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diff --git a/36315-8.txt b/36315-8.txt new file mode 100644 index 0000000..5137b13 --- /dev/null +++ b/36315-8.txt @@ -0,0 +1,24762 @@ +Project Gutenberg's Catherine de Médicis (1519-1589), by Jean-H. Mariéjol + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Catherine de Médicis (1519-1589) + +Author: Jean-H. Mariéjol + +Release Date: June 3, 2011 [EBook #36315] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CATHERINE DE MÉDICIS (1519-1589) *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Wagner, Rénald Lévesque and +the Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by www.archive.org + + + + + + + + + +Jean-H. MARIÉJOL +Professeur à la Faculté des Lettres de l'Université de Lyon. + + +CATHERINE +DE MÉDICIS + +(1519-1589) + +_DEUXIÈME ÉDITION_ + + + +LIBRAIRIE HACHETTE +79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, PARIS + +1920 + + + + +A LA MÊME LIBRAIRIE + +HISTOIRE DE FRANCE ILLUSTRÉE, +publiée sous la direction de M. E. Lavisse +TOME VI +par M. Jean-H. MARIÉJOL + +1re Partie.--LA RÉFORME ET LA LIGUE. +L'ÉDIT DE NANTES. +2e Partie.--HENRI IV ET LOUIS XIII. +Deux volumes in-8 illustrés, chaque volume: +Broché... 20 fr.; Relié... 35 fr. + + + + +Tous droits de traduction, de reproduction, +et d'adaptation réservés pour tous pays. +_Copyright_, par _Librairie Hachette, 1920_. + + + + +PRÉFACE + + +Cette biographie n'est ni un plaidoyer, ni un réquisitoire, ni une +satire, ni un panégyrique, mais une histoire aussi objective que +possible de la vie et du gouvernement de Catherine de Médicis. + +Le sujet n'a jamais été traité en son ensemble et il est en effet vaste, +complexe et divers. Née d'un père florentin et d'une mère française, +élevée en Italie jusqu'à l'âge de quatorze ans et depuis fixée en France +par son mariage avec un fils de François Ier, Catherine participait de +deux pays et de deux civilisations. Épouse aimante, docile, effacée +d'Henri II et Reine-mère très puissante, elle dirigea presque +souverainement les affaires du royaume, pendant plus d'un quart de +siècle, au nom de Charles IX et d'Henri III, ses fils. La lutte entre le +parti protestant et l'État catholique commençait quand elle prit le +pouvoir, et elle le garda jusqu'à sa mort parmi les résistances, les +troubles et les guerres que provoqua dans toutes les provinces et dans +toutes les classes le conflit des passions religieuses, des intérêts +politiques, des ambitions personnelles. + +Mais l'oeuvre est difficile moins par son étendue et sa variété que par +l'effort d'impartialité quelle exige. Le massacre de la Saint-Barthélemy +est si odieux que l'horreur en rejaillit sur tous les actes de celle qui +le décida et qu'on a peine à se défendre de la juger uniquement sur +cette crise de fureur. L'excès contraire, et celui-là inexcusable, ce +serait, par réaction contre cet instinct d'humanité, de vouloir +l'absoudre et l'innocenter en tout. Mais, tout en répugnant au paradoxe +d'une réhabilitation, on a bien le droit de se demander si ce crime de +l'ambition et de la peur est l'indice d'une nature perverse. La plupart +des historiens représentent cette grande coupable comme indifférente au +bien et au mal, n'aimant rien ni personne, fausse, perfide et +foncièrement cruelle, en un mot, comme une criminelle-née. Ils ont l'air +d'oublier qu'elle passait pour douce et bénigne et qu'au début de son +gouvernement elle se montra capable de bonnes intentions et de bonnes +actions. J'ai vérifié les causes de cette réprobation absolue et +j'expose ici le résultat de mes recherches. Je pense avoir découvert une +Catherine assez différente du Machiavel féminin de la légende ou de +l'histoire et qui n'est ni si noire ni si grande. Peut-être me suis-je +trompé, mais c'est de très bonne foi, et l'on se convaincra, je +l'espère, après m'avoir lu jusqu'au bout, que mon erreur, si erreur il y +a, n'est pas sans excuses. + +Avant que la correspondance de Catherine de Médicis fût publiée, je +n'aurais eu ni le moyen ni même l'idée d'écrire ce livre. Les lettres, +surtout les lettres familières, où l'on n'a pas intérêt à dissimuler, +sont la source d'information la plus sûre sur les pensées et les +arrière-pensées. La plupart reposaient dans les Archives publiques ou +privées, et le peu qui en avait paru était dispersé dans toutes sortes +d'ouvrages. Le comte Hector de La Ferrière entreprit, et, lui mort, M. +le comte Baguenault de Puchesse, avec une méthode rigoureuse, acheva de +réunir l'inédit et l'imprimé dans un seul recueil. Le tout remplit dix +volumes de la Collection des Documents inédits relatifs à l'Histoire de +France et mérite d'être cité, à côté des_ Lettres Missives d'Henri IV, +_comme une oeuvre qui fait très grand honneur à l'érudition française. +S'il est étrange que le premier en date des deux éditeurs ait, pour +rendre ses préfaces plus alertes et vivantes, coupé en dialogues des +rapports et des dépêches d'ambassadeurs, s'il se rencontre en cet +immense travail quelques erreurs de datation ou d'identification, la +coquetterie de la forme et de légères imperfections de fond, qu'un +erratum peut facilement corriger, ne doivent pas faire oublier +l'importance du service rendu. + +Que saurait-on exactement, sans toutes ces lettres, du caractère de +Catherine, de ses goûts, de ses sentiments, de ses projets, de ses +illusions, de ses rêves, de toutes les manifestations de la personnalité +qui échappent le plus souvent à l'histoire officielle? Si elles +n'apprennent rien sur son éducation italienne, elles permettent +d'apprécier, au cours de sa vie en France, sa formation intellectuelle, +son tour d'esprit, sa sagesse mondaine, l'agrément de son commerce, ses +qualités d'épistolière, de diplomate, d'orateur, de politique. Elles +expliquent ses ambitions, ses variations, ses contradictions, ses +complaisances: amour conjugal et partage avec la favorite Diane de +Poitiers, tendresse maternelle et jalousie du pouvoir, tolérance +religieuse et guerre d'extermination, alliances catholiques et alliances +protestantes, lutte contre l'Espagne et capitulation devant la Ligue. +Lues et relues de suite et de près, complétées, éclairées, rectifiées +l'une par l'autre, elles aident à deviner sous la teinte des attitudes +une femme d'État dont la maîtrise sur elle-même fut la grande vertu. +Assurément, ces investigations ne sont pas toujours favorables à +Catherine, et souvent elles lui sont contraires. On la prend, malgré ses +échappatoires, en flagrant délit de mauvaise foi, de ruse et de +mensonge. Le principal mérite de sa correspondance, c'est que, sans le +vouloir, elle s'y peint elle-même au naturel en bien comme en mal. + +Aussi est-elle mon meilleur témoin. On voudra bien se souvenir que +j'écris une biographie de Catherine de Médicis, et non l'histoire de son +temps. J'ai donc raconté en détail les événements où elle a joué un +rôle, mais je me suis borné pour les autres aux traits et aux +circonstances qui pouvaient servir de cadre et d'éclaircissement à son +action. Les lecteurs qui seraient curieux d'en savoir davantage sur +l'administration, la politique générale et la guerre n'ont qu'à se +reporter au tome VI. I de l'Histoire de France de Lavisse. Grâce à ce +départ, j'ai pu resserrer en un volume de quatre cents pages le cours de +cette existence et si longue et si pleine. Qu'il s'agisse de l'enfance +et de la première jeunesse de Catherine en Italie, de son mariage avec +un fils de France, de sa vie de Dauphine et de Reine et de son +gouvernement pendant le règne de ses fils, c'est d'elle toujours et +principalement d'elle qu'il sera question. + +Mon sujet était si restreint et si particulier qu'il n'exigeait pas +absolument de nouvelles recherches d'archives. Il suffisait, pour mener +à bien une étude psychologique de cette Médicis française, de recourir +par-dessus tous les autres documents, à ses Lettres. Même réduite à +cette proportion, c'était, je crois, une oeuvre utile. Cette +correspondance risquerait, comme tant d'autres monuments imprimés, de +dormir dans le silence des Bibliothèques du demi-sommeil de l'inédit, si +quelques indiscrets, dont je suis, ne s'avisaient de les toucher d'une +main amie. Les Préfaces même, ces préfaces si bien informées, qui +pourraient servir tout au moins de guide aux curieux, font tellement +corps avec les grands in-quarto qu'elles restent comme eux un objet +lointain d'admiration et de respect,_ major e longinquo reverentia. _Il +est bon que des vulgarisateurs se dévouent, pour la gloire même des +érudits, à signaler au public lettré, dans des livres plus maniables, ce +que ces immenses travaux de découverte, de collation, de critique +ajoutent à la connaissance du temps passé et aux progrès de la vérité +historique. Et ce n'est même pas assez. Il serait mieux encore de +choisir dans la masse des textes ceux qui sont le plus capables d'aider +le lecteur à se faire une opinion aussi personnelle que possible des +événements et des hommes d'autrefois. J'ai à cette intention cité dans +ce livre, et presque à chaque page, les lettres de Catherine en prenant +le soin toutefois d'encadrer ces extraits et de les mettre en leur +meilleur jour. Je l'aurais laissée parler toute seule si je l'avais pu. +Mais il y a telle époque, comme celle de son enfance, où Catherine ne +pouvait pas se raconter, et plus tard des circonstances où elle ne l'a +pas voulu. Il a fallu alors de toute nécessité que j'intervinsse pour +reconstituer sa vie à l'aide d'autres témoignages. + +J'aurais voulu épargner à mes lecteurs l'effort auquel oblige +l'orthographe du XVIe siècle. Elle n'est pas seulement différente de la +nôtre: elle est incohérente, parce que personnelle. On ne peut pas +parler de faute et d'ignorance quand il n'y a pas encore de règle +établie. Les imprimeurs naturellement tendent à l'uniformité, mais ils +n'ont d'action directe que sur les écrivains et les rédacteurs de +papiers publics. Le reste, c'est-à-dire à peu près tout le monde, écrit +à sa guise, d'après le souvenir imprécis de ses yeux ou de ses oreilles, +et quelquefois, dans la même page ou dans la même phrase le même mot se +présente figuré de deux ou trois manières. Aussi les publications +d'inédit de notre temps ont un aspect d'autant plus rébarbatif qu'elles +sont en général plus consciencieuses et plus fidèles. Ajoutons que, pour +augmenter la bigarrure, les minutes étant souvent perdues, il ne reste +que des copies faites plusieurs années ou même un siècle après par des +gens qui dénaturaient à la mode de leur époque l'orthographe du modèle. +J'avais pensé d'abord à corriger tous ces textes et à les ramener à une +forme commune, mais quelle forme? Celle de mon choix, puisqu'au XVIe +siècle il n'y en a point d'universellement admise. Mais je ne me suis +pas senti le courage, n'étant pas grammairien, de prendre une pareille +responsabilité. J'ai donc reproduit les textes tels qu'ils se +rencontraient dans les meilleures éditions dont je me suis servi. C'est +un habit d'arlequin, j'en conviens, mais il n'en faut accuser que la +diversité des temps et des personnes. Quant à la graphie de Catherine, +elle est parfois si purement phonétique, que j'ai été obligé, pour +comprendre certains passages, de les lire à haute voix au lieu de les +parcourir des yeux. Le mélange de sons et de mots italiens la fait +paraître encore plus étrange. J'ai, pour la clarté du sens, modernisé ou +francisé entre parenthèses ce qui me paraissait inintelligible. Et même +dans les citations les plus longues, quand les obscurités abondaient +trop, j'ai pris le parti de reproduire l'original et d'en donner en +note--le mot n'est qu'un peu fort--une traduction. + +Il est probable que j'ai commis dans le récit des événements des erreurs +de dates ou de faits (sans parler des fautes d'impression), mais je ne +crois pas qu'il y en ait d'essentielles et qui infirment mes +conclusions, et c'est là ce qui importe. Assurément il vaut mieux être +exact jusqu'à la minutie, mais, outre qu'il n'est pas toujours facile de +mettre d'accord les contemporains et qu'il faut choisir quelquefois, +sans contrôle possible, entre différentes indications chronologiques et +historiques, il est inévitable que l'auteur, en un si long effort, soit +sujet à quelques défaillances. Se tromper d'un ou même de plusieurs +jours et sur certains détails, le mal n'est pas bien grand quand l'ordre +des événements n'est pas interverti et que l'effet n'est pas pris pour +la cause ou réciproquement. Ce sont peccadilles qui paraîtront, je +l'espère, pardonnables surtout à ceux qui auront le plaisir de les +relever. + +Je m'excuse enfin de n'avoir pas joint à cette courte biographie une +bibliographie très complète; il y faudrait celle des trois quarts du +XVIe siècle. Je me suis borné à indiquer en tête du volume, et surtout +au bas des pages, les recueils de documents et les livres dont je me +suis le plus servi. Je renvoie pour les autres, c'est-à-dire pour le +plus grand nombre, à l'Histoire de France de Lavisse, t. V. 2 et t. VI. +1[1]. On y trouvera catalogués à leur place les ouvrages que j'ai +consultés ou suivis pour le récit général des faits, sans avoir pris +toujours la peine de les citer à nouveau. Mais je n'ai pas manqué de +dire et même de redire mes références toutes les fois qu'il s'agissait +de rectifier une erreur ou d'établir une vérité dans la vie, le rôle et +le gouvernement de Catherine de Médicis. + + [Note 1: On trouvera la plupart des indications + bio-bibliographiques réunies dans le _Manuel de Bibliographie + biographique et d'iconographie des Femmes célèbres, par un vieux + bibliophile_, (Ungherini), 1892. Turin-Paris, Col. + 133-135;--_Supplément_ (1900), Col. 94-95;--_Second et dernier + supplément_ (1905). Col. 39-40.] + + + + +CATHERINE de MÉDICIS + + + + +_CHAPITRE PREMIER_ + +LA JEUNESSE DE CATHERINE DE MÉDICIS + + +CATHERINE de Médicis, la Catherine des Guerres de Religion, bru de +François Ier, femme d'Henri II, mère des trois derniers rois de la +dynastie des Valois-Angoulême, et qui gouverna presque souverainement le +royaume sous deux de ses fils, Charles IX et Henri III, n'était pas de +pure race florentine. Elle avait pour père Laurent de Médicis, +petit-fils de Laurent le Magnifique, mais sa mère était une Française de +la plus haute aristocratie, Madeleine de La Tour d'Auvergne, comtesse de +Boulogne. + +Ce mariage d'une jeune fille apparentée à la famille royale avec le +neveu du pape Léon X, fut, comme le sera celui d'Henri de Valois avec +Catherine de Médicis, nièce du pape Clément VII, un calcul de la +diplomatie française. + +Après la victoire de Marignan et la conquête du Milanais, François Ier, +désireux de changer en alliance la paix qu'il venait d'imposer à Léon X, +avait pris rendez-vous avec lui à Bologne, et là, dans les entretiens où +fut ébauché le plan du Concordat (déc. 1515), il lui parla de ses +projets sur Naples. Le Saint-Siège étant le suzerain de droit de ce +royaume, dont les Espagnols étaient les maîtres de fait, il offrait au +Pape, en échange de l'investiture, de favoriser ses ambitions de +famille[2]. Léon X, qui avait autant à coeur l'intérêt des siens que le +repos de la chrétienté, accueillit bien les avances du Roi et ne +découragea pas ses prétentions; des avantages qui s'annonçaient +immédiats pouvaient bien être payés d'un vague acquiescement à des rêves +de conquêtes. Les Médicis, qui avaient recouvré leur pouvoir à Florence +en 1512, après un exil de dix-huit ans, devaient craindre que le parti +républicain, mal résigné, ne cherchât, conformément à ses traditions, +encouragement et secours auprès du roi de France. L'amitié de François +Ier, leur proche voisin à Milan et à Plaisance, les garantissait contre +les complots et les agressions. Elle leur permettait par surcroît les +grands desseins. + + [Note 2: A. de Reumont, _La Jeunesse de Catherine de Médicis_, + ouvrage traduit, annoté et augmenté par Armand Baschet, Paris, + 1866, p. 247-248: lettre de François Ier à Laurent de Médicis, 4 + fév. 1516, dont on n'a pas jusqu'ici tiré parti.] + +De la descendance légitime de Côme l'Ancien, il ne restait que trois +mâles, le Pape, son frère Julien--qui mourut d'ailleurs à la fin de +1516,--et Laurent, le fils de son frère aîné. Sur ce neveu reposait +l'avenir de la dynastie. Léon X le fit reconnaître par le peuple chef de +la République (après la mort de Julien). En même temps, il le nomma +capitaine général de l'Église, et il lui conféra le duché d'Urbin, un +fief pontifical, dont il dépouilla le titulaire, François-Marie de La +Rovere, que son oncle, Jules II, en avait investi. Il n'aurait pas +risqué ce coup d'autorité (1517) et la guerre qui s'ensuivit, sans la +connivence du maître de Plaisance et de Milan. François Ier applaudit à +cet acte de népotisme. Dans une lettre d'Amboise, du 26 septembre 1517, +il félicitait le nouveau duc de ces faveurs qui en présageaient +d'autres, ajoutant: «C'est ce que pour ma part je désire beaucoup et de +vous y aider de mon pouvoir et en outre de vous marier à quelque belle +et bonne dame de grande et grosse parenté et ma parente, afin que +l'amour que je vous porte aille s'augmentant et se renforçant encore +plus fort (_rinforzi piu forte_)»[3]. + + [Note 3: Reumont-Baschet, p. 251. Le texte de la lettre est en + italien.] + +Les Médicis étaient des parvenus de trop fraîche date pour n'être pas +flattés d'un cousinage, si lointain qu'il fût, avec la Maison de France. +Laurent n'était, comme Côme l'Ancien et Laurent le Magnifique, qu'un +citoyen privilégié entre tous, investi par un vote du peuple du droit +d'occuper, sans exclusions légales ni condition d'âge, toutes les +magistratures, et qui, s'il ne les exerçait pas, employait les moyens et +les expédients légaux pour y faire élire ses parents et ses clients. II +était, non le souverain de Florence mais le chef de la Cité (_capo della +Citta_). Aussi ses prédécesseurs avaient-ils longtemps borné leurs +ambitions matrimoniales à s'allier avec les autres grandes familles +florentines ou avec l'aristocratie romaine. Laurent le Magnifique avait +épousé une Orsini, et fait épouser une autre Orsini, Alfonsina, à son +fils Pierre. Des trois soeurs de Léon X, l'une, Madeleine, était mariée +au fils du pape Innocent VIII, François Cibo; les deux autres, Lucrèce +et Contessina, à de riches Florentins, Jacques Salviati et Pierre +Ridolfi. Sa nièce germaine, Clarice, soeur de Laurent, avait été, pendant +le long bannissement des siens (1494-1512), fiancée à un simple +gentilhomme, Balhazar Castiglione, l'auteur du _Cortigiano_, ce célèbre +traité des perfections du courtisan, et finalement elle était devenue la +femme d'un grand banquier florentin, Philippe Strozzi[4]. Mais Léon X, +après le rétablissement des Médicis à Florence (1512) et son élévation +au souverain pontificat (1513), prétendit à de plus hautes alliances. Il +avait marié, en février 1515, son frère Julien à une princesse de la +maison de Savoie, Philiberte, laide, quelque peu bossue et maigrement +dotée à titre viager de revenus patrimoniaux, mais soeur d'un prince +régnant de vieille race, Charles III, et de la reine-mère de France, +Louise de Savoie[5]. Il accepta bien volontiers l'offre d'un mariage +princier en France. Il fut question pour Laurent d'une fille de Jean +d'Albret, roi de Navarre, mais, la négociation matrimoniale traînant, +Madeleine (Magdelaine ou Magdeleine) de La Tour d'Auvergne, comtesse de +Boulogne, fut choisie. + + [Note 4: La généalogie des descendants de Côme l'Ancien, dans + Litta, _Famiglie celebri italiane_. t. XII, tables VIII-XI. Cf + Roscoë. _Vie de Laurent le Magnifique_, trad. Thirot, t. II. p. + 190.] + + [Note 5: Samuel Guichenon, _Histoire généalogique de la royale + maison de Savoye_, 1660, t. I, p. 606.] + +La mère de Madeleine, Jeanne de Bourbon-Vendôme, était une princesse du +sang, veuve en premières noces d'un prince du sang, Jean II, duc de +Bourbon, le frère aîné de Pierre de Beaujeu. Son père, Jean III de La +Tour, mort en 1501, était de la maison de Boulogne qui faisait remonter +son origine aux anciens ducs d'Aquitaine, comtes d'Auvergne[6]. Il +possédait au centre du royaume les comtés de Clermont et d'Auvergne et +les baronnies de La Tour et de La Chaise avec leurs appartenances et +dépendances;--au midi, les comtés de Lauraguais et de Castres, «et +autres choses baillées par le feu roy (Louis XII) au comte Bertrand +(père de Jean III) en récompense (en compensation) du comté de +Boulogne», dont les rois de France s'étaient saisis;--et çà et là, en +Limousin et en Berry, quelques seigneuries: toutes terres et droits[7], +qui ensemble, avec les propres de sa femme, lui constituaient environ +120,000 livres de revenu[8]. + + [Note 6: Baluze, _Histoire généalogique de la maison d'Auvergne_, + t. I, Préface et p. 350-352.] + + [Note 7: Sur les biens de cette famille, Baluze, t. II (Preuves), + p. 687-692.--Cf. Testament de Catherine, _Lettres_, IX, p. 496; + oraison funèbre de la Reine-mère, par l'archevêque de Bourges + Renaud de Beaune, _Lettres_, IX, p. 504; une note de 1585 sur la + garde des châteaux du comté d'Auvergne et de la baronnie de La + Tour, Mercurol, Ybois, Montredon, Busseol, Copel, Crems, de La + Tour, _Lettres_, VIII, 485-486, et X, 471. Catherine, après la + mort de sa soeur et de son beau-frère avait recueilli tout + l'héritage de son père. La bibliothèque de Chantilly possède un + beau terrier illustré du domaine de Besse (près du château de + Montredon). Brantôme fait valoir les grands biens de Catherine, + _Oeuvres_, VII, p. 338.] + + [Note 8: C'est-à-dire 470 000 francs de notre monnaie en valeur + absolue, et peut-être un million en valeur relative. D'Avenel, + _Histoire économique de la propriété_, etc., I, p. 481, estime que + la livre tournois (monnaie de compte) équivalait, de 1512 à 1542, + à 18 grammes en poids d'argent, c'est-à-dire à 3 fr. 92 de notre + monnaie. Les tables de Wailly, _Variations de la livre tournois_, + 1857, donnent un chiffre un peu différent.] + +La soeur aînée de Madeleine, Anne, avait épousé un Écossais, Jean Stuart, +duc d'Albany et comte de la Marche, tuteur du roi d'Écosse, Jacques V. +Les demoiselles de La Tour Boulogne étaient donc de très riches partis. + +François Ier espérait tant pour ses entreprises italiennes de son +entente avec le Pape qu'il célébra le mariage à Amboise avec autant de +magnificence que si c'eût été celui d'une de ses filles avec un +souverain étranger (28 avril 1518). Il donna à l'époux une compagnie de +gendarmes et le Collier de l'Ordre (de Saint-Michel), il dota l'épouse +d'une pension de dix mille écus sur le comté de Lavaur. Au banquet de +noces, il les fit asseoir à sa table. Le service était solennel; les +plats arrivaient annoncés par des sonneries de trompettes. Trois jours +avant, au baptême du Dauphin que Laurent tint sur les fonts pour Léon X, +il y avait eu des danses et un ballet où figuraient soixante-douze +dames, réparties en six groupes diversement «desguisés», dont un à +l'italienne, avec masques et tambourins. De nouveau, le soir du mariage, +à la lumière des torches et des flambeaux, qui éclairaient comme en +plein jour, «fut dansée et ballées jusques à ungne heure après minuict». +Un festin suivit jusqu'à deux heures, et alors, dit le jeune Florange, +qui enviait peut-être le bonheur de cet Italien, on mena coucher la +mariée, «qui estoit trop plus belle que le mariez». + +Le lendemain se firent «les joutes les plus belles qui furent oncques +faictes en France». «Et fut là huyt jours le combat dedans les lisses et +dehors les lisses, et à piedt et à la barrière, où à tous ces combatz, +estoit ledict duc d'Urbin, nouveau mariez, qui faisoit, dit avec quelque +ironie le narrateur jaloux, le mieulx qu'ilz povoit devant sa mye.» + +Ce que Florange ne dit pas, c'est que le duc d'Urbin n'était pas +complètement remis d'une arquebusade à la tête, qu'il avait reçue +pendant la conquête d'Urbin. Aussi se garda-t-on de l'exposer dans un +tournoi, qui représentait trop fidèlement le siège et la délivrance +d'une place forte, «contrefaicte de boys et fossés», et défendue par +quatre grosses «quennons (pièces de canon) faictes de boys chelez +(cerclé) de fer», tirant «avecque de la pouldre». Les assiégés, +renforcés par un secours, que le Roi leur amena, sortirent à la +rencontre des assiégeants. L'artillerie des remparts lançait de «grosses +balles plaines de vent, aussi grosse que le cul d'ung tonneau», qui, +bondissant et rebondissant, frappaient les hommes et «les ruoient par +terre sans leur faire mal.» Mais le choc des deux troupes, «ce +passe-tamps... le plus approchant du naturel de la guerre», fut si rude +qu'il y eut «beaulcoup de tuez et affolez[9]». + + [Note 9: _Mémoires du maréchal de Florange, dit le jeune + Adventureux_, p. p. la Société de l'Histoire de France par Robert + Goubaux et P.-André Lemoisne, I (1505-1521), 1913, p. 222-226.] + +Le Pape fit même étalage de contentement. Il envoya à Madeleine et à la +famille royale des cadeaux qui furent estimés 300 000 ducats. La +Reine-régnante, Claude, qui venait d'avoir son second enfant, eut pour +sa part la _Sainte Famille_ de Raphaël, et le Roi reçut de Laurent le +_Saint Michel terrassant le Dragon_, deux tableaux symboliques, qui +comptent parmi les chefs-d'oeuvre du Louvre. + +Léon X avait, plus que François Ier, lieu de se réjouir; il ne se +repaissait pas seulement d'espérances. Il avait déjà retiré les profits +de l'alliance et, à part soi, il était décidé à en répudier les +obligations. Sans doute, il appréhendait la puissance du jeune roi de +Naples, Charles, déjà souverain des Pays-Bas, de l'Espagne et du +Nouveau-Monde, et qui hériterait à la mort de l'empereur Maximilien, son +grand-père, des domaines de la Maison d'Autriche et peut-être de la +dignité impériale. Mais il estimait que les Français, s'ils joignaient +Naples à Milan, ne seraient pas moins dangereux pour la liberté de +l'Italie et l'indépendance du Saint-Siège. Il voulait, unissant Rome et +Florence, constituer au centre de la péninsule une sorte d'État à deux +têtes, ecclésiastique et laïque, assez fort pour se faire respecter de +ces grandes puissances étrangères et capables avec l'aide de l'une de +s'opposer aux empiètements de l'autre. A-t-il rêvé encore, comme le +racontait plus tard le pape Clément VII à l'historien Guichardin, de +détruire les «barbares» les uns par les autres et de les expulser tous +d'Italie? Mais, même pour servir de contrepoids à la prépondérance +espagnole ou française, il fallait que le groupement romano-florentin +fût compact et durable. Léon X avait donné le fief pontifical d'Urbin à +Laurent de Médicis, moins pour accroître ses revenus de 25 000 +ducats[10] que pour resserrer les liens du Saint-Siège avec la +République de Florence. Lui-même, n'ayant que trente-six ans en 1513, +lors de son exaltation, pouvait compter sur un long pontificat. À tout +hasard, il avait fait cardinal son cousin germain de la main gauche, +Jules, pape en expectative et qui le fut en effet, mais non +immédiatement après lui. Deux autres Médicis, des enfants naturels +encore, alors tout petits, Hippolyte et Alexandre, en attendant les fils +de Laurent, s'il en avait, et sans compter les Cibo, les Salviati, les +Strozzi, les Ridolfi, qui étaient des Médicis par leurs mères, +assuraient le recrutement de la dynastie ecclésiastique à Rome. Il y +avait même une autre branche des Médicis, proche parente de la branche +régnante, et que son chef, Jean des Bandes Noires, illustrait à la +guerre[11]. Mais Léon X se défiait du fameux condottiere et préférait +les bâtards de son oncle, de son frère et de son neveu à cet +arrière-petit-cousin très légitime. + + [Note 10: C'est le chiffre donné par Pastor, _Histoire des Papes_, + traduction française, t. VII, p. 122.] + + [Note 11: Litta, _Famiglie celebri italiane_, t. XII, table + XII.--Gauthiez, _Jean des Bandes Noires_, Paris, 1901. Il y avait + d'autres lignées collatérales, mais plus éloignées. L'un de ces + Médicis, de la branche des Chiarissimi, Ottaviano, fut le père du + pape Léon XI, qui ne régna que quelques mois. Voir Litta, + _Famiglie_, t. XII, table XX. Le pape Pie IV (1559-1565) était un + Médicis de Milan.] + +Les contemporains, qui avaient vu les deux Borgia, le pape et son fils, +s'acharner à la destruction de la féodalité romaine, supposaient que +César Borgia avait voulu unifier l'État pontifical pour l'accaparer à +son profit, ou, comme on dit, le séculariser. Ils s'attendaient toujours +à quelque recommencement. L'ancien secrétaire de la République +florentine, Machiavel, disgracié à la rentrée des Médicis et qui +occupait ses loisirs à établir les lois de la science politique, dédia à +Laurent son livre du _Prince_, où il exposait dogmatiquement, sans souci +du bien ni du mal, les moyens de fonder et de conserver un État (1519). +Suspect, pauvre et malade, il parlait au chef de la Cité, non en +quémandeur, mais en conseiller. Machiavel était de ces Italiens qui +rêvaient d'indépendance, à défaut d'unité, et qui détestaient la +monarchie pontificale, ce gouvernement de prêtres, comme incapable de la +procurer[12]. Mais ils la savaient assez puissante au dedans et assez +influente au dehors pour s'opposer, soit avec ses propres forces, soit +avec l'aide des étrangers, à toute tentative qui ne viendrait pas +d'elle. Aussi ces ennemis du pouvoir temporel voyaient-ils avec faveur +grandir un fils d'Alexandre VI, comme César, ou un neveu de Léon X, +comme Laurent, hommes d'épée de l'Église, et qui pourraient être tentés +d'usurper sa puissance au grand profit de l'Italie[13]. + + [Note 12: Francesco Flamini, _Il Cinquecento_ (t. VI de la _Storia + litteraria d'Italia_, éd. Vallardi), s.d. ch. I de la première + partie. _Il pensiero politico_, passim, p. 24-25, 31 et + bibliographie, p. 527 sqq., et surtout le terrible passage des + _Discorsi sopra la prima Deca di Tito-Livio_; liv. I, ch. XII, qui + commence ainsi: «Abbiamo adunque con la Chiesa e con i preti noi + Italiani...», éd du _Prince_ et des _Discours_, Turin, 1852, p. + 139.] + + [Note 13: L'idée de fond de Machiavel, elle est probablement dans + le chapitre XXVI et dernier du _Prince_, où il exhorte les + Médicis, appuyés de leur «vertu» et favorisés de Dieu et de + l'Église, dont l'un d'entre eux (Léon X) est le souverain, à + saisir la bannière et à marcher, suivis de tous les Italiens, à la + «rédemption» de l'Italie. Pasquale Villari, _Niccolò Machiavelli e + i suoi tempi_, 2e éd. 1895, t. II, p. 413-414. _Il Principe_, ch. + XXVI, éd. de Turin, p. 99-101.] + +Mais Laurent de Médicis emporta en mourant les rêves du penseur laïque +et les espérances du Pape. C'était un brave soldat, sinon un capitaine. +Il passait, comme sa mère, Alfonsina Orsini, pour orgueilleux et +autoritaire; il s'isolait de ses concitoyens, et Léon X l'avait, dit-on, +sévèrement repris de les regarder comme des sujets. Il ne s'était jamais +complètement remis du coup d'arquebuse reçu dans la campagne d'Urbin et +aussi, s'il fallait en croire quelques chroniqueurs français ou +italiens, d'un mal qui aurait dû retarder, sinon empêcher son mariage. +Madeleine aurait épousé le mari et le reste[14]. + + [Note 14: Florange, p. 224, Cambi, _Istorie_ dans les _Delizie + degli Eruditi toscani_, p. p. Ildefonso di San Luigi, t. XXIII, p. + 145.] + +Cette belle jeune Française avait fait son entrée à Florence le 7 +septembre 1518. Elle tenait à plaire et elle y réussit. C'était, dit le +frère Giuliano Ughi, «une gentille dame, belle et sage, et gracieuse et +très vertueuse (_onestissima_)»[15]. + + [Note 15: _Cronica di Firenze dell' anno_ 1501 _al_ 1546, Append. + à l'_Archivio storico italiano_, t. VII (1849), p. 133.] + +Mais elle eut juste le temps de se faire regretter: le 13 avril 1519, +elle accoucha d'une fille--c'était la future reine de France--et quinze +jours après (28 avril), elle mourut de la fièvre. Laurent, qui, depuis +le mois de décembre, gardait le lit ou la chambre, ne lui survécut que +quelques jours (4 mai). + +L'enfant avait été baptisée le samedi 16 avril à l'église de +Saint-Laurent, la paroisse de Médicis, par le Révérend Père Lionardo +Buonafede, administrateur de l'hôpital de Santa Maria Nuova, en présence +de ses parrains et marraines: Francesco d'Arezzo, général de l'Ordre des +Servites, Francesco Campana, prieur de Saint-Laurent, soeur Speranza de' +Signorini, abbesse des Murate, Clara degli Albizzi, prieure du couvent +d'Annalena, Pagolo di Orlando de' Medici, et Giovanni Battista dei +Nobili, deux ecclésiastiques, deux nonnes et deux membres de +l'aristocratie florentine[16]. Elle reçut les prénoms de Catherine et de +Marie, l'un qui lui venait de sa mère ou de son arrière grand'mère +paternelle[17], l'autre de la Madone, à qui le jour du samedi est plus +particulièrement consacré. François Ier avait promis de tenir sur les +fonts baptismaux le premier enfant de Laurent et de Madeleine, si +c'était une fille. Mais l'état des parents ne laissa pas le temps de +prendre ses ordres. + + [Note 16: Acte de baptême rapporté par Trollope, _The Girlhood of + Catherine de Medici_, Londres, 1856, p. 345. Le nom et le pays de + la mère ont été dénaturés par le scribe ou le copiste: Maddalena + di Manone Milanese (_sic_) in Francia allevata.] + + [Note 17: Le prénom de Romola, qu'il était d'usage, paraît-il, en + ce temps-là d'ajouter à celui des nobles Florentines, en souvenir + de Romulus, le prétendu fondateur de Fesulae (Fiesole), métropole + de Florence, n'est pas mentionné dans l'acte de baptême. Celui de + Catherine, que personne jusqu'ici ne s'est avisé d'expliquer, fut + donné peut-être à l'enfant en mémoire de sa bisaïeule en ligne + paternelle, Caterina d'Amerigo San Severino, mère d'Alfonsina et + grand'mère de Laurent (voir Litta, _Famiglie celebri italiane_, t. + XXI, table XXIII). Une cousine germaine de Laurent, fille de + Madeleine de Médicis et de François Cibo et femme de Jean-Marie + Varano, duc de Camerino, s'appelait aussi Catherine. Mais il n'est + pas impossible que ce prénom vînt à Catherine de sa mère. Celle-ci + n'a pas d'autre prénom que Madeleine dans l'arbre généalogique de + la maison d'Auvergne dressé par Baluze, mais il n'en faut pas + conclure que ce fût nécessairement le seul, ces sortes de tableaux + étant souvent incomplets. Le contraire peut se déduire d'une + lettre où Vasari, un peintre florentin, fameux surtout comme + historien de la peinture italienne, engageait l'évêque de Paris, + Pierre de Gondi (5 octobre 1569), à recommander comme une + obligation de bienséance à Catherine de Médicis, alors + toute-puissante pendant le règne de son fils Charles IX, de fonder + à Florence un service pour le repos de l'âme de sa mère, de son + père et de son frère naturel, Alexandre (Vasari, _Opere_, éd. + Milanesi, 1878-1885, t. VIII, p. 441-442). C'étaient, disait-il, + de tous les Médicis les seuls qui n'eussent pas leur obit. Il + proposait de placer celui de la mère de Catherine le lendemain de + la fête de sainte Catherine: celui de son père Laurent, le + lendemain de la saint-Laurent, «comme le jour après saint Côme il + se fait pour Côme l'ancien». Le service étant, comme on le voit + par l'exemple de Côme et de Laurent, placé le lendemain de la fête + de leur patron, il n'est pas déraisonnable de conclure que + Madeleine s'appelait Catherine comme sa fille, puisque la messe de + _Requiem_ devait être dite le lendemain de la Sainte-Catherine (26 + novembre).] + +En août, Catherine fut malade à mourir. Léon X en fut très affecté, +contrairement à son habitude de prendre légèrement les mauvaises +nouvelles. Elle se rétablit vite, et, en octobre, elle fut amenée à Rome +par sa grand'mère, Alfonsina. Le Pape racontait à l'ambassadeur de +Venise qu'il avait été ému par le chagrin de sa belle-soeur, pleurant la +mort des siens, ou, comme s'exprimait ce pontife lettré, «les malheurs +des Grecs». Et ces paroles, continue l'ambassadeur, il les disait les +larmes aux yeux, et il me dit encore quelques mots à ce sujet, et que la +petite à feu D. Lorenzo était «belle et grassouillette[18].» + + [Note 18: Reumont-Baschet, p. 263 «Recens fert (Alfonsina) ærumnas + Danaum». Ce n'est pas une citation de Virgile, comme paraît le + croire Baschet. Introd. p. VII: cf. p. 62.] + +Cette enfant était le seul rejeton légitime de la dynastie régnante, ou, +pour parler comme l'Arioste, l'unique rameau vert avec quelques +feuilles, dont Florence partagée entre la crainte et l'espérance se +demande si l'hiver l'épargnera ou le tranchera[19]. Si frêle qu'elle +fût, elle comptait déjà dans les calculs de la diplomatie. Ses droits +sur Florence étaient incertains, le principat n'étant pas une véritable +monarchie et l'exercice des magistratures, qui en était la condition, +excluant d'ailleurs les femmes. Mais elle avait hérité de son père le +duché d'Urbin. François Ier, toujours préoccupé de ses projets d'Italie, +réclama la tutelle de la fille de Madeleine, la petite duchesse d'Urbin, +_la duchessina_. Cette prétention inquiéta Léon X, qui ne voulait pas +laisser les Français s'établir à Urbin, et peut-être le contrecarrer +dans le règlement des affaires de Florence. Même avant que son neveu fût +mort, il avait, pour se dérober aux sollicitations du Roi de France, +conclu (17 janvier 1519) avec Charles roi des Espagnes, un traité secret +d'alliance où Florence était comprise «comme ne faisant qu'un avec les +États et la souveraineté propre de Sa Sainteté»,[20] et même il signa +encore avec lui (20 janvier) un traité de garantie mutuelle où Laurent +était compris. Il prenait ses précautions contre François Ier, mais il +ne rompit pas avec lui. L'empereur Maximilien étant mort sur ces +entrefaites (11 janvier), il se déclara contre l'élection de Charles à +l'empire. C'était un des dogmes de la politique pontificale que le même +homme ne devait pas être empereur et roi de Naples, maître du sud de +l'Italie et suzerain nominal ou effectif d'une partie de l'Italie du +Nord. Il favorisa donc tout d'abord la candidature de François Ier et ne +changea de parti que lorsque les électeurs allemands eurent marqué +décidément leur préférence[21]. Mais même après l'élection de Charles +(28 juin 1519), il continua de montrer une faveur égale aux deux +souverains que leur compétition avait irrémédiablement brouillés. +Toutefois il inclinait vers Charles-Quint, dont il avait besoin pour +arrêter les progrès de l'hérésie luthérienne en Allemagne. La mort de +son neveu avait ruiné ses grandes ambitions de famille: il s'en +consolait, disait-il à son secrétaire Pietro Ardinghello, comme d'une +épreuve qui le libérait de la dépendance des princes et lui permettait +de ne plus penser dorénavant «qu'à l'exaltation et à l'avantage du +Saint-Siège apostolique»[22]. Longtemps encore il pratiqua son jeu de +bascule diplomatique, mais quand il fallut prendre parti, il aima mieux, +guerre pour guerre, s'allier aux Impériaux contre les Français qu'aux +Français contre les Impériaux. L'insistance de François Ier à réclamer +le prix d'anciens services et son indiscrétion à rappeler de vagues +promesses lui étaient la preuve que le Roi de France tout-puissant +serait un tuteur tyrannique. Charles-Quint se serait contenté d'une +alliance défensive contre son rival. Ce fut le Pape qui inspira les +décisions énergiques[23]. Puisqu'il fallait rompre, il voulut une action +offensive, c'est-à-dire profitable, qui chasserait les Français de Milan +et de Gênes, et rendrait à l'Église les duchés de Parme et de Plaisance, +dont elle avait été dépossédée par le vainqueur de Marignan (8 mai +1521). François Ier n'avait pas réfléchi qu'après la mort de Laurent de +Médicis, il n'avait plus à offrir à Léon X que des exigences[24], tandis +que Charles-Quint pouvait l'aider à se pourvoir. Il dénonça hautement +«les malins projets du Pape» et sa trahison; mais Milan fut pris par +l'armée pontifico-impériale le 19 novembre 1521. Léon X triomphait de ce +succès, quand il fut emporté, probablement par une crise de malaria, à +quarante-six ans (2 déc. 1521). + + [Note 19: Lodovico Ariosto, _Opere minori_, éd. par Filippo-Luigi + Polidori, Florence, 1894. t. I, p. 216.] + + [Note 20: Le texte du traité a été publié par Gino Capponi, + _Archivio storico italiano_, t. I, 1842, p. 379-383.] + + [Note 21: Pastor, _Histoire des Papes_, trad. française, t. VII, + p. 223.] + + [Note 22: Reumont-Baschet, p. 260.] + + [Note 23: Sur le revirement et les dernières hésitations de Léon + X. Nitti. _Leone X e la sua politica_. Florence, 1892, p. 412 + sqq.] + + [Note 24: _Ibid._, p. 428. François Ier ne voulait pas prendre + l'engagement formel d'aider Léon X contre le duc de Ferrare, un + vassal insoumis de l'Église, et Léon X ne croyait pas que le roi + de France, maître de Naples, consentît à céder au Saint-Siège, + comme il l'offrait, les territoires napolitains jusqu'au + Garigliano.] + +Son successeur ne fut pas un Médicis, mais le précepteur de +Charles-Quint, Adrien d'Utrecht, un théologien flamand très austère, qui +se passionna pour la réforme de l'Église, et qui, par réaction contre le +népotisme, laissa François-Marie de La Rovere rentrer en possession du +duché d'Urbin. Catherine ne fut plus duchesse qu'en titre. Elle avait +perdu sa grand'mère, Alfonsina Orsini, deux ans avant son grand-oncle (7 +février 1520). Pendant l'absence du cardinal de Médicis, qui était parti +pour Florence quelques jours après l'élection d'Adrien, elle vécut à +Rome sous la garde soit de sa grand'tante, Lucrèce de Médicis, mariée au +banquier Jacques Salviati, soit de sa tante germaine, Clarice, femme de +Philippe Strozzi, une Médicis intelligente, vertueuse et si énergique +qu'on l'avait surnommée «l'Amazone». + +Avec Catherine vivaient deux bâtards, son cousin Hippolyte, né le 23 +mars 1511 de Julien de Médicis et d'une dame de Pesaro, et son frère +Alexandre, que Laurent avait eu, en 1512, d'une belle et robuste +paysanne de Collavechio (un village de la Campagne romaine), sujette ou +serve d'Alfonsina Orsini[25]. + + [Note 25: Et non d'une esclave noire ou mulâtre, comme le répète + Reumont-Baschet, p. 234. Voir Ferrai, _Lorenzino de Medici e la + Società cortigiana del Cinquecento_, 1891, p. 71.] + +Heureusement pour Catherine, Adrien VI mourut après un an et demi de +règne (9 janvier 1522-14 septembre 1523). Les cardinaux, las de +l'outrance réformatrice de ce barbare du Nord, élurent un grand seigneur +italien, ce cardinal Jules, que Léon X avait placé en réserve dans le +Sacré Collège pour continuer la dynastie pontificale des Médicis (19 +novembre 1523). + +Depuis la mort de Laurent, il gouvernait Florence. Devenu pape, il +voulut y organiser la dynastie laïque. Dans cet État singulier, qui +n'était plus une République et qui n'était pas encore une monarchie, et +où le pouvoir suprême réclamait un homme, Léon X avait pensé concilier +les droits dynastiques de la fille de Laurent avec le caractère du +gouvernement, en fiançant Catherine à son cousin Hippolyte, et en les +déclarant princes de Florence[26]. Peut-être l'aurait-il fait s'il en +avait eu le temps. Ce fut aussi la première idée de Clément VII. +Hippolyte fut envoyé à Florence où il fit son entrée le 31 août 1524. Il +fut reçu comme l'héritier des Médicis et déclaré éligible, malgré son +âge, à toutes les charges de la République. Le cardinal de Cortone, +Passerini, devait diriger le jeune homme et la Cité. L'année suivante, +en juin 1525, arrivèrent Catherine et Alexandre avec leur gouverneur, +Messer Rosso Ridolfi, un parent peut-être des Ridolfi, les alliés des +Médicis. Ils passèrent probablement l'été dans la belle villa de Poggio +à Cajano, que Laurent le Magnifique avait fait bâtir par son grand ami, +l'architecte Giuliano da San Gallo, au milieu des arbres et des jardins, +sur les bords de l'Ombrone, à quelques heures de Florence, et, l'hiver +venu, s'établirent au Palais Médicis de la Via Larga[27]. + + [Note 26: Reumont-Baschet, p. 264.] + + [Note 27: Aujourd'hui Palais Riccardi, Müntz, _Histoire de l'art + pendant la Renaissance_, t. I, p. 459. Sur Poggio à Cajano, voir + Müntz, _ibid._, t. II, p. 355.] + +Catherine avait, semble-t-il, plus de sympathie pour ce cousin, dont on +lui avait dit peut-être qu'elle serait la femme, que pour son frère +Alexandre. Mais l'avenir des Médicis fut bientôt remis en question. +Après la défaite de François Ier à Pavie et son emprisonnement à Madrid, +Clément VII s'était concerté avec les autres États libres d'Italie pour +sauvegarder leur commune indépendance contre l'hégémonie de +Charles-Quint. Lorsque Francois Ier fut remis en liberté, les alliés +l'envoyèrent supplier de les secourir. Le Roi de France, malgré les +engagements du traité de Madrid, avait adhéré à la Ligue contre +l'Empereur et promis des subsides, une flotte, une armée (Cognac, 22 mai +1526), mais il ne s'était pas pressé de tenir sa parole. Les coalisés +italiens, abandonnés à leur initiative et réduits à leurs moyens, +n'avaient rien fait. Charles-Quint, faute d'argent, gardait la +défensive. La guerre traînait. Mais au printemps de 1527, l'armée +impériale d'Italie, où le manque de solde provoquait des mutineries +furieuses, ayant été renforcée de dix mille lansquenets presque tous +luthériens, se dirigea, pour s'y refaire, vers Rome, cette Babylone +gorgée d'or par l'exploitation du monde chrétien. Elle la prit d'assaut +(6 mai), la saccagea et bloqua le Pape dans le château Saint-Ange. Les +Florentins étaient mécontents de l'administration de Passerini, un +brouillon qui voulait tout faire et ne faisait rien, et furieux de ses +extorsions fiscales. Ils profitèrent de l'occasion pour se révolter et +bannirent Hippolyte et Alexandre de Médicis. Clarice Strozzi, qui, de +tout son coeur d'honnête femme, détestait les bâtards et leur patron, +Clément VII, arriva trop tard pour sauvegarder les droits de Catherine. +Elle l'emmena à Poggio à Cajano. + +Le gonfalonier élu par le peuple soulevé, Niccolô Capponi, était un +homme de grande famille, doux et clairvoyant, qui n'aurait pas voulu +rompre tout rapport avec Clément VII et qui, en tout cas, conseillait à +ses compatriotes de rechercher l'appui de Charles-Quint; l'expérience +montrait assez quel fonds il fallait faire sur une intervention +française. Mais le peuple, fidèle à l'alliance des lis, imposa sa +politique au gouvernement. Capponi, convaincu de correspondre avec +Clément VII, fut déposé (avril 1529) et remplacé par le chef du parti +populaire, Francesco Carducci. Les adversaires intransigeants des +Médicis, ou, comme on disait, les _Arrabiati_ (enragés), brisèrent +partout les emblèmes de la dynastie, et détruisirent les effigies en +cire de Léon X et de Clément VII, qui avaient été, par honneur, +suspendues aux murs de l'église de l'Annunziata. Le Pape fut tellement +ému de cet outrage qu'il déclara à l'ambassadeur d'Angleterre qu'il +aimait mieux être le chapelain et même le «_stalliere_» (le garçon +d'écurie) de l'Empereur que le jouet de ses sujets (29 mai 1529)[28]. + + [Note 28: Dépêche de l'ambassadeur vénitien, Gaspar Contarini, au + Sénat, citée par de Leva, _Storia documentata di Carlo V, in + correlazione all'Italia_, t. II, 532.] + +Un mois après, il signa avec Charles-Quint, à Barcelone, un traité de +réconciliation, qui stipulait le rétablissement des Médicis à Florence. +Mais ce n'était plus Hippolyte qu'il destinait au principat. Pendant une +grave maladie dont il pensa mourir (janvier 1529), il l'avait fait +cardinal malgré lui. C'était couper court, s'il mourait, à toute +compétition entre les deux cousins, qui eût aggravé la situation des +Médicis. Peut-être jugea-t-il que, bâtard pour bâtard, Alexandre, fils +de Laurent était, d'après les règles de succession dynastique, plus +qualifié qu'Hippolyte, fils de Julien, pour prendre le gouvernement de +la Cité. Il vécut, et les avantages de sa décision se révélèrent encore +plus grands. Il put, au traité de Barcelone, en arrêtant le mariage de +son neveu avec une bâtarde de Charles-Quint, Marguerite d'Autriche, +intéresser personnellement l'empereur à la réduction de Florence[29]. +D'autre part, l'élévation d'Hippolyte au cardinalat laissait la main de +Catherine disponible pour de nouvelles combinaisons diplomatiques, et +par exemple pour une entente avec la France. Réconciliation avec +Charles-Quint, accord avec François Ier, c'était le retour au jeu de +bascule dont l'abandon lui avait été si funeste. Naturellement, le Pape +ne dit à personne ses raisons. Aussi certains contemporains, surpris de +ce revirement, soupçonnèrent à tort Clément VII d'avoir eu pour +Alexandre une affection qui dépassait celle d'un oncle. + + [Note 29: _Ibid._, p. 535. Le traité dans Du Mont, t. IV, partie + 2, p. 1.] + +En tout cas le sort de Florence était réglé. Comme Capponi l'avait +prévu, François Ier fit lui aussi la paix avec l'Empereur (Cambrai, 5 +août 1529), et, moyennant l'abandon des clauses les plus onéreuses du +traité de Madrid, il abandonna sans façon ses alliés et ses clients +d'Italie, le duc de Ferrare, les Vénitiens et les Florentins au bon +vouloir de Charles-Quint. Une armée impériale se joignit aux troupes +pontificales pour attaquer Florence. En octobre 1529, l'investissement +de la place commença. + +La petite Catherine fit l'expérience d'un siège. François Ier avait bien +offert aux Florentins, après le bannissement d'Hippolyte et d'Alexandre, +de recueillir la duchessina, qu'il traitait de parente. Mais les ennemis +des Médicis trouvaient qu'elle était déjà trop loin à Poggio à Cajano, +et, appréhendant entre le Pape et le Roi de France quelque négociation +matrimoniale, dont leur indépendance paierait les frais, ils l'avaient +fait rentrer dans la ville pour prévenir une fuite ou un enlèvement. +Catherine avait été mise d'abord au couvent de Sainte-Lucie, ou à celui +de Sainte-Catherine de Sienne. De là, elle fut transférée, à la demande +de l'ambassadeur de France, M. de Velly, chez les _Murate_, où il savait +qu'elle trouverait bon accueil, en reconnaissance des dons et des +faveurs dont les Médicis avaient gratifié cette communauté[30]. On se +rappelle que l'abbesse en 1519--et peut-être était-elle encore vivante +en 1527?--avait servi de marraine à Catherine. Celle-ci n'eut donc pas +trop à souffrir de la perte de sa tante Clarice, morte en mai 1528. + + [Note 30: Sur les _Murate_, consulter, avec les réserves + nécessaires, Reumont-Baschet, p. 97-100. Trollope, ch. IX, p. 129 + sqq.] + +Ce couvent de Bénédictines ou de Clarisses, où l'enfant demeura trente +et un mois, du 7 décembre 1527 au 31 juillet 1530, n'était pas une de +ces retraites austères où les pécheurs s'enferment pour pleurer leurs +fautes et les justes pour ajouter à leurs mérites. Il n'y avait pas +beaucoup de ces couvents-là en Italie en l'an de grâce 1527, avant que +la Réforme protestante eût suscité la Contre-Réforme catholique. Le nom +d'_Emmurées_ (Murate) n'était plus qu'un souvenir; il ne restait de +l'époque lointaine où des recluses volontaires s'emprisonnaient leur vie +durant entre quatre murs qu'un nom et une cérémonie symbolique. +Lorsqu'une novice prononçait les voeux éternels, on la faisait entrer +dans le monastère par une brèche ouverte dans l'enceinte. Mais les +portes n'étaient rigoureusement closes que ce jour-là. Le cloître +servait de retraite à de grandes dames. Catherine Sforza, l'héroïque +virago, mère de Jean des Bandes Noires, avait voulu y être enterrée[31]. +C'était aussi une excellente maison d'éducation où les plus nobles +familles mettaient leurs filles. Sa réputation s'étendait très loin. Les +rois de Portugal, de 1509 à 1627, envoyèrent tous les ans aux Murate--on +ne sait pour quelle raison--un cadeau de sept caisses de sucre. Elles +servaient probablement à faire des confitures. Catherine put apprendre, +en mangeant des tartines, l'existence d'un royaume, où avait régné trois +siècles auparavant une de ses parentes, Mathilde de Boulogne, et le +grand événement des découvertes maritimes; savoureuse leçon d'histoire +et de géographie. La communauté des Murate était à la mode. Les +cérémonies religieuses y étaient très belles, et le grand monde de +Florence affluait aux vêpres pour y entendre une musique et des chants +si doux qu'on eût dit, rapporte le prologue d'un mystère de l'époque, +«Anges saints chanter au ciel», et «qu'on se serait attardé un an à ouïr +pareille mélodie»[32]. Les religieuses excellaient aussi à fabriquer de +petits objets en filigrane. L'âpre réformateur, qui, conformément au +plus pur ascétisme chrétien, voyait un danger pour l'âme dans tous les +plaisirs de l'imagination, de l'oreille et des yeux, Savonarole, +s'excusait presque en chaire, dans la cathédrale de Santa Maria del +Fiore, d'avoir consenti, trois ans après la prière qui lui en avait été +faite, à prêcher chez ces nonnes mondaines: «J'ai été aux Murate +vendredi dernier... Je leur ai parlé de la lumière qu'il faut avoir, +j'entends la lumière supranaturelle, et de celle qui fait qu'on laisse +les sachets, les rets et les réticules et les brins d'olivier (_ulivi_), +qu'elles fabriquent en or et en argent, ainsi que leurs cahiers de +musique (_libriccini_)... et je leur ai dit que de ce chant noté +(_figurato_) l'inventeur était Satan, et qu'elles jetassent bien loin +ces livres de chant et ces instruments»[33]. + + [Note 31: Mais elle n'y a pas passé les derniers temps de sa vie, + comme le dit Reumont, p. 100. Voir Pasolini, _Caterina Sforza_, + 1903, t. II, p. 337.] + + [Note 32: Cité par Trollope, p. 370-371.] + + [Note 33: Trollope p. 371 et p. 185.] + +Elles n'en firent rien heureusement; l'enfant entendit de la bonne +musique. + +On a quelques renseignements sur elle dans une chronique du couvent +écrite, entre 1592 et 1605[34], par la soeur Giustina Niccolini, qui +avait entendu «nos très vieilles et révérendes mères» parler du séjour +de Catherine au couvent. Les «mères avaient bien accueilli et choyé +cette mignonnette de huit ans, de manières très gracieuses et qui +d'elle-même se faisait aimer de chacun»... et qui «était si douce avec +les mères et si affable, qu'elles compatissaient à ses ennuis et à ses +peines extrêmement». Le charme de cette petite personne fut si efficace +que quelques unes des religieuses, la majorité peut-être, se déclarèrent +pour les Médicis. Mais d'autres résistèrent à l'entraînement et la +communauté fut partagée. + + [Note 34: Et non pas au moment même, comme ont l'air de le croire + Trollope, p. 139 et Reumont-Baschet, p. 97-99. Cette chronique est + aujourd'hui égarée, mais quelques fragments ont été recueillis par + le chanoine Domenico Moreni. Il les a publiés, avec une étude + inédite de Mellini, sous le titre: _Ricordi intorni ai costumi + azioni e governo del Sereniss. Gran Duca Cosimo I scritti da + Domenico Mellini di commissione della Sereniss. Maria Cristina di + Lorena ora per la prima volta pubblicati con illustrazzioni_, + Florence, 1820, p. 126-129.--L'époque où la soeur écrivit cette + partie de la chronique est établie par l'allusion au pape régnant, + Clément VIII (1592-1605), fils du chancelier Salvestro + Aldobrandini, p. 128.] + +Le fait est confirmé par l'un des défenseurs de Florence, Busini. «La +reine de France actuelle (Catherine de Médicis), écrivait-il en 1549, +était pendant le siège chez les Murate, et elle mit tant d'art (_arte_) +et de confusion parmi ces femmelettes (_nencioline_) que le couvent +était troublé et divisé; les unes priaient Dieu (n'ayant pas d'autres +armes) pour la liberté, les autres pour les Médicis»[35]. + + [Note 35: _Lettere di Giambattista Busini à Benedetto Varchi_, + Florence, 1861, p. 165.] + +Busini, l'ancien combattant, n'est pas éloigné de croire à quelque noir +dessein contre la République. Un complot au couvent! Il oublie l'âge de +la fillette. + +Mais il est toutefois notable que Catherine, à peine au sortir de +l'enfance, ait eu un pareil succès de séduction. Les nonnes, que sa +bonne grâce enthousiasmait, s'enhardirent jusqu'à envoyer aux partisans +de sa maison qui avaient été emprisonnés des pâtisseries et des +corbeilles de fruits, avec des fleurs disposées de façon à figurer les +six boules héraldiques (_palle_) des Médicis. + +C'était une insulte à ce peuple qui, malgré le nombre des assiégeants, +l'inertie calculée d'un haut condottiere à sa solde, Hercule d'Este, la +trahison du gouverneur, Malatesta, la canonnade, le blocus, la peste et +la famine, s'opiniâtrait à résister. Des furieux, Lionardo Bartolini et +Ceo, parlaient de faire mourir l'enfant, ou de l'exposer sur les +remparts aux coups des ennemis; d'autres, plus forcenés encore, de la +mettre dans un lupanar. + +Les Dix de la Liberté, qui dirigeaient la défense, s'étaient eux aussi +émus de la provocation des religieuses; et comme d'autre part ils +savaient que le Pape et le Roi projetaient de faire évader la +pensionnaire, ils décidèrent de l'enfermer à Sainte-Lucie, une +communauté de religieuses que dirigeaient les Dominicains de Saint Marc, +toujours fidèles à l'esprit républicain de Savonarole. Un soir, tard, +raconte la soeur Giustina Niccolini, des commissaires, escortés +d'arquebusiers, vinrent la chercher, et, sur le refus des Murate de la +livrer, ils menacèrent de briser la porte et de mettre le feu au +couvent. Les nonnes en larmes finirent par obtenir un jour de répit. +Catherine croyait qu'on allait la conduire à la mort. Avec une décision +remarquable pour son âge, elle coupa ses cheveux et revêtit une robe de +religieuse, espérant qu'on n'oserait pas porter la main sur une vierge +consacrée. C'est dans ce costume que la trouva, le lendemain, de très +grand matin, le chancelier Salvestro Aldobrandini, chargé d'exécuter les +ordres de la Seigneurie. «Il la pria de bien vouloir remettre ses +vêtements ordinaires, mais elle refusa d'en rien faire, et avec beaucoup +de hardiesse répondit qu'elle s'en irait ainsi, afin que tout le monde +vît qu'ils arrachaient une religieuse de son couvent. Par là, elle +laissait voir la lourde angoisse qui lui serrait le coeur....» +Aldobrandini la rassura, lui promettant qu'avant un mois elle +reviendrait aux Murate, et la décida ainsi à le suivre. Elle traversa la +ville à cheval, en son habit de nonnette (_monachina_), sous la garde de +magistrats et de citoyens en armes, et fut conduite chez les +Dominicaines, à Sainte-Lucie, où elle avait peut-être passé quelques +mois avant d'entrer aux Murate (21 juillet 1530)[36]. + + [Note 36: La soeur Giustina Niccolini ne dit rien de ce premier + séjour à Sainte-Lucie. Ce serait, d'après elle, au couvent de + Sainte-Catherine de Sienne que Catherine aurait été placée à son + retour de Poggio à Cajano. La soeur Niccolini est peut-être + exactement informée sur ce point, mais elle se trompe d'un an + quand elle indique le 21 août 1529 comme le jour où Catherine a + quitté les Murate.] + +Elle y resta jusqu'à la fin du siège. Florence, à bout de force, fut +réduite à traiter (12 août 1530). La capitulation portait que +Charles-Quint réglerait à sa volonté la forme du gouvernement, sans +toutefois porter atteinte aux libertés. Mais, en attendant, les +partisans des Médicis s'emparèrent du pouvoir et mirent en jugement les +hommes de la révolution, dont quelques-uns furent exécutés, plusieurs +bannis, un plus grand nombre condamnés à de lourdes amendes. Clément VII +laissa faire; mais pour ne pas compromettre la popularité de sa maison, +il ne voulut pas qu'aucun Médicis restât spectateur de ces vengeances. +Il fit venir à Rome sa nièce, qu'il n'avait pas vue depuis cinq ans +(octobre 1530). Sa Sainteté, écrit un agent français, le protonotaire +Nicolas Raince, lui fit «un cordial et vrai accueil paternel et s'est pu +connaître que c'est bien la chose du monde qu'il aime le mieux. Il la +reçut les bras tendus, les larmes aux yeux, mêmement (surtout) par la +grande joie et plaisir de la ouïr parler tant sagement et la voir en si +prudente contenance»[37]. + + [Note 37: _Lettres de Catherine de Médicis_, t. I, p. p. Hector de + La Ferrière, Introd., p. XI.] + +Le secrétaire de Clément VII remarque aussi qu'elle est «bien disante et +sage au-dessus de son âge». Cette enfant de onze ans parle sans colère, +ou, comme dit Raince, avec «fort bonne grâce» «du maltraitement qu'on +lui a fait»; mais elle «ne peut oublier». Le vicomte de Turenne, que +François Ier avait chargé de la visiter à son passage à Florence, en +septembre 1528, écrivait au duc d'Albany, «qu'il ne vit oncques personne +de son âge qui se sente mieux du bien ou du mal qui lui est fait.» + +La première lettre qu'on ait d'elle, et qui est de 1529 ou de 1530, est +une recommandation adressée au Roi de France en faveur du fils de son +gouverneur, ce Messer Rosso Ridolfi, qui l'avait servie six ans avec un +entier dévouement[38]. Après la reddition de Florence, elle sauva la +vie à Salvestro Aldobrandini, qui, dans l'accomplissement de son devoir, +s'était montré bon pour elle. Elle fit la fortune des fils de Clarice +Strozzi. Elle garda toujours un tendre souvenir aux bonnes dames des +Murate. Dès le plus jeune âge, elle se révèle capable de sentiment et de +ressentiment. C'est un trait de caractère à retenir. + + [Note 38: Baluze, _Histoire généalogique_, t. II, p. 698.] + +À Rome, où elle demeura d'octobre 1530 à avril 1532, elle habita le +palais Médicis (plus tard le palais Madame, et aujourd'hui le palais du +Sénat). Elle y vivait avec son cousin, le cardinal Hippolyte, et son +frère Alexandre, de six à sept ans plus âgés qu'elle, et qui aimaient +les fêtes et le luxe. Ils inspirèrent leurs goûts à Catherine, si elle +ne les avait pas déjà naturellement. Le vieux banquier, Jacques +Salviati, le beau-frère de Léon X, qui habitait le palais, avait été +probablement chargé par Clément VII de fournir l'argent et de régler les +comptes de la maison. Économe et caissier, il conseillait au Pape de +tenir les mains bien serrées et par là il se rendit si odieux à ces +jeunes gens qui avaient grand appétit, raconte l'ambassadeur vénitien, +Antonio Soriano, «de dépenser et de répandre» (_Spendere e spandere_) +que le cardinal Hippolyte fut sur le point de tuer Salviati de sa +main[39]. + + [Note 39: Alberi, _Relazioni degli ambasciatori veneti al Senato_, + série II, vol. III. p. 287.] + +Ce cousin de Catherine avait en 1531 vingt ans. Il n'avait +d'ecclésiastique que l'habit, et encore ne le portait-il guère. Le +portrait que Titien a fait de lui le représente en costume de cavalier, +vêtu d'un long justaucorps serré à la taille, d'un violet sombre, et sur +lequel s'accroche aux épaules un manteau de même couleur. À sa toque +étincelle une double aigrette de diamants. De la main droite il tient un +bâton de commandement, et de la gauche étreint son épée. Il n'a pas +l'air commode avec ses lèvres pincées, son nez mince, son regard dur, et +qui justifie sa réputation de «_cervello gagliardo et insopportabile_» +comme dit un contemporain, ce que Brantôme traduit si bien, sans le +savoir, par «mutin, fort escalabrous». Mais il était si élégant et si +cultivé! Il aimait les beaux chevaux, les vêtements magnifiques et +marchait escorté de barbares pittoresques: Maures, habiles à +l'équitation et au saut; Tartares, incomparables archers; Éthiopiens, +invincibles à la course et à la lutte; Indiens, habiles nageurs; Turcs, +adroits tireurs et chasseurs. Bon musicien, il chantait en +s'accompagnant de la cithare et de la lyre, et jouait en virtuose de la +flûte[40]. Il était poète. Sa traduction en vers italiens non rimés du +second livre de l'Énéide passait pour un chef-d'oeuvre. Quelle merveille +qu'avec ces goûts et ces talents, il ait fait impression sur cette +fillette d'intelligence précoce! «J'ai entendu murmurer par quelques +personnes, raconte en 1531 l'ambassadeur vénitien Antonio Soriano, que +l'intention du cardinal de Médicis était de se défroquer +(_dispretandosi_) et de prendre pour femme la duchessina, nièce du Pape, +sa cousine au troisième degré, pour laquelle il a un grand amour, et +dont il est lui aussi aimé. Elle n'a de confiance qu'au Cardinal et ne +s'adresse qu'à lui pour les choses qu'elle désire ou pour ses affaires.» +De la part de Catherine, cette affection si tendre, premier éveil du +coeur, n'est pas invraisemblable; mais il est plus difficile de croire +qu'Hippolyte ait partagé cette passionnette. Catherine ne fut jamais +jolie, et elle traversait l'âge ingrat. «Elle est, dit toujours Soriano, +petite de taille et maigre; ses traits ne sont pas fins et elle a de +gros yeux, tout à fait pareils à ceux des Médicis»[41]. Dans +l'inclination d'Hippolyte pour sa parente, il entrait certainement +beaucoup de calcul. + + [Note 40: Pauli Jovii, _Elogia verorum bellica virtuis + illustrium_, Bâle, 1577, p. 307-310.] + + [Note 41: Alberi, _Relazioni_, serie IIe, vol. III, p. 282.] + +L'Empereur avait arrêté, d'accord avec Clément VII (octobre 1530), +qu'Alexandre serait duc de Florence, à titre héréditaire, mais Hippolyte +ne se résignait pas à son exclusion. Il affectait de mépriser l'élu, ce +fils d'une servante. Lui se disait né d'une noble dame, unie à Julien de +Médicis par un mariage secret. Il quitta secrètement Rome, avant que +Charles-Quint eût publié l'acte d'investiture, et parut à l'improviste à +Florence, pensant y provoquer une manifestation en sa faveur (avril +1531)[42]. Il put constater l'indifférence du peuple et s'en revint +immédiatement. Le Pape était confondu de l'escapade de son neveu. «Il +est fou, _Diavolo_, il est fou, disait-il à l'ambassadeur de Venise; il +ne veut pas être prêtre.» Pour le décider à se tenir tranquille, il paya +ses dettes, et lui donna une part des bénéfices du cardinal Pompeo +Colonna, qui venait de mourir. Il fit partir sa nièce pour Florence +après la fête de Saint-Marc, (c'est-à-dire à la fin d'avril ou au +commencement de mai 1532)[43]. L'agent du duc de Milan, qui donne ce +renseignement, écrivait encore le 15 mai à son maître qu'Hippolyte de +Médicis avait consenti à rester cardinal. Le 20 juin, il fut nommé légat +à l'armée que l'Empereur rassemblait en Hongrie contre les Turcs, et le +26 août il faisait son entrée solennelle à Ratisbonne. Cette +renonciation aux ambitions laïques et cette mission lointaine sont +intéressantes à rapprocher du départ de Catherine; mais peut-être +n'est-ce qu'une coïncidence. + + [Note 42: Cf. Agostino Rossi. _Francesco Guicciardini_, t. I. p. + 260-265.] + + [Note 43: Lettre de l'agent milanais au duc de Milan, dans + Reumont-Baschet. p. 290, Saint Marc tomba le 25 avril. Trollope se + trompe d'un an quand il conteste, p. 243, que Catherine soit + revenue à Florence avant le 16 avril 1533.] + +Clément VII avait intérêt à montrer aux Florentins l'héritière légitime +réunie fraternellement au bâtard, chef de l'État, et autorisant en +quelque sorte par sa présence l'organisation définitive du gouvernement. +Le décret impérial promulgué en mai 1531 avait rétabli les Médicis dans +les droits dont ils jouissaient avant 1527 et perpétué par surcroît +Alexandre et sa descendance dans le pouvoir de fait que ses +prédécesseurs se transmettaient de génération en génération. Mais si le +Pape s'était réjoui que les Médicis fussent élevés au rang des familles +princières, il lui était désagréable qu'ils tinssent leurs droits +souverains de l'Empire à titre de vassaux, avec les obligations et les +responsabilités que l'investiture comporte. Sous main il avait +encouragé les partisans de sa maison à abolir l'ancienne Constitution +que Charles-Quint prétendait maintenir, en la modifiant. Un vote du +peuple (statuts du 27 avril 1532), qui était une manifestation +d'indépendance à l'égard de l'Empire en même temps qu'une renonciation +aux libertés traditionnelles, déclara Alexandre duc perpétuel et +héréditaire de la République florentine. + +Catherine, en personne sage, s'était prêtée aux volontés de son oncle, +quels que fussent ses sentiments. Clément VII lui préparait une superbe +compensation. François Ier n'était pas sitôt sorti d'Italie qu'il +pensait à y rentrer. Il recherchait avec passion l'alliance du Pape, et, +pour l'obtenir, proposait de marier son fils cadet, Henri, duc +d'Orléans, à Catherine. La jeune fille était riche d'espérances: +duchesse honoraire, mais qui pouvait devenir effective, d'Urbin, nièce +du Pape. Aussi les prétendants étaient nombreux. Charles-Quint, pour +l'empêcher de se marier en France et débarrasser son futur gendre +Alexandre d'une compétition possible, voulait la donner au duc de Milan, +François Sforza, qui n'était plus jeune et passait pour impuissant. Le +duc d'Albany, oncle de Catherine, proposait son ancien pupille, Jacques, +roi d'Écosse. Clément VII était surtout tenté par l'offre d'un fils de +France; mais l'honneur lui paraissait si grand, comme il est vrai, qu'il +refusait d'y croire. Il s'imaginait que François Ier, en le pressant +depuis longtemps de lui confier Catherine jusqu'à la célébration du +mariage, n'avait d'autre intention que de mettre la main sur la nièce +pour diriger l'oncle, et qu'en fin de compte il se bornerait à lui +donner pour mari quelque grand seigneur. Mais François Ier estimait tant +le concours de Rome qu'il était décidé a y mettre son fils comme prix. +Clément VII ne résistait que pour se faire prier davantage. Cette +alliance si glorieuse lui était plus que jamais nécessaire. L'Empereur +ne s'était-il pas avisé d'accorder aux protestants d'Allemagne une trêve +religieuse, en attendant la réunion d'un concile général. L'idée d'une +consultation de l'Église universelle était un cauchemar pour le Pape, +qui, promu cardinal, malgré sa bâtardise, contrairement aux saints +canons, et resté grand seigneur de la Renaissance en un commencement de +réforme, craignait d'être déposé par une majorité de prélats rigides, +d'accord avec l'Empereur. Il n'avait pas non plus oublié le sac de Rome. + +Il consentit, par un accord qu'il voulait absolument secret, aux +fiançailles de Catherine avec le duc d'Orléans (9 juin 1531)[44]. Il +promettait en dot à sa nièce Modène et Reggio, et même Parme et +Plaisance, et se disait prêt à l'aider à reconquérir le duché d'Urbin. +Quant aux prétentions de François Ier sur Gênes et Milan, il les +trouvait «très raisonnables». La célébration du mariage fut remise à un +temps opportun. Les agents français, par indiscrétion ou par calcul, +ébruitèrent la nouvelle de ce contrat. Charles-Quint, informé des +pratiques de Clément VII, et bien instruit des liaisons du Roi de France +avec les protestants d'Allemagne, le roi d'Angleterre les Hongrois et +les Turcs, demanda ou plutôt imposa au Pape une entrevue qui eut lieu à +Bologne (décembre 1532-février 1533). Il ne put obtenir de lui la +convocation d'un concile; mais il lui fit prendre l'engagement écrit +d'agir ensemble pour obliger François Ier, si le mariage se faisait, à +embrasser de bonne foi l'affaire du concile, la défense de la Chrétienté +contre les Turcs et l'observation des traités de Madrid et de Cambrai +(24 février 1533)[45]. Il le força aussi d'adhérer à une ligue italienne +qui défendrait contre tout agresseur le _statu quo_ territorial dans la +péninsule. Ces précautions prises, il jugea qu'il pouvait laisser à la +maison de France les maigres profits d'une mésalliance[46]. + + [Note 44: Le document dans Reumont-Baschet, App., p. 297.] + + [Note 45: Hector de La Ferrière (_Lettres de Catherine_, t. I, p. + XVIII), dit que Clément VII refusa de signer, mais Leva affirme le + contraire, t. III, p. 109, d'après Guichardin. Voir d'ailleurs les + articles dans Granvelle, _Papiers d'État_. t. II, p. 1-7.] + + [Note 46: Henri VIII détournait aussi François Ier de cette + alliance par trop inégale, à moins qu'il n'y trouvât grand profit. + Trollope, p. 241 et p. 377, note 55.] + +Pendant que les cours d'Europe étaient occupées de cette question de +mariage, Catherine vivait à Florence sa dernière année de jeune fille, +dans le palais Médicis (aujourd'hui palais Riccardi). Le Pape l'avait +placée sous la garde d'Ottaviano de Médicis, un vieux parent, qui +pendant le siège l'avait protégée de son mieux, et il l'avait confiée +aux soins de Maria Salviati, veuve de Jean des Bandes Noires, dont le +fils Côme était du même âge que sa cousine et partagea probablement ses +jeux. Elle avait en 1532 treize ans accomplis. Soeur du duc régnant et +promise d'un fils de France, elle avait sa place immédiatement après son +frère dans les cérémonies officielles et les fêtes. Jamais elles ne +furent si nombreuses et si brillantes qu'en cette première année du +règne, pour donner occasion aux Florentins de comparer aux misères de +l'anarchie les plaisirs et les magnificences de l'ordre monarchique. + +Il existait depuis longtemps à Florence des associations de gens du +peuple et d'artisans ayant chacune son étendard, son costume, et des +chefs aux noms ronflants, duc, roi, empereur. Les Puissances +(_Potenzie_), comme on les appelait, paraissaient aux cérémonies et aux +réjouissances publiques, défilant avec leurs enseignes et leurs lances +de bois multicolores, paradant, manoeuvrant et joutant. Mais, depuis les +souffrances du siège, la famine et la peste, le populaire n'avait plus +coeur à s'amuser. Alexandre fit revivre (mai 1532) les «Potenzie». Il +leur donna de beaux étendards neufs «en taffetas», plus riches que ceux +qu'elles avaient jamais eus, et décorés d'insignes symboliques: à +l'Empire du Prato (_Lonperio di sul Prato_), un Puits; à _Monteloro_, un +Mont d'Or; à _Città Rossa_, une Cité toute rouge; aux _Melandastri_, un +guerrier à cheval: à la _Nespola_, une jeune fille au pied d'un +néflier[47]. Florence reprit sa vie animée, et les cérémonies +religieuses y eurent une large place. + + [Note 47: Sur les «Potenzie», voir, pour les références, Mellini, + _Ricordi..._, 1820, p. 35.] + +Ce fut le 15 novembre 1532 l'entrée solennelle du nouvel archevêque, +Andrea Buondelmonte. À cheval, en vêtements pontificaux, isolé sous un +baldaquin de soie et d'or, et suivi de tout le clergé, il alla droit à +San Piero Maggiore, une communauté de nonnes, dont une coutume +immémoriale voulait qu'il épousât mystiquement l'abbesse, en lui passant +au doigt une superbe bague de saphir. Pendant que s'accomplissait le don +de l'anneau, les spectateurs, selon la tradition aussi, se jetèrent sur +le dais et l'équipage et s'en disputèrent les parts de vive force. Des +citoyens notables donnèrent l'exemple de se lancer à la curée. Matteo +Strozzi, ayant conquis la selle, la plaça sur la tête d'un de ses +serviteurs et la fit transporter chez lui au son des trompettes. Ce +furent ensuite (décembre 1532) pendant plusieurs jours d'interminables +processions, où l'archevêque, les prêtres et les réguliers promenèrent, +dans une chasse recouverte de brocart d'or, à travers les principales +églises et par les rues, les reliques de saints dont Clément VII avait +gratifié sa bonne ville. + +L'année suivante, au printemps, arriva à Florence, pour y passer +quelques jours, la fiancée d'Alexandre, Marguerite d'Autriche, une +enfant de neuf ans, qui s'en allait attendre à Naples l'âge d'être +épousée. Catherine, «très bien parée», accompagnée de douze demoiselles +ou fillettes de nobles maisons, alla au-devant de sa future belle-soeur +jusqu'à Caffagiolo, une villa des Médicis, à six ou sept lieues de +distance. L'entrée fut digne d'une fille de Charles-Quint, qui était +destinée à régner à Florence. Gravement, en tête chevauchaient le +cardinal Cibo, légat du Pape, un cardinal allemand, ambassadeur de +l'Empereur, et le duc Alexandre, tous trois sur la même ligne. Derrière +ces représentants des trois puissances qui dominaient sur la Cité, +venait la troupe virginale entourant Marguerite et Catherine. La garde +du Duc, à pied et à cheval, servait d'escorte. Toute la population +assistait au spectacle. Les boutiques avaient été fermées, mais les +prisons ouvertes par grâce souveraine et les détenus mis en liberté, à +l'exception de neuf prisonniers pour dettes, crime impardonnable dans +une ville commerçante. Le cortège se rendit processionnellement au +palais Médicis (16 avril 1533). Les jours suivants, il y eut +illuminations et feu d'artifice (_girandola_), place Saint-Laurent, et +course de taureaux, place Santa Croce, à l'autre bout de la ville. Le 23 +avril, fête de Saint-Georges, le Duc donna en l'honneur de sa fiancée un +grand banquet où il avait invité cinquante jeunes Florentines, toutes +vêtues de soie. Le palais était plus superbement décoré qu'il ne le fut +jamais. Le repas, qui devait avoir lieu dans les jardins, fut, à cause +de la pluie, servi dans les _loggie_. Pendant que les convives, le +festin fini, se récréaient de comédies et de danses mauresques, au +dehors, dans la rue, les quatre «Potenzie» populaires s'escrimaient avec +leurs lances de bois peint, parées des brillants costumes qu'on leur +avait distribués le jour même: Lonperio, en drap vert; Monteloro, en +jaune; la Nespola, en tanné, et Melandastri en blanc. + +Le 26 avril, Marguerite, avec le même apparat et le même cortège, sortit +de la ville et se dirigea vers Naples[48]. Catherine jouait son rôle +dans les représentations officielles; mais elle était naturellement vive +et gaie, et, à l'occasion, le laissait voir. Le peintre Vasari, alors +tout jeune mais déjà célèbre, avait été chargé de faire son portrait +pour Henri d'Orléans, son fiancé, et il s'était installé au palais avec +tout son appareil. Un jour qu'il était sorti pour aller dîner, Catherine +et sa compagnie prirent les pinceaux et peignirent une image de moresque +en tant de couleurs et si éclatantes qu'on aurait cru voir trente-six +diables. Lui-même, quand il revint, allait être traité de la même façon, +et enluminé comme sa toile, s'il n'avait descendu l'escalier à toutes +jambes. + + [Note 48: Sur ces fêtes que vit Catherine, voir Cambi, _Istorie + fiorentine_, dans les _Delizie degli eruditi toscani_ p. p. Fra + Ildefonso di San Luigi, 1770-1789, t. XXIII, p. 124 sqq. Mais + Catherine ne put pas, comme l'imagine Trollope, p. 250-252, + assister à l'entrée de Charles-Quint à Florence en 1536, + puisqu'elle en partit en 1533.] + +Vasari, qui avait vingt ans, était ravi de cette espièglerie. Il +promettait à un ami de Rome, Messer Carlo Guasconi, de lui faire une +copie de ce portrait, après celle qu'il destinait à Ottaviano de +Médicis, le bon vieux parent de Catherine. + +«L'amitié que cette Signora nous témoigne, lui écrivait-il, mérite que +nous gardions auprès de nous son portrait d'après nature et qu'elle +demeure réellement devant nos yeux, comme, après son départ, elle +demeurera gravée dans le plus profond de notre coeur. Je lui suis +tellement attaché, mon cher Messer Carlo, pour ses qualités +particulières et pour l'affection qu'elle porte non pas seulement à moi, +mais à toute ma patrie, que je l'adore, s'il est permis de parler ainsi, +comme on adore les saints du paradis»[49]. + + [Note 49: Vasari, _Opere_, éd. Milanesi, VIII, p. 243.] + +Ainsi, tous les témoignages s'accordent à donner de Catherine l'idée +d'une jeune fille précocement intelligente, libérale et prodigue, +capable d'affection et de rancune, et qui avait à un haut degré le don +de plaire. Mais ils ne disent presque rien de son éducation. Quels +maîtres a-t-elle eus à Rome et à Florence, et que lui ont-ils enseigné? +Que savait-elle quand elle partit pour la France? On en est le plus +souvent réduit à des conjectures. + +Elle a commencé à apprendre le français en 1531, quand il a été question +de son mariage avec Henri d'Orléans, et probablement elle le parlait et +l'écrivait en 1533, à son départ de Florence; mais longtemps encore elle +correspondit plus volontiers en italien. En outre de ces deux langues, +on lui a enseigné sans doute, comme il était d'usage, les éléments des +lettres et des sciences, et par exemple, l'histoire sainte et le calcul. +Mais c'était un minimum et, qui devait paraître tel, pour une femme de +son rang, aux religieuses du couvent mondain des Murate. Sans doute, les +Isabelle d'Este, les Éléonore de Gonzague, les Vittoria Colonna, pour ne +parler que des grandes dames italiennes, qui égalaient par leur culture +les hommes les plus cultivés, et qui les surpassaient par le charme et +la distinction de l'esprit, étaient et ne pouvaient être que des +exceptions. Mais, sans viser à cet idéal, les éducateurs de la +Renaissance estimaient que l'intelligence des femmes devait être +développée autant que celle des hommes, et que le moyen de ce +développement, c'était, pour les uns et pour les autres, l'étude des +anciens. Malheureusement, il n'est pas possible de savoir combien de +temps Catherine a été soumise à cette discipline, ni si même elle y a +été soumise[50]. + + [Note 50: Rodocanachi, _La femme italienne à l'époque de la + Renaissance. Sa vie privée et mondaine, son influence sociale_, + Paris, 1907.--Julia Cartwright, _Isabelle d'Este, marquise de + Mantoue_, traduit et adapté par Mme Schlumberger, Hachette, 1912. + Voir aussi, pour la bibliographie, de Maulde La Clavière, _Les + femmes de la Renaissance_, Paris, 1898.] + +Elle a eu à Rome, à sa disposition, la plus riche bibliothèque, celle +des Médicis, où le cardinal Jean (plus tard Léon X) avait réuni les +manuscrits de Laurent le Magnifique, dispersés par la révolution de 1494 +et qu'il avait rachetés, les oeuvres de beaucoup de philosophes, de +poètes et d'orateurs de l'antiquité, des écrits à la louange de Côme, de +Pierre et de Laurent de Médicis et tant d'autres livres: les +_Commentaires_ de Marsile Ficin sur Platon, le _Traité d'Architecture_ +de L. B. Alberti, etc.. Mais Catherine était-elle d'âge à profiter de ce +trésor de connaissances et de ce puissant moyen de culture? Son +éducation en Italie a dû se faire surtout par les yeux. Elle a passé à +Rome ou à Florence ces années d'enfance et de jeunesse où les +impressions toutes neuves sont si vives. Il y a des preuves directes +qu'elle était capable à douze et treize ans--l'âge de la +passionnette--d'une émotion esthétique profonde et même durable. Huit +ans après son arrivée en France, elle demandait au pape Paul III le +portrait de «Donna Julia» qu'elle avait vu étant enfant dans la chambre +du cardinal Hippolyte et «pour lequel elle s'était prise d'amour[51]». +C'était l'image de la femme la plus belle d'Italie, une très grande dame +chère au Cardinal, qui l'avait fait peindre par le meilleur élève de +Raphaël, Sébastien del Piombo. Beaucoup plus tard encore, reine-mère et +toute-puissante elle offrait de payer d'un bénéfice l'Adonis «qui est si +beau», probablement l'Adonis mourant de Michel Ange[52]. Elle a vu à +Rome l'immense champ de ruines d'où émergeaient quelques monuments +presque intacts et les débris peut-être encore plus impressionnants de +la grandeur romaine. Elle vivait dans la Rome nouvelle que, parmi l'amas +des églises, des couvents et des masures, les papes à partir de Nicolas +V, et surtout Jules II et Léon X, avaient travaillé à construire, sinon +à la taille, du moins à l'image de l'ancienne Rome, élargissant la +basilique de Saint-Pierre pour édifier au siège de la Chrétienté la plus +vaste église du monde, agrandissant le Vatican, le décorant de tableaux, +de fresques, de statues et l'enrichissant de livres et de manuscrits +pour en faire la plus belle et la plus noble des demeures souveraines. + + [Note 51: Romier, _Les origines politiques des guerres de + religion_. T. I: _Henri II et l'Italie_ (1547-1555), Paris, 1913, + p. 17.