name="footnotetag1043"></a><a href="#footnote1043"><sup class="sml">1043</sup></a>.
+Elle est si troublée de ce qu'elle voit et entend qu'elle écrit à Henri
+III, sans détours, contrairement à son habitude: «Vous supplie....
+commander visvement à vos financiers qu'ilz regardent à vous faire un
+fonds pour vous faire aider sans plus fouller vos peuples, car vous
+estes à la veille d'avoir une révolte generalle, et qui vous dira le
+contraire ne vous dit la veritté»<a id="footnotetag1044"
+ name="footnotetag1044"></a><a href="#footnote1044"><sup class="sml">1044</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1041" name="footnote1041"><b>Note 1041: </b></a><a href="#footnotetag1041">(retour) </a> Le «taillon», c'est l'imposition provisoire établie en
+1543 sur les villes closes pour l'entretien de 50 000 hommes de pied, et
+maintenue depuis comme supplément ordinaire à la taille. Les
+«ustensiles» sont un autre supplément à la taille, mais affecté à la
+solde de la gendarmerie. Le parisis, calculé d'après la différence entre
+la livre parisis et la livre tournois, est une augmentation d'environ 7
+pour 100.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1042" name="footnote1042"><b>Note 1042: </b></a><a href="#footnotetag1042">(retour) </a> Evreux, 25 novembre 1579, <i>Lettres</i>, t. VII, p. 201.
+Beaurepaire, <i>Cahier des Etats de Normandie</i>, t. I, p. 59-60 (art. III)
+et p. 71 (art. XXII des demandes des Etats).--Cf. La défense du Roi dans
+le discours du Premier Président de Rouen, 16 novembre 1579, p.
+362-365.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1043" name="footnote1043"><b>Note 1043: </b></a><a href="#footnotetag1043">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. VII, p. 201-202.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1044" name="footnote1044"><b>Note 1044: </b></a><a href="#footnotetag1044">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 202.</blockquote>
+
+<p>A-t-elle vraiment peur ou bien exagère-t-elle le danger pour décider le
+Roi aux concessions qu'elle allait lui demander. Avec elle on ne sait
+jamais très bien.</p>
+
+<p>Le Roi, dans un sursaut d'énergie, avait ordonné au maréchal de Matignon
+de rompre les rassemblements de Champagne et de forcer Commercy. Elle
+lui insinuait, sous réserve toutefois de son «meilleur advis», que la
+voie de la douceur serait peut-être préférable. Les gens de guerre que
+l'on disait réunis en Champagne pour cette entreprise de Strasbourg»
+s'étant dispersés, était-il prudent que Matignon attaquât Commercy? Ce
+serait provoquer là et ailleurs l'esprit de résistance. Et quel est le
+messager qu'elle lui propose d'expédier à La Rocheguyon pour le
+dissuader de mettre des soldats dans Commercy et au Maréchal pour lui
+recommander de ramener les siens? c'est un favori du duc d'Anjou, La
+Rochepot, qui était d'ailleurs le frère de La
+Rocheguyon<a id="footnotetag1045" name="footnotetag1045"></a><a href="#footnote1045"><sup class="sml">1045</sup></a>.</p>
+
+<p>Le Duc conseillait, lui aussi, de tout apaiser, disait-elle dans une
+autre lettre. Il lui avait représenté que le Maréchal n'était pas assez
+fort, même renforcé, pour affronter les troupes massées à Commercy et
+les auxiliaires qui leur viendraient. «Et semble que ceux qui ont envie
+de mal faire et remettre vostre royaume en trouble n'attendent que de
+vous voir commencer pour, sur cette occasion, s'élever et faire entrer
+le Casimir en vostre royaume»<a id="footnotetag1046" name="footnotetag1046"></a><a href="#footnote1046"><sup class="sml">1046</sup></a>.</p>
+
+<p>François, tout en protestant de sa fidélité, n'avait pas caché à sa mère
+qu'il avait lieu de se plaindre de son frère, qui ne tient pas «compte»
+de lui et qui «s'en défie». La Reine engageait donc le Roi, pour
+dissiper cette «humeur» dangereuse, à écrire au Duc, comme de lui-même,
+qu'il est heureux «de lui veoir une si bonne volonté» à l'aimer et le
+servir, mais que son éloignement et l'opinion «qu'il est mal content,
+cela nuit infiniment au bien» des affaires et à l'exécution de la paix;
+qu'il le prie de revenir à la Cour avec leur mère, d'être bien assuré de
+sa bonne grâce, dont il lui a donné déjà tant de marques, et de
+«n'adjouter foy aux passions de ceux qui veullent veoir les troubles en
+ce royaume» et que par là il peut «congnoistre estre ennemis de tous
+deux». Comme elle savait Henri III susceptible, elle ajoutait: «Vous lui
+saurez mieux dire, de sorte que c'est sottise à moy de le vous
+escripre»<a id="footnotetag1047" name="footnotetag1047"></a><a href="#footnote1047"><sup class="sml">1047</sup></a>. Mais si elle s'en remettait à lui, et très justement,
+de la façon de faire les avances, elle ne lui cachait pas qu'elle les
+jugeait nécessaires.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1045" name="footnote1045"><b>Note 1045: </b></a><a href="#footnotetag1045">(retour) </a> 23 novembre 1579, <i>Lettres</i>, t. VII, p. 199.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1046" name="footnote1046"><b>Note 1046: </b></a><a href="#footnotetag1046">(retour) </a> Au Roi, 25 novembre, <i>Lettres</i>, t. VII, p. 201.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1047" name="footnote1047"><b>Note 1047: </b></a><a href="#footnotetag1047">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 202.</blockquote>
+
+<p>L'escapade de Condé montra combien elle avait raison. Ce Bourbon
+sectaire, le seul véritable huguenot de sa race, ne se résignait pas à
+vivre dans l'Ouest, hors de son gouvernement de Picardie, loin des
+Pays-Bas, de la reine d'Angleterre et de Jean Casimir. Il sortit de
+Saint-Jean d'Angely, traversa Paris déguisé et s'introduisit par
+surprise dans une des places les plus fortes de Picardie, La Fère (29
+novembre 1579). Il avait trompé Catherine, à qui, le 13 novembre, il
+écrivait qu'en toutes choses «qui concerneront le service de vozdites
+Majestez» (le Roi et sa mère), s'il «vous plaist m'honorer de vos
+commandemens je monteray aussytost à cheval pour les exécuter
+promptement»<a id="footnotetag1048" name="footnotetag1048"></a><a href="#footnote1048"><sup class="sml">1048</sup></a>.</p>
+
+<p>Comme d'usage, en désobéissant au Roi, il se défendait de vouloir rien
+faire qui lui déplût, et cependant il se remparait dans La Fère et
+réclamait son gouvernement contrairement aux stipulations de l'Édit de
+Poitiers (septembre 1577). Un des articles secrets portait en effet que
+la ville de Saint-Jean-d'Angely serait laissée au Prince pour sa
+retraite et demeure pendant le temps et terme de six ans, en attendant
+qu'il pût «effectuellement jouir de son gouvernement de Picardie auquel
+Sa Majesté veut qu'il soit conservé»<a id="footnotetag1049" name="footnotetag1049"></a><a href="#footnote1049"><sup class="sml">1049</sup></a>. Condé alléguait pour sa
+justification que, lors de la signature de la paix, il avait protesté
+«que devant les six ans il entendoit retourner en son
+gouvernement»<a id="footnotetag1050" name="footnotetag1050"></a><a href="#footnote1050"><sup class="sml">1050</sup></a>. Il ne se croyait pas lié par un contrat qu'il avait
+répudié en le signant: un <i>distinguo</i> qui sentait le casuiste.</p>
+
+<p>La Reine-mère alla le trouver à Viry (près de Chauny) avec la princesse
+douairière de Condé, sa belle-mère, et le cardinal de Bourbon, son
+oncle, mais elle n'obtint pas qu'il rentrât à Saint-Jean-d'Angely<a id="footnotetag1051" name="footnotetag1051"></a><a href="#footnote1051"><sup class="sml">1051</sup></a>.
+Les négociations continuèrent entre La Fère et Paris sans plus de
+succès. Le Prince, seul et guetté par les ligueurs de la province, était
+incapable de rien entreprendre, mais les huguenots du Midi remuaient.
+Rambouillet, que le Roi avait député en Guyenne, n'était pas parvenu, au
+bout de deux mois de sollicitations, à leur faire restituer les places
+de sûreté qu'ils détenaient indûment<a id="footnotetag1052" name="footnotetag1052"></a><a href="#footnote1052"><sup class="sml">1052</sup></a>. Montmorency, qui s'était
+joint à Rambouillet pour persuader le roi de Navarre, n'avait pas mieux
+réussi, lors de l'entrevue de Mazères (9 décembre 1579)<a id="footnotetag1053" name="footnotetag1053"></a><a href="#footnote1053"><sup class="sml">1053</sup></a>. Quelques
+jours après, le capitaine huguenot, Mathieu Merle, sur l'ordre d'«un des
+principaux chefs de la Religion»<a id="footnotetag1054" name="footnotetag1054"></a><a href="#footnote1054"><sup class="sml">1054</sup></a>--il ne dit pas lequel--surprit
+Mende (25 décembre). Le roi de Navarre s'excusa de cette agression, qui,
+écrivait-il à Henri III, «n'a esté faicte de mon sceu ni de mon
+consentement». C'était un «faict particulier dont ceulx de la Religion
+en general portent beaucoup de desplaisir»<a id="footnotetag1055" name="footnotetag1055"></a><a href="#footnote1055"><sup class="sml">1055</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1048" name="footnote1048"><b>Note 1048: </b></a><a href="#footnotetag1048">(retour) </a> D'Aumale, <i>Histoire des princes de Condé</i>, 1889, t. II,
+p. 128 et 419 (appendice IX).</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1049" name="footnote1049"><b>Note 1049: </b></a><a href="#footnotetag1049">(retour) </a> Art. XXIV, Du Mont, <i>Corps diplomatique</i>, t. V, 1re
+partie, p. 310.--Cf. <i>Lettres</i>, t. VII, p. 209.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1050" name="footnote1050"><b>Note 1050: </b></a><a href="#footnotetag1050">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. VII, p. 208.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1051" name="footnote1051"><b>Note 1051: </b></a><a href="#footnotetag1051">(retour) </a> Lettres du 16 et du 18 décembre, t. VII, p. 207-212.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1052" name="footnote1052"><b>Note 1052: </b></a><a href="#footnotetag1052">(retour) </a> Les négociations de Rambouillet, dans la <i>Revue
+rétrospective</i>, t. VI, 2e série, p. 125-132.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1053" name="footnote1053"><b>Note 1053: </b></a><a href="#footnotetag1053">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. VII, p. 214-215.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1054" name="footnote1054"><b>Note 1054: </b></a><a href="#footnotetag1054">(retour) </a> Merle, <i>Mémoires</i>, éd. Buchon, p. 748.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1055" name="footnote1055"><b>Note 1055: </b></a><a href="#footnotetag1055">(retour) </a> <i>Recueil des Lettres missives de Henri IV</i>, publié par
+Berger de Xivrey, t. I, p. 270.</blockquote>
+
+<p>Mais il ne disait pas qu'ils en eussent tous et il laissait clairement
+entendre qu'il n'était pas le maître de son parti. Au printemps de 1580
+les coups de main recommencèrent. Les protestants prirent Montaigu (15
+mars), les catholiques, Montaignac (en Périgord) (avril). On
+s'acheminait à la guerre ouverte.</p>
+
+<p>Ce que la Reine-mère appréhendait par-dessus tout, c'est que les
+catholiques malcontents ne se joignissent aux réformés. «J'ay bien peur,
+écrivait-elle à Henri III, qu'il y ait quelque chose meslé en cecy
+d'autre faict que de la relligion», et elle lui en donnait pour preuve
+que les communes et les huguenots du Dauphiné, «au lieu qu'ils souloient
+estre si mal sont à présent si bien»<a id="footnotetag1056" name="footnotetag1056"></a><a href="#footnote1056"><sup class="sml">1056</sup></a>.</p>
+
+<p>Elle aurait pu alléguer comme exemple de ces compromissions, si elle
+n'avait craint d'exciter l'humeur du Roi son fils contre son gendre, les
+fêtes que le duc de Lorraine venait de donner à Nancy à l'occasion du
+carnaval (11-18 février 1580)<a id="footnotetag1057" name="footnotetag1057"></a><a href="#footnote1057"><sup class="sml">1057</sup></a>. La présence du fameux Jean Casimir
+y avait attiré des hôtes ou des visiteurs de marque: Mayenne, frère du
+duc de Guise, Rosne, le confident du duc d'Anjou, Bassompierre et cinq
+ou six colonels de reîtres, La Rocheguyon, le damoiseau de Commercy, et
+d'autres mécontents des deux religions. Jean Casimir tenait boutique
+ouverte en Allemagne de mercenaires et même il ne lui aurait pas déplu
+de s'assurer le monopole de ce marché. Il vendait de préférence ses
+services à ses coreligionnaires et soutenait volontiers aussi, toujours
+moyennant finances, les sujets catholiques en révolte contre les
+souverains catholiques, faisant ainsi les affaires de la Réforme et les
+siennes. Mais on ne le croyait pas incapable, à condition d'y mettre le
+prix, d'aider les papistes contre les protestants et par exemple de
+fournir des soldats au duc de Guise pour assaillir Strasbourg et au roi
+d'Espagne pour recouvrer les Pays-Bas. Il avait en 1576 conduit une
+armée allemande au secours du duc d'Anjou et des huguenots et il en
+voulait à Henri III d'ajourner le paiement des trois millions de livres
+que, vainqueur, il lui avait imposé comme indemnité de guerre; il
+guettait l'occasion de contraindre ce débiteur récalcitrant. Il était en
+rapports avec le duc d'Anjou, avec Lesdiguières, le chef des protestants
+dauphinois, avec le roi de Navarre, avec le prince de Condé, et il ne
+repoussait pas les avances du duc de Guise. On le sollicitait, on le
+craignait, on le surveillait. Le «Casimir» était le cauchemar de
+Catherine. Elle ne cessait pas depuis deux ans d'engager le Roi à
+s'acquitter. Il semble que, sur les instances de sa mère, il se soit
+décidé à charger le duc de Lorraine de négocier un concordat. Charles
+III était tout désigné pour ce rôle d'intermédiaire, voisin et ami de
+Jean Casimir, avec qui il avait été élevé à la Cour de France, gendre de
+Catherine, qui l'aimait et élevait en tendre grand'mère sa fille
+Christine. Ambitieux, mais timoré, serviable aux Guise, ces brillants
+cadets de sa maison, déférent pour Henri III, qu'il savait soupçonneux
+et irascible, il ménageait tout le monde. Il ouvrait sa maison aux
+conspirateurs, mais il ne conspirait pas. «Le duc de Lorraine, écrivait
+le 10 janvier l'agent florentin Saracini, a fait savoir à Sa Majesté,
+par courrier exprès, que Casimir lui demandait de passer dans ses États,
+faisant une levée de reîtres tout à l'alentour»<a id="footnotetag1058" name="footnotetag1058"></a><a href="#footnote1058"><sup class="sml">1058</sup></a>. Mais il ne disait
+pas qu'il l'en empêcherait. Il réussit probablement à faire accepter au
+Palatin l'idée de versements en plusieurs termes<a id="footnotetag1059" name="footnotetag1059"></a><a href="#footnote1059"><sup class="sml">1059</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1056" name="footnote1056"><b>Note 1056: </b></a><a href="#footnotetag1056">(retour) </a> Au Roi, 18 avril, <i>Lettres</i>, t. VII, p. 247.--Cf. à
+Villeroy, même date, p. 249.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1057" name="footnote1057"><b>Note 1057: </b></a><a href="#footnotetag1057">(retour) </a> Voir les références dans Davillé, <i>Les Prétentions de
+Charles III, duc de Lorraine, à la couronne de France</i>, 1909, p. 26
+sqq.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1058" name="footnote1058"><b>Note 1058: </b></a><a href="#footnotetag1058">(retour) </a> Desjardins, <i>Négociations diplomatiques de la France
+avec la Toscane</i>, t. IV, p. 282: avis du 10 janvier 1580.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1059" name="footnote1059"><b>Note 1059: </b></a><a href="#footnotetag1059">(retour) </a> <i>Calendar of State papers, foreign series</i>, 1579-1580,
+p. 167.</blockquote>
+
+<p>Des propos de table ou des conciliabules de ces condottieri et de ces
+grands seigneurs, presque rien n'a transpiré parce que probablement tout
+s'est passé en paroles. On sait que déjà Casimir avait promis à La
+Rocheguyon de lui fournir cinq mille reîtres contre la cession de
+Commercy. On peut supposer que le duc de Lorraine a dû le tâter sur
+l'entreprise que Guise, d'accord avec lui, tramait contre
+Strasbourg<a id="footnotetag1060" name="footnotetag1060"></a><a href="#footnote1060"><sup class="sml">1060</sup></a>. Mais il est imprudent de pousser plus loin les
+hypothèses<a id="footnotetag1061" name="footnotetag1061"></a><a href="#footnote1061"><sup class="sml">1061</sup></a>.</p>
+
+<p>Cette rencontre de personnages de divers pays et des deux religions
+était si symptomatique que la Reine-mère retourna auprès du duc d'Anjou,
+qui n'avait pas consenti à l'accompagner ou à la suivre à Paris. Elle
+alla le trouver à Bourgueil (près de Chinon) et passa plusieurs jours
+avec lui (14-17 avril 1580)<a id="footnotetag1062" name="footnotetag1062"></a><a href="#footnote1062"><sup class="sml">1062</sup></a>. Elle lui parla des projets qu'on lui
+prêtait sur les Pays-Bas, mais ce n'était pas sa principale affaire et
+elle eut l'air de le croire quand il feignit de s'en départir,
+«considérant le peu que l'on a faict pour luy quand il y a esté»<a id="footnotetag1063" name="footnotetag1063"></a><a href="#footnote1063"><sup class="sml">1063</sup></a>.
+Elle appréhendait par-dessus tout qu'il ne se rapprochât des huguenots
+et, pour cette raison, elle le dissuada d'épouser la sœur du roi de
+Navarre, Catherine de Bourbon, un parti qu'avant son voyage du Midi elle
+trouvait sortable. C'est qu'alors elle y voyait un moyen de se concilier
+le chef des protestants avec qui elle allait traiter. Les temps étaient
+changés et ses dispositions aussi. Ce mariage, lui dit-elle, exciterait
+contre lui «une grande inimitié de tous les catholiques du royaume et de
+la Chrestienté». Il lui fit remarquer, non sans malice, qu'elle et le
+Roi son frère ne voyaient point de «difficultés» à son mariage avec la
+reine d'Angleterre, «qui estoit du la mesme relligion». Mais elle lui
+représenta--c'est elle-même qui l'écrit à Henri III--«la grande
+différence d'acquérir à soy en se mariant un grand royaume comme le sien
+(celui d'Élisabeth) ou seullement cinquante mil livres de rente tout au
+plus, épousant la princesse de Navarre<a id="footnotetag1064" name="footnotetag1064"></a><a href="#footnote1064"><sup class="sml">1064</sup></a>». Ce n'était pas assurément
+la peine de se brouiller avec le monde catholique à si bas prix.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1060" name="footnote1060"><b>Note 1060: </b></a><a href="#footnotetag1060">(retour) </a> Sur cette entreprise qui aurait permis aux Lorrains
+d'ouvrir ou de fermer le passage du Rhin aux auxiliaires allemands, voir
+les références dans Davillé, <i>Les prétentions de Charles III à la
+couronne de France</i>, 1909, p. 26, note 7; et y ajouter celles de P. de
+Vaissière, <i>De quelques assassins</i>, 1912, p. 210, note 1.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1061" name="footnote1061"><b>Note 1061: </b></a><a href="#footnotetag1061">(retour) </a> Voir toujours le consciencieux Davillé, dont je
+n'accepte pas d'ailleurs les hardiesses érudites, p. 27 sqq.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1062" name="footnote1062"><b>Note 1062: </b></a><a href="#footnotetag1062">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. VII, p. 238-247.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1063" name="footnote1063"><b>Note 1063: </b></a><a href="#footnotetag1063">(retour) </a> Au Roi, 15 avril, <i>Lettres</i>, t. VII, p. 241-242.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1064" name="footnote1064"><b>Note 1064: </b></a><a href="#footnotetag1064">(retour) </a> 15 avril, <i>Lettres</i>, t. VII, p. 241.</blockquote>
+
+<p>Elle lui proposa, au lieu de Catherine, sa petite-fille Christine, fille
+du duc de Lorraine. Mais il fit le sourd.</p>
+
+<p>Au fond, il appréhendait autant qu'elle, mais pour d'autres raisons, le
+retour des troubles dans le royaume. Il souhaitait le maintien de la
+paix pour recruter dans les deux partis les soldats qui étaient
+nécessaires à son entreprise des Flandres. Sa mère l'entendit
+«plusieurs fois» dire qu'il y avait «un moyen très grand et fort aisé»
+de pourvoir aux menées et défiances de ceux de la religion. Ce serait
+que le Roi fit une paix nouvelle ou accordât un pardon général et qu'il
+allât jurer l'amnistie ou la paix en sa Cour de Parlement devant les
+princes, les grands officiers de la couronne, les principaux du royaume,
+et les procureurs des grands personnages qui n'y pourraient venir<a id="footnotetag1065" name="footnotetag1065"></a><a href="#footnote1065"><sup class="sml">1065</sup></a>.
+Il offrait son humble service pour cette œuvre d'apaisement, et le
+maréchal de Cossé, qui était à Bourgueil, déclarait à Catherine et à
+beaucoup d'autres, comme elle le raconte avec intention à Henri III, que
+le Roi en devait donner expressément la charge à son frère afin de bien
+faire connaître à tous ses sujets qu'il voulait la paix et le repos du
+royaume. Elle répondit qu'elle n'était pas d'avis de faire un édit
+nouveau, celui que le Roi avait octroyé aux protestants suffisait; mais
+elle ne rejeta pas absolument l'idée d'envoyer un des siens avec un
+serviteur du Duc, s'informer de l'occasion des troubles, «combien que
+mon intention, expliquait-elle à Henri III, fust de n'en rien faire sans
+la résolution de vous mesme et de vostre volunté». Et toujours elle lui
+répétait qu'il y avait dans ces remuements autant de politique que de
+religion. Le lendemain elle le pressait de mander à Paris, suivant le
+conseil de son frère, les princes et les grands pour aller «jurer»
+devant eux en son Parlement «l'entretènement de la paix et le promectre
+solennellement et avec tant d'expression qu'il ne s'y puisse rien
+adjouster ny jamais trouver aulcune excuse»<a id="footnotetag1066" name="footnotetag1066"></a><a href="#footnote1066"><sup class="sml">1066</sup></a>. Quant au «pardon
+général de tous les maux et faultes passées», que recommandaient le duc
+d'Anjou et le maréchal de Cossé, c'était aussi son opinion «fondée sur
+ce que il seroit très difficile de chastier ceulx qui les ont commis
+sans danger de rentrer aux troubles», mais elle s'en remettait à son
+«prudent avis». Elle l'engageait pourtant, s'il voulait bien pardonner
+cette fois, à déclarer «par parolles fort expresses» qu'à l'avenir il
+serait fait «justice» «sévèrement et exemplairement» des coupables, de
+quelque qualité, condition et religion qu'ils fussent. Elle était sûre
+que ce serment d'entretenir la paix servirait «grandement à aller au
+devant et empescher le mal qui se prépare». «Et quant il n'y auroit,
+affirmait-elle, que la bonne intelligence que l'on verra par là qui est
+entre vous et vostre dict frère, croiez que cela contiendra beaucoup de
+gens»<a id="footnotetag1067" name="footnotetag1067"></a>
+<a href="#footnote1067"><sup class="sml">1067</sup></a>. C'était l'intérêt du Roi de regagner son frère.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1065" name="footnote1065"><b>Note 1065: </b></a><a href="#footnotetag1065">(retour) </a> Tours, 18 avril, <i>Lettres</i>, t. VII, p. 246.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1066" name="footnote1066"><b>Note 1066: </b></a><a href="#footnotetag1066">(retour) </a> Tours, 19 avril, <i>Ibid.</i>, t. VII, p. 250.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1067" name="footnote1067"><b>Note 1067: </b></a><a href="#footnotetag1067">(retour) </a>: Tours, 19 avril, <i>Ibid.</i>, t. VII, p. 251-252.</blockquote>
+
+<p>La guerre éclata soudainement dans le Midi. Le roi de Navarre adressa un
+manifeste à la noblesse (15 avril) et, cinq jours après, une lettre au
+Roi pour justifier la prise d'armes<a id="footnotetag1068" name="footnotetag1068"></a><a href="#footnote1068"><sup class="sml">1068</sup></a>. Son grand argument, c'est que
+ses coreligionnaires étaient désespérés par les agressions des
+catholiques. Mais les catholiques pouvaient répondre qu'ils ne faisaient
+que rendre coup pour coup. Au vrai, les chefs protestants avaient
+résolu, d'accord avec les députés des Églises, à l'assemblée de
+Montauban (juillet 1579), de garder les quinze places que les articles
+de Nérac, signés le 28 février, les obligeaient à restituer dans les six
+mois<a id="footnotetag1069" name="footnotetag1069"></a><a href="#footnote1069"><sup class="sml">1069</sup></a>, c'est-à-dire à la fin août. Leurs craintes et leurs
+inquiétudes n'étaient qu'un prétexte. Ils savaient bien que Catherine ne
+les forcerait pas à se dessaisir et qu'elle négocierait toujours, même
+s'ils prenaient encore quelques châteaux, comme ils en étaient bien
+tentés. Turenne avoue que, pendant leur séjour à Montauban, «chacun
+s'employait à se préparer à un nouveau remuement et à recognoistre des
+places»<a id="footnotetag1070" name="footnotetag1070"></a><a href="#footnote1070"><sup class="sml">1070</sup></a>. Ils recommencèrent à tirailler avec les catholiques, et
+subitement, en avril 1580, sans être assurés du secours d'une armée
+étrangère, contre l'aveu des gens de La Rochelle et de beaucoup
+d'Églises<a id="footnotetag1071" name="footnotetag1071"></a><a href="#footnote1071"><sup class="sml">1071</sup></a>, malgré la froideur du duc d'Anjou et l'hostilité de
+Montmorency, ils mirent toutes leurs forces en campagne. L'ont-ils fait,
+comme le dit Turenne, pour dégager le prince de Condé, aventuré dans La
+Fère, ou, comme le croit Marguerite, de peur qu'Henri III, outré de leur
+désobéissance, ne vînt en personne régler la question des places et les
+obliger à tenir leur parole? Il est probable que le roi de Navarre a été
+entraîné par des compagnons plus ardents et des capitaines âpres au
+butin, qu'il ne pouvait mener qu'à la condition de les suivre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1068" name="footnote1068"><b>Note 1068: </b></a><a href="#footnotetag1068">(retour) </a> <i>Lettres missives</i>, 15 avril, t. I, p. 288 sqq; lettre
+du 20 avril au Roi, <i>ibid.</i>, p. 296 sqq.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1069" name="footnote1069"><b>Note 1069: </b></a><a href="#footnotetag1069">(retour) </a> Anquez, <i>Histoire des assemblées politiques des Églises
+réformées</i>, 1859, p. 28, parle de deux assemblées: 1579 et 1580(?), sans
+dire en quel mois. La date de la première réunion, la seule certaine,
+est fixée par une lettre de Catherine au Roi du 15 juin 1579 (t. VII, p.
+12). «... Le premier jour du mois prochain se doit faire un sinode
+général à Montauban où mon fils le roi de Navarre, le prince de Condé,
+le vicomte de Turenne, tous les principaulx et premiers, ensemble les
+députés de leurs églises se doivent trouver.» L'assemblée fut d'avis que
+le roi de Navarre ne restituât point les places, mais elle se prononça
+contre une prise d'armes avant qu'on sût la réponse d'Henri III aux
+remontrances qui lui seraient adressées (Anquez, p. 28). Ce cahier fut
+porté à Henri III par le sieur de Lezignant (ou Lusignan), <i>Lettres de
+Catherine</i>, 8 août, t. VII, p. 73.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1070" name="footnote1070"><b>Note 1070: </b></a><a href="#footnotetag1070">(retour) </a> <i>Mémoires du vicomte de Turenne, depuis duc de
+Bouillon</i>, 1565-1586, publiés pour la Société de l'Histoire de France
+par le comte Baguenault de Puchesse, 1901, p. 147.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1071" name="footnote1071"><b>Note 1071: </b></a><a href="#footnotetag1071">(retour) </a> Mariéjol, <i>Histoire de France de Lavisse</i>, t. VI, p.
+199.</blockquote>
+
+<p>D'Aubigné, l'historien-poète, veut, lui, que la reine de Navarre et son
+entourage aient provoqué la prise d'armes. Henri III, le médisant Henri
+III, se serait plu à colporter l'histoire amoureuse de la Cour de Nérac,
+et les dames, pour se venger du diffamateur, auraient excité contre lui
+leurs maris et leurs amants<a id="footnotetag1072" name="footnotetag1072"></a><a href="#footnote1072"><sup class="sml">1072</sup></a>. Mais si le ressentiment des femmes a
+fait battre les hommes de meilleur cœur, il y avait longtemps qu'ils en
+avaient «envie».</p>
+
+<p>Marguerite aurait eu une raison de plus de détester le Roi, son frère,
+s'il est vrai, comme le rapporte l'agent florentin, Renieri, souvent
+bien informé, qu'il ait écrit à son mari que Turenne la
+«caressait»<a id="footnotetag1073" name="footnotetag1073"></a><a href="#footnote1073"><sup class="sml">1073</sup></a>. Mais elle se défend dans ses Mémoires, avec beaucoup
+de vraisemblance, d'avoir voulu la rupture; elle a fait de son mieux
+pour réconcilier son mari et le maréchal de Biron; elle a remontré au
+Conseil de Navarre tous les dangers d'une agression, et, d'autre part,
+averti le Roi son frère et la Reine-mère de l'aigreur croissante des
+réformés. Si Catherine avait douté de Marguerite, elle ne l'aurait pas
+appelée à l'aide pour rétablir la paix. «Faictes luy congnoistre (à
+votre mari) le tort qu'il se faict et mettez peine de rhabiller cette
+faulte qui est bien lourde»<a id="footnotetag1074" name="footnotetag1074"></a><a href="#footnote1074"><sup class="sml">1074</sup></a> (21 avril 1580).</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1072" name="footnote1072"><b>Note 1072: </b></a><a href="#footnotetag1072">(retour) </a> D'Aubigné, <i>Histoire universelle</i>, publiée pour la
+Société de l'Histoire de France par de Ruble, t. V, p. 383-384.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1073" name="footnote1073"><b>Note 1073: </b></a><a href="#footnotetag1073">(retour) </a> «... Che Turenne chiava sua moglie». Caressait est un
+euphémisme, <i>Négociations diplomatiques de la France avec la Toscane</i>,
+t. IV, p. 320. Henri III n'était pas incapable de cette dénonciation. En
+tout cas, au début de la guerre, Turenne laissa la lieutenance de la
+Guyenne, qui le retenait près du roi de Navarre, et prit de son plein
+gré, du moins il le laisse entendre, le gouvernement du Haut-Languedoc,
+pour avoir tout le mérite ou assumer la responsabilité de ce qu'il
+ferait. Il ajoute: «J'avois outre cela un sujet qui me convioit à
+m'éloigner dudict Roy pour m'esloigner des passions qui tirent nos ames
+et nos corps après ce qui ne leur porte que honte et dommage.»
+<i>Mémoires</i>, p. 149. Il avoue la passion et se fait un mérite de l'avoir
+fuie. N'oublions pas qu'il écrit en sa vieillesse pour l'édification de
+ses enfants.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1074" name="footnote1074"><b>Note 1074: </b></a><a href="#footnotetag1074">(retour) </a> <i>Lettres de Catherine</i>, t. VII, p. 254.</blockquote>
+
+<p>Le roi de Navarre, qui savait mieux que personne les sentiments de sa
+femme, lui écrivait le 10 avril, quelques jours avant la déclaration de
+guerre: «Ce m'est un regret estresme qu'au lieu du contentement que je
+desirois vous donner... il faille tout le contraire et qu'aïez ce
+desplaisir de voir ma condition réduicte à un tel malheur»<a id="footnotetag1075" name="footnotetag1075"></a><a href="#footnote1075"><sup class="sml">1075</sup></a>.
+Parlerait-il ainsi à une complice et pouvait-il signifier plus
+clairement qu'il entrait en campagne malgré lui et malgré elle? De la
+prétendue cause passionnelle de la prise d'armes, il convient de ne
+retenir que le nom pittoresque de guerre des Amoureux.</p>
+
+<p>Catherine fut outrée de cette révolte qui récompensait si mal sa
+longanimité. «Le Roy, écrivait-elle à son gendre, quelle occasion vous
+donne-[t]-il de ce faire? Il vous demande que luy observiez ce que luy
+avez promis et juré et de quoy avez esté tous contens, car ce n'est pas
+une loy ny commandement qu'il vous ait faict par la puissance que Dieu
+luy a donnée sur tous estans ses subjects.... mais c'est bien paix et
+traicté faict et disputté comme de per à per» (de pair à pair). Elle ne
+voulait pas croire que Dieu l'eût assez «abandonné» pour avoir commandé
+la prise d'armes.... «Je ne croyray jamais qu'estant sorty d'une si
+noble race (les Bourbons), vouliez estre le chef et général des
+brigands, voleurs et malfaicteurs de ce royaulme.» Il fallait «remettre
+les choses comme la raison le veult... et faire exécuter ce que le Roy
+vous mande.... affin que ce pauvre royaume demeure en repos et qu'il n'y
+ait occasion de dire que l'avez troublé». Les formules de politesse: «Et
+vous prie, pour l'amour que je vous porte, excuser ce que je vous
+dis....»; «Je prie Dieu qu'il vous le fasse bien prendre» n'enlevaient
+rien à la vigueur de la leçon<a id="footnotetag1076" name="footnotetag1076"></a><a href="#footnote1076"><sup class="sml">1076</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1075" name="footnote1075"><b>Note 1075: </b></a><a href="#footnotetag1075">(retour) </a> <i>Lettres missives de Henri IV</i>, t. I, p. 528.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1076" name="footnote1076"><b>Note 1076: </b></a><a href="#footnotetag1076">(retour) </a> Chenonceaux, 21 avril 1580, t. VII, p. 252-253.</blockquote>
+
+<p>La révolte dispensa Henri III de la manifestation théâtrale de bonne
+volonté que lui avaient suggérée son frère et sa mère. Il se contenta de
+publier, près de deux mois après (3 juin), une déclaration confirmative
+des édits de pacification. Il avait nommé son frère lieutenant général
+du royaume (4 mai), mais il ne lui donna aucun commandement. Trois
+armées marchèrent contre les protestants. Condé n'attendit pas l'attaque
+de Matignon dans La Fère et s'enfuit en Allemagne (20 mai). Mayenne
+pénétra en Dauphiné<a id="footnotetag1077" name="footnotetag1077"></a><a href="#footnote1077"><sup class="sml">1077</sup></a>, où en septembre il prit la forte place de La
+Mure. Le roi de Navarre avait emporté la ville de Cahors, mais cet
+assaut de quatre jours (28-31 mai), d'où il sortit «tout sang et
+poudre»<a id="footnotetag1078" name="footnotetag1078"></a><a href="#footnote1078"><sup class="sml">1078</sup></a> avec la réputation d'un héros, ne servit qu'à sa gloire.
+Biron le poussa si vivement que Marguerite criait grâce à sa mère dans
+une lettre à la duchesse d'Uzès. «... Faictes luy souvenir ce que je luy
+suis et qu'elle ne me veuille rendre si misérable, m'ayant mise au
+monde, que j'y demeure privée de sa bonne grace et protection. Si l'on
+faisoit valoir le pouvoir de mon frère (le duc d'Anjou), nous aurions la
+paix, car c'en est le seul moyen»<a id="footnotetag1079" name="footnotetag1079"></a><a href="#footnote1079"><sup class="sml">1079</sup></a> (fin juin).</p>
+
+<p>Le Roi et la Reine-mère étaient tout disposés à employer ce médiateur.
+Il s'entêtait, malgré leurs représentations, dans son dessein des
+Pays-Bas<a id="footnotetag1080" name="footnotetag1080"></a><a href="#footnote1080"><sup class="sml">1080</sup></a>. Le 22 août 1580, il avait fait occuper par ses troupes
+la ville et la citadelle de Cambrai. Les États généraux, épouvantés des
+progrès du duc de Parme et poussés par le prince d'Orange, étaient cette
+fois résolus à payer son concours du prix qu'il y mettait et à le
+reconnaître pour prince et souverain seigneur. Mais le Roi, s'il le
+laissait partir, pouvait craindre, en pleine guerre civile, une guerre
+avec l'Espagne et, s'il l'en empêchait, une coalition des malcontents
+catholiques avec les huguenots. Pour échapper à l'un et à l'autre
+danger, il fallait que le duc d'Anjou, de lui-même, ajournât
+l'expédition. Catherine avait acheminé Henri III doucement, suivant son
+habitude, à confier à ce frère détesté la mission d'apaiser les
+troubles. Elle savait combien les négociations avec les protestants du
+Midi étaient laborieuses et elle espérait gagner du temps, beaucoup de
+temps. Le Duc, qui manquait d'hommes et d'argent, escomptait pour ses
+futures conquêtes l'appoint des forces huguenotes que la paix rendrait
+disponibles. Peut-être Catherine lui avait-elle laissé entendre que le
+Roi, en récompense d'un succès diplomatique, ne s'opposerait plus à ses
+entreprises. «Mesmes la Reine mère, dit un rapport anonyme, a beaucoup
+diminué des remontrances qu'elle souloit faire»<a id="footnotetag1081" name="footnotetag1081"></a><a href="#footnote1081"><sup class="sml">1081</sup></a>.</p>
+
+<p>Quand les députés des États eurent rejoint le Duc à Plessis-les-Tours,
+ils demandèrent, avant de le reconnaître pour souverain, que le Roi
+s'engageât formellement à le soutenir de tous ses moyens. On leur aurait
+fait voir en guise de réponse une lettre où Henri III promettait à son
+frère de l'assister «jusques à sa chemise», mais en négligeant de leur
+dire que le Duc avait promis de ne jamais se prévaloir de cet
+engagement<a id="footnotetag1082" name="footnotetag1082"></a><a href="#footnote1082"><sup class="sml">1082</sup></a>. Le traité qu'ils consentirent à signer
+(Plessis-les-Tours, 19 septembre) portait seulement que le nouveau
+souverain des Pays-Bas s'assurerait l'alliance et l'appui du roi de
+France.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1077" name="footnote1077"><b>Note 1077: </b></a><a href="#footnotetag1077">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. VII, p. 276-277 et références.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1078" name="footnote1078"><b>Note 1078: </b></a><a href="#footnotetag1078">(retour) </a>: <i>Lettres missives</i>, I, p. 302.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1079" name="footnote1079"><b>Note 1079: </b></a><a href="#footnotetag1079">(retour) </a> Citée par Baguenault de Puchesse, <i>Lettres</i>, t. VII, p.
+274, note 1.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1080" name="footnote1080"><b>Note 1080: </b></a><a href="#footnotetag1080">(retour) </a> Henri III à Saint-Gouard, son ambassadeur en Espagne,
+<i>Lettres</i>, t. VII, p. 477.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1081" name="footnote1081"><b>Note 1081: </b></a><a href="#footnotetag1081">(retour) </a> Kervyn de Lettenhove, t. V, p. 578, note 3.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1082" name="footnote1082"><b>Note 1082: </b></a><a href="#footnotetag1082">(retour) </a> [De Licques], <i>Vie de Mornay</i>, p. 55, cité par Groen van
+Prinsterer, <i>Archives de la maison de Nassau</i>, t. VII, p. 403-404.</blockquote>
+
+<p>Le Duc partit immédiatement pour le Midi, et y fut bientôt rejoint par
+Bellièvre et Villeroy, les deux hommes de confiance d'Henri III et de
+Catherine, qui devaient lui servir d'aides et de conseils. Les
+négociations avec le roi de Navarre commencèrent en octobre et
+aboutirent assez vite à la paix de Fleix (26 novembre), qui confirmait
+les article de Nérac, mais laissait aux protestants pendant six ans
+encore les places de sûreté. La Reine-mère remercia Bellièvre avec
+effusion «de la bonne et grande et dextre façon» dont il avait usé «en
+la conférence de Flex et aux affaires qui se sont traictez de delà»
+auprès de son fils le duc d'Anjou<a id="footnotetag1083"
+ name="footnotetag1083"></a><a href="#footnote1083"><sup class="sml">1083</sup></a>.--«De ma part, lui écrivait-elle
+encore le même mois, vous povés panser come je l'é reseus (reçu la
+nouvelle), que, oultre la pays (paix) du royaume, voyr une entière
+récosyliation de tous mes enfans»<a id="footnotetag1084"
+ name="footnotetag1084"></a><a href="#footnote1084"><sup class="sml">1084</sup></a>. Elle se réjouissait déjà, dans
+une lettre à la duchesse d'Uzès, d'avoir ses deux fils et sa fille
+Marguerite réunis autour d'elle «aveques joye et contentement et repos
+de set royaume», et comme elle s'endormait de fatigue en écrivant, elle
+répétait les mêmes mots, mais avec une addition qui trahit sa préférence
+maternelle: «aveques plus de repos en se royaume et contentement pour le
+Roy <i>mon fils amé</i>»<a id="footnotetag1085" name="footnotetag1085"></a><a href="#footnote1085"><sup class="sml">1085</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1083" name="footnote1083"><b>Note 1083: </b></a><a href="#footnotetag1083">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. VII, p. 310, décembre 1580.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1084" name="footnote1084"><b>Note 1084: </b></a><a href="#footnotetag1084">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 320.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1085" name="footnote1085"><b>Note 1085: </b></a><a href="#footnotetag1085">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 302.</blockquote>
+
+<p>Elle affectait de rapporter tout l'honneur de la négociation à Bellièvre
+pour se dérober aux exigences du duc d'Anjou. Il réclamait comme
+récompense de son grand service les moyens d'aller guerroyer en
+Flandres. Elle priait Bellièvre de lui redire après Villeroy «de ne se
+présipiter, et, en se perdent (perdant), nous perdre tous»<a id="footnotetag1086" name="footnotetag1086"></a><a href="#footnote1086"><sup class="sml">1086</sup></a>. Mais
+il alléguait les raisons d'honneur et d'opportunité qui l'obligeaient à
+secourir au plus vite Cambrai qu'Alexandre Farnèse bloquait<a id="footnotetag1087" name="footnotetag1087"></a><a href="#footnote1087"><sup class="sml">1087</sup></a>. Il
+pouvait invoquer les engagements pris par le Roi, et dont le dernier, du
+26 novembre 1580, portait expressément qu'il aiderait et assisterait son
+frère de tout son pouvoir et se joindrait, liguerait et associerait avec
+les provinces des Pays-Bas qui auraient contracté avec lui, aussitôt
+qu'elles l'auraient effectivement reçu et admis en la principauté et
+seigneurie desdites provinces<a id="footnotetag1088" name="footnotetag1088"></a><a href="#footnote1088"><sup class="sml">1088</sup></a>. Le Duc escomptant l'effet de ces
+promesses, recrutait partout des soldats et ordonnait à ses
+gentilshommes de monter à cheval. Mais Henri III se dérobait. Les États
+généraux des Pays-Bas, réunis à Delft pour ratifier le traité de
+Plessis-les-Tours, y mettaient pour condition que le roi de France
+donnât assurance sous son seing d'aider son frère de ses forces et
+moyens «pour tousjours maintenir ensemble les
+ provinces»<a id="footnotetag1089" name="footnotetag1089"></a><a href="#footnote1089"><sup class="sml">1089</sup></a>. Mais, au
+contraire, Henri III demandait l'annexion de l'une de ces provinces à la
+France comme prix de son concours. C'étaient des exigences
+inconciliables et il pensait en tirer parti.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1086" name="footnote1086"><b>Note 1086: </b></a><a href="#footnotetag1086">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 31.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1087" name="footnote1087"><b>Note 1087: </b></a><a href="#footnotetag1087">(retour) </a> Bellièvre à la Reine-Mère, Coutras, 11 décembre,
+<i>Lettres</i>, t. VII, app., p. 453.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1088" name="footnote1088"><b>Note 1088: </b></a><a href="#footnotetag1088">(retour) </a> Kervyn de Lettenhove, t. V, p. 599.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1089" name="footnote1089"><b>Note 1089: </b></a><a href="#footnotetag1089">(retour) </a> Kervyn de Lettenhove, t. V, p. 597, note.</blockquote>
+
+<p>La Reine-mère prétendait que le Duc restât dans le Midi ou qu'il se tînt
+tranquille jusqu'à la complète exécution de la paix. Est-il possible ou
+seulement raisonnable, lui disait-elle dans une de ces grandes lettres,
+qui sont de véritables mémoires politiques<a id="footnotetag1090" name="footnotetag1090"></a><a href="#footnote1090"><sup class="sml">1090</sup></a>, «que le Roy offence le
+Roy catholique et se mecte en danger de avoir la guerre contre luy,
+devant que d'avoir estably, comme il convient, les affaires de son
+royaume et d'estre asseuré de la fidélité de ses subjectz».</p>
+
+<p>«Nous avons trop esprouvé, avouait-elle, le peu de respect... que ceulx
+de la nouvelle relligion des provinces de Languedocq et Daulphiné
+portent au Roy et mesmes à mondict filz le roy de Navarre pour nous
+asseurer de leur fidélité devant l'exécution et accomplissement de leurs
+promesses: j'ay la mémoire encores trop ressente de leurs deportemens en
+mon endroict»<a id="footnotetag1091" name="footnotetag1091"></a><a href="#footnote1091"><sup class="sml">1091</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1090" name="footnote1090"><b>Note 1090: </b></a><a href="#footnotetag1090">(retour) </a> Au duc d'Anjou, 23 décembre 1580, <i>Lettres</i>, t. VII, p.
+304-309.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1091" name="footnote1091"><b>Note 1091: </b></a><a href="#footnotetag1091">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 305.</blockquote>
+
+<p>«D'avantage, mon filz, trouvez-vous qu'il soit à propoz que le Roy
+vostre frère et vous entrepreniez ceste guerre contre le plus puissant
+prince de la Crestienté, devant que de vous estre randuz plus certains
+de la volonté et amityé de vos voisins, spéciallement de ceulx qui ont
+intérest à la grandeur dudict Roy catolicque comme la Royne d'Angleterre
+et les princes de Germanie?» La reine Élisabeth, il est vrai, a fait
+plusieurs fois dire par son ambassadeur qu'elle était prête à former une
+Ligue avec la France, mais quand le chancelier Cheverny, Villequier et
+le secrétaire d'État, Pinart, sont allés le trouver, pour en traiter
+avec lui, il s'est déclaré sans pouvoirs.</p>
+
+<p>Les cantons suisses font difficulté de renouveler l'alliance «pour les
+excessives sommes de deniers» qui leur sont dues et qu'il faut réunir le
+plus tôt possible sous peine de perdre quasi l'unique alliance et amitié
+dont la Couronne est «appuyée». Au contraire, les Espagnols ont de
+nombreuses intelligences dans le royaume, et loin d'assoupir les
+divisions, «lesquelles se rendent tous les jours plus dangereuses par la
+licence effrénée qui croist et augmente à vue d'œil», une guerre
+étrangère fournira aux factieux «plus de moien de nuire et accomplir
+leurs desseings».</p>
+
+<p>«Vous n'avez pas, continuait-elle, quasy de quoy faire monter à cheval
+ceulx desquelz vous entendez vous servir et [vous] voullez aller
+combattre une armée hors du royaulme, forte et gaillarde, (l'armée
+espagnole) qui ne désire rien tant que de se hazarder pour accroistre sa
+réputation à voz despens»<a id="footnotetag1092" name="footnotetag1092"></a><a href="#footnote1092"><sup class="sml">1092</sup></a>. Il ne s'agissait pas seulement de
+«faire une course» jusqu'à Cambrai, mais d'y «conduire une grande
+quantité de vivres et rafraichissemens». Pour protéger un pareil convoi,
+il lui fallait une armée au moins égale à celle du duc de Parme, car
+s'il y allait sans approvisionnements, son armée apporterait aux
+habitants plus d'incommodité que de secours. Elle lui signalait sans
+ménagements les fautes commises. Ses premières bandes, battues presque
+aussitôt après avoir franchi la frontière, s'étaient vengées en
+ravageant le pays, et, comme pour mieux braver Philippe II et l'inciter
+aux représailles, avant même que le traité de Fleix fût exécuté, ses
+serviteurs, «jusques aux principaux», avaient fait arrêter à leur
+passage en France des Espagnols de qualité. Même à l'intérieur du
+royaume, les soldats enrôlés sous son nom avaient commis «tant
+d'insolences», de désordres et de ravages que les députés des États de
+Normandie et de Bourgogne étaient venus demander au Roi d'être déchargés
+«du payement des deniers ordinaires». Que serait-ce si Fervaques, à qui
+il en avait donné commission, faisait de nouvelles levées? Il ne servait
+de rien de dire qu'on empêcherait les pilleries des gens de guerre,
+«c'est chose du tout impossible tant ilz sont maintenant dépravez,
+mesmes (surtout) n'estant payez de leur solde, comme ilz ne peulvent
+estre». Quand ils auront achevé de détruire et de ruiner les sujets du
+Roi, où le Roi trouvera-t-il de quoi le soutenir? Et alors «que
+pourrez-vous faire pour les Estats des Pays Bas qui vous appellent?» Ses
+devoirs de Français et de fils de France passaient avant toutes ses
+promesses. «Vous nous dictes que vous avez engaigé vostre foy à ceulx de
+Cambrai et que vous vous estes obligé de les secourir, s'estant jectez
+entre vos bras. Mon fils, vous avez passé ce marché sans nous à mon très
+grand regret»... «Combien que vous ayez cest honneur que d'estre frère
+du Roy, vous estes néanmoings son subject, vous lui debvez toute
+obéissance, vous debvez aussi préférer le bien publique de ce royaulme,
+qui est le propre heritaige de voz prédécesseurs, duquel vous estes
+héritier présomptif, à toute aultre considération: la nature y a obligé
+vostre honneur de (dès) vostre naissance». Il devait fermer l'oreille
+aux mauvaises suggestions. «...L'on vous a conseillé de luy demander (au
+Roi) secours d'hommes et d'argent... Prenez garde que ce ne soit une
+invention de voz ennemys, lesquelz congnoissans que le Roy ne vous peult
+accorder maintenant voz demandes, espèrent par ce moyen vous desunyr et
+empescher que vous ne paracheviez d'exécuter la paix, par où vous pouvez
+vous asseurer pour jamais de l'amityé du Roy vostre dict frère et
+acquérir une gloire immortelle.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1092" name="footnote1092"><b>Note 1092: </b></a><a href="#footnotetag1092">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. VII, p. 307. Cette grande armée à laquelle
+le duc d'Anjou n'avait rien à opposer, comptait 2 500 à 3 000 chevaux et
+6 000 ou 7 000 hommes de pied.</blockquote>
+
+<p>Rien ne pressait d'ailleurs. «Au fort de l'hiver», «il est quasi
+impossible de porter la guerre» aux Pays-Bas. Qu'il ne ruinât pas
+inutilement le Roi et le royaume par de nouvelles levées. Quand la paix
+sera bien établie au dedans, il viendra trouver le Roi et ensemble ils
+résoudront, conclut-elle, «ce qui sera de faire pour vostre grandeur et
+l'honneur de ce royaulme».</p>
+
+<p>C'était la raison même. Henri III, incertain de la paix intérieure et de
+l'alliance anglaise, ne pouvait, avec un trésor vide, des revenus
+réduits et grevés d'anticipations, se lancer dans une guerre contre le
+puissant roi d'Espagne. Mais, à ce compte, il n'aurait pas dû promettre
+à son frère, si vaguement que ce fût, de l'assister aux Pays-Bas
+puisqu'il n'avait ni les moyens ni la volonté de tenir sa parole.
+Catherine, qui n'avait pas toujours parlé aussi net, avait sa part de
+responsabilité dans ce double jeu.</p>
+
+<p>Le duc d'Anjou consentit à rester encore quelques mois dans le Midi. Sa
+mère était toute occupée d'une négociation matrimoniale, qui, si elle
+avait abouti, l'aurait fait si grand qu'il eût pu dédaigner la
+souveraineté des Pays-Bas ou l'acquérir avec toutes les chances de
+succès. Les projets de mariage entre la reine d'Angleterre et un prince
+français dataient de loin et, suivant l'intérêt de la politique
+anglaise, ils paraissaient, disparaissaient, reparaissaient. En 1578,
+quand le duc d'Anjou, après sa fuite du Louvre, avait préparé la campagne
+des Flandres, Élisabeth avait signifié son opposition. Elle redoutait
+moins de voir à Dunkerque et Anvers les Espagnols, lointains et entravés
+par la révolte, que la France, riveraine de la Manche et du Pas de
+Calais et qui ferait bloc avec sa future conquête. Aussi avait-elle fait
+dire au Duc que, s'il ne se départait de l'entreprise, elle mettrait
+«peine de l'en empescher», mais en même temps elle lui laissait
+entrevoir l'offre de sa main comme prix d'un renoncement<a id="footnotetag1093" name="footnotetag1093"></a><a href="#footnote1093"><sup class="sml">1093</sup></a>.</p>
+
+<p>Après l'échec de cette première tentative, elle ne parut pas éloignée de
+récompenser même la désobéissance. Il était clair que le duc d'Anjou
+n'était pas capable de chasser les Espagnols, mais qu'il avait assez de
+moyens pour les tenir en alarme, double garantie de la sécurité de
+l'Angleterre. L'envie de se marier revenait à Élisabeth et pour les
+mêmes raisons qu'en 1571. L'internement toujours plus étroit de Marie
+Stuart, s'il assurait en Écosse la suprématie du parti anglais, excitait
+dans le monde catholique une vive indignation. Don Juan avait rêvé
+d'aller, aussitôt après la soumission des Pays-Bas, délivrer la reine
+prisonnière<a id="footnotetag1094" name="footnotetag1094"></a><a href="#footnote1094"><sup class="sml">1094</sup></a> et détrôner la reine hérétique. Lui mort (2 octobre
+1578), le pape Grégoire XIII reprit le projet de débarquement pour
+attaquer le protestantisme en son «repaire». Il s'entendit avec les
+Guise, mais essaya sans succès d'entraîner Philippe II. Il expédia en
+Irlande quelques réfugiés anglais et vingt-cinq à trente Italiens et
+Espagnols, qui abordèrent le 17 juillet 1579 sur la côte de Kerry et
+appelèrent les Irlandais aux armes. L'ordre des Jésuites, associé à ce
+dessein, fit partir neuf missionnaires, qui, au risque de la mort et
+d'atroces supplices, se glissèrent en Angleterre pour la convertir.
+L'invasion des «séminaristes» affola le peuple anglais. Avec une
+inquiétude plus explicable, le gouvernement surveillait Alexandre
+Farnèse, grand général et fin diplomate, qui, par les armes et des
+concessions, venait de ramener à l'obéissance la moitié des Pays-Bas.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1093" name="footnote1093"><b>Note 1093: </b></a><a href="#footnotetag1093">(retour) </a> <i>Lettres de Catherine</i>, t. VI, p. 12-13, mai 1578.--Cf.
+p. 28.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1094" name="footnote1094"><b>Note 1094: </b></a><a href="#footnotetag1094">(retour) </a> Kervyn de Lettenhove, t. IV, p. 441 sqq et passim.</blockquote>
+
+<p>Élisabeth jugea le péril si grand qu'elle décida de se rapprocher de la
+France. Mais sa coquetterie donnait comme toujours un air de candeur aux
+inspirations de sa politique. Elle était femme et sensible, elle aimait
+les hommages, s'attendrissait aux protestations d'amour et s'exaspérait
+de rester fille. Simier, que le duc d'Anjou avait envoyé en
+reconnaissance, était un des courtisans les plus raffinés de la Cour de
+France, écrivant et parlant à merveille le pathos amoureux du temps.
+Quand le Duc était allé lui faire sa première visite à Greenwich (août
+1579), il l'avait trouvée tout émue par les compliments et les façons
+galantes de son interprète. Elle s'engoua de ce Valois, si séduisant
+malgré sa petite taille et sa figure, et elle l'appelait tendrement «ma
+grenouille». Ils se séparèrent, l'un emportant des espérances et l'autre
+manifestant des regrets, qui annonçaient de prochaines
+épousailles<a id="footnotetag1095" name="footnotetag1095"></a><a href="#footnote1095"><sup class="sml">1095</sup></a>.</p>
+
+<p>Mais l'opinion protestante se déchaîna contre ce mariage avec un prince
+français et papiste. Le Parlement, consulté sur le contrat dont le
+Conseil privé de la Reine et Simier avaient arrêté les clauses, supplia
+si fermement Élisabeth de refuser sa signature qu'il fallut le proroger.
+Elle proposa au Duc, comme moyen de se concilier les esprits, de
+renoncer au libre exercice du culte catholique. Mais la Reine-mère
+représenta doucement à sa future bru «que rien ne touche tant que ce qui
+est de la conscience et religion que l'on tient... Par ainsy je vous
+supplie luy laisser (à mon fils) ce qui est par vous déjà accordé et qui
+est de son salut d'avoir moien de servir Dieu et le prier et luy faire
+souvenir qu'il a ung maistre qui le conservera et aussi peut le
+chastier<a id="footnotetag1096" name="footnotetag1096"></a><a href="#footnote1096"><sup class="sml">1096</sup></a>», s'il méfait. Derrière ces «retranchements» elle voyait
+venir la rupture, et dans les entretiens qu'elle eut avec le duc d'Anjou
+à Bourgueil, en avril 1580, elle ne s'était pas fait scrupule de
+l'entretenir d'un autre mariage avec sa petite-fille, Christine de
+Lorraine. Par orgueil et par calcul, Élisabeth ajournait le mariage,
+mais entendait garder le fiancé. Elle recevait du duc des lettres
+passionnées, et ne doutait pas qu'elles fussent sincères. Elle était
+touchée de ses plaintes et compatissait au désespoir qu'il affectait.
+Elle se laissa un jour dérober par Simier un mouchoir qui lui était
+destiné. Elle invita Henri III à nommer des commissaires pour rédiger un
+nouveau contrat, mais sans vouloir prendre d'engagement et en se
+réservant de les mander au moment voulu<a id="footnotetag1097" name="footnotetag1097"></a><a href="#footnote1097"><sup class="sml">1097</sup></a>. Elle s'inquiétait et
+s'irritait de l'opposition de son peuple.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1095" name="footnote1095"><b>Note 1095: </b></a><a href="#footnotetag1095">(retour) </a> Froude, <i>History of England from the fall of Wolsey to
+the defeat of Spanish Armada</i>, t. XI, 1887, p. 494.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1096" name="footnote1096"><b>Note 1096: </b></a><a href="#footnotetag1096">(retour) </a> A la reine d'Angleterre, 8 février 1580, <i>Lettres</i>, t.
+VII, p. 225.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1097" name="footnote1097"><b>Note 1097: </b></a><a href="#footnotetag1097">(retour) </a> Catherine au Roi, <i>Lettres</i>, t. VII, p. 244.</blockquote>
+
+<p>Catherine se prêtait de bonne grâce à ces jeux de l'amour et de la
+politique. Elle ne croyait guère au mariage, mais elle négociait avec
+zèle comme s'il devait se faire. En tant que femme, les questions
+matrimoniales l'intéressaient. La recherche de son fils par cette grande
+souveraine la flattait, et elle y trouvait un moyen de distraire les
+Anglais pendant la guerre des Amoureux. Ses flatteries à la Reine, ses
+protestations de belle-maman avant la lettre, contribuèrent sans doute,
+avec l'âpre esprit d'économie, à détourner Élisabeth d'avancer à Condé,
+qui s'était enfui de La Fère, 300 000 écus dont il pensait se servir
+pour lever des reîtres en Allemagne. En août, quand la Reine se déclara
+prête à recevoir les commissaires, Catherine lui écrivit sa joie «de
+voyr ayfectuer cest heureus mariage». C'est «à cet coup» qu'elle mourra
+contente de se voir «honorée d'une tele fille», ajoutant «... Je prie à
+Dieu m'achever cet heur de vous voyr byentost mère». Et toute
+transportée «d'aise», elle s'excusait d'espérer que par la grâce de
+Dieu ce premier enfant serait accompagné «d'une belle lygnée»<a id="footnotetag1098" name="footnotetag1098"></a><a href="#footnote1098"><sup class="sml">1098</sup></a>.
+Elle voulait oublier les quarante-sept ans de la prétendue.</p>
+
+<p>Mais si tentée que parût la reine d'Angleterre de prendre époux, elle ne
+perdait pas de vue les intérêts de son pays. De tout temps ses avances
+matrimoniales aux Valois avaient eu pour principale fin de se prémunir
+contre l'alliance de l'Espagne et de la France et de les opposer l'une à
+l'autre sans en favoriser aucune à son détriment. Elle fit dire à Henri
+III que, s'il faisait la guerre au roi d'Espagne, elle l'y aiderait
+secrètement, mais à condition que ce ne fût pas dans les Pays-Bas. Les
+desseins du duc d'Anjou sur les dix-sept provinces lui donnaient de la
+jalousie, et ce n'était pas une susceptibilité d'amoureuse. Il ne fut
+plus question de contrat ni de commissaires, quand elle apprit que les
+États généraux avaient délibéré de reconnaître pour prince et seigneur
+le duc d'Anjou. «O Stafford, écrivait-elle à son envoyé extraordinaire
+en France, je trouve qu'on a mal agi envers moi. Dites à Monsieur que
+désormais il ne sera qu'un étranger pour moi si ceci s'accomplit....
+Nous ne voulons pas placer si complètement notre confiance dans la
+nation française jusqu'à mettre entre ses griffes toute notre fortune
+pour être dans la suite à sa discrétion. J'espère ne pas vivre assez
+pour voir ce moment»<a id="footnotetag1099" name="footnotetag1099"></a><a href="#footnote1099"><sup class="sml">1099</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1098" name="footnote1098"><b>Note 1098: </b></a><a href="#footnotetag1098">(retour) </a> 18 août 1580, <i>Lettres</i>, t. VII, p. 277.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1099" name="footnote1099"><b>Note 1099: </b></a><a href="#footnotetag1099">(retour) </a> Wright, cité par Kervyn de Lettenhove, t. V, p.
+542-543.</blockquote>
+
+<p>C'était au moment des pourparlers de Plessis-les-Tours. Le Duc, pour
+l'apaiser, offrit de lui communiquer les dépêches relatives aux Pays-Bas
+et d'admettre son ambassadeur en tiers dans les délibérations<a id="footnotetag1100" name="footnotetag1100"></a><a href="#footnote1100"><sup class="sml">1100</sup></a>.
+Elle revint à son projet de ligue contre l'Espagne, qui était en train
+de s'annexer le Portugal. Mais quand le Roi demanda ce qu'elle ferait
+pour son frère aux Pays-Bas, l'ambassadeur anglais répondit qu'il
+n'avait «charge ny pouvoir de sa maistresse, d'entendre à ce party, mais
+seullement résouldre ce qu'il falloit faire pour traverser ledit roy
+catholique en Portugal»<a id="footnotetag1101" name="footnotetag1101"></a><a href="#footnote1101"><sup class="sml">1101</sup></a>. Ce fut au tour du duc d'Anjou de bouder.
