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+Project Gutenberg's Catherine de Médicis (1519-1589), by Jean-H. Mariéjol
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Catherine de Médicis (1519-1589)
+
+Author: Jean-H. Mariéjol
+
+Release Date: June 3, 2011 [EBook #36315]
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+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CATHERINE DE MÉDICIS (1519-1589) ***
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+Produced by Mireille Harmelin, Wagner, Rénald Lévesque and
+the Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by www.archive.org
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+Jean-H. MARIÉJOL
+Professeur à la Faculté des Lettres de l'Université de Lyon.
+
+
+CATHERINE
+DE MÉDICIS
+
+(1519-1589)
+
+_DEUXIÈME ÉDITION_
+
+
+
+LIBRAIRIE HACHETTE
+79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, PARIS
+
+1920
+
+
+
+
+A LA MÊME LIBRAIRIE
+
+HISTOIRE DE FRANCE ILLUSTRÉE,
+publiée sous la direction de M. E. Lavisse
+TOME VI
+par M. Jean-H. MARIÉJOL
+
+1re Partie.--LA RÉFORME ET LA LIGUE.
+L'ÉDIT DE NANTES.
+2e Partie.--HENRI IV ET LOUIS XIII.
+Deux volumes in-8 illustrés, chaque volume:
+Broché... 20 fr.; Relié... 35 fr.
+
+
+
+
+Tous droits de traduction, de reproduction,
+et d'adaptation réservés pour tous pays.
+_Copyright_, par _Librairie Hachette, 1920_.
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+Cette biographie n'est ni un plaidoyer, ni un réquisitoire, ni une
+satire, ni un panégyrique, mais une histoire aussi objective que
+possible de la vie et du gouvernement de Catherine de Médicis.
+
+Le sujet n'a jamais été traité en son ensemble et il est en effet vaste,
+complexe et divers. Née d'un père florentin et d'une mère française,
+élevée en Italie jusqu'à l'âge de quatorze ans et depuis fixée en France
+par son mariage avec un fils de François Ier, Catherine participait de
+deux pays et de deux civilisations. Épouse aimante, docile, effacée
+d'Henri II et Reine-mère très puissante, elle dirigea presque
+souverainement les affaires du royaume, pendant plus d'un quart de
+siècle, au nom de Charles IX et d'Henri III, ses fils. La lutte entre le
+parti protestant et l'État catholique commençait quand elle prit le
+pouvoir, et elle le garda jusqu'à sa mort parmi les résistances, les
+troubles et les guerres que provoqua dans toutes les provinces et dans
+toutes les classes le conflit des passions religieuses, des intérêts
+politiques, des ambitions personnelles.
+
+Mais l'oeuvre est difficile moins par son étendue et sa variété que par
+l'effort d'impartialité quelle exige. Le massacre de la Saint-Barthélemy
+est si odieux que l'horreur en rejaillit sur tous les actes de celle qui
+le décida et qu'on a peine à se défendre de la juger uniquement sur
+cette crise de fureur. L'excès contraire, et celui-là inexcusable, ce
+serait, par réaction contre cet instinct d'humanité, de vouloir
+l'absoudre et l'innocenter en tout. Mais, tout en répugnant au paradoxe
+d'une réhabilitation, on a bien le droit de se demander si ce crime de
+l'ambition et de la peur est l'indice d'une nature perverse. La plupart
+des historiens représentent cette grande coupable comme indifférente au
+bien et au mal, n'aimant rien ni personne, fausse, perfide et
+foncièrement cruelle, en un mot, comme une criminelle-née. Ils ont l'air
+d'oublier qu'elle passait pour douce et bénigne et qu'au début de son
+gouvernement elle se montra capable de bonnes intentions et de bonnes
+actions. J'ai vérifié les causes de cette réprobation absolue et
+j'expose ici le résultat de mes recherches. Je pense avoir découvert une
+Catherine assez différente du Machiavel féminin de la légende ou de
+l'histoire et qui n'est ni si noire ni si grande. Peut-être me suis-je
+trompé, mais c'est de très bonne foi, et l'on se convaincra, je
+l'espère, après m'avoir lu jusqu'au bout, que mon erreur, si erreur il y
+a, n'est pas sans excuses.
+
+Avant que la correspondance de Catherine de Médicis fût publiée, je
+n'aurais eu ni le moyen ni même l'idée d'écrire ce livre. Les lettres,
+surtout les lettres familières, où l'on n'a pas intérêt à dissimuler,
+sont la source d'information la plus sûre sur les pensées et les
+arrière-pensées. La plupart reposaient dans les Archives publiques ou
+privées, et le peu qui en avait paru était dispersé dans toutes sortes
+d'ouvrages. Le comte Hector de La Ferrière entreprit, et, lui mort, M.
+le comte Baguenault de Puchesse, avec une méthode rigoureuse, acheva de
+réunir l'inédit et l'imprimé dans un seul recueil. Le tout remplit dix
+volumes de la Collection des Documents inédits relatifs à l'Histoire de
+France et mérite d'être cité, à côté des_ Lettres Missives d'Henri IV,
+_comme une oeuvre qui fait très grand honneur à l'érudition française.
+S'il est étrange que le premier en date des deux éditeurs ait, pour
+rendre ses préfaces plus alertes et vivantes, coupé en dialogues des
+rapports et des dépêches d'ambassadeurs, s'il se rencontre en cet
+immense travail quelques erreurs de datation ou d'identification, la
+coquetterie de la forme et de légères imperfections de fond, qu'un
+erratum peut facilement corriger, ne doivent pas faire oublier
+l'importance du service rendu.
+
+Que saurait-on exactement, sans toutes ces lettres, du caractère de
+Catherine, de ses goûts, de ses sentiments, de ses projets, de ses
+illusions, de ses rêves, de toutes les manifestations de la personnalité
+qui échappent le plus souvent à l'histoire officielle? Si elles
+n'apprennent rien sur son éducation italienne, elles permettent
+d'apprécier, au cours de sa vie en France, sa formation intellectuelle,
+son tour d'esprit, sa sagesse mondaine, l'agrément de son commerce, ses
+qualités d'épistolière, de diplomate, d'orateur, de politique. Elles
+expliquent ses ambitions, ses variations, ses contradictions, ses
+complaisances: amour conjugal et partage avec la favorite Diane de
+Poitiers, tendresse maternelle et jalousie du pouvoir, tolérance
+religieuse et guerre d'extermination, alliances catholiques et alliances
+protestantes, lutte contre l'Espagne et capitulation devant la Ligue.
+Lues et relues de suite et de près, complétées, éclairées, rectifiées
+l'une par l'autre, elles aident à deviner sous la teinte des attitudes
+une femme d'État dont la maîtrise sur elle-même fut la grande vertu.
+Assurément, ces investigations ne sont pas toujours favorables à
+Catherine, et souvent elles lui sont contraires. On la prend, malgré ses
+échappatoires, en flagrant délit de mauvaise foi, de ruse et de
+mensonge. Le principal mérite de sa correspondance, c'est que, sans le
+vouloir, elle s'y peint elle-même au naturel en bien comme en mal.
+
+Aussi est-elle mon meilleur témoin. On voudra bien se souvenir que
+j'écris une biographie de Catherine de Médicis, et non l'histoire de son
+temps. J'ai donc raconté en détail les événements où elle a joué un
+rôle, mais je me suis borné pour les autres aux traits et aux
+circonstances qui pouvaient servir de cadre et d'éclaircissement à son
+action. Les lecteurs qui seraient curieux d'en savoir davantage sur
+l'administration, la politique générale et la guerre n'ont qu'à se
+reporter au tome VI. I de l'Histoire de France de Lavisse. Grâce à ce
+départ, j'ai pu resserrer en un volume de quatre cents pages le cours de
+cette existence et si longue et si pleine. Qu'il s'agisse de l'enfance
+et de la première jeunesse de Catherine en Italie, de son mariage avec
+un fils de France, de sa vie de Dauphine et de Reine et de son
+gouvernement pendant le règne de ses fils, c'est d'elle toujours et
+principalement d'elle qu'il sera question.
+
+Mon sujet était si restreint et si particulier qu'il n'exigeait pas
+absolument de nouvelles recherches d'archives. Il suffisait, pour mener
+à bien une étude psychologique de cette Médicis française, de recourir
+par-dessus tous les autres documents, à ses Lettres. Même réduite à
+cette proportion, c'était, je crois, une oeuvre utile. Cette
+correspondance risquerait, comme tant d'autres monuments imprimés, de
+dormir dans le silence des Bibliothèques du demi-sommeil de l'inédit, si
+quelques indiscrets, dont je suis, ne s'avisaient de les toucher d'une
+main amie. Les Préfaces même, ces préfaces si bien informées, qui
+pourraient servir tout au moins de guide aux curieux, font tellement
+corps avec les grands in-quarto qu'elles restent comme eux un objet
+lointain d'admiration et de respect,_ major e longinquo reverentia. _Il
+est bon que des vulgarisateurs se dévouent, pour la gloire même des
+érudits, à signaler au public lettré, dans des livres plus maniables, ce
+que ces immenses travaux de découverte, de collation, de critique
+ajoutent à la connaissance du temps passé et aux progrès de la vérité
+historique. Et ce n'est même pas assez. Il serait mieux encore de
+choisir dans la masse des textes ceux qui sont le plus capables d'aider
+le lecteur à se faire une opinion aussi personnelle que possible des
+événements et des hommes d'autrefois. J'ai à cette intention cité dans
+ce livre, et presque à chaque page, les lettres de Catherine en prenant
+le soin toutefois d'encadrer ces extraits et de les mettre en leur
+meilleur jour. Je l'aurais laissée parler toute seule si je l'avais pu.
+Mais il y a telle époque, comme celle de son enfance, où Catherine ne
+pouvait pas se raconter, et plus tard des circonstances où elle ne l'a
+pas voulu. Il a fallu alors de toute nécessité que j'intervinsse pour
+reconstituer sa vie à l'aide d'autres témoignages.
+
+J'aurais voulu épargner à mes lecteurs l'effort auquel oblige
+l'orthographe du XVIe siècle. Elle n'est pas seulement différente de la
+nôtre: elle est incohérente, parce que personnelle. On ne peut pas
+parler de faute et d'ignorance quand il n'y a pas encore de règle
+établie. Les imprimeurs naturellement tendent à l'uniformité, mais ils
+n'ont d'action directe que sur les écrivains et les rédacteurs de
+papiers publics. Le reste, c'est-à-dire à peu près tout le monde, écrit
+à sa guise, d'après le souvenir imprécis de ses yeux ou de ses oreilles,
+et quelquefois, dans la même page ou dans la même phrase le même mot se
+présente figuré de deux ou trois manières. Aussi les publications
+d'inédit de notre temps ont un aspect d'autant plus rébarbatif qu'elles
+sont en général plus consciencieuses et plus fidèles. Ajoutons que, pour
+augmenter la bigarrure, les minutes étant souvent perdues, il ne reste
+que des copies faites plusieurs années ou même un siècle après par des
+gens qui dénaturaient à la mode de leur époque l'orthographe du modèle.
+J'avais pensé d'abord à corriger tous ces textes et à les ramener à une
+forme commune, mais quelle forme? Celle de mon choix, puisqu'au XVIe
+siècle il n'y en a point d'universellement admise. Mais je ne me suis
+pas senti le courage, n'étant pas grammairien, de prendre une pareille
+responsabilité. J'ai donc reproduit les textes tels qu'ils se
+rencontraient dans les meilleures éditions dont je me suis servi. C'est
+un habit d'arlequin, j'en conviens, mais il n'en faut accuser que la
+diversité des temps et des personnes. Quant à la graphie de Catherine,
+elle est parfois si purement phonétique, que j'ai été obligé, pour
+comprendre certains passages, de les lire à haute voix au lieu de les
+parcourir des yeux. Le mélange de sons et de mots italiens la fait
+paraître encore plus étrange. J'ai, pour la clarté du sens, modernisé ou
+francisé entre parenthèses ce qui me paraissait inintelligible. Et même
+dans les citations les plus longues, quand les obscurités abondaient
+trop, j'ai pris le parti de reproduire l'original et d'en donner en
+note--le mot n'est qu'un peu fort--une traduction.
+
+Il est probable que j'ai commis dans le récit des événements des erreurs
+de dates ou de faits (sans parler des fautes d'impression), mais je ne
+crois pas qu'il y en ait d'essentielles et qui infirment mes
+conclusions, et c'est là ce qui importe. Assurément il vaut mieux être
+exact jusqu'à la minutie, mais, outre qu'il n'est pas toujours facile de
+mettre d'accord les contemporains et qu'il faut choisir quelquefois,
+sans contrôle possible, entre différentes indications chronologiques et
+historiques, il est inévitable que l'auteur, en un si long effort, soit
+sujet à quelques défaillances. Se tromper d'un ou même de plusieurs
+jours et sur certains détails, le mal n'est pas bien grand quand l'ordre
+des événements n'est pas interverti et que l'effet n'est pas pris pour
+la cause ou réciproquement. Ce sont peccadilles qui paraîtront, je
+l'espère, pardonnables surtout à ceux qui auront le plaisir de les
+relever.
+
+Je m'excuse enfin de n'avoir pas joint à cette courte biographie une
+bibliographie très complète; il y faudrait celle des trois quarts du
+XVIe siècle. Je me suis borné à indiquer en tête du volume, et surtout
+au bas des pages, les recueils de documents et les livres dont je me
+suis le plus servi. Je renvoie pour les autres, c'est-à-dire pour le
+plus grand nombre, à l'Histoire de France de Lavisse, t. V. 2 et t. VI.
+1[1]. On y trouvera catalogués à leur place les ouvrages que j'ai
+consultés ou suivis pour le récit général des faits, sans avoir pris
+toujours la peine de les citer à nouveau. Mais je n'ai pas manqué de
+dire et même de redire mes références toutes les fois qu'il s'agissait
+de rectifier une erreur ou d'établir une vérité dans la vie, le rôle et
+le gouvernement de Catherine de Médicis.
+
+ [Note 1: On trouvera la plupart des indications
+ bio-bibliographiques réunies dans le _Manuel de Bibliographie
+ biographique et d'iconographie des Femmes célèbres, par un vieux
+ bibliophile_, (Ungherini), 1892. Turin-Paris, Col.
+ 133-135;--_Supplément_ (1900), Col. 94-95;--_Second et dernier
+ supplément_ (1905). Col. 39-40.]
+
+
+
+
+CATHERINE de MÉDICIS
+
+
+
+
+_CHAPITRE PREMIER_
+
+LA JEUNESSE DE CATHERINE DE MÉDICIS
+
+
+CATHERINE de Médicis, la Catherine des Guerres de Religion, bru de
+François Ier, femme d'Henri II, mère des trois derniers rois de la
+dynastie des Valois-Angoulême, et qui gouverna presque souverainement le
+royaume sous deux de ses fils, Charles IX et Henri III, n'était pas de
+pure race florentine. Elle avait pour père Laurent de Médicis,
+petit-fils de Laurent le Magnifique, mais sa mère était une Française de
+la plus haute aristocratie, Madeleine de La Tour d'Auvergne, comtesse de
+Boulogne.
+
+Ce mariage d'une jeune fille apparentée à la famille royale avec le
+neveu du pape Léon X, fut, comme le sera celui d'Henri de Valois avec
+Catherine de Médicis, nièce du pape Clément VII, un calcul de la
+diplomatie française.
+
+Après la victoire de Marignan et la conquête du Milanais, François Ier,
+désireux de changer en alliance la paix qu'il venait d'imposer à Léon X,
+avait pris rendez-vous avec lui à Bologne, et là, dans les entretiens où
+fut ébauché le plan du Concordat (déc. 1515), il lui parla de ses
+projets sur Naples. Le Saint-Siège étant le suzerain de droit de ce
+royaume, dont les Espagnols étaient les maîtres de fait, il offrait au
+Pape, en échange de l'investiture, de favoriser ses ambitions de
+famille[2]. Léon X, qui avait autant à coeur l'intérêt des siens que le
+repos de la chrétienté, accueillit bien les avances du Roi et ne
+découragea pas ses prétentions; des avantages qui s'annonçaient
+immédiats pouvaient bien être payés d'un vague acquiescement à des rêves
+de conquêtes. Les Médicis, qui avaient recouvré leur pouvoir à Florence
+en 1512, après un exil de dix-huit ans, devaient craindre que le parti
+républicain, mal résigné, ne cherchât, conformément à ses traditions,
+encouragement et secours auprès du roi de France. L'amitié de François
+Ier, leur proche voisin à Milan et à Plaisance, les garantissait contre
+les complots et les agressions. Elle leur permettait par surcroît les
+grands desseins.
+
+ [Note 2: A. de Reumont, _La Jeunesse de Catherine de Médicis_,
+ ouvrage traduit, annoté et augmenté par Armand Baschet, Paris,
+ 1866, p. 247-248: lettre de François Ier à Laurent de Médicis, 4
+ fév. 1516, dont on n'a pas jusqu'ici tiré parti.]
+
+De la descendance légitime de Côme l'Ancien, il ne restait que trois
+mâles, le Pape, son frère Julien--qui mourut d'ailleurs à la fin de
+1516,--et Laurent, le fils de son frère aîné. Sur ce neveu reposait
+l'avenir de la dynastie. Léon X le fit reconnaître par le peuple chef de
+la République (après la mort de Julien). En même temps, il le nomma
+capitaine général de l'Église, et il lui conféra le duché d'Urbin, un
+fief pontifical, dont il dépouilla le titulaire, François-Marie de La
+Rovere, que son oncle, Jules II, en avait investi. Il n'aurait pas
+risqué ce coup d'autorité (1517) et la guerre qui s'ensuivit, sans la
+connivence du maître de Plaisance et de Milan. François Ier applaudit à
+cet acte de népotisme. Dans une lettre d'Amboise, du 26 septembre 1517,
+il félicitait le nouveau duc de ces faveurs qui en présageaient
+d'autres, ajoutant: «C'est ce que pour ma part je désire beaucoup et de
+vous y aider de mon pouvoir et en outre de vous marier à quelque belle
+et bonne dame de grande et grosse parenté et ma parente, afin que
+l'amour que je vous porte aille s'augmentant et se renforçant encore
+plus fort (_rinforzi piu forte_)»[3].
+
+ [Note 3: Reumont-Baschet, p. 251. Le texte de la lettre est en
+ italien.]
+
+Les Médicis étaient des parvenus de trop fraîche date pour n'être pas
+flattés d'un cousinage, si lointain qu'il fût, avec la Maison de France.
+Laurent n'était, comme Côme l'Ancien et Laurent le Magnifique, qu'un
+citoyen privilégié entre tous, investi par un vote du peuple du droit
+d'occuper, sans exclusions légales ni condition d'âge, toutes les
+magistratures, et qui, s'il ne les exerçait pas, employait les moyens et
+les expédients légaux pour y faire élire ses parents et ses clients. II
+était, non le souverain de Florence mais le chef de la Cité (_capo della
+Citta_). Aussi ses prédécesseurs avaient-ils longtemps borné leurs
+ambitions matrimoniales à s'allier avec les autres grandes familles
+florentines ou avec l'aristocratie romaine. Laurent le Magnifique avait
+épousé une Orsini, et fait épouser une autre Orsini, Alfonsina, à son
+fils Pierre. Des trois soeurs de Léon X, l'une, Madeleine, était mariée
+au fils du pape Innocent VIII, François Cibo; les deux autres, Lucrèce
+et Contessina, à de riches Florentins, Jacques Salviati et Pierre
+Ridolfi. Sa nièce germaine, Clarice, soeur de Laurent, avait été, pendant
+le long bannissement des siens (1494-1512), fiancée à un simple
+gentilhomme, Balhazar Castiglione, l'auteur du _Cortigiano_, ce célèbre
+traité des perfections du courtisan, et finalement elle était devenue la
+femme d'un grand banquier florentin, Philippe Strozzi[4]. Mais Léon X,
+après le rétablissement des Médicis à Florence (1512) et son élévation
+au souverain pontificat (1513), prétendit à de plus hautes alliances. Il
+avait marié, en février 1515, son frère Julien à une princesse de la
+maison de Savoie, Philiberte, laide, quelque peu bossue et maigrement
+dotée à titre viager de revenus patrimoniaux, mais soeur d'un prince
+régnant de vieille race, Charles III, et de la reine-mère de France,
+Louise de Savoie[5]. Il accepta bien volontiers l'offre d'un mariage
+princier en France. Il fut question pour Laurent d'une fille de Jean
+d'Albret, roi de Navarre, mais, la négociation matrimoniale traînant,
+Madeleine (Magdelaine ou Magdeleine) de La Tour d'Auvergne, comtesse de
+Boulogne, fut choisie.
+
+ [Note 4: La généalogie des descendants de Côme l'Ancien, dans
+ Litta, _Famiglie celebri italiane_. t. XII, tables VIII-XI. Cf
+ Roscoë. _Vie de Laurent le Magnifique_, trad. Thirot, t. II. p.
+ 190.]
+
+ [Note 5: Samuel Guichenon, _Histoire généalogique de la royale
+ maison de Savoye_, 1660, t. I, p. 606.]
+
+La mère de Madeleine, Jeanne de Bourbon-Vendôme, était une princesse du
+sang, veuve en premières noces d'un prince du sang, Jean II, duc de
+Bourbon, le frère aîné de Pierre de Beaujeu. Son père, Jean III de La
+Tour, mort en 1501, était de la maison de Boulogne qui faisait remonter
+son origine aux anciens ducs d'Aquitaine, comtes d'Auvergne[6]. Il
+possédait au centre du royaume les comtés de Clermont et d'Auvergne et
+les baronnies de La Tour et de La Chaise avec leurs appartenances et
+dépendances;--au midi, les comtés de Lauraguais et de Castres, «et
+autres choses baillées par le feu roy (Louis XII) au comte Bertrand
+(père de Jean III) en récompense (en compensation) du comté de
+Boulogne», dont les rois de France s'étaient saisis;--et çà et là, en
+Limousin et en Berry, quelques seigneuries: toutes terres et droits[7],
+qui ensemble, avec les propres de sa femme, lui constituaient environ
+120,000 livres de revenu[8].
+
+ [Note 6: Baluze, _Histoire généalogique de la maison d'Auvergne_,
+ t. I, Préface et p. 350-352.]
+
+ [Note 7: Sur les biens de cette famille, Baluze, t. II (Preuves),
+ p. 687-692.--Cf. Testament de Catherine, _Lettres_, IX, p. 496;
+ oraison funèbre de la Reine-mère, par l'archevêque de Bourges
+ Renaud de Beaune, _Lettres_, IX, p. 504; une note de 1585 sur la
+ garde des châteaux du comté d'Auvergne et de la baronnie de La
+ Tour, Mercurol, Ybois, Montredon, Busseol, Copel, Crems, de La
+ Tour, _Lettres_, VIII, 485-486, et X, 471. Catherine, après la
+ mort de sa soeur et de son beau-frère avait recueilli tout
+ l'héritage de son père. La bibliothèque de Chantilly possède un
+ beau terrier illustré du domaine de Besse (près du château de
+ Montredon). Brantôme fait valoir les grands biens de Catherine,
+ _Oeuvres_, VII, p. 338.]
+
+ [Note 8: C'est-à-dire 470 000 francs de notre monnaie en valeur
+ absolue, et peut-être un million en valeur relative. D'Avenel,
+ _Histoire économique de la propriété_, etc., I, p. 481, estime que
+ la livre tournois (monnaie de compte) équivalait, de 1512 à 1542,
+ à 18 grammes en poids d'argent, c'est-à-dire à 3 fr. 92 de notre
+ monnaie. Les tables de Wailly, _Variations de la livre tournois_,
+ 1857, donnent un chiffre un peu différent.]
+
+La soeur aînée de Madeleine, Anne, avait épousé un Écossais, Jean Stuart,
+duc d'Albany et comte de la Marche, tuteur du roi d'Écosse, Jacques V.
+Les demoiselles de La Tour Boulogne étaient donc de très riches partis.
+
+François Ier espérait tant pour ses entreprises italiennes de son
+entente avec le Pape qu'il célébra le mariage à Amboise avec autant de
+magnificence que si c'eût été celui d'une de ses filles avec un
+souverain étranger (28 avril 1518). Il donna à l'époux une compagnie de
+gendarmes et le Collier de l'Ordre (de Saint-Michel), il dota l'épouse
+d'une pension de dix mille écus sur le comté de Lavaur. Au banquet de
+noces, il les fit asseoir à sa table. Le service était solennel; les
+plats arrivaient annoncés par des sonneries de trompettes. Trois jours
+avant, au baptême du Dauphin que Laurent tint sur les fonts pour Léon X,
+il y avait eu des danses et un ballet où figuraient soixante-douze
+dames, réparties en six groupes diversement «desguisés», dont un à
+l'italienne, avec masques et tambourins. De nouveau, le soir du mariage,
+à la lumière des torches et des flambeaux, qui éclairaient comme en
+plein jour, «fut dansée et ballées jusques à ungne heure après minuict».
+Un festin suivit jusqu'à deux heures, et alors, dit le jeune Florange,
+qui enviait peut-être le bonheur de cet Italien, on mena coucher la
+mariée, «qui estoit trop plus belle que le mariez».
+
+Le lendemain se firent «les joutes les plus belles qui furent oncques
+faictes en France». «Et fut là huyt jours le combat dedans les lisses et
+dehors les lisses, et à piedt et à la barrière, où à tous ces combatz,
+estoit ledict duc d'Urbin, nouveau mariez, qui faisoit, dit avec quelque
+ironie le narrateur jaloux, le mieulx qu'ilz povoit devant sa mye.»
+
+Ce que Florange ne dit pas, c'est que le duc d'Urbin n'était pas
+complètement remis d'une arquebusade à la tête, qu'il avait reçue
+pendant la conquête d'Urbin. Aussi se garda-t-on de l'exposer dans un
+tournoi, qui représentait trop fidèlement le siège et la délivrance
+d'une place forte, «contrefaicte de boys et fossés», et défendue par
+quatre grosses «quennons (pièces de canon) faictes de boys chelez
+(cerclé) de fer», tirant «avecque de la pouldre». Les assiégés,
+renforcés par un secours, que le Roi leur amena, sortirent à la
+rencontre des assiégeants. L'artillerie des remparts lançait de «grosses
+balles plaines de vent, aussi grosse que le cul d'ung tonneau», qui,
+bondissant et rebondissant, frappaient les hommes et «les ruoient par
+terre sans leur faire mal.» Mais le choc des deux troupes, «ce
+passe-tamps... le plus approchant du naturel de la guerre», fut si rude
+qu'il y eut «beaulcoup de tuez et affolez[9]».
+
+ [Note 9: _Mémoires du maréchal de Florange, dit le jeune
+ Adventureux_, p. p. la Société de l'Histoire de France par Robert
+ Goubaux et P.-André Lemoisne, I (1505-1521), 1913, p. 222-226.]
+
+Le Pape fit même étalage de contentement. Il envoya à Madeleine et à la
+famille royale des cadeaux qui furent estimés 300 000 ducats. La
+Reine-régnante, Claude, qui venait d'avoir son second enfant, eut pour
+sa part la _Sainte Famille_ de Raphaël, et le Roi reçut de Laurent le
+_Saint Michel terrassant le Dragon_, deux tableaux symboliques, qui
+comptent parmi les chefs-d'oeuvre du Louvre.
+
+Léon X avait, plus que François Ier, lieu de se réjouir; il ne se
+repaissait pas seulement d'espérances. Il avait déjà retiré les profits
+de l'alliance et, à part soi, il était décidé à en répudier les
+obligations. Sans doute, il appréhendait la puissance du jeune roi de
+Naples, Charles, déjà souverain des Pays-Bas, de l'Espagne et du
+Nouveau-Monde, et qui hériterait à la mort de l'empereur Maximilien, son
+grand-père, des domaines de la Maison d'Autriche et peut-être de la
+dignité impériale. Mais il estimait que les Français, s'ils joignaient
+Naples à Milan, ne seraient pas moins dangereux pour la liberté de
+l'Italie et l'indépendance du Saint-Siège. Il voulait, unissant Rome et
+Florence, constituer au centre de la péninsule une sorte d'État à deux
+têtes, ecclésiastique et laïque, assez fort pour se faire respecter de
+ces grandes puissances étrangères et capables avec l'aide de l'une de
+s'opposer aux empiètements de l'autre. A-t-il rêvé encore, comme le
+racontait plus tard le pape Clément VII à l'historien Guichardin, de
+détruire les «barbares» les uns par les autres et de les expulser tous
+d'Italie? Mais, même pour servir de contrepoids à la prépondérance
+espagnole ou française, il fallait que le groupement romano-florentin
+fût compact et durable. Léon X avait donné le fief pontifical d'Urbin à
+Laurent de Médicis, moins pour accroître ses revenus de 25 000
+ducats[10] que pour resserrer les liens du Saint-Siège avec la
+République de Florence. Lui-même, n'ayant que trente-six ans en 1513,
+lors de son exaltation, pouvait compter sur un long pontificat. À tout
+hasard, il avait fait cardinal son cousin germain de la main gauche,
+Jules, pape en expectative et qui le fut en effet, mais non
+immédiatement après lui. Deux autres Médicis, des enfants naturels
+encore, alors tout petits, Hippolyte et Alexandre, en attendant les fils
+de Laurent, s'il en avait, et sans compter les Cibo, les Salviati, les
+Strozzi, les Ridolfi, qui étaient des Médicis par leurs mères,
+assuraient le recrutement de la dynastie ecclésiastique à Rome. Il y
+avait même une autre branche des Médicis, proche parente de la branche
+régnante, et que son chef, Jean des Bandes Noires, illustrait à la
+guerre[11]. Mais Léon X se défiait du fameux condottiere et préférait
+les bâtards de son oncle, de son frère et de son neveu à cet
+arrière-petit-cousin très légitime.
+
+ [Note 10: C'est le chiffre donné par Pastor, _Histoire des Papes_,
+ traduction française, t. VII, p. 122.]
+
+ [Note 11: Litta, _Famiglie celebri italiane_, t. XII, table
+ XII.--Gauthiez, _Jean des Bandes Noires_, Paris, 1901. Il y avait
+ d'autres lignées collatérales, mais plus éloignées. L'un de ces
+ Médicis, de la branche des Chiarissimi, Ottaviano, fut le père du
+ pape Léon XI, qui ne régna que quelques mois. Voir Litta,
+ _Famiglie_, t. XII, table XX. Le pape Pie IV (1559-1565) était un
+ Médicis de Milan.]
+
+Les contemporains, qui avaient vu les deux Borgia, le pape et son fils,
+s'acharner à la destruction de la féodalité romaine, supposaient que
+César Borgia avait voulu unifier l'État pontifical pour l'accaparer à
+son profit, ou, comme on dit, le séculariser. Ils s'attendaient toujours
+à quelque recommencement. L'ancien secrétaire de la République
+florentine, Machiavel, disgracié à la rentrée des Médicis et qui
+occupait ses loisirs à établir les lois de la science politique, dédia à
+Laurent son livre du _Prince_, où il exposait dogmatiquement, sans souci
+du bien ni du mal, les moyens de fonder et de conserver un État (1519).
+Suspect, pauvre et malade, il parlait au chef de la Cité, non en
+quémandeur, mais en conseiller. Machiavel était de ces Italiens qui
+rêvaient d'indépendance, à défaut d'unité, et qui détestaient la
+monarchie pontificale, ce gouvernement de prêtres, comme incapable de la
+procurer[12]. Mais ils la savaient assez puissante au dedans et assez
+influente au dehors pour s'opposer, soit avec ses propres forces, soit
+avec l'aide des étrangers, à toute tentative qui ne viendrait pas
+d'elle. Aussi ces ennemis du pouvoir temporel voyaient-ils avec faveur
+grandir un fils d'Alexandre VI, comme César, ou un neveu de Léon X,
+comme Laurent, hommes d'épée de l'Église, et qui pourraient être tentés
+d'usurper sa puissance au grand profit de l'Italie[13].
+
+ [Note 12: Francesco Flamini, _Il Cinquecento_ (t. VI de la _Storia
+ litteraria d'Italia_, éd. Vallardi), s.d. ch. I de la première
+ partie. _Il pensiero politico_, passim, p. 24-25, 31 et
+ bibliographie, p. 527 sqq., et surtout le terrible passage des
+ _Discorsi sopra la prima Deca di Tito-Livio_; liv. I, ch. XII, qui
+ commence ainsi: «Abbiamo adunque con la Chiesa e con i preti noi
+ Italiani...», éd du _Prince_ et des _Discours_, Turin, 1852, p.
+ 139.]
+
+ [Note 13: L'idée de fond de Machiavel, elle est probablement dans
+ le chapitre XXVI et dernier du _Prince_, où il exhorte les
+ Médicis, appuyés de leur «vertu» et favorisés de Dieu et de
+ l'Église, dont l'un d'entre eux (Léon X) est le souverain, à
+ saisir la bannière et à marcher, suivis de tous les Italiens, à la
+ «rédemption» de l'Italie. Pasquale Villari, _Niccolò Machiavelli e
+ i suoi tempi_, 2e éd. 1895, t. II, p. 413-414. _Il Principe_, ch.
+ XXVI, éd. de Turin, p. 99-101.]
+
+Mais Laurent de Médicis emporta en mourant les rêves du penseur laïque
+et les espérances du Pape. C'était un brave soldat, sinon un capitaine.
+Il passait, comme sa mère, Alfonsina Orsini, pour orgueilleux et
+autoritaire; il s'isolait de ses concitoyens, et Léon X l'avait, dit-on,
+sévèrement repris de les regarder comme des sujets. Il ne s'était jamais
+complètement remis du coup d'arquebuse reçu dans la campagne d'Urbin et
+aussi, s'il fallait en croire quelques chroniqueurs français ou
+italiens, d'un mal qui aurait dû retarder, sinon empêcher son mariage.
+Madeleine aurait épousé le mari et le reste[14].
+
+ [Note 14: Florange, p. 224, Cambi, _Istorie_ dans les _Delizie
+ degli Eruditi toscani_, p. p. Ildefonso di San Luigi, t. XXIII, p.
+ 145.]
+
+Cette belle jeune Française avait fait son entrée à Florence le 7
+septembre 1518. Elle tenait à plaire et elle y réussit. C'était, dit le
+frère Giuliano Ughi, «une gentille dame, belle et sage, et gracieuse et
+très vertueuse (_onestissima_)»[15].
+
+ [Note 15: _Cronica di Firenze dell' anno_ 1501 _al_ 1546, Append.
+ à l'_Archivio storico italiano_, t. VII (1849), p. 133.]
+
+Mais elle eut juste le temps de se faire regretter: le 13 avril 1519,
+elle accoucha d'une fille--c'était la future reine de France--et quinze
+jours après (28 avril), elle mourut de la fièvre. Laurent, qui, depuis
+le mois de décembre, gardait le lit ou la chambre, ne lui survécut que
+quelques jours (4 mai).
+
+L'enfant avait été baptisée le samedi 16 avril à l'église de
+Saint-Laurent, la paroisse de Médicis, par le Révérend Père Lionardo
+Buonafede, administrateur de l'hôpital de Santa Maria Nuova, en présence
+de ses parrains et marraines: Francesco d'Arezzo, général de l'Ordre des
+Servites, Francesco Campana, prieur de Saint-Laurent, soeur Speranza de'
+Signorini, abbesse des Murate, Clara degli Albizzi, prieure du couvent
+d'Annalena, Pagolo di Orlando de' Medici, et Giovanni Battista dei
+Nobili, deux ecclésiastiques, deux nonnes et deux membres de
+l'aristocratie florentine[16]. Elle reçut les prénoms de Catherine et de
+Marie, l'un qui lui venait de sa mère ou de son arrière grand'mère
+paternelle[17], l'autre de la Madone, à qui le jour du samedi est plus
+particulièrement consacré. François Ier avait promis de tenir sur les
+fonts baptismaux le premier enfant de Laurent et de Madeleine, si
+c'était une fille. Mais l'état des parents ne laissa pas le temps de
+prendre ses ordres.
+
+ [Note 16: Acte de baptême rapporté par Trollope, _The Girlhood of
+ Catherine de Medici_, Londres, 1856, p. 345. Le nom et le pays de
+ la mère ont été dénaturés par le scribe ou le copiste: Maddalena
+ di Manone Milanese (_sic_) in Francia allevata.]
+
+ [Note 17: Le prénom de Romola, qu'il était d'usage, paraît-il, en
+ ce temps-là d'ajouter à celui des nobles Florentines, en souvenir
+ de Romulus, le prétendu fondateur de Fesulae (Fiesole), métropole
+ de Florence, n'est pas mentionné dans l'acte de baptême. Celui de
+ Catherine, que personne jusqu'ici ne s'est avisé d'expliquer, fut
+ donné peut-être à l'enfant en mémoire de sa bisaïeule en ligne
+ paternelle, Caterina d'Amerigo San Severino, mère d'Alfonsina et
+ grand'mère de Laurent (voir Litta, _Famiglie celebri italiane_, t.
+ XXI, table XXIII). Une cousine germaine de Laurent, fille de
+ Madeleine de Médicis et de François Cibo et femme de Jean-Marie
+ Varano, duc de Camerino, s'appelait aussi Catherine. Mais il n'est
+ pas impossible que ce prénom vînt à Catherine de sa mère. Celle-ci
+ n'a pas d'autre prénom que Madeleine dans l'arbre généalogique de
+ la maison d'Auvergne dressé par Baluze, mais il n'en faut pas
+ conclure que ce fût nécessairement le seul, ces sortes de tableaux
+ étant souvent incomplets. Le contraire peut se déduire d'une
+ lettre où Vasari, un peintre florentin, fameux surtout comme
+ historien de la peinture italienne, engageait l'évêque de Paris,
+ Pierre de Gondi (5 octobre 1569), à recommander comme une
+ obligation de bienséance à Catherine de Médicis, alors
+ toute-puissante pendant le règne de son fils Charles IX, de fonder
+ à Florence un service pour le repos de l'âme de sa mère, de son
+ père et de son frère naturel, Alexandre (Vasari, _Opere_, éd.
+ Milanesi, 1878-1885, t. VIII, p. 441-442). C'étaient, disait-il,
+ de tous les Médicis les seuls qui n'eussent pas leur obit. Il
+ proposait de placer celui de la mère de Catherine le lendemain de
+ la fête de sainte Catherine: celui de son père Laurent, le
+ lendemain de la saint-Laurent, «comme le jour après saint Côme il
+ se fait pour Côme l'ancien». Le service étant, comme on le voit
+ par l'exemple de Côme et de Laurent, placé le lendemain de la fête
+ de leur patron, il n'est pas déraisonnable de conclure que
+ Madeleine s'appelait Catherine comme sa fille, puisque la messe de
+ _Requiem_ devait être dite le lendemain de la Sainte-Catherine (26
+ novembre).]
+
+En août, Catherine fut malade à mourir. Léon X en fut très affecté,
+contrairement à son habitude de prendre légèrement les mauvaises
+nouvelles. Elle se rétablit vite, et, en octobre, elle fut amenée à Rome
+par sa grand'mère, Alfonsina. Le Pape racontait à l'ambassadeur de
+Venise qu'il avait été ému par le chagrin de sa belle-soeur, pleurant la
+mort des siens, ou, comme s'exprimait ce pontife lettré, «les malheurs
+des Grecs». Et ces paroles, continue l'ambassadeur, il les disait les
+larmes aux yeux, et il me dit encore quelques mots à ce sujet, et que la
+petite à feu D. Lorenzo était «belle et grassouillette[18].»
+
+ [Note 18: Reumont-Baschet, p. 263 «Recens fert (Alfonsina) ærumnas
+ Danaum». Ce n'est pas une citation de Virgile, comme paraît le
+ croire Baschet. Introd. p. VII: cf. p. 62.]
+
+Cette enfant était le seul rejeton légitime de la dynastie régnante, ou,
+pour parler comme l'Arioste, l'unique rameau vert avec quelques
+feuilles, dont Florence partagée entre la crainte et l'espérance se
+demande si l'hiver l'épargnera ou le tranchera[19]. Si frêle qu'elle
+fût, elle comptait déjà dans les calculs de la diplomatie. Ses droits
+sur Florence étaient incertains, le principat n'étant pas une véritable
+monarchie et l'exercice des magistratures, qui en était la condition,
+excluant d'ailleurs les femmes. Mais elle avait hérité de son père le
+duché d'Urbin. François Ier, toujours préoccupé de ses projets d'Italie,
+réclama la tutelle de la fille de Madeleine, la petite duchesse d'Urbin,
+_la duchessina_. Cette prétention inquiéta Léon X, qui ne voulait pas
+laisser les Français s'établir à Urbin, et peut-être le contrecarrer
+dans le règlement des affaires de Florence. Même avant que son neveu fût
+mort, il avait, pour se dérober aux sollicitations du Roi de France,
+conclu (17 janvier 1519) avec Charles roi des Espagnes, un traité secret
+d'alliance où Florence était comprise «comme ne faisant qu'un avec les
+États et la souveraineté propre de Sa Sainteté»,[20] et même il signa
+encore avec lui (20 janvier) un traité de garantie mutuelle où Laurent
+était compris. Il prenait ses précautions contre François Ier, mais il
+ne rompit pas avec lui. L'empereur Maximilien étant mort sur ces
+entrefaites (11 janvier), il se déclara contre l'élection de Charles à
+l'empire. C'était un des dogmes de la politique pontificale que le même
+homme ne devait pas être empereur et roi de Naples, maître du sud de
+l'Italie et suzerain nominal ou effectif d'une partie de l'Italie du
+Nord. Il favorisa donc tout d'abord la candidature de François Ier et ne
+changea de parti que lorsque les électeurs allemands eurent marqué
+décidément leur préférence[21]. Mais même après l'élection de Charles
+(28 juin 1519), il continua de montrer une faveur égale aux deux
+souverains que leur compétition avait irrémédiablement brouillés.
+Toutefois il inclinait vers Charles-Quint, dont il avait besoin pour
+arrêter les progrès de l'hérésie luthérienne en Allemagne. La mort de
+son neveu avait ruiné ses grandes ambitions de famille: il s'en
+consolait, disait-il à son secrétaire Pietro Ardinghello, comme d'une
+épreuve qui le libérait de la dépendance des princes et lui permettait
+de ne plus penser dorénavant «qu'à l'exaltation et à l'avantage du
+Saint-Siège apostolique»[22]. Longtemps encore il pratiqua son jeu de
+bascule diplomatique, mais quand il fallut prendre parti, il aima mieux,
+guerre pour guerre, s'allier aux Impériaux contre les Français qu'aux
+Français contre les Impériaux. L'insistance de François Ier à réclamer
+le prix d'anciens services et son indiscrétion à rappeler de vagues
+promesses lui étaient la preuve que le Roi de France tout-puissant
+serait un tuteur tyrannique. Charles-Quint se serait contenté d'une
+alliance défensive contre son rival. Ce fut le Pape qui inspira les
+décisions énergiques[23]. Puisqu'il fallait rompre, il voulut une action
+offensive, c'est-à-dire profitable, qui chasserait les Français de Milan
+et de Gênes, et rendrait à l'Église les duchés de Parme et de Plaisance,
+dont elle avait été dépossédée par le vainqueur de Marignan (8 mai
+1521). François Ier n'avait pas réfléchi qu'après la mort de Laurent de
+Médicis, il n'avait plus à offrir à Léon X que des exigences[24], tandis
+que Charles-Quint pouvait l'aider à se pourvoir. Il dénonça hautement
+«les malins projets du Pape» et sa trahison; mais Milan fut pris par
+l'armée pontifico-impériale le 19 novembre 1521. Léon X triomphait de ce
+succès, quand il fut emporté, probablement par une crise de malaria, à
+quarante-six ans (2 déc. 1521).
+
+ [Note 19: Lodovico Ariosto, _Opere minori_, éd. par Filippo-Luigi
+ Polidori, Florence, 1894. t. I, p. 216.]
+
+ [Note 20: Le texte du traité a été publié par Gino Capponi,
+ _Archivio storico italiano_, t. I, 1842, p. 379-383.]
+
+ [Note 21: Pastor, _Histoire des Papes_, trad. française, t. VII,
+ p. 223.]
+
+ [Note 22: Reumont-Baschet, p. 260.]
+
+ [Note 23: Sur le revirement et les dernières hésitations de Léon
+ X. Nitti. _Leone X e la sua politica_. Florence, 1892, p. 412
+ sqq.]
+
+ [Note 24: _Ibid._, p. 428. François Ier ne voulait pas prendre
+ l'engagement formel d'aider Léon X contre le duc de Ferrare, un
+ vassal insoumis de l'Église, et Léon X ne croyait pas que le roi
+ de France, maître de Naples, consentît à céder au Saint-Siège,
+ comme il l'offrait, les territoires napolitains jusqu'au
+ Garigliano.]
+
+Son successeur ne fut pas un Médicis, mais le précepteur de
+Charles-Quint, Adrien d'Utrecht, un théologien flamand très austère, qui
+se passionna pour la réforme de l'Église, et qui, par réaction contre le
+népotisme, laissa François-Marie de La Rovere rentrer en possession du
+duché d'Urbin. Catherine ne fut plus duchesse qu'en titre. Elle avait
+perdu sa grand'mère, Alfonsina Orsini, deux ans avant son grand-oncle (7
+février 1520). Pendant l'absence du cardinal de Médicis, qui était parti
+pour Florence quelques jours après l'élection d'Adrien, elle vécut à
+Rome sous la garde soit de sa grand'tante, Lucrèce de Médicis, mariée au
+banquier Jacques Salviati, soit de sa tante germaine, Clarice, femme de
+Philippe Strozzi, une Médicis intelligente, vertueuse et si énergique
+qu'on l'avait surnommée «l'Amazone».
+
+Avec Catherine vivaient deux bâtards, son cousin Hippolyte, né le 23
+mars 1511 de Julien de Médicis et d'une dame de Pesaro, et son frère
+Alexandre, que Laurent avait eu, en 1512, d'une belle et robuste
+paysanne de Collavechio (un village de la Campagne romaine), sujette ou
+serve d'Alfonsina Orsini[25].
+
+ [Note 25: Et non d'une esclave noire ou mulâtre, comme le répète
+ Reumont-Baschet, p. 234. Voir Ferrai, _Lorenzino de Medici e la
+ Società cortigiana del Cinquecento_, 1891, p. 71.]
+
+Heureusement pour Catherine, Adrien VI mourut après un an et demi de
+règne (9 janvier 1522-14 septembre 1523). Les cardinaux, las de
+l'outrance réformatrice de ce barbare du Nord, élurent un grand seigneur
+italien, ce cardinal Jules, que Léon X avait placé en réserve dans le
+Sacré Collège pour continuer la dynastie pontificale des Médicis (19
+novembre 1523).
+
+Depuis la mort de Laurent, il gouvernait Florence. Devenu pape, il
+voulut y organiser la dynastie laïque. Dans cet État singulier, qui
+n'était plus une République et qui n'était pas encore une monarchie, et
+où le pouvoir suprême réclamait un homme, Léon X avait pensé concilier
+les droits dynastiques de la fille de Laurent avec le caractère du
+gouvernement, en fiançant Catherine à son cousin Hippolyte, et en les
+déclarant princes de Florence[26]. Peut-être l'aurait-il fait s'il en
+avait eu le temps. Ce fut aussi la première idée de Clément VII.
+Hippolyte fut envoyé à Florence où il fit son entrée le 31 août 1524. Il
+fut reçu comme l'héritier des Médicis et déclaré éligible, malgré son
+âge, à toutes les charges de la République. Le cardinal de Cortone,
+Passerini, devait diriger le jeune homme et la Cité. L'année suivante,
+en juin 1525, arrivèrent Catherine et Alexandre avec leur gouverneur,
+Messer Rosso Ridolfi, un parent peut-être des Ridolfi, les alliés des
+Médicis. Ils passèrent probablement l'été dans la belle villa de Poggio
+à Cajano, que Laurent le Magnifique avait fait bâtir par son grand ami,
+l'architecte Giuliano da San Gallo, au milieu des arbres et des jardins,
+sur les bords de l'Ombrone, à quelques heures de Florence, et, l'hiver
+venu, s'établirent au Palais Médicis de la Via Larga[27].
+
+ [Note 26: Reumont-Baschet, p. 264.]
+
+ [Note 27: Aujourd'hui Palais Riccardi, Müntz, _Histoire de l'art
+ pendant la Renaissance_, t. I, p. 459. Sur Poggio à Cajano, voir
+ Müntz, _ibid._, t. II, p. 355.]
+
+Catherine avait, semble-t-il, plus de sympathie pour ce cousin, dont on
+lui avait dit peut-être qu'elle serait la femme, que pour son frère
+Alexandre. Mais l'avenir des Médicis fut bientôt remis en question.
+Après la défaite de François Ier à Pavie et son emprisonnement à Madrid,
+Clément VII s'était concerté avec les autres États libres d'Italie pour
+sauvegarder leur commune indépendance contre l'hégémonie de
+Charles-Quint. Lorsque Francois Ier fut remis en liberté, les alliés
+l'envoyèrent supplier de les secourir. Le Roi de France, malgré les
+engagements du traité de Madrid, avait adhéré à la Ligue contre
+l'Empereur et promis des subsides, une flotte, une armée (Cognac, 22 mai
+1526), mais il ne s'était pas pressé de tenir sa parole. Les coalisés
+italiens, abandonnés à leur initiative et réduits à leurs moyens,
+n'avaient rien fait. Charles-Quint, faute d'argent, gardait la
+défensive. La guerre traînait. Mais au printemps de 1527, l'armée
+impériale d'Italie, où le manque de solde provoquait des mutineries
+furieuses, ayant été renforcée de dix mille lansquenets presque tous
+luthériens, se dirigea, pour s'y refaire, vers Rome, cette Babylone
+gorgée d'or par l'exploitation du monde chrétien. Elle la prit d'assaut
+(6 mai), la saccagea et bloqua le Pape dans le château Saint-Ange. Les
+Florentins étaient mécontents de l'administration de Passerini, un
+brouillon qui voulait tout faire et ne faisait rien, et furieux de ses
+extorsions fiscales. Ils profitèrent de l'occasion pour se révolter et
+bannirent Hippolyte et Alexandre de Médicis. Clarice Strozzi, qui, de
+tout son coeur d'honnête femme, détestait les bâtards et leur patron,
+Clément VII, arriva trop tard pour sauvegarder les droits de Catherine.
+Elle l'emmena à Poggio à Cajano.
+
+Le gonfalonier élu par le peuple soulevé, Niccolô Capponi, était un
+homme de grande famille, doux et clairvoyant, qui n'aurait pas voulu
+rompre tout rapport avec Clément VII et qui, en tout cas, conseillait à
+ses compatriotes de rechercher l'appui de Charles-Quint; l'expérience
+montrait assez quel fonds il fallait faire sur une intervention
+française. Mais le peuple, fidèle à l'alliance des lis, imposa sa
+politique au gouvernement. Capponi, convaincu de correspondre avec
+Clément VII, fut déposé (avril 1529) et remplacé par le chef du parti
+populaire, Francesco Carducci. Les adversaires intransigeants des
+Médicis, ou, comme on disait, les _Arrabiati_ (enragés), brisèrent
+partout les emblèmes de la dynastie, et détruisirent les effigies en
+cire de Léon X et de Clément VII, qui avaient été, par honneur,
+suspendues aux murs de l'église de l'Annunziata. Le Pape fut tellement
+ému de cet outrage qu'il déclara à l'ambassadeur d'Angleterre qu'il
+aimait mieux être le chapelain et même le «_stalliere_» (le garçon
+d'écurie) de l'Empereur que le jouet de ses sujets (29 mai 1529)[28].
+
+ [Note 28: Dépêche de l'ambassadeur vénitien, Gaspar Contarini, au
+ Sénat, citée par de Leva, _Storia documentata di Carlo V, in
+ correlazione all'Italia_, t. II, 532.]
+
+Un mois après, il signa avec Charles-Quint, à Barcelone, un traité de
+réconciliation, qui stipulait le rétablissement des Médicis à Florence.
+Mais ce n'était plus Hippolyte qu'il destinait au principat. Pendant une
+grave maladie dont il pensa mourir (janvier 1529), il l'avait fait
+cardinal malgré lui. C'était couper court, s'il mourait, à toute
+compétition entre les deux cousins, qui eût aggravé la situation des
+Médicis. Peut-être jugea-t-il que, bâtard pour bâtard, Alexandre, fils
+de Laurent était, d'après les règles de succession dynastique, plus
+qualifié qu'Hippolyte, fils de Julien, pour prendre le gouvernement de
+la Cité. Il vécut, et les avantages de sa décision se révélèrent encore
+plus grands. Il put, au traité de Barcelone, en arrêtant le mariage de
+son neveu avec une bâtarde de Charles-Quint, Marguerite d'Autriche,
+intéresser personnellement l'empereur à la réduction de Florence[29].
+D'autre part, l'élévation d'Hippolyte au cardinalat laissait la main de
+Catherine disponible pour de nouvelles combinaisons diplomatiques, et
+par exemple pour une entente avec la France. Réconciliation avec
+Charles-Quint, accord avec François Ier, c'était le retour au jeu de
+bascule dont l'abandon lui avait été si funeste. Naturellement, le Pape
+ne dit à personne ses raisons. Aussi certains contemporains, surpris de
+ce revirement, soupçonnèrent à tort Clément VII d'avoir eu pour
+Alexandre une affection qui dépassait celle d'un oncle.
+
+ [Note 29: _Ibid._, p. 535. Le traité dans Du Mont, t. IV, partie
+ 2, p. 1.]
+
+En tout cas le sort de Florence était réglé. Comme Capponi l'avait
+prévu, François Ier fit lui aussi la paix avec l'Empereur (Cambrai, 5
+août 1529), et, moyennant l'abandon des clauses les plus onéreuses du
+traité de Madrid, il abandonna sans façon ses alliés et ses clients
+d'Italie, le duc de Ferrare, les Vénitiens et les Florentins au bon
+vouloir de Charles-Quint. Une armée impériale se joignit aux troupes
+pontificales pour attaquer Florence. En octobre 1529, l'investissement
+de la place commença.
+
+La petite Catherine fit l'expérience d'un siège. François Ier avait bien
+offert aux Florentins, après le bannissement d'Hippolyte et d'Alexandre,
+de recueillir la duchessina, qu'il traitait de parente. Mais les ennemis
+des Médicis trouvaient qu'elle était déjà trop loin à Poggio à Cajano,
+et, appréhendant entre le Pape et le Roi de France quelque négociation
+matrimoniale, dont leur indépendance paierait les frais, ils l'avaient
+fait rentrer dans la ville pour prévenir une fuite ou un enlèvement.
+Catherine avait été mise d'abord au couvent de Sainte-Lucie, ou à celui
+de Sainte-Catherine de Sienne. De là, elle fut transférée, à la demande
+de l'ambassadeur de France, M. de Velly, chez les _Murate_, où il savait
+qu'elle trouverait bon accueil, en reconnaissance des dons et des
+faveurs dont les Médicis avaient gratifié cette communauté[30]. On se
+rappelle que l'abbesse en 1519--et peut-être était-elle encore vivante
+en 1527?--avait servi de marraine à Catherine. Celle-ci n'eut donc pas
+trop à souffrir de la perte de sa tante Clarice, morte en mai 1528.
+
+ [Note 30: Sur les _Murate_, consulter, avec les réserves
+ nécessaires, Reumont-Baschet, p. 97-100. Trollope, ch. IX, p. 129
+ sqq.]
+
+Ce couvent de Bénédictines ou de Clarisses, où l'enfant demeura trente
+et un mois, du 7 décembre 1527 au 31 juillet 1530, n'était pas une de
+ces retraites austères où les pécheurs s'enferment pour pleurer leurs
+fautes et les justes pour ajouter à leurs mérites. Il n'y avait pas
+beaucoup de ces couvents-là en Italie en l'an de grâce 1527, avant que
+la Réforme protestante eût suscité la Contre-Réforme catholique. Le nom
+d'_Emmurées_ (Murate) n'était plus qu'un souvenir; il ne restait de
+l'époque lointaine où des recluses volontaires s'emprisonnaient leur vie
+durant entre quatre murs qu'un nom et une cérémonie symbolique.
+Lorsqu'une novice prononçait les voeux éternels, on la faisait entrer
+dans le monastère par une brèche ouverte dans l'enceinte. Mais les
+portes n'étaient rigoureusement closes que ce jour-là. Le cloître
+servait de retraite à de grandes dames. Catherine Sforza, l'héroïque
+virago, mère de Jean des Bandes Noires, avait voulu y être enterrée[31].
+C'était aussi une excellente maison d'éducation où les plus nobles
+familles mettaient leurs filles. Sa réputation s'étendait très loin. Les
+rois de Portugal, de 1509 à 1627, envoyèrent tous les ans aux Murate--on
+ne sait pour quelle raison--un cadeau de sept caisses de sucre. Elles
+servaient probablement à faire des confitures. Catherine put apprendre,
+en mangeant des tartines, l'existence d'un royaume, où avait régné trois
+siècles auparavant une de ses parentes, Mathilde de Boulogne, et le
+grand événement des découvertes maritimes; savoureuse leçon d'histoire
+et de géographie. La communauté des Murate était à la mode. Les
+cérémonies religieuses y étaient très belles, et le grand monde de
+Florence affluait aux vêpres pour y entendre une musique et des chants
+si doux qu'on eût dit, rapporte le prologue d'un mystère de l'époque,
+«Anges saints chanter au ciel», et «qu'on se serait attardé un an à ouïr
+pareille mélodie»[32]. Les religieuses excellaient aussi à fabriquer de
+petits objets en filigrane. L'âpre réformateur, qui, conformément au
+plus pur ascétisme chrétien, voyait un danger pour l'âme dans tous les
+plaisirs de l'imagination, de l'oreille et des yeux, Savonarole,
+s'excusait presque en chaire, dans la cathédrale de Santa Maria del
+Fiore, d'avoir consenti, trois ans après la prière qui lui en avait été
+faite, à prêcher chez ces nonnes mondaines: «J'ai été aux Murate
+vendredi dernier... Je leur ai parlé de la lumière qu'il faut avoir,
+j'entends la lumière supranaturelle, et de celle qui fait qu'on laisse
+les sachets, les rets et les réticules et les brins d'olivier (_ulivi_),
+qu'elles fabriquent en or et en argent, ainsi que leurs cahiers de
+musique (_libriccini_)... et je leur ai dit que de ce chant noté
+(_figurato_) l'inventeur était Satan, et qu'elles jetassent bien loin
+ces livres de chant et ces instruments»[33].
+
+ [Note 31: Mais elle n'y a pas passé les derniers temps de sa vie,
+ comme le dit Reumont, p. 100. Voir Pasolini, _Caterina Sforza_,
+ 1903, t. II, p. 337.]
+
+ [Note 32: Cité par Trollope, p. 370-371.]
+
+ [Note 33: Trollope p. 371 et p. 185.]
+
+Elles n'en firent rien heureusement; l'enfant entendit de la bonne
+musique.
+
+On a quelques renseignements sur elle dans une chronique du couvent
+écrite, entre 1592 et 1605[34], par la soeur Giustina Niccolini, qui
+avait entendu «nos très vieilles et révérendes mères» parler du séjour
+de Catherine au couvent. Les «mères avaient bien accueilli et choyé
+cette mignonnette de huit ans, de manières très gracieuses et qui
+d'elle-même se faisait aimer de chacun»... et qui «était si douce avec
+les mères et si affable, qu'elles compatissaient à ses ennuis et à ses
+peines extrêmement». Le charme de cette petite personne fut si efficace
+que quelques unes des religieuses, la majorité peut-être, se déclarèrent
+pour les Médicis. Mais d'autres résistèrent à l'entraînement et la
+communauté fut partagée.
+
+ [Note 34: Et non pas au moment même, comme ont l'air de le croire
+ Trollope, p. 139 et Reumont-Baschet, p. 97-99. Cette chronique est
+ aujourd'hui égarée, mais quelques fragments ont été recueillis par
+ le chanoine Domenico Moreni. Il les a publiés, avec une étude
+ inédite de Mellini, sous le titre: _Ricordi intorni ai costumi
+ azioni e governo del Sereniss. Gran Duca Cosimo I scritti da
+ Domenico Mellini di commissione della Sereniss. Maria Cristina di
+ Lorena ora per la prima volta pubblicati con illustrazzioni_,
+ Florence, 1820, p. 126-129.--L'époque où la soeur écrivit cette
+ partie de la chronique est établie par l'allusion au pape régnant,
+ Clément VIII (1592-1605), fils du chancelier Salvestro
+ Aldobrandini, p. 128.]
+
+Le fait est confirmé par l'un des défenseurs de Florence, Busini. «La
+reine de France actuelle (Catherine de Médicis), écrivait-il en 1549,
+était pendant le siège chez les Murate, et elle mit tant d'art (_arte_)
+et de confusion parmi ces femmelettes (_nencioline_) que le couvent
+était troublé et divisé; les unes priaient Dieu (n'ayant pas d'autres
+armes) pour la liberté, les autres pour les Médicis»[35].
+
+ [Note 35: _Lettere di Giambattista Busini à Benedetto Varchi_,
+ Florence, 1861, p. 165.]
+
+Busini, l'ancien combattant, n'est pas éloigné de croire à quelque noir
+dessein contre la République. Un complot au couvent! Il oublie l'âge de
+la fillette.
+
+Mais il est toutefois notable que Catherine, à peine au sortir de
+l'enfance, ait eu un pareil succès de séduction. Les nonnes, que sa
+bonne grâce enthousiasmait, s'enhardirent jusqu'à envoyer aux partisans
+de sa maison qui avaient été emprisonnés des pâtisseries et des
+corbeilles de fruits, avec des fleurs disposées de façon à figurer les
+six boules héraldiques (_palle_) des Médicis.
+
+C'était une insulte à ce peuple qui, malgré le nombre des assiégeants,
+l'inertie calculée d'un haut condottiere à sa solde, Hercule d'Este, la
+trahison du gouverneur, Malatesta, la canonnade, le blocus, la peste et
+la famine, s'opiniâtrait à résister. Des furieux, Lionardo Bartolini et
+Ceo, parlaient de faire mourir l'enfant, ou de l'exposer sur les
+remparts aux coups des ennemis; d'autres, plus forcenés encore, de la
+mettre dans un lupanar.
+
+Les Dix de la Liberté, qui dirigeaient la défense, s'étaient eux aussi
+émus de la provocation des religieuses; et comme d'autre part ils
+savaient que le Pape et le Roi projetaient de faire évader la
+pensionnaire, ils décidèrent de l'enfermer à Sainte-Lucie, une
+communauté de religieuses que dirigeaient les Dominicains de Saint Marc,
+toujours fidèles à l'esprit républicain de Savonarole. Un soir, tard,
+raconte la soeur Giustina Niccolini, des commissaires, escortés
+d'arquebusiers, vinrent la chercher, et, sur le refus des Murate de la
+livrer, ils menacèrent de briser la porte et de mettre le feu au
+couvent. Les nonnes en larmes finirent par obtenir un jour de répit.
+Catherine croyait qu'on allait la conduire à la mort. Avec une décision
+remarquable pour son âge, elle coupa ses cheveux et revêtit une robe de
+religieuse, espérant qu'on n'oserait pas porter la main sur une vierge
+consacrée. C'est dans ce costume que la trouva, le lendemain, de très
+grand matin, le chancelier Salvestro Aldobrandini, chargé d'exécuter les
+ordres de la Seigneurie. «Il la pria de bien vouloir remettre ses
+vêtements ordinaires, mais elle refusa d'en rien faire, et avec beaucoup
+de hardiesse répondit qu'elle s'en irait ainsi, afin que tout le monde
+vît qu'ils arrachaient une religieuse de son couvent. Par là, elle
+laissait voir la lourde angoisse qui lui serrait le coeur....»
+Aldobrandini la rassura, lui promettant qu'avant un mois elle
+reviendrait aux Murate, et la décida ainsi à le suivre. Elle traversa la
+ville à cheval, en son habit de nonnette (_monachina_), sous la garde de
+magistrats et de citoyens en armes, et fut conduite chez les
+Dominicaines, à Sainte-Lucie, où elle avait peut-être passé quelques
+mois avant d'entrer aux Murate (21 juillet 1530)[36].
+
+ [Note 36: La soeur Giustina Niccolini ne dit rien de ce premier
+ séjour à Sainte-Lucie. Ce serait, d'après elle, au couvent de
+ Sainte-Catherine de Sienne que Catherine aurait été placée à son
+ retour de Poggio à Cajano. La soeur Niccolini est peut-être
+ exactement informée sur ce point, mais elle se trompe d'un an
+ quand elle indique le 21 août 1529 comme le jour où Catherine a
+ quitté les Murate.]
+
+Elle y resta jusqu'à la fin du siège. Florence, à bout de force, fut
+réduite à traiter (12 août 1530). La capitulation portait que
+Charles-Quint réglerait à sa volonté la forme du gouvernement, sans
+toutefois porter atteinte aux libertés. Mais, en attendant, les
+partisans des Médicis s'emparèrent du pouvoir et mirent en jugement les
+hommes de la révolution, dont quelques-uns furent exécutés, plusieurs
+bannis, un plus grand nombre condamnés à de lourdes amendes. Clément VII
+laissa faire; mais pour ne pas compromettre la popularité de sa maison,
+il ne voulut pas qu'aucun Médicis restât spectateur de ces vengeances.
+Il fit venir à Rome sa nièce, qu'il n'avait pas vue depuis cinq ans
+(octobre 1530). Sa Sainteté, écrit un agent français, le protonotaire
+Nicolas Raince, lui fit «un cordial et vrai accueil paternel et s'est pu
+connaître que c'est bien la chose du monde qu'il aime le mieux. Il la
+reçut les bras tendus, les larmes aux yeux, mêmement (surtout) par la
+grande joie et plaisir de la ouïr parler tant sagement et la voir en si
+prudente contenance»[37].
+
+ [Note 37: _Lettres de Catherine de Médicis_, t. I, p. p. Hector de
+ La Ferrière, Introd., p. XI.]
+
+Le secrétaire de Clément VII remarque aussi qu'elle est «bien disante et
+sage au-dessus de son âge». Cette enfant de onze ans parle sans colère,
+ou, comme dit Raince, avec «fort bonne grâce» «du maltraitement qu'on
+lui a fait»; mais elle «ne peut oublier». Le vicomte de Turenne, que
+François Ier avait chargé de la visiter à son passage à Florence, en
+septembre 1528, écrivait au duc d'Albany, «qu'il ne vit oncques personne
+de son âge qui se sente mieux du bien ou du mal qui lui est fait.»
+
+La première lettre qu'on ait d'elle, et qui est de 1529 ou de 1530, est
+une recommandation adressée au Roi de France en faveur du fils de son
+gouverneur, ce Messer Rosso Ridolfi, qui l'avait servie six ans avec un
+entier dévouement[38]. Après la reddition de Florence, elle sauva la
+vie à Salvestro Aldobrandini, qui, dans l'accomplissement de son devoir,
+s'était montré bon pour elle. Elle fit la fortune des fils de Clarice
+Strozzi. Elle garda toujours un tendre souvenir aux bonnes dames des
+Murate. Dès le plus jeune âge, elle se révèle capable de sentiment et de
+ressentiment. C'est un trait de caractère à retenir.
+
+ [Note 38: Baluze, _Histoire généalogique_, t. II, p. 698.]
+
+À Rome, où elle demeura d'octobre 1530 à avril 1532, elle habita le
+palais Médicis (plus tard le palais Madame, et aujourd'hui le palais du
+Sénat). Elle y vivait avec son cousin, le cardinal Hippolyte, et son
+frère Alexandre, de six à sept ans plus âgés qu'elle, et qui aimaient
+les fêtes et le luxe. Ils inspirèrent leurs goûts à Catherine, si elle
+ne les avait pas déjà naturellement. Le vieux banquier, Jacques
+Salviati, le beau-frère de Léon X, qui habitait le palais, avait été
+probablement chargé par Clément VII de fournir l'argent et de régler les
+comptes de la maison. Économe et caissier, il conseillait au Pape de
+tenir les mains bien serrées et par là il se rendit si odieux à ces
+jeunes gens qui avaient grand appétit, raconte l'ambassadeur vénitien,
+Antonio Soriano, «de dépenser et de répandre» (_Spendere e spandere_)
+que le cardinal Hippolyte fut sur le point de tuer Salviati de sa
+main[39].
+
+ [Note 39: Alberi, _Relazioni degli ambasciatori veneti al Senato_,
+ série II, vol. III. p. 287.]
+
+Ce cousin de Catherine avait en 1531 vingt ans. Il n'avait
+d'ecclésiastique que l'habit, et encore ne le portait-il guère. Le
+portrait que Titien a fait de lui le représente en costume de cavalier,
+vêtu d'un long justaucorps serré à la taille, d'un violet sombre, et sur
+lequel s'accroche aux épaules un manteau de même couleur. À sa toque
+étincelle une double aigrette de diamants. De la main droite il tient un
+bâton de commandement, et de la gauche étreint son épée. Il n'a pas
+l'air commode avec ses lèvres pincées, son nez mince, son regard dur, et
+qui justifie sa réputation de «_cervello gagliardo et insopportabile_»
+comme dit un contemporain, ce que Brantôme traduit si bien, sans le
+savoir, par «mutin, fort escalabrous». Mais il était si élégant et si
+cultivé! Il aimait les beaux chevaux, les vêtements magnifiques et
+marchait escorté de barbares pittoresques: Maures, habiles à
+l'équitation et au saut; Tartares, incomparables archers; Éthiopiens,
+invincibles à la course et à la lutte; Indiens, habiles nageurs; Turcs,
+adroits tireurs et chasseurs. Bon musicien, il chantait en
+s'accompagnant de la cithare et de la lyre, et jouait en virtuose de la
+flûte[40]. Il était poète. Sa traduction en vers italiens non rimés du
+second livre de l'Énéide passait pour un chef-d'oeuvre. Quelle merveille
+qu'avec ces goûts et ces talents, il ait fait impression sur cette
+fillette d'intelligence précoce! «J'ai entendu murmurer par quelques
+personnes, raconte en 1531 l'ambassadeur vénitien Antonio Soriano, que
+l'intention du cardinal de Médicis était de se défroquer
+(_dispretandosi_) et de prendre pour femme la duchessina, nièce du Pape,
+sa cousine au troisième degré, pour laquelle il a un grand amour, et
+dont il est lui aussi aimé. Elle n'a de confiance qu'au Cardinal et ne
+s'adresse qu'à lui pour les choses qu'elle désire ou pour ses affaires.»
+De la part de Catherine, cette affection si tendre, premier éveil du
+coeur, n'est pas invraisemblable; mais il est plus difficile de croire
+qu'Hippolyte ait partagé cette passionnette. Catherine ne fut jamais
+jolie, et elle traversait l'âge ingrat. «Elle est, dit toujours Soriano,
+petite de taille et maigre; ses traits ne sont pas fins et elle a de
+gros yeux, tout à fait pareils à ceux des Médicis»[41]. Dans
+l'inclination d'Hippolyte pour sa parente, il entrait certainement
+beaucoup de calcul.
+
+ [Note 40: Pauli Jovii, _Elogia verorum bellica virtuis
+ illustrium_, Bâle, 1577, p. 307-310.]
+
+ [Note 41: Alberi, _Relazioni_, serie IIe, vol. III, p. 282.]
+
+L'Empereur avait arrêté, d'accord avec Clément VII (octobre 1530),
+qu'Alexandre serait duc de Florence, à titre héréditaire, mais Hippolyte
+ne se résignait pas à son exclusion. Il affectait de mépriser l'élu, ce
+fils d'une servante. Lui se disait né d'une noble dame, unie à Julien de
+Médicis par un mariage secret. Il quitta secrètement Rome, avant que
+Charles-Quint eût publié l'acte d'investiture, et parut à l'improviste à
+Florence, pensant y provoquer une manifestation en sa faveur (avril
+1531)[42]. Il put constater l'indifférence du peuple et s'en revint
+immédiatement. Le Pape était confondu de l'escapade de son neveu. «Il
+est fou, _Diavolo_, il est fou, disait-il à l'ambassadeur de Venise; il
+ne veut pas être prêtre.» Pour le décider à se tenir tranquille, il paya
+ses dettes, et lui donna une part des bénéfices du cardinal Pompeo
+Colonna, qui venait de mourir. Il fit partir sa nièce pour Florence
+après la fête de Saint-Marc, (c'est-à-dire à la fin d'avril ou au
+commencement de mai 1532)[43]. L'agent du duc de Milan, qui donne ce
+renseignement, écrivait encore le 15 mai à son maître qu'Hippolyte de
+Médicis avait consenti à rester cardinal. Le 20 juin, il fut nommé légat
+à l'armée que l'Empereur rassemblait en Hongrie contre les Turcs, et le
+26 août il faisait son entrée solennelle à Ratisbonne. Cette
+renonciation aux ambitions laïques et cette mission lointaine sont
+intéressantes à rapprocher du départ de Catherine; mais peut-être
+n'est-ce qu'une coïncidence.
+
+ [Note 42: Cf. Agostino Rossi. _Francesco Guicciardini_, t. I. p.
+ 260-265.]
+
+ [Note 43: Lettre de l'agent milanais au duc de Milan, dans
+ Reumont-Baschet. p. 290, Saint Marc tomba le 25 avril. Trollope se
+ trompe d'un an quand il conteste, p. 243, que Catherine soit
+ revenue à Florence avant le 16 avril 1533.]
+
+Clément VII avait intérêt à montrer aux Florentins l'héritière légitime
+réunie fraternellement au bâtard, chef de l'État, et autorisant en
+quelque sorte par sa présence l'organisation définitive du gouvernement.
+Le décret impérial promulgué en mai 1531 avait rétabli les Médicis dans
+les droits dont ils jouissaient avant 1527 et perpétué par surcroît
+Alexandre et sa descendance dans le pouvoir de fait que ses
+prédécesseurs se transmettaient de génération en génération. Mais si le
+Pape s'était réjoui que les Médicis fussent élevés au rang des familles
+princières, il lui était désagréable qu'ils tinssent leurs droits
+souverains de l'Empire à titre de vassaux, avec les obligations et les
+responsabilités que l'investiture comporte. Sous main il avait
+encouragé les partisans de sa maison à abolir l'ancienne Constitution
+que Charles-Quint prétendait maintenir, en la modifiant. Un vote du
+peuple (statuts du 27 avril 1532), qui était une manifestation
+d'indépendance à l'égard de l'Empire en même temps qu'une renonciation
+aux libertés traditionnelles, déclara Alexandre duc perpétuel et
+héréditaire de la République florentine.
+
+Catherine, en personne sage, s'était prêtée aux volontés de son oncle,
+quels que fussent ses sentiments. Clément VII lui préparait une superbe
+compensation. François Ier n'était pas sitôt sorti d'Italie qu'il
+pensait à y rentrer. Il recherchait avec passion l'alliance du Pape, et,
+pour l'obtenir, proposait de marier son fils cadet, Henri, duc
+d'Orléans, à Catherine. La jeune fille était riche d'espérances:
+duchesse honoraire, mais qui pouvait devenir effective, d'Urbin, nièce
+du Pape. Aussi les prétendants étaient nombreux. Charles-Quint, pour
+l'empêcher de se marier en France et débarrasser son futur gendre
+Alexandre d'une compétition possible, voulait la donner au duc de Milan,
+François Sforza, qui n'était plus jeune et passait pour impuissant. Le
+duc d'Albany, oncle de Catherine, proposait son ancien pupille, Jacques,
+roi d'Écosse. Clément VII était surtout tenté par l'offre d'un fils de
+France; mais l'honneur lui paraissait si grand, comme il est vrai, qu'il
+refusait d'y croire. Il s'imaginait que François Ier, en le pressant
+depuis longtemps de lui confier Catherine jusqu'à la célébration du
+mariage, n'avait d'autre intention que de mettre la main sur la nièce
+pour diriger l'oncle, et qu'en fin de compte il se bornerait à lui
+donner pour mari quelque grand seigneur. Mais François Ier estimait tant
+le concours de Rome qu'il était décidé a y mettre son fils comme prix.
+Clément VII ne résistait que pour se faire prier davantage. Cette
+alliance si glorieuse lui était plus que jamais nécessaire. L'Empereur
+ne s'était-il pas avisé d'accorder aux protestants d'Allemagne une trêve
+religieuse, en attendant la réunion d'un concile général. L'idée d'une
+consultation de l'Église universelle était un cauchemar pour le Pape,
+qui, promu cardinal, malgré sa bâtardise, contrairement aux saints
+canons, et resté grand seigneur de la Renaissance en un commencement de
+réforme, craignait d'être déposé par une majorité de prélats rigides,
+d'accord avec l'Empereur. Il n'avait pas non plus oublié le sac de Rome.
+
+Il consentit, par un accord qu'il voulait absolument secret, aux
+fiançailles de Catherine avec le duc d'Orléans (9 juin 1531)[44]. Il
+promettait en dot à sa nièce Modène et Reggio, et même Parme et
+Plaisance, et se disait prêt à l'aider à reconquérir le duché d'Urbin.
+Quant aux prétentions de François Ier sur Gênes et Milan, il les
+trouvait «très raisonnables». La célébration du mariage fut remise à un
+temps opportun. Les agents français, par indiscrétion ou par calcul,
+ébruitèrent la nouvelle de ce contrat. Charles-Quint, informé des
+pratiques de Clément VII, et bien instruit des liaisons du Roi de France
+avec les protestants d'Allemagne, le roi d'Angleterre les Hongrois et
+les Turcs, demanda ou plutôt imposa au Pape une entrevue qui eut lieu à
+Bologne (décembre 1532-février 1533). Il ne put obtenir de lui la
+convocation d'un concile; mais il lui fit prendre l'engagement écrit
+d'agir ensemble pour obliger François Ier, si le mariage se faisait, à
+embrasser de bonne foi l'affaire du concile, la défense de la Chrétienté
+contre les Turcs et l'observation des traités de Madrid et de Cambrai
+(24 février 1533)[45]. Il le força aussi d'adhérer à une ligue italienne
+qui défendrait contre tout agresseur le _statu quo_ territorial dans la
+péninsule. Ces précautions prises, il jugea qu'il pouvait laisser à la
+maison de France les maigres profits d'une mésalliance[46].
+
+ [Note 44: Le document dans Reumont-Baschet, App., p. 297.]
+
+ [Note 45: Hector de La Ferrière (_Lettres de Catherine_, t. I, p.
+ XVIII), dit que Clément VII refusa de signer, mais Leva affirme le
+ contraire, t. III, p. 109, d'après Guichardin. Voir d'ailleurs les
+ articles dans Granvelle, _Papiers d'État_. t. II, p. 1-7.]
+
+ [Note 46: Henri VIII détournait aussi François Ier de cette
+ alliance par trop inégale, à moins qu'il n'y trouvât grand profit.
+ Trollope, p. 241 et p. 377, note 55.]
+
+Pendant que les cours d'Europe étaient occupées de cette question de
+mariage, Catherine vivait à Florence sa dernière année de jeune fille,
+dans le palais Médicis (aujourd'hui palais Riccardi). Le Pape l'avait
+placée sous la garde d'Ottaviano de Médicis, un vieux parent, qui
+pendant le siège l'avait protégée de son mieux, et il l'avait confiée
+aux soins de Maria Salviati, veuve de Jean des Bandes Noires, dont le
+fils Côme était du même âge que sa cousine et partagea probablement ses
+jeux. Elle avait en 1532 treize ans accomplis. Soeur du duc régnant et
+promise d'un fils de France, elle avait sa place immédiatement après son
+frère dans les cérémonies officielles et les fêtes. Jamais elles ne
+furent si nombreuses et si brillantes qu'en cette première année du
+règne, pour donner occasion aux Florentins de comparer aux misères de
+l'anarchie les plaisirs et les magnificences de l'ordre monarchique.
+
+Il existait depuis longtemps à Florence des associations de gens du
+peuple et d'artisans ayant chacune son étendard, son costume, et des
+chefs aux noms ronflants, duc, roi, empereur. Les Puissances
+(_Potenzie_), comme on les appelait, paraissaient aux cérémonies et aux
+réjouissances publiques, défilant avec leurs enseignes et leurs lances
+de bois multicolores, paradant, manoeuvrant et joutant. Mais, depuis les
+souffrances du siège, la famine et la peste, le populaire n'avait plus
+coeur à s'amuser. Alexandre fit revivre (mai 1532) les «Potenzie». Il
+leur donna de beaux étendards neufs «en taffetas», plus riches que ceux
+qu'elles avaient jamais eus, et décorés d'insignes symboliques: à
+l'Empire du Prato (_Lonperio di sul Prato_), un Puits; à _Monteloro_, un
+Mont d'Or; à _Città Rossa_, une Cité toute rouge; aux _Melandastri_, un
+guerrier à cheval: à la _Nespola_, une jeune fille au pied d'un
+néflier[47]. Florence reprit sa vie animée, et les cérémonies
+religieuses y eurent une large place.
+
+ [Note 47: Sur les «Potenzie», voir, pour les références, Mellini,
+ _Ricordi..._, 1820, p. 35.]
+
+Ce fut le 15 novembre 1532 l'entrée solennelle du nouvel archevêque,
+Andrea Buondelmonte. À cheval, en vêtements pontificaux, isolé sous un
+baldaquin de soie et d'or, et suivi de tout le clergé, il alla droit à
+San Piero Maggiore, une communauté de nonnes, dont une coutume
+immémoriale voulait qu'il épousât mystiquement l'abbesse, en lui passant
+au doigt une superbe bague de saphir. Pendant que s'accomplissait le don
+de l'anneau, les spectateurs, selon la tradition aussi, se jetèrent sur
+le dais et l'équipage et s'en disputèrent les parts de vive force. Des
+citoyens notables donnèrent l'exemple de se lancer à la curée. Matteo
+Strozzi, ayant conquis la selle, la plaça sur la tête d'un de ses
+serviteurs et la fit transporter chez lui au son des trompettes. Ce
+furent ensuite (décembre 1532) pendant plusieurs jours d'interminables
+processions, où l'archevêque, les prêtres et les réguliers promenèrent,
+dans une chasse recouverte de brocart d'or, à travers les principales
+églises et par les rues, les reliques de saints dont Clément VII avait
+gratifié sa bonne ville.
+
+L'année suivante, au printemps, arriva à Florence, pour y passer
+quelques jours, la fiancée d'Alexandre, Marguerite d'Autriche, une
+enfant de neuf ans, qui s'en allait attendre à Naples l'âge d'être
+épousée. Catherine, «très bien parée», accompagnée de douze demoiselles
+ou fillettes de nobles maisons, alla au-devant de sa future belle-soeur
+jusqu'à Caffagiolo, une villa des Médicis, à six ou sept lieues de
+distance. L'entrée fut digne d'une fille de Charles-Quint, qui était
+destinée à régner à Florence. Gravement, en tête chevauchaient le
+cardinal Cibo, légat du Pape, un cardinal allemand, ambassadeur de
+l'Empereur, et le duc Alexandre, tous trois sur la même ligne. Derrière
+ces représentants des trois puissances qui dominaient sur la Cité,
+venait la troupe virginale entourant Marguerite et Catherine. La garde
+du Duc, à pied et à cheval, servait d'escorte. Toute la population
+assistait au spectacle. Les boutiques avaient été fermées, mais les
+prisons ouvertes par grâce souveraine et les détenus mis en liberté, à
+l'exception de neuf prisonniers pour dettes, crime impardonnable dans
+une ville commerçante. Le cortège se rendit processionnellement au
+palais Médicis (16 avril 1533). Les jours suivants, il y eut
+illuminations et feu d'artifice (_girandola_), place Saint-Laurent, et
+course de taureaux, place Santa Croce, à l'autre bout de la ville. Le 23
+avril, fête de Saint-Georges, le Duc donna en l'honneur de sa fiancée un
+grand banquet où il avait invité cinquante jeunes Florentines, toutes
+vêtues de soie. Le palais était plus superbement décoré qu'il ne le fut
+jamais. Le repas, qui devait avoir lieu dans les jardins, fut, à cause
+de la pluie, servi dans les _loggie_. Pendant que les convives, le
+festin fini, se récréaient de comédies et de danses mauresques, au
+dehors, dans la rue, les quatre «Potenzie» populaires s'escrimaient avec
+leurs lances de bois peint, parées des brillants costumes qu'on leur
+avait distribués le jour même: Lonperio, en drap vert; Monteloro, en
+jaune; la Nespola, en tanné, et Melandastri en blanc.
+
+Le 26 avril, Marguerite, avec le même apparat et le même cortège, sortit
+de la ville et se dirigea vers Naples[48]. Catherine jouait son rôle
+dans les représentations officielles; mais elle était naturellement vive
+et gaie, et, à l'occasion, le laissait voir. Le peintre Vasari, alors
+tout jeune mais déjà célèbre, avait été chargé de faire son portrait
+pour Henri d'Orléans, son fiancé, et il s'était installé au palais avec
+tout son appareil. Un jour qu'il était sorti pour aller dîner, Catherine
+et sa compagnie prirent les pinceaux et peignirent une image de moresque
+en tant de couleurs et si éclatantes qu'on aurait cru voir trente-six
+diables. Lui-même, quand il revint, allait être traité de la même façon,
+et enluminé comme sa toile, s'il n'avait descendu l'escalier à toutes
+jambes.
+
+ [Note 48: Sur ces fêtes que vit Catherine, voir Cambi, _Istorie
+ fiorentine_, dans les _Delizie degli eruditi toscani_ p. p. Fra
+ Ildefonso di San Luigi, 1770-1789, t. XXIII, p. 124 sqq. Mais
+ Catherine ne put pas, comme l'imagine Trollope, p. 250-252,
+ assister à l'entrée de Charles-Quint à Florence en 1536,
+ puisqu'elle en partit en 1533.]
+
+Vasari, qui avait vingt ans, était ravi de cette espièglerie. Il
+promettait à un ami de Rome, Messer Carlo Guasconi, de lui faire une
+copie de ce portrait, après celle qu'il destinait à Ottaviano de
+Médicis, le bon vieux parent de Catherine.
+
+«L'amitié que cette Signora nous témoigne, lui écrivait-il, mérite que
+nous gardions auprès de nous son portrait d'après nature et qu'elle
+demeure réellement devant nos yeux, comme, après son départ, elle
+demeurera gravée dans le plus profond de notre coeur. Je lui suis
+tellement attaché, mon cher Messer Carlo, pour ses qualités
+particulières et pour l'affection qu'elle porte non pas seulement à moi,
+mais à toute ma patrie, que je l'adore, s'il est permis de parler ainsi,
+comme on adore les saints du paradis»[49].
+
+ [Note 49: Vasari, _Opere_, éd. Milanesi, VIII, p. 243.]
+
+Ainsi, tous les témoignages s'accordent à donner de Catherine l'idée
+d'une jeune fille précocement intelligente, libérale et prodigue,
+capable d'affection et de rancune, et qui avait à un haut degré le don
+de plaire. Mais ils ne disent presque rien de son éducation. Quels
+maîtres a-t-elle eus à Rome et à Florence, et que lui ont-ils enseigné?
+Que savait-elle quand elle partit pour la France? On en est le plus
+souvent réduit à des conjectures.
+
+Elle a commencé à apprendre le français en 1531, quand il a été question
+de son mariage avec Henri d'Orléans, et probablement elle le parlait et
+l'écrivait en 1533, à son départ de Florence; mais longtemps encore elle
+correspondit plus volontiers en italien. En outre de ces deux langues,
+on lui a enseigné sans doute, comme il était d'usage, les éléments des
+lettres et des sciences, et par exemple, l'histoire sainte et le calcul.
+Mais c'était un minimum et, qui devait paraître tel, pour une femme de
+son rang, aux religieuses du couvent mondain des Murate. Sans doute, les
+Isabelle d'Este, les Éléonore de Gonzague, les Vittoria Colonna, pour ne
+parler que des grandes dames italiennes, qui égalaient par leur culture
+les hommes les plus cultivés, et qui les surpassaient par le charme et
+la distinction de l'esprit, étaient et ne pouvaient être que des
+exceptions. Mais, sans viser à cet idéal, les éducateurs de la
+Renaissance estimaient que l'intelligence des femmes devait être
+développée autant que celle des hommes, et que le moyen de ce
+développement, c'était, pour les uns et pour les autres, l'étude des
+anciens. Malheureusement, il n'est pas possible de savoir combien de
+temps Catherine a été soumise à cette discipline, ni si même elle y a
+été soumise[50].
+
+ [Note 50: Rodocanachi, _La femme italienne à l'époque de la
+ Renaissance. Sa vie privée et mondaine, son influence sociale_,
+ Paris, 1907.--Julia Cartwright, _Isabelle d'Este, marquise de
+ Mantoue_, traduit et adapté par Mme Schlumberger, Hachette, 1912.
+ Voir aussi, pour la bibliographie, de Maulde La Clavière, _Les
+ femmes de la Renaissance_, Paris, 1898.]
+
+Elle a eu à Rome, à sa disposition, la plus riche bibliothèque, celle
+des Médicis, où le cardinal Jean (plus tard Léon X) avait réuni les
+manuscrits de Laurent le Magnifique, dispersés par la révolution de 1494
+et qu'il avait rachetés, les oeuvres de beaucoup de philosophes, de
+poètes et d'orateurs de l'antiquité, des écrits à la louange de Côme, de
+Pierre et de Laurent de Médicis et tant d'autres livres: les
+_Commentaires_ de Marsile Ficin sur Platon, le _Traité d'Architecture_
+de L. B. Alberti, etc.. Mais Catherine était-elle d'âge à profiter de ce
+trésor de connaissances et de ce puissant moyen de culture? Son
+éducation en Italie a dû se faire surtout par les yeux. Elle a passé à
+Rome ou à Florence ces années d'enfance et de jeunesse où les
+impressions toutes neuves sont si vives. Il y a des preuves directes
+qu'elle était capable à douze et treize ans--l'âge de la
+passionnette--d'une émotion esthétique profonde et même durable. Huit
+ans après son arrivée en France, elle demandait au pape Paul III le
+portrait de «Donna Julia» qu'elle avait vu étant enfant dans la chambre
+du cardinal Hippolyte et «pour lequel elle s'était prise d'amour[51]».
+C'était l'image de la femme la plus belle d'Italie, une très grande dame
+chère au Cardinal, qui l'avait fait peindre par le meilleur élève de
+Raphaël, Sébastien del Piombo. Beaucoup plus tard encore, reine-mère et
+toute-puissante elle offrait de payer d'un bénéfice l'Adonis «qui est si
+beau», probablement l'Adonis mourant de Michel Ange[52]. Elle a vu à
+Rome l'immense champ de ruines d'où émergeaient quelques monuments
+presque intacts et les débris peut-être encore plus impressionnants de
+la grandeur romaine. Elle vivait dans la Rome nouvelle que, parmi l'amas
+des églises, des couvents et des masures, les papes à partir de Nicolas
+V, et surtout Jules II et Léon X, avaient travaillé à construire, sinon
+à la taille, du moins à l'image de l'ancienne Rome, élargissant la
+basilique de Saint-Pierre pour édifier au siège de la Chrétienté la plus
+vaste église du monde, agrandissant le Vatican, le décorant de tableaux,
+de fresques, de statues et l'enrichissant de livres et de manuscrits
+pour en faire la plus belle et la plus noble des demeures souveraines.
+
+ [Note 51: Romier, _Les origines politiques des guerres de
+ religion_. T. I: _Henri II et l'Italie_ (1547-1555), Paris, 1913,
+ p. 17.--J'ai identifié cette Donna Julia». Voir ch. VII, p. 235,
+ note 2.]
+
+ [Note 52: H. Thode, _Michelangelo und das Ende der Renaissance_,
+ t. III, Berlin, 1912, p. 111, a l'air d'admettre comme Grünwald,
+ que le sculpteur de l'Adonis est Vincenzo de Rossi. Cf. du même le
+ tome I, p. 43-46, Berlin, 1908 de ses _Kritische Untersuchungen_,
+ sur les oeuvres de Michel-Ange et comme appendice à son Michel-Ange
+ et la fin de la Renaissance. Mais il est douteux que la Reine-mère
+ voulût acheter si cher l'oeuvre d'un sculpteur de second ordre. Je
+ reviendrai un jour sur ce point.]
+
+Catherine habitait le palais Médicis (aujourd'hui palais du Sénat),
+banque et palais tout ensemble, avec quelques vestiges de forteresse
+féodale[53], dont un guide du commencement du XVIe siècle, le _De
+Mirabilibus novae Urbis Romae,_ vante les belles porte de marbre
+polychrome et la bibliothèque ornée de peintures et de statues. Elle
+passait probablement les mois chauds de l'été aux portes de Rome, dans
+la villa Médicis (depuis villa Madame), aujourd'hui abandonnée et
+délabrée, que Clément VII, alors cardinal, avait fait construire par
+Jules Romain, sur les dessins de Raphaël, au flanc du Monte Mario[54].
+Le premier étage, où l'on accédait par une pente douce en venant de
+Rome, était une vaste salle, dont le plafond au centre s'arrondissait en
+coupole et dont la voûte et les murs étaient décorés en stuc ou à la
+fresque d'une foule de petites scènes d'inspiration bucolique ou
+amoureuse, que dominait de sa taille gigantesque un Polyphème pleurant
+les dédains de Galatée. La loggia s'ouvrait sur un jardin, véritable
+escalier de larges terrasses plantées d'arbres et de fleurs et vivifiées
+par les eaux d'un immense réservoir. Un éléphant, image populaire à Rome
+depuis la procession solennelle de celui que le roi de Portugal,
+Emmanuel le Fortuné, le découvreur des Indes, avait envoyé à Léon X,
+allongeait sa trompe en fontaine. Deux Hercules robustes, armés
+d'énormes massues, semblaient garder cette retraite de verdure. L'oeil
+avait pour horizon, de l'Étrurie aux monts Albains, un cercle de
+montagnes bleues et la cime abrupte et souvent neigeuse du Soracte.
+
+ [Note 53: Rodocanachi, _Rome au temps de Jules II et de Léon X_,
+ Paris, 1912, p. 35, dit qu'Alfonsina Orsini l'avait apporté en dot
+ à son mari. Mais Schmarsow, dans son édition (Heilbron, 1886), de
+ _l'Opusculum Francisci Albertini, De Mirabilibus novae Urbis
+ Romae_, note 24 de la page 27, avance que les Médicis avaient
+ acheté leur palais de Guido Ottieri frère d'un «domestique» bien
+ en cour de Sixte IV. Sur la bibliothèque, _ibid._, p. 35.]
+
+ [Note 54: Il ne faut pas confondre cette villa avec la villa
+ Médicis du Pincio où est installée l'Académie française des
+ Beaux-Arts. La villa Médicis du Monte Mario passa à Marguerite
+ d'Autriche, après la mort du duc Alexandre, d'où son nom de villa
+ Madame; elle revint à Catherine à la mort de Marguerite et fut
+ définitivement cédée par elle au cardinal Farnèse. Description
+ assez inexacte de la villa dans Müntz, II, p. 355, avec un plan
+ assez fantaisiste de Geymüller.]
+
+Nièce de deux papes et vivant dans leur intimité, Catherine circulait
+librement dans le Vatican, dont les cours et les jardins servaient alors
+de musée aux chefs-d'oeuvre retrouvés de la sculpture antique: le
+Laocoon, le Torse, l'Apollon du Belvédère, etc. Elle a vu de ses yeux
+curieux d'enfant resplendir en leurs fraîches décorations sur les murs
+des chapelles et des appartements les sujets sacrés ou quelquefois
+profanes traités par les peintres du Quattrocento et du Cinquecento.
+Elle a regardé au plafond de la Sixtine la fameuse fresque où
+Michel-Ange a raconté, avec une grandeur et une poésie surhumaines,
+l'histoire du monde, de la Création jusqu'au Déluge et jusqu'à la
+conclusion d'une nouvelle alliance entre Dieu et sa créature en faveur
+des mérites de Noé. Elle a parcouru le long des «Loges» la Bible que
+Raphaël et ses élèves y ont illustrée, et dans les «Chambres» la
+succession des grands panneaux allégoriques, où le maître a distribué en
+groupes harmonieux autour du Christ, d'Apollon, de Platon et d'Aristote,
+et comme proposé ensemble à l'admiration de la Chrétienté, les saints de
+l'Ancien Testament, les docteurs de la nouvelle loi, les philosophes de
+l'antiquité avec des savants, des hommes d'État, des artistes et les
+plus grands poètes de tous les âges.
+
+De cette Rome des papes, qui s'harmonisait si bien avec la Rome des
+Césars, Catherine a eu plusieurs années le spectacle[55]. Le sac de Rome
+n'en avait pas sensiblement altéré l'aspect. Les soudards de l'armée
+impériale avaient saccagé les palais et les églises, transformé en
+étables les plus belles chambres du Vatican et la chapelle Sixtine,
+enfumé les fresques, emporté les trésors d'orfèvrerie, dépouillé les
+autels, détruit ou volé nombre de tableaux[56], mais les édifices
+restaient debout et Clément VII, aussitôt rentré à Rome, avait employé à
+réparer le mal, autant qu'il était réparable, les artistes qui avaient
+échappé à la catastrophe, restaurant les palais, rafraîchissant les
+peintures et purifiant les églises[57]. Malgré les dévastations de ces
+nouveaux Vandales, la jeune fille quitta Rome les yeux pleins d'une
+vision de grandeur.
+
+ [Note 55: De 1521 à 1525 et de 1530 à 1532.]
+
+ [Note 56: Pastor, _Histoire des papes depuis la fin du moyen âge_,
+ trad. Alfred Poizat, t. IX, p. 295-321.]
+
+ [Note 57: _Ibid._, t. X, p. 255-268.]
+
+À Florence, où elle a passé plus de temps encore qu'à Rome, le palais
+Pitti sur sa base de blocs rustiques, le palais Strozzi, en la grâce de
+son austérité, et enfin le palais Médicis, sa maison patrimoniale, avec
+ses cours et ses jardins animés de marbres antiques, répondaient à
+l'idéal classique et en renforçaient l'impression.
+
+Et combien plus les oeuvres qui l'intéressaient personnellement, comme
+les monuments funéraires de son oncle Julien et de son père, que Léon X
+avait commandés à Michel-Ange, et que Clément VII lui fit exécuter. Ils
+n'étaient pas encore en place dans la nouvelle sacristie de
+Saint-Laurent, et Michel Ange laissa ce soin à d'autres; mais il avait
+achevé les statues des deux Médicis et les figures symboliques des
+piédestaux. Il était encore à Florence la dernière année que Catherine y
+passa. Elle a pu voir l'oeuvre et même l'ouvrier. Son père, idéalisé, en
+costume d'impérator, est assis, soutenant de la main gauche sa tête
+lourde de pensées. L'oeil, qui semble se cacher dans la ligne d'ombre du
+casque, les lèvres closes sous les doigts, _il Pensieroso_ médite un
+secret--quel secret? celui de Léon X ou celui de Machiavel?--que son
+regard ni sa bouche ne trahissent. À ses pieds sont couchés l'Aurore,
+une jeune femme, qui s'éveille tout alanguie, et le Crépuscule,
+vieillard fortement musclé, aux joues creuses, au front plissé et au
+sourire amer, sans qu'il soit possible de dire quel rapport il y a ni
+même s'il y a un rapport entre le principat de Laurent, si plein
+d'espérances, si court de durée, si vide de réalisations, et le matin et
+le soir du jour ou de l'activité humaine personnifiés en ces corps
+glorieux[58].
+
+ [Note 58: Peut-être que l'Aurore et le Crépuscule, avec le Jour et
+ la Nuit du tombeau de Julien représentent simplement les quatre
+ parties de la journée ou les quatre âges de la vie. Les derniers
+ interprètes sont allés chercher bien loin des explications.
+ Celui-ci (Brockhaus, _Michel angelo und die Medici-Kapelle_, 2e
+ éd., Leipzig, 1911, p. 64) explique l'oeuvre du sculpteur par les
+ hymnes ambroisiennes, où il est question du jour, de la nuit, du
+ crépuscule et de l'aurore, comme s'il n'en était question que là:
+ celui-là (Ernst Steinmann, _Das Geheimnis der Medicigraeber_,
+ Leipzig, 1907, p. 78) à qui il convient d'ailleurs de reconnaître
+ le mérite d'avoir énuméré tous les commentaires depuis l'origine,
+ propose à son tour comme motif d'inspiration un chant de Carnaval,
+ _le Triomphe des quatre complexions_ de la nature et de l'homme:
+ belliqueuse, amoureuse, flegmatique, mélancolique. Après ces
+ belles hypothèses, je ne crains plus d'en risquer une autre sur
+ l'attitude méditative de Laurent de Médicis et le sens allégorique
+ des statues du piédestal. On sait que dans le fameux sonnet sur la
+ Nuit Michel-Ange fait allusion aux malheurs de Florence. Pourquoi
+ n'aurait-il pas pensé aussi aux rêves toujours renaissants et
+ toujours déçus des patriotes italiens?]
+
+Catherine doit encore à sa ville natale une conception plus large de
+l'art. Le milieu florentin a résisté ou échappé à cet excès d'idéalisme
+qu'a provoqué ailleurs la superstition de l'antiquité. Le quattrocento
+où il a donné sa mesure et produit ses chefs-d'oeuvre est une époque de
+sincérité et de spontanéité plus que d'inspiration savante ou de
+recherche éperdue de la perfection. Il ne s'est pas détourné de la
+réalité par dégoût de ses tares; il a embelli sans affadir. Michel-Ange
+est un génie isolé, qui, par delà les âges chrétiens, retrouve et
+traduit la grandeur de la vieille Rome et l'ardente poésie d'Israël.
+Léonard de Vinci, interprète pénétrant de l'âme et qui excelle à
+représenter en beauté sensible sa grâce et sa morbidesse, échappe lui
+aussi à l'influence du milieu et du temps. Mais la plupart des
+Florentins sont de leur temps et de leur pays. Masaccio, Ghirlandajo,
+Botticelli, pour n'en citer que quelques-uns, sont les peintres
+véridiques de la vie et de la figure florentine. Benozzo Gozzoli, dont
+Catherine voyait l'éclatante fresque à la messe dans la chapelle de son
+palais, avait représenté le fils et le petit-fils de Côme l'Ancien,
+Pierre et Laurent, l'empereur d'Orient, Jean Paléologue, le patriarche
+de Constantinople, Joseph, tels que Florence, lors du célèbre concile de
+1439, les avait vus passer en procession solennelle, avec leurs costumes
+éclatants d'or et de pierreries, montés sur des chevaux richement
+harnachés et suivis d'une troupe somptueuse de serviteurs, de soldats et
+de clients. Plus réalistes encore sont, à quelques exceptions près, les
+sculpteurs florentins de la même époque, Verrocchio, Donatello, etc.,
+qui avaient peuplé d'images l'intérieur ou les façades des églises et
+des palais. Beaucoup de monuments étaient debout dont Vitruve, le
+théoricien consultant de la Renaissance, avait ignoré la forme. Le
+Palazzo Vecchio, avec son beffroi à mâchicoulis d'où Alexandre venait de
+faire descendre la cloche qui sonnait les assemblées du peuple (12
+octobre 1532)[59], rappelait probablement de trop mauvais souvenirs à
+Catherine pour qu'elle fût sensible à sa grandeur sévère, mais l'avenir
+prouvera qu'elle a aimé, en la gaieté de leurs marbres polychromes,
+Santa Maria del Fiore, le Campanile et le Baptistère. Ce que Florence a
+de différent de Rome et de l'antiquité a laissé son empreinte dans
+l'imagination de la jeune fille.
+
+ [Note 59: Cambi, _Istorie fiorentine_ dans les _Delizie_, t.
+ XXIII, p. 122.]
+
+Elle se souviendra de ce qu'elle a vu dans l'une et l'autre ville,
+quand, devenue reine de France, elle fera travailler à ses maisons de
+campagne, à ses palais de ville, au tombeau de son mari et de ses
+enfants. Que ces grands musées à ciel ouvert de Florence et de Rome et
+que l'atmosphère d'art où elle s'est mue si longtemps aient profondément
+contribué à sa formation intellectuelle, c'est ce que prouvent assez la
+préférence de ses goûts et le caractère particulier de sa culture. Les
+deux princesses, ses contemporaines, à qui son mariage avec Henri
+d'Orléans allait l'apparenter, Marguerite d'Angoulême et Marguerite de
+France, la soeur et la fille de François Ier, sont des lettrées; mais
+elle, elle préside au groupe des souveraines encore plus curieuses d'art
+que de lettres.
+
+Cependant l'époque fixée pour le mariage approchait. Le Pape et le Roi
+s'étaient donné rendez-vous, d'abord à Nice, puis à Marseille, pour les
+épousailles.
+
+Le duc Alexandre s'était occupé de faire le trousseau de sa soeur. Sous
+prétexte de se procurer des fonds pour les fortifications de la ville,
+il leva sur les Florentins un emprunt forcé de 35 000 écus, qui servit à
+l'achat de broderies à l'aiguille (_richami d'agho_), de bijoux, de
+vêtements, de velours, de rideaux de lit d'or[60].
+
+ [Note 60: Cambi, _Delizie_, t. XXIII, p. 131.]
+
+Ces princesses, parées certains jours comme des idoles, manquaient
+souvent du nécessaire. La duchesse de Camerino, Catherine Cibo, que
+Clément VII avait envoyée à Florence pour assister sa nièce, écrivait à
+la marquise de Mantoue, la célèbre Isabelle d'Este, qu'elle avait trouvé
+la fiancée dépourvue de tout, et principalement de linge et de
+vêtements. Elle lui expliquait qu'il n'y avait pas à Florence d'ouvriers
+capables de faire les travaux de broderie qu'elle désirait, et la priait
+de vouloir bien «avec son humanité et sa courtoisie» habituelle choisir
+quelque bon maître de Mantoue pour confectionner deux corsages et deux
+jupes (_due vesti et due sottane_). Elle lui expédiait, pour les
+broderies, trois livres d'or, deux livres d'argent et deux livres de
+soie, promettant, si c'était nécessaire, de faire un autre envoi[61] (6
+août 1533).
+
+ [Note 61: Lettre dans Reumont-Baschet, App. p. 292-293.]
+
+Le Ier septembre 1533, après avoir offert un grand dîner d'adieu à
+nombre de nobles dames florentines, Catherine quitta Florence, qu'elle
+ne devait plus revoir, et alla s'embarquer à la Spezzia sur les galères
+françaises commandées par son oncle maternel, le duc d'Albany. Elle
+attendit à Villefranche (près de Nice) Clément VII qui arrivait par mer
+de Livourne, accompagné de dix cardinaux. La présence d'Hippolyte de
+Médicis devait démentir, s'il en était besoin, le bruit de l'amourette.
+Le Pape et sa nièce abordèrent à Marseille le 12 octobre, salués par les
+cloches de toutes les églises et par trois cents pièces de canons. Le
+Roi, la reine, Éléonore d'Autriche, les princes du sang, les grands
+dignitaires et la Cour de France les y avaient devancés.
+
+Visites, entrevues, discussion du contrat commencèrent. Après l'entrée
+solennelle du Roi et de la Reine, Catherine fit la sienne le 23 octobre
+en grand apparat, précédée d'un carrosse de velours noir--véhicule
+nouveau en France,--de huit pages à cheval de la maison d'Hippolyte,
+habillés aussi de velours noir, et de six haquenées, conduites à la
+main, dont une toute blanche, couverte de toile d'argent. Elle montait
+une haquenée rousse, qui était caparaçonnée d'une toile d'or tissée en
+soie cramoisie et s'avançait escortée par la garde du Roi et du Pape, et
+suivie de Catherine Cibo, de Marie Salviati et de douze demoiselles à
+cheval, toutes vêtues à l'italienne et très richement.
+
+Elle descendit au logis du Pape où se trouvait le Roi, qui la baisa et
+la fit baiser à son futur mari, le duc d'Orléans. Le 27, le contrat fut
+signé, en présence des deux souverains et des deux Cours. Le cardinal de
+Bourbon requit le consentement des époux, et prononça la formule
+d'union. Le duc d'Orléans embrassa sa femme; et soudain sonnèrent
+«fifres, trompettes, cornets et autres instruments». Le lendemain, 28,
+Clément VII assista à la messe nuptiale et voulut bénir lui-même les
+anneaux. Le Roi vêtu de satin blanc, avec un manteau royal parsemé d'or
+et de pierres précieuses, mena au banquet l'épousée, qui était «couverte
+de brocat (brocard) avec le corset d'hermine, rempli de perles et de
+diamants» et avait «sur sa tête une coiffe de broderie avec des perles
+et des pierres précieuses et par dessus une couronne de duchesse»[62].
+Le soir, la Reine de France, avec toutes ses dames, accompagnèrent la
+Duchesse jusqu'à la chambre où les deux époux--deux enfants de quatorze
+ans--devaient cette nuit-là dormir ensemble. Le lendemain, de grand
+matin, le Pape, comme s'il n'eût été sûr de la validité du mariage
+qu'après sa consommation, alla surprendre les mariés au lit, et les
+ayant trouvés de joyeuse humeur, montra plus de contentement qu'on ne
+lui vit jamais[63].
+
+ [Note 62: Bouche, _Histoire de Provence_, t. II, p. 567, d'après
+ le manuscrit de Valbelle, témoin oculaire. Le portrait, très
+ contesté de Catherine, qui est à Poggio à Cajano,--une princesse
+ moldave, dit Bouchot,--répond cependant assez bien à cette
+ description et à celle du témoin italien cité par Baschet. p.
+ 321.]
+
+ [Note 63: Reumont-Baschet, _La jeunesse de Catherine de Médicis_,
+ récit d'un témoin, p. 323.]
+
+Le Roi et le Pape étaient logés en deux maisons séparées seulement par
+une rue et qu'on avait reliées par un pont en bois, pour qu'ils pussent,
+à l'insu des indiscrets et des curieux, se voir et causer à toute heure.
+
+François Ier pensait que Clément VII, en faveur de cette alliance,
+acquiescerait à ses entreprises italiennes. Dans le projet de traité
+qu'il lui soumit, il lui demandait de l'aider secrètement de ses
+conseils et de son argent à conquérir le Milanais pour le duc d'Orléans;
+d'accorder alors à ce fils de France, devenu prince italien,
+l'investiture de Parme et de Florence, et de contribuer à moitié frais à
+la reprise du duché d'Urbin. Mais le Pape était trop avisé pour risquer,
+au profit de la France, une nouvelle guerre avec Charles-Quint. Il
+s'était fait accompagner à Marseille par Guichardin, l'historien et
+l'homme d'État florentin, qui avait blâmé le voyage et l'entrevue comme
+une imprudence et presque une provocation[64]. Il le tint à l'écart des
+négociations mais il voulait l'avoir près de lui, pour rassurer
+l'Empereur. Il est probable, comme le suppose l'ambassadeur vénitien,
+Antonio Soriano, qu'il n'adhéra qu'en paroles, «lesquelles il savait si
+bien dire», aux grands projets de François Ier. Même dans le contrat de
+mariage, il avait pris des précautions contre les revendications
+françaises sur l'héritage des Médicis. Catherine renonçait, en faveur de
+son oncle, à tous les biens meubles et immeubles de son père, et à tous
+ses droits et prétentions, le duché d'Urbin excepté, moyennant une somme
+de trente mille écus[65]. En considération de la Maison où elle entrait,
+Clément VII lui constituait en dot une somme de cent mille écus, dont il
+fit d'ailleurs payer une bonne part aux Florentins comme participant à
+l'honneur de l'alliance. Il y ajouta des cadeaux superbes. Il avait
+apporté à François Ier un coffret en cristal de roche, où le tailleur en
+pierres fines le plus habile du temps, Valerio Belli Vicentino, avait
+gravé sur le couvercle et les quatre faces les principales scènes de la
+vie du Christ[66]. Il fit don à sa nièce de bijoux magnifiques, qu'il
+chargea Philippe Strozzi de remettre au Roi, et dont la liste article
+par article, soussignée par François Ier, est à Rome[67].
+
+ [Note 64: Agostino Rossi, _Francesco Guicciardini e il governo
+ fiorentino_, t. II, 1899, p. 53-59.]
+
+ [Note 65: Le projet de traité secret dans Reumont-Baschet, p.
+ 325-327; le texte du contrat (en français) dans _Lettres_, t. X.
+ p. 478-484.]
+
+ [Note 66: C'est probablement le coffret qui se trouve au Musée des
+ Offices, à Florence, salle des Gemmes, mais Trollope, p. 265-267,
+ le décrit assez inexactement. Voir ses références, p. 266 et 384.
+ Où Reumont a-t-il vu des figures d'Évangélistes aux angles,
+ Reumont-Baschet, p. 180? Il parle aussi de vingt scènes gravées,
+ et Trollope de vingt-quatre. Il y en a vingt et une.]
+
+ [Note 67: Le reçu, après vérification des joyaux en Conseil du
+ roi, est du 13 février 1535. Il se trouve aux manuscrits de la
+ Bibliothèque Barberini à Rome et a été publié par F. Cerasoli,
+ dans l'_Archivio della R. Società Romana di Storia patria_, t.
+ XII, 1889, p. 376-378.]
+
+Ils valaient ensemble 27 900 écus d'or. Les plus beaux et les plus chers
+étaient une ceinture d'or avec huit beaux rubis balais et d'autres
+diamants estimée 9 000 écus, une «grande table de diamant» de 6 500
+écus[68], et, comme pièce d'une parure, une table d'émeraude à laquelle
+pendait une «perle en forme de poire»[69].
+
+ [Note 68: «Una gran tavola di diamante posta in un anello d'oro
+ smaltato di bigio, bianco e nero.»]
+
+ [Note 69: «_Una tavola di smeraldo_, incastrata in tre anelli
+ smaltati in forma di punta di diamante con una perla pendente fata
+ a pera.»]
+
+La légende courut--et elle a été recueillie par Brantôme--qu'outre la
+dot, les bagues et les bijoux, Clément VII avait à Marseille promis au
+Roi «par instrument authentique» «trois perles d'inestimable valeur»,
+Naples, Milan et Gênes[70], mais il est certain qu'il n'a pris aucun
+engagement de ce genre. Il avait même peur qu'on l'en crût capable.
+Aussitôt après son retour à Rome, il s'empressa de confier à l'agent du
+duc de Milan qu'au grand mécontentement de François Ier, il avait
+repoussé l'idée d'une attaque contre le Milanais. Il fit même avertir
+l'Empereur que le Roi lui avait dit que, non seulement il n'empêcherait
+pas la venue du Turc, mais qu'il «la procurerait». Cependant François
+Ier, escomptant les belles paroles de Clément VII, fit au commencement
+de 1534 de grands préparatifs d'entrée en campagne. Il publia les droits
+de son fils sur le duché d'Urbin, poussa le landgrave de Hesse à
+reprendre les armes contre l'Empereur, et se concerta avec Khairedin
+Barberousse, qui venait de s'emparer de Tunis. Une mort prématurée, si
+fréquente chez les Médicis, dispensa le Pape de prendre parti (25
+septembre 1534). Mais s'il eût vécu, il avait trop de raisons de manquer
+à sa parole; il savait ce que lui avait coûté en 1527 sa ligue italienne
+contre Charles-Quint. Il avait d'ailleurs avantage à tenir la balance
+égale entre les deux monarques rivaux et à leur vendre au plus haut prix
+ses promesses et ses signatures. En négociant des deux côtés, il avait
+fait de son neveu un duc héréditaire de Florence et le gendre de
+l'Empereur, et de sa nièce la bru du Roi de France.
+
+ [Note 70: Brantôme, _Oeuvres_, éd. Lalanne (_Soc. Hist. France_),
+ t. VII, p. 340, et Lalanne, _Brantôme, sa vie et ses écrits_,
+ 1896, app., p. 363-366. De cette légende rapportée par Brantôme et
+ plus longuement encore par un historien florentin, Bernardo Segni,
+ Lalanne avait cru pouvoir conclure que trois joyaux de la couronne
+ de France: l'Oeuf de Naples, la Pointe de Milan et la Table de
+ Gênes étaient des apports dotaux de Catherine et symbolisaient les
+ promesses faites par le Pape au Roi à Marseille, Lalanne espérait
+ qu'un jour la publication de la liste des cadeaux de noces
+ confirmerait cette hypothèse. Il ne savait pas que la liste avait
+ été publiée depuis sept ans par Cerasoli. Or en comparant le
+ document conservé à Rome avec les Inventaires, postérieurs au
+ mariage, des joyaux de la Couronne de France publiés par M. Bapst,
+ _Histoire des Joyaux de la Couronne de France_, Paris, 1889
+ (Inventaire de Henri II, 1551, de François II, 1559, de Marie
+ Stuart, 1560, de Charles IX, 1570), on voit nettement que les
+ trois pierres précieuses aux noms trompeurs ne sont pas venues
+ d'Italie avec Catherine. L'Oeuf de Naples était «ung gros ruby
+ ballay à jour percé d'une broche de fer avec une grosse perle
+ pendant en forme de poire»; la Pointe de Milan, «un diamant à six
+ pointes»; la Table de Gênes, «ung diamant longuet escorné d'un
+ coing à deux fons». Mais la perle piriforme de Catherine pendait à
+ une table d'émeraude; celle de l'Oeuf de Naples à un rubis. Il
+ n'est pas question dans les cadeaux de Clément VII d'un diamant à
+ six pointes, autrement dit de la Pointe de Milan. La Table de
+ Gênes, ce «diamant longuet escorné», ne ressemble guère à la
+ Grande Table de diamant qui figure dans le reçu de 1535. De plus,
+ ces trois joyaux n'apparaissent pas, du moins avec leur nom, l'Oeuf
+ de Naples avant 1551, les deux autres avant 1570, bien qu'il soit
+ question d'un diamant à six pointes, mais encore anonyme, dans
+ l'Inventaire des bagues de Marie Stuart du 26 février 1560. Il
+ s'agit donc de diamants achetés par la Couronne et auxquels on
+ avait donné ces appellations en soi peu intelligibles, longtemps
+ après le mariage de Catherine, en souvenir probablement des
+ conquêtes glorieuses, quoique éphémères, de la France en Italie.]
+
+Que François Ier se soit flatté de lui faire abandonner un système
+d'équilibre si profitable, c'est une preuve entre quelques autres qu'il
+n'était pas grand clerc en diplomatie italienne. Il crut qu'en perdant
+Clément VII, il avait perdu le bénéfice de cette mésalliance: «J'ai eu,
+disait-il, seulement, la fille toute nue.» Mais il n'eut rien tiré des
+espérances si l'oncle avait vécu. C'est la moralité du mariage de
+Catherine de Médicis et des grandes combinaisons fondées sur le concours
+de Rome et de Florence.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+DAUPHINE ET REINE
+
+
+Catherine avait quatorze ans quand elle fit ses débuts à la Cour de
+France, où elle allait s'élever par degrés jusqu'au premier rang,
+duchesse d'Orléans, dauphine et enfin reine. C'était un milieu très
+différent de celui où elle avait vécu. Mais elle avait une expérience
+au-dessus de son âge.
+
+Dans les séjours qu'enfant et déjà grande fille elle fit à Rome,
+capitale religieuse et centre des affaires du monde, l'arrivée des
+ambassadeurs des divers pays, leurs entrées et leurs audiences
+solennelles lui avaient appris, en une suite de leçons vivantes, les
+noms et les intérêts des princes et des peuples, la géographie et
+l'histoire politique de l'Europe. Pour avoir d'elle une idée juste, il
+ne faut pas se figurer une infante d'Espagne, élevée dans une sorte de
+claustration, sans connaissance du dehors ni culture, ni même une
+princesse française du temps de la Renaissance, dressée aux élégances et
+aux bienséances de la Cour, et le plus souvent ignorante du reste du
+monde. Cette jeune Florentine avait le sens des réalités de la vie et de
+la politique.
+
+Elle avait été certainement très bien élevée. Ses tantes, Clarice
+Strozzi, Lucrèce Salviati, et sa cousine, Maria de Médicis, à qui
+Clément VII confia successivement la surveillance de son éducation,
+étaient des femmes vertueuses, sages et distinguées. Mais la société des
+nonnes et des prêtres, à Rome et à Florence, a dû agir sur elle plus
+efficacement. Elle y apprit par l'exemple à contenir ses sentiments, à
+régler ses gestes et ses paroles, et même à masquer son irritation d'un
+sourire. Les compliments, les caresses, les flatteries dont elle fut
+toujours si prodigue, s'expliquent en partie par son sexe, sa race, et
+le désir ou le besoin de plaire, de convaincre ou de tromper. Mais la
+maîtrise de soi-même, si remarquable chez elle, est un don de nature,
+qui a été porté à sa perfection par le séjour au couvent et à la Cour
+des papes.
+
+Elle n'oubliait pas non plus par quel coup de fortune elle était entrée
+dans la maison royale de France. Elle était la première femme de sa
+famille qui eût fait un si grand mariage, et elle sentit vivement
+toujours, avec une modestie dont l'expression cause parfois quelque
+malaise, le rare honneur qu'elle avait eu d'épouser un fils de roi. Plus
+tard, quand elle fut régente du royaume, après la mort de son mari, elle
+parlait de ses enfants comme s'ils étaient d'une autre race qu'elle,
+«lesquels je ayme, écrivait-elle à une de ses filles, comme du lyeu d'où
+vous aytes tous venus»[71]. Bien des complaisances de sa vie
+s'expliquent par le sentiment qu'elle avait de la médiocrité de son
+origine.
+
+ [Note 71: 7 décembre 1560. _Lettres_. L. p. 568. En sa vieillesse,
+ elle écrivait qu'elle n'aurait pas souffert, comme elle l'avait
+ fait, la présence à la Cour des maîtresses du roi son mari, si
+ elle avait été fille de roi. _Lettres_, VIII, 181, 25 avril 1584.]
+
+De précoces épreuves y contribuèrent aussi. Elle avait vu le sac de Rome
+et la captivité de son oncle, Clément VII; elle avait vu la révolte de
+Florence et l'expulsion des Médicis. Elle avait craint pour elle-même un
+sort pire encore. Le jour où le chancelier de la République, Salvestro
+Aldobrandini, vint la prendre au couvent des Murate, pour la mener à
+celui de Sainte Lucie, elle avait cru marcher à la mort: terreur de
+quelques heures qui laissa son empreinte en ce coeur d'enfant et le
+rendit pour toujours pusillanime. Elle apprit à céder aux puissants et à
+leur complaire, à simuler et dissimuler.
+
+Ce n'était pas trop de son intelligence et de sa culture pour s'adapter
+à la Cour de France. Celle de Rome était tout ecclésiastique: un prêtre
+pour souverain, un conseil de cardinaux, des clercs de tous grades et de
+toute robe dans les offices du palais et dans l'administration de la
+ville, de l'État et de la chrétienté. Les plus grandes fêtes étaient des
+cérémonies religieuses, qui nulle part n'étaient exécutées par tant de
+figurants, célébrées avec autant d'éclat, de pompe et de majesté.
+Cependant le Vatican n'était pas un monastère. Léon X avait sa troupe de
+musiciens et son équipage de chasse; il courait à cheval par monts et
+par vaux à la poursuite du gibier; il donnait des concerts et,
+personnellement irréprochable, se plaisait trop aux facéties grossières
+de ses bouffons et aux plaisanteries scabreuses de comédies comme _La
+Calandria_[72]. Clément VII, plus retenu[73], avait lui aussi les goûts
+fastueux d'un prince de la Renaissance[74]. Le temps des papes de la
+Contre-réforme n'était pas encore venu; mais il est vrai que celui des
+Borgia était pour toujours fini. Les attaques de Luther contre «la
+prostituée de Babylone» avaient accru les scrupules et imposé un grand
+air de décence. Le souverain de Rome n'oubliait plus qu'il était le
+pontife des chrétiens, et, sans renoncer aux ambitions temporelles, il
+affectait de s'intéresser avant tout à sa mission spirituelle.
+
+ [Note 72: Pastor. _Histoire des papes depuis la fin du moyen âge_,
+ trad. Alfred Poizat, t. VIII, 1909, p. 8, p. 60 sqq., p. 75.]
+
+ [Note 73: _Id._, t. IX, 2e. éd., 1913, p. 191 et note 1; t. X, p.
+ 242.]
+
+ [Note 74: _Id._, t. X, p. 245 sqq.]
+
+Encore moins l'entourage d'Alexandre de Médicis, le nouveau duc de
+Florence, aurait-il pu donner à Catherine l'idée du monde où elle
+entrait. Le gouvernement tenait tout entier dans le palais de la Via
+Larga, la demeure patrimoniale des Médicis. Il n'y avait là ni passé, ni
+tradition, ni étiquette. Le Duc avait un train de vie plus somptueux que
+celui des autres grandes familles florentines, une clientèle plus
+nombreuse et le privilège d'une garde. C'étaient toutes les marques
+extérieures d'une fortune de fraîche date.
+
+Le roi de France était le souverain héréditaire d'une grande nation,
+attachée à sa personne et à sa race par une habitude séculaire de
+respect et d'obéissance. Sa Cour était un petit monde de princes, de
+grands officiers, de prélats, de seigneurs, de conseillers, une France
+en raccourci, mais éminente en dignité, qui vivait avec lui et
+l'accompagnait dans ses déplacements et ses voyages, le centre de la vie
+politique et des affaires, une vraie capitale ambulante que suivaient
+les ambassadeurs, et où affluaient les solliciteurs et les ambitieux,
+quiconque désirait une pension, un bénéfice, une charge.
+
+Son originalité, entre les autres cours de la chrétienté, c'était le
+nombre et l'importance des dames. Anne de Bretagne, femme de Louis XII,
+pour ajouter à l'éclat de sa maison et soulager les familles nobles, que
+la disparition des dynasties féodales ou leur destruction par Louis XI
+laissait sans emploi, avait appelé auprès d'elle des femmes et des
+filles de gentilshommes[75]. François Ier, qui ruina le dernier des
+grands vassaux, le connétable de Bourbon, hérita de sa clientèle, et,
+par politique comme par goût, accrut encore le personnel féminin. Les
+reines et les filles de France eurent chacune leur maison, où des dames
+et des demoiselles nobles furent attachées avec un titre et un
+traitement: dames et filles d'honneur, dames d'atour, dames et filles de
+la chambre, etc.
+
+ [Note 75: Brantôme, VII, p. 314-315.]
+
+La présence de tant de femmes, dont beaucoup étaient belles,
+intelligentes et cultivées, changea le caractère de cette Cour, et d'une
+réunion d'hommes d'État et de capitaines, fit le lieu d'élection des
+fêtes et des plaisirs. Les divertissements prirent une très large place
+dans le cérémonial. Bals, concerts, assemblées chez la reine, banquets,
+défilés et cortèges, furent autant d'occasions d'étaler le luxe des
+vêtements et les magnificences de la chair. Mais l'esprit païen de la
+Renaissance, qui triomphait dans cette glorification de la richesse et
+de la beauté, inspirait aussi la recherche de plaisirs plus délicats. Le
+goût des lettres antiques gagnait les plus hautes classes: de très
+grandes dames se faisaient gloire de les cultiver, et celles même qui
+n'en avaient ni le temps ni la force respiraient dans l'air les idées et
+les sentiments que les écrivains y avaient répandus.
+
+La famille royale était composée, en 1533, de la soeur de François Ier,
+Marguerite d'Angoulême, reine de Navarre, de sa seconde femme, Éléonore
+d'Autriche, une soeur de Charles-Quint, épousée par politique, et des
+enfants de sa première femme Claude: trois fils, le dauphin François,
+Henri duc d'Orléans, Charles d'Angoulême; et deux filles, Marguerite,
+qui épousa sur le tard le duc de Savoie, et Madeleine, qui mourut très
+jeune, en juillet 1537, quelques mois après son mariage avec le roi
+d'Écosse, Jacques V.
+
+C'est le milieu où Catherine allait vivre. Étrangère, de médiocre
+origine épousée pour le secours que le Roi attendait du Pape dans ses
+entreprises italiennes et, depuis la mort de Clément VII, privée du
+prestige des espérances, sa situation était difficile. Sans doute, ces
+parfaits gentilshommes, François Ier et ses fils, étaient incapables de
+lui tenir rigueur de leurs mécomptes, mais quelques-uns de leurs
+conseillers n'étaient pas aussi généreux. La première relation
+vénitienne où il soit question d'elle, en 1535, dit que son mariage
+avait mécontenté toute la France. Elle n'avait ni crédit, ni parti. Les
+haines religieuses et politiques ont pu seules imaginer beaucoup plus
+tard qu'en 1536, âgée de dix-sept ans, elle ait eu les moyens ou l'idée
+de faire empoisonner son beau-frère, le dauphin François, pour assurer
+la couronne à son mari. Le dauphin fut emporté probablement par une
+pleurésie, et son écuyer, Montecuculli, condamné à mort pour un crime
+imaginaire, n'avait de commun avec Catherine que d'être Italien.
+
+Devenue par cet accident dauphine et reine en expectative, elle continua
+comme auparavant à ne laisser voir d'autre ambition que de plaire. Elle
+s'attachait à dissiper les préventions et à gagner les sympathies. Elle
+se montrait douce, aimable, prévenante. L'ambassadeur vénitien dit ce
+mot caractéristique: «Elle est très obéissante.» C'était un de ses
+grands moyens de séduction.
+
+L'homme qu'après son mari elle avait le plus d'intérêt et qu'elle mit le
+plus de soin à gagner, ce fut le Roi, que d'ailleurs elle admirait
+beaucoup. Plus tard, quand elle gouverna le royaume, elle se proposa et
+proposa toujours à ses enfants la Cour et le gouvernement de François
+Ier comme le modèle à imiter. Le Roi-chevalier était aimable, et même en
+son âge mûr il restait pour les femmes le héros de Marignan et de Pavie.
+Des sentiments qu'il inspirait, on peut juger par la lettre que lui
+écrivirent les princesses de sa famille et l'amie chère entre les plus
+chères, la duchesse d'Étampes, en apprenant qu'il venait de prendre
+Hesdin aux Impériaux (mars 1537):
+
+«Monseigneur, nostre joye indicible nous ouste l'esperist et la force de
+la main pour vous escripre, car combien que la prise de Hedin feust
+fermement espérée, sy (cependant) nous demeuroit-il une peur de toutes
+les choses qui pouvoient estre à craindre, sy très (tellement) grande
+que nous avons esté despuis lundy comme mortes; et, à ce matin, ce
+porteur nous a resuscitées d'une si merveilleusse consolation que après
+avons (avoir) couru les unes chés les aultres, pour annoncer les bonnes
+nouvelles, plus par larmes que par paroles, nous sommes venues ycy
+avesques la Royne, pour ensemble aller louer Celluy qui en tous vos
+afaires vous a presté la destre de sa faveur, vous aseurant Monseigneur,
+que la Royne a bien embrassé et le porteur et toutes celles qui
+participent à sa joye, en sorte que nous ne savons [ce] que nous faisons
+ny [ce] que nous vous escripvons».
+
+Au nom de la Reine et des dames, elles le suppliaient de leur permettre
+d'aller le voir en tel lieu qu'il lui plairait.
+
+«Car, disent-elles, avesques Sainct Tournas, nous ne serons contantes
+que nous n'ayons veu nostre Roy resuscité par heureuse victoire et très
+humblement vous en resuplions.
+
+«Vos très humbles et obéissantes subjectes: Catherine, Marguerite (de
+France), Marguerite (de Navarre), Marguerite (de Bourbon-Vendôme, plus
+tard duchesse de Nevers), Anne (duchesse d'Étampes).[76]»
+
+La lettre est trop jolie pour être de Catherine, bien qu'elle ait signé
+la première en sa qualité de dauphine; on y reconnaît la manière de la
+reine de Navarre, ce délicat écrivain; et comme elle traduit bien, avec
+l'adoration de la soeur, l'enthousiasme de ces jeunes femmes.
+
+La favorite en titre, Anne de Pisseleu, duchesse d'Étampes, qui signait
+avec les princesses, était une de ces triomphantes beautés, le désespoir
+des reines et l'ornement de la Cour de France[77]. Catherine s'était
+liée avec elle, sachant que c'était une voie très sûre pour arriver au
+coeur du Roi. En sa vieillesse, comme elle avait souffert cruellement
+elle-même de la faveur d'une maîtresse, elle s'excusera sur la nécessité
+d'avoir autrefois fréquenté des dames de médiocre vertu. «Aystent
+(étant) jeune, j'avès un Roy de France pour beau-père, qui me ballet cet
+qui luy pleyset (baillait la compagnie qui lui plaisait) et me fallet
+l'aubeir et anter (hanter) tout cet qu'il avoyst agréable et
+l'aubeyr»[78]. Mais il ne semble pas que l'obéissance lui ait coûté.
+François Ier avait formé une petite bande «des plus belles gentilles et
+plus de ses favorites» avec lesquelles «se dérosbant de sa court, s'en
+partoit et s'en alloit en autres maisons courir le cerf et passer son
+temps». Catherine «fit prière au Roy de la mener tousjour quant et luy
+et qu'il luy fist cest honneur de permettre qu'elle ne bougeast jamais
+d'avec luy.» François Ier, qui «l'aymoit naturellement», l'en aima plus
+encore, «voyant la bonne volonté qu'il voyoit en elle d'aimer sa
+compagnie»[79].
+
+ [Note 76: _Lettres de Catherine de Médicis_, t. X, p. 1 et 2.]
+
+ [Note 77: Sur la duchesse d'Étampes, voir Paulin Paris, _Études
+ sur François Ier_, 1885, t. II, p. 209 sqq.]
+
+ [Note 78: _Lettres de Catherine de Médicis_, t. VIII, p. 180.]
+
+ [Note 79: Brantôme, éd. Lalanne, t. VII, p. 344-345.]
+
+Elle se plaisait comme lui aux exercices de plein air. C'était un goût
+qu'elle tenait probablement des Médicis. Son oncle, Léon X, partait tous
+les ans pour les régions giboyeuses de Civita-Vecchia, de Corneto et de
+Viterbe avec ses cardinaux favoris, ses musiciens, sa garde et la troupe
+des piqueurs, rabatteurs et valets, en tout plus de trois cents
+personnes. Il traquait à cheval les bêtes sauvages, petites ou grandes,
+non quelquefois sans péril. Dans une de ces battues dont un poète de
+cour a célébré les incidents dramatiques, le cardinal Bibbiena avait tué
+d'un coup d'épée un sanglier qui fonçait sur le cardinal Jules de
+Médicis (le futur Clément VII); le Pape, assailli par un loup, avait été
+sauvé par les cardinaux Salviati, Cibo, Cornaro, Orsini; l'éloquent
+général des Augustins, Egidio de Viterbe, avait fait voir qu'il valait
+«autant par le bras que par la parole»[80]. Avant de quitter l'Italie,
+Catherine, déjà grande fille, a dû suivre des chasses. Autrement on ne
+s'expliquerait pas qu'aussitôt arrivée en France, elle ait montré
+l'ardeur dont parle Ronsard, peut-être avec quelque exagération
+poétique:
+
+ Laquelle (Catherine) dès quatorze ans
+ Portoit au bois la sagette
+ La robe et les arcs duisans (convenant)
+ Aux pucelles de Taygette.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Toujours dès l'aube du jour
+ Alloit aux forêts en queste
+ Ou de reths tout à l'entour
+ Cernoit le trac d'une beste:
+ Ou pressoit les cerfs au cours;
+ Ou par le pendant des roches,
+ Sans chiens assailloit les ours
+ Et les sangliers aux dents croches[81].
+
+ [Note 80: Rodocanachi, _Rome sous Jules II et Léon X_, 1912, p.
+ 66.]
+
+ [Note 81: _Oeuvres de Ronsard_, éd. Blanchemain, t. II. p. 182.]
+
+Elle abandonna la «sambue», sorte de selle en forme de fauteuil où les
+dames étaient assises de côté, les pieds appuyés sur une planchette,
+mais ne pouvaient aller qu'à l'amble, et elle introduisit l'usage,
+qu'elle avait déjà peut-être pratiqué en Italie, de monter à cheval
+comme les amazones d'aujourd'hui, le pied gauche à l'étrier et la jambe
+droite fixée à la corne de l'arçon[82]. Elle pouvait ainsi courir du
+même train que les hommes et les suivre partout. François Ier, grand
+chasseur, appréciait fort cette enragée chevaucheuse, que les chutes ne
+décourageaient pas. Elle ne renonça qu'à soixante ans à ce plaisir
+dangereux[83].
+
+ [Note 82: Cependant Brantôme rapporte que Catherine avait appris à
+ monter en amazone de la duchesse douairière de Lorraine, Christine
+ de Danemark, c'est-à-dire après sa venue en France. Éd. Lalanne,
+ t. IX. p 621.]
+
+ [Note 83: En 1545, dans une chasse au cerf, la haquenée qu'elle
+ montait s'emballa et se précipita dans une cabane dont le toit
+ était très bas. Elle fut désarçonnée et se blessa au côté droit.
+ En 1563, elle tomba de cheval au sortir du château de Gaillon et
+ se fit à la tête une blessure si profonde qu'il fallut la
+ trépaner. Bernardino de Médicis, ambassadeur florentin, à Côme Ier
+ 29 avril 1545. Desjardins, _Négociations diplomatiques de la
+ France avec la Toscane_, t. III p. 158.--Lettre de Charles IX du
+ 19 septembre 1563 et du cardinal de Lorraine du 2 octobre, dans
+ _Additions aux Mémoires de Castelnau_, éd. Le Laboureur, 1731, t.
+ II, p. 288-289.]
+
+Sa vive intelligence, à défaut de ses habitudes de complaisance, lui
+rendait facile de s'adapter aux goûts lettrés de cette Cour. Elle avait
+très bien appris le français que d'ailleurs elle écrivit toujours en une
+orthographe très personnelle et elle le parlait non sans une pointe
+d'accent exotique, dont elle ne parvint jamais à se débarrasser.
+
+Il n'y a pas dans ses lettres une citation, une phrase latine[84]. Au
+lieu de l'expression courante _in cauda venenum_, elle emploie la forme
+française «en la queue gist le venyn». Ce n'est pas d'ailleurs la preuve
+qu'elle ignorât le latin[85]. Elle savait du grec. En 1544,
+l'ambassadeur de Côme, Bernardino de Médicis, bon lettré et l'un des
+fondateurs de l'Académie Florentine, écrivait qu'elle possédait cette
+langue «à stupéfier tout homme» (_che fa stupire ogni uomo_). Même en
+admettant que ce compatriote de la Dauphine, qui était aussi son
+arrière-petit-cousin à la mode de Bretagne, ait un peu exagéré, il doit
+y avoir dans cet éloge une part de vérité. Avait-elle commencé à étudier
+le grec en Italie? Bernardino ne le dit pas. Elle a bien pu l'apprendre
+en France où elle était depuis dix ans. Il est probable qu'elle eut pour
+maître notre grand helléniste Danès[86].
+
+ [Note 84: Une seule fois, elle aurait cité une phrase latine, mais
+ c'est un verset de l'Évangile.]
+
+ [Note 85: Elle le comprenait assurément. Voir ci-dessous, p. 103,
+ note 2.]
+
+ [Note 86: L'ambassadeur ne nomme pas Danès. Il dit simplement que
+ des dix hommes très lettrés qui vont se réunir pour arrêter les
+ articles à présenter au Concile de Trente, l'un est le maître de
+ la Dauphine (Desjardins, III, p. 140, déc. 1544). Or nous savons
+ d'autre part que Danès fut envoyé à ce Concile par François Ier et
+ qu'il s'y distingua comme orateur. Voir Abel Lefranc, _Hist. du
+ Collège de France_, Paris, 1893, p. 172. L'identification paraît
+ donc légitime.]
+
+Un fait qui paraît bien établi, c'est sa culture scientifique. Elle est,
+dit François de Billon, dans _Le Fort inexpugnable de l'Honneur du sexe
+féminin_, 1555, réputée pour sa «science mathématique». Ronsard célèbre
+aussi en images poétiques «le comble de son savoir»:
+
+ Quelle dame a la pratique
+ De tant de mathématique?
+ Quelle princesse entend mieux
+ Du grand monde la peinture,
+ Les chemins de la nature,
+ Et la musique des cieux?
+
+Ce qui probablement veut dire qu'elle était savante en géographie, en
+physique et en astronomie. C'était dans la famille royale une
+originalité. Elle se distinguait par là des autres princesses de la
+Renaissance française, qui étaient de pures lettrées.
+
+Elle se lia étroitement--et ce sera pour la vie--avec Marguerite de
+France, plus jeune qu'elle et qui étudiait les anciens avec passion.
+Peut-être est-ce pour lui plaire qu'elle a commencé ou continué après
+son mariage l'étude du grec. Elle rechercha pour son intelligence et son
+crédit la soeur très chère du Roi, Marguerite d'Angoulême, âme tendre
+avec quelque mièvrerie, inquiète et joyeuse, conteur gaillard et poète
+mystique, claire en son réalisme et confuse en ses aspirations, et,
+malgré ces contrastes, ou même à cause d'eux, une des figures les plus
+attachantes de la Renaissance littéraire et religieuse du XVIe siècle.
+Catherine avait certainement lu ou entendu lire en manuscrit les
+_Nouvelles_ de la Reine de Navarre, qui lui rappelaient un autre conteur
+célèbre, Boccace, Florentin celui-là. Elle et Marguerite de France
+résolurent d'écrire un recueil du même genre, idée d'imitation qui
+devait paraître à cette princesse de lettres une flatterie délicate.
+Aussi l'aimable femme s'en est-elle souvenue dans le Prologue de
+l'_Heptaméron_; et, vraiment généreuse, elle laisse croire que le projet
+de ses nièces était du même temps que le sien, ou même un peu
+antérieur, et n'avait d'autre modèle que Boccace; mais à la différence
+des Nouvelles du _Décaméron_, les leurs devaient être de «véritables
+histoires».
+
+Toutes deux et le Dauphin «prosmirent» «... d'en faire chacun dix et
+d'assembler jusques à dix personnes qu'ils pensoient plus dignes de
+racompter quelque chose». Mais on se garderait de s'adresser à des «gens
+de lettres», car Henri, ce robuste garçon, à qui l'on n'a pas coutume de
+prêter tant de finesse, «ne voulloyt que leur art y fust mêlé, et aussy
+de peur que la beaulté de la rethoricque feit (fît) tort en quelque
+partye à la vérité de l'histoire.»
+
+Les grandes affaires de François Ier et les occupations de la Dauphine
+firent «mectre en obly du tout ceste entreprinse»[87]. Quel malheur de
+n'avoir pas ce Brantôme en raccourci, moins les exagérations de crudité,
+un _Triméron_ en trente nouvelles, sans embellissements romanesques, de
+la Cour et de la société au temps de François Ier. La correspondance
+restera l'unique oeuvre littéraire de Catherine de Médicis[88].
+
+Catherine venait d'un pays où toutes sortes de poèmes étaient chantés à
+quatre, cinq, six ou huit voix, que les instruments soutenaient. En
+France même, la tradition des jongleurs, conteurs et chanteurs, ne
+s'était pas encore perdue, et les poètes contemporains, comme Mellin de
+Saint-Gelais, s'accompagnaient du luth autrement que par métaphore[89].
+Quand Clément Marot eut rimé en français les trente premiers psaumes de
+David, les grands musiciens d'alors, Certon, Jannequin, Goudimel,
+s'empressèrent de les mettre en musique. Ces chants où le musicien et le
+poète ont chacun, à sa façon, traduit et souvent trahi la grandeur, la
+couleur et la passion de la poésie hébraïque, eurent à la Cour de
+François Ier un grand succès, mais moins d'édification que de mode.
+
+ [Note 87: L'_Heptaméron des nouvelles de Marguerite d'Angoulême
+ reine de Navarre_, éd. Benjamin Pifteau, t. I, p. 28-29.]
+
+ [Note 88: Sous le titre: _Les Poésies inédites de Catherine de
+ Médicis_, Paris, 1885. M. Edouard Frémy a publié, dans une
+ biographie d'ailleurs intéressante, des poésies qui ne sont pas de
+ Catherine. Il suffit pour s'en convaincre de les lire sans parti
+ pris. Les idées, les sentiments, la langue ne répondent pas à sa
+ façon de sentir et de penser et l'indication des lieux est en
+ désaccord avec ses itinéraires bien connus. C'est aussi l'avis de
+ M. le Comte Baguenault de Puchesse. Je renvoie à sa solide
+ démonstration, _Revue des questions historiques_, t. XXXIV, 1883,
+ p. 275-279. Ces vers rappellent la manière de Marguerite de
+ Navarre, et ils en sont probablement un pastiche.]
+
+ [Note 89: Augé-Chiquet. _La vie, les idées et l'oeuvre de Jean
+ Antoine de Baïf_, Paris et Toulouse, 1909, p. 303-304.]
+
+L'amateur le plus ardent de cette musique sacrée, c'était le Dauphin,
+qui la faisait chanter ou la chantait lui-même «avec lucs (luths),
+violes, espinettes, fleustes, les voix de ses chantres parmi». Aussi les
+gens de son entourage, en bons courtisans, voulaient tous avoir leur
+Psaume, et s'adressaient au maître pour leur en trouver un qui répondit
+à leurs sentiments. Il s'était réservé pour lui le Psaume:
+
+ Bien heureux est quiconques
+ Sert à Dieu volontiers, etc.
+
+et il en avait fait lui-même la musique. Catherine choisit le 141e[90],
+dont le traducteur est inconnu:
+
+ Vers l'Éternel des oppressez le Père
+ Je m'en yrai...
+
+Dans sa douleur de n'avoir pas d'enfant, après neuf ans de mariage, elle
+recourait à Dieu, comme à l'unique espérance. Mais le chant des Psaumes
+était si cher aux hérétiques qu'il en devint suspect. La Cour laissa les
+cantiques pour les «vers lascifs» d'Horace, qui, disait un réformé,
+«eschauffent les pensées et la chair à toutes sortes de lubricitez et
+paillardises»[91].
+
+ [Note 90: Le 141e de la Vulgate est le 142e du Psautier hébreu et
+ huguenot, la Vulgate ayant réuni en un seul les psaumes IX et X du
+ texte hébraïque original (O. Douen, _Clément Marot et le Psautier
+ huguenot_, t. I, 1878, p. 284, note 5, et p. 285).]
+
+ [Note 91: _Joannis Calvini Opera quae supersunt omnia_, éd. Baum,
+ Cunitz, Reuss, t. XVII, _col._ 614-615.]
+
+Catherine, toujours déférente, fit fête aussi aux «chansons folles»[92].
+
+Ce n'est pas merveille qu'avec cette bonne volonté, elle ait réussi à
+retourner l'opinion. L'ambassadeur vénitien, Matteo Dandolo, disait dans
+sa Relation de 1542: «Elle est aimée et caressée du Dauphin, son mari, à
+la meilleure enseigne. Sa Majesté François Ier l'aime aussi, et elle est
+aussi grandement aimée de toute la Cour et de tous les peuples,
+tellement qu'à ce que je crois il ne se trouverait personne qui ne se
+laissât tirer du sang pour lui faire avoir un fils»[93].
+
+ [Note 92: Etait-ce la traduction ou des imitations du poète latin
+ faites par des poètes de la Renaissance, ou les Odes même
+ d'Horace, que l'on trouve déjà dans un livre publié à Francfort,
+ en 1532, mises en musique à quatre voix, sur des airs populaires
+ de l'époque: _Melodiae in Odas Horatii, Et quaedam alia carminum
+ genera_, Francofordiae, 1532. (Catalogue de la Bibliothèque de feu
+ M. Ernest Stroehlin, professeur honoraire à l'Université de Genève,
+ publié par la librairie Emile Paul et Guillemin, Paris, 1912).
+ Consulter P.-M. Masson, _Les Odes d'Horace en musique au XVIe
+ siècle, Revue musicale_, 1906 (t. VI), p. 355 sq.]
+
+ [Note 93: Alberi, _Relazioni degli ambasciatori veneti al Senato_,
+ serie Ia, Francia, t. IV, p. 47.]
+
+Elle craignait d'être répudiée comme stérile, depuis que son mari avait
+su par expérience qu'il pouvait avoir des enfants. En 1537, lors de sa
+campagne en Piémont avec le connétable de Montmorency, il connut à
+Moncallier (Moncalieri) une jeune fille, Philippa Duc, soeur d'un écuyer
+de la grande Écurie, Jean-Antoine, et eut d'elle une fille qu'il
+légitima plus tard sous le nom de Diane de France et maria à Hercule
+Farnèse, duc de Castro. Les anciens adversaires du mariage florentin
+crurent tenir leur revanche. «Il y eust, dit Brantôme, force personnes
+qui persuadèrent (c'est-à-dire conseillèrent) au Roy et à M. le Dauphin
+de la répudier, car il estoit besoing d'avoir de la lignée de France».
+Il assure que «ny l'un ny l'autre n'y voulurent consentir tant ils
+l'aymoient»[94]. Mais Brantôme n'était pas né en 1538 et ne parle que
+par ouï-dire. L'ambassadeur vénitien, Lorenzo Contarini, qui écrivait
+treize ans après la crise, rapporte au contraire que le beau-père et le
+mari étaient décidés au divorce, et que Catherine réussit à les fléchir.
+Elle alla trouver le Roi et lui dit que pour les grandes obligations
+qu'elle lui avait, elle aimait mieux s'imposer cette grande douleur que
+de résister à sa volonté, offrant d'entrer dans un monastère, «ou
+plutôt, si cela pouvait plaire à Sa Majesté, de rester au service de la
+femme assez heureuse pour devenir l'épouse de son mari»[95].
+
+ [Note 94: Brantôme, éd. Lalanne, VII, p. 341.]
+
+ [Note 95: Alberi, _Relazioni degli ambasciatori veneti al Senato_,
+ serie Ia, Francia, t. IV, p. 73.]
+
+François Ier, ému de sa peine et de sa résignation, lui aurait juré
+qu'elle ne serait pas répudiée. Mais elle appréhendait sans doute un
+retour offensif de la raison d'État. Elle employait tous les moyens pour
+avoir des enfants, prenant les remèdes des médecins, buvant les drogues
+que lui envoyait le Connétable, et recourant à l'expérience de sa dame
+d'atour, Catherine de Gondi, mère d'une nombreuse famille. Enfin, après
+dix ans de mariage, le 20 janvier 1544, elle mit au monde un fils, dont
+la naissance fit pleurer de joie le Roi et sa soeur Marguerite et fut
+célébrée à l'égal d'une victoire par Marot, Mellin de Saint-Gelais et
+Ronsard.
+
+Une cause de chagrin qui s'éternisa, ce fut la passion de son mari pour
+Diane de Poitiers, veuve du grand sénéchal de Normandie, Louis de Brézé,
+une des plus grandes dames de la Cour. Henri avait en 1538, quand il se
+lia avec elle, dix neuf ans; elle en avait trente-huit, et pourtant il
+l'aima et jusqu'au bout lui resta fidèle de coeur.
+
+On a imaginé que cet amour ne fut si durable que parce qu'il fut pur,
+une amitié amoureuse. Sans doute, les romans de chevalerie à la mode,
+l'_Amadis des Gaules_, qu'Herberay des Essars commença en 1540 à
+traduire ou à adapter de l'espagnol, et les autres _Amadis_ de divers
+pays et en diverses langues qui suivirent, célèbrent, entre les
+paladins, ceux qui, chastes et constants, aiment en tout respect,
+adorent en toute humilité. Si cette littérature eut tant de succès,
+c'est qu'elle répondait peut-être à un réveil des idées chevaleresques
+et du culte de la femme.
+
+La conception de l'amour dégagé de la servitude des sens, telle que
+l'expose Phèdre dans _le Banquet_ et l'interprétation que donna Marsile
+Ficin de la doctrine de Platon, contribuèrent, plus encore que les
+romans, à élever les sentiments et à épurer les passions[96]. Le
+spiritualisme du philosophe grec et de son commentateur florentin,
+répandu par les traductions qui parurent à partir de 1540, eut pour
+centre d'élection l'entourage de Marguerite d'Angoulème «... Quant à
+moy, je puis bien vous jurer, dit un des personnages de l'_Heptaméron_,
+que j'ay tant aymé une femme que j'eusse mieulx aymé mourir que pour moy
+elle eust faict chose dont je l'eusse moins estimée. Car mon amour
+estoit tant fondée en ses vertus que, pour quelque bien que j'en eusse
+sceu avoir, je n'y eusse voulu veoir une tache»[97]. À travers ces
+nouvelles, qui sont pour la plupart très gaillardes, circule un fort
+courant d'idéalisme, et nul document ne prouve mieux le conflit dans la
+société polie d'alors entre les aspirations de l'esprit nouveau et la
+grossièreté des moeurs. Le «Pétrarquisme» des poètes de la Renaissance
+tendait aussi à spiritualiser la passion[98].
+
+ [Note 96: Abel Lefranc, _le Platonisme et la littérature en France
+ à l'époque de la Renaissance_. Revue d'histoire littéraire, 15
+ janvier 1896. Bourciez, _Les moeurs polies et la littérature de
+ Cour sous Henri II_, ch. III et ch. IV.]
+
+ [Note 97: Dixième nouvelle, t. I, p. 148, éd. Pifteau. Cf. p. 157
+ et 158, et comme allusion plus directe à la doctrine
+ platonicienne, p. 83 (huitième nouvelle).]
+
+ [Note 98: Sur l'influence de Pétrarque, Vianey, _Le Pétrarquisme
+ en France_, Montpellier et Paris, 1909, ch. II: à l'École de Bembo
+ et des Bembistes.]
+
+Ce rêve sentimental avait ses dangers. Il menaçait le mariage, qui n'a
+pas l'amour pour unique ou même pour principal objet, et, à vrai dire,
+il ne se déployait à l'aise qu'en dehors de lui. Les plus raffinés,
+parmi ces admirateurs de Platon, n'estimaient pas suffisamment héroïque
+une constance qui serait, après un temps d'épreuve, payée de retour; ils
+voulaient un renoncement sans espoir et un sacrifice sans récompense. Ce
+serait un sacrilège de ravaler à son plaisir l'être à qui l'on avait
+dressé un autel et un culte. Mais la nature a ses exigences et la vie
+ses obligations. Aussi la morale romanesque, pour concilier le besoin
+d'idéal et les nécessités physiques ou sociales, admettait comme
+légitime qu'on eût une femme et une «parfaite amye», celle-là mère des
+enfants et continuatrice de la race, celle-ci inspiratrice de grandes et
+nobles pensées. L'attachement du mari de Catherine pour Diane de
+Poitiers serait l'exemple le plus illustre, quoique rare, de ce
+compromis amoral du temps.
+
+Voilà la thèse que j'ai fortifiée de mon mieux, comme si je l'avais
+adoptée. Et voici maintenant les témoins. Les Français sont récusables.
+Suivant les temps et les intérêts de parti, ils se sont déclarés pour ou
+contre la vertu de Diane. Pendant le règne de François Ier, les
+partisans de la duchesse d'Étampes, favorite du Roi, ne se firent pas
+faute d'incriminer les moeurs de la favorite du Dauphin. Après
+l'avènement d'Henri II, l'éloge de la vertu de Diane fut de règle:
+diffamation ou louange qu'il y a lieu de tenir pour également suspecte.
+Il n'est pas nécessaire de demander si Brantôme, qui enregistre avec
+tant de plaisir l'histoire et la légende amoureuse du XVIe siècle,
+pouvait croire à l'innocence des rapports d'Henri II et de la favorite.
+Mais les étrangers et même les Vénitiens, d'ordinaire si bien informés,
+ne sont pas d'accord sur la nature de cette liaison. Marino Cavalli, qui
+fut ambassadeur de la République en France en 1546, pense que le Dauphin
+était peu adonné aux femmes (en quoi il se trompait) et qu'il s'en
+tenait à la sienne. Pour ce qui est de la «Grande Sénéchale», il se
+serait contenté de son «commerce» et «conversation». Celle-ci aurait
+entrepris de l'«instruire», le «corriger», l'«avertir» et l'«exciter ...
+aux pensées et actions dignes d'un tel prince»[99]. Elle serait parvenue
+à lui inspirer de meilleurs sentiments pour sa femme, et à faire de lui
+un bon mari. C'est le rôle de la «parfaite amie» dans ces sortes de
+ménages à trois des romans de chevalerie. Cavalli n'affirme pas pourtant
+que Diane ne fût que l'Égérie du Dauphin. Lorenzo Contarini, qui, en
+1551, résume l'histoire intérieure de la Cour de France, rapporte que,
+d'après le bruit public, Diane a été la maîtresse de François Ier et de
+beaucoup d'autres avant de devenir celle du Dauphin[100]. Giovanni
+Soranzo, dans une relation de 1558, ne parle que de sa liaison avec
+Henri, dauphin et roi. Il dit qu'elle a été très belle, qu'elle avait
+été grandement aimée, et que l'amour était resté le même (elle était
+alors dans sa soixantième année), mais «qu'en public il ne s'est jamais
+vu aucun acte déshonnête»[101].
+
+ [Note 99: Alberi, _Relazioni_, serie Ia, t. I, p. 243, ou
+ Tommaseo, _Relations des ambassadeurs vénitiens_, trad. française,
+ (Coll. Doc. inédits), I, p. 287.]
+
+ [Note 100: Alberi, _Relazioni_, serie Ia, t. IV, p. 77-78.]
+
+ [Note 101: _Id._ serie Ia, t. II, p. 437.]
+
+C'est probablement la vérité. Henri aimait beaucoup les dames, et se
+plaisait «à aller au change». Si Brantôme dit vrai, ses nombreuses
+expériences lui auraient permis un jour de faire par comparaison un
+éloge fort indiscret de sa femme. Ses poètes favoris étaient Lancelot de
+Carles et Mellin de Saint-Gelais, qui ne sont pas des chantres de
+l'amour transi. Mais il est vrai qu'il n'aimait pas le scandale et se
+débarrassait vite des femmes qui, glorieuses de son choix, faisaient,
+comme dit Catherine, «voler les éclats» de leur faveur. Aussi donna-t-il
+congé à une grande dame écossaise, Lady Fleming[102], qui, ayant eu de
+lui un enfant, affectait les prétentions d'une maîtresse en titre. Et
+cependant il reconnut le fils qu'il avait eu d'elle, Henri d'Angoulême,
+comme il avait reconnu Diane de France, la fille de Philippa Duc. S'il
+n'a pas avoué l'enfant de Nicole de Savigny[103], c'est peut-être que la
+mère étant mariée, l'attribution de paternité restait douteuse. Il a eu
+bien d'autres caprices qui n'ont pas laissé de traces.
+
+ [Note 102: Johanna ou Janet Stewart, fille naturelle de Jacques IV
+ d'Écosse et veuve du lord Haut-Chambellan Fleming, avait
+ accompagné en France, à titre de gouvernante, la petite reine
+ Marie Stuart, fiancée au fils aîné d'Henri II.]
+
+ [Note 103: Cependant l'abbé Pierfitte dit que Nicole de Savigny
+ eut cet enfant d'Henri II avant d'épouser son cousin Jean II de
+ Ville, baron de Saint-Rémy. Mais alors pourquoi Henri II n'a-t-il
+ pas légitimé le fils de cette maîtresse, une dame noble, et
+ pourquoi celui-ci s'appelle-t-il Henri de Saint-Rémy, un titre qui
+ appartenait au mari de sa mère? Abbé Pierfitte, _Journal de la
+ société d'archéologie de Lorraine_, 1904, p. 101 et note 1 de la
+ page 102.--C'est de cet Henri de Saint-Rémy, qui fut gentilhomme
+ ordinaire d'Henri III, que descendait la fameuse comtesse de
+ Lamotte-Valois, l'aventurière de l'affaire du Collier.]
+
+Est-il vraisemblable que cet homme de tempérament amoureux ait, dans
+l'ardeur de sa jeunesse, adoré de loin Diane de Poitiers, cette beauté
+savoureuse, alors dans l'épanouissement de sa maturité?
+
+S'il ne l'avait pas aimée d'amour, lui aurait-il écrit pendant qu'elle
+était absente: «Je croy que pourés asés panser le peu de plésyr que
+j'aré (aurai) à Fontainebleau sans vous voyr, car estant ellongné de
+sele de quy dépant tout mon byen, il est bien malésé que je puysse avoir
+joye».--«Je ne puis vivere (vivre) sans vous».--Et il signe «Seluy qui
+vous ayme plus que luy mesmes».--«Vous suplye avoyr toujours souvenance
+de celuy qui n'a jamés aymé ni n'aymera jamés, que vous». Elle est,
+comme il le lui dit en vers, «sa princesse», la «dame roine et
+maistresse» de la «forteresse» de sa «foi», une «déesse», de qui il
+avait craint qu'elle «ne se voulut abeser» (abaisser) jusqu'à faire
+«cas» de lui[104]. Il avait, en 1547, quand il succéda à son père,
+vingt-huit ans. L'agent du duc de Ferrare savait qu'il allait à toute
+heure, après dîner, après souper, voir la Sénéchale. L'ambassadeur de
+Charles-Quint, Saint-Mauris, qui avait intérêt à renseigner son
+gouvernement sur les influences de la nouvelle Cour, avait appris
+d'Éléonore d'Autriche, veuve de François Ier, des détails qu'elle tenait
+de Mme de Roye, une très grande dame, dont le prince de Condé épousa
+plus tard la fille. Tous les jours le jeune Roi, qui s'était empressé de
+faire Diane duchesse de Valentinois, allait lui rendre compte des
+affaires importantes qu'il avait traitées avec les ambassadeurs
+étrangers ou ses ministres. Et puis après, «il se assiet au giron d'elle
+avec une guinterne (cithare) en main de laquelle il joue et demande
+souvent au Connétable, s'il y est, ou à Omale (François de Guise, alors
+duc d'Aumale) si led. Silvius (Diane) n'a pas belle garde touchant quant
+et quant les tetins et _la regardant ententivement comme homme surprins
+de son amitié_»[105]. Diane minaudait, protestant «que désormais elle
+sera ridée».
+
+ [Note 104: Voir quelques lettres et des vers d'Henri II à Diane de
+ Poitiers dans les _Lettres inédites de Dianne de Poytiers_, p. p.
+ Georges Guiffrey, Paris, 1866, p. 220, 223, 226, 228.]
+
+ [Note 105: Lettre de Saint-Mauris à sa Cour, _Revue Hist._, t. V,
+ 1877. p. 112.--Contre la «thèse ingénieuse reprise récemment» des
+ amours platoniques d'Henri II avec Diane, voir d'autres références
+ dans le livre de M. Lucien Romier, _Les Origines politiques des
+ guerres de religion_. t. I, 1913: _Henri II et l'Italie_,
+ (1547-1555). p. 26, note 1.]
+
+Quelle adoration et qui s'accorde si bien avec ses lettres d'amant
+humble et tendre! Pour qu'il lui ait gardé jusqu'à la mort le même
+amour, et comme une sorte de reconnaissance émue, il faut bien qu'elle
+ne l'ait pas rebuté dans la crise de désir de sa jeunesse; et peut-être
+qu'éprise elle-même--elle avait en 1538, quand il la connut, près de
+quarante ans, l'âge des grandes passions,--elle se soit donnée et
+abandonnée.
+
+La principale intéressée, Catherine n'avait aucun doute sur la nature
+des rapports de son mari avec Diane. Elle dissimula la haine que lui
+inspirait la maîtresse en titre tant que vécut Henri II, et même après
+la mort du Roi elle s'abstint, par respect pour sa mémoire, de trop
+vives représailles. Mais elle n'oubliait pas. Veuve depuis vingt-cinq
+ans, elle remontrait à sa fille, la reine de Navarre, dans une lettre du
+25 avril 1584, qu'elle ne devait pas caresser les maîtresses de son
+mari, car celui-ci pourrait croire que, si elle se montrait si
+indulgente, c'est qu'elle trouvait son contentement ailleurs. Et, allant
+au-devant de l'objection probable, elle ajoutait: [Qu'elle] (ma fille)
+«ne m'alègue [mon exemple] en sela; car cet (si) je fesé bonne chère à
+Madame de Valentinois, c'estoyt le Roy (à cause du Roi) et encore je luy
+fésèt tousjour conestre (au Roi) que s'estoyt à mon très grent regret:
+car jeamès famme qui aymèt son mary, n'éma sa p...., car on ne le peust
+apeler aultrement, encore que le mot souyt vylayn à dyre à (par) nous
+aultres»[106].
+
+ [Note 106: _Lettres de Catherine_, t. VIII, p. 181.]
+
+Il est possible qu'au déclin de son automne, la favorite, intelligente
+et avisée, comme on le voit par ses lettres, ait compris qu'un tel
+attachement, pour durer toujours, devait changer de nature. Elle pouvait
+craindre, à mesure que la différence d'âge apparaissait mieux, le
+ridicule et la désaffection.
+
+Le rôle d'amie, prôné par les doctrines littéraires et sentimentales du
+temps, la gardait de ce risque. Ce fut dès lors, pour les courtisans et
+les poètes qui voulaient plaire, une vérité établie que Diane, plus
+belle qu'Hélène et plus chaste que Lucrèce, était chérie du Roi, dit
+Ronsard, «comme une dame saige, de bon conseil et de gentil couraige».
+Mais le souvenir de la possession, si la possession a cessé, resta si
+vif chez Henri II que, pour expliquer l'empire sans limite ni terme de
+cette femme qui n'était plus jeune sur cet homme qui l'était encore, le
+grave historien De Thou admet l'emploi de moyens magiques, le charme
+d'un maléfice.
+
+Catherine avait pour l'infidèle, son mari et son roi, une tendresse
+mêlée de respect. Plus tard, au commencement de sa régence, en pleine
+période d'incertitude et de trouble (7 décembre 1560) elle rappelait à
+sa fille Élisabeth, reine d'Espagne, le temps où, disait-elle, je
+n'avais «aultre tryboulatyon que de n'estre asés aymaye (aimée) à mon
+gré du roy vostre père qui m'onoret plus que je ne mérités, mais je
+l'aymé tant que je avés toujours peur»[107]. Elle avait toujours
+souffert du partage, et quand Henri fut devenu roi, elle en souffrit
+plus encore, mais pour d'autres raisons. Henri II était aimable et plein
+d'égards pour sa femme. A son avènement, il lui avait assigné deux cent
+mille francs par an et retenu à son service «trop plus de femmes qu'il
+n'y avoit du vivant du feu roy, que l'on dit excéder d'un tiers»[108].
+Mais personne n'ignorait que Diane avait la première place dans son coeur
+et sa faveur. Lorsqu'il fit son entrée solennelle à Lyon, en 1548, 23
+septembre, les consuls, bons courtisans, imaginèrent de le faire
+recevoir, au portail de Pierre Encize, par une Diane chasseresse, qui
+menait en laisse un lion mécanique «avec un lien noir et blanc», les
+couleurs de la favorite[109]. Une Diane figurait aussi au fronton de
+l'arc triomphal dressé à la porte du Bourg-Neuf. Le lendemain, quand la
+Reine fit son entrée (24 septembre), la Diane arriva encore avec son
+automate qui «s'ouvrit la poitrine montrant les armes» de Catherine «au
+milieu de son coeur, et, à l'heure», elle «luy dit quelques vers». La
+Reine «lui ayant fait la révérence» passa outre et s'attarda ailleurs à
+des symboles plus plaisants. Dans les fêtes que donna le cardinal Jean
+du Bellay à Rome pour la naissance du quatrième enfant du roi (en mars
+1549) un défilé de nymphes précéda le tournoi. «Desquelles, raconte
+Rabelais, témoin oculaire, la principale, plus éminente et haute de
+toutes autres représentant Diane portoit sur le sommet du front un
+croissant d'argent, la chevelure blonde esparse sur les épaules, tressée
+sur la teste avec une guirlande de lauriers, toute instrophiée de roses,
+violettes et autres belles fleurs»[110]. Lors du sacre de la Reine à
+Saint-Denis (juin 1549), Diane de Poitiers marchait à sa suite en
+compagnie des princesses du sang[111].
+
+ [Note 107: 7 déc. 1560. _Lettres_ I, p. 568.]
+
+ [Note 108: Saint-Mauris, _Revue Hist._, t. V, p. 115.]
+
+ [Note 109: Théodore Godefroy, _Le Cérémonial françois_, t. I, p.
+ 837. Cf. p. 851.]
+
+ [Note 110: Rabelais, _La Sciomachie_, oeuvres complètes, éd.
+ Moland, p 596.]
+
+ [Note 111: On sait que les reines étaient sacrées, quelquefois
+ longtemps après les rois, et non à Reims, mais à Saint-Denis. Le
+ récit du sacre par Simon Renard, ambassadeur de Charles est en
+ appendice, p. 245, dans le livre de M. de Magnienville, _Claude de
+ France, duchesse de Lorraine_. Paris, 1885.]
+
+La favorite et un favori, Anne de Montmorency, accaparaient le pouvoir
+et tenaient la Reine à l'écart des affaires. C'était, explique le
+Vénitien Contarini, parce que, malgré sa sagesse et sa prudence, «elle
+n'étoit pas l'égale du roi ni de sang royal». Mais n'en pouvait-on pas
+dire autant de la toute-puissante maîtresse? Les poètes et les
+courtisans arrangèrent l'histoire. Ronsard mettant en scène le dieu
+fluvial du Clain, un petit cours d'eau qui passe à Poitiers, lui faisait
+prédire à l'ancêtre de la maison des Poitiers une descendance royale. Il
+apparentait probablement de parti pris et confondait avec intention les
+comtes de Valentinois, la grande famille dauphinoise d'où Diane était
+issue, avec les anciens souverains du pays, les Dauphins de Vienne, qui
+se sont constitués, pour ainsi dire, par adoption une lignée royale, en
+léguant leur titre avec leurs domaines au fils aîné du roi de France. On
+imagine combien Catherine devait souffrir de voir exalter l'origine de
+la favorite et rabaisser la sienne. Et cependant, pour complaire à son
+mari, elle dissimulait sa jalousie et même faisait bonne grâce à sa
+rivale.
+
+Les égards même que la favorite lui montrait ne devaient pas la lui
+rendre plus chère. Diane s'occupait des enfants royaux comme s'ils
+étaient siens. Elle servit à la Reine de garde-malade. Souvent, dit une
+relation vénitienne de 1551, elle envoyait le Roi coucher avec elle.
+Mais c'était une attention humiliante et qui n'était pas désintéressée.
+Sans doute elle aimait mieux qu'il prît son plaisir en lieu légitime que
+de courir les aventures, où, entre autres risques, il pouvait rencontrer
+une nouvelle passion. Les deux femmes s'étaient unies contre Lady
+Fleming[112].
+
+Le grand amour de Catherine apparaît surtout dans la correspondance,
+quand son mari fait campagne. Henri II, à l'exemple de François Ier,
+s'était allié avec les protestants d'Allemagne contre Charles-Quint et,
+pour prix de son concours, il avait obtenu d'occuper Metz, Toul et
+Verdun, ces trois évêchés de langue française, qui étaient membres du
+Saint-Empire (traité de Chambord, 15 janvier 1552)[113]. Il alla
+lui-même en prendre possession avec une armée que commandait son ami de
+coeur, le connétable de Montmorency, et il y réussit presque sans coup
+férir[114].
+
+ [Note 112: Toutefois, il me paraît invraisemblable, malgré
+ l'affirmation de l'agent ferrarais Alvarotti (Romier, t. I, p. 85
+ et note), que Diane, ayant guetté Henri II, qui se rendait de nuit
+ chez Lady Fleming, lui ait reproché de déshonorer la reine
+ d'Ecosse, Marie Stuart, sa future belle-fille, en lui donnant une
+ p..... pour gouvernante.]
+
+ [Note 113: Lemonnier, _Histoire de France de Lavisse_, t. V, 2, p.
+ 145 sq.]
+
+ [Note 114: Metz fut pris le 10 avril, Toul le 13, et Verdun le 2
+ juin. L'armée royale poussa jusqu'au Rhin, et parut le 3 mai
+ devant Strasbourg, dont les portes restèrent fermées. En juillet,
+ la campagne était finie.]
+
+La Cour avait suivi de loin. A Joinville, en Champagne, Catherine tomba
+malade, en fin mars 1552, d'une fièvre pourpre dont elle faillit mourir.
+Le médecin Guillaume Chrestien affirme qu'elle fut sauvée par les soins
+et les prières de Diane. Mais Diane elle-même indique, avec peut-être
+quelque ironie, un meilleur remède: «Vous puys asseurer, écrivait-elle
+au maréchal de Brissac (4 avril 1552), que le Roi a fait fort bien le
+bon mari, car il ne l'a jamais abandonnée»[115]. En cet extrême danger,
+Henri II se montra pour sa femme si attentif et si tendre, qu'on en fut,
+écrit le 5 avril l'agent du duc de Ferrare, «stupéfié»[116]. Mais cette
+crise d'affection dura aussi longtemps que la fièvre.
+
+ [Note 115: Guiffrey, _Lettres de Diane_, p. 96.]
+
+ [Note 116: Romier, qui rapporte cette lettre d'Alvarotti, I, p.
+ 19, note 2, en conclut qu'Henri II entourait se femme de «soins»
+ et de «respects», mais si les attentions du Roi causaient tant de
+ surprise, «un stupore», c'est qu'elles n'étaient pas habituelles.]
+
+Pendant cette campagne, et pendant les deux qui suivirent, en 1553 et
+1554, le Roi fut souvent absent de la Cour. Catherine alors s'habillait
+de noir et de deuil et obligeait son entourage à faire comme elle. «Elle
+exhorte chacun, rapporte Giovanni Cappello, à faire de très dévotes
+oraisons, priant Notre Seigneur Dieu, pour la félicité et la prospérité
+du Roi absent»[117]. Michel de l'Hôpital, alors chancelier de Marguerite
+de France, duchesse de Berry, disait en vers latins au cardinal de
+Lorraine, qui avait suivi le Roi dans ce voyage d'Austrasie. «Que s'il
+te plaît peut-être de savoir ce que nous devenons, ce que fait la Reine,
+si anxieuse de son mari, ce que font la soeur du Roi et sa bru, et Anne
+(d'Este) la femme de ton frère, et toute leur suite impropre à porter
+les armes, sache, que par des prières continuelles et par des voeux,
+elles harcèlent les Puissances célestes implorant le salut pour vous et
+pour le Roi et votre retour rapide après la défaite des ennemis»[118].
+
+ [Note 117: Alberi, _Relazioni_, serie Ie, t. II, p. 280, ou
+ Tommaseo, I, p. 358.]
+
+ [Note 118: Duféy, _Oeuvres complètes de Michel de l'Hospital,
+ chancelier de France_ 4 vol. dont un de planches. Paris,
+ 1824-1825, t. III, p. 193.]
+
+La femme et la maîtresse faisaient au Connétable, chef de l'armée, les
+mêmes recommandations. Veillez sur le Roi, écrit Diane, «car il ly a
+bien de quoy le myeux garder que jamès, tant de poyssons (poisons) que
+de l'artyllerye»[119]. Battez les ennemis, écrit Catherine (août 1553),
+mais tenez le Roi loin des coups, «car s'il advient bien come je
+m'aseure tousjour, l'aunneur et le byen lui en retournera; s'yl advenet
+aultrement, [le Roi] n'y estant point, le mal ne saret aystre tieul
+(saurait être tel) que y ne remedyé (vous n'y remédiiez). Je vous parle
+en femme.» Peu lui importe le reste, «pourvu que sa personne n'aye
+mal»[120]. Les lettres de la maîtresse semblent d'une épouse, inquiète
+sans doute, mais sûre de l'affection de l'absent; celles de la femme
+sont d'une maîtresse amoureuse. Catherine écrit à la duchesse de Guise,
+qui a rejoint son mari à l'armée: «Plet (plût) à Dyeu que je feusse
+aussi byen aveques le myen»[121]. Elle est irritée contre Horace
+Farnèse, duc de Castro, le mari de Diane de France, qui venait de
+capituler dans Hesdin, après avoir reçu d'ailleurs un coup d'arquebuse
+dont il mourut: «J'é grand regret qu'i (Horace Farnese) ne l'eut [reçu]
+avant rendre Hédin.» Ce n'est pas qu'elle paraisse sensible à la perte
+de cette place forte; mais Henri II étant retenu à la frontière pour la
+couvrir contre l'ennemi. Horace Farnese est «cause, dit-elle, de quoy je
+ne voy point le Roy»[122].
+
+ [Note 119: Sur cette crainte assez inattendue du poison, voir
+ l'explication de G. Guiffrey, _Lettres de Diane de Poytiers_, p.
+ 101, note 2.]
+
+ [Note 120: _Lettres de Catherine de Médicis_, t. I, p. 78.]
+
+ [Note 121: Fin août 1553, _Lettres_, I, p. 50.]
+
+ [Note 122: Fin juillet 1553, _Lettres_, I, p. 77.]
+
+Mais lui n'est pas à l'unisson. Diane parait informée jour par jour des
+événements; mais Catherine reste longtemps sans l'être. Elle apprend en
+juin 1552, par l'entourage de son mari, qu'elle va se rapprocher de
+l'armée et se rendre à Mézières. «Mes, dit-elle, je ne m'an ause réjeuir
+pour n'an n'avoyr heu neul comandemant du Roy»[123]. Elle se plaint
+quelquefois de ne pas recevoir de réponse à ses lettres. Henri II laisse
+tomber la correspondance, peut-être pour éviter les effusions
+conjugales. Il n'aime que Diane et Montmorency, et c'est à eux qu'il
+réserve ses déclarations d'amour. Catherine en est réduite à demander de
+ses nouvelles à tout le monde et à se recommander par intermédiaire à sa
+bonne grâce. Elle multiplie les lettres au Connétable, qu'elle prie de
+dire au Roi la passion qu'elle a pour son service et pour sa personne.
+«Mon conpère, lui écrit-elle, fin juin 1552, je vis arsouyr set que me
+mandès teuchant ma maladye, mès y fault que je vous dye que se n'é pas
+l'eau qui m'ay fayst malade, tant come n'avoyr point dé novelles deu
+Roy, car je pansès que luy et vous et teu le reste ne vous sovynt plulx
+que je aystès ancore en vie: aseuré vous qu'il n'i a sayrayn qui me seut
+fayre tant de mal que de panser aystre aur de sa bonne grase et
+sovenance; par quoy, mon conpère, set désirés que je vive ay sauy sayne
+antertené m'i le plulx que pourès et me fayste savoir sovant de ses
+novelles; et vela le meilleur rejeyme que je sarès tenir»[124].
+
+ [Note 123: Lettre écrite entre le 18 et le 25 juin 1552,
+ _Lettres_, I, p. 66.]
+
+ [Note 124: _Ibid._, Voici cette lettre en orthographe moderne:
+
+ «Mon compère, je vis hier soir ce que [vous] me mandez touchant ma
+ maladie, mais il faut que je vous die (dise), que ce n'est pas
+ l'eau (l'humidité du soir), qui m'a faite malade, tant comme [de]
+ n'avoir point des nouvelles du Roi, car je pensais que lui et vous
+ et tout le reste, [il] ne vous souvînt plus que j'étais encore en
+ vie: assurez-vous qu'il n'y a serein qui me sût faire tant de mal
+ que de penser être hors de sa bonne grâce et souvenance; par quoi
+ mon compère, si [vous] désirez que je vive et sois saine (bien
+ portante), entretenez-m'y (en la bonne grâce du Roi), le plus que
+ [vous] pourrez et me faites savoir souvent de ses nouvelles; et
+ voilà le meilleur régime que je saurais tenir».]
+
+Dans une autre lettre au Connétable (6 mai 1553), elle s'excusait de ne
+rejoindre son mari que le lendemain. Mais la lettre du Roi portait
+qu'elle devait venir le plus tôt qu'elle pourrait avec toute la
+compagnie, ses enfants compris. S'il lui eût écrit d'arriver tout de
+suite, elle n'aurait pas manqué de partir seule, même sans chevaux. Ce
+n'était qu'un retard d'un jour, et cependant elle s'en justifiait comme
+d'une faute, protestant que «... Dieu mercy, depuis que j'ay l'onneur de
+lui estre (au Roi) ce que je luy suis, je n'ay jamais failly de faire ce
+qu'il m'a commandé, m'aseurant qu'il me faict cest honneur de le croire
+ainsi dans son cueur, [ce] qui me faict estre contante et m'aseurer que
+j'aye cest heur que d'estre en sa bonne grace et qu'il me cognoist pour
+telle que je luy suis.»
+
+Elle revient plusieurs fois, comme pour s'en bien convaincre elle-même,
+sur cette assurance où elle est de n'être «jamais esloignée» de sa
+bonne grâce, ajoutant pour le Connétable «tant plus quen (d'autant plus
+quand) je sçay qu'estes auprès de luy qui estes et faictes profession
+d'homme de bien[125].»
+
+ [Note 125: _Lettres_, I, p. 75-76, 6 mai 1553.]
+
+Comme elle craint de déplaire! Et cependant, à la même époque, elle
+montrait quelque velléité de rompre avec ses habitudes d'effacement.
+Elle osa se plaindre de la façon dont le Roi, partant en campagne, avait
+organisé le gouvernement[126]. Il l'avait déclarée régente (25 mars
+1552), mais au lieu de lui conférer pleine et entière autorité, comme
+c'était l'usage et comme il le lui avait promis, elle se découvrit pour
+compagnon le garde des sceaux, Bertrandi, une créature de Diane. Ainsi
+que l'écrivait au Connétable le sieur du Mortier, Conseiller au Conseil
+privé, c'est Bertrandi lui-même qui avait fait réformer le pouvoir de la
+Reine, lors de la première lecture qui en fut faite au Roi, «pour s'y
+faire adjouster au lieu même qu'il est nommé»[127], hardiesse
+qu'assurément, on peut le croire, il ne se fût pas permise s'il n'y
+avait été poussé par la toute-puissante favorite. En outre, les affaires
+occurrentes devaient être délibérées avec «aucuns grands et notables
+personnages» du Conseil privé, qui donneraient leur «avis pour y
+pourvoir». Ainsi la Régente partageait avec le garde des sceaux la
+présidence du Conseil privé, et dans le Conseil les décisions seraient
+prises à la majorité des voix. Pour plus de complication, Catherine
+était autorisée--avec l'avis du Conseil--à lever les troupes que le
+besoin requerrait pour la défense du royaume; et l'Amiral de
+France--c'était alors Claude d'Annebaut[128]--avait charge lui aussi de
+s'occuper des mêmes choses concernant le fait de la guerre, dont il lui
+serait toujours «conféré et communiqué». L'Amiral ne savait comment
+concilier ses attributions avec celles du Conseil privé et du Garde des
+sceaux.
+
+ [Note 126: En 1548, elle n'avait pas protesté quand Henri II,
+ passant en Piémont, laissa à Mâcon le cardinal de Lorraine, le duc
+ de Guise, le chancelier (Olivier), le seigneur de Saint-André et
+ l'évêque de Coutances (Philippe de Cossé-Brissac), pour entendre
+ avec elle à ses affaires de deçà (lettre du 27 juillet 1548). Il
+ est possible, contrairement à ce que pense M. Romier (Bibliothèque
+ de l'École des Chartes, t. LXX, p. 431-432), qu'il ne s'agisse pas
+ ici d'un véritable Conseil de régence, mais simplement d'un
+ Conseil d'expédition des affaires courantes pendant l'absence du
+ Roi. En tout cas, Catherine n'y avait que sa place sans
+ spécification de pouvoirs, et cependant elle ne s'était pas
+ plainte.]
+
+ [Note 127: Ribier, _Lettres et mémoires d'Estat des roys, princes,
+ ambassadeurs et autres ministres sous les règnes de François
+ premier, Henry II et Françoys II_, Paris, 1666, t. II, p. 389.]
+
+ [Note 128: Il mourut le 11 novembre 1552. Lettres au Roi dans
+ Ribier, _ibid._, t. II, p. 387-388, Joinville, 11 avril 1552.]
+
+Le Connétable, ce vieux renard, avait refusé, sous quelque prétexte, de
+communiquer ce pouvoir à la Reine; et ce fut sur ces entrefaites qu'elle
+tomba malade à Joinville. Quand elle fut rétablie, elle demanda de le
+lui apporter, désir de convalescente qu'il fallut satisfaire. «Et alors,
+en se souriant, a dit qu'en aucuns endroits on luy donnoit beaucoup
+d'autorité, et en d'autres bien peu, et que quand ledit pouvoir eust
+esté selon la forme si ample qu'il avait pleu au Roy de luy dire qu'il
+estoit, elle se fust toutefois bien gardée d'en user autrement que
+sobrement, et selon ce que ledit seigneur luy eust fait entendre son
+intention en particulier, soit de bouche ou par écrit, car elle ne veut
+penser qu'à luy obéir....»
+
+Elle faisait remarquer à du Mortier que Louise de Savoie «eut une
+ampliation telle que l'on n'y eust sceu rien adjouster; et de plus elle
+n'avoit point de compagnon comme il semble que l'on luy veuille bailler
+Monsieur le Garde des Sceaux qui est nommé audit pouvoir». Elle notait
+aussi que, dans une autre clause, le Roi disait qu'il emmenait avec lui
+«tous les Princes de ce royaume». Il s'ensuivrait donc que «s'il fust
+demeuré aucuns desdits princes par deçà, elle n'y eut pas été régente».
+Et toujours en protestant qu'elle n'eût jamais usé du pouvoir le plus
+ample «autrement qu'il eust plu audit Seigneur», elle se refusait à
+faire publier la déclaration de régence «es Cours de Parlement ny
+Chambre de Comptes», car elle «diminueroit plus qu'elle n'augmenteroit
+de l'authorité que chacun estime qu'elle a, ayant cet honneur d'estre ce
+qu'elle est au Roy.» D'Annebaut, du Mortier tentèrent sans succès de la
+ramener. Du Mortier, qui au fond était de son avis, écrivit au
+Connétable de décider le Roi «à mettre en termes généraux les
+particularitez contenues audit pouvoir»[129].
+
+Le Connétable répondit qu'il fallait qu'il fût publié. Doucement elle
+insista «... Quant à set (ce) que me mandès de mon pouvoir, je suys bien
+ayse, puisqu'i (il) fault qui (qu'il) souyt (soit) veu, qui (qu'il)
+souyt de façon que l'on conese que set que me mandés ay (est) vrai que
+je suys an la bonne grase deu Roy»[130]. Probablement, pour en finir,
+Henri lui écrivit, et la voilà contente, «car, écrit-elle au Connétable,
+j'é aystés an grant pouyne (peine) pour la longueur deu temps qui l'y
+avest que n'en avés seu (eu de lettres), par quoy je vous prye si ledist
+signeur et vous avés anvye que je ne retombe poynt malade que je aye le
+byen d'an savoir (avoir) plux sovant»[131].
+
+Et aussitôt elle s'empresse. Elle annonce au Connétable que tous ceux du
+Conseil ont été d'avis que l'Amiral devait demeurer ici jusqu'à ce que
+le Roi en eût ordonné autrement. «Par quoy mandé nous vystement sa
+volonté, afin que ne fasyon (fassions) faulte à l'ensuyvre.» Elle met
+avec joie la main à l'administration. «Mon compère, écrit-elle au
+Connétable, vous verrez par la lectre que j'escris au Roy que je n'ay
+pas perdu temps à apprendre l'estat et charge de munitionnaire»[132].
+
+Mais, pour tout remerciement, Montmorency la rabroua: «Il me semble
+estant ledit seigneur (Roy) si prochain de vous qu'il sera doresnavant
+que vous ne devez entrer en aucune despense ny plus faire ordonnance
+d'autres deniers sans premièrement le luy faire sçavoir et entendre son
+bon plaisir»[133].
+
+ [Note 129: Sur cette affaire, voir Ribier, _Lettres et Mémoires
+ d'Estat... sous les règnes de Françoys premier, Henry II, Françoys
+ II_, 1666, t. II, lettre du sieur du Mortier au Connétable, p.
+ 388.]
+
+ [Note 130: Fin avril 1552, _Lettres_, I, 52.]
+
+ [Note 131: Autre lettre de fin avril, I, p. 52.]
+
+ [Note 132: 20 mai 1552, _Lettres_, I, p. 56.]
+
+ [Note 133: Citée par De Cruc, _Anne de Montmorency_, p. 115, sans
+ indication de date.--Une lettre très ironique du Roi dans
+ Lemonnier, _Hist. de France_, t. V, 2, p. 132.]
+
+Ses initiatives inquiétaient. Pour la première fois, elle laissait voir
+le désir assurément légitime de tenir son rang. Sa prétention d'être
+régente pour tout de bon, et cette passion d'activité, c'était une
+révélation. Une Catherine apparaît que la Cour ne soupçonnait pas. La
+femme d'État perçait sous l'épouse obéissante.
+
+Dans les affaires italiennes, elle montre à la même époque la même
+volonté d'intervenir. À son départ pour la France, Alexandre de Médicis
+était depuis deux ans duc héréditaire de Florence, par la grâce de
+Clément VII et de Charles-Quint et le consentement du peuple. Elle
+n'aimait guère ce frère bâtard, estimant peut-être qu'il occupait une
+place où elle se croyait, comme fille légitime, plus justement destinée.
+Quand la nouvelle survint qu'il avait été assassiné par un de leurs
+cousins, Lorenzino de Médicis (5 février 1537), elle prit la chose si
+doucement, racontait la reine de Navarre à un agent florentin, «que
+mieux ne se pouvait imaginer»[134]. Alexandre ne laissait pas d'enfant.
+Un Médicis, d'une branche cadette, intelligent et énergique, Côme, fils
+de Maria Salviati et de Jean des Bandes Noires, l'ancien compagnon de
+jeux de Catherine, accourut à Florence et se fit reconnaître pour chef
+par le peuple, et quelques mois après par l'Empereur. François Ier n'eut
+pas même le temps de décider s'il ferait valoir les droits de sa bru ou
+travaillerait à rétablir la République. L'oncle de Catherine, le fameux
+banquier Philippe Strozzi, souleva les ennemis du nouveau duc; mais il
+fut vaincu à Montemurlo (1538) et enfermé dans une prison où il mourut,
+non sans soupçon d'aide.
+
+François Ier avait gardé rancune à Côme de son bonheur et de ses
+attaches avec Charles-Quint. Il refusa d'accorder à son ambassadeur la
+préséance sur celui de Ferrare[135]. Henri II, qui pouvait se prévaloir
+des droits de sa femme, était encore plus mal disposé[136]. Entre tous
+les _fuorusciti_ (bannis), napolitains, milanais, génois, etc., que la
+Cour de France recueillait pour s'en servir dans ses entreprises
+italiennes, il montrait une particulière faveur aux Florentins. «La
+mauvaise volonté du Roi envers vous, écrivait à Côme son ambassadeur à
+Rome, vient de ce que vous avez servi et servez l'Empereur... _et de ce
+que vous êtes maître de cet État de Florence auquel aspire Sa Majesté
+très Chrétienne_»[137].
+
+ [Note 134: «Che ella se ne passava tanto bene, che plu non si
+ poteva imaginare.» Ferrai, _Lorenzino de Medici e la Società
+ Cortigiana del Cinquecento_. Milan, 1891, p. 282.]
+
+ [Note 135: Eletto Palandri, _Les négociations politiques et
+ religieuses entre la Toscane et la France à l'Époque de Cosme Ier
+ et de Catherine de Médicis_ (Recueil de travaux publiés par les
+ membres des Conférences d'histoire et de philologie de
+ l'Université de Louvain), Paris, Picard, 1908, p. 41 sqq.]
+
+ [Note 136: À Reims, le jour du sacre, l'ambassadeur du duc de
+ Mantoue prit le pas sur celui de Florence. _Id. ibid._ p. 54-55.]
+
+ [Note 137: Averardo Serristori à Côme, 27 mai 1551, dans Elleto
+ Palandri, _Ibid._, p. 73. Cf. p. 67.]
+
+Pendant le règne de François Ier et les premières années de celui
+d'Henri II, Catherine affecta de rester étrangère à ce conflit des
+puissances. Elle avait des revendications à faire valoir sur les propres
+de son frère Alexandre et ne tenait pas à se brouiller avec le souverain
+de la Toscane; elle entretenait une correspondance amicale avec lui et
+faisait gracieux accueil aux ambassadeurs qu'il envoyait de temps à
+autre en France pour tenter un rapprochement.
+
+Elle disait, en 1539; à l'un d'eux, l'évêque de Saluces, Alfonso
+Tornabuoni qu'elle se recommandait à Côme et à la mère de Côme, Maria
+Salviati, et que si elle avait occasion de rendre service au Duc elle le
+ferait de bon coeur, «comme pour son propre frère, car elle tient Votre
+Excellence pour tel, et elle m'a donné commission de le lui dire de sa
+part»[138]. Lors du règlement de l'affaire de préséance, elle en écrivit
+à Côme ses regrets: «Je veodré (voudrais) que lé choses feusent pasé
+autrement, et sy je use plulx pleusant esté (et si j'eusse été plus
+puissante)»[139]. Elle reçut l'ambassadeur Ricasoli, lorsqu'il vint
+féliciter Henri II sur son avènement «avec une bénignité (_dolcezza_) et
+une démonstration d'affection qui ne se peut redire»[140]. Mais Côme, un
+Médicis aussi fin qu'elle et qui savait la valeur des compliments, ne
+croyait pas à tant d'amour.
+
+ [Note 138: Desjardins, _Négociations diplomatiques de la France
+ avec la Toscane_, III, p. 17.]
+
+ [Note 139: _Lettres_, t. I, p. 12, fin juillet 1545. Il faut
+ entendre: et les choses se seraient passées autrement si j'avais
+ été plus puissante.]
+
+ [Note 140: Desjardins, _Négociations diplomatiques_, III, p. 191.]
+
+Elle était entourée de fuorusciti ardents à qui la maison de son maître
+d'hôtel, le poète Luigi Alamanni, servait de «synagogue». Elle prit en
+1552 pour dame d'atour Maddalena Bonaiuti, femme d'Alamanni, qui lui
+peignait en noir (_sinistramente_) le gouvernement de Florence[141]. Ses
+cousins, Pierre, Léon, Robert et Laurent Strozzi, avaient leur père
+Philippe à venger. Ils cherchaient partout des ennemis à Côme et n'y
+épargnaient ni peine ni argent. Robert faisait fructifier les capitaux
+de la famille dans ses banques de Rome et de Lyon: Laurent était
+d'Église; Léon, chevalier de Malte; Pierre avait essayé du service de
+l'Empereur avant de passer à celui du roi de France. C'était un
+condottiere de race, brave, aventureux, haut à la main, et si lettré
+qu'il pouvait traduire en grec les Commentaires de César. Il avait
+épousé Laudomia (ou Laudomina) de Médicis, la soeur du meurtrier
+d'Alexandre. Catherine avait pour ce cousin à mine rébarbative une
+préférence marquée. Lorsqu'il avait rejoint François Ier au camp de
+Marolles[142] «avec la plus belle compagnie qui fut jamais veue de deux
+cens harquebuziers à cheval les mieux montez, les mieux dorez et les
+mieux en poinct qu'on eust sceu voir», la Dauphine, «qui estoit cousine
+dudict sieur Estrozze qu'elle aymoit, s'en cuyda perdre de joye, raconte
+Brantôme, pour voir ainsi son cousin parestre et faire un si beau
+service au roy et le tout à ses propres despans»[143]. Sans imaginer
+qu'elle l'ait aimé au sens où se plait à l'entendre l'historien des
+_Dames galantes_, il faut que son affection ait été bien vive pour se
+manifester avec un éclat presque compromettant.
+
+ [Note 141: Romier, I, p. 146 et 147. Cf. Hauvette, _Un exilé
+ florentin à la Cour de France: Luigi Alamanni_, 1903, p. 137.]
+
+ [Note 142: François Ier avait dressé son camp à Marolles pour
+ secourir Landrecies que Charles Quint assiégeait. Brantôme, t. II,
+ p. 269.]
+
+ [Note 143: Brantôme, _Oeuvres_, éd. Lalanne, II, 269-270. Cf. VI,
+ 163.]
+
+C'était bien le serviteur qu'il lui fallait, entreprenant et fidèle. Au
+nom de la liberté, ce fils du vaincu de Montemurlo pouvait soulever
+contre Côme les partisans de Catherine et ceux de la République. Henri
+II, qui avait mêmes vues sur lui, le nomma, aussitôt après son
+avènement, capitaine général de l'infanterie italienne[144]. Il le fit
+chevalier de l'Ordre le jour de son sacre. Strozzi, si cher à la Reine,
+avait eu le talent de plaire à la favorite, à un favori, le maréchal de
+Saint-André, et aux Guise. Mais Montmorency le considérait comme un
+aventurier, et son crédit était grand.
+
+La défiance du Connétable parut justifiée par la conduite du frère de
+Pierre, Léon, qui commandait les galères du Levant. C'était quelques
+mois avant la campagne d'Austrasie et l'occupation des Trois-Evêchés.
+Henri II avait pris parti pour les Farnèse, que le pape Jules III
+voulait dépouiller du duché de Parme, un fief de l'Église romaine, pour
+en investir l'Empereur, et il les soutenait d'hommes et d'argent[145].
+Pendant ces premières hostilités, Léon, qui avait été, par intrigue ou
+pour incapacité, privé de sa charge en faveur du sieur de Villars, neveu
+du tout puissant Connétable, tua, de colère, un de ses serviteurs,
+Jean-Baptiste Corse, qu'il accusait d'avoir comploté sa disgrâce et même
+voulu attenter à sa vie, et il s'enfuit de Marseille à Malte avec deux
+galères (septembre 1551)[146]. Cette défection, à la veille d'une grande
+guerre--presque une trahison--risquait de ruiner tous les Strozzi et de
+compromettre la Reine, leur cousine et leur patronne. Aussi Catherine ne
+perdit-elle pas de temps. Six jours seulement après la naissance
+d'Édouard-Alexandre (le futur Henri III), elle se mettait à son
+écritoire, écrivait au Roi, au Connétable: «Je vouldrois, disait-elle à
+Montmorency, que Dieu eust tant faict pour luy de l'avoir osté de ce
+monde à l'heure qu'il luy donna la volunté de s'en aller»[147]. Elle ne
+pensait pas revoir jamais «chose qui aprochast de ceste faute» et
+pourtant elle était sûre «qu'il ne l'a point faict par meschanceté»,
+s'étonnant «qu'ung si meschant homme comme Jehan Baptiste Corse eut eu
+puissance de luy faire peur ou doubte». Avant tout elle avait à coeur de
+certifier la fidélité de Pierre. Elle priait le Connétable de faire que
+«le Roy ayt tousjours le seigneur Pietre pour recommandé, car bien que
+son frère ayt failli, je suis, affirmait-elle, certaine de luy qu'il
+mourra à son service»[148] (26 septembre 1551).
+
+ [Note 144: _Corresp. de Saint-Mauris, ambassadeur de
+ Charles-Quint_, Rev. hist, t. V (septembre-décembre 1877), p.
+ 107.]
+
+ [Note 145: Romier, I, p. 230 sqq.]
+
+ [Note 146: Brantôme, t. IV, p. 393.]
+
+ [Note 147: 26 septembre 1551, _Lettres_, I, 44.]
+
+ [Note 148: _Ibid._, _Cf._ I, 46.]
+
+Dans une lettre à Henri II, tout en déclarant que son plus grand désir
+serait de savoir le coupable noyé, elle ne laissait pas d'indiquer les
+circonstances atténuantes. Quant à Pierre, elle se portait garante qu'il
+mourrait plutôt «de san (cent) myle mort que de vous faire jeamès faulte
+ny oublyer l'aublygazyon quy (qu'il) vous ha». Elle le suppliait de lui
+pardonner cette longue lettre, «pansant le deplésyr que je hay» dont
+rien ne la pourra ôter que l'assurance de n'être pas éloignée, par la
+faute de ce malheureux, «de votre bonne grâce an laquele, disait-elle,
+très humblemant me recommande». Et elle signait: «Vostre tres humble
+et tres hobéysante famme»[149].