--J'ai identifié cette Donna Julia». Voir ch. VII, p. 235, + note 2.] + + [Note 52: H. Thode, _Michelangelo und das Ende der Renaissance_, + t. III, Berlin, 1912, p. 111, a l'air d'admettre comme Grünwald, + que le sculpteur de l'Adonis est Vincenzo de Rossi. Cf. du même le + tome I, p. 43-46, Berlin, 1908 de ses _Kritische Untersuchungen_, + sur les oeuvres de Michel-Ange et comme appendice à son Michel-Ange + et la fin de la Renaissance. Mais il est douteux que la Reine-mère + voulût acheter si cher l'oeuvre d'un sculpteur de second ordre. Je + reviendrai un jour sur ce point.] + +Catherine habitait le palais Médicis (aujourd'hui palais du Sénat), +banque et palais tout ensemble, avec quelques vestiges de forteresse +féodale[53], dont un guide du commencement du XVIe siècle, le _De +Mirabilibus novae Urbis Romae,_ vante les belles porte de marbre +polychrome et la bibliothèque ornée de peintures et de statues. Elle +passait probablement les mois chauds de l'été aux portes de Rome, dans +la villa Médicis (depuis villa Madame), aujourd'hui abandonnée et +délabrée, que Clément VII, alors cardinal, avait fait construire par +Jules Romain, sur les dessins de Raphaël, au flanc du Monte Mario[54]. +Le premier étage, où l'on accédait par une pente douce en venant de +Rome, était une vaste salle, dont le plafond au centre s'arrondissait en +coupole et dont la voûte et les murs étaient décorés en stuc ou à la +fresque d'une foule de petites scènes d'inspiration bucolique ou +amoureuse, que dominait de sa taille gigantesque un Polyphème pleurant +les dédains de Galatée. La loggia s'ouvrait sur un jardin, véritable +escalier de larges terrasses plantées d'arbres et de fleurs et vivifiées +par les eaux d'un immense réservoir. Un éléphant, image populaire à Rome +depuis la procession solennelle de celui que le roi de Portugal, +Emmanuel le Fortuné, le découvreur des Indes, avait envoyé à Léon X, +allongeait sa trompe en fontaine. Deux Hercules robustes, armés +d'énormes massues, semblaient garder cette retraite de verdure. L'oeil +avait pour horizon, de l'Étrurie aux monts Albains, un cercle de +montagnes bleues et la cime abrupte et souvent neigeuse du Soracte. + + [Note 53: Rodocanachi, _Rome au temps de Jules II et de Léon X_, + Paris, 1912, p. 35, dit qu'Alfonsina Orsini l'avait apporté en dot + à son mari. Mais Schmarsow, dans son édition (Heilbron, 1886), de + _l'Opusculum Francisci Albertini, De Mirabilibus novae Urbis + Romae_, note 24 de la page 27, avance que les Médicis avaient + acheté leur palais de Guido Ottieri frère d'un «domestique» bien + en cour de Sixte IV. Sur la bibliothèque, _ibid._, p. 35.] + + [Note 54: Il ne faut pas confondre cette villa avec la villa + Médicis du Pincio où est installée l'Académie française des + Beaux-Arts. La villa Médicis du Monte Mario passa à Marguerite + d'Autriche, après la mort du duc Alexandre, d'où son nom de villa + Madame; elle revint à Catherine à la mort de Marguerite et fut + définitivement cédée par elle au cardinal Farnèse. Description + assez inexacte de la villa dans Müntz, II, p. 355, avec un plan + assez fantaisiste de Geymüller.] + +Nièce de deux papes et vivant dans leur intimité, Catherine circulait +librement dans le Vatican, dont les cours et les jardins servaient alors +de musée aux chefs-d'oeuvre retrouvés de la sculpture antique: le +Laocoon, le Torse, l'Apollon du Belvédère, etc. Elle a vu de ses yeux +curieux d'enfant resplendir en leurs fraîches décorations sur les murs +des chapelles et des appartements les sujets sacrés ou quelquefois +profanes traités par les peintres du Quattrocento et du Cinquecento. +Elle a regardé au plafond de la Sixtine la fameuse fresque où +Michel-Ange a raconté, avec une grandeur et une poésie surhumaines, +l'histoire du monde, de la Création jusqu'au Déluge et jusqu'à la +conclusion d'une nouvelle alliance entre Dieu et sa créature en faveur +des mérites de Noé. Elle a parcouru le long des «Loges» la Bible que +Raphaël et ses élèves y ont illustrée, et dans les «Chambres» la +succession des grands panneaux allégoriques, où le maître a distribué en +groupes harmonieux autour du Christ, d'Apollon, de Platon et d'Aristote, +et comme proposé ensemble à l'admiration de la Chrétienté, les saints de +l'Ancien Testament, les docteurs de la nouvelle loi, les philosophes de +l'antiquité avec des savants, des hommes d'État, des artistes et les +plus grands poètes de tous les âges. + +De cette Rome des papes, qui s'harmonisait si bien avec la Rome des +Césars, Catherine a eu plusieurs années le spectacle[55]. Le sac de Rome +n'en avait pas sensiblement altéré l'aspect. Les soudards de l'armée +impériale avaient saccagé les palais et les églises, transformé en +étables les plus belles chambres du Vatican et la chapelle Sixtine, +enfumé les fresques, emporté les trésors d'orfèvrerie, dépouillé les +autels, détruit ou volé nombre de tableaux[56], mais les édifices +restaient debout et Clément VII, aussitôt rentré à Rome, avait employé à +réparer le mal, autant qu'il était réparable, les artistes qui avaient +échappé à la catastrophe, restaurant les palais, rafraîchissant les +peintures et purifiant les églises[57]. Malgré les dévastations de ces +nouveaux Vandales, la jeune fille quitta Rome les yeux pleins d'une +vision de grandeur. + + [Note 55: De 1521 à 1525 et de 1530 à 1532.] + + [Note 56: Pastor, _Histoire des papes depuis la fin du moyen âge_, + trad. Alfred Poizat, t. IX, p. 295-321.] + + [Note 57: _Ibid._, t. X, p. 255-268.] + +À Florence, où elle a passé plus de temps encore qu'à Rome, le palais +Pitti sur sa base de blocs rustiques, le palais Strozzi, en la grâce de +son austérité, et enfin le palais Médicis, sa maison patrimoniale, avec +ses cours et ses jardins animés de marbres antiques, répondaient à +l'idéal classique et en renforçaient l'impression. + +Et combien plus les oeuvres qui l'intéressaient personnellement, comme +les monuments funéraires de son oncle Julien et de son père, que Léon X +avait commandés à Michel-Ange, et que Clément VII lui fit exécuter. Ils +n'étaient pas encore en place dans la nouvelle sacristie de +Saint-Laurent, et Michel Ange laissa ce soin à d'autres; mais il avait +achevé les statues des deux Médicis et les figures symboliques des +piédestaux. Il était encore à Florence la dernière année que Catherine y +passa. Elle a pu voir l'oeuvre et même l'ouvrier. Son père, idéalisé, en +costume d'impérator, est assis, soutenant de la main gauche sa tête +lourde de pensées. L'oeil, qui semble se cacher dans la ligne d'ombre du +casque, les lèvres closes sous les doigts, _il Pensieroso_ médite un +secret--quel secret? celui de Léon X ou celui de Machiavel?--que son +regard ni sa bouche ne trahissent. À ses pieds sont couchés l'Aurore, +une jeune femme, qui s'éveille tout alanguie, et le Crépuscule, +vieillard fortement musclé, aux joues creuses, au front plissé et au +sourire amer, sans qu'il soit possible de dire quel rapport il y a ni +même s'il y a un rapport entre le principat de Laurent, si plein +d'espérances, si court de durée, si vide de réalisations, et le matin et +le soir du jour ou de l'activité humaine personnifiés en ces corps +glorieux[58]. + + [Note 58: Peut-être que l'Aurore et le Crépuscule, avec le Jour et + la Nuit du tombeau de Julien représentent simplement les quatre + parties de la journée ou les quatre âges de la vie. Les derniers + interprètes sont allés chercher bien loin des explications. + Celui-ci (Brockhaus, _Michel angelo und die Medici-Kapelle_, 2e + éd., Leipzig, 1911, p. 64) explique l'oeuvre du sculpteur par les + hymnes ambroisiennes, où il est question du jour, de la nuit, du + crépuscule et de l'aurore, comme s'il n'en était question que là: + celui-là (Ernst Steinmann, _Das Geheimnis der Medicigraeber_, + Leipzig, 1907, p. 78) à qui il convient d'ailleurs de reconnaître + le mérite d'avoir énuméré tous les commentaires depuis l'origine, + propose à son tour comme motif d'inspiration un chant de Carnaval, + _le Triomphe des quatre complexions_ de la nature et de l'homme: + belliqueuse, amoureuse, flegmatique, mélancolique. Après ces + belles hypothèses, je ne crains plus d'en risquer une autre sur + l'attitude méditative de Laurent de Médicis et le sens allégorique + des statues du piédestal. On sait que dans le fameux sonnet sur la + Nuit Michel-Ange fait allusion aux malheurs de Florence. Pourquoi + n'aurait-il pas pensé aussi aux rêves toujours renaissants et + toujours déçus des patriotes italiens?] + +Catherine doit encore à sa ville natale une conception plus large de +l'art. Le milieu florentin a résisté ou échappé à cet excès d'idéalisme +qu'a provoqué ailleurs la superstition de l'antiquité. Le quattrocento +où il a donné sa mesure et produit ses chefs-d'oeuvre est une époque de +sincérité et de spontanéité plus que d'inspiration savante ou de +recherche éperdue de la perfection. Il ne s'est pas détourné de la +réalité par dégoût de ses tares; il a embelli sans affadir. Michel-Ange +est un génie isolé, qui, par delà les âges chrétiens, retrouve et +traduit la grandeur de la vieille Rome et l'ardente poésie d'Israël. +Léonard de Vinci, interprète pénétrant de l'âme et qui excelle à +représenter en beauté sensible sa grâce et sa morbidesse, échappe lui +aussi à l'influence du milieu et du temps. Mais la plupart des +Florentins sont de leur temps et de leur pays. Masaccio, Ghirlandajo, +Botticelli, pour n'en citer que quelques-uns, sont les peintres +véridiques de la vie et de la figure florentine. Benozzo Gozzoli, dont +Catherine voyait l'éclatante fresque à la messe dans la chapelle de son +palais, avait représenté le fils et le petit-fils de Côme l'Ancien, +Pierre et Laurent, l'empereur d'Orient, Jean Paléologue, le patriarche +de Constantinople, Joseph, tels que Florence, lors du célèbre concile de +1439, les avait vus passer en procession solennelle, avec leurs costumes +éclatants d'or et de pierreries, montés sur des chevaux richement +harnachés et suivis d'une troupe somptueuse de serviteurs, de soldats et +de clients. Plus réalistes encore sont, à quelques exceptions près, les +sculpteurs florentins de la même époque, Verrocchio, Donatello, etc., +qui avaient peuplé d'images l'intérieur ou les façades des églises et +des palais. Beaucoup de monuments étaient debout dont Vitruve, le +théoricien consultant de la Renaissance, avait ignoré la forme. Le +Palazzo Vecchio, avec son beffroi à mâchicoulis d'où Alexandre venait de +faire descendre la cloche qui sonnait les assemblées du peuple (12 +octobre 1532)[59], rappelait probablement de trop mauvais souvenirs à +Catherine pour qu'elle fût sensible à sa grandeur sévère, mais l'avenir +prouvera qu'elle a aimé, en la gaieté de leurs marbres polychromes, +Santa Maria del Fiore, le Campanile et le Baptistère. Ce que Florence a +de différent de Rome et de l'antiquité a laissé son empreinte dans +l'imagination de la jeune fille. + + [Note 59: Cambi, _Istorie fiorentine_ dans les _Delizie_, t. + XXIII, p. 122.] + +Elle se souviendra de ce qu'elle a vu dans l'une et l'autre ville, +quand, devenue reine de France, elle fera travailler à ses maisons de +campagne, à ses palais de ville, au tombeau de son mari et de ses +enfants. Que ces grands musées à ciel ouvert de Florence et de Rome et +que l'atmosphère d'art où elle s'est mue si longtemps aient profondément +contribué à sa formation intellectuelle, c'est ce que prouvent assez la +préférence de ses goûts et le caractère particulier de sa culture. Les +deux princesses, ses contemporaines, à qui son mariage avec Henri +d'Orléans allait l'apparenter, Marguerite d'Angoulême et Marguerite de +France, la soeur et la fille de François Ier, sont des lettrées; mais +elle, elle préside au groupe des souveraines encore plus curieuses d'art +que de lettres. + +Cependant l'époque fixée pour le mariage approchait. Le Pape et le Roi +s'étaient donné rendez-vous, d'abord à Nice, puis à Marseille, pour les +épousailles. + +Le duc Alexandre s'était occupé de faire le trousseau de sa soeur. Sous +prétexte de se procurer des fonds pour les fortifications de la ville, +il leva sur les Florentins un emprunt forcé de 35 000 écus, qui servit à +l'achat de broderies à l'aiguille (_richami d'agho_), de bijoux, de +vêtements, de velours, de rideaux de lit d'or[60]. + + [Note 60: Cambi, _Delizie_, t. XXIII, p. 131.] + +Ces princesses, parées certains jours comme des idoles, manquaient +souvent du nécessaire. La duchesse de Camerino, Catherine Cibo, que +Clément VII avait envoyée à Florence pour assister sa nièce, écrivait à +la marquise de Mantoue, la célèbre Isabelle d'Este, qu'elle avait trouvé +la fiancée dépourvue de tout, et principalement de linge et de +vêtements. Elle lui expliquait qu'il n'y avait pas à Florence d'ouvriers +capables de faire les travaux de broderie qu'elle désirait, et la priait +de vouloir bien «avec son humanité et sa courtoisie» habituelle choisir +quelque bon maître de Mantoue pour confectionner deux corsages et deux +jupes (_due vesti et due sottane_). Elle lui expédiait, pour les +broderies, trois livres d'or, deux livres d'argent et deux livres de +soie, promettant, si c'était nécessaire, de faire un autre envoi[61] (6 +août 1533). + + [Note 61: Lettre dans Reumont-Baschet, App. p. 292-293.] + +Le Ier septembre 1533, après avoir offert un grand dîner d'adieu à +nombre de nobles dames florentines, Catherine quitta Florence, qu'elle +ne devait plus revoir, et alla s'embarquer à la Spezzia sur les galères +françaises commandées par son oncle maternel, le duc d'Albany. Elle +attendit à Villefranche (près de Nice) Clément VII qui arrivait par mer +de Livourne, accompagné de dix cardinaux. La présence d'Hippolyte de +Médicis devait démentir, s'il en était besoin, le bruit de l'amourette. +Le Pape et sa nièce abordèrent à Marseille le 12 octobre, salués par les +cloches de toutes les églises et par trois cents pièces de canons. Le +Roi, la reine, Éléonore d'Autriche, les princes du sang, les grands +dignitaires et la Cour de France les y avaient devancés. + +Visites, entrevues, discussion du contrat commencèrent. Après l'entrée +solennelle du Roi et de la Reine, Catherine fit la sienne le 23 octobre +en grand apparat, précédée d'un carrosse de velours noir--véhicule +nouveau en France,--de huit pages à cheval de la maison d'Hippolyte, +habillés aussi de velours noir, et de six haquenées, conduites à la +main, dont une toute blanche, couverte de toile d'argent. Elle montait +une haquenée rousse, qui était caparaçonnée d'une toile d'or tissée en +soie cramoisie et s'avançait escortée par la garde du Roi et du Pape, et +suivie de Catherine Cibo, de Marie Salviati et de douze demoiselles à +cheval, toutes vêtues à l'italienne et très richement. + +Elle descendit au logis du Pape où se trouvait le Roi, qui la baisa et +la fit baiser à son futur mari, le duc d'Orléans. Le 27, le contrat fut +signé, en présence des deux souverains et des deux Cours. Le cardinal de +Bourbon requit le consentement des époux, et prononça la formule +d'union. Le duc d'Orléans embrassa sa femme; et soudain sonnèrent +«fifres, trompettes, cornets et autres instruments». Le lendemain, 28, +Clément VII assista à la messe nuptiale et voulut bénir lui-même les +anneaux. Le Roi vêtu de satin blanc, avec un manteau royal parsemé d'or +et de pierres précieuses, mena au banquet l'épousée, qui était «couverte +de brocat (brocard) avec le corset d'hermine, rempli de perles et de +diamants» et avait «sur sa tête une coiffe de broderie avec des perles +et des pierres précieuses et par dessus une couronne de duchesse»[62]. +Le soir, la Reine de France, avec toutes ses dames, accompagnèrent la +Duchesse jusqu'à la chambre où les deux époux--deux enfants de quatorze +ans--devaient cette nuit-là dormir ensemble. Le lendemain, de grand +matin, le Pape, comme s'il n'eût été sûr de la validité du mariage +qu'après sa consommation, alla surprendre les mariés au lit, et les +ayant trouvés de joyeuse humeur, montra plus de contentement qu'on ne +lui vit jamais[63]. + + [Note 62: Bouche, _Histoire de Provence_, t. II, p. 567, d'après + le manuscrit de Valbelle, témoin oculaire. Le portrait, très + contesté de Catherine, qui est à Poggio à Cajano,--une princesse + moldave, dit Bouchot,--répond cependant assez bien à cette + description et à celle du témoin italien cité par Baschet. p. + 321.] + + [Note 63: Reumont-Baschet, _La jeunesse de Catherine de Médicis_, + récit d'un témoin, p. 323.] + +Le Roi et le Pape étaient logés en deux maisons séparées seulement par +une rue et qu'on avait reliées par un pont en bois, pour qu'ils pussent, +à l'insu des indiscrets et des curieux, se voir et causer à toute heure. + +François Ier pensait que Clément VII, en faveur de cette alliance, +acquiescerait à ses entreprises italiennes. Dans le projet de traité +qu'il lui soumit, il lui demandait de l'aider secrètement de ses +conseils et de son argent à conquérir le Milanais pour le duc d'Orléans; +d'accorder alors à ce fils de France, devenu prince italien, +l'investiture de Parme et de Florence, et de contribuer à moitié frais à +la reprise du duché d'Urbin. Mais le Pape était trop avisé pour risquer, +au profit de la France, une nouvelle guerre avec Charles-Quint. Il +s'était fait accompagner à Marseille par Guichardin, l'historien et +l'homme d'État florentin, qui avait blâmé le voyage et l'entrevue comme +une imprudence et presque une provocation[64]. Il le tint à l'écart des +négociations mais il voulait l'avoir près de lui, pour rassurer +l'Empereur. Il est probable, comme le suppose l'ambassadeur vénitien, +Antonio Soriano, qu'il n'adhéra qu'en paroles, «lesquelles il savait si +bien dire», aux grands projets de François Ier. Même dans le contrat de +mariage, il avait pris des précautions contre les revendications +françaises sur l'héritage des Médicis. Catherine renonçait, en faveur de +son oncle, à tous les biens meubles et immeubles de son père, et à tous +ses droits et prétentions, le duché d'Urbin excepté, moyennant une somme +de trente mille écus[65]. En considération de la Maison où elle entrait, +Clément VII lui constituait en dot une somme de cent mille écus, dont il +fit d'ailleurs payer une bonne part aux Florentins comme participant à +l'honneur de l'alliance. Il y ajouta des cadeaux superbes. Il avait +apporté à François Ier un coffret en cristal de roche, où le tailleur en +pierres fines le plus habile du temps, Valerio Belli Vicentino, avait +gravé sur le couvercle et les quatre faces les principales scènes de la +vie du Christ[66]. Il fit don à sa nièce de bijoux magnifiques, qu'il +chargea Philippe Strozzi de remettre au Roi, et dont la liste article +par article, soussignée par François Ier, est à Rome[67]. + + [Note 64: Agostino Rossi, _Francesco Guicciardini e il governo + fiorentino_, t. II, 1899, p. 53-59.] + + [Note 65: Le projet de traité secret dans Reumont-Baschet, p. + 325-327; le texte du contrat (en français) dans _Lettres_, t. X. + p. 478-484.] + + [Note 66: C'est probablement le coffret qui se trouve au Musée des + Offices, à Florence, salle des Gemmes, mais Trollope, p. 265-267, + le décrit assez inexactement. Voir ses références, p. 266 et 384. + Où Reumont a-t-il vu des figures d'Évangélistes aux angles, + Reumont-Baschet, p. 180? Il parle aussi de vingt scènes gravées, + et Trollope de vingt-quatre. Il y en a vingt et une.] + + [Note 67: Le reçu, après vérification des joyaux en Conseil du + roi, est du 13 février 1535. Il se trouve aux manuscrits de la + Bibliothèque Barberini à Rome et a été publié par F. Cerasoli, + dans l'_Archivio della R. Società Romana di Storia patria_, t. + XII, 1889, p. 376-378.] + +Ils valaient ensemble 27 900 écus d'or. Les plus beaux et les plus chers +étaient une ceinture d'or avec huit beaux rubis balais et d'autres +diamants estimée 9 000 écus, une «grande table de diamant» de 6 500 +écus[68], et, comme pièce d'une parure, une table d'émeraude à laquelle +pendait une «perle en forme de poire»[69]. + + [Note 68: «Una gran tavola di diamante posta in un anello d'oro + smaltato di bigio, bianco e nero.»] + + [Note 69: «_Una tavola di smeraldo_, incastrata in tre anelli + smaltati in forma di punta di diamante con una perla pendente fata + a pera.»] + +La légende courut--et elle a été recueillie par Brantôme--qu'outre la +dot, les bagues et les bijoux, Clément VII avait à Marseille promis au +Roi «par instrument authentique» «trois perles d'inestimable valeur», +Naples, Milan et Gênes[70], mais il est certain qu'il n'a pris aucun +engagement de ce genre. Il avait même peur qu'on l'en crût capable. +Aussitôt après son retour à Rome, il s'empressa de confier à l'agent du +duc de Milan qu'au grand mécontentement de François Ier, il avait +repoussé l'idée d'une attaque contre le Milanais. Il fit même avertir +l'Empereur que le Roi lui avait dit que, non seulement il n'empêcherait +pas la venue du Turc, mais qu'il «la procurerait». Cependant François +Ier, escomptant les belles paroles de Clément VII, fit au commencement +de 1534 de grands préparatifs d'entrée en campagne. Il publia les droits +de son fils sur le duché d'Urbin, poussa le landgrave de Hesse à +reprendre les armes contre l'Empereur, et se concerta avec Khairedin +Barberousse, qui venait de s'emparer de Tunis. Une mort prématurée, si +fréquente chez les Médicis, dispensa le Pape de prendre parti (25 +septembre 1534). Mais s'il eût vécu, il avait trop de raisons de manquer +à sa parole; il savait ce que lui avait coûté en 1527 sa ligue italienne +contre Charles-Quint. Il avait d'ailleurs avantage à tenir la balance +égale entre les deux monarques rivaux et à leur vendre au plus haut prix +ses promesses et ses signatures. En négociant des deux côtés, il avait +fait de son neveu un duc héréditaire de Florence et le gendre de +l'Empereur, et de sa nièce la bru du Roi de France. + + [Note 70: Brantôme, _Oeuvres_, éd. Lalanne (_Soc. Hist. France_), + t. VII, p. 340, et Lalanne, _Brantôme, sa vie et ses écrits_, + 1896, app., p. 363-366. De cette légende rapportée par Brantôme et + plus longuement encore par un historien florentin, Bernardo Segni, + Lalanne avait cru pouvoir conclure que trois joyaux de la couronne + de France: l'Oeuf de Naples, la Pointe de Milan et la Table de + Gênes étaient des apports dotaux de Catherine et symbolisaient les + promesses faites par le Pape au Roi à Marseille, Lalanne espérait + qu'un jour la publication de la liste des cadeaux de noces + confirmerait cette hypothèse. Il ne savait pas que la liste avait + été publiée depuis sept ans par Cerasoli. Or en comparant le + document conservé à Rome avec les Inventaires, postérieurs au + mariage, des joyaux de la Couronne de France publiés par M. Bapst, + _Histoire des Joyaux de la Couronne de France_, Paris, 1889 + (Inventaire de Henri II, 1551, de François II, 1559, de Marie + Stuart, 1560, de Charles IX, 1570), on voit nettement que les + trois pierres précieuses aux noms trompeurs ne sont pas venues + d'Italie avec Catherine. L'Oeuf de Naples était «ung gros ruby + ballay à jour percé d'une broche de fer avec une grosse perle + pendant en forme de poire»; la Pointe de Milan, «un diamant à six + pointes»; la Table de Gênes, «ung diamant longuet escorné d'un + coing à deux fons». Mais la perle piriforme de Catherine pendait à + une table d'émeraude; celle de l'Oeuf de Naples à un rubis. Il + n'est pas question dans les cadeaux de Clément VII d'un diamant à + six pointes, autrement dit de la Pointe de Milan. La Table de + Gênes, ce «diamant longuet escorné», ne ressemble guère à la + Grande Table de diamant qui figure dans le reçu de 1535. De plus, + ces trois joyaux n'apparaissent pas, du moins avec leur nom, l'Oeuf + de Naples avant 1551, les deux autres avant 1570, bien qu'il soit + question d'un diamant à six pointes, mais encore anonyme, dans + l'Inventaire des bagues de Marie Stuart du 26 février 1560. Il + s'agit donc de diamants achetés par la Couronne et auxquels on + avait donné ces appellations en soi peu intelligibles, longtemps + après le mariage de Catherine, en souvenir probablement des + conquêtes glorieuses, quoique éphémères, de la France en Italie.] + +Que François Ier se soit flatté de lui faire abandonner un système +d'équilibre si profitable, c'est une preuve entre quelques autres qu'il +n'était pas grand clerc en diplomatie italienne. Il crut qu'en perdant +Clément VII, il avait perdu le bénéfice de cette mésalliance: «J'ai eu, +disait-il, seulement, la fille toute nue.» Mais il n'eut rien tiré des +espérances si l'oncle avait vécu. C'est la moralité du mariage de +Catherine de Médicis et des grandes combinaisons fondées sur le concours +de Rome et de Florence. + + + + +CHAPITRE II + +DAUPHINE ET REINE + + +Catherine avait quatorze ans quand elle fit ses débuts à la Cour de +France, où elle allait s'élever par degrés jusqu'au premier rang, +duchesse d'Orléans, dauphine et enfin reine. C'était un milieu très +différent de celui où elle avait vécu. Mais elle avait une expérience +au-dessus de son âge. + +Dans les séjours qu'enfant et déjà grande fille elle fit à Rome, +capitale religieuse et centre des affaires du monde, l'arrivée des +ambassadeurs des divers pays, leurs entrées et leurs audiences +solennelles lui avaient appris, en une suite de leçons vivantes, les +noms et les intérêts des princes et des peuples, la géographie et +l'histoire politique de l'Europe. Pour avoir d'elle une idée juste, il +ne faut pas se figurer une infante d'Espagne, élevée dans une sorte de +claustration, sans connaissance du dehors ni culture, ni même une +princesse française du temps de la Renaissance, dressée aux élégances et +aux bienséances de la Cour, et le plus souvent ignorante du reste du +monde. Cette jeune Florentine avait le sens des réalités de la vie et de +la politique. + +Elle avait été certainement très bien élevée. Ses tantes, Clarice +Strozzi, Lucrèce Salviati, et sa cousine, Maria de Médicis, à qui +Clément VII confia successivement la surveillance de son éducation, +étaient des femmes vertueuses, sages et distinguées. Mais la société des +nonnes et des prêtres, à Rome et à Florence, a dû agir sur elle plus +efficacement. Elle y apprit par l'exemple à contenir ses sentiments, à +régler ses gestes et ses paroles, et même à masquer son irritation d'un +sourire. Les compliments, les caresses, les flatteries dont elle fut +toujours si prodigue, s'expliquent en partie par son sexe, sa race, et +le désir ou le besoin de plaire, de convaincre ou de tromper. Mais la +maîtrise de soi-même, si remarquable chez elle, est un don de nature, +qui a été porté à sa perfection par le séjour au couvent et à la Cour +des papes. + +Elle n'oubliait pas non plus par quel coup de fortune elle était entrée +dans la maison royale de France. Elle était la première femme de sa +famille qui eût fait un si grand mariage, et elle sentit vivement +toujours, avec une modestie dont l'expression cause parfois quelque +malaise, le rare honneur qu'elle avait eu d'épouser un fils de roi. Plus +tard, quand elle fut régente du royaume, après la mort de son mari, elle +parlait de ses enfants comme s'ils étaient d'une autre race qu'elle, +«lesquels je ayme, écrivait-elle à une de ses filles, comme du lyeu d'où +vous aytes tous venus»[71]. Bien des complaisances de sa vie +s'expliquent par le sentiment qu'elle avait de la médiocrité de son +origine. + + [Note 71: 7 décembre 1560. _Lettres_. L. p. 568. En sa vieillesse, + elle écrivait qu'elle n'aurait pas souffert, comme elle l'avait + fait, la présence à la Cour des maîtresses du roi son mari, si + elle avait été fille de roi. _Lettres_, VIII, 181, 25 avril 1584.] + +De précoces épreuves y contribuèrent aussi. Elle avait vu le sac de Rome +et la captivité de son oncle, Clément VII; elle avait vu la révolte de +Florence et l'expulsion des Médicis. Elle avait craint pour elle-même un +sort pire encore. Le jour où le chancelier de la République, Salvestro +Aldobrandini, vint la prendre au couvent des Murate, pour la mener à +celui de Sainte Lucie, elle avait cru marcher à la mort: terreur de +quelques heures qui laissa son empreinte en ce coeur d'enfant et le +rendit pour toujours pusillanime. Elle apprit à céder aux puissants et à +leur complaire, à simuler et dissimuler. + +Ce n'était pas trop de son intelligence et de sa culture pour s'adapter +à la Cour de France. Celle de Rome était tout ecclésiastique: un prêtre +pour souverain, un conseil de cardinaux, des clercs de tous grades et de +toute robe dans les offices du palais et dans l'administration de la +ville, de l'État et de la chrétienté. Les plus grandes fêtes étaient des +cérémonies religieuses, qui nulle part n'étaient exécutées par tant de +figurants, célébrées avec autant d'éclat, de pompe et de majesté. +Cependant le Vatican n'était pas un monastère. Léon X avait sa troupe de +musiciens et son équipage de chasse; il courait à cheval par monts et +par vaux à la poursuite du gibier; il donnait des concerts et, +personnellement irréprochable, se plaisait trop aux facéties grossières +de ses bouffons et aux plaisanteries scabreuses de comédies comme _La +Calandria_[72]. Clément VII, plus retenu[73], avait lui aussi les goûts +fastueux d'un prince de la Renaissance[74]. Le temps des papes de la +Contre-réforme n'était pas encore venu; mais il est vrai que celui des +Borgia était pour toujours fini. Les attaques de Luther contre «la +prostituée de Babylone» avaient accru les scrupules et imposé un grand +air de décence. Le souverain de Rome n'oubliait plus qu'il était le +pontife des chrétiens, et, sans renoncer aux ambitions temporelles, il +affectait de s'intéresser avant tout à sa mission spirituelle. + + [Note 72: Pastor. _Histoire des papes depuis la fin du moyen âge_, + trad. Alfred Poizat, t. VIII, 1909, p. 8, p. 60 sqq., p. 75.] + + [Note 73: _Id._, t. IX, 2e. éd., 1913, p. 191 et note 1; t. X, p. + 242.] + + [Note 74: _Id._, t. X, p. 245 sqq.] + +Encore moins l'entourage d'Alexandre de Médicis, le nouveau duc de +Florence, aurait-il pu donner à Catherine l'idée du monde où elle +entrait. Le gouvernement tenait tout entier dans le palais de la Via +Larga, la demeure patrimoniale des Médicis. Il n'y avait là ni passé, ni +tradition, ni étiquette. Le Duc avait un train de vie plus somptueux que +celui des autres grandes familles florentines, une clientèle plus +nombreuse et le privilège d'une garde. C'étaient toutes les marques +extérieures d'une fortune de fraîche date. + +Le roi de France était le souverain héréditaire d'une grande nation, +attachée à sa personne et à sa race par une habitude séculaire de +respect et d'obéissance. Sa Cour était un petit monde de princes, de +grands officiers, de prélats, de seigneurs, de conseillers, une France +en raccourci, mais éminente en dignité, qui vivait avec lui et +l'accompagnait dans ses déplacements et ses voyages, le centre de la vie +politique et des affaires, une vraie capitale ambulante que suivaient +les ambassadeurs, et où affluaient les solliciteurs et les ambitieux, +quiconque désirait une pension, un bénéfice, une charge. + +Son originalité, entre les autres cours de la chrétienté, c'était le +nombre et l'importance des dames. Anne de Bretagne, femme de Louis XII, +pour ajouter à l'éclat de sa maison et soulager les familles nobles, que +la disparition des dynasties féodales ou leur destruction par Louis XI +laissait sans emploi, avait appelé auprès d'elle des femmes et des +filles de gentilshommes[75]. François Ier, qui ruina le dernier des +grands vassaux, le connétable de Bourbon, hérita de sa clientèle, et, +par politique comme par goût, accrut encore le personnel féminin. Les +reines et les filles de France eurent chacune leur maison, où des dames +et des demoiselles nobles furent attachées avec un titre et un +traitement: dames et filles d'honneur, dames d'atour, dames et filles de +la chambre, etc. + + [Note 75: Brantôme, VII, p. 314-315.] + +La présence de tant de femmes, dont beaucoup étaient belles, +intelligentes et cultivées, changea le caractère de cette Cour, et d'une +réunion d'hommes d'État et de capitaines, fit le lieu d'élection des +fêtes et des plaisirs. Les divertissements prirent une très large place +dans le cérémonial. Bals, concerts, assemblées chez la reine, banquets, +défilés et cortèges, furent autant d'occasions d'étaler le luxe des +vêtements et les magnificences de la chair. Mais l'esprit païen de la +Renaissance, qui triomphait dans cette glorification de la richesse et +de la beauté, inspirait aussi la recherche de plaisirs plus délicats. Le +goût des lettres antiques gagnait les plus hautes classes: de très +grandes dames se faisaient gloire de les cultiver, et celles même qui +n'en avaient ni le temps ni la force respiraient dans l'air les idées et +les sentiments que les écrivains y avaient répandus. + +La famille royale était composée, en 1533, de la soeur de François Ier, +Marguerite d'Angoulême, reine de Navarre, de sa seconde femme, Éléonore +d'Autriche, une soeur de Charles-Quint, épousée par politique, et des +enfants de sa première femme Claude: trois fils, le dauphin François, +Henri duc d'Orléans, Charles d'Angoulême; et deux filles, Marguerite, +qui épousa sur le tard le duc de Savoie, et Madeleine, qui mourut très +jeune, en juillet 1537, quelques mois après son mariage avec le roi +d'Écosse, Jacques V. + +C'est le milieu où Catherine allait vivre. Étrangère, de médiocre +origine épousée pour le secours que le Roi attendait du Pape dans ses +entreprises italiennes et, depuis la mort de Clément VII, privée du +prestige des espérances, sa situation était difficile. Sans doute, ces +parfaits gentilshommes, François Ier et ses fils, étaient incapables de +lui tenir rigueur de leurs mécomptes, mais quelques-uns de leurs +conseillers n'étaient pas aussi généreux. La première relation +vénitienne où il soit question d'elle, en 1535, dit que son mariage +avait mécontenté toute la France. Elle n'avait ni crédit, ni parti. Les +haines religieuses et politiques ont pu seules imaginer beaucoup plus +tard qu'en 1536, âgée de dix-sept ans, elle ait eu les moyens ou l'idée +de faire empoisonner son beau-frère, le dauphin François, pour assurer +la couronne à son mari. Le dauphin fut emporté probablement par une +pleurésie, et son écuyer, Montecuculli, condamné à mort pour un crime +imaginaire, n'avait de commun avec Catherine que d'être Italien. + +Devenue par cet accident dauphine et reine en expectative, elle continua +comme auparavant à ne laisser voir d'autre ambition que de plaire. Elle +s'attachait à dissiper les préventions et à gagner les sympathies. Elle +se montrait douce, aimable, prévenante. L'ambassadeur vénitien dit ce +mot caractéristique: «Elle est très obéissante.» C'était un de ses +grands moyens de séduction. + +L'homme qu'après son mari elle avait le plus d'intérêt et qu'elle mit le +plus de soin à gagner, ce fut le Roi, que d'ailleurs elle admirait +beaucoup. Plus tard, quand elle gouverna le royaume, elle se proposa et +proposa toujours à ses enfants la Cour et le gouvernement de François +Ier comme le modèle à imiter. Le Roi-chevalier était aimable, et même en +son âge mûr il restait pour les femmes le héros de Marignan et de Pavie. +Des sentiments qu'il inspirait, on peut juger par la lettre que lui +écrivirent les princesses de sa famille et l'amie chère entre les plus +chères, la duchesse d'Étampes, en apprenant qu'il venait de prendre +Hesdin aux Impériaux (mars 1537): + +«Monseigneur, nostre joye indicible nous ouste l'esperist et la force de +la main pour vous escripre, car combien que la prise de Hedin feust +fermement espérée, sy (cependant) nous demeuroit-il une peur de toutes +les choses qui pouvoient estre à craindre, sy très (tellement) grande +que nous avons esté despuis lundy comme mortes; et, à ce matin, ce +porteur nous a resuscitées d'une si merveilleusse consolation que après +avons (avoir) couru les unes chés les aultres, pour annoncer les bonnes +nouvelles, plus par larmes que par paroles, nous sommes venues ycy +avesques la Royne, pour ensemble aller louer Celluy qui en tous vos +afaires vous a presté la destre de sa faveur, vous aseurant Monseigneur, +que la Royne a bien embrassé et le porteur et toutes celles qui +participent à sa joye, en sorte que nous ne savons [ce] que nous faisons +ny [ce] que nous vous escripvons». + +Au nom de la Reine et des dames, elles le suppliaient de leur permettre +d'aller le voir en tel lieu qu'il lui plairait. + +«Car, disent-elles, avesques Sainct Tournas, nous ne serons contantes +que nous n'ayons veu nostre Roy resuscité par heureuse victoire et très +humblement vous en resuplions. + +«Vos très humbles et obéissantes subjectes: Catherine, Marguerite (de +France), Marguerite (de Navarre), Marguerite (de Bourbon-Vendôme, plus +tard duchesse de Nevers), Anne (duchesse d'Étampes).[76]» + +La lettre est trop jolie pour être de Catherine, bien qu'elle ait signé +la première en sa qualité de dauphine; on y reconnaît la manière de la +reine de Navarre, ce délicat écrivain; et comme elle traduit bien, avec +l'adoration de la soeur, l'enthousiasme de ces jeunes femmes. + +La favorite en titre, Anne de Pisseleu, duchesse d'Étampes, qui signait +avec les princesses, était une de ces triomphantes beautés, le désespoir +des reines et l'ornement de la Cour de France[77]. Catherine s'était +liée avec elle, sachant que c'était une voie très sûre pour arriver au +coeur du Roi. En sa vieillesse, comme elle avait souffert cruellement +elle-même de la faveur d'une maîtresse, elle s'excusera sur la nécessité +d'avoir autrefois fréquenté des dames de médiocre vertu. «Aystent +(étant) jeune, j'avès un Roy de France pour beau-père, qui me ballet cet +qui luy pleyset (baillait la compagnie qui lui plaisait) et me fallet +l'aubeir et anter (hanter) tout cet qu'il avoyst agréable et +l'aubeyr»[78]. Mais il ne semble pas que l'obéissance lui ait coûté. +François Ier avait formé une petite bande «des plus belles gentilles et +plus de ses favorites» avec lesquelles «se dérosbant de sa court, s'en +partoit et s'en alloit en autres maisons courir le cerf et passer son +temps». Catherine «fit prière au Roy de la mener tousjour quant et luy +et qu'il luy fist cest honneur de permettre qu'elle ne bougeast jamais +d'avec luy.» François Ier, qui «l'aymoit naturellement», l'en aima plus +encore, «voyant la bonne volonté qu'il voyoit en elle d'aimer sa +compagnie»[79]. + + [Note 76: _Lettres de Catherine de Médicis_, t. X, p. 1 et 2.] + + [Note 77: Sur la duchesse d'Étampes, voir Paulin Paris, _Études + sur François Ier_, 1885, t. II, p. 209 sqq.] + + [Note 78: _Lettres de Catherine de Médicis_, t. VIII, p. 180.] + + [Note 79: Brantôme, éd. Lalanne, t. VII, p. 344-345.] + +Elle se plaisait comme lui aux exercices de plein air. C'était un goût +qu'elle tenait probablement des Médicis. Son oncle, Léon X, partait tous +les ans pour les régions giboyeuses de Civita-Vecchia, de Corneto et de +Viterbe avec ses cardinaux favoris, ses musiciens, sa garde et la troupe +des piqueurs, rabatteurs et valets, en tout plus de trois cents +personnes. Il traquait à cheval les bêtes sauvages, petites ou grandes, +non quelquefois sans péril. Dans une de ces battues dont un poète de +cour a célébré les incidents dramatiques, le cardinal Bibbiena avait tué +d'un coup d'épée un sanglier qui fonçait sur le cardinal Jules de +Médicis (le futur Clément VII); le Pape, assailli par un loup, avait été +sauvé par les cardinaux Salviati, Cibo, Cornaro, Orsini; l'éloquent +général des Augustins, Egidio de Viterbe, avait fait voir qu'il valait +«autant par le bras que par la parole»[80]. Avant de quitter l'Italie, +Catherine, déjà grande fille, a dû suivre des chasses. Autrement on ne +s'expliquerait pas qu'aussitôt arrivée en France, elle ait montré +l'ardeur dont parle Ronsard, peut-être avec quelque exagération +poétique: + + Laquelle (Catherine) dès quatorze ans + Portoit au bois la sagette + La robe et les arcs duisans (convenant) + Aux pucelles de Taygette. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Toujours dès l'aube du jour + Alloit aux forêts en queste + Ou de reths tout à l'entour + Cernoit le trac d'une beste: + Ou pressoit les cerfs au cours; + Ou par le pendant des roches, + Sans chiens assailloit les ours + Et les sangliers aux dents croches[81]. + + [Note 80: Rodocanachi, _Rome sous Jules II et Léon X_, 1912, p. + 66.] + + [Note 81: _Oeuvres de Ronsard_, éd. Blanchemain, t. II. p. 182.] + +Elle abandonna la «sambue», sorte de selle en forme de fauteuil où les +dames étaient assises de côté, les pieds appuyés sur une planchette, +mais ne pouvaient aller qu'à l'amble, et elle introduisit l'usage, +qu'elle avait déjà peut-être pratiqué en Italie, de monter à cheval +comme les amazones d'aujourd'hui, le pied gauche à l'étrier et la jambe +droite fixée à la corne de l'arçon[82]. Elle pouvait ainsi courir du +même train que les hommes et les suivre partout. François Ier, grand +chasseur, appréciait fort cette enragée chevaucheuse, que les chutes ne +décourageaient pas. Elle ne renonça qu'à soixante ans à ce plaisir +dangereux[83]. + + [Note 82: Cependant Brantôme rapporte que Catherine avait appris à + monter en amazone de la duchesse douairière de Lorraine, Christine + de Danemark, c'est-à-dire après sa venue en France. Éd. Lalanne, + t. IX. p 621.] + + [Note 83: En 1545, dans une chasse au cerf, la haquenée qu'elle + montait s'emballa et se précipita dans une cabane dont le toit + était très bas. Elle fut désarçonnée et se blessa au côté droit. + En 1563, elle tomba de cheval au sortir du château de Gaillon et + se fit à la tête une blessure si profonde qu'il fallut la + trépaner. Bernardino de Médicis, ambassadeur florentin, à Côme Ier + 29 avril 1545. Desjardins, _Négociations diplomatiques de la + France avec la Toscane_, t. III p. 158.--Lettre de Charles IX du + 19 septembre 1563 et du cardinal de Lorraine du 2 octobre, dans + _Additions aux Mémoires de Castelnau_, éd. Le Laboureur, 1731, t. + II, p. 288-289.] + +Sa vive intelligence, à défaut de ses habitudes de complaisance, lui +rendait facile de s'adapter aux goûts lettrés de cette Cour. Elle avait +très bien appris le français que d'ailleurs elle écrivit toujours en une +orthographe très personnelle et elle le parlait non sans une pointe +d'accent exotique, dont elle ne parvint jamais à se débarrasser. + +Il n'y a pas dans ses lettres une citation, une phrase latine[84]. Au +lieu de l'expression courante _in cauda venenum_, elle emploie la forme +française «en la queue gist le venyn». Ce n'est pas d'ailleurs la preuve +qu'elle ignorât le latin[85]. Elle savait du grec. En 1544, +l'ambassadeur de Côme, Bernardino de Médicis, bon lettré et l'un des +fondateurs de l'Académie Florentine, écrivait qu'elle possédait cette +langue «à stupéfier tout homme» (_che fa stupire ogni uomo_). Même en +admettant que ce compatriote de la Dauphine, qui était aussi son +arrière-petit-cousin à la mode de Bretagne, ait un peu exagéré, il doit +y avoir dans cet éloge une part de vérité. Avait-elle commencé à étudier +le grec en Italie? Bernardino ne le dit pas. Elle a bien pu l'apprendre +en France où elle était depuis dix ans. Il est probable qu'elle eut pour +maître notre grand helléniste Danès[86]. + + [Note 84: Une seule fois, elle aurait cité une phrase latine, mais + c'est un verset de l'Évangile.] + + [Note 85: Elle le comprenait assurément. Voir ci-dessous, p. 103, + note 2.] + + [Note 86: L'ambassadeur ne nomme pas Danès. Il dit simplement que + des dix hommes très lettrés qui vont se réunir pour arrêter les + articles à présenter au Concile de Trente, l'un est le maître de + la Dauphine (Desjardins, III, p. 140, déc. 1544). Or nous savons + d'autre part que Danès fut envoyé à ce Concile par François Ier et + qu'il s'y distingua comme orateur. Voir Abel Lefranc, _Hist. du + Collège de France_, Paris, 1893, p. 172. L'identification paraît + donc légitime.] + +Un fait qui paraît bien établi, c'est sa culture scientifique. Elle est, +dit François de Billon, dans _Le Fort inexpugnable de l'Honneur du sexe +féminin_, 1555, réputée pour sa «science mathématique». Ronsard célèbre +aussi en images poétiques «le comble de son savoir»: + + Quelle dame a la pratique + De tant de mathématique? + Quelle princesse entend mieux + Du grand monde la peinture, + Les chemins de la nature, + Et la musique des cieux? + +Ce qui probablement veut dire qu'elle était savante en géographie, en +physique et en astronomie. C'était dans la famille royale une +originalité. Elle se distinguait par là des autres princesses de la +Renaissance française, qui étaient de pures lettrées. + +Elle se lia étroitement--et ce sera pour la vie--avec Marguerite de +France, plus jeune qu'elle et qui étudiait les anciens avec passion. +Peut-être est-ce pour lui plaire qu'elle a commencé ou continué après +son mariage l'étude du grec. Elle rechercha pour son intelligence et son +crédit la soeur très chère du Roi, Marguerite d'Angoulême, âme tendre +avec quelque mièvrerie, inquiète et joyeuse, conteur gaillard et poète +mystique, claire en son réalisme et confuse en ses aspirations, et, +malgré ces contrastes, ou même à cause d'eux, une des figures les plus +attachantes de la Renaissance littéraire et religieuse du XVIe siècle. +Catherine avait certainement lu ou entendu lire en manuscrit les +_Nouvelles_ de la Reine de Navarre, qui lui rappelaient un autre conteur +célèbre, Boccace, Florentin celui-là. Elle et Marguerite de France +résolurent d'écrire un recueil du même genre, idée d'imitation qui +devait paraître à cette princesse de lettres une flatterie délicate. +Aussi l'aimable femme s'en est-elle souvenue dans le Prologue de +l'_Heptaméron_; et, vraiment généreuse, elle laisse croire que le projet +de ses nièces était du même temps que le sien, ou même un peu +antérieur, et n'avait d'autre modèle que Boccace; mais à la différence +des Nouvelles du _Décaméron_, les leurs devaient être de «véritables +histoires». + +Toutes deux et le Dauphin «prosmirent» «... d'en faire chacun dix et +d'assembler jusques à dix personnes qu'ils pensoient plus dignes de +racompter quelque chose». Mais on se garderait de s'adresser à des «gens +de lettres», car Henri, ce robuste garçon, à qui l'on n'a pas coutume de +prêter tant de finesse, «ne voulloyt que leur art y fust mêlé, et aussy +de peur que la beaulté de la rethoricque feit (fît) tort en quelque +partye à la vérité de l'histoire.» + +Les grandes affaires de François Ier et les occupations de la Dauphine +firent «mectre en obly du tout ceste entreprinse»[87]. Quel malheur de +n'avoir pas ce Brantôme en raccourci, moins les exagérations de crudité, +un _Triméron_ en trente nouvelles, sans embellissements romanesques, de +la Cour et de la société au temps de François Ier. La correspondance +restera l'unique oeuvre littéraire de Catherine de Médicis[88]. + +Catherine venait d'un pays où toutes sortes de poèmes étaient chantés à +quatre, cinq, six ou huit voix, que les instruments soutenaient. En +France même, la tradition des jongleurs, conteurs et chanteurs, ne +s'était pas encore perdue, et les poètes contemporains, comme Mellin de +Saint-Gelais, s'accompagnaient du luth autrement que par métaphore[89]. +Quand Clément Marot eut rimé en français les trente premiers psaumes de +David, les grands musiciens d'alors, Certon, Jannequin, Goudimel, +s'empressèrent de les mettre en musique. Ces chants où le musicien et le +poète ont chacun, à sa façon, traduit et souvent trahi la grandeur, la +couleur et la passion de la poésie hébraïque, eurent à la Cour de +François Ier un grand succès, mais moins d'édification que de mode. + + [Note 87: L'_Heptaméron des nouvelles de Marguerite d'Angoulême + reine de Navarre_, éd. Benjamin Pifteau, t. I, p. 28-29.] + + [Note 88: Sous le titre: _Les Poésies inédites de Catherine de + Médicis_, Paris, 1885. M. Edouard Frémy a publié, dans une + biographie d'ailleurs intéressante, des poésies qui ne sont pas de + Catherine. Il suffit pour s'en convaincre de les lire sans parti + pris. Les idées, les sentiments, la langue ne répondent pas à sa + façon de sentir et de penser et l'indication des lieux est en + désaccord avec ses itinéraires bien connus. C'est aussi l'avis de + M. le Comte Baguenault de Puchesse. Je renvoie à sa solide + démonstration, _Revue des questions historiques_, t. XXXIV, 1883, + p. 275-279. Ces vers rappellent la manière de Marguerite de + Navarre, et ils en sont probablement un pastiche.] + + [Note 89: Augé-Chiquet. _La vie, les idées et l'oeuvre de Jean + Antoine de Baïf_, Paris et Toulouse, 1909, p. 303-304.] + +L'amateur le plus ardent de cette musique sacrée, c'était le Dauphin, +qui la faisait chanter ou la chantait lui-même «avec lucs (luths), +violes, espinettes, fleustes, les voix de ses chantres parmi». Aussi les +gens de son entourage, en bons courtisans, voulaient tous avoir leur +Psaume, et s'adressaient au maître pour leur en trouver un qui répondit +à leurs sentiments. Il s'était réservé pour lui le Psaume: + + Bien heureux est quiconques + Sert à Dieu volontiers, etc. + +et il en avait fait lui-même la musique. Catherine choisit le 141e[90], +dont le traducteur est inconnu: + + Vers l'Éternel des oppressez le Père + Je m'en yrai... + +Dans sa douleur de n'avoir pas d'enfant, après neuf ans de mariage, elle +recourait à Dieu, comme à l'unique espérance. Mais le chant des Psaumes +était si cher aux hérétiques qu'il en devint suspect. La Cour laissa les +cantiques pour les «vers lascifs» d'Horace, qui, disait un réformé, +«eschauffent les pensées et la chair à toutes sortes de lubricitez et +paillardises»[91]. + + [Note 90: Le 141e de la Vulgate est le 142e du Psautier hébreu et + huguenot, la Vulgate ayant réuni en un seul les psaumes IX et X du + texte hébraïque original (O. Douen, _Clément Marot et le Psautier + huguenot_, t. I, 1878, p. 284, note 5, et p. 285).] + + [Note 91: _Joannis Calvini Opera quae supersunt omnia_, éd. Baum, + Cunitz, Reuss, t. XVII, _col._ 614-615.] + +Catherine, toujours déférente, fit fête aussi aux «chansons folles»[92]. + +Ce n'est pas merveille qu'avec cette bonne volonté, elle ait réussi à +retourner l'opinion. L'ambassadeur vénitien, Matteo Dandolo, disait dans +sa Relation de 1542: «Elle est aimée et caressée du Dauphin, son mari, à +la meilleure enseigne. Sa Majesté François Ier l'aime aussi, et elle est +aussi grandement aimée de toute la Cour et de tous les peuples, +tellement qu'à ce que je crois il ne se trouverait personne qui ne se +laissât tirer du sang pour lui faire avoir un fils»[93]. + + [Note 92: Etait-ce la traduction ou des imitations du poète latin + faites par des poètes de la Renaissance, ou les Odes même + d'Horace, que l'on trouve déjà dans un livre publié à Francfort, + en 1532, mises en musique à quatre voix, sur des airs populaires + de l'époque: _Melodiae in Odas Horatii, Et quaedam alia carminum + genera_, Francofordiae, 1532. (Catalogue de la Bibliothèque de feu + M. Ernest Stroehlin, professeur honoraire à l'Université de Genève, + publié par la librairie Emile Paul et Guillemin, Paris, 1912). + Consulter P.-M. Masson, _Les Odes d'Horace en musique au XVIe + siècle, Revue musicale_, 1906 (t. VI), p. 355 sq.] + + [Note 93: Alberi, _Relazioni degli ambasciatori veneti al Senato_, + serie Ia, Francia, t. IV, p. 47.] + +Elle craignait d'être répudiée comme stérile, depuis que son mari avait +su par expérience qu'il pouvait avoir des enfants. En 1537, lors de sa +campagne en Piémont avec le connétable de Montmorency, il connut à +Moncallier (Moncalieri) une jeune fille, Philippa Duc, soeur d'un écuyer +de la grande Écurie, Jean-Antoine, et eut d'elle une fille qu'il +légitima plus tard sous le nom de Diane de France et maria à Hercule +Farnèse, duc de Castro. Les anciens adversaires du mariage florentin +crurent tenir leur revanche. «Il y eust, dit Brantôme, force personnes +qui persuadèrent (c'est-à-dire conseillèrent) au Roy et à M. le Dauphin +de la répudier, car il estoit besoing d'avoir de la lignée de France». +Il assure que «ny l'un ny l'autre n'y voulurent consentir tant ils +l'aymoient»[94]. Mais Brantôme n'était pas né en 1538 et ne parle que +par ouï-dire. L'ambassadeur vénitien, Lorenzo Contarini, qui écrivait +treize ans après la crise, rapporte au contraire que le beau-père et le +mari étaient décidés au divorce, et que Catherine réussit à les fléchir. +Elle alla trouver le Roi et lui dit que pour les grandes obligations +qu'elle lui avait, elle aimait mieux s'imposer cette grande douleur que +de résister à sa volonté, offrant d'entrer dans un monastère, «ou +plutôt, si cela pouvait plaire à Sa Majesté, de rester au service de la +femme assez heureuse pour devenir l'épouse de son mari»[95]. + + [Note 94: Brantôme, éd. Lalanne, VII, p. 341.] + + [Note 95: Alberi, _Relazioni degli ambasciatori veneti al Senato_, + serie Ia, Francia, t. IV, p. 73.] + +François Ier, ému de sa peine et de sa résignation, lui aurait juré +qu'elle ne serait pas répudiée. Mais elle appréhendait sans doute un +retour offensif de la raison d'État. Elle employait tous les moyens pour +avoir des enfants, prenant les remèdes des médecins, buvant les drogues +que lui envoyait le Connétable, et recourant à l'expérience de sa dame +d'atour, Catherine de Gondi, mère d'une nombreuse famille. Enfin, après +dix ans de mariage, le 20 janvier 1544, elle mit au monde un fils, dont +la naissance fit pleurer de joie le Roi et sa soeur Marguerite et fut +célébrée à l'égal d'une victoire par Marot, Mellin de Saint-Gelais et +Ronsard. + +Une cause de chagrin qui s'éternisa, ce fut la passion de son mari pour +Diane de Poitiers, veuve du grand sénéchal de Normandie, Louis de Brézé, +une des plus grandes dames de la Cour. Henri avait en 1538, quand il se +lia avec elle, dix neuf ans; elle en avait trente-huit, et pourtant il +l'aima et jusqu'au bout lui resta fidèle de coeur. + +On a imaginé que cet amour ne fut si durable que parce qu'il fut pur, +une amitié amoureuse. Sans doute, les romans de chevalerie à la mode, +l'_Amadis des Gaules_, qu'Herberay des Essars commença en 1540 à +traduire ou à adapter de l'espagnol, et les autres _Amadis_ de divers +pays et en diverses langues qui suivirent, célèbrent, entre les +paladins, ceux qui, chastes et constants, aiment en tout respect, +adorent en toute humilité. Si cette littérature eut tant de succès, +c'est qu'elle répondait peut-être à un réveil des idées chevaleresques +et du culte de la femme. + +La conception de l'amour dégagé de la servitude des sens, telle que +l'expose Phèdre dans _le Banquet_ et l'interprétation que donna Marsile +Ficin de la doctrine de Platon, contribuèrent, plus encore que les +romans, à élever les sentiments et à épurer les passions[96]. Le +spiritualisme du philosophe grec et de son commentateur florentin, +répandu par les traductions qui parurent à partir de 1540, eut pour +centre d'élection l'entourage de Marguerite d'Angoulème «... Quant à +moy, je puis bien vous jurer, dit un des personnages de l'_Heptaméron_, +que j'ay tant aymé une femme que j'eusse mieulx aymé mourir que pour moy +elle eust faict chose dont je l'eusse moins estimée. Car mon amour +estoit tant fondée en ses vertus que, pour quelque bien que j'en eusse +sceu avoir, je n'y eusse voulu veoir une tache»[97]. À travers ces +nouvelles, qui sont pour la plupart très gaillardes, circule un fort +courant d'idéalisme, et nul document ne prouve mieux le conflit dans la +société polie d'alors entre les aspirations de l'esprit nouveau et la +grossièreté des moeurs. Le «Pétrarquisme» des poètes de la Renaissance +tendait aussi à spiritualiser la passion[98]. + + [Note 96: Abel Lefranc, _le Platonisme et la littérature en France + à l'époque de la Renaissance_. Revue d'histoire littéraire, 15 + janvier 1896. Bourciez, _Les moeurs polies et la littérature de + Cour sous Henri II_, ch. III et ch. IV.] + + [Note 97: Dixième nouvelle, t. I, p. 148, éd. Pifteau. Cf. p. 157 + et 158, et comme allusion plus directe à la doctrine + platonicienne, p. 83 (huitième nouvelle).] + + [Note 98: Sur l'influence de Pétrarque, Vianey, _Le Pétrarquisme + en France_, Montpellier et Paris, 1909, ch. II: à l'École de Bembo + et des Bembistes.] + +Ce rêve sentimental avait ses dangers. Il menaçait le mariage, qui n'a +pas l'amour pour unique ou même pour principal objet, et, à vrai dire, +il ne se déployait à l'aise qu'en dehors de lui. Les plus raffinés, +parmi ces admirateurs de Platon, n'estimaient pas suffisamment héroïque +une constance qui serait, après un temps d'épreuve, payée de retour; ils +voulaient un renoncement sans espoir et un sacrifice sans récompense. Ce +serait un sacrilège de ravaler à son plaisir l'être à qui l'on avait +dressé un autel et un culte. Mais la nature a ses exigences et la vie +ses obligations. Aussi la morale romanesque, pour concilier le besoin +d'idéal et les nécessités physiques ou sociales, admettait comme +légitime qu'on eût une femme et une «parfaite amye», celle-là mère des +enfants et continuatrice de la race, celle-ci inspiratrice de grandes et +nobles pensées. L'attachement du mari de Catherine pour Diane de +Poitiers serait l'exemple le plus illustre, quoique rare, de ce +compromis amoral du temps. + +Voilà la thèse que j'ai fortifiée de mon mieux, comme si je l'avais +adoptée. Et voici maintenant les témoins. Les Français sont récusables. +Suivant les temps et les intérêts de parti, ils se sont déclarés pour ou +contre la vertu de Diane. Pendant le règne de François Ier, les +partisans de la duchesse d'Étampes, favorite du Roi, ne se firent pas +faute d'incriminer les moeurs de la favorite du Dauphin. Après +l'avènement d'Henri II, l'éloge de la vertu de Diane fut de règle: +diffamation ou louange qu'il y a lieu de tenir pour également suspecte. +Il n'est pas nécessaire de demander si Brantôme, qui enregistre avec +tant de plaisir l'histoire et la légende amoureuse du XVIe siècle, +pouvait croire à l'innocence des rapports d'Henri II et de la favorite. +Mais les étrangers et même les Vénitiens, d'ordinaire si bien informés, +ne sont pas d'accord sur la nature de cette liaison. Marino Cavalli, qui +fut ambassadeur de la République en France en 1546, pense que le Dauphin +était peu adonné aux femmes (en quoi il se trompait) et qu'il s'en +tenait à la sienne. Pour ce qui est de la «Grande Sénéchale», il se +serait contenté de son «commerce» et «conversation». Celle-ci aurait +entrepris de l'«instruire», le «corriger», l'«avertir» et l'«exciter ... +aux pensées et actions dignes d'un tel prince»[99]. Elle serait parvenue +à lui inspirer de meilleurs sentiments pour sa femme, et à faire de lui +un bon mari. C'est le rôle de la «parfaite amie» dans ces sortes de +ménages à trois des romans de chevalerie. Cavalli n'affirme pas pourtant +que Diane ne fût que l'Égérie du Dauphin. Lorenzo Contarini, qui, en +1551, résume l'histoire intérieure de la Cour de France, rapporte que, +d'après le bruit public, Diane a été la maîtresse de François Ier et de +beaucoup d'autres avant de devenir celle du Dauphin[100]. Giovanni +Soranzo, dans une relation de 1558, ne parle que de sa liaison avec +Henri, dauphin et roi. Il dit qu'elle a été très belle, qu'elle avait +été grandement aimée, et que l'amour était resté le même (elle était +alors dans sa soixantième année), mais «qu'en public il ne s'est jamais +vu aucun acte déshonnête»[101]. + + [Note 99: Alberi, _Relazioni_, serie Ia, t. I, p. 243, ou + Tommaseo, _Relations des ambassadeurs vénitiens_, trad. française, + (Coll. Doc. inédits), I, p. 287.] + + [Note 100: Alberi, _Relazioni_, serie Ia, t. IV, p. 77-78.] + + [Note 101: _Id._ serie Ia, t. II, p. 437.] + +C'est probablement la vérité. Henri aimait beaucoup les dames, et se +plaisait «à aller au change». Si Brantôme dit vrai, ses nombreuses +expériences lui auraient permis un jour de faire par comparaison un +éloge fort indiscret de sa femme. Ses poètes favoris étaient Lancelot de +Carles et Mellin de Saint-Gelais, qui ne sont pas des chantres de +l'amour transi. Mais il est vrai qu'il n'aimait pas le scandale et se +débarrassait vite des femmes qui, glorieuses de son choix, faisaient, +comme dit Catherine, «voler les éclats» de leur faveur. Aussi donna-t-il +congé à une grande dame écossaise, Lady Fleming[102], qui, ayant eu de +lui un enfant, affectait les prétentions d'une maîtresse en titre. Et +cependant il reconnut le fils qu'il avait eu d'elle, Henri d'Angoulême, +comme il avait reconnu Diane de France, la fille de Philippa Duc. S'il +n'a pas avoué l'enfant de Nicole de Savigny[103], c'est peut-être que la +mère étant mariée, l'attribution de paternité restait douteuse. Il a eu +bien d'autres caprices qui n'ont pas laissé de traces. + + [Note 102: Johanna ou Janet Stewart, fille naturelle de Jacques IV + d'Écosse et veuve du lord Haut-Chambellan Fleming, avait + accompagné en France, à titre de gouvernante, la petite reine + Marie Stuart, fiancée au fils aîné d'Henri II.] + + [Note 103: Cependant l'abbé Pierfitte dit que Nicole de Savigny + eut cet enfant d'Henri II avant d'épouser son cousin Jean II de + Ville, baron de Saint-Rémy. Mais alors pourquoi Henri II n'a-t-il + pas légitimé le fils de cette maîtresse, une dame noble, et + pourquoi celui-ci s'appelle-t-il Henri de Saint-Rémy, un titre qui + appartenait au mari de sa mère? Abbé Pierfitte, _Journal de la + société d'archéologie de Lorraine_, 1904, p. 101 et note 1 de la + page 102.--C'est de cet Henri de Saint-Rémy, qui fut gentilhomme + ordinaire d'Henri III, que descendait la fameuse comtesse de + Lamotte-Valois, l'aventurière de l'affaire du Collier.] + +Est-il vraisemblable que cet homme de tempérament amoureux ait, dans +l'ardeur de sa jeunesse, adoré de loin Diane de Poitiers, cette beauté +savoureuse, alors dans l'épanouissement de sa maturité? + +S'il ne l'avait pas aimée d'amour, lui aurait-il écrit pendant qu'elle +était absente: «Je croy que pourés asés panser le peu de plésyr que +j'aré (aurai) à Fontainebleau sans vous voyr, car estant ellongné de +sele de quy dépant tout mon byen, il est bien malésé que je puysse avoir +joye».--«Je ne puis vivere (vivre) sans vous».--Et il signe «Seluy qui +vous ayme plus que luy mesmes».--«Vous suplye avoyr toujours souvenance +de celuy qui n'a jamés aymé ni n'aymera jamés, que vous». Elle est, +comme il le lui dit en vers, «sa princesse», la «dame roine et +maistresse» de la «forteresse» de sa «foi», une «déesse», de qui il +avait craint qu'elle «ne se voulut abeser» (abaisser) jusqu'à faire +«cas» de lui[104]. Il avait, en 1547, quand il succéda à son père, +vingt-huit ans. L'agent du duc de Ferrare savait qu'il allait à toute +heure, après dîner, après souper, voir la Sénéchale. L'ambassadeur de +Charles-Quint, Saint-Mauris, qui avait intérêt à renseigner son +gouvernement sur les influences de la nouvelle Cour, avait appris +d'Éléonore d'Autriche, veuve de François Ier, des détails qu'elle tenait +de Mme de Roye, une très grande dame, dont le prince de Condé épousa +plus tard la fille. Tous les jours le jeune Roi, qui s'était empressé de +faire Diane duchesse de Valentinois, allait lui rendre compte des +affaires importantes qu'il avait traitées avec les ambassadeurs +étrangers ou ses ministres. Et puis après, «il se assiet au giron d'elle +avec une guinterne (cithare) en main de laquelle il joue et demande +souvent au Connétable, s'il y est, ou à Omale (François de Guise, alors +duc d'Aumale) si led. Silvius (Diane) n'a pas belle garde touchant quant +et quant les tetins et _la regardant ententivement comme homme surprins +de son amitié_»[105]. Diane minaudait, protestant «que désormais elle +sera ridée». + + [Note 104: Voir quelques lettres et des vers d'Henri II à Diane de + Poitiers dans les _Lettres inédites de Dianne de Poytiers_, p. p. + Georges Guiffrey, Paris, 1866, p. 220, 223, 226, 228.] + + [Note 105: Lettre de Saint-Mauris à sa Cour, _Revue Hist._, t. V, + 1877. p. 112.--Contre la «thèse ingénieuse reprise récemment» des + amours platoniques d'Henri II avec Diane, voir d'autres références + dans le livre de M. Lucien Romier, _Les Origines politiques des + guerres de religion_. t. I, 1913: _Henri II et l'Italie_, + (1547-1555). p. 26, note 1.] + +Quelle adoration et qui s'accorde si bien avec ses lettres d'amant +humble et tendre! Pour qu'il lui ait gardé jusqu'à la mort le même +amour, et comme une sorte de reconnaissance émue, il faut bien qu'elle +ne l'ait pas rebuté dans la crise de désir de sa jeunesse; et peut-être +qu'éprise elle-même--elle avait en 1538, quand il la connut, près de +quarante ans, l'âge des grandes passions,--elle se soit donnée et +abandonnée. + +La principale intéressée, Catherine n'avait aucun doute sur la nature +des rapports de son mari avec Diane. Elle dissimula la haine que lui +inspirait la maîtresse en titre tant que vécut Henri II, et même après +la mort du Roi elle s'abstint, par respect pour sa mémoire, de trop +vives représailles. Mais elle n'oubliait pas. Veuve depuis vingt-cinq +ans, elle remontrait à sa fille, la reine de Navarre, dans une lettre du +25 avril 1584, qu'elle ne devait pas caresser les maîtresses de son +mari, car celui-ci pourrait croire que, si elle se montrait si +indulgente, c'est qu'elle trouvait son contentement ailleurs. Et, allant +au-devant de l'objection probable, elle ajoutait: [Qu'elle] (ma fille) +«ne m'alègue [mon exemple] en sela; car cet (si) je fesé bonne chère à +Madame de Valentinois, c'estoyt le Roy (à cause du Roi) et encore je luy +fésèt tousjour conestre (au Roi) que s'estoyt à mon très grent regret: +car jeamès famme qui aymèt son mary, n'éma sa p...., car on ne le peust +apeler aultrement, encore que le mot souyt vylayn à dyre à (par) nous +aultres»[106]. + + [Note 106: _Lettres de Catherine_, t. VIII, p. 181.] + +Il est possible qu'au déclin de son automne, la favorite, intelligente +et avisée, comme on le voit par ses lettres, ait compris qu'un tel +attachement, pour durer toujours, devait changer de nature. Elle pouvait +craindre, à mesure que la différence d'âge apparaissait mieux, le +ridicule et la désaffection. + +Le rôle d'amie, prôné par les doctrines littéraires et sentimentales du +temps, la gardait de ce risque. Ce fut dès lors, pour les courtisans et +les poètes qui voulaient plaire, une vérité établie que Diane, plus +belle qu'Hélène et plus chaste que Lucrèce, était chérie du Roi, dit +Ronsard, «comme une dame saige, de bon conseil et de gentil couraige». +Mais le souvenir de la possession, si la possession a cessé, resta si +vif chez Henri II que, pour expliquer l'empire sans limite ni terme de +cette femme qui n'était plus jeune sur cet homme qui l'était encore, le +grave historien De Thou admet l'emploi de moyens magiques, le charme +d'un maléfice. + +Catherine avait pour l'infidèle, son mari et son roi, une tendresse +mêlée de respect. Plus tard, au commencement de sa régence, en pleine +période d'incertitude et de trouble (7 décembre 1560) elle rappelait à +sa fille Élisabeth, reine d'Espagne, le temps où, disait-elle, je +n'avais «aultre tryboulatyon que de n'estre asés aymaye (aimée) à mon +gré du roy vostre père qui m'onoret plus que je ne mérités, mais je +l'aymé tant que je avés toujours peur»[107]. Elle avait toujours +souffert du partage, et quand Henri fut devenu roi, elle en souffrit +plus encore, mais pour d'autres raisons. Henri II était aimable et plein +d'égards pour sa femme. A son avènement, il lui avait assigné deux cent +mille francs par an et retenu à son service «trop plus de femmes qu'il +n'y avoit du vivant du feu roy, que l'on dit excéder d'un tiers»[108]. +Mais personne n'ignorait que Diane avait la première place dans son coeur +et sa faveur. Lorsqu'il fit son entrée solennelle à Lyon, en 1548, 23 +septembre, les consuls, bons courtisans, imaginèrent de le faire +recevoir, au portail de Pierre Encize, par une Diane chasseresse, qui +menait en laisse un lion mécanique «avec un lien noir et blanc», les +couleurs de la favorite[109]. Une Diane figurait aussi au fronton de +l'arc triomphal dressé à la porte du Bourg-Neuf. Le lendemain, quand la +Reine fit son entrée (24 septembre), la Diane arriva encore avec son +automate qui «s'ouvrit la poitrine montrant les armes» de Catherine «au +milieu de son coeur, et, à l'heure», elle «luy dit quelques vers». La +Reine «lui ayant fait la révérence» passa outre et s'attarda ailleurs à +des symboles plus plaisants. Dans les fêtes que donna le cardinal Jean +du Bellay à Rome pour la naissance du quatrième enfant du roi (en mars +1549) un défilé de nymphes précéda le tournoi. «Desquelles, raconte +Rabelais, témoin oculaire, la principale, plus éminente et haute de +toutes autres représentant Diane portoit sur le sommet du front un +croissant d'argent, la chevelure blonde esparse sur les épaules, tressée +sur la teste avec une guirlande de lauriers, toute instrophiée de roses, +violettes et autres belles fleurs»[110]. Lors du sacre de la Reine à +Saint-Denis (juin 1549), Diane de Poitiers marchait à sa suite en +compagnie des princesses du sang[111]. + + [Note 107: 7 déc. 1560. _Lettres_ I, p. 568.] + + [Note 108: Saint-Mauris, _Revue Hist._, t. V, p. 115.] + + [Note 109: Théodore Godefroy, _Le Cérémonial françois_, t. I, p. + 837. Cf. p. 851.] + + [Note 110: Rabelais, _La Sciomachie_, oeuvres complètes, éd. + Moland, p 596.] + + [Note 111: On sait que les reines étaient sacrées, quelquefois + longtemps après les rois, et non à Reims, mais à Saint-Denis. Le + récit du sacre par Simon Renard, ambassadeur de Charles est en + appendice, p. 245, dans le livre de M. de Magnienville, _Claude de + France, duchesse de Lorraine_. Paris, 1885.] + +La favorite et un favori, Anne de Montmorency, accaparaient le pouvoir +et tenaient la Reine à l'écart des affaires. C'était, explique le +Vénitien Contarini, parce que, malgré sa sagesse et sa prudence, «elle +n'étoit pas l'égale du roi ni de sang royal». Mais n'en pouvait-on pas +dire autant de la toute-puissante maîtresse? Les poètes et les +courtisans arrangèrent l'histoire. Ronsard mettant en scène le dieu +fluvial du Clain, un petit cours d'eau qui passe à Poitiers, lui faisait +prédire à l'ancêtre de la maison des Poitiers une descendance royale. Il +apparentait probablement de parti pris et confondait avec intention les +comtes de Valentinois, la grande famille dauphinoise d'où Diane était +issue, avec les anciens souverains du pays, les Dauphins de Vienne, qui +se sont constitués, pour ainsi dire, par adoption une lignée royale, en +léguant leur titre avec leurs domaines au fils aîné du roi de France. On +imagine combien Catherine devait souffrir de voir exalter l'origine de +la favorite et rabaisser la sienne. Et cependant, pour complaire à son +mari, elle dissimulait sa jalousie et même faisait bonne grâce à sa +rivale. + +Les égards même que la favorite lui montrait ne devaient pas la lui +rendre plus chère. Diane s'occupait des enfants royaux comme s'ils +étaient siens. Elle servit à la Reine de garde-malade. Souvent, dit une +relation vénitienne de 1551, elle envoyait le Roi coucher avec elle. +Mais c'était une attention humiliante et qui n'était pas désintéressée. +Sans doute elle aimait mieux qu'il prît son plaisir en lieu légitime que +de courir les aventures, où, entre autres risques, il pouvait rencontrer +une nouvelle passion. Les deux femmes s'étaient unies contre Lady +Fleming[112]. + +Le grand amour de Catherine apparaît surtout dans la correspondance, +quand son mari fait campagne. Henri II, à l'exemple de François Ier, +s'était allié avec les protestants d'Allemagne contre Charles-Quint et, +pour prix de son concours, il avait obtenu d'occuper Metz, Toul et +Verdun, ces trois évêchés de langue française, qui étaient membres du +Saint-Empire (traité de Chambord, 15 janvier 1552)[113]. Il alla +lui-même en prendre possession avec une armée que commandait son ami de +coeur, le connétable de Montmorency, et il y réussit presque sans coup +férir[114]. + + [Note 112: Toutefois, il me paraît invraisemblable, malgré + l'affirmation de l'agent ferrarais Alvarotti (Romier, t. I, p. 85 + et note), que Diane, ayant guetté Henri II, qui se rendait de nuit + chez Lady Fleming, lui ait reproché de déshonorer la reine + d'Ecosse, Marie Stuart, sa future belle-fille, en lui donnant une + p..... pour gouvernante.] + + [Note 113: Lemonnier, _Histoire de France de Lavisse_, t. V, 2, p. + 145 sq.] + + [Note 114: Metz fut pris le 10 avril, Toul le 13, et Verdun le 2 + juin. L'armée royale poussa jusqu'au Rhin, et parut le 3 mai + devant Strasbourg, dont les portes restèrent fermées. En juillet, + la campagne était finie.] + +La Cour avait suivi de loin. A Joinville, en Champagne, Catherine tomba +malade, en fin mars 1552, d'une fièvre pourpre dont elle faillit mourir. +Le médecin Guillaume Chrestien affirme qu'elle fut sauvée par les soins +et les prières de Diane. Mais Diane elle-même indique, avec peut-être +quelque ironie, un meilleur remède: «Vous puys asseurer, écrivait-elle +au maréchal de Brissac (4 avril 1552), que le Roi a fait fort bien le +bon mari, car il ne l'a jamais abandonnée»[115]. En cet extrême danger, +Henri II se montra pour sa femme si attentif et si tendre, qu'on en fut, +écrit le 5 avril l'agent du duc de Ferrare, «stupéfié»[116]. Mais cette +crise d'affection dura aussi longtemps que la fièvre. + + [Note 115: Guiffrey, _Lettres de Diane_, p. 96.] + + [Note 116: Romier, qui rapporte cette lettre d'Alvarotti, I, p. + 19, note 2, en conclut qu'Henri II entourait se femme de «soins» + et de «respects», mais si les attentions du Roi causaient tant de + surprise, «un stupore», c'est qu'elles n'étaient pas habituelles.] + +Pendant cette campagne, et pendant les deux qui suivirent, en 1553 et +1554, le Roi fut souvent absent de la Cour. Catherine alors s'habillait +de noir et de deuil et obligeait son entourage à faire comme elle. «Elle +exhorte chacun, rapporte Giovanni Cappello, à faire de très dévotes +oraisons, priant Notre Seigneur Dieu, pour la félicité et la prospérité +du Roi absent»[117]. Michel de l'Hôpital, alors chancelier de Marguerite +de France, duchesse de Berry, disait en vers latins au cardinal de +Lorraine, qui avait suivi le Roi dans ce voyage d'Austrasie. «Que s'il +te plaît peut-être de savoir ce que nous devenons, ce que fait la Reine, +si anxieuse de son mari, ce que font la soeur du Roi et sa bru, et Anne +(d'Este) la femme de ton frère, et toute leur suite impropre à porter +les armes, sache, que par des prières continuelles et par des voeux, +elles harcèlent les Puissances célestes implorant le salut pour vous et +pour le Roi et votre retour rapide après la défaite des ennemis»[118]. + + [Note 117: Alberi, _Relazioni_, serie Ie, t. II, p. 280, ou + Tommaseo, I, p. 358.] + + [Note 118: Duféy, _Oeuvres complètes de Michel de l'Hospital, + chancelier de France_ 4 vol. dont un de planches. Paris, + 1824-1825, t. III, p. 193.] + +La femme et la maîtresse faisaient au Connétable, chef de l'armée, les +mêmes recommandations. Veillez sur le Roi, écrit Diane, «car il ly a +bien de quoy le myeux garder que jamès, tant de poyssons (poisons) que +de l'artyllerye»[119]. Battez les ennemis, écrit Catherine (août 1553), +mais tenez le Roi loin des coups, «car s'il advient bien come je +m'aseure tousjour, l'aunneur et le byen lui en retournera; s'yl advenet +aultrement, [le Roi] n'y estant point, le mal ne saret aystre tieul +(saurait être tel) que y ne remedyé (vous n'y remédiiez). Je vous parle +en femme.» Peu lui importe le reste, «pourvu que sa personne n'aye +mal»[120]. Les lettres de la maîtresse semblent d'une épouse, inquiète +sans doute, mais sûre de l'affection de l'absent; celles de la femme +sont d'une maîtresse amoureuse. Catherine écrit à la duchesse de Guise, +qui a rejoint son mari à l'armée: «Plet (plût) à Dyeu que je feusse +aussi byen aveques le myen»[121]. Elle est irritée contre Horace +Farnèse, duc de Castro, le mari de Diane de France, qui venait de +capituler dans Hesdin, après avoir reçu d'ailleurs un coup d'arquebuse +dont il mourut: «J'é grand regret qu'i (Horace Farnese) ne l'eut [reçu] +avant rendre Hédin.» Ce n'est pas qu'elle paraisse sensible à la perte +de cette place forte; mais Henri II étant retenu à la frontière pour la +couvrir contre l'ennemi. Horace Farnese est «cause, dit-elle, de quoy je +ne voy point le Roy»[122]. + + [Note 119: Sur cette crainte assez inattendue du poison, voir + l'explication de G. Guiffrey, _Lettres de Diane de Poytiers_, p. + 101, note 2.] + + [Note 120: _Lettres de Catherine de Médicis_, t. I, p. 78.] + + [Note 121: Fin août 1553, _Lettres_, I, p. 50.] + + [Note 122: Fin juillet 1553, _Lettres_, I, p. 77.] + +Mais lui n'est pas à l'unisson. Diane parait informée jour par jour des +événements; mais Catherine reste longtemps sans l'être. Elle apprend en +juin 1552, par l'entourage de son mari, qu'elle va se rapprocher de +l'armée et se rendre à Mézières. «Mes, dit-elle, je ne m'an ause réjeuir +pour n'an n'avoyr heu neul comandemant du Roy»[123]. Elle se plaint +quelquefois de ne pas recevoir de réponse à ses lettres. Henri II laisse +tomber la correspondance, peut-être pour éviter les effusions +conjugales. Il n'aime que Diane et Montmorency, et c'est à eux qu'il +réserve ses déclarations d'amour. Catherine en est réduite à demander de +ses nouvelles à tout le monde et à se recommander par intermédiaire à sa +bonne grâce. Elle multiplie les lettres au Connétable, qu'elle prie de +dire au Roi la passion qu'elle a pour son service et pour sa personne. +«Mon conpère, lui écrit-elle, fin juin 1552, je vis arsouyr set que me +mandès teuchant ma maladye, mès y fault que je vous dye que se n'é pas +l'eau qui m'ay fayst malade, tant come n'avoyr point dé novelles deu +Roy, car je pansès que luy et vous et teu le reste ne vous sovynt plulx +que je aystès ancore en vie: aseuré vous qu'il n'i a sayrayn qui me seut +fayre tant de mal que de panser aystre aur de sa bonne grase et +sovenance; par quoy, mon conpère, set désirés que je vive ay sauy sayne +antertené m'i le plulx que pourès et me fayste savoir sovant de ses +novelles; et vela le meilleur rejeyme que je sarès tenir»[124]. + + [Note 123: Lettre écrite entre le 18 et le 25 juin 1552, + _Lettres_, I, p. 66.] + + [Note 124: _Ibid._, Voici cette lettre en orthographe moderne: + + «Mon compère, je vis hier soir ce que [vous] me mandez touchant ma + maladie, mais il faut que je vous die (dise), que ce n'est pas + l'eau (l'humidité du soir), qui m'a faite malade, tant comme [de] + n'avoir point des nouvelles du Roi, car je pensais que lui et vous + et tout le reste, [il] ne vous souvînt plus que j'étais encore en + vie: assurez-vous qu'il n'y a serein qui me sût faire tant de mal + que de penser être hors de sa bonne grâce et souvenance; par quoi + mon compère, si [vous] désirez que je vive et sois saine (bien + portante), entretenez-m'y (en la bonne grâce du Roi), le plus que + [vous] pourrez et me faites savoir souvent de ses nouvelles; et + voilà le meilleur régime que je saurais tenir».] + +Dans une autre lettre au Connétable (6 mai 1553), elle s'excusait de ne +rejoindre son mari que le lendemain. Mais la lettre du Roi portait +qu'elle devait venir le plus tôt qu'elle pourrait avec toute la +compagnie, ses enfants compris. S'il lui eût écrit d'arriver tout de +suite, elle n'aurait pas manqué de partir seule, même sans chevaux. Ce +n'était qu'un retard d'un jour, et cependant elle s'en justifiait comme +d'une faute, protestant que «... Dieu mercy, depuis que j'ay l'onneur de +lui estre (au Roi) ce que je luy suis, je n'ay jamais failly de faire ce +qu'il m'a commandé, m'aseurant qu'il me faict cest honneur de le croire +ainsi dans son cueur, [ce] qui me faict estre contante et m'aseurer que +j'aye cest heur que d'estre en sa bonne grace et qu'il me cognoist pour +telle que je luy suis.» + +Elle revient plusieurs fois, comme pour s'en bien convaincre elle-même, +sur cette assurance où elle est de n'être «jamais esloignée» de sa +bonne grâce, ajoutant pour le Connétable «tant plus quen (d'autant plus +quand) je sçay qu'estes auprès de luy qui estes et faictes profession +d'homme de bien[125].» + + [Note 125: _Lettres_, I, p. 75-76, 6 mai 1553.] + +Comme elle craint de déplaire! Et cependant, à la même époque, elle +montrait quelque velléité de rompre avec ses habitudes d'effacement. +Elle osa se plaindre de la façon dont le Roi, partant en campagne, avait +organisé le gouvernement[126]. Il l'avait déclarée régente (25 mars +1552), mais au lieu de lui conférer pleine et entière autorité, comme +c'était l'usage et comme il le lui avait promis, elle se découvrit pour +compagnon le garde des sceaux, Bertrandi, une créature de Diane. Ainsi +que l'écrivait au Connétable le sieur du Mortier, Conseiller au Conseil +privé, c'est Bertrandi lui-même qui avait fait réformer le pouvoir de la +Reine, lors de la première lecture qui en fut faite au Roi, «pour s'y +faire adjouster au lieu même qu'il est nommé»[127], hardiesse +qu'assurément, on peut le croire, il ne se fût pas permise s'il n'y +avait été poussé par la toute-puissante favorite. En outre, les affaires +occurrentes devaient être délibérées avec «aucuns grands et notables +personnages» du Conseil privé, qui donneraient leur «avis pour y +pourvoir». Ainsi la Régente partageait avec le garde des sceaux la +présidence du Conseil privé, et dans le Conseil les décisions seraient +prises à la majorité des voix. Pour plus de complication, Catherine +était autorisée--avec l'avis du Conseil--à lever les troupes que le +besoin requerrait pour la défense du royaume; et l'Amiral de +France--c'était alors Claude d'Annebaut[128]--avait charge lui aussi de +s'occuper des mêmes choses concernant le fait de la guerre, dont il lui +serait toujours «conféré et communiqué». L'Amiral ne savait comment +concilier ses attributions avec celles du Conseil privé et du Garde des +sceaux. + + [Note 126: En 1548, elle n'avait pas protesté quand Henri II, + passant en Piémont, laissa à Mâcon le cardinal de Lorraine, le duc + de Guise, le chancelier (Olivier), le seigneur de Saint-André et + l'évêque de Coutances (Philippe de Cossé-Brissac), pour entendre + avec elle à ses affaires de deçà (lettre du 27 juillet 1548). Il + est possible, contrairement à ce que pense M. Romier (Bibliothèque + de l'École des Chartes, t. LXX, p. 431-432), qu'il ne s'agisse pas + ici d'un véritable Conseil de régence, mais simplement d'un + Conseil d'expédition des affaires courantes pendant l'absence du + Roi. En tout cas, Catherine n'y avait que sa place sans + spécification de pouvoirs, et cependant elle ne s'était pas + plainte.] + + [Note 127: Ribier, _Lettres et mémoires d'Estat des roys, princes, + ambassadeurs et autres ministres sous les règnes de François + premier, Henry II et Françoys II_, Paris, 1666, t. II, p. 389.] + + [Note 128: Il mourut le 11 novembre 1552. Lettres au Roi dans + Ribier, _ibid._, t. II, p. 387-388, Joinville, 11 avril 1552.] + +Le Connétable, ce vieux renard, avait refusé, sous quelque prétexte, de +communiquer ce pouvoir à la Reine; et ce fut sur ces entrefaites qu'elle +tomba malade à Joinville. Quand elle fut rétablie, elle demanda de le +lui apporter, désir de convalescente qu'il fallut satisfaire. «Et alors, +en se souriant, a dit qu'en aucuns endroits on luy donnoit beaucoup +d'autorité, et en d'autres bien peu, et que quand ledit pouvoir eust +esté selon la forme si ample qu'il avait pleu au Roy de luy dire qu'il +estoit, elle se fust toutefois bien gardée d'en user autrement que +sobrement, et selon ce que ledit seigneur luy eust fait entendre son +intention en particulier, soit de bouche ou par écrit, car elle ne veut +penser qu'à luy obéir....» + +Elle faisait remarquer à du Mortier que Louise de Savoie «eut une +ampliation telle que l'on n'y eust sceu rien adjouster; et de plus elle +n'avoit point de compagnon comme il semble que l'on luy veuille bailler +Monsieur le Garde des Sceaux qui est nommé audit pouvoir». Elle notait +aussi que, dans une autre clause, le Roi disait qu'il emmenait avec lui +«tous les Princes de ce royaume». Il s'ensuivrait donc que «s'il fust +demeuré aucuns desdits princes par deçà, elle n'y eut pas été régente». +Et toujours en protestant qu'elle n'eût jamais usé du pouvoir le plus +ample «autrement qu'il eust plu audit Seigneur», elle se refusait à +faire publier la déclaration de régence «es Cours de Parlement ny +Chambre de Comptes», car elle «diminueroit plus qu'elle n'augmenteroit +de l'authorité que chacun estime qu'elle a, ayant cet honneur d'estre ce +qu'elle est au Roy.» D'Annebaut, du Mortier tentèrent sans succès de la +ramener. Du Mortier, qui au fond était de son avis, écrivit au +Connétable de décider le Roi «à mettre en termes généraux les +particularitez contenues audit pouvoir»[129]. + +Le Connétable répondit qu'il fallait qu'il fût publié. Doucement elle +insista «... Quant à set (ce) que me mandès de mon pouvoir, je suys bien +ayse, puisqu'i (il) fault qui (qu'il) souyt (soit) veu, qui (qu'il) +souyt de façon que l'on conese que set que me mandés ay (est) vrai que +je suys an la bonne grase deu Roy»[130]. Probablement, pour en finir, +Henri lui écrivit, et la voilà contente, «car, écrit-elle au Connétable, +j'é aystés an grant pouyne (peine) pour la longueur deu temps qui l'y +avest que n'en avés seu (eu de lettres), par quoy je vous prye si ledist +signeur et vous avés anvye que je ne retombe poynt malade que je aye le +byen d'an savoir (avoir) plux sovant»[131]. + +Et aussitôt elle s'empresse. Elle annonce au Connétable que tous ceux du +Conseil ont été d'avis que l'Amiral devait demeurer ici jusqu'à ce que +le Roi en eût ordonné autrement. «Par quoy mandé nous vystement sa +volonté, afin que ne fasyon (fassions) faulte à l'ensuyvre.» Elle met +avec joie la main à l'administration. «Mon compère, écrit-elle au +Connétable, vous verrez par la lectre que j'escris au Roy que je n'ay +pas perdu temps à apprendre l'estat et charge de munitionnaire»[132]. + +Mais, pour tout remerciement, Montmorency la rabroua: «Il me semble +estant ledit seigneur (Roy) si prochain de vous qu'il sera doresnavant +que vous ne devez entrer en aucune despense ny plus faire ordonnance +d'autres deniers sans premièrement le luy faire sçavoir et entendre son +bon plaisir»[133]. + + [Note 129: Sur cette affaire, voir Ribier, _Lettres et Mémoires + d'Estat... sous les règnes de Françoys premier, Henry II, Françoys + II_, 1666, t. II, lettre du sieur du Mortier au Connétable, p. + 388.] + + [Note 130: Fin avril 1552, _Lettres_, I, 52.] + + [Note 131: Autre lettre de fin avril, I, p. 52.] + + [Note 132: 20 mai 1552, _Lettres_, I, p. 56.] + + [Note 133: Citée par De Cruc, _Anne de Montmorency_, p. 115, sans + indication de date.