+Alors elle fit de nouvelles avances. Elle pressa l'envoi des
+commissaires<a id="footnotetag1102" name="footnotetag1102"></a><a href="#footnote1102"><sup class="sml">1102</sup></a>. Le Duc, très refroidi, fit partir Marchaumont pour
+«entendre la façon dont» ils seraient reçus<a id="footnotetag1103" name="footnotetag1103"></a><a href="#footnote1103"><sup class="sml">1103</sup></a>. Catherine arrêta le
+messager au passage, étant sûre, écrivait-t-elle à Villeroy, que la
+reine d'Angleterre prendrait «pour rompture de ceste négociation, et en
+(pour) mocquerie si elle veoid qu'on veuille encore retarder lesdicts
+commissaires». «Comme ladicte Royne est femme couroigeuze et mal
+endurante, elle ne fauldra pas de... faire si grand prejudyce à
+l'advansement de mondict fils (le duc d'Anjou) qu'elle n'espargnera rien
+des grandz moyens qu'elle a pour luy nuyre et faire non seulement contre
+luy, mais aussy contre le Roy du pis qu'elle pourra, comme de susciter
+une nouvelle guerre avec ceulx de la Religion, les assistans de moyens,
+praticques et intelligences en Allemaigne et partout ailleurs où elle
+pourra, et si (ainsi) elle se liguera avec le Roy d'Espagne et aydera
+par despit à sa grandeur et à la ruyne, tant qu'ilz pourront tous deux,
+de ce royaulme.» Mais si son fils l'épouse «il peult sans [aucun] doubte
+espérer estre [le] plus grand prince, après le Roy son frère, qui soit
+en la chrestienté».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1100" name="footnote1100"><b>Note 1100: </b></a><a href="#footnotetag1100">(retour) </a> Kervyn de Lettenhove, t. V, p. 545.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1101" name="footnote1101"><b>Note 1101: </b></a><a href="#footnotetag1101">(retour) </a> Catherine au duc d'Anjou, 13 décembre 1580, <i>Lettres</i>,
+t. VII, p. 305.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1102" name="footnote1102"><b>Note 1102: </b></a><a href="#footnotetag1102">(retour) </a> 12 janvier 1581, <i>Lettres</i>, t. VII, p. 320.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1103" name="footnote1103"><b>Note 1103: </b></a><a href="#footnotetag1103">(retour) </a> 17 janvier 1581, <i>Lettres</i>, t. VII, p. 323.</blockquote>
+
+<p>Avec les moyens de la Reine «sa femme, qui ne luy peuvent déffaillir» et
+l'assistance du Roi, son frère, et du royaume de France, il peut, comme
+la Reine le laisse entendre, se faire élire roi des Romains<a id="footnotetag1104" name="footnotetag1104"></a><a href="#footnote1104"><sup class="sml">1104</sup></a>. Elle
+se plaît à rêver tout éveillée.</p>
+
+<p>Henri III nomma les commissaires, parmi lesquels trois princes du sang,
+le comte de Soissons, le duc de Montpensier et le prince Dauphin<a id="footnotetag1105" name="footnotetag1105"></a><a href="#footnote1105"><sup class="sml">1105</sup></a>,
+pour traiter, passer, accorder et contracter le mariage (28 février
+1581). Après de laborieuses négociations, le contrat fut signé le 11
+juin 1581, mais à l'épreuve on vit bien qu'il n'aurait pas plus d'effet
+que le premier.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1104" name="footnote1104"><b>Note 1104: </b></a><a href="#footnotetag1104">(retour) </a> A Villeroy, 17 janvier 1581, <i>Lettres</i>, t. VII, p.
+323-324.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1105" name="footnote1105"><b>Note 1105: </b></a><a href="#footnotetag1105">(retour) </a> Le comte de Soissons, Louis de Bourbon, fils du prince
+de Condé, qui avait été tué à Jarnac, mais catholique, et le duc de
+Montpensier se firent excuser. <i>Lettres</i>, t. VII, p. 363 et note.</blockquote>
+
+<p>L'hiver fini et les négociations du Midi s'éternisant, le duc d'Anjou
+écrivit à sa mère (Libourne, 1er avril 1581) qu'il allait, comme il
+l'avait promis par sa déclaration de Bordeaux du 23 janvier, marcher au
+secours de Cambrai. Trois semaines après, il partit, et de peur des
+reproches et des empêchements, il s'achemina vers Alençon, sans visiter
+au passage sa mère et son frère. Catherine eut «un regret extresme»,
+«voyant, écrivait-elle à Bellièvre, que son honneur et sa personne ne
+courront moyngs de hazard que feront les affaires du Roy... les ayant
+laissées imparfaictes et confuses»<a id="footnotetag1106" name="footnotetag1106"></a><a href="#footnote1106"><sup class="sml">1106</sup></a>. Elle le suivit à Alençon, et,
+dans les trois jours qu'elle passa près de lui (12-15 mai), elle le
+pressa et le supplia sans succès d'ajourner l'entreprise des Flandres
+jusqu'au complet rétablissement des affaires du royaume. Mais elle
+n'obtint rien. De colère, elle s'en prit aux mignons du Duc, qui
+assistaient à l'entretien, les accusant d'avoir, par leurs brigues et
+conseils, provoqué toutes ces brouilleries, et déclarant qu'ils
+méritaient le gibet. François se plaignit qu'elle manquât à sa promesse
+de ne l'insulter ni lui ni les siens et il sortit sans vouloir ce
+jour-là en écouter davantage<a id="footnotetag1107" name="footnotetag1107"></a><a href="#footnote1107"><sup class="sml">1107</sup></a>. Elle écrivit à Montpensier, que son
+fils aimait beaucoup, d'user de toute son influence pour le
+retenir<a id="footnotetag1108" name="footnotetag1108"></a><a href="#footnote1108"><sup class="sml">1108</sup></a>. Le duc d'Anjou continua ses levées, et le 25 mai il leur
+donna rendez-vous à Gisors<a id="footnotetag1109" name="footnotetag1109"></a><a href="#footnote1109"><sup class="sml">1109</sup></a>. Des grands et des seigneurs des deux
+religions, le grand écuyer, Charles de Lorraine, Guy de Laval, fils de
+d'Andelot, le catholique Lavardin et le huguenot Turenne, favoris du roi
+de Navarre, un ancien mignon du Roi disgracié, Saint-Luc, La Châtre, La
+Guiche se préparaient à le joindre avec des soldats et leurs
+gentilshommes. La Rochepot l'attendait en Picardie avec de
+l'infanterie<a id="footnotetag1110" name="footnotetag1110"></a><a href="#footnote1110"><sup class="sml">1110</sup></a>. Ces bandes que leurs chefs n'avaient pas le moyen de
+payer vivaient sur l'habitant, pillaient le plat pays, saccageaient les
+villages qui résistaient. Les Parisiens effrayés appelèrent à l'aide
+Henri de Guise. Catherine retourna voir son fils à Mantes (fin juin ou
+commencement juillet). Le Duc, tout en confessant qu'il n'avait de «quoy
+exécuter telle entreprise et en rapporter l'honneur et avantage» qu'il
+s'était «promis», ne s'en voulut «desmouvoir», «dont je suis encores
+plus affligée que je ne vous puis écrire, disait-elle à l'ambassadeur de
+France à Venise, Du Ferrier, le voyant à la veille de perdre sa personne
+avec sa réputation et mettre ce royaume, auquel j'ay tant d'obligation,
+au plus grand danger où il fut oncques.... Vous pouvez de là comprendre
+en quelle douleur et perplexité je me trouve....»<a id="footnotetag1111" name="footnotetag1111"></a><a href="#footnote1111"><sup class="sml">1111</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1106" name="footnote1106"><b>Note 1106: </b></a><a href="#footnotetag1106">(retour) </a> 29 avril 1581, <i>Lettres</i>, t. VII, p. 373.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1107" name="footnote1107"><b>Note 1107: </b></a><a href="#footnotetag1107">(retour) </a> Lettre d'un agent anglais, Shauenbourg, du 26 mai, citée
+par Kervyn de Lettenhove t. VI, p. 138.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1108" name="footnote1108"><b>Note 1108: </b></a><a href="#footnotetag1108">(retour) </a> 28 mai 1581, <i>Lettres</i>, t. VII, p. 381.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1109" name="footnote1109"><b>Note 1109: </b></a><a href="#footnotetag1109">(retour) </a> Kervyn de Lettenhove, t. VI, p. 133.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1110" name="footnote1110"><b>Note 1110: </b></a><a href="#footnotetag1110">(retour) </a> Lettre de Renieri, agent florentin, du 16 mai, <i>Nég.
+diplom. de la France avec la Toscane</i>, IV, p. 365.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1111" name="footnote1111"><b>Note 1111: </b></a><a href="#footnotetag1111">(retour) </a> 1111: 29 juillet, <i>Lettres</i>, t. VII, p. 385.</blockquote>
+
+<p>La raison de son grand trouble, c'est qu'elle ne parvenait pas à calmer
+Henri III. Le Roi, indigné que son frère armât «sans son consentement,
+voires contre son gré et vouloir,» qu'il foulât ses sujets et le lançât
+dans une guerre avec l'Espagne, paraissait résolu à se faire obéir même
+par la force. Il convoqua les compagnies d'ordonnance à Compiègne. Il
+ordonna au sieur de La Meilleraye de rompre toutes les bandes, fussent
+celles de son frère. «Je vous le commande aultant que vous m'aymez et
+debvez obeissance à vostre Roy.... Aydez vous de la noblesse, du peuple,
+du toxain et de tout qu'il sera besoing, je vous en advoue et le vous
+commande»<a id="footnotetag1112" name="footnotetag1112"></a><a href="#footnote1112"><sup class="sml">1112</sup></a>.</p>
+
+<p>Catherine voulait empêcher à tout prix cette lutte plus que civile.
+Convaincue qu'il importait au bien du royaume et du Roi de contenter le
+duc d'Anjou, elle changea de politique, sinon de sentiments. Sans doute
+elle aurait mieux aimé voir François à la Cour, paisible et docile, que
+de le servir en ses entreprises étrangères. Mais le seul moyen qui lui
+restât d'accorder les deux frères, c'était de soutenir les ambitions de
+l'un pour assurer la sécurité de l'autre. Une première fois à Blois ou à
+Chenonceaux, à son retour d'Alençon, en mai 1581, elle aurait essayé
+sans succès de décider le Roi à soutenir le Duc sous main<a id="footnotetag1113" name="footnotetag1113"></a><a href="#footnote1113"><sup class="sml">1113</sup></a>. Elle
+lui avait représenté, raconte l'ambassadeur d'Espagne, Tassis, que le
+Duc, «se voyant sans souffisans moyens pour exécuter ce qu'il a en teste
+par faulte de la faveur de son frère, de rage ne voulsist convertir sa
+furye contre luy et allumer ce royaulme de nouvelle guerre
+civile»<a id="footnotetag1114" name="footnotetag1114"></a><a href="#footnote1114"><sup class="sml">1114</sup></a>. A la longue elle lui persuada de souffrir ce qu'il
+n'aurait pu défendre, sans de gros risques. En juillet il était résigné,
+tout en continuant à désavouer l'agression. Le seigneur de Crèvecœur,
+lieutenant général du Roi en Picardie, rapporte l'agent florentin
+Renieri, vint à la Cour, «pour savoir de la bouche du Roi la vérité sur
+l'entreprise de Monsieur, à qui Sa Majesté répondit qu'elle ne se
+faisait pas de son consentement. Crèvecœur m'a dit que la Reine-mère lui
+demanda si le Roi pouvait empêcher la dite entreprise. Il dit que oui.
+De quoi elle se montra mécontente<a id="footnotetag1115"
+ name="footnotetag1115"></a><a href="#footnote1115"><sup class="sml">1115</sup></a>».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1112" name="footnote1112"><b>Note 1112: </b></a><a href="#footnotetag1112">(retour) </a> Kervyn de Lettenhove, t. VI, p. 133.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1113" name="footnote1113"><b>Note 1113: </b></a><a href="#footnotetag1113">(retour) </a> Sur ce premier échec à Blois, voir une dépêche de
+l'ambassadeur vénitien, citée dans <i>Lettres</i>, t. VII, p. 375, note.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1114" name="footnote1114"><b>Note 1114: </b></a><a href="#footnotetag1114">(retour) </a> Jean-Baptiste de Tassis, cité dans Kervyn de Lettenhove,
+t. VI, p. 140, note 2.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1115" name="footnote1115"><b>Note 1115: </b></a><a href="#footnotetag1115">(retour) </a> Renieri, 25 Juillet, <i>Négociations diplomatiques</i>, t.
+IV, p. 377.</blockquote>
+
+<p>Elle alla encore une fois, par acquit de conscience, trouver son fils à
+La Fère-en-Tardenois pour le détourner de cette aventure (7 août), mais
+déjà elle avait pris toutes les dispositions pour la protéger. Le sieur
+de Puygaillard, qui commandait les troupes royales, avait l'ordre de
+côtoyer l'armée d'invasion et d'empêcher les Espagnols de l'attaquer
+avec avantage. C'est sous la protection de ce lieutenant du Roi que le
+duc d'Anjou mena au secours de Cambrai les troupes que le Roi lui avait
+défendu de rassembler et qu'il avait abandonnées aux coups des
+populations. Il entra dans la ville le 18 août, la débloqua ensuite et
+marcha sur Cateau-Cambrésis, qui capitula le 7 septembre. Mais la
+Reine-mère restait anxieuse. «Je suis, écrivait-elle à Du Ferrier, le 23
+août, en une extresme peine de l'issue du voyage auquel mon fils s'est
+embarqué»<a id="footnotetag1116" name="footnotetag1116"></a><a href="#footnote1116"><sup class="sml">1116</sup></a>. Elle craignait que la fin ne correspondît pas au
+commencement.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1116" name="footnote1116"><b>Note 1116: </b></a><a href="#footnotetag1116">(retour) </a> Mariéjol, <i>Histoire de France de Lavisse</i>, t. VI, 1, p.
+209. <i>Lettres</i>, t. VII, p. 391.</blockquote>
+
+<p>Cependant la reine d'Angleterre ne s'opposait plus aux projets du duc
+d'Anjou. Décidément inquiète du surcroît de puissance que donnait à
+Philippe II l'acquisition du Portugal et de ses colonies, elle cherchait
+à lui susciter partout des ennemis. Elle blâmait maintenant Henri III de
+ne pas soutenir son frère. Elle le poussait à faire valoir les droits de
+sa mère sur la couronne de Portugal et lui proposait de conclure une
+ligue défensive. Mais, toujours prudente et toujours économe, elle se
+refusait à rompre ouvertement avec l'Espagne, et même à payer tout ou
+partie des frais de la conquête des Pays-Bas<a id="footnotetag1117" name="footnotetag1117"></a><a href="#footnote1117"><sup class="sml">1117</sup></a>. Quant à son mariage,
+elle l'ajournait après l'alliance. Or Henri III, pour être bien certain
+de son concours, exigeait qu'il se fît avant. On ne pouvait s'entendre.
+Élisabeth envoya l'un de ses plus habiles conseillers, Walsingham,
+exposer ses raisons au Roi et au duc d'Anjou. Le ministre anglais ne
+croyait pas ce mariage sortable et il le laissait trop voir. Aussi,
+comme, dans l'entretien qu'il eut avec Catherine au jardin des
+Tuileries, le 30 août, il ne lui parlait que de former la ligue, elle
+représenta nettement «qu'on pourrait mettre en œuvre plusieurs
+persuasions et artifices pour rompre des traitez qui ne seroient
+composez que d'encre et de papier»<a id="footnotetag1118" name="footnotetag1118"></a><a href="#footnote1118"><sup class="sml">1118</sup></a>. Il ne fallait pas espérer que
+le Roi son fils attaquât les Espagnols avant que le duc d'Anjou fût
+l'époux de la Reine. Le Duc se plaignit à Élisabeth de la perdre en
+termes d'une «pation si afligée»<a id="footnotetag1119" name="footnotetag1119"></a><a href="#footnote1119"><sup class="sml">1119</sup></a> qu'elle fut émue de sa douleur.
+Elle lui fit dire de ne pas désespérer, lui promit de l'argent et blâma
+Walsingham<a id="footnotetag1120" name="footnotetag1120"></a><a href="#footnote1120"><sup class="sml">1120</sup></a>. Elle recommençait à fluctuer: aujourd'hui homme d'État
+et demain femme. Quand François, après ses premiers succès, fut obligé,
+faute de fonds et de soldats, de reculer sur Le Catelet et d'aller
+chercher en Angleterre secours et réconfort, elle le reçut à Greenwich,
+où elle passait l'hiver, comme un fiancé. Un jour qu'elle se promenait
+avec lui dans la galerie du château, suivie de Walsingham et de
+Leicester, l'ambassadeur de France, Mauvissière, s'approcha et
+respectueusement lui demanda ce qu'il devait dire à Henri III de ses
+intentions. «Écrivez à votre maître, répondit-elle, que le Duc sera mon
+mari»; et soudain elle baisa le Duc à la bouche, et lui passa au doigt
+un anneau qu'elle portait<a id="footnotetag1121" name="footnotetag1121"></a><a href="#footnote1121"><sup class="sml">1121</sup></a> (22 novembre). Mais, le lendemain elle
+lui raconta qu'elle avait pleuré toute la nuit, en pensant au
+mécontentement de son peuple, à la différence de religion, au mal qui
+résulterait de leur union. Il la rassura; elle échangea avec lui des
+promesses écrites et célébra par des fêtes à Westminster ses futures
+épousailles. Mais en dépit de la parole donnée, elle ne laissait pas de
+s'estimer libre et se félicitait de l'être encore. Elle continuait à
+débattre avec Henri III le prix de sa participation à l'affaire des
+Pays-Bas. Les États généraux, qu'effrayaient les progrès des Espagnols
+et la prise de Tournai (30 novembre), ayant sommé l'absent de leur venir
+en aide, elle affectait en public le plus profond chagrin de son départ
+et, en particulier, elle dansait de joie à la pensée de ne le revoir
+jamais<a id="footnotetag1122" name="footnotetag1122"></a><a href="#footnote1122"><sup class="sml">1122</sup></a>. Elle voulut l'accompagner jusqu'à Cantorbery et, tout en
+larmes, lui jura au départ qu'elle l'épouserait, le priant de lui
+écrire: à la Reine d'Angleterre, ma femme (12 février 1582). Les graves
+conseillers de la Reine, Burleigh, Walsingham, le comte de Sussex,
+étaient scandalisés par les contradictions de ses nerfs et de sa raison.
+Ils l'accusaient de fausseté, de mensonge. Pauvre psychologie. Elle
+était toujours, mais successivement sincère.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1117" name="footnote1117"><b>Note 1117: </b></a><a href="#footnotetag1117">(retour) </a> Lettre d'Henri III du 12 juillet, citée par Kervyn de
+Lettenhove, t. VI, p. 123, note 1 et mission de Somers, p. 123.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1118" name="footnote1118"><b>Note 1118: </b></a><a href="#footnotetag1118">(retour) </a> <i>Sommaire de la conversation secrète entre la Reine mère
+et moi, secrétaire</i>, (Walsingham), en appendice dans <i>Lettres de
+Catherine de Médicis</i>, t. VII, p. 496.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1119" name="footnote1119"><b>Note 1119: </b></a><a href="#footnotetag1119">(retour) </a> Kervyn de Lettenhove, t. VI, p. 153-154].</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1120" name="footnote1120"><b>Note 1120: </b></a><a href="#footnotetag1120">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 163-164.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1121" name="footnote1121"><b>Note 1121: </b></a><a href="#footnotetag1121">(retour) </a> Dépêche de Mendoza, ambassadeur d'Espagne, à Philippe
+II, citée par Froude, <i>History of England from the fall of Wolsey to the
+defeat of the Spanish Armada</i>, t. XI (1879), p. 208, note 1.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1122" name="footnote1122"><b>Note 1122: </b></a><a href="#footnotetag1122">(retour) </a> Froude, <i>ibid.</i>, p. 212.</blockquote>
+
+<p>Une flotte anglaise alla débarquer sur la côte de Zélande le fiancé
+d'Élisabeth accompagné du comte de Leicester, son favori, et de cent
+gentilshommes anglais. Le Duc annonçait qu'aussitôt après s'être fait
+reconnaître par les diverses provinces il reviendrait en Angleterre pour
+épouser la Reine, mais elle était bien décidée à ne se marier jamais.</p>
+
+<p>Depuis longtemps Catherine en était convaincue et elle pensait à un
+autre mariage; mais, pour ne pas irriter un amour-propre féminin, dont
+elle savait la susceptibilité, elle aurait voulu qu'Élisabeth elle-même
+libérât le duc d'Anjou de la servitude des fiançailles. Dans une lettre
+autographe qu'elle lui fit porter par Walsingham, après l'entrevue du 30
+août, elle la suppliait de faire à son fils cet honneur de lui donner
+des enfants, «sinon qu'il en puisse bientost avoir [une femme] de qui
+il en ait». Mais «ce sera à nostre grand regrect, je dis nostre, car ce
+sera de tous trois (la mère et les deux fils), si le malheur estoit tel
+que vous vous résolussiez de n'espouser celui que tous vous avons voué
+et qui lui mesme se dit tout donné à vous»<a id="footnotetag1123" name="footnotetag1123"></a><a href="#footnote1123"><sup class="sml">1123</sup></a>. Une idée, qui datait
+de loin, se précisait dans son esprit, c'est qu'il serait possible, la
+reine d'Angleterre se dérobant, de régler par un mariage tous les
+différends entre l'Espagne et la France et d'assurer la paix de la
+chrétienté et du royaume. Aussi quand le Duc était parti pour Cambrai,
+lui avait-elle fait signer (5 août 1581) l'engagement, vague dans les
+termes, mais très précis au fond de «se déporter entièrement de ses
+entreprises» aux Pays-Bas, si les propositions de sa mère pouvaient être
+suivies d'effet, et de restituer de bonne foi toutes les villes qu'il
+aurait occupées, aussitôt «que les choses seront accordées de part et
+d'autre»<a id="footnotetag1124" name="footnotetag1124"></a><a href="#footnote1124"><sup class="sml">1124</sup></a>, c'est-à-dire entre elle et Philippe II. Pendant
+qu'Élisabeth délibérait encore d'être ou de ne plus être fille, elle
+profitait des plaintes de Tassis sur l'agression française pour faire
+dire à cet ambassadeur d'Espagne et lui dire elle-même que «le vrai
+moyen pour estraindre» l'amitié entre les deux couronnes, c'était le
+mariage de son fils avec l'une des infantes, ses petites-filles. L'offre
+était claire, mais elle ne voulait pas avoir l'humiliation d'un refus.
+Tassis ayant consenti à dépêcher un exprès à Madrid pour avertir son
+gouvernement, elle écrivit elle-même à Saint-Gouard, l'ambassadeur de
+France auprès de Philippe II, de faire, si le Roi catholique lui en
+parlait, comme si les «choses viennent d'eux» et néanmoins de hâter les
+négociations<a id="footnotetag1125" name="footnotetag1125"></a><a href="#footnote1125"><sup class="sml">1125</sup></a>. Elle s'imaginait que Philippe II agréerait ce moyen
+de composer «le faict de Flandres et de Portugal» et elle se proposait,
+s'il résistait, d'exercer sur lui la pression nécessaire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1123" name="footnote1123"><b>Note 1123: </b></a><a href="#footnotetag1123">(retour) </a> Septembre 1581, <i>Lettres</i>, t. VII, p. 397.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1124" name="footnote1124"><b>Note 1124: </b></a><a href="#footnotetag1124">(retour) </a> Déclaration secrète du duc d'Anjou du 5 août 1581, citée
+par Kervyn de Lettenhove, t. VI, p. 157. Bibliothèque nationale, 3301,
+f. 14.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1125" name="footnote1125"><b>Note 1125: </b></a><a href="#footnotetag1125">(retour) </a> 23 septembre 1581, <i>Lettres</i>, t. VII, p. 401.</blockquote>
+
+<p>Trois siècles auparavant, un infant portugais (Alphonse) avait épousé en
+France une veuve richement pourvue, Mathilde ou Mahaut, comtesse de
+Boulogne (1235), mais quand il fut devenu roi, dans son pays, après la
+déposition et la mort de son frère, don Sanche (1248), il l'avait
+répudiée sans façon afin de prendre pour femme une fille naturelle du
+roi de Castille, qui lui apportait en dot les Algarves (1253). De son
+mariage avec Mahaut, il n'avait pas eu d'enfant ou du moins rien ne
+permettait de croire qu'il en avait eu. Alphonse III, d'abord excommunié
+par un pape pour sa bigamie, avait été réhabilité par un autre pape, à
+la sollicitation des évêques portugais, après la mort de Mahaut.</p>
+
+<p>Catherine prétendait que, Mahaut ayant eu des enfants d'Alphonse, la
+descendance de l'épouse castillane régnait depuis trois siècles sans
+cause légitime et que la couronne appartenait de droit à la maison de
+Boulogne, sa propre maison, et à elle comme l'héritière de Mahaut<a id="footnotetag1126" name="footnotetag1126"></a><a href="#footnote1126"><sup class="sml">1126</sup></a>.
+Le vieux cardinal Henri, successeur de son neveu, avait oublié, et pour
+cause, de l'inscrire parmi les divers prétendants qu'il avait invités,
+en prévision de sa fin prochaine, à lui exposer leurs titres à sa
+succession. Mais Catherine réclama. Sur ses instances, Henri III, qui
+avait chargé le sieur de Beauvais, son capitaine des gardes, de porter
+ses condoléances au Cardinal sur la mort de don Sébastien, adjoignit à
+cet homme de guerre «ung prélat d'Eglise et homme de lettres», l'évêque
+de Comminges, Urbain de Saint-Gelais, pour exposer les raisons de sa
+mère. «Ce ne seroit pas peu, écrivait-elle à son fils, le 8 février
+1579, si ces choses réussissoient et que je puisse avoir cet heur que de
+mon costé et selon la prétention que j'y ay (qui n'est pas petite)
+j'eusse apporté ce royaulme-là aux François»<a id="footnotetag1127" name="footnotetag1127"></a><a href="#footnote1127"><sup class="sml">1127</sup></a>. Son imagination
+aidant, elle découvrait sur le tard qu'elle était une royale
+héritière<a id="footnotetag1128" name="footnotetag1128"></a><a href="#footnote1128"><sup class="sml">1128</sup></a>. Ce serait sa revanche--une revanche rétrospective--sur
+les ennemis du mariage florentin, qui avaient tant reproché à François
+Ier d'être allé choisir pour belle-fille une Médicis, mal dotée et
+d'illustration récente, sur l'espérance incertaine du concours de
+Clément VII.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1126" name="footnote1126"><b>Note 1126: </b></a><a href="#footnotetag1126">(retour) </a> La thèse de la Reine est clairement exposée, ce qui ne
+veut pas dire établie, par l'ambassadeur vénitien, Lorenzo Priuli, dans
+sa relation de 1582: Alberi, <i>Relazioni degli ambasciatori veneti al
+senato</i>, serie Ia, Francia, t. IV, p. 427-428.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1127" name="footnote1127"><b>Note 1127: </b></a><a href="#footnotetag1127">(retour) </a> 8 février 1579, <i>Lettres</i>, t. VI, p. 256. Henri III
+avait cédé, d'assez mauvaise grâce, à ce qu'il semble, aux importunités
+de sa mère.--Cf. t. VI, p. 117, 13 novembre 1578; t. VI, p. 214, 10
+janvier 1579.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1128" name="footnote1128"><b>Note 1128: </b></a><a href="#footnotetag1128">(retour) </a> Elle venait de signer la paix de Nérac et elle était
+enorgueillie de ce succès diplomatique, qui n'eut pas, comme on le sait,
+de lendemain. C'était d'ailleurs son principe de ne laisser prescrire
+aucun droit. A la même époque elle apprit que des Urbinates,
+probablement mécontents de leur ancien duc mort ou de son successeur,
+étaient allés le dire à l'ambassadeur de France à Rome, le sieur
+d'Abain. Elle n'oubliait pas que son père avait été duc d'Urbin et qu'on
+l'appelait elle-même en son enfance la «duchessina». Elle écrivit à
+l'ambassadeur d'interroger les gens de ce duché, «où j'ay tel droict que
+je puis dire» qu'il «m'appartient comme le comté d'Auvergne qui est de
+mon propre et privé héritage» (30 décembre 1578). Elle lui recommanda de
+voir le pape, offrant, si celui-ci embrassait chaudement cette affaire,
+de bien gratifier son bâtard (Jacques Buoncompagni, châtelain de
+Saint-Ange). Mais Grégoire XIII ou les mécontents d'Urbin se tinrent
+cois, car il n'est plus question du duché dans la correspondance de
+Catherine.</blockquote>
+
+<p>Le cardinal Henri étant mort (31 janvier 1580) sans avoir réglé la
+question de succession, les gouverneurs des cinq grandes provinces,
+chargés de la régence, décidèrent qu'elle le serait par voie de justice,
+comme s'il s'agissait d'un procès civil. Des trois prétendants les plus
+sérieux, Antonio, prieur de Crato, fils naturel d'un frère du cardinal,
+Philippe, roi d'Espagne, fils d'une infante portugaise, et le duc de
+Bragance, grand seigneur portugais, gendre d'une autre infante, mais qui
+était inférieure en degré à la mère de Philippe II<a id="footnotetag1129" name="footnotetag1129"></a><a href="#footnote1129"><sup class="sml">1129</sup></a>, Antonio était
+le plus populaire, Bragance, le plus sortable et Philippe II, le plus
+puissant et le plus proche en parenté. Le roi d'Espagne avait tant
+d'intérêt à parfaire l'unité politique de la péninsule, ce rêve de ses
+prédécesseurs, qu'il était bien résolu à n'en pas laisser échapper
+l'occasion. Il faisait exposer ses droits par ses juristes, sans
+toutefois admettre qu'ils fussent contestables, simplement pour éclairer
+l'opinion. Cependant il massait sur la frontière de Portugal ses vieux
+régiments, tirait de sa disgrâce pour les commander son meilleur
+général, le duc d'Albe, et, en prévision d'un prochain voyage dans son
+nouveau royaume, faisait venir de Rome où il l'avait relégué, le plus
+habile de ses hommes d'État, le cardinal Granvelle, qui le remplacerait
+en son absence à Madrid.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1129" name="footnote1129"><b>Note 1129: </b></a><a href="#footnotetag1129">(retour) </a> Conestaggio, <i>Dell'Unione del regno di Portogallo alla
+Corona di Castiglia</i>, Venise et Vérone, 1642, p. 56.</blockquote>
+
+<p>Les régents, émus de ces mouvements de troupes, demandèrent un secours
+de six mille hommes au roi de France. La Reine-mère leur promit «toute
+l'aide, confort et bonne assistance» pour les aider à maintenir le
+gouvernement du Portugal «en sa dignité, splendeur et liberté». Henri
+III les admonesta «de tenir la main que le faict de ladicte succession
+se termine par les veoies ordinaires de la justice, tant pour conserver
+le droit à qui il appartient que pour garder la liberté de la
+patrie»<a id="footnotetag1130" name="footnotetag1130"></a><a href="#footnote1130"><sup class="sml">1130</sup></a>.</p>
+
+<p>C'étaient de belles paroles qu'il eût fallu soutenir d'un envoi de
+soldats. Saint-Gouard, ambassadeur de France à Madrid, excitait depuis
+longtemps le Roi à prévenir les desseins de Philippe II. «Il importe
+pour le bien de la France, écrivait-il le 20 février 1580,... qu'il (le
+Portugal) demeure toujours royaume en son entier»<a id="footnotetag1131" name="footnotetag1131"></a><a href="#footnote1131"><sup class="sml">1131</sup></a>.</p>
+
+<p>Mais la Cour de France ne se pressait pas d'agir. Le duc d'Albe eut le
+temps de vaincre D. Antonio, que la populace avait proclamé, et
+d'occuper Lisbonne (septembre) et le reste du Portugal. Même après la
+paix de Fleix (novembre 1580), Catherine en était encore à la période
+d'attente. Le 17 décembre, elle ordonnait au général des finances en
+Guyenne, Gourgues, de faire partir «un homme bien confident» sur un
+navire chargé de blé pour aller à Viana, Porto et Lisbonne, s'enquérir
+de l'état des choses, sous couleur de vendre son chargement, «car sans
+cette connaissance il ne se peut bonnement rien exécuter de ce que nous
+avions pensé debvoir faire sans rien altérer avec le roy d'Espagne ny
+nos aultres voisins de la prétention et droict que j'ay audict royaulme
+de Portugal»<a id="footnotetag1132" name="footnotetag1132"></a><a href="#footnote1132"><sup class="sml">1132</sup></a> (17 décembre 1580).</p>
+
+<p>Le roi D. Antonio s'était réfugié à l'étranger, mais Tercère, l'île la
+plus importante de l'Archipel des Açores, lui restait fidèle. Catherine
+laissa ses partisans acheter des vaisseaux et recruter des hommes en
+France, et, comme l'ambassadeur d'Espagne s'en plaignait, elle répondit
+«franchement» qu'elle les y avait autorisés et qu'elle avait pris
+«peine» que le Roi son fils ne le trouvât mauvais. Elle protestait qu'en
+Bourdelais et en Normandie, il ne se faisait aucun préparatif. Ainsi
+elle engageait sa responsabilité et dégageait celle d'Henri III. C'était
+un différend entre elle et le roi d'Espagne sur un litige, que celui-ci
+avait tranché par la force, à son détriment<a id="footnotetag1133" name="footnotetag1133"></a><a href="#footnote1133"><sup class="sml">1133</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1130" name="footnote1130"><b>Note 1130: </b></a><a href="#footnotetag1130">(retour) </a> <i>Lettres de Catherine</i>, t. X, p. 454 et note 2. Ces deux
+lettres, datées par l'éditeur de février ou mars 1580, doivent être
+postérieures à la demande des gouverneurs, qui elle-même se place en fin
+mars ou avril 1581. Voir, pour le récit des événements, Schäfer,
+<i>Geschichte von Portugal</i>, t. IV, p. 345 (coll. Heeren et Ukert).</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1131" name="footnote1131"><b>Note 1131: </b></a><a href="#footnotetag1131">(retour) </a> Lettre de Saint-Gouard, app. aux lettres de Catherine,
+20 février 1580, t. VII, p. 447.--Cf. 12 novembre 1579, t. VII, p. 228,
+notes.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1132" name="footnote1132"><b>Note 1132: </b></a><a href="#footnotetag1132">(retour) </a> A Bellièvre, <i>Lettres</i>, t. VII, p. 300.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1133" name="footnote1133"><b>Note 1133: </b></a><a href="#footnotetag1133">(retour) </a> A Saint-Gouard, lettre du 24 janvier 1581, <i>Lettres</i>, t.
+VII, p. 330.</blockquote>
+
+<p>Elle eut même l'idée, à ce qu'il semble, de donner toute autorité sur
+les armements que faisait le connétable de D. Antonio à son gendre, le
+roi de Navarre, qu'elle fit assister par son cousin, Philippe Strozzi,
+colonel général de l'infanterie française. «La résolution de tout,
+écrivait Strozzi à Catherine, est remise à la volonté de saditte majesté
+(Henri de Navarre).... Le tout ne se résoudra que après avoir parlé à
+elle et reçeu ses commandemens sur lesquels monsieur le comte de Vimiose
+(le connétable) est résolu de se régler de tout...<a id="footnotetag1134" name="footnotetag1134"></a><a href="#footnote1134"><sup class="sml">1134</sup></a>» Henri III, qui
+avait peu de goût pour les aventures, avait probablement, pour marquer
+sa désapprobation, laissé attendre «quelque heure» le comte de Vimiose
+dans l'antichambre de sa mère avant de le recevoir<a id="footnotetag1135" name="footnotetag1135"></a><a href="#footnote1135"><sup class="sml">1135</sup></a>. Mais
+Catherine, plus diligente, faisait verser au capitaine Carles, qui avait
+convenu avec Vimiose de mener des hommes aux Iles, les 1 500 écus qui
+lui étaient nécessaires pour aller rafraîchir les troupes du capitaine
+Scalin qui s'y trouvait déjà. Elle pressait le départ des
+renforts<a id="footnotetag1136" name="footnotetag1136"></a><a href="#footnote1136"><sup class="sml">1136</sup></a>, sachant que le roi d'Espagne avait expédié de Lisbonne
+aux Açores, le 15 juin, 8 vaisseaux et 8 ou 900 <i>bisognes</i> (recrues).
+Elle soutenait D. Antonio, tout en s'excusant de ne pas lui donner dans
+ses lettres le titre de roi, de peur que l'Espagnol pût croire qu'elle
+ne persistait plus «en son droit et prétention»<a id="footnotetag1137" name="footnotetag1137"></a><a href="#footnote1137"><sup class="sml">1137</sup></a>.</p>
+
+<p>Quand Tassis se plaignit de nouveau à elle (septembre 1581) que Strozzi
+dressait en France une armée de cinq mille hommes pour aller attaquer
+les possessions de Philippe II, elle répliqua que poursuivre son droit
+en Portugal, ce n'était faire tort à personne ni faire la guerre au roi
+d'Espagne, mais conserver son bien, ajoutant «qu'elle n'y vouloit rien
+espargner d'aulcuns moyens» qu'elle avoit; que le Portugal était à elle.
+Il la priait de lui livrer D. Antonio, qui d'ailleurs n'était pas en
+France, mais en Angleterre. Et pourquoi le ferait-elle? D. Antonio
+n'était pas le sujet de Philippe II, mais le sien<a id="footnotetag1138" name="footnotetag1138"></a><a href="#footnote1138"><sup class="sml">1138</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1134" name="footnote1134"><b>Note 1134: </b></a><a href="#footnotetag1134">(retour) </a> Strozzi à la Reine-mère, Coutras, 6 avril 1581,
+<i>Lettres</i>, t. VII, p. 500. L'auteur de <i>l'Histoire de la Ligue</i>, publiée
+par Charles Valois (S.H.F.), t. I, 1914, p. 61-62, parle de pourparlers,
+après la paix de Fleix, entre le Vimiose et le roi de Navarre,
+pourparlers que la Reine-mère aurait fait échouer. Mais Strozzi parle à
+Catherine comme si elle était consentante, et son témoignage est d'un
+tout autre poids.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1135" name="footnote1135"><b>Note 1135: </b></a><a href="#footnotetag1135">(retour) </a> Lettre de la Reine-mère à Strozzi, t. VII, p. 383, 16
+juillet 1581.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1136" name="footnote1136"><b>Note 1136: </b></a><a href="#footnotetag1136">(retour) </a> Probablement les 300 hommes, et aussi les poudres pour
+les habitants des îles dont il est question dans sa lettre à
+Mauvissière, 21 juillet, t. VII, p. 386. Les Iles, terme vague et qui
+désigne tantôt particulièrement les Açores, tantôt tous les archipels
+portugais, Açores, Madère, îles du Cap Vert.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1137" name="footnote1137"><b>Note 1137: </b></a><a href="#footnotetag1137">(retour) </a> A Mauvissière, <i>Lettres</i>, t. VII, p. 387.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1138" name="footnote1138"><b>Note 1138: </b></a><a href="#footnotetag1138">(retour) </a> A Saint-Gouard, 23 septembre 1581, <i>Lettres</i>, t. VII, p.
+401.</blockquote>
+
+<p>Or c'est à cette même audience où elle se déclara reine de Portugal
+qu'elle proposa le mariage du duc d'Anjou avec une infante. Ses
+revendications personnelles et ses projets matrimoniaux étaient
+étroitement liés. Assurément, dans sa pensée, la dot de l'infante--une
+dot territoriale--devait être le prix de sa renonciation. Comme elle
+était trop intelligente pour supposer que Philippe II céderait le
+Portugal à son gendre, il fallait que les compensations fussent
+cherchées du côté des Pays-Bas, et c'est ce que les Espagnols
+comprirent. Elle avait fini par décider Henri III à intervenir en
+Portugal. D. Antonio fut reçu à Paris comme un prince (octobre 1581).
+«On tient pour chose très certaine, écrit le 31 octobre l'agent
+florentin, que l'entreprise du Portugal est résolue et l'on fait compte
+d'y mener 10 000 fantassins français, dont la Reine-mère fournit la
+moitié de ses propres deniers, et 4 000 Allemands»<a id="footnotetag1139" name="footnotetag1139"></a><a href="#footnote1139"><sup class="sml">1139</sup></a>.</p>
+
+<p>Le comte de Brissac eut charge d'embarquer en Normandie 1 200 hommes
+pour les Iles<a id="footnotetag1140" name="footnotetag1140"></a><a href="#footnote1140"><sup class="sml">1140</sup></a>. Strozzi devait, avec le gros de la flotte, partir
+de Guyenne. Catherine s'occupait de réunir des fonds<a id="footnotetag1141" name="footnotetag1141"></a><a href="#footnote1141"><sup class="sml">1141</sup></a>. On allait
+être prêt et partir. Elle était confiante dans le succès de
+l'entreprise<a id="footnotetag1142" name="footnotetag1142"></a><a href="#footnote1142"><sup class="sml">1142</sup></a>. Mais il fallait se hâter, car la saison
+s'avançait<a id="footnotetag1143" name="footnotetag1143"></a><a href="#footnote1143"><sup class="sml">1143</sup></a>, et mettre à la voile avant le 10 décembre<a id="footnotetag1144" name="footnotetag1144"></a><a href="#footnote1144"><sup class="sml">1144</sup></a>. En
+Normandie les armements étaient achevés. Que Bordeaux poussât les siens!
+Mais, le 10 décembre, Strozzi était encore à Poitiers et attendait de
+l'argent<a id="footnotetag1145" name="footnotetag1145"></a><a href="#footnote1145"><sup class="sml">1145</sup></a>. La Reine-mère annonçait, «bien marrye», qu'elle en
+demandait au clergé et à la ville de Paris, sans grande espérance
+d'ailleurs. Elle ne pouvait rien obtenir du Roi.</p>
+
+<p>C'est une des raisons du retard de l'expédition, mais ce n'est
+probablement pas la seule. Le duc d'Anjou était alors en Angleterre et
+son mariage, si par hasard il se faisait, dispensait de l'aventure du
+Portugal, dont le principal, sinon l'unique objet, était de lui procurer
+une principauté aux Pays-Bas. Les affaires de France étaient toujours en
+mauvais état, et quand elles s'amélioraient sur un point, elles se
+gâtaient ailleurs. Bellièvre, occupé toute l'année 1581 à poursuivre les
+négociations interminables du Midi, se croyait sûr en novembre de la
+paix avec le roi de Navarre, et il en faisait honneur à la bonne volonté
+de la reine de Navarre, mais il lui restait à pacifier le Languedoc, une
+province, disait la Reine-mère, «plus débauchée que les autres»<a id="footnotetag1146" name="footnotetag1146"></a><a href="#footnote1146"><sup class="sml">1146</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1139" name="footnote1139"><b>Note 1139: </b></a><a href="#footnotetag1139">(retour) </a> 31 octobre 1581, <i>Négociations diplomatiques de la
+France avec la Toscane</i>, t. IV, p. 408.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1140" name="footnote1140"><b>Note 1140: </b></a><a href="#footnotetag1140">(retour) </a> Lettre du 27 octobre à Matignon, qui faisait l'office de
+lieutenant général du roi à la place de Biron et qui le remplacera en
+cette qualité en novembre 1581, <i>Lettres</i>, t. VII, p. 407.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1141" name="footnote1141"><b>Note 1141: </b></a><a href="#footnotetag1141">(retour) </a> Matignon à la Reine, 15 octobre, <i>Lettres</i>, t. VII, p.
+499, appendice.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1142" name="footnote1142"><b>Note 1142: </b></a><a href="#footnotetag1142">(retour) </a> La Reine à Matignon, 28 octobre, <i>Lettres</i>, t. VII, p.
+409.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1143" name="footnote1143"><b>Note 1143: </b></a><a href="#footnotetag1143">(retour) </a> A Matignon, 8 novembre, t. VII, p. 412.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1144" name="footnote1144"><b>Note 1144: </b></a><a href="#footnotetag1144">(retour) </a> 21 novembre, à Bellièvre, t. VII, p. 417.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1145" name="footnote1145"><b>Note 1145: </b></a><a href="#footnotetag1145">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. VII, app., p. 500.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1146" name="footnote1146"><b>Note 1146: </b></a><a href="#footnotetag1146">(retour) </a> Bellièvre à la Reine mère, 10 novembre 1581. <i>Lettres</i>,
+t. VII, app., p. 473, et réponse de la Reine-mère, 18 novembre,
+<i>Lettres</i>, t. VII, p. 416.</blockquote>
+
+<p>L'esprit de faction, dont Catherine, un an auparavant (23 décembre
+1580), signalait la «licence effrénée,» se déchaînait plus ardent à la
+veille d'une agression directe contre la grande puissance catholique,
+l'Espagne. L'agent florentin Renieri, s'excusant de ne pouvoir, pour
+beaucoup de raisons, renseigner son gouvernement sur les partis en
+France, ajoutait toutefois: «Les gens passionnés sont nombreux, <i>neutri
+autem pauci</i> (mais les neutres sont rares), et je vous dirai une opinion
+et qui se vérifie certaine, c'est que les dites passions sont si
+véhémentes que, en ce qui touche aux affaires de la Couronne, et
+principalement à celles de Monsieur, frère du Roi, beaucoup font
+connaître la douleur qu'ils ont, que son Altesse ait mieux réussi en ses
+entreprises qu'ils ne le désiraient ni ne le pensaient, ne craignant pas
+de cette façon de se déclarer Espagnols <i>plus quam honestum decet</i> (plus
+que l'honneur ne le voudrait), de quoi toutefois quelques-uns disent
+qu'il ne se faut pas émerveiller [de leur impudence] pour être le nombre
+de ces gens-là si grand, et être composé de grands; et en outre <i>in hoc
+mundo</i> (entendez, en ce royaume) celui qui fait bien <i>saepissime</i> (le
+plus souvent) ne peut avoir un œuf, tandis que celui qui fait mal en a
+encore plus de neuf»<a id="footnotetag1147" name="footnotetag1147"></a><a href="#footnote1147"><sup class="sml">1147</sup></a> (9 septembre 1581).</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1147" name="footnote1147"><b>Note 1147: </b></a><a href="#footnotetag1147">(retour) </a> <i>Négociations diplomatiques avec la Toscane</i>, t. IV, p.
+397-398.</blockquote>
+
+<p>C'en était fait du beau rêve où Catherine se complaisait, à son retour
+du Midi, d'une union si étroite avec son fils que leurs deux volontés
+n'en feraient qu'une. La question du duc d'Anjou avait empêché l'accord
+parfait. Henri était jaloux que sa mère s'intéressât à la grandeur de
+son frère et, quoiqu'elle lui représentât que c'était pour son bien,
+irrité qu'elle compromît à cette fin les finances et la sécurité de son
+royaume. Un Roi qui ne veut pas, une Reine-mère, autant dire un
+principal ministre, qui ne peut pas tout ce qu'il veut, c'étaient des
+personnalités accouplées dont l'une usait son effort à entraîner
+l'autre. Catherine gouvernait en apparence toujours avec même puissance,
+mais en fait elle était entravée par les résistances ou la force
+d'inertie de son compagnon. Henri suit, se cabre, s'arrête, repart.
+L'action de Catherine est à proportion faible ou forte.</p>
+
+<p>Elle ne s'exerce librement (et encore?) que pendant les maladies du Roi
+ou ses dévotions, qui alternent avec ses débauches. Après la crise
+d'otite dont il avait failli mourir en septembre (1579), il souffrit le
+mois suivant d'une blessure au bras d'origine inconnue. Il était si
+délicat qu'en février 1580 la Reine-mère pria le pape de lui interdire
+sous peine d'excommunication de faire maigre pendant le carême<a id="footnotetag1148" name="footnotetag1148"></a><a href="#footnote1148"><sup class="sml">1148</sup></a>.
+Peut-être avait-il observé avec trop de zèle les pratiques du carnaval?
+En juin, il lui vint une «enflure au pied», dont il alla se soigner seul
+à Saint-Maur, laissant sa femme avec sa mère<a id="footnotetag1149" name="footnotetag1149"></a><a href="#footnote1149"><sup class="sml">1149</sup></a>. Il avait bonne mine
+en novembre--du moins Catherine le dit--mais en décembre la tumeur
+(lupa) qu'il avait à la jambe se ferma et l'humeur se porta au visage.
+«Le Roi, dit clairement l'agent florentin Renieri, fait la diète à cause
+du mal français», dont le traitement est à recommencer. Il a la figure
+remplie de boutons, le teint mauvais, il est maigre et mal en point. Ses
+fidèles serviteurs sont dans la peine et «doutent de sa vie»<a id="footnotetag1150" name="footnotetag1150"></a><a href="#footnote1150"><sup class="sml">1150</sup></a>. Il
+quitta la Cour en janvier (1581) et se retira seul à Saint-Germain, où
+il resta jusqu'à la fin mars. En partant il chargea sa mère «d'expédier,
+commander et signer tout pendant six semaines»<a id="footnotetag1151" name="footnotetag1151"></a><a href="#footnote1151"><sup class="sml">1151</sup></a>. Il l'aurait même
+nommée régente, comme en cas de maladie grave. Catherine jugea bon de
+démentir ce bruit et d'annoncer le retour prochain du Roi à la Cour dans
+une lettre à Du Ferrier, qui représentait la France à Venise, ce centre
+international d'information (23 mars)<a id="footnotetag1152" name="footnotetag1152"></a><a href="#footnote1152"><sup class="sml">1152</sup></a>. Mais avec ou sans ce titre
+elle exerça plusieurs semaines de pleins pouvoirs.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1148" name="footnote1148"><b>Note 1148: </b></a><a href="#footnotetag1148">(retour) </a> 19 février 1580, <i>Lettres</i>, t. VII, p. 226-227.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1149" name="footnote1149"><b>Note 1149: </b></a><a href="#footnotetag1149">(retour) </a> <i>Lettres</i>, juin 1580, t. VII, p. 263-264.--Cf. le billet
+d'Henri III, p. 264, note.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1150" name="footnote1150"><b>Note 1150: </b></a><a href="#footnotetag1150">(retour) </a> <i>Négociations diplomatiques de la France avec la
+Toscane</i>, 25 décembre 1580, t. IV, p. 342.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1151" name="footnote1151"><b>Note 1151: </b></a><a href="#footnotetag1151">(retour) </a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i>, p. 345.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1152" name="footnote1152"><b>Note 1152: </b></a><a href="#footnotetag1152">(retour) </a> 23 mars 1581, <i>Lettres</i>, t. VII, p. 328.</blockquote>
+
+<p>Or ce fut pendant cette période que le duc d'Anjou quitta le Midi, fit
+des levées et prépara une seconde expédition des Pays-Bas. La Reine-mère
+n'avait pas réussi par conseils, remontrances et prières à le détourner
+de son projet. Elle reculait devant l'emploi de la force pour ne pas
+provoquer aux armes la multitude des mécontents. Mais Henri III, qui ne
+se décidait pas à courir sus à son frère, en voulait à sa mère de ne pas
+l'y pousser. Il la savait habile, mais il la jugeait faible et inclinant
+avec l'âge à ménager tout le monde et à tout apaiser. L'idée lui vint,
+non pas de l'exclure du gouvernement, mais de se fortifier lui-même
+d'agents d'exécution intelligents et énergiques, qu'avec sa tendance
+habituelle il choisit dans son entourage le plus intime.</p>
+
+<p>Après la mort de Quélus, Maugiron, Saint-Mesgrin, qui n'étaient que de
+beaux éphèbes, apparaissaient au premier plan des mignons d'une autre
+espèce, qui ne sont plus seulement ou qui ne sont même plus du tout les
+compagnons de plaisir du Roi. Henri III ne se borne pas à les gratifier
+de pensions et de faveurs; il les veut puissants et riches pour les
+opposer à ses ennemis. Sa mère ne voyait de moyen de salut que dans le
+contentement du duc d'Anjou, il en cherchait un autre, qui était de
+s'entourer de serviteurs à son entière dévotion. Il disgracia Saint-Luc,
+qui avait un jour hasardé d'excuser la révolte de Bellegarde; il éloigna
+d'O, qui se plaignait de n'être pas assez favorisé. Il concentra ses
+grâces sur d'Arques et La Valette. Il les fit ducs et pairs pour les
+égaler aux princes de son sang. Il maria d'Arques, promu duc de Joyeuse,
+à une sœur de sa femme, Marguerite de Lorraine (24 septembre 1581), et
+il aurait fait épouser, s'il l'avait pu, à La Valette, le nouveau duc
+d'Epernon, une autre de ses belles-sœurs ou même la petite-fille de
+Catherine, Christine de Lorraine<a id="footnotetag1153" name="footnotetag1153"></a><a href="#footnote1153"><sup class="sml">1153</sup></a>. Il leur réserva les grands
+offices de la Couronne. S'il ne réussit pas à décider le duc de Guise à
+se démettre de la grande maîtrise, il acheta l'Amirauté de France à
+Mayenne, qui l'avait en survivance du marquis de Villars, son beau-père,
+et la donna à Joyeuse (19 juin 1582). Il investit d'Epernon de la charge
+de colonel général de l'infanterie française, que Philippe Strozzi
+abandonna pour un titre de vice-roi dans le Nouveau Monde (novembre
+1581), et peu à peu il accrut tellement son autorité sur les gens de
+guerre qu'il en fit une sorte de connétable moins le titre. Le
+chancelier Birague, vieux, fatigué et chagrin, dut céder les sceaux à
+Cheverny, un serviteur d'une complaisance à toute épreuve.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1153" name="footnote1153"><b>Note 1153: </b></a><a href="#footnotetag1153">(retour) </a> Entérinement au Parlement des lettres portant érection
+de la vicomté de Joyeuse en duché-pairie (7 sept. 1581) et de la
+châtellenie d'Epernon (27 novembre 1581).</blockquote>
+
+<p>Il pensait par les mêmes moyens se faire obéir dans les provinces. Il
+pressa le duc de Montpensier, un prince de sang, de résigner le
+gouvernement de la Bretagne et, aussitôt qu'il fut mort (22 septembre
+1581), il y nomma le frère de la Reine, le duc de Mercœur. Il destinait
+à d'Epernon celui de la Guyenne, qu'il proposa au roi de Navarre
+d'abandonner, et, en attendant, il lui confia le commandement des trois
+grandes places fortes de l'Est, Toul, Metz et Verdun. Joyeuse eut la
+Normandie, qui était d'ordinaire dévolue à un prince de sang. Les
+parents des deux favoris participèrent à leur fortune. Le frère aîné de
+d'Epernon, Bernard Nogaret de La Valette, obtint Saluces et les
+territoires d'outre-monts; le père de Joyeuse attendait le Languedoc,
+que le Roi méditait d'enlever à Montmorency. Tant de changements, et à
+la même époque, sont évidemment l'indice d'un plan arrêté, et en soi ils
+peuvent se comprendre. Il était politique de substituer aux gouverneurs
+et aux grands officiers de la Couronne tièdes, peu dociles ou suspects,
+une aristocratie nouvelle qui, craignant beaucoup de celle qu'elle
+dépossédait, aurait, à défaut de reconnaissance, intérêt à bien servir.
+Il était conforme à la tradition du pouvoir absolu de montrer que les
+premières charges de l'État et même que la plus haute naissance tiraient
+de la faveur royale toute leur autorité. Richelieu n'eut pas d'autres
+maximes. Mais la création d'une aristocratie nouvelle n'était qu'un
+palliatif. Il manquait au gouvernement l'unité, qui est la condition
+même de la force. Catherine restait au pouvoir; son fils se faisait
+assister de deux grands officiers. Ce n'était pas une concentration,
+mais bien son contraire. Le Roi ne dirigerait pas ses mignons, étant par
+nature le serviteur de ses serviteurs, et il était impossible que
+ceux-ci le dirigeassent, étant eux-mêmes égaux et par conséquent rivaux,
+divergents d'opinions et d'ambitions. Ils ne parvenaient à s'entendre
+que contre la Reine-mère dont ils cherchaient à ruiner le pouvoir pour
+augmenter d'autant le leur. Leur élévation ajoutait à toutes les autres
+causes de mécontentement celle d'une faveur inouïe qui n'était fondée ni
+sur l'origine ni sur le mérite. Elle ne procurait pas à la royauté
+l'appoint d'un parti, d'une clientèle, d'une grandeur historique. Ce
+n'était pas assez, pour lutter contre les huguenots, les catholiques
+ardents et les politiques, contre les Guise, les Bourbons, les
+Montmorency et le duc d'Anjou, de deux simples gentilshommes de vieille
+race. La mauvaise administration financière du Roi exaspérait les
+peuples; ses prodigalités indignaient tous ceux qui n'en profitaient
+pas. Il n'avait jamais d'argent pour ses affaires et il en extorquait de
+tous côtés pour ses plaisirs. Les noces de Joyeuse coûtèrent 1 200 000
+écus qui auraient fait un meilleur service en Flandre. Les grands et la
+noblesse s'irritaient de voir les pensions, les charges, les
+gouvernements passer à deux parvenus.</p>
+
+<p>La Reine-mère gémissait de cette façon de gouverner si contraire à son
+système de tempéraments et de ménagement. Mais elle se gardait bien de
+protester tout haut. Elle «fait tout ce qu'elle peut, écrit l'agent
+florentin, pour complaire aux deux mignons»<a id="footnotetag1154" name="footnotetag1154"></a><a href="#footnote1154"><sup class="sml">1154</sup></a>. Elle se montra si
+empressée aux fêtes du mariage de Joyeuse qu'elle fut obligée de prendre
+le lit pour se remettre de cet excès de bienveillance<a id="footnotetag1155" name="footnotetag1155"></a><a href="#footnote1155"><sup class="sml">1155</sup></a>. Au moins
+aurait-elle voulu que les mignons se fissent pardonner leur fortune, à
+sa façon, qui était de caresser tout le monde. Mais d'Epernon,
+orgueilleux et autoritaire, n'entendait céder à personne. Elle essaya de
+le décider à se rendre agréable aux Guise, qu'il détestait, comme les
+ennemis du Roi et les rivaux possibles de demain. La duchesse douairière
+de Guise, mariée au duc de Nemours, désirait l'abbaye de Chailly, qui
+était vacante, pour un de ses enfants du second lit, le marquis de
+Saint-Sorlin, offrant de résigner celle de Martigny-le-Comte, dont on
+pourrait gratifier un des fils de Bellièvre. Catherine, désireuse de
+faire plaisir à la duchesse et à Bellièvre, et n'osant s'adresser
+elle-même à son fils, pria le favori de s'entremettre auprès du Roi pour
+lui faire agréer l'échange. «S'èt, lui écrivait-elle, le servyse du Roy
+que toutes défienses et mauvèse yntelygences sèset (cessent)...» et
+«tout cet (ceux) que le Roy fayst l'honneur de aymer, en doivet avoyr
+[d'affection] pour li (lui) acquérir aultant de servyteur. Puysque me
+volés aystre amy je vous parleré come vous tenant pour tel»<a id="footnotetag1156" name="footnotetag1156"></a><a href="#footnote1156"><sup class="sml">1156</sup></a>. Mais
+que d'Epernon ait fait ou non cette démarche, les raisons d'hostilité
+subsistaient. D'Epernon eut quelques mois après une querelle avec
+Mayenne sur le droit qu'ils revendiquèrent tous deux de présenter la
+chemise au Roi à son lever<a id="footnotetag1157" name="footnotetag1157"></a><a href="#footnote1157"><sup class="sml">1157</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1154" name="footnote1154"><b>Note 1154: </b></a><a href="#footnotetag1154">(retour) </a> 7 septembre 1581, <i>Négociations diplomatiques de la
+France avec la Toscane</i>, t. IV, p. 396.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1155" name="footnote1155"><b>Note 1155: </b></a><a href="#footnotetag1155">(retour) </a> <i>Négociations
+diplomatiques avec la Toscane</i>, t. IV, p. 404, octobre 1581.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1156" name="footnote1156"><b>Note 1156: </b></a><a href="#footnotetag1156">(retour) </a> 13 novembre 1581, <i>Lettres</i>, t. VII, p. 415.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1157" name="footnote1157"><b>Note 1157: </b></a><a href="#footnotetag1157">(retour) </a> Juin 1582, <i>Négociations diplomatiques avec la Toscane</i>,
+t. IV, p. 421.</blockquote>
+
+<p>Le duc de Joyeuse était plus aimable, mais aussi ambitieux. Il voulait
+avoir de gré ou de force le gouvernement du Languedoc pour son père, qui
+y était lieutenant général, et il excitait le Roi, qui n'y était que
+trop disposé, contre Montmorency. Il fit nommer un de ses frères
+archevêque de Narbonne (14 mars 1582), ce qui lui donnait la présidence
+des États du Languedoc. Montmorency s'inquiétait de cet envahissement
+des Joyeuse. Il savait que le Roi lui gardait rancune de ses injures
+passées, malgré les preuves récentes de son dévouement, et qu'il le
+rendait responsable de la désobéissance des protestants du Midi. Il
+prenait ses précautions. Il n'avait pas cessé d'être en bons rapports
+avec le duc d'Anjou, à qui il fournissait des soldats; il se rapprocha
+du roi de Navarre, avec qui il n'avait jamais rompu. Il s'était assuré
+des amis à Rome, en protégeant Avignon et le Comtat contre les
+huguenots, et l'on croyait qu'il avait des intelligences avec Philippe
+II<a id="footnotetag1158" name="footnotetag1158"></a><a href="#footnote1158"><sup class="sml">1158</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1158" name="footnote1158"><b>Note 1158: </b></a><a href="#footnotetag1158">(retour) </a> <i>Négociations diplomatiques</i>, t. IV, p. 396-397.</blockquote>
+
+<p>Henri III ne dissimulait pas son intention de se débarrasser de lui.
+Mais la Reine-mère estimait qu'en pleine expédition des Flandres, et à
+la veille de l'expédition du Portugal, le plus sage serait d'intéresser
+Montmorency à la pacification de la province, en y mettant le prix.
+L'offre suivait la menace dans une instruction qu'elle avait dictée le
+10 novembre 1581. «La Royne mère du roy, aiant tousjours désiré de veoir
+monsieur de Montmorency hors de la peyne où elle s'asseure (est sûre)
+qu'il est, pensant bien qui (qu'il) ne peult estre aultrement, se voiant
+hors de la bonne grace de son Roy et <i>tousjours en creinte et doubte où
+il est de sa vye</i>,... a pensé ne perdre ceste occasion du mander audict
+sieur de Montmorency que c'est à ce coup qu'il fault qu'il monstre par
+effect ce qu'il a tousjours faict dire à la dame Royne, que quand il
+verroit sa seurete, qu'il n'y auroit rien qu'il desirast tant que de
+pouvoir avoir la bonne grace de son Roy»<a id="footnotetag1159" name="footnotetag1159"></a><a href="#footnote1159"><sup class="sml">1159</sup></a>. Le service qu'elle
+attendait de lui, c'est, comme elle l'écrivait à Bellièvre, de décider
+«aveques les deputez de ceulx de la religion pretendue réformée la
+restitution des places et l'entier accomplissement de l'Édit»<a id="footnotetag1160" name="footnotetag1160"></a><a href="#footnote1160"><sup class="sml">1160</sup></a>. En
+récompense, «elle lui asseure et promect, dit l'instruction, que le Roy
+lui accordera de demeurer en son gouvernement avec la puissance que
+gouverneur absolut y doibt avoir et la survivance pour son filz et
+trouvera bon le mariage de sa fille avec le filz de Monsieur de
+Montpensier et donnera telle femme à son filz qu'il aura occazion
+d'estre content». Elle lui garantissait les mêmes avantages au cas où
+les protestants refuseraient de faire la paix, pourvu qu'il abandonnât
+leur parti. Elle ajoutait de sa main: «Ne fault taublyer à luy dire (à
+Montmorency) que il faut que le roi de Navarre souy catolique: c'est son
+bien et seureté (du roi de Navarre) et le repos de l'Estat»<a id="footnotetag1161" name="footnotetag1161"></a><a href="#footnote1161"><sup class="sml">1161</sup></a>.
+Assurément Henri III y trouverait son avantage, mais que gagnerait le
+roi de Navarre à trahir sa cause pour ce gouvernement versatile. C'était
+trop demander à Montmorency. Cet homme si fin dut penser qu'on ne le
+ferait jamais «gouverneur absolu» puisqu'on y mettait pareille
+condition. Et il ne cessa plus de se défier.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1159" name="footnote1159"><b>Note 1159: </b></a><a href="#footnotetag1159">(retour) </a> Lettre du 10 novembre et instruction du même jour,
+<i>Lettres</i>, t. VII, p. 413-414.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1160" name="footnote1160"><b>Note 1160: </b></a><a href="#footnotetag1160">(retour) </a> La Reine à Bellièvre, 27 décembre 1581, <i>Lettres</i>, t.