+
+ [Note 149: _Lettres_, 45 et aussi p. 47.]
+
+Elle n'obtint pas pour Laurent un sauf-conduit pour venir se justifier,
+mais le seigneur «Pietre», les affaires d'Italie aidant, fut plus en
+faveur que jamais.
+
+Les fuorusciti s'étaient jetés avec passion dans la guerre de Parme,
+espérant y entraîner toute la péninsule. Ceux de Florence projetaient
+d'attaquer Côme. Catherine favorisait leurs menées et partageait leurs
+espérances. Quand elle apprit que le pape Jules III, las de sa politique
+belliqueuse, négociait avec Henri II une alliance de famille entre les
+Farnèse, clients de la France, et Côme, vassal de l'Empereur, elle se
+plaignit à son mari de n'avoir pas été consultée. «En cette
+circonstance, mandait à Côme son secrétaire d'ambassade en France, B.
+Giusti. la Reine a fait la folle: elle a pleuré devant le Roi, disant
+qu'on n'avait nul égard pour elle»[150].
+
+ [Note 150: Desjardins, _Négoc._, t. III, p. 278.]
+
+Mais Henri II, comme on le vit bientôt, jouait double jeu. Quand les
+Siennois eurent chassé (26 juillet 1552) la garnison espagnole qui,
+depuis douze ans, occupait la citadelle, il leur envoya des secours.
+Sienne, à deux ou trois journées de Florence, pouvait servir de point
+d'appui aux ennemis de Côme. Après quelques hésitations, il nomma Pierre
+Strozzi, leur chef, son lieutenant général à Sienne (29 octobre 1553).
+Catherine crut que le moment était venu de faire valoir ses droits sur
+Florence. Elle obtint de son mari l'autorisation d'engager ses domaines
+d'Auvergne pour aider Strozzi à délivrer Florence de l'esclavage, et
+elle en vendit, paraît-il, pour cent mille écus[151]. Elle déclara aux
+ambassadeurs de Sienne, qui sollicitaient sa protection, qu'elle voulait
+être «la procuratrice» de la Cité. «Il est impossible, écrivait le 4 mai
+le Siennois Claudio Tolomei, de peindre l'ardeur et l'amour avec
+lesquels la Reine se dévoue aux affaires de Sienne et le courage qu'elle
+montre, non seulement en paroles, mais par ses actes»[152]. Le cardinal
+de Tournon déclarait à l'ambassadeur vénitien, Giovanni Capello, (10
+juillet 1554) que «si la liberté de Florence était rétablie, la Reine en
+aurait tout le mérite»[153]. Henri II avait rappelé Léon Strozzi à son
+service (janvier 1554); il nomma Pierre maréchal de France pour
+accroître son prestige (20 juillet 1554).
+
+ [Note 151: Par une procuration du 28 novembre 1533, Henn II, à la
+ sollicitation de sa femme, l'autorise à vendre, aliéner, engager
+ tout ce qu'elle tient et possède... «par succession de ses feu
+ père et mère en nostre pays d'Auvergne... afin de nous bailler les
+ deniers qu'elle en pourra tirer et recouvrer.» _Correspondance
+ politique de Dominique du Gabre_ (évêque de Lodève), _trésorier
+ des armées à Ferrare_ (1552-1557), publiée par Alexandre Vitalis,
+ Paris 1903, Append., p. 291-292.--Romier, p. 418.]
+
+ [Note 152: Romier, t. I, p. 418 et notes.]
+
+ [Note 153: _Id._, I, 428.]
+
+Mais Strozzi fut vaincu à Marciano (2 août 1554) par les troupes
+espagnoles, renforcées de celles de Côme, et ces grands espoirs furent
+détruits. On cacha quelques jours la mauvaise nouvelle à Catherine, qui
+était enceinte de deux mois. Quand elle l'apprit, elle pleura beaucoup;
+mais avec cette maîtrise, «dont elle donna plus tard tant de preuves»,
+elle se ressaisit vite. Elle envoya un de ses valets de chambre visiter
+Pierre, qui avait été grièvement blessé. Elle écrivit aux Siennois, pour
+relever leur courage, une lettre curieuse où un mot fait impression:
+«Davantage (de plus) de notre côté, pour la dévotion que nous avons (non
+moindre que la vôtre) _à la Patrie_, nous vous prions d'être assurés que
+nous nous emploierons et procurerons continuellement envers le Roi, mon
+dit Seigneur, de sorte et manière que sa puissance ne vous manquera en
+compte aucun pour l'entretenement et conservation de votre État et
+liberté en son entier»[154].
+
+La patrie dont elle parle, ce n'est ni Sienne, ni Florence, ni même la
+Toscane, mais l'Italie. Le souvenir de Rome maintenait vivante parmi les
+divisions territoriales de la péninsule l'idée d'une patrie commune. Et
+puis le mot sonnait si bien.
+
+Catherine put croire encore quelque temps que ses revendications sur
+Florence et sur le duché d'Urbin resteraient le principal objet de la
+politique française; mais Henri II avait bien d'autres affaires. Il se
+dégoûtait d'une lutte stérile en Italie et ne pensait qu'à sauvegarder
+ses conquêtes en Lorraine. Quand Sienne, que les Espagnols assiégeaient,
+eut capitulé, après une défense héroïque (17 avril 1555)[155], il
+conclut une alliance avec le pape et négocia la paix avec Charles-Quint.
+Catherine fut mécontente de cette «volte-face»[156], mais on se passa de
+son approbation. Une trêve glorieuse conclue à Vaucelles (5 février
+1556) laissa les Trois-Évêchés et le Piémont à la France.
+
+ [Note 154: Lettres, X, p. 13, Villers-Cotterets, 29 septembre
+ 1554. C'est visiblement une lettre écrite en français et traduite
+ en italien.]
+
+ [Note 155: Courteault, _Blaise de Monluc historien_, ch. VI: la
+ défense de Sienne, p. 229-298.]
+
+ [Note 156: Romier, I, 522.]
+
+L'année suivante, Henri II, à la sollicitation du pape Paul IV Carafa et
+du cardinal-neveu, un condottiere revêtu de la pourpre, recommença la
+lutte contre la maison d'Autriche, malgré le Connétable, grand ennemi
+des aventures italiennes. Une armée française, commandée par le duc de
+Guise, passa les Alpes. Mais, contrairement aux désirs de la Reine,
+c'était pour conquérir le royaume de Naples et non la Toscane. Côme
+avait négocié avec tout le monde pour éviter une attaque. Peut-être
+Catherine espérait-elle qu'après Naples le tour de Florence viendrait.
+En attendant elle réclamait du Pape, pour ses clients et ses parents, le
+prix de l'intervention française. Elle rappelait avec quelque humeur, en
+mars 1557, au cardinal Carafa que, lors de sa légation en France
+(juin-août 1556) il lui avait promis «que Monsieur de Saint-Papoul
+(Bernard Salviati, évêque de Saint-Papoul, son cousin) serouyt (serait)
+le premyer cardynal» que le Pape ferait. Et cependant une promotion de
+cardinaux avait eu lieu (15 mars 1557), où il n'était pas compris. Elle
+s'en déclarait «heun peu aufansaye (offensée)», «veu, disait-elle, que
+je l'aves ynsin (ainsi) dist à tout le monde, m'aseurant que vous ne
+m'eussiès veolu porter heune parole pour vous moquer de moy.» Elle
+réclamait pour Salviati une promotion «aur (hors) de l'aurdinayre». Que
+le Pape «panse au lyeu que je tyens et que j'é moyen de reconestre le
+plesyr que vous me fayrés»[157].
+
+ [Note 157: Mars 1557, _Lettres_, X, 17-18. Salviati ne fut fait
+ cardinal que quatre ans après.]
+
+Elle se vantait. Depuis la chute de Sienne et l'abandon des projets sur
+la Toscane, elle ne comptait guère. Mais elle ne se résignait pas à se
+désintéresser des affaires d'Italie. Elle multipliait les lettres,
+répétait les nouvelles, les assurances, les promesses et s'agitait dans
+le vide, ne pouvant employer autrement son besoin d'activité. Elle
+annonce au cardinal Carafa (avril 1557) comme s'il ne le savait pas, que
+le Roi a décidé de secourir le Pape et «que y (il) ne changera plulx de
+aupynyon». Elle lui conseille d'écrire «quelque auneste lestre à
+Monsyeur le Conestable», reconnaissant par là même qu'elle ne peut
+rien[158]. Elle avait avec lui une correspondance qu'elle tenait,
+semble-t-il, à cacher. Le secrétaire français du Cardinal s'étant enfui,
+il s'empressa de lui faire dire, pour la rassurer, que ce serviteur
+infidèle n'avait lu aucune de ses lettres (1er mai 1557)[159]. Son
+«secret» d'Italie, c'est la revanche de son effacement en France. Elle
+intervient, mais à des fins très personnelles, dans la politique
+étrangère.
+
+ [Note 158: _Ibid._, p. 19.]
+
+ [Note 159: Georges Duruy _Le cardinal Carafa_, Paris, 1882, App.,
+ p 387.]
+
+Quand les Carafa, effrayés par la marche sur Rome du duc d'Albe,
+vice-roi de Naples, se hâtèrent de traiter avec Philippe II, elle
+écrivit doucement au duc de Palliano, l'aîné des neveux de Paul IV, que
+le Roi son mari, «a esté bien ayse de ce que Sa Saincteté s'est
+accommodée en ses affaires par l'accord qu'il a faict avec le Roy
+d'Espeigne, ayant (Henri II) mieulx aymé se mectre en poyne pour la (Sa
+Sainteté) mectre en repoz et tranquillité que d'en avoir usé
+aultrement»[160]. Elle glissait sans dignité sur la défection, mais elle
+n'oubliait pas ses intérêts. Elle recommandait au Duc les procès qu'elle
+avait engagés en Cour de Rome contre sa belle-soeur, Marguerite
+d'Autriche, à qui elle disputait l'héritage de son frère bâtard,
+Alexandre, le duc de Florence assassiné, et de son cousin, le cardinal
+Hippolyte, mort lui aussi. Elle remerciait le Pape, ce pape qui venait
+de trahir la cause française, d'avoir ordonné aux juges de passer outre
+aux artifices de procédure et elle le suppliait «de leur commander
+derechef qu'ayant son bon droit en bonne recommandation» ils missent fin
+au procès[161]. La plaideuse paraît oublier qu'elle est Reine de
+France[162].
+
+ [Note 160: _Lettres_, t. I, p. 111, 27 octobre 1557.]
+
+ [Note 161: _Ibid._, p. 112 (décembre).]
+
+ [Note 162: Toutefois il n'est pas croyable qu'elle ait écrit en ce
+ même mois de décembre 1557 à Carafa la lettre publiée au tome X de
+ ses _Lettres_, p. 20, et où elle proteste de sa reconnaissance et
+ de son dévouement. C'eût été se compromettre que d'écrire en ces
+ termes au Cardinal-neveu, qui avait rejoint Philippe II à
+ Bruxelles, comme légat du Pape, et qui négociait le prix de la
+ défection des siens. Les faits dont il est question dans cette
+ lettre sans date prouvent d'ailleurs qu'elle a été mal datée par
+ les éditeurs. Catherine remercie le Cardinal de son zèle pour la
+ grandeur de ses fils et du bon accueil fait à Rome au maréchal
+ Strozzi. Or Strozzi arriva à Rome fin janvier ou commencement
+ février 1556 (Duruy, _Le cardinal Carlo Carafa_, 1882, p.
+ 100-101). L'allusion aux fils de France ne peut s'entendre que du
+ traité d'alliance entre Henri II et Paul IV (13 octobre 1555),
+ dont l'article XXII donnait le royaume de Naples et le duché de
+ Milan à deux des fils cadets d'Henri II (Duruy, _ibid._, p.
+ 80-81.) La lettre est donc probablement de février ou mars 1556.]
+
+Pourtant elle venait d'avoir occasion d'en faire figure. Ce fut quand
+les Espagnols eurent mis en déroute, devant Saint-Quentin (août 1557),
+l'armée du Connétable et menacèrent Paris. Henri II, qui rassemblait de
+toutes parts des troupes pour faire tête à l'ennemi, envoya sa femme
+demander aux bourgeois de sa capitale un secours immédiat d'argent.
+Catherine se rendit à l'Assemblée Générale, qui avait été réunie à
+l'Hôtel de Ville (13 août), accompagnée de Marguerite de France, sa
+belle-soeur, et de plusieurs autres dames. «Et estoit, la dite dame et sa
+compaignée, dit le procès-verbal du greffier, vestues d'abillemens
+noirs, comme en deul». La Reine exposa la grandeur du désastre, le
+danger du royaume et «la nécessité de lever gens pour empescher l'ennemy
+de venir plus avant». Brantôme dit qu'elle parla très bien. «Elle excita
+et esmeut messieurs de Paris....» Le procès-verbal en sa sécheresse n'y
+contredit pas. Elle demanda «humblement» à l'Assemblée «de ayder au Roy
+d'argent pour lever en diligence dix mile hommes de pied». On la pria de
+vouloir bien se retirer dans une petite salle pendant la délibération,
+mais on la rappela aussitôt. Les bourgeois avaient voté sans débat les
+dix mille hommes de pied, «pour lesquels seroit levé sur tous les
+habitants de ladite ville et faulxbourgs, sans en excepter ni exempter
+aucun, la somme de trois cent mil livres tournois». La Reine remercia
+bien fort «et _humblement_». Ce mot «humblement», qui revient pour la
+seconde fois, a été ensuite effacé, évidemment comme peu convenable à la
+dignité royale, mais le greffier ne l'a pas inventé, et d'ailleurs il
+s'accorde trop bien avec les façons modestes de Catherine pour n'être
+point vrai[163].
+
+Après cette apparition en pleine lumière, elle s'effaça. Toutes ses
+pensées ne tendent qu'à complaire au Roi son mari. Elle le suit partout.
+Par déférence et par tendresse, elle se contraint d'honorer et
+«caresser» la favorite[164]. Elle n'a aucune autorité dans l'État, mais
+elle tient superbement sa Cour, à l'imitation de celle de François Ier.
+Elle dépense beaucoup pour elle et son entourage, en frais de table, en
+vêtements. Libérale et généreuse, elle donne à pleines mains et
+sollicite infatigablement pour ses parents, ses amis et les clients de
+ses amis. Elle a une réputation bien établie de douceur et de
+«bénignité».
+
+ [Note 163: Brantôme, t. VII, 348.--_Registre des délibérations du
+ Bureau de la Ville de Paris_ (Publications de la Ville de Paris),
+ t. IV (1552-1558), éd. et annoté par Bonnardot, p. 496-497 et la
+ note.]
+
+ [Note 164: En décembre 1557, écrivant au roi de Navarre, Antoine
+ de Bourbon, pour le prier de favoriser le mariage de son neveu
+ germain, Jacques de Clèves, comte d'Orval, avec Diane de La Mark,
+ petite-fille de Diane de Poitiers, elle déclarait avec assurance
+ qu'elle s'intéressait à cette union pour l'amour «que j'é tout
+ jour portaye à Madame de Valantynois et à sa fille», Lettres, t.
+ X, 540.]
+
+Exclue du pouvoir, elle entend se réserver le gouvernement de sa
+famille. Elle était une mère tendre, mais autoritaire, comme on le voit
+par les Mémoires de sa fille Marguerite. L'ambassadeur vénitien,
+Giovanni Soranzo, dans sa Relation de 1558, dit qu'elle a élevé le
+Dauphin, plus tard François II, dans de telles habitudes de respect à
+son égard «qu'on voit bien qu'il dépend en tout de sa volonté»[165].
+
+ [Note 165: Alberi, _Relazioni_, serie Ia, vol. II, p. 400.]
+
+Mais l'action de la mère était contrecarrée par celle de la fiancée du
+Dauphin, Marie Stuart, reine d'Écosse, qui avait été envoyée en France,
+en 1548, à l'âge de cinq ans, pour être élevée à la Cour. Marie Stuart
+était la fille de Jacques V d'Écosse, mort de chagrin (16 décembre 1542)
+après la défaite de ses troupes par les Anglais, et de sa seconde femme,
+Marie de Lorraine, soeur du duc de Guise et du cardinal de Lorraine. Elle
+était naturellement attachée à ses oncles germains, prenait leurs
+conseils, entrait dans leurs intérêts et consolidait leur crédit, que
+leurs services à l'armée et dans le gouvernement et une alliance de
+famille avec Diane de Poitiers égalaient presque à celui du Connétable.
+Cette «reinette» intelligente, vive et gracieuse, faisait les délices
+d'Henri II; mais elle déplaisait à sa future belle-mère, qui ne la
+trouvait pas docile et qui craignait pour son fils, faible et maladif,
+les risques d'une union précoce. Mais après la prise de Calais et de
+Thionville par le duc de Guise, il ne fut plus possible d'ajourner les
+épousailles (24 avril 1558). Le mari avait quatorze ans, et la femme
+quinze. Elle accaparait ce pâle adolescent, blême et bouffi, s'isolait
+avec lui, et même le caressait trop. La mère était inquiète et jalouse.
+La Dauphine, infatuée de la grandeur de la maison de Lorraine et de sa
+couronne d'Écosse, se serait un jour oubliée jusqu'à traiter sa
+belle-mère, cette Médicis, de fille de marchand[166]. Catherine
+dissimula en public sa rancune, mais elle ne pardonna pas, comme elle le
+montra plus tard.
+
+ [Note 166: «Che non sarete mai altro che figlia di un mercante»,
+ d'après le nonce Prosper de Sainte-Croix, cité par Chéruel,
+ _Catherine de Médicis et Marie Stuart_, ch. II, p. 17.]
+
+L'année 1559 est la date décisive de sa vie. Elle avait alors quarante
+ans. Ses traits commençaient à s'empâter; les yeux saillaient à fleur de
+tête, embrumés de myopie. Ses dix maternités lui avaient donné l'ampleur
+des formes, ou, comme dit Brantôme, «ung embonpoint très riche». Mais,
+avec ses belles épaules, une gorge «blanche et pleine, la peau fine, la
+plus belle main qui fust jamais veue», une jambe bien faite que
+dessinait un bas bien tiré[167], elle était en somme une Junon
+appétissante en sa maturité et qui paraissait telle, sauf à Jupiter.
+
+ [Note 167: Brantôme, _Oeuvres_, éd. Lalanne, t. VII, p. 242.]
+
+La guerre entre la France et l'Espagne, alliée de l'Angleterre, fut
+close par le traité du Câteau-Cambrésis. Henri gardait Calais que le duc
+de Guise avait conquis sur les Anglais, mais il restituait au duc de
+Savoie tous ses États, sauf quelques villes qu'il retenait en gage[168],
+et il renonçait à toutes ses prétentions sur l'Italie. Les sacrifices
+lui paraissaient compensés par la cessation de la guerre et les
+bienfaits de la paix, par le mariage de sa soeur, Marguerite de France,
+avec le duc de Savoie, Emmanuel-Philibert, et de sa fille Élisabeth avec
+le roi d'Espagne, Philippe II, veuf de Marie Tudor, reine d'Angleterre,
+et par le plaisir de revoir son ami de coeur, le Connétable, qui,
+prisonnier aux Pays-Bas, depuis la bataille de Saint-Quentin, avait été
+le médiateur et le négociateur de cet accord. Mais Catherine n'avait pas
+autant de raisons de se réjouir. Il est possible que dans son chagrin de
+perdre à jamais Florence et Urbin elle soit allée, dès qu'elle sut les
+préliminaires de la paix, se jeter aux pieds du Roi, accusant le
+Connétable de n'avoir jamais fait que mal. Mais Henri aurait répliqué
+que le Connétable avait toujours bien fait et que ceux-là seuls avaient
+mal fait qui lui avaient conseillé de rompre la trêve de Vaucelles[169].
+En tout cas, elle ne s'attarda pas aux récriminations, et, moins d'un
+mois après la signature de la paix (2-3 avril 1559), elle écrivit au duc
+de Savoie: «...J'aye souhaitté pour vous ce que je voye, me resentant de
+l'alliance que autrefois vostre maison et la mienne ont eue ensemble...
+si jusques à ceste heure j'aye eu envye de m'employer en ce qui vous
+touche, je vous prie croire que d'icy en avant je m'y employrai de toute
+telle affection que pour mes enfans propres....»[170] Elle se consolait
+probablement de ses déceptions en pensant au grand mariage de sa fille
+et au bonheur de sa chère belle-soeur Marguerite, cette vieille fille de
+lettres qu'agitait--en ses trente-six ans[171]--le «démon de midi».
+
+ [Note 168: Turin, Quiers, Pignerol, Chivas et Villeneuve d'Ast, Du
+ Mont, _Corps diplomatique_, t. V, I, p. 39.]
+
+ [Note 169: Dépêche de l'agent ferrarais, Alvarotti, du 18 novembre
+ 1558, citée par Romier, t. II, p. 314, note 1. Mais il n'est pas
+ vraisemblable que Diane de Poitiers, qui avait poussé à la paix,
+ la trouvant ensuite un livre à la main et lui ayant demandé «ce
+ qu'elle lisait de beau», elle ait répondu: «Les histoires de ce
+ royaume où elle trouvait que toujours de temps en temps les _donne
+ putane_, pour parler comme elle fit, ont été cause de la politique
+ des rois». Ces bravades ne sont pas de sa façon.]
+
+ [Note 170: _Lettres de Catherine de Médicis_, t. I, p. 120, 25
+ août 1559.]
+
+ [Note 171: Romier, t. II, p. 374 sqq.]
+
+À l'occasion des noces, de grandes fêtes furent données à Paris, parmi
+lesquelles un tournoi. Henri II y porta les couleurs blanches et noires
+de Diane. Sous les yeux des deux reines, la légitime et l'autre, il
+fournit plusieurs courses, rompit des lances, montra sa vigueur et son
+adresse. Il voulut finir par un coup d'éclat et donna l'ordre à
+Mongomery, son capitaine des gardes, de courir contre lui. Catherine
+qui, dit-on, la nuit précédente, l'avait vu en rêve, la tête sanglante,
+le fit prier, superstition d'Italienne et d'amoureuse, de se dédire,
+mais il persista. Les deux adversaires prirent du champ, lancèrent leurs
+chevaux à toute vitesse, et, en se croisant, s'entre-frappèrent de leurs
+lances. L'arme de Mongomery se brisa et le tronçon qu'il avait en main,
+soulevant la visière du casque royal, blessa Henri au sourcil droit et à
+l'oeil gauche[172]. On l'emporta évanoui au palais des Tournelles où il
+expira le 10 juillet.
+
+ [Note 172: Notice du Dr Lannelongue, dans les _Grandes scènes
+ historiques du XVIe siècle. Reproduction fac-simile du Recueil de
+ J. Tortorel et J. Perissin_, publiée par Alfred Franklin, Paris,
+ 1886.]
+
+La Reine assista, priant et pleurant, à la fin de ce mari tendrement
+aimé. Elle porta dorénavant le deuil, «et ne se para jamais de mondaines
+soies», sauf aux noces de ses fils, Charles IX et Henri III, afin de
+«solemniser, disait-elle, la feste par ce signal par dessus les
+autres».[173] Elle prit pour armes parlantes une lance brisée, avec ces
+mots en banderole: «Hinc dolor, hinc lacrymae» (de là ma douleur, de là
+mes larmes); et aussi une montagne de chaux vive, avec cette devise:
+«Ardorem extincta testantur vivere flamma», voulant dire que, comme la
+chaux vive «arousée d'eau brusle estrangement... encor qu'elle ne face
+point apparoir de flamme», ainsi l'ardeur de son amour survivait à la
+perte de l'être aimé.
+
+ [Note 173: Brantôme, _Oeuvres_, t. VII, p. 398. Cf. le F. Hilarion
+ de Coste, _Les Éloges et vies des Reynes, princesses, Dames et
+ demoiselles illustres en piété courage et doctrine..._ Paris,
+ 1630, p. 169: «Par là elle declaroit que les flammes du vrai et
+ sincère amour qu'elle portoit au Roy son époux jettoient encore
+ des étincelles après que la vie de ce bon prince qui les allumoit
+ estoit eteinte».]
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+L'AVÈNEMENT AU POUVOIR
+
+
+La mort d'Henri II avait surpris Catherine. Avant qu'elle eût pris une
+décision, le gouvernement était constitué. François II, alors âgé de
+quinze ans et majeur d'après les lois du royaume, délégua la direction
+des affaires militaires et des finances, c'est-à-dire le pouvoir, au duc
+de Guise et au cardinal de Lorraine, oncles de Marie Stuart, et que
+recommandaient, l'un ses succès sur les Impériaux et les Anglais,
+l'autre la négociation de la paix du Cateau-Cambrésis. La Reine-mère
+agréa ce choix, qu'elle n'aurait pas eu d'ailleurs les moyens
+d'empêcher. Elle n'avait ni parti ni crédit. L'opinion était faite à
+l'idée de son effacement. Sa timide protestation contre l'acte de
+régence de 1552 et son initiative dans les affaires italiennes, premiers
+indices de son ambition, n'étaient connues que de quelques hommes d'État
+français ou étrangers. À l'Hôtel de Ville, en 1557, elle avait fait
+impression par sa douceur et sa modestie. Personne ne la croyait capable
+ou même ne la soupçonnait de vouloir jouer un rôle politique. Mais on se
+trompait. Pour ne pas perdre de vue son fils, elle quitta aussitôt le
+palais des Tournelles, où elle laissa le corps de son mari, et
+contrairement à la coutume des reines-veuves en France de rester
+quarante jours dans le même logis que le mort, elle alla s'installer
+auprès de François II, au Louvre. C'était signifier qu'elle ne se
+laisserait pas tenir à l'écart, comme pendant le dernier règne.
+
+Entre tous les candidats au pouvoir, ce sont les Guise qu'elle aurait
+élus à défaut d'elle-même. Ils étaient riches et puissants, apparentés à
+la maison royale[174], et cependant, malgré leurs charges, leurs
+alliances et leur gloire, ils n'avaient pas de profondes attaches dans
+la noblesse et l'aristocratie de vieille race française. Leurs
+ennemis--et ces gens heureux en avaient beaucoup--affectaient de les
+considérer comme des étrangers, la Lorraine étant alors un membre du
+Saint-Empire romain germanique. Catherine pouvait croire que les deux
+ministres dirigeants, pour se fortifier contre l'opposition de
+l'influence qu'elle avait sur le Roi son fils, seraient obligés de lui
+faire sa part, la meilleure part dans le gouvernement.
+
+ [Note 174: Ils étaient fils de Claude de Guise et d'Antoinette de
+ Bourbon, soeur d'Antoine de Bourbon, roi de Navarre. François
+ lui-même avait épousé Anne d'Este, fille d'Hercule, duc de
+ Ferrare, et de Renée de France, et petite-fille de Louis XII.
+ _Histoire de France de Lavisse_, t. VI, I, p. 3-4.]
+
+Elle était d'accord avec eux pour éloigner au plus vite le tout-puissant
+favori du feu roi, le Connétable de Montmorency, «qu'elle hayssoit à
+mort», dit un contemporain en général bien informé[175], assurément par
+rancune jalouse et par ressentiment de ses rebuffades. François II, à
+qui il alla offrir ses services, lui déclara que, pour soulager sa
+vieillesse, il le dispensait des «peines et travaux de sa suite». Quand
+il quitta la Cour et fit à la Reine-mère sa visite d'adieu, elle lui
+aurait reproché aigrement d'avoir osé dire que, de tous les enfants
+d'Henri II, c'était la bâtarde Diane de France, mariée à François de
+Montmorency, qui lui ressemblait le plus: un propos qu'elle affectait de
+trouver injurieux pour son honneur de femme[176].
+
+ [Note 175: Louis Regnier de La Planche, ou l'éditeur de l'Histoire
+ publiée sous son nom. L'ambassadeur vénitien, Giovanni Michieli,
+ dans sa Relation, de 1561 dit aussi qu'à cause de son accord avec
+ Diane de Poitiers et d'une parole de mépris pour cette «fille de
+ marchand» le Connétable était «_non solo poco amato, ma
+ intrinsecamente odiato_». Alberi, _Relazioni_, t. III, p. 438.]
+
+ [Note 176: Regnier de la Planche, _Histoire de l'Estat de France
+ tant de la République que de la religion sous le règne de François
+ II_. Choix de chroniques et mémoires sur l'Histoire de France, éd.
+ Buchon, p. 204 et 207. Le même ambassadeur vénitien (voie note
+ précédente) dans une dépêche du 21 août 1559 (citée par Armand
+ Baschet, _La diplomatie vénitienne_, p. 495) dit que la Reine-mère
+ reçut au contraire le Connétable avec d'affectueuses paroles et
+ lui promit de prendre en protection les intérêts de sa maison.
+ Michieli disait vrai en 1559 comme en 1561. Les violences de
+ paroles ne sont pas de la façon de Catherine et, si vive que fût
+ sa rancune, il n'était pas de son intérêt de s'aliéner, en
+ l'affichant, un si puissant personnage.
+
+En tout cas, un mois après, la Reine-mère annonçait à Montmorency
+qu'elle avait fait accorder à sa fille Louise l'abbaye de Maubuisson,
+_Lettres_, t. I, p. 125.--Cf. la lettre amicale qu'elle lui écrivit
+après l'affaire de la grande maîtrise, _Lettres_, t. I, p. 128-129 (fin
+novembre 1559).]
+
+Même après le congé sans terme que le jeune Roi lui avait imposé,
+Montmorency était redoutable. Il occupait deux des grands offices de la
+Couronne, la Connétablie et la Grande Maîtrise, le commandement en chef
+de l'armée et le gouvernement de la maison du Roi. Ses pouvoirs
+militaires étaient suspendus en temps de paix; son éloignement
+l'empêchait d'exercer sa juridiction sur les officiers de bouche et le
+droit de garder les clefs des résidences royales. Mais on ne pouvait
+l'en priver pour toujours sans lui faire son procès, et il n'eût pas été
+prudent de lui donner des juges. Montmorency était le parent ou l'allié
+des plus anciennes familles de l'aristocratie française, les Levis, les
+Turenne, les La Rochefoucauld, les La Trémoille, les Rohan, etc. Son
+fils aîné, François de Montmorency, avait le gouvernement de Paris et de
+l'Île-de-France. Un des fils de sa soeur, Coligny, était amiral de
+France; un autre, d'Andelot, colonel général de l'infanterie française.
+Il possédait, dit-on, plus de six cents fiefs et passait pour le plus
+riche propriétaire du royaume. Son gouvernement de Languedoc, à
+l'extrémité du royaume, lui constituait comme une sorte de vice-royauté
+sur une grande part du Midi, des monts d'Auvergne à la Méditerranée, et
+de la Provence à la Guyenne. Ce n'était pas un adversaire qu'il eût
+fallu pousser à bout. Catherine, après son algarade, si algarade il y
+eut, mit sa diplomatie à l'affaiblir par persuasion.
+
+Elle le décida un peu malgré lui à céder la grande maîtrise au duc de
+Guise contre une charge de maréchal qui fut donnée à François de
+Montmorency.
+
+Elle avait autant de raisons que les oncles du Roi d'appréhender
+d'autres compétiteurs possibles au gouvernement de l'État: les princes
+du sang[177]. Ils descendaient tous du sixième fils du saint Louis et
+formaient la maison de Bourbon, alors divisée en quatre branches:
+Vendôme, Condé, La Roche-sur-Yon, Montpensier.
+
+Depuis la trahison du connétable de Bourbon, François Ier et Henri II, à
+son exemple, les tenaient dans une sorte de disgrâce et affectaient de
+leur préférer des cadets de familles princières étrangères: les La Mark,
+les Clèves, les Guise de Lorraine, les Savoie-Nemours et les Gonzague de
+Mantoue. Ils donnaient le pas aux ducs et pairs de toute origine sur les
+princes du sang qui ne l'étaient pas, et même quand ils l'étaient, ils
+réglaient la préséance sur l'ancienneté de la création des pairies,
+comme si le choix du souverain devait l'emporter sur la naissance. Au
+sacre d'Henri II, les ducs de Nevers (François de Clèves) et de Guise
+(Claude de Lorraine) marchèrent comme pairs de plus vieille date avant
+Louis de Bourbon, duc de Montpensier. La déclaration du Roi du 25
+juillet 1547, portant que ce précédent ne ferait préjudice au duc de
+Montpensier, soit «pour semblable acte ou autre», était une satisfaction
+platonique. Au sacre de François II, Nevers passa encore avant
+Montpensier[178].
+
+Mais la nation continuait à révérer ces descendants de saint Louis,
+souverains en expectative, et qui seraient les rois de demain, si les
+fils d'Henri II mouraient, comme Charles VIII et Louis XII, sans
+héritier mâle. Le Parlement, gardien d'une tradition de respect,
+résistait, comme il pouvait, aux innovations du pouvoir absolu. Il
+donnait la préférence, n'osant faire plus, aux princes du sang, quelle
+que fût la date de leur pairie, sur les pairs qui n'étaient pas princes
+du sang. En juin 1541, par dérogation à l'ordre d'ancienneté qui
+désignait le duc de Nevers, il permit au duc de Montpensier, de lui
+_bailler les roses_, que quatre fois par an les pairs offraient en signe
+d'hommage à la Cour suprême. Le greffier en chef du parlement de Paris,
+Jean du Tillet, ferme défenseur du droit privilégié des reines-mères à
+la régence, est pourtant d'avis que les princes du sang, conseillers-nés
+de la Couronne, font de droit partie du Conseil pour le gouvernement et
+administration du royaume pendant les minorités. Il professe une sorte
+de vénération religieuse pour ces grands personnages «issus de la plus
+noble et ancienne maison du monde»[179].
+
+ [Note 177: Les raisons contre les princes du sang très bien vues
+ par Regnier de la Planche p. 218.]
+
+ [Note 178: Le comté de Nevers avait été érigé en duché-pairie en
+ janvier 1538; et le duché de Montpensier un mois seulement après
+ (février 1538).]
+
+ [Note 179: Il convient d'insister sur cette question des princes
+ du sang, qui est si étroitement mêlée à l'histoire de Catherine de
+ Médicis et des derniers Valois, et dont l'intelligence éclaire
+ tant de points obscurs des guerres de religion. Voir Jean du
+ Tillet, _Les princes du sang_ dans son _Recueil des Roys de
+ France, leur Couronne et maison, Ensemble le rang des grands de
+ France_, Paris, 1618, p. 95 sqq. et surtout p. 313-317.]
+
+De tout temps, les sires des Fleurs de Lis avaient, en cas de minorité,
+prétendu et quelquefois réussi à être les tuteurs des rois. Leur droit
+n'était ni légalement ni historiquement établi, et même il se heurtait à
+celui que les reines-mères tiraient de la nature; mais la vénération des
+peuples et l'attachement de la noblesse pouvaient leur tenir lieu de
+titres. François II, faible d'intelligence et de corps, n'était-il pas,
+malgré ses quinze ans, incapable de gouverner? Le duc de Montpensier et
+le prince de la Roche-sur-Yon, gens paisibles et qui n'étaient
+d'ailleurs que des Bourbons de branches cadettes, n'élevaient aucune
+prétention. Mais le chef de leur maison, Antoine, que son mariage avec
+Jeanne d'Albret avait fait roi de Navarre, montrait quelque velléité de
+disputer le pouvoir aux oncles de Marie Stuart, et il y était poussé par
+un de ses frères[180], le prince de Condé, jeune, pauvre et remuant.
+S'il parvenait à se faire attribuer la régence comme étant plus apte à
+l'exercer à titre de premier prince du sang, sous un roi qui n'était
+majeur que d'âge, son droit se trouverait par là même établi contre
+celui des reines-mères. C'en était fait des ambitions de Catherine dans
+le présent et l'avenir.
+
+ [Note 180: Il en avait un autre, Charles, qui était cardinal et
+ archevêque de Rouen, mauvais théologien, bon amateur d'art et ami
+ personnel de Catherine. C'est le futur roi de la Ligue.]
+
+Les Guise, au contraire, mettaient leurs soins à la contenter. Ils
+obligèrent Diane de Poitiers, bien que leur frère, le duc d'Aumale, eût
+épousé une de ses filles, à restituer les joyaux de la Couronne qu'elle
+avait en sa possession et à céder à Catherine Chenonceaux en échange de
+Chaumont, qui était d'un bien moindre prix. Ils ôtèrent les sceaux au
+cardinal Bertrandi, créature de la favorite, et rappelèrent le
+chancelier Olivier, un honnête homme qu'elle avait fait disgracier. Mais
+ils n'étaient pas disposés à partager le pouvoir avec elle. Le Cardinal
+était orgueilleux et jaloux de son autorité; le Duc était un homme de
+guerre habitué à commander. Au Conseil, il opinait en termes brefs et
+qui n'admettaient point de réplique: «Et faut qu'il soit ainsi, et
+ainsi.» La Reine-mère s'aperçut bien vite qu'elle n'obtiendrait d'eux
+que des égards. Et cependant elle estimait qu'elle avait son mot à dire.
+Mère du Roi et ayant quatre autres enfants tout petits à établir[181],
+elle pensait avoir plus d'intérêt que les ministres à gouverner
+habilement.
+
+ [Note 181: Liste des enfants de Catherine encore vivants en 1559,
+ d'après une note officielle rédigée entre 1561 et 1563 (Louis
+ Paris, Négociations, etc., 1841, p. 892):
+
+ François, né le samedi 19 janvier 1544, successeur d'Henri II
+ (août 1559), mort le 3 décembre 1560.
+
+ Élisabeth, née le 2 avril 1546, mariée en 1559 à Philippe II.
+
+ Claude, née le 12 novembre 1547, mariée à Charles III, duc de
+ Lorraine, le 5 février 1558.
+
+ Charles-Maximilien, né le 27 juin 1550, duc d'Angoulême, puis
+ d'Orléans, puis roi à la mort de François II, son frère. Mort le
+ 30 mai 1574.
+
+ Édouard-Alexandre, né le 10 septembre 1551, duc d'Anjou, de
+ Poitiers, puis duc d'Angoulême, puis duc d'Orléans, et qui reçut à
+ sa confirmation le nom d'Henri, depuis duc d'Anjou, puis roi à la
+ mort de Charles IX, son frère.
+
+ Marguerite, née le 14 mai 1553, et qui épousa en 1572 le roi de
+ Navarre, Henri de Bourbon.
+
+ Hercules, né le 18 mars 1555, et qui reçut à la confirmation le
+ nom de François, duc d'Anjou, puis d'Alençon, et enfin de nouveau
+ duc d'Anjou.
+
+ Catherine avait à l'avènement de François II perdu trois enfants:
+ un fils, Louis d'Orléans né le 3 février 1549, mort le 24 octobre
+ 1550, et deux jumelles, Victoire et Jeanne (ou Julie) qui nées le
+ 24 juin 1556, vécurent, l'une quelques jours, et l'autre deux
+ mois.]
+
+La politique religieuse était le grave problème du moment. Comment
+traiter les dissidents dont le nombre ne cessait d'augmenter malgré les
+persécutions? François Ier avait, au début de son règne, protégé autant
+qu'il l'avait pu, contre la Sorbonne et le Parlement, les humanistes
+«mal sentants de la foi» et l'Église de Meaux, comme on appelle le
+groupe de réformateurs paisibles dont Marguerite de Navarre était la
+protectrice, Lefèvre d'Etaples le théologien, Briçonnet l'évêque, et qui
+voulait, sans violences, supprimer l'abus des oeuvres et l'idolâtrie des
+images et rétablir le culte en esprit et en vérité[182]. Il avait même
+longtemps ménagé, par politique ou par humanité, les ennemis déclarés de
+l'unité et de la foi catholique, les luthériens et les sacramentaires,
+dont les uns niaient le changement de substances dans l'Eucharistie, et
+les autres, plus hardis encore, la présence réelle. Même après
+l'affichage de placards contre la messe à la porte de sa chambre à
+Amboise, il n'avait sévi que par à-coups, passant de sursauts de
+rigueur--mais quels sursauts!--à des relâches de tolérance.
+
+ [Note 182: Imbart de la Tour, _Les Origines de la Réforme_. T.
+ III: _L'Évangélisme_. Paris, 1914. Sur, l'Église de Meaux, voir le
+ chap. III: Lefèvre d'Étaples, p. 110-153, et sur le mysticisme de
+ Marguerite de Navarre, p. 290-293, avec les références, p. 290.]
+
+Mais Henri II, poussé par les Lorrains et Diane de Poitiers, avait
+organisé la persécution, érigé la terreur en système, rêvé
+d'extermination. D'ailleurs les novateurs à qui il eut affaire, ce
+n'étaient plus les quiétistes de Meaux, ennemis du désordre et
+respectueux des pouvoirs établis, ni des luthériens et des
+sacramentaires épars et divisés par leur querelle sur l'Eucharistie, ni
+quelques anabaptistes, révolutionnaires sociaux, odieux à tout le monde,
+mais des milliers de fidèles, groupés par la même foi en une communion
+dont le nom, Église réformée, montrait qu'elle pensait être l'image de
+la primitive Église retrouvée et ressuscitée. Elle avait pour fondateur
+un Picard, Jean Calvin, humaniste et théologien, qui avait quitté la
+France pour échapper à la persécution.
+
+Après beaucoup de traverses, il s'était fixé à Genève, une petite
+république de langue française (alliée aux cantons suisses),
+qu'affaiblissaient ses discordes intestines et que guettait l'ambition
+des ducs de Savoie. Appelé à réformer l'État et l'Église, il imposa la
+pratique du pur Évangile pour règle de la vie politique et religieuse.
+Président du conseil des pasteurs, sorte de théologien consultant de la
+Cité, il en fut, de 1541 à sa mort, l'inspirateur et le maître.
+
+Ce n'est pas par l'originalité de la doctrine que se distingue Calvin,
+bien qu'il donne cette impression par la rigueur de sa logique. Venu
+après Zwingle, Bucer, Oecolampade, et tant d'autres réformateurs qui
+avaient dépassé Luther et tiré les conséquences de ses principes, il ne
+faisait que les imiter quand il rejetait, ce que Luther n'osa point, les
+pratiques et les croyances que les Écritures n'autorisaient pas
+expressément. Par même respect scrupuleux du texte sacré, il continuait
+à voir dans la Cène un repas spirituel où Jésus-Christ nourrit nos âmes
+de sa substance--un sacrement[183]--alors que Zwingle la considérait
+déjà comme une simple commémoration de la dernière Pâque, célébrée par
+le Fils de Dieu avec ses disciples. Mais s'il n'a pas innové, il a
+ramassé ou retrouvé et lié en système les raisons et les preuves pour la
+réformation et contre le catholicisme qui sont éparses dans les écrits
+et les prédications de ses devanciers. Son «_Institution de la religion
+chrestienne_» est la première et la plus forte synthèse d'un Évangélisme
+plus radical que celui de Luther; et il est sorti de là une nouvelle
+forme d'Église.
+
+ [Note 183: _L'Histoire ecclésiastique_, dit: «Qu'encores que le
+ corps de Jésus-Christ soit maintenan au ciel et non ailleurs, ce
+ nonobstant nous sommes faits participans de son corps et de son
+ sang par une manière spirituelle et moyennant la foy». Ed. Baum et
+ Cunitz, t. I, p. 582-583.]
+
+Le modèle qu'à Genève il en a donné est marqué de son empreinte austère.
+La hiérarchie que Luther maintenait a disparu: point d'évêques; des
+pasteurs tous égaux entre eux. Le temple aux murs nus, sans autel, sans
+images, est fait pour un culte dont les cérémonies ordinaires sont le
+chant des psaumes et le prêche. Aucune pompe, aucun spectacle qui puisse
+solliciter les yeux et distraire l'âme de son véritable objet,
+l'adoration intérieure. La musique seule est admise pour donner plus de
+force et d'ardeur aux élans d'amour et aux supplications des fidèles. Le
+point de doctrine sur lequel Calvin revient sans cesse, c'est le péché
+originel, l'impuissance de l'homme déchu à faire son salut. Même le
+sacrifice volontaire du Christ, ce titre de l'humanité tout entière à la
+miséricorde divine, ne suffit pas à effacer la souillure de la première
+faute. Les oeuvres ne sont rien en regard de la grandeur et de la bonté
+de Dieu; elles n'ont de mérite que par sa grâce, et celle-ci ne peut
+être qu'arbitraire, élisant de toute éternité les uns et réprouvant les
+autres. Mais ce cruel dogme de la prédestination--où Calvin se
+complaît,--et qui semblerait devoir décourager l'effort échauffa le zèle
+et trempa les énergies. Les fidèles firent par amour de Dieu plus qu'ils
+n'auraient fait par amour de leur salut. Le martyre même, accepté, non
+comme un titre de la créature à la faveur du Créateur, mais comme le
+prix de sa reconnaissance, fut pour des âmes passionnées la plus
+puissante des séductions et le mobile le plus ardent de
+prosélytisme[184].
+
+ [Note 184: Lemonnier, _Histoire de France de Lavisse_, t. V, 2, p.
+ 183 sqq. Une forte analyse de la doctrine de Calvin, dans Faguet,
+ _Seizième siècle. Études littéraires_, Paris, 1891, p. 151-188.]
+
+La doctrine de Calvin se répandit en Allemagne, en Angleterre et dans
+les Pays-Bas. Elle conquit l'Écosse. En France, elle absorba les
+dissidents de toute origine et entama les masses catholiques. L'Église
+de Genève fut la mère des Églises réformées, et son enseignement reçu
+comme l'interprétation la plus pure de la parole divine. Capitale
+religieuse du protestantisme français, son foyer de rayonnement et de
+propagande, le séminaire de ses ministres et le point de départ de ses
+apôtres, la petite république du lac Léman eut, grâce à la forte
+discipline de Calvin, une très grande place dans le monde.
+
+L'effort d'Henri II s'était brisé contre ce bloc compact de fidèles unis
+par la communauté de croyance et la passion de la vérité. Au cours du
+règne, malgré tous les supplices et peut-être à cause d'eux, le nombre
+des réformés alla sans cesse en augmentant. Soixante-douze églises,
+grandes ou petites, se constituèrent dans les diverses parties du
+royaume, et les ministres et les anciens de onze d'entre elles, réunis à
+Paris en un synode, le premier synode national (mai 1559), avaient
+arrêté une «confession de foi»[185].
+
+La «Réforme» avait des adhérents dans toutes les classes. Elle tentait
+les hommes que les abus et les superstitions de l'Église établie
+dégoûtaient, ceux que la logique convainc, ceux que les épreuves
+attirent et qui prennent l'acceptation joyeuse du martyre pour la preuve
+de la vérité. Même des grands seigneurs avaient été ou émus de pitié ou
+gagnés par l'attrait du pur Évangile, ou bien encore séduits par les
+espérances d'avenir d'une Église dont ils constataient les progrès. Un
+neveu du Connétable, d'Andelot, avait cessé d'aller à la messe; et,
+comme Henri II lui en demandait la raison, il avait répondu que c'était
+une abomination sacrilège de vouloir renouveler tous les jours «pour les
+péchés des morts et des vivants» l'immolation du Christ sur la
+croix[186]. Le Roi, furieux, l'avait fait emprisonner au château de
+Melun et ne l'avait remis en liberté que par égard pour son oncle et
+après une sorte de rétractation[187]. Coligny, prisonnier aux Pays-Bas
+après la capitulation de Saint-Quentin, avait dans sa captivité
+(1557-1559) lu la Sainte Écriture et un autre «livre plein de
+consolation» et pris goût à la vérité. Le premier prince du sang,
+Antoine de Bourbon, roi de Navarre, s'était lui-même enhardi jusqu'à se
+mêler aux réformés qui, profitant d'une absence du Roi, se promenaient
+dans le Pré-aux-Clercs en chantant des psaumes (mai 1558)[188].
+
+ [Note 185: Lemonnier, _Histoire de France, Lavisse_, t. V, 2, p.
+ 230-237.]
+
+ [Note 186: Le ministre Macar à Calvin, 22 mai 1558, _Opera Omnia_,
+ XVII, Col. 179. La Place, p. 9 et 10. _Hist. ecclés._, I, p.
+ 168-169.]
+
+ [Note 187: Lemonnier, _Histoire de France_, t. V, 2, p.
+ 240-242.--Cf. sur toute cette affaire, Romier, t. II, p. 282-286,
+ d'après Alvarotti, agent du duc de Ferrare.]
+
+ [Note 188: _Romier_, t. II, p. 272-278.]
+
+Henri II renvoya bien vite Antoine de Bourbon en son royaume pyrénéen.
+Irrité, dit-on, de ce pullulement d'hérétiques, il se serait hâté de
+signer la paix du Cateau-Cambrésis pour se consacrer tout entier à
+l'oeuvre d'épuration. Mais il ne trouvait plus chez les magistrats la
+ferveur d'intolérance qu'il eût voulu. La chambre criminelle du
+Parlement ou Tournelle acquitta deux réformés[189]: ce fut un scandale.
+Les zélés demandèrent que le Parlement délibérât en corps sur
+l'application des ordonnances contre les hérétiques et interdît à ses
+membres une jurisprudence de douceur. Dans les séances du mercredi, ou
+mercuriales, où se débattaient les questions de discipline, quelques
+conseillers courageux, Paul de Foix, Antoine Fumée, Eustache de La
+Porte, remontrant que les novateurs se défendaient d'être des
+hérétiques, demandèrent la suspension «de la persécution et jugements
+capitaux» jusqu'à ce qu'un concile général, librement consulté, se fût
+prononcé sur leur doctrine. Le Roi averti alla tenir son lit de justice
+au Parlement (10 juin) et commanda de continuer la discussion en sa
+présence. Du Faur «dit qu'il falloit bien entendre qui estoient ceux qui
+troubloient l'Église, de peur qu'il n'advint ce qu'Élie dit à Achab:
+C'est toi qui troubles Israël»[190]. Le conseiller-clerc, Anne Du Bourg,
+rendit «graces à Dieu de ce qu'il avoit là amené le Roy pour estre
+présent à la décision d'une telle cause et ayant exhorté le Roy d'y
+entendre, pour ce que c'estoit la cause de nostre Seigneur Jésus Christ,
+qui doit estre avant toutes choses maintenue des Roys, il parla en toute
+hardiesse comme Dieu luy avoit donné. Ce n'est pas, disoit-il, chose de
+petite importance que de condamner ceux qui, au milieu des flammes,
+invoquent le nom de Jésus Christ»[191]. Le Roi, qui se crut visé, fit
+conduire à la Bastille ces officiers infidèles et nomma des commissaires
+pour les juger.
+
+ [Note 189: _Mémoires de Condé_, I, p. 217.]
+
+ [Note 190: _Ibid._, p. 220-221.]
+
+ [Note 191: _Histoire ecclésiastique des églises réformées_, t. I,
+ 223-224. De La Place, _De l'estat de la religion et république_
+ (éd. Buchon), p. 12-14.]
+
+Deux mois après, il était mort, et François II lui succédait. Les
+réformés comptaient que le changement de règne amènerait un changement
+de politique. Mais les Guise n'avaient nulle volonté d'arrêter la
+persécution. Ils étaient zélés pour la cause catholique et intéressés à
+la défendre. Le cardinal de Lorraine, archevêque de Reims, abbé de
+Saint-Denis, de Cluny, de Marmoutier, de Tours, de Fécamp, etc., et qui
+tirait de tous ses bénéfices 300 000 livres de revenu, devait détester
+une secte qui voulait abolir la hiérarchie ecclésiastique, organiser
+démocratiquement l'Église et l'appauvrir pour la régénérer. Les réformés
+avaient d'ailleurs des relations inquiétantes avec le premier prince du
+sang, Antoine de Bourbon, le héros du Pré-aux-Clercs, de qui ils
+attendaient le triomphe de l'Évangile. Dès le premier jour ils
+opposèrent les droits qu'il tenait de sa naissance à ceux que conférait
+aux oncles de Marie Stuart la désignation royale. Les jurisconsultes de
+l'Église réformée--et il en était d'éminents, comme François
+Hotman,--recueillirent, dans la plus ancienne histoire de France, les
+précédents qui assignaient aux princes du sang un rang privilégié dans
+l'État, bien au-dessus des sujets et tout à côté des rois. Sous prétexte
+que François II était incapable de gouverner, ils soutenaient qu'il y
+avait lieu de constituer une régence dont le titulaire ne pouvait être
+qu'Antoine de Bourbon, premier prince du sang. Les Guise ne furent que
+plus ardents à appliquer les édits. Ils pressèrent le jugement des
+quatre conseillers arrêtés le jour de la fameuse mercuriale, et en
+particulier d'Anne Du Bourg, conseiller-clerc qui passait pour avoir
+bravé Henri II en face[192].
+
+ [Note 192: Interrogatoires de Du Bourg et des autres conseillers,
+ _Mémoires de Condé_, t. I, p. 224-246.]
+
+C'est alors qu'en leur désespoir, les réformés, sur le conseil de Condé,
+de sa belle-mère, Mme de Roye, et de l'Amiral, écrivirent à la
+Reine-mère pour la prier de s'opposer à la fureur des Guise.
+
+Le bruit courait qu'elle n'était pas «ennemie de la religion». Elle
+aimait tendrement Marguerite de France, la nouvelle duchesse de Savoie,
+une catholique si tiède que Calvin l'exhortait un peu plus tard à faire
+défection. Elle avait vécu dans l'intimité de Marguerite d'Angoulême, le
+poète de l'amour divin, et y avait connu un certain Villemadon. Ce vieux
+gentilhomme lui rappela (lettre du 26 août), qu'au temps où elle
+désespérait d'avoir des enfants, il lui avait conseillé de recourir à
+Dieu et que l'ayant fait, elle avait été exaucée. Elle gardait alors
+dans son coffre une Bible,--la traduction peut-être de Lefèvre d'Etaples
+ou d'Olivetan[193]--où elle lisait quelquefois ou laissait lire ses
+serviteurs; elle avait, lors du grand engouement de la Cour pour la
+musique sacrée, chanté, et certainement de tout coeur, le psaume 141, qui
+exprimait mieux que les autres la souffrance d'une épouse stérile et
+délaissée.
+
+ [Note 193: La traduction en français du Nouveau Testament, par
+ Lefèvre d'Etaples, parut en 1523. Le Trésor des Saints Livres,
+ d'Olivétan, ou, comme on dit, la Bible de Serrières, du lieu où
+ elle fut imprimée (près de Neuchâtel, en Suisse), parut en 1535.]
+
+Cette crise de religiosité avait été courte, mais on voulait croire à un
+sentiment profond, refoulé par les attraits du monde, et qui, à la
+première occasion favorable, reparaîtrait. Un indice, pensait-on, c'est
+que la Reine, si timide et si déférente aux volontés de son mari, eût
+pendant les dernières années du règne montré une fois quelque regret de
+la persécution. Un mois environ après la défaite de Saint-Quentin (5
+septembre 1557), on avait surpris dans une maison de la rue
+Saint-Jacques, en face du collège du Plessis, près de cent cinquante
+réformés, hommes et femmes, dont plusieurs nobles dames, réunis là pour
+prier ensemble et célébrer la Cène. Écoliers, prêtres et gens du
+quartier, qui rendaient l'hérésie responsable des malheurs du royaume,
+leur firent escorte jusqu'aux prisons du Châtelet, où le guet les
+conduisait, en les invectivant et les frappant, au désespoir de ne
+pouvoir faire pis[194]. Les juges en condamnèrent quelques-uns au feu,
+et parmi eux un vieux maître d'école, un avocat au parlement de Paris et
+une jeune femme de vingt-trois ans, «Damoiselle Philippe de Luns», veuve
+du sieur de Graveron. Les deux hommes furent brûlés vifs; leur compagne,
+flamboyée aux pieds et au visage avant d'être étranglée et jetée au
+feu[195]. Tous trois moururent avec une «constance» admirable. Le récit
+de ce supplice, et peut-être du courage de la jeune femme, émut
+Catherine, qui le laissa voir. Elle fit plus, à ce qu'il semble. Une de
+ses dames, Françoise de La Bretonnière ou de Warty, veuve de Charles
+d'Ailly, seigneur de Picquigny, et mère de Marguerite d'Ailly, qui
+épousa en 1581 François de Châtillon, comte de Coligny[196], assistait à
+l'assemblée de la rue Saint-Jacques, et elle avait été, elle aussi,
+emprisonnée. Comme le président La Place, un contemporain, dit qu'elle
+«fut renvoyée à la Reine», il n'est pas exagéré de croire que Catherine
+demanda sa mise en liberté[197].
+
+ [Note 194: Les références dans Calvin, _Opera Omnia_, t. XVI, col.
+ 602 et 603, note. Ajouter La Place, _Commentaires_, p. 4.--Romier,
+ t. II, p. 254, note 1, a publié la liste des prisonniers.]
+
+ [Note 195: [Jean Crespin], _Histoire des martyrs persecutez et mis
+ à mort pour la vérité de l'Évangile depuis le temps des Apostres
+ jusques à l'an 1574, revue et augmentée d'un tiers en ceste
+ dernière édition_, 1582, livre VII, fo 434. Cf. N. Weiss, _B. S.
+ H. P. F._, 1916, p. 195-235.]
+
+ [Note 196: _Lettres de Catherine_, X, 509, note 9, et 510, note
+ 8.]
+
+ [Note 197: Les ministres Farel, Bèze et Carmel, sollicitant le
+ Conseil de Berne d'intervenir au nom des Cantons auprès d'Henri II
+ en faveur des prisonniers (lettre du 27 septembre 1557, citée par
+ Romier, _Les Origines politiques des guerres de religion_, t. II,
+ 1914, p. 263, note 3), lui rappellent «qu'il y a des plus gros de
+ la Court [de France] qui favorisent à nostre cause, mays sont
+ timides», et immédiatement le supplient d'«escripre à la Royne
+ (Catherine), à Madame Marguerite [de France], au roy de Navarre et
+ à Monseigneur de Nevers (François de Clèves) qu'ils prennent
+ couraige pour parler au Roy....». Cette lettre prouve tout au
+ moins que Catherine ne passait pas pour hostile aux réformés.]
+
+Les réformés interprétaient ce mouvement de compassion comme une marque
+de sympathie pour leurs croyances. Ainsi peut-on s'expliquer que dans
+leur recours à Catherine, ils ne lui aient pas écrit comme à une
+inconnue. «Vivant le feu roy Henri et de longtemps, disaient-ils, ils
+avoyent beaucoup espéré de sa douceur et bénignité, en sorte qu'oultre
+les prières qui se faisoyent ordinairement pour la prospérité du roy,
+ils prioient Dieu particulièrement qu'il luy pleust la fortifier
+tellement en son esprit qu'elle peust servir d'une seconde Esther». Ils
+la suppliaient de «ne permetre ce nouveau règne estre souillé de sang
+innocent», ajoutant avec la rude gaucherie des gens de foi entière:
+«lequel [sang] avoit tant crié devant Dieu qu'on s'estoit bien peu
+appercevoir son ire avoir esté embrasée». Catherine avait le droit de
+s'irriter que, deux ou trois semaines après la perte d'un mari très
+cher, sa mort lui fut présentée comme un juste châtiment du ciel, mais
+il n'était pas de son intérêt de repousser les avances. La prévision,
+par où la supplique finissait, de nouveaux malheurs, si la persécution
+continuait, lui donnait envie d'en apprendre davantage. Elle répondit,
+écrit le ministre Morel à Calvin (1er août), «avec assez de bonté
+(_satis humaniter_)»[198].
+
+Les réformés insistèrent. Ils tremblaient pour Du Bourg et les autres
+conseillers dont le cardinal de Lorraine hâtait la condamnation.
+Quelques jours après, ils lui écrivirent encore qu'elle ne permît pas,
+en dissimulant toujours, de verser à flots le sang des fidèles. Elle fit
+une réponse assez bienveillante (_satis comiter_), promettant de faire
+améliorer leur sort «pourvu qu'on ne s'assemblast et que chacun vescut
+secrètement et sans scandale»[199].
+
+ [Note 198: Regnier de La Planche, _Histoire de l'estat de
+ France... sous le règne de François II_, éd. Buchon (Panthéon
+ littéraire), p. 211. Cette supplique est antérieure au 1er août,
+ date d'une lettre de Morel à Calvin où il en est question.
+ _Calvini Opera_, t. XVII, col. 590.]
+
+ [Note 199: Seconde lettre des fidèles: Morel à Calvin, 3 août
+ 1559. _Calvini Opera Omnia_, XVII, col. 591. Réponse de la Reine:
+ Morel à Calvin, 15 août. _Ibid._, col. 597. Voir aussi Regnier de
+ La Planche, p. 211, dont les lettres de Morel permettent ici et
+ ailleurs de préciser et de rectifier la chronologie.]
+
+Mais elle entendait rester juge du mode et de l'heure de son
+intervention. Les suppliants apprirent avec colère qu'elle avait
+d'autres affaires que de sauver les «pieux».... Comme, en sa présence,
+le cardinal de Lorraine donnait des ordres pour l'extermination des
+prisonniers, non seulement elle n'essaya pas d'apaiser cette bête
+féroce, mais elle ne donna pas le moindre signe de tristesse. Alors le
+Consistoire de l'Église de Paris, ou, comme s'exprime Morel, «notre
+Sénat[200]», lui écrivit en des termes que probablement les politiques
+de la secte conseillèrent sans succès d'adoucir: «Que sur son asseurance
+de faire cesser la persécution, ils s'estoyent de leur part contenus
+selon son désir et avoyent faict leurs assemblées si petites que l'on ne
+s'en estoit comme point apperceu, de peur qu'à ceste occasion elle ne
+fust importunée par leurs ennemis de leur courir sus de nouveau; mais
+qu'ils ne s'appercevoyent aucunement de l'effect de ceste promesse, ains
+(mais) sentoyent leur condition estre plus misérable que par le passé,
+et sembloit, veu les grandes poursuites contre Du Bourg, qu'on n'en
+demandast que la peau.... Quoy advenant, elle se pouvoit asseurer que
+Dieu ne laisseroyt une telle iniquité impunie, veu qu'elle cognoissoit
+l'innocence d'iceluy et que tout ainsi que Dieu avoit commencé à
+chastier le feu roy, elle pouvoit penser son bras estre encore levé pour
+parachever sa vengeance sur elle et ses enfans...» Catherine fut, comme
+de raison, outrée de ce langage. «Eh bien! dit-elle, on me menace,
+cuidant me faire peur, mais ils n'en sont pas encore où ils
+pensent»[201]. On lui parlait comme si elle trahissait une cause qui fût
+sienne; mais, déclarait-elle à l'Amiral, à Condé, à Mme de Roye, qui
+cherchaient à l'apaiser, elle n'entendait rien à leur religion «et ce
+qui l'avoit paravant esmeue à leur désirer bien estoit plustost une
+pitié et compassion naturelle qui accompaigne volontiers les femmes, que
+pour estre autrement instruite et informée si leur doctrine estoit vraie
+ou fausse»[202].
+
+ [Note 200: _Calvini Opera Omnia_, t. XVII, col. 597, 15 août.]
+
+ [Note 201: Cette lettre est antérieure au 15 août, comme on peut
+ le voir d'après la lettre de Morel à Calvin où il en est fait
+ mention. Elle est rapportée tout au long par Regnier de La
+ Planche, mais pas à sa date (p. 219-220).--Morel à Calvin,
+ _Calvini Opera Omnia_, XVII, col. 597: «Quibus perfectis, hem,
+ inquit, etiam mihi minantur».]
+
+ [Note 202: Regnier de La Planche, p. 220.]
+
+Ainsi commençaient par un malentendu les rapports entre Catherine et les
+réformés. Elle, attentive aux mouvements de l'opinion et au parti
+qu'elle en pourrait tirer, et d'ailleurs naturellement encline à la
+douceur; eux, convaincus que la timidité seule ou quelque calcul
+l'empêchait de se déclarer pour eux, et s'irritant de ce qu'ils
+appelaient sa dissimulation. Dans leur première lettre, ils la priaient;
+dans la seconde, ils la pressaient; et dans la troisième--une quinzaine
+de jours après--ils la sommaient de sauver leurs frères prisonniers, la
+menaçant, si elle n'agissait pas, de nouvelles représailles célestes.
+C'était lui demander de se déclarer contre les ministres du Roy son
+fils. Mais elle n'était pas disposée à se compromettre pour des clients
+si exigeants et dont elle ne savait pas encore ce qu'elle pouvait
+attendre.
+
+À ce moment les Guise frappèrent un grand coup. Instruits par des
+apostats du nom et des lieux de réunion des religionnaires, ils
+mobilisèrent commissaires et sergents et cernèrent le faubourg
+Saint-Germain, surnommé «la petite Genève», et les rues avoisinantes. Un
+conseiller au Châtelet assaillit avec cinquante archers la maison du
+nommé Le Vicomte, dans la rue au Marais, où descendaient beaucoup de
+gens suspects, mais il fut chaudement reçu. Les hommes qui s'y
+trouvaient s'ouvrirent un chemin à la pointe de l'épée. La police
+n'arrêta qu'un vieillard, une femme, des enfants, en tout une douzaine
+de personnes. Mais elle saisit «certains escripts en rime françoise
+faisant mention de la mort advenue au roy Henri par le juste jugement de
+Dieu, esquels aussi ladicte dame (Catherine) estoit taxée de trop
+déférer au Cardinal»[203]. Il y eut d'autres perquisitions dans les
+divers quartiers de Paris (25-26 août). Les curés au prône sommèrent les
+fidèles, sous peine d'excommunication, de dénoncer tous les «mal
+sentants» de la foi[204]. Pour exciter le fanatisme populaire, on
+faisait courir le bruit que les hérétiques s'assemblaient pour
+paillarder à chandelles éteintes. Le Cardinal, qui savait bien le
+contraire, mais qui cherchait à détourner la Reine-mère de ses velléités
+de modération, lui fit amener pour la convaincre deux apprentis bien
+stylés. Ils récitèrent la leçon apprise: qu'en la place Maubert, dans la
+maison d'un avocat, le jeudi avant Pâques, en une réunion nombreuse, on
+avait mangé le cochon, et puis après on s'était mêlé au hasard dans les
+ténèbres. Catherine était si ignorante de l'esprit d'austérité de la
+nouvelle Église qu'elle fut «merveilleusement aigrie et étonnée». Elle
+déclara à quelques siennes demoiselles qui favorisaient ceux de la
+religion, que «si elle savoit pour tout certain qu'elles en fussent elle
+les feroit mourir, quelque amitié ou faveur qu'elle leur portast». Mais
+celles-ci obtinrent qu'on interrogeât les apprentis, et l'imposture fut
+découverte[205]. En cette circonstance, Mme de Roye, une «héroïne»,
+écrivait le ministre Morel à Calvin, se porta garante de la vertu des
+réformés. «Mais, objectait la Reine, j'entends beaucoup de gens dire
+qu'il n'y a rien de plus dissolu (flagitiosius) que cette sorte de
+gens.» À quoi la dame de Roye répondit qu'il était facile de nous
+charger, «puisque personne n'ose nous défendre et que si elle nous
+connaissait, nous et notre cause, elle en jugerait tout autrement.»
+L'entretien continuant, Catherine exprima le désir de voir quelqu'un des
+ministres de la nouvelle secte, et plus particulièrement un d'entre eux,
+Antoine de Chandieu, dont on parlait beaucoup, et qui était gentilhomme.
+Elle assura qu'il n'aurait rien à craindre et qu'elle disposerait tout
+pour que l'entrevue eût lieu dans le plus grand secret[206].
+
+ [Note 203: Regnier de La Planche, p. 222-223.]
+
+ [Note 204: Une déclaration datée de Villers-Cotterets, 4 septembre
+ 1559, et enregistrée au Parlement le 23 décembre, ordonna de raser
+ les maisons où se tiendraient des conventicules; un édit du 9
+ novembre, enregistré le 23, prononça la peine de mort contre les
+ auteurs d'assemblées illicites (Isambert, _Recueil des anciennes
+ lois françaises_, XIV, p. 9 et 11).]
+
+ [Note 205: Regnier de La Planche, p. 223-225.]
+
+ [Note 206: Lettre de Morel à Calvin du 11 septembre, (_Calvini
+ Opera Omnia_, XVII, col. 634-635). Antoine de Chandieu, seigneur
+ de la Roche-Chandieu, né au château de Chabot, dans le Mâconnais,
+ vers 1534, fut d'abord pasteur à Paris, et enfin à Genève, où il
+ mourut en 1591. Haag, _La France protestante_, 2e éd., t. III,
+ col. 1049-1058.]
+
+Mme de Roye expédia immédiatement un courrier aux fidèles de Paris, les
+exhortant à ne pas laisser échapper cette occasion d'entrer en relations
+avec la Reine-mère.» C'était à tort, leur disait-elle,--et ce témoignage
+est important à retenir ce--qu'on avait cru auparavant que la Reine
+avait lu des livres de piété (_pios libros_) ou entendu des hommes
+doctes ou vraiment chrétiens» et elle exprimait l'espoir que si la Reine
+rencontrait Chandieu, elle changerait d'opinion et deviendrait favorable
+à leur cause[207]. Après beaucoup d'hésitation, le Consistoire donna son
+consentement.
+
+Ce n'était pas uniquement pour des raisons religieuses que Catherine
+désirait se rencontrer avec ce pasteur gentilhomme. Elle savait la
+sympathie des réformés pour les princes du sang et tenait à se
+renseigner sur ce point. Antoine de Bourbon arrivait du Béarn à petites
+journées pour assister au sacre. Peut-être avait-elle appris qu'il avait
+été, dans toutes les villes où il passait, visité par les ministres, et
+qu'à Vendôme, en sa présence, s'était tenue une assemblée mi-politique,
+mi-religieuse, de réformés et de ses partisans, qui l'avait exhorté à
+revendiquer son droit au gouvernement de l'État. Villemadon, l'ancien
+serviteur de la reine de Navarre, ne lui recommandait pas seulement
+comme un moyen de mériter la bénédiction divine le chant «des beaux
+Psalmes Davidiques», ainsi qu'elle avait fait autrefois, et «la
+quotidiane ouye ou lecture de la parole de Dieu», il la pressait aussi
+d'éloigner les Guise, «monstres étranges», «qui ne sont de la maison»
+[royale], «occupant par dol et violence la puissance du Roy et de Vous»,
+et qui vont «récultans (reculant) et affoiblissans et mettans comme sous
+le pied les Princes et le Sang de ceste couronne»--«Les princes du
+sang», insistait-il «vous soyent en honneur[208]» (26 août). La lettre
+de Villemadon, dit Regnier de La Planche, émut la Reine-mère «à penser à
+ses affaires conjecturant que les princes du sang n'estoyent ainsi mis
+en avant qu'ils ne fissent jouer ce jeu aux autres»[209]. Les autres,
+c'étaient les ennemis des Guise et entre autres les réformés, dont il
+lui importait tant de connaître les intentions. Que gagnerait-elle ou
+que perdrait-elle au renversement des oncles de Marie Stuart? Elle
+pensait qu'une conversation avec La Roche-Chandieu l'éclairerait sur ce
+point. Il fut convenu que vers le 18 septembre, date du sacre, La
+Roche-Chandieu attendrait bien caché, aux environs de Reims, qu'elle le
+fît secrètement appeler.
+
+ [Note 207: Morel, 11 septembre, _Calvini Opera_, XVII, col. 635.]
+
+ [Note 208: _Calvini_, XVII, col. 618.]
+
+ [Note 209: Regnier de La Planche, p. 212.]
+
+Mais, après réflexion, elle n'osa pas ou ne voulut pas lui faire
+signe[210]. Écouter un représentant des doctrines nouvelles, c'était
+prendre parti contre les Guise qui les persécutaient. Et puis le
+changement d'attitude des réformés l'inquiétait. Sous Henri II, ils
+souffraient patiemment la prison et le martyre sans discuter le pouvoir
+qui les opprimait. Mais maintenant certains d'entre eux, et non des
+moindres, «se faschoyent de la patience chrestienne et évangélique». Des
+alliés s'offraient à les aider à rendre coup pour coup: soldats et
+capitaines que la paix et l'embarras des finances avaient obligé les
+Guise à licencier[211], gentilshommes pauvres et batailleurs, amis
+d'Antoine de Bourbon et du Connétable, tous ceux enfin que sollicitait
+le ressentiment d'une injure ou l'amour des nouveautés. La Réforme
+allait servir de mot d'ordre à tous les opposants. Mais ces fidèles
+d'occasion, plus sensibles à la tyrannie des Lorrains qu'aux «abus du
+pape», poussaient les vrais fidèles à la rébellion. L'histoire du parti
+protestant commençait.
+
+ [Note 210: Regnier de La Planche, p. 220, dit cependant que ce
+ jour-là elle en fut empêchée par la visite de plusieurs cardinaux
+ et autres seigneurs venus au sacre.]
+
+ [Note 211: Ordonnance du 14 juillet 1559; de Ruble, _Antoine de
+ Bourbon et Jeanne d'Albret_, t. II, p. 127. Brantôme t. IV, p.
+ 224.]
+
+L'alliance des mécontents politiques et des novateurs religieux se fit
+sur la question des droits des princes du sang. Les ennemis des Guise
+prétendaient qu'en raison de la mauvaise santé du Roi et de la faiblesse
+de son entendement, il y avait lieu, malgré sa majorité, de réunir les
+États généraux du royaume et de confier le gouvernement aux princes de
+son sang, à l'exclusion de tous autres, conformément à leur degré de
+parenté. Un peu plus d'un mois seulement après la mort d'Henri II, le
+ministre de l'Église de Paris, Morel, avait exposé à Calvin cette
+théorie nouvelle de droit constitutionnel. Les gens d'action du parti
+allaient encore plus loin, comme l'écrivit plus tard Calvin à
+Coligny[212]. En septembre ou octobre 1559, car ses indications ne
+permettent pas de préciser davantage la date de la consultation,
+«quelqu'un, raconte-t-il, ayant charge de quelque nombre de gens, me
+demanda conseil s'il ne seroit pas licite de résister à la tyrannie dont
+les enfans de Dieu estoyent pour lors opprimez, et quel moyen il y
+auroit. Pour ce que je voyoye (voyais) que desjà piusieurs s'estoyent
+abreuvez de ceste opinion, apres luy avoir donné response absolue qu'il
+s'en faloit déporter, je m'efforçay de luy monstrer qu'il n'y avoit nul
+fondement selon Dieu, et mesme que selon le monde il n'y avoit que
+legereté et presomption qui n'auroit point bonne issue.» «Il n'y eut
+pas, continue Calvin, faute de réplique, voire avec quelque couleur. Car
+il n'estoit pas question de rien attenter contre le Roy ny son
+authorité, mais de requerir un gouvernement selon les lois du pais
+attendu le bas aage du Roy.» Et puis, «d'heure en heure on attendoit une
+horrible boucherie pour exterminer tous les povres fidèles». Mais Calvin
+répondit «simplement» que s'il s'espandoit une seule goutte de sang, les
+rivières en découlleroyent par toute l'Europe» et qu'il valait mieux
+périr «tous cent fois que d'estre cause que le nom de Chrestienté et
+l'Évangile fust exposé à tel opprobre». Toutefois, il concéda «que si
+les Princes du sang requerroyent d'estre maintenus en leur droit pour le
+bien commun, et que les Cours de Parlement se joignissent à leur
+querele, qu'il serait licite à tous bons sujects de leur prester main
+forte». L'homme alors demanda: «_Quand on auroi induit l'un des princes
+du sang à cela, encore qu'il ne fust pas le premier en degré_, s'il ne
+serait point permis». Mais, ajoute Calvin, «il eut encore response
+négative en cest endroit. Bref je luy rabbati si ferme tout ce qu'il me
+proposoit que je pensoye bien que tout deust estre mis sous le
+pied»[213].
+
+ [Note 212: 16 avril (?) 1561, _Opera Omnia_, XVIII, col. 425-431.
+ Ce «quelqu'un» n'est pas La Renaudie, qui, quelque temps après,
+ alla voir Calvin et fut d'ailleurs mal reçu. _Ibid._, col. 427 et
+ 429.]
+
+ [Note 213: _Calvini Opera Omnia_, XVIII, col. 425-426.--Sur
+ l'opinion de Calvin, voir Mignet, _Journal des savants_, 1857, p.
+ 95.]
+
+Il y avait des casuistes qui, comme le jurisconsulte François Hotman,
+estimaient que le consentement d'un seul prince du sang autorisait
+l'insurrection contre les Guise. Si le premier, Antoine de Bourbon, se
+dérobait, ou, comme on disait par euphémisme, «en son absence», son
+frère le prince de Condé pouvait, selon la tradition et la loi écrite,
+réclamer la charge de suprême conseil du Roi[214].
+
+ [Note 214: Calvin à Pierre Martyr, mai 1560, _Opera Omnia_, XVIII,
+ col. 82 et les notes. Cf. Regnier de La Planche, p. 237.]
+
+C'était en effet à l'intention de ce Bourbon, énergique, pauvre et
+ambitieux, qu'avait été imaginée la théorie de l'unique prince du sang.
+
+L'opposition désespérait d'Antoine de Bourbon. Après l'assemblée de
+Vendôme, il n'avait paru à la Cour que pour s'y faire bafouer. À
+Saint-Germain, où il était allé trouver le Roi, les Guise ne lui
+assignèrent pas de logement et il en fut réduit à se contenter de
+l'hospitalité que le maréchal de Saint-André lui donna par pitié. Il
+n'avait pas été convoqué aux séances du Conseil. À Reims, lors du sacre,
+il souffrit qu'on arrêtât en sa présence un de ses gentilshommes,
+Anselme de Soubcelles, suspect d'avoir diffamé les ministres dirigeants.
+Prétendant honteux, il n'eut pas le courage de déclarer son droit et
+accepta avec empressement la mission que lui offrit Catherine de
+conduire en Espagne Élisabeth de Valois, la jeune femme de Philippe
+II[215].
+
+ [Note 215: De Ruble, _Antoine de Bourbon et Jeanne d'Albret_, t.
+ II, p. 41-45 et p. 58.]
+
+Mais Condé agissait pour lui ou sans lui. Il faisait instruire
+mystérieusement le procès des Guise, et, comme bien l'on pense,
+«l'information faite, il se trouva, dit Regnier de La Planche, par le
+témoignage de gens notables et qualifiés, iceux (les Guise) estre
+chargés de plusieurs crimes de lèze-majesté ensemble d'une infinité de
+pilleries, larrecins et concussions». «Ces informations veues et
+rapportées au Conseil du Prince, attendu que le Roy, pour son jeune
+aage, ne pouvoit cognoistre le tort à luy faict et à toute la France, et
+encore moins y donner ordre, estant enveloppé de ses ennemis (les
+Guise), il ne fut question que d'adviser les moyens de se saisir de la
+personne de François, duc de Guise, et de Charles, cardinal de Lorraine,
+son frère, pour puis après leur faire procès par les Estats»[216].
+Cependant l'entreprise était si hasardeuse que Condé n'osa s'y risquer.
+Il en laissa la conduite à un certain La Renaudie, gentilhomme
+périgourdin, qui, ayant eu des démêlés avec la justice, en rendait les
+Guise responsables. La Renaudie enrôla en France et à l'étranger des
+soldats et des capitaines et réunit secrètement à Nantes (1er février
+1560) les principaux conjurés. Il fut autorisé par cette assemblée, qui
+était censée tenir lieu d'États généraux, à se saisir des ministres et à
+les mettre dans l'impossibilité de nuire. Les fauteurs du complot
+voulaient, par tout cet appareil de procédure: enquête, procès,
+consultation d'États, apaiser les scrupules de chrétiens comme Calvin et
+donner à un coup de main le caractère d'une action légale. Ils
+résolurent d'envahir en forces le château d'Amboise, où était la Cour,
+et de demander à François II humblement, l'épée en main, le renvoi et la
+mise en jugement de ses ministres. L'exécution, fixée d'abord au 10 mars
+1560, fut définitivement ajournée au 16.
+
+ [Note 216: Regnier de La Planche, p. 237-238.--Paillard,
+ _Additions critiques à l'histoire de la Conjuration d'Amboise_,
+ Revue historique, t. XIV, 1880, 61-108 et 311-355 (analyse de la
+ correspondance de Chantonnay, frère du cardinal Granvelle et
+ ambassadeur d'Espagne en France).]
+
+Le secret du complot, si bien gardé qu'il fût, transpira. Le 12 février
+les Guise eurent un premier avertissement, vague d'ailleurs, donné par
+un prince protestant d'Allemagne; puis vint, quelques jours après, la
+dénonciation d'Avenelles, un avocat de Paris, qui avait logé La Renaudie
+à son passage et avait reçu ses confidences[217]. Catherine s'émut de ce
+danger de guerre civile. Elle commençait à trouver que les ministres de
+son fils étaient trop violents. Ne s'étaient-ils pas avisés d'ailleurs
+de contrecarrer ses volontés? Elle n'avait rien tenté, peut-être par
+affectation de piété conjugale, pour sauver Du Bourg, qui fut exécuté le
+23 décembre 1559. Mais elle s'intéressait à Fumée, à cause de Jean de
+Parthenay-Larchevêque, sieur de Soubise, à qui «elle portoit de longue
+main faveur». Or le cardinal de Lorraine éludait ses bonnes intentions
+et l'amusait de promesses. A la fin elle lui déclara «que ces façons de
+faire luy desplaisoient et que s'ils en usoient plus, elle en auroit
+mescontentement». Le Cardinal, dépité, offrit de se retirer en sa
+maison. Mais son départ, suivi naturellement de celui de son frère,
+l'aurait laissée seule en face des réformés, sans qu'elle fût sûre des
+catholiques; elle l'apaisa. Il mit alors la faute de la poursuite,
+raconte l'_Histoire des Églises réformées_, sur le procureur général,
+Bourdin, sur certains conseillers et commissaires du Châtelet et sur
+l'inquisiteur de la Foi, Démocharès, et quelques Sorbonistes, qu'il
+disait «estre les plus méchants garnemens du monde et dignes de mille
+gibets.... Sur quoy la dicte dame respondit qu'elle s'esbahissoit
+donques et trouvoit merveilleusement estrange qu'il se servoit d'eux
+puisqu'il les connoissoit tels»[218]. Fumée fut absous à pur et à plein
+(février 1560).
+
+ [Note 217: La chronologie des révélations est difficile à établir.
+ Voir Paillard, _Additions critiques à l'histoire de la conjuration
+ d'Amboise_, Revue hist., 1880, t. XIV, p. 81-84 et _passim_.]
+
+ [Note 218: _Histoire ecclésiastique des Églises réformées du
+ royaume de France_, éd. nouvelle par Baum et Cunitz, 1883, I, p.
+ 294-298.]
+
+Les Guise, pensant avec raison que les «belîtres», dont on leur
+dénonçait l'entreprise, ne pouvaient être que les prête-noms de tout
+autres ennemis, sentaient plus que jamais le besoin de se concilier la
+Reine-mère. En leur inquiétude, ils la prièrent d'appeler à la Cour
+l'Amiral, d'Andelot et le cardinal de Châtillon, les neveux du
+Connétable. Elle y consentit bien volontiers, car elle avait «confiance»
+dans «les vertus de ces personnages» et «portoit» «amitié à
+l'Admiral»[219]. Coligny, bien qu'il inclinât décidément à la Réforme,
+n'avait pas paru à l'assemblée de Vendôme[220]. Il estimait probablement
+que la nouvelle Église risquait de s'aliéner la Reine-mère, en montrant
+un zèle exclusif pour la cause des princes du sang. Peut-être aussi
+jugeait-il Antoine de Bourbon à sa valeur. Il arriva le 24 février à la
+Cour, et, prié par Catherine de dire son avis, «il luy déclara le grand
+mescontentement de tous les subjects du roy... non seulement pour le
+faict de la religion, mais aussi pour les affaires politiques, et que
+l'on avoit mal à gré et du tout à contre-coeur que les affaires du
+royaume fussent maniées par gens qu'on tenoit comme étrangers, en
+eslongnant les princes et ceux qui avoient bien déservy de la chose
+publique»[221], il voulait dire le Connétable. Alors elle fit un premier
+pas. Elle, jusqu'alors si prudente, alla trouver le Roi et lui persuada
+de consulter le Conseil sur la situation religieuse. Les Guise la
+laissaient faire. Le Conseil fut d'avis d'accorder et le gouvernement
+publia une amnistie pour tous les religionnaires qui vivraient désormais
+en bons catholiques, exception faite des prédicants et de tous ceux qui,
+sous prétexte de religion, avaient conspiré contre la Reine-mère,
+nommée, remarquons-le, la première, le Roi, la Reine, les frères du Roi,
+et les principaux ministres (mars). L'Édit, pour couvrir les Guise,
+imaginait que leurs ennemis avaient projeté de détruire avec eux la
+famille royale et même les Bourbons, et il excluait du pardon ces grands
+coupables, ainsi que les prêcheurs des doctrines nouvelles suspects de
+propager l'esprit de révolte[222]. Mais cette simple distinction entre
+les réformés paisibles et les fauteurs de désordre était de grande
+conséquence. La pratique de l'hérésie n'était donc pas aussi criminelle
+qu'un complot, puisque celle-là était pardonnable et que celui-ci
+restait punissable? L'État prenait donc moins à coeur les affaires de
+Dieu que les siennes? Aussi l'Édit fut-il trouvé «fort estrange» par
+plusieurs catholiques, dit le journal de Nicolas Brûlart, chanoine de
+Notre-Dame de Paris[223]. Pour bien marquer que Catherine en était
+l'inspiratrice, le conseiller et secrétaire des finances du roi, Jacques
+de Moroges, chargé de le porter au Parlement, déclara «qu'il a eu
+commandement exprès de la Reine-mère pour dire à la Cour de sa part
+qu'elle procède le plus promptement qu'elle pourra à la vérification des
+dites lettres». Sans user de ses lenteurs ordinaires, le Parlement
+enregistra le 11 mars.
+
+ [Note 219: Regnier de La Planche p. 247.]
+
+ [Note 220: Erichs Marcks, _Gaspard von Coligny_, I, 1893, p. 350.]
+
+ [Note 221: Regnier de La Planche, p. 247.]
+
+ [Note 222: Fontanon, _Les Edicts et Ordonnances des roys de
+ France_, 1611, t. IV, p. 263-264.]
+
+ [Note 223: Journal de Pierre (lisez Nicolas) Bruslart, dans
+ _Mémoires de Condé_, I, p. 9.]
+
+C'était l'entrée en scène de Catherine et la première manifestation
+publique d'une politique personnelle. Mais les concessions venaient trop
+tard; les bandes de La Renaudie étaient aux portes d'Amboise. Les Guise,
+qui n'avaient pas cessé d'armer, dispersèrent, massacrèrent ou livrèrent
+au bourreau les soldats, gentilshommes, bourgeois et gens «mécaniques»
+qui marchaient à l'attaque du château. Catherine n'osa pas s'opposer aux
+exécutions par jugement, qui suivirent les tueries en pleine campagne.
+Elle estimait certainement criminelle cette façon d'adresser requête au
+Roi par soulèvement, surprise, assaut et bataille. Mais elle trouva que
+les Guise outrepassaient la rigueur de la justice. Elle aurait voulu
+pardonner à un prisonnier qui dans l'un des interrogatoires où elle
+assista, fit «à demy confesser au cardinal [de Lorraine] sa doctrine
+estre vraye, mesmes en la doctrine de la Cène». Mais on se hâta de le
+dépêcher, pendant qu'elle était occupée ailleurs, «de quoy elle fut
+aulcunement faschée, se disoit-elle, car elle l'avoit jugé innocent».
+Pour sauver Castelnau, un brave capitaine, dont Coligny et d'Andelot
+représentaient les «grands services faicts par ses prédécesseurs et par
+luy à la Couronne et maison de France», «elle fit tout ce qu'elle peut
+(put) disoit-elle, jusques à aller chercher et caresser en leurs
+chambres _ces nouveaux rois_». Le mot doit être d'elle, car elle l'a
+employé plusieurs fois contre les Guise dans sa correspondance, mais ils
+«se montrerent invincibles et de fureur irréconciliables». La duchesse
+de Guise elle-même allait pleurer chez la Reine-mère sur les «cruautés
+et inhumanités qui s'exercent», car «elles deux ensemble avoient fort
+privéement devisé de l'innocence de ceux de la religion»[224].
+
+ [Note 224: Regnier de La Planche, p. 257, 265, 266. Regnier de La
+ Planche ou plutôt l'Histoire publiée sous son nom ne veut pas que
+ la Reine ait été sincère. C'est un parti pris chez les ennemis de
+ Catherine qui lui dénie tout bon sentiment.]
+
+Elle fit plus. Elle envoya Coligny en Normandie pour enquêter sur la
+cause des troubles, et elle montra aux Guise la lettre où l'Amiral les
+imputait à la violence de leur politique. Elle les força, conformément
+aux Édits, de relâcher les prisonniers arrêtés pour cause de religion.
+
+L'Édit de Romorantin (mai 1560), qu'elle a certainement inspiré,
+remettait le jugement du crime d'hérésie aux évêques, et la punition des
+assemblées et des conventicules aux juges présidiaux[225]. C'était une
+nouvelle tentative, aussi hardie qu'elle pouvait l'être au lendemain du
+complot d'Amboise, pour distinguer le spirituel du temporel, et la
+religion de la police du royaume.
+
+[Note 225: Fontanon, _Les Edits et Ordonnances des roys de France_, éd.
+1611, t. IV, p. 229-230.]
+
+Elle cherchait en même temps à renouer avec les réformés, qui, depuis le
+«Tumulte», avaient laissé tomber les relations. Elle dépêcha donc à
+Tours deux de ses serviteurs favorables à leur cause: Chastelus, abbé de
+La Roche, son maître des requêtes, et Hermand Taffin, son gentilhomme
+servant, chargés de «faire parler à elle» La Roche-Chandieu, de qui elle
+voulait savoir «la vraye source et origine des troubles» et le «moyen de
+donner estat paisible» à ceux de la religion, sans provoquer toutefois
+les catholiques. Mais les fidèles de Tours répondirent «que le ministre
+que la Roine demandoit n'estoit pas à Tours ny mesmes au royaume». Et
+comme les messagers les pressaient d'envoyer à sa place le ministre du
+lieu, Charles d'Albiac, dit Duplessis, «ils refusèrent», l'Église de
+Tours «ayant ses pasteurs trop chers pour les hasarder ainsi». Ils
+ajoutèrent que «la dicte dame avoit donné peu de témoignage de son bon
+vouloir envers eux par les actions passées, aussi que ce qu'elle
+désiroit sçavoir se pourroit bien escrire par lettres». Elle ne parut
+pas s'offenser de leur méfiance, «promettant qu'elle monstreroit par
+effect n'avoir dédaigné leur conseil». Et cependant elle les priait de
+«se contenir en la plus grande modestie que faire se pourroit, afin que
+leurs adversaires n'eussent occasion de leur courir sus». Par-dessus
+tout elle leur recommandait «de tenir secret tout ce qu'ils voudroient
+lui envoyer, car elle vouloit s'en aider en telle sorte que l'on pensast
+que les ouvertures qu'elle feroit vinssent seulement de son advis et
+industrie, et non d'autres mains, aultrement elle gasteroit tout, leur
+pensant aider»[226].
+
+Ils dressèrent alors pour elle une belle remontrance sous le nom
+emprunté de Théophile, que Le Camus, fils de son ancien pelletier, lui
+fit remettre le 24 mai, jour de l'Ascension[227].
+
+ [Note 226: Regnier de La Planche, p. 298-299.]
+
+ [Note 227: Et non de l'Assomption, comme dit le texte imprimé de
+ Regnier de La Planche, p. 302. Cf. p. 304, les faits qui
+ permettent de rectifier cette fausse indication.]
+
+C'était, affirmait Théophile, une vérité établie que les «forces...
+apparues près Amboyse n'estoyent contre la majesté du Roy ny contre elle
+ou aucun prince du sang, mais seulement pour se munir contre ceux qui
+les voudroyent empescher de se présenter à Leurs Majestés pour leur
+remontrer les choses qui concernoyent l'estat du Roy et la conservation
+du royaume». Il allait de soi «qu'il n'y a droict ni divin ni humain qui
+permette aux subjects d'aller en armes faire doléance à leurs princes,
+ains seulement avec humbles prières». Aussi combien de fois--la
+Reine-mère pouvait s'en souvenir--les réformés, ayant les moyens de se
+défendre, avaient-ils mieux aimé «mettre les armes bas» et «encourir la
+note de cueur lasche que de faire acte approchant de rébellion et de
+désobéissance contre leur prince et naturel seigneur». Mais ces preuves
+de leur fidélité ayant uniquement servi d'occasion «aux meschans d'estre
+tant plus audacieux jusques à faire acte de tyrans, usurpateurs du roy
+et du royaume, contre toutes les loix et statuts inviolablement observés
+en France, il a été finalement licite de repoulser ceste violence par
+aultre violence, veu que leurs ennemys empruntoient les forces du roy
+pour les destruire.» «Et ce qui les esmouvoit davantage,» c'est que les
+édits faits «durant les dangers» n'étaient pas appliqués, et que l'on
+avait lieu de croire qu'ils ne le seraient pas, tant que les Guise
+seraient près de Sa Majesté. En effet, ils «poursuivoyent», pour les
+faire mourir et s'emparer de leurs biens, les gentilshommes qui
+s'étaient retirés de l'entreprise, confiants dans le pardon du Roi.
+Aussi ceux-là et même «ceux qui n'estoyent encore bougés de leurs
+maisons... se préparoyent à marcher comme désespérés, jugeant qu'il leur
+convenoit plutost mourir tous ensemble en combattant qu'estant prins en
+leurs maisons l'un après l'autre tendre le col à un bourreau.»
+
+C'est ce que la Reine-mère «devoit bien considérer et penser en
+elle-mesme à la conséquence où pourroyent tomber ces désespérées
+entreprinses, où l'on jouoit à quitte ou à double. Car encores que ce
+fut la ruyne de ceux qui s'eslesveroyent, si est-ce qu'elle devait
+plutost y remédier promptement que l'effect advenu procéder à la
+destruction entière de ceux qui autrement estoyent de ses meilleurs
+subjects». Le remède, c'était en premier lieu de «pourveoir au
+gouvernement du royaume et bailler un Conseil au Roy, non à l'appétit de
+ceux de Guyze, mais selon les anciennes constitutions et observations de
+France»; en second lieu, de tenir un «Concile sainct et libre, sinon
+général, à tout le moins national», où toutes choses étant «décidées par
+la parolle de Dieu,» «ceux qu'on condamnoit maintenant sans estre ouys
+s'attendaient de gaigner leur cause». Et jusque-là Théophile requérait
+pour les fidèles le droit de demeurer «en la simplicité des Escriptures»
+et «de vivre selon le contenu d'une confession de foy accordée et receue
+en toutes les églises réformées de France»[228].
+
+ [Note 228: Analyse du _Théophile_, dans Regnier de La Planche, p.
+ 299-302.]
+
+La Reine mère venait de lire cette consultation politico-religieuse
+quand Marie-Stuart, «qui la suyvoit, comme estant aux aguets de toutes
+ses actions», entra et la surprit le mémoire en main. Elle lui demanda
+ce que c'était, et Catherine, pour se tirer d'embarras, nomma le porteur
+du paquet. Les Guise firent arrêter Le Camus.
+
+Catherine n'était pas brave, et vite elle abandonnait les gens qui la
+compromettaient. D'ailleurs l'insistance des réformés à mettre en avant
+les droits des princes du sang, qui étaient destructifs des siens, ne
+pouvait que lui déplaire. Quand Le Camus fut plus tard conduit devant
+elle, le 5 juin, à Villesavin (près de Romorantin), elle lui reprocha,
+en présence des Guise, ces remontrances «pleines d'injures et animosité
+contre le Roy son fils et elle». Et comme Le Camus répondit que «sous sa
+correction les dites remontrances n'estoient telles», elle répliqua que
+«c'estoit bien contre elle en tant qu'elles s'adressoyent contre les
+sieurs de Guise, ministres et oncles du Roy». Le Camus protesta qu'elles
+ne tendaient «qu'à induire le Roy et ladicte Dame à faire assembler les
+Estats du royaume pour remédier aux confusions» du pays «et au
+mescontentement de ce que lesdicts de Guyse s'estoient emparés de la
+personne du Roy et du gouvernement du royaume contre la volonté des
+princes du sang et des Estats». On l'envoya prisonnier au château de
+Loches[229].
+
+ [Note 229: Regnier de La Planche, p. 304.]
+
+Il importait beaucoup à Catherine de savoir si les «connétablistes»
+s'accordaient avec les réformés sur cette question des princes du sang.
+À Saint-Léger[230], où la Cour alla en ce même mois de juin (1560), elle
+manda «un certain Louis Regnier, seigneur de La Planche», «qu'on
+estimoit dès lors servir de conseil bien avant au mareschal de
+Montmorency », fils du Connétable. L'histoire publiée sous son nom[231],
+_De l'Estat de France sous François II_, précieuse par les documents
+qu'elle cite, quelquefois tout au long, et par les faits qu'elle
+rapporte, est le récit le plus complet et le plus vivant, quoique
+partial et passionné, des débuts politiques de Catherine. La Planche,
+qu'elle questionna sur la conjuration d'Amboise, s'excusa tant qu'il put
+de dire son avis; mais, sommé de parler, il expliqua que les troubles
+avaient à la fois des causes religieuses et politiques, et qu'il y avait
+«deux diverses sortes» de «huguenauds». Les uns, qui «ne regardent qu'à
+leur conscience» avaient été «esmeus» par La Renaudie à prendre les
+armes, «ne pouvant plus à la vérité supporter la rigueur, laquelle on a
+si longtemps continuée contre eux»; les autres, qui «regardent à l'estat
+public», sont irrités de voir l'estat du royaume estrangement conduit
+par estrangers, les princes du sang estant forclos».
+
+ [Note 230: Saint-Léger (Seine-et-Oise), est à 12 kilomètres de
+ Rambouillet; les rois de France y avaient une résidence, au milieu
+ de la forêt.]
+
+ [Note 231: Elle n'est probablement pas de lui, au moins en entier.
+ Il ne s'appellerait pas lui-même (éd. Buchon, p. 316) «_un
+ certain_ Louis Regnier», et ne donnerait pas comme une opinion
+ qu'il fût le confident du maréchal de Montmorency. Après avoir dit
+ à la Reine-mère, dans l'entretien analysé ici, que La Renaudie
+ voulait, «soubs prétexte de présenter une requeste, venger la
+ mort» d'un sien beau-frère, il ne se serait pas démenti en ces
+ termes (éd. Buchon, p. 318). «Tel fust le pourparler de La
+ Planche, homme politique plustost que religieux, s'abusant en ce
+ qu'il mict en avant des différends de la religion, non moins qu'en
+ ce qu'il dict de l'intention qui avoit esmeu La Renaudie». La
+ critique de beaucoup de documents du XVIe siècle reste à faire.]
+
+Il serait aisé--en quoi La Planche se trompait--d'apaiser les huguenots
+de religion «par une assemblée de quelques suffisans personnages,
+lesquels, soubs couleur de traduire fidèlement la Bible, cotteroyent les
+différends (les points de désaccord entre les réformés et les
+catholiques), et trouveroyent finalement qu'il n'y a pas si grande
+discorde qu'il semble entre les parties». Mais les huguenots d'État «ne
+s'apaiseroyent aiséement, sinon mettant les princes du sang en leur
+degré et demettant tout doucement ceux de Guyse par une assemblée des
+Estats». La Planche reprocha aux Guise, simples cadets de la maison de
+Lorraine, de prétendre au gouvernement de l'État et même au titre de
+princes, le roi ne pouvant faire des princes qu'avec la reine. «Sa
+conclusion fut que si elle (Catherine) vouloit éviter un remuement bien
+dangereux, il falloit contenir ceux de Guyse en leurs limites ou pour le
+moins leur bailler comme une bride et contrepoix de François naturels et
+tenir les uns et les autres en raison.» Elle répondit qu'en employant
+les Guise, elle n'avait fait que suivre «les traces du feu roy son mary»
+et «qu'elle eust bien voulu que le roy de Navarre et le prince de Condé
+se fussent rangés à la Cour, à l'exemple de messieurs de Montpensier et
+de La Roche-sur-Yon, qui s'y voyoient favorablement traictés et
+honorés.» Mais... «c'estoit mesmes contre la personne du Roy» que
+l'entreprise d'Amboise avait été dressée. La Planche répliqua que «ceux
+qui occupoyent la place des princes du sang, sçachant iceux ne pouvoir
+estre déboutés, selon leurs anciens privilèges, que par le seul premier
+chef du crime lèze-majesté, avoyent plustost forcé (? forgé) ceste
+accusation, substituant la personne du Roy au lieu de la leur.»
+
+Le cardinal de Lorraine avait entendu cette attaque contre sa maison,
+«caché derrière la tapisserie». La Planche fut «renvoyé disner», puis
+rappelé l'après-midi. La Reine-mère alors lui déclara «qu'elle ne se
+pouvoit persuader que ceste querelle fut advenue pour les honneurs
+prétendus par ceux de Guyse» et qu'en tout cas «il se trouveroit bon
+remède, donnant le premier lieu aux princes du sang et le second à ceux
+de Guyse, de sorte qu'après le premier prince du sang marcherait le
+premier prince de Lorraine; après le second prince du sang, le second
+prince de Lorraine, et ainsi consécutivement; mais qu'il sçavoit bien
+d'autres choses s'il les vouloit dire.» Par promesses claires, par
+menaces vagues, elle essaya de le faire parler et même elle le pria de
+l'aider à prendre «certains principaux rebelles sans luy nommer de près
+ny de loing la maison de Montmorency». Mais La Planche courageusement
+remontra «que ceux de Lorraine ne devoyent nullement tirer au colier
+avec les princes du sang, ains (mais) leur céder et faire place». «Et
+quant à la capture de ces prétendus rebelles, il trancha le mot, qu'il
+n'estoit ni prévost des mareschaulx ni espion.» Elle le fit arrêter,
+mais «il se purgea si évidemment d'avoir eu intelligence avec La
+Renaudie qu'au bout de quatre jours il fut relâché[232].
+
+ [Note 232: Regnier de La Planche, p. 316-318.]
+
+De toutes ces consultations, Catherine conclut qu'il fallait à tout prix
+rompre la coalition des huguenots d'État et des huguenots de religion.
+Peut-être pensait-elle, comme Regnier de La Planche, qu'il serait plus
+aisé de satisfaire ceux-ci que ceux-là et en tout cas c'étaient les
+concessions qui devaient le moins lui coûter. L'état du royaume
+demandait qu'on se hâtât. L'Édit de Romorantin n'avait pas calmé les
+passions; les réformés tenaient des prêches et s'assemblaient en armes;
+ils faisaient aux Guise une guerre de pamphlets qui était le prélude de
+l'autre. Déjà des bandes couraient la Provence, le Dauphiné, la Guyenne
+et saccageaient les églises. Sur l'avis de Coligny, la Reine-mère fit
+décider la réunion à Fontainebleau des plus grands personnages pour
+aviser aux nécessités du royaume. Ce fut une sorte de Conseil élargi, où
+le Roi appela, outre ses conseillers ordinaires, les princes du sang,
+les grands officiers de la Couronne et les chevaliers de l'Ordre [de
+Saint-Michel]. Le Connétable y vint accompagné de huit cents ou mille
+chevaux. Mais, malgré ses exhortations, Antoine de Bourbon et son frère
+restèrent en Béarn et laissèrent passer l'occasion d'exposer
+solennellement leurs droits et leurs griefs, et d'ôter à leur cause
+l'allure d'un complot.
+
+L'assemblée s'ouvrit le 21 août, «en la chambre de la Reine-mère», sous
+la présidence du jeune Roi. Catherine pria les personnages «que le Roy
+son fils» avait convoqués de le «vouloir conseiller.... en sorte que son
+sceptre fust conservé et ses subjects soulagés et les malcontents
+contentés s'il estoit possible»[233].
+
+Le nouveau chancelier, Michel de l'Hôpital, ancien conseiller au
+Parlement de Paris et ancien Président de la Chambre des comptes, était
+une créature des Guise, mais «sitost qu'il eust été estably en sa
+charge», il se proposa «de cheminer droict en homme politique et de ne
+favoriser ny aux uns ny aux autres, ains de servir au Roy et à sa
+patrie»[234].
+
+ [Note 233: Pierre de La Place, _Commentaires de l'estat de la
+ religion et république sous les roys Henri et François seconds et
+ Charles neuviesme_, éd. Buchon, p. 53-54.]
+
+ [Note 234: Regnier de La Planche, p. 305.]
+
+Mais il cheminait prudemment. C'était l'homme qu'il fallait à Catherine.
+Il prit la parole après elle pour développer sa pensée. Il compara le
+royaume où «tous estats» étaient «troublés» et corrompus «avec un très
+grand mécontentement d'un chascun» à un malade et il invita l'assemblée
+à rechercher la cause du mal. Si on pouvait la «découvrir, le remède
+seroit aisé.... _Hoc opus, hic labor est._» Le duc de Guise et le
+cardinal de Lorraine rendirent ensuite compte du fait de leurs charges:
+gendarmerie et finances.
+
+Le 23, François II se disposait à prendre les avis, et «... comme il
+eust commandé d'opiner à l'évêque de Valence», Monluc, le dernier en
+date des conseillers, l'Amiral se levant s'approcha du Roi, et, après
+deux grandes révérences, il lui présenta deux requêtes des réformés,
+l'une à lui adressée, l'autre à sa mère. Dans la première «les fidèles
+chrétiens épars en divers lieux et endroicts de son royaume» suppliaient
+le roi leur souverain seigneur «très humblement de faire surseoir les
+rigoureuses persécutions», et de leur permettre «qu'ils se pussent
+assembler en toute révérence et humilité» pour célébrer ensemble leur
+culte, et en attendant un concile général de «leur ordonner quelques
+temples en ce royaume» afin que «leurs assemblées ne fussent plus
+secrètes et suspectes»[235]. Mais la requête à la Reine demandait bien
+davantage: «Vous, disait-elle, comme vertueuse et magnanime princesse,
+ensuyvant l'exemple de la Royne Esther, ayez pitié du peuple esleu de
+Dieu pour le délivrer des griefs périls esquels il s'est senti exposé
+jusques à présent.... Très illustre et souveraine princesse, nous vous
+supplions... pour l'affection que devez à Jésus Christ, à establir son
+vray service et deschasser toutes erreurs et abus qui empeschent qu'il
+ne règne comme il faut. Vueillez faire ce bien aux povres chrestiens
+afin que par ce moyen Dieu soit servi et honoré publiquement en ce
+royaume, et le sceptre de vostre fils, nostre souverain roy, soit
+conservé en intégrité soubs Jésus Christ, le Roy des Roys»[236].
+
+ [Note 235: P. de La Place, p. 54-55, résume les deux requêtes sans
+ les distinguer.]
+
+ [Note 236: L'adresse à la Reine est dans les _Mémoires de Condé_,
+ II p. 647-648.]
+
+C'était lui parler comme à une personne confidente, dont l'Église
+réformée attendait, non seulement un régime de tolérance, mais
+l'avènement du règne de Dieu.
+
+Après ce coup de théâtre, l'évêque de Valence, Monluc, «personnage de
+grand sçavoir et littérature, mesme ès lettres saintes», parla, en homme
+bien informé, des services rendus par la Reine-mère, lors de la
+conjuration d'Amboise où «avec sa prudence accoustumée, aidée de celle
+des sieurs de Guyse soubs son authorité», elle «avoit usé de telle
+intelligence que des souspeçons qui sembloyent estre legiers et de nulle
+apparence, elle avoit soudainement descouvert l'entreprise des
+tumultes», et puis y avait avisé «plus avec la douceur qu'avec la
+force». Le moyen de pourvoir «aux vices et abus» de l'Église et de
+l'État, c'était la «réunion d'un nombre de gens de bien» «de toutes les
+provinces» et la convocation d'un concile national, si le pape n'en
+voulait pas tenir un général. Il jugeait «inexcusables» et par
+conséquent punissables ceux des sectaires qui, «soubs le prétexte et
+manteau de religion, estoyent devenus séditieux et rebelles», oubliant
+que «Sainct Pierre et Sainct Paul nous commandent de prier Dieu pour les
+roys, de leur rendre toute subjection et obéissance et à leurs
+ministres, ores qu'ils fussent iniques et rigoureux.» Mais il ne
+trouvait ni juste, ni utile, ni conforme aux traditions de l'Église
+primitive de traiter en factieux ceux qui «retenoyent» la nouvelle
+doctrine «avec telle craincte de Dieu et révérence au Roy et ses
+ministres qu'ils ne vouldroyent pour rien l'offenser». Ceux-là faisaient
+bien connaître «par leur vie et par leur mort» «qu'ils n'estoyent meus
+que d'un zèle et ardent désir de chercher le seul chemin de leur salut,
+cuidans l'avoir trouvé». Aussi «l'expérience avoit appris à tout le
+monde que les peines en cest endroict ne profitoyent de rien, ains au
+contraire...» Les «empereurs chrestiens de saincte et recommandable
+mémoire», Constantin, Valentinien, Théodose, Marcien n'avaient voulu
+user «de plus de rigueur envers les autheurs des hérésies que de les
+envoyer en exil et de leur oster le moyen de séduire les bons». Quant
+aux assemblées, Monluc n'était pas d'avis de les permettre, «pour le
+danger qui en peult advenir», mais il s'en remettait «au bon jugement»
+du Roi pour avoir égard «en la punition des transgresseurs»... «à
+l'heure, au nombre, à l'intention et à la façon qu'ils se seroient
+assemblés»[237].
+
+ [Note 237: Le discours de Monluc, dans La Place, p. 55-58.]
+
+L'avis de Monluc, c'était celui de la Reine-mère, dont ce prélat humain
+et mondain était le confident. Elle estimait nécessaire de relâcher la
+persécution sans compromettre l'ordre, de ménager les consciences sans
+désarmer le pouvoir. Monluc s'était gardé de prononcer le nom des États
+généraux, et il avait eu en passant un mot d'éloge pour les Guise. A
+tous ces traits, on reconnaît la façon prudente de Catherine.
+
+Mais l'archevêque de Vienne, Marillac, parla, lui, avec une hardiesse
+qu'on n'aurait pas attendue d'un client des Guise, mais qui cependant
+s'expliquait. Ancien ambassadeur de France en Allemagne, en Angleterre,
+en Suisse, il pouvait craindre que l'intolérance de ses patrons ne
+compromît les alliances protestantes, et en tout cas il constatait
+qu'elle troublait le royaume[238]. Il signala le fardeau toujours
+croissant des impôts et la corruption du clergé déclarant qu'il n'y
+avait autre moyen pour «asseurer»... «la bénévolence du peuple et
+l'intégrité de la religion» que d'assembler les États généraux et de
+tenir un concile national, quelque empêchement que le pape y mît. Il
+insista sur le devoir de réformer l'Église et «d'ouyr les plaintes du
+peuple» sans s'arrêter aux dangers imaginaires que quelques-uns
+concevaient de ces grandes assemblées. «Si les premiers ministres du
+Roi, dit-il, sont calomniés comme autheurs et cause de tout le mal passé
+et qui peut advenir, comme ceux qui tournent toutes choses à leur
+advantage et font leur proffit particulier de la calamité de tous, y
+a-t-il d'autre moyen pour se nettoyer de tous souspeçons que de faire
+entendre en telle assemblée en quel estat l'on a trouvé le royaume [et]
+comme il a été administré...» C'était presque dire que les accusations
+avaient quelque apparence. Et quand Marillac montrait le Roi, gardé par
+l'amour de sa mère, «de tant de princes du sang», de l'Église et de la
+noblesse, ne signifiait-il pas aux oncles de Marie Stuart que leurs
+services n'étaient pas indispensables[239]?
+
+ [Note 238: Cf. sur le revirement de Marillac, connu jusque-là pour
+ un partisan des Guise, Pierre de Vaissière, _Charles de Marillac,
+ ambassadeur et homme politique sous les règnes de François Ier,
+ Henri II et François II_, Paris 1896, p. 383-384.--Le discours de
+ Marillac est dans Regnier de La Planche, p. 352-360.]
+
+ [Note 239: Regnier de La Planche, p. 357.]
+
+L'Amiral, qui décidément se posait en porte-parole des réformés, attaqua
+vivement la politique religieuse et le gouvernement des Guise. Le Duc
+répliqua sur le même ton. Le Cardinal, calme et ironique, remarqua que
+si les novateurs se disaient «très obéissans, c'estoit toutesfois avec
+condition que le roy seroit de leur opinion et de leur secte ou pour le
+moins qu'il l'approuveroit»[240].
+
+ [Note 240: [De Mayer], _Des États généraux et autres Assemblées
+ nationales_, t. X, p. 306-307.--La Place, p. 66-68.]
+
+Il dissuada le Roi de leur «bailler temples et lieu d'assemblée», car
+«ce seroit approuver leur idolatrie», ce qu'il «ne sçauroit faire sans
+estre perpétuellement damné». Toutefois il fut d'avis que tout en
+continuant à punir «griesvement» les séditieux et «perturbateurs du
+peuple et du royaume» on ne «touchast plus par voye de punition de
+justice,» à ceux «qui sans armes, et de peur d'estre damnés, iroyent au
+presche, chanteroient les psalmes et n'iroyent point à la messe.» Il se
+prononça pour la réunion des États généraux, et, quant à la réforme de
+l'Église, il proposa de faire ouvrir par les évêques et les curés une
+enquête sur les abus «pour en informer le Roy à fin de regarder la
+nécessité d'assembler un concile général ou national». Les chevaliers de
+l'Ordre opinèrent tous comme le cardinal de Lorraine, dont l'avis passa
+à la majorité des voix. En conséquence, les États généraux furent
+convoqués pour le 10 décembre suivant à Meaux (31 août 1560).
+
+La Reine-mère avait pris une telle importance que l'Amiral et quelques
+grands seigneurs en qui elle se fiait la sollicitèrent de se saisir du
+pouvoir et de renvoyer pour quelque temps les Guise en leur maison. Mais
+elle les «cognoissoit de si grand coeur que malaisement» endureraient-ils
+de n'être rien. Le Duc se fortifiait de toutes sortes de gens, et
+«disoit haut et clair avoir la promesse de mille ou douze cens
+gentilshommes signalés et le serment de leurs chefs, avec lesquels et
+les vieilles bandes venues du Piedmond et autres dont il s'asseuroit, il
+passerait sur le ventre à tous ses ennemis». Disgracier les Guise, ce
+«seroit pour entrer de fiebvre en chaud mal»[241]. Il lui faudrait
+rappeler le Connétable qu'elle n'aimait pas et s'appuyer sur les princes
+du sang et les réformés, dangereux alliés qui ne manqueraient pas, lors
+de la réunion des États généraux, de bailler au Roi un conseil où elle
+était sûre de n'avoir pas la première place.
+
+ [Note 241: Regnier de La Planche, p. 313-314.]
+
+Il n'est pas imaginable combien les protestants, à part quelques hommes
+comme Coligny[242], se souciaient peu de la gagner. Ils la pressaient de
+se compromettre pour eux, et en même temps déclaraient dans tous leurs
+écrits qu'en cas de minorité les princes du sang devaient avoir le
+premier rang dans l'État, à l'exclusion des étrangers et des
+reines-mères. Ils l'estimaient, à ce qu'il semblait, trop heureuse de
+les servir gratuitement. C'était se méprendre du tout sur ses
+sentiments. Son ambition, naturellement très grande, s'était encore
+accrue à la faveur des événements et du succès. Elle voyait jour pour
+arriver au pouvoir suprême; elle y aspirait pour elle et dans l'intérêt
+de ses enfants. Or les novateurs religieux, qui auraient dû s'assurer
+son concours à tout prix, jetaient en travers de sa route et
+consolidaient sottement la théorie des princes du sang. La _Briesve
+Exposition_, qu'ils publièrent après la conjuration d'Amboise, et la
+_Response chrestienne et défensive_, qui est du même temps que le
+«Théophile» de l'Église de Tours, et Le Camus, porteur de ce mémoire
+consultatif, invoquaient contre les Guise l'ancienne constitution du
+royaume et soutenaient tous que la loi salique et la coutume excluaient
+du gouvernement les étrangers[243].
+
+Pour entraîner Antoine de Bourbon, qui suivant son habitude atermoyait,
+les représentants des Églises tinrent à Nérac une sorte de grand conseil
+auquel se trouvèrent le jurisconsulte huguenot Hotman, réfugié à
+Strasbourg depuis le tumulte d'Amboise, et Théodore de Bèze, poète,
+écrivain, humaniste, maintenant théologien et le principal coadjuteur de
+Calvin à Genève. Ils rédigèrent pour le roi de Navarre et le prince de
+Condé une «Remontrance» où les prétentions des princes du sang étaient
+appuyées de précédents historiques spécieux et d'attaques passionnées
+contre la tyrannie des Guise[244].
+
+ [Note 242: Coligny n'assistait pas, comme on l'a vu, à la réunion
+ de Vendôme, Erichs Marcks, _Gaspard von Coligny_, 1893, t. I, p.
+ 350.]
+
+ [Note 243: Aussi approuva-t-elle, si elle ne l'inspira pas, la
+ réfutation de la thèse des protestants par Jean du Tillet,
+ greffier en chef du Parlement de Paris, _Pour la majorité du roy
+ tres chrestien contre les escrits des rebelles_, Paris, 1560,
+ in-4º (B. N., Lb. 32). Les protestants répondirent par un
+ _Légitime conseil des rois de France pendant leur jeune aage
+ contre ceux qui veulent maintenir l'ilégitime gouvernement de ceux
+ de Guise, soubz le titre la majorité du roy, ci-devant publié_
+ (Mémoires de Condé, t. I, p. 471 sqq.) Du Tillet répliqua: _Pour
+ l'entière majorité du roi tres chrestien contre le Légitime
+ conseil_, Paris, 1560 (dans Dupuy, _Traité de la majorité de nos
+ rois et des régences du royaume_, Paris, 1655. Preuves, p. 329
+ sqq.,) où se trouve aussi, p. 319 sqq., le premier écrit de Du
+ Tillet. Du Tillet maintient que les rois sont majeurs à quatorze
+ ans, qu'ils règlent, comme ils l'entendent, par testament les
+ régences; que les reines-mères sont, par lois et coutumes,
+ préférées aux princes du sang en cas de mort _ab intestat_; qu'il
+ n'y a pas de régents nés, qu'on ne saurait sans «impugner»
+ l'autorité de François II et de sa mère blâmer le choix qu'ils ont
+ fait des Guise pour ministres. «C'est, dit-il à la Reine-mère,
+ vouloir vous asservir à d'autres non mis ne destituables par vous,
+ et c'est ce tuteur [forcé] qu'ils amènent et nomment légitime
+ conseil.» Dupuy, _Preuves_, p. 333.]
+
+ [Note 244: Bèze partit pour Nérac le 10 juillet (1560) (_Calvini
+ Opera Omnia_, t. XVIII, col. 98, note 5). Il y était à la fin de
+ juillet (_ibid._, col. 154, note 4). Hotman y arriva peu après
+ lui. Les conférences ont dû avoir lieu soit fin juillet, soit
+ plutôt au commencement d'août. La consultation est dans La
+ Planche, p. 318-338. Elle est probablement d'Hotman; De Ruble, t.
+ II, p. 315. Mais il n'en est pas fait mention dans l'_Essai sur
+ François Hotman_, de Rodolphe Dareste, Paris, 1850, ni dans ses
+ deux articles de la _Revue historique_, t. II, 1876, p. 1 et p.
+ 367.]
+
+En même temps, la guerre civile commençait. Un des hommes d'épée les
+plus remuants du parti, Maligny le jeune, s'empara de Lyon, la capitale
+du Sud-Est, et il s'y serait maintenu si Antoine de Bourbon, effrayé de
+ce coup d'audace, ne lui avait commandé de licencier ses bandes et
+d'évacuer la ville (septembre 1560). Mais il lui faisait dire en même
+temps de faire couler les soldats un à un vers Limoges, où il pensait
+les employer--du moins le bruit en courut--à surprendre Bordeaux et
+assurer ses communications par mer avec l'Angleterre protestante[245].
+Le prince de Condé avait dépêché un certain La Sague à plusieurs grands
+seigneurs qu'il priait «de ne luy faillir au besoin». Les Guise
+parvinrent à saisir ce messager et trouvèrent sur lui les réponses du
+Connétable et du vidame de Chartres, François de Vendôme. Anne de
+Montmorency, qui savait le danger des écritures, «exhortoit le prince à
+la paix, lui conseillant qu'il se gardast bien d'entreprendre chose que
+Sa Majesté peust trouver mauvaise». Mais le Vidame lui mandait «qu'il se
+devoit asseurer de luy comme de son très humble serviteur et parent et
+qu'il maintiendrait son party et ceste juste querelle contre tous, sans
+excepter que le Roy, messieurs ses frères et les roynes.»[246] Les Guise
+enfermèrent cet imprudent à la Bastille (29 août).
+
+ [Note 245: De Ruble, t. II, p. 336-337, prête peut-être au roi de
+ Navarre des desseins sans proportion avec son intelligence et son
+ énergie.]
+
+ [Note 246: Regnier de La Planche, p. 345-346.]
+
+La Reine-mère, à qui François de Vendôme était particulièrement
+agréable[247], approuva l'arrestation. Épouvantée de ces bruits d'armes,
+dégoûtée de ses avances aux huguenots, tremblant pour ses fils et pour
+elle-même, elle se rapprocha des Guise et se fit leur alliée contre les
+Bourbons. Elle écrivit à Philippe II et au duc de Savoie pour leur
+demander appui et seconda le gouvernement de toute façon. François II
+avait sommé le roi de Navarre de lui amener son frère pour que celui-ci
+se justifiât de l'embauchage des hommes d'armes dont on le chargeait,
+«vous pouvant asseurer que là où il refusera de m'obéyr, je sauroy fort
+bien faire congnoistre que je suis roy»[248], et elle, dans une lettre
+au comte de Crussol, porteur de cet ordre impérieux, elle le chargeait
+de dire à Antoine que le Connétable et ses deux fils, Montmorency et
+Damville, avaient «en jens de bien» fait sur l'entreprise de Condé des
+révélations qui avaient «esté en partie cause de la prise de La Sague et
+du Vidame»[249]. C'était une «charité» que Montmorency se hâta de
+démentir (26 septembre)[250] mais qu'elle avait lancée à tout hasard
+pour rompre l'accord des connétablistes et des partisans des Bourbons.
+
+ [Note 247: Voir ci-dessous, p. 207-208.]
+
+ [Note 248: De Ruble, t. II, p. 361 et 363.]
+
+ [Note 249: _Lettres_, t. I, p. 347.]
+
+ [Note 250: Louis Paris, _Négociations...relatives au règne de
+ François II_, p. 577.]
+
+Cependant les Guise massaient des soldats dans Orléans, où ils avaient
+fait transférer les États généraux. C'est là qu'ils attendaient leurs
+ennemis.
+
+Le roi de Navarre, forcé de choisir entre l'obéissance et la révolte et
+menacé d'être pris à dos par les miliciens de la Navarre espagnole, dont
+Philippe II avait ordonné la levée en masse, s'était décidé à conduire
+son frère à François II. Ses partisans, ses amis, la femme de son frère
+l'avertissaient du danger qu'ils couraient tous deux[251]. Il put vite
+s'apercevoir que les gouverneurs le traitaient en suspect et gardaient
+soigneusement les villes qu'il traversait. Le sénéchal du Poitou,
+Montpezat, avait reçu de Catherine l'ordre écrit de ne pas le laisser
+entrer dans Poitiers, une des places les plus fortes de l'Ouest, dont on
+craignait qu'il ne s'emparât. Il lui signifia la défense «de par le
+roi», ajoutant de son cru: «sur la peine de la vie». Antoine fut si
+outré de l'insulte qu'il délibéra de revenir sur ses pas; il demanda une
+explication à la Reine-mère, qui répondit sans hésiter que «personne n'a
+eu charge ne commandement de luy (le Roi) ne de moi de vous tenir ce
+langage»[252], ce qui n'était vrai que de la menace. Femme, elle se
+croit autorisée, ou même elle se complaît à se défendre avec les armes
+des faibles, le mensonge et la ruse. Antoine, rassuré, continua sa
+route, et le soir même de l'arrivée à Orléans (31 octobre), Condé fut
+emprisonné.
+
+ [Note 251: Comte J. Delaborde, _Éléonore de Roye_, p. 68; De
+ Ruble, _Antoine de Bourbon et Jeanne d'Albret_, t. II, 1882, p.
+ 370.]
+
+ [Note 252: _Lettres_, I, p. 150 (17 octobre 1560).]
+
+Catherine avait aidé à la capture des Bourbons pour enlever à la révolte
+ses chefs naturels. Mais les Guise estimaient que ce n'était pas assez
+et qu'il fallait faire un exemple. Ils en voulaient surtout au prince de
+Condé dont ils avaient senti la main dans tous les remuements.
+
+La santé de François II, qui n'avait jamais été bonne, était à ce moment
+encore plus mauvaise; de là leurs inquiétudes et leur passion contre le
+plus redoutable des ennemis du lendemain. Ils n'osèrent le traduire
+devant le Parlement garni de pairs, le seul tribunal légitime, de peur
+d'un acquittement, et ils lui donnèrent pour juges, par autorité
+absolue, des commissaires: magistrats, conseillers d'État, chevaliers de
+l'Ordre[253]. Catherine répugnait aux cruautés superflues. D'ailleurs
+elle réfléchissait que les Guise, débarrassés de l'esprit agissant de
+l'opposition, n'auraient plus les mêmes raisons de la contenter et la
+relégueraient au second plan. Sans tarder, elle se tourna vers le
+connétable de Montmorency, qui, sous prétexte de maladie, s'était excusé
+de venir à Orléans. Le jour même où commença l'instruction contre Condé
+(13 novembre), elle lui écrivait: «Je voldrès que vostre santé peut
+(pût) permettre que feusiés avecques nous, car je cré fermement que l'on
+seroyt plus sage et, ne l'étant, vous ayderié à sortir le roy aur (hors)
+de page, car vous aves tousjour voleu que vos mestres feusset aubéi
+partout»[254]. Elle ne nommait personne, mais il est clair que les gens
+qui n'étaient pas suffisamment sages et qui tenaient le Roi en tutelle,
+ce ne peut être que les ministres dirigeants. Pour s'opposer à leurs
+violences, elle appelait à l'aide son vieil ennemi.
+
+ [Note 253: Le procès de Condé dans le Comte Delaborde, _Éléonore
+ de Roye_, p. 81-92.]
+
+ [Note 254: _Lettres de Catherine_, t. I, p. 153.]
+
+Elle se ménageait même un recours du côté du roi de Navarre. Un jour
+qu'Antoine de Bourbon, ému du danger de son frère, rappelait dans une
+séance du Conseil privé les services rendus par les princes de sa maison
+et s'écriait que si le Roi avait tant soif du sang des Bourbons....,
+elle l'avait interrompu, promettant que la justice seule triompherait
+des hésitations de son fils[255]. Plusieurs fois elle l'aurait fait
+prévenir de desseins tramés contre lui: coup maladroit dans une partie
+de chasse, assassinat dans la chambre royale et de la main même du
+Roi[256]. Mais est-il sûr que les Guise aient voulu supprimer ce pauvre
+rival? On peut croire avec plus de vraisemblance que la Reine-mère a
+discrètement enrayé la poursuite contre son frère. Après la condamnation
+pour crime de lèse-majesté (26 novembre), deux des commissaires, le
+chancelier de L'Hôpital et le conseiller d'État Du Mortier, «reculoyent
+tousjours» de signer la sentence, «en donnant toutefois bonne
+espérance»[257]. Or, c'étaient deux hommes à Catherine; ils réussirent à
+gagner du temps. Le jeune Roi, cet adolescent débile que son mariage
+précoce avec Marie Stuart avait achevé d'affaiblir, eut le 9 novembre et
+le 16 des syncopes alarmantes. Son état s'aggrava subitement et fut
+bientôt désespéré. Dans l'appréhension de cette fin, les Guise
+proposèrent, dit-on, à Catherine de hâter l'exécution du prince[258].
+C'était, s'ils le firent, avoir une très médiocre idée et très fausse de
+son intelligence. Alors que l'avènement de son fils Charles, un enfant
+de dix ans, lui offrait l'occasion inespérée de se saisir du pouvoir,
+pouvaient-ils croire qu'elle se mettrait à leur merci et s'aliénerait à
+jamais les huguenots, en sacrifiant Condé? Mais elle était fermement
+résolue à priver Antoine de Bourbon de la régence. Il n'y avait pas de
+loi expresse qui réglât la transmission du pouvoir en cas de minorité.
+Le précédent de Blanche de Castille était favorable aux reines-mères,
+mais la loi salique, en excluant les femmes du trône, semblait par
+analogie les exclure du gouvernement et y appeler les princes du sang.
+Demander aux États généraux ou au Parlement de trancher ce grand débat,
+c'était provoquer une décision qui pourrait être contraire à ses droits,
+et qui, si elle ne l'était pas, risquait d'être contestée par son
+concurrent, les armes à la main. Le mieux était de s'assurer la
+direction paisible de l'État par un accord à l'amiable avec le premier
+prince du sang. Mais il fallait l'y amener.
+
+ [Note 255: De Ruble, _Antoine de Bourbon et Jeanne d'Albret_, t.
+ II, 1882, p. 417-418.]
+
+ [Note 256: _Ibid._, p. 419.]
+
+ [Note 257: Regnier de La Planche, p. 401.]
+
+ [Note 258: C'est ce que raconte de Thon, _Histoire_, Londres,
+ 1734, liv. XXVI, t. III, p. 373-374.]
+
+Elle conduisit l'affaire habilement. Plusieurs fois elle déclara de
+façon à être entendue qu'elle se procurerait le pouvoir à tout prix.
+Puis quand elle jugea le roi de Navarre bien apeuré, elle le manda dans
+son cabinet[259]. Il croyait marcher à la mort (2 décembre). Au passage,
+une dame, peut-être la duchesse de Montpensier, sa cousine et la
+confidente de la Reine, lui dit à l'oreille de tout accepter, sinon
+qu'il y allait de sa vie. Il entra. Le duc de Guise et le cardinal de
+Lorraine étaient présents. Après qu'un secrétaire eut donné lecture d'un
+mémoire établissant, par les précédents historiques, le droit des
+reines-mères à la régence, Catherine, sévèrement, rappela tous les
+complots des Bourbons. Les dénégations étaient inutiles. Antoine avait
+perdu par sa conduite les prétentions qu'il aurait pu élever comme
+premier prince du sang au gouvernement du royaume. Le roi de Navarre
+protesta de son innocence, ajoutant toutefois qu'il faisait volontiers
+abandon de ses droits. Catherine lui fit signer cette renonciation et
+lui «promit à (de) bouche qu'il seroit lieutenant du roy en France... et
+que rien ne seroit ordonné sinon par son advis et des autres princes du
+sang». Mais elle voulait plus encore: inaugurer son avènement par la
+réconciliation des chefs de partis. Elle ne craignit pas d'affirmer à
+Antoine que le Roi avait de sa propre autorité décidé seul l'arrestation
+et le jugement de Condé et que les Guise n'en étaient pas responsables.
+Antoine admit encore cette explication et consentit à «embrasser» les
+deux frères, les pires ennemis de sa maison[260]. Trois jours après,
+François II mourut (5 décembre), et Charles d'Orléans lui succéda sous
+le nom de Charles IX. Le règne de Catherine commençait. Elle s'était
+élevée au premier rang à pas si comptés et d'un mouvement si doux
+qu'elle avançait sans avoir l'air de cheminer.
+
+ [Note 259: De Ruble, t. II, p. 434 ne soupçonne pas le jeu.]
+
+ [Note 260: Regnier de La Planche, p. 415-417. D'après cet
+ historien (p. 416), le Roi lui-même, trois jours avant sa mort,
+ aurait déclaré au roi de Navarre qu'il avait «de son propre
+ mouvement et contre leur advis» (des Guise) fait emprisonner le
+ prince de Condé.]
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+LA RÉGENTE[261] ET LES RÉFORMÉS
+
+
+Catherine prenait le gouvernement dans des conditions difficiles: un roi
+enfant, des États généraux réunis (après environ quatre-vingts ans
+d'interruption)[262], les partis et les religions en lutte, les Guise
+jaloux de leur pouvoir perdu, Antoine de Bourbon envieux de celui qu'il
+avait cédé; elle, l'étrangère, «n'y ayent (n'y ayant), disait-elle, heun
+seul [homme] à qui je me puise du tout fyer, qui n'aye quelque pasion
+partycoulyère». Mais elle avait confiance, comme elle l'écrivait à sa
+fille le surlendemain de l'avènement de Charles IX: «...Vous diré (je
+vous dirai de) ne vous troubler de ryen et vous aseurer que je ne feré
+pouyne (peine) de me gouverner de fason que Dyeu et le monde aront
+aucasion d'estre contens de moy, car s'et mon prinsypale bout (but) de
+avoir l'honneur de Dyeu an tout devent les yeulx et conserver mon
+authorité, non pour moy, més pour servir à la conservation de set (ce)
+royaume et pour le byen de tous vos frères»[263].
+
+ [Note 261: Catherine de Médicis n'a pas eu en titre la régence que
+ les États généraux, comme on le verra plus loin, auraient été
+ plutôt portés à décerner au roi de Navarre. Dans une note sur les
+ dates de la naissance de ses enfants, écrite entre la mort de
+ François II (5 déc. 1560) et la majorité de Charles IX (17 août
+ 1563), le secrétaire d'État, Claude de l'Aubespine, la qualifie de
+ «_Gouvernante de France_» (Louis Paris, _Négociations_, etc. p.
+ 892). C'est le pouvoir de régente sans le nom. Aussi ne me suis-je
+ pas fait scrupule de l'appeler Régente au lieu de «Gouvernante de
+ France».]
+
+ [Note 262: Les États de 1506 sous Louis XII et de 1558 sous Henri
+ II ne sont pas de véritables États généraux. En 1506 les députés
+ des villes étaient seuls; en 1558 les représentants du clergé, de
+ la noblesse, de la justice et du tiers état avaient été désignés
+ par le roi. Mais les États de 1560 furent une vraie Assemblée
+ générale élue des trois ordres de la Nation.]
+
+ [Note 263: 2 décembre 1560. _Lettres de Catherine_, I, p. 568, ou
+ I. p. 158.]
+
+Les États généraux, élus du vivant de François II, se réunirent à
+Orléans cinq jours après sa mort. C'était la première fois depuis 1484
+que les trois ordres de la nation étaient consultés ensemble sur leurs
+griefs et sur leurs voeux. La bataille électorale avait été très disputée
+et, malgré la pression gouvernementale, la Noblesse et le Tiers état
+avaient choisi nombre de représentants hostiles aux Guise et favorables
+à la réformation de l'Église, sinon à la Réforme. Catherine pouvait
+craindre que cette assemblée sans expérience ni tradition, entraînée
+par les passions religieuses ou politiques, ne fût tentée de jouer un
+grand rôle à ses dépens. Pendant tout le principat des Guise, les
+réformés n'avaient pas cessé de soutenir dans les «livrets» et de crier
+dans les libelles qu'en cas de minorité les États généraux étaient seuls
+aptes à constituer une régence et les princes du sang à l'exercer, et
+cette polémique avait fait impression. Outre cette raison de principe,
+les députés très ardents des provinces d'Aquitaine (Sud-Ouest) et de
+quelques bailliages de Normandie, Touraine, Maine, etc.[264], en avaient
+une autre pour exclure la Reine-mère. Inspirés par les prédicants
+calvinistes, ils voulaient, pour régénérer l'Église, amputer les abus,
+les superstitions, les vices qui la corrompaient et ils jugeaient
+Catherine incapable, par défaut de zèle ou manque de vigueur, de porter
+le fer dans les parties gâtées du corps ecclésiastique. Sous prétexte
+qu'ils avaient été convoqués par François II et qu'ils avaient été
+délégués par devers lui, ils se déclaraient sans pouvoirs sous son
+successeur et demandaient soit de nouvelles élections, soit le temps de
+consulter leurs bailliages et d'en recevoir un nouveau mandat. Mais
+Catherine craignait que les électeurs, enhardis par la défaite des Guise
+et du parti catholique, ne nommassent une majorité résolument
+calviniste, qui donnerait ou même imposerait la régence au roi de
+Navarre. Elle fit si bien que la majorité des deux ordres laïques
+déclara que, la dignité royale ne mourant point, les pouvoirs dont ils
+avaient été investis sous François II restaient valables sous Charles
+IX.
+
+ [Note 264: On en trouvera la liste dans [Lalourcé et Duval],
+ _Recueils des cahiers généraux des trois ordres_, t. I, p.
+ 176-177. Naturellement ils protestaient qu'ils n'avaient pas eu
+ l'intention de diminuer «l'autorité» de la Reine-mère.]
+
+Sauf en ce qui concernait son autorité, Catherine était disposée aux
+concessions. Son accord avec Antoine de Bourbon et l'aide qu'elle
+attendait de lui contre un retour offensif des Guise l'auraient, à
+défaut d'autres motifs, obligée à suspendre la persécution contre les
+protestants. Mais elle avait de plus constaté que la rigueur était
+impuissante à détruire une croyance invétérée et à convertir les
+dissidents, quand ils sont multitude. Il fallait de toute nécessité
+changer de méthode, employer la douceur et la persuasion là où la force
+et la violence avaient échoué. Confiante avec excès dans son habileté,
+elle ne croyait pas impossible de satisfaire les réformés sans soulever
+les catholiques et de les acheminer les uns et les autres dans les voies
+de la tolérance.
+
+Le chancelier Michel de l'Hôpital était lui aussi partisan de la
+conciliation. Dans la séance royale d'ouverture des États, le 13
+décembre, il fit avec quelque rudesse la leçon à tout le monde[265]. «Ne
+soyons si prompts à prendre et suyvre nouvelles opinions, chacun à sa
+mode et façon... Autrement s'il est loisible à un chacun prendre la
+nouvelle religion à son plaisir, voyés et prenés garde qu'il n'y ait
+autant de façons et manières de religions qu'il y a de familles ou chefs
+d'hommes. Tu dis que ta religion est meilleure, je défends la mienne;
+lequel est le plus raisonnable que je suyve ton opinion ou toy la
+mienne.» C'était à l'Église universelle, non aux particuliers, de
+décider les points de foi. Le Roi et la Reine n'oublieraient rien pour
+hâter la réunion du Concile général que le pape venait d'annoncer (20
+novembre); et «où ce remède faudroit (manqueroit), ils useront de toutes
+autres provisions, dont ses prédécesseurs roys ont usé», c'est-à-dire
+assembleraient un Concile national.
+
+ [Note 265: Le discours dans Duféy, _Oeuvres complètes de
+ l'Hôpital_, t. I, p. 403 sqq., et dans [Lalourcé et Duval],
+ _Recueil de pièces originales et authentiques_, t. I, p. 42-66.]
+
+Il reprocha aux catholiques de n'avoir pas employé les meilleurs moyens
+pour ramener les dissidents. «Nous avons cy devant fait comme les
+mauvais capitaines, qui vont assaillir le fort de leurs ennemis avec
+toutes leurs forces, laissans despourveus et desnués leurs logis. Il
+nous faut doresnavant garnir de vertus et de bonnes moeurs, et puis les
+assaillir avec les armes de charité, prières, persuasions, paroles de
+Dieu qui sont propres à tel combat. La bonne vie, comme dit le proverbe,
+persuade plus que l'oraison. Le cousteau vaut peu contre l'esprit, si ce
+n'est à perdre l'âme ensemble avec le corps.... Prions Dieu incessamment
+pour eux et faisons tout ce que possible nous sera, tant qu'il y ait
+espérance de les réduire et de les convertir. La douceur profitera plus
+que la rigueur.»
+
+Mais contre «aulcuns» «qu'on ne peut contenter et qui ne demandent que
+troubles, tumultes, et confusions», le Roi déploiera à l'avenir toute sa
+puissance. «Si est ce que jusques icy a esté procédé si doulcement que
+cela semble plutost correction paternelle que punition. Il n'y a eu ni
+portes forcées, ne murailles des villes abbatues, ne maisons bruslées,
+ne privilèges ostés aux villes comme les princes voisins ont fait de
+nostre temps en pareils troubles et séditions»[266]. C'était
+l'affirmation d'une politique qui, indulgente aux erreurs de l'esprit,
+réprimerait sans pitié les désordres.
+
+Les réformés ardents s'indignèrent que le Chancelier les eût accusés de
+vouloir «planter leur religion avec espées et pistoles». Mais pourtant
+l'_Histoire ecclésiastique_, qui reflète si fidèlement leurs idées,
+reconnaît que «puisqu'il n'y a qu'une vraye religion à laquelle tous les
+petits et grands doivent viser, le magistrat doit sur toutes choses
+pourvoir à ce qu'elle seule soit advouée et gardée es pays de sa
+subjection...»[267]. C'est dire que le jour où ils seraient les maîtres,
+ils réformeraient, autrement dit changeraient la religion, doucement,
+s'ils le pouvaient, par force, s'ils y trouvaient de la résistance.
+
+ [Note 266: _Oeuvres complètes de Michel de l'Hôpital, chancelier de
+ France_, publiées par Duféy, t. I, 1824, p. 403.]
+
+ [Note 267: _Histoire ecclésiastique_, I, p. 426.]
+
+Aussi poussaient-ils Antoine de Bourbon, l'espoir des Églises, à
+disputer à Catherine la première place. C'est à lui et non à elle que
+les ordres laïques habilement travaillés allèrent, le 14 décembre,
+porter leurs cahiers de doléances et demander l'autorisation de siéger
+jusqu'à ce qu'ils eussent reçu mandat de leurs électeurs sur
+l'organisation du gouvernement. Mais Antoine tint loyalement sa parole
+et le Conseil privé régla, sans consulter les États généraux, le partage
+des pouvoirs entre la Reine-mère et le premier prince de sang (21
+décembre 1560). Catherine assisterait aux conseils ou, quand elle s'en
+dispenserait, se ferait faire rapport sur les délibérations. Elle
+recevrait les dépêches de France et de l'étranger et ouvrirait les
+paquets pour en prendre connaissance la première. Les lettres du Roi ne
+seraient expédiées qu'après qu'elle les aurait lues et elles partiraient
+accompagnées toujours d'une lettre d'elle[268]. Présidence des conseils,
+droit d'initiative et droit de contrôle, direction de la politique
+extérieure et intérieure et, comme il va de soi, sans que le règlement
+le dît, nomination aux offices et bénéfices, c'était le pouvoir
+souverain que l'arrêt du Conseil conférait à la Reine-mère. Le roi de
+Navarre resterait auprès d'elle, «d'aultant que les louys (lois) de set
+royaume, reconnaissait Catherine, le portet ainsyn» et il avait «le
+premier lieu» après elle, mais c'était un surveillant honoraire. Sa
+principale fonction était de recevoir les gouverneurs et les capitaines
+des places frontières ou d'ouvrir leurs dépêches et d'en faire rapport à
+la Reine-mère, qui déciderait les mesures à prendre et les réponses à
+faire. La part du premier prince du sang était bien petite et Catherine
+pouvait écrire à sa fille, la reine d'Espagne, qu'il était tout à fait
+«aubéysant et n'a neul comendement que seluy que je luy permés»[269].
+Les États, n'étant pas soutenus, reconnurent à leur tour à la Reine-mère
+«le gouvernement et administration du royaume».
+
+ [Note 268: Dupuy, _Traité de la majorité des rois_, 1655, Preuves,
+ p. 353-354.]
+
+ [Note 269: _Lettres de Catherine_, t. I, p. 569, 19 déc. 1560.]
+
+La Régente avait hâte de se débarrasser d'eux. Le 1er janvier 1561, elle
+mena Charles IX et la Cour entendre leurs réponses au programme exposé
+par le Chancelier dans la séance solennelle d'ouverture. Ce fut la
+manifestation éclatante des divisions du pays. Les trois ordres,
+contrairement au précédent des derniers États généraux tenus à Tours en
+1484, ne siégeaient ni ne délibéraient ensemble; répartis en trois
+chambres, ils ne s'assemblaient que pour les séances solennelles. Ils ne
+s'étaient même pas entendus pour désigner un orateur commun. Le Tiers ne
+voulut pas du cardinal de Lorraine que le Clergé proposait; les
+sentiments de la Noblesse étaient si connus que les Guise n'osèrent pas
+même la solliciter. De dépit, le cardinal de Lorraine s'excusa de parler
+pour l'Église seule. L'orateur du Clergé, Quintin, docteur régent en
+droit canon de l'Université de Paris, rappela que Dieu avait dans
+l'Ancien Testament interdit à son peuple de lier amitié, de contracter
+mariage avec les idolâtres et les gentils, à qui les hérétiques devaient
+être assimilés. «Garde-toi bien, faisait-il dire à ce maître
+impitoyable, qu'ils n'habitent en la terre, n'aye aucune compassion
+d'eux, frappe-les jusqu'à internecion, qui est la mort»[270]. Les ordres
+laïques attaquèrent violemment l'ordre ecclésiastique. L'orateur du
+Tiers état, Jean Lange, avocat au Parlement de Bordeaux, s'éleva contre
+l'avarice et l'ignorance des clercs: et celui de la Noblesse, Jacques de
+Silly, baron de Rochefort, exhorta le Roi à supprimer les justices
+ecclésiastiques et à réformer «l'estat de prebstrise», si le prêtre, au
+lieu de prier, prêcher, et administrer les sacrements, «s'entremesle et
+embrouille des affaires temporelles et du monde»[271].
+
+ [Note 270: Lalourcé et Duval, _Recueil de pièces_, I. p.
+ 220-221.]
+
+ [Note 271: Pierre de La Place, _Commentaires de l'estat de la
+ religion et république soubs les roys Henry et François seconds et
+ Charles neufviesme_, éd. Buchon, p. 91.]
+
+Les trois ordres n'étaient d'accord que pour refuser au gouvernement les
+moyens de gouverner. La dette publique était de 43 millions de livres,
+le quadruple du revenu annuel du royaume. Quoi qu'eût pu dire le
+Chancelier de la détresse de l'enfant-roi «engagé, endebté, empesché»,
+il ne décida point les députés aux sacrifices nécessaires. Le Tiers se
+déclara sans pouvoirs pour voter une augmentation d'impôts; la Noblesse
+et le Clergé repoussèrent une demande de subsides. La Régente, n'en
+pouvant rien tirer, les congédia (31 janvier 1561), et ordonna la
+réunion à Melun, au mois de mai, d'une autre assemblée d'États, «pour
+donner advis des moyens d'acquitter le roy», mais qui serait composée
+seulement de deux députés, un du Tiers et un de la Noblesse, de chacun
+des treize gouvernements de France, «tant pour éviter aux frais que à la
+confusion d'une par trop grande multitude de personnes». Quant au
+Clergé, il tiendrait ses séances à part.
+
+De l'hostilité des ordres laïques contre l'ordre ecclésiastique, le
+gouvernement profita pour adoucir le sort des réformés. Des lettres de
+cachet du 28 janvier 1561 et des lettres patentes du 22 février
+enjoignirent aux parlements de relâcher les prisonniers arrêtés pour
+cause de religion, avec obligation pour les amnistiés de vivre
+catholiquement à l'avenir et sans faire aucun acte scandaleux ni
+séditieux[272]. C'était le début d'une politique nouvelle. Catherine en
+exposa les motifs à son ambassadeur en Espagne, l'évêque de Limoges,
+chargé de faire agréer cet essai de tolérance au plus intolérant des
+souverains (31 janvier 1561). Le mal datait de trop loin pour que les
+remèdes ordinaires fussent efficaces. «Nous avons, écrit-elle, durant
+vingt ou trente ans, essayé le cautère pour cuyder arracher la contagion
+de ce mal (l'hérésie) d'entre nous et nous avons veu par expérience que
+ceste violence n'a servy qu'à le croistre et multiplier, d'aultant que
+par les rigoureuses pugnitions qui se sont continuellement faictes en ce
+royaume une infinité de petit peuple s'est confirmé en ceste oppinion
+jusques à avoir été dict de beaucoup de personnes de bon jugement qu'il
+n'y avoit rien plus pernicieux pour l'abollissement de ces nouvelles
+opinions que la mort publique de ceulx qui les tenoyent, puisqu'il se
+voyoit que par icelles (les rigoureuses punitions) elles (les nouvelles
+opinions) estoyent fortiffiez». La rigueur serait plus dangereuse en ce
+moment que jamais. «Vray est qu'estant le Roy monsieur mon filz en la
+minorité qu'il est et les cendres du feu qui s'est estaint (conjuration
+d'Amboise et troubles qui suivirent) encores si chauldes que la moindre
+scintille (étincelle) le flamberoit plus grand qu'il n'a jamays esté»,
+elle avait été «conseillée par tous les princes du sang et aultres
+princes et seigneurs du Conseil du Roy»,... ayant «esgard à la saison où
+nous sommes», «d'essayer par honnestes remontrances, exhortations et
+prédications de réduire ceulx qui se trouveront errer au faict de la
+foy», et d'autre part «de pugnir sévèrement ceulx qui feront scandales
+ou séditions, affin que la sévérité en l'ung et la douceur en l'aultre
+nous puissent préserver des inconvéniens d'où nous ne faisons que
+sortir»[273].
+
+ [Note 272: _Mémoires de Condé_, II, p. 268 et 271. Cf. _Joannis
+ Calvini Opera omnia_, t. XVIII, col. 360 et les notes 8 et 9.]
+
+ [Note 273: _Lettres_, I, p. 577-578, 31 janvier 1561.]
+
+Sous les raisons d'opportunité, les seules que Philippe II fût capable
+de comprendre, le dégoût de la violence et l'esprit de charité se
+devinent. Mais c'étaient de dangereuses illusions. Pour imposer la
+tolérance aux intolérants, c'est-à-dire à presque tout le monde, il
+aurait fallu un gouvernement absolu en fait comme en droit. Or le
+pouvoir de Catherine, bien qu'il fût en principe la délégation de celui
+du Roi, était en réalité beaucoup plus faible, n'ayant guère d'autre
+force propre qu'une tradition d'obéissance et de respect. Les princes du
+sang, les grands officiers de la couronne, les gouverneurs de provinces,
+chargés d'exécuter les ordres de la Régente, étaient pour la plupart des
+chefs de partis, passionnés, ambitieux, indociles et qui, selon les
+idées du temps, trouvaient bien moins criminel de désobéir au
+représentant du roi qu'à un roi majeur, et commandant en personne.
+
+Catherine comptait surtout sur son habileté. Elle se flattait d'obliger
+les catholiques à quelques sacrifices et de satisfaire les protestants
+par ces demi-concessions. Elle pensait aussi s'attacher les Bourbons et
+le Connétable sans désespérer les Guise, et les tenir tous unis sous sa
+main. A défaut, elle s'aiderait des uns pour faire contrepoids aux
+autres. Mais ce jeu de bascule demandait un imperturbable sang-froid.
+Femme, et à l'occasion nerveuse, ne risquait-elle pas, en appuyant sur
+l'un des plateaux, de rompre l'équilibre?
+
+Le Premier Prince du sang constatait avec humeur qu'elle ne lui laissait
+aucun pouvoir effectif; il lui reprochait aussi de ménager les Lorrains,
+dont il n'avait pas encore oublié la conduite. A Fontainebleau, où la
+Cour s'était installée le 5 février (1561), il réclama le renvoi du duc
+de Guise, qui, en sa qualité de grand maître, avait les clefs du
+château. Catherine, sentant que, si elle cédait cette fois, elle se
+donnait un maître, refusa. Antoine annonça qu'il s'en irait lui-même et
+décida le Connétable et les Châtillon à le suivre. Cette sécession était
+une menace de guerre civile. La Reine-mère fit la leçon au petit Roi qui
+pria Montmorency de ne pas l'abandonner. Le vieux favori d'Henri II fut
+touché et promit d'obéir. Antoine, qui ne savait rien faire seul, se
+résigna lui aussi à rester (27 février). Mais Catherine ne cachait pas à
+son ambassadeur en Espagne que «l'alarme» avait été «grande»[274]. Pour
+adoucir le roi de Navarre, elle permit à Condé, qui depuis sa sortie de
+prison vivait en Picardie, de reparaître à la Cour[275]. Le Conseil
+privé le déclara innocent, et comme Condé n'acceptait pas cette
+absolution politique, il fallut que le Parlement admît son instance en
+revision[276]. Mais les fils de la politique étaient tellement
+embrouillés qu'elle avait beaucoup de peine à en dévider les «fusées»
+(fuseaux). Les électeurs de la prévôté de Paris, convoqués le 18 février
+pour élire leurs députés aux États généraux, posaient comme mandat
+impératif le refus de tout subside; le Tiers dressait la liste d'un
+Conseil de Régence, d'où les Guise étaient exclus. La Noblesse désignait
+comme régent le roi de Navarre.
+
+ [Note 274: 3 mars 1561, _Lettres_, I, 586. De Ruble, _Antoine de
+ Bourbon et Jeanne d'Albret_, t. III, p. 55-56.]
+
+ [Note 275: _Lettres_, t. I, p. 171, mars 1561.]
+
+ [Note 276: De Ruble, _ibid._, t. III, p. 61. L'instruction dura
+ plusieurs mois et le Prince fut déclaré innocent (13 juin).]
+
+Catherine alla trouver Antoine de Bourbon et lui demanda s'il avouait
+cette agitation. «Il me feit response, raconte-t-elle, qu'il estoit bien
+ayse de ce qu'il voyoit, car par là je congnoistrois ce qui lui
+appartenoit et ce qu'il faisoit pour moi en me le ceddant». Elle
+répliqua que, de lui avoir obligation d'une chose qu'elle pensait lui
+appartenir, elle ne le pouvait nullement du monde endurer. La duchesse
+de Montpensier, Jacqueline de Longwy, négocia et fit accepter un
+compromis. Antoine fut nommé lieutenant général du royaume (27 mars)
+avec le commandement suprême des armées, mais il abandonna ses droits à
+tout ce qui pouvait lui être attribué par les États de puissance et
+d'autorité: renonciation que tous les princes du sang contresignèrent.
+«Je retiens toujours, écrit Catherine à sa fille, la reine d'Espagne, la
+principalle authorité comme de disposer de tous les estats (charges) de
+ce royaume, pourveoir aux offices et beneffices, le cachet et les
+depesches et le commandement des finances». Les opérations
+électorales furent annulées, et, pour donner aux esprits le temps de se
+calmer, on remit à la fin de juillet, après le sacre, la réunion des
+États.
+
+L'élévation du chef des réformés à la lieutenance générale indisposa les
+Guise qui, en attendant le sacre, se retirèrent en leurs maisons.
+Catherine, qui savait leurs rapports avec Philippe II, appréhendait
+qu'ils ne lui fissent accroire «qu'i (ils) feusent aylongné ou pour
+l'ayfaist (le fait) de la religion ou pour aultre aucasion»[278]. Le
+Connétable, que sa femme, ardente catholique, travaillait à détacher du
+roi de Navarre et des Châtillon, était lui aussi mécontent et il le fit
+bien voir[279]. Catherine avait choisi pour prêcher le carême à la Cour
+l'évêque de Valence, Jean de Monluc, ce prélat selon son coeur, qui se
+montrait aussi facile aux nouveautés qu'il l'avait été aux séductions du
+siècle. Montmorency trouva à dire à l'orthodoxie de ses sermons et il
+s'en fut entendre dans les communs du château un moine jacobin, qui
+endoctrinait catholiquement la valetaille. Il y rencontra le duc de
+Guise et, après l'entretien qu'ils eurent, ces deux ennemis se
+réconcilièrent. Unis avec le maréchal de Saint-André, ancien favori
+d'Henri II et gouverneur du Lyonnais, ils formèrent pour la défense du
+catholicisme un _triumvirat_, dont ils déclarèrent la nature et l'objet,
+en communiant ensemble le lundi de Pâques (7 avril). L'alliance des
+chefs catholiques et la pression qu'elle pouvait craindre poussa
+Catherine à se rapprocher un peu plus qu'il n'eût fallu, et peut-être
+qu'elle n'eût voulu, des chefs réformés. Mais l'appui qu'elle leur
+demandait l'obligeait à des concessions. Coligny avait fait venir de
+Genève un ministre, Jean Raymond Merlin, dit M. de Monroy, qui prêchait
+dans ses appartements, où étaient admis à l'entendre des gentilshommes
+et des gens du commun. La duchesse douairière de Ferrare, Renée de
+France, et la princesse de Condé, Éléonore de Roye, tenaient aussi des
+réunions de prières. Monroy s'enhardit jusqu'à parler en public devant
+un nombreux auditoire, non loin du château. Les catholiques se
+plaignirent de cette violation des édits. Catherine invita doucement
+(_blande_) le ministre à cesser ses prédications en plein air, mais ce
+fut sans succès. «Il est décidé, écrit Calvin, à tout risquer plutôt que
+de reculer»[280].
+
+ [Note 278: Lettre à la reine d'Espagne (avril 1561), _Lettres_, I,
+ p. 593.]
+
+ [Note 279: Sur les causes du revirement du Connétable, voir La
+ Place _Commentaires de l'estat de la religion et république_, liv.
+ V, éd. Buchon, p. 122-124.]
+
+ [Note 280: Comte J. Delaborde, _Gaspard de Coligny, amiral de
+ France_, t. I, 1879, p. 504.--De Ruble, _Antoine de Bourbon et
+ Jeanne d'Albret_, III, p. 69.--Lettre de Calvin du 24 mai 1561,
+ dans _Calvini Opera Omnia_, t. XVIII, col. 466-467.]
+
+À ces première essais de tolérance, les catholiques répondirent par des
+menaces et des agressions. Le 24 avril, les étudiants de l'Université
+chassèrent à coups de bâton une bande de réformés qui se promenait dans
+le Pré-aux-Clercs en chantant des psaumes; deux jours après, ils
+revinrent en nombre assiéger la maison du sieur de Longjumeau, où les
+battus s'étaient réfugiés. À Beauvais, la populace envahit le palais
+épiscopal, où l'évêque--c'était le cardinal de Châtillon, frère de
+Coligny--avait, disait-on, le dimanche de Pâques, 6 avril, célébré la
+Cène à la mode de Genève. Au Mans, le jour de la fête de l'Annonciation,
+les artisans du faubourg Saint-Jean assaillirent les protestants, qui
+tenaient des assemblées, et dans la bagarre en tuèrent un. À Angers, et
+dans beaucoup d'autres villes, comme au Mans, le populaire s'ameuta
+contre ceux de la religion. Le parlement de Toulouse et celui de
+Provence s'entêtaient, malgré Catherine, à persécuter.
+
+Le gouvernement crut couper court aux violences par l'édit du 19 avril
+qui défendait d'employer les termes injurieux de huguenots et de
+papistes, réservait aux gens de justice le droit de pénétrer dans les
+maisons pour découvrir les «assemblées illicites», et réitérait l'ordre
+de mettre en liberté les personnes détenues pour le fait de la religion.
+Michel de l'Hôpital, un modéré autoritaire, envoya l'Édit aux baillis et
+sénéchaux et même au prévôt de Paris sans le soumettre à la vérification
+du Parlement. Les magistrats protestèrent contre cette façon nouvelle de
+promulguer les lois et parlèrent même d'ajourner le Chancelier[281].
+
+ [Note 281: L'Édit dans _Mémoires de Condé_, t. II, p. 334 sqq; les
+ remontrances du Parlement, _ibid._, t. II, p. 352 et La Place, p.
+ 124-126. Sur l'irritation contre le Chancelier, voir le Journal de
+ Pierre (lisez Nicolas) Bruslart, chanoine de Notre-Dame de Paris
+ et conseiller-clerc au Parlement de Paris, _Mémoires de Condé_, t.
+ I, p. 27.]
+
+L'Édit du 19 avril n'autorisait pas les prêches en privé, mais Catherine
+invitait le procureur général Bourdin à «ne pas trop curieusement
+resercher ceulx qui seront en leurs maisons, ny trop exactement
+s'enquérir de ce qu'ilz y feront», et, au contraire, elle lui commandait
+de faire «roide punition» des émeutiers du Pré-aux-Clercs, de quelque
+«qualité, estat, condition et religion» qu'ils fussent[282]. Le roi de
+Navarre, qu'elle avait dépêché à Paris, réunit au Louvre les curés des
+paroisses, les délégués des ordres religieux, le recteur de
+l'Université, les régents et théologiens de Sorbonne. Après qu'il eut
+fait lire des lettres du Roi assez sévères pour les catholiques
+séditieux, il reprocha vivement au recteur de souffrir les désordres des
+écoliers, aux curés de souffler le fanatisme, aux officiers municipaux
+de tolérer l'émeute. L'assemblée se retira, confondue de cette leçon.
+
+Mais les chefs catholiques répliquèrent. Lors de la cérémonie du sacre
+(15 mai 1561), le cardinal de Lorraine, archevêque de Reims, déclara au
+jeune Roi que «quiconque lui conseillerait de changer de religion lui
+arracherait en même temps la couronne de la tête». Il remontra, au nom
+de tout le Clergé, à la Reine-mère, «que les édicts donnés pour le faict
+de la religion n'estoyent aucunement gardés»,... les juges s'excusant de
+ne pas les appliquer «sur maintes lettres qui leur estoyent
+envoyées»[283]. A Nanteuil, où elle s'arrêta au retour de Reims, le duc
+de Guise, son hôte, lui dit en face qu'il obéirait à son fils et à elle
+tant qu'ils resteraient catholiques.
+
+ [Note 282: Lettre du 27 avril 1561, _Lettres_, I, p. 193.]
+
+ [Note 283: La Place, _De l'estat de la religion_, etc., éd.
+ Buchon, p. 127.]
+
+D'Espagne lui venaient de sévères avertissements. Un envoyé
+extraordinaire de Philippe II, Don Juan Manrique de Lara, lui avait
+apporté, avec les compliments de condoléances sur la mort de François
+II, le conseil impératif de «ne permettre jamais aux nouveautés qui ont
+pris naissance dans son royaume d'y faire plus de progrès», de ne
+favoriser en aucune manière et de n'admettre jamais «dans sa familiarité
+aucuns de ceux qui ne sont pas fermes, comme ils devraient l'être, dans
+leur religion»[284]. L'ambassadeur ordinaire Chantonnay, frère du
+cardinal Granvelle, guettait tous ses manquements et la harcelait de
+reproches. Elle s'excusait sur la nécessité, qui l'avait «conduite» à
+s'accommoder «à quelque doulceur et démonstration de clémence pour les
+choses passées, qui n'est que pour mectre le repos en ce royaulme et
+mieulx establir l'advenir»[285]. Mais dans ses lettres à sa fille, femme
+de Philippe II, elle qualifiait hardiment de «menteries» les bruits qui
+couraient en Espagne sur ses complaisances envers les réformés, et elle
+en accusait les Guise. «Vous pouvés panser que _sous qui soulet aystre
+roy_... (ceux qui étaient habitués à être rois) meteron toujours pouyne
+(peine) de faire trouver mauvese mes actyons.» C'est leur faute si elle
+ne peut pas faire «tout soudeyn ce que désirés», car ils «nous aunt ten
+embroullé nous afayres (ils nous ont tant embrouillé nos affaires)».
+Philippe II aurait bien tort de les croire. «Quant yl avest (ils
+avaient) le moyen qu'il etet (ils étaient) comme roys», ils excitaient
+François II contre lui et cela, pour la brouiller elle-même avec son
+fils à qui elle conseillait de vivre en bonne amitié avec le roi
+d'Espagne[286]. Elle ne réfléchit pas qu'en les accusant de n'avoir eu
+d'autre dessein que de la ruiner elle les disculpe de tout parti pris
+d'hostilité contre Philippe II. Mais elle aime mieux s'embarrasser dans
+les récriminations que de répondre aux reproches. Elle les accuse encore
+d'avoir fait courir le bruit qu'en haine d'eux elle ne tenait plus
+compte de sa fille, Claude, duchesse de Lorraine, leur cousine par
+alliance, et elle s'indigne. C'est de toutes leurs calomnies la plus
+perfide, car «se je falle (si je manque) à ma propre fille, quelle
+seureté l'on pourré avoyr en moi?» «Mès, conclut-elle, je prans tout en
+pasiense. Le prinsipal ayst que Dyeu mersi j'é tout le
+comendement...»[287]. C'est le cri du coeur.
+
+ [Note 284: Instruction de Don Juan Manrique de Lara, du 4 Janvier
+ 1561, dans _Lettres_, I, p. 168, note.]
+
+ [Note 285: 3 mars 1561, _Lettres_, I, p. 587.]
+
+ [Note 286: Mars 1561, _Lettres_, I, p. 581.]
+
+ [Note 287: Mai 1561, _Lettres_, I, p. 597.]
+
+Elle avait d'autres raisons d'en vouloir aux Guise. Ne prétendaient-ils
+pas marier leur nièce, Marie Stuart, une veuve, à Don Carlos, fils
+unique de Philippe II, alors qu'elle avait elle-même une fille à marier,
+la petite Marguerite. Elle pressait la reine d'Espagne de rompre à tout
+prix ce projet, car si l'infant épousait Marie Stuart et que Philippe II
+vînt à mourir, elle serait, reine douairière sous cette reine régnante,
+la femme la plus malheureuse du monde, tandis qu'elle assurerait sa vie
+en mariant sa soeur, une autre elle-même[288], à l'héritier de son mari.
+Catherine indiquait à sa fille un plan de sa façon pour écarter Marie
+Stuart et pousser au premier rang Marguerite. Qu'elle engageât tout
+d'abord la soeur de Philippe II, doña Juana, reine douairière du
+Portugal, à prétendre pour elle-même à la main de son neveu.
+Probablement Juana, parente si proche de Don Carlos et beaucoup plus
+âgée que lui, repousserait cette suggestion, mais elle en serait tout de
+même flattée et, reconnaissante à sa belle-soeur de vouloir la marier au
+souverain en expectative, elle travaillerait à faire de Marguerite la
+femme de Don Carlos. «Et me sanble que y devés mestre tous vos sin san
+(cinq sens) pour fayre l'eun au (ou) l'autre mariage»[289].
+
+ [Note 288: «Qui fust heun vous mesme», _Lettres_, I, p. 576, fin
+ janvier 1561.]
+
+ [Note 289: Fin janvier 1561, _Lettres_, I, p. 576.]
+
+Comme les affaires de France seraient faciles à régler si Philippe II se
+prêtait aux convenances de sa belle-mère! Ne devrait-il pas satisfaire
+Antoine de Bourbon, en qui elle cherchait un support contre les Guise?
+S'il ne voulait pas lui restituer la Navarre outre monts, dont Ferdinand
+le Catholique s'était emparé en 1513, il pourrait lui donner une
+compensation en Italie, Sienne ou la Sardaigne. Tout le monde gagnerait
+à cet arrangement, même la religion catholique y trouverait son profit.
+Elle ne disait pas comment et ne le savait pas. C'était une de ces
+promesses vagues, dont elle prit l'habitude pour tâcher d'obtenir des
+avantages certains.
+
+Le gouvernement espagnol était bien résolu à ne faire ni cadeaux ni
+mariages, uniquement pour complaire à Catherine, mais il se gardait de
+dire non. Antoine de Bourbon fut si surpris de ne pas se heurter à un
+refus catégorique qu'il commença naïvement à espérer, et, voulant donner
+des gages à Philippe II, il cessa de montrer du zèle pour la cause
+réformée. Mais tout irait bien plus vite, pensait Catherine, si elle
+pouvait voir son gendre et lui parler. Elle était sûre de le convaincre
+de l'opportunité de sa politique religieuse et de l'intérêt qu'il avait
+à marier Don Carlos avec Marguerite et à indemniser le roi de Navarre.
+Déjà en avril 1561, elle lui avait fait proposer une entrevue
+immédiatement après le sacre[290]. De Reims elle reviendrait à Paris et
+partirait immédiatement pour le Midi avec le roi de Navarre. On
+s'expliquerait et tous les malentendus seraient levés. Philippe II
+s'excusa. Homme d'État circonspect et lent et qui avait pour maxime de
+«cheminer à pieds de plomb», il n'expédiait pas à la légère les intérêts
+de l'Espagne et du catholicisme. Il avait fait dire et répéter à la
+Régente que ses complaisances pour les réformés étaient dangereuses et
+criminelles et elle avait répondu par des justifications qui étaient un
+aveu et par des démentis que les justifications infirmaient. Il ne
+voulait pas d'un tête-à-tête qui pourrait passer pour une approbation.
+
+ [Note 290: Catherine à Élisabeth du 21 avril, _Lettres_, I, p.
+ 189.]
+
+Catherine affirmait hardiment que tout allait bien en France... «pour le
+fayst de la relygion», mais elle savait le contraire. Les religionnaires
+violaient les édits qui défendaient les prêches publics ou privés; ils
+s'assemblaient de jour, de nuit, même en armes. Dans le Midi, ils
+rendaient aux catholiques coup pour coup. A Paris le bruit courut qu'ils
+projetaient de troubler la procession solennelle du Saint Sacrement le
+jour de la Fête-Dieu (15 juin). L'Édit du 19 avril était resté lettre
+morte, les magistrats refusant d'appliquer une loi que le Chancelier
+avait soustraite à l'enregistrement et les réformés la jugeant trop
+rigoureuse et s'obstinant à réclamer des temples.
+
+La Régente décida de faire de nouvelles concessions, mais de ne pas en
+prendre seule la responsabilité. A Reims, le Cardinal de Lorraine, après
+les reproches que l'on sait sur le «nonchaloir» dans l'application des
+lois, l'avait engagée à faire délibérer sur la question religieuse les
+princes, seigneurs et autres membres du Conseil privé avec les
+présidents et conseillers du Parlement, et de «garder puis après
+inviolablement ce qui serait arresté». Elle voulut tenter la chance et
+obtenir d'une assemblée, qui serait presque toute catholique,
+l'approbation de sa politique religieuse. Elle caressa les Guise, appela
+le Duc à Paris pour escorter la procession de la Fête-Dieu; écrivit à
+son ambassadeur en Espagne de recommander à Philippe II les intérêts de
+Marie Stuart. Alors, se croyant sûre du résultat, elle mena le Roi et le
+Conseil privé tenir séance au Parlement «pour adviser aux différends de
+la religion en ce qui concernoit le fait d'estat»[291].
+
+ [Note 291: La «grande consultation» de la Cour de Paris avait été
+ précédée de dix jours de conférences juridico-théologiques entre
+ le Parlement, le Clergé, la Sorbonne. Maugis, _Histoire du
+ Parlement de Paris de l'avènement des rois Valois à la mort de
+ Henri IV_, t. II, 1914, p. 29.]
+
+Le Chancelier, fut bien obligé de reconnaître que les «troubles et
+esmotions» pullulaient et multipliaient de jour en jour en ce royaume et
+il pria l'Assemblée d'indiquer «quelque bon remède et propre» à y
+pourvoir, mais il n'eut pas celui qu'il attendait. Après de longs débats
+(23 juin-11 juillet 1561), cette «grande compagnie» fut d'avis à trois
+voix de majorité d'interdire «sous peine de confiscation de corps et de
+biens de faire aucuns conventicules et assemblées publiques ou privées
+avec armes ou sans armes».
+
+Conformément au voeu que la Reine avait provoqué, le Chancelier dressa
+l'Édit de juillet (1561), qui interdisait l'exercice public ou privé du
+culte réformé et déférait la connaissance des faits «de simple hérésie»
+aux gens d'Église. Mais la peine de mort se trouvait d'une manière
+implicite abolie, les hérétiques convaincus n'étant déclarés passibles
+que du bannissement. L'Édit défendait «sur peine de la hart» les
+injures, les irruptions «dans les maisons», «soubs quelque prétexte ou
+couleur que ce soit de religion ou autre», et commandait aux
+prédicateurs de «n'user en leurs sermons ou ailleurs de paroles
+scandaleuses ou tendantes à exciter le peuple à esmotion». Enfin il
+octroyait à nouveau grâce, pardon et abolition pour «toutes les fautes
+passées procédans du faict de la religion ou sédition provenue à cause
+d'icelle depuis la mort du roi Henri II, en vivant paisiblement et
+catholiquement et selon l'Église catholique et observation
+accoutumée»[292].
+
+ [Note 292: Édit du 30 juillet dans Fontanon, _Edicts et
+ Ordonnances des rois de France_, éd. 1611 t. IV, p. 264-265.]
+
+D'ailleurs le gouvernement, avec une inconséquence généreuse, se
+disposait à violer l'Édit qu'il venait de publier. Le ministre Merlin
+écrivait, le 14 juillet 1561, aux fidèles: «Les moins puissans d'entre
+nous auront occasion... d'estre assuretz en leurs maisons ou de leurs
+voysins, jouissant de la prédication de la parole de Dieu». Il leur
+faisait même prévoir «quelques aultres meilheures nouvelles» qu'il ne
+voulait pas divulguer, de peur que «nos adversaires» ne pussent brasser
+«les moyens de nous priver du bien qui nous peut revenir en les tenant
+secrettes et cachées»[293]. A Saint-Germain, où la Cour s'était
+installée au retour du sacre, «il se faist tousjours, écrit
+l'ambassadeur d'Espagne Chantonnay, quelque presche en la maison de
+quelque seigneur et dame, et s'est presché plus hardiment ces jours
+passez dedans le chasteau de Saint-Germain qu'il n'y fust oncques devant
+l'Édit»[294]. Le président du présidial de Poitiers, menacé d'une émeute
+par les réformés s'il publiait l'Édit, consulta la Reine-mère qui lui
+ordonna de le faire lire «au siège sans en faire la publication à son de
+trompe, comme il est accoustumé», ajoutant: «Ne vous mectez en nulle
+peyne d'en requérir l'observation si exacte».[295] La jurisprudence du
+gouvernement était toujours plus libérale que la loi.
+
+ [Note 293: Comte J. Delaborde, _Les protestans à la Cour de
+ Saint-Germain, lors du colloque de Poissy_, 1874, p. 79.]
+
+ [Note 294: _Mémoires de Condé_, t. II, p. 13 et 16, 31 août 1561.]
+
+ [Note 295: 2 septembre 1561, _Lettres_, I, p. 233-234.]
+
+La plupart des huguenots ne savaient aucun gré à Catherine de ses
+complaisances. Ils avaient si vivement mené la campagne aux élections de
+mai qu'ils eurent la majorité dans les ordres laïques aux États généraux
+de Pontoise. Les sectaires et les gens à principes du parti jugèrent le
+moment venu d'ôter la régence à la Reine-mère et d'en investir Antoine
+de Bourbon, qui, nouveau David, fonderait la nouvelle Jérusalem[296].
+Mais le roi de Navarre, alors tout occupé de gagner le roi d'Espagne,
+repoussa leurs avances; et Coligny leur fit «approuver l'accord passé
+entre la Reyne et le roi de Navarre pour le faict du gouvernement». Le
+Clergé paya les frais de l'entente. Au château de Saint-Germain, où se
+réunirent (26 août), pour la séance royale, les ordres laïques venus de
+Pontoise et l'ordre ecclésiastique, assemblé à Poissy, l'orateur du
+Tiers, Bretagne, vierg (maire) d'Autun, justifia la liberté de
+conscience par le «grand zèle» que les sujets avaient «au salut de leurs
+âmes». Il rappela au Roi que «le faict principal [le] plus précieux et
+salutaire» de son office était «à l'exemple des bons roys, comme David,
+Ezechias et Josias, de faire» qu'en son royaume «le vray et droict
+service du Seigneur soit administré», et, en attendant, il réclama des
+temples ou autres lieux à part pour ceux «qui croyent ne pouvoir
+communiquer en saine conscience aux cérémonies de l'Église
+romaine»[297]. L'orateur de la Noblesse appuya ce voeu. Le cahier du
+Tiers proposait la confiscation des biens du Clergé comme un moyen qui
+«surpassoit tous les autres en profict et commodité» pour rembourser les
+emprunts de l'État. Le gouvernement profita des dispositions hostiles
+des ordres laïques pour amener le Clergé, qui ne payait pas d'impôts
+directs, à verser au Roi une subvention de 1 600 000 livres pendant six
+ans et à prendre l'engagement d'amortir en dix ans les rentes de l'Hôtel
+de Ville, autrement dit la dette publique[298]. C'est l'accord connu
+sous le nom de Contrat de Poissy et qui fut définitivement arrêté le 21
+septembre 1561[299].
+
+ [Note 296: Sur la «similitude» du roi de Navarre avec David, voir
+ une lettre de Renée de France, duchesse de Ferrare, _Opera
+ Calvini_, XX, col. 271.]
+
+ [Note 297: La Place, p. 146.]
+
+ [Note 298: La ville de Paris faisait office de banque d'émission
+ et recevait de l'État, pour le paiement des arrérages, la
+ disposition de certaines taxes.]
+
+ [Note 299: Louis Serbat, _Les assemblées du clergé de France_,
+ Paris, 1906, p. 36.]
+
+Catherine poursuivait un plus grand objet. La coexistence de deux
+religions dans le même État apparaissait aux croyants de cette époque
+comme l'affirmation sacrilège de deux vérités et aux politiques comme
+une atteinte à l'unité nationale. «Nous... voyons, avait dit L'Hôpital
+aux États d'Orléans, que deux François et Anglois qui sont d'une mesme
+religion ont plus d'affection et d'amitié entre eux que deux citoyens
+d'une mesme ville, subjects à un mesme seigneur, qui seroyent de
+diverses religions»[300]. Aussi la tolérance, dans les idées du temps,
+n'était pas un hommage aux droits de la conscience, mais la constatation
+qu'une des deux confessions était impuissante à supprimer l'autre ou
+qu'elle n'y réussirait qu'à la ruine de tout le peuple. Les protestants
+ne pensaient pas autrement que les catholiques. S'ils fussent devenus
+les maîtres en France, ils auraient travaillé à la décatholiciser. Quand
+ils réclamaient le droit de bâtir des temples et de célébrer leur culte
+en public, c'était avec l'espérance de faire assez de prosélytes pour
+imposer légalement leur credo au reste du pays. Pour les mêmes motifs de
+conscience, que renforçait la crainte des représailles, les catholiques
+défendaient par tous les moyens leur suprématie dans l'État. L'histoire
+de l'Europe éclaire d'un jour brutal la conception du siècle en matière
+religieuse. L'Italie et l'Espagne catholiques avaient exterminé les
+groupes épars de dissidents; l'Angleterre protestante comprimait
+méthodiquement la majorité catholique; la Suède et le Danemark l'avaient
+convertie de force. Quant à l'Allemagne, elle ne sortit de l'indivision
+religieuse que par la division politique; l'accroissement de la
+souveraineté des princes au préjudice du pouvoir impérial fut la
+conciliation empirique de l'impossibilité matérielle de maintenir une
+seule religion et de l'impossibilité morale d'en admettre deux. Le
+Saint-Empire, État fédéral en droit, se transforma en une confédération
+de fait pour permettre à deux et même trois confessions d'avoir chacune
+son territoire: _Cujus regio hujus religio_.
+
+ [Note 300: Lalourcé et Duval, _Recueil de pièces..._, t. I, p.
+ 58-59.]
+
+Aussi les esprits sages et modérés ne voyaient d'autre remède au
+morcellement politique ou à la persécution que l'union des Églises
+rivales et, la jugeant nécessaire, ils l'estimaient possible. Catherine
+se flattait de réussir là où Charles-Quint avec toute sa puissance avait
+échoué. Depuis quelque temps elle préparait une rencontre des ministres
+réformés avec les représentants de l'Église établie et elle y avait fait
+consentir l'assemblée tenue en Cour de Parlement qui avait inspiré
+l'Édit de juillet. Des six cardinaux présents à Poissy, trois étaient à
+sa dévotion: le cardinal de Bourbon, par sympathie personnelle, le
+cardinal de Tournon par vieille habitude d'obéissance, le cardinal de
+Châtillon par dévouement à la Réforme. Le cardinal d'Armagnac était un
+diplomate; le cardinal de Lorraine avait accepté, voulant jouer aux
+réformés le tour de les mettre en contradiction avec les docteurs
+luthériens qu'il ferait venir d'Allemagne; le cardinal de Guise était
+toujours du même avis que son frère. La Reine espérait que théologiens
+protestants et catholiques, mis en présence, débattraient leurs
+différends et, comme en un congrès de diplomates, les régleraient par
+des concessions réciproques.
+
+Elle ne savait pas qu'au jugement d'un croyant le moindre désaccord est
+capital, puisqu'il y va du salut éternel. Catholique de naissance et
+d'éducation, elle pratiquait par habitude et par goût un culte dont le
+cérémonial, la grandeur et l'éclat touchaient son imagination. Mais elle
+prenait ailleurs ses règles de conduite. Dans les conseils de morale que
+plus tard elle adressait à sa fille Marguerite, dans les explications
+qu'elle donne de ses actes, elle n'invoque jamais que des raisons de
+sagesse humaine. La religion n'avait pas pénétré jusqu'à son for
+intérieur. Sa façon de concevoir les rapports de la créature avec le
+Créateur était restée païenne. Les devoirs qu'elle rend à Dieu ne sont
+pas une manifestation de reconnaissance et de tendresse, mais un choix
+de moyens pour se concilier sa bienveillance ou apaiser sa colère. C'est
+un échange. Elle n'est pas tourmentée par le mystère de l'au-delà. Elle
+est incapable de regarder longuement en ce miroir de l'âme où la reine
+de Navarre reconnaissait ses péchés et les grâces de Jésus-Christ, son
+néant et son tout, à la fois humiliée de sa misère et ravie d'amour pour
+l'époux divin qui l'en avait tirée[301]; elle n'a pas le sens religieux.
+Il est étrange, mais il semble vrai, qu'ayant, pendant les vingt-cinq
+premières années de sa vie en France, entendu sans aucun doute parler de
+la répression de l'hérésie, elle n'ait pas songé à s'informer de
+l'erreur des persécutés. La Réforme n'a commencé à l'intéresser que
+lorsqu'elle apparut constituée en parti, mais ce n'est pas de la
+doctrine qu'elle voulait s'instruire. Du retour à la pureté de
+l'Évangile, du rétablissement du culte en esprit et en vérité, elle
+avait un médiocre souci. Elle n'est pas hostile à ces nouveautés, elle y
+est indifférente. Et c'est parce qu'elle ignore la force de
+l'enthousiasme et du fanatisme qu'elle s'exagère l'action des chefs de
+partis et croit que de leur bonne intelligence dépend la fin des
+troubles. Aussi tenait-elle à montrer une Cour unie aux deux Églises
+qu'elle voulait convaincre de l'inutilité de l'intransigeance. Elle
+négocia la réconciliation du duc de Guise et du prince de Condé, qui se
+fit solennellement en présence de toute la Cour. Les paroles d'accord
+avaient été convenues d'avance et un secrétaire d'État requis pour
+dresser le procès-verbal. «... Monsieur, dit le duc de Guise au Prince,
+je n'ay ni ne voudrais avoir mis en avant aucune chose qui fust contre
+vostre honneur et n'ay esté autheur, motif ne instigateur de vostre
+prison. Sur quoy monsieur le prince de Condé a dit: Je tiens pour
+meschant et malheureux celuy et ceux qui en ont été cause. Et la dessus
+mondit sieur de Guise a respondu: Je le croy ainsi, cela ne me touche en
+rien. Ce fait, le Roy les a priés de s'embrasser et, comme ils estoient
+proches parens, de demeurer bons amis. Ce qu'ils ont faict et promis.»
+(24 août)[302]. La trêve des partis était au moins assurée pendant le
+colloque de Poissy.
+
+ [Note 301: «_Le miroir de lame pecheresse, ouquel elle recongnoit
+ ses faultes et pechez aussi les graces et benefices a elle faicts
+ par Jesuchrist son epoux_». Alençon, 1531; et dans l'édition de
+ Paris, 1533: «_auquel elle voit son néant et son tout_».]
+
+ [Note 302: _Histoire ecclésiastique des Églises réformées_, I, p.
+ 522-523.]
+
+Sur l'invitation du roi de Navarre, les Églises réformées de France
+avaient député à Poissy, entre autres représentants, des ministres
+chargés de débattre avec les docteurs catholiques les points de doctrine
+et les moyens d'entente. Calvin, trop caduc pour faire le voyage et que
+le gouvernement d'ailleurs eût craint de ne pouvoir protéger contre un
+attentat catholique, avait envoyé à sa place Théodore de Bèze, son
+éloquent coadjuteur. De Suisse vint un des plus savants théologiens de
+l'Église réformée, Pierre Vermigli, autrement dit Pierre Martyr, Italien
+de naissance, chassé de son pays par la persécution et alors pasteur à
+Zurich. Bèze, le lendemain de son arrivée, fut «esbahi», suivant sa
+propre expression, de trouver le soir, chez le roi de Navarre où il
+était attendu, la Reine-mère elle-même avec Condé, les cardinaux de
+Bourbon et de Lorraine, Mme de Crussol et une autre dame. Aux assurances
+qu'il lui donna de «servir» avec ses compagnons «à Dieu et à Sa Majesté
+en une si sainte et nécessaire entreprise», elle, «avec un fort bon
+visage» «respondit qu'elle serait très aise d'en veoir un effect si bon
+et heureux que le royaume en peust venir à quelque bon repos»[303]. Le
+cardinal de Lorraine immédiatement attaqua Bèze sur le dogme de
+l'Eucharistie, mais il le fit sans aigreur, en s'excusant même d'être
+«rude en ces affaires», comme un grand seigneur qui parle devant des
+princes et une Reine, et qui a grand désir de conciliation. Bèze montra
+même volonté, convenant que bien que «le corps [du Christ] soit
+aujourd'huy au Ciel et non ailleurs..., toutefoys aussi véritablement
+nous est donné ce corps et receu par nous moyennant la foy en vie
+éternelle». Le Cardinal, qui, dit-on, ne croyait guère au changement du
+pain et du vin en corps et sang de Jésus-Christ, effleura la question de
+la transsubstantiation et, préoccupé avant tout de la foi en la présence
+réelle, il put croire, après la déclaration de son interlocuteur, que
+sur ce point fondamental ils s'entendaient. «Je le croy ainsi, madame,
+dit-il à Catherine, et voilà qui me contente». «Alors, raconte Bèze, me
+tournant vers la Reine, voilà donc ces sacramentaires si longtemps
+tourmentés et chargés de toutes sortes de calomnies»[304]. Sous ce nom
+de sacramentaires les catholiques englobaient diverses sortes de
+dissidents, bien à tort d'ailleurs. En effet, les disciples de Zwingle
+ne voyaient dans la Cène qu'une commémoration du sacrifice expiatoire du
+Sauveur, mais pour les calvinistes elle était une vraie participation,
+quoique purement spirituelle, au corps et au sang de Jésus-Christ. Bèze
+relevait avec ironie l'erreur des adversaires de son Église. Catherine,
+attentive à tout indice de rapprochement, souligna sa protestation.
+«Escoutez-vous, dit-elle, monsieur le Cardinal? Il dit que les
+sacramentaires n'ont point aultre opinion que ceste cy à laquelle vous
+accordez.» Après quelques autres propos «touchant l'accord et union», la
+Reine-mère s'en alla «fort satisfaite». Les jours suivants, elle se
+montra très aimable, elle demanda ou fit demander des nouvelles de
+Calvin, de son âge, de sa santé, de ses occupations. Elle s'enquit avec
+intérêt de Pierre Martyr Vermigli, son compatriote, qui n'arriva qu'un
+peu plus tard. Elle permit à Bèze de prêcher au logis du prince de Condé
+et de l'Amiral. Elle crut que les docteurs des deux confessions
+parviendraient à s'entendre.
+
+ [Note 303: Bèze, dans la lettre à Calvin du 25 août, _Calvini
+ Opera Omnia_, t. XVIII, col. 631-632, se contente de dire qu'il
+ lui déclara la cause de sa venue, «à quoi elle me respondit très
+ humainement».]
+
+ [Note 304: Lettre de Bèze dans les _Calvini Opera Omnia_, XVIII,
+ col. 63-633. La lettre est en français et toutefois cette phrase
+ adressée à la Reine est en latin: Catherine comprenait donc cette
+ langue.]
+
+Mais elle se faisait illusion. Catholiques et réformés avaient même fin
+qui était de détruire l'Église rivale. Bèze remontrait à Condé, le jour
+de son «apoinctement» avec Guise, que «quant à sa querelle
+particuliere»... il «(Condé) savoit assez à qui il en faloit remettre la
+vengeance. Mais que nul ne povoit estre tenu pour amy de Dieu s'il ne se
+declairoit ennemy des ennemys jurez d'iceluy et de son Église en ceste
+qualité»[305]. L'Église gallicane se sentait même devoir contre les
+hérétiques. Elle autorisa, par zèle catholique, l'établissement en
+France de l'ordre des jésuites que jusque-là elle avait repoussé, en
+haine de ses principes ultramontains. Elle avait consenti à entendre les
+novateurs en leur justification, mais comme un tribunal chargé de
+prononcer l'arrêt. Les ministres réformés sollicitèrent du Roi la
+déclaration «que les evesques, abbés et ecclésiastiques» ne fussent
+point leurs «juges», attendu qu'ils étaient leurs «parties». Mais la
+Reine-mère estima que «pour lors il n'estoit expedient» de délivrer cet
+acte, «joinct qu'ils se devoient bien contenter de sa simple parole et
+promesse que les dits ecclésiastiques ne seroient aucunement juges en
+cette partie»[306].
+
+Le clergé catholique n'admettait point d'égalité. Il attendit les
+défenseurs de l'hérésie dans le réfectoire des nonnains de Poissy, lieu
+ordinaire de ses séances. Cardinaux, évêques, docteurs occupaient,
+chacun à son rang, les deux côtés de la salle. Au fond, dominant
+l'assemblée, siégeaient sur un échafaud, le Roi, la Reine-mère,
+Monsieur, frère de Charles IX, Marguerite, sa soeur et le roi et la reine
+de Navarre. Après un discours du Chancelier sur les avantages que le Roi
+se promettait de cette réunion, les ministres furent introduits. Ils
+apparurent dans leur simple et sévère costume, escortés par le duc de
+Guise et les archers, et se rangèrent debout le long d'une barrière qui
+les séparait des docteurs catholiques assis[307]. (9 septembre 1561).
+
+Théodore de Bèze exposa la doctrine de l'Église réformée[308]. Il dit en
+quoi elle s'accordait avec celle de l'Église romaine, en quoi elle s'en
+distinguait, et franchement il aborda la question de l'Eucharistie.
+Jusque-là l'admiration, mêlée de surprise, de sa parole élégante et
+noble, forte et précise, avait contenu les passions de l'auditoire, mais
+quand il en vint à dire que le corps du Christ «est esloingné du pain et
+du vin, autant que le plus haut ciel est esloingné de la terre»[309], un
+murmure de protestation s'éleva. Le cardinal de Tournon dit au Roi et à
+la Reine: «Avez-vous ouï ce blasphème?» Bèze, entendant cette rumeur,
+resta un moment «étonné». Quand il eut fini, le cardinal de Tournon
+«pria le Roy, la Reine mère et l'assistance de n'adjouster pas foy aux
+erreurs qu'ils avaient ouïes!» Catherine, embarrassée, répondit «que le
+Roi, son fils, et elle vouloient vivre et mourir en la foy catholique,
+en laquelle avoient vécu ses prédécesseurs Roys de France»[310].
+
+ [Note 305: Bèze à Calvin, 25 août 1561, _Calvini Opera omnia_, t.
+ XVIII, col. 631.]
+
+ [Note 306: _Histoire ecclésiastique_, t. I, p. 553-555.]
+
+ [Note 307: Sur le colloque, ajouter aux références indiquées par
+ La Ferrière, _Lettres de Catherine_, I, 238, De Ruble, _Le
+ Colloque de Poissy septembre-octobre 1561_, dans _Mémoires de la
+ Société de l'Histoire de Paris_, XVI, 1889.]
+
+ [Note 308: Le discours de Bèze dans _Calvini Opera omnia_, XVIII,
+ col. 688-702.]
+
+ [Note 309: _Ibid._, col. 699.]
+
+ [Note 310: Relation de Claude Despence, un des docteurs
+ catholiques insérée par De Ruble dans les _Mémoires de la Société
+ de l'Histoire de Paris_, t. XVI, 1889, p. 29. C. _Histoire
+ ecclésiastique_, I, p. 578.]
+
+Le lendemain Bèze lui écrivit pour s'expliquer. On accusait à tort les
+réformés de vouloir «forclorre (mettre hors) Iesus Christ de la Cene,
+[ce] qui seroit une impiété toute manifeste.... Et de faict, s'il estoit
+autrement, ce ne seroit point la Cene de nostre Seigneur».... «Mais il y
+a grande différence de dire que Iesus Christ est présent en la Saincte
+Cène, en tant qu'il nous y donne véritablement son corps et son sang, et
+de dire que son corps et son sang soyent conjoincts avec le pain et le
+vin»[311]. Catherine aurait mieux aimé qu'il ne distinguât point. Bèze,
+écrivait-elle à son ambassadeur à Vienne, «s'oublia en une comparaison
+si absurde et tant offenssive des oreilles de l'assistance que peu s'en
+fallut que je ne luy imposasse silence et que je ne les renvoyasse tous
+sans les laisser passer plus avant»[312]. Le cardinal de Lorraine se
+prévalut de la «comparaison». Dans sa réplique du 16 septembre, au nom
+du Clergé, il s'attacha presque uniquement aux deux points qui
+divisaient le plus: l'autorité doctrinale de l'Église et des Conciles et
+le dogme de l'Eucharistie et il concentra son effort à établir contre
+l'opinion de ces nouveaux hérétiques la présence réelle, substantielle
+et charnelle du corps et du sang de Jésus-Christ. «... A tout le moins,
+s'écria-t-il en s'adressant aux ministres, de ce différent ne refusés
+l'Église Grecque pour juge si tant vous abhorrés la Latine, c'est-à-dire
+Romaine, recourant à une particulière puisque l'universelle vous
+deplaist. Que dyray-je Grecque? Croyez-en la confession Augustane (la
+confession d'Augsbourg)[313] et les Églises qui l'ont receue. De toutes
+incontinent vous vous trouverez convaincus»[314].
+
+Bèze aurait voulu répondre, mais on ne le lui permit pas. C'en était
+fait des tentatives d'union. L'arrivée d'un légat, le cardinal de
+Ferrare, Hippolyte d'Este, chargé d'annoncer la réunion prochaine d'un
+Concile général, aurait empêché toute transaction, même si l'Église
+gallicane y eût été disposée. Catherine réduisit le Colloque à un débat
+obscur entre théologiens à portes closes. Lainez, second général des
+Jésuites, qui avait accompagné le légat, lui dit en face «que si elle ne
+chassoit telles gens sentants mal de la Religion chrestienne, ils
+gasteroient le royaume de France». Il parlait avec tant de «vehemence à
+la mode italienne qu'il fit venir les larmes aux yeux de la Reine mère,
+à ce qu'on dit»[315].
+
+ [Note 311: _Calvini Opera omnia_, t. XVIII, col. 703.]
+
+ [Note 312: _Lettres_, t. I, p. 608, 14 septembre.]
+
+ [Note 313: Luther, en effet, admettait comme les catholiques la
+ présence réelle de Jésus-Christ dans l'Eucharistie, sous les
+ espèces du pain et du vin (consubstantiation), tout en rejetant le
+ dogme catholique du changement du pain et du vin en corps et sang
+ de Jésus-Christ (trans-substantiation).]
+
+ [Note 314: _Histoire ecclésiastique_, T. I, p. 160.--La Place, p.
+ 176.]
+
+ [Note 315: Relation de Claude Despence, _Mémoires de la Société de
+ l'Histoire de Paris_, XVI, p. 39.]
+
+Elle s'obstina pourtant dans la politique de tolérance qui était son
+oeuvre et qu'elle se flattait de mener à bien. Elle mettait son orgueil à
+résister à la pression des triumvirs et de l'Espagne. Sa grande crainte,
+écrit le nonce Prosper de Sainte-Croix, qui avait rejoint le Légat,
+c'est de paraître «gouvernée». L'Amiral lui savait gré de ses bonnes
+intentions. Condé s'effaçait derrière son frère aîné et celui-ci,
+uniquement préoccupé de ses ambitions navarraises, se désintéressait des
+affaires de France. Elle n'en était que plus disposée à favoriser les
+chefs protestants.
+
+Peut-être aussi a-t-elle pu croire que l'avenir était à la cause de la
+Réforme et a-t-elle voulu s'y ménager la première place. Les progrès de
+la jeune Église étaient prodigieux. Les masses restaient fidèles au
+catholicisme, mais une partie de la bourgeoisie et de la noblesse
+faisait défection. La politique avait autant de part à ces conversions
+que les raisons de conscience; la haine des Guise avait fait autant de
+huguenots d'État que le pur Évangile de huguenots de religion. La mode
+aussi s'en mêlait. Il n'était, dit Blaise de Monluc, fils de bonne mère
+qui ne voulût en être. Le curé de Provins, Claude Haton, exagère quand
+il évalue les protestants au quart de la population, mais il est vrai
+qu'ils étaient nombreux dans toutes les provinces et dans toutes les
+classes. Au premier synode national de Paris en 1558, onze églises
+seulement étaient représentées; deux ans après, la Provence seule en
+comptait soixante. Coligny avait présenté requête à l'Assemblée de
+Fontainebleau pour 50 000 fidèles de Normandie; à Poissy, 2 500 églises
+réclamaient le droit de bâtir des temples. Le Colloque, cette sorte de
+reconnaissance officielle de la nouvelle religion, accrut encore
+l'audace et les espérances des réformés[316]. Catherine avait à son
+service des dames et des hommes qui étaient des adversaires plus ou
+moins déclarés de la vieille Église: Claude de Beaune, mariée au
+seigneur du Goguier, commise à la recette et distribution de ses
+deniers; Chastelus, abbé de La Roche, son maître des requêtes;
+Feuquières, son écuyer; Hermand Taffin, un de ses gentilshommes
+servants. Elle avait pour intime amie Jacqueline de Longwy, duchesse de
+Montpensier, qui ne voulut pas mourir (août 1561) sans avoir conféré
+avec un ministre «du faist de sa conscience». Une de ses favorites, la
+spirituelle et galante Louise de Clermont-Tonnerre, comtesse de Crussol,
+n'était pas contraire aux nouveautés, et Soubise, avec qui elle aimait à
+se moquer du culte des images, y était tout à fait favorable. Le prélat
+dont elle appréciait le plus l'intelligence, Jean de Monluc, ce frère si
+dissemblable du rude soldat qui a écrit les _Commentaires_, longeait les
+limites de l'orthodoxie que le cardinal de Châtillon avait, sans le
+dire, déjà franchies. Les événements de ces derniers mois avaient
+approché ou rapproché d'elle les grandes dames et les princesses
+protestantes: Renée de France, duchesse douairière de Ferrare, Mme de
+Roye et sa fille, la princesse de Condé, Mme l'Amirale, la marquise de
+Rothelin, mère du jeune duc de Longueville, et enfin la reine de
+Navarre, Jeanne d'Albret, arrivée le 29 août 1561 à Saint-Germain pour
+surveiller les infidélités de son mari et les intérêts de la
+Réforme[317]. Est-il excessif de croire que, vivant en ce milieu ardent,
+Catherine ne s'en soit pas quelque peu ressentie.