--Une lettre très ironique du Roi dans + Lemonnier, _Hist. de France_, t. V, 2, p. 132.] + +Ses initiatives inquiétaient. Pour la première fois, elle laissait voir +le désir assurément légitime de tenir son rang. Sa prétention d'être +régente pour tout de bon, et cette passion d'activité, c'était une +révélation. Une Catherine apparaît que la Cour ne soupçonnait pas. La +femme d'État perçait sous l'épouse obéissante. + +Dans les affaires italiennes, elle montre à la même époque la même +volonté d'intervenir. À son départ pour la France, Alexandre de Médicis +était depuis deux ans duc héréditaire de Florence, par la grâce de +Clément VII et de Charles-Quint et le consentement du peuple. Elle +n'aimait guère ce frère bâtard, estimant peut-être qu'il occupait une +place où elle se croyait, comme fille légitime, plus justement destinée. +Quand la nouvelle survint qu'il avait été assassiné par un de leurs +cousins, Lorenzino de Médicis (5 février 1537), elle prit la chose si +doucement, racontait la reine de Navarre à un agent florentin, «que +mieux ne se pouvait imaginer»[134]. Alexandre ne laissait pas d'enfant. +Un Médicis, d'une branche cadette, intelligent et énergique, Côme, fils +de Maria Salviati et de Jean des Bandes Noires, l'ancien compagnon de +jeux de Catherine, accourut à Florence et se fit reconnaître pour chef +par le peuple, et quelques mois après par l'Empereur. François Ier n'eut +pas même le temps de décider s'il ferait valoir les droits de sa bru ou +travaillerait à rétablir la République. L'oncle de Catherine, le fameux +banquier Philippe Strozzi, souleva les ennemis du nouveau duc; mais il +fut vaincu à Montemurlo (1538) et enfermé dans une prison où il mourut, +non sans soupçon d'aide. + +François Ier avait gardé rancune à Côme de son bonheur et de ses +attaches avec Charles-Quint. Il refusa d'accorder à son ambassadeur la +préséance sur celui de Ferrare[135]. Henri II, qui pouvait se prévaloir +des droits de sa femme, était encore plus mal disposé[136]. Entre tous +les _fuorusciti_ (bannis), napolitains, milanais, génois, etc., que la +Cour de France recueillait pour s'en servir dans ses entreprises +italiennes, il montrait une particulière faveur aux Florentins. «La +mauvaise volonté du Roi envers vous, écrivait à Côme son ambassadeur à +Rome, vient de ce que vous avez servi et servez l'Empereur... _et de ce +que vous êtes maître de cet État de Florence auquel aspire Sa Majesté +très Chrétienne_»[137]. + + [Note 134: «Che ella se ne passava tanto bene, che plu non si + poteva imaginare.» Ferrai, _Lorenzino de Medici e la Società + Cortigiana del Cinquecento_. Milan, 1891, p. 282.] + + [Note 135: Eletto Palandri, _Les négociations politiques et + religieuses entre la Toscane et la France à l'Époque de Cosme Ier + et de Catherine de Médicis_ (Recueil de travaux publiés par les + membres des Conférences d'histoire et de philologie de + l'Université de Louvain), Paris, Picard, 1908, p. 41 sqq.] + + [Note 136: À Reims, le jour du sacre, l'ambassadeur du duc de + Mantoue prit le pas sur celui de Florence. _Id. ibid._ p. 54-55.] + + [Note 137: Averardo Serristori à Côme, 27 mai 1551, dans Elleto + Palandri, _Ibid._, p. 73. Cf. p. 67.] + +Pendant le règne de François Ier et les premières années de celui +d'Henri II, Catherine affecta de rester étrangère à ce conflit des +puissances. Elle avait des revendications à faire valoir sur les propres +de son frère Alexandre et ne tenait pas à se brouiller avec le souverain +de la Toscane; elle entretenait une correspondance amicale avec lui et +faisait gracieux accueil aux ambassadeurs qu'il envoyait de temps à +autre en France pour tenter un rapprochement. + +Elle disait, en 1539; à l'un d'eux, l'évêque de Saluces, Alfonso +Tornabuoni qu'elle se recommandait à Côme et à la mère de Côme, Maria +Salviati, et que si elle avait occasion de rendre service au Duc elle le +ferait de bon coeur, «comme pour son propre frère, car elle tient Votre +Excellence pour tel, et elle m'a donné commission de le lui dire de sa +part»[138]. Lors du règlement de l'affaire de préséance, elle en écrivit +à Côme ses regrets: «Je veodré (voudrais) que lé choses feusent pasé +autrement, et sy je use plulx pleusant esté (et si j'eusse été plus +puissante)»[139]. Elle reçut l'ambassadeur Ricasoli, lorsqu'il vint +féliciter Henri II sur son avènement «avec une bénignité (_dolcezza_) et +une démonstration d'affection qui ne se peut redire»[140]. Mais Côme, un +Médicis aussi fin qu'elle et qui savait la valeur des compliments, ne +croyait pas à tant d'amour. + + [Note 138: Desjardins, _Négociations diplomatiques de la France + avec la Toscane_, III, p. 17.] + + [Note 139: _Lettres_, t. I, p. 12, fin juillet 1545. Il faut + entendre: et les choses se seraient passées autrement si j'avais + été plus puissante.] + + [Note 140: Desjardins, _Négociations diplomatiques_, III, p. 191.] + +Elle était entourée de fuorusciti ardents à qui la maison de son maître +d'hôtel, le poète Luigi Alamanni, servait de «synagogue». Elle prit en +1552 pour dame d'atour Maddalena Bonaiuti, femme d'Alamanni, qui lui +peignait en noir (_sinistramente_) le gouvernement de Florence[141]. Ses +cousins, Pierre, Léon, Robert et Laurent Strozzi, avaient leur père +Philippe à venger. Ils cherchaient partout des ennemis à Côme et n'y +épargnaient ni peine ni argent. Robert faisait fructifier les capitaux +de la famille dans ses banques de Rome et de Lyon: Laurent était +d'Église; Léon, chevalier de Malte; Pierre avait essayé du service de +l'Empereur avant de passer à celui du roi de France. C'était un +condottiere de race, brave, aventureux, haut à la main, et si lettré +qu'il pouvait traduire en grec les Commentaires de César. Il avait +épousé Laudomia (ou Laudomina) de Médicis, la soeur du meurtrier +d'Alexandre. Catherine avait pour ce cousin à mine rébarbative une +préférence marquée. Lorsqu'il avait rejoint François Ier au camp de +Marolles[142] «avec la plus belle compagnie qui fut jamais veue de deux +cens harquebuziers à cheval les mieux montez, les mieux dorez et les +mieux en poinct qu'on eust sceu voir», la Dauphine, «qui estoit cousine +dudict sieur Estrozze qu'elle aymoit, s'en cuyda perdre de joye, raconte +Brantôme, pour voir ainsi son cousin parestre et faire un si beau +service au roy et le tout à ses propres despans»[143]. Sans imaginer +qu'elle l'ait aimé au sens où se plait à l'entendre l'historien des +_Dames galantes_, il faut que son affection ait été bien vive pour se +manifester avec un éclat presque compromettant. + + [Note 141: Romier, I, p. 146 et 147. Cf. Hauvette, _Un exilé + florentin à la Cour de France: Luigi Alamanni_, 1903, p. 137.] + + [Note 142: François Ier avait dressé son camp à Marolles pour + secourir Landrecies que Charles Quint assiégeait. Brantôme, t. II, + p. 269.] + + [Note 143: Brantôme, _Oeuvres_, éd. Lalanne, II, 269-270. Cf. VI, + 163.] + +C'était bien le serviteur qu'il lui fallait, entreprenant et fidèle. Au +nom de la liberté, ce fils du vaincu de Montemurlo pouvait soulever +contre Côme les partisans de Catherine et ceux de la République. Henri +II, qui avait mêmes vues sur lui, le nomma, aussitôt après son +avènement, capitaine général de l'infanterie italienne[144]. Il le fit +chevalier de l'Ordre le jour de son sacre. Strozzi, si cher à la Reine, +avait eu le talent de plaire à la favorite, à un favori, le maréchal de +Saint-André, et aux Guise. Mais Montmorency le considérait comme un +aventurier, et son crédit était grand. + +La défiance du Connétable parut justifiée par la conduite du frère de +Pierre, Léon, qui commandait les galères du Levant. C'était quelques +mois avant la campagne d'Austrasie et l'occupation des Trois-Evêchés. +Henri II avait pris parti pour les Farnèse, que le pape Jules III +voulait dépouiller du duché de Parme, un fief de l'Église romaine, pour +en investir l'Empereur, et il les soutenait d'hommes et d'argent[145]. +Pendant ces premières hostilités, Léon, qui avait été, par intrigue ou +pour incapacité, privé de sa charge en faveur du sieur de Villars, neveu +du tout puissant Connétable, tua, de colère, un de ses serviteurs, +Jean-Baptiste Corse, qu'il accusait d'avoir comploté sa disgrâce et même +voulu attenter à sa vie, et il s'enfuit de Marseille à Malte avec deux +galères (septembre 1551)[146]. Cette défection, à la veille d'une grande +guerre--presque une trahison--risquait de ruiner tous les Strozzi et de +compromettre la Reine, leur cousine et leur patronne. Aussi Catherine ne +perdit-elle pas de temps. Six jours seulement après la naissance +d'Édouard-Alexandre (le futur Henri III), elle se mettait à son +écritoire, écrivait au Roi, au Connétable: «Je vouldrois, disait-elle à +Montmorency, que Dieu eust tant faict pour luy de l'avoir osté de ce +monde à l'heure qu'il luy donna la volunté de s'en aller»[147]. Elle ne +pensait pas revoir jamais «chose qui aprochast de ceste faute» et +pourtant elle était sûre «qu'il ne l'a point faict par meschanceté», +s'étonnant «qu'ung si meschant homme comme Jehan Baptiste Corse eut eu +puissance de luy faire peur ou doubte». Avant tout elle avait à coeur de +certifier la fidélité de Pierre. Elle priait le Connétable de faire que +«le Roy ayt tousjours le seigneur Pietre pour recommandé, car bien que +son frère ayt failli, je suis, affirmait-elle, certaine de luy qu'il +mourra à son service»[148] (26 septembre 1551). + + [Note 144: _Corresp. de Saint-Mauris, ambassadeur de + Charles-Quint_, Rev. hist, t. V (septembre-décembre 1877), p. + 107.] + + [Note 145: Romier, I, p. 230 sqq.] + + [Note 146: Brantôme, t. IV, p. 393.] + + [Note 147: 26 septembre 1551, _Lettres_, I, 44.] + + [Note 148: _Ibid._, _Cf._ I, 46.] + +Dans une lettre à Henri II, tout en déclarant que son plus grand désir +serait de savoir le coupable noyé, elle ne laissait pas d'indiquer les +circonstances atténuantes. Quant à Pierre, elle se portait garante qu'il +mourrait plutôt «de san (cent) myle mort que de vous faire jeamès faulte +ny oublyer l'aublygazyon quy (qu'il) vous ha». Elle le suppliait de lui +pardonner cette longue lettre, «pansant le deplésyr que je hay» dont +rien ne la pourra ôter que l'assurance de n'être pas éloignée, par la +faute de ce malheureux, «de votre bonne grâce an laquele, disait-elle, +très humblemant me recommande». Et elle signait: «Vostre tres humble +et tres hobéysante famme»[149]. + + [Note 149: _Lettres_, 45 et aussi p. 47.] + +Elle n'obtint pas pour Laurent un sauf-conduit pour venir se justifier, +mais le seigneur «Pietre», les affaires d'Italie aidant, fut plus en +faveur que jamais. + +Les fuorusciti s'étaient jetés avec passion dans la guerre de Parme, +espérant y entraîner toute la péninsule. Ceux de Florence projetaient +d'attaquer Côme. Catherine favorisait leurs menées et partageait leurs +espérances. Quand elle apprit que le pape Jules III, las de sa politique +belliqueuse, négociait avec Henri II une alliance de famille entre les +Farnèse, clients de la France, et Côme, vassal de l'Empereur, elle se +plaignit à son mari de n'avoir pas été consultée. «En cette +circonstance, mandait à Côme son secrétaire d'ambassade en France, B. +Giusti. la Reine a fait la folle: elle a pleuré devant le Roi, disant +qu'on n'avait nul égard pour elle»[150]. + + [Note 150: Desjardins, _Négoc._, t. III, p. 278.] + +Mais Henri II, comme on le vit bientôt, jouait double jeu. Quand les +Siennois eurent chassé (26 juillet 1552) la garnison espagnole qui, +depuis douze ans, occupait la citadelle, il leur envoya des secours. +Sienne, à deux ou trois journées de Florence, pouvait servir de point +d'appui aux ennemis de Côme. Après quelques hésitations, il nomma Pierre +Strozzi, leur chef, son lieutenant général à Sienne (29 octobre 1553). +Catherine crut que le moment était venu de faire valoir ses droits sur +Florence. Elle obtint de son mari l'autorisation d'engager ses domaines +d'Auvergne pour aider Strozzi à délivrer Florence de l'esclavage, et +elle en vendit, paraît-il, pour cent mille écus[151]. Elle déclara aux +ambassadeurs de Sienne, qui sollicitaient sa protection, qu'elle voulait +être «la procuratrice» de la Cité. «Il est impossible, écrivait le 4 mai +le Siennois Claudio Tolomei, de peindre l'ardeur et l'amour avec +lesquels la Reine se dévoue aux affaires de Sienne et le courage qu'elle +montre, non seulement en paroles, mais par ses actes»[152]. Le cardinal +de Tournon déclarait à l'ambassadeur vénitien, Giovanni Capello, (10 +juillet 1554) que «si la liberté de Florence était rétablie, la Reine en +aurait tout le mérite»[153]. Henri II avait rappelé Léon Strozzi à son +service (janvier 1554); il nomma Pierre maréchal de France pour +accroître son prestige (20 juillet 1554). + + [Note 151: Par une procuration du 28 novembre 1533, Henn II, à la + sollicitation de sa femme, l'autorise à vendre, aliéner, engager + tout ce qu'elle tient et possède... «par succession de ses feu + père et mère en nostre pays d'Auvergne... afin de nous bailler les + deniers qu'elle en pourra tirer et recouvrer.» _Correspondance + politique de Dominique du Gabre_ (évêque de Lodève), _trésorier + des armées à Ferrare_ (1552-1557), publiée par Alexandre Vitalis, + Paris 1903, Append., p. 291-292.--Romier, p. 418.] + + [Note 152: Romier, t. I, p. 418 et notes.] + + [Note 153: _Id._, I, 428.] + +Mais Strozzi fut vaincu à Marciano (2 août 1554) par les troupes +espagnoles, renforcées de celles de Côme, et ces grands espoirs furent +détruits. On cacha quelques jours la mauvaise nouvelle à Catherine, qui +était enceinte de deux mois. Quand elle l'apprit, elle pleura beaucoup; +mais avec cette maîtrise, «dont elle donna plus tard tant de preuves», +elle se ressaisit vite. Elle envoya un de ses valets de chambre visiter +Pierre, qui avait été grièvement blessé. Elle écrivit aux Siennois, pour +relever leur courage, une lettre curieuse où un mot fait impression: +«Davantage (de plus) de notre côté, pour la dévotion que nous avons (non +moindre que la vôtre) _à la Patrie_, nous vous prions d'être assurés que +nous nous emploierons et procurerons continuellement envers le Roi, mon +dit Seigneur, de sorte et manière que sa puissance ne vous manquera en +compte aucun pour l'entretenement et conservation de votre État et +liberté en son entier»[154]. + +La patrie dont elle parle, ce n'est ni Sienne, ni Florence, ni même la +Toscane, mais l'Italie. Le souvenir de Rome maintenait vivante parmi les +divisions territoriales de la péninsule l'idée d'une patrie commune. Et +puis le mot sonnait si bien. + +Catherine put croire encore quelque temps que ses revendications sur +Florence et sur le duché d'Urbin resteraient le principal objet de la +politique française; mais Henri II avait bien d'autres affaires. Il se +dégoûtait d'une lutte stérile en Italie et ne pensait qu'à sauvegarder +ses conquêtes en Lorraine. Quand Sienne, que les Espagnols assiégeaient, +eut capitulé, après une défense héroïque (17 avril 1555)[155], il +conclut une alliance avec le pape et négocia la paix avec Charles-Quint. +Catherine fut mécontente de cette «volte-face»[156], mais on se passa de +son approbation. Une trêve glorieuse conclue à Vaucelles (5 février +1556) laissa les Trois-Évêchés et le Piémont à la France. + + [Note 154: Lettres, X, p. 13, Villers-Cotterets, 29 septembre + 1554. C'est visiblement une lettre écrite en français et traduite + en italien.] + + [Note 155: Courteault, _Blaise de Monluc historien_, ch. VI: la + défense de Sienne, p. 229-298.] + + [Note 156: Romier, I, 522.] + +L'année suivante, Henri II, à la sollicitation du pape Paul IV Carafa et +du cardinal-neveu, un condottiere revêtu de la pourpre, recommença la +lutte contre la maison d'Autriche, malgré le Connétable, grand ennemi +des aventures italiennes. Une armée française, commandée par le duc de +Guise, passa les Alpes. Mais, contrairement aux désirs de la Reine, +c'était pour conquérir le royaume de Naples et non la Toscane. Côme +avait négocié avec tout le monde pour éviter une attaque. Peut-être +Catherine espérait-elle qu'après Naples le tour de Florence viendrait. +En attendant elle réclamait du Pape, pour ses clients et ses parents, le +prix de l'intervention française. Elle rappelait avec quelque humeur, en +mars 1557, au cardinal Carafa que, lors de sa légation en France +(juin-août 1556) il lui avait promis «que Monsieur de Saint-Papoul +(Bernard Salviati, évêque de Saint-Papoul, son cousin) serouyt (serait) +le premyer cardynal» que le Pape ferait. Et cependant une promotion de +cardinaux avait eu lieu (15 mars 1557), où il n'était pas compris. Elle +s'en déclarait «heun peu aufansaye (offensée)», «veu, disait-elle, que +je l'aves ynsin (ainsi) dist à tout le monde, m'aseurant que vous ne +m'eussiès veolu porter heune parole pour vous moquer de moy.» Elle +réclamait pour Salviati une promotion «aur (hors) de l'aurdinayre». Que +le Pape «panse au lyeu que je tyens et que j'é moyen de reconestre le +plesyr que vous me fayrés»[157]. + + [Note 157: Mars 1557, _Lettres_, X, 17-18. Salviati ne fut fait + cardinal que quatre ans après.] + +Elle se vantait. Depuis la chute de Sienne et l'abandon des projets sur +la Toscane, elle ne comptait guère. Mais elle ne se résignait pas à se +désintéresser des affaires d'Italie. Elle multipliait les lettres, +répétait les nouvelles, les assurances, les promesses et s'agitait dans +le vide, ne pouvant employer autrement son besoin d'activité. Elle +annonce au cardinal Carafa (avril 1557) comme s'il ne le savait pas, que +le Roi a décidé de secourir le Pape et «que y (il) ne changera plulx de +aupynyon». Elle lui conseille d'écrire «quelque auneste lestre à +Monsyeur le Conestable», reconnaissant par là même qu'elle ne peut +rien[158]. Elle avait avec lui une correspondance qu'elle tenait, +semble-t-il, à cacher. Le secrétaire français du Cardinal s'étant enfui, +il s'empressa de lui faire dire, pour la rassurer, que ce serviteur +infidèle n'avait lu aucune de ses lettres (1er mai 1557)[159]. Son +«secret» d'Italie, c'est la revanche de son effacement en France. Elle +intervient, mais à des fins très personnelles, dans la politique +étrangère. + + [Note 158: _Ibid._, p. 19.] + + [Note 159: Georges Duruy _Le cardinal Carafa_, Paris, 1882, App., + p 387.] + +Quand les Carafa, effrayés par la marche sur Rome du duc d'Albe, +vice-roi de Naples, se hâtèrent de traiter avec Philippe II, elle +écrivit doucement au duc de Palliano, l'aîné des neveux de Paul IV, que +le Roi son mari, «a esté bien ayse de ce que Sa Saincteté s'est +accommodée en ses affaires par l'accord qu'il a faict avec le Roy +d'Espeigne, ayant (Henri II) mieulx aymé se mectre en poyne pour la (Sa +Sainteté) mectre en repoz et tranquillité que d'en avoir usé +aultrement»[160]. Elle glissait sans dignité sur la défection, mais elle +n'oubliait pas ses intérêts. Elle recommandait au Duc les procès qu'elle +avait engagés en Cour de Rome contre sa belle-soeur, Marguerite +d'Autriche, à qui elle disputait l'héritage de son frère bâtard, +Alexandre, le duc de Florence assassiné, et de son cousin, le cardinal +Hippolyte, mort lui aussi. Elle remerciait le Pape, ce pape qui venait +de trahir la cause française, d'avoir ordonné aux juges de passer outre +aux artifices de procédure et elle le suppliait «de leur commander +derechef qu'ayant son bon droit en bonne recommandation» ils missent fin +au procès[161]. La plaideuse paraît oublier qu'elle est Reine de +France[162]. + + [Note 160: _Lettres_, t. I, p. 111, 27 octobre 1557.] + + [Note 161: _Ibid._, p. 112 (décembre).] + + [Note 162: Toutefois il n'est pas croyable qu'elle ait écrit en ce + même mois de décembre 1557 à Carafa la lettre publiée au tome X de + ses _Lettres_, p. 20, et où elle proteste de sa reconnaissance et + de son dévouement. C'eût été se compromettre que d'écrire en ces + termes au Cardinal-neveu, qui avait rejoint Philippe II à + Bruxelles, comme légat du Pape, et qui négociait le prix de la + défection des siens. Les faits dont il est question dans cette + lettre sans date prouvent d'ailleurs qu'elle a été mal datée par + les éditeurs. Catherine remercie le Cardinal de son zèle pour la + grandeur de ses fils et du bon accueil fait à Rome au maréchal + Strozzi. Or Strozzi arriva à Rome fin janvier ou commencement + février 1556 (Duruy, _Le cardinal Carlo Carafa_, 1882, p. + 100-101). L'allusion aux fils de France ne peut s'entendre que du + traité d'alliance entre Henri II et Paul IV (13 octobre 1555), + dont l'article XXII donnait le royaume de Naples et le duché de + Milan à deux des fils cadets d'Henri II (Duruy, _ibid._, p. + 80-81.) La lettre est donc probablement de février ou mars 1556.] + +Pourtant elle venait d'avoir occasion d'en faire figure. Ce fut quand +les Espagnols eurent mis en déroute, devant Saint-Quentin (août 1557), +l'armée du Connétable et menacèrent Paris. Henri II, qui rassemblait de +toutes parts des troupes pour faire tête à l'ennemi, envoya sa femme +demander aux bourgeois de sa capitale un secours immédiat d'argent. +Catherine se rendit à l'Assemblée Générale, qui avait été réunie à +l'Hôtel de Ville (13 août), accompagnée de Marguerite de France, sa +belle-soeur, et de plusieurs autres dames. «Et estoit, la dite dame et sa +compaignée, dit le procès-verbal du greffier, vestues d'abillemens +noirs, comme en deul». La Reine exposa la grandeur du désastre, le +danger du royaume et «la nécessité de lever gens pour empescher l'ennemy +de venir plus avant». Brantôme dit qu'elle parla très bien. «Elle excita +et esmeut messieurs de Paris....» Le procès-verbal en sa sécheresse n'y +contredit pas. Elle demanda «humblement» à l'Assemblée «de ayder au Roy +d'argent pour lever en diligence dix mile hommes de pied». On la pria de +vouloir bien se retirer dans une petite salle pendant la délibération, +mais on la rappela aussitôt. Les bourgeois avaient voté sans débat les +dix mille hommes de pied, «pour lesquels seroit levé sur tous les +habitants de ladite ville et faulxbourgs, sans en excepter ni exempter +aucun, la somme de trois cent mil livres tournois». La Reine remercia +bien fort «et _humblement_». Ce mot «humblement», qui revient pour la +seconde fois, a été ensuite effacé, évidemment comme peu convenable à la +dignité royale, mais le greffier ne l'a pas inventé, et d'ailleurs il +s'accorde trop bien avec les façons modestes de Catherine pour n'être +point vrai[163]. + +Après cette apparition en pleine lumière, elle s'effaça. Toutes ses +pensées ne tendent qu'à complaire au Roi son mari. Elle le suit partout. +Par déférence et par tendresse, elle se contraint d'honorer et +«caresser» la favorite[164]. Elle n'a aucune autorité dans l'État, mais +elle tient superbement sa Cour, à l'imitation de celle de François Ier. +Elle dépense beaucoup pour elle et son entourage, en frais de table, en +vêtements. Libérale et généreuse, elle donne à pleines mains et +sollicite infatigablement pour ses parents, ses amis et les clients de +ses amis. Elle a une réputation bien établie de douceur et de +«bénignité». + + [Note 163: Brantôme, t. VII, 348.--_Registre des délibérations du + Bureau de la Ville de Paris_ (Publications de la Ville de Paris), + t. IV (1552-1558), éd. et annoté par Bonnardot, p. 496-497 et la + note.] + + [Note 164: En décembre 1557, écrivant au roi de Navarre, Antoine + de Bourbon, pour le prier de favoriser le mariage de son neveu + germain, Jacques de Clèves, comte d'Orval, avec Diane de La Mark, + petite-fille de Diane de Poitiers, elle déclarait avec assurance + qu'elle s'intéressait à cette union pour l'amour «que j'é tout + jour portaye à Madame de Valantynois et à sa fille», Lettres, t. + X, 540.] + +Exclue du pouvoir, elle entend se réserver le gouvernement de sa +famille. Elle était une mère tendre, mais autoritaire, comme on le voit +par les Mémoires de sa fille Marguerite. L'ambassadeur vénitien, +Giovanni Soranzo, dans sa Relation de 1558, dit qu'elle a élevé le +Dauphin, plus tard François II, dans de telles habitudes de respect à +son égard «qu'on voit bien qu'il dépend en tout de sa volonté»[165]. + + [Note 165: Alberi, _Relazioni_, serie Ia, vol. II, p. 400.] + +Mais l'action de la mère était contrecarrée par celle de la fiancée du +Dauphin, Marie Stuart, reine d'Écosse, qui avait été envoyée en France, +en 1548, à l'âge de cinq ans, pour être élevée à la Cour. Marie Stuart +était la fille de Jacques V d'Écosse, mort de chagrin (16 décembre 1542) +après la défaite de ses troupes par les Anglais, et de sa seconde femme, +Marie de Lorraine, soeur du duc de Guise et du cardinal de Lorraine. Elle +était naturellement attachée à ses oncles germains, prenait leurs +conseils, entrait dans leurs intérêts et consolidait leur crédit, que +leurs services à l'armée et dans le gouvernement et une alliance de +famille avec Diane de Poitiers égalaient presque à celui du Connétable. +Cette «reinette» intelligente, vive et gracieuse, faisait les délices +d'Henri II; mais elle déplaisait à sa future belle-mère, qui ne la +trouvait pas docile et qui craignait pour son fils, faible et maladif, +les risques d'une union précoce. Mais après la prise de Calais et de +Thionville par le duc de Guise, il ne fut plus possible d'ajourner les +épousailles (24 avril 1558). Le mari avait quatorze ans, et la femme +quinze. Elle accaparait ce pâle adolescent, blême et bouffi, s'isolait +avec lui, et même le caressait trop. La mère était inquiète et jalouse. +La Dauphine, infatuée de la grandeur de la maison de Lorraine et de sa +couronne d'Écosse, se serait un jour oubliée jusqu'à traiter sa +belle-mère, cette Médicis, de fille de marchand[166]. Catherine +dissimula en public sa rancune, mais elle ne pardonna pas, comme elle le +montra plus tard. + + [Note 166: «Che non sarete mai altro che figlia di un mercante», + d'après le nonce Prosper de Sainte-Croix, cité par Chéruel, + _Catherine de Médicis et Marie Stuart_, ch. II, p. 17.] + +L'année 1559 est la date décisive de sa vie. Elle avait alors quarante +ans. Ses traits commençaient à s'empâter; les yeux saillaient à fleur de +tête, embrumés de myopie. Ses dix maternités lui avaient donné l'ampleur +des formes, ou, comme dit Brantôme, «ung embonpoint très riche». Mais, +avec ses belles épaules, une gorge «blanche et pleine, la peau fine, la +plus belle main qui fust jamais veue», une jambe bien faite que +dessinait un bas bien tiré[167], elle était en somme une Junon +appétissante en sa maturité et qui paraissait telle, sauf à Jupiter. + + [Note 167: Brantôme, _Oeuvres_, éd. Lalanne, t. VII, p. 242.] + +La guerre entre la France et l'Espagne, alliée de l'Angleterre, fut +close par le traité du Câteau-Cambrésis. Henri gardait Calais que le duc +de Guise avait conquis sur les Anglais, mais il restituait au duc de +Savoie tous ses États, sauf quelques villes qu'il retenait en gage[168], +et il renonçait à toutes ses prétentions sur l'Italie. Les sacrifices +lui paraissaient compensés par la cessation de la guerre et les +bienfaits de la paix, par le mariage de sa soeur, Marguerite de France, +avec le duc de Savoie, Emmanuel-Philibert, et de sa fille Élisabeth avec +le roi d'Espagne, Philippe II, veuf de Marie Tudor, reine d'Angleterre, +et par le plaisir de revoir son ami de coeur, le Connétable, qui, +prisonnier aux Pays-Bas, depuis la bataille de Saint-Quentin, avait été +le médiateur et le négociateur de cet accord. Mais Catherine n'avait pas +autant de raisons de se réjouir. Il est possible que dans son chagrin de +perdre à jamais Florence et Urbin elle soit allée, dès qu'elle sut les +préliminaires de la paix, se jeter aux pieds du Roi, accusant le +Connétable de n'avoir jamais fait que mal. Mais Henri aurait répliqué +que le Connétable avait toujours bien fait et que ceux-là seuls avaient +mal fait qui lui avaient conseillé de rompre la trêve de Vaucelles[169]. +En tout cas, elle ne s'attarda pas aux récriminations, et, moins d'un +mois après la signature de la paix (2-3 avril 1559), elle écrivit au duc +de Savoie: «...J'aye souhaitté pour vous ce que je voye, me resentant de +l'alliance que autrefois vostre maison et la mienne ont eue ensemble... +si jusques à ceste heure j'aye eu envye de m'employer en ce qui vous +touche, je vous prie croire que d'icy en avant je m'y employrai de toute +telle affection que pour mes enfans propres....»[170] Elle se consolait +probablement de ses déceptions en pensant au grand mariage de sa fille +et au bonheur de sa chère belle-soeur Marguerite, cette vieille fille de +lettres qu'agitait--en ses trente-six ans[171]--le «démon de midi». + + [Note 168: Turin, Quiers, Pignerol, Chivas et Villeneuve d'Ast, Du + Mont, _Corps diplomatique_, t. V, I, p. 39.] + + [Note 169: Dépêche de l'agent ferrarais, Alvarotti, du 18 novembre + 1558, citée par Romier, t. II, p. 314, note 1. Mais il n'est pas + vraisemblable que Diane de Poitiers, qui avait poussé à la paix, + la trouvant ensuite un livre à la main et lui ayant demandé «ce + qu'elle lisait de beau», elle ait répondu: «Les histoires de ce + royaume où elle trouvait que toujours de temps en temps les _donne + putane_, pour parler comme elle fit, ont été cause de la politique + des rois». Ces bravades ne sont pas de sa façon.] + + [Note 170: _Lettres de Catherine de Médicis_, t. I, p. 120, 25 + août 1559.] + + [Note 171: Romier, t. II, p. 374 sqq.] + +À l'occasion des noces, de grandes fêtes furent données à Paris, parmi +lesquelles un tournoi. Henri II y porta les couleurs blanches et noires +de Diane. Sous les yeux des deux reines, la légitime et l'autre, il +fournit plusieurs courses, rompit des lances, montra sa vigueur et son +adresse. Il voulut finir par un coup d'éclat et donna l'ordre à +Mongomery, son capitaine des gardes, de courir contre lui. Catherine +qui, dit-on, la nuit précédente, l'avait vu en rêve, la tête sanglante, +le fit prier, superstition d'Italienne et d'amoureuse, de se dédire, +mais il persista. Les deux adversaires prirent du champ, lancèrent leurs +chevaux à toute vitesse, et, en se croisant, s'entre-frappèrent de leurs +lances. L'arme de Mongomery se brisa et le tronçon qu'il avait en main, +soulevant la visière du casque royal, blessa Henri au sourcil droit et à +l'oeil gauche[172]. On l'emporta évanoui au palais des Tournelles où il +expira le 10 juillet. + + [Note 172: Notice du Dr Lannelongue, dans les _Grandes scènes + historiques du XVIe siècle. Reproduction fac-simile du Recueil de + J. Tortorel et J. Perissin_, publiée par Alfred Franklin, Paris, + 1886.] + +La Reine assista, priant et pleurant, à la fin de ce mari tendrement +aimé. Elle porta dorénavant le deuil, «et ne se para jamais de mondaines +soies», sauf aux noces de ses fils, Charles IX et Henri III, afin de +«solemniser, disait-elle, la feste par ce signal par dessus les +autres».[173] Elle prit pour armes parlantes une lance brisée, avec ces +mots en banderole: «Hinc dolor, hinc lacrymae» (de là ma douleur, de là +mes larmes); et aussi une montagne de chaux vive, avec cette devise: +«Ardorem extincta testantur vivere flamma», voulant dire que, comme la +chaux vive «arousée d'eau brusle estrangement... encor qu'elle ne face +point apparoir de flamme», ainsi l'ardeur de son amour survivait à la +perte de l'être aimé. + + [Note 173: Brantôme, _Oeuvres_, t. VII, p. 398. Cf. le F. Hilarion + de Coste, _Les Éloges et vies des Reynes, princesses, Dames et + demoiselles illustres en piété courage et doctrine..._ Paris, + 1630, p. 169: «Par là elle declaroit que les flammes du vrai et + sincère amour qu'elle portoit au Roy son époux jettoient encore + des étincelles après que la vie de ce bon prince qui les allumoit + estoit eteinte».] + + + + +CHAPITRE III + +L'AVÈNEMENT AU POUVOIR + + +La mort d'Henri II avait surpris Catherine. Avant qu'elle eût pris une +décision, le gouvernement était constitué. François II, alors âgé de +quinze ans et majeur d'après les lois du royaume, délégua la direction +des affaires militaires et des finances, c'est-à-dire le pouvoir, au duc +de Guise et au cardinal de Lorraine, oncles de Marie Stuart, et que +recommandaient, l'un ses succès sur les Impériaux et les Anglais, +l'autre la négociation de la paix du Cateau-Cambrésis. La Reine-mère +agréa ce choix, qu'elle n'aurait pas eu d'ailleurs les moyens +d'empêcher. Elle n'avait ni parti ni crédit. L'opinion était faite à +l'idée de son effacement. Sa timide protestation contre l'acte de +régence de 1552 et son initiative dans les affaires italiennes, premiers +indices de son ambition, n'étaient connues que de quelques hommes d'État +français ou étrangers. À l'Hôtel de Ville, en 1557, elle avait fait +impression par sa douceur et sa modestie. Personne ne la croyait capable +ou même ne la soupçonnait de vouloir jouer un rôle politique. Mais on se +trompait. Pour ne pas perdre de vue son fils, elle quitta aussitôt le +palais des Tournelles, où elle laissa le corps de son mari, et +contrairement à la coutume des reines-veuves en France de rester +quarante jours dans le même logis que le mort, elle alla s'installer +auprès de François II, au Louvre. C'était signifier qu'elle ne se +laisserait pas tenir à l'écart, comme pendant le dernier règne. + +Entre tous les candidats au pouvoir, ce sont les Guise qu'elle aurait +élus à défaut d'elle-même. Ils étaient riches et puissants, apparentés à +la maison royale[174], et cependant, malgré leurs charges, leurs +alliances et leur gloire, ils n'avaient pas de profondes attaches dans +la noblesse et l'aristocratie de vieille race française. Leurs +ennemis--et ces gens heureux en avaient beaucoup--affectaient de les +considérer comme des étrangers, la Lorraine étant alors un membre du +Saint-Empire romain germanique. Catherine pouvait croire que les deux +ministres dirigeants, pour se fortifier contre l'opposition de +l'influence qu'elle avait sur le Roi son fils, seraient obligés de lui +faire sa part, la meilleure part dans le gouvernement. + + [Note 174: Ils étaient fils de Claude de Guise et d'Antoinette de + Bourbon, soeur d'Antoine de Bourbon, roi de Navarre. François + lui-même avait épousé Anne d'Este, fille d'Hercule, duc de + Ferrare, et de Renée de France, et petite-fille de Louis XII. + _Histoire de France de Lavisse_, t. VI, I, p. 3-4.] + +Elle était d'accord avec eux pour éloigner au plus vite le tout-puissant +favori du feu roi, le Connétable de Montmorency, «qu'elle hayssoit à +mort», dit un contemporain en général bien informé[175], assurément par +rancune jalouse et par ressentiment de ses rebuffades. François II, à +qui il alla offrir ses services, lui déclara que, pour soulager sa +vieillesse, il le dispensait des «peines et travaux de sa suite». Quand +il quitta la Cour et fit à la Reine-mère sa visite d'adieu, elle lui +aurait reproché aigrement d'avoir osé dire que, de tous les enfants +d'Henri II, c'était la bâtarde Diane de France, mariée à François de +Montmorency, qui lui ressemblait le plus: un propos qu'elle affectait de +trouver injurieux pour son honneur de femme[176]. + + [Note 175: Louis Regnier de La Planche, ou l'éditeur de l'Histoire + publiée sous son nom. L'ambassadeur vénitien, Giovanni Michieli, + dans sa Relation, de 1561 dit aussi qu'à cause de son accord avec + Diane de Poitiers et d'une parole de mépris pour cette «fille de + marchand» le Connétable était «_non solo poco amato, ma + intrinsecamente odiato_». Alberi, _Relazioni_, t. III, p. 438.] + + [Note 176: Regnier de la Planche, _Histoire de l'Estat de France + tant de la République que de la religion sous le règne de François + II_. Choix de chroniques et mémoires sur l'Histoire de France, éd. + Buchon, p. 204 et 207. Le même ambassadeur vénitien (voie note + précédente) dans une dépêche du 21 août 1559 (citée par Armand + Baschet, _La diplomatie vénitienne_, p. 495) dit que la Reine-mère + reçut au contraire le Connétable avec d'affectueuses paroles et + lui promit de prendre en protection les intérêts de sa maison. + Michieli disait vrai en 1559 comme en 1561. Les violences de + paroles ne sont pas de la façon de Catherine et, si vive que fût + sa rancune, il n'était pas de son intérêt de s'aliéner, en + l'affichant, un si puissant personnage. + +En tout cas, un mois après, la Reine-mère annonçait à Montmorency +qu'elle avait fait accorder à sa fille Louise l'abbaye de Maubuisson, +_Lettres_, t. I, p. 125.--Cf. la lettre amicale qu'elle lui écrivit +après l'affaire de la grande maîtrise, _Lettres_, t. I, p. 128-129 (fin +novembre 1559).] + +Même après le congé sans terme que le jeune Roi lui avait imposé, +Montmorency était redoutable. Il occupait deux des grands offices de la +Couronne, la Connétablie et la Grande Maîtrise, le commandement en chef +de l'armée et le gouvernement de la maison du Roi. Ses pouvoirs +militaires étaient suspendus en temps de paix; son éloignement +l'empêchait d'exercer sa juridiction sur les officiers de bouche et le +droit de garder les clefs des résidences royales. Mais on ne pouvait +l'en priver pour toujours sans lui faire son procès, et il n'eût pas été +prudent de lui donner des juges. Montmorency était le parent ou l'allié +des plus anciennes familles de l'aristocratie française, les Levis, les +Turenne, les La Rochefoucauld, les La Trémoille, les Rohan, etc. Son +fils aîné, François de Montmorency, avait le gouvernement de Paris et de +l'Île-de-France. Un des fils de sa soeur, Coligny, était amiral de +France; un autre, d'Andelot, colonel général de l'infanterie française. +Il possédait, dit-on, plus de six cents fiefs et passait pour le plus +riche propriétaire du royaume. Son gouvernement de Languedoc, à +l'extrémité du royaume, lui constituait comme une sorte de vice-royauté +sur une grande part du Midi, des monts d'Auvergne à la Méditerranée, et +de la Provence à la Guyenne. Ce n'était pas un adversaire qu'il eût +fallu pousser à bout. Catherine, après son algarade, si algarade il y +eut, mit sa diplomatie à l'affaiblir par persuasion. + +Elle le décida un peu malgré lui à céder la grande maîtrise au duc de +Guise contre une charge de maréchal qui fut donnée à François de +Montmorency. + +Elle avait autant de raisons que les oncles du Roi d'appréhender +d'autres compétiteurs possibles au gouvernement de l'État: les princes +du sang[177]. Ils descendaient tous du sixième fils du saint Louis et +formaient la maison de Bourbon, alors divisée en quatre branches: +Vendôme, Condé, La Roche-sur-Yon, Montpensier. + +Depuis la trahison du connétable de Bourbon, François Ier et Henri II, à +son exemple, les tenaient dans une sorte de disgrâce et affectaient de +leur préférer des cadets de familles princières étrangères: les La Mark, +les Clèves, les Guise de Lorraine, les Savoie-Nemours et les Gonzague de +Mantoue. Ils donnaient le pas aux ducs et pairs de toute origine sur les +princes du sang qui ne l'étaient pas, et même quand ils l'étaient, ils +réglaient la préséance sur l'ancienneté de la création des pairies, +comme si le choix du souverain devait l'emporter sur la naissance. Au +sacre d'Henri II, les ducs de Nevers (François de Clèves) et de Guise +(Claude de Lorraine) marchèrent comme pairs de plus vieille date avant +Louis de Bourbon, duc de Montpensier. La déclaration du Roi du 25 +juillet 1547, portant que ce précédent ne ferait préjudice au duc de +Montpensier, soit «pour semblable acte ou autre», était une satisfaction +platonique. Au sacre de François II, Nevers passa encore avant +Montpensier[178]. + +Mais la nation continuait à révérer ces descendants de saint Louis, +souverains en expectative, et qui seraient les rois de demain, si les +fils d'Henri II mouraient, comme Charles VIII et Louis XII, sans +héritier mâle. Le Parlement, gardien d'une tradition de respect, +résistait, comme il pouvait, aux innovations du pouvoir absolu. Il +donnait la préférence, n'osant faire plus, aux princes du sang, quelle +que fût la date de leur pairie, sur les pairs qui n'étaient pas princes +du sang. En juin 1541, par dérogation à l'ordre d'ancienneté qui +désignait le duc de Nevers, il permit au duc de Montpensier, de lui +_bailler les roses_, que quatre fois par an les pairs offraient en signe +d'hommage à la Cour suprême. Le greffier en chef du parlement de Paris, +Jean du Tillet, ferme défenseur du droit privilégié des reines-mères à +la régence, est pourtant d'avis que les princes du sang, conseillers-nés +de la Couronne, font de droit partie du Conseil pour le gouvernement et +administration du royaume pendant les minorités. Il professe une sorte +de vénération religieuse pour ces grands personnages «issus de la plus +noble et ancienne maison du monde»[179]. + + [Note 177: Les raisons contre les princes du sang très bien vues + par Regnier de la Planche p. 218.] + + [Note 178: Le comté de Nevers avait été érigé en duché-pairie en + janvier 1538; et le duché de Montpensier un mois seulement après + (février 1538).] + + [Note 179: Il convient d'insister sur cette question des princes + du sang, qui est si étroitement mêlée à l'histoire de Catherine de + Médicis et des derniers Valois, et dont l'intelligence éclaire + tant de points obscurs des guerres de religion. Voir Jean du + Tillet, _Les princes du sang_ dans son _Recueil des Roys de + France, leur Couronne et maison, Ensemble le rang des grands de + France_, Paris, 1618, p. 95 sqq. et surtout p. 313-317.] + +De tout temps, les sires des Fleurs de Lis avaient, en cas de minorité, +prétendu et quelquefois réussi à être les tuteurs des rois. Leur droit +n'était ni légalement ni historiquement établi, et même il se heurtait à +celui que les reines-mères tiraient de la nature; mais la vénération des +peuples et l'attachement de la noblesse pouvaient leur tenir lieu de +titres. François II, faible d'intelligence et de corps, n'était-il pas, +malgré ses quinze ans, incapable de gouverner? Le duc de Montpensier et +le prince de la Roche-sur-Yon, gens paisibles et qui n'étaient +d'ailleurs que des Bourbons de branches cadettes, n'élevaient aucune +prétention. Mais le chef de leur maison, Antoine, que son mariage avec +Jeanne d'Albret avait fait roi de Navarre, montrait quelque velléité de +disputer le pouvoir aux oncles de Marie Stuart, et il y était poussé par +un de ses frères[180], le prince de Condé, jeune, pauvre et remuant. +S'il parvenait à se faire attribuer la régence comme étant plus apte à +l'exercer à titre de premier prince du sang, sous un roi qui n'était +majeur que d'âge, son droit se trouverait par là même établi contre +celui des reines-mères. C'en était fait des ambitions de Catherine dans +le présent et l'avenir. + + [Note 180: Il en avait un autre, Charles, qui était cardinal et + archevêque de Rouen, mauvais théologien, bon amateur d'art et ami + personnel de Catherine. C'est le futur roi de la Ligue.] + +Les Guise, au contraire, mettaient leurs soins à la contenter. Ils +obligèrent Diane de Poitiers, bien que leur frère, le duc d'Aumale, eût +épousé une de ses filles, à restituer les joyaux de la Couronne qu'elle +avait en sa possession et à céder à Catherine Chenonceaux en échange de +Chaumont, qui était d'un bien moindre prix. Ils ôtèrent les sceaux au +cardinal Bertrandi, créature de la favorite, et rappelèrent le +chancelier Olivier, un honnête homme qu'elle avait fait disgracier. Mais +ils n'étaient pas disposés à partager le pouvoir avec elle. Le Cardinal +était orgueilleux et jaloux de son autorité; le Duc était un homme de +guerre habitué à commander. Au Conseil, il opinait en termes brefs et +qui n'admettaient point de réplique: «Et faut qu'il soit ainsi, et +ainsi.» La Reine-mère s'aperçut bien vite qu'elle n'obtiendrait d'eux +que des égards. Et cependant elle estimait qu'elle avait son mot à dire. +Mère du Roi et ayant quatre autres enfants tout petits à établir[181], +elle pensait avoir plus d'intérêt que les ministres à gouverner +habilement. + + [Note 181: Liste des enfants de Catherine encore vivants en 1559, + d'après une note officielle rédigée entre 1561 et 1563 (Louis + Paris, Négociations, etc., 1841, p. 892): + + François, né le samedi 19 janvier 1544, successeur d'Henri II + (août 1559), mort le 3 décembre 1560. + + Élisabeth, née le 2 avril 1546, mariée en 1559 à Philippe II. + + Claude, née le 12 novembre 1547, mariée à Charles III, duc de + Lorraine, le 5 février 1558. + + Charles-Maximilien, né le 27 juin 1550, duc d'Angoulême, puis + d'Orléans, puis roi à la mort de François II, son frère. Mort le + 30 mai 1574. + + Édouard-Alexandre, né le 10 septembre 1551, duc d'Anjou, de + Poitiers, puis duc d'Angoulême, puis duc d'Orléans, et qui reçut à + sa confirmation le nom d'Henri, depuis duc d'Anjou, puis roi à la + mort de Charles IX, son frère. + + Marguerite, née le 14 mai 1553, et qui épousa en 1572 le roi de + Navarre, Henri de Bourbon. + + Hercules, né le 18 mars 1555, et qui reçut à la confirmation le + nom de François, duc d'Anjou, puis d'Alençon, et enfin de nouveau + duc d'Anjou. + + Catherine avait à l'avènement de François II perdu trois enfants: + un fils, Louis d'Orléans né le 3 février 1549, mort le 24 octobre + 1550, et deux jumelles, Victoire et Jeanne (ou Julie) qui nées le + 24 juin 1556, vécurent, l'une quelques jours, et l'autre deux + mois.] + +La politique religieuse était le grave problème du moment. Comment +traiter les dissidents dont le nombre ne cessait d'augmenter malgré les +persécutions? François Ier avait, au début de son règne, protégé autant +qu'il l'avait pu, contre la Sorbonne et le Parlement, les humanistes +«mal sentants de la foi» et l'Église de Meaux, comme on appelle le +groupe de réformateurs paisibles dont Marguerite de Navarre était la +protectrice, Lefèvre d'Etaples le théologien, Briçonnet l'évêque, et qui +voulait, sans violences, supprimer l'abus des oeuvres et l'idolâtrie des +images et rétablir le culte en esprit et en vérité[182]. Il avait même +longtemps ménagé, par politique ou par humanité, les ennemis déclarés de +l'unité et de la foi catholique, les luthériens et les sacramentaires, +dont les uns niaient le changement de substances dans l'Eucharistie, et +les autres, plus hardis encore, la présence réelle. Même après +l'affichage de placards contre la messe à la porte de sa chambre à +Amboise, il n'avait sévi que par à-coups, passant de sursauts de +rigueur--mais quels sursauts!--à des relâches de tolérance. + + [Note 182: Imbart de la Tour, _Les Origines de la Réforme_. T. + III: _L'Évangélisme_. Paris, 1914. Sur, l'Église de Meaux, voir le + chap. III: Lefèvre d'Étaples, p. 110-153, et sur le mysticisme de + Marguerite de Navarre, p. 290-293, avec les références, p. 290.] + +Mais Henri II, poussé par les Lorrains et Diane de Poitiers, avait +organisé la persécution, érigé la terreur en système, rêvé +d'extermination. D'ailleurs les novateurs à qui il eut affaire, ce +n'étaient plus les quiétistes de Meaux, ennemis du désordre et +respectueux des pouvoirs établis, ni des luthériens et des +sacramentaires épars et divisés par leur querelle sur l'Eucharistie, ni +quelques anabaptistes, révolutionnaires sociaux, odieux à tout le monde, +mais des milliers de fidèles, groupés par la même foi en une communion +dont le nom, Église réformée, montrait qu'elle pensait être l'image de +la primitive Église retrouvée et ressuscitée. Elle avait pour fondateur +un Picard, Jean Calvin, humaniste et théologien, qui avait quitté la +France pour échapper à la persécution. + +Après beaucoup de traverses, il s'était fixé à Genève, une petite +république de langue française (alliée aux cantons suisses), +qu'affaiblissaient ses discordes intestines et que guettait l'ambition +des ducs de Savoie. Appelé à réformer l'État et l'Église, il imposa la +pratique du pur Évangile pour règle de la vie politique et religieuse. +Président du conseil des pasteurs, sorte de théologien consultant de la +Cité, il en fut, de 1541 à sa mort, l'inspirateur et le maître. + +Ce n'est pas par l'originalité de la doctrine que se distingue Calvin, +bien qu'il donne cette impression par la rigueur de sa logique. Venu +après Zwingle, Bucer, Oecolampade, et tant d'autres réformateurs qui +avaient dépassé Luther et tiré les conséquences de ses principes, il ne +faisait que les imiter quand il rejetait, ce que Luther n'osa point, les +pratiques et les croyances que les Écritures n'autorisaient pas +expressément. Par même respect scrupuleux du texte sacré, il continuait +à voir dans la Cène un repas spirituel où Jésus-Christ nourrit nos âmes +de sa substance--un sacrement[183]--alors que Zwingle la considérait +déjà comme une simple commémoration de la dernière Pâque, célébrée par +le Fils de Dieu avec ses disciples. Mais s'il n'a pas innové, il a +ramassé ou retrouvé et lié en système les raisons et les preuves pour la +réformation et contre le catholicisme qui sont éparses dans les écrits +et les prédications de ses devanciers. Son «_Institution de la religion +chrestienne_» est la première et la plus forte synthèse d'un Évangélisme +plus radical que celui de Luther; et il est sorti de là une nouvelle +forme d'Église. + + [Note 183: _L'Histoire ecclésiastique_, dit: «Qu'encores que le + corps de Jésus-Christ soit maintenan au ciel et non ailleurs, ce + nonobstant nous sommes faits participans de son corps et de son + sang par une manière spirituelle et moyennant la foy». Ed. Baum et + Cunitz, t. I, p. 582-583.] + +Le modèle qu'à Genève il en a donné est marqué de son empreinte austère. +La hiérarchie que Luther maintenait a disparu: point d'évêques; des +pasteurs tous égaux entre eux. Le temple aux murs nus, sans autel, sans +images, est fait pour un culte dont les cérémonies ordinaires sont le +chant des psaumes et le prêche. Aucune pompe, aucun spectacle qui puisse +solliciter les yeux et distraire l'âme de son véritable objet, +l'adoration intérieure. La musique seule est admise pour donner plus de +force et d'ardeur aux élans d'amour et aux supplications des fidèles. Le +point de doctrine sur lequel Calvin revient sans cesse, c'est le péché +originel, l'impuissance de l'homme déchu à faire son salut. Même le +sacrifice volontaire du Christ, ce titre de l'humanité tout entière à la +miséricorde divine, ne suffit pas à effacer la souillure de la première +faute. Les oeuvres ne sont rien en regard de la grandeur et de la bonté +de Dieu; elles n'ont de mérite que par sa grâce, et celle-ci ne peut +être qu'arbitraire, élisant de toute éternité les uns et réprouvant les +autres. Mais ce cruel dogme de la prédestination--où Calvin se +complaît,--et qui semblerait devoir décourager l'effort échauffa le zèle +et trempa les énergies. Les fidèles firent par amour de Dieu plus qu'ils +n'auraient fait par amour de leur salut. Le martyre même, accepté, non +comme un titre de la créature à la faveur du Créateur, mais comme le +prix de sa reconnaissance, fut pour des âmes passionnées la plus +puissante des séductions et le mobile le plus ardent de +prosélytisme[184]. + + [Note 184: Lemonnier, _Histoire de France de Lavisse_, t. V, 2, p. + 183 sqq. Une forte analyse de la doctrine de Calvin, dans Faguet, + _Seizième siècle. Études littéraires_, Paris, 1891, p. 151-188.] + +La doctrine de Calvin se répandit en Allemagne, en Angleterre et dans +les Pays-Bas. Elle conquit l'Écosse. En France, elle absorba les +dissidents de toute origine et entama les masses catholiques. L'Église +de Genève fut la mère des Églises réformées, et son enseignement reçu +comme l'interprétation la plus pure de la parole divine. Capitale +religieuse du protestantisme français, son foyer de rayonnement et de +propagande, le séminaire de ses ministres et le point de départ de ses +apôtres, la petite république du lac Léman eut, grâce à la forte +discipline de Calvin, une très grande place dans le monde. + +L'effort d'Henri II s'était brisé contre ce bloc compact de fidèles unis +par la communauté de croyance et la passion de la vérité. Au cours du +règne, malgré tous les supplices et peut-être à cause d'eux, le nombre +des réformés alla sans cesse en augmentant. Soixante-douze églises, +grandes ou petites, se constituèrent dans les diverses parties du +royaume, et les ministres et les anciens de onze d'entre elles, réunis à +Paris en un synode, le premier synode national (mai 1559), avaient +arrêté une «confession de foi»[185]. + +La «Réforme» avait des adhérents dans toutes les classes. Elle tentait +les hommes que les abus et les superstitions de l'Église établie +dégoûtaient, ceux que la logique convainc, ceux que les épreuves +attirent et qui prennent l'acceptation joyeuse du martyre pour la preuve +de la vérité. Même des grands seigneurs avaient été ou émus de pitié ou +gagnés par l'attrait du pur Évangile, ou bien encore séduits par les +espérances d'avenir d'une Église dont ils constataient les progrès. Un +neveu du Connétable, d'Andelot, avait cessé d'aller à la messe; et, +comme Henri II lui en demandait la raison, il avait répondu que c'était +une abomination sacrilège de vouloir renouveler tous les jours «pour les +péchés des morts et des vivants» l'immolation du Christ sur la +croix[186]. Le Roi, furieux, l'avait fait emprisonner au château de +Melun et ne l'avait remis en liberté que par égard pour son oncle et +après une sorte de rétractation[187]. Coligny, prisonnier aux Pays-Bas +après la capitulation de Saint-Quentin, avait dans sa captivité +(1557-1559) lu la Sainte Écriture et un autre «livre plein de +consolation» et pris goût à la vérité. Le premier prince du sang, +Antoine de Bourbon, roi de Navarre, s'était lui-même enhardi jusqu'à se +mêler aux réformés qui, profitant d'une absence du Roi, se promenaient +dans le Pré-aux-Clercs en chantant des psaumes (mai 1558)[188]. + + [Note 185: Lemonnier, _Histoire de France, Lavisse_, t. V, 2, p. + 230-237.] + + [Note 186: Le ministre Macar à Calvin, 22 mai 1558, _Opera Omnia_, + XVII, Col. 179. La Place, p. 9 et 10. _Hist. ecclés._, I, p. + 168-169.] + + [Note 187: Lemonnier, _Histoire de France_, t. V, 2, p. + 240-242.--Cf. sur toute cette affaire, Romier, t. II, p. 282-286, + d'après Alvarotti, agent du duc de Ferrare.] + + [Note 188: _Romier_, t. II, p. 272-278.] + +Henri II renvoya bien vite Antoine de Bourbon en son royaume pyrénéen. +Irrité, dit-on, de ce pullulement d'hérétiques, il se serait hâté de +signer la paix du Cateau-Cambrésis pour se consacrer tout entier à +l'oeuvre d'épuration. Mais il ne trouvait plus chez les magistrats la +ferveur d'intolérance qu'il eût voulu. La chambre criminelle du +Parlement ou Tournelle acquitta deux réformés[189]: ce fut un scandale. +Les zélés demandèrent que le Parlement délibérât en corps sur +l'application des ordonnances contre les hérétiques et interdît à ses +membres une jurisprudence de douceur. Dans les séances du mercredi, ou +mercuriales, où se débattaient les questions de discipline, quelques +conseillers courageux, Paul de Foix, Antoine Fumée, Eustache de La +Porte, remontrant que les novateurs se défendaient d'être des +hérétiques, demandèrent la suspension «de la persécution et jugements +capitaux» jusqu'à ce qu'un concile général, librement consulté, se fût +prononcé sur leur doctrine. Le Roi averti alla tenir son lit de justice +au Parlement (10 juin) et commanda de continuer la discussion en sa +présence. Du Faur «dit qu'il falloit bien entendre qui estoient ceux qui +troubloient l'Église, de peur qu'il n'advint ce qu'Élie dit à Achab: +C'est toi qui troubles Israël»[190]. Le conseiller-clerc, Anne Du Bourg, +rendit «graces à Dieu de ce qu'il avoit là amené le Roy pour estre +présent à la décision d'une telle cause et ayant exhorté le Roy d'y +entendre, pour ce que c'estoit la cause de nostre Seigneur Jésus Christ, +qui doit estre avant toutes choses maintenue des Roys, il parla en toute +hardiesse comme Dieu luy avoit donné. Ce n'est pas, disoit-il, chose de +petite importance que de condamner ceux qui, au milieu des flammes, +invoquent le nom de Jésus Christ»[191]. Le Roi, qui se crut visé, fit +conduire à la Bastille ces officiers infidèles et nomma des commissaires +pour les juger. + + [Note 189: _Mémoires de Condé_, I, p. 217.] + + [Note 190: _Ibid._, p. 220-221.] + + [Note 191: _Histoire ecclésiastique des églises réformées_, t. I, + 223-224. De La Place, _De l'estat de la religion et république_ + (éd. Buchon), p. 12-14.] + +Deux mois après, il était mort, et François II lui succédait. Les +réformés comptaient que le changement de règne amènerait un changement +de politique. Mais les Guise n'avaient nulle volonté d'arrêter la +persécution. Ils étaient zélés pour la cause catholique et intéressés à +la défendre. Le cardinal de Lorraine, archevêque de Reims, abbé de +Saint-Denis, de Cluny, de Marmoutier, de Tours, de Fécamp, etc., et qui +tirait de tous ses bénéfices 300 000 livres de revenu, devait détester +une secte qui voulait abolir la hiérarchie ecclésiastique, organiser +démocratiquement l'Église et l'appauvrir pour la régénérer. Les réformés +avaient d'ailleurs des relations inquiétantes avec le premier prince du +sang, Antoine de Bourbon, le héros du Pré-aux-Clercs, de qui ils +attendaient le triomphe de l'Évangile. Dès le premier jour ils +opposèrent les droits qu'il tenait de sa naissance à ceux que conférait +aux oncles de Marie Stuart la désignation royale. Les jurisconsultes de +l'Église réformée--et il en était d'éminents, comme François +Hotman,--recueillirent, dans la plus ancienne histoire de France, les +précédents qui assignaient aux princes du sang un rang privilégié dans +l'État, bien au-dessus des sujets et tout à côté des rois. Sous prétexte +que François II était incapable de gouverner, ils soutenaient qu'il y +avait lieu de constituer une régence dont le titulaire ne pouvait être +qu'Antoine de Bourbon, premier prince du sang. Les Guise ne furent que +plus ardents à appliquer les édits. Ils pressèrent le jugement des +quatre conseillers arrêtés le jour de la fameuse mercuriale, et en +particulier d'Anne Du Bourg, conseiller-clerc qui passait pour avoir +bravé Henri II en face[192]. + + [Note 192: Interrogatoires de Du Bourg et des autres conseillers, + _Mémoires de Condé_, t. I, p. 224-246.] + +C'est alors qu'en leur désespoir, les réformés, sur le conseil de Condé, +de sa belle-mère, Mme de Roye, et de l'Amiral, écrivirent à la +Reine-mère pour la prier de s'opposer à la fureur des Guise. + +Le bruit courait qu'elle n'était pas «ennemie de la religion». Elle +aimait tendrement Marguerite de France, la nouvelle duchesse de Savoie, +une catholique si tiède que Calvin l'exhortait un peu plus tard à faire +défection. Elle avait vécu dans l'intimité de Marguerite d'Angoulême, le +poète de l'amour divin, et y avait connu un certain Villemadon. Ce vieux +gentilhomme lui rappela (lettre du 26 août), qu'au temps où elle +désespérait d'avoir des enfants, il lui avait conseillé de recourir à +Dieu et que l'ayant fait, elle avait été exaucée. Elle gardait alors +dans son coffre une Bible,--la traduction peut-être de Lefèvre d'Etaples +ou d'Olivetan[193]--où elle lisait quelquefois ou laissait lire ses +serviteurs; elle avait, lors du grand engouement de la Cour pour la +musique sacrée, chanté, et certainement de tout coeur, le psaume 141, qui +exprimait mieux que les autres la souffrance d'une épouse stérile et +délaissée. + + [Note 193: La traduction en français du Nouveau Testament, par + Lefèvre d'Etaples, parut en 1523. Le Trésor des Saints Livres, + d'Olivétan, ou, comme on dit, la Bible de Serrières, du lieu où + elle fut imprimée (près de Neuchâtel, en Suisse), parut en 1535.] + +Cette crise de religiosité avait été courte, mais on voulait croire à un +sentiment profond, refoulé par les attraits du monde, et qui, à la +première occasion favorable, reparaîtrait. Un indice, pensait-on, c'est +que la Reine, si timide et si déférente aux volontés de son mari, eût +pendant les dernières années du règne montré une fois quelque regret de +la persécution. Un mois environ après la défaite de Saint-Quentin (5 +septembre 1557), on avait surpris dans une maison de la rue +Saint-Jacques, en face du collège du Plessis, près de cent cinquante +réformés, hommes et femmes, dont plusieurs nobles dames, réunis là pour +prier ensemble et célébrer la Cène. Écoliers, prêtres et gens du +quartier, qui rendaient l'hérésie responsable des malheurs du royaume, +leur firent escorte jusqu'aux prisons du Châtelet, où le guet les +conduisait, en les invectivant et les frappant, au désespoir de ne +pouvoir faire pis[194]. Les juges en condamnèrent quelques-uns au feu, +et parmi eux un vieux maître d'école, un avocat au parlement de Paris et +une jeune femme de vingt-trois ans, «Damoiselle Philippe de Luns», veuve +du sieur de Graveron. Les deux hommes furent brûlés vifs; leur compagne, +flamboyée aux pieds et au visage avant d'être étranglée et jetée au +feu[195]. Tous trois moururent avec une «constance» admirable. Le récit +de ce supplice, et peut-être du courage de la jeune femme, émut +Catherine, qui le laissa voir. Elle fit plus, à ce qu'il semble. Une de +ses dames, Françoise de La Bretonnière ou de Warty, veuve de Charles +d'Ailly, seigneur de Picquigny, et mère de Marguerite d'Ailly, qui +épousa en 1581 François de Châtillon, comte de Coligny[196], assistait à +l'assemblée de la rue Saint-Jacques, et elle avait été, elle aussi, +emprisonnée. Comme le président La Place, un contemporain, dit qu'elle +«fut renvoyée à la Reine», il n'est pas exagéré de croire que Catherine +demanda sa mise en liberté[197]. + + [Note 194: Les références dans Calvin, _Opera Omnia_, t. XVI, col. + 602 et 603, note. Ajouter La Place, _Commentaires_, p. 4.--Romier, + t. II, p. 254, note 1, a publié la liste des prisonniers.] + + [Note 195: [Jean Crespin], _Histoire des martyrs persecutez et mis + à mort pour la vérité de l'Évangile depuis le temps des Apostres + jusques à l'an 1574, revue et augmentée d'un tiers en ceste + dernière édition_, 1582, livre VII, fo 434. Cf. N. Weiss, _B. S. + H. P. F._, 1916, p. 195-235.] + + [Note 196: _Lettres de Catherine_, X, 509, note 9, et 510, note + 8.] + + [Note 197: Les ministres Farel, Bèze et Carmel, sollicitant le + Conseil de Berne d'intervenir au nom des Cantons auprès d'Henri II + en faveur des prisonniers (lettre du 27 septembre 1557, citée par + Romier, _Les Origines politiques des guerres de religion_, t. II, + 1914, p. 263, note 3), lui rappellent «qu'il y a des plus gros de + la Court [de France] qui favorisent à nostre cause, mays sont + timides», et immédiatement le supplient d'«escripre à la Royne + (Catherine), à Madame Marguerite [de France], au roy de Navarre et + à Monseigneur de Nevers (François de Clèves) qu'ils prennent + couraige pour parler au Roy....». Cette lettre prouve tout au + moins que Catherine ne passait pas pour hostile aux réformés.] + +Les réformés interprétaient ce mouvement de compassion comme une marque +de sympathie pour leurs croyances. Ainsi peut-on s'expliquer que dans +leur recours à Catherine, ils ne lui aient pas écrit comme à une +inconnue. «Vivant le feu roy Henri et de longtemps, disaient-ils, ils +avoyent beaucoup espéré de sa douceur et bénignité, en sorte qu'oultre +les prières qui se faisoyent ordinairement pour la prospérité du roy, +ils prioient Dieu particulièrement qu'il luy pleust la fortifier +tellement en son esprit qu'elle peust servir d'une seconde Esther». Ils +la suppliaient de «ne permetre ce nouveau règne estre souillé de sang +innocent», ajoutant avec la rude gaucherie des gens de foi entière: +«lequel [sang] avoit tant crié devant Dieu qu'on s'estoit bien peu +appercevoir son ire avoir esté embrasée». Catherine avait le droit de +s'irriter que, deux ou trois semaines après la perte d'un mari très +cher, sa mort lui fut présentée comme un juste châtiment du ciel, mais +il n'était pas de son intérêt de repousser les avances. La prévision, +par où la supplique finissait, de nouveaux malheurs, si la persécution +continuait, lui donnait envie d'en apprendre davantage. Elle répondit, +écrit le ministre Morel à Calvin (1er août), «avec assez de bonté +(_satis humaniter_)»[198]. + +Les réformés insistèrent. Ils tremblaient pour Du Bourg et les autres +conseillers dont le cardinal de Lorraine hâtait la condamnation. +Quelques jours après, ils lui écrivirent encore qu'elle ne permît pas, +en dissimulant toujours, de verser à flots le sang des fidèles. Elle fit +une réponse assez bienveillante (_satis comiter_), promettant de faire +améliorer leur sort «pourvu qu'on ne s'assemblast et que chacun vescut +secrètement et sans scandale»[199]. + + [Note 198: Regnier de La Planche, _Histoire de l'estat de + France... sous le règne de François II_, éd. Buchon (Panthéon + littéraire), p. 211. Cette supplique est antérieure au 1er août, + date d'une lettre de Morel à Calvin où il en est question. + _Calvini Opera_, t. XVII, col. 590.] + + [Note 199: Seconde lettre des fidèles: Morel à Calvin, 3 août + 1559. _Calvini Opera Omnia_, XVII, col. 591. Réponse de la Reine: + Morel à Calvin, 15 août. _Ibid._, col. 597. Voir aussi Regnier de + La Planche, p. 211, dont les lettres de Morel permettent ici et + ailleurs de préciser et de rectifier la chronologie.] + +Mais elle entendait rester juge du mode et de l'heure de son +intervention. Les suppliants apprirent avec colère qu'elle avait +d'autres affaires que de sauver les «pieux».... Comme, en sa présence, +le cardinal de Lorraine donnait des ordres pour l'extermination des +prisonniers, non seulement elle n'essaya pas d'apaiser cette bête +féroce, mais elle ne donna pas le moindre signe de tristesse. Alors le +Consistoire de l'Église de Paris, ou, comme s'exprime Morel, «notre +Sénat[200]», lui écrivit en des termes que probablement les politiques +de la secte conseillèrent sans succès d'adoucir: «Que sur son asseurance +de faire cesser la persécution, ils s'estoyent de leur part contenus +selon son désir et avoyent faict leurs assemblées si petites que l'on ne +s'en estoit comme point apperceu, de peur qu'à ceste occasion elle ne +fust importunée par leurs ennemis de leur courir sus de nouveau; mais +qu'ils ne s'appercevoyent aucunement de l'effect de ceste promesse, ains +(mais) sentoyent leur condition estre plus misérable que par le passé, +et sembloit, veu les grandes poursuites contre Du Bourg, qu'on n'en +demandast que la peau.... Quoy advenant, elle se pouvoit asseurer que +Dieu ne laisseroyt une telle iniquité impunie, veu qu'elle cognoissoit +l'innocence d'iceluy et que tout ainsi que Dieu avoit commencé à +chastier le feu roy, elle pouvoit penser son bras estre encore levé pour +parachever sa vengeance sur elle et ses enfans...» Catherine fut, comme +de raison, outrée de ce langage. «Eh bien! dit-elle, on me menace, +cuidant me faire peur, mais ils n'en sont pas encore où ils +pensent»[201]. On lui parlait comme si elle trahissait une cause qui fût +sienne; mais, déclarait-elle à l'Amiral, à Condé, à Mme de Roye, qui +cherchaient à l'apaiser, elle n'entendait rien à leur religion «et ce +qui l'avoit paravant esmeue à leur désirer bien estoit plustost une +pitié et compassion naturelle qui accompaigne volontiers les femmes, que +pour estre autrement instruite et informée si leur doctrine estoit vraie +ou fausse»[202]. + + [Note 200: _Calvini Opera Omnia_, t. XVII, col. 597, 15 août.] + + [Note 201: Cette lettre est antérieure au 15 août, comme on peut + le voir d'après la lettre de Morel à Calvin où il en est fait + mention. Elle est rapportée tout au long par Regnier de La + Planche, mais pas à sa date (p. 219-220).--Morel à Calvin, + _Calvini Opera Omnia_, XVII, col. 597: «Quibus perfectis, hem, + inquit, etiam mihi minantur».] + + [Note 202: Regnier de La Planche, p. 220.] + +Ainsi commençaient par un malentendu les rapports entre Catherine et les +réformés. Elle, attentive aux mouvements de l'opinion et au parti +qu'elle en pourrait tirer, et d'ailleurs naturellement encline à la +douceur; eux, convaincus que la timidité seule ou quelque calcul +l'empêchait de se déclarer pour eux, et s'irritant de ce qu'ils +appelaient sa dissimulation. Dans leur première lettre, ils la priaient; +dans la seconde, ils la pressaient; et dans la troisième--une quinzaine +de jours après--ils la sommaient de sauver leurs frères prisonniers, la +menaçant, si elle n'agissait pas, de nouvelles représailles célestes. +C'était lui demander de se déclarer contre les ministres du Roy son +fils. Mais elle n'était pas disposée à se compromettre pour des clients +si exigeants et dont elle ne savait pas encore ce qu'elle pouvait +attendre. + +À ce moment les Guise frappèrent un grand coup. Instruits par des +apostats du nom et des lieux de réunion des religionnaires, ils +mobilisèrent commissaires et sergents et cernèrent le faubourg +Saint-Germain, surnommé «la petite Genève», et les rues avoisinantes. Un +conseiller au Châtelet assaillit avec cinquante archers la maison du +nommé Le Vicomte, dans la rue au Marais, où descendaient beaucoup de +gens suspects, mais il fut chaudement reçu. Les hommes qui s'y +trouvaient s'ouvrirent un chemin à la pointe de l'épée. La police +n'arrêta qu'un vieillard, une femme, des enfants, en tout une douzaine +de personnes. Mais elle saisit «certains escripts en rime françoise +faisant mention de la mort advenue au roy Henri par le juste jugement de +Dieu, esquels aussi ladicte dame (Catherine) estoit taxée de trop +déférer au Cardinal»[203]. Il y eut d'autres perquisitions dans les +divers quartiers de Paris (25-26 août). Les curés au prône sommèrent les +fidèles, sous peine d'excommunication, de dénoncer tous les «mal +sentants» de la foi[204]. Pour exciter le fanatisme populaire, on +faisait courir le bruit que les hérétiques s'assemblaient pour +paillarder à chandelles éteintes. Le Cardinal, qui savait bien le +contraire, mais qui cherchait à détourner la Reine-mère de ses velléités +de modération, lui fit amener pour la convaincre deux apprentis bien +stylés. Ils récitèrent la leçon apprise: qu'en la place Maubert, dans la +maison d'un avocat, le jeudi avant Pâques, en une réunion nombreuse, on +avait mangé le cochon, et puis après on s'était mêlé au hasard dans les +ténèbres. Catherine était si ignorante de l'esprit d'austérité de la +nouvelle Église qu'elle fut «merveilleusement aigrie et étonnée». Elle +déclara à quelques siennes demoiselles qui favorisaient ceux de la +religion, que «si elle savoit pour tout certain qu'elles en fussent elle +les feroit mourir, quelque amitié ou faveur qu'elle leur portast». Mais +celles-ci obtinrent qu'on interrogeât les apprentis, et l'imposture fut +découverte[205]. En cette circonstance, Mme de Roye, une «héroïne», +écrivait le ministre Morel à Calvin, se porta garante de la vertu des +réformés. «Mais, objectait la Reine, j'entends beaucoup de gens dire +qu'il n'y a rien de plus dissolu (flagitiosius) que cette sorte de +gens.» À quoi la dame de Roye répondit qu'il était facile de nous +charger, «puisque personne n'ose nous défendre et que si elle nous +connaissait, nous et notre cause, elle en jugerait tout autrement.» +L'entretien continuant, Catherine exprima le désir de voir quelqu'un des +ministres de la nouvelle secte, et plus particulièrement un d'entre eux, +Antoine de Chandieu, dont on parlait beaucoup, et qui était gentilhomme. +Elle assura qu'il n'aurait rien à craindre et qu'elle disposerait tout +pour que l'entrevue eût lieu dans le plus grand secret[206]. + + [Note 203: Regnier de La Planche, p. 222-223.] + + [Note 204: Une déclaration datée de Villers-Cotterets, 4 septembre + 1559, et enregistrée au Parlement le 23 décembre, ordonna de raser + les maisons où se tiendraient des conventicules; un édit du 9 + novembre, enregistré le 23, prononça la peine de mort contre les + auteurs d'assemblées illicites (Isambert, _Recueil des anciennes + lois françaises_, XIV, p. 9 et 11).] + + [Note 205: Regnier de La Planche, p. 223-225.] + + [Note 206: Lettre de Morel à Calvin du 11 septembre, (_Calvini + Opera Omnia_, XVII, col. 634-635). Antoine de Chandieu, seigneur + de la Roche-Chandieu, né au château de Chabot, dans le Mâconnais, + vers 1534, fut d'abord pasteur à Paris, et enfin à Genève, où il + mourut en 1591. Haag, _La France protestante_, 2e éd., t. III, + col. 1049-1058.] + +Mme de Roye expédia immédiatement un courrier aux fidèles de Paris, les +exhortant à ne pas laisser échapper cette occasion d'entrer en relations +avec la Reine-mère.» C'était à tort, leur disait-elle,--et ce témoignage +est important à retenir ce--qu'on avait cru auparavant que la Reine +avait lu des livres de piété (_pios libros_) ou entendu des hommes +doctes ou vraiment chrétiens» et elle exprimait l'espoir que si la Reine +rencontrait Chandieu, elle changerait d'opinion et deviendrait favorable +à leur cause[207]. Après beaucoup d'hésitation, le Consistoire donna son +consentement. + +Ce n'était pas uniquement pour des raisons religieuses que Catherine +désirait se rencontrer avec ce pasteur gentilhomme. Elle savait la +sympathie des réformés pour les princes du sang et tenait à se +renseigner sur ce point. Antoine de Bourbon arrivait du Béarn à petites +journées pour assister au sacre. Peut-être avait-elle appris qu'il avait +été, dans toutes les villes où il passait, visité par les ministres, et +qu'à Vendôme, en sa présence, s'était tenue une assemblée mi-politique, +mi-religieuse, de réformés et de ses partisans, qui l'avait exhorté à +revendiquer son droit au gouvernement de l'État. Villemadon, l'ancien +serviteur de la reine de Navarre, ne lui recommandait pas seulement +comme un moyen de mériter la bénédiction divine le chant «des beaux +Psalmes Davidiques», ainsi qu'elle avait fait autrefois, et «la +quotidiane ouye ou lecture de la parole de Dieu», il la pressait aussi +d'éloigner les Guise, «monstres étranges», «qui ne sont de la maison» +[royale], «occupant par dol et violence la puissance du Roy et de Vous», +et qui vont «récultans (reculant) et affoiblissans et mettans comme sous +le pied les Princes et le Sang de ceste couronne»--«Les princes du +sang», insistait-il «vous soyent en honneur[208]» (26 août). La lettre +de Villemadon, dit Regnier de La Planche, émut la Reine-mère «à penser à +ses affaires conjecturant que les princes du sang n'estoyent ainsi mis +en avant qu'ils ne fissent jouer ce jeu aux autres»[209]. Les autres, +c'étaient les ennemis des Guise et entre autres les réformés, dont il +lui importait tant de connaître les intentions. Que gagnerait-elle ou +que perdrait-elle au renversement des oncles de Marie Stuart? Elle +pensait qu'une conversation avec La Roche-Chandieu l'éclairerait sur ce +point. Il fut convenu que vers le 18 septembre, date du sacre, La +Roche-Chandieu attendrait bien caché, aux environs de Reims, qu'elle le +fît secrètement appeler. + + [Note 207: Morel, 11 septembre, _Calvini Opera_, XVII, col. 635.] + + [Note 208: _Calvini_, XVII, col. 618.] + + [Note 209: Regnier de La Planche, p. 212.] + +Mais, après réflexion, elle n'osa pas ou ne voulut pas lui faire +signe[210]. Écouter un représentant des doctrines nouvelles, c'était +prendre parti contre les Guise qui les persécutaient. Et puis le +changement d'attitude des réformés l'inquiétait. Sous Henri II, ils +souffraient patiemment la prison et le martyre sans discuter le pouvoir +qui les opprimait. Mais maintenant certains d'entre eux, et non des +moindres, «se faschoyent de la patience chrestienne et évangélique». Des +alliés s'offraient à les aider à rendre coup pour coup: soldats et +capitaines que la paix et l'embarras des finances avaient obligé les +Guise à licencier[211], gentilshommes pauvres et batailleurs, amis +d'Antoine de Bourbon et du Connétable, tous ceux enfin que sollicitait +le ressentiment d'une injure ou l'amour des nouveautés. La Réforme +allait servir de mot d'ordre à tous les opposants. Mais ces fidèles +d'occasion, plus sensibles à la tyrannie des Lorrains qu'aux «abus du +pape», poussaient les vrais fidèles à la rébellion. L'histoire du parti +protestant commençait. + + [Note 210: Regnier de La Planche, p. 220, dit cependant que ce + jour-là elle en fut empêchée par la visite de plusieurs cardinaux + et autres seigneurs venus au sacre.] + + [Note 211: Ordonnance du 14 juillet 1559; de Ruble, _Antoine de + Bourbon et Jeanne d'Albret_, t. II, p. 127. Brantôme t. IV, p. + 224.] + +L'alliance des mécontents politiques et des novateurs religieux se fit +sur la question des droits des princes du sang. Les ennemis des Guise +prétendaient qu'en raison de la mauvaise santé du Roi et de la faiblesse +de son entendement, il y avait lieu, malgré sa majorité, de réunir les +États généraux du royaume et de confier le gouvernement aux princes de +son sang, à l'exclusion de tous autres, conformément à leur degré de +parenté. Un peu plus d'un mois seulement après la mort d'Henri II, le +ministre de l'Église de Paris, Morel, avait exposé à Calvin cette +théorie nouvelle de droit constitutionnel. Les gens d'action du parti +allaient encore plus loin, comme l'écrivit plus tard Calvin à +Coligny[212]. En septembre ou octobre 1559, car ses indications ne +permettent pas de préciser davantage la date de la consultation, +«quelqu'un, raconte-t-il, ayant charge de quelque nombre de gens, me +demanda conseil s'il ne seroit pas licite de résister à la tyrannie dont +les enfans de Dieu estoyent pour lors opprimez, et quel moyen il y +auroit. Pour ce que je voyoye (voyais) que desjà piusieurs s'estoyent +abreuvez de ceste opinion, apres luy avoir donné response absolue qu'il +s'en faloit déporter, je m'efforçay de luy monstrer qu'il n'y avoit nul +fondement selon Dieu, et mesme que selon le monde il n'y avoit que +legereté et presomption qui n'auroit point bonne issue.» «Il n'y eut +pas, continue Calvin, faute de réplique, voire avec quelque couleur. Car +il n'estoit pas question de rien attenter contre le Roy ny son +authorité, mais de requerir un gouvernement selon les lois du pais +attendu le bas aage du Roy.» Et puis, «d'heure en heure on attendoit une +horrible boucherie pour exterminer tous les povres fidèles». Mais Calvin +répondit «simplement» que s'il s'espandoit une seule goutte de sang, les +rivières en découlleroyent par toute l'Europe» et qu'il valait mieux +périr «tous cent fois que d'estre cause que le nom de Chrestienté et +l'Évangile fust exposé à tel opprobre». Toutefois, il concéda «que si +les Princes du sang requerroyent d'estre maintenus en leur droit pour le +bien commun, et que les Cours de Parlement se joignissent à leur +querele, qu'il serait licite à tous bons sujects de leur prester main +forte». L'homme alors demanda: «_Quand on auroi induit l'un des princes +du sang à cela, encore qu'il ne fust pas le premier en degré_, s'il ne +serait point permis». Mais, ajoute Calvin, «il eut encore response +négative en cest endroit. Bref je luy rabbati si ferme tout ce qu'il me +proposoit que je pensoye bien que tout deust estre mis sous le +pied»[213]. + + [Note 212: 16 avril (?) 1561, _Opera Omnia_, XVIII, col. 425-431. + Ce «quelqu'un» n'est pas La Renaudie, qui, quelque temps après, + alla voir Calvin et fut d'ailleurs mal reçu. _Ibid._, col. 427 et + 429.] + + [Note 213: _Calvini Opera Omnia_, XVIII, col. 425-426.--Sur + l'opinion de Calvin, voir Mignet, _Journal des savants_, 1857, p. + 95.] + +Il y avait des casuistes qui, comme le jurisconsulte François Hotman, +estimaient que le consentement d'un seul prince du sang autorisait +l'insurrection contre les Guise. Si le premier, Antoine de Bourbon, se +dérobait, ou, comme on disait par euphémisme, «en son absence», son +frère le prince de Condé pouvait, selon la tradition et la loi écrite, +réclamer la charge de suprême conseil du Roi[214]. + + [Note 214: Calvin à Pierre Martyr, mai 1560, _Opera Omnia_, XVIII, + col. 82 et les notes. Cf. Regnier de La Planche, p. 237.] + +C'était en effet à l'intention de ce Bourbon, énergique, pauvre et +ambitieux, qu'avait été imaginée la théorie de l'unique prince du sang. + +L'opposition désespérait d'Antoine de Bourbon. Après l'assemblée de +Vendôme, il n'avait paru à la Cour que pour s'y faire bafouer. À +Saint-Germain, où il était allé trouver le Roi, les Guise ne lui +assignèrent pas de logement et il en fut réduit à se contenter de +l'hospitalité que le maréchal de Saint-André lui donna par pitié. Il +n'avait pas été convoqué aux séances du Conseil. À Reims, lors du sacre, +il souffrit qu'on arrêtât en sa présence un de ses gentilshommes, +Anselme de Soubcelles, suspect d'avoir diffamé les ministres dirigeants. +Prétendant honteux, il n'eut pas le courage de déclarer son droit et +accepta avec empressement la mission que lui offrit Catherine de +conduire en Espagne Élisabeth de Valois, la jeune femme de Philippe +II[215]. + + [Note 215: De Ruble, _Antoine de Bourbon et Jeanne d'Albret_, t. + II, p. 41-45 et p. 58.] + +Mais Condé agissait pour lui ou sans lui. Il faisait instruire +mystérieusement le procès des Guise, et, comme bien l'on pense, +«l'information faite, il se trouva, dit Regnier de La Planche, par le +témoignage de gens notables et qualifiés, iceux (les Guise) estre +chargés de plusieurs crimes de lèze-majesté ensemble d'une infinité de +pilleries, larrecins et concussions». «Ces informations veues et +rapportées au Conseil du Prince, attendu que le Roy, pour son jeune +aage, ne pouvoit cognoistre le tort à luy faict et à toute la France, et +encore moins y donner ordre, estant enveloppé de ses ennemis (les +Guise), il ne fut question que d'adviser les moyens de se saisir de la +personne de François, duc de Guise, et de Charles, cardinal de Lorraine, +son frère, pour puis après leur faire procès par les Estats»[216]. +Cependant l'entreprise était si hasardeuse que Condé n'osa s'y risquer. +Il en laissa la conduite à un certain La Renaudie, gentilhomme +périgourdin, qui, ayant eu des démêlés avec la justice, en rendait les +Guise responsables. La Renaudie enrôla en France et à l'étranger des +soldats et des capitaines et réunit secrètement à Nantes (1er février +1560) les principaux conjurés. Il fut autorisé par cette assemblée, qui +était censée tenir lieu d'États généraux, à se saisir des ministres et à +les mettre dans l'impossibilité de nuire. Les fauteurs du complot +voulaient, par tout cet appareil de procédure: enquête, procès, +consultation d'États, apaiser les scrupules de chrétiens comme Calvin et +donner à un coup de main le caractère d'une action légale. Ils +résolurent d'envahir en forces le château d'Amboise, où était la Cour, +et de demander à François II humblement, l'épée en main, le renvoi et la +mise en jugement de ses ministres. L'exécution, fixée d'abord au 10 mars +1560, fut définitivement ajournée au 16. + + [Note 216: Regnier de La Planche, p. 237-238.