+VII, p. 420.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1161" name="footnote1161"><b>Note 1161: </b></a><a href="#footnotetag1161">(retour) </a> Instruction, <i>Lettres</i>, t. VII, p. 414.</blockquote>
+
+<p>A tout le moins Catherine avait le plus grand intérêt à éloigner du Midi
+le chef des protestants et à l'attirer à la Cour. Elle y pensait
+beaucoup, et, comme toujours, raisonnant par hypothèse, elle croyait la
+chose possible. Elle comptait beaucoup sur Marguerite, dont elle avait
+apprécié tout récemment le zèle et l'intelligence. Elle décida Henri III
+à la rappeler, pensant que son mari ne résisterait pas au plaisir de la
+suivre. Le roi de Navarre s'y déclara d'abord assez disposé, pour ne pas
+dire non tout de suite, mais quand il eut pris le temps de réfléchir,
+«toutefois il a considéré, expliquait Bellièvre, que la paix n'est pas
+encores assés exéqutée et ne vouldroit que le mal qui se commectroit de
+deçà donnast occasion au Roy de le veoir mal voluntiers»<a id="footnotetag1162" name="footnotetag1162"></a><a href="#footnote1162"><sup class="sml">1162</sup></a>.
+Catherine ne désespérait pas que Marguerite finît par l'entraîner. Elle
+ne savait pas ou se refusait à croire que le ménage de Navarre allait
+mal. Marguerite, qui n'était pas sans reproches, était indulgente aux
+faiblesses de son mari, mais il était exigeant jusqu'à l'indiscrétion.
+Sa liaison avec une des filles d'honneur, Fosseuse (Françoise de
+Montmorency), ayant eu les suites qu'on peut penser, il aurait voulu que
+sa femme se retirât avec sa maîtresse dans un coin des Pyrénées jusqu'à
+la délivrance de la jeune mère. Elle refusa et cependant poussa la
+condescendance envers lui jusqu'à secourir la favorite la nuit où elle
+accoucha, mais le lendemain, comme il la pressait d'aller lui faire
+visite comme à une malade pour empêcher les méchants propos, elle
+s'excusa de servir de couverture. Il en prit de l'humeur et le lui fit
+sentir. Marguerite ne fut que plus pressée de partir, ayant reçu du Roi
+15 000 écus pour son voyage<a id="footnotetag1163" name="footnotetag1163"></a><a href="#footnote1163"><sup class="sml">1163</sup></a>. Elle quitta le Midi le 26 février
+1582, accompagnée de Fosseuse et de son mari. La Reine-mère alla
+au-devant de sa fille jusqu'en Poitou afin de voir son gendre et lui
+«donner asseurance de la volonté» et de la bienveillance «du Roy», mais
+il était si méfiant qu'il refusa d'aller au-devant d'elle jusqu'à
+Champigny et l'obligea, malgré son mauvais état de santé, à pousser
+jusqu'à Saint-Maixent, ville protestante<a id="footnotetag1164" name="footnotetag1164"></a><a href="#footnote1164"><sup class="sml">1164</sup></a>. De leur conversation au
+château de la Mothe-Saint-Heraye (27-31 mars), on ne sait rien<a id="footnotetag1165" name="footnotetag1165"></a><a href="#footnote1165"><sup class="sml">1165</sup></a>, si
+ce n'est que le roi de Navarre s'en retourna en Gascogne, fort mécontent
+de sa femme et de sa belle-mère, qui emmenaient sa maîtresse.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1162" name="footnote1162"><b>Note 1162: </b></a><a href="#footnotetag1162">(retour) </a> La lettre de Bellièvre, 10 novembre 1581, <i>Lettres</i>, t.
+VII, app. p. 473.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1163" name="footnote1163"><b>Note 1163: </b></a><a href="#footnotetag1163">(retour) </a> Fin décembre, <i>Lettres</i>, t. VII, p. 420. <i>Mémoires de
+Marguerite</i>, p. 177-181.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1164" name="footnote1164"><b>Note 1164: </b></a><a href="#footnotetag1164">(retour) </a> Catherine à Matignon, 16 mars, t. VIII, p. 14 et le roi
+de Navarre à Scorbiac, <i>Lettres missives</i>, t. I, p. 445.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1165" name="footnote1165"><b>Note 1165: </b></a><a href="#footnotetag1165">(retour) </a> L'opuscule de M. Sauzé, <i>Les conférences de La
+Mothe-Saint-Heraye</i>, Paris, 1895, est une reconstitution nécessairement
+conjecturale.</blockquote>
+
+<p>Catherine avait pris le parti de sa fille. A son retour elle fit chasser
+Fosseuse et prétendit que son gendre trouvât bonne cette exécution.
+C'était, lui écrivait-elle, pour «ouster (ôter) d'auprès d'elle
+(Marguerite) tout ce que (qui) pouroit altérer l'amityé» des deux époux
+qu'elle avait conseillé de faire partir «ceste belle beste»<a id="footnotetag1166" name="footnotetag1166"></a><a href="#footnote1166"><sup class="sml">1166</sup></a>. Mais
+lui dont l'amour fut de tout temps la grande et d'ailleurs l'unique
+faiblesse protesta vivement. Il envoya à Paris Frontenac, «ung petit
+galant outrecuidé et impudent», dire des injures à Marguerite. La
+vieille Reine était confondue de ces nouvelles façons. «.... Vous
+n'estes pas, lui écrivait-elle, le premier mary jeune et non pas bien
+sage en telles chouses, mais je vous trouve bien le premier et le seul
+qui face après un tel fet advenu tenir tel langage à sa femme». Henri
+II, «... la chouse de quoy yl estoit le plus mary (marri) c'estoit quand
+yl savoit que je seuse de ces nouveles là et quand Madame de Flamin fut
+grosse, yl trouva très bon quant on l'en envoya (la renvoya) et jeamès
+ne m'en feit semblant ny pire visage et moins mauvais langage». Et avec
+qui son gendre prenait-il pareille liberté? Avec la fille d'Henri II,
+avec «la sœur de vostre Roy qui (laquelle) vous sert, quand l'aurès
+considéré, plus que ne pensés, qui vous ayme et honore come s'ele avoyt
+autant d'honneur de vous avoir espousé que si vous fusiés fils de roy de
+France et elle sa sugète. Ce n'est pas la façon de traiter les femmes de
+bien et de telle maison de les injurier à l'apétit d'une p....
+publique....» Elle exagérait sans doute l'amour conjugal de Marguerite
+et l'honneur que le Béarnais, ce roitelet, avait eu de l'épouser. Mais
+elle avait raison de donner sur la crête à ce jeune coq. «Eh quoi... ce
+sufisant personnage de Frontenac a dyst par tout Paris que si Fosseuse
+s'en aloit que vous ne vyendriés jeamès à la Court, à cela vous pouvés
+conestre come yl est sage et affectionné à vostre honeur et réputation
+que d'une folye de jeunesse en fayre une conséquence du bien et repos de
+ce royaume et de vous principalement....<a id="footnotetag1167" name="footnotetag1167"></a><a href="#footnote1167"><sup class="sml">1167</sup></a>»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1166" name="footnote1166"><b>Note 1166: </b></a><a href="#footnotetag1166">(retour) </a> 12 juin, <i>Lettres</i>, t. VIII, p. 37.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1167" name="footnote1167"><b>Note 1167: </b></a><a href="#footnotetag1167">(retour) </a> 11 juin 1582, <i>Lettres</i>, t. VIII, p. 36-37.</blockquote>
+
+<p>L'attitude du roi de Navarre, les défiances de Damville, l'opposition
+des protestants du Languedoc, le mécontentement général contre le Roi et
+les mignons, tout poussait Catherine à suivre sa nouvelle politique. La
+paix intérieure dépendait des dispositions du duc d'Anjou. Son mariage
+avec Élisabeth était désespéré. Il venait d'être reconnu pour souverain
+par les États généraux des Pays-Bas (mars 1582), mais ce n'était qu'une
+force d'opinion. S'il était obligé d'abandonner les Pays-Bas, faute
+d'hommes et d'argent, les moyens ne lui manqueraient pas pour se venger
+sur son frère de son échec et de son abandon. Ce n'était pas assez de le
+laisser aller en Flandres, il fallait l'y soutenir et faire une
+diversion ailleurs pour assurer sa fortune et la tranquillité du
+royaume. L'aider à conquérir à la pointe de l'épée la main d'une infante
+était la solution idéale de toutes les difficultés. Ce mariage
+satisferait son ambition, car la Reine-mère ne l'imaginait qu'avec une
+principauté pour dot, et en le fixant hors du royaume, il l'arrachait à
+la tentation de brouiller au dedans. Il ôtait aux protestants et aux
+politiques l'appui de ce fils de France et fortifiait d'autant
+l'autorité royale. Philippe avait, il est vrai, qualifié la proposition
+de Catherine «d'extravagante<a id="footnotetag1168" name="footnotetag1168"></a><a href="#footnote1168"><sup class="sml">1168</sup></a>», mais il céderait à la nécessité.</p>
+
+<p>Henri III avait dit à Villeroy, qui revenait des Pays-Bas, où il avait
+assisté à la proclamation du duc d'Anjou comme souverain de Brabant (19
+février 1582), qu'il n'avait «moyen ny aussy volonté d'entrer en guerre
+contre le roy d'Espagne, congnoissant que ce seroit la ruyne de ce
+royaulme». Mais, après cette déclaration de principe, il avait ajouté
+qu'il s'en remettait à l'avis de sa mère. Elle saisit l'occasion de lui
+exposer par écrit son programme de politique étrangère<a id="footnotetag1169" name="footnotetag1169"></a><a href="#footnote1169"><sup class="sml">1169</sup></a> (17 ou 18
+mars 1582).</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1168" name="footnote1168"><b>Note 1168: </b></a><a href="#footnotetag1168">(retour) </a> Kervyn de Lettenhove, t. VI, p. 173, note 1, lettre de
+Philippe II à Tassis, du 19 mars 1582.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1169" name="footnote1169"><b>Note 1169: </b></a><a href="#footnotetag1169">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. VII, p. 341-344. Cette lettre est
+antidatée d'un an dans la correspondance. Elle ne peut pas être de
+janvier ou février 1581: en effet, il y est question du départ de
+l'archiduc Mathias, autre prétendant à la souveraineté des Pays-Bas, qui
+ne déposa sa charge de gouverneur général que le 7 juin 1581 et qui même
+ne sortit d'Anvers que le 29 octobre de cette même année;--de la
+«réception» du duc d'Anjou, qui ne peut s'entendre que de son entrée à
+Anvers et de son inauguration comme duc de Brabant et souverain des
+Pays-Bas (février-mars 1582);--du comte de Leicester, qui, on l'a vu,
+accompagnait le Duc sur la flotte anglaise. On peut fixer à un jour près
+la date de cette lettre-mémoire. Elle commence ainsi: «Hier arriva La
+Neufville», c'est-à-dire Villeroy (Nicolas de Neufville, seigneur de
+Villeroy), porteur des lettres du prince d'Orange. Or le 17 mars 1581
+(<i>Lettres</i>, t. VIII, p. 15), Catherine remerciait le prince d'Orange des
+lettres qu'il lui avait fait remettre par le Sr de La Neufville. Le
+mémoire de Catherine à Henri III est du même jour que sa réponse au
+prince d'Orange du 17 mars, si Villeroy est arrivé le 16, ou du 18, s'il
+est arrivé le 17.</blockquote>
+
+<p>Elle a fait, dit-elle, tout ce qu'elle a pu pour détourner le duc
+d'Anjou de l'entreprise des Pays-Bas, dont il risquait de sortir avec
+peu d'honneur, vu les ressources dont il disposait. «... Si Dieu eust
+voullu que cette occasion (la révolte des Pays-Bas, contre Philippe II)
+se fust présentée du temps du Roy vostre père, je crois qu'il en eust eu
+une grande joye, en ayant les moyens, mais qu'en ce temps icy, je n'y en
+vois nul». Elle le constatait, il est vrai, à son très grand regret,
+n'ayant que ces deux fils, qu'elle voudrait voir «seigneurs de tout le
+monde».</p>
+
+<p>Elle n'avait jamais manqué non plus de remontrer au Duc que le royaume
+avait déjà horriblement souffert des ravages des gens de guerre, que
+s'il faisait de nouvelles levées, il perdrait la bonne grâce du Roi en
+foulant les peuples et que «ce seroit sa totale ruyne», que piller le
+pays et demander aide, «ce n'estoit pas le moyen de luy en pouvoir
+donner», que son frère n'avait «Perou ny Inde».</p>
+
+<p>Elle pourait assurer le Roi qu'elle ne «s'épargneroit» jamais en rien,
+comme elle avait toujours fait, pour son contentement, pour son service,
+pour la conservation du royaume. «Vous me faictes, disait-elle, cet
+honneur de m'escripre que je l'ay conservé et gardé d'estre divisé entre
+plusieurs: Dieu m'a tant favorisée que je le voie tout entier en vostre
+obéissance». Ceux-là seuls qu'elle avait empêchés de «parvenir à leurs
+desseings»--à leurs mauvais desseins--mais non les gens de bien et les
+bons serviteurs, lui avaient voulu «mal et haine» de sa conduite.</p>
+
+<p>Ce n'était pas par vanité, on le voit bien, qu'elle rappelait ses
+services, elle voulait convaincre Henri III de son habileté comme de son
+dévouement pour l'amener à ses vues. «Avec vostre congé,... je ne puis
+dire qu'il faille laisser perdre vostre frère». Mais s'ensuivait-il
+qu'il aurait la guerre avec le roi d'Espagne ou des troubles dans son
+royaume? Non, assurément, «Vous me direz qu'il faut venir à l'une ou à
+l'autre de ces trois choses». Tout bien considéré, elle pensait qu'il
+pouvait éviter «tous ces inconvénients». Qu'il envoyât à son frère un
+homme qui lui fût agréable «ou tout au moings point odieux» pour lui
+représenter la détresse de ses finances et l'impossibilité de soutenir
+une guerre et lui dire ce qu'il pouvait et ne pouvait faire. L'important
+était d'assister le Duc aux Pays-Bas «jusques à ce que avec honneur il
+s'en puisse retirer». Ce moyen honorable, c'était, à son avis, qu'il
+retournât en Angleterre, comme il avait déclaré qu'il le ferait, quand
+les États généraux l'auraient reconnu, pour épouser la Reine. Celle-ci
+ne pourrait plus objecter contre ce mariage la crainte d'une rupture
+avec Philippe II, après s'être compromise jusqu'à faire conduire le Duc
+d'Anjou aux Pays-Bas, sur une flotte anglaise, en compagnie du comte de
+Leicester. Même s'il craignait un refus, il n'en devrait pas moins aller
+la trouver pour la «supplier de lui déclarer sa volonté...» «et que s'il
+ne peut avoir l'heur de l'espouser,... regarder de luy en faire
+[trouver] une [femme] et se joindre avecque vous et par mesme moyen
+mettre une paix générale par toute la chrestienté». L'idée de Catherine
+se devine. Elle voulait par cette marque de déférence intéresser
+Élisabeth au mariage de son ancien fiancé et la décider à négocier, de
+concert avec la France, une paix générale dont le prix serait la main de
+l'infante. Elle prévoyait que son fils, si longuement berné par la reine
+d'Angleterre, refuserait tout d'abord de faire une nouvelle démarche,
+mais elle pensait qu'il s'y résignerait, sachant qu'il n'avait pas
+d'autre moyen de s'assurer l'aide de son frère et que la reine
+d'Angleterre, n'étant pas sa femme, ne ferait pas la guerre pour l'amour
+de lui. Le Roi, de son côté, devait députer à Élisabeth pour aviser
+d'accord avec elle à la paix générale et lui dire son intention de
+marier son frère, qui avait déjà vingt-sept ans, et la prier de prendre
+à ce sujet une bonne résolution.</p>
+
+<p>Le moment était d'ailleurs bien choisi pour oser sans risques et traiter
+avec succès. Philippe II n'avait ni la force ni même la volonté de
+s'attaquer à la France; il était trop préoccupé d'achever l'occupation
+du Portugal et de garder le peu qui lui restait en Flandres. Il
+suffirait de fortifier les places de Provence, du marquisat de Saluces
+et de Picardie, pour se prémunir contre une surprise. «Mais... si vostre
+frère se peut conserver où il est et que nous puissions conserver les
+Isles de Portugal, je crois fermement... qu'il (Philippe II) désirera de
+traicter à bon escient, et la raison le veut veoyant l'aage qu'il a, de
+ne voulloir laisser à ses enfans [mâles], qui se peuvent dire au
+maillot, une guerre commencée contre ung si grand ennemy que vous leur
+seriez, et si cette négociation ne se fait ainsy que nous désirons, je
+pense que pour le moings cela servira à le faire temporiser de rien
+faire contre vous.»</p>
+
+<p>Ce qu'elle proposait, en somme, c'était, tout en se maintenant aux Pays
+Bas, de s'établir fortement aux Açores, une diversion qu'elle jugeait
+sans danger et capable de prévenir un danger. «Et (je) ne veois pas
+d'aultre moyen pour ne brouiller le Royaulme dedans ne dehors que [ce
+que] je vous ai dit cy-devant». L'affaire toutefois était de telle
+importance qu'elle suppliait le Roi de prendre l'avis de tant de gens de
+bien qui sont auprès de lui, «car je serois bien marrie que sur le mien
+seul... les choses n'advenant pas comme je le désire, ce Royaulme en
+pastisse et que n'en eusiez le contentement que [je] vous en désire». Le
+temps n'est plus où elle prenait hardiment ses responsabilités.</p>
+
+<p>Ce changement de direction inspiré par un dessein d'union familiale
+était hasardeux. Jusqu'ici elle avait tiraillé contre l'Espagne à
+couvert. Il s'agissait maintenant de s'engager assez à fond pour se
+faire payer très cher le prix de la retraite. Ce mémoire à Henri III la
+peint tout entière avec ses qualités et ses défauts. Elle part
+d'observations très justes, mais elle prend ses désirs pour des réalités
+et compte trop sur une solution favorable. Il est très vrai, comme elle
+le constate, que Philippe II a trop d'affaires en Portugal et aux
+Pays-Bas pour penser aux représailles, qu'il est en ce moment dépourvu
+de soldats et d'argent et que l'on peut presque impunément exercer sur
+lui une pression. Mais il est douteux, quoiqu'elle le dise «vieil et
+caduc», qu'il soit, à cinquante-trois ans, pressé comme s'il allait
+mourir, de régler à perte ses différends avec ses voisins. Même mourant,
+il ne consentirait pas à céder les Pays-Bas, un patrimoine et si riche
+qu'il rapportait plus, en temps de paix, que le Pérou et les Indes, et
+encore moins le Portugal, sa conquête, qui achevait l'unité de la
+péninsule, ou même les Iles dont l'ambassadeur vénitien dit qu'elles
+seraient comme une épine en son œil. Tout au plus (ce n'est qu'une
+supposition) se serait-il résigné à lâcher les quelques établissements
+portugais du Brésil. Mais la Reine-mère pouvait-elle croire que le duc
+d'Anjou serait heureux jusqu'à l'apaisement de s'intituler roi du Brésil
+ou empereur d'Amérique. L'idée en paraît plaisante. Une hypothèse
+qu'elle n'examine pas non plus, c'est que Philippe II vive encore
+longtemps, comme il arriva, et qu'ayant un jour les mains libres, il
+veuille se venger des injures passées et de l'agression finale. La
+question méritait cependant d'être débattue. Où Henri III trouverait-il
+alors pour lui résister la force et les ressources qui lui manquaient
+maintenant pour l'attaquer en face? La situation de la France serait
+donc meilleure et celle de l'Espagne pire. Catherine supposait pour les
+besoins de la cause que Philippe II mourrait, laissant un enfant pour
+lui succéder, ou que le Roi son fils serait dans quelques années riche,
+obéi et puissant.</p>
+
+<p>Un manque de psychologie tout aussi extraordinaire que cette erreur de
+logique, c'était sa méconnaissance du caractère d'Élisabeth. Cette
+vieille fille coquette n'était pas tellement sensible aux égards qu'elle
+en oubliât les intérêts. Elle avait des nerfs de femme, mais une tête
+d'homme, et elle ne marierait pas le duc d'Anjou pour faire plaisir à la
+Reine-mère. Elle trouvait plus de sécurité à maintenir la brouille entre
+la France et l'Espagne qu'à intervenir en tiers dans leur
+réconciliation, au risque de voir s'unir contre elle les deux grandes
+puissances catholiques. Elle avait un patriotisme trop jaloux et un sens
+trop net de ses devoirs pour favoriser et même pour souffrir une paix
+dont la première condition était l'établissement d'un prince français
+aux Pays-Bas et le résultat prochain, Henri III n'ayant pas d'héritier,
+la réunion de ces provinces à la couronne de France.</p>
+
+<p>Il vaut mieux pour l'intelligence de Catherine supposer qu'en flattant
+la vanité d'Élisabeth elle pensait endormir sa vigilance et s'assurer le
+temps de dépêcher le mariage et la paix. Mais il aurait fallu en ce cas
+agir vite et porter tous ses efforts sur un point ou sur un autre,
+Pays-Bas ou Portugal. Or elle ne disposait que de ressources médiocres
+et elle ne pouvait ni arrêter les opérations dans les Pays-Bas sans
+mécontenter le duc d'Anjou, ni les pousser à fond sans heurter les
+sentiments d'Henri III et les inquiétudes de l'Angleterre. Elle-même
+croyait plus facile et peut-être légitime d'attaquer Philippe II en ce
+royaume de Portugal, qu'elle disait être son bien. Mais comment
+n'a-t-elle pas réfléchi qu'avec ses revenus propres et les quelques
+subsides qu'elle arracherait au Roi, il ne lui serait pas possible
+d'entretenir à la fois une flotte et une armée?</p>
+
+<p>Henri III était assez clairvoyant pour apercevoir les points faibles du
+raisonnement maternel. Sa pensée de toujours sur les affaires des
+Pays-Bas, elle est dans un de ses courts billets à Villeroy, qui sont
+les témoins d'une politique personnelle qu'il n'avait pas la force et le
+courage d'appliquer. Il ne s'intéressait qu'à la possession de Cambrai,
+qui couvrait la frontière française. «Mais, disait-il, sy (aussi) ne
+faut-il pour Cambray que par moyens couverts l'on doyst et peust
+secourir, l'on face chose qui nous alumast le feu que nous ne pouryons
+esteyndre».<a id="footnotetag1170" name="footnotetag1170"></a><a href="#footnote1170"><sup class="sml">1170</sup></a> Il laissa faire sa mère par faiblesse, par tendresse.
+Mais il était bien décidé à soutenir, aux moindres frais possibles,
+l'entreprise de son frère, qu'il jugeait injuste et très dangereuse.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1170" name="footnote1170"><b>Note 1170: </b></a><a href="#footnotetag1170">(retour) </a> <i>Lettres</i>, VII, p. 389, note. Ce billet n'est pas daté,
+mais il exprime très bien les sentiments d'Henri III en tous les temps.</blockquote>
+
+<p>Il n'avait pas mêmes préventions contre l'expédition du Portugal. Après
+tout c'était une querelle particulière entre Philippe II et sa mère où
+il pouvait intervenir. Le droit des gens du temps admettait qu'un
+souverain secourût ses alliés contre un autre souverain sans entrer en
+guerre avec lui. Les candidats à la succession portugaise revendiquaient
+par la force ce que Philippe II avait acquis par la force. Le roi de
+France n'était pas un belligérant, mais le soutien naturel de l'un des
+belligérants. Il aidait sa mère comme le gouverneur espagnol du Milanais
+avait aidé Bellegarde en révolte, sans qu'il y eût lieu à rupture<a id="footnotetag1171" name="footnotetag1171"></a><a href="#footnote1171"><sup class="sml">1171</sup></a>.
+L'honneur même n'était pas en cause. Mais justement parce que le succès
+ou l'échec de l'affaire intéressait si peu la grandeur et la sécurité du
+royaume, il était à prévoir, comme il arriva, qu'Henri III n'y
+sacrifierait rien de ses plaisirs.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1171" name="footnote1171"><b>Note 1171: </b></a><a href="#footnotetag1171">(retour) </a> L'ambassadeur d'Espagne à Paris, Jean-Baptiste Tassis,
+ne quitta pas son poste, et celui de France à Madrid, Jean de Vivonne,
+sieur de Saint-Gouard, qui avait suivi Philippe II à Lisbonne, ne revint
+en France qu'à la fin de 1582 ou au commencement de 1583 (Guy de Brémond
+d'Ars, <i>Jean de Vivonne, sa vie et ses ambassades</i>, Paris, 1884, p.
+133-137 et p. 140-147).</blockquote>
+
+<p>Catherine s'était aussitôt mise à l'œuvre. Elle envoya le secrétaire
+d'État Pinart demander à la reine d'Angleterre, si, oui ou non, elle se
+décidait, aux conditions déjà débattues, à épouser son fils, et
+Bellièvre au duc d'Anjou pour le bien convaincre que le Roi n'était pas
+responsable de l'échec du mariage anglais, ainsi qu'Élisabeth voulait le
+lui faire accroire. Elle avait beaucoup de peine à satisfaire ses deux
+fils, l'un se plaignant de ne pas recevoir d'argent, l'autre s'irritant
+des pilleries des gens de guerre et d'ailleurs poussé contre sa mère par
+les deux mignons, qui ne voulaient partager avec personne sa faveur et
+ses faveurs<a id="footnotetag1172" name="footnotetag1172"></a><a href="#footnote1172"><sup class="sml">1172</sup></a>. Elle recommandait au Duc d'appeler au plus vite les
+reîtres qui étaient déjà à Saint-Avold et de faire les levées à la file
+pour ne pas fouler les peuples et courroucer le Roi. Elle le priait de
+commander à ceux qui avaient charge de lui recruter des soldats de
+s'adresser à Bellièvre et d'obéir en tout à ses ordres<a id="footnotetag1173" name="footnotetag1173"></a><a href="#footnote1173"><sup class="sml">1173</sup></a>. Elle
+s'occupait de régler le passage des troupes et elle aliénait une partie
+de ses revenus et de ses domaines pour les payer et les nourrir, afin de
+les empêcher de mal faire. D'argent il n'en fallait pas demander au
+trésor. «Ces deux-là (d'Epernon et Joyeuse), écrivait l'ambassadeur
+florentin Albertani au grand-duc, ont accaparé de telle façon les
+finances que pendant deux ans, si le temps ne change, personne ne peut
+faire d'assignation [sur les recettes générales] et qu'aucun conseiller
+du Roi n'oserait présenter une demande de fonds (<i>richiesta di denari</i>)
+de quelque sorte que ce soit pour ne pas déplaire à ces deux hommes.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1172" name="footnote1172"><b>Note 1172: </b></a><a href="#footnotetag1172">(retour) </a> <i>Négociations diplomatiques</i>, t. IV, p. 444, 22 juillet
+1582.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1173" name="footnote1173"><b>Note 1173: </b></a><a href="#footnotetag1173">(retour) </a> 18 mai 1582, <i>Lettres</i>, t. VIII, p. 29 et 30.</blockquote>
+
+<p>Comme six mois auparavant, elle pressait le départ de la flotte qui
+devait enlever aux Espagnols les archipels portugais: en face de la côte
+d'Afrique, Madère et les îles du Cap Vert, où se croisent les routes de
+l'Inde et du Brésil; au large du Portugal, les Açores, un admirable
+poste pour guetter et surprendre les galions, qui tous les ans
+apportaient en Espagne l'or et l'argent du Nouveau Monde, c'est-à-dire
+la solde des armées<a id="footnotetag1174" name="footnotetag1174"></a><a href="#footnote1174"><sup class="sml">1174</sup></a>. Catherine avait donc quelque raison de croire
+qu'en s'établissant fortement dans les Iles, elle amènerait Philippe II
+à composition. Dans l'entrevue qu'elle avait eue en octobre avec le roi
+de Portugal, D. Antonio, qu'elle soutenait sans le reconnaître, elle
+avait dû fixer un prix à son concours. L'ancien gouverneur de Philippe
+Strozzi savait que D. Antonio promit à la Reine-mère que «luy restabli
+en ses Estats elle auroit pour ses prétentions la région du
+Brézil»<a id="footnotetag1175" name="footnotetag1175"></a><a href="#footnote1175"><sup class="sml">1175</sup></a>. Mais il fallait d'abord occuper les Iles. Brissac, qui
+commandait les vaisseaux de Normandie, fut le premier prêt et il aurait
+voulu partir au printemps de 1582, mais la Reine-mère, ayant appris «la
+grande force que le roy d'Espagne a mis ensemble et qui sont (<i>sic</i>)
+prestes aussi tost que nous à partir», décida que Brissac attendrait
+Strozzi afin de faire «ce qui pour cest heure nous sera aussi utile, et
+sans hazard de recevoir honte et dommage» (20 mars)<a id="footnotetag1176" name="footnotetag1176"></a><a href="#footnote1176"><sup class="sml">1176</sup></a>. Les deux
+escadres se réuniraient à Belle-Isle et navigueraient de conserve.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1174" name="footnote1174"><b>Note 1174: </b></a><a href="#footnotetag1174">(retour) </a>: Priuli (Alberi, <i>Relazioni</i>, série Ia, t. IV, p. 426),
+dit que les Terceire (Açores), «saranno sempre un grandissimo spino
+negli occhi al Re di Spagna, essendo poste in sito dove necessariamente
+convengono capitar le flotte che vengono dalle Indie cosi orientali come
+occidentali.»</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1175" name="footnote1175"><b>Note 1175: </b></a><a href="#footnotetag1175">(retour) </a> H. T. S de Torsay, <i>La vie, mort et tombeau de...
+Philippe Strozzi</i>, Paris, 1608, reproduit dans les <i>Archives curieuses
+de Cimber et Danjou</i>, 1re série, t. IX, p. 444.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1176" name="footnote1176"><b>Note 1176: </b></a><a href="#footnotetag1176">(retour) </a> Catherine à Brissac, Mirebeau, 20 mars 1582, t. VIII, p.
+16.</blockquote>
+
+<p>L'ancien colonel général de l'infanterie française, transformé en
+commandant des forces navales et qui, dans toute la campagne, se montra
+si indécis<a id="footnotetag1177" name="footnotetag1177"></a><a href="#footnote1177"><sup class="sml">1177</sup></a>, ne semblait pas pressé de prendre la mer. Le 20 mai,
+deux mois après, la Reine-mère, qui avait des trésors d'indulgence pour
+ses parents florentins, s'étonnait de ce retardement «à cause du soubçon
+que les huguenotz en ont prins» et des souffrances des populations, «que
+c'est ce qui me tourmente le plus»<a id="footnotetag1178" name="footnotetag1178"></a><a href="#footnote1178"><sup class="sml">1178</sup></a>. Elle lui annonçait dans une
+lettre, qui est probablement de la même époque, l'envoi d'une
+instruction, où comme elle disait de: «cet (ce) que [le Roy et moy]
+volons» et elle le priait de «ryn (rien) n'en paser, ny plus ny moyns et
+montrer à cet coup cet que volés et ne vous gouvernés en mer comme en
+terre». Mais la lettre ne s'en tient pas à cette seule recommandation.
+Qu'il se fasse aimer de tous et néanmoins qu'il ne fasse pas chose
+contraire à l'Instruction pour contenter quelques personnes. «Accordé
+vous avec Brisac et aveques tous, mès ne lesé pour cela de vous fayre
+haubeyr (et) à fayre aubserver cet que vous mandons...». Elle insistait,
+connaissant son irrésolution: «Ne vous lesés poseder de fason que l'on
+vous puyse en rien fayre varier de ce que voirés (verrez) dans
+l'ynstruction». Strozzi ayant été nommé, on le sait maintenant, vice-roi
+des pays à occuper, elle ajoutait: «Ne sufrés que l'on pislle ni [que
+l'on fasse] sagage (saccagements) ou desordres, car metés pouyne (peine)
+de vous y fayre aymer (évidemment là où il débarquerait), car cet (ce)
+que entreprenés n'est pas pour fayre une raflade (rafle), cet (c'est)
+pour vous en rendre le metre (maître) et le conserver à jamès....» Elle
+lui rappelait sa promesse: «Sovegné-vous de cet que m'avés dyst à
+Myrebeault<a id="footnotetag1179" name="footnotetag1179"></a><a href="#footnote1179"><sup class="sml">1179</sup></a> du lyeu où yriès au mois d'augt (août). <i>Cet (si) voyès
+que le puysiés fayre, ne l'aublyé pas d'y aler</i><a id="footnotetag1180" name="footnotetag1180"></a><a href="#footnote1180"><sup class="sml">1180</sup></a>».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1177" name="footnote1177"><b>Note 1177: </b></a><a href="#footnotetag1177">(retour) </a> Voir la relation de la bataille des Açores, adressée à
+Bernard Du Haillan, historiographe de France, par un capitaine de
+l'armée, Du Mesnil Ouardel, dans <i>Lettres de Catherine</i>, t. VIII, app.
+p. 397 sqq.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1178" name="footnote1178"><b>Note 1178: </b></a><a href="#footnotetag1178">(retour) </a> 20 mai 1582, <i>Lettres</i>, t. VIII, p. 32.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1179" name="footnote1179"><b>Note 1179: </b></a><a href="#footnotetag1179">(retour) </a> Catherine séjourna à Mirabeau du 20 au 26 mars.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1180" name="footnote1180"><b>Note 1180: </b></a><a href="#footnotetag1180">(retour) </a> <i>Lettres de Catherine</i>, t. X, p. 20-21. L'éditeur a,
+contre toute vraisemblance, placé cette lettre en 1557, date à laquelle
+Philippe Strozzi avait seize ans et faisait son apprentissage des armes
+au Piémont sous les ordres du gouverneur, le maréchal de Cossé-Brissac.
+Ainsi ce novice aurait traité de pair à compagnon avec le chef de
+l'armée française d'outre-monts et même il aurait eu autorité sur lui.
+Mais tous les détails de la lettre se rapportent à l'expédition navale
+de 1582. Le Brissac dont il est question ce n'est pas le maréchal, mais
+son fils, le comte de Brissac. La lettre serait du commencement de mai,
+si, comme il est probable, elle accompagnait l'Instruction qui, elle,
+est datée du 3 mai 1582.</blockquote>
+
+<p>L'Instruction annoncée par cette lettre et que le porteur devait
+développer oralement, c'est assurément la note écrite de la main de
+Catherine, sous-signée par Henri III et datée du 3 mai (1582). Elle
+recommande à Strozzi d'aller droit à Madère et de revenir de là aux
+Açores, pour les remettre «toutes en l'aubéysance des Portugués». Quant
+à Brissac, il s'assurera des îles du Cap Vert. Elle ajoute: «qu'après
+avoir veu ce que susederoyt (ce qui succéderait, ce qui arriverait)
+audystes yles, quand set viendroyt sur le moys d'aust (août), y lésant
+cet qui seroyt pour la conservatyon dé dystes yles, qu'avecque le reste
+ledict Strozzi s'ann alat au Brézil»<a id="footnotetag1181" name="footnotetag1181"></a><a href="#footnote1181"><sup class="sml">1181</sup></a>. Ainsi les deux amiraux
+commenceront par occuper les archipels portugais qui commandent les
+voies maritimes de l'Inde et de l'Amérique, et s'ils réussissent,
+Strozzi fera voile vers le Brésil.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1181" name="footnote1181"><b>Note 1181: </b></a><a href="#footnotetag1181">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. VIII, p. 28, note. L'Instruction a été
+découverte par M. le Cte Baguenault de Puchesse à qui les historiens du
+<span class="sc">XVI</span>e siècle et de Catherine ont tant d'obligations. Le lieu «où yries au
+mois d'augt», dont il est question dans la lettre précédente, est donc
+bien, comme on le voit par l'Instruction, le Brésil. Lettre et
+Instruction d'ailleurs subordonnent l'expédition du Brésil à
+l'occupation préalable des Açores, de Madère et du Cap Vert. On ne voit
+apparaître qu'au second plan le projet de descente en Amérique.</blockquote>
+
+<p>Catherine s'occupait avec tant d'ardeur de l'expédition des «Iles» que
+les ambassadeurs italiens ne savaient qu'imaginer. Ils la savaient
+pacifique et prudente, et elle se montrait hardie et belliqueuse. Un
+agent florentin parlait de ce revirement comme d'un «caprice» de
+femme<a id="footnotetag1182" name="footnotetag1182"></a>
+<a href="#footnote1182"><sup class="sml">1182</sup></a>. L'ambassadeur, Priuli, qui, pendant son séjour de deux ans
+et demi en France, avait eu le temps de la bien observer, dit qu'elle
+est avide de gloire (<i>desiderosissima di gloria</i>). Il ne paraît pas
+éloigné de croire, comme les Espagnols, que si elle a engagé
+l'entreprise portugaise contre le Roi catholique, c'est par un motif de
+vanité. L'expédition du Portugal, ce serait sa réponse aux blâmes et aux
+insinuations d'autrefois sur la médiocrité de sa dot et de son origine.
+En se posant en héritière d'une couronne, elle aidait à «rehausser
+grandement la noblesse de ses ancêtres»<a id="footnotetag1183" name="footnotetag1183"></a><a href="#footnote1183"><sup class="sml">1183</sup></a>. Mais ni le Florentin, ni
+le Vénitien ne supposèrent jamais, comme le fait l'historien de la
+marine française<a id="footnotetag1184" name="footnotetag1184"></a><a href="#footnote1184"><sup class="sml">1184</sup></a>, que la Reine-mère eut l'intention de fonder au
+delà des mers un Empire colonial. Son «secret», qui ne contredit pas ses
+appétits de gloire, elle l'a dit très clairement à Priuli, pour qu'il
+allât le répéter aux très illustres seigneurs de Venise, ces maîtres en
+diplomatie. «La Reine-mère me dit à ce propos, quand j'allais lui baiser
+les mains à Orléans (mars ou avril 1582) et prendre congé d'elle,
+qu'elle avait donné ses soins aux affaires du Portugal à cette seule fin
+de voir si elle pouvait amener le Roi catholique à faire un faisceau de
+toutes les difficultés qui se présentent actuellement et pour les choses
+du Portugal et pour celles de Flandres et à en venir à une bonne
+composition au moyen de quelque mariage»<a id="footnotetag1185" name="footnotetag1185"></a><a href="#footnote1185"><sup class="sml">1185</sup></a>. Il est très vrai qu'elle
+a donné l'ordre à Strozzi d'occuper les Açores, Madère et les îles du
+Cap Vert, et, en cas de succès, de pousser jusqu'au Brésil. Elle a même
+marqué dans son Instruction qu'il s'agissait d'un établissement et non
+d'une rafle. Mais que peut-on en conclure, sinon qu'elle voulait traiter
+avec Philippe II les mains pleines? L'engagement qu'elle avait fait
+signer au duc d'Anjou à La Fère, le 5 août, avant la campagne des
+Flandres, son offre à Philippe II de régler les différends des deux
+Couronnes par un mariage, sa proposition à Élisabeth de se joindre à la
+France pour la conclusion d'une paix générale, sa lettre-programme à
+Henri III (du 17 mars 1582), sa déclaration à Priuli à quelques jours
+d'intervalle, tout un ensemble de témoignages prouve que l'expédition du
+Portugal était non un but, mais un moyen, non une guerre de conquête,
+mais un effort de pacification générale, un remède aux troubles du
+royaume et aux divisions de la famille royale.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1182" name="footnote1182"><b>Note 1182: </b></a><a href="#footnotetag1182">(retour) </a> Albertani au grand-duc, <i>Négociations diplomatiques avec
+la Toscane</i>, t. IV, p. 436.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1183" name="footnote1183"><b>Note 1183: </b></a><a href="#footnotetag1183">(retour) </a> Cf. sa lettre au Roi du 8 février 1579, citée ci-dessus,
+p. 332.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1184" name="footnote1184"><b>Note 1184: </b></a><a href="#footnotetag1184">(retour) </a> Ch. de la Roncière, <i>Le secret de la Reine et la
+succession du Portugal</i>, 1580-1585. Revue d'histoire diplomatique, t.
+XXII (1908) p. 481 sqq.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1185" name="footnote1185"><b>Note 1185: </b></a><a href="#footnotetag1185">(retour) </a> Alberi, <i>Relazioni</i>, serie Ia, Francia, t. IV, p. 426.
+Il y avait longtemps qu'elle pensait à ce mariage d'Espagne. Dans une
+lettre à Henri III, du 10 août 1579, elle lui rapportait sa conversation
+avec le nonce, qui se scandalisait du projet de mariage du duc d'Anjou
+avec la reine d'Angleterre, une hérétique. Elle lui avait dit que
+c'était la faute du pape, qui aurait dû «moienner son mariage» avec une
+des infantes, ses petites-filles, mais il n'en avait rien fait, et le
+Duc «voiant les choses ainsi négligées» avait «cherché sa fortune».
+<i>Lettres</i>, t. VII, p. 79.</blockquote>
+
+<p>La flotte partit enfin de Belle-Isle le 16 juin 1582. Elle comptait 55
+navires, grands ou petits, portant, en outre des mariniers, 5 000
+combattants, dont 1 200 gentilshommes, et elle se renforça aux Sables
+d'Olonne d'une huitaine de vaisseaux et de sept à huit cents soldats. D.
+Antonio était à bord du vaisseau amiral avec le comte de Vimiose et ses
+gentilshommes. Strozzi aurait dû, conformément à son Instruction, aller
+droit à Madère, mais il écouta D. Antonio, qui craignait que «si une
+fois le François y eust mis le pied, jamais on ne l'en eust
+sorty»<a id="footnotetag1186" name="footnotetag1186"></a><a href="#footnote1186"><sup class="sml">1186</sup></a>. Il s'arrêta donc aux Açores, où Terceire continuait à
+tenir ferme pour le prétendant portugais et attaqua San Miguel, qui
+avait reçu une garnison espagnole. Il débarqua heureusement, mais ne
+poussa pas son succès à fond et manqua la citadelle. Il se hâta de
+rembarquer toutes ses troupes quand il apprit que la flotte espagnole
+approchait. Elle était forte de vingt-huit gros vaisseaux et de «six
+mille sept cens soldats tous vieils» et commandée par le marquis de
+Santa-Cruz, le meilleur marin de l'Espagne. Les chefs français réunis en
+Conseil ne s'accordèrent pas. Il y avait beaucoup de couards dans cette
+armée de mer et probablement des traîtres. Strozzi ne sut pas imposer sa
+volonté, qui était de combattre. Il attaqua une première fois et, laissé
+seul, eut de la peine à se dégager. Il résolut, malgré les avis, de
+recommencer l'attaque, et suivi seulement de sept à huit navires, parmi
+lesquels celui de Brissac, il aborda bravement les vaisseaux ennemis et
+fut accablé par la force du nombre. Blessé d'une arquebusade, il mourut
+à l'instant qu'on l'amena devant l'amiral espagnol ou fut achevé de
+sang-froid (26 juillet 1582). Brissac, qui s'était bien conduit,
+s'éloigna dès qu'il vit la partie perdue. Santa-Cruz fit décapiter les
+gentilshommes et pendre les soldats et les mariniers qu'il prit, «comme
+ennemys de la paix publique, perturbateurs du commerce et fauteurs des
+rebelles à son Roy»<a id="footnotetag1187" name="footnotetag1187"></a><a href="#footnote1187"><sup class="sml">1187</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1186" name="footnote1186"><b>Note 1186: </b></a><a href="#footnotetag1186">(retour) </a> <i>Relation de Du Mesnil Ouardel</i>, app., <i>Lettres</i>, t.
+VIII, p. 397.--Cf. Conestaggio, <i>Dell'Unione del regno di Portogallo
+alla Corona di Castiglia</i>, 1642, liv. IX, p. 253-278.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1187" name="footnote1187"><b>Note 1187: </b></a><a href="#footnotetag1187">(retour) </a> Il s'en vante dans une relation dont il est question
+dans une lettre de Villeroy à Henri III, 12 septembre 1582, <i>Lettres</i>,
+t. VIII, p. 405.</blockquote>
+
+<p>Plus de trente navires retournèrent en France sans avoir combattu.
+C'était un désastre et une honte.</p>
+
+<p>L'opinion s'émut du récit triomphal que Santa-Cruz publia de sa victoire
+et de ses exécutions (septembre)<a id="footnotetag1188" name="footnotetag1188"></a><a href="#footnote1188"><sup class="sml">1188</sup></a>. Henri III en fut indigné. «J'ay
+l'escryst d'Espagne, il nous faust vanger avant l'an et jour, s'il est
+possible, de l'Espagnol»<a id="footnotetag1189" name="footnotetag1189"></a><a href="#footnote1189"><sup class="sml">1189</sup></a>. Catherine, que les mignons avaient un
+jour humiliée jusqu'à lui faire refuser l'entrée de la chambre royale,
+venait, par un revirement subit, d'être chargée de tout le pouvoir, à la
+suite d'une crise de mélancolie aiguë, où le Roi «était lui-même en
+doute de ne pas devenir fou et finir sa vie violemment»<a id="footnotetag1190" name="footnotetag1190"></a><a href="#footnote1190"><sup class="sml">1190</sup></a>. Elle
+profita de sa colère pour renforcer l'armée des Pays-Bas. Elle avait
+fait passer au Duc des reîtres. Elle leva des Suisses et enrôla en
+France des gens de pied et de cheval. Elle mit à leur tête le jeune duc
+de Montpensier, François de Bourbon, à qui elle envoya la solde des
+Suisses<a id="footnotetag1191" name="footnotetag1191"></a><a href="#footnote1191"><sup class="sml">1191</sup></a>. Elle lui avança 3 000 écus pour les vivres de l'armée sur
+les 50.000 qu'elle cherchait à se procurer, «par emprunt soubz
+l'obligation particulliere d'aucuns des principaulx du Conseil du
+Roy»<a id="footnotetag1192" name="footnotetag1192"></a><a href="#footnote1192"><sup class="sml">1192</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1188" name="footnote1188"><b>Note 1188: </b></a><a href="#footnotetag1188">(retour) </a> Dès le 28 août, l'agent florentin à Paris, Busini,
+savait que la flotte de Strozzi et de Brissac avait été battue par les
+Espagnols. La nouvelle certaine du désastre, car des bruits contraires
+circulaient, arriva à Saint-Maur où était la Reine-mère le 11 septembre
+1580 (<i>Lettres</i>, t. VIII, p. 405). La bibliographie de l'affaire des
+Açores dans <i>Lettres de Catherine</i>, t. VIII, introd. p. <span class="sc">IX</span>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1189" name="footnote1189"><b>Note 1189: </b></a><a href="#footnotetag1189">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. VIII, p. 61, note 2.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1190" name="footnote1190"><b>Note 1190: </b></a><a href="#footnotetag1190">(retour) </a> Albertani au grand-duc, d'après un avertissement de
+Cavriana, un Mantouan très intelligent, qui avait été le médecin de
+Claude de Lorraine et qui le fut de Catherine de Médicis, <i>Négociations
+diplomatiques</i>, t. IV, p. 443, 15 juillet 1582.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1191" name="footnote1191"><b>Note 1191: </b></a><a href="#footnotetag1191">(retour) </a> 13 octobre 1582, <i>Lettres</i>, VIII, p. 67.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1192" name="footnote1192"><b>Note 1192: </b></a><a href="#footnotetag1192">(retour) </a> 29 octobre, <i>ibid.</i>, p. 68.</blockquote>
+
+<p>Pour prévenir un revirement du Roi, elle suppliait Montpensier de
+débarrasser au plus tôt le royaume de ces gens de guerre, dont les
+pilleries et les oppressions faisaient «horreur à en ouyr parler»<a id="footnotetag1193" name="footnotetag1193"></a><a href="#footnote1193"><sup class="sml">1193</sup></a>
+et de les conduire droit à son fils le duc d'Anjou, qui en avait «bon
+besouing pour estre (étant) ceul»<a id="footnotetag1194" name="footnotetag1194"></a><a href="#footnote1194"><sup class="sml">1194</sup></a>. Qu'il forcât «toutes les
+dyficultés» et passât immédiatement en Flandres «en sorte que après tant
+de maulx et dommaige que en a souffert le peuple, elle (cette armée)
+puisse enfin rendre quelque utile service à mondict fils»<a id="footnotetag1195" name="footnotetag1195"></a><a href="#footnote1195"><sup class="sml">1195</sup></a>. Henri
+III écrivit expressément au sieur de Crèvecœur, son lieutenant général
+en Picardie, de faciliter le ravitaillement de ces troupes. Elle
+commanda elle-même au sieur de Puygaillard de les côtoyer avec les
+compagnies d'ordonnance jusque «sur la lizière de France»<a id="footnotetag1196" name="footnotetag1196"></a><a href="#footnote1196"><sup class="sml">1196</sup></a>. D'après
+le duc de Parme qui exagérait, probablement à dessein, de moitié, cette
+armée de secours aurait monté à 22 000 fantassins et 5 000
+chevaux<a id="footnotetag1197" name="footnotetag1197"></a><a href="#footnote1197"><sup class="sml">1197</sup></a>. Le maréchal de Biron, qui passait pour le meilleur homme
+de guerre de France, devait la commander en chef: il l'avait devancée
+aux Pays-Bas.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1193" name="footnote1193"><b>Note 1193: </b></a><a href="#footnotetag1193">(retour) </a> 30 septembre, <i>ibid.</i>, p. 62.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1194" name="footnote1194"><b>Note 1194: </b></a><a href="#footnotetag1194">(retour) </a> 13 octobre, p. 67.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1195" name="footnote1195"><b>Note 1195: </b></a><a href="#footnotetag1195">(retour) </a> 29 octobre, p. 69.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1196" name="footnote1196"><b>Note 1196: </b></a><a href="#footnotetag1196">(retour) </a>: 31 octobre, p. 69.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1197" name="footnote1197"><b>Note 1197: </b></a><a href="#footnotetag1197">(retour) </a> Kervyn de Lettenhove, t. VI, p. 357, note 1 et note 3.</blockquote>
+
+<p>Les sujets du duc d'Anjou, dont beaucoup étaient des calvinistes
+ardents, lui en voulaient d'être Français, catholique et impuissant. Il
+pouvait leur reprocher avec autant de raison de lui laisser presque
+toute la charge de les défendre et de l'en récompenser par une hargneuse
+méfiance. Il n'obtenait pas des États généraux les subsides nécessaires
+à l'entretien de sa maison, il n'avait nulle autorité dans les villes.
+De France, dit-on, lui vint le conseil de s'emparer des places fortes du
+pays pour parler en maître à ces bourgeois indociles. Les troupes
+françaises campaient devant Anvers, où les magistrats, se défiant de la
+soldatesque, ne laissaient entrer que le duc d'Anjou et ses
+gentilshommes. Un jour qu'il en sortait, sous prétexte d'une revue à
+passer, des soldats postés tout exprès aux abords de la porte surprirent
+le corps de garde avant qu'il eût le temps de relever le pont-levis. Le
+reste de l'armée accourut et, pénétrant dans la ville dont elle se
+croyait déjà maîtresse, se dispersa pour piller. Mais les Anversois
+tendirent des chaînes, barrèrent les rues et, de derrière les barricades
+ou du haut des maisons, frappèrent ou assommèrent les agresseurs, dont
+un petit nombre échappa ou fut fait prisonnier (17 janvier 1583). Dans
+toutes les villes des Pays-Bas où il y avait une force française, le
+même coup de main fut tenté, mais il échoua partout, sauf à Dunkerque,
+Termonde et Dixmude.</p>
+
+<p>La Saint-Antoine d'Anvers, le plus mémorable de ces guets-apens,
+souleva l'indignation et, pour le malheur du duc d'Anjou, raviva le
+souvenir de la Saint-Barthélemy. Les villes fermèrent leurs portes à ce
+prince félon. Catherine désavoua le fait «dont nous (le Roy et elle)
+n'avons jamais rien entendu qu'après le malheur advenu»<a id="footnotetag1198" name="footnotetag1198"></a><a href="#footnote1198"><sup class="sml">1198</sup></a>. Mais ce
+n'est pas une preuve qu'elle l'ait ignoré ou même qu'elle ne l'ait pas
+suggéré. L'idée de s'emparer de nombre de villes des Pays-Bas s'accorde
+bien avec son projet d'échange. L'important pour elle, ce n'était pas de
+vaincre le duc de Parme, mais de se procurer assez de gages pour imposer
+à Philippe II sa solution matrimoniale.</p>
+
+<p>Bellièvre, le diplomate insinuant, fut envoyé aux Pays-Bas pour réparer
+le mal. Il parvint à conclure avec les États un accord qui laissait
+Dunkerque au Duc, lui rendait les soldats faits prisonniers dans Anvers,
+mais l'obligeait à restituer les villes qu'il occupait et à licencier la
+plus grande partie de son armée (18 mars 1583)<a id="footnotetag1199" name="footnotetag1199"></a><a href="#footnote1199"><sup class="sml">1199</sup></a>. Le Duc, sans
+argent comme toujours, quitta Dunkerque, qui se rendit aux Espagnols
+sans coup férir (15 juin 1583) immédiatement après son départ. Un agent
+étranger, qui le vit passer à Abbeville le 4 juillet, le dépeint «fort
+débile et comme apoplisé (frappé d'apoplexie) tellement qu'à grand'peine
+il chemine»<a id="footnotetag1200" name="footnotetag1200"></a><a href="#footnote1200"><sup class="sml">1200</sup></a>. La Reine-mère alla le trouver à Chaulnes (11 juillet)
+et tenta de le ramener auprès du Roi son frère<a id="footnotetag1201" name="footnotetag1201"></a><a href="#footnote1201"><sup class="sml">1201</sup></a>. Il promit, mais ne
+tint pas sa parole. Le Roi signifia sa volonté. Il ne souffrirait plus
+de nouvelles levées, qui foulaient le peuple, ni de nouvelles agressions
+aux Pays-Bas, qui risquaient de provoquer les représailles du roi
+d'Espagne. «Je l'ay faict exhorter, disait-il de son frère le 22
+juillet, de se retirer de ses entreprises, cause de la ruine de la
+France.... qu'il se range près de moi pour y tenir le lieu qui luy
+appartient et vivre en paix avec les voisins»<a id="footnotetag1202" name="footnotetag1202"></a><a href="#footnote1202"><sup class="sml">1202</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1198" name="footnote1198"><b>Note 1198: </b></a><a href="#footnotetag1198">(retour) </a> Lettre à Danzay ambassadeur de France en Danemark, 20
+février, t. VIII, p. 90; à Mauvissière, 8 mars, t. VIII, p. 91.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1199" name="footnote1199"><b>Note 1199: </b></a><a href="#footnotetag1199">(retour) </a> Du Mont, <i>Corps diplomatique</i>, t. V, p. 434.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1200" name="footnote1200"><b>Note 1200: </b></a><a href="#footnotetag1200">(retour) </a>: Kervyn de Lettenhove, t. VI, p. 422.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1201" name="footnote1201"><b>Note 1201: </b></a><a href="#footnotetag1201">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, t. VI, p. 469.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1202" name="footnote1202"><b>Note 1202: </b></a><a href="#footnotetag1202">(retour) </a> <i>Id.</i>, p. 468.</blockquote>
+
+<p>Catherine ne pouvait passer outre, mais elle ne désespérait pas de
+réussir en Portugal. Immédiatement après la nouvelle du désastre des
+Açores, elle avait recommencé à armer. Elle eut l'idée singulière de
+confier à Brissac, qui n'avait été ni heureux ni héroïque, le
+commandement d'une nouvelle flotte, mais Henri III réclama pour son
+favori, Joyeuse, amiral de France, le droit de choisir le chef
+d'escadre. «Brissac n'a ni gaigné la bataille, ni raporté tele marque
+sur luy qu'à son ocasyon il faillust (fallut) désonorer autruy pour
+l'onorer», et il concluait: «Ou il faust conserver les personnes en
+honneur ou il ne s'en faust poinct servir. La Reyne sera mieulx et plus
+dilijammant servie».<a id="footnotetag1203" name="footnotetag1203"></a><a href="#footnote1203"><sup class="sml">1203</sup></a> Elle n'avait qu'à obéir et à consulter
+Joyeuse. Le Roi, ayant bien marqué qu'il était le maître, la laissa
+continuer ses préparatifs. Mais il ne fut pas d'avis d'envoyer une armée
+navale ni «chefs si grants» que l'Amiral, «car se seroyt nous déclarer
+de tout, se (ce) que mes affaires ne portent pas»<a id="footnotetag1204" name="footnotetag1204"></a><a href="#footnote1204"><sup class="sml">1204</sup></a>. On désigna
+Aymar de Chastes, un commandeur de l'ordre de Malte, pour diriger
+l'expédition. Elle se remua fort. Elle pria M. de Danzay, ambassadeur de
+France en Danemark, de s'informer si et à quel prix il pourrait lui
+procurer, là ou ailleurs, en Suède, ou à Lubeck et à Hambourg et autres
+villes de ces quartiers-là, «une vingtaine de grandz vaisseaux, le quart
+du port de XVII cens tonneaulx, autre quart de VIII cens et VI cens
+tonneaulx, equippez et artillez et s'il s'en trouvoit qui feussent en
+façon de roberges et gallions pour servir à voille et à rame, ce seroit
+ung grand plaisir»<a id="footnotetag1205" name="footnotetag1205"></a><a href="#footnote1205"><sup class="sml">1205</sup></a>. Elle sollicita les bons offices de M. de La
+Gardie, «bon et naturel gentilhomme françoys», qui avait pris du service
+dans les armées du roi de Suède et qui fut l'ancêtre en ce pays du Nord
+d'une illustre famille<a id="footnotetag1206" name="footnotetag1206"></a><a href="#footnote1206"><sup class="sml">1206</sup></a>. Elle s'occupa de faire payer Danzay de son
+traitement, qui était fort en retard, afin de stimuler son zèle<a id="footnotetag1207" name="footnotetag1207"></a><a href="#footnote1207"><sup class="sml">1207</sup></a>.
+Elle avait hâte de recevoir une réponse. Comme elle était sans argent,
+elle fit demander au roi de Suède de lui céder «quelques ungs de ses
+grands vaisseaulx» en compensation de l'embargo qu'il avait mis sur les
+marchands français<a id="footnotetag1208" name="footnotetag1208"></a><a href="#footnote1208"><sup class="sml">1208</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1203" name="footnote1203"><b>Note 1203: </b></a><a href="#footnotetag1203">(retour) </a> Octobre 1582, Lettres, t. VIII, app. p. 407.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1204" name="footnote1204"><b>Note 1204: </b></a><a href="#footnotetag1204">(retour) </a> Henri III à Villeroy, <i>Lettres de Catherine</i>, t. VIII,
+p. 65, col. 2, note 1.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1205" name="footnote1205"><b>Note 1205: </b></a><a href="#footnotetag1205">(retour) </a> 13 novembre 1582, <i>Lettres</i>, t. VIII, p. 71.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1206" name="footnote1206"><b>Note 1206: </b></a><a href="#footnotetag1206">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 72.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1207" name="footnote1207"><b>Note 1207: </b></a><a href="#footnotetag1207">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 75.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1208" name="footnote1208"><b>Note 1208: </b></a><a href="#footnotetag1208">(retour) </a> 23 mai 1583, <i>Lettres</i>, t. VIII, p. 103.</blockquote>
+
+<p>Elle fit partir Aymar de Chastes avec 2 500 soldats pour secourir
+Terceire. Et ce qui prouve bien que l'intervention en Portugal n'est
+pour elle qu'un moyen de pression, c'est qu'elle répond à de nouvelles
+plaintes de Tassis, comme elle a répondu aux premières, qu'elle est
+prête à «postposer» son «intérest privé» «au repoz de la Crestienté».
+L'ambassadeur ayant laissé entendre «que son maistre seroit très aise
+d'entrer en des traités pour tirer des Païs-Bas mon dict fils, par le
+moïen duquel (desquels) l'on pourroit après convenir de tout ce qui
+estoit controverssé entre nous», elle lui fit observer, écrit-elle à
+Longlée, résident de France à Madrid, que «si son dict maistre avait
+envye d'en passer plus avant, il vous en pouvoit déclarer son
+intention». Elle terminait sa lettre en recommandant à Longlée d'aller
+visiter de sa part le plus souvent qu'il pourrait les infantes ses
+petites-filles<a id="footnotetag1209" name="footnotetag1209"></a><a href="#footnote1209"><sup class="sml">1209</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1209" name="footnote1209"><b>Note 1209: </b></a><a href="#footnotetag1209">(retour) </a> 25 mai 1583, Catherine à M. de Longlée, qui avait
+remplacé Saint-Gouard à Madrid avec le titre de résident, t. VIII, p.
+104.</blockquote>
+
+<p>Ce n'était pas sans motif. Mais elle aurait voulu que le roi d'Espagne
+prît l'initiative de ce mariage pour n'avoir pas, comme la première
+fois, l'ennui d'un refus. Et puis, elle craignait si elle s'avançait
+trop de provoquer gratuitement les inquiétudes des huguenots et de la
+reine d'Angleterre.</p>
+
+<p>La reculade du duc d'Anjou, les succès des Espagnols, qui en peu de
+temps s'étaient emparés de dix ou douze bonnes et grandes villes,
+tenaient en alarme le monde protestant. Le bruit courait que le Duc, qui
+était sans argent et désespéré, avait conclu un accord avec Parme.
+Catherine rassura Élisabeth, qui, malgré l'engagement signé par Henri
+III<a id="footnotetag1210" name="footnotetag1210"></a><a href="#footnote1210"><sup class="sml">1210</sup></a> de la défendre contre tous ses ennemis et de ne traiter que de
+son consentement, affectait d'être inquiète. Elle reparla du mariage,
+dont elle ne voulait pas encore désespérer, lui écrivait-elle,
+l'assurant qu'elle n'avait jamais autant désiré le succès des
+entreprises de son fils que «le contentement de voir un général repos en
+toute la Chrestienté par le moyen» de ce mariage. «Je vous supplie
+croire que vous n'aurez jamais une meilleure sœur et amie ni qui désire
+plus vous voir contentement en l'amytié du Roy mon filz, comme je vous
+puis asseurer de l'avoir, ni qui s'emploie de meilleur cœur à y faire
+tous les offices.... en quoy [je] n'auray grande peine pour le voir si
+résolu de vous aymer»<a id="footnotetag1211" name="footnotetag1211"></a><a href="#footnote1211"><sup class="sml">1211</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1210" name="footnote1210"><b>Note 1210: </b></a><a href="#footnotetag1210">(retour) </a> Le 7 septembre 1582, <i>Lettres</i>, t. VIII, app., p. 409.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1211" name="footnote1211"><b>Note 1211: </b></a><a href="#footnotetag1211">(retour) </a> 26 juillet 1583, <i>Lettres</i>, t. VIII, p. 116.</blockquote>
+
+<p>Elle chargeait l'ambassadeur de dire à la Reine qu'il n'y avait «nulle
+apparence» «que soyons d'accord avec lui (le duc d'Anjou) pour paciffier
+avec le roy d'Espaigne au préjudice d'elle». Le Roi, son fils, «ne
+demande que la paix et repos en son royaume et avec ses voisins»<a id="footnotetag1212" name="footnotetag1212"></a><a href="#footnote1212"><sup class="sml">1212</sup></a>.</p>
+
+<p>Élisabeth profita de l'occasion pour donner congé à son fiancé. Son
+ambassadeur, le sieur de Cobham, alla dire à la Reine-mère qu'il
+souhaitait que le mariage dont il était question--avec
+l'infante--réussît. Sur cela elle lui répondit qu'il ne parlait donc
+plus de celui de la Reine et de son fils. Il répondit «franchement et
+honnestement», raconte Catherine, que le Roi n'ayant point d'héritier,
+il fallait au duc d'Anjou une femme plus jeune que sa souveraine «qui
+estoit trop âgée pour avoir enfans. Et je luy ay sur cela respondu,
+selon la vérité, que quand bien il ne s'en espereroit des enfans que
+pourtant ne laisserions nous pas de souhaiter ledict mariage, et,
+quoiqu'il se feist pour le mariage de mondict filz, que ce ne seroit
+jamais sans sa bonne grâce et contentement»<a id="footnotetag1213" name="footnotetag1213"></a><a href="#footnote1213"><sup class="sml">1213</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1212" name="footnote1212"><b>Note 1212: </b></a><a href="#footnotetag1212">(retour) </a> <i>Lettres</i>, VIII, p. 115, 25 juillet, à M. de
+Mauvissière.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1213" name="footnote1213"><b>Note 1213: </b></a><a href="#footnotetag1213">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 120, 9 août, à Mauvissière.</blockquote>
+
+<p>Le même jour (9 août), elle écrivait à Longlée de dire au Roi catholique
+le désir qu'elle avait qu'il lui plût de donner une des infantes ses
+filles, ses petites-filles à elle, en mariage au duc d'Anjou et par même
+moyen accorder tous leurs différends, et donner repos à la Chrétienté.