+
+ [Note 316: _Lettres de Catherine_, t. I, Introd., p. CVIII et
+ CIX.]
+
+ [Note 317: Elle n'abjura publiquement la religion romaine qu'à la
+ Cène de Noël 1561, à Pau; mais déjà en avril 1561 elle envoyait un
+ ministre à Tournon pour y organiser l'Église réformée (_Calvini
+ Opera omnnia_, XVIII, col. 433.)]
+
+Faut-il y ajouter l'action d'un homme? Bèze, on l'a vu, était un
+prêcheur éloquent. Son exposition débarrassée du fatras scolastique,
+alerte et claire, rendait accessible aux gens de Cour les discussions
+théologiques. Claude Haton, un ennemi, parle de sa «langue diserte et
+bien affillée», de son «beau et propre vulgaire françoys» et reconnaît,
+tout en se moquant, la force de son action oratoire. Il «triompha,
+dit-il, de cacqueter, ayant la mine et les gestes attrayans les coeurs et
+vouloirs de ses auditeurs»[318]. Les princes et les seigneurs, raconte
+un témoin, couraient à ses prêches; les courtisans l'escortaient comme
+un roi: les pages et les valets s'agenouillaient sur son passage. La
+Reine elle-même avait voulu l'entendre et y avait pris «grand
+goust»[319]. Le lendemain de la harangue du cardinal de Lorraine,
+peut-être pour apaiser Bèze, à qui on refusait le droit de répliquer,
+elle lui parla très familièrement»--c'est lui-même qui l'écrit à
+Calvin--et lui donna de grandes espérances (_spem mihi magnam
+fecit_)[320]. Le jour d'après, elle le fit venir encore chez elle avec
+Pierre Martyr et leur recommanda d'employer tous leurs moyens pour
+arriver à un accord[321]. Le roi de Navarre et l'Amiral obtinrent de
+Calvin qu'il laissât en France quelque temps encore ce personnage si en
+faveur. Catherine l'avait prié de rester. «La Reine, je ne sais comment,
+me voit volontiers, dit-il, elle l'a affirmé à beaucoup de personnes et,
+au vrai, j'en ai la preuve»[322]. L'Édit de juillet n'avait pas été plus
+appliqué que les édits précédents. «Enfin j'ai obtenu grâce à Dieu,
+écrivait Bèze à Calvin le 30 octobre 1561, qu'il soit permis à nos
+frères de tenir leurs réunions en toute sécurité, mais seulement par
+autorisation tacite jusqu'à ce qu'un édit solennel nous fasse des
+conditions meilleures et plus assurées»[323]. Mais au lieu de
+s'assembler 2 à 300, chiffre qu'ils ne devaient pas dépasser, ils
+affluaient en nombre de 2 à 3000 et quelquefois 10000. Le prince de La
+Roche-sur-Yon, gouverneur de Paris, sous prétexte qu'il n'avait d'ordre
+que pour réprimer les émeutiers, protégeait ces conventicules et ses
+soldats arrêtaient ou frappaient les catholiques qui essayaient de les
+troubler[324]. «Grâces à Dieu, remarquait Bèze, les choses sont bien
+changées en peu d'heures, estans maintenant faicts gardiens des
+assemblées ceux la mesme qui nous menoyent en prison». Mais il craignait
+qu'il n'y eût des fidèles dont l'impatience détruirait «plus en un jour»
+qu'il n'avait bâti «en un moys»[325]. Et en effet le Conseil du roi,
+pour arrêter cette licence, prépara un édit qui n'autorisait les
+réunions que dans les faubourgs des villes et en dehors des jours de
+fête. Bèze, prévenu un peu tard, au retour d'une course à Paris,
+déclarait à Calvin que s'il avait été à Saint-Germain, il aurait
+peut-être empêché cette mesure[326]. Quand il sut que les restrictions
+étaient pires encore et qu'il faudrait s'assembler, non pas dans les
+faubourgs, mais à deux cents pas des murailles des villes, il protesta
+qu'il ferait supprimer cet article[327]. À qui pouvait-il demander
+pareille concession? Est-ce à L'Hôpital, dont il parlait avec tant de
+mépris en août: «Le chancelier que vous savez» et qu'il avait l'air de
+considérer comme un faux frère?[328] Était-ce au lieutenant-général si
+versatile et si mou et alors en coquetterie avec les Espagnols? Quelle
+autre personne que la Reine était capable d'imposer à un Conseil en
+grande majorité catholique l'amendement d'un édit défavorable aux
+réformés?
+
+ [Note 318: Claude Haton, curé de Provins, _Mémoires_ (1553-1582),
+ publiés par Félix Bourquelot (Coll. des Doc. inédits), 1857, t. I,
+ p. 156.]
+
+ [Note 319: De Ruble, _Mémoires de la Société de l'Histoire de
+ Paris_, t. XVI, p. 8.]
+
+ [Note 320: _Calvini Opera omnnia_, t. XVIII, col. 722.]
+
+ [Note 321: _Ibid._, col. 725.]
+
+ [Note 322: À Calvin, _ibid._, t. XIX, col 97.]
+
+ [Note 323: _Ibid._, col. 88.]
+
+ [Note 324: Languet, _Arcana_, liv. II, p. 155. Journal de
+ Bruslart, _Mémoires de Condé_, I, p. 59.]
+
+ [Note 325: Bèze à Calvin, 4 nov., _Calvini Opera omnnia_, t. XIX,
+ col. 96-98.]
+
+ [Note 326: 9 novembre, _ibid._, col. 109.]
+
+ [Note 327: _Ibid._, col. 141, 29 novembre 1561.]
+
+ [Note 328: Calvin qualifie le début du discours de L'Hôpital à
+ l'assemblée de Fontainebleau de «_Præfatio adulationis putidæ_»
+ (Préface d'adulation fétide); Calvin à Bullinger, 1er octobre
+ 1560, _Calvini Opera omnia_, t. XVIII. col. 206. Bèze, lors du
+ Colloque de Poissy, écrivait à Calvin, 25 août 1561: «Le
+ chancelier que savez... vouloit avoir l'honneur de m'avoir
+ introduict. Force me fut de le suyvre, mais ce fut avec un tel
+ visage qu'il cognut assez que je le cognoissoys», _Calvini Opera
+ omnia_, t. XVIII, col. 630.]
+
+Philippe II s'irritait de tant de complaisances, persuadé qu'une
+mutation de religion en France tendait «à la destruction et brouillerie
+de ses États»[329]. «.... Il luy touche autant qu'à personne, écrivait
+Élisabeth à sa mère, car stant France lutérien (entendez calviniste),
+Flandres et Espagne ne sont point loin.» Aussi lui mettait-elle le
+marché à la main: ou elle s'allierait avec Philippe II contre les
+protestants, ou Philippe II s'allierait contre elle avec les catholiques
+français[330]. Chantonnay faisait même déclaration à Charles IX. Les
+Guise, pour marquer leur mécontentement, quittèrent la Cour (fin
+octobre). Ils avaient, dit-on, projeté pis. Quelques jours avant leur
+départ, le duc de Nemours (Jacques de Savoie), qui par amour,
+croyait-on, de la duchesse de Guise, était tout dévoué à son mari,
+proposa, au frère puîné du jeune roi, Édouard-Alexandre, de l'emmener en
+Lorraine ou en Savoie[331]. C'était pour l'opposer à la Reine-mère si
+elle passait avec Charles IX au protestantisme. Monsieur, le duc
+d'Orléans (plus tard Henri III) était celui de tous ses enfants que
+Catherine aimait le plus. Tout émue, elle dénonça cette tentative de
+rapt à Philippe II[332]. Elle demanda des explications à Guise, qui
+froidement répondit qu'il ne savait rien.
+
+ [Note 329: Lettre de l'ambassadeur de France en Espagne à
+ Catherine du 30 octobre 1561, _Lettres_, t. I, p. 601, note.]
+
+ [Note 330: Réponse de la reine d'Espagne à une lettre de Catherine
+ de juillet 1561, _Lettres_, t. I, p. 600 note.]
+
+ [Note 331: Voir les réserves que fait Noël Valois dans le _Projet
+ d'enlèvement d'un enfant de France_, (Bibliothèque de l'École des
+ Chartes, t. LXXV, 1914), p. 140.]
+
+ [Note 332: _Lettres_, t. I, p. 245-246, et la lettre de l'évêque
+ de Limoges, _ibid._, p. 250.]
+
+En même temps les nouvelles des Pays-Bas, d'Allemagne, de Rome,
+annonçaient une guerre prochaine entre la France et l'Espagne. Catherine
+était affolée[333]. Serait-il possible que son gendre eût pareil
+dessein, demandait-elle à son ambassadeur à Madrid? «Toutefois, je ne
+veulx riens croire, tant je l'estime prince de vérité, de vertu et de
+parolle, ne pouvant me persuader qu'il soit pour entreprendre une guerre
+sans juste occasion»[334]. Avec sa fatuité de femme, Catherine,
+convaincue que, si elle le voyait, elle le gagnerait à sa politique,
+remettait en avant le projet d'entrevue. Mais le roi d'Espagne, qui ne
+l'avait d'abord accusée que d'imprudence, commençait à douter de sa
+bonne foi.
+
+ [Note 333: A l'évêque de Limoges, _Lettres_, t. I, p. 253 et
+ surtout p. 267 (4 janvier 1562).]
+
+ [Note 334: _Lettres_, t. I, p. 252, novembre 1561.]
+
+Elle se montrait toujours plus indocile aux conseils, ou, si elle en
+demandait, c'était en faisant ses conditions. «Cella s'entend autre
+advis que la force, écrit-elle à son ambassadeur à Madrid, car je ne
+veulx pas empirer le marché, ne moings avoir affaire des estrangiers,
+mais eschapper le temps, s'il est possible, sans laisser rien gaster
+irremediablement attendant l'aage (la majorité) de mon fils». Et elle
+ajoute de sa main: «... Je ne veos (veux) ni ne suys conselleyé de venir
+aus arme» [contre les réformés][335]. Elle inclinait plus que jamais du
+côté des chefs protestants: Coligny, d'Andelot, Condé, la reine de
+Navarre; elle permettait que les édits fussent violés sous ses yeux.
+Bèze annonçait à Calvin, le 25 novembre, de Saint-Germain où était la
+Cour, qu'ils avaient commencé à y établir une église et que le dimanche
+suivant, Dieu aidant, ils célébreraient la Cène. Il lui parlait avec
+enthousiasme des trois fils de la Reine. Sache qu'ils sont «d'un naturel
+admirable et tel qu'on peut le souhaiter vu leur âge, sans en excepter
+même le puîné (Henri) à qui la tentative [de rapt] a admirablement
+profité»[336]. La proposition du duc de Nemours avait eu en effet le
+résultat inattendu de dégoûter ce petit prince de dix ans du
+catholicisme. Il «criait» «sans cesse» à sa jeune soeur Marguerite, qui
+le raconte dans ses Mémoires, de changer de religion: il lui prenait ses
+_Heures_ pour les jeter au feu, et lui donnait des psaumes et prières
+huguenotes. La fillette allait avec sa gouvernante trouver le cardinal
+de Tournon, qui remplaçait les _Heures_ et y ajoutait des chapelets.
+Alors, dit-elle, «mon frère et ces autres particulières ames, qui
+avoient entrepris de perdre la mienne, me les retrouvant, animez de
+courroux m'injurioient, disants que c'estoit enfance et sottise qui me
+le faisoit faire.. Et mon frère y adjoustant les menaces disoit que la
+Royne ma mère me feroit fouetter; ce qu'il disoit de luy-mesme, car la
+Royne ma mère ne sçavoit point l'erreur où il estoit tombé»[337]. Il est
+peu croyable que Catherine fût si mal instruite des actions de son fils
+le plus cher; elle a probablement fermé les yeux sur cet accès de
+«huguenoterie», qui était une sauvegarde de plus contre une nouvelle
+velléité d'enlèvement. Ce prosélytisme d'enfants donne l'idée d'une
+«Cour infectée d'hérésie». Le nonce Prosper de Sainte-Croix rapportait à
+la Cour de Rome, le 15 novembre, que dans une mascarade le jeune Roi
+avait paru déguisé avec une mitre sur la tête pour se moquer de l'ordre
+du clergé[338].
+
+ [Note 335: Lettre du 28 novembre 1561, _Lettres_, I, p. 612.]
+
+ [Note 336: _Calvini Opera omnia_, XIX, col. 131.]
+
+ [Note 337: _Mémoires et lettres de Marguerite de Valois_, publiées
+ par Guessard, Paris, 1842, p. 6.]
+
+ [Note 338: Lettre de Prosper de Sainte-Croix, du 15 novembre 1561,
+ dans Aymon, _Tous les synodes_, I, p. 15.]
+
+Un jour, probablement de novembre aussi, Charles IX, causant avec la
+très huguenote Jeanne d'Albret, s'étonna que le roi de Navarre le suivît
+à la messe et, sur la réponse que c'était par marque de déférence, il
+déclara qu'il l'en dispensait volontiers et que, quant à lui, il y
+allait pour faire plaisir à sa mère[339]. Catherine tenait la main à
+l'observation des pratiques, mais Bèze devait croire que c'était sans
+bonne foi. «Je t'assure, écrivait-il à Calvin le 16 décembre, que cette
+Reine, _notre Reine_, est mieux disposée pour nous qu'elle ne le fut
+jamais auparavant». Et il ajoutait: «Plût à Dieu que je pusse sous le
+sceau du secret t'écrire de ses trois fils nombre de choses que
+j'entends dire d'eux par des témoins sûrs. Assurément ils sont tels pour
+leur âge que tu ne pourrais même le souhaiter»[340].
+
+Catherine allait emportée par son élan, mais elle commençait à
+s'effrayer de son audace. Dans une lettre écrite à sa fille, la reine
+d'Espagne, au moment où elle se compromettait le plus avec les
+protestants, elle passe tout d'un coup de combinaisons matrimoniales à
+l'instabilité du bonheur et au danger que l'on court en ne servant pas
+Dieu comme on doit et en l'oubliant parmi les «plésir», «ayse» et
+«jeoye» qu'il donne. «... Retournés tousjour à lui, reconesés [vous] de
+luy et que san luy vous ne seriés ne (ni) pouriés rien, afin qu'i (de
+peur qu'il) ne vous envoy de ses verge pour le vous faire reconestre
+comme il a faist ha (à) vostre bonne mère»[341]. Il fallait un danger
+bien pressant pour incliner son orgueil devant ce maître tout-puissant
+et jaloux. Mais elle ne laissait pas d'employer les moyens humains de
+défense.
+
+ [Note 339: Conversation racontée par Jeanne d'Albret à
+ Throcmorton, ambassadeur d'Angleterre en France et rapportée par
+ celui-ci à sa souveraine, Élisabeth d'Angleterre, dans une dépêche
+ du 26 novembre 1561 (_Calendar of state papers, foreign series, of
+ the reign of Elizabeth_, 1561-1652, p. 415, publié par Joseph
+ Stevenson, Londres, 1866).]
+
+ [Note 340: _Calvini Opera omnia_, t. XIX, col. 178, 16 décembre
+ 1561.]
+
+ [Note 341: _Lettres_, I, p. 612.]
+
+Inquiète de l'agitation des catholiques et des menaces de l'Espagne,
+elle voulut savoir de quelles forces militaires les réformés pourraient
+l'assister, le cas échéant. L'Amiral s'entremit avec beaucoup de zèle.
+On constata qu'il y avait plus de «deux mille cent cinquante églises»
+établies, et en leur nom les députés et les ministres présents à Paris
+adressèrent une requête au Roi pour avoir des temples, offrant «tous
+services... de leurs biens et personnes à leurs propres despens, s'il en
+avoit besoin». Mais cette promesse générale de dévouement ne suffisait
+pas à la Reine. Coligny, pour la contenter, fit décider, dans une
+réunion des chefs du parti et des ministres, que chaque église serait
+invitée à dresser à l'heure du prêche la liste des hommes de pied et de
+cheval prêts à défendre le royaume contre les étrangers, au cas où il
+serait attaqué pour le motif de la religion.
+
+Bèze, qui s'était prononcé contre ce projet de dénombrement pour des
+raisons qu'il ne nous a pas dites, reconnaissait toutefois que les
+calomnies n'étaient pas à craindre, car rien n'était fait en cachette ni
+sans patronage (_sine auspiciis_), bien que la Reine ne voulût pas être
+nommée[342]. Mais beaucoup d'églises, surprises ou même alarmées de
+cette invitation, ne répondirent pas ou firent des objections.
+Quelques-unes et même des provinces entières s'organisèrent ou, comme la
+Haute-Guyenne et le Limousin, étaient déjà organisées pour la défense ou
+pour l'attaque--et ce n'était pas seulement contre l'Espagnol.
+
+ [Note 342: Lettre de Bèze à Calvin du 6 janvier 1562, _Calvini
+ Opera omnia_, XIX, col. 238-239.--_Histoire ecclésiastique_, I, p.
+ 168. Les indications de Bèze et de l'_Histoire ecclésiastique_,
+ sans concorder absolument, ne se contredisent pas.]
+
+Cet appel à l'aide était grave; il encourageait la minorité dissidente à
+s'armer, il surexcitait les craintes de la majorité catholique. Dans le
+Midi, les passions religieuses faisaient rage; les huguenots du
+Sud-Ouest chassaient ou tuaient les moines et brisaient les images;
+leurs adversaires massacraient en tas. Le baron de Fumel fut assassiné
+par ses paysans, qui étaient de la religion (24 novembre 1561)[343].
+Quelques jours auparavant (19 novembre 1561), la populace de Cahors
+avait assailli, enfumé et égorgé une trentaine de réformés qui
+célébraient le culte dans un de leurs logis. Mêmes violences menaçaient
+le reste du royaume. À Paris il y eut une bagarre sanglante. Avec le
+consentement tacite de la Régente, les protestants s'assemblaient,
+malgré les édits, au quartier de l'Université, hors de la porte
+Saint-Marcel, tout près de l'église Saint-Médard, «en une maison appelée
+le Patriarche». Le lendemain de la Noël (26 décembre), le clergé de la
+paroisse, pour empêcher le prêche du ministre, fit sonner les cloches à
+toute volée. Un réformé alla leur dire de cesser ce bruit assourdissant;
+il fut tué; ses compagnons forcèrent l'entrée de l'église, battirent et
+blessèrent des fidèles et des prêtres. Le guet survenant arrêta les
+provocateurs, laïques ou clercs, et les conduisit en plein jour aux
+prisons du Châtelet. Cet emprisonnement de prêtres fit scandale parmi la
+population parisienne furieusement catholique. Le Parlement évoqua
+l'affaire, relâcha immédiatement les ecclésiastiques et, quelques mois
+plus tard, il fit pendre le chevalier du guet, par forme de réparation
+(21 août 1562).
+
+ [Note 343: Sur l'anarchie en Guyenne, voir Courteault, _Blaise de
+ Monluc, historien_, 1908, p. 402. Courteault place le massacre de
+ Cahors le 16.]
+
+La Reine-mère était bien obligée de reconnaître que «les troubles et
+séditions» s'étaient, «au lieu de s'apaiser, de beaucoup augmentés en
+divers endroits de ce royaume», mais elle ne se demandait pas si le
+droit qu'elle s'arrogeait de suspendre les lois qu'on venait de publier
+n'en était pas en partie cause. Elle escomptait toujours l'effet
+adoucissant d'un nouvel édit. Elle fit venir à Saint-Germain les
+«principaulx et plus notables présidens et conseillers des Cours
+souveraines» pour y délibérer avec le Conseil privé sur les moyens de
+pacification. Le Roi en personne ouvrit les délibérations. Le chancelier
+de L'Hôpital, avec un optimisme déconcertant, affirma que, depuis le
+début des troubles, la situation du royaume n'avait jamais été
+meilleure[344]. Généreusement il repoussa l'idée que le Roi dût se
+déclarer pour un parti et exterminer l'autre, comme contraire à la
+«profession» de chrétien et à l'humanité, et comme irréalisable dans
+l'état de division du pays et des familles. Les remèdes employés
+jusqu'ici contre le mal étant restés sans effet, il demandait à la
+compagnie de déclarer si, oui ou non, elle était d'avis d'en essayer un
+nouveau, qui était la liberté pour les prédicants de tenir des
+assemblées. Qu'elle ne se méprît point d'ailleurs sur son rôle. «Le Roy,
+dit-il, ne veut point que vous entriez en dispute quelle opinion est la
+meilleure: car il n'est pas ici question _de constituenda religione sed
+de constituenda republica_; et plusieurs peuvent estre _Cives qui non
+erunt christiani_; mesmes un excommunié ne laisse pas d'estre
+citoyen»[345].
+
+ [Note 344: Il y a deux textes de ce discours, l'un dans Aymon,
+ _Tous les synodes nationaux des églises réformées de France_, La
+ Haye, 1710, t. I, p. 49-65, l'autre dans _Mémoires de Condé_, t.
+ II, p. 606-612. Le premier est en italien, accompagné d'une
+ traduction française, et il est, en certaines parties, complété
+ par le second.]
+
+ [Note 345: _Mémoires de Condé_, II, p. 612.]
+
+Les débats furent vifs et parfois même violents (7-15 janvier 1562). Au
+vote, sur 49 opinants, 22 furent d'avis d'accorder des temples aux
+réformés, 27 de les leur refuser, tout en leur permettant, comme on
+l'avait toléré dans les tout derniers mois, de se réunir pour célébrer
+leur culte[346]. Avant de clore l'assemblée, la Reine-mère[347] fit une
+déclaration. Elle parla «de telle manière qu'on dit, rapporte le nonce
+Prosper de Sainte-Croix, n'avoir jamais entendu aucun orateur qui se
+soit exprimé avec plus d'éloquence, ni avec plus de succès. Sa Majesté a
+dit elle-même qu'il lui semblait que dans cet instant-là Dieu lui mît
+les paroles à la bouche.» Elle pria les députés de répéter qu'elle et
+ses enfants et tous les membres de son Conseil voulaient qu'on vécût
+dans la religion catholique et sous l'obéissance de la sainte Église
+romaine; que les novateurs n'auraient point des temples et seraient au
+contraire obligés de rendre ceux dont ils s'étaient emparés; qu'il leur
+serait défendu d'en construire ou d'avoir d'autres lieux d'assemblée
+dans les villes, mais que, sous certaines conditions, elle souffrirait
+qu'ils se réunissent secrètement en quelque maison. C'était d'ailleurs
+pour empêcher le désordre et l'effusion du sang qu'elle faisait cette
+concession, mais provisoirement, en attendant les décisions du Concile
+de Trente, qu'elle s'engageait dès maintenant à suivre et à faire suivre
+en tous points[348]. Conformément à l'avis de la majorité, l'Édit de
+janvier (17 janvier 1562) défendit aux réformés «presches et
+prédications, soit en public ou en privé ny de jour ny de nuict», dans
+les villes, mais il les autorisa «par provision et jusques à la
+détermination du dict Concile général» à s'assembler de jour, hors des
+villes, «pour faire leurs presches, prières et autres exercices de leur
+religion»[349].
+
+ [Note 346: Languet, _Arcana_, liv. II, p. 195.]
+
+ [Note 347: Et non la reine de Navarre, Jeanne d'Albret, comme
+ l'imagine sottement le traducteur des lettres du nonce Prosper de
+ Sainte-Croix (Aymon, I, p. 41-42).]
+
+ [Note 348: Lettre du 5 février 1562, Aymon, _Tous les synodes_, I,
+ p. 43.]
+
+ [Note 349: _Mémoires de Condé_, t. III, p. 10-11.]
+
+Elle avait proclamé son orthodoxie, au risque d'inquiéter les
+dissidents, pour faire accepter aux catholiques ce régime de
+demi-tolérance. Mais le nonce était seul à croire ce qu'il écrivait à
+Rome, qu'à mesure des progrès de son pouvoir, elle ferait toujours plus
+ouvertement paraître sa bonne volonté. A Paris, où depuis l'affaire
+Saint-Médard la population était très excitée, les huguenots furent
+insultés. Le Parlement refusa d'enregistrer l'Édit. L'ambassadeur
+d'Espagne alla se plaindre à la Reine-mère du discours du Chancelier
+«tendant à mestre une forme d'_interim_ et laisser vivre tout le monde à
+sa discrétion». Il la pressa d'expulser les prédicants, lui offrant pour
+cet effet les forces de son souverain, mais elle répondit «qu'elle ne
+vouloyt point veoir d'estrangers dans ce royaulme ny aussi pas allumer
+une guerre qui la contraignist de les y appeller». «De là il est entré,
+continue la relation française de l'audience[350], sur la nourriture
+(éducation) du Roy et de messeigneurs ses frères», prétendant que devant
+eux «chacun disoyt de la religion tout ce qu'il vouloist». Catherine
+répliqua en colère «que cela (cette accusation) ne touchoyst qu'elle et
+qu'elle voyoit qu'il (Chantonnay) estoit bien adverty, non pas
+véritablement, mais bien curieusement, et que si elle cognoissoit les
+advertisseurs qui calomnient ainsi toutes ses actions, elle leur feroyst
+sentir combien ilz s'oublient de parler ainsi peu revèremment et
+véritablement d'elle» «.... Elle avoyt des enfans qui luy estoyent si
+obéissans qu'on ne leur disoyt rien qu'ils ne luy redissent, par où il
+(l'ambassadeur) se pouvoit assurer qu'elle sçavoit tous les lengages
+qu'on leur tenoist et qu'elle les faisoit nourrir de telle façon qu'elle
+s'asseuroyt que ce royaulme et tous les gens de bien luy en auroient un
+jour grande obligation»[351]. Dans une lettre à Philippe II de ce même
+mois de janvier, elle certifiait à son gendre, «monsieur mon fils»,
+comme elle l'appelle, qu'elle ferait «tousjour grande diférance entre
+seus qui tiene nostre bonne religion et les aultres qui s'en deportent»,
+mais l'âge de son fils et les troubles du royaume «ne m'ont permis,
+dit-elle, d'avoyr peu fayre conestre à tout le monde set (ce) que je an
+né (en ai) dans le cour (coeur) et m'on contreynt faire bocup (beaucoup)
+de chause que en heun aultre sayson je n'euse faist»[352].
+
+ [Note 350: Ce récit de l'entrevue de la Reine-mère et de
+ Chantonnay (_Mémoires de Condé_, t. II p. 601), n'a pas été
+ vraisemblablement expédié à son destinataire, l'ambassadeur de
+ France en Espagne. La minute de la dépêche porte des corrections
+ et des additions d'une autre main. Elle est datée du 8 ou 9
+ janvier, au moment où se tenaient les réunions préparatoires à
+ l'Édit de janvier.]
+
+ [Note 351: _Mémoires de Condé_, t. II, p. 603.]
+
+ [Note 352: _Lettres_, I, p. 265.]
+
+Mais que cette explication soit ou non sincère, qu'elle agisse par
+politique ou par dégoût de la violence, on se prend à l'admirer de
+suivre courageusement la voie qu'elle s'est tracée. Elle réunit dans
+les derniers jours de janvier quelques théologiens et quelques ministres
+pour débattre plus particulièrement la question des images. Elle amène à
+ce nouveau colloque des évêques et des cardinaux. C'était,
+expliquait-elle au légat, Hippolyte d'Este, le meilleur moyen de
+convaincre les prédicants d'ignorance que de leur permettre de présenter
+leurs arguments[353]. En réalité, ce qu'elle voudrait, c'est un
+programme de réformes, souscrit par les catholiques et les protestants,
+qu'elle pût présenter au prochain Concile comme le voeu commun des deux
+Églises. Bèze savait la vanité de cette tentative, mais il s'y prêta
+pour lui complaire[354]. Monluc et les docteurs catholiques les plus
+conciliants, Salignac, Despence, Picherel, Bouteiller, sans vouloir,
+comme les ministres, proscrire absolument les images, émirent le voeu
+«que les évêques, curés et autres pasteurs remontrassent souvent au
+peuple que les images n'ont esté receues en l'Église que pour instruire
+les simples et représenter ce que notre Sauveur a fait pour nous»;
+qu'elles ne sont pas elle-mêmes un objet de culte et que toutes, «hormis
+la simple croix», doivent être «déplacées des autels et mises en parois
+en tels lieux qu'on ne les puisse plus adorer, saluer, baiser, vestir,
+couronner de fleurs, bouquets, chapeaux, leur offrir voeux, les porter
+par les rues et temples sur les espaules ou bastons». Mais la majorité
+des docteurs, tout en blâmant l'abus, décida de maintenir l'usage. Il en
+fut de ce petit colloque comme du grand colloque de Poissy.
+
+ [Note 353: Baronii, Raynaldi et Laderchi, _Annales ecclesiastici_,
+ éd. de 1879, Bar-le-Duc et Paris, t. XXXIV, p. 178, lettre du
+ cardinal de Ferrare, du 17 janvier 1562.]
+
+ [Note 354: _Histoire ecclésiastique_, I, p. 692.--Lettre de Bèze à
+ Calvin, 1er février 1562, _Calvini Opera omnia_, XIX, col.
+ 273-275.]
+
+Catherine continuait à jouer très serré, multipliant les affirmations de
+son zèle pour le catholicisme, et laissant les réformés jouir du
+bénéfice de l'Édit de janvier et même d'un peu plus de liberté. Mais une
+nouvelle et définitive évolution d'Antoine de Bourbon[355] la priva de
+son plus solide appui du côté des protestants. Le Légat, qui était aussi
+fin qu'elle, s'était bien gardé de la heurter de front et même, pour lui
+plaire, il l'aurait, dit-on, un jour accompagnée au prêche. Entre temps,
+comme s'il n'eût voulu que la seconder, il travaillait lui aussi à
+rapprocher le roi de Navarre de Philippe II. Antoine de Bourbon avait
+beaucoup varié en ses pratiques religieuses au cours de l'année 1561,
+allant successivement ou le même jour à la messe et au prêche et, selon
+ses intérêts, fidèle de l'une ou l'autre Église, correspondant avec
+Calvin et déléguant au pape pour qu'il lui fît obtenir du roi d'Espagne
+la compensation si ardemment convoitée. La Cour de Rome donna de bonnes
+paroles. Hippolyte d'Este, le cardinal de Tournon et Chantonnay lui
+persuadèrent que, s'il menait son fils à la messe--ce fils que Jeanne
+d'Albret nourrissait avec tant de soin dans l'hérésie--il gagnerait le
+coeur du Roi catholique et obtiendrait de lui ce qu'il voulait. Il le
+crut et, immédiatement après l'Édit de janvier, il rompit,
+définitivement cette fois, avec les réformés. C'était pour eux un coup
+terrible, comme on en peut juger par la fureur de Bèze. «Ce malheureux,
+écrit-il à Calvin le 1er février, est absolument perdu et il a résolu de
+tout perdre avec lui. Il éloigne sa femme, il ose à peine regarder
+l'Amiral à qui il doit tout»[356]. Bèze ne veut plus désormais l'appeler
+que «Julien» (l'apostat). «À peine pourrait-on trouver, dit-il, pareil
+exemple de légèreté, de perfidie, de scélératesse»[357]. Quant à la
+Reine-mère, ou, comme il dit, notre «autocratrice» [Grec: Autocratora],
+il reconnaît, «qu'il n'y a pas de sa faute et qu'elle est grandement
+offensée de ce qui se passe (_istis maxime offendi_)»[358]. Dans le
+premier moment de colère, elle s'en prit au Connétable, qu'elle rendait
+responsable du revirement du roi de Navarre, «et en sont venues parolles
+si aigres que le Connétable s'en est allé»[359]. Le moment était
+critique. Elle était brouillée avec les chefs du parti catholique, et,
+dans le parti protestant, elle n'avait plus pour elle que l'Amiral et
+son frère, d'Andelot, qu'elle avait fait entrer au Conseil privé, la
+Reine de Navarre, et Condé, qui à la fin de février relevait à peine
+d'une grosse attaque de fièvre. Sous peine de se perdre, elle était
+obligée de changer d'allure, sinon de sentiments. Elle donna l'ordre à
+toutes ses dames et demoiselles de vivre catholiquement à son exemple,
+si elles ne voulaient pas être chassées honteusement et punies. Le 4
+février, elle communia et suivit la procession, accompagnée de toute la
+Cour[360]. Elle coupa court aux fantaisies huguenotes d'Henri d'Orléans.
+Elle «le tansa fort, raconte Marguerite, luy et ses gouverneurs, et, le
+faisant instruire, le contraignist de reprendre la vraye, saincte et
+ancienne religion de nos pères, de laquelle elle ne s'estoit jamais
+departie»[361]. Après cette évolution, elle pouvait, dans une lettre à
+la Reine d'Espagne, s'élever contre ceux qui calomniaient la conduite de
+son fils. «Le cardysnal de Tournon, écrit-elle, m'a dyst luy-mesme qu'il
+l'a veu à la mese» (messe)[362].
+
+ [Note 355: La défection définitive de Antoine de Bourbon a suivi
+ l'Édit de janvier, _Histoire ecclésiastique_, I, p. 688.]
+
+ [Note 356: _Calvini Opera Omnia_, XIX, col. 275.]
+
+ [Note 357: _Ibid._, col. 299.]
+
+ [Note 358: _Ibid._, col. 275. Bèze a cancellé dans ses lettres
+ manuscrites, et par conséquent les anciennes édition ne portent
+ pas les passages où il est question de la bonne volonté de la
+ Reine-mère (voir supra p. 109, 110 et ici, p. 115, avec les
+ renvois aux documents). Mais les consciencieux érudits Baum Cunitz
+ et Reuss, qui ont publié les Oeuvres complètes de Calvin, ont
+ rétabli tous les endroits supprimés et inédits, et, ce faisant,
+ ils ont rendu aux historiens de Catherine un inappréciable
+ service. Bèze s'en voulait d'avoir été dupe, et les éditeurs de la
+ correspondance de Calvin sont confus qu'il se soit trompé sur le
+ caractère de la Reine et les vertus de ses enfants (XIX, col. 178,
+ notes 6, 7, et col 275, note 16). Au vrai, il n'y a pas tant à
+ rougir. Bèze a vu la Reine-mère, telle qu'elle fut, sincère en cet
+ essai d'apaisement et de tolérance. Si elle a changé de sentiment,
+ c'est qu'elle y a été contrainte par la force des choses. Il faut,
+ sans parti pris, lui tenir compte de ses bonnes intentions.]
+
+ [Note 359: Lettre de Chantonnay, ambassadeur d'Espagne en France,
+ du 3 février 1562, _Mémoires de Condé_, II, p. 21-22.]
+
+ [Note 360: Lettre du nonce du 5 février, Aymon, _Tous les
+ synodes_, I, p. 65.]
+
+ [Note 361: _Mémoires et lettres de Marguerite de Valois_, publiées
+ par Guessart, Paris, 1842, p. 7.]
+
+ [Note 362: Louis Paris, _Négociations sous François II_ (Coll.
+ Doc. inédits), p. 849. Il s'agit, non comme le croit Louis Paris,
+ de Charles IX qui vivait avec sa mère, mais d'Henri d'Orléans qui
+ avait sa «maison» à part et qu'elle avait moins d'occasions de
+ voir. Rapprocher d'ailleurs cette indication de ce que dit plus
+ haut Marguerite de son frère et du cardinal de Tournon.]
+
+Surtout elle s'attachait à convaincre le nonce, son garant auprès de la
+Cour de Rome. Prosper de Sainte-Croix étant allé lui demander de faire
+quelques modifications à l'Édit de janvier, que le parlement de Paris
+s'entêtait à ne pas enregistrer, elle lui expliqua qu'il était bien
+difficile d'aller contre l'opinion de la compagnie consultée à
+Saint-Germain, mais elle promit toutefois, après en avoir parlé au
+Chancelier, de lui faire savoir ce qui se pourrait faire. Le Nonce
+comprit qu'on ne ferait rien et le lui dit. Alors elle se lamenta fort
+(_se duole grandemente_) de ne pouvoir aller plus avant et que la plaie
+fût de telle nature qu'elle ne pouvait être guérie autrement,
+c'est-à-dire que par des remèdes doux. Chasser les prédicants et, comme
+d'un coup, était chose impossible, mais elle avait l'espérance de
+pouvoir faire de bien en mieux chaque jour. En témoignage de sa bonne
+volonté, elle allait renvoyer l'Amiral en sa maison pour montrer une
+fois de plus qu'elle n'approuvait pas qu'on vécût comme il vivait. Elle
+lui annonça aussi qu'elle venait d'écrire aux prélats de son royaume et
+à Monsieur de Candale (Henri de Foix), qu'elle avait choisi pour
+ambassadeur, de partir pour le Concile, mais elle voudrait que ceux de
+la nouvelle religion pussent s'y rendre en toute sûreté et y être
+entendus. Elle parla si bien mêlant le faux et le vrai, adoucissant les
+refus et amplifiant les promesses, que le Nonce assurait la Cour de Rome
+du «désir très grand» de la Reine de mettre fin «à toutes diversités de
+religion»[363].
+
+Comme il n'était pas aussi facile de convaincre le Parlement, le même
+jour où elle lui renouvelait par lettres de jussion l'ordre de vérifier
+l'Édit, elle en faisait publier une interprétation restrictive (14
+février). Étaient autorisés à prendre part aux assemblées de ceux de la
+religion les «officiers ordinaires auxquels appartient la cognoissance
+de la police comme baillifs, senechaux, prevosts, etc.», mais défense
+était faite d'y paraître aux officiers des «Cours souveraines» ni autres
+«de judicatures», «que (lesquels) nous entendons (faisoit-elle dire au
+Roy en cette déclaration) vivre en la foy et religion de Nous et nos
+prédécesseurs»[364]. Elle laissa partir d'Andelot et Coligny (22
+février).
+
+Mais elle renonçait de très mauvaise grâce à sa politique et le montrait
+bien à l'occasion. Les huguenots continuaient à prêcher à Paris,
+écrivait le nonce le 28 février, et s'assemblaient par troupes de dix ou
+douze mille personnes[365]. Les catholiques injurièrent les allants et
+venants, et ceux-ci menacèrent de s'armer. Les deux partis recoururent à
+la Reine, qui invita les réformés à se contenter de la liberté que le
+Roi leur avait octroyée et promit aux catholiques de leur faire réponse
+le lundi prochain. Elle ne se décidait pas à éloigner le cardinal de
+Châtillon. Elle ne souffrait plus de prêche dans le château, mais elle
+gardait comme prédicateur et premier aumônier Louis Bouteiller, un
+théologien, si ami des concessions que son orthodoxie en était suspecte
+(_poco sincero_, dit Prosper de Sainte-Croix).
+
+ [Note 363: Lettre du 5 février, Aymon, _Tous les synodes_, I, p.
+ 66.]
+
+ [Note 364: Condé, _Mémoires_, t. III, p. 16.]
+
+ [Note 365: Aymon, _Synodes_, I, p. 77-79.]
+
+Elle refusait de renvoyer le chancelier de L'Hôpital que l'ambassadeur
+d'Espagne dénonçait comme hérétique. C'est de lui certainement qu'il est
+question dans une lettre très vive à sa fille, la reine d'Espagne:
+«...Mon valet ayst plus homme de byen que seus qui en parle et je vous
+en naseure, (en assure), més pour se qu'i(il) ne reconé que moy et ne
+dépend de personne, yl (ils) le aïse (haïssent), mais s'et de quoy je
+l'ayme»[366].
+
+ [Note 366: Février 1562, _Lettres_, I, p. 614; Louis Paris,
+ _Négociations_, p. 849.]
+
+Pour détourner Navarre de prendre parti contre elle, elle recommandait
+ses intérêts à l'ambassadeur de France à Madrid et sollicitait de
+Philippe II plus vivement que jamais, cette entrevue où elle se croyait
+sûre de le convaincre. Irritée de l'opposition où s'acharnait le
+Parlement contre l'Édit de janvier, elle galopa jusqu'à Paris et força
+l'enregistrement (6 mars). C'était six jours après le massacre de Vassy.
+
+Les triumvirs s'étaient donné rendez-vous à Paris pour décider ou
+obliger la Régente à revenir sur ses concessions. Le duc de Guise, parti
+de son château de Joinville, s'arrêta le dimanche 1er mars à Vassy pour
+y entendre la messe. Quelques-uns de ses gens se prirent de querelle
+avec les réformés de la ville et des environs, qui tenaient leur prêche
+dans une grange près de l'église. Ils appelèrent à l'aide leurs
+compagnons, assaillirent en armes l'assemblée des fidèles, frappèrent et
+tuèrent[367]. Cette échauffourée sanglante fut célébrée par les
+catholiques à l'égal d'une victoire. Le Connétable alla au-devant de
+Guise jusqu'à Nanteuil[368]. Paris, où il entra le 16 mars, le salua de
+ses acclamations[369]. Le prévôt des marchands lui offrit, au nom de la
+ville vingt mille hommes et six millions de livres, pour rétablir la
+paix religieuse, c'est-à-dire l'unité. Le Duc répondit modestement que
+c'était l'affaire de la Reine-mère et du roi de Navarre, lieutenant
+général du royaume, et «qu'en sa qualité de sujet du roi, il mettait son
+honneur à leur obéir»[370]. Les protestants armèrent pour se défendre et
+se venger. Des centaines de gentilshommes rejoignirent à Paris le prince
+de Condé, qui, depuis la défection de son frère, était regardé comme le
+chef du parti. Bèze courut à Saint-Germain demander justice des
+massacreurs. Le roi de Navarre, avec l'ardeur d'un néophyte, imputa le
+fait de Vassy à l'insolence des religionnaires, mais la Reine «fit
+gratieuse response promettant que bonnes informations seroient prises et
+que pourvu qu'on se contînt on pourvoiroit à tout»[371]. Elle nomma
+gouverneur de Paris le cardinal de Bourbon, qui, frère du roi de Navarre
+et du prince de Condé, devait inspirer confiance aux deux partis. Le
+Cardinal réunit les présidents au Parlement et, sur leur avis, décida
+que Guise et Condé seraient priés de s'éloigner. Mais «les habitans,
+mesmement (surtout) les marchands» requirent les triumvirs «de
+n'abandonner la dite ville», et Guise et Montmorency restèrent[372].
+Quelques jours après, Condé, qui appréhendait de livrer bataille dans
+les rues à cette population fanatique, partit avec ses troupes.
+
+ [Note 367: Sur le massacre, voir _Histoire de France_ de Lavisse,
+ t. VI, 1, p. 58-59.--Lavisse, _Le massacre fait à Vassy_ dans _les
+ Grandes Scènes historiques du_ XVIe _siècle... de Tortorel et
+ Perrissin_, publiées par Franklin, Paris, 1886.]
+
+ [Note 368: _Mémoires du duc de Guise_, Michaud et Poujoulat, t.
+ VI, p. 489.]
+
+ [Note 369: Journal de l'année 1562, _Revue rétrospective ou
+ Bibliothèque historique_, 1re série, t. V (1834), p. 86-87.]
+
+ [Note 370: De Ruble, _Antoine de Bourbon et Jeanne d'Albret_, t.
+ IV, p. 119.]
+
+ [Note 371: _Histoire ecclésiastique_, II, p. 3.]
+
+ [Note 372: _Mémoires du duc de Guise_, Michaud et Poujoulat, t.
+ VI, p. 489.]
+
+Il aurait dû marcher sur Fontainebleau, où se trouvait la Cour, enlever
+le Roi et la Reine et, les conduisant dans son camp, y transporter la
+légalité. Il ne lui vint même pas à l'esprit de rester dans le voisinage
+pour les défendre contre une agression des triumvirs. Les quatre lettres
+que Catherine lui écrivit du 16 au 26 mars le lui signifiaient assez
+clairement[373]. «Je n'oublyeray jamais, dit-elle dans l'une, ce que
+ferez pour le Roy mon filz et moy»[374]. «Je voy tant de choses qui me
+déplaisent, écrit-elle dans une autre, que, si ce n'estoit la fiance que
+j'ay en Dieu et asseurance en vous que m'ayderez à conserver ce royaume
+et le service du Roy mon fils, en despit de ceulx qui veullent tout
+perdre, je seroys encore plus faschée, mais j'espère que nous remédirons
+bien à tout avec vostre bon conseil et ayde...»[375] Et dans une
+troisième: «Je n'oublyeray jamais, disait-elle, ce que faictes pour moy
+et si je meurs avant avoir le moyen de le pouvoir recongnoistre, comme
+j'en ay la voulonté, j'en lairray une instruction à mes enffans»[376].
+Plus tard elle avouait que lorsque le Prince, à son départ de Paris, lui
+avait, de La Ferté, demandé la permission «pour sa seureté», de rester
+en armes, elle lui avait répondu qu'elle ne le trouvait «mauvés pourveu
+qu'y (il) ne fallit à set (se) desarmer» quand elle le lui
+manderait[377]. Condé manqua de décision ou voulut éviter jusqu'à
+l'apparence de la contrainte. Il abandonna la capitale et ne mit pas la
+main sur Charles IX, oubliant que la prise du Roi ou de Paris est, comme
+dit Tavannes, la moitié de la victoire.
+
+Les triumvirs le savaient bien. Guise et Antoine de Bourbon allèrent
+droit à Fontainebleau avec mille cavaliers, et invitèrent la Reine à
+rentrer avec son fils à Paris. Elle refusa, pria, supplia. Restée seule
+avec Antoine de Bourbon, elle réussit à l'attendrir. Mais Guise survint.
+Antoine se ressaisit, et ordonna les apprêts du départ, menaçant de
+coups de bâton «ceux qui ne vouloient destendre le lit du Roy par
+crainte de la Reyne»[378]. La Cour prisonnière s'achemina vers la
+capitale (31 mars). Catherine pleurait de dépit. Mais Guise goguenard
+remarquait qu'un «bien qui vient d'amour ou de force ne laisse pas
+d'être toujours un bien».
+
+ [Note 373: _Lettres_, I, p. 281-284.]
+
+ [Note 374: _Ibid._, p. 282.]
+
+ [Note 375: _Ibid._, p. 283.]
+
+ [Note 376: _Ibid._, p. 284.]
+
+ [Note 377: _Ibid._, p. 291, 10 avril.]
+
+ [Note 378: De Ruble, IV, p. 134. Le roi, quand il allait d'une
+ résidence à l'autre, emportait sa literie.]
+
+Elle ne se lamenta pas longtemps. Sa politique de tolérance lui avait
+été inspirée non par quelque sympathie pour des doctrines qu'elle
+connaissait mal, mais par le dégoût des persécutions et la constatation
+de leur impuissance. Il est possible que, si les protestants avaient eu
+le dessus, elle eût, pour garder le pouvoir, consenti, suivant un mot
+qu'on lui prête, à entendre la messe en français. Mais elle n'avait plus
+à choisir; l'énergie de Guise avait décidé en faveur du catholicisme.
+Elle n'était pas femme à se sacrifier pour une minorité qui n'avait su
+ni se défendre ni la défendre. Elle s'accorda sans peine avec les
+vainqueurs. Ils ne lui imposèrent d'autre condition, comme on peut en
+juger d'après ce qui suivit, que de revenir sur les concessions de
+l'Édit de Janvier. Ils avaient intérêt à la ménager et à la maintenir à
+sa place et à son rang, pour ôter à leurs adversaires l'occasion de se
+poser en champions du Roi. Le revirement de Catherine fut si prompt
+qu'il n'eut pas l'air d'être forcé. Elle recommença ou plutôt continua
+de gouverner l'État et elle prit avec aisance la direction du parti
+catholique. Les lettres qu'elle venait d'écrire au prince de Condé
+étaient claires, mais elle prétendit prouver à ses ambassadeurs, à
+Philippe II, au cardinal de Châtillon et au destinataire lui-même
+qu'elles n'avaient pas le sens qu'elles paraissaient avoir. Comme Condé,
+fort de ses déclarations, soutenait qu'elle était, avec son fils,
+prisonnière des triumvirs, elle retourna l'argument contre les huguenots
+en armes: «lesquelz, il fault que je croye, retiennent contre son gré
+mon cousin le prince de Condé... pour donner plus d'auctorité à leur
+faict». Mais «si prisonniers [il] y a» du côté catholique, «ce sont les
+dicts princes et seigneurs (les triumvirs), desquelz le roy mondict filz
+et moy tenons et les cueurs et les vyes si affectées au bien de ceste
+couronne que je les veoy prestz à les sacrifier pour la conservation
+d'icelle et le service du Roy...»[379]
+
+ [Note 379: _Lettres_, t. I, p. 294-295, 11 avril 1562.]
+
+Elle s'inquiétait surtout de l'effet de ses lettres sur les princes
+protestants d'Allemagne. Condé leur en avait envoyé copie ainsi qu'à la
+Diète germanique pour justifier sa prise d'armes et réclamer des secours
+d'hommes et d'argent. La Reine jugeait aussi dangereux de passer pour
+complice que pour victime des chefs catholiques. Le duc de Wurtemberg,
+un luthérien, qui ne savait pas son évolution, lui avait écrit, le 15
+avril 1562, de bien prendre garde aux «moyens persuasions menaces et
+tous autres empêchements.... possibles» aux ennemis de la parole de Dieu
+pour la «faire trébucher et desvoyer de la vraye doctrine et religion du
+saint Évangile que notre Seigneur par sa sainte grâce» lui avait
+«esclairci»[380]. Il lui parlait comme à une convertie, tant il est vrai
+qu'à cette époque la tolérance d'une doctrine passait pour une adhésion.
+Mais, avant d'avoir reçu cette exhortation, Catherine qui appréhendait
+pour la sûreté du royaume le contre-coup du massacre de Vassy et de
+l'enlèvement de Fontainebleau, faisait partir le 17 avril Courtelary,
+interprète d'allemand, chargé d'assurer de vive voix au pieux souverain
+qu'elle demeurait «permanente» en la Confession chrestienne de la
+Saincte Doctrine de l'Évangile»[381]. Elle trouvait légitime de mentir
+pour éviter une invasion.
+
+ [Note 380: 15 avril 1562, _Bulletin de la Société du
+ Protestantisme français_, XXIV, 1875, p. 507.]
+
+ [Note 381: Le duc de Wurtemberg à la Reine-mère, 16 mai, _Mémoires
+ de Condé_, III, 286. La lettre de Catherine du 17 avril à laquelle
+ il répond ne dit rien de semblable (_ibid._ 283). Catherine vient
+ d'apprendre à ses dépens le danger des écritures et elle se
+ garderait bien de se compromettre à nouveau. Mais il n'est pas
+ douteux qu'elle a fait donner au Duc oralement les assurances
+ qu'il répète et probablement dans les mêmes termes où Courtelary
+ les lui a transmises.]
+
+La réaction s'annonça par un privilège octroyé à la ville de Paris. Le
+11 avril, le Roi, tout en confirmant l'Édit de janvier, interdit par une
+dérogation formelle les prêches, assemblées publiques ou privées, et
+administration des sacrements, si ce n'est à la mode catholique, dans
+les faubourgs et la banlieue de la capitale. Après que Catherine eut
+fait ce premier pas en arrière, les triumvirs lui délivrèrent un
+certificat d'orthodoxie qu'elle s'empressa d'expédier à Philippe II (16
+avril)[382]. Le 12 mai, elle sortit de Paris et alla s'établir en son
+château de Monceaux.
+
+ [Note 382: _Lettres_, I, p. 296-297.]
+
+Libre de ses mouvements, elle ne désespérait pas de maintenir la paix.
+C'était avoir une foi robuste en ses moyens. À Sens, à Angers, à Tours
+et en d'autres grandes villes, la populace catholique avait renouvelé
+l'exploit de Vassy; la «grande lèvrière», comme on disait, donnait la
+chasse aux hérétiques avec un entrain furieux[383]. De leur côté, les
+bandes huguenotes assaillaient les places fortes et quelquefois
+rendaient violence pour violence. Condé, avec quelques centaines de
+gentilshommes, avait enlevé Orléans, pour ainsi dire au galop (2 avril).
+Ses lieutenants occupèrent Angers, Tours, Blois, tout le cours moyen de
+la Loire. Dans la vallée du Rhône, le baron des Adrets surprit Valence
+le 27 avril et, trois jours après, Lyon, la seconde ville du royaume. Le
+prestige des triumvirs était atteint par ces échecs. Catherine n'en
+était que plus à l'aise pour négocier. Elle n'aimait pas la guerre qui
+donne aux chefs militaires trop d'importance. Elle expédia à Orléans,
+devenue la capitale du parti protestant, des ambassadeurs de tout état:
+gens de robe, gens d'épée, gens d'Église, Arthus de Cossé, sieur de
+Gonnor, l'abbé de Saint Jehan de Laon, le maréchal de Vieilleville, le
+sieur de Villars--et son fidèle Monluc, l'évêque de Valence, qui, pour
+rester plus longtemps dans la ville, contrefit si bien le malade que le
+bruit courut qu'il était mort. Mais il y perdit sa peine. Catherine
+voulait supprimer partout le libre exercice du culte réformé que Condé
+voulait maintenir là où il était autorisé par l'Édit de janvier.
+C'étaient des exigences inconciliables.
+
+ [Note 383: Mariéjol, _Histoire de France de Lavisse_, t. VI, 1, p.
+ 63-64.]
+
+Elle se mit elle-même en campagne et donna rendez-vous au Prince à Toury
+(9 juin)[384]. Gênée peut-être par la présence du roi de Navarre, en qui
+elle pouvait craindre un surveillant, elle se montra, contre son
+naturel, violente et agressive. Elle parla même d'excepter de l'amnistie
+les magistrats rebelles. Comme Condé témoignait une grande confiance en
+ses troupes, elle riposta sur un ton de menace: «Puisque vous vous fiez
+à vos forces, nous vous montrerons les nôtres». On se sépara sans avoir
+rien fait. Cependant l'opinion s'établissait que la présence des
+triumvirs à la tête de l'armée catholique était le grand obstacle à la
+paix. Condé offrit à son frère, s'ils s'éloignaient, de se livrer
+lui-même en otage à la Reine: condition qui fut de part et d'autre
+exécutée. Mais quand, à Talcy, où les chefs protestants allèrent la
+trouver (29 ou 30 juin), elle leur signifia qu'il fallait renoncer à
+l'Édit de janvier et au libre exercice du culte, Coligny, au nom de
+tous, protesta. La Reine s'emporta et reprocha au Prince de l'avoir
+trompée sur les dispositions de ses partisans. «Ha! mon cousin, vous
+m'affolez, vous me ruinez»[385]. Avait-elle pu croire que les huguenots
+se livreraient à merci? Même s'ils avaient eu pleine confiance en son
+bon vouloir, ils pouvaient douter de sa puissance et se défier de la
+pression des chefs catholiques et de la fureur des masses. Elle estimait
+probablement que la capitulation sans réserves d'un parti serait
+glorieuse pour elle et lui donnerait la force d'imposer un compromis à
+l'autre. C'était toujours au rôle de médiatrice et d'arbitre qu'elle en
+revenait. Mais était-il possible de faire la loi aux belligérants avant
+qu'ils fussent épuisés par la lutte? Le passé ne permettait pas de le
+croire. Toutefois il est certain que la Régente, comme on le vit après
+ces premiers troubles, n'avait pas l'intention de désarmer les
+protestants pour les donner en proie aux catholiques.
+
+ [Note 384: Sur cette entrevue et celles qui suivirent, voir de
+ Ruble, _Antoine de Bourbon et Jeanne d'Albret_, t. IV, p. 244, ou
+ Edmond Cabié, _Ambassade en Espagne de Jean Ébrard, seigneur de
+ Saint-Sulpice, de_ 1562 _à_ 1565.., Albi, 1903, p. 44 sq., note
+ 1.]
+
+ [Note 385: De Ruble, t. IV, p. 263.]
+
+Alors, dans son grand désir de pacification, elle s'avisa d'un moyen qui
+n'était pas ordinaire. Sachant la répugnance de Condé à «entrer en
+guerre contre sa propre nation», elle lui fit suggérer par Monluc de
+faire paraître ses sentiments «par toutes belles offres et beaux
+effets», comme de déclarer, à la première entrevue qu'elle aurait avec
+lui, qu'il aimait mieux sortir du royaume «avec ses amis» que de le
+«voir.... exposé au feu et au sang». Monluc laissait entendre que la
+Reine, surprise de cette générosité, «ne sauroit que respondre» et se
+montrerait d'autant plus facile sur les conditions d'un accord. Aussi,
+quand Condé revit Catherine, il se dit résigné à l'exil, s'il le fallait
+absolument pour épargner au pays les malheurs de la guerre. Elle le prit
+au mot et sur-le-champ lui donna congé de vivre hors de France jusqu'à
+la majorité du roi. Mais l'Amiral, que son expérience et son caractère
+égalaient presque à Louis de Bourbon, ne crut pas que l'armée fût liée
+par l'imprudence de son chef. Il consulta les soldats qui, tout d'une
+voix, répondirent «que la terre de France les avoit engendrez et qu'elle
+leur serviroit de sépulture»[386]. Ainsi finit cette comédie à
+l'italienne.
+
+La lutte reprit avec plus de violence sur tous les points du territoire
+et les étrangers s'y mêlèrent. Catherine avait demandé des secours à
+Philippe II, au duc de Savoie et au pape; Condé et Coligny à l'Allemagne
+protestante et aux Anglais, mais ceux-ci vendirent fort cher les
+subsides et les soldats qu'ils fournirent. Ils avaient, au traité du
+Cateau-Cambrésis (1559), abandonné à Henri II, pour huit ans, la ville
+de Calais, cette glorieuse conquête de Guise, à charge pour le roi de
+France, s'il tardait à la rendre au terme fixé, de leur payer une
+indemnité de huit cent mille couronnes, sans préjudice de leurs droits.
+C'était une formule diplomatique pour ménager leur amour-propre et
+masquer la cession définitive. La reine d'Angleterre, Élisabeth, qui
+avait, à son avènement, ratifié à contre-coeur cette clause onéreuse,
+voulut profiter des divisions de ses voisins, pour recouvrer «son bien».
+Les négociateurs huguenots la suppliant «à grosses larmes» de prendre en
+mains la défense des Églises, elle y mit pour condition que Condé et
+Coligny s'engageraient à lui faire restituer Calais, le plus tôt
+possible, sans attendre ni prétexter le délai de huit ans prévu au
+Cateau-Cambrésis et qu'en garantie de leur promesse ils lui livreraient
+immédiatement Le Havre (Convention d'Hampton-Court, 20 septembre
+1562)[387].
+
+ [Note 386: F. de La Noue, _Mémoires_, ch. IV, éd. Buchon, p.
+ 282-283.--De Ruble, t. IV, p. 263-267.]
+
+ [Note 387: Le texte le plus exact de l'accord se trouve dans les
+ _Mémoires de Condé_, t. III, p. 689.]
+
+L'armée royale, après s'être emparée de Poitiers (31 mai) et de Bourges
+(31 août), marcha droit à Rouen, qu'il importait de reprendre aux
+huguenots avant le débarquement des Anglais (septembre 1562). Catherine
+alla s'établir devant la place avec les assiégeants. Pour les
+encourager, elle «ne failloit tous les jours, raconte Brantôme, à venir
+au fort Sainte-Catherine», qui dominait la ville, «tenir conseil et voir
+faire la batterie. Que je l'aye veue souvent passant par ce chemin creux
+de Sainte-Catherine. Les canonnades et harquebusades pleuvoient autour
+d'elle qu'elle s'en soucioit autant que rien... Et quand Monsieur le
+Connestable et Monsieur de Guise luy remonstroient qu'il luy en
+arriveroit malheur, elle n'en faisoit que rire et dire pourquoy elle s'y
+épargnerait non plus qu'eux puisqu'elle avoit le courage aussi
+bon»[388]. Elle bravait la mort comme un homme. Son prestige en fut
+accru ainsi qu'elle y comptait.
+
+ [Note 388: Brantôme, VII, p. 365.]
+
+Mais elle aspirait à la paix et le hasard la servit bien. Antoine de
+Bourbon mourut quelques jours après la prise de Rouen d'un coup
+d'arquebuse reçu au siège (17 novembre). Les chefs des deux armées,
+Condé et le Connétable, furent faits prisonniers et Saint-André tué à la
+bataille de Dreux, l'action la plus mémorable de cette première guerre
+civile (19 décembre). Guise fut assassiné par Poltrot de Méré devant
+Orléans qu'il assiégeait (24 février 1563). Elle se trouva débarrassée
+momentanément ou pour toujours des principaux chefs des deux partis.
+Mais Coligny continuait à tenir la campagne et les Anglais étaient au
+Havre. Crussol, le mari d'une de ses dames favorites, qu'elle avait
+envoyé pacifier le Languedoc, réussissait si bien à s'entendre avec les
+huguenots de la province qu'il en devenait inquiétant. Il fallait faire
+la paix au plus vite. Elle eut l'air de la considérer comme un accord
+entre les catholiques et les protestants, où la royauté n'interviendrait
+à la fin que pour donner sa sanction. Elle s'assurait ainsi le moyen
+d'opposer à leurs exigences un contrat d'obligations mutuelles. Le
+Connétable et Condé furent de part et d'autre relâchés pour discuter
+les clauses du traité. Catherine était sûre que les négociateurs ne se
+sépareraient pas sans conclure. C'était à Montmorency, l'un des auteurs
+responsables du conflit, de voir quelles concessions il pouvait faire
+aux protestants. Le dernier survivant du triumvirat tint à honneur de ne
+pas se dédire. À sa première rencontre avec Condé, il lui refusa si net
+le rétablissement de l'Édit de janvier que le jeune Prince, impatient de
+sa captivité, consentit à débattre et finit par accepter des clauses
+moins avantageuses[389]. L'Édit de pacification d'Amboise (19 mars 1563)
+octroya la liberté de conscience aux réformés dans tout le royaume, mais
+restreignit la liberté de culte à certains lieux ou à certaines
+personnes. Les seigneurs hauts justiciers, avec leurs familles et leurs
+sujets, et les seigneurs ayant fief, avec leur famille seulement, en
+jouiraient dans leurs maisons; l'ensemble des fidèles, dans une ville
+par bailliage, où il leur serait loisible d'avoir des temples dans les
+faubourgs. Et même dans la vicomté et prévôté de Paris, il n'y aurait
+d'autre exercice que du catholicisme. Ainsi les droits en matière
+religieuse étaient localisés et hiérarchisés. Les hauts justiciers
+pouvaient admettre leurs sujets à leurs cérémonies domestiques, ce que
+les simples fieffés ne pouvaient pas faire. Le reste des nobles, les
+gens des villes et les paysans, à moins que ceux-ci ne fussent sujets
+d'un haut justicier, étaient obligés d'aller chercher souvent très loin
+un temple ou une assemblée de prière. Les gentilshommes qui défendaient
+Orléans acceptèrent, par lassitude et préjugé de distinction sociale, ce
+compromis que les ministres réfugiés dans la place avaient unanimement
+condamné[390]. Les chefs spirituels prévoyaient sans doute que la
+Réforme, cantonnée et, pour ainsi dire, parquée, n'aurait plus de
+pouvoir rayonnant, chacun de ses foyers étant isolément trop faible.
+Coligny, arrivé aussitôt après la conclusion de la paix, blâma Condé
+d'avoir fait «la part à Dieu», une petite part et d'avoir ruiné plus
+d'églises «par ce trait de plume que toutes les forces ennemies n'en
+eussent pu abattre en dix ans»[391]. Calvin le traitait de «misérable»
+qui avait trahi «Dieu en sa vanité»[392]. La faute était en effet de
+conséquence dans le présent et pour l'avenir. L'aristocratie du parti
+semblait s'être désintéressée de la cause commune. Se réserver la pleine
+jouissance du culte, continuer à occuper les plus hautes charges et les
+premières dignités de l'État et consentir qu'une grande partie des
+habitants des villes et des campagnes fût privée de la liberté la plus
+chère, c'était montrer peu de zèle pour les humbles et les petits et
+proclamer dans l'unité de foi l'inégalité des conditions. Le
+protestantisme apparut aux masses simplistes comme la religion de la
+haute noblesse, un nouveau privilège. Le recrutement par en bas se
+ralentit[393].
+
+ [Note 389: _Mémoires de Condé_, IV, p. 311.]
+
+ [Note 390: _Calvini Opera omnia_, XIX, col. 681 et la note 2.]
+
+ [Note 391: _Histoire ecclésiastique_, II, p. 335.]
+
+ [Note 392: Calvin à Soubise, 5 avril 1563. _Calvini Opera omnia_,
+ t. XIX, col. 686.--Cf. le même à Bullinger, col. 690.]
+
+ [Note 393: Mariéjol, _Histoire de France de Lavisse_, t. VI. I, p.
+ 74-75.]
+
+Catherine sortait indemne d'une expérience où sa fortune avait couru
+tant de risques. Femme et étrangère, elle avait, sous un roi enfant,
+entrepris d'inaugurer la tolérance dans un pays où les prisons
+regorgeaient d'hérétiques et en un temps où persécuteurs et persécutés,
+s'accusant mutuellement d'hérésie, professaient tous qu'elle était
+punissable, même de mort. C'est sa gloire--une gloire qu'il ne faut pas
+lui dénier--d'avoir conçu ce dessein et de l'avoir poursuivi, malgré les
+menaces et les dangers. Mais elle n'avait prévu ni les effets ni les
+réactions de sa politique généreuse. Aussi fut-elle surprise par
+l'explosion des haines et des exigences. Confiante à l'excès dans ses
+moyens et persuadée qu'il lui suffisait de parler pour convaincre, elle
+pensait diriger les événements, et ce fut les événements qui la
+menèrent. De son propre aveu fait en une heure de sincérité, elle y
+pourvoyait au jour la journée. C'était encore trop dire; en réalité elle
+ne savait qu'ajouter une nouvelle concession à la concession déjà faite,
+sans pouvoir, ou, peut-être même, en un très court moment, sans vouloir
+dire aux réformés: «Vous n'irez pas plus loin». Les chefs catholiques,
+prenant l'offensive, la mirent en demeure de choisir entre les deux
+religions. Que fût-il advenu d'elle, si Condé, accourant à son appel,
+l'avait conduite dans son camp et placée à la tête des troupes
+protestantes? Son bonheur la sauva de ce risque. Le retour forcé de
+Fontainebleau à Paris fut son chemin de Damas; il lui révéla l'avenir du
+catholicisme. C'était la fin, sans retour possible, des colloques
+qu'elle présidait solennellement avec le Roi, des apparitions aux
+prêches, des entretiens familiers avec Bèze et Pierre Martyr, des
+mascarades mitrées de Charles IX et des démonstrations iconoclastes du
+duc d'Orléans. Elle avait éprouvé la force des masses et des grands
+corps de l'État et leur attachement passionné à l'Église traditionnelle.
+Mais si elle traita désormais les protestants en minorité dissidente et
+renonça aux complaisances, elle continua longtemps encore à pratiquer
+ses principes de modération et de tolérance.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+L'EXPÉRIENCE ET L'ÉCHEC DE LA POLITIQUE MODÉRÉE
+
+
+Catherine était une femme heureuse; le hasard et le fanatisme l'avaient
+d'eux-mêmes si bien servie qu'elle n'aurait pu souhaiter un dénouement
+plus favorable. Ses rivaux de pouvoir, le roi de Navarre et le duc de
+Guise, étaient morts[394], laissant pour chefs de leur maison deux
+enfants, Henri de Bourbon et Henri de Lorraine, celui-ci âgé de treize
+ans et celui-là de neuf. Le dernier des triumvirs, Montmorency,
+vieillissait assoupli par sa mésaventure de Dreux. Condé était las des
+batailles et désireux de reprendre à la Cour la place d'Antoine de
+Bourbon. La Reine-mère, forte de l'affaiblissement des partis, gouverna
+le royaume pendant quatre ans, avec une pleine autorité, non sans
+troubles, mais sans révolte.
+
+ [Note 394: Ce n'est pas une raison suffisante pour insinuer
+ qu'elle pourrait bien avoir été la complice de Poltrot de Méré, en
+ vertu du dangereux adage: _Is fecit cui prodest_, comme le fait
+ dans cette oeuvre sombre: _De quelques assassins_, 2e éd., Paris,
+ 1912, p. 84 et suiv., l'historien élégant, distingué et
+ d'ordinaire si bienveillant des diplomates, des gentilshommes et
+ des créoles de l'ancienne France, M. Pierre de Vaissière.]
+
+Cette période d'accalmie est, semble-t-il, le moment le mieux choisi
+pour la voir à l'oeuvre et la bien juger. Avant, c'est l'essai orageux
+d'un régime de tolérance; après, c'est une longue guerre d'extermination
+contre les protestants, deux crises d'illusion et de haine, où elle
+s'est peut-être montrée meilleure ou pire que nature. Mais durant sa
+paisible possession du pouvoir de 1563 à 1567, rien ne l'empêchait ni ne
+la détourna d'être elle-même. La façon dont elle dirigea les affaires
+selon ses principes ou ses intérêts peut donner une idée suffisamment
+juste, sous les réserves d'ailleurs que ce genre d'appréciations
+comporte, de son intelligence politique et de son système de
+gouvernement.
+
+La première guerre de religion avait eu déjà le caractère international
+de celles qui suivirent. Catholiques et huguenots avaient appelé à
+l'aide leurs coreligionnaires de tous pays. Mais ce recours, ainsi qu'on
+s'en aperçut, était dangereux. Pour s'assurer l'appui du duc de Savoie,
+Emmanuel-Philibert, Catherine dut échanger Turin, Chieri, Villeneuve
+d'Asti, Chivasso, que le traité du Cateau-Cambrésis avait laissés
+provisoirement à la France, contre Pérouse et Savillan, qui valaient
+beaucoup moins (traité de Fossano, 2 novembre 1562). Il lui en coûta, du
+moins on veut le croire, de resserrer encore les possessions d'entre
+monts, porte ouverte sur cette Italie où l'attirait le mirage de
+Florence et d'Urbin. Dans une lettre à Bourdillon, gouverneur du
+Piémont, elle s'excusait presque de cet abandon sur la durée des
+troubles et sur le besoin qu'elle avait de trois mille hommes de pied et
+de deux cents chevaux promis par le duc de Savoie[395].
+
+Les huguenots, par même nécessité, avaient fait pis: ils avaient
+introduit les Anglais dans le royaume. Élisabeth s'était fait livrer la
+place forte du Havre, contre un secours d'hommes et d'argent. Et
+maintenant, la paix faite, elle prétendait la garder si Condé et Coligny
+ne tenaient pas l'engagement pris à Hampton-Court (20 septembre 1562) de
+lui faire recouvrer dans le plus bref délai possible «sa ville» de
+Calais. Or, le traité du Cateau-Cambrésis de 1559 n'obligeait la France
+à restituer Calais à l'Angleterre que dans huit ans, et même stipulait
+pour toute sanction, en cas de retard, autant dire de refus, le paiement
+d'une indemnité de 500 000 couronnes. Les chefs protestants comprirent
+un peu tard qu'ils avaient été bien imprudents, pour ne pas dire
+criminels, de promettre cette rétrocession avant terme, ou même à terme.
+Condé, en avisant Élisabeth de la signature prochaine de la paix, la
+louait intentionnellement d'avoir, au début de la guerre, protesté que
+«aultre occasion ne vous a menée à nous favoriser que le seul zelle que
+vous portez à la protection des fidelles qui désirent la publicacion de
+la pureté de l'Évangile»[396]. Mais Élisabeth repoussa bien loin ces
+suggestions de politique désintéressée et rappela brutalement les
+clauses d'Hampton-Court; elle voulait Calais en échange du Havre.
+
+ [Note 395: Catherine à Bourdillon, gouverneur du Piémont, 17
+ juillet 1562, _Lettres_, t. I, p. 359. Le maréchal de Brissac que
+ Bourdillon avait remplacé, avait demandé son rappel pour ne pas
+ être obligé d'exécuter les clauses du traité du Cateau-Cambrésis.
+ Catherine lui fit donner, en compensation, le gouvernement de
+ Picardie.--De Ruble, _Le Traité de Cateau-Cambrésis_, 1889, p.
+ 55-56, dit à tort que la France céda aussi Pignerol. «Par l'advis
+ de tout le Conseil du Roy monsieur mon fils, écrit Catherine, nous
+ sommes contentez de _prandre_ Pinerol, La Perouse et Savillan,
+ avec les antiens finages et territoires.»]
+
+ [Note 396: Lettre écrite d'Orléans le 8 mars 1563, Duc d'Aumale,
+ _Histoire des princes de Condé pendant les_ XVIe _et_ XVIIe
+ _siècles_, 1889, t. I app., p. 405.]
+
+Catherine n'eut garde de s'interposer tout de suite entre les anciens
+alliés. Elle laissa partir sans pouvoirs Bricquemault, un brave
+capitaine huguenot, que Condé et Coligny envoyaient en Angleterre
+proposer au nom du parti la restitution de Calais, à l'échéance fixée
+par le traité du Cateau-Cambresis. Il revint sans avoir rien obtenu. Il
+expliqua naïvement à la Reine-mère que s'il avait été libre d'offrir
+comme otages son fils, Henri d'Orléans ou le prince de Navarre ou le duc
+de Guise, il aurait certainement réussi à conclure l'accord. Elle
+s'amusa de ce diplomate si généreux et lui conseilla d'aller prendre du
+repos en sa maison. Et cependant, dit-elle, «nous ne perdrons point le
+temps»[397]. Elle était bien résolue à garder Calais et à reprendre Le
+Havre. Jusque-là Charles IX s'était borné à écrire à Élisabeth en termes
+amicaux que la paix étant rétablie entre ses sujets de diverses
+religions l'occupation du Havre était désormais sans objet (30 avril).
+Quand les rapports entre les protestants et les Anglais furent
+suffisamment tendus, il intervint directement. Catherine délégua en
+Angleterre un tout jeune secrétaire d'État, le sieur d'Alluye, qui parla
+très haut comme elle l'espérait. Élisabeth, irritée de ses bravades, se
+serait oubliée jusqu'à écrire en France qu'elle avait pris et gardait Le
+Havre, «non pour le motif de la religion», «mais bien pour se venger de
+ce royaume de France et des injures et des torts qu'on lui avait
+faits... et pour s'indemniser» de Calais, «qui était son droit»[398].
+
+ [Note 397: Middlemore, agent d'Élisabeth en France, à Cecil,
+ secrétaire d'État de la Reine (17 mai), Duc d'Aumale, _Histoire
+ des princes de Condé_, t. I. app., p. 497.]
+
+ [Note 398: Middlemore à Cecil du 19 juin 1563, _Ibid._, I, p.
+ 497.]
+
+Cette lettre, authentique ou non, exprimait si bien ses vrais
+sentiments, qu'elle indisposa beaucoup de huguenots. Condé, avec nombre
+de gentilshommes de la religion, rejoignit l'armée royale sous les murs
+du Havre. La tranchée était à peine ouverte que la place capitula (28
+juillet 1563). Après le départ de cette garnison étrangère, Catherine
+fit arrêter (5 août) l'ambassadeur anglais, Throcmorton, qui, pendant la
+guerre civile, avait passé au parti protestant et qu'Élisabeth chargeait
+_in extremis_ de négocier la confirmation du traité du Cateau-Cambrésis.
+Du château de Gaillon où elle s'était installée chez le cardinal de
+Bourbon pour suivre les opérations du siège, elle mena le Roi en son
+parlement de Rouen, et dans la séance même où Charles IX se déclara
+majeur, le Chancelier proclama les Anglais déchus par une agression sans
+motifs de tous les droits qu'ils pouvaient prétendre sur Calais (17
+août). Élisabeth, intimidée par la décision du gouvernement et par
+l'accord des partis, se réduisit à l'indemnité de 500 000 couronnes,
+mais sans succès, et, après un long marchandage, elle finit par accepter
+120 000 couronnes que Charles IX lui offrait «à titre d'honnesteté et de
+courtoisie». Calais était définitivement acquis à la France (traité de
+Troyes, 12 avril 1564).
+
+Catherine se flattait de régler avec le même bonheur les querelles
+religieuses.
+
+Pour s'assurer le surcroît d'autorité que les hommes du temps
+attribuaient aux ordres du roi donnés par le roi même, et probablement
+aussi pour ruiner les prétentions de Condé à la lieutenance-générale,
+elle émancipa son fils. L'ordonnance de Charles V fixait à quatorze ans
+la majorité des rois de France, et Charles IX n'en avait que treize;
+mais le Conseil, sollicitant ce texte dans le sens le plus favorable,
+arrêta qu'il signifiait l'entrée dans la quatorzième année. Le
+Chancelier avait fait aussi décider que l'inauguration du pouvoir
+personnel se ferait non au parlement de Paris, mais à celui de Rouen,
+sous prétexte que tous les parlements de France étaient des «classes»
+régionales du Parlement du roi. En fait, il voulait éviter les
+remontrances de la première Cour du royaume sur la déclaration
+confirmative de l'Édit d'Amboise, qui devait être jointe à l'acte de
+majorité.
+
+Charles se rendit processionnellement (17 août) au Parlement, accompagné
+de la Régente, des princes, du Connétable, des maréchaux de France et de
+beaucoup de seigneurs et autres conseillers en son Conseil[399]. Il prit
+place en son siège royal, ayant à sa droite sa mère, son frère Henri et
+les princes du sang, et à sa gauche les cardinaux de Châtillon et de
+Guise. Les portes ayant été closes, il dit que Dieu lui ayant fait la
+grâce de pacifier son royaume et d'en chasser les Anglais, il était venu
+en cette ville pour faire entendre «qu'ayant atteint l'aage de majorité,
+comme j'ay à présent, que je ne veux plus endurer que l'on use en mon
+endroit de la désobeyssence que l'on m'a jusques ici portée depuis que
+ces troubles sont encommencez». Il ordonnait à ses sujets de garder son
+Édit de paix, sous peine «d'estre chastiez comme rebelles» et leur
+interdisait à tous petits ou grands (fussent ses frères) d'avoir sans
+son congé intelligence au dehors avec les princes amis ou ennemis et de
+«faire cueillette ny lever argent» en son royaume sans son exprès
+commandement.
+
+ [Note 399: Dupuy, _Traité de la majorité de nos rois et des
+ régences du royaume_, Paris, 1655, p. 356 sqq.]
+
+Le Chancelier, après avoir amplifié les défenses royales et annoncé
+l'incorporation de Calais au domaine, loua la sagesse de Charles V, qui,
+sans «muer les lois de nature ne faire sage avant le temps celuy qui ne
+le peut estre», avait voulu, par cette sainte ordonnance, mettre fin aux
+régences toujours et partout fécondes en troubles et en désastres, comme
+on le voit dans toutes les histoires». Le Roi était maintenant majeur,
+mais, ajouta-t-il, je ne craindray point à dire en la présence de Sa
+Majesté, (car il le nous a ainsy dict) qu'il veut estre réputé majeur en
+tout et partout, et à l'endroict de tous, fors et excepté vers la Royne
+sa mère, à laquelle il réservoit la puissance de commander.
+
+L'Hôpital ne laissa pas échapper l'occasion, qu'il eût pu choisir plus
+opportune, de faire la leçon aux magistrats. Il leur reprocha de se
+mettre au-dessus des ordonnances, et leur enjoignit d'appliquer les lois
+«sans affection et passion». Il les reprit rudement de leur partialité,
+leurs injustices, leur avidité[400].
+
+ [Note 400: _Id._, _ibid._, p. 376.--Dufey, _Oeuvres complètes de
+ Michel de l'Hospital, chancelier de France_, 1824, t. II, p. 67
+ sqq.]
+
+Après la réponse du premier président, la cérémonie de «l'hommage et
+reconnaissance», «tels que les sujets la doivent à leur roy», commença.
+
+La Reine-mère déclara qu'elle remettait aux mains de Sa Majesté
+l'administration du royaume. Elle fit quelques pas vers son fils.
+Charles IX descendit de son trône, le bonnet à la main, «et luy faisant
+ladite dame, une grande révérence et le baisant, ledit seigneur luy a
+dit qu'elle gouvernera et commandera autant ou plus que jamais».
+
+Après elle, le duc d'Orléans, le prince de Navarre, Condé et les autres
+princes du sang, les cardinaux, les grands officiers et les seigneurs
+présents s'approchèrent du jeune Roi, qui s'était rassis en son siège
+royal, «et luy ont faict chacun une grande révérence jusque près de
+terre luy baisant la main».
+
+Les portes furent alors ouvertes, et le Chancelier fit lire une
+déclaration datée de la veille, qui confirmait l'Édit de pacification et
+ordonnait à tous les habitants des villes et des campagnes qui avaient
+des armes en mains de les déposer. Seuls les gentilshommes étaient
+autorisés à en garder dans leurs maisons, mais il leur était défendu de
+porter ou faire porter par leurs gens dedans les villes et par les
+champs «aucune hacquebute (arquebuse), pistole ne pistolet». Il n'y
+avait d'exception que pour les soldats du roi.
+
+Contrairement à l'habitude du temps, le gouvernement ne licencia pas
+toutes les troupes levées pendant la guerre; il retint une partie des
+gens de pied, qu'il distribua en un corps de huit enseignes, les
+_enseignes de la garde du roi_, dont Catherine fit mestre de camp
+Charry, que le brave Monluc lui recommandait pour sa bravoure et sa
+fidélité. C'est l'origine du régiment des gardes-françaises[401]. Le Roi
+seul restait en force pour faire la loi aux partis.
+
+Le parlement de Paris, qui se regardait comme «la première de toutes les
+Cours du royaume, la Cour des pairs et le lit de la justice du roi», fut
+blessé de l'acte accompli à Rouen. Il refusa d'enregistrer la
+Déclaration de majorité et remontra qu'en confirmant l'Édit de
+pacification, elle semblait lui donner le caractère d'une loi
+perpétuelle, ce qui allait à reconnaître l'existence de deux religions.
+Il sollicita pour les Parisiens la faveur de porter les armes qu'ils
+avaient prises «pour la nécessité du temps, pour les affaires du roy et
+par son commandement»[402].
+
+Charles IX reçut les remontrances «de fort bonne grâce», mais ordonna de
+passer outre. La Cour multiplia les difficultés et mit entre autres
+conditions à son obéissance la dispense de désarmer. Le Roi finit par se
+fâcher. Les députés du Parlement qu'il fit venir à Meulan (24 septembre)
+ne cachèrent pas à leurs collègues qu'il avait montré quelque «mauvaise
+estime et malcontement de sadite Cour», mais ce n'était pas assez dire.
+Comme on le sait par d'autres témoignages, il parla haut et clair. «...
+A ceste heure que je suis en ma majorité, je ne veux plus que vous vous
+mesliez que de faire bonne et briève justice à mes subjets. Car les rois
+mes prédécesseurs ne vous ont admis au lieu où vous estes tous que pour
+cest effet... et non pour vous faire ny mes tuteurs ny protecteurs du
+royaume ny conservateurs de ma ville de Paris. Car vous vous estes faict
+accroire jusques icy qu'estiez tout cela»[403]. Le Parlement céda (28
+septembre).
+
+ [Note 401: Susane, _Histoire de l'ancienne infanterie française_,
+ t. I, 1849, p. 155-156.]
+
+ [Note 402: Dupuy, p. 407.]
+
+ [Note 403: Floquet, _Histoire du Parlement de Normandie_, t. III,
+ p. 5.]
+
+Catherine affecta de croire, et peut-être croyait-elle en effet, que les
+triumvirs avaient pris les armes sans raison. Jamais elle ne convint
+qu'elle eût mis le catholicisme en péril par son système de laisser
+faire. Dans une lettre de sa main à un de ses confidents d'alors, Artus
+de Cossé, sieur de Gonnor (19 avril 1563), elle parlait avec quelque
+orgueil de ce qu'elle avait «si byen comensé à Saynt-Jermain», et avec
+dédain de la paix d'Amboise «qui n'é pas plus aventageuse--elle entend
+pour les catholiques--que l'édit de jeanvyer». Ce n'est pas sa faute si
+les reîtres, qui ne sont pas encore payés, foulent le royaume et si les
+Parisiens sont mis à contribution[404], mais bien celle des hommes (les
+Guise) qui ont voulu «fayre les roys». Elle ajoutait fièrement: «... Si
+l'on ne m'empesche encore, j'espère que l'on conestra que lé femme aunt
+milleur volonté de conserver le royaume que seulx qui l'ont mis an
+l'état en quoy yl est et vous prie que seulx qui en parleront leur
+montrer sesi, car s'et la vérité diste par la mère du roy qui n'ayme que
+luy et la conservation du royaume et de ses sugés»[405].
+
+ [Note 404: Le gouvernement se procura des fonds par les expédients
+ d'usage: taxe sur les plaideurs, procès aux financiers, dont
+ quelques-uns furent mis à mort et les autres condamnés à de fortes
+ amendes, aliénation des biens du clergé pour la valeur de 3
+ millions de livres de revenu.--Estienne Pasquier, _Oeuvres_, 1723,
+ t. II, col. 108-110.]
+
+ [Note 405: _Lettres de Catherine_, t. II, p. 17.]
+
+Elle était impatiente de tout apaiser. La ville de Paris était un foyer
+de fanatisme dont les épreuves de la guerre avaient attisé l'ardeur.
+Elle vénérait comme un martyr de la foi le duc de Guise assassiné sous
+Orléans, et sa compassion se tournait en furie contre les huguenots. Le
+jour de l'exécution de Poltrot, que le Parlement avait condamné à être
+tenaillé au fer rouge en quatre endroits et puis tiré à quatre chevaux,
+la populace se saisit de ces quartiers de chair humaine, les traîna par
+les rues et les dépeça (18 mars 1563). Le lendemain se firent dans un
+sursaut d'émotion les obsèques solennelles du héros populaire, dont le
+cercueil traversait Paris à destination du château patrimonial des Guise
+à Joinville. Le Corps de ville conduisait le deuil qu'un immense cortège
+accompagnait: gentilshommes, délégations des Cours souveraines, clergé
+des paroisses, moines de tous ordres et de toute robe, arquebusiers de
+la milice bourgeoise «portant la harquebouse sous l'aisselle», piquiers
+«tenans leurs piques par le fer en les traînant après eulx», enseignes
+avec «leurs enseignes ployées sur l'épaule, le fer contre bas»,
+bourgeois ayant à la main des torches à leurs armes, prévôts, échevins,
+conseillers de ville, notables en robe noire montés sur des mulets. A
+Notre-Dame, Jacques le Hongre, un prédicateur fameux par ses attaques
+contre les hérétiques, prononça l'oraison funèbre parmi les «pleurs et
+lamentations» des assistants[406]. Après la paix, malgré l'Édit, les
+Parisiens ne se pressèrent pas de désarmer. Un autre tribun de la
+chaire, Artus Désiré, interprétait à sa façon le conseil du Christ à ses
+apôtres: «_Qui non habet gladium vendat tunicam et emat_. (Que celui qui
+n'a pas de glaive vende la tunique pour en acheter un).»
+
+Ce fut en ce milieu surchauffé que Catherine, avec une imprudence
+généreuse, tenta un premier essai de réconciliation, espérant, comme
+elle l'expliquait à la duchesse de Savoie, que l'exemple parti de la
+capitale «apporteret l'entier repos par tout le royaume»[407].
+
+ [Note 406: Robiquet, _Histoire municipale de Paris depuis les
+ origines jusqu'à l'avènement de Henri III_, 1880, p. 557-560.]
+
+ [Note 407: _Lettres de Catherine de Médicis_, 11 juin 1563, t. II,
+ p. 57.]
+
+Au moment de mener huguenots et catholiques contre les Anglais du Havre,
+la veille de la Fête-Dieu (juin 1563), elle alla donc avec Charles IX
+coucher à Paris chez le prince de Condé, et, pour tâter l'opinion,
+traversa la ville en compagnie du chef des protestants. Le peuple,
+écrit-elle à cette confidente, fit «demostration que d'aystre bien ayse
+de nous voyr tous». Déjà elle remerciait Dieu «que ne auret plus (il n'y
+aurait plus) de defiense ny de ynymitié entre ledit prinse et sete
+vile». Mais le lendemain, quand, après la procession, elle repartit pour
+Vincennes avec son hôte, elle s'aperçut qu'elle s'était réjouie trop
+tôt. La princesse de Condé, qui avait pris les devants «en neun (un)
+coche», croisa hors des portes une troupe de cinq cents Parisiens à
+cheval, qui s'étaient postés là «en narmes (armes) pour se monstrer au
+Roy». Ils tuèrent, à sa portière, le capitaine huguenot Couppé, à qui
+ils avaient peut-être des raisons particulières d'en vouloir, et la
+laissèrent fuir ou la manquèrent. Le Roi et sa suite arrivèrent
+immédiatement après le meurtre. Condé, croyant à un guet-apens dressé
+contre sa femme et contre lui par la duchesse de Guise et le cardinal de
+Lorraine, menaça de quitter Paris et la Cour. La Reine eut beaucoup de
+peine à le calmer. «Velà, Madame, ajoutait Catherine, come quant je
+pense aystre aur (hors) de ses troubles, je veoy qu'i semble qu'il y a
+je ne sé quel malheur qui nous y remest». Toutefois elle ne désespérait
+pas--elle ne désespère jamais--d'y «donner si bon hourdre (ordre) que
+avent qu'i (ils) comenset plus grans, que je leur coupperé chemin»[408].
+Quelques jours après, elle annonçait à la duchesse qu'elle avait réussi
+non sans peine, à réconcilier le prince de Condé avec le duc de Nemours
+et le cardinal de Guise et à les faire embrasser. Elle espérait qu'ayant
+«rapoynté ses (ces) grans», «le demeurant se meyntiendra en pays
+(paix)»[409].
+
+ [Note 408: _Ibid._, p. 57.]
+
+ [Note 409: 25 (et non 21) juin 1563, _Lettres_, II, p. 62:
+ aujourd'hui «qui ayst le lendemeyn de la Saynt-Jean».]
+
+Le mestre de camp de la garde du roi, Charry, fort de la faveur de
+Catherine et catholique ardent, refusait d'obéir au colonel général de
+l'infanterie française, d'Andelot, qui, révoqué pendant la guerre, avait
+été depuis rétabli dans sa charge. Le 1er janvier 1564, comme il passait
+de grand matin sur le pont Saint-Michel, accompagné de son lieutenant et
+du capitaine La Tourette, il fut assailli par Chastelier-Portaut, le
+guidon (porte-enseigne) de l'Amiral, par Mouvans, le chef des huguenots
+du Midi, et un soldat. Avant qu'il eût eu le temps de dégainer,
+Chastelier-Portaut «luy donna un grand coup d'espée dans le corps et la
+luy tortilla par deux fois dans ledict corps, afin de faire la plaie
+plus grande»[410]. Charry et la Tourette morts, les assassins filèrent
+par le quai des Augustins et, au delà de la porte de Nesle, trouvèrent
+des chevaux qui les attendaient et s'enfuirent.
+
+ [Note 410: Brantôme, t. V, p. 345.--Autres références dans
+ _Lettres_, t. II, p. 136 et les notes.]
+
+C'était probablement une vendetta. Charry avait, quatorze ans
+auparavant, tué le frère de Chastelier-Portaut. À Paris l'impression fut
+vive. Les catholiques accusèrent d'Andelot et l'Amiral d'avoir dressé
+l'entreprise pour se débarrasser d'un adversaire. Catherine n'oublia
+jamais le meurtre de ce bon serviteur, mais elle jugea dangereux d'en
+rechercher trop curieusement les complices[411].
+
+ [Note 411: L'ambassadeur d'Espagne Chantonnay, avec ses partis
+ pris habituels, accusait Catherine d'indifférence et presque de
+ complicité. _Lettres_, II, p. 136, note 1.]
+
+A quelques jours de là, elle régla une querelle de bien plus grande
+conséquence. Poltrot avait, spontanément ou à la torture, inculpé,
+disculpé et inculpé encore l'Amiral de participation à l'assassinat du
+duc de Guise, Coligny protesta (12 mars) contre les mauvais bruits qui
+couraient avec une brutale franchise. Il n'avait «jamais recherché,
+induit ni sollicité quelqu'un» à commettre ce crime «ni de paroles, ni
+d'argent, ni par promesses, par soy ni par autrui directement ni
+indirectement». Même après le massacre de Vassy, bien qu'il tînt et
+poursuivît le duc de Guise et ses adhérents «comme ennemys publics de
+Dieu, du roy et du repos de ce royaume», «[il] ne se trouvera qu'il ait
+approuvé qu'on attentât en ceste façon sur la personne d'iceluy». Mais
+ayant été ensuite «duement averti» que le duc de Guise et le maréchal de
+Saint-André «avoient attitré certaines personnes pour tuer Monsieur le
+prince de Condé, luy et le seigneur d'Andelot, son frère», «il confesse
+que depuis ce temps-là, quand il a ouï dire à quelqu'un que s'il peuvoit
+il tueroit ledit seigneur de Guise jusques en son camp, il ne l'en a
+destourné». Sincère jusqu'à l'imprudence, il écrivit à la Reine, que
+s'il se défendait d'être coupable, ce n'était pas «pour regret à la mort
+de Monsieur de Guyse, car j'estime que ce soit le plus grand bien qui
+puisse advenir à ce royaume et à l'Église de Dieu et particulièrement à
+moy et à toute ma maison»[412].
+
+ [Note 412: Delaborde, _L'Amiral de Coligny_, II, p. 230-234:
+ Protestation de Coligny du 12 mars et Mémoire apologétique du 5
+ mai 1563 rédigé en sa maison de Châtillon-sur-Loing.]
+
+Cette justification maladroite était d'un innocent, mais, si elle avait
+pu convaincre la mère, la femme et les enfants du mort, elle étalait
+contre lui une telle haine qu'elle devait les irriter autant qu'un aveu
+de complicité. Les Guise, aussitôt la paix faite, avaient demandé
+justice du crime en même temps qu'ils armaient pour en tirer vengeance.
+Des gentilshommes huguenots accoururent offrir leurs services à Coligny:
+il eut la sagesse de les engager à retourner en leurs logis. A la Cour,
+l'alarme fut chaude. Catherine crut à une nouvelle guerre civile. Elle
+évoqua l'affaire au Conseil. Mais plaignants et défenseurs exercèrent
+leur droit de récusation si rigoureusement qu'ils n'acceptaient d'autres
+juges que le Roi et la Reine-mère. A eux deux, ils ne voulurent pas
+connaître de l'affaire à fond. Charles IX, séant en son Conseil, arrêta
+que «toutes choses» seraient «remises d'icy à trois ans», et fit
+promettre aux deux parties «de ne se rien demander ny par justice ny par
+armes» pendant ce temps-là. Catherine s'était effacée pour laisser au
+jeune souverain le mérite de la décision. Elle n'était pas loin de crier
+au miracle. «Le Roy mon fils, écrit-elle à la duchesse de Savoie, de
+son propre movement, san que personne luy en dist ryen, a doné
+l'arrest... si bon que tout son Conseil ha dist que Dieu le feset parler
+et se sont aresté à set qu'il an na (ce qu'il en a) hordonné». Dieu
+l'avait inspiré comme autrefois Salomon en son jugement (janvier
+1564)[413].
+
+ [Note 413: _Lettres_, t. II, p. 128, du 5 au 10 janvier 1564.]
+
+La bonne volonté ne suffisait pas. La lutte avait duré un an et laissé
+après soi des habitudes de désordre, des colères, des rancunes, tout un
+héritage de haine. Les gens d'épée convertis au protestantisme n'avaient
+renié que de bouche l'esprit d'orgueil et de violence. Ils n'étaient ni
+patients, ni résignés, ni moins avides. La guerre leur avait fourni
+l'occasion de commencer la réforme religieuse à leur manière, qui fut de
+piller les trésors des églises et de se saisir des biens du clergé. En
+Poitou et dans d'autres régions où ils étaient nombreux et puissants,
+ils refusaient de rendre les bénéfices qu'ils avaient sécularisés. Les
+catholiques de leur côté assaillirent les réformés qui rentraient en
+leurs logis. Dans certaines provinces, des compagnies de massacreurs
+s'étaient organisées et, moyennant salaire, elles dépêchaient les gens
+désignés à leurs coups. Des magistrats étaient sinon les inspirateurs,
+du moins les témoins complaisants de ces forfaits. La Curée, gentilhomme
+protestant du Vendômois, qui avait offert ses services au commissaire du
+roi, Miron, pour arrêter les assassins, fut surpris et tué par eux sur
+les indications de ce même commissaire.
+
+Le gouvernement s'efforça d'imposer à tous l'observation de l'Édit
+d'Amboise. Le maréchal de Vieilleville fut envoyé à Lyon, en Dauphiné,
+Languedoc, et Provence, avec charge de recouvrer les places fortes dont
+les huguenots s'étaient emparés[414]. Le maréchal de Bourdillon alla
+mettre les catholiques de Rouen à la raison. Le parlement de Provence,
+qui se distinguait par son fanatisme, fut suspendu en masse et remplacé
+par une délégation du parlement de Paris (24 novembre). Le président de
+cette commission, Bertrand Prévost, sieur de Morsan, procéda si
+rigoureusement contre les catholiques factieux que 2 000 d'entre eux se
+réfugièrent dans le Comtat, pour se mettre à l'abri sous la protection
+du pape. Mais ils furent extradés et jugés[415].
+
+ [Note 414: Catherine à Soubise, _Lettres_, t. II, p. 33, 13 mars
+ 1563.--Cf. _ibid._, 2 juin, p. 50, et la note 2.]
+
+ [Note 415: Arnaud, _Histoire des protestants de Provence et du
+ Comtat-Venaissin_, t. I, 1884, p. 178, 180. La commission
+ autorisant les conseillers des parlements envoyés en mission est
+ dans Fontanon, t. IV, p. 274-276.]
+
+La Reine-mère écrivait aux lieutenants du roi, elle rappelait à
+Montmorency-Damville, gouverneur du Languedoc et catholique zélé, «de
+faire inviolablement observer» l'Édit de pacification. C'était, ajoutait
+Charles IX, «le seul establissement de la tranquillité public et pour
+ceste cause, il fault que vous qui estes gouverneur et qui sçavez en
+cela quelle est mon intention, que sans passion ni acception de personne
+ni de religion vous teniez mains à ce qu'il soit gardé et entretenu et
+que du premier qui y contreviendra la punition s'en fasse
+exemplaire»[416]. Catherine déclarait sans détour au nouvel ambassadeur
+d'Espagne, don Francès de Alava, successeur de Chantonnay, que la
+nécessité les avait contraints «de faire ung édict pour la conservation
+du royaume, lequel estoit sy utille que le roy», son fils, «ne se
+délibéroit pour quelque occasion que ce feust, le rumpre et violer; que
+partye du royaume avoit esté saulvé et par là il le falloit
+conserver»[417].
+
+Au XVIe siècle, l'organe essentiel de la volonté royale était le Conseil
+du roi, où l'on distinguait le Conseil privé, qui dirigeait
+l'administration, la justice et les finances du royaume, et le Conseil
+des affaires, une quintessence du premier, auquel étaient réservées les
+questions les plus importantes du dedans et du dehors[418]. Le Conseil
+du roi, à la fois conseil de délibération et conseil d'exécution,
+réunissait les fonctions que se partagent aujourd'hui le Conseil d'État,
+la Cour de Cassation et le Conseil des ministres. A cette époque les
+secrétaires d'État, qui furent à partir de Louis XIV les agents suprêmes
+du pouvoir central, n'étaient considérés encore que comme les
+expéditeurs des ordres du Conseil, et même quand ils assistaient aux
+réunions, ils ne délibéraient ni ne votaient. Quand certains d'entre eux
+y obtenaient séance et voix et se trouvaient ainsi associés aux actes du
+gouvernement, c'était par désignation particulière et non à titre de
+secrétaires d'État.
+
+ [Note 416: _Lettres_, t. II, p. 129-130, 8 Janvier 1564, et note
+ 2, p. 129.]
+
+ [Note 417: _Ibid._, p. 150, 26 février 1564.]
+
+ [Note 418: Le règlement du 21 décembre 1560, qui déterminait la
+ part de pouvoir de la Reine-Mère et du roi de Navarre (voir plus
+ haut, p. 91), semble distinguer quatre conseils: Conseil privé,
+ Conseil des affaires du matin, Conseil des parties, Conseil des
+ finances, mais quand on y regarde de près, on voit que le Conseil
+ des parties n'est qu'une «séance» du Conseil privé, et que le
+ Conseil des finances est une Commission préparatoire, une
+ «Direction» des finances, si l'on peut dire, chargée de préparer
+ les décisions financières à soumettre au Conseil privé.]
+
+L'autorité du Conseil se faisait sentir dans toutes les parties du
+royaume à tous les sujets du roi, de quelque condition et état qu'ils
+fussent. Aussi importait-il qu'en ces temps de passion religieuse, son
+impartialité ne pût être mise en doute. Catherine de Médicis y fit
+entrer des représentants des divers partis. Dans l'ensemble des listes
+du Conseil, de 1563 à 1567, on relève les noms de seize catholiques
+zélés: les cardinaux de Lorraine et de Guise, les ducs de Montpensier et
+de Nevers (Louis de Gonzague), le lieutenant général du roi en
+Bourgogne, Gaspard de Saulx-Tavannes, le futur garde des sceaux,
+Birague, etc.; de six protestants: Condé, les trois Châtillon,
+d'Estrées, La Rochefoucauld; et d'une vingtaine de modérés: le
+chancelier de L'Hôpital, le surintendant des finances, Artus de Cossé,
+sieur de Gonnor, l'évêque d'Orléans, Morvillier, Jean de Monluc,
+etc.[419]. Ces «politiques», comme on les appelait, à qui on peut
+joindre le Connétable et même le cardinal de Bourbon, ami personnel de
+Catherine, voulaient comme elle, par esprit d'humanité et dégoût des
+violences ou simplement pour le bien de l'État, appliquer l'Édit de
+pacification. Leur nombre, qui balançait celui de tous les autres
+conseillers, indique bien les tendances générales du gouvernement et son
+ambition de constituer la royauté en pouvoir supérieur aux partis, juge
+de leurs querelles et défenseur impartial de l'ordre public.
+
+ [Note 419: Noël Valois, _Le Conseil du roi aux XIVe, XVe et XVIe
+ siècles_; Paris, 1888, p. 193, 195, 196.]
+
+La composition de ce Conseil et les rapports de la Cour de France avec
+Rome auraient dû rassurer les réformés. Catherine avait forcé le pape
+Pie IV, en le menaçant d'un Concile national, à convoquer le Concile
+général, mais elle n'avait pas obtenu qu'il se tînt, comme le demandait
+aussi l'empereur Ferdinand, dans une ville du centre de l'Allemagne, où
+les protestants auraient pu aller et discuter en sûreté[420]. Au lieu
+d'un nouveau concile «libre et saint», de qui elle attendait un remède
+aux dissensions religieuses, elle avait dû accepter la reprise à Trente
+du Concile deux fois réuni et deux fois interrompu. Au moins aurait-elle
+voulu qu'il abolît certains abus, autorisât quelques pratiques nouvelles
+et surtout se gardât de préciser le dogme; concessions qu'elle croyait,
+à tort d'ailleurs, capables de ramener les dissidents. Ses ambassadeurs,
+le jour de la séance solennelle d'ouverture (26 mai 1562), insistèrent
+avec une cruauté moqueuse sur la corruption de l'Église. Le cardinal de
+Lorraine, qu'elle avait fait partir pour Trente, après le colloque de
+Poissy, avec une soixantaine d'évêques français, avait pour instructions
+de s'entendre avec les Allemands, qui, eux aussi, désireux de rétablir
+l'unité religieuse, réclamaient les plus larges réformes, et
+particulièrement les prières en langue vulgaire et le mariage des
+prêtres[421]. Les représentants de l'Église gallicane n'allaient pas
+jusque-là. Dans les _Articles de Réformation_ qu'ils soumirent au
+Concile, le 2 janvier 1563, ils se taisaient sur le célibat
+ecclésiastique et se contentaient qu'on permît aux fidèles, après
+l'office, de chanter en français des cantiques spirituels et les psaumes
+de David. Ils proposaient d'accorder aux laïques la communion sous les
+deux espèces et d'ôter les superstitions qui pouvaient s'être glissées
+dans le culte des images, les pèlerinages, les confréries, les
+indulgences.
+
+ [Note 420: Janssen, _L'Allemagne et la Réforme_, trad. de
+ l'allemand, par E. Paris, t. IV. Paris, 1895 p. 333.]
+
+ [Note 421: _Ibid._, p. 161-162.]
+
+Mais Français et Allemands se heurtaient au bloc des Italiens et des
+Espagnols, résolument hostiles à tout compromis. Le pape n'aimait pas
+l'Église gallicane, qui niait son infaillibilité, prétendait constituer
+dans l'unité catholique un corps à part, ayant ses libertés, coutumes et
+privilèges, et se montrait plus docile à la tutelle du roi qu'à
+l'autorité du Saint-Siège. Pendant un voyage du cardinal de Lorraine à
+Rome, les légats ripostèrent aux Articles de réformation de l'Église par
+un projet de «réformation des princes». Ils y revendiquaient pour les
+tribunaux ecclésiastiques le droit exclusif de juger les clercs,
+défendaient aux juges séculiers d'intervenir dans les causes
+spirituelles, matrimoniales, bénéficiales et d'hérésie, même si les
+juges d'Église consentaient à se dessaisir, menaçaient d'excommunication
+les souverains qui, sauf en cas de guerre contre les infidèles ou dans
+une extrême nécessité, lèveraient sur le clergé aucun impôt, taxe, péage
+ou subside. C'était remettre en question les conquêtes des rois de
+France, aidés de leurs parlements, sur la juridiction, l'administration
+et la propriété ecclésiastique. Les ambassadeurs relevèrent vivement
+cette attaque à peine déguisée contre le pouvoir royal, et quelque temps
+après ils se retirèrent à Venise. Charles IX, n'étant pas d'humeur à
+endurer que les Pères voulussent «rongner les ongles aux rois et
+croistre les leurs»[422], enjoignit à ses représentants de ne pas
+revenir à Trente avant que les légats eussent «réformé les articles» qui
+concernaient «ses droicts, usages, privilèges et authoritez et ceux de
+l'Église gallicane, pour n'en estre plus parlé ny mis aucune chose en
+controverse ou dispute»[423]. Catherine était très mécontente du
+Concile, qui trompait toutes ses espérances. Quand le cardinal de
+Lorraine revint de Trente, réformateur repenti et qui cherchait à Rome
+un appui pour sa maison en deuil, il demanda que les décrets du Concile
+fussent reçus comme loi de l'État. L'affaire fut débattue «en pleine
+compaignie» du Conseil du roi, «appellez les quatre presidens de sa
+Court de Parlement et ses advocatz et Procureur general» (22 février
+1564). Le Cardinal, irrité de l'opposition du Chancelier, son ancienne
+créature, lui dit qu'il était temps de déposer le masque (_larvam
+deponere_), c'est-à-dire de se déclarer pour la Réforme. L'autre
+répondit qu'il vît lui-même qui avait à Vassy violé l'Édit de janvier,
+d'où s'étaient ensuivies tant de funestes conséquences[424]. L'assemblée
+trouva dans les décrets, comme l'écrivait Catherine à l'évêque de
+Rennes, ambassadeur de France à Vienne, «tant de choses contraires» à
+l'autorité du Roi «et préjudiciables aux libertez et privilleges de
+l'Église gallicane» qu'il y avait été «advisé et résolu» de surseoir à
+leur enregistrement par les Cours souveraines «encore pour quelque
+temps»[425]. Ce quelque temps dura toujours.
+
+ [Note 422: [Dupuy] _Instructions et lettres des rois très
+ chrestiens et de leurs ambassadeurs concernant le Concile de
+ Trente..._, 1654, p. 479, Saint-Silvain. 28 août 1563.]
+
+ [Note 423: Ibid., p. 538, Monceaux, 9 nov. 1563.]
+
+ [Note 424: Bèze à Bullingerr, _Calvini Opera omnia_, t. XX col.
+ 262-263.]
+
+ [Note 425: Catherine à l'évêque de Rennes, _Lettres_, II, p.
+ 153-154, 28 fév. et X, p. 128-129, 7 févr.--Hubert Languet,
+ _Arcana soeculi sexti decima... epistulae secretae_, II, p.
+ 286-287, 6 mars 1564, dit pour quelles raisons le Conseil repoussa
+ l'enregistrement. L'ajournement fut un expédient pour ménager
+ l'amour-propre du Cardinal.]
+
+Les privilèges de l'Église gallicane aidaient à couvrir les agissements
+de la politique modérée. Pie IV ayant cité par devers lui les sept
+archevêques ou évêques d'Aix, Uzès, Valence, Oloron, Lescar, Chartres et
+Troyes comme suspects d'hérésie, le Roi repoussa la prétention de la
+Cour romaine d'évoquer directement la cause sans passer par la
+juridiction intermédiaire des prélats et métropolitains français[426].
+Il protesta avec plus de vigueur encore quand le Pape menaça la reine de
+Navarre, Jeanne d'Albret, de la déposer et la priver de ses États si
+elle ne comparaissait pas dans six mois en personne ou par procureur à
+Rome pour se purger du crime d'hérésie[427]. Catherine chargea le sieur
+d'Oysel de faire entendre au Pape «qu'il n'a nulle auctorité et
+juridiction sur ceulx qui portent tiltre de roy ou de royne et que ce
+n'est pas à luy de donner leurs Estats et royaumes en proye au premier
+occupant et mesmement (surtout) de ladicte royne de Navarre, qui a la
+meilleure partie de ses biens en l'obéissance du Roy mon dict sieur et
+filz»[428]. Pie IV n'osa passer outre. Jeanne d'Albret, dans une lettre
+à la Reine-mère, confessait «ne jamais pouvoir recognoistre ceste digne
+faveur dernière et couronnant toutes les autres» et se disait impatiente
+d'aller la trouver en quelque part qu'elle fût pour lui «baiser les
+pieds de meilleure affection qu'au pape»[429].
+
+ [Note 426: _Lettres_, II p. 119 et la note 1.]
+
+ [Note 427: Bordenave, _Histoire de Béarn et Navarre_, publiée par
+ Paul Raymond (_Soc. Hist. France_), 1873, p. 120-122.]
+
+ [Note 428: _Lettres_, II, p. 119, 13 déc. 1563.]
+
+ [Note 429: _Ibid._, p. 120, note.]
+
+Les puissances catholiques étaient scandalisées de l'attitude du
+gouvernement français. Les ambassadeurs du Pape, de l'Empereur, du roi
+d'Espagne et du duc de Savoie arrivèrent ensemble à Fontainebleau où se
+trouvait la Cour, pour demander au Roi «comme par un commun accord» de
+faire observer par toute la France les décrets du Concile de Trente, de
+changer l'Édit de pacification, de punir les fauteurs des derniers
+troubles et les meurtriers du duc de Guise. Ils l'invitèrent à un
+congrès de princes et d'ambassadeurs chrétiens, qui se tiendrait à Nancy
+pour aviser aux moyens d'extirper les hérésies (12 février 1564).
+Charles IX répondit--on reconnaît le style de sa mère--que son intention
+était de vivre et de faire vivre son peuple selon l'ancienne et louable
+coutume tenue et observée en l'Église romaine, mais qu'il avait été
+forcé de faire la paix «pour déchasser les ennemis du royaume» et qu'il
+ne pouvait sans «rechute de guerre» rompre son Édit de pacification. Il
+s'excusait donc d'aller à Nancy (26 février)[430].
+
+Mais justement pour résister à cette pression du dehors, Catherine ne
+devait pas être suspecte aux catholiques français de complaisance pour
+les huguenots. Elle avait vu l'attachement des grands corps de l'État et
+de la masse de la nation à l'Église traditionnelle. C'était une
+constatation dont un esprit réaliste comme le sien tint désormais un
+très grand compte. L'Édit contenait un maximum de concessions qu'elle
+jugeait dangereux de dépasser. Les chefs protestants s'étaient imaginés
+à tort que, la guerre finie, elle recommencerait à tout tolérer comme à
+Saint-Germain. Le prince de Condé faisait «tous les jours prescher
+dedans la mayson du Roi»[431]. La duchesse de Ferrare avait aussi
+converti son logis à Paris et à Fontainebleau en lieu de culte[432].
+C'était, remarque Chantonnay, vouloir que le Roi souffrît en sa Cour ce
+que les hauts justiciers n'étaient pas autorisés à permettre en leurs
+maisons. Catherine attendit patiemment que Condé, très occupé d'une de
+ses filles d'honneur, renonçât de lui-même à dresser autel contre autel
+dans les résidences royales[433], mais la duchesse de Ferrare, Renée de
+France, persévérant en son zèle, elle lui fit interdire pendant le
+séjour du Roi à Fontainebleau de faire prêcher au château et même dans
+une maison qu'elle avait achetée au village (de Fontainebleau) et
+qu'elle prêtait et dédiait «pour tel faict», même quand elle n'était pas
+à la Cour[434].
+
+ [Note 430: _Mémoires du prince de Condé_, 1743. t. V, p. 45.--_Les
+ Mémoires de Messire Michel de Castelnau, seigneur de
+ Mauvissière..._, par J. Le Laboureur, conseiller et aumônier du
+ Roy, t. I, p. 167 (liv. V, ch. v).]
+
+ [Note 431: Lettre de Mme de Roye à Bèze (7 mai 1563), _Calvini
+ Opera omnia_, t. XX, col. 6.--Lettre de Chantonnay, ambassadeur
+ d'Espagne, dans _Mémoires de Condé_, II, p. 160.]
+
+ [Note 432: Chantonnay 22 décembre 1563, 12 janvier 1564, _Mémoires
+ de Condé_, II, p. 183 et 187.]
+
+ [Note 433: Dans les considérants de la Déclaration de Lyon, 24
+ juin 1564 (Fontanon, t. IV, p. 279), le Roi laisse entendre que
+ les chefs protestants ont renoncé volontairement à l'exercice de
+ leur culte dans les maisons royales.]
+
+ [Note 434: _Calvini Opera omnia_, t. XX col. 267, mars 1564.]
+
+Bèze avait deviné les nouvelles dispositions de la Reine. Quand il
+revint à Genève en mai 1563, il était plein d'une confiance d'où il
+l'excluait. Grâce à la protection divine, les principaux ennemis de
+l'Évangile étaient morts ou impuissants; les chefs réformés avaient part
+au gouvernement. «Telle est, continuait-il, la nature de notre roi
+(Charles IX) et même de ses frères qu'elle permet à tous les fidèles
+(_pios_) d'attendre d'eux de sûrs et grands progrès en piété»[435]. Mais
+il ne disait rien de Catherine: silence significatif. Clairement, dans
+une lettre du 2 juillet, Calvin parlait de la «légèreté» et de
+«l'astuce» de la Reine, qui ne permettent pas ou si peu d'espérer[436].
+Deux semaines après (19 juillet), il se plaignait qu'elle s'opposât
+autant qu'elle pouvait à la bonne cause[437]. Il l'accusait contre toute
+justice (19 juillet)--c'était après le meurtre du capitaine Couppé--de
+favoriser l'agitation fanatique de Paris. Sa perfidie, écrivait-il
+encore au mois d'août, autorisait les ennemis de la Réforme à braver les
+Édits du Roi. «Dans leur rédaction, le Chancelier se montre très libéral
+à notre égard, car au fond du coeur il nous est favorable. Mais par les
+artifices cachés de la Reine toutes les bonnes résolutions prises en
+Conseil sont éludées»[438]. Ce revirement de Calvin à l'égard de
+L'Hôpital est à noter. De dépit, Bèze en revenait à la théorie du parti
+contre le gouvernement féminin. «C'est le dernier des malheurs
+écrivait-il le 20 juillet, que celui d'un peuple soumis à l'empire d'une
+femme, (et d'une femme de cette sorte)»[439].
+
+ [Note 435: _Ibid._, XX, col. 21.]
+
+ [Note 436: _Ibid._, col. 54.]
+
+ [Note 437: _Ibid._, col. 64.]
+
+ [Note 438: _Ibid._, col. 133.]
+
+ [Note 439: _Ibid._, col. 67.]
+
+C'en était fini des complaisances d'avant la guerre. L'Édit de Vincennes
+(14 juin 1563) avait défendu aux religionnaires de travailler boutiques
+ouvertes les jours de fête de l'Église catholique[440]. L'importante
+«Déclaration et Interprétation» du 14 décembre de la même année suppléa
+aux lacunes et aux obscurités de l'Édit d'Amboise par la limitation des
+droits de la minorité. L'Édit concédait aux protestants pour l'exercice
+de leur culte, en outre d'une ville par bailliage «toutes les villes
+esquelles la religion estoit» jusqu'au 7 mars pratiquée, mais la
+Déclaration expliqua qu'il fallait entendre par «toutes les villes»
+seulement «celles qui estoient tenues par force durant les troubles,
+esquelles l'exercice de ladite religion se faisoit apertement ledit
+septiesme mars», excluant ainsi les autres où au même temps se tenaient
+des prêches ou assemblées de prières. Elle renouvela l'interdiction de
+«besongner, vendre ny estaler» les jours de fêtes «à boutiques ouvertes»
+et défendit d'ouvrir les boucheries pendant les jours maigres institués
+par l'Église catholique. Elle ordonnait aux religieux et religieuses qui
+s'étaient «licentiez durant et depuis les derniers troubles» de rentrer
+dans leurs couvents ou de quitter le royaume «mesmes s'ils sont mariez
+contre le voeu de leur profession»[441]. A Paris surtout, par crainte des
+émeutes catholiques, elle tendait à restreindre et presque à supprimer
+les signes extérieurs de la nouvelle religion. Elle refusait aux
+réformés de cette ville le droit de «se transporter es bailliages
+circonvoisins pour assister à l'exercice qui s'y fera de ladite
+religion.» Les enterrements se feraient «de nuit... sans suyte ni
+compagnie», sous l'escorte du guet, tandis qu'ailleurs le convoi pouvait
+être de vingt-cinq ou trente personnes. Là, comme dans tous les lieux
+privés de la liberté du culte, les enfants à baptiser seraient portés au
+lieu d'exercice le plus proche, mais «en compagnie de quatre ou cinq
+tant seulement». Ces mesures, dont quelques-unes s'expliquaient, sinon
+se justifiaient, par des raisons d'ordre public, blessaient la minorité
+comme autant d'affirmations de son infériorité légale.
+
+ [Note 440: Fontanon, _Édits et Ordonnances_, t. IV, p. 276;
+ _Calvini Opera Omnia_, XX col. 54.]
+
+ [Note 441: Fontanon, t. IV, p. 276-278.]
+
+La neutralité de la Reine-mère entre Coligny et les Guise, ses efforts
+pour réconcilier Condé avec les Lorrains, paraissaient aux protestants
+une trahison. Ils interprétèrent comme une menace le privilège octroyé
+par le Roi le 13 janvier 1564 «aux principaux chefs de maisons» de
+Paris, d'avoir des armes, contrairement à la Déclaration jointe à l'acte
+de majorité (août 1563). Inquiets et soupçonneux, ils se munissaient de
+toutes «choses nécessaires pour la guerre» et parlaient
+«licentieusement». Catherine s'en plaignait doucement dans une lettre à
+Coligny (17 avril 1564), où elle lui rappelait la bonne volonté du
+gouvernement à punir les violences des catholiques et les ordres qu'elle
+et son fils donnaient journellement aux gens de justice, «lesquelz à en
+dire la vérité n'y ont pas faict en la plus part des lieux grand devoir
+jusques à présent. Mais là-dessus, ajoutait-elle, il fault que je vous
+dye qu'il me desplait bien fort de la deffiance en laquelle vous me
+mandez que sont entrez ceux de la relligion pour ung faulx bruit que
+l'on a faict courir que l'on se délibère avoir bientost la raison
+d'eux»... «J'ay si cher le repoz de cet Estat et désire tant la
+conservation de tous es subjects du roy mon dict sieur et filz, que pour
+riens au monde je ne vouldrois y avoir consenti et aussy peu
+permettray-je et endureray-je de mon vivant de qui que ce soyt que telle
+chose se feist». Elle priait l'Amiral d'affirmer à ceux de ses
+coreligionnaires qui lui en parleraient que l'Édit «leur sera observé
+inviolablement», menaçant si elle voyait quelque apparence de trouble en
+quelque côté que ce fût d'employer «le vert et le secq (sec) sans
+respect de religion, personnes ny autre considération que celle qui
+appartient à la conservation du repoz de cest Estat»[442].
+
+ [Note 442: _Lettres_, II, p. 177.]
+
+Il est d'usage de lui dénier le mérite de ses bonnes intentions pour
+l'attribuer tout entier au plus vertueux et au plus humain de ses
+conseillers, le chancelier de L'Hôpital[443]. Il y a une histoire et il
+y a une légende de L'Hôpital. L'histoire le glorifie avec raison comme
+partisan de la liberté de conscience et, sous certaines réserves, de la
+liberté de culte. La légende voudrait qu'il eût inspiré à Catherine de
+Médicis, presque malgré elle, une politique sage et modérée. A lui
+l'honneur des lois et des actes de tolérance, à elle la responsabilité
+des compromissions, des reculs et des faiblesses. Mais ce partage inégal
+s'accorde mal avec les faits. Catherine aimait le pouvoir et s'en
+montrait d'autant plus jalouse qu'elle l'avait plus longtemps attendu.
+Elle était très active. Les dix volumes in-folio de sa correspondance
+qui ont été publiés et que la partie égarée ou détruite augmenterait
+encore de quelques autres prouvent que cette épistolière infatigable
+s'intéressait aux détails d'administration comme aux plus grandes
+affaires. Ses lettres, quand elles sont rédigées par les secrétaires
+d'État, portent souvent des apostilles de sa main, et il y en a beaucoup
+qui sont tout entières autographes. Il reste de L'Hôpital des harangues
+aux Parlements, aux États généraux, aux assemblées du clergé, où au nom
+du Roi et de la Reine-mère il fait appel en termes éloquents et même
+émouvants à la concorde, à la douceur, à l'esprit de charité; mais on ne
+trouve pas dans ses oeuvres, et pour cause, d'ordres aux grands officiers
+de la Couronne, aux gouverneurs de province, aux Cours de parlements,
+aux baillis et sénéchaux, aux trésoriers de France, comme il s'en
+trouverait nécessairement s'il avait été une sorte de «principal
+ministre». Alors il faudrait supposer que Catherine de Médicis s'est
+résignée de 1560 à 1568 à être le secrétaire du Chancelier. Ce n'est pas
+la figure qu'elle fait aux ambassadeurs et aux hommes d'État de
+l'époque.
+
+ [Note 443: Il y a sur Michel de l'Hôpital, «ce héros de la
+ tolérance», un nombre prodigieux d'éloges, dont le plus éloquent
+ est celui de Villemain, et aussi quelques bons travaux, mais il
+ reste à écrire une histoire vraiment critique de sa vie et de son
+ rôle politique.
+
+É. Dupré-Lasale, dont l'ouvrage est certainement le plus étudié,
+s'arrête en 1560: _Michel de l'Hospital avant son élévation au poste de
+chancelier de France_ (1505-1558), Paris, 1875, et 2e partie
+(1555-1560), Paris, 1899. On peut le compléter par A. E. Shaw, _Michel
+de l'Hospital and his Policy_, Londres, 1905.--Taillandier, _Nouvelles
+recherches historiques sur la vie et les ouvrages du chancelier de
+l'Hôpital_, Paris, 1861, est un résumé rapide, comme aussi l'ouvrage
+d'Atkinson (C. T.), _Michel de l'Hospital_, Londres, 1900.--Amphoux,
+_Michel de l'Hôpital et la liberté de conscience au XVIe siècle_, Paris,
+1900, écrit, comme son titre l'indique, moins une biographie objective
+que le récit, tout à la louange du Chancelier, de ce premier essai de
+tolérance.--Il faudrait commencer par une bonne édition des Oeuvres
+complètes de L'Hôpital, celle de Duféy étant, à tous égards,
+insuffisante.]
+
+A dire vrai, le jeu de bascule qu'imposait le conflit des passions
+religieuses suppose une main plus légère que celle de L'Hôpital.
+Assurément cet honnête homme était un habile homme; le succès de sa
+carrière en est la preuve.
+
+Fils d'un médecin du connétable de Bourbon, ayant suivi à l'étranger son
+père fugitif, il était parvenu à faire oublier cette tache originelle.
+Ses poésies latines, d'une facture si solide, l'avaient mis en telle
+estime parmi les lettrés que les écoles de Ronsard et de Marot le
+prirent pour arbitre de leurs querelles littéraires[444]. Il avait
+épousé en 1537 la fille du lieutenant criminel, Jean Morin, qui lui
+apporta en dot une charge de conseiller au parlement de Paris[445]. De
+cette Cour dont le pédantisme, l'humeur procédurière et l'âpreté au gain
+le dégoûtèrent, il passa quelques années après à la co-présidence de la
+Cour des comptes. Enfin, par la protection du duc de Guise et du
+cardinal de Lorraine, dont il célébrait en vers latins la gloire
+militaire et l'éloquence, il fut promu à la chancellerie de France, un
+des grands offices de la Couronne et le seul qui fût accessible aux gens
+de robe. Mais sa vertu, qui dans cette ascension au pouvoir s'était
+pliée aux exigences de l'ambition jusqu'à le faire accuser par Bèze
+d'«habileté courtisane», se retrouva tout entière en cette charge
+prééminente, et même elle parut aux magistrats qui en ressentirent les
+effets par trop rude, fâcheuse, indiscrète, appelant «chat un chat».
+Peut-être n'était-ce pas ce «vrai Caton» qu'il eût fallu pour gagner aux
+idées de tolérance les officiers de judicature, grands et petits, qu'il
+accusait trop cruellement de vendre la justice. Il humilia le parlement
+de Paris en faisant enregistrer dans une Cour provinciale la Déclaration
+de majorité. On a l'impression--mais combien il répugne de toucher à
+cette grande mémoire--que le Chancelier n'eut pas toujours la souplesse
+et les ménagements nécessaires en ces temps malheureux[446].
+
+ [Note 444: Dupré-Lasale, _Michel de l'Hospital avant son élévation
+ au poste de chancelier_ (1505-1558), Paris, 1875, p. 163-171.]
+
+ [Note 445: Ce lieutenant criminel, qui fut plus tard un ardent
+ persécuteur des réformés, avait reçu du roi, pour prix de l'on ne
+ sait quels services, le droit de disposer d'une charge de
+ conseiller au Parlement en faveur de son futur gendre. Le
+ Parlement fit difficulté d'admettre Michel de L'Hôpital, mais il
+ céda. Sur cette nomination liée à celle de Lazare de Baïf comme
+ maître des requêtes, voir Dupré-Lasale, _ibid._, p. 75-76.]
+
+ [Note 446: M. Maugis, qui a si consciencieusement et si
+ méritoirement dépouillé les registres du Parlement (_Histoire du
+ Parlement de Paris de l'avènement des rois Valois à la mort
+ d'Henri IV_, 3 vol., Paris, 1913-1916), se fait de L'Hôpital une
+ idée assez fausse. C'est «l'homme des tempéraments et de la
+ conciliation», il «reconnaît la nécessité de concilier les
+ pouvoirs (le Parlement et la royauté) au lieu de les opposer,
+ disons mieux: de les unir pour les opposer au danger commun», t.
+ II, p. 28. Quel danger? l'intransigeance catholique ou la poussée
+ protestante? Il y a aussi dans les deux derniers volumes, les
+ seuls qui me concernent, un certain parti pris d'ignorer ou de
+ mépriser les documents imprimés. C'est la nouvelle école. Il n'y a
+ rien de vrai et il n'y a d'intéressant que ce qui est resté
+ inédit.]
+
+Il était bon et humain. Sa religion était amour et charité; il détestait
+de contraindre les consciences. Mais c'est une question de savoir si sa
+politique religieuse, du moins à la fin, fut uniquement inspirée par les
+principes de tolérance et s'il n'y entrait pas quelque sympathie
+personnelle pour les novateurs. On vient de voir quels services Calvin
+attendait de lui en 1563. Il professa toujours le catholicisme; mais sa
+femme et sa fille, qui avaient passé à la Réforme, étaient de bien
+tendres solliciteuses. Au début de sa charge, il menaçait de toute la
+rigueur des lois les religionnaires qui troubleraient l'ordre; plus
+tard il parut croire que la rigueur des catholiques justifiait l'esprit
+de révolte des protestants. Le Chancelier et Catherine évoluaient en
+sens contraire sans trop s'en apercevoir, lui poussé en avant par la
+générosité de son coeur; elle, maintenue sur place ou même ramenée en
+arrière par le calcul des forces catholiques ou de ses propres intérêts.
+Cependant elle se défendait de vouloir rapporter l'Édit de pacification,
+et le fait est que tant que les protestants restèrent paisibles, elle
+l'observa et, autant qu'elle put, le fit observer. Elle tint à honneur
+de continuer, malgré la pression de la nation et des grandes puissances
+catholiques, cette politique de modération dont elle avait eu l'idée et
+pris l'initiative. Il serait injuste de l'oublier.
+
+Elle avait ses moyens propres de pacification: «J'ay ouy dire au Roy
+vostre grand-père, écrivait-elle un jour à un de ses fils[447], qu'il
+falloit deux choses pour vivre en repos avec les François et qu'ils
+aimassent leur Roy: les tenir joyeux et occuper à quelque exercice,...
+car les François ont tant accoustumé, s'il n'est guerre, de s'exercer
+que, qui ne leur fait faire ils s'emploient à autres choses plus
+dangereuses». Elle avait toujours présente à l'esprit la Cour de
+François Ier et, aussitôt après le désarroi des premiers troubles, elle
+en reconstitua une sur ce modèle-là et encore plus nombreuse et plus
+belle. Elle y appela quatre-vingts filles ou dames des plus nobles
+maisons pour l'aider à faire les honneurs des résidences royales. Elle
+les voulait vêtues de soie et d'or, parées, dit Brantôme, comme déesses,
+mais accueillantes comme des mortelles. Elle espérait que leur bonne
+grâce ou leur beauté, une vie élégante et magnifique, des jeux et des
+spectacles attireraient ou retiendraient auprès du Roi les gentilshommes
+protestants et catholiques et les dégoûteraient de la guerre, l'horrible
+guerre civile.
+
+Parmi ces dames et ces demoiselles, il y en avait de plus favorites
+qu'elle emmenait dans ses villégiatures et ses chevauchées
+diplomatiques. C'est le fameux escadron volant dont elle se serait
+servie pour assaillir à sa façon et réduire les chefs de partis[448].
+Mais il faut remarquer qu'il s'y trouvait des femmes qui n'étaient plus
+jeunes et d'autres qui passèrent toujours pour vertueuses.
+
+ [Note 447: _Lettres de Catherine de Médicis_, II, p. 92. Cette
+ lettre, qui, on le verra chap. VIII, p. 270, n. 4, est adressée à
+ Henri III et non à Charles IX, et que la Reine-mère écrivit, non
+ en 1563, comme le suppose La Ferrière, mais à la fin de 1576, est
+ comme une sorte de programme de gouvernement intérieur.]
+
+ [Note 448: Pour les raisons que l'on va voir, je n'ose plus être
+ aussi affirmatif sur le rôle de l'escadron volant que je l'ai été
+ dans l'_Histoire de France_ de Lavisse, t. VI, 1, p. 88.]
+
+Que les moeurs fussent mauvaises dans cette Cour, c'est probable, car
+dans quelle grande Cour les moeurs sont-elles bonnes? Catherine avait
+tant de volontés à ménager qu'elle a dû fermer les yeux sur bien des
+fautes. Elle avait trois fils dont l'un régnait, et elle fut bien
+obligée, quand ils devinrent des hommes, de faire comme d'autres mères
+et de se montrer aussi indulgente à leurs écarts qu'elle l'avait été aux
+infidélités de son mari. Il faut se défier des pamphlétaires et des
+prêcheurs qui, pour des raisons toutes différentes, dénaturent la
+vérité. On n'est même pas tenu de croire sur parole la reine de
+Navarre, Jeanne d'Albret, quand elle dénonçait à son fils la Cour de
+France comme un lieu de perdition, où «ce ne sont pas les hommes... qui
+prient les femmes, mais les femmes qui prient les hommes»[449]. Cette
+rigide huguenote, probablement par souci maternel de préservation,
+calomniait peut-être le désir de plaire et les avances, même innocentes,
+du cercle de la Reine-mère.
+
+ [Note 449: Lettre du 8 mars 1572, _Bulletin de la Société de
+ l'Histoire de France_, 1835, t. II. p. 167.]
+
+Le duc de Bouillon, un huguenot lui aussi, et qui écrivait en sa
+vieillesse ses _Mémoires_ pour l'instruction de ses enfants, parle d'un
+tout autre ton:
+
+«L'on avoit de ce temps-là, dit-il en racontant son entrée à la Cour,
+(en 1568) une coustume, qu'il estoit messéant aux jeunes gens de bonne
+maison s'ils n'avoient (de n'avoir pas) une maistresse, laquelle ne se
+choisissoit par eux et moins par leur affection, mais ou elles estoient
+données par quelques parens ou supérieurs ou elles mesmes choisissoient
+ceux de qui elles vouloient estre servies.» Monsieur le maréchal de
+Damville, «qui est à présent connétable de France»[450]--c'était son
+oncle germain--«me donna mademoiselle de Chasteau-Neuf pour maistresse,
+laquelle je servois fort soigneusement autant que ma liberté et mon aage
+(il avait alors treize ans) me le pouvoient permettre... Elle se rendit
+très soigneuse de moy, me reprenant de tout ce qui luy sembloit que je
+faisois de malseant, d'indiscret ou d'incivil, et cela avec une gravité
+naturelle qui estoit née avec elle que nulle autre personne ne m'a tant
+aidé à m'introduire dans le monde et à me faire prendre l'air de la Cour
+que cette demoiselle, l'ayant servie jusques à la Saint Barthelemy et
+toujours fort honorée. Je ne sçaurois desapprouver cette coustume
+d'autant qu'il ne s'y voyoit, oyoit, ny faisoit que choses honnestes, la
+jeunesse [étant] plus désireuse lors qu'en cette saison (c'est-à-dire
+sous Henri IV) de ne faire rien de messeant.... Depuis l'on n'a eu que
+l'effronterie, la medisance et saletés pour ornement, qui fait que la
+vertu est mésestimée et la modestie blasmée et rend la jeunesse moins
+capable de parvenir qu'elle ne l'a esté de longtemps»[451].
+
+ [Note 450: Ce passage a donc été écrit entre 1593, l'année où
+ Damville fut nommé connétable, et l'année 1614 où il mourut,
+ probablement pendant le règne d'Henri IV. En effet, Hauser, _Les
+ Sources de l'Histoire de France, XVIe siècle_, t. III: _les
+ guerres de religion_, p. 62, dit que ces _Mémoires_ ont été écrits
+ en 1609.]
+
+ [Note 451: _Mémoires du vicomte de Turenne, depuis duc de
+ Bouillon_ (1565-1586), publiés par M. le comte Baguenault de
+ Puchesse pour la Société de l'Histoire de France, 1891, p. 17-18.
+ La belle Châteauneuf, dont Turenne parle avec tant de respect,
+ fut, au dire de Brantôme, pendant trois ans, la maîtresse du duc
+ d'Anjou (depuis Henri III) (_Oeuvres_, t. IX, p. 509). Elle épousa
+ depuis, «par amourettes», un Florentin, Antinoti, «comite des
+ galères» à Marseille, et, l'ayant surpris en adultère, elle le tua
+ de sa main (septembre 1577). Bouillon n'ignorait rien de ces
+ faits, et cependant il continuait à révérer le souvenir de cette
+ amoureuse et de cette justicière. La liaison entre la jeune fille
+ et le duc d'Anjou, tous deux libres, avait dû être si ennoblie par
+ le sentiment, la durée et cet art des bienséances mondaines où
+ Châteauneuf excellait, que Bouillon en oubliait l'irrégularité.
+ Quant à blâmer la jeune femme de s'être vengée de cet officier
+ subalterne qu'elle avait distingué et qui la trompait, il n'y
+ songeait guère. Chrétien, mais gentilhomme, il trouvait les
+ préjugés du monde aussi respectables que les maximes de
+ l'Évangile.]
+
+Cette préparation des jeunes gentilshommes aux moeurs polies et aux
+élégances mondaines par des jeunes femmes de la noblesse peut servir de
+commentaire à ce jugement de Brantôme qu'on serait tenté de prendre pour
+un paradoxe. «Sa compagnie (celle de Catherine de Médicis) et sa Cour
+estoit un vray Paradis du monde et escolle de toute honnesteté, de
+vertu, l'ornement de la France...»[452]. Que le duc de Bouillon ait,
+sans le vouloir ou à fin d'édification, quelque peu embelli le passé, ce
+passé de la jeunesse aux lointains si séduisants, que Brantôme, en son
+parti pris d'admiration pour la Reine-mère, ne se soit plus souvenu de
+ses copieuses médisances sur les filles d'honneur, il n'est pas
+toutefois imaginable que ces deux hommes, de caractère si différent, se
+soient accordés à célébrer la Cour de Catherine, si, à défaut de vertu,
+un grand air de décence, la distinction des manières et le respect des
+convenances ne leur avaient pas fait illusion.
+
+Un point sur lequel les contemporains sont d'accord, c'est la grandeur
+de cette Cour. Comme Henri IV, après avoir conquis son royaume sur ses
+sujets, se flattait devant le maréchal de Biron de faire un jour «sa
+Court plantureuse, belle et du tout ressemblable à celle de» Catherine
+de Médicis, le Maréchal lui répondit: «Il n'est pas en vostre puissance
+ny de roy qui viendra jamais, si ce n'est que vous fissiez tant avec
+Dieu qu'il vous fist ressusciter la Royne mère pour la vous ramener
+telle»[453].
+
+Les fêtes faisaient partie de son programme de gouvernement. Elle en
+donna de superbes à Fontainebleau, durant le séjour qu'elle y fit en
+février et mars 1564. C'était chaque jour un nouveau spectacle: défilé
+de six troupes en brillant équipage conduites par les plus grands
+seigneurs; cavalcade de six nymphes «toutes d'une parure»; joutes,
+tournois, rompements de lances, combats à la barrière; «très rares et
+excellens festins accompagnés d'une parfaite musique par des syrènes
+fort bien représentées es canaux du jardin»; audition des Églogues de
+Ronsard et d'une «tragicomédie sur le subject de la belle Genièvre»,
+qu'un adaptateur inconnu avait tirée du _Roland furieux_ de
+l'Arioste[454]. Ainsi les carrousels, les parades, les luttes de force
+et d'adresse étaient entremêlés de divertissements plus délicats.
+
+ [Note 452: Brantôme; VII, p. 377.]1
+
+ [Note 453: Brantôme, _Oeuvres_, éd. Lalanne, t. VII, p. 400.]
+
+ [Note 454: _Les Mémoires de messire Michel de Castelnau, seigneur
+ de Mauvissière..._, par J. Le Laboureur, conseiller et aumosnier
+ du Roy, 1659, t. I, liv. V, ch. VI, p. 168-169.--Brantôme, t. VII,
+ p. 370.--Cf. Laumonnier, _Ronsard, poète lyrique_, 1909, p.
+ 220-221 sqq.]
+
+Cartels de défi adressés de troupe à troupe ou de chevalier à
+chevalier;--mascarades, qui étaient des compliments récités par les
+danseurs à leurs dames ou l'éloge des souverains par les dieux et les
+déesses: Jupiter, Pallas, Mercure, l'Amour et par des personnages
+allégoriques, reconnaissables à leurs emblèmes;--choeurs, chansons,
+dialogues et monologues, toute cette poésie de circonstance avait été
+composée par Ronsard, le grand Ronsard[455]. Ils étaient aussi de lui
+les intermèdes, ou, comme on disait au XVIe siècle, les entremets,
+déclamés ou chantés avec accompagnement de luths, de guitares, de
+hautbois, de violes, pour remplir les entr'actes de la «Belle Genièvre».
+Cette tragi-comédie, la première en date, fut jouée devant la Cour,
+dans la grande salle du château, aujourd'hui la galerie Henri II, par
+d'illustres acteurs, les enfants de France: Marguerite de Valois et
+Henri d'Anjou[456], des princes et des princesses du sang, de grands
+seigneurs et de grandes dames: Condé, Henri de Guise, les duchesses de
+Nevers et d'Uzès, le duc de Retz, etc. Castelnau-Mauvissière, qui fut
+depuis ambassadeur en Angleterre, récita l'épilogue ou la moralité de la
+pièce. A ces gentilshommes qui avaient éprouvé les privations de la vie
+des camps, la Cour s'offrait comme un lieu de délices. C'était surtout
+le prince de Condé que Catherine voulait gagner. Dans les poète
+Églogues, Ronsard, assurément par ordre, lui faisait honneur, au même
+titre qu'à la Reine-mère, de la conclusion de la paix:
+
+ Mais un prince bien né qui prend son origine
+ Du tige de nos roys et une Catherine
+ Ont rompu le discord et doucement ont faict
+ Que Mars, bien que grondant, se voit pris et desfait[457].
+
+Il avait fait dans les passes d'armes «tout ce qui se peut désirer, non
+seulement d'un prince vaillant et courageux, mais du plus adroit
+cavalier du monde, ne s'espargnant en aucune chose pour donner plaisir
+au Roy et faire cognoistre à leurs Majestés et à toute la Cour qu'il ne
+luy demeuroit point d'aigreur dans le coeur»[458].
+
+ [Note 455: Laumonier, _Ronsard, poète lyrique_, p. 216 sqq.]
+
+ [Note 456: Henri, duc d'Orléans, puis d'Anjou, frère puîné du Roi,
+ l'enfant chéri de Catherine.]
+
+ [Note 457: Blanchemain, _Oeuvres complètes de Ronsard_, 1860, t.
+ IV, p. 18-19, Églogue 1.]
+
+ [Note 458: _Les Mémoires de messire Michel de Castelnau, seigneur
+ de Mauvissière..._, publiés par J. Le Laboureur, conseiller et
+ aumônier du Roy, 1659, t. I, liv. V, ch. VI, p. 168-169.]
+
+Il tenait des Bourbons un tempérament très amoureux, et les soldats
+huguenots, qui n'étaient pas tous des puritains, chansonnaient avec
+sympathie: «Ce petit prince tant joli--qui toujours chante, toujours
+rit--et toujours baise sa mignonne...»
+
+Aimé de la belle maréchale de Saint-André, de qui il accepta le don
+princier du château de Valery--ce qui à cette époque n'était pas
+déshonorant--il aimait une des filles d'honneur, la coquette Isabelle de
+Limeuil, qui lui préférait, disait-on, un jeune secrétaire d'État,
+Florimond Robertet, sieur du Fresne, mais le Prince n'en voulait rien
+croire[459]. Quand elle eut accouché à Dijon, un jour d'audience
+solennelle, et que la Reine-mère, irritée du scandale, sinon de la
+faute, l'eut mise dans un couvent d'Auxonne, il lui écrivit quel
+«estreme playsir» il avait d'apprendre qu'elle était résolue à ne plus
+recevoir d'autre homme que lui ou venant de sa part. «Car je vous
+assurre, mon coeur, qu'j m'annuyrés (que cela m'ennuierait) bien
+grandement que l'on peut (pût) prendre sur vos acsions seujet de dire: à
+quy sait (cet) enfant? come sy deus y avet passé...»[460]. Il la
+félicitait de prouver à tout le monde--un peu tard ce semble--que lui,
+Condé, en était bien le père; mais Catherine, sans se laisser toucher
+par cet excès de confiance, raya Isabelle du rôle des filles d'honneur.
+
+ [Note 459: D'Aumale, _Histoire des princes de Condé_, t. I, p.
+ 259-268.]
+
+ [Note 460: Duc d'Aumale, _Histoire des princes de Condé_, t. I, p.
+ 547. La jeune femme fut accusée aussi d'avoir voulu empoisonner le
+ prince de La Roche-sur-Yon. Condé la fit enlever de Tournon, où
+ elle avait été transférée d'Auxonne. Elle épousa plus tard un
+ traitant italien enrichi, Scipion Sardini, baron de
+ Chaumont-sur-Loire. (_Lettres de Catherine_, II, p. 189, note 2).]
+
+Fontainebleau fut la première étape d'un très long voyage que Catherine
+entreprit pour montrer le jeune Roi aux «peuples» de son royaume et
+raviver leur foi monarchique. Cet immense tour de France dura plus de
+deux ans (mars 1564-mai 1566) de l'Ile-de-France au Barrois, de la
+Bourgogne en Provence, du Languedoc à Bayonne et à la frontière
+d'Espagne, de la Gascogne en Bretagne, et de la Loire en Auvergne, qui
+était le pays d'origine des La Tour, la famille maternelle de la
+Reine-mère. Charles IX menait avec lui son Conseil et, comme escorte,
+une petite armée, quatre compagnies de gens d'armes, une compagnie de
+chevau-légers et le régiment des gardes-françaises que commandait
+Philippe Strozzi. Toute la Cour l'accompagnait, gentilshommes, dames,
+grandes dames et princesses, à cheval, en litière[461], en coches ou
+chariots. Des milliers de serviteurs suivaient, laquais, piqueurs,
+valets de chiens et valets d'écurie, valets de train, fourriers,
+vivandiers, cuisiniers, lavandières, ouvriers et ouvrières de tout état.
+Cette capitale ambulante se déplaçait à petites journées, s'arrêtant là
+où les affaires, les plaisirs et les facilités de ravitaillement le
+voulaient ou le permettaient. A chaque ville principale, à Troyes, à
+Dijon, à Lyon, à Marseille, à Montpellier, à Toulouse, à Bordeaux, à La
+Rochelle, etc., le Roi faisait son entrée solennelle. Il était reçu en
+avant des portes par les magistrats, qui lui présentaient les clefs, et,
+l'enceinte franchie, il défilait, avec tout son cortège en brillant
+apparat, entre la double haie des milices municipales, sous les arcs de
+triomphe dont les statues allégoriques et les inscriptions en vers et en
+prose disaient la gloire du maître et les souhaits de bienvenue des
+sujets. Ici et là à Bar-le-Duc, pour le baptême du petit-fils de
+Catherine, Henri de Lorraine, à Bayonne, lors de sa rencontre avec la
+reine d'Espagne, sa fille, des combats, des cavalcades, des spectacles,
+des chants, des danses, des concerts de musique étalaient aux yeux de la
+nation et de l'étranger la grandeur et la richesse de la Couronne de
+France.
+
+ [Note 461: Une tapisserie du temps représente parmi cette troupe
+ en marche, Catherine de Médicis dans sa litière. C'est l'ancienne
+ lettica, encore employée aujourd'hui en Sicile, où la retrouva le
+ bon Sylvestre Bonnard. «La lettica, dit Anatole France, est une
+ voiture sans roues, ou, si l'on veut, une litière, une chaise
+ portée par deux mules, l'une en avant et l'autre à l'arrière». Les
+ Espagnols, au XVe et au XVIe siècle, se faisaient aussi porter en
+ voyage dans ces «literas duplicatas».]
+
+Le jeune Roi, élevé dans les plaines du Nord, découvrit les montagnes,
+la mer et le Midi. En Provence, comme il apparaît dans le récit d'Abel
+Jouan, l'historiographe du voyage, commencèrent les étonnements. C'était
+un autre pays, d'autres cieux, un autre climat. «Autour d'icelle ville
+(Hyères) y a si grande abondance d'orangers, et de palmiers et poivriers
+et autres arbres qui portent le coton (?) qu'ils sont comme forests.» La
+Crau est «une grande pleine toute couverte de thim, d'isope et saulge».
+Villeneuve-lès-Maguelonne, près de Montpellier, «est un fort dans un
+marescage de mer auquel y a grande abondance de grandz oiseaux que l'on
+appelle des flamans...» Charles connut les brusques écarts de cette
+nature méridionale: à Arles, au moment de passer le Rhône, il fut
+pendant vingt et un jours «fort assiégé de grandes eaux» (16 novembre-7
+décembre); à Carcassonne, la neige tombée en une nuit le tint plusieurs
+jours bloqué; à Bayonne, en juin, cinq ou six de ses cavaliers
+d'ordonnance moururent «étouffés en leurs armes à cause de la grande
+chaleur»[462].
+
+ [Note 462: _Recueil et discours du voyage du roy Charles IX de ce
+ nom à présent régnant..., fait et recueilli par Abel Jouan l'un
+ des serviteurs de Sa Majesté_, Paris, 1566, réimprimé dans les
+ _Pièces fugitives pour servir à l'Histoire de France..._, publiées
+ par le marquis d'Aubais, Paris, 1759, 3 tomes en 2 vol., t. I, 1re
+ partie, _Mélanges_, p. 13, 14, 24.]
+
+Charles IX prit plaisir à Marseille à se promener dans deux galères que
+commandait le comte de Fiesque. Il voulut même sortir du port et pousser
+jusqu'au château d'If, mais la Méditerranée en furie repoussa ce terrien
+qui s'aventurait au large. Il fut plus heureux à Bayonne et
+Saint-Jean-de-Luz. Il contempla du pont d'un navire l'Océan immense, et
+peut-être pensa-t-il aux capitaines Ribaut et Laudonnière, qui venaient
+de le traverser pour aller, au péril de leur vie, fonder en marge de la
+Floride espagnole une colonie française et un fort qu'ils baptisèrent de
+son nom: la Caroline. Il admira Biarritz, «le beau village sur le bord
+de la mer auquel lieu l'on prend les balènes». Au Brouage, un beau port
+naturel où l'on a fait «une nouvelle ville», les mariniers lui donnèrent
+le spectacle d'une naumachie. Le roi de France prend goût à la mer. Il
+se plaît aussi à voir les divertissements de ses peuples. Les courses de
+taureaux, qui ont dû rappeler à Catherine ses souvenirs de Florence,
+étaient nouvelles pour son fils. Abel Jouan note qu'aux arènes d'Arles
+des lutteurs attaquaient les taureaux sauvages et les faisaient «tomber
+en terre seul à seul», tandis qu'à Bazas ils les assaillaient «avec de
+grands esguillons». Dans le récit officiel, les danses des diverses
+provinces tiennent une grande place. C'est, à Brignoles, «la volte et la
+martingale» dansées à la mode de Provence par de «fort belles filles
+habillées de taffetas, les unes de vert, les autres changeant, les
+autres de blanc»; à Montpellier, la «treille» qu'exécutent au son des
+trompettes, «tenant en leurs mains des cerceaux tout floris», les hommes
+«tous masqués et revestus qu'il faisoit bon voir»; à Saint-Jean-de-Luz,
+les «canadelles» et le «bendel» des filles basques, ayant «un tabourin
+(tambourin) en manière de crible auquel y a force sonnettes»; à Nantes,
+«le trihori de Bretagne et les guidelles et le passe-pied et le
+guilloret». La Cour a ici et là des spectacles exotiques; le Nouveau
+Monde est à la mode[463]. Les gens de Troyes, qui cependant vivent loin
+de la mer, avaient, pour l'entrée solennelle de Charles IX, fait marcher
+avec une troupe d'hommes «habillés en satires» une autre troupe déguisée
+«en sauvaiges». Bordeaux, qui est un port, tint avec plus de raison à
+montrer «grand nombre de sauvages de toutes sortes» défilant avec les
+compagnies de la ville.
+
+ [Note 463: Sur la curiosité qu'excitaient ces populations
+ primitives, voir les chapitres de Montaigne: Des canibales, liv.,
+ ch. XXX; les coches, liv. III, ch. VI. Consulter Gilbert Chinard,
+ _L'exotisme américain dans la littérature française au XVIe
+ siècle_, Paris, 1911.]
+
+Mais, au cours de ce voyage, Catherine n'eut pas affaire que de
+plaisirs. A Mâcon, où elle reçut la visite de la Reine de Navarre
+accompagnée de huit ministres du Saint Évangile, elle l'avait priée de
+renvoyer cette suite compromettante et lui avait fait promettre de ne
+plus contraindre, comme on l'en accusait à Rome, la conscience de ses
+sujets catholiques. Cette imprudence ou cette bravade de Jeanne d'Albret
+décida peut-être le gouvernement à interdire (Déclaration de Lyon, 24
+juin 1564) l'exercice public du culte réformé dans tous les lieux et
+villes où le Roi passerait et pendant le temps qu'il y séjournerait;
+avec promesse toutefois à ceux de ladite religion qui se contiendraient
+«modestement en leurs maisons de n'estre recherchez en aucune
+manière»[464]. L'Édit de Roussillon (4 août 1564) renouvelait la défense
+aux seigneurs hauts justiciers et autres gentilshommes huguenots
+d'admettre des étrangers à leurs cérémonies privées, aux ministres de
+prêcher hors des lieux privilégiés, de tenir des synodes et de faire des
+collectes. Il confirmait l'ordre aux prêtres, aux moines et aux
+religieuses mariés de rompre leur union et de «retourner en leurs
+couvents et première vacation», ou de sortir du royaume sous peine des
+galères pour les hommes et de la «prison entre quatre murailles» pour
+les femmes[465]. A une époque où l'État et l'Église faisaient corps,
+cette rigoureuse mesure de police disciplinaire s'expliquait, mais la
+Réforme avait tant recueilli de ces défroqués qu'elle se sentit
+atteinte. Toutefois, si la Reine interprétait en toute rigueur l'Édit de
+pacification, elle entendait le maintenir contre l'arbitraire des
+officiers, des gouverneurs et des communautés de villes. Malgré les
+jurats, le maire et les magistrats, le Roi dispensa les réformés de
+Bordeaux et du Bordelais de tapisser le devant de leurs maisons les
+jours de procession, de payer les deniers des confréries et de jurer
+«sur les bras de Sainct Antoine», et, malgré le corps de ville, il les
+déclara éligibles aux charges municipales (Valence, 5 septembre
+1564)[466]. Catherine écrivait au baron de Gordes, lieutenant général du
+Roi en Dauphiné, de faciliter aux protestants du Briançonnais l'exercice
+de leur culte, et, comme les catholiques du pays se plaignaient de ce
+gouverneur «politique», elle le fit remercier par le Conseil d'avoir
+toujours maintenu le repos et la tranquillité des sujets du roi dans sa
+province. Elle demanda au commandant des forces pontificales à Avignon,
+Serbelloni, et finit par obtenir qu'il laissât rentrer dans leurs
+maisons et rétablît dans leurs biens les religionnaires du
+Comtat-Venaissin[467].
+
+ [Note 464: Fontanon, t. IV, p. 279.]
+
+ [Note 465: _Id._, p. 280-281.]
+
+ [Note 466: _Id._, p. 281-282.]
+
+ [Note 467: Arnaud, _Histoire des protestants de Provence, du
+ Comtat-Venaissin et de la principauté d'Orange_, t. II, 1884, p.
+ 204-205.]
+
+Mais il ne dépendait pas d'elle d'apaiser l'esprit de parti et les
+passions religieuses. «Et audict pays de Provence, en toutes les villes
+où ledit Seigneur passoit, les enfans venoient au devant jusques à demie
+lieue hors les dictes villes, tous habillez de blanc, criant: Vive le
+roy et la sainte messe...»[468]. Les réformés de Nîmes, au contraire,
+protestaient aux cris de: «Justice justice!» contre l'intolérance de
+leur gouverneur, Montmorency-Damville. A Carcassonne, Catherine reçut de
+graves nouvelles du Nord. En partant, elle avait laissé le gouvernement
+de Paris et de l'Ile-de-France au fils aîné du Connétable, le maréchal
+de Montmorency, homme sage et modéré, mais esclave des consignes et
+ennemi des Guise. Comme il apprit que le cardinal de Lorraine se
+disposait à traverser Paris avec une garde d'arquebusiers, il lui fit
+signifier une déclaration du Roy, du 13 déc. (1564), défendant à tous
+ses sujets, de quelque condition qu'ils fussent, de voyager avec des
+armes à feu. Le Cardinal, qui, par peur simulée ou non des complices de
+Poltrot, avait sollicité et obtenu de la Reine (25 fév. 1563) une
+dispense, négligea ou refusa de la montrer. Il entra dans Paris par la
+porte Saint-Denis, mais son escorte fut chargée et mise en déroute par
+la troupe du Gouverneur (8 janvier 1565)[469]. Catherine était très
+perplexe: elle n'osait désavouer le fils du Connétable et d'autre part
+appréhendait de mécontenter les Lorrains. Heureusement, les chefs
+réformés se divisèrent; l'Amiral accourut prêter main-forte à
+Montmorency, son cousin; Condé, qui coquetait avec les Guise (on parlait
+même, depuis la mort de sa femme, Eléonore de Roye, de son remariage
+avec la duchesse douairière), se déclara pour le Cardinal et arriva lui
+aussi à Paris bien accompagné, pour le défendre. La Reine, profitant de
+ce désaccord, interdit le séjour de la capitale aux Lorrains, aux
+Châtillon et à quelques autres huguenots de marque. Le calme revint.
+
+ [Note 468: Abel Jouan, p. 12.]
+
+ [Note 469: _Lettres_, t. II, p. 253-255 et les notes. Cf. p.
+ 261-262 _et passim_.--De Ruble, _François de Montmorency,
+ gouverneur de Paris et de l'Ile-de-France_, Mémoires de la Société
+ de l'Histoire de Paris, VI, 1879, p. 245-248. Cf. 236.]
+
+Le succès de cette intervention à distance la trompa sur l'état des
+esprits. Elle crut que les partis ou les chefs de partis se ralliaient
+ou se résignaient à son jeu de bascule. Confiante dans son habileté et
+son bonheur, elle s'achemina vers Bayonne, où elle se réjouissait de
+revoir sa fille, Élisabeth, la reine d'Espagne. Mais elle aurait dû
+réfléchir que cette rencontre, d'où les Châtillon, Condé, Jeanne
+d'Albret et le Chancelier étaient naturellement exclus, inquiéterait les
+protestants.
+
+Elle avait rêvé mieux qu'une simple réunion de famille. Aussitôt après
+la paix d'Amboise, dont le Pape, le Roi d'Espagne et l'Empereur se
+déclaraient très mécontents, elle avait mis en avant l'idée d'un
+congrès, où l'on aviserait ensemble aux moyens de pacifier les
+différends religieux. Elle espérait les convaincre de la nécessité de sa
+politique tolérante, et, si elle n'y parvenait pas, les leurrer de
+promesses à long terme. Après tout, il dépendait d'eux d'obtenir
+davantage. Elle était mère de famille; elle avait encore une fille et
+tous ses fils à marier. Le cardinal de Lorraine avait si bien fait,
+écrivait-elle en juin 1563[470], que l'Empereur (Ferdinand) avait
+consenti au mariage de Marguerite de Valois avec son petit-fils
+Rodolphe, et de Charles IX avec l'une de ses petites-filles. Mais ces
+combinaisons matrimoniales étaient subordonnées à l'agrément de Philippe
+II, le chef de la maison des Habsbourg. D'ailleurs Catherine aurait
+mieux aimé marier sa fille à Don Carlos, héritier présomptif au trône
+d'Espagne, et elle demandait à Philippe II pour son fils Henri, duc
+d'Anjou, la main de la reine douairière de Portugal, Dona Juana, avec
+une principauté pour cadeau de noces. Elle laissait entendre qu'à ce
+prix elle porterait remède à la situation religieuse en France, sans
+dire quel remède. Pie IV savait quel fond il devait faire sur elle.
+L'Empereur mourut sut ces entrefaites (25 juillet 1564). Elle mit toutes
+ses espérances en Philippe II, de qui d'ailleurs elle attendait le plus.
+Pour le gagner à son projet d'entrevue, elle déploya tous ses moyens:
+insinuante, suppliante, pressante, enveloppant son gendre de
+protestations de tendresse maternelle. Philippe II, accoutumé à traiter
+gravement les affaires et par raisons démonstratives et le plus souvent
+d'après des mémoires écrits, était déconcerté par cette diplomatie
+féminine, qui remplaçait les arguments par des effusions. Tout était
+vague dans les déclarations de la Reine, sauf le désir de marier
+avantageusement sa fille et ses fils. La correspondance des deux
+souverains pourrait se résumer ainsi: «Commencez, disait Catherine, par
+établir mes enfants, et nous nous entendrons facilement sur la question
+religieuse.» A quoi Philippe répondait: «Cessez de favoriser les
+hérétiques, et nous penserons ensuite aux mariages.» Il écarta toujours
+l'idée d'une rencontre, ne voulant pas, disait-il, éveiller «les
+soupçons et la jalousie», probablement de la reine d'Angleterre, qu'il
+continuait à ménager. Mais il consentit que le duc d'Albe, un de ses
+principaux conseillers, accompagnât sa femme à Bayonne. Les provinces
+des Pays-Bas étaient travaillées par des prédicants calvinistes,
+Français ou non, qui s'y glissaient par la frontière de France, et il
+tenait à se renseigner sur les dispositions de sa belle-mère et le
+concours qu'il pouvait espérer d'elle contre ces agitateurs.
+
+ [Note 470: _Lettres_, II, p. 58.]
+
+A Bayonne, pendant le séjour de la reine d'Espagne (15 juin-2 juillet
+1565), il y eut surabondance de fêtes et de cérémonies: entrées royales,
+visites et festins, courses de bague, feux d'artifice, messe solennelle,
+procession, combats à pied, à cheval, à la pique, à l'épée, promenade
+sur l'Adour et banquet dans l'île d'Aiguemeau (aujourd'hui île de
+Lahonce ou de Roll à deux lieues en aval de Bayonne), et «pour le comble
+des dites bravades» (magnificences), représentation d'une comédie
+française, qui dura de dix heures du soir à quatre heures du matin.
+Catherine tenait à prouver aux Espagnols que la France n'avait pas été
+ruinée par la guerre civile, et par surcroît elle satisfaisait ses
+appétits de luxe. La partie d'Aiguemeau (23 juin) coûta «un grand
+denier». Les convives voguèrent vers l'île en des navires
+«somptueusement accoustrés», que dominait celui du Roi «faict en forme
+d'un magnifique château». Ils admirèrent en cours de route une baleine
+artificielle, que des pêcheurs attaquaient, de leurs barques, à coups de
+harpons, comme ils le font en mer; une énorme tortue marine, montée par
+six tritons «habillez de drap d'argent sur champ verd, tous excellens
+joueurs de cornets, lesquels, si tost qu'ils eurent descouvert leurs
+Majestez, commencèrent à jouer ensemble»; Neptune, «sur un char tiré par
+trois chevaux marins», et Arion, porté par des dauphins, accourant tous
+deux du large pour saluer Isabelle chère à Charles, «ceste rare
+Isabeau»; trois sirènes qui, au passage du vaisseau royal, chantèrent
+Charles, Isabelle et Philippe, l'ornement de l'Espagne et de la France;
+Charles, Isabelle, Philippe et Catherine, «l'ornement de l'univers». En
+débarquant dans l'île, la compagnie royale fut régalée de danses par des
+bergères distribuées en groupes pittoresques, qui chacun portaient le
+costume--mais en toile d'or et de satin--d'un pays de France. Dans sa
+marche vers la clairière où la table avait été dressée, trois nymphes
+l'arrêtèrent pour célébrer l'accord des rois de France et d'Espagne et
+la protection qu'il assurait aux deux États «contre le Nord et sa froide
+bruyne», c'est-à-dire probablement contre l'hostilité possible des
+Anglais[471]. Le festin, un ballet de satyres et de nymphes, et au
+retour, pendant la nuit, des illuminations sur l'eau terminèrent cette
+«illustre journée»[472]. Le lendemain (24) on combattit à cheval «dedans
+les lices». Deux troupes de chevaliers, des Bretons, champions de
+l'austère vertu, et des Irlandais, défenseurs de l'honnête amour,
+députèrent au Roi et aux Reines, pour exposer leurs raisons, six
+«excellens joueurs d'instruments deux desquels avoient deux lyres,
+accompagnées de leurs voix qui estoient excellentes, les deux autres
+deux luts, et les deux autres deux violons». L'un des chanteurs bretons
+célébra la cause du renoncement--était-ce un hommage à Élisabeth
+d'Angleterre, la reine-vierge?--d'une voix «si bien accommodée aux
+paroles qu'on entendoit tout ce qu'il récitoit, et n'en perdoit on une
+seule syllabe, tant il prononçoit distinctement et nettement, accordant
+sa voix à sa lyre parfaitement». Un Irlandais répliqua[473]. Ainsi dans
+le concours de la Wartbourg, Wolfram d'Eschenbach et Tannhäuser opposent
+la louange de l'amour pur et celle de la Vénus terrestre.
+
+ [Note 471: Relation d'Abel Jouan, _Pièces fugitives_, t. I, p. 25
+ sqq. Voir aussi _L'ample discours de l'arrivée de la Royne
+ catholique, soeur du Roy... et du magnifique recueil qui lui a esté
+ faict avec déclaration des jeux, combats, tournoys, courses de
+ bagues, mascarades, comédies..._, Paris, 1565, reproduit _Pièces
+ fugitives_, t. I (2e partie), vol. II, p. 13 à 23 des Mélanges.]
+
+ [Note 472: _Ample discours_, Pièces fugitives, t. II, Abel Jouan,
+ t. I, p. 26. _Mémoires de Marguerite_, éd. Guessard, p. 9-10.]
+
+ [Note 473: Laumonier, _Ronsard_, p. 745.]
+
+Après ce prélude musical, les adversaires demandèrent à vider le débat
+en champ clos. Le Roi prit le commandement des Bretons, Monsieur celui
+des Irlandais.
+
+Au lieu choisi pour le combat, des échafauds avaient été dressés pour
+les principaux personnages des deux Cours. La tribune royale était
+décorée des merveilleuses tapisseries représentant le triomphe de
+Scipion, que François Ier avait fait tisser d'après les dessins de Jules
+Romain. Par une porte du camp entra, précédé de neuf trompettes qui
+figuraient les neuf Muses, un char tout paré, portant les cinq vertus,
+l'Héroïque, la Prudence, la Vaillance, la Justice, la Tempérance: par
+l'autre porte, le Chariot de l'Amour céleste, où trônait le dieu de
+l'Amour avec Venus, sa mère, et les trois Grâces accompagnées d'un
+cortège de neuf petits Amours. Les chevaliers irlandais et bretons
+firent offrir aux dames qu'ils avaient choisies une médaille d'or
+illustrée d'une devise grecque ou latine et ils reçurent d'elles en
+retour «des faveurs». Un combat et un carrousel suivirent. Espagnols et
+étrangers, dit l'auteur d'une relation publiée cette même année à Paris,
+«ont à ceste fois esté contraints par la vérité reconnoistre et
+confesser qu'en ceste veuë la France a surmonté en parade, bravades,
+somptuosités et magnificences toutes autres nations et soi mesmes».
+C'était la réponse de la Reine-mère aux censeurs qui trouvaient qu'elle
+dépensait trop.
+
+Entre temps, le duc d'Albe et Catherine s'observaient. Le ministre
+espagnol était choqué qu'en pleine entrevue, le 18, Charles IX et sa
+mère fussent allés recevoir aux portes de Bayonne, à l'abbaye de
+Saint-Bernard, un envoyé du plus grand ennemi de la chrétienté et des
+Habsbourg. Soliman le Magnifique faisait demander à son allié le roi de
+France, de lui «procurer un port de mer en Provence pour rafreschir» ses
+soldats, «au cas qu'ils ne prissent la ville de Malthe qu'ils tenoient
+assiégée»[474]. Catherine jouait double jeu pour amener Philippe II à
+céder sur la question des mariages: elle priait et menaçait, essayant
+d'arracher par la crainte ce qu'elle ne pouvait obtenir par persuasion.
+Au moment d'entreprendre son grand tour de France, elle avait posé la
+candidature du Roi son fils, qui avait seize ans, à la main d'Élisabeth,
+qui en avait trente-deux, pour faire peur au Roi d'Espagne d'une
+alliance entre la France et l'Angleterre[475]. La présence de
+l'ambassadeur turc lui prouverait qu'elle avait, si elle le voulait
+bien, les moyens de mettre en péril sa domination dans la Méditerranée
+occidentale et la sécurité des côtes de son royaume. Mais elle avait
+affaire à forte partie. Le duc d'Albe avait pour instructions de
+proposer que les deux Cours, s'unissant contre l'hérésie, prissent
+l'engagement mutuel de bannir les ministres dans un mois, de supprimer
+la liberté du culte, de publier le concile de Trente et de casser les
+gouverneurs, conseillers, commandants d'armée, mestres de camp,
+capitaines et officiers du roi (magistrats) qui seraient de la nouvelle
+opinion[476]. Mais dans ce projet d'accord, toutes les charges étaient
+pour la France, obligée de rompre son Édit de tolérance et de se
+remettre aux troubles pour empêcher le calvinisme d'envahir les
+Pays-Bas. Le Duc, n'ayant que des exigences à offrir, se taisait et
+attendait les ouvertures. Il finit par se lasser et demanda une
+entrevue. Après quelques propos sur les divisions religieuses de la
+France, la Reine-mère le pria, puisqu'il connaissait si bien les maux du
+royaume, de lui indiquer un remède. Il répondit d'abord que ce n'était
+pas son affaire et qu'elle le connaissait mieux que lui. Elle insista:
+Quels moyens Philippe II emploierait-il pour faire rentrer les
+protestants et les rebelles dans le devoir? Albe condamna comme funeste
+au catholicisme la politique de dissimulation, il voulait dire de
+modération, et conseilla les mesures énergiques. Comme elle lui
+demandait s'il était d'avis de recourir aux armes, il convint que
+c'était pour le moment inutile. Mais de colère il s'écria qu'il fallait
+bannir de France cette mauvaise secte. Catherine suggéra, comme moyen de
+faire la loi à tous, l'idée d'une ligue entre la France, l'Espagne et le
+nouvel empereur, Maximilien; et sur sa réponse que cette alliance
+n'était pas viable, elle rompit l'entretien[477].
+
+ [Note 474: Abel Jouan, _Recueil et Discours du voyage du roi
+ Charles IX_, p. 25.]
+
+ [Note 475: En 1563, déjà, Condé avait mis en avant ce projet de
+ mariage comme la solution pacifique du différend de Calais. En
+ 1565, Catherine chargea Paul de Foix, son ambassadeur en
+ Angleterre, de demander la main d'Élisabeth, recherche dont la
+ Reine se montra, écrit l'ambassadeur, «emprinse de joye meslée à
+ une honneste vergogne», tout en se déclarant «indigne» à cause de
+ son âge «de cet offre si grand». Catherine à Paul de Foix, 24
+ janvier 1565. _Lettres_, t. II, p. 256. et, en note, la réponse de
+ Paul de Foix. Cf. un texte plus complet de la lettre de Catherine,
+ _Lettres_, t. X, p. 151. Ronsard, de lui-même ou par ordre, dédia
+ à la Reine d'Angleterre ses _Élégies, mascarades et Bergerie_,
+ parues vers le 1er août 1565 et où se trouvent les poésies
+ composées pour les fêtes de Fontainebleau. Laumonnier, Ronsard
+ _Poète lyrique_, p. 214.--Sur cette demande en mariage, Mignet,
+ _Histoire de Marie Stuart_, 1851, t. I, app. D, p. 473-475.]
+
+ [Note 476: Instructions citées par La Ferrière, _Lettres de
+ Catherine_, t. II, p. LXXIII.]
+
+ [Note 477: La Ferrière, _Lettres de Catherine de Médicis_, t. II,
+ introd. LXXXVI-VII, d'après une dépêche des Archives nat. Coll.
+ Simancas, 1504.]
+
+Les jours suivants, elle parla mariage à sa fille. Élisabeth lui déclara
+que Philippe II ne voulait pas marier son fils, don Carlos, et qu'il ne
+donnerait pas de principauté en dot au duc d'Anjou, s'il épousait doña
+Juana, sa soeur. Le duc d'Albe lui dit plus nettement encore que la reine
+d'Espagne était venue à Bayonne uniquement pour savoir si oui ou non la
+Reine sa mère se joindrait à Philippe II contre les hérétiques.
+L'entrevue tournait mal. Le nonce et le maréchal de Bourdillon
+s'entremirent. Catherine, quel que fût son dépit, tenait à se séparer de
+sa fille en bonne intelligence, et le duc d'Albe pouvait craindre qu'une
+tension entre les deux Cours ne profitât aux réformés. Le 20 juin, sous
+la présidence du Roi, un grand conseil fut tenu auquel assistèrent les
+deux Reines, le duc d'Albe et don Juan Manrique de Lara, ancien
+ambassadeur de France, avec Monsieur, frère du roi, le duc de
+Montpensier, les cardinaux de Guise et de Bourbon, le Connétable et le
+maréchal de Bourdillon[478]. Montmorency justifia la politique
+religieuse du gouvernement et montra les dangers d'une guerre civile. La
+Reine-mère, comme on le sait par une lettre de Philippe II au cardinal
+Pacheco, son ambassadeur à Rome, promit de «porter remède» aux choses de
+la religion «une fois terminé le voyage qu'elle avait maintenant
+commencé... La Reine ma femme se contenta d'une pareille résolution
+parce que l'on comprend clairement, sans qu'il y ait le moindre doute,
+que le jour où l'on voudra apporter le remède, la chose est faite». Le
+remède, c'est évidemment celui que recommandaient les instructions
+remises an duc d'Albe[479]. L'ambassadeur ordinaire, don Francès de
+Alava, présent à Bayonne, doutait que Catherine tînt sa parole.
+«J'appréhende l'indécision que je sens en elle certaines fois et la
+peine que prendront, comme je le prévois, de lui mettre martel en tête,
+ces hérésiarques et d'autres qui le sont sans en porter le nom»[480]. Le
+cardinal Granvelle, l'ancien gouverneur des Pays-Bas, et qui savait très
+bien les affaires de France, était encore plus sceptique. Il écrivait
+que Catherine avait promis de faire merveille, mais avec cette
+restriction «qu'elle éviterait tout ce qui pourrait l'amener à en venir
+aux armes»[481]. Et il concluait qu'elle ne ferait rien de bon.
+L'ajournement était une échappatoire qu'elle se ménageait.
+
+ [Note 478: _Lettres_, t. II, p. 297, 6 juillet 1565.]
+
+ [Note 479: Philippe II au cardinal Pacheco, 24 août dans _Lettres
+ de Catherine_, t. II, p. 301-302, en note. Dans sa lettre du 6
+ juillet à Philippe II, _Lettres_, t. II, p. 297, Catherine
+ l'assurait de la volonté et zèle «que avons à nostre religion et
+ envie de voir toutes chauses au contentement du servise de Dyeu,
+ chause que n'oubliron et metron payne de si bien aysecuter
+ (exécuter) qu'il (Philippe) en aura le contantement et nous le
+ bien qu'en désirons». Ce n'était pas beaucoup s'engager.]
+
+ [Note 480: Lettre de D. Francès de Alava au Secrétaire d'État
+ espagnol Eraso, citée par Combes, _Lectures historiques_, II, 259:
+ «Temola por la confusion que en ella siento ay algunas vezes y lo
+ que anteveo que an de martillar estos eresiarcas y otros que
+ aunque no tienen nombre d'ello, lo son». Combes prenant
+ «eresiarcas y otros», qui est le sujet, pour un complément
+ traduit: «J'éprouve des craintes par le trouble que je sens qu'il
+ y a parfois chez elle et parce que je prévois qu'on doit marteler
+ les hérésiarques et d'autres qui le sont, sans en avoir le nom.»
+ C'est un contre-sens, d'où Combes a tiré la preuve que le massacre
+ de la Saint-Barthélémy fut décidé à Bayonne. D'ailleurs «marteler»
+ (frapper à coups de marteau) se dit martelar, et non amartillar ou
+ martillar, qui signifie: mettre martel en tête.]
+
+ [Note 481: Ch. Weiss, _Papiers d'Etat du cardinal de Granville_,
+ t. IX, p. 481 (Coll. Doc. inédits).]
+
+Mais les protestants s'inquiétèrent avec raison de cette rencontre où
+ils pensaient bien que les affaires religieuses avaient été examinées;
+et plus tard, après la Saint-Barthélemy, ils s'imaginèrent sans raison
+que le massacre y avait été décidé. Il est vrai que des paroles de sang
+ont été prononcées à Bayonne; mais les propos qu'on peut croire
+authentiques ont été tenus par quelques catholiques français. C'est le
+confesseur du duc de Montpensier qui dit au duc d'Albe: «Le moyen le
+plus expéditif serait de trancher la tête à Condé, à l'Amiral, à
+d'Andelot, à La Rochefoucauld.» Et quand même le représentant de
+Philippe aurait, lui qui s'en défend, conseillé à Catherine «que l'on
+usât.... de la rigueur des armes pour exterminer»[482] ceux de l'autre
+religion, où est la preuve que Catherine ait donné son acquiescement? Il
+est probable que si Philippe II avait consenti aux mariages, elle eût
+interprété plus rigoureusement l'Édit de pacification, mais peut-être
+aussi se serait-elle dispensée, sous un prétexte ou sous un autre, de
+tenir sa parole.
+
+ [Note 482: Lettres de Catherine, t. II, introd. LXXXIX.
+ Déclaration du duc d'Albe à Saint-Sulpice ambassadeur de France en
+ Espagne.]
+
+Après cette prétendue entente de Bayonne, les rapports entre les deux
+Cours ne cessèrent d'empirer[483]. Les Espagnols entravèrent le projet
+de mariage entre Charles IX et l'aînée des archiduchesses d'Autriche, et
+Catherine différa un an encore de rentrer à Paris, où elle avait promis
+d'être en novembre 1565 «pour arranger les choses de la religion». Dans
+une lettre écrite de Cognac à la duchesse de Guise, elle lui parlait
+d'un bal «où tout dense, huguenots et papistes ensemble, si bien» que
+«set (si) Dieu volet que l'on feust ausi sage alleur,
+(ailleurs, c'est-à-dire dans le reste du royaume) nous serions en
+repos»[484].
+
+ [Note 483: Ils n'étaient pas bons auparavant. Quelques mois avant
+ l'entrevue (22 Janvier 1565) Catherine écrivait à Saint-Sulpice,
+ son ambassadeur à Madrid, qu'en Flandre les Espagnols «nous font
+ sant (cent) alarmes, qui me fayt quelquefois douter qu'il
+ (Philippe) aye anvye de comenser la guerre et non pas de me voyr».
+ _Lettres_, X, p. 150. Elle se plaignait dans une lettre à la Reine
+ d'Espagne, sa fille, des «yndinité» (indignités) qu'on faisait au
+ Roi, son fils.]
+
+ [Note 484: _Lettres_, II, p. 315, 30 août 1565.]
+
+Mais les deux partis restaient sur le qui-vive. Le chancelier de
+L'Hôpital, dans ce large esprit de tolérance qui l'inclinait toujours
+plus vers la minorité dissidente, avait, sans consulter le Conseil,
+envoyé au parlement de Dijon, pour y être enregistré, un Édit qui
+permettait aux réformés, dans les villes où l'exercice de leur culte
+n'était pas autorisé, d'«appeler toutes et quantes fois que bon leur
+sembleroit les ministres de ladite religion pour estre par eulx consolez
+en ladicte religion et endoctrinez et pareillement endoctriner et
+instruire leurs enfans.» Le Parlement avait protesté, mais aucun des
+maîtres de requêtes du Conseil n'avait voulu rapporter cette
+protestation qui visait le Chancelier. Le cardinal de Lorraine s'en
+chargea et dénonça cette interprétation de l'Édit de pacification qui
+aboutissait à autoriser les réunions secrètes, contrairement à ce même
+Édit. Le cardinal de Bourbon s'écria que puisqu'on faisait des Édits
+sans consulter le Conseil, «il ne falloit plus de Conseil et que de luy
+(quant à lui) il n'y assisterait jamais». Le Chancelier s'échappa
+jusqu'à dire au cardinal de Lorraine: «Mr, vous estes desja venu pour
+nous troubler». L'autre riposta: «Je ne suis venu pour troubler, mais
+pour empescher que ne troubliez comme avez faict par le passé, belistre
+que vous estes». Et les deux Cardinaux, se levant, allèrent trouver la
+Reine, alors malade, en sa chambre. Elle les apaisa du mieux qu'elle put
+et envoya son fils, le duc d'Anjou, présider la séance du Conseil qui
+avait été interrompue par cette dispute. L'édit du Chancelier fut cassé
+et annulé.
+
+Mais à la même heure survint un autre incident. Catherine ayant fait
+ouvrir le paquet de dépêches qui venait d'arriver d'Espagne, il s'y
+trouva des lettres où Philippe II lui reprochait de continuer, malgré
+ses promesses, à ménager les hérétiques et l'accusait de faire «les plus
+grandes indignitez à la maison de Lorraine». C'était probablement une
+allusion à l'agression de la rue Saint-Denis et à la faveur de
+L'Hôpital, ancienne créature des Guise et qui apparaissait comme leur
+adversaire déclaré. La Reine reprit le Cardinal d'avoir adressé ses
+plaintes à Madrid, mais il s'en défendit et l'ambassadeur d'Espagne, qui
+était présent, certifia son dire. Il fut d'ailleurs pleinement justifié
+par d'autres lettres du même paquet et à lui destinées où Philippe II le
+blâmait d'avoir «comporté» ces indignités. Le Cardinal protesta qu'il
+les avait souffertes par le commandement du Roi et de la Reine «auxquels
+pour mourir il ne voudroit en rien désobéyr», mais sous condition
+toutefois de maintenir la religion catholique et abolir la nouvelle,
+«laquelle chose ne se faisant il criera si hault que tous les princes de
+la terre en oyront parler»[485]. Il s'en alla si en colère que Catherine
+jugea bon d'employer la duchesse de Guise, sa belle-soeur, à le calmer.
+On voit dans quelles difficultés elle se débattait.
+
+Il faudrait lui savoir gré de ses bonnes intentions. Pendant le séjour
+très long qu'elle fit à Moulins[486], elle apaisa la querelle du
+maréchal de Montmorency et du cardinal de Lorraine, et même tâcha de
+réconcilier les Guise avec Coligny, qu'ils détestaient comme le complice
+de Poltrot. Le Conseil ayant prononcé l'innocence de l'Amiral (29
+janvier 1566), elle força les Lorrains et les Châtillon à s'embrasser.
+N'aurait-elle pas eu intérêt à perpétuer les ressentiments si elle avait
+médité, avec d'autres catholiques ardents, comme l'insinue l'auteur des
+Mémoires de Soubise de faire mettre à mort à Moulins même tous les
+chefs protestants[487]. Le chancelier de L'Hôpital était alors si
+influent qu'un jour (mais ne serait-ce pas une seconde version de
+l'altercation rapportée ci-dessus) le cardinal de Lorraine lui reprocha
+de ravaler les conseillers au Conseil privé à n'être là «que pour luy
+servir de tesmoings» et pour «l'ouyr régenter». Le Roi satisfit le
+Cardinal, mais il garda le Chancelier. L'Amiral était aussi en grande
+faveur.
+
+ [Note 485: Lettre anonyme datée de Moulins, 16 mars 1566, dans
+ _Mémoires de Condé_, t. V, p. 50-52 ou _Bulletin de la Société du
+ protestantisme français_, t. XXIV, 1875, p. 412-413. Bordier, dans
+ le _Bulletin_, dit à tort que la pièce recueillie par L'Estoile
+ indique Melun comme le lieu de l'altercation, et non Moulins. Voir
+ _Mémoires-Journaux_, éd. Michaud et Poujoulat, p. 19-20.]
+
+ [Note 486: Là aussi fut arrêtée la fameuse ordonnance de février
+ 1566, qui, comme les autres grandes ordonnances du XVIe siècle,
+ touche en ses 86 articles à beaucoup de parties du gouvernement:
+ justice, police, administration, hôpitaux, bénéfices, corps de
+ métiers et confréries, etc. Elle est particulièrement intéressante
+ par la préoccupation de fortifier et d'étendre le pouvoir royal.
+ Elle défendit aux parlements de réitérer les remontrances sur un
+ acte royal soumis à sa vérification quand le roi, après les avoir
+ entendues une fois, ordonnait de procéder à l'enregistrement. Elle
+ maintenait aux villes la juridiction criminelle, lorsqu'elles la
+ possédaient, et créait une juridiction de simple police dans
+ toutes celles qui n'en avaient pas, mais elle leur ôtait, pour la
+ remettre aux officiers du roi, la juridiction civile, nonobstant
+ tous privilèges antérieurs. Ce fut, dit un historien, «une sorte
+ de coup d'État contre les magistrats municipaux». Elle interdit
+ aux gouverneurs, qui s'étaient beaucoup émancipés pendant les
+ derniers troubles, de donner lettres de grâce, de rémission, de
+ pardon, de légitimation, d'autoriser les foires et marchés, de
+ lever des deniers de leur propre autorité, d'évoquer les affaires
+ pendantes devant les juges ordinaires, et de s'entremettre des
+ affaires de justice, sauf pour prêter main-forte aux juges et
+ tenir en sûreté le pays à eux commis, le garder des pilleries,
+ visiter les places fortes. Ces injonctions et ces interdictions,
+ qui répètent les dispositions d'anciennes ordonnances, prouvent le
+ mal fait par la guerre civile et les précautions que le
+ gouvernement se croyait obligé de prendre contre la désobéissance
+ des villes et la désobéissance des grands, contre le réveil de
+ l'esprit communal et de l'esprit féodal.]
+
+ [Note 487: _Mémoires de la vie de Jehan L'Archevesque, sieur de
+ Soubise_, éditée par J. Bonnet, et qui ont paru d'abord dans le
+ _Bulletin de la Société de l'histoire du protestantisme français_.
+ Je renvoie au _Bulletin_, t. XXIV 1875, p. 22.]
+
+Avant même de passer à la Réforme, sous le règne d'Henri II, il avait
+entrepris de fonder au Brésil une colonie, qui servirait au besoin
+d'asile aux protestants français persécutés. Ce premier établissement en
+territoire portugais n'eut pas de durée. L'Amiral reprit son projet en
+1562, et il crut mieux réussir dans l'Amérique du Nord où les pêcheurs
+bretons exploitaient depuis longtemps les bancs de morues de
+Terre-Neuve[488]. Entre le Saint-Laurent, découvert par Jacques Cartier,
+et la Floride que revendiquait l'Espagne, s'étendaient d'immenses
+territoires sans maîtres; il y envoya successivement Jean Ribaut
+(1562-1563) et, après la paix d'Amboise, Laudonnière, qui bâtit au nord
+de la Floride le fort de la Caroline et commença le «peuplement». Mais
+Philippe ne voulait pas souffrir, comme le disait sa femme à
+l'ambassadeur de France, Saint-Sulpice, «que les François nichent si
+près de ses conquestes, mesme que ses flottes en allant et venant à la
+Neusve Espaigne, sont contraintes de passer devant eux». Catherine, que
+D. Francès de Alava questionnait sur cette expédition, répondit que
+Charles IX ne prétendait rien «en cest endroit que conserver une terre
+qui pieça a été descouverte et possédée par les François, comme le nom
+de la _Terre aux Bretons_ le témoigne encore assez» (novembre
+1565)[489]. Le 18 janvier 1566, il revint à la charge, la sommant de
+dire si le Roi son fils avait «commandez à ceux qui sont allez à la
+Floride faire ceste entreprise et aussi commerce et trafic par delà»,
+elle riposta «que le commerce est libre entre les subjects des amis et
+que la mer n'est fermée à personne qui va et trafique de bonne foy» et
+que quant à «la Terre aux Bretons» nous l'«estimons nostre». «Qu'il se
+sousvint aussi, lui dit-elle, que les roys de France n'ont pas accostumé
+de se laisser menacer; que le mien (le Roi son fils) estoit bien jeune,
+mais non pas si peu connoissant ce qu'il est qu'il n'y ait tousjour plus
+affaire à le retenir qu'à le provoquer»[490]. Mais les Espagnols, avant
+que la Cour de France en sût rien, s'étaient fait raison. Philippe II
+avait envoyé 2 000 hommes commandés par Pedro Menéndez de Avilés, qui
+assaillirent traîtreusement et massacrèrent les soldats et les colons
+(octobre 1565). Catherine fit demander à Madrid justice ou réparation
+(mars 1566). Et comme la reine d'Espagne se plaignait du crédit de
+Coligny, Fourquevaux, l'ambassadeur de France, répliqua: «que la
+suffizance (capacité) dud. sr est telle, soit en Conseil et ailleurs,
+que s'il seroit ung Juyf ou un Turc, encore mériteroit-il estre estimé
+et favorizé: car mesme oultre le lieu qu'il tient d'admiral, qui est un
+des plus grandz estatz» du royaume, «il n'y a prince aujourd'uy ny
+seigneur plus digne de toute grande charge qu'il est»[491].
+
+ [Note 488: La carte, dite d'Henri II, appelle mer de France la
+ partie de l'Atlantique qui avoisine Terre-Neuve. Voir Jonnard,
+ _Les Monuments de la géographie ou Recueil d'anciennes cartes
+ européennes et orientales_, Paris, s. d.]
+
+ [Note 489: Lettre du 30 décembre 1565 où elle rapporte ce qui
+ s'est passé à Tours en novembre 1565, _Lettres_, II, p. 337-338.
+ Les références sur l'affaire de Floride dans _Lettres_, t. II, p.
+ 337, note 1, et surtout p. 341, note 1, et ajouter l'ouvrage plus
+ récent et plus exact de D. Eugenio Ruidiaz y Caravia, _La Florida
+ y su conquista por Pedro Menéndez de Avilés_, Madrid, 1893, 2
+ vol.]
+
+ [Note 490: Lettre du 10 janvier 1566, _Lettres_, II, p. 342-343.]
+
+ [Note 491: Fourquevaux à la Reine mère, 9 avril 1566, _Dépêches de
+ M. de Fourquevaux, ambassadeur du roi Charles IX en Espagne_
+ (1565-1572), publiées par M. l'abbé Douais, depuis évêque de
+ Beauvais. Ernest Leroux et Plon-Nourrit, 3 vol., 1896-1904, t. 1,
+ p. 75.]
+
+Malgré l'évidence, les protestants s'obstinaient à croire que Catherine
+s'entendait contre eux avec la Cour d'Espagne. Ils s'apercevaient que
+l'Édit, en parquant l'exercice du culte, brisait leur force de
+propagande, et ils en voulaient au gouvernement de l'appliquer à la
+rigueur. Les masses catholiques les détestaient et le leur montraient à
+l'occasion. Coligny estimait plus tard que, de la première à la seconde
+guerre civile, cinq cents de ses coreligionnaires avaient été
+assassinés. Il y eut aussi quelques meurtres de catholiques. A Pamiers,
+où les gens des deux religions étaient ennemis déclarés, les réformés,
+perdant patience, attaquèrent les couvents, tuèrent des moines,
+expulsèrent des catholiques de la ville (5 juin 1566)[492].
+
+C'était depuis la paix d'Amboise la première grande sédition, et
+celle-ci sanglante. Catherine écrivait au maréchal de Montmorency que
+jamais les Goths ni les Turcs n'avaient commis tant de cruautés[493].
+Elle voulut faire un exemple afin de bien prouver à Rome et à l'Espagne
+que la politique de tolérance n'était pas une politique de faiblesse. Le
+mestre de camp Sarlabous occupa militairement la ville[494], d'où la
+peur avait chassé les émeutiers. Vingt-quatre des plus compromis furent
+arrêtés par l'ordre du parlement de Toulouse. Ils parvinrent à s'enfuir
+de prison et se réfugièrent dans les montagnes avec leur ministre
+Tachard; mais ils furent pris l'année suivante et exécutés (mai 1567).
+Les protestants célébrèrent ce Tachard comme un martyr.
+
+ [Note 492: D. Vaissète, _Histoire générale du Languedoc_, éd.
+ Privat. Toulouse, 1889, t. XI, p. 474-478.]
+
+ [Note 493: Lettre du 15 juin 1566, _Lettres_, t. II, p. 366.]
+
+ [Note 494: D Vaissète, _Histoire générale du Languedoc_, éd.
+ Privat. Toulouse, 1889, t. XII, col. 794.]
+
+Ils étaient très inquiets des événements du dehors. L'Église réformée
+des Pays-Bas était, comme l'Église française, la fille de Genève, et
+c'était par les frontières de France ou même par des pasteurs de langue
+française que la doctrine calviniste avait pénétré dans ces États de
+Philippe II. Soudain, les haines accumulées par les persécutions
+religieuses avaient fait explosion; la populace avait couru aux églises
+catholiques, renversé les autels, brisé les images (août 1566). Les
+huguenots, qui tremblaient pour leurs frères en Dieu, auraient voulu que
+la France se mêlât à cette révolte. Mais Catherine n'y voyait que
+matière à réflexion. Dès les premières nouvelles des troubles, elle
+écrivait que son gendre devrait «prendre exemple sur nous, qui avons à
+noz dépenz assez monstré aux autres comme se doivent gouverner»[495].
+Quand le bruit survint que les Espagnols allaient se relâcher de leur
+intolérance, elle s'applaudit de sa modération. «Suis merveilleusement
+aise, déclarait-elle à son ambassadeur à Madrid, que maintenant ils
+louent et approuvent en leur fait ce que autresfois l'on a tant voulu
+blasmer au nostre, quand l'on voulait que pour la cause qui se
+présentoit nous achevissions de ruiner ce royaume. Ils esprouveront
+combien sont empeschez ceulx qui s'y trouvent (aux troubles religieux).
+Quant à moy, je loue Dieu de quoy nous en sommes dehors et le prie de
+très bon coeur de ne nous y laisser jamais retomber.» Et Charles IX
+appuyait: «Tant y a que pour qui que ce soit ni pour quelque cause qui
+puisse subvenir, je me garderay, tant que je pourray, d'y revenir»[496].
+
+ [Note 495: 13 mai 1566. _Lettres_, II, p. 363.]
+
+ [Note 496: 29 février 1567, _Lettres_, III, p. 12, et la note, p.
+ 13.]
+
+Comme Philippe, loin de faire des concessions, expédiait contre les
+rebelles le duc d'Albe et une armée, la Reine prit ses précautions. Elle
+fortifia les places de Picardie, défendit au capitaine Argosse, qui
+commandait à Calais, d'y laisser séjourner «Italien ny autre étranger de
+quelque nation qu'ilz soyent»[497]. Mais, d'autre part, elle ménageait
+soigneusement les susceptibilités espagnoles. Condé, las de vivre avec
+Isabelle de Limeuil, «en Sardanapale», avait, sur le conseil des
+Châtillon, épousé Mlle de Longueville (novembre 1565), et, dans
+l'austérité du mariage, il s'était repris de passion pour la Réforme.
+Par deux fois, Catherine lui écrivit pour s'excuser de ne pas l'envoyer
+en son gouvernement de Picardie, jugeant sans doute dangereux--et qui
+pourrait l'en blâmer?--d'exposer le chef des huguenots à la tentation de
+franchir la frontière des Pays-Bas[498]. Elle démentit le bruit que
+Charles IX appelait l'escadre turque et projetait la conquête de la
+Corse. «... Si le Roy, mon fils, répondait-elle à l'ambassadeur de
+France à Madrid, avoit autre que bonne intention à l'endroict dudict Sr.
+Roy Catholique, il la feroist connoistre comme il appartient à prince
+d'honneur»[499]. Les deux Cours de France et d'Espagne s'observaient
+avec méfiance.
+
+ [Note 497: 21 mars 1567, _Lettres_, III, p. 19.]
+
+ [Note 498: 31 janvier 1567, _Lettres_, III, p. 7 et 8.]
+
+ [Note 499: 30 mars 1567, _Lettres_, III, p. 24.]
+
+Cependant le duc d'Albe marchait de Milan à Bruxelles par la Savoie, la
+Franche-Comté, la Lorraine avec dix mille hommes de vieilles troupes, si
+braves et si renommées qu'à leur approche les États catholiques mêmes
+prenaient peur. En France, Coligny, d'Andelot furent les plus ardents à
+demander une levée de six mille Suisses et de dix mille hommes de pied
+français pour couvrir la frontière. La Reine-mère, toujours prudente,
+informa officiellement le Roi d'Espagne de l'arrivée de ces
+renforts[500]. Philippe II s'étonna de cet armement qu'il prit pour une
+menace. Catherine faisait son ambassadeur à Madrid juge «s'il estoit
+raisonnable parmi ceste turbulence d'armes, qui est partout, que nous
+fussions à la mercy de celluy qui nous voudrait commander quelque
+chose», les rois de France étant «en possession de bailler la loy aux
+autres».[501] Elle eut une explication très vive (3 juillet 1567) avec
+l'ambassadeur d'Espagne, D. Francès de Alava, qui depuis six mois
+boudait et ne paraissait plus à la Cour. Il s'ébahit, raconte-t-elle à
+Fourquevaulx, «que nous soyons en soubson des forces qu'il (Philippe II)
+faict passer» pour remettre ses sujets en son obéissance, et il conclut
+que Charles IX n'avait pas «grand besoing» de faire cette levée de
+Suisses. Il s'était plaint aussi que le résident de France dans les
+Cantons, pour empêcher les agents espagnols d'en tirer quelques soldats,
+eût dit en «pleine diette que ce seroit mettre Suysse contre Suysse»,
+comme s'il prévoyait une guerre entre la France et l'Espagne[502]. Quand
+le duc d'Albe fut arrivé à Luxembourg, les appréhensions cessèrent.
+Cependant le Roi et Catherine visitaient les places de Picardie, et en
+faisaient réparer les fortifications[503]. Mais à quoi employer ces
+Suisses nouvellement levés et bien payés? Catherine écrivit de Péronne
+au Connétable de faire avancer ces belles bandes afin que le Roi pût les
+voir «et que pour le moings il ayt ce passe temps là pour son
+argent»[504].
+
+ [Note 500: 27 mai 1567, _Lettres_, III, p. 37.]
+
+ [Note 501: Lettre des 2 et 3 juillet, _Lettres_, III, p. 42.]
+
+ [Note 502: _Lettres_, III, p. 43.]
+
+ [Note 503: _Ibid._, III, p. 51 et 57.]
+
+ [Note 504: Péronne 21 août, _Lettres_, III, p. 51.]
+
+Les chefs protestants avaient pressé Catherine d'armer, dans l'espoir de
+l'entraîner à secourir leurs coreligionnaires étrangers. Mais elle
+gardait la neutralité, et même elle avait aidé à ravitailler l'armée
+catholique en sa marche, faisant passer en Savoie, Bresse et
+Franche-Comté six mille charges de blé[505]. Elle estimait que, dans
+l'état de division du royaume, ce serait folie d'affronter la monarchie
+espagnole, dont Henri II avec toutes ses forces unies n'avait pu
+triompher. Les huguenots voulaient la guerre contre Philippe II pour
+sauver les Églises voisines de même foi et fortifier d'autant la cause
+commune. Elle était pacifique par raison; ils étaient belliqueux par
+prosélytisme. Mais ces gens soupçonneux, la voyant prompte à réunir des
+troupes et paresseuse à les employer, se persuadèrent que si elle
+n'attaquait pas les Espagnols, c'est qu'elle était d'accord avec eux
+pour exterminer les protestants de France et des Pays-Bas. Coligny et
+Condé réclamèrent le renvoi des Suisses.
+
+ [Note 505: 30 mars 1567, _Lettres_, III, p. 27.]