--Paillard, + _Additions critiques à l'histoire de la Conjuration d'Amboise_, + Revue historique, t. XIV, 1880, 61-108 et 311-355 (analyse de la + correspondance de Chantonnay, frère du cardinal Granvelle et + ambassadeur d'Espagne en France).] + +Le secret du complot, si bien gardé qu'il fût, transpira. Le 12 février +les Guise eurent un premier avertissement, vague d'ailleurs, donné par +un prince protestant d'Allemagne; puis vint, quelques jours après, la +dénonciation d'Avenelles, un avocat de Paris, qui avait logé La Renaudie +à son passage et avait reçu ses confidences[217]. Catherine s'émut de ce +danger de guerre civile. Elle commençait à trouver que les ministres de +son fils étaient trop violents. Ne s'étaient-ils pas avisés d'ailleurs +de contrecarrer ses volontés? Elle n'avait rien tenté, peut-être par +affectation de piété conjugale, pour sauver Du Bourg, qui fut exécuté le +23 décembre 1559. Mais elle s'intéressait à Fumée, à cause de Jean de +Parthenay-Larchevêque, sieur de Soubise, à qui «elle portoit de longue +main faveur». Or le cardinal de Lorraine éludait ses bonnes intentions +et l'amusait de promesses. A la fin elle lui déclara «que ces façons de +faire luy desplaisoient et que s'ils en usoient plus, elle en auroit +mescontentement». Le Cardinal, dépité, offrit de se retirer en sa +maison. Mais son départ, suivi naturellement de celui de son frère, +l'aurait laissée seule en face des réformés, sans qu'elle fût sûre des +catholiques; elle l'apaisa. Il mit alors la faute de la poursuite, +raconte l'_Histoire des Églises réformées_, sur le procureur général, +Bourdin, sur certains conseillers et commissaires du Châtelet et sur +l'inquisiteur de la Foi, Démocharès, et quelques Sorbonistes, qu'il +disait «estre les plus méchants garnemens du monde et dignes de mille +gibets.... Sur quoy la dicte dame respondit qu'elle s'esbahissoit +donques et trouvoit merveilleusement estrange qu'il se servoit d'eux +puisqu'il les connoissoit tels»[218]. Fumée fut absous à pur et à plein +(février 1560). + + [Note 217: La chronologie des révélations est difficile à établir. + Voir Paillard, _Additions critiques à l'histoire de la conjuration + d'Amboise_, Revue hist., 1880, t. XIV, p. 81-84 et _passim_.] + + [Note 218: _Histoire ecclésiastique des Églises réformées du + royaume de France_, éd. nouvelle par Baum et Cunitz, 1883, I, p. + 294-298.] + +Les Guise, pensant avec raison que les «belîtres», dont on leur +dénonçait l'entreprise, ne pouvaient être que les prête-noms de tout +autres ennemis, sentaient plus que jamais le besoin de se concilier la +Reine-mère. En leur inquiétude, ils la prièrent d'appeler à la Cour +l'Amiral, d'Andelot et le cardinal de Châtillon, les neveux du +Connétable. Elle y consentit bien volontiers, car elle avait «confiance» +dans «les vertus de ces personnages» et «portoit» «amitié à +l'Admiral»[219]. Coligny, bien qu'il inclinât décidément à la Réforme, +n'avait pas paru à l'assemblée de Vendôme[220]. Il estimait probablement +que la nouvelle Église risquait de s'aliéner la Reine-mère, en montrant +un zèle exclusif pour la cause des princes du sang. Peut-être aussi +jugeait-il Antoine de Bourbon à sa valeur. Il arriva le 24 février à la +Cour, et, prié par Catherine de dire son avis, «il luy déclara le grand +mescontentement de tous les subjects du roy... non seulement pour le +faict de la religion, mais aussi pour les affaires politiques, et que +l'on avoit mal à gré et du tout à contre-coeur que les affaires du +royaume fussent maniées par gens qu'on tenoit comme étrangers, en +eslongnant les princes et ceux qui avoient bien déservy de la chose +publique»[221], il voulait dire le Connétable. Alors elle fit un premier +pas. Elle, jusqu'alors si prudente, alla trouver le Roi et lui persuada +de consulter le Conseil sur la situation religieuse. Les Guise la +laissaient faire. Le Conseil fut d'avis d'accorder et le gouvernement +publia une amnistie pour tous les religionnaires qui vivraient désormais +en bons catholiques, exception faite des prédicants et de tous ceux qui, +sous prétexte de religion, avaient conspiré contre la Reine-mère, +nommée, remarquons-le, la première, le Roi, la Reine, les frères du Roi, +et les principaux ministres (mars). L'Édit, pour couvrir les Guise, +imaginait que leurs ennemis avaient projeté de détruire avec eux la +famille royale et même les Bourbons, et il excluait du pardon ces grands +coupables, ainsi que les prêcheurs des doctrines nouvelles suspects de +propager l'esprit de révolte[222]. Mais cette simple distinction entre +les réformés paisibles et les fauteurs de désordre était de grande +conséquence. La pratique de l'hérésie n'était donc pas aussi criminelle +qu'un complot, puisque celle-là était pardonnable et que celui-ci +restait punissable? L'État prenait donc moins à coeur les affaires de +Dieu que les siennes? Aussi l'Édit fut-il trouvé «fort estrange» par +plusieurs catholiques, dit le journal de Nicolas Brûlart, chanoine de +Notre-Dame de Paris[223]. Pour bien marquer que Catherine en était +l'inspiratrice, le conseiller et secrétaire des finances du roi, Jacques +de Moroges, chargé de le porter au Parlement, déclara «qu'il a eu +commandement exprès de la Reine-mère pour dire à la Cour de sa part +qu'elle procède le plus promptement qu'elle pourra à la vérification des +dites lettres». Sans user de ses lenteurs ordinaires, le Parlement +enregistra le 11 mars. + + [Note 219: Regnier de La Planche p. 247.] + + [Note 220: Erichs Marcks, _Gaspard von Coligny_, I, 1893, p. 350.] + + [Note 221: Regnier de La Planche, p. 247.] + + [Note 222: Fontanon, _Les Edicts et Ordonnances des roys de + France_, 1611, t. IV, p. 263-264.] + + [Note 223: Journal de Pierre (lisez Nicolas) Bruslart, dans + _Mémoires de Condé_, I, p. 9.] + +C'était l'entrée en scène de Catherine et la première manifestation +publique d'une politique personnelle. Mais les concessions venaient trop +tard; les bandes de La Renaudie étaient aux portes d'Amboise. Les Guise, +qui n'avaient pas cessé d'armer, dispersèrent, massacrèrent ou livrèrent +au bourreau les soldats, gentilshommes, bourgeois et gens «mécaniques» +qui marchaient à l'attaque du château. Catherine n'osa pas s'opposer aux +exécutions par jugement, qui suivirent les tueries en pleine campagne. +Elle estimait certainement criminelle cette façon d'adresser requête au +Roi par soulèvement, surprise, assaut et bataille. Mais elle trouva que +les Guise outrepassaient la rigueur de la justice. Elle aurait voulu +pardonner à un prisonnier qui dans l'un des interrogatoires où elle +assista, fit «à demy confesser au cardinal [de Lorraine] sa doctrine +estre vraye, mesmes en la doctrine de la Cène». Mais on se hâta de le +dépêcher, pendant qu'elle était occupée ailleurs, «de quoy elle fut +aulcunement faschée, se disoit-elle, car elle l'avoit jugé innocent». +Pour sauver Castelnau, un brave capitaine, dont Coligny et d'Andelot +représentaient les «grands services faicts par ses prédécesseurs et par +luy à la Couronne et maison de France», «elle fit tout ce qu'elle peut +(put) disoit-elle, jusques à aller chercher et caresser en leurs +chambres _ces nouveaux rois_». Le mot doit être d'elle, car elle l'a +employé plusieurs fois contre les Guise dans sa correspondance, mais ils +«se montrerent invincibles et de fureur irréconciliables». La duchesse +de Guise elle-même allait pleurer chez la Reine-mère sur les «cruautés +et inhumanités qui s'exercent», car «elles deux ensemble avoient fort +privéement devisé de l'innocence de ceux de la religion»[224]. + + [Note 224: Regnier de La Planche, p. 257, 265, 266. Regnier de La + Planche ou plutôt l'Histoire publiée sous son nom ne veut pas que + la Reine ait été sincère. C'est un parti pris chez les ennemis de + Catherine qui lui dénie tout bon sentiment.] + +Elle fit plus. Elle envoya Coligny en Normandie pour enquêter sur la +cause des troubles, et elle montra aux Guise la lettre où l'Amiral les +imputait à la violence de leur politique. Elle les força, conformément +aux Édits, de relâcher les prisonniers arrêtés pour cause de religion. + +L'Édit de Romorantin (mai 1560), qu'elle a certainement inspiré, +remettait le jugement du crime d'hérésie aux évêques, et la punition des +assemblées et des conventicules aux juges présidiaux[225]. C'était une +nouvelle tentative, aussi hardie qu'elle pouvait l'être au lendemain du +complot d'Amboise, pour distinguer le spirituel du temporel, et la +religion de la police du royaume. + +[Note 225: Fontanon, _Les Edits et Ordonnances des roys de France_, éd. +1611, t. IV, p. 229-230.] + +Elle cherchait en même temps à renouer avec les réformés, qui, depuis le +«Tumulte», avaient laissé tomber les relations. Elle dépêcha donc à +Tours deux de ses serviteurs favorables à leur cause: Chastelus, abbé de +La Roche, son maître des requêtes, et Hermand Taffin, son gentilhomme +servant, chargés de «faire parler à elle» La Roche-Chandieu, de qui elle +voulait savoir «la vraye source et origine des troubles» et le «moyen de +donner estat paisible» à ceux de la religion, sans provoquer toutefois +les catholiques. Mais les fidèles de Tours répondirent «que le ministre +que la Roine demandoit n'estoit pas à Tours ny mesmes au royaume». Et +comme les messagers les pressaient d'envoyer à sa place le ministre du +lieu, Charles d'Albiac, dit Duplessis, «ils refusèrent», l'Église de +Tours «ayant ses pasteurs trop chers pour les hasarder ainsi». Ils +ajoutèrent que «la dicte dame avoit donné peu de témoignage de son bon +vouloir envers eux par les actions passées, aussi que ce qu'elle +désiroit sçavoir se pourroit bien escrire par lettres». Elle ne parut +pas s'offenser de leur méfiance, «promettant qu'elle monstreroit par +effect n'avoir dédaigné leur conseil». Et cependant elle les priait de +«se contenir en la plus grande modestie que faire se pourroit, afin que +leurs adversaires n'eussent occasion de leur courir sus». Par-dessus +tout elle leur recommandait «de tenir secret tout ce qu'ils voudroient +lui envoyer, car elle vouloit s'en aider en telle sorte que l'on pensast +que les ouvertures qu'elle feroit vinssent seulement de son advis et +industrie, et non d'autres mains, aultrement elle gasteroit tout, leur +pensant aider»[226]. + +Ils dressèrent alors pour elle une belle remontrance sous le nom +emprunté de Théophile, que Le Camus, fils de son ancien pelletier, lui +fit remettre le 24 mai, jour de l'Ascension[227]. + + [Note 226: Regnier de La Planche, p. 298-299.] + + [Note 227: Et non de l'Assomption, comme dit le texte imprimé de + Regnier de La Planche, p. 302. Cf. p. 304, les faits qui + permettent de rectifier cette fausse indication.] + +C'était, affirmait Théophile, une vérité établie que les «forces... +apparues près Amboyse n'estoyent contre la majesté du Roy ny contre elle +ou aucun prince du sang, mais seulement pour se munir contre ceux qui +les voudroyent empescher de se présenter à Leurs Majestés pour leur +remontrer les choses qui concernoyent l'estat du Roy et la conservation +du royaume». Il allait de soi «qu'il n'y a droict ni divin ni humain qui +permette aux subjects d'aller en armes faire doléance à leurs princes, +ains seulement avec humbles prières». Aussi combien de fois--la +Reine-mère pouvait s'en souvenir--les réformés, ayant les moyens de se +défendre, avaient-ils mieux aimé «mettre les armes bas» et «encourir la +note de cueur lasche que de faire acte approchant de rébellion et de +désobéissance contre leur prince et naturel seigneur». Mais ces preuves +de leur fidélité ayant uniquement servi d'occasion «aux meschans d'estre +tant plus audacieux jusques à faire acte de tyrans, usurpateurs du roy +et du royaume, contre toutes les loix et statuts inviolablement observés +en France, il a été finalement licite de repoulser ceste violence par +aultre violence, veu que leurs ennemys empruntoient les forces du roy +pour les destruire.» «Et ce qui les esmouvoit davantage,» c'est que les +édits faits «durant les dangers» n'étaient pas appliqués, et que l'on +avait lieu de croire qu'ils ne le seraient pas, tant que les Guise +seraient près de Sa Majesté. En effet, ils «poursuivoyent», pour les +faire mourir et s'emparer de leurs biens, les gentilshommes qui +s'étaient retirés de l'entreprise, confiants dans le pardon du Roi. +Aussi ceux-là et même «ceux qui n'estoyent encore bougés de leurs +maisons... se préparoyent à marcher comme désespérés, jugeant qu'il leur +convenoit plutost mourir tous ensemble en combattant qu'estant prins en +leurs maisons l'un après l'autre tendre le col à un bourreau.» + +C'est ce que la Reine-mère «devoit bien considérer et penser en +elle-mesme à la conséquence où pourroyent tomber ces désespérées +entreprinses, où l'on jouoit à quitte ou à double. Car encores que ce +fut la ruyne de ceux qui s'eslesveroyent, si est-ce qu'elle devait +plutost y remédier promptement que l'effect advenu procéder à la +destruction entière de ceux qui autrement estoyent de ses meilleurs +subjects». Le remède, c'était en premier lieu de «pourveoir au +gouvernement du royaume et bailler un Conseil au Roy, non à l'appétit de +ceux de Guyze, mais selon les anciennes constitutions et observations de +France»; en second lieu, de tenir un «Concile sainct et libre, sinon +général, à tout le moins national», où toutes choses étant «décidées par +la parolle de Dieu,» «ceux qu'on condamnoit maintenant sans estre ouys +s'attendaient de gaigner leur cause». Et jusque-là Théophile requérait +pour les fidèles le droit de demeurer «en la simplicité des Escriptures» +et «de vivre selon le contenu d'une confession de foy accordée et receue +en toutes les églises réformées de France»[228]. + + [Note 228: Analyse du _Théophile_, dans Regnier de La Planche, p. + 299-302.] + +La Reine mère venait de lire cette consultation politico-religieuse +quand Marie-Stuart, «qui la suyvoit, comme estant aux aguets de toutes +ses actions», entra et la surprit le mémoire en main. Elle lui demanda +ce que c'était, et Catherine, pour se tirer d'embarras, nomma le porteur +du paquet. Les Guise firent arrêter Le Camus. + +Catherine n'était pas brave, et vite elle abandonnait les gens qui la +compromettaient. D'ailleurs l'insistance des réformés à mettre en avant +les droits des princes du sang, qui étaient destructifs des siens, ne +pouvait que lui déplaire. Quand Le Camus fut plus tard conduit devant +elle, le 5 juin, à Villesavin (près de Romorantin), elle lui reprocha, +en présence des Guise, ces remontrances «pleines d'injures et animosité +contre le Roy son fils et elle». Et comme Le Camus répondit que «sous sa +correction les dites remontrances n'estoient telles», elle répliqua que +«c'estoit bien contre elle en tant qu'elles s'adressoyent contre les +sieurs de Guise, ministres et oncles du Roy». Le Camus protesta qu'elles +ne tendaient «qu'à induire le Roy et ladicte Dame à faire assembler les +Estats du royaume pour remédier aux confusions» du pays «et au +mescontentement de ce que lesdicts de Guyse s'estoient emparés de la +personne du Roy et du gouvernement du royaume contre la volonté des +princes du sang et des Estats». On l'envoya prisonnier au château de +Loches[229]. + + [Note 229: Regnier de La Planche, p. 304.] + +Il importait beaucoup à Catherine de savoir si les «connétablistes» +s'accordaient avec les réformés sur cette question des princes du sang. +À Saint-Léger[230], où la Cour alla en ce même mois de juin (1560), elle +manda «un certain Louis Regnier, seigneur de La Planche», «qu'on +estimoit dès lors servir de conseil bien avant au mareschal de +Montmorency », fils du Connétable. L'histoire publiée sous son nom[231], +_De l'Estat de France sous François II_, précieuse par les documents +qu'elle cite, quelquefois tout au long, et par les faits qu'elle +rapporte, est le récit le plus complet et le plus vivant, quoique +partial et passionné, des débuts politiques de Catherine. La Planche, +qu'elle questionna sur la conjuration d'Amboise, s'excusa tant qu'il put +de dire son avis; mais, sommé de parler, il expliqua que les troubles +avaient à la fois des causes religieuses et politiques, et qu'il y avait +«deux diverses sortes» de «huguenauds». Les uns, qui «ne regardent qu'à +leur conscience» avaient été «esmeus» par La Renaudie à prendre les +armes, «ne pouvant plus à la vérité supporter la rigueur, laquelle on a +si longtemps continuée contre eux»; les autres, qui «regardent à l'estat +public», sont irrités de voir l'estat du royaume estrangement conduit +par estrangers, les princes du sang estant forclos». + + [Note 230: Saint-Léger (Seine-et-Oise), est à 12 kilomètres de + Rambouillet; les rois de France y avaient une résidence, au milieu + de la forêt.] + + [Note 231: Elle n'est probablement pas de lui, au moins en entier. + Il ne s'appellerait pas lui-même (éd. Buchon, p. 316) «_un + certain_ Louis Regnier», et ne donnerait pas comme une opinion + qu'il fût le confident du maréchal de Montmorency. Après avoir dit + à la Reine-mère, dans l'entretien analysé ici, que La Renaudie + voulait, «soubs prétexte de présenter une requeste, venger la + mort» d'un sien beau-frère, il ne se serait pas démenti en ces + termes (éd. Buchon, p. 318). «Tel fust le pourparler de La + Planche, homme politique plustost que religieux, s'abusant en ce + qu'il mict en avant des différends de la religion, non moins qu'en + ce qu'il dict de l'intention qui avoit esmeu La Renaudie». La + critique de beaucoup de documents du XVIe siècle reste à faire.] + +Il serait aisé--en quoi La Planche se trompait--d'apaiser les huguenots +de religion «par une assemblée de quelques suffisans personnages, +lesquels, soubs couleur de traduire fidèlement la Bible, cotteroyent les +différends (les points de désaccord entre les réformés et les +catholiques), et trouveroyent finalement qu'il n'y a pas si grande +discorde qu'il semble entre les parties». Mais les huguenots d'État «ne +s'apaiseroyent aiséement, sinon mettant les princes du sang en leur +degré et demettant tout doucement ceux de Guyse par une assemblée des +Estats». La Planche reprocha aux Guise, simples cadets de la maison de +Lorraine, de prétendre au gouvernement de l'État et même au titre de +princes, le roi ne pouvant faire des princes qu'avec la reine. «Sa +conclusion fut que si elle (Catherine) vouloit éviter un remuement bien +dangereux, il falloit contenir ceux de Guyse en leurs limites ou pour le +moins leur bailler comme une bride et contrepoix de François naturels et +tenir les uns et les autres en raison.» Elle répondit qu'en employant +les Guise, elle n'avait fait que suivre «les traces du feu roy son mary» +et «qu'elle eust bien voulu que le roy de Navarre et le prince de Condé +se fussent rangés à la Cour, à l'exemple de messieurs de Montpensier et +de La Roche-sur-Yon, qui s'y voyoient favorablement traictés et +honorés.» Mais... «c'estoit mesmes contre la personne du Roy» que +l'entreprise d'Amboise avait été dressée. La Planche répliqua que «ceux +qui occupoyent la place des princes du sang, sçachant iceux ne pouvoir +estre déboutés, selon leurs anciens privilèges, que par le seul premier +chef du crime lèze-majesté, avoyent plustost forcé (? forgé) ceste +accusation, substituant la personne du Roy au lieu de la leur.» + +Le cardinal de Lorraine avait entendu cette attaque contre sa maison, +«caché derrière la tapisserie». La Planche fut «renvoyé disner», puis +rappelé l'après-midi. La Reine-mère alors lui déclara «qu'elle ne se +pouvoit persuader que ceste querelle fut advenue pour les honneurs +prétendus par ceux de Guyse» et qu'en tout cas «il se trouveroit bon +remède, donnant le premier lieu aux princes du sang et le second à ceux +de Guyse, de sorte qu'après le premier prince du sang marcherait le +premier prince de Lorraine; après le second prince du sang, le second +prince de Lorraine, et ainsi consécutivement; mais qu'il sçavoit bien +d'autres choses s'il les vouloit dire.» Par promesses claires, par +menaces vagues, elle essaya de le faire parler et même elle le pria de +l'aider à prendre «certains principaux rebelles sans luy nommer de près +ny de loing la maison de Montmorency». Mais La Planche courageusement +remontra «que ceux de Lorraine ne devoyent nullement tirer au colier +avec les princes du sang, ains (mais) leur céder et faire place». «Et +quant à la capture de ces prétendus rebelles, il trancha le mot, qu'il +n'estoit ni prévost des mareschaulx ni espion.» Elle le fit arrêter, +mais «il se purgea si évidemment d'avoir eu intelligence avec La +Renaudie qu'au bout de quatre jours il fut relâché[232]. + + [Note 232: Regnier de La Planche, p. 316-318.] + +De toutes ces consultations, Catherine conclut qu'il fallait à tout prix +rompre la coalition des huguenots d'État et des huguenots de religion. +Peut-être pensait-elle, comme Regnier de La Planche, qu'il serait plus +aisé de satisfaire ceux-ci que ceux-là et en tout cas c'étaient les +concessions qui devaient le moins lui coûter. L'état du royaume +demandait qu'on se hâtât. L'Édit de Romorantin n'avait pas calmé les +passions; les réformés tenaient des prêches et s'assemblaient en armes; +ils faisaient aux Guise une guerre de pamphlets qui était le prélude de +l'autre. Déjà des bandes couraient la Provence, le Dauphiné, la Guyenne +et saccageaient les églises. Sur l'avis de Coligny, la Reine-mère fit +décider la réunion à Fontainebleau des plus grands personnages pour +aviser aux nécessités du royaume. Ce fut une sorte de Conseil élargi, où +le Roi appela, outre ses conseillers ordinaires, les princes du sang, +les grands officiers de la Couronne et les chevaliers de l'Ordre [de +Saint-Michel]. Le Connétable y vint accompagné de huit cents ou mille +chevaux. Mais, malgré ses exhortations, Antoine de Bourbon et son frère +restèrent en Béarn et laissèrent passer l'occasion d'exposer +solennellement leurs droits et leurs griefs, et d'ôter à leur cause +l'allure d'un complot. + +L'assemblée s'ouvrit le 21 août, «en la chambre de la Reine-mère», sous +la présidence du jeune Roi. Catherine pria les personnages «que le Roy +son fils» avait convoqués de le «vouloir conseiller.... en sorte que son +sceptre fust conservé et ses subjects soulagés et les malcontents +contentés s'il estoit possible»[233]. + +Le nouveau chancelier, Michel de l'Hôpital, ancien conseiller au +Parlement de Paris et ancien Président de la Chambre des comptes, était +une créature des Guise, mais «sitost qu'il eust été estably en sa +charge», il se proposa «de cheminer droict en homme politique et de ne +favoriser ny aux uns ny aux autres, ains de servir au Roy et à sa +patrie»[234]. + + [Note 233: Pierre de La Place, _Commentaires de l'estat de la + religion et république sous les roys Henri et François seconds et + Charles neuviesme_, éd. Buchon, p. 53-54.] + + [Note 234: Regnier de La Planche, p. 305.] + +Mais il cheminait prudemment. C'était l'homme qu'il fallait à Catherine. +Il prit la parole après elle pour développer sa pensée. Il compara le +royaume où «tous estats» étaient «troublés» et corrompus «avec un très +grand mécontentement d'un chascun» à un malade et il invita l'assemblée +à rechercher la cause du mal. Si on pouvait la «découvrir, le remède +seroit aisé.... _Hoc opus, hic labor est._» Le duc de Guise et le +cardinal de Lorraine rendirent ensuite compte du fait de leurs charges: +gendarmerie et finances. + +Le 23, François II se disposait à prendre les avis, et «... comme il +eust commandé d'opiner à l'évêque de Valence», Monluc, le dernier en +date des conseillers, l'Amiral se levant s'approcha du Roi, et, après +deux grandes révérences, il lui présenta deux requêtes des réformés, +l'une à lui adressée, l'autre à sa mère. Dans la première «les fidèles +chrétiens épars en divers lieux et endroicts de son royaume» suppliaient +le roi leur souverain seigneur «très humblement de faire surseoir les +rigoureuses persécutions», et de leur permettre «qu'ils se pussent +assembler en toute révérence et humilité» pour célébrer ensemble leur +culte, et en attendant un concile général de «leur ordonner quelques +temples en ce royaume» afin que «leurs assemblées ne fussent plus +secrètes et suspectes»[235]. Mais la requête à la Reine demandait bien +davantage: «Vous, disait-elle, comme vertueuse et magnanime princesse, +ensuyvant l'exemple de la Royne Esther, ayez pitié du peuple esleu de +Dieu pour le délivrer des griefs périls esquels il s'est senti exposé +jusques à présent.... Très illustre et souveraine princesse, nous vous +supplions... pour l'affection que devez à Jésus Christ, à establir son +vray service et deschasser toutes erreurs et abus qui empeschent qu'il +ne règne comme il faut. Vueillez faire ce bien aux povres chrestiens +afin que par ce moyen Dieu soit servi et honoré publiquement en ce +royaume, et le sceptre de vostre fils, nostre souverain roy, soit +conservé en intégrité soubs Jésus Christ, le Roy des Roys»[236]. + + [Note 235: P. de La Place, p. 54-55, résume les deux requêtes sans + les distinguer.] + + [Note 236: L'adresse à la Reine est dans les _Mémoires de Condé_, + II p. 647-648.] + +C'était lui parler comme à une personne confidente, dont l'Église +réformée attendait, non seulement un régime de tolérance, mais +l'avènement du règne de Dieu. + +Après ce coup de théâtre, l'évêque de Valence, Monluc, «personnage de +grand sçavoir et littérature, mesme ès lettres saintes», parla, en homme +bien informé, des services rendus par la Reine-mère, lors de la +conjuration d'Amboise où «avec sa prudence accoustumée, aidée de celle +des sieurs de Guyse soubs son authorité», elle «avoit usé de telle +intelligence que des souspeçons qui sembloyent estre legiers et de nulle +apparence, elle avoit soudainement descouvert l'entreprise des +tumultes», et puis y avait avisé «plus avec la douceur qu'avec la +force». Le moyen de pourvoir «aux vices et abus» de l'Église et de +l'État, c'était la «réunion d'un nombre de gens de bien» «de toutes les +provinces» et la convocation d'un concile national, si le pape n'en +voulait pas tenir un général. Il jugeait «inexcusables» et par +conséquent punissables ceux des sectaires qui, «soubs le prétexte et +manteau de religion, estoyent devenus séditieux et rebelles», oubliant +que «Sainct Pierre et Sainct Paul nous commandent de prier Dieu pour les +roys, de leur rendre toute subjection et obéissance et à leurs +ministres, ores qu'ils fussent iniques et rigoureux.» Mais il ne +trouvait ni juste, ni utile, ni conforme aux traditions de l'Église +primitive de traiter en factieux ceux qui «retenoyent» la nouvelle +doctrine «avec telle craincte de Dieu et révérence au Roy et ses +ministres qu'ils ne vouldroyent pour rien l'offenser». Ceux-là faisaient +bien connaître «par leur vie et par leur mort» «qu'ils n'estoyent meus +que d'un zèle et ardent désir de chercher le seul chemin de leur salut, +cuidans l'avoir trouvé». Aussi «l'expérience avoit appris à tout le +monde que les peines en cest endroict ne profitoyent de rien, ains au +contraire...» Les «empereurs chrestiens de saincte et recommandable +mémoire», Constantin, Valentinien, Théodose, Marcien n'avaient voulu +user «de plus de rigueur envers les autheurs des hérésies que de les +envoyer en exil et de leur oster le moyen de séduire les bons». Quant +aux assemblées, Monluc n'était pas d'avis de les permettre, «pour le +danger qui en peult advenir», mais il s'en remettait «au bon jugement» +du Roi pour avoir égard «en la punition des transgresseurs»... «à +l'heure, au nombre, à l'intention et à la façon qu'ils se seroient +assemblés»[237]. + + [Note 237: Le discours de Monluc, dans La Place, p. 55-58.] + +L'avis de Monluc, c'était celui de la Reine-mère, dont ce prélat humain +et mondain était le confident. Elle estimait nécessaire de relâcher la +persécution sans compromettre l'ordre, de ménager les consciences sans +désarmer le pouvoir. Monluc s'était gardé de prononcer le nom des États +généraux, et il avait eu en passant un mot d'éloge pour les Guise. A +tous ces traits, on reconnaît la façon prudente de Catherine. + +Mais l'archevêque de Vienne, Marillac, parla, lui, avec une hardiesse +qu'on n'aurait pas attendue d'un client des Guise, mais qui cependant +s'expliquait. Ancien ambassadeur de France en Allemagne, en Angleterre, +en Suisse, il pouvait craindre que l'intolérance de ses patrons ne +compromît les alliances protestantes, et en tout cas il constatait +qu'elle troublait le royaume[238]. Il signala le fardeau toujours +croissant des impôts et la corruption du clergé déclarant qu'il n'y +avait autre moyen pour «asseurer»... «la bénévolence du peuple et +l'intégrité de la religion» que d'assembler les États généraux et de +tenir un concile national, quelque empêchement que le pape y mît. Il +insista sur le devoir de réformer l'Église et «d'ouyr les plaintes du +peuple» sans s'arrêter aux dangers imaginaires que quelques-uns +concevaient de ces grandes assemblées. «Si les premiers ministres du +Roi, dit-il, sont calomniés comme autheurs et cause de tout le mal passé +et qui peut advenir, comme ceux qui tournent toutes choses à leur +advantage et font leur proffit particulier de la calamité de tous, y +a-t-il d'autre moyen pour se nettoyer de tous souspeçons que de faire +entendre en telle assemblée en quel estat l'on a trouvé le royaume [et] +comme il a été administré...» C'était presque dire que les accusations +avaient quelque apparence. Et quand Marillac montrait le Roi, gardé par +l'amour de sa mère, «de tant de princes du sang», de l'Église et de la +noblesse, ne signifiait-il pas aux oncles de Marie Stuart que leurs +services n'étaient pas indispensables[239]? + + [Note 238: Cf. sur le revirement de Marillac, connu jusque-là pour + un partisan des Guise, Pierre de Vaissière, _Charles de Marillac, + ambassadeur et homme politique sous les règnes de François Ier, + Henri II et François II_, Paris 1896, p. 383-384.--Le discours de + Marillac est dans Regnier de La Planche, p. 352-360.] + + [Note 239: Regnier de La Planche, p. 357.] + +L'Amiral, qui décidément se posait en porte-parole des réformés, attaqua +vivement la politique religieuse et le gouvernement des Guise. Le Duc +répliqua sur le même ton. Le Cardinal, calme et ironique, remarqua que +si les novateurs se disaient «très obéissans, c'estoit toutesfois avec +condition que le roy seroit de leur opinion et de leur secte ou pour le +moins qu'il l'approuveroit»[240]. + + [Note 240: [De Mayer], _Des États généraux et autres Assemblées + nationales_, t. X, p. 306-307.--La Place, p. 66-68.] + +Il dissuada le Roi de leur «bailler temples et lieu d'assemblée», car +«ce seroit approuver leur idolatrie», ce qu'il «ne sçauroit faire sans +estre perpétuellement damné». Toutefois il fut d'avis que tout en +continuant à punir «griesvement» les séditieux et «perturbateurs du +peuple et du royaume» on ne «touchast plus par voye de punition de +justice,» à ceux «qui sans armes, et de peur d'estre damnés, iroyent au +presche, chanteroient les psalmes et n'iroyent point à la messe.» Il se +prononça pour la réunion des États généraux, et, quant à la réforme de +l'Église, il proposa de faire ouvrir par les évêques et les curés une +enquête sur les abus «pour en informer le Roy à fin de regarder la +nécessité d'assembler un concile général ou national». Les chevaliers de +l'Ordre opinèrent tous comme le cardinal de Lorraine, dont l'avis passa +à la majorité des voix. En conséquence, les États généraux furent +convoqués pour le 10 décembre suivant à Meaux (31 août 1560). + +La Reine-mère avait pris une telle importance que l'Amiral et quelques +grands seigneurs en qui elle se fiait la sollicitèrent de se saisir du +pouvoir et de renvoyer pour quelque temps les Guise en leur maison. Mais +elle les «cognoissoit de si grand coeur que malaisement» endureraient-ils +de n'être rien. Le Duc se fortifiait de toutes sortes de gens, et +«disoit haut et clair avoir la promesse de mille ou douze cens +gentilshommes signalés et le serment de leurs chefs, avec lesquels et +les vieilles bandes venues du Piedmond et autres dont il s'asseuroit, il +passerait sur le ventre à tous ses ennemis». Disgracier les Guise, ce +«seroit pour entrer de fiebvre en chaud mal»[241]. Il lui faudrait +rappeler le Connétable qu'elle n'aimait pas et s'appuyer sur les princes +du sang et les réformés, dangereux alliés qui ne manqueraient pas, lors +de la réunion des États généraux, de bailler au Roi un conseil où elle +était sûre de n'avoir pas la première place. + + [Note 241: Regnier de La Planche, p. 313-314.] + +Il n'est pas imaginable combien les protestants, à part quelques hommes +comme Coligny[242], se souciaient peu de la gagner. Ils la pressaient de +se compromettre pour eux, et en même temps déclaraient dans tous leurs +écrits qu'en cas de minorité les princes du sang devaient avoir le +premier rang dans l'État, à l'exclusion des étrangers et des +reines-mères. Ils l'estimaient, à ce qu'il semblait, trop heureuse de +les servir gratuitement. C'était se méprendre du tout sur ses +sentiments. Son ambition, naturellement très grande, s'était encore +accrue à la faveur des événements et du succès. Elle voyait jour pour +arriver au pouvoir suprême; elle y aspirait pour elle et dans l'intérêt +de ses enfants. Or les novateurs religieux, qui auraient dû s'assurer +son concours à tout prix, jetaient en travers de sa route et +consolidaient sottement la théorie des princes du sang. La _Briesve +Exposition_, qu'ils publièrent après la conjuration d'Amboise, et la +_Response chrestienne et défensive_, qui est du même temps que le +«Théophile» de l'Église de Tours, et Le Camus, porteur de ce mémoire +consultatif, invoquaient contre les Guise l'ancienne constitution du +royaume et soutenaient tous que la loi salique et la coutume excluaient +du gouvernement les étrangers[243]. + +Pour entraîner Antoine de Bourbon, qui suivant son habitude atermoyait, +les représentants des Églises tinrent à Nérac une sorte de grand conseil +auquel se trouvèrent le jurisconsulte huguenot Hotman, réfugié à +Strasbourg depuis le tumulte d'Amboise, et Théodore de Bèze, poète, +écrivain, humaniste, maintenant théologien et le principal coadjuteur de +Calvin à Genève. Ils rédigèrent pour le roi de Navarre et le prince de +Condé une «Remontrance» où les prétentions des princes du sang étaient +appuyées de précédents historiques spécieux et d'attaques passionnées +contre la tyrannie des Guise[244]. + + [Note 242: Coligny n'assistait pas, comme on l'a vu, à la réunion + de Vendôme, Erichs Marcks, _Gaspard von Coligny_, 1893, t. I, p. + 350.] + + [Note 243: Aussi approuva-t-elle, si elle ne l'inspira pas, la + réfutation de la thèse des protestants par Jean du Tillet, + greffier en chef du Parlement de Paris, _Pour la majorité du roy + tres chrestien contre les escrits des rebelles_, Paris, 1560, + in-4º (B. N., Lb. 32). Les protestants répondirent par un + _Légitime conseil des rois de France pendant leur jeune aage + contre ceux qui veulent maintenir l'ilégitime gouvernement de ceux + de Guise, soubz le titre la majorité du roy, ci-devant publié_ + (Mémoires de Condé, t. I, p. 471 sqq.) Du Tillet répliqua: _Pour + l'entière majorité du roi tres chrestien contre le Légitime + conseil_, Paris, 1560 (dans Dupuy, _Traité de la majorité de nos + rois et des régences du royaume_, Paris, 1655. Preuves, p. 329 + sqq.,) où se trouve aussi, p. 319 sqq., le premier écrit de Du + Tillet. Du Tillet maintient que les rois sont majeurs à quatorze + ans, qu'ils règlent, comme ils l'entendent, par testament les + régences; que les reines-mères sont, par lois et coutumes, + préférées aux princes du sang en cas de mort _ab intestat_; qu'il + n'y a pas de régents nés, qu'on ne saurait sans «impugner» + l'autorité de François II et de sa mère blâmer le choix qu'ils ont + fait des Guise pour ministres. «C'est, dit-il à la Reine-mère, + vouloir vous asservir à d'autres non mis ne destituables par vous, + et c'est ce tuteur [forcé] qu'ils amènent et nomment légitime + conseil.» Dupuy, _Preuves_, p. 333.] + + [Note 244: Bèze partit pour Nérac le 10 juillet (1560) (_Calvini + Opera Omnia_, t. XVIII, col. 98, note 5). Il y était à la fin de + juillet (_ibid._, col. 154, note 4). Hotman y arriva peu après + lui. Les conférences ont dû avoir lieu soit fin juillet, soit + plutôt au commencement d'août. La consultation est dans La + Planche, p. 318-338. Elle est probablement d'Hotman; De Ruble, t. + II, p. 315. Mais il n'en est pas fait mention dans l'_Essai sur + François Hotman_, de Rodolphe Dareste, Paris, 1850, ni dans ses + deux articles de la _Revue historique_, t. II, 1876, p. 1 et p. + 367.] + +En même temps, la guerre civile commençait. Un des hommes d'épée les +plus remuants du parti, Maligny le jeune, s'empara de Lyon, la capitale +du Sud-Est, et il s'y serait maintenu si Antoine de Bourbon, effrayé de +ce coup d'audace, ne lui avait commandé de licencier ses bandes et +d'évacuer la ville (septembre 1560). Mais il lui faisait dire en même +temps de faire couler les soldats un à un vers Limoges, où il pensait +les employer--du moins le bruit en courut--à surprendre Bordeaux et +assurer ses communications par mer avec l'Angleterre protestante[245]. +Le prince de Condé avait dépêché un certain La Sague à plusieurs grands +seigneurs qu'il priait «de ne luy faillir au besoin». Les Guise +parvinrent à saisir ce messager et trouvèrent sur lui les réponses du +Connétable et du vidame de Chartres, François de Vendôme. Anne de +Montmorency, qui savait le danger des écritures, «exhortoit le prince à +la paix, lui conseillant qu'il se gardast bien d'entreprendre chose que +Sa Majesté peust trouver mauvaise». Mais le Vidame lui mandait «qu'il se +devoit asseurer de luy comme de son très humble serviteur et parent et +qu'il maintiendrait son party et ceste juste querelle contre tous, sans +excepter que le Roy, messieurs ses frères et les roynes.»[246] Les Guise +enfermèrent cet imprudent à la Bastille (29 août). + + [Note 245: De Ruble, t. II, p. 336-337, prête peut-être au roi de + Navarre des desseins sans proportion avec son intelligence et son + énergie.] + + [Note 246: Regnier de La Planche, p. 345-346.] + +La Reine-mère, à qui François de Vendôme était particulièrement +agréable[247], approuva l'arrestation. Épouvantée de ces bruits d'armes, +dégoûtée de ses avances aux huguenots, tremblant pour ses fils et pour +elle-même, elle se rapprocha des Guise et se fit leur alliée contre les +Bourbons. Elle écrivit à Philippe II et au duc de Savoie pour leur +demander appui et seconda le gouvernement de toute façon. François II +avait sommé le roi de Navarre de lui amener son frère pour que celui-ci +se justifiât de l'embauchage des hommes d'armes dont on le chargeait, +«vous pouvant asseurer que là où il refusera de m'obéyr, je sauroy fort +bien faire congnoistre que je suis roy»[248], et elle, dans une lettre +au comte de Crussol, porteur de cet ordre impérieux, elle le chargeait +de dire à Antoine que le Connétable et ses deux fils, Montmorency et +Damville, avaient «en jens de bien» fait sur l'entreprise de Condé des +révélations qui avaient «esté en partie cause de la prise de La Sague et +du Vidame»[249]. C'était une «charité» que Montmorency se hâta de +démentir (26 septembre)[250] mais qu'elle avait lancée à tout hasard +pour rompre l'accord des connétablistes et des partisans des Bourbons. + + [Note 247: Voir ci-dessous, p. 207-208.] + + [Note 248: De Ruble, t. II, p. 361 et 363.] + + [Note 249: _Lettres_, t. I, p. 347.] + + [Note 250: Louis Paris, _Négociations...relatives au règne de + François II_, p. 577.] + +Cependant les Guise massaient des soldats dans Orléans, où ils avaient +fait transférer les États généraux. C'est là qu'ils attendaient leurs +ennemis. + +Le roi de Navarre, forcé de choisir entre l'obéissance et la révolte et +menacé d'être pris à dos par les miliciens de la Navarre espagnole, dont +Philippe II avait ordonné la levée en masse, s'était décidé à conduire +son frère à François II. Ses partisans, ses amis, la femme de son frère +l'avertissaient du danger qu'ils couraient tous deux[251]. Il put vite +s'apercevoir que les gouverneurs le traitaient en suspect et gardaient +soigneusement les villes qu'il traversait. Le sénéchal du Poitou, +Montpezat, avait reçu de Catherine l'ordre écrit de ne pas le laisser +entrer dans Poitiers, une des places les plus fortes de l'Ouest, dont on +craignait qu'il ne s'emparât. Il lui signifia la défense «de par le +roi», ajoutant de son cru: «sur la peine de la vie». Antoine fut si +outré de l'insulte qu'il délibéra de revenir sur ses pas; il demanda une +explication à la Reine-mère, qui répondit sans hésiter que «personne n'a +eu charge ne commandement de luy (le Roi) ne de moi de vous tenir ce +langage»[252], ce qui n'était vrai que de la menace. Femme, elle se +croit autorisée, ou même elle se complaît à se défendre avec les armes +des faibles, le mensonge et la ruse. Antoine, rassuré, continua sa +route, et le soir même de l'arrivée à Orléans (31 octobre), Condé fut +emprisonné. + + [Note 251: Comte J. Delaborde, _Éléonore de Roye_, p. 68; De + Ruble, _Antoine de Bourbon et Jeanne d'Albret_, t. II, 1882, p. + 370.] + + [Note 252: _Lettres_, I, p. 150 (17 octobre 1560).] + +Catherine avait aidé à la capture des Bourbons pour enlever à la révolte +ses chefs naturels. Mais les Guise estimaient que ce n'était pas assez +et qu'il fallait faire un exemple. Ils en voulaient surtout au prince de +Condé dont ils avaient senti la main dans tous les remuements. + +La santé de François II, qui n'avait jamais été bonne, était à ce moment +encore plus mauvaise; de là leurs inquiétudes et leur passion contre le +plus redoutable des ennemis du lendemain. Ils n'osèrent le traduire +devant le Parlement garni de pairs, le seul tribunal légitime, de peur +d'un acquittement, et ils lui donnèrent pour juges, par autorité +absolue, des commissaires: magistrats, conseillers d'État, chevaliers de +l'Ordre[253]. Catherine répugnait aux cruautés superflues. D'ailleurs +elle réfléchissait que les Guise, débarrassés de l'esprit agissant de +l'opposition, n'auraient plus les mêmes raisons de la contenter et la +relégueraient au second plan. Sans tarder, elle se tourna vers le +connétable de Montmorency, qui, sous prétexte de maladie, s'était excusé +de venir à Orléans. Le jour même où commença l'instruction contre Condé +(13 novembre), elle lui écrivait: «Je voldrès que vostre santé peut +(pût) permettre que feusiés avecques nous, car je cré fermement que l'on +seroyt plus sage et, ne l'étant, vous ayderié à sortir le roy aur (hors) +de page, car vous aves tousjour voleu que vos mestres feusset aubéi +partout»[254]. Elle ne nommait personne, mais il est clair que les gens +qui n'étaient pas suffisamment sages et qui tenaient le Roi en tutelle, +ce ne peut être que les ministres dirigeants. Pour s'opposer à leurs +violences, elle appelait à l'aide son vieil ennemi. + + [Note 253: Le procès de Condé dans le Comte Delaborde, _Éléonore + de Roye_, p. 81-92.] + + [Note 254: _Lettres de Catherine_, t. I, p. 153.] + +Elle se ménageait même un recours du côté du roi de Navarre. Un jour +qu'Antoine de Bourbon, ému du danger de son frère, rappelait dans une +séance du Conseil privé les services rendus par les princes de sa maison +et s'écriait que si le Roi avait tant soif du sang des Bourbons...., +elle l'avait interrompu, promettant que la justice seule triompherait +des hésitations de son fils[255]. Plusieurs fois elle l'aurait fait +prévenir de desseins tramés contre lui: coup maladroit dans une partie +de chasse, assassinat dans la chambre royale et de la main même du +Roi[256]. Mais est-il sûr que les Guise aient voulu supprimer ce pauvre +rival? On peut croire avec plus de vraisemblance que la Reine-mère a +discrètement enrayé la poursuite contre son frère. Après la condamnation +pour crime de lèse-majesté (26 novembre), deux des commissaires, le +chancelier de L'Hôpital et le conseiller d'État Du Mortier, «reculoyent +tousjours» de signer la sentence, «en donnant toutefois bonne +espérance»[257]. Or, c'étaient deux hommes à Catherine; ils réussirent à +gagner du temps. Le jeune Roi, cet adolescent débile que son mariage +précoce avec Marie Stuart avait achevé d'affaiblir, eut le 9 novembre et +le 16 des syncopes alarmantes. Son état s'aggrava subitement et fut +bientôt désespéré. Dans l'appréhension de cette fin, les Guise +proposèrent, dit-on, à Catherine de hâter l'exécution du prince[258]. +C'était, s'ils le firent, avoir une très médiocre idée et très fausse de +son intelligence. Alors que l'avènement de son fils Charles, un enfant +de dix ans, lui offrait l'occasion inespérée de se saisir du pouvoir, +pouvaient-ils croire qu'elle se mettrait à leur merci et s'aliénerait à +jamais les huguenots, en sacrifiant Condé? Mais elle était fermement +résolue à priver Antoine de Bourbon de la régence. Il n'y avait pas de +loi expresse qui réglât la transmission du pouvoir en cas de minorité. +Le précédent de Blanche de Castille était favorable aux reines-mères, +mais la loi salique, en excluant les femmes du trône, semblait par +analogie les exclure du gouvernement et y appeler les princes du sang. +Demander aux États généraux ou au Parlement de trancher ce grand débat, +c'était provoquer une décision qui pourrait être contraire à ses droits, +et qui, si elle ne l'était pas, risquait d'être contestée par son +concurrent, les armes à la main. Le mieux était de s'assurer la +direction paisible de l'État par un accord à l'amiable avec le premier +prince du sang. Mais il fallait l'y amener. + + [Note 255: De Ruble, _Antoine de Bourbon et Jeanne d'Albret_, t. + II, 1882, p. 417-418.] + + [Note 256: _Ibid._, p. 419.] + + [Note 257: Regnier de La Planche, p. 401.] + + [Note 258: C'est ce que raconte de Thon, _Histoire_, Londres, + 1734, liv. XXVI, t. III, p. 373-374.] + +Elle conduisit l'affaire habilement. Plusieurs fois elle déclara de +façon à être entendue qu'elle se procurerait le pouvoir à tout prix. +Puis quand elle jugea le roi de Navarre bien apeuré, elle le manda dans +son cabinet[259]. Il croyait marcher à la mort (2 décembre). Au passage, +une dame, peut-être la duchesse de Montpensier, sa cousine et la +confidente de la Reine, lui dit à l'oreille de tout accepter, sinon +qu'il y allait de sa vie. Il entra. Le duc de Guise et le cardinal de +Lorraine étaient présents. Après qu'un secrétaire eut donné lecture d'un +mémoire établissant, par les précédents historiques, le droit des +reines-mères à la régence, Catherine, sévèrement, rappela tous les +complots des Bourbons. Les dénégations étaient inutiles. Antoine avait +perdu par sa conduite les prétentions qu'il aurait pu élever comme +premier prince du sang au gouvernement du royaume. Le roi de Navarre +protesta de son innocence, ajoutant toutefois qu'il faisait volontiers +abandon de ses droits. Catherine lui fit signer cette renonciation et +lui «promit à (de) bouche qu'il seroit lieutenant du roy en France... et +que rien ne seroit ordonné sinon par son advis et des autres princes du +sang». Mais elle voulait plus encore: inaugurer son avènement par la +réconciliation des chefs de partis. Elle ne craignit pas d'affirmer à +Antoine que le Roi avait de sa propre autorité décidé seul l'arrestation +et le jugement de Condé et que les Guise n'en étaient pas responsables. +Antoine admit encore cette explication et consentit à «embrasser» les +deux frères, les pires ennemis de sa maison[260]. Trois jours après, +François II mourut (5 décembre), et Charles d'Orléans lui succéda sous +le nom de Charles IX. Le règne de Catherine commençait. Elle s'était +élevée au premier rang à pas si comptés et d'un mouvement si doux +qu'elle avançait sans avoir l'air de cheminer. + + [Note 259: De Ruble, t. II, p. 434 ne soupçonne pas le jeu.] + + [Note 260: Regnier de La Planche, p. 415-417. D'après cet + historien (p. 416), le Roi lui-même, trois jours avant sa mort, + aurait déclaré au roi de Navarre qu'il avait «de son propre + mouvement et contre leur advis» (des Guise) fait emprisonner le + prince de Condé.] + + + + +CHAPITRE IV + +LA RÉGENTE[261] ET LES RÉFORMÉS + + +Catherine prenait le gouvernement dans des conditions difficiles: un roi +enfant, des États généraux réunis (après environ quatre-vingts ans +d'interruption)[262], les partis et les religions en lutte, les Guise +jaloux de leur pouvoir perdu, Antoine de Bourbon envieux de celui qu'il +avait cédé; elle, l'étrangère, «n'y ayent (n'y ayant), disait-elle, heun +seul [homme] à qui je me puise du tout fyer, qui n'aye quelque pasion +partycoulyère». Mais elle avait confiance, comme elle l'écrivait à sa +fille le surlendemain de l'avènement de Charles IX: «...Vous diré (je +vous dirai de) ne vous troubler de ryen et vous aseurer que je ne feré +pouyne (peine) de me gouverner de fason que Dyeu et le monde aront +aucasion d'estre contens de moy, car s'et mon prinsypale bout (but) de +avoir l'honneur de Dyeu an tout devent les yeulx et conserver mon +authorité, non pour moy, més pour servir à la conservation de set (ce) +royaume et pour le byen de tous vos frères»[263]. + + [Note 261: Catherine de Médicis n'a pas eu en titre la régence que + les États généraux, comme on le verra plus loin, auraient été + plutôt portés à décerner au roi de Navarre. Dans une note sur les + dates de la naissance de ses enfants, écrite entre la mort de + François II (5 déc. 1560) et la majorité de Charles IX (17 août + 1563), le secrétaire d'État, Claude de l'Aubespine, la qualifie de + «_Gouvernante de France_» (Louis Paris, _Négociations_, etc. p. + 892). C'est le pouvoir de régente sans le nom. Aussi ne me suis-je + pas fait scrupule de l'appeler Régente au lieu de «Gouvernante de + France».] + + [Note 262: Les États de 1506 sous Louis XII et de 1558 sous Henri + II ne sont pas de véritables États généraux. En 1506 les députés + des villes étaient seuls; en 1558 les représentants du clergé, de + la noblesse, de la justice et du tiers état avaient été désignés + par le roi. Mais les États de 1560 furent une vraie Assemblée + générale élue des trois ordres de la Nation.] + + [Note 263: 2 décembre 1560. _Lettres de Catherine_, I, p. 568, ou + I. p. 158.] + +Les États généraux, élus du vivant de François II, se réunirent à +Orléans cinq jours après sa mort. C'était la première fois depuis 1484 +que les trois ordres de la nation étaient consultés ensemble sur leurs +griefs et sur leurs voeux. La bataille électorale avait été très disputée +et, malgré la pression gouvernementale, la Noblesse et le Tiers état +avaient choisi nombre de représentants hostiles aux Guise et favorables +à la réformation de l'Église, sinon à la Réforme. Catherine pouvait +craindre que cette assemblée sans expérience ni tradition, entraînée +par les passions religieuses ou politiques, ne fût tentée de jouer un +grand rôle à ses dépens. Pendant tout le principat des Guise, les +réformés n'avaient pas cessé de soutenir dans les «livrets» et de crier +dans les libelles qu'en cas de minorité les États généraux étaient seuls +aptes à constituer une régence et les princes du sang à l'exercer, et +cette polémique avait fait impression. Outre cette raison de principe, +les députés très ardents des provinces d'Aquitaine (Sud-Ouest) et de +quelques bailliages de Normandie, Touraine, Maine, etc.[264], en avaient +une autre pour exclure la Reine-mère. Inspirés par les prédicants +calvinistes, ils voulaient, pour régénérer l'Église, amputer les abus, +les superstitions, les vices qui la corrompaient et ils jugeaient +Catherine incapable, par défaut de zèle ou manque de vigueur, de porter +le fer dans les parties gâtées du corps ecclésiastique. Sous prétexte +qu'ils avaient été convoqués par François II et qu'ils avaient été +délégués par devers lui, ils se déclaraient sans pouvoirs sous son +successeur et demandaient soit de nouvelles élections, soit le temps de +consulter leurs bailliages et d'en recevoir un nouveau mandat. Mais +Catherine craignait que les électeurs, enhardis par la défaite des Guise +et du parti catholique, ne nommassent une majorité résolument +calviniste, qui donnerait ou même imposerait la régence au roi de +Navarre. Elle fit si bien que la majorité des deux ordres laïques +déclara que, la dignité royale ne mourant point, les pouvoirs dont ils +avaient été investis sous François II restaient valables sous Charles +IX. + + [Note 264: On en trouvera la liste dans [Lalourcé et Duval], + _Recueils des cahiers généraux des trois ordres_, t. I, p. + 176-177. Naturellement ils protestaient qu'ils n'avaient pas eu + l'intention de diminuer «l'autorité» de la Reine-mère.] + +Sauf en ce qui concernait son autorité, Catherine était disposée aux +concessions. Son accord avec Antoine de Bourbon et l'aide qu'elle +attendait de lui contre un retour offensif des Guise l'auraient, à +défaut d'autres motifs, obligée à suspendre la persécution contre les +protestants. Mais elle avait de plus constaté que la rigueur était +impuissante à détruire une croyance invétérée et à convertir les +dissidents, quand ils sont multitude. Il fallait de toute nécessité +changer de méthode, employer la douceur et la persuasion là où la force +et la violence avaient échoué. Confiante avec excès dans son habileté, +elle ne croyait pas impossible de satisfaire les réformés sans soulever +les catholiques et de les acheminer les uns et les autres dans les voies +de la tolérance. + +Le chancelier Michel de l'Hôpital était lui aussi partisan de la +conciliation. Dans la séance royale d'ouverture des États, le 13 +décembre, il fit avec quelque rudesse la leçon à tout le monde[265]. «Ne +soyons si prompts à prendre et suyvre nouvelles opinions, chacun à sa +mode et façon... Autrement s'il est loisible à un chacun prendre la +nouvelle religion à son plaisir, voyés et prenés garde qu'il n'y ait +autant de façons et manières de religions qu'il y a de familles ou chefs +d'hommes. Tu dis que ta religion est meilleure, je défends la mienne; +lequel est le plus raisonnable que je suyve ton opinion ou toy la +mienne.» C'était à l'Église universelle, non aux particuliers, de +décider les points de foi. Le Roi et la Reine n'oublieraient rien pour +hâter la réunion du Concile général que le pape venait d'annoncer (20 +novembre); et «où ce remède faudroit (manqueroit), ils useront de toutes +autres provisions, dont ses prédécesseurs roys ont usé», c'est-à-dire +assembleraient un Concile national. + + [Note 265: Le discours dans Duféy, _Oeuvres complètes de + l'Hôpital_, t. I, p. 403 sqq., et dans [Lalourcé et Duval], + _Recueil de pièces originales et authentiques_, t. I, p. 42-66.] + +Il reprocha aux catholiques de n'avoir pas employé les meilleurs moyens +pour ramener les dissidents. «Nous avons cy devant fait comme les +mauvais capitaines, qui vont assaillir le fort de leurs ennemis avec +toutes leurs forces, laissans despourveus et desnués leurs logis. Il +nous faut doresnavant garnir de vertus et de bonnes moeurs, et puis les +assaillir avec les armes de charité, prières, persuasions, paroles de +Dieu qui sont propres à tel combat. La bonne vie, comme dit le proverbe, +persuade plus que l'oraison. Le cousteau vaut peu contre l'esprit, si ce +n'est à perdre l'âme ensemble avec le corps.... Prions Dieu incessamment +pour eux et faisons tout ce que possible nous sera, tant qu'il y ait +espérance de les réduire et de les convertir. La douceur profitera plus +que la rigueur.» + +Mais contre «aulcuns» «qu'on ne peut contenter et qui ne demandent que +troubles, tumultes, et confusions», le Roi déploiera à l'avenir toute sa +puissance. «Si est ce que jusques icy a esté procédé si doulcement que +cela semble plutost correction paternelle que punition. Il n'y a eu ni +portes forcées, ne murailles des villes abbatues, ne maisons bruslées, +ne privilèges ostés aux villes comme les princes voisins ont fait de +nostre temps en pareils troubles et séditions»[266]. C'était +l'affirmation d'une politique qui, indulgente aux erreurs de l'esprit, +réprimerait sans pitié les désordres. + +Les réformés ardents s'indignèrent que le Chancelier les eût accusés de +vouloir «planter leur religion avec espées et pistoles». Mais pourtant +l'_Histoire ecclésiastique_, qui reflète si fidèlement leurs idées, +reconnaît que «puisqu'il n'y a qu'une vraye religion à laquelle tous les +petits et grands doivent viser, le magistrat doit sur toutes choses +pourvoir à ce qu'elle seule soit advouée et gardée es pays de sa +subjection...»[267]. C'est dire que le jour où ils seraient les maîtres, +ils réformeraient, autrement dit changeraient la religion, doucement, +s'ils le pouvaient, par force, s'ils y trouvaient de la résistance. + + [Note 266: _Oeuvres complètes de Michel de l'Hôpital, chancelier de + France_, publiées par Duféy, t. I, 1824, p. 403.] + + [Note 267: _Histoire ecclésiastique_, I, p. 426.] + +Aussi poussaient-ils Antoine de Bourbon, l'espoir des Églises, à +disputer à Catherine la première place. C'est à lui et non à elle que +les ordres laïques habilement travaillés allèrent, le 14 décembre, +porter leurs cahiers de doléances et demander l'autorisation de siéger +jusqu'à ce qu'ils eussent reçu mandat de leurs électeurs sur +l'organisation du gouvernement. Mais Antoine tint loyalement sa parole +et le Conseil privé régla, sans consulter les États généraux, le partage +des pouvoirs entre la Reine-mère et le premier prince de sang (21 +décembre 1560). Catherine assisterait aux conseils ou, quand elle s'en +dispenserait, se ferait faire rapport sur les délibérations. Elle +recevrait les dépêches de France et de l'étranger et ouvrirait les +paquets pour en prendre connaissance la première. Les lettres du Roi ne +seraient expédiées qu'après qu'elle les aurait lues et elles partiraient +accompagnées toujours d'une lettre d'elle[268]. Présidence des conseils, +droit d'initiative et droit de contrôle, direction de la politique +extérieure et intérieure et, comme il va de soi, sans que le règlement +le dît, nomination aux offices et bénéfices, c'était le pouvoir +souverain que l'arrêt du Conseil conférait à la Reine-mère. Le roi de +Navarre resterait auprès d'elle, «d'aultant que les louys (lois) de set +royaume, reconnaissait Catherine, le portet ainsyn» et il avait «le +premier lieu» après elle, mais c'était un surveillant honoraire. Sa +principale fonction était de recevoir les gouverneurs et les capitaines +des places frontières ou d'ouvrir leurs dépêches et d'en faire rapport à +la Reine-mère, qui déciderait les mesures à prendre et les réponses à +faire. La part du premier prince du sang était bien petite et Catherine +pouvait écrire à sa fille, la reine d'Espagne, qu'il était tout à fait +«aubéysant et n'a neul comendement que seluy que je luy permés»[269]. +Les États, n'étant pas soutenus, reconnurent à leur tour à la Reine-mère +«le gouvernement et administration du royaume». + + [Note 268: Dupuy, _Traité de la majorité des rois_, 1655, Preuves, + p. 353-354.] + + [Note 269: _Lettres de Catherine_, t. I, p. 569, 19 déc. 1560.] + +La Régente avait hâte de se débarrasser d'eux. Le 1er janvier 1561, elle +mena Charles IX et la Cour entendre leurs réponses au programme exposé +par le Chancelier dans la séance solennelle d'ouverture. Ce fut la +manifestation éclatante des divisions du pays. Les trois ordres, +contrairement au précédent des derniers États généraux tenus à Tours en +1484, ne siégeaient ni ne délibéraient ensemble; répartis en trois +chambres, ils ne s'assemblaient que pour les séances solennelles. Ils ne +s'étaient même pas entendus pour désigner un orateur commun. Le Tiers ne +voulut pas du cardinal de Lorraine que le Clergé proposait; les +sentiments de la Noblesse étaient si connus que les Guise n'osèrent pas +même la solliciter. De dépit, le cardinal de Lorraine s'excusa de parler +pour l'Église seule. L'orateur du Clergé, Quintin, docteur régent en +droit canon de l'Université de Paris, rappela que Dieu avait dans +l'Ancien Testament interdit à son peuple de lier amitié, de contracter +mariage avec les idolâtres et les gentils, à qui les hérétiques devaient +être assimilés. «Garde-toi bien, faisait-il dire à ce maître +impitoyable, qu'ils n'habitent en la terre, n'aye aucune compassion +d'eux, frappe-les jusqu'à internecion, qui est la mort»[270]. Les ordres +laïques attaquèrent violemment l'ordre ecclésiastique. L'orateur du +Tiers état, Jean Lange, avocat au Parlement de Bordeaux, s'éleva contre +l'avarice et l'ignorance des clercs: et celui de la Noblesse, Jacques de +Silly, baron de Rochefort, exhorta le Roi à supprimer les justices +ecclésiastiques et à réformer «l'estat de prebstrise», si le prêtre, au +lieu de prier, prêcher, et administrer les sacrements, «s'entremesle et +embrouille des affaires temporelles et du monde»[271]. + + [Note 270: Lalourcé et Duval, _Recueil de pièces_, I. p. + 220-221.] + + [Note 271: Pierre de La Place, _Commentaires de l'estat de la + religion et république soubs les roys Henry et François seconds et + Charles neufviesme_, éd. Buchon, p. 91.] + +Les trois ordres n'étaient d'accord que pour refuser au gouvernement les +moyens de gouverner. La dette publique était de 43 millions de livres, +le quadruple du revenu annuel du royaume. Quoi qu'eût pu dire le +Chancelier de la détresse de l'enfant-roi «engagé, endebté, empesché», +il ne décida point les députés aux sacrifices nécessaires. Le Tiers se +déclara sans pouvoirs pour voter une augmentation d'impôts; la Noblesse +et le Clergé repoussèrent une demande de subsides. La Régente, n'en +pouvant rien tirer, les congédia (31 janvier 1561), et ordonna la +réunion à Melun, au mois de mai, d'une autre assemblée d'États, «pour +donner advis des moyens d'acquitter le roy», mais qui serait composée +seulement de deux députés, un du Tiers et un de la Noblesse, de chacun +des treize gouvernements de France, «tant pour éviter aux frais que à la +confusion d'une par trop grande multitude de personnes». Quant au +Clergé, il tiendrait ses séances à part. + +De l'hostilité des ordres laïques contre l'ordre ecclésiastique, le +gouvernement profita pour adoucir le sort des réformés. Des lettres de +cachet du 28 janvier 1561 et des lettres patentes du 22 février +enjoignirent aux parlements de relâcher les prisonniers arrêtés pour +cause de religion, avec obligation pour les amnistiés de vivre +catholiquement à l'avenir et sans faire aucun acte scandaleux ni +séditieux[272]. C'était le début d'une politique nouvelle. Catherine en +exposa les motifs à son ambassadeur en Espagne, l'évêque de Limoges, +chargé de faire agréer cet essai de tolérance au plus intolérant des +souverains (31 janvier 1561). Le mal datait de trop loin pour que les +remèdes ordinaires fussent efficaces. «Nous avons, écrit-elle, durant +vingt ou trente ans, essayé le cautère pour cuyder arracher la contagion +de ce mal (l'hérésie) d'entre nous et nous avons veu par expérience que +ceste violence n'a servy qu'à le croistre et multiplier, d'aultant que +par les rigoureuses pugnitions qui se sont continuellement faictes en ce +royaume une infinité de petit peuple s'est confirmé en ceste oppinion +jusques à avoir été dict de beaucoup de personnes de bon jugement qu'il +n'y avoit rien plus pernicieux pour l'abollissement de ces nouvelles +opinions que la mort publique de ceulx qui les tenoyent, puisqu'il se +voyoit que par icelles (les rigoureuses punitions) elles (les nouvelles +opinions) estoyent fortiffiez». La rigueur serait plus dangereuse en ce +moment que jamais. «Vray est qu'estant le Roy monsieur mon filz en la +minorité qu'il est et les cendres du feu qui s'est estaint (conjuration +d'Amboise et troubles qui suivirent) encores si chauldes que la moindre +scintille (étincelle) le flamberoit plus grand qu'il n'a jamays esté», +elle avait été «conseillée par tous les princes du sang et aultres +princes et seigneurs du Conseil du Roy»,... ayant «esgard à la saison où +nous sommes», «d'essayer par honnestes remontrances, exhortations et +prédications de réduire ceulx qui se trouveront errer au faict de la +foy», et d'autre part «de pugnir sévèrement ceulx qui feront scandales +ou séditions, affin que la sévérité en l'ung et la douceur en l'aultre +nous puissent préserver des inconvéniens d'où nous ne faisons que +sortir»[273]. + + [Note 272: _Mémoires de Condé_, II, p. 268 et 271. Cf. _Joannis + Calvini Opera omnia_, t. XVIII, col. 360 et les notes 8 et 9.] + + [Note 273: _Lettres_, I, p. 577-578, 31 janvier 1561.] + +Sous les raisons d'opportunité, les seules que Philippe II fût capable +de comprendre, le dégoût de la violence et l'esprit de charité se +devinent. Mais c'étaient de dangereuses illusions. Pour imposer la +tolérance aux intolérants, c'est-à-dire à presque tout le monde, il +aurait fallu un gouvernement absolu en fait comme en droit. Or le +pouvoir de Catherine, bien qu'il fût en principe la délégation de celui +du Roi, était en réalité beaucoup plus faible, n'ayant guère d'autre +force propre qu'une tradition d'obéissance et de respect. Les princes du +sang, les grands officiers de la couronne, les gouverneurs de provinces, +chargés d'exécuter les ordres de la Régente, étaient pour la plupart des +chefs de partis, passionnés, ambitieux, indociles et qui, selon les +idées du temps, trouvaient bien moins criminel de désobéir au +représentant du roi qu'à un roi majeur, et commandant en personne. + +Catherine comptait surtout sur son habileté. Elle se flattait d'obliger +les catholiques à quelques sacrifices et de satisfaire les protestants +par ces demi-concessions. Elle pensait aussi s'attacher les Bourbons et +le Connétable sans désespérer les Guise, et les tenir tous unis sous sa +main. A défaut, elle s'aiderait des uns pour faire contrepoids aux +autres. Mais ce jeu de bascule demandait un imperturbable sang-froid. +Femme, et à l'occasion nerveuse, ne risquait-elle pas, en appuyant sur +l'un des plateaux, de rompre l'équilibre? + +Le Premier Prince du sang constatait avec humeur qu'elle ne lui laissait +aucun pouvoir effectif; il lui reprochait aussi de ménager les Lorrains, +dont il n'avait pas encore oublié la conduite. A Fontainebleau, où la +Cour s'était installée le 5 février (1561), il réclama le renvoi du duc +de Guise, qui, en sa qualité de grand maître, avait les clefs du +château. Catherine, sentant que, si elle cédait cette fois, elle se +donnait un maître, refusa. Antoine annonça qu'il s'en irait lui-même et +décida le Connétable et les Châtillon à le suivre. Cette sécession était +une menace de guerre civile. La Reine-mère fit la leçon au petit Roi qui +pria Montmorency de ne pas l'abandonner. Le vieux favori d'Henri II fut +touché et promit d'obéir. Antoine, qui ne savait rien faire seul, se +résigna lui aussi à rester (27 février). Mais Catherine ne cachait pas à +son ambassadeur en Espagne que «l'alarme» avait été «grande»[274]. Pour +adoucir le roi de Navarre, elle permit à Condé, qui depuis sa sortie de +prison vivait en Picardie, de reparaître à la Cour[275]. Le Conseil +privé le déclara innocent, et comme Condé n'acceptait pas cette +absolution politique, il fallut que le Parlement admît son instance en +revision[276]. Mais les fils de la politique étaient tellement +embrouillés qu'elle avait beaucoup de peine à en dévider les «fusées» +(fuseaux). Les électeurs de la prévôté de Paris, convoqués le 18 février +pour élire leurs députés aux États généraux, posaient comme mandat +impératif le refus de tout subside; le Tiers dressait la liste d'un +Conseil de Régence, d'où les Guise étaient exclus. La Noblesse désignait +comme régent le roi de Navarre. + + [Note 274: 3 mars 1561, _Lettres_, I, 586. De Ruble, _Antoine de + Bourbon et Jeanne d'Albret_, t. III, p. 55-56.] + + [Note 275: _Lettres_, t. I, p. 171, mars 1561.] + + [Note 276: De Ruble, _ibid._, t. III, p. 61. L'instruction dura + plusieurs mois et le Prince fut déclaré innocent (13 juin).] + +Catherine alla trouver Antoine de Bourbon et lui demanda s'il avouait +cette agitation. «Il me feit response, raconte-t-elle, qu'il estoit bien +ayse de ce qu'il voyoit, car par là je congnoistrois ce qui lui +appartenoit et ce qu'il faisoit pour moi en me le ceddant». Elle +répliqua que, de lui avoir obligation d'une chose qu'elle pensait lui +appartenir, elle ne le pouvait nullement du monde endurer. La duchesse +de Montpensier, Jacqueline de Longwy, négocia et fit accepter un +compromis. Antoine fut nommé lieutenant général du royaume (27 mars) +avec le commandement suprême des armées, mais il abandonna ses droits à +tout ce qui pouvait lui être attribué par les États de puissance et +d'autorité: renonciation que tous les princes du sang contresignèrent. +«Je retiens toujours, écrit Catherine à sa fille, la reine d'Espagne, la +principalle authorité comme de disposer de tous les estats (charges) de +ce royaume, pourveoir aux offices et beneffices, le cachet et les +depesches et le commandement des finances». Les opérations +électorales furent annulées, et, pour donner aux esprits le temps de se +calmer, on remit à la fin de juillet, après le sacre, la réunion des +États. + +L'élévation du chef des réformés à la lieutenance générale indisposa les +Guise qui, en attendant le sacre, se retirèrent en leurs maisons. +Catherine, qui savait leurs rapports avec Philippe II, appréhendait +qu'ils ne lui fissent accroire «qu'i (ils) feusent aylongné ou pour +l'ayfaist (le fait) de la religion ou pour aultre aucasion»[278]. Le +Connétable, que sa femme, ardente catholique, travaillait à détacher du +roi de Navarre et des Châtillon, était lui aussi mécontent et il le fit +bien voir[279]. Catherine avait choisi pour prêcher le carême à la Cour +l'évêque de Valence, Jean de Monluc, ce prélat selon son coeur, qui se +montrait aussi facile aux nouveautés qu'il l'avait été aux séductions du +siècle. Montmorency trouva à dire à l'orthodoxie de ses sermons et il +s'en fut entendre dans les communs du château un moine jacobin, qui +endoctrinait catholiquement la valetaille. Il y rencontra le duc de +Guise et, après l'entretien qu'ils eurent, ces deux ennemis se +réconcilièrent. Unis avec le maréchal de Saint-André, ancien favori +d'Henri II et gouverneur du Lyonnais, ils formèrent pour la défense du +catholicisme un _triumvirat_, dont ils déclarèrent la nature et l'objet, +en communiant ensemble le lundi de Pâques (7 avril). L'alliance des +chefs catholiques et la pression qu'elle pouvait craindre poussa +Catherine à se rapprocher un peu plus qu'il n'eût fallu, et peut-être +qu'elle n'eût voulu, des chefs réformés. Mais l'appui qu'elle leur +demandait l'obligeait à des concessions. Coligny avait fait venir de +Genève un ministre, Jean Raymond Merlin, dit M. de Monroy, qui prêchait +dans ses appartements, où étaient admis à l'entendre des gentilshommes +et des gens du commun. La duchesse douairière de Ferrare, Renée de +France, et la princesse de Condé, Éléonore de Roye, tenaient aussi des +réunions de prières. Monroy s'enhardit jusqu'à parler en public devant +un nombreux auditoire, non loin du château. Les catholiques se +plaignirent de cette violation des édits. Catherine invita doucement +(_blande_) le ministre à cesser ses prédications en plein air, mais ce +fut sans succès. «Il est décidé, écrit Calvin, à tout risquer plutôt que +de reculer»[280]. + + [Note 278: Lettre à la reine d'Espagne (avril 1561), _Lettres_, I, + p. 593.] + + [Note 279: Sur les causes du revirement du Connétable, voir La + Place _Commentaires de l'estat de la religion et république_, liv. + V, éd. Buchon, p. 122-124.] + + [Note 280: Comte J. Delaborde, _Gaspard de Coligny, amiral de + France_, t. I, 1879, p. 504.--De Ruble, _Antoine de Bourbon et + Jeanne d'Albret_, III, p. 69.--Lettre de Calvin du 24 mai 1561, + dans _Calvini Opera Omnia_, t. XVIII, col. 466-467.] + +À ces première essais de tolérance, les catholiques répondirent par des +menaces et des agressions. Le 24 avril, les étudiants de l'Université +chassèrent à coups de bâton une bande de réformés qui se promenait dans +le Pré-aux-Clercs en chantant des psaumes; deux jours après, ils +revinrent en nombre assiéger la maison du sieur de Longjumeau, où les +battus s'étaient réfugiés. À Beauvais, la populace envahit le palais +épiscopal, où l'évêque--c'était le cardinal de Châtillon, frère de +Coligny--avait, disait-on, le dimanche de Pâques, 6 avril, célébré la +Cène à la mode de Genève. Au Mans, le jour de la fête de l'Annonciation, +les artisans du faubourg Saint-Jean assaillirent les protestants, qui +tenaient des assemblées, et dans la bagarre en tuèrent un. À Angers, et +dans beaucoup d'autres villes, comme au Mans, le populaire s'ameuta +contre ceux de la religion. Le parlement de Toulouse et celui de +Provence s'entêtaient, malgré Catherine, à persécuter. + +Le gouvernement crut couper court aux violences par l'édit du 19 avril +qui défendait d'employer les termes injurieux de huguenots et de +papistes, réservait aux gens de justice le droit de pénétrer dans les +maisons pour découvrir les «assemblées illicites», et réitérait l'ordre +de mettre en liberté les personnes détenues pour le fait de la religion. +Michel de l'Hôpital, un modéré autoritaire, envoya l'Édit aux baillis et +sénéchaux et même au prévôt de Paris sans le soumettre à la vérification +du Parlement. Les magistrats protestèrent contre cette façon nouvelle de +promulguer les lois et parlèrent même d'ajourner le Chancelier[281]. + + [Note 281: L'Édit dans _Mémoires de Condé_, t. II, p. 334 sqq; les + remontrances du Parlement, _ibid._, t. II, p. 352 et La Place, p. + 124-126. Sur l'irritation contre le Chancelier, voir le Journal de + Pierre (lisez Nicolas) Bruslart, chanoine de Notre-Dame de Paris + et conseiller-clerc au Parlement de Paris, _Mémoires de Condé_, t. + I, p. 27.] + +L'Édit du 19 avril n'autorisait pas les prêches en privé, mais Catherine +invitait le procureur général Bourdin à «ne pas trop curieusement +resercher ceulx qui seront en leurs maisons, ny trop exactement +s'enquérir de ce qu'ilz y feront», et, au contraire, elle lui commandait +de faire «roide punition» des émeutiers du Pré-aux-Clercs, de quelque +«qualité, estat, condition et religion» qu'ils fussent[282]. Le roi de +Navarre, qu'elle avait dépêché à Paris, réunit au Louvre les curés des +paroisses, les délégués des ordres religieux, le recteur de +l'Université, les régents et théologiens de Sorbonne. Après qu'il eut +fait lire des lettres du Roi assez sévères pour les catholiques +séditieux, il reprocha vivement au recteur de souffrir les désordres des +écoliers, aux curés de souffler le fanatisme, aux officiers municipaux +de tolérer l'émeute. L'assemblée se retira, confondue de cette leçon. + +Mais les chefs catholiques répliquèrent. Lors de la cérémonie du sacre +(15 mai 1561), le cardinal de Lorraine, archevêque de Reims, déclara au +jeune Roi que «quiconque lui conseillerait de changer de religion lui +arracherait en même temps la couronne de la tête». Il remontra, au nom +de tout le Clergé, à la Reine-mère, «que les édicts donnés pour le faict +de la religion n'estoyent aucunement gardés»,... les juges s'excusant de +ne pas les appliquer «sur maintes lettres qui leur estoyent +envoyées»[283]. A Nanteuil, où elle s'arrêta au retour de Reims, le duc +de Guise, son hôte, lui dit en face qu'il obéirait à son fils et à elle +tant qu'ils resteraient catholiques. + + [Note 282: Lettre du 27 avril 1561, _Lettres_, I, p. 193.] + + [Note 283: La Place, _De l'estat de la religion_, etc., éd. + Buchon, p. 127.] + +D'Espagne lui venaient de sévères avertissements. Un envoyé +extraordinaire de Philippe II, Don Juan Manrique de Lara, lui avait +apporté, avec les compliments de condoléances sur la mort de François +II, le conseil impératif de «ne permettre jamais aux nouveautés qui ont +pris naissance dans son royaume d'y faire plus de progrès», de ne +favoriser en aucune manière et de n'admettre jamais «dans sa familiarité +aucuns de ceux qui ne sont pas fermes, comme ils devraient l'être, dans +leur religion»[284]. L'ambassadeur ordinaire Chantonnay, frère du +cardinal Granvelle, guettait tous ses manquements et la harcelait de +reproches. Elle s'excusait sur la nécessité, qui l'avait «conduite» à +s'accommoder «à quelque doulceur et démonstration de clémence pour les +choses passées, qui n'est que pour mectre le repos en ce royaulme et +mieulx establir l'advenir»[285]. Mais dans ses lettres à sa fille, femme +de Philippe II, elle qualifiait hardiment de «menteries» les bruits qui +couraient en Espagne sur ses complaisances envers les réformés, et elle +en accusait les Guise. «Vous pouvés panser que _sous qui soulet aystre +roy_... (ceux qui étaient habitués à être rois) meteron toujours pouyne +(peine) de faire trouver mauvese mes actyons.» C'est leur faute si elle +ne peut pas faire «tout soudeyn ce que désirés», car ils «nous aunt ten +embroullé nous afayres (ils nous ont tant embrouillé nos affaires)». +Philippe II aurait bien tort de les croire. «Quant yl avest (ils +avaient) le moyen qu'il etet (ils étaient) comme roys», ils excitaient +François II contre lui et cela, pour la brouiller elle-même avec son +fils à qui elle conseillait de vivre en bonne amitié avec le roi +d'Espagne[286]. Elle ne réfléchit pas qu'en les accusant de n'avoir eu +d'autre dessein que de la ruiner elle les disculpe de tout parti pris +d'hostilité contre Philippe II. Mais elle aime mieux s'embarrasser dans +les récriminations que de répondre aux reproches. Elle les accuse encore +d'avoir fait courir le bruit qu'en haine d'eux elle ne tenait plus +compte de sa fille, Claude, duchesse de Lorraine, leur cousine par +alliance, et elle s'indigne. C'est de toutes leurs calomnies la plus +perfide, car «se je falle (si je manque) à ma propre fille, quelle +seureté l'on pourré avoyr en moi?» «Mès, conclut-elle, je prans tout en +pasiense. Le prinsipal ayst que Dyeu mersi j'é tout le +comendement...»[287]. C'est le cri du coeur. + + [Note 284: Instruction de Don Juan Manrique de Lara, du 4 Janvier + 1561, dans _Lettres_, I, p. 168, note.] + + [Note 285: 3 mars 1561, _Lettres_, I, p. 587.] + + [Note 286: Mars 1561, _Lettres_, I, p. 581.] + + [Note 287: Mai 1561, _Lettres_, I, p. 597.] + +Elle avait d'autres raisons d'en vouloir aux Guise. Ne prétendaient-ils +pas marier leur nièce, Marie Stuart, une veuve, à Don Carlos, fils +unique de Philippe II, alors qu'elle avait elle-même une fille à marier, +la petite Marguerite. Elle pressait la reine d'Espagne de rompre à tout +prix ce projet, car si l'infant épousait Marie Stuart et que Philippe II +vînt à mourir, elle serait, reine douairière sous cette reine régnante, +la femme la plus malheureuse du monde, tandis qu'elle assurerait sa vie +en mariant sa soeur, une autre elle-même[288], à l'héritier de son mari. +Catherine indiquait à sa fille un plan de sa façon pour écarter Marie +Stuart et pousser au premier rang Marguerite. Qu'elle engageât tout +d'abord la soeur de Philippe II, doña Juana, reine douairière du +Portugal, à prétendre pour elle-même à la main de son neveu. +Probablement Juana, parente si proche de Don Carlos et beaucoup plus +âgée que lui, repousserait cette suggestion, mais elle en serait tout de +même flattée et, reconnaissante à sa belle-soeur de vouloir la marier au +souverain en expectative, elle travaillerait à faire de Marguerite la +femme de Don Carlos. «Et me sanble que y devés mestre tous vos sin san +(cinq sens) pour fayre l'eun au (ou) l'autre mariage»[289]. + + [Note 288: «Qui fust heun vous mesme», _Lettres_, I, p. 576, fin + janvier 1561.] + + [Note 289: Fin janvier 1561, _Lettres_, I, p. 576.] + +Comme les affaires de France seraient faciles à régler si Philippe II se +prêtait aux convenances de sa belle-mère! Ne devrait-il pas satisfaire +Antoine de Bourbon, en qui elle cherchait un support contre les Guise? +S'il ne voulait pas lui restituer la Navarre outre monts, dont Ferdinand +le Catholique s'était emparé en 1513, il pourrait lui donner une +compensation en Italie, Sienne ou la Sardaigne. Tout le monde gagnerait +à cet arrangement, même la religion catholique y trouverait son profit. +Elle ne disait pas comment et ne le savait pas. C'était une de ces +promesses vagues, dont elle prit l'habitude pour tâcher d'obtenir des +avantages certains. + +Le gouvernement espagnol était bien résolu à ne faire ni cadeaux ni +mariages, uniquement pour complaire à Catherine, mais il se gardait de +dire non. Antoine de Bourbon fut si surpris de ne pas se heurter à un +refus catégorique qu'il commença naïvement à espérer, et, voulant donner +des gages à Philippe II, il cessa de montrer du zèle pour la cause +réformée. Mais tout irait bien plus vite, pensait Catherine, si elle +pouvait voir son gendre et lui parler. Elle était sûre de le convaincre +de l'opportunité de sa politique religieuse et de l'intérêt qu'il avait +à marier Don Carlos avec Marguerite et à indemniser le roi de Navarre. +Déjà en avril 1561, elle lui avait fait proposer une entrevue +immédiatement après le sacre[290]. De Reims elle reviendrait à Paris et +partirait immédiatement pour le Midi avec le roi de Navarre. On +s'expliquerait et tous les malentendus seraient levés. Philippe II +s'excusa. Homme d'État circonspect et lent et qui avait pour maxime de +«cheminer à pieds de plomb», il n'expédiait pas à la légère les intérêts +de l'Espagne et du catholicisme. Il avait fait dire et répéter à la +Régente que ses complaisances pour les réformés étaient dangereuses et +criminelles et elle avait répondu par des justifications qui étaient un +aveu et par des démentis que les justifications infirmaient. Il ne +voulait pas d'un tête-à-tête qui pourrait passer pour une approbation. + + [Note 290: Catherine à Élisabeth du 21 avril, _Lettres_, I, p. + 189.] + +Catherine affirmait hardiment que tout allait bien en France... «pour le +fayst de la relygion», mais elle savait le contraire. Les religionnaires +violaient les édits qui défendaient les prêches publics ou privés; ils +s'assemblaient de jour, de nuit, même en armes. Dans le Midi, ils +rendaient aux catholiques coup pour coup. A Paris le bruit courut qu'ils +projetaient de troubler la procession solennelle du Saint Sacrement le +jour de la Fête-Dieu (15 juin). L'Édit du 19 avril était resté lettre +morte, les magistrats refusant d'appliquer une loi que le Chancelier +avait soustraite à l'enregistrement et les réformés la jugeant trop +rigoureuse et s'obstinant à réclamer des temples. + +La Régente décida de faire de nouvelles concessions, mais de ne pas en +prendre seule la responsabilité. A Reims, le Cardinal de Lorraine, après +les reproches que l'on sait sur le «nonchaloir» dans l'application des +lois, l'avait engagée à faire délibérer sur la question religieuse les +princes, seigneurs et autres membres du Conseil privé avec les +présidents et conseillers du Parlement, et de «garder puis après +inviolablement ce qui serait arresté». Elle voulut tenter la chance et +obtenir d'une assemblée, qui serait presque toute catholique, +l'approbation de sa politique religieuse. Elle caressa les Guise, appela +le Duc à Paris pour escorter la procession de la Fête-Dieu; écrivit à +son ambassadeur en Espagne de recommander à Philippe II les intérêts de +Marie Stuart. Alors, se croyant sûre du résultat, elle mena le Roi et le +Conseil privé tenir séance au Parlement «pour adviser aux différends de +la religion en ce qui concernoit le fait d'estat»[291]. + + [Note 291: La «grande consultation» de la Cour de Paris avait été + précédée de dix jours de conférences juridico-théologiques entre + le Parlement, le Clergé, la Sorbonne. Maugis, _Histoire du + Parlement de Paris de l'avènement des rois Valois à la mort de + Henri IV_, t. II, 1914, p. 29.] + +Le Chancelier, fut bien obligé de reconnaître que les «troubles et +esmotions» pullulaient et multipliaient de jour en jour en ce royaume et +il pria l'Assemblée d'indiquer «quelque bon remède et propre» à y +pourvoir, mais il n'eut pas celui qu'il attendait. Après de longs débats +(23 juin-11 juillet 1561), cette «grande compagnie» fut d'avis à trois +voix de majorité d'interdire «sous peine de confiscation de corps et de +biens de faire aucuns conventicules et assemblées publiques ou privées +avec armes ou sans armes». + +Conformément au voeu que la Reine avait provoqué, le Chancelier dressa +l'Édit de juillet (1561), qui interdisait l'exercice public ou privé du +culte réformé et déférait la connaissance des faits «de simple hérésie» +aux gens d'Église. Mais la peine de mort se trouvait d'une manière +implicite abolie, les hérétiques convaincus n'étant déclarés passibles +que du bannissement. L'Édit défendait «sur peine de la hart» les +injures, les irruptions «dans les maisons», «soubs quelque prétexte ou +couleur que ce soit de religion ou autre», et commandait aux +prédicateurs de «n'user en leurs sermons ou ailleurs de paroles +scandaleuses ou tendantes à exciter le peuple à esmotion». Enfin il +octroyait à nouveau grâce, pardon et abolition pour «toutes les fautes +passées procédans du faict de la religion ou sédition provenue à cause +d'icelle depuis la mort du roi Henri II, en vivant paisiblement et +catholiquement et selon l'Église catholique et observation +accoutumée»[292]. + + [Note 292: Édit du 30 juillet dans Fontanon, _Edicts et + Ordonnances des rois de France_, éd. 1611 t. IV, p. 264-265.] + +D'ailleurs le gouvernement, avec une inconséquence généreuse, se +disposait à violer l'Édit qu'il venait de publier. Le ministre Merlin +écrivait, le 14 juillet 1561, aux fidèles: «Les moins puissans d'entre +nous auront occasion... d'estre assuretz en leurs maisons ou de leurs +voysins, jouissant de la prédication de la parole de Dieu». Il leur +faisait même prévoir «quelques aultres meilheures nouvelles» qu'il ne +voulait pas divulguer, de peur que «nos adversaires» ne pussent brasser +«les moyens de nous priver du bien qui nous peut revenir en les tenant +secrettes et cachées»[293]. A Saint-Germain, où la Cour s'était +installée au retour du sacre, «il se faist tousjours, écrit +l'ambassadeur d'Espagne Chantonnay, quelque presche en la maison de +quelque seigneur et dame, et s'est presché plus hardiment ces jours +passez dedans le chasteau de Saint-Germain qu'il n'y fust oncques devant +l'Édit»[294]. Le président du présidial de Poitiers, menacé d'une émeute +par les réformés s'il publiait l'Édit, consulta la Reine-mère qui lui +ordonna de le faire lire «au siège sans en faire la publication à son de +trompe, comme il est accoustumé», ajoutant: «Ne vous mectez en nulle +peyne d'en requérir l'observation si exacte».