+Elle demandait une réponse dans les six semaines<a id="footnotetag1214" name="footnotetag1214"></a><a href="#footnote1214"><sup class="sml">1214</sup></a>. S'il lui
+tardait tant d'être fixée sur les intentions de la cour de Madrid, c'est
+que les affaires des Pays-Bas risquaient d'avoir leur répercussion dans
+le royaume. On avait dit au Roi et à sa mère qu'immédiatement après
+l'attentat d'Anvers, le prince d'Orange avait expédié le sieur de Laval
+au roi de Navarre et aux huguenots du Languedoc, «leur donnant avis de
+prendre garde à eux et mesme reprendre les armes pour se réunir et
+courre dorénavant une mesme fortune»<a id="footnotetag1215" name="footnotetag1215"></a><a href="#footnote1215"><sup class="sml">1215</sup></a>. Ses efforts pour réconcilier
+le duc d'Anjou avec les États généraux n'avaient pas rassuré la
+Reine-mère; elle s'inquiétait de son mariage avec Louise de Coligny,
+fille de l'Amiral et veuve d'une autre victime de la Saint-Barthélemy,
+Téligny. Ce mariage «pourchassé depuis l'accident d'Envers» et qui fut
+contracté le 12 avril 1583, c'était, pensait Catherine, «pour avoir
+toujours davantaige d'apuy avec ceulx de la religion prétendue refformée
+de ce royaulme et les maisons qui s'en seront rendues prindpaulx chefz,
+mais je crains, ajoutait-elle, que ce soit plus en intention de troubler
+le repos que non pas de l'entretenir»<a id="footnotetag1216" name="footnotetag1216"></a><a href="#footnote1216"><sup class="sml">1216</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1214" name="footnote1214"><b>Note 1214: </b></a><a href="#footnotetag1214">(retour) </a> 9 août 1583, à Longlée, <i>Lettres</i>, t. VIII, p. 119.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1215" name="footnote1215"><b>Note 1215: </b></a><a href="#footnotetag1215">(retour) </a> Villeroy au maréchal de Matignon, 1er février,
+<i>Lettres</i>, VIII, p. 85, note 1.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1216" name="footnote1216"><b>Note 1216: </b></a><a href="#footnotetag1216">(retour) </a> 29 mars 1583, Catherine à Bellièvre, <i>Lettres</i>, t. VIII,
+p. 96.</blockquote>
+
+<p>Aussi lui faisait-elle dire par Bellièvre «que son bien, seureté et
+conservation principalle, ensemble celle des Estats generaulx desdicts
+Païs-Bas dépendra tousjours du repos qui sera maintenu en la France...»
+et que «quand il adviendra que les menées et praticques de ceulx qui le
+veullent rompre seront si fortes qu'elles pourront effectuer au dedans,
+nulz n'en recevront plus grand dommaige que les dicts Païs-Bas»<a id="footnotetag1217" name="footnotetag1217"></a><a href="#footnote1217"><sup class="sml">1217</sup></a>.</p>
+
+<p>Les protestants du Languedoc, toujours intraitables, refusaient de
+restituer la place forte de Lunel. Châtillon recrutait des soldats pour
+le duc d'Anjou<a id="footnotetag1218" name="footnotetag1218"></a><a href="#footnote1218"><sup class="sml">1218</sup></a>. Le Roi obligea sa mère à mander le gouverneur du
+Languedoc à la Cour. Elle l'assurait qu'il serait reçu honorablement et
+lui faisait toutes sortes de promesses. Il répondit qu'il y serait venu
+sous sa parole, si elle avait été dans le même degré d'autorité
+qu'autrefois, mais qu'il savait bien le contraire. Elle montra, non sans
+intention, la lettre à son fils, qui se mit en une colère
+extraordinaire<a id="footnotetag1219" name="footnotetag1219"></a><a href="#footnote1219"><sup class="sml">1219</sup></a>. «Les affaires du Languedoc, écrivait Villeroy le 3
+avril<a id="footnotetag1220" name="footnotetag1220"></a><a href="#footnote1220"><sup class="sml">1220</sup></a>, se brouillent tous les jours davantage....» En cette
+province, «les choses s'échauffent bien fort», ajoutait Catherine le
+lendemain et «mon cousin le duc de Montmorency est prest à y reprendre
+les armes»<a id="footnotetag1221" name="footnotetag1221"></a><a href="#footnote1221"><sup class="sml">1221</sup></a>. Mais celui-ci se serait bien gardé de fournir à Henri
+III un prétexte pour abandonner le duc d'Anjou. Le roi de Navarre était
+si préoccupé de l'affaire des Pays-Bas qu'il faisait dire au prince
+d'Orange que «si les Estats peuvent faire trouver bon à Monseigneur (le
+duc d'Anjou) que le Roy de Navarre pour plus grande asseurance leur soit
+donné pour régent et lieutenant général, il acceptera volontiers ceste
+charge pour le zèle et affection qu'il a à leur conservation et
+défense»<a id="footnotetag1222" name="footnotetag1222"></a><a href="#footnote1222"><sup class="sml">1222</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1217" name="footnote1217"><b>Note 1217: </b></a><a href="#footnotetag1217">(retour) </a> A Bellièvre, 4avril, t. VIII, p. 97.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1218" name="footnote1218"><b>Note 1218: </b></a><a href="#footnotetag1218">(retour) </a> Catherine au duc de Montmorency, 29 janvier 1583, t.
+VIII, p. 85.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1219" name="footnote1219"><b>Note 1219: </b></a><a href="#footnotetag1219">(retour) </a> 30 mars 1583, <i>Négociations diplomatiques</i>, t. IV, p.
+461.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1220" name="footnote1220"><b>Note 1220: </b></a><a href="#footnotetag1220">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. VIII, p. 97, note.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1221" name="footnote1221"><b>Note 1221: </b></a><a href="#footnotetag1221">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 97.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1222" name="footnote1222"><b>Note 1222: </b></a><a href="#footnotetag1222">(retour) </a> Instruction du 14 février au sieur Caluart, Groen von
+Prinsterer, <i>Archives de la maison de Nassau</i>, 1re série, t. VIII, p.
+167.</blockquote>
+
+<p>Les événements d'Allemagne expliquent peut-être ce «zèle».
+L'archevêque-électeur de Cologne, Gebhard de Truchsess, ayant embrassé
+le luthéranisme et rendu public son mariage avec la comtesse Agnès de
+Mansfeld, son abjuration enlevait dans le Collège électoral la majorité
+aux catholiques et permettait aux protestants, le cas échéant, de
+disposer de la couronne impériale. C'était une éventualité d'une
+importance incalculable. L'Allemagne catholique armait pour déposer
+l'Archevêque et prévenir l'avènement d'un empereur hérétique. Le roi de
+Navarre, à son tour, délibérait d'envoyer Ségur-Pardaillan à la reine
+Élisabeth (juillet 1583) pour lui proposer la formation d'une Ligue
+protestante contre les princes papistes<a id="footnotetag1223" name="footnotetag1223"></a><a href="#footnote1223"><sup class="sml">1223</sup></a>. Mais il différait le
+départ de son ambassadeur quand un éclat de colère d'Henri III faillit
+provoquer cette guerre civile que la Reine-mère s'efforçait de conjurer.</p>
+
+<p>Marguerite avait en 1582, quand elle reparut à la Cour de France,
+vingt-neuf ans. C'était un milieu dangereux pour une femme de cet âge,
+aimable et belle et qui revenait de Gascogne avec un grand appétit de
+plaisirs. Aussi a-t-elle arrêté prudemment ses Mémoires à cette date,
+comme si elle eût craint d'avoir trop à dire pour sa justification.
+Pourtant, elle excelle dans le récit de sa vie antérieure à dissimuler
+qu'elle fut une des grandes amoureuses du temps. Elle réduit à un jeu de
+conversation ou à un pur commerce de sentiment les liaisons dont elle
+fut soupçonnée. Elle raconte avec un air de vierge innocente combien sa
+mère l'étonna, quand, pensant à la démarier quelques jours après la
+Saint-Barthélemy, elle lui demanda si le roi de Navarre son mari «estoit
+homme». «Je la suppliay, dit-elle, de croire que je ne me cognoissois
+pas en ce qu'elle me demandoit (aussi pouvois-je dire lors à la vérité
+comme cette Romaine à qui son mari se courrouçant de ce qu'elle ne
+l'avoit adverty qu'il avoit l'haleine mauvaise, luy répondit qu'elle
+croyoit que tous les hommes l'eussent semblable, ne s'étant jamais
+approchée d'aultre homme que de luy)»<a id="footnotetag1224" name="footnotetag1224"></a><a href="#footnote1224"><sup class="sml">1224</sup></a>. Elle aimerait à laisser
+croire qu'elle n'eut d'autres aspirations que les plus nobles et
+d'autres passions que les intellectuelles.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1223" name="footnote1223"><b>Note 1223: </b></a><a href="#footnotetag1223">(retour) </a>1223: Instruction du 6 juillet, <i>Mémoires et Corresp. de Du
+Plessis-Mornay</i>, Paris, 1824, t. II, p. 272-294.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1224" name="footnote1224"><b>Note 1224: </b></a><a href="#footnotetag1224">(retour) </a> <i>Mémoires de Marguerite de Valois</i>, éd. Guessard, p.
+36.</blockquote>
+
+<p>Peut-être sa première éducation avait-elle été assez négligée. Ce fut
+dans sa demi-captivité du Louvre en 1576 qu'elle commença, dit-elle, à
+prendre goût à la lecture, où elle trouva, on peut la croire,
+soulagement à ses peines, et, si elle n'anticipe pas, «acheminement à la
+dévotion». Après l'élan d'enthousiasme de la Pléiade, l'esprit se
+repliait curieusement sur lui-même et s'interrogeait et s'étudiait. A la
+différence de Charles IX qui se piquait d'être poète, Henri III était
+plutôt porté vers la philosophie, l'histoire et les sciences. Il faisait
+débattre devant lui, dans l'Académie de musique et de poésie que son
+prédécesseur avait fondée, des sujets de philosophie morale: Des
+passions de l'âme et quelle est la plus véhémente;--de la joie et de la
+tristesse;--de l'ire;--de l'ambition. Marguerite s'adonna aux mêmes
+spéculations, «lisant en ce beau livre universel de la nature», et, des
+merveilles qu'elle y découvrait, remontant au Créateur, car «toute ame
+bien née faisant de cette congnoissance une eschelle, de laquelle Dieu
+est le dernier et le plus hault eschelon, ravie, se dresse à l'adoration
+de cette merveilleuse lumière et splendeur de cette incompréhensible
+essence, et, faisant un cercle parfaict, ne se plaist plus à autre chose
+qu'à suivre ceste chaisne d'Homère, cette agréable encyclopédie, qui,
+partant de Dieu mesme, retourne à Dieu mesme, principe et fin de toutes
+choses»<a id="footnotetag1225" name="footnotetag1225"></a><a href="#footnote1225"><sup class="sml">1225</sup></a>. Elle s'élève à l'idée première sur les ailes de Platon.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1225" name="footnote1225"><b>Note 1225: </b></a><a href="#footnotetag1225">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 76.</blockquote>
+
+<p>Mais elle était femme, et malgré sa haute culture, elle fut toute sa vie
+l'esclave de ses inclinations. Elle aimait et haïssait de toute son âme.
+Elle se résignait bien dans certaines occasions à dissimuler ses
+antipathies, mais s'avouait impuissante à changer son cœur «hault et
+plein de franchise» ou «à le faire abaisser, puisqu'il n'y a rien que
+Dieu et le Ciel, disait-elle, qui le puissent amollir et le rendre
+tendre en le refaisant ou le refondant»<a id="footnotetag1226" name="footnotetag1226"></a><a href="#footnote1226"><sup class="sml">1226</sup></a>. Aussi, quand elle revint
+à la Cour en 1582, et y trouva plusieurs personnes--les d'Epernon, les
+Joyeuse--«eslevées en des grandeurs qu'elle n'avoit veu ny pensé», elle
+ne cacha pas son mépris pour ces parvenus de la faveur royale, «tant
+elle avoit le courage grand! Hélas! trop grand certes, s'il en fust
+onq', ajoute Brantôme, son grand amoureux platonique, mais pourtant
+cause de tout son malheur»<a id="footnotetag1227" name="footnotetag1227"></a><a href="#footnote1227"><sup class="sml">1227</sup></a>. Henri III s'attendait à plus de
+complaisance: il fit pour l'attirer à lui beaucoup d'avances qu'elle
+enregistrait sans gratitude comme autant d'hommages dus à son mérite, ou
+qu'elle suspectait comme la couverture de mauvais desseins. Elle restait
+ferme dans son affection, on pourrait dire presque son adoration pour le
+duc d'Anjou, ce frère détesté. Pendant les six mois qu'il avait passés
+dans le Midi, dans le voisinage de la Cour de Navarre, à l'occasion de
+la paix de Fleix (novembre 1580-avril 1581), Marguerite s'était éprise
+de son grand écuyer, le beau Harlay de Champvallon, qu'elle revit à la
+Cour de France. Le bruit courut qu'il lui était survenu même accident
+qu'à Fosseuse. Fait plus grave, la Reine-mère elle-même la soupçonnait
+d'avoir voulu, après les promesses de Chaulnes, «destourner s'il est
+possible» le duc d'Anjou «de la bonne volonté qu'il monstre avoir de se
+conformer aux intentions du Roy, monsieur mon filz, et luy faire prendre
+quelque mauvaise résolution»<a id="footnotetag1228" name="footnotetag1228"></a><a href="#footnote1228"><sup class="sml">1228</sup></a>.</p>
+
+<p>L'intrigue, sans l'inconduite, c'était assez pour Henri III. Mais il
+prétexta l'inconduite. Avant de rentrer lui-même à Paris, il lui fit
+signifier d'en sortir et de rejoindre son mari. Puis il lança derrière
+elle une troupe d'archers et le capitaine de ses gardes, Larchant, qui
+la rejoignirent près de Palaiseau, l'obligèrent à se démasquer et
+visitèrent sa litière, comme s'ils y cherchaient quelqu'un. D'autres
+soldats arrêtèrent en route Mme de Duras et la demoiselle de Béthune et
+quelques autres personnes de sa suite. Le Roi se fit amener ces
+prisonnières à l'abbaye de Ferrières près de Montargis et les interrogea
+lui-même «sur les déportements de ladite reine de Navarre sa sœur, mesme
+sur l'enfant qu'il estoit bruit qu'elle avoit faict depuis sa venue à la
+Cour»<a id="footnotetag1229" name="footnotetag1229"></a><a href="#footnote1229"><sup class="sml">1229</sup></a>. Il ne découvrit rien de certain, mais il donna l'ordre à
+Marguerite de continuer sa route vers le Midi.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1226" name="footnote1226"><b>Note 1226: </b></a><a href="#footnotetag1226">(retour) </a> Brantôme, t. VIII, p. 65.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1227" name="footnote1227"><b>Note 1227: </b></a><a href="#footnotetag1227">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, t. VIII, p. 61.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1228" name="footnote1228"><b>Note 1228: </b></a><a href="#footnotetag1228">(retour) </a> A Bellièvre, 31 juillet 1583, <i>Lettres</i>, t. VIII, p.
+116.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1229" name="footnote1229"><b>Note 1229: </b></a><a href="#footnotetag1229">(retour) </a> L'Estoile, t. II, p. 131.--Cf. sur cet épisode, Cte
+Baguenault de Puchesse, <i>Le Renvoi par Henri III de Marguerite de
+Valois</i>, Revue des questions historiques, 1er octobre 1901, et Armand
+Garnier, <i>Un scandale princier au</i> <span class="sc">XVI</span>e <i>siècle</i>, Revue du <span class="sc">XVI</span>e siècle,
+t. I, 1913.</blockquote>
+
+<p>Catherine était certes innocente de cet esclandre, si contraire à son
+humeur et si préjudiciable à sa fille. La lettre qu'elle écrivit ce jour
+même (8 août) à M. de Matignon<a id="footnotetag1230" name="footnotetag1230"></a><a href="#footnote1230"><sup class="sml">1230</sup></a>, lieutenant général du roi en
+Guyenne, n'en dit rien, et ce silence est significatif. Elle prévoyait,
+comme il arriva, que le roi de Navarre refuserait de recevoir une femme
+si publiquement diffamée. Mais elle n'osait contrecarrer Henri III. Elle
+lui fit demander par l'évêque de Langres, Charles de Perusse d'Escars,
+de renvoyer à leurs familles les dames de Béthune et de Duras, qu'il
+avait retenues, et après cette tentative d'intervention, que le Roi
+trouva «mauvaise», elle estima prudent «de remettre les choses au
+jugement et discrétion» de son fils, «puisqu'elles sont passées si
+avant»<a id="footnotetag1231" name="footnotetag1231"></a><a href="#footnote1231"><sup class="sml">1231</sup></a>. Le roi de France, traitant son beau-frère en sujet,
+prétendait l'obliger à reprendre sa sœur sans vouloir s'excuser de son
+insulte, et le roi de Navarre le menaçait de répudier Marguerite s'il ne
+déclarait pas publiquement l'innocence de l'insultée. La négociation fut
+longue, difficile, comme on le devine, et quelque peu ravalée de
+questions d'argent et de places de sûreté.</p>
+
+<p>La Reine-mère la suivait de très près; malade de la fièvre, elle avait
+fait partir pour le Midi le diplomate selon son cœur, l'homme fin et
+insinuant qu'elle employait dans les affaires délicates, Bellièvre. Elle
+n'avait pas un mot de blâme pour son fils. «Vous congnoissez,
+écrivait-elle au négociateur, son naturel qui est si franc et libre
+qu'il ne peult dissimuller le mescontentement qu'il reçoipt»<a id="footnotetag1232" name="footnotetag1232"></a><a href="#footnote1232"><sup class="sml">1232</sup></a>. Elle
+ne se plaignait que de la mauvaise volonté du roi de Navarre, craignant
+que la guerre ne s'ensuivît «à la ruyne de ce pauvre royaume menacé de
+toutes partz et à l'infamye trop grande de toute nostre maison»<a id="footnotetag1233" name="footnotetag1233"></a><a href="#footnote1233"><sup class="sml">1233</sup></a>.
+Elle se réjouit d'apprendre qu'il consentait, moyennant le retrait de
+quelques garnisons royales, à passer sur l'humiliation de sa femme.</p>
+
+<p>Ses lettres montrent avec quelle impatience elle attendait la réunion
+des deux époux. Elle était alors convalescente; quand elle sut qu'ils
+s'étaient enfin rejoints à Port-Sainte-Marie, le 13 avril, elle écrivit
+à l'heureux courtier de cette réconciliation, qu'après Dieu il lui avait
+«rendeu la santé de avoyr par vostre preudense et bonne conduyte hachevé
+une si bonne heuvre et sy ynportente pour tout nostre meyson et honneur,
+d'avoir remys ma fille avecques son mary»<a id="footnotetag1234" name="footnotetag1234"></a><a href="#footnote1234"><sup class="sml">1234</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1230" name="footnote1230"><b>Note 1230: </b></a><a href="#footnotetag1230">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. VIII, p. 117 et 118, note.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1231" name="footnote1231"><b>Note 1231: </b></a><a href="#footnotetag1231">(retour) </a> Lettre du 21 août 1583 à Bellièvre, <i>Lettres</i>, t. VIII,
+p. 126.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1232" name="footnote1232"><b>Note 1232: </b></a><a href="#footnotetag1232">(retour) </a> 21 janvier 1584, <i>Lettres</i>, t. VIII, p. 171.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1233" name="footnote1233"><b>Note 1233: </b></a><a href="#footnotetag1233">(retour) </a>: 26 janvier 1584, <i>ibid.</i>, t. VIII, p. 172.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1234" name="footnote1234"><b>Note 1234: </b></a><a href="#footnotetag1234">(retour) </a> 25 avril 1584, <i>ibid.</i>, t. VIII, p. 180.</blockquote>
+
+<p>Marguerite avait tant de raisons de se féliciter d'être sortie de «la
+longueur» de ses «annuis»<a id="footnotetag1235" name="footnotetag1235"></a><a href="#footnote1235"><sup class="sml">1235</sup></a> qu'elle informa aussitôt sa mère de
+«l'honneur et bonne chère» qu'elle a reçus «du roy», son «mari» et son
+«ami». Mais son contentement dura peu. Henri de Navarre ne l'avait
+reprise que par intérêt, et peut-être le lui fit-il sentir dès le
+premier jour, s'il fallait en croire Michel de La Huguerye, un diplomate
+marron, alors au service des princes protestants d'Allemagne, et le plus
+imaginatif, pour ne pas dire pis, des mémorialistes. «Je ne vey jamais
+[au repas du soir], dit-il de Marguerite, visage plus lavé de larmes ny
+yeux plus rougis de pleurs»<a id="footnotetag1236" name="footnotetag1236"></a><a href="#footnote1236"><sup class="sml">1236</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1235" name="footnote1235"><b>Note 1235: </b></a><a href="#footnotetag1235">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, t. VIII, p. 416 et p. 183 n. 2.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1236" name="footnote1236"><b>Note 1236: </b></a><a href="#footnotetag1236">(retour) </a> <i>Mémoires de la Huguerye</i>, t. II, p. 316.</blockquote>
+
+<p>Catherine priait Dieu--ce qui prouve la nécessité d'une intervention
+puissante--que sa fille «puysse demeurer longuement» avec son mari et «y
+vivre en femme de bien et d'honneur et en prynsès (princesse) dont
+méryte ses condysions d'estre pour le lyeu dont ayl è naye»<a id="footnotetag1237" name="footnotetag1237"></a><a href="#footnote1237"><sup class="sml">1237</sup></a>. Elle
+adressait à Bellièvre quelques conseils dont il devait recommander
+l'observation à la reine de Navarre. C'est la contre-partie de la morale
+au roi de Navarre et comme le résumé de l'expérience de la vieille
+Reine<a id="footnotetag1238" name="footnotetag1238"></a>
+<a href="#footnote1238"><sup class="sml">1238</sup></a>. Il importait surtout «aux prynsesses qui sont jeunes et qui
+panset (pensent) aystre belles»--plus belles peut-être qu'elles ne
+sont--de s'entourer «de jans d'honneur hommes et femmes», car «aultre
+(outre) que nostre vye nous fayst honneur au (ou) deshonneur, la
+compagnye que avons à nous (autour de nous, à notre service) y sert
+beaucoup». Que Marguerite n'objecte pas que sa mère a été moins
+difficile en d'autres temps, par exemple à l'égard de Mme de Valentinois
+et de Mme d'Etampes. C'est que François Ier, son beau-père, et Henri II,
+son mari, étaient ses rois, et qu'elle était tenue à l'obéissance. Mais
+bien qu'elle fût soumise à leurs volontés, ils ne lui demandèrent jamais
+et elle ne fit jamais chose contre son «honneur» et sa «réputatyon». Sur
+ce point, elle s'estimait irréprochable, et elle n'aurait point à sa
+mort à «en demander pardon à Dieu» ni à craindre que sa «mémoire en
+souyt (soit) moyns à louer». Elle ajoute, ce qui ouvre un jour curieux
+sur ses sentiments de parvenue, que si elle avait été fille de roi, elle
+n'eût pas enduré de son mari le partage.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1237" name="footnote1237"><b>Note 1237: </b></a><a href="#footnotetag1237">(retour) </a> En femme de bien et d'honneur, comme elle se doit de le
+faire eu égard au lieu d'où elle est née.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1238" name="footnote1238"><b>Note 1238: </b></a><a href="#footnotetag1238">(retour) </a> 25 avril 1584, <i>Lettres</i>, t. VIII, p. 180-182.--Cf.
+Baguenault de Puchesse, <i>Les Idées morales de Catherine de Médicis</i>,
+Revue historique, mai-juin 1900.</blockquote>
+
+<p>Depuis son veuvage, l'intérêt de ses enfants l'avait forcée d'accepter
+tous les services et de n'offenser personne; et d'ailleurs à la façon
+dont elle avait vécu jusque-là elle pouvait sans risques pour sa
+réputation «parler et aler et anter (hanter) tout le monde». Quand sa
+fille aurait son âge, elle pourrait faire de même «sans hofanse
+(offense) ni de Dyeu ni scandale du monde». Il n'y avait d'excuses à de
+certaines complaisances que l'ignorance ou quand les favorites «sont
+fammes sur quy l'on n'a puysance». Mais Marguerite était fille de roi,
+et «ayant espousé un prynse [qui] encore qui (bien qu'il) s'apèle roy,
+l'on set byen qui le (qu'il la) respecte tent, qu'ele faist ce qu'ele
+veult».</p>
+
+<p>Elle ne devait donc plus comme autrefois «feyr (faire) cas de celes à
+qui yl (le roi de Navarre) feyra l'amour». Si son mari n'avait pas
+d'affection pour elle, c'est qu'elle ne montrait aucune humeur de ses
+infidélités. Il en a conclu qu'elle ne l'aimait pas, et même qu'elle
+était bien aise «qu'il ayme autre chause (chose) afin qu'ele en puyse
+fayre de mesme». Il faut donc qu'elle lui obéisse «en cet que la reyson
+veult et que les fammes de byen doivet à lor mary en ses aultres
+chauses»; mais qu'en même temps elle lui fasse connaître ce «que l'amour
+qu'ele luy porte et cet que ayl aist ne luy peuvest fayre endeurer».
+Assurément «yl ne le saret que trover tres bon et [que l'] aystymer et
+aymer d'avantege»<a id="footnotetag1239" name="footnotetag1239"></a><a href="#footnote1239"><sup class="sml">1239</sup></a>.</p>
+
+<p>Parmi tous ces tracas, qui influaient sur son humeur et sa santé<a id="footnotetag1240" name="footnotetag1240"></a><a href="#footnote1240"><sup class="sml">1240</sup></a>,
+Catherine travaillait à dissoudre et à payer l'armée des Pays-Bas. Elle
+ne garda que quelques troupes chargées d'assurer la défense de Cambrai.
+Elle fit dire au duc d'Anjou qu'il ne comptât plus sur ses subsides;
+elle donna l'ordre à Crèvecœur et à Puygaillard, qui l'avaient escorté à
+l'aller jusqu'à Cambrai, de le protéger au retour, mais sans sortir du
+royaume<a id="footnotetag1241" name="footnotetag1241"></a><a href="#footnote1241"><sup class="sml">1241</sup></a>. Elle fournissait à l'ambassadeur de France à Madrid des
+arguments pour décider Philippe II au mariage: il était à craindre que
+le Duc ne se rengageât dans les affaires des Pays-Bas et que le feu ne
+s'allumât en ces quartiers, plus violent que jamais; la querelle de
+Gebhard de Truchsess attirait dans la région du Rhin des reîtres des
+deux religions et menaçait tout le voisinage. Mais pouvait-elle croire
+qu'après le désastre des Açores et la débâcle d'Anvers le roi d'Espagne
+prendrait peur des velléités de revanche de son fils et du contre-coup
+de l'affaire de Cologne?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1239" name="footnote1239"><b>Note 1239: </b></a><a href="#footnotetag1239">(retour) </a> <i>Lettres</i>, VIII, p. 181. Voici la traduction en
+orthographe moderne de ce dernier passage qui est le plus difficile: Il
+faut donc que Marguerite obéisse à son mari «en ce que la raison veut et
+ce que les femmes de bien doivent à leur mari en toute autre chose»,
+mais qu'en même temps elle lui fasse connaître ce «que l'amour qu'elle
+lui porte et ce qu'elle est (sa qualité d'épouse ou de reine) ne lui
+permettent pas d'endurer». Assurément «il ne saurait que le trouver très
+bon et que l'estimer et aimer davantage.»</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1240" name="footnote1240"><b>Note 1240: </b></a><a href="#footnotetag1240">(retour) </a>: Le médecin Vigor écrit au Roi (5 sept. 1583) qu'elle a
+été malade et qu'il a dû la purger pour la débarrasser de ses «passions
+mélancholiques», <i>Lettres</i>, t. VIII, app. p. 424.--Cf. <i>ibid.</i>, p. 425,
+une lettre de Pinart au roi.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1241" name="footnote1241"><b>Note 1241: </b></a><a href="#footnotetag1241">(retour) </a> A Bellièvre, 21 août 1583, <i>Lettres</i>, t. VIII, p. 126; à
+Pibrac, chancelier du duc d'Anjou, p. 130-131; à Quincé, secrétaire du
+duc d'Anjou, t. VIII, p. 131; à Bellièvre, 4 septembre, p. 133; au
+chancelier de Cheverny, p. 132; au colonel Wischer du régiment suisse,
+septembre 1582, p. 143, à Crèvecœur, 6 septembre, p. 135-136-137-138.</blockquote>
+
+<p>Elle espérait avec un peu plus d'apparence que si nous avions «ce
+bonheur» de garder l'île de Terceire «que ce nous sera plus de moyen de
+parvenir au bien de la paiz pour toute la chrestienté». Et comme elle
+aimait les complications, elle chargeait l'ambassadeur de dire à la
+duchesse de Bragance que nous embrasserions ses affaires de même
+affection que celles de Don Antoine «que nous n'abandonnerons
+jamais»<a id="footnotetag1242" name="footnotetag1242"></a><a href="#footnote1242"><sup class="sml">1242</sup></a> (6 septembre 1583).</p>
+
+<p>Or le jour même de cette dépêche à Longlée, survint à Paris la nouvelle
+que Terceire s'était rendue le 26 juillet. Ce n'était pas le moment
+d'irriter Philippe II, avec qui elle négociait, par de nouvelles courses
+aux Pays-Bas. Mais il lui était moins que jamais facile de manier le duc
+d'Anjou, qui était revenu en France «furieux, mélancholique et
+malade»<a id="footnotetag1243" name="footnotetag1243"></a><a href="#footnote1243"><sup class="sml">1243</sup></a>. Il ne se pressait pas de licencier ses troupes. Il refusa
+de paraître à l'assemblée de Saint-Germain<a id="footnotetag1244" name="footnotetag1244"></a><a href="#footnote1244"><sup class="sml">1244</sup></a>, une réunion de
+notables, s'imaginant qu'elle était dirigée contre lui<a id="footnotetag1245" name="footnotetag1245"></a><a href="#footnote1245"><sup class="sml">1245</sup></a>. Il priait
+sa mère d'aller le voir à Château-Thierry, promettant en ce cas de faire
+ce qu'elle lui conseillerait, mais elle ne croyait pas beaucoup à cette
+promesse, «Dyeu le veulle et que se ne souyt à la coteume (ce ne soit
+comme de coutume)»<a id="footnotetag1246" name="footnotetag1246"></a><a href="#footnote1246"><sup class="sml">1246</sup></a>. Elle le trouva au lit brûlant de fièvre,
+consumé par la phtisie qui le tua<a id="footnotetag1247" name="footnotetag1247"></a><a href="#footnote1247"><sup class="sml">1247</sup></a>. Elle n'en paraissait ni émue ni
+inquiète, ayant d'autres soucis. Il laissait entendre qu'il serait forcé
+de vendre Cambrai aux Espagnols, si le Roi ne lui donnait pas les moyens
+d'en payer la garnison.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1242" name="footnote1242"><b>Note 1242: </b></a><a href="#footnotetag1242">(retour) </a> A M. de La Motte-Longlée, 6 septembre 1583, t. VIII, p.
+141.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1243" name="footnote1243"><b>Note 1243: </b></a><a href="#footnotetag1243">(retour) </a> <i>Mémoires de Nevers</i>, t. I, p. 91.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1244" name="footnote1244"><b>Note 1244: </b></a><a href="#footnotetag1244">(retour) </a>: Mariéjol, <i>Histoire de France de Lavisse</i>, t. VI. 1, p.
+233 sqq.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1245" name="footnote1245"><b>Note 1245: </b></a><a href="#footnotetag1245">(retour) </a>: La Reine à Mauvissière, <i>Lettres</i>, t. VIII, p. 171.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1246" name="footnote1246"><b>Note 1246: </b></a><a href="#footnotetag1246">(retour) </a> A Bellièvre, 27 octobre 1583, <i>Ibid.</i>, t. VIII, p. 151.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1247" name="footnote1247"><b>Note 1247: </b></a><a href="#footnotetag1247">(retour) </a> A la duchesse de Nemours, 4 novembre, <i>Ibid.</i>, t. VIII,
+p. 152.</blockquote>
+
+<p>Livrer ce boulevard de la frontière française, c'est, écrit-elle à
+Bellièvre un marché «dont le seul bruict apporte et à toutte la France
+tant de honte et infamie que je meurs de desplaisir et d'ennuy quand je
+y pense»<a id="footnotetag1248" name="footnotetag1248"></a><a href="#footnote1248"><sup class="sml">1248</sup></a>. Cri d'indignation qui émouvrait davantage si l'on était
+sûr qu'il jaillît de son patriotisme blessé et non pas seulement de la
+douleur de perdre avec cette ville tout le prix des sacrifices faits par
+le Roi et le royaume. Le Duc s'en prenait à tout le monde de ses
+malheurs. Lors d'une tentative de meurtre contre son mignon, d'Avrilly,
+il fit mettre à la torture l'assassin, un soldat miséreux, qui revenait
+des Iles, et lui arracha par la torture l'aveu qu'il avait projeté de le
+tuer lui aussi, à l'instigation de Philippe II, de l'abbé d'Elbene,
+serviteur de la Reine-mère, du duc de Guise et de beaucoup d'autres
+personnages. Catherine repartit pour Château-Thierry et interrogea
+elle-même le prisonnier, qui raconta très simplement qu'un inconnu lui
+avait offert quelque argent pour attenter sur la vie du mignon. A la
+description qu'il fit du corrupteur, on crut reconnaître Fervaques, un
+favori en disgrâce, qui voulait se venger d'un rival préféré. Catherine
+était très «marrie», comme elle l'écrivait à Villeroy, qu'il eût couru
+ce mauvais bruit, et à un moment en effet bien inopportun, contre le roi
+d'Espagne. Elle resta plusieurs jours près de son fils pour le calmer.
+On lui avait fait accroire ou il s'était persuadé que son frère
+profiterait de ses échecs en Angleterre et aux Pays-Bas pour le
+dépouiller «de tous les aventèges et prérogatives qui ly (lui) ont esté
+[accordés] par luy (Henri III) et le feu roy son frère (Charles IX), en
+luy donnent son apanage. Et sela le tormente, dit-elle, plus que chause
+qui souyt (chose qui soit)». Elle se fit écrire par Villeroy une lettre
+particulière destinée à rassurer le Duc et à «le remettre du tout au bon
+train que je désire pour se conformer aux intentions du Roy... au
+moings, s'ilz ne se voient, qu'ilz ayent bonne intelligence ensemble,
+qui est le seul moyen de leur bien et [du bien] de ce roiaulme»; car
+elle craignait toujours que «il feist encores des follies». Il lui avait
+bien promis qu'il ne ferait rien «qui trouble le royaume ni puyse
+depleyre au Roy, mès, disait-elle, [ce] sont paroles»<a id="footnotetag1249" name="footnotetag1249"></a><a href="#footnote1249"><sup class="sml">1249</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1248" name="footnote1248"><b>Note 1248: </b></a><a href="#footnotetag1248">(retour) </a> A Bellièvre, 22 novembre, <i>Ibid.</i>, t, VIII. p. 157.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1249" name="footnote1249"><b>Note 1249: </b></a><a href="#footnotetag1249">(retour) </a> 2 janvier 1584, <i>Ibid.</i>, t. VIII, p. 169.</blockquote>
+
+<p>Alors que tant de gens le poussaient à brouiller, il eût été dangereux
+de le désespérer. Les États généraux des Pays-Bas, tremblant pour Ypres,
+que les Espagnols assiégeaient, le sollicitaient de nouveau
+d'intervenir, bien résolus cette fois à intéresser le roi de France
+lui-même à les secourir. Le Duc arriva subitement à Paris (12 février
+1584) chez sa mère, qu'il trouva au lit grelottant de fièvre, et,
+conduit par elle au Louvre, il se jeta aux genoux de son frère, le
+priant de lui pardonner et jurant de l'honorer et le servir désormais
+comme son maître et son roi. Henri l'embrassa et l'assura de toute son
+affection. «... Je n'eus jeamés, écrivait la Reine-mère à Bellièvre une
+plus grande joye depuis la mort du Roy monseigneur (Henri II) et
+m'aseure que si eusiés veu la façon de tous deux qu'en eusiés pleuré
+comme moy de joye»<a id="footnotetag1250" name="footnotetag1250"></a><a href="#footnote1250"><sup class="sml">1250</sup></a>.</p>
+
+<p>Après que les deux frères eurent fêté ensemble le carnaval trois jours
+durant, François s'en retourna à Château-Thierry. Sa mère l'y suivit et
+le trouva fiévreux et harassé des plaisirs de Paris et de la Cour. Elle
+lui fit écrire «de très bonne encre» une dépêche à Montmorency pour lui
+annoncer sa réconciliation avec le Roi et une autre à l'un de ses
+capitaines, Rebours, qui pillait le pays, pour lui commander de prendre
+les ordres du lieutenant général de Picardie, Crèvecœur<a id="footnotetag1251" name="footnotetag1251"></a><a href="#footnote1251"><sup class="sml">1251</sup></a>. Henri III
+laissait entendre à Duplessys-Mornay, alors à Paris et le principal
+conseiller du roi de Navarre, qu'il se préparait à faire la guerre aux
+Espagnols<a id="footnotetag1252" name="footnotetag1252"></a><a href="#footnote1252"><sup class="sml">1252</sup></a>; et il est possible que cette espérance ait contribué à
+décider le chef du parti protestant à reprendre Marguerite. Les
+propositions des États généraux étaient bien tentantes; ils offraient au
+roi de France, «pour l'induire» à les assister, de lui remettre deux
+villes ayant un libre accès à la France, et en outre, si le Duc venait à
+mourir sans enfants légitimes, tous les Pays-Bas pour être et demeurer
+«perpétuellement unis et annexés à la Couronne de France aux mesmes
+conditions qu'ils estoyent avec son Alteze»<a id="footnotetag1253" name="footnotetag1253"></a><a href="#footnote1253"><sup class="sml">1253</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1250" name="footnote1250"><b>Note 1250: </b></a><a href="#footnotetag1250">(retour) </a> 11 mars 1584, <i>Lettres</i>, t. VIII, p. 176.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1251" name="footnote1251"><b>Note 1251: </b></a><a href="#footnotetag1251">(retour) </a> 29 mars 1584, <i>Ibid.</i>, t. VIII. p. 177.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1252" name="footnote1252"><b>Note 1252: </b></a><a href="#footnotetag1252">(retour) </a> Lettre de Du Plessy-Mornay au roi de Navarre, 9 mars
+1584, <i>Mémoires et Correspondance</i>, t. II, p. 542-543, 545, 549.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1253" name="footnote1253"><b>Note 1253: </b></a><a href="#footnotetag1253">(retour) </a> Kervyn de Lettentove, t. VI, p. 158-519.</blockquote>
+
+<p>Le duc d'Anjou était rongé par son mal avec des répits qui donnaient à
+sa mère l'illusion d'un retour à la santé. Le 22 mars elle écrivait
+qu'il se portait bien, mais qu'il était «débille et ne pourroit [être]
+aultrement aiant esté si fort mallade et si bas que l'on l'a veu». Elle
+s'étonnait que le Roi n'eût pas envoyé visiter son frère et croyait
+qu'il suffirait de l'en faire souvenir<a id="footnotetag1254" name="footnotetag1254"></a><a href="#footnote1254"><sup class="sml">1254</sup></a>. Mais Henri III même averti
+ne se dérangea pas. Le 18 avril, elle estimait que si le Duc «ne fet
+quelque gran desordre que sa vie est asseurée pour longtemps».<a id="footnotetag1255" name="footnotetag1255"></a><a href="#footnote1255"><sup class="sml">1255</sup></a> Le
+26 avril il eut un nouveau flux de sang qui faillit l'emporter<a id="footnotetag1256" name="footnotetag1256"></a><a href="#footnote1256"><sup class="sml">1256</sup></a>. Le
+10 mai, il paraissait guéri<a id="footnotetag1257" name="footnotetag1257"></a><a href="#footnote1257"><sup class="sml">1257</sup></a>. Le 10 juin, il était mort.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1254" name="footnote1254"><b>Note 1254: </b></a><a href="#footnotetag1254">(retour) </a> A Villeroy, 22 mars, <i>Lettres</i>, t. VIII, p. 178-179.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1255" name="footnote1255"><b>Note 1255: </b></a><a href="#footnotetag1255">(retour) </a> 18 avril, à Bellièvre, <i>Ibid.</i>, t. VIII, p. 180.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1256" name="footnote1256"><b>Note 1256: </b></a><a href="#footnotetag1256">(retour) </a> A M. de Foix, <i>Ibid.</i>, t. VIII, p. 284.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1257" name="footnote1257"><b>Note 1257: </b></a><a href="#footnotetag1257">(retour) </a> Charles IX, miné comme le duc d'Anjou par la phtisie,
+trompa jusqu'à la fin les prévisions de son entourage. Le jour même de
+sa mort, Marillac, son premier médecin, assurait à la Reine-mère que «Sa
+Majesté se portoit bien et alloit guérir». <i>Mémoires du chancelier
+Cheverny</i>, éd. Buchon (Panthéon littéraire), p. 233.</blockquote>
+
+<p>La Reine-mère eut certainement du chagrin, mais pas aussi grand ni de
+telle nature qu'on le souhaiterait. Elle pleurait surtout sur elle, se
+«voyant privée de tous» ses enfants, elle veut dire en sa langue ses
+fils, «hormis d'un seul qui me reste, encore qu'il soyt, Dieu mercy,
+tres sain». Elle souhaitait pour elle et pour le royaume qu'il eût des
+garçons, ressentant outre son mal «ancore cetuy-là» qui pourrait
+survenir, «finisant cete race», à qui elle avait tant d'«obligation».</p>
+
+<p>Il ne lui restait plus «grande consolation que de voyr ce qui reste du
+Roy monseigneur»--Marguerite et Henri--«bien ensemble». C'était son
+grand souci. «Je vous prie dyre à la Royne de Navare ma fille qu'elle ne
+soit cause de me augmenter mon affliction et qu'elle veille (veuille)
+reconestre le Roy son frère comme elle doit et ne veille fayre chouse
+qui l'ofence»...<a id="footnotetag1258" name="footnotetag1258"></a><a href="#footnote1258"><sup class="sml">1258</sup></a>.</p>
+
+<p>Le duc d'Anjou avait légué à son frère par testament la ville de
+Cambrai. Henri III eut peur d'accepter et honte de restituer cette
+conquête à Philippe II. C'est probablement Catherine qui suggéra une
+combinaison à l'italienne. Le Roi renoncerait à la succession et elle,
+comme mère et héritière du défunt, entrerait en possession. A ce titre
+et vu «la dévotion» du clergé et du peuple de Cambrai, envers son fils
+et la Couronne de France, elle déclara prendre la «ville et cité de
+Cambray avec ce qui en dépend et le duché de Cambrézis, ensemble tous et
+chacuns les manans et habitans» sous sa «protection et
+sauvegarde»<a id="footnotetag1259" name="footnotetag1259"></a><a href="#footnote1259"><sup class="sml">1259</sup></a>. Elle laissait en suspens la question de souveraineté
+et peut-être par cet expédient pensait-elle empêcher «aulcune alteration
+en la paix qui est entre le Roy catholicque et nous»<a id="footnotetag1260" name="footnotetag1260"></a><a href="#footnote1260"><sup class="sml">1260</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1258" name="footnote1258"><b>Note 1258: </b></a><a href="#footnotetag1258">(retour) </a> A Bellièvre, 11 juin 1584, <i>Lettres</i>, t. VIII. p. 190.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1259" name="footnote1259"><b>Note 1259: </b></a><a href="#footnotetag1259">(retour) </a> Déclaration du 20 juillet 1584, <i>Ibid.</i>, t. VIII, app.,
+p. 444.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1260" name="footnote1260"><b>Note 1260: </b></a><a href="#footnotetag1260">(retour) </a> A M. de Maisse, 12 septembre 1584, <i>Ibid.</i>, t. VIII, p.
+219.</blockquote>
+
+<p>Elle battait en retraite, comme toujours, sur un air de bravoure. En cas
+d'agression, «la France ne se trouvera poinct tant despourveue de moyens
+qu'elle n'ayt de quoy se deffendre et repoulser l'injure que l'on luy
+vouldra faire»<a id="footnotetag1261" name="footnotetag1261"></a><a href="#footnote1261"><sup class="sml">1261</sup></a>. Mais les actes juraient avec les paroles.</p>
+
+<p>Le 2 juillet 1584, elle avait défendu aux députés des États généraux
+d'avancer plus loin que Rouen, où ils venaient de débarquer<a id="footnotetag1262" name="footnotetag1262"></a><a href="#footnote1262"><sup class="sml">1262</sup></a>. Le 9
+avril 1585, elle leur refusa formellement tout concours<a id="footnotetag1263" name="footnotetag1263"></a><a href="#footnote1263"><sup class="sml">1263</sup></a> et, avec
+de vagues assurances de bonne volonté, elle les abandonnait à leur
+sort<a id="footnotetag1264" name="footnotetag1264"></a><a href="#footnote1264"><sup class="sml">1264</sup></a>. Son fils mort, il ne fut plus question que d'échapper aux
+représailles.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1261" name="footnote1261"><b>Note 1261: </b></a><a href="#footnotetag1261">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, t. VIII, p. 219.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1262" name="footnote1262"><b>Note 1262: </b></a><a href="#footnotetag1262">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, t. VIII, p. 193.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1263" name="footnote1263"><b>Note 1263: </b></a><a href="#footnotetag1263">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, t. X. p. 470.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1264" name="footnote1264"><b>Note 1264: </b></a><a href="#footnotetag1264">(retour) </a> Sa revanche contre Philippe II se borna désormais à
+suivre avec une sympathie rancunière les déprédations du fameux corsaire
+anglais, Drake, dans les mers et les colonies espagnoles. Lettre à
+Châteauneuf, ambassadeur de France en Angleterre, 30 juin 1586, t. VIII,
+p. 18 et à Villeroy, 15 août 1586, t. VIII, p. 32. Dans sa galerie de
+portraits des souverains et des princes, elle avait admis celui de ce
+simple chef d'escadre, honneur significatif. Bonnaffé, <i>Inventaire</i>, p.
+77, no 179.</blockquote>
+
+<p>Aussi bien Catherine n'avait jamais eu l'idée de fonder un empire
+colonial ni même de reculer les limites du royaume. Tout son effort
+tendit à pourvoir au dehors l'un de ses fils pour l'empêcher de
+«brouiller» contre l'autre au dedans. L'expédition des Açores et le
+projet de descente au Brésil, comme aussi sa participation à
+l'envahissement des Flandres, n'ont pas eu d'autre objet. Tout au plus
+peut-on supposer qu'elle a, par vanité personnelle, détourné vers le
+Portugal des forces qui eussent trouvé un meilleur emploi aux Pays Bas.
+Mais les conquêtes sur terre et sur mer l'intéressaient par-dessus tout
+comme un moyen de rétablir ou de maintenir l'accord entre ses enfants:
+préoccupation maternelle, qui, si légitime qu'elle paraisse, exclut
+l'idée d'une grande politique.</p>
+
+<p>L'annexion de la ville de Cambrai fut tout le bénéfice--et si vite
+perdu--de ce dessein familial. Ces agressions couvertes irritèrent
+Philippe II plus qu'une guerre franche. Enfin elles épuisèrent le
+royaume. Il est d'usage d'imputer la détresse financière aux
+prodigalités d'Henri III. Mais il ne faudrait pas oublier le prix des
+entreprises continentales et maritimes pour faire vivre en paix deux
+frères ennemis.</p>
+<a name="c11" id="c11"></a>
+<br>
+
+<h4><i>CHAPITRE XI</i></h4>
+
+<h3>LA LIGUE ET LA LOI SALIQUE</h3>
+
+<p>Depuis la mort sans héritier de François de Valois, duc d'Anjou (10 juin
+1584), la question de la succession au trône était posée. Le seul fils
+survivant de Catherine, Henri III, n'avait pas d'enfant, ni,
+semblait-il, aucune chance d'en avoir jamais. Qui régnerait après lui?
+La loi salique désignait le roi de Navarre, chef de la maison de
+Bourbon, qui, comme celle de Valois, remontait à saint Louis. S'il avait
+été catholique, ses droits auraient été, non seulement reconnus, mais
+acclamés. Il avait des qualités qui, de tout temps, en ce pays de
+France, ont été populaires: la bonne humeur un peu fanfaronne, l'esprit
+gaillard, la riposte prompte, et, depuis la prise de Cahors, un renom
+mérité d'héroïsme. Même les expériences de son cœur «innombrable» ne lui
+auraient pas nui. Mais il était hérétique et relaps. La nation
+catholique craignait que, devenu le maître, il n'employât, selon le
+dogmatisme intransigeant de l'époque, tous les moyens en son pouvoir
+contre les ennemis de son Église. Et même à le supposer tolérant, elle
+ne jugeait pas qu'il pût être roi sans être oint de la sainte ampoule et
+couronné de la main des évêques.</p>
+
+<p>Henri III avait à cœur de sauvegarder l'avenir du catholicisme, et
+d'autre part il se sentait lié par la loi de succession, en vertu de
+laquelle il régnait. Quand il sut que la fin de son frère était proche,
+il envoya un de ses deux principaux favoris, le duc d'Epernon, visiter
+le roi de Navarre et peut-être l'engager à se faire catholique. Mais il
+se garda bien de reconnaître publiquement ses droits. Rien ne pressait
+d'ailleurs. Agé seulement de trente-deux ans, ne pouvait-il pas espérer,
+même après dix ans de mariage, avoir un jour des enfants de sa femme? En
+tout cas il attendrait patiemment le coup de la grâce ou de la politique
+qui déciderait le roi de Navarre à se convertir. Il aimait la paix et la
+jugeait nécessaire à son royaume. Les expéditions du duc d'Anjou aux
+Pays-Bas et la diversion de Catherine aux Açores avaient vidé le trésor.
+Ce n'était pas le moment de recommencer la guerre contre les
+protestants, et, pour une inquiétude, de mettre le royaume à feu et à
+sang.</p>
+
+<p>Comme si ce n'était pas assez de ce désaccord avec ses sujets
+catholiques sur la question de succession, il continuait à braver
+l'opinion, entremêlant les débauches et les pénitences, les excès du
+carnaval et les retraites pieuses. Il donnait et dépensait sans compter.
+Il vivait toujours plus isolé dans le cercle fermé de ses affections.
+Joyeuse, aimable et doux, cherchait à plaire à tout le monde; d'Epernon,
+dur et violent, avait une hauteur d'orgueil qui n'admettait pas de
+supériorité et une passion de commandement qui ne souffrait pas de
+résistance. Il ne connaissait que son maître et ne ménageait personne.
+Il narguait le peuple de Paris, qui lui rendait haine pour mépris. Il
+contrecarrait l'action de la Reine-mère et minait tant qu'il pouvait son
+crédit.</p>
+
+<p>Cependant le parti catholique se préparait à la lutte. Il voulait en
+finir le plus tôt possible avec le cauchemar d'une dynastie protestante;
+il aiderait le Roi et au besoin le forcerait à exclure du trône le
+Béarnais. Il désignait pour héritier présomptif le cardinal de Bourbon,
+oncle germain du roi de Navarre, un vieux barbon de soixante-cinq ans à
+la tête légère, dont les droits passaient après ceux de son neveu, mais
+qui s'était laissé persuader sans peine que sa religion lui créerait un
+privilège.</p>
+
+<p>Le véritable chef du parti était le duc de Guise, Henri, brave comme son
+père, François, et, comme lui, cher aux gens d'épée et au peuple de
+Paris. Ses frères, le cardinal de Guise et le duc de Mayenne, l'un grand
+seigneur d'Église et l'autre capitaine heureux, sinon habile; ses
+cousins germains, les ducs d'Aumale et d'Elbœuf, l'aidaient de leurs
+charges et de leurs bénéfices à défendre la cause catholique étroitement
+liée à celle de leur maison. Il pouvait compter aussi sur un petit
+cousin de la branche lorraine de Vaudemont, le duc de Mercœur, frère de
+la Reine régnante, nommé par Henri III gouverneur de Bretagne et marié
+par lui à la riche héritière des Martigues-Luxembourg, mais grand
+catholique.</p>
+
+<p>A la différence des Guise, ces cadets essaimés en France et qui y
+avaient fait une si éclatante fortune, le chef de la branche aînée de
+Lorraine, le duc régnant, Charles III, s'étudiait à montrer autant de
+déférence pour Henri III, son beau-frère, que de zèle pour le
+catholicisme. Des quatre filles qu'il avait eues de son mariage avec
+Claude de Valois, il avait confié l'aînée, Christine, à Catherine de
+Médicis, qui l'aimait et l'emmenait partout avec elle. Il se gardait
+bien, connaissant la susceptibilité du Roi, de poser son fils, le
+marquis de Pont-à-Mousson, en prétendant à la couronne. Il laissait ses
+brillants seconds mener l'attaque contre la loi salique, espérant
+peut-être, s'ils réussissaient à la faire abolir, que son fils, qui
+était du sang royal de France par sa femme, et par lui de la branche
+aînée de Lorraine, apparaîtrait au Roi et aux Guise en lutte comme un
+candidat de conciliation.</p>
+
+<p>C'était à Nancy<a id="footnotetag1265" name="footnotetag1265"></a><a href="#footnote1265"><sup class="sml">1265</sup></a>, sa capitale, mais non, il est vrai, dans le
+château ducal, que s'étaient réunis, quelques mois après la mort du duc
+d'Anjou (sept. 1584), Guise, Mayenne, le cardinal de Guise, le baron de
+Senecey, ancien président de la Chambre de la noblesse aux États de
+1576, François de Roncherolles, sieur de Maineville, le principal agent
+du cardinal de Bourbon, et qu'ils avaient résolu de former «une ligue et
+association naturelle des forces et moyens communs». Les grandes villes
+montraient même ardeur pour la défense de leur foi. Paris n'avait pas
+attendu l'appel des princes. Un bourgeois, Charles Hotman, les curés de
+Saint-Séverin et de Saint-Benoît, Prévost et Boucher, un chanoine de
+Soissons, Mathieu de Launay, s'étaient concertés secrètement avec
+quelques autres bons catholiques, l'avocat Louis Dorléans, un maître des
+comptes, Acarie, le marchand Compans, le procureur Crucé, pour barrer la
+route au prétendant hérétique. Ces premiers adhérents de la Ligue
+parisienne en recrutèrent d'autres parmi les suppôts du Parlement,
+huissiers et clercs, commissaires et sergents, et dans les milieux
+besogneux et ardents de la basoche et de l'Université. Les mariniers et
+les garçons de rivière (débardeurs), les bouchers et les charcutiers,
+gagnés eux aussi, fourniraient, en cas d'émeute, des hommes de main.
+C'était la bourgeoisie moyenne et le peuple qui se mettaient en avant.
+Les grandes familles parlementaires étaient trop timorées ou trop
+loyalistes pour se risquer hâtivement dans cette aventure.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1265" name="footnote1265"><b>Note 1265: </b></a><a href="#footnotetag1265">(retour) </a> Sur l'assemblée de Nancy, voir Davillé, <i>les Prétentions
+de Charles III, duc de Lorraine, à la Couronne de France</i>, p. 71 et
+<i>passim</i>, ch. III.</blockquote>
+
+<p>La Ligue se chercha des appuis au dehors. Les conjurés de Nancy
+députèrent au pape un Jésuite, le P. Claude Mathieu, ancien Provincial
+de France et supérieur de la maison professe de Paris, pour exposer leur
+dessein et solliciter sa bénédiction et protection. Grégoire XIII loua
+l'intention, mais s'excusa discrètement d'autoriser l'entreprise si elle
+se faisait contre la volonté du Roi<a id="footnotetag1266" name="footnotetag1266"></a><a href="#footnote1266"><sup class="sml">1266</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1266" name="footnote1266"><b>Note 1266: </b></a><a href="#footnotetag1266">(retour) </a> P. Fouqueray, <i>Histoire des Jésuites</i>, t. II, p. 131.</blockquote>
+
+<p>Philippe II n'avait pas mêmes scrupules. Le moment lui paraissait venu
+de rendre aux Valois coup pour coup. Jusque-là, il avait souffert sans
+riposter toutes les provocations, uniquement attaché à réprimer les
+révoltes dans ses États, et depuis la mort de D. Sébastien, à s'assurer
+la couronne de Portugal. Mais après l'achèvement de l'unité politique de
+la péninsule,--ce legs de ses prédécesseurs et la grande œuvre de son
+règne--il avait les mains libres pour une action énergique au dehors.
+Son intérêt était d'accord avec ses rancunes. Souverain des Pays-Bas,
+dont une moitié, les provinces du Nord, se maintenait en révolte malgré
+l'assassinat de Guillaume de Nassau (juillet 1584) et les succès du duc
+de Parme, il ne pouvait, sous peine de perdre le reste, permettre
+l'avènement en France d'une dynastie huguenote. Roi catholique enfin, il
+se sentait tenu d'empêcher ce nouveau progrès de l'hérésie en Europe.</p>
+
+<p>Le 31 décembre 1584, au château de Joinville, les ducs de Guise et de
+Mayenne, tant pour eux que pour le cardinal de Guise et les ducs
+d'Aumale et d'Elbœuf, le sieur de Maineville et le représentant du roi
+d'Espagne, s'engagèrent par traité à exclure du trône les Bourbons
+hérétiques, à déclarer le cardinal de Bourbon «successeur de la Couronne
+de France», à fonder une sainte Ligue perpétuelle, offensive et
+défensive, «pour la seule tuition, défense et conservation de la
+Religion catholique apostolique et romaine» «et pour l'extirpation de
+toutes hérésies en France et dans les Pays-Bas». Philippe II promettait
+un subside annuel de 600 000 écus, dont il ferait l'avance la première
+année par moitiés payables en mars et juillet<a id="footnotetag1267" name="footnotetag1267"></a><a href="#footnote1267"><sup class="sml">1267</sup></a>.</p>
+
+<p>Le traité restait ouvert au duc de Mercœur, que son alliance de famille
+avec Henri III n'empêcha pas d'y adhérer, et au duc de Nevers, un des
+fauteurs de la Saint-Barthélemy, attiré du côté des Guise par le péril
+de la foi, mais retenu dans l'obéissance d'Henri III par son loyalisme,
+et qui, ne sachant quel parti prendre, alla solliciter à Rome un conseil
+que le successeur de Grégoire XIII, Sixte-Quint, un pape autoritaire,
+aussi ennemi de la rébellion que de l'hérésie, s'abstint de lui donner.</p>
+
+<p>Le duc de Lorraine, continuant son double jeu, refusa de signer le
+traité pour ne pas offenser Henri III, mais consentit à avancer aux
+contractants, dans les six derniers mois de la première année, les deux
+tiers du subside espagnol de la seconde, soit 400 000 écus<a id="footnotetag1268" name="footnotetag1268"></a><a href="#footnote1268"><sup class="sml">1268</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1267" name="footnote1267"><b>Note 1267: </b></a><a href="#footnotetag1267">(retour) </a> Du Mont, <i>Corps diplomatique</i>, t. V, 1re partie, p.
+441-443.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1268" name="footnote1268"><b>Note 1268: </b></a><a href="#footnotetag1268">(retour) </a> Davillé, p. 86.</blockquote>
+
+<p>Après entente avec la Ligue parisienne, les princes catholiques datèrent
+de Péronne, le berceau de la Ligue de 1576, une Déclaration des causes
+qui ont «meu Monseigneur le Cardinal de Bourbon, et les Pairs, Princes,
+Seigneurs, villes et communautez Catholiques de ce royaume de France, De
+s'opposer à ceux qui par tous moyens s'efforcent de subvertir la
+Religion Catholique et l'Estat» (30 mars 1585).</p>
+
+<p>Il était trop à craindre, disaient-ils, que si la maison régnante
+s'éteignait sans lignée, «ce que Dieu ne vueille», il n'advînt «en
+l'establissement d'un successeur en l'Estat royal... de grands troubles
+par toute la Chrestienté et peut estre la totale subversion de la
+Religion Catholique, Apostolique et Romaine en ce royaume
+très-Chrestien». Il n'était que temps d'y pourvoir. «... Ceux qui par
+profession publique se sont tousjour monstrez persécuteurs de l'Église
+Catholique» (Navarre et Condé) étaient, surtout depuis la mort de
+Monsieur, «favorisez et appuyez». Ils faisaient partout «levées de gens
+de guerre, tant dehors que dedans le royaume»; ils retenaient «les
+villes et places fortes» qu'ils auraient dû remettre «de longtemps entre
+les mains du Roy». Ils pratiquaient les princes protestants d'Allemagne
+«pour avoir des forces afin d'opprimer les gens de bien plus à leur
+aise» et «renverser la Religion Catholique». Ils avaient à la Cour même
+des complices. «... D'aucuns (c'est-à-dire d'Épernon et Joyeuse)...
+s'estants glissez en l'amitié du Roy nostre Prince souverain» «se sont
+comme saisis de son authorité pour se maintenir en la grandeur qu'ils
+ont usurpée, favorisent et procurent par tous moyens l'effect des
+susdicts changemens et prétentions». Ils «ont eu la hardiesse et le
+pouvoir d'esloigner de la privée conversation de Sa Majesté non
+seulement les Princes et la Noblesse, mais tout ce qu'il a de plus
+proche (c'est-à-dire Catherine), n'y donnant accez qu'à ce qui est
+d'eux». Ils accaparent le gouvernement de l'État, dépouillant ceux qui
+en étaient investis, les uns «du tiltre de leur dignité et les autres du
+pouvoir de fonction», forcent les titulaires de certaines charges de les
+leur «quitter et remettre... moyennant quelques récompenses de deniers»
+et se rendent «par ce moyen» «maistres des armes par mer et par terre».</p>
+
+<p>La promesse faite aux États généraux de 1576 de réunir tous les sujets
+«à une seule religion catholique» n'avait pas été tenue; le Clergé était
+«opprimé de decimes et subventions extraordinaires»; la Noblesse
+«anulie, asservie et vilennée»; les villes, les officiers royaux et le
+menu peuple «serrez de si prez par la fréquentation (fréquence) de
+nouvelles impositions, que l'on appelle inventions, qu'il ne reste plus
+rien à inventer, sinon le seul moyen d'y donner un bon remède».</p>
+
+<p>«Pour ces justes causes et considérations», le cardinal de Bourbon,
+premier Prince du sang, Cardinal de l'Église catholique, apostolique et
+romaine, «comme à celuy qui touche de plus près de prendre en
+sauve-garde et protection» la religion et la conservation des bons et
+loyaux serviteurs du Roi et de l'État, et avec lui plusieurs Princes du
+sang, Cardinaux et autres Princes, Pairs, Prélats, Officiers de la
+Couronne, Gouverneurs de provinces, principaux Seigneurs, Gentilshommes,
+beaucoup de bonnes villes et communautés et bon nombre de fidèles sujets
+«faisans la meilleure et plus saine partie de ce Royaume» avaient «tous
+juré et sainctement promis de tenir la main forte et armes» à rétablir
+l'Église «en sa dignité et en la vraye et seule Catholique Religion» et
+la noblesse en ses franchises, garantir les droits des Parlements et des
+officiers, soulager le peuple, employer les deniers publics à la défense
+du royaume, et obtenir la réunion d'États généraux libres de trois ans
+en trois ans «pour le plus tard».</p>
+
+<p>Les ligueurs protestaient de leur dévouement au Roi, promettant de poser
+les armes aussitôt qu'il aurait fait cesser «le péril qui menasse la
+ruine du service de Dieu et de tant de gens de bien». Ils sollicitaient
+les bons offices de Catherine auprès de son fils: «...Supplions tous
+ensemble très humblement la Royne mère du Roy nostre très honorée dame
+(sans la sagesse et prudence de laquelle le Royaume seroit dès pieça
+dissipé et perdu)... de ne nous vouloir à ce coup abandonner, mais y
+employer tout le crédit que ses peines et labourieux travaux luy
+devroyent justement attribuer et que ses ennemis lui pourroient avoir
+infidèlement ravy d'auprès du Roy son fils»<a id="footnotetag1269" name="footnotetag1269"></a><a href="#footnote1269"><sup class="sml">1269</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1269" name="footnote1269"><b>Note 1269: </b></a><a href="#footnotetag1269">(retour) </a> <i>Le Premier Recueil de pièces concernant les choses les
+plus mémorables advenues sous la Ligue...</i>, 1590, p. 85-97.</blockquote>
+
+<p>Henri III crut habile de répondre à cet acte d'accusation. Il s'étendit
+longuement sur le chapitre de la religion. Qui avait montré plus de zèle
+que lui pour les intérêts de l'Église? N'avait-il pas dès sa première
+jeunesse porté les armes pour elle? On lui reprochait de laisser les
+huguenots en paix. A qui la faute? Les États généraux de 1576 ne lui
+avaient-ils pas refusé les moyens de pousser la guerre à fond?