+
+A ces craintes s'ajoutaient les griefs personnels. Le colonel général de
+l'infanterie française, d'Andelot, était en conflit d'attributions avec
+le maréchal de Cossé. Condé, qui aspirait en cas de guerre au
+commandement des armées avec le titre de lieutenant général, s'était
+entendu signifier par Henri d'Anjou, le fils préféré de Catherine, qu'il
+était bien osé de rechercher une charge qui revenait de droit au frère
+puîné du Roi. Cet adolescent--il avait seize ans à peine--brava le
+Prince de paroles et de gestes, le menaçant, s'il persistait, «qu'il
+l'en feroit repentir et le rendroit aussi petit compagnon comme il
+vouloit faire du grand»[506]. Brantôme croit que Catherine de Médicis
+avait conseillé cette algarade, mais en vérité elle n'avait aucun goût
+pour les provocations. Condé ayant quitté la Cour très mécontent (11
+juillet), elle s'efforça de l'apaiser. Comme il lui avait écrit les
+bruits qui couraient que le Roi voulait employer les Suisses pour abolir
+la liberté religieuse, elle jura sa foi «de princesse» et de «femme de
+bien» qu'aussi longtemps que ses conseils prévaudraient auprès de son
+fils, l'Édit de pacification serait inviolablement gardé[507]. Charles
+IX ignorait si bien les desseins de Philippe II qu'il fut «grandement
+esbahy» de l'arrestation des comtes d'Egmont et de Horn (8 septembre)
+«d'autant que j'estimois, écrit-il à Favelles, son agent à Bruxelles,
+que les choses de delà, veu les commencements dont avoit usé le duc
+d'Alve, feussent pour prendre autre et plus gratieulx
+acheminement»[508]. Mais les protestants s'obstinaient à croire à une
+entente des deux Cours.
+
+ [Note 506: Brantôme place l'algarade trois mois et demi avant la
+ prise d'armes des protestants (éd. Lalanne, t. IV, p. 344-345)
+ mais il devrait dire deux mois et demi. Guyon, serviteur de M. de
+ Gordes, lui écrit de Saint-Germain, où était la Cour, que Condé
+ est parti «ce matin» (11 juillet). Une dépêche de Norris,
+ ambassadeur d'Angleterre, dit le 9: Duc d'Aumale, _Histoires des
+ princes de Condé_, t. I, p. 288, note 1, et app., p. 502.]
+
+ [Note 507: Norris à la reine Élisabeth, 29 août 1567: Duc d'Aumale
+ t. I, p. 561.]
+
+ [Note 508: _Lettres_, III, p. 58 note.]
+
+Catherine se réjouissait que tout fût «maintenant, Dyeu mercy, autant
+paisible» en France «que nous sçaurions souhaiter»[509]. Elle avait été
+informée d'un rassemblement de 1200 à 1500 chevaux près de
+Châtillon-sur-Loing, la résidence de l'Amiral, mais elle n'y attacha pas
+d'importance. Le 18 septembre, elle écrivait à Fourquevaux qu'après
+l'emprisonnement d'Egmont et de Horn, il avait «couru quelque bruit sans
+propos que ceulx de la religion vouloient faire quelques remuemens, mais
+c'estoit un peu de peur qu'ils avoient, se dict-on, et aussi tost cella
+est esvanuï»[510].
+
+ [Note 509: A Gordes, 19 septembre, _Lettres_, III, p. 59.]
+
+ [Note 510: _Lettres_, III, p. 58.]
+
+Elle se trompait. Les chefs du parti, assemblés à Valery chez le prince
+de Condé, avaient décidé de mobiliser quelques milliers de gentilshommes
+et de pousser droit au château de Monceaux, où la Cour était en
+villégiature pour s'emparer, comme avaient fait autrefois les triumvirs,
+du Roi et de sa mère. A la première nouvelle, qui fut apportée par
+Castelnau-Mauvissière, de la marche des huguenots, le Connétable lui
+remontra que «cent chevaux ny cent hommes de pied ne se pouvoient mettre
+ensemble, dont il n'eust incontinent advis». Le chancelier de L'Hôpital
+«dit au Roy et à la Reine sa mère que c'estoit un crime capital de
+donner un faux advertissement à son prince souverain, mesmement
+(surtout) pour le mettre en défiance de ses sujets et qu'ils
+préparassent une armée pour lui mal faire». Les princes, les seigneurs
+et les dames, qui ne parlaient que de «passer le temps et d'aller à la
+chasse», «vouloient mal» aussi à ce trouble-fête «d'avoir donné ceste
+allarme»[511]. Mais les avis se multiplièrent et se précisèrent. La Cour
+n'eut que le temps de se réfugier dans la place forte de Meaux et
+d'appeler à l'aide les Suisses, qui étaient cantonnés à Château-Thierry.
+Sous la protection de cette grosse infanterie, dont les cavaliers
+huguenots n'osèrent affronter les piques, Charles IX gagna Lagny et de
+là il fila sur Paris (26-28 septembre), où il fut bientôt bloqué.
+
+ [Note 511: _Mémoires_, liv. VI, ch. IV, éd. Le Laboureur, 1659, p.
+ 198-200.]
+
+La surprise de Catherine fut grande. Comme elle l'écrivait le 27, de
+Meaux, à Matignon, lieutenant général du roi en Normandie: «Nous sommes
+assez esbahis» de l'événement «pour n'en congnoistre ne savoir aucune
+occasion»[512]. Il y a dans sa lettre à Fourquevaux de la colère contre
+cette «infame entreprise» et quelque tristesse aussi: «... vous laissant
+à penser l'ennuy auquel je suis de voir ce royaume revenu aux troubles
+et malheurs dont par sa grace (la grâce de Dieu), j'avois mis peine de
+le délivrer»[513]. C'était la ruine de ses illusions. «Je n'eusse peu
+penser, écrit-elle au duc de Savoie, que si grandz et si malheureux
+desseings feussent entrez ès cueurs des subjects à l'endroict de leur
+roy»[514]. Ce soulèvement «sans nulle aucasion», c'est une
+«méchanseté»--le mot était alors plus fort qu'aujourd'hui--, «la plus
+grande méchanseté du monde», «eune peure treyson» (une pure trahison).
+Il y allait, estimait-elle, de la «subversion de tout ung Estat et du
+danger de nos propres vyes».
+
+ [Note 512: _Lettres_, III, p. 60.]
+
+ [Note 513: _Lettres_, III, p. 61.]
+
+ [Note 514: _Ibid._, p. 62-63; au Roi catholique, _ibid._, p. 62.]
+
+Au Conseil privé, elle interrompit L'Hôpital qui, prévoyant que la
+guerre civile serait la fin de l'essai de tolérance, proposait d'arrêter
+les troubles par quelques concessions. «C'est vous, lui aurait-elle dit,
+qui par vos conseils nous avez conduits où nous sommes.» Pourtant elle
+n'empêcha pas les modérés de faire une tentative de conciliation. Le
+Chancelier, le maréchal de Vieilleville et Jean de Morvillier allèrent
+trouver Condé et lui promirent, s'il mettait bas les armes, une amnistie
+pleine et entière.
+
+Les chefs protestants, ayant conscience que leurs craintes n'étaient pas
+la preuve d'un projet d'extermination, imaginèrent, pour intéresser le
+pays à leur cause, de se poser en redresseurs de torts. Ils réclamèrent,
+outre l'Édit d'Amboise sans réserves ni limites, la tenue des États
+généraux et la diminution des impots. «Le pauvre peuple, disaient-ils
+dans leur requête, se lamente et deult (_dolet_, se plaint) grièvement
+d'estre oppressé et accablé de charges, surcharges, nouvelles
+impositions, subsides et tributs insupportables, qui se lèvent et
+augmentent de jour à autre, sans aucune nécessité de guerre et affaires
+ni occasion raisonnable de despense, ains par l'invention et avanie
+d'aucuns estrangers et mesmes des Italiens....» Rien n'était plus
+maladroit que de reprocher à la Reine la magnificence coûteuse de sa
+Cour et de ses fêtes et sa clientèle de banquiers et de traitants
+italiens.
+
+A cette nouvelle Ligue du Bien public, Charles IX répondit avec le
+cérémonial des vieux temps. Un héraut d'armes, précédé de trompettes, se
+présenta au quartier général des rebelles, à Saint-Denis, et somma
+nominativement le prince de Condé, d'Andelot, Coligny et les autres
+chefs et conducteurs du parti de se rendre auprès du Roi sans armes,
+sous peine d'être convaincus de rébellion (7 octobre). Cet appareil
+inusité les troubla. Ils craignirent d'avoir dépassé leur droit en
+touchant au fait des taxes et du gouvernement, et, comme dit d'Aubigné,
+se coiffant de «leur chemise»[515], ils n'exigèrent plus que le
+rétablissement pur et simple, à toujours, de l'Édit d'Amboise. Mais le
+Connétable revendiqua pour le Roi le droit de modifier les Édits et même
+de les révoquer, s'il le jugeait nécessaire. Les négociations furent
+rompues.
+
+ [Note 515: La Popelinière, _La Vraye et entière Histoire des
+ troubles_, La Rochelle, 1573, liv. II, p. 45.--Lavisse _Histoire
+ de France_, t. VI. 1, p. 97.]
+
+L'armée royale livra bataille à Saint-Denis (10 novembre 1567) et
+réussit à dégager Paris, mais elle perdit son chef, le Connétable, qui
+fut blessé mortellement dans une charge. Les vaincus allèrent jusqu'en
+Lorraine à la rencontre des secours que leur envoyaient les princes
+protestants d'Allemagne. Catherine, laissant tomber la dignité de
+connétable, fit nommer à la lieutenance générale le plus cher de ses
+fils, Henri d'Anjou, qui avait seize ans et n'était pas en âge de
+commander. Obligée par la révolte des protestants de s'appuyer sur le
+parti catholique, elle remit la conduite des opérations militaires au
+duc de Nemours, qui avait épousé avec la duchesse de Guise les intérêts
+des Lorrains, mais de peur d'accroître en cas de succès décisif la
+popularité déjà si grande de cette maison, elle lui adjoignit, comme
+collègues, un prince du sang, le duc de Montpensier, d'ailleurs
+catholique ardent, et un politique allié des Montmorency, Artus de
+Cosse, surintendant des finances, qu'elle avait créé maréchal de France.
+Nemours était d'avis de poursuivre les rebelles et de les écraser avant
+l'arrivée des renforts. Cossé, par haine des Guise, ou par incapacité,
+entrava tous les mouvements. Il accusait même Catherine de vouloir une
+bataille pour économiser l'entretien d'une armée. Il fut malade si à
+propos le 21 novembre qu'il laissa échapper Condé et Coligny. Nemours,
+furieux, n'était pas loin de croire que Cossé temporisait par ordre.
+Catherine leur donna raison à tous deux. Elle expliquait à Cossé qu'elle
+ne voudrait pas pour une question d'argent hasarder la vie de tant de
+braves gens et celle de son fils[516]; elle remerciait Nemours d'avoir
+fait de son mieux, à ce qu'on lui avait mandé, pour empêcher la jonction
+des huguenots et des reitres. «Je panse, ajoutait-elle, que Dieu ne
+pardonnera jeamès à ceulx qui nous ont fayst cet domage»[517].
+
+ [Note 516: 4 décembre 1567, _Lettres_, III, p. 84.]
+
+ [Note 517: _Lettres_, III, p. 103 (lettre écrite entre le 15 et le
+ 20 janvier 1568).]
+
+Au fond, elle avait hâte d'en finir avec la guerre et l'autorité des
+hommes de guerre. Aussitôt qu'elle l'avait pu, elle s'était remise à
+négocier. Elle alla trouver à Châlons le cardinal de Châtillon (janvier
+1568) et lui donna rendez-vous à Paris pour continuer les pourparlers.
+Mais elle n'osa pas l'y recevoir de jour, craignant qu'il ne fût
+assassiné, et elle le logea au château de Vincennes. Châtillon, bien
+convaincu de la haine des masses, ne fut que plus ardent à réclamer un
+édit perpétuel et irrévocable. Catherine le laissa partir.
+
+La lassitude et le manque d'argent arrêtèrent les hostilités. La royauté
+n'avait pas de réserves disponibles pour des entreprises à long terme.
+Condé, qui assiégeait Chartres, était encore plus embarrassé de payer
+ses mercenaires. Il accepta la paix, à des conditions qui lui parurent
+avantageuses (Longjumeau, 23 mars 1568). Le Roi confirmait l'Édit
+d'Amboise sans restriction ni limitation et prenait à sa charge la solde
+des auxiliaires allemands. Mais le «petit Prince», avec son étourderie
+habituelle, consentit à licencier ses troupes, tandis que Charles IX se
+réservait le droit de garder les siennes quelque temps encore. Il fit ce
+«pas de clerc» de livrer son parti désarmé à Catherine de Médicis, dont
+il avait trompé la confiance, et à ce roi de dix-sept ans qu'il avait
+contraint de reculer devant lui «plus vite que le pas». C'était une
+grave imprudence.
+
+Quoi que les réformés pussent dire pour leur défense, cet attentat
+contre un roi majeur, sur des soupçons imaginaires, était un crime ou,
+si l'on aime mieux, une faute. Ceux d'entre eux qui siégeaient au
+Conseil savaient que depuis l'entrevue de Bayonne les rapports entre les
+Cours de France et d'Espagne étaient très froids. Vouloir que dans la
+question des Pays-Bas le gouvernement réglât sa politique sur leurs
+convenances religieuses était une prétention inadmissible. Les Suisses,
+dont ils incriminaient la présence, avaient été levés de leur
+consentement et même sur leur demande. Catherine ne méditait contre eux
+aucun guet-apens; elle était à la campagne dans un château ouvert, tout
+occupée de plaisirs et de chasse, sans soupçon, parce que sans mauvais
+dessein. Elle ne pouvait croire à une agression, tant elle était sûre de
+son innocence.
+
+Leur seul grief vraiment fondé, c'était l'interprétation des clauses de
+l'Édit d'Amboise. Ces précisions, toujours restrictives, s'expliquaient
+en partie par des raisons d'ordre ou de politique, mais comme ils en
+étaient les victimes, ils devaient être tentés d'y voir une menace. Il
+est possible que la Reine-mère--tant l'idée de la coexistence de deux
+religions dans un même État répugnait aux esprits de ce temps--ait pensé
+que l'unité de foi se referait un jour, et même qu'elle l'ait désirée.
+Le culte réformé relégué dans une ville par bailliage et dans quelques
+châteaux de seigneurs hauts justiciers était, pour ainsi dire, éparpillé
+en autant de petits centres, qui n'avaient qu'une médiocre force de
+propagande. Que Catherine ait voulu les empêcher de s'étendre et de se
+rejoindre, c'est un calcul qui de sa part n'est pas invraisemblable; les
+protestants, par même souci, comprimaient le catholicisme dans les pays
+où ils étaient les maîtres. Mais elle écartait résolument l'idée
+d'employer la violence et, toutes les fois qu'elle en avait l'occasion,
+proclamait sa volonté de faire observer l'Édit de pacification. Et en
+somme, elle a réussi pendant quatre ans, jusqu'à la révolte de la
+minorité, à maintenir, non sans peine, la paix religieuse contre tous
+les efforts de la majorité.
+
+Le tort des réformés fut de méconnaître les difficultés de sa tâche et
+la sincérité de ses intentions. Ils la traitèrent en ennemie dès qu'ils
+cessèrent de l'avoir pour alliée. Elle ne leur pardonna pas cette erreur
+où elle trouvait de l'ingratitude. Elle s'éloigna de L'Hôpital, qui
+continuait à les défendre, et, dégoûtée de la tolérance, elle résolut de
+détruire ces ennemis de l'Église, qui étaient les ennemis du Roi.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+L'EXTERMINATION DU PARTI PROTESTANT
+
+
+Du changement produit dans les dispositions de la Reine-mère par la
+surprise de Meaux, il y a des témoignages caractéristiques.
+Immédiatement avant l'agression (24 septembre), elle recommandait à M.
+de Gordes, lieutenant général en Dauphiné, «de faire toujours vivre les
+subjects de delà en toute doulceur et tranquillité à l'observation des
+édits et ordonnances»[518]. Mais une dizaine de jours après, elle
+faisait écrire par le Roi au même M. de Gordes: «Là où vous en sentiriès
+aulcungs qui branlent seulement pour venir secourir et ayder à ceux-ci
+de la nouvelle religion, vous les empescherés de bouger par tous moïens
+possibles, et si vous connoissés qu'ils soyent opiniastres et voulloir
+venir et partir, vous les taillerés et ferés mettre en pièces sans en
+espargner ung seul, _car tant plus de morts moings d'ennemis_»[519].
+Elle était convaincue que les protestants avaient pris les armes, non,
+comme ils le déclaraient, pour prévenir la persécution, mais pour
+s'emparer du Roi et du gouvernement. Elle se tint pour avertie, et,
+naturellement rancunière, elle prépara sa revanche.
+
+ [Note 518: _Lettres_, III, p. 59.]
+
+ [Note 519: _Ibid._, p. 65, note 1. Cette lettre du Roi ne peut pas
+ être du 13 octobre, puisque Catherine s'y réfère dans une lettre
+ du 8. Voir d'Aumale, _Histoire des Princes de Condé_, p. 564, qui
+ semble croire que la lettre est du 28 septembre. Elle est
+ probablement du même jour que la lettre de Catherine, c'est-à-dire
+ du 8 octobre, conformément à l'habitude de la Reine-mère de faire
+ suivre les lettres du Roi d'une lettre d'elle.]
+
+Elle n'avait en attendant qu'à lâcher la main aux masses catholiques.
+L'Église avait regagné presque tout le terrain qu'elle avait perdu de
+1559 à 1562 par le scandale de ses abus, la violence des Guise, le zèle
+et la science des ministres réformés. Prêtres et moines étaient allés
+«par les villes, villages et maisons des particuliers admonester un
+chacun de la doctrine des protestants». Ils s'étaient remis à instruire
+le peuple, qui n'avait le plus souvent couru au prêche que par manque de
+bons prônes. Un de leurs arguments, le plus simple, faisait impression.
+Était-il possible que pendant quinze ou seize siècles, jusqu'à
+l'apparition de ces novateurs, Dieu eût laissé dans l'erreur et privé de
+sa «grâce» «et du sang de Jésus-Christ» «tant de roys, princes et
+grands personnages»? Le supposer «seroit blasphémer contre sa bonté et
+l'accuser d'injustice»[520]. L'ordre nouveau des jésuites, que le péril
+de la foi avait décidé l'Église gallicane à reconnaître, apporta au
+catholicisme français le secours de son savoir, de sa parole, de son
+prosélytisme et de son habileté. Il s'attacha plus particulièrement à
+reconquérir, par la prédication, l'enseignement et la direction de
+conscience, les classes dirigeantes de l'État, haute bourgeoisie,
+noblesse et princes[521].
+
+ [Note 520: _Mémoires de Castelnau_, liv. III, ch. VI, p. 137.]
+
+ [Note 521: P. Henri Fouqueray, _Histoire de la Compagnie de Jésus
+ en France; des origines à la suppression_, t. I (1528-1575),
+ Paris, 1910 et _passim_, liv. II et liv. III.]
+
+En même temps, le parti catholique s'organisait pour le combat.
+L'expérience avait prouvé que le Roi, avec les quelques milliers
+d'hommes qu'il entretenait en temps de paix, était, au début des
+hostilités, incapable de faire front aux forces protestantes
+volontaires, dont la mobilisation était préparée de longue main[522].
+L'idée était venue à Monluc en 1563, et elle fut reprise par Tavannes et
+d'autres chefs catholiques, d'opposer confraternité catholique à
+confraternité protestante, intelligence à intelligence. En Bourgogne, où
+Tavannes était gouverneur, des ecclésiastiques, des nobles et des
+bourgeois se groupèrent en ligues ou associations, qui, «au nom de Notre
+Seigneur Jésus-Christ et par la communion de son précieux sang»,
+signaient le serment de soutenir de tout leur pouvoir «l'Église de Dieu,
+maintenir nostre foy ancienne et le roy nostre sire, souverain naturel
+et très chrestien seigneur, et sa couronne». Ces confréries du
+Saint-Esprit, comme on les appelait généralement en Bourgogne, devaient
+avoir un fonds commun, des troupes prêtes à marcher et des émissaires
+chargés de surprendre et de signaler les pratiques des huguenots. La
+province seule pouvait mettre sur pied 1 500 cavaliers et 4 500
+fantassins[523].
+
+ [Note 522: Voir à ce sujet une page intéressante, sinon tout à
+ fait impartiale, de Jean de Tavannes dans les _Mémoires de Gaspard
+ de Saulx, seigneur de Tavannes_; Règne de Charles IX, anno 1567,
+ éd. Buchon, p. 318, et surtout p. 320.]
+
+ [Note 523: _Ibid._, Tavannes et Hippolyte Abord, _Histoire de la
+ Réforme et de la Ligue dans la ville d'Autun_, t. I., 1855, p.
+ 384, 392.]
+
+Les Lorrains, favorisés par la réaction catholique, reparaissaient à la
+Cour et aux armées. Le jeune duc de Guise, Henri, alors âgé de dix-huit
+ans, annonçait une valeur brillante et digne de sa race. Mais il se
+gardait bien de se poser, comme Condé l'avait fait, en concurrent
+d'Henri d'Anjou. L'esprit dirigeant de la famille, le cardinal de
+Lorraine, affectait le plus grand dévouement pour ce fils si aimé de la
+Reine.
+
+Il lui avait promis, écrivait l'ambassadeur anglais Norris, «deux cent
+mille francs par an du clergé de France pour soutenir la religion
+romaine; sur quoi le pape, le roi d'Espagne et les autres princes
+papistes ont promis aide et secours en tout ce que Monsieur tenterait
+pour la ruine de ceux de la religion»[524]. C'était flatter Catherine en
+sa faiblesse maternelle et en même temps la rassurer sur la fidélité du
+parti catholique que d'en reconnaître le duc d'Anjou pour chef. Aussi le
+Cardinal était-il grand favori. «Seul», prétendait l'ambassadeur
+anglais, il «fait tout en toute chose.» Le chancelier de L'Hôpital avait
+rendu les sceaux le 24 mai 1568, jugeant plus opportun de céder «à la
+nécessité de la République et aux nouveaux gouverneurs que de desbattre
+avec eux»[525]. «Je m'esbahis, madame, écrivait Jeanne d'Albret à
+Catherine, vu que de tant de pareilles menées qu'il (le Cardinal) a
+faictes vous n'avez jamais vu une bonne fin, comme il vous peult, sans
+changer de main, ainsi souvent tromper»[526]. C'est au cardinal de
+Lorraine naturellement que Condé, Coligny imputent les dénis de justice
+et les attentats dont leurs coreligionnaires avaient été victimes
+pendant les troubles et depuis la signature de la paix. Mais la Reine
+n'agissait pas par suggestion; elle s'aidait du Cardinal comme elle
+s'était aidée de L'Hôpital. Ayant changé de politique, elle changeait de
+serviteurs[527].
+
+ [Note 524: Lettre du 7 Juin 1568: Duc d'Aumale, _Histoire des
+ princes de Condé_, t. II, p. 364.]
+
+ [Note 525: Duféy, _Oeuvres complètes de L'Hospital_, II, p. 252.]
+
+ [Note 526: _Lettres_, III, p. 349.]
+
+ [Note 527: L'ambassadeur vénitien, Jean Correro, dans sa Relation
+ de 1569, explique bien les raisons qui ont déterminé la Reine-mère
+ à se servir des Guise et du cardinal de Lorraine Tommaseo,
+ _Relations_, etc., t. II, p. 150-152.]
+
+Cependant les catholiques prolongeaient la guerre par l'assassinat. Le
+protestant Rapin, que le Roi envoie porter l'ordre au parlement de
+Toulouse d'enregistrer la paix de Longjumeau, est saisi, jugé, exécuté
+par ce même parlement pour une condamnation antérieure que deux ou trois
+amnisties avaient annulée. La garnison d'Auxerre pille les cinquante
+mille écus que Coligny expédiait aux reîtres pour hâter leur départ de
+France. Le sieur d'Amanzé, qu'il charge d'aller réclamer cet argent, est
+assassiné par six hommes masqués. Un grand seigneur, René de Savoie,
+seigneur de Cipierre, est massacré à Fréjus, avec trente-six des siens,
+par le baron des Arcs. La populace s'en mêle et fait rage. En trois
+mois, raconte d'Aubigné, qui toujours exagère, les peuples, soutenus de
+gens notables, mirent sur le carreau plus de dix mille personnes[528].
+Le gouvernement laissait faire. C'était sa vengeance contre un parti
+qu'il ne trouvait pas assez résigné. Les huguenots ne se pressaient pas
+de restituer au Roi les villes qu'ils avaient occupées pendant la
+guerre; Montauban, Sancerre, Albi, Millau, Castres faisaient «compter
+les clous de leurs portes» aux garnisons royales qu'on leur envoyait. La
+Rochelle, qui s'était déclarée dans la dernière guerre pour le prince de
+Condé (9 janvier 1568), consentait à recevoir son gouverneur, Guy Chabot
+de Jarnac, mais non les soldats qui l'accompagnaient. Aussi, quand
+Coligny s'indignait que les assassins et les factieux eussent sinon
+«exprès commandement de faire ce qu'ilz font», à tout le moins «ung
+tacite consentement», la Reine ripostait que le Roi son fils avait donné
+l'ordre de faire bonne justice à tous ses sujets sans distinction et que
+«desjà l'effect se verroit de sa volunté si n'eust esté que les armes
+sont encore plus entre les mains de ceux qui ne les debvroient point
+avoir que entre les siennes»[529].
+
+ [Note 528: Les crimes et les assassinats commis par les
+ catholiques sont énumérés dans un Mémoire adressé au Roi par
+ Coligny et Condé, et daté du jour même de leur fuite (23 août
+ 1568). On les compte par centaines, et c'est trop; mais on est
+ loin de dix mille. D'Aubigné, historien, ne laisse pas de parler
+ en poète. Ce Mémoire a été publié en appendice par M. le comte
+ Delaborde dans son _Coligny_, t. III, p. 496 sqq., 515.]
+
+ [Note 529: Delaborde, III, p. 33.--_Lettres_, III, p. 164 (août
+ 1568).]
+
+Entre Catherine et l'Amiral, les explications sont d'autant plus aigres
+que leurs rapports ont été plus cordiaux. L'Amiral était comme le
+Connétable, son oncle, assez rude et fâcheux. Il en voulait, ce qui est
+légitime, à M. de Prie, le gouverneur d'Auxerre, qui avait fait
+assassiner un de ses gentilshommes; mais en annonçant à la Reine-mère la
+mort de Mme de Prie, il en tira une leçon qui portait plus loin que le
+mari. «Je ne veulx pas estre si présomptueux de juger des faits de Dieu,
+mais je veulx (peux?) bien dire avec tesmoignage de sa parole que tous
+ceulx qui violent une foy publique en seront chastiez»[530]. Il lui
+promettait d'empêcher tant qu'il pourrait «les troubles et prises des
+armes en ce royaume», «mais ajoutait-il, si nous y sommes contraintz
+pour deffendre la liberté de nos consciences, nos honneurs, vyes et
+biens, l'on cognoistra que nous ne sommes pas si aisés à battre et
+desfaire comme le cardinal de Lorraine s'en vante tous les jours»[531].
+Il se plaignait qu'on eût dessein de l'assassiner, comme il l'avait
+appris de bonne source; elle le pria de faire connaître ces donneurs
+d'avis qui cherchaient à le mettre en défiance. Mais, répliquait-il, ne
+lui avait-elle point fait dire qu'il ne tenait la vie que d'elle,
+plusieurs ayant offert de le tuer, ce qu'elle n'avait pas voulu
+permettre. Elle devrait lui faire justice de ces «méchants», et, pour
+surcroît d'obligation, les lui nommer afin qu'il sût de qui se garder.
+Ces récriminations étaient de mauvais augure; les actes aussi. Un
+millier de huguenots et de protestants étrangers s'étaient glissés le
+long de la frontière et se disposaient à rejoindre aux Pays-Bas
+Guillaume le Taciturne et son frère Ludovic, qui avaient pris les armes
+contre les Espagnols. Catherine donna l'ordre au maréchal de Cossé de
+courir sus à ces bandes et de livrer au duc d'Albe «pour les traiter
+ainsy qu'ils le méritent» les «Elamans» (probablement les Flamands) et
+autres sujets du roi catholique qui s'y étaient enrôlés. Le capitaine
+qui les commandait, Cocqueville, avait été pris dans Saint-Valéry (sur
+Somme) et décapité, avec quelques-uns de ses compagnons. «Quant aux
+autres François qui sont prisonniers, ajoutait Catherine, je trouve bon
+qu'une partie soient punis comme les autres qui ont été exécutez et le
+reste soit envoié aux gallères»[532]. On voit à quel degré de passion
+elle est montée. Ce n'est plus la même femme.
+
+Condé et Coligny, inquiets, s'étaient mis à l'abri dans
+Noyers-sur-Serain, à l'entrée du Morvan, une petite place assez forte
+qui appartenait à la princesse de Condé[533]. L'idée vint à Catherine de
+se saisir d'eux, et peut-être même de les traiter, à la façon du duc
+d'Albe, comme les comtes d'Egmont et de Horn. Mais elle cachait
+soigneusement ses intentions.
+
+ [Note 530: _Id._, p. 36 (12 juillet 1568).]
+
+ [Note 531: _Id._, p. 44.]
+
+ [Note 532: 5 août 1568. _Lettres_, t. III, p. 166-167.]
+
+ [Note 533: S. C. Gigon, _La troisième guerre de religion_, Paris,
+ s. d. (1909), p. 35.]
+
+Le Roi en son Conseil examinait les griefs des chefs protestants et y
+répondait. Il ordonnait des enquêtes sur les crimes et les massacres,
+dont ils se plaignaient, envoyait à Auxerre un maître des requêtes,
+déléguait à même fin le premier président du parlement de Dijon. Il
+prononçait la dissolution des confréries du Saint-Esprit, dont le
+voisinage inquiétait les gens de Noyers[534]; il arrêtait la marche des
+compagnies de Brissac, qu'il avait décidé de cantonner dans l'Auxois; il
+remontrait à Tavannes, son lieutenant général en Bourgogne, que Condé
+l'accusait de vouloir attenter sur sa personne. Mais Catherine
+délibérait à part avec le cardinal de Lorraine et le nouveau garde des
+sceaux, Birague. Un certain Lescale fut pris mesurant la hauteur des
+murs de Noyers. Elle envoya Gonthery, secrétaire de Birague, et, en
+recharge, un capitaine, le sieur du Pasquier, donner
+l'ordre--probablement un ordre verbal--à Tavannes d'investir la ville de
+Noyers. Mais le gouverneur aurait, comme le raconte son fils, fait
+répondre «que la Royne estoit conseillée plus de passion que de raison
+et que l'entreprise estoit dangereuse, proposée par gens passionnés et
+inexperts, que luy n'estoit propre pour telles surprises.... que quand
+il voudroit exécuter ce commandement», le Prince et l'Amiral «ayant de
+bons chevaux se pourroient sauver et luy demeurer en croupe avec le
+blasme d'avoir rompu la paix»[535]. Dans une lettre officielle au Roi où
+il se défendait de tout mauvais dessein contre un Bourbon, Tavannes
+ajoutait: «Il est vray, quant il sera question des commandemantz de
+Vostre Majesté, de vostre Estat et du faict de ma charge, je vouldrois
+non seulement entreprendre contre luy, mais contre mon père s'il
+vivoit»[536]. Tavannes, prêt à marcher sur un ordre du roi, refusait de
+se commettre dans une tentative «dressée de quenouille et de plume».
+
+Cependant comme il craignait que la Reine-mère n'insistât, et, sur un
+nouveau refus, n'envoyât quelque autre capitaine en son gouvernement
+pour exécuter ce coup de main, il résolut de donner l'alarme au prince
+de Condé. Il fit passer «des messagers proche Noyers avec lettres qui
+contenoient: Le cerf est aux toiles, la chasse est préparée». Les
+porteurs de dépêches furent, comme il l'espérait, arrêtés, et Condé,
+interprétant l'obscurité des textes à la lumière de ses soupçons, partit
+secrètement de Noyers avec Coligny, le 23 août. Il laissait pour adieu
+au Roi un mémoire où il énumérait les griefs du parti et n'en rendait
+responsable que le cardinal de Lorraine, «la racine et la semance de
+toutes les divisions et partialitez qui ont cours en ce royaume»[537].
+
+ [Note 534: Abord, _Histoire de la Réforme et de la Ligue dans la
+ ville d'Autun_, t. I, p. 392.]
+
+ [Note 535: _Mémoires de Gaspard de Saulx, seigneur de Tavannes_,
+ éd. Buchon, p. 335.]
+
+ [Note 536: Lettre du 20 août 1568, publiée par Gigon, p. 385. De
+ cette lettre M. G. croit pouvoir conclure que Catherine n'a jamais
+ songé (Cf. p. 37) à investir Noyers et que c'est une invention du
+ fils de Tavannes, le rédacteur des Mémoires. Mais le récit du fils
+ et la lettre du père ne se contredisent pas: ils se complètent.]
+
+ [Note 537: Delaborde, III, p. 509.]
+
+Les fugitifs arrivèrent à La Rochelle, le 14 (ou le 18) septembre, et
+ils y furent rejoints par Jeanne d'Albret et son fils Henri de Navarre,
+qui leur amenaient les contingents gascons. D'heureux coups de main leur
+livrèrent Saint-Jean d'Angély, Saintes et Cognac. Forcés par la
+nécessité de prendre leur point d'appui loin de Paris, ils se
+cantonnèrent dans l'Ouest, où les grandes familles aristocratiques, les
+La Rochefoucauld, les La Trémoille, les Soubise et presque toute la
+noblesse avaient passé à la Réforme. En arrière des places fortes
+conquises et en avant de ses boulevards insulaires de Ré et d'Oléron, La
+Rochelle formait comme un réduit central, accessible par mer aux Anglais
+protestants, mais presque inexpugnable par terre aux Français
+catholiques.
+
+Catherine était encore une fois surprise par les événements. Elle voulut
+négocier, car elle était d'avis de négocier toujours, de négocier quand
+même Condé refusa d'écouter un gouvernement qui, par deux édits publiés
+le 28 septembre, accordait la liberté de conscience, mais défendait sans
+acception de personnes tout exercice d'autre religion que de la
+catholique et romaine, commandait aux ministres réformés de sortir du
+royaume dans les quinze jours, démettait de leurs charges, avec promesse
+toutefois de les indemniser, les officiers du roi qui seraient de la
+nouvelle Église[538].
+
+ [Note 538: L'un de ces édits est de septembre sans précision du
+ jour, l'autre du 25; tous deux ont été publiés le 28 septembre.
+ Fontanon, t. IV, p. 292-295.]
+
+La Reine-mère avait encore fait nommer son fils, le duc d'Anjou,
+lieutenant général du royaume (29 août) avec la direction particulière
+des forces de l'Ouest. Elle lui adjoignit, pour suppléer à son
+inexpérience, deux capitaines qui avaient fait leurs preuves dans les
+guerres du Piémont, Tavannes et Sansac. Ce partage du commandement,
+inspiré par les mêmes causes, eut les mêmes résultats qu'en 1567; la
+guerre traîna. Sansac dut enfin se retirer. Tavannes, libre de ses
+mouvements, franchit la Charente en mars 1569 et surprit à Bassac--près
+de Jarnac--Coligny, qui se gardait mal. Condé, accouru à l'aide, chargea
+avec trois cents chevaux la masse des escadrons catholiques et y pénétra
+d'un élan furieux, mais il fut accablé par le nombre, jeté à bas de
+cheval et tué de sang-froid par les gardes du duc d'Anjou (13 mars).
+Coligny couvrit la retraite et sauva l'armée protestante.
+
+Catherine reçut à Metz la nouvelle de la victoire de Bassac. Depuis deux
+mois, elle avait quitté Paris, et, malgré les fatigues et la maladie,
+elle travaillait à fermer l'entrée de la Champagne et des Trois-Évêchés
+aux auxiliaires étrangers qui se préparaient à rejoindre la huguenots.
+L'habitude s'établissait entre gens de même croyance de s'entr'aider
+sans distinction de pays. Guillaume de Nassau en révolte contre le Roi
+catholique, et Condé et Coligny en révolte contre le Roi très chrétien,
+s'étaient promis par traité (août 1568) de s'«aider, favoriser et
+secourir l'ung à l'aultre» de tout ce qui dépendrait de leurs
+«puissances et forces». «Et fault que ceste alliance demeure tellement
+ferme que, quant il plairoit à Dieu favoriser l'ung ou l'autre pais en
+luy donnant entière liberté de conscience que pour ceste occasion ceulx
+qui seront si heureulx ne laisseront de secourir l'aultre partye comme
+si ils estoient en la mesme peine...»[539].
+
+ [Note 539: Groen van Prinsterer, _Archives de la maison de
+ Nassau_, 1re série, III, p. 285.]
+
+Guillaume de Nassau, au lieu d'attaquer le duc d'Albe, était entré en
+France le 19 novembre 1568, et l'on pouvait se demander s'il reculait
+devant les Espagnols ou projetait de se rapprocher de ses
+coreligionnaires français. Le gros de l'armée royale étant engagé dans
+l'Ouest, Charles IX n'avait que quelques milliers de soldats en
+Champagne, et le duc d'Albe ne se pressait pas de lui expédier les
+renforts qu'il lui avait promis. Catherine fit offrir à cet intrus
+équivoque de lui accorder libre passage vers l'Allemagne, et «pour la
+pitié» que le Roi avait de sa troupe de faire dresser «estappes» pour la
+«jecter... hors de nécessité»[540]. Malgré les protestations de
+l'ambassadeur d'Espagne, elle fournit au sujet rebelle de Philippe II
+l'argent et les vivres dont il avait le plus grand besoin. Mais, de peur
+qu'il ne fût tenté de s'en servir contre elle, comme on avait lieu de le
+craindre, elle fit si bien travailler ses mercenaires allemands qu'ils
+s'ameutèrent et le contraignirent à repasser la Moselle (13 janvier
+1569).
+
+Ce premier péril écarté, elle tâcha de barrer la route à l'armée que le
+duc des Deux-Ponts, Wolfgang de Bavière, amenait d'Allemagne au secours
+des huguenots. Mais elle partagea encore la défense des frontières de
+l'Est entre le duc d'Aumale et le duc de Nemours, qui ne s'entendirent
+pas. Wolfgang, que Guillaume de Nassau avait rejoint avec 1 200
+cavaliers, profita de ces divisions et, gagnant de vitesse ses
+adversaires (mars 1569), il traversa la Bourgogne, franchit la Loire et
+arriva dans la Marche. Le duc d'Anjou, menacé d'être pris entre ces
+étrangers et les huguenots, appela sa mère à l'aide. Il se plaignait du
+duc d'Aumale, qui avait laissé passer l'invasion, et du cardinal de
+Lorraine, qui ne lui envoyait pas l'argent de la solde. Catherine, qui
+se reposait à Monceaux, accourut au camp et massa toutes les forces
+royales contre le duc des Deux-Ponts. Mais elle n'eut pas la joie
+d'assister à une victoire de ce fils si cher, les reîtres catholiques,
+qu'on ne payait pas, ayant refusé de se battre. «Cet (si) les reystres,
+écrivait-elle à Charles IX, euset voleu (eussent voulu) marcher jeudi le
+jour de la Feste-Dyeu (10 juin), je me pouvés dyre la plus heureuse
+femme du monde et vostre frère le plus glorieulx»[541].
+
+ [Note 540: _Id._ p. 315-316.]
+
+ [Note 541: 12 juin 1569, _Lettres_, t. III, p. 245.]
+
+C'était pour elle une grande déception; mais quelques mois après,
+Tavannes battit Coligny à Moncontour (3 octobre 1569), et elle crut que
+la partie était gagnée. Le hasard, comme dans la première guerre civile,
+l'avait bien servie. Condé avait péri (13 mars); Wolfgang était mort de
+maladie la veille de sa jonction avec les huguenots (11 juin). Mort
+aussi d'Andelot, le meilleur lieutenant de Coligny (7 mai 1569).
+«Monsieur mon fils, vous voyés come Dieu nous ayde car y lé (il le ou
+les) vous fayst mourir (votre ennemi ou vos ennemis) sans coups
+frapper»[542].
+
+Elle espérait d'autres marques de la protection divine. «M. de
+Fourquevauls, écrivait-elle à son ambassadeur à Madrid, la nouvelle de
+la mort d'Andelot nous a fort resjouys, depuis celle du feu conte de
+Brissac[543] que j'ay tant regretté; j'espère que Dieu fera aux aultres
+à la fin recevoir le traictement qu'ils méritent. L'on tient aussy que
+Baudiné[544] est mort et que la peste est parmy eulx à Xainctes où ils
+sont encores.» Et, sans transition, elle conclut: «Je vous prie au
+reste, Monsieur de Fourquevauls m'envoyer par la première commodité deux
+douzaines d'éventails....»[545]. (19 mai 1569).
+
+ [Note 542: 14 juin 1569, _Lettres_, III, p. 251.]
+
+ [Note 543: Timoléon de Cossé-Brissac, qui avait été nommé colonel
+ général de l'infanterie française, après la révocation d'Andelot,
+ avait été tué au siège de Mussidan (28 avril 1569).]
+
+ [Note 544: Galliot de Crussol, seigneur de Beaudiné, capitaine
+ protestant, frère du duc d'Uzès et de Jacques d'Acier.]
+
+ [Note 545: _Lettres_, III, p. 241.]
+
+Elle laissa trop voir sa joie pour son honneur. Le cardinal de
+Châtillon, alors réfugié en Angleterre, écrivait à l'Électeur Palatin,
+Frédéric III (10 juin), que son frère avait été empoisonné, et il en
+donnait pour preuve tant «l'anatomye (autopsie) qui a été faite de son
+corps» que les propos d'un Italien qui s'était vanté, «devant (avant)
+ladite mort, à plusieurs tant à Paris qu'à la Cour, d'avoir donné la
+poison» et qui, depuis, sachant son coup réussi, demandait «récompense
+d'un si généreux acte»[546]; mais la douleur fraternelle ne le
+rendait-elle pas trop crédule? L'ambassadeur d'Angleterre en France,
+Norris, dans une dépêche à Cecil, du 27 mai 1569, annonçait aussi qu'un
+Italien se flattait d'avoir empoisonné d'Andelot et fait boire à la même
+coupe l'Amiral et son frère[547]. Il rappelait au secrétaire d'État
+d'Élisabeth que depuis longtemps il lui avait signalé que quelques
+Italiens étaient partis de Paris bien payés, pour exécuter le même
+dessein. Il est vrai que, le 14 juin, il rapportait que Coligny avait
+fait tirer à quatre chevaux l'empoisonneur, «un gentilhomme du camp du
+duc d'Anjou», et que M. de Martigues, lieutenant général du roi en
+Bretagne, était l'instigateur du crime[548]. Comme ces détails sont
+faux, on peut se demander si Norris était mieux renseigné sur la cause
+de la mort.
+
+ [Note 546: Kluckhohn, _Briefe Friedrich des Frommen, Kurfürsten
+ von der Pfalz_, t. II, 1re partie, p. 334-338, Brunswick, 1870.]
+
+ [Note 547: _Calendar of State papers, Foreign series, of the reign
+ of Elizabeth_, 1569-1571, p. 79. La Cour d'Angleterre avait reçu
+ un premier avis anonyme du 10 mai signalant la mort d'Andelot et
+ les soupçons d'empoisonnement, _ibid._, p. 70.]
+
+ [Note 548: _Ibid._, p. 88.]
+
+Mais à l'arrivée à Londres de sa première lettre, le 1er juin[549], la
+Cour d'Angleterre prit ostensiblement des mesures pour protéger
+Élisabeth, à qui Charles IX disait en vouloir d'aider ses sujets
+rebelles. «Despuys cella, écrivait le 10 juin l'ambassadeur de France à
+Catherine, l'on a ordonné je ne sçay quoy de plus exprès en l'essay
+accoustumé de son boyre et de son manger et l'on a osté aulcuns Italiens
+de son service, et est sorty du discours d'aulcuns des plus grandz
+qu'encor qu'il ne faille _dire ny croire que telle chose_
+(l'empoisonnement de d'Andelot) _ayt été faicte du vouloir ny du
+commandement de Voz majestez ny que mesmes vous le veuillez meintennant_
+(maintenant) _approuver après estre faict_, que neantmoins touz princes
+debvoient dorsenavant avoir pour fort suspect tout ce qui viendra du
+lieu d'où de telz actes procèdent ou qui y sont tolérez, et s'esforce
+l'on par ce moyen de taxer et rendre, icy, odieuses les actions de la
+France; et [je] croy qu'on en faict aultant ailleurs»[550]. Il est
+étrange que La Mothe-Fénelon ait attendu des instructions pour protester
+contre ces soupçons infamants. Il annonce à la Reine ce 10 juin qu'il va
+le faire, ayant appris par une lettre du Roi du 14 mai--une dépêche
+officielle qui avait voyagé bien lentement[551]--que M. d'Andelot dans
+un combat avait été frappé d'un coup d'arquebuse «dont il n'est depuis
+sceu guérir (dont on n'a pas su depuis qu'il se fût guéri)». Sur cette
+«asseurance» dit-il, «j'asseureray fort que ce qu'on dict du poyson est
+une calomnie et que Voz Majestez ne serchent ceste façon de mort, mais
+bien l'obeyssance de voz subjects et de donner ung juste chastiement à
+ceulx qui présument de la vous denyer»[552]. Il n'a pas l'air bien
+convaincu, et pour cause. Personne n'avait entendu parler d'une blessure
+de d'Andelot[553]. Aussi la Reine-mère, dans une lettre du 9 juillet
+1569, où elle relevait les inexactitudes de Norris, disait que d'Andelot
+était mort d'une «grosse fiebvre à l'occasion de beaucoup de travail
+qu'il auroit pris»[554]. Et en effet il est possible qu'une «fièvre
+pestilentielle», qui fit beaucoup de victimes dans le camp huguenot ait
+achevé de ruiner un organisme affaibli par les fatigues et les soucis de
+la campagne. L'historien protestant, La Popelinière, sans écarter
+l'hypothèse du poison, semble croire plutôt à un accès pernicieux de
+fièvre chaude[555]. Mais il est regrettable pour le Roi que, sept jours
+après la mort de d'Andelot, il en ait donné une explication imaginaire,
+et que sa mère ait été obligée d'en découvrir ou d'en inventer une
+meilleure.
+
+ [Note 549: Teulet, _Corespondance diplomatique de Bertrand de
+ Salignac de la Mothe-Fénelon, ambasadeur de France en Angleterre,
+ de 1568 à 1575_, Paris, 1840, t. II, p. 8, 3 juin 1569.]
+
+ [Note 550: 10 juin 1569, _Corresp. diplomatique de la
+ Mothe-Fénelon_, t. II, p. 16-17.]
+
+ [Note 551: La dépêche de Charles IX est dans le _Supplément à la
+ Correspondance diplomatique_, t. VII, p. 21-22.]
+
+ [Note 552: _Corresp. diplomatique_, t. II, p. 17.]
+
+ [Note 553: D'Andelot, lorsqu'il cherchait à rejoindre Condé et
+ Coligny à La Rochelle avec les contingents bretons, avait eu un
+ engagement assez vif avec Martigues, qui voulait lui barrer le
+ passage de la Loire. De ce combat sur les digues, La Popelinière,
+ l'historien protestant, dit seulement, liv. IV, fo 129a, septembre
+ 1568: «Andelot avec peu de gens y survint lequel _importuné_ à
+ coups de pistoles par L'Ourche, lieutenant de Martigues, de se
+ rendre, fut secouru par son escuyer Sainct-Bonet, qui d'une
+ pistolade renversa mort ce lieutenant.» Il ne dit pas que
+ d'Andelot ait été blessé. [La Popelinière], _La Vraye et entière
+ Histoire des troubles et choses mémorables avenues tant en France
+ qu'en Flandres et pays circonvoisins depuis l'an 1562_... A La
+ Rochelle, MDLXXIII.]
+
+ [Note 554: _Supplément à la Correspondance_, t. VII, p. 30.]
+
+ [Note 555: La Popelinière, liv. V, fo 176b, mai 1569.]
+
+Encore plus inquiétante que ces contradictions est la conversation que
+Catherine eut à Metz avec Francès de Alava et que l'ambassadeur
+d'Espagne rapporta immédiatement à son maître, le 7 avril, juste un mois
+avant l'événement. Elle se lamentait de l'impuissance des forces royales
+contre les rebelles et demandait ce qu'elle devait faire. Le conseil de
+l'Espagnol fut de sonner le «_glas_, comme on dit en Italie, à l'Amiral,
+d'Andelot et La Rochefoucauld».... La Reine répliqua «qu'il n'y avait
+pas trois jours qu'elle avait réglé l'affaire du glas, en promettant de
+donner 50 000 écus à qui tuerait l'Amiral et 20 000 ou 30 000 à qui
+tuerait les deux autres»[556].
+
+Elle attendait de trouver l'homme d'exécution. Mais entre l'aveu de ses
+intentions et la date de la mort, la coïncidence est troublante[557].
+
+Et malheureusement ce n'est pas la seule fois où on puisse la suspecter
+d'avoir voulu se défaire des chefs rebelles autrement que par voie de
+justice. Le 18 juillet 1569, Norris écrivait encore à Cecil: «Je suis
+informé que le capitaine Haijz, un Allemand (an Almain), est expédié
+d'ici pour chercher à tuer l'Amiral par le poison et qu'il reçoit le
+même salaire que d'autres auparavant ont eu pour une entreprise
+semblable»[558].
+
+L'emploi d'autres émissaires que les Italiens trop suspects n'est pas
+douteux. Dans une dépêche du 8 août, Francès de Alava raconte à Philippe
+II qu'ayant en son hôtel un Allemand qui revenait du camp de l'Amiral et
+qui paraissait bien instruit de ce qui s'y passait, il avait proposé au
+Roi et à la Reine de le leur envoyer, s'ils désiraient lui parler. Mais
+comme il ajouta que ce transfuge savait qu'on tramait la mort de
+l'Amiral, la mère et le fils, le prenant par le bras, le «poussèrent
+dans un cabinet, ou il n'y avait personne» et «ensemble lui dirent que,
+pour Dieu, il ne fût pas question de cette affaire, car ils en
+attendaient à tout moment une bonne nouvelle; et ceci fut dit avec une
+joie qui trahissait, sans le moindre doute, qu'ils avaient machiné cette
+mort». La Reine ajouta que pour rien au monde cet Allemand ne devait
+venir leur parler et elle pria l'ambassadeur de l'engager, comme de
+lui-même, à se taire, et même, s'il le jugeait à propos, de lui faire
+quelque bon présent, pour qu'il se tût. Alava voulut savoir si c'étaient
+des Allemands qui devaient tuer l'Amiral: «Chut! pour le moment», fut la
+réponse; «ne nous demandez rien; vous saurez tout sans tarder. Et ils
+parlaient avec tant de précaution qu'ils ne quittaient pas des yeux les
+murs de la pièce comme pour scruter s'il n'y avait pas quelque fenêtre
+ou autre ouverture» par où on pût les entendre[559].
+
+ [Note 556: Lettre citée par Pierre de Vaissière, _De quelques
+ assassins_, Paris, 1912, p. 99.]
+
+ [Note 557: Il n'y a pas à faire état dans cette conversation,
+ _ibid._, p. 99, de ce propos que sept ans auparavant elle aurait
+ eu même dessein. Elle n'a pas montré dans la première guerre
+ civile de passion contre les protestants, mais elle avait intérêt
+ à le persuader à l'ambassadeur de Philippe II. C'était une façon
+ d'effacer la tare de ses cinq ans de politique modérée. Il ne faut
+ pas toujours la croire sur parole. Elle donne souvent, par calcul,
+ aux inspirations du moment la consécration du passé.]
+
+ [Note 558: _Calendar of state papers, Foreign series, of the reign
+ of Elizabeth_, 1569-1571, p. 96.]
+
+ [Note 559: Francès de Alava à Philippe II, 8 août 1569, _Archives
+ nationales_, K. 1512, no 43. Voir Pierre de Vaissière, _De
+ quelques assassins_, 2e éd., Paris, 1912, p. 100-101, dont
+ j'emprunte la traduction élégante et fidèle. Cette dépêche est du
+ 8 août. Alava dit que dans la dépêche précédente, celle du 6 août,
+ _Arch. nat._, no 40, il a oublié de rapporter cette conversation à
+ Philippe II. L'oubli est un peu étrange, étant donné l'importance
+ du fait. Aussi ne suis-je pas surpris qu'à quelques jours de
+ distance, son imagination aidant, il ait donné à ce récit, très
+ exact au fond, une forme, si j'ose dire, dramatique.]
+
+Un mois après cette scène tragi-comique, les huguenots arrêtaient à son
+retour au camp un domestique de l'Amiral, Dominique d'Alba, qui, dépêché
+à Wolfgang de Bavière, était resté si longtemps en route qu'il en était
+devenu suspect. On trouva sur lui un passeport au nom du duc d'Anjou,
+daté du 30 août, et une poudre blanche, que les médecins et les
+apothicaires consultés déclarèrent être du poison. D'Alba confessa que
+pris par les catholiques, et pressé par La Rivière, capitaine des gardes
+du Duc, de faire mourir l'Amiral, il avait consenti et reçu argent «et
+poison en forme de poudre blanche». Jugé par un conseil de guerre, où
+l'Amiral et les deux Bourbons s'abstinrent de siéger, il fut condamné à
+être étranglé et pendu (20 septembre)[560].
+
+Si elle s'acharna contre Coligny, c'est qu'il commandait sans partage,
+depuis la mort de Condé, les forces protestantes. Les deux jeunes
+princes du sang, Henri de Navarre et le fils de Condé, Henri de Bourbon,
+qui, selon la casuistique huguenote, légitimaient la révolte par leur
+présence, étaient en droit les chefs de l'armée et en fait «les pages de
+monsieur l'Amiral», comme on les appelait. Supprimer Coligny, c'était
+frapper le parti à la tête. Qu'il méritât la mort, Catherine n'en
+pouvait douter. Les lois du royaume, quoi qu'il pût dire pour sa
+défense, n'admettaient pas d'excuse à la rébellion. Mais les rois de
+France, à l'exception peut-être de Louis XI, ne procédaient contre les
+coupables que par force d'armes ou par jugement. Tout en considérant la
+justice comme l'attribut essentiel de la souveraineté, ils en laissaient
+la fonction à leurs officiers, et se seraient fait scrupule de commander
+d'autorité le meurtre d'un sujet[561]. Quant à l'idée de soudoyer un
+empoisonneur, elle ne leur venait même pas. Catherine n'avait pas de ces
+répugnances. Elle est d'un pays où de jeunes dynasties fondées par la
+violence et de vieilles oligarchies soupçonneuses n'ont d'autre règle de
+droit que le souci de leur sécurité. Le poison est, comme l'assassinat,
+un moyen de se défaire d'ennemis qui échappent à la puissance des lois.
+Dans sa lutte contre le parti protestant, Catherine se servit des armes
+que lui fournissaient les institutions françaises et, au besoin, de
+celles que lui suggérèrent ses souvenirs italiens.
+
+ [Note 560: L'arrêt rendu contre Dominique d'Alba, valet de chambre
+ de l'Amiral, le 30 septembre 1569, est rapporté dans les _Mémoires
+ de la troisième guerre civile et des derniers troubles de
+ France... Charles IX régnant_, 1571 [Jean de Serres], p. 411-415.]
+
+ [Note 561: Même quand ils soustraient pour raison d'État les
+ criminels de lèse-majesté à la juridiction ordinaire, ils les font
+ juger par une commission, qu'ils composent d'ailleurs
+ arbitrairement de membres de divers parlements, de conseillers en
+ leur Conseil ou d'autres personnages. Ces jugements par
+ commissaires sont trop souvent une parodie de la justice, mais ils
+ prouvent que le roi n'exerce plus la justice que par délégation.]
+
+Le jour même où la poudre blanche procurée à Dominique d'Alba par le
+capitaine des gardes du duc d'Anjou était reconnue pour du poison (13
+septembre 1569), le parlement de Paris, en suite de la procédure qu'il
+avait commencée en juillet par l'ordre du Roi déclara par arrêt Coligny
+«crimineux de lèze majesté au premier chef, perturbateur et violateur de
+paix, ennemi de repos, tranquillité et seureté publique, chef principal,
+autheur et conducteur de la rébellion conspiration et conjuration»
+contre le «Roy et son estat». Pour tous ces crimes, il le privait de
+tous honneurs, états, offices et dignités, confisquait ses biens et le
+condamnait à être étranglé et pendu à une potence en place de Grève. Il
+assurait à qui livrerait Coligny «es mains du roy et de sa justice»,
+fût-il même complice de Coligny, «cinquante mil escus d'or soleil à
+prendre sur l'Hôtel de Ville de Paris et autres villes de ce
+royaume»[562]. Le Roi trouva bon l'arrêt du Parlement, «fors excepté
+qu'il falloit adjouster», après: à qui livrerait Coligny, ces mots:
+_mort ou vif_. Ainsi fut fait dans un nouvel arrêt du 28 septembre.
+
+ [Note 562: Delaborde, _Coligny_, III, p. 145.]
+
+La mise à prix de la tête d'un rebelle, cette délégation par l'État à de
+simples particuliers de son droit de tuer, est une mesure inhumaine,
+mais légale, dont on trouverait des exemples même au XIXe siècle parmi
+les peuples civilisés. Un jeune gentilhomme d'humeur sanguinaire,
+Louviers de Maurevert, ou Maurevel, s'offrit pour l'exécution. Autrefois
+page dans la maison de Guise, il avait tué son gouverneur, qui le
+fouettait pour quelque faute, et, contraint de s'enfuir à l'étranger,
+avait fini par obtenir sa grâce. Il se présenta à l'armée des princes
+comme une victime des Guise, et il y fut naturellement bien accueilli,
+surtout par Mouy, un des principaux capitaines, dont il avait été
+auparavant le serviteur, Brantôme dit, le page. Il ne trouva pas
+l'occasion d'assassiner Coligny, mais, pour ne pas perdre sa peine, il
+tua son ancien maître d'un coup de pistolet dans le dos (9 octobre). Au
+camp catholique où il se réfugia, il fut, raconte Brantôme, qui parle en
+témoin, «assez bien venu de Monsieur (le duc d'Anjou) et d'aulcuns du
+Conseil et aultres; mais pourtant... fust-il abhoré de tous ceux de
+notre armée». Ce n'était pas d'ailleurs par répugnance de l'acte
+lui-même «que personne ne le vouloit accoster» et même l'on
+reconnaissait qu'il avait «faict un grand service au roy et à la patrie
+pour leur avoir exterminé un ennemy très brave et très vaillant»; mais
+on l'estimait infâme d'avoir «perfidement et proditoirement tué son
+maistre et son bienfaiteur»[563]. Si la morale du temps eût facilement
+excusé un meurtre politique, l'ingratitude et la félonie dont celui-là
+était entaché le rendaient exécrable à des gentilshommes. La famille
+royale fut moins scrupuleuse. Charles IX, alors à Plessis-les-Tours,
+aurait même écrit le 10 octobre à son frère le duc d'Alençon, qu'il
+avait laissé à Paris, de bailler le Collier de l'Ordre (de Saint-Michel)
+à l'assassin de Mouy et de le faire gratifier «de quelque honneste
+présent selon ses mérites» «par les manans et habitants de Paris»[564].
+
+ [Note 563: Brantôme, VII. p. 253.]
+
+ [Note 564: Delaborde, III, p. 159 et P. de Vaissière, _De
+ quelques assassins_, 1912, p. 112-113, affirment avec assurance
+ l'authenticité de cette lettre. Mais il y a quelques raisons d'en
+ douter. Le style sent le pastiche. D'autre part, la promotion des
+ chevaliers avait lieu une fois l'an seulement, le 29 septembre,
+ jour de la saint-Michel, et l'assassinat est du 9 octobre. La
+ lettre dit que Maurevert a «esté choisi et éleu par les frères
+ compaignons dudict ordre pour y estre associé». Où, quand et
+ comment aurait eu lieu cette élection? S'il existait des listes
+ complètes des chevaliers de l'Ordre, la question d'authenticité
+ serait vite résolue. Mais y en a-t-il encore? Les _Statuts de
+ l'Ordre de Saint-Michel_, Imprimerie royale, 1725, ne donnent en
+ général que les noms des chefs et des officiers. A tout le moins
+ peut-on rechercher dans les acquits du domaine de la ville
+ (_Archives nationales_, H. 2065) celui du «présent» fait par Paris
+ à Maurevert. Mais il serait étonnant qu'un pareil don eût échappé
+ à M. Guérin, qui en signale d'autres justement en ce mois
+ d'octobre 1569, dans ses notes du t. VI des _Registres des
+ Délibérations du Bureau de l'Hôtel de Ville de Paris_, 1568-1572,
+ Paris, 1891.]
+
+Mouy commandait à Niort, qui de frayeur, capitula, après le meurtre. Les
+vaincus de Moncontour fuyaient à la débandade. Mais l'intervention de
+Charles IX arrêta la poursuite que Tavannes voulait mener à outrance
+Catherine laissait trop voir sa préférence pour le duc d'Anjou, à qui
+elle avait fait donner le commandement en chef des armées et une sorte
+de vice-royauté dans les pays où il opérait. Elle s'était dévouée à sa
+fortune et cherchait à lui créer dans l'État une place à part, non
+au-dessous, mais à côté du Roi. Elle avait imaginé un gouvernement
+hybride, véritable triarchie, dont elle était la tête, le duc d'Anjou le
+bras et Charles IX la raison sociale. Le jeune Roi, fier et sensible,
+souffrait de la gloire de son frère; il se hâta de le rejoindre pour
+achever la défaite des rebelles. Mais courir après les fuyards, que
+talonnait la nécessité, lui parut indigne de sa grandeur. Il résolut
+donc d'assiéger les places fortes qui servaient de boulevards à La
+Rochelle, et de se donner le plaisir d'y faire des entrées triomphales.
+Pendant que les forces royales s'épuisaient contre Saint-Jean-d'Angély,
+qui se défendit longtemps (16 octobre-2 décembre), Coligny filait vers
+le Midi. Il hiverna dans la région plantureuse de l'Agénois et de
+Montauban, s'y refit et se renforça de l'armée de Mongoméry, qui avait
+reconquis le Béarn sur les catholiques. Au printemps il précipita sa
+marche à travers le Languedoc, et, pillant et brûlant pour bien montrer
+que tous les huguenots n'étaient point morts, il atteignit le Rhône.
+
+Pendant le siège de Saint-Jean-d'Angély, Catherine avait négocié avec
+les protestants. Elle leur fit offrir la paix avec la liberté de
+conscience (février 1570); ils réclamèrent de plus la liberté de culte
+(mars 1570).
+
+Catherine ne s'attendait pas à cette exigence. Charles IX, qui se
+révélait violent, s'emporta jusqu'à la menace contre les députés du
+parti, qui, tout en l'assurant de leur fidélité, mettaient à prix leur
+obéissance (25 avril 1570). Mais la progression de Coligny vers le Nord,
+le long de la vallée du Rhône, le rendit plus conciliant. Les articles
+de l'accord étaient presque arrêtés, quand Téligny, le principal
+ambassadeur, eut l'imprudence de lui déclarer «qu'il avoit commandement
+de la part des princes et de l'Amiral de luy dire comment ils ne
+pouvoient veoir de seureté pour leur biens ne leur vye, si ce n'estoit
+qu'ils eussent Calais et Bordeaux pour leur demeurer». Demander deux
+ports et surtout Calais, cette place forte toujours convoitée par
+l'Angleterre et que Coligny en 1562 avait promis de restituer à
+Élisabeth, c'était presque une provocation. «De quoy le Roy fust si
+despité qu'il mit la main à la dague, et pense-t-on qu'il en eust donné
+audict Telligny si on ne se feust mis entre eux deux.... Et dict (le
+Roi) comme il lui feroit sentir qu'il n'estoit point roy de paille comme
+ils (les huguenots) l'ont estimé»[565].
+
+Cependant Coligny avançait toujours. Après une longue halte à
+Saint-Étienne, il repartit, échappa au maréchal de Cossé, qui lui
+barrait la route à Arnay-le-Duc (26 juin) et s'établit fortement à La
+Charité-sur-Loire, d'où il menaçait les abords de Paris. Dans l'Ouest,
+La Noue, le Bayard huguenot, avait repris l'offensive, occupé Niort,
+Brouage et Saintes.
+
+Depuis longtemps, Catherine était lasse de la guerre. Elle supportait
+mal l'effort d'un long dessein: elle était femme. La lutte s'éternisait
+sans résultats; l'argent manquait[566]; les Espagnols ne lui envoyaient
+plus de secours. Et surtout elle avait contre Philippe II des griefs
+personnels. Sa fille Élisabeth, reine d'Espagne, était morte le 3
+octobre 1568, un an avant Moncontour. Malgré son chagrin, Catherine
+avait immédiatement posé la candidature de sa dernière fille,
+Marguerite, à la main de son gendre. Mais Philippe II refusait la femme
+qu'elle lui offrait, et même empêchait, croyait-elle, le roi de
+Portugal, don Sébastien, de l'épouser. Sans plus de souci de ses
+convenances que de ses ambitions matrimoniales, il profita de
+l'ascendant que lui donnaient à Vienne sa puissance et sa qualité de
+chef de la Maison des Habsbourg et il prit pour lui l'aînée des
+archiduchesses, qu'elle destinait à Charles IX. Il laissa au roi de
+France la cadette, et, pour bien marquer les rangs, décida que les deux
+contrats seraient passés à Madrid et le sien signé un quart d'heure
+avant celui de son futur beau-frère. La paix avec les huguenots, ce
+serait en quelque sorte la vengeance de la mère de famille contre ce
+gendre discourtois. Elle commençait à le croire capable du crime dont on
+l'accusait. La mort à vingt-trois ans d'Élisabeth de Valois, quelques
+mois après celle de l'infant don Carlos, qui avait même âge qu'elle, est
+une simple coïncidence de temps, mais où les contemporains cherchèrent
+une relation de cause à effet[567]. La légende se forma vite d'un don
+Carlos amoureux de sa belle-mère et payé de retour, et d'un Philippe II
+punissant une faiblesse du coeur, où le corps n'avait pas eu de part. En
+réalité, Élisabeth, mariée trop jeune et affaiblie par de nombreuses
+couches, fut emportée par une fièvre puerpérale, une fin aussi fréquente
+alors qu'elle est rare aujourd'hui. Don Carlos était un dément, illuminé
+parfois, comme sa bisaïeule Jeanne la Folle, d'éclairs d'intelligence et
+de bon sens, mais que ses crises de fureur, sa haine contre son père et
+ses projets de fuite en Italie et de là peut-être aux Pays-Bas alors en
+révolte, décidèrent Philippe II, dans l'intérêt de la dynastie et de
+l'Espagne, à enfermer (18 janvier 1568). Le prisonnier mourut six mois
+après, dans l'appartement où il était séquestré, d'une indigestion de
+liqueurs glacées qui acheva l'oeuvre du désespoir, de la honte, de la
+rage impuissante. Le crime du père, si l'on peut dire, fut de traiter
+son fils malade en rebelle, de le retrancher de soi comme du reste du
+monde, et de refuser avec une volonté impitoyable d'aller le voir,
+malgré ses supplications, même à l'heure de son agonie[568].
+
+ [Note 565: Lettre citée par Delaborde, III, p. 201.]
+
+ [Note 566: C'est une des raisons de bien des revirements. Voir
+ Germain Bapst, _Histoire des Joyaux de la Couronne de France_,
+ Paris, 1889, liv. II, ch. I. p. 86 sqq.]
+
+ [Note 567: Mort de don Carlos, 24 juillet 1568; mort d'Élisabeth,
+ 3 octobre 1568.]
+
+ [Note 568: L'ouvrage capital, c'est encore l'étude si documentée
+ de Gachard, _Don Carlos et Philippe II_, Bruxelles, 1863, 2 vol.,
+ avec ses nombreux appendices. On peut lire aussi le _Don Carlos et
+ Philippe II_, 3e éd., 1888, du Cte Charles de Mouy.]
+
+Élisabeth était reconnaissante au prince, étant sa marâtre, de
+l'affection qu'il lui témoignait. «L'aubligation que je luy ay,
+écrivait-elle à l'ambassadeur de France, le jour même de l'arrestation,
+et la peine en laquelle est le Roy pour avoir été contraint de le tenir
+et mettre comme il le tient, m'ont mise de façon que j'ay craint de ne
+le vous savoir compter (conter) comme j'eusse voulu.» Et d'ailleurs
+Philippe II, qui vient de lui dire ce qu'il a fait, lui a «commandé de
+n'escrire tant qu'il me dye». Elle ne se ressentait moins,
+ajoutait-elle, de l'infortune de son beau-fils, que s'il eût été son
+propre fils. Cette sorte de mère adoptive parle avec une sincérité
+touchante de leurs rapports: «... Si je le désirois, c'estoit pour faire
+service», ce qui signifie assurément qu'elle s'employait à le
+réconcilier avec le Roi son mari. Mais elle n'y avait pas réussi. «Dieu
+a voulu qu'il est déclaré ce qu'il est, à mon grand regret.» Le même
+ambassadeur écrivait à Catherine: «La Royne s'en passionne et en pleure
+pour l'amour de tous deux»[569], (c'est-à-dire du père et du fils). Il y
+a loin de cette compassion si naïve à une tendresse coupable. Quel autre
+sentiment que la pitié pouvait inspirer à la douce jeune femme ce blême
+adolescent, maladif et contrefait, avec une épaule trop haute et une
+jambe trop courte, enragé de se marier et qui s'appliquait, sans
+beaucoup de succès, à faire la preuve de sa virilité, «un demi-homme
+naturel», disait moqueusement l'ambassadeur de France.
+
+ [Note 569: Gachard, _Don Carlos et Philippe II_, 1863, II, p.
+ 524-525 et la note 2 de la page 524.]
+
+Après les mauvais offices de Philippe II, Catherine inclinait à croire
+qu'il avait empoisonné sa fille. Mais il faut bien dire qu'immédiatement
+après la mort d'Élisabeth, alors qu'elle avait le plus de chances d'être
+bien renseignée, elle n'en disait ni n'en savait rien. Quelque désir
+qu'elle eût de bien marier ses enfants--et c'est assurément la preuve
+qu'elle les aimait,--elle n'aurait pas couru le risque de donner sa
+dernière fille au meurtrier de sa fille aînée.
+
+Elle en voulait à tous ceux qui contrecarraient ses combinaisons
+matrimoniales. Marguerite, qui avait dix-sept ans et s'annonçait
+sensible, écoutait volontiers le jeune duc Henri de Guise. Le cardinal
+de Lorraine ne décourageait pas, disait-on, l'idylle, dans l'espoir
+qu'elle aboutirait au mariage et assurerait la fortune de sa maison. Par
+crainte de cette même grandeur ou par haine d'une soeur, autrefois très
+chère, le duc d'Anjou dénonça l'intrigue à la Reine. Catherine était une
+mère de famille autoritaire. Elle entendait disposer de sa fille,
+qu'elle destinait à un prince souverain, sans elle et même malgré elle,
+au mieux de ses intérêts et de sa politique. Charles IX, colère et
+hautain, fut blessé, en son orgueil de frère et de roi, de
+l'outrecuidance de ces cadets de Lorraine. Un matin, il arriva chez la
+Reine-mère, «tout en chemise» et y manda Marguerite. Quand ils furent
+seuls avec cette amoureuse, ils se jetèrent sur elle et la battirent
+rudement. «Au sortir de leurs mains, ses vêtements étaient si déchirés,
+et sa chevelure si en désordre» que Catherine, de peur qu'on se doutât
+de rien, «passa une heure à rajuster la toilette de sa fille» (25 juin
+1570)[570]. Le Roi commanda à son frère, le bâtard d'Angoulême, de tuer
+le duc de Guise, et celui-ci, pour sauver sa vie, fut obligé d'annoncer
+son prochain mariage avec la princesse de Portien, Catherine de Clèves,
+une jeune veuve très aimable, à qui il faisait, par surcroît, une cour
+assidue. Le cardinal de Lorraine partit pour son diocèse. Le crédit des
+chefs catholiques était passé.
+
+ [Note 570: Récit de l'ambassadeur d'Espagne, F. de Alava, cité
+ dans _Lettres_, III, introd. p. LXIV. Marguerite, dans ses
+ Mémoires, ne parle pas de la correction, et, en disculpant le duc
+ de Guise, elle se disculpe elle-même. Elle se donne le beau rôle
+ d'avoir fait faire le mariage du Duc avec la princesse de Portien
+ pour couper court à de faux bruits, dont l'auteur responsable,
+ prétend-elle, était le sieur du Gast, favori du duc d'Anjou.
+ _Mémoires de Marguerite_, édit. Guessard, p. 19-20, 22-23.]
+
+La paix fut signée avec les protestants à Saint-Germain. L'édit de
+pacification (8 août 1570) leur accordait la liberté de conscience dans
+tout le royaume et la liberté de culte dans tous les endroits où il
+existait avant la guerre, dans le logis des hauts justiciers et dans les
+faubourgs de deux villes par chaque grand gouvernement, exception faite
+pour la Cour et pour Paris, où, y compris une zone de deux lieues de
+rayon autour de la résidence royale et de dix autour de la capitale, il
+n'y aurait d'autre exercice que de la religion romaine. Ils obtenaient
+aussi de garder pendant deux ans La Rochelle, Montauban, La
+Charité-sur-Loire et Cognac, comme refuge provisoire contre les
+violences catholiques, en attendant l'effet des mesures de pacification.
+Les princes de Navarre et de Condé et vingt gentilshommes protestants,
+désignés par le Roi, jureraient au nom de tout le parti de restituer «au
+bout et terme de deux ans» ces quatre places de sûreté.
+
+Pour rendre cette paix durable et fortifier la cause protestante en
+Europe, deux chefs huguenots, réfugiés pendant la guerre en Angleterre,
+le cardinal de Châtillon et Jean de Ferrières, vidame de Chartres,
+cherchèrent à rapprocher Catherine d'Élisabeth. Comme ils connaissaient
+les appétits de grandeur de la Reine-mère, ils présentèrent le projet
+d'alliance sous la forme la mieux faite pour la tenter, un mariage entre
+la Reine d'Angleterre et le duc d'Anjou, frère cadet de Charles IX.
+
+Jusque-là les rapports entre les deux Cours n'avaient pas été cordiaux,
+mais ce n'était pas la faute de Catherine. Elle avait, après la mort de
+François II, pressé Marie Stuart, à qui elle gardait rancune, de
+retourner en Écosse et elle l'y laissa aux prises avec ses sujets
+presbytériens, qui, soutenus par les forces anglaises, avaient imposé à
+la régente, Marie de Lorraine, sa mère, la reconnaissance de leur
+Église[571]. Quoique Élisabeth se fût pendant la première guerre civile,
+alliée à Condé et Coligny pour lui reprendre Calais, elle avait à deux
+reprises, quelques mois après le traité de Troyes, sollicité sa main
+pour Charles IX[572]. Il s'ensuivit de cette recherche, qu'Élisabeth
+finit par décliner (12 juin 1565), que les Anglais n'aidèrent plus aussi
+ouvertement les huguenots pendant les deux guerres qui suivirent et que
+Catherine, rompant décidément avec la politique d'Henri II et des Guise,
+abandonna la défense du catholicisme et, par suite, des intérêts
+français en Écosse. Marie Stuart, livrée à elle-même, avait réussi
+d'abord à calmer par ses ménagements l'opposition religieuse, mais elle
+la souleva plus ardente, en faisant ou laissant tuer Darnley, son mari,
+qui d'ailleurs l'avait outragée, et en épousant de gré ou de force l'un
+des meurtriers, Bothwen, que d'ailleurs elle ne détestait pas[573].
+Évadée du château fort où les lords rebelles l'avaient enfermée et de
+nouveau vaincue, elle s'était enfuie en Angleterre pour chercher asile
+et appui auprès d'Élisabeth, sa cousine (15 mai 1568). Elle n'y trouva
+qu'une prison. La fille d'Henri VIII et d'Anne de Boleyn garda en son
+pouvoir cette suppliante, qui descendait comme elle d'Henri VII Tudor et
+que beaucoup de catholiques anglais, vu son hérésie et l'irrégularité de
+sa naissance, considéraient comme la légitime héritière de Marie Tudor.
+Contre tout droit, elle se constitua juge des accusations dont les
+Écossais chargeaient leur souveraine, et, inquiète du nombre et du zèle
+des défenseurs de Marie Stuart, elle resserra toujours plus étroitement
+sa captivité.
+
+ [Note 571: Cheruel, _Marie Stuart et Catherine de Médicis_, Paris,
+ 1858, ch. II. p. 17-28.]
+
+ [Note 572: _Id., ibid._, demande en mariage faite en septembre
+ 1564--le traité de Troyes est du 11 avril--par Castenau de
+ Mauvissière.--Nouvelle demande en février 1565, par Paul de Foix,
+ Mignet, _Histoire de Marie Stuart_, 1851, t. I, app. D, p. 473
+ sqq. Cf. t. I, p. 195-199.]
+
+ [Note 573: Sur la culpabilité ou le degré de responsabilité de
+ Marie Stuart dans l'assassinat de Darnley et son mariage avec
+ Bothwen, on peut lire Mignet, _Histoire de Marie Stuart_, 1851, 2
+ vol.--Cf. Martin Philippson, _Histoire du règne de Marie Stuart_,
+ 3 vol., Paris, 1891-1892.--Gauthier, _Histoire de Marie Stuart_,
+ 2e éd., Paris, 1875, et enfin Andrew Lang, _The Mystery of Mary
+ Stuart_, Londres 1900, qui reprend les discussions antérieures et
+ revendique pour Marie le bénéfice du doute.]
+
+Cette application hypocrite de la raison d'État, sous couleur de justice
+et de vertu, et l'acharnement des protestants d'Angleterre et d'Écosse,
+qui lui donnait un air de persécution religieuse, provoquèrent dans tout
+le monde catholique, et particulièrement en France, la seconde patrie de
+la victime, une grande indignation. On oublia les fautes passionnelles,
+dont Marie Stuart, d'ailleurs, d'après les idées du temps, ne devait
+compte qu'à Dieu, et on ne vit plus en elle qu'une martyre de sa foi. Le
+pape Pie V, par une bulle du 25 février 1570, qui fut placardée sur la
+porte de l'évêque anglican de Londres le 15 mai, excommunia et déposa la
+Jézabel anglaise, comme hérétique et bâtarde. Ce fut pour conjurer
+l'effet de ce jugement privatoire et détourner la France de s'unir
+contre elle avec l'Espagne qu'Élisabeth encouragea les avances à la
+Reine-mère. Elle avait trente-sept ans: le Duc d'Anjou, seulement
+dix-neuf. Mais cette différence d'âge pouvait-elle entrer en compte avec
+les avantages et les espérances que le Vidame, un imaginatif de grande
+envergure, énumérait avec une confiance superbe. «Monseigneur (le duc
+d'Anjou) (devenu l'époux d'Élisabeth) pouroit instement (justement) avec
+forces du Roy (de France), faveur d'Angleterre et moiens du prince
+d'Orange (Guillaume de Nassau) avoir la confiscation de la Flandre par
+droict de féodalité pour félonie commise.» Ainsi «la Maison d'Autriche
+qui se bastit l'Empire héréditaire et la monarchie trouverait en ung
+instant deux frères, roys ausy puissants l'ung que l'autre, pour contre
+poids de son ambition, ligués avec les princes protestants de
+l'Allemaigne, et auroient les deux frères plus de part en l'Empire que
+ceulx» qui se veulent attribuer tout pouvoir «par la ruyne des anciennes
+Maisons de la Germanie». «Le partage de monsieur d'Alençon (le dernier
+fils de Catherine) serait aisé à trouver en la duché de Milan avec la
+faveur de l'Allemaigne, des Suisses ausy et des princes italiens
+dévotieux de la France, et, si besoing estoit pour le recouvrement du
+royaume de Naples, la faveur du Turc se trouveroit par après bien à
+propos.» De cette façon, «ung grand plaisir viendrait à la Royne de
+veoir tous ses enfants roys»[574].
+
+ [Note 574: Octobre 1570, H. de La Ferrière, _Le XVIe siècle et les
+ Valois, d'après les documents inédits du British Museum et du
+ Record Office_, 1879, p. 270-271.]
+
+Catherine fut tellement éblouie par ce mirage d'avenir qu'elle oublia de
+se demander si Élisabeth était sincère.
+
+Le duc d'Anjou résistait à l'appât; il avait des préventions contre
+cette vieille fille coquette, amoureuse de son corps, sensible aux
+hommages et au frôlement des beaux jeunes hommes, et dont les
+familiarités avec son cousin Leicester prêtaient à des bruits fâcheux.
+«Il m'a faict dire par le Roy, écrivait la Reine-mère à La
+Mothe-Fénelon, ambassadeur de France à Londres, qu'il ne la veut jamais
+espouser, quand bien mesme elle le voudroit, d'aultant qu'il a toujours
+si mal ouï parler de son honneur et en a vu des lettres escriptes de
+tous les ambassadeurs qui y ont esté qu'il penseroit estre
+déshonoré»...[575]. Elle ne se consolait pas de «perdre un tel royaume»
+pour ce dégoût et suggérait d'autres solutions. Élisabeth ne
+pourrait-elle pas adopter pour héritière une de ses parentes, que le duc
+d'Anjou épouserait, ou bien encore s'accommoder elle-même du duc
+d'Alençon? «De luy, il (Alençon) le désire [ce mariage] et il a seize
+ans passés»; mais voudra-t-elle de ce tout jeune prince, «d'aultant
+qu'il est petit de (pour) son âge». Elle fit si bien qu'elle ramena le
+duc d'Anjou et s'empressa de l'annoncer à l'ambassadeur (18 février
+1571). C'était un succès de conséquence; il coupait court à un projet de
+mariage entre Élisabeth et le fils de Jeanne d'Albret, qu'à défaut de
+don Carlos, de don Sébastien et de Philippe II elle destinait à sa fille
+Marguerite. Henri de Navarre était le chef du parti protestant et il
+serait roi à la mort de sa mère. D'un coup, Catherine gagnerait deux
+couronnes[576].
+
+ [Note 575: Lettre du 2 février 1571, _Supplément à la
+ Correspondance_, t. VII, p. 179.]
+
+ [Note 576: Sur le mariage français et les dispositions vraies ou
+ feintes d'Élisabeth, voir dans les _Mémoires et instructions pour
+ les ambassadeurs_ ou _Lettres et négociations de Walsingham,
+ ministre et secrétaire d'État sous Élisabeth, reine d'Angleterre_,
+ trad. de l'anglais, Amsterdam, 1700, une lettre d'Élisabeth du 24
+ mars 1571, p. 68-72 et _passim_, et la réponse de Walsingham à
+ lord Burleigh (Robert Cecil), p. 74 sqq.]
+
+Mais pour réussir elle avait besoin des huguenots. Or les grands du
+parti, malgré la paix, restaient distants et défiants. Coligny, la reine
+de Navarre, les princes s'étaient retirés à La Rochelle; ils avaient
+décliné l'honneur d'assister aux épousailles de Charles IX à Mézières
+avec l'archiduchesse d'Autriche, Élisabeth (26 novembre 1570). L'Amiral
+dénonçait avec sa rudesse habituelle les crimes des catholiques et
+réclamait l'application de l'Édit «non seulement en paroles mais
+principalement en effect». Comme Catherine affectait de se plaindre de
+ses exagérations et de son humeur, il répliquait: «Je vous supply très
+humblement de ne dire que ce sont de mes opinions ou que je menace le
+Roy». Le maréchal de Cossé avait été mal accueilli à La Rochelle, où il
+était allé faire à Jeanne d'Albret des ouvertures de mariage.
+
+Ce fut un incident de politique italienne qui changea ces dispositions.
+Le pape Pie V, ayant de sa propre autorité promu Côme de Médicis, duc de
+Florence, à la dignité de grand-duc de Toscane, l'empereur Maximilien,
+comme suzerain de l'État que Charles-Quint avait créé, et Philippe II,
+en qualité de souverain italien, avaient protesté contre l'initiative du
+Pape et l'élévation du Duc. Côme, inquiet, envoya en Allemagne un agent,
+Frégose, pour s'y assurer l'appui éventuel des princes protestants.
+
+De Heidelberg, où il fut froidement reçu par l'Électeur Palatin, à qui
+tous les papistes et particulièrement ceux d'Italie étaient suspects, le
+négociateur alla trouver à La Rochelle Ludovic de Nassau, frère de
+Guillaume d'Orange, qui travaillait à organiser «la grande flibuste» des
+corsaires Rochelois et des gueux de mer des Pays-Bas contre la marine
+espagnole. Dans leurs entretiens, il fut question d'opposer à Philippe
+II la France et la Toscane unies. Charles IX, informé de ce projet
+d'accord, y adhéra avec enthousiasme. Il souffrait de la dépendance où
+sa mère le tenait et il saisit cette occasion de s'émanciper. Il chargea
+l'ambassadeur florentin, Petrucci, d'écrire à Côme qu'il le soutiendrait
+contre tous ses ennemis, qu'il ne cherchait pas d'agrandissement en
+Italie et portait uniquement ses vues sur les Flandres. Il déclarait à
+Petrucci qu'il lui serait facile de gagner la Reine à ses projets, mais
+en attendant il se cachait d'elle. «Ma mère est trop timide», lui
+disait-il un jour. Peut-être espérait-il s'avancer si loin qu'elle
+serait bien obligée de le suivre.
+
+La poursuite de ses négociations matrimoniales[577] amena Catherine à
+favoriser cette intrigue qu'elle ignorait. Le mariage d'Angleterre et le
+mariage de Navarre étaient en suspens. Les Anglais débattaient
+gravement les libertés religieuses qu'ils accorderaient ou plutôt
+n'accorderaient pas au prince-consort catholique[578]. Au fond,
+Élisabeth n'avait pas grande envie de se marier, mais elle jugeait utile
+de se rapprocher de la France, et il ne lui déplaisait pas d'ajouter un
+nom de plus à la liste déjà longue de ses prétendants. Elle comptait sur
+les susceptibilités antipapistes de son peuple pour l'aider, quand il en
+serait temps, à se dégager. Jeanne d'Albret, instruite des vues de
+Catherine sur son fils, laissait tomber la conversation. Comme, parmi
+les chefs protestants, Ludovic de Nassau était le seul qui s'entendît
+avec cette souveraine revêche, Catherine se décida, mais pour d'autres
+raisons que son fils, à rechercher cet ennemi déclaré de l'Espagne.
+
+ [Note 577: Petrucci à François de Médicis, fils du grand-duc, 19
+ mars 1571, _Négociations diplomatiques_, t. III, p. 656.]
+
+ [Note 578: Walsingham, p. 77, 125.]
+
+Ludovic en profita. Dans les deux entrevues qu'il eut avec le Roi et la
+Reine-mère, très mystérieusement, à Lumigny (14 juillet) et quelques
+jours après à Fontainebleau, il demanda le secours d'une armée française
+pour délivrer les populations des Pays-Bas de la tyrannie du duc d'Albe.
+Le succès était facile; la moitié des villes se soulèverait à
+l'apparition des forces libératrices. Le Roi pouvait compter sur
+Élisabeth et les princes protestants d'Allemagne, pourvu qu'il offrît de
+partager avec l'Angleterre et l'Empire la souveraineté des dix-sept
+provinces[579]. En présence de sa mère, Charles IX répondit prudemment
+qu'il se porterait volontiers à cette entreprise s'il était assuré de
+cette assistance; mais en secret, il promit à Ludovic d'armer une flotte
+pour faire peur à Philippe II.
+
+Catherine, un moment séduite, croyait tous les rêves permis si le duc
+d'Anjou obtenait la main d'Élisabeth. Mais le prétendu ne montrait aucun
+empressement à plaire. Dans une lettre du 2 août 1571, à M. de Noailles,
+évêque de Dax et ambassadeur de France à Constantinople, elle déplorait
+«comment yl n'y a personne isy qui ne luy aye peu faire entendre ce que
+c'et de la grendeur que cet (ce) mariage lui pouroyt aporter, et
+l'amitié dé prinse d'Alemengne pour parvenir à l'Empire et la conqueste
+dé Péys-Bas...»[580].
+
+ [Note 579: Pour les références, Kervyn de Lettenhove, t. II, p.
+ 307-312.]
+
+ [Note 580: _Lettres_, t. IV, p. 63.]
+
+Coligny jugea le moment si décisif qu'il résolut de se rapprocher de la
+Cour et d'offrir à la Reine-mère son humble service pour pacifier le
+royaume. Il arriva à Blois le 12 septembre et, après la gêne des
+premières rencontres, la confiance s'établit. Catherine déclara avec
+conviction qu'elle voulait oublier le passé et que s'il se montrait bon
+sujet et serviteur du Roi, «elle l'embrasserait et lui ferait toutes
+sortes de faveurs»[581]. Elle le fit rentrer au Conseil, le gratifia
+d'un don de 150 000 livres, et, malgré sa religion, d'une abbaye de 20
+000 livres de revenu[582]. Mais elle entendait être payée de
+complaisance en retour.
+
+ [Note 581: Desjardins, _Négociations de la France avec la
+ Toscane_, t. III, p. 705.]
+
+ [Note 582: _Ibid._, p. 706]
+
+Elle réclamait les quatre places de sûreté quelques mois plus tôt que ne
+le portait l'Édit de pacification. L'Amiral s'y était engagé un peu à la
+légère: et maintenant il s'excusait, prétendant qu'il ne pouvait donner
+cet ordre sans le consentement des chefs du parti, Henri de Navarre et
+Henri de Bourbon. Elle répliqua qu'elle n'en croyait rien, que les
+princes avaient toujours fait ce qu'il avait voulu[583].
+
+Elle était impatiente aussi d'arrêter le mariage du prince de Navarre
+avec Marguerite. Un jour qu'elle exprimait à l'Amiral le souhait de voir
+Jeanne d'Albret à la Cour, il eut la maladresse de dire que la reine de
+Navarre lui avait fait peur de quelque embûche pour le dissuader d'y
+venir et qu'elle se montrerait encore plus circonspecte quand il
+s'agirait d'elle-même. Ce propos la toucha au vif. «Vous et moi,
+s'écria-t-elle, nous sommes trop vieux pour jouer à nous tromper l'un
+l'autre.» «C'est vous qui devez être le plus en défiance de lui (Charles
+IX). Est-ce qu'elle (Jeanne d'Albret) peut croire que le Roi veut faire
+alliance avec son fils pour la faire mourir?»[584].
+
+ [Note 583: _Négociations_, p. 709, 24 septembre 1571.]
+
+ [Note 584: Petrucci à Côme, Blois, 16 octobre 1571, _Négociations
+ diplomatiques de la France avec la Toscane_, t. III, p. 722.]
+
+Mais c'était sur la politique extérieure que s'accentuait leur
+désaccord. Elle rêvait de pourvoir royalement le duc d'Anjou, mais elle
+n'imaginait pas d'y réussir par la force ouverte. Elle n'avait ni les
+armées, ni les ressources, ni l'autorité au dedans, ni les alliances au
+dehors qu'il eût fallu pour s'agrandir aux dépens de la Maison
+d'Autriche. En avait-elle même la volonté? Elle n'aimait pas la guerre,
+ce jeu brutal où son adresse féminine restait sans emploi, et même elle
+en avait peur. La puissance de Philippe II, après l'exécution,
+l'emprisonnement ou la fuite des révoltés des Pays-Bas, lui paraissait
+formidable et lui inspirait de l'admiration et de l'effroi. Il y aurait
+trop de risques à prendre ce qu'elle avait tenté de se faire donner. Les
+mariages avec dot et espérances étaient le genre de conquête approprié à
+son sexe et à ses moyens. Après avoir fait sans succès le siège de
+Philippe II, dont elle avait tant attendu, elle poursuivait mêmes
+avantages du côté protestant. Ainsi ferait-elle repentir ce roi
+d'Espagne, qui l'entravait en tout et ne lui complaisait en rien. Elle
+lui préparait partout des embarras et des ennemis; elle ne décourageait
+pas les rebelles des Pays-Bas et même consentait à les aider sous main
+de quelques subsides. Mais elle trouvait trop dangereux de leur fournir
+ouvertement des hommes et de l'argent ou même de laisser les huguenots
+marcher en troupe à leur secours. Coligny poussait à l'invasion des
+Flandres et à la rupture avec l'Espagne. Catherine désavouait tout acte
+public d'hostilité qui pourrait entraîner la guerre. C'était
+l'opposition de deux politiques s'ajoutant au conflit de deux religions.
+
+Elle avait appris le projet de ligue franco-florentine par le refus du
+Côme. Le Grand-Duc, rassuré sur les intentions de Maximilien et de
+Philippe II, avait répondu par des conseils pacifiques aux avances
+belliqueuses de Charles IX. Joyeuse de ce refus, qui dégoûterait,
+pensait-elle, son fils de toute nouvelle velléité d'action personnelle,
+elle lui fit l'éloge de Côme et de son fils, François de Médicis, si
+dévoués au bien de la France. «Remarquez donc bien leur bonté, dit-elle,
+et tenez-vous-en à leur conseil de rester en paix et d'ordonner votre
+royaume, parce que cela est saint et bon.»
+
+Et le jeune Roi, confus de son échec, mettait la main droite sur son
+coeur et engageait sa foi que jamais il ne ferait ni guerre ni entreprise
+à l'insu de sa mère[585].
+
+Quelques jours après, la victoire de Lépante (7 octobre 1571) consacrait
+la puissance maritime des Espagnols, et semblait justifier la sagesse de
+Catherine. Mais elle n'aurait pu éloigner les chefs protestants sans
+manquer les mariages, et ils en profitaient pour circonvenir Charles IX
+et lui vanter les «belles et glorieuses entreprises» de Flandre. Ainsi,
+dit Marguerite de Valois, gagnèrent-ils son «coeur». Coligny était en si
+grande faveur qu'il obtint la démolition de la Croix de Gastine, que les
+Parisiens avaient fait élever sur l'emplacement du logis et en
+commémoration du supplice de deux bourgeois huguenots. Des préparatifs
+mystérieux d'expédition lointaine se faisaient à Nantes et à Bordeaux.
+Philippe Strozzi, colonel de l'infanterie française, et le baron de La
+Garde, général des galères, armaient en guerre des navires marchands et
+rassemblaient une flotte puissante. Le 11 avril 1572, le contrat de
+mariage d'Henri de Navarre avec Marguerite de Valois fut signé, et le 29
+avril un traité d'alliance avec l'Angleterre conclu[586]. La prise de
+Brielle par les gueux de mer (1er avril) et le soulèvement, qui suivit,
+des villes de Zélande semblaient confirmer les pronostics de Ludovic sur
+la fragilité de la domination espagnole. «Je sais, écrivait, entre le 17
+et le 20 avril, Petrucci, que le Roi a résolu quelque chose contre la
+volonté de sa mère et qu'il a donné des ordres.»
+
+Charles IX chargea son ambassadeur à Constantinople (11 mai 1572)
+d'informer le Grand-Seigneur qu'il ferait partir vers la fin du mois
+«une armée de mer de douze ou quinze mil hommes... soubz prétexte de
+garder mes havres et costes des déprédations, mais en effect en
+intention de tenir le Roy catholique en cervelle et donner hardiesse à
+ces gueulx des Païs-Bas de se remuer et entreprendre, ainsi qu'ils ont
+faict aiant jà prins toute la Zélande et bien esbranlée la Holande....»
+«Toutes mes fantaisies, déclarait-il fièrement, sont bandées pour
+m'opposer à la grandeur des Espagnols...[587].» Quelques jours après,
+Ludovic de Nassau sortait secrètement de Paris, muni d'une lettre de
+créance où Charles IX avouait son entreprise; il parut subitement avec
+une troupe de huguenots devant Mons et Valenciennes, qui lui ouvrirent
+leurs portes.
+
+ [Note 585: Abel Desjardins, _Charles IX. Deux années de règne,
+ 1570-1572_, 1873, p. 35-37.--Cf. _Négociations_, III, p. 713, 3
+ octobre 1571.]
+
+ [Note 586: Le traité dans Du Mont, _Corps diplomatique_, t. V, 1re
+ partie, p. 211-215.]
+
+ [Note 587: Marquis de Noailles, _Henri de Valois et la Pologne en
+ 1572_, Paris 1867, t. I, p. 9, note I.--Cf. Baguenault de
+ Puchesse, _Jean de Morvillier_, 1869, p. 253.]
+
+Catherine était perplexe. Elle ne savait que résoudre en cette
+alternative également périlleuse de rompre avec Philippe II ou avec les
+protestants. «La Royne fluctue entre paix et guerre, dit Tavannes,
+crainte de civile la penche à l'étrangère; comme femme, elle veut et ne
+veut pas, change d'advis et rechange en un instant»[588]. Elle attendait
+l'inspiration du succès.
+
+Malheureusement pour les huguenots, Valenciennes fut presque aussitôt
+perdue que prise, et les Espagnols bloquèrent dans Mons Ludovic de
+Nassau et ses compagnons. Ces échecs lui dictèrent son parti. Le jeune
+Roi lui-même, impressionnable et mobile, craignait de s'engager plus
+avant, et il défendit à l'Amiral de conduire lui-même des renforts aux
+assiégés. Probablement sous la dictée de sa mère, il écrivit à M. de
+Vulcob, son ambassadeur en Autriche, une lettre (16 juin 1572) où il
+qualifiait l'agression de Ludovic de Nassau de «malheureuses
+entreprises» et louait le «juste jugement de Dieu envers ceulx qui
+s'eslèvent contre l'auctorité de leur prynce»[589], désaveu indigne qui
+devait, par la voie de Vienne, parvenir à Madrid, et dégager, s'il en
+était besoin, sa responsabilité. «Ici, écrivait Petrucci le 4 juillet,
+on discute s'il y a lieu de porter la guerre en Flandre ou non. Beaucoup
+la préconisent et la voudraient, mais le Roi et la Reine ne veulent pas,
+parce qu'ils sont déjà fatigués des tambours et des trompettes»[590]. Le
+3 juillet, Catherine écrivait au pape que son fils ne ferait la guerre à
+Philippe II que «contreint par force»[591].
+
+ [Note 588: _Mémoires de Tavannes_, éd. Buchon, p. 419.]
+
+ [Note 589: _Lettres_, t. IV, p. 104, note 1.]
+
+ [Note 590: Desjardins, _Négociations diplomatiques_, t. III, p.
+ 788.]
+
+ [Note 591: _Lettres_, t. IV, p. 106.]
+
+Les dispositions de l'Europe protestante commandaient la prudence. La
+reine d'Angleterre supputait froidement les avantages et les risques
+d'une intervention aux Pays-Bas, et, par jalousie de la France, refusait
+de se concerter avec Charles IX. Elle rétablissait les relations
+commerciales avec les Flandres, qu'elle avait suspendues, et renouait
+avec le duc d'Albe. Son projet de mariage avec le duc d'Anjou s'était
+rompu sur la question religieuse, comme elle s'y attendait. Catherine,
+qui ne renonçait pas volontiers à une couronne royale, avait aussitôt
+posé la candidature de son troisième fils, le duc d'Alençon, un
+catholique tiède. Élisabeth demanda un mois de réflexion. Son ministre
+Cecil écrivit gravement à Paris que la Reine-mère la déciderait en lui
+offrant Calais avec le jeune Prince. Et c'est Coligny que les Anglais
+chargèrent de cette proposition. Ils n'auraient pas agi autrement s'ils
+avaient voulu le perdre[592]. Les princes protestants d'Allemagne ne
+montraient pas plus de zèle qu'Élisabeth pour la Réforme[593]. De
+Constantinople, Noailles avertissait sa Cour de ne pas compter sur les
+Turcs. En cas de guerre, Charles IX serait seul.
+
+ [Note 592: _Mémoires de Walsingham_, p. 256: lord Burleigh à
+ Walsingham, p. 257-259; Walsingham à Burleigh, 13 juillet 1572.]
+
+ [Note 593: Sur les négociations avec l'Allemagne protestante, on
+ peut voir W. Platzhoff, _Frankreich und die Deutschen Protestanten
+ in den Jahren 1570-1573_ (Historische Bibliothek, t. XXVIII,
+ Munich et Berlin, 1912, p. 23 sqq.)]
+
+Au contraire, les puissances catholiques s'entremettaient vivement pour
+empêcher un conflit entre la France et l'Espagne[594]. Le nouveau pape,
+Grégoire XIII, rompant avec l'intransigeance hautaine de Pie V,
+accréditait auprès de Catherine un nonce qu'il savait lui être agréable:
+Salviati, parent des Médicis. La République de Venise faisait partir en
+hâte pour Paris un ambassadeur extraordinaire, chargé de soutenir la
+cause de la paix[595]. Philippe II laissait passer les provocations et
+se bornait à remontrer à Charles IX que ses complaisances pour ses
+sujets huguenots risquaient de compromettre l'union des deux Couronnes.
+
+ [Note 594: Baumgarten, _Vor der Bartholomaeusnacht_, 1882, p. 218
+ sqq.]
+
+ [Note 595: Giovanni Michiel, parti de Venise le 10 juillet, arriva
+ le 24 à Paris. C'est pour le temps, avec un train d'ambassadeur,
+ un voyage ulra-rapide.]
+
+Cependant, malgré la défection de l'Angleterre et l'apathie de
+l'Allemagne, Coligny s'obstina. Obsédé par le cauchemar de la guerre
+civile, il aimait mieux, disait-il, être traîné mort par les rues de
+Paris que de reprendre la campagne contre le Roi. Avec la connivence de
+Charles IX, toujours partagé, il continua le plus secrètement possible à
+recruter des soldats. Mail les 4 000 hommes commandés par Genlis qu'il
+expédia au secours de Mons furent surpris par les Espagnols, que des
+avis de France avaient prévenus de leur marche, et presque tous tués ou
+faits prisonniers (17 juillet).
+
+«La peur, dit Tavannes, saisit la Reine des armes espagnoles.» L'Amiral,
+toujours suspect, redevenait dangereux. Elle trouvait partout cet homme
+sur sa route; chef de parti, il avait tenu en échec toutes les forces du
+Roi; conseiller de la Couronne, il lançait son fils dans une aventure.
+Ami, ennemi, il était également à craindre. Elle revint à l'idée de se
+défaire de lui par un assassinat, et elle s'en ouvrit aux Guise, qui
+n'avaient pas pardonné à l'Amiral le crime de Poltrot de Méré.
+Précisément l'ambassadeur florentin, dans une lettre du 23 juillet, note
+les fréquentes conférences--et à des heures extraordinaires--de la
+Reine-mère avec Mme de Nemours, veuve de François de Guise, et qui,
+quoique remariée, estimait de son devoir de le venger[596].
+
+ [Note 596: Petrucci à François de Médicis, 23 juillet,
+ _Négociations diplomatiques_, t. III, p. 799.]
+
+Cependant Charles IX, furieux que le duc d'Albe, ayant trouvé sur Genlis
+la lettre royale qui avouait l'entreprise de Ludovic, l'accusât
+publiquement de duplicité, inclinait de nouveau à la guerre. Mais la
+Reine, qui s'était absentée pour aller au-devant de sa fille, la
+duchesse Claude de Lorraine, accourut, et, par ses raisons et ses
+larmes, calma ce ressentiment belliqueux. Dans son audience solennelle à
+l'envoyé de Venise, il protesta de ses intentions pacifiques; et
+Catherine ajouta «que non seulement en paroles, mais encore en actes,
+son fils et elle montreraient toujours plus leur résolution»[597]. Deux
+conseils extraordinaires, l'un du Conseil privé, l'autre des chefs
+d'armée, furent tenus dans les premiers jours du mois d'août pour en
+finir avec la question des Pays-Bas. Les gens d'épée, Montpensier,
+Nevers, Cossé, le duc d'Anjou, et Tavannes peut-être, se prononcèrent,
+comme les gens de robe, pour la paix. Catherine était présente.
+L'Amiral, irrité de ce désaveu unanime s'échappa dans la chaleur de la
+discussion jusqu'à lui dire: «Madame, le Roi renonce à entrer dans une
+guerre; Dieu veuille qu'il ne lui en survienne pas une autre dont il ne
+serait pas en son pouvoir de se retirer». Cette parole de colère, qui
+trahissait son appréhension, fut interprétée par Catherine et les
+catholiques ardents comme une menace[598].
+
+ [Note 597: Relation de Giovanni Michiel dans Alberi, _Relazioni
+ degli ambasciatori Veneti al Senato_, serie 1a, Francia, t. IV, p.
+ 281.]
+
+ [Note 598: Alberi, _Relazioni_, serie 1a, Francia, t. IV, p.
+ 285.--Cf. Brantôme, éd. Lalanne, t. IV, p. 299.]
+
+Coligny s'entêta, et sûr de l'assentiment tacite du Roi, il poursuivit
+ses levées presque ouvertement. Les gentilshommes et les capitaines
+huguenots que le prochain mariage d'Henri de Navarre ou le dessein des
+Flandres avait attirés en nombre à Paris parlaient de changer le Conseil
+du Roi. Les ambassadeurs étrangers prévoyaient des troubles.
+
+La décision de Catherine n'en fut que plus ferme. Un homme contrecarrait
+sa volonté, prenait de l'empire sur son fils, mettait le Roi et le
+royaume en péril: il fallait qu'il mourût. D'accord avec les Guise, elle
+manda Maurevert, qui avait déjà fait ses preuves comme tueur du Roi.
+
+Elle attendit pour sonner le glas les noces de sa fille. Le cardinal de
+Bourbon consentit, sans dispenses de Rome, à unir Henri de Navarre, que
+la mort de Jeanne d'Albret avait fait roi, avec Marguerite, un réformé
+et une catholique parents au troisième degré (18 août).
+
+Quatre jours après (le vendredi 22), entre dix et onze heures du matin,
+Coligny, qui revenait du Louvre à son logis, rue de Béthizy, fut frappé
+d'une balle d'arquebuse qui lui emporta l'index de la main droite et lui
+brisa le bras gauche. Quelques gentilshommes de sa suite coururent à la
+maison d'où le coup était parti. Ils trouvèrent l'arquebuse fumante,
+mais l'arquebusier avait disparu.
+
+Charles IX jouait à la paume, quand la nouvelle lui survint. De colère,
+il jeta sa raquette et se retira sans mot dire dans sa chambre.
+Catherine écouta, calme et muette, le récit du crime, et s'enferma avec
+le duc d'Anjou[599].
+
+ [Note 599: _Mémoires de l'Estat de France sous le Roy Charles IX_,
+ s. 1. n. d., t. 1, fo 272.--Diego de Çuñiga à Philippe II, cité
+ par Forneron, _Histoire de Philippe II_, t. II, p. 326.]
+
+A l'hôtel de la rue de Béthizy, où le blessé avait été conduit,
+affluait, inquiète et furieuse, la noblesse protestante. Le roi de
+Navarre et le prince de Condé coururent demander justice à Charles IX,
+qui leur promit de la faire si «mémorable... que l'Amiral et ses amis
+auraient de quoy se contenter». La Reine-mère apparut pour déclarer que
+«c'estoit un grand outrage fait au Roy, et que si l'on supportoit cela
+aujourd'huy, demain on prendrait la hardiesse d'en faire autant dans le
+Louvre, une autre fois dedans son lict et l'autre dedans son sein et
+entre ses bras»[600]. Coligny ayant exprimé le désir de voir le Roi,
+elle s'avisa, pour empêcher un entretien seul à seul, de changer la
+visite en démonstration solennelle de sympathie. La Cour, les plus
+grands seigneurs, les princes du sang, et même les ennemis de la victime
+étaient là; il n'y manquait que les Guise. Hardiment, l'Amiral engagea
+Charles IX à se défier de ses conseillers, qui livraient aux Espagnols
+le secret de ses délibérations, et de nouveau il lui recommanda la
+conquête des Flandres. Le Roi lui jura «par la mort-Dieu» de le venger
+de cette agression[601].
+
+Cependant l'enquête ouverte à l'heure même par une commission du
+Parlement avait établi que la maison où le meurtrier était posté
+appartenait à un serviteur du duc de Guise. L'affaire aussitôt parut
+claire: c'était la revanche des Lorrains sur l'inspirateur présumé de
+Poltrot, une vendetta. «Et si Mr de Guise ne se fust tenu caché tout ce
+jour-là, certifie la Reine de Navarre, le Roy l'eust faict
+prendre»[602].
+
+Catherine essaya, sans se découvrir, d'apaiser Charles IX. Elle lui
+représenta qu'un fils était bien «excusable» de vouloir venger la mort
+de son père. Elle lui rappela que l'Amiral avait fait tuer Charry, ce
+mestre de camp qui l'avait si fidèlement servie durant sa régence. Mais
+le jeune Roi persistait dans son «passionné désir» de faire
+justice[603].
+
+Les gentilshommes huguenots, sachant à qui s'en prendre, manifestaient
+leur haine avec éclat. Les plus ardents passaient «à grandes troupes,
+cuiracés, devant le logis de MM. de Guise et d'Aumalle»[604]. Ils
+allèrent harceler Catherine jusqu'au jardin des Tuileries, «Ils usoient,
+dit Brantôme, de paroles et menaces par trop insolentes, qu'ils
+frapperoient, qu'ils tueroient»[605].
+
+ [Note 600: _Mémoires de l'Estat de France_, t. I, fo 275.]
+
+ [Note 601: _Ibid._, fo 276-277.]
+
+ [Note 602: _Mémoires de Marguerite de Navarre_, éd. Guessard, p.
+ 28.]
+
+ [Note 603: _Ibid._, p. 29.]
+
+ [Note 604: Jean de Tavannes, _Mémoires de Gaspard de Saulx,
+ seigneur de Tavannes_, éd. Buchon, p. 434.]
+
+ [Note 605: Brantôme, t. IV, p. 301.]
+
+Catherine avait tellement compté sur la mort de Coligny et le désarroi
+de son parti qu'elle était prise de court. Si le duc de Guise, pour se
+disculper, la dénonçait comme sa complice, que ne devait-elle pas
+craindre à l'avenir de ces gens de guerre indignés d'un si lâche
+attentat? Alors lui vint ou lui fut suggérée l'idée de se sauver
+elle-même et la paix publique en les faisant massacrer tous. Elle mit
+dans le secret le duc d'Anjou et le duc de Guise, acharné à la vengeance
+de son père. Elle s'assura de Tavannes, le grand capitaine, du duc de
+Nevers, du garde des sceaux Birague, cruels par fanatisme ou par raison
+d'État. Le concours des Parisiens n'était pas douteux. Les amis de
+l'Amiral, inquiets des dispositions du peuple, prièrent le Roi de faire
+garder son logis. Le duc d'Anjou y envoya de ses soldats, ceux-là même
+qui ouvrirent la porte aux assassins.
+
+L'exaspération des huguenots précipita la crise. Le samedi 23,
+Pardaillan, un gentilhomme gascon, menaça, au souper de la Reine, qu'ils
+se feraient justice si on ne la leur faisait pas. Catherine résolut
+d'agir la nuit même. Mais il lui fallait le consentement du Roi. Quelque
+experte qu'elle fût à manier cette nature violente et faible et capable
+des plus brusques revirements, elle doutait de pouvoir facilement le
+décider à faire mettre à mort ces capitaines et ces gentilshommes dont
+il avait agréé les services et embrassé la vengeance. Albert de Gondi,
+sa créature et le favori de Charles IX, de qui elle «sçavoit qu'il le
+prendroit mieux que de tout autre», alla le «trouver en son cabinet le
+soir sur les neuf ou dix heures» et, allant au but sans détour, il se
+dit obligé «comme son serviteur très fidelle» de lui avouer que le duc
+de Guise n'était pas seul et que la Reine et le duc d'Anjou «avoient
+esté de la partie». Sa mère avait toujours eu, comme il le savait, «un
+extrême desplaisir» de l'assassinat de Charry, le brave et loyal Charry,
+qui, du temps où les catholiques étaient pour M. de Guise et les
+protestants pour le prince de Condé, n'avait voulu dépendre que d'elle,
+et dès lors, «elle avoit juré de se venger dudit assassinat». L'Amiral
+ne serait jamais «que très pernicieux en cest Estat», «et quelque
+apparence qu'il fist de vouloir servir Sa Majesté en Flandre,... il
+n'avoit d'autre dessein que de troubler la France...» Quant à elle, «son
+dessein n'avoit esté en cet effect que d'oster cette peste de ce
+royaume, l'Amiral seul»; mais «le malheur avoit voulu que Maurevert
+avoit failly son coup», et, ajoutait perfidement Gondi, «les huguenots
+en estaient entrez en tel désespoir que, ne s'en prenant pas seulement à
+M. de Guise, mais à la Royne sa mère et au roy de Pologne son
+frère[606], ils croyoient aussi que le Roy Charles mesme en fust
+consentant et avoient résolu de recourir aux armes la nuict mesme»[607].
+Au Roi, affolé par cette confidence, tiraillé entre les inspirations de
+son honneur, son amour filial et l'appréhension d'une nouvelle guerre
+civile, sinon d'une attaque cette nuit même, la franchise si bien
+calculée de Gondi ne laissait entrevoir d'autre issue que le massacre
+des chefs protestants alors à Paris. Réussit-il à le convaincre ou
+simplement à l'ébranler? Catherine est-elle intervenue de nouveau pour
+arracher à ses rancunes et à ses craintes l'ordre de mort? Lui-même
+raconta depuis à sa soeur Marguerite qu'«il y eut beaucoup de peine à l'y
+faire consentir, et sans ce qu'on luy fist entendre qu'il y alloit de sa
+vie et de son Estat, il ne l'eust jamais faict»[608].
+
+ [Note 606: C'est le duc d'Anjou, qui fut bientôt après élu roi de
+ Pologne.]
+
+ [Note 607: _Ibid._, _Mémoires de Marguerite de Valois_, éd.
+ Guessard, Soc. H. F., p. 29-31.]
+
+ [Note 608: éd. Guessard, p. 27.]
+
+La nuit était déjà bien avancée[609] quand les complices eurent fini
+d'arrêter les moyens d'exécution et de se répartir la besogne. Seuls les
+deux princes du sang, le roi de Navarre et le prince de Condé, devaient
+être épargnés. Le Roi se chargea de dépêcher les gentilshommes logés au
+Louvre, en sa maison, ses hôtes. Guise, Tavannes, Nevers opéreraient
+hors du château. Les milices municipales, convoquées le lendemain
+dimanche, fête de Saint-Barthélemy, «de fort grand matin», occupèrent
+les places et les ponts, les passages et les portes. On attendait le
+lever du jour pour ôter aux proscrits ce moyen de salut, la fuite dans
+la nuit. Au dernier moment, Catherine «se fust volontiers desdicte»; le
+coeur lui faillit. Était-ce réaction d'humanité? on voudrait le croire;
+ou simplement, comme il est plus vraisemblable, le malaise de
+l'inquiétude et de la peur? Les confidents de son émoi furent obligés de
+relever son courage. A l'aube, les Suisses de la garde royale
+commencèrent la tuerie au Louvre. Guise courut d'abord à l'hôtel de
+Béthisy achever l'Amiral. La plupart des gentilshommes protestants
+furent égorgés dans leurs lits, quelques-uns arquebusés sur les toits,
+où ils s'étaient réfugiés. Le fanatisme généralisa les meurtres. Les
+milices et la populace se joignant aux soldats immolèrent les hérétiques
+sans distinction d'âge ni de sexe. A midi, il y avait déjà trois mille
+victimes. «Le sang et la mort courent les rues en telle horreur, que
+Leurs Majestés mesmes, qui en estoient les auteurs, ne se pouvoient
+garder de peur dans le Louvre»[610].
+
+ [Note 609: _Registres des délibérations du Bureau de la Ville de
+ Paris_, t. VII, éd. par Bonnardot, 1893, p. 10-11. Le prévôt des
+ marchand est mandé au châtel du Louvre aujourd'huy samedi «_au
+ soir bien tard_». Le Roi lui déclare le complot contre sa vie et
+ son État, et lui donne l'ordre de convoquer les milices
+ bourgeoises. Le greffier dresse les «mandements», qui sont portés
+ aux quarteniers, archers, arquebusiers, _le dimanche 24, jour de
+ Saint-Barthélemy_ «_de fort grand matin_».]
+
+ [Note 610: _Mémoires de Tavannes_, éd. Buchon, p. 435.]
+
+Le carnage s'arrêta, reprit, dura plusieurs jours.[611]
+
+Le gouvernement hésitait à prendre la responsabilité de son crime. Le
+Roi, dans ses lettres du 24 août aux ambassadeurs et aux gouverneurs de
+provinces, parlait d'une bataille entre les partisans de Guise et de
+l'Amiral, où il n'était intervenu que pour calmer la sédition[612]. Puis
+il alla au Parlement déclarer que tout avait été fait avec son
+consentement, par son commandement. Enfin, le 28, il défendit de
+molester les huguenots qui se tiendraient tranquilles en leurs maisons,
+ajoutant toutefois par recommandations secrètes de tailler en pièces
+tous les autres[613]. Revirement et contradictions, ordres et
+contre-ordres laissaient toute liberté aux passions. A mesure que se
+propageait la nouvelle des «matines» parisiennes, les catholiques en un
+grand nombre de villes coururent sus aux réformés. Meaux, aux portes de
+Paris, ouvrit le 26 août, et Bordeaux, à l'extrémité du royaume, ferma
+le 3 octobre le cycle des tueries provinciales.
+
+ [Note 611: Un récit plus détaillé du massacre dans _Histoire de
+ France_, de Lavisse, t. VI, 1, p. 129-131.]
+
+ [Note 612: _Mémoires de l'Estat de France_, I, fos 296-299.]
+
+ [Note 613: Sur ces variations, voir l'introd. de La Ferrière au t.
+ IV des _Lettres de Catherine de Médicis_, p. XCII, XCIII, XCV
+ sqq.]
+
+Après cette extermination de plusieurs milliers d'hérétiques, Catherine
+passa un moment pour le plus ferme soutien du catholicisme. Le peuple de
+Paris enthousiaste la proclamait la Mère du royaume et la Conservatrice
+du nom chrétien. Grégoire XIII précipita le départ du cardinal Orsini,
+qui, choisi peut-être pour aller reprendre la Reine-mère sur sa
+politique protestante, fut, par un renversement de rôle, chargé de la
+féliciter au nom du Pape et du Sacré Collège pour son zèle
+catholique[614].
+
+Quand Philippe II apprit l'exécution sanglante qui sauvait les Pays-Bas
+espagnols et le catholicisme français, il montra «contre son naturel et
+coustume tant d'allegrie qu'il l'a faict plus magnifeste que de toutes
+les bonnes advantures et fortunes qui lui vindrent jamais». Il reçut en
+audience l'ambassadeur de France, Jean de Vivonne, sieur de
+Saint-Gouard, et, le voyant approcher, «il se prist à rire»--ce fut
+peut-être l'unique fois de sa vie en public--et dit de Charles IX «qu'il
+n'y avoit roy qui ce peut (pût) faire son compaignon ne an valleur ne an
+prudance». Il ne parvenait pas à cacher son «grand plaisir», mais, pour
+n'avoir pas à s'acquitter du service qu'on venait de lui rendre sans le
+vouloir, il affectait d'admirer le désintéressement de si «haultes
+entreprises», «tantost louant le filz d'avoir un telle mère,... puis la
+mère d'[avoir] un tel filz»[615]. Catherine triomphait des acclamations
+du peuple et des compliments des princes. «Suis-je, demandait-elle à
+l'envoyé du duc d'Albe, aussi mauvaise chrétienne que le prétendait don
+Francès de Alava?... _Beatus qui non fuerit in me scandalizatus_»[616].
+
+ [Note 614: Lucien Romier, _La Saint-Barthélemy_, Revue du XVIe
+ siècle, t. I, p. 552.]
+
+ [Note 615: Lettres de Saint-Gouard du 12 et du 19 septembre 1572:
+ Groën von Prinsterer, _Archives de la maison de Nassau, Première
+ série, Supplément_, 1847, p. 125 et 127.]
+
+ [Note 616: Cité par La Ferrière, _Lettres_, Introd., t. IV, p.
+ XCIV.]
+
+Elle aurait volontiers laissé croire aux puissances catholiques, afin de
+se faire payer très cher, qu'elle préparait depuis longtemps le massacre
+des huguenots. Mais en vérité elle n'avait prémédité que d'assassiner
+Coligny; et c'était par peur des représailles qu'après l'avoir manqué
+elle avait décidé de frapper avec lui les autres chefs du parti. «Si
+l'Amiral était mort du coup d'arquebuse qu'on lui tira, écrivait le 24
+août de Paris le nonce Salviati au cardinal Côme, secrétaire d'État de
+Grégoire XIII, je ne me résous pas à croire qu'il se fût fait un si
+grand carnage»[617]. «La mort de l'Amiral, affirmait l'ambassadeur
+d'Espagne, a été un acte réfléchi, celle des huguenots le fruit d'une
+résolution soudaine»[618]. La fureur des soldats et des masses avait
+encore ajouté au nombre voulu des victimes[619].
+
+ [Note 617: Theiner, _Annales ecclesiastici_, t. I (1856), p. 329.]
+
+ [Note 618: Cité par Decrue, _Le Parti des politiques_, Paris,
+ 1892, p. 175.--C'est aussi l'avis de Tavannes, _Mémoires_, éd.
+ Buchon, p. 434.]
+
+ [Note 619: La thèse de la préméditation a été reprise par M.
+ Lucien Romier, ce patient explorateur des archives italiennes (_La
+ Saint-Barthélemy, Les événements de Rome et la préméditation du
+ massacre_, Revue du XVIe siècle, t. I, 1913, p. 529-561); mais il
+ n'incrimine pas, comme on a paru le croire, Catherine et Charles
+ IX. Ce seraient les Guise qui, au mois d'avril 1572, auraient
+ délibéré de faire tuer Coligny et les autres chefs huguenots pour
+ couper court à la politique protestante du gouvernement et
+ empêcher la rupture et la guerre avec l'Espagne. «Rien, au
+ contraire, dit M. Romier, p. 546, n'indique que Catherine de
+ Médicis ait été complice ni même informée du projet des Guise.
+ C'est tardivement que la Reine-mère trouva dans ce projet un moyen
+ commode pour résoudre des difficultés imprévues (c'est-à-dire
+ celle des Pays-Bas). Au vrai, Catherine, dans ses entrevues
+ mystérieuses, en juillet 1572, avec la duchesse de Nemours (voir
+ ci-dessus, p. 188), n'a, comme les faits le prouvent, arrêté que
+ l'assassinat de Coligny. M. Romier prétend que les Guise avaient
+ depuis plus longtemps et d'eux-mêmes prémédité une extermination
+ générale. Le cardinal de Lorraine était parti pour Rome en mai,
+ «prévoyant, dit encore M. Romier, p. 553, le meurtre des chefs
+ huguenots, mais ignorant que les circonstances feraient du Roi et
+ de la Reine les complices de cette tragédie», et il avait obtenu
+ du pape (27 août), alors que la nouvelle de la Saint-Barthélemy
+ n'était pas encore connue à Rome, la désignation d'un légat, le
+ cardinal Orsini, qui devait arriver à Paris peu après le massacre
+ attendu «pour défendre, au nom du Saint-Siège, la conduite des
+ Guise et obliger Charles IX à prendre les justiciers comme
+ ministres». Il est bon de retenir de cette thèse que, dans ses
+ recherches d'archives, M. Romier n'a pas trouvé la moindre preuve
+ d'un projet concerté de longue main par Catherine contre les
+ protestants. Quant au grand dessein qu'il prête aux Guise et au
+ rôle du cardinal Orsini, il ne ressort pas des documents quand on
+ les examine sans idée préconçue. Les vanteries du cardinal de
+ Lorraine, qu'on n'a rapportées, et pour cause, qu'après
+ l'événement, ne sont pas des preuves suffisantes. Il est vrai, que
+ depuis la mort de François de Guise, les siens cherchaient à se
+ venger de Coligny, qu'ils regardaient comme le complice de Méré,
+ et certainement ils guettaient l'occasion de le tuer, mais ils
+ n'étaient pas, en 1572, assez puissants pour engager une bataille
+ dans Paris, contre la volonté du Roi et de la Reine-mère. S'ils
+ avaient considéré le mariage d'Henri de Navarre et de Marguerite
+ de Valois comme un moyen d'attirer les chefs protestants à Paris
+ et de les leur livrer tous réunis, le cardinal de Lorraine n'eût
+ pas travaillé de toutes ses forces à Rome à l'empêcher. Le jeune
+ duc de Mayenne, au lieu d'aller prendre du service à Venise contre
+ les Turcs, serait resté avec le duc de Guise, son frère, et le duc
+ d'Aumale, son oncle, pour prendre part à la lutte. La délibération
+ de famille des Lorrains en avril 1572 contre le parti protestant
+ et le gouvernement allié des protestants est une pure hypothèse et
+ il n'y a pas trace de préparatifs et d'armements faits par les
+ Guise en vue d'un coup de main qui aurait été un coup d'État.]
+
+Catherine espérait que la Saint-Barthélemy l'aiderait à marier le duc
+d'Anjou en Espagne; mais Philippe II savait que le salut du catholicisme
+avait été son moindre souci et il refusa la récompense attendue[620].
+Elle revint alors sans scrupule aux alliances protestantes. Elle
+expliqua--ce fut sa justification--que les huguenots complotaient la
+ruine du Roi et du royaume et qu'elle avait été obligée, pour se
+défendre, de les assaillir. Elle recommanda bien (13 septembre) à
+Schomberg, qui allait en Allemagne comme ambassadeur, de ne pas «laisser
+entrer en l'entendement des princes que ce qui a été faict à l'Amiral et
+à ses complices soyt faict en haine de la nouvelle religion, ni pour son
+extirpation, mais seullement pour la pugnition de la scelere
+conspiration qu'ils avoient faicte...»[621]. Sans s'émouvoir de
+l'indignation des hommes d'État anglais contre «cet acte trop plein de
+sang, la pluspart innocent, et trop suspect de fraulde», elle continua
+de négocier le mariage du duc d'Alençon avec Élisabeth[622]. Elle renoua
+les relations avec Ludovic et Guillaume de Nassau. Elle laissa le légat,
+qui venait la féliciter, se morfondre quelque temps à Avignon, et, quand
+elle consentit à le recevoir, elle s'excusa d'entrer dans la ligue des
+puissances méditerranéennes contre le Turc, ou même de faire publier le
+concile de Trente. Elle ne s'embarrassait pas des contradictions.
+
+ [Note 620: _Lettres_, t. IV, Introd., p. CXX.]
+
+ [Note 621: Groen van Prinsterer, _Archives de la maison de Nassau,
+ Première série, t. IV, Supplément_, p. 12e. Cf. la lettre du duc
+ d'Anjou au même Schomberg: «... Quelque chose que l'on puisse dire
+ par delà contre la vérité de ce qui est advenu en ce Royaulme,
+ nous voulons estreindre la négociation plus que jamais et faire
+ cognoistre aux princes que nous sommes leurs plus seurs et
+ parfaicts amys...», deux lettres de Schomberg du 9 et 10 octobre,
+ en réponse probablement à celle où Charles IX expliquait à sa
+ façon la Saint-Barthélemy, dans le _Bulletin de la Société du
+ protestantisme français_, t. XVI, 1867, p. 546-551.]
+
+ [Note 622: Sur cette recherche poursuivie concurremment par la
+ Reine-mère et, à son insu, par le duc d'Alençon, voir La Ferrière,
+ _Le XVIe siècle et les Valois_, p. 357 sqq;--Walsingham, p.
+ 394-396 et _passim_;--et La Mothe-Fénelon, _Correspondance
+ diplomatique_, t. V, p. 126, 142, 192 et _passim_. Les lettres du
+ Roi et de la Reine-mère en réponse à celles de l'ambassadeur sont
+ au tome VII: _Supplément à la Correspondance_.]
+
+Depuis ces horribles journées, Charles IX était renfrogné, mélancolique,
+hanté par l'image de ces cadavres sanglants, courbé et vieilli par son
+crime. Mais Catherine ne montra jamais ni regret ni remords. Elle avait
+exterminé sans combat ces capitaines huguenots dont la résistance sur
+les champs de bataille avait été invincible. Elle tenait sous sa main
+les deux princes du sang, les deux seuls chefs possibles, du moins elle
+le croyait, d'une nouvelle révolte; et elle les avait forcés à se
+convertir. Le parti protestant était désarmé, décapité. Que pourraient
+quelques gentilshommes avec des bourgeois et des gens du peuple contre
+les armées royales? La pensée de sa victoire la remplissait de joie. Le
+jour de la fête d'investiture de l'Ordre de Saint-Michel (29 septembre),
+quand elle vit parmi les nouveaux chevaliers, son gendre Henri de
+Navarre, qui s'inclinait avec belle grâce devant l'autel et devant les
+dames, elle se tourna vers les ambassadeurs et tout à coup éclata de
+rire[623].
+
+ [Note 623: Dépêche de l'ambassadeur d'Espagne, Diego de Çuñiga,
+ citée par Forneron, _Histoire de Philippe II_, t. II, p. 332, note
+ 1.]
+
+Mais elle se réjouissait trop vite. La bourgeoisie protestante,
+amoureuse de ses aises et craintive des coups, se fût volontiers
+humiliée devant le pouvoir, pourvu qu'on lui laissât la liberté de
+conscience. Mais les masses étaient peu sensibles à l'intérêt et à la
+peur; elles suivirent les pasteurs qui, jusque-là relégués au second
+rang par les chefs militaires, apparurent comme les prophètes de Dieu et
+inspirèrent à l'Église opprimée la résolution de défendre sa foi et de
+punir la trahison et le parjure.
+
+Montauban, Nîmes, Aubenas et Privas fermèrent leurs portes ou
+différèrent de les ouvrir. A La Rochelle comme à Sancerre, autre
+boulevard de la Réforme au centre du royaume, les gens du commun, les
+soldats ou les marins mirent à la raison ou à mort les gros bourgeois
+qui délibéraient de se soumettre. La Rochelle où s'étaient enfermés
+cinquante-cinq ministres, cinquante gentilshommes échappés aux massacres
+et quinze cents déserteurs de la flotte de Strozzi, refusa de recevoir
+le gouverneur envoyé par le Roi, Biron, un modéré pourtant et qui avait
+sauvé la vie à plusieurs protestants à la Saint-Barthélemy. L'assemblée
+des ministres, animée des plus furieuses passions, implora le secours
+d'Élisabeth d'Angleterre, comme héritière des droits des Plantagenets,
+contre ceux «qui veullent exterminer vostre peuple de la Guienne qui de
+toute éternité vous appartient et vous est subject»[624]. Une armée
+royale, que commandait le duc d'Anjou, assiégea la place pendant
+plusieurs mois (novembre 1572-juillet 1573) et ne put l'emporter de
+force, malgré la canonnade sans trêve, la ruine des remparts, les
+nombreux assauts et les vains efforts des Anglais pour rompre le blocus.
+Mais elle en serait venue à bout, par la famine, sans les affaires de
+Pologne.
+
+ [Note 624: H. de La Ferrière, _Le XVIe siècle et les Valois_,
+ 1879, p. 336.]
+
+Le dernier des Jagellons, Sigismond Auguste II, étant mort sans héritier
+mâle, une Diète s'était réunie le 7 juillet 1572 pour lui élire un
+successeur. Le tzar, Ivan le Terrible, avait posé sa candidature pour
+absorber pacifiquement la Pologne; l'envahissante Maison d'Autriche,
+déjà souveraine de la Bohême et de la Hongrie, avait mis en avant un de
+ses nombreux archiducs. Catherine fut tentée de faire échec aux
+Habsbourg et de donner une couronne, si lointaine qu'elle fût, au duc
+d'Anjou, cet enfant si cher, pour qui elle avait brigué la main
+d'Élisabeth d'Angleterre, de la reine douairière de Portugal et de la
+fille de Philippe II, le vicariat d'Avignon et jusqu'au trône d'Alger.
+Peut-être aussi cherchait-elle, en l'éloignant avec honneur, à lui
+épargner l'affront de perdre, par un coup d'autorité royale, cette
+situation prépondérante dans l'État à laquelle il tenait plus qu'à la
+vie[625] et que Charles IX supportait avec une impatience jalouse. Elle
+fit partir immédiatement le plus délié de ses diplomates, Jean de
+Monluc, l'évêque de Valence[626]. Il arriva en Pologne en même temps que
+la nouvelle des massacres de Paris. L'émotion fut grande dans ce pays où
+les protestants étaient nombreux, et où l'aristocratie catholique, sauf
+quelques évêques, faisait profession de tolérance. Monluc désespéra un
+moment de faire élire le duc d'Anjou, que la Cour de Vienne dénonçait
+comme l'un des principaux instigateurs de la Saint-Barthélemy. Mais ses
+habiles plaidoyers et les récits spécieux qu'il fit distribuer en
+polonais et en latin retournèrent l'opinion. Il s'y appliquait à pallier
+l'horreur des faits et à réduire cet égorgement en masse à une mesure de
+salut public prise contre quelques chefs huguenots séditieux et
+dénaturée par la fureur de la populace[627]. La crainte ou l'antipathie
+qu'inspiraient deux des compétiteurs aida au succès de sa thèse. Charles
+IX offrait d'ailleurs, si son frère était choisi, de fournir aux
+Polonais l'argent pour construire une flotte dans la Baltique, et il
+leur promettait de les accorder avec le Grand Turc, son allié et leur
+ennemi. La majorité de la Diète se prononça pour le duc d'Anjou (9 mai
+1573); mais les protestants et leurs amis firent insérer, dans les
+articles que le nouveau roi devait jurer, l'engagement solennel de
+maintenir la liberté religieuse. Pour complaire aussi à ces sujets
+lointains de son fils, Catherine lâcha La Rochelle, qui mourait de
+faim[628]. Le siège fut levé le 6 juillet, et Charles IX le même mois
+accorda (Édit de Boulogne) aux réformés la liberté de conscience dans
+tout le royaume et la liberté de culte dans les trois villes de La
+Rochelle, Nîmes et Montauban. Sancerre, après une résistance héroïque,
+obtint aussi en août une capitulation honorable, qui fut du reste
+violée.
+
+ [Note 625: _Mémoires de Marguerite_, éd. Guessard, p. 14.]
+
+ [Note 626: Sur cette négociation on peut voir les _Mémoires de
+ Jean Choisnin_, un des secrétaires de Monluc, éd. Buchon,
+ _Panthéon littéraire_, p. 677 sqq., et Marquis de Noailles, _Henri
+ de Valois et la Pologne en 1572_, t. I et II, 1867.]
+
+ [Note 627: _Lettres de Catherine de Médicis_, t. IV, Introd., p.
+ CLVI sqq, CLXII sqq.]
+
+ [Note 628: Charles IX a-t-il donné à son frère l'ordre
+ d'abandonner le siège de La Rochelle? ce n'est pas sûr. Dans sa
+ lettre du 1er juin, aussitôt qu'il eût appris «la promotion» du
+ duc d'Anjou au trône de Pologne, il lui ordonna de faire partir
+ «le plus tôt que faire se pourra» 4 000 Gascons qui étaient
+ «demandés», probablement par les Polonais contre les Turcs, et de
+ se préparer lui-même à partir. Rien de plus. Mais Catherine ajoute
+ dans la lettre qui accompagne celle du Roi: «Le Roi vous mande son
+ intention, _en cas que vous auriez pris La Rochelle par force ou
+ par composition_; à quoy je vous prie vous resouldre et _prendre
+ cette seureté de moi_...» (_Lettres_, t. IV, p. 227 et note 1).
+ N'était-ce pas engager le duc d'Anjou, s'il ne pouvait prendre La
+ Rochelle, à conclure avec les Rochellois un accord dont elle
+ prenait la responsabilité?]
+
+C'était un nouveau répit laissé au parti protestant. Après la
+Saint-Barthélemy, qu'il ne pouvait oublier ni pardonner, il eût été
+prudent, quoique inhumain, de le réduire à l'impuissance. Mais Catherine
+n'était pas capable d'un effort suivi. Elle négligea, pour une oeuvre de
+magnificence ou d'union familiale, les cruelles obligations de son
+crime. Maintenant elle dissuadait le duc d'Anjou de tout excès de zèle
+catholique. Un jésuite, le Père Edmond Auger, célèbre prédicateur et
+confesseur, avait pris un grand ascendant sur le jeune prince. «Donné
+vous guarde, écrivait-elle à son fils, de mestre Aymont, le jésuiste,
+car yl escript partout que vous avé promis de aystirper tous ceulx qui
+ont jeamès ayté hugenos, et qu'i le set (qu'il le sait) come seluy qui
+s'et meslé de vostre comsense (conscience). Ces bruis là font gren mal à
+toutes les afeyres qui cet présentet (se présentent)»[629] (30 mai
+1573). Très enthousiaste de son dessein de Pologne, elle en avait causé
+en mars avec le maréchal de Tavannes et se fâchait que le «bonhomme»
+soutint que le royaume de Pologne «est désert et ne veault rien, n'est
+si grent que l'on dist et que les jeans sont brutaulx». Elle affirmait
+au contraire «qu'y (ils) sont bien sivils et jeans de bon entendement et
+que c'et un bon et grent royaume qui a toujours sant (cent) cinquante
+mils chevauls pour faire cet qu'il veut».--«Yl faut voir», reprenait
+Tavannes.--Sa vraie raison, expliquait Catherine au duc d'Anjou, c'est
+qu'il ne voulait pas le suivre et s'en aller «or (hors) de son
+fumier»[630]. Elle était fort en colère contre le cardinal de Lorraine,
+qui ne se pressait pas de lui faire avoir du Clergé de France trois cent
+mille francs, dont elle avait besoin. Et même n'avait-il pas osé lui
+dire que, tout en accordant ce subside, «en darière (par derrière) l'on
+dyst que c'et un grent argent qui s'en va hors de Franse....» «Encore,
+remarquait-elle aigrement, ne sortira-t-i pas tent d'argent qu'il (le
+Cardinal) a fest [sortir] pour le royaume d'Écosse». En comparaison de
+plus de dix millions dépensés là-bas, qu'était-ce que la somme qu'elle
+réclamait et pour un si grand résultat? Car «c'est jouindre une couronne
+à jeamès alla Franse, et pour le plus pour troys milions de francs pour
+une foys, et le trafic et les comodités que cet réyaume [de France] enn
+auré (aurait) qui profiteront plus que vint millions par an et que c'et,
+aultre (outre) sela, la grandeur de cette couronne et la ruyne de ceulx
+qui nous ont voulu ruyner»[631].
+
+ [Note 629: Catherine au roi de Pologne, 30 mai 1573, _Lettres_, t.
+ IV, p. 225.]
+
+ [Note 630: 15 mars 1573, _Lettres_, IV, p. 181. Tavannes mourut en
+ juin.]
+
+ [Note 631: 30 mai, au roi de Pologne, _ibid._, t. IV, p. 225.]
+
+Ce noir projet contre la couronne de France, c'était en l'espèce le
+refus de Philippe II de marier avantageusement le duc d'Anjou et la
+compétition d'un archiduc autrichien au trône de Pologne. La politique
+extérieure de Catherine a toujours un caractère personnel et maternel.
+Mais elle triomphait trop de l'élection, comme si le nouveau roi était
+capable de fonder à l'Est de l'Europe une dynastie française, pour
+prendre à revers les Habsbourg de Vienne. Ses rêves de grandeur
+reposaient sur un être d'imagination. Elle croyait que son fils serait
+un grand souverain, comme elle l'estimait un grand capitaine, parce
+qu'elle l'idolâtrait. En réalité, son héros était surtout occupé
+d'intrigues de Cour et d'intrigues de coeur, et n'avait ni énergie
+d'homme, ni ambition de roi. Mais elle, aveuglée par la tendresse,
+s'attachait uniquement à sauvegarder ses intérêts et son avenir. Elle
+avait laissé tomber les négociations avec Guillaume de Nassau qui
+offrait à Charles IX de l'aider à conquérir et à mettre sous son
+obéissance tous les Pays-Bas, sauf les provinces de Hollande et Zélande,
+qui resteraient libres, sous sa protection d'ailleurs, à condition qu'il
+rétablît la paix religieuse dans son royaume[632]. Elle les reprit pour
+calmer les ressentiments de l'Allemagne protestante et assurer au duc
+d'Anjou un libre et sûr passage jusqu'en Pologne. Le Duc aurait bien
+voulu se dédire, tant la France avait d'attraits, mais le Roi, son
+frère, heureux de se débarrasser de lui, l'avait pressé, aussitôt qu'il
+sut la nouvelle de son élection, de rejoindre au plus tôt ses sujets,
+dont il était «désiré et attendu avecques très grande affection». La
+Reine-mère tâchait de stimuler son orgueil. «... Je vous ay trop montré,
+lui écrivait-elle, que je vous aime mieux où vous pouvez acquérir
+réputation et grandeur que de vous voyr auprès de moy, encore que ce me
+soit un grand contentement, mais je ne suis pas de ces mères qui
+n'ayment leurs enfans que pour eulx, car je vous ayme pour vous voir et
+désirer le premier en grandeurs et honneur et réputation...»[633] Le
+bruit courut que les Guise complotaient d'empêcher le départ de celui
+qu'on regardait comme le chef du parti catholique. Charles IX ne fut que
+plus impatient de pousser son frère hors du royaume. Il l'accompagna
+aussi loin qu'il put et ne s'arrêta qu'à Vitry, où la maladie l'obligea
+de s'aliter. Il mit tant d'affectation dans ses adieux que les
+spectateurs sentirent le contentement sous les plaintes et les
+cris[634]. Catherine, qui, voyant l'état du Roi décliner, commençait
+peut-être à regretter le succès de sa diplomatie, suivit le duc d'Anjou
+jusqu'à l'extrémité de la Lorraine, à Blamont, où elle avait donné
+rendez-vous à Ludovic de Nassau et au duc Christophe, fils de l'Électeur
+palatin, pour débattre avec eux les conditions d'un accord entre
+l'Allemagne protestante et la France (29 novembre-3 décembre).
+
+ [Note 632: Groen van Prinsterer, t. IV, p. 44 sqq. Projet rédigé
+ par Ludovic de Nassau et Schomberg, le 27 mars 1573, et amendé par
+ Guillaume de Nassau, _ibid._, p. 116.]
+
+ [Note 633: Lettre de Charles IX, t. IV, p. 227. note 1;--de
+ Catherine, _ibid._, p. 227.]
+
+ [Note 634: _Mémoires de Philippe Hurault, comte de Cheverny_,
+ (alors chancelier du duc d'Anjou, et qui devint plus tard
+ chancelier de France), éd. Buchon, p. 231.]
+
+Elle avait déjà fait passer à Ludovic 300 000 écus pour marcher au
+secours de Guillaume, son frère. Elle promit «d'embrasser les affaires du
+dict Pays-Bas aultant et aussi avant que les princes protestants les
+vouldront embrasser»[635]--autant et aussi avant, mais elle ne disait
+pas au delà. Le Roi de Pologne, «tant en son nom que comme député du Roi
+de France son frère», voulut bien lui aussi entendre à cet accord. Mais
+Ludovic, qui l'accompagna jusqu'en Hesse-Cassel, ne put le décider à
+mettre en articles les conversations de Blamont. Il jura «en alemand
+qu'il leur joueroyt ung bon tour ayant desjà de l'argent pour le
+moins»[636].
+
+L'état du royaume lui en fournit bientôt l'occasion. Les huguenots du
+Midi étaient en armes depuis la Saint-Barthélemy et «n'avaient pas cessé
+de remuer ménage». Ils protestaient contre l'édit de Boulogne (juillet
+1573), qui n'accordait le libre exercice du culte qu'à Nîmes et
+Montauban. Même parmi les catholiques, il y avait des mécontents. Le
+massacre de la Saint-Barthélemy avait fait horreur à quelques-uns. Des
+gouverneurs, des lieutenants généraux du Roi, Matignon en
+Basse-Normandie, Saint-Herem en Auvergne, Chabot-Charny à Dijon, le
+vicomte d'Orthe à Bayonne[637], etc., n'avaient pas exécuté les ordres
+de mort. Arnaud Du Ferrier, ambassadeur de France à Venise, avait
+franchement reproché à Catherine d'avoir si bien servi les intérêts de
+Philippe II, le meurtrier, prétendait-il, de sa fille[638]. Le premier
+président de Thou gémissait en secret de ne pouvoir effacer cette
+journée du livre de l'histoire. «Cet acte inhumain, dit le vicomte de
+Turenne,--un petit-fils du connétable--me navra le coeur et me fit aimer
+et les personnes et la cause de ceux de la Religion, encore que je
+n'eusse [alors] nulle cognoissance de leur créance»[639]. Les rancunes
+des uns et les sympathies des autres servirent de levain à l'agitation.
+
+ [Note 635: Lettre du comte de Nassau, Groen van Prinsterer, t. IV,
+ p. 279.]
+
+ [Note 636: _Mémoires inédits de Michel de La Huguerye_, publiés
+ par le baron A. de Ruble (_Soc. H. F._, t. I, 1877, p. 195.)]
+
+ [Note 637: Sur l'authenticité de la fameuse lettre du vicomte
+ d'Orthe au Roi, consulter les références, _Lettres_, t. II, p.
+ 117. Voir la liste des gouverneurs qui se montrèrent humains,
+ _Lettres_, t. IV, Introd., p. CXI.]
+
+ [Note 638: La lettre de Du Ferrier du 16 septembre 1572 et la
+ réponse de Catherine du 1er octobre, un monument d'inconscience,
+ dans _Lettres de Catherine_, t. IV, p. 130-133, texte et notes.]
+
+ [Note 639: Cte Baguenault de Puchesse, _Mémoires du vicomte de
+ Turenne, depuis duc de Bouillon_, 1565-1586, (_S. H. F._, 1891, p.
+ 31).]
+
+Dans l'armée que Charles IX avait envoyée contre La Rochelle,
+combattaient côte à côte sous les ordres du duc d'Anjou, des hommes très
+opposés d'idées, d'opinions, de sentiments, massacreurs de la
+Saint-Barthélemy, ennemis des massacreurs, protestants convertis ou
+protestants loyalistes, le roi de Navarre, le prince de Condé, La Noue,
+les Guise. Pour les Montmorency, la Saint-Barthélémy n'était pas
+seulement un malheur public. Cousins germains de Coligny, partisans des
+alliances protestantes, signataires du traité avec Élisabeth et
+négociateurs du mariage anglais, ils se sentaient menacés dans leur
+situation et leur crédit par le triomphe du parti catholique et le
+retour en faveur des Guise, leurs ennemis. Ils croyaient même qu'ils
+auraient été englobés dans le massacre, si le maréchal de Montmorency
+n'avait pas été absent de Paris. Ce chef de leur maison, calme et loyal,
+se résignait à la mauvaise fortune. Damville, le puîné, gouverneur du
+Languedoc, prudent et avisé, consentait à servir fidèlement la Cour,
+tant qu'il le pourrait sans se perdre. Mais les cadets, Méru, gendre du
+maréchal de Cossé, et Thoré, étaient des esprits ardents et aventureux,
+prêts à prendre l'offensive. Leur neveu, Turenne, annonçait déjà la
+valeur brillante et le talent d'intrigue qui le rendirent plus tard
+célèbre. Au camp de La Rochelle, des intelligences s'établirent entre
+ceux qui pour divers motifs, par esprit d'humanité ou par esprit de
+faction, condamnaient «cette tant détestable et horrible journée». Tous
+se groupèrent autour du duc d'Alençon, le troisième fils de Catherine,
+un «moricau», qui, tout enfant, n'était, au dire de sa mère, que «guerre
+et tempeste en son cerveau». A seize ans, pour avoir une couronne, il se
+déclara prêt à épouser Élisabeth, qui en avait trente-sept, et même,
+s'il le fallait, à renoncer à la messe. Il s'était attaché à l'Amiral,
+qui lui avait promis une principauté en Flandre, et, en apprenant
+l'attentat de Maurevert, il osa dire: «Quelle trahison!» C'était le chef
+que les protestants cherchaient pour autoriser une nouvelle prise
+d'armes. Toujours formalistes, ils ne croyaient pas l'insurrection
+légitime sans le concours d'un prince du sang. Or cette fois, ils
+auraient mieux encore: un frère même du Roi, un fils de France.
+
+Quand le duc d'Anjou partit pour la Pologne, le duc d'Alençon prétendit,
+comme par droit de succession, au commandement suprême des armées, qui
+devenait vacant. Mais Charles IX, heureux d'être débarrassé de cette
+sorte de maire du palais que les préférences maternelles lui avaient
+imposé, déclara qu'il n'y aurait plus de lieutenant général[640].
+Catherine, qui savait les attaches de son plus jeune fils avec les
+Montmorency, les nouveaux catholiques et les Nassau, n'avait que trop de
+raisons d'approuver ce refus. Pendant que la Cour revenait de Lorraine à
+Paris, quelques partisans du duc le poussèrent à s'enfuir avec le roi de
+Navarre et à gagner Sedan, qui appartenait au duc de Bouillon, un
+huguenot. Là, en sûreté, dans cette place très forte, il se ferait payer
+son retour, sous menace de guerre civile, au prix qu'il fixerait.
+
+ [Note 640: _Mémoires de Philippe Hurault, comte de Cheverny_, éd.
+ Buchon, p. 230-231.]
+
+Catherine, avertie par sa fille Marguerite, fit si bonne garde qu'elle
+empêcha la fuite. A Chantilly, où la Cour s'était arrêtée chez les
+Montmorency, les intrigues recommencèrent. Les huguenots, ainsi que
+Ludovic l'avait prévu, se mirent de la partie. Ils avaient de très
+bonnes plumes et, comme au temps du tumulte d'Amboise, leurs
+pamphlétaires firent merveille, mais cette fois contre Catherine de
+Médicis. Le _De furoribus gallicis_, qui parut en français sous le titre
+de: _Discours véritable des rages exercées en France_ (1573) et dont
+l'auteur anonyme serait non Hotman, mais un ministre réformé de Lyon,
+Ricaud[641] y raconte avec une indignation éloquente les massacres de
+Paris. De tout temps d'ailleurs, le gouvernement des femmes, et surtout
+des étrangères, si contraire aux lois du royaume, n'a-t-il pas amené la
+ruine et la honte? Dans la _Franco-Gallia_, qui parut la même
+année[642], Hotman expose la Constitution ancienne du royaume, du moins
+telle qu'il l'imaginait. Autrefois la monarchie n'était pas héréditaire
+en droit, bien qu'elle le fût en fait. La souveraineté résidait dans les
+États généraux, dont la compétence s'étendait à l'universalité des
+affaires, dont le pouvoir allait jusqu'à déposer les rois. La nation,
+sans être tenue de suivre l'ordre de primogéniture, choisissait son chef
+dans une famille dont tous les membres avaient un rang et un rôle
+prééminent.
+
+ [Note 641: R. Dareste, _Essai sur François Hotman_, 1850, p. 63;
+ _id._, _Revue Historique_, t. II (1876), p. 369, et Elkhan, _Die
+ Publizistik der Bartholomäusnacht und Mornays «Vindiciae contra_
+ _tyrannos»_, Heidelberg, 1905, p. 33-36. Sur Jean Ricaud ou
+ Rigaud, quelques indications dans Haag, _La France protestante_,
+ t. VIII, p. 432.]
+
+ [Note 642: _Franc. Hotomani Jurisconsulti Franco-Gallia Libellus
+ statum veteris reipublicae gallica tum deinde a Francis occupatae
+ describens_, Coloniae, 1574. Mais il y a eu une première édition
+ parue à Genève en 1573 _ex officina_ J. Staerii]
+
+Souveraineté des États et participation des princes du sang à l'autorité
+royale, c'était le double jeu d'arguments que les théologiens et les
+jurisconsultes huguenots avaient souvent déjà employé contre les Guise
+et même contre le roi. Mais tout en soutenant que les États sont
+souverains pour constituer le gouvernement, Hotman, qui prévoit la mort
+prochaine de Charles IX, leur dénie le droit d'y appeler une femme. La
+loi salique, qui exclut les femmes du trône, les exclut par là même de
+la régence. L'histoire justifie la sagesse de la coutume. Brunehaut et
+Frédégonde se sont souillées de vices et de crimes; Isabeau de Bavière a
+vendu la France aux Anglais; Blanche de Castille provoqua par sa
+tyrannie l'insurrection de la noblesse. Catherine de Médicis n'est pas
+nommée, mais c'est elle que vise cet ardent réquisitoire contre les
+reines-mères.
+
+La noblesse protestante de l'Ouest élut pour chef des armes La Noue
+«sous l'autorité d'un chef plus grand que de tout le temps passé».
+C'était désigner clairement le duc d'Alençon. Le maréchal de
+Montmorency, pour prévenir la guerre civile, alla prier Charles IX de
+donner contentement à son frère; et le Roi, inquiet de l'agitation
+générale, consentit à le faire chef de son conseil et à lui donner le
+commandement des armées[643]. C'était la lieutenance générale sans le
+nom.
+
+ [Note 643: Decrue, _Le parti des politiques au lendemain de la
+ Saint-Barthélemy_, 1892, p. 131-132.]
+
+Charles IX dépérissait de fièvre. Catherine, craignant, s'il venait à
+mourir, que le duc d'Alençon ne voulût profiter de l'éloignement du roi
+de Pologne, héritier légitime, pour le déposséder, fit si bien qu'elle
+réduisit son pouvoir à un vain titre. Cependant La Noue avait fixé la
+prise d'armes du parti à la nuit du mardi gras (23-24 février). Le Duc
+se laissa persuader par son entourage de s'enfuir le 10 mars de
+Saint-Germain à la faveur du désarroi que provoquerait à la Cour la
+nouvelle de l'insurrection. Mais il fut pris au dépourvu par l'arrivée,
+dix jours trop tôt, du capitaine huguenot, Chaumont-Quitry, qui devait
+l'escorter avec une troupe de cavaliers, et, de peur, il alla tout
+avouer à sa mère. L'alarme fut chaude au château. Les courtisans,
+épouvantés, coururent à Paris par tous les chemins et en tout équipage.
+Catherine y rentra sans hâte, ayant dans son carrosse le Duc son fils et
+le roi de Navarre son gendre, qu'elle gardait sous son regard et dans sa
+main.
+
+Charles IX pardonna; mais il emmena les deux princes au château de
+Vincennes, où il alla s'installer pour respirer un air plus pur que
+celui de Paris. La surveillance se fit plus étroite, à mesure que la
+révolte s'étendit dans l'Ouest, et quand on apprit que le meurtrier
+innocent d'Henri II, Mongomery, l'un des meilleurs lieutenants de
+Coligny, venait de débarquer en Normandie (11 mars 1574).
+
+Les princes, qui craignaient peut-être pour leur vie, décidèrent à
+nouveau de chercher un refuge à Sedan. Deux des gentilshommes du Duc, La
+Molle et Coconat, grands massacreurs de la Saint-Barthélemy et fameux
+héros d'alcôves, s'entendirent avec Thoré et Turenne; ils s'assurèrent
+le concours de capitaines et de soldats sans emploi, d'un bourgeois de
+Paris, de marchands de chevaux et de deux personnages pittoresques:
+Grantrye, ancien agent de France près les Ligues grises, qui pensait
+avoir découvert la pierre philosophale, et Côme Ruggieri, un familier de
+la Reine-mère, astrologue, devin, nécromancien, fabricant de philtres et
+jeteur de sorts.
+
+Mais Catherine fut prévenue. Charles IX, furieux d'une trahison qui
+suivait un pardon si récent, fit arrêter son frère et son beau-frère
+(avril) et les fit interroger par des commissaires. Le Duc, tremblant et
+humble, raconta les détails du complot, et, dans ce long récit,
+compromit tout le monde. Henri de Navarre se défendit avec dignité,
+s'excusant de ses projets sur le mépris que lui témoignait la
+Reine-mère, la faveur dont jouissaient les Guise et le bruit qui courait
+qu'on voulait se défaire du duc d'Alençon et de lui. Thoré et Turenne
+avaient pris le large. Condé, qui était dans son gouvernement de
+Picardie, gagna l'Allemagne. La Molle et Coconat furent, au désespoir
+des dames, décapités, les capitaines pendus[644]. Mais Côme Ruggieri,
+protégé par la terreur qu'il inspirait, fut condamné seulement à
+quelques années de galères et bientôt gracié.
+
+ [Note 644: _Histoire de France_ de Lavisse, t. VI, note 1, p. 148,
+ sqq. Voir le procès criminel dans _Archives curieuses_ de Cimber
+ et Danjou, 1re série, t. VIII, p. 127-220.]
+
+Le nom du maréchal de Montmorency avait été prononcé plusieurs fois dans
+les interrogatoires. Charles IX le fit emprisonner le 4 mai, et avec lui
+le maréchal de Cossé, qui était le beau-père d'un Montmorency, Méru.
+Mais il aurait fallu aussi arrêter l'autre fils du Connétable, Damville,
+gouverneur du Languedoc depuis la démission de son père, et qui avait en
+main une armée, une garde de corps albanaise, toutes les ressources
+d'une grande province et la clientèle que son père et lui s'y étaient
+créée dans les trois ordres par un demi-siècle de gouvernement. Le Roi
+l'avait chargé de conclure la paix avec les protestants du Midi, et il
+lui faisait un crime de n'y avoir pas réussi, comme s'il lui était
+possible de gagner par la simple promesse de la liberté de conscience un
+parti qui réclamait impérativement le libre exercice du culte, la
+réhabilitation des victimes de la Saint-Barthélemy et la réprobation
+officielle des massacres. Catherine, dans une lettre qu'elle lui
+écrivait le 18 avril, le louait de son zèle au service du Roi[645], mais
+le même jour Charles IX lui commandait d'envoyer trois ou quatre de ses
+compagnies d'ordonnance à Guillaume de Joyeuse, son lieutenant à
+Toulouse, mais qui était dévoué à la Cour; on voulait l'affaiblir pour
+le frapper plus sûrement. La disgrâce des maréchaux entraînait la
+sienne. Innocent ou coupable, ses attaches de famille paralysaient
+l'action du gouvernement. Les huguenots de l'Ouest étaient en armes.
+Condé négociait avec les princes protestants d'Allemagne une nouvelle
+invasion. Le jour même où il enfermait Montmorency à la Bastille,
+Charles IX signa la révocation de son frère, mais c'était une mesure
+plus facile à prendre qu'à exécuter. Le prince-dauphin, fils du duc de
+Montpensier, nommé gouverneur du Languedoc, n'avait pas les moyens de le
+réduire de force. Un diplomate, Saint-Sulpice, et le secrétaire d'État,
+Villeroy, envoyés en mission auprès de lui, reçurent à leur étape
+d'Avignon l'ordre de lui signifier sa destitution et, s'il n'obéissait
+pas, de lui débaucher ses troupes. Mais ils se gardèrent bien de cet
+acte d'autorité à la romaine[646]. Damville, dépouillé de sa charge et
+qui redoutait pis, se rapprocha des protestants, vers qui, depuis
+plusieurs mois, il avançait à pas comptés. Il signa le 29 mai avec les
+députés des Églises du Languedoc une suspension d'armes, qui devait
+durer jusqu'au 1er janvier 1575. La trêve finie, il conclut une «Union»
+des catholiques modérés avec les huguenots du Midi[647]. C'était
+l'alliance contre la Reine-mère des malcontents des deux religions.
+
+ [Note 645: _Lettres_, IV, p. 291.]
+
+ [Note 646: _Mémoires d'Estat par M. de Villeroy_, Sedan, 1622, t.
+ 1, p. 8. Les deux envoyés royaux n'avaient pas pu pousser plus
+ loin qu'Avignon: «... est certain, avoue Villeroy, que si nous
+ eussions esté auprès dudict sieur mareschal [de Damville] qu'il
+ lui y eust esté très facile de nous faire le traitement duquel
+ l'on nous vouloit faire ministres en son endroict.»]
+
+ [Note 647: D. Vaissète, _Histoire générale du Languedoc_, édit.
+ nouvelle, Toulouse, t. XII: _Preuves_, col. 1114-1138 et
+ 1138-1141.]
+
+Tel fut le résultat de la politique de violence inspirée par l'attentat
+de Meaux et qui, se proposant la ruine des protestants, aboutit à la
+division des catholiques. Catherine eût bien mieux fait--et non pas
+seulement pour sa mémoire--de s'en tenir à son premier système de
+conciliation et d'apaisement, si bien adapté à son sexe, à l'égalité de
+son caractère, à son humeur, au charme insinuant de ses manières. Les
+belles paroles qu'elle avait à souhait, les protestations d'amitié et de
+saintes intentions, les sourires et les promesses, qui n'étaient pas
+toujours sincères, tout cet art très féminin où elle excellait, n'était
+d'aucun emploi dans une guerre d'extermination. L'esprit de suite, si
+nécessaire pour une entreprise de cette ampleur, était d'ailleurs la
+qualité qui lui manquait le plus. Elle partait, s'arrêtait, pour
+repartir et s'arrêter encore, lasse d'un effort durable ou distraite de
+son principal objet par ses combinaisons matrimoniales, ses prétentions
+à toutes les couronnes, ses appétits de gloire et de grandeur. Quelle
+conclusion plus inattendue de sa brouille avec Philippe II et de ses
+alliances protestantes que le massacre de la Saint-Barthélemy! Et quelle
+impuissance à tirer parti de ce crime abominable! Elle lâcha La
+Rochelle, qu'il eût fallu réduire à tout prix, pour préparer au duc
+d'Anjou un facile accès et un heureux avènement en Pologne. Par passion
+aussi pour les intérêts de son second fils, elle s'acharna contre les
+Montmorency. Sans doute, Thoré et Méru, ainsi que Turenne, étaient des
+conspirateurs qu'il était légitime de poursuivre à outrance. Mais le
+chef de leur maison, le maréchal de Montmorency, avait toujours
+déconseillé les projets de fuite du duc d'Alençon[648]. Il n'était
+coupable que de les avoir tus, ou même de ne les avoir dénoncés qu'à
+moitié. Cossé, que l'on supposait informé par son gendre Méru, n'était
+suspect lui aussi que d'avoir gardé le silence. On ne pouvait reprocher
+à Damville, si réservé en ses paroles et si correct en ses actes, que
+d'être trop puissant dans sa province. Mais le gouverneur du Languedoc
+n'était pas d'humeur à se sacrifier à la tranquillité de la Reine-mère.
+Pour se défendre, il appela les huguenots à l'aide et, par contre-coup,
+aida à les défendre contre leurs ennemis. Le protestantisme fut sauvé,
+moins par la force de ses adhérents que par l'appoint du Languedoc
+catholique.
+
+Tant de haine, et qui eut de si grandes conséquences, s'explique surtout
+par l'amour ardent, exclusif qu'elle portait au duc d'Anjou, «ses chers
+yeux», comme elle l'appelait. Elle avait fait de lui une sorte de
+vice-roi, qui, elle aidant, était aussi puissant que le Roi même. Elle
+n'avait pas réfléchi que ce morcellement de l'autorité royale était d'un
+fâcheux exemple et qu'il pourrait induire son troisième fils en
+tentation, comme il arriva. Les déceptions et l'ambition de ce fils de
+France donnèrent à la révolte un chef bien plus autorisé que les princes
+du sang.
+
+Des troubles qui suivirent comme du crime qui précéda, Catherine est
+absolument responsable. Charles IX a régné: elle a gouverné. Le jeune
+Roi mourut le 30 mai 1574, à vingt-quatre ans. Son dernier mot fut: «Et
+ma mère»[649]. Elle-même écrivait que son fils n'avait «rien reconeu
+tent que apres Dieu moy»[650]. Cette superstition de piété filiale
+mérite d'être retenue dans un jugement sur Charles IX. Sauf une courte
+velléité de pouvoir personnel, le fils a laissé à sa mère toutes les
+prérogatives du pouvoir: initiative et exécution. Il a souffert pour lui
+plaire une sorte de partage avec le duc d'Anjou. Violent, impulsif et
+docile, il a subi toute sa vie, mineur ou majeur, l'action d'une
+tendresse impérieuse.
+
+ [Note 648: Decrue, _Le parti des politiques au lendemain de la
+ Saint-Barthélemy_, 1892, p. 176-177.]
+
+ [Note 649: A Henri III, 31 mai 1574, _Lettres_, t. IV, p. 310.]
+
+ [Note 650: A la duchesse de Ferrare, 11 juin, t. V, p. 12.]
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+UNE MÉDICIS FRANÇAISE
+
+
+Il y a en Catherine de Médicis une femme d'un caractère très complexe et
+d'une intelligence très étendue, à qui les historiens politiques, comme
+si son activité avait été absorbée par les affaires d'État, n'accordent
+en passant que quelques lignes ou même quelques notes au bas des pages.
+Des anecdotes, qui ne sont pas toutes vraies, et les épithètes de
+Florentine, d'Italienne tiennent lieu le plus souvent d'informations sur
+ses goûts, ses sentiments, ses idées. La souveraine, amie des lettres et
+des arts et qui était elle-même artiste et lettrée, est un peu plus
+favorablement traitée, mais son action propre disparaît et se perd dans
+celle des Valois[651]. On dirait d'une gloire étrangère, et sur laquelle
+la France, à cause de la Saint-Barthélemy, se ferait scrupule de rien
+prétendre. Il ne faudrait pas oublier pourtant que cette Médicis a
+quitté l'Italie étant encore toute jeune fille, presque enfant, qu'elle
+a vécu en France sans jamais plus en sortir, et que l'empreinte de son
+pays d'adoption fut peut-être à la longue aussi forte que celle de sa
+famille paternelle.
+
+ [Note 651: Il est juste toutefois d'excepter l'ouvrage de Bouchot,
+ _Catherine de Médicis_, Paris, 1899.]
+
+Pour montrer cette Catherine si peu connue, le moment le mieux choisi
+est, ce semble, le début du règne d'Henri III, où le récit des
+événements nous a conduits. Elle a eu le temps de donner toute sa mesure
+et de se révéler telle qu'elle était en bien et en mal. Elle a, pendant
+une dizaine d'années, gouverné souverainement l'État. Elle a disposé des
+ressources du Trésor pour la Cour, qui ne fut jamais plus brillante,
+pour ses fêtes, ses constructions, et le patronage des lettrés, des
+poètes, des artistes. Le règne de Charles IX est l'apogée de son pouvoir
+ou, pour mieux dire, c'est son règne. Aussi peut-on grouper ici, comme
+en leur centre, les diverses manifestations de sa vie morale, artistique
+et intellectuelle avant et après 1574 et les traits les plus marquants
+de sa personnalité.
+
+Elle avait, à l'avènement d'Henri III, cinquante-cinq ans; c'est le
+commencement de la vieillesse ou l'extrême fin de la maturité. L'âge
+avait épaissi et alourdi la Junon épanouie par dix maternités. Les
+cheveux, autrefois blonds, avaient passé au roux sombre, et ses yeux
+châtains[652], à fleur de tête, s'embrumaient de myopie. Un grand air de
+sérieux et de dignité, le visage virilement accentué et qui ne
+s'empâtait qu'au double menton, le nez fort et les lèvres épaisses,
+donnaient l'idée d'une maîtresse femme. Ses vêtements noirs de veuve,
+qu'elle ne quitta que le jour du mariage de Charles IX et d'Henri III,
+ajoutaient encore à cette impression d'autorité. Mais les paroles
+étaient douces et le ton rarement impérieux. Elle se possédait bien et
+ne laissait voir de ces sentiments que ce qu'elle voulait: art de grande
+dame que les nécessités de la politique avaient porté à sa perfection.
+
+ [Note 652: Au Louvre, salle X, no 1030, portrait peint de
+ Catherine de Médicis. A Chantilly, Musée Condé, no 418, crayon de
+ François Clouet, mort en 1572. A Florence, dans le couloir des
+ Uffizi au palais Pitti, côté Pitti, no 19, un portrait de
+ Catherine de Médicis en sa vieillesse. Il y a aussi au Musée des
+ Uffizi, dans la salle des Miniatures et Pastels, no 3 380, douze
+ médaillons représentant les principaux membres de la famille des
+ Valois. Catherine y a, comme les autres personnages, les yeux
+ bleus, mais c'est évidemment une couleur de convention.]
+
+Son activité, sinon sa force physique, était restée la même. Elle
+continue à voyager, malgré ses rhumatismes et son catarrhe, au hasard
+des mauvais gîtes et des mauvais temps, intrépide chevaucheuse «jusques
+en l'âge de soixante et plus», malgré sa blessure à la tête de 1564,
+«dont il l'en falust trépaner». Elle est bonne marcheuse et chasse tant
+qu'elle peut. «Elle aymoit fort, dit Brantôme, à tirer de l'harbaleste à
+jalet et en tirait fort bien, et toujours quand elle s'alloit pourmener
+faisoit porter son harbaleste, et quand elle voyoit quelque beau coup,
+elle tiroit»[653]. Elle n'est jamais en repos. Elle écrivait quelquefois
+vingt lettres de suite[654], et, revenue parmi ses dames, elle causait
+et brodait. «Elle passoit fort son tems les après-dinées, dit Brantôme,
+à besongner après ses ouvrages de soye, où elle y estoit toute parfaicte
+qu'il estoit possible»[655]. L'habile dessinateur pour broderies, le
+Vénitien Vinciolo, dédia à cette reine aux doigts de fée ses
+«_Singuliers et nouveaux pourctraicts.... pour toutes sortes d'ouvrages
+de lingerie..._, Paris, 1587», qui eurent une dizaine d'éditions[656].
+
+ [Note 653: Brantôme, VII, p. 346. L'arbalète à jalet servait à
+ lancer soit des jalets (c'est-à-dire des petits cailloux ronds ou
+ galets), soit des balles de plomb ou d'argile. Une arbalète de
+ Catherine en ébène et damasquinée d'or est au Musée d'artillerie.]
+
+ [Note 654: _Id._, p. 374.]
+
+ [Note 655: _Id._, p. 347.]
+
+ [Note 656: Bonnaffé, _Inventaire des meubles de Catherine de
+ Médicis en 1589_, Paris, 1874, p. 101 et 108, notes. Sur Frédéric
+ de Vinciolo, voir G. d'Adda, _Essai bibliographique sur les
+ anciens modèles de lingerie de dentelles, de tapisserie_ (_Gazette
+ des Beaux-Arts_, Paris, 1864, p. 425-426).]
+
+Elle est grosse mangeuse. L'Estoile rapporte qu'elle pensa crever
+d'indigestion pour «avoir trop mangé, disait-on, de culs d'artichaux et
+de crestes de rongnons de coq»[657]. La vie en elle surabonde. Elle est
+gaie, prend grand plaisir aux farces de la Comédie Italienne, «et en
+rioit son saoul comme un autre, car elle rioit volontiers». Elle n'étoit
+point prude, du moins en sa jeunesse, et, lors de la seconde guerre
+civile, s'amusa fort de la raison, à faire rougir un corps de garde
+catholique, pour laquelle les huguenots avaient nommé leur coulevrine du
+plus gros calibre «la Reine-mère». Elle croyait que la joie est le
+principe de la fécondité et recommandait à son fils Henri III et à sa
+belle-fille, Louise de Lorraine, ce moyen d'avoir des enfants: «Car
+voyés combien Dieu m'en a donné pour n'estre poynt menencolyque
+(mélancolique)[658]». Les pamphlets n'ont jamais altéré sa bonne humeur.
+Même dans les pires dangers de la monarchie, quand elle fut obligée
+(traité de Nemours, 7 juillet 1585) de subir la loi des chefs de la
+Ligue, elle ne s'interdisait pas de réagir. Quelques jours après, elle
+s'amusa fort avec sa grande amie, la duchesse d'Uzès, d'une pantalonnade
+où figuraient déguisés en femmes et «coiffés de rideaux de lit» le grave
+surintendant des finances, Bellièvre, et le vieux cardinal de
+Bourbon[659]. Elle avait alors soixante-six ans. La situation s'aggrava,
+mais elle ne voulait pas s'attrister. «Si ce n'estoit que je me divertiz
+le plus que je puis, alant à la chasse et me promenant, je pense que je
+serois malade. J'attens demain Madame de Longueville qui m'aydera bien
+aussi à passer mon tems»[660].
+
+ [Note 657: L'Estoile, juin 1575, I, p. 64.]
+
+ [Note 658: _Lettres_, t. IX, p. 103, 2 décembre 1586.]
+
+ [Note 659: _Ibid._, t. VIII, p. 341, note 1 (entre le 11 et le 23
+ juillet).]
+
+ [Note 660: _Ibid._, t. VIII, p. 352, 14 septembre 1585.]
+
+Une question se pose et s'impose à l'historien. Catherine fut-elle
+toujours, épouse et veuve, une femme vertueuse? Il ne suffirait pas
+d'établir--et l'on a vu combien la preuve était difficile[661]--qu'elle
+employa pendant sa régence, et depuis, à des fins politiques les
+attraits de son personnel féminin pour avoir le droit de conclure
+qu'elle avait les faiblesses dont elle tirait parti. Les corrupteurs ne
+sont pas nécessairement des corrompus. Brantôme est bien embarrassant.
+Il parle de sa Cour comme d'une école de vertu et cependant il laisse
+entendre, sans souci à ce qu'il semble, de la contradiction, que
+Dauphine elle aima fort Pierre Strozzi[662], bon soldat et fin lettré.
+Mais entend-il par aimer ce qu'historien des Dames galantes, il entend
+d'ordinaire par là? Pierre était son cousin germain, un fils de Clarice
+de Médicis, cette tante si dévouée en souvenir de qui elle protégea tous
+les Strozzi. Elle ne l'aurait pas défendu avec un courage si franc en
+1551, lors de la défection de Léon Strozzi[663], si elle avait pu
+craindre que le Roi son mari soupçonnât entre elle et lui plus qu'une
+affection légitime. Brantôme raconte aussi que François de Vendôme,
+vidame de Chartres, un très grand seigneur apparenté aux Bourbons,
+portait le «vert», qui fut la couleur de Catherine avant son veuvage, et
+avait la «réputation de la servir»[664]. Henri II, qui savait ce qu'est
+un amant platonique pour ne l'être pas lui-même, n'aurait pas souffert
+que le Vidame rendît des soins à la Reine autrement qu'en tout respect.
+D'autre part Catherine n'aurait pas été femme si elle n'avait eu quelque
+plaisir à prouver à son mari et à sa rivale qu'elle était capable elle
+aussi d'inspirer une passion romanesque. Qu'elle s'en soit tenue à cette
+satisfaction d'amour-propre, c'est très vraisemblable, vu les risques
+d'une faute, sa prudence et son amour pour l'époux infidèle. Devenue
+veuve, elle laissa les Guise, ministres tout-puissants de François II,
+emprisonner à la Bastille son adorateur, qui s'était déclaré contre eux
+pour le prince de Condé, et, quand elle prit le pouvoir, à l'avènement
+de Charles IX, elle le retint, malade, «sous la charge et garde
+d'aulcuns archers de la garde du corps du Roy» en une chambre basse de
+l'Hôtel de la Tournelle[665], où il mourut» (22 décembre 1560). Il est
+possible qu'elle ait voulu par cette rigueur démentir le bruit d'une
+liaison et affirmer sa fidélité conjugale ou prouver que ses sympathies
+ne prévaudraient jamais contre la raison d'État[666].
+
+ [Note 661: Chap. V, p. 142-144.]
+
+ [Note 662: Brantôme, _Oeuvres_, éd. Lalanne, t. II, p. 269.]
+
+ [Note 663: Voir plus haut, chap. II: Dauphine et Reine, p. 49-51.]
+
+ [Note 664: Brantôme, _Oeuvres_, éd. Lalanne, t. VI, p. 117.]
+
+ [Note 665: Il y dicta du 18 au 21 décembre son testament, qu'on
+ trouvera en appendice dans La _Vie de Jean de Ferrières, vidame de
+ Chartres, seigneur de Maligny_, par un membre de la Société des
+ Sciences historiques et naturelles de l'Yonne (comte Léon de
+ Bastard), Auxerre, 1858, p. 211-228. Sur sa demi-captivité, voir
+ p. 212.]
+
+ [Note 666: Peut-être en voulut-elle au Vidame d'avoir pris parti
+ pour les princes du sang, dont les droits étaient destructifs de
+ ceux des belle-mères. Elle dut trouver que, pour un favori en
+ expectative, il comprenait bien mal ses intérêts. Elle le jugea un
+ sot et le lui fit rudement sentir.]
+
+L'éditeur des mémoires de Castelnau-Mauvissière, J. Le Laboureur, veut
+aussi qu'elle ait eu pour amant--un amant qui celui-là n'était pas
+platonique--un de ses anciens pages, Troilus de Mesgouez, mais il
+n'indique aucune date et il ne cite pas ses autorités. La preuve,
+l'unique preuve qu'il donne de cette passion, c'est que la Reine-mère
+fit de ce pauvre gentilhomme bas-breton un marquis de La Roche-Helgouahc
+(lisez Helgomarc'h) et le laissa user indiscrètement de «ses bonnes
+grâces»[667]. Il faut chercher ailleurs les précisions qu'il s'interdit
+probablement par respect pour une personne royale. Des lettres patentes
+d'Henri III, datées de Blois, mars 1577, autorisent le sieur de La
+Roche, marquis de Coetarmoal, comte de Kermoallec (en Bretagne) et de la
+Joyeuse Garde (en Provence?), chevalier de l'Ordre, conseiller du Roi en
+son Conseil privé et gouverneur de Morlaix, à lever, fréter et équiper
+tel nombre de gens, navires et vaisseaux qu'il avisera pour aller aux
+Terres-Neuves (Canada, etc.) et autres adjacentes; à s'y établir et en
+jouir pour lui et ses successeurs perpétuellement et à toujours «comme
+de leur propre chose et royal acquest», «pourveu qu'elles
+n'appartiennent à amis, alliez et confederez de ceste couronne[668]».
+D'autres lettres patentes du 3 janvier 1578 nomment le marquis de
+Coetarmoal, etc. «gouverneur lieutenant général et vice-roy esdites
+Terres-Neuves»[669].
+
+Tant de faveurs accumulées sur une seule tête, sans services connus,
+sans mérite apparent, ont pu tromper l'honnête érudit et lui faire
+admettre la légende d'origine bretonne d'une faiblesse amoureuse de
+Catherine[670].
+
+ [Note 667: Additions de J. Le Laboureur aux _Mémoires de Messire
+ Michel de Castelnau, seigneur de Mauvissière_, 1659, t. I, p.
+ 291-292.]
+
+ [Note 668: Dom Hyacinthe Morice, _Mémoires pour servir de preuves
+ à l'histoire ecclésiastique et civile de Bretagne_, 1742-1746, t.
+ III, col. 1439-1440.]
+
+ [Note 669: _Ibid._, col. 1442-1443.]
+
+ [Note 670: J. Pommerol en a tiré un roman historique agréable,
+ qu'il a présenté pour aider à l'illusion comme un travail
+ d'archives, _Revue de Paris_, 1er mars 1908, p. 1-50 _Messieurs
+ les gens de Morlaix_.]
+
+Mais la fortune de La Roche eut une cause moins sentimentale; il servait
+d'intermédiaire entre la Cour de France et les fugitifs d'Irlande--comme
+on le verra plus loin--et, de sa propre initiative par haine de Breton
+contre les Anglais, ou comme agent occulte de son gouvernement[671], il
+encourageait sous main l'esprit de révolte dans un pays qui ne se
+résignait pas à la domination de l'Angleterre. Il est possible aussi que
+Le Laboureur ait brouillé dans ses souvenirs ce La Roche de Bretagne
+avec un autre La Roche, Antoine de Brehant, écuyer tranchant de la
+Reine-mère en 1578, promu premier écuyer tranchant en 1584[672], La
+Roche qui est à moi, écrit-elle[673], le petit La Roche[674], comme elle
+l'appelle familièrement, un grand porteur de dépêches, à qui elle légua
+par testament six mille écus[675], et que de ces deux La Roche, l'un
+serviteur particulier de la Reine, et l'autre de la politique française,
+il ait fait un seul et unique personnage promu par la grâce d'un coeur
+royal aux plus hautes dignités.
+
+En réalité ce prétendu favori de la Reine ne figure pas dans la liste de
+ses gentilshommes servants, de 1547 à 1585[676], et c'est la preuve
+qu'il ne résidait pas à la Cour, près de Catherine. Il n'est nommé, dans
+une lettre d'elle et pour la première fois, qu'en juillet 1575[677] à
+propos des affaires d'Irlande, comme _estant «au duc d'Alençon»_, alors
+en disgrâce et qu'Henri III gardait au Louvre en une demi-captivité. La
+Reine-mère le désigne par le nom de sa province: La Roche de Bretagne,
+une précision bien inutile en écrivant à l'ambassadeur de France à
+Londres, si La Roche avait été pour elle, à la connaissance de tous, ce
+qu'il ne paraît pas qu'il fût. Les distinctions n'étant venues que dans
+les deux années qui suivirent, comment admettre, à supposer une
+inclination ancienne, que Catherine eût différé si longtemps d'en
+acquitter le prix et même qu'elle n'eût jamais attaché à sa personne
+l'homme qu'elle aimait. Il est encore plus invraisemblable qu'elle se
+soit éprise de lui sur le tard. A cinquante-sept ans (c'est l'âge
+qu'elle avait lors de la création du marquisat), une femme qui a
+jusque-là été sage ne commence pas à cesser de l'être.
+
+ [Note 671: Voir ch. VIII, p. 63-68.]
+
+ [Note 672: _Lettres_, t. X, app., p. 523.]
+
+ [Note 673: 17 mai 1579, _Lettres_, t. VI, p. 366.]
+
+ [Note 674: _Lettres_, t. VI, p. 132; t. VII, p. 47, 75, 239 et
+ _passim_.]
+
+ [Note 675: _Ibid._, t. IX, app., p. 497.]
+
+ [Note 676: La liste des gentilshommes servants se trouve en app.,
+ _Lettres_, t. X, p. 519-523. Elle est à peu près complète, voir
+ note de l'éditeur (Cte Baguenault de Puchesse), p. 538, 3.]
+
+ [Note 677: Catherine à La Mothe-Fénelon, ambassadeur de France en
+ Angleterre, 29 juillet 1575, _Lettres_, t. V, p. 127 et 129.]
+
+Aussi les grands pamphlets d'inspiration huguenote ou «politique», qui,
+surtout après la Saint-Barthélemy, recueillirent sans contrôle les
+bruits les plus fâcheux pour l'honneur de la Reine et qui cherchèrent à
+la diffamer jusque dans ses ancêtres, ces Médicis, «confits de vices,
+d'incestes et de crimes», ne disent rien de cet amour d'arrière-saison.
+Qu'ils se taisent sur le culte de François de Vendôme pour Catherine, ce
+n'est pas merveille, car ils ne pouvaient attaquer la Reine sans
+atteindre son adorateur, et tout complice de la conjuration d'Amboise
+avait droit au moins au silence respectueux. Mais Troilus de Mesgouez,
+mignon de la Reine-mère et ennemi d'Élisabeth, la protectrice de la
+Réforme, quel admirable sujet de déclamation morale et religieuse! Si
+les protestants ont réservé leur éloquence contre d'autres fautes, c'est
+qu'ils ignoraient cette passion tardive, et ils l'ignoraient parce
+qu'elle n'existait pas. A défaut de preuves, ils se fussent contentés de
+présomptions. Ils prêtaient à Catherine pour favoris ou valets de coeur
+les gens de son intimité, Gondi[678], «l'étalon», comme ils disaient,
+et, contre toute vraisemblance, le cardinal de Lorraine, qui, pour être
+un de leurs ennemis, n'était pas pour cela l'ami de la Reine-mère. De
+ces charités gratuites, le _Discours merveilleux de la vie et
+déportements... de Catherine de Médicis_ (1574) renvoyait à plus tard la
+démonstration: «Je ne veulx pas parler, disait l'auteur anonyme, des
+vices monstrueux de nostre Reyne-mere ny des aultres [Reines-mères],
+cette-cy (Catherine) auroit besoin d'un gros volume à part que le temps
+et les occasions publieront. Je ne parle que du gouvernement»[679]. Le
+temps et les occasions ne se sont jamais présentés et pour cause.
+Brantôme, qui a traité si surabondamment des faiblesses des veuves, ne
+sait rien de celle-là. Catherine en sa vieillesse n'eût pas osé dire,
+dans une lettre adressée à un de ses confidents et qui devait servir de
+leçon à sa fille, qu'elle n'avait jamais rien fait contre son «honneur»
+et sa «réputation», qu'elle n'aurait pas à sa mort à demander pardon à
+Dieu sur ce point ni à craindre que sa mémoire en fût moins à
+louer[680]; et Henri III se serait gardé de la citer comme un modèle de
+«vie incoulpée», si elle n'avait pas été de l'aveu général une femme
+irréprochable.
+
+L'historien italien Davila, un contemporain, grand admirateur de
+Catherine, et qui, panégyriste compromettant, ne veut voir dans ses
+actes que calcul, explique, mais constate lui aussi sa vertu: «A ces
+qualités (politiques), en furent jointes, dit-il, plusieurs autres par
+lesquelles bannissant les deffaults et la fragilité de son sexe elle se
+rendit toujours victorieuse de ces passions qui ont accoutumé de faire
+forligner du droit sentier de la vie les plus vives lumières de la
+prudence humaine»[681].
+
+ [Note 678: Albert de Gondi, duc de Retz, et maréchal de France,
+ particulièrement cher à Charles IX, dont il avait été le
+ gouverneur. Il n'avait que trois ans de moins que la Reine. Quant
+ à Jean-Baptiste de Gondi, ancien banquier à Lyon, et qu'on
+ appelait «le compère» de Catherine, probablement parce qu'ils
+ avaient été parrain et marraine de quelque enfant, il était
+ beaucoup plus âgé qu'elle et passait déjà pour un vieillard quand
+ il épousa, en 1558, la veuve de Luigi Alamanni, l'écrivain
+ diplomate.]
+
+ [Note 679: _Discours merveilleux de la vie, actions et
+ déportements de Catherine de Médicis_, Paris, 1650, p. 151 ou
+ _Archives curieuses_, t. IX, p. 99.]
+
+ [Note 680: Catherine à Bellièvre, 25 avril 1584. _Lettres_, t.
+ VIII, p. 181.]
+
+ [Note 681: H.-C Davila, _Histoire des guerres civiles de France_,
+ mise en français par Baudouin, Paris, 1657, t. I, ch. IX, p.
+ 544-545.]
+
+Quelles que fussent ses raisons pour se bien conduire: fidélité à la
+mémoire de son mari, prudence, souci de l'opinion publique ou pureté, le
+fait semble établi--et c'est lui par-dessus tout qui importe, les motifs
+des actes échappant le plus souvent aux moyens d'investigation de
+l'histoire.
+
+Elle y avait quelque mérite. Sa fille Marguerite n'admirerait pas tant
+sa maîtrise si elle ne la savait pas si passionnée. Il y a des
+phénomènes psychiques qui, sans compter les accès historiques de colère
+et de peur, trahissent chez elle, sous les apparences du calme, un fonds
+de sensibilité aiguë. On dit que la nuit d'avant le fatal tournoi où
+périt son mari, elle le rêva «blessé à l'oeil». Marguerite de Valois
+rapporte aussi qu'«Elle n'a... jamais perdu aucun de ses enfans, qu'elle
+n'aye veu une fort grande flamme à laquelle soudain elle s'escrioit:
+«Dieu garde mes enfans!» et incontinent après elle entendoit la triste
+nouvelle qui par ce feu luy avoit été augurée»[682]. Ces hallucinations
+peuvent s'expliquer comme la crise d'émoi d'une tendresse inquiète, ou
+obsédée de l'image de la mort par des avis alarmants, mais en voici une
+qui est plus surprenante. C'était en 1569. Le duc d'Anjou poursuivait le
+prince de Condé dans l'Ouest. La Reine-mère était alors à l'autre bout
+du royaume, à Metz, occupée à surveiller les armements des princes
+protestants d'Allemagne. Elle fut gravement malade, et, dans le délire
+de la fièvre, on l'entendit s'écrier: «Voyez vous comme ils fuyent; mon
+fils a la victoire. Hé! mon Dieu! relevez mon fils! il est par terre!
+Voyez, voyez, dans cette haye, le prince de Condé mort»[683]. La nuit
+d'après, quand un courrier apporta la nouvelle de la victoire de Jarnac,
+elle se plaignit qu'on l'éveillât pour lui apprendre ce qu'elle savait
+depuis la veille. D'Aubigné raconte--mais c'est un grand
+imaginatif--qu'en 1574, à Avignon, pendant la maladie du cardinal de
+Lorraine, un soir qu'elle s'était couchée «de meilleure heure que de
+coustume», «elle se jetta d'un tressaut sur son chevet», mettant ses
+mains sur ses yeux pour ne pas voir et criant: «Monsieur le Cardinal, je
+n'ai que faire de vous». C'était le moment même où le Cardinal
+trépassait. Elle apercevait devant elle et repoussait de la voix, loin
+de sa vue, le principal collaborateur de sa funeste politique[684].
+
+ [Note 682: _Mémoires de Marguerite_, éd. Guessard, p. 42.]
+
+ [Note 683: _Ibid._, p. 43. Remarquons d'ailleurs que dans cette
+ vision il y a un fait inexact, la chute du duc d'Anjou.]
+
+ [Note 684: D'Aubigné, _Histoire universelle_, liv. VII, ch. XII,
+ éd. de la Société de l'Histoire de France, publiée par de Ruble,
+ t. IV, p. 300-301.]
+
+Marguerite explique les pressentiments de sa mère par une prescience
+dont Dieu l'aurait privilégiée... «Aux esprits, dit-elle, où il reluit
+quelque excellence non commune, il (Dieu) leur donne par des bons génies
+quelques secrets advertissemens des accidens qui leur sont préparez ou
+en bien ou en mal»[685]. C'est une explication platonicienne, le démon
+de Socrate adapté aux croyances chrétiennes.
+
+ [Note 685: _Mémoires de Marguerite_, éd. Guessard, p. 41-42.]
+
+Mais Catherine ne se contentait pas de ces révélations extraordinaires,
+et elle en cherchait d'autres. Elle était d'un pays où princes et
+peuples croyaient, où les Universités enseignèrent jusqu'au commencement
+du XVIe siècle, que les astres influent sur la vie humaine, et qu'un
+observateur expert peut lire au ciel le livre du Destin. Le signe du
+Zodiaque sous lequel un enfant vient au monde, les conjonctions de
+planètes à l'heure de sa nativité, sont des indices ou même des facteurs
+déterminants de son caractère et du bon ou du mauvais succès de sa vie.
+Catherine était convaincue de ce rapport et l'incertitude, où elle fut
+souvent, du lendemain, en ces temps malheureux, l'y rendit encore plus
+crédule. Elle était en relations avec les astrologues les plus fameux de
+France et d'Italie, Luc Gauric, qui mourut évêque de Città Ducale, le
+Lombard Jérôme Cardan, le Florentin Francesco Giunctini, le provençal
+Nostradamus. Elle avait ses astrologues attitrés, Regnier (Renieri?) et
+Côme Ruggieri. La Pléiade, pour lui complaire, célébra la «vertu» des
+astres, et l'étoile scientifique de cette constellation, Pontus de
+Thyard, affirma dans sa _Mantice_ la vérité de ce genre de divination:
+
+ Quand nature accomplit le bastiment du monde
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Ne voulant point ailleurs qu'au mesme monde mectre
+ La conduite de tout qui, au monde, peut estre
+ Ell' ficha dans le Ciel avec clous éternels
+ La vie et le Destin[686].
+
+ [Note 686: Extraits de _Mantice_ dans les Oeuvres de Pontus de
+ Thyard, éd. Marty-Laveaux, p. 81.]
+
+L'astrologie gagna en crédit et faveur à la Cour. Lors de son grand tour
+de France, la Reine-mère vit, à son passage à Salon (novembre 1564),
+Nostradamus, à qui son poème des _Centuries_, rédigé en quatrains d'une
+obscurité sibylline, avait fait la réputation du premier prophète du
+temps. Ces vers:
+
+ Le lion jeune le vieux surmontera
+ En champ bellique par singulier duelle:
+ Dans cage d'or les yeux luy crevera,
+ Deux classes une, puis mourir, mort cruelle.
+ (Cent. L. quatrain 35.)
+
+avaient été, après l'événement, interprétés comme la prédiction du
+tournoi où Mongomery tua Henri II. Nostradamus, écrivait Catherine au
+Connétable, «promest tou playn de bien au Roy mon filz et qu'il vivera
+aultant que vous, qu'il dist aurés avant mourir quatre vins et dis ans».
+Elle ajoute sagement: «Je prie Dieu que (il) dis vray...»[687]. Cette
+fois l'oracle avait, pour sa gloire, parlé trop clair. Montmorency
+périt, trois ans après, simple septuagénaire et Charles IX mourut à
+vingt-quatre ans. Mais Catherine ne rendait pas l'astrologie responsable
+des erreurs des astrologues; c'était une science qui, comme toutes les
+autres, était, du fait des savants ou de l'intervention divine, sujette
+à faillir. N'avait-elle pas eu plus d'une fois l'occasion d'en constater
+l'incertitude? Gauric avait, disent les éditeurs de ses oeuvres, annoncé
+à Henri II qu'il mourrait en duel et combat singulier aux environs de la
+quarante et unième année[688], mais il faut les croire sur parole. Au
+vrai, dans ses Horoscopes d'avant 1559, il s'était borné à prédire que
+le Roi de France atteindrait soixante-neuf ans, deux mois et douze
+jours, pourvu qu'il dépassât les années 56, 63 et 64[689]: une prophétie
+peu compromettante et dont il était à peu près sûr de ne pas voir le
+dernier terme--précis, celui-là--ayant lui-même trente ans de plus
+qu'Henri II. Giunctini et Cardan, consultés par Catherine, lui avaient
+assuré que son mari aurait une vie longue et glorieuse.
+
+ [Note 687: _Lettres_, X, p. 1455, novembre 1564.]
+
+ [Note 688: Brantôme, _Oeuvres complètes_, éd. Lalanne, t. III, p.
+ 280-283.]
+
+ [Note 689: D. Nass. _Revue des études historiques_, 1901, p. 217.
+ Cf. _Dict._ de Bayle, _verbo_ Henri II.]
+
+Connaître sa destinée, c'est, avec l'aide de Dieu, une chance de s'y
+soustraire. Il faut se protéger aussi contre les maléfices des magiciens
+et des nécromants en rapports avec les esprits infernaux. L'astrologue
+Côme Ruggieri, «Italien, homme noir, qui n'a le visage bien fait, qui
+joue des instrumens... toujours habillé de noir, puissant homme»[690],
+passait pour un de ces intermédiaires redoutables, capables de procurer,
+par des moyens diaboliques, la mort d'un ennemi. C'était un esprit libre
+et hardi. Il aurait osé dire en face à Catherine, après la
+Saint-Barthélemy, qu'elle avait travaillé pour le Roi d'Espagne[691]. Il
+fut entraîné ou enveloppé dans le complot des Politiques[692]. On
+trouva, dans les «besognes» de La Molle, son grand ami, une poupée de
+cire. Catherine se demandait avec inquiétude si ce n'était pas une
+effigie de Charles IX, que Côme aurait modelée, à des fins
+d'envoûtement, pour faire périr son fils, ou le faire dépérir de mort
+lente, en piquant son image au coeur ou au corps avec une aiguille. Elle
+informa le procureur général que Côme avait demandé au lieutenant du
+prévôt de l'Hôtel, quand il fut pris, «si le Roi vomissoit, s'il
+seignoit encore et s'il avoist douleur de teste, et comment» allait La
+Molle, et qu'il l'aimerait tant qu'il vivrait. Elle voulait qu'on lui
+fit répéter cette déclaration, en présence du lieutenant, du premier
+président et du président Hennequin: «Faictes lui tout dire... et que
+l'on sache la vérité du mal du Roi et que l'on lui face défaire, s'il a
+faict quelque enchantement pour nuire à sa santé et aussi pour faire
+aimer La Mole à mon fils d'Alençon, qu'il le défasse»[693]. La terreur
+qu'il inspirait le sauva. Il ne fut condamné qu'à neuf ans de galères,
+et, après un court séjour à Marseille, où le gouverneur l'avait autorisé
+à ouvrir une école d'astrologie, il fut libéré, rentra en faveur, et
+mourut très âgé sous Louis XIII, abbé de Saint-Mahé en Bretagne et
+incrédule notoire, toujours craint et admiré[694].
+
+ [Note 690: _Archives curieuses_ de Cimber et Danjou, 1re série, t.
+ VIII, p. 192.--Cf. Defrance (Eug.), _Un croyant de l'occultisme,
+ Catherine de Médicis; ses astrologues et ses médecins envoûteurs_,
+ Paris, 1911, p. 198-199.]
+
+ [Note 691: Lettre de Petrucci, 2 septembre 1572, _Négociations
+ diplomatiques de la France avec la Toscane_, t. III, p. 836.]
+
+ [Note 692: Vincenzo Alamanni, qui succéda à Petrucci comme
+ ambassadeur de Florence, donne, _Lettres_ du 22-26 avril et du 1er
+ mai 1574, _ibid._, t. III, p. 920-923, des détails intéressants
+ sur les premiers rapports de Ruggieri avec Catherine de Médicis.
+ Il ne l'estime pas grand astrologue et croit qu'on l'accuse à tort
+ d'être un nécromancien.]
+
+ [Note 693: _Lettres_, t. IV, p. 296-297, 29 avril 1574, onze
+ [heures] du soir.--Cf. Eugène Defrance, _Catherine de Médicis_, p.
+ 196.]
+
+ [Note 694: Le texte le plus important, sur Côme Ruggieri, se
+ trouve dans les _Mémoires de J.-A. de Thou_, le grand historien,
+ année 1598, liv. VI (éd. Buchon, p. 671-672) avec renvoi à
+ l'Histoire générale, année 1573. De Thou prétend que Ruggieri, mis
+ à la chaîne, fut délivré sur la route de Marseille, par des
+ «courtisans». Sur cet abbé commendataire, mort sans sacrements,
+ que Concini aurait voulu faire inhumer en terre sainte et que
+ l'évêque de Paris fit jeter à la voirie, voir aussi les _Mémoires
+ du cardinal de Richelieu_, Soc. Hist. Fr. t. I (1610-1615), 1907,
+ p. 391.]
+
+Peut-être aussi Catherine croyait-elle que les mots avaient en eux une
+force opérante, analogue à celle des charmes et des maléfices. Informée
+qu'un soldat, qui avait voulu tuer d'Avrilly, un des mignons du duc
+d'Alençon, avait dit, en voyant les portraits du Roi (Henri III) et de
+son frère, qu'ils n'avaient pas longtemps à vivre, ce propos de mauvais
+augure la troubla: «Sela me met en pouyne (cela me met en peine),
+écrit-elle, de cet qu'il a dist qu'il (ils) ne viveret gyere (ne
+vivraient guère); Dieu le fasse mentyr»[695]. Elle se hâte d'appeler la
+puissance divine à l'aide contre cette sorte de sortilège verbal.
+
+Voilà les faits établis. Il ne faut pas croire tous les contes qui ont
+couru et qui courent sur les superstitions de Catherine[696]. Un devin
+lui ayant prédit que Saint-Germain lui serait funeste, elle aurait cessé
+d'aller au château de Saint-Germain, et même renoncé à habiter les
+Tuileries, après y avoir fait travailler de 1564 à 1570 l'architecte
+Philibert de L'Orme, parce que les nouveaux bâtiments se trouvaient dans
+la paroisse de Saint-Germain l'Auxerrois. C'est aussi pour cette raison
+qu'elle aurait acheté dans la paroisse de Saint-Eustache des maisons et
+des terrains pour s'y construire un hôtel, mais, malgré toutes ces
+précautions, elle n'avait pu échapper à son sort. L'aumônier qui à Blois
+lui administra les derniers sacrements s'appelait Saint-Germain[697].