[295] La jurisprudence du +gouvernement était toujours plus libérale que la loi. + + [Note 293: Comte J. Delaborde, _Les protestans à la Cour de + Saint-Germain, lors du colloque de Poissy_, 1874, p. 79.] + + [Note 294: _Mémoires de Condé_, t. II, p. 13 et 16, 31 août 1561.] + + [Note 295: 2 septembre 1561, _Lettres_, I, p. 233-234.] + +La plupart des huguenots ne savaient aucun gré à Catherine de ses +complaisances. Ils avaient si vivement mené la campagne aux élections de +mai qu'ils eurent la majorité dans les ordres laïques aux États généraux +de Pontoise. Les sectaires et les gens à principes du parti jugèrent le +moment venu d'ôter la régence à la Reine-mère et d'en investir Antoine +de Bourbon, qui, nouveau David, fonderait la nouvelle Jérusalem[296]. +Mais le roi de Navarre, alors tout occupé de gagner le roi d'Espagne, +repoussa leurs avances; et Coligny leur fit «approuver l'accord passé +entre la Reyne et le roi de Navarre pour le faict du gouvernement». Le +Clergé paya les frais de l'entente. Au château de Saint-Germain, où se +réunirent (26 août), pour la séance royale, les ordres laïques venus de +Pontoise et l'ordre ecclésiastique, assemblé à Poissy, l'orateur du +Tiers, Bretagne, vierg (maire) d'Autun, justifia la liberté de +conscience par le «grand zèle» que les sujets avaient «au salut de leurs +âmes». Il rappela au Roi que «le faict principal [le] plus précieux et +salutaire» de son office était «à l'exemple des bons roys, comme David, +Ezechias et Josias, de faire» qu'en son royaume «le vray et droict +service du Seigneur soit administré», et, en attendant, il réclama des +temples ou autres lieux à part pour ceux «qui croyent ne pouvoir +communiquer en saine conscience aux cérémonies de l'Église +romaine»[297]. L'orateur de la Noblesse appuya ce voeu. Le cahier du +Tiers proposait la confiscation des biens du Clergé comme un moyen qui +«surpassoit tous les autres en profict et commodité» pour rembourser les +emprunts de l'État. Le gouvernement profita des dispositions hostiles +des ordres laïques pour amener le Clergé, qui ne payait pas d'impôts +directs, à verser au Roi une subvention de 1 600 000 livres pendant six +ans et à prendre l'engagement d'amortir en dix ans les rentes de l'Hôtel +de Ville, autrement dit la dette publique[298]. C'est l'accord connu +sous le nom de Contrat de Poissy et qui fut définitivement arrêté le 21 +septembre 1561[299]. + + [Note 296: Sur la «similitude» du roi de Navarre avec David, voir + une lettre de Renée de France, duchesse de Ferrare, _Opera + Calvini_, XX, col. 271.] + + [Note 297: La Place, p. 146.] + + [Note 298: La ville de Paris faisait office de banque d'émission + et recevait de l'État, pour le paiement des arrérages, la + disposition de certaines taxes.] + + [Note 299: Louis Serbat, _Les assemblées du clergé de France_, + Paris, 1906, p. 36.] + +Catherine poursuivait un plus grand objet. La coexistence de deux +religions dans le même État apparaissait aux croyants de cette époque +comme l'affirmation sacrilège de deux vérités et aux politiques comme +une atteinte à l'unité nationale. «Nous... voyons, avait dit L'Hôpital +aux États d'Orléans, que deux François et Anglois qui sont d'une mesme +religion ont plus d'affection et d'amitié entre eux que deux citoyens +d'une mesme ville, subjects à un mesme seigneur, qui seroyent de +diverses religions»[300]. Aussi la tolérance, dans les idées du temps, +n'était pas un hommage aux droits de la conscience, mais la constatation +qu'une des deux confessions était impuissante à supprimer l'autre ou +qu'elle n'y réussirait qu'à la ruine de tout le peuple. Les protestants +ne pensaient pas autrement que les catholiques. S'ils fussent devenus +les maîtres en France, ils auraient travaillé à la décatholiciser. Quand +ils réclamaient le droit de bâtir des temples et de célébrer leur culte +en public, c'était avec l'espérance de faire assez de prosélytes pour +imposer légalement leur credo au reste du pays. Pour les mêmes motifs de +conscience, que renforçait la crainte des représailles, les catholiques +défendaient par tous les moyens leur suprématie dans l'État. L'histoire +de l'Europe éclaire d'un jour brutal la conception du siècle en matière +religieuse. L'Italie et l'Espagne catholiques avaient exterminé les +groupes épars de dissidents; l'Angleterre protestante comprimait +méthodiquement la majorité catholique; la Suède et le Danemark l'avaient +convertie de force. Quant à l'Allemagne, elle ne sortit de l'indivision +religieuse que par la division politique; l'accroissement de la +souveraineté des princes au préjudice du pouvoir impérial fut la +conciliation empirique de l'impossibilité matérielle de maintenir une +seule religion et de l'impossibilité morale d'en admettre deux. Le +Saint-Empire, État fédéral en droit, se transforma en une confédération +de fait pour permettre à deux et même trois confessions d'avoir chacune +son territoire: _Cujus regio hujus religio_. + + [Note 300: Lalourcé et Duval, _Recueil de pièces..._, t. I, p. + 58-59.] + +Aussi les esprits sages et modérés ne voyaient d'autre remède au +morcellement politique ou à la persécution que l'union des Églises +rivales et, la jugeant nécessaire, ils l'estimaient possible. Catherine +se flattait de réussir là où Charles-Quint avec toute sa puissance avait +échoué. Depuis quelque temps elle préparait une rencontre des ministres +réformés avec les représentants de l'Église établie et elle y avait fait +consentir l'assemblée tenue en Cour de Parlement qui avait inspiré +l'Édit de juillet. Des six cardinaux présents à Poissy, trois étaient à +sa dévotion: le cardinal de Bourbon, par sympathie personnelle, le +cardinal de Tournon par vieille habitude d'obéissance, le cardinal de +Châtillon par dévouement à la Réforme. Le cardinal d'Armagnac était un +diplomate; le cardinal de Lorraine avait accepté, voulant jouer aux +réformés le tour de les mettre en contradiction avec les docteurs +luthériens qu'il ferait venir d'Allemagne; le cardinal de Guise était +toujours du même avis que son frère. La Reine espérait que théologiens +protestants et catholiques, mis en présence, débattraient leurs +différends et, comme en un congrès de diplomates, les régleraient par +des concessions réciproques. + +Elle ne savait pas qu'au jugement d'un croyant le moindre désaccord est +capital, puisqu'il y va du salut éternel. Catholique de naissance et +d'éducation, elle pratiquait par habitude et par goût un culte dont le +cérémonial, la grandeur et l'éclat touchaient son imagination. Mais elle +prenait ailleurs ses règles de conduite. Dans les conseils de morale que +plus tard elle adressait à sa fille Marguerite, dans les explications +qu'elle donne de ses actes, elle n'invoque jamais que des raisons de +sagesse humaine. La religion n'avait pas pénétré jusqu'à son for +intérieur. Sa façon de concevoir les rapports de la créature avec le +Créateur était restée païenne. Les devoirs qu'elle rend à Dieu ne sont +pas une manifestation de reconnaissance et de tendresse, mais un choix +de moyens pour se concilier sa bienveillance ou apaiser sa colère. C'est +un échange. Elle n'est pas tourmentée par le mystère de l'au-delà. Elle +est incapable de regarder longuement en ce miroir de l'âme où la reine +de Navarre reconnaissait ses péchés et les grâces de Jésus-Christ, son +néant et son tout, à la fois humiliée de sa misère et ravie d'amour pour +l'époux divin qui l'en avait tirée[301]; elle n'a pas le sens religieux. +Il est étrange, mais il semble vrai, qu'ayant, pendant les vingt-cinq +premières années de sa vie en France, entendu sans aucun doute parler de +la répression de l'hérésie, elle n'ait pas songé à s'informer de +l'erreur des persécutés. La Réforme n'a commencé à l'intéresser que +lorsqu'elle apparut constituée en parti, mais ce n'est pas de la +doctrine qu'elle voulait s'instruire. Du retour à la pureté de +l'Évangile, du rétablissement du culte en esprit et en vérité, elle +avait un médiocre souci. Elle n'est pas hostile à ces nouveautés, elle y +est indifférente. Et c'est parce qu'elle ignore la force de +l'enthousiasme et du fanatisme qu'elle s'exagère l'action des chefs de +partis et croit que de leur bonne intelligence dépend la fin des +troubles. Aussi tenait-elle à montrer une Cour unie aux deux Églises +qu'elle voulait convaincre de l'inutilité de l'intransigeance. Elle +négocia la réconciliation du duc de Guise et du prince de Condé, qui se +fit solennellement en présence de toute la Cour. Les paroles d'accord +avaient été convenues d'avance et un secrétaire d'État requis pour +dresser le procès-verbal. «... Monsieur, dit le duc de Guise au Prince, +je n'ay ni ne voudrais avoir mis en avant aucune chose qui fust contre +vostre honneur et n'ay esté autheur, motif ne instigateur de vostre +prison. Sur quoy monsieur le prince de Condé a dit: Je tiens pour +meschant et malheureux celuy et ceux qui en ont été cause. Et la dessus +mondit sieur de Guise a respondu: Je le croy ainsi, cela ne me touche en +rien. Ce fait, le Roy les a priés de s'embrasser et, comme ils estoient +proches parens, de demeurer bons amis. Ce qu'ils ont faict et promis.» +(24 août)[302]. La trêve des partis était au moins assurée pendant le +colloque de Poissy. + + [Note 301: «_Le miroir de lame pecheresse, ouquel elle recongnoit + ses faultes et pechez aussi les graces et benefices a elle faicts + par Jesuchrist son epoux_». Alençon, 1531; et dans l'édition de + Paris, 1533: «_auquel elle voit son néant et son tout_».] + + [Note 302: _Histoire ecclésiastique des Églises réformées_, I, p. + 522-523.] + +Sur l'invitation du roi de Navarre, les Églises réformées de France +avaient député à Poissy, entre autres représentants, des ministres +chargés de débattre avec les docteurs catholiques les points de doctrine +et les moyens d'entente. Calvin, trop caduc pour faire le voyage et que +le gouvernement d'ailleurs eût craint de ne pouvoir protéger contre un +attentat catholique, avait envoyé à sa place Théodore de Bèze, son +éloquent coadjuteur. De Suisse vint un des plus savants théologiens de +l'Église réformée, Pierre Vermigli, autrement dit Pierre Martyr, Italien +de naissance, chassé de son pays par la persécution et alors pasteur à +Zurich. Bèze, le lendemain de son arrivée, fut «esbahi», suivant sa +propre expression, de trouver le soir, chez le roi de Navarre où il +était attendu, la Reine-mère elle-même avec Condé, les cardinaux de +Bourbon et de Lorraine, Mme de Crussol et une autre dame. Aux assurances +qu'il lui donna de «servir» avec ses compagnons «à Dieu et à Sa Majesté +en une si sainte et nécessaire entreprise», elle, «avec un fort bon +visage» «respondit qu'elle serait très aise d'en veoir un effect si bon +et heureux que le royaume en peust venir à quelque bon repos»[303]. Le +cardinal de Lorraine immédiatement attaqua Bèze sur le dogme de +l'Eucharistie, mais il le fit sans aigreur, en s'excusant même d'être +«rude en ces affaires», comme un grand seigneur qui parle devant des +princes et une Reine, et qui a grand désir de conciliation. Bèze montra +même volonté, convenant que bien que «le corps [du Christ] soit +aujourd'huy au Ciel et non ailleurs..., toutefoys aussi véritablement +nous est donné ce corps et receu par nous moyennant la foy en vie +éternelle». Le Cardinal, qui, dit-on, ne croyait guère au changement du +pain et du vin en corps et sang de Jésus-Christ, effleura la question de +la transsubstantiation et, préoccupé avant tout de la foi en la présence +réelle, il put croire, après la déclaration de son interlocuteur, que +sur ce point fondamental ils s'entendaient. «Je le croy ainsi, madame, +dit-il à Catherine, et voilà qui me contente». «Alors, raconte Bèze, me +tournant vers la Reine, voilà donc ces sacramentaires si longtemps +tourmentés et chargés de toutes sortes de calomnies»[304]. Sous ce nom +de sacramentaires les catholiques englobaient diverses sortes de +dissidents, bien à tort d'ailleurs. En effet, les disciples de Zwingle +ne voyaient dans la Cène qu'une commémoration du sacrifice expiatoire du +Sauveur, mais pour les calvinistes elle était une vraie participation, +quoique purement spirituelle, au corps et au sang de Jésus-Christ. Bèze +relevait avec ironie l'erreur des adversaires de son Église. Catherine, +attentive à tout indice de rapprochement, souligna sa protestation. +«Escoutez-vous, dit-elle, monsieur le Cardinal? Il dit que les +sacramentaires n'ont point aultre opinion que ceste cy à laquelle vous +accordez.» Après quelques autres propos «touchant l'accord et union», la +Reine-mère s'en alla «fort satisfaite». Les jours suivants, elle se +montra très aimable, elle demanda ou fit demander des nouvelles de +Calvin, de son âge, de sa santé, de ses occupations. Elle s'enquit avec +intérêt de Pierre Martyr Vermigli, son compatriote, qui n'arriva qu'un +peu plus tard. Elle permit à Bèze de prêcher au logis du prince de Condé +et de l'Amiral. Elle crut que les docteurs des deux confessions +parviendraient à s'entendre. + + [Note 303: Bèze, dans la lettre à Calvin du 25 août, _Calvini + Opera Omnia_, t. XVIII, col. 631-632, se contente de dire qu'il + lui déclara la cause de sa venue, «à quoi elle me respondit très + humainement».] + + [Note 304: Lettre de Bèze dans les _Calvini Opera Omnia_, XVIII, + col. 63-633. La lettre est en français et toutefois cette phrase + adressée à la Reine est en latin: Catherine comprenait donc cette + langue.] + +Mais elle se faisait illusion. Catholiques et réformés avaient même fin +qui était de détruire l'Église rivale. Bèze remontrait à Condé, le jour +de son «apoinctement» avec Guise, que «quant à sa querelle +particuliere»... il «(Condé) savoit assez à qui il en faloit remettre la +vengeance. Mais que nul ne povoit estre tenu pour amy de Dieu s'il ne se +declairoit ennemy des ennemys jurez d'iceluy et de son Église en ceste +qualité»[305]. L'Église gallicane se sentait même devoir contre les +hérétiques. Elle autorisa, par zèle catholique, l'établissement en +France de l'ordre des jésuites que jusque-là elle avait repoussé, en +haine de ses principes ultramontains. Elle avait consenti à entendre les +novateurs en leur justification, mais comme un tribunal chargé de +prononcer l'arrêt. Les ministres réformés sollicitèrent du Roi la +déclaration «que les evesques, abbés et ecclésiastiques» ne fussent +point leurs «juges», attendu qu'ils étaient leurs «parties». Mais la +Reine-mère estima que «pour lors il n'estoit expedient» de délivrer cet +acte, «joinct qu'ils se devoient bien contenter de sa simple parole et +promesse que les dits ecclésiastiques ne seroient aucunement juges en +cette partie»[306]. + +Le clergé catholique n'admettait point d'égalité. Il attendit les +défenseurs de l'hérésie dans le réfectoire des nonnains de Poissy, lieu +ordinaire de ses séances. Cardinaux, évêques, docteurs occupaient, +chacun à son rang, les deux côtés de la salle. Au fond, dominant +l'assemblée, siégeaient sur un échafaud, le Roi, la Reine-mère, +Monsieur, frère de Charles IX, Marguerite, sa soeur et le roi et la reine +de Navarre. Après un discours du Chancelier sur les avantages que le Roi +se promettait de cette réunion, les ministres furent introduits. Ils +apparurent dans leur simple et sévère costume, escortés par le duc de +Guise et les archers, et se rangèrent debout le long d'une barrière qui +les séparait des docteurs catholiques assis[307]. (9 septembre 1561). + +Théodore de Bèze exposa la doctrine de l'Église réformée[308]. Il dit en +quoi elle s'accordait avec celle de l'Église romaine, en quoi elle s'en +distinguait, et franchement il aborda la question de l'Eucharistie. +Jusque-là l'admiration, mêlée de surprise, de sa parole élégante et +noble, forte et précise, avait contenu les passions de l'auditoire, mais +quand il en vint à dire que le corps du Christ «est esloingné du pain et +du vin, autant que le plus haut ciel est esloingné de la terre»[309], un +murmure de protestation s'éleva. Le cardinal de Tournon dit au Roi et à +la Reine: «Avez-vous ouï ce blasphème?» Bèze, entendant cette rumeur, +resta un moment «étonné». Quand il eut fini, le cardinal de Tournon +«pria le Roy, la Reine mère et l'assistance de n'adjouster pas foy aux +erreurs qu'ils avaient ouïes!» Catherine, embarrassée, répondit «que le +Roi, son fils, et elle vouloient vivre et mourir en la foy catholique, +en laquelle avoient vécu ses prédécesseurs Roys de France»[310]. + + [Note 305: Bèze à Calvin, 25 août 1561, _Calvini Opera omnia_, t. + XVIII, col. 631.] + + [Note 306: _Histoire ecclésiastique_, t. I, p. 553-555.] + + [Note 307: Sur le colloque, ajouter aux références indiquées par + La Ferrière, _Lettres de Catherine_, I, 238, De Ruble, _Le + Colloque de Poissy septembre-octobre 1561_, dans _Mémoires de la + Société de l'Histoire de Paris_, XVI, 1889.] + + [Note 308: Le discours de Bèze dans _Calvini Opera omnia_, XVIII, + col. 688-702.] + + [Note 309: _Ibid._, col. 699.] + + [Note 310: Relation de Claude Despence, un des docteurs + catholiques insérée par De Ruble dans les _Mémoires de la Société + de l'Histoire de Paris_, t. XVI, 1889, p. 29. C. _Histoire + ecclésiastique_, I, p. 578.] + +Le lendemain Bèze lui écrivit pour s'expliquer. On accusait à tort les +réformés de vouloir «forclorre (mettre hors) Iesus Christ de la Cene, +[ce] qui seroit une impiété toute manifeste.... Et de faict, s'il estoit +autrement, ce ne seroit point la Cene de nostre Seigneur».... «Mais il y +a grande différence de dire que Iesus Christ est présent en la Saincte +Cène, en tant qu'il nous y donne véritablement son corps et son sang, et +de dire que son corps et son sang soyent conjoincts avec le pain et le +vin»[311]. Catherine aurait mieux aimé qu'il ne distinguât point. Bèze, +écrivait-elle à son ambassadeur à Vienne, «s'oublia en une comparaison +si absurde et tant offenssive des oreilles de l'assistance que peu s'en +fallut que je ne luy imposasse silence et que je ne les renvoyasse tous +sans les laisser passer plus avant»[312]. Le cardinal de Lorraine se +prévalut de la «comparaison». Dans sa réplique du 16 septembre, au nom +du Clergé, il s'attacha presque uniquement aux deux points qui +divisaient le plus: l'autorité doctrinale de l'Église et des Conciles et +le dogme de l'Eucharistie et il concentra son effort à établir contre +l'opinion de ces nouveaux hérétiques la présence réelle, substantielle +et charnelle du corps et du sang de Jésus-Christ. «... A tout le moins, +s'écria-t-il en s'adressant aux ministres, de ce différent ne refusés +l'Église Grecque pour juge si tant vous abhorrés la Latine, c'est-à-dire +Romaine, recourant à une particulière puisque l'universelle vous +deplaist. Que dyray-je Grecque? Croyez-en la confession Augustane (la +confession d'Augsbourg)[313] et les Églises qui l'ont receue. De toutes +incontinent vous vous trouverez convaincus»[314]. + +Bèze aurait voulu répondre, mais on ne le lui permit pas. C'en était +fait des tentatives d'union. L'arrivée d'un légat, le cardinal de +Ferrare, Hippolyte d'Este, chargé d'annoncer la réunion prochaine d'un +Concile général, aurait empêché toute transaction, même si l'Église +gallicane y eût été disposée. Catherine réduisit le Colloque à un débat +obscur entre théologiens à portes closes. Lainez, second général des +Jésuites, qui avait accompagné le légat, lui dit en face «que si elle ne +chassoit telles gens sentants mal de la Religion chrestienne, ils +gasteroient le royaume de France». Il parlait avec tant de «vehemence à +la mode italienne qu'il fit venir les larmes aux yeux de la Reine mère, +à ce qu'on dit»[315]. + + [Note 311: _Calvini Opera omnia_, t. XVIII, col. 703.] + + [Note 312: _Lettres_, t. I, p. 608, 14 septembre.] + + [Note 313: Luther, en effet, admettait comme les catholiques la + présence réelle de Jésus-Christ dans l'Eucharistie, sous les + espèces du pain et du vin (consubstantiation), tout en rejetant le + dogme catholique du changement du pain et du vin en corps et sang + de Jésus-Christ (trans-substantiation).] + + [Note 314: _Histoire ecclésiastique_, T. I, p. 160.--La Place, p. + 176.] + + [Note 315: Relation de Claude Despence, _Mémoires de la Société de + l'Histoire de Paris_, XVI, p. 39.] + +Elle s'obstina pourtant dans la politique de tolérance qui était son +oeuvre et qu'elle se flattait de mener à bien. Elle mettait son orgueil à +résister à la pression des triumvirs et de l'Espagne. Sa grande crainte, +écrit le nonce Prosper de Sainte-Croix, qui avait rejoint le Légat, +c'est de paraître «gouvernée». L'Amiral lui savait gré de ses bonnes +intentions. Condé s'effaçait derrière son frère aîné et celui-ci, +uniquement préoccupé de ses ambitions navarraises, se désintéressait des +affaires de France. Elle n'en était que plus disposée à favoriser les +chefs protestants. + +Peut-être aussi a-t-elle pu croire que l'avenir était à la cause de la +Réforme et a-t-elle voulu s'y ménager la première place. Les progrès de +la jeune Église étaient prodigieux. Les masses restaient fidèles au +catholicisme, mais une partie de la bourgeoisie et de la noblesse +faisait défection. La politique avait autant de part à ces conversions +que les raisons de conscience; la haine des Guise avait fait autant de +huguenots d'État que le pur Évangile de huguenots de religion. La mode +aussi s'en mêlait. Il n'était, dit Blaise de Monluc, fils de bonne mère +qui ne voulût en être. Le curé de Provins, Claude Haton, exagère quand +il évalue les protestants au quart de la population, mais il est vrai +qu'ils étaient nombreux dans toutes les provinces et dans toutes les +classes. Au premier synode national de Paris en 1558, onze églises +seulement étaient représentées; deux ans après, la Provence seule en +comptait soixante. Coligny avait présenté requête à l'Assemblée de +Fontainebleau pour 50 000 fidèles de Normandie; à Poissy, 2 500 églises +réclamaient le droit de bâtir des temples. Le Colloque, cette sorte de +reconnaissance officielle de la nouvelle religion, accrut encore +l'audace et les espérances des réformés[316]. Catherine avait à son +service des dames et des hommes qui étaient des adversaires plus ou +moins déclarés de la vieille Église: Claude de Beaune, mariée au +seigneur du Goguier, commise à la recette et distribution de ses +deniers; Chastelus, abbé de La Roche, son maître des requêtes; +Feuquières, son écuyer; Hermand Taffin, un de ses gentilshommes +servants. Elle avait pour intime amie Jacqueline de Longwy, duchesse de +Montpensier, qui ne voulut pas mourir (août 1561) sans avoir conféré +avec un ministre «du faist de sa conscience». Une de ses favorites, la +spirituelle et galante Louise de Clermont-Tonnerre, comtesse de Crussol, +n'était pas contraire aux nouveautés, et Soubise, avec qui elle aimait à +se moquer du culte des images, y était tout à fait favorable. Le prélat +dont elle appréciait le plus l'intelligence, Jean de Monluc, ce frère si +dissemblable du rude soldat qui a écrit les _Commentaires_, longeait les +limites de l'orthodoxie que le cardinal de Châtillon avait, sans le +dire, déjà franchies. Les événements de ces derniers mois avaient +approché ou rapproché d'elle les grandes dames et les princesses +protestantes: Renée de France, duchesse douairière de Ferrare, Mme de +Roye et sa fille, la princesse de Condé, Mme l'Amirale, la marquise de +Rothelin, mère du jeune duc de Longueville, et enfin la reine de +Navarre, Jeanne d'Albret, arrivée le 29 août 1561 à Saint-Germain pour +surveiller les infidélités de son mari et les intérêts de la +Réforme[317]. Est-il excessif de croire que, vivant en ce milieu ardent, +Catherine ne s'en soit pas quelque peu ressentie. + + [Note 316: _Lettres de Catherine_, t. I, Introd., p. CVIII et + CIX.] + + [Note 317: Elle n'abjura publiquement la religion romaine qu'à la + Cène de Noël 1561, à Pau; mais déjà en avril 1561 elle envoyait un + ministre à Tournon pour y organiser l'Église réformée (_Calvini + Opera omnnia_, XVIII, col. 433.)] + +Faut-il y ajouter l'action d'un homme? Bèze, on l'a vu, était un +prêcheur éloquent. Son exposition débarrassée du fatras scolastique, +alerte et claire, rendait accessible aux gens de Cour les discussions +théologiques. Claude Haton, un ennemi, parle de sa «langue diserte et +bien affillée», de son «beau et propre vulgaire françoys» et reconnaît, +tout en se moquant, la force de son action oratoire. Il «triompha, +dit-il, de cacqueter, ayant la mine et les gestes attrayans les coeurs et +vouloirs de ses auditeurs»[318]. Les princes et les seigneurs, raconte +un témoin, couraient à ses prêches; les courtisans l'escortaient comme +un roi: les pages et les valets s'agenouillaient sur son passage. La +Reine elle-même avait voulu l'entendre et y avait pris «grand +goust»[319]. Le lendemain de la harangue du cardinal de Lorraine, +peut-être pour apaiser Bèze, à qui on refusait le droit de répliquer, +elle lui parla très familièrement»--c'est lui-même qui l'écrit à +Calvin--et lui donna de grandes espérances (_spem mihi magnam +fecit_)[320]. Le jour d'après, elle le fit venir encore chez elle avec +Pierre Martyr et leur recommanda d'employer tous leurs moyens pour +arriver à un accord[321]. Le roi de Navarre et l'Amiral obtinrent de +Calvin qu'il laissât en France quelque temps encore ce personnage si en +faveur. Catherine l'avait prié de rester. «La Reine, je ne sais comment, +me voit volontiers, dit-il, elle l'a affirmé à beaucoup de personnes et, +au vrai, j'en ai la preuve»[322]. L'Édit de juillet n'avait pas été plus +appliqué que les édits précédents. «Enfin j'ai obtenu grâce à Dieu, +écrivait Bèze à Calvin le 30 octobre 1561, qu'il soit permis à nos +frères de tenir leurs réunions en toute sécurité, mais seulement par +autorisation tacite jusqu'à ce qu'un édit solennel nous fasse des +conditions meilleures et plus assurées»[323]. Mais au lieu de +s'assembler 2 à 300, chiffre qu'ils ne devaient pas dépasser, ils +affluaient en nombre de 2 à 3000 et quelquefois 10000. Le prince de La +Roche-sur-Yon, gouverneur de Paris, sous prétexte qu'il n'avait d'ordre +que pour réprimer les émeutiers, protégeait ces conventicules et ses +soldats arrêtaient ou frappaient les catholiques qui essayaient de les +troubler[324]. «Grâces à Dieu, remarquait Bèze, les choses sont bien +changées en peu d'heures, estans maintenant faicts gardiens des +assemblées ceux la mesme qui nous menoyent en prison». Mais il craignait +qu'il n'y eût des fidèles dont l'impatience détruirait «plus en un jour» +qu'il n'avait bâti «en un moys»[325]. Et en effet le Conseil du roi, +pour arrêter cette licence, prépara un édit qui n'autorisait les +réunions que dans les faubourgs des villes et en dehors des jours de +fête. Bèze, prévenu un peu tard, au retour d'une course à Paris, +déclarait à Calvin que s'il avait été à Saint-Germain, il aurait +peut-être empêché cette mesure[326]. Quand il sut que les restrictions +étaient pires encore et qu'il faudrait s'assembler, non pas dans les +faubourgs, mais à deux cents pas des murailles des villes, il protesta +qu'il ferait supprimer cet article[327]. À qui pouvait-il demander +pareille concession? Est-ce à L'Hôpital, dont il parlait avec tant de +mépris en août: «Le chancelier que vous savez» et qu'il avait l'air de +considérer comme un faux frère?[328] Était-ce au lieutenant-général si +versatile et si mou et alors en coquetterie avec les Espagnols? Quelle +autre personne que la Reine était capable d'imposer à un Conseil en +grande majorité catholique l'amendement d'un édit défavorable aux +réformés? + + [Note 318: Claude Haton, curé de Provins, _Mémoires_ (1553-1582), + publiés par Félix Bourquelot (Coll. des Doc. inédits), 1857, t. I, + p. 156.] + + [Note 319: De Ruble, _Mémoires de la Société de l'Histoire de + Paris_, t. XVI, p. 8.] + + [Note 320: _Calvini Opera omnnia_, t. XVIII, col. 722.] + + [Note 321: _Ibid._, col. 725.] + + [Note 322: À Calvin, _ibid._, t. XIX, col 97.] + + [Note 323: _Ibid._, col. 88.] + + [Note 324: Languet, _Arcana_, liv. II, p. 155. Journal de + Bruslart, _Mémoires de Condé_, I, p. 59.] + + [Note 325: Bèze à Calvin, 4 nov., _Calvini Opera omnnia_, t. XIX, + col. 96-98.] + + [Note 326: 9 novembre, _ibid._, col. 109.] + + [Note 327: _Ibid._, col. 141, 29 novembre 1561.] + + [Note 328: Calvin qualifie le début du discours de L'Hôpital à + l'assemblée de Fontainebleau de «_Præfatio adulationis putidæ_» + (Préface d'adulation fétide); Calvin à Bullinger, 1er octobre + 1560, _Calvini Opera omnia_, t. XVIII. col. 206. Bèze, lors du + Colloque de Poissy, écrivait à Calvin, 25 août 1561: «Le + chancelier que savez... vouloit avoir l'honneur de m'avoir + introduict. Force me fut de le suyvre, mais ce fut avec un tel + visage qu'il cognut assez que je le cognoissoys», _Calvini Opera + omnia_, t. XVIII, col. 630.] + +Philippe II s'irritait de tant de complaisances, persuadé qu'une +mutation de religion en France tendait «à la destruction et brouillerie +de ses États»[329]. «.... Il luy touche autant qu'à personne, écrivait +Élisabeth à sa mère, car stant France lutérien (entendez calviniste), +Flandres et Espagne ne sont point loin.» Aussi lui mettait-elle le +marché à la main: ou elle s'allierait avec Philippe II contre les +protestants, ou Philippe II s'allierait contre elle avec les catholiques +français[330]. Chantonnay faisait même déclaration à Charles IX. Les +Guise, pour marquer leur mécontentement, quittèrent la Cour (fin +octobre). Ils avaient, dit-on, projeté pis. Quelques jours avant leur +départ, le duc de Nemours (Jacques de Savoie), qui par amour, +croyait-on, de la duchesse de Guise, était tout dévoué à son mari, +proposa, au frère puîné du jeune roi, Édouard-Alexandre, de l'emmener en +Lorraine ou en Savoie[331]. C'était pour l'opposer à la Reine-mère si +elle passait avec Charles IX au protestantisme. Monsieur, le duc +d'Orléans (plus tard Henri III) était celui de tous ses enfants que +Catherine aimait le plus. Tout émue, elle dénonça cette tentative de +rapt à Philippe II[332]. Elle demanda des explications à Guise, qui +froidement répondit qu'il ne savait rien. + + [Note 329: Lettre de l'ambassadeur de France en Espagne à + Catherine du 30 octobre 1561, _Lettres_, t. I, p. 601, note.] + + [Note 330: Réponse de la reine d'Espagne à une lettre de Catherine + de juillet 1561, _Lettres_, t. I, p. 600 note.] + + [Note 331: Voir les réserves que fait Noël Valois dans le _Projet + d'enlèvement d'un enfant de France_, (Bibliothèque de l'École des + Chartes, t. LXXV, 1914), p. 140.] + + [Note 332: _Lettres_, t. I, p. 245-246, et la lettre de l'évêque + de Limoges, _ibid._, p. 250.] + +En même temps les nouvelles des Pays-Bas, d'Allemagne, de Rome, +annonçaient une guerre prochaine entre la France et l'Espagne. Catherine +était affolée[333]. Serait-il possible que son gendre eût pareil +dessein, demandait-elle à son ambassadeur à Madrid? «Toutefois, je ne +veulx riens croire, tant je l'estime prince de vérité, de vertu et de +parolle, ne pouvant me persuader qu'il soit pour entreprendre une guerre +sans juste occasion»[334]. Avec sa fatuité de femme, Catherine, +convaincue que, si elle le voyait, elle le gagnerait à sa politique, +remettait en avant le projet d'entrevue. Mais le roi d'Espagne, qui ne +l'avait d'abord accusée que d'imprudence, commençait à douter de sa +bonne foi. + + [Note 333: A l'évêque de Limoges, _Lettres_, t. I, p. 253 et + surtout p. 267 (4 janvier 1562).] + + [Note 334: _Lettres_, t. I, p. 252, novembre 1561.] + +Elle se montrait toujours plus indocile aux conseils, ou, si elle en +demandait, c'était en faisant ses conditions. «Cella s'entend autre +advis que la force, écrit-elle à son ambassadeur à Madrid, car je ne +veulx pas empirer le marché, ne moings avoir affaire des estrangiers, +mais eschapper le temps, s'il est possible, sans laisser rien gaster +irremediablement attendant l'aage (la majorité) de mon fils». Et elle +ajoute de sa main: «... Je ne veos (veux) ni ne suys conselleyé de venir +aus arme» [contre les réformés][335]. Elle inclinait plus que jamais du +côté des chefs protestants: Coligny, d'Andelot, Condé, la reine de +Navarre; elle permettait que les édits fussent violés sous ses yeux. +Bèze annonçait à Calvin, le 25 novembre, de Saint-Germain où était la +Cour, qu'ils avaient commencé à y établir une église et que le dimanche +suivant, Dieu aidant, ils célébreraient la Cène. Il lui parlait avec +enthousiasme des trois fils de la Reine. Sache qu'ils sont «d'un naturel +admirable et tel qu'on peut le souhaiter vu leur âge, sans en excepter +même le puîné (Henri) à qui la tentative [de rapt] a admirablement +profité»[336]. La proposition du duc de Nemours avait eu en effet le +résultat inattendu de dégoûter ce petit prince de dix ans du +catholicisme. Il «criait» «sans cesse» à sa jeune soeur Marguerite, qui +le raconte dans ses Mémoires, de changer de religion: il lui prenait ses +_Heures_ pour les jeter au feu, et lui donnait des psaumes et prières +huguenotes. La fillette allait avec sa gouvernante trouver le cardinal +de Tournon, qui remplaçait les _Heures_ et y ajoutait des chapelets. +Alors, dit-elle, «mon frère et ces autres particulières ames, qui +avoient entrepris de perdre la mienne, me les retrouvant, animez de +courroux m'injurioient, disants que c'estoit enfance et sottise qui me +le faisoit faire.. Et mon frère y adjoustant les menaces disoit que la +Royne ma mère me feroit fouetter; ce qu'il disoit de luy-mesme, car la +Royne ma mère ne sçavoit point l'erreur où il estoit tombé»[337]. Il est +peu croyable que Catherine fût si mal instruite des actions de son fils +le plus cher; elle a probablement fermé les yeux sur cet accès de +«huguenoterie», qui était une sauvegarde de plus contre une nouvelle +velléité d'enlèvement. Ce prosélytisme d'enfants donne l'idée d'une +«Cour infectée d'hérésie». Le nonce Prosper de Sainte-Croix rapportait à +la Cour de Rome, le 15 novembre, que dans une mascarade le jeune Roi +avait paru déguisé avec une mitre sur la tête pour se moquer de l'ordre +du clergé[338]. + + [Note 335: Lettre du 28 novembre 1561, _Lettres_, I, p. 612.] + + [Note 336: _Calvini Opera omnia_, XIX, col. 131.] + + [Note 337: _Mémoires et lettres de Marguerite de Valois_, publiées + par Guessard, Paris, 1842, p. 6.] + + [Note 338: Lettre de Prosper de Sainte-Croix, du 15 novembre 1561, + dans Aymon, _Tous les synodes_, I, p. 15.] + +Un jour, probablement de novembre aussi, Charles IX, causant avec la +très huguenote Jeanne d'Albret, s'étonna que le roi de Navarre le suivît +à la messe et, sur la réponse que c'était par marque de déférence, il +déclara qu'il l'en dispensait volontiers et que, quant à lui, il y +allait pour faire plaisir à sa mère[339]. Catherine tenait la main à +l'observation des pratiques, mais Bèze devait croire que c'était sans +bonne foi. «Je t'assure, écrivait-il à Calvin le 16 décembre, que cette +Reine, _notre Reine_, est mieux disposée pour nous qu'elle ne le fut +jamais auparavant». Et il ajoutait: «Plût à Dieu que je pusse sous le +sceau du secret t'écrire de ses trois fils nombre de choses que +j'entends dire d'eux par des témoins sûrs. Assurément ils sont tels pour +leur âge que tu ne pourrais même le souhaiter»[340]. + +Catherine allait emportée par son élan, mais elle commençait à +s'effrayer de son audace. Dans une lettre écrite à sa fille, la reine +d'Espagne, au moment où elle se compromettait le plus avec les +protestants, elle passe tout d'un coup de combinaisons matrimoniales à +l'instabilité du bonheur et au danger que l'on court en ne servant pas +Dieu comme on doit et en l'oubliant parmi les «plésir», «ayse» et +«jeoye» qu'il donne. «... Retournés tousjour à lui, reconesés [vous] de +luy et que san luy vous ne seriés ne (ni) pouriés rien, afin qu'i (de +peur qu'il) ne vous envoy de ses verge pour le vous faire reconestre +comme il a faist ha (à) vostre bonne mère»[341]. Il fallait un danger +bien pressant pour incliner son orgueil devant ce maître tout-puissant +et jaloux. Mais elle ne laissait pas d'employer les moyens humains de +défense. + + [Note 339: Conversation racontée par Jeanne d'Albret à + Throcmorton, ambassadeur d'Angleterre en France et rapportée par + celui-ci à sa souveraine, Élisabeth d'Angleterre, dans une dépêche + du 26 novembre 1561 (_Calendar of state papers, foreign series, of + the reign of Elizabeth_, 1561-1652, p. 415, publié par Joseph + Stevenson, Londres, 1866).] + + [Note 340: _Calvini Opera omnia_, t. XIX, col. 178, 16 décembre + 1561.] + + [Note 341: _Lettres_, I, p. 612.] + +Inquiète de l'agitation des catholiques et des menaces de l'Espagne, +elle voulut savoir de quelles forces militaires les réformés pourraient +l'assister, le cas échéant. L'Amiral s'entremit avec beaucoup de zèle. +On constata qu'il y avait plus de «deux mille cent cinquante églises» +établies, et en leur nom les députés et les ministres présents à Paris +adressèrent une requête au Roi pour avoir des temples, offrant «tous +services... de leurs biens et personnes à leurs propres despens, s'il en +avoit besoin». Mais cette promesse générale de dévouement ne suffisait +pas à la Reine. Coligny, pour la contenter, fit décider, dans une +réunion des chefs du parti et des ministres, que chaque église serait +invitée à dresser à l'heure du prêche la liste des hommes de pied et de +cheval prêts à défendre le royaume contre les étrangers, au cas où il +serait attaqué pour le motif de la religion. + +Bèze, qui s'était prononcé contre ce projet de dénombrement pour des +raisons qu'il ne nous a pas dites, reconnaissait toutefois que les +calomnies n'étaient pas à craindre, car rien n'était fait en cachette ni +sans patronage (_sine auspiciis_), bien que la Reine ne voulût pas être +nommée[342]. Mais beaucoup d'églises, surprises ou même alarmées de +cette invitation, ne répondirent pas ou firent des objections. +Quelques-unes et même des provinces entières s'organisèrent ou, comme la +Haute-Guyenne et le Limousin, étaient déjà organisées pour la défense ou +pour l'attaque--et ce n'était pas seulement contre l'Espagnol. + + [Note 342: Lettre de Bèze à Calvin du 6 janvier 1562, _Calvini + Opera omnia_, XIX, col. 238-239.--_Histoire ecclésiastique_, I, p. + 168. Les indications de Bèze et de l'_Histoire ecclésiastique_, + sans concorder absolument, ne se contredisent pas.] + +Cet appel à l'aide était grave; il encourageait la minorité dissidente à +s'armer, il surexcitait les craintes de la majorité catholique. Dans le +Midi, les passions religieuses faisaient rage; les huguenots du +Sud-Ouest chassaient ou tuaient les moines et brisaient les images; +leurs adversaires massacraient en tas. Le baron de Fumel fut assassiné +par ses paysans, qui étaient de la religion (24 novembre 1561)[343]. +Quelques jours auparavant (19 novembre 1561), la populace de Cahors +avait assailli, enfumé et égorgé une trentaine de réformés qui +célébraient le culte dans un de leurs logis. Mêmes violences menaçaient +le reste du royaume. À Paris il y eut une bagarre sanglante. Avec le +consentement tacite de la Régente, les protestants s'assemblaient, +malgré les édits, au quartier de l'Université, hors de la porte +Saint-Marcel, tout près de l'église Saint-Médard, «en une maison appelée +le Patriarche». Le lendemain de la Noël (26 décembre), le clergé de la +paroisse, pour empêcher le prêche du ministre, fit sonner les cloches à +toute volée. Un réformé alla leur dire de cesser ce bruit assourdissant; +il fut tué; ses compagnons forcèrent l'entrée de l'église, battirent et +blessèrent des fidèles et des prêtres. Le guet survenant arrêta les +provocateurs, laïques ou clercs, et les conduisit en plein jour aux +prisons du Châtelet. Cet emprisonnement de prêtres fit scandale parmi la +population parisienne furieusement catholique. Le Parlement évoqua +l'affaire, relâcha immédiatement les ecclésiastiques et, quelques mois +plus tard, il fit pendre le chevalier du guet, par forme de réparation +(21 août 1562). + + [Note 343: Sur l'anarchie en Guyenne, voir Courteault, _Blaise de + Monluc, historien_, 1908, p. 402. Courteault place le massacre de + Cahors le 16.] + +La Reine-mère était bien obligée de reconnaître que «les troubles et +séditions» s'étaient, «au lieu de s'apaiser, de beaucoup augmentés en +divers endroits de ce royaume», mais elle ne se demandait pas si le +droit qu'elle s'arrogeait de suspendre les lois qu'on venait de publier +n'en était pas en partie cause. Elle escomptait toujours l'effet +adoucissant d'un nouvel édit. Elle fit venir à Saint-Germain les +«principaulx et plus notables présidens et conseillers des Cours +souveraines» pour y délibérer avec le Conseil privé sur les moyens de +pacification. Le Roi en personne ouvrit les délibérations. Le chancelier +de L'Hôpital, avec un optimisme déconcertant, affirma que, depuis le +début des troubles, la situation du royaume n'avait jamais été +meilleure[344]. Généreusement il repoussa l'idée que le Roi dût se +déclarer pour un parti et exterminer l'autre, comme contraire à la +«profession» de chrétien et à l'humanité, et comme irréalisable dans +l'état de division du pays et des familles. Les remèdes employés +jusqu'ici contre le mal étant restés sans effet, il demandait à la +compagnie de déclarer si, oui ou non, elle était d'avis d'en essayer un +nouveau, qui était la liberté pour les prédicants de tenir des +assemblées. Qu'elle ne se méprît point d'ailleurs sur son rôle. «Le Roy, +dit-il, ne veut point que vous entriez en dispute quelle opinion est la +meilleure: car il n'est pas ici question _de constituenda religione sed +de constituenda republica_; et plusieurs peuvent estre _Cives qui non +erunt christiani_; mesmes un excommunié ne laisse pas d'estre +citoyen»[345]. + + [Note 344: Il y a deux textes de ce discours, l'un dans Aymon, + _Tous les synodes nationaux des églises réformées de France_, La + Haye, 1710, t. I, p. 49-65, l'autre dans _Mémoires de Condé_, t. + II, p. 606-612. Le premier est en italien, accompagné d'une + traduction française, et il est, en certaines parties, complété + par le second.] + + [Note 345: _Mémoires de Condé_, II, p. 612.] + +Les débats furent vifs et parfois même violents (7-15 janvier 1562). Au +vote, sur 49 opinants, 22 furent d'avis d'accorder des temples aux +réformés, 27 de les leur refuser, tout en leur permettant, comme on +l'avait toléré dans les tout derniers mois, de se réunir pour célébrer +leur culte[346]. Avant de clore l'assemblée, la Reine-mère[347] fit une +déclaration. Elle parla «de telle manière qu'on dit, rapporte le nonce +Prosper de Sainte-Croix, n'avoir jamais entendu aucun orateur qui se +soit exprimé avec plus d'éloquence, ni avec plus de succès. Sa Majesté a +dit elle-même qu'il lui semblait que dans cet instant-là Dieu lui mît +les paroles à la bouche.» Elle pria les députés de répéter qu'elle et +ses enfants et tous les membres de son Conseil voulaient qu'on vécût +dans la religion catholique et sous l'obéissance de la sainte Église +romaine; que les novateurs n'auraient point des temples et seraient au +contraire obligés de rendre ceux dont ils s'étaient emparés; qu'il leur +serait défendu d'en construire ou d'avoir d'autres lieux d'assemblée +dans les villes, mais que, sous certaines conditions, elle souffrirait +qu'ils se réunissent secrètement en quelque maison. C'était d'ailleurs +pour empêcher le désordre et l'effusion du sang qu'elle faisait cette +concession, mais provisoirement, en attendant les décisions du Concile +de Trente, qu'elle s'engageait dès maintenant à suivre et à faire suivre +en tous points[348]. Conformément à l'avis de la majorité, l'Édit de +janvier (17 janvier 1562) défendit aux réformés «presches et +prédications, soit en public ou en privé ny de jour ny de nuict», dans +les villes, mais il les autorisa «par provision et jusques à la +détermination du dict Concile général» à s'assembler de jour, hors des +villes, «pour faire leurs presches, prières et autres exercices de leur +religion»[349]. + + [Note 346: Languet, _Arcana_, liv. II, p. 195.] + + [Note 347: Et non la reine de Navarre, Jeanne d'Albret, comme + l'imagine sottement le traducteur des lettres du nonce Prosper de + Sainte-Croix (Aymon, I, p. 41-42).] + + [Note 348: Lettre du 5 février 1562, Aymon, _Tous les synodes_, I, + p. 43.] + + [Note 349: _Mémoires de Condé_, t. III, p. 10-11.] + +Elle avait proclamé son orthodoxie, au risque d'inquiéter les +dissidents, pour faire accepter aux catholiques ce régime de +demi-tolérance. Mais le nonce était seul à croire ce qu'il écrivait à +Rome, qu'à mesure des progrès de son pouvoir, elle ferait toujours plus +ouvertement paraître sa bonne volonté. A Paris, où depuis l'affaire +Saint-Médard la population était très excitée, les huguenots furent +insultés. Le Parlement refusa d'enregistrer l'Édit. L'ambassadeur +d'Espagne alla se plaindre à la Reine-mère du discours du Chancelier +«tendant à mestre une forme d'_interim_ et laisser vivre tout le monde à +sa discrétion». Il la pressa d'expulser les prédicants, lui offrant pour +cet effet les forces de son souverain, mais elle répondit «qu'elle ne +vouloyt point veoir d'estrangers dans ce royaulme ny aussi pas allumer +une guerre qui la contraignist de les y appeller». «De là il est entré, +continue la relation française de l'audience[350], sur la nourriture +(éducation) du Roy et de messeigneurs ses frères», prétendant que devant +eux «chacun disoyt de la religion tout ce qu'il vouloist». Catherine +répliqua en colère «que cela (cette accusation) ne touchoyst qu'elle et +qu'elle voyoit qu'il (Chantonnay) estoit bien adverty, non pas +véritablement, mais bien curieusement, et que si elle cognoissoit les +advertisseurs qui calomnient ainsi toutes ses actions, elle leur feroyst +sentir combien ilz s'oublient de parler ainsi peu revèremment et +véritablement d'elle» «.... Elle avoyt des enfans qui luy estoyent si +obéissans qu'on ne leur disoyt rien qu'ils ne luy redissent, par où il +(l'ambassadeur) se pouvoit assurer qu'elle sçavoit tous les lengages +qu'on leur tenoist et qu'elle les faisoit nourrir de telle façon qu'elle +s'asseuroyt que ce royaulme et tous les gens de bien luy en auroient un +jour grande obligation»[351]. Dans une lettre à Philippe II de ce même +mois de janvier, elle certifiait à son gendre, «monsieur mon fils», +comme elle l'appelle, qu'elle ferait «tousjour grande diférance entre +seus qui tiene nostre bonne religion et les aultres qui s'en deportent», +mais l'âge de son fils et les troubles du royaume «ne m'ont permis, +dit-elle, d'avoyr peu fayre conestre à tout le monde set (ce) que je an +né (en ai) dans le cour (coeur) et m'on contreynt faire bocup (beaucoup) +de chause que en heun aultre sayson je n'euse faist»[352]. + + [Note 350: Ce récit de l'entrevue de la Reine-mère et de + Chantonnay (_Mémoires de Condé_, t. II p. 601), n'a pas été + vraisemblablement expédié à son destinataire, l'ambassadeur de + France en Espagne. La minute de la dépêche porte des corrections + et des additions d'une autre main. Elle est datée du 8 ou 9 + janvier, au moment où se tenaient les réunions préparatoires à + l'Édit de janvier.] + + [Note 351: _Mémoires de Condé_, t. II, p. 603.] + + [Note 352: _Lettres_, I, p. 265.] + +Mais que cette explication soit ou non sincère, qu'elle agisse par +politique ou par dégoût de la violence, on se prend à l'admirer de +suivre courageusement la voie qu'elle s'est tracée. Elle réunit dans +les derniers jours de janvier quelques théologiens et quelques ministres +pour débattre plus particulièrement la question des images. Elle amène à +ce nouveau colloque des évêques et des cardinaux. C'était, +expliquait-elle au légat, Hippolyte d'Este, le meilleur moyen de +convaincre les prédicants d'ignorance que de leur permettre de présenter +leurs arguments[353]. En réalité, ce qu'elle voudrait, c'est un +programme de réformes, souscrit par les catholiques et les protestants, +qu'elle pût présenter au prochain Concile comme le voeu commun des deux +Églises. Bèze savait la vanité de cette tentative, mais il s'y prêta +pour lui complaire[354]. Monluc et les docteurs catholiques les plus +conciliants, Salignac, Despence, Picherel, Bouteiller, sans vouloir, +comme les ministres, proscrire absolument les images, émirent le voeu +«que les évêques, curés et autres pasteurs remontrassent souvent au +peuple que les images n'ont esté receues en l'Église que pour instruire +les simples et représenter ce que notre Sauveur a fait pour nous»; +qu'elles ne sont pas elle-mêmes un objet de culte et que toutes, «hormis +la simple croix», doivent être «déplacées des autels et mises en parois +en tels lieux qu'on ne les puisse plus adorer, saluer, baiser, vestir, +couronner de fleurs, bouquets, chapeaux, leur offrir voeux, les porter +par les rues et temples sur les espaules ou bastons». Mais la majorité +des docteurs, tout en blâmant l'abus, décida de maintenir l'usage. Il en +fut de ce petit colloque comme du grand colloque de Poissy. + + [Note 353: Baronii, Raynaldi et Laderchi, _Annales ecclesiastici_, + éd. de 1879, Bar-le-Duc et Paris, t. XXXIV, p. 178, lettre du + cardinal de Ferrare, du 17 janvier 1562.] + + [Note 354: _Histoire ecclésiastique_, I, p. 692.--Lettre de Bèze à + Calvin, 1er février 1562, _Calvini Opera omnia_, XIX, col. + 273-275.] + +Catherine continuait à jouer très serré, multipliant les affirmations de +son zèle pour le catholicisme, et laissant les réformés jouir du +bénéfice de l'Édit de janvier et même d'un peu plus de liberté. Mais une +nouvelle et définitive évolution d'Antoine de Bourbon[355] la priva de +son plus solide appui du côté des protestants. Le Légat, qui était aussi +fin qu'elle, s'était bien gardé de la heurter de front et même, pour lui +plaire, il l'aurait, dit-on, un jour accompagnée au prêche. Entre temps, +comme s'il n'eût voulu que la seconder, il travaillait lui aussi à +rapprocher le roi de Navarre de Philippe II. Antoine de Bourbon avait +beaucoup varié en ses pratiques religieuses au cours de l'année 1561, +allant successivement ou le même jour à la messe et au prêche et, selon +ses intérêts, fidèle de l'une ou l'autre Église, correspondant avec +Calvin et déléguant au pape pour qu'il lui fît obtenir du roi d'Espagne +la compensation si ardemment convoitée. La Cour de Rome donna de bonnes +paroles. Hippolyte d'Este, le cardinal de Tournon et Chantonnay lui +persuadèrent que, s'il menait son fils à la messe--ce fils que Jeanne +d'Albret nourrissait avec tant de soin dans l'hérésie--il gagnerait le +coeur du Roi catholique et obtiendrait de lui ce qu'il voulait. Il le +crut et, immédiatement après l'Édit de janvier, il rompit, +définitivement cette fois, avec les réformés. C'était pour eux un coup +terrible, comme on en peut juger par la fureur de Bèze. «Ce malheureux, +écrit-il à Calvin le 1er février, est absolument perdu et il a résolu de +tout perdre avec lui. Il éloigne sa femme, il ose à peine regarder +l'Amiral à qui il doit tout»[356]. Bèze ne veut plus désormais l'appeler +que «Julien» (l'apostat). «À peine pourrait-on trouver, dit-il, pareil +exemple de légèreté, de perfidie, de scélératesse»[357]. Quant à la +Reine-mère, ou, comme il dit, notre «autocratrice» [Grec: Autocratora], +il reconnaît, «qu'il n'y a pas de sa faute et qu'elle est grandement +offensée de ce qui se passe (_istis maxime offendi_)»[358]. Dans le +premier moment de colère, elle s'en prit au Connétable, qu'elle rendait +responsable du revirement du roi de Navarre, «et en sont venues parolles +si aigres que le Connétable s'en est allé»[359]. Le moment était +critique. Elle était brouillée avec les chefs du parti catholique, et, +dans le parti protestant, elle n'avait plus pour elle que l'Amiral et +son frère, d'Andelot, qu'elle avait fait entrer au Conseil privé, la +Reine de Navarre, et Condé, qui à la fin de février relevait à peine +d'une grosse attaque de fièvre. Sous peine de se perdre, elle était +obligée de changer d'allure, sinon de sentiments. Elle donna l'ordre à +toutes ses dames et demoiselles de vivre catholiquement à son exemple, +si elles ne voulaient pas être chassées honteusement et punies. Le 4 +février, elle communia et suivit la procession, accompagnée de toute la +Cour[360]. Elle coupa court aux fantaisies huguenotes d'Henri d'Orléans. +Elle «le tansa fort, raconte Marguerite, luy et ses gouverneurs, et, le +faisant instruire, le contraignist de reprendre la vraye, saincte et +ancienne religion de nos pères, de laquelle elle ne s'estoit jamais +departie»[361]. Après cette évolution, elle pouvait, dans une lettre à +la Reine d'Espagne, s'élever contre ceux qui calomniaient la conduite de +son fils. «Le cardysnal de Tournon, écrit-elle, m'a dyst luy-mesme qu'il +l'a veu à la mese» (messe)[362]. + + [Note 355: La défection définitive de Antoine de Bourbon a suivi + l'Édit de janvier, _Histoire ecclésiastique_, I, p. 688.] + + [Note 356: _Calvini Opera Omnia_, XIX, col. 275.] + + [Note 357: _Ibid._, col. 299.] + + [Note 358: _Ibid._, col. 275. Bèze a cancellé dans ses lettres + manuscrites, et par conséquent les anciennes édition ne portent + pas les passages où il est question de la bonne volonté de la + Reine-mère (voir supra p. 109, 110 et ici, p. 115, avec les + renvois aux documents). Mais les consciencieux érudits Baum Cunitz + et Reuss, qui ont publié les Oeuvres complètes de Calvin, ont + rétabli tous les endroits supprimés et inédits, et, ce faisant, + ils ont rendu aux historiens de Catherine un inappréciable + service. Bèze s'en voulait d'avoir été dupe, et les éditeurs de la + correspondance de Calvin sont confus qu'il se soit trompé sur le + caractère de la Reine et les vertus de ses enfants (XIX, col. 178, + notes 6, 7, et col 275, note 16). Au vrai, il n'y a pas tant à + rougir. Bèze a vu la Reine-mère, telle qu'elle fut, sincère en cet + essai d'apaisement et de tolérance. Si elle a changé de sentiment, + c'est qu'elle y a été contrainte par la force des choses. Il faut, + sans parti pris, lui tenir compte de ses bonnes intentions.] + + [Note 359: Lettre de Chantonnay, ambassadeur d'Espagne en France, + du 3 février 1562, _Mémoires de Condé_, II, p. 21-22.] + + [Note 360: Lettre du nonce du 5 février, Aymon, _Tous les + synodes_, I, p. 65.] + + [Note 361: _Mémoires et lettres de Marguerite de Valois_, publiées + par Guessart, Paris, 1842, p. 7.] + + [Note 362: Louis Paris, _Négociations sous François II_ (Coll. + Doc. inédits), p. 849. Il s'agit, non comme le croit Louis Paris, + de Charles IX qui vivait avec sa mère, mais d'Henri d'Orléans qui + avait sa «maison» à part et qu'elle avait moins d'occasions de + voir. Rapprocher d'ailleurs cette indication de ce que dit plus + haut Marguerite de son frère et du cardinal de Tournon.] + +Surtout elle s'attachait à convaincre le nonce, son garant auprès de la +Cour de Rome. Prosper de Sainte-Croix étant allé lui demander de faire +quelques modifications à l'Édit de janvier, que le parlement de Paris +s'entêtait à ne pas enregistrer, elle lui expliqua qu'il était bien +difficile d'aller contre l'opinion de la compagnie consultée à +Saint-Germain, mais elle promit toutefois, après en avoir parlé au +Chancelier, de lui faire savoir ce qui se pourrait faire. Le Nonce +comprit qu'on ne ferait rien et le lui dit. Alors elle se lamenta fort +(_se duole grandemente_) de ne pouvoir aller plus avant et que la plaie +fût de telle nature qu'elle ne pouvait être guérie autrement, +c'est-à-dire que par des remèdes doux. Chasser les prédicants et, comme +d'un coup, était chose impossible, mais elle avait l'espérance de +pouvoir faire de bien en mieux chaque jour. En témoignage de sa bonne +volonté, elle allait renvoyer l'Amiral en sa maison pour montrer une +fois de plus qu'elle n'approuvait pas qu'on vécût comme il vivait. Elle +lui annonça aussi qu'elle venait d'écrire aux prélats de son royaume et +à Monsieur de Candale (Henri de Foix), qu'elle avait choisi pour +ambassadeur, de partir pour le Concile, mais elle voudrait que ceux de +la nouvelle religion pussent s'y rendre en toute sûreté et y être +entendus. Elle parla si bien mêlant le faux et le vrai, adoucissant les +refus et amplifiant les promesses, que le Nonce assurait la Cour de Rome +du «désir très grand» de la Reine de mettre fin «à toutes diversités de +religion»[363]. + +Comme il n'était pas aussi facile de convaincre le Parlement, le même +jour où elle lui renouvelait par lettres de jussion l'ordre de vérifier +l'Édit, elle en faisait publier une interprétation restrictive (14 +février). Étaient autorisés à prendre part aux assemblées de ceux de la +religion les «officiers ordinaires auxquels appartient la cognoissance +de la police comme baillifs, senechaux, prevosts, etc.», mais défense +était faite d'y paraître aux officiers des «Cours souveraines» ni autres +«de judicatures», «que (lesquels) nous entendons (faisoit-elle dire au +Roy en cette déclaration) vivre en la foy et religion de Nous et nos +prédécesseurs»[364]. Elle laissa partir d'Andelot et Coligny (22 +février). + +Mais elle renonçait de très mauvaise grâce à sa politique et le montrait +bien à l'occasion. Les huguenots continuaient à prêcher à Paris, +écrivait le nonce le 28 février, et s'assemblaient par troupes de dix ou +douze mille personnes[365]. Les catholiques injurièrent les allants et +venants, et ceux-ci menacèrent de s'armer. Les deux partis recoururent à +la Reine, qui invita les réformés à se contenter de la liberté que le +Roi leur avait octroyée et promit aux catholiques de leur faire réponse +le lundi prochain. Elle ne se décidait pas à éloigner le cardinal de +Châtillon. Elle ne souffrait plus de prêche dans le château, mais elle +gardait comme prédicateur et premier aumônier Louis Bouteiller, un +théologien, si ami des concessions que son orthodoxie en était suspecte +(_poco sincero_, dit Prosper de Sainte-Croix). + + [Note 363: Lettre du 5 février, Aymon, _Tous les synodes_, I, p. + 66.] + + [Note 364: Condé, _Mémoires_, t. III, p. 16.] + + [Note 365: Aymon, _Synodes_, I, p. 77-79.] + +Elle refusait de renvoyer le chancelier de L'Hôpital que l'ambassadeur +d'Espagne dénonçait comme hérétique. C'est de lui certainement qu'il est +question dans une lettre très vive à sa fille, la reine d'Espagne: +«...Mon valet ayst plus homme de byen que seus qui en parle et je vous +en naseure, (en assure), més pour se qu'i(il) ne reconé que moy et ne +dépend de personne, yl (ils) le aïse (haïssent), mais s'et de quoy je +l'ayme»[366]. + + [Note 366: Février 1562, _Lettres_, I, p. 614; Louis Paris, + _Négociations_, p. 849.] + +Pour détourner Navarre de prendre parti contre elle, elle recommandait +ses intérêts à l'ambassadeur de France à Madrid et sollicitait de +Philippe II plus vivement que jamais, cette entrevue où elle se croyait +sûre de le convaincre. Irritée de l'opposition où s'acharnait le +Parlement contre l'Édit de janvier, elle galopa jusqu'à Paris et força +l'enregistrement (6 mars). C'était six jours après le massacre de Vassy. + +Les triumvirs s'étaient donné rendez-vous à Paris pour décider ou +obliger la Régente à revenir sur ses concessions. Le duc de Guise, parti +de son château de Joinville, s'arrêta le dimanche 1er mars à Vassy pour +y entendre la messe. Quelques-uns de ses gens se prirent de querelle +avec les réformés de la ville et des environs, qui tenaient leur prêche +dans une grange près de l'église. Ils appelèrent à l'aide leurs +compagnons, assaillirent en armes l'assemblée des fidèles, frappèrent et +tuèrent[367]. Cette échauffourée sanglante fut célébrée par les +catholiques à l'égal d'une victoire. Le Connétable alla au-devant de +Guise jusqu'à Nanteuil[368]. Paris, où il entra le 16 mars, le salua de +ses acclamations[369]. Le prévôt des marchands lui offrit, au nom de la +ville vingt mille hommes et six millions de livres, pour rétablir la +paix religieuse, c'est-à-dire l'unité. Le Duc répondit modestement que +c'était l'affaire de la Reine-mère et du roi de Navarre, lieutenant +général du royaume, et «qu'en sa qualité de sujet du roi, il mettait son +honneur à leur obéir»[370]. Les protestants armèrent pour se défendre et +se venger. Des centaines de gentilshommes rejoignirent à Paris le prince +de Condé, qui, depuis la défection de son frère, était regardé comme le +chef du parti. Bèze courut à Saint-Germain demander justice des +massacreurs. Le roi de Navarre, avec l'ardeur d'un néophyte, imputa le +fait de Vassy à l'insolence des religionnaires, mais la Reine «fit +gratieuse response promettant que bonnes informations seroient prises et +que pourvu qu'on se contînt on pourvoiroit à tout»[371]. Elle nomma +gouverneur de Paris le cardinal de Bourbon, qui, frère du roi de Navarre +et du prince de Condé, devait inspirer confiance aux deux partis. Le +Cardinal réunit les présidents au Parlement et, sur leur avis, décida +que Guise et Condé seraient priés de s'éloigner. Mais «les habitans, +mesmement (surtout) les marchands» requirent les triumvirs «de +n'abandonner la dite ville», et Guise et Montmorency restèrent[372]. +Quelques jours après, Condé, qui appréhendait de livrer bataille dans +les rues à cette population fanatique, partit avec ses troupes. + + [Note 367: Sur le massacre, voir _Histoire de France_ de Lavisse, + t. VI, 1, p. 58-59.--Lavisse, _Le massacre fait à Vassy_ dans _les + Grandes Scènes historiques du_ XVIe _siècle... de Tortorel et + Perrissin_, publiées par Franklin, Paris, 1886.] + + [Note 368: _Mémoires du duc de Guise_, Michaud et Poujoulat, t. + VI, p. 489.] + + [Note 369: Journal de l'année 1562, _Revue rétrospective ou + Bibliothèque historique_, 1re série, t. V (1834), p. 86-87.] + + [Note 370: De Ruble, _Antoine de Bourbon et Jeanne d'Albret_, t. + IV, p. 119.] + + [Note 371: _Histoire ecclésiastique_, II, p. 3.] + + [Note 372: _Mémoires du duc de Guise_, Michaud et Poujoulat, t. + VI, p. 489.] + +Il aurait dû marcher sur Fontainebleau, où se trouvait la Cour, enlever +le Roi et la Reine et, les conduisant dans son camp, y transporter la +légalité. Il ne lui vint même pas à l'esprit de rester dans le voisinage +pour les défendre contre une agression des triumvirs. Les quatre lettres +que Catherine lui écrivit du 16 au 26 mars le lui signifiaient assez +clairement[373]. «Je n'oublyeray jamais, dit-elle dans l'une, ce que +ferez pour le Roy mon filz et moy»[374]. «Je voy tant de choses qui me +déplaisent, écrit-elle dans une autre, que, si ce n'estoit la fiance que +j'ay en Dieu et asseurance en vous que m'ayderez à conserver ce royaume +et le service du Roy mon fils, en despit de ceulx qui veullent tout +perdre, je seroys encore plus faschée, mais j'espère que nous remédirons +bien à tout avec vostre bon conseil et ayde...»[375] Et dans une +troisième: «Je n'oublyeray jamais, disait-elle, ce que faictes pour moy +et si je meurs avant avoir le moyen de le pouvoir recongnoistre, comme +j'en ay la voulonté, j'en lairray une instruction à mes enffans»[376]. +Plus tard elle avouait que lorsque le Prince, à son départ de Paris, lui +avait, de La Ferté, demandé la permission «pour sa seureté», de rester +en armes, elle lui avait répondu qu'elle ne le trouvait «mauvés pourveu +qu'y (il) ne fallit à set (se) desarmer» quand elle le lui +manderait[377]. Condé manqua de décision ou voulut éviter jusqu'à +l'apparence de la contrainte. Il abandonna la capitale et ne mit pas la +main sur Charles IX, oubliant que la prise du Roi ou de Paris est, comme +dit Tavannes, la moitié de la victoire. + +Les triumvirs le savaient bien. Guise et Antoine de Bourbon allèrent +droit à Fontainebleau avec mille cavaliers, et invitèrent la Reine à +rentrer avec son fils à Paris. Elle refusa, pria, supplia. Restée seule +avec Antoine de Bourbon, elle réussit à l'attendrir. Mais Guise survint. +Antoine se ressaisit, et ordonna les apprêts du départ, menaçant de +coups de bâton «ceux qui ne vouloient destendre le lit du Roy par +crainte de la Reyne»[378]. La Cour prisonnière s'achemina vers la +capitale (31 mars). Catherine pleurait de dépit. Mais Guise goguenard +remarquait qu'un «bien qui vient d'amour ou de force ne laisse pas +d'être toujours un bien». + + [Note 373: _Lettres_, I, p. 281-284.] + + [Note 374: _Ibid._, p. 282.] + + [Note 375: _Ibid._, p. 283.] + + [Note 376: _Ibid._, p. 284.] + + [Note 377: _Ibid._, p. 291, 10 avril.] + + [Note 378: De Ruble, IV, p. 134. Le roi, quand il allait d'une + résidence à l'autre, emportait sa literie.] + +Elle ne se lamenta pas longtemps. Sa politique de tolérance lui avait +été inspirée non par quelque sympathie pour des doctrines qu'elle +connaissait mal, mais par le dégoût des persécutions et la constatation +de leur impuissance. Il est possible que, si les protestants avaient eu +le dessus, elle eût, pour garder le pouvoir, consenti, suivant un mot +qu'on lui prête, à entendre la messe en français. Mais elle n'avait plus +à choisir; l'énergie de Guise avait décidé en faveur du catholicisme. +Elle n'était pas femme à se sacrifier pour une minorité qui n'avait su +ni se défendre ni la défendre. Elle s'accorda sans peine avec les +vainqueurs. Ils ne lui imposèrent d'autre condition, comme on peut en +juger d'après ce qui suivit, que de revenir sur les concessions de +l'Édit de Janvier. Ils avaient intérêt à la ménager et à la maintenir à +sa place et à son rang, pour ôter à leurs adversaires l'occasion de se +poser en champions du Roi. Le revirement de Catherine fut si prompt +qu'il n'eut pas l'air d'être forcé. Elle recommença ou plutôt continua +de gouverner l'État et elle prit avec aisance la direction du parti +catholique. Les lettres qu'elle venait d'écrire au prince de Condé +étaient claires, mais elle prétendit prouver à ses ambassadeurs, à +Philippe II, au cardinal de Châtillon et au destinataire lui-même +qu'elles n'avaient pas le sens qu'elles paraissaient avoir. Comme Condé, +fort de ses déclarations, soutenait qu'elle était, avec son fils, +prisonnière des triumvirs, elle retourna l'argument contre les huguenots +en armes: «lesquelz, il fault que je croye, retiennent contre son gré +mon cousin le prince de Condé... pour donner plus d'auctorité à leur +faict». Mais «si prisonniers [il] y a» du côté catholique, «ce sont les +dicts princes et seigneurs (les triumvirs), desquelz le roy mondict filz +et moy tenons et les cueurs et les vyes si affectées au bien de ceste +couronne que je les veoy prestz à les sacrifier pour la conservation +d'icelle et le service du Roy...»[379] + + [Note 379: _Lettres_, t. I, p. 294-295, 11 avril 1562.] + +Elle s'inquiétait surtout de l'effet de ses lettres sur les princes +protestants d'Allemagne. Condé leur en avait envoyé copie ainsi qu'à la +Diète germanique pour justifier sa prise d'armes et réclamer des secours +d'hommes et d'argent. La Reine jugeait aussi dangereux de passer pour +complice que pour victime des chefs catholiques. Le duc de Wurtemberg, +un luthérien, qui ne savait pas son évolution, lui avait écrit, le 15 +avril 1562, de bien prendre garde aux «moyens persuasions menaces et +tous autres empêchements.... possibles» aux ennemis de la parole de Dieu +pour la «faire trébucher et desvoyer de la vraye doctrine et religion du +saint Évangile que notre Seigneur par sa sainte grâce» lui avait +«esclairci»[380]. Il lui parlait comme à une convertie, tant il est vrai +qu'à cette époque la tolérance d'une doctrine passait pour une adhésion. +Mais, avant d'avoir reçu cette exhortation, Catherine qui appréhendait +pour la sûreté du royaume le contre-coup du massacre de Vassy et de +l'enlèvement de Fontainebleau, faisait partir le 17 avril Courtelary, +interprète d'allemand, chargé d'assurer de vive voix au pieux souverain +qu'elle demeurait «permanente» en la Confession chrestienne de la +Saincte Doctrine de l'Évangile»[381]. Elle trouvait légitime de mentir +pour éviter une invasion. + + [Note 380: 15 avril 1562, _Bulletin de la Société du + Protestantisme français_, XXIV, 1875, p. 507.] + + [Note 381: Le duc de Wurtemberg à la Reine-mère, 16 mai, _Mémoires + de Condé_, III, 286. La lettre de Catherine du 17 avril à laquelle + il répond ne dit rien de semblable (_ibid._ 283). Catherine vient + d'apprendre à ses dépens le danger des écritures et elle se + garderait bien de se compromettre à nouveau. Mais il n'est pas + douteux qu'elle a fait donner au Duc oralement les assurances + qu'il répète et probablement dans les mêmes termes où Courtelary + les lui a transmises.] + +La réaction s'annonça par un privilège octroyé à la ville de Paris. Le +11 avril, le Roi, tout en confirmant l'Édit de janvier, interdit par une +dérogation formelle les prêches, assemblées publiques ou privées, et +administration des sacrements, si ce n'est à la mode catholique, dans +les faubourgs et la banlieue de la capitale. Après que Catherine eut +fait ce premier pas en arrière, les triumvirs lui délivrèrent un +certificat d'orthodoxie qu'elle s'empressa d'expédier à Philippe II (16 +avril)[382]. Le 12 mai, elle sortit de Paris et alla s'établir en son +château de Monceaux. + + [Note 382: _Lettres_, I, p. 296-297.] + +Libre de ses mouvements, elle ne désespérait pas de maintenir la paix. +C'était avoir une foi robuste en ses moyens. À Sens, à Angers, à Tours +et en d'autres grandes villes, la populace catholique avait renouvelé +l'exploit de Vassy; la «grande lèvrière», comme on disait, donnait la +chasse aux hérétiques avec un entrain furieux[383]. De leur côté, les +bandes huguenotes assaillaient les places fortes et quelquefois +rendaient violence pour violence. Condé, avec quelques centaines de +gentilshommes, avait enlevé Orléans, pour ainsi dire au galop (2 avril). +Ses lieutenants occupèrent Angers, Tours, Blois, tout le cours moyen de +la Loire. Dans la vallée du Rhône, le baron des Adrets surprit Valence +le 27 avril et, trois jours après, Lyon, la seconde ville du royaume. Le +prestige des triumvirs était atteint par ces échecs. Catherine n'en +était que plus à l'aise pour négocier. Elle n'aimait pas la guerre qui +donne aux chefs militaires trop d'importance. Elle expédia à Orléans, +devenue la capitale du parti protestant, des ambassadeurs de tout état: +gens de robe, gens d'épée, gens d'Église, Arthus de Cossé, sieur de +Gonnor, l'abbé de Saint Jehan de Laon, le maréchal de Vieilleville, le +sieur de Villars--et son fidèle Monluc, l'évêque de Valence, qui, pour +rester plus longtemps dans la ville, contrefit si bien le malade que le +bruit courut qu'il était mort. Mais il y perdit sa peine. Catherine +voulait supprimer partout le libre exercice du culte réformé que Condé +voulait maintenir là où il était autorisé par l'Édit de janvier. +C'étaient des exigences inconciliables. + + [Note 383: Mariéjol, _Histoire de France de Lavisse_, t. VI, 1, p. + 63-64.] + +Elle se mit elle-même en campagne et donna rendez-vous au Prince à Toury +(9 juin)[384]. Gênée peut-être par la présence du roi de Navarre, en qui +elle pouvait craindre un surveillant, elle se montra, contre son +naturel, violente et agressive. Elle parla même d'excepter de l'amnistie +les magistrats rebelles. Comme Condé témoignait une grande confiance en +ses troupes, elle riposta sur un ton de menace: «Puisque vous vous fiez +à vos forces, nous vous montrerons les nôtres». On se sépara sans avoir +rien fait. Cependant l'opinion s'établissait que la présence des +triumvirs à la tête de l'armée catholique était le grand obstacle à la +paix. Condé offrit à son frère, s'ils s'éloignaient, de se livrer +lui-même en otage à la Reine: condition qui fut de part et d'autre +exécutée. Mais quand, à Talcy, où les chefs protestants allèrent la +trouver (29 ou 30 juin), elle leur signifia qu'il fallait renoncer à +l'Édit de janvier et au libre exercice du culte, Coligny, au nom de +tous, protesta. La Reine s'emporta et reprocha au Prince de l'avoir +trompée sur les dispositions de ses partisans. «Ha! mon cousin, vous +m'affolez, vous me ruinez»[385]. Avait-elle pu croire que les huguenots +se livreraient à merci? Même s'ils avaient eu pleine confiance en son +bon vouloir, ils pouvaient douter de sa puissance et se défier de la +pression des chefs catholiques et de la fureur des masses. Elle estimait +probablement que la capitulation sans réserves d'un parti serait +glorieuse pour elle et lui donnerait la force d'imposer un compromis à +l'autre. C'était toujours au rôle de médiatrice et d'arbitre qu'elle en +revenait. Mais était-il possible de faire la loi aux belligérants avant +qu'ils fussent épuisés par la lutte? Le passé ne permettait pas de le +croire. Toutefois il est certain que la Régente, comme on le vit après +ces premiers troubles, n'avait pas l'intention de désarmer les +protestants pour les donner en proie aux catholiques. + + [Note 384: Sur cette entrevue et celles qui suivirent, voir de + Ruble, _Antoine de Bourbon et Jeanne d'Albret_, t. IV, p. 244, ou + Edmond Cabié, _Ambassade en Espagne de Jean Ébrard, seigneur de + Saint-Sulpice, de_ 1562 _à_ 1565.., Albi, 1903, p. 44 sq., note + 1.] + + [Note 385: De Ruble, t. IV, p. 263.] + +Alors, dans son grand désir de pacification, elle s'avisa d'un moyen qui +n'était pas ordinaire. Sachant la répugnance de Condé à «entrer en +guerre contre sa propre nation», elle lui fit suggérer par Monluc de +faire paraître ses sentiments «par toutes belles offres et beaux +effets», comme de déclarer, à la première entrevue qu'elle aurait avec +lui, qu'il aimait mieux sortir du royaume «avec ses amis» que de le +«voir.... exposé au feu et au sang». Monluc laissait entendre que la +Reine, surprise de cette générosité, «ne sauroit que respondre» et se +montrerait d'autant plus facile sur les conditions d'un accord. Aussi, +quand Condé revit Catherine, il se dit résigné à l'exil, s'il le fallait +absolument pour épargner au pays les malheurs de la guerre. Elle le prit +au mot et sur-le-champ lui donna congé de vivre hors de France jusqu'à +la majorité du roi. Mais l'Amiral, que son expérience et son caractère +égalaient presque à Louis de Bourbon, ne crut pas que l'armée fût liée +par l'imprudence de son chef. Il consulta les soldats qui, tout d'une +voix, répondirent «que la terre de France les avoit engendrez et qu'elle +leur serviroit de sépulture»[386]. Ainsi finit cette comédie à +l'italienne. + +La lutte reprit avec plus de violence sur tous les points du territoire +et les étrangers s'y mêlèrent. Catherine avait demandé des secours à +Philippe II, au duc de Savoie et au pape; Condé et Coligny à l'Allemagne +protestante et aux Anglais, mais ceux-ci vendirent fort cher les +subsides et les soldats qu'ils fournirent. Ils avaient, au traité du +Cateau-Cambrésis (1559), abandonné à Henri II, pour huit ans, la ville +de Calais, cette glorieuse conquête de Guise, à charge pour le roi de +France, s'il tardait à la rendre au terme fixé, de leur payer une +indemnité de huit cent mille couronnes, sans préjudice de leurs droits. +C'était une formule diplomatique pour ménager leur amour-propre et +masquer la cession définitive. La reine d'Angleterre, Élisabeth, qui +avait, à son avènement, ratifié à contre-coeur cette clause onéreuse, +voulut profiter des divisions de ses voisins, pour recouvrer «son bien». +Les négociateurs huguenots la suppliant «à grosses larmes» de prendre en +mains la défense des Églises, elle y mit pour condition que Condé et +Coligny s'engageraient à lui faire restituer Calais, le plus tôt +possible, sans attendre ni prétexter le délai de huit ans prévu au +Cateau-Cambrésis et qu'en garantie de leur promesse ils lui livreraient +immédiatement Le Havre (Convention d'Hampton-Court, 20 septembre +1562)[387]. + + [Note 386: F. de La Noue, _Mémoires_, ch. IV, éd. Buchon, p. + 282-283.--De Ruble, t. IV, p. 263-267.] + + [Note 387: Le texte le plus exact de l'accord se trouve dans les + _Mémoires de Condé_, t. III, p. 689.] + +L'armée royale, après s'être emparée de Poitiers (31 mai) et de Bourges +(31 août), marcha droit à Rouen, qu'il importait de reprendre aux +huguenots avant le débarquement des Anglais (septembre 1562). Catherine +alla s'établir devant la place avec les assiégeants. Pour les +encourager, elle «ne failloit tous les jours, raconte Brantôme, à venir +au fort Sainte-Catherine», qui dominait la ville, «tenir conseil et voir +faire la batterie. Que je l'aye veue souvent passant par ce chemin creux +de Sainte-Catherine. Les canonnades et harquebusades pleuvoient autour +d'elle qu'elle s'en soucioit autant que rien... Et quand Monsieur le +Connestable et Monsieur de Guise luy remonstroient qu'il luy en +arriveroit malheur, elle n'en faisoit que rire et dire pourquoy elle s'y +épargnerait non plus qu'eux puisqu'elle avoit le courage aussi +bon»[388]. Elle bravait la mort comme un homme. Son prestige en fut +accru ainsi qu'elle y comptait. + + [Note 388: Brantôme, VII, p. 365.] + +Mais elle aspirait à la paix et le hasard la servit bien. Antoine de +Bourbon mourut quelques jours après la prise de Rouen d'un coup +d'arquebuse reçu au siège (17 novembre). Les chefs des deux armées, +Condé et le Connétable, furent faits prisonniers et Saint-André tué à la +bataille de Dreux, l'action la plus mémorable de cette première guerre +civile (19 décembre). Guise fut assassiné par Poltrot de Méré devant +Orléans qu'il assiégeait (24 février 1563). Elle se trouva débarrassée +momentanément ou pour toujours des principaux chefs des deux partis. +Mais Coligny continuait à tenir la campagne et les Anglais étaient au +Havre. Crussol, le mari d'une de ses dames favorites, qu'elle avait +envoyé pacifier le Languedoc, réussissait si bien à s'entendre avec les +huguenots de la province qu'il en devenait inquiétant. Il fallait faire +la paix au plus vite. Elle eut l'air de la considérer comme un accord +entre les catholiques et les protestants, où la royauté n'interviendrait +à la fin que pour donner sa sanction. Elle s'assurait ainsi le moyen +d'opposer à leurs exigences un contrat d'obligations mutuelles. Le +Connétable et Condé furent de part et d'autre relâchés pour discuter +les clauses du traité. Catherine était sûre que les négociateurs ne se +sépareraient pas sans conclure. C'était à Montmorency, l'un des auteurs +responsables du conflit, de voir quelles concessions il pouvait faire +aux protestants. Le dernier survivant du triumvirat tint à honneur de ne +pas se dédire. À sa première rencontre avec Condé, il lui refusa si net +le rétablissement de l'Édit de janvier que le jeune Prince, impatient de +sa captivité, consentit à débattre et finit par accepter des clauses +moins avantageuses[389]. L'Édit de pacification d'Amboise (19 mars 1563) +octroya la liberté de conscience aux réformés dans tout le royaume, mais +restreignit la liberté de culte à certains lieux ou à certaines +personnes. Les seigneurs hauts justiciers, avec leurs familles et leurs +sujets, et les seigneurs ayant fief, avec leur famille seulement, en +jouiraient dans leurs maisons; l'ensemble des fidèles, dans une ville +par bailliage, où il leur serait loisible d'avoir des temples dans les +faubourgs. Et même dans la vicomté et prévôté de Paris, il n'y aurait +d'autre exercice que du catholicisme. Ainsi les droits en matière +religieuse étaient localisés et hiérarchisés. Les hauts justiciers +pouvaient admettre leurs sujets à leurs cérémonies domestiques, ce que +les simples fieffés ne pouvaient pas faire. Le reste des nobles, les +gens des villes et les paysans, à moins que ceux-ci ne fussent sujets +d'un haut justicier, étaient obligés d'aller chercher souvent très loin +un temple ou une assemblée de prière. Les gentilshommes qui défendaient +Orléans acceptèrent, par lassitude et préjugé de distinction sociale, ce +compromis que les ministres réfugiés dans la place avaient unanimement +condamné[390]. Les chefs spirituels prévoyaient sans doute que la +Réforme, cantonnée et, pour ainsi dire, parquée, n'aurait plus de +pouvoir rayonnant, chacun de ses foyers étant isolément trop faible. +Coligny, arrivé aussitôt après la conclusion de la paix, blâma Condé +d'avoir fait «la part à Dieu», une petite part et d'avoir ruiné plus +d'églises «par ce trait de plume que toutes les forces ennemies n'en +eussent pu abattre en dix ans»[391]. Calvin le traitait de «misérable» +qui avait trahi «Dieu en sa vanité»[392]. La faute était en effet de +conséquence dans le présent et pour l'avenir. L'aristocratie du parti +semblait s'être désintéressée de la cause commune. Se réserver la pleine +jouissance du culte, continuer à occuper les plus hautes charges et les +premières dignités de l'État et consentir qu'une grande partie des +habitants des villes et des campagnes fût privée de la liberté la plus +chère, c'était montrer peu de zèle pour les humbles et les petits et +proclamer dans l'unité de foi l'inégalité des conditions. Le +protestantisme apparut aux masses simplistes comme la religion de la +haute noblesse, un nouveau privilège. Le recrutement par en bas se +ralentit[393]. + + [Note 389: _Mémoires de Condé_, IV, p. 311.] + + [Note 390: _Calvini Opera omnia_, XIX, col. 681 et la note 2.] + + [Note 391: _Histoire ecclésiastique_, II, p. 335.] + + [Note 392: Calvin à Soubise, 5 avril 1563. _Calvini Opera omnia_, + t. XIX, col. 686.--Cf. le même à Bullinger, col. 690.] + + [Note 393: Mariéjol, _Histoire de France de Lavisse_, t. VI. I, p. + 74-75.] + +Catherine sortait indemne d'une expérience où sa fortune avait couru +tant de risques. Femme et étrangère, elle avait, sous un roi enfant, +entrepris d'inaugurer la tolérance dans un pays où les prisons +regorgeaient d'hérétiques et en un temps où persécuteurs et persécutés, +s'accusant mutuellement d'hérésie, professaient tous qu'elle était +punissable, même de mort. C'est sa gloire--une gloire qu'il ne faut pas +lui dénier--d'avoir conçu ce dessein et de l'avoir poursuivi, malgré les +menaces et les dangers. Mais elle n'avait prévu ni les effets ni les +réactions de sa politique généreuse. Aussi fut-elle surprise par +l'explosion des haines et des exigences. Confiante à l'excès dans ses +moyens et persuadée qu'il lui suffisait de parler pour convaincre, elle +pensait diriger les événements, et ce fut les événements qui la +menèrent. De son propre aveu fait en une heure de sincérité, elle y +pourvoyait au jour la journée. C'était encore trop dire; en réalité elle +ne savait qu'ajouter une nouvelle concession à la concession déjà faite, +sans pouvoir, ou, peut-être même, en un très court moment, sans vouloir +dire aux réformés: «Vous n'irez pas plus loin». Les chefs catholiques, +prenant l'offensive, la mirent en demeure de choisir entre les deux +religions. Que fût-il advenu d'elle, si Condé, accourant à son appel, +l'avait conduite dans son camp et placée à la tête des troupes +protestantes? Son bonheur la sauva de ce risque. Le retour forcé de +Fontainebleau à Paris fut son chemin de Damas; il lui révéla l'avenir du +catholicisme. C'était la fin, sans retour possible, des colloques +qu'elle présidait solennellement avec le Roi, des apparitions aux +prêches, des entretiens familiers avec Bèze et Pierre Martyr, des +mascarades mitrées de Charles IX et des démonstrations iconoclastes du +duc d'Orléans. Elle avait éprouvé la force des masses et des grands +corps de l'État et leur attachement passionné à l'Église traditionnelle. +Mais si elle traita désormais les protestants en minorité dissidente et +renonça aux complaisances, elle continua longtemps encore à pratiquer +ses principes de modération et de tolérance. + + + + +CHAPITRE V + +L'EXPÉRIENCE ET L'ÉCHEC DE LA POLITIQUE MODÉRÉE + + +Catherine était une femme heureuse; le hasard et le fanatisme l'avaient +d'eux-mêmes si bien servie qu'elle n'aurait pu souhaiter un dénouement +plus favorable. Ses rivaux de pouvoir, le roi de Navarre et le duc de +Guise, étaient morts[394], laissant pour chefs de leur maison deux +enfants, Henri de Bourbon et Henri de Lorraine, celui-ci âgé de treize +ans et celui-là de neuf. Le dernier des triumvirs, Montmorency, +vieillissait assoupli par sa mésaventure de Dreux. Condé était las des +batailles et désireux de reprendre à la Cour la place d'Antoine de +Bourbon. La Reine-mère, forte de l'affaiblissement des partis, gouverna +le royaume pendant quatre ans, avec une pleine autorité, non sans +troubles, mais sans révolte. + + [Note 394: Ce n'est pas une raison suffisante pour insinuer + qu'elle pourrait bien avoir été la complice de Poltrot de Méré, en + vertu du dangereux adage: _Is fecit cui prodest_, comme le fait + dans cette oeuvre sombre: _De quelques assassins_, 2e éd., Paris, + 1912, p. 84 et suiv., l'historien élégant, distingué et + d'ordinaire si bienveillant des diplomates, des gentilshommes et + des créoles de l'ancienne France, M. Pierre de Vaissière.] + +Cette période d'accalmie est, semble-t-il, le moment le mieux choisi +pour la voir à l'oeuvre et la bien juger. Avant, c'est l'essai orageux +d'un régime de tolérance; après, c'est une longue guerre d'extermination +contre les protestants, deux crises d'illusion et de haine, où elle +s'est peut-être montrée meilleure ou pire que nature. Mais durant sa +paisible possession du pouvoir de 1563 à 1567, rien ne l'empêchait ni ne +la détourna d'être elle-même. La façon dont elle dirigea les affaires +selon ses principes ou ses intérêts peut donner une idée suffisamment +juste, sous les réserves d'ailleurs que ce genre d'appréciations +comporte, de son intelligence politique et de son système de +gouvernement. + +La première guerre de religion avait eu déjà le caractère international +de celles qui suivirent. Catholiques et huguenots avaient appelé à +l'aide leurs coreligionnaires de tous pays. Mais ce recours, ainsi qu'on +s'en aperçut, était dangereux. Pour s'assurer l'appui du duc de Savoie, +Emmanuel-Philibert, Catherine dut échanger Turin, Chieri, Villeneuve +d'Asti, Chivasso, que le traité du Cateau-Cambrésis avait laissés +provisoirement à la France, contre Pérouse et Savillan, qui valaient +beaucoup moins (traité de Fossano, 2 novembre 1562). Il lui en coûta, du +moins on veut le croire, de resserrer encore les possessions d'entre +monts, porte ouverte sur cette Italie où l'attirait le mirage de +Florence et d'Urbin. Dans une lettre à Bourdillon, gouverneur du +Piémont, elle s'excusait presque de cet abandon sur la durée des +troubles et sur le besoin qu'elle avait de trois mille hommes de pied et +de deux cents chevaux promis par le duc de Savoie[395]. + +Les huguenots, par même nécessité, avaient fait pis: ils avaient +introduit les Anglais dans le royaume. Élisabeth s'était fait livrer la +place forte du Havre, contre un secours d'hommes et d'argent. Et +maintenant, la paix faite, elle prétendait la garder si Condé et Coligny +ne tenaient pas l'engagement pris à Hampton-Court (20 septembre 1562) de +lui faire recouvrer dans le plus bref délai possible «sa ville» de +Calais. Or, le traité du Cateau-Cambrésis de 1559 n'obligeait la France +à restituer Calais à l'Angleterre que dans huit ans, et même stipulait +pour toute sanction, en cas de retard, autant dire de refus, le paiement +d'une indemnité de 500 000 couronnes. Les chefs protestants comprirent +un peu tard qu'ils avaient été bien imprudents, pour ne pas dire +criminels, de promettre cette rétrocession avant terme, ou même à terme. +Condé, en avisant Élisabeth de la signature prochaine de la paix, la +louait intentionnellement d'avoir, au début de la guerre, protesté que +«aultre occasion ne vous a menée à nous favoriser que le seul zelle que +vous portez à la protection des fidelles qui désirent la publicacion de +la pureté de l'Évangile»[396]. Mais Élisabeth repoussa bien loin ces +suggestions de politique désintéressée et rappela brutalement les +clauses d'Hampton-Court; elle voulait Calais en échange du Havre. + + [Note 395: Catherine à Bourdillon, gouverneur du Piémont, 17 + juillet 1562, _Lettres_, t. I, p. 359. Le maréchal de Brissac que + Bourdillon avait remplacé, avait demandé son rappel pour ne pas + être obligé d'exécuter les clauses du traité du Cateau-Cambrésis. + Catherine lui fit donner, en compensation, le gouvernement de + Picardie.