+D'ailleurs la paix à laquelle la mauvaise volonté des trois ordres
+l'avait réduit n'avait pas été sans avantages pour la religion. Le culte
+catholique avait été rétabli dans nombre d'endroits où les bandes
+protestantes l'avaient supprimé. La tranquillité avait repeuplé les
+campagnes. Il avait donné tous ses soins à conférer les bénéfices à des
+ecclésiastiques dignes de les occuper. On se préoccupait déjà du choix
+de son successeur. C'était «se deffier par trop de la grace et bonté de
+Dieu, de la santé et vie de sadite Majesté et de la fécondité de ladite
+dame Royne sa femme<a id="footnotetag1270" name="footnotetag1270"></a><a href="#footnote1270"><sup class="sml">1270</sup></a> que de mouvoir à présent telle question et
+mesme en poursuivre la décision par la voie des armes». La guerre aux
+protestants, loin de prévenir un mal incertain, ne ferait que remplir le
+royaume «de forces estrangères, de partialitez et discordes immortelles,
+de sang, de meurtres et brigandages infinis». «Et voilà, s'écriait le
+Roi, comment la Religion Catholique y sera restablie, que
+l'Écclésiastique sera deschargé de decimes, que le Gentil-homme vivra en
+repos et seureté en sa maison et jouira de ses droicts et prérogatives,
+que les Citoyens et habitans des villes seront exempts de garnisons et
+que le pauvre peuple sera soulagé des daces et impositions qu'il
+supporte.» Il revendiquait le droit de distribuer comme il lui convenait
+les charges et les honneurs. Depuis quand les Rois ont-ils été
+«astraincts à se servir des uns plustost que des autres: car il n'y a
+loy qui les oblige à ce faire que celle du bien de leur service». Mais,
+toutefois, il avait toujours grandement honoré et chéri les princes de
+son sang, et tels que l'on dit être «autheurs de telles plainctes ont
+plustost occasion de se louer de la bonté et amitié de sadicte Majesté
+que de s'en douloir et départir».</p>
+
+<p>La guerre civile n'est pas «le chemin qu'il faut tenir pour régler les
+abus desquels l'on se plainct». Qu'on pose les armes, qu'on contremande
+les forces étrangères et qu'on délivre ce royaume du danger qu'il court.
+Alors le Roi «embrassera tres-volontiers les remèdes propres et
+convenables qui lui seront présentez pour y pourveoir»<a id="footnotetag1271" name="footnotetag1271"></a><a href="#footnote1271"><sup class="sml">1271</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1270" name="footnote1270"><b>Note 1270: </b></a><a href="#footnotetag1270">(retour) </a> Le secrétaire de Jérôme Lippomano, ambassadeur de Venise
+en France en 1577-1579, dit de Louise de Lorraine: «Elle est d'une
+constitution et complexion très faible; et c'est pourquoi on l'estime
+peu propre à avoir des enfants. Elle est plutôt maigre de corps qu'autre
+chose...» <i>Relations des ambassadeurs vénitiens sur les affaires de
+France au <span class="sc">XVI</span>e siècle</i>, publ. et trad. par Tommaseo, t. II, p. 632
+(Coll. Doc. inédits, 1838).</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1271" name="footnote1271"><b>Note 1271: </b></a><a href="#footnotetag1271">(retour) </a> 1271: <i>Le Premier Recueil de pièces...</i> 1590, p. 101-115.</blockquote>
+
+<p>Guise vit qu'il n'obtiendrait rien que par la force. Il assembla de
+toute part des troupes, il leva six mille Suisses dans les cantons
+catholiques, enrôla des lansquenets et des reîtres en Allemagne et fit
+partout des amas d'armes. Ses parents, les ducs d'Elbœuf, d'Aumale et de
+Mercœur soulevèrent la Normandie, la Picardie, la Bretagne. Mayenne
+occupa Dijon, Mâcon, Auxonne. La Châtre lui donna Bourges; Entragues,
+Orléans. Le gouverneur de Lyon, Mandelot, mécontent de la Cour, rasa la
+citadelle qui tenait la ville en bride (5 mai). Le Midi et l'Ouest
+restèrent fidèles au Roi ou à la cause protestante, mais presque toutes
+les provinces du Centre et du Nord se déclarèrent pour la Ligue. Guise
+s'empara de Toul et de Verdun, et bien qu'il eût manqué Metz, où
+d'Épernon le prévint, il barra la route aux secours que le Roi attendait
+d'Allemagne.</p>
+
+<p>A la fin de mai il avait réuni à Châlons, où il établit son quartier
+général, 25 000 fantassins et 2 000 chevaux, sans compter les troupes du
+duc d'Elbœuf et de Brissac et les garnisons qui occupaient les villages
+autour d'Épernay<a id="footnotetag1272" name="footnotetag1272"></a><a href="#footnote1272"><sup class="sml">1272</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1272" name="footnote1272"><b>Note 1272: </b></a><a href="#footnotetag1272">(retour) </a> Comte Édouard de Barthelemy, <i>Catherine de Médicis, le
+duc de Guise et le traité de Nemours, Revue des questions historiques</i>,
+t. XXVII, 1880, p. 489.</blockquote>
+
+<p>Henri était surpris par l'événement. Les Suisses qu'il venait de lever
+avec l'argent prêté par le banquier Zamet arriveraient-ils à temps? En
+son embarras, il recourut comme toujours à sa mère et la députa aux
+princes ligués. Il se comportait avec elle en enfant gâté; il la
+contrecarrait souvent; il écoutait volontiers les favoris et en
+particulier d'Épernon, qui la lui représentaient comme faible et timide,
+ou qui même insinuaient qu'elle était trop favorable aux Lorrains. Mais
+il savait par expérience quel fonds il pouvait faire sur sa tendresse?
+Avant même d'avoir connaissance du manifeste de Péronne, qui invoquait
+sa médiation, elle s'était mise en route pour aller trouver les chefs
+catholiques. Mais Guise n'était pas pressé de négocier sans avoir les
+mains pleines. Il la rejoignit seulement le 9 avril à Épernay «et,
+raconte-t-elle, estans entrez en propos, il a jecté des larmes,
+monstrant d'estre fort attristé». Pourtant elle n'en tira rien que des
+plaintes sur le voyage du duc d'Épernon en Guyenne, sur un entretien
+secret du Roi avec un agent de François de Châtillon, et sur le péril du
+catholicisme. Persuadée que c'étaient des prétextes et que la religion
+servait de couverture à ses exigences, elle s'efforça sans succès de
+savoir «les causes pour lesquelles ils se sont licenciez à faire un si
+grand mal que celuy qu'ils commençoient»<a id="footnotetag1273" name="footnotetag1273"></a><a href="#footnote1273"><sup class="sml">1273</sup></a>. Mais il éludait les
+explications. Elle le soupçonnait d'empêcher Mayenne et le cardinal de
+Bourbon de venir à la conférence où elle les conviait<a id="footnotetag1274" name="footnotetag1274"></a><a href="#footnote1274"><sup class="sml">1274</sup></a> et même il
+finit par s'en aller lui-même. Elle recourut alors au duc de Lorraine,
+qui, écrivait-elle à son fils, lui avait témoigné «un extresme regret de
+la grande faulte» où les Guise ses cousins «sont tombez et de s'estre
+tant oubliez d'avoir fait une si pernicieuse entreprise». Il assurait à
+sa belle-mère «que l'on ne feust point entré» en ces remuements, «si,
+dez qu'il alla à Joinville, il eust eu quelque commandement
+(instruction) de vous. Car il congnoissoit desjà le malcontentement
+qu'avoient ses dicts cousins; et combien qu'il ne sçeust leur
+delibération, si (toutefois) essaya-t-il tant qu'il peut (pût) de les
+destourner de rien faire à vostre préjudice». Elle ne savait pas ou
+cachait qu'elle savait le rôle équivoque de son gendre et proposait à
+son fils d'agréer ce médiateur, qui a «très bonne volonté», dit-elle, de
+lui faire «avec moy tout le très humble service qu'il pourra»<a id="footnotetag1275" name="footnotetag1275"></a><a href="#footnote1275"><sup class="sml">1275</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1273" name="footnote1273"><b>Note 1273: </b></a><a href="#footnotetag1273">(retour) </a>1273 <i>Lettres</i>, t. VIII, p. 245.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1274" name="footnote1274"><b>Note 1274: </b></a><a href="#footnotetag1274">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 255, lettre du 16 avril 1585.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1275" name="footnote1275"><b>Note 1275: </b></a><a href="#footnotetag1275">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 250-251, 14 avril 1585.</blockquote>
+
+<p>Elle l'employa d'abord à ramener Guise à Épernay. Elle s'y morfondait,
+accablée de misères physiques: accès de goutte, crise de toux avec
+douleur au côté, mal à l'oreille, mal au pied, mal au cœur, pouvant à
+peine se tenir debout et ne se levant que le temps de refaire son lit,
+et cependant plus malheureuse encore de n'avoir personne avec qui
+négocier. Les chefs ligueurs, sachant son état, espéraient qu'elle
+perdrait courage et rentrerait à Paris. Le cardinal de Bourbon
+s'attardait à faire une «nonnaine» (neuvaine) à Notre-Dame de Liesse.
+Mayenne protestait que si le Roi l'assurait «de sa bonne grase» et lui
+commandait d'«aler lui faire cervice en Flandre»<a id="footnotetag1276" name="footnotetag1276"></a><a href="#footnote1276"><sup class="sml">1276</sup></a>, c'est-à-dire
+contre les Espagnols, il partirait immédiatement; mais, en attendant, il
+n'arrivait pas. Impatientée de leur mauvais vouloir, elle écrivit à son
+fils qu'elle allait «fayre parler au roy de Navarre» «et voy bien,
+disait-elle, qu'à la fin nous en tomberon là»<a id="footnotetag1277" name="footnotetag1277"></a><a href="#footnote1277"><sup class="sml">1277</sup></a>. C'est peut-être la
+peur de ce rapprochement qui, coïncidant avec quelques échecs du parti à
+Marseille et à Bordeaux, décida les Guise et Bourbon à se hâter. Ils
+arrivèrent le 29 avril et consentirent une trêve d'armes de quinze
+jours.</p>
+
+<p>A la première entrevue, ainsi que Catherine tenait son vieil ami le
+Cardinal «embrassé», il «pleura et soupira fort, raconte-t-elle,
+monstrant avoir regrect de se voir embarqué en ces choses cy.... et sur
+les remonstrances que je luy fis, il me confessa franchement avoir fait
+une grande folie, me disant qu'il en falloit faire une en sa vie, et que
+c'estoit là la sienne, mais qu'il y avoit esté poussé par le zèle qu'il
+a à nostre religion». Elle le fit parler--car elle le savait
+bavard--pour tâcher de découvrir «ses intentions», mais elle n'en tira
+que des déclarations de bonne volonté. Au jugement du bonhomme, l'unité
+de foi était facile à rétablir pourvu qu'on se hâtât. N'importe quel
+souverain trouverait bon que le Roi ne voulût qu'une religion en son
+royaume. Il se faisait fort «que tous les princes catolicques de la
+Chrestienté, <i>voire la royne d'Angleterre</i>», feraient «ligue...
+défensive» avec Henri III, «à l'encontre de princes»--il voulait dire le
+roi de Navarre et le prince de Condé--qui se soulèveraient contre
+lui<a id="footnotetag1278" name="footnotetag1278"></a><a href="#footnote1278"><sup class="sml">1278</sup></a>. On peut juger par là de son intelligence.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1276" name="footnote1276"><b>Note 1276: </b></a><a href="#footnotetag1276">(retour) </a> 9 avril 1585, <i>Lettres</i>, t. VIII, p. 259.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1277" name="footnote1277"><b>Note 1277: </b></a><a href="#footnotetag1277">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 261.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1278" name="footnote1278"><b>Note 1278: </b></a><a href="#footnotetag1278">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 269.</blockquote>
+
+<p>Henri III consentait, quoi qu'il lui en coûtât, à révoquer son Édit de
+pacification, mais il trouvait trop humiliant d'accorder à ses sujets
+catholiques des places de sûreté, comme aux huguenots, en garantie de sa
+parole. Catherine savait qu'il faudrait céder sur ce point comme sur
+l'autre, ou sinon, «ceret (ce serait) enplatre qui ne guéryra la
+playe»<a id="footnotetag1279" name="footnotetag1279"></a>
+<a href="#footnote1279"><sup class="sml">1279</sup></a>. On le vit bien à Jalons, près de Châlons, où elle était
+allée chercher Guise et Bourbon, qui de nouveau se dérobaient. Quand le
+médecin du Roi, Miron, qui circulait entre Paris et Epernay, soignant le
+«catarrhe» de Catherine et la congestion de l'État, apporta la nouvelle
+que le Roi interdisait l'exercice de la religion prétendue réformée en
+tout son royaume, le cardinal de Bourbon, écrit Catherine à son fils,
+«prenant la parole a commencé, joingnant les mains, à rendre grace à
+Dieu de vostre saincte intention, disant... qu'il falloit du tout
+extirper et desraciner cette hérésie, c'efforçant de monstrer qu'il ne
+falloit pas seulement oster l'exercice de la prétendue religion,
+mais.... la desraciner entièrement et qu'ils ne demandoient rien que
+cela, répétant si soubvent la mesme chose» qu'elle l'avait prié
+d'abréger ce propos. Mais le duc de Guise «que je voyois bien à son
+contenance avoir grande poyne d'oyr parler ainsy franchement le cardinal
+de Bourbon» intervint pour dire «qu'en traictant du faict de la
+relligion, il falloit aussy adviser à leurs seuretés et de leurs
+colligués... et qu'ils avoient toujours joinct... les deux poincts de la
+relligion et leurs seuretés et que l'ung ne se pouvoit faire sans
+l'aultre». Catherine proposa de mettre par écrit, immédiatement «quelque
+bonne résolution» pour décharger le pauvre peuple de tant de maux, et de
+renvoyer à plus tard le règlement des sûretés. Elle s'adressa au
+Cardinal qu'elle voyait si bien disposé. Et lui tout d'abord consentit à
+ce qu'elle disait, mais il s'aperçut «qu'il s'estoit un peu trop ouvert
+au gré de Monsieur de Guise» et il en vint lui aussi aux sûretés. Le Duc
+demanda que le Roi leur fit connaître par écrit son «intention» sur ce
+point, «pour y adviser et répondre». Quoi que la Reine dît, elle ne
+réussit pas «à les ranger à leur debvoir»<a id="footnotetag1280" name="footnotetag1280"></a><a href="#footnote1280"><sup class="sml">1280</sup></a>.</p>
+
+<p>Il ne fut pas facile de se mettre d'accord sur le lieu d'une nouvelle
+conférence, le Duc refusant de revenir à Epernay et la Reine d'aller à
+Châlons, où il commandait en maître.</p>
+
+<p>Même au lit et ne pouvant écrire, Catherine parlait, dictait, ordonnait,
+veillait à tout. Elle signalait à son fils les mouvements des Ligueurs,
+écrivait aux gens de Metz de se garder, ne cessait de recommander au Roi
+«d'estre... le plus fort»<a id="footnotetag1281" name="footnotetag1281"></a><a href="#footnote1281"><sup class="sml">1281</sup></a>. «Quand vous serez préparé, vous aurez
+tousjours la paix plus avantaigeuse»<a id="footnotetag1282" name="footnotetag1282"></a><a href="#footnote1282"><sup class="sml">1282</sup></a>. Le «bâton porte paix»,
+déclarait-elle pittoresquement<a id="footnotetag1283" name="footnotetag1283"></a><a href="#footnote1283"><sup class="sml">1283</sup></a>. Le Roi n'a pas assez de forces,
+constate-t-elle avec mélancolie. Elle le presse de «hâter» ses «forces»
+et de «les avoir les plus grandes» qu'il pourra, car «aultrement chacun
+vous vouldra donner la loy et... quand ce viendra à leurs seuretés, en
+vous demandant des choses trop déraisonnables»<a id="footnotetag1284" name="footnotetag1284"></a><a href="#footnote1284"><sup class="sml">1284</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1279" name="footnote1279"><b>Note 1279: </b></a><a href="#footnotetag1279">(retour) </a> <b>Ibid.</b>, p. 275.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1280" name="footnote1280"><b>Note 1280: </b></a><a href="#footnotetag1280">(retour) </a> 7 mai 1585, t. <i>Lettres</i>, VIII, 278-279.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1281" name="footnote1281"><b>Note 1281: </b></a><a href="#footnotetag1281">(retour) </a> 25 avril 1585, <i>Ibid.</i>, p. 263.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1282" name="footnote1282"><b>Note 1282: </b></a><a href="#footnotetag1282">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 251 et p. 272.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1283" name="footnote1283"><b>Note 1283: </b></a><a href="#footnotetag1283">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 249.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1284" name="footnote1284"><b>Note 1284: </b></a><a href="#footnotetag1284">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 280.</blockquote>
+
+<p>A Sarry, où elle s'était fait porter pour attendre le Duc et le
+Cardinal, le marchandage sur les sûretés commença (12 mai). Les
+prétentions des chefs de la Ligue étaient exorbitantes. Ils demandaient
+pour le Cardinal Rouen et Dieppe; pour Guise, Metz; pour Mercœur, deux
+places à son choix en Bretagne; pour Mayenne, outre le château de Dijon
+qu'il tenait, celui de Beaune ou la citadelle de Chalon; pour le
+cardinal de Guise, le gouvernement de Reims, qui serait détaché de
+celui de la Champagne; pour d'Aumale, les places de Picardie qu'il avait
+occupées, et en outre le maintien ou le rétablissement dans leurs
+charges des gouverneurs ou des capitaines qui s'étaient déclarés pour
+leur parti. La Reine-mère rabattit le plus qu'elle put de ces exigences
+et sur le reste demanda l'avis du Roi. Henri III restreignit encore les
+concessions et plus particulièrement celles qui touchaient le duc de
+Guise et les cardinaux de Bourbon et de Guise. Quand le secrétaire
+d'État, Pinart, eut lu les réponses à leurs articles, le cardinal de
+Bourbon se leva, raconte Catherine, et «nous a dit en collere, estant
+fort rougy (rouge), que c'estoit les mectre à la gueulle aux loups,
+puisque vous ne leur bailliez poinct de seuretez particulières, non
+qu'ilz en demandassent pour eulx, mais pour le faict de la relligion».
+La Reine eut beau lui remontrer qu'ils avaient grande occasion d'être
+satisfaits des réponses du Roi; mais «comme gens qui ne se contentent
+pas de la raison et qui auroyent peult estre bien envye de mal faire, se
+sont tous ostez de leurs places, monstrans n'estre pas contens». La
+discussion reprit quelques heures après autour du lit de la Reine, qui,
+pour ne pas rompre, leur fit quelques offres, «les moindres, écrit-elle,
+qu'il m'a esté possible»<a id="footnotetag1285" name="footnotetag1285"></a><a href="#footnote1285"><sup class="sml">1285</sup></a>. Mais le lendemain le cardinal de Bourbon
+et le Duc vinrent dans sa chambre lui déclarer qu'ils n'avaient aucun
+pouvoir de diminuer les articles arrêtés de concert avec leurs
+«colligués» et qu'ils allaient les avertir de la réponse du Roi. Elle
+leur reprocha de lui servir cette défaite après l'avoir tenue deux mois
+là et «entretenue et abuzée si longuement de tant de déguisement»--et
+elle menaça de partir dès le lendemain<a id="footnotetag1286" name="footnotetag1286"></a><a href="#footnote1286"><sup class="sml">1286</sup></a>. Mais probablement elle
+n'en avait pas grande envie. Le duc de Lorraine, bailleur de fonds de la
+Ligue et avocat-conseil de la Reine-mère, s'entremit pour empêcher la
+rupture, écrit Catherine à son fils, et «désirant au contraire (comme
+j'ay tousjours congneu qu'il faisoit) que nous peussions prendre une
+bonne résollution au bien de vostre service et repos de vostre royaume,
+et, comme je pense, pour le bien aussi de ses cousins parlant à eulx et
+leur remonstrant le tort qu'ilz se faisoient, a renoué nostre
+négotiation»<a id="footnotetag1287" name="footnotetag1287"></a><a href="#footnote1287"><sup class="sml">1287</sup></a>. Le débat reprit. Elle représenta à Guise qu'obliger
+le Roi à priver ses serviteurs restés fidèles de leur gouvernement pour
+en investir les ligueurs, c'était «partir avec lui son royaume». Mais
+l'autre soutenait que «ce qu'ilz désirent n'est que pour seureté de la
+relligion»<a id="footnotetag1288" name="footnotetag1288"></a><a href="#footnote1288"><sup class="sml">1288</sup></a>. Quelque concession qu'elle fît, les chefs ligueurs
+trouvaient toujours que ce n'était pas assez<a id="footnotetag1289" name="footnotetag1289"></a><a href="#footnote1289"><sup class="sml">1289</sup></a>.</p>
+
+<p>Le Cardinal en convenait lui-même dans une lettre à Mme de Nevers (29
+mai). «La Reine nous parle de la paix, mais nous demandons tant de
+choses pour le bien de nostre relligion que je ne croi [pas] qu'on
+accorde nos demandes»<a id="footnotetag1290" name="footnotetag1290"></a><a href="#footnote1290"><sup class="sml">1290</sup></a>. Guise informait aussi le duc de Nevers
+qu'il assemblait «des forces de toutes parts en diligence afin d'estre
+prest à conclure les choses le bâton à la main. Il se montrait si
+intransigeant parce qu'il avait avis de l'arrivée de 8 000 Suisses, que
+lui amenait le colonel Pfyffer.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1285" name="footnote1285"><b>Note 1285: </b></a><a href="#footnotetag1285">(retour) </a> 29 mai 1585, <i>Lettres</i>, t. VIII, p. 303 et 305.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1286" name="footnote1286"><b>Note 1286: </b></a><a href="#footnotetag1286">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 306, 30 mai.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1287" name="footnote1287"><b>Note 1287: </b></a><a href="#footnotetag1287">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 306.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1288" name="footnote1288"><b>Note 1288: </b></a><a href="#footnotetag1288">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 307.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1289" name="footnote1289"><b>Note 1289: </b></a><a href="#footnotetag1289">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 310, 31 mai.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1290" name="footnote1290"><b>Note 1290: </b></a><a href="#footnotetag1290">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. VIII, p. 292, note 1.</blockquote>
+
+<p>Catherine désespérait d'aboutir. Elle écrivait à Villeroy pour le redire
+à son fils «qu'il (le Roi) n'aura jeamès la pays (paix), s'yl ne feyt
+quelque chouse pour Monsieur le cardinal de Bourbon et qu'il set (se)
+trompe s'il panse autrement, car quelque chouse qu'yl (le Cardinal) dye,
+yl n'y en a poynt qui veulle plus avoir cet qu'il veult que luy... et
+aussi Monsieur de Guise... car heu deus contemps (contents), les autres
+y (ils) les fayront contenter»<a id="footnotetag1291" name="footnotetag1291"></a><a href="#footnote1291"><sup class="sml">1291</sup></a>. Elle protestait qu'elle disait au
+Roi la vérité, et, sachant qu'à la Cour on l'accusait de faiblesse pour
+les Lorrains, elle offrit de se retirer: «J'attends en grande dévotion,
+écrit-elle à Henri III le 10 juin, ce qu'il vous plaira que je fasse,
+car je n'ose partir sans le savoir, veu ce que m'avez mandé que après
+que tout seroit faict ou failly, je ne partisse que je n'eusse de vos
+nouvelles; ce que je souhaite estre bientost, car ne vous servant icy de
+rien je désire infiniment vous voir et avoir parlé une heure à vous seul
+et après j'iray où et faire ce qui vous plaira; car je ne plains ma
+poyne, sinon quand elle ne vous sert de rien»<a id="footnotetag1292" name="footnotetag1292"></a><a href="#footnote1292"><sup class="sml">1292</sup></a>.</p>
+
+<p>C'est la seconde fois qu'elle met son fils en demeure de lui laisser les
+mains libres ou de la rappeler. La veille, les Ligueurs lui avaient
+présenté leur «<i>Requeste au Roy et dernière résolution des Princes,
+Seigneurs... pour monstrer clairement que leur intention n'est autre que
+la promotion et avancement de la gloire honneur de Dieu et extirpation
+des hérésies sans rien attenter à l'Estat...</i>»<a id="footnotetag1293" name="footnotetag1293"></a><a href="#footnote1293"><sup class="sml">1293</sup></a> C'était leur
+ultimatum. Ils demandaient un édit contre les hérétiques sans réserve ni
+restriction, offrant, si le Roi voulait l'exécuter, avec les forces dont
+ils disposaient, de se départir de toutes autres sûretés «que celles qui
+dépendent de sa bonne grace, de leur innocence et de la bien-veillance
+des gens de bien».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1291" name="footnote1291"><b>Note 1291: </b></a><a href="#footnotetag1291">(retour) </a> 3 juin 1585, <i>Ibid.</i>, p. 311.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1292" name="footnote1292"><b>Note 1292: </b></a><a href="#footnotetag1292">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 316.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1293" name="footnote1293"><b>Note 1293: </b></a><a href="#footnotetag1293">(retour) </a> <i>Recueil de pièces</i>, p. 325.</blockquote>
+
+<p>En même temps, ils faisaient avancer leurs troupes. Le colonel Pfyffer,
+qui les avait rejoints, leur amenait des Suisses et se faisait fort de
+débaucher les Suisses du Roi. La Reine n'avait pas cessé de craindre une
+attaque sur Paris «où yl (le duc de Guise), écrivait-elle déjà le 21
+mai, espère faire un grand efest (effet) pour les yntelligense qu'il
+s'asseure d'y avoir, à ce qu'il dyst tout hault sans nomer personne.
+Faytes-y prendre guarde, et surtout autour de vostre personne, car vous
+voyés tant d'infydélités que je meurs de peur»<a id="footnotetag1294" name="footnotetag1294"></a><a href="#footnote1294"><sup class="sml">1294</sup></a>. Elle insiste: «Jé
+aublié de dyre au Roy qu'il pregne guarde à luy et dans Parys qu'il n'i
+avyègne neule sedytyon, aprochans ceus [d']ysi»<a id="footnotetag1295" name="footnotetag1295"></a><a href="#footnote1295"><sup class="sml">1295</sup></a>. Henri III prit
+des mesures en conséquence; la garde des portes fut renforçée; les chefs
+de la milice parisienne qui étaient suspects furent destitués, et
+remplacés par des officiers de robe longue et de robe courte. Il se
+donna une nouvelle garde du corps, les Quarante-Cinq, «pour estre
+toujours auprès de lui». C'étaient pour la plupart des cadets de
+Gascogne, qui n'avaient rien à espérer que de sa faveur, et qui lui
+étaient dévoués jusqu'à la mort et jusqu'au crime<a id="footnotetag1296" name="footnotetag1296"></a><a href="#footnote1296"><sup class="sml">1296</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1294" name="footnote1294"><b>Note 1294: </b></a><a href="#footnotetag1294">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. VIII, p. 290.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1295" name="footnote1295"><b>Note 1295: </b></a><a href="#footnotetag1295">(retour) </a> Lettre du 7 juin à Brulart, <i>Lettres</i>, t. VIII, p.
+313.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1296" name="footnote1296"><b>Note 1296: </b></a><a href="#footnotetag1296">(retour) </a> Mariéjol, <i>Histoire de France de Lavisse</i>, t. VI, 1, p.
+247.</blockquote>
+
+<p>Cependant sa mère le pressait de traiter avec les chefs ligueurs à tout
+prix. Il finit par céder et envoya Villeroy à Epernay porter les
+articles de sa capitulation. L'accord fut arrêté le 20 juin et signé le
+7 juillet à Nemours. Le Roi prit à sa charge les forces levées par la
+Ligue, permit aux cardinaux de Bourbon et de Guise, aux ducs de Guise,
+de Mayenne et de Mercœur d'avoir une garde à cheval qu'il paya, concéda
+des places de sûreté à tous les chefs du parti, et des avantages et des
+faveurs à leurs clients et à leurs amis.</p>
+
+<p>Naturellement, le traité conclu, les ennemis de Catherine l'accusèrent
+de l'humiliation de son fils. Pour se rendre nécessaire, elle aurait
+encouragé le duc de Guise à prendre les armes, et favorisé de tout son
+pouvoir le succès du parti catholique<a id="footnotetag1297" name="footnotetag1297"></a><a href="#footnote1297"><sup class="sml">1297</sup></a>. Mais sa correspondance
+prouve qu'elle défendit de son mieux les intérêts du Roi, et qu'elle
+subit une paix humiliante pour éviter une guerre, dont les suites
+auraient pu être plus humiliantes encore, ou même funestes. Henri III
+n'aurait pu faire tête aux ligueurs qu'en appelant les réformés à
+l'aide, mais c'eût été reconnaître pour successeur le roi de Navarre,
+malgré son hérésie, et risquer de soulever le reste des catholiques.
+Entre deux maux, Catherine avait choisi le moindre.</p>
+
+<p>Et vraiment, sauf ce calcul des chances et sa tendresse pour ce fils
+qu'elle savait incapable d'un effort suivi, quel autre motif aurait pu
+la déterminer à rapprocher au prix de tant de concessions Henri III et
+le duc de Guise? On n'imaginera pas que ce fut par excès de zèle
+religieux. Il est vrai qu'en vieillissant elle est devenue plus dévote.
+Et, sans vouloir rien préjuger de sa croyance d'alors au Purgatoire et à
+la rémission des péchés, il est remarquable toutefois qu'en 1568 elle ne
+se fût pas décidée, malgré les sollicitations du peintre Vasari, à faire
+les frais d'un service perpétuel en l'église de Saint-Laurent de
+Florence pour le repos de l'âme de son père, de sa mère et de son frère
+naturel, Alexandre. Mais les épreuves, qui allaient se multipliant, lui
+rappelèrent la nécessité de recourir à Dieu, ce maître souverain<a id="footnotetag1298" name="footnotetag1298"></a><a href="#footnote1298"><sup class="sml">1298</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1297" name="footnote1297"><b>Note 1297: </b></a><a href="#footnotetag1297">(retour) </a> Davillé, <i>Les prétentions de Charles III à la couronne
+de France</i>, p. 91, et références, note 2.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1298" name="footnote1298"><b>Note 1298: </b></a><a href="#footnotetag1298">(retour) </a> Déjà en 1575, quand les huguenots et les catholiques
+unis se préparaient à faire la loi à Henri III, elle lui recommandait
+d'apaiser l'ire céleste, en renouvelant les ordonnances contre les
+blasphémateurs, en nommant des gens de bien aux bénéfices
+ecclésiastiques et aux évêchés. <i>Lettres</i>, t. V, p. 145-146.
+
+<p>Le péril de son fils la fait souvenir alors qu'il y avait peut-être une
+âme en peine, celle d'Henri II, et, mêlant ses inquiétudes de mère à ses
+regrets d'épouse, elle fonda (23 janvier 1576) une messe perpétuelle en
+l'«église, collegial et chappelle royal Nostre Dame de Cléry» pour le
+roi Henri défunt, pour elle et les rois ses enfants, «et pour la paix et
+repos de ce royaume et pour la conservation d'icelluy». Elle donna et
+légua au chapitre une rente de 220 livres sur les revenus de la baronnie
+de Levroux--terre et baronnie incorporée et unie au domaine de
+Chenonceaux--à charge pour le doyen et les chanoines de dire tous les
+jours à perpétuité une messe basse au principal autel, à sept heures du
+matin, après la messe fondée en cette église par «deffunct et de bonne
+mémoire le roi Loys unziesme»--à qui, on se le rappelle, elle pensait
+beaucoup en ce temps-là--et chaque an «ung service et obit complet le
+dixième jour de juillet», jour anniversaire de la mort d'Henri II.
+<i>Lettres</i>, t. VIII, p. 412. Trois jours après (26 janvier 1576),
+Catherine affectait aux embellissements de Chenonceaux les revenus de la
+baronnie de Levroux; mais elle réservait expressément 220 livres pour la
+fondation de Cléry (<i>Lettres</i>, t. VIII, p. 24, note). En 1582, quand
+elle disposa de la baronnie en faveur de la comtesse de Fiesque
+(Alfonsina Strozzi), elle proposa aux chanoines et obtint d'imputer les
+220 livres sur le duché d'Orléans qui lui avait été attribué.</p></blockquote>
+
+<p>Elle ne s'était jusque-là préoccupée, à ce qu'il semble, que du corps de
+son mari, à qui elle préparait un «sepulchre magnifique» à Saint-Denis.
+Maintenant, elle paraît tout à fait convaincue de l'efficacité des
+œuvres au sens catholique. Dans une lettre du 27 avril 1582, elle
+annonce à son ambassadeur à Venise, Arnaud Du Ferrier, qu'elle voue un
+présent à Notre-Dame de Lorette, et, comme il n'est achevé, elle désire
+que le bon Père Edmond Auger--ce Jésuite dont en 1573 elle dénonçait le
+prosélytisme au duc d'Anjou--demeure en Italie encore quelque temps afin
+que l'offrande soit présentée «de sa main» «comme une chose» qu'elle a
+«très au cœur»<a id="footnotetag1299" name="footnotetag1299"></a><a href="#footnote1299"><sup class="sml">1299</sup></a>. C'est probablement la lampe (<i>lampade</i>) dont il
+est question dans un acte du 8 avril 1587 et dans une lettre du 2 août
+de la même année, qui devait brûler perpétuellement devant l'autel de la
+Madone et à l'entretien de laquelle elle affecta une somme annuelle de
+cent écus pris sur ses revenus de Rome<a id="footnotetag1300" name="footnotetag1300"></a><a href="#footnote1300"><sup class="sml">1300</sup></a>. Après une entrevue de ses
+fils, Henri III et le duc d'Anjou, à Mézières, et une nouvelle
+réconciliation, elle écrivait de cette ville même son intention de
+donner aux Murate de Florence, les bonnes Murate, dont elle sollicitait
+les prières pour le Roi et pour elle, des biens-fonds en Toscane, d'un
+revenu de 6 000 écus<a id="footnotetag1301" name="footnotetag1301"></a><a href="#footnote1301"><sup class="sml">1301</sup></a>. Par contrat du 5 juin 1584, elle les
+gratifia en toute propriété d'un grand domaine de quatre fermes qu'elle
+avait acheté au Val d'Elsa, à charge pour l'abbesse et les nonnes de
+chanter tous les jours le <i>Salve Regina</i> pour le salut, santé et
+conservation de son très cher fils, Henri III, roi de France, et de
+célébrer une messe solennelle des morts le 10 juillet pour l'âme d'Henri
+II. Elle demandait pour elle-même de dire à son intention, de son
+vivant, la veille de Sainte-Catherine, les vêpres, et le jour même (25
+novembre) la messe; et à perpétuité, quand Dieu l'aurait rappelée à lui,
+les vêpres et matines des morts, le jour anniversaire de sa mort, et le
+lendemain l'office et messe des morts<a id="footnotetag1302" name="footnotetag1302"></a><a href="#footnote1302"><sup class="sml">1302</sup></a>. Dans la lettre qu'elle leur
+écrivit le 14 août 1584, pour leur annoncer l'envoi de l'acte de
+donation, elle les prévenait aussi qu'elle mettait à leur disposition
+mille écus d'or d'Italie, dont la moitié devait être employée à l'achat
+du bétail pour les métairies dont elle les faisait propriétaires «et le
+surplus au paiement d'une statue de marbre qui me représentera, laquelle
+sera mise» en leur «église suyvant le pourtraict (le dessin)» qu'elle
+adressait au grand-duc de Toscane<a id="footnotetag1303"
+ name="footnotetag1303"></a><a href="#footnote1303"><sup class="sml">1303</sup></a>. La donation faite à Saint-Louis
+des Français à Rome (mai 1584) est plus connue parce qu'elle a
+duré<a id="footnotetag1304" name="footnotetag1304"></a>
+<a href="#footnote1304"><sup class="sml">1304</sup></a>. Après de longs procès contre Marguerite de Parme, veuve
+d'Alexandre de Médicis (voir l'appendice), Catherine avait recouvré une
+grande partie des biens-fonds des Médicis, entre autres le palais des
+Médicis--aujourd'hui palais du Sénat--situé tout à côté de l'église
+Saint-Louis et de l'hôpital de la nation française, ainsi que des
+maisons et boutiques et autres constructions contiguës à ce palais. De
+toutes ces dépendances, la Reine assigna le revenu aux gouverneurs et
+administrateurs de l'église et de l'hôpital aux mêmes conditions de
+prières et de messes. Sixte-Quint avait chargé Saint-Gouard, alors
+ambassadeur à Rome, de remettre à Catherine de sa part «une medaille
+qui, avec un cent de semblables, a esté trouvée dans une cassette
+d'airain, presque toute consommée de la rouille, parmy les fouilles
+qu'il a faict à Saint-Jehan de Latran près le baptistaire de
+Constantin». Le Pape était «après à verifier si ce aura esté ledict
+Constantin ou sainte Hélène, sa mère, qui les y aura mises, et lors il
+se déllibère d'y appliquer une infinité de très grandes
+indulgences<a id="footnotetag1305" name="footnotetag1305"></a><a href="#footnote1305"><sup class="sml">1305</sup></a>». Saint-Gouard, marquis de Pisani, très fin courtisan
+sous sa rudesse apparente, n'aurait pas ajouté qu'il ne faillirait pas
+d'envoyer les indulgences à la Reine si elle n'y avait pas eu foi.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1299" name="footnote1299"><b>Note 1299: </b></a><a href="#footnotetag1299">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. VIII. p. 53.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1300" name="footnote1300"><b>Note 1300: </b></a><a href="#footnotetag1300">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, t. IX, p. 227, et t. IX, p. 451. Sur les
+biens-fonds de Catherine à Rome et en Toscane, voir en appendice, <i>Les
+droits de Catherine sur l'héritage des Médicis</i>, p. 413-414.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1301" name="footnote1301"><b>Note 1301: </b></a><a href="#footnotetag1301">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. VIII, p. 112.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1302" name="footnote1302"><b>Note 1302: </b></a><a href="#footnotetag1302">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, t. VIII, p. 442.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1303" name="footnote1303"><b>Note 1303: </b></a><a href="#footnotetag1303">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. VIII, p. 208.--En 1588, elle renonça à
+faire payer aux Murate les frais de la statue et même leur envoya un
+portrait d'elle «au vif très bien faict». <i>Lettres</i>, t. VIII, p. 208,
+note 3. C'est peut-être celui qui est dans le couloir du Musée des
+Uffizi au palais Pitti.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1304" name="footnote1304"><b>Note 1304: </b></a><a href="#footnotetag1304">(retour) </a> Texte de la donation, <i>Lettres</i>, t. IX, p. 493-494--Cf.
+t. IX, p. 451, 221 et 227.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1305" name="footnote1305"><b>Note 1305: </b></a><a href="#footnotetag1305">(retour) </a> Lettre de Pisani du 30 juin 1587 en app. dans <i>Lettres</i>,
+t. IX, p. 481-482.</blockquote>
+
+<p>Mais bien qu'elle multipliât les œuvres pies à mesure qu'elle approchait
+de sa fin--et cela autant et peut-être plus par habitude traditionnelle
+que par ferveur--elle continuait à distinguer la religion de la
+politique. Elle resta toujours ennemie des pratiques outrées:
+flagellations, retraites, processions et pèlerinages, où son fils
+cherchait l'aide de Dieu, oubliant de s'aider lui-même. A propos d'un
+voyage à pied à Notre-Dame de Cléry, elle écrivait avec humeur à
+Villeroy: «... La dévotyon ayst bonne et le Roy son père enn a fets dé
+voyages à Cléry et à Saint-Martyn-de-Tours, mès yl ne laiset (laissait)
+rien de cet qu'yl falloyt pour fayre ses afayres»<a id="footnotetag1306" name="footnotetag1306"></a><a href="#footnote1306"><sup class="sml">1306</sup></a>. Elle n'était ni
+enthousiaste ni dupe des affectations de zèle. Elle savait ce qu'elles
+cachent le plus souvent d'ambition et, pour la sincérité des intentions,
+elle assimilait les souverains catholiques, Philippe II et le duc de
+Savoie, Charles-Emmanuel, bandés contre Genève et l'Angleterre
+protestante, aux chefs huguenots qui avaient tenté de la faire
+prisonnière à Meaux avec ses enfants<a id="footnotetag1307" name="footnotetag1307"></a><a href="#footnote1307"><sup class="sml">1307</sup></a>. Ce n'est donc ni par
+sympathie personnelle, ni par illusion, ni par connivence, qu'elle
+souscrivait aux exigences des princes catholiques, mais parce qu'ils
+étaient les maîtres de l'heure. Une de ses maximes était de gagner du
+temps au prix des sacrifices nécessaires et de savoir attendre le tour
+de roue, celui-là favorable, de la fortune. En conséquence, le 18
+juillet, quelques jours après la paix de Nemours, le Roi porta lui-même
+au Parlement un édit, qui révoquait tous les édits de pacification,
+n'autorisait plus qu'une seule religion dans le royaume, bannissait les
+ministres, obligeait les simples fidèles à se convertir ou à s'exiler
+dans les six mois, déclarait tous les hérétiques incapables d'exercer
+aucunes charges publiques, états, offices, dignités et leur ordonnait de
+restituer les places de sûreté.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1306" name="footnote1306"><b>Note 1306: </b></a><a href="#footnotetag1306">(retour) </a> 9 mars 1584, <i>Lettres</i>, t. VIII, p. 178, cf. L'Estoile,
+II, p. 149-150.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1307" name="footnote1307"><b>Note 1307: </b></a><a href="#footnotetag1307">(retour) </a> Lettre à Villeroy du 13 novembre 1586, <i>Lettres</i>, t. IX,
+p. 83. Sur les armements de Philippe II contre l'Angleterre et la
+préparation de l'<i>Armada</i>, voir les lettres d'Henri III et de ses
+ambassadeurs à Venise, Charrière, <i>Négociations de la France dans le
+Levant</i>, t. IV, p. 542-562 et les notes; et sur les projets de
+Charles-Emmanuel contre Genève, Rott, <i>Histoire de la représentation
+diplomatique de la France auprès des Cantons suisses</i>, t. II, 274, 279,
+283 et références; et aussi le chapitre V du t. I d'Italo Raulich,
+<i>Storia di Carlo Emmanuele I duca di Savoia</i>, Turin, 1896, p. 230-314.
+Toutefois Catherine semble croire que les levées de soldats même en
+Italie menacent surtout l'Angleterre.</blockquote>
+
+<p>Il restait à imposer aux protestants et à leur chef cet arrêt
+d'extermination. Le roi de Navarre racontait plus tard à
+l'historiographe Pierre Mathieu, qu'en apprenant la paix de Nemours, il
+avait eu quelques heures de réflexion si douloureuse que la moitié de sa
+moustache avait blanchi. Son imagination avait peut-être au cours du
+temps traduit son émotion en une forme concrète, mais elle n'en a pas
+probablement exagéré le coup. Il devait craindre que le bloc catholique
+ne l'écrasât de sa masse et sous son élan. Mais il se ressaisit vite.
+Avec une dignité ferme, il demanda compte à la négociatrice de cette
+paix qui bannissait, lui écrivait-il, «une grande partie des subjets de
+ce royaulme et bons François» et qui armait, disait-il, «les
+conspirateurs... de la force et autoricté du Roy» contre eux et contre
+lui-même<a id="footnotetag1308" name="footnotetag1308"></a><a href="#footnote1308"><sup class="sml">1308</sup></a>. Il déclarait fièrement qu'ayant cet honneur d'appartenir
+au Roi de si près et de tenir tel degré en ce royaume, il se sentait
+tenu de s'opposer «à la ruyne de la Couronne et Maison de France» de
+tout son pouvoir «contre ceulx qui la voudroyent entreprendre».</p>
+
+<p>Et cependant Catherine ne désespérait pas, à ce qu'il semble, de
+l'amener à se convertir ou tout au moins à souffrir qu'il n'y eût «plus
+exercice en ce roiaulme que de la religion catholicque apostolticque et
+romaine<a id="footnotetag1309" name="footnotetag1309"></a><a href="#footnote1309"><sup class="sml">1309</sup></a>». Mais supposer qu'il changerait d'Église et trahirait les
+proscrits pour assurer le repos de son fils, c'était bien mal le
+connaître et montrer peu de psychologie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1308" name="footnote1308"><b>Note 1308: </b></a><a href="#footnotetag1308">(retour) </a> <i>Lettres missives</i>, t. II, p. 98, 21 juillet.--Cf. t.
+II, p. 88.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1309" name="footnote1309"><b>Note 1309: </b></a><a href="#footnotetag1309">(retour) </a> Lettre à Bellièvre du 31 mai 1585, <i>Lettres</i>, t. VIII,
+p. 308. Dans cette lettre elle dit que la conversion du roi de Navarre
+était le seul moyen «de veoir le repos bien asseuré en ce roiaulme».</blockquote>
+
+<p>Il est possible que ses préventions l'aient empêchée d'apprécier
+l'intelligence de son gendre. Elle avait d'ailleurs une si haute idée de
+sa finesse qu'elle pensait l'avoir toute accaparée. Elle le croyait un
+peu fol, et il est vrai qu'il l'était, mais seulement en amour, et elle
+l'imaginait incapable d'une politique personnelle, mené et stylé par
+ses maîtresses et ses conseillers. Dans une lettre à Henri III, lors des
+conférences d'Epernay, elle le comparait à son oncle le cardinal, ce
+vieillard sans cervelle. «...Monsieur de Guise, disait-elle est comme le
+maistre d'escole et fait tout ainsy du Cardinal que faisoit en Guyenne,
+quand j'y estois, le vicomte de Turenne du roy de Navarre»<a id="footnotetag1310" name="footnotetag1310"></a><a href="#footnote1310"><sup class="sml">1310</sup></a>. Aussi
+était-elle d'avis de bien traiter tous les personnages influents de son
+entourage. Elle recommandait à Bellièvre, qui s'occupait plus
+particulièrement des affaires de Navarre, d'être plein de prévenances
+pour le sieur de Clervaut, qui représentait son gendre auprès de son
+fils. Elle-même restait en correspondance avec Turenne, ce Mentor
+imaginaire. A tout hasard, elle conseillait de se préparer à la guerre.</p>
+
+<p>Mais Henri III y montrait peu d'inclination. Il en voulait aux ligueurs,
+ses sujets en révolte, de lui avoir fait la loi; il en voulait à sa mère
+de lui avoir forcé la main et imposé la paix. En ses crises de colère et
+de dignité, il ne consultait et ne ménageait personne. Il s'en prit au
+successeur de Grégoire XIII, Sixte-Quint, dont cependant il avait besoin
+pour aliéner des biens du clergé jusqu'à concurrence de deux millions
+d'or de revenu. Il fit défendre au nouveau nonce, Fabio Mirto
+Frangipani, archevêque de Nazareth, à qui il prêtait des sentiments
+ligueurs et espagnols, de s'avancer plus loin que Lyon. A Rome, Pisani,
+avisé le premier, alla solliciter du Pape comme une faveur le rappel de
+Frangipani, et ajouta incidemment que le Roi l'avait prié de s'arrêter à
+Lyon. Mais Sixte-Quint, violent et autoritaire, sans attendre les
+explications d'Henri III, fit donner l'ordre à l'ambassadeur (25 juillet
+1585)<a id="footnotetag1311" name="footnotetag1311"></a><a href="#footnote1311"><sup class="sml">1311</sup></a> de sortir de Rome le jour même et des États pontificaux dans
+les cinq jours. Cette querelle entre le Roi et le Pape remettait en
+question la paix de Nemours.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1310" name="footnote1310"><b>Note 1310: </b></a><a href="#footnotetag1310">(retour) </a> 29 mai 1585, <i>Lettres</i>, t. VIII, p. 302.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1311" name="footnote1311"><b>Note 1311: </b></a><a href="#footnotetag1311">(retour) </a> Guy de Bremond d'Ars, <i>Jean de Vivonne</i> (Pisani), <i>sa
+vie et ses ambassades</i>, 1884, p. 182-185.</blockquote>
+
+<p>Catherine ne fut, semble-t-il, informée qu'après coup. Son fils
+affectait de la tenir à l'écart des affaires<a id="footnotetag1312" name="footnotetag1312"></a><a href="#footnote1312"><sup class="sml">1312</sup></a>. Elle saisit
+l'occasion de ce différend pour offrir ses bons offices, qu'on ne lui
+demandait pas. Au fond, elle trouvait au Roi autant de tort qu'au Pape,
+mais elle ne se serait pas aventurée à le lui dire. Elle commença par
+écrire à Pisani qu'elle était «très marrie de l'injure faite au Roi «en
+sa» personne»<a id="footnotetag1313" name="footnotetag1313"></a><a href="#footnote1313"><sup class="sml">1313</sup></a>. Elle recommanda au cardinal Ferdinand de Médicis
+les intérêts de leur maison. Puis, ayant su quelque temps après que
+Sixte-Quint se préparait à excommunier le roi de Navarre et à le
+déclarer déchu de ses droits à la Couronne, elle adressa à Villeroy,
+n'osant l'adresser directement à Henri III, son avis sur les difficultés
+pendantes. Elle ne se préoccuperait pas, disait-elle, de la bulle
+annoncée s'il n'y avait lieu de craindre qu'elle n'apportât «plus de mal
+que ce que nous avons ou sommes prestz à avoir». Le roi de Navarre ne
+montrait pas grande envie de se soumettre à la volonté du Roi et ses
+dispositions n'en seraient pas changées. «... En tout cecy (renvoi de
+l'ambassadeur et obstination du roi de Navarre) je n'y vois mal que pour
+le Roy, car si je le voyois avoir les moyens pour estre fort, comme je
+voudrois qu'il le fust, je ne me soucierois pas d'un bouton de toutes
+les pratiques et menées, car il n'y aurait pape ny roy et moins encores
+ses subjets qui ne s'estimassent bien heureux les uns de luy complaire,
+les autres de luy obéir». On avait besoin du consentement du Pape pour
+tirer quelque argent du clergé. «... Jusque là si j'estais creue (et
+cette réserve prouve qu'elle ne l'était pas en ce moment), je ferois le
+doux à tous papes et roys pour avoir le moyen de avoir les forces telles
+que je peusse commander et non leur obéyr, car de commander et n'estre
+point obéy, il vaut mieux faire semblant de ne vouloir que ce qu'on
+peut, jusques à ce que l'on puisse faire ce que l'on doit»<a id="footnotetag1314" name="footnotetag1314"></a><a href="#footnote1314"><sup class="sml">1314</sup></a>. Il ne
+faut pas s'émouvoir trop de l'insulte faite au Roi, car elle vient,
+dit-elle avec quelque dédain, d'un pape et non d'un prince. Et
+d'ailleurs «... vous savez comme l'on a affaire de luy pour avoir de
+l'argent et aussi pour l'empescher de faire quelque chose extraordinaire
+contre le service du Roy, veu le peu de raison qu'il a (Sixte-Quint
+passait très justement pour être colérique) et le peu de respect qu'il
+porte à tous les princes»<a id="footnotetag1315" name="footnotetag1315"></a><a href="#footnote1315"><sup class="sml">1315</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1312" name="footnote1312"><b>Note 1312: </b></a><a href="#footnotetag1312">(retour) </a> Rares sont les lettres d'un caractère politique en août
+et septembre 1585.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1313" name="footnote1313"><b>Note 1313: </b></a><a href="#footnotetag1313">(retour) </a>: 17 août 1585, <i>Lettres</i>, t. VIII, p. 347.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1314" name="footnote1314"><b>Note 1314: </b></a><a href="#footnotetag1314">(retour) </a> 14 septembre 1585, <i>Lettres</i>, t. VIII, p. 350-351.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1315" name="footnote1315"><b>Note 1315: </b></a><a href="#footnotetag1315">(retour) </a> 16 septembre 1585, <i>Ibid.</i>, p. 352.</blockquote>
+
+<p>Elle croyait si utile de «rhabiller ce désaccord» qu'elle offrait
+d'aller elle-même à Rome. Le Roi y avait envoyé M. de Lenoncourt, mais
+l'évêque d'Auxerre n'était pas l'ambassadeur qu'il eût fallu. Ce n'était
+pas, assurait-elle, par dépit qu'elle blâmait ce choix, bien qu'elle
+vît, «à dire la vérité», qu'on l'avait fait pour empêcher qu'elle n'y
+allât et ne fit «quelque chose» à son «avis»<a id="footnotetag1316" name="footnotetag1316"></a><a href="#footnote1316"><sup class="sml">1316</sup></a>. Maintenant elle n'y
+pourrait aller que si son fils faisait entendre au Pape par le cardinal
+d'Este, protecteur des affaires de France, les raisons de son voyage et
+si Sixte-Quint renonçait à sa déclaration contre le roi de Navarre. Elle
+mettait tant de conditions à son envoi qu'il n'est pas bien sûr qu'elle
+en eût envie. Mais elle tenait à démontrer son affection à ce fils qui
+la boudait. C'est aussi à même fin qu'elle travaillait et réussit, après
+une négociation de près d'un an<a id="footnotetag1317" name="footnotetag1317"></a><a href="#footnote1317"><sup class="sml">1317</sup></a>, à décider le duc de Nevers à
+faire amende honorable à Henri III de sa velléité d'adhésion à la Ligue.
+Mais quelque zèle qu'elle montrât, elle n'avait plus même crédit. Le
+désaccord de la mère et du fils sur la politique à suivre allait
+grandissant. Henri III, par paresse, par scrupules dynastiques, par
+orgueil, par haine des Guise, ne se décidait pas à faire aux protestants
+la guerre sans merci à laquelle il s'était obligé.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1316" name="footnote1316"><b>Note 1316: </b></a><a href="#footnotetag1316">(retour) </a> 14 septembre 1585, <i>Ibid.</i>, p. 351.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1317" name="footnote1317"><b>Note 1317: </b></a><a href="#footnotetag1317">(retour) </a>: Documents publiés par M. le Cte Baguenault de Puchesse,
+<i>Lettres</i>, t. VIII, <i>passim</i>, et t. IX, app., p. 397 sqq.</blockquote>
+
+<p>Catherine appréhendait le danger de ces atermoiements. La Ligue
+marcherait contre le Roi, si le Roi ne marchait contre les hérétiques.
+Que le Pape publie la bulle privatoire contre le roi de Navarre, et il
+«se faut résoudre de faire, écrivait-elle à Villeroy, mais à
+l'intention de son fils, ce que du commencement de tout ce remument icy
+ceux (les ligueurs) qui les (le) ont commencé, en ont projeté. Car aussi
+bien si vous ne faictes de bonne voulonté, à la fin on sera contrainct
+d'en venir là»<a id="footnotetag1318" name="footnotetag1318"></a><a href="#footnote1318"><sup class="sml">1318</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1318" name="footnote1318"><b>Note 1318: </b></a><a href="#footnotetag1318">(retour) </a> 14 septembre, <i>Lettres</i>, t. VIII, p. 351.</blockquote>
+
+<p>Henri III parut décidé. Il se rapprocha de sa mère, et le 16 octobre il
+fit enregistrer par le Parlement une déclaration du 7, qui ordonnait à
+tous ses sujets protestants de se convertir dans quinze jours ou de
+quitter le royaume.</p>
+
+<p>Mais il employa le moins possible les chefs de la Ligue à exécuter le
+dessein de la Ligue. Il ne confia pas d'armée au duc de Guise, et s'il
+consentit à donner à Mayenne le commandement de celle de Guyenne, il
+négligea de lui envoyer des renforts et de l'argent. Il eut ce
+contentement que Condé rejeta au delà de la Loire le duc de Mercœur, qui
+avait envahi le Poitou, et qu'il fut à son tour mis en déroute par Henri
+de Joyeuse, un frère du favori, et forcé de se réfugier à Guernesey
+(octobre). Ce double succès des protestants sur les ligueurs et des
+troupes royales sur les protestants l'enhardit tant qu'il avoua les
+bourgeois d'Auxonne, qui le 1er novembre avaient emprisonné leur
+gouverneur pour la Ligue, Jean de Saulx-Tavannes. Catherine elle-même,
+qui n'avait capitulé à Epernay que par peur d'un plus grand mal, en
+profita pour faire la leçon au duc de Guise. «Pour le fait de ce qui est
+avenu à Aussonne, vous avez grande occasion de le remercier (le Roi) et
+par vos effets luy faire connoistre l'assurance que vous avez de sa
+bonne grace et vous connoistrez par là qu'il vous a dict vray, que, vous
+comportant avec luy comme la raison veut, luy faisant connoistre que
+vous vous voulez conformer à toutes ses volontez et avez toute assurance
+de sa bonne volonté, qu'il feroit plus que ne sauriez désirer. Je vous
+prie donc me croire, et qu'il connoisse qu'estes content et que n'avez
+plus nulle défiance qu'il ne vous ayme»<a id="footnotetag1319" name="footnotetag1319"></a><a href="#footnote1319"><sup class="sml">1319</sup></a>. Elle voulait à toute
+force qu'il se rendît auprès d'Henri III pour louer Dieu tous ensemble
+«de nous avoir donné la victoire (sur les protestants) par ses mains
+seulle, sans que nul des nostres aist été en hazard»<a id="footnotetag1320" name="footnotetag1320"></a><a href="#footnote1320"><sup class="sml">1320</sup></a>. Mais Guise
+aurait mieux aimé que ce fût par celles de la Ligue.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1319" name="footnote1319"><b>Note 1319: </b></a><a href="#footnotetag1319">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 364, 8 novembre.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1320" name="footnote1320"><b>Note 1320: </b></a><a href="#footnotetag1320">(retour) </a> 15 novembre, <i>Ibid.</i>, p. 366.</blockquote>
+
+<p>Cependant les huguenots n'étaient pas tellement «étonnés» de leur échec
+qu'ils songeassent, comme elle l'espérait, à se faire catholiques. Le
+roi de Navarre avait renoué avec Montmorency-Damville, à qui Joyeuse
+voulait ôter son gouvernement de Languedoc, l'ancienne alliance des
+huguenots et des catholiques unis (entrevue de Saint-Paul de Cadajoux,
+près de Lavaur, 10 août 1585). Il avait député Ségur-Pardaillan à
+Élisabeth et aux Allemands pour demander à l'une la somme nécessaire à
+la levée d'une armée et offrir aux autres «auprès de qui il
+(l'ambassadeur) allait sans argent ni latin» de les payer en terres,
+faisant «des colonies en ce royaume de ceux qui y voudront venir».</p>
+
+<p>La passion du roi de Navarre à défendre son parti déconcertait Catherine
+qui, à défaut de conversion, se fût contentée, semble-t-il, d'une
+défection. Je «croy, écrivait-elle à Bellièvre, que, quant le roy de
+Navarre auré byen considéré l'état de toutes chauses, et du présant et
+de l'avenir, qu'il conestra que tout son plus grent byen c'et de se
+remettre du tout à la volanté du Roy, ay (et) luy aider par tous moyen à
+fayr poser les armes,... et que ryen ne le peult fayre que luy, set
+remetent (se remettant), come yl douyt (il doit) pour son byen à cet que
+le Roy luy demandera». Son grand argument c'est qu'Henri III, qui avait
+toujours jusque-là ménagé ses sujets huguenots, serait encore plus
+accommodant quand ils auraient désarmé et qu'il serait «seul fort en son
+royaume». Mais quand Clervaut lui demandait: «Que fera le roi de France
+pour le roi de Navarre?», elle éludait la question. «Que sarét-yl fayre
+d'adventège (davantage) quand yl serèt son fils que ly concéler
+(conseiller) de fayre cet que (qui) le peult asseurer de demeurer cet
+qu'il est nay (né) en cet royaume, et le prenant en sa bonne grase et
+protection, que peult-yl désirer d'aventège?»<a id="footnotetag1321" name="footnotetag1321"></a><a href="#footnote1321"><sup class="sml">1321</sup></a>. Le roi de Navarre
+n'était pas assez naïf pour se rendre à merci.</p>
+
+<p>Elle résolut d'aller le convaincre et partit en juillet 1586 pour
+Chenonceaux, où elle était plus près du théâtre de la guerre et des
+négociations. Mais elle avait affaire à forte partie. Il lui fit dire,
+écrivait-elle à Bellièvre, 10 août 1586, «que yl desirèt de parler
+aveques moy et cet (se) dégorger et que yl savèt byen qu'yl avoit le
+moyen de pasyfier cet royaume et qu'yl avèt tousjour coneu que je le
+désirès», et qu'«yl me fayrèt conestre que yl desirèt me donner
+contentement»<a id="footnotetag1322" name="footnotetag1322"></a><a href="#footnote1322"><sup class="sml">1322</sup></a>.</p>
+
+<p>Mais ce n'étaient que paroles pour l'amuser, pendant qu'il négociait
+sous main avec le maréchal de Biron, que le Roi avait envoyé contre les
+protestants de l'Ouest. Quand il eut obtenu de lui qu'il levât le siège
+de Marans, près de la Rochelle, et qu'il consentît une sorte de trêve
+(août 1586), il fit le «dyfisile» pour aller la voir. Catherine, qui
+n'avait rien su de cet accord qu'après sa conclusion, se désolait de
+voir se perdre l'argent de son fils et croître la réputation de son
+gendre. Le roi de Navarre obtint encore que, pendant les conférences,
+Biron éloignerait ses troupes et qu'il ne se commettrait aucun acte
+d'hostilité «es provinces du Hault et Bas Poictou, Angoumois,
+Xainctonge, païs d'Onys (Aunis et Brouage)»<a id="footnotetag1323" name="footnotetag1323"></a><a href="#footnote1323"><sup class="sml">1323</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1321" name="footnote1321"><b>Note 1321: </b></a><a href="#footnotetag1321">(retour) </a> Décembre 1585, à Bellièvre, <i>Lettres</i>, t. VIII, p. 376.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1322" name="footnote1322"><b>Note 1322: </b></a><a href="#footnotetag1322">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. IX, p. 28, 10 août 1586.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1323" name="footnote1323"><b>Note 1323: </b></a><a href="#footnotetag1323">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, t. IX, p. 405 et 407.</blockquote>
+
+<p>Alors il fut encore moins pressé de convenir avec elle du rendez-vous.
+Il avait intérêt à gagner du temps, sachant que les princes protestants
+d'Allemagne avaient fait partir des ambassadeurs pour recommander à
+Henri III le rétablissement de la liberté religieuse, et que, faute
+d'argent, les armées royales commençaient à se ruiner.</p>
+
+<p>Il multiplia les objections, ne trouva jamais les sûretés assez grandes,
+provoqua les défiances par des défiances. Mais elle s'entêta. Aucune
+fatigue ne lui coûtait quand il s'agissait de défendre les intérêts de
+son fils et aussi de satisfaire sa passion pour les exercices de haute
+école diplomatique. A soixante-sept ans, elle s'exposa, malgré son
+catarrhe et ses rhumatismes, aux froids de l'hiver, aux hasards des
+mauvais gîtes dans les châteaux forts ou les petites villes et aux coups
+de main des bandes et des voleurs. Des pillards arrêtaient ses
+courriers, dévalisaient ses fournisseurs, et se montraient «si asseuré
+(assurés), écrit-elle à Villeroy, que davant-hyer, où je diné, yl y
+ann'y avoit quatre; je ne l'é seu qu'après aystre partye<a id="footnotetag1324" name="footnotetag1324"></a><a href="#footnote1324"><sup class="sml">1324</sup></a>». Elle
+alla chercher son gendre en plein pays protestant, au château de
+Saint-Brice, entre Cognac et Jarnac, sur la rive droite de la Charente.