+
+ [Note 695: _Lettres_, t. VIII, p. 168.]
+
+ [Note 696: Dreux du Radier les a recueillis sans trop y croire
+ dans ses _Mémoires historiques et critiques et anecdotes des
+ reines et régentes de France_, Paris, 1808, t. IV, p. 253-268.]
+
+ [Note 697: Voir une variante de la même légende dans les Mémoires
+ de Claude Groulart, premier président du Parlement de Rouen, un
+ contemporain, qui raconte que le château de Blois où elle mourut
+ était «soubz une paroisse qui s'appelle Saint-Germain»
+ (_Mémoires_, Michaud et Poujoulat, 1re série, t. XI, p. 585).]
+
+Au vrai, si elle ne s'établit pas à demeure aux Tuileries, comme elle
+avait projeté de le faire aussitôt que Charles IX serait marié, et si
+elle se contenta d'y donner des fêtes et d'aller s'y promener dans les
+jardins ombreux, animés de statues et égayés d'eaux jaillissantes, c'est
+vraisemblablement que ce palais des champs, situé hors des remparts de
+Paris, était, en ces temps de troubles, trop exposé à un coup de main ou
+trop éloigné, à son gré, du Louvre, la résidence de ses fils. Elle
+continua, longtemps après son installation dans son hôtel de la rue
+Saint-Honoré, à faire des séjours, longs ou courts au château de
+Saint-Germain[698]. Une autre légende veut qu'elle ait destiné à ses
+observations astronomiques la haute colonne monumentale, qui se dressait
+dans la cour de l'Hôtel et qui de tout l'édifice subsiste seule, accolée
+à la Halle au blé actuelle. À l'intérieur, un escalier à vis très
+étroit, de 280 marches, continué par une échelle de six pieds, mène à
+une plate-forme que surmonte une sphère armillaire en fer haute de dix
+pieds. Imagine-t-on la vieille Reine, épaissie et alourdie par
+l'âge--elle avait, quand elle occupa l'Hôtel, plus de soixante
+ans--s'élevant, par le boyau étroit de l'escalier tournant, jusqu'au
+sommet de la colonne et, debout, la nuit, à 143 pieds au-dessus du sol,
+sur un palier large de huit pieds six pouces de diamètre, étudiant, avec
+le calme requis, les révolutions et les révélations des astres?[699]. Le
+prétendu observatoire était probablement une tour de guette, adaptée au
+style et à la grandeur de l'édifice, pour surveiller la nuit l'amas très
+inflammable des ruelles avoisinantes et donner l'alarme en cas
+d'incendie.
+
+ [Note 698: Elle réside à Saint-Germain (voir son Itinéraire dressé
+ par le Cte Baguenault de Puchesse, _Lettres_, t. X, p. 574-589),
+ en 1583, du 11 au 25 novembre et du 12 au 19 décembre; en 1584, du
+ 19 au 26 janvier, du 12 au 29 novembre, et du 12 au 19 décembre.
+ Elle n'y paraît pas en 1585, 1586, 1587, 1588, parce qu'elle est
+ entraînée par les négociations vers la Loire ou la Champagne, ou
+ bien retenue à Paris par son âge ou par l'urgence des affaires.]
+
+ [Note 699: A. de Barthélemy, _La Colonne de Catherine de Médicis à
+ la Halle au blé_, Mémoires de la Société de l'Histoire de Paris et
+ de l'Île-de France, t. VI, 1879, p. 180-199.
+
+La sphère armillaire indiquerait le champ d'action ou devait se déployer
+la gloire d'Henri II, s'il eût vécu; c'est l'interprétation concrète de
+sa devise: _donec totum impleat orbem_, tandis que les lacs, les miroirs
+brisés, etc., échelonnés le long de la colonne, symbolisent l'amour
+détruit et les regrets de sa veuve (voir plus loin, p. 232).]
+
+Il est possible qu'afin de se préserver des dangers de toutes sortes,
+Catherine portât des talismans. Voltaire a l'air de décrire comme tel
+une médaille où «Catherine (?) est représentée toute nue entre les
+constellations d'Aries et Taurus (du Bélier et du Taureau), le nom
+d'Ebullé Asmodée sur sa tête, ayant un dard dans une main, un coeur dans
+l'autre, et dans l'exergue le nom d'Oxiel»[700]. On en cite un autre qui
+figure[701] à l'endroit un roi assis, le sceptre en main et, au revers,
+une femme nue, debout, encerclée de signes mystérieux et de noms de
+génies: Hagiel, Haniel, Ebuleb, Asmodel. La lettre H placée sous une
+petite couronne aux pieds du roi, semble désigner Henri II; plus bas,
+les initiales K, F, A, surmontées chacune d'une couronne, peuvent
+s'appliquer à ses trois premiers fils Charles (Karolus), François et
+Alexandre (qui prit plus tard le nom d'Henri). Le nom de Freneil serait,
+avec une légère déformation, celui de Fernel, médecin d'Henri II et de
+Catherine et habile accoucheur. Catherine serait cette femme nue tenant
+de la main droite un coeur et de la gauche un peigne, symboles de pureté
+et d'amour conjugal.
+
+ [Note 700: _Essai sur les moeurs_, ch. CLXXIII, _Oeuvres complètes
+ de Voltaire_, éd. Moland, t, XII, p. 527.]
+
+ [Note 701: Elle est reproduite dans l'édition de Ratisbonne de la
+ _Satyre Ménippée_, 1726, t. II, p. 422.--Sur un talisman trouvé à
+ Laval en 1826, voir Tancrède Abraham, _Un talismam de Catherine de
+ Médicis_, Laval, 1885, et sur le talisman de Bayeux, Lambert,
+ _Mémoires de la Société d'agriculture, sciences, arts et
+ belles-lettres de Bayeux_, 1850, p. 231. Tous ces prétendus
+ talismans se ressemblent beaucoup, sans qu'il soit possible de
+ rien conclure sur leur origine, leur caractère et leur date.]
+
+Cette interprétation paraît bien ingénieuse. Si les initiales K, F, A
+couronnées désignent les trois fils de Catherine qui ont régné, il s'en
+suit que le talisman est postérieur à l'avènement d'Henri III (1574),
+mais alors il est tout à fait étrange, qu'Henri soit encore appelé
+Alexandre, plus précisément Édouard-Alexandre, un prénom qu'il ne garda
+que jusqu'en 1565. D'ailleurs un talisman, c'est un préservatif. Contre
+la fécondité? Catherine était veuve, se faisait gloire de sa vertu, et
+elle avait, en 1574, cinquante-cinq ans. Contre la stérilité? Le remède
+viendrait un peu tard. Que ferait ici Fernel qui n'assista la Reine que
+lors de son dernier accouchement, le neuvième, en 1556[702]? Après la
+naissance de quatre garçons et de plusieurs filles Catherine ne pouvait
+penser qu'à célébrer ses nombreuses maternités. Le prétendu talisman ne
+serait donc qu'une médaille commémorative. On n'est pas non plus obligé
+de croire sur la foi d'un éditeur des Mémoires-Journaux de
+L'Estoile[703] que cette médaille ou ce talisman était fait de sang
+humain, de sang de bouc et de divers métaux fondus ensemble sous les
+constellations en rapport avec la nativité de Catherine. Un
+autre,--c'est l'érudit J. Le Laboureur, qui décidément paraît bien
+crédule--raconte[704] que la Reine-mère «portait sur son estomach pour
+la seureté de sa personne une peau de velin semée de plusieurs figures
+et de caractères tirez de toutes les langues et diversement enluminez
+qui composoient des mots moitié grecs, moitié latins et moitié
+barbares».
+
+Un bracelet, qui appartenait, dit-on, à Catherine, fait meilleure figure
+de talisman. C'était un chapelet de dix chatons d'or sertis de pierres
+diverses et rares: aétite ovale, agate à huit pans, onyx de trois
+couleurs, turquoise barrée d'une bande d'or transversale, éclat de
+marbre noir et blanc, agate brune, crapaudine, morceau d'or arrondi,
+onyx de deux couleurs, fragment de crâne. Sur quelques-unes de ces
+pierres étaient gravés en creux ou ressortaient en relief des
+indications, des noms ou des figures, la date de 1559, un dragon ailé,
+la constellation du serpent entre le signe du scorpion et le soleil, et
+tout autour six planètes, les noms de quatre archanges: Raphaël,
+Gabriel, Mikaël, Uriel, celui de Jehovah et d'un génie inconnu,
+_Publeni_[705].
+
+ [Note 702: Goulin, _Mémoires littéraires, critiques philologiques,
+ biographiques et bibliographiques, pour servir à l'histoire
+ ancienne et moderne de la médecine_, 1775, p. 341.]
+
+ [Note 703: La Haye, 1744, t. II, p. 160.]
+
+ [Note 704: J. Le Laboureur, _Mémoires de messire Michel de
+ Castelnau_, t. I, p. 291.]
+
+ [Note 705: Description de Paul Lacroix, citée par Edouard Frémy,
+ _Les poésies inédites de Catherine de Médicis_, 1885, p. 221-223,
+ note. P. Lacroix, dont je n'ai pu retrouver le passage dans ses
+ innombrables publications, indiquerait lui-même comme référence le
+ Catalogue des objets rares et précieux du cabinet de feu M.
+ d'Ennery, écuyer, dressé par les sieurs Remi et Milliotti, Paris,
+ 1786. Il n'a probablement pas vu le bracelet.]
+
+Ce bracelet aux gemmes variées, polychrome et multiforme, où
+apparaissent accouplés Jehovah et le caducée de Mercure, constituait en
+somme un porte-bonheur très pittoresque, sauf la parcelle d'os humain.
+C'est l'amulette d'une civilisation raffinée d'importation étrangère. La
+vieille sorcellerie française, issue du peuple, n'aurait pas atteint
+d'elle-même à cet éclectisme savant.
+
+A ceux de ces traits qui sont vérifiables on reconnaît une femme d'un
+autre pays. La croyance à l'astrologie, à la magie, à la nécromancie
+n'était pas particulière à l'Italie, mais elle y était plus raisonnée et
+plus étendue qu'ailleurs, commune aux plus hautes et aux plus basses
+classes, au clergé et aux laïques, aux savants et aux ignorants.
+
+Astrologues, magiciens, fabricants de philtres, faiseurs et défaiseurs
+de sorts, étaient presque tous des Italiens ou des élèves des Italiens.
+D'Italie aussi, l'ancien marché et le grand laboratoire des essences et
+des aromates d'Orient, vinrent, attirés par les goûts de Catherine,
+nombre de parfumeurs que le populaire accusait d'être des empoisonneurs.
+Le fournisseur attitré de la Reine-mère, maître René (Bianchi ou Bianco)
+de Milan, était un personnage abominable, qui lors de la
+Saint-Barthélemy se déshonora entre tous les tueurs par sa passion du
+butin.
+
+Il faut sans aucun doute laisser à la littérature romantique et au roman
+romanesque le conte des «coletz et gands parfumez» que Catherine lui
+aurait commandés pour se défaire de ses ennemis[706]. Elle n'a
+empoisonné ni le dauphin François, son beau-frère, ni Jeanne d'Albret,
+ni François de Vendôme, ni tant d'autres personnages à qui il arriva,
+comme aujourd'hui, de mourir jeunes ou, à l'improviste, de mort
+naturelle. Mais il y a de bonnes raisons de croire, on l'a vu, qu'elle
+tenait certains chefs protestants et le plus redoutable de tous,
+Coligny, pour des traîtres et des félons, contre qui toutes les armes
+étaient permises.
+
+ [Note 706: Dr Lucien Nass, _Catherine de Médicis fut-elle
+ empoisonneuse?_ dans _Revue des Etudes historiques_, 1901, p.
+ 208-221. Le Dr Nass, ayant disculpé Catherine de la plupart des
+ empoisonnements qui lui sont reprochés, conclut trop vite qu'elle
+ n'a jamais voulu empoisonner personne. Cf. plus haut, p. 172-175.]
+
+Et peut-être aussi lui venait de son pays d'origine cette inconscience
+ou cette ataraxie morale qui ne lui a laissé de la Saint-Barthélemy ni
+remords ni regrets. Mais faut-il en rendre Machiavel responsable? On
+répète un peu à la légère que _le Prince_ était son livre de chevet.
+Tout au plus est-il possible de dire qu'elle connaissait et même devait
+apprécier, ne fût-ce que par orgueil familial, ce manuel fameux de l'art
+de fonder et de conserver un État, commencé pour Julien de Médicis, son
+grand oncle, et dédié à son père, Laurent.
+
+L'idée fondamentale du grand penseur florentin, c'est que la politique
+est une science à part, distincte de la morale et de la religion, et
+qu'elle a ses règles propres, indépendantes de la notion du bien et du
+mal. Et à dire vrai, il ne faisait que poser en principes les
+constatations de l'histoire en ce temps-là et même en d'autres temps. Le
+machiavélisme, un machiavélisme sans doctrine, est aussi ancien que les
+plus anciennes sociétés humaines. Il s'affirme dans la maxime
+lapidaire: _Salus populi suprema lex esto!_ L'originalité de Machiavel
+fut de tirer de l'expérience des siècles un système. Les faits
+prouvaient surabondamment que les souverains les plus heureux n'avaient
+eu d'autre règle de conduite que la raison d'État, et Machiavel
+concluait ou suggérait que le _Prince_ devait tendre à ses fins sans
+scrupules. Mais il n'a jamais prétendu--comme on voudrait le lui faire
+dire--qu'il n'y eut de bons moyens de gouvernement que les pires[707].
+La violence et la fourberie n'étaient pas toujours conformes à leur
+objet, et souvent elles y étaient contraires. Il n'aurait pas
+certainement admiré les massacres de la Saint-Barthélemy, cette
+contrefaçon impulsive, furieuse, et, si l'on peut dire, grossière, du
+piège, ce «_bel inganno_», tendu par César Borgia à ses condottieri
+révoltés et dont il fit jouer le ressort au moment résolu avec une
+aisance et un sang-froid incomparables. L'extermination des chefs
+protestants, après mûre délibération, le même jour, dans tout le
+royaume, froidement, impitoyablement, serait un forfait qui pourrait se
+réclamer de Machiavel. Mais des tueries, improvisées par la populace des
+villes à la nouvelle de l'improvisation de Paris, entravées ici par
+l'humanité ou la prudence de certains gouverneurs, encouragées là par le
+fanatisme ou la faiblesse des autres, et qui, s'espaçant entre le 26
+août (Meaux) et le 3 octobre (Bordeaux), laissèrent à la masse des
+huguenots le temps de s'enfuir, n'est-ce pas tout le contraire d'une
+exécution machiavélique?
+
+ [Note 707: La distinction est très nette. Le Prince doit «_non
+ partirsi del bene potendo, ma sapere entrare nel male
+ necessitato_» (faire le bien, si c'est possible, et avoir le
+ courage du mal si c'est nécessaire), ch. XVIII, Turin, 1852, p.
+ 78.]
+
+Aussi les beaux esprits d'Italie ne purent-ils supposer qu'elle eût
+commandé cette oeuvre sanguinaire dans une crise de peur et d'ambition.
+Un gentilhomme, Camille Capilupi, camérier secret du pape, se dépêcha
+d'écrire, sans prendre le temps de s'informer, son fameux «Stratagème de
+Charles IX» où il affirmait et essayait de démontrer la préméditation.
+Le jour même où arrivait à Rome le courrier du nonce Salviati apportant
+la nouvelle officielle de la Saint-Barthélemy, (5 septembre), Capilupi,
+comme on le voit dans une lettre à son frère, était déjà fixé sur le
+long dessein du Roi et de la Reine-mère, d'après le renseignement qu'un
+prélat tenait du cardinal de Lorraine[708]. Ainsi la thèse repose sur
+cette base légère: un propos du Cardinal, qui depuis deux jours savait
+le massacre par un exprès et qui, suspect à Rome d'être en disgrâce à
+Paris, avait intérêt à faire croire, pour démontrer son crédit, qu'il
+avait été mis à son départ de France dans le secret d'un guet-apens.
+Capilupi, de lui-même, faisait le crime plus grand pour le rendre
+glorieux. Ceux des protestants qui avaient échappé à la mort étaient
+naturellement enclins à imaginer un attentat préparé de longue main.
+Catherine elle-même eût bien voulu persuader au pape et à Philippe II, à
+fin de récompense, qu'elle avait depuis toujours médité de détruire les
+hérétiques. Ainsi les protestants et les catholiques, pour des raisons
+diverses, collaborèrent à la légende du «Stratagème». Le système de
+Machiavel servit de support. Quand le duc d'Anjou traversa l'Allemagne
+pour aller prendre possession de son royaume de Pologne, il aurait
+allégué au landgrave de Hesse, comme justification de la
+Saint-Barthélemy, des raisons de «Machiavelli», mais on voit ce qu'il en
+faut penser[709].
+
+ [Note 708: G.-B. Intra, _Di Camillo Capilupi e de' suoi scritti_
+ (_Archivio storico lombardo_, serie 2e, vol. X, anno XX [1893], p.
+ 704-705).--L'écrit de Capilupi était achevé au plus tard le 22
+ octobre 1572; voir l'épître d'envoi à son frère dans la traduction
+ française parue en 1574 d'après une «copie» italienne (_Archives
+ curieuses de Cimber et Danjou_, t. VII, p. 410). M. Romier, _La
+ Saint-Barthélemy_ (_Revue du XVIe siècle_, t. I, 1913), prétend,
+ p. 535-536, que le manuscrit de Capilupi était achevé et imprimé
+ le 18 septembre 1572. Laissons de côté la question d'impression
+ sur laquelle je dirai un jour mon avis, et tenons-nous-en à la
+ composition. Une oeuvre aussi délicate, et qui suppose tant de
+ recherches, expédiée en un mois et demi (du 5 septembre au 22
+ octobre), ou même en treize jours (5-18 septembre), d'après les
+ racontars des cardinaux de Lorraine et de Pellevé, et de
+ l'entourage du duc de Nevers, etc., qu'est-ce autre chose qu'une
+ hypothèse en l'air? Capilupi aurait dû réfléchir que le nonce du
+ pape en France, Salviati, et qui était à Paris le 24 août, ne
+ croyait pas à la préméditation. Voir ch. VI, p. 193.]
+
+ [Note 709: _Mémoires de La Huguerye_, t. I, p. 200. Dans un
+ article de l'_Historische Vierteljahrschrift_, 1903 (VI), p. 333
+ sqq., Jordan soutient qu'il n'y a trace de machiavélisme ni dans
+ les lettres, ni dans les actes de Catherine. On le croirait plus
+ volontiers s'il n'y avait pas dans son étude tant d'erreurs de
+ détail.--Les protestants s'en prirent au machiavélisme, comme à la
+ cause de leur malheur, et l'un d'eux, probablement Innocent
+ Gentillet, conseiller au Parlement de Grenoble, publia en 1576
+ avec dédicace au duc d'Alençon, chef des protestants et des
+ catholiques unis, un _Discours sur les moyens de bien gouverner et
+ maintenir en bonne paix un royaume ou autre principauté..._ (s. n.
+ d. l.), qui est une réfutation point par point des principales
+ maximes extraites du livre de Machiavel.]
+
+L'exemple des princes et des Républiques d'Italie, la passion et la
+jalousie du pouvoir, la crainte enfin, ont plus qu'un livre de doctrine
+contribué à déterminer Catherine. Elle aimait mieux agir doucement, mais
+elle ne laissait pas d'être à l'occasion cruelle. Si elle se souvenait
+des bienfaits, elle n'oubliait pas les injures. Elle était rancunière
+et, quand son intérêt ne s'y opposait pas, vindicative. Les Médicis ne
+furent jamais tendres à leurs ennemis et ils n'ont guère pardonné qu'à
+ceux qui ne pouvaient plus leur nuire.
+
+C'est une Médicis, mais Française par sa mère, qui est fille d'un grand
+seigneur de vieille «extrace» et d'une princesse du sang. Arrivée à
+quatorze ans dans un pays où elle n'était pas une étrangère, elle n'en
+est plus sortie. Elle a reçu plus fortement qu'une autre, par suite de
+son aptitude originelle et de sa complaisance à s'adapter, l'empreinte
+de ce nouveau milieu. La Cour de France, quand elle y entra,
+s'épanouissait en sa splendeur, ou, pour parler comme Brantôme, «en sa
+bombance». C'était par surcroît une excellente école d'éducation
+intellectuelle et mondaine. Elle y apprit le français avec les
+sentiments et les idées qu'une langue contient, dans l'intimité de
+François Ier, de son mari, de Marguerite de Navarre, de Marguerite de
+France, et dans la compagnie de la duchesse d'Étampes et d'autres
+grandes dames. Elle y affina les dons qu'elle avait de naissance. Elle y
+fit l'apprentissage de son métier de reine et acquit dans la perfection
+l'art de tenir un cercle et de causer, les manières affables sans
+vulgarité, l'aisance dans la grandeur. Qu'on la compare à une autre
+Médicis, Marie, la femme d'Henri IV, fille d'une archiduchesse
+d'Autriche, comprimée jusqu'à vingt-sept ans par l'étiquette espagnole
+de la petite Cour de Florence d'alors et qui, lourde et inintelligente,
+ne sut jamais se défaire de sa hauteur morose ni échapper à la tutelle
+de sa domesticité, et l'on comprendra ce que Catherine a gagné à être
+née de Madeleine de la Tour d'Auvergne, et «faicte, comme dit Brantôme,
+de la main de ce grand Roy Françoys».
+
+Sans doute elle a retenu de son parler toscan quelques mots et des
+tournures qu'elle transporte trop fidèlement dans notre langue[710]. Il
+y a de bonnes raisons de croire que sa prononciation fut toujours
+relevée d'une pointe d'exotisme. Elle continue par exemple à écrire _se_
+pour _si_ (conjonction) et elle est tellement imprégnée du son _ou_ de
+l'_u_ italien qu'involontairement sous sa plume _but_ se change en
+_bout_. Par le même effet à rebours de l'empreinte enfantine, qui ne
+connaît pas d'_e_ muet, il lui arrive de mettre «_fasset_» pour _fasse_,
+«_cet_» pour _se_, «_emet_» pour _aiment_[711]. Des réminiscences de
+deux langues s'entremêlent bizarrement dans certaines de ses lettres à
+des Italiens. Elle remercie le pape Sixte-Quint, en langage macaronique,
+si du moins le copiste a bien lu, de l'«_amore_ (amorevole) _letra que
+son nontio_» lui a remise de sa part[712]. Son orthographe est parfois
+si phonétique qu'il suffit, pour comprendre certains passages obscurs,
+de les lire à haute voix[713]. Mais sa forme est, en général, bien
+française, comme on peut en juger d'après des lettres écrites de sa
+main. La phrase garde l'allure de la conversation, fluide et verbeuse,
+lâche en son développement, mal liée en ses parties, embarrassée
+d'incidentes, allongée de tours et de détours, et qui n'a pas l'air de
+savoir comme ni où elle finira. Mais Catherine sait à l'occasion
+resserrer sa pensée et, par exemple, glisser dans quelques mots la
+caresse d'un compliment ou d'une sympathie. Elle avait vu en passant à
+Lyon Marguerite de France, duchesse de Savoie, sa chère belle-soeur, et
+souhaitait de la revoir à Paris. «Se sera, lui écrit-elle, quant yl vous
+pléra, més non jeamés si tost que je le désire, car vous avoir revue si
+peu ne m'a fayst que plus de regret de ne povoyr aystre aurdinairement
+auprès de vous»[714]. Et quel raccourci pittoresque dans cette
+description: «Ma Comère, annonce-t-elle à sa vieille amie la duchesse
+d'Uzès, je suys en vostre péys de Daulphiné, le plus monteueux et
+facheus où j'é encore mis le pyé; tous les jour y a froyt, chault,
+pluye, baul (beau) tems et grelle, et les cerveaulx de mesme...»[715].
+
+ [Note 710: Bouchot, _Catherine de Médicis_, p. 137.]
+
+ [Note 711: Les exemples abondent dans les autographes de
+ Catherine. Elle emploie même côte à côte les deux figurations; par
+ exemple, _Lettres_, t. VI, p. 38: «Ceulx qui l'emet mieulx qu'il
+ ne s'ayme» (ceux qui l'aiment mieux qu'il ne s'aime).]
+
+ [Note 712: _Lettres_, VIII, p. 356. Mais ces «beaux italianismes»,
+ pour parler comme Henri Estienne, dans ses _Deux dialogues du
+ nouveau langage françois italianizé..._, sont rares dans ses
+ lettres, et ce n'est pas la Reine-mère qu'on peut considérer comme
+ particulièrement coupable de cette mascarade. Les guerres
+ d'Italie, la littérature italienne, l'art de la Renaissance, la
+ banque et le commerce finirent à la longue par faire sentir leur
+ influence, et surtout sous Henri III qui d'ailleurs, tout en
+ sachant admirablement l'italien, affectait de ne parler que le
+ français aux ambassadeurs des divers États de la péninsule. Voir
+ dans L. Clément, _Henri Estienne et son oeuvre française_, Paris,
+ 1898, le chap. IV, p. 305-362: _L'influence italienne et le
+ nouveau langage._]
+
+ [Note 713: Elle a tellement conscience de sa mauvaise orthographe
+ qu'il lui est arrivé de dicter à un secrétaire une nouvelle
+ lettre, mot pour mot semblable à celle qu'elle venait d'écrire,
+ mais que le secrétaire écrirait dans la forme usuelle, _Lettres_,
+ t. IX, p. 124 et 125.]
+
+ [Note 714: _Lettres_, t. X, p. 146.]
+
+ [Note 715: _Lettres_, t. VII, p. 111.]
+
+Elle a appris l'art de bien dire à la Cour des Valois où sa personnalité
+s'est formée et elle n'y réussit que dans la langue qui a servi à son
+épanouissement intellectuel. Ses lettres italiennes, qui sont de moins
+en moins nombreuses à mesure qu'elle avance dans la vie, ne valent que
+par les renseignements qu'elles contiennent, et, en dehors de leur
+valeur documentaire, elles sont insignifiantes.
+
+Cet enchevêtrement d'influences italiennes et françaises se retrouve,
+sans qu'il soit toujours facile ou même possible de les démêler, dans
+les goûts littéraires et artistiques de Catherine, dans sa passion pour
+les fêtes, le luxe, les bijoux[716], et les manifestations d'éclat de la
+grandeur royale. Elle tient de ses ancêtres florentins, comme aussi de
+sa formation française, une large curiosité intellectuelle. C'est une
+lettrée et c'est aussi une savante. À une forte culture littéraire, elle
+joint, comme on l'a vu, la connaissance des mathématiques, de
+l'astronomie ou de l'astrologie, et des sciences naturelles. Elle aime
+les livres, et les recherche, estimant qu'ils sont l'ornement obligé de
+la demeure des rois. Jusque-là, la bibliothèque royale avait beaucoup
+voyagé, de Paris, où Charles V l'avait établie, à Blois, où Louis XII
+l'avait transportée, et enfin à Fontainebleau, où François Ier s'en
+était fait suivre. Pierre Ramus, le fameux ennemi de la scolastique et
+d'Aristote, mathématicien et philosophe, rappelait à Catherine qu'un
+jour, devant lui, elle s'était déclarée contre le maintien de la
+bibliothèque à Fontainebleau, et il la suppliait, par des raisons qui
+devaient la toucher, de la ramener à Paris, et de la fixer sur la
+montagne de l'Université. «Le temple que vous y élèveriez aux Muses
+dominerait de tous côtés les plus larges et les plus gracieux horizons.
+Côme et Laurent de Médicis, qui savaient que les livres ne sont faits ni
+pour les champs ni pour les bois ne mirent pas leur bibliothèque dans
+leurs délicieuses villas de Toscane; ils la placèrent au foyer de leurs
+États, dans la ville où elle était le plus accessible aux hommes
+d'étude... Mettez donc cette librairie au chef-lieu de votre royaume,
+près de la plus ancienne et de la plus fameuse des Universités[717].»
+
+ [Note 716: Germain Bapst, _Histoire des joyaux de la Couronne de
+ France_, Paris, 1889, parle très bien de ce goût, p. 114-115 et
+ _passim_. Sur les orfèvres de la Reine, voir p. 96, note 3, et p.
+ 97, notes 1, 2, 3. Elle cherchait avec eux des combinaisons, leur
+ soumettait des dessins.]
+
+ [Note 717: Édouard Frémy, _Les poésies inédites de Catherine de
+ Médicis_, Paris, 1885, p. 239-240.]
+
+Elle la fit venir de Fontainebleau, mais la garda au Louvre[718]. Elle
+avait fait, comme autrefois Côme et Laurent de Médicis, rechercher des
+«anciens manuscrits en toutes sortes de langues». Elle s'en était
+d'ailleurs procuré beaucoup à très bon compte[719]. Son cousin, Pierre
+Strozzi, possédait une collection de manuscrits précieux, qu'il avait
+héritée du cardinal Ridolfi, neveu de Léon X, et qu'il avait beaucoup
+augmentée. Après qu'il eut été tué sous les murs de Thionville (1558),
+Catherine persuada à sa veuve, Laudomina de Médicis, et à son fils,
+Philippe Strozzi, de les lui céder pour quinze mille écus, mais elle
+oublia toujours ou n'eut jamais les moyens de s'acquitter. A sa mort,
+les créanciers saisirent sa bibliothèque, mais les savants protestèrent,
+et sur l'ordre d'Henri IV, livres et manuscrits--en tout 4 500
+volumes--allèrent enrichir la Bibliothèque du roi[720].
+
+ [Note 718: Henri IV, réalisant sans le savoir le souhait de Ramus,
+ transporta la Bibliothèque en plein quartier latin, dans le
+ collège de Clermont, vacant par l'expulsion des Jésuites.]
+
+ [Note 719: Les références dans Frémy, p. 75-78.]
+
+ [Note 720: Frémy, p. 239-242.--Cf. _Lettres_ t. I. p. 563, note 1
+ et les références.]
+
+Elle aime les gens doctes, et, comme on vient de le voir pour Ramus,
+cause volontiers avec eux. Elle fréquente chez les amateurs d'art. Elle
+a ses poètes attitrés, Ronsard, Rémy Belleau, Baïf et Dorat, comme elle
+a ses décorateurs, ses tapissiers, ses architectes. Elle les protège,
+elle les emploie à l'illustration poétique de ses fêtes. Elle fit une
+pension à Baïf. Elle donna à Ronsard le prieuré de Saint-Cosme[721] et
+alla l'y visiter avec Charles IX à son retour de Bayonne. Elle reprit
+hautement Philibert de L'Orme d'avoir fermé l'entrée des Tuileries en
+construction au grand poète. «Souvenez-vous, lui aurait-elle dit, que
+les Tuileries sont dédiées aux Muses.» Mais Ronsard lui en voulait de
+préférer les «maçons», c'est-à-dire les architectes, aux poètes. La
+Pléiade se vengea de ce qu'elle considérait comme un déni de justice.
+Dans les louanges qu'elle donne à la dispensatrice des grâces royales,
+c'est le plus souvent de son génie politique ou de sa vertu qu'il est
+question. Elle aurait cru dépasser les limites, pourtant si reculées,
+des flatteries permises, en lui disant, comme Ronsard à Charles IX:
+
+ Ronsard te cède en vers et Amyot en prose[722].
+
+ [Note 721: Saint-Cosme-en-l'Isle, près de Tours.]
+
+ [Note 722: Ronsard, éd. Blanchemain, t. III, p. 257. Voir la
+ «Complainte à la Royne mère du Roy» en tête de la seconde partie
+ du Bocage royal, éd. Blanchemain, t. III, p. 369.]
+
+C'est qu'elle la jugeait sur la liste comparée des bénéfices et des
+pensions. La Reine-mère a rendu pourtant d'autres services à la
+littérature française. Elle connaissait les deux grandes littératures de
+l'époque, l'italienne et la française, antérieures en chefs-d'oeuvre à
+celles de l'Angleterre et de l'Espagne et plus directement apparentées à
+la Grèce et à Rome. Elle savait du grec et du latin, peu ou beaucoup. Si
+elle n'égalait pas en culture classique la reine de Navarre et
+Marguerite de France, elle était de la même famille intellectuelle. Elle
+n'avait pas cessé de s'intéresser à la littérature italienne. Elle
+accepta que Tasse, venu en France à titre de secrétaire du cardinal
+d'Este, en 1571, lui présentât son _Rinaldo_ et elle envoya son portrait
+au jeune poète, en témoignage d'admiration[723]. Elle a dû obliger bien
+généreusement l'Arétin pour que ce grand écrivain vénal célèbre en elle
+la «Femme et la déesse sereine et pure, la majesté des êtres humains et
+divins», et qu'il souhaite d'avoir le verbe des anges de Dieu pour louer
+comme il convient «les très saintes grâces et les faveurs sacrées de
+cette divine idole»[724].
+
+ [Note 723: Frémy, p. 42-43.]
+
+ [Note 724: Texte en italien, cité par Frémy, p. 52.]
+
+Tous les Italiens parlent, en moins haut style, de sa douceur et de sa
+bienveillance. Sous son patronage, la Comédie italienne s'installe à
+Paris[725]. Quelque temps avant l'accident de son mari, elle avait
+assisté avec lui au château de Blois à une représentation de
+_Sophonisbe_, composée par Trissin, un initiateur, sur le modèle des
+tragédies grecques, et traduite de l'italien par Mellin de Saint-Gelais.
+Elle s'était persuadé que la fin lamentable de l'héroïne, ce suicide
+imposé par la volonté impitoyable de Scipion, avait, comme un mauvais
+sort, porté malheur au royaume de France, «ainsi qu'il succéda», et
+désormais elle ne voulut plus voir représenter devant elle que des
+pièces à dénouement heureux. Elle aurait ainsi, par piété conjugale,
+inspiré un nouveau genre littéraire.
+
+La première en date des tragi-comédies, _la Belle Genièvre_, représentée
+le dimanche gras 13 février 1564, à Fontainebleau, avec l'apparat que
+l'on sait, est un épisode du _Roland furieux_, de l'Arioste, adapté au
+théâtre français par un poète inconnu[726]. Polinesso, duc d'Albany,
+voulant se venger de Ginevra, fille du roi d'Écosse, dont il n'avait pu
+se faire aimer, raconte au chevalier Ariodonte, fiancé de la princesse,
+qu'il est son amant et qu'elle le reçoit la nuit dans sa chambre. Pour
+l'en convaincre, il le fait cacher près du palais et, lui-même se
+rapprochant, apparaît à une fenêtre une femme habillée comme Ginevra et
+qui lui fait un signal de la main. C'était une suivante, Dalinda,
+maîtresse de Polinesso, qui l'avait décidée, par menaces et par
+promesses, à revêtir les vêtements de la jeune fille. Ariodonte,
+désespéré, court se précipiter dans la mer. Le frère d'Ariodonte,
+Lurcanio, qui par hasard a été témoin de la scène et qui s'y est lui
+aussi trompé, accuse la fiancée impudique et la fait condamner à être
+brûlée vive. Mais Dalinda, prise de remords, dénonce Polinesso; et le
+fourbe est jeté dans le bûcher qu'on avait dressé pour l'innocente
+princesse. Ariodonte, qui a été sauvé des flots, épouse sa fidèle
+Ginevra. La pièce se termine heureusement, comme le souhaitait
+Catherine, par le triomphe de la vertu et le châtiment du crime.
+
+ [Note 725: Armand Baschet, _Comédiens italiens à la Cour de France
+ sous Charles IX et Henri III_, s. d. (1882).]
+
+ [Note 726: Arioste, fin du chant IV, chant V et commencement du
+ chant VI du _Roland furieux_.--Jacques Madeleine, _Renaissance_,
+ 1903, p. 30-46. Cf. Toldo, _Bulletin italien des Annales de la
+ Faculté de Bordeaux_, 1904, p. 50-52.]
+
+Elle voulait aussi que le théâtre fût moral. Aux représentations de la
+Comédie italienne, elle riait de bon coeur des niaiseries de Zani (forme
+vénitienne de Giovanni), l'«Auguste» de la troupe, et de la sottise de
+Pantalon, ce vieillard toujours berné par ses enfants et ses valets. Les
+bouffonneries, parfois gaillardes, ne la choquaient pas. Mais elle
+condamnait les gravelures. Après qu'elle eut vu jouer à l'Hôtel de
+Guise, le 28 janvier 1567 (v. s.), le _Brave_ de Jean-Antoine de Baïf,
+qui est une adaptation du _Miles Gloriosus_ de Plaute, elle encouragea
+l'auteur à mettre sur la scène française l'oeuvre de Térence[727]. Mais
+elle lui recommanda expressément, s'il tenait à lui plaire, de «fuir»
+les «lascivetés en propos» des anciens.
+
+[Note 727: Peut-être à faire jouer _l'Eunuque_, que Baïf avait fini
+de traduire en décembre 1565, mais qui ne parut qu'en 1573 dans _les
+Jeux_ et bien remanié. _Oeuvres_, éd. Marty-Laveaux, p. 451.]
+
+Ce conseil prouve le souci qu'avait la Reine-mère de maintenir autour
+d'elle un grand air de décence. Elle cherchait à épurer les spectacles
+et à détourner les écrivains d'imiter l'antiquité jusqu'en son réalisme
+ordurier. Le fait est que jamais l'art officiel ne se montra aussi
+chaste que dans cette Cour, qu'il y a des raisons de croire corrompue.
+Les «entremets» de Ronsard à Fontainebleau, les cartels, les mascarades,
+toutes les pièces commandées par Catherine pour l'entrevue de Bayonne
+parlent d'amour pur et de chasteté victorieuse de l'amour. Elle oubliait
+donc Laurent de Médicis et l'inspiration sensuelle des _canti
+carnascialeschi_, Léon X et le divertissement donné aux cardinaux d'une
+comédie scabreuse, _La Calandria_, faite par le cardinal Bibbiena. Mais
+peut-être estimait-elle qu'une Reine était astreinte à une rigueur
+morale dont les préjugés de tous les temps, et plus particulièrement
+ceux de la Renaissance, dispensent les hommes et les rois. Et puis, sa
+Cour était séduisante et ses fils avaient grandi; double raison de se
+montrer sévère. Elle eût même désiré que la poésie lyrique se contînt en
+ses écarts de passion. Ronsard, aux environs de la cinquantième année,
+ne cessait pas de chanter «l'amour, le vin, les banquets dissolus», avec
+l'enthousiasme et la fougue d'un jeune homme. Un jour qu'on louait
+devant Catherine les sonnets de Pétrarque à Laure, elle «excita» le
+grand poète, qui était présent, «à escrire de pareil stile comme plus
+conforme à son âge et à la gravité de son sçavoir»[728]. Ronsard,
+déférant à cette invitation royale, choisit, parmi les filles de chambre
+de la Reine, Hélène de Surgères, d'une noble maison de Saintonge, pour
+idole d'un culte poétique. Il dédia à cette maîtresse de tout respect
+cent douze sonnets d'un idéalisme chaste et subtil, mais traversé çà et
+là d'élans et de cris de passion sensuelle qui montrent que, toujours
+jeune de coeur, il pétrarquisait à sa façon[729]. Ce fut un nouvel
+emprunt, après tant d'autres, fait à l'Italie, sur l'indication d'une
+reine d'origine florentine, et qui fut heureux, puisqu'il inspira un
+chef-d'oeuvre. Il est vrai que le succès de Ronsard sollicita ses
+successeurs à copier plus que jamais servilement la littérature
+italienne. Mais Catherine n'est pas responsable de ce pétrarquisme
+affadi et alambiqué, riche de pointes et pauvre de sentiment, qui sévit
+jusqu'à Malherbe et même un peu au delà[730].
+
+ [Note 728: _La vie de P. de Ronsard_, de Claude Binet, éd. par
+ Paul Laumonier, Paris, 1909, p. 26, lignes 23-24. M. Laumonier,
+ d'ordinaire si judicieux, conteste sans trop de raison que
+ Catherine ait conseillé à Ronsard d'imiter Pétrarque (commentaire,
+ p. 163). Dans _Ronsard poète lyrique_, qui est de la même année,
+ il est moins affirmatif et admet qu'elle a, par «fantaisie» (p.
+ 256), invité le poète à immortaliser la jeune fille. Le
+ renseignement de Binet est bien plus vraisemblable.--Vianey, _Le
+ Pétrarquisme en France_, Montpellier, 1909, p. 257, croit que les
+ _Premières oeuvres_ de Philippe Desportes (1573) donnèrent à
+ Ronsard l'idée des _Sonnets à Hélène_. Mais il est difficile
+ d'imaginer que les poésies d'un débutant parues en 1573 aient eu
+ une influence si immédiate sur Ronsard, le grand Ronsard, dont les
+ sonnets, bien que publiés seulement en 1578, étaient, s'il faut
+ l'en croire, écrits dès le mois de mai 1574. Ce qui est hors de
+ doute, c'est que Ronsard a imité, comme Desportes, Tebaldeo, le
+ plus fameux des pétrarquisants parmi les quattrocentistes, mais
+ qu'il l'ait fait avant ou même après Desportes, cela n'exclut pas
+ l'intervention de la Reine-mère.]
+
+ [Note 729: Laumonier, _Ronsard_, p. 242-256.]
+
+ [Note 730: Lanson, _Histoire de la littérature française_, Paris,
+ 1895, p. 290 et p. 377-378.]
+
+Les fêtes s'accordaient si bien avec ses goûts qu'elle n'était qu'à
+moitié sincère quand elle invoquait l'exemple de François Ier et même
+des empereurs romains pour en justifier la dépense. Celles qu'elle donna
+au cours de son grand voyage et enfin aux Tuileries en l'honneur de
+l'ambassade polonaise, qui apportait au duc d'Anjou une couronne royale,
+dépassèrent en magnificence tout ce qui s'était jamais vu. Elle était
+trop soucieuse de ménager les habitudes de la noblesse pour abolir
+d'autorité les joutes et les passes d'armes, bien qu'elle eût «juré de
+n'en permettre jamais despuis qu'elle en vist mourir le roy son
+mari»[731]. Mais elle inaugura des divertissements dont l'Italie lui
+fournissait le modèle, entremêlant ces plaisirs dangereux avec les
+spectacles les plus capables de réjouir l'esprit, l'imagination et les
+yeux. Il y eut donc comme autrefois des combats à pied, à cheval, à la
+barrière. A Fontainebleau, à l'exemple des Amadis et autres héros des
+romans de chevalerie, douze Grecs et douze Troyens, «lesquels avoient de
+longtemps une grande dispute pour l'amour et sur la beauté d'une dame»,
+vidèrent ce débat les armes à la main, «en présence de grands princes,
+seigneurs, chevaliers et de belles dames,.... tesmoins et juges de la
+victoire»[732]. Un autre jour, le prince de Condé et le duc de Nemours
+offrirent le combat à tout venant. Le chenil du château, où ils
+attendaient les défis, représentait le palais merveilleux d'Apollidon,
+souverain de l'Ile-Ferme et grand magicien[733]. A l'entrée du champ
+clos, bordé de larges fossés et de barrières, était un ermitage, dont
+l'ermite, singulier héraut de bataille, averti par le son d'une
+clochette, recevait les appelants et allait prévenir les deux tenants,
+qui ne refusaient personne. «Et puis rompoient leurs lances et hors la
+lice donnoient coups d'épée». «Tout cela estoit de l'invention de la
+Reyne et du brave M. de Sypiere»[734]. Pour clore les luttes, le jeune
+Roi et son frère attaquèrent une tour enchantée où «estoient détenues
+plusieurs belles dames gardées par des furies infernales, de laquelle
+deux géans d'admirable grandeur estoient les portiers» et délivrèrent
+les prisonnières[735].
+
+ [Note 731: Brantôme, _Oeuvres complètes_, éd. Lalanne, t. V, p.
+ 276.]
+
+ [Note 732: _Les Mémoires de messire Michel de Castelnau, seigneur
+ de Mauvissière_, par J. Le Laboureur, 1659, t. I, liv. V, ch. VI,
+ p. 168-169.]
+
+ [Note 733: Sur Apollidon et son palais, voir _Le Second livre
+ d'Amadis de Gaule, au commencement duquel sera fait description de
+ l'Isle Ferme; qui y fit les enchantemens et mit les grands trésors
+ qui s'y trouvèrent..._ (s. n. d. l., ni date), ch. I, fo III et
+ IV, recto et verso.]
+
+ [Note 734: Brantôme, _Oeuvres_, éd. Lalanne, t. V, p. 276-277.]
+
+ [Note 735: _Mémoires de Castelnau_, t. I, p. 169.]
+
+A Bayonne, les chevaliers bretons se portèrent champions de l'austère
+vertu contre les Irlandais, qui soutenaient la cause de l'honnête amour.
+Le moyen âge reparaissait rajeuni par l'esprit créateur de la
+Renaissance.
+
+Mais voici les innovations. Là voltent six compagnies de six cavaliers,
+ici des escadrons, conduits par les plus grands seigneurs et les princes
+et costumés en Maures, Indiens, Turcs et autres barbares pittoresques,
+défilent devant les échafauds, recouverts de tapisseries éclatantes et
+surmontés de classiques architectures, où trône, parmi les dames
+superbement parées, la Reine-mère toute vêtue de noir. C'est l'origine
+des carrousels, parades guerrières sans combat[736]. La poésie et la
+musique étaient associées à ces spectacles. Le jour que le duc d'Anjou
+festoya le Roi son frère, des sirènes «fort bien représentées ès canaux
+des jardins» chantèrent la gloire d'Henri II, ce roi «semblable aux
+Dieux de façons et de gestes» et prédirent à Charles IX:
+
+ L'heureuse fin que doit avoir
+ Un fils nourri de telle mère[737].
+
+ [Note 736: On s'y acheminait dès l'époque d'Henri II. Voir dans
+ Sauval, _Histoire et recherches des antiquités de la ville de
+ Paris_, 1724, t. III, p. 692, la description d'une cavalcade parée
+ et masquée suivie d'un combat.]
+
+ [Note 737: _Oeuvres de Ronsard_, éd. Blanchemain, t. IV, p. 141 et
+ 144.]
+
+Les chevaliers de la Grande-Bretagne et d'Irlande, avant de combattre,
+disputent de la prééminence de la Vertu ou de l'Amour en un concours de
+chant avec accompagnement musical.
+
+A Bayonne encore, orchestre sur terre, orchestre sur l'eau. Des Tritons,
+juchés sur une tortue de mer, sonnent du cornet; sous les arbres, des
+Satyres jouent de la flûte. Les neuf Muses sont figurées par neuf
+trompettes. La Reine-mère renouvelle les ballets de la Cour. Elle a
+probablement entendu parler de celui que donna François Ier à Amboise,
+lors du mariage de ses parents[738] «où il y avoit soixante-douze
+(dames) chascune par douzaine, chascune déguisée» avec «masques» et
+«tambourins». Elle reprend cette idée, qui lui est agréable comme
+souvenir de famille, mais elle y ajoute en ingéniosité et en
+magnificence. Dans une clairière de l'île d'Aiguemeau, plusieurs groupes
+de bergers et de bergères, habillés à la mode des divers «peuples» du
+royaume, mais tous vêtus de toile d'or et de satin, dansèrent les pas
+propres à ces pays de France, en s'accompagnant des instruments et des
+airs de musique indigènes. Aux Tuileries, lors de la réception des
+ambassadeurs polonais, les seize dames et demoiselles «des plus belles
+et des mieux apprises», qui représentaient les seize provinces,
+allèrent, leurs danses finies, offrir au Roi, aux Reines, aux princes,
+aux grands de France et de Pologne «des plaques toutes d'or... bien
+esmaillées», où étaient figurées les productions singulières de chaque
+province en fruits et en hommes, oranges et citrons de Provence, vins de
+Bourgogne, blés de Champagne, gens de guerre de Guyenne, etc.[739].
+Catherine relevait chaque fois le même thème d'une invention ou d'un
+détail pittoresque.
+
+ [Note 738: Ou plutôt lors du baptême du dauphin François, qui eut
+ lieu trois jours avant. L'enfant royal fut tenu sur les fonts
+ baptismaux par le duc d'Urbin, Laurent de Médicis, chargé par Léon
+ X de le représenter comme parrain. _Mémoires du maréchal de
+ Floranges, dit le jeune adventureux_, publiés pour la Soc. Hist.
+ de France par Robert Goubaux et P.-André Lemoine, t. I
+ (1505-1521), 1913, p. 223 et 224.]
+
+ [Note 739: Brantôme, t. VII, p. 372.]
+
+Mais elle excellait surtout dans la mise en scène. À Fontainebleau, ce
+fut l'incendie et l'effondrement d'une tour parmi le crépitement des
+pétards et l'explosion d'un feu d'artifice. Des sirènes nageaient en
+chantant dans les canaux des jardins. À Bar-le-Duc, en une grande salle,
+les quatre «Éléments», Terre, Eau, Air et Feu, «sur lesquels estoyent le
+Roy, le duc d'Orléans et deux autres princes», s'avancèrent par
+«engins». Tout au fond, resplendissaient les quatre planètes, Jupiter,
+Mercure, Saturne et Mars; les nuées, qui supportaient un Jupiter de
+chair et d'os, descendirent, et fort bas, «sans que personne s'en
+aperçût»[740], c'est-à-dire ne se doutât du ressort qui les faisait
+mouvoir. Aux Tuileries, le rocher argenté où s'étageaient les seize
+nymphes de France fit le tour de la salle «par parade», comme un
+quadrille de cavaliers «dans un camp». Mais Bayonne fut le triomphe du
+machinisme. Neptune accourut de la haute mer au-devant du vaisseau du
+Roi «sur un char tiré par trois chevaux marins, assis dans une grande
+coquille faite de toile d'or sur champ turquin»[741]. Déjà en 1550, lors
+de l'entrée solennelle d'Henri II et de Catherine à Rouen, l'apparition
+sur les eaux de la Seine de déesses et de dieux marins avait eu un tel
+succès que cette partie des réjouissances en avait pris le nom de
+«Triomphe de la Rivière»[742], mais la Reine-mère y avait ajouté le
+chant, la poésie, la musique et l'attrait de nouvelles difficultés
+vaincues. La baleine mécanique que l'escadrille royale croisa dans
+l'Adour lançait des jets d'eau par ses évents.
+
+L'Opéra avec ses décors, ses ballets, ses choeurs, son orchestre et le
+défilé des figurants donne une image assez fidèle des spectacles de la
+Cour. Et c'est en effet de là qu'il tire son origine. _Le Ballet comique
+de la Reine_, représenté aux noces de Joyeuse en 1581, est le premier
+essai en France d'une action scénique, entremêlée de chants, de musique,
+de danses et illustrée par les artifices du décor[743].
+
+ [Note 740: Lettre d'Antoine Sarron à Chantonnay, l'ambassadeur
+ d'Espagne, _Mémoires de Condé_, t. II, p. 199.]
+
+ [Note 741: Relation d'Abel Jouan, un des serviteurs de Charles IX,
+ dans les _Pièces fugitives_, du marquis d'Aubais, t. I. Première
+ partie: _Mélanges_, p. 25 sqq.--_Ample discours de l'arrivée de la
+ Royne catholique_ dans le même recueil, t. I (2e partie, vol. II,
+ p. 13 à 23 des Mélanges).]
+
+ [Note 742: Planche VII, t. V, p. 12 des _Monuments de la Monarchie
+ française_ de D. Bernard de Montfaucon, Paris, 1733.]
+
+ [Note 743: La Reine, c'est ici Louise de Lorraine, femme d'Henri
+ III. Sur les origines de l'Opéra, Combarieu, _Histoire de la
+ musique_, t. I, ch. XXXII, et Prunières, _L'Opéra italien en
+ France avant Luli_, 1913, p. XXIV-XXVI. Les paroles et la musique
+ du ballet comique sont de Balthasar de Beauljoyeux, un musicien
+ piémontais, valet de chambre d'Henri III et de Catherine de
+ Médicis. «J'ai, dit Beauljoyeux, dans sa préface, animé et fait
+ parler le ballet, et chanter et raisonner la comédie et y ajoutant
+ plusieurs rares et riches représentations et ornemens, je puis
+ dire avoir contenté en un corps bien proportionné l'oeil, l'oreille
+ et l'entendement». Cité par Prunières, p. XXIV.]
+
+Ah! la Reine-mère est une merveilleuse organisatrice. Elle se souvient
+de Florence; de son carnaval esthétique avec ses troupes de jeunes
+hommes, vêtus de velours et de soie, qui passaient et repassaient en
+chantant des odes et des satires; des cortèges solennels et des
+réceptions princières[744], ces grands jours de décoration improvisée,
+où, avec du bois, du plâtre et de la couleur, les rues et les places de
+la ville étaient transformées, égayées, embellies par le génie inventif
+et l'imagination joyeuse de la foule des architectes, des sculpteurs et
+des peintres. À toutes ces manifestations d'art qu'elle a vues de ses
+yeux ou qu'elle a entendu décrire en son enfance, elle emprunte ce qui
+s'adapte le mieux aux goûts et aux moeurs de la France et elle y ajoute
+ce que permettent en éclat, en richesse, en splendeur les ressources
+d'un des plus puissants royaumes de la chrétienté.
+
+ [Note 744: On peut citer comme type de réception celle qui fut
+ faite à Charles-Quint à son passage à Florence et que décrit
+ Trollope, _The Girlhood of Catherine de Médicis_, Londres, 1856,
+ p. 252 sqq. avec les références. Mais Trollope a inventé que
+ Catherine y assista. Elle avait depuis trois ans quitté la ville.]
+
+Catherine était, comme le lui reprochait Ronsard, plus artiste que
+lettrée. Elle appréciait mieux ou elle employait plus volontiers les
+architectes, les sculpteurs, les peintres, les tapissiers que les
+poètes. C'est un trait qui lui est commun avec les Médicis, qui tous,
+sauf Laurent le Magnifique, ce spécimen complet de l'homme de la
+Renaissance, goûtaient plus vivement les couleurs et les formes que les
+idées et admiraient la beauté surtout en ses représentations plastiques
+et concrètes.
+
+Mais, même en ce domaine préféré, où l'impression des merveilles vues à
+Rome et Florence avec des yeux d'enfant et une imagination toute fraîche
+a dû être si profonde, Catherine a ressenti à la longue l'influence de
+sa patrie d'adoption. Quand elle arriva en France, en 1533, la
+pénétration de l'art français par l'art italo-antique était déjà fort
+avancée. Un Italien, Le Primatice, architecte et peintre, avait été
+chargé par François Ier de la direction des grands travaux (1532), et il
+y occupait nombre de ses compatriotes. Fontainebleau, qu'il transforma
+en château de la Renaissance et décora de fresques, était le grand
+centre de diffusion du goût classique. Catherine n'eut donc pas à
+importer une esthétique nouvelle; jamais il ne se vit à la Cour de
+France autant d'artistes et d'artisans de son pays qu'à l'époque où elle
+était trop jeune encore pour avoir crédit ou pouvoir.
+
+Malgré l'inspiration étrangère, l'art français gardait une partie de ses
+caractères propres. Les châteaux de la Loire ne ressemblent pas aux
+palais ni même aux villas italiennes. En sculpture, la tradition
+réaliste des vieux «imagiers» se maintenait. L'indépendance de la
+peinture fut défendue contre les modes d'outre-monts par la faveur des
+portraits, qui ne fut jamais plus grande qu'au XVIe siècle. Il y eut
+même, sous le règne d'Henri II, une sorte de réaction contre
+l'accaparement des travaux officiels par les étrangers. Si Catherine,
+prenant exemple sur François Ier, avait complété et renforcé l'équipe de
+Fontainebleau, l'idéal des maîtres italiens aurait achevé de comprimer
+le génie national. Heureusement, elle n'en fit rien et ne se montra pas
+exclusive. Sans doute elle donna la surintendance des bâtiments, dont
+Philibert de L'Orme avait été privé pour sa mauvaise
+administration[745], au Primatice, qu'elle avait depuis dix ans à son
+service particulier. Mais, en 1564, elle confia la construction des
+Tuileries au grand architecte français et, à la mort du Primatice
+(1570)[746], elle lui restitua la surintendance, qu'il garda tant qu'il
+vécut, et où Jean Bullant lui succéda.
+
+ [Note 745: Et non pour avoir été l'architecte favori de Diane de
+ Poitiers et le constructeur du château d'Anet: Henri Clouzot,
+ _Philibert de l'Orme_ (Les Artistes célèbres), p. 65-67.]
+
+ [Note 746: Le Primatice est mort entre mars et septembre 1570:
+ Dimier, _Le Primatice, peintre, sculpteur et architecte des rois
+ de France_, Paris, 1900, p. 210.]
+
+Ces deux Français, chargés de la direction et du contrôle des travaux,
+cessèrent d'appeler d'Italie des artistes et des ouvriers et ils
+n'employèrent plus guère depuis 1570 que des Français. Ils étaient aussi
+fervents admirateurs de l'antiquité que Le Primatice; mais ils pensaient
+n'avoir plus besoin d'intermédiaires. L'initiation de leur pays étant
+accomplie, les initiateurs pouvaient partir. L'art français bien dressé,
+trop dressé, allait pour un temps se suffire à lui-même et vivre de ses
+propres moyens. Il est remarquable que son émancipation d'un moment se
+soit affirmée sous une reine italienne.
+
+L'architecture était de tous les arts celui qui l'intéressait le plus et
+auquel elle s'entendait le mieux. Aussitôt qu'elle disposa librement des
+finances de l'État, elle activa les travaux des maisons royales et des
+siennes. Elle continua le palais Renaissance que François Ier et Henri
+II avaient entrepris de substituer au Louvre de Charles V. Pierre Lescot
+acheva ce qu'il avait commencé, la réédification de l'angle sud-ouest,
+la seule partie du vieux château qui eût été démolie. À ce point de
+jonction des bâtiments neufs, mais extérieurement à eux, Catherine fit
+construire ensuite, dans la direction de la Seine, un portique sur
+lequel s'éleva plus tard la galerie d'Apollon. Elle chargea de ce
+travail un autre Français, Pierre Chambiges, le descendant des grands
+maçons de Beauvais. En retrait de ce portique, parallèlement à la rive
+du fleuve, se développa la galerie actuelle des Antiques[747]. Portique
+et galerie reposaient sur un soubassement en bossage vermiculé, qui
+rappelait les blocs rustiques du palais Médicis de la Via Larga et
+d'autres palais de Florence. Le Primatice, aussi bon architecte que
+peintre, poursuivit jusqu'à sa mort les travaux de Fontainebleau, où il
+avait été déjà occupé sous Henri II. La construction de la salle des
+Gardes, l'agrandissement de la chambre des Poêles ou de l'Étang
+(au-dessus du Musée chinois actuel) sont la part de Catherine dans
+l'immense édifice.
+
+ [Note 747: Babeau, Le Louvre et son histoire, Paris, 1895, p. 68
+ sq.]
+
+Elle chargea Philibert de L'Orme de «parachever» pour le Roi son fils
+(Charles IX) Saint-Maur-des-Fossez, qu'il avait construit pour le
+cardinal du Bellay, et de transformer ce rendez-vous de chasse à un
+étage, que le Cardinal avait dédié à François Ier et aux Muses, en une
+«cassine» (villa) bâtie «avec une grande et magnifique excellence ...
+d'une façon bien autre et beaucoup plus riche et logeable» et digne--du
+moins de L'Orme le croyait--de servir de maison de plaisance au château
+de Vincennes[748]. La Reine-mère avait aussi ses maisons des champs:
+Monceaux, près de Meaux, dont la construction était assez avancée en
+1561 pour qu'elle y reçût la Cour[749];--et loin de Paris, dans la
+région de la Loire, Chenonceaux, qu'elle s'était fait céder par Diane de
+Poitiers. La situation du château dans le lit même du Cher, en partie
+sur le tablier d'un pont, était originale. Philibert de L'Orme, à qui
+elle demanda un projet d'agrandissement, lui en soumit un[750] qui
+aurait fait de Chenonceaux une résidence plus splendide que
+Fontainebleau et que Chambord. Mais Philibert de L'Orme mourut et
+l'argent manqua; il fallut se borner. Toutefois, elle affecta aux
+embellissements qu'elle y entreprit à partir de 1576, outre les revenus
+du domaine, qui étaient de 1200 écus d'or, ceux de la baronnie de
+Levroux[751]. Elle traça des jardins et amena par des canaux souterrains
+les eaux du voisinage. Ce sera son Poggio à Cajano, avec une rivière
+abondante, le Cher, au lieu du maigre Umbrone; et à l'exemple de Laurent
+de Médicis qui avait fait de sa propriété un champ d'expériences, un
+musée et un jardin d'acclimatation[752], elle planta des vignes
+étrangères, établit une magnanerie et une filature de soie, installa une
+volière d'oiseaux rares et une petite ménagerie d'animaux curieux. Aussi
+était-ce, de toutes ses maisons des champs, celle laquelle, disait Henri
+III, «elle s'estoit plus qu'à nul autre affectée et délectée».
+
+ [Note 748: Philibert de L'Orme, _Tome premier de l'Architecture_,
+ p. 251. Cet agrandissement ne fut pas un embellissement, et
+ l'élégant pavillon s'alourdit de deux ailes banales (Palustre,
+ _Renaissance_, t. II, p. 70).]
+
+ [Note 749: Palustre, _L'Architecture de la Renaissance_, p. 197.
+ Cf. Bouchot, p. 146.]
+
+ [Note 750: Conservé par Jacques Androuet du Cerceau, dans son
+ _Recueil des plus excellens bastimens de France_: Clouzot,
+ _Philibert de l'Orme_, p. 151.]
+
+ [Note 751: Sauf les 220 livres qu'elle réservait au chapitre de
+ l'église de Cléry pour le service d'Henri II: l'abbé C. Chevalier,
+ _Debtes et créanciers de la Royne mere_, Introd. p. XXXVI-XL,
+ Techener, 1862.]
+
+ [Note 752: Sur Poggio à Cajano, voir Müntz, _A travers la Toscane.
+ Les villas des Médicis aux environs de Florence_ (_Tour du monde_,
+ 1883, 2e semestre, p. 195-200).]
+
+A Paris, elle avait son logement au Louvre, mais, dès le temps de sa
+régence, elle se préparait une résidence qui fût toute à elle, pour s'y
+retirer quand Charles IX, majeur et marié, prendrait le gouvernement de
+l'État et de la Cour. Elle acheta de Villeroy le lieu dit des
+«Thuileries», sur la rive droite de la Seine, hors de l'enceinte de la
+ville, mais tout contre la Porte-Neuve, et elle y ajouta en 1564 le
+«Jardin des Cloches». Philibert de L'Orme lui dressa le plan d'un palais
+à l'italienne: un quadrilatère fermé avec cours intérieures, mais dont
+la façade s'ouvrait à la française sur des jardins. Mais il n'eut que le
+temps de construire celui des grands côtés qui faisait face à l'Ouest.
+Le manque d'argent, la recrudescence des troubles, et l'intérêt qu'avait
+Catherine à rester au Louvre, près de son fils, la détournèrent
+d'achever l'oeuvre. D'ailleurs, ce qu'elle voulait, c'était moins un
+palais qu'une villa à l'italienne[753], avec jardins, grottes, eaux
+courantes et eaux jaillissantes. Les Tuileries furent l'un et l'autre,
+un château adossé à la ville, où elle ne résida pas, mais où elle se
+promena, donna des banquets et des fêtes. Le jardin était, raconte un
+ambassadeur suisse, qui le visita en 1575, «très vaste et tout à fait
+riant... traversé par une longue et large allée», qui était bordée de
+grands arbres, ormes et sycomores, «pour fournir un ombrage aux
+promeneurs». Il s'y trouvait un «labyrinthe fait de main d'homme et
+combiné avec un art si merveilleux qu'une fois entré il n'est pas aisé
+d'en sortir»; des fontaines, c'est-à-dire des nymphes et des faunes,
+couchés, versant l'eau de leur urne[754]; et aussi «une façon de rocher»
+incrusté d'ouvrages en poterie (_ex opere figulinario_), serpents,
+coquillages, tortues, lézards, crapauds, grenouilles et oiseaux
+aquatiques de toutes sortes, qui «répandaient de l'eau par leur
+bouche»[755]. C'était une grotte artificielle--encore une importation
+italienne dont le cardinal de Lorraine avait donné le premier spécimen
+dans son château de Meudon--, mais que Catherine avait commandée à un
+Français, Bernard Palissy l'inventeur des «rustiques figulines»
+émaillées[756]. Mais cet ouvrage, que le représentant des Cantons
+déclarait «merveilleux» menaçait déjà ruine, et à la mort de Catherine
+il était tout ruiné. Les desseins de la Reine-mère dépassaient toujours
+ses ressources.
+
+Et d'ailleurs, elle ne se souciait plus des Tuileries. Elle avait, en
+1572, acquis l'Hôtel d'Orléans ou Petit-Nesle, situé rue de
+Grenelle-Saint-Honoré tout près du Louvre, et qui appartenait à la
+congrégation des Filles Repenties; l'Hôtel d'Albret, rue du Four, et
+plusieurs maisons du voisinage, près de la rue Coquillière. Elle rasa
+les bâtiments des Filles Repenties, sauf la chapelle, pour en faire un
+vaste jardin, et, sur l'emplacement de l'Hôtel d'Albret, elle se fit
+bâtir, par Philibert de L'Orme et Jean Bullant, son Hôtel, l'Hôtel de la
+Reine, où elle passa les huit ou neuf dernières années de sa vie[757].
+
+ [Note 753: _Lettres_, t. X, p. 214, 9 septembre 1567.--Description
+ des Tuileries par le secrétaire de Girolamo Lippomano, ambassadeur
+ vénitien, dans Tommaseo, _Relations_, t. II, p. 593 (Coll. Doc.
+ inédits).]
+
+ [Note 754: C'étaient peut-être des parties de la fontaine
+ monumentale que Paul Ponce Trebatti avait commencée et que la mort
+ l'empêcha d'achever: H. Sauval, _Histoire et recherches des
+ Antiquités de la ville de Paris_, Paris, 1724, t. II, p. 60.
+ L'ambassadeur suisse aura pris pour des faunes et des nymphes deux
+ naïades et deux fleuves.]
+
+ [Note 755: Cité par Ernest Dupuy, _Bernard Palissy_, p. 59-60.]
+
+ [Note 756: Ce n'était pas d'ailleurs une simple grotte, mais «une
+ grande caverne», une sorte de temple souterrain, que le bon potier
+ aurait voulu faire: _Oeuvres de Bernard Palissy_, éd. par Anatole
+ France, p. 466. Il dut se borner à orner «son rocher».]
+
+ [Note 757: _Lettres_, t. X, p. 428, n. A. de Barthelemy, _La
+ colonne de Catherine de Médicis à la Halle au blé_, Mémoires de la
+ Société de l'Histoire de Paris, t. VI (1879), p. 183.]
+
+C'était un palais français, entre cour et jardin, ouvert largement au
+soleil, et non le palais italien aux cours intérieures, comme de L'Orme
+avait commencé d'en bâtir un aux Tuileries. Mais Jean Bullant, grand
+imitateur de l'antiquité, avait, dans la cour d'honneur, élevé, sur le
+modèle de la colonne de Marc-Aurèle et de Trajan, une colonne
+monumentale de 143 pieds dont il avait d'ailleurs modernisé les larges
+cannelures, en les parsemant de «couronnes de fleurs de lis, de cornes
+d'abondance, de chiffres, de miroirs brisés et de lacs d'amour
+déchirés», symboles de la prospérité et du bonheur détruits par la mort
+d'Henri II[758].
+
+Depuis les premiers temps de sa régence, elle faisait travailler aussi à
+Saint-Denis, cette nécropole des rois. La chapelle funéraire qu'elle
+destinait à recevoir le corps de son mari, celui de ses enfants et le
+sien était un édifice à part, accolé au croisillon septentrional de
+l'église abbatiale et qui ne communiquait avec elle que par une porte.
+Elle était de forme circulaire, large de trente mètres de diamètre à la
+base, haute de deux étages péristyles, et couronnée d'une coupole en
+retrait que portaient douze colonnes et qu'une lanterne surmontait[759].
+L'idée de cette rotonde était du Primatice, que Catherine avait chargé
+de la construction; et, en effet, elle devait venir plus naturellement à
+un Italien, qui avait vu le Panthéon de Rome, le Tempietto de Bramante
+et les baptistères de Pise et de Florence. Après la mort du Primatice,
+les travaux furent continués par Jean Bullant et repris enfin par
+Baptiste Androuet du Cerceau, qui aurait modifié et surtout alourdi le
+plan primitif.
+
+On voit combien elle était éclectique. Elle employait indifféremment des
+architectes français ou italiens, comme Henri II et François Ier. Ce qui
+la distingue de tous les souverains qui ont eu la passion des bâtiments,
+c'est qu'elle ne se contentait pas de s'intéresser aux travaux et
+d'intervenir par conseils, désirs et observations. En lui dédiant son
+_Premier Tome de l'Architecture_, qui parut en 1567, Philibert de L'Orme
+admirait «comme de plus en plus, disait-il, vostre bon esprit s'y
+manifeste (dans l'architecture) et reluit quand vous-mesme prenez la
+peine de protraire et esquicher les bastiments qu'il vous plaist
+commander estre faicts»[760]. Dans le cours de l'ouvrage, il revenait
+sur cette collaboration de la Reine-mère, «laquelle pour son gentil
+esprit et entendement très admirable accompagné d'une grande prudence et
+sagesse a voulu prendre la peine, avec un singulier plaisir, d'ordonner
+le départiment de son dit Palais (des Tuileries) pour les logis et lieux
+des salles, antichambres, chambres, cabinets et galleries et me donner
+les mesures des longueurs et largeurs, lesquelles je mets en exécution
+en son dit palais, suivant la volunté de Sa Majesté»[761].
+
+ [Note 758: _Lettres_, t. X, p. 428 n. A. de Barthelemy, _La
+ colonne de Catherine de Médicis à la Halle au blé_, Mémoires de la
+ Société de l'Histoire de Paris, t. VI (1879), p. 184.]
+
+ [Note 759: Paul Vitry et Gaston Brière, _L'Église abbatiale de
+ Saint-Denis et ses tombeaux_, Paris, 1908, p. 19-21.--Dimier, _Le
+ Primatice_, 1900, p. 353 sqq.]
+
+ [Note 760: _Le Tome premier de l'Architecture_, par Philibert de
+ L'Orme, Paris, 1567, préface, p. 1.]
+
+ [Note 761: _Ibid._, p. 20.]
+
+Elle ne se contentait pas de la beauté un peu froide du style classique.
+Pour relever et égayer l'aspect des murs, «d'abundant, raconte toujours
+de L'Orme, elle a voulu aussi me commander faire faire plusieurs
+incrustations de diverses sortes de marbre, de bronze doré et pierres
+minérales, comme marchasites (marcassites) incrustées sus les pierres de
+ce païs, qui sont très belles, tant aux faces du palais et par le dedans
+que par le dehors...»
+
+Par cette recherche de l'éclat, elle se distingue de son architecte,
+partisan d'un art plus sévère. Elle s'inspire de San Miniato et de Santa
+Maria del Fiore, si riants en leur polychromie de marbre. Les chantiers
+des Tuileries, comme on le voit par l'«Inventaire» de ses meubles,
+étaient remplis de marbres de toutes couleurs: noir de Dinan, rouge de
+Mons, rouge et vert, rouge et blanc, rouge et tanné, blanc et noir,
+blanc tacheté de jaune, blanc tout tacheté. Au Louvre, le long de la
+galerie actuelle des Antiques, du côté du Jardin de l'Infante, et dans
+l'angle de la cour intérieure, ressortent aussi, quoiqu'elles soient
+ternies par le temps, des tables de marbre, vert, rouge, etc. Au
+mausolée d'Henri II à Saint-Denis, des masques rougeâtres parmi les
+bas-reliefs de marbre blanc, le contraste entre le bronze noir des
+statues symboliques et la blancheur cadavérique des gisants, rompent
+aussi l'uniformité[762]. C'est, avec le bossage vermiculé de la galerie
+et du portique qui y est contigu, l'indice du pays d'origine de la
+Reine-mère, et, pourrait-on dire, sa marque de fabrique.
+
+En sculpture aussi, ses impressions de jeune Florentine expliquent la
+souplesse de son goût. Il est naturel, qu'elle se soit adressée, pour
+faire la statue équestre de son mari mort, au sculpteur de génie qui
+avait, à la Sacristie Neuve de Saint-Laurent, idéalisé l'image de son
+père. C'est vraisemblablement de cette statue qu'il s'agit dans deux
+lettres, l'une de l'ambassadeur de France à Rome, Ville-Parisis (31 mai
+1564), et l'autre de Catherine (15 juin)[763]. Michel-Ange, qui venait
+de mourir plus qu'octogénaire, s'était peut-être, malgré sa vieillesse,
+chargé de cette oeuvre[764]. En tout cas, il en avait dressé les
+«portraicts et desseings». Ville-Parisis avait choisi, pour les
+exécuter, ainsi qu'il l'écrivait à la Reine-mère, «un homme qui entend
+très bien telles besongnes», mais qui malheureusement, s'était trompé
+sur la quantité de bronze nécessaire. Il fallait faire venir de Venise
+«pour le plus près», le complément de métal, et toutefois, Ville-Parisis
+estimait que tout serait fini «pour la my aoust ou environ».
+
+ [Note 762: Paul Vitry et Gaston Brière, _L'Église abbatiale de
+ Saint-Denis et ses tombeaux_, Paris, 1908, p. 154.]
+
+ [Note 763: _Lettres_, t. II, p. 193, et même page, note 2.]
+
+ [Note 764: Peut-être aussi s'est-il excusé d'entreprendre un
+ pareil travail à son âge et s'est-il contenté de dresser les
+ «portraicts et desseings». Il mourut le 18 février 1564.]
+
+Mais le travail n'alla pas aussi vite que le prévoyait l'ambassadeur et
+que le désirait Catherine. Le praticien spécialiste étant, dit la
+Reine-mère, «fort subject à l'apoplexie» et passant pour le seul homme
+en la chrétienté capable d'accomplir un pareil ouvrage, il convenait de
+se hâter avant la crise finale. Daniel de Volterra--car c'est de lui
+assurément qu'il s'agit--mourut en 1566 et n'eut le temps que de fondre
+le cheval[765].
+
+Pour couler en bronze son mari, Catherine pensa cette fois à Jean de
+Bologne, un autre disciple de Michel-Ange et flamand éperdument
+italianisé. Elle pria le prince de Florence, François de Médicis, dont
+il était le sculpteur attitré, de le lui prêter pour aller achever à
+Rome la statue d'Henri II et la mettre «en telle perfection qu'elle
+puisse correspondre à l'excellence d'un cheval qui est jà faict».
+François refusa de lui donner ce contentement. Le cheval expédié en
+France attendit vainement son cavalier. Il servit plus tard à une statue
+équestre de Louis XIII, qui, dressée place Royale, fut brisée en 1793.
+
+Ce n'est pas la seule preuve de l'admiration de Catherine pour
+Michel-Ange. Ayant su qu'un médecin de Rome voulait vendre
+l'_Adonis_--l'_Adonis mourant_,--«qui est si beau», disait-elle (elle
+l'avait donc vu en sa jeunesse), elle écrivait au comte de Tournon, son
+ambassadeur près du pape, de s'enquérir du prix, offrant même, si
+c'était nécessaire, de donner au vendeur un bénéfice
+ecclésiastique[766].
+
+ [Note 765: Sur Daniel Ricciarelli, né vers 1509 à Volterra, voir
+ pour références Müntz, _La Renaissance_, t. III, p. 551-552.]
+
+ [Note 766: _Lettres_, II, p. 394. Lettre du (20?) octobre 1566.
+ L'_Adonis mourant_ est maintenant au Musée national de Florence.
+ On conteste qu'il soit de Michel-Ange par de pauvres raisons
+ exposées dans H. Thode, _Michelangelo_, Berlin, 1912, t. III, p.
+ 111 sq. La lettre de Catherine, écrite deux ans après la mort de
+ Michel-Ange, semble prouver que l'_Adonis mourant_ est bien du
+ grand sculpteur. De quel autre Adonis pourrait-il y être question
+ et avec cette admiration? C'est une question que je me propose de
+ reprendre bientôt.]
+
+Mais les travaux de Saint-Denis permirent à Catherine d'apprécier à sa
+valeur la sculpture française.
+
+Elle avait entrepris d'ériger à Henri II dans la chapelle des Valois un
+monument funéraire comparable à ceux de ses prédécesseurs immédiats,
+François Ier et Louis XII. Le Primatice, sans parti pris, avait commandé
+les bas-reliefs et les figures à des Italiens ou des Français, Dominique
+Florentin, Jérôme della Robbia, Germain Pilon, Ponce Jacquino, Laurent
+Regnauldin, François Roussel. Mais tous, sauf Germain Pilon, moururent
+avant d'avoir achevé ou même commencé leur tâche. Germain Pilon continua
+ou reprit l'oeuvre de ses compagnons, et c'est lui qui est, on peut le
+dire, le principal ou même l'unique sculpteur du mausolée d'Henri II.
+Comme dans les grands tombeaux de l'époque, Henri II et Catherine de
+Médicis sont représentés deux fois: en bas, morts et nus; en haut, sur
+la plate-forme, revêtus du costume royal et priant. Les gisants sont de
+marbre et les orants de bronze; ils sont les uns et les autres de
+Germain Pilon.
+
+Le cadavre d'Henri II accuse de la raideur et de l'affaissement, mais
+sans excès de réalisme; et sa belle tête renversée sur un coussin fait
+penser à celle du Christ de Holbein[767]. Le corps de la Reine montre
+les formes pleines et jeunes encore d'une femme de quarante ans, l'âge
+qu'elle avait lors de la mort de son mari[768]. Les orants représentent
+les souverains en leur majesté, agenouillés sur des prie-Dieu, qui ont
+disparu. Catherine est ressemblante et n'est pas laide. Son manteau de
+cérémonie laisse voir la taille bien prise sous un corsage semé de
+pierreries. Henri est drapé dans le grand manteau fleurdelisé, d'où
+ressort son visage aux traits nobles, à la physionomie fermée d'homme
+têtu. A l'exemple des vieux «imagiers», Germain Pilon réalisait l'art
+dans la vérité.
+
+ [Note 767: Au Musée de Bâle.]
+
+ [Note 768: La gisante, dite de Catherine de Médicis, qui est
+ maintenant au Louvre, après avoir traîné un demi-siècle, dit-on,
+ dans la cour de l'École des Beaux-Arts, ce cadavre de femme au
+ gros nez aplati, aux lèvres épaisses, aux mamelles plates, à
+ l'ossature rude, est-ce vraiment Catherine de Médicis? Jérôme
+ della Robbia, à qui on l'attribue, se serait-il permis de
+ présenter à sa royale compatriote cette image cruelle de la
+ déchéance qui suit la mort. S'il l'a fait, on comprend que
+ Catherine n'ait pas voulu de cette effigie.]
+
+Aux angles de cet édicule de marbre, quatre figures de femmes en bronze
+noir symbolisent les vertus cardinales: Tempérance, Prudence, Force,
+Justice. C'est, avec l'architecture du monument, la part de l'influence
+italo-classique[769].
+
+Idéalisées aussi à la mode de la Renaissance, les trois cariatides,
+court vêtues en leur tunique de chasseresses, qui représentent les
+Vertus théologales, et portent sur leur tête l'urne de bronze où étaient
+unis dans la mort comme dans la vie les coeurs d'Henri II et du
+connétable de Montmorency[770].
+
+ [Note 769: Vitry et Brière, p. 155-158.]
+
+ [Note 770: Voir _infra_, ch. XI, p. 410.]
+
+Catherine était capable de comprendre le grand artiste en qui se
+conciliaient la tradition française et l'inspiration nouvelle. Elle
+était d'une ville, Florence, où les ouvriers du marbre et du bronze,
+Donatello, Verrocchio, les Rossellino, Luca della Robbia et même Mino de
+Fiesole--en laissant à part Michel-Ange qui trône dans l'isolement du
+génie--ont toujours suivi de plus près la nature que les autres
+Italiens. Aussi Germain Pilon fut-il son sculpteur favori, peut-être
+parce que, sans y penser, elle retrouvait en lui sa conception atavique
+de l'art. Elle se fit représenter par lui en 1583 avec son mari, en
+gisants de marbre, étendus sur des matelas de bronze, mais cette fois
+couronne en tête, en costume du sacre. Cette oeuvre très réaliste
+reproduit avec une scrupuleuse fidélité le détail des étoffes, des
+ornements et des vêtements d'apparat. La tête de Catherine est d'une
+vérité frappante: c'est peut-être le portrait le plus exact qu'on ait
+d'elle en sa vieillesse: figure hommasse et empâtée, menton court doublé
+d'un collier de graisse, front fuyant.
+
+Elle lui commanda aussi, pour décorer la chapelle de son hôtel, une
+_Annonciation_, et c'est pour elle aussi qu'il sculpta et peignit cette
+admirable _Pieta_ de pierre, aujourd'hui au Louvre, où, dans la figure
+amaigrie de la mère de Dieu, l'humain et le divin transparaissent et se
+fondent dans l'expression de la douleur[771].
+
+ [Note 771: Lemonnier, _Histoire de France_, publiée sous la
+ direction d'E. Lavisse, t. V 2, p. 356.]
+
+Il y avait encore plus loin des Clouet aux peintres italiens que de
+Germain Pilon à Verrocchio et à Donatello, et cependant Catherine se fit
+portraiturer par les uns et les autres. Il est vrai qu'en 1541 elle
+faisait demander à Paul III par le nonce un portrait de «Donna Giulia»,
+qu'elle avait vu, étant enfant, dans la chambre du cardinal Hippolyte de
+Médicis et pour lequel «elle s'était sentie prise d'amour»[772]. Mais
+était-ce pour la beauté de la dame ou le mérite du peintre, Sébastien
+del Piombo? Il est plus significatif qu'en 1557 elle ait écrit au
+cardinal Strozzi, son cousin, pour lui demander un peintre «qui saiche,
+disait-elle, bien peindre au vif et lui ferez faire vostre pourtraict ou
+de quelque autre que je cognoisse et le m'envoyez à ce que, si je le
+trouve bon et bien faict, vous m'envoyez le dit personnaige pour qu'il
+serve par deça»[773]. Mais cette demande ne prouve pas nécessairement
+qu'elle préférât la manière idéaliste des portraitistes italiens à celle
+des portraitistes flamands. Elle s'était déjà fait peindre à cette
+époque par François Clouet[774] et voulait se voir tout autre: fantaisie
+de femme ou désir de faire cadeau à ses amis d'Italie d'un portrait à
+leur goût et à leur mode. Mais elle n'a pas probablement insisté; et en
+effet il y a d'elle beaucoup de portraits français et très peu de
+portraits italiens.
+
+ [Note 772: Romier, _Les Origines politiques des guerres de
+ religion_, I, p. 17. Cette «Donna Giulia» que j'ai pu identifier,
+ est une Gonzague de la ligne de Sabioneta et Bozzolo, femme de
+ Vespasiano Colonna, qui mourut prématurément en 1528, la laissant
+ veuve toute jeune. Elle passait pour une des plus belles femmes de
+ l'Italie. Le cardinal Hippolyte de Médicis, qui était amoureux
+ d'elle, la fit peindre, entre le 8 juin et le 15 juillet 1531, par
+ Sebastiano del Piombo,--un portrait que Vasari (éd. Milanesi, V,
+ p. 578), qualifie de «pittura divina». Catherine, qui n'a quitté
+ Rome qu'en avril ou mai 1532, a donc pu le voir, et c'est
+ certainement ce portrait-là qu'elle demandait. Celui qui se trouve
+ à Mantoue en est une réplique et il servit à son tour de modèle,
+ par exemple, pour le petit portrait qu'on voit au Musée impérial
+ de Vienne. Voir Dr Friedrich Kenner, _Die Porträtsammlung des
+ Erzherzogs Ferdinand von Tyrol. Die italianischen Bildnisse_, dans
+ le _Jahrbuch der Kunsthistorischen Sammlungen des Alterhöchsten
+ Kaiserhauses_, 1896, t. XVII, p. 216, no 89 A.--B. Amante, _Giulia
+ Gonzaga_, Bologne, 1896.]
+
+ [Note 773: _Lettres_, I, p. 109.]
+
+ [Note 774: En 1564, elle se fit peindre à Lyon avec ses enfants
+ par Corneille de La Haye (dit de Lyon), un Flamand, lui aussi.]
+
+Une iconographie critique de Catherine de Médicis en fournirait une
+preuve décisive[775]; mais elle est difficile. Catherine a été
+représentée tant de fois et de tant de manières, peintures, fresques,
+dessins, émaux, cires, aujourd'hui dispersés, qu'il faudrait aller la
+chercher dans tous les musées de France et d'Europe et dans les
+collections des princes et des particuliers. Pour ce qui est des
+portraits peints, ils sont, pour la plupart, d'auteurs inconnus, et, en
+attendant de les identifier et de les dater, si c'est possible, il faut
+se contenter de les grouper par écoles. Il y a à Poggio à Cajano un
+portrait que l'on donne comme celui de Catherine enfant. Il représente
+une jeune fille de quatorze ou quinze ans, qui n'est pas laide, coiffée
+d'un diadème de perles et couverte d'un riche manteau[776]. Bouchot
+s'amuse fort de cette princesse moldave, et tout au plus accorde-t-il
+qu'un peintre inconnu ait voulu donner un pendant au portrait romantique
+du cardinal Hippolyte peint par Titien. Mais pourtant il ne faudrait pas
+oublier que Vasari, à la veille du mariage de Catherine, fit d'elle un
+portrait destiné à la Cour de France et au futur époux et qu'il a dû
+dissimuler les misères de l'âge ingrat[777]. On n'y reconnaît pas sa
+manière; mais, à l'époque où il peignit la fiancée, il n'avait que vingt
+et un ans et n'était pas encore lui-même. Il est d'ailleurs à remarquer
+que cette Catherine ressemble assez à celle que Vasari a peinte au
+Palazzo Vecchio dans la fresque des épousailles.
+
+ [Note 775: Elle a été essayée par Bouchot et Armand Baschet, mais
+ elle est incomplète et fautive. Beaucoup de portraits, qu'il est
+ facile de voir à Florence dans la Galerie qui mène des Uffizi au
+ palais Pitti, n'y sont pas indiqués, et par contre on donne comme
+ un portrait de Catherine par le Tintoret, celui de la duchesse
+ d'Urbin Giulia (comme l'a démontré Gronau, _Titian_ 1904).]
+
+ [Note 776: Dans l'inventaire des objets légués à la
+ grande-duchesse de Toscane, Christine de Loraine, par Catherine de
+ Médicis, sa grand'mère, se trouve indiqué, au no 288
+ (Reumont-Baschet, p. 346) _un ritratto della Regina Caterina
+ fanciuletta con ornamento d'oro_». Ne serait-ce pas celui-là?]
+
+ [Note 777: Voir la lettre de Vasari, où on lit qu'il faisait le
+ portrait pour le duc d'Orléans et qu'il en ferait une réplique
+ pour le bon vieux cousin de Catherine, Ottaviano de Médicis, et
+ même il en promettait une autre copie à un ami de Rome, Messer
+ Carlo Guasconi.]
+
+Le portrait publié par Alberi, en tête de sa _Vie de Catherine de
+Médicis_--avec ses fleurs dans les cheveux--n'est certainement ni de
+Catherine de Médicis, ni peut-être même du XVIe siècle. Il y a d'elle
+aux Uffizi un assez beau portrait que le catalogue (no 40) attribue à
+Santi di Tito, un peintre florentin, qui vécut de 1536 à 1605. La figure
+est assez vulgaire, mais les lèvres sont fines et l'air intelligent.
+Catherine est assise sur un fauteuil à haut dossier; elle est en
+demi-deuil, manches à gigot rayées noir et blanc. Elle paraît âgée de
+quarante à quarante-cinq ans. Mais Santi di Tito est-il venu en
+France?[778]. Un autre Italien, mais inconnu, l'a peinte en sa
+vieillesse, peut-être d'après un portrait de l'école française[779].
+
+ [Note 778: Le buste de ce portrait est reproduit trait pour trait
+ dans un médaillon peint à la fresque qui se trouve au-dessus d'une
+ fenêtre dans la salle de Léon X au Palazzo Vecchio. Mais le
+ copiste ou la courbe de la paroi a singulièrement épaissi le
+ modèle.]
+
+ [Note 779: Dans le couloir, côté Pitti, no 1121, phot. par
+ Alinari, p. 2a, no 725.]
+
+A ces trois ou quatre peintures se réduit l'apport de l'art italien. Il
+n'y a pas d'autre image d'elle à Florence et à Rome qui ait été faite
+par ses compatriotes. Mais elle a été représentée à tous les âges et de
+toutes façons par les peintres français. Les musées de Florence sont
+particulièrement riches en portraits, qui sont incontestablement de
+l'école de Clouet. Il y en a trois dans la galerie qui va des Uffizi au
+palais Pitti et dont l'un,--celui de Catherine vers trente ans,--est
+comparable aux plus authentiques chefs-d'oeuvre de François Clouet, à
+l'Élisabeth d'Autriche du Louvre et au Charles IX du Musée impérial de
+Vienne. La jeune Reine est debout en costume d'apparat, avec une coiffe
+de perles, un collier de perles, une robe brun mordoré et un jupon rose
+éteint tout quadrillé de perles, une lourde cordelière entremêlée de
+perles et d'or. De son manteau il n'apparaît que l'hermine, qui recouvre
+presque tout le bras, et qui rompt de sa blancheur les manches à
+bouillons longitudinaux, entrelacés aussi de carrés de perles. Les
+mains, les belles mains, ressortent longues et fines, la droite tenant
+un éventail aux plumes blanches en panache.
+
+Il y a des médaillons d'elle, enluminés ou peints sur parchemin ou sur
+émail, dans son Livre d'heures qui est au Louvre, dans la salle des
+miniatures et des pastels aux Uffizi, dans le Musée impérial et le
+Trésor impérial de Vienne[780]. Ils sont tous de la manière de Clouet
+«inimitable» en «ces oeuvres ténues». Nombreux aussi sont les dessins de
+la même école au crayon noir ou au crayon de couleur. Mais à mesure
+qu'elle vieillissait, l'image ressemblait moins au modèle. Les
+portraitistes du crayon, les Caron, les Du Monstier, les Quesnel,
+disciples infidèles de Clouet, prêtèrent à cette femme grosse et lourde
+les formes, que sous le vêtement on devine élancées, de la Diane de
+Poitiers sculptée nue par Jean Goujon. L'esprit courtisan aidait à ces
+mensonges de l'idéalisme classique. Mais ce n'est pas un indice des
+goûts de Catherine. Il y a aux Uffizi, à Florence, un portrait peint,
+qui la représente en sa vieillesse, épaissie par l'âge, avec de gros
+yeux à fleur de tête et de grosses lèvres rouges, vêtue toute de noir,
+sauf la guimpe blanche, assise sur un siège noir, entre deux rideaux
+noirs, sur un fond de tapisserie noire. Après avoir vu ce beau portrait
+réaliste, on s'étonne que Bouchot puisse dire qu'elle voulait être
+représentée, non telle qu'elle était, mais telle qu'elle aurait voulu
+être[781].
+
+ [Note 780: F. Mazerolle. Miniatures de François Clouet, au Trésor
+ impérial de Vienne (Extrait de la _Revue de l'Art chrétien_,
+ octobre 1889).]
+
+ [Note 781: Couloir du palais Pitti aux Uffizi, côté Pitti, n° 19.
+
+ Il est possible, mais c'est une hypothèse, que ce portrait soit
+ celui qu'elle promettait d'envoyer à ses bonnes _Murate_ (3
+ janvier 1588): «portraict au vif de moy, très bien faict». Voir
+ ci-dessus, p. 259, la statue réaliste commandée à Germain Pilon.]
+
+Son goût était bien plus large. L'Inventaire qui fut dressé après sa
+mort mentionne des tableaux d'inspiration religieuse ou antique: une
+_Charité_(?), l'_Enfant prodigue_, le _Jugement de Salomon_, l'_Histoire
+d'Esther et d'Assuérus_ l'_Histoire d'Orphée_, une _Vénus_, le
+_Ravissement d'Hélène_ et qui, tous, étaient probablement traités à la
+mode italo-classique; mais Catherine ne méprisait pas, comme on le voit
+par le même Inventaire, la peinture de genre, où les Flamands
+excellaient déjà, ces scènes d'intérieur ou de cabaret, avec de petits
+bonshommes très réalistes que le grand Roi qualifiera plus tard, sujets
+compris, de «magots». Elle a en son Hôtel pour en égayer les murs des
+«drolleries de Flandres», une «cuisinière» (est-ce une cuisine ou
+simplement une rôtissoire?)[782], le groupe d'un «barbet, d'une
+drollerie et d'une cuisinière de Flandres», et trente-six petits
+tableaux peints sur bois, avec leurs châssis, «de divers paisages et
+personnages[783]», qui paraissent de même caractère. Elle tapisse son
+cabinet de travail de «vingt tableaux de paisages peintz sur toile
+attachez avec des cloux». Or, comme on le sait, le paysage pour le
+paysage, le paysage qui n'est pas simplement un décor, ce n'est pas, à
+cette époque, un genre en faveur ni même en usage parmi les peintres
+italiens ou français. La Florentine n'a point de parti pris contre l'art
+du Nord.
+
+ [Note 782: Bonnaffé, _Inventaire_, p. 72.]
+
+ [Note 783: _Ibid._, p. 83, 95.]
+
+Les émaux de Léonard Limousin empruntent leurs sujets à la mythologie et
+à la réalité. Ils montrent la Cour de France et l'Olympe: ils sont
+antiques et ils sont contemporains. Catherine avait fait enchâsser dans
+les lambris «trente-neuf petits tableaux d'émail de Limoges en forme
+ovale» et «trente-deux portraits d'environ ung pied de hault de divers
+princes, seigneurs et dames»[784]. D'autres «pièces d'émail»,
+transportables, celles-là, étaient enfermées dans des bahuts: cent
+quarante ici, quarante-huit là[785].
+
+ [Note 784: On en voit encore au Louvre, dans les vitrines de la
+ galerie d'Apollon.]
+
+ [Note 785: Bonnaffé, _Inventaire_, p. 155, 74, 81. Ce Jérôme della
+ Robbia, ou, comme elle dit, Hierosmme de La Rubie, qu'elle
+ recommandait à Cosme de Médicis, 12 mars 1549, _Lettres_, t. I, p.
+ 29 et note 2, appartenait à la dynastie des grands émailleurs
+ florentins, mais il était lui-même architecte et sculpteur, et
+ c'est en cette qualité qu'il avait déjà travaillé en France
+ pendant plus de trente ans, sous François Ier et Henri II, par
+ exemple à la construction du château de Madrid, voir p. 234, n.
+ 4.]
+
+Bernard Palissy, l'illustre potier, que la Reine a employé à la grotte
+des Tuileries, ne connaissait guère l'antiquité; et même, comme il
+pratiquait un art que Rome et la Grèce ignoraient, il en faisait fi: «Je
+n'ai point d'autre livre, déclare-t-il, que le ciel et la terre.»
+
+Mais ce qui prouve mieux encore l'éclectisme de Catherine, ce sont deux
+séries de tapisseries, dont l'une est représentée par de nombreuses
+répliques au Garde-meuble de Paris, et dont l'autre existe en original
+au Musée archéologique (section des Arazzi) et aux Uffizi de Florence.
+Elles sont une illustration du règne de Catherine et quelquefois des
+mêmes événements, qu'elles interprètent de la façon la plus différente.
+
+La série du garde-meuble est d'inspiration toute classique. Son premier
+auteur est un bourgeois de Paris, Nicolas Houel, ancien marchand
+apothicaire et épicier enrichi par son négoce, et qui devint plus tard
+intendant et gouverneur de la maison de la Charité chrétienne «establie
+es Faubourg Saint-Marcel»[786]. Il écrivait, collectionnait, achetait,
+probablement revendait des tableaux, et par là se trouvait en rapport
+avec des personnes de toutes conditions. L'idée lui vint, comme il le
+raconte lui-même, de dresser un «dessin de peinture» qui pût servir de
+patron à beaucoup d'ouvriers--vraisemblablement des tapissiers--et d'y
+joindre «un peu d'escriture pour en donner plus claire intelligence».
+Des «personnages de sçavoir» l'engagèrent à traiter l'histoire
+d'Artémise, femme de Mausole, c'est-à-dire, sous un autre nom, celle de
+Catherine de Médicis, une veuve inconsolable elle aussi et qui, comme
+Artémise, élevait à son mari mort un mausolée. Après quelque hésitation,
+il composa la légende, comptant, pour l'illustrer, sur les amis qu'il
+avait parmi les plus excellents peintres et sculpteurs. Ce double
+travail allait son train, mais Houel ne savait comment ni par qui le
+faire exécuter en tapisserie. Un jour qu'il était dans ces «alteres»
+(angoisses), il fut «ébahi» de voir entrer en son logis la Reine-mère,
+qui venait examiner quelques pièces de son cabinet et quelques peintures
+des meilleurs ouvriers de France. Il en profita pour lui montrer la
+«minute» de ses Histoires «avec plusieurs cartons de peinture», que la
+royale visiteuse trouva «véritablement fort beaux». Elle prit plaisir à
+entendre ses explications et à regarder ses dessins, et elle
+l'encouragea à pousser activement son travail. Bientôt il put aller lui
+présenter les deux premiers livres de ses Histoires et les illustrations
+«faictes par des premiers hommes tant de l'Italie que de la France» pour
+«faire de belles et riches peintures à tapisseries pour l'ornement de
+ses maisons». Elle approuva le projet et le fit exécuter dans son
+château du Louvre par la manufacture de tapisseries de la Couronne[787].
+
+ [Note 786: C'était une école pour les orphelins et un asile pour
+ les pauvres honteux. Le plan en avait été présenté par Nicolas
+ Houel à la femme d'Henri III, Comte de Baillon, _Louise de
+ Lorraine_, Paris, 1884, p 97-98. Sur Nicolas Houel, voir Jules
+ Guiffrey, _Nicolas Houel, apothicaire parisien, fondateur de la
+ maison de la Charité chrétienne et premier auteur de la tenture
+ d'Artémise_ (Mémoires de la Société de l'Histoire de Paris et de
+ l'Île-de-France, t. XXV, 1898, p. 179-271).]
+
+ [Note 787: C'est probablement l'ancien atelier d'Henri II à
+ Fontainebleau, transféré au Louvre.]
+
+Il y a au Cabinet des Estampes de la Bibliothèque Nationale trente-neuf
+de ces cartons pour tapissiers, avec des légendes explicatives en vers,
+de Nicolas Houel[788]. Mais des tentures faites d'après ces dessins pour
+Catherine de Médicis, il n'en reste probablement aucune. Les tapisseries
+qui se trouvent au Garde-meuble, au Louvre, à Fontainebleau, et
+ailleurs, et qui représentent les hauts faits d'Artémise, son
+gouvernement glorieux et l'éducation de son jeune fils, le roi Lygdamis,
+sont du XVIIe siècle. La régence de Marie de Médicis, et même plus tard
+celle d'Anne d'Autriche, prêtaient avec quelque complaisance aux mêmes
+comparaisons. On reproduisit, avec les variantes nécessaires,
+quelques-uns des anciens cartons: on en élimina d'autres; on en fit de
+nouveaux, qui furent «la Suite de la reine Artémise». Sur ces modèles,
+que les minorités de Louis XIII et de Louis XIV remirent deux fois à la
+mode, on fabriqua des tapisseries pendant tout un demi-siècle, et même
+jusqu'en 1664.
+
+ [Note 788: Réserve, côté Ad. 105, grand in-fo. Reproductions
+ photographiques de ces dessins. Ad. 105a. L'Histoire de la Reine
+ Artémise de Nicolas Houel, une compilation très indigeste est au
+ cabinet des manuscrits, f. fr., no 306.]
+
+Il ne saurait être question ici que des cartons commandés par Nicolas
+Houel. Ils racontent, en une succession de tableaux, l'histoire
+d'Artémise, régente du royaume de Carie pendant la minorité de son fils.
+C'est le «triomphe» des obsèques de Mausole, ce mari tendrement aimé, et
+tout le détail de ce «triomphe»: cortèges de prêtres, d'enfants et de
+femmes, concerts funéraires, défilés de chars et défilés de guerriers
+portant les dépouilles opimes des nations vaincues, éloge funèbre,
+brûlement du corps et sacrifices, construction du temple destiné à
+recevoir les cendres royales;--c'est la réunion des États du royaume et
+la proclamation d'Artémise comme régente;--c'est l'instruction que la
+Reine-mère donne à son fils Lygdamis «tant aux lettres qu'aux
+armes»;--ce sont les combats qu'elle livre et les victoires qu'elle
+remporte sur les Rhodiens révoltés;--et ce sont aussi les oeuvres de la
+paix, ses constructions, ses jardins, ses ménageries, ses palais.
+Costumes, armes et armures, jeux, cérémonies, bâtiments, tout est
+antique, grec ou plutôt romain, car les artistes de ce temps ne voyaient
+la Grèce qu'à travers Rome.
+
+Mais, sous ce travesti, Houel et ses collaborateurs ont voulu
+représenter des événements et des personnages de leur temps. Vous
+verrez, dit-il à Catherine, «le sepulchre» qu'Artémise a dressé à
+Mausole et «qui a servi long-temps de merveille à tout le monde. Ce qui
+a esté de nostre temps renouvellé en vous après la mort du feu roy Henry
+vostre époux». L'éducation de Lygdamys la fera «ressouvenir» de celle
+qu'elle a donnée à ses enfants, et l'assemblée des États généraux
+cariens, des représentants des trois ordres de France réunis à Orléans.
+La défaite des Rhodiens--ces insulaires assimilés aux protestants de La
+Rochelle et des îles adjacentes,--lui rappellera ses cinq victoires sur
+ses sujets rebelles et le pardon qu'elle leur avait accordé. Les
+édifices construits par la Reine de Carie, tant à Rhodes qu'à
+Halicarnasse, étaient un prototype des Tuileries et des châteaux de
+Saint-Maur, de Monceaux, etc. La comparaison allait tellement de soi,
+remarquait Houel, «qu'on diroit que nostre siècle est la révolution de
+cet antique et premier soubs lequel régnoit cette bonne princesse
+Artemyse. Aussi le principal but de mon entreprise a esté de vous
+représenter en elle et de monstrer la conformité qu'il y a de son siècle
+au nostre.»
+
+Les artistes que Nicolas Houel avait employés avaient une telle
+superstition de l'art antique qu'ils n'en imaginaient point d'autre.
+Français ou Italiens, ils appartenaient, c'est Houel qui le dit, à cette
+école de Fontainebleau, dont le maître était Le Primatice. Les dessins
+ayant été terminés entre août et novembre 1570[789], Le Primatice, qui
+venait à peine de mourir, a pu inspirer l'oeuvre et même y travailler.
+C'est, en tout cas, un de ses élèves, Antoine Caron, de Beauvais,
+(1521-1599), qui passe pour être l'auteur de presque tous les cartons du
+Cabinet des Estampes[790]. Lui et ses collaborateurs ont placé dans un
+décor et traduit en une forme antique des faits tout contemporains:
+attaques de places fortes, tournois, luttes corps à corps, combats à
+pied et à cheval, funérailles d'Henri II. Ils ont trouvé tout naturel
+d'identifier la Reine de France à la Reine de Carie, que séparaient
+vingt siècles et plusieurs civilisations, et de s'inspirer des
+_Triomphes de Jules César_, cette reconstitution de l'ancienne Rome par
+Mantegna, pour illustrer l'histoire de Charles IX et de la Régente, sa
+mère.
+
+ [Note 789: Ce n'est pas une hypothèse. Dans la dédicace des deux
+ livres de la Reine Artemise à Catherine, Houel fait mention de la
+ paix de Saint-Germain (août 1570) comme conclue, et du mariage de
+ Charles IX, qui fut célébré à Mézières le 26 novembre de la même
+ année, comme devant prochainement se conclure.]
+
+ [Note 790: Müntz, _Histoire générale de la tapisserie en France_,
+ p. 93, réclame pour Caron tous les dessins sauf les huit suivants,
+ (nos 9, 10, 14, 18, 19, 2, 3, 28, 31). Voir aussi Jules Guiffrey,
+ _Les tapisseries du XIIe à la fin du XVIe siècle_, dans le tome VI
+ de l'_Histoire générale des arts appliqués à l'industrie du Ve à
+ la fin du XVIe siècle_, Paris, Librairie Centrale des Beaux-Arts,
+ s. d., p. 204, 207 sqq. J. Guiffrey admet que quelques-uns de ces
+ cartons soient de Lerambert. L. Dimier, _La tenture d'Artémise et
+ le peintre Lerambert_ (_Chronique des Arts_, 1902, p. 327-328),
+ croit tenir la preuve du contraire et que Lerambert n'a travaillé
+ qu'à la _Suite d'Artémise_.]
+
+Mais il est remarquable que Catherine ne se soit pas contentée de ce
+travesti et qu'elle ait commandé aux ateliers de Bruxelles ou
+d'Enghien[791] une interprétation réaliste des épisodes les plus
+brillants de son gouvernement. Les tentures de Florence reproduisent les
+costumes, les armes, les combats, les divertissements et les personnages
+du temps avec une scrupuleuse fidélité. Elles sont, contrairement à ce
+qu'on continue de croire, la fixation par l'image des grandes fêtes que
+Catherine avait données à Fontainebleau, à Bayonne, aux Tuileries, et
+qu'elle considérait comme une de ses gloires[792]. En ces huit
+tapisseries éclatantes de couleur se succèdent les spectacles du Tour de
+France: voyage de la Cour, joutes sur terre et sur l'eau, concerts,
+tournois et cavalcades, et, pour finir, dans le décor du jardin des
+Tuileries, les danses en l'honneur de l'ambassade polonaise qui apporta
+une couronne au duc d'Anjou. L'antiquité fournit les accessoires
+d'ornementation, chars, statues, allégories et dieux, mais les paysages
+et les villes sont de France; les figures, les vêtements, les plaisirs
+et les luttes, du XVIe siècle. Bien en vue sont placés, spectateurs ou
+acteurs, les fils et les filles de la Reine, ressemblants comme des
+portraits peints. Elle, toute vêtue de noir comme de coutume, préside à
+ces plaisirs et semble les animer du regard.
+
+ [Note 791: J. Guiffrey, _ibid._, p. 122, note 2, indique, comme
+ lieu de fabrication, Enghien et, comme date de la commande, 1585,
+ d'après l'_Histoire des seigneurs d'Enghien_ d'un annaliste
+ flamand, P. Collins, né en 1560--un contemporain, bien qu'il ait
+ publié son livre seulement en 1634.]
+
+ [Note 792: Voir les hypothèses de M. Jules Guiffrey, _ibid._, p.
+ 154, qui s'est cependant le plus rapproché de la vérité.
+
+ Je me propose de publier un peu plus tard un travail sur ces
+ tapisseries de Florence, où je pense pouvoir identifier les lieux,
+ les scènes et quelques personnages. On y verra aussi pour quelles
+ raisons ces panneaux se trouvent à Florence. Je me borne
+ aujourd'hui à indiquer ce qui est nécessaire pour l'intelligence
+ et la diversité des goûts de Catherine.]
+
+Ainsi, pour perpétuer la mémoire de ces magnificences, elle les avait
+fait représenter en deux styles, l'un conventionnel et symbolique,
+l'autre rigoureusement conforme à la vérité. Elle était Artémise et elle
+était Catherine, et, sans s'arrêter à une formule d'art, suivait
+indifféremment les traditions réalistes ou les inspirations
+néo-classiques.
+
+En 1580 ou 1581 elle quitta le Louvre et s'installa dans l'hôtel qu'elle
+venait de se faire construire rue Saint-Honoré. Elle voulait avoir sa
+maison à elle, où plus commodément qu'au Louvre, et loin du voisinage
+des favoris, elle passerait les dernières années de sa vie--celles dont
+il nous reste à raconter l'histoire politique--pendant les séjours
+qu'elle faisait à Paris dans l'intervalle de ses voyages et de ses
+villégiatures. Peut-être aussi tenait-elle à faire croire qu'elle
+s'effaçait et laissait enfin le roi régner par lui-même. Mais il n'y
+avait pas loin du Louvre à son palais, et si elle sacrifiait, dans
+l'intérêt de son fils, les apparences du pouvoir, elle espérait bien en
+garder la réalité. Elle y vécut en souveraine, ayant ses dames, ses
+demoiselles, ses maîtres d'hôtel, ses pannetiers, ses échansons, ses
+écuyers d'écurie, ses gens du Conseil, ses secrétaires, ses nains et ses
+naines, bref une Cour[793], où elle maintenait le même cérémonial et la
+même étiquette qu'au Louvre.
+
+ [Note 793: Le fait qu'il y a deux Cours explique en partie
+ l'augmentation de presque tous les «officiers domestiques» de la
+ Reine, depuis la mort de Charles IX et surtout depuis le mariage
+ d'Henri III et l'établissement de la Reine-mère dans son nouveau
+ logis (liste publiée par le Cte Baguenault de Puchesse, _Lettres_,
+ t. X, p. 504 sqq.); dames (d'honneur), 5 en 1575, 8 en
+ 1583;--autres dames, 48 en 1576; 81 en 1583;--filles damoiselles
+ (c'est-à-dire nobles), 15 en 1576, 22 en 1583 et 25 en 1585;--gens
+ du Conseil, 30 en 1576, 58 en 1583;--secrétaires, 22 en 1576, 89
+ en 1583, 108 en 1585, etc.]
+
+Grâce à l'Inventaire[794], qui fut dressé immédiatement après sa mort,
+des collections, des objets d'art et des meubles qu'elle y avait
+accumulés, il est relativement facile d'entrer plus avant dans ses
+habitudes, ses goûts et l'intimité de sa vie. Il y manque tout ce
+qu'elle avait emporté à Blois, où elle était alors, c'est-à-dire son
+linge, ses vêtements, son argenterie, ses bijoux: mais il en reste assez
+pour la revoir en son milieu. Elle s'y était entourée de souvenirs. Au
+premier, dans le grand salon en façade qui occupait toute la longueur de
+l'Hôtel, trente-neuf portraits représentaient les rois, les reines, les
+fils et les filles de France, depuis François Ier, ainsi que les
+souverains apparentés ou alliés à la maison royale. Au bout de cette
+galerie, deux cabinets, complétant cet assemblage familial, montraient,
+celui de droite, Catherine au milieu des Médicis, celui de gauche, sa
+mère, Madeleine, Élisabeth d'Autriche, sa bru, et les deux infantes
+d'Espagne, ses petites-filles.
+
+ [Note 794: L'Inventaire a été publié avec des annotations, qu'on
+ souhaiterait plus nombreuses, par Edm. Bonnaffé, _Inventaire des
+ meubles de Catherine de Médicis en 1589_, Paris, 1874. Pour la
+ description de l'Hôtel, voir p. 7-15 et 150, 151.]
+
+On voit que, comme aux Tuileries, la Reine n'avait pas abandonné à
+l'architecte seul «le département des logis». Il y avait une chambre des
+Miroirs, qui est comme la première ébauche, en raccourci, du salon des
+Glaces de Versailles; un cabinet des Émaux, où étaient «enchassez dans
+le lambris» de «petits tableaux d'émail», parmi lesquels «trente-deux
+portraits, d'environ un pied de haut, de divers princes, seigneurs et
+dames».
+
+Son cabinet de travail était entouré d'armoires, pleines d'objets
+familiers. Elle y avait sa bibliothèque particulière--sa grande
+bibliothèque et les manuscrits étant logés non loin de là, rue de la
+Plâtrière, sous la surveillance de l'abbé de Bellebranche. L'Inventaire
+nomme parmi ces ouvrages de chevet: _Les Abus du Monde_, de Gringore, le
+_Calendrier grégorien_, le _Livre des Sibylles_, une _Généalogie des
+comtes de Boulogne_ et une _Origine et succession des comtes de
+Boulogne_[795], et en signale d'autres sans en donner le titre. Il
+mentionne aussi deux bahuts pleins de livres, que, faute de clef, on ne
+put ouvrir[796]. Il est naturel que Catherine eût sous la main
+l'histoire et le tableau de ses ancêtres maternels pour s'en prévaloir à
+l'occasion. Mais le Livre des Sibylles trahit sa faiblesse pour l'art
+divinatoire. La «Sotie» de Gringore, qui était peut-être un don de
+Marguerite de Navarre ou de Marguerite de France, permet de supposer
+qu'elle a dû s'égayer, du moins en sa jeunesse, des lourdes
+plaisanteries du vieux poète sur la corruption de l'Église romaine. Quel
+malheur pour l'intelligence de sa psychologie que les commissaires
+chargés d'inventorier ne se soient pas donné la peine de cataloguer
+nommément tous les volumes accessibles et qu'ils aient craint ou négligé
+de forcer la serrure des armoires closes!
+
+ [Note 795: Bonnaffé, _Inventaire_, p. 85, nos 242 et 243.]
+
+ [Note 796: On ne voit nulle part indiqué le «_Prince_» de
+ Machiavel, son prétendu livre de chevet.]
+
+Heureusement, ils ont eu le soin de détailler les cartes géographiques
+que la Reine avait en sa possession. Le nombre en est surprenant, même
+pour l'homme d'État que fut cette femme. Il s'en trouve des quatre
+parties du monde alors connues, Europe, Asie, Afrique, Amérique, et des
+pays à qui elle eut particulièrement affaire, l'Angleterre, l'Espagne,
+les Pays-Bas, l'Allemagne. Elle a en double exemplaire la région de
+l'Amérique du Nord, Canada et Terre-Neuve, dont les rivages et les bancs
+sous-marins étaient depuis si longtemps exploités par les pêcheurs
+bretons et basques que la partie de l'Atlantique qui la baigne est, dans
+la «Mappemonde d'Henri II», dénommée Mer de France. Qu'elle ait voulu
+avoir sous les yeux cette Nouvelle France, dont Coligny tenta deux fois
+de reculer la limite au sud aux dépens des Espagnols, rien de plus
+compréhensible. Mais il faut d'autres raisons pour expliquer qu'on
+trouve dans ce recueil la Guinée, les Indes occidentales et orientales,
+l'Éthiopie et «le pays du prêtre Jean». Il est permis de supposer que
+Catherine s'est toujours intéressée aux découvertes géographiques et
+qu'elle rechercha les moyens d'en suivre le progrès. Son éducation
+scientifique, qui la distinguait entre les autres princesses de la
+Renaissance, avait élargi le champ de sa curiosité. Elle avait même des
+cartes des vents. Son astrologie comportait quelque connaissance de la
+cosmographie: c'est le ciel, l'air et la terre qui attiraient également
+cette Reine de science[797].
+
+ [Note 797: Edm. Bonnaffé, _Inventaire des meubles de Catherine de
+ Médicis_, p. 65-66, 77-78 et 83. Ces cartes, la plupart «figurées
+ à la main», sont-elles des copies, et faites par qui?
+ L'imprécision de l'Inventaire ne permet pas de dire si les unes
+ reproduisent les cartes de la mappemonde d'Henri II et les autres
+ celles des cosmographes et géographes du temps, Munster, Mercator,
+ Ortelius, etc. Cf. Jomard, _Les monuments de la géographie ou
+ Recueil d'anciennes cartes européennes et orientales_, Paris, s.
+ d.]
+
+Elle avait des pays connus par les cartes et les livres des souvenirs
+divers: peaux de crocodiles pendues au plafond, caméléon, branches de
+corail, tapis des Flandres, tapis de Turquie, de Perse (chérins), laques
+de Chine: c'était une grande collectionneuse.
+
+On croit à tort que les bibelots sont une manie contemporaine: le
+cabinet de Catherine en est plein. Il y a, bien en vue, sur une
+tablette, douze pièces de cristal de roche, parmi lesquelles trois
+grandes coquilles, ou _gondoles_, sur pieds d'or émaillés, et, dans les
+armoires, des éventails en cuir du Levant, de la soie pour faire des
+turbans, six «poupines» (poupées) en habits de deuil, en vêtements
+noirs, en costumes de demoiselles (nobles), des pots de senteur, des
+masques et des verreries de Venise, des laques de Chine, une quenouille
+«de bois de crotelle?», un damier de bois de rose, un échiquier de nacre
+de perles, quatre petits canons, des jeux de jonchets, de «regnard» et
+de billard, plusieurs écritoires, enfin un nombre si considérable
+d'objets d'art et de curiosité, que l'éditeur de l'Inventaire a renoncé
+à en faire même une énumération sommaire.
+
+Tous les appartements et même les greniers de l'Hôtel étaient remplis de
+meubles de toute sorte, et comme il n'est pas alors d'usage de garnir
+d'étoffe et de rembourrer les bancs et les «chaires», la Reine-mère a
+cinq cents coussins de laine, de velours et de soie pour transformer en
+sièges moelleux les bois les plus durs.
+
+Cent trente-cinq tableaux et trois cent quarante et un portraits
+illustrent les diverses pièces du logis. Catherine peut contempler,
+quelquefois en plusieurs répliques, l'image des siens et d'autres chefs
+de la chrétienté. Elle vit et se meut dans une atmosphère de grandeur.
+
+Pour ses fêtes, ses bâtiments, ses collections et ses dons, elle
+dépensait des sommes immenses. A Bayonne, les tournois, les banquets,
+les joutes sur terre et sur mer coûtèrent si cher qu'il y eut quelques
+murmures. Elle disait pour se justifier «qu'elle vouloit monstrer à
+l'estranger que la France n'estoit si totalement ruynée et pauvre à
+cause des guerres passées qu'il l'estimoit». Souvent aussi elle
+alléguait l'exemple des «empereurs romains», «qui s'estudioient
+d'exhiber des jeux au peuple et luy donner du plaisir» pour l'empêcher
+de mal faire. Mais elle n'avait pas besoin de chercher ses raisons si
+loin.
+
+Tout enfant, elle avait la réputation d'être dépensière et libérale. Ses
+appétits de magnificence s'ajoutant aux charges du gouvernement et des
+guerres civiles, le trésor, à la mort de Charles IX, était vide, et
+toute la matière imposable imposée. Inquiète de la détresse de l'État,
+elle recommanda à Henri III de regarder de très près à ses finances,
+mais Henri III aima mieux suivre son exemple que ses conseils. Elle
+n'était pas meilleure ménagère de ses propres revenus[798]. Elle ne
+savait rien refuser à qui la sollicitait et, par exemple, faisait don
+d'une coupe de bois à un gentilhomme qu'elle ne pouvait gratifier d'un
+secours d'argent. Longtemps l'abbé de Plainpied, son intendant,
+s'efforça de contenir les profusions de cette mère prodigue, mais, lui
+mort, elle cessa de compter. Elle avait près d'elle des nains et des
+naines, comme les autres souverains, mais ce que seule elle faisait, à
+ce qu'il semble, c'était d'entretenir des gouverneurs, des gouvernantes,
+un aumônier pour ces êtres disgraciés, de les marier à grands frais et
+de leur faire des cadeaux, quand ils allaient à confesse.
+
+Elle empruntait à tous les taux l'argent nécessaire à ses fantaisies, à
+son luxe, à ses besoins, et, cette ressource même lui manquant, elle
+engageait d'avance ses revenus, et payait irrégulièrement ou ne payait
+pas les gages des officiers de sa maison et de ses dames. A sa mort elle
+devait huit cent mille écus, environ vingt millions de notre temps, et
+n'avait pas un sol. Elle riait de ses embarras, disant à ses financiers
+«qu'il falloit louer Dieu du tout et trouver de quoy vivre»[799]. C'est
+à peu près le mot qu'on prête à son grand-oncle, Léon X: «_Godiamo il
+papato, poiche Dio ci l'ha dato_» (Jouissons de la papauté, puisque Dieu
+nous l'a donnée).
+
+ [Note 798: Bouchot, p. 147: Le livre de comptes de Cl. de
+ Beaune.--Cf. p. 149 et la cause des dépenses p. 151.]
+
+ [Note 799: L'abbé Chevalier, _Debtes et créanciers de la Royne
+ mère_, Techener, 1862, p. XLIII. En 1588, elle avait dévoré les
+ revenus de 1589 et devait un an de gages à ses serviteurs.]
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+LES DÉBUTS DE LA DYARCHIE
+
+
+Assurément elle a pleuré Charles IX, et, comme elle dit, elle a pensé
+«crever» quand il lui dit adieu, et la pria de l'embrasser une dernière
+fois[800]. Mais le lendemain, elle écrivait au nouveau roi, cet autre
+fils encore plus chéri: «Si je vous venois à perdre, je me feroys
+enterrer avec vous toute en vie». Elle le pressait de revenir
+immédiatement de Pologne: «...Je meurs d'ennuy de vous revoir,... car
+vous sçavez combien je vous aime, et quant je pense que ne bougerez
+jamais plus d'avec nous, cela me fait prendre tout en patience». Elle se
+promettait de cette réunion «joye et contentement sur
+contentement»[801].
+
+ [Note 800: _Lettres_, IV, p. 310, 31 mai 1574.]
+
+ [Note 801: _Ibid._, p. 311-312.]
+
+Elle ne doutait pas qu'Henri III lui laissât même autorité que son
+prédécesseur, mais elle le savait susceptible et pouvait craindre
+quelque jalousie d'orgueil en ce surcroît de grandeur. Aussi que de
+ménagements dans cette première lettre! Elle l'informait qu'en attendant
+sa venue, elle avait, sur les instances du Roi mourant, pris la régence
+et s'excusait presque de n'avoir pas attendu ses ordres. Elle venait
+d'apprendre que Mongomery, l'ancien capitaine des gardes d'Henri II et
+l'un des meilleurs chefs huguenots, avait capitulé dans Domfront (27
+mai) et, veuve impitoyable, elle avait hâte de voir de ses yeux
+supplicier le meurtrier innocent de son mari. Elle n'avouait pas cette
+soif de vengeance. Charles IX lui avait, disait-elle, recommandé
+expressément de faire «bonne joustice des prisonniers qu'il savoit estre
+cause de tout le mal du royaume». C'est à lui aussi qu'elle prêtait de
+meilleures suggestions touchant le duc d'Alençon et le roi de Navarre.
+Il avait connu que «ses frères» (son frère et son beau-frère) «avoient
+regrect en lui» (regrettaient leur conduite à son égard), ce «qui lui
+faisoit penser qu'ils me seroient obeissans et à vous, mais que (mais il
+fallait attendre que) fussiez isy»[802]. Ainsi, sans se mettre en avant,
+elle faisait comprendre à Henri III, un impulsif capable à la fois de
+rancunes tenaces et de brusques générosités, qu'il était sage d'accorder
+le pardon et prudent de le différer. Elle parle des affaires de Pologne
+avec tant de détachement qu'il n'est pas facile de deviner ce qu'elle en
+pense. Tout d'abord elle engage son fils à rentrer au plus vite.
+Peut-être ses sujets d'au delà voudront-ils le «retenir jusques à ce
+qu'ils ayent donné ordre à leur faict». Qu'il ne cède pas et parte. Mais
+c'est risquer de perdre une couronne. Or «cela est beau, pour pauvres
+qu'ils soient (les Polonais), d'estre roy de deux grans royaumes, l'un
+bien riche et l'autre de grande estendue et de noblesse». Mais ne
+serait-il pas possible de quitter et de garder la Pologne, et,
+glisse-t-elle en passant, d'y transférer le duc d'Alençon? «Si vous
+pouviez laisser quelqu'un où vous estes qui peult (peust, pût) conduire,
+et que ce royaume de Pollongne vous demeurast _ou à vostre frère_, je le
+desirerois bien fort, et leur dire que ou vostre frère ou le second
+enfant que vous aurez, (Henri n'était pas encore marié), vous leur
+envoyrez, et en ce pendant qu'ils se gouvernent entre eux, eslisant
+tousjours un François pour assister à tout ce qu'ils feroient et (je)
+croy qu'ils en seroient bien aises, car ils seroient roys eulx-mesmes
+jusqu'à qu'ils esleussent celui que y envoyrez»[803].
+
+ [Note 802: _Ibid._, p. 310.]
+
+ [Note 803: _Lettres_, IV, p. 311.]
+
+Si imaginative qu'elle fût, elle était trop intelligente pour supposer
+que les Polonais resteraient dans l'intérim par égard pour ce roi
+déserteur jusqu'à ce qu'il lui plût de leur expédier un remplaçant de sa
+main. Était-ce une façon de lui insinuer, tout en se disant impatiente
+de son retour, qu'il devrait rester en Pologne au moins le temps
+nécessaire pour organiser une lieutenance générale ou négocier
+l'élection de son frère? Mais il est malheureusement plus probable
+qu'elle n'a pensé qu'au plaisir de le revoir le plus tôt possible, et
+que pour ce plaisir-là elle a sacrifié les intérêts de la France en
+Pologne. Quelle fin pitoyable de son grand et coûteux succès
+diplomatique!
+
+Elle prenait facilement son parti des railleries à prévoir, si son fils
+n'avait pas trop pâti en ce pays lointain. «L'expérience qu'avez acquise
+par vostre voyaige est telle que je m'asseure qu'il n'y eust jamays un
+plus sage roy... et ne me voldrez mal (et vous ne m'en voudrez pas) à
+l'appétit de ceux qui ne sauroient vivre que sur leur fumier[804], car
+j'espère (elle veut dire qu'elle est sûre) que vostre élection et allée
+en Pologne ne vous aura point apporté de mal ni de diminution de honneur
+et grandeur et de réputation»[805]. Et la voilà contente. Son fils a
+voyagé, ceint une couronne, fait l'apprentissage du pouvoir. Qu'il se
+hâte de regagner la France.
+
+ [Note 804: C'est la seconde fois qu'elle emploie ce mot contre
+ ceux qui, comme Tavannes s'étaient déclarés contre l'aventure de
+ Pologne et la politique de magnificence.]
+
+ [Note 805: _Lettres_, IV, p. 312.]
+
+Henri III n'en avait que trop envie. Il s'enfuit de Cracovie (dans la
+nuit du 18 au 19 juin), gagna Vienne, où l'empereur Maximilien II,
+beau-père de Charles IX, l'accueillit bien, et, inquiet des dispositions
+de l'Allemagne protestante, prit son chemin par Venise. Il s'y attarda
+huit jours dans les fêtes que la Seigneurie donna en son honneur et les
+plaisirs qu'il s'offrit.
+
+Les princes italiens, le duc de Ferrare, le duc de Mantoue, le duc de
+Savoie, le cardinal-neveu étaient allés eux-mêmes ou avaient envoyé
+leurs ambassadeurs saluer le nouveau roi de France, ce vainqueur de
+Jarnac et de Moncontour, en qui ils pensaient trouver à l'occasion un
+appui contre l'hégémonie oppressive de l'Espagne: mais il avait bien
+d'autres soucis. Le jour, il courait les boutiques des marchands,
+achetant au joaillier Antonio della Vecchia des bijoux et des pierres
+précieuses et au «parfumiez» du Lys pour 1125 écus de musc; la nuit, il
+allait à des rendez-vous. Sans hâte, il traversa l'Italie du Nord et,
+par la Savoie, se dirigea vers Lyon, où sa mère, accourue au-devant de
+lui, l'attendait. Elle avait emmené le duc d'Alençon et le roi de
+Navarre à qui elle avait fait grâce, à sa demande. Elle se déclarait
+pleinement satisfaite de leur docilité «...Yl m'ont tou deus dist que
+asteure qu'ils ont toute libertés, que c'et lors qui (qu'ils) me veulent
+le plus rendre de sugetion». Et toutefois--qui croira que ce fut par
+affection?--elle les avait pendant tout le voyage gardés avec elle dans
+son «chariot» et fait coucher dans son «logis»[806]. Elle eut le 5
+septembre à Bourgoin le bonheur d'embrasser le nouveau Roi. Elle se
+croyait au bout de ses peines.
+
+Enfin, elle va pouvoir réaliser la grande politique qu'elle rêve. Elle a
+l'auxiliaire qu'elle souhaitait pour suppléer à sa faiblesse, mieux
+qu'un mari, mieux qu'un amant, son fils. Elle sera la tête; il sera le
+bras. A eux deux, ils abattront le parti protestant, ruineront la
+faction des Politiques, feront la royauté aussi forte et aussi obéie
+qu'elle le fut sous François Ier et sous le «roi Louis». Car Louis XI
+est le modèle qu'elle a récemment choisi.
+
+Le premier acte d'Henri III était d'un bien mauvais augure. A Turin,
+bien caressé par sa tante, Marguerite de France, duchesse de Savoie, il
+avait disposé en faveur du duc, comme si c'étaient ses biens propres,
+des dernières possessions françaises du Piémont: Pignerol, Savillan et
+Pérouse, que le traité de Fossano[807], interprétatif de celui du
+Cateau-Cambrésis, avait laissées ou cédées à la France[808]. Il ne
+gardait plus au delà des Alpes que le marquisat de Saluces. C'était sa
+réponse aux princes italiens qui lui avaient porté leurs hommages à
+Venise. Il livrait au Savoyard, ennemi de la veille et allié douteux,
+les clefs des Alpes et les voies d'accès de la France en Italie.
+
+Il fit à sa tante ce cadeau royal de sa pleine autorité, sans consulter
+son Conseil. Les Italiens qui entouraient Catherine de Médicis se
+montrèrent en cette occasion plus soucieux des droits de la Couronne que
+le Roi lui-même. Le chancelier Birague refusa de sceller les lettres de
+cession. Louis de Gonzague, un cadet de la maison de Mantoue, marié à
+l'héritière de Nevers, et qui était gouverneur des pays d'outremonts,
+exigea qu'un acte public, délibéré en Conseil, enregistrât sa
+protestation[809].
+
+ [Note 806: _Lettres de Catherine_, V, p. 73.]
+
+ [Note 807: Voir ci-dessus, ch. V, p. 125-126.]
+
+ [Note 808: Du Mont, _Corps diplomatique_, t. V, I, p. 231.]
+
+ [Note 809: _Lettres_, V, p. 102, n. 2.]
+
+Catherine ne fut pas si brave. Et même il n'est pas sûr qu'elle n'ait
+pas approuvé l'acte du nouveau Roi. Le duc de Nevers l'en accuse
+presque, et l'on ne peut rien conclure de la réponse embarrassée qu'elle
+lui écrivit[810]. Elle aimait beaucoup sa belle-soeur, Marguerite, la
+duchesse de Savoie, elle avait intérêt à ne pas contrecarrer son fils,
+de qui son pouvoir dépendait. En tout cas, elle mit un empressement
+fâcheux à rassurer le duc de Savoie, qui, surpris de tant de générosité,
+craignait que le donateur, après réflexion, ne se dédît. «... N'y a
+personne, lui écrivait-elle le 1er octobre 1574, qui puisse empêcher le
+Roi mon fils de vous tenir promese, come auré peu voir par l'arrivée du
+grant Prior (Henri d'Angoulême, grand Prieur de France) et du segretere
+Sove (Sauve) que (qui) je panse à présant auront satisfayst à votre
+volanté et à celle du Roy.» Elle regrette que Marguerite ne soit plus là
+(elle venait de mourir) pour avoir ce contentement et, affirme-t-elle au
+Duc, «avecques vos mérites,... sa mémoyre (celle de la Duchesse) sera
+tousjour (si) présante à son nepveu (Henri III) qu'ele serviré (servira)
+à vous»[811].
+
+ [Note 810: _Lettres de Catherine_, 16 octobre 1574, t. V, p. 99.]
+
+ [Note 811: _Ibid._, V, p. 92.]
+
+Comme elle était très habile à cacher ses déconvenues et même à se faire
+un mérite d'actes qu'elle blâmait _in petto_, il n'est pas possible
+d'affirmer qu'elle a été complice, mais, d'autre part, avec ses préjugés
+de puissance absolue, elle ne devait pas trouver plus étrange que son
+fils donnât des territoires qu'une pension.
+
+Elle était bien plus préoccupée des complaisances dont elle et lui
+pouvaient pâtir. Dans sa première lettre (31 mai), elle le mettait en
+garde contre l'esprit de coterie auquel il n'était que trop enclin. Avec
+l'aide de sa mère, il avait réussi pendant le règne de son frère à se
+créer dans l'État une situation à part. Même, pour s'assurer contre la
+jalousie de Charles IX, il s'était cherché partout des amis et des
+serviteurs, avouant à sa soeur Marguerite qui si le Roi lui ôtait la
+charge de lieutenant général «pour aller luy-mesme aux armées», ce lui
+«seroit une ruine et desplaisir si grand qu'avant que recevoir une telle
+cheute», il «éliroit plus tost une cruelle mort»[812]. Chef de parti il
+avait été, et, chef de parti, Catherine devait craindre qu'il ne restât,
+avec les fatalités que ce rôle impose, le client de sa clientèle. Elle
+l'engageait à changer de méthode avec une sagesse que l'on admirerait à
+toute sa valeur, si la conseillère n'était en partie cause du mal
+qu'elle condamnait. «... Ne vous laissez aller aux passions de vos
+serviteurs, car vous n'estes plus Monsieur qui faille (qui doive) dire
+je gagneray ceste part, affin d'estre le plus fort. Vous estes le roy,
+et tous fault qu'ils vous fassent le plus fort, car tous fault qu'ils
+vous servent et les fault tous aymer et nul haïr que ceux qui vous
+haïront... Aymez-les (vos serviteurs) et leur faictes du bien, mais que
+leurs partialitez ne soient point les vostres, pour l'honneur de Dieu».
+Elle lui recommandait, le sachant facile aux sollicitations de son
+entourage, d'ajourner jusqu'à son retour en France la distribution des
+grâces et des charges. «... Je vous prie, ne donner rien que vous ne
+soyiez ici, car vous sçaurez ceulx qui vous auront bien servi ou non; je
+les vous nommeray et monstreray à vostre veneue et vous garderay tout ce
+qui vacquera de bénéfices, d'offices.» Ce sera le moyen de se procurer
+quelque argent. «Nous les metterons à la taxe, car il n'y a pas ung escu
+pour fayre ce qui vous est nécessaire pour conserver vostre
+royaume»[813].
+
+ [Note 812: Sa conversation avec Marguerite, _Mémoires_, éd.
+ Guessard, p. 14.]
+
+ [Note 813: _Lettres_, 31 mai 1574, t. IV, p. 311-312.]
+
+Elle insiste sur le devoir pour le Roi de France de faire oublier le duc
+d'Anjou dans une courte instruction qu'elle lui fit porter à Turin par
+Cheverny et qui contenait tout un programme de gouvernement[814].
+
+Il doit «cet monstrer mestre et non plus compagnon ... et non que l'on
+panse: yl é jeune, nous luy feyron paser cet que voldrons», et (il doit)
+«aulter la coteume de rien donner à qui le braveré, au luy voldré fayre
+fayre par fason de conpagnon au d'estre mal content; qu'il rompe cete
+coteume à deux ou troys dé plus aupès (huppés) et hardis. Les aultres
+yl viendront coment yl deveront. Qu'il donne de lui-mesme à ceulx qui le
+serviront bien et ne bougeront de leur charge san qui le viegnet
+ynportuncr pour en avoir» ... «Qu'il provoy aus aytas et non haux omes,
+car cela porte domage à son service, quant, pour récompanser un homme,
+l'on luy donne une charge de quoy il n'est pas digne»[815]. Qu'il
+récompense autrement ou paie avec de l'argent les dévouements sans
+mérite. Il ne faut pas qu'un favori dispose de tout, «car en lieu d'en
+contenter beaucoup pour les aubliger et en avoyr en chaque provinse à
+luy (le Roi), yl (le Roi) ne en n'auroit que une dousayne, laquelle
+dousayne quant yl se voynt si suls et grens yl font teste au Roy, en
+lyeu de reconoystre qu'i les a fayts[816].» Il est nécessaire dans les
+provinces de s'attacher par des charges, offices, bénéfices et dignités
+«les plus grens et les plus capables d'antendement», «coment solouit
+(avaient coutume de) fayre le roy Louys (Louis XI) et depuis le Roy
+(François Ier), son grent-père». Il convient de favoriser aussi les
+évêques, «car yl servet (ils servent) en leur diocèse de tout contenir».
+Qu'il règle sa Cour «et pour la régler qu'i cet (qu'il se) règle le
+premier». Qu'il se lève à «heure certeine» et se fasse apporter
+immédiatement dans sa chambre les dépêches pour les lire et indiquer aux
+secrétaires d'État les réponses à faire. Qu'il ordonne de lui adresser
+directement les placets et les demandes--que les solliciteurs avaient
+pris l'habitude de remettre aux secrétaires d'État--afin que tout le
+monde sache bien qu'il est l'unique dispensateur des grâces «et en cet
+faysant on n'en sauré gré que au Roy et ne suivra-t-on plus que luy».
+Qu'il réforme son Conseil et le réduise à «nombre honeste». Qu'il ôte ce
+Conseil des finances, qu'elle avait introduit elle-même pour se
+décharger, et que, comme au temps de François Ier, tout se décide au
+Conseil privé, où l'on expédiait d'abord les affaires d'État et où après
+on appelait «pour les parties»[817].
+
+ [Note 814: _Ibid._, V. p. 73-75, dont j'ai modernisé ci-dessous,
+ en note, les passages les plus difficiles.]
+
+ [Note 815: _Ibid._, p. 74. Il doit «se montrer maître et non plus
+ compagnon» ... et il ne faut pas «que l'on pense: il est jeune,
+ nous lui ferons passer ce que [nous] voudrons» et il doit «ôter la
+ coutume de rien donner à qui le braverait ou [qui] lui voudrait
+ faire faire par façon de compagnon ou d'être mal content: qu'il
+ rompe cette coutume à deux ou trois des plus huppés (?) et hardis.
+ Les autres, ils viendront [à se conduire] comme ils devront. Qu'il
+ donne de lui-même à ceux qui le serviront bien et ne bougeront de
+ leur charge sans qu'ils le viennent importuner pour en avoir» ...
+ «Qu'il pourvoit aux états et non aux hommes, car cela porte
+ dommage à son service, quand, pour récompenser un homme, l'on lui
+ donne une charge dont il n'est pas digne».]
+
+ [Note 816: Il ne faut pas qu'un favori dispose de tout, «car, au
+ lieu d'en contenter beaucoup [de ses sujets] pour les obliger et
+ avoir [des hommes] à lui en chaque province, le Roi n'en aurait
+ qu'une douzaine, laquelle douzaine, quand ils se voient si seuls
+ et grands, ils tiennent tête au Roi, au lieu de reconnaître qu'il
+ les a faits [ce qu'ils sont]».]
+
+ [Note 817: Par la force des choses, la division du travail
+ s'établissait dans le Conseil du roi. Les séances du Conseil privé
+ partagées entre les affaires d'État, la justice et les finances
+ tendaient à devenir des «sections». Mais les rois quand ils
+ voulaient avoir l'oeil directement à leurs affaires et les suivre
+ jour par jour, recommençaient à les faire délibérer en leur
+ présence dans le Conseil au lieu de les laisser décider à part par
+ un groupe de conseillers. Ainsi François Ier, au retour de sa
+ captivité de Madrid, avait «remis en un» le Conseil privé divisé
+ en trois: guerre et affaires, finances, justice. Ce Conseil unifié
+ tenait deux séances: l'une de préférence le matin, réservée aux
+ finances et affaires d'État (d'où les divers noms qui avaient
+ cours au XVIe siècle de Conseil des affaires, Conseil de la
+ chambre, Conseil étroit, Conseil des affaires du matin), l'autre,
+ avec un personnel plus nombreux, consacrée aux requêtes et parties
+ (Conseil des parties, Conseil privé et des parties). C'est à
+ l'organisation du temps de François Ier, celle qui nous est connue
+ par un règlement de 1543, que se réfère Catherine de Médicis.
+ Quant au Conseil des finances qu'elle avait établi et qu'elle
+ proposait de supprimer, il n'était à l'origine qu'une commission
+ préparatoire, formée de conseillers plus compétents et chargée de
+ préparer les décisions à soumettre au Conseil privé en matière de
+ finances, mais il s'était habitué à tout régler et avait réduit le
+ Conseil privé à n'être plus qu'une chambre d'enregistrement.]
+
+Mais surtout il lui importe de faire ces réformes dès le tout premier
+jour «car si (s'il) ne les fayt de set (ce) fin comensement yl ne les
+fayré jeamès». Mais, dira-t-on, pourquoi, voyant si bien le mal, n'y
+a-t-elle pas remédié plus tôt? «Set (si) je eusse esté, répond-elle,
+coment yl (Henri III) est asteure» c'est-à-dire aussi puissante qu'elle
+le croit être et aussi maîtresse de ses actions, «je l'euse fayst», et
+elle conclut: «Yl peult tout, mes qu'yl (pourvu qu'il) veulle.[818]»
+
+Il y parut tout disposé. Aussitôt arrivé à Lyon, il réduisit le Conseil
+à huit membres: le chancelier (Birague), Messieurs de Morvilliers, de
+Limoges, de Foix, Pibrac, Jean de Monluc, Cheverny, Bellièvre, à qui
+s'adjoindraient les princes, quand il les convoquerait. Il nomma
+Bellièvre surintendant des finances, ce qui était en fait supprimer le
+Conseil préparatoire des finances. Il écouta les dépêches et dicta les
+réponses. Les secrétaires d'État, qui s'étaient arrogé le droit d'ouvrir
+les courriers et d'expédier d'autorité les affaires pressantes, «eurent
+sur la corne» et furent ramenés à leur rôle primitif de rédacteurs des
+ordres du Roi et du Conseil. Aucun don, dit un témoin, ne fut valable si
+le Roi ne signait «de sa main le placet sur lequel il auroit été
+accordé»[819].
+
+ [Note 818: _Lettres de Catherine de Médicis_, t. V, p. 75.]
+
+ [Note 819: _Ibid._, t. V, p. 85, note 1.]
+
+Mais le gouvernement personnel exige une volonté, une application, une
+continuité dans l'effort dont Henri III était incapable. Il se lassa
+vite des délibérations, des signatures, des audiences. Les anciens
+errements reparurent, aggravés par l'action intermittente et les
+caprices du souverain. Contrairement aux conseils de sa mère, il ne fut
+pas tout à tous, familier aux princes et aux gentilshommes, ainsi que
+l'étaient son père et son grand-père. Il se confina dans le cercle de
+quelques compagnons de son âge. Il se dispensa des corvées de la
+représentation, comme s'il lui déplaisait de se montrer à ses sujets; il
+fit mettre une balustrade autour de sa table pour écarter les bavards et
+les importuns et manger dans la quiétude d'un silence respectueux. Des
+seigneurs grands et petits, habitués à voir les rois, à les approcher, à
+leur parler, quittèrent la Cour, indignés de ces «singeries» qui
+sentaient la Sarmatie barbare «_quae barbari moris sunt_»[820].
+
+ [Note 820: _Lettres_, t. V, p. 85, note 1.--Ant. du Verdier,
+ _Prosopographie ou Description des personnes illustres tant
+ chrestiennes que profanes_, Lyon, 1603, t. III, p. 2558-59.]
+
+Il continua, comme l'appréhendait sa mère, à favoriser les gens de son
+intimité. Avant d'être arrivé à Lyon, il déposséda le maréchal de Retz
+de sa charge de premier gentilhomme de la Chambre pour en gratifier
+Villequier. Catherine lui fit représenter combien «tout le monde»
+trouverait «étrange» qu'il chassât les serviteurs de son frère. Elle
+obtint seulement que Retz et Villequier seraient en charge six mois
+chacun. Elle ne put empêcher qu'il promût Bellegarde à la dignité de
+maréchal de France, bien que les quatre titulaires fussent en vie, ni
+qu'il créât pour Ruzé une cinquième charge de secrétaire d'État. Il
+donna à Larchant la charge de capitaine des gardes, dont elle avait
+investi Lanssac, à la mort du titulaire, et il fit Souvré maître de la
+garde-robe. C'étaient ses compagnons de voyage en Pologne et il les en
+récompensait comme d'un sacrifice.
+
+Catherine eut bientôt de plus graves déceptions. La révolte s'étendant,
+elle revenait à son dessein d'abattre le parti protestant. C'était la
+suite cruelle, mais logique de la Saint-Barthélemy. Après ce massacre
+épouvantable, que les coreligionnaires des victimes et même un certain
+nombre de catholiques incriminaient de préméditation et de guet-apens,
+il n'y avait plus d'accord ni de confiance possible. Richelieu, qui
+n'avait pas de représailles à craindre, poursuivit cette politique
+d'écrasement comme le seul moyen d'en finir avec les guerres civiles. Le
+tort de Catherine fut de ne pas comprendre que, pour venir à bout des
+huguenots, il fallait leur ôter l'appui des politiques. Il lui aurait
+probablement suffi, pour ramener Damville, naguère catholique ardent, de
+lui laisser le gouvernement du Languedoc et de mettre en liberté les
+maréchaux de Montmorency et de Cossé. Mais elle avait une si haute idée
+des talents militaires de son fils qu'elle l'estimait capable de vaincre
+la coalition des malcontents. Avant même de l'avoir revu, elle
+l'engageait à se défier de Damville, qui était allé à sa rencontre
+jusqu'à Turin pour se justifier. Qu'il déclarât expressément sa volonté
+de faire la guerre si les rebelles n'acceptaient pas ses conditions,
+dont la première était l'interdiction du culte réformé. Avec les six
+mille Suisses de nouvelle levée et l'armée du prince Dauphin (le fils du
+duc de Montpensier), il comprimerait facilement la révolte du Languedoc.
+Qu'il se gardât bien d'accorder une trêve pendant laquelle ses forces se
+consumeraient sans effet. Elle se flattait même, cette mère aveugle,
+que «vous voyent (voyant) fort, yl (les révoltés) viendront alla reyson
+an (ou) les y fairé venir (ou sinon vous les y ferez venir)... et j'é
+aupinion que avant que en partit (que vous partiez de Lyon) vous métré
+cet royaume au repos et yré au partir de là vous faire coroner le plus
+triomfant roy que fust jeamès»[821].
+
+Henri III, bien stylé par elle, écouta d'une oreille distraite les
+explications de Damville et les conseils de modération du duc et de la
+duchesse de Savoie[822]. Le gouverneur du Languedoc revint à Montpellier
+décidé à ne plus voir le Roi qu'en peinture.
+
+ [Note 821: _Lettres_, V, p. 67-68, août 1574.]
+
+ [Note 822: D'après Giovanni Michiel, ambassadeur de Venise en
+ France en 1575, ce serait la seigneurie de Venise qui aurait
+ engagé le Roi à entrer en France désarmé, en proclamant un pardon
+ général et en libérant les prisonniers (Tommaseo, II, p. 245.)]
+
+Contre la Reine-mère la guerre de plume avait repris plus vive. Dans de
+courtes satires ou de longs pamphlets, politiques et protestants, en
+vers, en prose, en latin, en français, excitaient le sentiment national
+contre cette étrangère, qui gouvernait avec des étrangers. Le Milanais
+Birague est chancelier; Philippe Strozzi, colonel général de
+l'infanterie française; le duc de Nevers, un Gonzague de Mantoue, chef
+d'armée; Albert de Gondi, maréchal de France. Sardini et un Gondi d'une
+autre branche, Jean-Baptiste, afferment les impôts et en lèvent plus
+qu'ils ne doivent; par les mêmes moyens Adjacet épuise nos richesses.
+«Ainsi la Médicis livre le royaume à des gitons d'Ausonie». Elle a de
+tout temps poussé les Français les uns contre les autres, opposant les
+Guise aux Châtillon et triomphant par sa fourberie des uns et des
+autres. Elle emploie contre ceux que la force ne peut réduire la ruse,
+les tribunaux, l'assassinat, le poison. Elle a prémédité la
+Saint-Barthélemy et poussé le peuple au massacre. Elle multiplie
+stratagèmes et artifices pour ruiner le royaume de fond en comble.
+Français, résignez-vous lâchement à être les esclaves de ces mignons
+florentins ou à quitter le pays, votre vieux pays, si vous ne vous
+décidez pas à combattre les armes à la main la fourberie
+florentine[823].
+
+Le plus connu de ces libelles et le plus digne de l'être est le
+_Discours merveilleux de la vie, actions et déportemens de la reyne
+Catherine de Médicis_[824], qui justement la flétrit comme l'auteur de
+la Saint-Barthélemy, mais qui l'accuse par surcroît, comme si ce crime
+n'était pas suffisamment exécrable, d'avoir fait empoisonner ou
+assassiner tous les grands personnages dont la mort, le plus souvent
+naturelle, avait profité à sa fortune. Son gouvernement n'a été
+qu'intrigues, complots, perfidies et calculs abominables. Elle a
+débauché ses fils pour briser leur énergie, affaiblir leur intelligence
+et les dégoûter de l'action, digne fille de tous ces Médicis confits en
+impiétés, en forfaits et en incestes.
+
+ [Note 823: _Mémoires-journaux de l'Estoile, édition pour la
+ première fois complète et entièrement conforme aux manuscrits
+ originaux_, Paris, Jouaust, t. I, 1875, p. 18-19.]
+
+ [Note 824: Texte reproduit dans les _Archives curieuses de
+ l'Histoire de France_, publiées par Cimber et Danjou, 1re série,
+ t. IX, p. 3-113.]
+
+Le _Discours merveilleux_ est plus qu'un pamphlet. C'est le manifeste
+des protestants et des catholiques unis. Il tend à réconcilier contre la
+Reine-mère la noblesse et même le peuple des deux religions. Il ménage
+les Guise, dont la participation à la Saint-Barthélemy est presque, à
+titre de vengeance personnelle, excusée[825]. Il n'en veut qu'à la
+grande criminelle, à l'ennemie du nom français, qui détient les princes
+et qui a jeté les maréchaux en prison. Il faut résolument s'opposer à
+ses desseins «... A cela mesme vostre devoir et honneur vous appelle,
+seigneurs et gentilshommes françois. Ce n'est pas pour contenance que
+vous portez les armes; c'est pour le salut de vos princes, de vostre
+patrie et de vous mesmes. N'endurez donc pas que vos princes soyent
+esclaves, que les principaux officiers de ceste Couronne, pour la seule
+affection que l'on sçait qu'ils portent à la conservation d'icelle,
+soyent en danger de leur vie, que vous mesmes soyez tous les jours
+exposez à la mort pour satisfaire à l'appétit de vengeance d'une femme
+qui se veut venger de vous et par vous tout ensemble.» Les divisions
+religieuses sont sa force. Oublions-les. A défaut d'une même foi, ne
+sommes-nous pas tous «François, enfans légitimes d'une mesme patrie, nés
+en un mesme royaume, sujets d'un mesme Roy»? «Marchons donc tous d'un
+coeur et d'un pas; tous, dis-je, de tous estats et qualitez,
+gentilshommes, bourgeois et païsans et la contraignons de nous rendre
+nos princes et seigneurs en liberté»[826].
+
+La «Vie sainte Katherine», comme on appelait en raccourci le _Discours
+merveilleux_, eut un très grand succès. Les imprimeurs de Lyon, alors
+capitale de la librairie, avaient, pour suffire à la masse des
+commandes, rempli leurs caves d'exemplaires. L'opinion était lasse de
+cette longue tutelle féminine et de sa politique incohérente, des
+violences sans résultat, de la guerre sans fin, des dépenses de Cour, de
+la surcharge des impôts, de la disgrâce des princes, du crédit des
+étrangers et de la misère générale... «Ce livre, dit l'Estoile, fust
+aussi bien receuilli (recueilli, accueilli) des catholiques que des
+huguenots (tant le nom de ceste femme estoit odieux au peuple) et ai ouï
+dire à des catholiques ennemis jurés des huguenots qu'il n'y avoit rien
+dans le livre qui ne fust vrai»[827].
+
+ [Note 825: Un autre pamphlet protestant, daté du douzième jour du
+ sixième mois de la trahison (la Saint Barthélemy), c'est-à-dire du
+ 4 ou 5 février 1573 et qui parut à Edimbourg en 1574, _Le Réveille
+ matin des François et de leurs voisins composé par Eusèbe
+ Philadelphe_, allait encore plus loin et, faisant allusion à la
+ prétention qu'avaient les Guise de descendre de Charlemagne, il
+ leur disait: «Les huguenots ne désireroient rien mieux que de vous
+ voir remis au throsne que Hugues Capet usurpa sur les rois vos
+ predecesseurs, s'assurans bien (comme ce livre porte) que non
+ seulement vous lairriez leurs consciences libres: ains aussy tout
+ exercice de leur religion sain, sauf et libre par toute la
+ France.»]
+
+ [Note 826: _Archives curieuses de l'Histoire de France_, t. IX, p.
+ 111-112.--Cf. la déclaration de Damville pour la justification de
+ la prise d'armes (13 nov. 1574), dans l'_Histoire générale du
+ Languedoc de D. Vaissière_, éd. nouvelle, Toulouse, 1889, t. XII
+ (Preuves), col. 1105-1111.]
+
+ [Note 827: _Mémoires-journaux de Pierre del'Estoile_, éd. Jouaust,
+ t. I, p. 28.]
+
+Il est vrai que Catherine avait poussé dans les hautes charges de l'État
+et de l'Église ses parents et quelques-uns de ses clients. La fortune de
+Pierre Strozzi, qui devint maréchal de France, fut surtout l'oeuvre
+d'Henri II et des affaires d'Italie[828]. Mais elle fit de son fils,
+Philippe, un colonel général de l'infanterie française, de son frère
+Laurent, un évêque et un cardinal; elle prit Robert, son autre frère, le
+banquier de la famille, pour chevalier d'honneur. Elle montra une
+affection presque maternelle à ses filles; elle maria Clarisse en 1558 à
+Honorat de Savoie-Tende, comte de Sommerive, gouverneur de Provence, et
+la dota d'un revenu de cinquante mille livres et de dix mille livres
+comptant en bagues et meubles[829]; elle choisit Alfonsine pour dame
+d'honneur après la mort et en remplacement de la princesse de La
+Roche-sur-Yon, une princesse du sang, et nomma le comte de Fiesque, un
+membre de l'aristocratie génoise, qu'elle lui avait fait épouser,
+général des galères et ambassadeur à Vienne.
+
+ [Note 828: Ch. II, p. 49-51.]
+
+ [Note 829: Lucien Romier, _Les Origines politiques des guerres de
+ religion_, t. I, p. 150, note 2.]
+
+Elle ne tint pas rigueur à ses autres cousins, les Salviati, d'avoir
+pris parti pour le duc de Florence, Côme. L'évêché de Saint-Papoul en
+Languedoc leur fut réservé comme un fief ecclésiastique. Quand Jean, le
+fils de Jacques Salviati et de Lucrèce de Médicis, résigna, il eut pour
+successeur Bernard, déjà grand aumônier, et celui-ci promu au cardinalat
+fut remplacé à son tour à Saint-Papoul par Antoine-Marie Salviati. Un
+autre Salviati est aumônier ordinaire.
+
+Elle s'était toujours louée, depuis son arrivée en France, des soins
+d'une de ses dames, Marie-Catherine de Pierre-Vive, bourgeoise
+lyonnaise, mariée à un petit gentilhomme florentin, Antoine de Gondi,
+notable commerçant à Lyon[830]. Ce fut l'origine de la fortune des
+Gondi. Albert, pour ne citer que les plus marquants, premier gentilhomme
+de la chambre de Charles IX, fut nommé maréchal de France sans avoir
+porté les armes, et sa baronnie de Retz érigée en duché-pairie; Pierre
+fut évêque de Langres, cardinal, évêque de Paris et l'ancêtre d'une
+famille épiscopale, qui, d'oncle à neveu, se continua pendant presque un
+siècle[831].
+
+ [Note 830: Corbinelli, _Histoire généalogique de la maison de
+ Gondi_, Paris, 1705, 2 vol. Antoine de Gondi, père du duc de Retz,
+ t. II, p. 2. Sur le «négoce des Gondi», le généalogiste est muet.
+ Aussi faut-il suppléer à son silence avec quelques indications
+ d'archives du comte Charpin de Feugerolles, _les Florentins à
+ Lyon_, 1894, p. 119, 120 et _passim_.]
+
+ [Note 831: Corbinelli, t. II, p. 25-29 et p. 61.]
+
+Catherine employa comme négociateurs d'autres Florentins, les Gadagne,
+les D'Elbene, qui arrivèrent aussi à Paris par l'étape de Lyon.
+
+On relève dans la liste de ses dames les plus grands noms de Florence,
+une Cavalcanti, une Tornabuoni, une Buonacorsi. Elle avait attaché à sa
+personne les filles de Louis Pic, comte de la Mirandole, ce vieux client
+de la France, et en maria deux à des La Rochefoucauld.
+
+C'est à elle que s'adressaient comme à leur protectrice naturelle tous
+les Italiens, bannis politiques, lettrés, écrivains, jurisconsultes,
+artistes, qui cherchaient en France une situation ou un refuge. Elle les
+secourt, les place, et, solliciteuse infatigable et sans discrétion, les
+recommande à tout le monde.
+
+Elle avait à un haut degré le sens, très italien, des devoirs du patron
+envers sa clientèle.
+
+C'était presque une fatalité de sa situation. Étrangère, sans parti ni
+prestige, écartée du pouvoir pendant le règne de son mari par le crédit
+d'une favorite, puis devenue régente en une crise religieuse, qui
+exaspérait l'esprit de désobéissance et de faction des temps de
+minorité, elle avait été heureuse de trouver parmi ses domestiques, ses
+parents et ses compatriotes des gens de toute confiance, et tout à sa
+dévotion. Qu'elle les ait récompensés largement, il n'y a là rien qui
+doive surprendre. Richelieu voulut, lui, opposer et même substituer ses
+neveux et ses cousins aux Montmorency, aux Guise, aux d'Épernon; il
+maria une de ses nièces à un Condé pour mêler son sang au sang de
+France. Catherine, plus respectueuse de la naissance et du rang, ne
+chercha pas à pourvoir les élus de sa faveur aux dépens de la vieille
+aristocratie française.
+
+En certaines affaires, ses compatriotes étaient indispensables au
+gouvernement. Les guerres civiles, dont elle n'était pas cause, et le
+luxe des fêtes et des bâtiments, dont elle était responsable, coûtaient
+très cher. A la fin du règne de Charles IX, le trésor était vide. Il
+avait fallu pour vivre recourir à tous prêteurs[832], aliéner des biens
+d'Église et le domaine de la Couronne, augmenter les impôts, taxer les
+marchandises à l'entrée et à la sortie, altérer les monnaies. Dans cette
+chasse à l'argent, les Italiens étaient passés maîtres, ayant été les
+premiers et étant restés longtemps les seuls grands banquiers de la
+chrétienté. Ils firent à l'État des avances et empruntèrent en son nom.
+Ils furent ses meilleurs et ses plus redoutables agents en matière
+fiscale. Habitués à se grouper pour l'exploitation d'une affaire, ils
+organisèrent des compagnies par actions ou parts, qui prirent à ferme la
+perception des aides (impôts de consommation) et des traites (droits de
+douanes). Prêteurs, ils traitaient le gouvernement en fils de famille
+prodigue et lui procuraient des fonds à des taux usuraires; publicains,
+ils se faisaient adjuger au forfait le plus avantageux la levée des
+impôts. Ils gagnaient sur le roi, à qui ils vendaient très cher leurs
+services, et sur les contribuables, qu'ils pressuraient sans pitié pour
+en tirer le maximum de rendement.
+
+ [Note 832: Par exemple aux Vénitiens et au grand-duc de Toscane,
+ en leur donnant en gage les joyaux de la Couronne. Aussi M.
+ Germain Bapst a-t-il écrit un excellent chapitre de l'histoire
+ financière des Valois dans son _Histoire des joyaux de la Couronne
+ de France d'après des documents inédits_, Pari», 1889, liv. II:
+ Rôle financier des diamants de la Couronne.]
+
+Partisans et traitants prospéraient au milieu de la misère générale. Des
+Gondi encore[833], et des gens inconnus la veille, les Sardini, les
+Adjacet, les Zamet, amassaient en quelques années des fortunes immenses,
+épousaient des filles de la noblesse et de l'aristocratie,
+s'anoblissaient, faisaient souche de gentilshommes, d'abbés, d'évêques.
+Ces nouveaux riches du temps n'étaient d'ailleurs pas tous Italiens. Les
+Français qui entraient dans ces sociétés ne se montrèrent pas moins
+âpres au gain, mais les huguenots et les politiques avaient intérêt à
+faire croire que ces «sangsues» du peuple, comme les appelait un député
+des États généraux, venaient tous du pays de la Reine-mère. L'opposition
+s'efforçait de donner à ses attaques le caractère d'une protestation
+nationale.
+
+ [Note 833: Sur Jean-Baptiste Gondi, le «compère» de Catherine,
+ banquier à Lyon, puis traitant, voir Corbinelli, t. I, p. CCXLV,
+ qui indique ses dignités de «maître d'hôtel» du roi, etc., mais ne
+ dit rien de ses spéculations.]
+
+Catherine aurait pu répondre que ses prédécesseurs lui avaient légué une
+situation obérée et qu'il n'avait pas dépendu d'elle d'éviter le retour
+des guerres civiles. Elle avait trouvé à la Cour de France beaucoup plus
+d'Italiens qu'elle n'en avait attiré, tous ces fuorusciti que François
+Ier et Henri II tenaient en réserve pour leurs entreprises d'outremonts.
+Il n'était pas plus légitime de reprocher au duc de Nevers d'être un
+Gonzague de Mantoue qu'aux Guise d'être Lorrains et au duc de Nemours,
+Savoyard. Le chancelier Birague était d'une famille milanaise qui
+s'était ruinée pour la cause française. Pierre Strozzi et son fils
+Philippe se firent tuer, l'un sous les murs de Thionville, l'autre,
+comme on le verra, dans la bataille navale des Açores, en combattant
+contre Charles-Quint et Philippe II. C'est une question de savoir si
+l'on doit considérer comme étrangers le duc de Retz et le cardinal
+Pierre de Gondi, fils d'un notable commerçant, propriétaire à Lyon,
+conseiller de ville, et marié à une Lyonnaise de race. Ils avaient été
+élevés en France[834], et ils n'en sortirent que pour des missions
+temporaires. L'éducation, le milieu, l'ascendance maternelle,
+contre-balançaient tout au moins l'origine florentine. Après un
+acclimatement, si l'on peut dire, de deux générations, ils étaient mieux
+que des naturalisés et pouvaient se dire Français naturels. Mais les
+pamphlétaires ne sont pas des historiens.
+
+ [Note 834: Albert de Gondi est né à Florence le 4 novembre 1522,
+ pendant un séjour qu'y firent ses parents; mais depuis 1533 son
+ père et sa mère, et lui probablement, vécurent à la Cour
+ (Corbinelli, t. II, p. 25). Le Cardinal est né à Lyon en 1533
+ (Corbinelli, t. II, p. 61).]
+
+Catherine se moquait des diffamations et des calomnies; elle se flattait
+de forcer les opposants à la pointe de l'épée. De sages conseillers,
+comme Paul de Foix, des hommes de guerre, comme le maréchal de Monluc,
+engageaient le Roi à faire des concessions; mais la Reine-mère fit
+prévaloir le parti des intransigeants. Quatre armées furent formées ou
+renforcées pour agir contre les rebelles du Midi et de l'Ouest.
+
+Henri III prit le commandement de celle qui devait écraser Damville. Il
+n'alla pas plus loin qu'Avignon (23 novembre). Il venait d'apprendre la
+mort de la princesse de Condé, qu'il aimait éperdument et voulait,
+dit-on, épouser, et, désespéré de sa perte, il avait, pendant plus de
+huit jours, versé des larmes et crié sa peine. Puis sa douleur tournant
+en accès de religiosité, il s'affilia aux confréries, si nombreuses en
+terre papale, de pénitents bleus, blancs, noirs. Il suivit avec les
+princes et les courtisans les processions de nuit, la face couverte de
+la cagoule et le cierge à la main. Le cardinal de Lorraine y prit le
+serein dont il mourut (26 décembre). La Reine-mère, cédant elle aussi à
+sa passion, qui était de négocier, fit le jour même de son arrivée à
+Avignon (22 novembre), proposer à Damville une entrevue à Tarascon ou à
+Beaucaire, «luy asseurant en parole de royne et de princesse qu'il peult
+venir en toute seureté». Mais elle avait affaire à un homme très fin,
+qui, devinant ses pensées de derrière la tête, s'excusa d'aller lui
+parler «pour ne mectre en jalousye M. le prince de Condé, nostre
+général, tous nos confédérés et tant de gens de bien unis à nostre
+cause»[835]. Il construisait une citadelle à Montpellier, fortifiait
+Lunel, Nîmes, Beaucaire, et même il convoquait les États généraux de la
+province, sans l'aveu et même contre l'aveu du Roi. Il attaqua
+Saint-Gilles sur le Rhône, et battit la place si furieusement que la
+canonnade s'entendait d'Avignon, à quelques lieues de là. Les députés
+des Églises et des «catholiques paisibles» assemblés à Nîmes scellaient
+leur grand pacte d'union et organisaient le gouvernement des provinces
+du Midi et du Centre. Une République était constituée dans la monarchie
+sous le commandement de Damville et l'autorité suprême de Condé, le seul
+prince du sang libre, avec ses assemblées, ses armées, ses chambres de
+justice, ses douanes, ses finances, ses impôts, sa police et ses
+établissements hospitaliers (10 janvier 1575)[836].
+
+ [Note 835: Lettre de Catherine du 22 novembre et réponse de
+ Damville du 23, dans _Lettres_, t. V, p. 105-106, note.]
+
+ [Note 836: Voir le règlement de l'Union, 10 janvier 1575, dans
+ l'_Histoire générale du Languedoc_, éd. nouvelle, t. XII
+ (Preuves), col. 1114-1138, et les articles promulgués par
+ Damville, _ibid._, col. 1138-1141.]
+
+Henri III, las de faire campagne, approuva l'acte d'Union et autorisa
+les huguenots et les malcontents à lui présenter, après entente avec le
+prince de Condé, le cahier de leurs doléances. C'en était fait du grand
+dessein de Catherine et de ses illusions. Elle avait pu se convaincre
+que son fils n'était pas un Alexandre. Elle avait pris pour amour des
+armes un certain feu de jeunesse, qui avait été vite éteint par les
+plaisirs, et, pour du génie militaire, les victoires dues à l'habileté
+de Tavannes. Elle constatait encore qu'en tous ses actes il ne suivait
+d'autre règle que ses convenances et son humeur. Après avoir épuisé en
+une semaine de pleurs et de plaintes le regret de la princesse de Condé,
+il déclara à sa mère sa résolution d'épouser une jeune princesse de la
+maison de Lorraine, Louise de Vaudemont, petite-cousine des Guise, sans
+fortune ni espérances, dont à son passage à Nancy, en route pour la
+Pologne, il avait distingué la douceur et la beauté. Catherine négociait
+en Suède pour lui trouver une femme bien dotée et apparentée, qui
+l'aiderait peut-être à garder sa couronne de Pologne. Mais Henri faisait
+passer avant tout son inclination. Catherine approuva ce qu'elle
+n'aurait pu empêcher: et, pour cacher sa déconvenue, laissa croire
+qu'elle avait fait ce mariage de sa main. Au moins pouvait-elle se dire
+que cette bru, dont on vantait la bonté, les goûts simples et l'absence
+d'ambition, ne lui disputerait pas le gouvernement de son fils et des
+affaires. Six mois après (27 août 1575), Henri III abandonna au duc de
+Lorraine, chef de la Maison et d'ailleurs mari de sa soeur Claude, ses
+droits de suzeraineté sur le Barrois mouvant. Les impulsions du Roi
+coûtaient cher.
+
+Catherine l'avait aimé par-dessus tous ses enfants et tellement choyé
+qu'il ignorait l'idée d'une contrainte et se regardait comme un être
+d'élection. Il avait, il est vrai, de nature les dons les plus rares.
+Amyot, qui lui avait «montré les premières lettres», le comparait pour
+l'intelligence à François Ier, son grand-père, désireux, comme lui,
+«d'apprendre et entendre toutes choses haultes et grandes,» mais «oultre
+les parties de l'entendement qu'il a telles que l'on les sçauroit
+désirer, il a la patience d'ouyr, de lire et d'escrire, ce que son
+grand-père n'avoit pas»[837].
+
+ [Note 837: Lettre d'Amyot à Pontus de Thyard, du 27 août 1577,
+ dans les _Oeuvres de Pontus de Thyard_, éd. Marty-Laveaux, 1875,
+ introd., p. XXIII.]
+
+Il possédait à fond deux langues: la française et l'italienne. Il était
+né orateur. En 1569, à Plessis-les-Tours, après ses victoires sur les
+huguenots, en présence des principaux chefs de l'armée, «qui estoient la
+fleur des princes et seigneurs de France», raconte sa soeur Marguerite,
+«il fit une harangue au Roy pour luy rendre raison de tout le maniement
+de sa charge depuis qu'il estoit party de la Cour, faicte avec tant
+d'art et d'éloquence et dicte avec tant de grâce, qu'il se feit admirer
+de tous les assistans.... la beauté, qui rend toutes actions agréables,
+florissoit tellement en luy qu'il sembloit qu'elle feit à l'envy avec sa
+bonne fortune laquelle des deux le rendroit plus glorieux».--«Ce qu'en
+ressentoit ma mère, qui l'aimoit uniquement, ne se peut représenter par
+paroles, non plus que le deuil du père d'Iphigénie, et à toute autre
+qu'à elle, de l'âme de laquelle la prudence ne désempara jamais, l'on
+eust aisément congnu le transport qu'une si excessive joye luy
+causoit»[838]. Mais il manquait de virilité. Entre ce dernier Valois et
+ses ascendants ou ses frères, le contraste est saisissant. François Ier
+et Henri II aimaient passionnément les exercices physiques. Charles IX,
+chasseur acharné, soufflait dans un cor à se rompre la poitrine et, pour
+se délasser, battait le fer comme un forgeron. Le duc d'Alençon
+lui-même, petit de taille et grêle de jambes[839], était un homme de
+cheval, adroit à tous les sports. Henri III se ressentait de son
+éducation d'enfant gâté. Lors de sa première campagne, sa mère
+s'inquiétait plus qu'elle ne l'eût fait pour ses autres enfants, et
+contrairement à la rudesse de ce temps, des fatigues de cet
+apprentissage guerrier. Il avait trop vécu parmi les filles d'honneur.
+Un mémoire de Francès de Alava, l'ambassadeur d'Espagne, à Philippe II,
+le représente à vingt ans toujours entouré de femmes: «l'une lui regarde
+la main, l'autre lui caresse les oreilles et de la sorte se passe une
+bonne partie de son temps»[840].
+
+ [Note 838: _Mémoires de Marguerite de Valois_, éd. Guessard, p.
+ 12.]
+
+ [Note 839: Priuli, dans sa relation de 1582, _Relazioni degli
+ ambasciatori veneti al senato_, serie Ia, Francia, t. IV, p. 428.]
+
+ [Note 840: Forneron, _Histoire de Philippe II_, t. II. 1881, p.
+ 297.]
+
+A ce frôlement de tous les jours, sa sensibilité, naturellement très
+vive, s'était encore surexcitée. Il avait pris de ses compagnes le goût
+des frivolités la recherche des parures, l'habitude des caprices, les
+larmes faciles et un besoin irrésistible de médisance. Les débauches où
+tout jeune encore il se plongea, en quête de «voluptés et iritement
+d'apetit extraordinaire», achevèrent de l'amollir. Il était devenu tout
+féminin. A Reims, lors du sacre (13 février), quand l'officiant plaça la
+couronne sur sa tête, il se plaignit qu'elle le blessait. Le jour de son
+mariage avec Louise de Vaudemont, il se leva si tard et passa tant de
+temps à parer l'épousée qu'il fallut dire la messe dans
+l'après-midi[841]. Aussi jaloux de son pouvoir que paresseux à
+l'exercer, il laissa la charge et le souci des affaires à sa mère, et
+n'intervint que par à-coups, rarement pour corriger une erreur de
+direction, mais presque toujours à l'appétit de son entourage ou dans un
+sursaut d'orgueil. En ce régime de dyarchie intermittente, le plus
+homme, c'était la femme.
+
+ [Note 841: L'Estoile, t. I, p. 50.]
+
+Il n'eût été que temps d'agir. Les députés de Damville et des Églises
+protestantes, de retour de Bâle où ils étaient allés se concerter avec
+le prince de Condé, avaient rejoint la Cour à Paris. Admis le 11 avril
+1575 à l'audience royale, ils présentèrent en 91 articles la liste de
+leurs griefs et de leurs voeux. Ils demandaient le libre et complet
+exercice du culte réformé, sans réserves ni restrictions,
+l'établissement des Chambres mi-parties dans les parlements, l'octroi de
+places de sûreté, la mise en liberté des maréchaux prisonniers, la
+punition des massacreurs de la Saint-Barthélemy, la réhabilitation des
+victimes et la réunion des États généraux.
+
+Le Roi fut confondu de tant d'audace. Catherine déclara, dit-on, que
+«quand ils (les huguenots) auroient cinquante mil hommes en campagne,
+avec l'Amiral vivant et tous leurs chefs debout, ils ne sçauroient
+parler plus haut qu'ils font»[842]. Mais la mère et le fils, craignant
+de rompre et honteux de céder, imaginèrent de renvoyer les députés,
+après de longs débats, en leurs provinces pour y faire élargir,
+c'est-à-dire adoucir leurs instructions (commencement de mai).
+
+Pour faire front avec toutes ses forces à l'armée de secours que Condé
+rassemblait en Allemagne, il eût fallu que le Roi fût sûr des provinces
+du Midi. Catherine s'en apercevait un peu tard. Elle eut l'idée
+étrange--mais c'est une de ces naïvetés qui ne sont pas rares chez les
+gens très fins--de faire écrire à Damville par le maréchal de
+Montmorency, enfermé à la Bastille, qu'il lui défendait de poursuivre sa
+délivrance par des moyens criminels. Damville répondit que «tous actes
+faits en prison sont à répudier», qu'il l'écouterait volontiers comme
+son plus humble frère le jour où il serait libre, et qu'en attendant,
+malgré «les inventions et reproches escriptes ou dictes au lieu» où il
+était, il persévérerait «en la juste poursuite» qu'il avait entreprise
+«pour le service de Dieu, de Sa Majesté, bien et repos des subjects» et
+la liberté du chef de sa maison[843].
+
+ [Note 842: _Ibid._, p. 56.]
+
+ [Note 843: De Crue, _Le Parti des politiques_, 1892, p. 257, croit
+ que la lettre du maréchal de Montmorency est supposée.]
+
+Catherine eut une fausse joie. Au mois de mai (1575) Damville tomba
+malade à Montpellier et fut bientôt à l'extrémité. Le bruit même courut
+à Paris en juin qu'il était mort. La Reine-mère, Cheverny, le maréchal
+de Matignon et le chancelier de Birague conseillèrent au Roi, s'il
+fallait en croire l'historien Mathieu, d'achever l'oeuvre de la
+Providence en dépêchant les maréchaux prisonniers. Pour préparer
+l'opinion à l'idée d'une mort naturelle, le médecin du Roi, Miron, alla
+les visiter à la Bastille et publia partout qu'ils étaient mal portants
+et menacés, si l'on n'y prenait garde, d'une «esquinancie» (inflammation
+de la gorge). Ainsi l'on ne s'étonnerait pas de les trouver un matin
+étouffés. Le crime avait habitué Catherine au crime. Damville ne mourut
+pas; les maréchaux furent sauvés. L'assemblée de Montpellier (juillet
+1575) ordonna aux délégués qu'elle renvoyait en Cour porteurs d'un
+cahier de doléances d'exiger avant toute discussion l'exercice libre,
+entier, général et public du culte réformé et la mise en liberté des
+maréchaux prisonniers. C'était un ultimatum de puissance à
+puissance[844].
+
+ [Note 844: _Histoire du Languedoc_, nouvelle édition, t. XII, col.
+ 1143.]
+
+Les divisions de la famille royale encourageaient la révolte. Henri III
+détestait son frère, le duc d'Alençon, un autre Valois-Médicis de belle
+marque, et fourbe par surcroît, qui avait prétendu à la lieutenance
+générale et peut-être comploté, pendant son exil de Pologne, la mort de
+Charles IX survenant, de le déposséder de la couronne. Sur le conseil de
+sa mère, qui savait le danger des dissensions domestiques en un royaume
+divisé, il lui avait pardonné, mais il avait trop de raisons de ne pas
+oublier. Il le soupçonnait justement d'être en rapports avec Damville,
+avec La Noue, avec le prince de Condé, avec tous ses ennemis du dedans
+et du dehors. Il lui en voulait tellement que, dans une maladie dont il
+pensa mourir (juin 1575), il engagea le roi de Navarre, dont la bonne
+humeur et l'exubérance gasconne l'amusaient, à s'emparer, lui mort, du
+pouvoir.
+
+Il était mortellement brouillé aussi avec sa soeur Marguerite, qui avait
+été nourrie avec lui et qui fut pendant sa jeunesse la confidente de ses
+rêves ambitieux. Il l'avait chargée, lorsqu'il s'en allait aux armées,
+de veiller à ses intérêts et d'écarter de la Reine-mère, de qui il
+attendait tout, les influences hostiles. Des causes de leur rupture, on
+ne sait que ce que Marguerite en a dit, et ce n'est peut-être pas toute
+la vérité. Vers 1570, il se serait laissé persuader par son principal
+favori, Louis Berenger, sieur du Gast, «qu'il ne falloit aimer ny fier
+qu'à soi-même; qu'il ne falloit joindre personne à sa fortune, non pas
+mesme ny frère ny soeur, et autres tels beaux préceptes
+machiavélistes»[845]. Comme preuve de cette indépendance de coeur, il
+alla dénoncer à Catherine la passionnette de sa fille avec le duc de
+Guise, et lui représenter combien un pareil mariage serait avantageux à
+ces cadets de Lorraine, ennemis des Valois. Marguerite fut outrée de
+tant d'ingratitude; elle supplia sa mère de croire qu'elle conserverait
+«immortelle» «la souvenance du tort que» son frère lui «faisoit»[846].
+Et elle tint sa parole.
+
+ [Note 845: _Mémoires de Marguerite_, éd. Guessard, p. 17-18.]
+
+ [Note 846: _Ibid._, p. 19-20.]
+
+Quand il partit pour la Pologne il s'efforça, «par tous moyens», dit
+Marguerite, «de remettre nostre premiere amitié en la mesme perfection
+qu'elle avoit esté à nos premiers ans, m'y voulant obliger par serments
+et promesse»[847]. Mais au retour de Blamont, pendant le séjour de la
+Cour à Saint-Germain, Marguerite fut si touchée, comme elle le raconte
+elle-même, des «submissions» et «subjections» et de l'«affection» de son
+autre frère, le duc d'Alençon qu'elle se résolut à «l'aimer et embrasser
+ce qui luy concerneroit»[848]. Aussitôt qu'Henri III fut arrivé à Lyon,
+il se vengea à sa façon. Un jour que sa soeur était sortie en carrosse
+pour se promener, il insinua au roi de Navarre, qui ne s'en émut pas, et
+avertit sa mère, très chatouilleuse en matière d'honneur féminin, que
+Marguerite était allée voir chez lui un amant. Le soir quand l'accusée
+parut, Catherine «commença à jetter feu et dire tout ce qu'une colère
+oultrée et démesurée peut jetter dehors»[849]. Mais la galante reine de
+Navarre était cette fois-là sans reproche, ayant visité l'abbaye des
+Dames de Saint-Pierre où les hommes n'entraient pas.
+
+Quand la Reine-mère sut la vérité, elle tâcha de persuader à sa fille,
+pour disculper son fils, qu'elle avait été trompée par le faux rapport
+d'un valet de chambre, «un mauvais homme», qu'elle chasserait, et, comme
+«elle n'y advançoit rien», le Roy survint, qui s'excusa fort, «disant
+qu'on le luy avoit faict accroire» et faisant à sa soeur toutes les
+«satisfactions et protestations d'amitié qui se pouvoient faire»[850].
+Mais, si elle se sentait obligée, comme soeur et sujette, de recevoir ses
+justifications, elle lui montra que la condescendance n'irait pas plus
+loin. Il aurait voulu la réconcilier avec Le Gast, qu'elle accusait
+d'être son mauvais génie; mais elle reçut le favori «d'un visage
+courroucé» et «le renvoya aveq protestation de luy estre cruelle
+ennemye, comme elle luy a tenu jusqu'à sa mort»[851]. C'était une
+déclaration de guerre. Belle, intelligente, passionnée, Marguerite était
+une ennemie redoutable.
+
+ [Note 847: _Mémoires de Marguerite_, éd. Guessard, p. 37.]
+
+ [Note 848: _Ibid._, p. 38.]
+
+ [Note 849: _Ibid_., p. 47-48.]
+
+ [Note 850: _Ibid._, p. 51.]
+
+Henri III continuait à se conduire en chef de parti; son passé de duc
+d'Anjou pesait sur lui. Comme s'il n'était pas le Roi et qu'il eût des
+injures particulières à venger, il s'entoura d'une troupe de jeunes
+gentilshommes, ardents et braves, dévoués à sa personne. Le duc
+d'Alençon avait lui aussi sa «bande» de fidèles, où Marguerite attira,
+l'ayant débauché de celle du Roi, Bussy d'Amboise, violent entre les
+plus violents, brave par-dessus les plus braves, et la meilleure épée de
+France. Le Gast, pour punir cette désertion et blesser la reine de
+Navarre en ses amours, fit assaillir Bussy, une nuit qu'il sortait du
+Louvre, par «douze bons hommes»--Marguerite dit trois cents--«montez
+tous sur des chevaux d'Espagne qu'ils avoient pris en l'écurie d'un très
+grand (le Roi)». Bussy échappa par miracle à ce guet-apens; mais le
+lendemain «ayant sçeu d'où venoit le coup», comme il commençait «à
+braver, à menasser de fendre nazeaux et qu'il tueroit tout», «il fut
+adverty de bon lyeu qu'il fust sage et fust muet et plus doux,
+aultrement qu'on joueroit à la prime avec lui.... et de bon lyeu fut
+adverty de changer d'air»[852].
+
+Le Roi s'ingéniait à déshonorer sa soeur. Il affecta d'incriminer la
+«particulière amitié» que Marguerite avait pour une de ses «filles»,
+Gilonne Goyon, dite Thorigny, fille du maréchal de Matignon. Il obligea
+le roi de Navarre, sous menace de ne l'aimer plus, à renvoyer de sa
+maison la favorite de sa femme[853].
+
+ [Note 851: Brantôme, t. VIII, p. 62.]
+
+ [Note 852: Brantôme, t. VI, p. 186-188.]
+
+ [Note 853: _Mémoires de Marguerite_, éd. Guessard, p. 61.]
+
+Il traitait le duc d'Alençon en ennemi. Il faisait surveiller ses
+démarches, ses relations, ses plaisirs. Il le laissait insulter par ses
+favoris. Le Gast «avoit bravé Monsieur jusques à estre passé un jour
+devant luy en la rue Sainct-Antoine sans le saluer ni faire semblant de
+le cognoistre». Il avait dit «par plusieurs fois qu'il ne recongnoissoit
+que le Roy et que quand il luy auroit commandé de tuer son propre frère
+il le feroit»[854].
+
+Pour rompre la bonne entente que Marguerite s'efforçait de maintenir
+entre son mari et le duc d'Alençon, il employa, sur le conseil de Le
+Gast, la femme d'un secrétaire d'État, Charlotte de Sauve, une beauté
+capiteuse, dont les deux beaux-frères étaient épris à en perdre la
+raison. Cette autre «Circé» se rendit si désirable à l'un comme à
+l'autre que, pour accaparer l'ensorceleuse, chacun des amants était
+résolu à se défaire de son rival. «La Cour est la plus estrange que
+l'ayez jamais veue, écrivait le roi de Navarre à un ami. Nous sommes
+presque toujours prestz à nous couper la gorge les uns aux aultres. Nous
+portons dagues, jaques de mailles et bien souvent la cuirassine soubz la
+cape.... Le Roy (Henri III) est aussy bien menacé que moy; il m'aime
+beaucoup plus que jamais.... Toute la ligue que sçavez me veult mal à
+mort pour l'amour (par amour) de Monsieur, et ont faict défendre pour la
+troisiesme fois à ma maistresse (Charlotte de Sauve) de parler à moy et
+la tiennent de si court qu'elle n'oseroit m'avoir reguardé. Je n'attends
+que l'heure de donner une petite bataille, car ilz disent qu'ilz me
+tueront et je veulx gagner les devans»[855].
+
+ [Note 854: L'Estoile, t. I, p. 92.]
+
+ [Note 855: _Recueil des Lettres missives de Henri IV_, publié par
+ Berger de Xivrey (Coll. Documents inédits), t. I, p. 81. Berger de
+ Xivrey date à tort cette lettre de janvier 1576, car elle est
+ évidemment antérieure à la fuite du duc d'Alençon, c'est-à-dire au
+ 15 septembre 1575.]
+
+Mais quelque feu en amour que fût le roi de Navarre, et il le resta
+toute sa vie, il n'était pas incapable d'entendre raison. Quelques bons
+serviteurs lui représentèrent «qu'on le menoit à sa ruine en le mettant
+mal» avec son beau-frère et sa femme; il s'aperçut aussi que le Roi,
+après lui avoir montré beaucoup de sympathie, commençait à ne plus faire
+«grand estat» de lui et à le «mespriser». Marguerite semonçait de son
+coté le duc d'Alençon, à qui Le Gast faisait tous les jours quelques
+nouvelles avanies. Tous deux reconnaissant «qu'ils étoient... aussi
+desfavorisez l'un que l'autre; que Le Gast seul gouvernoit le monde...;
+que s'ils demandoient quelque chose, ils estoient refusez avec mespris;
+que si quelqu'un se rendoit leur serviteur, il estoit aussitost ruiné et
+attaqué de mille querelles,... ils se résolurent, voyant que leur
+désunion estoit leur ruine, de se réunir et se retirer de la Cour, pour,
+ayant ensemble leurs serviteurs et amis, demander au Roy une condition
+et un traittement digne de leur qualité»[856].
+
+ [Note 856: _Mémoires de Marguerite_, éd. Guessard p. 62-63.]
+
+Catherine n'était pas tellement aveuglée par sa tendresse pour Henri III
+qu'elle ne vît les progrès menaçants de la désaffection publique. Les
+pamphlétaires continuaient à la viser, mais les coups portaient plus
+haut qu'elle. Ce fils si beau, si cultivé, si séduisant qu'il semblait
+que tous ses sujets dussent, comme sa mère, l'idolâtrer, s'était en un
+an de règne aliéné une grande partie de la noblesse par ses attachements
+exclusifs, la faveur de quelques petits compagnons et la défaveur de
+ceux même des grands qui n'étaient pas en disgrâce ou en prison. Il
+avait réussi à faire oublier les fautes de sa mère.
+
+Il tournait en ridicule des princes du sang qui, comme le duc de
+Montpensier, et son fils le prince Dauphin, avaient été invariablement
+fidèles. Les dames ne lui pardonnaient pas de colporter avec délices
+leurs galanteries. Catherine, qui ne s'alarmait pas longtemps d'avance,
+s'inquiétait des sympathies ou peut-être même de l'aide que les
+malcontents en armes et l'armée de Condé en marche trouveraient dans les
+dissensions de la famille royale. Un jour qu'Henri III lui dénonçait les
+amours de Marguerite et de Bussy, elle avait répliqué vivement que
+c'étaient là propos de gens qui voulaient le mettre mal avec tous les
+siens. Mais d'ordinaire elle ne lui parlait pas si ferme. Elle voyait le
+tort qu'il se faisait sans oser le lui dire, tant il était ombrageux.
+Elle le savait si porté à régler ses faveurs sur ses sentiments qu'elle
+pouvait tout perdre, en perdant son affection. Elle était bien obligée
+aussi de s'avouer qu'il n'était pas uniformément docile. Il supportait
+mal qu'elle lui rappelât les devoirs de sa charge ou qu'elle le
+contrecarrât en ses habitudes ou ses caprices. Alors qu'elle avait rêvé
+d'être l'esprit dirigeant d'un gouvernement viril, elle devait se
+contenter le plus souvent de réparer les fautes de ce collaborateur si
+féminin. Il est vrai qu'elle était plus fertile en expédients que
+capable d'une grande politique. Les circonstances étaient tout à fait
+appropriées à son génie.
+
+Le duc d'Alençon, qui craignait pour sa liberté et peut-être même pour
+sa vie, avait résolu de fuir. Il s'attacha à gagner la confiance de sa
+mère, lui confessant qu'il avait eu plusieurs fois la tentation de
+quitter la Cour, par peur de son frère, mais qu'il se repentait de ce
+méchant dessein et voulait désormais complaire au Roi en toute chose.
+Quand il l'eut bien convaincue de la sincérité de sa conversion, il
+profita d'un relâchement de surveillance pour se glisser hors de Paris
+le soir du 15 septembre 1575. Le lendemain il était à Dreux en sûreté.
+La Reine-mère avait été prévenue de cette fuite, mais son fils l'avait
+si bien enjôlée qu'elle refusa d'y croire. Au moins en vit-elle aussitôt
+toutes les conséquences. Comment le Roi pourrait-il résister à l'armée
+allemande de secours et aux forces des malcontents réunies sous les
+ordres du Duc, la «seconde personne de France». Le soir même elle
+écrivait au duc de Savoie, le mari de sa chère Marguerite morte, son
+«mervilleux regret» d'être encore en vie pour voir «de si malheureuse
+chause»; elle n'était pas plus émue en annonçant la mort de Charles IX.
+«Aystime (J'estime) bien heureuse Madame (Marguerite) hasteure d'estre
+morte que, pleust à Dieu que je fuse avec aylle (elle) pour ne voyr
+poynt ce que ayst sorti du roy Monseigneur (Henri II) et de moi, si
+malheureux coment yl est (un tel malheureux qu'est) mon fils d'Alanson,
+qui s'an est enn alaye[857].» Mais ses désespoirs ne duraient guère et
+ne l'empêchaient pas d'agir. Elle comptait sur le duc de Nevers pour
+arrêter le fugitif, et, à défaut, lui suggérait un moyen de le faire
+enlever. Ce serait assez de cinq ou six hommes sûrs et bien choisis. Ils
+iraient trouver le duc d'Alençon et lui offriraient de recruter en son
+nom des gens de cheval. S'il acceptait, ces prétendus racoleurs
+profiteraient de la commodité des lieux et des temps pour l'emmener.
+Elle était fière de cette belle trouvaille, «n'y ayant pas,
+remarquait-elle, de si habil hommes que l'on ne lé (leur) puise
+apprendre quelque tour qui ne sevet (qu'ils ne savent) pas encore»[858].
+Mais vraiment celui qu'elle proposait était un moyen de comédie. Il en
+fallut chercher un autre à la hâte. Elle apprenait que «beaucoup de
+jeans que je n'euse pansé vont trover cet pouvre malheureux»[859]. Elle
+décida d'y aller elle-même et de traiter avec lui, avant que l'armée
+d'invasion eût passé la frontière. A leur première entrevue à Chambord
+(29-30 septembre), le Duc exigea préalablement la mise en liberté des
+maréchaux prisonniers. Le Roi dut céder (2 octobre 1575).
+
+ [Note 857: _Lettres_, t. V, p. 132.]
+
+ [Note 858: _Ibid._, p. 137, 18 septembre 1575.]
+
+ [Note 859: _Ibid._, p. 136.]
+
+Alors commença la discussion des articles d'un accord. François
+demandait beaucoup. Catherine avait pour instructions d'accorder très
+peu. Henri, à qui elle recommandait de faire des concessions, écoutait
+plus volontiers les ennemis de son frère, qui accusaient la Reine-mère
+de faiblesse, ou qui même insinuaient au Roi qu'elle ne l'aimait pas
+uniquement. Elle se défendait en termes d'amoureuse: «Vous ayste mon
+tout». Elle s'excusait de lui écrire par besoin d'affection tout ce qui
+lui passait en la fantaisie. C'était une précaution pour lui faire
+entendre de bons conseils. Qu'il fît donc des avances à tous ceux qui
+lui pouvaient nuire, et n'objectât pas qu'on ne les gagnerait jamais....
+«Fault s'eyder d'un chacun, et encore que ayès ceste aupinion, leur
+fayre croyre par bonnes paroles et bonne mine le contrère, et [ce] n'é
+plus temps de dire: je ne puis dissimuler; yl sé (il se) fault
+transmeuer»[860]. Le conseil qui revient dans toutes ses lettres, c'est
+de conclure la paix, de hâter la conclusion de la paix. Il doit armer et
+se rendre fort, mais, en se préparant à la guerre, tout faire pour
+l'éviter. Or, il n'armait pas et cependant entravait les négociations.
+Il laissait sa mère plusieurs jours sans réponses. Avec quelque
+impatience, elle lui demandait «cet (si) volés la pays ou non»[861].
+Elle lui signalait le grand nombre de gentilshommes qui se déclaraient
+pour son frère: 1500 l'avaient déjà rejoint et d'autres se disposaient à
+les suivre. La défection de la classe militaire était significative. Au
+Louvre, le soir même de la disparition du Duc, quand le Roi affolé avait
+commandé aux princes et seigneurs présents de monter à cheval et de le
+lui ramener, vif ou mort, plusieurs refusèrent cette «commission»,
+disant qu'ils donneraient leur vie pour lui, «mais d'aller contre
+Monsieur son frère, ils sçavoient bien que le Roy leur en sçauroit un
+jour mauvais gré»[862]. Montpensier n'avait pas essayé de barrer au
+fugitif la route de la Loire. La tiédeur des uns et la prise d'armes des
+autres, qu'on les interprétât comme une marque de respect pour le sang
+de France ou comme la preuve de l'impopularité d'Henri III, c'était, au
+jugement de Catherine, autant de raisons de traiter au plus vite avec le
+chef des mécontents. En tout cas, écrivait-elle (29 octobre 1575) au
+Roi, il fallait prendre un parti et choisir entre la paix et la guerre.
+«Je prie à Dieu qu'il vous fase bien résuldre (résoudre), car c'ét le
+coup de tout»[863] (le coup décisif).
+
+ [Note 860: _Lettres_, t. V, p. 147, 5 octobre.]
+
+ [Note 861: _Ibid._, p. 156, 20 octobre 1575.]
+
+ [Note 862: _Mémoires de Marguerite_, éd. Guessard, p. 65.]
+
+ [Note 863: _Lettres_, t. V, p. 159.]
+
+Elle se crut au bout de ses peines quand elle eut réussi à signer avec
+le Duc à Champigny un armistice de sept mois (21 novembre 1575-24 juin
+1576). «Le duc d'Alençon recevrait pour sa sûreté pendant ce temps
+Angoulême, Niort, Saumur, Bourges et la Charité; Condé aurait Mézières.
+Le libre exercice du culte était accordé aux protestants dans toutes les
+places qu'ils occupaient et dans deux autres villes par gouvernement.
+Les reîtres toucheraient 500 000 livres et ne passeraient pas le Rhin.»
+
+Ce devaient être des préliminaires de paix; mais Ruffec, gouverneur
+d'Angoulême, et La Châtre, gouverneur de Bourges, faisaient difficulté
+de se dessaisir de ces places fortes avant d'avoir obtenu «récompense».
+Les populations des villes se disaient résolues «de s'exposer plustost à
+tous les dangers du monde»[864] que de recevoir des garnisons de
+malcontents et de se laisser désarmer. Cependant Condé et le comte
+palatin, Jean Casimir, avec les auxiliaires qu'ils avaient soudoyés en
+Allemagne et en Suisse, poursuivaient leur route et se rapprochaient de
+la frontière de France sans se soucier de l'accord de Champigny. A la
+Cour, les adversaires de la trêve accusaient, et même très «haut»[865],
+la Reine-mère d'avoir tout accordé au Duc contre la promesse qu'il ne
+pouvait pas tenir, même s'il l'eût voulu, d'arrêter la marche des
+envahisseurs. Elle en voulait surtout à La Châtre d'avoir, en quittant
+Bourges, livré la citadelle aux habitants «pour tout rompre et soubs
+hombre de bon serviteur et fidel, come set (si) je vous euse en cet
+faysant tréi (trahi).» Elle demandait au Roi réparation de cette
+conduite, qui était pour elle un outrage. «Sy vous ne lui fayte santir
+et aubéir, je vous suplie me donner congé que je m'en elle (aille) en
+Auvergne (dans ses domaines patrimoniaux) et je auré dé jeans de bien
+aveques moy pour, quant tous vous auront tréy et désobéi, vous venir
+trouver si bien aconpagnée pour vous fayre haubéyr et chatier lors cet
+(ces) petis faiseurs de menées»[866]. Il fallait qu'elle fût bien en
+colère pour poser la question de confiance, et sur ce ton. Elle se
+défendait verbeusement d'avoir été dupe[867]. Était-ce sa faute si
+Ruffec et La Châtre avaient par leur refus empêché la signature d'une
+paix définitive? N'avait-elle pas sans cesse d'ailleurs recommandé à son
+fils de négocier et d'armer tout à la fois, tandis que ceux qui le
+poussaient à la guerre le voulaient faible comme en temps de paix. «Je
+suis si glorieuse écrivait-elle à Henri III, que je panse vous avoir
+faict un comensement, s'il ne m'eult aysté ynterrompu, du plus grent
+servise que jeamès mère fist [à] enfans»[868]. Elle insistait sur la
+nécessité de traiter à tout prix. «Je vous en suplie et aufrir à
+Casimire pansion et jeuques ha dé téres (jusques à des terres) en cet
+royaume»[869]. Pour le décider à tous les sacrifices, elle lui citait en
+exemple le plus habile de ses prédécesseurs, dont les fautes, qu'il sut
+si bien réparer, prêtaient à comparaison.... «Vous soviegne (vous
+souvienne) du Roy Lui unsième qui donné (donna) tout cet qu'il avoyt au
+duc de Borgogne sur la rivière de Summe; yl fist conestable le conte de
+Saint-Pol qui menoyt l'armaye contre lui...» C'est ainsi qu'il «sortit
+deu mauvès passage au (où) yl estoit entrè par le consel de ceux qui
+volouint (voulaient) mal à son frère et qui avoynt aysté cause qu'il
+n'avoist à son avènement alla corone fayst cas de sa noblesse ni dé
+vieulx serviteur de son père, qui se retirère (se retirèrent, passèrent)
+tous à son frère; car yl ne fesoit cas que de bien peu». Il «feust en la
+même pouine que vous aystes et si (ainsi) donna une batalle; car ceux
+qui estoyent auprès de lui et de son frère ne voleuret au comensement
+qu'i (il) fist la pays (paix) et après la batalle feust constreynt de la
+faire et plus désavantageuse que auparavant. Guardé que ne vous avyegne
+(advienne) de mesme...[870]»
+
+ [Note 864: C'est ce qu'avait écrit M. de Rambouillet à la
+ Reine-mère des gens de Bourges. _Lettres_, t. V, p. 171, note 1.
+ Les gens d'Angoulême refusèrent aussi d'obéir. _Lettres_, t. V, p.
+ 179, note 1.]
+
+ [Note 865: «Trop hault», écrit Catherine à Henri III, «pour n'en
+ respondre (pour que je n'y réponde pas) un mot». _Lettres_, t. V,
+ p. 171, 3 décembre.]
+
+ [Note 866: _Lettres_, V, t. p. 175, entre le 8 et le 11 décembre.]