--De Ruble, _Le Traité de Cateau-Cambrésis_, 1889, p. + 55-56, dit à tort que la France céda aussi Pignerol. «Par l'advis + de tout le Conseil du Roy monsieur mon fils, écrit Catherine, nous + sommes contentez de _prandre_ Pinerol, La Perouse et Savillan, + avec les antiens finages et territoires.»] + + [Note 396: Lettre écrite d'Orléans le 8 mars 1563, Duc d'Aumale, + _Histoire des princes de Condé pendant les_ XVIe _et_ XVIIe + _siècles_, 1889, t. I app., p. 405.] + +Catherine n'eut garde de s'interposer tout de suite entre les anciens +alliés. Elle laissa partir sans pouvoirs Bricquemault, un brave +capitaine huguenot, que Condé et Coligny envoyaient en Angleterre +proposer au nom du parti la restitution de Calais, à l'échéance fixée +par le traité du Cateau-Cambresis. Il revint sans avoir rien obtenu. Il +expliqua naïvement à la Reine-mère que s'il avait été libre d'offrir +comme otages son fils, Henri d'Orléans ou le prince de Navarre ou le duc +de Guise, il aurait certainement réussi à conclure l'accord. Elle +s'amusa de ce diplomate si généreux et lui conseilla d'aller prendre du +repos en sa maison. Et cependant, dit-elle, «nous ne perdrons point le +temps»[397]. Elle était bien résolue à garder Calais et à reprendre Le +Havre. Jusque-là Charles IX s'était borné à écrire à Élisabeth en termes +amicaux que la paix étant rétablie entre ses sujets de diverses +religions l'occupation du Havre était désormais sans objet (30 avril). +Quand les rapports entre les protestants et les Anglais furent +suffisamment tendus, il intervint directement. Catherine délégua en +Angleterre un tout jeune secrétaire d'État, le sieur d'Alluye, qui parla +très haut comme elle l'espérait. Élisabeth, irritée de ses bravades, se +serait oubliée jusqu'à écrire en France qu'elle avait pris et gardait Le +Havre, «non pour le motif de la religion», «mais bien pour se venger de +ce royaume de France et des injures et des torts qu'on lui avait +faits... et pour s'indemniser» de Calais, «qui était son droit»[398]. + + [Note 397: Middlemore, agent d'Élisabeth en France, à Cecil, + secrétaire d'État de la Reine (17 mai), Duc d'Aumale, _Histoire + des princes de Condé_, t. I. app., p. 497.] + + [Note 398: Middlemore à Cecil du 19 juin 1563, _Ibid._, I, p. + 497.] + +Cette lettre, authentique ou non, exprimait si bien ses vrais +sentiments, qu'elle indisposa beaucoup de huguenots. Condé, avec nombre +de gentilshommes de la religion, rejoignit l'armée royale sous les murs +du Havre. La tranchée était à peine ouverte que la place capitula (28 +juillet 1563). Après le départ de cette garnison étrangère, Catherine +fit arrêter (5 août) l'ambassadeur anglais, Throcmorton, qui, pendant la +guerre civile, avait passé au parti protestant et qu'Élisabeth chargeait +_in extremis_ de négocier la confirmation du traité du Cateau-Cambrésis. +Du château de Gaillon où elle s'était installée chez le cardinal de +Bourbon pour suivre les opérations du siège, elle mena le Roi en son +parlement de Rouen, et dans la séance même où Charles IX se déclara +majeur, le Chancelier proclama les Anglais déchus par une agression sans +motifs de tous les droits qu'ils pouvaient prétendre sur Calais (17 +août). Élisabeth, intimidée par la décision du gouvernement et par +l'accord des partis, se réduisit à l'indemnité de 500 000 couronnes, +mais sans succès, et, après un long marchandage, elle finit par accepter +120 000 couronnes que Charles IX lui offrait «à titre d'honnesteté et de +courtoisie». Calais était définitivement acquis à la France (traité de +Troyes, 12 avril 1564). + +Catherine se flattait de régler avec le même bonheur les querelles +religieuses. + +Pour s'assurer le surcroît d'autorité que les hommes du temps +attribuaient aux ordres du roi donnés par le roi même, et probablement +aussi pour ruiner les prétentions de Condé à la lieutenance-générale, +elle émancipa son fils. L'ordonnance de Charles V fixait à quatorze ans +la majorité des rois de France, et Charles IX n'en avait que treize; +mais le Conseil, sollicitant ce texte dans le sens le plus favorable, +arrêta qu'il signifiait l'entrée dans la quatorzième année. Le +Chancelier avait fait aussi décider que l'inauguration du pouvoir +personnel se ferait non au parlement de Paris, mais à celui de Rouen, +sous prétexte que tous les parlements de France étaient des «classes» +régionales du Parlement du roi. En fait, il voulait éviter les +remontrances de la première Cour du royaume sur la déclaration +confirmative de l'Édit d'Amboise, qui devait être jointe à l'acte de +majorité. + +Charles se rendit processionnellement (17 août) au Parlement, accompagné +de la Régente, des princes, du Connétable, des maréchaux de France et de +beaucoup de seigneurs et autres conseillers en son Conseil[399]. Il prit +place en son siège royal, ayant à sa droite sa mère, son frère Henri et +les princes du sang, et à sa gauche les cardinaux de Châtillon et de +Guise. Les portes ayant été closes, il dit que Dieu lui ayant fait la +grâce de pacifier son royaume et d'en chasser les Anglais, il était venu +en cette ville pour faire entendre «qu'ayant atteint l'aage de majorité, +comme j'ay à présent, que je ne veux plus endurer que l'on use en mon +endroit de la désobeyssence que l'on m'a jusques ici portée depuis que +ces troubles sont encommencez». Il ordonnait à ses sujets de garder son +Édit de paix, sous peine «d'estre chastiez comme rebelles» et leur +interdisait à tous petits ou grands (fussent ses frères) d'avoir sans +son congé intelligence au dehors avec les princes amis ou ennemis et de +«faire cueillette ny lever argent» en son royaume sans son exprès +commandement. + + [Note 399: Dupuy, _Traité de la majorité de nos rois et des + régences du royaume_, Paris, 1655, p. 356 sqq.] + +Le Chancelier, après avoir amplifié les défenses royales et annoncé +l'incorporation de Calais au domaine, loua la sagesse de Charles V, qui, +sans «muer les lois de nature ne faire sage avant le temps celuy qui ne +le peut estre», avait voulu, par cette sainte ordonnance, mettre fin aux +régences toujours et partout fécondes en troubles et en désastres, comme +on le voit dans toutes les histoires». Le Roi était maintenant majeur, +mais, ajouta-t-il, je ne craindray point à dire en la présence de Sa +Majesté, (car il le nous a ainsy dict) qu'il veut estre réputé majeur en +tout et partout, et à l'endroict de tous, fors et excepté vers la Royne +sa mère, à laquelle il réservoit la puissance de commander. + +L'Hôpital ne laissa pas échapper l'occasion, qu'il eût pu choisir plus +opportune, de faire la leçon aux magistrats. Il leur reprocha de se +mettre au-dessus des ordonnances, et leur enjoignit d'appliquer les lois +«sans affection et passion». Il les reprit rudement de leur partialité, +leurs injustices, leur avidité[400]. + + [Note 400: _Id._, _ibid._, p. 376.--Dufey, _Oeuvres complètes de + Michel de l'Hospital, chancelier de France_, 1824, t. II, p. 67 + sqq.] + +Après la réponse du premier président, la cérémonie de «l'hommage et +reconnaissance», «tels que les sujets la doivent à leur roy», commença. + +La Reine-mère déclara qu'elle remettait aux mains de Sa Majesté +l'administration du royaume. Elle fit quelques pas vers son fils. +Charles IX descendit de son trône, le bonnet à la main, «et luy faisant +ladite dame, une grande révérence et le baisant, ledit seigneur luy a +dit qu'elle gouvernera et commandera autant ou plus que jamais». + +Après elle, le duc d'Orléans, le prince de Navarre, Condé et les autres +princes du sang, les cardinaux, les grands officiers et les seigneurs +présents s'approchèrent du jeune Roi, qui s'était rassis en son siège +royal, «et luy ont faict chacun une grande révérence jusque près de +terre luy baisant la main». + +Les portes furent alors ouvertes, et le Chancelier fit lire une +déclaration datée de la veille, qui confirmait l'Édit de pacification et +ordonnait à tous les habitants des villes et des campagnes qui avaient +des armes en mains de les déposer. Seuls les gentilshommes étaient +autorisés à en garder dans leurs maisons, mais il leur était défendu de +porter ou faire porter par leurs gens dedans les villes et par les +champs «aucune hacquebute (arquebuse), pistole ne pistolet». Il n'y +avait d'exception que pour les soldats du roi. + +Contrairement à l'habitude du temps, le gouvernement ne licencia pas +toutes les troupes levées pendant la guerre; il retint une partie des +gens de pied, qu'il distribua en un corps de huit enseignes, les +_enseignes de la garde du roi_, dont Catherine fit mestre de camp +Charry, que le brave Monluc lui recommandait pour sa bravoure et sa +fidélité. C'est l'origine du régiment des gardes-françaises[401]. Le Roi +seul restait en force pour faire la loi aux partis. + +Le parlement de Paris, qui se regardait comme «la première de toutes les +Cours du royaume, la Cour des pairs et le lit de la justice du roi», fut +blessé de l'acte accompli à Rouen. Il refusa d'enregistrer la +Déclaration de majorité et remontra qu'en confirmant l'Édit de +pacification, elle semblait lui donner le caractère d'une loi +perpétuelle, ce qui allait à reconnaître l'existence de deux religions. +Il sollicita pour les Parisiens la faveur de porter les armes qu'ils +avaient prises «pour la nécessité du temps, pour les affaires du roy et +par son commandement»[402]. + +Charles IX reçut les remontrances «de fort bonne grâce», mais ordonna de +passer outre. La Cour multiplia les difficultés et mit entre autres +conditions à son obéissance la dispense de désarmer. Le Roi finit par se +fâcher. Les députés du Parlement qu'il fit venir à Meulan (24 septembre) +ne cachèrent pas à leurs collègues qu'il avait montré quelque «mauvaise +estime et malcontement de sadite Cour», mais ce n'était pas assez dire. +Comme on le sait par d'autres témoignages, il parla haut et clair. «... +A ceste heure que je suis en ma majorité, je ne veux plus que vous vous +mesliez que de faire bonne et briève justice à mes subjets. Car les rois +mes prédécesseurs ne vous ont admis au lieu où vous estes tous que pour +cest effet... et non pour vous faire ny mes tuteurs ny protecteurs du +royaume ny conservateurs de ma ville de Paris. Car vous vous estes faict +accroire jusques icy qu'estiez tout cela»[403]. Le Parlement céda (28 +septembre). + + [Note 401: Susane, _Histoire de l'ancienne infanterie française_, + t. I, 1849, p. 155-156.] + + [Note 402: Dupuy, p. 407.] + + [Note 403: Floquet, _Histoire du Parlement de Normandie_, t. III, + p. 5.] + +Catherine affecta de croire, et peut-être croyait-elle en effet, que les +triumvirs avaient pris les armes sans raison. Jamais elle ne convint +qu'elle eût mis le catholicisme en péril par son système de laisser +faire. Dans une lettre de sa main à un de ses confidents d'alors, Artus +de Cossé, sieur de Gonnor (19 avril 1563), elle parlait avec quelque +orgueil de ce qu'elle avait «si byen comensé à Saynt-Jermain», et avec +dédain de la paix d'Amboise «qui n'é pas plus aventageuse--elle entend +pour les catholiques--que l'édit de jeanvyer». Ce n'est pas sa faute si +les reîtres, qui ne sont pas encore payés, foulent le royaume et si les +Parisiens sont mis à contribution[404], mais bien celle des hommes (les +Guise) qui ont voulu «fayre les roys». Elle ajoutait fièrement: «... Si +l'on ne m'empesche encore, j'espère que l'on conestra que lé femme aunt +milleur volonté de conserver le royaume que seulx qui l'ont mis an +l'état en quoy yl est et vous prie que seulx qui en parleront leur +montrer sesi, car s'et la vérité diste par la mère du roy qui n'ayme que +luy et la conservation du royaume et de ses sugés»[405]. + + [Note 404: Le gouvernement se procura des fonds par les expédients + d'usage: taxe sur les plaideurs, procès aux financiers, dont + quelques-uns furent mis à mort et les autres condamnés à de fortes + amendes, aliénation des biens du clergé pour la valeur de 3 + millions de livres de revenu.--Estienne Pasquier, _Oeuvres_, 1723, + t. II, col. 108-110.] + + [Note 405: _Lettres de Catherine_, t. II, p. 17.] + +Elle était impatiente de tout apaiser. La ville de Paris était un foyer +de fanatisme dont les épreuves de la guerre avaient attisé l'ardeur. +Elle vénérait comme un martyr de la foi le duc de Guise assassiné sous +Orléans, et sa compassion se tournait en furie contre les huguenots. Le +jour de l'exécution de Poltrot, que le Parlement avait condamné à être +tenaillé au fer rouge en quatre endroits et puis tiré à quatre chevaux, +la populace se saisit de ces quartiers de chair humaine, les traîna par +les rues et les dépeça (18 mars 1563). Le lendemain se firent dans un +sursaut d'émotion les obsèques solennelles du héros populaire, dont le +cercueil traversait Paris à destination du château patrimonial des Guise +à Joinville. Le Corps de ville conduisait le deuil qu'un immense cortège +accompagnait: gentilshommes, délégations des Cours souveraines, clergé +des paroisses, moines de tous ordres et de toute robe, arquebusiers de +la milice bourgeoise «portant la harquebouse sous l'aisselle», piquiers +«tenans leurs piques par le fer en les traînant après eulx», enseignes +avec «leurs enseignes ployées sur l'épaule, le fer contre bas», +bourgeois ayant à la main des torches à leurs armes, prévôts, échevins, +conseillers de ville, notables en robe noire montés sur des mulets. A +Notre-Dame, Jacques le Hongre, un prédicateur fameux par ses attaques +contre les hérétiques, prononça l'oraison funèbre parmi les «pleurs et +lamentations» des assistants[406]. Après la paix, malgré l'Édit, les +Parisiens ne se pressèrent pas de désarmer. Un autre tribun de la +chaire, Artus Désiré, interprétait à sa façon le conseil du Christ à ses +apôtres: «_Qui non habet gladium vendat tunicam et emat_. (Que celui qui +n'a pas de glaive vende la tunique pour en acheter un).» + +Ce fut en ce milieu surchauffé que Catherine, avec une imprudence +généreuse, tenta un premier essai de réconciliation, espérant, comme +elle l'expliquait à la duchesse de Savoie, que l'exemple parti de la +capitale «apporteret l'entier repos par tout le royaume»[407]. + + [Note 406: Robiquet, _Histoire municipale de Paris depuis les + origines jusqu'à l'avènement de Henri III_, 1880, p. 557-560.] + + [Note 407: _Lettres de Catherine de Médicis_, 11 juin 1563, t. II, + p. 57.] + +Au moment de mener huguenots et catholiques contre les Anglais du Havre, +la veille de la Fête-Dieu (juin 1563), elle alla donc avec Charles IX +coucher à Paris chez le prince de Condé, et, pour tâter l'opinion, +traversa la ville en compagnie du chef des protestants. Le peuple, +écrit-elle à cette confidente, fit «demostration que d'aystre bien ayse +de nous voyr tous». Déjà elle remerciait Dieu «que ne auret plus (il n'y +aurait plus) de defiense ny de ynymitié entre ledit prinse et sete +vile». Mais le lendemain, quand, après la procession, elle repartit pour +Vincennes avec son hôte, elle s'aperçut qu'elle s'était réjouie trop +tôt. La princesse de Condé, qui avait pris les devants «en neun (un) +coche», croisa hors des portes une troupe de cinq cents Parisiens à +cheval, qui s'étaient postés là «en narmes (armes) pour se monstrer au +Roy». Ils tuèrent, à sa portière, le capitaine huguenot Couppé, à qui +ils avaient peut-être des raisons particulières d'en vouloir, et la +laissèrent fuir ou la manquèrent. Le Roi et sa suite arrivèrent +immédiatement après le meurtre. Condé, croyant à un guet-apens dressé +contre sa femme et contre lui par la duchesse de Guise et le cardinal de +Lorraine, menaça de quitter Paris et la Cour. La Reine eut beaucoup de +peine à le calmer. «Velà, Madame, ajoutait Catherine, come quant je +pense aystre aur (hors) de ses troubles, je veoy qu'i semble qu'il y a +je ne sé quel malheur qui nous y remest». Toutefois elle ne désespérait +pas--elle ne désespère jamais--d'y «donner si bon hourdre (ordre) que +avent qu'i (ils) comenset plus grans, que je leur coupperé chemin»[408]. +Quelques jours après, elle annonçait à la duchesse qu'elle avait réussi +non sans peine, à réconcilier le prince de Condé avec le duc de Nemours +et le cardinal de Guise et à les faire embrasser. Elle espérait qu'ayant +«rapoynté ses (ces) grans», «le demeurant se meyntiendra en pays +(paix)»[409]. + + [Note 408: _Ibid._, p. 57.] + + [Note 409: 25 (et non 21) juin 1563, _Lettres_, II, p. 62: + aujourd'hui «qui ayst le lendemeyn de la Saynt-Jean».] + +Le mestre de camp de la garde du roi, Charry, fort de la faveur de +Catherine et catholique ardent, refusait d'obéir au colonel général de +l'infanterie française, d'Andelot, qui, révoqué pendant la guerre, avait +été depuis rétabli dans sa charge. Le 1er janvier 1564, comme il passait +de grand matin sur le pont Saint-Michel, accompagné de son lieutenant et +du capitaine La Tourette, il fut assailli par Chastelier-Portaut, le +guidon (porte-enseigne) de l'Amiral, par Mouvans, le chef des huguenots +du Midi, et un soldat. Avant qu'il eût eu le temps de dégainer, +Chastelier-Portaut «luy donna un grand coup d'espée dans le corps et la +luy tortilla par deux fois dans ledict corps, afin de faire la plaie +plus grande»[410]. Charry et la Tourette morts, les assassins filèrent +par le quai des Augustins et, au delà de la porte de Nesle, trouvèrent +des chevaux qui les attendaient et s'enfuirent. + + [Note 410: Brantôme, t. V, p. 345.--Autres références dans + _Lettres_, t. II, p. 136 et les notes.] + +C'était probablement une vendetta. Charry avait, quatorze ans +auparavant, tué le frère de Chastelier-Portaut. À Paris l'impression fut +vive. Les catholiques accusèrent d'Andelot et l'Amiral d'avoir dressé +l'entreprise pour se débarrasser d'un adversaire. Catherine n'oublia +jamais le meurtre de ce bon serviteur, mais elle jugea dangereux d'en +rechercher trop curieusement les complices[411]. + + [Note 411: L'ambassadeur d'Espagne Chantonnay, avec ses partis + pris habituels, accusait Catherine d'indifférence et presque de + complicité. _Lettres_, II, p. 136, note 1.] + +A quelques jours de là, elle régla une querelle de bien plus grande +conséquence. Poltrot avait, spontanément ou à la torture, inculpé, +disculpé et inculpé encore l'Amiral de participation à l'assassinat du +duc de Guise, Coligny protesta (12 mars) contre les mauvais bruits qui +couraient avec une brutale franchise. Il n'avait «jamais recherché, +induit ni sollicité quelqu'un» à commettre ce crime «ni de paroles, ni +d'argent, ni par promesses, par soy ni par autrui directement ni +indirectement». Même après le massacre de Vassy, bien qu'il tînt et +poursuivît le duc de Guise et ses adhérents «comme ennemys publics de +Dieu, du roy et du repos de ce royaume», «[il] ne se trouvera qu'il ait +approuvé qu'on attentât en ceste façon sur la personne d'iceluy». Mais +ayant été ensuite «duement averti» que le duc de Guise et le maréchal de +Saint-André «avoient attitré certaines personnes pour tuer Monsieur le +prince de Condé, luy et le seigneur d'Andelot, son frère», «il confesse +que depuis ce temps-là, quand il a ouï dire à quelqu'un que s'il peuvoit +il tueroit ledit seigneur de Guise jusques en son camp, il ne l'en a +destourné». Sincère jusqu'à l'imprudence, il écrivit à la Reine, que +s'il se défendait d'être coupable, ce n'était pas «pour regret à la mort +de Monsieur de Guyse, car j'estime que ce soit le plus grand bien qui +puisse advenir à ce royaume et à l'Église de Dieu et particulièrement à +moy et à toute ma maison»[412]. + + [Note 412: Delaborde, _L'Amiral de Coligny_, II, p. 230-234: + Protestation de Coligny du 12 mars et Mémoire apologétique du 5 + mai 1563 rédigé en sa maison de Châtillon-sur-Loing.] + +Cette justification maladroite était d'un innocent, mais, si elle avait +pu convaincre la mère, la femme et les enfants du mort, elle étalait +contre lui une telle haine qu'elle devait les irriter autant qu'un aveu +de complicité. Les Guise, aussitôt la paix faite, avaient demandé +justice du crime en même temps qu'ils armaient pour en tirer vengeance. +Des gentilshommes huguenots accoururent offrir leurs services à Coligny: +il eut la sagesse de les engager à retourner en leurs logis. A la Cour, +l'alarme fut chaude. Catherine crut à une nouvelle guerre civile. Elle +évoqua l'affaire au Conseil. Mais plaignants et défenseurs exercèrent +leur droit de récusation si rigoureusement qu'ils n'acceptaient d'autres +juges que le Roi et la Reine-mère. A eux deux, ils ne voulurent pas +connaître de l'affaire à fond. Charles IX, séant en son Conseil, arrêta +que «toutes choses» seraient «remises d'icy à trois ans», et fit +promettre aux deux parties «de ne se rien demander ny par justice ny par +armes» pendant ce temps-là. Catherine s'était effacée pour laisser au +jeune souverain le mérite de la décision. Elle n'était pas loin de crier +au miracle. «Le Roy mon fils, écrit-elle à la duchesse de Savoie, de +son propre movement, san que personne luy en dist ryen, a doné +l'arrest... si bon que tout son Conseil ha dist que Dieu le feset parler +et se sont aresté à set qu'il an na (ce qu'il en a) hordonné». Dieu +l'avait inspiré comme autrefois Salomon en son jugement (janvier +1564)[413]. + + [Note 413: _Lettres_, t. II, p. 128, du 5 au 10 janvier 1564.] + +La bonne volonté ne suffisait pas. La lutte avait duré un an et laissé +après soi des habitudes de désordre, des colères, des rancunes, tout un +héritage de haine. Les gens d'épée convertis au protestantisme n'avaient +renié que de bouche l'esprit d'orgueil et de violence. Ils n'étaient ni +patients, ni résignés, ni moins avides. La guerre leur avait fourni +l'occasion de commencer la réforme religieuse à leur manière, qui fut de +piller les trésors des églises et de se saisir des biens du clergé. En +Poitou et dans d'autres régions où ils étaient nombreux et puissants, +ils refusaient de rendre les bénéfices qu'ils avaient sécularisés. Les +catholiques de leur côté assaillirent les réformés qui rentraient en +leurs logis. Dans certaines provinces, des compagnies de massacreurs +s'étaient organisées et, moyennant salaire, elles dépêchaient les gens +désignés à leurs coups. Des magistrats étaient sinon les inspirateurs, +du moins les témoins complaisants de ces forfaits. La Curée, gentilhomme +protestant du Vendômois, qui avait offert ses services au commissaire du +roi, Miron, pour arrêter les assassins, fut surpris et tué par eux sur +les indications de ce même commissaire. + +Le gouvernement s'efforça d'imposer à tous l'observation de l'Édit +d'Amboise. Le maréchal de Vieilleville fut envoyé à Lyon, en Dauphiné, +Languedoc, et Provence, avec charge de recouvrer les places fortes dont +les huguenots s'étaient emparés[414]. Le maréchal de Bourdillon alla +mettre les catholiques de Rouen à la raison. Le parlement de Provence, +qui se distinguait par son fanatisme, fut suspendu en masse et remplacé +par une délégation du parlement de Paris (24 novembre). Le président de +cette commission, Bertrand Prévost, sieur de Morsan, procéda si +rigoureusement contre les catholiques factieux que 2 000 d'entre eux se +réfugièrent dans le Comtat, pour se mettre à l'abri sous la protection +du pape. Mais ils furent extradés et jugés[415]. + + [Note 414: Catherine à Soubise, _Lettres_, t. II, p. 33, 13 mars + 1563.--Cf. _ibid._, 2 juin, p. 50, et la note 2.] + + [Note 415: Arnaud, _Histoire des protestants de Provence et du + Comtat-Venaissin_, t. I, 1884, p. 178, 180. La commission + autorisant les conseillers des parlements envoyés en mission est + dans Fontanon, t. IV, p. 274-276.] + +La Reine-mère écrivait aux lieutenants du roi, elle rappelait à +Montmorency-Damville, gouverneur du Languedoc et catholique zélé, «de +faire inviolablement observer» l'Édit de pacification. C'était, ajoutait +Charles IX, «le seul establissement de la tranquillité public et pour +ceste cause, il fault que vous qui estes gouverneur et qui sçavez en +cela quelle est mon intention, que sans passion ni acception de personne +ni de religion vous teniez mains à ce qu'il soit gardé et entretenu et +que du premier qui y contreviendra la punition s'en fasse +exemplaire»[416]. Catherine déclarait sans détour au nouvel ambassadeur +d'Espagne, don Francès de Alava, successeur de Chantonnay, que la +nécessité les avait contraints «de faire ung édict pour la conservation +du royaume, lequel estoit sy utille que le roy», son fils, «ne se +délibéroit pour quelque occasion que ce feust, le rumpre et violer; que +partye du royaume avoit esté saulvé et par là il le falloit +conserver»[417]. + +Au XVIe siècle, l'organe essentiel de la volonté royale était le Conseil +du roi, où l'on distinguait le Conseil privé, qui dirigeait +l'administration, la justice et les finances du royaume, et le Conseil +des affaires, une quintessence du premier, auquel étaient réservées les +questions les plus importantes du dedans et du dehors[418]. Le Conseil +du roi, à la fois conseil de délibération et conseil d'exécution, +réunissait les fonctions que se partagent aujourd'hui le Conseil d'État, +la Cour de Cassation et le Conseil des ministres. A cette époque les +secrétaires d'État, qui furent à partir de Louis XIV les agents suprêmes +du pouvoir central, n'étaient considérés encore que comme les +expéditeurs des ordres du Conseil, et même quand ils assistaient aux +réunions, ils ne délibéraient ni ne votaient. Quand certains d'entre eux +y obtenaient séance et voix et se trouvaient ainsi associés aux actes du +gouvernement, c'était par désignation particulière et non à titre de +secrétaires d'État. + + [Note 416: _Lettres_, t. II, p. 129-130, 8 Janvier 1564, et note + 2, p. 129.] + + [Note 417: _Ibid._, p. 150, 26 février 1564.] + + [Note 418: Le règlement du 21 décembre 1560, qui déterminait la + part de pouvoir de la Reine-Mère et du roi de Navarre (voir plus + haut, p. 91), semble distinguer quatre conseils: Conseil privé, + Conseil des affaires du matin, Conseil des parties, Conseil des + finances, mais quand on y regarde de près, on voit que le Conseil + des parties n'est qu'une «séance» du Conseil privé, et que le + Conseil des finances est une Commission préparatoire, une + «Direction» des finances, si l'on peut dire, chargée de préparer + les décisions financières à soumettre au Conseil privé.] + +L'autorité du Conseil se faisait sentir dans toutes les parties du +royaume à tous les sujets du roi, de quelque condition et état qu'ils +fussent. Aussi importait-il qu'en ces temps de passion religieuse, son +impartialité ne pût être mise en doute. Catherine de Médicis y fit +entrer des représentants des divers partis. Dans l'ensemble des listes +du Conseil, de 1563 à 1567, on relève les noms de seize catholiques +zélés: les cardinaux de Lorraine et de Guise, les ducs de Montpensier et +de Nevers (Louis de Gonzague), le lieutenant général du roi en +Bourgogne, Gaspard de Saulx-Tavannes, le futur garde des sceaux, +Birague, etc.; de six protestants: Condé, les trois Châtillon, +d'Estrées, La Rochefoucauld; et d'une vingtaine de modérés: le +chancelier de L'Hôpital, le surintendant des finances, Artus de Cossé, +sieur de Gonnor, l'évêque d'Orléans, Morvillier, Jean de Monluc, +etc.[419]. Ces «politiques», comme on les appelait, à qui on peut +joindre le Connétable et même le cardinal de Bourbon, ami personnel de +Catherine, voulaient comme elle, par esprit d'humanité et dégoût des +violences ou simplement pour le bien de l'État, appliquer l'Édit de +pacification. Leur nombre, qui balançait celui de tous les autres +conseillers, indique bien les tendances générales du gouvernement et son +ambition de constituer la royauté en pouvoir supérieur aux partis, juge +de leurs querelles et défenseur impartial de l'ordre public. + + [Note 419: Noël Valois, _Le Conseil du roi aux XIVe, XVe et XVIe + siècles_; Paris, 1888, p. 193, 195, 196.] + +La composition de ce Conseil et les rapports de la Cour de France avec +Rome auraient dû rassurer les réformés. Catherine avait forcé le pape +Pie IV, en le menaçant d'un Concile national, à convoquer le Concile +général, mais elle n'avait pas obtenu qu'il se tînt, comme le demandait +aussi l'empereur Ferdinand, dans une ville du centre de l'Allemagne, où +les protestants auraient pu aller et discuter en sûreté[420]. Au lieu +d'un nouveau concile «libre et saint», de qui elle attendait un remède +aux dissensions religieuses, elle avait dû accepter la reprise à Trente +du Concile deux fois réuni et deux fois interrompu. Au moins aurait-elle +voulu qu'il abolît certains abus, autorisât quelques pratiques nouvelles +et surtout se gardât de préciser le dogme; concessions qu'elle croyait, +à tort d'ailleurs, capables de ramener les dissidents. Ses ambassadeurs, +le jour de la séance solennelle d'ouverture (26 mai 1562), insistèrent +avec une cruauté moqueuse sur la corruption de l'Église. Le cardinal de +Lorraine, qu'elle avait fait partir pour Trente, après le colloque de +Poissy, avec une soixantaine d'évêques français, avait pour instructions +de s'entendre avec les Allemands, qui, eux aussi, désireux de rétablir +l'unité religieuse, réclamaient les plus larges réformes, et +particulièrement les prières en langue vulgaire et le mariage des +prêtres[421]. Les représentants de l'Église gallicane n'allaient pas +jusque-là. Dans les _Articles de Réformation_ qu'ils soumirent au +Concile, le 2 janvier 1563, ils se taisaient sur le célibat +ecclésiastique et se contentaient qu'on permît aux fidèles, après +l'office, de chanter en français des cantiques spirituels et les psaumes +de David. Ils proposaient d'accorder aux laïques la communion sous les +deux espèces et d'ôter les superstitions qui pouvaient s'être glissées +dans le culte des images, les pèlerinages, les confréries, les +indulgences. + + [Note 420: Janssen, _L'Allemagne et la Réforme_, trad. de + l'allemand, par E. Paris, t. IV. Paris, 1895 p. 333.] + + [Note 421: _Ibid._, p. 161-162.] + +Mais Français et Allemands se heurtaient au bloc des Italiens et des +Espagnols, résolument hostiles à tout compromis. Le pape n'aimait pas +l'Église gallicane, qui niait son infaillibilité, prétendait constituer +dans l'unité catholique un corps à part, ayant ses libertés, coutumes et +privilèges, et se montrait plus docile à la tutelle du roi qu'à +l'autorité du Saint-Siège. Pendant un voyage du cardinal de Lorraine à +Rome, les légats ripostèrent aux Articles de réformation de l'Église par +un projet de «réformation des princes». Ils y revendiquaient pour les +tribunaux ecclésiastiques le droit exclusif de juger les clercs, +défendaient aux juges séculiers d'intervenir dans les causes +spirituelles, matrimoniales, bénéficiales et d'hérésie, même si les +juges d'Église consentaient à se dessaisir, menaçaient d'excommunication +les souverains qui, sauf en cas de guerre contre les infidèles ou dans +une extrême nécessité, lèveraient sur le clergé aucun impôt, taxe, péage +ou subside. C'était remettre en question les conquêtes des rois de +France, aidés de leurs parlements, sur la juridiction, l'administration +et la propriété ecclésiastique. Les ambassadeurs relevèrent vivement +cette attaque à peine déguisée contre le pouvoir royal, et quelque temps +après ils se retirèrent à Venise. Charles IX, n'étant pas d'humeur à +endurer que les Pères voulussent «rongner les ongles aux rois et +croistre les leurs»[422], enjoignit à ses représentants de ne pas +revenir à Trente avant que les légats eussent «réformé les articles» qui +concernaient «ses droicts, usages, privilèges et authoritez et ceux de +l'Église gallicane, pour n'en estre plus parlé ny mis aucune chose en +controverse ou dispute»[423]. Catherine était très mécontente du +Concile, qui trompait toutes ses espérances. Quand le cardinal de +Lorraine revint de Trente, réformateur repenti et qui cherchait à Rome +un appui pour sa maison en deuil, il demanda que les décrets du Concile +fussent reçus comme loi de l'État. L'affaire fut débattue «en pleine +compaignie» du Conseil du roi, «appellez les quatre presidens de sa +Court de Parlement et ses advocatz et Procureur general» (22 février +1564). Le Cardinal, irrité de l'opposition du Chancelier, son ancienne +créature, lui dit qu'il était temps de déposer le masque (_larvam +deponere_), c'est-à-dire de se déclarer pour la Réforme. L'autre +répondit qu'il vît lui-même qui avait à Vassy violé l'Édit de janvier, +d'où s'étaient ensuivies tant de funestes conséquences[424]. L'assemblée +trouva dans les décrets, comme l'écrivait Catherine à l'évêque de +Rennes, ambassadeur de France à Vienne, «tant de choses contraires» à +l'autorité du Roi «et préjudiciables aux libertez et privilleges de +l'Église gallicane» qu'il y avait été «advisé et résolu» de surseoir à +leur enregistrement par les Cours souveraines «encore pour quelque +temps»[425]. Ce quelque temps dura toujours. + + [Note 422: [Dupuy] _Instructions et lettres des rois très + chrestiens et de leurs ambassadeurs concernant le Concile de + Trente..._, 1654, p. 479, Saint-Silvain. 28 août 1563.] + + [Note 423: Ibid., p. 538, Monceaux, 9 nov. 1563.] + + [Note 424: Bèze à Bullingerr, _Calvini Opera omnia_, t. XX col. + 262-263.] + + [Note 425: Catherine à l'évêque de Rennes, _Lettres_, II, p. + 153-154, 28 fév. et X, p. 128-129, 7 févr.--Hubert Languet, + _Arcana soeculi sexti decima... epistulae secretae_, II, p. + 286-287, 6 mars 1564, dit pour quelles raisons le Conseil repoussa + l'enregistrement. L'ajournement fut un expédient pour ménager + l'amour-propre du Cardinal.] + +Les privilèges de l'Église gallicane aidaient à couvrir les agissements +de la politique modérée. Pie IV ayant cité par devers lui les sept +archevêques ou évêques d'Aix, Uzès, Valence, Oloron, Lescar, Chartres et +Troyes comme suspects d'hérésie, le Roi repoussa la prétention de la +Cour romaine d'évoquer directement la cause sans passer par la +juridiction intermédiaire des prélats et métropolitains français[426]. +Il protesta avec plus de vigueur encore quand le Pape menaça la reine de +Navarre, Jeanne d'Albret, de la déposer et la priver de ses États si +elle ne comparaissait pas dans six mois en personne ou par procureur à +Rome pour se purger du crime d'hérésie[427]. Catherine chargea le sieur +d'Oysel de faire entendre au Pape «qu'il n'a nulle auctorité et +juridiction sur ceulx qui portent tiltre de roy ou de royne et que ce +n'est pas à luy de donner leurs Estats et royaumes en proye au premier +occupant et mesmement (surtout) de ladicte royne de Navarre, qui a la +meilleure partie de ses biens en l'obéissance du Roy mon dict sieur et +filz»[428]. Pie IV n'osa passer outre. Jeanne d'Albret, dans une lettre +à la Reine-mère, confessait «ne jamais pouvoir recognoistre ceste digne +faveur dernière et couronnant toutes les autres» et se disait impatiente +d'aller la trouver en quelque part qu'elle fût pour lui «baiser les +pieds de meilleure affection qu'au pape»[429]. + + [Note 426: _Lettres_, II p. 119 et la note 1.] + + [Note 427: Bordenave, _Histoire de Béarn et Navarre_, publiée par + Paul Raymond (_Soc. Hist. France_), 1873, p. 120-122.] + + [Note 428: _Lettres_, II, p. 119, 13 déc. 1563.] + + [Note 429: _Ibid._, p. 120, note.] + +Les puissances catholiques étaient scandalisées de l'attitude du +gouvernement français. Les ambassadeurs du Pape, de l'Empereur, du roi +d'Espagne et du duc de Savoie arrivèrent ensemble à Fontainebleau où se +trouvait la Cour, pour demander au Roi «comme par un commun accord» de +faire observer par toute la France les décrets du Concile de Trente, de +changer l'Édit de pacification, de punir les fauteurs des derniers +troubles et les meurtriers du duc de Guise. Ils l'invitèrent à un +congrès de princes et d'ambassadeurs chrétiens, qui se tiendrait à Nancy +pour aviser aux moyens d'extirper les hérésies (12 février 1564). +Charles IX répondit--on reconnaît le style de sa mère--que son intention +était de vivre et de faire vivre son peuple selon l'ancienne et louable +coutume tenue et observée en l'Église romaine, mais qu'il avait été +forcé de faire la paix «pour déchasser les ennemis du royaume» et qu'il +ne pouvait sans «rechute de guerre» rompre son Édit de pacification. Il +s'excusait donc d'aller à Nancy (26 février)[430]. + +Mais justement pour résister à cette pression du dehors, Catherine ne +devait pas être suspecte aux catholiques français de complaisance pour +les huguenots. Elle avait vu l'attachement des grands corps de l'État et +de la masse de la nation à l'Église traditionnelle. C'était une +constatation dont un esprit réaliste comme le sien tint désormais un +très grand compte. L'Édit contenait un maximum de concessions qu'elle +jugeait dangereux de dépasser. Les chefs protestants s'étaient imaginés +à tort que, la guerre finie, elle recommencerait à tout tolérer comme à +Saint-Germain. Le prince de Condé faisait «tous les jours prescher +dedans la mayson du Roi»[431]. La duchesse de Ferrare avait aussi +converti son logis à Paris et à Fontainebleau en lieu de culte[432]. +C'était, remarque Chantonnay, vouloir que le Roi souffrît en sa Cour ce +que les hauts justiciers n'étaient pas autorisés à permettre en leurs +maisons. Catherine attendit patiemment que Condé, très occupé d'une de +ses filles d'honneur, renonçât de lui-même à dresser autel contre autel +dans les résidences royales[433], mais la duchesse de Ferrare, Renée de +France, persévérant en son zèle, elle lui fit interdire pendant le +séjour du Roi à Fontainebleau de faire prêcher au château et même dans +une maison qu'elle avait achetée au village (de Fontainebleau) et +qu'elle prêtait et dédiait «pour tel faict», même quand elle n'était pas +à la Cour[434]. + + [Note 430: _Mémoires du prince de Condé_, 1743. t. V, p. 45.--_Les + Mémoires de Messire Michel de Castelnau, seigneur de + Mauvissière..._, par J. Le Laboureur, conseiller et aumônier du + Roy, t. I, p. 167 (liv. V, ch. v).] + + [Note 431: Lettre de Mme de Roye à Bèze (7 mai 1563), _Calvini + Opera omnia_, t. XX, col. 6.--Lettre de Chantonnay, ambassadeur + d'Espagne, dans _Mémoires de Condé_, II, p. 160.] + + [Note 432: Chantonnay 22 décembre 1563, 12 janvier 1564, _Mémoires + de Condé_, II, p. 183 et 187.] + + [Note 433: Dans les considérants de la Déclaration de Lyon, 24 + juin 1564 (Fontanon, t. IV, p. 279), le Roi laisse entendre que + les chefs protestants ont renoncé volontairement à l'exercice de + leur culte dans les maisons royales.] + + [Note 434: _Calvini Opera omnia_, t. XX col. 267, mars 1564.] + +Bèze avait deviné les nouvelles dispositions de la Reine. Quand il +revint à Genève en mai 1563, il était plein d'une confiance d'où il +l'excluait. Grâce à la protection divine, les principaux ennemis de +l'Évangile étaient morts ou impuissants; les chefs réformés avaient part +au gouvernement. «Telle est, continuait-il, la nature de notre roi +(Charles IX) et même de ses frères qu'elle permet à tous les fidèles +(_pios_) d'attendre d'eux de sûrs et grands progrès en piété»[435]. Mais +il ne disait rien de Catherine: silence significatif. Clairement, dans +une lettre du 2 juillet, Calvin parlait de la «légèreté» et de +«l'astuce» de la Reine, qui ne permettent pas ou si peu d'espérer[436]. +Deux semaines après (19 juillet), il se plaignait qu'elle s'opposât +autant qu'elle pouvait à la bonne cause[437]. Il l'accusait contre toute +justice (19 juillet)--c'était après le meurtre du capitaine Couppé--de +favoriser l'agitation fanatique de Paris. Sa perfidie, écrivait-il +encore au mois d'août, autorisait les ennemis de la Réforme à braver les +Édits du Roi. «Dans leur rédaction, le Chancelier se montre très libéral +à notre égard, car au fond du coeur il nous est favorable. Mais par les +artifices cachés de la Reine toutes les bonnes résolutions prises en +Conseil sont éludées»[438]. Ce revirement de Calvin à l'égard de +L'Hôpital est à noter. De dépit, Bèze en revenait à la théorie du parti +contre le gouvernement féminin. «C'est le dernier des malheurs +écrivait-il le 20 juillet, que celui d'un peuple soumis à l'empire d'une +femme, (et d'une femme de cette sorte)»[439]. + + [Note 435: _Ibid._, XX, col. 21.] + + [Note 436: _Ibid._, col. 54.] + + [Note 437: _Ibid._, col. 64.] + + [Note 438: _Ibid._, col. 133.] + + [Note 439: _Ibid._, col. 67.] + +C'en était fini des complaisances d'avant la guerre. L'Édit de Vincennes +(14 juin 1563) avait défendu aux religionnaires de travailler boutiques +ouvertes les jours de fête de l'Église catholique[440]. L'importante +«Déclaration et Interprétation» du 14 décembre de la même année suppléa +aux lacunes et aux obscurités de l'Édit d'Amboise par la limitation des +droits de la minorité. L'Édit concédait aux protestants pour l'exercice +de leur culte, en outre d'une ville par bailliage «toutes les villes +esquelles la religion estoit» jusqu'au 7 mars pratiquée, mais la +Déclaration expliqua qu'il fallait entendre par «toutes les villes» +seulement «celles qui estoient tenues par force durant les troubles, +esquelles l'exercice de ladite religion se faisoit apertement ledit +septiesme mars», excluant ainsi les autres où au même temps se tenaient +des prêches ou assemblées de prières. Elle renouvela l'interdiction de +«besongner, vendre ny estaler» les jours de fêtes «à boutiques ouvertes» +et défendit d'ouvrir les boucheries pendant les jours maigres institués +par l'Église catholique. Elle ordonnait aux religieux et religieuses qui +s'étaient «licentiez durant et depuis les derniers troubles» de rentrer +dans leurs couvents ou de quitter le royaume «mesmes s'ils sont mariez +contre le voeu de leur profession»[441]. A Paris surtout, par crainte des +émeutes catholiques, elle tendait à restreindre et presque à supprimer +les signes extérieurs de la nouvelle religion. Elle refusait aux +réformés de cette ville le droit de «se transporter es bailliages +circonvoisins pour assister à l'exercice qui s'y fera de ladite +religion.» Les enterrements se feraient «de nuit... sans suyte ni +compagnie», sous l'escorte du guet, tandis qu'ailleurs le convoi pouvait +être de vingt-cinq ou trente personnes. Là, comme dans tous les lieux +privés de la liberté du culte, les enfants à baptiser seraient portés au +lieu d'exercice le plus proche, mais «en compagnie de quatre ou cinq +tant seulement». Ces mesures, dont quelques-unes s'expliquaient, sinon +se justifiaient, par des raisons d'ordre public, blessaient la minorité +comme autant d'affirmations de son infériorité légale. + + [Note 440: Fontanon, _Édits et Ordonnances_, t. IV, p. 276; + _Calvini Opera Omnia_, XX col. 54.] + + [Note 441: Fontanon, t. IV, p. 276-278.] + +La neutralité de la Reine-mère entre Coligny et les Guise, ses efforts +pour réconcilier Condé avec les Lorrains, paraissaient aux protestants +une trahison. Ils interprétèrent comme une menace le privilège octroyé +par le Roi le 13 janvier 1564 «aux principaux chefs de maisons» de +Paris, d'avoir des armes, contrairement à la Déclaration jointe à l'acte +de majorité (août 1563). Inquiets et soupçonneux, ils se munissaient de +toutes «choses nécessaires pour la guerre» et parlaient +«licentieusement». Catherine s'en plaignait doucement dans une lettre à +Coligny (17 avril 1564), où elle lui rappelait la bonne volonté du +gouvernement à punir les violences des catholiques et les ordres qu'elle +et son fils donnaient journellement aux gens de justice, «lesquelz à en +dire la vérité n'y ont pas faict en la plus part des lieux grand devoir +jusques à présent. Mais là-dessus, ajoutait-elle, il fault que je vous +dye qu'il me desplait bien fort de la deffiance en laquelle vous me +mandez que sont entrez ceux de la relligion pour ung faulx bruit que +l'on a faict courir que l'on se délibère avoir bientost la raison +d'eux»... «J'ay si cher le repoz de cet Estat et désire tant la +conservation de tous es subjects du roy mon dict sieur et filz, que pour +riens au monde je ne vouldrois y avoir consenti et aussy peu +permettray-je et endureray-je de mon vivant de qui que ce soyt que telle +chose se feist». Elle priait l'Amiral d'affirmer à ceux de ses +coreligionnaires qui lui en parleraient que l'Édit «leur sera observé +inviolablement», menaçant si elle voyait quelque apparence de trouble en +quelque côté que ce fût d'employer «le vert et le secq (sec) sans +respect de religion, personnes ny autre considération que celle qui +appartient à la conservation du repoz de cest Estat»[442]. + + [Note 442: _Lettres_, II, p. 177.] + +Il est d'usage de lui dénier le mérite de ses bonnes intentions pour +l'attribuer tout entier au plus vertueux et au plus humain de ses +conseillers, le chancelier de L'Hôpital[443]. Il y a une histoire et il +y a une légende de L'Hôpital. L'histoire le glorifie avec raison comme +partisan de la liberté de conscience et, sous certaines réserves, de la +liberté de culte. La légende voudrait qu'il eût inspiré à Catherine de +Médicis, presque malgré elle, une politique sage et modérée. A lui +l'honneur des lois et des actes de tolérance, à elle la responsabilité +des compromissions, des reculs et des faiblesses. Mais ce partage inégal +s'accorde mal avec les faits. Catherine aimait le pouvoir et s'en +montrait d'autant plus jalouse qu'elle l'avait plus longtemps attendu. +Elle était très active. Les dix volumes in-folio de sa correspondance +qui ont été publiés et que la partie égarée ou détruite augmenterait +encore de quelques autres prouvent que cette épistolière infatigable +s'intéressait aux détails d'administration comme aux plus grandes +affaires. Ses lettres, quand elles sont rédigées par les secrétaires +d'État, portent souvent des apostilles de sa main, et il y en a beaucoup +qui sont tout entières autographes. Il reste de L'Hôpital des harangues +aux Parlements, aux États généraux, aux assemblées du clergé, où au nom +du Roi et de la Reine-mère il fait appel en termes éloquents et même +émouvants à la concorde, à la douceur, à l'esprit de charité; mais on ne +trouve pas dans ses oeuvres, et pour cause, d'ordres aux grands officiers +de la Couronne, aux gouverneurs de province, aux Cours de parlements, +aux baillis et sénéchaux, aux trésoriers de France, comme il s'en +trouverait nécessairement s'il avait été une sorte de «principal +ministre». Alors il faudrait supposer que Catherine de Médicis s'est +résignée de 1560 à 1568 à être le secrétaire du Chancelier. Ce n'est pas +la figure qu'elle fait aux ambassadeurs et aux hommes d'État de +l'époque. + + [Note 443: Il y a sur Michel de l'Hôpital, «ce héros de la + tolérance», un nombre prodigieux d'éloges, dont le plus éloquent + est celui de Villemain, et aussi quelques bons travaux, mais il + reste à écrire une histoire vraiment critique de sa vie et de son + rôle politique. + +É. Dupré-Lasale, dont l'ouvrage est certainement le plus étudié, +s'arrête en 1560: _Michel de l'Hospital avant son élévation au poste de +chancelier de France_ (1505-1558), Paris, 1875, et 2e partie +(1555-1560), Paris, 1899. On peut le compléter par A. E. Shaw, _Michel +de l'Hospital and his Policy_, Londres, 1905.--Taillandier, _Nouvelles +recherches historiques sur la vie et les ouvrages du chancelier de +l'Hôpital_, Paris, 1861, est un résumé rapide, comme aussi l'ouvrage +d'Atkinson (C. T.), _Michel de l'Hospital_, Londres, 1900.--Amphoux, +_Michel de l'Hôpital et la liberté de conscience au XVIe siècle_, Paris, +1900, écrit, comme son titre l'indique, moins une biographie objective +que le récit, tout à la louange du Chancelier, de ce premier essai de +tolérance.--Il faudrait commencer par une bonne édition des Oeuvres +complètes de L'Hôpital, celle de Duféy étant, à tous égards, +insuffisante.] + +A dire vrai, le jeu de bascule qu'imposait le conflit des passions +religieuses suppose une main plus légère que celle de L'Hôpital. +Assurément cet honnête homme était un habile homme; le succès de sa +carrière en est la preuve. + +Fils d'un médecin du connétable de Bourbon, ayant suivi à l'étranger son +père fugitif, il était parvenu à faire oublier cette tache originelle. +Ses poésies latines, d'une facture si solide, l'avaient mis en telle +estime parmi les lettrés que les écoles de Ronsard et de Marot le +prirent pour arbitre de leurs querelles littéraires[444]. Il avait +épousé en 1537 la fille du lieutenant criminel, Jean Morin, qui lui +apporta en dot une charge de conseiller au parlement de Paris[445]. De +cette Cour dont le pédantisme, l'humeur procédurière et l'âpreté au gain +le dégoûtèrent, il passa quelques années après à la co-présidence de la +Cour des comptes. Enfin, par la protection du duc de Guise et du +cardinal de Lorraine, dont il célébrait en vers latins la gloire +militaire et l'éloquence, il fut promu à la chancellerie de France, un +des grands offices de la Couronne et le seul qui fût accessible aux gens +de robe. Mais sa vertu, qui dans cette ascension au pouvoir s'était +pliée aux exigences de l'ambition jusqu'à le faire accuser par Bèze +d'«habileté courtisane», se retrouva tout entière en cette charge +prééminente, et même elle parut aux magistrats qui en ressentirent les +effets par trop rude, fâcheuse, indiscrète, appelant «chat un chat». +Peut-être n'était-ce pas ce «vrai Caton» qu'il eût fallu pour gagner aux +idées de tolérance les officiers de judicature, grands et petits, qu'il +accusait trop cruellement de vendre la justice. Il humilia le parlement +de Paris en faisant enregistrer dans une Cour provinciale la Déclaration +de majorité. On a l'impression--mais combien il répugne de toucher à +cette grande mémoire--que le Chancelier n'eut pas toujours la souplesse +et les ménagements nécessaires en ces temps malheureux[446]. + + [Note 444: Dupré-Lasale, _Michel de l'Hospital avant son élévation + au poste de chancelier_ (1505-1558), Paris, 1875, p. 163-171.] + + [Note 445: Ce lieutenant criminel, qui fut plus tard un ardent + persécuteur des réformés, avait reçu du roi, pour prix de l'on ne + sait quels services, le droit de disposer d'une charge de + conseiller au Parlement en faveur de son futur gendre. Le + Parlement fit difficulté d'admettre Michel de L'Hôpital, mais il + céda. Sur cette nomination liée à celle de Lazare de Baïf comme + maître des requêtes, voir Dupré-Lasale, _ibid._, p. 75-76.] + + [Note 446: M. Maugis, qui a si consciencieusement et si + méritoirement dépouillé les registres du Parlement (_Histoire du + Parlement de Paris de l'avènement des rois Valois à la mort + d'Henri IV_, 3 vol., Paris, 1913-1916), se fait de L'Hôpital une + idée assez fausse. C'est «l'homme des tempéraments et de la + conciliation», il «reconnaît la nécessité de concilier les + pouvoirs (le Parlement et la royauté) au lieu de les opposer, + disons mieux: de les unir pour les opposer au danger commun», t. + II, p. 28. Quel danger? l'intransigeance catholique ou la poussée + protestante? Il y a aussi dans les deux derniers volumes, les + seuls qui me concernent, un certain parti pris d'ignorer ou de + mépriser les documents imprimés. C'est la nouvelle école. Il n'y a + rien de vrai et il n'y a d'intéressant que ce qui est resté + inédit.] + +Il était bon et humain. Sa religion était amour et charité; il détestait +de contraindre les consciences. Mais c'est une question de savoir si sa +politique religieuse, du moins à la fin, fut uniquement inspirée par les +principes de tolérance et s'il n'y entrait pas quelque sympathie +personnelle pour les novateurs. On vient de voir quels services Calvin +attendait de lui en 1563. Il professa toujours le catholicisme; mais sa +femme et sa fille, qui avaient passé à la Réforme, étaient de bien +tendres solliciteuses. Au début de sa charge, il menaçait de toute la +rigueur des lois les religionnaires qui troubleraient l'ordre; plus +tard il parut croire que la rigueur des catholiques justifiait l'esprit +de révolte des protestants. Le Chancelier et Catherine évoluaient en +sens contraire sans trop s'en apercevoir, lui poussé en avant par la +générosité de son coeur; elle, maintenue sur place ou même ramenée en +arrière par le calcul des forces catholiques ou de ses propres intérêts. +Cependant elle se défendait de vouloir rapporter l'Édit de pacification, +et le fait est que tant que les protestants restèrent paisibles, elle +l'observa et, autant qu'elle put, le fit observer. Elle tint à honneur +de continuer, malgré la pression de la nation et des grandes puissances +catholiques, cette politique de modération dont elle avait eu l'idée et +pris l'initiative. Il serait injuste de l'oublier. + +Elle avait ses moyens propres de pacification: «J'ay ouy dire au Roy +vostre grand-père, écrivait-elle un jour à un de ses fils[447], qu'il +falloit deux choses pour vivre en repos avec les François et qu'ils +aimassent leur Roy: les tenir joyeux et occuper à quelque exercice,... +car les François ont tant accoustumé, s'il n'est guerre, de s'exercer +que, qui ne leur fait faire ils s'emploient à autres choses plus +dangereuses». Elle avait toujours présente à l'esprit la Cour de +François Ier et, aussitôt après le désarroi des premiers troubles, elle +en reconstitua une sur ce modèle-là et encore plus nombreuse et plus +belle. Elle y appela quatre-vingts filles ou dames des plus nobles +maisons pour l'aider à faire les honneurs des résidences royales. Elle +les voulait vêtues de soie et d'or, parées, dit Brantôme, comme déesses, +mais accueillantes comme des mortelles. Elle espérait que leur bonne +grâce ou leur beauté, une vie élégante et magnifique, des jeux et des +spectacles attireraient ou retiendraient auprès du Roi les gentilshommes +protestants et catholiques et les dégoûteraient de la guerre, l'horrible +guerre civile. + +Parmi ces dames et ces demoiselles, il y en avait de plus favorites +qu'elle emmenait dans ses villégiatures et ses chevauchées +diplomatiques. C'est le fameux escadron volant dont elle se serait +servie pour assaillir à sa façon et réduire les chefs de partis[448]. +Mais il faut remarquer qu'il s'y trouvait des femmes qui n'étaient plus +jeunes et d'autres qui passèrent toujours pour vertueuses. + + [Note 447: _Lettres de Catherine de Médicis_, II, p. 92. Cette + lettre, qui, on le verra chap. VIII, p. 270, n. 4, est adressée à + Henri III et non à Charles IX, et que la Reine-mère écrivit, non + en 1563, comme le suppose La Ferrière, mais à la fin de 1576, est + comme une sorte de programme de gouvernement intérieur.] + + [Note 448: Pour les raisons que l'on va voir, je n'ose plus être + aussi affirmatif sur le rôle de l'escadron volant que je l'ai été + dans l'_Histoire de France_ de Lavisse, t. VI, 1, p. 88.] + +Que les moeurs fussent mauvaises dans cette Cour, c'est probable, car +dans quelle grande Cour les moeurs sont-elles bonnes? Catherine avait +tant de volontés à ménager qu'elle a dû fermer les yeux sur bien des +fautes. Elle avait trois fils dont l'un régnait, et elle fut bien +obligée, quand ils devinrent des hommes, de faire comme d'autres mères +et de se montrer aussi indulgente à leurs écarts qu'elle l'avait été aux +infidélités de son mari. Il faut se défier des pamphlétaires et des +prêcheurs qui, pour des raisons toutes différentes, dénaturent la +vérité. On n'est même pas tenu de croire sur parole la reine de +Navarre, Jeanne d'Albret, quand elle dénonçait à son fils la Cour de +France comme un lieu de perdition, où «ce ne sont pas les hommes... qui +prient les femmes, mais les femmes qui prient les hommes»[449]. Cette +rigide huguenote, probablement par souci maternel de préservation, +calomniait peut-être le désir de plaire et les avances, même innocentes, +du cercle de la Reine-mère. + + [Note 449: Lettre du 8 mars 1572, _Bulletin de la Société de + l'Histoire de France_, 1835, t. II. p. 167.] + +Le duc de Bouillon, un huguenot lui aussi, et qui écrivait en sa +vieillesse ses _Mémoires_ pour l'instruction de ses enfants, parle d'un +tout autre ton: + +«L'on avoit de ce temps-là, dit-il en racontant son entrée à la Cour, +(en 1568) une coustume, qu'il estoit messéant aux jeunes gens de bonne +maison s'ils n'avoient (de n'avoir pas) une maistresse, laquelle ne se +choisissoit par eux et moins par leur affection, mais ou elles estoient +données par quelques parens ou supérieurs ou elles mesmes choisissoient +ceux de qui elles vouloient estre servies.» Monsieur le maréchal de +Damville, «qui est à présent connétable de France»[450]--c'était son +oncle germain--«me donna mademoiselle de Chasteau-Neuf pour maistresse, +laquelle je servois fort soigneusement autant que ma liberté et mon aage +(il avait alors treize ans) me le pouvoient permettre... Elle se rendit +très soigneuse de moy, me reprenant de tout ce qui luy sembloit que je +faisois de malseant, d'indiscret ou d'incivil, et cela avec une gravité +naturelle qui estoit née avec elle que nulle autre personne ne m'a tant +aidé à m'introduire dans le monde et à me faire prendre l'air de la Cour +que cette demoiselle, l'ayant servie jusques à la Saint Barthelemy et +toujours fort honorée. Je ne sçaurois desapprouver cette coustume +d'autant qu'il ne s'y voyoit, oyoit, ny faisoit que choses honnestes, la +jeunesse [étant] plus désireuse lors qu'en cette saison (c'est-à-dire +sous Henri IV) de ne faire rien de messeant.... Depuis l'on n'a eu que +l'effronterie, la medisance et saletés pour ornement, qui fait que la +vertu est mésestimée et la modestie blasmée et rend la jeunesse moins +capable de parvenir qu'elle ne l'a esté de longtemps»[451]. + + [Note 450: Ce passage a donc été écrit entre 1593, l'année où + Damville fut nommé connétable, et l'année 1614 où il mourut, + probablement pendant le règne d'Henri IV. En effet, Hauser, _Les + Sources de l'Histoire de France, XVIe siècle_, t. III: _les + guerres de religion_, p. 62, dit que ces _Mémoires_ ont été écrits + en 1609.] + + [Note 451: _Mémoires du vicomte de Turenne, depuis duc de + Bouillon_ (1565-1586), publiés par M. le comte Baguenault de + Puchesse pour la Société de l'Histoire de France, 1891, p. 17-18. + La belle Châteauneuf, dont Turenne parle avec tant de respect, + fut, au dire de Brantôme, pendant trois ans, la maîtresse du duc + d'Anjou (depuis Henri III) (_Oeuvres_, t. IX, p. 509). Elle épousa + depuis, «par amourettes», un Florentin, Antinoti, «comite des + galères» à Marseille, et, l'ayant surpris en adultère, elle le tua + de sa main (septembre 1577). Bouillon n'ignorait rien de ces + faits, et cependant il continuait à révérer le souvenir de cette + amoureuse et de cette justicière. La liaison entre la jeune fille + et le duc d'Anjou, tous deux libres, avait dû être si ennoblie par + le sentiment, la durée et cet art des bienséances mondaines où + Châteauneuf excellait, que Bouillon en oubliait l'irrégularité. + Quant à blâmer la jeune femme de s'être vengée de cet officier + subalterne qu'elle avait distingué et qui la trompait, il n'y + songeait guère. Chrétien, mais gentilhomme, il trouvait les + préjugés du monde aussi respectables que les maximes de + l'Évangile.] + +Cette préparation des jeunes gentilshommes aux moeurs polies et aux +élégances mondaines par des jeunes femmes de la noblesse peut servir de +commentaire à ce jugement de Brantôme qu'on serait tenté de prendre pour +un paradoxe. «Sa compagnie (celle de Catherine de Médicis) et sa Cour +estoit un vray Paradis du monde et escolle de toute honnesteté, de +vertu, l'ornement de la France...»[452]. Que le duc de Bouillon ait, +sans le vouloir ou à fin d'édification, quelque peu embelli le passé, ce +passé de la jeunesse aux lointains si séduisants, que Brantôme, en son +parti pris d'admiration pour la Reine-mère, ne se soit plus souvenu de +ses copieuses médisances sur les filles d'honneur, il n'est pas +toutefois imaginable que ces deux hommes, de caractère si différent, se +soient accordés à célébrer la Cour de Catherine, si, à défaut de vertu, +un grand air de décence, la distinction des manières et le respect des +convenances ne leur avaient pas fait illusion. + +Un point sur lequel les contemporains sont d'accord, c'est la grandeur +de cette Cour. Comme Henri IV, après avoir conquis son royaume sur ses +sujets, se flattait devant le maréchal de Biron de faire un jour «sa +Court plantureuse, belle et du tout ressemblable à celle de» Catherine +de Médicis, le Maréchal lui répondit: «Il n'est pas en vostre puissance +ny de roy qui viendra jamais, si ce n'est que vous fissiez tant avec +Dieu qu'il vous fist ressusciter la Royne mère pour la vous ramener +telle»[453]. + +Les fêtes faisaient partie de son programme de gouvernement. Elle en +donna de superbes à Fontainebleau, durant le séjour qu'elle y fit en +février et mars 1564. C'était chaque jour un nouveau spectacle: défilé +de six troupes en brillant équipage conduites par les plus grands +seigneurs; cavalcade de six nymphes «toutes d'une parure»; joutes, +tournois, rompements de lances, combats à la barrière; «très rares et +excellens festins accompagnés d'une parfaite musique par des syrènes +fort bien représentées es canaux du jardin»; audition des Églogues de +Ronsard et d'une «tragicomédie sur le subject de la belle Genièvre», +qu'un adaptateur inconnu avait tirée du _Roland furieux_ de +l'Arioste[454]. Ainsi les carrousels, les parades, les luttes de force +et d'adresse étaient entremêlés de divertissements plus délicats. + + [Note 452: Brantôme; VII, p. 377.]1 + + [Note 453: Brantôme, _Oeuvres_, éd. Lalanne, t. VII, p. 400.] + + [Note 454: _Les Mémoires de messire Michel de Castelnau, seigneur + de Mauvissière..._, par J. Le Laboureur, conseiller et aumosnier + du Roy, 1659, t. I, liv. V, ch. VI, p. 168-169.--Brantôme, t. VII, + p. 370.--Cf. Laumonnier, _Ronsard, poète lyrique_, 1909, p. + 220-221 sqq.] + +Cartels de défi adressés de troupe à troupe ou de chevalier à +chevalier;--mascarades, qui étaient des compliments récités par les +danseurs à leurs dames ou l'éloge des souverains par les dieux et les +déesses: Jupiter, Pallas, Mercure, l'Amour et par des personnages +allégoriques, reconnaissables à leurs emblèmes;--choeurs, chansons, +dialogues et monologues, toute cette poésie de circonstance avait été +composée par Ronsard, le grand Ronsard[455]. Ils étaient aussi de lui +les intermèdes, ou, comme on disait au XVIe siècle, les entremets, +déclamés ou chantés avec accompagnement de luths, de guitares, de +hautbois, de violes, pour remplir les entr'actes de la «Belle Genièvre». +Cette tragi-comédie, la première en date, fut jouée devant la Cour, +dans la grande salle du château, aujourd'hui la galerie Henri II, par +d'illustres acteurs, les enfants de France: Marguerite de Valois et +Henri d'Anjou[456], des princes et des princesses du sang, de grands +seigneurs et de grandes dames: Condé, Henri de Guise, les duchesses de +Nevers et d'Uzès, le duc de Retz, etc. Castelnau-Mauvissière, qui fut +depuis ambassadeur en Angleterre, récita l'épilogue ou la moralité de la +pièce. A ces gentilshommes qui avaient éprouvé les privations de la vie +des camps, la Cour s'offrait comme un lieu de délices. C'était surtout +le prince de Condé que Catherine voulait gagner. Dans les poète +Églogues, Ronsard, assurément par ordre, lui faisait honneur, au même +titre qu'à la Reine-mère, de la conclusion de la paix: + + Mais un prince bien né qui prend son origine + Du tige de nos roys et une Catherine + Ont rompu le discord et doucement ont faict + Que Mars, bien que grondant, se voit pris et desfait[457]. + +Il avait fait dans les passes d'armes «tout ce qui se peut désirer, non +seulement d'un prince vaillant et courageux, mais du plus adroit +cavalier du monde, ne s'espargnant en aucune chose pour donner plaisir +au Roy et faire cognoistre à leurs Majestés et à toute la Cour qu'il ne +luy demeuroit point d'aigreur dans le coeur»[458]. + + [Note 455: Laumonier, _Ronsard, poète lyrique_, p. 216 sqq.] + + [Note 456: Henri, duc d'Orléans, puis d'Anjou, frère puîné du Roi, + l'enfant chéri de Catherine.] + + [Note 457: Blanchemain, _Oeuvres complètes de Ronsard_, 1860, t. + IV, p. 18-19, Églogue 1.] + + [Note 458: _Les Mémoires de messire Michel de Castelnau, seigneur + de Mauvissière..._, publiés par J. Le Laboureur, conseiller et + aumônier du Roy, 1659, t. I, liv. V, ch. VI, p. 168-169.] + +Il tenait des Bourbons un tempérament très amoureux, et les soldats +huguenots, qui n'étaient pas tous des puritains, chansonnaient avec +sympathie: «Ce petit prince tant joli--qui toujours chante, toujours +rit--et toujours baise sa mignonne...» + +Aimé de la belle maréchale de Saint-André, de qui il accepta le don +princier du château de Valery--ce qui à cette époque n'était pas +déshonorant--il aimait une des filles d'honneur, la coquette Isabelle de +Limeuil, qui lui préférait, disait-on, un jeune secrétaire d'État, +Florimond Robertet, sieur du Fresne, mais le Prince n'en voulait rien +croire[459]. Quand elle eut accouché à Dijon, un jour d'audience +solennelle, et que la Reine-mère, irritée du scandale, sinon de la +faute, l'eut mise dans un couvent d'Auxonne, il lui écrivit quel +«estreme playsir» il avait d'apprendre qu'elle était résolue à ne plus +recevoir d'autre homme que lui ou venant de sa part. «Car je vous +assurre, mon coeur, qu'j m'annuyrés (que cela m'ennuierait) bien +grandement que l'on peut (pût) prendre sur vos acsions seujet de dire: à +quy sait (cet) enfant? come sy deus y avet passé...»[460]. Il la +félicitait de prouver à tout le monde--un peu tard ce semble--que lui, +Condé, en était bien le père; mais Catherine, sans se laisser toucher +par cet excès de confiance, raya Isabelle du rôle des filles d'honneur. + + [Note 459: D'Aumale, _Histoire des princes de Condé_, t. I, p. + 259-268.] + + [Note 460: Duc d'Aumale, _Histoire des princes de Condé_, t. I, p. + 547. La jeune femme fut accusée aussi d'avoir voulu empoisonner le + prince de La Roche-sur-Yon. Condé la fit enlever de Tournon, où + elle avait été transférée d'Auxonne. Elle épousa plus tard un + traitant italien enrichi, Scipion Sardini, baron de + Chaumont-sur-Loire. (_Lettres de Catherine_, II, p. 189, note 2).] + +Fontainebleau fut la première étape d'un très long voyage que Catherine +entreprit pour montrer le jeune Roi aux «peuples» de son royaume et +raviver leur foi monarchique. Cet immense tour de France dura plus de +deux ans (mars 1564-mai 1566) de l'Ile-de-France au Barrois, de la +Bourgogne en Provence, du Languedoc à Bayonne et à la frontière +d'Espagne, de la Gascogne en Bretagne, et de la Loire en Auvergne, qui +était le pays d'origine des La Tour, la famille maternelle de la +Reine-mère. Charles IX menait avec lui son Conseil et, comme escorte, +une petite armée, quatre compagnies de gens d'armes, une compagnie de +chevau-légers et le régiment des gardes-françaises que commandait +Philippe Strozzi. Toute la Cour l'accompagnait, gentilshommes, dames, +grandes dames et princesses, à cheval, en litière[461], en coches ou +chariots. Des milliers de serviteurs suivaient, laquais, piqueurs, +valets de chiens et valets d'écurie, valets de train, fourriers, +vivandiers, cuisiniers, lavandières, ouvriers et ouvrières de tout état. +Cette capitale ambulante se déplaçait à petites journées, s'arrêtant là +où les affaires, les plaisirs et les facilités de ravitaillement le +voulaient ou le permettaient. A chaque ville principale, à Troyes, à +Dijon, à Lyon, à Marseille, à Montpellier, à Toulouse, à Bordeaux, à La +Rochelle, etc., le Roi faisait son entrée solennelle. Il était reçu en +avant des portes par les magistrats, qui lui présentaient les clefs, et, +l'enceinte franchie, il défilait, avec tout son cortège en brillant +apparat, entre la double haie des milices municipales, sous les arcs de +triomphe dont les statues allégoriques et les inscriptions en vers et en +prose disaient la gloire du maître et les souhaits de bienvenue des +sujets. Ici et là à Bar-le-Duc, pour le baptême du petit-fils de +Catherine, Henri de Lorraine, à Bayonne, lors de sa rencontre avec la +reine d'Espagne, sa fille, des combats, des cavalcades, des spectacles, +des chants, des danses, des concerts de musique étalaient aux yeux de la +nation et de l'étranger la grandeur et la richesse de la Couronne de +France. + + [Note 461: Une tapisserie du temps représente parmi cette troupe + en marche, Catherine de Médicis dans sa litière. C'est l'ancienne + lettica, encore employée aujourd'hui en Sicile, où la retrouva le + bon Sylvestre Bonnard. «La lettica, dit Anatole France, est une + voiture sans roues, ou, si l'on veut, une litière, une chaise + portée par deux mules, l'une en avant et l'autre à l'arrière». Les + Espagnols, au XVe et au XVIe siècle, se faisaient aussi porter en + voyage dans ces «literas duplicatas».] + +Le jeune Roi, élevé dans les plaines du Nord, découvrit les montagnes, +la mer et le Midi. En Provence, comme il apparaît dans le récit d'Abel +Jouan, l'historiographe du voyage, commencèrent les étonnements. C'était +un autre pays, d'autres cieux, un autre climat. «Autour d'icelle ville +(Hyères) y a si grande abondance d'orangers, et de palmiers et poivriers +et autres arbres qui portent le coton (?) qu'ils sont comme forests.» La +Crau est «une grande pleine toute couverte de thim, d'isope et saulge». +Villeneuve-lès-Maguelonne, près de Montpellier, «est un fort dans un +marescage de mer auquel y a grande abondance de grandz oiseaux que l'on +appelle des flamans...» Charles connut les brusques écarts de cette +nature méridionale: à Arles, au moment de passer le Rhône, il fut +pendant vingt et un jours «fort assiégé de grandes eaux» (16 novembre-7 +décembre); à Carcassonne, la neige tombée en une nuit le tint plusieurs +jours bloqué; à Bayonne, en juin, cinq ou six de ses cavaliers +d'ordonnance moururent «étouffés en leurs armes à cause de la grande +chaleur»[462]. + + [Note 462: _Recueil et discours du voyage du roy Charles IX de ce + nom à présent régnant..., fait et recueilli par Abel Jouan l'un + des serviteurs de Sa Majesté_, Paris, 1566, réimprimé dans les + _Pièces fugitives pour servir à l'Histoire de France..._, publiées + par le marquis d'Aubais, Paris, 1759, 3 tomes en 2 vol., t. I, 1re + partie, _Mélanges_, p. 13, 14, 24.] + +Charles IX prit plaisir à Marseille à se promener dans deux galères que +commandait le comte de Fiesque. Il voulut même sortir du port et pousser +jusqu'au château d'If, mais la Méditerranée en furie repoussa ce terrien +qui s'aventurait au large. Il fut plus heureux à Bayonne et +Saint-Jean-de-Luz. Il contempla du pont d'un navire l'Océan immense, et +peut-être pensa-t-il aux capitaines Ribaut et Laudonnière, qui venaient +de le traverser pour aller, au péril de leur vie, fonder en marge de la +Floride espagnole une colonie française et un fort qu'ils baptisèrent de +son nom: la Caroline. Il admira Biarritz, «le beau village sur le bord +de la mer auquel lieu l'on prend les balènes». Au Brouage, un beau port +naturel où l'on a fait «une nouvelle ville», les mariniers lui donnèrent +le spectacle d'une naumachie. Le roi de France prend goût à la mer. Il +se plaît aussi à voir les divertissements de ses peuples. Les courses de +taureaux, qui ont dû rappeler à Catherine ses souvenirs de Florence, +étaient nouvelles pour son fils. Abel Jouan note qu'aux arènes d'Arles +des lutteurs attaquaient les taureaux sauvages et les faisaient «tomber +en terre seul à seul», tandis qu'à Bazas ils les assaillaient «avec de +grands esguillons». Dans le récit officiel, les danses des diverses +provinces tiennent une grande place. C'est, à Brignoles, «la volte et la +martingale» dansées à la mode de Provence par de «fort belles filles +habillées de taffetas, les unes de vert, les autres changeant, les +autres de blanc»; à Montpellier, la «treille» qu'exécutent au son des +trompettes, «tenant en leurs mains des cerceaux tout floris», les hommes +«tous masqués et revestus qu'il faisoit bon voir»; à Saint-Jean-de-Luz, +les «canadelles» et le «bendel» des filles basques, ayant «un tabourin +(tambourin) en manière de crible auquel y a force sonnettes»; à Nantes, +«le trihori de Bretagne et les guidelles et le passe-pied et le +guilloret». La Cour a ici et là des spectacles exotiques; le Nouveau +Monde est à la mode[463]. Les gens de Troyes, qui cependant vivent loin +de la mer, avaient, pour l'entrée solennelle de Charles IX, fait marcher +avec une troupe d'hommes «habillés en satires» une autre troupe déguisée +«en sauvaiges». Bordeaux, qui est un port, tint avec plus de raison à +montrer «grand nombre de sauvages de toutes sortes» défilant avec les +compagnies de la ville. + + [Note 463: Sur la curiosité qu'excitaient ces populations + primitives, voir les chapitres de Montaigne: Des canibales, liv., + ch. XXX; les coches, liv. III, ch. VI. Consulter Gilbert Chinard, + _L'exotisme américain dans la littérature française au XVIe + siècle_, Paris, 1911.] + +Mais, au cours de ce voyage, Catherine n'eut pas affaire que de +plaisirs. A Mâcon, où elle reçut la visite de la Reine de Navarre +accompagnée de huit ministres du Saint Évangile, elle l'avait priée de +renvoyer cette suite compromettante et lui avait fait promettre de ne +plus contraindre, comme on l'en accusait à Rome, la conscience de ses +sujets catholiques. Cette imprudence ou cette bravade de Jeanne d'Albret +décida peut-être le gouvernement à interdire (Déclaration de Lyon, 24 +juin 1564) l'exercice public du culte réformé dans tous les lieux et +villes où le Roi passerait et pendant le temps qu'il y séjournerait; +avec promesse toutefois à ceux de ladite religion qui se contiendraient +«modestement en leurs maisons de n'estre recherchez en aucune +manière»[464]. L'Édit de Roussillon (4 août 1564) renouvelait la défense +aux seigneurs hauts justiciers et autres gentilshommes huguenots +d'admettre des étrangers à leurs cérémonies privées, aux ministres de +prêcher hors des lieux privilégiés, de tenir des synodes et de faire des +collectes. Il confirmait l'ordre aux prêtres, aux moines et aux +religieuses mariés de rompre leur union et de «retourner en leurs +couvents et première vacation», ou de sortir du royaume sous peine des +galères pour les hommes et de la «prison entre quatre murailles» pour +les femmes[465]. A une époque où l'État et l'Église faisaient corps, +cette rigoureuse mesure de police disciplinaire s'expliquait, mais la +Réforme avait tant recueilli de ces défroqués qu'elle se sentit +atteinte. Toutefois, si la Reine interprétait en toute rigueur l'Édit de +pacification, elle entendait le maintenir contre l'arbitraire des +officiers, des gouverneurs et des communautés de villes. Malgré les +jurats, le maire et les magistrats, le Roi dispensa les réformés de +Bordeaux et du Bordelais de tapisser le devant de leurs maisons les +jours de procession, de payer les deniers des confréries et de jurer +«sur les bras de Sainct Antoine», et, malgré le corps de ville, il les +déclara éligibles aux charges municipales (Valence, 5 septembre +1564)[466]. Catherine écrivait au baron de Gordes, lieutenant général du +Roi en Dauphiné, de faciliter aux protestants du Briançonnais l'exercice +de leur culte, et, comme les catholiques du pays se plaignaient de ce +gouverneur «politique», elle le fit remercier par le Conseil d'avoir +toujours maintenu le repos et la tranquillité des sujets du roi dans sa +province. Elle demanda au commandant des forces pontificales à Avignon, +Serbelloni, et finit par obtenir qu'il laissât rentrer dans leurs +maisons et rétablît dans leurs biens les religionnaires du +Comtat-Venaissin[467]. + + [Note 464: Fontanon, t. IV, p. 279.] + + [Note 465: _Id._, p. 280-281.] + + [Note 466: _Id._, p. 281-282.] + + [Note 467: Arnaud, _Histoire des protestants de Provence, du + Comtat-Venaissin et de la principauté d'Orange_, t. II, 1884, p. + 204-205.] + +Mais il ne dépendait pas d'elle d'apaiser l'esprit de parti et les +passions religieuses. «Et audict pays de Provence, en toutes les villes +où ledit Seigneur passoit, les enfans venoient au devant jusques à demie +lieue hors les dictes villes, tous habillez de blanc, criant: Vive le +roy et la sainte messe...»[468]. Les réformés de Nîmes, au contraire, +protestaient aux cris de: «Justice justice!» contre l'intolérance de +leur gouverneur, Montmorency-Damville. A Carcassonne, Catherine reçut de +graves nouvelles du Nord. En partant, elle avait laissé le gouvernement +de Paris et de l'Ile-de-France au fils aîné du Connétable, le maréchal +de Montmorency, homme sage et modéré, mais esclave des consignes et +ennemi des Guise. Comme il apprit que le cardinal de Lorraine se +disposait à traverser Paris avec une garde d'arquebusiers, il lui fit +signifier une déclaration du Roy, du 13 déc. (1564), défendant à tous +ses sujets, de quelque condition qu'ils fussent, de voyager avec des +armes à feu. Le Cardinal, qui, par peur simulée ou non des complices de +Poltrot, avait sollicité et obtenu de la Reine (25 fév. 1563) une +dispense, négligea ou refusa de la montrer. Il entra dans Paris par la +porte Saint-Denis, mais son escorte fut chargée et mise en déroute par +la troupe du Gouverneur (8 janvier 1565)[469]. Catherine était très +perplexe: elle n'osait désavouer le fils du Connétable et d'autre part +appréhendait de mécontenter les Lorrains. Heureusement, les chefs +réformés se divisèrent; l'Amiral accourut prêter main-forte à +Montmorency, son cousin; Condé, qui coquetait avec les Guise (on parlait +même, depuis la mort de sa femme, Eléonore de Roye, de son remariage +avec la duchesse douairière), se déclara pour le Cardinal et arriva lui +aussi à Paris bien accompagné, pour le défendre. La Reine, profitant de +ce désaccord, interdit le séjour de la capitale aux Lorrains, aux +Châtillon et à quelques autres huguenots de marque. Le calme revint. + + [Note 468: Abel Jouan, p. 12.] + + [Note 469: _Lettres_, t. II, p. 253-255 et les notes. Cf. p. + 261-262 _et passim_.--De Ruble, _François de Montmorency, + gouverneur de Paris et de l'Ile-de-France_, Mémoires de la Société + de l'Histoire de Paris, VI, 1879, p. 245-248. Cf. 236.] + +Le succès de cette intervention à distance la trompa sur l'état des +esprits. Elle crut que les partis ou les chefs de partis se ralliaient +ou se résignaient à son jeu de bascule. Confiante dans son habileté et +son bonheur, elle s'achemina vers Bayonne, où elle se réjouissait de +revoir sa fille, Élisabeth, la reine d'Espagne. Mais elle aurait dû +réfléchir que cette rencontre, d'où les Châtillon, Condé, Jeanne +d'Albret et le Chancelier étaient naturellement exclus, inquiéterait les +protestants. + +Elle avait rêvé mieux qu'une simple réunion de famille. Aussitôt après +la paix d'Amboise, dont le Pape, le Roi d'Espagne et l'Empereur se +déclaraient très mécontents, elle avait mis en avant l'idée d'un +congrès, où l'on aviserait ensemble aux moyens de pacifier les +différends religieux. Elle espérait les convaincre de la nécessité de sa +politique tolérante, et, si elle n'y parvenait pas, les leurrer de +promesses à long terme. Après tout, il dépendait d'eux d'obtenir +davantage. Elle était mère de famille; elle avait encore une fille et +tous ses fils à marier. Le cardinal de Lorraine avait si bien fait, +écrivait-elle en juin 1563[470], que l'Empereur (Ferdinand) avait +consenti au mariage de Marguerite de Valois avec son petit-fils +Rodolphe, et de Charles IX avec l'une de ses petites-filles. Mais ces +combinaisons matrimoniales étaient subordonnées à l'agrément de Philippe +II, le chef de la maison des Habsbourg. D'ailleurs Catherine aurait +mieux aimé marier sa fille à Don Carlos, héritier présomptif au trône +d'Espagne, et elle demandait à Philippe II pour son fils Henri, duc +d'Anjou, la main de la reine douairière de Portugal, Dona Juana, avec +une principauté pour cadeau de noces. Elle laissait entendre qu'à ce +prix elle porterait remède à la situation religieuse en France, sans +dire quel remède. Pie IV savait quel fond il devait faire sur elle. +L'Empereur mourut sut ces entrefaites (25 juillet 1564). Elle mit toutes +ses espérances en Philippe II, de qui d'ailleurs elle attendait le plus. +Pour le gagner à son projet d'entrevue, elle déploya tous ses moyens: +insinuante, suppliante, pressante, enveloppant son gendre de +protestations de tendresse maternelle. Philippe II, accoutumé à traiter +gravement les affaires et par raisons démonstratives et le plus souvent +d'après des mémoires écrits, était déconcerté par cette diplomatie +féminine, qui remplaçait les arguments par des effusions. Tout était +vague dans les déclarations de la Reine, sauf le désir de marier +avantageusement sa fille et ses fils. La correspondance des deux +souverains pourrait se résumer ainsi: «Commencez, disait Catherine, par +établir mes enfants, et nous nous entendrons facilement sur la question +religieuse.» A quoi Philippe répondait: «Cessez de favoriser les +hérétiques, et nous penserons ensuite aux mariages.» Il écarta toujours +l'idée d'une rencontre, ne voulant pas, disait-il, éveiller «les +soupçons et la jalousie», probablement de la reine d'Angleterre, qu'il +continuait à ménager. Mais il consentit que le duc d'Albe, un de ses +principaux conseillers, accompagnât sa femme à Bayonne. Les provinces +des Pays-Bas étaient travaillées par des prédicants calvinistes, +Français ou non, qui s'y glissaient par la frontière de France, et il +tenait à se renseigner sur les dispositions de sa belle-mère et le +concours qu'il pouvait espérer d'elle contre ces agitateurs. + + [Note 470: _Lettres_, II, p. 58.] + +A Bayonne, pendant le séjour de la reine d'Espagne (15 juin-2 juillet +1565), il y eut surabondance de fêtes et de cérémonies: entrées royales, +visites et festins, courses de bague, feux d'artifice, messe solennelle, +procession, combats à pied, à cheval, à la pique, à l'épée, promenade +sur l'Adour et banquet dans l'île d'Aiguemeau (aujourd'hui île de +Lahonce ou de Roll à deux lieues en aval de Bayonne), et «pour le comble +des dites bravades» (magnificences), représentation d'une comédie +française, qui dura de dix heures du soir à quatre heures du matin. +Catherine tenait à prouver aux Espagnols que la France n'avait pas été +ruinée par la guerre civile, et par surcroît elle satisfaisait ses +appétits de luxe. La partie d'Aiguemeau (23 juin) coûta «un grand +denier». Les convives voguèrent vers l'île en des navires +«somptueusement accoustrés», que dominait celui du Roi «faict en forme +d'un magnifique château». Ils admirèrent en cours de route une baleine +artificielle, que des pêcheurs attaquaient, de leurs barques, à coups de +harpons, comme ils le font en mer; une énorme tortue marine, montée par +six tritons «habillez de drap d'argent sur champ verd, tous excellens +joueurs de cornets, lesquels, si tost qu'ils eurent descouvert leurs +Majestez, commencèrent à jouer ensemble»; Neptune, «sur un char tiré par +trois chevaux marins», et Arion, porté par des dauphins, accourant tous +deux du large pour saluer Isabelle chère à Charles, «ceste rare +Isabeau»; trois sirènes qui, au passage du vaisseau royal, chantèrent +Charles, Isabelle et Philippe, l'ornement de l'Espagne et de la France; +Charles, Isabelle, Philippe et Catherine, «l'ornement de l'univers». En +débarquant dans l'île, la compagnie royale fut régalée de danses par des +bergères distribuées en groupes pittoresques, qui chacun portaient le +costume--mais en toile d'or et de satin--d'un pays de France. Dans sa +marche vers la clairière où la table avait été dressée, trois nymphes +l'arrêtèrent pour célébrer l'accord des rois de France et d'Espagne et +la protection qu'il assurait aux deux États «contre le Nord et sa froide +bruyne», c'est-à-dire probablement contre l'hostilité possible des +Anglais[471]. Le festin, un ballet de satyres et de nymphes, et au +retour, pendant la nuit, des illuminations sur l'eau terminèrent cette +«illustre journée»[472]. Le lendemain (24) on combattit à cheval «dedans +les lices». Deux troupes de chevaliers, des Bretons, champions de +l'austère vertu, et des Irlandais, défenseurs de l'honnête amour, +députèrent au Roi et aux Reines, pour exposer leurs raisons, six +«excellens joueurs d'instruments deux desquels avoient deux lyres, +accompagnées de leurs voix qui estoient excellentes, les deux autres +deux luts, et les deux autres deux violons». L'un des chanteurs bretons +célébra la cause du renoncement--était-ce un hommage à Élisabeth +d'Angleterre, la reine-vierge?