+Elle était accompagnée du duc de Nevers, qu'elle voulait faire témoin de
+son zèle catholique et brouiller avec la Ligue par ses attentions, du
+duc de Montpensier, de quelques conseillers, de ses dames d'honneur et
+de sa petite-fille, Christine de Lorraine. Le roi de Navarre avait avec
+lui le vicomte de Turenne et le prince de Condé. La première entrevue
+(13 décembre) fut peu cordiale<a id="footnotetag1325" name="footnotetag1325"></a><a href="#footnote1325"><sup class="sml">1325</sup></a>. Après les embrassades et quelques
+propos communs, écrit-elle à son fils, elle se plaignit à son gendre de
+la longue attente qu'il lui avait imposée, et lui du tort qu'on lui
+avait fait. Elle voulut lui démontrer que la déclaration de juillet
+contre les protestants n'avait pas «seulement esté pour le salut du
+royaume, mais aussi pour son bien particulier quand il voudra faire ce
+qu'il doibt». Il répliqua qu'on avait levé «plusieurs armées pour
+tascher à le ruyner», mais que «graces à Dieu» on ne lui avait pas
+«faict grand mal» et qu'il aurait «bientost de grandes forces de
+reytres». Elle soutint qu'il n'avait point de reîtres, et que «quand il
+en auroit, ce seroit sa propre ruyne, car il achèveroit de se faire hayr
+des catholicques, de qui il debvroit rechercher l'amytié». Comme elle le
+pressait de lui dire ses intentions, il objecta qu'il ne pouvait rien
+faire par lui seul et qu'il devait consulter les Églises. Elle lui
+représenta, dit-elle, «par les plus vives raisons que j'ay peu, comme
+elles sont très grandes et très véritables en cella, que vous luy
+tendiez les bras pour son grand bien, et que s'il tardoit plus à les
+recepvoir, il y auroit regret toute sa vie». Mais elle n'en tira rien,
+et encore «après beaucoup de difficultez», que la promesse d'en parler
+le soir à ses partisans<a id="footnotetag1326" name="footnotetag1326"></a><a href="#footnote1326"><sup class="sml">1326</sup></a>. Les propos furent quelquefois très vifs,
+ainsi que nous le savons par d'autres témoignages, qui malheureusement
+sont suspects de quelque arrangement «.... Le Roy, qui m'est, aurait dit
+le roi de Navarre, comme père, au lieu de me nourrir comme son enfant,
+et ne me perdre, m'a faict la guerre en loup, et quant à vous, Madame,
+vous me l'avez faite en lionne.--Mais mon fils,... voulez-vous que la
+peine que j'ay prise depuis six mois ou environ demeure
+infructueuse?--Madame, ce n'est pas moy qui en suis cause; au contraire
+c'est vous. Je ne vous empesche que reposiez en vostre lict, mais vous
+depuis dix-huict mois m'empeschez de coucher dans le mien.--Et quoy!
+seray-je toujours dans ceste peyne, moi qui ne demande que le
+repos!--Madame, ceste peyne vous plaist et vous nourrit; si vous estiez
+en repos, vous ne sçauriez vivre longuement»<a id="footnotetag1327" name="footnotetag1327"></a><a href="#footnote1327"><sup class="sml">1327</sup></a>. C'était la bien
+connaître.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1324" name="footnote1324"><b>Note 1324: </b></a><a href="#footnotetag1324">(retour) </a> 7 novembre 1586, <i>Lettres</i>, t. IX, p. 81.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1325" name="footnote1325"><b>Note 1325: </b></a><a href="#footnotetag1325">(retour) </a> Références sur ces conférences dans <i>Lettres</i>, t. IX, p.
+76. Documents en app. t. IX, p. 402-430. Guy de Brémond d'Ars, <i>La
+Conférence de Saint-Brice</i>, R. Quest. Histor., octobre 1884.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1326" name="footnote1326"><b>Note 1326: </b></a><a href="#footnotetag1326">(retour) </a> Récit de la Reine-mère à son fils du 13 décembre,
+<i>Lettres</i>, t. IX, p. 112-114.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1327" name="footnote1327"><b>Note 1327: </b></a><a href="#footnotetag1327">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. IX, p. 114, note.</blockquote>
+
+<p>Il revint le lendemain avec Condé, et tous deux demandèrent deux mois
+pour faire venir les députés des Églises et écrire en Angleterre et en
+Allemagne, «comme ils y sont tenus envers leurs amys». Les conseillers
+de la Reine-mère, qu'elle tira à part pour les consulter, furent d'avis
+de n'accorder qu'un mois ou six semaines, mais les princes ne cédèrent
+pas<a id="footnotetag1328" name="footnotetag1328"></a><a href="#footnote1328"><sup class="sml">1328</sup></a>.</p>
+
+<p>Les deux dernières entrevues furent plus courtoises, mais sans plus
+d'effet. Elle lui avait fait dire que c'était la volonté du Roi et la
+sienne qu'il revînt au catholicisme et fît cesser l'exercice de la
+religion réformée dans les villes qu'il occupait. Il s'étonna qu'elle
+eût pris la peine de le venir trouver pour lui renouveler une
+proposition dont il avait les oreilles rompues. Quand ils se revirent,
+elle insista jusqu'à l'importunité sur les avantages d'une conversion.
+Enfin, voyant qu'elle ne gagnait rien sur lui, elle offrit de lui
+accorder une trêve générale d'un an «à la charge qu'il n'y eût nul
+exercice de la religion [réformée] dans le royaume.» Mais il répondit
+que l'exercice de la religion ne pouvait être suspendu que par un
+concile libre et légitime. Ils se séparèrent sur la promesse vague de se
+revoir un peu plus tard en compagnie des députés des Églises «pour
+adviser aux moyens d'une bonne et perdurable paix»<a id="footnotetag1329" name="footnotetag1329"></a><a href="#footnote1329"><sup class="sml">1329</sup></a> et en attendant
+ils prolongèrent la trêve de deux mois et demi sans conditions.</p>
+
+<p>Elle avait eu double négociation à conduire, avec ce gendre qui se
+montrait intraitable, avec son fils, dont les instructions changeaient
+d'une lettre à l'autre. En janvier 1587, il écrivait à sa mère qu'il
+était résolu à la guerre, si le roi de Navarre refusait «de se réduire à
+la religion catholicque et y ranger ceulx de son oppinion»<a id="footnotetag1330" name="footnotetag1330"></a><a href="#footnote1330"><sup class="sml">1330</sup></a>. Mais
+le même mois, il prévoyait une trêve d'un ou deux ans pour permettre la
+réunion d'une assemblée des États ou des principaux du royaume, qui
+aviseraient «au salut d'iceluy». Il faudrait pourtant que le roi de
+Navarre l'aidât «au faict de la religion». S'il se convertissait, il lui
+conserverait le rang «qui luy appartient en ce royaume» et ne
+souffrirait «qu'il luy en soit faict aucun tort». En outre, il lui
+donnerait une pension «telle que l'on a accoustumé de donner à un filz
+de France, qui est de cent mil livres tournois par an; mais il luy fault
+oster l'espérance d'avoir un appanage»; car c'est chose qu'il
+n'accorderait jamais. Toute cette affaire doit être conduite très
+secrètement pour ne pas encourager la désobéissance des huguenots ou
+provoquer l'inquiétude des catholiques<a id="footnotetag1331" name="footnotetag1331"></a><a href="#footnote1331"><sup class="sml">1331</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1328" name="footnote1328"><b>Note 1328: </b></a><a href="#footnotetag1328">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 115-116.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1329" name="footnote1329"><b>Note 1329: </b></a><a href="#footnotetag1329">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 118 note 1 et p. 121, 18 déc. 1586.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1330" name="footnote1330"><b>Note 1330: </b></a><a href="#footnotetag1330">(retour) </a> Janvier 1587, <i>Ibid.</i>, t. IX, p. 431.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1331" name="footnote1331"><b>Note 1331: </b></a><a href="#footnotetag1331">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, IX, p. 436-437.</blockquote>
+
+<p>Peut-être Catherine a-t-elle employé d'autres arguments pour décider son
+gendre à changer de religion et de parti.</p>
+
+<p>Après la mort du duc d'Anjou, la reine de Navarre avait plus intérêt que
+jamais à maintenir en étroite union son frère, qui n'avait pas d'enfant,
+et son mari, que la loi salique appelait à lui succéder. Mais il aurait
+fallu aimer les deux rois ou mieux encore être aimée d'eux. La
+réconciliation des deux époux n'avait pas été suivie de cet accord
+parfait que la Reine-mère recommandait à la protection divine. Le roi de
+Navarre s'était épris, et comme toujours follement, de Diane d'Andouins,
+veuve de Philibert, comte de Guiche et de Gramont, la belle
+Corisande<a id="footnotetag1332" name="footnotetag1332"></a><a href="#footnote1332"><sup class="sml">1332</sup></a>, comme il l'appelait, qui n'était pas d'humeur à se
+laisser traiter de haut ou mettre de côté. Elle s'estimait d'assez
+grande maison pour épouser le roi de Navarre et, en ayant l'espérance,
+comptait bien se débarrasser de cette intruse légitime. Marguerite,
+irritée des bravades de la maîtresse et des rebuffades de l'amant,
+s'était enfuie de Nérac, où elle ne se croyait plus en sûreté, et
+réfugiée dans Agen, ville de son apanage (mars 1585). Elle s'unit aux
+princes catholiques qui allaient imposer à Henri III l'humiliant traité
+de Nemours, leva des troupes, se retrancha, et, femme de l'héritier
+présomptif, se déclara contre l'héritier présomptif. C'était bien
+choisir son temps pour se ressentir des infidélités de son mari.</p>
+
+<p>La Reine-mère s'était d'abord apitoyée sur le sort de sa fille, qui
+vivait à Agen «fort desnuée de moyens», et elle avait prié Villeroy de
+la faire secourir de quelque argent, «car à ce que j'entendz elle est en
+très grande nécessité, n'ayant pas moien d'avoir de la viande pour
+elle»<a id="footnotetag1333" name="footnotetag1333"></a><a href="#footnote1333"><sup class="sml">1333</sup></a>. Mais ses bonnes dispositions ne durèrent pas. Henri III,
+qui ne pardonnait pas à la Ligue de vouloir le mettre en tutelle, avait
+de nouvelles raisons de détester sa sœur, qui s'y était affiliée. Il
+tenait la preuve authentique, bien qu'elle niât effrontément, qu'elle
+avait demandé asile au duc de Lorraine, cet allié honteux du parti
+catholique, en intention peut-être de se rapprocher du duc de Guise et
+des principaux chefs ligueurs. Catherine en fut malade de chagrin. En
+ces nouveaux troubles, écrit-elle à Villeroy, elle recevait de sa fille
+«tant d'ennuyz» qu'elle en avait «cuidé (pensé) mourir»<a id="footnotetag1334" name="footnotetag1334"></a><a href="#footnote1334"><sup class="sml">1334</sup></a>. Dans une
+lettre à Bellièvre du 15 juin, elle parlait de cette «createure» que
+Dieu lui avait laissée «pour la punytyon» de ses péchés, «mon flo
+(fléau), disait-elle, en cet (ce) monde»<a id="footnotetag1335" name="footnotetag1335"></a><a href="#footnote1335"><sup class="sml">1335</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1332" name="footnote1332"><b>Note 1332: </b></a><a href="#footnotetag1332">(retour) </a> De Jorgains, <i>Corisande d'Andouins, comtesse de Guiche
+et dame de Gramont</i>, Bayonne, 1907, ne dit rien de cette rivalité.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1333" name="footnote1333"><b>Note 1333: </b></a><a href="#footnotetag1333">(retour) </a> 27 avril 1585, <i>Lettres</i>, t. VIII, p. 265.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1334" name="footnote1334"><b>Note 1334: </b></a><a href="#footnotetag1334">(retour) </a> 22 mai 1585, <i>Ibid.</i>, p. 291.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1335" name="footnote1335"><b>Note 1335: </b></a><a href="#footnotetag1335">(retour) </a> 15 juin 1585, <i>Ibid.</i>, p. 318.</blockquote>
+
+<p>Elle continuait à s'intéresser à elle, mais c'était par acquit de
+conscience, et il faut avouer que Marguerite mettait sa tendresse à une
+rude épreuve. Henri III ayant ordonné au maréchal de Matignon de la
+chasser d'Agen (25 septembre 1585), la Reine-mère fit offrir à la
+fugitive--était-ce un asile ou une prison?--le château d'Ibois (près
+d'Issoire); mais Marguerite refusa de sortir de Carlat (arrondissement
+d'Aurillac), où elle s'était retirée, et pendant plus d'un an (31
+septembre 1585-13 octobre 1586), elle y vécut abandonnée à ses plaisirs,
+n'écoutant ni ordres ni remontrances.</p>
+
+<p>Puis, à bout de ressources, elle partit sans chevaux et sans armes et
+«portée», dit Catherine, par «quelque aysprit (bon ou mauvais
+génie)»<a id="footnotetag1336" name="footnotetag1336"></a><a href="#footnote1336"><sup class="sml">1336</sup></a>, elle franchit les âpres montagnes du Cantal pour gagner
+Ibois, dont elle n'avait pas voulu un an auparavant. Mais l'humeur de la
+Reine-mère n'était plus la même, à supposer même que son offre d'antan
+ne fût pas un piège. Elle était scandalisée de la liaison publique de sa
+fille avec un tout petit gentilhomme, d'Aubiac, et avait résolu d'y
+mettre ordre à la façon du temps. Aussitôt qu'elle sut l'arrivée de
+Marguerite à Ibois, elle pressa le Roi avec une ardeur cruelle de la
+faire arrêter sans perdre une heure, «aultrement et (elle) nous fayra
+encore quelqu'aultre honte». «Tenés-i la mayn, écrit-elle à Villeroy,
+qu'yl (Henri III) euse de delygense (use de diligence)» et que, lui,
+Villeroy fasse ce qui sera nécessaire «pour à set coup, nous haulter
+(ôter) de se torment ynsuportable»<a id="footnotetag1337" name="footnotetag1337"></a><a href="#footnote1337"><sup class="sml">1337</sup></a>. Mais Henri III n'avait pas
+besoin d'être excité. Avant même d'avoir reçu la lettre de sa mère, il
+avait ordonné à Canillac, gouverneur de la Haute-Auvergne, de se saisir
+de sa sœur et de l'enfermer dans le château d'Usson, haut perché sur un
+roc et ceint d'un triple rang de remparts<a id="footnotetag1338" name="footnotetag1338"></a><a href="#footnote1338"><sup class="sml">1338</sup></a>. Sa lettre au Conseil
+des finances pour demander l'argent nécessaire à la garde de la
+prisonnière respire la haine, comme aussi cet ordre à Villeroy: «Je ne
+la veuz apeller dans les [lettres] patentes que seur (sœur) sans chere
+et bien aimée; ostez cella»<a id="footnotetag1339" name="footnotetag1339"></a><a href="#footnote1339"><sup class="sml">1339</sup></a>. Il ajoutait: «La Reyne m'enjoint de
+faire pandre Obyac et que ce soit an la présence de seste misérable en
+la court du chateau d'Usson»<a id="footnotetag1340" name="footnotetag1340"></a><a href="#footnote1340"><sup class="sml">1340</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1336" name="footnote1336"><b>Note 1336: </b></a><a href="#footnotetag1336">(retour) </a> 23 octobre 1586, <i>Lettres</i>, t. IX, p. 513.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1337" name="footnote1337"><b>Note 1337: </b></a><a href="#footnotetag1337">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 513.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1338" name="footnote1338"><b>Note 1338: </b></a><a href="#footnotetag1338">(retour) </a> <i>Scaligeriana sive excerpta... Josephi Scaligeri</i>, 2e
+éd., La Haye, 168, p. 239. Usson «est une ville située en une plaine où
+il y a un roc et trois villes l'une sur l'autre en forme du bonnet du
+pape tout à l'entour de la roche et au haut il y a le château avec une
+petite villette à l'alentour».</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1339" name="footnote1339"><b>Note 1339: </b></a><a href="#footnotetag1339">(retour) </a> Lettre de la première semaine de Janvier 1587, et non
+d'octobre 1586, citée par M. le Cte Baguenault de Puchesse, t. IX, p.
+108-109, note 1. Henri III dit en effet qu'il sera à Saint-Germain le
+jour des Rois, nommément mardi prochain. Le jour des Rois, c'est le 6
+Janvier 1587.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1340" name="footnote1340"><b>Note 1340: </b></a><a href="#footnotetag1340">(retour) </a> Henri III revint sur cette décision; il voulut
+probablement tirer de ce mignon de couchette ce qu'il savait des
+agissements de sa sœur (Merki, <i>La Reine Margot</i>, 1905, p. 350).
+Camillac expédia Aubiac à Aigueperse, où Lugoli, lieutenant du grand
+prévôt de France, qui l'attendait, l'interrogea et, avec ou sans ordre,
+le fit ensuite exécuter.</blockquote>
+
+<p>C'était pendant les conférences de Saint-Brice que le Roi arrêtait avec
+sa mère la détention et le châtiment de la coupable. Il n'est donc pas
+invraisemblable que Catherine ait offert à son gendre, s'il abjurait, de
+faire enfermer sa fille dans un couvent et de le remarier avec sa
+petite-fille, Christine de Lorraine. La conversion du roi de Navarre
+aurait été si avantageuse à Henri III que Catherine a pu penser, pour un
+résultat de cette importance, à faire annuler une union, qui était déjà
+dissoute en fait. Mais il répugne de croire qu'elle ait proposé ou
+laissé proposer à Henri de Navarre de le débarrasser de Marguerite en
+la faisant mourir. L'histoire est, il est vrai, rapportée par Claude
+Groulard, premier président du parlement de Normandie, et celui-ci
+l'avait ouï raconter en 1588, moins d'un an après les conférences de
+Saint-Brice, par le maréchal de Retz, qui y avait assisté. Mais Groulard
+était un politique et, comme la plupart des politiques, il tenait
+Catherine pour le mauvais génie de la famille des Valois. Quand il
+répétait, en 1599, la conversation du maréchal de Retz à Henri IV,
+devenu roi de France, il y avait onze ans qu'il l'avait entendue et
+peut-être y avait-il inconsciemment ajouté. Le fait qu'Henri IV, à qui
+il en faisait le récit, lui «eust dict que tout cela estoit vrai»<a id="footnotetag1341" name="footnotetag1341"></a><a href="#footnote1341"><sup class="sml">1341</sup></a>
+ne prouve guère. Henri IV estimait que son métier de roi était de régler
+les affaires d'État, non de renseigner les curieux. Quand ses
+historiographes, Pierre Matthieu par exemple, l'interrogeaient sur un
+événement du passé, il faisait la réponse que l'intérêt du moment lui
+suggérait<a id="footnotetag1342" name="footnotetag1342"></a><a href="#footnote1342"><sup class="sml">1342</sup></a>. A la date où Groulard invoquait son témoignage, il
+avait obtenu de Marguerite de Valois qu'elle consentît au divorce et
+probablement lui convenait-il de laisser croire qu'il avait sauvé la vie
+à la femme qui venait, très opportunément pour l'avenir de sa dynastie,
+de lui rendre sa liberté. C'est à lui qu'Henri III, dans une lettre à sa
+mère du commencement de 1587, impute la suggestion de mesures
+rigoureuses contre sa sœur. «...Il ne fault pas, écrivait-il, qu'il
+attende de nous que nous la traitions inhumainement ny aussi qu'il la
+puisse répudier pour après en espouser une aultre»... «je voudrois
+qu'elle fust mise en lieu où il la peusse (pût) veoir quand il voudroit
+pour essayer d'en tirer des enffans et neantmoins fust asseuré qu'elle
+ne se pourroit gouverner aultrement que tres sagement, encores qu'elle
+[n'] eust volonté de ce faire.... Je pense bien que cette ouverture luy
+sera d'abordée de dure digestion, d'aultant que j'ay entendu qu'il a le
+nom de sa dicte femme très à contrecœur. Si est-ce toutes-fois qu'il
+fault qu'il se resolve de n'en espouser jamais d'aultre tant qu'elle
+vivra et que, s'il s'oublioit tant que de faire aultrement, oultre qu'il
+mettroit sa lignée en doubte pour jamais, il me auroyt pour ennemi
+capital»<a id="footnotetag1343" name="footnotetag1343"></a><a href="#footnote1343"><sup class="sml">1343</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1341" name="footnote1341"><b>Note 1341: </b></a><a href="#footnotetag1341">(retour) </a> <i>Mémoires de Claude Groulard</i>, dans Michaud et
+Poujoulat, 1re série, t. XI, p. 582.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1342" name="footnote1342"><b>Note 1342: </b></a><a href="#footnotetag1342">(retour) </a> II avait la mémoire imprécise et complaisante des hommes
+d'État et une imagination très vive. Nombre de légendes se sont ainsi
+établies sur sa foi. Il aurait entendu à l'entrevue de Bayonne concerter
+le projet de la Saint-Barthélemy, comme s'il était vraisemblable qu'on
+eût décidé le massacre des protestants devant cet enfant de onze ans et
+demi, d'une intelligence précoce, et qui n'aurait pas manqué d'en
+avertir sa mère, Jeanne d'Albret, cette hugnenote soupçonneuse. Il
+raconta au Parlement, pour enlever l'enregistrement de l'Édit de Nantes,
+qu'après le massacre de Paris, jouant aux dés avec le duc de Guise, il
+les lui avait vu abattre rouges de sang. En 1603, afin d'obtenir le
+rappel des Jésuites, il ne craignit pas d'affirmer à cette Cour, qui
+savait bien le contraire, que Barrière, son assassin, ne s'était pas
+confessé à un jésuite et même qu'il avait été dénoncé par un jésuite. Or
+il est certain que la dénonciation vint d'un dominicain florentin établi
+à Lyon. Il serait facile de multiplier les exemples de ces altérations
+volontaires ou non de la vérité.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1343" name="footnote1343"><b>Note 1343: </b></a><a href="#footnotetag1343">(retour) </a> Janvier 1587, <i>Lettres</i>, t. IX, p. 437.</blockquote>
+
+<p>Du récit de Claude Groulart comparé avec cette lettre, et en supposant
+qu'il soit exact, on peut simplement conclure que la Reine-mère a
+d'elle-même sans l'aveu de son fils, proposé à son gendre la solution du
+divorce et du remariage qu'elle lui savait agréable, mais à condition
+qu'il se fît catholique et elle savait combien il y répugnait. L'appât
+qu'elle lui tendait n'avait peut-être d'autre objet que de mesurer la
+force de son attachement au parti protestant.</p>
+
+<p>Marguerite, dans les premiers temps de sa captivité, se crut perdue.
+Elle écrivait à M. de Sarlan, maître d'hôtel de Catherine: «Soubs son
+asseurement et commandement (de sa mère) je m'estois sauvée chez elle et
+au lieu du bon traitement que je m'y promettois je n'y ai trouvé que
+honteuse ruine. Patience! elle m'a mise au monde, elle m'en veut
+oster»<a id="footnotetag1344" name="footnotetag1344"></a><a href="#footnote1344"><sup class="sml">1344</sup></a>. Avait-elle le soupçon de quelque dessein criminel ou
+parlait-elle de sa réclusion avec l'exagération de la douleur?</p>
+
+<p>Mais elle ne s'abandonna pas longtemps. Elle séduisit ou acheta le
+marquis de Canillac, son geôlier<a id="footnotetag1345" name="footnotetag1345"></a><a href="#footnote1345"><sup class="sml">1345</sup></a>. Le duc de Guise ne l'oubliait
+pas. Dès le 18 février 1587, la Reine-mère savait par une lettre du Roi
+que Canillac négociait avec les ligueurs. Elle refusait de croire à
+cette «infidellité», de la part d'un serviteur jusque-là si zélé.
+«Monsieur mon filz,... ce me seroit une telle augmentation d'affliction
+que je ne sçay comment je la pourrois supporter»<a id="footnotetag1346" name="footnotetag1346"></a><a href="#footnote1346"><sup class="sml">1346</sup></a>. Mais deux jours
+après elle apprenait, sans y ajouter encore foi, que dans une réunion à
+Lyon, où se trouvaient quelques-uns des plus notables personnages de la
+Ligue, M. de Lyon (Pierre d'Épinac, archevêque de Lyon), le gouverneur
+Mandelot et le comte de Randan, gouverneur d'Auvergne, Canillac avait
+promis de mettre «la Reyne de Navarre en lyberté et en lyeu seur»<a id="footnotetag1347" name="footnotetag1347"></a><a href="#footnote1347"><sup class="sml">1347</sup></a>.
+En effet Canillac s'entendit avec Marguerite et lui livra le château,
+d'où il avait fait sortir ou laissé expulser les Suisses qui le
+gardaient. Elle vécut là dénuée de ressources, reniée par les siens,
+mais toutefois à l'abri des tempêtes politiques et des catastrophes et
+se consolant de ses disgrâces par l'étude, la rédaction de ses Mémoires
+et d'autres plaisirs moins innocents<a id="footnotetag1348" name="footnotetag1348"></a><a href="#footnote1348"><sup class="sml">1348</sup></a>. Henri III avait trop
+d'affaires pour penser à reprendre Usson.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1344" name="footnote1344"><b>Note 1344: </b></a><a href="#footnotetag1344">(retour) </a>: <i>Mémoires et lettres de Marguerite de Valois</i>, éd.
+Guessard, p. 298, lettre qui est citée à tort par l'éditeur des
+<i>Lettres</i>, t. VIII. p. 265, comme ayant été écrite après la fuite de
+Nérac.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1345" name="footnote1345"><b>Note 1345: </b></a><a href="#footnotetag1345">(retour) </a> Merki, p. 356 sq. Que Canillac ait été débauché du
+service du Roi par la beauté de sa prisonnière, comme le veut la
+légende, c'est possible, mais contrairement à la légende, il ne se
+laissa pas berner. Il lui vendit à bon prix la liberté et le château
+d'Usson, et peut-être reçut-il quelque chose de plus comme à-compte ou
+comme appoint. Séduction et rançon ne s'excluent pas nécessairement.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1346" name="footnote1346"><b>Note 1346: </b></a><a href="#footnotetag1346">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. IX, p. 176; lettre à Canillac, <i>ibid.</i>, p.
+177.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1347" name="footnote1347"><b>Note 1347: </b></a><a href="#footnotetag1347">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. IX, p. 181. Sur les relations des Guise
+avec l'Archevêque, voir P. Richard <i>Pierre d'Épinac</i>, 1901, p. 272, qui
+les fait commencer un peu plus tard.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1348" name="footnote1348"><b>Note 1348: </b></a><a href="#footnotetag1348">(retour) </a> 1348: «Elle est libre, dit le célèbre philologue, Joseph
+Scaliger, qui la visita à Usson, faict ce qu'elle veut, a des hommes
+tant qu'elle veut et les choisit.» <i>Scaligeriana</i>, 1668, p. 239.</blockquote>
+
+<p>A Saint-Brice, le roi de Navarre s'était gardé de rompre avant que les
+secours d'Allemagne fussent rassemblés; il fit traîner ensuite les
+négociations tant qu'il put. Il donnait par exemple rendez-vous à
+Catherine à Fontenay, mais de Marans où il venait d'arriver, il se
+refusait à faire un pas vers elle. Il finit par lui envoyer le vicomte
+de Turenne, qui lui proposa sans rire le secours des protestants
+français et étrangers «pour restablir l'autorité du Roi anéantie par
+ceulx de la Ligue et acquérir un perdurable repos à ses sujets»<a id="footnotetag1349" name="footnotetag1349"></a><a href="#footnote1349"><sup class="sml">1349</sup></a>.
+Elle comprit que le roi de Navarre se moquait d'elle; ce fut la fin des
+conférences (7 mars 1587).</p>
+
+<p>Il y avait sept mois et demi qu'elle avait quitté son fils. Elle revint
+à Paris où sa présence était bien nécessaire. Elle ne pouvait pas
+traiter avec un parti sans alarmer l'autre. Avant même qu'elle eût joint
+le roi de Navarre, le duc de Guise écrivait à l'ambassadeur d'Espagne
+Mendoza qu'elle voulait «troubler le repos des catholiques de ces deux
+couronnes (France et Espagne), qui consiste en union».<a id="footnotetag1350" name="footnotetag1350"></a><a href="#footnote1350"><sup class="sml">1350</sup></a> Il invita
+son frère, le duc de Mayenne, en prévision du compromis qu'il redoutait,
+à rentrer en son gouvernement de Bourgogne et à s'assurer de Dijon. Les
+chefs de la Ligue réunis à l'abbaye d'Ourscamp (octobre 1586) décidèrent
+d'inviter le Roi à observer l'Édit d'Union de point en point, et
+s'entrejurèrent de lui désobéir s'il faisait quelque accord avec les
+hérétiques. Sans attendre ses ordres, ils attaquèrent le duc de
+Bouillon, qui recueillait dans ses États les protestants fugitifs, et,
+contrairement à ses ordres, Guise assiégea pendant l'hiver de 1586-87
+les places de Sedan et de Jametz, qui bridaient la Lorraine.</p>
+
+<p>Le duc d'Aumale s'empara de Doullens, du Crotoy, etc., en Picardie. A
+Paris, la haute bourgeoisie parlementaire restait fidèle à Henri III par
+loyalisme et par peur des troubles; mais la moyenne bourgeoisie et le
+peuple s'indignaient de sa mollesse contre les hérétiques et imputaient
+à hypocrisie les pèlerinages, les processions et les retraites, toutes
+les mascarades de sa piété maladive. L'exécution de Marie Stuart (18
+février) surexcita la haine contre les protestants, ces protégés de la
+«Jézabel anglaise». Les ligueurs les plus ardents complotèrent de se
+saisir de la Bastille, du Châtelet, du Temple, de l'Hôtel de Ville et de
+bloquer le Louvre. Ils trouvaient le duc de Guise bien froid, un
+«Allemand», comme ils disaient, et ils s'ouvrirent de leur dessein à
+Mayenne qui faisait sonner très haut ses succès en Guyenne. Mais
+Mayenne, ou par peur de la responsabilité ou par ordre d'Henri III,
+sortit de Paris. Le projet fut ajourné, mais la propagande reprit plus
+ardente. Les «prédicateurs... servoient de fuzils à la sédition». Des
+émissaires allèrent dans les provinces et les grandes villes porter des
+mémoires où la Ligue accusait le Roi de faire entrer en France une armée
+de reîtres hérétiques pour leur «donner en proie les bons
+catholiques»<a id="footnotetag1351" name="footnotetag1351"></a><a href="#footnote1351"><sup class="sml">1351</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1349" name="footnote1349"><b>Note 1349: </b></a><a href="#footnotetag1349">(retour) </a>: Mariéjol, <i>Histoire de France de Lavisse</i>, t. VI, 1, p.
+257.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1350" name="footnote1350"><b>Note 1350: </b></a><a href="#footnotetag1350">(retour) </a> Cité dans <i>Lettres</i>, t. IX, p. 68, note 3.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1351" name="footnote1351"><b>Note 1351: </b></a><a href="#footnotetag1351">(retour) </a> Mariéjol, <i>Histoire de France de Lavisse</i>, t. VI, 1, p.
+264 et 267.</blockquote>
+
+<p>Après avoir essayé sans succès de détacher le roi de Navarre du parti
+protestant, Henri III n'avait d'autre ressource que de se rapprocher du
+parti catholique. Il laissa un mois de repos à peine à sa mère et la fit
+partir à la mi-mai pour Reims où elle se rencontra avec le cardinal de
+Bourbon et le duc de Guise. Mais, après les conférences de Saint-Brice
+où les chefs ligueurs soupçonnaient une velléité de défection, elle
+n'était peut-être pas qualifiée pour rétablir la confiance. Après trois
+semaines de négociation (24 mai-15 juin), ils lui accordèrent seulement
+une prolongation de trêve pendant un mois pour le duc de Bouillon; mais
+ils refusèrent de restituer Doullens et le Crotoy au duc de Nevers, que
+le Roi avait fait gouverneur de Picardie afin de le brouiller décidément
+avec la Ligue. Pour dernière concession, ils offrirent de désigner au
+choix du Roi pour le gouvernement de Doullens trois candidats de leur
+parti, qui n'auraient pas été mêlés à la prise d'armes de la province.</p>
+
+<p>Catherine était très émue de ce nouvel échec diplomatique, craignant que
+son fils ne l'accusât d'incapacité. Aussi s'excusait-elle, dans une
+lettre à Villeroy, sur le peu de temps dont elle disposait. «... Quant
+on va en quelque lyeu l'on ne peult enn vin (en vingt) jours acomoder
+les afeyres». Elle demandait sur la question de Doullens l'avis de son
+fils: «Je vous prye que je sache sa résolutyon, car telle qui la (celle
+qu'il) pansera la mylleure, je la troveré très bonne»<a id="footnotetag1352" name="footnotetag1352"></a><a href="#footnote1352"><sup class="sml">1352</sup></a>. Elle n'a
+plus d'autre politique que de complaire à son fils.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1352" name="footnote1352"><b>Note 1352: </b></a><a href="#footnotetag1352">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. IX, p. 219, 11 juin 1587.</blockquote>
+
+<p>Henri III voyait bien que la diplomatie de sa mère ne viendrait pas à
+bout des défiances ligueuses. Il envoya le duc de Joyeuse contre le roi
+de Navarre, il chargea Guise et le duc de Lorraine de barrer la route à
+l'armée allemande d'invasion. Lui-même s'établit sur la Loire avec le
+gros de ses troupes pour défendre le passage du fleuve et empêcher la
+jonction des protestants de l'Ouest avec leurs auxiliaires étrangers. Il
+comptait que Joyeuse contiendrait le roi de Navarre et que Guise, trop
+faible pour empêcher les reîtres de piller la Lorraine--et ce serait la
+juste punition du zèle ligueur de son beau-frère--ne laisserait pas de
+les affaiblir. Il interviendrait alors avec ses forces intactes et
+ferait la loi à tout le monde. Mes ennemis, disait-il, me vengeront de
+mes ennemis. <i>De inimicis meis vindicabo inimicos meos.</i></p>
+
+<p>Il avait laissé sa mère à Paris avec pleins pouvoirs. Elle montra
+pendant cette campagne de 1587 une prodigieuse activité. Avec Bellièvre
+et Villeroy pour principaux collaborateurs, elle administra l'armée, les
+fortifications, les finances. Elle indique aux capitaines la route la
+plus courte à suivre pour se rendre à leur poste ou les pays qu'il
+convient de traverser pour ménager les autres<a id="footnotetag1353" name="footnotetag1353"></a><a href="#footnote1353"><sup class="sml">1353</sup></a>. Elle envoie aux
+baillis de l'Ile-de-France et des villes et provinces circonvoisines
+l'ordre écrit de faire avancer les seigneurs, gentilshommes et autres
+gens de guerre, qui doivent rejoindre le Roi son fils<a id="footnotetag1354" name="footnotetag1354"></a><a href="#footnote1354"><sup class="sml">1354</sup></a>. Elle
+recommande aux gouverneurs des pays maritimes de prendre garde aux
+attaques par mer<a id="footnotetag1355" name="footnotetag1355"></a><a href="#footnote1355"><sup class="sml">1355</sup></a>; aux gouverneurs, aux manants et habitants des
+villes de veiller à la sûreté des ponts, places et passages des
+rivières<a id="footnotetag1356" name="footnotetag1356"></a><a href="#footnote1356"><sup class="sml">1356</sup></a>. Elle expédie des tentes et des équipages d'artillerie,
+met des garnisons çà et là. Elle fait venir les Suisses au faubourg
+Saint-Jacques, règle leurs étapes, leur prépare des logis et du pain.
+Elle fortifie Paris et fait rentrer dans les villes fermées tous les
+grains de la région d'alentour<a id="footnotetag1357" name="footnotetag1357"></a><a href="#footnote1357"><sup class="sml">1357</sup></a>, s'efforce de trouver de l'argent,
+en demande au clergé, vend des charges, presse l'enregistrement au
+Parlement des édits bursaux. Les expéditions sont faites par le
+secrétaire d'État Brulart, mais elle les voit et les signe. Elle se
+retrouve bonne «munitionnaire» comme en 1552, lors de la campagne
+d'Austrasie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1353" name="footnote1353"><b>Note 1353: </b></a><a href="#footnotetag1353">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 249.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1354" name="footnote1354"><b>Note 1354: </b></a><a href="#footnotetag1354">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, t. IX, p. 251 et note 1.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1355" name="footnote1355"><b>Note 1355: </b></a><a href="#footnotetag1355">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, t. IX, p. 254.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1356" name="footnote1356"><b>Note 1356: </b></a><a href="#footnotetag1356">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. IX, p. 255.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1357" name="footnote1357"><b>Note 1357: </b></a><a href="#footnotetag1357">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 260 et 261.</blockquote>
+
+<p>Elle avait plus de peine à manier les sentiments de son fils. Le duc de
+Lorraine, pour se venger des dévastations de l'armée allemande, avait
+offert de la poursuivre en France. Henri III accepta, mais aussitôt que
+les reîtres de Charles III furent entrés dans le royaume, il exigea
+qu'ils «abandonnassent l'écharpe jaune» et «le nom de forces du duc de
+Lorraine». Il lui commanda aussi de renvoyer les quinze cents lances
+espagnoles que le duc de Parme, gouverneur de Philippe II, lui avait
+expédiées des Pays-Bas. Avait-il peur que son beau-frère une fois vengé
+ne se servît contre lui de tous ces renforts, ou tenait-il à rappeler à
+ce complice masqué des ligueurs qu'il était le maître en son royaume?
+Quoi qu'il en soit, Charles III fut tellement ému de sa hauteur ou de sa
+défiance que les larmes lui en vinrent «aux yeulx»<a id="footnotetag1358" name="footnotetag1358"></a><a href="#footnote1358"><sup class="sml">1358</sup></a>.</p>
+
+<p>Catherine s'était dès le début entremise pour apaiser un conflit, dont
+les suites pouvaient être si graves<a id="footnotetag1359" name="footnotetag1359"></a><a href="#footnote1359"><sup class="sml">1359</sup></a>, et ce fut naturellement au
+duc de Lorrains qu'elle demanda de céder. Elle savait l'antipathie
+d'Henri III contre tous les Lorrains, et, pensant qu'avec les forces
+dont il disposait il devait être encore plus difficile, elle ne se
+risquait pas à lui recommander la modération. Elle informait Villeroy
+que son gendre lui avait promis de «donner tele asseurance que le Roy en
+pourrét prendre toute sureté», et elle le chargeait d'annoncer à son
+fils cette concession--en fait une demi-concession qui tenait compte des
+peurs, non des susceptibilités d'Henri III. «... Quelque foys le Roy ne
+prent pas come ayst mon yntention et panse que je le face pour volouyr
+(vouloir) toute chause palyer au (ou) pour les aimer (les Lorrains) au
+(ou) pour aystre trop bonne, qui est aultant à dire que je ayme quelque
+chause plus que luy qui m'est très [cher] à jamès au (ou) que je soye
+une pouvre creature que la bonté mene»<a id="footnotetag1360" name="footnotetag1360"></a><a href="#footnote1360"><sup class="sml">1360</sup></a>. Elle gémit que le Roi
+doute de son affection ou la croie sottement sensible. Deux suppositions
+humiliantes pour une mère aussi tendre et pour une femme d'État.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1358" name="footnote1358"><b>Note 1358: </b></a><a href="#footnotetag1358">(retour) </a> Davillé, p. 132.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1359" name="footnote1359"><b>Note 1359: </b></a><a href="#footnotetag1359">(retour) </a> Davillé p. 137. <i>Lettres</i>, t. IX, p. 279.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1360" name="footnote1360"><b>Note 1360: </b></a><a href="#footnotetag1360">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, t. IX, p. 279-280, 15 nov. 1587.</blockquote>
+
+<p>L'intérêt de son fils est son unique règle. Assurément le duc de
+Lorraine a tort, mais doit-on se priver des secours qu'il procure et
+s'aliéner cet homme «qui nous a aysté tousjours amy, et mesme le
+chasser». Refuser son aide, c'est braver l'opinion du pape, du roi
+d'Espagne, de la chrétienté tout entière, et qui pis est, de ce royaume:
+«Je vous lèse (laisse) à penser qu'ele aubeysance il (Henri III) aura de
+cette vyle (Paris) et des autres et de beaucoup de provinces». Sous
+peine d'être accusé de connivence avec les huguenots, il faut se
+contenter des assurances du duc de Lorraine. Mais le Roi tint bon; et le
+Duc qui ne voulait pas céder se retira; mais, par un compromis que lui
+suggéra probablement Catherine, il envoya son fils, le marquis de
+Pont-à-Mousson, avec quelques troupes qui prêtèrent serment au roi de
+France. La Reine-mère avait appris le 25 octobre la victoire du roi de
+Navarre sur l'armée royale et la mort de Joyeuse à Coutras (20 octobre).
+«C'est ung grand malheur, écrivait-elle à son fils, que la perte que
+vous avez faite en Guyenne, dont je suis en très grande poyne depuis
+hier disner que le jeune Desportes me dict ces nouvelles si mal à
+propos» (si malheureuses en ce temps-ci); et, continue-t-elle, j'en eus
+une telle esmotion que je n'en ay pas esté bien à mon aise
+depuis»<a id="footnotetag1361" name="footnotetag1361"></a><a href="#footnote1361"><sup class="sml">1361</sup></a>.</p>
+
+<p>Mais elle crut le mal réparé quand le Roi, par force d'argent
+d'ailleurs, obtint la retraite des Suisses (27 novembre) et des
+Allemands de l'armée de secours (8 décembre). Elle écrivit
+d'enthousiasme à Matignon, lieutenant général en Guyenne, de faire aussi
+bien de son côté, «car de desà nous n'avons plus ryen à fayre ca (qu'à)
+remersyer Dyeu, nous ayent (ayant) telement haydé que s'ét un vray
+miracle et a monstré à cet coup qu'il aime bien le Roy et le royaume et
+qu'yl est bon catolique» (le Roi, je suppose, et non Dieu). «Cete ayfect
+(cet effet) douyt (doit) convertyr tous les huguenots et [faire]
+conestre que Dieu n'en veult plus soufryr»<a id="footnotetag1362" name="footnotetag1362"></a><a href="#footnote1362"><sup class="sml">1362</sup></a>. Elle était trop
+prompte à prendre ses désirs pour des réalités. Les huguenots, qui
+venaient de gagner leur première bataille rangée à Coutras, ne parlaient
+pas de se convertir, et les ligueurs, qu'exaltaient deux succès de Guise
+à Auneau et à Vimory, reprochaient au Roi de n'avoir pas exterminé les
+envahisseurs et même d'avoir défendu à Guise et au marquis de
+Pont-à-Mousson, qui d'ailleurs ne lui obéirent pas, de les pourchasser
+jusqu'à la frontière.</p>
+
+<p>Les difficultés recommencèrent. Le duc d'Aumale voulait le gouvernement
+de la Picardie et préalablement s'installait de force dans toute la
+province «dont je demeure fort en peine, écrit la vieille Reine»<a id="footnotetag1363" name="footnotetag1363"></a><a href="#footnote1363"><sup class="sml">1363</sup></a>.
+Le cardinal de Bourbon se montrait furieux d'une lettre qu'il avait
+reçue d'Henri III. Mayenne se plaignait à elle que le Roi lui eût
+commandé de licencier deux compagnies de gens de pied.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1361" name="footnote1361"><b>Note 1361: </b></a><a href="#footnotetag1361">(retour) </a> <i>Lettres</i>, 26 octobre 1587, t. IX, p. 259.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1362" name="footnote1362"><b>Note 1362: </b></a><a href="#footnotetag1362">(retour) </a> 12 décembre 1587, <i>Ibid.</i>, p. 312.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1363" name="footnote1363"><b>Note 1363: </b></a><a href="#footnotetag1363">(retour) </a> 16 mars 1587, <i>Ibid.</i>, p. 332.</blockquote>
+
+<p>Les chefs de la Ligue se réunirent à Nancy en janvier 1588 et arrêtèrent
+la liste de leurs exigences: octroi de nouvelles places de sûreté,
+destitution de d'Épernon et de son frère La Valette, publication du
+concile de Trente et établissement de l'Inquisition au moins «ès bonnes
+villes du royaume», confiscation et vente des biens des hérétiques,
+taxes énormes sur les suspects d'hérésie, mise à mort des protestants
+qui seraient pris en combattant et refuseraient de vivre
+«catholiquement» à l'avenir, etc.<a id="footnotetag1364"
+ name="footnotetag1364"></a><a href="#footnote1364"><sup class="sml">1364</sup></a>.</p>
+
+<p>C'était le moment où la grande «Armada» de Philippe II s'apprêtait à
+faire voile vers la Manche pour aller prendre en Flandre et débarquer en
+Angleterre l'armée du duc de Parme. Les chefs de la Ligue, associés à ce
+haut dessein catholique contre Élisabeth et le protestantisme européen,
+voulaient garder les ports de Picardie qu'ils occupaient et même ils
+tentèrent de s'emparer de Boulogne pour y recevoir au besoin la flotte
+espagnole. Bellièvre et La Guiche ne purent obtenir de Guise qu'il
+engageât le duc d'Aumale à restituer les places prises. Catherine était
+très mécontente. Elle écrivit à Bellièvre de sa main de dire au Duc
+qu'elle ne certifierait plus au Roi ce qu'il lui manderait, «car je suys
+bien marrye qu'yl (son fils) aye occasion de me dire come yl fyst yer
+(hier): «Vous m'avés dyst qu'il (les Guise) me contereront
+(contenteront) et vous voyé si j'é aucasion de l'estre» (1er avril
+1588)<a id="footnotetag1365" name="footnotetag1365"></a>
+<a href="#footnote1365"><sup class="sml">1365</sup></a>. Et elle ajoute: «J'é tent de mal au dens que ne vous en
+dirés daventège.» Elle peinait à concilier des volontés inconciliables
+et ressentait d'autant plus vivement ses misères physiques. Le Roi,
+déclarait Villeroy, ne peut plus vivre comme il a vécu; «il veut être
+obéi». Mais les Guise étaient résolus à désobéir.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1364" name="footnote1364"><b>Note 1364: </b></a><a href="#footnotetag1364">(retour) </a> Davillé, p. 145.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1365" name="footnote1365"><b>Note 1365: </b></a><a href="#footnotetag1365">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. IX, p. 334.</blockquote>
+
+<p>Henri III avait envoyé à Soissons, pour faire une dernière tentative,
+Bellièvre, le conciliant Bellièvre. Peut-être le duc de Guise aurait-il
+continué les négociations sans conclure ni rompre, car, ayant lié partie
+avec Philippe II, il était obligé de subordonner ses mouvements à ceux
+du roi d'Espagne et la prise d'armes de la Ligue à l'apparition encore
+ajournée de l'Armada. Mais il devait compter plus encore avec les
+ligueurs parisiens qui, par zèle et aussi par peur, étaient impatients
+d'agir. Ils s'étaient élevés en armes contre les archers du roi, chargés
+d'arrêter trois prédicateurs factieux; ils avaient assailli le duc
+d'Épernon sur le pont Notre-Dame, et ils avaient lieu de craindre que le
+Roi, ainsi bravé, ne voulût prendre sa revanche. Aussi pressaient-ils
+leur chef d'arriver. Guise, pour avoir un prétexte d'intervenir,
+refusait obstinément toute concession à Bellièvre. Catherine lui faisait
+dire (22 avril) «le regret extresme que j'auray s'il ne donne
+contantement au Roi monsgr et filz»<a id="footnotetag1366" name="footnotetag1366"></a><a href="#footnote1366"><sup class="sml">1366</sup></a>. Mais il lui importait
+beaucoup plus de contenter ses partisans que son maître: «... Je veoy,
+écrivait Bellièvre le 24 avril, ces princes estre tellement altérés des
+avis qui leur sont donnés du cousté de Paris que je crains fort que le
+succès ne soit pas tel que nous devons désirer pour le contentement du
+Roy et le repos de ce Royaulme»<a id="footnotetag1367" name="footnotetag1367"></a><a href="#footnote1367"><sup class="sml">1367</sup></a>. Et, désespérant d'aboutir, il
+demanda son rappel.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1366" name="footnote1366"><b>Note 1366: </b></a><a href="#footnotetag1366">(retour) </a> 22 avril 1588, <i>Ibid.</i>, p. 336.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1367" name="footnote1367"><b>Note 1367: </b></a><a href="#footnotetag1367">(retour) </a> 24 ou 26 avril, <i>Ibid.</i>, p. 335, note 1.</blockquote>
+
+<p>Henri III était exaspéré, comme le prouve un billet à Villeroy: «La
+passion à la fin blessée se tourne en fureur; qu'ils ne m'y mettent
+point.» Il fit défendre à Guise de venir à Paris sous peine d'être rendu
+responsable des «émotions» qui pourraient s'ensuivre. Mais les ligueurs
+parisiens décidèrent leur chef à passer outre. Le 9 mai, quelques heures
+après le retour de Bellièvre, il entrait lui-même à Paris par la porte
+Saint-Denis avec neuf ou dix compagnons. Aussitôt qu'il fut reconnu, les
+acclamations, les cris de «Vive Guise!» «Vive le pilier de l'Église!»
+éclatèrent. La foule se pressait autour de lui, confiante, familière,
+heureuse de le voir, de toucher son manteau. Mais cette explosion
+d'enthousiasme populaire était pour lui un danger de plus; il pouvait
+craindre la peur du Roi, plus redoutable encore que son orgueil. Il alla
+droit à l'hôtel que la Reine-mère habitait depuis quelques années près
+du Louvre, pour s'expliquer et se faire comme une sauvegarde de sa
+politique conciliante contre le premier mouvement de la fureur de son
+fils<a id="footnotetag1368" name="footnotetag1368"></a><a href="#footnote1368"><sup class="sml">1368</sup></a>.</p>
+
+<p>Le ligueur anonyme, qui a laissé de ces mémorables événements un récit,
+à ce qu'il semble, bien informé, raconte que la naine de Catherine,
+regardant d'aventure par la fenêtre, s'écria que le duc de Guise était à
+la porte, et que la Reine-mère, croyant à une plaisanterie, dit «qu'il
+falloit bailler le fouet à ceste nayne qui mentoit». Mais «à l'instant,
+elle cogneust que la nayne disoit vray». Il ajoute, sans souci de la
+contradiction, qu'elle «fut tellement esmeue d'ayse et de contentement
+qu'on la vit (singuliers signes de contentement!) trembler, frissonner
+et changer de couleur»<a id="footnotetag1369" name="footnotetag1369"></a><a href="#footnote1369"><sup class="sml">1369</sup></a>. L'ambassadeur vénitien écrit, le jour
+même, qu'elle «resta toute sens dessus dessous»<a id="footnotetag1370" name="footnotetag1370"></a><a href="#footnote1370"><sup class="sml">1370</sup></a>, et ce n'était pas
+de joie. Au fait, Catherine ne cacha pas à Guise qu'elle eût mieux aimé
+le voir en une autre saison. Mais il lui importait avant tout d'empêcher
+entre son fils et le chef de la Ligue une rupture irréparable, et
+peut-être craignait-elle pis encore.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1368" name="footnote1368"><b>Note 1368: </b></a><a href="#footnotetag1368">(retour) </a>: Mariéjol, <i>Histoire de France de Lavisse</i>, t. VI, 1, p.
+269.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1369" name="footnote1369"><b>Note 1369: </b></a><a href="#footnotetag1369">(retour) </a> Récit d'un ligueur anonyme, <i>Histoire de la Journée des
+Barricades de Paris, mai 1588</i>, <i>Archives curieuses</i>, t. XI, p.
+368-369.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1370" name="footnote1370"><b>Note 1370: </b></a><a href="#footnotetag1370">(retour) </a> Cité par Berthold Zeller, qui cependant maintient,
+<i>Catherine de Médicis et la Journée des Barricades</i> (<i>Revue Historique</i>,
+t. XLI, sept.-déc. 1889, p. 267), que la Reine-mère était d'accord avec
+Guise.</blockquote>
+
+<p>Elle résolut, dans l'intérêt même d'Henri III, de s'entremettre en
+faveur de Guise. Elle le conduisit au Louvre dans son carrosse, raconte
+Jean Chandon, un maître des requêtes du Grand Conseil qui les vit
+arriver, et le mena droit au cabinet du Roi. Henri III debout reprocha
+au Duc d'être venu contre son commandement. D'après le même témoin qui
+l'ouït dire immédiatement après au chancelier Cheverny, présent à
+l'entrevue, Guise aurait répondu que la Reine-mère l'avait mandé.
+Catherine, avouant cette excuse qu'elle avait probablement suggérée,
+expliqua qu'elle avait fait venir le Duc «pour le mettre bien auprès du
+Roy comme il avoit esté toujours et pacifier toute chose». Henri III ne
+crut pas un instant que Catherine se fût permis à son insu d'envoyer
+cette invitation, ou eût dissuadé Bellièvre de transmettre sa défense.
+Il «prit, dit Jean Chandon, cette réponse pour argent comptant»<a id="footnotetag1371" name="footnotetag1371"></a><a href="#footnote1371"><sup class="sml">1371</sup></a>,
+c'est-à-dire pour ce qu'elle valait. Mais il ne pouvait plus incriminer
+le voyage de Paris, puisque sa mère en prenait la responsabilité.</p>
+
+<p>Pendant les deux jours qui suivirent, Catherine chercha un moyen
+d'accord. Le mardi 10, elle eut une conférence avec le Duc et remit en
+avant la restitution des villes de Picardie. Guise aurait répondu,
+d'après l'anonyme ligueur, que ce n'étaient pas ses affaires et qu'il
+fallait penser à guérir tout le corps de l'État. Avec le Roi, les propos
+prirent un tour plaisant. Le Duc demanda la permission d'appeler à Paris
+l'archevêque de Lyon, Pierre D'Épinac, «l'intellect agent de la Ligue».
+Le Roi dit qu'il serait le très bien venu. Le Duc ajouta comme «en se
+jouant qu'il s'estoit toujours asseuré que sa Majesté ne le trouveroit
+mauvais puisque soubs main il leur auroit voulu oster et l'auroit fait
+pratiquer». Le Roi aurait dit aussi, pensant peut-être à son favori, le
+duc d'Épernon, dont les ligueurs exigeaient impérieusement le renvoi:
+«Qui aimoit le maistre, il aimoit son chien». Et l'autre de répliquer,
+mais est-ce croyable? «que cela estoit vray pourveu qu'il ne mordist et
+que le maistre, le chien et le valet doibvent estre discretz»<a id="footnotetag1372" name="footnotetag1372"></a><a href="#footnote1372"><sup class="sml">1372</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1371" name="footnote1371"><b>Note 1371: </b></a><a href="#footnotetag1371">(retour) </a> <i>Cabinet historique</i>, t. IV, 1858, p. 104-105, extrait
+de <i>La vie de Jean Chandon...</i>, publiée par un de ses
+arrières-petits-neveux, M.P.C. de B. (M. Paul Chandon de Briailles),
+Paris, 1857. Le témoignage de Jean Chandon est d'autant plus important
+que certains historiens en ont voulu tirer la preuve que Catherine,
+complice, avait en effet invité Guise à venir à Paris.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1372" name="footnote1372"><b>Note 1372: </b></a><a href="#footnotetag1372">(retour) </a> <i>Histoire de la Journée des Barricades de Paris, mai
+1588</i>, <i>Archives curieuses</i>, 1re série, t. XI, p. 370-371. Voir aussi
+pour l'ensemble des faits <i>Histoire tres-veritable de ce qui est advenu
+en ceste ville de Paris depuis le septiesme de may 1588 jusques au
+dernier jour de juin ensuyvant audit an</i>, Paris, 1588 (attribué à
+l'échevin ligueur Saint-Yon), <i>Archives curieuses de Cimber et Danjou</i>,
+1re série, t. XI, p. 327-350; récit royaliste: <i>Amplification des
+particularités qui se passèrent à Paris lorsque M. de Guise s'en empara
+et que le Roy en sortit</i>, mai 1588, <i>Archives curieuses</i>, t. XI, p.
+351-363. Consulter, en se défiant des partis pris Robiquet, <i>Paris et la
+Ligue sous Henri III</i>, Paris, 1886, p. 313-358.</blockquote>
+
+<p>Le lendemain, c'en était fini du badinage. Henri, qui se trouvait dans
+la chambre de sa mère quand le Duc y arriva, tourna la tête et feignit
+de ne pas le voir. Guise s'assit sur un coffre et se plaignit à
+Bellièvre des mauvais rapports qu'on faisait contre lui. Le Roi avait
+appris que les ligueurs se préparaient à la bataille et il prenait
+lui-même ses dispositions. Dans la nuit du mercredi 11 au jeudi 12, il
+fit entrer dans Paris, contrairement au privilège qu'avait la ville de
+se garder elle-même, le régiment des gardes françaises et les Suisses
+cantonnés dans le faubourg Saint-Jacques. L'Université s'agita. Des
+étudiants et des bourgeois se retranchèrent place Maubert avec «des
+futailles vides». Au lieu de disperser par la force ces premiers
+rassemblements, Henri III, surpris, envoya Bellièvre à l'Hôtel de Guise
+déclarer à l'instigateur présumé de cette résistance qu'il n'avait
+«aucun mauvais dessein contre lui»<a id="footnotetag1373" name="footnotetag1373"></a><a href="#footnote1373"><sup class="sml">1373</sup></a>. La Reine mère arriva presque
+aussitôt; et, rassurée de trouver le chef de la ligue «en pourpoint»,
+elle lui «fit entendre le mécontentement que le Roi prenoit de cette
+émotion» et le pria d'y mettre ordre. Il «répondit que de tout cela il
+ne savoit autre chose que ce qu'aucuns bourgeois lui avoient rapporté.
+Et sur ce qu'on desiroit qu'il fit poser les armes aux bourgeois, il dit
+qu'il n'étoit point colonel ni capitaine, qu'elles avoient été prise
+sans lui et que cela dépendoit de l'autorité des magistrats de la
+ville».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1373" name="footnote1373"><b>Note 1373: </b></a><a href="#footnotetag1373">(retour) </a> Charles Valois, <i>Histoire de la Ligue, œuvre inédite
+d'un contemporain</i> (ligueur) (S.H.F.), t. I, 1914, p. 206.</blockquote>
+
+<p>Cette réponse, pourtant si évasive, ne la découragea pas. Elle «retourna
+au Louvre en esperance que les choses s'apaiseroient»<a id="footnotetag1374" name="footnotetag1374"></a><a href="#footnote1374"><sup class="sml">1374</sup></a>. Mais,
+pendant ces allées et venues, le peuple, irrité par la présence des
+soldats, s'échauffait peu à peu et inaugurait l'arme des révolutions,
+les barricades. Gardes françaises et Suisses furent cernés entre des
+retranchements improvisés et Henri III, pour les sauver, fut obligé de
+solliciter l'intervention de Guise. Mais les ligueurs les plus ardents
+parlaient d'aller prendre ce «bougre» de roi en son Louvre. Le vendredi
+matin, quand la Reine-mère sortit, selon son habitude, pour aller
+entendre la messe à la Sainte-Chapelle, elle trouva les rues barrées et
+fut forcée de passer «à beau pied» par les défilés qu'elle se faisait
+ouvrir dans les remparts de pavés et de tonneaux, et qu'on refermait
+derrière elle. «Elle monstroit un visage riant et asseuré sans
+s'estonner de rien»<a id="footnotetag1375" name="footnotetag1375"></a><a href="#footnote1375"><sup class="sml">1375</sup></a>. Mais quand, à travers les mêmes obstacles,
+elle fut revenue à son hôtel, «tout le long de son disner elle ne fit
+que pleurer»<a id="footnotetag1376" name="footnotetag1376"></a><a href="#footnote1376"><sup class="sml">1376</sup></a>. Elle ne désespérait pas encore de conclure un
+accord. L'après-midi, dans un Conseil au Louvre, elle soutint seule que
+le Roi ne devait pas quitter Paris. «Hier, dit-elle, je ne cogneus point
+aux paroles de M. de Guyse qu'il eust d'autre envie que de se ranger à
+la raison: j'y retourneray présentement le veoir et m'asseure que je luy
+feray appaiser ce trouble»<a id="footnotetag1377" name="footnotetag1377"></a><a href="#footnote1377"><sup class="sml">1377</sup></a>. Mais elle le trouva «froid» à calmer
+la passion du peuple, disant que «ce sont des taureaux échauffés qu'il
+est malaisé de retenir» et qu'aller au Louvre, comme elle le lui
+demandait, «se jetter foible et en pourpoint à la mercy de ses ennemis,
+ce seroit une grande faiblesse d'esprit»<a id="footnotetag1378" name="footnotetag1378"></a><a href="#footnote1378"><sup class="sml">1378</sup></a>. Alors elle dit à
+l'oreille au secrétaire d'État Pinart, qui l'avait accompagnée,
+d'engager le Roi à quitter Paris. Il en était déjà sorti secrètement,
+laissant pleins pouvoirs à sa mère.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1374" name="footnote1374"><b>Note 1374: </b></a><a href="#footnotetag1374">(retour) </a> Charles Valois. p. 207. <i>L'Amplification des
+particularités</i> (récit royaliste), <i>Archives curieuses</i>, t. XI, p. 357,
+parle aussi de cette première visite de la Reine-mère au duc de Guise.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1375" name="footnote1375"><b>Note 1375: </b></a><a href="#footnotetag1375">(retour) </a>1375 <i>Histoire de la Journée des Barricades</i> (ligueur),
+<i>Archives curieuses</i>, t. XI, p. 387.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1376" name="footnote1376"><b>Note 1376: </b></a><a href="#footnotetag1376">(retour) </a> <i>Mémoires-journaux de L'Estoile</i>, éd. des Bibliophiles,
+t. III, p. 144.--<i>Amplification des particularités, Archives curieuses</i>,
+p. 357.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1377" name="footnote1377"><b>Note 1377: </b></a><a href="#footnotetag1377">(retour) </a> Palma Cayet, <i>Chronologie novenaire</i>, éd. Buchon,
+Introd., p. 44.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1378" name="footnote1378"><b>Note 1378: </b></a><a href="#footnotetag1378">(retour) </a> <i>Mémoires-journaux de L'Estoile</i>, t. III, p.
+144--Robiquet, <i>Paris et la Ligue sous le règne de Henri III</i>, 1886, p.
+351 sqq.</blockquote>
+
+<p>Les chefs de la Ligue étaient embarrassés de cette fuite qu'ils
+n'avaient pas prévue. Ils ne pensaient qu'à mettre Henri III en tutelle
+et à commander en son nom. Mais le roi fainéant se dérobait aux maires
+du Palais. Sous peine de le pousser entre les bras des protestants et de
+soulever les catholiques qui n'étaient pas de la Ligue, ils ne pouvaient
+gouverner sans lui ni contre lui. Force leur était donc de conserver les
+dehors de l'obéissance et d'agir de concert avec celle à qui il avait
+délégué son autorité dans sa capitale en révolte. Les vues de Catherine
+s'accordaient sur certains points avec les leurs<a id="footnotetag1379" name="footnotetag1379"></a><a href="#footnote1379"><sup class="sml">1379</sup></a>. Elle s'efforça
+d'adoucir son fils et de lui ramener le peuple. Elle encouragea les
+Corps constitués, Parlement, Cour des aides, et les Capucins à envoyer
+des députations à Chartres où il s'était arrêté, pour excuser ou pallier
+la journée des Barricades. La municipalité que la Révolution avait
+installée à l'Hôtel de Ville fit elle-même, mais par écrit, assurer Sa
+Majesté de son devoir et de sa fidélité (23 mai). Dans la requête
+qu'elle joignit à sa lettre et que contresignèrent le duc de Guise et le
+cardinal de Bourbon, elle rejetait les malheurs de la France sur
+d'Épernon et La Valette, son frère et réclamait leur disgrâce comme
+fauteurs d'hérétiques et dilapidateurs du trésor public. Elle priait
+aussi le Roi de marcher en personne contre les réformés de Guyenne et de
+laisser le soin de «maintenir» la ville de Paris et «de pourveoir aux
+choses nécessaires» pendant son absence à la Reine sa mère, «qui par sa
+prudence s'y est acquise beaucoup de croiance et amour du peuple». Elle
+«tiendra les choses très tranquilles et sçaura, comme Elle a faict cy
+devant en semblable occasion, se servir de personnes affectionnées au
+bien de vos Estats»<a id="footnotetag1380" name="footnotetag1380"></a><a href="#footnote1380"><sup class="sml">1380</sup></a>.</p>
+
+<p>Catherine profita de la confiance qu'elle inspirait aux ligueurs pour
+les mieux surveiller. Elle signalait à son fils l'occupation du château
+de Château-Thierry par Guise, et ses projets sur Melun, Lagny, Corbeil,
+Étampes, et autres lieux autour de Paris<a id="footnotetag1381" name="footnotetag1381"></a><a href="#footnote1381"><sup class="sml">1381</sup></a>. Elle l'avisait que le
+sieur de Bois-Dauphin, un des lieutenants du Duc, pratiquait «sur le
+château d'Angers» et qu'il espérait l'avoir pour de l'argent<a id="footnotetag1382" name="footnotetag1382"></a><a href="#footnote1382"><sup class="sml">1382</sup></a>. Elle
+l'invitait à bien prendre garde à Chartres.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1379" name="footnote1379"><b>Note 1379: </b></a><a href="#footnotetag1379">(retour) </a> Comte Baguenault de Puchesse, <i>Les Négociations de
+Catherine de Médicis à Paris après la Journée des Barricades</i>, Extrait
+du Compte rendu de l'Académie des sciences morales et politiques, tirage
+à part, Orléans, 1903, p. 8 et 9.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1380" name="footnote1380"><b>Note 1380: </b></a><a href="#footnotetag1380">(retour) </a> <i>Registres des délibérations du Bureau de la Ville de
+Paris</i>, publiés par François Bonnardot, t. IX (1586-1590), Paris, 1902,
+p. 132-133.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1381" name="footnote1381"><b>Note 1381: </b></a><a href="#footnotetag1381">(retour) </a> 2 juin 1588, <i>Lettres</i>, t. IX, p. 357.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1382" name="footnote1382"><b>Note 1382: </b></a><a href="#footnotetag1382">(retour) </a> 17 juin, <i>Ibid.</i>, p. 371.</blockquote>
+
+<p>Mais en même temps elle négociait. Elle travaillait à décider les
+ligueurs à rabattre de leurs exigences et le Roi à faire des
+concessions. Henri III trouvait particulièrement dur de reconnaître la
+municipalité révolutionnaire et de donner au duc de Guise le
+commandement suprême des armées avec le titre de lieutenant général.