+
+ [Note 867: _Ibid._, p. 175-178, 11 décembre.]
+
+ [Note 868: _Ibid._, p. 176-177.]
+
+ [Note 869: _Ibid._, p. 177.]
+
+ [Note 870: _Ibid._, p. 177.]
+
+Quand elle revint à Paris (fin janvier 1576), après une absence de
+quatre mois, elle apprit que le duc d'Alençon se plaignait d'une
+tentative d'empoisonnement et en demandait raison au Roi. C'était
+probablement un prétexte pour rompre ses engagements. En effet l'armée
+allemande arrivait et il se disposait à la rejoindre. Elle passa la
+Meuse le 9 février 1576, et, prenant par la Bourgogne, se dirigea vers
+l'Auvergne, où elle s'établit dans la plantureuse Limagne, à portée de
+Damville et du Languedoc. La Cour était en plein désarroi. Le roi de
+Navarre, qui était sorti de Paris sous prétexte de courre un cerf dans
+la forêt de Senlis, s'était dérobé de la compagnie des chasseurs le soir
+du 5 février 1576 et il avait chevauché tout d'une traite jusqu'à
+Vendôme. Libre, il se décida, non sans quelques hésitations, à retourner
+au prêche.
+
+On a dit que Catherine l'avait laissé fuir pour donner un chef de plus
+aux rebelles et augmenter d'autant les causes de zizanie. Mais elle fut
+trompée en ce calcul, si tant est qu'elle l'ait fait. Le roi de Navarre
+se retira dans son royaume, dont il était absent depuis quatre ans, afin
+d'y pourvoir à ses propres affaires. A vingt-deux ans, il s'annonçait
+déjà prudent et avisé. Chef naturel des huguenots, en sa qualité de
+premier prince du sang de la religion, il ne montra point de haine
+contre l'Église qu'il venait de nouveau de quitter. Il eut des
+catholiques à sa Cour, dans ses conseils, dans ses armées et pratiqua
+par raison et par goût la politique d'union religieuse que Damville et
+François d'Alençon avaient adoptée comme un moyen de défense. La Navarre
+fut un autre Languedoc, sous un souverain protestant qui employait tous
+les bons vouloirs pour résister aux intrigues ou aux violences de la
+Cour.
+
+Henri III s'en prit à sa soeur de ce nouveau coup. Il la soupçonnait, non
+sans raison, d'avoir fait assassiner Le Gast par le baron de Vitteaux,
+un des tueurs les plus redoutables du temps, brave duelliste et à
+l'occasion féroce assassin (30 octobre 1575). Il l'accusa d'avoir
+favorisé la fuite de son beau-frère, la tint sous bonne garde et,
+déclare-t-elle, «s'yl n'eust été retenu de la Royne ma mère, sa colère,
+je crois, luy eust fait exécuter contre ma vie quelque cruauté»[871].
+
+Catherine s'efforçait de calmer ces esprits furieux. A Marguerite, qui
+avait d'autres passions que le roi de Navarre, elle expliquait sans rire
+son emprisonnement comme une juste précaution contre le désir naturel
+chez une femme de rejoindre son mari. Elle remontrait au Roi doucement
+que le cas échéant--c'est toujours Marguerite qui parle--«peut estre on
+aurait besoin de se servir de moy; que comme la prudence conseilloit de
+vivre avec ses amys come debvans un jour estre ses ennemys, pour ne leur
+confier rien de trop, qu'aussy l'amitié venant à se rompre, et pouvant
+nuire, elle ordonnoit d'user de ses ennemys come pouvans estre un jour
+amys»[872]. Elle parvint à lui persuader que le duc d'Alençon ne
+consentirait pas à traiter s'il ne laissait pas sa soeur libre. Henri
+alla trouver la prisonnière, et «avec une infinité de belles paroles»
+tâcha de la «rendre satisfaite», la «conviant à son amitié»[873].
+Marguerite accompagna sa mère, qui allait reprendre les négociations à
+Sens. Mais si sa présence contenta le Duc, elle n'adoucit pas les
+exigences des coalisés. Les huguenots obtinrent tout ce qu'ils
+demandaient: le libre exercice du culte dans toutes les villes, sauf à
+Paris, la réhabilitation des victimes de la Saint-Barthélemy, huit
+places de sûreté. Jean Casimir eut promesse de 3 388 549 florins et
+François d'Alençon reçut en accroissement d'apanage la Touraine, le
+Berry et l'Anjou, une véritable principauté qui rapportait 300 000
+livres de revenu. Damville garda le Languedoc (paix d'Étigny, près de
+Sens, 7 mai 1576)[874].
+
+ [Note 871: _Mémoires de Marguerite_, éd. Guessard, p. 67.]
+
+ [Note 872: _Ibid._, p. 67-68.]
+
+ [Note 873: _Mémoires de Marguerite_, Éd. Guessard, p. 74-75.]
+
+ [Note 874: Comte Boulay de la Meurthe, _Histoire des guerres de
+ religion à Loches et en Touraine_, t. I, 1906, p. 133-145.]
+
+Ces clauses étaient si humiliantes pour Henri III, qu'en les signant les
+larmes lui coulaient des yeux. Mais Catherine le jour même s'était
+empressée d'écrire à Damville--singulier confident--sa joie «de veoir
+l'aigreur qui faisoit obstacle à l'unyon et bonne intelligence qui doibt
+estre entre tous les princes, seigneurs et aultres subjects du Roy...
+par ce moien estainte et assoupie»[875]. Oubliait-elle que sa passion
+contre le gouverneur du Languedoc et les Montmorency était la cause
+originelle de l'alliance des politiques avec les huguenots et du succès
+de la prise d'armes? Mais elle avait quelque raison de prétendre qu'elle
+n'était pas responsable des conditions onéreuses de la paix. Et
+maintenant, écrivait-elle au Roi, qu'il se hâtât de faire payer aux
+reîtres les trois cent mille livres promises en acompte, car ces
+étrangers ne partiraient pas sans argent, «affin que si la paix ne vous
+réussit aussi incontinent come a faict la tresve, il vous plaise ne vous
+en prendre pas à moy, car si j'eusse esté creue lors de la tresve, le
+royaulme ne (ni) vous fussiez en l'estat que vous estes»[876]. Henri la
+boudait et ne montrait aucune envie de la revoir; mais elle ne laissait
+pas de travailler à l'exécution du traité. Elle fit donner à Condé
+Saint-Jean-d'Angely à la place de Péronne, que le gouverneur,
+d'Humières, appuyé par la noblesse catholique de Picardie, refusait de
+livrer au prince huguenot. Elle prodigua les assurances d'amitié à
+Damville. Elle proposa une entrevue au roi de Navarre, à qui la ville de
+Bordeaux, bien qu'il fût gouverneur de Guyenne, fermait ses portes. En
+même temps elle dicta pour Henri III un plan de conduite et de
+gouvernement[877]. «C'est comment voz prédécesseurs faisoient.» Pour
+éviter l'apparence d'une critique, elle parlait à peine des fautes
+commises, et encore était-ce pour les excuser ou les nier «.... Les
+malins (les méchants)... ont faict entendre partout que [vous] ne vous
+soucyez de leur conservation, aussi que n'éviez agréable de les veoir.»
+Elle a l'air de croire, bien qu'elle sache le contraire, que ce sont
+«mauvais offices et menteries» pour le faire haïr «et s'establir et
+s'accroistre». Elle reconnaît que «bien souvent les depesches
+nécessaires, au lieu d'estre bientost et diligemment respondues, ne
+l'ont pas esté, mais au contraire ont demouré, quelqueffois ung mois ou
+six semaines, tant que (tellement que) ceux qui estoient envoiez de
+ceulx qui estoient enchargez des provinces par vous, ne pouvant obtenir
+response aucune, s'en sont sans icelles [réponses] retournez». Sans
+doute ils auraient dû considérer «la multitude des affaires et
+négligence de ceulx à qui faisiez les commandemens». Mais «ils pensoient
+estre vrai ce que ces malins disoient». Malgré les ménagements de forme,
+l'exposé de ce qu'Henri aurait dû faire était la condamnation de ce
+qu'il avait fait, de sa mollesse, de sa paresse, de son favoritisme, de
+son mépris pour les contraintes et les obligations de sa charge. Qu'il
+prenne, remontrait Catherine, «une heure certaine» de se lever et fasse
+comme le feu roi son père. «Car quand il prenoit sa chemise et que les
+habillemens entroient, tous les princes, seigneurs, capitaines,
+chevaliers de l'Ordre, gentilz hommes de la Chambre, maistres d'Hostel,
+gentilhomme servants, il parloit à eux et le voioient, ce qui les
+contentoit beaucoup.»
+
+ [Note 875: _Lettres_, t. V, p. 193, 7 mai 1576.]
+
+ [Note 876: _Ibid._, t. V, p. 198, 15 mai 1576. Sur Jean Casimir et
+ son royal débiteur, voir Germain Bapst, _Histoire des joyaux de la
+ Couronne de France_, 1889, p. 137-142.]
+
+ [Note 877: C'est l'Avis qu'Hector de la Ferrière a publié au tome
+ II _des Lettres de Catherine de Médicis_, p. 90-95, et daté du 8
+ septembre 1563, comme une exhortation de Catherine à son fils
+ Charles IX immédiatement après la déclaration de sa
+ majorité.--Grün, _La Vie publique de Montaigne_, p. 183-197 (ch.
+ VI), avait déjà soutenu que les conseils de la Reine-mère étaient
+ adressés à Henri III et non à Charles IX, mais il les plaçait à
+ tort en 1574. A cette date, ils auraient fait double emploi avec
+ le Mémoire qu'elle fit porter à Henri III à Turin (voir ci-dessus,
+ p. 250-251). Voici sur le vrai destinataire les arguments de Grün,
+ auxquels j'en ajouterai quelques autres pour établir que le
+ document est de la fin de 1576. Si Catherine avait écrit à Charles
+ IX, qui fut déclaré majeur dans sa quatorzième année, elle
+ n'aurait pas parlé de la minorité de son prédécesseur, François II
+ ayant, quand il devint roi, quinze ans accomplis. Elle n'aurait
+ pas recommandé à ce roi de quatorze ans de tenir la Cour avec la
+ reine, alors qu'il n'était pas marié et ne le fut que sept ans
+ après. Il est trop spécieux de prétendre que Catherine, se
+ proposant de marier son fils, pouvait parler de la chose comme
+ déjà faite. Mais ce qui serait encore plus étrange, c'est qu'elle
+ conseillât à Charles IX, qui n'avait encore rien fait, étant en
+ tutelle, de changer de méthode. Imagine-t-on Catherine de Médicis
+ reprochant à son fils les actes de sa régence à elle?
+
+ L'Avis suppose un roi majeur qui n'a pas régné aussi sagement
+ qu'il aurait dû et il lui indique un «bon chemin», assurément
+ parce qu'il en a pris un mauvais. Il ne convient pas à un enfant,
+ au nom de qui sa mère avait gouverné et voulait continuer à
+ gouverner. Mais tout paraît clair si on admet, comme on le doit,
+ que Catherine écrivait cette sorte de leçon pour Henri III, après
+ les fautes de ses deux premières années de règne.
+
+ En tête de l'Avis elle rappelle les avertissements qu'elle avait
+ donnés à son fils avant d'aller à Gaillon: il lui restait
+ maintenant à dire ce qu'elle estimait nécessaire pour le faire
+ obéir dans son royaume. Ce n'est pas lors de ce voyage qu'elle a
+ fait vers la fin février 1576 avec le Roi (L'Estoile, t. II, p.
+ 122), et où elle a pu lui parier librement, qu'elle a dicté ce
+ programme de conduite. Elle y fait d'ailleurs allusion à la paix
+ que Dieu a donnée au Roi, c'est-à-dire à la paix d'Étigny (7 mai
+ 1576), dont elle était si heureuse et lui si humilié. Le Mémoire,
+ postérieur à ce traité, soit de quelques semaines ou même de
+ quelques jours, a dû vraisemblablement être rédigé pendant
+ qu'Henri III se tenait loin de sa mère et boudait.]
+
+«Cela fait, s'en alloit à ses affaires (au Conseil des affaires du
+matin) et tous sortoient hormis ceulx qui en estoient et les quatre
+secrétaires [d'État]. Si faisiez de mesme, cela les contenterait fort,
+pour estre chose accoustumée de tous temps aux roys voz père et
+grand-père.» Qu'il donne après une heure ou deux à ouïr les dépêches et
+affaires qui sans sa présence ne peuvent être expédiées. Qu'il ne laisse
+pas passer «les dix heures pour aller à la messe, accompagné comme ses
+père et grand-père de tous les princes et seigneurs «et non, dit-elle,
+come je vous voys aller que n'avez que vos archers». Après le dîner qui
+aura lieu à onze heures au plus tard «donnez audience pour le moings
+deux fois la semaine», ce qui est «une chose qui contente infiniment voz
+subjetz, et après vous retirer (retirez-vous) pour venir chez moy ou
+chez la Royne affin que l'on cognoisse une façon de Court, qui est chose
+qui plaist infiniment aux François, pour l'avoir accoustumé; et ayant
+demeuré demie heure ou une heure en public, vous retirer ou en vostre
+estude ou en privé, où bon vous semblera....»
+
+Mais un roi n'a pas le droit de s'isoler longtemps. Sur les trois heures
+après midi, allez «vous promener à pied ou à cheval, affin de vous
+monstrer et contenter la noblesse et passer vostre temps avec ceste
+dernière à quelque exercice honneste, sinon tous les jours, au moins
+deux ou trois fois la semaine».... «Et après cela souper avec vostre
+famille, et l'après souper deux fois la sepmaine tenir la salle du bal,
+car j'ay ouï dire au roy vostre grand-père qu'il falloit deux choses
+pour vivre en repos avec les François et qu'ils aimassent leur roy: les
+tenir joyeux et occuper à quelque exercice», comme «combattre à cheval
+et à pied, courre la lance». Ainsi faisait aussi Henri II, «car les
+François ont tant accoustumé, s'il n'est guerre, de s'exercer que qui ne
+leur fait faire, ils s'emploient à autres choses plus dangereuses».
+
+Qu'il rétablisse à la Cour «l'honneur et police» qu'elle y avait vus
+autrefois. «Du temps du roi vostre grand-père il n'y eust un homme si
+hardi d'oser dire dans sa Court injure à ung autre, car s'il eust esté
+ouy, il eust esté mené au prévost de l'hostel». Chacun alors faisait son
+office et se tenait à son poste: capitaines des gardes, archers,
+Suisses, prévôt de l'Hôtel. Les capitaines des gardes se promenaient
+dans les salles et par la cour. Les archers auraient empêché «que les
+pages et lacquais ne jouassent et tinssent les brelans qu'ils tiennent
+ordinairement dans le chasteau où vous estes logé avec blasfèmes et
+juremens, chose exécrable».... Le prévôt de l'Hôtel surveillait la
+basse-cour, ainsi que les cabarets et lieux publics autour de la
+résidence royale, et s'il se commettait «des choses mauvaises» punissait
+les délinquants. Le soir, quand la nuit venait, le Grand Maître faisait
+allumer «des flambeaux par toutes les salles et passages et, aux quatre
+coins de la court et degrez, des fallots». «Dès que le roy estoit couché
+on fermoit les portes» des appartements, dont on mettait les clefs
+«soubs le chevet de son lit», et «jamais la porte du chasteau n'estoit
+ouverte que le roy ne fust éveillé». L'accès à la résidence royale était
+rigoureusement hiérarchisé. «Les portiers ne laissoient entrer personne
+dans la court du château, si ce n'estoient les enfans du roi et les
+frères et soeurs, en coche, à cheval et littière; les princes et
+princesses descendoient dessoubz la porte; les autres, hors la porte».
+
+Le service du Roi, au dîner et au souper, se faisait en grand apparat.
+Le gentilhomme tranchant apportait la nef et les couteaux, précédé de
+l'huissier de salle et suivi des officiers pour couvrir. Le maître
+d'hôtel allait avec le panetier quérir la viande, escorté «des enfans
+d'honneur et pages, sans valetailles ny autres que l'escuyer de
+cuisine». Et «cela estoit plus seur et plus honorable». «L'après dîner
+et l'après soupper, quand le Roy demandoit sa collation», c'était un
+gentilhomme servant «qui portoit en la main la couppe et après luy
+venoient les officiers de la panneterie et eschansonnerie». La
+Reine-mère comptait sur la vertu du cérémonial pour ranimer la foi
+monarchique.
+
+Elle rappelait aussi à Henri III l'intérêt qu'il avait à examiner
+lui-même et à expédier rapidement les affaires. Elle lui recommandait de
+recevoir tous ceux de ses sujets qui venaient des provinces pour le
+voir, de s'informer «de leurs charges et, s'yls n'en ont point, du lieu
+d'où ils viennent», afin «qu'ils cognoissent que voulez sçavoir ce qui
+se faict parmi vostre royaume et leur faire bonne chère». Qu'il ne se
+bornât pas à leur «parler une fois», mais, quand il les trouvait en sa
+chambre ou ailleurs, qu'il leur dit «toujours quelque mot».
+
+Il doit employer ses faveurs à maintenir son autorité. Catherine aurait
+désiré infiniment qu'à l'exemple du roi Louis XII, son fils eût une
+liste de ses serviteurs de toute qualité et un rôle des «offices,
+bénéfices et autres choses qu'il pouvoit donner» pour à chaque vacance
+récompenser qui bon lui semblerait (remarquez qu'elle ne dit pas le plus
+digne) et se délivrer de toutes les sollicitations, «importunitez et
+presses de la Court». Il aurait ainsi le mérite de la grâce qu'il
+ferait, l'ayant faite de lui-même, car s'il cédait «aux placets ou
+autres inventions, croiez, disait-elle, que l'on ne tiendra pas le don
+de vous seul».
+
+Il le faudrait pourtant. «Le Roy vostre grand-père... avoit le nom de
+tous ceulx qui estoient de maison dans les provinces et autres qui
+avoient autorité parmy les nobles, et du clergé, des villes et du
+peuple; et pour les contenter et qu'ils tinsent la main à ce que tout
+fust à sa dévotion, et pour estre adverty de tout ce qui se remuoit
+dedans les dictes provinces... il mectoit peine d'en contenter parmy
+toutes les provinces une douzaine ou plus ou moings,... aulx ungs il
+donnoit des compagnies de gens d'armes; aux autres quand il vacquoit
+quelque bénéfice dans le mesme pays, il leur en donnoit, come aussi des
+capitaineries des places de la province et des offices de judicature, à
+chacun selon sa qualité.... Cela les contentoit de telle façon qu'il ne
+s'y remuoit rien, fust au clergé ou au reste de la province, tant de la
+noblesse que des villes et du peuple, qu'il ne le sçeut.» «C'est le
+meilleur remède dont vous pourrez user pour vous faire aisément et
+promptement bien obéir et oster et rompre toutes autres ligues,
+accoinctances et menées.» Qu'il mît aussi «peine» à s'assurer mêmes
+intelligences «en toutes les principales villes»--une puissance dont
+Catherine avait vu grandir l'esprit de faction et la force de résistance
+pendant les troubles--et qu'il y gagnât «trois ou quatre des principaulx
+bourgeois et qui ont le plus de pouvoir en la ville et aultant des
+principaulx marchans qui aient bon crédit parmy leurs concitoiens»; «que
+soubz main, sans que le reste s'en aperçoive ny puisse dire que vous
+rompiez leurs privillèges», il les favorise «tellement par bienfaits ou
+autres moiens.... qu'il ne se fasse ni die rien au corps de ville ny par
+les maisons particulières que n'en soiez adverti», et que les jours
+d'élection ils fassent toujours élire «par leurs amis et pratiques» des
+hommes qui vous soient tout dévoués. S'assurer des clients dans toutes
+les provinces et dans tous les ordres, relever le prestige monarchique,
+et cependant se rendre accessible et familier à la noblesse, régler sa
+Cour et ses Conseils, voir lui-même ses affaires et les expédier
+rapidement, tels étaient les moyens que Catherine recommandait à son
+fils pour restaurer son autorité et regagner l'affection de ses peuples.
+
+Mais Henri III jugeait encore plus urgent de rompre le traité si
+favorable aux huguenots, ou, comme on disait, la paix de Monsieur. Il
+s'y croyait tenu en conscience par le serment fait à son sacre de
+défendre l'Église. Il constatait l'émotion des catholiques: la noblesse
+de Picardie, qui s'était armée contre le prince de Condé, faisait appel
+à tous les princes, seigneurs et prélats du royaume pour «empescher et
+destourner leurs finesses et conspirations (des hérétiques) par une
+sainte et chrétienne union, parfaite intelligence et correspondance de
+tous les fidèles loyaux et bons sujets du Roi». Le duc de Guise
+travaillait la bourgeoisie, comme le signalait déjà la Reine-mère à son
+fils le 25 décembre 1575. «Asteure que les villes cet liguet (se
+liguent) sur le nom d'un grant que vous saurès quelque jours»[878]. Il
+ne devait le connaître que trop.
+
+ [Note 878: _Lettres_, t. V, p. 181.]
+
+Henri de Guise, le seul des chefs catholiques qui eût été heureux dans
+cette malheureuse guerre, avait battu à Dormans (10 octobre 1575)
+l'avant-garde des envahisseurs commandée par Thoré, et, pour surcroît de
+bonheur, il avait été blessé au visage d'un coup d'arquebuse. Cette
+balafre glorieuse le rendait encore plus cher au peuple de Paris, à qui
+il l'était déjà comme fils de François de Guise, blessé lui aussi au
+visage pour la défense du pays et mort victime du fanatisme protestant
+devant Orléans. Aussi pour empêcher que le ressentiment de cette paix
+honteuse n'aboutît à la formation d'un parti catholique hostile à la
+monarchie, Henri III était bien résolu à manquer de parole aux
+protestants. Il entreprit de détacher d'eux le duc d'Alençon, qui de son
+nouvel apanage avait pris le nom de duc d'Anjou, et les politiques, dont
+le concours leur avait été si avantageux. Il reçut «avec tout honneur»
+ce frère détesté et même fit bon visage à son favori Bussy. Il lui
+persuada facilement que son alliance avec les huguenots ne profitait
+qu'aux Guise. La Reine-mère, à son passage à Blois, où Henri III la pria
+de s'arrêter, eut «le contentement d'y voir son fils, le duc d'Anjou, si
+bien réconcilié que j'espère qu'il n'y aura désormais en eux (ses deux
+enfants) qu'une mesme volonté à la conservation de ceste couronne»[879].
+
+ [Note 879: Lettre du 2 novembre 1576, _Lettres_, t. V, p.
+ 223.--_Mémoires de Villeroy_, éd. Buchon, p. 109.]
+
+Les États généraux, dont le traité stipulait la convocation, se
+réunirent à Blois en décembre 1576. Les protestants, découragés par le
+rapprochement des deux frères, s'étaient abstenus, sauf dans deux ou
+trois bailliages, de prendre part aux élections. Henri III comptait sur
+cette assemblée toute catholique pour lui procurer les fonds nécessaires
+à la guerre. Il renvoya Sébastien de l'Aubespine, évêque de Limoges, qui
+avait assisté Catherine dans les négociations d'Étigny. Il se fit
+apporter la liste d'adhésion à la Ligue et «s'y signa le premier comme
+chef»; il déclara en plein Conseil que «ce qu'il avait fait à ce dernier
+Édit de pacification avoit été seulement pour ravoir son frère et
+chasser les reitres et autres forces étrangères hors de ce royaume,...
+mais en intention de remettre laditte religion (catholique) le plus tost
+qu'il pourroit à son entier....» Il poussa les trois ordres à voter le
+rétablissement de l'unité religieuse. C'était signifier à sa mère
+qu'elle devait changer de politique ou renoncer au gouvernement. Elle
+était plus pacifique que jamais, ayant constaté que le Roi était
+incapable de conduire ou même d'organiser la guerre. Elle accusait les
+évêques--tout bas--de lui avoir conseillé «de ne tenir ses promesses»
+aux hérétiques «et rompre tout ce qu'elle avoit promis et contracté pour
+luy»[880]; mais elle se garda bien de lui résister en face. Dans un
+nouvel Avis qu'elle lui adressa (2 janvier 1577)[881], elle louait son
+dessein de rétablir la religion en son royaume et de supprimer une secte
+dont la tolérance est «très desplaisante à Dieu». Mais discrètement elle
+glissait une recommandation pacifique sous la forme d'un souhait; elle
+espérait, disait-elle, que, conformément à la volonté bien connue du
+Roi, cette résolution pourrait s'exécuter sans en venir aux armes. Elle
+lui en indiquait les moyens, s'assurant sur son affection «pour excuser
+ce que j'en pourrois dire de mal à propos»[882].
+
+ [Note 880: _Mémoires de Marguerite_, éd. Guessard, p. 88.]
+
+ [Note 881: _Lettres_, t. V, p. 231-236.]
+
+ [Note 882: _Ibid._, p. 232.]
+
+Il devrait envoyer une ambassade de représentants des trois ordres au
+prince de Condé, au roi de Navarre et à Damville pour leur faire
+connaître son intention et celle des États, et si le roi de Navarre n'y
+entendait point, lui déléguer le duc de Montpensier (Louis de Bourbon)
+«lequel pour estre prince tel qu'il est de sa maison et d'aage, est à
+croire qu'il le respectera et croyra plus que nul autre». Montpensier,
+comme de soi-même, lui parlerait d'un mariage possible entre la
+princesse de Navarre, Catherine de Bourbon, sa soeur, et le duc d'Anjou,
+et lui annoncerait la venue, après les États, de la Reine-mère
+accompagnée de Marguerite, sa femme, qu'il réclamait. Le prince de Condé
+resté seul s'accordera. «Quant au maréchal d'Amville, c'est celuy-là,
+disait-elle, que je crains le plus, d'autant qu'il a plus d'entendement,
+de expérience et de suite». Aussi était-il nécessaire de le gagner à
+tout prix. Mais si ces trois-là, par leur obstination, rendaient la
+guerre inévitable, il faudrait lever trois armées avec les subsides des
+États et l'aliénation des biens du clergé. Le Roi marcherait lui-même en
+Guyenne après avoir fait nettoyer tout le pays devant lui par le duc de
+Montpensier, pour ne trouver rien qui ne lui obéisse. Et «en ce pendant»
+qu'il n'était ni «en paix ny en guerre», il devait renforcer les troupes
+des gouverneurs, assurer la garde des villes, enrôler des reîtres en
+Allemagne et députer aux princes de ce pays pour les détourner d'une
+nouvelle invasion[883].
+
+ [Note 883: _Lettres_, t. V, p. 232.]
+
+Catherine avait pris depuis longtemps ses précautions contre Élisabeth
+d'Angleterre, la protectrice naturelle des huguenots, avec qui ses
+rapports, qui ne furent jamais cordiaux qu'en apparence, étaient depuis
+la Saint-Barthélemy aigres, froids, défiants. Le point faible de la
+puissance britannique, c'était l'Irlande catholique, plusieurs fois
+vaincue, jamais soumise, et, ici ou là, toujours prête à s'armer contre
+ces maîtres étrangers et hérétiques. Catherine pensait qu'une
+insurrection irlandaise serait une bonne riposte à une intervention
+anglaise, mais elle ne pouvait, sans se compromettre, entretenir des
+relations ouvertes avec les mécontents. Elle laissait faire un de ses
+anciens pages, gouverneur de Morlaix, capitaine de Granville, et grand
+ennemi, à ce qu'il semble, des Anglais, ce Troïlus de Mesgouez, qui ne
+s'est pas illustré dans le rôle amoureux que lui prête la légende[884].
+En ces temps de désordre et de faible centralisation, où se déployaient
+et quelquefois se déchaînaient les libres initiatives, La Roche avait
+l'air de battre les mers d'Irlande, armateur ou corsaire, pour son
+propre compte et sous sa responsabilité[885]. On le voit en 1570
+débarquer dans le territoire d'un des chefs de la rébellion latente,
+Desmond; il s'y attarde plusieurs mois, malgré les instances des Anglais
+et sa promesse, et, quand il se décide à partir, il emmène le frère de
+Desmond, Fitz-Maurice, et oublie quelques soldats dans un fort[886]. Il
+recueille en Bretagne les fugitifs et les bannis, il les cache, il les
+aide, il les arme. En juillet 1575, il accompagne à la Cour
+Fitz-Maurice, qui, allant en Espagne solliciter Philippe II, avait été
+contraint, alléguait-on, par la tempête d'aborder en France[887], et
+c'est à lui aussi que s'adresse à quelques jours de là, comme à
+l'intermédiaire naturel, un certain capitaine Thomas Bate, qui se disait
+chargé par le comte Quillegrew (lisez Kildare) d'offrir à la Reine-mère
+les moyens dont disposait ce lord irlandais, prisonnier à la Tour de
+Londres, pour faire de «grands services» au Roi de France en Irlande. Ce
+Thomas Bate, un espion d'Élisabeth, voulait tenter la Reine-mère et
+l'obliger à se découvrir. Catherine, flairant le piège, fit arrêter et
+enfermer au bois de Vincennes cet agent provocateur. Le chargé
+d'affaires anglais, Dale, qu'elle fit venir pour lui expliquer
+l'emprisonnement de ce sujet britannique, saisit cette occasion de se
+plaindre des menées de La Roche et de ses liaisons avec les rebelles
+irlandais. Elle protesta qu'elle ne savait rien de ces intrigues, mais
+elle admit comme possible que La Roche, qui était, disait-elle, au duc
+d'Alençon, l'eût entretenu de quelque projet et qu'il en eût été
+volontiers ouï, «comme les princes font bien souvent, principalement
+ceux qui sont de son âge et mesmement (surtout) quand on leur parle pour
+leur grandeur»[888]. Gentilhomme servant du duc d'Alençon, ami des
+Guise, les chefs du parti catholique, et gouverneur du Roi, La Roche
+était un personnage à plusieurs faces, hardi et ambitieux[889], dont on
+ne savait jamais exactement pour qui il opérait, ni même s'il n'opérait
+pas pour lui-même. Mais Élisabeth savait bien contre qui. C'est,
+disait-elle à l'ambassadeur de France «ung terrible, gallant contre
+elle»[890]. Les titres qu'il porte dans les lettres patentes de mars
+1577, marquis de Coetarmoal, comte de Kermoallec et de la Joyeuse Garde,
+conseiller du Roi en son Conseil privé et chevalier de l'Ordre, sont
+probablement le prix de cette guerre sourde à l'Angleterre, en prévision
+d'une guerre ouverte. Mais l'autorisation qui lui est octroyée par ces
+mêmes lettres patentes de s'établir aux Terres Neuves d'Amérique, pour
+en jouir perpétuellement, lui et ses héritiers, n'est pas une
+récompense. Ce projet de colonisation (mars 1577) coïncide si bien avec
+la reprise de la lutte contre les huguenots qu'il y a de bonnes raisons
+de ne pas le prendre trop au sérieux. Quelque incohérente qu'ait
+toujours été la politique des Valois, il n'est pas vraisemblable qu'ils
+se fussent dessaisis d'une partie des navires bretons au moment où ils
+pouvaient craindre l'entrée en ligne de la marine anglaise. De même que
+Charles IX avait fait en 1571, sous prétexte d'un établissement
+outremer, dresser une flotte, qui était destinée à tenir le roi
+d'Espagne «en cervelle», Henri III accordait à La Roche le droit de
+lever, fréter, équiper tel nombre de gens, navires et vaisseaux qu'il
+avisera, non pas, comme le publiait la déclaration royale, pour aller
+aux Terres Neuves, mais pour prêter aide, le cas échéant, aux rebelles
+d'Irlande, si Élisabeth s'avisait de secourir les rebelles de France.
+Les agents anglais ne s'y trompèrent pas et, comparant l'importance de
+cette entreprise coloniale à l'insuffisance de celui qui en était
+chargé, ils avertirent leur gouvernement (juin 1577) qu'il y avait
+«quelque dessein traître contre l'Irlande»[891]. La guerre ayant fini
+(septembre 1577) avant que la flotte fût prête et qu'Élisabeth eût
+bougé, on nomma La Roche, pour sauver la face ou l'indemniser des
+avances d'argent qu'il avait faites, vice-roi, lieutenant général et
+gouverneur des Terres Neuves à découvrir et à conquérir (janvier 1578).
+Il partit avec un vaisseau de trois cents tonnes environ, mais il fut
+«bien battu par quatre navires anglais», qu'il «pensait piller»[892], et
+probablement regagna le port.
+
+ [Note 884: Voir plus haut, ch. V, p. 208-209.]
+
+ [Note 885: L'histoire des rapports de la France avec les Irlandais
+ pendant le règne d'Élisabeth reste à écrire. Il n'en est fait
+ mention qu'en passant dans les volumes de Froude, _History of
+ England from the fall of Wolsey to the defeat of the Spanish
+ Armada_, t. VI-XIII, 1887.]
+
+ [Note 886: _Mémoires de Walsingham_, fév. 1570, _passim_, p. 34,
+ 36, 49.--_Correspondance de La Mothe-Fénelon_, t. III, p. 444, 23
+ janvier 1571.--Cf. _ibid._, p. 450, et t. IV, p. 485.]
+
+ [Note 887: Élisabeth fit remercier Henri III de n'avoir pas
+ encouragé Fitz-Maurice, _Corresp. de La Mothe-Fénelon_, t. VI, p.
+ 488 (13 juillet 1575).]
+
+ [Note 888: Sur cet épisode, voir la dépêche de Dale à son
+ gouvernement, _Calendar of State paper foreing series, of the
+ reign of Elizabeth_, 1575-1577 (t. XI), p. 101, et celle de
+ Catherine à La Mothe-Fénelon, 29 juillet 1575, _Lettres_, t. V, p.
+ 127-129.]
+
+ [Note 889: Paulet à Walsingham (Juin 1577): «On laisse entendre à
+ la Cour (de France) que La Roche est un impudent drôle (an
+ insolent fellow), qu'il dépend absolument des Guise, qu'un royaume
+ est trop peu pour lui.» _Calendar of State paper_, 1575-1577 (t.
+ XI), p. 594.]
+
+ [Note 890: _Correspondance de la Mothe-Fénelon_, t. VI, p. 468, 13
+ juillet 1575. Élisabeth, qui ne sait pas très bien le français,
+ transporte dans notre langue des mots de la sienne et qui en
+ viennent d'ailleurs, mais qui ont, en cours de route, changé de
+ sens. Gallant, en anglais, signifie vaillant, hardi.]
+
+ [Note 891: _Calendar of State paper foreing series, of the reign
+ of Elizabeth_, 1575-1577 (t. XI), n° 1467, p. 594. Voir l'échange
+ de récriminations entre Paulet ambassadeur d'Angleterre, et Henri
+ III et la Reine-Mère dans _Lettres_, t. V, p. 258, note 1 (20 juin
+ 1577) et plus amplement t. V, p. 268, dépêche de Catherine à
+ Mauvissière du 1er août, à propos des agissements de Fitz-Maurice
+ et de La Roche. La Roche, dit-elle à Paulet, n'était «allé en nul
+ lieu» et lui avait promis de n'entreprendre «aucune chose contre
+ sadicte maistresse» (Élisabeth) et «s'il faisoit au (le)
+ contraire, il ne faudroit (manquerait) d'estre bien chastié».]
+
+ [Note 892: Paulet à la reine Élisabeth, 7 juillet 1578, _Calendar
+ of State papers_, 1578-1579 (t. XIII) no 71, p. 53.]
+
+La Reine-mère avait employé un autre moyen qu'elle pensait aussi
+efficace pour empêcher l'Angleterre de se déclarer en faveur des
+huguenots; elle avait remis en avant le projet de mariage du duc d'Anjou
+avec Élisabeth. Elle travaillait au dedans comme au dehors à préparer au
+Roi une victoire facile. Elle parvint non sans peine à rassurer Damville
+qui, sachant que le Roi lui en voulait mortellement de sa révolte
+passée, demandait des garanties. Les assurances ne coûtaient pas à
+Catherine. Elle lui faisait dire par le duc de Savoie, l'ami du Roi de
+France et l'allié de tous ses ennemis, que s'il se remettait, comme il
+devait, en son devoir, elle consentait, tant elle était sûre du
+contraire, que tout le mal qu'il aurait du Roi, on le lui fasse à
+elle-même et que Dieu lui en envoie autant[893]. Elle sollicitait sa
+femme, Antoinette de La Marck, ardente catholique, de le détacher des
+huguenots. Mais Damville voulait mieux que des paroles. Il obtint que le
+marquisat de Saluces lui fût donné de surcroît s'il réussissait à
+soumettre tout le Languedoc à l'obéissance du Roi. Catherine se porta
+garante de cet accord, affirmant que son fils «aymeroit mieulx mouryr
+que faillir à ses promesses»[894]. C'était rompre à bon marché, la
+cession étant conditionnelle, l'alliance des protestants et des
+politiques (mai 1577).
+
+ [Note 893: Au duc de Savoie, 9 janvier 1577, _Lettres_, t. V. p.
+ 236.]
+
+ [Note 894: A Damville, 27 janvier 1577, _Lettres_, t. V, p.
+ 240.--Cf. la lettre du 16 décembre, p. 228.--Sur la cession de
+ Saluces, voir t. V, p. 240, note.]
+
+Catherine avait justement prévu qu'Henri III se dégoûterait vite de la
+guerre. Il avait donné à son frère le commandement de la principale
+armée et il le lui retira par jalousie après la prise d'assaut de la
+forte place d'Issoire (11 juin). L'argent manqua; les États généraux,
+qui avaient applaudi à son dessein de rétablir l'unité de foi, lui
+avaient refusé les moyens de l'imposer. Mais les huguenots, affaiblis
+par la défection des catholiques unis, acceptèrent la paix de Bergerac
+(7 septembre 1577).
+
+L'Édit de Poitiers, confirmatif de ce traité, restreignait l'exercice du
+culte réformé à une ville par bailliage, outre les villes et bourgs où
+le libre exercice existait avant la dernière prise d'armes. Henri III,
+fier de cette paix--sa paix--qui réparait la honte de la paix de
+Monsieur, oublia les conseils de sa mère et ne pensa plus qu'à ses
+plaisirs.
+
+Après la mort de Du Gast, un favori de grande allure, il avait commencé
+en 1576 à vivre dans l'intimité de dix ou douze jeunes gens beaux et
+bien faits, qu'il trouvait un plaisir équivoque à voir parés, coiffés,
+attifés avec une recherche et des raffinements de femmes. Les Mignons,
+comme on les appelait, Quélus, Maugiron, Saint-Luc, d'Arques,
+Saint-Mesgrin, etc., jaloux d'accaparer la faveur et les faveurs de leur
+maître, excitaient ses rancunes et ses défiances contre son frère. Ils
+assaillirent Bussy, qui les qualifiait crûment de mignons de couchette,
+et le manquèrent. Quelques jours après, aux noces de Saint-Luc (9
+février 1578), ils narguèrent le duc d'Anjou que Catherine, conciliante,
+avait décidé à paraître au bal. Celui-ci, de dépit et de colère, quitta
+la fête et alla raconter à sa mère ce qui venait de se passer, «de quoy
+elle fut très marrie». Il lui dit son intention, qu'elle trouva «très
+bonne», de s'en aller pour quelques jours, à la chasse, «soulager et
+divertir un peu son esprit des brouilleries de la Cour». Mais le Roi,
+inquiet de cette brusque sortie, et appréhendant une fuite, envoya
+réveiller la Reine-mère et pénétra dans la chambre du Duc, suivi du
+sieur de Losses, capitaine des gardes, et de quelques archers écossais.
+Catherine, «craignant qu'en cette précipitation, il (le Roi) fist
+quelque tort à la vie» de son fils, accourut «toute déshabillée...,
+s'accomodant comme elle peust avec son manteau de nuit»[895]. Henri
+fouilla la chambre et le lit, et arracha des mains du suspect, malgré
+ses prières, une lettre où il croyait trouver la preuve d'un complot, et
+qui n'était qu'un poulet de Mme de Sauve. Mais, encore plus irrité de
+cette déception, il sortit, commandant à Losses de garder son frère et
+de ne le laisser parler à personne. Le prisonnier passa la nuit dans une
+mortelle inquiétude. Catherine, qui s'était tue ce soir-là pour ne pas
+exaspérer les passions, envoya le lendemain «quérir tous les vieux du
+Conseil, Monsieur le chancelier, les princes, seigneurs et mareschaulx
+de France», qui tous furent d'avis qu'elle «devoit remonstrer au Roy le
+tort qu'il se faisoit», et tâcher de «r'habiller cela le mieux que l'on
+pourroit». Elle alla trouver Henri III «avec tous ces messieurs» et fit
+agir aussi le duc de Lorraine, son gendre, qui se trouvait à la Cour. Le
+Roi, «ayant les yeux dessillez», consentit à une réconciliation,
+s'excusant de ce qu'il avait faict sur «le zèle qu'il avoit au repos de
+son État». Le Duc se déclara «satisfaict si son frère recognoissoit son
+innocence». Sur cela la Reine-mère «les prit tous deux et les fist
+embrasser»[896].
+
+ [Note 895: _Mémoires de Marguerite_, éd. Guessard, p. 135-137.]
+
+ [Note 896: _Ibid._, p. 143-146.]
+
+Mais cinq jours après, le duc d'Anjou, qu'Henri III tenait consigné dans
+le Louvre, s'enfuit par la fenêtre de l'appartement de la reine de
+Navarre, sa soeeur, et se retira à Angers, capitale de son apanage.
+
+Cette fuite serait-elle, comme en 1575, l'annonce d'une prise d'armes
+générale. Il y avait d'autant plus lieu de le craindre que le nombre des
+malcontents était plus grand. Pour suffire aux dépenses des dernières
+guerres, aux appétits de son entourage et à ses prodigalités, Henri III
+continuait et aggravait les expédients financiers de sa mère. Il
+augmentait les tailles, empruntait de force aux particuliers et aux
+villes, levait sur le clergé des décimes ordinaires et extraordinaires,
+aliénait les biens d'Église et projetait d'établir à la sortie du
+royaume un nouveau droit, la traite foraine domaniale, sur les blés, les
+toiles, les vins et le pastel (plante tinctoriale), au risque de tarir
+ces quatre sources de la richesse française[897]. Il généralisait les
+droits d'importation, revisait, pour les hausser, les anciens tarifs, et
+concentrait la levée des aides, des gabelles et des traites entre les
+mains de quelques Italiens experts à pressurer les contribuables[898].
+
+ [Note 897: Sous le nom d'imposition foraine, domaine forain, rêve
+ et haut passage, étaient levées ensemble trois espèces de droits
+ sur les produits du sol et les marchandises, soit à la sortie du
+ royaume, soit au passage de la ligne des douanes intérieures. En
+ février 1577, Henri III greva les blés, les toiles, les vins et le
+ pastel d'un nouveau droit, la traite foraine domaniale, qui était
+ perçu en outre des précédents, mais seulement à la frontière du
+ royaume.]
+
+ [Note 898: Mariéjol, _Histoire de France de Lavisse_, t. VI, 1, p.
+ 223-233.]
+
+L'assemblée générale de la Ville de Paris, dans ses doléances au Roi de
+1575, avait protesté déjà contre «les grandes daces et impositions
+nouvellement inventées ès fermes desquelles on n'a jamais voullu
+recevoir les naturels François», et elle concluait par ce sérieux
+avertissement: «Comme vous avez la domination sur vostre peuple, aussy
+Dieu est vostre supperieur et dominateur, auquel debvez rendre compte de
+vostre charge. Et sçavez trop mieulx, Sire, que le prince qui lève et
+exige de son peuple plus qu'il ne doibt alliene et perd la volunté de
+ses subjects de laquelle deppend l'obéissance qu'on luy donne»[899]. En
+1578, l'orateur des États de Normandie, Nicolas Clérel, chanoine de
+Notre-Dame de Rouen, représentait au lieutenant général du Roi «les
+povres villageois de Normandie ... maigres, deschirez, langoureux, sans
+chemise en dos ny soulier en pieds, ressemblans mieux hommes tirez de la
+fosse que vivans», et il s'écriait: «Se souviendront point les
+inventeurs des Édits pernicieux à l'Estat du Roy et repos public que
+Dieu qui est par dessus les Roys les peut confondre en abisme comme il
+sait bien, quand il luy plaist, transférer les royaumes et monarchies où
+l'iniquité abonde et la justice est ensevelie, ainsi qu'il menace en
+Osée, chap. 13: _Aufferam_, inquit, _regem in indignatione mea_». Je
+vous ôterai votre roi dans ma colère (Osée. XIII)[900]. Nicolas
+Boucherat, abbé de Cîteaux, porte-parole des États de Bourgogne (mai
+1578), ne craignit pas de rappeler à Henri III que Roboam avait, par
+«une aigre et dure réponse» aux plaintes de ses sujets, perdu
+l'obéissance de dix tribus[901].
+
+ [Note 899: _Remontrances très humbles de la Ville de Paris et des
+ bourgeois et cytoiens d'icelle_. Registres du Bureau de l'Hôtel de
+ Ville de Paris, t. VII, p. 313-317.]
+
+ [Note 900: Ch. Robillard de Beaurepaire, _Cahiers des Etats de
+ Normandie sous le règne de Henri III. Documents relatifs à ces
+ assemblées_, t. I (1574-1581), p. 324 et 326.]
+
+ [Note 901: Weill, _Les Théories sur le pouvoir royal en France
+ pendant les guerres de religion_, 1891, p. 151.]
+
+C'est au nom de ses privilèges que la Bourgogne repoussait
+l'établissement de nouvelles taxes, sans un vote de ses États généraux.
+Les autres provinces alléguaient aussi les droits historiques: la
+Bretagne, les stipulations du contrat de mariage de la reine Anne; la
+Normandie, la charte aux Normands de Louis le Hutin. La grande Ligue de
+1576 était morte de l'étreinte royale, mais la surcharge des impôts
+ravivant ici et là l'esprit particulariste et s'ajoutant à toutes les
+autres causes de mécontentement, des ligues de toutes sortes se
+formaient et s'organisaient en Périgord, en Auvergne, en Dauphiné, en
+Provence, etc.
+
+Au moins Henri III aurait-il dû s'attacher le duc de Guise, si populaire
+à Paris et dans la plupart des grandes villes. Mais il prétendait
+gouverner d'après les préjugés de puissance absolue, comme s'il n'avait
+rien ni personne à ménager. Il traita Guise avec hauteur et laissa voir
+l'intention de lui ôter la grande maîtrise pour en gratifier Quélus. Les
+Mignons, privés du plaisir d'humilier Monsieur, tournèrent «leur
+desbordée outrecuidance» contre ce nouvel ennemi. Mais ils trouvèrent à
+qui parler. Quélus et Maugiron, assistés de Livarot, furent, en un duel
+de trois contre trois, l'un tué, l'autre mortellement blessé par le
+jeune d'Entragues, Ribérac et Schomberg, qui étaient de la bande des
+Lorrains (27 avril 1578). Saint-Mesgrin, autre mignon, qui faisait à la
+duchesse de Guise une cour compromettante, fut, au sortir du Louvre,
+dans la nuit du 21 juillet, assassiné par une troupe que dirigeait,
+dit-on, le frère du duc, Mayenne. Guise avait quitté Paris en mai et le
+bruit courut qu'en prenant congé du Roi il lui avait signifié qu'il
+s'abstiendrait, à l'avenir, de porter les armes contre le duc d'Anjou,
+son frère et l'héritier présomptif de la couronne[902].
+
+ [Note 902: _Négociations diplomatiques de la France avec la
+ Toscane_, t. IV, 1872, p. 169.]
+
+La «paix du Roi» était aussi odieuse à beaucoup de catholiques qu'à la
+plupart des huguenots, ceux-là s'indignant qu'Henri III se fût arrêté en
+plein succès et n'eût pas interdit partout l'exercice public de
+l'hérésie, ceux-ci ne se résignant pas à perdre dans la plus grande
+partie du royaume la liberté de culte que «la paix de Monsieur» leur
+avait octroyée partout. Les politiques, dont le revirement avait décidé
+du succès de la dernière guerre, s'étonnaient de la défaveur de leurs
+chefs. Aussi les «brasseurs» de troubles, qui allaient de parti en parti
+et de province en province, porteurs de plaintes et de projets de
+coalition, trouvaient partout des oreilles complaisantes.
+Qu'adviendrait-il s'ils réussissaient à entraîner le duc d'Anjou, roi en
+expectative?
+
+Catherine se le demandait avec inquiétude. Elle savait par deux
+expériences successives de quel poids serait la détermination du Duc.
+Lui seul était capable de grouper en faisceau compact pour une offensive
+commune les catholiques et les protestants, divisés et même opposés de
+sentiments, de griefs, d'intérêts, et, seul, il pouvait donner à
+l'insurrection un caractère de légitimité. Une prise d'armes qu'il
+désavouerait ou même n'avouerait pas ne serait jamais que partielle,
+sans grande chance de succès ou tout au moins de durée, mais celle dont
+il prendrait le commandement exposait à tous les hasards, par le nombre
+et la force des assaillants, la puissance et la personne royales. Il
+tenait dans ses mains la paix et la guerre.
+
+Catherine était en conséquence décidée à payer au plus haut prix son
+alliance ou sa neutralité. Mais il lui fallait convaincre le Roi de la
+nécessité des sacrifices, et elle y trouvait bien des difficultés. Les
+négociations de 1576 avec Monsieur font date dans son histoire. Les
+critiques contre sa faiblesse ou sa complaisance avaient fait impression
+sur Henri III, jaloux et fier, dont l'orgueil royal avait été
+cruellement éprouvé et qui doutait d'être, comme il l'avait cru
+jusqu'alors, l'enfant «uniquement chéri». Dans la séance d'ouverture des
+États généraux de Blois, tout en donnant «des louanges immortelles» à la
+«vigilance, magnanimité» et «prudence» de sa mère, il avait parlé des
+tourmentes de sa «minorité», quoiqu'il eût à son avènement vingt-deux
+ans, en homme décidé à prendre lui-même à l'avenir le «gouvernail»[903].
+«Il y a bien douze ans, disait en 1588 Catherine, que mon fils n'écoute
+plus mes conseils...»[904]. Elle exagérait assurément. Son fils
+continuait à l'aimer et l'estimait plus capable que personne de conduire
+les grandes affaires. Il revenait à elle en toutes ses difficultés comme
+à une mère très tendre et au serviteur le plus sûr. Par habitude de
+paresse ou quand il était malade, il lui abandonnait même toute la
+charge du gouvernement, mais il l'y contrecarrait souvent et lui faisait
+sentir toujours que c'était par délégation. Désormais, elle fut obligée
+de rendre compte de ses actes, d'expliquer sa politique ou de ruser et
+biaiser. Son règne était bien fini; elle tombait au rang de principal
+ministre.
+
+ [Note 903: [Lalourcé et Duval], _Recueil de pièces authentiques_,
+ t. II, p. 45.]
+
+ [Note 904: C'est l'aveu qu'elle faisait en gémissant à un capucin
+ qui s'étonnait qu'elle eût permis le meurtre des Guise. Cette
+ pièce intéressante a été publiée par Charles Valois, _Histoire de
+ la Ligue. Oeuvre inédite d'un contemporain_, Soc. Hist. France, I,
+ 1914, app., p. 300.]
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+CAMPAGNE DE PACIFICATION A L'INTÉRIEUR
+
+
+Catherine avait couru après le duc d'Anjou, fugitif, «de peur qu'il fist
+encore le fou». Elle le trouva «resoleu hà (à) ne rien fayre, à cet
+qu'il m'a dist, qui puise desplayre au Roy son frère et alterer le repos
+de cet royaume», mais il refusa de revenir à la Cour. Elle souhaitait,
+sans trop y croire, qu'il se tînt tranquille «pour leser paser ten
+(tant) de fiers (italien feri, sauvages) humeurs qui sont aujourd'hui en
+cet royaume». Mais cette fois il disait vrai. Il ne pensait pas à
+troubler, comme elle put s'en convaincre quand elle retourna le voir en
+mai à Bourgueil et lui demanda[905]: «si l'on [ne] l'avoit pas recherché
+pour le faict des ligues et du bien publicq». «Il m'a, écrivait-elle à
+Henri III, franchement respondu que ouy et que l'on luy en avoit
+présenté des requestes, mais qu'il avoit renvoyé ceulx qui luy en
+avoient parlé et fait parler et qu'il ne luy adviendroit jamays, comme
+il leur avoit faist clairement entendre et congnoistre, de faire aulcune
+chose au préjudice de vostre service et de ce royaume, s'estant estendu
+sur cela et m'en a parlé, ce me semble fort franchement, se laissant
+entendre avoir bien congneu qu'il y a quelque chose de messieurs de
+Guyse meslé en ceci, et m'a dit que quasy tous les gouverneurs et
+lieutenans generaulx des provinces estoient mal contens et qu'ilz
+estoient [tous] ou la pluspart d'intelligence en cecy et qu'il estoit
+d'advis que leur fissiez quelque bonne démonstration pour les asseurer
+et maintenir en la bonne affection qu'ils vous doibvent»[906].
+
+Le plaisir que causaient à la Reine-mère ces déclarations de fidélité
+n'était pas sans mélange. Ce «moricau», qui tout petit était et n'avait
+cessé d'être «guerre et tempeste en son cerveau»[907], avait repris pour
+son compte le projet de Coligny sur les Pays-Bas. Il invoquait les mêmes
+raisons: l'ancienne suzeraineté de la France sur les Flandres[908], la
+prétention de l'Espagne à la «monarchie» du monde, le devoir de protéger
+les opprimés, la nécessité de divertir contre l'étranger les forces qui
+déchiraient l'État. Mais son principal mobile, c'était l'ambition de
+jouer un rôle. Il allait courir d'aventure en aventure pour échapper à
+sa condition de sujet.
+
+ [Note 905: Catherine à la duchesse de Nemours, Paris, 20 mars
+ 1578, _Lettres_, t. VI, p. 9-10.]
+
+ [Note 906: _Lettres_, VI, p. 20, 7 mai 1578.]
+
+ [Note 907: Catherine au duc de Guise, 9 févr. 1563, _Lettres_, t.
+ I, p. 618.]
+
+ [Note 908: Droits de suzeraineté que François Ier avait abandonnés
+ à Charles-Quint, héritier de la maison de Bourgogne, par les
+ traités de Madrid (14 janv. 1526) et de Cambrai (5 août 1529).]
+
+Le duc d'Albe n'avait pas réussi à exterminer les rebelles des Pays-Bas
+ni son successeur, don Luis de Requesens, à les regagner par des
+concessions. En mars 1576, après la mort de ce dernier, les troupes
+espagnoles, que Philippe II laissait sans solde, pillèrent avec fureur
+les campagnes et les villes. Les provinces du Sud, catholiques et qui
+jusque-là étaient restées fidèles, s'unirent contre cette soldatesque
+aux provinces du Nord, en majorité calvinistes, dont le prince d'Orange,
+Guillaume de Nassau, avait organisé et dirigeait la révolte. Les États
+généraux, chargés de la défense commune, cherchèrent assistance en
+Angleterre, en France et même auprès des Habsbourg d'Autriche. Après la
+paix de Monsieur, Henri III n'avait «rien eu à la teste» qu'une revanche
+sur les huguenots. Il «méprisa» les sollicitations des communautés et
+seigneurs des Pays-Bas, dont Mondoucet, ancien résident de France à
+Bruxelles, était venu l'entretenir. Mais le duc d'Anjou, «qui du vray
+naturel de Pyrrus n'aymoit qu'à entreprendre choses grandes et
+hasardeuses»[909], envoya sa soeur, la reine de Navarre, s'enquérir, sous
+prétexte d'une cure à Spa, des dispositions de l'aristocratie (mai
+1577). A Cambrai, à Valenciennes, à Mons, où elle s'arrêta, Marguerite
+entendit des plaintes contre la domination espagnole et gagna quelques
+grands seigneurs à la cause de son frère. Aussitôt qu'il se fut enfui du
+Louvre (février 1578), le Duc, apprenant que les troupes des États
+généraux avaient été battues à Gembloux (30 janvier) par le nouveau
+gouverneur général, Don Juan d'Autriche, offrit ses services aux vaincus
+en des termes qui n'admettaient pas de refus. Les États, qui venaient de
+traiter le 7 janvier avec Élisabeth d'Angleterre, étaient très
+embarrassés de ce nouveau protecteur. Ils se résignèrent pourtant «à
+requérir, comme ils disent, le secours que le ducq d'Alenchon (Anjou)
+nous prétend faire», «afin qu'il ne nous soit contraire, voires qu'il
+nous assiste», mais sans vouloir lui livrer aucune «ville ou
+place»[910]. Le Duc commença des levées. Le prince de Condé, beaucoup
+d'autres huguenots, par esprit de prosélytisme, et même des catholiques
+lui promirent leur concours. Son grand favori, Bussy d'Amboise, était de
+feu pour cette conquête. Marguerite travaillait à rapprocher son mari et
+son frère bien-aimé[911].
+
+ [Note 909: _Mémoires de Marguerite_, éd. Guessard, p. 85.]
+
+ [Note 910: Kervyn de Lettenhove, _Les Huguenots et les Gueux_, t.
+ V, 1885, p. 43.--Groen van Prinsterer, _Archives ou Correspondance
+ de la maison d'Orange-Nassau_, 1re série, t. VI, p. 367 et 370.]
+
+ [Note 911: Catherine à Henri III, 6 mai 1578, _Lettres_, t. VI, p.
+ 10.]
+
+Mais la reine d'Angleterre ne voulait pas de Français dans les
+Pays-Bas. Elle avait soudoyé le comte palatin, Jean Casimir, ce
+condottiere du protestantisme, pour défendre les intérêts anglais et
+entretenir la révolte, et jugeait que c'était assez. Le comte de
+Stafford alla de sa part signifier au Duc que s'il ne se départait de
+son entreprise, elle mettrait «peine de l'en empescher», en même temps
+qu'elle lui laissait entrevoir l'offre de sa main comme prix d'un
+renoncement[912]. L'ambassadeur d'Espagne à Paris déclara que si les
+Français entraient en Flandre, son maître entrerait en France. Don Juan
+menaçait. Henri III s'indignait des projets d'agression de son frère
+contre un souverain ami.
+
+Catherine était perplexe. S'opposer au dessein de l'ancien chef des
+huguenots et des catholiques unis, c'était l'induire en tentation de
+révolte; l'aider ou simplement le laisser faire, c'était courir le
+risque d'une brouille avec l'Angleterre et d'un conflit avec l'Espagne.
+Pour conjurer le danger d'une guerre civile ou d'une guerre étrangère,
+elle ne voyait d'autre moyen que d'amener le Duc à renoncer de lui-même
+à l'expédition. C'est à cette fin qu'elle était allée le trouver à
+Bourgueil. L'argument dont elle attendait le plus, c'était que les
+rebelles des Pays-Bas réclamaient son concours sans lui offrir de
+récompense.
+
+Quand Lavardin, le favori du roi de Navarre, lui avait fait confidence
+au Lude[913], comme le tenant de Bussy, que «ceulx des Estatz ...
+bailleroient» à son fils «neuf villes», elle avait répliqué: «Voire (oui
+vraiment) en papier». Pas même sur le papier, ainsi qu'elle put le
+conclure du refus de François de lui montrer leurs lettres. Après bien
+des pourparlers (7-9 mai 1578), elle lui fit signer l'engagement
+d'abandonner ses projets d'intervention à moins que tous les États ne
+consentissent à le faire «leur Prince et Seigneur et pour cest effect» à
+lui «remectre franchement et sans aulcune feintise les principales
+villes et places d'icellui païs qu'ils tiennent». Auquel cas le Roi et
+elle promettaient de ne pas le contrecarrer et même, en attendant,
+l'autorisaient à entretenir 2 400 hommes de guerre sur la frontière de
+la Normandie (9 mai)[914].
+
+ [Note 912: _Lettres de Catherine de Médicis_, mai, t. VI, p.
+ 12-13. Cf. 6 juin, _ibid._, p. 28.]
+
+ [Note 913: Le Lude, à 20 kilomètres de la Flèche (département de
+ la Sarthe).]
+
+ [Note 914: _Lettres de Catherine de Médicis_, t. VI, p. 25 et
+ note.]
+
+Pour l'assagir, elle pensait bourgeoisement à le marier. Elle lui
+expédia le maréchal de Cossé, l'un des chefs des politiques, avec un
+mémoire où elle passait en revue les princesses de la chrétienté qu'il
+pouvait épouser. Il y en avait quelques-unes qu'elle ne citait que pour
+mémoire: la fille d'Auguste, électeur de Saxe, un prince mal disposé
+pour la Maison de France et qui d'ailleurs, étant un luthérien, ne
+saurait empêcher la formation des armées allemandes d'invasion, en
+général calvinistes;--la princesse de Clèves dont le père, ayant un fils
+malsain et deux autres filles mariées, pourrait donner le «païs de
+Gueldres», mais peut-être pas tout de suite, et d'ailleurs la Gueldre
+était bien loin:--la princesse florentine, qui n'aurait pour tout apport
+que de l'argent. Mais elle recommandait une autre Italienne, la fille
+du duc de Mantoue. Outre qu'elle était fort belle, elle recevrait
+peut-être en dot le Montferrat, et le Montferrat joint au marquisat de
+Saluces dont le Roi gratifierait le Duc en le mariant, constituerait à
+celui-ci un bel État, qu'il pourrait agrandir grâce aux alliances de sa
+femme avec tous les princes et potentats d'Italie, surtout advenant la
+mort du roi d'Espagne qui était «avancé en age et moribond»[915]. Mais
+le parti de beaucoup le plus avantageux serait une des infantes, si
+Philippe II «bailloit» à son gendre la Franche-Comté et s'engageait à
+lui céder en échange les Pays-Bas ou le duché de Milan dès qu'il aurait
+des enfants, ce qui veut dire des garçons dans la langue de Catherine.
+Henri III et elle «embrasseront» même «fort volontiers» l'idée d'un
+mariage avec la soeur du roi de Navarre[916].
+
+ [Note 915: Catherine fait le roi d'Espagne plus malade et plus âgé
+ qu'il n'était pour les besoins de sa démonstration. Philippe II
+ avait, en 1578, cinquante et un ans et il ne mourut que vingt ans
+ après.]
+
+ [Note 916: _Lettres_, t. VI, note de la p. 12 à la p. 14: Mémoire
+ envoyé à M. le maréchal de Cossé.]
+
+De tous ces projets le plus tentant était une pure chimère. La
+Reine-mère pouvait-elle croire que le roi d'Espagne, qui avait tant de
+fois repoussé ses combinaisons matrimoniales avec ou sans dot,
+consentirait maintenant à établir un de ses fils et ferait à ce prince
+français la part d'autant plus belle que la naissance d'un petit-fils
+lui aurait fait perdre à lui-même toute chance de ravoir le bien dotal.
+Au vrai, elle cherchait à désarmer le Duc, en lui faisant entrevoir
+l'espérance d'obtenir gratuitement ce qu'il aurait de la peine à se
+procurer par force. En désespoir de cause, elle alla le trouver à
+Alençon avec la reine de Navarre et fit un dernier effort pour l'arrêter
+(fin juin). Henri III, de loin, jouait même jeu. Il lui proposa
+d'échanger les terres de son apanage voisines de Paris, Meulan, Mantes,
+Château-Thierry, etc., contre le marquisat de Saluces, offrant, pour
+élargir cette principauté d'outremonts, de négocier avec le pape la
+cession d'Avignon et du Comtat Venaissin et promettant de le marier avec
+une infante ou avec la princesse de Mantoue et de travailler, quand il
+en aurait les moyens, à son agrandissement en Italie et en toutes les
+autres occasions où il verrait «que ce sera pour sa grandeur et
+advancement»[917]. Il mettait tant de conditions à son assistance et
+escomptait si légèrement la complaisance du pape et du roi d'Espagne
+que, chance pour chance, le duc d'Anjou aima mieux tenter celle d'une
+conquête aux Pays-Bas; il poursuivit ses armements, Henri III protesta
+dans toutes les Cours de sa bonne volonté impuissante et commanda aux
+gouverneurs et lieutenants-généraux de courir sus aux bandes qui
+s'autorisaient du nom de son frère[918].
+
+Catherine, elle aussi, désavoua l'agression, assurant à la reine
+d'Angleterre que le Roi et elle ne désiraient «rien tant que de demeurer
+en paix, amitié et bonne voisinance» avec tous leurs «voisins»[919].
+Elle écrivit à Philippe II «le grand regret» qu'elle avait «des jeunese»
+de son fils[920], mais ce n'étaient que paroles. Pouvait-on
+raisonnablement lui demander de risquer une guerre civile pour protéger
+les possessions espagnoles? Elle ordonna, dit-on, sous main, aux
+gouverneurs de laisser passer les forces qui se dirigeaient vers la
+frontière. Le Duc répondit ironiquement au secrétaire d'État, Villeroy,
+qui le priait et même le pressait de renoncer à son «voyage en
+Flandres»: «Je m'assure que vous ne serés des derniers à me venir
+trouver; vous serés le très bien venu»[921]. Au nonce, qui tout effaré
+alla prévenir Catherine du départ de son fils, elle aurait répondu avec
+humeur: «Tâchez donc de le rattraper»[922].
+
+ [Note 917: _Ibid._, app. p. 386-387, 2 juillet 1578.]
+
+ [Note 918: _Ibid._, p. 34, note 2.]
+
+ [Note 919: _Ibid._, p. 30.]
+
+ [Note 920: 8 août 1578, _Lettres_, t. VI, p. 34.]
+
+ [Note 921: Kervyn de Lettenhove, t. V, p. 115, note 1.]
+
+ [Note 922: _Ibid._, p. 117.]
+
+Elle ne croyait pas à une riposte du roi d'Espagne, mais elle prit à
+tout hasard ses précautions. Elle recommanda au surintendant des
+finances, Bellièvre, d'assurer le paiement des 500 000 livres destinées
+aux Suisses et de pourvoir à la solde «des garnisons de Piedmont et
+Ytalie» ainsi qu'à l'entretien des «citadelles villes et forteresses de
+deçà»[923].
+
+Mais la meilleure sauvegarde contre une attaque, c'était l'union du
+royaume. Catherine résolut d'aller pacifier le Midi, qui était de toutes
+les régions de la France la plus troublée par les haines religieuses,
+les conflits des ordres, les agitations sociales, les habitudes
+d'indépendance des gouverneurs et les velléités absolutistes d'un
+monarque sans volonté. Henri III, à qui Damville restait suspect malgré
+ses services récents, le poussait à se démettre du gouvernement du
+Languedoc, lui proposant en échange celui du maréchal de Bellegarde:
+Saluces et les pays d'outremonts. Damville avait refusé l'offre et
+Bellegarde, qui s'était trop pressé de résigner son commandement,
+s'étonnait que le Roi différât de l'y rétablir. Il méditait d'y rentrer
+de force avec l'aide du chef des réformés dauphinois, Lesdiguières, la
+connivence du duc de Savoie et l'argent des Espagnols du Milanais. Les
+lieutenants de Damville, Châtillon, gouverneur de Montpellier, fils de
+Coligny, ardent huguenot, qui ne lui pardonnait pas sa défection dans la
+dernière guerre, et le capitaine Parabère qui tenait la ville et la
+citadelle de Beaucaire et voulait s'en rendre maître, profitaient des
+mauvaises dispositions de la Cour pour s'insurger contre leur chef[924].
+Des bandes huguenotes que la paix laissait sans emploi commettaient en
+Languedoc tant de pilleries et de meurtres qu'un seul de leurs
+capitaines, Bacon, avait, disaient les États de la province, volé «pour
+plus de cent mil escus» et «fait espandre tant de sang innocent qu'il
+n'est pas creable que Dieu n'en veulhe tirer vengeance»[925].
+
+ [Note 923: _Lettres_, t. VI, p. 30-31, 22 juin 1578.]
+
+ [Note 924: Sur l'affaire de Parabère, _Lettres_, t. VI, p. 29,
+ note; p. 57, note; p. 98, note, et app., p. 401 (lettre de
+ Bellegarde au Roi du 9 sept. 1578), et le livre du comte Jules
+ Delaborde, _François de Châtillon, comte de Coligny_, Paris, 1886,
+ p. 181, sqq et p. 187.]
+
+ [Note 925: _Histoire du Languedoc de D. Vaissète_, éd. nouv., t.
+ XII, Preuves, col. 1280-1282.]
+
+En Provence, le parti des Communautés de villes, ou, comme on disait,
+les Razats (les Rasés), que soutenait le Parlement d'Aix, était en lutte
+avec le comte de Carcès, chef de la noblesse. Le comte de Suze, que le
+Roi avait nommé à la lieutenance générale, ne savait se faire obéir ni
+des uns ni des autres. En Dauphiné, les divisions entre réformés et
+catholiques s'aggravaient d'un conflit entre le tiers état et la
+noblesse sur la question de la taille et de vagues aspirations de
+nivellement social parmi les paysans.
+
+De la Guyenne au Dauphiné, les chefs protestants restaient en armes, et,
+sous prétexte ou pour la raison que la paix de Bergerac ne serait pas
+appliquée, ils refusaient, malgré leurs engagements formels, de
+restituer les places fortes qu'ils avaient occupées pendant les deux
+dernières guerres. Le roi de Navarre se plaignait de n'être gouverneur
+de Guyenne qu'en titre et accusait le maréchal de Biron, lieutenant
+général de la province, de n'agir qu'à sa guise ou par ordre de la Cour
+sans le consulter jamais. Il réclamait, non par amour, mais par dignité,
+sa femme, qu'Henri III, depuis sa fuite, retenait comme une sorte
+d'otage.
+
+Catherine décida son fils à laisser partir Marguerite et elle partit
+avec elle pour travailler à la réconciliation des partis et à la
+pacification du royaume.
+
+Elle était assistée d'un secrétaire d'État, Pinart, et de conseillers du
+Roi, choisis parmi les plus capables: Saint-Sulpice et Paul de Foix,
+celui-ci ancien ambassadeur à Rome, et celui-là en Espagne, et Jean de
+Monluc, l'heureux négociateur de l'élection de Pologne. Le cardinal de
+Bourbon l'accompagnait et le duc de Montpensier la rejoignit en cours de
+route. Sa vieille amie, la duchesse d'Uzès, la jeune duchesse de
+Montpensier, la princesse douairière de Condé lui tinrent quelque temps
+compagnie. Elle emmenait, entre autres dames et demoiselles d'honneur,
+Atri, une Italienne, Dayelle, une Grecque, et l'ensorceleuse Mme de
+Sauve. C'était une Cour de France en raccourci qui allait refaire en
+sens contraire, et pour les mêmes fins de consolidation monarchique, le
+grand tour de France entrepris en 1564 après la première guerre de
+religion.
+
+De Bordeaux, une de ses premières étapes, elle écrivait à Bellièvre, son
+homme de confiance, d'empêcher à tout prix, c'est-à-dire en y mettant le
+prix, une invasion de Jean Casimir; elle, de son côté, s'efforcerait de
+«lever le roy de Navarre et ceulx de sa religion ors (hors) de defiense
+en quoy l'on lé met que le Roy les veult tous ruyner». Ainsi, en ôtant à
+Casimir la tentation de venir et au roi de Navarre celle de l'appeler,
+on éviterait l'orage. «Velà pourquoy je panse fayre ysi plus de service
+au Roy et au Royaume que de ne luy cervir auprès de luy que de dire (que
+je ne pourrais lui servir en disant) un mauvés avis.» Un mauvais avis!
+Elle veut dire un bon avis qui ne serait pas agréable. On a l'impression
+que, parmi les raisons de s'éloigner, il y en a une qu'elle ne dit pas:
+celle de regagner, à force de dévouement, la confiance et l'affection de
+son fils quelque peu altérées par les désaccords des derniers temps.
+Elle se disait résolue à ne repartir du Midi, où elle venait d'arriver,
+qu'après y avoir rétabli la paix. «Je playndré infiniment ma pouine
+(peine) d'estre ysi veneue et m'an retourner come un navire désanparé et
+set (si) Dieu me fayst la grase de fayre cet (ce) que je désire,
+j'espère que cet royaume cet santiré de mon traval (se sentira de mon
+travail) et que le repos y dureré»[926] (durerait, durera). Un de ses
+premiers actes fut la dissolution d'une confrérie qui, groupant les
+catholiques zélés de Bordeaux, attisait leur fanatisme[927]. Quelques
+jours après, en la salle de l'évêché d'Agen, elle harangua «fort grand
+nombre et des plus grands» de la noblesse de Guyenne sur les «occasions»
+de sa venue. La première était que Dieu ayant fait la grâce au Roi de
+mettre fin à la dernière guerre par la paix qu'il avait donnée à ses
+sujets, «il (le Roi) vous prie par moy... d'embrasser de coeur et
+d'affection l'union à laquelle je vous appelle». «L'autre occasion... a
+esté pour mener sa soeur, ma fille, au Roy de Navarre, lequel il aime,
+tient et estime pour son proche parent et allyé; il le vous a baillé
+pour son lieutenant en ceste Guienne et vostre gouverneur, veult et
+entend que vous luy obéissiez comme vous estant donné de luy, espérant
+qu'il sera tousjours bien avecques luy, le recognoistra pour son Roy et
+vous traictera comme ses subjectz». Elle leur recommandait en leurs
+doutes et leurs difficultés de recourir à sa fille, qu'elle avait
+«cherement nourrye et instruicte à honnorer et recognoistre le Roy son
+frère», laquelle y pourvoirait pour leur bien et conservation «selon
+qu'elle sçait estre de la vollunté du Roy son frère». Et solennellement
+elle protestait «que s'il advenoit (ce que Dieu ne veuille et que je ne
+pourroys jamais penser) qu'elle eust aultre intencion et moy mesme quand
+Dieu n'oubliroyt (lire m'oublierait) tant que d'estre envers le Roy qui
+est le vostre et le myen aultre que je ne doibtz, je vous prie ne vous
+(nous) tenyr ne elle [ne] moy pour ce que nous sommes et me préférer le
+service de vostre Roy à toutes autres considérations»[928]. C'était se
+proclamer, elle et sa fille, déchues, en cas de désobéissance, des
+privilèges de leur rang pour faire mieux sentir à ces gentilshommes la
+vertu de la fidélité.
+
+ [Note 926: Bordeaux, 18 septembre 1578, _Lettres_, t. VI, p.
+ 38-39. Cf. p. 63.]
+
+ [Note 927: 29 septembre, _Lettres_, t. VI, p. 40. Cf. Brantôme,
+ éd. Lalanne, t. III, p. 382, et t. VII, p. 375.]
+
+ [Note 928: 15 octobre 1578, _Lettres_, t. VI, p. 75, et app., p.
+ 398-400. Le copiste a mal lu, mais les passages fautifs sont
+ faciles à comprendre et à rectifier.]
+
+Le roi de Navarre était allé au-devant de sa belle-mère et de sa femme
+jusqu'à La Réole. La première entrevue fut cordiale[929]. On se mit
+facilement d'accord sur le principe: observation de l'Édit de Poitiers
+et du traité de Bergerac, restitution des places fortes indûment
+occupées. Mais quand il en fallut venir à l'application, les difficultés
+commencèrent. Les protestants détenaient plus de deux cent neuf villes,
+villettes ou châteaux forts dont ils ne voulaient pas se dessaisir[930].
+Le roi de Navarre était disposé à exécuter loyalement les articles de la
+paix et il savait bien pour quelles raisons très intéressées tant de
+capitaine huguenots, et par exemple Merle, qu'il qualifiait de «larron»,
+se montraient si difficiles. Mais il devait compter avec son parti, qui
+était ardent et soupçonneux, et lui-même n'était pas sans griefs et sans
+rancunes. Quand il se trouva en présence du maréchal de Biron, il lui
+parla «plus brusquement, écrit la Reine-mère, que nous ne pensions», ma
+fille et moi, «dont ledict sieur mareschal monstra d'estre fort en
+collere». Les deux Reines et le cardinal de Bourbon eurent de la peine
+«à les accorder tellement quellement»[931], c'est-à-dire plutôt mal que
+bien. Catherine appréhendait par-dessus tout que son gendre, dont elle
+mésestimait l'intelligence et le patriotisme, ne s'entendît avec le roi
+d'Espagne par peur du roi de France. Elle n'était pas trop surprise
+qu'il eût envoyé un de ses serviteurs les plus confidents, Clervaut, à
+Casimir. Mais elle se préoccupait beaucoup d'une lettre qu'il avait
+écrite à D. Sancho de Leyva, vice-roi de la Navarre espagnole, et des
+«visitations» qu'il avait envoyé faire en Espagne[932]. Elle avait hâte
+de couper court à toutes ces trames par une prompte paix.
+
+ [Note 929: Elle eut lieu à Casteras, une «maison», d'où la
+ Reine-mère, sa fille et son gendre le même jour gagnèrent La
+ Réole.]
+
+ [Note 930: _Lettres_, t. VI, app., p. 451.]
+
+Mais des deux parts on perdait le temps à chercher un lieu de
+rendez-vous qui ôtât les défiances. Catherine, impatientée, alla
+s'installer à Auch, où son rendre finit par la rejoindre. Les
+pourparlers commencèrent parmi les fêtes et les plaisirs. Les dames et
+les demoiselles d'honneur négociaient à leur façon. Mais, loin
+d'encourager cette diplomatie galante, la Reine-mère, affirme Marguerite
+sa fille, en montrait de l'humeur, persuadée que son gendre, très épris
+de Dayelle, et les gentilshommes huguenots qui avaient pareilles
+attaches tiraient les affaires en longueur «pour voir plus longtemps ses
+filles»[933]. Des coups de main interrompaient la trêve. Un soir,
+pendant le bal, un courrier vint dire au roi de Navarre à l'oreille que
+les catholiques avaient surpris La Réole (mi-novembre). Sans rien
+laisser paraître de ses sentiments, il avertit Turenne, son meilleur
+lieutenant, s'esquiva du bal avec lui et alla se saisir de Fleurance,
+petite ville catholique. Catherine ordonna de rendre La Réole aux
+protestants.
+
+ [Note 931: 9 octobre 1578, _Lettres_, t. VI, p. 64.]
+
+ [Note 932: 4 octobre 1578, _Lettres_, t. VI, p. 53. Kervyn de
+ Lettenhove a publié (_Les Huguenots et les Gueux_, t. IV, p. 579)
+ une lettre du roi de Navarre à Philippe II. Elle est polie,
+ froide, évasive. C'est probablement une réponse à des avances
+ venues de Madrid et elle porte la date du 3 avril 1577.
+ L'historiographe Palma Cayet rapporte qu'en 1578 le roi d'Espagne
+ incita le roi de Navarre à se déclarer contre Henri III
+ (Avant-propos de la _Chronologie Novenaire_, éd. Buchon, p. 5). La
+ lettre du 3 avril 1577 prouve que ce n'était pas la première fois.
+ Philippe II récidiva en 1580 et 1583 sans plus de succès, quelques
+ avantages qu'il offrît (Palma Cayet, _Chronologie septenaire_, éd.
+ Buchon, p. 200-201, et _Mémoires et Correspondance_ de Du
+ Plessis-Mornay, Paris, 1824, t. IV, p. 154). Le Béarnais, obligé
+ de ménager tout le monde, ne pouvait rejeter avec mépris les
+ propositions de son redoutable voisin. Mais il n'a jamais
+ sollicité, quoi que suppose Kervyn de Lettenhove, ni accepté les
+ secours de cet ennemi du protestantisme et de la France. Le
+ maréchal de Biron, qui n'avait aucun intérêt à le disculper,
+ disait à la Reine-mère (_Lettres_, t. VI, p. 71, 11 octobre 1578)
+ que Philippe II avait poussé le roi de Navarre contre Henri III,
+ évidemment en 1577, avant la paix de Bergerac (sept.) et qu'il lui
+ avait même offert de se liguer avec lui. Mais il y avait en France
+ des huguenots moins scrupuleux qu'Henri de Bourbon. Un an et demi
+ plus tard, Bellièvre écrivait à Catherine (Bordeaux, 20 janvier
+ 1581) que le bruit courait que Jean Casimir «s'est faict
+ pensionnaire du roy d'Espaigne» et il faisait remarquer que «ceste
+ mutation dudict Casimir semble estrange, actendu ce qu'il a faict
+ cy devant», mais il ajoutait: «Nous avons descouvert en ce païs
+ (la Guyenne où il était) à quoy en pouvoient estre les huguenots
+ de France avec ledict Sr. roy d'Espaigne, tellement que je ne
+ veulx [rien] asseurer dudict Casimir qui est d'un estrange
+ naturel». _Lettres_, t. VII, app., p. 460.]
+
+ [Note 933: _Mémoires de Marguerite_, éd. Guessard, p. 158.]
+
+Ce fut seulement le 3 février 1579 que commencèrent à Nérac les
+discussions sérieuses. Les députés des Églises, après s'être fait
+attendre plusieurs mois, étaient enfin arrivés. Ils réclamèrent,
+contrairement aux articles de Bergerac, le libre exercice du culte dans
+tout le royaume et l'octroi d'environ soixante places de sûreté. Paul de
+Foix, Saint-Sulpice, le cardinal de Bourbon s'élevèrent contre cette
+prétention. Mais les députés tinrent ferme sur la question des lieux de
+refuge, «alléguant, écrit Catherine à Henri III, une seule raison, qui
+leur a esté par infiniz aultres solue (réfutée),... que sans la retraite
+qu'ils eurent à La Rochelle lors de la Sainct Berthèlemy, ilz estoient
+tous perdus, commes les aultres qui moururent en ce temps là»[934].
+Lorsqu'ils eurent épuisé cet argument, ils allèrent trouver la
+Reine-mère un soir à son souper et lui demandèrent congé. Outrée de
+colère qu'ils lui eussent fait perdre le temps sans intention de
+conclure, elle «leur parla royallement et bien hault jusques à leur dire
+que [elle] les feroit tous pendre comme rebelles: sur quoy la reyne de
+Navarre se mist en devoir d'appaiser le tout, mesme plura (pleura)
+suppliant sa Majesté de leur donner la paix»[935]. La délibération
+continua. Catherine présidait les débats et y intervenait souvent,
+discutant, marchandant, lâchant les concessions une à une. Les
+conseillers du Roi tombaient de fatigue; un jour Monluc se trouva mal;
+un autre jour Paul de Foix dut sortir pour gagner son lit. Elle ne
+paraissait jamais lasse et, dans l'intervalle des conférences, elle
+faisait venir ses adversaires les plus intraitables et peinait à les
+convaincre.
+
+Ses arguments, ses caresses, l'intervention de Turenne et du Roi de
+Navarre qui, eu égard aux événements des Pays-Bas, n'avaient pas intérêt
+à rompre, amenèrent les intransigeants du parti à rabattre de leurs
+prétentions. Ils n'obtinrent que quatorze places de sûreté et seulement
+pour six mois (convention de Nérac, 28 février 1579)[936].
+
+ [Note 934: Nérac, 12 février 1579, _Lettres_, t. VI, p. 260.
+ C'est, je crois, la seule allusion directe qui se trouve dans la
+ correspondance relativement à l'odieux massacre. On voit que
+ Catherine en parle tranquillement à son ancien complice Henri III,
+ comme d'un événement auquel ils seraient étrangers.]
+
+ [Note 935: Récit de la conférence par le secrétaire du maréchal de
+ Damville, dans _Lettres_, t. VII, app. p. 446.]
+
+ [Note 936: _Lettres_, t. VI, p. 282.]
+
+Tout en négociant avec Henri de Bourbon et les réformés, Catherine
+dirigeait du fond de la France les grandes affaires du royaume et les
+relations avec les puissances étrangères. Le Roi, à Paris ou dans les
+environs, légifère, règle son conseil, crée des taxes nouvelles ou
+aggrave les anciennes. Il institue l'Ordre du Saint-Esprit, en rédige
+les statuts et en fixe minutieusement le costume. Il pèlerine à
+Notre-Dame de Chartres pour avoir des enfants, danse en ville avec la
+Reine deux fois la semaine, ou villégiature à Ollainville, une jolie
+résidence dont il a fait cadeau à sa femme. La Reine-mère, à Bordeaux,
+Agen, Port-Sainte-Marie, Auch, Toulouse, Nérac, travaille à lui procurer
+la paix. Elle se déplace sans cesse, malgré son catarrhe et ses
+rhumatismes, campe dans les grandes et les petites villes ou les
+châteaux. Elle traite ou correspond avec les protestants, avec les
+catholiques, avec les parlements, les gouverneurs, le clergé, la
+noblesse, les communautés, avec tout ce qui a une influence et peut la
+servir en son oeuvre. Elle s'entremet auprès de son fils en faveur de
+Damville, qui s'inquiétait des dispositions de la Cour[937]. Elle
+conseille à Henri III d'empêcher Châtillon de secourir le capitaine
+rebelle de Beaucaire; elle fait intervenir le roi de Navarre comme chef
+du parti protestant à même fin. Elle voit le gouverneur du Languedoc à
+Toulouse et achève de le rassurer.
+
+Elle a une police très bien faite, qui l'avertit de tous les remuements;
+elle arrête les courriers, lit les lettres, écoute ou sollicite les
+confidences. Elle sait que les «brouilleurs de provinces» ont des
+intelligences dans la région de Toulouse et qu'ils ont délégué quelqu'un
+à Paris pour se mettre en rapport avec les émissaires de Bourgogne et de
+Normandie[938]. Elle ne craint pas à l'occasion d'ouvrir une dépêche de
+l'ambassadeur de France à Madrid pour savoir plus vite le secret des
+intrigues espagnoles et y aviser[939]. «Il n'est, écrit-elle à Henri
+III, heure du jour ny de la nuict... que je ne pense aux moiens
+nécessaires» pour remédier doucement aux «mauvaises délibérations et
+praticques[940]».
+
+Elle proposait au Roi, quelquefois sur sa demande, et le plus souvent
+d'elle-même, les mesures propres à calmer l'agitation ou à la prévenir.
+Elle constatait que les innovations fiscales soulevaient presque jusqu'à
+la révolte les «peuples» surchargés. La plupart des États provinciaux
+demandaient que les impôts fussent réduits aux chiffres du temps de
+Louis XII. Les Méridionaux protestaient «avec pour le moings aultant de
+véhémence» que les Normands, étant «gens plus chauds et coleres»[941].
+Les Bretons avaient «intelligence en aucunes provinces de ce royaume et
+mesme du costé d'Angleterre pour y avoir secours quant l'occasion s'en
+présentera». Ils ne voulaient ni payer l'imposition foraine ni souffrir
+de garnisons royales dans leurs villes, les États du pays «s'estant...
+tous resoluz d'une vive voix» de s'y opposer «par voye de fait s'ils y
+sont contraints et d'y exposer vie et biens»[942].
+
+ [Note 937: Les lettres de Damville à Catherine du 31 octobre 1577
+ au 24 mars 1579 montrent que le gouverneur du Languedoc cherchait
+ un appui auprès d'elle (voir _Lettres_, t. VI, app. p. 464-481).
+ Henri III, à la sollicitation de sa mère, écrivit à Damville (6
+ déc. 1578), qu'il chargeait sa mère d'agir contre Châtillon
+ (_Lettres_, t. VI, app. p. 409), et lui témoigna (p. 461) le
+ contentement qu'il avait de la prise de Beaucaire (6 mars 1579).
+ Le roi de Navarre avait désavoué les entreprises de Châtillon
+ (_Ibid._, p. 67, 101, 246 et _passim_).]
+
+ [Note 938: _Lettres_, t. VI, p. 267, Nérac, 17 février 1579.]
+
+ [Note 939: _Ibid._, p. 107.]
+
+ [Note 940: _Ibid._, p. 73.]
+
+ [Note 941: _Ibid._, p. 178.]
+
+ [Note 942: _Lettres_, t. VI, app., p. 403, avis donné à la
+ Reine-mère et au duc de Montpensier, gouverneur de Bretagne, par
+ le sieur de La Hunaudaye.]
+
+Ne serait-il pas possible, suggérait Catherine, de gratifier la Bretagne
+de quelque allégement pour calmer «cette grande crierie»[943]? Elle
+était aussi d'avis de retirer les édits soumis à la vérification du
+Parlement, et qui provoquaient tant de colères. L'imposition foraine,
+elle veut dire évidemment la traite foraine domaniale, cette surtaxe
+prélevée sur les vins et les blés à la sortie du royaume, frappait les
+pays agricoles et particulièrement la noblesse du Midi, dont les terres
+étaient toutes plantées en vignes et en blé. Elle avait bien représenté
+aux gens de Guyenne et du Languedoc, «que ce qui s'en prend n'est que
+sur l'estranger [acheteur] et que les deniers sont destinés pour le
+paiement de ce qui est deu, pour les guerres passées, aux Suisses dont
+l'alliance est si nécessaire». Mais ils répliquaient «qu'ils n'ont
+aulcun moyen de faire argent et joyr de leur revenu que par le débit de
+leurs bledz et vins». Aussi elle prie son fils «de prendre une bonne
+résolution pour les costez de deça et prendre en bonne part» ce qu'elle
+lui en dit[944].
+
+ [Note 943: _Lettres_, t. VI, p. 103, 1er novembre 1578, et p.
+ 201.]
+
+ [Note 944: _Ibid._, p. 125-126.]
+
+Il y a en outre des taxes dont ceux qui les lèvent ont tout le profit.
+Le Roi, qui n'en touche rien, ne pourrait-il pas les supprimer? Le
+clergé s'indigne des aliénations et refuse de payer les décimes. De sa
+propre autorité, elle fit surseoir aux poursuites, qui ruinaient les
+ecclésiastiques en frais de justice. Elle craignait les inspirations de
+la colère et de la misère. Elle ne cessait pas de recommander de
+«modérer toutes choses»[945]. Elle se réjouissait que son fils eût
+consenti une réduction de moitié sur les nouvelles traites et
+impositions foraines, car si, d'une part, il n'y a «aultre meilleur
+moyen pour satisfaire aux Suisses que par celuy de cesdictes traites et
+impositions foraines», d'autre part «il faut principalement en ce temps
+aller retenu et avoir aussy beaucoup de considérations avant que presser
+telles nouvelles subventions.»[946].
+
+ [Note 945: A Bellièvre, 6 janvier 1579, _Lettres_, t. VI, p. 178.]
+
+ [Note 946: Au Roi, 2 février 1579, _Lettres_, t. VI, p. 248.]
+
+Comme elle sait Henri III ombrageux et susceptible, elle n'aborde
+certains sujets qu'avec beaucoup de précaution. Il en voulait à son
+frère de compromettre la sécurité du royaume par l'invasion des
+Flandres. Elle avait fait de son mieux pour détourner le Duc de cette
+aventure et ne s'y était résignée que pour éviter un plus grand mal.
+Mais quand la nouvelle lui vint, au cours de son voyage, que le roi de
+Portugal, D. Sebastien, avait été tué dans une bataille contre les
+Maures (Alcazar Kebir, août 1578), laissant pour successeur un vieillard
+décrépit, le cardinal Henri, elle jugea que Philippe II, fils d'une
+infante portugaise, aurait tellement à coeur de réaliser l'unité
+politique de la péninsule hispanique, ce rêve de ses prédécesseurs, en
+s'assurant cet héritage, qu'il y emploierait le meilleur de ses forces
+et se bornerait à se défendre aux Pays-Bas. Elle imagina même, pour
+avoir l'occasion d'intervenir à son heure dans les affaires du Portugal,
+de poser sa candidature à la succession du Cardinal, sous prétexte que
+trois siècles auparavant une princesse de sa famille maternelle,
+Mathilde, comtesse de Boulogne, avait été la femme--la femme répudiée
+et sans enfants--d'un roi de Portugal. Probablement l'idée lui vint
+qu'elle pourrait troquer sa prétention, qui n'était pas «petite», du
+moins elle le croyait[947], contre d'avantageuses compensations. Le
+succès des armes françaises dans les Pays-Bas pouvait donner quelque
+consistance à cette thèse légère. Mais elle n'osait pas conseiller
+directement au Roi, dont elle savait les dispositions, de soutenir le
+duc d'Anjou. Ce fut sous le couvert d'un entretien avec le maréchal de
+Biron qu'elle glissa l'insinuation. Biron lui avait représenté les
+méchants desseins de Philippe II contre le royaume, et entre autres sa
+proposition au roi de Navarre de faire ligue contre Henri III, avec le
+concours certain des princes de la «Jarmanie» (Germanie), et il avait
+conclu qu'aussitôt la paix assurée au dedans, il fallait déclarer la
+guerre au roi d'Espagne; qu'il n'y avait rien à craindre et beaucoup à
+espérer, que de cette façon le duc d'Anjou serait «obligé» et occupé.
+«Vous prendrez en bonne part, monsieur mon fils, ajoute-t-elle en
+manière d'excuse, que je vous représente mot pour mot tout ce qui s'est
+passé entre luy (Biron) et moy»[948].
+
+ [Note 947: Nérac, 8 février 1579, _Lettres_, t. VI, p. 256.]
+
+ [Note 948: 6 octobre 1578, _Lettres_, t. VI, p. 71.]
+
+Un mois après elle s'enhardit. Elle louait le Roi d'avoir parlé, comme
+il l'avait fait, à Simier, que le duc d'Anjou lui avait dépêché pour lui
+dire les offres qu'il avait reçues, probablement des États généraux des
+Pays-Bas et du prince d'Orange. «Il ne se pouvoit mieux ni plus
+prudemment et à propos respondre... pour vostre dignité et pour
+conserver vostre amytié avec le roy d'Espagne.» Mais elle le suppliait
+de «gratifier» son frère en tout ce qu'il pourrait «honnestement», «sans
+toutefois en faire démonstration»[949]. Elle ne se départ jamais avec
+lui de ces ménagements. Elle résout tout et cependant affecte de le
+consulter en tout. Elle ne prend pas une décision sans l'en prévenir et
+sans lui demander son approbation. Elle le tient au courant de ses
+négociations, de ses conversations, de ses déplacements, de sa santé.
+Elle raconte ce qu'elle a dit et ce qu'on lui a dit avec une telle
+abondance de détails; elle rapporte si exactement les débats et les
+entretiens; elle fixe avec tant de bonheur la physionomie, le caractère,
+les façons et l'humeur des gens avec qui elle traite, qu'on croit
+entendre les propos et voir les personnes. C'est une histoire complète,
+fidèle et vivante de ce grand voyage de pacification, et c'est un
+document capital pour la connaissance de Catherine orateur, diplomate,
+écrivain.
+
+ [Note 949: 8 novembre 1578, _Lettres_, t. VI, p. 111.]
+
+Quand elle s'aperçut que le règlement des affaires du Midi, au lieu de
+durer deux mois, comme elle l'avait espéré, s'allongeait indéfiniment et
+qu'elle put craindre l'effet de l'absence sur l'affection de son fils,
+elle laissa ou fit partir pour la Cour la duchesse d'Uzès, une amie de
+toujours, spirituelle, intelligente, qui avait côtoyé comme elle
+l'écueil enchanté de la Réforme et qui, comme elle, avait pris à temps
+le large. C'est la Duchesse qui, lors de la rencontre de Théodore de
+Bèze et du cardinal de Lorraine, quelques jours avant le colloque de
+Poissy, s'était tant moquée des apparentes concessions du Cardinal au
+ministre de Genève sur la question de la Cène: «Bonhomme aujourd'hui,
+mais demain?» Turenne, le roi de Navarre et le prince de Condé ne lui en
+auraient pas fait davantage accroire sur le désintéressement de leur
+zèle religieux. Elle est la seule personne à qui Catherine ait écrit
+avec tant de confiance, d'abandon, de bonne humeur et de bonne grâce
+railleuse. Elle lui annonçait, après son départ l'arrivée à Nérac des
+députés des Églises, dont quelques-uns étaient gentilshommes. Mais,
+dit-elle, ils ressemblent tous «à des ministres ou des oyseaulx que vous
+savés, car ysi je ne les auserès (oserai) nomer par leur nom, mais vous
+m'entendés»[950].
+
+ [Note 950: _Lettres_, t. VI, p. 284, févr. 1579.]
+
+Un des chefs réformés, probablement Chaumont-Quitry, s'étant emparé des
+chevaux de la Duchesse, Catherine s'amuse de l'embarras de son amie.
+«... L'oiseau qui les a volés, s'an va cheu luy en Normandie. Je croy
+qu'il enn avoyt affayre pour son voyage»[951]. Ce vol de chevaux et la
+comparaison des huguenots avec les oiseaux «nuisans» reviennent
+plusieurs fois, mais toujours sur un ton de plaisanterie, sans aigreur
+ni colère. En Languedoc et en Provence: «N'i a pas... faulte de oiseaulx
+nuisans. Set (si) avyés encore de bons cheveaulx, y (ils) les ayment
+ausy byen que ceulx qui vous prindre (prirent) les vostres, o (au) reste
+fort jeans de bien et denset (qui dansent) bien la volte»[952]. Elle
+décrit agréablement le pays. Voici le mois de mars dans la région
+toulousaine, printemps trop chaud à son gré. «Et vous aseure qu'il n'y
+fest pas plus pleysant que quant en partistes, et les oiseaulx ne vole
+plus, car la seyson ayt fort avensaye, car dejea les feves sont en floyr
+(fleur) et les aumende (amandes) dure, les serice (cerises) groce; nous
+sommes à l'esté, mais qu'il ne pleust pas coment yl faist (probablement
+sauf qu'il ne pleut pas l'été comme il pleut maintenant)»[953]. Le temps
+change soudain et elle raille l'enthousiasme de Louise de Clermont pour
+ce Midi où elle avait ses terres: «Vous aystes au plus venteulx peys et
+froit; n'enn fète plus feste deu chault du Languedoc»[954]. On a vu plus
+haut le rapprochement si drôle des cerveaux et des brusques variations
+de température du Dauphiné. Elle plaisante sur ses misères physiques,
+son catarrhe, qui a dégénéré en sciatique et qui l'oblige, comme le
+maréchal de Cossé, à monter en «un petit mulet pour me promener aultant
+que je volès: je croy que le Roy ryra, mès qu'yl me voye (quand il me
+verra) promener aveques luy comme le maréchal de Cosé.... Vous avés la
+chère (la chaise à porteurs) et moy le mulet car je ayme myeulx aler
+louyng (loin)»[955]. Elle a la passion du mouvement.
+
+ [Note 951: _Ibid._, p. 292, [3 mars] 1579.]
+
+ [Note 952: _Ibid._, p. 381, mai 1579.]
+
+ [Note 953: _Ibid._, p. 325, mars 1579.]
+
+ [Note 954: _Ibid._, p. 339, avril 1579.]
+
+ [Note 955: _Ibid._, p. 360, 8 mai 1579.]
+
+Mais sans aucun doute ce n'est pas pour lui écrire ses impressions de
+voyage que Catherine s'est séparée de cette confidente. Elle la prie,
+aussitôt qu'elle aura vu le Roi et la Reine, de lui donner de leurs
+nouvelles[956]. L'ambassadrice remplit à sa satisfaction le rôle qu'elle
+lui destinait: «Je suys bien ayse, lui écrit-elle, que [vous] gouvernés
+le Roy, la Royne, son frère et le Conseil; tenez moy en leur bonnes
+grases»[957]. C'était sa grande préoccupation. Quand elle se crut, faux
+espoir, à la veille de rentrer à Paris, elle l'interrogeait avec un peu
+d'inquiétude: «Mendé moy cet (si) je suys la bien reveneue et sovent de
+toute novelle, du Roy surtout et de la Royne et set (si) mon fils (le
+duc d'Anjou) c'et (s'est) governé sagement»[958]. Elle ne reçoit pas de
+lettre et le lui reproche affectueusement. «Je ne sé que panser, car
+vous n'estes pas encore d'eage de haublyer rien de cet que aimez»[959].
+Elle ne se plaint que de vivre loin de ce fils qui lui «représante mary,
+enfans et amy»[960].
+
+ [Note 956: Février 1579, _Lettres_, t. VI, p. 285.]
+
+ [Note 957: _Ibid._, p. 339. Marguerite écrivait aussi en un autre
+ temps à la duchesse d'Uzès: «Faites puisque vous gouvernez le Roy
+ que je me ressente de votre faveur». _Mémoires_, éd. Guessard, p.
+ 215.]
+
+ [Note 958: _Lettres_, t. VI, p. 360.]
+
+ [Note 959: Août 1579, _Lettres_, VII, p. 65.]
+
+ [Note 960: 13 février 1579, _Lettres_, t. VI. p. 338.]
+
+Le travail ni la fatigue ne lui pèsent. Elle n'était pas encore au bout
+de ses chevauchées qu'elle pensait à une traversée. Pour ajouter un nom
+de plus à la liste déjà longue de ses prétendants et aussi pour avoir le
+droit de suivre de plus près les affaires des Pays-Bas, Élisabeth
+affectait de n'être pas insensible à la recherche du duc d'Anjou. Mais
+elle voulait le voir avant de se décider--sans promettre de se décider.
+L'Union des dix-sept provinces n'avait pas survécu à la mort de D. Juan
+d'Autriche (2 octobre 1578) et à la place s'étaient formées deux ligues
+ennemies, l'une calviniste, l'Union d'Utrecht, et l'autre catholique,
+l'Union d'Arras (janvier 1579). Le nouveau gouverneur général, Alexandre
+Farnèse, duc de Parme, avait profité de la scission. Il avait traité
+avec l'Union d'Arras et ramené à Philippe II, par d'habiles concessions,
+la moitié des Pays-Bas. Le duc d'Anjou, abandonné par les provinces qui
+n'avaient pas lié franchement partie avec lui, et ne recevant aucun
+secours de son frère, avait été forcé de rentrer en France, et il y
+revenait aigri et humilié[961]. La mère s'était aussitôt entremise entre
+ses deux fils. Au Duc, elle affirmait «que le Roy l'ayme et qu'il luy
+aydera en tout ce qu'il pourra à luy mectre une couronne (celle
+d'Angleterre) sur la teste»[962]. Elle avait un si grand désir de le
+détourner des affaires de France et de l'occuper ailleurs que, sans être
+du tout convaincue de la sincérité des avances anglaises[963], elle ne
+laissait pas de lui conseiller d'aller en Angleterre faire sa cour à
+Élisabeth et lui assurait gravement qu'il en reviendrait content, «car
+elle (la Reine) sayt bien le tort qu'elle se feroit d'abuzer le frere
+d'un si grand roy, comme le grand Roy de France»[964]. Elle parlait de
+passer elle-même la mer pour aller négocier le mariage. «Ma comere,
+écrit-elle à la duchesse d'Uzès, encore que nostre heage (âge) soiet
+plus pour set repouser (se reposer) que pour feire voyage, si ese (si
+est-ce) qu'yl en fault encore feire un enn Engletere»[965]. Aucun effort
+ne lui coûtait pour soustraire le Duc «aus mauvés consels et à ceulx qui
+ont plus d'enbition que de proudomye (prud'homie)».
+
+Quand elle apprit qu'il était arrivé subitement à Paris le 16 mars et
+que le Roi et lui vivaient au Louvre et couchaient ensemble «en grande
+concorde et amitié fraternelle». C'est, écrivait-elle à son amie, «une
+plus grent joye» qu'elle ressentit «yl i a longtemps»[966].
+
+ [Note 961: C'est probablement alors qu'il a publié à Rouen sa
+ _Lettre contenant l'éclaircissement des actions et déportemens du
+ duc d'Anjou_, 1578, où il attaque vivement le Roi et la Cour.
+ Catherine ordonna que tous les exemplaires fussent «bruslez
+ secrétement» pour en ensevelir la mémoire. _Lettres_, 26 janvier
+ 1579, t. VI, p. 236, et la note.]
+
+ [Note 962: 20 février 1579, _Lettres_, t. VI, p. 272.]
+
+ [Note 963: Au Roi, 21 février 1579, _Lettres_, t. VI p. 279.]
+
+ [Note 964: 24 mars 1579, _Lettres_, t. VI, p. 316.]
+
+ [Note 965: 14 avril, _Lettres_, t. VI, p. 337.]
+
+ [Note 966: A la duchesse d'Uzès, mars 1579, t. VI, p. 325.--24
+ mars 1579, à Damville, _Lettres_, t. VI, p. 318.--Cf.
+ _Mémoires-journaux de L'Estoile_, éd. Jouaust, t. I, p. 310 et
+ 313.--Kervyn de Lettenhove, _Les Huguenots et les Gueux_, t. V, p.
+ 367.]
+
+Mère heureuse--et elle l'était à ce moment--elle se louait de sa fille,
+la reine de Navarre, qui l'avait bien secondée dans ses négociations.
+Elle la présenta le 5 mars à la noblesse catholique de Guyenne, comme
+une autre elle-même, qu'elle chargeait de faire exécuter les articles de
+Nérac. «Elle sera tousjours protectrice des catholiques, leur dit-elle,
+prendra vos affaires en mains et aura soing de vostre conservation:
+adressez-vous à elle et asseurez-vous qu'elle y apportera tout ce que
+vous pourriez désirer»[967]. Elle la croyait «ayxtrémement bien aveques
+son mari» et se faisait illusion, sinon sur sa bonne volonté, du moins
+sur sa puissance à bien servir le Roi son frère[968]. Elle était
+contente d'elle même. Elle pense avoir à Nérac achevé l'oeuvre de l'édit
+de Poitiers; elle a paru aux États du Languedoc, assemblés à
+Castelnaudary (avril), et elle en a obtenu les subsides demandés. Malgré
+quelques incidents fâcheux: surprises de places et de châteaux par les
+protestants ou les catholiques, duel de Turenne et de Duras, qui faillit
+mettre aux mains les gentilshommes des deux religions, elle se persuade
+qu'elle laisse la Guyenne en paix, comme si l'expérience ne l'avait pas
+convaincue de la vanité «des écritures».
+
+ [Note 967: 5 mars 1579, _Lettres_, t. VI, en app. p. 453.]
+
+ [Note 968: 8 mai 1579, _Lettres_, t. VI, p. 360.]
+
+Elle dit adieu à sa fille et à son gendre (mai 1579). Marguerite
+«infiniment attristée» de cette séparation, «s'est enfermée toute seule
+en une chambre où elle a fort pleuré»[969]. Mais Catherine, bien que sa
+fille lui fît «grand pitié», se consola vite, trop vite, à la pensée
+qu'après neuf mois et demi de séparation elle verrait bientôt (en quoi
+elle se trompait) le Roi son fils. Elle traversa le Languedoc
+méditerranéen, évitant le rebord des Cévennes, qu'infestaient les
+bandouliers, et la plaine où sévissait la peste, toujours gaie, malgré
+sa sciatique, le voyage à dos de mulet et deux nuits passées sous la
+tente entre les étangs et la mer[970]. Elle obtint par argent ou menace
+la soumission de Bacon et d'autres capitaines «larrons». Elle cueillit
+au passage l'hommage de Montpellier, la cité huguenote, s'avançant le
+long des murailles jusqu'à la porte par un chemin bordé d'arquebusiers,
+et si étroit que le bout des arquebuses touchait presque à son chariot.
+Les consuls, en robes rouges et chaperons, vinrent au-devant d'elle
+«avec toute humilité», et le peuple même, admirant son courage, montra
+«quelque peu plus de bonne volonté» qu'elle n'espérait (29 mai)[971].
+
+ [Note 969: Au Roi, 8 mai, t. VI, p. 358.]
+
+ [Note 970: A la duchesse d'Uzès, _Lettres_, t. VI, p. 360.]
+
+ [Note 971: 30 mai 1579, _Lettres_, t. VI, p. 379.]
+
+De Beaucaire, sa dernière étape en Languedoc, où elle arriva le 30 mai,
+elle poursuivit les négociations qu'elle avait engagées, de loin, en
+Provence. Elle y avait fait nommer gouverneur, malgré les préventions du
+Roi, le bâtard de son mari et de lady Fleming, Henri d'Angoulême, dont
+elle vantait l'habileté et le zèle. Tout d'abord elle s'imagina, tant
+les partis déclaraient de bonne volonté à lui obéir, qu'ils ne
+l'arrêteraient pas longtemps[972]. Elle rabroua fort l'ancien
+gouverneur, le comte de Suze, qui s'excusait de son insuccès sur le
+manque de forces «... Et en sela, écrit-elle au Roi, yl ne fault qu'i
+(qu'il) cet plaigne que d'avoyr creynt ceulx qu'i falloyt qu'il fist
+creyndre (si ce n'est d'avoir craint ceux de qui il fallait qu'il se fît
+craindre)» et elle ajoutait fièrement: «car de moy (quant à moi) [je]
+n'ay forses que vynt (vingt) cornettes, quy ne sont que de satin
+noyr»--c'étaient les cornettes de ses dames et demoiselles--«mès je
+m'aseure bien de vous fayre haubéyr et que je leur fayré plustost peur
+et mal, je antemps (j'entends) par la joustise, qu'ils n'auront la
+puysance de me fayre sortir, car vous y serés le mestre et haubéy
+aultant que Roy y feust jeamés»[973]. Mais la pacification n'alla pas
+aussi vite qu'elle l'espérait. Elle fut obligée de pousser jusqu'à
+Marseille pour faire sentir sa main de plus près. Les Razats, parmi
+lesquels il y avait des huguenots, roturiers ou nobles, avaient pris
+Trans (23 mai 1579) et massacré le châtelain, qui était le gendre du
+comte de Carcès, et la garnison; les Carcistes, que commandait Hubert de
+Vins, arrivés trop tard au secours de la place, pillèrent et tuèrent en
+représailles tout à l'entour[974]. Catherine, par déclaration délibérée
+dans le petit Conseil qui l'assistait, ordonna aux Razats comme aux
+Carcistes de poser les armes, ne consentant qu'à cette condition à les
+recevoir et les entendre. Elle obligea de Vins à licencier ses soldats,
+Corses, Italiens et Albanais; les Razats, à ramener à Toulon et Antibes
+l'artillerie qu'ils y avaient prise[975]. Alors elle manda auprès
+d'elle, à Marseille, les chefs et les représentants des deux partis.
+Dix-huit villes envoyèrent de nombreux députés, à qui s'étaient joints
+entre autres gentilshommes, le chevalier d'Oraison et le baron des Arcs.
+Devant la Reine et ses conseillers, leur avocat, un jeune Angevin,
+«habitué (établi) à Aix», chargea de Vins et ses gens de guerre des
+«meschancetez les plus inhumaines, villaines et exécrables que l'on
+sçauroit jamais penser», «de façon que chascun en avoit horreur», c'est
+Catherine qui le dit. Carcès demanda la communication écrite des faits
+allégués pour y répondre[976]. Mais il faut croire que sa défense
+n'était pas facile, car il craignait d'être arrêté et ne trouvait jamais
+suffisantes les garanties qu'on lui offrait. Il se faisait recommander
+par le duc de Mayenne, frère du duc de Guise, dont la présence en ces
+quartiers, quoiqu'elle s'expliquât par la cession du comté de Tende au
+duc de Savoie, ne lassait pas d'inquiéter la Reine-mère[977]. Il alla se
+plaindre aussi à Henri d'Angoulême que tout le monde «inclinoit aux
+Razats»[978]. Les Razats à leur tour, prenant «grande jalouzye» de cette
+entrevue, demandèrent que le gouverneur changeât «ses serviteurs
+domestiques» et prît d'Oraison pour lieutenant. Ils voulaient que tous
+les délinquants, sans acception de parti, fussent jugés et punis. Le
+parlement d'Aix montrait même passion de justice. Mais, écrivait
+Catherine, c'est «chause si malaysaye (malaisée) que je suis après an
+fayre fayre une partie et le reste un beau pardon général et fayre amis
+toute la noblesse [ce] qui est le principal»[979]. Henri III, tout en
+laissant sa mère libre d'agir, écrivait à Villeroy, son confident: «Je
+voudrais que Vins feust pendeu et M. de Carcès ausy». Les Razats, après
+avoir accepté le compromis de la Reine-mère, revinrent à leur première
+intransigeance et repoussèrent le projet d'amnistie. Catherine
+constatait mélancoliquement que les «furyes et rages» de ce pays-là
+étaient «encore plus grandes que nul aultre des païs» où elle avait
+passé[980]. Henri d'Angoulême, découragé, parlait de se retirer et
+elle-même écrivait à son fils que si elle n'était pas sa mère elle
+serait déjà bien loin[981]. Mais elle se ressaisissait vite. Elle
+remontra aux Razats qu'elle avait ordonné au gouverneur de composer sa
+compagnie de Français et de Gascons, «qui ont aussy bien de la teste
+qu'eux», qu'il ne ferait d'ailleurs que ce qu'elle lui commanderait pour
+le service du Roi, et que, ne quittant pas le pays, il rendrait inutile
+en fait l'office de lieutenant-général que, dans une intention
+d'apaisement, elle avait décidé de laisser au comte de Carcès[982].
+Après une scène très vive entre les chefs des deux partis en sa
+présence, elle parvint à leur faire jurer «de garder la paix et
+l'ordonnance» et puis les fit tous embrasser[983].
+
+ [Note 972: 2 juin 1579, au duc de Nemours, _Lettres_, t. VI, p.
+ 383; _ibid._, au duc de Nevers.]
+
+ [Note 973: _Lettres_, t. VII, p. 7.]
+
+ [Note 974: Au Roi, 9 juin 1579, _Lettres_, p. 4, et note 1. Trans,
+ entre les Arcs et Draguignan (Var).]
+
+ [Note 975: 15-17 juin, _Lettres_, t. VII, p. 11.]
+
+ [Note 976: Au Roi, _Lettres_, t. VII, p. 20.]
+
+ [Note 977: Le comté de Tende appartenait au beau-père de Mayenne,
+ l'amiral de Villars (Honoré-Lascaris de Savoie), qui consentit à
+ le céder au duc de Savoie contre Miribel, Sathonay, etc., «sous le
+ bon plaisir du roi Très-Chrétien», (maître de Saluces et suzerain
+ de Tende). La Reine-mère s'entremit pour faciliter cet échange,
+ qui fut conclu le 21 octobre 1579 à Montluel. Décidément, elle
+ faisait trop bon marché des droits du Roi sur les pays
+ d'outremonts et les passages des Alpes. Voir sur cette affaire
+ Pietro Gioffredo, _Storia delle Alpi Marittime_, Turin, 1839, t.
+ V, p. 574-576 et Comte de Panisse-Passis, _Les comtes de Tende de
+ la maison de Savoie_, Paris, 1889, p. 173-174, et app., p. 340.]
+
+ [Note 978: _Lettres_, t. VII, p. 23.]
+
+ [Note 979: Au duc de Nevers, 28 Juin 1579, _ibid._, p. 30.]
+
+ [Note 980: _Ibid._, p. 25].
+
+ [Note 981: _Ibid._, p. 23 et 27.]
+
+ [Note 982: _Ibid._, p. 27 et _passim_.]
+
+ [Note 983: _Lettres_, 1er Juillet 1579, t. VII, p. 36-37.]
+
+Elle croit que «ceste réconciliation est si bien faicte que tout ledict
+païs sera dorénavant en autant de paix, repos et tranquillité comme il
+estoit en desordre et danger». Mais il faut que là et ailleurs le Roi
+fasse observer l'Édit de pacification (de Poitiers) et y tienne la main
+ferme. Qu'il envoie en Provence le président de Morsans, un rude
+justicier, qu'elle avait déjà employé, en 1564, à châtier les
+factieux[984].--Qu'il délègue aussi des juges à Bordeaux. Qu'il
+n'appréhende pas d'appliquer le même traitement à tous les partis. Il a
+ordonné au maréchal de Biron de poursuivre les catholiques qui ont tenté
+de surprendre Langon. Pourquoi laisser impunie l'agression des
+protestants contre Castillonés[985]? Il convient de demander au roi de
+Navarre, qui va tenir ses États de Béarn, d'accorder à ses sujets
+catholiques la même liberté de religion qu'il a obtenue pour ses
+coreligionnaires de France, et c'est un devoir de lui remontrer qu'il
+est contraire à l'Édit de tenir un synode à Montauban[986].
+L'observation stricte de l'Édit sans acception de personnes ni de
+religion, c'est la meilleure sauvegarde de la paix. Les fauteurs de
+troubles ne manquent pas de part et d'autre; les catholiques se
+prévaudraient des manquements des réformés, et les réformés des
+manquements des catholiques pour recommencer la guerre. Favoriser les
+uns ou les autres pour des considérations personnelles, refuser ici par
+caprice et céder là par crainte, c'est la plus dangereuse des
+politiques.
+
+ [Note 984: Après la première guerre civile et pour mettre les
+ catholiques à la raison. On voit qu'elle n'avait pas de préjugé
+ religieux. Voir ch. V, p. 133.]
+
+ [Note 985: _Lettres_, t. VI, p. 364.]
+
+ [Note 986: Voir, sur toutes ces contraventions à l'Édit, sa lettre
+ du 20 juillet 1579, t. VII, p. 52-56.]
+
+Elle avait à l'occasion le courage de défendre Henri III contre
+lui-même. Il n'oubliait ni ne pardonnait rien, aussi rancunier que sa
+mère, mais au contraire d'elle «franc et sincère». Incapable de
+subordonner ses sentiments à ses intérêts, il décourageait de le servir,
+par antipathie, prévention ou préjugé, des hommes de mérite et de bonne
+volonté. Catherine se désolait de ce manque d'esprit pratique et même
+parfois, mais rarement, elle s'enhardissait à lui faire la leçon. Elle
+avait eu quelque peine à le décider à nommer au gouvernement de
+Provence, Henri d'Angoulême, grand prieur de France, à qui elle ne
+gardait pas rancune de sa naissance. Suze criait à la spoliation; le
+maréchal de Retz, qui avait résigné en faveur de Suze, estimait la
+«récompense» qu'il avait reçue insuffisante. Les Carcistes dénigraient
+l'élu de la Reine-mère[987]. La Cour se passionnait pour ces griefs
+particuliers sans se préoccuper du bon gouvernement de la Provence,
+Henri III, qui n'aimait pas ce frère naturel, pour une raison qu'on ne
+sait pas ou peut-être sans raison, renvoyait à sa mère les plaintes dont
+il était importuné, en la priant d'y pourvoir. Elle finit par perdre
+patience. Elle avait, lui écrit-elle, choisi le grand prieur pour le
+bien de son service. Il est vrai qu'autrefois, elle lui avait conseillé
+de ne pas lui donner de gouvernement, mais «je vous dys à ceste heure
+que non pas icy, mais partout où le mettrez il vous servira fidellement
+et bien et a de l'entendement (et m'en croyez) pour vous bien servir...
+enfin il est comme le petit Charles[988] et croyez qu'ils ne fauldront à
+mon advis ni l'ung ni l'aultre à vous estre fidelz, car ils ne peuvent
+ny ne sont que ce que les ferez estre. Je les vous recommande tous
+deulx, l'ung pour estre fils de ce que plus aymois que moy (Henri II) et
+l'aultre pour l'estre de son fils et du mien[989]. Je vous supplie
+m'excuser si j'en ay trop dict et [m'] aymer toujours.» Les questions
+dont il s'embarrassait étaient faciles à régler. «Quand au Sr. de Suze,
+si [vous] bailliez au fils du marechal [de Retz] les gallères (le
+généralat des galères), ne les voullant Suze, les six mille francs
+demeureroient à Suze.... Voilà mon avis vous en ferez comme il vous
+plaira et surtout je vous supplye que ne me les renvoyez plus (les
+plaintes ou les plaignants)»... «Une bonne abbaye au fils de Suze et
+tout seroit content»[990]. Mais il est probable que tout le monde ne le
+fut pas. Et prenant la question de plus haut, la Reine-mère exposa au
+Roi les dangers d'une politique inconsistante, sans programme et sans
+suite, fluctuant au vent des sollicitations et des influences. «Ces
+passions particulières que viennent de vostre Court ruynent toutes nos
+affayres; et n'est plus temps de les dissimuler, car cela ne tend que à
+voulloir chascun avoyr ung coin de vostre royaulme. J'ayme tout le
+monde, mais je n'ayme rien quand on brouille noz affayres et à la fin
+j'espère mettre toutes ces provinces de façon que, au lieu que l'on vous
+veult tenir tousjour en crainte, vous y tiendrez les aultres; et en
+fault venir là ou aultrement vous ne seriez que comme j'ay esté quand
+n'aviez que dix ans, et, [sous] le feu Roy, vostre frère. Quand à moy,
+je m'asseure si commandez bien ferme et que faciez observer la paix, que
+vous vous verrez dans la fin de ceste année hors de paige (page) aussi
+bien comme disoit le Roy vostre grand père[991] que s'estoit mis le roy
+Loys VIII. Et vous supplye faictes vos affayres et après contentez les
+aultres; car nous avons tant voullu contenter tout le monde que [vous]
+en avez cuidé estre mal content. Ce qui conserve le bien de l'Estat,
+c'est vostre auctorité. Allez devant tout auprès[992], vous aurez moien
+de fayre tous ceulx qui le méritent et vous ont bien servy contens; et à
+ceste heure il semble que ce soit de peur et non pour les contenter ce
+que vous en faictes. Pardonnez-moy, je vous parle la vérité et
+d'affection comme je la vous doibz (dois)»[993]. Elle raisonne
+admirablement sur le papier.
+
+ [Note 987: Catherine était de méchante humeur contre les
+ Provençaux, une race mêlée, dit-elle, «fort partisans et surtout
+ mauvais», 18 octobre 1579, _Lettres_, t. VII, p. 178.]
+
+ [Note 988: Charles de Valois, bâtard de Charles IX et de Marie
+ Touchet. Catherine l'aimait beaucoup et lui laissa par testament
+ la plus grande partie de ses biens. D'abord comte d'Auvergne, puis
+ duc d'Angoulême, il resta fidèle à Henri III, mais il conspira
+ contre Henri IV, dont sa soeur utérine, Henriette d'Entragues,
+ était la maîtresse.]
+
+ [Note 989: Elle n'avait point de préjugés contre les bâtards,
+ étant d'une famille où les bâtards abondaient et d'une époque où
+ la descendance illégitime ne passait pas encore pour une tare.]
+
+ [Note 990: 9 Juin 1579, _Lettres_, t. VII, p. 8.]
+
+ [Note 991: François Ier. Voilà l'origine d'un mot fameux. Mais
+ est-il possible que François Ier ait attribué le mérite de
+ l'émancipation royale au père de saint Louis, qui ne régna que
+ trois ans et n'eut pas le temps de donner sa mesure? Il est
+ vraisemblable qu'il faut lire Louis XI au lieu de Louis VIII.]
+
+ [Note 992: _Lettres_, t. VII, p. 28. Il faut lire probablement:
+ «Allez devant tout, après....»]
+
+ [Note 993: _Lettres_, t. VII, p. 27-28.]
+
+Mais si elle se permettait quelquefois de blâmer la politique d'Henri
+III, elle n'avait que ménagements pour ses inclinations. Elle savait
+qu'il ne changerait ni de conduite ni de favoris pour lui plaire, et que
+l'idée même d'une intervention, si discrète qu'elle fût, dans ce domaine
+réservé, lui était insupportable. Les mignons succédaient aux mignons,
+toujours écoutés, toujours puissants, toujours bien pourvus, toujours
+les maîtres de leur maître. Après Quélus, Maugiron et Saint-Mesgrin,
+c'étaient maintenant d'O, Saint-Luc, Arques, La Valette, qui
+accaparaient la faveur royale. Le Roi les envoyait souvent en mission
+auprès de sa mère, et elle, pour lui être agréable, avait dans ses
+lettres toujours un compliment pour ces messagers. Elle chargeait Arques
+(le futur duc de Joyeuse) de lui dire de sa part beaucoup de
+particularités sur les affaires du Midi et le mariage d'Angleterre, sûre
+qu'il saurait «très bien et saigement»--ce sagement revient deux
+fois--les lui «représenter». Ainsi s'était-il acquitté envers elle de
+tout ce que son fils lui avait commandé, «dont je suis bien satisfaite
+et fort aize de veoir qu'il se rende sy discret et capable, comme je
+voye qu'il est en vos dictes affayres et services»[994]. Elle avait une
+telle opinion de Saint-Luc, qui s'est «porté très bien et dignement»,
+qu'elle le signalait spécialement avec le grand prieur au choix du Roi.
+«Employé lé (les) et leur fayte voyr le nombre (?) et les honneurs de
+ceux qui y commandet (commandent) afin que cet rendet (ils se rendent)
+aveques l'esperianse, ayant de l'entendement, pour vous povoyr feyre
+cervise, car lé vieulx s'an vont et yl fault dréser (dresser) des
+jeunes»[995]. Quand elle n'avait pas occasion de louer le favori, elle
+disait du bien de leurs parents. Le sieur de La Valette, frère du futur
+duc d'Épernon, «s'est très dignement acquitté de la charge» qu'il a plu
+au Roi de lui commettre auprès du duc de Savoie. Il est «fort capable de
+tout»[996]. Maugiron, lieutenant général en Dauphiné, est jugé à sa
+valeur maintenant que son fils est mort. «Combien qu'il soit fort bon
+homme et très affectionné à vous, [il] n'est aussi redoubté et honoré
+que je desirerois en ce pays». Elle est d'avis de le faire assister (si
+le Roi le trouve bon) de quelques seigneurs de la province, «auxquels il
+communiquera les grandes et importantes affaires»[997]. Mais Villequier,
+qui est grand favori et le beau-père d'O, l'un des mignons, obtient
+d'elle ce témoignage que «pendant qu'il a esté icy auprès de moy, j'ay,
+écrit-elle à son fils, receu beaucoup de consolation, aiant esté bien
+fort soullagée de luy par son prudent conseil et advis... _m'y trouvant
+quazy comme si j'eusse eu le bien d'estre desja de retour auprès de
+vous_»[998]. Elle le voit partir à regret, mais puisque le Roi lui a
+donné à elle le gouvernement de l'Ile-de-France et à lui la lieutenance
+générale, il convient, aussi longtemps qu'elle sera absente, qu'il soit
+là bas pour tous deux. Elle veut être agréable au Roi et se faire des
+amis de ceux qui le possèdent.
+
+ [Note 994: 14 avril 1579, _Lettres_, t. VI, p. 339.]
+
+ [Note 995: 18 octobre 1579, t. VII, p. 178.]
+
+ [Note 996: 19-18 septembre 1579, t. VII, p. 137.]
+
+ [Note 997: 12 septembre 1579. t. VII, p. 126.]
+
+ [Note 998: 7 octobre 1579, t. VII, p. 159. On sait que Villequier
+ avait en 1577 poignardé de sa main sa femme, qui était enceinte,
+ par jalousie.]
+
+Il lui restait à régler les affaires du Dauphiné et de Saluces.
+Bellegarde, las d'attendre qu'Henri III le rétablît en son gouvernement,
+y était rentré avec les forces que Lesdiguières lui avait fait passer et
+celles qu'il avait levées avec l'argent d'Espagne. Il avait pris
+Carmagnole et Saluces (juin 1579) et y commandait malgré le Roi. En
+Dauphiné les huguenots étaient en guerre avec les catholiques, le tiers
+état en querelle avec la noblesse sur la nature de la taille. Certaines
+villes prétendaient se garder elles-mêmes contre les protestants et
+refusaient les garnisons royales. Les paysans promenaient un râteau en
+signe de nivellement social et s'appelaient de village en village avec
+des cornets à bouquin, à la mode des libres montagnards suisses. Dans le
+Vivarais, de l'autre côté du Rhône, ils se liguaient pour refuser les
+cens et redevances. «En la queue gist le venin», écrivait Catherine.
+Elle ne croyait pas si bien dire; mais comme elle était la confiance
+incarnée, elle pensait venir à bout de ces difficultés et vite.
+
+En Provence, elle avait déjà constaté combien les communautés
+détestaient les gens d'armes pillards et massacreurs, autant dire les
+nobles. La question de religion était secondaire dans ce conflit, bien
+qu'elle s'y mêlât. Il y avait des huguenots parmi les Razats, comme il y
+avait des gentilshommes. Mais c'était avant tout la lutte des villes et
+des campagnes contre les seigneurs. La secousse religieuse prolongée par
+les guerres civiles ébranlait tout l'ordre social.
+
+Catherine estimait la noblesse comme classe militaire et le rempart
+vivant du royaume. Elle la considérait comme l'intermédiaire obligé
+entre le roi et les «peuples» dans cet État de centralisation
+embryonnaire, qui, avant la création des intendants, n'eut point
+d'agents directs et absolument dociles pour se faire obéir. Elle
+n'aimait pas les gens du commun, criards, hargneux, défiants, tels
+qu'elle venait d'expérimenter les huguenots du Midi, une masse d'autant
+d'opinions que de têtes, sur qui ses belles paroles, ses grandes
+manières, ses vagues promesses et ses protestations de saintes
+intentions avaient si peu de prise. «Certainement, écrivait-elle à son
+fils, la licence des dictes communes est de fort grande consequance, non
+seullement en ce gouvernement [de Provence], mais en celuy de Daulphiné,
+estant l'une des choses à quoy j'ay le plus souvent pensé et pense
+encores à toutes heures»[999]. «Elles ont, lui disait-elle encore,
+quelques jours après, de très dangereulx et périlleux desseingz, à ce
+que j'entendz»[1000]. Elle reconnaissait qu'en Provence il y avait des
+torts de part et d'autre, «car les gentilshommes ont contrainct et
+voullu contraindre par violence les subjectz de leur payer des
+redevances plus grandes qu'ils ne les doibvent et lesdicts subjectz
+aussy se sont d'aultre costé voullu libérer des choses qu'ils
+doibvent»[1001]. Elle tint à rassurer la noblesse du Dauphiné, qui
+s'était peut-être émue de sa condescendance pour les Razats. Maugiron
+étant allé au-devant d'elle jusqu'à Montélimar avec une bonne troupe de
+gentilshommes, quelques conseillers du Parlement et l'évêque de
+Grenoble, elle ne manqua pas de leur déclarer, écrit-elle à son fils,
+«la grande affection et bonne volonté que leur portez à eulx et à tous
+les aultres de la noblesse, comme les principaulx de vostre Royaume et
+qui aydent à la manutention d'icelluy et soustien de votre
+coronne»[1002].
+
+ [Note 999: 24 juin 1579, _Lettres_, t. VII, p. 24.]
+
+ [Note 1000: 9 juillet 1579, t. VII, p. 40.]
+
+ [Note 1001: _Lettres_, t. VII, p. 24.]
+
+ [Note 1002: _Ibid._, p. 49.]
+
+Elle cause, elle questionne et, par les uns et les autres, apprend la
+raison du dissentiment des ordres; c'est qu'aux «Estatz particulliers de
+ce païs qui ont esté nagueres tenus, ceulx du tiers estat voullurent
+comprendre» la noblesse «au departement, contribution et levée» des
+nouveaux impôts. Elle approuve fort celle-ci de s'être «pour ceste
+occazion» fort remuée, «veoyant bien la grande et pernicieuse
+consequence de ceste proposition»[1003]. Le tiers avait toujours
+soutenu, contre l'ordre de choses existant, que le Dauphiné n'était pas
+un pays de taille personnelle, mais un pays de taille réelle, comme le
+Languedoc, d'où il s'ensuivait que l'impôt pesant sur la terre, d'après
+sa nature, et non sur les personnes, d'après leur situation sociale, les
+biens nobles devaient être exempts, quelle que fût la condition des
+propriétaires, et les biens roturiers taillables quand même ils
+appartiendraient à des nobles. C'est la thèse qu'il avait reprise aux
+derniers États à propos de la surtaxe. S'il avait eu gain de cause à
+cette occasion, de quel droit la noblesse, ayant été imposée une fois
+pour les biens roturiers qu'elle possédait, se serait-elle à l'avenir
+refusée à payer les contributions ordinaires sur ces mêmes biens
+roturiers? Le précédent aurait entraîné une révolution fiscale.
+
+ [Note 1003: _Ibid._, p. 50. Dans les pays où la taille était
+ personnelle, elle était perçue sur le travail, le capital, les
+ propriétés, en un mot sur tous les revenus, biens-fonds y compris.
+ Les nobles en étaient exempts et quand ils acquéraient une terre
+ par achat ou héritage, ils lui communiquaient leur privilège.]
+
+Mais le moment n'était pas venu de mettre à la raison les communes.
+«Estant les affaires, comme elles sont à présent... il faut bien
+regarder à les apaiser». A Montélimar, le même jour qu'elle célébrait
+les mérites de la noblesse, elle prit à part le vice-sénéchal de la
+ville, Jacques Colas, ancien recteur de l'Université de Valence,
+l'organisateur d'une Ligue de la paix contre les protestants et l'un des
+meneurs du tiers aux derniers États du Dauphiné. «C'est, dit-elle, ung
+esprit presumptueux et fol duquel les sieurs de la noblesse ont avec
+occazion fort grande jalouzie»[1004]. Mais elle jugeait bon de le
+ménager à cause de son influence. Les clients de la Cour ne lui
+prêtaient pas toujours l'aide qu'elle aurait pu attendre d'eux. Un neveu
+de Monluc, l'évêque de Valence (Charles de Gelas de Léberon), «pour
+craincte qu'il a comme ausy ont tous les principaulx de ce païs
+desdictes ligues et communes, faict le moins qu'il peut chose qui leur
+puisse déplaire»[1005]. Les villes, alarmées de sa déclaration de
+Montélimar ou de son escorte de gentilshommes, se concertaient et
+prenaient leurs précautions. A Valence, «les gens de guerre au moings»
+ne sortirent pas à sa rencontre et firent «une forte garde toute la
+nuict», ayant quelque peur qu'avec la noblesse elle ne se saisît de la
+ville[1006]. A Romans, où elle coucha, les habitants allèrent au-devant
+d'elle en nombre et bien armés. Leur capitaine, Pommier, un marchand
+drapier, lui fit une sommaire harangue de bienvenue, c'est-à-dire un
+compliment très sec. Pommier «a si grand crédict et autorité parmy ces
+ligues qu'au moindre mot qu'il dict, il faict marcher tous ceulx de
+ceste dicte ville et des environs»[1007].
+
+ [Note 1004: _Lettres_, t. VII, p. 49. Cf. p. 29, note 1, Jacques
+ Colas, catholique très ardent, aima mieux se faire Espagnol que de
+ se rallier à Henri IV. Voir Ed. Colas de La Noue, _Le comte de La
+ Fère_, Angers, 1892.]
+
+ [Note 1005: _Lettres_, t. VII, p. 49.]
+
+ [Note 1006: _Ibid._, p. 50.]
+
+ [Note 1007: _Ibid._, p. 50. Le document publié par J. Roman, dans
+ le _Bulletin de la Société d'archéologie de la Drôme_, année 1877,
+ sous le titre assez inexact de _La Guerre des paysans en
+ Dauphiné_, p. 29-50 et 149-171, est le récit par un témoin des
+ événements de Romans en 1579 et 1580. Pommier (ou Paulmier), à la
+ tête des ouvriers drapiers et avec l'aide des paysans des
+ environs, fit la loi dans la ville pendant deux ans et fut tué par
+ les bourgeois. Sa rencontre avec la Reine est racontée pages
+ 46-47.]
+
+Elle n'a pour toute arme contre ces mauvaises dispositions que sa
+parole. Depuis son arrivée dans le Midi, elle harangue autant qu'elle
+cause et elle continue à haranguer à Montélimar, à Valence, à Romans où
+elle parla deux fois le même jour. Elle n'a pas seulement affaire à des
+particuliers, mais à des groupes: députés des Églises, assemblées de la
+noblesse, réunions de bourgeois ou de ligueurs qui, tout amateurs
+d'éloquence qu'ils soient, ne sont pas faciles à convaincre. Elle a
+comme orateur de grands dons: une argumentation abondante, beaucoup de
+charme, une douceur insinuante, le talent de dire à chacun de ses
+auditeurs ou de ses auditoires ce qui est capable de l'émouvoir ou de le
+flatter. Au besoin elle sait parler ferme et, comme dit Brantôme,
+«royalement». Elle prêche partout le devoir de l'obéissance et
+l'avantage de l'union. Elle fait jurer haut la main à la «tourbe» réunie
+à Valence--c'étaient les principaux de la ville, mais qui n'étaient pas
+gentilshommes--de se départir des ligues et associations et de rendre
+tout devoir à M. de Maugiron, lieutenant général du Roi. Elle a même
+succès à Romans, le centre d'action du terrible Pommier, et décide les
+habitants, presque malgré eux, à laisser emmener à Lyon deux canons que
+M. de Gordes, l'ancien lieutenant général, leur avait confiés[1008].
+
+ [Note 1008: _Lettres_, t. VII, p. 55; _Bulletin_, p. 47-48.]
+
+Elle avait donné rendez-vous à Grenoble aux représentants des trois
+ordres pour les entendre en leurs doléances. Elle reçut à part ceux de
+la noblesse et du clergé, «qui furent fort modestes en leurs
+remontrances», et leur dit la «parfaite amour et dillection» que le Roi
+son fils portait à ses sujets, les preuves qu'il en avait données sans y
+épargner sa propre vie du temps du feu Roi son frère et les «occasions»
+qui l'avaient mû d'apaiser les troubles de son royaume «par la
+douceur»[1009]. L'orateur du tiers état, un avocat de Vienne, Debourg,
+«fort factieux», demanda que le différend des ordres fût jugé par le Roi
+«en plus grande et aultre compagnie de Conseil que celle qui estoit par
+deça», mais le premier consul de Grenoble, et les députés de beaucoup de
+villes prièrent la Reine de le «vuider» avec les princes et seigneurs du
+Conseil qui l'accompagnaient. Elle, se sentant soutenue, n'oublia pas de
+«parler à iceluy Debourg ainsy qu'il appartenoit et de luy bien faire
+congnoistre et à tous les aultres factieux et faiseurs de menées qui
+avaient introduit ces ligues à si mauvaise intention que l'on voioit
+(voyait) par effectz [qu'ils] mériteraient grande pugnition»[1010].
+Alors, dit-elle, la plupart des députés «monstrèrent à l'instant de se
+voulloir departir des choses mauvaises qui sont cachées sur (plutôt,
+sous) cela». Mais elle se contentait trop facilement; elle ne se
+demandait jamais si l'impression de ses paroles, de sa présence, de ses
+menaces était bien profonde et prévaudrait longtemps contre les
+passions, les rancunes, les défiances de toujours. Elle ne tarda pas à
+s'apercevoir qu'elle ne réussirait pas à faire peur. Elle fit arrêter un
+chirurgien, qui avait tenu à des gentilshommes des propos tendant à
+mauvaise fin, et un procureur au Parlement, Gamot, qui avait promené le
+râteau et propagé l'usage des cornets à bouquin[1011], et elle chargea
+le Parlement de leur faire leur procès. Mais les Communes intervinrent,
+et elle fut obligée de relâcher Gamot. Non sans peine elle parvint à
+reconcilier les trois ordres qui étaient «merveilleusement divisez» et à
+leur faire signer un accord général[1012].
+
+ [Note 1009: 5 août 1579, _Lettres_, t. VII, p. 72.]
+
+ [Note 1010: _Lettres_, VII, p. 71.]
+
+ [Note 1011: Grenoble, 5 août 1579, _Ibid._, t. VII, p. 73.]
+
+ [Note 1012: Grenoble, 10 août 1579, _Ibid._, t. VII, p. 75.]
+
+Aussi inclinait-elle plus que jamais aux moyens de persuasion; il sera
+temps plus tard de punir. Elle n'était pas d'avis d'envoyer une armée
+contre Bellegarde, comme voulait le faire Henri III, ulcéré de son
+«infidélité»; on n'avait pas de forces suffisantes ni d'argent pour en
+lever. Surtout l'apparition des troupes royales risquait de provoquer
+une prise d'armes générale. Lesdiguières, avec les protestants du
+Dauphiné, leur barrera la route. Le roi de Navarre et le prince de Condé
+appuieront Lesdiguières, les ligues catholiques armeront pour se
+défendre. La «dextérité» valait mieux que la «force» contre le mal
+présent. «Entretenez doncques bien pour y remédier vostre édit dernier
+de pacification et les articles de la conferance de Nérac. Asseurez
+(rassurez) par ce moien les Huguenotz et les conduisez de façon qu'ilz
+satisfacent de leur part (comme ilz dient tousjours qu'ilz feront)
+auxdictz édictz de pacification et articles de conferance, et surtout
+qu'ilz n'aient aulcune occasion de s'excuser qu'ilz ne rendent les
+villes, car estant remises en vos mains, comme ilz sont tenuz, dedans
+peu de temps et qu'ils promettent fayre, vous estes en asseurée paix et
+repos»[1013].
+
+Pour amener Bellegarde à se démettre de lui-même du gouvernement de
+Saluces, Catherine comptait sur le duc de Savoie, Emmanuel Philibert.
+C'était, elle le savait bien, un courtier intéressé. Il suivait
+attentivement les affaires de Dauphiné et de Provence. «Ce prince là,
+écrivait Villeroy à Henri III, met le nez partout et a intelligence
+avecque tous ceux de part et d'autre qui troublent vos affaires»[1014].
+De Grenoble, où le Duc était allé la visiter, la Reine-mère donnait à
+son fils même avertissement. Vous «ne craché pas en vostre plus segret
+lieu que tout ne se sache ysi (ici) et me croyés[1015]». Il en voulait à
+Henri III d'avoir rompu ses desseins sur Genève, contre qui il s'était
+ligué à Lucerne avec les six cantons catholiques (8 mai 1578). Ce traité
+préparait à même fin une coalition où l'Espagne était destinée à entrer,
+et, tel qu'il était, il compromettait l'alliance perpétuelle de la
+France avec les Suisses. Le Roi très chrétien riposta en s'unissant à
+Berne et à Soleure pour la défense de la Rome calviniste (8 mai
+1579)[1016]. En cette circonstance, comme en beaucoup d'autres, il
+voyait plus juste et plus loin que sa mère, qui, tout entière à son rêve
+de pacification intérieure et à sa politique d'expédients, aurait voulu
+s'assurer à tout prix le concours du duc de Savoie «.... Si j'eusse
+sceu, écrivait-elle à son fils, ce que j'ay sceu depuis, je ne vous
+eusse conseillé la prandre (Genève) en protection, mais que eussiez,
+comme pussiez bien (vous pouviez bien), si l'on l'eust voullu, achever
+l'alliance avec les cantons seullement de Berne et de Suryc (Zurich) et
+de Soleure, mais vous m'en escripvites de façon que je ne vous eusse ozé
+mander le contraire[1017]». Elle l'engageait, pour adoucir le
+ressentiment du Savoyard, à lui certifier par écrit qu'il n'avait pas eu
+l'intention de préjudicier aux droits que le Duc prétendait sur Genève,
+mais au contraire de l'aider à les y maintenir. Mais Emmanuel-Philibert
+n'était pas homme à se payer de ce billet à long terme. Forcé de
+renoncer à sa convoitise, il dut penser que Saluces pourrait un jour lui
+servir de compensation et il ne se soucia plus, s'il s'en était soucié
+jamais, d'y affermir l'autorité du Roi. On n'en eut que de bonnes
+paroles. Bellegarde traîna la négociation. Lesdiguières attendit le
+règlement de l'affaire de Saluces[1018].
+
+ [Note 1013: Avignon, 9 juillet, _Lettres_, VII, p. 41.]
+
+ [Note 1014: _Ibid._, t. VII, p. 40, note 2.]
+
+ [Note 1015: _Ibid._, p. 83. Cf. 114. Il y a des détails sur le
+ séjour du Duc à Grenoble dans les _Mémoires d'Eustache Piémond,
+ notaire royal-delphinal_, Valence, 1885.]
+
+ [Note 1016: Ce traité fut négocié par Jean de Bellièvre, sieur de
+ Hautefort, et signé par Nicolas de Harlay, sieur de Sancy, qui
+ était protestant: Ed. Rott, _Histoire de la représentation
+ diplomatique de la France auprès des cantons suisses, de leurs
+ alliés et confédérés_, Berne et Paris, t. II, 1902, p. 231-234.
+ Sur les prétentions et les projets du Duc, si contraires à la
+ couronne de France, voir p. 225, et sur le traité de Lucerne, voir
+ encore p. 233.]
+
+ [Note 1017: _Lettres_, t. VII, p. 117-118, 4 septembre 1579.]
+
+ [Note 1018: 12 septembre, _Lettres_, t. VIII, p. 126.]
+
+Catherine était impatiente de revoir après treize mois de séparation ce
+qu'elle avait «le plus cher en cet monde», son fils. Henri III décida
+d'aller au-devant d'elle jusqu'à Lyon. «Quant à la reyne ma mère,
+écrivait-il à Villeroy, je croys ce qu'elle mande de Daufiné, provinsse
+byen brouillée, mais j'espère [qu'elle] i (y) donnera ordre.... Je ay
+veu ce que dit Lesdiguières; toutes choses byen esloignées de ce qu'il
+nous fault comme aussy du maréchal de Belleguarde qui mant (ment) comme
+tous les autres, et, si j'ose dire, M. de Savoye... nous andort si nous
+le voulons estre. Bref toutes ces paroles et lètres des uns et des
+autres ne sont que songes et mensonges; bien abylle (habile) qui s'an
+peust guarder.... Et plus n'an diz (je n'en dis pas plus) sinon qu'il
+nous faust resouldre d'aller à Lyon, car la bonne famme (c'est sa mère
+qu'il veut dire) le veult et me l'escrit trop expressément pour y
+faillir.... Adieu. Je suis dans le lict de lasseté (lassitude) de venir
+de jouer à la paulme»[1019]. Ce mélange de pénétration et de paresse, de
+connaissance des hommes et de dégoût de l'action, de tendresse filiale
+et d'irrévérence, n'est-ce pas Henri III peint par lui-même? Mais, au
+moment de partir, il fut pris d'une douleur d'oreilles si aiguë que son
+entourage pendant vingt-quatre heures désespéra de sa vie (10
+septembre)[1020]. Catherine, avertie de la crise, allait courir à Paris
+quand elle reçut la nouvelle que tout danger était passé. «Ma Comere,
+écrivait-elle à la duchesse d'Uzès, j'é aysté bien afligée et non sans
+cause, car c'èt ma vye et san cela je ne veulx ni vyvre ni estre....
+Quant je y panse au mal qu'il a eu, je ne sè set [ce] que je suys, je
+loue mon bon Dyeu de me l'avoir redouné et luy suplye que se souyt (ce
+soit) pour son temps plus que ma vye et que tant que je vyve [je] ne luy
+voy mal. Croyés que c'et une extrème pouyne (peine) d'estre louyn de cet
+(loin de ce) que l'on ayme come je l'ayme et le savoyr malade, c'est
+mourir à petyt feu.» S'il eût continué d'être non pas en un si grand
+mal, mais seulement malade, elle eût tout laissé, «car je ne povés plus
+endurer d'uyr (ouïr) dire: yl a mal et ne le voyr»[1021].
+
+ [Note 1019: _Lettres_, t. VII, p. 77, note 1.]
+
+ [Note 1020: 14 septembre, _Lettres_, t. VII, p. 129; _Ibid._, 15
+ septembre, p. 130. Le Roi avait eu une première atteinte le 3
+ septembre et après une promenade au château de Madrid, une crise
+ d'otite aiguë, le 10 septembre; _Mémoires-Journaux de L'Estoile_,
+ éd. Jouaust, I, p. 332-333.]
+
+ [Note 1021: Lyon, 18 septembre, _Lettres_, t. VII, p. 134.]
+
+Elle s'imposa de rester pour assurer son repos et la paix du royaume.
+Henri III alla faire un pèlerinage à Chartres et de là un voyage en
+Normandie en vue de rétablir l'ordre dans cette province fort
+troublée[1022].--Elle continua, loin de lui, à négocier pendant un mois
+avec Bellegarde et Lesdiguières. Mais elle était pressée d'en finir. Son
+fils lui avait envoyé un «pouvoir» daté du 13 septembre, autorisant le
+maréchal de Bellegarde à commander au marquisat de Saluces[1023].
+C'était une capitulation. Mais elle excellait à sauver la face. Le
+rebelle n'ayant pas consenti à passer la frontière, elle lui donna
+rendez-vous à Montluel, dans un château du duc de Savoie. Elle le reçut,
+entourée des princes et des conseillers de sa suite, en présence
+d'Emmanuel-Philibert, son hôte (17 octobre). Bellegarde se mit à deux
+genoux devant elle et déclara qu'il avait «extrème regret et déplaisir»
+de sa conduite et «qu'il vouldroit avoir perdu la moitie de son sang et
+que cela ne luy feust advenu». Il la pria d'«intercedder envers le Roy
+de luy pardonner» et, en signe d'obéissance, remit «à ladicte Dame es
+mains du Roy ledict marquisat». Elle prit acte de sa soumission, et
+«puisqu'il l'asseurait de la fidélité et affection qu'il vouloit toute
+sa vie porter au service du Roy son filz, comme son debvoir le luy
+commandoit», elle lui fit délivrer les lettres-patentes qui le
+rétablissaient en sa charge. Au prix d'une humiliation de forme, il
+devenait le possesseur paisible d'un gouvernement usurpé[1024].
+
+ [Note 1022: Il y aurait eu des troubles assez graves et même une
+ émeute à Rouen, si le secrétaire de Jérôme Lippomano est bien
+ renseigné. Tommaseo, _Relations des ambassadeurs vénitiens_, t.
+ II, p. 451.]
+
+ [Note 1023: _Lettres_, t. VII, app., p. 441-442.]
+
+ [Note 1024: _Lettres_, t. VII, app., p. 438-439.]
+
+Quant à Lesdiguières, il persista toujours à refuser les entrevues
+qu'elle lui proposait même en terre savoyarde[1025]. Elle en fut réduite
+à charger Bellegarde de négocier avec son complice un accord ou plutôt
+une trêve entre catholiques et protestants, qui fut publiée au
+commencement de novembre à Monestier de Clermont[1026].
+
+ [Note 1025: _Actes et correspondances du connétable de
+ Lesdiguières_, t. I, Introd., p. XXVIII-XXIX. _Lettres_, t. VII,
+ p. 192, note. Roman, _Catherine de Médicis en Dauphiné_, Grenoble
+ 1883; Dufayard, _Le connétable de Lesdiguières_, 1892, p. 57-61.
+ Bellegarde mourut deux mois après sa réconciliation avec le Roi à
+ Saluces (20 décembre). On a naturellement accusé Catherine de
+ l'avoir fait empoisonner (voir les références de M. le Cte
+ Baguenault de Puchesse, Introd. au t. VII des _Lettres_, p. XIII
+ et XIV). Bellegarde a pu mourir très bien de la gravelle dont il
+ souffrait depuis longtemps.]
+
+ [Note 1026: _Lettres_, t. VII, p. 192, note.]
+
+Il était temps qu'elle rejoignît son fils. L'agitation, qui semblait
+apaisée dans le Midi, avait gagné le Nord et l'Est. Pendant la dernière
+partie de son voyage il lui était venu de ces régions des nouvelles
+inquiétantes. Il y avait eu des soulèvements de paysans en
+Basse-Normandie et même une émeute à Rouen[1027]. Des grands seigneurs
+de la province, La Rocheguyon, Cantelou, Pont-Bellenger, étaient
+compromis dans ces remuements et même suspects d'avoir voulu enlever le
+Roi à Saint-Germain. Ils avaient pris le large et s'étaient retirés en
+Lorraine, à Commercy, dont La Rocheguyon était damoiseau[1028]. Le bruit
+courait que le seigneur de La Petite-Pierre, un protestant, poussé sous
+main, disait-on, par le duc de Guise, projetait une entreprise sur
+Strasbourg[1029]. Des soldats et des gentilshommes en petites troupes se
+dirigeaient de différents points du royaume vers la Lorraine et la
+Champagne, où elles se massaient. Quelques-unes de ces bandes envahirent
+la Franche-Comté, qui appartenait à Philippe II, pillèrent le plat pays
+et prirent trois châteaux. Catherine a certainement compris que cette
+attaque était, comme celle de l'an précédent, une simple diversion pour
+occuper les Espagnols, diviser leurs forces et faciliter au duc d'Anjou
+l'attaque des Pays-Bas.
+
+ [Note 1027: Relation du secrétaire de Jérôme Lippomano,
+ l'ambassadeur vénitien. Tommaseo, _Relations des ambassadeurs
+ vénitiens_, t. II, p. 451.--Floquet, _Histoire du Parlement de
+ Normandie_, t. III, 1841, règne de Henri III, n'en dit rien.]
+
+ [Note 1028: Damoiseau, nom donné à des vassaux de seigneurs
+ ecclésiastiques. Le suzerain de Commercy, c'était l'évêque de
+ Metz.]
+
+ [Note 1029: La Petite-Pierre ou Lützelstein, châtellenie lorraine
+ dans les Vosges.]
+
+Mais elle craignait d'irriter les cantons suisses limitrophes de la
+province espagnole et qui était garants de sa neutralité[1030].
+
+Elle écrivit au grand écuyer, Charles de Lorraine, et à Saissac et Du
+May, qui commandaient sous ses ordres ces batteurs d'estrade, pour leur
+représenter les conséquences possibles de ces courses et de ces menées:
+rupture de l'alliance avec les Suisses, représailles du roi d'Espagne,
+et, en cas de tentative sur Strasbourg, conflit avec le Corps
+Germanique[1031]. Elle les priait d'y bien réfléchir. Si elle leur
+parlait si doucement, c'est qu'elle savait leurs liaisons. Charles de
+Lorraine, grand ami du duc d'Anjou, fut son compagnon de guerre aux
+Pays-Bas; La Rocheguyon était le frère de son favori d'alors, La
+Rochepot. Il n'aurait pas fallu, par une sévérité hors de saison,
+tourner contre le Roi les forces destinées à combattre Philippe II.
+Aussi avait-elle bien recommandé à Henri III de fermer les yeux sur les
+remuements de la noblesse de Normandie. Il avait eu bien raison de
+châtier les paysans qui s'étaient «tant oubliés», gens de peu et sans
+attaches, mais donner arrêt contre les seigneurs réfugiés à Commercy,
+c'était chose dangereuse[1032]. Ils armeraient pour se défendre et
+appelleraient leurs amis à l'aide. Mieux valait suspendre l'action de la
+justice que de risquer une insurrection. Les ménagements lui parurent
+encore plus opportuns, quand elle apprit ce qu'elle appréhendait
+par-dessus tout, une nouvelle brouille entre ses deux fils.
+
+ [Note 1030: Sur la neutralité de la Franche-Comté, voir Lucien
+ Febvre, _Philippe II et la Franche-Comté_, Paris, 1911, p. 54-57.
+ L'accord conclu en 1511 entre Maximilien d'Autriche et les Suisses
+ et celui de 1522 entre Marguerite d'Autriche et François Ier
+ mettaient la neutralité franc-comtoise sous la protection des
+ cantons. Un an auparavant, les Français avaient envahi déjà la
+ Franche-Comté. Le duc d'Anjou, avouant l'agression, avait écrit à
+ «Messieurs des Ligues» (2 octobre 1578) qu'il avait en vue le
+ «repos et tranquillité des Flandres», mais ils ne voulurent
+ entendre à cette raison de diversion. Ils obtinrent d'Henri III
+ qu'il obligeât son frère (_Id., ibid._, p. 723 et note 2) à
+ retirer ses troupes. Catherine ne s'exagérait pas les
+ susceptibilités des gens des cantons.]
+
+ [Note 1031: _Lettres_, 13 octobre 1579, t. VII, p. 168.]
+
+ [Note 1032: Au Roi, Grenoble, 12 septembre 1579, t. VII, p. 128.]
+
+En août, le duc d'Anjou était allé visiter la Reine d'Angleterre, qui le
+reçut à Greenwich dans son intimité, causant longuement avec lui et
+déclarant, s'il faut en croire l'ambassadeur d'Espagne, qu'elle n'avait
+jamais vu un homme qui lui plût davantage et qu'elle accepterait plus
+volontiers pour époux[1033]. Les espérances qu'il conçut durent à son
+retour lui rendre plus sensibles les marques de mépris et de défiance
+que son frère ne lui épargnait pas. Cependant, lors de la crise d'otite
+dont Henri III faillit mourir, il se montra--du moins c'est Catherine
+qui le dit--«tel qu'il devoit». Mais quelques jours après (fin
+septembre), profitant d'un voyage du Roi à Chartres[1034], il sortit de
+Paris et se retira dans son apanage d'Alençon. Bellièvre jugea la
+situation si sérieuse qu'il pressa la Reine-mère de hâter son
+retour[1035].
+
+ [Note 1033: Kervyn de Lettenhove, t. V, p. 391-393.]
+
+ [Note 1034: Henri III au duc de Montpensier, 30 septembre 1578,
+ _Lettres_, t. VII, p. 149, note 2.]
+
+ [Note 1035: _Lettres_, t. VII, p. 156. La réponse de la Reine-mère
+ où il est fait allusion aux dépêches de Bellièvre est du 6
+ octobre.]
+
+Henri III, inconscient du danger ou dédaignant de s'expliquer, laissa
+tomber la correspondance. La Reine-mère était affolée. «Je vous prie,
+écrivait-elle à Villeroy, que je aye plus sovent des novelles du Roy,
+car c'et mourir et ouyr cet que j'oye (ouïs) et ne rien savoyr de la
+Court»[1036].
+
+Aussitôt qu'elle eut réglé l'affaire de Saluces, elle prit la route de
+Paris.
+
+Le Roi «s'achemina» au-devant d'elle jusqu'à Orléans, et, comme il
+l'écrivait à son ambassadeur à Venise, Du Ferrier (9 novembre), il la
+revit «avec une extresme joye et contentement», heureux qu'elle eût pu
+supporter ce long et dangereux voyage et sentant son «obligation à la
+dicte dame du bien qu'elle a semé partout où elle a passé»[1037]. Cet
+accueil la payait de ses peines. Après seize mois de séparation (août
+1578-novembre 1579), elle retrouvait son fils tel qu'elle le souhaitait,
+reconnaissant de ses efforts, et peut-être plus affectueux qu'elle ne
+l'avait quitté. A Paris, le Parlement et le peuple allèrent à sa
+rencontre à une lieue hors des murs, comme pour lui faire honneur de la
+pacification du royaume.
+
+Le secrétaire de Lippomano, l'ambassadeur vénitien, qui écrivait sous la
+dictée de son maître, parlait d'elle avec enthousiasme. «C'est, dit-il
+dans sa Relation, une princesse infatigable aux affaires, faite à point
+pour prendre de la peine et pour gouverner un peuple aussi remuant que
+les Français. Puisqu'ils commencent à connaître son mérite, il faut qu'à
+leur honte, ils la louent et se repentent de ne l'avoir pas appréciée
+plus tôt»[1038].
+
+ [Note 1036: 10 octobre 1579, _Lettres_, t. VII, p. 163-164.]
+
+ [Note 1037: _Lettres_, t. VII, p. 194, note 2, et 195, note 1.]
+
+ [Note 1038: _Relations des ambassadeurs vénitiens_, publiées et
+ traduites par Tommaseo dans la Collection des Documents inédits,
+ t. II, p. 449-451. J'ai, pour plus d'exactitude, changé quelques
+ mots à la traduction de Tommaseo.]
+
+Mais il ajoutait, et la réserve était d'importance, qu'elle avait plutôt
+«assoupi que réglé les différends de la Guyenne, du Languedoc, de la
+Provence et du Dauphiné».
+
+C'est la vérité même. Le succès de l'oeuvre ne répondait pas à l'habileté
+de l'ouvrière.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+DIVERSION EN PORTUGAL
+
+
+Catherine ne s'émouvait pas outre mesure de cette recrudescence
+d'agitation. Elle se croyait maintenant si sûre de l'amour du Roi
+qu'elle s'en estimait beaucoup plus forte. Confiante à l'excès dans son
+habileté et dans la vertu du nom royal, elle se flattait qu'en voyant
+agir ensemble la mère et le fils les huguenots et les politiques
+entendraient plus facilement raison. Mais c'était à la condition, comme
+elle le savait bien, que le duc d'Anjou ne prît pas parti contre son
+frère et qu'il restât en fait neutre et en apparence ami. Il n'était pas
+allé la saluer au passage à Orléans, sous prétexte qu'il avait été pris
+d'un «dévoiement d'estomac» au moment de monter à cheval, mais en
+réalité pour ne pas se rencontrer avec le Roi. Inquiète de cette
+mauvaise excuse, elle ne s'arrêta que quelques jours à Paris, juste le
+temps de se reposer, et repartit pour aller causer avec le Duc et le
+bien disposer en faveur de la paix.
+
+Elle le rejoignit à Verneuil-en-Perche (près d'Évreux). Des
+conversations qu'ils eurent elle n'a pas tout écrit à Henri III, se
+réservant de lui en raconter plus long en tête-à-tête. Ils ont dû
+parler, quoiqu'elle n'en dise rien, des affaires des Pays-Bas où elle
+savait qu'il se «rembarquait». Peut-être lui a-t-il avoué qu'il venait
+de signer le 25 octobre avec le sieur d'Inchy, gouverneur de Cambrai, un
+accord secret qui lui assurait la possession de cette ville libre
+impériale, mais dépendante du roi d'Espagne[1039]. Très franchement il
+l'entretint des sollicitations qui lui étaient venues de divers points
+du royaume. Voulait-il lui faire peur afin de l'incliner à le soutenir
+en ses entreprises de Flandres? A-t-elle elle-même, par quelque vague
+promesse de secours, provoqué ses confidences? En tout cas elle sut de
+lui, comme elle le rapporte à Henri III, et de Christophe de Savigny,
+seigneur de Rosne-en-Barrois, qui était là, que les malcontents des deux
+religions, à Commercy et ailleurs, s'étaient assuré le concours de
+certains colonels de reîtres et du «Casimir» et qu'ils se cherchaient un
+chef. Le Duc expliqua que, pour mieux faire service au Roi, il avait
+«sans rien respondre jusques icy ecousté ce qu'ils lui ont voulu dire»,
+bien résolu toutefois à ne jamais refaire chose qui pût déplaire à son
+frère. Il montrait, disait-elle, en tous ses propos, «ne désirer rien
+tant en ce monde» que de rendre au Roi «le très humble service» qu'il
+lui doit. Il ajouta «deux lignes» de sa main à cette lettre de sa mère
+pour confirmer l'assurance de sa fidélité[1040].
+
+ [Note 1039: Kervyn de Lettenhove, _Les Huguenots et les gueux_, t.
+ V, p. 469-470.]
+
+ [Note 1040: Au Roi, Verneuil-au-Perche, 23 novembre 1579,
+ _Lettres_, t. VII, p. 199 et note 1 de la page 200.]
+
+A Évreux, jusqu'où elle s'avança pour décider les États de Normandie, en
+se rapprochant d'eux, à voter les nouveaux impôts, elle apprit qu'ils
+avaient repoussé toutes les surcharges. «Il a esté conclud que ce pays
+vous paiera seulement ce qu'ils ont accoustumé du principal de la
+taille, du taillon et ustancilles de la gendarmerie et solde de
+cinquante mille hommes de pied; c'est l'ordinaire; mais quant au
+parisis[1041], à une creue de III s. (sous) VI d. (deniers) et une autre
+de XVIII d. pour livre qui revient ensemble, à VI d. près, compris ledit
+parisis, à deux parts dont les six font le tout, ils n'en veullent rien
+payer et ont conclud de vous en faire visve remonstrance, vous voullant
+représenter les grandes pauvretés et charges de ce pays et font une
+comparaison que d'un corps bien composé il ne s'en peut tirer ny faire
+que quatre quartiers non plus que d'une année et que d'y en faire six
+ils ne le pourroient pour leur impuissance»[1042]. La noblesse de la
+province, pour marquer son mécontentement, n'avait envoyé qu'un délégué
+par «chacun des sept bailliages et vicontés, au lieu qu'il en souloit
+tousjours avoir grand nombre». Un gentilhomme protestant, bon serviteur
+du Roi, lui a révélé que les gentilshommes catholiques «sont après, tant
+qu'ils peuvent, à unir avec eux ceulx de la Relligion [réformée]» et
+qu'ils sont «du tout résolus» de faire appel et de se joindre aux
+étrangers. Leur raison, c'est qu'on «les mesestime et contemne»[1043].
+Elle est si troublée de ce qu'elle voit et entend qu'elle écrit à Henri
+III, sans détours, contrairement à son habitude: «Vous supplie....
+commander visvement à vos financiers qu'ilz regardent à vous faire un
+fonds pour vous faire aider sans plus fouller vos peuples, car vous
+estes à la veille d'avoir une révolte generalle, et qui vous dira le
+contraire ne vous dit la veritté»[1044].
+
+ [Note 1041: Le «taillon», c'est l'imposition provisoire établie en
+ 1543 sur les villes closes pour l'entretien de 50 000 hommes de
+ pied, et maintenue depuis comme supplément ordinaire à la taille.
+ Les «ustensiles» sont un autre supplément à la taille, mais
+ affecté à la solde de la gendarmerie. Le parisis, calculé d'après
+ la différence entre la livre parisis et la livre tournois, est une
+ augmentation d'environ 7 pour 100.]
+
+ [Note 1042: Evreux, 25 novembre 1579, _Lettres_, t. VII, p. 201.
+ Beaurepaire, _Cahier des Etats de Normandie_, t. I, p. 59-60 (art.
+ III) et p. 71 (art. XXII des demandes des Etats).--Cf. La défense
+ du Roi dans le discours du Premier Président de Rouen, 16 novembre
+ 1579, p. 362-365.]
+
+ [Note 1043: _Lettres_, t. VII, p. 201-202.]
+
+ [Note 1044: _Ibid._, p. 202.]
+
+A-t-elle vraiment peur ou bien exagère-t-elle le danger pour décider le
+Roi aux concessions qu'elle allait lui demander. Avec elle on ne sait
+jamais très bien.
+
+Le Roi, dans un sursaut d'énergie, avait ordonné au maréchal de Matignon
+de rompre les rassemblements de Champagne et de forcer Commercy. Elle
+lui insinuait, sous réserve toutefois de son «meilleur advis», que la
+voie de la douceur serait peut-être préférable. Les gens de guerre que
+l'on disait réunis en Champagne pour cette entreprise de Strasbourg»
+s'étant dispersés, était-il prudent que Matignon attaquât Commercy? Ce
+serait provoquer là et ailleurs l'esprit de résistance. Et quel est le
+messager qu'elle lui propose d'expédier à La Rocheguyon pour le
+dissuader de mettre des soldats dans Commercy et au Maréchal pour lui
+recommander de ramener les siens? c'est un favori du duc d'Anjou, La
+Rochepot, qui était d'ailleurs le frère de La Rocheguyon[1045].
+
+Le Duc conseillait, lui aussi, de tout apaiser, disait-elle dans une
+autre lettre. Il lui avait représenté que le Maréchal n'était pas assez
+fort, même renforcé, pour affronter les troupes massées à Commercy et
+les auxiliaires qui leur viendraient. «Et semble que ceux qui ont envie
+de mal faire et remettre vostre royaume en trouble n'attendent que de
+vous voir commencer pour, sur cette occasion, s'élever et faire entrer
+le Casimir en vostre royaume»[1046].
+
+François, tout en protestant de sa fidélité, n'avait pas caché à sa mère
+qu'il avait lieu de se plaindre de son frère, qui ne tient pas «compte»
+de lui et qui «s'en défie». La Reine engageait donc le Roi, pour
+dissiper cette «humeur» dangereuse, à écrire au Duc, comme de lui-même,
+qu'il est heureux «de lui veoir une si bonne volonté» à l'aimer et le
+servir, mais que son éloignement et l'opinion «qu'il est mal content,
+cela nuit infiniment au bien» des affaires et à l'exécution de la paix;
+qu'il le prie de revenir à la Cour avec leur mère, d'être bien assuré de
+sa bonne grâce, dont il lui a donné déjà tant de marques, et de
+«n'adjouter foy aux passions de ceux qui veullent veoir les troubles en
+ce royaume» et que par là il peut «congnoistre estre ennemis de tous
+deux». Comme elle savait Henri III susceptible, elle ajoutait: «Vous lui
+saurez mieux dire, de sorte que c'est sottise à moy de le vous
+escripre»[1047]. Mais si elle s'en remettait à lui, et très justement,
+de la façon de faire les avances, elle ne lui cachait pas qu'elle les
+jugeait nécessaires.
+
+ [Note 1045: 23 novembre 1579, _Lettres_, t. VII, p. 199.]
+
+ [Note 1046: Au Roi, 25 novembre, _Lettres_, t. VII, p. 201.]
+
+ [Note 1047: _Ibid._, p. 202.]
+
+L'escapade de Condé montra combien elle avait raison. Ce Bourbon
+sectaire, le seul véritable huguenot de sa race, ne se résignait pas à
+vivre dans l'Ouest, hors de son gouvernement de Picardie, loin des
+Pays-Bas, de la reine d'Angleterre et de Jean Casimir. Il sortit de
+Saint-Jean d'Angely, traversa Paris déguisé et s'introduisit par
+surprise dans une des places les plus fortes de Picardie, La Fère (29
+novembre 1579). Il avait trompé Catherine, à qui, le 13 novembre, il
+écrivait qu'en toutes choses «qui concerneront le service de vozdites
+Majestez» (le Roi et sa mère), s'il «vous plaist m'honorer de vos
+commandemens je monteray aussytost à cheval pour les exécuter
+promptement»[1048].
+
+Comme d'usage, en désobéissant au Roi, il se défendait de vouloir rien
+faire qui lui déplût, et cependant il se remparait dans La Fère et
+réclamait son gouvernement contrairement aux stipulations de l'Édit de
+Poitiers (septembre 1577). Un des articles secrets portait en effet que
+la ville de Saint-Jean-d'Angely serait laissée au Prince pour sa
+retraite et demeure pendant le temps et terme de six ans, en attendant
+qu'il pût «effectuellement jouir de son gouvernement de Picardie auquel
+Sa Majesté veut qu'il soit conservé»[1049]. Condé alléguait pour sa
+justification que, lors de la signature de la paix, il avait protesté
+«que devant les six ans il entendoit retourner en son
+gouvernement»[1050]. Il ne se croyait pas lié par un contrat qu'il avait
+répudié en le signant: un _distinguo_ qui sentait le casuiste.
+
+La Reine-mère alla le trouver à Viry (près de Chauny) avec la princesse
+douairière de Condé, sa belle-mère, et le cardinal de Bourbon, son
+oncle, mais elle n'obtint pas qu'il rentrât à Saint-Jean-d'Angely[1051].
+Les négociations continuèrent entre La Fère et Paris sans plus de
+succès. Le Prince, seul et guetté par les ligueurs de la province, était
+incapable de rien entreprendre, mais les huguenots du Midi remuaient.
+Rambouillet, que le Roi avait député en Guyenne, n'était pas parvenu, au
+bout de deux mois de sollicitations, à leur faire restituer les places
+de sûreté qu'ils détenaient indûment[1052]. Montmorency, qui s'était
+joint à Rambouillet pour persuader le roi de Navarre, n'avait pas mieux
+réussi, lors de l'entrevue de Mazères (9 décembre 1579)[1053]. Quelques
+jours après, le capitaine huguenot, Mathieu Merle, sur l'ordre d'«un des
+principaux chefs de la Religion»[1054]--il ne dit pas lequel--surprit
+Mende (25 décembre). Le roi de Navarre s'excusa de cette agression, qui,
+écrivait-il à Henri III, «n'a esté faicte de mon sceu ni de mon
+consentement». C'était un «faict particulier dont ceulx de la Religion
+en general portent beaucoup de desplaisir»[1055].
+
+ [Note 1048: D'Aumale, _Histoire des princes de Condé_, 1889, t.
+ II, p. 128 et 419 (appendice IX).]
+
+ [Note 1049: Art. XXIV, Du Mont, _Corps diplomatique_, t. V, 1re
+ partie, p. 310.--Cf. _Lettres_, t. VII, p. 209.]
+
+ [Note 1050: _Lettres_, t. VII, p. 208.]
+
+ [Note 1051: Lettres du 16 et du 18 décembre, t. VII, p. 207-212.]
+
+ [Note 1052: Les négociations de Rambouillet, dans la _Revue
+ rétrospective_, t. VI, 2e série, p. 125-132.]
+
+ [Note 1053: _Lettres_, t. VII, p. 214-215.]
+
+ [Note 1054: Merle, _Mémoires_, éd. Buchon, p. 748.]
+
+ [Note 1055: _Recueil des Lettres missives de Henri IV_, publié par
+ Berger de Xivrey, t. I, p. 270.]
+
+Mais il ne disait pas qu'ils en eussent tous et il laissait clairement
+entendre qu'il n'était pas le maître de son parti. Au printemps de 1580
+les coups de main recommencèrent. Les protestants prirent Montaigu (15
+mars), les catholiques, Montaignac (en Périgord) (avril). On
+s'acheminait à la guerre ouverte.
+
+Ce que la Reine-mère appréhendait par-dessus tout, c'est que les
+catholiques malcontents ne se joignissent aux réformés. «J'ay bien peur,
+écrivait-elle à Henri III, qu'il y ait quelque chose meslé en cecy
+d'autre faict que de la relligion», et elle lui en donnait pour preuve
+que les communes et les huguenots du Dauphiné, «au lieu qu'ils souloient
+estre si mal sont à présent si bien»[1056].
+
+Elle aurait pu alléguer comme exemple de ces compromissions, si elle
+n'avait craint d'exciter l'humeur du Roi son fils contre son gendre, les
+fêtes que le duc de Lorraine venait de donner à Nancy à l'occasion du
+carnaval (11-18 février 1580)[1057]. La présence du fameux Jean Casimir
+y avait attiré des hôtes ou des visiteurs de marque: Mayenne, frère du
+duc de Guise, Rosne, le confident du duc d'Anjou, Bassompierre et cinq
+ou six colonels de reîtres, La Rocheguyon, le damoiseau de Commercy, et
+d'autres mécontents des deux religions. Jean Casimir tenait boutique
+ouverte en Allemagne de mercenaires et même il ne lui aurait pas déplu
+de s'assurer le monopole de ce marché. Il vendait de préférence ses
+services à ses coreligionnaires et soutenait volontiers aussi, toujours
+moyennant finances, les sujets catholiques en révolte contre les
+souverains catholiques, faisant ainsi les affaires de la Réforme et les
+siennes. Mais on ne le croyait pas incapable, à condition d'y mettre le
+prix, d'aider les papistes contre les protestants et par exemple de
+fournir des soldats au duc de Guise pour assaillir Strasbourg et au roi
+d'Espagne pour recouvrer les Pays-Bas. Il avait en 1576 conduit une
+armée allemande au secours du duc d'Anjou et des huguenots et il en
+voulait à Henri III d'ajourner le paiement des trois millions de livres
+que, vainqueur, il lui avait imposé comme indemnité de guerre; il
+guettait l'occasion de contraindre ce débiteur récalcitrant. Il était en
+rapports avec le duc d'Anjou, avec Lesdiguières, le chef des protestants
+dauphinois, avec le roi de Navarre, avec le prince de Condé, et il ne
+repoussait pas les avances du duc de Guise. On le sollicitait, on le
+craignait, on le surveillait. Le «Casimir» était le cauchemar de
+Catherine. Elle ne cessait pas depuis deux ans d'engager le Roi à
+s'acquitter. Il semble que, sur les instances de sa mère, il se soit
+décidé à charger le duc de Lorraine de négocier un concordat. Charles
+III était tout désigné pour ce rôle d'intermédiaire, voisin et ami de
+Jean Casimir, avec qui il avait été élevé à la Cour de France, gendre de
+Catherine, qui l'aimait et élevait en tendre grand'mère sa fille
+Christine. Ambitieux, mais timoré, serviable aux Guise, ces brillants
+cadets de sa maison, déférent pour Henri III, qu'il savait soupçonneux
+et irascible, il ménageait tout le monde. Il ouvrait sa maison aux
+conspirateurs, mais il ne conspirait pas. «Le duc de Lorraine, écrivait
+le 10 janvier l'agent florentin Saracini, a fait savoir à Sa Majesté,
+par courrier exprès, que Casimir lui demandait de passer dans ses États,
+faisant une levée de reîtres tout à l'alentour»[1058]. Mais il ne disait
+pas qu'il l'en empêcherait. Il réussit probablement à faire accepter au
+Palatin l'idée de versements en plusieurs termes[1059].
+
+ [Note 1056: Au Roi, 18 avril, _Lettres_, t. VII, p. 247.--Cf. à
+ Villeroy, même date, p. 249.]
+
+ [Note 1057: Voir les références dans Davillé, _Les Prétentions de
+ Charles III, duc de Lorraine, à la couronne de France_, 1909, p.
+ 26 sqq.]
+
+ [Note 1058: Desjardins, _Négociations diplomatiques de la France
+ avec la Toscane_, t. IV, p. 282: avis du 10 janvier 1580.]
+
+ [Note 1059: _Calendar of State papers, foreign series_, 1579-1580,
+ p. 167.]
+
+Des propos de table ou des conciliabules de ces condottieri et de ces
+grands seigneurs, presque rien n'a transpiré parce que probablement tout
+s'est passé en paroles. On sait que déjà Casimir avait promis à La
+Rocheguyon de lui fournir cinq mille reîtres contre la cession de
+Commercy. On peut supposer que le duc de Lorraine a dû le tâter sur
+l'entreprise que Guise, d'accord avec lui, tramait contre
+Strasbourg[1060]. Mais il est imprudent de pousser plus loin les
+hypothèses[1061].
+
+Cette rencontre de personnages de divers pays et des deux religions
+était si symptomatique que la Reine-mère retourna auprès du duc d'Anjou,
+qui n'avait pas consenti à l'accompagner ou à la suivre à Paris. Elle
+alla le trouver à Bourgueil (près de Chinon) et passa plusieurs jours
+avec lui (14-17 avril 1580)[1062]. Elle lui parla des projets qu'on lui
+prêtait sur les Pays-Bas, mais ce n'était pas sa principale affaire et
+elle eut l'air de le croire quand il feignit de s'en départir,
+«considérant le peu que l'on a faict pour luy quand il y a esté»[1063].
+Elle appréhendait par-dessus tout qu'il ne se rapprochât des huguenots
+et, pour cette raison, elle le dissuada d'épouser la soeur du roi de
+Navarre, Catherine de Bourbon, un parti qu'avant son voyage du Midi elle
+trouvait sortable. C'est qu'alors elle y voyait un moyen de se concilier
+le chef des protestants avec qui elle allait traiter. Les temps étaient
+changés et ses dispositions aussi. Ce mariage, lui dit-elle, exciterait
+contre lui «une grande inimitié de tous les catholiques du royaume et de
+la Chrestienté». Il lui fit remarquer, non sans malice, qu'elle et le
+Roi son frère ne voyaient point de «difficultés» à son mariage avec la
+reine d'Angleterre, «qui estoit du la mesme relligion». Mais elle lui
+représenta--c'est elle-même qui l'écrit à Henri III--«la grande
+différence d'acquérir à soy en se mariant un grand royaume comme le sien
+(celui d'Élisabeth) ou seullement cinquante mil livres de rente tout au
+plus, épousant la princesse de Navarre[1064]». Ce n'était pas assurément
+la peine de se brouiller avec le monde catholique à si bas prix.
+
+ [Note 1060: Sur cette entreprise qui aurait permis aux Lorrains
+ d'ouvrir ou de fermer le passage du Rhin aux auxiliaires
+ allemands, voir les références dans Davillé, _Les prétentions de
+ Charles III à la couronne de France_, 1909, p. 26, note 7; et y
+ ajouter celles de P. de Vaissière, _De quelques assassins_, 1912,
+ p. 210, note 1.]
+
+ [Note 1061: Voir toujours le consciencieux Davillé, dont je
+ n'accepte pas d'ailleurs les hardiesses érudites, p. 27 sqq.]
+
+ [Note 1062: _Lettres_, t. VII, p. 238-247.]
+
+ [Note 1063: Au Roi, 15 avril, _Lettres_, t. VII, p. 241-242.]
+
+ [Note 1064: 15 avril, _Lettres_, t. VII, p. 241.]
+
+Elle lui proposa, au lieu de Catherine, sa petite-fille Christine, fille
+du duc de Lorraine. Mais il fit le sourd.
+
+Au fond, il appréhendait autant qu'elle, mais pour d'autres raisons, le
+retour des troubles dans le royaume. Il souhaitait le maintien de la
+paix pour recruter dans les deux partis les soldats qui étaient
+nécessaires à son entreprise des Flandres. Sa mère l'entendit
+«plusieurs fois» dire qu'il y avait «un moyen très grand et fort aisé»
+de pourvoir aux menées et défiances de ceux de la religion. Ce serait
+que le Roi fit une paix nouvelle ou accordât un pardon général et qu'il
+allât jurer l'amnistie ou la paix en sa Cour de Parlement devant les
+princes, les grands officiers de la couronne, les principaux du royaume,
+et les procureurs des grands personnages qui n'y pourraient venir[1065].
+Il offrait son humble service pour cette oeuvre d'apaisement, et le
+maréchal de Cossé, qui était à Bourgueil, déclarait à Catherine et à
+beaucoup d'autres, comme elle le raconte avec intention à Henri III, que
+le Roi en devait donner expressément la charge à son frère afin de bien
+faire connaître à tous ses sujets qu'il voulait la paix et le repos du
+royaume. Elle répondit qu'elle n'était pas d'avis de faire un édit
+nouveau, celui que le Roi avait octroyé aux protestants suffisait; mais
+elle ne rejeta pas absolument l'idée d'envoyer un des siens avec un
+serviteur du Duc, s'informer de l'occasion des troubles, «combien que
+mon intention, expliquait-elle à Henri III, fust de n'en rien faire sans
+la résolution de vous mesme et de vostre volunté». Et toujours elle lui
+répétait qu'il y avait dans ces remuements autant de politique que de
+religion. Le lendemain elle le pressait de mander à Paris, suivant le
+conseil de son frère, les princes et les grands pour aller «jurer»
+devant eux en son Parlement «l'entretènement de la paix et le promectre
+solennellement et avec tant d'expression qu'il ne s'y puisse rien
+adjouster ny jamais trouver aulcune excuse»[1066]. Quant au «pardon
+général de tous les maux et faultes passées», que recommandaient le duc
+d'Anjou et le maréchal de Cossé, c'était aussi son opinion «fondée sur
+ce que il seroit très difficile de chastier ceulx qui les ont commis
+sans danger de rentrer aux troubles», mais elle s'en remettait à son
+«prudent avis». Elle l'engageait pourtant, s'il voulait bien pardonner
+cette fois, à déclarer «par parolles fort expresses» qu'à l'avenir il
+serait fait «justice» «sévèrement et exemplairement» des coupables, de
+quelque qualité, condition et religion qu'ils fussent. Elle était sûre
+que ce serment d'entretenir la paix servirait «grandement à aller au
+devant et empescher le mal qui se prépare». «Et quant il n'y auroit,
+affirmait-elle, que la bonne intelligence que l'on verra par là qui est
+entre vous et vostre dict frère, croiez que cela contiendra beaucoup de
+gens»[1067]. C'était l'intérêt du Roi de regagner son frère.
+
+ [Note 1065: Tours, 18 avril, _Lettres_, t. VII, p. 246.]
+
+ [Note 1066: Tours, 19 avril, _Ibid._, t. VII, p. 250.]
+
+ [Note 1067: Tours, 19 avril, _Ibid._, t. VII, p. 251-252.]
+
+La guerre éclata soudainement dans le Midi. Le roi de Navarre adressa un
+manifeste à la noblesse (15 avril) et, cinq jours après, une lettre au
+Roi pour justifier la prise d'armes[1068]. Son grand argument, c'est que
+ses coreligionnaires étaient désespérés par les agressions des
+catholiques. Mais les catholiques pouvaient répondre qu'ils ne faisaient
+que rendre coup pour coup. Au vrai, les chefs protestants avaient
+résolu, d'accord avec les députés des Églises, à l'assemblée de
+Montauban (juillet 1579), de garder les quinze places que les articles
+de Nérac, signés le 28 février, les obligeaient à restituer dans les six
+mois[1069], c'est-à-dire à la fin août. Leurs craintes et leurs
+inquiétudes n'étaient qu'un prétexte. Ils savaient bien que Catherine ne
+les forcerait pas à se dessaisir et qu'elle négocierait toujours, même
+s'ils prenaient encore quelques châteaux, comme ils en étaient bien
+tentés. Turenne avoue que, pendant leur séjour à Montauban, «chacun
+s'employait à se préparer à un nouveau remuement et à recognoistre des
+places»[1070]. Ils recommencèrent à tirailler avec les catholiques, et
+subitement, en avril 1580, sans être assurés du secours d'une armée
+étrangère, contre l'aveu des gens de La Rochelle et de beaucoup
+d'Églises[1071], malgré la froideur du duc d'Anjou et l'hostilité de
+Montmorency, ils mirent toutes leurs forces en campagne. L'ont-ils fait,
+comme le dit Turenne, pour dégager le prince de Condé, aventuré dans La
+Fère, ou, comme le croit Marguerite, de peur qu'Henri III, outré de leur
+désobéissance, ne vînt en personne régler la question des places et les
+obliger à tenir leur parole? Il est probable que le roi de Navarre a été
+entraîné par des compagnons plus ardents et des capitaines âpres au
+butin, qu'il ne pouvait mener qu'à la condition de les suivre.
+
+ [Note 1068: _Lettres missives_, 15 avril, t. I, p. 288 sqq; lettre
+ du 20 avril au Roi, _ibid._, p. 296 sqq.]
+
+ [Note 1069: Anquez, _Histoire des assemblées politiques des
+ Églises réformées_, 1859, p. 28, parle de deux assemblées: 1579 et
+ 1580(?), sans dire en quel mois. La date de la première réunion,
+ la seule certaine, est fixée par une lettre de Catherine au Roi du
+ 15 juin 1579 (t. VII, p. 12). «... Le premier jour du mois
+ prochain se doit faire un sinode général à Montauban où mon fils
+ le roi de Navarre, le prince de Condé, le vicomte de Turenne, tous
+ les principaulx et premiers, ensemble les députés de leurs églises
+ se doivent trouver.» L'assemblée fut d'avis que le roi de Navarre
+ ne restituât point les places, mais elle se prononça contre une
+ prise d'armes avant qu'on sût la réponse d'Henri III aux
+ remontrances qui lui seraient adressées (Anquez, p. 28). Ce cahier
+ fut porté à Henri III par le sieur de Lezignant (ou Lusignan),
+ _Lettres de Catherine_, 8 août, t. VII, p. 73.]
+
+ [Note 1070: _Mémoires du vicomte de Turenne, depuis duc de
+ Bouillon_, 1565-1586, publiés pour la Société de l'Histoire de
+ France par le comte Baguenault de Puchesse, 1901, p. 147.]
+
+ [Note 1071: Mariéjol, _Histoire de France de Lavisse_, t. VI, p.
+ 199.]
+
+D'Aubigné, l'historien-poète, veut, lui, que la reine de Navarre et son
+entourage aient provoqué la prise d'armes. Henri III, le médisant Henri
+III, se serait plu à colporter l'histoire amoureuse de la Cour de Nérac,
+et les dames, pour se venger du diffamateur, auraient excité contre lui
+leurs maris et leurs amants[1072]. Mais si le ressentiment des femmes a
+fait battre les hommes de meilleur coeur, il y avait longtemps qu'ils en
+avaient «envie».
+
+Marguerite aurait eu une raison de plus de détester le Roi, son frère,
+s'il est vrai, comme le rapporte l'agent florentin, Renieri, souvent
+bien informé, qu'il ait écrit à son mari que Turenne la
+«caressait»[1073]. Mais elle se défend dans ses Mémoires, avec beaucoup
+de vraisemblance, d'avoir voulu la rupture; elle a fait de son mieux
+pour réconcilier son mari et le maréchal de Biron; elle a remontré au
+Conseil de Navarre tous les dangers d'une agression, et, d'autre part,
+averti le Roi son frère et la Reine-mère de l'aigreur croissante des
+réformés. Si Catherine avait douté de Marguerite, elle ne l'aurait pas
+appelée à l'aide pour rétablir la paix. «Faictes luy congnoistre (à
+votre mari) le tort qu'il se faict et mettez peine de rhabiller cette
+faulte qui est bien lourde»[1074] (21 avril 1580).
+
+ [Note 1072: D'Aubigné, _Histoire universelle_, publiée pour la
+ Société de l'Histoire de France par de Ruble, t. V, p. 383-384.]
+
+ [Note 1073: «... Che Turenne chiava sua moglie». Caressait est un
+ euphémisme, _Négociations diplomatiques de la France avec la
+ Toscane_, t. IV, p. 320. Henri III n'était pas incapable de cette
+ dénonciation. En tout cas, au début de la guerre, Turenne laissa
+ la lieutenance de la Guyenne, qui le retenait près du roi de
+ Navarre, et prit de son plein gré, du moins il le laisse entendre,
+ le gouvernement du Haut-Languedoc, pour avoir tout le mérite ou
+ assumer la responsabilité de ce qu'il ferait. Il ajoute: «J'avois
+ outre cela un sujet qui me convioit à m'éloigner dudict Roy pour
+ m'esloigner des passions qui tirent nos ames et nos corps après ce
+ qui ne leur porte que honte et dommage.» _Mémoires_, p. 149. Il
+ avoue la passion et se fait un mérite de l'avoir fuie. N'oublions
+ pas qu'il écrit en sa vieillesse pour l'édification de ses
+ enfants.]
+
+ [Note 1074: _Lettres de Catherine_, t. VII, p. 254.]
+
+Le roi de Navarre, qui savait mieux que personne les sentiments de sa
+femme, lui écrivait le 10 avril, quelques jours avant la déclaration de
+guerre: «Ce m'est un regret estresme qu'au lieu du contentement que je
+desirois vous donner... il faille tout le contraire et qu'aïez ce
+desplaisir de voir ma condition réduicte à un tel malheur»[1075].
+Parlerait-il ainsi à une complice et pouvait-il signifier plus
+clairement qu'il entrait en campagne malgré lui et malgré elle? De la
+prétendue cause passionnelle de la prise d'armes, il convient de ne
+retenir que le nom pittoresque de guerre des Amoureux.
+
+Catherine fut outrée de cette révolte qui récompensait si mal sa
+longanimité. «Le Roy, écrivait-elle à son gendre, quelle occasion vous
+donne-[t]-il de ce faire? Il vous demande que luy observiez ce que luy
+avez promis et juré et de quoy avez esté tous contens, car ce n'est pas
+une loy ny commandement qu'il vous ait faict par la puissance que Dieu
+luy a donnée sur tous estans ses subjects.... mais c'est bien paix et
+traicté faict et disputté comme de per à per» (de pair à pair). Elle ne
+voulait pas croire que Dieu l'eût assez «abandonné» pour avoir commandé
+la prise d'armes.... «Je ne croyray jamais qu'estant sorty d'une si
+noble race (les Bourbons), vouliez estre le chef et général des
+brigands, voleurs et malfaicteurs de ce royaulme.» Il fallait «remettre
+les choses comme la raison le veult... et faire exécuter ce que le Roy
+vous mande.... affin que ce pauvre royaume demeure en repos et qu'il n'y
+ait occasion de dire que l'avez troublé». Les formules de politesse: «Et
+vous prie, pour l'amour que je vous porte, excuser ce que je vous
+dis....»; «Je prie Dieu qu'il vous le fasse bien prendre» n'enlevaient
+rien à la vigueur de la leçon[1076].
+
+ [Note 1075: _Lettres missives de Henri IV_, t. I, p. 528.]
+
+ [Note 1076: Chenonceaux, 21 avril 1580, t. VII, p. 252-253.]
+
+La révolte dispensa Henri III de la manifestation théâtrale de bonne
+volonté que lui avaient suggérée son frère et sa mère. Il se contenta de
+publier, près de deux mois après (3 juin), une déclaration confirmative
+des édits de pacification. Il avait nommé son frère lieutenant général
+du royaume (4 mai), mais il ne lui donna aucun commandement. Trois
+armées marchèrent contre les protestants. Condé n'attendit pas l'attaque
+de Matignon dans La Fère et s'enfuit en Allemagne (20 mai). Mayenne
+pénétra en Dauphiné[1077], où en septembre il prit la forte place de La
+Mure. Le roi de Navarre avait emporté la ville de Cahors, mais cet
+assaut de quatre jours (28-31 mai), d'où il sortit «tout sang et
+poudre»[1078] avec la réputation d'un héros, ne servit qu'à sa gloire.
+Biron le poussa si vivement que Marguerite criait grâce à sa mère dans
+une lettre à la duchesse d'Uzès. «... Faictes luy souvenir ce que je luy
+suis et qu'elle ne me veuille rendre si misérable, m'ayant mise au
+monde, que j'y demeure privée de sa bonne grace et protection. Si l'on
+faisoit valoir le pouvoir de mon frère (le duc d'Anjou), nous aurions la
+paix, car c'en est le seul moyen»[1079] (fin juin).
+
+Le Roi et la Reine-mère étaient tout disposés à employer ce médiateur.
+Il s'entêtait, malgré leurs représentations, dans son dessein des
+Pays-Bas[1080]. Le 22 août 1580, il avait fait occuper par ses troupes
+la ville et la citadelle de Cambrai. Les États généraux, épouvantés des
+progrès du duc de Parme et poussés par le prince d'Orange, étaient cette
+fois résolus à payer son concours du prix qu'il y mettait et à le
+reconnaître pour prince et souverain seigneur. Mais le Roi, s'il le
+laissait partir, pouvait craindre, en pleine guerre civile, une guerre
+avec l'Espagne et, s'il l'en empêchait, une coalition des malcontents
+catholiques avec les huguenots. Pour échapper à l'un et à l'autre
+danger, il fallait que le duc d'Anjou, de lui-même, ajournât
+l'expédition. Catherine avait acheminé Henri III doucement, suivant son
+habitude, à confier à ce frère détesté la mission d'apaiser les
+troubles. Elle savait combien les négociations avec les protestants du
+Midi étaient laborieuses et elle espérait gagner du temps, beaucoup de
+temps. Le Duc, qui manquait d'hommes et d'argent, escomptait pour ses
+futures conquêtes l'appoint des forces huguenotes que la paix rendrait
+disponibles. Peut-être Catherine lui avait-elle laissé entendre que le
+Roi, en récompense d'un succès diplomatique, ne s'opposerait plus à ses
+entreprises. «Mesmes la Reine mère, dit un rapport anonyme, a beaucoup
+diminué des remontrances qu'elle souloit faire»[1081].
+
+Quand les députés des États eurent rejoint le Duc à Plessis-les-Tours,
+ils demandèrent, avant de le reconnaître pour souverain, que le Roi
+s'engageât formellement à le soutenir de tous ses moyens. On leur aurait
+fait voir en guise de réponse une lettre où Henri III promettait à son
+frère de l'assister «jusques à sa chemise», mais en négligeant de leur
+dire que le Duc avait promis de ne jamais se prévaloir de cet
+engagement[1082]. Le traité qu'ils consentirent à signer
+(Plessis-les-Tours, 19 septembre) portait seulement que le nouveau
+souverain des Pays-Bas s'assurerait l'alliance et l'appui du roi de
+France.
+
+ [Note 1077: _Lettres_, t. VII, p. 276-277 et références.]
+
+ [Note 1078: _Lettres missives_, I, p. 302.]
+
+ [Note 1079: Citée par Baguenault de Puchesse, _Lettres_, t. VII,
+ p. 274, note 1.]
+
+ [Note 1080: Henri III à Saint-Gouard, son ambassadeur en Espagne,
+ _Lettres_, t. VII, p. 477.]
+
+ [Note 1081: Kervyn de Lettenhove, t. V, p. 578, note 3.]
+
+ [Note 1082: [De Licques], _Vie de Mornay_, p. 55, cité par Groen
+ van Prinsterer, _Archives de la maison de Nassau_, t. VII, p.
+ 403-404.]
+
+Le Duc partit immédiatement pour le Midi, et y fut bientôt rejoint par
+Bellièvre et Villeroy, les deux hommes de confiance d'Henri III et de
+Catherine, qui devaient lui servir d'aides et de conseils. Les
+négociations avec le roi de Navarre commencèrent en octobre et
+aboutirent assez vite à la paix de Fleix (26 novembre), qui confirmait
+les article de Nérac, mais laissait aux protestants pendant six ans
+encore les places de sûreté. La Reine-mère remercia Bellièvre avec
+effusion «de la bonne et grande et dextre façon» dont il avait usé «en
+la conférence de Flex et aux affaires qui se sont traictez de delà»
+auprès de son fils le duc d'Anjou[1083].--«De ma part, lui écrivait-elle
+encore le même mois, vous povés panser come je l'é reseus (reçu la
+nouvelle), que, oultre la pays (paix) du royaume, voyr une entière
+récosyliation de tous mes enfans»[1084]. Elle se réjouissait déjà, dans
+une lettre à la duchesse d'Uzès, d'avoir ses deux fils et sa fille
+Marguerite réunis autour d'elle «aveques joye et contentement et repos
+de set royaume», et comme elle s'endormait de fatigue en écrivant, elle
+répétait les mêmes mots, mais avec une addition qui trahit sa préférence
+maternelle: «aveques plus de repos en se royaume et contentement pour le
+Roy _mon fils amé_»[1085].
+
+ [Note 1083: _Lettres_, t. VII, p. 310, décembre 1580.]
+
+ [Note 1084: _Ibid._, p. 320.]
+
+ [Note 1085: _Ibid._, p. 302.]
+
+Elle affectait de rapporter tout l'honneur de la négociation à Bellièvre
+pour se dérober aux exigences du duc d'Anjou. Il réclamait comme
+récompense de son grand service les moyens d'aller guerroyer en
+Flandres. Elle priait Bellièvre de lui redire après Villeroy «de ne se
+présipiter, et, en se perdent (perdant), nous perdre tous»[1086]. Mais
+il alléguait les raisons d'honneur et d'opportunité qui l'obligeaient à
+secourir au plus vite Cambrai qu'Alexandre Farnèse bloquait[1087]. Il
+pouvait invoquer les engagements pris par le Roi, et dont le dernier, du
+26 novembre 1580, portait expressément qu'il aiderait et assisterait son
+frère de tout son pouvoir et se joindrait, liguerait et associerait avec
+les provinces des Pays-Bas qui auraient contracté avec lui, aussitôt
+qu'elles l'auraient effectivement reçu et admis en la principauté et
+seigneurie desdites provinces[1088]. Le Duc escomptant l'effet de ces
+promesses, recrutait partout des soldats et ordonnait à ses
+gentilshommes de monter à cheval. Mais Henri III se dérobait. Les États
+généraux des Pays-Bas, réunis à Delft pour ratifier le traité de
+Plessis-les-Tours, y mettaient pour condition que le roi de France
+donnât assurance sous son seing d'aider son frère de ses forces et
+moyens «pour tousjours maintenir ensemble les provinces»[1089]. Mais, au
+contraire, Henri III demandait l'annexion de l'une de ces provinces à la
+France comme prix de son concours. C'étaient des exigences
+inconciliables et il pensait en tirer parti.
+
+ [Note 1086: _Ibid._, p. 31.]
+
+ [Note 1087: Bellièvre à la Reine-Mère, Coutras, 11 décembre,
+ _Lettres_, t. VII, app., p. 453.]
+
+ [Note 1088: Kervyn de Lettenhove, t. V, p. 599.]
+
+ [Note 1089: Kervyn de Lettenhove, t. V, p. 597, note.]
+
+La Reine-mère prétendait que le Duc restât dans le Midi ou qu'il se tînt
+tranquille jusqu'à la complète exécution de la paix. Est-il possible ou
+seulement raisonnable, lui disait-elle dans une de ces grandes lettres,
+qui sont de véritables mémoires politiques[1090], «que le Roy offence le
+Roy catholique et se mecte en danger de avoir la guerre contre luy,
+devant que d'avoir estably, comme il convient, les affaires de son
+royaume et d'estre asseuré de la fidélité de ses subjectz».