--d'une voix «si bien accommodée aux +paroles qu'on entendoit tout ce qu'il récitoit, et n'en perdoit on une +seule syllabe, tant il prononçoit distinctement et nettement, accordant +sa voix à sa lyre parfaitement». Un Irlandais répliqua[473]. Ainsi dans +le concours de la Wartbourg, Wolfram d'Eschenbach et Tannhäuser opposent +la louange de l'amour pur et celle de la Vénus terrestre. + + [Note 471: Relation d'Abel Jouan, _Pièces fugitives_, t. I, p. 25 + sqq. Voir aussi _L'ample discours de l'arrivée de la Royne + catholique, soeur du Roy... et du magnifique recueil qui lui a esté + faict avec déclaration des jeux, combats, tournoys, courses de + bagues, mascarades, comédies..._, Paris, 1565, reproduit _Pièces + fugitives_, t. I (2e partie), vol. II, p. 13 à 23 des Mélanges.] + + [Note 472: _Ample discours_, Pièces fugitives, t. II, Abel Jouan, + t. I, p. 26. _Mémoires de Marguerite_, éd. Guessard, p. 9-10.] + + [Note 473: Laumonier, _Ronsard_, p. 745.] + +Après ce prélude musical, les adversaires demandèrent à vider le débat +en champ clos. Le Roi prit le commandement des Bretons, Monsieur celui +des Irlandais. + +Au lieu choisi pour le combat, des échafauds avaient été dressés pour +les principaux personnages des deux Cours. La tribune royale était +décorée des merveilleuses tapisseries représentant le triomphe de +Scipion, que François Ier avait fait tisser d'après les dessins de Jules +Romain. Par une porte du camp entra, précédé de neuf trompettes qui +figuraient les neuf Muses, un char tout paré, portant les cinq vertus, +l'Héroïque, la Prudence, la Vaillance, la Justice, la Tempérance: par +l'autre porte, le Chariot de l'Amour céleste, où trônait le dieu de +l'Amour avec Venus, sa mère, et les trois Grâces accompagnées d'un +cortège de neuf petits Amours. Les chevaliers irlandais et bretons +firent offrir aux dames qu'ils avaient choisies une médaille d'or +illustrée d'une devise grecque ou latine et ils reçurent d'elles en +retour «des faveurs». Un combat et un carrousel suivirent. Espagnols et +étrangers, dit l'auteur d'une relation publiée cette même année à Paris, +«ont à ceste fois esté contraints par la vérité reconnoistre et +confesser qu'en ceste veuë la France a surmonté en parade, bravades, +somptuosités et magnificences toutes autres nations et soi mesmes». +C'était la réponse de la Reine-mère aux censeurs qui trouvaient qu'elle +dépensait trop. + +Entre temps, le duc d'Albe et Catherine s'observaient. Le ministre +espagnol était choqué qu'en pleine entrevue, le 18, Charles IX et sa +mère fussent allés recevoir aux portes de Bayonne, à l'abbaye de +Saint-Bernard, un envoyé du plus grand ennemi de la chrétienté et des +Habsbourg. Soliman le Magnifique faisait demander à son allié le roi de +France, de lui «procurer un port de mer en Provence pour rafreschir» ses +soldats, «au cas qu'ils ne prissent la ville de Malthe qu'ils tenoient +assiégée»[474]. Catherine jouait double jeu pour amener Philippe II à +céder sur la question des mariages: elle priait et menaçait, essayant +d'arracher par la crainte ce qu'elle ne pouvait obtenir par persuasion. +Au moment d'entreprendre son grand tour de France, elle avait posé la +candidature du Roi son fils, qui avait seize ans, à la main d'Élisabeth, +qui en avait trente-deux, pour faire peur au Roi d'Espagne d'une +alliance entre la France et l'Angleterre[475]. La présence de +l'ambassadeur turc lui prouverait qu'elle avait, si elle le voulait +bien, les moyens de mettre en péril sa domination dans la Méditerranée +occidentale et la sécurité des côtes de son royaume. Mais elle avait +affaire à forte partie. Le duc d'Albe avait pour instructions de +proposer que les deux Cours, s'unissant contre l'hérésie, prissent +l'engagement mutuel de bannir les ministres dans un mois, de supprimer +la liberté du culte, de publier le concile de Trente et de casser les +gouverneurs, conseillers, commandants d'armée, mestres de camp, +capitaines et officiers du roi (magistrats) qui seraient de la nouvelle +opinion[476]. Mais dans ce projet d'accord, toutes les charges étaient +pour la France, obligée de rompre son Édit de tolérance et de se +remettre aux troubles pour empêcher le calvinisme d'envahir les +Pays-Bas. Le Duc, n'ayant que des exigences à offrir, se taisait et +attendait les ouvertures. Il finit par se lasser et demanda une +entrevue. Après quelques propos sur les divisions religieuses de la +France, la Reine-mère le pria, puisqu'il connaissait si bien les maux du +royaume, de lui indiquer un remède. Il répondit d'abord que ce n'était +pas son affaire et qu'elle le connaissait mieux que lui. Elle insista: +Quels moyens Philippe II emploierait-il pour faire rentrer les +protestants et les rebelles dans le devoir? Albe condamna comme funeste +au catholicisme la politique de dissimulation, il voulait dire de +modération, et conseilla les mesures énergiques. Comme elle lui +demandait s'il était d'avis de recourir aux armes, il convint que +c'était pour le moment inutile. Mais de colère il s'écria qu'il fallait +bannir de France cette mauvaise secte. Catherine suggéra, comme moyen de +faire la loi à tous, l'idée d'une ligue entre la France, l'Espagne et le +nouvel empereur, Maximilien; et sur sa réponse que cette alliance +n'était pas viable, elle rompit l'entretien[477]. + + [Note 474: Abel Jouan, _Recueil et Discours du voyage du roi + Charles IX_, p. 25.] + + [Note 475: En 1563, déjà, Condé avait mis en avant ce projet de + mariage comme la solution pacifique du différend de Calais. En + 1565, Catherine chargea Paul de Foix, son ambassadeur en + Angleterre, de demander la main d'Élisabeth, recherche dont la + Reine se montra, écrit l'ambassadeur, «emprinse de joye meslée à + une honneste vergogne», tout en se déclarant «indigne» à cause de + son âge «de cet offre si grand». Catherine à Paul de Foix, 24 + janvier 1565. _Lettres_, t. II, p. 256. et, en note, la réponse de + Paul de Foix. Cf. un texte plus complet de la lettre de Catherine, + _Lettres_, t. X, p. 151. Ronsard, de lui-même ou par ordre, dédia + à la Reine d'Angleterre ses _Élégies, mascarades et Bergerie_, + parues vers le 1er août 1565 et où se trouvent les poésies + composées pour les fêtes de Fontainebleau. Laumonnier, Ronsard + _Poète lyrique_, p. 214.--Sur cette demande en mariage, Mignet, + _Histoire de Marie Stuart_, 1851, t. I, app. D, p. 473-475.] + + [Note 476: Instructions citées par La Ferrière, _Lettres de + Catherine_, t. II, p. LXXIII.] + + [Note 477: La Ferrière, _Lettres de Catherine de Médicis_, t. II, + introd. LXXXVI-VII, d'après une dépêche des Archives nat. Coll. + Simancas, 1504.] + +Les jours suivants, elle parla mariage à sa fille. Élisabeth lui déclara +que Philippe II ne voulait pas marier son fils, don Carlos, et qu'il ne +donnerait pas de principauté en dot au duc d'Anjou, s'il épousait doña +Juana, sa soeur. Le duc d'Albe lui dit plus nettement encore que la reine +d'Espagne était venue à Bayonne uniquement pour savoir si oui ou non la +Reine sa mère se joindrait à Philippe II contre les hérétiques. +L'entrevue tournait mal. Le nonce et le maréchal de Bourdillon +s'entremirent. Catherine, quel que fût son dépit, tenait à se séparer de +sa fille en bonne intelligence, et le duc d'Albe pouvait craindre qu'une +tension entre les deux Cours ne profitât aux réformés. Le 20 juin, sous +la présidence du Roi, un grand conseil fut tenu auquel assistèrent les +deux Reines, le duc d'Albe et don Juan Manrique de Lara, ancien +ambassadeur de France, avec Monsieur, frère du roi, le duc de +Montpensier, les cardinaux de Guise et de Bourbon, le Connétable et le +maréchal de Bourdillon[478]. Montmorency justifia la politique +religieuse du gouvernement et montra les dangers d'une guerre civile. La +Reine-mère, comme on le sait par une lettre de Philippe II au cardinal +Pacheco, son ambassadeur à Rome, promit de «porter remède» aux choses de +la religion «une fois terminé le voyage qu'elle avait maintenant +commencé... La Reine ma femme se contenta d'une pareille résolution +parce que l'on comprend clairement, sans qu'il y ait le moindre doute, +que le jour où l'on voudra apporter le remède, la chose est faite». Le +remède, c'est évidemment celui que recommandaient les instructions +remises an duc d'Albe[479]. L'ambassadeur ordinaire, don Francès de +Alava, présent à Bayonne, doutait que Catherine tînt sa parole. +«J'appréhende l'indécision que je sens en elle certaines fois et la +peine que prendront, comme je le prévois, de lui mettre martel en tête, +ces hérésiarques et d'autres qui le sont sans en porter le nom»[480]. Le +cardinal Granvelle, l'ancien gouverneur des Pays-Bas, et qui savait très +bien les affaires de France, était encore plus sceptique. Il écrivait +que Catherine avait promis de faire merveille, mais avec cette +restriction «qu'elle éviterait tout ce qui pourrait l'amener à en venir +aux armes»[481]. Et il concluait qu'elle ne ferait rien de bon. +L'ajournement était une échappatoire qu'elle se ménageait. + + [Note 478: _Lettres_, t. II, p. 297, 6 juillet 1565.] + + [Note 479: Philippe II au cardinal Pacheco, 24 août dans _Lettres + de Catherine_, t. II, p. 301-302, en note. Dans sa lettre du 6 + juillet à Philippe II, _Lettres_, t. II, p. 297, Catherine + l'assurait de la volonté et zèle «que avons à nostre religion et + envie de voir toutes chauses au contentement du servise de Dyeu, + chause que n'oubliron et metron payne de si bien aysecuter + (exécuter) qu'il (Philippe) en aura le contantement et nous le + bien qu'en désirons». Ce n'était pas beaucoup s'engager.] + + [Note 480: Lettre de D. Francès de Alava au Secrétaire d'État + espagnol Eraso, citée par Combes, _Lectures historiques_, II, 259: + «Temola por la confusion que en ella siento ay algunas vezes y lo + que anteveo que an de martillar estos eresiarcas y otros que + aunque no tienen nombre d'ello, lo son». Combes prenant + «eresiarcas y otros», qui est le sujet, pour un complément + traduit: «J'éprouve des craintes par le trouble que je sens qu'il + y a parfois chez elle et parce que je prévois qu'on doit marteler + les hérésiarques et d'autres qui le sont, sans en avoir le nom.» + C'est un contre-sens, d'où Combes a tiré la preuve que le massacre + de la Saint-Barthélémy fut décidé à Bayonne. D'ailleurs «marteler» + (frapper à coups de marteau) se dit martelar, et non amartillar ou + martillar, qui signifie: mettre martel en tête.] + + [Note 481: Ch. Weiss, _Papiers d'Etat du cardinal de Granville_, + t. IX, p. 481 (Coll. Doc. inédits).] + +Mais les protestants s'inquiétèrent avec raison de cette rencontre où +ils pensaient bien que les affaires religieuses avaient été examinées; +et plus tard, après la Saint-Barthélemy, ils s'imaginèrent sans raison +que le massacre y avait été décidé. Il est vrai que des paroles de sang +ont été prononcées à Bayonne; mais les propos qu'on peut croire +authentiques ont été tenus par quelques catholiques français. C'est le +confesseur du duc de Montpensier qui dit au duc d'Albe: «Le moyen le +plus expéditif serait de trancher la tête à Condé, à l'Amiral, à +d'Andelot, à La Rochefoucauld.» Et quand même le représentant de +Philippe aurait, lui qui s'en défend, conseillé à Catherine «que l'on +usât.... de la rigueur des armes pour exterminer»[482] ceux de l'autre +religion, où est la preuve que Catherine ait donné son acquiescement? Il +est probable que si Philippe II avait consenti aux mariages, elle eût +interprété plus rigoureusement l'Édit de pacification, mais peut-être +aussi se serait-elle dispensée, sous un prétexte ou sous un autre, de +tenir sa parole. + + [Note 482: Lettres de Catherine, t. II, introd. LXXXIX. + Déclaration du duc d'Albe à Saint-Sulpice ambassadeur de France en + Espagne.] + +Après cette prétendue entente de Bayonne, les rapports entre les deux +Cours ne cessèrent d'empirer[483]. Les Espagnols entravèrent le projet +de mariage entre Charles IX et l'aînée des archiduchesses d'Autriche, et +Catherine différa un an encore de rentrer à Paris, où elle avait promis +d'être en novembre 1565 «pour arranger les choses de la religion». Dans +une lettre écrite de Cognac à la duchesse de Guise, elle lui parlait +d'un bal «où tout dense, huguenots et papistes ensemble, si bien» que +«set (si) Dieu volet que l'on feust ausi sage alleur, +(ailleurs, c'est-à-dire dans le reste du royaume) nous serions en +repos»[484]. + + [Note 483: Ils n'étaient pas bons auparavant. Quelques mois avant + l'entrevue (22 Janvier 1565) Catherine écrivait à Saint-Sulpice, + son ambassadeur à Madrid, qu'en Flandre les Espagnols «nous font + sant (cent) alarmes, qui me fayt quelquefois douter qu'il + (Philippe) aye anvye de comenser la guerre et non pas de me voyr». + _Lettres_, X, p. 150. Elle se plaignait dans une lettre à la Reine + d'Espagne, sa fille, des «yndinité» (indignités) qu'on faisait au + Roi, son fils.] + + [Note 484: _Lettres_, II, p. 315, 30 août 1565.] + +Mais les deux partis restaient sur le qui-vive. Le chancelier de +L'Hôpital, dans ce large esprit de tolérance qui l'inclinait toujours +plus vers la minorité dissidente, avait, sans consulter le Conseil, +envoyé au parlement de Dijon, pour y être enregistré, un Édit qui +permettait aux réformés, dans les villes où l'exercice de leur culte +n'était pas autorisé, d'«appeler toutes et quantes fois que bon leur +sembleroit les ministres de ladite religion pour estre par eulx consolez +en ladicte religion et endoctrinez et pareillement endoctriner et +instruire leurs enfans.» Le Parlement avait protesté, mais aucun des +maîtres de requêtes du Conseil n'avait voulu rapporter cette +protestation qui visait le Chancelier. Le cardinal de Lorraine s'en +chargea et dénonça cette interprétation de l'Édit de pacification qui +aboutissait à autoriser les réunions secrètes, contrairement à ce même +Édit. Le cardinal de Bourbon s'écria que puisqu'on faisait des Édits +sans consulter le Conseil, «il ne falloit plus de Conseil et que de luy +(quant à lui) il n'y assisterait jamais». Le Chancelier s'échappa +jusqu'à dire au cardinal de Lorraine: «Mr, vous estes desja venu pour +nous troubler». L'autre riposta: «Je ne suis venu pour troubler, mais +pour empescher que ne troubliez comme avez faict par le passé, belistre +que vous estes». Et les deux Cardinaux, se levant, allèrent trouver la +Reine, alors malade, en sa chambre. Elle les apaisa du mieux qu'elle put +et envoya son fils, le duc d'Anjou, présider la séance du Conseil qui +avait été interrompue par cette dispute. L'édit du Chancelier fut cassé +et annulé. + +Mais à la même heure survint un autre incident. Catherine ayant fait +ouvrir le paquet de dépêches qui venait d'arriver d'Espagne, il s'y +trouva des lettres où Philippe II lui reprochait de continuer, malgré +ses promesses, à ménager les hérétiques et l'accusait de faire «les plus +grandes indignitez à la maison de Lorraine». C'était probablement une +allusion à l'agression de la rue Saint-Denis et à la faveur de +L'Hôpital, ancienne créature des Guise et qui apparaissait comme leur +adversaire déclaré. La Reine reprit le Cardinal d'avoir adressé ses +plaintes à Madrid, mais il s'en défendit et l'ambassadeur d'Espagne, qui +était présent, certifia son dire. Il fut d'ailleurs pleinement justifié +par d'autres lettres du même paquet et à lui destinées où Philippe II le +blâmait d'avoir «comporté» ces indignités. Le Cardinal protesta qu'il +les avait souffertes par le commandement du Roi et de la Reine «auxquels +pour mourir il ne voudroit en rien désobéyr», mais sous condition +toutefois de maintenir la religion catholique et abolir la nouvelle, +«laquelle chose ne se faisant il criera si hault que tous les princes de +la terre en oyront parler»[485]. Il s'en alla si en colère que Catherine +jugea bon d'employer la duchesse de Guise, sa belle-soeur, à le calmer. +On voit dans quelles difficultés elle se débattait. + +Il faudrait lui savoir gré de ses bonnes intentions. Pendant le séjour +très long qu'elle fit à Moulins[486], elle apaisa la querelle du +maréchal de Montmorency et du cardinal de Lorraine, et même tâcha de +réconcilier les Guise avec Coligny, qu'ils détestaient comme le complice +de Poltrot. Le Conseil ayant prononcé l'innocence de l'Amiral (29 +janvier 1566), elle força les Lorrains et les Châtillon à s'embrasser. +N'aurait-elle pas eu intérêt à perpétuer les ressentiments si elle avait +médité, avec d'autres catholiques ardents, comme l'insinue l'auteur des +Mémoires de Soubise de faire mettre à mort à Moulins même tous les +chefs protestants[487]. Le chancelier de L'Hôpital était alors si +influent qu'un jour (mais ne serait-ce pas une seconde version de +l'altercation rapportée ci-dessus) le cardinal de Lorraine lui reprocha +de ravaler les conseillers au Conseil privé à n'être là «que pour luy +servir de tesmoings» et pour «l'ouyr régenter». Le Roi satisfit le +Cardinal, mais il garda le Chancelier. L'Amiral était aussi en grande +faveur. + + [Note 485: Lettre anonyme datée de Moulins, 16 mars 1566, dans + _Mémoires de Condé_, t. V, p. 50-52 ou _Bulletin de la Société du + protestantisme français_, t. XXIV, 1875, p. 412-413. Bordier, dans + le _Bulletin_, dit à tort que la pièce recueillie par L'Estoile + indique Melun comme le lieu de l'altercation, et non Moulins. Voir + _Mémoires-Journaux_, éd. Michaud et Poujoulat, p. 19-20.] + + [Note 486: Là aussi fut arrêtée la fameuse ordonnance de février + 1566, qui, comme les autres grandes ordonnances du XVIe siècle, + touche en ses 86 articles à beaucoup de parties du gouvernement: + justice, police, administration, hôpitaux, bénéfices, corps de + métiers et confréries, etc. Elle est particulièrement intéressante + par la préoccupation de fortifier et d'étendre le pouvoir royal. + Elle défendit aux parlements de réitérer les remontrances sur un + acte royal soumis à sa vérification quand le roi, après les avoir + entendues une fois, ordonnait de procéder à l'enregistrement. Elle + maintenait aux villes la juridiction criminelle, lorsqu'elles la + possédaient, et créait une juridiction de simple police dans + toutes celles qui n'en avaient pas, mais elle leur ôtait, pour la + remettre aux officiers du roi, la juridiction civile, nonobstant + tous privilèges antérieurs. Ce fut, dit un historien, «une sorte + de coup d'État contre les magistrats municipaux». Elle interdit + aux gouverneurs, qui s'étaient beaucoup émancipés pendant les + derniers troubles, de donner lettres de grâce, de rémission, de + pardon, de légitimation, d'autoriser les foires et marchés, de + lever des deniers de leur propre autorité, d'évoquer les affaires + pendantes devant les juges ordinaires, et de s'entremettre des + affaires de justice, sauf pour prêter main-forte aux juges et + tenir en sûreté le pays à eux commis, le garder des pilleries, + visiter les places fortes. Ces injonctions et ces interdictions, + qui répètent les dispositions d'anciennes ordonnances, prouvent le + mal fait par la guerre civile et les précautions que le + gouvernement se croyait obligé de prendre contre la désobéissance + des villes et la désobéissance des grands, contre le réveil de + l'esprit communal et de l'esprit féodal.] + + [Note 487: _Mémoires de la vie de Jehan L'Archevesque, sieur de + Soubise_, éditée par J. Bonnet, et qui ont paru d'abord dans le + _Bulletin de la Société de l'histoire du protestantisme français_. + Je renvoie au _Bulletin_, t. XXIV 1875, p. 22.] + +Avant même de passer à la Réforme, sous le règne d'Henri II, il avait +entrepris de fonder au Brésil une colonie, qui servirait au besoin +d'asile aux protestants français persécutés. Ce premier établissement en +territoire portugais n'eut pas de durée. L'Amiral reprit son projet en +1562, et il crut mieux réussir dans l'Amérique du Nord où les pêcheurs +bretons exploitaient depuis longtemps les bancs de morues de +Terre-Neuve[488]. Entre le Saint-Laurent, découvert par Jacques Cartier, +et la Floride que revendiquait l'Espagne, s'étendaient d'immenses +territoires sans maîtres; il y envoya successivement Jean Ribaut +(1562-1563) et, après la paix d'Amboise, Laudonnière, qui bâtit au nord +de la Floride le fort de la Caroline et commença le «peuplement». Mais +Philippe ne voulait pas souffrir, comme le disait sa femme à +l'ambassadeur de France, Saint-Sulpice, «que les François nichent si +près de ses conquestes, mesme que ses flottes en allant et venant à la +Neusve Espaigne, sont contraintes de passer devant eux». Catherine, que +D. Francès de Alava questionnait sur cette expédition, répondit que +Charles IX ne prétendait rien «en cest endroit que conserver une terre +qui pieça a été descouverte et possédée par les François, comme le nom +de la _Terre aux Bretons_ le témoigne encore assez» (novembre +1565)[489]. Le 18 janvier 1566, il revint à la charge, la sommant de +dire si le Roi son fils avait «commandez à ceux qui sont allez à la +Floride faire ceste entreprise et aussi commerce et trafic par delà», +elle riposta «que le commerce est libre entre les subjects des amis et +que la mer n'est fermée à personne qui va et trafique de bonne foy» et +que quant à «la Terre aux Bretons» nous l'«estimons nostre». «Qu'il se +sousvint aussi, lui dit-elle, que les roys de France n'ont pas accostumé +de se laisser menacer; que le mien (le Roi son fils) estoit bien jeune, +mais non pas si peu connoissant ce qu'il est qu'il n'y ait tousjour plus +affaire à le retenir qu'à le provoquer»[490]. Mais les Espagnols, avant +que la Cour de France en sût rien, s'étaient fait raison. Philippe II +avait envoyé 2 000 hommes commandés par Pedro Menéndez de Avilés, qui +assaillirent traîtreusement et massacrèrent les soldats et les colons +(octobre 1565). Catherine fit demander à Madrid justice ou réparation +(mars 1566). Et comme la reine d'Espagne se plaignait du crédit de +Coligny, Fourquevaux, l'ambassadeur de France, répliqua: «que la +suffizance (capacité) dud. sr est telle, soit en Conseil et ailleurs, +que s'il seroit ung Juyf ou un Turc, encore mériteroit-il estre estimé +et favorizé: car mesme oultre le lieu qu'il tient d'admiral, qui est un +des plus grandz estatz» du royaume, «il n'y a prince aujourd'uy ny +seigneur plus digne de toute grande charge qu'il est»[491]. + + [Note 488: La carte, dite d'Henri II, appelle mer de France la + partie de l'Atlantique qui avoisine Terre-Neuve. Voir Jonnard, + _Les Monuments de la géographie ou Recueil d'anciennes cartes + européennes et orientales_, Paris, s. d.] + + [Note 489: Lettre du 30 décembre 1565 où elle rapporte ce qui + s'est passé à Tours en novembre 1565, _Lettres_, II, p. 337-338. + Les références sur l'affaire de Floride dans _Lettres_, t. II, p. + 337, note 1, et surtout p. 341, note 1, et ajouter l'ouvrage plus + récent et plus exact de D. Eugenio Ruidiaz y Caravia, _La Florida + y su conquista por Pedro Menéndez de Avilés_, Madrid, 1893, 2 + vol.] + + [Note 490: Lettre du 10 janvier 1566, _Lettres_, II, p. 342-343.] + + [Note 491: Fourquevaux à la Reine mère, 9 avril 1566, _Dépêches de + M. de Fourquevaux, ambassadeur du roi Charles IX en Espagne_ + (1565-1572), publiées par M. l'abbé Douais, depuis évêque de + Beauvais. Ernest Leroux et Plon-Nourrit, 3 vol., 1896-1904, t. 1, + p. 75.] + +Malgré l'évidence, les protestants s'obstinaient à croire que Catherine +s'entendait contre eux avec la Cour d'Espagne. Ils s'apercevaient que +l'Édit, en parquant l'exercice du culte, brisait leur force de +propagande, et ils en voulaient au gouvernement de l'appliquer à la +rigueur. Les masses catholiques les détestaient et le leur montraient à +l'occasion. Coligny estimait plus tard que, de la première à la seconde +guerre civile, cinq cents de ses coreligionnaires avaient été +assassinés. Il y eut aussi quelques meurtres de catholiques. A Pamiers, +où les gens des deux religions étaient ennemis déclarés, les réformés, +perdant patience, attaquèrent les couvents, tuèrent des moines, +expulsèrent des catholiques de la ville (5 juin 1566)[492]. + +C'était depuis la paix d'Amboise la première grande sédition, et +celle-ci sanglante. Catherine écrivait au maréchal de Montmorency que +jamais les Goths ni les Turcs n'avaient commis tant de cruautés[493]. +Elle voulut faire un exemple afin de bien prouver à Rome et à l'Espagne +que la politique de tolérance n'était pas une politique de faiblesse. Le +mestre de camp Sarlabous occupa militairement la ville[494], d'où la +peur avait chassé les émeutiers. Vingt-quatre des plus compromis furent +arrêtés par l'ordre du parlement de Toulouse. Ils parvinrent à s'enfuir +de prison et se réfugièrent dans les montagnes avec leur ministre +Tachard; mais ils furent pris l'année suivante et exécutés (mai 1567). +Les protestants célébrèrent ce Tachard comme un martyr. + + [Note 492: D. Vaissète, _Histoire générale du Languedoc_, éd. + Privat. Toulouse, 1889, t. XI, p. 474-478.] + + [Note 493: Lettre du 15 juin 1566, _Lettres_, t. II, p. 366.] + + [Note 494: D Vaissète, _Histoire générale du Languedoc_, éd. + Privat. Toulouse, 1889, t. XII, col. 794.] + +Ils étaient très inquiets des événements du dehors. L'Église réformée +des Pays-Bas était, comme l'Église française, la fille de Genève, et +c'était par les frontières de France ou même par des pasteurs de langue +française que la doctrine calviniste avait pénétré dans ces États de +Philippe II. Soudain, les haines accumulées par les persécutions +religieuses avaient fait explosion; la populace avait couru aux églises +catholiques, renversé les autels, brisé les images (août 1566). Les +huguenots, qui tremblaient pour leurs frères en Dieu, auraient voulu que +la France se mêlât à cette révolte. Mais Catherine n'y voyait que +matière à réflexion. Dès les premières nouvelles des troubles, elle +écrivait que son gendre devrait «prendre exemple sur nous, qui avons à +noz dépenz assez monstré aux autres comme se doivent gouverner»[495]. +Quand le bruit survint que les Espagnols allaient se relâcher de leur +intolérance, elle s'applaudit de sa modération. «Suis merveilleusement +aise, déclarait-elle à son ambassadeur à Madrid, que maintenant ils +louent et approuvent en leur fait ce que autresfois l'on a tant voulu +blasmer au nostre, quand l'on voulait que pour la cause qui se +présentoit nous achevissions de ruiner ce royaume. Ils esprouveront +combien sont empeschez ceulx qui s'y trouvent (aux troubles religieux). +Quant à moy, je loue Dieu de quoy nous en sommes dehors et le prie de +très bon coeur de ne nous y laisser jamais retomber.» Et Charles IX +appuyait: «Tant y a que pour qui que ce soit ni pour quelque cause qui +puisse subvenir, je me garderay, tant que je pourray, d'y revenir»[496]. + + [Note 495: 13 mai 1566. _Lettres_, II, p. 363.] + + [Note 496: 29 février 1567, _Lettres_, III, p. 12, et la note, p. + 13.] + +Comme Philippe, loin de faire des concessions, expédiait contre les +rebelles le duc d'Albe et une armée, la Reine prit ses précautions. Elle +fortifia les places de Picardie, défendit au capitaine Argosse, qui +commandait à Calais, d'y laisser séjourner «Italien ny autre étranger de +quelque nation qu'ilz soyent»[497]. Mais, d'autre part, elle ménageait +soigneusement les susceptibilités espagnoles. Condé, las de vivre avec +Isabelle de Limeuil, «en Sardanapale», avait, sur le conseil des +Châtillon, épousé Mlle de Longueville (novembre 1565), et, dans +l'austérité du mariage, il s'était repris de passion pour la Réforme. +Par deux fois, Catherine lui écrivit pour s'excuser de ne pas l'envoyer +en son gouvernement de Picardie, jugeant sans doute dangereux--et qui +pourrait l'en blâmer?--d'exposer le chef des huguenots à la tentation de +franchir la frontière des Pays-Bas[498]. Elle démentit le bruit que +Charles IX appelait l'escadre turque et projetait la conquête de la +Corse. «... Si le Roy, mon fils, répondait-elle à l'ambassadeur de +France à Madrid, avoit autre que bonne intention à l'endroict dudict Sr. +Roy Catholique, il la feroist connoistre comme il appartient à prince +d'honneur»[499]. Les deux Cours de France et d'Espagne s'observaient +avec méfiance. + + [Note 497: 21 mars 1567, _Lettres_, III, p. 19.] + + [Note 498: 31 janvier 1567, _Lettres_, III, p. 7 et 8.] + + [Note 499: 30 mars 1567, _Lettres_, III, p. 24.] + +Cependant le duc d'Albe marchait de Milan à Bruxelles par la Savoie, la +Franche-Comté, la Lorraine avec dix mille hommes de vieilles troupes, si +braves et si renommées qu'à leur approche les États catholiques mêmes +prenaient peur. En France, Coligny, d'Andelot furent les plus ardents à +demander une levée de six mille Suisses et de dix mille hommes de pied +français pour couvrir la frontière. La Reine-mère, toujours prudente, +informa officiellement le Roi d'Espagne de l'arrivée de ces +renforts[500]. Philippe II s'étonna de cet armement qu'il prit pour une +menace. Catherine faisait son ambassadeur à Madrid juge «s'il estoit +raisonnable parmi ceste turbulence d'armes, qui est partout, que nous +fussions à la mercy de celluy qui nous voudrait commander quelque +chose», les rois de France étant «en possession de bailler la loy aux +autres».[501] Elle eut une explication très vive (3 juillet 1567) avec +l'ambassadeur d'Espagne, D. Francès de Alava, qui depuis six mois +boudait et ne paraissait plus à la Cour. Il s'ébahit, raconte-t-elle à +Fourquevaulx, «que nous soyons en soubson des forces qu'il (Philippe II) +faict passer» pour remettre ses sujets en son obéissance, et il conclut +que Charles IX n'avait pas «grand besoing» de faire cette levée de +Suisses. Il s'était plaint aussi que le résident de France dans les +Cantons, pour empêcher les agents espagnols d'en tirer quelques soldats, +eût dit en «pleine diette que ce seroit mettre Suysse contre Suysse», +comme s'il prévoyait une guerre entre la France et l'Espagne[502]. Quand +le duc d'Albe fut arrivé à Luxembourg, les appréhensions cessèrent. +Cependant le Roi et Catherine visitaient les places de Picardie, et en +faisaient réparer les fortifications[503]. Mais à quoi employer ces +Suisses nouvellement levés et bien payés? Catherine écrivit de Péronne +au Connétable de faire avancer ces belles bandes afin que le Roi pût les +voir «et que pour le moings il ayt ce passe temps là pour son +argent»[504]. + + [Note 500: 27 mai 1567, _Lettres_, III, p. 37.] + + [Note 501: Lettre des 2 et 3 juillet, _Lettres_, III, p. 42.] + + [Note 502: _Lettres_, III, p. 43.] + + [Note 503: _Ibid._, III, p. 51 et 57.] + + [Note 504: Péronne 21 août, _Lettres_, III, p. 51.] + +Les chefs protestants avaient pressé Catherine d'armer, dans l'espoir de +l'entraîner à secourir leurs coreligionnaires étrangers. Mais elle +gardait la neutralité, et même elle avait aidé à ravitailler l'armée +catholique en sa marche, faisant passer en Savoie, Bresse et +Franche-Comté six mille charges de blé[505]. Elle estimait que, dans +l'état de division du royaume, ce serait folie d'affronter la monarchie +espagnole, dont Henri II avec toutes ses forces unies n'avait pu +triompher. Les huguenots voulaient la guerre contre Philippe II pour +sauver les Églises voisines de même foi et fortifier d'autant la cause +commune. Elle était pacifique par raison; ils étaient belliqueux par +prosélytisme. Mais ces gens soupçonneux, la voyant prompte à réunir des +troupes et paresseuse à les employer, se persuadèrent que si elle +n'attaquait pas les Espagnols, c'est qu'elle était d'accord avec eux +pour exterminer les protestants de France et des Pays-Bas. Coligny et +Condé réclamèrent le renvoi des Suisses. + + [Note 505: 30 mars 1567, _Lettres_, III, p. 27.] + +A ces craintes s'ajoutaient les griefs personnels. Le colonel général de +l'infanterie française, d'Andelot, était en conflit d'attributions avec +le maréchal de Cossé. Condé, qui aspirait en cas de guerre au +commandement des armées avec le titre de lieutenant général, s'était +entendu signifier par Henri d'Anjou, le fils préféré de Catherine, qu'il +était bien osé de rechercher une charge qui revenait de droit au frère +puîné du Roi. Cet adolescent--il avait seize ans à peine--brava le +Prince de paroles et de gestes, le menaçant, s'il persistait, «qu'il +l'en feroit repentir et le rendroit aussi petit compagnon comme il +vouloit faire du grand»[506]. Brantôme croit que Catherine de Médicis +avait conseillé cette algarade, mais en vérité elle n'avait aucun goût +pour les provocations. Condé ayant quitté la Cour très mécontent (11 +juillet), elle s'efforça de l'apaiser. Comme il lui avait écrit les +bruits qui couraient que le Roi voulait employer les Suisses pour abolir +la liberté religieuse, elle jura sa foi «de princesse» et de «femme de +bien» qu'aussi longtemps que ses conseils prévaudraient auprès de son +fils, l'Édit de pacification serait inviolablement gardé[507]. Charles +IX ignorait si bien les desseins de Philippe II qu'il fut «grandement +esbahy» de l'arrestation des comtes d'Egmont et de Horn (8 septembre) +«d'autant que j'estimois, écrit-il à Favelles, son agent à Bruxelles, +que les choses de delà, veu les commencements dont avoit usé le duc +d'Alve, feussent pour prendre autre et plus gratieulx +acheminement»[508]. Mais les protestants s'obstinaient à croire à une +entente des deux Cours. + + [Note 506: Brantôme place l'algarade trois mois et demi avant la + prise d'armes des protestants (éd. Lalanne, t. IV, p. 344-345) + mais il devrait dire deux mois et demi. Guyon, serviteur de M. de + Gordes, lui écrit de Saint-Germain, où était la Cour, que Condé + est parti «ce matin» (11 juillet). Une dépêche de Norris, + ambassadeur d'Angleterre, dit le 9: Duc d'Aumale, _Histoires des + princes de Condé_, t. I, p. 288, note 1, et app., p. 502.] + + [Note 507: Norris à la reine Élisabeth, 29 août 1567: Duc d'Aumale + t. I, p. 561.] + + [Note 508: _Lettres_, III, p. 58 note.] + +Catherine se réjouissait que tout fût «maintenant, Dyeu mercy, autant +paisible» en France «que nous sçaurions souhaiter»[509]. Elle avait été +informée d'un rassemblement de 1200 à 1500 chevaux près de +Châtillon-sur-Loing, la résidence de l'Amiral, mais elle n'y attacha pas +d'importance. Le 18 septembre, elle écrivait à Fourquevaux qu'après +l'emprisonnement d'Egmont et de Horn, il avait «couru quelque bruit sans +propos que ceulx de la religion vouloient faire quelques remuemens, mais +c'estoit un peu de peur qu'ils avoient, se dict-on, et aussi tost cella +est esvanuï»[510]. + + [Note 509: A Gordes, 19 septembre, _Lettres_, III, p. 59.] + + [Note 510: _Lettres_, III, p. 58.] + +Elle se trompait. Les chefs du parti, assemblés à Valery chez le prince +de Condé, avaient décidé de mobiliser quelques milliers de gentilshommes +et de pousser droit au château de Monceaux, où la Cour était en +villégiature pour s'emparer, comme avaient fait autrefois les triumvirs, +du Roi et de sa mère. A la première nouvelle, qui fut apportée par +Castelnau-Mauvissière, de la marche des huguenots, le Connétable lui +remontra que «cent chevaux ny cent hommes de pied ne se pouvoient mettre +ensemble, dont il n'eust incontinent advis». Le chancelier de L'Hôpital +«dit au Roy et à la Reine sa mère que c'estoit un crime capital de +donner un faux advertissement à son prince souverain, mesmement +(surtout) pour le mettre en défiance de ses sujets et qu'ils +préparassent une armée pour lui mal faire». Les princes, les seigneurs +et les dames, qui ne parlaient que de «passer le temps et d'aller à la +chasse», «vouloient mal» aussi à ce trouble-fête «d'avoir donné ceste +allarme»[511]. Mais les avis se multiplièrent et se précisèrent. La Cour +n'eut que le temps de se réfugier dans la place forte de Meaux et +d'appeler à l'aide les Suisses, qui étaient cantonnés à Château-Thierry. +Sous la protection de cette grosse infanterie, dont les cavaliers +huguenots n'osèrent affronter les piques, Charles IX gagna Lagny et de +là il fila sur Paris (26-28 septembre), où il fut bientôt bloqué. + + [Note 511: _Mémoires_, liv. VI, ch. IV, éd. Le Laboureur, 1659, p. + 198-200.] + +La surprise de Catherine fut grande. Comme elle l'écrivait le 27, de +Meaux, à Matignon, lieutenant général du roi en Normandie: «Nous sommes +assez esbahis» de l'événement «pour n'en congnoistre ne savoir aucune +occasion»[512]. Il y a dans sa lettre à Fourquevaux de la colère contre +cette «infame entreprise» et quelque tristesse aussi: «... vous laissant +à penser l'ennuy auquel je suis de voir ce royaume revenu aux troubles +et malheurs dont par sa grace (la grâce de Dieu), j'avois mis peine de +le délivrer»[513]. C'était la ruine de ses illusions. «Je n'eusse peu +penser, écrit-elle au duc de Savoie, que si grandz et si malheureux +desseings feussent entrez ès cueurs des subjects à l'endroict de leur +roy»[514]. Ce soulèvement «sans nulle aucasion», c'est une +«méchanseté»--le mot était alors plus fort qu'aujourd'hui--, «la plus +grande méchanseté du monde», «eune peure treyson» (une pure trahison). +Il y allait, estimait-elle, de la «subversion de tout ung Estat et du +danger de nos propres vyes». + + [Note 512: _Lettres_, III, p. 60.] + + [Note 513: _Lettres_, III, p. 61.] + + [Note 514: _Ibid._, p. 62-63; au Roi catholique, _ibid._, p. 62.] + +Au Conseil privé, elle interrompit L'Hôpital qui, prévoyant que la +guerre civile serait la fin de l'essai de tolérance, proposait d'arrêter +les troubles par quelques concessions. «C'est vous, lui aurait-elle dit, +qui par vos conseils nous avez conduits où nous sommes.» Pourtant elle +n'empêcha pas les modérés de faire une tentative de conciliation. Le +Chancelier, le maréchal de Vieilleville et Jean de Morvillier allèrent +trouver Condé et lui promirent, s'il mettait bas les armes, une amnistie +pleine et entière. + +Les chefs protestants, ayant conscience que leurs craintes n'étaient pas +la preuve d'un projet d'extermination, imaginèrent, pour intéresser le +pays à leur cause, de se poser en redresseurs de torts. Ils réclamèrent, +outre l'Édit d'Amboise sans réserves ni limites, la tenue des États +généraux et la diminution des impots. «Le pauvre peuple, disaient-ils +dans leur requête, se lamente et deult (_dolet_, se plaint) grièvement +d'estre oppressé et accablé de charges, surcharges, nouvelles +impositions, subsides et tributs insupportables, qui se lèvent et +augmentent de jour à autre, sans aucune nécessité de guerre et affaires +ni occasion raisonnable de despense, ains par l'invention et avanie +d'aucuns estrangers et mesmes des Italiens....» Rien n'était plus +maladroit que de reprocher à la Reine la magnificence coûteuse de sa +Cour et de ses fêtes et sa clientèle de banquiers et de traitants +italiens. + +A cette nouvelle Ligue du Bien public, Charles IX répondit avec le +cérémonial des vieux temps. Un héraut d'armes, précédé de trompettes, se +présenta au quartier général des rebelles, à Saint-Denis, et somma +nominativement le prince de Condé, d'Andelot, Coligny et les autres +chefs et conducteurs du parti de se rendre auprès du Roi sans armes, +sous peine d'être convaincus de rébellion (7 octobre). Cet appareil +inusité les troubla. Ils craignirent d'avoir dépassé leur droit en +touchant au fait des taxes et du gouvernement, et, comme dit d'Aubigné, +se coiffant de «leur chemise»[515], ils n'exigèrent plus que le +rétablissement pur et simple, à toujours, de l'Édit d'Amboise. Mais le +Connétable revendiqua pour le Roi le droit de modifier les Édits et même +de les révoquer, s'il le jugeait nécessaire. Les négociations furent +rompues. + + [Note 515: La Popelinière, _La Vraye et entière Histoire des + troubles_, La Rochelle, 1573, liv. II, p. 45.--Lavisse _Histoire + de France_, t. VI. 1, p. 97.] + +L'armée royale livra bataille à Saint-Denis (10 novembre 1567) et +réussit à dégager Paris, mais elle perdit son chef, le Connétable, qui +fut blessé mortellement dans une charge. Les vaincus allèrent jusqu'en +Lorraine à la rencontre des secours que leur envoyaient les princes +protestants d'Allemagne. Catherine, laissant tomber la dignité de +connétable, fit nommer à la lieutenance générale le plus cher de ses +fils, Henri d'Anjou, qui avait seize ans et n'était pas en âge de +commander. Obligée par la révolte des protestants de s'appuyer sur le +parti catholique, elle remit la conduite des opérations militaires au +duc de Nemours, qui avait épousé avec la duchesse de Guise les intérêts +des Lorrains, mais de peur d'accroître en cas de succès décisif la +popularité déjà si grande de cette maison, elle lui adjoignit, comme +collègues, un prince du sang, le duc de Montpensier, d'ailleurs +catholique ardent, et un politique allié des Montmorency, Artus de +Cosse, surintendant des finances, qu'elle avait créé maréchal de France. +Nemours était d'avis de poursuivre les rebelles et de les écraser avant +l'arrivée des renforts. Cossé, par haine des Guise, ou par incapacité, +entrava tous les mouvements. Il accusait même Catherine de vouloir une +bataille pour économiser l'entretien d'une armée. Il fut malade si à +propos le 21 novembre qu'il laissa échapper Condé et Coligny. Nemours, +furieux, n'était pas loin de croire que Cossé temporisait par ordre. +Catherine leur donna raison à tous deux. Elle expliquait à Cossé qu'elle +ne voudrait pas pour une question d'argent hasarder la vie de tant de +braves gens et celle de son fils[516]; elle remerciait Nemours d'avoir +fait de son mieux, à ce qu'on lui avait mandé, pour empêcher la jonction +des huguenots et des reitres. «Je panse, ajoutait-elle, que Dieu ne +pardonnera jeamès à ceulx qui nous ont fayst cet domage»[517]. + + [Note 516: 4 décembre 1567, _Lettres_, III, p. 84.] + + [Note 517: _Lettres_, III, p. 103 (lettre écrite entre le 15 et le + 20 janvier 1568).] + +Au fond, elle avait hâte d'en finir avec la guerre et l'autorité des +hommes de guerre. Aussitôt qu'elle l'avait pu, elle s'était remise à +négocier. Elle alla trouver à Châlons le cardinal de Châtillon (janvier +1568) et lui donna rendez-vous à Paris pour continuer les pourparlers. +Mais elle n'osa pas l'y recevoir de jour, craignant qu'il ne fût +assassiné, et elle le logea au château de Vincennes. Châtillon, bien +convaincu de la haine des masses, ne fut que plus ardent à réclamer un +édit perpétuel et irrévocable. Catherine le laissa partir. + +La lassitude et le manque d'argent arrêtèrent les hostilités. La royauté +n'avait pas de réserves disponibles pour des entreprises à long terme. +Condé, qui assiégeait Chartres, était encore plus embarrassé de payer +ses mercenaires. Il accepta la paix, à des conditions qui lui parurent +avantageuses (Longjumeau, 23 mars 1568). Le Roi confirmait l'Édit +d'Amboise sans restriction ni limitation et prenait à sa charge la solde +des auxiliaires allemands. Mais le «petit Prince», avec son étourderie +habituelle, consentit à licencier ses troupes, tandis que Charles IX se +réservait le droit de garder les siennes quelque temps encore. Il fit ce +«pas de clerc» de livrer son parti désarmé à Catherine de Médicis, dont +il avait trompé la confiance, et à ce roi de dix-sept ans qu'il avait +contraint de reculer devant lui «plus vite que le pas». C'était une +grave imprudence. + +Quoi que les réformés pussent dire pour leur défense, cet attentat +contre un roi majeur, sur des soupçons imaginaires, était un crime ou, +si l'on aime mieux, une faute. Ceux d'entre eux qui siégeaient au +Conseil savaient que depuis l'entrevue de Bayonne les rapports entre les +Cours de France et d'Espagne étaient très froids. Vouloir que dans la +question des Pays-Bas le gouvernement réglât sa politique sur leurs +convenances religieuses était une prétention inadmissible. Les Suisses, +dont ils incriminaient la présence, avaient été levés de leur +consentement et même sur leur demande. Catherine ne méditait contre eux +aucun guet-apens; elle était à la campagne dans un château ouvert, tout +occupée de plaisirs et de chasse, sans soupçon, parce que sans mauvais +dessein. Elle ne pouvait croire à une agression, tant elle était sûre de +son innocence. + +Leur seul grief vraiment fondé, c'était l'interprétation des clauses de +l'Édit d'Amboise. Ces précisions, toujours restrictives, s'expliquaient +en partie par des raisons d'ordre ou de politique, mais comme ils en +étaient les victimes, ils devaient être tentés d'y voir une menace. Il +est possible que la Reine-mère--tant l'idée de la coexistence de deux +religions dans un même État répugnait aux esprits de ce temps--ait pensé +que l'unité de foi se referait un jour, et même qu'elle l'ait désirée. +Le culte réformé relégué dans une ville par bailliage et dans quelques +châteaux de seigneurs hauts justiciers était, pour ainsi dire, éparpillé +en autant de petits centres, qui n'avaient qu'une médiocre force de +propagande. Que Catherine ait voulu les empêcher de s'étendre et de se +rejoindre, c'est un calcul qui de sa part n'est pas invraisemblable; les +protestants, par même souci, comprimaient le catholicisme dans les pays +où ils étaient les maîtres. Mais elle écartait résolument l'idée +d'employer la violence et, toutes les fois qu'elle en avait l'occasion, +proclamait sa volonté de faire observer l'Édit de pacification. Et en +somme, elle a réussi pendant quatre ans, jusqu'à la révolte de la +minorité, à maintenir, non sans peine, la paix religieuse contre tous +les efforts de la majorité. + +Le tort des réformés fut de méconnaître les difficultés de sa tâche et +la sincérité de ses intentions. Ils la traitèrent en ennemie dès qu'ils +cessèrent de l'avoir pour alliée. Elle ne leur pardonna pas cette erreur +où elle trouvait de l'ingratitude. Elle s'éloigna de L'Hôpital, qui +continuait à les défendre, et, dégoûtée de la tolérance, elle résolut de +détruire ces ennemis de l'Église, qui étaient les ennemis du Roi. + + + + +CHAPITRE VI + +L'EXTERMINATION DU PARTI PROTESTANT + + +Du changement produit dans les dispositions de la Reine-mère par la +surprise de Meaux, il y a des témoignages caractéristiques. +Immédiatement avant l'agression (24 septembre), elle recommandait à M. +de Gordes, lieutenant général en Dauphiné, «de faire toujours vivre les +subjects de delà en toute doulceur et tranquillité à l'observation des +édits et ordonnances»[518]. Mais une dizaine de jours après, elle +faisait écrire par le Roi au même M. de Gordes: «Là où vous en sentiriès +aulcungs qui branlent seulement pour venir secourir et ayder à ceux-ci +de la nouvelle religion, vous les empescherés de bouger par tous moïens +possibles, et si vous connoissés qu'ils soyent opiniastres et voulloir +venir et partir, vous les taillerés et ferés mettre en pièces sans en +espargner ung seul, _car tant plus de morts moings d'ennemis_»[519]. +Elle était convaincue que les protestants avaient pris les armes, non, +comme ils le déclaraient, pour prévenir la persécution, mais pour +s'emparer du Roi et du gouvernement. Elle se tint pour avertie, et, +naturellement rancunière, elle prépara sa revanche. + + [Note 518: _Lettres_, III, p. 59.] + + [Note 519: _Ibid._, p. 65, note 1. Cette lettre du Roi ne peut pas + être du 13 octobre, puisque Catherine s'y réfère dans une lettre + du 8. Voir d'Aumale, _Histoire des Princes de Condé_, p. 564, qui + semble croire que la lettre est du 28 septembre. Elle est + probablement du même jour que la lettre de Catherine, c'est-à-dire + du 8 octobre, conformément à l'habitude de la Reine-mère de faire + suivre les lettres du Roi d'une lettre d'elle.] + +Elle n'avait en attendant qu'à lâcher la main aux masses catholiques. +L'Église avait regagné presque tout le terrain qu'elle avait perdu de +1559 à 1562 par le scandale de ses abus, la violence des Guise, le zèle +et la science des ministres réformés. Prêtres et moines étaient allés +«par les villes, villages et maisons des particuliers admonester un +chacun de la doctrine des protestants». Ils s'étaient remis à instruire +le peuple, qui n'avait le plus souvent couru au prêche que par manque de +bons prônes. Un de leurs arguments, le plus simple, faisait impression. +Était-il possible que pendant quinze ou seize siècles, jusqu'à +l'apparition de ces novateurs, Dieu eût laissé dans l'erreur et privé de +sa «grâce» «et du sang de Jésus-Christ» «tant de roys, princes et +grands personnages»? Le supposer «seroit blasphémer contre sa bonté et +l'accuser d'injustice»[520]. L'ordre nouveau des jésuites, que le péril +de la foi avait décidé l'Église gallicane à reconnaître, apporta au +catholicisme français le secours de son savoir, de sa parole, de son +prosélytisme et de son habileté. Il s'attacha plus particulièrement à +reconquérir, par la prédication, l'enseignement et la direction de +conscience, les classes dirigeantes de l'État, haute bourgeoisie, +noblesse et princes[521]. + + [Note 520: _Mémoires de Castelnau_, liv. III, ch. VI, p. 137.] + + [Note 521: P. Henri Fouqueray, _Histoire de la Compagnie de Jésus + en France; des origines à la suppression_, t. I (1528-1575), + Paris, 1910 et _passim_, liv. II et liv. III.] + +En même temps, le parti catholique s'organisait pour le combat. +L'expérience avait prouvé que le Roi, avec les quelques milliers +d'hommes qu'il entretenait en temps de paix, était, au début des +hostilités, incapable de faire front aux forces protestantes +volontaires, dont la mobilisation était préparée de longue main[522]. +L'idée était venue à Monluc en 1563, et elle fut reprise par Tavannes et +d'autres chefs catholiques, d'opposer confraternité catholique à +confraternité protestante, intelligence à intelligence. En Bourgogne, où +Tavannes était gouverneur, des ecclésiastiques, des nobles et des +bourgeois se groupèrent en ligues ou associations, qui, «au nom de Notre +Seigneur Jésus-Christ et par la communion de son précieux sang», +signaient le serment de soutenir de tout leur pouvoir «l'Église de Dieu, +maintenir nostre foy ancienne et le roy nostre sire, souverain naturel +et très chrestien seigneur, et sa couronne». Ces confréries du +Saint-Esprit, comme on les appelait généralement en Bourgogne, devaient +avoir un fonds commun, des troupes prêtes à marcher et des émissaires +chargés de surprendre et de signaler les pratiques des huguenots. La +province seule pouvait mettre sur pied 1 500 cavaliers et 4 500 +fantassins[523]. + + [Note 522: Voir à ce sujet une page intéressante, sinon tout à + fait impartiale, de Jean de Tavannes dans les _Mémoires de Gaspard + de Saulx, seigneur de Tavannes_; Règne de Charles IX, anno 1567, + éd. Buchon, p. 318, et surtout p. 320.] + + [Note 523: _Ibid._, Tavannes et Hippolyte Abord, _Histoire de la + Réforme et de la Ligue dans la ville d'Autun_, t. I., 1855, p. + 384, 392.] + +Les Lorrains, favorisés par la réaction catholique, reparaissaient à la +Cour et aux armées. Le jeune duc de Guise, Henri, alors âgé de dix-huit +ans, annonçait une valeur brillante et digne de sa race. Mais il se +gardait bien de se poser, comme Condé l'avait fait, en concurrent +d'Henri d'Anjou. L'esprit dirigeant de la famille, le cardinal de +Lorraine, affectait le plus grand dévouement pour ce fils si aimé de la +Reine. + +Il lui avait promis, écrivait l'ambassadeur anglais Norris, «deux cent +mille francs par an du clergé de France pour soutenir la religion +romaine; sur quoi le pape, le roi d'Espagne et les autres princes +papistes ont promis aide et secours en tout ce que Monsieur tenterait +pour la ruine de ceux de la religion»[524]. C'était flatter Catherine en +sa faiblesse maternelle et en même temps la rassurer sur la fidélité du +parti catholique que d'en reconnaître le duc d'Anjou pour chef. Aussi le +Cardinal était-il grand favori. «Seul», prétendait l'ambassadeur +anglais, il «fait tout en toute chose.» Le chancelier de L'Hôpital avait +rendu les sceaux le 24 mai 1568, jugeant plus opportun de céder «à la +nécessité de la République et aux nouveaux gouverneurs que de desbattre +avec eux»[525]. «Je m'esbahis, madame, écrivait Jeanne d'Albret à +Catherine, vu que de tant de pareilles menées qu'il (le Cardinal) a +faictes vous n'avez jamais vu une bonne fin, comme il vous peult, sans +changer de main, ainsi souvent tromper»[526]. C'est au cardinal de +Lorraine naturellement que Condé, Coligny imputent les dénis de justice +et les attentats dont leurs coreligionnaires avaient été victimes +pendant les troubles et depuis la signature de la paix. Mais la Reine +n'agissait pas par suggestion; elle s'aidait du Cardinal comme elle +s'était aidée de L'Hôpital. Ayant changé de politique, elle changeait de +serviteurs[527]. + + [Note 524: Lettre du 7 Juin 1568: Duc d'Aumale, _Histoire des + princes de Condé_, t. II, p. 364.] + + [Note 525: Duféy, _Oeuvres complètes de L'Hospital_, II, p. 252.] + + [Note 526: _Lettres_, III, p. 349.] + + [Note 527: L'ambassadeur vénitien, Jean Correro, dans sa Relation + de 1569, explique bien les raisons qui ont déterminé la Reine-mère + à se servir des Guise et du cardinal de Lorraine Tommaseo, + _Relations_, etc., t. II, p. 150-152.] + +Cependant les catholiques prolongeaient la guerre par l'assassinat. Le +protestant Rapin, que le Roi envoie porter l'ordre au parlement de +Toulouse d'enregistrer la paix de Longjumeau, est saisi, jugé, exécuté +par ce même parlement pour une condamnation antérieure que deux ou trois +amnisties avaient annulée. La garnison d'Auxerre pille les cinquante +mille écus que Coligny expédiait aux reîtres pour hâter leur départ de +France. Le sieur d'Amanzé, qu'il charge d'aller réclamer cet argent, est +assassiné par six hommes masqués. Un grand seigneur, René de Savoie, +seigneur de Cipierre, est massacré à Fréjus, avec trente-six des siens, +par le baron des Arcs. La populace s'en mêle et fait rage. En trois +mois, raconte d'Aubigné, qui toujours exagère, les peuples, soutenus de +gens notables, mirent sur le carreau plus de dix mille personnes[528]. +Le gouvernement laissait faire. C'était sa vengeance contre un parti +qu'il ne trouvait pas assez résigné. Les huguenots ne se pressaient pas +de restituer au Roi les villes qu'ils avaient occupées pendant la +guerre; Montauban, Sancerre, Albi, Millau, Castres faisaient «compter +les clous de leurs portes» aux garnisons royales qu'on leur envoyait. La +Rochelle, qui s'était déclarée dans la dernière guerre pour le prince de +Condé (9 janvier 1568), consentait à recevoir son gouverneur, Guy Chabot +de Jarnac, mais non les soldats qui l'accompagnaient. Aussi, quand +Coligny s'indignait que les assassins et les factieux eussent sinon +«exprès commandement de faire ce qu'ilz font», à tout le moins «ung +tacite consentement», la Reine ripostait que le Roi son fils avait donné +l'ordre de faire bonne justice à tous ses sujets sans distinction et que +«desjà l'effect se verroit de sa volunté si n'eust esté que les armes +sont encore plus entre les mains de ceux qui ne les debvroient point +avoir que entre les siennes»[529]. + + [Note 528: Les crimes et les assassinats commis par les + catholiques sont énumérés dans un Mémoire adressé au Roi par + Coligny et Condé, et daté du jour même de leur fuite (23 août + 1568). On les compte par centaines, et c'est trop; mais on est + loin de dix mille. D'Aubigné, historien, ne laisse pas de parler + en poète. Ce Mémoire a été publié en appendice par M. le comte + Delaborde dans son _Coligny_, t. III, p. 496 sqq., 515.] + + [Note 529: Delaborde, III, p. 33.--_Lettres_, III, p. 164 (août + 1568).] + +Entre Catherine et l'Amiral, les explications sont d'autant plus aigres +que leurs rapports ont été plus cordiaux. L'Amiral était comme le +Connétable, son oncle, assez rude et fâcheux. Il en voulait, ce qui est +légitime, à M. de Prie, le gouverneur d'Auxerre, qui avait fait +assassiner un de ses gentilshommes; mais en annonçant à la Reine-mère la +mort de Mme de Prie, il en tira une leçon qui portait plus loin que le +mari. «Je ne veulx pas estre si présomptueux de juger des faits de Dieu, +mais je veulx (peux?) bien dire avec tesmoignage de sa parole que tous +ceulx qui violent une foy publique en seront chastiez»[530]. Il lui +promettait d'empêcher tant qu'il pourrait «les troubles et prises des +armes en ce royaume», «mais ajoutait-il, si nous y sommes contraintz +pour deffendre la liberté de nos consciences, nos honneurs, vyes et +biens, l'on cognoistra que nous ne sommes pas si aisés à battre et +desfaire comme le cardinal de Lorraine s'en vante tous les jours»[531]. +Il se plaignait qu'on eût dessein de l'assassiner, comme il l'avait +appris de bonne source; elle le pria de faire connaître ces donneurs +d'avis qui cherchaient à le mettre en défiance. Mais, répliquait-il, ne +lui avait-elle point fait dire qu'il ne tenait la vie que d'elle, +plusieurs ayant offert de le tuer, ce qu'elle n'avait pas voulu +permettre. Elle devrait lui faire justice de ces «méchants», et, pour +surcroît d'obligation, les lui nommer afin qu'il sût de qui se garder. +Ces récriminations étaient de mauvais augure; les actes aussi. Un +millier de huguenots et de protestants étrangers s'étaient glissés le +long de la frontière et se disposaient à rejoindre aux Pays-Bas +Guillaume le Taciturne et son frère Ludovic, qui avaient pris les armes +contre les Espagnols. Catherine donna l'ordre au maréchal de Cossé de +courir sus à ces bandes et de livrer au duc d'Albe «pour les traiter +ainsy qu'ils le méritent» les «Elamans» (probablement les Flamands) et +autres sujets du roi catholique qui s'y étaient enrôlés. Le capitaine +qui les commandait, Cocqueville, avait été pris dans Saint-Valéry (sur +Somme) et décapité, avec quelques-uns de ses compagnons. «Quant aux +autres François qui sont prisonniers, ajoutait Catherine, je trouve bon +qu'une partie soient punis comme les autres qui ont été exécutez et le +reste soit envoié aux gallères»[532]. On voit à quel degré de passion +elle est montée. Ce n'est plus la même femme. + +Condé et Coligny, inquiets, s'étaient mis à l'abri dans +Noyers-sur-Serain, à l'entrée du Morvan, une petite place assez forte +qui appartenait à la princesse de Condé[533]. L'idée vint à Catherine de +se saisir d'eux, et peut-être même de les traiter, à la façon du duc +d'Albe, comme les comtes d'Egmont et de Horn. Mais elle cachait +soigneusement ses intentions. + + [Note 530: _Id._, p. 36 (12 juillet 1568).] + + [Note 531: _Id._, p. 44.] + + [Note 532: 5 août 1568. _Lettres_, t. III, p. 166-167.] + + [Note 533: S. C. Gigon, _La troisième guerre de religion_, Paris, + s. d. (1909), p. 35.] + +Le Roi en son Conseil examinait les griefs des chefs protestants et y +répondait. Il ordonnait des enquêtes sur les crimes et les massacres, +dont ils se plaignaient, envoyait à Auxerre un maître des requêtes, +déléguait à même fin le premier président du parlement de Dijon. Il +prononçait la dissolution des confréries du Saint-Esprit, dont le +voisinage inquiétait les gens de Noyers[534]; il arrêtait la marche des +compagnies de Brissac, qu'il avait décidé de cantonner dans l'Auxois; il +remontrait à Tavannes, son lieutenant général en Bourgogne, que Condé +l'accusait de vouloir attenter sur sa personne. Mais Catherine +délibérait à part avec le cardinal de Lorraine et le nouveau garde des +sceaux, Birague. Un certain Lescale fut pris mesurant la hauteur des +murs de Noyers. Elle envoya Gonthery, secrétaire de Birague, et, en +recharge, un capitaine, le sieur du Pasquier, donner +l'ordre--probablement un ordre verbal--à Tavannes d'investir la ville de +Noyers. Mais le gouverneur aurait, comme le raconte son fils, fait +répondre «que la Royne estoit conseillée plus de passion que de raison +et que l'entreprise estoit dangereuse, proposée par gens passionnés et +inexperts, que luy n'estoit propre pour telles surprises.... que quand +il voudroit exécuter ce commandement», le Prince et l'Amiral «ayant de +bons chevaux se pourroient sauver et luy demeurer en croupe avec le +blasme d'avoir rompu la paix»[535]. Dans une lettre officielle au Roi où +il se défendait de tout mauvais dessein contre un Bourbon, Tavannes +ajoutait: «Il est vray, quant il sera question des commandemantz de +Vostre Majesté, de vostre Estat et du faict de ma charge, je vouldrois +non seulement entreprendre contre luy, mais contre mon père s'il +vivoit»[536]. Tavannes, prêt à marcher sur un ordre du roi, refusait de +se commettre dans une tentative «dressée de quenouille et de plume». + +Cependant comme il craignait que la Reine-mère n'insistât, et, sur un +nouveau refus, n'envoyât quelque autre capitaine en son gouvernement +pour exécuter ce coup de main, il résolut de donner l'alarme au prince +de Condé. Il fit passer «des messagers proche Noyers avec lettres qui +contenoient: Le cerf est aux toiles, la chasse est préparée». Les +porteurs de dépêches furent, comme il l'espérait, arrêtés, et Condé, +interprétant l'obscurité des textes à la lumière de ses soupçons, partit +secrètement de Noyers avec Coligny, le 23 août. Il laissait pour adieu +au Roi un mémoire où il énumérait les griefs du parti et n'en rendait +responsable que le cardinal de Lorraine, «la racine et la semance de +toutes les divisions et partialitez qui ont cours en ce royaume»[537]. + + [Note 534: Abord, _Histoire de la Réforme et de la Ligue dans la + ville d'Autun_, t. I, p. 392.] + + [Note 535: _Mémoires de Gaspard de Saulx, seigneur de Tavannes_, + éd. Buchon, p. 335.] + + [Note 536: Lettre du 20 août 1568, publiée par Gigon, p. 385. De + cette lettre M. G. croit pouvoir conclure que Catherine n'a jamais + songé (Cf. p. 37) à investir Noyers et que c'est une invention du + fils de Tavannes, le rédacteur des Mémoires. Mais le récit du fils + et la lettre du père ne se contredisent pas: ils se complètent.] + + [Note 537: Delaborde, III, p. 509.] + +Les fugitifs arrivèrent à La Rochelle, le 14 (ou le 18) septembre, et +ils y furent rejoints par Jeanne d'Albret et son fils Henri de Navarre, +qui leur amenaient les contingents gascons. D'heureux coups de main leur +livrèrent Saint-Jean d'Angély, Saintes et Cognac. Forcés par la +nécessité de prendre leur point d'appui loin de Paris, ils se +cantonnèrent dans l'Ouest, où les grandes familles aristocratiques, les +La Rochefoucauld, les La Trémoille, les Soubise et presque toute la +noblesse avaient passé à la Réforme. En arrière des places fortes +conquises et en avant de ses boulevards insulaires de Ré et d'Oléron, La +Rochelle formait comme un réduit central, accessible par mer aux Anglais +protestants, mais presque inexpugnable par terre aux Français +catholiques. + +Catherine était encore une fois surprise par les événements. Elle voulut +négocier, car elle était d'avis de négocier toujours, de négocier quand +même Condé refusa d'écouter un gouvernement qui, par deux édits publiés +le 28 septembre, accordait la liberté de conscience, mais défendait sans +acception de personnes tout exercice d'autre religion que de la +catholique et romaine, commandait aux ministres réformés de sortir du +royaume dans les quinze jours, démettait de leurs charges, avec promesse +toutefois de les indemniser, les officiers du roi qui seraient de la +nouvelle Église[538]. + + [Note 538: L'un de ces édits est de septembre sans précision du + jour, l'autre du 25; tous deux ont été publiés le 28 septembre. + Fontanon, t. IV, p. 292-295.] + +La Reine-mère avait encore fait nommer son fils, le duc d'Anjou, +lieutenant général du royaume (29 août) avec la direction particulière +des forces de l'Ouest. Elle lui adjoignit, pour suppléer à son +inexpérience, deux capitaines qui avaient fait leurs preuves dans les +guerres du Piémont, Tavannes et Sansac. Ce partage du commandement, +inspiré par les mêmes causes, eut les mêmes résultats qu'en 1567; la +guerre traîna. Sansac dut enfin se retirer. Tavannes, libre de ses +mouvements, franchit la Charente en mars 1569 et surprit à Bassac--près +de Jarnac--Coligny, qui se gardait mal. Condé, accouru à l'aide, chargea +avec trois cents chevaux la masse des escadrons catholiques et y pénétra +d'un élan furieux, mais il fut accablé par le nombre, jeté à bas de +cheval et tué de sang-froid par les gardes du duc d'Anjou (13 mars). +Coligny couvrit la retraite et sauva l'armée protestante. + +Catherine reçut à Metz la nouvelle de la victoire de Bassac. Depuis deux +mois, elle avait quitté Paris, et, malgré les fatigues et la maladie, +elle travaillait à fermer l'entrée de la Champagne et des Trois-Évêchés +aux auxiliaires étrangers qui se préparaient à rejoindre la huguenots. +L'habitude s'établissait entre gens de même croyance de s'entr'aider +sans distinction de pays. Guillaume de Nassau en révolte contre le Roi +catholique, et Condé et Coligny en révolte contre le Roi très chrétien, +s'étaient promis par traité (août 1568) de s'«aider, favoriser et +secourir l'ung à l'aultre» de tout ce qui dépendrait de leurs +«puissances et forces». «Et fault que ceste alliance demeure tellement +ferme que, quant il plairoit à Dieu favoriser l'ung ou l'autre pais en +luy donnant entière liberté de conscience que pour ceste occasion ceulx +qui seront si heureulx ne laisseront de secourir l'aultre partye comme +si ils estoient en la mesme peine...»[539]. + + [Note 539: Groen van Prinsterer, _Archives de la maison de + Nassau_, 1re série, III, p. 285.] + +Guillaume de Nassau, au lieu d'attaquer le duc d'Albe, était entré en +France le 19 novembre 1568, et l'on pouvait se demander s'il reculait +devant les Espagnols ou projetait de se rapprocher de ses +coreligionnaires français. Le gros de l'armée royale étant engagé dans +l'Ouest, Charles IX n'avait que quelques milliers de soldats en +Champagne, et le duc d'Albe ne se pressait pas de lui expédier les +renforts qu'il lui avait promis. Catherine fit offrir à cet intrus +équivoque de lui accorder libre passage vers l'Allemagne, et «pour la +pitié» que le Roi avait de sa troupe de faire dresser «estappes» pour la +«jecter... hors de nécessité»[540]. Malgré les protestations de +l'ambassadeur d'Espagne, elle fournit au sujet rebelle de Philippe II +l'argent et les vivres dont il avait le plus grand besoin. Mais, de peur +qu'il ne fût tenté de s'en servir contre elle, comme on avait lieu de le +craindre, elle fit si bien travailler ses mercenaires allemands qu'ils +s'ameutèrent et le contraignirent à repasser la Moselle (13 janvier +1569). + +Ce premier péril écarté, elle tâcha de barrer la route à l'armée que le +duc des Deux-Ponts, Wolfgang de Bavière, amenait d'Allemagne au secours +des huguenots. Mais elle partagea encore la défense des frontières de +l'Est entre le duc d'Aumale et le duc de Nemours, qui ne s'entendirent +pas. Wolfgang, que Guillaume de Nassau avait rejoint avec 1 200 +cavaliers, profita de ces divisions et, gagnant de vitesse ses +adversaires (mars 1569), il traversa la Bourgogne, franchit la Loire et +arriva dans la Marche. Le duc d'Anjou, menacé d'être pris entre ces +étrangers et les huguenots, appela sa mère à l'aide. Il se plaignait du +duc d'Aumale, qui avait laissé passer l'invasion, et du cardinal de +Lorraine, qui ne lui envoyait pas l'argent de la solde. Catherine, qui +se reposait à Monceaux, accourut au camp et massa toutes les forces +royales contre le duc des Deux-Ponts. Mais elle n'eut pas la joie +d'assister à une victoire de ce fils si cher, les reîtres catholiques, +qu'on ne payait pas, ayant refusé de se battre. «Cet (si) les reystres, +écrivait-elle à Charles IX, euset voleu (eussent voulu) marcher jeudi le +jour de la Feste-Dyeu (10 juin), je me pouvés dyre la plus heureuse +femme du monde et vostre frère le plus glorieulx»[541]. + + [Note 540: _Id._ p. 315-316.] + + [Note 541: 12 juin 1569, _Lettres_, t. III, p. 245.] + +C'était pour elle une grande déception; mais quelques mois après, +Tavannes battit Coligny à Moncontour (3 octobre 1569), et elle crut que +la partie était gagnée. Le hasard, comme dans la première guerre civile, +l'avait bien servie. Condé avait péri (13 mars); Wolfgang était mort de +maladie la veille de sa jonction avec les huguenots (11 juin). Mort +aussi d'Andelot, le meilleur lieutenant de Coligny (7 mai 1569). +«Monsieur mon fils, vous voyés come Dieu nous ayde car y lé (il le ou +les) vous fayst mourir (votre ennemi ou vos ennemis) sans coups +frapper»[542]. + +Elle espérait d'autres marques de la protection divine. «M. de +Fourquevauls, écrivait-elle à son ambassadeur à Madrid, la nouvelle de +la mort d'Andelot nous a fort resjouys, depuis celle du feu conte de +Brissac[543] que j'ay tant regretté; j'espère que Dieu fera aux aultres +à la fin recevoir le traictement qu'ils méritent. L'on tient aussy que +Baudiné[544] est mort et que la peste est parmy eulx à Xainctes où ils +sont encores.» Et, sans transition, elle conclut: «Je vous prie au +reste, Monsieur de Fourquevauls m'envoyer par la première commodité deux +douzaines d'éventails....»[545]. (19 mai 1569). + + [Note 542: 14 juin 1569, _Lettres_, III, p. 251.] + + [Note 543: Timoléon de Cossé-Brissac, qui avait été nommé colonel + général de l'infanterie française, après la révocation d'Andelot, + avait été tué au siège de Mussidan (28 avril 1569).] + + [Note 544: Galliot de Crussol, seigneur de Beaudiné, capitaine + protestant, frère du duc d'Uzès et de Jacques d'Acier.] + + [Note 545: _Lettres_, III, p. 241.] + +Elle laissa trop voir sa joie pour son honneur. Le cardinal de +Châtillon, alors réfugié en Angleterre, écrivait à l'Électeur Palatin, +Frédéric III (10 juin), que son frère avait été empoisonné, et il en +donnait pour preuve tant «l'anatomye (autopsie) qui a été faite de son +corps» que les propos d'un Italien qui s'était vanté, «devant (avant) +ladite mort, à plusieurs tant à Paris qu'à la Cour, d'avoir donné la +poison» et qui, depuis, sachant son coup réussi, demandait «récompense +d'un si généreux acte»[546]; mais la douleur fraternelle ne le +rendait-elle pas trop crédule? L'ambassadeur d'Angleterre en France, +Norris, dans une dépêche à Cecil, du 27 mai 1569, annonçait aussi qu'un +Italien se flattait d'avoir empoisonné d'Andelot et fait boire à la même +coupe l'Amiral et son frère[547]. Il rappelait au secrétaire d'État +d'Élisabeth que depuis longtemps il lui avait signalé que quelques +Italiens étaient partis de Paris bien payés, pour exécuter le même +dessein. Il est vrai que, le 14 juin, il rapportait que Coligny avait +fait tirer à quatre chevaux l'empoisonneur, «un gentilhomme du camp du +duc d'Anjou», et que M. de Martigues, lieutenant général du roi en +Bretagne, était l'instigateur du crime[548]. Comme ces détails sont +faux, on peut se demander si Norris était mieux renseigné sur la cause +de la mort. + + [Note 546: Kluckhohn, _Briefe Friedrich des Frommen, Kurfürsten + von der Pfalz_, t. II, 1re partie, p. 334-338, Brunswick, 1870.] + + [Note 547: _Calendar of State papers, Foreign series, of the reign + of Elizabeth_, 1569-1571, p. 79. La Cour d'Angleterre avait reçu + un premier avis anonyme du 10 mai signalant la mort d'Andelot et + les soupçons d'empoisonnement, _ibid._, p. 70.] + + [Note 548: _Ibid._, p. 88.] + +Mais à l'arrivée à Londres de sa première lettre, le 1er juin[549], la +Cour d'Angleterre prit ostensiblement des mesures pour protéger +Élisabeth, à qui Charles IX disait en vouloir d'aider ses sujets +rebelles. «Despuys cella, écrivait le 10 juin l'ambassadeur de France à +Catherine, l'on a ordonné je ne sçay quoy de plus exprès en l'essay +accoustumé de son boyre et de son manger et l'on a osté aulcuns Italiens +de son service, et est sorty du discours d'aulcuns des plus grandz +qu'encor qu'il ne faille _dire ny croire que telle chose_ +(l'empoisonnement de d'Andelot) _ayt été faicte du vouloir ny du +commandement de Voz majestez ny que mesmes vous le veuillez meintennant_ +(maintenant) _approuver après estre faict_, que neantmoins touz princes +debvoient dorsenavant avoir pour fort suspect tout ce qui viendra du +lieu d'où de telz actes procèdent ou qui y sont tolérez, et s'esforce +l'on par ce moyen de taxer et rendre, icy, odieuses les actions de la +France; et [je] croy qu'on en faict aultant ailleurs»[550]. Il est +étrange que La Mothe-Fénelon ait attendu des instructions pour protester +contre ces soupçons infamants. Il annonce à la Reine ce 10 juin qu'il va +le faire, ayant appris par une lettre du Roi du 14 mai--une dépêche +officielle qui avait voyagé bien lentement[551]--que M. d'Andelot dans +un combat avait été frappé d'un coup d'arquebuse «dont il n'est depuis +sceu guérir (dont on n'a pas su depuis qu'il se fût guéri)». Sur cette +«asseurance» dit-il, «j'asseureray fort que ce qu'on dict du poyson est +une calomnie et que Voz Majestez ne serchent ceste façon de mort, mais +bien l'obeyssance de voz subjects et de donner ung juste chastiement à +ceulx qui présument de la vous denyer»[552]. Il n'a pas l'air bien +convaincu, et pour cause. Personne n'avait entendu parler d'une blessure +de d'Andelot[553]. Aussi la Reine-mère, dans une lettre du 9 juillet +1569, où elle relevait les inexactitudes de Norris, disait que d'Andelot +était mort d'une «grosse fiebvre à l'occasion de beaucoup de travail +qu'il auroit pris»[554]. Et en effet il est possible qu'une «fièvre +pestilentielle», qui fit beaucoup de victimes dans le camp huguenot ait +achevé de ruiner un organisme affaibli par les fatigues et les soucis de +la campagne. L'historien protestant, La Popelinière, sans écarter +l'hypothèse du poison, semble croire plutôt à un accès pernicieux de +fièvre chaude[555]. Mais il est regrettable pour le Roi que, sept jours +après la mort de d'Andelot, il en ait donné une explication imaginaire, +et que sa mère ait été obligée d'en découvrir ou d'en inventer une +meilleure. + + [Note 549: Teulet, _Corespondance diplomatique de Bertrand de + Salignac de la Mothe-Fénelon, ambasadeur de France en Angleterre, + de 1568 à 1575_, Paris, 1840, t. II, p. 8, 3 juin 1569.] + + [Note 550: 10 juin 1569, _Corresp. diplomatique de la + Mothe-Fénelon_, t. II, p. 16-17.] + + [Note 551: La dépêche de Charles IX est dans le _Supplément à la + Correspondance diplomatique_, t. VII, p. 21-22.] + + [Note 552: _Corresp. diplomatique_, t. II, p. 17.] + + [Note 553: D'Andelot, lorsqu'il cherchait à rejoindre Condé et + Coligny à La Rochelle avec les contingents bretons, avait eu un + engagement assez vif avec Martigues, qui voulait lui barrer le + passage de la Loire. De ce combat sur les digues, La Popelinière, + l'historien protestant, dit seulement, liv. IV, fo 129a, septembre + 1568: «Andelot avec peu de gens y survint lequel _importuné_ à + coups de pistoles par L'Ourche, lieutenant de Martigues, de se + rendre, fut secouru par son escuyer Sainct-Bonet, qui d'une + pistolade renversa mort ce lieutenant.» Il ne dit pas que + d'Andelot ait été blessé. [La Popelinière], _La Vraye et entière + Histoire des troubles et choses mémorables avenues tant en France + qu'en Flandres et pays circonvoisins depuis l'an 1562_... A La + Rochelle, MDLXXIII.] + + [Note 554: _Supplément à la Correspondance_, t. VII, p. 30.] + + [Note 555: La Popelinière, liv. V, fo 176b, mai 1569.] + +Encore plus inquiétante que ces contradictions est la conversation que +Catherine eut à Metz avec Francès de Alava et que l'ambassadeur +d'Espagne rapporta immédiatement à son maître, le 7 avril, juste un mois +avant l'événement. Elle se lamentait de l'impuissance des forces royales +contre les rebelles et demandait ce qu'elle devait faire. Le conseil de +l'Espagnol fut de sonner le «_glas_, comme on dit en Italie, à l'Amiral, +d'Andelot et La Rochefoucauld».... La Reine répliqua «qu'il n'y avait +pas trois jours qu'elle avait réglé l'affaire du glas, en promettant de +donner 50 000 écus à qui tuerait l'Amiral et 20 000 ou 30 000 à qui +tuerait les deux autres»[556]. + +Elle attendait de trouver l'homme d'exécution. Mais entre l'aveu de ses +intentions et la date de la mort, la coïncidence est troublante[557]. + +Et malheureusement ce n'est pas la seule fois où on puisse la suspecter +d'avoir voulu se défaire des chefs rebelles autrement que par voie de +justice. Le 18 juillet 1569, Norris écrivait encore à Cecil: «Je suis +informé que le capitaine Haijz, un Allemand (an Almain), est expédié +d'ici pour chercher à tuer l'Amiral par le poison et qu'il reçoit le +même salaire que d'autres auparavant ont eu pour une entreprise +semblable»[558]. + +L'emploi d'autres émissaires que les Italiens trop suspects n'est pas +douteux. Dans une dépêche du 8 août, Francès de Alava raconte à Philippe +II qu'ayant en son hôtel un Allemand qui revenait du camp de l'Amiral et +qui paraissait bien instruit de ce qui s'y passait, il avait proposé au +Roi et à la Reine de le leur envoyer, s'ils désiraient lui parler. Mais +comme il ajouta que ce transfuge savait qu'on tramait la mort de +l'Amiral, la mère et le fils, le prenant par le bras, le «poussèrent +dans un cabinet, ou il n'y avait personne» et «ensemble lui dirent que, +pour Dieu, il ne fût pas question de cette affaire, car ils en +attendaient à tout moment une bonne nouvelle; et ceci fut dit avec une +joie qui trahissait, sans le moindre doute, qu'ils avaient machiné cette +mort». La Reine ajouta que pour rien au monde cet Allemand ne devait +venir leur parler et elle pria l'ambassadeur de l'engager, comme de +lui-même, à se taire, et même, s'il le jugeait à propos, de lui faire +quelque bon présent, pour qu'il se tût. Alava voulut savoir si c'étaient +des Allemands qui devaient tuer l'Amiral: «Chut! pour le moment», fut la +réponse; «ne nous demandez rien; vous saurez tout sans tarder. Et ils +parlaient avec tant de précaution qu'ils ne quittaient pas des yeux les +murs de la pièce comme pour scruter s'il n'y avait pas quelque fenêtre +ou autre ouverture» par où on pût les entendre[559]. + + [Note 556: Lettre citée par Pierre de Vaissière, _De quelques + assassins_, Paris, 1912, p. 99.] + + [Note 557: Il n'y a pas à faire état dans cette conversation, + _ibid._, p. 99, de ce propos que sept ans auparavant elle aurait + eu même dessein. Elle n'a pas montré dans la première guerre + civile de passion contre les protestants, mais elle avait intérêt + à le persuader à l'ambassadeur de Philippe II. C'était une façon + d'effacer la tare de ses cinq ans de politique modérée. Il ne faut + pas toujours la croire sur parole. Elle donne souvent, par calcul, + aux inspirations du moment la consécration du passé.] + + [Note 558: _Calendar of state papers, Foreign series, of the reign + of Elizabeth_, 1569-1571, p. 96.] + + [Note 559: Francès de Alava à Philippe II, 8 août 1569, _Archives + nationales_, K. 1512, no 43. Voir Pierre de Vaissière, _De + quelques assassins_, 2e éd., Paris, 1912, p. 100-101, dont + j'emprunte la traduction élégante et fidèle. Cette dépêche est du + 8 août. Alava dit que dans la dépêche précédente, celle du 6 août, + _Arch. nat._, no 40, il a oublié de rapporter cette conversation à + Philippe II. L'oubli est un peu étrange, étant donné l'importance + du fait. Aussi ne suis-je pas surpris qu'à quelques jours de + distance, son imagination aidant, il ait donné à ce récit, très + exact au fond, une forme, si j'ose dire, dramatique.] + +Un mois après cette scène tragi-comique, les huguenots arrêtaient à son +retour au camp un domestique de l'Amiral, Dominique d'Alba, qui, dépêché +à Wolfgang de Bavière, était resté si longtemps en route qu'il en était +devenu suspect. On trouva sur lui un passeport au nom du duc d'Anjou, +daté du 30 août, et une poudre blanche, que les médecins et les +apothicaires consultés déclarèrent être du poison. D'Alba confessa que +pris par les catholiques, et pressé par La Rivière, capitaine des gardes +du Duc, de faire mourir l'Amiral, il avait consenti et reçu argent «et +poison en forme de poudre blanche». Jugé par un conseil de guerre, où +l'Amiral et les deux Bourbons s'abstinrent de siéger, il fut condamné à +être étranglé et pendu (20 septembre)[560]. + +Si elle s'acharna contre Coligny, c'est qu'il commandait sans partage, +depuis la mort de Condé, les forces protestantes. Les deux jeunes +princes du sang, Henri de Navarre et le fils de Condé, Henri de Bourbon, +qui, selon la casuistique huguenote, légitimaient la révolte par leur +présence, étaient en droit les chefs de l'armée et en fait «les pages de +monsieur l'Amiral», comme on les appelait. Supprimer Coligny, c'était +frapper le parti à la tête. Qu'il méritât la mort, Catherine n'en +pouvait douter. Les lois du royaume, quoi qu'il pût dire pour sa +défense, n'admettaient pas d'excuse à la rébellion. Mais les rois de +France, à l'exception peut-être de Louis XI, ne procédaient contre les +coupables que par force d'armes ou par jugement. Tout en considérant la +justice comme l'attribut essentiel de la souveraineté, ils en laissaient +la fonction à leurs officiers, et se seraient fait scrupule de commander +d'autorité le meurtre d'un sujet[561]. Quant à l'idée de soudoyer un +empoisonneur, elle ne leur venait même pas. Catherine n'avait pas de ces +répugnances. Elle est d'un pays où de jeunes dynasties fondées par la +violence et de vieilles oligarchies soupçonneuses n'ont d'autre règle de +droit que le souci de leur sécurité. Le poison est, comme l'assassinat, +un moyen de se défaire d'ennemis qui échappent à la puissance des lois. +Dans sa lutte contre le parti protestant, Catherine se servit des armes +que lui fournissaient les institutions françaises et, au besoin, de +celles que lui suggérèrent ses souvenirs italiens. + + [Note 560: L'arrêt rendu contre Dominique d'Alba, valet de chambre + de l'Amiral, le 30 septembre 1569, est rapporté dans les _Mémoires + de la troisième guerre civile et des derniers troubles de + France... Charles IX régnant_, 1571 [Jean de Serres], p. 411-415.] + + [Note 561: Même quand ils soustraient pour raison d'État les + criminels de lèse-majesté à la juridiction ordinaire, ils les font + juger par une commission, qu'ils composent d'ailleurs + arbitrairement de membres de divers parlements, de conseillers en + leur Conseil ou d'autres personnages. Ces jugements par + commissaires sont trop souvent une parodie de la justice, mais ils + prouvent que le roi n'exerce plus la justice que par délégation.] + +Le jour même où la poudre blanche procurée à Dominique d'Alba par le +capitaine des gardes du duc d'Anjou était reconnue pour du poison (13 +septembre 1569), le parlement de Paris, en suite de la procédure qu'il +avait commencée en juillet par l'ordre du Roi déclara par arrêt Coligny +«crimineux de lèze majesté au premier chef, perturbateur et violateur de +paix, ennemi de repos, tranquillité et seureté publique, chef principal, +autheur et conducteur de la rébellion conspiration et conjuration» +contre le «Roy et son estat». Pour tous ces crimes, il le privait de +tous honneurs, états, offices et dignités, confisquait ses biens et le +condamnait à être étranglé et pendu à une potence en place de Grève. Il +assurait à qui livrerait Coligny «es mains du roy et de sa justice», +fût-il même complice de Coligny, «cinquante mil escus d'or soleil à +prendre sur l'Hôtel de Ville de Paris et autres villes de ce +royaume»[562]. Le Roi trouva bon l'arrêt du Parlement, «fors excepté +qu'il falloit adjouster», après: à qui livrerait Coligny, ces mots: +_mort ou vif_. Ainsi fut fait dans un nouvel arrêt du 28 septembre. + + [Note 562: Delaborde, _Coligny_, III, p. 145.] + +La mise à prix de la tête d'un rebelle, cette délégation par l'État à de +simples particuliers de son droit de tuer, est une mesure inhumaine, +mais légale, dont on trouverait des exemples même au XIXe siècle parmi +les peuples civilisés. Un jeune gentilhomme d'humeur sanguinaire, +Louviers de Maurevert, ou Maurevel, s'offrit pour l'exécution. Autrefois +page dans la maison de Guise, il avait tué son gouverneur, qui le +fouettait pour quelque faute, et, contraint de s'enfuir à l'étranger, +avait fini par obtenir sa grâce. Il se présenta à l'armée des princes +comme une victime des Guise, et il y fut naturellement bien accueilli, +surtout par Mouy, un des principaux capitaines, dont il avait été +auparavant le serviteur, Brantôme dit, le page. Il ne trouva pas +l'occasion d'assassiner Coligny, mais, pour ne pas perdre sa peine, il +tua son ancien maître d'un coup de pistolet dans le dos (9 octobre). Au +camp catholique où il se réfugia, il fut, raconte Brantôme, qui parle en +témoin, «assez bien venu de Monsieur (le duc d'Anjou) et d'aulcuns du +Conseil et aultres; mais pourtant... fust-il abhoré de tous ceux de +notre armée». Ce n'était pas d'ailleurs par répugnance de l'acte +lui-même «que personne ne le vouloit accoster» et même l'on +reconnaissait qu'il avait «faict un grand service au roy et à la patrie +pour leur avoir exterminé un ennemy très brave et très vaillant»; mais +on l'estimait infâme d'avoir «perfidement et proditoirement tué son +maistre et son bienfaiteur»[563]. Si la morale du temps eût facilement +excusé un meurtre politique, l'ingratitude et la félonie dont celui-là +était entaché le rendaient exécrable à des gentilshommes. La famille +royale fut moins scrupuleuse. Charles IX, alors à Plessis-les-Tours, +aurait même écrit le 10 octobre à son frère le duc d'Alençon, qu'il +avait laissé à Paris, de bailler le Collier de l'Ordre (de Saint-Michel) +à l'assassin de Mouy et de le faire gratifier «de quelque honneste +présent selon ses mérites» «par les manans et habitants de Paris»[564]. + + [Note 563: Brantôme, VII. p. 253.] + + [Note 564: Delaborde, III, p. 159 et P. de Vaissière, _De + quelques assassins_, 1912, p. 112-113, affirment avec assurance + l'authenticité de cette lettre. Mais il y a quelques raisons d'en + douter. Le style sent le pastiche. D'autre part, la promotion des + chevaliers avait lieu une fois l'an seulement, le 29 septembre, + jour de la saint-Michel, et l'assassinat est du 9 octobre. La + lettre dit que Maurevert a «esté choisi et éleu par les frères + compaignons dudict ordre pour y estre associé». Où, quand et + comment aurait eu lieu cette élection? S'il existait des listes + complètes des chevaliers de l'Ordre, la question d'authenticité + serait vite résolue. Mais y en a-t-il encore? Les _Statuts de + l'Ordre de Saint-Michel_, Imprimerie royale, 1725, ne donnent en + général que les noms des chefs et des officiers. A tout le moins + peut-on rechercher dans les acquits du domaine de la ville + (_Archives nationales_, H. 2065) celui du «présent» fait par Paris + à Maurevert. Mais il serait étonnant qu'un pareil don eût échappé + à M. Guérin, qui en signale d'autres justement en ce mois + d'octobre 1569, dans ses notes du t. VI des _Registres des + Délibérations du Bureau de l'Hôtel de Ville de Paris_, 1568-1572, + Paris, 1891.] + +Mouy commandait à Niort, qui de frayeur, capitula, après le meurtre. Les +vaincus de Moncontour fuyaient à la débandade. Mais l'intervention de +Charles IX arrêta la poursuite que Tavannes voulait mener à outrance +Catherine laissait trop voir sa préférence pour le duc d'Anjou, à qui +elle avait fait donner le commandement en chef des armées et une sorte +de vice-royauté dans les pays où il opérait. Elle s'était dévouée à sa +fortune et cherchait à lui créer dans l'État une place à part, non +au-dessous, mais à