+Mais la Reine le pressait de faire la paix au plus vite et à tout prix,
+pour arrêter la propagation de la révolte que le duc de Parme favorisait
+de tous ses moyens. «...J'emeres myeulx, écrivait-elle à Bellièvre le 2
+juin, doner la motyé de mon royaume et ly (au duc de Guise) doner la
+lyeutenance et qu'i (il) me reconeust et (ainsi que) tout mon royaume,
+que demeurer haletant au (où) nous sommes de voyr le Roy encore plus
+mal. Je say bien que [mon fils] ayent le ceour (ayant le cœur) qu'yl a
+que s'èt une dure medecine [à] avaler; mès yl èt encore plus dur de se
+perdre de toute l'hautoryté et aubeyssance. Yl serè très loué de set
+(se) remetre en quelque fason qu'i (il) le puyse fayre pour set heure,
+car le temps amene baucoup de chause que l'on ne peult panser byen
+souvent et l'on loue ceulx que ceve (qui savent) seder au temps pour se
+conserver. Je preche le precheur; mès ayscusés [moi en ce] que jamès je
+ne me vis en tel anuy (ennui) ny si peu de clarté pour en byen sortyr.
+Cet (si) Dyeu n'y met la meyn (main), je ne sé que se sera»<a id="footnotetag1383" name="footnotetag1383"></a><a href="#footnote1383"><sup class="sml">1383</sup></a>.</p>
+
+<p>Le Roi envoya son médecin, Miron, à Paris, porteur de propositions qui
+furent repoussées, et se décida, en désespoir de cause, à subir la loi
+de ses sujets révoltés. Il adjoignit à la Reine-mère Villeroy, qui amena
+les princes à formuler leurs vœux: reconnaissance de la Sainte-Union,
+jouissance des villes de sûreté pour six ans, publication du concile de
+Trente (sauf les articles contraires aux libertés de l'Église
+gallicane), levée de deux armées, dont l'une, commandée par le duc de
+Guise, marcherait en Guyenne, c'est-à-dire contre le roi de Navarre (15
+juin).</p>
+
+<p>La municipalité, de son côté, demanda que la police de Paris fût, comme
+dans des villes de moindre importance, donnée au prévôt des marchands,
+que la Bastille fût rasée ou confiée à sa garde, que les gens de guerre
+fussent logés à 12 lieues de Paris, qu'il fût fait justice des
+hérétiques, etc. Le Roi finit par céder à peu près sur tout, et signa
+l'Édit sur l'Union de ses sujets catholiques, qui fut enregistré au
+Parlement de Paris le 21 juillet<a id="footnotetag1384" name="footnotetag1384"></a><a href="#footnote1384"><sup class="sml">1384</sup></a>. Il y confirmait la promesse
+faite à son sacre d'extirper du royaume toutes les hérésies, «sans faire
+jamais aucune paix ou tresve avec les hérétiques», et commandait à ses
+sujets «de ne recevoir à estre Roy... prince quelconque qui soit
+hérétique ou fauteur d'hérésie». Il déclarait éteint, assoupi, et comme
+non advenu «tout ce qui est advenu et s'est passé les douze et
+treisiesme du moys de mai dernier et depuis en conséquence de ce jusques
+à la publication des présentes [lettres] en nostre Cour de Parlement de
+Paris».</p>
+
+<p>Il se sépara du duc d'Epernon, que la Reine-mère n'aimait pas et que les
+Guise et le peuple de Paris haïssaient à mort, et l'envoya dans son
+gouvernement d'Angoumois. Il ne tint pas aux ligueurs d'Angoulême que
+Catherine ne fût complètement vengée de l'hostilité du favori<a id="footnotetag1385" name="footnotetag1385"></a><a href="#footnote1385"><sup class="sml">1385</sup></a>.
+D'Épernon ayant introduit des soldats dans la ville contre l'ordre
+exprès du Roi--un ordre dont il semble bien qu'il n'ait pas eu
+connaissance--le maire dépêcha son beau-frère à la Cour pour dénoncer sa
+désobéissance. Villeroy, confident de la Reine-mère et qui avait eu à se
+ressentir de la hauteur du Duc, présenta le messager à Henri III et
+celui-ci le fit repartir avec l'ordre d'arrêter le gouverneur, mais
+toutefois «sans faire de mal à personne». Les gens d'Angoulême
+n'oublièrent que les moyens de douceur.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1383" name="footnote1383"><b>Note 1383: </b></a><a href="#footnotetag1383">(retour) </a> 2 juin, <i>Lettres</i>, t. IX, p. 368. Voir aussi la lettre
+découragée au duc de Nevers du 20 juin, <i>Ibid.</i>, p. 371.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1384" name="footnote1384"><b>Note 1384: </b></a><a href="#footnotetag1384">(retour) </a> <i>Le second Recueil contenant l'Histoire des choses plus
+mémorables advenues sous la Ligue</i>, Paris, 1590, p. 574-581 (autrement
+dit <i>Mémoires de la Ligue</i>, t. II).</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1385" name="footnote1385"><b>Note 1385: </b></a><a href="#footnotetag1385">(retour) </a> Girard, <i>Histoire de la vie du duc d'Épernon</i>, Paris,
+1663, t. I, p. 196 sqq. Girard, qui renvoie à de Thou, Davila et
+d'Aubigné, raconte le fait d'après ce que lui en a dit le duc d'Épernon
+lui-même.</blockquote>
+
+<p>D'Epernon, investi dans le château, criblé de tous côtés d'arquebusades,
+obligé de barricader toutes les portes, de se prémunir contre les
+pétards et de se défendre contre les assauts, fut contre toute espérance
+sauvé par un secours qui lui arriva de Saintes (10-11 août)<a id="footnotetag1386" name="footnotetag1386"></a><a href="#footnote1386"><sup class="sml">1386</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1386" name="footnote1386"><b>Note 1386: </b></a><a href="#footnotetag1386">(retour) </a> Sur cette «ténébreuse affaire», voir Nouaillac,
+<i>Villeroy</i>, p. 129-133.</blockquote>
+
+<p>Cependant Catherine, qui était, la paix conclue, restée à Paris,
+continuait à servir son fils sans mécontenter les ligueurs. Elle
+dissuada les gens du Parlement de députer au Roi pour demander le
+paiement de leurs gages et des rentes sur l'Hôtel de Ville. Elle
+confirma dans ses fonctions la municipalité révolutionnaire de Paris,
+qui avait, en témoignage d'obéissance, donné sa démission. Mais elle
+répondit par un refus aux requêtes des villes ligueuses, comme Abbeville
+et Bourges, qui, ayant été dépouillées par les rois de leurs privilèges,
+pensaient profiter des troubles pour en obtenir le rétablissement.</p>
+
+<p>Elle eût voulu achever la réconciliation générale, en ramenant le Roi au
+Louvre. Elle alla le visiter à Chartres et s'efforça sans succès de le
+décider au retour. D'ailleurs il accueillit bien le Prévôt des marchands
+et les échevins. Il conféra à Guise, le 4 août, le commandement en chef
+de toutes les armées; au cardinal de Bourbon, comme à son plus proche
+parent, le privilège de créer un maître de chaque métier en toutes les
+villes de son royaume; aux autres chefs de la Ligue des faveurs de
+diverses sortes, mais il resta hors de Paris. Il en voulait, comme
+toujours, à sa mère de lui avoir conseillé la capitulation. Soudainement
+(8 septembre), il renvoya les principaux de son Conseil, qu'il savait
+partisans de la politique de concessions: le chancelier Cheverny, le
+surintendant des finances Bellièvre, les trois secrétaires d'État,
+Villeroy, Pinart et Brulart, et il les remplaça par des hommes sans
+attaches et sans passé: Montholon, un avocat de grand renom et de grande
+intégrité, dont il fit un garde des sceaux, et Beaulieu-Ruzé et Révol,
+qu'il nomma secrétaires d'État. Les chefs de la Ligue savaient Henri III
+si fantasque en ses sympathies qu'ils crurent à un changement de
+personnes et non de système. Mais il tint aussi sa mère à l'écart, et,
+tout en lui témoignant des égards, il prétendit gouverner par lui-même.
+Dans une lettre du 20 septembre à Bellièvre, elle se plaignait «du tort,
+dit-elle, qu'on m'a fest de aprendre au Roy qu'il fault byen aymer sa
+mère et l'honorer come Dyeu le comende, mès non ly (lui) donner tant
+d'aultoryté et creanse qu'ele puyse empecher de fayre cet (ce) que l'on
+veult»<a id="footnotetag1387" name="footnotetag1387"></a><a href="#footnote1387"><sup class="sml">1387</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1387" name="footnote1387"><b>Note 1387: </b></a><a href="#footnotetag1387">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. IX, p. 382.</blockquote>
+
+<p>Le jour de l'ouverture des États généraux à Blois (16 octobre), il la
+loua hautement, elle présente, devant les députés des trois ordres,
+d'avoir tant de fois conservé l'État, qu'elle ne devait pas seulement
+avoir le nom de «Mère du Roy», mais aussi de «Mère de l'Estat et du
+royaulme». C'était son oraison funèbre. Elle cessa d'être consultée en
+toute occasion et employée en toutes les affaires, comme il est facile
+d'en juger par sa correspondance politique qui, si abondante à d'autres
+époques, se réduit désormais à quelques lettres.</p>
+
+<p>Elle n'avait plus le premier rôle. Quand le duc de Savoie,
+Charles-Emmanuel, le digne fils d'Emmanuel-Philibert, sous prétexte de
+se protéger contre la propagande des réformés dauphinois, s'empara de
+Carmagnole et de la ville de Saluces, les dernières des possessions
+françaises d'outremonts, Henri III fut sur le point de déclarer la
+guerre à ce princerot, qui osait s'attaquer au royaume de France. A la
+sommation qu'il lui fit porter de restituer les places prises, Catherine
+joignit une lettre où elle parlait trop mollement pour une reine-mère
+qui aurait souci de la grandeur de la Couronne. Elle lui conseillait par
+l'amour qu'elle avait toujours «engravé dans l'ame» pour sa mère,
+Marguerite de France, de ne pas donner occasion au Roi «de vous aystre
+aultre, dit-elle, que bon parent et voisyn»<a id="footnotetag1388" name="footnotetag1388"></a><a href="#footnote1388"><sup class="sml">1388</sup></a>. Elle avait l'air de
+croire que le roi d'Espagne, beau-père de Charles-Emmanuel, se
+ressentirait de cette agression contre la France. Elle écrivait le même
+jour à la duchesse, Catherine, infante d'Espagne et sa petite-fille,
+pour lui représenter, en style de grand'mère, qu'ayant tant d'enfants à
+marier, auxquels il s'en ajouterait d'autres, elle n'avait pas intérêt à
+ce que «neul de ses (ces) deus grens Roys» fussent «mal contens» du Duc.
+Pouvait-elle penser que le roi d'Espagne prendrait le parti du roi de
+France? Il est vrai que Philippe II, ayant reçu la nouvelle de l'attaque
+de Saluces presque en même temps que celle du désastre de l'Armada,
+montra d'abord quelque ennui de cette complication italienne. Il savait
+les jalousies des États libres de la péninsule et pouvait craindre une
+alliance des Vénitiens, du grand-duc de Toscane, de Ferrare, et même des
+Suisses, avec la France pour ramener la Savoie à ses limites. Mais il
+avait trop d'intérêt à fermer aux Français les routes de l'Italie pour
+en vouloir à son gendre. Il fit dire à l'agent savoyard à Paris qu'il ne
+permettrait pas au roi de France de faire injure à son maître<a id="footnotetag1389" name="footnotetag1389"></a><a href="#footnote1389"><sup class="sml">1389</sup></a>.
+Catherine était donc ou mal renseignée ou bien peu perspicace.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1388" name="footnote1388"><b>Note 1388: </b></a><a href="#footnotetag1388">(retour) </a>: Poigny, qui portait la sommation du Roi, arriva à Turin
+le 4 novembre (Italo Raulich, <i>Storia di Carlo Emanuele I, duca di
+Savoia</i>, Milan, 1896, t. I, p. 378). Les deux lettres de la Reine-mère,
+qui partirent avec celles d'Henri III, sont probablement de la fin
+d'octobre, et non du mois de novembre, comme l'ont cru les éditeurs des
+<i>Lettres de Catherine</i>. Voir t. IX, p. 390.--Sur l'attitude du pape, de
+Philippe II et les sentiments des États italiens,, Italo Raulich,
+<i>Storia</i>, t. I, p. 370.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1389" name="footnote1389"><b>Note 1389: </b></a><a href="#footnotetag1389">(retour) </a> Italo Raulich, p. 371.--Cf. Pietro Orsi, <i>Il Carteggio
+di Carlo Emanuele I</i>, dans le <i>Carlo Emanuele I</i>, Turin, 1891, p. 7.</blockquote>
+
+<p>Elle eut tout le succès qu'elle désirait dans une autre
+négociation--celle-ci d'un caractère presque domestique--le mariage de
+sa petite-fille, Christine de Lorraine, qu'elle aimait comme une fille.</p>
+
+<p>Bonne grand'mère, elle lui avait cherché ou rêvé pour mari, aussitôt
+qu'elle eut dix-huit ans<a id="footnotetag1390" name="footnotetag1390"></a><a href="#footnote1390"><sup class="sml">1390</sup></a>, un prince souverain ou qui avait chance
+de l'être: le duc d'Anjou, dont Christine aima mieux rester la nièce; le
+duc de Savoie, qui avait de plus hautes prétentions et qui en effet
+épousa une autre petite-fille de Catherine, mais celle-là fille de
+Philippe II; et au pis aller, le prince de Mantoue, Vincent Gonzague,
+fils du duc régnant, «si plustost (auparavant) elle (Christine) n'est
+mariée en lieu auquel ledict prince ne fera difficulté de céder»<a id="footnotetag1391" name="footnotetag1391"></a><a href="#footnote1391"><sup class="sml">1391</sup></a>.
+En compensation elle destinait à ce prétendant imaginaire la sœur
+cadette de Christine. Pendant qu'elle disposait à sa fantaisie de la
+main du Mantouan, l'idée lui vint d'un autre mariage italien, celui de
+son petit-fils, le marquis de Pont-à-Mousson, avec une de ses nièces à
+la mode de Bretagne, la fille aînée du grand-duc de Toscane, François de
+Médicis. Ce fut la première forme d'une alliance de famille entre ses
+parents de Lorraine et de Toscane.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1390" name="footnote1390"><b>Note 1390: </b></a><a href="#footnotetag1390">(retour) </a> Christine de Lorraine était née en 1565.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1391" name="footnote1391"><b>Note 1391: </b></a><a href="#footnotetag1391">(retour) </a> 11 novembre 1583, <i>Lettres</i>, t. VIII, p. 153 et p. 154.</blockquote>
+
+<p>Elle ne voulait pas, pour beaucoup de raisons, du mari qu'Henri III
+pensa un moment donner à Christine, le duc d'Epernon. Mais son gendre,
+le duc de Lorraine, lui épargna l'ennui de s'opposer à cette
+mésalliance<a id="footnotetag1392" name="footnotetag1392"></a><a href="#footnote1392"><sup class="sml">1392</sup></a>. Elle parut définitivement fixer son choix sur un
+prince français, Charles-Emmanuel de Savoie, fils de la duchesse
+douairière de Guise, Anne d'Este, et du duc de Nemours, Jacques de
+Savoie, qu'elle avait épousé en secondes noces. Il était, par sa mère,
+arrière-petit-fils de Louis XII, parent ou allié des maisons de Savoie,
+de Ferrare, de France, et frère utérin de Guise et de Mayenne. La
+Reine-mère, qui aurait dû être plus sceptique sur l'effet de ces unions,
+s'enthousiasma pour ce projet, qui lui parut, après la paix de Nemours,
+un moyen de sceller la réconciliation des Lorrains et de son fils<a id="footnotetag1393" name="footnotetag1393"></a><a href="#footnote1393"><sup class="sml">1393</sup></a>.
+Elle fit demander une dispense au pape (31 décembre 1585) à cause de la
+parenté des futurs conjoints, mais, la querelle ayant repris entre Henri
+III et le duc de Guise, le mariage fut ajourné d'année en année et
+définitivement rompu par un changement de règne en Toscane. Un soir que
+le grand-duc François de Médicis dînait à Poggio à Cajano, en compagnie
+de son frère le cardinal Ferdinand, et de la belle aventurière
+vénitienne, Bianca Capello, dont il s'était assez épris pour l'épouser,
+il mourut subitement. Quelques heures après, sa femme mourut aussi (9
+octobre 1587); coïncidence tragique qui fut diversement
+interprétée<a id="footnotetag1394" name="footnotetag1394"></a><a href="#footnote1394"><sup class="sml">1394</sup></a>. François n'ayant pas d'enfant mâle, Ferdinand lui
+succéda. Catherine, sans chercher à pénétrer le mystère de son
+avènement, saisit l'occasion d'établir Christine à Florence et d'occuper
+par représentation la place dont les calculs de Clément VII et les
+événements l'avaient privée. Jugeant que le Cardinal quitterait la
+pourpre et se marierait, elle engagea dès le 10 novembre une campagne
+matrimoniale qu'elle mena habilement<a id="footnotetag1395" name="footnotetag1395"></a><a href="#footnote1395"><sup class="sml">1395</sup></a>. Le nouveau grand-duc trouva
+bon d'accorder par un mariage les prétentions contradictoires de sa
+maison et de Catherine sur les biens patrimoniaux des Médicis de la
+branche aînée, un litige que compliquait encore la mort de Marguerite de
+Parme, veuve en premières noces d'Alexandre de Médicis et usufruitière
+de ces biens (1586).</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1392" name="footnote1392"><b>Note 1392: </b></a><a href="#footnotetag1392">(retour) </a> Lettre de l'agent anglais Geffrey à Walsingham, 18 avril
+1583, <i>Lettres</i>, t. VIII, p. 411.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1393" name="footnote1393"><b>Note 1393: </b></a><a href="#footnotetag1393">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. VIII, p. 372.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1394" name="footnote1394"><b>Note 1394: </b></a><a href="#footnotetag1394">(retour) </a> Le cardinal Ferdinand de Médicis s'est-il après la mort
+subite de son frère, débarrassé sans autre forme de procès, d'une
+parvenue mal famée, suspecte d'avoir machiné l'accident dont mourut la
+première femme de François, Jeanne d'Autriche? c'est une explication qui
+n'est pas invraisemblable. La légende veut que Bianca Capello ait fait
+servir à son beau-frère un blanc-manger empoisonné, et que celui-ci,
+averti, se soit excusé d'y toucher, tandis que la grande-duchesse, sous
+peine de s'avouer coupable, était obligée d'en prendre et d'en laisser
+prendre à son mari. La réputation de tous ces Médicis était d'ailleurs
+si mauvaise qu'on soupçonna le Cardinal d'avoir fait empoisonner son
+frère et sa belle-sœur. Blaze de Bury, <i>Bianca Capello</i> (<i>Revue des
+Deux-Mondes</i>, 1er juillet 1884, p. 152-158), n'écarte pas l'idée d'une
+mort naturelle. Voir Saltini, <i>Tragedie Medicee domestiche</i>, Florence,
+1898.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1395" name="footnote1395"><b>Note 1395: </b></a><a href="#footnotetag1395">(retour) </a> Lettre de Pisani, ambassadeur de France à Rome,
+<i>Lettres</i>, t. IX, p. 278.</blockquote>
+
+<p>Philippe II, qui s'était d'abord inquiété d'un rapprochement possible
+entre la Toscane et la France, finit par donner son approbation<a id="footnotetag1396" name="footnotetag1396"></a><a href="#footnote1396"><sup class="sml">1396</sup></a>.
+Le duc de Savoie se plaignit «du tort qu'on faisoit à Monsieur de
+Nemours», son «frère», (son cousin)<a id="footnotetag1397" name="footnotetag1397"></a><a href="#footnote1397"><sup class="sml">1397</sup></a>. Mais la Reine-mère passa
+outre. L'homme de confiance du grand-duc, le banquier florentin Orazio
+Rucellai, vint à Blois négocier les articles du contrat, qui furent
+signés le 24 oct. 1588<a id="footnotetag1398" name="footnotetag1398"></a><a href="#footnote1398"><sup class="sml">1398</sup></a>. Catherine donnait à Christine deux cent
+mille écus et tous ses biens de Florence. Elle n'eut pas la joie de voir
+le mariage par procuration, qui, retardé par sa maladie et sa mort,
+n'eut lieu que le 27 février 1589.</p>
+
+<p>Elle souffrait depuis longtemps d'accès de goutte et de rhumatismes, que
+ramenait périodiquement son formidable appétit, et d'une toux
+catarrheuse, qui avec l'âge allait s'aggravant. Dans la première
+quinzaine de décembre, elle faillit mourir d'une congestion pulmonaire.
+La défaveur ou la maladie de celle qui, par prudence ou amour maternel,
+travaillait à maintenir l'union des catholiques, laissa le Roi
+directement aux prises avec les catholiques ardents. Les États généraux
+lui imposaient la guerre contre les hérétiques et refusaient de lui
+voter les fonds pour la faire. Ils exigeaient, contrairement aux
+traditions de la monarchie, qu'il ratifiât d'avance les décisions
+arrêtées d'un commun accord par le Clergé, la Noblesse et le Tiers. Un
+avertissement lui vint qu'on voulait le mener à Paris. La conversation
+qu'il eut le 22 décembre avec Guise le troubla comme une menace. Le chef
+de la Ligue se serait plaint que ses actions les plus innocentes étaient
+pour son malheur toujours mal interprétées et lui signifia qu'il était
+résolu à céder la place à ses ennemis et à résigner ses fonctions de
+lieutenant-général. Henri III crut que Guise quittait cette dignité pour
+en obtenir une plus haute, la connétablie. Tremblant pour sa liberté et
+peut-être pour sa vie, il attira le sujet rebelle dans sa chambre et le
+fit tuer par les Quarante-Cinq (23 décembre 1588).<a id="footnotetag1399" name="footnotetag1399"></a><a href="#footnote1399"><sup class="sml">1399</sup></a></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1396" name="footnote1396"><b>Note 1396: </b></a><a href="#footnotetag1396">(retour) </a> Lettre du 1er juin 1588, <i>ibid.</i>, t. IX, p. 32.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1397" name="footnote1397"><b>Note 1397: </b></a><a href="#footnotetag1397">(retour) </a> Lettre du duc de Savoie du 6 mars 1588, <i>Ibid.</i>, t.
+VIII, p. 488.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1398" name="footnote1398"><b>Note 1398: </b></a><a href="#footnotetag1398">(retour) </a> Correspondance de Rucellai, dans les <i>Négociations de la
+France avec la Toscane</i>, t. IV, p. 876 sqq.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1399" name="footnote1399"><b>Note 1399: </b></a><a href="#footnotetag1399">(retour) </a> Pour de plus amples détails sur la tragédie de Blois,
+voir Mariéjol, <i>Histoire de France de Lavisse</i>, t. VI, 1, p. 285-286.</blockquote>
+
+<p>Aussitôt après le meurtre, il descendit chez sa mère, dont l'appartement
+était situé au-dessous du sien. Un homme était là, le médecin de la
+Reine, Cavriana,--agent secret du grand-duc de Toscane--qui le lendemain
+écrivit au secrétaire d'État à Florence ce qu'il avait vu et entendu. Le
+Roi entra et lui demanda comment allait sa mère. Il répondit: Bien, et
+qu'elle avait pris un peu de médecine. Henri s'approcha du lit et dit à
+Catherine de l'air le plus assuré et le plus ferme du monde: «Bonjour,
+Madame. Excusez-moi. M. de Guise est mort: il ne se parlera plus de lui.
+Je l'ai fait tuer, l'ayant prévenu en ce qu'il avait le dessein de me
+faire.» Et alors il rappela les injures que depuis le 13 mai, jour de sa
+fuite de Paris, il avait pardonnées pour ne pas se salir les mains du
+sang de ce rebelle, mais, sachant et expérimentant à toute heure qu'il
+sapait ou minait (ce furent ses propres paroles) son pouvoir, sa vie et
+son État, il s'était résolu à cette entreprise. Il avait longtemps
+hésité; enfin Dieu l'avait inspiré et aidé, et il allait de ce pas lui
+rendre grâces à l'église, à l'office de la messe. Il ne voulait pas de
+mal aux parents du mort, comme les ducs de Lorraine, de Nemours,
+d'Elbœuf et Mme de Nemours, qu'il savait lui être fidèles et
+affectionnés. «Mais je veux être le roi et non plus captif et esclave
+comme je l'ai été depuis le 13 mai jusqu'à cette heure, à laquelle je
+commence de nouveau à être le roi et le maître». Il avait fait arrêter
+le cardinal de Bourbon et lui avait donné des gardes pour s'assurer de
+lui. Ainsi avait-il fait du cardinal de Guise et de l'archevêque de
+Lyon. Après cette déclaration, il s'en retourna avec la même contenance
+ferme et tranquille<a id="footnotetag1400" name="footnotetag1400"></a><a href="#footnote1400"><sup class="sml">1400</sup></a>. Cavriana, qui était tout près, ne laisse pas
+entendre que Catherine ait répondu. Qu'aurait-elle pu dire à cet homme
+rasséréné et ragaillardi, comme le remarque l'Italien, par le plaisir de
+la vengeance? La moindre réserve l'aurait blessé. Cavriana ajoute que la
+Reine-mère «est souffrante» et qu'elle sort «d'une terrible bourrasque
+de mal» dont elle a failli mourir «et je crains, conclut-il, que le
+départ de Madame la princesse de Lorraine (pour la Toscane) et ce
+spectacle funèbre du duc de Guise n'empirent son état»<a id="footnotetag1401" name="footnotetag1401"></a><a href="#footnote1401"><sup class="sml">1401</sup></a>.</p>
+
+<p>Plus tard, le bruit courut--et il a été recueilli par
+l'histoire--qu'elle aurait dit à son fils: «Avez-vous bien donné ordre à
+vos affaires?--Ouy, Madame, luy répondit-il.--Faictes advertir donc, luy
+dit-elle, Monsieur le Légat de ce qui s'est passé, affin que Sa
+Saincteté sache premièrement par luy vostre intention et que ne soyez
+prévenu par vos ennemis»<a id="footnotetag1402" name="footnotetag1402"></a><a href="#footnote1402"><sup class="sml">1402</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1400" name="footnote1400"><b>Note 1400: </b></a><a href="#footnotetag1400">(retour) </a> Le récit de Cavriana dans <i>Négociations diplomatiques de
+la France avec la Toscane</i>, t. IV, p. 842-843.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1401" name="footnote1401"><b>Note 1401: </b></a><a href="#footnotetag1401">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 846.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1402" name="footnote1402"><b>Note 1402: </b></a><a href="#footnotetag1402">(retour) </a> 1402: Palma Cayet, <i>Chronologie novenaire</i>, éd. Buchon,
+Introd., p. 85.</blockquote>
+
+<p>Mais ce dialogue, qui ne s'accorde pas avec le témoignage de Cavriana,
+est par lui-même invraisemblable. Henri III n'avait pas dit à sa mère
+qu'il eût l'intention de se défaire du cardinal de Guise--et peut-être
+n'y était-il pas encore résolu. Alors à quoi bon se hâter d'envoyer une
+justification au pape; l'exécution du duc de Guise, un laïque, ne le
+concernait point. Sixte-Quint ne protesta que contre le meurtre du
+Cardinal, ce prince de l'Église étant, à ce qu'il prétendait, uniquement
+justiciable de la Cour de Rome<a id="footnotetag1403" name="footnotetag1403"></a><a href="#footnote1403"><sup class="sml">1403</sup></a>. Catherine savait très bien ces
+distinctions ultramontaines. Le Roi tout ce jour-là refusa de recevoir
+le légat Morosini, se bornant à lui faire dire par le cardinal de Gondi
+qu'il avait, pour sauver sa vie, fait arrêter les cardinaux de Bourbon
+et de Guise et l'archevêque de Lyon, et le soir, sur une nouvelle
+demande d'audience, il envoya encore Gondi l'assurer que ni le cardinal
+de Guise ni l'archevêque de Lyon n'étaient morts. Et en effet le
+cardinal de Guise ne fut tiré de sa prison et passé par les hallebardes
+que le lendemain matin. Alors seulement Henri III pria Morosini de le
+venir trouver et il lui expliqua que les desseins criminels des deux
+frères l'avaient forcé de se défaire d'eux, comme il l'avait fait, sans
+employer les formes ordinaires de la justice, qui, vu le malheur des
+temps et la puissance des coupables, risquaient de bouleverser l'État.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1403" name="footnote1403"><b>Note 1403: </b></a><a href="#footnotetag1403">(retour) </a> Guy de Brémond d'Ars, <i>Jean de Vivonne</i>, p. 299-302
+sqq.</blockquote>
+
+<p>Mais naturellement, dans les jours qui suivirent, Henri III a dû, comme
+en toutes ses difficultés, recourir à sa mère. Après ce sursaut
+d'énergie sanglante, il oubliait d'agir contre le reste de ses ennemis.
+Il laissa sans secours la citadelle d'Orléans, que les ligueurs de la
+ville assiégeaient. Il renvoya aux Parisiens deux de leurs échevins
+qu'il avait fait arrêter le jour de la tragédie de Blois. Il mit en
+liberté la mère de ses victimes. Pensait-il avoir tué la Ligue avec les
+Guise ou retombait-il de tout son poids dans ses habitudes de mollesse
+et d'indolence? Catherine était, comme on peut le croire, embarrassée de
+lui donner des conseils. Il n'est pas douteux qu'elle déplorait ce crime
+comme une faute. «Ah! le malheureux! disait-elle de son fils au P.
+Bernard d'Osimo, un capucin, le 25 décembre. Ah! le malheureux. Qu'a-t-il
+fait.... Priez pour lui qui en a plus besoin que jamais, et que je vois
+se précipiter à sa ruine, et je crains qu'il ne perde le corps, l'âme et
+le royaume<a id="footnotetag1404" name="footnotetag1404"></a><a href="#footnote1404"><sup class="sml">1404</sup></a>». Elle est, écrivait Cavriana le 31 décembre,
+«bouleversée (<i>turbata</i>) et, quoique très prudente et très expérimentée
+dans les choses du monde, elle ne sait toutefois quel remède donner à
+tant de maux présents ni comment pourvoir aux maux à venir<a id="footnotetag1405" name="footnotetag1405"></a><a href="#footnote1405"><sup class="sml">1405</sup></a>?» Elle
+allait toutefois mieux, et le médecin espérait que dans huit jours elle
+pourrait reprendre son train de vie.</p>
+
+<p>Mais elle n'attendit pas d'être complètement rétablie; son fils avait
+besoin d'elle. Le 1er janvier, elle sortit, comme il le désirait, pour
+aller voir le cardinal de Bourbon et lui annoncer, peut-être dans un
+dessein de réconciliation, qu'il lui faisait grâce<a id="footnotetag1406" name="footnotetag1406"></a><a href="#footnote1406"><sup class="sml">1406</sup></a>. Le temps était
+très froid, même en cette année qui fut froide. Le vieillard reçut très
+mal sa vieille amie. «Madame, lui dit-il, si vous ne nous aviez trompés
+et ne nous aviez amenés ici avec de belles paroles et avec garantie de
+mille sûretés, ces deux [hommes] ne seraient pas morts, et moi je serais
+libre».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1404" name="footnote1404"><b>Note 1404: </b></a><a href="#footnotetag1404">(retour) </a> Le récit de cette entrevue que le capucin expédia
+immédiatement à Rome a été publié par M. Charles Valois, <i>Histoire de la
+Ligue, œuvre inédite d'un contemporain</i>, S.H.F., t. I, 1914, p. 300.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1405" name="footnote1405"><b>Note 1405: </b></a><a href="#footnotetag1405">(retour) </a> Desjardins, <i>Négociations diplomatiques avec la
+Toscane</i>, t. IV, p. 852.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1406" name="footnote1406"><b>Note 1406: </b></a><a href="#footnotetag1406">(retour) </a>1406 Cavriana dit «la sua liberazione». Cela veut-il dire
+qu'Henri III avait l'intention de remettre le Cardinal en liberté, mais,
+dans ce cas, c'était assurément à de certaines conditions. La colère du
+vieillard, en montrant son intransigeance, aurait été cause qu'on le
+garda en prison.</blockquote>
+
+<p>Cette injuste accusation la toucha au vif; elle s'en retourna toute
+dolente. Ses poumons se reprirent et son état s'aggrava tellement que le
+5 janvier au matin elle dicta ou plutôt se laissa dicter par son fils
+son testament et mourut le jour même à une heure et demie.</p>
+
+<p>Deux personnes donnèrent des marques de profond chagrin: sa petite-fille
+très chère, Christine de Lorraine, et le Roi, «ce fils, dit Marguerite,
+que d'affection, de debvoir, d'esperance et de crainte elle
+idolastrait»<a id="footnotetag1407" name="footnotetag1407"></a><a href="#footnote1407"><sup class="sml">1407</sup></a>. Aussi, dans sa lettre à l'ambassadeur de France à
+Rome, reconnaissait-il qu'il lui était «tenu non seulement du devoir
+commun de la nature», mais de tout le bonheur qu'il avait eu sur terre
+et que le «deuil et regret» que lui apportait «la privation du bien de
+sa présence» ne se pouvait comparer «au ressentiment de la perte des
+personnages qui vous sont aussi proches»<a id="footnotetag1408" name="footnotetag1408"></a><a href="#footnote1408"><sup class="sml">1408</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1407" name="footnote1407"><b>Note 1407: </b></a><a href="#footnotetag1407">(retour) </a>1407 <i>Mémoires de Marguerite</i>, éd. Guessard, p. 49.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1408" name="footnote1408"><b>Note 1408: </b></a><a href="#footnotetag1408">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. IX, p. 395.</blockquote>
+
+<p>Mais il l'aimait à sa façon d'enfant gâté et de roi et jusqu'à la fin
+lui imposa la tyrannie de sa jalouse tendresse. De la recluse d'Usson,
+il n'était pas plus question dans le testament que si elle fût morte.
+Catherine déshéritait sa fille, tacitement, comme indigne, et ne lui
+faisait pas même l'aumône d'une parole de pardon. Elle instituait Henri
+III pour son seul et unique héritier, mais, il est vrai, avec tant de
+fondations et de donations qu'elle ne lui laissait en somme, sauf la
+ville de Cambrai, que la qualité d'exécuteur testamentaire, et encore à
+titre onéreux. Elle le chargeait de payer, annuellement ou en une fois,
+diverses sommes à des religieux attachés à l'église de l'Annonciade en
+son hôtel de Paris, à des filles à marier, aux pauvres, à ses femmes de
+chambres, à ses nains et naines, à ses deux médecins, à ses deux
+chirurgiens et apothicaires, à M. de Lanssac, son chevalier d'honneur, à
+ses dames et filles d'honneur, à son confesseur, Monsieur Abelly, à la
+duchesse de Retz, au comte de Fiesque, qui avait épousé une Strozzi, à
+l'abbé Gadagne, un de ses négociateurs, au petit La Roche, son écuyer
+tranchant et son grand porteur de dépêches, à Mme de Randan, née Fulvie
+Pic de la Mirandole, et à la comtesse de la Mirandole, à Claude de
+L'Aubespine, son secrétaire des finances, et à quelques autres
+personnes. Ses dettes, qu'on a évaluées à vingt millions de notre
+monnaie, étaient, avec les legs, si supérieures au peu qu'elle laissait
+à son fils que, s'il n'eût été roi, il aurait certainement répudié la
+succession. Elle en attribuait la meilleure part à trois légataires: à
+Louise de Lorraine, sa bru, la seigneurie et château de Chenonceaux; à
+son petit-fils Charles, le bâtard de Charles IX, tout ce qui lui
+appartenait de son propre: à savoir en Auvergne, les comtés de Clermont
+et d'Auvergne, avec les baronnies de La Tour et de La Chaise; en
+Languedoc, le comté de Lauraguais, avec les droits de justice et de
+péage à Carcassonne, Béziers, et sur les moulins de Baignaux, ainsi que
+la moitié des meubles, bagues et cabinets du palais qu'elle s'était fait
+construire à Paris; à Christine de Lorraine, sa petite-fille, sa maison
+et palais de Paris, avec ses appartenances et dépendances et l'autre
+moitié «de tous et chacuns des meubles, cabinets, bagues et joyaux».
+Elle transférait aussi à la future grande-duchesse de Toscane les
+«biens, droicts noms, raisons et actions» qu'elle avait au pays
+d'Italie, y compris ses prétentions sur le duché d'Urbin, et la somme de
+deux cent mille écus pistoles «provenant de la vente par elle faicte à
+Monsieur le grand-duc de Toscane, des biens situés et assis en la
+Toscane»<a id="footnotetag1409" name="footnotetag1409"></a><a href="#footnote1409"><sup class="sml">1409</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1409" name="footnote1409"><b>Note 1409: </b></a><a href="#footnotetag1409">(retour) </a> Testament de la Reine-mère, dans <i>Lettres</i>, t. IX, p.
+494-498.</blockquote>
+
+<p>De l'affection de Catherine de Médicis pour sa petite-fille, de sa
+sympathie pour la maison régnante de Lorraine et de ses ménagements pour
+les Guise, cadets de cette maison, on a cru pouvoir conclure qu'elle
+avait souhaité et préparé l'avènement au trône de son gendre Charles
+III, ou plutôt de son petit-fils Henri de Lorraine, marquis de
+Pont-à-Mousson. Pour barrer la route au roi de Navarre, légitime
+héritier présomptif, elle aurait favorisé les catholiques qui
+subordonnaient le droit dynastique à la profession du catholicisme. La
+reconnaissance officielle des droits du cardinal de Bourbon était une
+première «escorne» à la règle de succession dynastique et elle en
+méditait une autre, l'abolition ou la suspension de la loi salique, dont
+l'un des deux Lorrains chers à Catherine serait appelé à profiter à la
+mort d'Henri III et du cardinal de Bourbon.</p>
+
+<p>Il est vrai que l'Union catholique s'était faite contre le roi de
+Navarre. Mais Catherine pouvait s'excuser sur la nécessité ou alléguer
+qu'Henri de Bourbon, en s'obstinant dans l'hérésie, rendait inutiles les
+efforts pour le rapprocher du trône. Elle n'avait pas beaucoup de
+raisons de s'intéresser à lui: c'était un gendre détestable et un ennemi
+dangereux. Sauf les droits qu'il tenait de la loi salique, et qu'en sa
+qualité d'étrangère elle ne devait pas apprécier beaucoup, quel autre
+mérite pouvait-elle lui reconnaître que de contrecarrer à merveille les
+volontés du Roi son fils? L'historiographe Palma Cayet, compilateur
+méritoire, mais pauvre cervelle, se montre vraiment trop crédule quand
+il assure que la Reine-mère, à son lit de mort, avait recommandé à Henri
+III d'aimer les princes du sang et de les tenir toujours auprès de lui,
+et principalement le roi de Navarre. «Je les ay, lui fait-il dire,
+tousjours trouvés fidèles à la Couronne, estant les seuls qui ont
+intérest à la succession de vostre royaume<a id="footnotetag1410" name="footnotetag1410"></a><a href="#footnote1410"><sup class="sml">1410</sup></a>». A-t-elle bien pu dire
+contre toute vérité qu'elle avait toujours eu à se louer des princes du
+sang? Si vraiment elle a conseillé à son fils de se rapprocher du roi de
+Navarre, c'est qu'après le meurtre des Guise il n'y avait plus d'accord
+possible entre le Roi et la Ligue; les leçons du passé n'y sont pour
+rien. Mais il est encore moins vraisemblable que, par amour des
+Lorrains, Catherine ait songé à préparer leur avènement au trône<a id="footnotetag1411" name="footnotetag1411"></a><a href="#footnote1411"><sup class="sml">1411</sup></a>.
+Le bruit en avait couru, il est vrai. Un correspondant du comte palatin,
+Jean Casimir, écrivait à ce condottiere de l'Allemagne protestante, le 6
+août 1586, que la Reine-mère avait fait espérer au duc de Lorraine que,
+vu sa parenté avec le Roi, il avait plus de chance que les Guise
+d'obtenir la Couronne. Ce n'était pas s'engager beaucoup. «En somme,
+ajoutait ce donneur de nouvelles, la vieille Reine veut ruiner Navarre
+et transférer la Couronne<a id="footnotetag1412" name="footnotetag1412"></a><a href="#footnote1412"><sup class="sml">1412</sup></a>. C'est prêter un bien long dessein à une
+femme de cet âge et qui n'avait d'autre politique que l'avenir de son
+fils. Quel ramassis de contes bleus ou noirs deviendrait l'histoire si
+elle admettait pour vérités tous les racontars que s'empressaient de
+transmettre sans contrôle les agents officieux et même les agents
+officiels des princes!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1410" name="footnote1410"><b>Note 1410: </b></a><a href="#footnotetag1410">(retour) </a> Palma Cayet, p. 160.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1411" name="footnote1411"><b>Note 1411: </b></a><a href="#footnotetag1411">(retour) </a> Cette thèse a été reprise, à grand renfort de textes,
+par Davillé, ce bon travailleur, dont le livre d'ailleurs contient çà et
+là tous les arguments contre le rôle qu'il prête à Catherine.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1412" name="footnote1412"><b>Note 1412: </b></a><a href="#footnotetag1412">(retour) </a> Davillé, p. 108, note 2.</blockquote>
+
+<p>Il faut aussi se garder de trop solliciter les textes. En 1587, quand
+les protestants d'Allemagne envoyèrent une armée au secours des
+protestants de France, Guise, craignant pour la Ligue les suites de
+cette jonction, écrivit au duc de Lorraine de lever des soldats et de
+munir ses places pour barrer la route aux envahisseurs. Il l'assurait
+«que la France paiera le tout pourveu qu'on soit le plus fort»,
+c'est-à-dire que s'il aidait à l'être, il serait indemnisé de sa peine
+et de ses dépenses. Henri III avait autant d'intérêt que le Duc à la
+défense de la frontière. «...Croyez que le Roy vous donnera le mesme
+secours que firent ses ayeulx (Louis XI) aux vostres (René de Lorraine)
+contre le duc de Bourgogne (Charles le Téméraire)»<a id="footnotetag1413" name="footnotetag1413"></a><a href="#footnote1413"><sup class="sml">1413</sup></a>. Enfin, pour
+décider son cousin aux sacrifices d'hommes et d'argent, Guise employait
+les grandes raisons: il y trouverait «honneur, réputation, et
+commencement destablir <i>la belle fortune d'un gran monarque</i>». «Car de
+l'estime qu'on fera de vous despens non seullement vostre conservation,
+<i>mais ce que pouvez espérer</i>.» Quelle fortune et quelles espérances?
+Dans une lettre que les envahisseurs saisirent le 27 ou le 28 septembre
+sur un messager lorrain, Christine de Danemark, duchesse douairière de
+Lorraine, souhaitait à son fils Charles III bon succès sur cette armée
+allemande. «Et en ceste occasion, disait-elle, je désirerois bien que
+puissions jouyr de la couronne <i>qu'aultrefois m'avez escript</i>, et me
+semble que le temps ne seroit mal à propos d'y penser»<a id="footnotetag1414" name="footnotetag1414"></a><a href="#footnote1414"><sup class="sml">1414</sup></a>. Les
+protestants conclurent, non sans apparence, de ces quelques mots que le
+Duc, en récompense du service rendu, se ferait reconnaître par Henri III
+héritier présomptif. Mais à la vérité ce n'est pas à la Couronne de
+France que pensaient la duchesse douairière de Lorraine et Guise. Les
+ducs de Lorraine se vantaient de descendre de Charlemagne, et plusieurs
+fois, au cours du XVIe siècle, ils employèrent leurs historiographes à
+le démontrer. En tête d'un ouvrage publié en 1509 ou 1510, et qui ouvre
+la série de ces généalogies tendancieuses, Symphorien Champier, médecin
+du grand-père de Charles III, le duc Antoine, et fameux polygraphe,
+avait inscrit ce titre significatif: <i>Le recueil ou croniques des
+hystoires des royaulmes daustrasie ou france orientale, dite à présent
+lorrayne</i>. Henri III savait ces prétentions et même il s'en irritait.
+Mais pour décider Charles III à donner Christine en mariage à son favori
+le duc d'Épernon, il lui laissa probablement entendre qu'il lui céderait
+Metz, et le reconnaîtrait pour roi d'Austrasie. D'Épernon, qui
+commandait à Metz, aurait eu en échange le gouvernement du Comtat
+Venaissin, à titre de vicaire du pape. Ce n'est pas une simple
+hypothèse. L'agent de Walsingham en France, Geffrey, écrivait à ce
+ministre d'Élisabeth, le 18 avril 1583: «Le duc de Lorraine ne la
+voullut donner (sa fille) à Monsieur d'Espernon [ce] qui a esté cause de
+rompre le desseing du <i>royaume d'Austrasie</i> et du comtat de
+Venisse»<a id="footnotetag1415" name="footnotetag1415"></a><a href="#footnote1415"><sup class="sml">1415</sup></a>. Jean-Casimir, qui suivait avec une curiosité intéressée
+les affaires de France, notait dans son Diaire en juin-juillet 1583,
+c'est-à-dire avec quelque retard: «Lorraine et ses mignons veult il
+(Henri III) faire roy»<a id="footnotetag1416" name="footnotetag1416"></a><a href="#footnote1416"><sup class="sml">1416</sup></a>. Mais si Charles III n'avait pas voulu
+payer d'une mésalliance le titre de roi, il n'y renonçait pas. Le 4 juin
+1588, La Noue écrivait à Walsingham: «Si Sedan et Jamès (Jametz) (deux
+villes de la principauté protestante de Bouillon menacées par le duc de
+Guise) se perdent par faulte d'assistance, Metz suivra le mesme chemin,
+dont s'ensuivra <i>ung nouveau establissement du roiaume
+d'Austrasie</i>»<a id="footnotetag1417" name="footnotetag1417"></a><a href="#footnote1417"><sup class="sml">1417</sup></a>. Rien de plus naturel que la duchesse douairière ait
+fait allusion, dans une lettre de septembre 1587, à ces espérances de la
+Maison de Lorraine soupçonnées de tout le monde et immédiatement
+réalisables.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1413" name="footnote1413"><b>Note 1413: </b></a><a href="#footnotetag1413">(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 126.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1414" name="footnote1414"><b>Note 1414: </b></a><a href="#footnotetag1414">(retour) </a> Cette lettre est rapportée dans les <i>Mémoires de La
+Huguerye</i>, t. III, p. 148-150. La Huguerye était alors au service de
+François de Châtillon, qui avait rejoint l'armée d'invasion avec une
+petite troupe de huguenots, et bien que ce diplomate marron, qui passa
+du parti protestant au parti catholique plusieurs fois en sa carrière,
+soit un imaginatif, comme il a déjà été indiqué plus haut, il n'est pas
+vraisemblable qu'il ait inventé ce document ni même qu'il l'ait altéré,
+car il l'aurait en ce cas éclairci. C'est ce qu'a fait l'éditeur des
+Mémoires de la Ligue, <i>Le Second Recueil</i>... p. 338, qui précise ainsi
+ce passage: «car jamais ne se présenta une plus belle occasion de vous
+mestre le sceptre en la main et la Couronne sur la teste». Par contre,
+il supprime l'incidente «<i>qu'aultrefois m'avez escript</i>» et cependant
+elle est essentielle, comme on le verra.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1415" name="footnote1415"><b>Note 1415: </b></a><a href="#footnotetag1415">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. VIII, p. 412.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1416" name="footnote1416"><b>Note 1416: </b></a><a href="#footnotetag1416">(retour) </a> Cité par Davillé, <i>Les Prétentions de Charles III</i>, p.
+46, note 1, d'après le journal de Jean-Casimir qu'a publié F. v. Bezold,
+<i>Briefe des Pfalzgrafen Johann Casimir</i>, t. II, Munich, 1884, p. 130.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1417" name="footnote1417"><b>Note 1417: </b></a><a href="#footnotetag1417">(retour) </a> Hauser, <i>François de La Noue</i>, app. p. 314.</blockquote>
+
+<p>Mais quand même la mère de Charles III aurait rêvé pour son fils la
+couronne de France, rien ne permet de supposer que Catherine de Médicis
+ait été complice de ses ambitions. Les sympathies de la Reine-mère pour
+le duc de Lorraine étaient grandes<a id="footnotetag1418" name="footnotetag1418"></a><a href="#footnote1418"><sup class="sml">1418</sup></a>. Elle ne laissait pas échapper
+l'occasion de signaler à Henri III la volonté qu'il avait de le servir,
+mais tout le reste est conjecture. Elle n'eût pas osé recommander la
+candidature de Charles III ou du marquis de Pont-à-Mousson à Henri III,
+qui n'aimait pas les Lorrains et qui était sincèrement attaché à la loi
+de succession dynastique.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1418" name="footnote1418"><b>Note 1418: </b></a><a href="#footnotetag1418">(retour) </a> Ajouter aux textes déjà cités une lettre du 2 juin 1587,
+<i>Lettres</i>, t. X, p. 475.</blockquote>
+
+<p>L'intention que lui prête le cardinal Granvelle dans une lettre du 28
+juin 1584, immédiatement après la mort du duc d'Anjou, de proposer le
+cardinal de Bourbon pour héritier présomptif, s'accorderait mieux avec
+son habitude d'ajourner la solution des difficultés. Exclure le roi de
+Navarre à cause de son hérésie et mettre à sa place son oncle, ce
+n'était pas méconnaître les titres des Bourbons ni la loi salique sur
+lesquels ils étaient fondés, mais déclarer que la règle immuable de
+succession dynastique comportait une exception, une seule, la profession
+de l'hérésie. Ce compromis permettait de gagner du temps. Peut-être
+aussi Catherine a-t-elle à même fin inspiré, quelques années plus tard,
+une consultation politico-juridique contre les droits immédiats du son
+gendre. L'auteur est un jurisconsulte italien, Zampini, qu'elle avait
+chargé en 1576 de démontrer que les États généraux étaient une assemblée
+consultative, qui donnait au Roi des avis, non des ordres. A sa demande,
+ou de lui-même (mais pourquoi cet étranger serait-il intervenu
+spontanément dans ce débat?) Zampini s'efforça de démontrer que les
+droits de l'oncle, indépendamment des croyances religieuses,
+l'emportaient sur ceux du neveu. Le fond de son argumentation était
+qu'Antoine de Bourbon, mort pendant le règne de Charles IX et du vivant
+de deux autres fils d'Henri II, n'avait jamais été lui-même héritier
+présomptif et par conséquent n'avait pu transmettre à son fils une
+qualité qu'il ne possédait pas. Après la mort du duc d'Anjou, le
+candidat éventuel à la couronne était non le fils d'Antoine, mais son
+frère le cardinal, qui était plus proche parent d'Henri III, «car le
+plus prochain en degré exclut tousjours celuy qui est le plus remot et
+esloigné»<a id="footnotetag1419" name="footnotetag1419"></a><a href="#footnote1419"><sup class="sml">1419</sup></a>. Mais cette disposition du droit civil, à supposer même
+qu'elle pût prévaloir contre la règle de succession dynastique,
+n'écartait pas pour toujours le roi de Navarre--réserve faite de
+l'hérésie--elle l'ajournait simplement à la mort du Cardinal, dont il
+était l'héritier naturel. La thèse de Zampini décourageait, sans les
+désespérer, les partisans d'Henri de Bourbon et de la loi salique, et,
+vu la différence d'âge du Cardinal et d'Henri III, elle avait, sauf
+l'accident qu'on ne pouvait prévoir, les plus grandes chances de rester
+purement spéculative.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1419" name="footnote1419"><b>Note 1419: </b></a><a href="#footnotetag1419">(retour) </a> Matthieu Zampini, <i>De la succession du droict et
+prérogative de premier prince du sang de France déférée par la loy du
+Royaume à Monseigneur Charles, cardinal de Bourbon, par la mort de
+Monseigneur François de Valois, duc d'Anjou</i>, Lyon, 1589, p. 16.</blockquote>
+
+<p>C'est trop donner à l'hypothèse que d'imaginer Catherine méditant un
+changement de dynastie. Les difficultés étaient grandes et les chances
+des Lorrains petites. L'exclusion du roi de Navarre comme hérétique au
+profit du cardinal de Bourbon affirmait les droits des Bourbons
+catholiques, c'est-à-dire, sans compter le vieux cardinal, de François
+de Conti, du comte de Soissons et du cardinal de Vendôme, qui, quoique
+fils du héros de la Réforme, Condé, n'étaient pas de sa religion. Les
+ligueurs prétendaient que Conti et Soissons ayant combattu à Coutras
+dans l'armée du roi de Navarre, étaient, comme fauteurs d'hérétiques,
+civilement et politiquement déchus. Mais l'incapacité de tous les
+Bourbons et l'abrogation de la loi salique n'auraient pas résolu la
+question de succession à l'avantage des Lorrains. Il y avait parmi les
+parents d'Henri III des ayants droit ou plus qualifiés ou plus
+puissants. Philippe II, qui avait épousé la fille aînée d'Henri II,
+pouvait réclamer l'héritage pour sa fille, l'infante
+Claire-Isabelle-Eugénie, à plus juste titre que Charles III pour le
+marquis de Pont-à-Mousson, qui était le fils de la cadette, Claude de
+Valois. Même en admettant qu'au même degré les mâles dussent être
+préférés aux femmes, le duc de Savoie, Charles Emmanuel, fils d'une
+fille de François Ier, n'avait-il pas, comme représentant d'une ligne
+plus ancienne, de meilleurs droits à faire valoir? Et les Guise, qui
+pouvaient mettre les forces de la Ligue au service de Charles III, ne
+seraient-ils pas tentés de s'en servir à leur profit? Entre tant de
+concurrents catholiques et contre l'héritier légitime, quelles seraient
+les chances du duc de Lorraine? Et au vrai il n'a jamais ambitionné, et
+encore sans franchise, qu'un morceau de France.</p>
+
+<p>Catherine était assez intelligente pour comprendre que l'élection de ce
+petit prince amènerait le démembrement de la France. Deux prétendants
+seuls pouvaient maintenir le royaume en son entier: le roi de Navarre et
+le roi d'Espagne, celui-ci pour en faire un autre Portugal, celui-là
+pour assurer la nationalité française. Catherine aimait aussi peu
+Philippe II qu'Henri de Bourbon. Le zèle de l'un pour le catholicisme
+lui était aussi suspect que l'obstination de l'autre dans le
+protestantisme. Mais le roi de Navarre avait pour lui la tradition, sa
+race, un parti puissant et tous les catholiques qui ne subordonnaient
+pas le droit dynastique au droit religieux. Catherine n'avait pas de
+préférence à marquer tant que son fils était vivant, mais, si tièdes
+qu'on suppose ses sentiments pour sa patrie d'adoption, il est croyable
+que, forcée de choisir, elle se fût prononcée pour le seul candidat
+capable de sauvegarder l'indépendance de la Couronne.</p>
+
+<p>Mais on ne lui eût pas demandé son avis. Après la sanglante exécution de
+Blois, qui tuait l'Union catholique, son rôle à elle était fini. Odieuse
+aux ligueurs, qui la croyaient complice du meurtre des Guise, elle
+était, pour toutes les raisons du passé, suspecte aux protestants. Elle
+mourut dans l'épouvante de ce qu'elle put deviner, et encore eut-elle ce
+bonheur, dans la ruine de ses efforts, de ne pas voir l'assassinat de
+son fils et la fin des Valois.</p>
+
+<p>Elle n'avait pas cessé, sauf dans les moments de grande pénurie
+financière, de faire travailler à la chapelle funéraire contiguë à
+l'abbaye de Saint-Denis où elle espérait aller retrouver son mari sous
+le mausolée de marbre. Mais, quand elle mourut, Paris était en pleine
+insurrection. Les ligueurs les plus ardents menaçaient, si son corps
+traversait la ville, de le traîner à la voirie ou de le jeter au
+fleuve<a id="footnotetag1420" name="footnotetag1420"></a><a href="#footnote1420"><sup class="sml">1420</sup></a>. On le garda donc provisoirement à Blois, dans l'église de
+Saint-Sauveur, mais il avait été, paraît-il, si mal embaumé qu'il fallut
+le mettre en pleine terre. Il y resta vingt et un ans<a id="footnotetag1421" name="footnotetag1421"></a><a href="#footnote1421"><sup class="sml">1421</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1420" name="footnote1420"><b>Note 1420: </b></a><a href="#footnotetag1420">(retour) </a> L'Estoile, janvier 1589, éd. Jouaust, t. III, p. 233.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1421" name="footnote1421"><b>Note 1421: </b></a><a href="#footnotetag1421">(retour) </a>: Pasquier, <i>Œuvres</i>, t. II, liv. XIII, lettre 8, p. 377.</blockquote>
+
+<p>Henri III périt quelques mois après; Henri IV fut assez occupé pendant
+dix ans à conquérir son royaume sur ses sujets et sur les Espagnols pour
+faire des obsèques solennelles à sa belle-mère. Même quand il fut le
+maître absolument obéi, il oublia ou ajourna le transfert à Saint-Denis
+de celle qu'il avait si peu de raisons d'aimer. Ce fut la bâtarde
+d'Henri II, la bonne Diane de France, qui, mue de pitié, s'en chargea.
+L'année même de l'avènement de Louis XIII, elle fit exhumer la vieille
+Reine et transporter ce qui restait d'elle auprès du Roi son mari.
+Quand la chapelle des Valois, qui croulait faute de soins, fut démolie
+en 1719, le tombeau d'Henri II fut réédifié dans l'église
+abbatiale<a id="footnotetag1422" name="footnotetag1422"></a><a href="#footnote1422"><sup class="sml">1422</sup></a>. C'est là que Catherine de Médicis repose, du moins en
+effigie. Quant à son cœur, même s'il avait été retrouvé, il n'y aurait
+pas eu place pour lui dans le monument gracieux qui, de l'église des
+Célestins où il avait été élevé, a passé aujourd'hui au musée du Louvre.
+L'urne de bronze doré que supportaient les trois cariatides de marbre de
+Germain Pilon réunissait les cœurs d'Henri II et de son vieil ami, le
+connétable Anne de Montmorency. La veuve, aussi déférente que l'épouse,
+s'était résignée à laisser s'affirmer jusque dans la mort un attachement
+qui, pour d'autres raisons, comme on le pense, que la faveur de Diane de
+Poitiers, avait été une des amertumes de sa vie conjugale<a id="footnotetag1423" name="footnotetag1423"></a><a href="#footnote1423"><sup class="sml">1423</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1422" name="footnote1422"><b>Note 1422: </b></a><a href="#footnotetag1422">(retour) </a> Paul Vitry et Gaston Brière, <i>L'Église abbatiale de
+Saint-Denis et ses tombeaux</i>, Paris, 1908, p. 21.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1423" name="footnote1423"><b>Note 1423: </b></a><a href="#footnotetag1423">(retour) </a> On croit communément que l'urne était destinée à
+recevoir et a reçu les cœurs, unis cette fois, d'Henri II et de
+Catherine, mais il n'est pas possible que le secrétaire de l'ambassadeur
+vénitien se soit trompé. Dans sa relation écrite peu de temps après
+1579, et en tout cas du vivant de Catherine de Médicis, il dit qu'Anne
+de Montmorency fut l'âme (<i>anima</i>) du roi Henri II, «comme on le voit
+par la sépulture de leur cœur dans un même vase à l'église des
+Célestins». Des trois distiques gravés sur le soubassement, le plus
+ancien et le plus équivoque ne contredit pas ce témoin:
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> <i>Cor junctum amborum longum testantur amorem</i></p>
+<p class="i14"> <i>Ante homines Junctus spiritus ante Deum.</i></p>
+</div></div>
+
+<p><i>Amor</i>, en langage poétique, peut très bien signifier l'amitié de deux
+hommes.--L'urne actuelle du Louvre est une reconstitution moderne.</p></blockquote>
+<a name="a" id="a"></a>
+<br>
+
+<h3><i>APPENDICE</i></h3>
+
+<h4>LES DROITS DE CATHERINE SUR LA SUCCESSION DES MÉDICIS</h4>
+
+<p>Le contrat de mariage<a id="footnotetag1424" name="footnotetag1424"></a><a href="#footnote1424"><sup class="sml">1424</sup></a> de Catherine de Médicis portait qu'elle
+renonçait aux biens, meubles et immeubles de son père «au proffit et
+utilité de» Clément VII, mais son oncle étant mort en 1534, son cousin
+le cardinal Hippolyte en 1535, et son frère Alexandre de Médicis, duc de
+Florence, en 1537, et ainsi tous les mâles de la branche aînée ayant
+disparu, Catherine revint sur sa renonciation comme n'ayant été faite
+qu'en faveur du Pape. Elle poursuivit en Cour de Rome la restitution de
+ses biens patrimoniaux, que détenait Marguerite d'Autriche veuve de son
+frère assassiné. Le projet de transaction qui, après négociations et
+procès, fut en 1560 soumis aux deux parties, laissait à Marguerite la
+jouissance, sa vie durant, des biens situés en Toscane et la pleine
+propriété des joyaux; bracelets, pierres précieuses et autres meubles,
+ainsi que des biens-fonds des Médicis situés dans le royaume de
+Naples<a id="footnotetag1425" name="footnotetag1425"></a><a href="#footnote1425"><sup class="sml">1425</sup></a>. Il attribuait à Catherine la nue propriété des immeubles
+de Toscane et du palais Médicis de Rome<a id="footnotetag1426" name="footnotetag1426"></a><a href="#footnote1426"><sup class="sml">1426</sup></a> avec ses appartenances et
+dépendances.</p>
+
+<p>Les revenus des fonds placés sur le Mont-de-la-Foi (Mont-de-Piété)
+étaient partagés entre Marguerite et Catherine, le capital (20 000 écus)
+restant à Catherine, à charge pour les deux héritières de désintéresser
+les créanciers du cardinal Hippolyte. La question de la villa Médicis
+(villa Madame)<a id="footnotetag1427" name="footnotetag1427"></a><a href="#footnote1427"><sup class="sml">1427</sup></a> était réservée, d'autant que le cardinal Alexandre
+Farnèse y prétendait aussi en vertu d'une donation d'Henri II<a id="footnotetag1428" name="footnotetag1428"></a><a href="#footnote1428"><sup class="sml">1428</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1424" name="footnote1424"><b>Note 1424: </b></a><a href="#footnotetag1424">(retour) </a>: Le contrat de mariage dans <i>Lettres</i>, t. X, p. 478 sqq.