+
+«Nous avons trop esprouvé, avouait-elle, le peu de respect... que ceulx
+de la nouvelle relligion des provinces de Languedocq et Daulphiné
+portent au Roy et mesmes à mondict filz le roy de Navarre pour nous
+asseurer de leur fidélité devant l'exécution et accomplissement de leurs
+promesses: j'ay la mémoire encores trop ressente de leurs deportemens en
+mon endroict»[1091].
+
+ [Note 1090: Au duc d'Anjou, 23 décembre 1580, _Lettres_, t. VII,
+ p. 304-309.]
+
+ [Note 1091: _Ibid._, p. 305.]
+
+«D'avantage, mon filz, trouvez-vous qu'il soit à propoz que le Roy
+vostre frère et vous entrepreniez ceste guerre contre le plus puissant
+prince de la Crestienté, devant que de vous estre randuz plus certains
+de la volonté et amityé de vos voisins, spéciallement de ceulx qui ont
+intérest à la grandeur dudict Roy catolicque comme la Royne d'Angleterre
+et les princes de Germanie?» La reine Élisabeth, il est vrai, a fait
+plusieurs fois dire par son ambassadeur qu'elle était prête à former une
+Ligue avec la France, mais quand le chancelier Cheverny, Villequier et
+le secrétaire d'État, Pinart, sont allés le trouver, pour en traiter
+avec lui, il s'est déclaré sans pouvoirs.
+
+Les cantons suisses font difficulté de renouveler l'alliance «pour les
+excessives sommes de deniers» qui leur sont dues et qu'il faut réunir le
+plus tôt possible sous peine de perdre quasi l'unique alliance et amitié
+dont la Couronne est «appuyée». Au contraire, les Espagnols ont de
+nombreuses intelligences dans le royaume, et loin d'assoupir les
+divisions, «lesquelles se rendent tous les jours plus dangereuses par la
+licence effrénée qui croist et augmente à vue d'oeil», une guerre
+étrangère fournira aux factieux «plus de moien de nuire et accomplir
+leurs desseings».
+
+«Vous n'avez pas, continuait-elle, quasy de quoy faire monter à cheval
+ceulx desquelz vous entendez vous servir et [vous] voullez aller
+combattre une armée hors du royaulme, forte et gaillarde, (l'armée
+espagnole) qui ne désire rien tant que de se hazarder pour accroistre sa
+réputation à voz despens»[1092]. Il ne s'agissait pas seulement de
+«faire une course» jusqu'à Cambrai, mais d'y «conduire une grande
+quantité de vivres et rafraichissemens». Pour protéger un pareil convoi,
+il lui fallait une armée au moins égale à celle du duc de Parme, car
+s'il y allait sans approvisionnements, son armée apporterait aux
+habitants plus d'incommodité que de secours. Elle lui signalait sans
+ménagements les fautes commises. Ses premières bandes, battues presque
+aussitôt après avoir franchi la frontière, s'étaient vengées en
+ravageant le pays, et, comme pour mieux braver Philippe II et l'inciter
+aux représailles, avant même que le traité de Fleix fût exécuté, ses
+serviteurs, «jusques aux principaux», avaient fait arrêter à leur
+passage en France des Espagnols de qualité. Même à l'intérieur du
+royaume, les soldats enrôlés sous son nom avaient commis «tant
+d'insolences», de désordres et de ravages que les députés des États de
+Normandie et de Bourgogne étaient venus demander au Roi d'être déchargés
+«du payement des deniers ordinaires». Que serait-ce si Fervaques, à qui
+il en avait donné commission, faisait de nouvelles levées? Il ne servait
+de rien de dire qu'on empêcherait les pilleries des gens de guerre,
+«c'est chose du tout impossible tant ilz sont maintenant dépravez,
+mesmes (surtout) n'estant payez de leur solde, comme ilz ne peulvent
+estre». Quand ils auront achevé de détruire et de ruiner les sujets du
+Roi, où le Roi trouvera-t-il de quoi le soutenir? Et alors «que
+pourrez-vous faire pour les Estats des Pays Bas qui vous appellent?» Ses
+devoirs de Français et de fils de France passaient avant toutes ses
+promesses. «Vous nous dictes que vous avez engaigé vostre foy à ceulx de
+Cambrai et que vous vous estes obligé de les secourir, s'estant jectez
+entre vos bras. Mon fils, vous avez passé ce marché sans nous à mon très
+grand regret»... «Combien que vous ayez cest honneur que d'estre frère
+du Roy, vous estes néanmoings son subject, vous lui debvez toute
+obéissance, vous debvez aussi préférer le bien publique de ce royaulme,
+qui est le propre heritaige de voz prédécesseurs, duquel vous estes
+héritier présomptif, à toute aultre considération: la nature y a obligé
+vostre honneur de (dès) vostre naissance». Il devait fermer l'oreille
+aux mauvaises suggestions. «...L'on vous a conseillé de luy demander (au
+Roi) secours d'hommes et d'argent... Prenez garde que ce ne soit une
+invention de voz ennemys, lesquelz congnoissans que le Roy ne vous peult
+accorder maintenant voz demandes, espèrent par ce moyen vous desunyr et
+empescher que vous ne paracheviez d'exécuter la paix, par où vous pouvez
+vous asseurer pour jamais de l'amityé du Roy vostre dict frère et
+acquérir une gloire immortelle.»
+
+ [Note 1092: _Lettres_, t. VII, p. 307. Cette grande armée à
+ laquelle le duc d'Anjou n'avait rien à opposer, comptait 2 500 à 3
+ 000 chevaux et 6 000 ou 7 000 hommes de pied.]
+
+Rien ne pressait d'ailleurs. «Au fort de l'hiver», «il est quasi
+impossible de porter la guerre» aux Pays-Bas. Qu'il ne ruinât pas
+inutilement le Roi et le royaume par de nouvelles levées. Quand la paix
+sera bien établie au dedans, il viendra trouver le Roi et ensemble ils
+résoudront, conclut-elle, «ce qui sera de faire pour vostre grandeur et
+l'honneur de ce royaulme».
+
+C'était la raison même. Henri III, incertain de la paix intérieure et de
+l'alliance anglaise, ne pouvait, avec un trésor vide, des revenus
+réduits et grevés d'anticipations, se lancer dans une guerre contre le
+puissant roi d'Espagne. Mais, à ce compte, il n'aurait pas dû promettre
+à son frère, si vaguement que ce fût, de l'assister aux Pays-Bas
+puisqu'il n'avait ni les moyens ni la volonté de tenir sa parole.
+Catherine, qui n'avait pas toujours parlé aussi net, avait sa part de
+responsabilité dans ce double jeu.
+
+Le duc d'Anjou consentit à rester encore quelques mois dans le Midi. Sa
+mère était toute occupée d'une négociation matrimoniale, qui, si elle
+avait abouti, l'aurait fait si grand qu'il eût pu dédaigner la
+souveraineté des Pays-Bas ou l'acquérir avec toutes les chances de
+succès. Les projets de mariage entre la reine d'Angleterre et un prince
+français dataient de loin et, suivant l'intérêt de la politique
+anglaise, ils paraissaient, disparaissaient, reparaissaient. En 1578,
+quand le duc d'Anjou, après sa fuite du Louvre, avait préparé la campagne
+des Flandres, Élisabeth avait signifié son opposition. Elle redoutait
+moins de voir à Dunkerque et Anvers les Espagnols, lointains et entravés
+par la révolte, que la France, riveraine de la Manche et du Pas de
+Calais et qui ferait bloc avec sa future conquête. Aussi avait-elle fait
+dire au Duc que, s'il ne se départait de l'entreprise, elle mettrait
+«peine de l'en empescher», mais en même temps elle lui laissait
+entrevoir l'offre de sa main comme prix d'un renoncement[1093].
+
+Après l'échec de cette première tentative, elle ne parut pas éloignée de
+récompenser même la désobéissance. Il était clair que le duc d'Anjou
+n'était pas capable de chasser les Espagnols, mais qu'il avait assez de
+moyens pour les tenir en alarme, double garantie de la sécurité de
+l'Angleterre. L'envie de se marier revenait à Élisabeth et pour les
+mêmes raisons qu'en 1571. L'internement toujours plus étroit de Marie
+Stuart, s'il assurait en Écosse la suprématie du parti anglais, excitait
+dans le monde catholique une vive indignation. Don Juan avait rêvé
+d'aller, aussitôt après la soumission des Pays-Bas, délivrer la reine
+prisonnière[1094] et détrôner la reine hérétique. Lui mort (2 octobre
+1578), le pape Grégoire XIII reprit le projet de débarquement pour
+attaquer le protestantisme en son «repaire». Il s'entendit avec les
+Guise, mais essaya sans succès d'entraîner Philippe II. Il expédia en
+Irlande quelques réfugiés anglais et vingt-cinq à trente Italiens et
+Espagnols, qui abordèrent le 17 juillet 1579 sur la côte de Kerry et
+appelèrent les Irlandais aux armes. L'ordre des Jésuites, associé à ce
+dessein, fit partir neuf missionnaires, qui, au risque de la mort et
+d'atroces supplices, se glissèrent en Angleterre pour la convertir.
+L'invasion des «séminaristes» affola le peuple anglais. Avec une
+inquiétude plus explicable, le gouvernement surveillait Alexandre
+Farnèse, grand général et fin diplomate, qui, par les armes et des
+concessions, venait de ramener à l'obéissance la moitié des Pays-Bas.
+
+ [Note 1093: _Lettres de Catherine_, t. VI, p. 12-13, mai
+ 1578.--Cf. p. 28.]
+
+ [Note 1094: Kervyn de Lettenhove, t. IV, p. 441 sqq et passim.]
+
+Élisabeth jugea le péril si grand qu'elle décida de se rapprocher de la
+France. Mais sa coquetterie donnait comme toujours un air de candeur aux
+inspirations de sa politique. Elle était femme et sensible, elle aimait
+les hommages, s'attendrissait aux protestations d'amour et s'exaspérait
+de rester fille. Simier, que le duc d'Anjou avait envoyé en
+reconnaissance, était un des courtisans les plus raffinés de la Cour de
+France, écrivant et parlant à merveille le pathos amoureux du temps.
+Quand le Duc était allé lui faire sa première visite à Greenwich (août
+1579), il l'avait trouvée tout émue par les compliments et les façons
+galantes de son interprète. Elle s'engoua de ce Valois, si séduisant
+malgré sa petite taille et sa figure, et elle l'appelait tendrement «ma
+grenouille». Ils se séparèrent, l'un emportant des espérances et l'autre
+manifestant des regrets, qui annonçaient de prochaines
+épousailles[1095].
+
+Mais l'opinion protestante se déchaîna contre ce mariage avec un prince
+français et papiste. Le Parlement, consulté sur le contrat dont le
+Conseil privé de la Reine et Simier avaient arrêté les clauses, supplia
+si fermement Élisabeth de refuser sa signature qu'il fallut le proroger.
+Elle proposa au Duc, comme moyen de se concilier les esprits, de
+renoncer au libre exercice du culte catholique. Mais la Reine-mère
+représenta doucement à sa future bru «que rien ne touche tant que ce qui
+est de la conscience et religion que l'on tient... Par ainsy je vous
+supplie luy laisser (à mon fils) ce qui est par vous déjà accordé et qui
+est de son salut d'avoir moien de servir Dieu et le prier et luy faire
+souvenir qu'il a ung maistre qui le conservera et aussi peut le
+chastier[1096]», s'il méfait. Derrière ces «retranchements» elle voyait
+venir la rupture, et dans les entretiens qu'elle eut avec le duc d'Anjou
+à Bourgueil, en avril 1580, elle ne s'était pas fait scrupule de
+l'entretenir d'un autre mariage avec sa petite-fille, Christine de
+Lorraine. Par orgueil et par calcul, Élisabeth ajournait le mariage,
+mais entendait garder le fiancé. Elle recevait du duc des lettres
+passionnées, et ne doutait pas qu'elles fussent sincères. Elle était
+touchée de ses plaintes et compatissait au désespoir qu'il affectait.
+Elle se laissa un jour dérober par Simier un mouchoir qui lui était
+destiné. Elle invita Henri III à nommer des commissaires pour rédiger un
+nouveau contrat, mais sans vouloir prendre d'engagement et en se
+réservant de les mander au moment voulu[1097]. Elle s'inquiétait et
+s'irritait de l'opposition de son peuple.
+
+ [Note 1095: Froude, _History of England from the fall of Wolsey to
+ the defeat of Spanish Armada_, t. XI, 1887, p. 494.]
+
+ [Note 1096: A la reine d'Angleterre, 8 février 1580, _Lettres_, t.
+ VII, p. 225.]
+
+ [Note 1097: Catherine au Roi, _Lettres_, t. VII, p. 244.]
+
+Catherine se prêtait de bonne grâce à ces jeux de l'amour et de la
+politique. Elle ne croyait guère au mariage, mais elle négociait avec
+zèle comme s'il devait se faire. En tant que femme, les questions
+matrimoniales l'intéressaient. La recherche de son fils par cette grande
+souveraine la flattait, et elle y trouvait un moyen de distraire les
+Anglais pendant la guerre des Amoureux. Ses flatteries à la Reine, ses
+protestations de belle-maman avant la lettre, contribuèrent sans doute,
+avec l'âpre esprit d'économie, à détourner Élisabeth d'avancer à Condé,
+qui s'était enfui de La Fère, 300 000 écus dont il pensait se servir
+pour lever des reîtres en Allemagne. En août, quand la Reine se déclara
+prête à recevoir les commissaires, Catherine lui écrivit sa joie «de
+voyr ayfectuer cest heureus mariage». C'est «à cet coup» qu'elle mourra
+contente de se voir «honorée d'une tele fille», ajoutant «... Je prie à
+Dieu m'achever cet heur de vous voyr byentost mère». Et toute
+transportée «d'aise», elle s'excusait d'espérer que par la grâce de
+Dieu ce premier enfant serait accompagné «d'une belle lygnée»[1098].
+Elle voulait oublier les quarante-sept ans de la prétendue.
+
+Mais si tentée que parût la reine d'Angleterre de prendre époux, elle ne
+perdait pas de vue les intérêts de son pays. De tout temps ses avances
+matrimoniales aux Valois avaient eu pour principale fin de se prémunir
+contre l'alliance de l'Espagne et de la France et de les opposer l'une à
+l'autre sans en favoriser aucune à son détriment. Elle fit dire à Henri
+III que, s'il faisait la guerre au roi d'Espagne, elle l'y aiderait
+secrètement, mais à condition que ce ne fût pas dans les Pays-Bas. Les
+desseins du duc d'Anjou sur les dix-sept provinces lui donnaient de la
+jalousie, et ce n'était pas une susceptibilité d'amoureuse. Il ne fut
+plus question de contrat ni de commissaires, quand elle apprit que les
+États généraux avaient délibéré de reconnaître pour prince et seigneur
+le duc d'Anjou. «O Stafford, écrivait-elle à son envoyé extraordinaire
+en France, je trouve qu'on a mal agi envers moi. Dites à Monsieur que
+désormais il ne sera qu'un étranger pour moi si ceci s'accomplit....
+Nous ne voulons pas placer si complètement notre confiance dans la
+nation française jusqu'à mettre entre ses griffes toute notre fortune
+pour être dans la suite à sa discrétion. J'espère ne pas vivre assez
+pour voir ce moment»[1099].
+
+ [Note 1098: 18 août 1580, _Lettres_, t. VII, p. 277.]
+
+ [Note 1099: Wright, cité par Kervyn de Lettenhove, t. V, p.
+ 542-543.]
+
+C'était au moment des pourparlers de Plessis-les-Tours. Le Duc, pour
+l'apaiser, offrit de lui communiquer les dépêches relatives aux Pays-Bas
+et d'admettre son ambassadeur en tiers dans les délibérations[1100].
+Elle revint à son projet de ligue contre l'Espagne, qui était en train
+de s'annexer le Portugal. Mais quand le Roi demanda ce qu'elle ferait
+pour son frère aux Pays-Bas, l'ambassadeur anglais répondit qu'il
+n'avait «charge ny pouvoir de sa maistresse, d'entendre à ce party, mais
+seullement résouldre ce qu'il falloit faire pour traverser ledit roy
+catholique en Portugal»[1101]. Ce fut au tour du duc d'Anjou de bouder.
+Alors elle fit de nouvelles avances. Elle pressa l'envoi des
+commissaires[1102]. Le Duc, très refroidi, fit partir Marchaumont pour
+«entendre la façon dont» ils seraient reçus[1103]. Catherine arrêta le
+messager au passage, étant sûre, écrivait-t-elle à Villeroy, que la
+reine d'Angleterre prendrait «pour rompture de ceste négociation, et en
+(pour) mocquerie si elle veoid qu'on veuille encore retarder lesdicts
+commissaires». «Comme ladicte Royne est femme couroigeuze et mal
+endurante, elle ne fauldra pas de... faire si grand prejudyce à
+l'advansement de mondict fils (le duc d'Anjou) qu'elle n'espargnera rien
+des grandz moyens qu'elle a pour luy nuyre et faire non seulement contre
+luy, mais aussy contre le Roy du pis qu'elle pourra, comme de susciter
+une nouvelle guerre avec ceulx de la Religion, les assistans de moyens,
+praticques et intelligences en Allemaigne et partout ailleurs où elle
+pourra, et si (ainsi) elle se liguera avec le Roy d'Espagne et aydera
+par despit à sa grandeur et à la ruyne, tant qu'ilz pourront tous deux,
+de ce royaulme.» Mais si son fils l'épouse «il peult sans [aucun] doubte
+espérer estre [le] plus grand prince, après le Roy son frère, qui soit
+en la chrestienté».
+
+ [Note 1100: Kervyn de Lettenhove, t. V, p. 545.]
+
+ [Note 1101: Catherine au duc d'Anjou, 13 décembre 1580, _Lettres_,
+ t. VII, p. 305.]
+
+ [Note 1102: 12 janvier 1581, _Lettres_, t. VII, p. 320.]
+
+ [Note 1103: 17 janvier 1581, _Lettres_, t. VII, p. 323.]
+
+Avec les moyens de la Reine «sa femme, qui ne luy peuvent déffaillir» et
+l'assistance du Roi, son frère, et du royaume de France, il peut, comme
+la Reine le laisse entendre, se faire élire roi des Romains[1104]. Elle
+se plaît à rêver tout éveillée.
+
+Henri III nomma les commissaires, parmi lesquels trois princes du sang,
+le comte de Soissons, le duc de Montpensier et le prince Dauphin[1105],
+pour traiter, passer, accorder et contracter le mariage (28 février
+1581). Après de laborieuses négociations, le contrat fut signé le 11
+juin 1581, mais à l'épreuve on vit bien qu'il n'aurait pas plus d'effet
+que le premier.
+
+ [Note 1104: A Villeroy, 17 janvier 1581, _Lettres_, t. VII, p.
+ 323-324.]
+
+ [Note 1105: Le comte de Soissons, Louis de Bourbon, fils du prince
+ de Condé, qui avait été tué à Jarnac, mais catholique, et le duc
+ de Montpensier se firent excuser. _Lettres_, t. VII, p. 363 et
+ note.]
+
+L'hiver fini et les négociations du Midi s'éternisant, le duc d'Anjou
+écrivit à sa mère (Libourne, 1er avril 1581) qu'il allait, comme il
+l'avait promis par sa déclaration de Bordeaux du 23 janvier, marcher au
+secours de Cambrai. Trois semaines après, il partit, et de peur des
+reproches et des empêchements, il s'achemina vers Alençon, sans visiter
+au passage sa mère et son frère. Catherine eut «un regret extresme»,
+«voyant, écrivait-elle à Bellièvre, que son honneur et sa personne ne
+courront moyngs de hazard que feront les affaires du Roy... les ayant
+laissées imparfaictes et confuses»[1106]. Elle le suivit à Alençon, et,
+dans les trois jours qu'elle passa près de lui (12-15 mai), elle le
+pressa et le supplia sans succès d'ajourner l'entreprise des Flandres
+jusqu'au complet rétablissement des affaires du royaume. Mais elle
+n'obtint rien. De colère, elle s'en prit aux mignons du Duc, qui
+assistaient à l'entretien, les accusant d'avoir, par leurs brigues et
+conseils, provoqué toutes ces brouilleries, et déclarant qu'ils
+méritaient le gibet. François se plaignit qu'elle manquât à sa promesse
+de ne l'insulter ni lui ni les siens et il sortit sans vouloir ce
+jour-là en écouter davantage[1107]. Elle écrivit à Montpensier, que son
+fils aimait beaucoup, d'user de toute son influence pour le
+retenir[1108]. Le duc d'Anjou continua ses levées, et le 25 mai il leur
+donna rendez-vous à Gisors[1109]. Des grands et des seigneurs des deux
+religions, le grand écuyer, Charles de Lorraine, Guy de Laval, fils de
+d'Andelot, le catholique Lavardin et le huguenot Turenne, favoris du roi
+de Navarre, un ancien mignon du Roi disgracié, Saint-Luc, La Châtre, La
+Guiche se préparaient à le joindre avec des soldats et leurs
+gentilshommes. La Rochepot l'attendait en Picardie avec de
+l'infanterie[1110]. Ces bandes que leurs chefs n'avaient pas le moyen de
+payer vivaient sur l'habitant, pillaient le plat pays, saccageaient les
+villages qui résistaient. Les Parisiens effrayés appelèrent à l'aide
+Henri de Guise. Catherine retourna voir son fils à Mantes (fin juin ou
+commencement juillet). Le Duc, tout en confessant qu'il n'avait de «quoy
+exécuter telle entreprise et en rapporter l'honneur et avantage» qu'il
+s'était «promis», ne s'en voulut «desmouvoir», «dont je suis encores
+plus affligée que je ne vous puis écrire, disait-elle à l'ambassadeur de
+France à Venise, Du Ferrier, le voyant à la veille de perdre sa personne
+avec sa réputation et mettre ce royaume, auquel j'ay tant d'obligation,
+au plus grand danger où il fut oncques.... Vous pouvez de là comprendre
+en quelle douleur et perplexité je me trouve....»[1111].
+
+ [Note 1106: 29 avril 1581, _Lettres_, t. VII, p. 373.]
+
+ [Note 1107: Lettre d'un agent anglais, Shauenbourg, du 26 mai,
+ citée par Kervyn de Lettenhove t. VI, p. 138.]
+
+ [Note 1108: 28 mai 1581, _Lettres_, t. VII, p. 381.]
+
+ [Note 1109: Kervyn de Lettenhove, t. VI, p. 133.]
+
+ [Note 1110: Lettre de Renieri, agent florentin, du 16 mai, _Nég.
+ diplom. de la France avec la Toscane_, IV, p. 365.]
+
+ [Note 1111: 29 juillet, _Lettres_, t. VII, p. 385.]
+
+La raison de son grand trouble, c'est qu'elle ne parvenait pas à calmer
+Henri III. Le Roi, indigné que son frère armât «sans son consentement,
+voires contre son gré et vouloir,» qu'il foulât ses sujets et le lançât
+dans une guerre avec l'Espagne, paraissait résolu à se faire obéir même
+par la force. Il convoqua les compagnies d'ordonnance à Compiègne. Il
+ordonna au sieur de La Meilleraye de rompre toutes les bandes, fussent
+celles de son frère. «Je vous le commande aultant que vous m'aymez et
+debvez obeissance à vostre Roy.... Aydez vous de la noblesse, du peuple,
+du toxain et de tout qu'il sera besoing, je vous en advoue et le vous
+commande»[1112].
+
+Catherine voulait empêcher à tout prix cette lutte plus que civile.
+Convaincue qu'il importait au bien du royaume et du Roi de contenter le
+duc d'Anjou, elle changea de politique, sinon de sentiments. Sans doute
+elle aurait mieux aimé voir François à la Cour, paisible et docile, que
+de le servir en ses entreprises étrangères. Mais le seul moyen qui lui
+restât d'accorder les deux frères, c'était de soutenir les ambitions de
+l'un pour assurer la sécurité de l'autre. Une première fois à Blois ou à
+Chenonceaux, à son retour d'Alençon, en mai 1581, elle aurait essayé
+sans succès de décider le Roi à soutenir le Duc sous main[1113]. Elle
+lui avait représenté, raconte l'ambassadeur d'Espagne, Tassis, que le
+Duc, «se voyant sans souffisans moyens pour exécuter ce qu'il a en teste
+par faulte de la faveur de son frère, de rage ne voulsist convertir sa
+furye contre luy et allumer ce royaulme de nouvelle guerre
+civile»[1114]. A la longue elle lui persuada de souffrir ce qu'il
+n'aurait pu défendre, sans de gros risques. En juillet il était résigné,
+tout en continuant à désavouer l'agression. Le seigneur de Crèvecoeur,
+lieutenant général du Roi en Picardie, rapporte l'agent florentin
+Renieri, vint à la Cour, «pour savoir de la bouche du Roi la vérité sur
+l'entreprise de Monsieur, à qui Sa Majesté répondit qu'elle ne se
+faisait pas de son consentement. Crèvecoeur m'a dit que la Reine-mère lui
+demanda si le Roi pouvait empêcher la dite entreprise. Il dit que oui.
+De quoi elle se montra mécontente[1115]».
+
+ [Note 1112: Kervyn de Lettenhove, t. VI, p. 133.]
+
+ [Note 1113: Sur ce premier échec à Blois, voir une dépêche de
+ l'ambassadeur vénitien, citée dans _Lettres_, t. VII, p. 375,
+ note.]
+
+ [Note 1114: Jean-Baptiste de Tassis, cité dans Kervyn de
+ Lettenhove, t. VI, p. 140, note 2.]
+
+ [Note 1115: Renieri, 25 Juillet, _Négociations diplomatiques_, t.
+ IV, p. 377.]
+
+Elle alla encore une fois, par acquit de conscience, trouver son fils à
+La Fère-en-Tardenois pour le détourner de cette aventure (7 août), mais
+déjà elle avait pris toutes les dispositions pour la protéger. Le sieur
+de Puygaillard, qui commandait les troupes royales, avait l'ordre de
+côtoyer l'armée d'invasion et d'empêcher les Espagnols de l'attaquer
+avec avantage. C'est sous la protection de ce lieutenant du Roi que le
+duc d'Anjou mena au secours de Cambrai les troupes que le Roi lui avait
+défendu de rassembler et qu'il avait abandonnées aux coups des
+populations. Il entra dans la ville le 18 août, la débloqua ensuite et
+marcha sur Cateau-Cambrésis, qui capitula le 7 septembre. Mais la
+Reine-mère restait anxieuse. «Je suis, écrivait-elle à Du Ferrier, le 23
+août, en une extresme peine de l'issue du voyage auquel mon fils s'est
+embarqué»[1116]. Elle craignait que la fin ne correspondît pas au
+commencement.
+
+ [Note 1116: Mariéjol, _Histoire de France de Lavisse_, t. VI, 1,
+ p. 209. _Lettres_, t. VII, p. 391.]
+
+Cependant la reine d'Angleterre ne s'opposait plus aux projets du duc
+d'Anjou. Décidément inquiète du surcroît de puissance que donnait à
+Philippe II l'acquisition du Portugal et de ses colonies, elle cherchait
+à lui susciter partout des ennemis. Elle blâmait maintenant Henri III de
+ne pas soutenir son frère. Elle le poussait à faire valoir les droits de
+sa mère sur la couronne de Portugal et lui proposait de conclure une
+ligue défensive. Mais, toujours prudente et toujours économe, elle se
+refusait à rompre ouvertement avec l'Espagne, et même à payer tout ou
+partie des frais de la conquête des Pays-Bas[1117]. Quant à son mariage,
+elle l'ajournait après l'alliance. Or Henri III, pour être bien certain
+de son concours, exigeait qu'il se fît avant. On ne pouvait s'entendre.
+Élisabeth envoya l'un de ses plus habiles conseillers, Walsingham,
+exposer ses raisons au Roi et au duc d'Anjou. Le ministre anglais ne
+croyait pas ce mariage sortable et il le laissait trop voir. Aussi,
+comme, dans l'entretien qu'il eut avec Catherine au jardin des
+Tuileries, le 30 août, il ne lui parlait que de former la ligue, elle
+représenta nettement «qu'on pourrait mettre en oeuvre plusieurs
+persuasions et artifices pour rompre des traitez qui ne seroient
+composez que d'encre et de papier»[1118]. Il ne fallait pas espérer que
+le Roi son fils attaquât les Espagnols avant que le duc d'Anjou fût
+l'époux de la Reine. Le Duc se plaignit à Élisabeth de la perdre en
+termes d'une «pation si afligée»[1119] qu'elle fut émue de sa douleur.
+Elle lui fit dire de ne pas désespérer, lui promit de l'argent et blâma
+Walsingham[1120]. Elle recommençait à fluctuer: aujourd'hui homme d'État
+et demain femme. Quand François, après ses premiers succès, fut obligé,
+faute de fonds et de soldats, de reculer sur Le Catelet et d'aller
+chercher en Angleterre secours et réconfort, elle le reçut à Greenwich,
+où elle passait l'hiver, comme un fiancé. Un jour qu'elle se promenait
+avec lui dans la galerie du château, suivie de Walsingham et de
+Leicester, l'ambassadeur de France, Mauvissière, s'approcha et
+respectueusement lui demanda ce qu'il devait dire à Henri III de ses
+intentions. «Écrivez à votre maître, répondit-elle, que le Duc sera mon
+mari»; et soudain elle baisa le Duc à la bouche, et lui passa au doigt
+un anneau qu'elle portait[1121] (22 novembre). Mais, le lendemain elle
+lui raconta qu'elle avait pleuré toute la nuit, en pensant au
+mécontentement de son peuple, à la différence de religion, au mal qui
+résulterait de leur union. Il la rassura; elle échangea avec lui des
+promesses écrites et célébra par des fêtes à Westminster ses futures
+épousailles. Mais en dépit de la parole donnée, elle ne laissait pas de
+s'estimer libre et se félicitait de l'être encore. Elle continuait à
+débattre avec Henri III le prix de sa participation à l'affaire des
+Pays-Bas. Les États généraux, qu'effrayaient les progrès des Espagnols
+et la prise de Tournai (30 novembre), ayant sommé l'absent de leur venir
+en aide, elle affectait en public le plus profond chagrin de son départ
+et, en particulier, elle dansait de joie à la pensée de ne le revoir
+jamais[1122]. Elle voulut l'accompagner jusqu'à Cantorbery et, tout en
+larmes, lui jura au départ qu'elle l'épouserait, le priant de lui
+écrire: à la Reine d'Angleterre, ma femme (12 février 1582). Les graves
+conseillers de la Reine, Burleigh, Walsingham, le comte de Sussex,
+étaient scandalisés par les contradictions de ses nerfs et de sa raison.
+Ils l'accusaient de fausseté, de mensonge. Pauvre psychologie. Elle
+était toujours, mais successivement sincère.
+
+ [Note 1117: Lettre d'Henri III du 12 juillet, citée par Kervyn de
+ Lettenhove, t. VI, p. 123, note 1 et mission de Somers, p. 123.]
+
+ [Note 1118: _Sommaire de la conversation secrète entre la Reine
+ mère et moi, secrétaire_, (Walsingham), en appendice dans _Lettres
+ de Catherine de Médicis_, t. VII, p. 496.]
+
+ [Note 1119: Kervyn de Lettenhove, t. VI, p. 153-154].
+
+ [Note 1120: _Ibid._, p. 163-164.]
+
+ [Note 1121: Dépêche de Mendoza, ambassadeur d'Espagne, à Philippe
+ II, citée par Froude, _History of England from the fall of Wolsey
+ to the defeat of the Spanish Armada_, t. XI (1879), p. 208, note
+ 1.]
+
+ [Note 1122: Froude, _ibid._, p. 212.]
+
+Une flotte anglaise alla débarquer sur la côte de Zélande le fiancé
+d'Élisabeth accompagné du comte de Leicester, son favori, et de cent
+gentilshommes anglais. Le Duc annonçait qu'aussitôt après s'être fait
+reconnaître par les diverses provinces il reviendrait en Angleterre pour
+épouser la Reine, mais elle était bien décidée à ne se marier jamais.
+
+Depuis longtemps Catherine en était convaincue et elle pensait à un
+autre mariage; mais, pour ne pas irriter un amour-propre féminin, dont
+elle savait la susceptibilité, elle aurait voulu qu'Élisabeth elle-même
+libérât le duc d'Anjou de la servitude des fiançailles. Dans une lettre
+autographe qu'elle lui fit porter par Walsingham, après l'entrevue du 30
+août, elle la suppliait de faire à son fils cet honneur de lui donner
+des enfants, «sinon qu'il en puisse bientost avoir [une femme] de qui
+il en ait». Mais «ce sera à nostre grand regrect, je dis nostre, car ce
+sera de tous trois (la mère et les deux fils), si le malheur estoit tel
+que vous vous résolussiez de n'espouser celui que tous vous avons voué
+et qui lui mesme se dit tout donné à vous»[1123]. Une idée, qui datait
+de loin, se précisait dans son esprit, c'est qu'il serait possible, la
+reine d'Angleterre se dérobant, de régler par un mariage tous les
+différends entre l'Espagne et la France et d'assurer la paix de la
+chrétienté et du royaume. Aussi quand le Duc était parti pour Cambrai,
+lui avait-elle fait signer (5 août 1581) l'engagement, vague dans les
+termes, mais très précis au fond de «se déporter entièrement de ses
+entreprises» aux Pays-Bas, si les propositions de sa mère pouvaient être
+suivies d'effet, et de restituer de bonne foi toutes les villes qu'il
+aurait occupées, aussitôt «que les choses seront accordées de part et
+d'autre»[1124], c'est-à-dire entre elle et Philippe II. Pendant
+qu'Élisabeth délibérait encore d'être ou de ne plus être fille, elle
+profitait des plaintes de Tassis sur l'agression française pour faire
+dire à cet ambassadeur d'Espagne et lui dire elle-même que «le vrai
+moyen pour estraindre» l'amitié entre les deux couronnes, c'était le
+mariage de son fils avec l'une des infantes, ses petites-filles. L'offre
+était claire, mais elle ne voulait pas avoir l'humiliation d'un refus.
+Tassis ayant consenti à dépêcher un exprès à Madrid pour avertir son
+gouvernement, elle écrivit elle-même à Saint-Gouard, l'ambassadeur de
+France auprès de Philippe II, de faire, si le Roi catholique lui en
+parlait, comme si les «choses viennent d'eux» et néanmoins de hâter les
+négociations[1125]. Elle s'imaginait que Philippe II agréerait ce moyen
+de composer «le faict de Flandres et de Portugal» et elle se proposait,
+s'il résistait, d'exercer sur lui la pression nécessaire.
+
+ [Note 1123: Septembre 1581, _Lettres_, t. VII, p. 397.]
+
+ [Note 1124: Déclaration secrète du duc d'Anjou du 5 août 1581,
+ citée par Kervyn de Lettenhove, t. VI, p. 157. Bibliothèque
+ nationale, 3301, f. 14.]
+
+ [Note 1125: 23 septembre 1581, _Lettres_, t. VII, p. 401.]
+
+Trois siècles auparavant, un infant portugais (Alphonse) avait épousé en
+France une veuve richement pourvue, Mathilde ou Mahaut, comtesse de
+Boulogne (1235), mais quand il fut devenu roi, dans son pays, après la
+déposition et la mort de son frère, don Sanche (1248), il l'avait
+répudiée sans façon afin de prendre pour femme une fille naturelle du
+roi de Castille, qui lui apportait en dot les Algarves (1253). De son
+mariage avec Mahaut, il n'avait pas eu d'enfant ou du moins rien ne
+permettait de croire qu'il en avait eu. Alphonse III, d'abord excommunié
+par un pape pour sa bigamie, avait été réhabilité par un autre pape, à
+la sollicitation des évêques portugais, après la mort de Mahaut.
+
+Catherine prétendait que, Mahaut ayant eu des enfants d'Alphonse, la
+descendance de l'épouse castillane régnait depuis trois siècles sans
+cause légitime et que la couronne appartenait de droit à la maison de
+Boulogne, sa propre maison, et à elle comme l'héritière de Mahaut[1126].
+Le vieux cardinal Henri, successeur de son neveu, avait oublié, et pour
+cause, de l'inscrire parmi les divers prétendants qu'il avait invités,
+en prévision de sa fin prochaine, à lui exposer leurs titres à sa
+succession. Mais Catherine réclama. Sur ses instances, Henri III, qui
+avait chargé le sieur de Beauvais, son capitaine des gardes, de porter
+ses condoléances au Cardinal sur la mort de don Sébastien, adjoignit à
+cet homme de guerre «ung prélat d'Eglise et homme de lettres», l'évêque
+de Comminges, Urbain de Saint-Gelais, pour exposer les raisons de sa
+mère. «Ce ne seroit pas peu, écrivait-elle à son fils, le 8 février
+1579, si ces choses réussissoient et que je puisse avoir cet heur que de
+mon costé et selon la prétention que j'y ay (qui n'est pas petite)
+j'eusse apporté ce royaulme-là aux François»[1127]. Son imagination
+aidant, elle découvrait sur le tard qu'elle était une royale
+héritière[1128]. Ce serait sa revanche--une revanche rétrospective--sur
+les ennemis du mariage florentin, qui avaient tant reproché à François
+Ier d'être allé choisir pour belle-fille une Médicis, mal dotée et
+d'illustration récente, sur l'espérance incertaine du concours de
+Clément VII.
+
+ [Note 1126: La thèse de la Reine est clairement exposée, ce qui ne
+ veut pas dire établie, par l'ambassadeur vénitien, Lorenzo Priuli,
+ dans sa relation de 1582: Alberi, _Relazioni degli ambasciatori
+ veneti al senato_, serie Ia, Francia, t. IV, p. 427-428.]
+
+ [Note 1127: 8 février 1579, _Lettres_, t. VI, p. 256. Henri III
+ avait cédé, d'assez mauvaise grâce, à ce qu'il semble, aux
+ importunités de sa mère.--Cf. t. VI, p. 117, 13 novembre 1578; t.
+ VI, p. 214, 10 janvier 1579.]
+
+ [Note 1128: Elle venait de signer la paix de Nérac et elle était
+ enorgueillie de ce succès diplomatique, qui n'eut pas, comme on le
+ sait, de lendemain. C'était d'ailleurs son principe de ne laisser
+ prescrire aucun droit. A la même époque elle apprit que des
+ Urbinates, probablement mécontents de leur ancien duc mort ou de
+ son successeur, étaient allés le dire à l'ambassadeur de France à
+ Rome, le sieur d'Abain. Elle n'oubliait pas que son père avait été
+ duc d'Urbin et qu'on l'appelait elle-même en son enfance la
+ «duchessina». Elle écrivit à l'ambassadeur d'interroger les gens
+ de ce duché, «où j'ay tel droict que je puis dire» qu'il
+ «m'appartient comme le comté d'Auvergne qui est de mon propre et
+ privé héritage» (30 décembre 1578). Elle lui recommanda de voir le
+ pape, offrant, si celui-ci embrassait chaudement cette affaire, de
+ bien gratifier son bâtard (Jacques Buoncompagni, châtelain de
+ Saint-Ange). Mais Grégoire XIII ou les mécontents d'Urbin se
+ tinrent cois, car il n'est plus question du duché dans la
+ correspondance de Catherine.]
+
+Le cardinal Henri étant mort (31 janvier 1580) sans avoir réglé la
+question de succession, les gouverneurs des cinq grandes provinces,
+chargés de la régence, décidèrent qu'elle le serait par voie de justice,
+comme s'il s'agissait d'un procès civil. Des trois prétendants les plus
+sérieux, Antonio, prieur de Crato, fils naturel d'un frère du cardinal,
+Philippe, roi d'Espagne, fils d'une infante portugaise, et le duc de
+Bragance, grand seigneur portugais, gendre d'une autre infante, mais qui
+était inférieure en degré à la mère de Philippe II[1129], Antonio était
+le plus populaire, Bragance, le plus sortable et Philippe II, le plus
+puissant et le plus proche en parenté. Le roi d'Espagne avait tant
+d'intérêt à parfaire l'unité politique de la péninsule, ce rêve de ses
+prédécesseurs, qu'il était bien résolu à n'en pas laisser échapper
+l'occasion. Il faisait exposer ses droits par ses juristes, sans
+toutefois admettre qu'ils fussent contestables, simplement pour éclairer
+l'opinion. Cependant il massait sur la frontière de Portugal ses vieux
+régiments, tirait de sa disgrâce pour les commander son meilleur
+général, le duc d'Albe, et, en prévision d'un prochain voyage dans son
+nouveau royaume, faisait venir de Rome où il l'avait relégué, le plus
+habile de ses hommes d'État, le cardinal Granvelle, qui le remplacerait
+en son absence à Madrid.
+
+ [Note 1129: Conestaggio, _Dell'Unione del regno di Portogallo alla
+ Corona di Castiglia_, Venise et Vérone, 1642, p. 56.]
+
+Les régents, émus de ces mouvements de troupes, demandèrent un secours
+de six mille hommes au roi de France. La Reine-mère leur promit «toute
+l'aide, confort et bonne assistance» pour les aider à maintenir le
+gouvernement du Portugal «en sa dignité, splendeur et liberté». Henri
+III les admonesta «de tenir la main que le faict de ladicte succession
+se termine par les veoies ordinaires de la justice, tant pour conserver
+le droit à qui il appartient que pour garder la liberté de la
+patrie»[1130].
+
+C'étaient de belles paroles qu'il eût fallu soutenir d'un envoi de
+soldats. Saint-Gouard, ambassadeur de France à Madrid, excitait depuis
+longtemps le Roi à prévenir les desseins de Philippe II. «Il importe
+pour le bien de la France, écrivait-il le 20 février 1580,... qu'il (le
+Portugal) demeure toujours royaume en son entier»[1131].
+
+Mais la Cour de France ne se pressait pas d'agir. Le duc d'Albe eut le
+temps de vaincre D. Antonio, que la populace avait proclamé, et
+d'occuper Lisbonne (septembre) et le reste du Portugal. Même après la
+paix de Fleix (novembre 1580), Catherine en était encore à la période
+d'attente. Le 17 décembre, elle ordonnait au général des finances en
+Guyenne, Gourgues, de faire partir «un homme bien confident» sur un
+navire chargé de blé pour aller à Viana, Porto et Lisbonne, s'enquérir
+de l'état des choses, sous couleur de vendre son chargement, «car sans
+cette connaissance il ne se peut bonnement rien exécuter de ce que nous
+avions pensé debvoir faire sans rien altérer avec le roy d'Espagne ny
+nos aultres voisins de la prétention et droict que j'ay audict royaulme
+de Portugal»[1132] (17 décembre 1580).
+
+Le roi D. Antonio s'était réfugié à l'étranger, mais Tercère, l'île la
+plus importante de l'Archipel des Açores, lui restait fidèle. Catherine
+laissa ses partisans acheter des vaisseaux et recruter des hommes en
+France, et, comme l'ambassadeur d'Espagne s'en plaignait, elle répondit
+«franchement» qu'elle les y avait autorisés et qu'elle avait pris
+«peine» que le Roi son fils ne le trouvât mauvais. Elle protestait qu'en
+Bourdelais et en Normandie, il ne se faisait aucun préparatif. Ainsi
+elle engageait sa responsabilité et dégageait celle d'Henri III. C'était
+un différend entre elle et le roi d'Espagne sur un litige, que celui-ci
+avait tranché par la force, à son détriment[1133].
+
+ [Note 1130: _Lettres de Catherine_, t. X, p. 454 et note 2. Ces
+ deux lettres, datées par l'éditeur de février ou mars 1580,
+ doivent être postérieures à la demande des gouverneurs, qui
+ elle-même se place en fin mars ou avril 1581. Voir, pour le récit
+ des événements, Schäfer, _Geschichte von Portugal_, t. IV, p. 345
+ (coll. Heeren et Ukert).]
+
+ [Note 1131: Lettre de Saint-Gouard, app. aux lettres de Catherine,
+ 20 février 1580, t. VII, p. 447.--Cf. 12 novembre 1579, t. VII, p.
+ 228, notes.]
+
+ [Note 1132: A Bellièvre, _Lettres_, t. VII, p. 300.]
+
+ [Note 1133: A Saint-Gouard, lettre du 24 janvier 1581, _Lettres_,
+ t. VII, p. 330.]
+
+Elle eut même l'idée, à ce qu'il semble, de donner toute autorité sur
+les armements que faisait le connétable de D. Antonio à son gendre, le
+roi de Navarre, qu'elle fit assister par son cousin, Philippe Strozzi,
+colonel général de l'infanterie française. «La résolution de tout,
+écrivait Strozzi à Catherine, est remise à la volonté de saditte majesté
+(Henri de Navarre).... Le tout ne se résoudra que après avoir parlé à
+elle et reçeu ses commandemens sur lesquels monsieur le comte de Vimiose
+(le connétable) est résolu de se régler de tout...[1134]» Henri III, qui
+avait peu de goût pour les aventures, avait probablement, pour marquer
+sa désapprobation, laissé attendre «quelque heure» le comte de Vimiose
+dans l'antichambre de sa mère avant de le recevoir[1135]. Mais
+Catherine, plus diligente, faisait verser au capitaine Carles, qui avait
+convenu avec Vimiose de mener des hommes aux Iles, les 1 500 écus qui
+lui étaient nécessaires pour aller rafraîchir les troupes du capitaine
+Scalin qui s'y trouvait déjà. Elle pressait le départ des
+renforts[1136], sachant que le roi d'Espagne avait expédié de Lisbonne
+aux Açores, le 15 juin, 8 vaisseaux et 8 ou 900 _bisognes_ (recrues).
+Elle soutenait D. Antonio, tout en s'excusant de ne pas lui donner dans
+ses lettres le titre de roi, de peur que l'Espagnol pût croire qu'elle
+ne persistait plus «en son droit et prétention»[1137].
+
+Quand Tassis se plaignit de nouveau à elle (septembre 1581) que Strozzi
+dressait en France une armée de cinq mille hommes pour aller attaquer
+les possessions de Philippe II, elle répliqua que poursuivre son droit
+en Portugal, ce n'était faire tort à personne ni faire la guerre au roi
+d'Espagne, mais conserver son bien, ajoutant «qu'elle n'y vouloit rien
+espargner d'aulcuns moyens» qu'elle avoit; que le Portugal était à elle.
+Il la priait de lui livrer D. Antonio, qui d'ailleurs n'était pas en
+France, mais en Angleterre. Et pourquoi le ferait-elle? D. Antonio
+n'était pas le sujet de Philippe II, mais le sien[1138].
+
+ [Note 1134: Strozzi à la Reine-mère, Coutras, 6 avril 1581,
+ _Lettres_, t. VII, p. 500. L'auteur de _l'Histoire de la Ligue_,
+ publiée par Charles Valois (S.H.F.), t. I, 1914, p. 61-62, parle
+ de pourparlers, après la paix de Fleix, entre le Vimiose et le roi
+ de Navarre, pourparlers que la Reine-mère aurait fait échouer.
+ Mais Strozzi parle à Catherine comme si elle était consentante, et
+ son témoignage est d'un tout autre poids.]
+
+ [Note 1135: Lettre de la Reine-mère à Strozzi, t. VII, p. 383, 16
+ juillet 1581.]
+
+ [Note 1136: Probablement les 300 hommes, et aussi les poudres pour
+ les habitants des îles dont il est question dans sa lettre à
+ Mauvissière, 21 juillet, t. VII, p. 386. Les Iles, terme vague et
+ qui désigne tantôt particulièrement les Açores, tantôt tous les
+ archipels portugais, Açores, Madère, îles du Cap Vert.]
+
+ [Note 1137: A Mauvissière, _Lettres_, t. VII, p. 387.]
+
+ [Note 1138: A Saint-Gouard, 23 septembre 1581, _Lettres_, t. VII,
+ p. 401.]
+
+Or c'est à cette même audience où elle se déclara reine de Portugal
+qu'elle proposa le mariage du duc d'Anjou avec une infante. Ses
+revendications personnelles et ses projets matrimoniaux étaient
+étroitement liés. Assurément, dans sa pensée, la dot de l'infante--une
+dot territoriale--devait être le prix de sa renonciation. Comme elle
+était trop intelligente pour supposer que Philippe II céderait le
+Portugal à son gendre, il fallait que les compensations fussent
+cherchées du côté des Pays-Bas, et c'est ce que les Espagnols
+comprirent. Elle avait fini par décider Henri III à intervenir en
+Portugal. D. Antonio fut reçu à Paris comme un prince (octobre 1581).
+«On tient pour chose très certaine, écrit le 31 octobre l'agent
+florentin, que l'entreprise du Portugal est résolue et l'on fait compte
+d'y mener 10 000 fantassins français, dont la Reine-mère fournit la
+moitié de ses propres deniers, et 4 000 Allemands»[1139].
+
+Le comte de Brissac eut charge d'embarquer en Normandie 1 200 hommes
+pour les Iles[1140]. Strozzi devait, avec le gros de la flotte, partir
+de Guyenne. Catherine s'occupait de réunir des fonds[1141]. On allait
+être prêt et partir. Elle était confiante dans le succès de
+l'entreprise[1142]. Mais il fallait se hâter, car la saison
+s'avançait[1143], et mettre à la voile avant le 10 décembre[1144]. En
+Normandie les armements étaient achevés. Que Bordeaux poussât les siens!
+Mais, le 10 décembre, Strozzi était encore à Poitiers et attendait de
+l'argent[1145]. La Reine-mère annonçait, «bien marrye», qu'elle en
+demandait au clergé et à la ville de Paris, sans grande espérance
+d'ailleurs. Elle ne pouvait rien obtenir du Roi.
+
+C'est une des raisons du retard de l'expédition, mais ce n'est
+probablement pas la seule. Le duc d'Anjou était alors en Angleterre et
+son mariage, si par hasard il se faisait, dispensait de l'aventure du
+Portugal, dont le principal, sinon l'unique objet, était de lui procurer
+une principauté aux Pays-Bas. Les affaires de France étaient toujours en
+mauvais état, et quand elles s'amélioraient sur un point, elles se
+gâtaient ailleurs. Bellièvre, occupé toute l'année 1581 à poursuivre les
+négociations interminables du Midi, se croyait sûr en novembre de la
+paix avec le roi de Navarre, et il en faisait honneur à la bonne volonté
+de la reine de Navarre, mais il lui restait à pacifier le Languedoc, une
+province, disait la Reine-mère, «plus débauchée que les autres»[1146].
+
+ [Note 1139: 31 octobre 1581, _Négociations diplomatiques de la
+ France avec la Toscane_, t. IV, p. 408.]
+
+ [Note 1140: Lettre du 27 octobre à Matignon, qui faisait l'office
+ de lieutenant général du roi à la place de Biron et qui le
+ remplacera en cette qualité en novembre 1581, _Lettres_, t. VII,
+ p. 407.]
+
+ [Note 1141: Matignon à la Reine, 15 octobre, _Lettres_, t. VII, p.
+ 499, appendice.]
+
+ [Note 1142: La Reine à Matignon, 28 octobre, _Lettres_, t. VII, p.
+ 409.]
+
+ [Note 1143: A Matignon, 8 novembre, t. VII, p. 412.]
+
+ [Note 1144: 21 novembre, à Bellièvre, t. VII, p. 417.]
+
+ [Note 1145: _Lettres_, t. VII, app., p. 500.]
+
+ [Note 1146: Bellièvre à la Reine mère, 10 novembre 1581.
+ _Lettres_, t. VII, app., p. 473, et réponse de la Reine-mère, 18
+ novembre, _Lettres_, t. VII, p. 416.]
+
+L'esprit de faction, dont Catherine, un an auparavant (23 décembre
+1580), signalait la «licence effrénée,» se déchaînait plus ardent à la
+veille d'une agression directe contre la grande puissance catholique,
+l'Espagne. L'agent florentin Renieri, s'excusant de ne pouvoir, pour
+beaucoup de raisons, renseigner son gouvernement sur les partis en
+France, ajoutait toutefois: «Les gens passionnés sont nombreux, _neutri
+autem pauci_ (mais les neutres sont rares), et je vous dirai une opinion
+et qui se vérifie certaine, c'est que les dites passions sont si
+véhémentes que, en ce qui touche aux affaires de la Couronne, et
+principalement à celles de Monsieur, frère du Roi, beaucoup font
+connaître la douleur qu'ils ont, que son Altesse ait mieux réussi en ses
+entreprises qu'ils ne le désiraient ni ne le pensaient, ne craignant pas
+de cette façon de se déclarer Espagnols _plus quam honestum decet_ (plus
+que l'honneur ne le voudrait), de quoi toutefois quelques-uns disent
+qu'il ne se faut pas émerveiller [de leur impudence] pour être le nombre
+de ces gens-là si grand, et être composé de grands; et en outre _in hoc
+mundo_ (entendez, en ce royaume) celui qui fait bien _saepissime_ (le
+plus souvent) ne peut avoir un oeuf, tandis que celui qui fait mal en a
+encore plus de neuf»[1147] (9 septembre 1581).
+
+ [Note 1147: _Négociations diplomatiques avec la Toscane_, t. IV,
+ p. 397-398.]
+
+C'en était fait du beau rêve où Catherine se complaisait, à son retour
+du Midi, d'une union si étroite avec son fils que leurs deux volontés
+n'en feraient qu'une. La question du duc d'Anjou avait empêché l'accord
+parfait. Henri était jaloux que sa mère s'intéressât à la grandeur de
+son frère et, quoiqu'elle lui représentât que c'était pour son bien,
+irrité qu'elle compromît à cette fin les finances et la sécurité de son
+royaume. Un Roi qui ne veut pas, une Reine-mère, autant dire un
+principal ministre, qui ne peut pas tout ce qu'il veut, c'étaient des
+personnalités accouplées dont l'une usait son effort à entraîner
+l'autre. Catherine gouvernait en apparence toujours avec même puissance,
+mais en fait elle était entravée par les résistances ou la force
+d'inertie de son compagnon. Henri suit, se cabre, s'arrête, repart.
+L'action de Catherine est à proportion faible ou forte.
+
+Elle ne s'exerce librement (et encore?) que pendant les maladies du Roi
+ou ses dévotions, qui alternent avec ses débauches. Après la crise
+d'otite dont il avait failli mourir en septembre (1579), il souffrit le
+mois suivant d'une blessure au bras d'origine inconnue. Il était si
+délicat qu'en février 1580 la Reine-mère pria le pape de lui interdire
+sous peine d'excommunication de faire maigre pendant le carême[1148].
+Peut-être avait-il observé avec trop de zèle les pratiques du carnaval?
+En juin, il lui vint une «enflure au pied», dont il alla se soigner seul
+à Saint-Maur, laissant sa femme avec sa mère[1149]. Il avait bonne mine
+en novembre--du moins Catherine le dit--mais en décembre la tumeur
+(lupa) qu'il avait à la jambe se ferma et l'humeur se porta au visage.
+«Le Roi, dit clairement l'agent florentin Renieri, fait la diète à cause
+du mal français», dont le traitement est à recommencer. Il a la figure
+remplie de boutons, le teint mauvais, il est maigre et mal en point. Ses
+fidèles serviteurs sont dans la peine et «doutent de sa vie»[1150]. Il
+quitta la Cour en janvier (1581) et se retira seul à Saint-Germain, où
+il resta jusqu'à la fin mars. En partant il chargea sa mère «d'expédier,
+commander et signer tout pendant six semaines»[1151]. Il l'aurait même
+nommée régente, comme en cas de maladie grave. Catherine jugea bon de
+démentir ce bruit et d'annoncer le retour prochain du Roi à la Cour dans
+une lettre à Du Ferrier, qui représentait la France à Venise, ce centre
+international d'information (23 mars)[1152]. Mais avec ou sans ce titre
+elle exerça plusieurs semaines de pleins pouvoirs.
+
+ [Note 1148: 19 février 1580, _Lettres_, t. VII, p. 226-227.]
+
+ [Note 1149: _Lettres_, juin 1580, t. VII, p. 263-264.--Cf. le
+ billet d'Henri III, p. 264, note.]
+
+ [Note 1150: _Négociations diplomatiques de la France avec la
+ Toscane_, 25 décembre 1580, t. IV, p. 342.]
+
+ [Note 1151: _Id._, _ibid._, p. 345.]
+
+ [Note 1152: 23 mars 1581, _Lettres_, t. VII, p. 328.]
+
+Or ce fut pendant cette période que le duc d'Anjou quitta le Midi, fit
+des levées et prépara une seconde expédition des Pays-Bas. La Reine-mère
+n'avait pas réussi par conseils, remontrances et prières à le détourner
+de son projet. Elle reculait devant l'emploi de la force pour ne pas
+provoquer aux armes la multitude des mécontents. Mais Henri III, qui ne
+se décidait pas à courir sus à son frère, en voulait à sa mère de ne pas
+l'y pousser. Il la savait habile, mais il la jugeait faible et inclinant
+avec l'âge à ménager tout le monde et à tout apaiser. L'idée lui vint,
+non pas de l'exclure du gouvernement, mais de se fortifier lui-même
+d'agents d'exécution intelligents et énergiques, qu'avec sa tendance
+habituelle il choisit dans son entourage le plus intime.
+
+Après la mort de Quélus, Maugiron, Saint-Mesgrin, qui n'étaient que de
+beaux éphèbes, apparaissaient au premier plan des mignons d'une autre
+espèce, qui ne sont plus seulement ou qui ne sont même plus du tout les
+compagnons de plaisir du Roi. Henri III ne se borne pas à les gratifier
+de pensions et de faveurs; il les veut puissants et riches pour les
+opposer à ses ennemis. Sa mère ne voyait de moyen de salut que dans le
+contentement du duc d'Anjou, il en cherchait un autre, qui était de
+s'entourer de serviteurs à son entière dévotion. Il disgracia Saint-Luc,
+qui avait un jour hasardé d'excuser la révolte de Bellegarde; il éloigna
+d'O, qui se plaignait de n'être pas assez favorisé. Il concentra ses
+grâces sur d'Arques et La Valette. Il les fit ducs et pairs pour les
+égaler aux princes de son sang. Il maria d'Arques, promu duc de Joyeuse,
+à une soeur de sa femme, Marguerite de Lorraine (24 septembre 1581), et
+il aurait fait épouser, s'il l'avait pu, à La Valette, le nouveau duc
+d'Epernon, une autre de ses belles-soeurs ou même la petite-fille de
+Catherine, Christine de Lorraine[1153]. Il leur réserva les grands
+offices de la Couronne. S'il ne réussit pas à décider le duc de Guise à
+se démettre de la grande maîtrise, il acheta l'Amirauté de France à
+Mayenne, qui l'avait en survivance du marquis de Villars, son beau-père,
+et la donna à Joyeuse (19 juin 1582). Il investit d'Epernon de la charge
+de colonel général de l'infanterie française, que Philippe Strozzi
+abandonna pour un titre de vice-roi dans le Nouveau Monde (novembre
+1581), et peu à peu il accrut tellement son autorité sur les gens de
+guerre qu'il en fit une sorte de connétable moins le titre. Le
+chancelier Birague, vieux, fatigué et chagrin, dut céder les sceaux à
+Cheverny, un serviteur d'une complaisance à toute épreuve.
+
+ [Note 1153: Entérinement au Parlement des lettres portant érection
+ de la vicomté de Joyeuse en duché-pairie (7 sept. 1581) et de la
+ châtellenie d'Epernon (27 novembre 1581).]
+
+Il pensait par les mêmes moyens se faire obéir dans les provinces. Il
+pressa le duc de Montpensier, un prince de sang, de résigner le
+gouvernement de la Bretagne et, aussitôt qu'il fut mort (22 septembre
+1581), il y nomma le frère de la Reine, le duc de Mercoeur. Il destinait
+à d'Epernon celui de la Guyenne, qu'il proposa au roi de Navarre
+d'abandonner, et, en attendant, il lui confia le commandement des trois
+grandes places fortes de l'Est, Toul, Metz et Verdun. Joyeuse eut la
+Normandie, qui était d'ordinaire dévolue à un prince de sang. Les
+parents des deux favoris participèrent à leur fortune. Le frère aîné de
+d'Epernon, Bernard Nogaret de La Valette, obtint Saluces et les
+territoires d'outre-monts; le père de Joyeuse attendait le Languedoc,
+que le Roi méditait d'enlever à Montmorency. Tant de changements, et à
+la même époque, sont évidemment l'indice d'un plan arrêté, et en soi ils
+peuvent se comprendre. Il était politique de substituer aux gouverneurs
+et aux grands officiers de la Couronne tièdes, peu dociles ou suspects,
+une aristocratie nouvelle qui, craignant beaucoup de celle qu'elle
+dépossédait, aurait, à défaut de reconnaissance, intérêt à bien servir.
+Il était conforme à la tradition du pouvoir absolu de montrer que les
+premières charges de l'État et même que la plus haute naissance tiraient
+de la faveur royale toute leur autorité. Richelieu n'eut pas d'autres
+maximes. Mais la création d'une aristocratie nouvelle n'était qu'un
+palliatif. Il manquait au gouvernement l'unité, qui est la condition
+même de la force. Catherine restait au pouvoir; son fils se faisait
+assister de deux grands officiers. Ce n'était pas une concentration,
+mais bien son contraire. Le Roi ne dirigerait pas ses mignons, étant par
+nature le serviteur de ses serviteurs, et il était impossible que
+ceux-ci le dirigeassent, étant eux-mêmes égaux et par conséquent rivaux,
+divergents d'opinions et d'ambitions. Ils ne parvenaient à s'entendre
+que contre la Reine-mère dont ils cherchaient à ruiner le pouvoir pour
+augmenter d'autant le leur. Leur élévation ajoutait à toutes les autres
+causes de mécontentement celle d'une faveur inouïe qui n'était fondée ni
+sur l'origine ni sur le mérite. Elle ne procurait pas à la royauté
+l'appoint d'un parti, d'une clientèle, d'une grandeur historique. Ce
+n'était pas assez, pour lutter contre les huguenots, les catholiques
+ardents et les politiques, contre les Guise, les Bourbons, les
+Montmorency et le duc d'Anjou, de deux simples gentilshommes de vieille
+race. La mauvaise administration financière du Roi exaspérait les
+peuples; ses prodigalités indignaient tous ceux qui n'en profitaient
+pas. Il n'avait jamais d'argent pour ses affaires et il en extorquait de
+tous côtés pour ses plaisirs. Les noces de Joyeuse coûtèrent 1 200 000
+écus qui auraient fait un meilleur service en Flandre. Les grands et la
+noblesse s'irritaient de voir les pensions, les charges, les
+gouvernements passer à deux parvenus.
+
+La Reine-mère gémissait de cette façon de gouverner si contraire à son
+système de tempéraments et de ménagement. Mais elle se gardait bien de
+protester tout haut. Elle «fait tout ce qu'elle peut, écrit l'agent
+florentin, pour complaire aux deux mignons»[1154]. Elle se montra si
+empressée aux fêtes du mariage de Joyeuse qu'elle fut obligée de prendre
+le lit pour se remettre de cet excès de bienveillance[1155]. Au moins
+aurait-elle voulu que les mignons se fissent pardonner leur fortune, à
+sa façon, qui était de caresser tout le monde. Mais d'Epernon,
+orgueilleux et autoritaire, n'entendait céder à personne. Elle essaya de
+le décider à se rendre agréable aux Guise, qu'il détestait, comme les
+ennemis du Roi et les rivaux possibles de demain. La duchesse douairière
+de Guise, mariée au duc de Nemours, désirait l'abbaye de Chailly, qui
+était vacante, pour un de ses enfants du second lit, le marquis de
+Saint-Sorlin, offrant de résigner celle de Martigny-le-Comte, dont on
+pourrait gratifier un des fils de Bellièvre. Catherine, désireuse de
+faire plaisir à la duchesse et à Bellièvre, et n'osant s'adresser
+elle-même à son fils, pria le favori de s'entremettre auprès du Roi pour
+lui faire agréer l'échange. «S'èt, lui écrivait-elle, le servyse du Roy
+que toutes défienses et mauvèse yntelygences sèset (cessent)...» et
+«tout cet (ceux) que le Roy fayst l'honneur de aymer, en doivet avoyr
+[d'affection] pour li (lui) acquérir aultant de servyteur. Puysque me
+volés aystre amy je vous parleré come vous tenant pour tel»[1156]. Mais
+que d'Epernon ait fait ou non cette démarche, les raisons d'hostilité
+subsistaient. D'Epernon eut quelques mois après une querelle avec
+Mayenne sur le droit qu'ils revendiquèrent tous deux de présenter la
+chemise au Roi à son lever[1157].
+
+ [Note 1154: 7 septembre 1581, _Négociations diplomatiques de la
+ France avec la Toscane_, t. IV, p. 396.] [Note 1155:
+ _Négociations diplomatiques avec la Toscane_, t. IV, p. 404,
+ octobre 1581.]
+
+ [Note 1156: 13 novembre 1581, _Lettres_, t. VII, p. 415.]
+
+ [Note 1157: Juin 1582, _Négociations diplomatiques avec la
+ Toscane_, t. IV, p. 421.]
+
+Le duc de Joyeuse était plus aimable, mais aussi ambitieux. Il voulait
+avoir de gré ou de force le gouvernement du Languedoc pour son père, qui
+y était lieutenant général, et il excitait le Roi, qui n'y était que
+trop disposé, contre Montmorency. Il fit nommer un de ses frères
+archevêque de Narbonne (14 mars 1582), ce qui lui donnait la présidence
+des États du Languedoc. Montmorency s'inquiétait de cet envahissement
+des Joyeuse. Il savait que le Roi lui gardait rancune de ses injures
+passées, malgré les preuves récentes de son dévouement, et qu'il le
+rendait responsable de la désobéissance des protestants du Midi. Il
+prenait ses précautions. Il n'avait pas cessé d'être en bons rapports
+avec le duc d'Anjou, à qui il fournissait des soldats; il se rapprocha
+du roi de Navarre, avec qui il n'avait jamais rompu. Il s'était assuré
+des amis à Rome, en protégeant Avignon et le Comtat contre les
+huguenots, et l'on croyait qu'il avait des intelligences avec Philippe
+II[1158].
+
+ [Note 1158: _Négociations diplomatiques_, t. IV, p. 396-397.]
+
+Henri III ne dissimulait pas son intention de se débarrasser de lui.
+Mais la Reine-mère estimait qu'en pleine expédition des Flandres, et à
+la veille de l'expédition du Portugal, le plus sage serait d'intéresser
+Montmorency à la pacification de la province, en y mettant le prix.
+L'offre suivait la menace dans une instruction qu'elle avait dictée le
+10 novembre 1581. «La Royne mère du roy, aiant tousjours désiré de veoir
+monsieur de Montmorency hors de la peyne où elle s'asseure (est sûre)
+qu'il est, pensant bien qui (qu'il) ne peult estre aultrement, se voiant
+hors de la bonne grace de son Roy et _tousjours en creinte et doubte où
+il est de sa vye_,... a pensé ne perdre ceste occasion du mander audict
+sieur de Montmorency que c'est à ce coup qu'il fault qu'il monstre par
+effect ce qu'il a tousjours faict dire à la dame Royne, que quand il
+verroit sa seurete, qu'il n'y auroit rien qu'il desirast tant que de
+pouvoir avoir la bonne grace de son Roy»[1159]. Le service qu'elle
+attendait de lui, c'est, comme elle l'écrivait à Bellièvre, de décider
+«aveques les deputez de ceulx de la religion pretendue réformée la
+restitution des places et l'entier accomplissement de l'Édit»[1160]. En
+récompense, «elle lui asseure et promect, dit l'instruction, que le Roy
+lui accordera de demeurer en son gouvernement avec la puissance que
+gouverneur absolut y doibt avoir et la survivance pour son filz et
+trouvera bon le mariage de sa fille avec le filz de Monsieur de
+Montpensier et donnera telle femme à son filz qu'il aura occazion
+d'estre content». Elle lui garantissait les mêmes avantages au cas où
+les protestants refuseraient de faire la paix, pourvu qu'il abandonnât
+leur parti. Elle ajoutait de sa main: «Ne fault taublyer à luy dire (à
+Montmorency) que il faut que le roi de Navarre souy catolique: c'est son
+bien et seureté (du roi de Navarre) et le repos de l'Estat»[1161].
+Assurément Henri III y trouverait son avantage, mais que gagnerait le
+roi de Navarre à trahir sa cause pour ce gouvernement versatile. C'était
+trop demander à Montmorency. Cet homme si fin dut penser qu'on ne le
+ferait jamais «gouverneur absolu» puisqu'on y mettait pareille
+condition. Et il ne cessa plus de se défier.
+
+ [Note 1159: Lettre du 10 novembre et instruction du même jour,
+ _Lettres_, t. VII, p. 413-414.]
+
+ [Note 1160: La Reine à Bellièvre, 27 décembre 1581, _Lettres_, t.
+ VII, p. 420.]
+
+ [Note 1161: Instruction, _Lettres_, t. VII, p. 414.]
+
+A tout le moins Catherine avait le plus grand intérêt à éloigner du Midi
+le chef des protestants et à l'attirer à la Cour. Elle y pensait
+beaucoup, et, comme toujours, raisonnant par hypothèse, elle croyait la
+chose possible. Elle comptait beaucoup sur Marguerite, dont elle avait
+apprécié tout récemment le zèle et l'intelligence. Elle décida Henri III
+à la rappeler, pensant que son mari ne résisterait pas au plaisir de la
+suivre. Le roi de Navarre s'y déclara d'abord assez disposé, pour ne pas
+dire non tout de suite, mais quand il eut pris le temps de réfléchir,
+«toutefois il a considéré, expliquait Bellièvre, que la paix n'est pas
+encores assés exéqutée et ne vouldroit que le mal qui se commectroit de
+deçà donnast occasion au Roy de le veoir mal voluntiers»[1162].
+Catherine ne désespérait pas que Marguerite finît par l'entraîner. Elle
+ne savait pas ou se refusait à croire que le ménage de Navarre allait
+mal. Marguerite, qui n'était pas sans reproches, était indulgente aux
+faiblesses de son mari, mais il était exigeant jusqu'à l'indiscrétion.
+Sa liaison avec une des filles d'honneur, Fosseuse (Françoise de
+Montmorency), ayant eu les suites qu'on peut penser, il aurait voulu que
+sa femme se retirât avec sa maîtresse dans un coin des Pyrénées jusqu'à
+la délivrance de la jeune mère. Elle refusa et cependant poussa la
+condescendance envers lui jusqu'à secourir la favorite la nuit où elle
+accoucha, mais le lendemain, comme il la pressait d'aller lui faire
+visite comme à une malade pour empêcher les méchants propos, elle
+s'excusa de servir de couverture. Il en prit de l'humeur et le lui fit
+sentir. Marguerite ne fut que plus pressée de partir, ayant reçu du Roi
+15 000 écus pour son voyage[1163]. Elle quitta le Midi le 26 février
+1582, accompagnée de Fosseuse et de son mari. La Reine-mère alla
+au-devant de sa fille jusqu'en Poitou afin de voir son gendre et lui
+«donner asseurance de la volonté» et de la bienveillance «du Roy», mais
+il était si méfiant qu'il refusa d'aller au-devant d'elle jusqu'à
+Champigny et l'obligea, malgré son mauvais état de santé, à pousser
+jusqu'à Saint-Maixent, ville protestante[1164]. De leur conversation au
+château de la Mothe-Saint-Heraye (27-31 mars), on ne sait rien[1165], si
+ce n'est que le roi de Navarre s'en retourna en Gascogne, fort mécontent
+de sa femme et de sa belle-mère, qui emmenaient sa maîtresse.
+
+ [Note 1162: La lettre de Bellièvre, 10 novembre 1581, _Lettres_,
+ t. VII, app. p. 473.]
+
+ [Note 1163: Fin décembre, _Lettres_, t. VII, p. 420. _Mémoires de
+ Marguerite_, p. 177-181.]
+
+ [Note 1164: Catherine à Matignon, 16 mars, t. VIII, p. 14 et le
+ roi de Navarre à Scorbiac, _Lettres missives_, t. I, p. 445.]
+
+ [Note 1165: L'opuscule de M. Sauzé, _Les conférences de La
+ Mothe-Saint-Heraye_, Paris, 1895, est une reconstitution
+ nécessairement conjecturale.]
+
+Catherine avait pris le parti de sa fille. A son retour elle fit chasser
+Fosseuse et prétendit que son gendre trouvât bonne cette exécution.
+C'était, lui écrivait-elle, pour «ouster (ôter) d'auprès d'elle
+(Marguerite) tout ce que (qui) pouroit altérer l'amityé» des deux époux
+qu'elle avait conseillé de faire partir «ceste belle beste»[1166]. Mais
+lui dont l'amour fut de tout temps la grande et d'ailleurs l'unique
+faiblesse protesta vivement. Il envoya à Paris Frontenac, «ung petit
+galant outrecuidé et impudent», dire des injures à Marguerite. La
+vieille Reine était confondue de ces nouvelles façons. «.... Vous
+n'estes pas, lui écrivait-elle, le premier mary jeune et non pas bien
+sage en telles chouses, mais je vous trouve bien le premier et le seul
+qui face après un tel fet advenu tenir tel langage à sa femme». Henri
+II, «... la chouse de quoy yl estoit le plus mary (marri) c'estoit quand
+yl savoit que je seuse de ces nouveles là et quand Madame de Flamin fut
+grosse, yl trouva très bon quant on l'en envoya (la renvoya) et jeamès
+ne m'en feit semblant ny pire visage et moins mauvais langage». Et avec
+qui son gendre prenait-il pareille liberté? Avec la fille d'Henri II,
+avec «la soeur de vostre Roy qui (laquelle) vous sert, quand l'aurès
+considéré, plus que ne pensés, qui vous ayme et honore come s'ele avoyt
+autant d'honneur de vous avoir espousé que si vous fusiés fils de roy de
+France et elle sa sugète. Ce n'est pas la façon de traiter les femmes de
+bien et de telle maison de les injurier à l'apétit d'une p....
+publique....» Elle exagérait sans doute l'amour conjugal de Marguerite
+et l'honneur que le Béarnais, ce roitelet, avait eu de l'épouser. Mais
+elle avait raison de donner sur la crête à ce jeune coq. «Eh quoi... ce
+sufisant personnage de Frontenac a dyst par tout Paris que si Fosseuse
+s'en aloit que vous ne vyendriés jeamès à la Court, à cela vous pouvés
+conestre come yl est sage et affectionné à vostre honeur et réputation
+que d'une folye de jeunesse en fayre une conséquence du bien et repos de
+ce royaume et de vous principalement....[1167]»
+
+ [Note 1166: 12 juin, _Lettres_, t. VIII, p. 37.]
+
+ [Note 1167: 11 juin 1582, _Lettres_, t. VIII, p. 36-37.]
+
+L'attitude du roi de Navarre, les défiances de Damville, l'opposition
+des protestants du Languedoc, le mécontentement général contre le Roi et
+les mignons, tout poussait Catherine à suivre sa nouvelle politique. La
+paix intérieure dépendait des dispositions du duc d'Anjou. Son mariage
+avec Élisabeth était désespéré. Il venait d'être reconnu pour souverain
+par les États généraux des Pays-Bas (mars 1582), mais ce n'était qu'une
+force d'opinion. S'il était obligé d'abandonner les Pays-Bas, faute
+d'hommes et d'argent, les moyens ne lui manqueraient pas pour se venger
+sur son frère de son échec et de son abandon. Ce n'était pas assez de le
+laisser aller en Flandres, il fallait l'y soutenir et faire une
+diversion ailleurs pour assurer sa fortune et la tranquillité du
+royaume. L'aider à conquérir à la pointe de l'épée la main d'une infante
+était la solution idéale de toutes les difficultés. Ce mariage
+satisferait son ambition, car la Reine-mère ne l'imaginait qu'avec une
+principauté pour dot, et en le fixant hors du royaume, il l'arrachait à
+la tentation de brouiller au dedans. Il ôtait aux protestants et aux
+politiques l'appui de ce fils de France et fortifiait d'autant
+l'autorité royale. Philippe avait, il est vrai, qualifié la proposition
+de Catherine «d'extravagante[1168]», mais il céderait à la nécessité.
+
+Henri III avait dit à Villeroy, qui revenait des Pays-Bas, où il avait
+assisté à la proclamation du duc d'Anjou comme souverain de Brabant (19
+février 1582), qu'il n'avait «moyen ny aussy volonté d'entrer en guerre
+contre le roy d'Espagne, congnoissant que ce seroit la ruyne de ce
+royaulme». Mais, après cette déclaration de principe, il avait ajouté
+qu'il s'en remettait à l'avis de sa mère. Elle saisit l'occasion de lui
+exposer par écrit son programme de politique étrangère[1169] (17 ou 18
+mars 1582).
+
+ [Note 1168: Kervyn de Lettenhove, t. VI, p. 173, note 1, lettre de
+ Philippe II à Tassis, du 19 mars 1582.]
+
+ [Note 1169: _Lettres_, t. VII, p. 341-344. Cette lettre est
+ antidatée d'un an dans la correspondance. Elle ne peut pas être de
+ janvier ou février 1581: en effet, il y est question du départ de
+ l'archiduc Mathias, autre prétendant à la souveraineté des
+ Pays-Bas, qui ne déposa sa charge de gouverneur général que le 7
+ juin 1581 et qui même ne sortit d'Anvers que le 29 octobre de
+ cette même année;--de la «réception» du duc d'Anjou, qui ne peut
+ s'entendre que de son entrée à Anvers et de son inauguration comme
+ duc de Brabant et souverain des Pays-Bas (février-mars 1582);--du
+ comte de Leicester, qui, on l'a vu, accompagnait le Duc sur la
+ flotte anglaise. On peut fixer à un jour près la date de cette
+ lettre-mémoire. Elle commence ainsi: «Hier arriva La Neufville»,
+ c'est-à-dire Villeroy (Nicolas de Neufville, seigneur de
+ Villeroy), porteur des lettres du prince d'Orange. Or le 17 mars
+ 1581 (_Lettres_, t. VIII, p. 15), Catherine remerciait le prince
+ d'Orange des lettres qu'il lui avait fait remettre par le Sr de La
+ Neufville. Le mémoire de Catherine à Henri III est du même jour
+ que sa réponse au prince d'Orange du 17 mars, si Villeroy est
+ arrivé le 16, ou du 18, s'il est arrivé le 17.]
+
+Elle a fait, dit-elle, tout ce qu'elle a pu pour détourner le duc
+d'Anjou de l'entreprise des Pays-Bas, dont il risquait de sortir avec
+peu d'honneur, vu les ressources dont il disposait. «... Si Dieu eust
+voullu que cette occasion (la révolte des Pays-Bas, contre Philippe II)
+se fust présentée du temps du Roy vostre père, je crois qu'il en eust eu
+une grande joye, en ayant les moyens, mais qu'en ce temps icy, je n'y en
+vois nul». Elle le constatait, il est vrai, à son très grand regret,
+n'ayant que ces deux fils, qu'elle voudrait voir «seigneurs de tout le
+monde».
+
+Elle n'avait jamais manqué non plus de remontrer au Duc que le royaume
+avait déjà horriblement souffert des ravages des gens de guerre, que
+s'il faisait de nouvelles levées, il perdrait la bonne grâce du Roi en
+foulant les peuples et que «ce seroit sa totale ruyne», que piller le
+pays et demander aide, «ce n'estoit pas le moyen de luy en pouvoir
+donner», que son frère n'avait «Perou ny Inde».
+
+Elle pourait assurer le Roi qu'elle ne «s'épargneroit» jamais en rien,
+comme elle avait toujours fait, pour son contentement, pour son service,
+pour la conservation du royaume. «Vous me faictes, disait-elle, cet
+honneur de m'escripre que je l'ay conservé et gardé d'estre divisé entre
+plusieurs: Dieu m'a tant favorisée que je le voie tout entier en vostre
+obéissance». Ceux-là seuls qu'elle avait empêchés de «parvenir à leurs
+desseings»--à leurs mauvais desseins--mais non les gens de bien et les
+bons serviteurs, lui avaient voulu «mal et haine» de sa conduite.
+
+Ce n'était pas par vanité, on le voit bien, qu'elle rappelait ses
+services, elle voulait convaincre Henri III de son habileté comme de son
+dévouement pour l'amener à ses vues. «Avec vostre congé,... je ne puis
+dire qu'il faille laisser perdre vostre frère». Mais s'ensuivait-il
+qu'il aurait la guerre avec le roi d'Espagne ou des troubles dans son
+royaume? Non, assurément, «Vous me direz qu'il faut venir à l'une ou à
+l'autre de ces trois choses». Tout bien considéré, elle pensait qu'il
+pouvait éviter «tous ces inconvénients». Qu'il envoyât à son frère un
+homme qui lui fût agréable «ou tout au moings point odieux» pour lui
+représenter la détresse de ses finances et l'impossibilité de soutenir
+une guerre et lui dire ce qu'il pouvait et ne pouvait faire. L'important
+était d'assister le Duc aux Pays-Bas «jusques à ce que avec honneur il
+s'en puisse retirer». Ce moyen honorable, c'était, à son avis, qu'il
+retournât en Angleterre, comme il avait déclaré qu'il le ferait, quand
+les États généraux l'auraient reconnu, pour épouser la Reine. Celle-ci
+ne pourrait plus objecter contre ce mariage la crainte d'une rupture
+avec Philippe II, après s'être compromise jusqu'à faire conduire le Duc
+d'Anjou aux Pays-Bas, sur une flotte anglaise, en compagnie du comte de
+Leicester. Même s'il craignait un refus, il n'en devrait pas moins aller
+la trouver pour la «supplier de lui déclarer sa volonté...» «et que s'il
+ne peut avoir l'heur de l'espouser,... regarder de luy en faire
+[trouver] une [femme] et se joindre avecque vous et par mesme moyen
+mettre une paix générale par toute la chrestienté». L'idée de Catherine
+se devine. Elle voulait par cette marque de déférence intéresser
+Élisabeth au mariage de son ancien fiancé et la décider à négocier, de
+concert avec la France, une paix générale dont le prix serait la main de
+l'infante. Elle prévoyait que son fils, si longuement berné par la reine
+d'Angleterre, refuserait tout d'abord de faire une nouvelle démarche,
+mais elle pensait qu'il s'y résignerait, sachant qu'il n'avait pas
+d'autre moyen de s'assurer l'aide de son frère et que la reine
+d'Angleterre, n'étant pas sa femme, ne ferait pas la guerre pour l'amour
+de lui. Le Roi, de son côté, devait députer à Élisabeth pour aviser
+d'accord avec elle à la paix générale et lui dire son intention de
+marier son frère, qui avait déjà vingt-sept ans, et la prier de prendre
+à ce sujet une bonne résolution.
+
+Le moment était d'ailleurs bien choisi pour oser sans risques et traiter
+avec succès. Philippe II n'avait ni la force ni même la volonté de
+s'attaquer à la France; il était trop préoccupé d'achever l'occupation
+du Portugal et de garder le peu qui lui restait en Flandres. Il
+suffirait de fortifier les places de Provence, du marquisat de Saluces
+et de Picardie, pour se prémunir contre une surprise. «Mais... si vostre
+frère se peut conserver où il est et que nous puissions conserver les
+Isles de Portugal, je crois fermement... qu'il (Philippe II) désirera de
+traicter à bon escient, et la raison le veut veoyant l'aage qu'il a, de
+ne voulloir laisser à ses enfans [mâles], qui se peuvent dire au
+maillot, une guerre commencée contre ung si grand ennemy que vous leur
+seriez, et si cette négociation ne se fait ainsy que nous désirons, je
+pense que pour le moings cela servira à le faire temporiser de rien
+faire contre vous.»
+
+Ce qu'elle proposait, en somme, c'était, tout en se maintenant aux Pays
+Bas, de s'établir fortement aux Açores, une diversion qu'elle jugeait
+sans danger et capable de prévenir un danger. «Et (je) ne veois pas
+d'aultre moyen pour ne brouiller le Royaulme dedans ne dehors que [ce
+que] je vous ai dit cy-devant». L'affaire toutefois était de telle
+importance qu'elle suppliait le Roi de prendre l'avis de tant de gens de
+bien qui sont auprès de lui, «car je serois bien marrie que sur le mien
+seul... les choses n'advenant pas comme je le désire, ce Royaulme en
+pastisse et que n'en eusiez le contentement que [je] vous en désire». Le
+temps n'est plus où elle prenait hardiment ses responsabilités.
+
+Ce changement de direction inspiré par un dessein d'union familiale
+était hasardeux. Jusqu'ici elle avait tiraillé contre l'Espagne à
+couvert. Il s'agissait maintenant de s'engager assez à fond pour se
+faire payer très cher le prix de la retraite. Ce mémoire à Henri III la
+peint tout entière avec ses qualités et ses défauts. Elle part
+d'observations très justes, mais elle prend ses désirs pour des réalités
+et compte trop sur une solution favorable. Il est très vrai, comme elle
+le constate, que Philippe II a trop d'affaires en Portugal et aux
+Pays-Bas pour penser aux représailles, qu'il est en ce moment dépourvu
+de soldats et d'argent et que l'on peut presque impunément exercer sur
+lui une pression. Mais il est douteux, quoiqu'elle le dise «vieil et
+caduc», qu'il soit, à cinquante-trois ans, pressé comme s'il allait
+mourir, de régler à perte ses différends avec ses voisins. Même mourant,
+il ne consentirait pas à céder les Pays-Bas, un patrimoine et si riche
+qu'il rapportait plus, en temps de paix, que le Pérou et les Indes, et
+encore moins le Portugal, sa conquête, qui achevait l'unité de la
+péninsule, ou même les Iles dont l'ambassadeur vénitien dit qu'elles
+seraient comme une épine en son oeil. Tout au plus (ce n'est qu'une
+supposition) se serait-il résigné à lâcher les quelques établissements
+portugais du Brésil. Mais la Reine-mère pouvait-elle croire que le duc
+d'Anjou serait heureux jusqu'à l'apaisement de s'intituler roi du Brésil
+ou empereur d'Amérique. L'idée en paraît plaisante. Une hypothèse
+qu'elle n'examine pas non plus, c'est que Philippe II vive encore
+longtemps, comme il arriva, et qu'ayant un jour les mains libres, il
+veuille se venger des injures passées et de l'agression finale. La
+question méritait cependant d'être débattue. Où Henri III trouverait-il
+alors pour lui résister la force et les ressources qui lui manquaient
+maintenant pour l'attaquer en face? La situation de la France serait
+donc meilleure et celle de l'Espagne pire. Catherine supposait pour les
+besoins de la cause que Philippe II mourrait, laissant un enfant pour
+lui succéder, ou que le Roi son fils serait dans quelques années riche,
+obéi et puissant.
+
+Un manque de psychologie tout aussi extraordinaire que cette erreur de
+logique, c'était sa méconnaissance du caractère d'Élisabeth. Cette
+vieille fille coquette n'était pas tellement sensible aux égards qu'elle
+en oubliât les intérêts. Elle avait des nerfs de femme, mais une tête
+d'homme, et elle ne marierait pas le duc d'Anjou pour faire plaisir à la
+Reine-mère. Elle trouvait plus de sécurité à maintenir la brouille entre
+la France et l'Espagne qu'à intervenir en tiers dans leur
+réconciliation, au risque de voir s'unir contre elle les deux grandes
+puissances catholiques. Elle avait un patriotisme trop jaloux et un sens
+trop net de ses devoirs pour favoriser et même pour souffrir une paix
+dont la première condition était l'établissement d'un prince français
+aux Pays-Bas et le résultat prochain, Henri III n'ayant pas d'héritier,
+la réunion de ces provinces à la couronne de France.
+
+Il vaut mieux pour l'intelligence de Catherine supposer qu'en flattant
+la vanité d'Élisabeth elle pensait endormir sa vigilance et s'assurer le
+temps de dépêcher le mariage et la paix. Mais il aurait fallu en ce cas
+agir vite et porter tous ses efforts sur un point ou sur un autre,
+Pays-Bas ou Portugal. Or elle ne disposait que de ressources médiocres
+et elle ne pouvait ni arrêter les opérations dans les Pays-Bas sans
+mécontenter le duc d'Anjou, ni les pousser à fond sans heurter les
+sentiments d'Henri III et les inquiétudes de l'Angleterre. Elle-même
+croyait plus facile et peut-être légitime d'attaquer Philippe II en ce
+royaume de Portugal, qu'elle disait être son bien. Mais comment
+n'a-t-elle pas réfléchi qu'avec ses revenus propres et les quelques
+subsides qu'elle arracherait au Roi, il ne lui serait pas possible
+d'entretenir à la fois une flotte et une armée?
+
+Henri III était assez clairvoyant pour apercevoir les points faibles du
+raisonnement maternel. Sa pensée de toujours sur les affaires des
+Pays-Bas, elle est dans un de ses courts billets à Villeroy, qui sont
+les témoins d'une politique personnelle qu'il n'avait pas la force et le
+courage d'appliquer. Il ne s'intéressait qu'à la possession de Cambrai,
+qui couvrait la frontière française. «Mais, disait-il, sy (aussi) ne
+faut-il pour Cambray que par moyens couverts l'on doyst et peust
+secourir, l'on face chose qui nous alumast le feu que nous ne pouryons
+esteyndre».[1170] Il laissa faire sa mère par faiblesse, par tendresse.
+Mais il était bien décidé à soutenir, aux moindres frais possibles,
+l'entreprise de son frère, qu'il jugeait injuste et très dangereuse.
+
+ [Note 1170: _Lettres_, VII, p. 389, note. Ce billet n'est pas
+ daté, mais il exprime très bien les sentiments d'Henri III en tous
+ les temps.]
+
+Il n'avait pas mêmes préventions contre l'expédition du Portugal. Après
+tout c'était une querelle particulière entre Philippe II et sa mère où
+il pouvait intervenir. Le droit des gens du temps admettait qu'un
+souverain secourût ses alliés contre un autre souverain sans entrer en
+guerre avec lui. Les candidats à la succession portugaise revendiquaient
+par la force ce que Philippe II avait acquis par la force. Le roi de
+France n'était pas un belligérant, mais le soutien naturel de l'un des
+belligérants. Il aidait sa mère comme le gouverneur espagnol du Milanais
+avait aidé Bellegarde en révolte, sans qu'il y eût lieu à rupture[1171].
+L'honneur même n'était pas en cause. Mais justement parce que le succès
+ou l'échec de l'affaire intéressait si peu la grandeur et la sécurité du
+royaume, il était à prévoir, comme il arriva, qu'Henri III n'y
+sacrifierait rien de ses plaisirs.
+
+ [Note 1171: L'ambassadeur d'Espagne à Paris, Jean-Baptiste Tassis,
+ ne quitta pas son poste, et celui de France à Madrid, Jean de
+ Vivonne, sieur de Saint-Gouard, qui avait suivi Philippe II à
+ Lisbonne, ne revint en France qu'à la fin de 1582 ou au
+ commencement de 1583 (Guy de Brémond d'Ars, _Jean de Vivonne, sa
+ vie et ses ambassades_, Paris, 1884, p. 133-137 et p. 140-147).]
+
+Catherine s'était aussitôt mise à l'oeuvre. Elle envoya le secrétaire
+d'État Pinart demander à la reine d'Angleterre, si, oui ou non, elle se
+décidait, aux conditions déjà débattues, à épouser son fils, et
+Bellièvre au duc d'Anjou pour le bien convaincre que le Roi n'était pas
+responsable de l'échec du mariage anglais, ainsi qu'Élisabeth voulait le
+lui faire accroire. Elle avait beaucoup de peine à satisfaire ses deux
+fils, l'un se plaignant de ne pas recevoir d'argent, l'autre s'irritant
+des pilleries des gens de guerre et d'ailleurs poussé contre sa mère par
+les deux mignons, qui ne voulaient partager avec personne sa faveur et
+ses faveurs[1172]. Elle recommandait au Duc d'appeler au plus vite les
+reîtres qui étaient déjà à Saint-Avold et de faire les levées à la file
+pour ne pas fouler les peuples et courroucer le Roi. Elle le priait de
+commander à ceux qui avaient charge de lui recruter des soldats de
+s'adresser à Bellièvre et d'obéir en tout à ses ordres[1173]. Elle
+s'occupait de régler le passage des troupes et elle aliénait une partie
+de ses revenus et de ses domaines pour les payer et les nourrir, afin de
+les empêcher de mal faire. D'argent il n'en fallait pas demander au
+trésor. «Ces deux-là (d'Epernon et Joyeuse), écrivait l'ambassadeur
+florentin Albertani au grand-duc, ont accaparé de telle façon les
+finances que pendant deux ans, si le temps ne change, personne ne peut
+faire d'assignation [sur les recettes générales] et qu'aucun conseiller
+du Roi n'oserait présenter une demande de fonds (_richiesta di denari_)
+de quelque sorte que ce soit pour ne pas déplaire à ces deux hommes.»
+
+ [Note 1172: _Négociations diplomatiques_, t. IV, p. 444, 22
+ juillet 1582.]
+
+ [Note 1173: 18 mai 1582, _Lettres_, t. VIII, p. 29 et 30.]
+
+Comme six mois auparavant, elle pressait le départ de la flotte qui
+devait enlever aux Espagnols les archipels portugais: en face de la côte
+d'Afrique, Madère et les îles du Cap Vert, où se croisent les routes de
+l'Inde et du Brésil; au large du Portugal, les Açores, un admirable
+poste pour guetter et surprendre les galions, qui tous les ans
+apportaient en Espagne l'or et l'argent du Nouveau Monde, c'est-à-dire
+la solde des armées[1174]. Catherine avait donc quelque raison de croire
+qu'en s'établissant fortement dans les Iles, elle amènerait Philippe II
+à composition. Dans l'entrevue qu'elle avait eue en octobre avec le roi
+de Portugal, D. Antonio, qu'elle soutenait sans le reconnaître, elle
+avait dû fixer un prix à son concours. L'ancien gouverneur de Philippe
+Strozzi savait que D. Antonio promit à la Reine-mère que «luy restabli
+en ses Estats elle auroit pour ses prétentions la région du
+Brézil»[1175]. Mais il fallait d'abord occuper les Iles. Brissac, qui
+commandait les vaisseaux de Normandie, fut le premier prêt et il aurait
+voulu partir au printemps de 1582, mais la Reine-mère, ayant appris «la
+grande force que le roy d'Espagne a mis ensemble et qui sont (_sic_)
+prestes aussi tost que nous à partir», décida que Brissac attendrait
+Strozzi afin de faire «ce qui pour cest heure nous sera aussi utile, et
+sans hazard de recevoir honte et dommage» (20 mars)[1176]. Les deux
+escadres se réuniraient à Belle-Isle et navigueraient de conserve.
+
+ [Note 1174: Priuli (Alberi, _Relazioni_, série Ia, t. IV, p. 426),
+ dit que les Terceire (Açores), «saranno sempre un grandissimo
+ spino negli occhi al Re di Spagna, essendo poste in sito dove
+ necessariamente convengono capitar le flotte che vengono dalle
+ Indie cosi orientali come occidentali.»]
+
+ [Note 1175: H. T. S de Torsay, _La vie, mort et tombeau de...
+ Philippe Strozzi_, Paris, 1608, reproduit dans les _Archives
+ curieuses de Cimber et Danjou_, 1re série, t. IX, p. 444.]
+
+ [Note 1176: Catherine à Brissac, Mirebeau, 20 mars 1582, t. VIII,
+ p. 16.]
+
+L'ancien colonel général de l'infanterie française, transformé en
+commandant des forces navales et qui, dans toute la campagne, se montra
+si indécis[1177], ne semblait pas pressé de prendre la mer. Le 20 mai,
+deux mois après, la Reine-mère, qui avait des trésors d'indulgence pour
+ses parents florentins, s'étonnait de ce retardement «à cause du soubçon
+que les huguenotz en ont prins» et des souffrances des populations, «que
+c'est ce qui me tourmente le plus»[1178]. Elle lui annonçait dans une
+lettre, qui est probablement de la même époque, l'envoi d'une
+instruction, où comme elle disait de: «cet (ce) que [le Roy et moy]
+volons» et elle le priait de «ryn (rien) n'en paser, ny plus ny moyns et
+montrer à cet coup cet que volés et ne vous gouvernés en mer comme en
+terre». Mais la lettre ne s'en tient pas à cette seule recommandation.
+Qu'il se fasse aimer de tous et néanmoins qu'il ne fasse pas chose
+contraire à l'Instruction pour contenter quelques personnes. «Accordé
+vous avec Brisac et aveques tous, mès ne lesé pour cela de vous fayre
+haubeyr (et) à fayre aubserver cet que vous mandons...». Elle insistait,
+connaissant son irrésolution: «Ne vous lesés poseder de fason que l'on
+vous puyse en rien fayre varier de ce que voirés (verrez) dans
+l'ynstruction». Strozzi ayant été nommé, on le sait maintenant, vice-roi
+des pays à occuper, elle ajoutait: «Ne sufrés que l'on pislle ni [que
+l'on fasse] sagage (saccagements) ou desordres, car metés pouyne (peine)
+de vous y fayre aymer (évidemment là où il débarquerait), car cet (ce)
+que entreprenés n'est pas pour fayre une raflade (rafle), cet (c'est)
+pour vous en rendre le metre (maître) et le conserver à jamès....» Elle
+lui rappelait sa promesse: «Sovegné-vous de cet que m'avés dyst à
+Myrebeault[1179] du lyeu où yriès au mois d'augt (août). _Cet (si) voyès
+que le puysiés fayre, ne l'aublyé pas d'y aler_[1180]».
+
+ [Note 1177: Voir la relation de la bataille des Açores, adressée à
+ Bernard Du Haillan, historiographe de France, par un capitaine de
+ l'armée, Du Mesnil Ouardel, dans _Lettres de Catherine_, t. VIII,
+ app. p. 397 sqq.]
+
+ [Note 1178: 20 mai 1582, _Lettres_, t. VIII, p. 32.]
+
+ [Note 1179: Catherine séjourna à Mirabeau du 20 au 26 mars.]
+
+ [Note 1180: _Lettres de Catherine_, t. X, p. 20-21. L'éditeur a,
+ contre toute vraisemblance, placé cette lettre en 1557, date à
+ laquelle Philippe Strozzi avait seize ans et faisait son
+ apprentissage des armes au Piémont sous les ordres du gouverneur,
+ le maréchal de Cossé-Brissac. Ainsi ce novice aurait traité de
+ pair à compagnon avec le chef de l'armée française d'outre-monts
+ et même il aurait eu autorité sur lui. Mais tous les détails de la
+ lettre se rapportent à l'expédition navale de 1582. Le Brissac
+ dont il est question ce n'est pas le maréchal, mais son fils, le
+ comte de Brissac. La lettre serait du commencement de mai, si,
+ comme il est probable, elle accompagnait l'Instruction qui, elle,
+ est datée du 3 mai 1582.]
+
+L'Instruction annoncée par cette lettre et que le porteur devait
+développer oralement, c'est assurément la note écrite de la main de
+Catherine, sous-signée par Henri III et datée du 3 mai (1582). Elle
+recommande à Strozzi d'aller droit à Madère et de revenir de là aux
+Açores, pour les remettre «toutes en l'aubéysance des Portugués». Quant
+à Brissac, il s'assurera des îles du Cap Vert. Elle ajoute: «qu'après
+avoir veu ce que susederoyt (ce qui succéderait, ce qui arriverait)
+audystes yles, quand set viendroyt sur le moys d'aust (août), y lésant
+cet qui seroyt pour la conservatyon dé dystes yles, qu'avecque le reste
+ledict Strozzi s'ann alat au Brézil»[1181]. Ainsi les deux amiraux
+commenceront par occuper les archipels portugais qui commandent les
+voies maritimes de l'Inde et de l'Amérique, et s'ils réussissent,
+Strozzi fera voile vers le Brésil.
+
+ [Note 1181: _Lettres_, t. VIII, p. 28, note. L'Instruction a été
+ découverte par M. le Cte Baguenault de Puchesse à qui les
+ historiens du XVIe siècle et de Catherine ont tant d'obligations.
+ Le lieu «où yries au mois d'augt», dont il est question dans la
+ lettre précédente, est donc bien, comme on le voit par
+ l'Instruction, le Brésil. Lettre et Instruction d'ailleurs
+ subordonnent l'expédition du Brésil à l'occupation préalable des
+ Açores, de Madère et du Cap Vert. On ne voit apparaître qu'au
+ second plan le projet de descente en Amérique.]
+
+Catherine s'occupait avec tant d'ardeur de l'expédition des «Iles» que
+les ambassadeurs italiens ne savaient qu'imaginer. Ils la savaient
+pacifique et prudente, et elle se montrait hardie et belliqueuse. Un
+agent florentin parlait de ce revirement comme d'un «caprice» de
+femme[1182]. L'ambassadeur, Priuli, qui, pendant son séjour de deux ans
+et demi en France, avait eu le temps de la bien observer, dit qu'elle
+est avide de gloire (_desiderosissima di gloria_). Il ne paraît pas
+éloigné de croire, comme les Espagnols, que si elle a engagé
+l'entreprise portugaise contre le Roi catholique, c'est par un motif de
+vanité. L'expédition du Portugal, ce serait sa réponse aux blâmes et aux
+insinuations d'autrefois sur la médiocrité de sa dot et de son origine.
+En se posant en héritière d'une couronne, elle aidait à «rehausser
+grandement la noblesse de ses ancêtres»[1183]. Mais ni le Florentin, ni
+le Vénitien ne supposèrent jamais, comme le fait l'historien de la
+marine française[1184], que la Reine-mère eut l'intention de fonder au
+delà des mers un Empire colonial. Son «secret», qui ne contredit pas ses
+appétits de gloire, elle l'a dit très clairement à Priuli, pour qu'il
+allât le répéter aux très illustres seigneurs de Venise, ces maîtres en
+diplomatie. «La Reine-mère me dit à ce propos, quand j'allais lui baiser
+les mains à Orléans (mars ou avril 1582) et prendre congé d'elle,
+qu'elle avait donné ses soins aux affaires du Portugal à cette seule fin
+de voir si elle pouvait amener le Roi catholique à faire un faisceau de
+toutes les difficultés qui se présentent actuellement et pour les choses
+du Portugal et pour celles de Flandres et à en venir à une bonne
+composition au moyen de quelque mariage»[1185]. Il est très vrai qu'elle
+a donné l'ordre à Strozzi d'occuper les Açores, Madère et les îles du
+Cap Vert, et, en cas de succès, de pousser jusqu'au Brésil. Elle a même
+marqué dans son Instruction qu'il s'agissait d'un établissement et non
+d'une rafle. Mais que peut-on en conclure, sinon qu'elle voulait traiter
+avec Philippe II les mains pleines? L'engagement qu'elle avait fait
+signer au duc d'Anjou à La Fère, le 5 août, avant la campagne des
+Flandres, son offre à Philippe II de régler les différends des deux
+Couronnes par un mariage, sa proposition à Élisabeth de se joindre à la
+France pour la conclusion d'une paix générale, sa lettre-programme à
+Henri III (du 17 mars 1582), sa déclaration à Priuli à quelques jours
+d'intervalle, tout un ensemble de témoignages prouve que l'expédition du
+Portugal était non un but, mais un moyen, non une guerre de conquête,
+mais un effort de pacification générale, un remède aux troubles du
+royaume et aux divisions de la famille royale.
+
+ [Note 1182: Albertani au grand-duc, _Négociations diplomatiques
+ avec la Toscane_, t. IV, p. 436.]
+
+ [Note 1183: Cf. sa lettre au Roi du 8 février 1579, citée
+ ci-dessus, p. 332.]
+
+ [Note 1184: Ch. de la Roncière, _Le secret de la Reine et la
+ succession du Portugal_, 1580-1585. Revue d'histoire diplomatique,
+ t. XXII (1908) p. 481 sqq.]
+
+ [Note 1185: Alberi, _Relazioni_, serie Ia, Francia, t. IV, p. 426.
+ Il y avait longtemps qu'elle pensait à ce mariage d'Espagne. Dans
+ une lettre à Henri III, du 10 août 1579, elle lui rapportait sa
+ conversation avec le nonce, qui se scandalisait du projet de
+ mariage du duc d'Anjou avec la reine d'Angleterre, une hérétique.
+ Elle lui avait dit que c'était la faute du pape, qui aurait dû
+ «moienner son mariage» avec une des infantes, ses petites-filles,
+ mais il n'en avait rien fait, et le Duc «voiant les choses ainsi
+ négligées» avait «cherché sa fortune». _Lettres_, t. VII, p. 79.]
+
+La flotte partit enfin de Belle-Isle le 16 juin 1582. Elle comptait 55
+navires, grands ou petits, portant, en outre des mariniers, 5 000
+combattants, dont 1 200 gentilshommes, et elle se renforça aux Sables
+d'Olonne d'une huitaine de vaisseaux et de sept à huit cents soldats. D.
+Antonio était à bord du vaisseau amiral avec le comte de Vimiose et ses
+gentilshommes. Strozzi aurait dû, conformément à son Instruction, aller
+droit à Madère, mais il écouta D. Antonio, qui craignait que «si une
+fois le François y eust mis le pied, jamais on ne l'en eust
+sorty»[1186]. Il s'arrêta donc aux Açores, où Terceire continuait à
+tenir ferme pour le prétendant portugais et attaqua San Miguel, qui
+avait reçu une garnison espagnole. Il débarqua heureusement, mais ne
+poussa pas son succès à fond et manqua la citadelle. Il se hâta de
+rembarquer toutes ses troupes quand il apprit que la flotte espagnole
+approchait. Elle était forte de vingt-huit gros vaisseaux et de «six
+mille sept cens soldats tous vieils» et commandée par le marquis de
+Santa-Cruz, le meilleur marin de l'Espagne. Les chefs français réunis en
+Conseil ne s'accordèrent pas. Il y avait beaucoup de couards dans cette
+armée de mer et probablement des traîtres. Strozzi ne sut pas imposer sa
+volonté, qui était de combattre. Il attaqua une première fois et, laissé
+seul, eut de la peine à se dégager. Il résolut, malgré les avis, de
+recommencer l'attaque, et suivi seulement de sept à huit navires, parmi
+lesquels celui de Brissac, il aborda bravement les vaisseaux ennemis et
+fut accablé par la force du nombre. Blessé d'une arquebusade, il mourut
+à l'instant qu'on l'amena devant l'amiral espagnol ou fut achevé de
+sang-froid (26 juillet 1582). Brissac, qui s'était bien conduit,
+s'éloigna dès qu'il vit la partie perdue. Santa-Cruz fit décapiter les
+gentilshommes et pendre les soldats et les mariniers qu'il prit, «comme
+ennemys de la paix publique, perturbateurs du commerce et fauteurs des
+rebelles à son Roy»[1187].
+
+ [Note 1186: _Relation de Du Mesnil Ouardel_, app., _Lettres_, t.
+ VIII, p. 397.--Cf. Conestaggio, _Dell'Unione del regno di
+ Portogallo alla Corona di Castiglia_, 1642, liv. IX, p. 253-278.]
+
+ [Note 1187: Il s'en vante dans une relation dont il est question
+ dans une lettre de Villeroy à Henri III, 12 septembre 1582,
+ _Lettres_, t. VIII, p. 405.]
+
+Plus de trente navires retournèrent en France sans avoir combattu.
+C'était un désastre et une honte.
+
+L'opinion s'émut du récit triomphal que Santa-Cruz publia de sa victoire
+et de ses exécutions (septembre)[1188]. Henri III en fut indigné. «J'ay
+l'escryst d'Espagne, il nous faust vanger avant l'an et jour, s'il est
+possible, de l'Espagnol»[1189]. Catherine, que les mignons avaient un
+jour humiliée jusqu'à lui faire refuser l'entrée de la chambre royale,
+venait, par un revirement subit, d'être chargée de tout le pouvoir, à la
+suite d'une crise de mélancolie aiguë, où le Roi «était lui-même en
+doute de ne pas devenir fou et finir sa vie violemment»[1190]. Elle
+profita de sa colère pour renforcer l'armée des Pays-Bas. Elle avait
+fait passer au Duc des reîtres. Elle leva des Suisses et enrôla en
+France des gens de pied et de cheval. Elle mit à leur tête le jeune duc
+de Montpensier, François de Bourbon, à qui elle envoya la solde des
+Suisses[1191]. Elle lui avança 3 000 écus pour les vivres de l'armée sur
+les 50.000 qu'elle cherchait à se procurer, «par emprunt soubz
+l'obligation particulliere d'aucuns des principaulx du Conseil du
+Roy»[1192].
+
+ [Note 1188: Dès le 28 août, l'agent florentin à Paris, Busini,
+ savait que la flotte de Strozzi et de Brissac avait été battue par
+ les Espagnols. La nouvelle certaine du désastre, car des bruits
+ contraires circulaient, arriva à Saint-Maur où était la Reine-mère
+ le 11 septembre 1580 (_Lettres_, t. VIII, p. 405). La
+ bibliographie de l'affaire des Açores dans _Lettres de Catherine_,
+ t. VIII, introd. p. IX.]
+
+ [Note 1189: _Lettres_, t. VIII, p. 61, note 2.]
+
+ [Note 1190: Albertani au grand-duc, d'après un avertissement de
+ Cavriana, un Mantouan très intelligent, qui avait été le médecin
+ de Claude de Lorraine et qui le fut de Catherine de Médicis,
+ _Négociations diplomatiques_, t. IV, p. 443, 15 juillet 1582.]
+
+ [Note 1191: 13 octobre 1582, _Lettres_, VIII, p. 67.]
+
+ [Note 1192: 29 octobre, _ibid._, p. 68.]
+
+Pour prévenir un revirement du Roi, elle suppliait Montpensier de
+débarrasser au plus tôt le royaume de ces gens de guerre, dont les
+pilleries et les oppressions faisaient «horreur à en ouyr parler»[1193]
+et de les conduire droit à son fils le duc d'Anjou, qui en avait «bon
+besouing pour estre (étant) ceul»[1194]. Qu'il forcât «toutes les
+dyficultés» et passât immédiatement en Flandres «en sorte que après tant
+de maulx et dommaige que en a souffert le peuple, elle (cette armée)
+puisse enfin rendre quelque utile service à mondict fils»[1195]. Henri
+III écrivit expressément au sieur de Crèvecoeur, son lieutenant général
+en Picardie, de faciliter le ravitaillement de ces troupes. Elle
+commanda elle-même au sieur de Puygaillard de les côtoyer avec les
+compagnies d'ordonnance jusque «sur la lizière de France»[1196]. D'après
+le duc de Parme qui exagérait, probablement à dessein, de moitié, cette
+armée de secours aurait monté à 22 000 fantassins et 5 000
+chevaux[1197]. Le maréchal de Biron, qui passait pour le meilleur homme
+de guerre de France, devait la commander en chef: il l'avait devancée
+aux Pays-Bas.
+
+ [Note 1193: 30 septembre, _ibid._, p. 62.]
+
+ [Note 1194: 13 octobre, p. 67.]
+
+ [Note 1195: 29 octobre, p. 69.]
+
+ [Note 1196: 31 octobre, p. 69.]
+
+ [Note 1197: Kervyn de Lettenhove, t. VI, p. 357, note 1 et note
+ 3.]
+
+Les sujets du duc d'Anjou, dont beaucoup étaient des calvinistes
+ardents, lui en voulaient d'être Français, catholique et impuissant. Il
+pouvait leur reprocher avec autant de raison de lui laisser presque
+toute la charge de les défendre et de l'en récompenser par une hargneuse
+méfiance. Il n'obtenait pas des États généraux les subsides nécessaires
+à l'entretien de sa maison, il n'avait nulle autorité dans les villes.
+De France, dit-on, lui vint le conseil de s'emparer des places fortes du
+pays pour parler en maître à ces bourgeois indociles. Les troupes
+françaises campaient devant Anvers, où les magistrats, se défiant de la
+soldatesque, ne laissaient entrer que le duc d'Anjou et ses
+gentilshommes. Un jour qu'il en sortait, sous prétexte d'une revue à
+passer, des soldats postés tout exprès aux abords de la porte surprirent
+le corps de garde avant qu'il eût le temps de relever le pont-levis. Le
+reste de l'armée accourut et, pénétrant dans la ville dont elle se
+croyait déjà maîtresse, se dispersa pour piller. Mais les Anversois
+tendirent des chaînes, barrèrent les rues et, de derrière les barricades
+ou du haut des maisons, frappèrent ou assommèrent les agresseurs, dont
+un petit nombre échappa ou fut fait prisonnier (17 janvier 1583). Dans
+toutes les villes des Pays-Bas où il y avait une force française, le
+même coup de main fut tenté, mais il échoua partout, sauf à Dunkerque,
+Termonde et Dixmude.
+
+La Saint-Antoine d'Anvers, le plus mémorable de ces guets-apens,
+souleva l'indignation et, pour le malheur du duc d'Anjou, raviva le
+souvenir de la Saint-Barthélemy. Les villes fermèrent leurs portes à ce
+prince félon. Catherine désavoua le fait «dont nous (le Roy et elle)
+n'avons jamais rien entendu qu'après le malheur advenu»[1198]. Mais ce
+n'est pas une preuve qu'elle l'ait ignoré ou même qu'elle ne l'ait pas
+suggéré. L'idée de s'emparer de nombre de villes des Pays-Bas s'accorde
+bien avec son projet d'échange. L'important pour elle, ce n'était pas de
+vaincre le duc de Parme, mais de se procurer assez de gages pour imposer
+à Philippe II sa solution matrimoniale.
+
+Bellièvre, le diplomate insinuant, fut envoyé aux Pays-Bas pour réparer
+le mal. Il parvint à conclure avec les États un accord qui laissait
+Dunkerque au Duc, lui rendait les soldats faits prisonniers dans Anvers,
+mais l'obligeait à restituer les villes qu'il occupait et à licencier la
+plus grande partie de son armée (18 mars 1583)[1199]. Le Duc, sans
+argent comme toujours, quitta Dunkerque, qui se rendit aux Espagnols
+sans coup férir (15 juin 1583) immédiatement après son départ. Un agent
+étranger, qui le vit passer à Abbeville le 4 juillet, le dépeint «fort
+débile et comme apoplisé (frappé d'apoplexie) tellement qu'à grand'peine
+il chemine»[1200]. La Reine-mère alla le trouver à Chaulnes (11 juillet)
+et tenta de le ramener auprès du Roi son frère[1201]. Il promit, mais ne
+tint pas sa parole. Le Roi signifia sa volonté. Il ne souffrirait plus
+de nouvelles levées, qui foulaient le peuple, ni de nouvelles agressions
+aux Pays-Bas, qui risquaient de provoquer les représailles du roi
+d'Espagne. «Je l'ay faict exhorter, disait-il de son frère le 22
+juillet, de se retirer de ses entreprises, cause de la ruine de la
+France.... qu'il se range près de moi pour y tenir le lieu qui luy
+appartient et vivre en paix avec les voisins»[1202].
+
+ [Note 1198: Lettre à Danzay ambassadeur de France en Danemark, 20
+ février, t. VIII, p. 90; à Mauvissière, 8 mars, t. VIII, p. 91.]
+
+ [Note 1199: Du Mont, _Corps diplomatique_, t. V, p. 434.]
+
+ [Note 1200: Kervyn de Lettenhove, t. VI, p. 422.]
+
+ [Note 1201: _Ibid._, t. VI, p. 469.]
+
+ [Note 1202: _Id._, p. 468.]
+
+Catherine ne pouvait passer outre, mais elle ne désespérait pas de
+réussir en Portugal. Immédiatement après la nouvelle du désastre des
+Açores, elle avait recommencé à armer. Elle eut l'idée singulière de
+confier à Brissac, qui n'avait été ni heureux ni héroïque, le
+commandement d'une nouvelle flotte, mais Henri III réclama pour son
+favori, Joyeuse, amiral de France, le droit de choisir le chef
+d'escadre. «Brissac n'a ni gaigné la bataille, ni raporté tele marque
+sur luy qu'à son ocasyon il faillust (fallut) désonorer autruy pour
+l'onorer», et il concluait: «Ou il faust conserver les personnes en
+honneur ou il ne s'en faust poinct servir. La Reyne sera mieulx et plus
+dilijammant servie».[1203] Elle n'avait qu'à obéir et à consulter
+Joyeuse. Le Roi, ayant bien marqué qu'il était le maître, la laissa
+continuer ses préparatifs. Mais il ne fut pas d'avis d'envoyer une armée
+navale ni «chefs si grants» que l'Amiral, «car se seroyt nous déclarer
+de tout, se (ce) que mes affaires ne portent pas»[1204]. On désigna
+Aymar de Chastes, un commandeur de l'ordre de Malte, pour diriger
+l'expédition. Elle se remua fort. Elle pria M. de Danzay, ambassadeur de
+France en Danemark, de s'informer si et à quel prix il pourrait lui
+procurer, là ou ailleurs, en Suède, ou à Lubeck et à Hambourg et autres
+villes de ces quartiers-là, «une vingtaine de grandz vaisseaux, le quart
+du port de XVII cens tonneaulx, autre quart de VIII cens et VI cens
+tonneaulx, equippez et artillez et s'il s'en trouvoit qui feussent en
+façon de roberges et gallions pour servir à voille et à rame, ce seroit
+ung grand plaisir»[1205]. Elle sollicita les bons offices de M. de La
+Gardie, «bon et naturel gentilhomme françoys», qui avait pris du service
+dans les armées du roi de Suède et qui fut l'ancêtre en ce pays du Nord
+d'une illustre famille[1206]. Elle s'occupa de faire payer Danzay de son
+traitement, qui était fort en retard, afin de stimuler son zèle[1207].
+Elle avait hâte de recevoir une réponse. Comme elle était sans argent,
+elle fit demander au roi de Suède de lui céder «quelques ungs de ses
+grands vaisseaulx» en compensation de l'embargo qu'il avait mis sur les
+marchands français[1208].
+
+ [Note 1203: Octobre 1582, Lettres, t. VIII, app. p. 407.]
+
+ [Note 1204: Henri III à Villeroy, _Lettres de Catherine_, t. VIII,
+ p. 65, col. 2, note 1.]
+
+ [Note 1205: 13 novembre 1582, _Lettres_, t. VIII, p. 71.]
+
+ [Note 1206: _Ibid._, p. 72.]
+
+ [Note 1207: _Ibid._, p. 75.]
+
+ [Note 1208: 23 mai 1583, _Lettres_, t. VIII, p. 103.]
+
+Elle fit partir Aymar de Chastes avec 2 500 soldats pour secourir
+Terceire. Et ce qui prouve bien que l'intervention en Portugal n'est
+pour elle qu'un moyen de pression, c'est qu'elle répond à de nouvelles
+plaintes de Tassis, comme elle a répondu aux premières, qu'elle est
+prête à «postposer» son «intérest privé» «au repoz de la Crestienté».
+L'ambassadeur ayant laissé entendre «que son maistre seroit très aise
+d'entrer en des traités pour tirer des Païs-Bas mon dict fils, par le
+moïen duquel (desquels) l'on pourroit après convenir de tout ce qui
+estoit controverssé entre nous», elle lui fit observer, écrit-elle à
+Longlée, résident de France à Madrid, que «si son dict maistre avait
+envye d'en passer plus avant, il vous en pouvoit déclarer son
+intention». Elle terminait sa lettre en recommandant à Longlée d'aller
+visiter de sa part le plus souvent qu'il pourrait les infantes ses
+petites-filles[1209].
+
+ [Note 1209: 25 mai 1583, Catherine à M. de Longlée, qui avait
+ remplacé Saint-Gouard à Madrid avec le titre de résident, t. VIII,
+ p. 104.]
+
+Ce n'était pas sans motif. Mais elle aurait voulu que le roi d'Espagne
+prît l'initiative de ce mariage pour n'avoir pas, comme la première
+fois, l'ennui d'un refus. Et puis, elle craignait si elle s'avançait
+trop de provoquer gratuitement les inquiétudes des huguenots et de la
+reine d'Angleterre.
+
+La reculade du duc d'Anjou, les succès des Espagnols, qui en peu de
+temps s'étaient emparés de dix ou douze bonnes et grandes villes,
+tenaient en alarme le monde protestant. Le bruit courait que le Duc, qui
+était sans argent et désespéré, avait conclu un accord avec Parme.
+Catherine rassura Élisabeth, qui, malgré l'engagement signé par Henri
+III[1210] de la défendre contre tous ses ennemis et de ne traiter que de
+son consentement, affectait d'être inquiète. Elle reparla du mariage,
+dont elle ne voulait pas encore désespérer, lui écrivait-elle,
+l'assurant qu'elle n'avait jamais autant désiré le succès des
+entreprises de son fils que «le contentement de voir un général repos en
+toute la Chrestienté par le moyen» de ce mariage. «Je vous supplie
+croire que vous n'aurez jamais une meilleure soeur et amie ni qui désire
+plus vous voir contentement en l'amytié du Roy mon filz, comme je vous
+puis asseurer de l'avoir, ni qui s'emploie de meilleur coeur à y faire
+tous les offices.... en quoy [je] n'auray grande peine pour le voir si
+résolu de vous aymer»[1211].
+
+ [Note 1210: Le 7 septembre 1582, _Lettres_, t. VIII, app., p.
+ 409.]
+
+ [Note 1211: 26 juillet 1583, _Lettres_, t. VIII, p. 116.]
+
+Elle chargeait l'ambassadeur de dire à la Reine qu'il n'y avait «nulle
+apparence» «que soyons d'accord avec lui (le duc d'Anjou) pour paciffier
+avec le roy d'Espaigne au préjudice d'elle». Le Roi, son fils, «ne
+demande que la paix et repos en son royaume et avec ses voisins»[1212].
+
+Élisabeth profita de l'occasion pour donner congé à son fiancé. Son
+ambassadeur, le sieur de Cobham, alla dire à la Reine-mère qu'il
+souhaitait que le mariage dont il était question--avec
+l'infante--réussît. Sur cela elle lui répondit qu'il ne parlait donc
+plus de celui de la Reine et de son fils. Il répondit «franchement et
+honnestement», raconte Catherine, que le Roi n'ayant point d'héritier,
+il fallait au duc d'Anjou une femme plus jeune que sa souveraine «qui
+estoit trop âgée pour avoir enfans. Et je luy ay sur cela respondu,
+selon la vérité, que quand bien il ne s'en espereroit des enfans que
+pourtant ne laisserions nous pas de souhaiter ledict mariage, et,
+quoiqu'il se feist pour le mariage de mondict filz, que ce ne seroit
+jamais sans sa bonne grâce et contentement»[1213].
+
+ [Note 1212: _Lettres_, VIII, p. 115, 25 juillet, à M. de
+ Mauvissière.]
+
+ [Note 1213: _Ibid._, p. 120, 9 août, à Mauvissière.]
+
+Le même jour (9 août), elle écrivait à Longlée de dire au Roi catholique
+le désir qu'elle avait qu'il lui plût de donner une des infantes ses
+filles, ses petites-filles à elle, en mariage au duc d'Anjou et par même
+moyen accorder tous leurs différends, et donner repos à la Chrétienté.
+Elle demandait une réponse dans les six semaines[1214]. S'il lui
+tardait tant d'être fixée sur les intentions de la cour de Madrid, c'est
+que les affaires des Pays-Bas risquaient d'avoir leur répercussion dans
+le royaume. On avait dit au Roi et à sa mère qu'immédiatement après
+l'attentat d'Anvers, le prince d'Orange avait expédié le sieur de Laval
+au roi de Navarre et aux huguenots du Languedoc, «leur donnant avis de
+prendre garde à eux et mesme reprendre les armes pour se réunir et
+courre dorénavant une mesme fortune»[1215]. Ses efforts pour réconcilier
+le duc d'Anjou avec les États généraux n'avaient pas rassuré la
+Reine-mère; elle s'inquiétait de son mariage avec Louise de Coligny,
+fille de l'Amiral et veuve d'une autre victime de la Saint-Barthélemy,
+Téligny. Ce mariage «pourchassé depuis l'accident d'Envers» et qui fut
+contracté le 12 avril 1583, c'était, pensait Catherine, «pour avoir
+toujours davantaige d'apuy avec ceulx de la religion prétendue refformée
+de ce royaulme et les maisons qui s'en seront rendues prindpaulx chefz,
+mais je crains, ajoutait-elle, que ce soit plus en intention de troubler
+le repos que non pas de l'entretenir»[1216].
+
+ [Note 1214: 9 août 1583, à Longlée, _Lettres_, t. VIII, p. 119.]
+
+ [Note 1215: Villeroy au maréchal de Matignon, 1er février,
+ _Lettres_, VIII, p. 85, note 1.]
+
+ [Note 1216: 29 mars 1583, Catherine à Bellièvre, _Lettres_, t.
+ VIII, p. 96.]
+
+Aussi lui faisait-elle dire par Bellièvre «que son bien, seureté et
+conservation principalle, ensemble celle des Estats generaulx desdicts
+Païs-Bas dépendra tousjours du repos qui sera maintenu en la France...»
+et que «quand il adviendra que les menées et praticques de ceulx qui le
+veullent rompre seront si fortes qu'elles pourront effectuer au dedans,
+nulz n'en recevront plus grand dommaige que les dicts Païs-Bas»[1217].
+
+Les protestants du Languedoc, toujours intraitables, refusaient de
+restituer la place forte de Lunel. Châtillon recrutait des soldats pour
+le duc d'Anjou[1218]. Le Roi obligea sa mère à mander le gouverneur du
+Languedoc à la Cour. Elle l'assurait qu'il serait reçu honorablement et
+lui faisait toutes sortes de promesses. Il répondit qu'il y serait venu
+sous sa parole, si elle avait été dans le même degré d'autorité
+qu'autrefois, mais qu'il savait bien le contraire. Elle montra, non sans
+intention, la lettre à son fils, qui se mit en une colère
+extraordinaire[1219]. «Les affaires du Languedoc, écrivait Villeroy le 3
+avril[1220], se brouillent tous les jours davantage....» En cette
+province, «les choses s'échauffent bien fort», ajoutait Catherine le
+lendemain et «mon cousin le duc de Montmorency est prest à y reprendre
+les armes»[1221]. Mais celui-ci se serait bien gardé de fournir à Henri
+III un prétexte pour abandonner le duc d'Anjou. Le roi de Navarre était
+si préoccupé de l'affaire des Pays-Bas qu'il faisait dire au prince
+d'Orange que «si les Estats peuvent faire trouver bon à Monseigneur (le
+duc d'Anjou) que le Roy de Navarre pour plus grande asseurance leur soit
+donné pour régent et lieutenant général, il acceptera volontiers ceste
+charge pour le zèle et affection qu'il a à leur conservation et
+défense»[1222].
+
+ [Note 1217: A Bellièvre, 4 avril, t. VIII, p. 97.]
+
+ [Note 1218: Catherine au duc de Montmorency, 29 janvier 1583, t.
+ VIII, p. 85.]
+
+ [Note 1219: 30 mars 1583, _Négociations diplomatiques_, t. IV, p.
+ 461.]
+
+ [Note 1220: _Lettres_, t. VIII, p. 97, note.]
+
+ [Note 1221: _Ibid._, p. 97.]
+
+ [Note 1222: Instruction du 14 février au sieur Caluart, Groen von
+ Prinsterer, _Archives de la maison de Nassau_, 1re série, t. VIII,
+ p. 167.]
+
+Les événements d'Allemagne expliquent peut-être ce «zèle».
+L'archevêque-électeur de Cologne, Gebhard de Truchsess, ayant embrassé
+le luthéranisme et rendu public son mariage avec la comtesse Agnès de
+Mansfeld, son abjuration enlevait dans le Collège électoral la majorité
+aux catholiques et permettait aux protestants, le cas échéant, de
+disposer de la couronne impériale. C'était une éventualité d'une
+importance incalculable. L'Allemagne catholique armait pour déposer
+l'Archevêque et prévenir l'avènement d'un empereur hérétique. Le roi de
+Navarre, à son tour, délibérait d'envoyer Ségur-Pardaillan à la reine
+Élisabeth (juillet 1583) pour lui proposer la formation d'une Ligue
+protestante contre les princes papistes[1223]. Mais il différait le
+départ de son ambassadeur quand un éclat de colère d'Henri III faillit
+provoquer cette guerre civile que la Reine-mère s'efforçait de conjurer.
+
+Marguerite avait en 1582, quand elle reparut à la Cour de France,
+vingt-neuf ans. C'était un milieu dangereux pour une femme de cet âge,
+aimable et belle et qui revenait de Gascogne avec un grand appétit de
+plaisirs. Aussi a-t-elle arrêté prudemment ses Mémoires à cette date,
+comme si elle eût craint d'avoir trop à dire pour sa justification.
+Pourtant, elle excelle dans le récit de sa vie antérieure à dissimuler
+qu'elle fut une des grandes amoureuses du temps. Elle réduit à un jeu de
+conversation ou à un pur commerce de sentiment les liaisons dont elle
+fut soupçonnée. Elle raconte avec un air de vierge innocente combien sa
+mère l'étonna, quand, pensant à la démarier quelques jours après la
+Saint-Barthélemy, elle lui demanda si le roi de Navarre son mari «estoit
+homme». «Je la suppliay, dit-elle, de croire que je ne me cognoissois
+pas en ce qu'elle me demandoit (aussi pouvois-je dire lors à la vérité
+comme cette Romaine à qui son mari se courrouçant de ce qu'elle ne
+l'avoit adverty qu'il avoit l'haleine mauvaise, luy répondit qu'elle
+croyoit que tous les hommes l'eussent semblable, ne s'étant jamais
+approchée d'aultre homme que de luy)»[1224]. Elle aimerait à laisser
+croire qu'elle n'eut d'autres aspirations que les plus nobles et
+d'autres passions que les intellectuelles.
+
+ [Note 1223: Instruction du 6 juillet, _Mémoires et Corresp. de Du
+ Plessis-Mornay_, Paris, 1824, t. II, p. 272-294.]
+
+ [Note 1224: _Mémoires de Marguerite de Valois_, éd. Guessard, p.
+ 36.]
+
+Peut-être sa première éducation avait-elle été assez négligée. Ce fut
+dans sa demi-captivité du Louvre en 1576 qu'elle commença, dit-elle, à
+prendre goût à la lecture, où elle trouva, on peut la croire,
+soulagement à ses peines, et, si elle n'anticipe pas, «acheminement à la
+dévotion». Après l'élan d'enthousiasme de la Pléiade, l'esprit se
+repliait curieusement sur lui-même et s'interrogeait et s'étudiait. A la
+différence de Charles IX qui se piquait d'être poète, Henri III était
+plutôt porté vers la philosophie, l'histoire et les sciences. Il faisait
+débattre devant lui, dans l'Académie de musique et de poésie que son
+prédécesseur avait fondée, des sujets de philosophie morale: Des
+passions de l'âme et quelle est la plus véhémente;--de la joie et de la
+tristesse;--de l'ire;--de l'ambition. Marguerite s'adonna aux mêmes
+spéculations, «lisant en ce beau livre universel de la nature», et, des
+merveilles qu'elle y découvrait, remontant au Créateur, car «toute ame
+bien née faisant de cette congnoissance une eschelle, de laquelle Dieu
+est le dernier et le plus hault eschelon, ravie, se dresse à l'adoration
+de cette merveilleuse lumière et splendeur de cette incompréhensible
+essence, et, faisant un cercle parfaict, ne se plaist plus à autre chose
+qu'à suivre ceste chaisne d'Homère, cette agréable encyclopédie, qui,
+partant de Dieu mesme, retourne à Dieu mesme, principe et fin de toutes
+choses»[1225]. Elle s'élève à l'idée première sur les ailes de Platon.
+
+ [Note 1225: _Ibid._, p. 76.]
+
+Mais elle était femme, et malgré sa haute culture, elle fut toute sa vie
+l'esclave de ses inclinations. Elle aimait et haïssait de toute son âme.
+Elle se résignait bien dans certaines occasions à dissimuler ses
+antipathies, mais s'avouait impuissante à changer son coeur «hault et
+plein de franchise» ou «à le faire abaisser, puisqu'il n'y a rien que
+Dieu et le Ciel, disait-elle, qui le puissent amollir et le rendre
+tendre en le refaisant ou le refondant»[1226]. Aussi, quand elle revint
+à la Cour en 1582, et y trouva plusieurs personnes--les d'Epernon, les
+Joyeuse--«eslevées en des grandeurs qu'elle n'avoit veu ny pensé», elle
+ne cacha pas son mépris pour ces parvenus de la faveur royale, «tant
+elle avoit le courage grand! Hélas! trop grand certes, s'il en fust
+onq', ajoute Brantôme, son grand amoureux platonique, mais pourtant
+cause de tout son malheur»[1227]. Henri III s'attendait à plus de
+complaisance: il fit pour l'attirer à lui beaucoup d'avances qu'elle
+enregistrait sans gratitude comme autant d'hommages dus à son mérite, ou
+qu'elle suspectait comme la couverture de mauvais desseins. Elle restait
+ferme dans son affection, on pourrait dire presque son adoration pour le
+duc d'Anjou, ce frère détesté. Pendant les six mois qu'il avait passés
+dans le Midi, dans le voisinage de la Cour de Navarre, à l'occasion de
+la paix de Fleix (novembre 1580-avril 1581), Marguerite s'était éprise
+de son grand écuyer, le beau Harlay de Champvallon, qu'elle revit à la
+Cour de France. Le bruit courut qu'il lui était survenu même accident
+qu'à Fosseuse. Fait plus grave, la Reine-mère elle-même la soupçonnait
+d'avoir voulu, après les promesses de Chaulnes, «destourner s'il est
+possible» le duc d'Anjou «de la bonne volonté qu'il monstre avoir de se
+conformer aux intentions du Roy, monsieur mon filz, et luy faire prendre
+quelque mauvaise résolution»[1228].
+
+L'intrigue, sans l'inconduite, c'était assez pour Henri III. Mais il
+prétexta l'inconduite. Avant de rentrer lui-même à Paris, il lui fit
+signifier d'en sortir et de rejoindre son mari. Puis il lança derrière
+elle une troupe d'archers et le capitaine de ses gardes, Larchant, qui
+la rejoignirent près de Palaiseau, l'obligèrent à se démasquer et
+visitèrent sa litière, comme s'ils y cherchaient quelqu'un. D'autres
+soldats arrêtèrent en route Mme de Duras et la demoiselle de Béthune et
+quelques autres personnes de sa suite. Le Roi se fit amener ces
+prisonnières à l'abbaye de Ferrières près de Montargis et les interrogea
+lui-même «sur les déportements de ladite reine de Navarre sa soeur, mesme
+sur l'enfant qu'il estoit bruit qu'elle avoit faict depuis sa venue à la
+Cour»[1229]. Il ne découvrit rien de certain, mais il donna l'ordre à
+Marguerite de continuer sa route vers le Midi.
+
+ [Note 1226: Brantôme, t. VIII, p. 65.]
+
+ [Note 1227: _Ibid._, t. VIII, p. 61.]
+
+ [Note 1228: A Bellièvre, 31 juillet 1583, _Lettres_, t. VIII, p.
+ 116.]
+
+ [Note 1229: L'Estoile, t. II, p. 131.--Cf. sur cet épisode, Cte
+ Baguenault de Puchesse, _Le Renvoi par Henri III de Marguerite de
+ Valois_, Revue des questions historiques, 1er octobre 1901, et
+ Armand Garnier, _Un scandale princier au_ XVIe _siècle_, Revue du
+ XVIe siècle, t. I, 1913.]
+
+Catherine était certes innocente de cet esclandre, si contraire à son
+humeur et si préjudiciable à sa fille. La lettre qu'elle écrivit ce jour
+même (8 août) à M. de Matignon[1230], lieutenant général du roi en
+Guyenne, n'en dit rien, et ce silence est significatif. Elle prévoyait,
+comme il arriva, que le roi de Navarre refuserait de recevoir une femme
+si publiquement diffamée. Mais elle n'osait contrecarrer Henri III. Elle
+lui fit demander par l'évêque de Langres, Charles de Perusse d'Escars,
+de renvoyer à leurs familles les dames de Béthune et de Duras, qu'il
+avait retenues, et après cette tentative d'intervention, que le Roi
+trouva «mauvaise», elle estima prudent «de remettre les choses au
+jugement et discrétion» de son fils, «puisqu'elles sont passées si
+avant»[1231]. Le roi de France, traitant son beau-frère en sujet,
+prétendait l'obliger à reprendre sa soeur sans vouloir s'excuser de son
+insulte, et le roi de Navarre le menaçait de répudier Marguerite s'il ne
+déclarait pas publiquement l'innocence de l'insultée. La négociation fut
+longue, difficile, comme on le devine, et quelque peu ravalée de
+questions d'argent et de places de sûreté.
+
+La Reine-mère la suivait de très près; malade de la fièvre, elle avait
+fait partir pour le Midi le diplomate selon son coeur, l'homme fin et
+insinuant qu'elle employait dans les affaires délicates, Bellièvre. Elle
+n'avait pas un mot de blâme pour son fils. «Vous congnoissez,
+écrivait-elle au négociateur, son naturel qui est si franc et libre
+qu'il ne peult dissimuller le mescontentement qu'il reçoipt»[1232]. Elle
+ne se plaignait que de la mauvaise volonté du roi de Navarre, craignant
+que la guerre ne s'ensuivît «à la ruyne de ce pauvre royaume menacé de
+toutes partz et à l'infamye trop grande de toute nostre maison»[1233].
+Elle se réjouit d'apprendre qu'il consentait, moyennant le retrait de
+quelques garnisons royales, à passer sur l'humiliation de sa femme.
+
+Ses lettres montrent avec quelle impatience elle attendait la réunion
+des deux époux. Elle était alors convalescente; quand elle sut qu'ils
+s'étaient enfin rejoints à Port-Sainte-Marie, le 13 avril, elle écrivit
+à l'heureux courtier de cette réconciliation, qu'après Dieu il lui avait
+«rendeu la santé de avoyr par vostre preudense et bonne conduyte hachevé
+une si bonne heuvre et sy ynportente pour tout nostre meyson et honneur,
+d'avoir remys ma fille avecques son mary»[1234].
+
+ [Note 1230: _Lettres_, t. VIII, p. 117 et 118, note.]
+
+ [Note 1231: Lettre du 21 août 1583 à Bellièvre, _Lettres_, t.
+ VIII, p. 126.]
+
+ [Note 1232: 21 janvier 1584, _Lettres_, t. VIII, p. 171.]
+
+ [Note 1233: 26 janvier 1584, _ibid._, t. VIII, p. 172.]
+
+ [Note 1234: 25 avril 1584, _ibid._, t. VIII, p. 180.]
+
+Marguerite avait tant de raisons de se féliciter d'être sortie de «la
+longueur» de ses «annuis»[1235] qu'elle informa aussitôt sa mère de
+«l'honneur et bonne chère» qu'elle a reçus «du roy», son «mari» et son
+«ami». Mais son contentement dura peu. Henri de Navarre ne l'avait
+reprise que par intérêt, et peut-être le lui fit-il sentir dès le
+premier jour, s'il fallait en croire Michel de La Huguerye, un diplomate
+marron, alors au service des princes protestants d'Allemagne, et le plus
+imaginatif, pour ne pas dire pis, des mémorialistes. «Je ne vey jamais
+[au repas du soir], dit-il de Marguerite, visage plus lavé de larmes ny
+yeux plus rougis de pleurs»[1236].
+
+ [Note 1235: _Ibid._, t. VIII, p. 416 et p. 183 n. 2.]
+
+ [Note 1236: _Mémoires de la Huguerye_, t. II, p. 316.]
+
+Catherine priait Dieu--ce qui prouve la nécessité d'une intervention
+puissante--que sa fille «puysse demeurer longuement» avec son mari et «y
+vivre en femme de bien et d'honneur et en prynsès (princesse) dont
+méryte ses condysions d'estre pour le lyeu dont ayl è naye»[1237]. Elle
+adressait à Bellièvre quelques conseils dont il devait recommander
+l'observation à la reine de Navarre. C'est la contre-partie de la morale
+au roi de Navarre et comme le résumé de l'expérience de la vieille
+Reine[1238]. Il importait surtout «aux prynsesses qui sont jeunes et qui
+panset (pensent) aystre belles»--plus belles peut-être qu'elles ne
+sont--de s'entourer «de jans d'honneur hommes et femmes», car «aultre
+(outre) que nostre vye nous fayst honneur au (ou) deshonneur, la
+compagnye que avons à nous (autour de nous, à notre service) y sert
+beaucoup». Que Marguerite n'objecte pas que sa mère a été moins
+difficile en d'autres temps, par exemple à l'égard de Mme de Valentinois
+et de Mme d'Etampes. C'est que François Ier, son beau-père, et Henri II,
+son mari, étaient ses rois, et qu'elle était tenue à l'obéissance. Mais
+bien qu'elle fût soumise à leurs volontés, ils ne lui demandèrent jamais
+et elle ne fit jamais chose contre son «honneur» et sa «réputatyon». Sur
+ce point, elle s'estimait irréprochable, et elle n'aurait point à sa
+mort à «en demander pardon à Dieu» ni à craindre que sa «mémoire en
+souyt (soit) moyns à louer». Elle ajoute, ce qui ouvre un jour curieux
+sur ses sentiments de parvenue, que si elle avait été fille de roi, elle
+n'eût pas enduré de son mari le partage.
+
+ [Note 1237: En femme de bien et d'honneur, comme elle se doit de
+ le faire eu égard au lieu d'où elle est née.]
+
+ [Note 1238: 25 avril 1584, _Lettres_, t. VIII, p. 180-182.--Cf.
+ Baguenault de Puchesse, _Les Idées morales de Catherine de
+ Médicis_, Revue historique, mai-juin 1900.]
+
+Depuis son veuvage, l'intérêt de ses enfants l'avait forcée d'accepter
+tous les services et de n'offenser personne; et d'ailleurs à la façon
+dont elle avait vécu jusque-là elle pouvait sans risques pour sa
+réputation «parler et aler et anter (hanter) tout le monde». Quand sa
+fille aurait son âge, elle pourrait faire de même «sans hofanse
+(offense) ni de Dyeu ni scandale du monde». Il n'y avait d'excuses à de
+certaines complaisances que l'ignorance ou quand les favorites «sont
+fammes sur quy l'on n'a puysance». Mais Marguerite était fille de roi,
+et «ayant espousé un prynse [qui] encore qui (bien qu'il) s'apèle roy,
+l'on set byen qui le (qu'il la) respecte tent, qu'ele faist ce qu'ele
+veult».
+
+Elle ne devait donc plus comme autrefois «feyr (faire) cas de celes à
+qui yl (le roi de Navarre) feyra l'amour». Si son mari n'avait pas
+d'affection pour elle, c'est qu'elle ne montrait aucune humeur de ses
+infidélités. Il en a conclu qu'elle ne l'aimait pas, et même qu'elle
+était bien aise «qu'il ayme autre chause (chose) afin qu'ele en puyse
+fayre de mesme». Il faut donc qu'elle lui obéisse «en cet que la reyson
+veult et que les fammes de byen doivet à lor mary en ses aultres
+chauses»; mais qu'en même temps elle lui fasse connaître ce «que l'amour
+qu'ele luy porte et cet que ayl aist ne luy peuvest fayre endeurer».
+Assurément «yl ne le saret que trover tres bon et [que l'] aystymer et
+aymer d'avantege»[1239].
+
+Parmi tous ces tracas, qui influaient sur son humeur et sa santé[1240],
+Catherine travaillait à dissoudre et à payer l'armée des Pays-Bas. Elle
+ne garda que quelques troupes chargées d'assurer la défense de Cambrai.
+Elle fit dire au duc d'Anjou qu'il ne comptât plus sur ses subsides;
+elle donna l'ordre à Crèvecoeur et à Puygaillard, qui l'avaient escorté à
+l'aller jusqu'à Cambrai, de le protéger au retour, mais sans sortir du
+royaume[1241]. Elle fournissait à l'ambassadeur de France à Madrid des
+arguments pour décider Philippe II au mariage: il était à craindre que
+le Duc ne se rengageât dans les affaires des Pays-Bas et que le feu ne
+s'allumât en ces quartiers, plus violent que jamais; la querelle de
+Gebhard de Truchsess attirait dans la région du Rhin des reîtres des
+deux religions et menaçait tout le voisinage. Mais pouvait-elle croire
+qu'après le désastre des Açores et la débâcle d'Anvers le roi d'Espagne
+prendrait peur des velléités de revanche de son fils et du contre-coup
+de l'affaire de Cologne?
+
+ [Note 1239: _Lettres_, VIII, p. 181. Voici la traduction en
+ orthographe moderne de ce dernier passage qui est le plus
+ difficile: Il faut donc que Marguerite obéisse à son mari «en ce
+ que la raison veut et ce que les femmes de bien doivent à leur
+ mari en toute autre chose», mais qu'en même temps elle lui fasse
+ connaître ce «que l'amour qu'elle lui porte et ce qu'elle est (sa
+ qualité d'épouse ou de reine) ne lui permettent pas d'endurer».
+ Assurément «il ne saurait que le trouver très bon et que l'estimer
+ et aimer davantage.»]
+
+ [Note 1240: Le médecin Vigor écrit au Roi (5 sept. 1583) qu'elle a
+ été malade et qu'il a dû la purger pour la débarrasser de ses
+ «passions mélancholiques», _Lettres_, t. VIII, app. p. 424.--Cf.
+ _ibid._, p. 425, une lettre de Pinart au roi.]
+
+ [Note 1241: A Bellièvre, 21 août 1583, _Lettres_, t. VIII, p. 126;
+ à Pibrac, chancelier du duc d'Anjou, p. 130-131; à Quincé,
+ secrétaire du duc d'Anjou, t. VIII, p. 131; à Bellièvre, 4
+ septembre, p. 133; au chancelier de Cheverny, p. 132; au colonel
+ Wischer du régiment suisse, septembre 1582, p. 143, à Crèvecoeur, 6
+ septembre, p. 135-136-137-138.]
+
+Elle espérait avec un peu plus d'apparence que si nous avions «ce
+bonheur» de garder l'île de Terceire «que ce nous sera plus de moyen de
+parvenir au bien de la paiz pour toute la chrestienté». Et comme elle
+aimait les complications, elle chargeait l'ambassadeur de dire à la
+duchesse de Bragance que nous embrasserions ses affaires de même
+affection que celles de Don Antoine «que nous n'abandonnerons
+jamais»[1242] (6 septembre 1583).
+
+Or le jour même de cette dépêche à Longlée, survint à Paris la nouvelle
+que Terceire s'était rendue le 26 juillet. Ce n'était pas le moment
+d'irriter Philippe II, avec qui elle négociait, par de nouvelles courses
+aux Pays-Bas. Mais il lui était moins que jamais facile de manier le duc
+d'Anjou, qui était revenu en France «furieux, mélancholique et
+malade»[1243]. Il ne se pressait pas de licencier ses troupes. Il refusa
+de paraître à l'assemblée de Saint-Germain[1244], une réunion de
+notables, s'imaginant qu'elle était dirigée contre lui[1245]. Il priait
+sa mère d'aller le voir à Château-Thierry, promettant en ce cas de faire
+ce qu'elle lui conseillerait, mais elle ne croyait pas beaucoup à cette
+promesse, «Dyeu le veulle et que se ne souyt à la coteume (ce ne soit
+comme de coutume)»[1246]. Elle le trouva au lit brûlant de fièvre,
+consumé par la phtisie qui le tua[1247]. Elle n'en paraissait ni émue ni
+inquiète, ayant d'autres soucis. Il laissait entendre qu'il serait forcé
+de vendre Cambrai aux Espagnols, si le Roi ne lui donnait pas les moyens
+d'en payer la garnison.
+
+ [Note 1242: A M. de La Motte-Longlée, 6 septembre 1583, t. VIII,
+ p. 141.]
+
+ [Note 1243: _Mémoires de Nevers_, t. I, p. 91.]
+
+ [Note 1244: Mariéjol, _Histoire de France de Lavisse_, t. VI. 1,
+ p. 233 sqq.]
+
+ [Note 1245: La Reine à Mauvissière, _Lettres_, t. VIII, p. 171.]
+
+ [Note 1246: A Bellièvre, 27 octobre 1583, _Ibid._, t. VIII, p.
+ 151.]
+
+ [Note 1247: A la duchesse de Nemours, 4 novembre, _Ibid._, t.
+ VIII, p. 152.]
+
+Livrer ce boulevard de la frontière française, c'est, écrit-elle à
+Bellièvre un marché «dont le seul bruict apporte et à toutte la France
+tant de honte et infamie que je meurs de desplaisir et d'ennuy quand je
+y pense»[1248]. Cri d'indignation qui émouvrait davantage si l'on était
+sûr qu'il jaillît de son patriotisme blessé et non pas seulement de la
+douleur de perdre avec cette ville tout le prix des sacrifices faits par
+le Roi et le royaume. Le Duc s'en prenait à tout le monde de ses
+malheurs. Lors d'une tentative de meurtre contre son mignon, d'Avrilly,
+il fit mettre à la torture l'assassin, un soldat miséreux, qui revenait
+des Iles, et lui arracha par la torture l'aveu qu'il avait projeté de le
+tuer lui aussi, à l'instigation de Philippe II, de l'abbé d'Elbene,
+serviteur de la Reine-mère, du duc de Guise et de beaucoup d'autres
+personnages. Catherine repartit pour Château-Thierry et interrogea
+elle-même le prisonnier, qui raconta très simplement qu'un inconnu lui
+avait offert quelque argent pour attenter sur la vie du mignon. A la
+description qu'il fit du corrupteur, on crut reconnaître Fervaques, un
+favori en disgrâce, qui voulait se venger d'un rival préféré. Catherine
+était très «marrie», comme elle l'écrivait à Villeroy, qu'il eût couru
+ce mauvais bruit, et à un moment en effet bien inopportun, contre le roi
+d'Espagne. Elle resta plusieurs jours près de son fils pour le calmer.
+On lui avait fait accroire ou il s'était persuadé que son frère
+profiterait de ses échecs en Angleterre et aux Pays-Bas pour le
+dépouiller «de tous les aventèges et prérogatives qui ly (lui) ont esté
+[accordés] par luy (Henri III) et le feu roy son frère (Charles IX), en
+luy donnent son apanage. Et sela le tormente, dit-elle, plus que chause
+qui souyt (chose qui soit)». Elle se fit écrire par Villeroy une lettre
+particulière destinée à rassurer le Duc et à «le remettre du tout au bon
+train que je désire pour se conformer aux intentions du Roy... au
+moings, s'ilz ne se voient, qu'ilz ayent bonne intelligence ensemble,
+qui est le seul moyen de leur bien et [du bien] de ce roiaulme»; car
+elle craignait toujours que «il feist encores des follies». Il lui avait
+bien promis qu'il ne ferait rien «qui trouble le royaume ni puyse
+depleyre au Roy, mès, disait-elle, [ce] sont paroles»[1249].
+
+ [Note 1248: A Bellièvre, 22 novembre, _Ibid._, t, VIII. p. 157.]
+
+ [Note 1249: 2 janvier 1584, _Ibid._, t. VIII, p. 169.]
+
+Alors que tant de gens le poussaient à brouiller, il eût été dangereux
+de le désespérer. Les États généraux des Pays-Bas, tremblant pour Ypres,
+que les Espagnols assiégeaient, le sollicitaient de nouveau
+d'intervenir, bien résolus cette fois à intéresser le roi de France
+lui-même à les secourir. Le Duc arriva subitement à Paris (12 février
+1584) chez sa mère, qu'il trouva au lit grelottant de fièvre, et,
+conduit par elle au Louvre, il se jeta aux genoux de son frère, le
+priant de lui pardonner et jurant de l'honorer et le servir désormais
+comme son maître et son roi. Henri l'embrassa et l'assura de toute son
+affection. «... Je n'eus jeamés, écrivait la Reine-mère à Bellièvre une
+plus grande joye depuis la mort du Roy monseigneur (Henri II) et
+m'aseure que si eusiés veu la façon de tous deux qu'en eusiés pleuré
+comme moy de joye»[1250].
+
+Après que les deux frères eurent fêté ensemble le carnaval trois jours
+durant, François s'en retourna à Château-Thierry. Sa mère l'y suivit et
+le trouva fiévreux et harassé des plaisirs de Paris et de la Cour. Elle
+lui fit écrire «de très bonne encre» une dépêche à Montmorency pour lui
+annoncer sa réconciliation avec le Roi et une autre à l'un de ses
+capitaines, Rebours, qui pillait le pays, pour lui commander de prendre
+les ordres du lieutenant général de Picardie, Crèvecoeur[1251]. Henri III
+laissait entendre à Duplessys-Mornay, alors à Paris et le principal
+conseiller du roi de Navarre, qu'il se préparait à faire la guerre aux
+Espagnols[1252]; et il est possible que cette espérance ait contribué à
+décider le chef du parti protestant à reprendre Marguerite. Les
+propositions des États généraux étaient bien tentantes; ils offraient au
+roi de France, «pour l'induire» à les assister, de lui remettre deux
+villes ayant un libre accès à la France, et en outre, si le Duc venait à
+mourir sans enfants légitimes, tous les Pays-Bas pour être et demeurer
+«perpétuellement unis et annexés à la Couronne de France aux mesmes
+conditions qu'ils estoyent avec son Alteze»[1253].
+
+ [Note 1250: 11 mars 1584, _Lettres_, t. VIII, p. 176.]
+
+ [Note 1251: 29 mars 1584, _Ibid._, t. VIII. p. 177.]
+
+ [Note 1252: Lettre de Du Plessy-Mornay au roi de Navarre, 9 mars
+ 1584, _Mémoires et Correspondance_, t. II, p. 542-543, 545, 549.]
+
+ [Note 1253: Kervyn de Lettentove, t. VI, p. 158-519.]
+
+Le duc d'Anjou était rongé par son mal avec des répits qui donnaient à
+sa mère l'illusion d'un retour à la santé. Le 22 mars elle écrivait
+qu'il se portait bien, mais qu'il était «débille et ne pourroit [être]
+aultrement aiant esté si fort mallade et si bas que l'on l'a veu». Elle
+s'étonnait que le Roi n'eût pas envoyé visiter son frère et croyait
+qu'il suffirait de l'en faire souvenir[1254]. Mais Henri III même averti
+ne se dérangea pas. Le 18 avril, elle estimait que si le Duc «ne fet
+quelque gran desordre que sa vie est asseurée pour longtemps».[1255] Le
+26 avril il eut un nouveau flux de sang qui faillit l'emporter[1256]. Le
+10 mai, il paraissait guéri[1257]. Le 10 juin, il était mort.
+
+ [Note 1254: A Villeroy, 22 mars, _Lettres_, t. VIII, p. 178-179.]
+
+ [Note 1255: 18 avril, à Bellièvre, _Ibid._, t. VIII, p. 180.]
+
+ [Note 1256: A M. de Foix, _Ibid._, t. VIII, p. 284.]
+
+ [Note 1257: Charles IX, miné comme le duc d'Anjou par la phtisie,
+ trompa jusqu'à la fin les prévisions de son entourage. Le jour
+ même de sa mort, Marillac, son premier médecin, assurait à la
+ Reine-mère que «Sa Majesté se portoit bien et alloit guérir».
+ _Mémoires du chancelier Cheverny_, éd. Buchon (Panthéon
+ littéraire), p. 233.]
+
+La Reine-mère eut certainement du chagrin, mais pas aussi grand ni de
+telle nature qu'on le souhaiterait. Elle pleurait surtout sur elle, se
+«voyant privée de tous» ses enfants, elle veut dire en sa langue ses
+fils, «hormis d'un seul qui me reste, encore qu'il soyt, Dieu mercy,
+tres sain». Elle souhaitait pour elle et pour le royaume qu'il eût des
+garçons, ressentant outre son mal «ancore cetuy-là» qui pourrait
+survenir, «finisant cete race», à qui elle avait tant d'«obligation».
+
+Il ne lui restait plus «grande consolation que de voyr ce qui reste du
+Roy monseigneur»--Marguerite et Henri--«bien ensemble». C'était son
+grand souci. «Je vous prie dyre à la Royne de Navare ma fille qu'elle ne
+soit cause de me augmenter mon affliction et qu'elle veille (veuille)
+reconestre le Roy son frère comme elle doit et ne veille fayre chouse
+qui l'ofence»...[1258].
+
+Le duc d'Anjou avait légué à son frère par testament la ville de
+Cambrai. Henri III eut peur d'accepter et honte de restituer cette
+conquête à Philippe II. C'est probablement Catherine qui suggéra une
+combinaison à l'italienne. Le Roi renoncerait à la succession et elle,
+comme mère et héritière du défunt, entrerait en possession. A ce titre
+et vu «la dévotion» du clergé et du peuple de Cambrai, envers son fils
+et la Couronne de France, elle déclara prendre la «ville et cité de
+Cambray avec ce qui en dépend et le duché de Cambrézis, ensemble tous et
+chacuns les manans et habitans» sous sa «protection et
+sauvegarde»[1259]. Elle laissait en suspens la question de souveraineté
+et peut-être par cet expédient pensait-elle empêcher «aulcune alteration
+en la paix qui est entre le Roy catholicque et nous»[1260].
+
+ [Note 1258: A Bellièvre, 11 juin 1584, _Lettres_, t. VIII. p.
+ 190.]
+
+ [Note 1259: Déclaration du 20 juillet 1584, _Ibid._, t. VIII,
+ app., p. 444.]
+
+ [Note 1260: A M. de Maisse, 12 septembre 1584, _Ibid._, t. VIII,
+ p. 219.]
+
+Elle battait en retraite, comme toujours, sur un air de bravoure. En cas
+d'agression, «la France ne se trouvera poinct tant despourveue de moyens
+qu'elle n'ayt de quoy se deffendre et repoulser l'injure que l'on luy
+vouldra faire»[1261]. Mais les actes juraient avec les paroles.
+
+Le 2 juillet 1584, elle avait défendu aux députés des États généraux
+d'avancer plus loin que Rouen, où ils venaient de débarquer[1262]. Le 9
+avril 1585, elle leur refusa formellement tout concours[1263] et, avec
+de vagues assurances de bonne volonté, elle les abandonnait à leur
+sort[1264]. Son fils mort, il ne fut plus question que d'échapper aux
+représailles.
+
+ [Note 1261: _Ibid._, t. VIII, p. 219.]
+
+ [Note 1262: _Ibid._, t. VIII, p. 193.]
+
+ [Note 1263: _Ibid._, t. X. p. 470.]
+
+ [Note 1264: Sa revanche contre Philippe II se borna désormais à
+ suivre avec une sympathie rancunière les déprédations du fameux
+ corsaire anglais, Drake, dans les mers et les colonies espagnoles.
+ Lettre à Châteauneuf, ambassadeur de France en Angleterre, 30 juin
+ 1586, t. VIII, p. 18 et à Villeroy, 15 août 1586, t. VIII, p. 32.
+ Dans sa galerie de portraits des souverains et des princes, elle
+ avait admis celui de ce simple chef d'escadre, honneur
+ significatif. Bonnaffé, _Inventaire_, p. 77, no 179.]
+
+Aussi bien Catherine n'avait jamais eu l'idée de fonder un empire
+colonial ni même de reculer les limites du royaume. Tout son effort
+tendit à pourvoir au dehors l'un de ses fils pour l'empêcher de
+«brouiller» contre l'autre au dedans. L'expédition des Açores et le
+projet de descente au Brésil, comme aussi sa participation à
+l'envahissement des Flandres, n'ont pas eu d'autre objet. Tout au plus
+peut-on supposer qu'elle a, par vanité personnelle, détourné vers le
+Portugal des forces qui eussent trouvé un meilleur emploi aux Pays Bas.
+Mais les conquêtes sur terre et sur mer l'intéressaient par-dessus tout
+comme un moyen de rétablir ou de maintenir l'accord entre ses enfants:
+préoccupation maternelle, qui, si légitime qu'elle paraisse, exclut
+l'idée d'une grande politique.
+
+L'annexion de la ville de Cambrai fut tout le bénéfice--et si vite
+perdu--de ce dessein familial. Ces agressions couvertes irritèrent
+Philippe II plus qu'une guerre franche. Enfin elles épuisèrent le
+royaume. Il est d'usage d'imputer la détresse financière aux
+prodigalités d'Henri III. Mais il ne faudrait pas oublier le prix des
+entreprises continentales et maritimes pour faire vivre en paix deux
+frères ennemis.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+LA LIGUE ET LA LOI SALIQUE
+
+
+Depuis la mort sans héritier de François de Valois, duc d'Anjou (10 juin
+1584), la question de la succession au trône était posée. Le seul fils
+survivant de Catherine, Henri III, n'avait pas d'enfant, ni,
+semblait-il, aucune chance d'en avoir jamais. Qui régnerait après lui?
+La loi salique désignait le roi de Navarre, chef de la maison de
+Bourbon, qui, comme celle de Valois, remontait à saint Louis. S'il avait
+été catholique, ses droits auraient été, non seulement reconnus, mais
+acclamés. Il avait des qualités qui, de tout temps, en ce pays de
+France, ont été populaires: la bonne humeur un peu fanfaronne, l'esprit
+gaillard, la riposte prompte, et, depuis la prise de Cahors, un renom
+mérité d'héroïsme. Même les expériences de son coeur «innombrable» ne
+lui auraient pas nui. Mais il était hérétique et relaps. La nation
+catholique craignait que, devenu le maître, il n'employât, selon le
+dogmatisme intransigeant de l'époque, tous les moyens en son pouvoir
+contre les ennemis de son Église. Et même à le supposer tolérant, elle
+ne jugeait pas qu'il pût être roi sans être oint de la sainte ampoule et
+couronné de la main des évêques.
+
+Henri III avait à coeur de sauvegarder l'avenir du catholicisme, et
+d'autre part il se sentait lié par la loi de succession, en vertu de
+laquelle il régnait. Quand il sut que la fin de son frère était proche,
+il envoya un de ses deux principaux favoris, le duc d'Epernon, visiter
+le roi de Navarre et peut-être l'engager à se faire catholique. Mais il
+se garda bien de reconnaître publiquement ses droits. Rien ne pressait
+d'ailleurs. Agé seulement de trente-deux ans, ne pouvait-il pas espérer,
+même après dix ans de mariage, avoir un jour des enfants de sa femme? En
+tout cas il attendrait patiemment le coup de la grâce ou de la politique
+qui déciderait le roi de Navarre à se convertir. Il aimait la paix et la
+jugeait nécessaire à son royaume. Les expéditions du duc d'Anjou aux
+Pays-Bas et la diversion de Catherine aux Açores avaient vidé le trésor.
+Ce n'était pas le moment de recommencer la guerre contre les
+protestants, et, pour une inquiétude, de mettre le royaume à feu et à
+sang.
+
+Comme si ce n'était pas assez de ce désaccord avec ses sujets
+catholiques sur la question de succession, il continuait à braver
+l'opinion, entremêlant les débauches et les pénitences, les excès du
+carnaval et les retraites pieuses. Il donnait et dépensait sans compter.
+Il vivait toujours plus isolé dans le cercle fermé de ses affections.
+Joyeuse, aimable et doux, cherchait à plaire à tout le monde; d'Epernon,
+dur et violent, avait une hauteur d'orgueil qui n'admettait pas de
+supériorité et une passion de commandement qui ne souffrait pas de
+résistance. Il ne connaissait que son maître et ne ménageait personne.
+Il narguait le peuple de Paris, qui lui rendait haine pour mépris. Il
+contrecarrait l'action de la Reine-mère et minait tant qu'il pouvait son
+crédit.
+
+Cependant le parti catholique se préparait à la lutte. Il voulait en
+finir le plus tôt possible avec le cauchemar d'une dynastie protestante;
+il aiderait le Roi et au besoin le forcerait à exclure du trône le
+Béarnais. Il désignait pour héritier présomptif le cardinal de Bourbon,
+oncle germain du roi de Navarre, un vieux barbon de soixante-cinq ans à
+la tête légère, dont les droits passaient après ceux de son neveu, mais
+qui s'était laissé persuader sans peine que sa religion lui créerait un
+privilège.
+
+Le véritable chef du parti était le duc de Guise, Henri, brave comme son
+père, François, et, comme lui, cher aux gens d'épée et au peuple de
+Paris. Ses frères, le cardinal de Guise et le duc de Mayenne, l'un grand
+seigneur d'Église et l'autre capitaine heureux, sinon habile; ses
+cousins germains, les ducs d'Aumale et d'Elboeuf, l'aidaient de leurs
+charges et de leurs bénéfices à défendre la cause catholique étroitement
+liée à celle de leur maison. Il pouvait compter aussi sur un petit
+cousin de la branche lorraine de Vaudemont, le duc de Mercoeur, frère de
+la Reine régnante, nommé par Henri III gouverneur de Bretagne et marié
+par lui à la riche héritière des Martigues-Luxembourg, mais grand
+catholique.
+
+A la différence des Guise, ces cadets essaimés en France et qui y
+avaient fait une si éclatante fortune, le chef de la branche aînée de
+Lorraine, le duc régnant, Charles III, s'étudiait à montrer autant de
+déférence pour Henri III, son beau-frère, que de zèle pour le
+catholicisme. Des quatre filles qu'il avait eues de son mariage avec
+Claude de Valois, il avait confié l'aînée, Christine, à Catherine de
+Médicis, qui l'aimait et l'emmenait partout avec elle. Il se gardait
+bien, connaissant la susceptibilité du Roi, de poser son fils, le
+marquis de Pont-à-Mousson, en prétendant à la couronne. Il laissait ses
+brillants seconds mener l'attaque contre la loi salique, espérant
+peut-être, s'ils réussissaient à la faire abolir, que son fils, qui
+était du sang royal de France par sa femme, et par lui de la branche
+aînée de Lorraine, apparaîtrait au Roi et aux Guise en lutte comme un
+candidat de conciliation.
+
+C'était à Nancy[1265], sa capitale, mais non, il est vrai, dans le
+château ducal, que s'étaient réunis, quelques mois après la mort du duc
+d'Anjou (sept. 1584), Guise, Mayenne, le cardinal de Guise, le baron de
+Senecey, ancien président de la Chambre de la noblesse aux États de
+1576, François de Roncherolles, sieur de Maineville, le principal agent
+du cardinal de Bourbon, et qu'ils avaient résolu de former «une ligue et
+association naturelle des forces et moyens communs». Les grandes villes
+montraient même ardeur pour la défense de leur foi. Paris n'avait pas
+attendu l'appel des princes. Un bourgeois, Charles Hotman, les curés de
+Saint-Séverin et de Saint-Benoît, Prévost et Boucher, un chanoine de
+Soissons, Mathieu de Launay, s'étaient concertés secrètement avec
+quelques autres bons catholiques, l'avocat Louis Dorléans, un maître des
+comptes, Acarie, le marchand Compans, le procureur Crucé, pour barrer la
+route au prétendant hérétique. Ces premiers adhérents de la Ligue
+parisienne en recrutèrent d'autres parmi les suppôts du Parlement,
+huissiers et clercs, commissaires et sergents, et dans les milieux
+besogneux et ardents de la basoche et de l'Université. Les mariniers et
+les garçons de rivière (débardeurs), les bouchers et les charcutiers,
+gagnés eux aussi, fourniraient, en cas d'émeute, des hommes de main.
+C'était la bourgeoisie moyenne et le peuple qui se mettaient en avant.
+Les grandes familles parlementaires étaient trop timorées ou trop
+loyalistes pour se risquer hâtivement dans cette aventure.
+
+ [Note 1265: Sur l'assemblée de Nancy, voir Davillé, _les
+ Prétentions de Charles III, duc de Lorraine, à la Couronne de
+ France_, p. 71 et _passim_, ch. III.]
+
+La Ligue se chercha des appuis au dehors. Les conjurés de Nancy
+députèrent au pape un Jésuite, le P. Claude Mathieu, ancien Provincial
+de France et supérieur de la maison professe de Paris, pour exposer leur
+dessein et solliciter sa bénédiction et protection. Grégoire XIII loua
+l'intention, mais s'excusa discrètement d'autoriser l'entreprise si elle
+se faisait contre la volonté du Roi[1266].
+
+ [Note 1266: P. Fouqueray, _Histoire des Jésuites_, t. II, p. 131.]
+
+Philippe II n'avait pas mêmes scrupules. Le moment lui paraissait venu
+de rendre aux Valois coup pour coup. Jusque-là, il avait souffert sans
+riposter toutes les provocations, uniquement attaché à réprimer les
+révoltes dans ses États, et depuis la mort de D. Sébastien, à s'assurer
+la couronne de Portugal. Mais après l'achèvement de l'unité politique de
+la péninsule,--ce legs de ses prédécesseurs et la grande oeuvre de son
+règne--il avait les mains libres pour une action énergique au dehors.
+Son intérêt était d'accord avec ses rancunes. Souverain des Pays-Bas,
+dont une moitié, les provinces du Nord, se maintenait en révolte malgré
+l'assassinat de Guillaume de Nassau (juillet 1584) et les succès du duc
+de Parme, il ne pouvait, sous peine de perdre le reste, permettre
+l'avènement en France d'une dynastie huguenote. Roi catholique enfin, il
+se sentait tenu d'empêcher ce nouveau progrès de l'hérésie en Europe.
+
+Le 31 décembre 1584, au château de Joinville, les ducs de Guise et de
+Mayenne, tant pour eux que pour le cardinal de Guise et les ducs
+d'Aumale et d'Elboeuf, le sieur de Maineville et le représentant du roi
+d'Espagne, s'engagèrent par traité à exclure du trône les Bourbons
+hérétiques, à déclarer le cardinal de Bourbon «successeur de la Couronne
+de France», à fonder une sainte Ligue perpétuelle, offensive et
+défensive, «pour la seule tuition, défense et conservation de la
+Religion catholique apostolique et romaine» «et pour l'extirpation de
+toutes hérésies en France et dans les Pays-Bas». Philippe II promettait
+un subside annuel de 600 000 écus, dont il ferait l'avance la première
+année par moitiés payables en mars et juillet[1267].
+
+Le traité restait ouvert au duc de Mercoeur, que son alliance de famille
+avec Henri III n'empêcha pas d'y adhérer, et au duc de Nevers, un des
+fauteurs de la Saint-Barthélemy, attiré du côté des Guise par le péril
+de la foi, mais retenu dans l'obéissance d'Henri III par son loyalisme,
+et qui, ne sachant quel parti prendre, alla solliciter à Rome un conseil
+que le successeur de Grégoire XIII, Sixte-Quint, un pape autoritaire,
+aussi ennemi de la rébellion que de l'hérésie, s'abstint de lui donner.
+
+Le duc de Lorraine, continuant son double jeu, refusa de signer le
+traité pour ne pas offenser Henri III, mais consentit à avancer aux
+contractants, dans les six derniers mois de la première année, les deux
+tiers du subside espagnol de la seconde, soit 400 000 écus[1268].
+
+ [Note 1267: Du Mont, _Corps diplomatique_, t. V, 1re partie, p.
+ 441-443.]
+
+ [Note 1268: Davillé, p. 86.]
+
+Après entente avec la Ligue parisienne, les princes catholiques datèrent
+de Péronne, le berceau de la Ligue de 1576, une Déclaration des causes
+qui ont «meu Monseigneur le Cardinal de Bourbon, et les Pairs, Princes,
+Seigneurs, villes et communautez Catholiques de ce royaume de France, De
+s'opposer à ceux qui par tous moyens s'efforcent de subvertir la
+Religion Catholique et l'Estat» (30 mars 1585).
+
+Il était trop à craindre, disaient-ils, que si la maison régnante
+s'éteignait sans lignée, «ce que Dieu ne vueille», il n'advînt «en
+l'establissement d'un successeur en l'Estat royal... de grands troubles
+par toute la Chrestienté et peut estre la totale subversion de la
+Religion Catholique, Apostolique et Romaine en ce royaume
+très-Chrestien». Il n'était que temps d'y pourvoir. «... Ceux qui par
+profession publique se sont tousjour monstrez persécuteurs de l'Église
+Catholique» (Navarre et Condé) étaient, surtout depuis la mort de
+Monsieur, «favorisez et appuyez». Ils faisaient partout «levées de gens
+de guerre, tant dehors que dedans le royaume»; ils retenaient «les
+villes et places fortes» qu'ils auraient dû remettre «de longtemps entre
+les mains du Roy». Ils pratiquaient les princes protestants d'Allemagne
+«pour avoir des forces afin d'opprimer les gens de bien plus à leur
+aise» et «renverser la Religion Catholique». Ils avaient à la Cour même
+des complices. «... D'aucuns (c'est-à-dire d'Épernon et Joyeuse)...
+s'estants glissez en l'amitié du Roy nostre Prince souverain» «se sont
+comme saisis de son authorité pour se maintenir en la grandeur qu'ils
+ont usurpée, favorisent et procurent par tous moyens l'effect des
+susdicts changemens et prétentions». Ils «ont eu la hardiesse et le
+pouvoir d'esloigner de la privée conversation de Sa Majesté non
+seulement les Princes et la Noblesse, mais tout ce qu'il a de plus
+proche (c'est-à-dire Catherine), n'y donnant accez qu'à ce qui est
+d'eux». Ils accaparent le gouvernement de l'État, dépouillant ceux qui
+en étaient investis, les uns «du tiltre de leur dignité et les autres du
+pouvoir de fonction», forcent les titulaires de certaines charges de les
+leur «quitter et remettre... moyennant quelques récompenses de deniers»
+et se rendent «par ce moyen» «maistres des armes par mer et par terre».
+
+La promesse faite aux États généraux de 1576 de réunir tous les sujets
+«à une seule religion catholique» n'avait pas été tenue; le Clergé était
+«opprimé de decimes et subventions extraordinaires»; la Noblesse
+«anulie, asservie et vilennée»; les villes, les officiers royaux et le
+menu peuple «serrez de si prez par la fréquentation (fréquence) de
+nouvelles impositions, que l'on appelle inventions, qu'il ne reste plus
+rien à inventer, sinon le seul moyen d'y donner un bon remède».
+
+«Pour ces justes causes et considérations», le cardinal de Bourbon,
+premier Prince du sang, Cardinal de l'Église catholique, apostolique et
+romaine, «comme à celuy qui touche de plus près de prendre en
+sauve-garde et protection» la religion et la conservation des bons et
+loyaux serviteurs du Roi et de l'État, et avec lui plusieurs Princes du
+sang, Cardinaux et autres Princes, Pairs, Prélats, Officiers de la
+Couronne, Gouverneurs de provinces, principaux Seigneurs, Gentilshommes,
+beaucoup de bonnes villes et communautés et bon nombre de fidèles sujets
+«faisans la meilleure et plus saine partie de ce Royaume» avaient «tous
+juré et sainctement promis de tenir la main forte et armes» à rétablir
+l'Église «en sa dignité et en la vraye et seule Catholique Religion» et
+la noblesse en ses franchises, garantir les droits des Parlements et des
+officiers, soulager le peuple, employer les deniers publics à la défense
+du royaume, et obtenir la réunion d'États généraux libres de trois ans
+en trois ans «pour le plus tard».
+
+Les ligueurs protestaient de leur dévouement au Roi, promettant de poser
+les armes aussitôt qu'il aurait fait cesser «le péril qui menasse la
+ruine du service de Dieu et de tant de gens de bien». Ils sollicitaient
+les bons offices de Catherine auprès de son fils: «...Supplions tous
+ensemble très humblement la Royne mère du Roy nostre très honorée dame
+(sans la sagesse et prudence de laquelle le Royaume seroit dès pieça
+dissipé et perdu)... de ne nous vouloir à ce coup abandonner, mais y
+employer tout le crédit que ses peines et labourieux travaux luy
+devroyent justement attribuer et que ses ennemis lui pourroient avoir
+infidèlement ravy d'auprès du Roy son fils»[1269].
+
+ [Note 1269: _Le Premier Recueil de pièces concernant les choses
+ les plus mémorables advenues sous la Ligue..._, 1590, p. 85-97.]
+
+Henri III crut habile de répondre à cet acte d'accusation. Il s'étendit
+longuement sur le chapitre de la religion. Qui avait montré plus de zèle
+que lui pour les intérêts de l'Église? N'avait-il pas dès sa première
+jeunesse porté les armes pour elle? On lui reprochait de laisser les
+huguenots en paix. A qui la faute? Les États généraux de 1576 ne lui
+avaient-ils pas refusé les moyens de pousser la guerre à fond?
+D'ailleurs la paix à laquelle la mauvaise volonté des trois ordres
+l'avait réduit n'avait pas été sans avantages pour la religion. Le culte
+catholique avait été rétabli dans nombre d'endroits où les bandes
+protestantes l'avaient supprimé. La tranquillité avait repeuplé les
+campagnes. Il avait donné tous ses soins à conférer les bénéfices à des
+ecclésiastiques dignes de les occuper. On se préoccupait déjà du choix
+de son successeur. C'était «se deffier par trop de la grace et bonté de
+Dieu, de la santé et vie de sadite Majesté et de la fécondité de ladite
+dame Royne sa femme[1270] que de mouvoir à présent telle question et
+mesme en poursuivre la décision par la voie des armes». La guerre aux
+protestants, loin de prévenir un mal incertain, ne ferait que remplir le
+royaume «de forces estrangères, de partialitez et discordes immortelles,
+de sang, de meurtres et brigandages infinis». «Et voilà, s'écriait le
+Roi, comment la Religion Catholique y sera restablie, que
+l'Écclésiastique sera deschargé de decimes, que le Gentil-homme vivra en
+repos et seureté en sa maison et jouira de ses droicts et prérogatives,
+que les Citoyens et habitans des villes seront exempts de garnisons et
+que le pauvre peuple sera soulagé des daces et impositions qu'il
+supporte.» Il revendiquait le droit de distribuer comme il lui convenait
+les charges et les honneurs. Depuis quand les Rois ont-ils été
+«astraincts à se servir des uns plustost que des autres: car il n'y a
+loy qui les oblige à ce faire que celle du bien de leur service». Mais,
+toutefois, il avait toujours grandement honoré et chéri les princes de
+son sang, et tels que l'on dit être «autheurs de telles plainctes ont
+plustost occasion de se louer de la bonté et amitié de sadicte Majesté
+que de s'en douloir et départir».
+
+La guerre civile n'est pas «le chemin qu'il faut tenir pour régler les
+abus desquels l'on se plainct». Qu'on pose les armes, qu'on contremande
+les forces étrangères et qu'on délivre ce royaume du danger qu'il court.
+Alors le Roi «embrassera tres-volontiers les remèdes propres et
+convenables qui lui seront présentez pour y pourveoir»[1271].
+
+ [Note 1270: Le secrétaire de Jérôme Lippomano, ambassadeur de
+ Venise en France en 1577-1579, dit de Louise de Lorraine: «Elle
+ est d'une constitution et complexion très faible; et c'est
+ pourquoi on l'estime peu propre à avoir des enfants. Elle est
+ plutôt maigre de corps qu'autre chose...» _Relations des
+ ambassadeurs vénitiens sur les affaires de France au XVIe siècle_,
+ publ. et trad. par Tommaseo, t. II, p. 632 (Coll. Doc. inédits,
+ 1838).]
+
+ [Note 1271: _Le Premier Recueil de pièces..._ 1590, p. 101-115.]
+
+Guise vit qu'il n'obtiendrait rien que par la force. Il assembla de
+toute part des troupes, il leva six mille Suisses dans les cantons
+catholiques, enrôla des lansquenets et des reîtres en Allemagne et fit
+partout des amas d'armes. Ses parents, les ducs d'Elboeuf, d'Aumale et de
+Mercoeur soulevèrent la Normandie, la Picardie, la Bretagne. Mayenne
+occupa Dijon, Mâcon, Auxonne. La Châtre lui donna Bourges; Entragues,
+Orléans. Le gouverneur de Lyon, Mandelot, mécontent de la Cour, rasa la
+citadelle qui tenait la ville en bride (5 mai). Le Midi et l'Ouest
+restèrent fidèles au Roi ou à la cause protestante, mais presque toutes
+les provinces du Centre et du Nord se déclarèrent pour la Ligue. Guise
+s'empara de Toul et de Verdun, et bien qu'il eût manqué Metz, où
+d'Épernon le prévint, il barra la route aux secours que le Roi attendait
+d'Allemagne.
+
+A la fin de mai il avait réuni à Châlons, où il établit son quartier
+général, 25 000 fantassins et 2 000 chevaux, sans compter les troupes du
+duc d'Elboeuf et de Brissac et les garnisons qui occupaient les villages
+autour d'Épernay[1272].
+
+ [Note 1272: Comte Édouard de Barthelemy, _Catherine de Médicis, le
+ duc de Guise et le traité de Nemours, Revue des questions
+ historiques_, t. XXVII, 1880, p. 489.]
+
+Henri était surpris par l'événement. Les Suisses qu'il venait de lever
+avec l'argent prêté par le banquier Zamet arriveraient-ils à temps? En
+son embarras, il recourut comme toujours à sa mère et la députa aux
+princes ligués. Il se comportait avec elle en enfant gâté; il la
+contrecarrait souvent; il écoutait volontiers les favoris et en
+particulier d'Épernon, qui la lui représentaient comme faible et timide,
+ou qui même insinuaient qu'elle était trop favorable aux Lorrains. Mais
+il savait par expérience quel fonds il pouvait faire sur sa tendresse?
+Avant même d'avoir connaissance du manifeste de Péronne, qui invoquait
+sa médiation, elle s'était mise en route pour aller trouver les chefs
+catholiques. Mais Guise n'était pas pressé de négocier sans avoir les
+mains pleines. Il la rejoignit seulement le 9 avril à Épernay «et,
+raconte-t-elle, estans entrez en propos, il a jecté des larmes,
+monstrant d'estre fort attristé». Pourtant elle n'en tira rien que des
+plaintes sur le voyage du duc d'Épernon en Guyenne, sur un entretien
+secret du Roi avec un agent de François de Châtillon, et sur le péril du
+catholicisme. Persuadée que c'étaient des prétextes et que la religion
+servait de couverture à ses exigences, elle s'efforça sans succès de
+savoir «les causes pour lesquelles ils se sont licenciez à faire un si
+grand mal que celuy qu'ils commençoient»[1273]. Mais il éludait les
+explications. Elle le soupçonnait d'empêcher Mayenne et le cardinal de
+Bourbon de venir à la conférence où elle les conviait[1274] et même il
+finit par s'en aller lui-même. Elle recourut alors au duc de Lorraine,
+qui, écrivait-elle à son fils, lui avait témoigné «un extresme regret de
+la grande faulte» où les Guise ses cousins «sont tombez et de s'estre
+tant oubliez d'avoir fait une si pernicieuse entreprise». Il assurait à
+sa belle-mère «que l'on ne feust point entré» en ces remuements, «si,
+dez qu'il alla à Joinville, il eust eu quelque commandement
+(instruction) de vous. Car il congnoissoit desjà le malcontentement
+qu'avoient ses dicts cousins; et combien qu'il ne sçeust leur
+delibération, si (toutefois) essaya-t-il tant qu'il peut (pût) de les
+destourner de rien faire à vostre préjudice». Elle ne savait pas ou
+cachait qu'elle savait le rôle équivoque de son gendre et proposait à
+son fils d'agréer ce médiateur, qui a «très bonne volonté», dit-elle, de
+lui faire «avec moy tout le très humble service qu'il pourra»[1275].
+
+ [Note 1273: _Lettres_, t. VIII, p. 245.]
+
+ [Note 1274: _Ibid._, p. 255, lettre du 16 avril 1585.]
+
+ [Note 1275: _Ibid._, p. 250-251, 14 avril 1585.]
+
+Elle l'employa d'abord à ramener Guise à Épernay. Elle s'y morfondait,
+accablée de misères physiques: accès de goutte, crise de toux avec
+douleur au côté, mal à l'oreille, mal au pied, mal au coeur, pouvant à
+peine se tenir debout et ne se levant que le temps de refaire son lit,
+et cependant plus malheureuse encore de n'avoir personne avec qui
+négocier. Les chefs ligueurs, sachant son état, espéraient qu'elle
+perdrait courage et rentrerait à Paris. Le cardinal de Bourbon
+s'attardait à faire une «nonnaine» (neuvaine) à Notre-Dame de Liesse.
+Mayenne protestait que si le Roi l'assurait «de sa bonne grase» et lui
+commandait d'«aler lui faire cervice en Flandre»[1276], c'est-à-dire
+contre les Espagnols, il partirait immédiatement; mais, en attendant, il
+n'arrivait pas. Impatientée de leur mauvais vouloir, elle écrivit à son
+fils qu'elle allait «fayre parler au roy de Navarre» «et voy bien,
+disait-elle, qu'à la fin nous en tomberon là»[1277]. C'est peut-être la
+peur de ce rapprochement qui, coïncidant avec quelques échecs du parti à
+Marseille et à Bordeaux, décida les Guise et Bourbon à se hâter. Ils
+arrivèrent le 29 avril et consentirent une trêve d'armes de quinze
+jours.
+
+A la première entrevue, ainsi que Catherine tenait son vieil ami le
+Cardinal «embrassé», il «pleura et soupira fort, raconte-t-elle,
+monstrant avoir regrect de se voir embarqué en ces choses cy.... et sur
+les remonstrances que je luy fis, il me confessa franchement avoir fait
+une grande folie, me disant qu'il en falloit faire une en sa vie, et que
+c'estoit là la sienne, mais qu'il y avoit esté poussé par le zèle qu'il
+a à nostre religion». Elle le fit parler--car elle le savait
+bavard--pour tâcher de découvrir «ses intentions», mais elle n'en tira
+que des déclarations de bonne volonté. Au jugement du bonhomme, l'unité
+de foi était facile à rétablir pourvu qu'on se hâtât. N'importe quel
+souverain trouverait bon que le Roi ne voulût qu'une religion en son
+royaume. Il se faisait fort «que tous les princes catolicques de la
+Chrestienté, _voire la royne d'Angleterre_», feraient «ligue...
+défensive» avec Henri III, «à l'encontre de princes»--il voulait dire le
+roi de Navarre et le prince de Condé--qui se soulèveraient contre
+lui[1278]. On peut juger par là de son intelligence.
+
+ [Note 1276: 9 avril 1585, _Lettres_, t. VIII, p. 259.]
+
+ [Note 1277: _Ibid._, p. 261.]
+
+ [Note 1278: _Ibid._, p. 269.]
+
+Henri III consentait, quoi qu'il lui en coûtât, à révoquer son Édit de
+pacification, mais il trouvait trop humiliant d'accorder à ses sujets
+catholiques des places de sûreté, comme aux huguenots, en garantie de sa
+parole. Catherine savait qu'il faudrait céder sur ce point comme sur
+l'autre, ou sinon, «ceret (ce serait) enplatre qui ne guéryra la
+playe»[1279]. On le vit bien à Jalons, près de Châlons, où elle était
+allée chercher Guise et Bourbon, qui de nouveau se dérobaient. Quand le
+médecin du Roi, Miron, qui circulait entre Paris et Epernay, soignant le
+«catarrhe» de Catherine et la congestion de l'État, apporta la nouvelle
+que le Roi interdisait l'exercice de la religion prétendue réformée en
+tout son royaume, le cardinal de Bourbon, écrit Catherine à son fils,
+«prenant la parole a commencé, joingnant les mains, à rendre grace à
+Dieu de vostre saincte intention, disant... qu'il falloit du tout
+extirper et desraciner cette hérésie, c'efforçant de monstrer qu'il ne
+falloit pas seulement oster l'exercice de la prétendue religion,
+mais.... la desraciner entièrement et qu'ils ne demandoient rien que
+cela, répétant si soubvent la mesme chose» qu'elle l'avait prié
+d'abréger ce propos. Mais le duc de Guise «que je voyois bien à son
+contenance avoir grande poyne d'oyr parler ainsy franchement le cardinal
+de Bourbon» intervint pour dire «qu'en traictant du faict de la
+relligion, il falloit aussy adviser à leurs seuretés et de leurs
+colligués... et qu'ils avoient toujours joinct... les deux poincts de la
+relligion et leurs seuretés et que l'ung ne se pouvoit faire sans
+l'aultre». Catherine proposa de mettre par écrit, immédiatement «quelque
+bonne résolution» pour décharger le pauvre peuple de tant de maux, et de
+renvoyer à plus tard le règlement des sûretés. Elle s'adressa au
+Cardinal qu'elle voyait si bien disposé. Et lui tout d'abord consentit à
+ce qu'elle disait, mais il s'aperçut «qu'il s'estoit un peu trop ouvert
+au gré de Monsieur de Guise» et il en vint lui aussi aux sûretés. Le Duc
+demanda que le Roi leur fit connaître par écrit son «intention» sur ce
+point, «pour y adviser et répondre». Quoi que la Reine dît, elle ne
+réussit pas «à les ranger à leur debvoir»[1280].
+
+Il ne fut pas facile de se mettre d'accord sur le lieu d'une nouvelle
+conférence, le Duc refusant de revenir à Epernay et la Reine d'aller à
+Châlons, où il commandait en maître.
+
+Même au lit et ne pouvant écrire, Catherine parlait, dictait, ordonnait,
+veillait à tout. Elle signalait à son fils les mouvements des Ligueurs,
+écrivait aux gens de Metz de se garder, ne cessait de recommander au Roi
+«d'estre... le plus fort»[1281]. «Quand vous serez préparé, vous aurez
+tousjours la paix plus avantaigeuse»[1282]. Le «bâton porte paix»,
+déclarait-elle pittoresquement[1283]. Le Roi n'a pas assez de forces,
+constate-t-elle avec mélancolie. Elle le presse de «hâter» ses «forces»
+et de «les avoir les plus grandes» qu'il pourra, car «aultrement chacun
+vous vouldra donner la loy et... quand ce viendra à leurs seuretés, en
+vous demandant des choses trop déraisonnables»[1284].
+
+ [Note 1279: Ibid., p. 275.]
+
+ [Note 1280: 7 mai 1585, t. _Lettres_, VIII, 278-279.]
+
+ [Note 1281: 25 avril 1585, _Ibid._, p. 263.]
+
+ [Note 1282: _Ibid._, p. 251 et p. 272.]
+
+ [Note 1283: _Ibid._, p. 249.]
+
+ [Note 1284: _Ibid._, p. 280.]
+
+A Sarry, où elle s'était fait porter pour attendre le Duc et le
+Cardinal, le marchandage sur les sûretés commença (12 mai). Les
+prétentions des chefs de la Ligue étaient exorbitantes. Ils demandaient
+pour le Cardinal Rouen et Dieppe; pour Guise, Metz; pour Mercoeur, deux
+places à son choix en Bretagne; pour Mayenne, outre le château de Dijon
+qu'il tenait, celui de Beaune ou la citadelle de Chalon; pour le
+cardinal de Guise, le gouvernement de Reims, qui serait détaché de
+celui de la Champagne; pour d'Aumale, les places de Picardie qu'il avait
+occupées, et en outre le maintien ou le rétablissement dans leurs
+charges des gouverneurs ou des capitaines qui s'étaient déclarés pour
+leur parti. La Reine-mère rabattit le plus qu'elle put de ces exigences
+et sur le reste demanda l'avis du Roi. Henri III restreignit encore les
+concessions et plus particulièrement celles qui touchaient le duc de
+Guise et les cardinaux de Bourbon et de Guise. Quand le secrétaire
+d'État, Pinart, eut lu les réponses à leurs articles, le cardinal de
+Bourbon se leva, raconte Catherine, et «nous a dit en collere, estant
+fort rougy (rouge), que c'estoit les mectre à la gueulle aux loups,
+puisque vous ne leur bailliez poinct de seuretez particulières, non
+qu'ilz en demandassent pour eulx, mais pour le faict de la relligion».
+La Reine eut beau lui remontrer qu'ils avaient grande occasion d'être
+satisfaits des réponses du Roi; mais «comme gens qui ne se contentent
+pas de la raison et qui auroyent peult estre bien envye de mal faire, se
+sont tous ostez de leurs places, monstrans n'estre pas contens». La
+discussion reprit quelques heures après autour du lit de la Reine, qui,
+pour ne pas rompre, leur fit quelques offres, «les moindres, écrit-elle,
+qu'il m'a esté possible»[1285]. Mais le lendemain le cardinal de Bourbon
+et le Duc vinrent dans sa chambre lui déclarer qu'ils n'avaient aucun
+pouvoir de diminuer les articles arrêtés de concert avec leurs
+«colligués» et qu'ils allaient les avertir de la réponse du Roi. Elle
+leur reprocha de lui servir cette défaite après l'avoir tenue deux mois
+là et «entretenue et abuzée si longuement de tant de déguisement»--et
+elle menaça de partir dès le lendemain[1286]. Mais probablement elle
+n'en avait pas grande envie. Le duc de Lorraine, bailleur de fonds de la
+Ligue et avocat-conseil de la Reine-mère, s'entremit pour empêcher la
+rupture, écrit Catherine à son fils, et «désirant au contraire (comme
+j'ay tousjours congneu qu'il faisoit) que nous peussions prendre une
+bonne résollution au bien de vostre service et repos de vostre royaume,
+et, comme je pense, pour le bien aussi de ses cousins parlant à eulx et
+leur remonstrant le tort qu'ilz se faisoient, a renoué nostre
+négotiation»[1287]. Le débat reprit. Elle représenta à Guise qu'obliger
+le Roi à priver ses serviteurs restés fidèles de leur gouvernement pour
+en investir les ligueurs, c'était «partir avec lui son royaume». Mais
+l'autre soutenait que «ce qu'ilz désirent n'est que pour seureté de la
+relligion»[1288]. Quelque concession qu'elle fît, les chefs ligueurs
+trouvaient toujours que ce n'était pas assez[1289].
+
+Le Cardinal en convenait lui-même dans une lettre à Mme de Nevers (29
+mai). «La Reine nous parle de la paix, mais nous demandons tant de
+choses pour le bien de nostre relligion que je ne croi [pas] qu'on
+accorde nos demandes»[1290]. Guise informait aussi le duc de Nevers
+qu'il assemblait «des forces de toutes parts en diligence afin d'estre
+prest à conclure les choses le bâton à la main. Il se montrait si
+intransigeant parce qu'il avait avis de l'arrivée de 8 000 Suisses, que
+lui amenait le colonel Pfyffer.
+
+ [Note 1285: 29 mai 1585, _Lettres_, t. VIII, p. 303 et 305.]
+
+ [Note 1286: _Ibid._, p. 306, 30 mai.]
+
+ [Note 1287: _Ibid._, p. 306.]
+
+ [Note 1288: _Ibid._, p. 307.]
+
+ [Note 1289: _Ibid._, p. 310, 31 mai.]
+
+ [Note 1290: _Lettres_, t. VIII, p. 292, note 1.]
+
+Catherine désespérait d'aboutir. Elle écrivait à Villeroy pour le redire
+à son fils «qu'il (le Roi) n'aura jeamès la pays (paix), s'yl ne feyt
+quelque chouse pour Monsieur le cardinal de Bourbon et qu'il set (se)
+trompe s'il panse autrement, car quelque chouse qu'yl (le Cardinal) dye,
+yl n'y en a poynt qui veulle plus avoir cet qu'il veult que luy... et
+aussi Monsieur de Guise... car heu deus contemps (contents), les autres
+y (ils) les fayront contenter»[1291]. Elle protestait qu'elle disait au
+Roi la vérité, et, sachant qu'à la Cour on l'accusait de faiblesse pour
+les Lorrains, elle offrit de se retirer: «J'attends en grande dévotion,
+écrit-elle à Henri III le 10 juin, ce qu'il vous plaira que je fasse,
+car je n'ose partir sans le savoir, veu ce que m'avez mandé que après
+que tout seroit faict ou failly, je ne partisse que je n'eusse de vos
+nouvelles; ce que je souhaite estre bientost, car ne vous servant icy de
+rien je désire infiniment vous voir et avoir parlé une heure à vous seul
+et après j'iray où et faire ce qui vous plaira; car je ne plains ma
+poyne, sinon quand elle ne vous sert de rien»[1292].
+
+C'est la seconde fois qu'elle met son fils en demeure de lui laisser les
+mains libres ou de la rappeler. La veille, les Ligueurs lui avaient
+présenté leur «_Requeste au Roy et dernière résolution des Princes,
+Seigneurs... pour monstrer clairement que leur intention n'est autre que
+la promotion et avancement de la gloire honneur de Dieu et extirpation
+des hérésies sans rien attenter à l'Estat..._»[1293] C'était leur
+ultimatum. Ils demandaient un édit contre les hérétiques sans réserve ni
+restriction, offrant, si le Roi voulait l'exécuter, avec les forces dont
+ils disposaient, de se départir de toutes autres sûretés «que celles qui
+dépendent de sa bonne grace, de leur innocence et de la bien-veillance
+des gens de bien».
+
+ [Note 1291: 3 juin 1585, _Ibid._, p. 311.]
+
+ [Note 1292: _Ibid._, p. 316.]
+
+ [Note 1293: _Recueil de pièces_, p. 325.]
+
+En même temps, ils faisaient avancer leurs troupes. Le colonel Pfyffer,
+qui les avait rejoints, leur amenait des Suisses et se faisait fort de
+débaucher les Suisses du Roi. La Reine n'avait pas cessé de craindre une
+attaque sur Paris «où yl (le duc de Guise), écrivait-elle déjà le 21
+mai, espère faire un grand efest (effet) pour les yntelligense qu'il
+s'asseure d'y avoir, à ce qu'il dyst tout hault sans nomer personne.
+Faytes-y prendre guarde, et surtout autour de vostre personne, car vous
+voyés tant d'infydélités que je meurs de peur»[1294]. Elle insiste: «Jé
+aublié de dyre au Roy qu'il pregne guarde à luy et dans Parys qu'il n'i
+avyègne neule sedytyon, aprochans ceus [d']ysi»[1295]. Henri III prit
+des mesures en conséquence; la garde des portes fut renforçée; les chefs
+de la milice parisienne qui étaient suspects furent destitués, et
+remplacés par des officiers de robe longue et de robe courte. Il se
+donna une nouvelle garde du corps, les Quarante-Cinq, «pour estre
+toujours auprès de lui». C'étaient pour la plupart des cadets de
+Gascogne, qui n'avaient rien à espérer que de sa faveur, et qui lui
+étaient dévoués jusqu'à la mort et jusqu'au crime[1296].
+
+ [Note 1294: _Lettres_, t. VIII, p. 290.]
+
+ [Note 1295: Lettre du 7 juin à Brulart, _Lettres_, t. VIII, p.
+ 313.]
+
+ [Note 1296: Mariéjol, _Histoire de France de Lavisse_, t. VI, 1,
+ p. 247.]
+
+Cependant sa mère le pressait de traiter avec les chefs ligueurs à tout
+prix. Il finit par céder et envoya Villeroy à Epernay porter les
+articles de sa capitulation. L'accord fut arrêté le 20 juin et signé le
+7 juillet à Nemours. Le Roi prit à sa charge les forces levées par la
+Ligue, permit aux cardinaux de Bourbon et de Guise, aux ducs de Guise,
+de Mayenne et de Mercoeur d'avoir une garde à cheval qu'il paya, concéda
+des places de sûreté à tous les chefs du parti, et des avantages et des
+faveurs à leurs clients et à leurs amis.
+
+Naturellement, le traité conclu, les ennemis de Catherine l'accusèrent
+de l'humiliation de son fils. Pour se rendre nécessaire, elle aurait
+encouragé le duc de Guise à prendre les armes, et favorisé de tout son
+pouvoir le succès du parti catholique[1297]. Mais sa correspondance
+prouve qu'elle défendit de son mieux les intérêts du Roi, et qu'elle
+subit une paix humiliante pour éviter une guerre, dont les suites
+auraient pu être plus humiliantes encore, ou même funestes. Henri III
+n'aurait pu faire tête aux ligueurs qu'en appelant les réformés à
+l'aide, mais c'eût été reconnaître pour successeur le roi de Navarre,
+malgré son hérésie, et risquer de soulever le reste des catholiques.
+Entre deux maux, Catherine avait choisi le moindre.
+
+Et vraiment, sauf ce calcul des chances et sa tendresse pour ce fils
+qu'elle savait incapable d'un effort suivi, quel autre motif aurait pu
+la déterminer à rapprocher au prix de tant de concessions Henri III et
+le duc de Guise? On n'imaginera pas que ce fut par excès de zèle
+religieux. Il est vrai qu'en vieillissant elle est devenue plus dévote.
+Et, sans vouloir rien préjuger de sa croyance d'alors au Purgatoire et à
+la rémission des péchés, il est remarquable toutefois qu'en 1568 elle ne
+se fût pas décidée, malgré les sollicitations du peintre Vasari, à faire
+les frais d'un service perpétuel en l'église de Saint-Laurent de
+Florence pour le repos de l'âme de son père, de sa mère et de son frère
+naturel, Alexandre. Mais les épreuves, qui allaient se multipliant, lui
+rappelèrent la nécessité de recourir à Dieu, ce maître souverain[1298].
+
+ [Note 1297: Davillé, _Les prétentions de Charles III à la couronne
+ de France_, p. 91, et références, note 2.]
+
+ [Note 1298: Déjà en 1575, quand les huguenots et les catholiques
+ unis se préparaient à faire la loi à Henri III, elle lui
+ recommandait d'apaiser l'ire céleste, en renouvelant les
+ ordonnances contre les blasphémateurs, en nommant des gens de bien
+ aux bénéfices ecclésiastiques et aux évêchés. _Lettres_, t. V, p.
+ 145-146.
+
+ Le péril de son fils la fait souvenir alors qu'il y avait
+ peut-être une âme en peine, celle d'Henri II, et, mêlant ses
+ inquiétudes de mère à ses regrets d'épouse, elle fonda (23 janvier
+ 1576) une messe perpétuelle en l'«église, collegial et chappelle
+ royal Nostre Dame de Cléry» pour le roi Henri défunt, pour elle et
+ les rois ses enfants, «et pour la paix et repos de ce royaume et
+ pour la conservation d'icelluy». Elle donna et légua au chapitre
+ une rente de 220 livres sur les revenus de la baronnie de
+ Levroux--terre et baronnie incorporée et unie au domaine de
+ Chenonceaux--à charge pour le doyen et les chanoines de dire tous
+ les jours à perpétuité une messe basse au principal autel, à sept
+ heures du matin, après la messe fondée en cette église par
+ «deffunct et de bonne mémoire le roi Loys unziesme»--à qui, on se
+ le rappelle, elle pensait beaucoup en ce temps-là--et chaque an
+ «ung service et obit complet le dixième jour de juillet», jour
+ anniversaire de la mort d'Henri II. _Lettres_, t. VIII, p. 412.
+ Trois jours après (26 janvier 1576), Catherine affectait aux
+ embellissements de Chenonceaux les revenus de la baronnie de
+ Levroux; mais elle réservait expressément 220 livres pour la
+ fondation de Cléry (_Lettres_, t. VIII, p. 24, note). En 1582,
+ quand elle disposa de la baronnie en faveur de la comtesse de
+ Fiesque (Alfonsina Strozzi), elle proposa aux chanoines et obtint
+ d'imputer les 220 livres sur le duché d'Orléans qui lui avait été
+ attribué.]
+
+Elle ne s'était jusque-là préoccupée, à ce qu'il semble, que du corps de
+son mari, à qui elle préparait un «sepulchre magnifique» à Saint-Denis.
+Maintenant, elle paraît tout à fait convaincue de l'efficacité des
+oeuvres au sens catholique. Dans une lettre du 27 avril 1582, elle
+annonce à son ambassadeur à Venise, Arnaud Du Ferrier, qu'elle voue un
+présent à Notre-Dame de Lorette, et, comme il n'est achevé, elle désire
+que le bon Père Edmond Auger--ce Jésuite dont en 1573 elle dénonçait le
+prosélytisme au duc d'Anjou--demeure en Italie encore quelque temps afin
+que l'offrande soit présentée «de sa main» «comme une chose» qu'elle a
+«très au coeur»[1299]. C'est probablement la lampe (_lampade_) dont il
+est question dans un acte du 8 avril 1587 et dans une lettre du 2 août
+de la même année, qui devait brûler perpétuellement devant l'autel de la
+Madone et à l'entretien de laquelle elle affecta une somme annuelle de
+cent écus pris sur ses revenus de Rome[1300]. Après une entrevue de ses
+fils, Henri III et le duc d'Anjou, à Mézières, et une nouvelle
+réconciliation, elle écrivait de cette ville même son intention de
+donner aux Murate de Florence, les bonnes Murate, dont elle sollicitait
+les prières pour le Roi et pour elle, des biens-fonds en Toscane, d'un
+revenu de 6 000 écus[1301]. Par contrat du 5 juin 1584, elle les
+gratifia en toute propriété d'un grand domaine de quatre fermes qu'elle
+avait acheté au Val d'Elsa, à charge pour l'abbesse et les nonnes de
+chanter tous les jours le _Salve Regina_ pour le salut, santé et
+conservation de son très cher fils, Henri III, roi de France, et de
+célébrer une messe solennelle des morts le 10 juillet pour l'âme d'Henri
+II. Elle demandait pour elle-même de dire à son intention, de son
+vivant, la veille de Sainte-Catherine, les vêpres, et le jour même (25
+novembre) la messe; et à perpétuité, quand Dieu l'aurait rappelée à lui,
+les vêpres et matines des morts, le jour anniversaire de sa mort, et le
+lendemain l'office et messe des morts[1302]. Dans la lettre qu'elle leur
+écrivit le 14 août 1584, pour leur annoncer l'envoi de l'acte de
+donation, elle les prévenait aussi qu'elle mettait à leur disposition
+mille écus d'or d'Italie, dont la moitié devait être employée à l'achat
+du bétail pour les métairies dont elle les faisait propriétaires «et le
+surplus au paiement d'une statue de marbre qui me représentera, laquelle
+sera mise» en leur «église suyvant le pourtraict (le dessin)» qu'elle
+adressait au grand-duc de Toscane[1303]. La donation faite à Saint-Louis
+des Français à Rome (mai 1584) est plus connue parce qu'elle a
+duré[1304]. Après de longs procès contre Marguerite de Parme, veuve
+d'Alexandre de Médicis (voir l'appendice), Catherine avait recouvré une
+grande partie des biens-fonds des Médicis, entre autres le palais des
+Médicis--aujourd'hui palais du Sénat--situé tout à côté de l'église
+Saint-Louis et de l'hôpital de la nation française, ainsi que des
+maisons et boutiques et autres constructions contiguës à ce palais. De
+toutes ces dépendances, la Reine assigna le revenu aux gouverneurs et
+administrateurs de l'église et de l'hôpital aux mêmes conditions de
+prières et de messes. Sixte-Quint avait chargé Saint-Gouard, alors
+ambassadeur à Rome, de remettre à Catherine de sa part «une medaille
+qui, avec un cent de semblables, a esté trouvée dans une cassette
+d'airain, presque toute consommée de la rouille, parmy les fouilles
+qu'il a faict à Saint-Jehan de Latran près le baptistaire de
+Constantin». Le Pape était «après à verifier si ce aura esté ledict
+Constantin ou sainte Hélène, sa mère, qui les y aura mises, et lors il
+se déllibère d'y appliquer une infinité de très grandes
+indulgences[1305]». Saint-Gouard, marquis de Pisani, très fin courtisan
+sous sa rudesse apparente, n'aurait pas ajouté qu'il ne faillirait pas
+d'envoyer les indulgences à la Reine si elle n'y avait pas eu foi.
+
+ [Note 1299: _Lettres_, t. VIII. p. 53.]
+
+ [Note 1300: _Ibid._, t. IX, p. 227, et t. IX, p. 451. Sur les
+ biens-fonds de Catherine à Rome et en Toscane, voir en appendice,
+ _Les droits de Catherine sur l'héritage des Médicis_, p. 413-414.]
+
+ [Note 1301: _Lettres_, t. VIII, p. 112.]
+
+ [Note 1302: _Ibid._, t. VIII, p. 442.]
+
+ [Note 1303: _Lettres_, t. VIII, p. 208.--En 1588, elle renonça à
+ faire payer aux Murate les frais de la statue et même leur envoya
+ un portrait d'elle «au vif très bien faict». _Lettres_, t. VIII,
+ p. 208, note 3. C'est peut-être celui qui est dans le couloir du
+ Musée des Uffizi au palais Pitti.]
+
+ [Note 1304: Texte de la donation, _Lettres_, t. IX, p.
+ 493-494--Cf. t. IX, p. 451, 221 et 227.]
+
+ [Note 1305: Lettre de Pisani du 30 juin 1587 en app. dans
+ _Lettres_, t. IX, p. 481-482.]
+
+Mais bien qu'elle multipliât les oeuvres pies à mesure qu'elle approchait
+de sa fin--et cela autant et peut-être plus par habitude traditionnelle
+que par ferveur--elle continuait à distinguer la religion de la
+politique. Elle resta toujours ennemie des pratiques outrées:
+flagellations, retraites, processions et pèlerinages, où son fils
+cherchait l'aide de Dieu, oubliant de s'aider lui-même. A propos d'un
+voyage à pied à Notre-Dame de Cléry, elle écrivait avec humeur à
+Villeroy: «... La dévotyon ayst bonne et le Roy son père enn a fets dé
+voyages à Cléry et à Saint-Martyn-de-Tours, mès yl ne laiset (laissait)
+rien de cet qu'yl falloyt pour fayre ses afayres»[1306]. Elle n'était ni
+enthousiaste ni dupe des affectations de zèle. Elle savait ce qu'elles
+cachent le plus souvent d'ambition et, pour la sincérité des intentions,
+elle assimilait les souverains catholiques, Philippe II et le duc de
+Savoie, Charles-Emmanuel, bandés contre Genève et l'Angleterre
+protestante, aux chefs huguenots qui avaient tenté de la faire
+prisonnière à Meaux avec ses enfants[1307]. Ce n'est donc ni par
+sympathie personnelle, ni par illusion, ni par connivence, qu'elle
+souscrivait aux exigences des princes catholiques, mais parce qu'ils
+étaient les maîtres de l'heure. Une de ses maximes était de gagner du
+temps au prix des sacrifices nécessaires et de savoir attendre le tour
+de roue, celui-là favorable, de la fortune. En conséquence, le 18
+juillet, quelques jours après la paix de Nemours, le Roi porta lui-même
+au Parlement un édit, qui révoquait tous les édits de pacification,
+n'autorisait plus qu'une seule religion dans le royaume, bannissait les
+ministres, obligeait les simples fidèles à se convertir ou à s'exiler
+dans les six mois, déclarait tous les hérétiques incapables d'exercer
+aucunes charges publiques, états, offices, dignités et leur ordonnait de
+restituer les places de sûreté.
+
+ [Note 1306: 9 mars 1584, _Lettres_, t. VIII, p. 178, cf.
+ L'Estoile, II, p. 149-150.]
+
+ [Note 1307: Lettre à Villeroy du 13 novembre 1586, _Lettres_, t.
+ IX, p. 83. Sur les armements de Philippe II contre l'Angleterre et
+ la préparation de l'_Armada_, voir les lettres d'Henri III et de
+ ses ambassadeurs à Venise, Charrière, _Négociations de la France
+ dans le Levant_, t. IV, p. 542-562 et les notes; et sur les
+ projets de Charles-Emmanuel contre Genève, Rott, _Histoire de la
+ représentation diplomatique de la France auprès des Cantons
+ suisses_, t. II, 274, 279, 283 et références; et aussi le chapitre
+ V du t. I d'Italo Raulich, _Storia di Carlo Emmanuele I duca di
+ Savoia_, Turin, 1896, p. 230-314. Toutefois Catherine semble
+ croire que les levées de soldats même en Italie menacent surtout
+ l'Angleterre.]
+
+Il restait à imposer aux protestants et à leur chef cet arrêt
+d'extermination. Le roi de Navarre racontait plus tard à
+l'historiographe Pierre Mathieu, qu'en apprenant la paix de Nemours, il
+avait eu quelques heures de réflexion si douloureuse que la moitié de sa
+moustache avait blanchi. Son imagination avait peut-être au cours du
+temps traduit son émotion en une forme concrète, mais elle n'en a pas
+probablement exagéré le coup. Il devait craindre que le bloc catholique
+ne l'écrasât de sa masse et sous son élan. Mais il se ressaisit vite.
+Avec une dignité ferme, il demanda compte à la négociatrice de cette
+paix qui bannissait, lui écrivait-il, «une grande partie des subjets de
+ce royaulme et bons François» et qui armait, disait-il, «les
+conspirateurs... de la force et autoricté du Roy» contre eux et contre
+lui-même[1308]. Il déclarait fièrement qu'ayant cet honneur d'appartenir
+au Roi de si près et de tenir tel degré en ce royaume, il se sentait
+tenu de s'opposer «à la ruyne de la Couronne et Maison de France» de
+tout son pouvoir «contre ceulx qui la voudroyent entreprendre».
+
+Et cependant Catherine ne désespérait pas, à ce qu'il semble, de
+l'amener à se convertir ou tout au moins à souffrir qu'il n'y eût «plus
+exercice en ce roiaulme que de la religion catholicque apostolticque et
+romaine[1309]». Mais supposer qu'il changerait d'Église et trahirait les
+proscrits pour assurer le repos de son fils, c'était bien mal le
+connaître et montrer peu de psychologie.
+
+ [Note 1308: _Lettres missives_, t. II, p. 98, 21 juillet.--Cf. t.
+ II, p. 88.]
+
+ [Note 1309: Lettre à Bellièvre du 31 mai 1585, _Lettres_, t. VIII,
+ p. 308. Dans cette lettre elle dit que la conversion du roi de
+ Navarre était le seul moyen «de veoir le repos bien asseuré en ce
+ roiaulme».]
+
+Il est possible que ses préventions l'aient empêchée d'apprécier
+l'intelligence de son gendre. Elle avait d'ailleurs une si haute idée de
+sa finesse qu'elle pensait l'avoir toute accaparée. Elle le croyait un
+peu fol, et il est vrai qu'il l'était, mais seulement en amour, et elle
+l'imaginait incapable d'une politique personnelle, mené et stylé par
+ses maîtresses et ses conseillers. Dans une lettre à Henri III, lors des
+conférences d'Epernay, elle le comparait à son oncle le cardinal, ce
+vieillard sans cervelle. «...Monsieur de Guise, disait-elle est comme le
+maistre d'escole et fait tout ainsy du Cardinal que faisoit en Guyenne,
+quand j'y estois, le vicomte de Turenne du roy de Navarre»[1310]. Aussi
+était-elle d'avis de bien traiter tous les personnages influents de son
+entourage. Elle recommandait à Bellièvre, qui s'occupait plus
+particulièrement des affaires de Navarre, d'être plein de prévenances
+pour le sieur de Clervaut, qui représentait son gendre auprès de son
+fils. Elle-même restait en correspondance avec Turenne, ce Mentor
+imaginaire. A tout hasard, elle conseillait de se préparer à la guerre.
+
+Mais Henri III y montrait peu d'inclination. Il en voulait aux ligueurs,
+ses sujets en révolte, de lui avoir fait la loi; il en voulait à sa mère
+de lui avoir forcé la main et imposé la paix. En ses crises de colère et
+de dignité, il ne consultait et ne ménageait personne. Il s'en prit au
+successeur de Grégoire XIII, Sixte-Quint, dont cependant il avait besoin
+pour aliéner des biens du clergé jusqu'à concurrence de deux millions
+d'or de revenu. Il fit défendre au nouveau nonce, Fabio Mirto
+Frangipani, archevêque de Nazareth, à qui il prêtait des sentiments
+ligueurs et espagnols, de s'avancer plus loin que Lyon. A Rome, Pisani,
+avisé le premier, alla solliciter du Pape comme une faveur le rappel de
+Frangipani, et ajouta incidemment que le Roi l'avait prié de s'arrêter à
+Lyon. Mais Sixte-Quint, violent et autoritaire, sans attendre les
+explications d'Henri III, fit donner l'ordre à l'ambassadeur (25 juillet
+1585)[1311] de sortir de Rome le jour même et des États pontificaux dans
+les cinq jours. Cette querelle entre le Roi et le Pape remettait en
+question la paix de Nemours.
+
+ [Note 1310: 29 mai 1585, _Lettres_, t. VIII, p. 302.]
+
+ [Note 1311: Guy de Bremond d'Ars, _Jean de Vivonne_ (Pisani), _sa
+ vie et ses ambassades_, 1884, p. 182-185.]
+
+Catherine ne fut, semble-t-il, informée qu'après coup. Son fils
+affectait de la tenir à l'écart des affaires[1312]. Elle saisit
+l'occasion de ce différend pour offrir ses bons offices, qu'on ne lui
+demandait pas. Au fond, elle trouvait au Roi autant de tort qu'au Pape,
+mais elle ne se serait pas aventurée à le lui dire. Elle commença par
+écrire à Pisani qu'elle était «très marrie de l'injure faite au Roi «en
+sa» personne»[1313]. Elle recommanda au cardinal Ferdinand de Médicis
+les intérêts de leur maison. Puis, ayant su quelque temps après que
+Sixte-Quint se préparait à excommunier le roi de Navarre et à le
+déclarer déchu de ses droits à la Couronne, elle adressa à Villeroy,
+n'osant l'adresser directement à Henri III, son avis sur les difficultés
+pendantes. Elle ne se préoccuperait pas, disait-elle, de la bulle
+annoncée s'il n'y avait lieu de craindre qu'elle n'apportât «plus de mal
+que ce que nous avons ou sommes prestz à avoir». Le roi de Navarre ne
+montrait pas grande envie de se soumettre à la volonté du Roi et ses
+dispositions n'en seraient pas changées. «... En tout cecy (renvoi de
+l'ambassadeur et obstination du roi de Navarre) je n'y vois mal que pour
+le Roy, car si je le voyois avoir les moyens pour estre fort, comme je
+voudrois qu'il le fust, je ne me soucierois pas d'un bouton de toutes
+les pratiques et menées, car il n'y aurait pape ny roy et moins encores
+ses subjets qui ne s'estimassent bien heureux les uns de luy complaire,
+les autres de luy obéir». On avait besoin du consentement du Pape pour
+tirer quelque argent du clergé. «... Jusque là si j'estais creue (et
+cette réserve prouve qu'elle ne l'était pas en ce moment), je ferois le
+doux à tous papes et roys pour avoir le moyen de avoir les forces telles
+que je peusse commander et non leur obéyr, car de commander et n'estre
+point obéy, il vaut mieux faire semblant de ne vouloir que ce qu'on
+peut, jusques à ce que l'on puisse faire ce que l'on doit»[1314]. Il ne
+faut pas s'émouvoir trop de l'insulte faite au Roi, car elle vient,
+dit-elle avec quelque dédain, d'un pape et non d'un prince. Et
+d'ailleurs «... vous savez comme l'on a affaire de luy pour avoir de
+l'argent et aussi pour l'empescher de faire quelque chose extraordinaire
+contre le service du Roy, veu le peu de raison qu'il a (Sixte-Quint
+passait très justement pour être colérique) et le peu de respect qu'il
+porte à tous les princes»[1315].
+
+ [Note 1312: Rares sont les lettres d'un caractère politique en
+ août et septembre 1585.]
+
+ [Note 1313: 17 août 1585, _Lettres_, t. VIII, p. 347.]
+
+ [Note 1314: 14 septembre 1585, _Lettres_, t. VIII, p. 350-351.]
+
+ [Note 1315: 16 septembre 1585, _Ibid._, p. 352.]
+
+Elle croyait si utile de «rhabiller ce désaccord» qu'elle offrait
+d'aller elle-même à Rome. Le Roi y avait envoyé M. de Lenoncourt, mais
+l'évêque d'Auxerre n'était pas l'ambassadeur qu'il eût fallu. Ce n'était
+pas, assurait-elle, par dépit qu'elle blâmait ce choix, bien qu'elle
+vît, «à dire la vérité», qu'on l'avait fait pour empêcher qu'elle n'y
+allât et ne fit «quelque chose» à son «avis»[1316]. Maintenant elle n'y
+pourrait aller que si son fils faisait entendre au Pape par le cardinal
+d'Este, protecteur des affaires de France, les raisons de son voyage et
+si Sixte-Quint renonçait à sa déclaration contre le roi de Navarre. Elle
+mettait tant de conditions à son envoi qu'il n'est pas bien sûr qu'elle
+en eût envie. Mais elle tenait à démontrer son affection à ce fils qui
+la boudait. C'est aussi à même fin qu'elle travaillait et réussit, après
+une négociation de près d'un an[1317], à décider le duc de Nevers à
+faire amende honorable à Henri III de sa velléité d'adhésion à la Ligue.
+Mais quelque zèle qu'elle montrât, elle n'avait plus même crédit. Le
+désaccord de la mère et du fils sur la politique à suivre allait
+grandissant. Henri III, par paresse, par scrupules dynastiques, par
+orgueil, par haine des Guise, ne se décidait pas à faire aux protestants
+la guerre sans merci à laquelle il s'était obligé.
+
+ [Note 1316: 14 septembre 1585, _Ibid._, p. 351.]
+
+ [Note 1317: Documents publiés par M. le Cte Baguenault de
+ Puchesse, _Lettres_, t. VIII, _passim_, et t. IX, app., p. 397
+ sqq.]
+
+Catherine appréhendait le danger de ces atermoiements. La Ligue
+marcherait contre le Roi, si le Roi ne marchait contre les hérétiques.
+Que le Pape publie la bulle privatoire contre le roi de Navarre, et il
+«se faut résoudre de faire, écrivait-elle à Villeroy, mais à
+l'intention de son fils, ce que du commencement de tout ce remument icy
+ceux (les ligueurs) qui les (le) ont commencé, en ont projeté. Car aussi
+bien si vous ne faictes de bonne voulonté, à la fin on sera contrainct
+d'en venir là»[1318].
+
+ [Note 1318: 14 septembre, _Lettres_, t. VIII, p. 351.]
+
+Henri III parut décidé. Il se rapprocha de sa mère, et le 16 octobre il
+fit enregistrer par le Parlement une déclaration du 7, qui ordonnait à
+tous ses sujets protestants de se convertir dans quinze jours ou de
+quitter le royaume.
+
+Mais il employa le moins possible les chefs de la Ligue à exécuter le
+dessein de la Ligue. Il ne confia pas d'armée au duc de Guise, et s'il
+consentit à donner à Mayenne le commandement de celle de Guyenne, il
+négligea de lui envoyer des renforts et de l'argent. Il eut ce
+contentement que Condé rejeta au delà de la Loire le duc de Mercoeur, qui
+avait envahi le Poitou, et qu'il fut à son tour mis en déroute par Henri
+de Joyeuse, un frère du favori, et forcé de se réfugier à Guernesey
+(octobre). Ce double succès des protestants sur les ligueurs et des
+troupes royales sur les protestants l'enhardit tant qu'il avoua les
+bourgeois d'Auxonne, qui le 1er novembre avaient emprisonné leur
+gouverneur pour la Ligue, Jean de Saulx-Tavannes. Catherine elle-même,
+qui n'avait capitulé à Epernay que par peur d'un plus grand mal, en
+profita pour faire la leçon au duc de Guise. «Pour le fait de ce qui est
+avenu à Aussonne, vous avez grande occasion de le remercier (le Roi) et
+par vos effets luy faire connoistre l'assurance que vous avez de sa
+bonne grace et vous connoistrez par là qu'il vous a dict vray, que, vous
+comportant avec luy comme la raison veut, luy faisant connoistre que
+vous vous voulez conformer à toutes ses volontez et avez toute assurance
+de sa bonne volonté, qu'il feroit plus que ne sauriez désirer. Je vous
+prie donc me croire, et qu'il connoisse qu'estes content et que n'avez
+plus nulle défiance qu'il ne vous ayme»[1319]. Elle voulait à toute
+force qu'il se rendît auprès d'Henri III pour louer Dieu tous ensemble
+«de nous avoir donné la victoire (sur les protestants) par ses mains
+seulle, sans que nul des nostres aist été en hazard»[1320]. Mais Guise
+aurait mieux aimé que ce fût par celles de la Ligue.
+
+ [Note 1319: _Ibid._, p. 364, 8 novembre.]
+
+ [Note 1320: 15 novembre, _Ibid._, p. 366.]
+
+Cependant les huguenots n'étaient pas tellement «étonnés» de leur échec
+qu'ils songeassent, comme elle l'espérait, à se faire catholiques. Le
+roi de Navarre avait renoué avec Montmorency-Damville, à qui Joyeuse
+voulait ôter son gouvernement de Languedoc, l'ancienne alliance des
+huguenots et des catholiques unis (entrevue de Saint-Paul de Cadajoux,
+près de Lavaur, 10 août 1585). Il avait député Ségur-Pardaillan à
+Élisabeth et aux Allemands pour demander à l'une la somme nécessaire à
+la levée d'une armée et offrir aux autres «auprès de qui il
+(l'ambassadeur) allait sans argent ni latin» de les payer en terres,
+faisant «des colonies en ce royaume de ceux qui y voudront venir».
+
+La passion du roi de Navarre à défendre son parti déconcertait Catherine
+qui, à défaut de conversion, se fût contentée, semble-t-il, d'une
+défection. Je «croy, écrivait-elle à Bellièvre, que, quant le roy de
+Navarre auré byen considéré l'état de toutes chauses, et du présant et
+de l'avenir, qu'il conestra que tout son plus grent byen c'et de se
+remettre du tout à la volanté du Roy, ay (et) luy aider par tous moyen à
+fayr poser les armes,... et que ryen ne le peult fayre que luy, set
+remetent (se remettant), come yl douyt (il doit) pour son byen à cet que
+le Roy luy demandera». Son grand argument c'est qu'Henri III, qui avait
+toujours jusque-là ménagé ses sujets huguenots, serait encore plus
+accommodant quand ils auraient désarmé et qu'il serait «seul fort en son
+royaume». Mais quand Clervaut lui demandait: «Que fera le roi de France
+pour le roi de Navarre?», elle éludait la question. «Que sarét-yl fayre
+d'adventège (davantage) quand yl serèt son fils que ly concéler
+(conseiller) de fayre cet que (qui) le peult asseurer de demeurer cet
+qu'il est nay (né) en cet royaume, et le prenant en sa bonne grase et
+protection, que peult-yl désirer d'aventège?»[1321]. Le roi de Navarre
+n'était pas assez naïf pour se rendre à merci.
+
+Elle résolut d'aller le convaincre et partit en juillet 1586 pour
+Chenonceaux, où elle était plus près du théâtre de la guerre et des
+négociations. Mais elle avait affaire à forte partie. Il lui fit dire,
+écrivait-elle à Bellièvre, 10 août 1586, «que yl desirèt de parler
+aveques moy et cet (se) dégorger et que yl savèt byen qu'yl avoit le
+moyen de pasyfier cet royaume et qu'yl avèt tousjour coneu que je le
+désirès», et qu'«yl me fayrèt conestre que yl desirèt me donner
+contentement»[1322].
+
+Mais ce n'étaient que paroles pour l'amuser, pendant qu'il négociait
+sous main avec le maréchal de Biron, que le Roi avait envoyé contre les
+protestants de l'Ouest. Quand il eut obtenu de lui qu'il levât le siège
+de Marans, près de la Rochelle, et qu'il consentît une sorte de trêve
+(août 1586), il fit le «dyfisile» pour aller la voir. Catherine, qui
+n'avait rien su de cet accord qu'après sa conclusion, se désolait de
+voir se perdre l'argent de son fils et croître la réputation de son
+gendre. Le roi de Navarre obtint encore que, pendant les conférences,
+Biron éloignerait ses troupes et qu'il ne se commettrait aucun acte
+d'hostilité «es provinces du Hault et Bas Poictou, Angoumois,
+Xainctonge, païs d'Onys (Aunis et Brouage)»[1323].
+
+ [Note 1321: Décembre 1585, à Bellièvre, _Lettres_, t. VIII, p.
+ 376.]
+
+ [Note 1322: _Lettres_, t. IX, p. 28, 10 août 1586.]
+
+ [Note 1323: _Ibid._, t. IX, p. 405 et 407.]
+
+Alors il fut encore moins pressé de convenir avec elle du rendez-vous.
+Il avait intérêt à gagner du temps, sachant que les princes protestants
+d'Allemagne avaient fait partir des ambassadeurs pour recommander à
+Henri III le rétablissement de la liberté religieuse, et que, faute
+d'argent, les armées royales commençaient à se ruiner.
+
+Il multiplia les objections, ne trouva jamais les sûretés assez grandes,
+provoqua les défiances par des défiances. Mais elle s'entêta. Aucune
+fatigue ne lui coûtait quand il s'agissait de défendre les intérêts de
+son fils et aussi de satisfaire sa passion pour les exercices de haute
+école diplomatique. A soixante-sept ans, elle s'exposa, malgré son
+catarrhe et ses rhumatismes, aux froids de l'hiver, aux hasards des
+mauvais gîtes dans les châteaux forts ou les petites villes et aux coups
+de main des bandes et des voleurs. Des pillards arrêtaient ses
+courriers, dévalisaient ses fournisseurs, et se montraient «si asseuré
+(assurés), écrit-elle à Villeroy, que davant-hyer, où je diné, yl y
+ann'y avoit quatre; je ne l'é seu qu'après aystre partye[1324]». Elle
+alla chercher son gendre en plein pays protestant, au château de
+Saint-Brice, entre Cognac et Jarnac, sur la rive droite de la Charente.
+Elle était accompagnée du duc de Nevers, qu'elle voulait faire témoin de
+son zèle catholique et brouiller avec la Ligue par ses attentions, du
+duc de Montpensier, de quelques conseillers, de ses dames d'honneur et
+de sa petite-fille, Christine de Lorraine. Le roi de Navarre avait avec
+lui le vicomte de Turenne et le prince de Condé. La première entrevue
+(13 décembre) fut peu cordiale[1325]. Après les embrassades et quelques
+propos communs, écrit-elle à son fils, elle se plaignit à son gendre de
+la longue attente qu'il lui avait imposée, et lui du tort qu'on lui
+avait fait. Elle voulut lui démontrer que la déclaration de juillet
+contre les protestants n'avait pas «seulement esté pour le salut du
+royaume, mais aussi pour son bien particulier quand il voudra faire ce
+qu'il doibt». Il répliqua qu'on avait levé «plusieurs armées pour
+tascher à le ruyner», mais que «graces à Dieu» on ne lui avait pas
+«faict grand mal» et qu'il aurait «bientost de grandes forces de
+reytres». Elle soutint qu'il n'avait point de reîtres, et que «quand il
+en auroit, ce seroit sa propre ruyne, car il achèveroit de se faire hayr
+des catholicques, de qui il debvroit rechercher l'amytié». Comme elle le
+pressait de lui dire ses intentions, il objecta qu'il ne pouvait rien
+faire par lui seul et qu'il devait consulter les Églises. Elle lui
+représenta, dit-elle, «par les plus vives raisons que j'ay peu, comme
+elles sont très grandes et très véritables en cella, que vous luy
+tendiez les bras pour son grand bien, et que s'il tardoit plus à les
+recepvoir, il y auroit regret toute sa vie». Mais elle n'en tira rien,
+et encore «après beaucoup de difficultez», que la promesse d'en parler
+le soir à ses partisans[1326]. Les propos furent quelquefois très vifs,
+ainsi que nous le savons par d'autres témoignages, qui malheureusement
+sont suspects de quelque arrangement «.... Le Roy, qui m'est, aurait dit
+le roi de Navarre, comme père, au lieu de me nourrir comme son enfant,
+et ne me perdre, m'a faict la guerre en loup, et quant à vous, Madame,
+vous me l'avez faite en lionne.--Mais mon fils,... voulez-vous que la
+peine que j'ay prise depuis six mois ou environ demeure
+infructueuse?--Madame, ce n'est pas moy qui en suis cause; au contraire
+c'est vous. Je ne vous empesche que reposiez en vostre lict, mais vous
+depuis dix-huict mois m'empeschez de coucher dans le mien.--Et quoy!
+seray-je toujours dans ceste peyne, moi qui ne demande que le
+repos!--Madame, ceste peyne vous plaist et vous nourrit; si vous estiez
+en repos, vous ne sçauriez vivre longuement»[1327]. C'était la bien
+connaître.
+
+ [Note 1324: 7 novembre 1586, _Lettres_, t. IX, p. 81.]
+
+ [Note 1325: Références sur ces conférences dans _Lettres_, t. IX,
+ p. 76. Documents en app. t. IX, p. 402-430. Guy de Brémond d'Ars,
+ _La Conférence de Saint-Brice_, R. Quest. Histor., octobre 1884.]
+
+ [Note 1326: Récit de la Reine-mère à son fils du 13 décembre,
+ _Lettres_, t. IX, p. 112-114.]
+
+ [Note 1327: _Lettres_, t. IX, p. 114, note.]
+
+Il revint le lendemain avec Condé, et tous deux demandèrent deux mois
+pour faire venir les députés des Églises et écrire en Angleterre et en
+Allemagne, «comme ils y sont tenus envers leurs amys». Les conseillers
+de la Reine-mère, qu'elle tira à part pour les consulter, furent d'avis
+de n'accorder qu'un mois ou six semaines, mais les princes ne cédèrent
+pas[1328].
+
+Les deux dernières entrevues furent plus courtoises, mais sans plus
+d'effet. Elle lui avait fait dire que c'était la volonté du Roi et la
+sienne qu'il revînt au catholicisme et fît cesser l'exercice de la
+religion réformée dans les villes qu'il occupait. Il s'étonna qu'elle
+eût pris la peine de le venir trouver pour lui renouveler une
+proposition dont il avait les oreilles rompues. Quand ils se revirent,
+elle insista jusqu'à l'importunité sur les avantages d'une conversion.
+Enfin, voyant qu'elle ne gagnait rien sur lui, elle offrit de lui
+accorder une trêve générale d'un an «à la charge qu'il n'y eût nul
+exercice de la religion [réformée] dans le royaume.» Mais il répondit
+que l'exercice de la religion ne pouvait être suspendu que par un
+concile libre et légitime. Ils se séparèrent sur la promesse vague de se
+revoir un peu plus tard en compagnie des députés des Églises «pour
+adviser aux moyens d'une bonne et perdurable paix»[1329] et en attendant
+ils prolongèrent la trêve de deux mois et demi sans conditions.
+
+Elle avait eu double négociation à conduire, avec ce gendre qui se
+montrait intraitable, avec son fils, dont les instructions changeaient
+d'une lettre à l'autre. En janvier 1587, il écrivait à sa mère qu'il
+était résolu à la guerre, si le roi de Navarre refusait «de se réduire à
+la religion catholicque et y ranger ceulx de son oppinion»[1330]. Mais
+le même mois, il prévoyait une trêve d'un ou deux ans pour permettre la
+réunion d'une assemblée des États ou des principaux du royaume, qui
+aviseraient «au salut d'iceluy». Il faudrait pourtant que le roi de
+Navarre l'aidât «au faict de la religion». S'il se convertissait, il lui
+conserverait le rang «qui luy appartient en ce royaume» et ne
+souffrirait «qu'il luy en soit faict aucun tort». En outre, il lui
+donnerait une pension «telle que l'on a accoustumé de donner à un filz
+de France, qui est de cent mil livres tournois par an; mais il luy fault
+oster l'espérance d'avoir un appanage»; car c'est chose qu'il
+n'accorderait jamais. Toute cette affaire doit être conduite très
+secrètement pour ne pas encourager la désobéissance des huguenots ou
+provoquer l'inquiétude des catholiques[1331].
+
+ [Note 1328: _Ibid._, p. 115-116.]
+
+ [Note 1329: _Ibid._, p. 118 note 1 et p. 121, 18 déc. 1586.]
+
+ [Note 1330: Janvier 1587, _Ibid._, t. IX, p. 431.]
+
+ [Note 1331: _Ibid._, IX, p. 436-437.]
+
+Peut-être Catherine a-t-elle employé d'autres arguments pour décider son
+gendre à changer de religion et de parti.
+
+Après la mort du duc d'Anjou, la reine de Navarre avait plus intérêt que
+jamais à maintenir en étroite union son frère, qui n'avait pas d'enfant,
+et son mari, que la loi salique appelait à lui succéder. Mais il aurait
+fallu aimer les deux rois ou mieux encore être aimée d'eux. La
+réconciliation des deux époux n'avait pas été suivie de cet accord
+parfait que la Reine-mère recommandait à la protection divine. Le roi de
+Navarre s'était épris, et comme toujours follement, de Diane d'Andouins,
+veuve de Philibert, comte de Guiche et de Gramont, la belle
+Corisande[1332], comme il l'appelait, qui n'était pas d'humeur à se
+laisser traiter de haut ou mettre de côté. Elle s'estimait d'assez
+grande maison pour épouser le roi de Navarre et, en ayant l'espérance,
+comptait bien se débarrasser de cette intruse légitime. Marguerite,
+irritée des bravades de la maîtresse et des rebuffades de l'amant,
+s'était enfuie de Nérac, où elle ne se croyait plus en sûreté, et
+réfugiée dans Agen, ville de son apanage (mars 1585). Elle s'unit aux
+princes catholiques qui allaient imposer à Henri III l'humiliant traité
+de Nemours, leva des troupes, se retrancha, et, femme de l'héritier
+présomptif, se déclara contre l'héritier présomptif. C'était bien
+choisir son temps pour se ressentir des infidélités de son mari.
+
+La Reine-mère s'était d'abord apitoyée sur le sort de sa fille, qui
+vivait à Agen «fort desnuée de moyens», et elle avait prié Villeroy de
+la faire secourir de quelque argent, «car à ce que j'entendz elle est en
+très grande nécessité, n'ayant pas moien d'avoir de la viande pour
+elle»[1333]. Mais ses bonnes dispositions ne durèrent pas. Henri III,
+qui ne pardonnait pas à la Ligue de vouloir le mettre en tutelle, avait
+de nouvelles raisons de détester sa soeur, qui s'y était affiliée. Il
+tenait la preuve authentique, bien qu'elle niât effrontément, qu'elle
+avait demandé asile au duc de Lorraine, cet allié honteux du parti
+catholique, en intention peut-être de se rapprocher du duc de Guise et
+des principaux chefs ligueurs. Catherine en fut malade de chagrin. En
+ces nouveaux troubles, écrit-elle à Villeroy, elle recevait de sa fille
+«tant d'ennuyz» qu'elle en avait «cuidé (pensé) mourir»[1334]. Dans une
+lettre à Bellièvre du 15 juin, elle parlait de cette «createure» que
+Dieu lui avait laissée «pour la punytyon» de ses péchés, «mon flo
+(fléau), disait-elle, en cet (ce) monde»[1335].
+
+ [Note 1332: De Jorgains, _Corisande d'Andouins, comtesse de Guiche
+ et dame de Gramont_, Bayonne, 1907, ne dit rien de cette
+ rivalité.]
+
+ [Note 1333: 27 avril 1585, _Lettres_, t. VIII, p. 265.]
+
+ [Note 1334: 22 mai 1585, _Ibid._, p. 291.]
+
+ [Note 1335: 15 juin 1585, _Ibid._, p. 318.]
+
+Elle continuait à s'intéresser à elle, mais c'était par acquit de
+conscience, et il faut avouer que Marguerite mettait sa tendresse à une
+rude épreuve. Henri III ayant ordonné au maréchal de Matignon de la
+chasser d'Agen (25 septembre 1585), la Reine-mère fit offrir à la
+fugitive--était-ce un asile ou une prison?--le château d'Ibois (près
+d'Issoire); mais Marguerite refusa de sortir de Carlat (arrondissement
+d'Aurillac), où elle s'était retirée, et pendant plus d'un an (31
+septembre 1585-13 octobre 1586), elle y vécut abandonnée à ses plaisirs,
+n'écoutant ni ordres ni remontrances.
+
+Puis, à bout de ressources, elle partit sans chevaux et sans armes et
+«portée», dit Catherine, par «quelque aysprit (bon ou mauvais
+génie)»[1336], elle franchit les âpres montagnes du Cantal pour gagner
+Ibois, dont elle n'avait pas voulu un an auparavant. Mais l'humeur de la
+Reine-mère n'était plus la même, à supposer même que son offre d'antan
+ne fût pas un piège. Elle était scandalisée de la liaison publique de sa
+fille avec un tout petit gentilhomme, d'Aubiac, et avait résolu d'y
+mettre ordre à la façon du temps. Aussitôt qu'elle sut l'arrivée de
+Marguerite à Ibois, elle pressa le Roi avec une ardeur cruelle de la
+faire arrêter sans perdre une heure, «aultrement et (elle) nous fayra
+encore quelqu'aultre honte». «Tenés-i la mayn, écrit-elle à Villeroy,
+qu'yl (Henri III) euse de delygense (use de diligence)» et que, lui,
+Villeroy fasse ce qui sera nécessaire «pour à set coup, nous haulter
+(ôter) de se torment ynsuportable»[1337]. Mais Henri III n'avait pas
+besoin d'être excité. Avant même d'avoir reçu la lettre de sa mère, il
+avait ordonné à Canillac, gouverneur de la Haute-Auvergne, de se saisir
+de sa soeur et de l'enfermer dans le château d'Usson, haut perché sur un
+roc et ceint d'un triple rang de remparts[1338]. Sa lettre au Conseil
+des finances pour demander l'argent nécessaire à la garde de la
+prisonnière respire la haine, comme aussi cet ordre à Villeroy: «Je ne
+la veuz apeller dans les [lettres] patentes que seur (soeur) sans chere
+et bien aimée; ostez cella»[1339]. Il ajoutait: «La Reyne m'enjoint de
+faire pandre Obyac et que ce soit an la présence de seste misérable en
+la court du chateau d'Usson»[1340].
+
+ [Note 1336: 23 octobre 1586, _Lettres_, t. IX, p. 513.]
+
+ [Note 1337: _Ibid._, p. 513.]
+
+ [Note 1338: _Scaligeriana sive excerpta... Josephi Scaligeri_, 2e
+ éd., La Haye, 168, p. 239. Usson «est une ville située en une
+ plaine où il y a un roc et trois villes l'une sur l'autre en forme
+ du bonnet du pape tout à l'entour de la roche et au haut il y a le
+ château avec une petite villette à l'alentour».]
+
+ [Note 1339: Lettre de la première semaine de Janvier 1587, et non
+ d'octobre 1586, citée par M. le Cte Baguenault de Puchesse, t. IX,
+ p. 108-109, note 1. Henri III dit en effet qu'il sera à
+ Saint-Germain le jour des Rois, nommément mardi prochain. Le jour
+ des Rois, c'est le 6 Janvier 1587.]
+
+ [Note 1340: Henri III revint sur cette décision; il voulut
+ probablement tirer de ce mignon de couchette ce qu'il savait des
+ agissements de sa soeur (Merki, _La Reine Margot_, 1905, p. 350).
+ Camillac expédia Aubiac à Aigueperse, où Lugoli, lieutenant du
+ grand prévôt de France, qui l'attendait, l'interrogea et, avec ou
+ sans ordre, le fit ensuite exécuter.]
+
+C'était pendant les conférences de Saint-Brice que le Roi arrêtait avec
+sa mère la détention et le châtiment de la coupable. Il n'est donc pas
+invraisemblable que Catherine ait offert à son gendre, s'il abjurait, de
+faire enfermer sa fille dans un couvent et de le remarier avec sa
+petite-fille, Christine de Lorraine. La conversion du roi de Navarre
+aurait été si avantageuse à Henri III que Catherine a pu penser, pour un
+résultat de cette importance, à faire annuler une union, qui était déjà
+dissoute en fait. Mais il répugne de croire qu'elle ait proposé ou
+laissé proposer à Henri de Navarre de le débarrasser de Marguerite en
+la faisant mourir. L'histoire est, il est vrai, rapportée par Claude
+Groulard, premier président du parlement de Normandie, et celui-ci
+l'avait ouï raconter en 1588, moins d'un an après les conférences de
+Saint-Brice, par le maréchal de Retz, qui y avait assisté. Mais Groulard
+était un politique et, comme la plupart des politiques, il tenait
+Catherine pour le mauvais génie de la famille des Valois. Quand il
+répétait, en 1599, la conversation du maréchal de Retz à Henri IV,
+devenu roi de France, il y avait onze ans qu'il l'avait entendue et
+peut-être y avait-il inconsciemment ajouté. Le fait qu'Henri IV, à qui
+il en faisait le récit, lui «eust dict que tout cela estoit vrai»[1341]
+ne prouve guère. Henri IV estimait que son métier de roi était de régler
+les affaires d'État, non de renseigner les curieux. Quand ses
+historiographes, Pierre Matthieu par exemple, l'interrogeaient sur un
+événement du passé, il faisait la réponse que l'intérêt du moment lui
+suggérait[1342]. A la date où Groulard invoquait son témoignage, il
+avait obtenu de Marguerite de Valois qu'elle consentît au divorce et
+probablement lui convenait-il de laisser croire qu'il avait sauvé la vie
+à la femme qui venait, très opportunément pour l'avenir de sa dynastie,
+de lui rendre sa liberté. C'est à lui qu'Henri III, dans une lettre à sa
+mère du commencement de 1587, impute la suggestion de mesures
+rigoureuses contre sa soeur. «...Il ne fault pas, écrivait-il, qu'il
+attende de nous que nous la traitions inhumainement ny aussi qu'il la
+puisse répudier pour après en espouser une aultre»... «je voudrois
+qu'elle fust mise en lieu où il la peusse (pût) veoir quand il voudroit
+pour essayer d'en tirer des enffans et neantmoins fust asseuré qu'elle
+ne se pourroit gouverner aultrement que tres sagement, encores qu'elle
+[n'] eust volonté de ce faire.... Je pense bien que cette ouverture luy
+sera d'abordée de dure digestion, d'aultant que j'ay entendu qu'il a le
+nom de sa dicte femme très à contrecoeur. Si est-ce toutes-fois qu'il
+fault qu'il se resolve de n'en espouser jamais d'aultre tant qu'elle
+vivra et que, s'il s'oublioit tant que de faire aultrement, oultre qu'il
+mettroit sa lignée en doubte pour jamais, il me auroyt pour ennemi
+capital»[1343].
+
+ [Note 1341: _Mémoires de Claude Groulard_, dans Michaud et
+ Poujoulat, 1re série, t. XI, p. 582.]
+
+ [Note 1342: II avait la mémoire imprécise et complaisante des
+ hommes d'État et une imagination très vive. Nombre de légendes se
+ sont ainsi établies sur sa foi. Il aurait entendu à l'entrevue de
+ Bayonne concerter le projet de la Saint-Barthélemy, comme s'il
+ était vraisemblable qu'on eût décidé le massacre des protestants
+ devant cet enfant de onze ans et demi, d'une intelligence précoce,
+ et qui n'aurait pas manqué d'en avertir sa mère, Jeanne d'Albret,
+ cette hugnenote soupçonneuse. Il raconta au Parlement, pour
+ enlever l'enregistrement de l'Édit de Nantes, qu'après le massacre
+ de Paris, jouant aux dés avec le duc de Guise, il les lui avait vu
+ abattre rouges de sang. En 1603, afin d'obtenir le rappel des
+ Jésuites, il ne craignit pas d'affirmer à cette Cour, qui savait
+ bien le contraire, que Barrière, son assassin, ne s'était pas
+ confessé à un jésuite et même qu'il avait été dénoncé par un
+ jésuite. Or il est certain que la dénonciation vint d'un
+ dominicain florentin établi à Lyon. Il serait facile de multiplier
+ les exemples de ces altérations volontaires ou non de la vérité.]
+
+ [Note 1343: Janvier 1587, _Lettres_, t. IX, p. 437.]
+
+Du récit de Claude Groulart comparé avec cette lettre, et en supposant
+qu'il soit exact, on peut simplement conclure que la Reine-mère a
+d'elle-même sans l'aveu de son fils, proposé à son gendre la solution du
+divorce et du remariage qu'elle lui savait agréable, mais à condition
+qu'il se fît catholique et elle savait combien il y répugnait. L'appât
+qu'elle lui tendait n'avait peut-être d'autre objet que de mesurer la
+force de son attachement au parti protestant.
+
+Marguerite, dans les premiers temps de sa captivité, se crut perdue.
+Elle écrivait à M. de Sarlan, maître d'hôtel de Catherine: «Soubs son
+asseurement et commandement (de sa mère) je m'estois sauvée chez elle et
+au lieu du bon traitement que je m'y promettois je n'y ai trouvé que
+honteuse ruine. Patience! elle m'a mise au monde, elle m'en veut
+oster»[1344]. Avait-elle le soupçon de quelque dessein criminel ou
+parlait-elle de sa réclusion avec l'exagération de la douleur?
+
+Mais elle ne s'abandonna pas longtemps. Elle séduisit ou acheta le
+marquis de Canillac, son geôlier[1345]. Le duc de Guise ne l'oubliait
+pas. Dès le 18 février 1587, la Reine-mère savait par une lettre du Roi
+que Canillac négociait avec les ligueurs. Elle refusait de croire à
+cette «infidellité», de la part d'un serviteur jusque-là si zélé.
+«Monsieur mon filz,... ce me seroit une telle augmentation d'affliction
+que je ne sçay comment je la pourrois supporter»[1346]. Mais deux jours
+après elle apprenait, sans y ajouter encore foi, que dans une réunion à
+Lyon, où se trouvaient quelques-uns des plus notables personnages de la
+Ligue, M. de Lyon (Pierre d'Épinac, archevêque de Lyon), le gouverneur
+Mandelot et le comte de Randan, gouverneur d'Auvergne, Canillac avait
+promis de mettre «la Reyne de Navarre en lyberté et en lyeu seur»[1347].
+En effet Canillac s'entendit avec Marguerite et lui livra le château,
+d'où il avait fait sortir ou laissé expulser les Suisses qui le
+gardaient. Elle vécut là dénuée de ressources, reniée par les siens,
+mais toutefois à l'abri des tempêtes politiques et des catastrophes et
+se consolant de ses disgrâces par l'étude, la rédaction de ses Mémoires
+et d'autres plaisirs moins innocents[1348]. Henri III avait trop
+d'affaires pour penser à reprendre Usson.
+
+ [Note 1344: _Mémoires et lettres de Marguerite de Valois_, éd.
+ Guessard, p. 298, lettre qui est citée à tort par l'éditeur des
+ _Lettres_, t. VIII. p. 265, comme ayant été écrite après la fuite
+ de Nérac.]
+
+ [Note 1345: Merki, p. 356 sq. Que Canillac ait été débauché du
+ service du Roi par la beauté de sa prisonnière, comme le veut la
+ légende, c'est possible, mais contrairement à la légende, il ne se
+ laissa pas berner. Il lui vendit à bon prix la liberté et le
+ château d'Usson, et peut-être reçut-il quelque chose de plus comme
+ à-compte ou comme appoint. Séduction et rançon ne s'excluent pas
+ nécessairement.]
+
+ [Note 1346: _Lettres_, t. IX, p. 176; lettre à Canillac, _ibid._,
+ p. 177.]
+
+ [Note 1347: _Lettres_, t. IX, p. 181. Sur les relations des Guise
+ avec l'Archevêque, voir P. Richard _Pierre d'Épinac_, 1901, p.
+ 272, qui les fait commencer un peu plus tard.]
+
+ [Note 1348: «Elle est libre, dit le célèbre philologue, Joseph
+ Scaliger, qui la visita à Usson, faict ce qu'elle veut, a des
+ hommes tant qu'elle veut et les choisit.» _Scaligeriana_, 1668, p.
+ 239.]
+
+A Saint-Brice, le roi de Navarre s'était gardé de rompre avant que les
+secours d'Allemagne fussent rassemblés; il fit traîner ensuite les
+négociations tant qu'il put. Il donnait par exemple rendez-vous à
+Catherine à Fontenay, mais de Marans où il venait d'arriver, il se
+refusait à faire un pas vers elle. Il finit par lui envoyer le vicomte
+de Turenne, qui lui proposa sans rire le secours des protestants
+français et étrangers «pour restablir l'autorité du Roi anéantie par
+ceulx de la Ligue et acquérir un perdurable repos à ses sujets»[1349].
+Elle comprit que le roi de Navarre se moquait d'elle; ce fut la fin des
+conférences (7 mars 1587).
+
+Il y avait sept mois et demi qu'elle avait quitté son fils. Elle revint
+à Paris où sa présence était bien nécessaire. Elle ne pouvait pas
+traiter avec un parti sans alarmer l'autre. Avant même qu'elle eût joint
+le roi de Navarre, le duc de Guise écrivait à l'ambassadeur d'Espagne
+Mendoza qu'elle voulait «troubler le repos des catholiques de ces deux
+couronnes (France et Espagne), qui consiste en union».[1350] Il invita
+son frère, le duc de Mayenne, en prévision du compromis qu'il redoutait,
+à rentrer en son gouvernement de Bourgogne et à s'assurer de Dijon. Les
+chefs de la Ligue réunis à l'abbaye d'Ourscamp (octobre 1586) décidèrent
+d'inviter le Roi à observer l'Édit d'Union de point en point, et
+s'entrejurèrent de lui désobéir s'il faisait quelque accord avec les
+hérétiques. Sans attendre ses ordres, ils attaquèrent le duc de
+Bouillon, qui recueillait dans ses États les protestants fugitifs, et,
+contrairement à ses ordres, Guise assiégea pendant l'hiver de 1586-87
+les places de Sedan et de Jametz, qui bridaient la Lorraine.
+
+Le duc d'Aumale s'empara de Doullens, du Crotoy, etc., en Picardie. A
+Paris, la haute bourgeoisie parlementaire restait fidèle à Henri III par
+loyalisme et par peur des troubles; mais la moyenne bourgeoisie et le
+peuple s'indignaient de sa mollesse contre les hérétiques et imputaient
+à hypocrisie les pèlerinages, les processions et les retraites, toutes
+les mascarades de sa piété maladive. L'exécution de Marie Stuart (18
+février) surexcita la haine contre les protestants, ces protégés de la
+«Jézabel anglaise». Les ligueurs les plus ardents complotèrent de se
+saisir de la Bastille, du Châtelet, du Temple, de l'Hôtel de Ville et de
+bloquer le Louvre. Ils trouvaient le duc de Guise bien froid, un
+«Allemand», comme ils disaient, et ils s'ouvrirent de leur dessein à
+Mayenne qui faisait sonner très haut ses succès en Guyenne. Mais
+Mayenne, ou par peur de la responsabilité ou par ordre d'Henri III,
+sortit de Paris. Le projet fut ajourné, mais la propagande reprit plus
+ardente. Les «prédicateurs... servoient de fuzils à la sédition». Des
+émissaires allèrent dans les provinces et les grandes villes porter des
+mémoires où la Ligue accusait le Roi de faire entrer en France une armée
+de reîtres hérétiques pour leur «donner en proie les bons
+catholiques»[1351].
+
+ [Note 1349: Mariéjol, _Histoire de France de Lavisse_, t. VI, 1,
+ p. 257.]
+
+ [Note 1350: Cité dans _Lettres_, t. IX, p. 68, note 3.]
+
+ [Note 1351: Mariéjol, _Histoire de France de Lavisse_, t. VI, 1,
+ p. 264 et 267.]
+
+Après avoir essayé sans succès de détacher le roi de Navarre du parti
+protestant, Henri III n'avait d'autre ressource que de se rapprocher du
+parti catholique. Il laissa un mois de repos à peine à sa mère et la fit
+partir à la mi-mai pour Reims où elle se rencontra avec le cardinal de
+Bourbon et le duc de Guise. Mais, après les conférences de Saint-Brice
+où les chefs ligueurs soupçonnaient une velléité de défection, elle
+n'était peut-être pas qualifiée pour rétablir la confiance. Après trois
+semaines de négociation (24 mai-15 juin), ils lui accordèrent seulement
+une prolongation de trêve pendant un mois pour le duc de Bouillon; mais
+ils refusèrent de restituer Doullens et le Crotoy au duc de Nevers, que
+le Roi avait fait gouverneur de Picardie afin de le brouiller décidément
+avec la Ligue. Pour dernière concession, ils offrirent de désigner au
+choix du Roi pour le gouvernement de Doullens trois candidats de leur
+parti, qui n'auraient pas été mêlés à la prise d'armes de la province.
+
+Catherine était très émue de ce nouvel échec diplomatique, craignant que
+son fils ne l'accusât d'incapacité. Aussi s'excusait-elle, dans une
+lettre à Villeroy, sur le peu de temps dont elle disposait. «... Quant
+on va en quelque lyeu l'on ne peult enn vin (en vingt) jours acomoder
+les afeyres». Elle demandait sur la question de Doullens l'avis de son
+fils: «Je vous prye que je sache sa résolutyon, car telle qui la (celle
+qu'il) pansera la mylleure, je la troveré très bonne»[1352]. Elle n'a
+plus d'autre politique que de complaire à son fils.
+
+ [Note 1352: _Lettres_, t. IX, p. 219, 11 juin 1587.]
+
+Henri III voyait bien que la diplomatie de sa mère ne viendrait pas à
+bout des défiances ligueuses. Il envoya le duc de Joyeuse contre le roi
+de Navarre, il chargea Guise et le duc de Lorraine de barrer la route à
+l'armée allemande d'invasion. Lui-même s'établit sur la Loire avec le
+gros de ses troupes pour défendre le passage du fleuve et empêcher la
+jonction des protestants de l'Ouest avec leurs auxiliaires étrangers. Il
+comptait que Joyeuse contiendrait le roi de Navarre et que Guise, trop
+faible pour empêcher les reîtres de piller la Lorraine--et ce serait la
+juste punition du zèle ligueur de son beau-frère--ne laisserait pas de
+les affaiblir. Il interviendrait alors avec ses forces intactes et
+ferait la loi à tout le monde. Mes ennemis, disait-il, me vengeront de
+mes ennemis. _De inimicis meis vindicabo inimicos meos._
+
+Il avait laissé sa mère à Paris avec pleins pouvoirs. Elle montra
+pendant cette campagne de 1587 une prodigieuse activité. Avec Bellièvre
+et Villeroy pour principaux collaborateurs, elle administra l'armée, les
+fortifications, les finances. Elle indique aux capitaines la route la
+plus courte à suivre pour se rendre à leur poste ou les pays qu'il
+convient de traverser pour ménager les autres[1353]. Elle envoie aux
+baillis de l'Ile-de-France et des villes et provinces circonvoisines
+l'ordre écrit de faire avancer les seigneurs, gentilshommes et autres
+gens de guerre, qui doivent rejoindre le Roi son fils[1354]. Elle
+recommande aux gouverneurs des pays maritimes de prendre garde aux
+attaques par mer[1355]; aux gouverneurs, aux manants et habitants des
+villes de veiller à la sûreté des ponts, places et passages des
+rivières[1356]. Elle expédie des tentes et des équipages d'artillerie,
+met des garnisons çà et là. Elle fait venir les Suisses au faubourg
+Saint-Jacques, règle leurs étapes, leur prépare des logis et du pain.
+Elle fortifie Paris et fait rentrer dans les villes fermées tous les
+grains de la région d'alentour[1357], s'efforce de trouver de l'argent,
+en demande au clergé, vend des charges, presse l'enregistrement au
+Parlement des édits bursaux. Les expéditions sont faites par le
+secrétaire d'État Brulart, mais elle les voit et les signe. Elle se
+retrouve bonne «munitionnaire» comme en 1552, lors de la campagne
+d'Austrasie.
+
+ [Note 1353: _Ibid._, p. 249.]
+
+ [Note 1354: _Ibid._, t. IX, p. 251 et note 1.]
+
+ [Note 1355: _Ibid._, t. IX, p. 254.]
+
+ [Note 1356: _Lettres_, t. IX, p. 255.]
+
+ [Note 1357: _Ibid._, p. 260 et 261.]
+
+Elle avait plus de peine à manier les sentiments de son fils. Le duc de
+Lorraine, pour se venger des dévastations de l'armée allemande, avait
+offert de la poursuivre en France. Henri III accepta, mais aussitôt que
+les reîtres de Charles III furent entrés dans le royaume, il exigea
+qu'ils «abandonnassent l'écharpe jaune» et «le nom de forces du duc de
+Lorraine». Il lui commanda aussi de renvoyer les quinze cents lances
+espagnoles que le duc de Parme, gouverneur de Philippe II, lui avait
+expédiées des Pays-Bas. Avait-il peur que son beau-frère une fois vengé
+ne se servît contre lui de tous ces renforts, ou tenait-il à rappeler à
+ce complice masqué des ligueurs qu'il était le maître en son royaume?
+Quoi qu'il en soit, Charles III fut tellement ému de sa hauteur ou de sa
+défiance que les larmes lui en vinrent «aux yeulx»[1358].
+
+Catherine s'était dès le début entremise pour apaiser un conflit, dont
+les suites pouvaient être si graves[1359], et ce fut naturellement au
+duc de Lorrains qu'elle demanda de céder. Elle savait l'antipathie
+d'Henri III contre tous les Lorrains, et, pensant qu'avec les forces
+dont il disposait il devait être encore plus difficile, elle ne se
+risquait pas à lui recommander la modération. Elle informait Villeroy
+que son gendre lui avait promis de «donner tele asseurance que le Roy en
+pourrét prendre toute sureté», et elle le chargeait d'annoncer à son
+fils cette concession--en fait une demi-concession qui tenait compte des
+peurs, non des susceptibilités d'Henri III. «... Quelque foys le Roy ne
+prent pas come ayst mon yntention et panse que je le face pour volouyr
+(vouloir) toute chause palyer au (ou) pour les aimer (les Lorrains) au
+(ou) pour aystre trop bonne, qui est aultant à dire que je ayme quelque
+chause plus que luy qui m'est très [cher] à jamès au (ou) que je soye
+une pouvre creature que la bonté mene»[1360]. Elle gémit que le Roi
+doute de son affection ou la croie sottement sensible. Deux suppositions
+humiliantes pour une mère aussi tendre et pour une femme d'État.
+
+ [Note 1358: Davillé, p. 132.]
+
+ [Note 1359: Davillé p. 137. _Lettres_, t. IX, p. 279.]
+
+ [Note 1360: _Ibid._, t. IX, p. 279-280, 15 nov. 1587.]
+
+L'intérêt de son fils est son unique règle. Assurément le duc de
+Lorraine a tort, mais doit-on se priver des secours qu'il procure et
+s'aliéner cet homme «qui nous a aysté tousjours amy, et mesme le
+chasser». Refuser son aide, c'est braver l'opinion du pape, du roi
+d'Espagne, de la chrétienté tout entière, et qui pis est, de ce royaume:
+«Je vous lèse (laisse) à penser qu'ele aubeysance il (Henri III) aura de
+cette vyle (Paris) et des autres et de beaucoup de provinces». Sous
+peine d'être accusé de connivence avec les huguenots, il faut se
+contenter des assurances du duc de Lorraine. Mais le Roi tint bon; et le
+Duc qui ne voulait pas céder se retira; mais, par un compromis que lui
+suggéra probablement Catherine, il envoya son fils, le marquis de
+Pont-à-Mousson, avec quelques troupes qui prêtèrent serment au roi de
+France. La Reine-mère avait appris le 25 octobre la victoire du roi de
+Navarre sur l'armée royale et la mort de Joyeuse à Coutras (20 octobre).
+«C'est ung grand malheur, écrivait-elle à son fils, que la perte que
+vous avez faite en Guyenne, dont je suis en très grande poyne depuis
+hier disner que le jeune Desportes me dict ces nouvelles si mal à
+propos» (si malheureuses en ce temps-ci); et, continue-t-elle, j'en eus
+une telle esmotion que je n'en ay pas esté bien à mon aise
+depuis»[1361].
+
+Mais elle crut le mal réparé quand le Roi, par force d'argent
+d'ailleurs, obtint la retraite des Suisses (27 novembre) et des
+Allemands de l'armée de secours (8 décembre). Elle écrivit
+d'enthousiasme à Matignon, lieutenant général en Guyenne, de faire aussi
+bien de son côté, «car de desà nous n'avons plus ryen à fayre ca (qu'à)
+remersyer Dyeu, nous ayent (ayant) telement haydé que s'ét un vray
+miracle et a monstré à cet coup qu'il aime bien le Roy et le royaume et
+qu'yl est bon catolique» (le Roi, je suppose, et non Dieu). «Cete ayfect
+(cet effet) douyt (doit) convertyr tous les huguenots et [faire]
+conestre que Dieu n'en veult plus soufryr»[1362]. Elle était trop
+prompte à prendre ses désirs pour des réalités. Les huguenots, qui
+venaient de gagner leur première bataille rangée à Coutras, ne parlaient
+pas de se convertir, et les ligueurs, qu'exaltaient deux succès de Guise
+à Auneau et à Vimory, reprochaient au Roi de n'avoir pas exterminé les
+envahisseurs et même d'avoir défendu à Guise et au marquis de
+Pont-à-Mousson, qui d'ailleurs ne lui obéirent pas, de les pourchasser
+jusqu'à la frontière.
+
+Les difficultés recommencèrent. Le duc d'Aumale voulait le gouvernement
+de la Picardie et préalablement s'installait de force dans toute la
+province «dont je demeure fort en peine, écrit la vieille Reine»[1363].
+Le cardinal de Bourbon se montrait furieux d'une lettre qu'il avait
+reçue d'Henri III. Mayenne se plaignait à elle que le Roi lui eût
+commandé de licencier deux compagnies de gens de pied.
+
+ [Note 1361: _Lettres_, 26 octobre 1587, t. IX, p. 259.]
+
+ [Note 1362: 12 décembre 1587, _Ibid._, p. 312.]
+
+ [Note 1363: 16 mars 1587, _Ibid._, p. 332.]
+
+Les chefs de la Ligue se réunirent à Nancy en janvier 1588 et arrêtèrent
+la liste de leurs exigences: octroi de nouvelles places de sûreté,
+destitution de d'Épernon et de son frère La Valette, publication du
+concile de Trente et établissement de l'Inquisition au moins «ès bonnes
+villes du royaume», confiscation et vente des biens des hérétiques,
+taxes énormes sur les suspects d'hérésie, mise à mort des protestants
+qui seraient pris en combattant et refuseraient de vivre
+«catholiquement» à l'avenir, etc.[1364].
+
+C'était le moment où la grande «Armada» de Philippe II s'apprêtait à
+faire voile vers la Manche pour aller prendre en Flandre et débarquer en
+Angleterre l'armée du duc de Parme. Les chefs de la Ligue, associés à ce
+haut dessein catholique contre Élisabeth et le protestantisme européen,
+voulaient garder les ports de Picardie qu'ils occupaient et même ils
+tentèrent de s'emparer de Boulogne pour y recevoir au besoin la flotte
+espagnole. Bellièvre et La Guiche ne purent obtenir de Guise qu'il
+engageât le duc d'Aumale à restituer les places prises. Catherine était
+très mécontente. Elle écrivit à Bellièvre de sa main de dire au Duc
+qu'elle ne certifierait plus au Roi ce qu'il lui manderait, «car je suys
+bien marrye qu'yl (son fils) aye occasion de me dire come yl fyst yer
+(hier): «Vous m'avés dyst qu'il (les Guise) me contereront
+(contenteront) et vous voyé si j'é aucasion de l'estre» (1er avril
+1588)[1365]. Et elle ajoute: «J'é tent de mal au dens que ne vous en
+dirés daventège.» Elle peinait à concilier des volontés inconciliables
+et ressentait d'autant plus vivement ses misères physiques. Le Roi,
+déclarait Villeroy, ne peut plus vivre comme il a vécu; «il veut être
+obéi». Mais les Guise étaient résolus à désobéir.
+
+ [Note 1364: Davillé, p. 145.]
+
+ [Note 1365: _Lettres_, t. IX, p. 334.]
+
+Henri III avait envoyé à Soissons, pour faire une dernière tentative,
+Bellièvre, le conciliant Bellièvre. Peut-être le duc de Guise aurait-il
+continué les négociations sans conclure ni rompre, car, ayant lié partie
+avec Philippe II, il était obligé de subordonner ses mouvements à ceux
+du roi d'Espagne et la prise d'armes de la Ligue à l'apparition encore
+ajournée de l'Armada. Mais il devait compter plus encore avec les
+ligueurs parisiens qui, par zèle et aussi par peur, étaient impatients
+d'agir. Ils s'étaient élevés en armes contre les archers du roi, chargés
+d'arrêter trois prédicateurs factieux; ils avaient assailli le duc
+d'Épernon sur le pont Notre-Dame, et ils avaient lieu de craindre que le
+Roi, ainsi bravé, ne voulût prendre sa revanche. Aussi pressaient-ils
+leur chef d'arriver. Guise, pour avoir un prétexte d'intervenir,
+refusait obstinément toute concession à Bellièvre. Catherine lui faisait
+dire (22 avril) «le regret extresme que j'auray s'il ne donne
+contantement au Roi monsgr et filz»[1366]. Mais il lui importait
+beaucoup plus de contenter ses partisans que son maître: «... Je veoy,
+écrivait Bellièvre le 24 avril, ces princes estre tellement altérés des
+avis qui leur sont donnés du cousté de Paris que je crains fort que le
+succès ne soit pas tel que nous devons désirer pour le contentement du
+Roy et le repos de ce Royaulme»[1367]. Et, désespérant d'aboutir, il
+demanda son rappel.
+
+ [Note 1366: 22 avril 1588, _Ibid._, p. 336.]
+
+ [Note 1367: 24 ou 26 avril, _Ibid._, p. 335, note 1.]
+
+Henri III était exaspéré, comme le prouve un billet à Villeroy: «La
+passion à la fin blessée se tourne en fureur; qu'ils ne m'y mettent
+point.» Il fit défendre à Guise de venir à Paris sous peine d'être rendu
+responsable des «émotions» qui pourraient s'ensuivre. Mais les ligueurs
+parisiens décidèrent leur chef à passer outre. Le 9 mai, quelques heures
+après le retour de Bellièvre, il entrait lui-même à Paris par la porte
+Saint-Denis avec neuf ou dix compagnons. Aussitôt qu'il fut reconnu, les
+acclamations, les cris de «Vive Guise!» «Vive le pilier de l'Église!»
+éclatèrent. La foule se pressait autour de lui, confiante, familière,
+heureuse de le voir, de toucher son manteau. Mais cette explosion
+d'enthousiasme populaire était pour lui un danger de plus; il pouvait
+craindre la peur du Roi, plus redoutable encore que son orgueil. Il alla
+droit à l'hôtel que la Reine-mère habitait depuis quelques années près
+du Louvre, pour s'expliquer et se faire comme une sauvegarde de sa
+politique conciliante contre le premier mouvement de la fureur de son
+fils[1368].
+
+Le ligueur anonyme, qui a laissé de ces mémorables événements un récit,
+à ce qu'il semble, bien informé, raconte que la naine de Catherine,
+regardant d'aventure par la fenêtre, s'écria que le duc de Guise était à
+la porte, et que la Reine-mère, croyant à une plaisanterie, dit «qu'il
+falloit bailler le fouet à ceste nayne qui mentoit». Mais «à l'instant,
+elle cogneust que la nayne disoit vray». Il ajoute, sans souci de la
+contradiction, qu'elle «fut tellement esmeue d'ayse et de contentement
+qu'on la vit (singuliers signes de contentement!) trembler, frissonner
+et changer de couleur»[1369]. L'ambassadeur vénitien écrit, le jour
+même, qu'elle «resta toute sens dessus dessous»[1370], et ce n'était pas
+de joie. Au fait, Catherine ne cacha pas à Guise qu'elle eût mieux aimé
+le voir en une autre saison. Mais il lui importait avant tout d'empêcher
+entre son fils et le chef de la Ligue une rupture irréparable, et
+peut-être craignait-elle pis encore.
+
+ [Note 1368: Mariéjol, _Histoire de France de Lavisse_, t. VI, 1,
+ p. 269.]
+
+ [Note 1369: Récit d'un ligueur anonyme, _Histoire de la Journée
+ des Barricades de Paris, mai 1588_, _Archives curieuses_, t. XI,
+ p. 368-369.]
+
+ [Note 1370: Cité par Berthold Zeller, qui cependant maintient,
+ _Catherine de Médicis et la Journée des Barricades_ (_Revue
+ Historique_, t. XLI, sept.-déc. 1889, p. 267), que la Reine-mère
+ était d'accord avec Guise.]
+
+Elle résolut, dans l'intérêt même d'Henri III, de s'entremettre en
+faveur de Guise. Elle le conduisit au Louvre dans son carrosse, raconte
+Jean Chandon, un maître des requêtes du Grand Conseil qui les vit
+arriver, et le mena droit au cabinet du Roi. Henri III debout reprocha
+au Duc d'être venu contre son commandement. D'après le même témoin qui
+l'ouït dire immédiatement après au chancelier Cheverny, présent à
+l'entrevue, Guise aurait répondu que la Reine-mère l'avait mandé.
+Catherine, avouant cette excuse qu'elle avait probablement suggérée,
+expliqua qu'elle avait fait venir le Duc «pour le mettre bien auprès du
+Roy comme il avoit esté toujours et pacifier toute chose». Henri III ne
+crut pas un instant que Catherine se fût permis à son insu d'envoyer
+cette invitation, ou eût dissuadé Bellièvre de transmettre sa défense.
+Il «prit, dit Jean Chandon, cette réponse pour argent comptant»[1371],
+c'est-à-dire pour ce qu'elle valait. Mais il ne pouvait plus incriminer
+le voyage de Paris, puisque sa mère en prenait la responsabilité.
+
+Pendant les deux jours qui suivirent, Catherine chercha un moyen
+d'accord. Le mardi 10, elle eut une conférence avec le Duc et remit en
+avant la restitution des villes de Picardie. Guise aurait répondu,
+d'après l'anonyme ligueur, que ce n'étaient pas ses affaires et qu'il
+fallait penser à guérir tout le corps de l'État. Avec le Roi, les propos
+prirent un tour plaisant. Le Duc demanda la permission d'appeler à Paris
+l'archevêque de Lyon, Pierre D'Épinac, «l'intellect agent de la Ligue».
+Le Roi dit qu'il serait le très bien venu. Le Duc ajouta comme «en se
+jouant qu'il s'estoit toujours asseuré que sa Majesté ne le trouveroit
+mauvais puisque soubs main il leur auroit voulu oster et l'auroit fait
+pratiquer». Le Roi aurait dit aussi, pensant peut-être à son favori, le
+duc d'Épernon, dont les ligueurs exigeaient impérieusement le renvoi:
+«Qui aimoit le maistre, il aimoit son chien». Et l'autre de répliquer,
+mais est-ce croyable? «que cela estoit vray pourveu qu'il ne mordist et
+que le maistre, le chien et le valet doibvent estre discretz»[1372].
+
+ [Note 1371: _Cabinet historique_, t. IV, 1858, p. 104-105, extrait
+ de _La vie de Jean Chandon..._, publiée par un de ses
+ arrières-petits-neveux, M.P.C. de B. (M. Paul Chandon de
+ Briailles), Paris, 1857. Le témoignage de Jean Chandon est
+ d'autant plus important que certains historiens en ont voulu tirer
+ la preuve que Catherine, complice, avait en effet invité Guise à
+ venir à Paris.]
+
+ [Note 1372: _Histoire de la Journée des Barricades de Paris, mai
+ 1588_, _Archives curieuses_, 1re série, t. XI, p. 370-371. Voir
+ aussi pour l'ensemble des faits _Histoire tres-veritable de ce qui
+ est advenu en ceste ville de Paris depuis le septiesme de may 1588
+ jusques au dernier jour de juin ensuyvant audit an_, Paris, 1588
+ (attribué à l'échevin ligueur Saint-Yon), _Archives curieuses de
+ Cimber et Danjou_, 1re série, t. XI, p. 327-350; récit royaliste:
+ _Amplification des particularités qui se passèrent à Paris lorsque
+ M. de Guise s'en empara et que le Roy en sortit_, mai 1588,
+ _Archives curieuses_, t. XI, p. 351-363. Consulter, en se défiant
+ des partis pris Robiquet, _Paris et la Ligue sous Henri III_,
+ Paris, 1886, p. 313-358.]
+
+Le lendemain, c'en était fini du badinage. Henri, qui se trouvait dans
+la chambre de sa mère quand le Duc y arriva, tourna la tête et feignit
+de ne pas le voir. Guise s'assit sur un coffre et se plaignit à
+Bellièvre des mauvais rapports qu'on faisait contre lui. Le Roi avait
+appris que les ligueurs se préparaient à la bataille et il prenait
+lui-même ses dispositions. Dans la nuit du mercredi 11 au jeudi 12, il
+fit entrer dans Paris, contrairement au privilège qu'avait la ville de
+se garder elle-même, le régiment des gardes françaises et les Suisses
+cantonnés dans le faubourg Saint-Jacques. L'Université s'agita. Des
+étudiants et des bourgeois se retranchèrent place Maubert avec «des
+futailles vides». Au lieu de disperser par la force ces premiers
+rassemblements, Henri III, surpris, envoya Bellièvre à l'Hôtel de Guise
+déclarer à l'instigateur présumé de cette résistance qu'il n'avait
+«aucun mauvais dessein contre lui»[1373]. La Reine mère arriva presque
+aussitôt; et, rassurée de trouver le chef de la ligue «en pourpoint»,
+elle lui «fit entendre le mécontentement que le Roi prenoit de cette
+émotion» et le pria d'y mettre ordre. Il «répondit que de tout cela il
+ne savoit autre chose que ce qu'aucuns bourgeois lui avoient rapporté.
+Et sur ce qu'on desiroit qu'il fit poser les armes aux bourgeois, il dit
+qu'il n'étoit point colonel ni capitaine, qu'elles avoient été prise
+sans lui et que cela dépendoit de l'autorité des magistrats de la
+ville».
+
+ [Note 1373: Charles Valois, _Histoire de la Ligue, oeuvre inédite
+ d'un contemporain_ (ligueur) (S.H.F.), t. I, 1914, p. 206.]
+
+Cette réponse, pourtant si évasive, ne la découragea pas. Elle «retourna
+au Louvre en esperance que les choses s'apaiseroient»[1374]. Mais,
+pendant ces allées et venues, le peuple, irrité par la présence des
+soldats, s'échauffait peu à peu et inaugurait l'arme des révolutions,
+les barricades. Gardes françaises et Suisses furent cernés entre des
+retranchements improvisés et Henri III, pour les sauver, fut obligé de
+solliciter l'intervention de Guise. Mais les ligueurs les plus ardents
+parlaient d'aller prendre ce «bougre» de roi en son Louvre. Le vendredi
+matin, quand la Reine-mère sortit, selon son habitude, pour aller
+entendre la messe à la Sainte-Chapelle, elle trouva les rues barrées et
+fut forcée de passer «à beau pied» par les défilés qu'elle se faisait
+ouvrir dans les remparts de pavés et de tonneaux, et qu'on refermait
+derrière elle. «Elle monstroit un visage riant et asseuré sans
+s'estonner de rien»[1375]. Mais quand, à travers les mêmes obstacles,
+elle fut revenue à son hôtel, «tout le long de son disner elle ne fit
+que pleurer»[1376]. Elle ne désespérait pas encore de conclure un
+accord. L'après-midi, dans un Conseil au Louvre, elle soutint seule que
+le Roi ne devait pas quitter Paris. «Hier, dit-elle, je ne cogneus point
+aux paroles de M. de Guyse qu'il eust d'autre envie que de se ranger à
+la raison: j'y retourneray présentement le veoir et m'asseure que je luy
+feray appaiser ce trouble»[1377]. Mais elle le trouva «froid» à calmer
+la passion du peuple, disant que «ce sont des taureaux échauffés qu'il
+est malaisé de retenir» et qu'aller au Louvre, comme elle le lui
+demandait, «se jetter foible et en pourpoint à la mercy de ses ennemis,
+ce seroit une grande faiblesse d'esprit»[1378]. Alors elle dit à
+l'oreille au secrétaire d'État Pinart, qui l'avait accompagnée,
+d'engager le Roi à quitter Paris. Il en était déjà sorti secrètement,
+laissant pleins pouvoirs à sa mère.
+
+ [Note 1374: Charles Valois. p. 207. _L'Amplification des
+ particularités_ (récit royaliste), _Archives curieuses_, t. XI, p.
+ 357, parle aussi de cette première visite de la Reine-mère au duc
+ de Guise.]
+
+ [Note 1375: _Histoire de la Journée des Barricades_ (ligueur),
+ _Archives curieuses_, t. XI, p. 387.]
+
+ [Note 1376: _Mémoires-journaux de L'Estoile_, éd. des
+ Bibliophiles, t. III, p. 144.--_Amplification des particularités,
+ Archives curieuses_, p. 357.]
+
+ [Note 1377: Palma Cayet, _Chronologie novenaire_, éd. Buchon,
+ Introd., p. 44.]
+
+ [Note 1378: _Mémoires-journaux de L'Estoile_, t. III, p.
+ 144--Robiquet, _Paris et la Ligue sous le règne de Henri III_,
+ 1886, p. 351 sqq.]
+
+Les chefs de la Ligue étaient embarrassés de cette fuite qu'ils
+n'avaient pas prévue. Ils ne pensaient qu'à mettre Henri III en tutelle
+et à commander en son nom. Mais le roi fainéant se dérobait aux maires
+du Palais. Sous peine de le pousser entre les bras des protestants et de
+soulever les catholiques qui n'étaient pas de la Ligue, ils ne pouvaient
+gouverner sans lui ni contre lui. Force leur était donc de conserver les
+dehors de l'obéissance et d'agir de concert avec celle à qui il avait
+délégué son autorité dans sa capitale en révolte. Les vues de Catherine
+s'accordaient sur certains points avec les leurs[1379]. Elle s'efforça
+d'adoucir son fils et de lui ramener le peuple. Elle encouragea les
+Corps constitués, Parlement, Cour des aides, et les Capucins à envoyer
+des députations à Chartres où il s'était arrêté, pour excuser ou pallier
+la journée des Barricades. La municipalité que la Révolution avait
+installée à l'Hôtel de Ville fit elle-même, mais par écrit, assurer Sa
+Majesté de son devoir et de sa fidélité (23 mai). Dans la requête
+qu'elle joignit à sa lettre et que contresignèrent le duc de Guise et le
+cardinal de Bourbon, elle rejetait les malheurs de la France sur
+d'Épernon et La Valette, son frère et réclamait leur disgrâce comme
+fauteurs d'hérétiques et dilapidateurs du trésor public. Elle priait
+aussi le Roi de marcher en personne contre les réformés de Guyenne et de
+laisser le soin de «maintenir» la ville de Paris et «de pourveoir aux
+choses nécessaires» pendant son absence à la Reine sa mère, «qui par sa
+prudence s'y est acquise beaucoup de croiance et amour du peuple». Elle
+«tiendra les choses très tranquilles et sçaura, comme Elle a faict cy
+devant en semblable occasion, se servir de personnes affectionnées au
+bien de vos Estats»[1380].
+
+Catherine profita de la confiance qu'elle inspirait aux ligueurs pour
+les mieux surveiller. Elle signalait à son fils l'occupation du château
+de Château-Thierry par Guise, et ses projets sur Melun, Lagny, Corbeil,
+Étampes, et autres lieux autour de Paris[1381]. Elle l'avisait que le
+sieur de Bois-Dauphin, un des lieutenants du Duc, pratiquait «sur le
+château d'Angers» et qu'il espérait l'avoir pour de l'argent[1382]. Elle
+l'invitait à bien prendre garde à Chartres.
+
+ [Note 1379: Comte Baguenault de Puchesse, _Les Négociations de
+ Catherine de Médicis à Paris après la Journée des Barricades_,
+ Extrait du Compte rendu de l'Académie des sciences morales et
+ politiques, tirage à part, Orléans, 1903, p. 8 et 9.]
+
+ [Note 1380: _Registres des délibérations du Bureau de la Ville de
+ Paris_, publiés par François Bonnardot, t. IX (1586-1590), Paris,
+ 1902, p. 132-133.]
+
+ [Note 1381: 2 juin 1588, _Lettres_, t. IX, p. 357.]
+
+ [Note 1382: 17 juin, _Ibid._, p. 371.]
+
+Mais en même temps elle négociait. Elle travaillait à décider les
+ligueurs à rabattre de leurs exigences et le Roi à faire des
+concessions. Henri III trouvait particulièrement dur de reconnaître la
+municipalité révolutionnaire et de donner au duc de Guise le
+commandement suprême des armées avec le titre de lieutenant général.
+Mais la Reine le pressait de faire la paix au plus vite et à tout prix,
+pour arrêter la propagation de la révolte que le duc de Parme favorisait
+de tous ses moyens. «...J'emeres myeulx, écrivait-elle à Bellièvre le 2
+juin, doner la motyé de mon royaume et ly (au duc de Guise) doner la
+lyeutenance et qu'i (il) me reconeust et (ainsi que) tout mon royaume,
+que demeurer haletant au (où) nous sommes de voyr le Roy encore plus
+mal. Je say bien que [mon fils] ayent le ceour (ayant le coeur) qu'yl a
+que s'èt une dure medecine [à] avaler; mès yl èt encore plus dur de se
+perdre de toute l'hautoryté et aubeyssance. Yl serè très loué de set
+(se) remetre en quelque fason qu'i (il) le puyse fayre pour set heure,
+car le temps amene baucoup de chause que l'on ne peult panser byen
+souvent et l'on loue ceulx que ceve (qui savent) seder au temps pour se
+conserver. Je preche le precheur; mès ayscusés [moi en ce] que jamès je
+ne me vis en tel anuy (ennui) ny si peu de clarté pour en byen sortyr.
+Cet (si) Dyeu n'y met la meyn (main), je ne sé que se sera»[1383].
+
+Le Roi envoya son médecin, Miron, à Paris, porteur de propositions qui
+furent repoussées, et se décida, en désespoir de cause, à subir la loi
+de ses sujets révoltés. Il adjoignit à la Reine-mère Villeroy, qui amena
+les princes à formuler leurs voeux: reconnaissance de la Sainte-Union,
+jouissance des villes de sûreté pour six ans, publication du concile de
+Trente (sauf les articles contraires aux libertés de l'Église
+gallicane), levée de deux armées, dont l'une, commandée par le duc de
+Guise, marcherait en Guyenne, c'est-à-dire contre le roi de Navarre (15
+juin).
+
+La municipalité, de son côté, demanda que la police de Paris fût, comme
+dans des villes de moindre importance, donnée au prévôt des marchands,
+que la Bastille fût rasée ou confiée à sa garde, que les gens de guerre
+fussent logés à 12 lieues de Paris, qu'il fût fait justice des
+hérétiques, etc. Le Roi finit par céder à peu près sur tout, et signa
+l'Édit sur l'Union de ses sujets catholiques, qui fut enregistré au
+Parlement de Paris le 21 juillet[1384]. Il y confirmait la promesse
+faite à son sacre d'extirper du royaume toutes les hérésies, «sans faire
+jamais aucune paix ou tresve avec les hérétiques», et commandait à ses
+sujets «de ne recevoir à estre Roy... prince quelconque qui soit
+hérétique ou fauteur d'hérésie». Il déclarait éteint, assoupi, et comme
+non advenu «tout ce qui est advenu et s'est passé les douze et
+treisiesme du moys de mai dernier et depuis en conséquence de ce jusques
+à la publication des présentes [lettres] en nostre Cour de Parlement de
+Paris».
+
+Il se sépara du duc d'Epernon, que la Reine-mère n'aimait pas et que les
+Guise et le peuple de Paris haïssaient à mort, et l'envoya dans son
+gouvernement d'Angoumois. Il ne tint pas aux ligueurs d'Angoulême que
+Catherine ne fût complètement vengée de l'hostilité du favori[1385].
+D'Épernon ayant introduit des soldats dans la ville contre l'ordre
+exprès du Roi--un ordre dont il semble bien qu'il n'ait pas eu
+connaissance--le maire dépêcha son beau-frère à la Cour pour dénoncer sa
+désobéissance. Villeroy, confident de la Reine-mère et qui avait eu à se
+ressentir de la hauteur du Duc, présenta le messager à Henri III et
+celui-ci le fit repartir avec l'ordre d'arrêter le gouverneur, mais
+toutefois «sans faire de mal à personne». Les gens d'Angoulême
+n'oublièrent que les moyens de douceur.
+
+ [Note 1383: 2 juin, _Lettres_, t. IX, p. 368. Voir aussi la lettre
+ découragée au duc de Nevers du 20 juin, _Ibid._, p. 371.]
+
+ [Note 1384: _Le second Recueil contenant l'Histoire des choses
+ plus mémorables advenues sous la Ligue_, Paris, 1590, p. 574-581
+ (autrement dit _Mémoires de la Ligue_, t. II).]
+
+ [Note 1385: Girard, _Histoire de la vie du duc d'Épernon_, Paris,
+ 1663, t. I, p. 196 sqq. Girard, qui renvoie à de Thou, Davila et
+ d'Aubigné, raconte le fait d'après ce que lui en a dit le duc
+ d'Épernon lui-même.]
+
+D'Epernon, investi dans le château, criblé de tous côtés d'arquebusades,
+obligé de barricader toutes les portes, de se prémunir contre les
+pétards et de se défendre contre les assauts, fut contre toute espérance
+sauvé par un secours qui lui arriva de Saintes (10-11 août)[1386].
+
+ [Note 1386: Sur cette «ténébreuse affaire», voir Nouaillac,
+ _Villeroy_, p. 129-133.]
+
+Cependant Catherine, qui était, la paix conclue, restée à Paris,
+continuait à servir son fils sans mécontenter les ligueurs. Elle
+dissuada les gens du Parlement de députer au Roi pour demander le
+paiement de leurs gages et des rentes sur l'Hôtel de Ville. Elle
+confirma dans ses fonctions la municipalité révolutionnaire de Paris,
+qui avait, en témoignage d'obéissance, donné sa démission. Mais elle
+répondit par un refus aux requêtes des villes ligueuses, comme Abbeville
+et Bourges, qui, ayant été dépouillées par les rois de leurs privilèges,
+pensaient profiter des troubles pour en obtenir le rétablissement.
+
+Elle eût voulu achever la réconciliation générale, en ramenant le Roi au
+Louvre. Elle alla le visiter à Chartres et s'efforça sans succès de le
+décider au retour. D'ailleurs il accueillit bien le Prévôt des marchands
+et les échevins. Il conféra à Guise, le 4 août, le commandement en chef
+de toutes les armées; au cardinal de Bourbon, comme à son plus proche
+parent, le privilège de créer un maître de chaque métier en toutes les
+villes de son royaume; aux autres chefs de la Ligue des faveurs de
+diverses sortes, mais il resta hors de Paris. Il en voulait, comme
+toujours, à sa mère de lui avoir conseillé la capitulation. Soudainement
+(8 septembre), il renvoya les principaux de son Conseil, qu'il savait
+partisans de la politique de concessions: le chancelier Cheverny, le
+surintendant des finances Bellièvre, les trois secrétaires d'État,
+Villeroy, Pinart et Brulart, et il les remplaça par des hommes sans
+attaches et sans passé: Montholon, un avocat de grand renom et de grande
+intégrité, dont il fit un garde des sceaux, et Beaulieu-Ruzé et Révol,
+qu'il nomma secrétaires d'État. Les chefs de la Ligue savaient Henri III
+si fantasque en ses sympathies qu'ils crurent à un changement de
+personnes et non de système. Mais il tint aussi sa mère à l'écart, et,
+tout en lui témoignant des égards, il prétendit gouverner par lui-même.
+Dans une lettre du 20 septembre à Bellièvre, elle se plaignait «du tort,
+dit-elle, qu'on m'a fest de aprendre au Roy qu'il fault byen aymer sa
+mère et l'honorer come Dyeu le comende, mès non ly (lui) donner tant
+d'aultoryté et creanse qu'ele puyse empecher de fayre cet (ce) que l'on
+veult»[1387].
+
+ [Note 1387: _Lettres_, t. IX, p. 382.]
+
+Le jour de l'ouverture des États généraux à Blois (16 octobre), il la
+loua hautement, elle présente, devant les députés des trois ordres,
+d'avoir tant de fois conservé l'État, qu'elle ne devait pas seulement
+avoir le nom de «Mère du Roy», mais aussi de «Mère de l'Estat et du
+royaulme». C'était son oraison funèbre. Elle cessa d'être consultée en
+toute occasion et employée en toutes les affaires, comme il est facile
+d'en juger par sa correspondance politique qui, si abondante à d'autres
+époques, se réduit désormais à quelques lettres.
+
+Elle n'avait plus le premier rôle. Quand le duc de Savoie,
+Charles-Emmanuel, le digne fils d'Emmanuel-Philibert, sous prétexte de
+se protéger contre la propagande des réformés dauphinois, s'empara de
+Carmagnole et de la ville de Saluces, les dernières des possessions
+françaises d'outremonts, Henri III fut sur le point de déclarer la
+guerre à ce princerot, qui osait s'attaquer au royaume de France. A la
+sommation qu'il lui fit porter de restituer les places prises, Catherine
+joignit une lettre où elle parlait trop mollement pour une reine-mère
+qui aurait souci de la grandeur de la Couronne. Elle lui conseillait par
+l'amour qu'elle avait toujours «engravé dans l'ame» pour sa mère,
+Marguerite de France, de ne pas donner occasion au Roi «de vous aystre
+aultre, dit-elle, que bon parent et voisyn»[1388]. Elle avait l'air de
+croire que le roi d'Espagne, beau-père de Charles-Emmanuel, se
+ressentirait de cette agression contre la France. Elle écrivait le même
+jour à la duchesse, Catherine, infante d'Espagne et sa petite-fille,
+pour lui représenter, en style de grand'mère, qu'ayant tant d'enfants à
+marier, auxquels il s'en ajouterait d'autres, elle n'avait pas intérêt à
+ce que «neul de ses (ces) deus grens Roys» fussent «mal contens» du Duc.
+Pouvait-elle penser que le roi d'Espagne prendrait le parti du roi de
+France? Il est vrai que Philippe II, ayant reçu la nouvelle de l'attaque
+de Saluces presque en même temps que celle du désastre de l'Armada,
+montra d'abord quelque ennui de cette complication italienne. Il savait
+les jalousies des États libres de la péninsule et pouvait craindre une
+alliance des Vénitiens, du grand-duc de Toscane, de Ferrare, et même des
+Suisses, avec la France pour ramener la Savoie à ses limites. Mais il
+avait trop d'intérêt à fermer aux Français les routes de l'Italie pour
+en vouloir à son gendre. Il fit dire à l'agent savoyard à Paris qu'il ne
+permettrait pas au roi de France de faire injure à son maître[1389].
+Catherine était donc ou mal renseignée ou bien peu perspicace.
+
+ [Note 1388: Poigny, qui portait la sommation du Roi, arriva à
+ Turin le 4 novembre (Italo Raulich, _Storia di Carlo Emanuele I,
+ duca di Savoia_, Milan, 1896, t. I, p. 378). Les deux lettres de
+ la Reine-mère, qui partirent avec celles d'Henri III, sont
+ probablement de la fin d'octobre, et non du mois de novembre,
+ comme l'ont cru les éditeurs des _Lettres de Catherine_. Voir t.
+ IX, p. 390.--Sur l'attitude du pape, de Philippe II et les
+ sentiments des États italiens,, Italo Raulich, _Storia_, t. I, p.
+ 370.]
+
+ [Note 1389: Italo Raulich, p. 371.--Cf. Pietro Orsi, _Il Carteggio
+ di Carlo Emanuele I_, dans le _Carlo Emanuele I_, Turin, 1891, p.
+ 7.]
+
+Elle eut tout le succès qu'elle désirait dans une autre
+négociation--celle-ci d'un caractère presque domestique--le mariage de
+sa petite-fille, Christine de Lorraine, qu'elle aimait comme une fille.
+
+Bonne grand'mère, elle lui avait cherché ou rêvé pour mari, aussitôt
+qu'elle eut dix-huit ans[1390], un prince souverain ou qui avait chance
+de l'être: le duc d'Anjou, dont Christine aima mieux rester la nièce; le
+duc de Savoie, qui avait de plus hautes prétentions et qui en effet
+épousa une autre petite-fille de Catherine, mais celle-là fille de
+Philippe II; et au pis aller, le prince de Mantoue, Vincent Gonzague,
+fils du duc régnant, «si plustost (auparavant) elle (Christine) n'est
+mariée en lieu auquel ledict prince ne fera difficulté de céder»[1391].
+En compensation elle destinait à ce prétendant imaginaire la soeur
+cadette de Christine. Pendant qu'elle disposait à sa fantaisie de la
+main du Mantouan, l'idée lui vint d'un autre mariage italien, celui de
+son petit-fils, le marquis de Pont-à-Mousson, avec une de ses nièces à
+la mode de Bretagne, la fille aînée du grand-duc de Toscane, François de
+Médicis. Ce fut la première forme d'une alliance de famille entre ses
+parents de Lorraine et de Toscane.
+
+ [Note 1390: Christine de Lorraine était née en 1565.]
+
+ [Note 1391: 11 novembre 1583, _Lettres_, t. VIII, p. 153 et p.
+ 154.]
+
+Elle ne voulait pas, pour beaucoup de raisons, du mari qu'Henri III
+pensa un moment donner à Christine, le duc d'Epernon. Mais son gendre,
+le duc de Lorraine, lui épargna l'ennui de s'opposer à cette
+mésalliance[1392]. Elle parut définitivement fixer son choix sur un
+prince français, Charles-Emmanuel de Savoie, fils de la duchesse
+douairière de Guise, Anne d'Este, et du duc de Nemours, Jacques de
+Savoie, qu'elle avait épousé en secondes noces. Il était, par sa mère,
+arrière-petit-fils de Louis XII, parent ou allié des maisons de Savoie,
+de Ferrare, de France, et frère utérin de Guise et de Mayenne. La
+Reine-mère, qui aurait dû être plus sceptique sur l'effet de ces unions,
+s'enthousiasma pour ce projet, qui lui parut, après la paix de Nemours,
+un moyen de sceller la réconciliation des Lorrains et de son fils[1393].
+Elle fit demander une dispense au pape (31 décembre 1585) à cause de la
+parenté des futurs conjoints, mais, la querelle ayant repris entre Henri
+III et le duc de Guise, le mariage fut ajourné d'année en année et
+définitivement rompu par un changement de règne en Toscane. Un soir que
+le grand-duc François de Médicis dînait à Poggio à Cajano, en compagnie
+de son frère le cardinal Ferdinand, et de la belle aventurière
+vénitienne, Bianca Capello, dont il s'était assez épris pour l'épouser,
+il mourut subitement. Quelques heures après, sa femme mourut aussi (9
+octobre 1587); coïncidence tragique qui fut diversement
+interprétée[1394]. François n'ayant pas d'enfant mâle, Ferdinand lui
+succéda. Catherine, sans chercher à pénétrer le mystère de son
+avènement, saisit l'occasion d'établir Christine à Florence et d'occuper
+par représentation la place dont les calculs de Clément VII et les
+événements l'avaient privée. Jugeant que le Cardinal quitterait la
+pourpre et se marierait, elle engagea dès le 10 novembre une campagne
+matrimoniale qu'elle mena habilement[1395]. Le nouveau grand-duc trouva
+bon d'accorder par un mariage les prétentions contradictoires de sa
+maison et de Catherine sur les biens patrimoniaux des Médicis de la
+branche aînée, un litige que compliquait encore la mort de Marguerite de
+Parme, veuve en premières noces d'Alexandre de Médicis et usufruitière
+de ces biens (1586).
+
+ [Note 1392: Lettre de l'agent anglais Geffrey à Walsingham, 18
+ avril 1583, _Lettres_, t. VIII, p. 411.]
+
+ [Note 1393: _Lettres_, t. VIII, p. 372.]
+
+ [Note 1394: Le cardinal Ferdinand de Médicis s'est-il après la
+ mort subite de son frère, débarrassé sans autre forme de procès,
+ d'une parvenue mal famée, suspecte d'avoir machiné l'accident dont
+ mourut la première femme de François, Jeanne d'Autriche? c'est une
+ explication qui n'est pas invraisemblable. La légende veut que
+ Bianca Capello ait fait servir à son beau-frère un blanc-manger
+ empoisonné, et que celui-ci, averti, se soit excusé d'y toucher,
+ tandis que la grande-duchesse, sous peine de s'avouer coupable,
+ était obligée d'en prendre et d'en laisser prendre à son mari. La
+ réputation de tous ces Médicis était d'ailleurs si mauvaise qu'on
+ soupçonna le Cardinal d'avoir fait empoisonner son frère et sa
+ belle-soeur. Blaze de Bury, _Bianca Capello_ (_Revue des
+ Deux-Mondes_, 1er juillet 1884, p. 152-158), n'écarte pas l'idée
+ d'une mort naturelle. Voir Saltini, _Tragedie Medicee domestiche_,
+ Florence, 1898.]
+
+ [Note 1395: Lettre de Pisani, ambassadeur de France à Rome,
+ _Lettres_, t. IX, p. 278].
+
+Philippe II, qui s'était d'abord inquiété d'un rapprochement possible
+entre la Toscane et la France, finit par donner son approbation[1396].
+Le duc de Savoie se plaignit «du tort qu'on faisoit à Monsieur de
+Nemours», son «frère», (son cousin)[1397]. Mais la Reine-mère passa
+outre. L'homme de confiance du grand-duc, le banquier florentin Orazio
+Rucellai, vint à Blois négocier les articles du contrat, qui furent
+signés le 24 oct. 1588[1398]. Catherine donnait à Christine deux cent
+mille écus et tous ses biens de Florence. Elle n'eut pas la joie de voir
+le mariage par procuration, qui, retardé par sa maladie et sa mort,
+n'eut lieu que le 27 février 1589.
+
+Elle souffrait depuis longtemps d'accès de goutte et de rhumatismes, que
+ramenait périodiquement son formidable appétit, et d'une toux
+catarrheuse, qui avec l'âge allait s'aggravant. Dans la première
+quinzaine de décembre, elle faillit mourir d'une congestion pulmonaire.
+La défaveur ou la maladie de celle qui, par prudence ou amour maternel,
+travaillait à maintenir l'union des catholiques, laissa le Roi
+directement aux prises avec les catholiques ardents. Les États généraux
+lui imposaient la guerre contre les hérétiques et refusaient de lui
+voter les fonds pour la faire. Ils exigeaient, contrairement aux
+traditions de la monarchie, qu'il ratifiât d'avance les décisions
+arrêtées d'un commun accord par le Clergé, la Noblesse et le Tiers. Un
+avertissement lui vint qu'on voulait le mener à Paris. La conversation
+qu'il eut le 22 décembre avec Guise le troubla comme une menace. Le chef
+de la Ligue se serait plaint que ses actions les plus innocentes étaient
+pour son malheur toujours mal interprétées et lui signifia qu'il était
+résolu à céder la place à ses ennemis et à résigner ses fonctions de
+lieutenant-général. Henri III crut que Guise quittait cette dignité pour
+en obtenir une plus haute, la connétablie. Tremblant pour sa liberté et
+peut-être pour sa vie, il attira le sujet rebelle dans sa chambre et le
+fit tuer par les Quarante-Cinq (23 décembre 1588).[1399]
+
+ [Note 1396: Lettre du 1er juin 1588, _ibid._, t. IX, p. 32.]
+
+ [Note 1397: Lettre du duc de Savoie du 6 mars 1588, _Ibid._, t.
+ VIII, p. 488.]
+
+ [Note 1398: Correspondance de Rucellai, dans les _Négociations de
+ la France avec la Toscane_, t. IV, p. 876 sqq.]
+
+ [Note 1399: Pour de plus amples détails sur la tragédie de Blois,
+ voir Mariéjol, _Histoire de France de Lavisse_, t. VI, 1, p.
+ 285-286.]
+
+Aussitôt après le meurtre, il descendit chez sa mère, dont l'appartement
+était situé au-dessous du sien. Un homme était là, le médecin de la
+Reine, Cavriana,--agent secret du grand-duc de Toscane--qui le lendemain
+écrivit au secrétaire d'État à Florence ce qu'il avait vu et entendu. Le
+Roi entra et lui demanda comment allait sa mère. Il répondit: Bien, et
+qu'elle avait pris un peu de médecine. Henri s'approcha du lit et dit à
+Catherine de l'air le plus assuré et le plus ferme du monde: «Bonjour,
+Madame. Excusez-moi. M. de Guise est mort: il ne se parlera plus de lui.
+Je l'ai fait tuer, l'ayant prévenu en ce qu'il avait le dessein de me
+faire.» Et alors il rappela les injures que depuis le 13 mai, jour de sa
+fuite de Paris, il avait pardonnées pour ne pas se salir les mains du
+sang de ce rebelle, mais, sachant et expérimentant à toute heure qu'il
+sapait ou minait (ce furent ses propres paroles) son pouvoir, sa vie et
+son État, il s'était résolu à cette entreprise. Il avait longtemps
+hésité; enfin Dieu l'avait inspiré et aidé, et il allait de ce pas lui
+rendre grâces à l'église, à l'office de la messe. Il ne voulait pas de
+mal aux parents du mort, comme les ducs de Lorraine, de Nemours,
+d'Elboeuf et Mme de Nemours, qu'il savait lui être fidèles et
+affectionnés. «Mais je veux être le roi et non plus captif et esclave
+comme je l'ai été depuis le 13 mai jusqu'à cette heure, à laquelle je
+commence de nouveau à être le roi et le maître». Il avait fait arrêter
+le cardinal de Bourbon et lui avait donné des gardes pour s'assurer de
+lui. Ainsi avait-il fait du cardinal de Guise et de l'archevêque de
+Lyon. Après cette déclaration, il s'en retourna avec la même contenance
+ferme et tranquille[1400]. Cavriana, qui était tout près, ne laisse pas
+entendre que Catherine ait répondu. Qu'aurait-elle pu dire à cet homme
+rasséréné et ragaillardi, comme le remarque l'Italien, par le plaisir de
+la vengeance? La moindre réserve l'aurait blessé. Cavriana ajoute que la
+Reine-mère «est souffrante» et qu'elle sort «d'une terrible bourrasque
+de mal» dont elle a failli mourir «et je crains, conclut-il, que le
+départ de Madame la princesse de Lorraine (pour la Toscane) et ce
+spectacle funèbre du duc de Guise n'empirent son état»[1401].
+
+Plus tard, le bruit courut--et il a été recueilli par
+l'histoire--qu'elle aurait dit à son fils: «Avez-vous bien donné ordre à
+vos affaires?--Ouy, Madame, luy répondit-il.--Faictes advertir donc, luy
+dit-elle, Monsieur le Légat de ce qui s'est passé, affin que Sa
+Saincteté sache premièrement par luy vostre intention et que ne soyez
+prévenu par vos ennemis»[1402].
+
+ [Note 1400: Le récit de Cavriana dans _Négociations diplomatiques
+ de la France avec la Toscane_, t. IV, p. 842-843.]
+
+ [Note 1401: _Ibid._, p. 846].
+
+ [Note 1402: Palma Cayet, _Chronologie novenaire_, éd. Buchon,
+ Introd., p. 85.]
+
+Mais ce dialogue, qui ne s'accorde pas avec le témoignage de Cavriana,
+est par lui-même invraisemblable. Henri III n'avait pas dit à sa mère
+qu'il eût l'intention de se défaire du cardinal de Guise--et peut-être
+n'y était-il pas encore résolu. Alors à quoi bon se hâter d'envoyer une
+justification au pape; l'exécution du duc de Guise, un laïque, ne le
+concernait point. Sixte-Quint ne protesta que contre le meurtre du
+Cardinal, ce prince de l'Église étant, à ce qu'il prétendait, uniquement
+justiciable de la Cour de Rome[1403]. Catherine savait très bien ces
+distinctions ultramontaines. Le Roi tout ce jour-là refusa de recevoir
+le légat Morosini, se bornant à lui faire dire par le cardinal de Gondi
+qu'il avait, pour sauver sa vie, fait arrêter les cardinaux de Bourbon
+et de Guise et l'archevêque de Lyon, et le soir, sur une nouvelle
+demande d'audience, il envoya encore Gondi l'assurer que ni le cardinal
+de Guise ni l'archevêque de Lyon n'étaient morts. Et en effet le
+cardinal de Guise ne fut tiré de sa prison et passé par les hallebardes
+que le lendemain matin. Alors seulement Henri III pria Morosini de le
+venir trouver et il lui expliqua que les desseins criminels des deux
+frères l'avaient forcé de se défaire d'eux, comme il l'avait fait, sans
+employer les formes ordinaires de la justice, qui, vu le malheur des
+temps et la puissance des coupables, risquaient de bouleverser l'État.
+
+ [Note 1403: Guy de Brémond d'Ars, _Jean de Vivonne_, p. 299-302
+ sqq.]
+
+Mais naturellement, dans les jours qui suivirent, Henri III a dû, comme
+en toutes ses difficultés, recourir à sa mère. Après ce sursaut
+d'énergie sanglante, il oubliait d'agir contre le reste de ses ennemis.
+Il laissa sans secours la citadelle d'Orléans, que les ligueurs de la
+ville assiégeaient. Il renvoya aux Parisiens deux de leurs échevins
+qu'il avait fait arrêter le jour de la tragédie de Blois. Il mit en
+liberté la mère de ses victimes. Pensait-il avoir tué la Ligue avec les
+Guise ou retombait-il de tout son poids dans ses habitudes de mollesse
+et d'indolence? Catherine était, comme on peut le croire, embarrassée de
+lui donner des conseils. Il n'est pas douteux qu'elle déplorait ce crime
+comme une faute. «Ah! le malheureux! disait-elle de son fils au P.
+Bernard d'Osimo, un capucin, le 25 décembre. Ah! le malheureux. Qu'a-t-il
+fait.... Priez pour lui qui en a plus besoin que jamais, et que je vois
+se précipiter à sa ruine, et je crains qu'il ne perde le corps, l'âme et
+le royaume[1404]». Elle est, écrivait Cavriana le 31 décembre,
+«bouleversée (_turbata_) et, quoique très prudente et très expérimentée
+dans les choses du monde, elle ne sait toutefois quel remède donner à
+tant de maux présents ni comment pourvoir aux maux à venir[1405]?» Elle
+allait toutefois mieux, et le médecin espérait que dans huit jours elle
+pourrait reprendre son train de vie.
+
+Mais elle n'attendit pas d'être complètement rétablie; son fils avait
+besoin d'elle. Le 1er janvier, elle sortit, comme il le désirait, pour
+aller voir le cardinal de Bourbon et lui annoncer, peut-être dans un
+dessein de réconciliation, qu'il lui faisait grâce[1406]. Le temps était
+très froid, même en cette année qui fut froide. Le vieillard reçut très
+mal sa vieille amie. «Madame, lui dit-il, si vous ne nous aviez trompés
+et ne nous aviez amenés ici avec de belles paroles et avec garantie de
+mille sûretés, ces deux [hommes] ne seraient pas morts, et moi je serais
+libre».
+
+ [Note 1404: Le récit de cette entrevue que le capucin expédia
+ immédiatement à Rome a été publié par M. Charles Valois, _Histoire
+ de la Ligue, oeuvre inédite d'un contemporain_, S.H.F., t. I, 1914,
+ p. 300.]
+
+ [Note 1405: Desjardins, _Négociations diplomatiques avec la
+ Toscane_, t. IV, p. 852.]
+
+ [Note 1406: Cavriana dit «la sua liberazione». Cela veut-il dire
+ qu'Henri III avait l'intention de remettre le Cardinal en liberté,
+ mais, dans ce cas, c'était assurément à de certaines conditions.
+ La colère du vieillard, en montrant son intransigeance, aurait été
+ cause qu'on le garda en prison.]
+
+Cette injuste accusation la toucha au vif; elle s'en retourna toute
+dolente. Ses poumons se reprirent et son état s'aggrava tellement que le
+5 janvier au matin elle dicta ou plutôt se laissa dicter par son fils
+son testament et mourut le jour même à une heure et demie.
+
+Deux personnes donnèrent des marques de profond chagrin: sa petite-fille
+très chère, Christine de Lorraine, et le Roi, «ce fils, dit Marguerite,
+que d'affection, de debvoir, d'esperance et de crainte elle
+idolastrait»[1407]. Aussi, dans sa lettre à l'ambassadeur de France à
+Rome, reconnaissait-il qu'il lui était «tenu non seulement du devoir
+commun de la nature», mais de tout le bonheur qu'il avait eu sur terre
+et que le «deuil et regret» que lui apportait «la privation du bien de
+sa présence» ne se pouvait comparer «au ressentiment de la perte des
+personnages qui vous sont aussi proches»[1408].
+
+ [Note 1407: _Mémoires de Marguerite_, éd. Guessard, p. 49.]
+
+ [Note 1408: _Lettres_, t. IX, p. 395.]
+
+Mais il l'aimait à sa façon d'enfant gâté et de roi et jusqu'à la fin
+lui imposa la tyrannie de sa jalouse tendresse. De la recluse d'Usson,
+il n'était pas plus question dans le testament que si elle fût morte.
+Catherine déshéritait sa fille, tacitement, comme indigne, et ne lui
+faisait pas même l'aumône d'une parole de pardon. Elle instituait Henri
+III pour son seul et unique héritier, mais, il est vrai, avec tant de
+fondations et de donations qu'elle ne lui laissait en somme, sauf la
+ville de Cambrai, que la qualité d'exécuteur testamentaire, et encore à
+titre onéreux. Elle le chargeait de payer, annuellement ou en une fois,
+diverses sommes à des religieux attachés à l'église de l'Annonciade en
+son hôtel de Paris, à des filles à marier, aux pauvres, à ses femmes de
+chambres, à ses nains et naines, à ses deux médecins, à ses deux
+chirurgiens et apothicaires, à M. de Lanssac, son chevalier d'honneur, à
+ses dames et filles d'honneur, à son confesseur, Monsieur Abelly, à la
+duchesse de Retz, au comte de Fiesque, qui avait épousé une Strozzi, à
+l'abbé Gadagne, un de ses négociateurs, au petit La Roche, son écuyer
+tranchant et son grand porteur de dépêches, à Mme de Randan, née Fulvie
+Pic de la Mirandole, et à la comtesse de la Mirandole, à Claude de
+L'Aubespine, son secrétaire des finances, et à quelques autres
+personnes. Ses dettes, qu'on a évaluées à vingt millions de notre
+monnaie, étaient, avec les legs, si supérieures au peu qu'elle laissait
+à son fils que, s'il n'eût été roi, il aurait certainement répudié la
+succession. Elle en attribuait la meilleure part à trois légataires: à
+Louise de Lorraine, sa bru, la seigneurie et château de Chenonceaux; à
+son petit-fils Charles, le bâtard de Charles IX, tout ce qui lui
+appartenait de son propre: à savoir en Auvergne, les comtés de Clermont
+et d'Auvergne, avec les baronnies de La Tour et de La Chaise; en
+Languedoc, le comté de Lauraguais, avec les droits de justice et de
+péage à Carcassonne, Béziers, et sur les moulins de Baignaux, ainsi que
+la moitié des meubles, bagues et cabinets du palais qu'elle s'était fait
+construire à Paris; à Christine de Lorraine, sa petite-fille, sa maison
+et palais de Paris, avec ses appartenances et dépendances et l'autre
+moitié «de tous et chacuns des meubles, cabinets, bagues et joyaux».
+Elle transférait aussi à la future grande-duchesse de Toscane les
+«biens, droicts noms, raisons et actions» qu'elle avait au pays
+d'Italie, y compris ses prétentions sur le duché d'Urbin, et la somme de
+deux cent mille écus pistoles «provenant de la vente par elle faicte à
+Monsieur le grand-duc de Toscane, des biens situés et assis en la
+Toscane»[1409].
+
+ [Note 1409: Testament de la Reine-mère, dans _Lettres_, t. IX, p.
+ 494-498.]
+
+De l'affection de Catherine de Médicis pour sa petite-fille, de sa
+sympathie pour la maison régnante de Lorraine et de ses ménagements pour
+les Guise, cadets de cette maison, on a cru pouvoir conclure qu'elle
+avait souhaité et préparé l'avènement au trône de son gendre Charles
+III, ou plutôt de son petit-fils Henri de Lorraine, marquis de
+Pont-à-Mousson. Pour barrer la route au roi de Navarre, légitime
+héritier présomptif, elle aurait favorisé les catholiques qui
+subordonnaient le droit dynastique à la profession du catholicisme. La
+reconnaissance officielle des droits du cardinal de Bourbon était une
+première «escorne» à la règle de succession dynastique et elle en
+méditait une autre, l'abolition ou la suspension de la loi salique, dont
+l'un des deux Lorrains chers à Catherine serait appelé à profiter à la
+mort d'Henri III et du cardinal de Bourbon.
+
+Il est vrai que l'Union catholique s'était faite contre le roi de
+Navarre. Mais Catherine pouvait s'excuser sur la nécessité ou alléguer
+qu'Henri de Bourbon, en s'obstinant dans l'hérésie, rendait inutiles les
+efforts pour le rapprocher du trône. Elle n'avait pas beaucoup de
+raisons de s'intéresser à lui: c'était un gendre détestable et un ennemi
+dangereux. Sauf les droits qu'il tenait de la loi salique, et qu'en sa
+qualité d'étrangère elle ne devait pas apprécier beaucoup, quel autre
+mérite pouvait-elle lui reconnaître que de contrecarrer à merveille les
+volontés du Roi son fils? L'historiographe Palma Cayet, compilateur
+méritoire, mais pauvre cervelle, se montre vraiment trop crédule quand
+il assure que la Reine-mère, à son lit de mort, avait recommandé à Henri
+III d'aimer les princes du sang et de les tenir toujours auprès de lui,
+et principalement le roi de Navarre. «Je les ay, lui fait-il dire,
+tousjours trouvés fidèles à la Couronne, estant les seuls qui ont
+intérest à la succession de vostre royaume[1410]». A-t-elle bien pu dire
+contre toute vérité qu'elle avait toujours eu à se louer des princes du
+sang? Si vraiment elle a conseillé à son fils de se rapprocher du roi de
+Navarre, c'est qu'après le meurtre des Guise il n'y avait plus d'accord
+possible entre le Roi et la Ligue; les leçons du passé n'y sont pour
+rien. Mais il est encore moins vraisemblable que, par amour des
+Lorrains, Catherine ait songé à préparer leur avènement au trône[1411].
+Le bruit en avait couru, il est vrai. Un correspondant du comte palatin,
+Jean Casimir, écrivait à ce condottiere de l'Allemagne protestante, le 6
+août 1586, que la Reine-mère avait fait espérer au duc de Lorraine que,
+vu sa parenté avec le Roi, il avait plus de chance que les Guise
+d'obtenir la Couronne. Ce n'était pas s'engager beaucoup. «En somme,
+ajoutait ce donneur de nouvelles, la vieille Reine veut ruiner Navarre
+et transférer la Couronne[1412]. C'est prêter un bien long dessein à une
+femme de cet âge et qui n'avait d'autre politique que l'avenir de son
+fils. Quel ramassis de contes bleus ou noirs deviendrait l'histoire si
+elle admettait pour vérités tous les racontars que s'empressaient de
+transmettre sans contrôle les agents officieux et même les agents
+officiels des princes!
+
+ [Note 1410: Palma Cayet, p. 160.]
+
+ [Note 1411: Cette thèse a été reprise, à grand renfort de textes,
+ par Davillé, ce bon travailleur, dont le livre d'ailleurs contient
+ çà et là tous les arguments contre le rôle qu'il prête à
+ Catherine.]
+
+ [Note 1412: Davillé, p. 108, note 2.]
+
+Il faut aussi se garder de trop solliciter les textes. En 1587, quand
+les protestants d'Allemagne envoyèrent une armée au secours des
+protestants de France, Guise, craignant pour la Ligue les suites de
+cette jonction, écrivit au duc de Lorraine de lever des soldats et de
+munir ses places pour barrer la route aux envahisseurs. Il l'assurait
+«que la France paiera le tout pourveu qu'on soit le plus fort»,
+c'est-à-dire que s'il aidait à l'être, il serait indemnisé de sa peine
+et de ses dépenses. Henri III avait autant d'intérêt que le Duc à la
+défense de la frontière. «...Croyez que le Roy vous donnera le mesme
+secours que firent ses ayeulx (Louis XI) aux vostres (René de Lorraine)
+contre le duc de Bourgogne (Charles le Téméraire)»[1413]. Enfin, pour
+décider son cousin aux sacrifices d'hommes et d'argent, Guise employait
+les grandes raisons: il y trouverait «honneur, réputation, et
+commencement destablir _la belle fortune d'un gran monarque_». «Car de
+l'estime qu'on fera de vous despens non seullement vostre conservation,
+_mais ce que pouvez espérer_.» Quelle fortune et quelles espérances?
+Dans une lettre que les envahisseurs saisirent le 27 ou le 28 septembre
+sur un messager lorrain, Christine de Danemark, duchesse douairière de
+Lorraine, souhaitait à son fils Charles III bon succès sur cette armée
+allemande. «Et en ceste occasion, disait-elle, je désirerois bien que
+puissions jouyr de la couronne _qu'aultrefois m'avez escript_, et me
+semble que le temps ne seroit mal à propos d'y penser»[1414]. Les
+protestants conclurent, non sans apparence, de ces quelques mots que le
+Duc, en récompense du service rendu, se ferait reconnaître par Henri III
+héritier présomptif. Mais à la vérité ce n'est pas à la Couronne de
+France que pensaient la duchesse douairière de Lorraine et Guise. Les
+ducs de Lorraine se vantaient de descendre de Charlemagne, et plusieurs
+fois, au cours du XVIe siècle, ils employèrent leurs historiographes à
+le démontrer. En tête d'un ouvrage publié en 1509 ou 1510, et qui ouvre
+la série de ces généalogies tendancieuses, Symphorien Champier, médecin
+du grand-père de Charles III, le duc Antoine, et fameux polygraphe,
+avait inscrit ce titre significatif: _Le recueil ou croniques des
+hystoires des royaulmes daustrasie ou france orientale, dite à présent
+lorrayne_. Henri III savait ces prétentions et même il s'en irritait.
+Mais pour décider Charles III à donner Christine en mariage à son favori
+le duc d'Épernon, il lui laissa probablement entendre qu'il lui céderait
+Metz, et le reconnaîtrait pour roi d'Austrasie. D'Épernon, qui
+commandait à Metz, aurait eu en échange le gouvernement du Comtat
+Venaissin, à titre de vicaire du pape. Ce n'est pas une simple
+hypothèse. L'agent de Walsingham en France, Geffrey, écrivait à ce
+ministre d'Élisabeth, le 18 avril 1583: «Le duc de Lorraine ne la
+voullut donner (sa fille) à Monsieur d'Espernon [ce] qui a esté cause de
+rompre le desseing du _royaume d'Austrasie_ et du comtat de
+Venisse»[1415]. Jean-Casimir, qui suivait avec une curiosité intéressée
+les affaires de France, notait dans son Diaire en juin-juillet 1583,
+c'est-à-dire avec quelque retard: «Lorraine et ses mignons veult il
+(Henri III) faire roy»[1416]. Mais si Charles III n'avait pas voulu
+payer d'une mésalliance le titre de roi, il n'y renonçait pas. Le 4 juin
+1588, La Noue écrivait à Walsingham: «Si Sedan et Jamès (Jametz) (deux
+villes de la principauté protestante de Bouillon menacées par le duc de
+Guise) se perdent par faulte d'assistance, Metz suivra le mesme chemin,
+dont s'ensuivra «ung nouveau establissement du roiaume
+d'Austrasie»[1417]. Rien de plus naturel que la duchesse douairière ait
+fait allusion, dans une lettre de septembre 1587, à ces espérances de la
+Maison de Lorraine soupçonnées de tout le monde et immédiatement
+réalisables.
+
+ [Note 1413: _Ibid._, p. 126.]
+
+ [Note 1414: Cette lettre est rapportée dans les _Mémoires de La
+ Huguerye_, t. III, p. 148-150. La Huguerye était alors au service
+ de François de Châtillon, qui avait rejoint l'armée d'invasion
+ avec une petite troupe de huguenots, et bien que ce diplomate
+ marron, qui passa du parti protestant au parti catholique
+ plusieurs fois en sa carrière, soit un imaginatif, comme il a déjà
+ été indiqué plus haut, il n'est pas vraisemblable qu'il ait
+ inventé ce document ni même qu'il l'ait altéré, car il l'aurait en
+ ce cas éclairci. C'est ce qu'a fait l'éditeur des Mémoires de la
+ Ligue, _Le Second Recueil_... p. 338, qui précise ainsi ce
+ passage: «car jamais ne se présenta une plus belle occasion de
+ vous mestre le sceptre en la main et la Couronne sur la teste».
+ Par contre, il supprime l'incidente «_qu'aultrefois m'avez
+ escript_» et cependant elle est essentielle, comme on le verra.]
+
+ [Note 1415: _Lettres_, t. VIII, p. 412.]
+
+ [Note 1416: Cité par Davillé, _Les Prétentions de Charles III_, p.
+ 46, note 1, d'après le journal de Jean-Casimir qu'a publié F. v.
+ Bezold, _Briefe des Pfalzgrafen Johann Casimir_, t. II, Munich,
+ 1884, p. 130.]
+
+ [Note 1417: Hauser, _François de La Noue_, app. p. 314.]
+
+Mais quand même la mère de Charles III aurait rêvé pour son fils la
+couronne de France, rien ne permet de supposer que Catherine de Médicis
+ait été complice de ses ambitions. Les sympathies de la Reine-mère pour
+le duc de Lorraine étaient grandes[1418]. Elle ne laissait pas échapper
+l'occasion de signaler à Henri III la volonté qu'il avait de le servir,
+mais tout le reste est conjecture. Elle n'eût pas osé recommander la
+candidature de Charles III ou du marquis de Pont-à-Mousson à Henri III,
+qui n'aimait pas les Lorrains et qui était sincèrement attaché à la loi
+de succession dynastique.
+
+ [Note 1418: Ajouter aux textes déjà cités une lettre du 2 juin
+ 1587, _Lettres_, t. X, p. 475.]
+
+L'intention que lui prête le cardinal Granvelle dans une lettre du 28
+juin 1584, immédiatement après la mort du duc d'Anjou, de proposer le
+cardinal de Bourbon pour héritier présomptif, s'accorderait mieux avec
+son habitude d'ajourner la solution des difficultés. Exclure le roi de
+Navarre à cause de son hérésie et mettre à sa place son oncle, ce
+n'était pas méconnaître les titres des Bourbons ni la loi salique sur
+lesquels ils étaient fondés, mais déclarer que la règle immuable de
+succession dynastique comportait une exception, une seule, la profession
+de l'hérésie. Ce compromis permettait de gagner du temps. Peut-être
+aussi Catherine a-t-elle à même fin inspiré, quelques années plus tard,
+une consultation politico-juridique contre les droits immédiats du son
+gendre. L'auteur est un jurisconsulte italien, Zampini, qu'elle avait
+chargé en 1576 de démontrer que les États généraux étaient une assemblée
+consultative, qui donnait au Roi des avis, non des ordres. A sa demande,
+ou de lui-même (mais pourquoi cet étranger serait-il intervenu
+spontanément dans ce débat?) Zampini s'efforça de démontrer que les
+droits de l'oncle, indépendamment des croyances religieuses,
+l'emportaient sur ceux du neveu. Le fond de son argumentation était
+qu'Antoine de Bourbon, mort pendant le règne de Charles IX et du vivant
+de deux autres fils d'Henri II, n'avait jamais été lui-même héritier
+présomptif et par conséquent n'avait pu transmettre à son fils une
+qualité qu'il ne possédait pas. Après la mort du duc d'Anjou, le
+candidat éventuel à la couronne était non le fils d'Antoine, mais son
+frère le cardinal, qui était plus proche parent d'Henri III, «car le
+plus prochain en degré exclut tousjours celuy qui est le plus remot et
+esloigné»[1419]. Mais cette disposition du droit civil, à supposer même
+qu'elle pût prévaloir contre la règle de succession dynastique,
+n'écartait pas pour toujours le roi de Navarre--réserve faite de
+l'hérésie--elle l'ajournait simplement à la mort du Cardinal, dont il
+était l'héritier naturel. La thèse de Zampini décourageait, sans les
+désespérer, les partisans d'Henri de Bourbon et de la loi salique, et,
+vu la différence d'âge du Cardinal et d'Henri III, elle avait, sauf
+l'accident qu'on ne pouvait prévoir, les plus grandes chances de rester
+purement spéculative.
+
+ [Note 1419: Matthieu Zampini, _De la succession du droict et
+ prérogative de premier prince du sang de France déférée par la loy
+ du Royaume à Monseigneur Charles, cardinal de Bourbon, par la mort
+ de Monseigneur François de Valois, duc d'Anjou_, Lyon, 1589, p.
+ 16.]
+
+C'est trop donner à l'hypothèse que d'imaginer Catherine méditant un
+changement de dynastie. Les difficultés étaient grandes et les chances
+des Lorrains petites. L'exclusion du roi de Navarre comme hérétique au
+profit du cardinal de Bourbon affirmait les droits des Bourbons
+catholiques, c'est-à-dire, sans compter le vieux cardinal, de François
+de Conti, du comte de Soissons et du cardinal de Vendôme, qui, quoique
+fils du héros de la Réforme, Condé, n'étaient pas de sa religion. Les
+ligueurs prétendaient que Conti et Soissons ayant combattu à Coutras
+dans l'armée du roi de Navarre, étaient, comme fauteurs d'hérétiques,
+civilement et politiquement déchus. Mais l'incapacité de tous les
+Bourbons et l'abrogation de la loi salique n'auraient pas résolu la
+question de succession à l'avantage des Lorrains. Il y avait parmi les
+parents d'Henri III des ayants droit ou plus qualifiés ou plus
+puissants. Philippe II, qui avait épousé la fille aînée d'Henri II,
+pouvait réclamer l'héritage pour sa fille, l'infante
+Claire-Isabelle-Eugénie, à plus juste titre que Charles III pour le
+marquis de Pont-à-Mousson, qui était le fils de la cadette, Claude de
+Valois. Même en admettant qu'au même degré les mâles dussent être
+préférés aux femmes, le duc de Savoie, Charles Emmanuel, fils d'une
+fille de François Ier, n'avait-il pas, comme représentant d'une ligne
+plus ancienne, de meilleurs droits à faire valoir? Et les Guise, qui
+pouvaient mettre les forces de la Ligue au service de Charles III, ne
+seraient-ils pas tentés de s'en servir à leur profit? Entre tant de
+concurrents catholiques et contre l'héritier légitime, quelles seraient
+les chances du duc de Lorraine? Et au vrai il n'a jamais ambitionné, et
+encore sans franchise, qu'un morceau de France.
+
+Catherine était assez intelligente pour comprendre que l'élection de ce
+petit prince amènerait le démembrement de la France. Deux prétendants
+seuls pouvaient maintenir le royaume en son entier: le roi de Navarre et
+le roi d'Espagne, celui-ci pour en faire un autre Portugal, celui-là
+pour assurer la nationalité française. Catherine aimait aussi peu
+Philippe II qu'Henri de Bourbon. Le zèle de l'un pour le catholicisme
+lui était aussi suspect que l'obstination de l'autre dans le
+protestantisme. Mais le roi de Navarre avait pour lui la tradition, sa
+race, un parti puissant et tous les catholiques qui ne subordonnaient
+pas le droit dynastique au droit religieux. Catherine n'avait pas de
+préférence à marquer tant que son fils était vivant, mais, si tièdes
+qu'on suppose ses sentiments pour sa patrie d'adoption, il est croyable
+que, forcée de choisir, elle se fût prononcée pour le seul candidat
+capable de sauvegarder l'indépendance de la Couronne.
+
+Mais on ne lui eût pas demandé son avis. Après la sanglante exécution de
+Blois, qui tuait l'Union catholique, son rôle à elle était fini. Odieuse
+aux ligueurs, qui la croyaient complice du meurtre des Guise, elle
+était, pour toutes les raisons du passé, suspecte aux protestants. Elle
+mourut dans l'épouvante de ce qu'elle put deviner, et encore eut-elle ce
+bonheur, dans la ruine de ses efforts, de ne pas voir l'assassinat de
+son fils et la fin des Valois.
+
+Elle n'avait pas cessé, sauf dans les moments de grande pénurie
+financière, de faire travailler à la chapelle funéraire contiguë à
+l'abbaye de Saint-Denis où elle espérait aller retrouver son mari sous
+le mausolée de marbre. Mais, quand elle mourut, Paris était en pleine
+insurrection. Les ligueurs les plus ardents menaçaient, si son corps
+traversait la ville, de le traîner à la voirie ou de le jeter au
+fleuve[1420]. On le garda donc provisoirement à Blois, dans l'église de
+Saint-Sauveur, mais il avait été, paraît-il, si mal embaumé qu'il fallut
+le mettre en pleine terre. Il y resta vingt et un ans[1421].
+
+ [Note 1420: L'Estoile, janvier 1589, éd. Jouaust, t. III, p. 233.]
+
+ [Note 1421: Pasquier, _Oeuvres_, t. II, liv. XIII, lettre 8, p.
+ 377.]
+
+Henri III périt quelques mois après; Henri IV fut assez occupé pendant
+dix ans à conquérir son royaume sur ses sujets et sur les Espagnols pour
+faire des obsèques solennelles à sa belle-mère. Même quand il fut le
+maître absolument obéi, il oublia ou ajourna le transfert à Saint-Denis
+de celle qu'il avait si peu de raisons d'aimer. Ce fut la bâtarde
+d'Henri II, la bonne Diane de France, qui, mue de pitié, s'en chargea.
+L'année même de l'avènement de Louis XIII, elle fit exhumer la vieille
+Reine et transporter ce qui restait d'elle auprès du Roi son mari.
+Quand la chapelle des Valois, qui croulait faute de soins, fut démolie
+en 1719, le tombeau d'Henri II fut réédifié dans l'église
+abbatiale[1422]. C'est là que Catherine de Médicis repose, du moins en
+effigie. Quant à son coeur, même s'il avait été retrouvé, il n'y aurait
+pas eu place pour lui dans le monument gracieux qui, de l'église des
+Célestins où il avait été élevé, a passé aujourd'hui au musée du Louvre.
+L'urne de bronze doré que supportaient les trois cariatides de marbre de
+Germain Pilon réunissait les coeurs d'Henri II et de son vieil ami, le
+connétable Anne de Montmorency. La veuve, aussi déférente que l'épouse,
+s'était résignée à laisser s'affirmer jusque dans la mort un attachement
+qui, pour d'autres raisons, comme on le pense, que la faveur de Diane de
+Poitiers, avait été une des amertumes de sa vie conjugale[1423].
+
+ [Note 1422: Paul Vitry et Gaston Brière, _L'Église abbatiale de
+ Saint-Denis et ses tombeaux_, Paris, 1908, p. 21.]
+
+ [Note 1423: On croit communément que l'urne était destinée à
+ recevoir et a reçu les coeurs, unis cette fois, d'Henri II et de
+ Catherine, mais il n'est pas possible que le secrétaire de
+ l'ambassadeur vénitien se soit trompé. Dans sa relation écrite peu
+ de temps après 1579, et en tout cas du vivant de Catherine de
+ Médicis, il dit qu'Anne de Montmorency fut l'âme (_anima_) du roi
+ Henri II, «comme on le voit par la sépulture de leur coeur dans un
+ même vase à l'église des Célestins». Des trois distiques gravés
+ sur le soubassement, le plus ancien et le plus équivoque ne
+ contredit pas ce témoin:
+
+ _Cor junctum amborum longum testantur amorem
+ Ante homines Junctus spiritus ante Deum._
+
+ _Amor_, en langage poétique, peut très bien signifier l'amitié de
+ deux hommes.--L'urne actuelle du Louvre est une reconstitution
+ moderne.]
+
+
+
+
+_APPENDICE_
+
+LES DROITS DE CATHERINE SUR LA SUCCESSION DES MÉDICIS
+
+
+Le contrat de mariage[1424] de Catherine de Médicis portait qu'elle
+renonçait aux biens, meubles et immeubles de son père «au proffit et
+utilité de» Clément VII, mais son oncle étant mort en 1534, son cousin
+le cardinal Hippolyte en 1535, et son frère Alexandre de Médicis, duc de
+Florence, en 1537, et ainsi tous les mâles de la branche aînée ayant
+disparu, Catherine revint sur sa renonciation comme n'ayant été faite
+qu'en faveur du Pape. Elle poursuivit en Cour de Rome la restitution de
+ses biens patrimoniaux, que détenait Marguerite d'Autriche veuve de son
+frère assassiné. Le projet de transaction qui, après négociations et
+procès, fut en 1560 soumis aux deux parties, laissait à Marguerite la
+jouissance, sa vie durant, des biens situés en Toscane et la pleine
+propriété des joyaux; bracelets, pierres précieuses et autres meubles,
+ainsi que des biens-fonds des Médicis situés dans le royaume de
+Naples[1425]. Il attribuait à Catherine la nue propriété des immeubles
+de Toscane et du palais Médicis de Rome[1426] avec ses appartenances et
+dépendances.
+
+Les revenus des fonds placés sur le Mont-de-la-Foi (Mont-de-Piété)
+étaient partagés entre Marguerite et Catherine, le capital (20 000 écus)
+restant à Catherine, à charge pour les deux héritières de désintéresser
+les créanciers du cardinal Hippolyte. La question de la villa Médicis
+(villa Madame)[1427] était réservée, d'autant que le cardinal Alexandre
+Farnèse y prétendait aussi en vertu d'une donation d'Henri II[1428].
+
+ [Note 1424: Le contrat de mariage dans _Lettres_, t. X, p. 478
+ sqq. (en français); une copie en latin (moins complète) dans
+ Reumont-Baschet, _La Jeunesse de Catherine de Médicis_, p.
+ 312-318.]
+
+ [Note 1425: _Lettres_ t. IX, p. 438.]
+
+ [Note 1426: Dit palais Madame, à cause de Madame Marguerite, qui
+ depuis la mort de son mari, l'occupait. Aujourd'hui palais du
+ Sénat.]
+
+ [Note 1427: C'est la villa Médicis au Monte Mario, qu'il ne faut
+ pas confondre avec la Villa Médicis du Pincio où est installée
+ aujourd'hui l'Académie de France.]
+
+ [Note 1428: _Lettres_, t. IX, p. 446-447.]
+
+Mais Catherine n'accepta pas ce compromis, sauf en ce qui regardait les
+bijoux et les domaines napolitains. Elle réclama la restitution
+immédiate des capitaux versés au Mont-de-Piété et la pleine propriété
+des biens-fonds de Rome et de Toscane. On recommença à plaider et à
+négocier. En septembre 1582, le tribunal de la Rote, la suprême
+juridiction pontificale en matière civile, condamna Marguerite à payer
+à Catherine 20 000 écus et à lui abandonner l'usufruit du palais Médicis
+avec ses appartenances et dépendances. Marguerite mourut en 1586 avant
+de s'être exécutée. Catherine s'entendit assez facilement sur les
+questions de créance et des biens de Rome avec les héritiers de la
+duchesse, son beau-frère le Cardinal Farnèse, et son fils le duc de
+Parme.
+
+Elle eut d'autres difficultés avec les Médicis régnant en Toscane. Côme,
+qui s'était fait proclamer duc à Florence, après l'assassinat
+d'Alexandre, avait pris à ferme de Marguerite, moyennant 8 500 écus d'or
+par an, tous les biens sis et situés en ville et duché de Florence:
+maisons, palais, villas, campagnes, maremmes, etc., qui étaient ensemble
+estimés un peu plus de 322 429 ducats[1429]. Après la mort de
+l'usufruitière, François de Médicis, successeur de Côme, ne se pressa
+pas de laisser entrer la propriétaire en possession. Il prétendait
+garder l'héritage en nantissement de 240 000 écus qu'il avait dépensés
+pour l'entretien de ces immeubles. Catherine offrait, à titre de
+transaction, de lui céder le tout contre la quittance des 340 000 écus
+qu'il avait prêtés à Henri III, estimant qu'elle lui abandonnait «plus
+de cent mil escus de la valeur desdits biens»[1430]. Mais François
+marchandait, et Catherine avait entamé une action contre lui lorsqu'il
+mourut. Le mariage de son successeur Ferdinand avec Christine de
+Lorraine arrêta le procès. Catherine constitua en dot tous ses biens de
+Toscane à sa petite-fille. À Rome elle céda au grand-duc le palais
+Médicis, dit palais Madame[1431], moins les appartenances et dépendances
+que garda Saint-Louis-des-Francais[1432], et elle reçut en échange le
+palais que Ferdinand habitait au temps de son cardinalat et où fut
+transférée l'ambassade de France.
+
+ [Note 1429: _Lettres_, t. IX, p. 444-445.]
+
+ [Note 1430: 9 avril 1587, _Ibid._, t. IX, p. 199.]
+
+ [Note 1431: L'ambassadeur Pisani avait déjà commencé les
+ réparations et se préparait à s'y installer. Lettre du 17 juin
+ 1587, _Ibid._, t. VIII, p. 481.]
+
+ [Note 1432: Voir plus haut, p. 377, la donation à
+ Saint-Louis-des-Francais.]
+
+
+
+
+CONCLUSION
+
+
+Si Catherine n'était pas l'auteur responsable de la Saint-Barthélemy,
+est-il paradoxal de prétendre qu'elle ferait assez belle figure dans
+l'histoire? Il n'y a rien à redire à ses moeurs; on ne lui connaît ni
+favoris de haut parage ni même simples valets de coeur. Elle fut, épouse
+ou veuve, la femme «de vie incoulpée», que célébrait Henri III. C'est
+une légende qu'elle a favorisé les écarts de jeunesse de ses fils pour
+les énerver et plus facilement les conduire. Elle eut le mérite, qui
+n'est pas petit, de défendre pendant trente ans l'État et la dynastie
+contre les forces anarchiques du temps. Entre toutes les reines de
+France du XVIe siècle--car Marie Stuart ne fit que passer--elle
+personnifie la civilisation et l'esprit de la Renaissance. Mais son
+crime est si grand qu'il a fait oublier vertus, qualités et services.
+
+Seuls ou presque seuls les historiens de l'art, distraits de l'obsession
+du massacre par la nature de leurs études, trouvent de quoi admirer dans
+sa vie. Et c'est justice. En son mécénat, il n'y a de blâmable que le
+prix qu'il a coûté.
+
+Née d'une Française de la plus haute aristocratie et de Laurent de
+Médicis, duc d'Urbin, petit-fils de Laurent le Magnifique, et comme lui
+chef de la République florentine, orpheline presque en naissant, mais
+élevée à Rome et à Florence, sous la tutelle de ses grands-oncles les
+papes Léon X et Clément VII, et transportée à quatorze ans, par son
+mariage avec un fils de France, de ces capitales de l'art et du
+catholicisme à la Cour de François Ier, la plus brillante de la
+chrétienté, elle aimait d'un goût atavique, que les impressions de
+l'enfance et de la jeunesse renforcèrent encore, le luxe, la
+représentation et la magnificence. Quand, à partir du règne de Charles
+IX, son fils, elle disposa librement des finances de l'État, elle
+s'entoura de dames et de demoiselles d'honneur, qu'elle voulut parées
+«comme déesses», multiplia les fêtes et bâtit des palais et des châteaux
+pour donner à la royauté et se donner à elle-même, le décor, les
+cortèges et l'éclat qui répondaient à ses rêves de grandeur. Son
+intelligence était vive et sa curiosité large et toujours en éveil. Elle
+recherchait la compagnie des doctes, des lettrés, des artistes, des
+collectionneurs. Elle collectionnait elle-même des tableaux, des objets
+d'art, des produits exotiques et, ce qui n'avait pas encore de nom, des
+bibelots. Elle amassait des cartes géographiques, des livres, des
+manuscrits. Elle savait probablement le latin et du grec, peu ou
+beaucoup. Elle patronna ou pensionna les écrivains italiens de son
+temps, Alamanni, l'Arétin, le Tasse et, parmi les prosateurs et les
+poètes de l'époque antérieure, elle était capable d'apprécier le franc
+réalisme de Boccace et l'idéalisme subtil de Pétrarque.
+
+Grâce à cette teinture des langues antiques et à sa connaissance de la
+littérature italienne, sans oublier la française, elle fut mieux qu'un
+banquier de la République des lettres. Elle entremêla les ballets en
+usage à la Cour de chants, de musique et d'une action scénique, d'où
+allait sortir l'opéra. Elle inspira l'idée d'un nouveau genre
+dramatique, la tragi-comédie. Même s'il était vrai qu'elle a fait servir
+les moyens de séduction de son cercle de femmes à des fins politiques,
+elle souhaita que la poésie du moins restât chaste, comme le refuge de
+l'idéal. Elle recommanda expressément à Baïf, tout en le louant d'avoir
+adapté le _Miles gloriosus_ de Plaute à la scène française, de se garder
+des «lascivetés» des anciens, et elle invita Ronsard, qui, à cinquante
+ans, continuait de chanter le vin et l'amour avec l'enthousiasme d'un
+jeune homme, à imiter, comme il fit, l'adorateur de Laure en ses
+délicatesses de pur sentiment.
+
+Elle-même en sa jeunesse avait délibéré d'écrire avec sa belle-soeur
+Marguerite de France, sur le modèle du _Décaméron_ ou de l'_Heptaméron_,
+un recueil de Nouvelles, mais qui seraient des histoires vraies. Mais
+elle a eu d'autres soucis et sa production littéraire, si l'on peut
+dire, consiste en une énorme correspondance presque toute politique,
+qu'elle a dictée et souvent même écrite de sa main dans une orthographe
+bizarrement phonétique, et où ressortent des lettres familières, en trop
+petit nombre, d'un agrément et d'un tour si français. Elle est
+assurément de la même famille intellectuelle que Marguerite d'Angoulême
+et Marguerite de France, mais, à la différence de la soeur et de la fille
+de François Ier, elle excelle aux sciences et aux mathématiques et se
+distingue encore de ces pures lettrées par ses goûts artistes. Elle a
+aimé les bâtiments jusqu'à en dresser avec ses architectes le plan,
+l'ordonnance et la décoration. Tous ses enfants, sauf François II, né
+maladif et mort jeune, et ses filles, Élisabeth et Claude, comprimées,
+l'une par l'étiquette de la Cour de Madrid, l'autre par la médiocrité de
+celle de Nancy, sont des esprits cultivés, raffinés, curieux de poésie,
+de philosophie, et de musique. Henri III parle et Marguerite de Valois
+écrit avec une perfection, rare pour le temps, de noblesse et
+d'élégance.
+
+Mais les historiens politiques sont sans bienveillance. La plupart la
+représentent comme uniquement attachée à son intérêt, indifférente au
+bien et au mal, sans religion ni scrupules. Pour les moralistes et les
+romanciers, elle est l'incarnation du machiavélisme. Les protestants, et
+c'est bien naturel, l'exècrent et les catholiques en général la renient.
+
+C'est là un jugement sommaire, inspiré par cette idée toute naturelle,
+mais quelquefois fausse, qu'ayant commandé un crime énorme, elle était
+née criminelle. D'où la conclusion que ses sentiments étaient viciés en
+leur source, qu'elle était incapable d'un acte généreux, qu'elle
+n'aimait rien ni personne et que dans sa vie tout fut calcul, égoïsme,
+ruse, perfidie, cruauté.
+
+Catherine, la vraie Catherine, ondoyante et diverse, ne ressemble pas à
+ce portrait brossé à grands traits, tout en noir, et comme figé en sa
+malveillance. Elle n'a pas été toujours la même au cours de trente ans
+de règne; elle a varié comme un homme, plus qu'un homme. Elle a été
+poussée par l'ambition, entraînée par la lutte, exaspérée par les
+résistances, mais il ne semble pas qu'elle n'eût pas mieux aimé
+gouverner doucement.
+
+Elle passait pour «bénigne», et il est probable qu'en temps normal elle
+le fût restée. Elle ne manquait pas de générosité ni de hardiesse, comme
+il parut en sa régence. Du vivant d'Henri II, un mari qu'elle aimait
+d'amour, elle avait osé, au risque de déplaire à ce persécuteur de
+l'hérésie, montrer quelque compassion pour les persécutés. Sous François
+II, elle réagit discrètement contre l'intolérance des Guise. Le règne de
+Charles IX, qui fut son règne, débuta par une initiative audacieuse:
+l'arrêt des persécutions et l'inauguration de la liberté de conscience.
+Assurément elle cherchait à s'attacher les adversaires des Guise, et il
+y avait du calcul dans ce changement de politique. Mais s'y serait-elle
+obstinée, malgré la résistance de la masse des catholiques et la
+pression du roi d'Espagne, Philippe II, et des papes Pie IV et Pie V, si
+elle n'avait pas naturellement répugné à la violence. Elle alla même si
+loin dans ses complaisances qu'elle fut accusée de favoriser les
+doctrines nouvelles, bien qu'elle prétendît les souffrir seulement pour
+le maintien de la paix publique et la conservation de l'État. Les chefs
+catholiques, alarmés, la mirent en demeure de se soumettre, si elle ne
+voulait se démettre, mais après la première guerre civile, quand la mort
+ou le discrédit des triumvirs lui eut rendu sa liberté d'action, elle
+revint à la pratique de la tolérance, comme au système de son choix.
+Elle ménagea les protestants, aussi longtemps qu'elle le put, et, si
+l'on peut dire, qu'ils le voulurent, sans dépasser toutefois les
+libertés consenties par l'Édit de pacification d'Amboise, et même en
+restant un peu en deçà, pour ne pas provoquer une nouvelle réaction. Une
+preuve entre quelques autres du parti pris de la plupart des historiens,
+c'est que, tout en la déclarant jalouse à l'excès de son pouvoir et
+impatiente de tout partage, ils lui dénient le mérite de ses bonnes
+intentions et l'attribuent tout entier au chancelier de L'Hôpital, grand
+homme de bien, médiocre homme d'État, qui ne sut pas comprendre comme
+elle que la meilleure façon de protéger les protestants, c'était de
+rassurer les catholiques.
+
+On incrimine son ambition, qui fut, il est vrai, très grande, comme si
+elle n'était pas en soi légitime. Elle aimait le pouvoir pour lui-même
+d'une passion refoulée jusqu'à la quarantième année et d'autant plus
+ardente qu'elle était plus tardive, mais elle y tenait aussi comme à
+l'unique moyen d'assurer l'avenir de ses enfants. Elle ne l'a pas
+usurpé; elle ne l'a pas retenu illégalement; ses deux fils, Charles IX
+et Henri III, sauf des velléités d'action personnelle, fréquentes sous
+celui-ci, très rares sous celui-là, lui en ont laissé la charge, sachant
+qu'il ne pouvait être en des mains plus habiles et plus fidèles. Mais
+on peut justement redire à la façon dont elle l'a exercé. Encore faut-il
+distinguer entre les époques. Au début elle s'efforça de tenir les chefs
+de partis et les grands «unis sous sa main» par bonne grâce, promesses,
+dons et faveurs, car, son autorité sauve, elle était libérale, généreuse
+et même prodigue. Elle aimait à plaire et à faire plaisir. Elle chercha
+sincèrement, de la première à la seconde guerre civile, à réconcilier
+les Guise avec Condé, avec les Montmorency et même avec Coligny, qu'ils
+accusaient d'avoir fait assassiner le duc François, sous Orléans, par
+Poltrot de Méré. Mais elle se dégoûta vite de cette bonne volonté
+improductive. Femme et étrangère, mal servie ou même trahie par les
+pouvoirs intermédiaires: princes du sang, grands officiers de la
+couronne, gouverneurs, qui, en ces temps d'absolutisme théorique, mais
+de faible centralisation, étaient nécessaires au Roi pour se faire obéir
+d'un bout du royaume à l'autre, elle apprit à se défier de tout le
+monde. L'intérêt de ses enfants, qu'elle ne distinguait pas du sien,
+devint l'unique règle de sa conduite. Entre les rois de France, elle
+prit pour modèle «le roi Louis», c'est-à-dire Louis XI. Elle se plaignit
+un jour à Henri III comme d'une injure qu'il pût imaginer qu'elle était
+«une pauvre créature que la bonté mène». Persuadée qu'en se défendant
+elle défendait l'État et la dynastie, elle finit par n'avoir plus aucun
+scrupule sur les moyens. Quel malheur pour sa mémoire qu'elle n'ait pas
+toujours fait un emploi plus humain, sinon plus innocent, de ses grandes
+facultés!
+
+Elle avait des qualités d'homme d'État auxquelles elle ajoutait les
+siennes propres; une intelligence vive, alerte et toujours en éveil,
+beaucoup de finesse, d'adresse, de souplesse, l'art d'agir à couvert et
+d'avancer sans avoir l'air de cheminer. Sa grande maîtrise sur ses
+sentiments, que sa fille Marguerite admirait tant pour être elle-même
+hautaine, primesautière, impulsive, était un don de nature que les
+obligations de la vie de Cour et les nécessités de la politique avaient
+porté à sa perfection. Même en ses plus vives émotions, elle ne se
+départait pas de son calme. Elle répugnait par prudence, et aussi par un
+instinct délicat des bienséances féminines[1433], aux éclats de voix et
+de passion. La souveraine qui a ordonné l'acte le plus violent de notre
+histoire n'a guère commis de violence de parole. Elle recommandait à
+Henri III, qui s'aliénait les plus grands personnages par ses
+médisances, de surveiller sa langue. Ami, ennemi, étiquettes
+changeantes.... «Comme la prudence conseilloit de vivre avec ses amis
+comme devant estre un jour ses ennemis pour ne leur confier rien de
+trop.... aussi l'amitié venant à se rompre et pouvant nuire, elle
+ordonnoit d'user de ses ennemis comme pouvant estre un jour amis». Avec
+les chefs de partis dont elle préparait la ruine, elle restait jusqu'à
+la fin douceur, compliments, flatteries, effusions et caresses.
+
+ [Note 1433: Le jour où, dans une lettre de conseils à sa fille,
+ longtemps après la mort de Diane de Poitiers, il lui échappa de
+ traiter la maîtresse de son mari de p...., elle s'en excusait:
+ «C'est un vilain mot à dire à nous autres (honnêtes femmes).»]
+
+Elle parlait bien, le plus souvent avec bonne grâce, un grand désir
+apparent de convaincre et de toucher, et, quand il le fallait, avec
+autorité. Elle n'était jamais à court de raisons et, avec la logique
+particulière aux femmes, ne s'embarrassait pat des contradictions. Bonne
+psychologue, elle démêlait très bien ce qui se cachait de calculs
+intéressés sous les affectations de zèle public et religieux. N'ayant
+pas de scrupules, elle n'en soupçonnait pas chez les autres. Les bonnes
+paroles, les vagues promesses, les engagements à échéance lointaine, les
+protestations de saintes intentions ne lui coûtaient pas. Elle abondait
+en expédients, dont quelques-uns de comédie, enchevêtrait les
+combinaisons et prolongeait les marchandages. Même quand la partie
+paraissait perdue, elle était d'avis de négocier encore, de négocier
+toujours, et, en cas d'opposition irréductible, de chercher à gagner du
+temps. C'était beaucoup, écrivait-elle à Henri III, de s'assurer, même
+au prix des concessions les plus pénibles, le moyen d'attendre un
+nouveau tour, celui-là favorable, de la roue de la fortune.
+
+Elle avait une prodigieuse activité dont sa correspondance témoigne et
+qui s'étendait jusqu'aux détails d'administration. Elle fut toujours son
+principal ministre ou celui de ses fils. Ce n'est pas assez de dire
+qu'elle remplissait avec zèle les devoirs de sa charge; elle y avait du
+plaisir. Cette passion d'agir défia les fatigues, l'âge, la maladie.
+Toute sa vie, elle fut en mouvement et en voyage. En son extrême
+vieillesse, elle se faisait porter, ne pouvant plus chevaucher, d'un
+bout du royaume à l'autre pour régler sur place les affaires d'État et
+apaiser les troubles. On peut dire presque sans exagération qu'elle
+mourut debout. Elle prenait d'ailleurs doucement les tracas et les
+soucis du gouvernement. Elle était gaie en sa jeunesse et les misères du
+temps ne parvinrent pas à la rendre mélancolique. Elle garda à peu près
+jusqu'à la fin une sorte de vaillance sereine, que l'on admirerait
+davantage si l'on ne craignait pas qu'elle fût l'indice de quelque
+sécheresse de coeur.
+
+Mais cet esprit plein de ressources avait ses lacunes et ses défauts.
+Elle était si fine que, pensant avoir accaparé la plus grosse part de
+toute la finesse du monde, elle en attribuait trop peu à ses
+adversaires. Elle se croyait tellement sûre de démêler les fils de
+l'écheveau politique qu'elle ne craignait pas de les embrouiller. Elle
+pécha souvent par ignorance et par incompréhension. Elle ne soupçonna
+jamais la sincérité intransigeante des passions religieuses. Au début de
+sa régence, elle s'imagina qu'elle mettrait d'accord à Poissy, sur une
+formule équivoque, les catholiques qui croyaient à la présence réelle,
+matérielle et charnelle du Christ dans l'Eucharistie, et les réformés,
+qui réprouvaient la consécration du prêtre à l'autel comme un abominable
+sacrilège. Elle se flatta d'obtenir du pape et du concile de Trente le
+silence sur les différends dogmatiques qui déchiraient la chrétienté, en
+même temps que les concessions les plus larges en fait de discipline et
+de culte. Elle pécha aussi par vanité. Après la reprise du Havre aux
+Anglais et l'incorporation définitive de Calais à la France--une
+négociation d'ailleurs bien conduite--elle ne douta plus de son
+habileté diplomatique et de son bonheur. Elle proposa au pape, à
+l'empereur et au roi d'Espagne, qui d'ailleurs n'acceptèrent pas
+d'aviser ensemble en Congrès aux moyens de rétablir l'unité chrétienne.
+Elle était si fière de se montrer au monde en compagnie de ces potentats
+qu'elle ne réfléchit pas aux soupçons que les protestants pouvaient
+concevoir de ses avances. Pendant son grand tour de France de 1564 à
+1566 pour raviver la foi monarchique des «peuples», en leur faisant voir
+le jeune roi Charles IX, ce fut, entre autres raisons, par gloriole et
+contrairement à toute prudence politique, qu'elle obtint de Philippe II,
+à force d'instances, non qu'il la rejoignît lui-même à Bayonne, mais
+qu'il y envoyât sa femme Élisabeth de Valois et ses principaux
+conseillers. Elle avait tant souffert, dauphine et reine, de s'entendre
+traiter de fille, mal dotée et sans espérances, du premier citoyen d'une
+République, qu'elle étalait volontiers ses alliances pour faire oublier
+la médiocrité de son origine. Ne s'avisa-t-elle pas, afin de se
+rehausser elle-même en ses ascendants, de revendiquer la couronne de
+Portugal, comme héritière de Mathilde de Boulogne, la femme répudiée
+d'un roi de Portugal, morte trois siècles auparavant?
+
+Elle a trop sacrifié à l'esprit de magnificence. Elle a dépensé beaucoup
+en bâtiments, en bijoux, en vêtements, en superfluités de luxe et de
+splendeur courtisane. Elle aurait voulu, à l'exemple des empereurs
+romains, faire largesse de jeux et de plaisirs au peuple et le mieux
+tenir en l'amusant. Les fêtes faisaient partie de son programme de
+gouvernement. Elle a gaspillé des millions en entreprises sans avenir
+comme de faire élire un de ses fils au trône de Pologne. Elle a
+poursuivi plus d'une chimère. Elle est très imaginative, c'est un trait
+de sa nature qu'on n'a pas assez remarqué. Il lui arrive souvent de voir
+les événements, non comme ils sont, mais comme elle les désire. Dans
+l'élaboration d'un projet et les débuts de la mise en oeuvre, elle est
+tout enthousiasme. Elle n'envisage que les solutions favorables, se fait
+illusion sur ses chances, et ne doute pas du succès. Elle a exprimé un
+jour le regret que le malheur des temps l'empêchât, comme si le temps
+seul était en cause, de faire de ses deux fils «les seigneurs du monde».
+C'est l'aveu qu'elle a beaucoup rêvé.
+
+Mais elle avait plus d'ambition que de volonté et plus d'élan que de
+force. Devant les résistances que duraient et les obstacles qu'il aurait
+fallu emporter de haute lutte, elle se décourageait vite et se
+détournait; elle n'est ferme, obstinée, résolue, que dans la défense des
+intérêts personnels et dynastiques. Elle prend, laisse, reprend et
+définitivement abandonne un projet. Le grave historien contemporain de
+Thou remarque qu'elle n'avait pas encore fini une construction qu'elle
+s'en dégoûtait et en commençait une autre. Il en fut ainsi de ses
+initiatives. Elle n'a pas montré plus de constance dans son essai de
+tolérance que dans sa lutte contre le parti protestant. Elle ne termine
+rien et vit dans l'inachevé. Elle n'a point d'esprit de suite, elle est
+femme.
+
+Elle est mère, on paraît l'oublier, une mère très dévouée, qui, dit sa
+fille Marguerite, que pourtant elle traita si mal, aurait tous les
+jours donné sa vie pour sauver celle de ses enfants. L'amour maternel
+fut le mobile dirigeant et quelquefois exclusif et aveugle de sa
+politique. Il lui restait, quand elle prit le pouvoir à la mort de
+François II, trois fils et Marguerite à marier. Pendant presque tout le
+règne de Charles IX, elle fut occupée et préoccupée de les établir
+royalement. La reine d'Angleterre, Élisabeth, était le plus beau parti
+de la chrétienté, mais sa religion, l'aide qu'elle avait donnée aux
+huguenots dans la première guerre civile, son entêtement maladroit à
+retenir Le Havre et à revendiquer Calais, et enfin son âge--elle avait
+en 1563 trente ans--ne permettaient pas de croire qu'elle épousât le roi
+de France, qui en avait treize. Catherine n'avait pas laissé de lui
+offrir la main de son fils, peut-être pour faire peur à Philippe II, son
+gendre, d'un rapprochement avec l'Angleterre protestante et le disposer
+à souscrire à ses convenances matrimoniales. Elle prétendait qu'il
+mariât son fils et son héritier le fameux dément D. Carlos à Marguerite
+et sa soeur, Doña Juana, reine douairière de Portugal, en la dotant d'une
+principauté, à Henri, duc d'Anjou, frère puîné de Charles IX. Elle ne
+doutait pas de son assentiment, comme chef de la maison des Habsbourg,
+aux fiançailles du roi de France avec la fille aînée de l'empereur. Mais
+c'était une gageure de vouloir traiter doucement les réformés, comme
+elle faisait alors, et s'unir plus étroitement au champion de
+l'orthodoxie. Le roi d'Espagne avait la tolérance en horreur et il
+redoutait que l'hérésie calviniste, se glissant dans les Pays-Bas par la
+frontière française, n'achevât de débaucher ses sujets déjà trop
+insoumis: deux raisons entre beaucoup d'autres de ne pas aider à la
+fortune des Valois. À Bayonne, le duc d'Albe rudement jeta bas les
+châteaux que la Reine-mère avait construits en Espagne. Mais elle ne
+renonçait pas volontiers à bâtir en l'air.
+
+Lorsque Philippe II envoya le duc d'Albe avec une armée aux Pays-Bas
+pour y châtier les protestants et les rebelles, les chefs huguenots
+espérèrent un moment que Catherine s'opposerait par la force à la marche
+des Espagnols et voyant qu'elle gardait une neutralité bienveillante ils
+se persuadèrent, contre toute apparence, qu'à Bayonne, les deux Cours
+avaient concerté la ruine des Églises réformées. Leurs inquiétudes leur
+tenant lieu de preuve et de raisons, ils tentèrent de se saisir du Roi
+et de la Reine-mère à Monceaux pour organiser le gouvernement et diriger
+la politique extérieure à leur gré. Catherine, furieuse de cet attentat
+qui jurait avec ses ménagements, se promit d'exterminer ce parti
+intraitable. Elle pensait que Philippe II, en faveur de cette cause
+commune, se montrerait plus facile sur la question des mariages. Mais
+après la mort de sa femme, il refusa d'épouser Marguerite, que sa
+belle-mère s'était hâtée de lui offrir, ou de la faire épouser à son
+neveu, le roi de Portugal, D. Sébastien, et, pour surcroît de
+mortification, il prit pour femme l'aînée des archiduchesses d'Autriche,
+dont elle avait arrêté les fiançailles avec Charles IX.
+
+Alors pour se venger de tous ces mépris, elle se rapprocha des
+protestants, qu'elle n'était pas parvenue à réduire. D'Angleterre lui
+vinrent des propositions d'alliance sous la forme la mieux faite pour la
+tenter. La reine Élisabeth, qui détenait prisonnière la reine d'Écosse,
+Marie Stuart, veuve de François II et nièce des Guise, laissait
+entendre, pour distraire les sympathies françaises, qu'elle agréerait
+volontiers comme prétendant à sa main Henri, duc d'Anjou. C'était le
+fils préféré de Catherine, qui, le croyant déjà roi d'Angleterre,
+l'imaginait souverain des Pays-Bas et empereur élu d'Allemagne, grâce
+aux moyens de sa femme et l'aide de son frère. Elle fiança Marguerite à
+Henri de Bourbon, fils de la reine de Navarre, Jeanne d'Albret l'héroïne
+de la Réforme. Elle et Charles IX reçurent secrètement Ludovic de
+Nassau, qui venait les solliciter de délivrer les Pays-Bas de la
+tyrannie espagnole. Les huguenots, émus par les épreuves de leurs
+coreligionnaires étrangers, passaient déjà la frontière par bandes. Le
+jeune roi avide de gloire écoutait avec complaisance leur chef, l'amiral
+Coligny, qui le poussait à conquérir les Flandres. Catherine, rassurée
+par le concours probable de l'Angleterre, n'y contredisait pas.
+
+Mais Élisabeth refusa de se joindre à la France contre l'Espagne et
+rompit le projet de mariage.
+
+La Saint-Barthélemy fut l'issue tragique d'une aventure
+politico-matrimoniale où Catherine s'était laissée un moment entraîner
+par le mirage d'une dot et d'espérances plus que royales. Après cette
+exécution sanglante, elle se tourna encore une fois vers Philippe II et
+lui demanda la main d'une infante et une principauté pour son fils en
+récompense du grand service rendu à l'Espagne et au catholicisme. Il
+refusa. Elle ne lui pardonna plus et lui chercha partout des ennemis.
+Elle fit passer de l'argent aux Nassau, expliqua les massacres à sa
+façon, aux princes protestants et triompha trop vite de l'élection du
+duc d'Anjou au trône de Pologne, comme d'une borne mise à l'action
+envahissante des Habsbourg.
+
+Ces brusques changements de front écartent l'idée d'un système
+politique. Les combinaisons matrimoniales étaient son principal objet;
+elle allait des alliances catholiques aux alliances protestantes et
+revenait des protestantes aux catholiques au gré de ses désirs ou de ses
+rancunes. La guerre indirecte qu'elle fit dorénavant à Philippe II,
+c'est moins la reprise du conflit traditionnel entre les maisons de
+France et d'Autriche, un moment suspendu par le traité du
+Cateau-Cambrésis, ni même une offensive discrète contre la prépondérance
+espagnole, que la revanche de cette éternelle marieuse. Assurément elle
+n'avait pas tort de penser que les unions de famille consolident les
+accords diplomatiques, mais encore aurait-il fallu régler les mariages
+sur la politique, et non la politique sur les mariages. Que de fautes et
+pour quel résultat! Charles IX n'eut pas l'aînée des archiduchesses
+d'Autriche qu'elle lui destinait; Henri III épousa une cousine pauvre du
+duc de Lorraine; le duc d'Alençon ne se maria pas et Marguerite de
+Valois fit avec le roi de Navarre, Henri de Bourbon, le ménage que l'on
+sait.
+
+Sous le règne d'Henri III, la question des mariages passa au second
+plan mais les mêmes préoccupations maternelles dominèrent la politique
+intérieure et extérieure. Catherine aimait éperdument ce fils-là, que,
+du vivant de Charles IX, elle avait fait nommer lieutenant général,
+c'est-à-dire chef suprême des armées. Elle l'admirait pour sa beauté, sa
+distinction, son éloquence, et pour ses victoires de Jarnac et de
+Moncontour--une gloire d'emprunt due à l'habileté manoeuvrière du
+maréchal de Tavannes. Cette idolâtrie coûta cher. Pour lui assurer un
+libre passage à travers l'Allemagne protestante jusqu'à ce lointain
+royaume où sa vanité maternelle le transportait et lui concilier les
+sympathies de l'aristocratie polonaise, alors en majorité tolérante,
+elle lâcha La Rochelle, que défendaient avec peine les survivants de la
+Saint-Barthélemy, et perdit peut-être l'occasion d'anéantir le parti
+protestant.
+
+Autre conséquence, et celle-ci certaine. Le dernier de ses fils, le duc
+d'Alençon, prétendit, au départ du duc d'Anjou, occuper dans l'État même
+situation privilégiée que ce frère favori. Il demanda la lieutenance
+générale et, ne l'ayant pas obtenue, il projeta de s'enfuir à Sedan, sur
+la frontière, et d'imposer de là ses conditions. Catherine soupçonnait
+même les ennemis du roi de Pologne de pousser ce jeune prince
+ambitieux--Charles IX dépérissant à vue d'oeil--à fermer, en cas de
+vacance du trône, l'entrée du royaume à l'héritier légitime. Elle le
+tint sous bonne garde à Vincennes avec le roi de Navarre, qui, converti
+de force à la Saint-Barthélemy, avait décidé, lui aussi, de gagner le
+large. Elle s'acharna contre les Montmorency, cousins de Coligny et amis
+du duc d'Alençon. Elle fit emprisonner à la Bastille le chef de cette
+puissante maison, François, qui n'était coupable que de n'avoir pas
+dénoncé clairement un complot où ses deux plus jeunes frères étaient
+entrés, et elle fit ôter le gouvernement du Languedoc à Damville, son
+frère cadet, un vengeur possible. Damville arma pour sauver les
+prisonniers et se sauver lui-même et il n'hésita pas, lui jusque-là
+catholique zélé, à s'unir aux huguenots du Midi. Des malcontents des
+deux religions se forma un nouveau parti, celui des politiques, dont
+l'intervention fit perdre à Catherine le bénéfice inhumain de la
+Saint-Barthélemy.
+
+Elle ne sut pas garder la Pologne. Aussitôt que Charles IX fut mort,
+soit par crainte de déplaire au nouveau roi qu'elle savait mortellement
+las de son exil chez «les Sarmates», soit par désir passionné de
+l'embrasser plus vite, elle le dissuada et tout au moins ne lui
+conseilla pas de prendre le temps avant son retour, d'assurer l'avenir
+de la puissance française en Orient. Le grand dessein contre les
+Habsbourg tourna en fuite éperdue de Cracovie à la frontière
+autrichienne. Ce fut aussi sa faute--la faute de l'aveuglement
+maternel--si Henri III n'inaugura point son règne par la proclamation
+d'une amnistie générale. Elle avait une si haute idée de sa valeur
+militaire qu'elle le poussa, malgré l'avis de la plus sage partie du
+Conseil, à poursuivre la lutte à outrance contre les protestants et les
+catholiques unis. Ne lui suffisait-il pas de paraître pour vaincre?
+Pures illusions, et si vite dissipées.
+
+Le «César» qu'elle imaginait ne résista pas à l'épreuve de quelques mois
+de campagne dans le Midi; le grand roi, qu'elle se flattait de former et
+aussi de conduire, s'aliéna en deux ans les princes, l'aristocratie, la
+noblesse et la nation par sa hauteur, sa paresse, ses mignons et son
+mauvais gouvernement. Le duc d'Alençon s'enfuit du Louvre et prit le
+commandement des rebelles, qu'une armée de protestants d'Allemagne
+renforça. Catherine, tremblante, accorda aux coalisés et à leur chef des
+conditions de paix si avantageuses que les conseillers de jeune barbe
+d'Henri III l'accusèrent d'incapacité ou même de faiblesse pour le fils
+coupable. Voyant l'effet de ces attaques perfides sur l'esprit et le
+coeur du Roi, elle l'aida, malgré qu'elle en eût, à réparer l'humiliation
+de sa défaite, au risque d'une nouvelle humiliation. Elle parvint à lui
+ramener le duc d'Alençon, promu depuis sa victoire duc d'Anjou, et
+Damville, et, grâce au concours ou à la neutralité des catholiques
+modérés, lui permit de battre les huguenots et de restreindre à deux
+villes par bailliage la liberté de conscience et de culte qu'il avait
+été forcé d'étendre à tout le royaume. Mais, après cette satisfaction
+d'amour-propre, elle ne songea plus qu'à lui procurer le repos qu'il
+estimait le plus grand des biens et qu'elle, expérience faite de son
+incurable inertie, regardait comme une impérieuse nécessité. A
+cinquante-neuf ans, elle partit pour le Midi lointain, qui était de
+toutes les régions de France la plus divisée par les passions
+religieuses, la résistance des réformés au dernier édit de pacification,
+la formation des ligues catholiques, la lutte ou même la guerre entre
+les ordres et l'esprit d'indépendance des gouverneurs. Elle s'y attarda
+dix-huit mois, au hasard des mauvais gîtes et des rencontres
+dangereuses, malgré le risque du «loin des yeux, loin du coeur», et
+s'efforça de réconcilier le Roi avec ses sujets et les sujets entre eux.
+
+Mais elle ne réussit qu'à gagner du temps. Les protestants refusèrent
+d'exécuter la convention de Nérac qu'ils avaient débattue longuement et
+conclue avec elle. L'agitation recommença et s'étendit. Les États de
+Bretagne, de Normandie, de Bourgogne protestaient avec menaces contre
+l'aggravation des impôts. Il y eut des émeutes de paysans en Normandie
+et une tentative de complot où de grands seigneurs de la province
+étaient compromis. Le duc de Guise, que rendaient suspect les sympathies
+des catholiques ardents, avait quitté la Cour avec éclat. Henri III
+avait contre lui les huguenots et il n'avait pas pour lui tous leurs
+ennemis. Des «brasseurs» de troubles allaient de parti en parti et de
+province en province, et trouvaient partout des oreilles complaisantes.
+La retraite du duc d'Anjou en son apanage, qui annonçait une nouvelle
+rupture des deux frères, augmentait les chances de guerre civile et les
+dangers du Roi. Catherine voyait clairement que toute son habileté ne
+suffirait pas à contenir le mécontentement public et que l'aide du Duc y
+était indispensable. La casuistique politique du temps--la Reine-mère ne
+le savait que trop--reconnaissait aux princes du sang et à plus forte
+raison à l'héritier présomptif le droit de défendre les intérêts de
+l'État contre les fautes des gouvernants. Ces conseillers-nés de la
+Couronne, et qui en étaient comme les co-propriétaires, donnaient à une
+prise d'armes, en y adhérant, le caractère d'une Ligue du Bien public;
+ils lui ôtaient, en la combattant ou même en la désavouant, les
+meilleures chances de succès et de durée. Catherine a dû regretter plus
+d'une fois qu'Henri III ne comprît pas la situation privilégiée de
+Monsieur, «la seconde personne de France», ou que, s'il la comprenait,
+il ne fît pas violence à ses rancunes. Elle le savait si enclin à régler
+sa faveur sur ses sentiments qu'elle pouvait, connaissant sa haine pour
+son frère, appréhender pour elle-même les suites d'une tentative de
+conciliation. Mais elle continuait à l'aimer tant que, jugeant d'un
+intérêt vital de maintenir au moins une apparence d'accord entre ses
+deux fils, elle s'exposa jusqu'à lui déplaire pour le mieux servir. Elle
+lui insinua doucement et finit par lui persuader, non sans peine,
+quoique ce fût son bien, de déléguer à son frère l'honneur de traiter
+avec les protestants du Midi, qui s'étaient encore une fois soulevés.
+Elle accueillit avec empressement les avances de la reine d'Angleterre,
+qui coquetait avec la France aux mêmes fins politiques qu'en 1571, et
+elle négocia, avec autant d'ardeur que si elle eût pensé réussir, le
+mariage de son plus jeune fils avec une souveraine, dont la différence
+d'âge allait s'accentuant d'un fiancé à l'autre. Elle cherchait à le
+contenter ou à l'amuser pour le soustraire à la tentation de brouiller
+au dedans. Mais il ne se payait pas d'espérances ou de satisfactions de
+vanité.
+
+Il avait repris les projets de conquête de Coligny sur les Pays-Bas pour
+s'y tailler une principauté indépendante et il aurait voulu que le Roi,
+à défaut de concours direct, lui permît de faire des levées en France,
+comme à l'étranger, et lui donnât de l'argent pour entretenir ses
+soldats. C'était demander à ce frère, qui le détestait, de rompre avec
+l'Espagne, la première puissance militaire du temps, d'achever la ruine
+de ses finances et d'abandonner son royaume au passage et aux ravages
+des gens de guerre. L'indignation d'Henri III fut un moment si vive
+qu'il convoqua les compagnies d'ordonnance et commanda aux gouverneurs
+de disperser par la force les bandes qui marchaient contre les Pays-Bas.
+Catherine, qui appréhendait, elle aussi, les conséquences de cette
+aventure, s'était efforcée d'en détourner le Duc, aussi longtemps
+qu'elle put, par conseils, remontrances, prières et promesses, mais
+quand elle le vit disposé à soulever le royaume plutôt que d'y renoncer,
+elle aima mieux courir le risque des représailles espagnoles que le
+danger d'une guerre plus que civile. Soutenir cette offensive en
+Flandre, sous main, ce serait, exposa-t-elle au Roi le moyen, sans
+provoquer une contre-attaque, de conjurer les troubles. Philippe II,
+«vieil et caduc» et qui avait tant d'autres affaires, se bornerait, sauf
+l'injure d'une agression directe, à se défendre, sans riposter, mais
+elle ne réussit qu'à rassurer Henri III sans le passionner. Il la laissa
+faire par faiblesse, par paresse, par peur d'une insurrection, et se
+désintéressa de l'entreprise. Il ne retrancha rien de ses plaisirs pour
+y aider et la favorisa au plus bas prix possible.
+
+Catherine, au contraire, était si convaincue que la paix intérieure
+était liée à la fortune du Duc qu'elle, naturellement craintive et
+habituée à cheminer à couvert, osa braver en face la puissance
+espagnole. Sous prétexte des droits qu'elle disait tenir de la reine
+Mathilde, sa parente,--une revendication où il y avait d'ailleurs une
+bonne part de vanité--elle s'avisa de disputer la couronne vacante du
+Portugal à Philippe II, fils d'une infante portugaise, afin d'avoir une
+raison spécieuse de lui faire la guerre. Son intention n'était pas de
+lui enlever de force cet héritage, ni même, comme on l'a supposé
+récemment, de fonder une nouvelle France dans l'Amérique du Sud
+portugaise. Elle voulait simplement occuper les Açores et Madère, qui
+commandent les routes de l'Amérique et de l'Inde, et, après ce premier
+succès--mais seulement après--débarquer au Brésil. Que le Duc, déjà
+maître de Cambrai, se maintînt aux Pays-Bas, et qu'elle pût, de ces
+postes insulaires, saisir au passage les galions d'Espagne, alors elle
+se retournerait vers Philippe II pour traiter avec lui les mains pleines
+et l'amener par échange et composition à donner une infante en mariage
+au duc d'Anjou avec tout ou partie des Pays-Bas pour dot. Ainsi les
+mécontents seraient privés de leur chef naturel et le Roi débarrassé,
+aux dépens des Espagnols, du plus redoutable de ses sujets. Pacifique
+par nature et par calcul et redevenue belliqueuse uniquement par
+sollicitude maternelle, elle travaillait à la grandeur d'un de ses fils
+pour garantir le bonheur de l'autre. Et le fait est qu'après la mort du
+duc d'Anjou, il ne fut plus question d'expéditions navales et
+militaires.
+
+Il est vrai que certains contemporains de Catherine et, par exemple, les
+Italiens expliquent autrement ses complaisances pour le duc d'Anjou. Ce
+ne serait pas par amour d'Henri III, mais en prévision d'une vacance du
+trône, qu'avertie par les morts précoces de François II et de Charles
+IX, elle aurait secondé le dernier de ses fils, héritier présomptif et
+souverain en expectative, pour s'assurer, le cas échéant, la première
+place dans un nouveau règne. Les secours qu'elle lui fit passer en
+Flandre, la poursuite de son mariage avec Élisabeth et la diversion en
+Portugal étaient destinés à lui prouver que, même au risque de heurter
+les sentiments du Roi, elle cherchait à faire de lui un prince
+souverain, en attendant la couronne de France. Mais ce n'est là qu'une
+hypothèse. Les politiques de l'école et du pays de Machiavel, sans
+oublier les pamphlétaires qui recueillent ou inventent toutes les
+raisons de dénigrer, ignorent ou refusent d'admettre que le sentiment a
+son rôle dans l'histoire. Ils ne prêtent que des calculs à cette
+souveraine, qui, quelque maîtrise qu'elle eût, avait les nerfs, le coeur
+et les prédilections d'une femme. Elle aimait tous ses enfants, et sur
+ce point on peut croire sa fille Marguerite, dont elle a puni sans pitié
+les fautes politiques, sinon l'inconduite. Mais il y en avait un qu'elle
+préférait de beaucoup à tous les autres et celui-là il n'est pas niable
+qu'elle l'a favorisé pendant tout le règne de Charles IX, avec une
+tendresse presque coupable. On vient de voir combien de fautes, et de
+quelles conséquences, elle a commises, avant et après son avènement,
+par excès de zèle et de passion maternelle. Les faits et la
+correspondance témoignent qu'elle n'a jamais cessé de l'aimer et que,
+malgré ses déceptions, elle l'a toujours autant aimé. Aussi, pour avoir
+le droit de conclure qu'elle s'est dès le début du règne réservée pour
+le règne prochain et qu'elle a réglé sa conduite sur cette vue d'avenir,
+il faudrait prouver que, pour le bien d'Henri III, elle aurait dû
+adopter une politique autre que celle qu'elle a suivie. Après la
+constatation, qui ne prit pas plus de deux ans, de l'impopularité du Roi
+et du pouvoir d'opinion de Monsieur, son frère et son successeur
+désigné, il n'y avait d'autre remède à l'action anarchique des partis
+que de contenter le duc d'Anjou. Le laisser en liberté sans le
+satisfaire, c'était l'induire en tentation de révolte, où il ne
+faillirait pas, comme auparavant, de succomber. Le tenir en prison, d'où
+il s'était d'ailleurs échappé deux fois, c'était fournir aux opposants
+des deux religions le mot d'ordre et le prétexte d'une prise d'armes
+générale. Une première guerre entre les deux frères avait affaibli
+l'autorité royale et fortifié le parti protestant, et le mal n'avait été
+réparé, et seulement en partie, que grâce au concours du Duc lui-même.
+Une seconde guerre, sous le même chef, menaçait de ruiner la monarchie
+et d'emporter le monarque. Pour le salut d'Henri III, il fallait éviter
+à tout prix la rupture. Les sacrifices d'hommes et d'argent en Portugal,
+aux Pays-Bas, et l'hostilité de l'Espagne furent la rançon de la paix
+intérieure. Mais le bénéficiaire savait très bien qu'elle ne travaillait
+pas pour lui. Ne lui avait-elle pas démontré plusieurs fois, de bouche
+et par lettre, les difficultés, les dépenses et les médiocres chances de
+succès de son entreprise? Ne l'avait-elle pas rappelé vivement à ses
+devoirs de sujet et d'héritier présomptif qui l'obligeaient à faire
+passer l'obéissance au Roi et l'intérêt du royaume avant ses appétits de
+conquêtes? N'avait-elle pas retardé l'expédition autant qu'elle l'avait
+pu et jusqu'au dernier moment essayé de l'empêcher? Si elle avait tenu à
+se concilier la faveur du roi de demain, elle n'aurait pas mis tant de
+mauvaise grâce et de lenteur à le servir. Sa principale préoccupation,
+qu'on ne peut dire égoïste, fut toujours de faire vivre en paix ses deux
+fils et, pour la sécurité de celui qui lui était le plus cher, de doter
+princièrement l'autre aux dépens de Philippe II.
+
+Le même souci maternel suffit à expliquer son grand effort pour
+maintenir l'union entre les catholiques après la mort du duc d'Anjou.
+Henri III n'avait pas d'enfant ni aucune chance d'en avoir. Son
+successeur légitime était, selon la loi salique, le roi de Navarre,
+Henri de Bourbon, premier prince du sang, né catholique, élevé par sa
+mère dans le protestantisme, converti de force à la Saint-Barthélemy, et
+revenu au prêche après sa fuite. Les princes et la nation catholique ne
+voulaient pas pour roi de ce relaps. Ils formèrent une Ligue pour
+obtenir d'Henri III, par injonctions d'abord et en dernier lieu à main
+armée, qu'il déclarât ce Bourbon hérétique déchu de tous ses droits à la
+couronne, qu'il reconnût pour héritier présomptif le vieux cardinal de
+Bourbon, et qu'il fît aux protestants une guerre d'extermination. Henri
+III résista tant qu'il put par respect du droit dynastique, par haine
+des sommations et par amour de ses aises. On a prétendu que Catherine,
+en menant son fils de capitulation en capitulation, avait
+l'arrière-pensée de préparer l'avènement au trône du duc de Lorraine,
+son gendre, ou du marquis de Pont-à-Mousson, son petit-fils. Mais elle
+n'en a jamais rien laissé voir. La lecture de ses lettres prouve au
+contraire que dans les négociations avec le duc de Guise, le cardinal de
+Bourbon et les autres chefs de la Ligue, elle chercha toujours à les
+apaiser, c'est-à-dire à les désarmer, au minimum de concessions
+possible. Sans doute elle estimait que si son fils était réduit à faire
+la guerre, il valait mieux pour lui marcher à la tête des catholiques
+contre les protestants que de s'aider de la minorité protestante contre
+la majorité catholique. Mais elle travailla de toutes ses forces à lui
+épargner cette alternative. Elle aurait voulu décider le roi de Navarre
+à se convertir pour détacher de la Ligue tous ceux des catholiques qui
+ne s'y étaient affiliés que par peur d'une dynastie protestante. Elle
+lui offrit même à cette condition de faire annuler son mariage avec
+Marguerite, cette grande amoureuse, devenue pour surcroît de griefs
+ligueuse, et qu'elle avait fait enfermer dans le château fort d'Usson.
+Peut-être a-t-elle eu une pauvre opinion, et si fausse, d'un prétendant
+qui refusait d'échanger la Bible contre l'expectative d'une couronne,
+mais elle a dû se dire qu'après tout c'était son affaire. Henri III
+n'avait que deux ans de plus que lui; sauf accident, la question de la
+vacance du trône ne se poserait pas de sitôt. Elle n'était pas femme,
+alors que tant de difficultés la pressaient, à s'inquiéter d'une
+échéance qui vraisemblablement ne se produirait qu'après sa mort. A
+supposer qu'elle fît des voeux, dont il n'y a pas un témoignage certain
+pour le marquis de Pont-à-Mousson, le fils de sa fille, elle savait bien
+que l'abrogation de la loi salique ouvrirait la voie à d'autres
+candidatures: celle de l'infante Claire-Isabelle-Eugénie, fille
+d'Élisabeth de Valois et de Philippe II, et celle du duc de Savoie,
+Charles-Emmanuel, petit-fils de François Ier par sa mère, Marguerite de
+France. En cas d'élection par les États généraux, le duc de Guise serait
+le candidat de la nation catholique, et il n'était pas croyable que ce
+cadet de Lorraine sacrifiât ses chances à son cousin de la branche
+régnante. La désignation comme héritier présomptif d'un vieillard
+sexagénaire, Bourbon, mais catholique, contentait les ligueurs, et, en
+excluant le roi de Navarre, uniquement pour son hérésie, elle ne
+heurtait pas de front les partisans de la loi salique. Ce compromis n'a
+pas dû déplaire à la vieille Reine, amie du Cardinal et des
+ajournements. Mais l'assassinat du duc de Guise à Blois souleva la
+noblesse et les grandes villes ligueuses contre le roi meurtrier et
+Henri III fut obligé, pour se défendre, d'appeler à l'aide le roi de
+Navarre et les protestants.
+
+Catherine mourut sur ces entrefaites. Brantôme croit que si elle avait
+vécu, elle aurait reconstitué le bloc catholique. Au vrai, il n'était
+pas en son pouvoir de réparer l'irréparable; son rôle était fini et son
+système d'expédients hors de saison. En bien, en mal elle avait donné sa
+mesure. Elle avait réussi pendant trente ans à maintenir en équilibre
+l'édifice chancelant de la monarchie, malgré les plus violentes
+secousses. Aussi, à la juger sur sa force de résistance ou sur son
+bonheur, sera-t-on tenté de la ranger parmi les grandes souveraines.
+Mais elle ne mérite pas d'être placée si haut. Elle a eu de généreuses
+intentions et de nobles initiatives, mais il lui a manqué les moyens et
+même la volonté de mener à bien celles de ses oeuvres qui dépassaient les
+fins immédiates de conservation et qui sont le triomphe de la tolérance,
+le maintien de l'autorité royale, l'accroissement de la puissance
+française. Elle a vécu au jour le jour.
+
+Elle était trop préoccupée de l'intérêt des siens ou de son propre
+intérêt pour suivre une politique vraiment nationale. S'il faut entendre
+par amour du pays qu'elle avait une très haute idée, et d'ailleurs très
+légitime, de la grandeur de la maison de France où le hasard d'un
+mariage l'avait fait entrer, les preuves en surabondent dans sa
+correspondance. On peut alléguer aussi que plusieurs fois elle souhaita
+de pouvoir reconnaître par ses services les obligations qu'elle avait au
+royaume et à la dynastie. Elle se rappelait, après vingt-deux ans (10
+août 1579), la défaite de Saint-Quentin (10 août 1557), «qui, dit-elle,
+nous coûta si cher». Il y a d'elle un mot touchant sur le «pauvre peuple
+français» et l'affirmation répétée que Dieu, aujourd'hui comme
+autrefois, ne l'abandonnera point. Elle ajoute, il est vrai,
+immédiatement: ni elle ni ses enfants. Mais pitié, regrets, confiance en
+Dieu, gratitude personnelle et même orgueil familial et dynastique ne
+sont pas un programme d'action. Le souvenir du désastre de Saint-Quentin
+à l'un des anniversaires serait peut-être révélateur d'une peine
+profonde et durable, si l'arrivée, deux jours auparavant, à Grenoble, où
+elle était alors, du vainqueur même du 10 août, Emmanuel-Philibert, duc
+de Savoie, n'expliquaient pas suffisamment cette réminiscence. Il est
+permis de se demander si son indignation, en apprenant que le duc
+d'Anjou aux abois délibérait de vendre Cambrai aux Espagnols, est le cri
+de honte du patriotisme blessé ou simplement la constatation douloureuse
+que tant d'efforts, de dépenses et de sacrifices, aboutissaient au
+néant. Son plus beau titre de gloire, c'est la reprise du Havre, après
+la première guerre civile, et la réunion définitive de Calais à la
+France. Mais il faut bien dire que, sous peine de soulever la masse
+catholique, à qui le Colloque de Poissy et les hardiesses religieuses de
+sa Régence l'avaient rendue suspecte, elle était obligée de reprendre
+aux Anglais ou déclarer annexées pour toujours les places fortes que les
+chefs huguenots leur avaient livrées ou promises. À la même époque elle
+céda contre un secours, sans répugnance, parce que sans risques, à
+Emmanuel-Philibert, devenu le mari de sa chère belle-soeur, Marguerite de
+France, quelques-unes des villes piémontaises que le traité du
+Cateau-Cambresis avait laissées, au moins provisoirement, à la France.
+Elle n'eut pas un mot de protestation quand Henri III lui abandonna les
+autres à titre gracieux. Elle s'entremit en 1579 pour lui faciliter
+l'acquisition dans les Alpes Maritimes du comté de Tende que l'Amiral de
+Villars, qui en était seigneur, ne voulait céder qu'«avec l'agrément du
+Roi très chrétien». On ne voit pas qu'elle se soit beaucoup émue en 1588
+de la conquête par Charles-Emmanuel, le successeur d'Emmanuel-Philibert,
+du marquisat de Saluces, la dernière des possessions françaises
+d'outremonts. Et cependant elle n'ignorait pas combien il importait à la
+France de garder ces portes des Alpes pour rassurer les États libres
+d'Italie contre la crainte de l'hégémonie espagnole. Faut-il croire
+qu'ayant marié sa petite-fille Christine de Lorraine, au grand-duc de
+Toscane, Ferdinand, et lui ayant fait donation de tous les droits des
+Médicis de la branche aînée, elle estimait qu'elle pouvait se
+désintéresser des affaires de la péninsule? Ses visées sur Florence, au
+temps d'Henri II, sa velléité de rouvrir en 1578 la question d'Urbin,
+close depuis un demi-siècle, la revendication, quel qu'en fût le mobile,
+de la couronne de Portugal sont les indices, entre beaucoup d'autres,
+d'une ambition très personnelle. Elle ne s'est pas élevée jusqu'à l'idée
+abstraite de l'État; elle a toujours travaillé pour ses enfants et pour
+elle.
+
+Mais c'est son crime surtout, son grand crime, qui nuit à sa mémoire.
+Sans doute, ce ne fut pas uniquement sa faute si ses dispositions à
+l'égard des protestants passèrent de la bienveillance à l'hostilité.
+L'amour du pouvoir était, avec l'amour maternel, sa plus ardente
+passion. La plupart des réformés, en leur sectarisme béat, n'ont pas
+l'air de l'avoir compris. Au temps de ses plus grands services, ils se
+plaignirent toujours que ce ne fût pas assez. Ils exigeaient qu'elle se
+compromît pour eux, et cependant ils jetaient au travers de son ambition
+les droits des princes du sang, qui étaient destructifs de ceux des
+reines-mères, et ils lui signifiaient de toutes façons que, femme et
+étrangère, elle devait quitter la place. On ne pouvait être plus
+maladroit et, en quelque sorte, plus ingrat. Elle les soutint quelque
+temps par dégoût de la violence, par haine des Guise, par un juste
+orgueil de son initiative généreuse. Mais il lui eût paru ridicule de se
+perdre pour les sauver. Ils ne lui surent aucun gré, après la première
+guerre civile, de son retour à la modération. Ils l'accusèrent d'être
+allée à Bayonne concerter avec la Cour d'Espagne la ruine des Églises
+réformées de France et des Pays-Bas et ils en admirent pour preuve
+qu'elle ne voulut pas rompre avec Philippe II et libérer à tous risques
+et périls leurs coreligionnaires étrangers. Pour ces griefs d'ordre
+général auxquels s'ajoutaient quelques griefs personnels, leurs chefs
+tentèrent de l'enlever avec le Roi son fils et de se rendre maîtres du
+gouvernement et de l'État.
+
+Le trait le plus ancien que les documents nous ont révélé du caractère
+de Catherine, c'est le souvenir des bienfaits et des injures. Le vicomte
+de Turenne, son cousin à la mode de Bretagne, qui la vit à Florence à
+neuf ans, dit que personne ne se ressentait plus que cette enfant du
+bien et du mal qu'on lui faisait. Les réformés en firent la cruelle
+expérience. Leurs révoltes, bien qu'elles apparaissent auréolées de
+prestige religieux, n'en étaient pas moins criminelles. Il n'y avait pas
+de tribunal en France ni ailleurs qui pût les absoudre ou les excuser
+d'avoir à Meaux, sans meilleure raison que leurs inquiétudes ou leur
+passion de prosélytisme, attenté sur la liberté du Roi et de sa mère.
+Catherine les jugeait dignes de mort et ne pouvant ni les traduire en
+Cour de Parlement, ni les réduire par la force, elle employa sans
+scrupules contre les plus redoutables d'entre eux les armes que lui
+suggéraient sa tradition italienne et son impuissance. Des tentatives
+d'empoisonnement et d'assassinat, elle glissa jusqu'au massacre. Elle
+était d'un temps où la vie humaine comptait pour rien ou peu de chose,
+et d'un rang qui passait pour dispenser des formes de la justice. Mais
+elle a outrepassé les bornes du droit royal de punir. Elle a ordonné
+l'égorgement en masse de gens de guerre, qui étaient d'anciens rebelles
+sans doute, mais réhabilités par les édits, rentrés en grâce et en
+faveur, venus à Paris pour un mariage, c'est-à-dire pour une fête de
+réconciliation, et dont quelques-uns étaient les hôtes même du roi en sa
+maison du Louvre. Le fait qu'elle n'a pas prémédité de longue main cette
+exécution, suivie de celle d'une multitude innocente dans toutes les
+parties du royaume, n'ôte pas à ce crime de l'ambition et de la peur son
+caractère atroce. Et cependant les moeurs d'alors étaient si cruelles et
+le préjugé du pouvoir absolu des rois si généralement établi que, malgré
+ce forfait, la Reine-mère a trouvé un appréciateur indulgent à qui on ne
+se serait pas attendu. Un homme qu'elle n'aimait pas et qui le lui
+rendait bien, son gendre, le roi de Navarre, devenu roi de France et,
+depuis son retour au catholicisme, maître obéi de ses sujets des deux
+religions, le signataire de l'Édit de Nantes, Henri IV enfin, causait un
+jour avec Claude Groulart, premier président au Parlement de Rouen, de
+son prochain mariage avec une autre Médicis, Marie, nièce du grand-duc
+de Toscane, Ferdinand. Groulart, catholique violemment modéré et qui
+rendait Catherine responsable de tous les méfaits de la Ligue, lui fit
+observer que s'il se mariait à Florence «d'où le mal seroyt (était) venu
+en France, de là la guérison viendrait». «Quelques uns m'ont desjà dit
+cela», me respondit-il, et adjousta (ce que j'admiray). «Mais, je vous
+prie, dict-il, qu'eust peu faire une pauvre femme ayant par la mort de
+son mary cinq petits enfants sur les bras, et deux familles en France
+qui pensoient d'envahir la Couronne, _la nostre_ et celle de Guyse?
+Falloit-il pas qu'elle jouast d'estranges personnages pour tromper les
+uns et les autres et cependant garder, comme elle a faict, ses enfans,
+qui ont successivement régné par la sage conduite d'une femme sy
+advisée? Je m'estonne qu'elle n'a encore faict pis».
+
+Avait-il oublié la Saint-Barthélemy?
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+PRÉFACE.
+
+BIBLIOGRAPHIE SUCCINCTE.
+
+CHAPITRE PREMIER La jeunesse de Catherine de Médicis.
+
+CHAPITRE II Dauphine et Reine.
+
+CHAPITRE III L'avènement au pouvoir.
+
+CHAPITRE IV La Régente et les Réformés.
+
+CHAPITRE V L'expérience et l'échec de la politique modérée.
+
+CHAPITRE VI L'extermination du parti protestant.
+
+CHAPITRE VII Une Médicis française.
+
+CHAPITRE VIII Les débuts de la dyarchie.
+
+CHAPITRE IX Campagne de pacification à l'intérieur.
+
+CHAPITRE X Diversion en Portugal.
+
+CHAPITRE XI La Ligue et la Loi salique.
+
+APPENDICE Les droits de Catherine sur la succession des Médicis.
+
+CONCLUSION.
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Catherine de Médicis (1519-1589), by
+Jean-H. Mariéjol
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CATHERINE DE MÉDICIS (1519-1589) ***
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
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+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
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+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
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+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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