+(en français); une copie en latin (moins complète) dans Reumont-Baschet,
+<i>La Jeunesse de Catherine de Médicis</i>, p. 312-318.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1425" name="footnote1425"><b>Note 1425: </b></a><a href="#footnotetag1425">(retour) </a> <i>Lettres</i> t. IX, p. 438.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1426" name="footnote1426"><b>Note 1426: </b></a><a href="#footnotetag1426">(retour) </a> Dit palais Madame, à cause de Madame Marguerite, qui
+depuis la mort de son mari, l'occupait. Aujourd'hui palais du Sénat.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1427" name="footnote1427"><b>Note 1427: </b></a><a href="#footnotetag1427">(retour) </a> C'est la villa Médicis au Monte Mario, qu'il ne faut pas
+confondre avec la Villa Médicis du Pincio où est installée aujourd'hui
+l'Académie de France.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1428" name="footnote1428"><b>Note 1428: </b></a><a href="#footnotetag1428">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. IX, p. 446-447.</blockquote>
+
+<p>Mais Catherine n'accepta pas ce compromis, sauf en ce qui regardait les
+bijoux et les domaines napolitains. Elle réclama la restitution
+immédiate des capitaux versés au Mont-de-Piété et la pleine propriété
+des biens-fonds de Rome et de Toscane. On recommença à plaider et à
+négocier. En septembre 1582, le tribunal de la Rote, la suprême
+juridiction pontificale en matière civile, condamna Marguerite à payer
+à Catherine 20 000 écus et à lui abandonner l'usufruit du palais Médicis
+avec ses appartenances et dépendances. Marguerite mourut en 1586 avant
+de s'être exécutée. Catherine s'entendit assez facilement sur les
+questions de créance et des biens de Rome avec les héritiers de la
+duchesse, son beau-frère le Cardinal Farnèse, et son fils le duc de
+Parme.</p>
+
+<p>Elle eut d'autres difficultés avec les Médicis régnant en Toscane. Côme,
+qui s'était fait proclamer duc à Florence, après l'assassinat
+d'Alexandre, avait pris à ferme de Marguerite, moyennant 8 500 écus d'or
+par an, tous les biens sis et situés en ville et duché de Florence:
+maisons, palais, villas, campagnes, maremmes, etc., qui étaient ensemble
+estimés un peu plus de 322 429 ducats<a id="footnotetag1429" name="footnotetag1429"></a><a href="#footnote1429"><sup class="sml">1429</sup></a>. Après la mort de
+l'usufruitière, François de Médicis, successeur de Côme, ne se pressa
+pas de laisser entrer la propriétaire en possession. Il prétendait
+garder l'héritage en nantissement de 240 000 écus qu'il avait dépensés
+pour l'entretien de ces immeubles. Catherine offrait, à titre de
+transaction, de lui céder le tout contre la quittance des 340 000 écus
+qu'il avait prêtés à Henri III, estimant qu'elle lui abandonnait «plus
+de cent mil escus de la valeur desdits biens»<a id="footnotetag1430" name="footnotetag1430"></a><a href="#footnote1430"><sup class="sml">1430</sup></a>. Mais François
+marchandait, et Catherine avait entamé une action contre lui lorsqu'il
+mourut. Le mariage de son successeur Ferdinand avec Christine de
+Lorraine arrêta le procès. Catherine constitua en dot tous ses biens de
+Toscane à sa petite-fille. À Rome elle céda au grand-duc le palais
+Médicis, dit palais Madame<a id="footnotetag1431" name="footnotetag1431"></a><a href="#footnote1431"><sup class="sml">1431</sup></a>, moins les appartenances et dépendances
+que garda Saint-Louis-des-Francais<a id="footnotetag1432" name="footnotetag1432"></a><a href="#footnote1432"><sup class="sml">1432</sup></a>, et elle reçut en échange le
+palais que Ferdinand habitait au temps de son cardinalat et où fut
+transférée l'ambassade de France.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1429" name="footnote1429"><b>Note 1429: </b></a><a href="#footnotetag1429">(retour) </a> <i>Lettres</i>, t. IX, p. 444-445.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1430" name="footnote1430"><b>Note 1430: </b></a><a href="#footnotetag1430">(retour) </a> 9 avril 1587, <i>Ibid.</i>, t. IX, p. 199.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1431" name="footnote1431"><b>Note 1431: </b></a><a href="#footnotetag1431">(retour) </a> L'ambassadeur Pisani avait déjà commencé les réparations
+et se préparait à s'y installer. Lettre du 17 juin 1587, <i>Ibid.</i>, t.
+VIII, p. 481.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1432" name="footnote1432"><b>Note 1432: </b></a><a href="#footnotetag1432">(retour) </a> Voir plus haut, p. 377, la donation à
+Saint-Louis-des-Francais.</blockquote>
+<a name="conc" id="conc"></a>
+<br>
+
+<h3>CONCLUSION</h3>
+
+<p>Si Catherine n'était pas l'auteur responsable de la Saint-Barthélemy,
+est-il paradoxal de prétendre qu'elle ferait assez belle figure dans
+l'histoire? Il n'y a rien à redire à ses mœurs; on ne lui connaît ni
+favoris de haut parage ni même simples valets de cœur. Elle fut, épouse
+ou veuve, la femme «de vie incoulpée», que célébrait Henri III. C'est
+une légende qu'elle a favorisé les écarts de jeunesse de ses fils pour
+les énerver et plus facilement les conduire. Elle eut le mérite, qui
+n'est pas petit, de défendre pendant trente ans l'État et la dynastie
+contre les forces anarchiques du temps. Entre toutes les reines de
+France du <span class="sc">XVI</span>e siècle--car Marie Stuart ne fit que passer--elle
+personnifie la civilisation et l'esprit de la Renaissance. Mais son
+crime est si grand qu'il a fait oublier vertus, qualités et services.</p>
+
+<p>Seuls ou presque seuls les historiens de l'art, distraits de l'obsession
+du massacre par la nature de leurs études, trouvent de quoi admirer dans
+sa vie. Et c'est justice. En son mécénat, il n'y a de blâmable que le
+prix qu'il a coûté.</p>
+
+<p>Née d'une Française de la plus haute aristocratie et de Laurent de
+Médicis, duc d'Urbin, petit-fils de Laurent le Magnifique, et comme lui
+chef de la République florentine, orpheline presque en naissant, mais
+élevée à Rome et à Florence, sous la tutelle de ses grands-oncles les
+papes Léon X et Clément VII, et transportée à quatorze ans, par son
+mariage avec un fils de France, de ces capitales de l'art et du
+catholicisme à la Cour de François Ier, la plus brillante de la
+chrétienté, elle aimait d'un goût atavique, que les impressions de
+l'enfance et de la jeunesse renforcèrent encore, le luxe, la
+représentation et la magnificence. Quand, à partir du règne de Charles
+IX, son fils, elle disposa librement des finances de l'État, elle
+s'entoura de dames et de demoiselles d'honneur, qu'elle voulut parées
+«comme déesses», multiplia les fêtes et bâtit des palais et des châteaux
+pour donner à la royauté et se donner à elle-même, le décor, les
+cortèges et l'éclat qui répondaient à ses rêves de grandeur. Son
+intelligence était vive et sa curiosité large et toujours en éveil. Elle
+recherchait la compagnie des doctes, des lettrés, des artistes, des
+collectionneurs. Elle collectionnait elle-même des tableaux, des objets
+d'art, des produits exotiques et, ce qui n'avait pas encore de nom, des
+bibelots. Elle amassait des cartes géographiques, des livres, des
+manuscrits. Elle savait probablement le latin et du grec, peu ou
+beaucoup. Elle patronna ou pensionna les écrivains italiens de son
+temps, Alamanni, l'Arétin, le Tasse et, parmi les prosateurs et les
+poètes de l'époque antérieure, elle était capable d'apprécier le franc
+réalisme de Boccace et l'idéalisme subtil de Pétrarque.</p>
+
+<p>Grâce à cette teinture des langues antiques et à sa connaissance de la
+littérature italienne, sans oublier la française, elle fut mieux qu'un
+banquier de la République des lettres. Elle entremêla les ballets en
+usage à la Cour de chants, de musique et d'une action scénique, d'où
+allait sortir l'opéra. Elle inspira l'idée d'un nouveau genre
+dramatique, la tragi-comédie. Même s'il était vrai qu'elle a fait servir
+les moyens de séduction de son cercle de femmes à des fins politiques,
+elle souhaita que la poésie du moins restât chaste, comme le refuge de
+l'idéal. Elle recommanda expressément à Baïf, tout en le louant d'avoir
+adapté le <i>Miles gloriosus</i> de Plaute à la scène française, de se garder
+des «lascivetés» des anciens, et elle invita Ronsard, qui, à cinquante
+ans, continuait de chanter le vin et l'amour avec l'enthousiasme d'un
+jeune homme, à imiter, comme il fit, l'adorateur de Laure en ses
+délicatesses de pur sentiment.</p>
+
+<p>Elle-même en sa jeunesse avait délibéré d'écrire avec sa belle-sœur
+Marguerite de France, sur le modèle du <i>Décaméron</i> ou de l'<i>Heptaméron</i>,
+un recueil de Nouvelles, mais qui seraient des histoires vraies. Mais
+elle a eu d'autres soucis et sa production littéraire, si l'on peut
+dire, consiste en une énorme correspondance presque toute politique,
+qu'elle a dictée et souvent même écrite de sa main dans une orthographe
+bizarrement phonétique, et où ressortent des lettres familières, en trop
+petit nombre, d'un agrément et d'un tour si français. Elle est
+assurément de la même famille intellectuelle que Marguerite d'Angoulême
+et Marguerite de France, mais, à la différence de la sœur et de la fille
+de François Ier, elle excelle aux sciences et aux mathématiques et se
+distingue encore de ces pures lettrées par ses goûts artistes. Elle a
+aimé les bâtiments jusqu'à en dresser avec ses architectes le plan,
+l'ordonnance et la décoration. Tous ses enfants, sauf François II, né
+maladif et mort jeune, et ses filles, Élisabeth et Claude, comprimées,
+l'une par l'étiquette de la Cour de Madrid, l'autre par la médiocrité de
+celle de Nancy, sont des esprits cultivés, raffinés, curieux de poésie,
+de philosophie, et de musique. Henri III parle et Marguerite de Valois
+écrit avec une perfection, rare pour le temps, de noblesse et
+d'élégance.</p>
+
+<p>Mais les historiens politiques sont sans bienveillance. La plupart la
+représentent comme uniquement attachée à son intérêt, indifférente au
+bien et au mal, sans religion ni scrupules. Pour les moralistes et les
+romanciers, elle est l'incarnation du machiavélisme. Les protestants, et
+c'est bien naturel, l'exècrent et les catholiques en général la renient.</p>
+
+<p>C'est là un jugement sommaire, inspiré par cette idée toute naturelle,
+mais quelquefois fausse, qu'ayant commandé un crime énorme, elle était
+née criminelle. D'où la conclusion que ses sentiments étaient viciés en
+leur source, qu'elle était incapable d'un acte généreux, qu'elle
+n'aimait rien ni personne et que dans sa vie tout fut calcul, égoïsme,
+ruse, perfidie, cruauté.</p>
+
+<p>Catherine, la vraie Catherine, ondoyante et diverse, ne ressemble pas à
+ce portrait brossé à grands traits, tout en noir, et comme figé en sa
+malveillance. Elle n'a pas été toujours la même au cours de trente ans
+de règne; elle a varié comme un homme, plus qu'un homme. Elle a été
+poussée par l'ambition, entraînée par la lutte, exaspérée par les
+résistances, mais il ne semble pas qu'elle n'eût pas mieux aimé
+gouverner doucement.</p>
+
+<p>Elle passait pour «bénigne», et il est probable qu'en temps normal elle
+le fût restée. Elle ne manquait pas de générosité ni de hardiesse, comme
+il parut en sa régence. Du vivant d'Henri II, un mari qu'elle aimait
+d'amour, elle avait osé, au risque de déplaire à ce persécuteur de
+l'hérésie, montrer quelque compassion pour les persécutés. Sous François
+II, elle réagit discrètement contre l'intolérance des Guise. Le règne de
+Charles IX, qui fut son règne, débuta par une initiative audacieuse:
+l'arrêt des persécutions et l'inauguration de la liberté de conscience.
+Assurément elle cherchait à s'attacher les adversaires des Guise, et il
+y avait du calcul dans ce changement de politique. Mais s'y serait-elle
+obstinée, malgré la résistance de la masse des catholiques et la
+pression du roi d'Espagne, Philippe II, et des papes Pie IV et Pie V, si
+elle n'avait pas naturellement répugné à la violence. Elle alla même si
+loin dans ses complaisances qu'elle fut accusée de favoriser les
+doctrines nouvelles, bien qu'elle prétendît les souffrir seulement pour
+le maintien de la paix publique et la conservation de l'État. Les chefs
+catholiques, alarmés, la mirent en demeure de se soumettre, si elle ne
+voulait se démettre, mais après la première guerre civile, quand la mort
+ou le discrédit des triumvirs lui eut rendu sa liberté d'action, elle
+revint à la pratique de la tolérance, comme au système de son choix.
+Elle ménagea les protestants, aussi longtemps qu'elle le put, et, si
+l'on peut dire, qu'ils le voulurent, sans dépasser toutefois les
+libertés consenties par l'Édit de pacification d'Amboise, et même en
+restant un peu en deçà, pour ne pas provoquer une nouvelle réaction. Une
+preuve entre quelques autres du parti pris de la plupart des historiens,
+c'est que, tout en la déclarant jalouse à l'excès de son pouvoir et
+impatiente de tout partage, ils lui dénient le mérite de ses bonnes
+intentions et l'attribuent tout entier au chancelier de L'Hôpital, grand
+homme de bien, médiocre homme d'État, qui ne sut pas comprendre comme
+elle que la meilleure façon de protéger les protestants, c'était de
+rassurer les catholiques.</p>
+
+<p>On incrimine son ambition, qui fut, il est vrai, très grande, comme si
+elle n'était pas en soi légitime. Elle aimait le pouvoir pour lui-même
+d'une passion refoulée jusqu'à la quarantième année et d'autant plus
+ardente qu'elle était plus tardive, mais elle y tenait aussi comme à
+l'unique moyen d'assurer l'avenir de ses enfants. Elle ne l'a pas
+usurpé; elle ne l'a pas retenu illégalement; ses deux fils, Charles IX
+et Henri III, sauf des velléités d'action personnelle, fréquentes sous
+celui-ci, très rares sous celui-là, lui en ont laissé la charge, sachant
+qu'il ne pouvait être en des mains plus habiles et plus fidèles. Mais
+on peut justement redire à la façon dont elle l'a exercé. Encore faut-il
+distinguer entre les époques. Au début elle s'efforça de tenir les chefs
+de partis et les grands «unis sous sa main» par bonne grâce, promesses,
+dons et faveurs, car, son autorité sauve, elle était libérale, généreuse
+et même prodigue. Elle aimait à plaire et à faire plaisir. Elle chercha
+sincèrement, de la première à la seconde guerre civile, à réconcilier
+les Guise avec Condé, avec les Montmorency et même avec Coligny, qu'ils
+accusaient d'avoir fait assassiner le duc François, sous Orléans, par
+Poltrot de Méré. Mais elle se dégoûta vite de cette bonne volonté
+improductive. Femme et étrangère, mal servie ou même trahie par les
+pouvoirs intermédiaires: princes du sang, grands officiers de la
+couronne, gouverneurs, qui, en ces temps d'absolutisme théorique, mais
+de faible centralisation, étaient nécessaires au Roi pour se faire obéir
+d'un bout du royaume à l'autre, elle apprit à se défier de tout le
+monde. L'intérêt de ses enfants, qu'elle ne distinguait pas du sien,
+devint l'unique règle de sa conduite. Entre les rois de France, elle
+prit pour modèle «le roi Louis», c'est-à-dire Louis XI. Elle se plaignit
+un jour à Henri III comme d'une injure qu'il pût imaginer qu'elle était
+«une pauvre créature que la bonté mène». Persuadée qu'en se défendant
+elle défendait l'État et la dynastie, elle finit par n'avoir plus aucun
+scrupule sur les moyens. Quel malheur pour sa mémoire qu'elle n'ait pas
+toujours fait un emploi plus humain, sinon plus innocent, de ses grandes
+facultés!</p>
+
+<p>Elle avait des qualités d'homme d'État auxquelles elle ajoutait les
+siennes propres; une intelligence vive, alerte et toujours en éveil,
+beaucoup de finesse, d'adresse, de souplesse, l'art d'agir à couvert et
+d'avancer sans avoir l'air de cheminer. Sa grande maîtrise sur ses
+sentiments, que sa fille Marguerite admirait tant pour être elle-même
+hautaine, primesautière, impulsive, était un don de nature que les
+obligations de la vie de Cour et les nécessités de la politique avaient
+porté à sa perfection. Même en ses plus vives émotions, elle ne se
+départait pas de son calme. Elle répugnait par prudence, et aussi par un
+instinct délicat des bienséances féminines<a id="footnotetag1433" name="footnotetag1433"></a><a href="#footnote1433"><sup class="sml">1433</sup></a>, aux éclats de voix et
+de passion. La souveraine qui a ordonné l'acte le plus violent de notre
+histoire n'a guère commis de violence de parole. Elle recommandait à
+Henri III, qui s'aliénait les plus grands personnages par ses
+médisances, de surveiller sa langue. Ami, ennemi, étiquettes
+changeantes.... «Comme la prudence conseilloit de vivre avec ses amis
+comme devant estre un jour ses ennemis pour ne leur confier rien de
+trop.... aussi l'amitié venant à se rompre et pouvant nuire, elle
+ordonnoit d'user de ses ennemis comme pouvant estre un jour amis». Avec
+les chefs de partis dont elle préparait la ruine, elle restait jusqu'à
+la fin douceur, compliments, flatteries, effusions et caresses.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1433" name="footnote1433"><b>Note 1433: </b></a><a href="#footnotetag1433">(retour) </a> Le jour où, dans une lettre de conseils à sa
+fille, longtemps après la mort de Diane de Poitiers, il lui échappa de
+traiter la maîtresse de son mari de p...., elle s'en excusait: «C'est un
+vilain mot à dire à nous autres (honnêtes femmes).»</blockquote>
+
+<p>Elle parlait bien, le plus souvent avec bonne grâce, un grand désir
+apparent de convaincre et de toucher, et, quand il le fallait, avec
+autorité. Elle n'était jamais à court de raisons et, avec la logique
+particulière aux femmes, ne s'embarrassait pat des contradictions. Bonne
+psychologue, elle démêlait très bien ce qui se cachait de calculs
+intéressés sous les affectations de zèle public et religieux. N'ayant
+pas de scrupules, elle n'en soupçonnait pas chez les autres. Les bonnes
+paroles, les vagues promesses, les engagements à échéance lointaine, les
+protestations de saintes intentions ne lui coûtaient pas. Elle abondait
+en expédients, dont quelques-uns de comédie, enchevêtrait les
+combinaisons et prolongeait les marchandages. Même quand la partie
+paraissait perdue, elle était d'avis de négocier encore, de négocier
+toujours, et, en cas d'opposition irréductible, de chercher à gagner du
+temps. C'était beaucoup, écrivait-elle à Henri III, de s'assurer, même
+au prix des concessions les plus pénibles, le moyen d'attendre un
+nouveau tour, celui-là favorable, de la roue de la fortune.</p>
+
+<p>Elle avait une prodigieuse activité dont sa correspondance témoigne et
+qui s'étendait jusqu'aux détails d'administration. Elle fut toujours son
+principal ministre ou celui de ses fils. Ce n'est pas assez de dire
+qu'elle remplissait avec zèle les devoirs de sa charge; elle y avait du
+plaisir. Cette passion d'agir défia les fatigues, l'âge, la maladie.
+Toute sa vie, elle fut en mouvement et en voyage. En son extrême
+vieillesse, elle se faisait porter, ne pouvant plus chevaucher, d'un
+bout du royaume à l'autre pour régler sur place les affaires d'État et
+apaiser les troubles. On peut dire presque sans exagération qu'elle
+mourut debout. Elle prenait d'ailleurs doucement les tracas et les
+soucis du gouvernement. Elle était gaie en sa jeunesse et les misères du
+temps ne parvinrent pas à la rendre mélancolique. Elle garda à peu près
+jusqu'à la fin une sorte de vaillance sereine, que l'on admirerait
+davantage si l'on ne craignait pas qu'elle fût l'indice de quelque
+sécheresse de cœur.</p>
+
+<p>Mais cet esprit plein de ressources avait ses lacunes et ses défauts.
+Elle était si fine que, pensant avoir accaparé la plus grosse part de
+toute la finesse du monde, elle en attribuait trop peu à ses
+adversaires. Elle se croyait tellement sûre de démêler les fils de
+l'écheveau politique qu'elle ne craignait pas de les embrouiller. Elle
+pécha souvent par ignorance et par incompréhension. Elle ne soupçonna
+jamais la sincérité intransigeante des passions religieuses. Au début de
+sa régence, elle s'imagina qu'elle mettrait d'accord à Poissy, sur une
+formule équivoque, les catholiques qui croyaient à la présence réelle,
+matérielle et charnelle du Christ dans l'Eucharistie, et les réformés,
+qui réprouvaient la consécration du prêtre à l'autel comme un abominable
+sacrilège. Elle se flatta d'obtenir du pape et du concile de Trente le
+silence sur les différends dogmatiques qui déchiraient la chrétienté, en
+même temps que les concessions les plus larges en fait de discipline et
+de culte. Elle pécha aussi par vanité. Après la reprise du Havre aux
+Anglais et l'incorporation définitive de Calais à la France--une
+négociation d'ailleurs bien conduite--elle ne douta plus de son
+habileté diplomatique et de son bonheur. Elle proposa au pape, à
+l'empereur et au roi d'Espagne, qui d'ailleurs n'acceptèrent pas
+d'aviser ensemble en Congrès aux moyens de rétablir l'unité chrétienne.
+Elle était si fière de se montrer au monde en compagnie de ces potentats
+qu'elle ne réfléchit pas aux soupçons que les protestants pouvaient
+concevoir de ses avances. Pendant son grand tour de France de 1564 à
+1566 pour raviver la foi monarchique des «peuples», en leur faisant voir
+le jeune roi Charles IX, ce fut, entre autres raisons, par gloriole et
+contrairement à toute prudence politique, qu'elle obtint de Philippe II,
+à force d'instances, non qu'il la rejoignît lui-même à Bayonne, mais
+qu'il y envoyât sa femme Élisabeth de Valois et ses principaux
+conseillers. Elle avait tant souffert, dauphine et reine, de s'entendre
+traiter de fille, mal dotée et sans espérances, du premier citoyen d'une
+République, qu'elle étalait volontiers ses alliances pour faire oublier
+la médiocrité de son origine. Ne s'avisa-t-elle pas, afin de se
+rehausser elle-même en ses ascendants, de revendiquer la couronne de
+Portugal, comme héritière de Mathilde de Boulogne, la femme répudiée
+d'un roi de Portugal, morte trois siècles auparavant?</p>
+
+<p>Elle a trop sacrifié à l'esprit de magnificence. Elle a dépensé beaucoup
+en bâtiments, en bijoux, en vêtements, en superfluités de luxe et de
+splendeur courtisane. Elle aurait voulu, à l'exemple des empereurs
+romains, faire largesse de jeux et de plaisirs au peuple et le mieux
+tenir en l'amusant. Les fêtes faisaient partie de son programme de
+gouvernement. Elle a gaspillé des millions en entreprises sans avenir
+comme de faire élire un de ses fils au trône de Pologne. Elle a
+poursuivi plus d'une chimère. Elle est très imaginative, c'est un trait
+de sa nature qu'on n'a pas assez remarqué. Il lui arrive souvent de voir
+les événements, non comme ils sont, mais comme elle les désire. Dans
+l'élaboration d'un projet et les débuts de la mise en œuvre, elle est
+tout enthousiasme. Elle n'envisage que les solutions favorables, se fait
+illusion sur ses chances, et ne doute pas du succès. Elle a exprimé un
+jour le regret que le malheur des temps l'empêchât, comme si le temps
+seul était en cause, de faire de ses deux fils «les seigneurs du monde».
+C'est l'aveu qu'elle a beaucoup rêvé.</p>
+
+<p>Mais elle avait plus d'ambition que de volonté et plus d'élan que de
+force. Devant les résistances que duraient et les obstacles qu'il aurait
+fallu emporter de haute lutte, elle se décourageait vite et se
+détournait; elle n'est ferme, obstinée, résolue, que dans la défense des
+intérêts personnels et dynastiques. Elle prend, laisse, reprend et
+définitivement abandonne un projet. Le grave historien contemporain de
+Thou remarque qu'elle n'avait pas encore fini une construction qu'elle
+s'en dégoûtait et en commençait une autre. Il en fut ainsi de ses
+initiatives. Elle n'a pas montré plus de constance dans son essai de
+tolérance que dans sa lutte contre le parti protestant. Elle ne termine
+rien et vit dans l'inachevé. Elle n'a point d'esprit de suite, elle est
+femme.</p>
+
+<p>Elle est mère, on paraît l'oublier, une mère très dévouée, qui, dit sa
+fille Marguerite, que pourtant elle traita si mal, aurait tous les
+jours donné sa vie pour sauver celle de ses enfants. L'amour maternel
+fut le mobile dirigeant et quelquefois exclusif et aveugle de sa
+politique. Il lui restait, quand elle prit le pouvoir à la mort de
+François II, trois fils et Marguerite à marier. Pendant presque tout le
+règne de Charles IX, elle fut occupée et préoccupée de les établir
+royalement. La reine d'Angleterre, Élisabeth, était le plus beau parti
+de la chrétienté, mais sa religion, l'aide qu'elle avait donnée aux
+huguenots dans la première guerre civile, son entêtement maladroit à
+retenir Le Havre et à revendiquer Calais, et enfin son âge--elle avait
+en 1563 trente ans--ne permettaient pas de croire qu'elle épousât le roi
+de France, qui en avait treize. Catherine n'avait pas laissé de lui
+offrir la main de son fils, peut-être pour faire peur à Philippe II, son
+gendre, d'un rapprochement avec l'Angleterre protestante et le disposer
+à souscrire à ses convenances matrimoniales. Elle prétendait qu'il
+mariât son fils et son héritier le fameux dément D. Carlos à Marguerite
+et sa sœur, Doña Juana, reine douairière de Portugal, en la dotant d'une
+principauté, à Henri, duc d'Anjou, frère puîné de Charles IX. Elle ne
+doutait pas de son assentiment, comme chef de la maison des Habsbourg,
+aux fiançailles du roi de France avec la fille aînée de l'empereur. Mais
+c'était une gageure de vouloir traiter doucement les réformés, comme
+elle faisait alors, et s'unir plus étroitement au champion de
+l'orthodoxie. Le roi d'Espagne avait la tolérance en horreur et il
+redoutait que l'hérésie calviniste, se glissant dans les Pays-Bas par la
+frontière française, n'achevât de débaucher ses sujets déjà trop
+insoumis: deux raisons entre beaucoup d'autres de ne pas aider à la
+fortune des Valois. À Bayonne, le duc d'Albe rudement jeta bas les
+châteaux que la Reine-mère avait construits en Espagne. Mais elle ne
+renonçait pas volontiers à bâtir en l'air.</p>
+
+<p>Lorsque Philippe II envoya le duc d'Albe avec une armée aux Pays-Bas
+pour y châtier les protestants et les rebelles, les chefs huguenots
+espérèrent un moment que Catherine s'opposerait par la force à la marche
+des Espagnols et voyant qu'elle gardait une neutralité bienveillante ils
+se persuadèrent, contre toute apparence, qu'à Bayonne, les deux Cours
+avaient concerté la ruine des Églises réformées. Leurs inquiétudes leur
+tenant lieu de preuve et de raisons, ils tentèrent de se saisir du Roi
+et de la Reine-mère à Monceaux pour organiser le gouvernement et diriger
+la politique extérieure à leur gré. Catherine, furieuse de cet attentat
+qui jurait avec ses ménagements, se promit d'exterminer ce parti
+intraitable. Elle pensait que Philippe II, en faveur de cette cause
+commune, se montrerait plus facile sur la question des mariages. Mais
+après la mort de sa femme, il refusa d'épouser Marguerite, que sa
+belle-mère s'était hâtée de lui offrir, ou de la faire épouser à son
+neveu, le roi de Portugal, D. Sébastien, et, pour surcroît de
+mortification, il prit pour femme l'aînée des archiduchesses d'Autriche,
+dont elle avait arrêté les fiançailles avec Charles IX.</p>
+
+<p>Alors pour se venger de tous ces mépris, elle se rapprocha des
+protestants, qu'elle n'était pas parvenue à réduire. D'Angleterre lui
+vinrent des propositions d'alliance sous la forme la mieux faite pour la
+tenter. La reine Élisabeth, qui détenait prisonnière la reine d'Écosse,
+Marie Stuart, veuve de François II et nièce des Guise, laissait
+entendre, pour distraire les sympathies françaises, qu'elle agréerait
+volontiers comme prétendant à sa main Henri, duc d'Anjou. C'était le
+fils préféré de Catherine, qui, le croyant déjà roi d'Angleterre,
+l'imaginait souverain des Pays-Bas et empereur élu d'Allemagne, grâce
+aux moyens de sa femme et l'aide de son frère. Elle fiança Marguerite à
+Henri de Bourbon, fils de la reine de Navarre, Jeanne d'Albret l'héroïne
+de la Réforme. Elle et Charles IX reçurent secrètement Ludovic de
+Nassau, qui venait les solliciter de délivrer les Pays-Bas de la
+tyrannie espagnole. Les huguenots, émus par les épreuves de leurs
+coreligionnaires étrangers, passaient déjà la frontière par bandes. Le
+jeune roi avide de gloire écoutait avec complaisance leur chef, l'amiral
+Coligny, qui le poussait à conquérir les Flandres. Catherine, rassurée
+par le concours probable de l'Angleterre, n'y contredisait pas.</p>
+
+<p>Mais Élisabeth refusa de se joindre à la France contre l'Espagne et
+rompit le projet de mariage.</p>
+
+<p>La Saint-Barthélemy fut l'issue tragique d'une aventure
+politico-matrimoniale où Catherine s'était laissée un moment entraîner
+par le mirage d'une dot et d'espérances plus que royales. Après cette
+exécution sanglante, elle se tourna encore une fois vers Philippe II et
+lui demanda la main d'une infante et une principauté pour son fils en
+récompense du grand service rendu à l'Espagne et au catholicisme. Il
+refusa. Elle ne lui pardonna plus et lui chercha partout des ennemis.
+Elle fit passer de l'argent aux Nassau, expliqua les massacres à sa
+façon, aux princes protestants et triompha trop vite de l'élection du
+duc d'Anjou au trône de Pologne, comme d'une borne mise à l'action
+envahissante des Habsbourg.</p>
+
+<p>Ces brusques changements de front écartent l'idée d'un système
+politique. Les combinaisons matrimoniales étaient son principal objet;
+elle allait des alliances catholiques aux alliances protestantes et
+revenait des protestantes aux catholiques au gré de ses désirs ou de ses
+rancunes. La guerre indirecte qu'elle fit dorénavant à Philippe II,
+c'est moins la reprise du conflit traditionnel entre les maisons de
+France et d'Autriche, un moment suspendu par le traité du
+Cateau-Cambrésis, ni même une offensive discrète contre la prépondérance
+espagnole, que la revanche de cette éternelle marieuse. Assurément elle
+n'avait pas tort de penser que les unions de famille consolident les
+accords diplomatiques, mais encore aurait-il fallu régler les mariages
+sur la politique, et non la politique sur les mariages. Que de fautes et
+pour quel résultat! Charles IX n'eut pas l'aînée des archiduchesses
+d'Autriche qu'elle lui destinait; Henri III épousa une cousine pauvre du
+duc de Lorraine; le duc d'Alençon ne se maria pas et Marguerite de
+Valois fit avec le roi de Navarre, Henri de Bourbon, le ménage que l'on
+sait.</p>
+
+<p>Sous le règne d'Henri III, la question des mariages passa au second
+plan mais les mêmes préoccupations maternelles dominèrent la politique
+intérieure et extérieure. Catherine aimait éperdument ce fils-là, que,
+du vivant de Charles IX, elle avait fait nommer lieutenant général,
+c'est-à-dire chef suprême des armées. Elle l'admirait pour sa beauté, sa
+distinction, son éloquence, et pour ses victoires de Jarnac et de
+Moncontour--une gloire d'emprunt due à l'habileté manœuvrière du
+maréchal de Tavannes. Cette idolâtrie coûta cher. Pour lui assurer un
+libre passage à travers l'Allemagne protestante jusqu'à ce lointain
+royaume où sa vanité maternelle le transportait et lui concilier les
+sympathies de l'aristocratie polonaise, alors en majorité tolérante,
+elle lâcha La Rochelle, que défendaient avec peine les survivants de la
+Saint-Barthélemy, et perdit peut-être l'occasion d'anéantir le parti
+protestant.</p>
+
+<p>Autre conséquence, et celle-ci certaine. Le dernier de ses fils, le duc
+d'Alençon, prétendit, au départ du duc d'Anjou, occuper dans l'État même
+situation privilégiée que ce frère favori. Il demanda la lieutenance
+générale et, ne l'ayant pas obtenue, il projeta de s'enfuir à Sedan, sur
+la frontière, et d'imposer de là ses conditions. Catherine soupçonnait
+même les ennemis du roi de Pologne de pousser ce jeune prince
+ambitieux--Charles IX dépérissant à vue d'œil--à fermer, en cas de
+vacance du trône, l'entrée du royaume à l'héritier légitime. Elle le
+tint sous bonne garde à Vincennes avec le roi de Navarre, qui, converti
+de force à la Saint-Barthélemy, avait décidé, lui aussi, de gagner le
+large. Elle s'acharna contre les Montmorency, cousins de Coligny et amis
+du duc d'Alençon. Elle fit emprisonner à la Bastille le chef de cette
+puissante maison, François, qui n'était coupable que de n'avoir pas
+dénoncé clairement un complot où ses deux plus jeunes frères étaient
+entrés, et elle fit ôter le gouvernement du Languedoc à Damville, son
+frère cadet, un vengeur possible. Damville arma pour sauver les
+prisonniers et se sauver lui-même et il n'hésita pas, lui jusque-là
+catholique zélé, à s'unir aux huguenots du Midi. Des malcontents des
+deux religions se forma un nouveau parti, celui des politiques, dont
+l'intervention fit perdre à Catherine le bénéfice inhumain de la
+Saint-Barthélemy.</p>
+
+<p>Elle ne sut pas garder la Pologne. Aussitôt que Charles IX fut mort,
+soit par crainte de déplaire au nouveau roi qu'elle savait mortellement
+las de son exil chez «les Sarmates», soit par désir passionné de
+l'embrasser plus vite, elle le dissuada et tout au moins ne lui
+conseilla pas de prendre le temps avant son retour, d'assurer l'avenir
+de la puissance française en Orient. Le grand dessein contre les
+Habsbourg tourna en fuite éperdue de Cracovie à la frontière
+autrichienne. Ce fut aussi sa faute--la faute de l'aveuglement
+maternel--si Henri III n'inaugura point son règne par la proclamation
+d'une amnistie générale. Elle avait une si haute idée de sa valeur
+militaire qu'elle le poussa, malgré l'avis de la plus sage partie du
+Conseil, à poursuivre la lutte à outrance contre les protestants et les
+catholiques unis. Ne lui suffisait-il pas de paraître pour vaincre?
+Pures illusions, et si vite dissipées.</p>
+
+<p>Le «César» qu'elle imaginait ne résista pas à l'épreuve de quelques mois
+de campagne dans le Midi; le grand roi, qu'elle se flattait de former et
+aussi de conduire, s'aliéna en deux ans les princes, l'aristocratie, la
+noblesse et la nation par sa hauteur, sa paresse, ses mignons et son
+mauvais gouvernement. Le duc d'Alençon s'enfuit du Louvre et prit le
+commandement des rebelles, qu'une armée de protestants d'Allemagne
+renforça. Catherine, tremblante, accorda aux coalisés et à leur chef des
+conditions de paix si avantageuses que les conseillers de jeune barbe
+d'Henri III l'accusèrent d'incapacité ou même de faiblesse pour le fils
+coupable. Voyant l'effet de ces attaques perfides sur l'esprit et le
+cœur du Roi, elle l'aida, malgré qu'elle en eût, à réparer l'humiliation
+de sa défaite, au risque d'une nouvelle humiliation. Elle parvint à lui
+ramener le duc d'Alençon, promu depuis sa victoire duc d'Anjou, et
+Damville, et, grâce au concours ou à la neutralité des catholiques
+modérés, lui permit de battre les huguenots et de restreindre à deux
+villes par bailliage la liberté de conscience et de culte qu'il avait
+été forcé d'étendre à tout le royaume. Mais, après cette satisfaction
+d'amour-propre, elle ne songea plus qu'à lui procurer le repos qu'il
+estimait le plus grand des biens et qu'elle, expérience faite de son
+incurable inertie, regardait comme une impérieuse nécessité. A
+cinquante-neuf ans, elle partit pour le Midi lointain, qui était de
+toutes les régions de France la plus divisée par les passions
+religieuses, la résistance des réformés au dernier édit de pacification,
+la formation des ligues catholiques, la lutte ou même la guerre entre
+les ordres et l'esprit d'indépendance des gouverneurs. Elle s'y attarda
+dix-huit mois, au hasard des mauvais gîtes et des rencontres
+dangereuses, malgré le risque du «loin des yeux, loin du cœur», et
+s'efforça de réconcilier le Roi avec ses sujets et les sujets entre eux.</p>
+
+<p>Mais elle ne réussit qu'à gagner du temps. Les protestants refusèrent
+d'exécuter la convention de Nérac qu'ils avaient débattue longuement et
+conclue avec elle. L'agitation recommença et s'étendit. Les États de
+Bretagne, de Normandie, de Bourgogne protestaient avec menaces contre
+l'aggravation des impôts. Il y eut des émeutes de paysans en Normandie
+et une tentative de complot où de grands seigneurs de la province
+étaient compromis. Le duc de Guise, que rendaient suspect les sympathies
+des catholiques ardents, avait quitté la Cour avec éclat. Henri III
+avait contre lui les huguenots et il n'avait pas pour lui tous leurs
+ennemis. Des «brasseurs» de troubles allaient de parti en parti et de
+province en province, et trouvaient partout des oreilles complaisantes.
+La retraite du duc d'Anjou en son apanage, qui annonçait une nouvelle
+rupture des deux frères, augmentait les chances de guerre civile et les
+dangers du Roi. Catherine voyait clairement que toute son habileté ne
+suffirait pas à contenir le mécontentement public et que l'aide du Duc y
+était indispensable. La casuistique politique du temps--la Reine-mère ne
+le savait que trop--reconnaissait aux princes du sang et à plus forte
+raison à l'héritier présomptif le droit de défendre les intérêts de
+l'État contre les fautes des gouvernants. Ces conseillers-nés de la
+Couronne, et qui en étaient comme les co-propriétaires, donnaient à une
+prise d'armes, en y adhérant, le caractère d'une Ligue du Bien public;
+ils lui ôtaient, en la combattant ou même en la désavouant, les
+meilleures chances de succès et de durée. Catherine a dû regretter plus
+d'une fois qu'Henri III ne comprît pas la situation privilégiée de
+Monsieur, «la seconde personne de France», ou que, s'il la comprenait,
+il ne fît pas violence à ses rancunes. Elle le savait si enclin à régler
+sa faveur sur ses sentiments qu'elle pouvait, connaissant sa haine pour
+son frère, appréhender pour elle-même les suites d'une tentative de
+conciliation. Mais elle continuait à l'aimer tant que, jugeant d'un
+intérêt vital de maintenir au moins une apparence d'accord entre ses
+deux fils, elle s'exposa jusqu'à lui déplaire pour le mieux servir. Elle
+lui insinua doucement et finit par lui persuader, non sans peine,
+quoique ce fût son bien, de déléguer à son frère l'honneur de traiter
+avec les protestants du Midi, qui s'étaient encore une fois soulevés.
+Elle accueillit avec empressement les avances de la reine d'Angleterre,
+qui coquetait avec la France aux mêmes fins politiques qu'en 1571, et
+elle négocia, avec autant d'ardeur que si elle eût pensé réussir, le
+mariage de son plus jeune fils avec une souveraine, dont la différence
+d'âge allait s'accentuant d'un fiancé à l'autre. Elle cherchait à le
+contenter ou à l'amuser pour le soustraire à la tentation de brouiller
+au dedans. Mais il ne se payait pas d'espérances ou de satisfactions de
+vanité.</p>
+
+<p>Il avait repris les projets de conquête de Coligny sur les Pays-Bas pour
+s'y tailler une principauté indépendante et il aurait voulu que le Roi,
+à défaut de concours direct, lui permît de faire des levées en France,
+comme à l'étranger, et lui donnât de l'argent pour entretenir ses
+soldats. C'était demander à ce frère, qui le détestait, de rompre avec
+l'Espagne, la première puissance militaire du temps, d'achever la ruine
+de ses finances et d'abandonner son royaume au passage et aux ravages
+des gens de guerre. L'indignation d'Henri III fut un moment si vive
+qu'il convoqua les compagnies d'ordonnance et commanda aux gouverneurs
+de disperser par la force les bandes qui marchaient contre les Pays-Bas.
+Catherine, qui appréhendait, elle aussi, les conséquences de cette
+aventure, s'était efforcée d'en détourner le Duc, aussi longtemps
+qu'elle put, par conseils, remontrances, prières et promesses, mais
+quand elle le vit disposé à soulever le royaume plutôt que d'y renoncer,
+elle aima mieux courir le risque des représailles espagnoles que le
+danger d'une guerre plus que civile. Soutenir cette offensive en
+Flandre, sous main, ce serait, exposa-t-elle au Roi le moyen, sans
+provoquer une contre-attaque, de conjurer les troubles. Philippe II,
+«vieil et caduc» et qui avait tant d'autres affaires, se bornerait, sauf
+l'injure d'une agression directe, à se défendre, sans riposter, mais
+elle ne réussit qu'à rassurer Henri III sans le passionner. Il la laissa
+faire par faiblesse, par paresse, par peur d'une insurrection, et se
+désintéressa de l'entreprise. Il ne retrancha rien de ses plaisirs pour
+y aider et la favorisa au plus bas prix possible.</p>
+
+<p>Catherine, au contraire, était si convaincue que la paix intérieure
+était liée à la fortune du Duc qu'elle, naturellement craintive et
+habituée à cheminer à couvert, osa braver en face la puissance
+espagnole. Sous prétexte des droits qu'elle disait tenir de la reine
+Mathilde, sa parente,--une revendication où il y avait d'ailleurs une
+bonne part de vanité--elle s'avisa de disputer la couronne vacante du
+Portugal à Philippe II, fils d'une infante portugaise, afin d'avoir une
+raison spécieuse de lui faire la guerre. Son intention n'était pas de
+lui enlever de force cet héritage, ni même, comme on l'a supposé
+récemment, de fonder une nouvelle France dans l'Amérique du Sud
+portugaise. Elle voulait simplement occuper les Açores et Madère, qui
+commandent les routes de l'Amérique et de l'Inde, et, après ce premier
+succès--mais seulement après--débarquer au Brésil. Que le Duc, déjà
+maître de Cambrai, se maintînt aux Pays-Bas, et qu'elle pût, de ces
+postes insulaires, saisir au passage les galions d'Espagne, alors elle
+se retournerait vers Philippe II pour traiter avec lui les mains pleines
+et l'amener par échange et composition à donner une infante en mariage
+au duc d'Anjou avec tout ou partie des Pays-Bas pour dot. Ainsi les
+mécontents seraient privés de leur chef naturel et le Roi débarrassé,
+aux dépens des Espagnols, du plus redoutable de ses sujets. Pacifique
+par nature et par calcul et redevenue belliqueuse uniquement par
+sollicitude maternelle, elle travaillait à la grandeur d'un de ses fils
+pour garantir le bonheur de l'autre. Et le fait est qu'après la mort du
+duc d'Anjou, il ne fut plus question d'expéditions navales et
+militaires.</p>
+
+<p>Il est vrai que certains contemporains de Catherine et, par exemple, les
+Italiens expliquent autrement ses complaisances pour le duc d'Anjou. Ce
+ne serait pas par amour d'Henri III, mais en prévision d'une vacance du
+trône, qu'avertie par les morts précoces de François II et de Charles
+IX, elle aurait secondé le dernier de ses fils, héritier présomptif et
+souverain en expectative, pour s'assurer, le cas échéant, la première
+place dans un nouveau règne. Les secours qu'elle lui fit passer en
+Flandre, la poursuite de son mariage avec Élisabeth et la diversion en
+Portugal étaient destinés à lui prouver que, même au risque de heurter
+les sentiments du Roi, elle cherchait à faire de lui un prince
+souverain, en attendant la couronne de France. Mais ce n'est là qu'une
+hypothèse. Les politiques de l'école et du pays de Machiavel, sans
+oublier les pamphlétaires qui recueillent ou inventent toutes les
+raisons de dénigrer, ignorent ou refusent d'admettre que le sentiment a
+son rôle dans l'histoire. Ils ne prêtent que des calculs à cette
+souveraine, qui, quelque maîtrise qu'elle eût, avait les nerfs, le cœur
+et les prédilections d'une femme. Elle aimait tous ses enfants, et sur
+ce point on peut croire sa fille Marguerite, dont elle a puni sans pitié
+les fautes politiques, sinon l'inconduite. Mais il y en avait un qu'elle
+préférait de beaucoup à tous les autres et celui-là il n'est pas niable
+qu'elle l'a favorisé pendant tout le règne de Charles IX, avec une
+tendresse presque coupable. On vient de voir combien de fautes, et de
+quelles conséquences, elle a commises, avant et après son avènement,
+par excès de zèle et de passion maternelle. Les faits et la
+correspondance témoignent qu'elle n'a jamais cessé de l'aimer et que,
+malgré ses déceptions, elle l'a toujours autant aimé. Aussi, pour avoir
+le droit de conclure qu'elle s'est dès le début du règne réservée pour
+le règne prochain et qu'elle a réglé sa conduite sur cette vue d'avenir,
+il faudrait prouver que, pour le bien d'Henri III, elle aurait dû
+adopter une politique autre que celle qu'elle a suivie. Après la
+constatation, qui ne prit pas plus de deux ans, de l'impopularité du Roi
+et du pouvoir d'opinion de Monsieur, son frère et son successeur
+désigné, il n'y avait d'autre remède à l'action anarchique des partis
+que de contenter le duc d'Anjou. Le laisser en liberté sans le
+satisfaire, c'était l'induire en tentation de révolte, où il ne
+faillirait pas, comme auparavant, de succomber. Le tenir en prison, d'où
+il s'était d'ailleurs échappé deux fois, c'était fournir aux opposants
+des deux religions le mot d'ordre et le prétexte d'une prise d'armes
+générale. Une première guerre entre les deux frères avait affaibli
+l'autorité royale et fortifié le parti protestant, et le mal n'avait été
+réparé, et seulement en partie, que grâce au concours du Duc lui-même.
+Une seconde guerre, sous le même chef, menaçait de ruiner la monarchie
+et d'emporter le monarque. Pour le salut d'Henri III, il fallait éviter
+à tout prix la rupture. Les sacrifices d'hommes et d'argent en Portugal,
+aux Pays-Bas, et l'hostilité de l'Espagne furent la rançon de la paix
+intérieure. Mais le bénéficiaire savait très bien qu'elle ne travaillait
+pas pour lui. Ne lui avait-elle pas démontré plusieurs fois, de bouche
+et par lettre, les difficultés, les dépenses et les médiocres chances de
+succès de son entreprise? Ne l'avait-elle pas rappelé vivement à ses
+devoirs de sujet et d'héritier présomptif qui l'obligeaient à faire
+passer l'obéissance au Roi et l'intérêt du royaume avant ses appétits de
+conquêtes? N'avait-elle pas retardé l'expédition autant qu'elle l'avait
+pu et jusqu'au dernier moment essayé de l'empêcher? Si elle avait tenu à
+se concilier la faveur du roi de demain, elle n'aurait pas mis tant de
+mauvaise grâce et de lenteur à le servir. Sa principale préoccupation,
+qu'on ne peut dire égoïste, fut toujours de faire vivre en paix ses deux
+fils et, pour la sécurité de celui qui lui était le plus cher, de doter
+princièrement l'autre aux dépens de Philippe II.</p>
+
+<p>Le même souci maternel suffit à expliquer son grand effort pour
+maintenir l'union entre les catholiques après la mort du duc d'Anjou.
+Henri III n'avait pas d'enfant ni aucune chance d'en avoir. Son
+successeur légitime était, selon la loi salique, le roi de Navarre,
+Henri de Bourbon, premier prince du sang, né catholique, élevé par sa
+mère dans le protestantisme, converti de force à la Saint-Barthélemy, et
+revenu au prêche après sa fuite. Les princes et la nation catholique ne
+voulaient pas pour roi de ce relaps. Ils formèrent une Ligue pour
+obtenir d'Henri III, par injonctions d'abord et en dernier lieu à main
+armée, qu'il déclarât ce Bourbon hérétique déchu de tous ses droits à la
+couronne, qu'il reconnût pour héritier présomptif le vieux cardinal de
+Bourbon, et qu'il fît aux protestants une guerre d'extermination. Henri
+III résista tant qu'il put par respect du droit dynastique, par haine
+des sommations et par amour de ses aises. On a prétendu que Catherine,
+en menant son fils de capitulation en capitulation, avait
+l'arrière-pensée de préparer l'avènement au trône du duc de Lorraine,
+son gendre, ou du marquis de Pont-à-Mousson, son petit-fils. Mais elle
+n'en a jamais rien laissé voir. La lecture de ses lettres prouve au
+contraire que dans les négociations avec le duc de Guise, le cardinal de
+Bourbon et les autres chefs de la Ligue, elle chercha toujours à les
+apaiser, c'est-à-dire à les désarmer, au minimum de concessions
+possible. Sans doute elle estimait que si son fils était réduit à faire
+la guerre, il valait mieux pour lui marcher à la tête des catholiques
+contre les protestants que de s'aider de la minorité protestante contre
+la majorité catholique. Mais elle travailla de toutes ses forces à lui
+épargner cette alternative. Elle aurait voulu décider le roi de Navarre
+à se convertir pour détacher de la Ligue tous ceux des catholiques qui
+ne s'y étaient affiliés que par peur d'une dynastie protestante. Elle
+lui offrit même à cette condition de faire annuler son mariage avec
+Marguerite, cette grande amoureuse, devenue pour surcroît de griefs
+ligueuse, et qu'elle avait fait enfermer dans le château fort d'Usson.
+Peut-être a-t-elle eu une pauvre opinion, et si fausse, d'un prétendant
+qui refusait d'échanger la Bible contre l'expectative d'une couronne,
+mais elle a dû se dire qu'après tout c'était son affaire. Henri III
+n'avait que deux ans de plus que lui; sauf accident, la question de la
+vacance du trône ne se poserait pas de sitôt. Elle n'était pas femme,
+alors que tant de difficultés la pressaient, à s'inquiéter d'une
+échéance qui vraisemblablement ne se produirait qu'après sa mort. A
+supposer qu'elle fît des vœux, dont il n'y a pas un témoignage certain
+pour le marquis de Pont-à-Mousson, le fils de sa fille, elle savait bien
+que l'abrogation de la loi salique ouvrirait la voie à d'autres
+candidatures: celle de l'infante Claire-Isabelle-Eugénie, fille
+d'Élisabeth de Valois et de Philippe II, et celle du duc de Savoie,
+Charles-Emmanuel, petit-fils de François Ier par sa mère, Marguerite de
+France. En cas d'élection par les États généraux, le duc de Guise serait
+le candidat de la nation catholique, et il n'était pas croyable que ce
+cadet de Lorraine sacrifiât ses chances à son cousin de la branche
+régnante. La désignation comme héritier présomptif d'un vieillard
+sexagénaire, Bourbon, mais catholique, contentait les ligueurs, et, en
+excluant le roi de Navarre, uniquement pour son hérésie, elle ne
+heurtait pas de front les partisans de la loi salique. Ce compromis n'a
+pas dû déplaire à la vieille Reine, amie du Cardinal et des
+ajournements. Mais l'assassinat du duc de Guise à Blois souleva la
+noblesse et les grandes villes ligueuses contre le roi meurtrier et
+Henri III fut obligé, pour se défendre, d'appeler à l'aide le roi de
+Navarre et les protestants.</p>
+
+<p>Catherine mourut sur ces entrefaites. Brantôme croit que si elle avait
+vécu, elle aurait reconstitué le bloc catholique. Au vrai, il n'était
+pas en son pouvoir de réparer l'irréparable; son rôle était fini et son
+système d'expédients hors de saison. En bien, en mal elle avait donné sa
+mesure. Elle avait réussi pendant trente ans à maintenir en équilibre
+l'édifice chancelant de la monarchie, malgré les plus violentes
+secousses. Aussi, à la juger sur sa force de résistance ou sur son
+bonheur, sera-t-on tenté de la ranger parmi les grandes souveraines.
+Mais elle ne mérite pas d'être placée si haut. Elle a eu de généreuses
+intentions et de nobles initiatives, mais il lui a manqué les moyens et
+même la volonté de mener à bien celles de ses œuvres qui dépassaient les
+fins immédiates de conservation et qui sont le triomphe de la tolérance,
+le maintien de l'autorité royale, l'accroissement de la puissance
+française. Elle a vécu au jour le jour.</p>
+
+<p>Elle était trop préoccupée de l'intérêt des siens ou de son propre
+intérêt pour suivre une politique vraiment nationale. S'il faut entendre
+par amour du pays qu'elle avait une très haute idée, et d'ailleurs très
+légitime, de la grandeur de la maison de France où le hasard d'un
+mariage l'avait fait entrer, les preuves en surabondent dans sa
+correspondance. On peut alléguer aussi que plusieurs fois elle souhaita
+de pouvoir reconnaître par ses services les obligations qu'elle avait au
+royaume et à la dynastie. Elle se rappelait, après vingt-deux ans (10
+août 1579), la défaite de Saint-Quentin (10 août 1557), «qui, dit-elle,
+nous coûta si cher». Il y a d'elle un mot touchant sur le «pauvre peuple
+français» et l'affirmation répétée que Dieu, aujourd'hui comme
+autrefois, ne l'abandonnera point. Elle ajoute, il est vrai,
+immédiatement: ni elle ni ses enfants. Mais pitié, regrets, confiance en
+Dieu, gratitude personnelle et même orgueil familial et dynastique ne
+sont pas un programme d'action. Le souvenir du désastre de Saint-Quentin
+à l'un des anniversaires serait peut-être révélateur d'une peine
+profonde et durable, si l'arrivée, deux jours auparavant, à Grenoble, où
+elle était alors, du vainqueur même du 10 août, Emmanuel-Philibert, duc
+de Savoie, n'expliquaient pas suffisamment cette réminiscence. Il est
+permis de se demander si son indignation, en apprenant que le duc
+d'Anjou aux abois délibérait de vendre Cambrai aux Espagnols, est le cri
+de honte du patriotisme blessé ou simplement la constatation douloureuse
+que tant d'efforts, de dépenses et de sacrifices, aboutissaient au
+néant. Son plus beau titre de gloire, c'est la reprise du Havre, après
+la première guerre civile, et la réunion définitive de Calais à la
+France. Mais il faut bien dire que, sous peine de soulever la masse
+catholique, à qui le Colloque de Poissy et les hardiesses religieuses de
+sa Régence l'avaient rendue suspecte, elle était obligée de reprendre
+aux Anglais ou déclarer annexées pour toujours les places fortes que les
+chefs huguenots leur avaient livrées ou promises. À la même époque elle
+céda contre un secours, sans répugnance, parce que sans risques, à
+Emmanuel-Philibert, devenu le mari de sa chère belle-sœur, Marguerite de
+France, quelques-unes des villes piémontaises que le traité du
+Cateau-Cambresis avait laissées, au moins provisoirement, à la France.
+Elle n'eut pas un mot de protestation quand Henri III lui abandonna les
+autres à titre gracieux. Elle s'entremit en 1579 pour lui faciliter
+l'acquisition dans les Alpes Maritimes du comté de Tende que l'Amiral de
+Villars, qui en était seigneur, ne voulait céder qu'«avec l'agrément du
+Roi très chrétien». On ne voit pas qu'elle se soit beaucoup émue en 1588
+de la conquête par Charles-Emmanuel, le successeur d'Emmanuel-Philibert,
+du marquisat de Saluces, la dernière des possessions françaises
+d'outremonts. Et cependant elle n'ignorait pas combien il importait à la
+France de garder ces portes des Alpes pour rassurer les États libres
+d'Italie contre la crainte de l'hégémonie espagnole. Faut-il croire
+qu'ayant marié sa petite-fille Christine de Lorraine, au grand-duc de
+Toscane, Ferdinand, et lui ayant fait donation de tous les droits des
+Médicis de la branche aînée, elle estimait qu'elle pouvait se
+désintéresser des affaires de la péninsule? Ses visées sur Florence, au
+temps d'Henri II, sa velléité de rouvrir en 1578 la question d'Urbin,
+close depuis un demi-siècle, la revendication, quel qu'en fût le mobile,
+de la couronne de Portugal sont les indices, entre beaucoup d'autres,
+d'une ambition très personnelle. Elle ne s'est pas élevée jusqu'à l'idée
+abstraite de l'État; elle a toujours travaillé pour ses enfants et pour
+elle.</p>
+
+<p>Mais c'est son crime surtout, son grand crime, qui nuit à sa mémoire.
+Sans doute, ce ne fut pas uniquement sa faute si ses dispositions à
+l'égard des protestants passèrent de la bienveillance à l'hostilité.
+L'amour du pouvoir était, avec l'amour maternel, sa plus ardente
+passion. La plupart des réformés, en leur sectarisme béat, n'ont pas
+l'air de l'avoir compris. Au temps de ses plus grands services, ils se
+plaignirent toujours que ce ne fût pas assez. Ils exigeaient qu'elle se
+compromît pour eux, et cependant ils jetaient au travers de son ambition
+les droits des princes du sang, qui étaient destructifs de ceux des
+reines-mères, et ils lui signifiaient de toutes façons que, femme et
+étrangère, elle devait quitter la place. On ne pouvait être plus
+maladroit et, en quelque sorte, plus ingrat. Elle les soutint quelque
+temps par dégoût de la violence, par haine des Guise, par un juste
+orgueil de son initiative généreuse. Mais il lui eût paru ridicule de se
+perdre pour les sauver. Ils ne lui surent aucun gré, après la première
+guerre civile, de son retour à la modération. Ils l'accusèrent d'être
+allée à Bayonne concerter avec la Cour d'Espagne la ruine des Églises
+réformées de France et des Pays-Bas et ils en admirent pour preuve
+qu'elle ne voulut pas rompre avec Philippe II et libérer à tous risques
+et périls leurs coreligionnaires étrangers. Pour ces griefs d'ordre
+général auxquels s'ajoutaient quelques griefs personnels, leurs chefs
+tentèrent de l'enlever avec le Roi son fils et de se rendre maîtres du
+gouvernement et de l'État.</p>
+
+<p>Le trait le plus ancien que les documents nous ont révélé du caractère
+de Catherine, c'est le souvenir des bienfaits et des injures. Le vicomte
+de Turenne, son cousin à la mode de Bretagne, qui la vit à Florence à
+neuf ans, dit que personne ne se ressentait plus que cette enfant du
+bien et du mal qu'on lui faisait. Les réformés en firent la cruelle
+expérience. Leurs révoltes, bien qu'elles apparaissent auréolées de
+prestige religieux, n'en étaient pas moins criminelles. Il n'y avait pas
+de tribunal en France ni ailleurs qui pût les absoudre ou les excuser
+d'avoir à Meaux, sans meilleure raison que leurs inquiétudes ou leur
+passion de prosélytisme, attenté sur la liberté du Roi et de sa mère.
+Catherine les jugeait dignes de mort et ne pouvant ni les traduire en
+Cour de Parlement, ni les réduire par la force, elle employa sans
+scrupules contre les plus redoutables d'entre eux les armes que lui
+suggéraient sa tradition italienne et son impuissance. Des tentatives
+d'empoisonnement et d'assassinat, elle glissa jusqu'au massacre. Elle
+était d'un temps où la vie humaine comptait pour rien ou peu de chose,
+et d'un rang qui passait pour dispenser des formes de la justice. Mais
+elle a outrepassé les bornes du droit royal de punir. Elle a ordonné
+l'égorgement en masse de gens de guerre, qui étaient d'anciens rebelles
+sans doute, mais réhabilités par les édits, rentrés en grâce et en
+faveur, venus à Paris pour un mariage, c'est-à-dire pour une fête de
+réconciliation, et dont quelques-uns étaient les hôtes même du roi en sa
+maison du Louvre. Le fait qu'elle n'a pas prémédité de longue main cette
+exécution, suivie de celle d'une multitude innocente dans toutes les
+parties du royaume, n'ôte pas à ce crime de l'ambition et de la peur son
+caractère atroce. Et cependant les mœurs d'alors étaient si cruelles et
+le préjugé du pouvoir absolu des rois si généralement établi que, malgré
+ce forfait, la Reine-mère a trouvé un appréciateur indulgent à qui on ne
+se serait pas attendu. Un homme qu'elle n'aimait pas et qui le lui
+rendait bien, son gendre, le roi de Navarre, devenu roi de France et,
+depuis son retour au catholicisme, maître obéi de ses sujets des deux
+religions, le signataire de l'Édit de Nantes, Henri IV enfin, causait un
+jour avec Claude Groulart, premier président au Parlement de Rouen, de
+son prochain mariage avec une autre Médicis, Marie, nièce du grand-duc
+de Toscane, Ferdinand. Groulart, catholique violemment modéré et qui
+rendait Catherine responsable de tous les méfaits de la Ligue, lui fit
+observer que s'il se mariait à Florence «d'où le mal seroyt (était) venu
+en France, de là la guérison viendrait». «Quelques uns m'ont desjà dit
+cela», me respondit-il, et adjousta (ce que j'admiray). «Mais, je vous
+prie, dict-il, qu'eust peu faire une pauvre femme ayant par la mort de
+son mary cinq petits enfants sur les bras, et deux familles en France
+qui pensoient d'envahir la Couronne, <i>la nostre</i> et celle de Guyse?
+Falloit-il pas qu'elle jouast d'estranges personnages pour tromper les
+uns et les autres et cependant garder, comme elle a faict, ses enfans,
+qui ont successivement régné par la sage conduite d'une femme sy
+advisée? Je m'estonne qu'elle n'a encore faict pis».</p>
+
+<p>Avait-il oublié la Saint-Barthélemy?</p>
+
+<br>
+
+<h3>TABLE DES MATIÈRES</h3>
+
+<p><a href="#p"><span class="sc">Préface</span>.</a></p>
+
+<p><span class="sc">Bibliographie succincte</span>.</p>
+
+<p><a href="#c1">CHAPITRE PREMIER</a> La jeunesse de Catherine de Médicis.</p>
+
+<p><a href="#c2">CHAPITRE II</a> Dauphine et Reine.</p>
+
+<p><a href="#c3">CHAPITRE III</a> L'avènement au pouvoir.</p>
+
+<p><a href="#c4">CHAPITRE IV</a> La Régente et les Réformés.</p>
+
+<p><a href="#c5">CHAPITRE V</a> L'expérience et l'échec de la politique modérée.</p>
+
+<p><a href="#c6">CHAPITRE VI</a> L'extermination du parti protestant.</p>
+
+<p><a href="#c7">CHAPITRE VII</a> Une Médicis française.</p>
+
+<p><a href="#c8">CHAPITRE VIII</a> Les débuts de la dyarchie.</p>
+
+<p><a href="#c9">CHAPITRE IX</a> Campagne de pacification à l'intérieur.</p>
+
+<p><a href="#c10">CHAPITRE X</a> Diversion en Portugal.</p>
+
+<p><a href="#c11">CHAPITRE XI</a> La Ligue et la Loi salique.</p>
+
+<p><a href="#a">APPENDICE</a> Les droits de Catherine sur la succession des Médicis.</p>
+
+<p><a href="#conc"><span class="sc">Conclusion</span>.</a></p>
+
+
+
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Catherine de Médicis (1519-1589), by
+Jean-H. Mariéjol
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CATHERINE DE MÉDICIS (1519-1589) ***
+
+***** This file should be named 36315-h.htm or 36315-h.zip *****
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+works. See paragraph 1.E below.
+
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+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
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+</pre>
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