côté du Roi. Elle avait imaginé un gouvernement +hybride, véritable triarchie, dont elle était la tête, le duc d'Anjou le +bras et Charles IX la raison sociale. Le jeune Roi, fier et sensible, +souffrait de la gloire de son frère; il se hâta de le rejoindre pour +achever la défaite des rebelles. Mais courir après les fuyards, que +talonnait la nécessité, lui parut indigne de sa grandeur. Il résolut +donc d'assiéger les places fortes qui servaient de boulevards à La +Rochelle, et de se donner le plaisir d'y faire des entrées triomphales. +Pendant que les forces royales s'épuisaient contre Saint-Jean-d'Angély, +qui se défendit longtemps (16 octobre-2 décembre), Coligny filait vers +le Midi. Il hiverna dans la région plantureuse de l'Agénois et de +Montauban, s'y refit et se renforça de l'armée de Mongoméry, qui avait +reconquis le Béarn sur les catholiques. Au printemps il précipita sa +marche à travers le Languedoc, et, pillant et brûlant pour bien montrer +que tous les huguenots n'étaient point morts, il atteignit le Rhône. + +Pendant le siège de Saint-Jean-d'Angély, Catherine avait négocié avec +les protestants. Elle leur fit offrir la paix avec la liberté de +conscience (février 1570); ils réclamèrent de plus la liberté de culte +(mars 1570). + +Catherine ne s'attendait pas à cette exigence. Charles IX, qui se +révélait violent, s'emporta jusqu'à la menace contre les députés du +parti, qui, tout en l'assurant de leur fidélité, mettaient à prix leur +obéissance (25 avril 1570). Mais la progression de Coligny vers le Nord, +le long de la vallée du Rhône, le rendit plus conciliant. Les articles +de l'accord étaient presque arrêtés, quand Téligny, le principal +ambassadeur, eut l'imprudence de lui déclarer «qu'il avoit commandement +de la part des princes et de l'Amiral de luy dire comment ils ne +pouvoient veoir de seureté pour leur biens ne leur vye, si ce n'estoit +qu'ils eussent Calais et Bordeaux pour leur demeurer». Demander deux +ports et surtout Calais, cette place forte toujours convoitée par +l'Angleterre et que Coligny en 1562 avait promis de restituer à +Élisabeth, c'était presque une provocation. «De quoy le Roy fust si +despité qu'il mit la main à la dague, et pense-t-on qu'il en eust donné +audict Telligny si on ne se feust mis entre eux deux.... Et dict (le +Roi) comme il lui feroit sentir qu'il n'estoit point roy de paille comme +ils (les huguenots) l'ont estimé»[565]. + +Cependant Coligny avançait toujours. Après une longue halte à +Saint-Étienne, il repartit, échappa au maréchal de Cossé, qui lui +barrait la route à Arnay-le-Duc (26 juin) et s'établit fortement à La +Charité-sur-Loire, d'où il menaçait les abords de Paris. Dans l'Ouest, +La Noue, le Bayard huguenot, avait repris l'offensive, occupé Niort, +Brouage et Saintes. + +Depuis longtemps, Catherine était lasse de la guerre. Elle supportait +mal l'effort d'un long dessein: elle était femme. La lutte s'éternisait +sans résultats; l'argent manquait[566]; les Espagnols ne lui envoyaient +plus de secours. Et surtout elle avait contre Philippe II des griefs +personnels. Sa fille Élisabeth, reine d'Espagne, était morte le 3 +octobre 1568, un an avant Moncontour. Malgré son chagrin, Catherine +avait immédiatement posé la candidature de sa dernière fille, +Marguerite, à la main de son gendre. Mais Philippe II refusait la femme +qu'elle lui offrait, et même empêchait, croyait-elle, le roi de +Portugal, don Sébastien, de l'épouser. Sans plus de souci de ses +convenances que de ses ambitions matrimoniales, il profita de +l'ascendant que lui donnaient à Vienne sa puissance et sa qualité de +chef de la Maison des Habsbourg et il prit pour lui l'aînée des +archiduchesses, qu'elle destinait à Charles IX. Il laissa au roi de +France la cadette, et, pour bien marquer les rangs, décida que les deux +contrats seraient passés à Madrid et le sien signé un quart d'heure +avant celui de son futur beau-frère. La paix avec les huguenots, ce +serait en quelque sorte la vengeance de la mère de famille contre ce +gendre discourtois. Elle commençait à le croire capable du crime dont on +l'accusait. La mort à vingt-trois ans d'Élisabeth de Valois, quelques +mois après celle de l'infant don Carlos, qui avait même âge qu'elle, est +une simple coïncidence de temps, mais où les contemporains cherchèrent +une relation de cause à effet[567]. La légende se forma vite d'un don +Carlos amoureux de sa belle-mère et payé de retour, et d'un Philippe II +punissant une faiblesse du coeur, où le corps n'avait pas eu de part. En +réalité, Élisabeth, mariée trop jeune et affaiblie par de nombreuses +couches, fut emportée par une fièvre puerpérale, une fin aussi fréquente +alors qu'elle est rare aujourd'hui. Don Carlos était un dément, illuminé +parfois, comme sa bisaïeule Jeanne la Folle, d'éclairs d'intelligence et +de bon sens, mais que ses crises de fureur, sa haine contre son père et +ses projets de fuite en Italie et de là peut-être aux Pays-Bas alors en +révolte, décidèrent Philippe II, dans l'intérêt de la dynastie et de +l'Espagne, à enfermer (18 janvier 1568). Le prisonnier mourut six mois +après, dans l'appartement où il était séquestré, d'une indigestion de +liqueurs glacées qui acheva l'oeuvre du désespoir, de la honte, de la +rage impuissante. Le crime du père, si l'on peut dire, fut de traiter +son fils malade en rebelle, de le retrancher de soi comme du reste du +monde, et de refuser avec une volonté impitoyable d'aller le voir, +malgré ses supplications, même à l'heure de son agonie[568]. + + [Note 565: Lettre citée par Delaborde, III, p. 201.] + + [Note 566: C'est une des raisons de bien des revirements. Voir + Germain Bapst, _Histoire des Joyaux de la Couronne de France_, + Paris, 1889, liv. II, ch. I. p. 86 sqq.] + + [Note 567: Mort de don Carlos, 24 juillet 1568; mort d'Élisabeth, + 3 octobre 1568.] + + [Note 568: L'ouvrage capital, c'est encore l'étude si documentée + de Gachard, _Don Carlos et Philippe II_, Bruxelles, 1863, 2 vol., + avec ses nombreux appendices. On peut lire aussi le _Don Carlos et + Philippe II_, 3e éd., 1888, du Cte Charles de Mouy.] + +Élisabeth était reconnaissante au prince, étant sa marâtre, de +l'affection qu'il lui témoignait. «L'aubligation que je luy ay, +écrivait-elle à l'ambassadeur de France, le jour même de l'arrestation, +et la peine en laquelle est le Roy pour avoir été contraint de le tenir +et mettre comme il le tient, m'ont mise de façon que j'ay craint de ne +le vous savoir compter (conter) comme j'eusse voulu.» Et d'ailleurs +Philippe II, qui vient de lui dire ce qu'il a fait, lui a «commandé de +n'escrire tant qu'il me dye». Elle ne se ressentait moins, +ajoutait-elle, de l'infortune de son beau-fils, que s'il eût été son +propre fils. Cette sorte de mère adoptive parle avec une sincérité +touchante de leurs rapports: «... Si je le désirois, c'estoit pour faire +service», ce qui signifie assurément qu'elle s'employait à le +réconcilier avec le Roi son mari. Mais elle n'y avait pas réussi. «Dieu +a voulu qu'il est déclaré ce qu'il est, à mon grand regret.» Le même +ambassadeur écrivait à Catherine: «La Royne s'en passionne et en pleure +pour l'amour de tous deux»[569], (c'est-à-dire du père et du fils). Il y +a loin de cette compassion si naïve à une tendresse coupable. Quel autre +sentiment que la pitié pouvait inspirer à la douce jeune femme ce blême +adolescent, maladif et contrefait, avec une épaule trop haute et une +jambe trop courte, enragé de se marier et qui s'appliquait, sans +beaucoup de succès, à faire la preuve de sa virilité, «un demi-homme +naturel», disait moqueusement l'ambassadeur de France. + + [Note 569: Gachard, _Don Carlos et Philippe II_, 1863, II, p. + 524-525 et la note 2 de la page 524.] + +Après les mauvais offices de Philippe II, Catherine inclinait à croire +qu'il avait empoisonné sa fille. Mais il faut bien dire qu'immédiatement +après la mort d'Élisabeth, alors qu'elle avait le plus de chances d'être +bien renseignée, elle n'en disait ni n'en savait rien. Quelque désir +qu'elle eût de bien marier ses enfants--et c'est assurément la preuve +qu'elle les aimait,--elle n'aurait pas couru le risque de donner sa +dernière fille au meurtrier de sa fille aînée. + +Elle en voulait à tous ceux qui contrecarraient ses combinaisons +matrimoniales. Marguerite, qui avait dix-sept ans et s'annonçait +sensible, écoutait volontiers le jeune duc Henri de Guise. Le cardinal +de Lorraine ne décourageait pas, disait-on, l'idylle, dans l'espoir +qu'elle aboutirait au mariage et assurerait la fortune de sa maison. Par +crainte de cette même grandeur ou par haine d'une soeur, autrefois très +chère, le duc d'Anjou dénonça l'intrigue à la Reine. Catherine était une +mère de famille autoritaire. Elle entendait disposer de sa fille, +qu'elle destinait à un prince souverain, sans elle et même malgré elle, +au mieux de ses intérêts et de sa politique. Charles IX, colère et +hautain, fut blessé, en son orgueil de frère et de roi, de +l'outrecuidance de ces cadets de Lorraine. Un matin, il arriva chez la +Reine-mère, «tout en chemise» et y manda Marguerite. Quand ils furent +seuls avec cette amoureuse, ils se jetèrent sur elle et la battirent +rudement. «Au sortir de leurs mains, ses vêtements étaient si déchirés, +et sa chevelure si en désordre» que Catherine, de peur qu'on se doutât +de rien, «passa une heure à rajuster la toilette de sa fille» (25 juin +1570)[570]. Le Roi commanda à son frère, le bâtard d'Angoulême, de tuer +le duc de Guise, et celui-ci, pour sauver sa vie, fut obligé d'annoncer +son prochain mariage avec la princesse de Portien, Catherine de Clèves, +une jeune veuve très aimable, à qui il faisait, par surcroît, une cour +assidue. Le cardinal de Lorraine partit pour son diocèse. Le crédit des +chefs catholiques était passé. + + [Note 570: Récit de l'ambassadeur d'Espagne, F. de Alava, cité + dans _Lettres_, III, introd. p. LXIV. Marguerite, dans ses + Mémoires, ne parle pas de la correction, et, en disculpant le duc + de Guise, elle se disculpe elle-même. Elle se donne le beau rôle + d'avoir fait faire le mariage du Duc avec la princesse de Portien + pour couper court à de faux bruits, dont l'auteur responsable, + prétend-elle, était le sieur du Gast, favori du duc d'Anjou. + _Mémoires de Marguerite_, édit. Guessard, p. 19-20, 22-23.] + +La paix fut signée avec les protestants à Saint-Germain. L'édit de +pacification (8 août 1570) leur accordait la liberté de conscience dans +tout le royaume et la liberté de culte dans tous les endroits où il +existait avant la guerre, dans le logis des hauts justiciers et dans les +faubourgs de deux villes par chaque grand gouvernement, exception faite +pour la Cour et pour Paris, où, y compris une zone de deux lieues de +rayon autour de la résidence royale et de dix autour de la capitale, il +n'y aurait d'autre exercice que de la religion romaine. Ils obtenaient +aussi de garder pendant deux ans La Rochelle, Montauban, La +Charité-sur-Loire et Cognac, comme refuge provisoire contre les +violences catholiques, en attendant l'effet des mesures de pacification. +Les princes de Navarre et de Condé et vingt gentilshommes protestants, +désignés par le Roi, jureraient au nom de tout le parti de restituer «au +bout et terme de deux ans» ces quatre places de sûreté. + +Pour rendre cette paix durable et fortifier la cause protestante en +Europe, deux chefs huguenots, réfugiés pendant la guerre en Angleterre, +le cardinal de Châtillon et Jean de Ferrières, vidame de Chartres, +cherchèrent à rapprocher Catherine d'Élisabeth. Comme ils connaissaient +les appétits de grandeur de la Reine-mère, ils présentèrent le projet +d'alliance sous la forme la mieux faite pour la tenter, un mariage entre +la Reine d'Angleterre et le duc d'Anjou, frère cadet de Charles IX. + +Jusque-là les rapports entre les deux Cours n'avaient pas été cordiaux, +mais ce n'était pas la faute de Catherine. Elle avait, après la mort de +François II, pressé Marie Stuart, à qui elle gardait rancune, de +retourner en Écosse et elle l'y laissa aux prises avec ses sujets +presbytériens, qui, soutenus par les forces anglaises, avaient imposé à +la régente, Marie de Lorraine, sa mère, la reconnaissance de leur +Église[571]. Quoique Élisabeth se fût pendant la première guerre civile, +alliée à Condé et Coligny pour lui reprendre Calais, elle avait à deux +reprises, quelques mois après le traité de Troyes, sollicité sa main +pour Charles IX[572]. Il s'ensuivit de cette recherche, qu'Élisabeth +finit par décliner (12 juin 1565), que les Anglais n'aidèrent plus aussi +ouvertement les huguenots pendant les deux guerres qui suivirent et que +Catherine, rompant décidément avec la politique d'Henri II et des Guise, +abandonna la défense du catholicisme et, par suite, des intérêts +français en Écosse. Marie Stuart, livrée à elle-même, avait réussi +d'abord à calmer par ses ménagements l'opposition religieuse, mais elle +la souleva plus ardente, en faisant ou laissant tuer Darnley, son mari, +qui d'ailleurs l'avait outragée, et en épousant de gré ou de force l'un +des meurtriers, Bothwen, que d'ailleurs elle ne détestait pas[573]. +Évadée du château fort où les lords rebelles l'avaient enfermée et de +nouveau vaincue, elle s'était enfuie en Angleterre pour chercher asile +et appui auprès d'Élisabeth, sa cousine (15 mai 1568). Elle n'y trouva +qu'une prison. La fille d'Henri VIII et d'Anne de Boleyn garda en son +pouvoir cette suppliante, qui descendait comme elle d'Henri VII Tudor et +que beaucoup de catholiques anglais, vu son hérésie et l'irrégularité de +sa naissance, considéraient comme la légitime héritière de Marie Tudor. +Contre tout droit, elle se constitua juge des accusations dont les +Écossais chargeaient leur souveraine, et, inquiète du nombre et du zèle +des défenseurs de Marie Stuart, elle resserra toujours plus étroitement +sa captivité. + + [Note 571: Cheruel, _Marie Stuart et Catherine de Médicis_, Paris, + 1858, ch. II. p. 17-28.] + + [Note 572: _Id., ibid._, demande en mariage faite en septembre + 1564--le traité de Troyes est du 11 avril--par Castenau de + Mauvissière.--Nouvelle demande en février 1565, par Paul de Foix, + Mignet, _Histoire de Marie Stuart_, 1851, t. I, app. D, p. 473 + sqq. Cf. t. I, p. 195-199.] + + [Note 573: Sur la culpabilité ou le degré de responsabilité de + Marie Stuart dans l'assassinat de Darnley et son mariage avec + Bothwen, on peut lire Mignet, _Histoire de Marie Stuart_, 1851, 2 + vol.--Cf. Martin Philippson, _Histoire du règne de Marie Stuart_, + 3 vol., Paris, 1891-1892.--Gauthier, _Histoire de Marie Stuart_, + 2e éd., Paris, 1875, et enfin Andrew Lang, _The Mystery of Mary + Stuart_, Londres 1900, qui reprend les discussions antérieures et + revendique pour Marie le bénéfice du doute.] + +Cette application hypocrite de la raison d'État, sous couleur de justice +et de vertu, et l'acharnement des protestants d'Angleterre et d'Écosse, +qui lui donnait un air de persécution religieuse, provoquèrent dans tout +le monde catholique, et particulièrement en France, la seconde patrie de +la victime, une grande indignation. On oublia les fautes passionnelles, +dont Marie Stuart, d'ailleurs, d'après les idées du temps, ne devait +compte qu'à Dieu, et on ne vit plus en elle qu'une martyre de sa foi. Le +pape Pie V, par une bulle du 25 février 1570, qui fut placardée sur la +porte de l'évêque anglican de Londres le 15 mai, excommunia et déposa la +Jézabel anglaise, comme hérétique et bâtarde. Ce fut pour conjurer +l'effet de ce jugement privatoire et détourner la France de s'unir +contre elle avec l'Espagne qu'Élisabeth encouragea les avances à la +Reine-mère. Elle avait trente-sept ans: le Duc d'Anjou, seulement +dix-neuf. Mais cette différence d'âge pouvait-elle entrer en compte avec +les avantages et les espérances que le Vidame, un imaginatif de grande +envergure, énumérait avec une confiance superbe. «Monseigneur (le duc +d'Anjou) (devenu l'époux d'Élisabeth) pouroit instement (justement) avec +forces du Roy (de France), faveur d'Angleterre et moiens du prince +d'Orange (Guillaume de Nassau) avoir la confiscation de la Flandre par +droict de féodalité pour félonie commise.» Ainsi «la Maison d'Autriche +qui se bastit l'Empire héréditaire et la monarchie trouverait en ung +instant deux frères, roys ausy puissants l'ung que l'autre, pour contre +poids de son ambition, ligués avec les princes protestants de +l'Allemaigne, et auroient les deux frères plus de part en l'Empire que +ceulx» qui se veulent attribuer tout pouvoir «par la ruyne des anciennes +Maisons de la Germanie». «Le partage de monsieur d'Alençon (le dernier +fils de Catherine) serait aisé à trouver en la duché de Milan avec la +faveur de l'Allemaigne, des Suisses ausy et des princes italiens +dévotieux de la France, et, si besoing estoit pour le recouvrement du +royaume de Naples, la faveur du Turc se trouveroit par après bien à +propos.» De cette façon, «ung grand plaisir viendrait à la Royne de +veoir tous ses enfants roys»[574]. + + [Note 574: Octobre 1570, H. de La Ferrière, _Le XVIe siècle et les + Valois, d'après les documents inédits du British Museum et du + Record Office_, 1879, p. 270-271.] + +Catherine fut tellement éblouie par ce mirage d'avenir qu'elle oublia de +se demander si Élisabeth était sincère. + +Le duc d'Anjou résistait à l'appât; il avait des préventions contre +cette vieille fille coquette, amoureuse de son corps, sensible aux +hommages et au frôlement des beaux jeunes hommes, et dont les +familiarités avec son cousin Leicester prêtaient à des bruits fâcheux. +«Il m'a faict dire par le Roy, écrivait la Reine-mère à La +Mothe-Fénelon, ambassadeur de France à Londres, qu'il ne la veut jamais +espouser, quand bien mesme elle le voudroit, d'aultant qu'il a toujours +si mal ouï parler de son honneur et en a vu des lettres escriptes de +tous les ambassadeurs qui y ont esté qu'il penseroit estre +déshonoré»...[575]. Elle ne se consolait pas de «perdre un tel royaume» +pour ce dégoût et suggérait d'autres solutions. Élisabeth ne +pourrait-elle pas adopter pour héritière une de ses parentes, que le duc +d'Anjou épouserait, ou bien encore s'accommoder elle-même du duc +d'Alençon? «De luy, il (Alençon) le désire [ce mariage] et il a seize +ans passés»; mais voudra-t-elle de ce tout jeune prince, «d'aultant +qu'il est petit de (pour) son âge». Elle fit si bien qu'elle ramena le +duc d'Anjou et s'empressa de l'annoncer à l'ambassadeur (18 février +1571). C'était un succès de conséquence; il coupait court à un projet de +mariage entre Élisabeth et le fils de Jeanne d'Albret, qu'à défaut de +don Carlos, de don Sébastien et de Philippe II elle destinait à sa fille +Marguerite. Henri de Navarre était le chef du parti protestant et il +serait roi à la mort de sa mère. D'un coup, Catherine gagnerait deux +couronnes[576]. + + [Note 575: Lettre du 2 février 1571, _Supplément à la + Correspondance_, t. VII, p. 179.] + + [Note 576: Sur le mariage français et les dispositions vraies ou + feintes d'Élisabeth, voir dans les _Mémoires et instructions pour + les ambassadeurs_ ou _Lettres et négociations de Walsingham, + ministre et secrétaire d'État sous Élisabeth, reine d'Angleterre_, + trad. de l'anglais, Amsterdam, 1700, une lettre d'Élisabeth du 24 + mars 1571, p. 68-72 et _passim_, et la réponse de Walsingham à + lord Burleigh (Robert Cecil), p. 74 sqq.] + +Mais pour réussir elle avait besoin des huguenots. Or les grands du +parti, malgré la paix, restaient distants et défiants. Coligny, la reine +de Navarre, les princes s'étaient retirés à La Rochelle; ils avaient +décliné l'honneur d'assister aux épousailles de Charles IX à Mézières +avec l'archiduchesse d'Autriche, Élisabeth (26 novembre 1570). L'Amiral +dénonçait avec sa rudesse habituelle les crimes des catholiques et +réclamait l'application de l'Édit «non seulement en paroles mais +principalement en effect». Comme Catherine affectait de se plaindre de +ses exagérations et de son humeur, il répliquait: «Je vous supply très +humblement de ne dire que ce sont de mes opinions ou que je menace le +Roy». Le maréchal de Cossé avait été mal accueilli à La Rochelle, où il +était allé faire à Jeanne d'Albret des ouvertures de mariage. + +Ce fut un incident de politique italienne qui changea ces dispositions. +Le pape Pie V, ayant de sa propre autorité promu Côme de Médicis, duc de +Florence, à la dignité de grand-duc de Toscane, l'empereur Maximilien, +comme suzerain de l'État que Charles-Quint avait créé, et Philippe II, +en qualité de souverain italien, avaient protesté contre l'initiative du +Pape et l'élévation du Duc. Côme, inquiet, envoya en Allemagne un agent, +Frégose, pour s'y assurer l'appui éventuel des princes protestants. + +De Heidelberg, où il fut froidement reçu par l'Électeur Palatin, à qui +tous les papistes et particulièrement ceux d'Italie étaient suspects, le +négociateur alla trouver à La Rochelle Ludovic de Nassau, frère de +Guillaume d'Orange, qui travaillait à organiser «la grande flibuste» des +corsaires Rochelois et des gueux de mer des Pays-Bas contre la marine +espagnole. Dans leurs entretiens, il fut question d'opposer à Philippe +II la France et la Toscane unies. Charles IX, informé de ce projet +d'accord, y adhéra avec enthousiasme. Il souffrait de la dépendance où +sa mère le tenait et il saisit cette occasion de s'émanciper. Il chargea +l'ambassadeur florentin, Petrucci, d'écrire à Côme qu'il le soutiendrait +contre tous ses ennemis, qu'il ne cherchait pas d'agrandissement en +Italie et portait uniquement ses vues sur les Flandres. Il déclarait à +Petrucci qu'il lui serait facile de gagner la Reine à ses projets, mais +en attendant il se cachait d'elle. «Ma mère est trop timide», lui +disait-il un jour. Peut-être espérait-il s'avancer si loin qu'elle +serait bien obligée de le suivre. + +La poursuite de ses négociations matrimoniales[577] amena Catherine à +favoriser cette intrigue qu'elle ignorait. Le mariage d'Angleterre et le +mariage de Navarre étaient en suspens. Les Anglais débattaient +gravement les libertés religieuses qu'ils accorderaient ou plutôt +n'accorderaient pas au prince-consort catholique[578]. Au fond, +Élisabeth n'avait pas grande envie de se marier, mais elle jugeait utile +de se rapprocher de la France, et il ne lui déplaisait pas d'ajouter un +nom de plus à la liste déjà longue de ses prétendants. Elle comptait sur +les susceptibilités antipapistes de son peuple pour l'aider, quand il en +serait temps, à se dégager. Jeanne d'Albret, instruite des vues de +Catherine sur son fils, laissait tomber la conversation. Comme, parmi +les chefs protestants, Ludovic de Nassau était le seul qui s'entendît +avec cette souveraine revêche, Catherine se décida, mais pour d'autres +raisons que son fils, à rechercher cet ennemi déclaré de l'Espagne. + + [Note 577: Petrucci à François de Médicis, fils du grand-duc, 19 + mars 1571, _Négociations diplomatiques_, t. III, p. 656.] + + [Note 578: Walsingham, p. 77, 125.] + +Ludovic en profita. Dans les deux entrevues qu'il eut avec le Roi et la +Reine-mère, très mystérieusement, à Lumigny (14 juillet) et quelques +jours après à Fontainebleau, il demanda le secours d'une armée française +pour délivrer les populations des Pays-Bas de la tyrannie du duc d'Albe. +Le succès était facile; la moitié des villes se soulèverait à +l'apparition des forces libératrices. Le Roi pouvait compter sur +Élisabeth et les princes protestants d'Allemagne, pourvu qu'il offrît de +partager avec l'Angleterre et l'Empire la souveraineté des dix-sept +provinces[579]. En présence de sa mère, Charles IX répondit prudemment +qu'il se porterait volontiers à cette entreprise s'il était assuré de +cette assistance; mais en secret, il promit à Ludovic d'armer une flotte +pour faire peur à Philippe II. + +Catherine, un moment séduite, croyait tous les rêves permis si le duc +d'Anjou obtenait la main d'Élisabeth. Mais le prétendu ne montrait aucun +empressement à plaire. Dans une lettre du 2 août 1571, à M. de Noailles, +évêque de Dax et ambassadeur de France à Constantinople, elle déplorait +«comment yl n'y a personne isy qui ne luy aye peu faire entendre ce que +c'et de la grendeur que cet (ce) mariage lui pouroyt aporter, et +l'amitié dé prinse d'Alemengne pour parvenir à l'Empire et la conqueste +dé Péys-Bas...»[580]. + + [Note 579: Pour les références, Kervyn de Lettenhove, t. II, p. + 307-312.] + + [Note 580: _Lettres_, t. IV, p. 63.] + +Coligny jugea le moment si décisif qu'il résolut de se rapprocher de la +Cour et d'offrir à la Reine-mère son humble service pour pacifier le +royaume. Il arriva à Blois le 12 septembre et, après la gêne des +premières rencontres, la confiance s'établit. Catherine déclara avec +conviction qu'elle voulait oublier le passé et que s'il se montrait bon +sujet et serviteur du Roi, «elle l'embrasserait et lui ferait toutes +sortes de faveurs»[581]. Elle le fit rentrer au Conseil, le gratifia +d'un don de 150 000 livres, et, malgré sa religion, d'une abbaye de 20 +000 livres de revenu[582]. Mais elle entendait être payée de +complaisance en retour. + + [Note 581: Desjardins, _Négociations de la France avec la + Toscane_, t. III, p. 705.] + + [Note 582: _Ibid._, p. 706] + +Elle réclamait les quatre places de sûreté quelques mois plus tôt que ne +le portait l'Édit de pacification. L'Amiral s'y était engagé un peu à la +légère: et maintenant il s'excusait, prétendant qu'il ne pouvait donner +cet ordre sans le consentement des chefs du parti, Henri de Navarre et +Henri de Bourbon. Elle répliqua qu'elle n'en croyait rien, que les +princes avaient toujours fait ce qu'il avait voulu[583]. + +Elle était impatiente aussi d'arrêter le mariage du prince de Navarre +avec Marguerite. Un jour qu'elle exprimait à l'Amiral le souhait de voir +Jeanne d'Albret à la Cour, il eut la maladresse de dire que la reine de +Navarre lui avait fait peur de quelque embûche pour le dissuader d'y +venir et qu'elle se montrerait encore plus circonspecte quand il +s'agirait d'elle-même. Ce propos la toucha au vif. «Vous et moi, +s'écria-t-elle, nous sommes trop vieux pour jouer à nous tromper l'un +l'autre.» «C'est vous qui devez être le plus en défiance de lui (Charles +IX). Est-ce qu'elle (Jeanne d'Albret) peut croire que le Roi veut faire +alliance avec son fils pour la faire mourir?»[584]. + + [Note 583: _Négociations_, p. 709, 24 septembre 1571.] + + [Note 584: Petrucci à Côme, Blois, 16 octobre 1571, _Négociations + diplomatiques de la France avec la Toscane_, t. III, p. 722.] + +Mais c'était sur la politique extérieure que s'accentuait leur +désaccord. Elle rêvait de pourvoir royalement le duc d'Anjou, mais elle +n'imaginait pas d'y réussir par la force ouverte. Elle n'avait ni les +armées, ni les ressources, ni l'autorité au dedans, ni les alliances au +dehors qu'il eût fallu pour s'agrandir aux dépens de la Maison +d'Autriche. En avait-elle même la volonté? Elle n'aimait pas la guerre, +ce jeu brutal où son adresse féminine restait sans emploi, et même elle +en avait peur. La puissance de Philippe II, après l'exécution, +l'emprisonnement ou la fuite des révoltés des Pays-Bas, lui paraissait +formidable et lui inspirait de l'admiration et de l'effroi. Il y aurait +trop de risques à prendre ce qu'elle avait tenté de se faire donner. Les +mariages avec dot et espérances étaient le genre de conquête approprié à +son sexe et à ses moyens. Après avoir fait sans succès le siège de +Philippe II, dont elle avait tant attendu, elle poursuivait mêmes +avantages du côté protestant. Ainsi ferait-elle repentir ce roi +d'Espagne, qui l'entravait en tout et ne lui complaisait en rien. Elle +lui préparait partout des embarras et des ennemis; elle ne décourageait +pas les rebelles des Pays-Bas et même consentait à les aider sous main +de quelques subsides. Mais elle trouvait trop dangereux de leur fournir +ouvertement des hommes et de l'argent ou même de laisser les huguenots +marcher en troupe à leur secours. Coligny poussait à l'invasion des +Flandres et à la rupture avec l'Espagne. Catherine désavouait tout acte +public d'hostilité qui pourrait entraîner la guerre. C'était +l'opposition de deux politiques s'ajoutant au conflit de deux religions. + +Elle avait appris le projet de ligue franco-florentine par le refus du +Côme. Le Grand-Duc, rassuré sur les intentions de Maximilien et de +Philippe II, avait répondu par des conseils pacifiques aux avances +belliqueuses de Charles IX. Joyeuse de ce refus, qui dégoûterait, +pensait-elle, son fils de toute nouvelle velléité d'action personnelle, +elle lui fit l'éloge de Côme et de son fils, François de Médicis, si +dévoués au bien de la France. «Remarquez donc bien leur bonté, dit-elle, +et tenez-vous-en à leur conseil de rester en paix et d'ordonner votre +royaume, parce que cela est saint et bon.» + +Et le jeune Roi, confus de son échec, mettait la main droite sur son +coeur et engageait sa foi que jamais il ne ferait ni guerre ni entreprise +à l'insu de sa mère[585]. + +Quelques jours après, la victoire de Lépante (7 octobre 1571) consacrait +la puissance maritime des Espagnols, et semblait justifier la sagesse de +Catherine. Mais elle n'aurait pu éloigner les chefs protestants sans +manquer les mariages, et ils en profitaient pour circonvenir Charles IX +et lui vanter les «belles et glorieuses entreprises» de Flandre. Ainsi, +dit Marguerite de Valois, gagnèrent-ils son «coeur». Coligny était en si +grande faveur qu'il obtint la démolition de la Croix de Gastine, que les +Parisiens avaient fait élever sur l'emplacement du logis et en +commémoration du supplice de deux bourgeois huguenots. Des préparatifs +mystérieux d'expédition lointaine se faisaient à Nantes et à Bordeaux. +Philippe Strozzi, colonel de l'infanterie française, et le baron de La +Garde, général des galères, armaient en guerre des navires marchands et +rassemblaient une flotte puissante. Le 11 avril 1572, le contrat de +mariage d'Henri de Navarre avec Marguerite de Valois fut signé, et le 29 +avril un traité d'alliance avec l'Angleterre conclu[586]. La prise de +Brielle par les gueux de mer (1er avril) et le soulèvement, qui suivit, +des villes de Zélande semblaient confirmer les pronostics de Ludovic sur +la fragilité de la domination espagnole. «Je sais, écrivait, entre le 17 +et le 20 avril, Petrucci, que le Roi a résolu quelque chose contre la +volonté de sa mère et qu'il a donné des ordres.» + +Charles IX chargea son ambassadeur à Constantinople (11 mai 1572) +d'informer le Grand-Seigneur qu'il ferait partir vers la fin du mois +«une armée de mer de douze ou quinze mil hommes... soubz prétexte de +garder mes havres et costes des déprédations, mais en effect en +intention de tenir le Roy catholique en cervelle et donner hardiesse à +ces gueulx des Païs-Bas de se remuer et entreprendre, ainsi qu'ils ont +faict aiant jà prins toute la Zélande et bien esbranlée la Holande....» +«Toutes mes fantaisies, déclarait-il fièrement, sont bandées pour +m'opposer à la grandeur des Espagnols...[587].» Quelques jours après, +Ludovic de Nassau sortait secrètement de Paris, muni d'une lettre de +créance où Charles IX avouait son entreprise; il parut subitement avec +une troupe de huguenots devant Mons et Valenciennes, qui lui ouvrirent +leurs portes. + + [Note 585: Abel Desjardins, _Charles IX. Deux années de règne, + 1570-1572_, 1873, p. 35-37.--Cf. _Négociations_, III, p. 713, 3 + octobre 1571.] + + [Note 586: Le traité dans Du Mont, _Corps diplomatique_, t. V, 1re + partie, p. 211-215.] + + [Note 587: Marquis de Noailles, _Henri de Valois et la Pologne en + 1572_, Paris 1867, t. I, p. 9, note I.--Cf. Baguenault de + Puchesse, _Jean de Morvillier_, 1869, p. 253.] + +Catherine était perplexe. Elle ne savait que résoudre en cette +alternative également périlleuse de rompre avec Philippe II ou avec les +protestants. «La Royne fluctue entre paix et guerre, dit Tavannes, +crainte de civile la penche à l'étrangère; comme femme, elle veut et ne +veut pas, change d'advis et rechange en un instant»[588]. Elle attendait +l'inspiration du succès. + +Malheureusement pour les huguenots, Valenciennes fut presque aussitôt +perdue que prise, et les Espagnols bloquèrent dans Mons Ludovic de +Nassau et ses compagnons. Ces échecs lui dictèrent son parti. Le jeune +Roi lui-même, impressionnable et mobile, craignait de s'engager plus +avant, et il défendit à l'Amiral de conduire lui-même des renforts aux +assiégés. Probablement sous la dictée de sa mère, il écrivit à M. de +Vulcob, son ambassadeur en Autriche, une lettre (16 juin 1572) où il +qualifiait l'agression de Ludovic de Nassau de «malheureuses +entreprises» et louait le «juste jugement de Dieu envers ceulx qui +s'eslèvent contre l'auctorité de leur prynce»[589], désaveu indigne qui +devait, par la voie de Vienne, parvenir à Madrid, et dégager, s'il en +était besoin, sa responsabilité. «Ici, écrivait Petrucci le 4 juillet, +on discute s'il y a lieu de porter la guerre en Flandre ou non. Beaucoup +la préconisent et la voudraient, mais le Roi et la Reine ne veulent pas, +parce qu'ils sont déjà fatigués des tambours et des trompettes»[590]. Le +3 juillet, Catherine écrivait au pape que son fils ne ferait la guerre à +Philippe II que «contreint par force»[591]. + + [Note 588: _Mémoires de Tavannes_, éd. Buchon, p. 419.] + + [Note 589: _Lettres_, t. IV, p. 104, note 1.] + + [Note 590: Desjardins, _Négociations diplomatiques_, t. III, p. + 788.] + + [Note 591: _Lettres_, t. IV, p. 106.] + +Les dispositions de l'Europe protestante commandaient la prudence. La +reine d'Angleterre supputait froidement les avantages et les risques +d'une intervention aux Pays-Bas, et, par jalousie de la France, refusait +de se concerter avec Charles IX. Elle rétablissait les relations +commerciales avec les Flandres, qu'elle avait suspendues, et renouait +avec le duc d'Albe. Son projet de mariage avec le duc d'Anjou s'était +rompu sur la question religieuse, comme elle s'y attendait. Catherine, +qui ne renonçait pas volontiers à une couronne royale, avait aussitôt +posé la candidature de son troisième fils, le duc d'Alençon, un +catholique tiède. Élisabeth demanda un mois de réflexion. Son ministre +Cecil écrivit gravement à Paris que la Reine-mère la déciderait en lui +offrant Calais avec le jeune Prince. Et c'est Coligny que les Anglais +chargèrent de cette proposition. Ils n'auraient pas agi autrement s'ils +avaient voulu le perdre[592]. Les princes protestants d'Allemagne ne +montraient pas plus de zèle qu'Élisabeth pour la Réforme[593]. De +Constantinople, Noailles avertissait sa Cour de ne pas compter sur les +Turcs. En cas de guerre, Charles IX serait seul. + + [Note 592: _Mémoires de Walsingham_, p. 256: lord Burleigh à + Walsingham, p. 257-259; Walsingham à Burleigh, 13 juillet 1572.] + + [Note 593: Sur les négociations avec l'Allemagne protestante, on + peut voir W. Platzhoff, _Frankreich und die Deutschen Protestanten + in den Jahren 1570-1573_ (Historische Bibliothek, t. XXVIII, + Munich et Berlin, 1912, p. 23 sqq.)] + +Au contraire, les puissances catholiques s'entremettaient vivement pour +empêcher un conflit entre la France et l'Espagne[594]. Le nouveau pape, +Grégoire XIII, rompant avec l'intransigeance hautaine de Pie V, +accréditait auprès de Catherine un nonce qu'il savait lui être agréable: +Salviati, parent des Médicis. La République de Venise faisait partir en +hâte pour Paris un ambassadeur extraordinaire, chargé de soutenir la +cause de la paix[595]. Philippe II laissait passer les provocations et +se bornait à remontrer à Charles IX que ses complaisances pour ses +sujets huguenots risquaient de compromettre l'union des deux Couronnes. + + [Note 594: Baumgarten, _Vor der Bartholomaeusnacht_, 1882, p. 218 + sqq.] + + [Note 595: Giovanni Michiel, parti de Venise le 10 juillet, arriva + le 24 à Paris. C'est pour le temps, avec un train d'ambassadeur, + un voyage ulra-rapide.] + +Cependant, malgré la défection de l'Angleterre et l'apathie de +l'Allemagne, Coligny s'obstina. Obsédé par le cauchemar de la guerre +civile, il aimait mieux, disait-il, être traîné mort par les rues de +Paris que de reprendre la campagne contre le Roi. Avec la connivence de +Charles IX, toujours partagé, il continua le plus secrètement possible à +recruter des soldats. Mail les 4 000 hommes commandés par Genlis qu'il +expédia au secours de Mons furent surpris par les Espagnols, que des +avis de France avaient prévenus de leur marche, et presque tous tués ou +faits prisonniers (17 juillet). + +«La peur, dit Tavannes, saisit la Reine des armes espagnoles.» L'Amiral, +toujours suspect, redevenait dangereux. Elle trouvait partout cet homme +sur sa route; chef de parti, il avait tenu en échec toutes les forces du +Roi; conseiller de la Couronne, il lançait son fils dans une aventure. +Ami, ennemi, il était également à craindre. Elle revint à l'idée de se +défaire de lui par un assassinat, et elle s'en ouvrit aux Guise, qui +n'avaient pas pardonné à l'Amiral le crime de Poltrot de Méré. +Précisément l'ambassadeur florentin, dans une lettre du 23 juillet, note +les fréquentes conférences--et à des heures extraordinaires--de la +Reine-mère avec Mme de Nemours, veuve de François de Guise, et qui, +quoique remariée, estimait de son devoir de le venger[596]. + + [Note 596: Petrucci à François de Médicis, 23 juillet, + _Négociations diplomatiques_, t. III, p. 799.] + +Cependant Charles IX, furieux que le duc d'Albe, ayant trouvé sur Genlis +la lettre royale qui avouait l'entreprise de Ludovic, l'accusât +publiquement de duplicité, inclinait de nouveau à la guerre. Mais la +Reine, qui s'était absentée pour aller au-devant de sa fille, la +duchesse Claude de Lorraine, accourut, et, par ses raisons et ses +larmes, calma ce ressentiment belliqueux. Dans son audience solennelle à +l'envoyé de Venise, il protesta de ses intentions pacifiques; et +Catherine ajouta «que non seulement en paroles, mais encore en actes, +son fils et elle montreraient toujours plus leur résolution»[597]. Deux +conseils extraordinaires, l'un du Conseil privé, l'autre des chefs +d'armée, furent tenus dans les premiers jours du mois d'août pour en +finir avec la question des Pays-Bas. Les gens d'épée, Montpensier, +Nevers, Cossé, le duc d'Anjou, et Tavannes peut-être, se prononcèrent, +comme les gens de robe, pour la paix. Catherine était présente. +L'Amiral, irrité de ce désaveu unanime s'échappa dans la chaleur de la +discussion jusqu'à lui dire: «Madame, le Roi renonce à entrer dans une +guerre; Dieu veuille qu'il ne lui en survienne pas une autre dont il ne +serait pas en son pouvoir de se retirer». Cette parole de colère, qui +trahissait son appréhension, fut interprétée par Catherine et les +catholiques ardents comme une menace[598]. + + [Note 597: Relation de Giovanni Michiel dans Alberi, _Relazioni + degli ambasciatori Veneti al Senato_, serie 1a, Francia, t. IV, p. + 281.] + + [Note 598: Alberi, _Relazioni_, serie 1a, Francia, t. IV, p. + 285.--Cf. Brantôme, éd. Lalanne, t. IV, p. 299.] + +Coligny s'entêta, et sûr de l'assentiment tacite du Roi, il poursuivit +ses levées presque ouvertement. Les gentilshommes et les capitaines +huguenots que le prochain mariage d'Henri de Navarre ou le dessein des +Flandres avait attirés en nombre à Paris parlaient de changer le Conseil +du Roi. Les ambassadeurs étrangers prévoyaient des troubles. + +La décision de Catherine n'en fut que plus ferme. Un homme contrecarrait +sa volonté, prenait de l'empire sur son fils, mettait le Roi et le +royaume en péril: il fallait qu'il mourût. D'accord avec les Guise, elle +manda Maurevert, qui avait déjà fait ses preuves comme tueur du Roi. + +Elle attendit pour sonner le glas les noces de sa fille. Le cardinal de +Bourbon consentit, sans dispenses de Rome, à unir Henri de Navarre, que +la mort de Jeanne d'Albret avait fait roi, avec Marguerite, un réformé +et une catholique parents au troisième degré (18 août). + +Quatre jours après (le vendredi 22), entre dix et onze heures du matin, +Coligny, qui revenait du Louvre à son logis, rue de Béthizy, fut frappé +d'une balle d'arquebuse qui lui emporta l'index de la main droite et lui +brisa le bras gauche. Quelques gentilshommes de sa suite coururent à la +maison d'où le coup était parti. Ils trouvèrent l'arquebuse fumante, +mais l'arquebusier avait disparu. + +Charles IX jouait à la paume, quand la nouvelle lui survint. De colère, +il jeta sa raquette et se retira sans mot dire dans sa chambre. +Catherine écouta, calme et muette, le récit du crime, et s'enferma avec +le duc d'Anjou[599]. + + [Note 599: _Mémoires de l'Estat de France sous le Roy Charles IX_, + s. 1. n. d., t. 1, fo 272.--Diego de Çuñiga à Philippe II, cité + par Forneron, _Histoire de Philippe II_, t. II, p. 326.] + +A l'hôtel de la rue de Béthizy, où le blessé avait été conduit, +affluait, inquiète et furieuse, la noblesse protestante. Le roi de +Navarre et le prince de Condé coururent demander justice à Charles IX, +qui leur promit de la faire si «mémorable... que l'Amiral et ses amis +auraient de quoy se contenter». La Reine-mère apparut pour déclarer que +«c'estoit un grand outrage fait au Roy, et que si l'on supportoit cela +aujourd'huy, demain on prendrait la hardiesse d'en faire autant dans le +Louvre, une autre fois dedans son lict et l'autre dedans son sein et +entre ses bras»[600]. Coligny ayant exprimé le désir de voir le Roi, +elle s'avisa, pour empêcher un entretien seul à seul, de changer la +visite en démonstration solennelle de sympathie. La Cour, les plus +grands seigneurs, les princes du sang, et même les ennemis de la victime +étaient là; il n'y manquait que les Guise. Hardiment, l'Amiral engagea +Charles IX à se défier de ses conseillers, qui livraient aux Espagnols +le secret de ses délibérations, et de nouveau il lui recommanda la +conquête des Flandres. Le Roi lui jura «par la mort-Dieu» de le venger +de cette agression[601]. + +Cependant l'enquête ouverte à l'heure même par une commission du +Parlement avait établi que la maison où le meurtrier était posté +appartenait à un serviteur du duc de Guise. L'affaire aussitôt parut +claire: c'était la revanche des Lorrains sur l'inspirateur présumé de +Poltrot, une vendetta. «Et si Mr de Guise ne se fust tenu caché tout ce +jour-là, certifie la Reine de Navarre, le Roy l'eust faict +prendre»[602]. + +Catherine essaya, sans se découvrir, d'apaiser Charles IX. Elle lui +représenta qu'un fils était bien «excusable» de vouloir venger la mort +de son père. Elle lui rappela que l'Amiral avait fait tuer Charry, ce +mestre de camp qui l'avait si fidèlement servie durant sa régence. Mais +le jeune Roi persistait dans son «passionné désir» de faire +justice[603]. + +Les gentilshommes huguenots, sachant à qui s'en prendre, manifestaient +leur haine avec éclat. Les plus ardents passaient «à grandes troupes, +cuiracés, devant le logis de MM. de Guise et d'Aumalle»[604]. Ils +allèrent harceler Catherine jusqu'au jardin des Tuileries, «Ils usoient, +dit Brantôme, de paroles et menaces par trop insolentes, qu'ils +frapperoient, qu'ils tueroient»[605]. + + [Note 600: _Mémoires de l'Estat de France_, t. I, fo 275.] + + [Note 601: _Ibid._, fo 276-277.] + + [Note 602: _Mémoires de Marguerite de Navarre_, éd. Guessard, p. + 28.] + + [Note 603: _Ibid._, p. 29.] + + [Note 604: Jean de Tavannes, _Mémoires de Gaspard de Saulx, + seigneur de Tavannes_, éd. Buchon, p. 434.] + + [Note 605: Brantôme, t. IV, p. 301.] + +Catherine avait tellement compté sur la mort de Coligny et le désarroi +de son parti qu'elle était prise de court. Si le duc de Guise, pour se +disculper, la dénonçait comme sa complice, que ne devait-elle pas +craindre à l'avenir de ces gens de guerre indignés d'un si lâche +attentat? Alors lui vint ou lui fut suggérée l'idée de se sauver +elle-même et la paix publique en les faisant massacrer tous. Elle mit +dans le secret le duc d'Anjou et le duc de Guise, acharné à la vengeance +de son père. Elle s'assura de Tavannes, le grand capitaine, du duc de +Nevers, du garde des sceaux Birague, cruels par fanatisme ou par raison +d'État. Le concours des Parisiens n'était pas douteux. Les amis de +l'Amiral, inquiets des dispositions du peuple, prièrent le Roi de faire +garder son logis. Le duc d'Anjou y envoya de ses soldats, ceux-là même +qui ouvrirent la porte aux assassins. + +L'exaspération des huguenots précipita la crise. Le samedi 23, +Pardaillan, un gentilhomme gascon, menaça, au souper de la Reine, qu'ils +se feraient justice si on ne la leur faisait pas. Catherine résolut +d'agir la nuit même. Mais il lui fallait le consentement du Roi. Quelque +experte qu'elle fût à manier cette nature violente et faible et capable +des plus brusques revirements, elle doutait de pouvoir facilement le +décider à faire mettre à mort ces capitaines et ces gentilshommes dont +il avait agréé les services et embrassé la vengeance. Albert de Gondi, +sa créature et le favori de Charles IX, de qui elle «sçavoit qu'il le +prendroit mieux que de tout autre», alla le «trouver en son cabinet le +soir sur les neuf ou dix heures» et, allant au but sans détour, il se +dit obligé «comme son serviteur très fidelle» de lui avouer que le duc +de Guise n'était pas seul et que la Reine et le duc d'Anjou «avoient +esté de la partie». Sa mère avait toujours eu, comme il le savait, «un +extrême desplaisir» de l'assassinat de Charry, le brave et loyal Charry, +qui, du temps où les catholiques étaient pour M. de Guise et les +protestants pour le prince de Condé, n'avait voulu dépendre que d'elle, +et dès lors, «elle avoit juré de se venger dudit assassinat». L'Amiral +ne serait jamais «que très pernicieux en cest Estat», «et quelque +apparence qu'il fist de vouloir servir Sa Majesté en Flandre,... il +n'avoit d'autre dessein que de troubler la France...» Quant à elle, «son +dessein n'avoit esté en cet effect que d'oster cette peste de ce +royaume, l'Amiral seul»; mais «le malheur avoit voulu que Maurevert +avoit failly son coup», et, ajoutait perfidement Gondi, «les huguenots +en estaient entrez en tel désespoir que, ne s'en prenant pas seulement à +M. de Guise, mais à la Royne sa mère et au roy de Pologne son +frère[606], ils croyoient aussi que le Roy Charles mesme en fust +consentant et avoient résolu de recourir aux armes la nuict mesme»[607]. +Au Roi, affolé par cette confidence, tiraillé entre les inspirations de +son honneur, son amour filial et l'appréhension d'une nouvelle guerre +civile, sinon d'une attaque cette nuit même, la franchise si bien +calculée de Gondi ne laissait entrevoir d'autre issue que le massacre +des chefs protestants alors à Paris. Réussit-il à le convaincre ou +simplement à l'ébranler? Catherine est-elle intervenue de nouveau pour +arracher à ses rancunes et à ses craintes l'ordre de mort? Lui-même +raconta depuis à sa soeur Marguerite qu'«il y eut beaucoup de peine à l'y +faire consentir, et sans ce qu'on luy fist entendre qu'il y alloit de sa +vie et de son Estat, il ne l'eust jamais faict»[608]. + + [Note 606: C'est le duc d'Anjou, qui fut bientôt après élu roi de + Pologne.] + + [Note 607: _Ibid._, _Mémoires de Marguerite de Valois_, éd. + Guessard, Soc. H. F., p. 29-31.] + + [Note 608: éd. Guessard, p. 27.] + +La nuit était déjà bien avancée[609] quand les complices eurent fini +d'arrêter les moyens d'exécution et de se répartir la besogne. Seuls les +deux princes du sang, le roi de Navarre et le prince de Condé, devaient +être épargnés. Le Roi se chargea de dépêcher les gentilshommes logés au +Louvre, en sa maison, ses hôtes. Guise, Tavannes, Nevers opéreraient +hors du château. Les milices municipales, convoquées le lendemain +dimanche, fête de Saint-Barthélemy, «de fort grand matin», occupèrent +les places et les ponts, les passages et les portes. On attendait le +lever du jour pour ôter aux proscrits ce moyen de salut, la fuite dans +la nuit. Au dernier moment, Catherine «se fust volontiers desdicte»; le +coeur lui faillit. Était-ce réaction d'humanité? on voudrait le croire; +ou simplement, comme il est plus vraisemblable, le malaise de +l'inquiétude et de la peur? Les confidents de son émoi furent obligés de +relever son courage. A l'aube, les Suisses de la garde royale +commencèrent la tuerie au Louvre. Guise courut d'abord à l'hôtel de +Béthisy achever l'Amiral. La plupart des gentilshommes protestants +furent égorgés dans leurs lits, quelques-uns arquebusés sur les toits, +où ils s'étaient réfugiés. Le fanatisme généralisa les meurtres. Les +milices et la populace se joignant aux soldats immolèrent les hérétiques +sans distinction d'âge ni de sexe. A midi, il y avait déjà trois mille +victimes. «Le sang et la mort courent les rues en telle horreur, que +Leurs Majestés mesmes, qui en estoient les auteurs, ne se pouvoient +garder de peur dans le Louvre»[610]. + + [Note 609: _Registres des délibérations du Bureau de la Ville de + Paris_, t. VII, éd. par Bonnardot, 1893, p. 10-11. Le prévôt des + marchand est mandé au châtel du Louvre aujourd'huy samedi «_au + soir bien tard_». Le Roi lui déclare le complot contre sa vie et + son État, et lui donne l'ordre de convoquer les milices + bourgeoises. Le greffier dresse les «mandements», qui sont portés + aux quarteniers, archers, arquebusiers, _le dimanche 24, jour de + Saint-Barthélemy_ «_de fort grand matin_».] + + [Note 610: _Mémoires de Tavannes_, éd. Buchon, p. 435.] + +Le carnage s'arrêta, reprit, dura plusieurs jours.[611] + +Le gouvernement hésitait à prendre la responsabilité de son crime. Le +Roi, dans ses lettres du 24 août aux ambassadeurs et aux gouverneurs de +provinces, parlait d'une bataille entre les partisans de Guise et de +l'Amiral, où il n'était intervenu que pour calmer la sédition[612]. Puis +il alla au Parlement déclarer que tout avait été fait avec son +consentement, par son commandement. Enfin, le 28, il défendit de +molester les huguenots qui se tiendraient tranquilles en leurs maisons, +ajoutant toutefois par recommandations secrètes de tailler en pièces +tous les autres[613]. Revirement et contradictions, ordres et +contre-ordres laissaient toute liberté aux passions. A mesure que se +propageait la nouvelle des «matines» parisiennes, les catholiques en un +grand nombre de villes coururent sus aux réformés. Meaux, aux portes de +Paris, ouvrit le 26 août, et Bordeaux, à l'extrémité du royaume, ferma +le 3 octobre le cycle des tueries provinciales. + + [Note 611: Un récit plus détaillé du massacre dans _Histoire de + France_, de Lavisse, t. VI, 1, p. 129-131.] + + [Note 612: _Mémoires de l'Estat de France_, I, fos 296-299.] + + [Note 613: Sur ces variations, voir l'introd. de La Ferrière au t. + IV des _Lettres de Catherine de Médicis_, p. XCII, XCIII, XCV + sqq.] + +Après cette extermination de plusieurs milliers d'hérétiques, Catherine +passa un moment pour le plus ferme soutien du catholicisme. Le peuple de +Paris enthousiaste la proclamait la Mère du royaume et la Conservatrice +du nom chrétien. Grégoire XIII précipita le départ du cardinal Orsini, +qui, choisi peut-être pour aller reprendre la Reine-mère sur sa +politique protestante, fut, par un renversement de rôle, chargé de la +féliciter au nom du Pape et du Sacré Collège pour son zèle +catholique[614]. + +Quand Philippe II apprit l'exécution sanglante qui sauvait les Pays-Bas +espagnols et le catholicisme français, il montra «contre son naturel et +coustume tant d'allegrie qu'il l'a faict plus magnifeste que de toutes +les bonnes advantures et fortunes qui lui vindrent jamais». Il reçut en +audience l'ambassadeur de France, Jean de Vivonne, sieur de +Saint-Gouard, et, le voyant approcher, «il se prist à rire»--ce fut +peut-être l'unique fois de sa vie en public--et dit de Charles IX «qu'il +n'y avoit roy qui ce peut (pût) faire son compaignon ne an valleur ne an +prudance». Il ne parvenait pas à cacher son «grand plaisir», mais, pour +n'avoir pas à s'acquitter du service qu'on venait de lui rendre sans le +vouloir, il affectait d'admirer le désintéressement de si «haultes +entreprises», «tantost louant le filz d'avoir un telle mère,... puis la +mère d'[avoir] un tel filz»[615]. Catherine triomphait des acclamations +du peuple et des compliments des princes. «Suis-je, demandait-elle à +l'envoyé du duc d'Albe, aussi mauvaise chrétienne que le prétendait don +Francès de Alava?... _Beatus qui non fuerit in me scandalizatus_»[616]. + + [Note 614: Lucien Romier, _La Saint-Barthélemy_, Revue du XVIe + siècle, t. I, p. 552.] + + [Note 615: Lettres de Saint-Gouard du 12 et du 19 septembre 1572: + Groën von Prinsterer, _Archives de la maison de Nassau, Première + série, Supplément_, 1847, p. 125 et 127.] + + [Note 616: Cité par La Ferrière, _Lettres_, Introd., t. IV, p. + XCIV.] + +Elle aurait volontiers laissé croire aux puissances catholiques, afin de +se faire payer très cher, qu'elle préparait depuis longtemps le massacre +des huguenots. Mais en vérité elle n'avait prémédité que d'assassiner +Coligny; et c'était par peur des représailles qu'après l'avoir manqué +elle avait décidé de frapper avec lui les autres chefs du parti. «Si +l'Amiral était mort du coup d'arquebuse qu'on lui tira, écrivait le 24 +août de Paris le nonce Salviati au cardinal Côme, secrétaire d'État de +Grégoire XIII, je ne me résous pas à croire qu'il se fût fait un si +grand carnage»[617]. «La mort de l'Amiral, affirmait l'ambassadeur +d'Espagne, a été un acte réfléchi, celle des huguenots le fruit d'une +résolution soudaine»[618]. La fureur des soldats et des masses avait +encore ajouté au nombre voulu des victimes[619]. + + [Note 617: Theiner, _Annales ecclesiastici_, t. I (1856), p. 329.] + + [Note 618: Cité par Decrue, _Le Parti des politiques_, Paris, + 1892, p. 175.--C'est aussi l'avis de Tavannes, _Mémoires_, éd. + Buchon, p. 434.] + + [Note 619: La thèse de la préméditation a été reprise par M. + Lucien Romier, ce patient explorateur des archives italiennes (_La + Saint-Barthélemy, Les événements de Rome et la préméditation du + massacre_, Revue du XVIe siècle, t. I, 1913, p. 529-561); mais il + n'incrimine pas, comme on a paru le croire, Catherine et Charles + IX. Ce seraient les Guise qui, au mois d'avril 1572, auraient + délibéré de faire tuer Coligny et les autres chefs huguenots pour + couper court à la politique protestante du gouvernement et + empêcher la rupture et la guerre avec l'Espagne. «Rien, au + contraire, dit M. Romier, p. 546, n'indique que Catherine de + Médicis ait été complice ni même informée du projet des Guise. + C'est tardivement que la Reine-mère trouva dans ce projet un moyen + commode pour résoudre des difficultés imprévues (c'est-à-dire + celle des Pays-Bas). Au vrai, Catherine, dans ses entrevues + mystérieuses, en juillet 1572, avec la duchesse de Nemours (voir + ci-dessus, p. 188), n'a, comme les faits le prouvent, arrêté que + l'assassinat de Coligny. M. Romier prétend que les Guise avaient + depuis plus longtemps et d'eux-mêmes prémédité une extermination + générale. Le cardinal de Lorraine était parti pour Rome en mai, + «prévoyant, dit encore M. Romier, p. 553, le meurtre des chefs + huguenots, mais ignorant que les circonstances feraient du Roi et + de la Reine les complices de cette tragédie», et il avait obtenu + du pape (27 août), alors que la nouvelle de la Saint-Barthélemy + n'était pas encore connue à Rome, la désignation d'un légat, le + cardinal Orsini, qui devait arriver à Paris peu après le massacre + attendu «pour défendre, au nom du Saint-Siège, la conduite des + Guise et obliger Charles IX à prendre les justiciers comme + ministres». Il est bon de retenir de cette thèse que, dans ses + recherches d'archives, M. Romier n'a pas trouvé la moindre preuve + d'un projet concerté de longue main par Catherine contre les + protestants. Quant au grand dessein qu'il prête aux Guise et au + rôle du cardinal Orsini, il ne ressort pas des documents quand on + les examine sans idée préconçue. Les vanteries du cardinal de + Lorraine, qu'on n'a rapportées, et pour cause, qu'après + l'événement, ne sont pas des preuves suffisantes. Il est vrai, que + depuis la mort de François de Guise, les siens cherchaient à se + venger de Coligny, qu'ils regardaient comme le complice de Méré, + et certainement ils guettaient l'occasion de le tuer, mais ils + n'étaient pas, en 1572, assez puissants pour engager une bataille + dans Paris, contre la volonté du Roi et de la Reine-mère. S'ils + avaient considéré le mariage d'Henri de Navarre et de Marguerite + de Valois comme un moyen d'attirer les chefs protestants à Paris + et de les leur livrer tous réunis, le cardinal de Lorraine n'eût + pas travaillé de toutes ses forces à Rome à l'empêcher. Le jeune + duc de Mayenne, au lieu d'aller prendre du service à Venise contre + les Turcs, serait resté avec le duc de Guise, son frère, et le duc + d'Aumale, son oncle, pour prendre part à la lutte. La délibération + de famille des Lorrains en avril 1572 contre le parti protestant + et le gouvernement allié des protestants est une pure hypothèse et + il n'y a pas trace de préparatifs et d'armements faits par les + Guise en vue d'un coup de main qui aurait été un coup d'État.] + +Catherine espérait que la Saint-Barthélemy l'aiderait à marier le duc +d'Anjou en Espagne; mais Philippe II savait que le salut du catholicisme +avait été son moindre souci et il refusa la récompense attendue[620]. +Elle revint alors sans scrupule aux alliances protestantes. Elle +expliqua--ce fut sa justification--que les huguenots complotaient la +ruine du Roi et du royaume et qu'elle avait été obligée, pour se +défendre, de les assaillir. Elle recommanda bien (13 septembre) à +Schomberg, qui allait en Allemagne comme ambassadeur, de ne pas «laisser +entrer en l'entendement des princes que ce qui a été faict à l'Amiral et +à ses complices soyt faict en haine de la nouvelle religion, ni pour son +extirpation, mais seullement pour la pugnition de la scelere +conspiration qu'ils avoient faicte...»[621]. Sans s'émouvoir de +l'indignation des hommes d'État anglais contre «cet acte trop plein de +sang, la pluspart innocent, et trop suspect de fraulde», elle continua +de négocier le mariage du duc d'Alençon avec Élisabeth[622]. Elle renoua +les relations avec Ludovic et Guillaume de Nassau. Elle laissa le légat, +qui venait la féliciter, se morfondre quelque temps à Avignon, et, quand +elle consentit à le recevoir, elle s'excusa d'entrer dans la ligue des +puissances méditerranéennes contre le Turc, ou même de faire publier le +concile de Trente. Elle ne s'embarrassait pas des contradictions. + + [Note 620: _Lettres_, t. IV, Introd., p. CXX.] + + [Note 621: Groen van Prinsterer, _Archives de la maison de Nassau, + Première série, t. IV, Supplément_, p. 12e. Cf. la lettre du duc + d'Anjou au même Schomberg: «... Quelque chose que l'on puisse dire + par delà contre la vérité de ce qui est advenu en ce Royaulme, + nous voulons estreindre la négociation plus que jamais et faire + cognoistre aux princes que nous sommes leurs plus seurs et + parfaicts amys...», deux lettres de Schomberg du 9 et 10 octobre, + en réponse probablement à celle où Charles IX expliquait à sa + façon la Saint-Barthélemy, dans le _Bulletin de la Société du + protestantisme français_, t. XVI, 1867, p. 546-551.] + + [Note 622: Sur cette recherche poursuivie concurremment par la + Reine-mère et, à son insu, par le duc d'Alençon, voir La Ferrière, + _Le XVIe siècle et les Valois_, p. 357 sqq;--Walsingham, p. + 394-396 et _passim_;--et La Mothe-Fénelon, _Correspondance + diplomatique_, t. V, p. 126, 142, 192 et _passim_. Les lettres du + Roi et de la Reine-mère en réponse à celles de l'ambassadeur sont + au tome VII: _Supplément à la Correspondance_.] + +Depuis ces horribles journées, Charles IX était renfrogné, mélancolique, +hanté par l'image de ces cadavres sanglants, courbé et vieilli par son +crime. Mais Catherine ne montra jamais ni regret ni remords. Elle avait +exterminé sans combat ces capitaines huguenots dont la résistance sur +les champs de bataille avait été invincible. Elle tenait sous sa main +les deux princes du sang, les deux seuls chefs possibles, du moins elle +le croyait, d'une nouvelle révolte; et elle les avait forcés à se +convertir. Le parti protestant était désarmé, décapité. Que pourraient +quelques gentilshommes avec des bourgeois et des gens du peuple contre +les armées royales? La pensée de sa victoire la remplissait de joie. Le +jour de la fête d'investiture de l'Ordre de Saint-Michel (29 septembre), +quand elle vit parmi les nouveaux chevaliers, son gendre Henri de +Navarre, qui s'inclinait avec belle grâce devant l'autel et devant les +dames, elle se tourna vers les ambassadeurs et tout à coup éclata de +rire[623]. + + [Note 623: Dépêche de l'ambassadeur d'Espagne, Diego de Çuñiga, + citée par Forneron, _Histoire de Philippe II_, t. II, p. 332, note + 1.] + +Mais elle se réjouissait trop vite. La bourgeoisie protestante, +amoureuse de ses aises et craintive des coups, se fût volontiers +humiliée devant le pouvoir, pourvu qu'on lui laissât la liberté de +conscience. Mais les masses étaient peu sensibles à l'intérêt et à la +peur; elles suivirent les pasteurs qui, jusque-là relégués au second +rang par les chefs militaires, apparurent comme les prophètes de Dieu et +inspirèrent à l'Église opprimée la résolution de défendre sa foi et de +punir la trahison et le parjure. + +Montauban, Nîmes, Aubenas et Privas fermèrent leurs portes ou +différèrent de les ouvrir. A La Rochelle comme à Sancerre, autre +boulevard de la Réforme au centre du royaume, les gens du commun, les +soldats ou les marins mirent à la raison ou à mort les gros bourgeois +qui délibéraient de se soumettre. La Rochelle où s'étaient enfermés +cinquante-cinq ministres, cinquante gentilshommes échappés aux massacres +et quinze cents déserteurs de la flotte de Strozzi, refusa de recevoir +le gouverneur envoyé par le Roi, Biron, un modéré pourtant et qui avait +sauvé la vie à plusieurs protestants à la Saint-Barthélemy. L'assemblée +des ministres, animée des plus furieuses passions, implora le secours +d'Élisabeth d'Angleterre, comme héritière des droits des Plantagenets, +contre ceux «qui veullent exterminer vostre peuple de la Guienne qui de +toute éternité vous appartient et vous est subject»[624]. Une armée +royale, que commandait le duc d'Anjou, assiégea la place pendant +plusieurs mois (novembre 1572-juillet 1573) et ne put l'emporter de +force, malgré la canonnade sans trêve, la ruine des remparts, les +nombreux assauts et les vains efforts des Anglais pour rompre le blocus. +Mais elle en serait venue à bout, par la famine, sans les affaires de +Pologne. + + [Note 624: H. de La Ferrière, _Le XVIe siècle et les Valois_, + 1879, p. 336.] + +Le dernier des Jagellons, Sigismond Auguste II, étant mort sans héritier +mâle, une Diète s'était réunie le 7 juillet 1572 pour lui élire un +successeur. Le tzar, Ivan le Terrible, avait posé sa candidature pour +absorber pacifiquement la Pologne; l'envahissante Maison d'Autriche, +déjà souveraine de la Bohême et de la Hongrie, avait mis en avant un de +ses nombreux archiducs. Catherine fut tentée de faire échec aux +Habsbourg et de donner une couronne, si lointaine qu'elle fût, au duc +d'Anjou, cet enfant si cher, pour qui elle avait brigué la main +d'Élisabeth d'Angleterre, de la reine douairière de Portugal et de la +fille de Philippe II, le vicariat d'Avignon et jusqu'au trône d'Alger. +Peut-être aussi cherchait-elle, en l'éloignant avec honneur, à lui +épargner l'affront de perdre, par un coup d'autorité royale, cette +situation prépondérante dans l'État à laquelle il tenait plus qu'à la +vie[625] et que Charles IX supportait avec une impatience jalouse. Elle +fit partir immédiatement le plus délié de ses diplomates, Jean de +Monluc, l'évêque de Valence[626]. Il arriva en Pologne en même temps que +la nouvelle des massacres de Paris. L'émotion fut grande dans ce pays où +les protestants étaient nombreux, et où l'aristocratie catholique, sauf +quelques évêques, faisait profession de tolérance. Monluc désespéra un +moment de faire élire le duc d'Anjou, que la Cour de Vienne dénonçait +comme l'un des principaux instigateurs de la Saint-Barthélemy. Mais ses +habiles plaidoyers et les récits spécieux qu'il fit distribuer en +polonais et en latin retournèrent l'opinion. Il s'y appliquait à pallier +l'horreur des faits et à réduire cet égorgement en masse à une mesure de +salut public prise contre quelques chefs huguenots séditieux et +dénaturée par la fureur de la populace[627]. La crainte ou l'antipathie +qu'inspiraient deux des compétiteurs aida au succès de sa thèse. Charles +IX offrait d'ailleurs, si son frère était choisi, de fournir aux +Polonais l'argent pour construire une flotte dans la Baltique, et il +leur promettait de les accorder avec le Grand Turc, son allié et leur +ennemi. La majorité de la Diète se prononça pour le duc d'Anjou (9 mai +1573); mais les protestants et leurs amis firent insérer, dans les +articles que le nouveau roi devait jurer, l'engagement solennel de +maintenir la liberté religieuse. Pour complaire aussi à ces sujets +lointains de son fils, Catherine lâcha La Rochelle, qui mourait de +faim[628]. Le siège fut levé le 6 juillet, et Charles IX le même mois +accorda (Édit de Boulogne) aux réformés la liberté de conscience dans +tout le royaume et la liberté de culte dans les trois villes de La +Rochelle, Nîmes et Montauban. Sancerre, après une résistance héroïque, +obtint aussi en août une capitulation honorable, qui fut du reste +violée. + + [Note 625: _Mémoires de Marguerite_, éd. Guessard, p. 14.] + + [Note 626: Sur cette négociation on peut voir les _Mémoires de + Jean Choisnin_, un des secrétaires de Monluc, éd. Buchon, + _Panthéon littéraire_, p. 677 sqq., et Marquis de Noailles, _Henri + de Valois et la Pologne en 1572_, t. I et II, 1867.] + + [Note 627: _Lettres de Catherine de Médicis_, t. IV, Introd., p. + CLVI sqq, CLXII sqq.] + + [Note 628: Charles IX a-t-il donné à son frère l'ordre + d'abandonner le siège de La Rochelle? ce n'est pas sûr. Dans sa + lettre du 1er juin, aussitôt qu'il eût appris «la promotion» du + duc d'Anjou au trône de Pologne, il lui ordonna de faire partir + «le plus tôt que faire se pourra» 4 000 Gascons qui étaient + «demandés», probablement par les Polonais contre les Turcs, et de + se préparer lui-même à partir. Rien de plus. Mais Catherine ajoute + dans la lettre qui accompagne celle du Roi: «Le Roi vous mande son + intention, _en cas que vous auriez pris La Rochelle par force ou + par composition_; à quoy je vous prie vous resouldre et _prendre + cette seureté de moi_...» (_Lettres_, t. IV, p. 227 et note 1). + N'était-ce pas engager le duc d'Anjou, s'il ne pouvait prendre La + Rochelle, à conclure avec les Rochellois un accord dont elle + prenait la responsabilité?] + +C'était un nouveau répit laissé au parti protestant. Après la +Saint-Barthélemy, qu'il ne pouvait oublier ni pardonner, il eût été +prudent, quoique inhumain, de le réduire à l'impuissance. Mais Catherine +n'était pas capable d'un effort suivi. Elle négligea, pour une oeuvre de +magnificence ou d'union familiale, les cruelles obligations de son +crime. Maintenant elle dissuadait le duc d'Anjou de tout excès de zèle +catholique. Un jésuite, le Père Edmond Auger, célèbre prédicateur et +confesseur, avait pris un grand ascendant sur le jeune prince. «Donné +vous guarde, écrivait-elle à son fils, de mestre Aymont, le jésuiste, +car yl escript partout que vous avé promis de aystirper tous ceulx qui +ont jeamès ayté hugenos, et qu'i le set (qu'il le sait) come seluy qui +s'et meslé de vostre comsense (conscience). Ces bruis là font gren mal à +toutes les afeyres qui cet présentet (se présentent)»[629] (30 mai +1573). Très enthousiaste de son dessein de Pologne, elle en avait causé +en mars avec le maréchal de Tavannes et se fâchait que le «bonhomme» +soutint que le royaume de Pologne «est désert et ne veault rien, n'est +si grent que l'on dist et que les jeans sont brutaulx». Elle affirmait +au contraire «qu'y (ils) sont bien sivils et jeans de bon entendement et +que c'et un bon et grent royaume qui a toujours sant (cent) cinquante +mils chevauls pour faire cet qu'il veut».--«Yl faut voir», reprenait +Tavannes.--Sa vraie raison, expliquait Catherine au duc d'Anjou, c'est +qu'il ne voulait pas le suivre et s'en aller «or (hors) de son +fumier»[630]. Elle était fort en colère contre le cardinal de Lorraine, +qui ne se pressait pas de lui faire avoir du Clergé de France trois cent +mille francs, dont elle avait besoin. Et même n'avait-il pas osé lui +dire que, tout en accordant ce subside, «en darière (par derrière) l'on +dyst que c'et un grent argent qui s'en va hors de Franse....» «Encore, +remarquait-elle aigrement, ne sortira-t-i pas tent d'argent qu'il (le +Cardinal) a fest [sortir] pour le royaume d'Écosse». En comparaison de +plus de dix millions dépensés là-bas, qu'était-ce que la somme qu'elle +réclamait et pour un si grand résultat? Car «c'est jouindre une couronne +à jeamès alla Franse, et pour le plus pour troys milions de francs pour +une foys, et le trafic et les comodités que cet réyaume [de France] enn +auré (aurait) qui profiteront plus que vint millions par an et que c'et, +aultre (outre) sela, la grandeur de cette couronne et la ruyne de ceulx +qui nous ont voulu ruyner»[631]. + + [Note 629: Catherine au roi de Pologne, 30 mai 1573, _Lettres_, t. + IV, p. 225.] + + [Note 630: 15 mars 1573, _Lettres_, IV, p. 181. Tavannes mourut en + juin.] + + [Note 631: 30 mai, au roi de Pologne, _ibid._, t. IV, p. 225.] + +Ce noir projet contre la couronne de France, c'était en l'espèce le +refus de Philippe II de marier avantageusement le duc d'Anjou et la +compétition d'un archiduc autrichien au trône de Pologne. La politique +extérieure de Catherine a toujours un caractère personnel et maternel. +Mais elle triomphait trop de l'élection, comme si le nouveau roi était +capable de fonder à l'Est de l'Europe une dynastie française, pour +prendre à revers les Habsbourg de Vienne. Ses rêves de grandeur +reposaient sur un être d'imagination. Elle croyait que son fils serait +un grand souverain, comme elle l'estimait un grand capitaine, parce +qu'elle l'idolâtrait. En réalité, son héros était surtout occupé +d'intrigues de Cour et d'intrigues de coeur, et n'avait ni énergie +d'homme, ni ambition de roi. Mais elle, aveuglée par la tendresse, +s'attachait uniquement à sauvegarder ses intérêts et son avenir. Elle +avait laissé tomber les négociations avec Guillaume de Nassau qui +offrait à Charles IX de l'aider à conquérir et à mettre sous son +obéissance tous les Pays-Bas, sauf les provinces de Hollande et Zélande, +qui resteraient libres, sous sa protection d'ailleurs, à condition qu'il +rétablît la paix religieuse dans son royaume[632]. Elle les reprit pour +calmer les ressentiments de l'Allemagne protestante et assurer au duc +d'Anjou un libre et sûr passage jusqu'en Pologne. Le Duc aurait bien +voulu se dédire, tant la France avait d'attraits, mais le Roi, son +frère, heureux de se débarrasser de lui, l'avait pressé, aussitôt qu'il +sut la nouvelle de son élection, de rejoindre au plus tôt ses sujets, +dont il était «désiré et attendu avecques très grande affection». La +Reine-mère tâchait de stimuler son orgueil. «... Je vous ay trop montré, +lui écrivait-elle, que je vous aime mieux où vous pouvez acquérir +réputation et grandeur que de vous voyr auprès de moy, encore que ce me +soit un grand contentement, mais je ne suis pas de ces mères qui +n'ayment leurs enfans que pour eulx, car je vous ayme pour vous voir et +désirer le premier en grandeurs et honneur et réputation...»[633] Le +bruit courut que les Guise complotaient d'empêcher le départ de celui +qu'on regardait comme le chef du parti catholique. Charles IX ne fut que +plus impatient de pousser son frère hors du royaume. Il l'accompagna +aussi loin qu'il put et ne s'arrêta qu'à Vitry, où la maladie l'obligea +de s'aliter. Il mit tant d'affectation dans ses adieux que les +spectateurs sentirent le contentement sous les plaintes et les +cris[634]. Catherine, qui, voyant l'état du Roi décliner, commençait +peut-être à regretter le succès de sa diplomatie, suivit le duc d'Anjou +jusqu'à l'extrémité de la Lorraine, à Blamont, où elle avait donné +rendez-vous à Ludovic de Nassau et au duc Christophe, fils de l'Électeur +palatin, pour débattre avec eux les conditions d'un accord entre +l'Allemagne protestante et la France (29 novembre-3 décembre). + + [Note 632: Groen van Prinsterer, t. IV, p. 44 sqq. Projet rédigé + par Ludovic de Nassau et Schomberg, le 27 mars 1573, et amendé par + Guillaume de Nassau, _ibid._, p. 116.] + + [Note 633: Lettre de Charles IX, t. IV, p. 227. note 1;--de + Catherine, _ibid._, p. 227.] + + [Note 634: _Mémoires de Philippe Hurault, comte de Cheverny_, + (alors chancelier du duc d'Anjou, et qui devint plus tard + chancelier de France), éd. Buchon, p. 231.] + +Elle avait déjà fait passer à Ludovic 300 000 écus pour marcher au +secours de Guillaume, son frère. Elle promit «d'embrasser les affaires du +dict Pays-Bas aultant et aussi avant que les princes protestants les +vouldront embrasser»[635]--autant et aussi avant, mais elle ne disait +pas au delà. Le Roi de Pologne, «tant en son nom que comme député du Roi +de France son frère», voulut bien lui aussi entendre à cet accord. Mais +Ludovic, qui l'accompagna jusqu'en Hesse-Cassel, ne put le décider à +mettre en articles les conversations de Blamont. Il jura «en alemand +qu'il leur joueroyt ung bon tour ayant desjà de l'argent pour le +moins»[636]. + +L'état du royaume lui en fournit bientôt l'occasion. Les huguenots du +Midi étaient en armes depuis la Saint-Barthélemy et «n'avaient pas cessé +de remuer ménage». Ils protestaient contre l'édit de Boulogne (juillet +1573), qui n'accordait le libre exercice du culte qu'à Nîmes et +Montauban. Même parmi les catholiques, il y avait des mécontents. Le +massacre de la Saint-Barthélemy avait fait horreur à quelques-uns. Des +gouverneurs, des lieutenants généraux du Roi, Matignon en +Basse-Normandie, Saint-Herem en Auvergne, Chabot-Charny à Dijon, le +vicomte d'Orthe à Bayonne[637], etc., n'avaient pas exécuté les ordres +de mort. Arnaud Du Ferrier, ambassadeur de France à Venise, avait +franchement reproché à Catherine d'avoir si bien servi les intérêts de +Philippe II, le meurtrier, prétendait-il, de sa fille[638]. Le premier +président de Thou gémissait en secret de ne pouvoir effacer cette +journée du livre de l'histoire. «Cet acte inhumain, dit le vicomte de +Turenne,--un petit-fils du connétable--me navra le coeur et me fit aimer +et les personnes et la cause de ceux de la Religion, encore que je +n'eusse [alors] nulle cognoissance de leur créance»[639]. Les rancunes +des uns et les sympathies des autres servirent de levain à l'agitation. + + [Note 635: Lettre du comte de Nassau, Groen van Prinsterer, t. IV, + p. 279.] + + [Note 636: _Mémoires inédits de Michel de La Huguerye_, publiés + par le baron A. de Ruble (_Soc. H. F._, t. I, 1877, p. 195.)] + + [Note 637: Sur l'authenticité de la fameuse lettre du vicomte + d'Orthe au Roi, consulter les références, _Lettres_, t. II, p. + 117. Voir la liste des gouverneurs qui se montrèrent humains, + _Lettres_, t. IV, Introd., p. CXI.] + + [Note 638: La lettre de Du Ferrier du 16 septembre 1572 et la + réponse de Catherine du 1er octobre, un monument d'inconscience, + dans _Lettres de Catherine_, t. IV, p. 130-133, texte et notes.] + + [Note 639: Cte Baguenault de Puchesse, _Mémoires du vicomte de + Turenne, depuis duc de Bouillon_, 1565-1586, (_S. H. F._, 1891, p. + 31).] + +Dans l'armée que Charles IX avait envoyée contre La Rochelle, +combattaient côte à côte sous les ordres du duc d'Anjou, des hommes très +opposés d'idées, d'opinions, de sentiments, massacreurs de la +Saint-Barthélemy, ennemis des massacreurs, protestants convertis ou +protestants loyalistes, le roi de Navarre, le prince de Condé, La Noue, +les Guise. Pour les Montmorency, la Saint-Barthélémy n'était pas +seulement un malheur public. Cousins germains de Coligny, partisans des +alliances protestantes, signataires du traité avec Élisabeth et +négociateurs du mariage anglais, ils se sentaient menacés dans leur +situation et leur crédit par le triomphe du parti catholique et le +retour en faveur des Guise, leurs ennemis. Ils croyaient même qu'ils +auraient été englobés dans le massacre, si le maréchal de Montmorency +n'avait pas été absent de Paris. Ce chef de leur maison, calme et loyal, +se résignait à la mauvaise fortune. Damville, le puîné, gouverneur du +Languedoc, prudent et avisé, consentait à servir fidèlement la Cour, +tant qu'il le pourrait sans se perdre. Mais les cadets, Méru, gendre du +maréchal de Cossé, et Thoré, étaient des esprits ardents et aventureux, +prêts à prendre l'offensive. Leur neveu, Turenne, annonçait déjà la +valeur brillante et le talent d'intrigue qui le rendirent plus tard +célèbre. Au camp de La Rochelle, des intelligences s'établirent entre +ceux qui pour divers motifs, par esprit d'humanité ou par esprit de +faction, condamnaient «cette tant détestable et horrible journée». Tous +se groupèrent autour du duc d'Alençon, le troisième fils de Catherine, +un «moricau», qui, tout enfant, n'était, au dire de sa mère, que «guerre +et tempeste en son cerveau». A seize ans, pour avoir une couronne, il se +déclara prêt à épouser Élisabeth, qui en avait trente-sept, et même, +s'il le fallait, à renoncer à la messe. Il s'était attaché à l'Amiral, +qui lui avait promis une principauté en Flandre, et, en apprenant +l'attentat de Maurevert, il osa dire: «Quelle trahison!» C'était le chef +que les protestants cherchaient pour autoriser une nouvelle prise +d'armes. Toujours formalistes, ils ne croyaient pas l'insurrection +légitime sans le concours d'un prince du sang. Or cette fois, ils +auraient mieux encore: un frère même du Roi, un fils de France. + +Quand le duc d'Anjou partit pour la Pologne, le duc d'Alençon prétendit, +comme par droit de succession, au commandement suprême des armées, qui +devenait vacant. Mais Charles IX, heureux d'être débarrassé de cette +sorte de maire du palais que les préférences maternelles lui avaient +imposé, déclara qu'il n'y aurait plus de lieutenant général[640]. +Catherine, qui savait les attaches de son plus jeune fils avec les +Montmorency, les nouveaux catholiques et les Nassau, n'avait que trop de +raisons d'approuver ce refus. Pendant que la Cour revenait de Lorraine à +Paris, quelques partisans du duc le poussèrent à s'enfuir avec le roi de +Navarre et à gagner Sedan, qui appartenait au duc de Bouillon, un +huguenot. Là, en sûreté, dans cette place très forte, il se ferait payer +son retour, sous menace de guerre civile, au prix qu'il fixerait. + + [Note 640: _Mémoires de Philippe Hurault, comte de Cheverny_, éd. + Buchon, p. 230-231.] + +Catherine, avertie par sa fille Marguerite, fit si bonne garde qu'elle +empêcha la fuite. A Chantilly, où la Cour s'était arrêtée chez les +Montmorency, les intrigues recommencèrent. Les huguenots, ainsi que +Ludovic l'avait prévu, se mirent de la partie. Ils avaient de très +bonnes plumes et, comme au temps du tumulte d'Amboise, leurs +pamphlétaires firent merveille, mais cette fois contre Catherine de +Médicis. Le _De furoribus gallicis_, qui parut en français sous le titre +de: _Discours véritable des rages exercées en France_ (1573) et dont +l'auteur anonyme serait non Hotman, mais un ministre réformé de Lyon, +Ricaud[641] y raconte avec une indignation éloquente les massacres de +Paris. De tout temps d'ailleurs, le gouvernement des femmes, et surtout +des étrangères, si contraire aux lois du royaume, n'a-t-il pas amené la +ruine et la honte? Dans la _Franco-Gallia_, qui parut la même +année[642], Hotman expose la Constitution ancienne du royaume, du moins +telle qu'il l'imaginait. Autrefois la monarchie n'était pas héréditaire +en droit, bien qu'elle le fût en fait. La souveraineté résidait dans les +États généraux, dont la compétence s'étendait à l'universalité des +affaires, dont le pouvoir allait jusqu'à déposer les rois. La nation, +sans être tenue de suivre l'ordre de primogéniture, choisissait son chef +dans une famille dont tous les membres avaient un rang et un rôle +prééminent. + + [Note 641: R. Dareste, _Essai sur François Hotman_, 1850, p. 63; + _id._, _Revue Historique_, t. II (1876), p. 369, et Elkhan, _Die + Publizistik der Bartholomäusnacht und Mornays «Vindiciae contra_ + _tyrannos»_, Heidelberg, 1905, p. 33-36. Sur Jean Ricaud ou + Rigaud, quelques indications dans Haag, _La France protestante_, + t. VIII, p. 432.] + + [Note 642: _Franc. Hotomani Jurisconsulti Franco-Gallia Libellus + statum veteris reipublicae gallica tum deinde a Francis occupatae + describens_, Coloniae, 1574. Mais il y a eu une première édition + parue à Genève en 1573 _ex officina_ J. Staerii] + +Souveraineté des États et participation des princes du sang à l'autorité +royale, c'était le double jeu d'arguments que les théologiens et les +jurisconsultes huguenots avaient souvent déjà employé contre les Guise +et même contre le roi. Mais tout en soutenant que les États sont +souverains pour constituer le gouvernement, Hotman, qui prévoit la mort +prochaine de Charles IX, leur dénie le droit d'y appeler une femme. La +loi salique, qui exclut les femmes du trône, les exclut par là même de +la régence. L'histoire justifie la sagesse de la coutume. Brunehaut et +Frédégonde se sont souillées de vices et de crimes; Isabeau de Bavière a +vendu la France aux Anglais; Blanche de Castille provoqua par sa +tyrannie l'insurrection de la noblesse. Catherine de Médicis n'est pas +nommée, mais c'est elle que vise cet ardent réquisitoire contre les +reines-mères. + +La noblesse protestante de l'Ouest élut pour chef des armes La Noue +«sous l'autorité d'un chef plus grand que de tout le temps passé». +C'était désigner clairement le duc d'Alençon. Le maréchal de +Montmorency, pour prévenir la guerre civile, alla prier Charles IX de +donner contentement à son frère; et le Roi, inquiet de l'agitation +générale, consentit à le faire chef de son conseil et à lui donner le +commandement des armées[643]. C'était la lieutenance générale sans le +nom. + + [Note 643: Decrue, _Le parti des politiques au lendemain de la + Saint-Barthélemy_, 1892, p. 131-132.] + +Charles IX dépérissait de fièvre. Catherine, craignant, s'il venait à +mourir, que le duc d'Alençon ne voulût profiter de l'éloignement du roi +de Pologne, héritier légitime, pour le déposséder, fit si bien qu'elle +réduisit son pouvoir à un vain titre. Cependant La Noue avait fixé la +prise d'armes du parti à la nuit du mardi gras (23-24 février). Le Duc +se laissa persuader par son entourage de s'enfuir le 10 mars de +Saint-Germain à la faveur du désarroi que provoquerait à la Cour la +nouvelle de l'insurrection. Mais il fut pris au dépourvu par l'arrivée, +dix jours trop tôt, du capitaine huguenot, Chaumont-Quitry, qui devait +l'escorter avec une troupe de cavaliers, et, de peur, il alla tout +avouer à sa mère. L'alarme fut chaude au château. Les courtisans, +épouvantés, coururent à Paris par tous les chemins et en tout équipage. +Catherine y rentra sans hâte, ayant dans son carrosse le Duc son fils et +le roi de Navarre son gendre, qu'elle gardait sous son regard et dans sa +main. + +Charles IX pardonna; mais il emmena les deux princes au château de +Vincennes, où il alla s'installer pour respirer un air plus pur que +celui de Paris. La surveillance se fit plus étroite, à mesure que la +révolte s'étendit dans l'Ouest, et quand on apprit que le meurtrier +innocent d'Henri II, Mongomery, l'un des meilleurs lieutenants de +Coligny, venait de débarquer en Normandie (11 mars 1574). + +Les princes, qui craignaient peut-être pour leur vie, décidèrent à +nouveau de chercher un refuge à Sedan. Deux des gentilshommes du Duc, La +Molle et Coconat, grands massacreurs de la Saint-Barthélemy et fameux +héros d'alcôves, s'entendirent avec Thoré et Turenne; ils s'assurèrent +le concours de capitaines et de soldats sans emploi, d'un bourgeois de +Paris, de marchands de chevaux et de deux personnages pittoresques: +Grantrye, ancien agent de France près les Ligues grises, qui pensait +avoir découvert la pierre philosophale, et Côme Ruggieri, un familier de +la Reine-mère, astrologue, devin, nécromancien, fabricant de philtres et +jeteur de sorts. + +Mais Catherine fut prévenue. Charles IX, furieux d'une trahison qui +suivait un pardon si récent, fit arrêter son frère et son beau-frère +(avril) et les fit interroger par des commissaires. Le Duc, tremblant et +humble, raconta les détails du complot, et, dans ce long récit, +compromit tout le monde. Henri de Navarre se défendit avec dignité, +s'excusant de ses projets sur le mépris que lui témoignait la +Reine-mère, la faveur dont jouissaient les Guise et le bruit qui courait +qu'on voulait se défaire du duc d'Alençon et de lui. Thoré et Turenne +avaient pris le large. Condé, qui était dans son gouvernement de +Picardie, gagna l'Allemagne. La Molle et Coconat furent, au désespoir +des dames, décapités, les capitaines pendus[644]. Mais Côme Ruggieri, +protégé par la terreur qu'il inspirait, fut condamné seulement à +quelques années de galères et bientôt gracié. + + [Note 644: _Histoire de France_ de Lavisse, t. VI, note 1, p. 148, + sqq. Voir le procès criminel dans _Archives curieuses_ de Cimber + et Danjou, 1re série, t. VIII, p. 127-220.] + +Le nom du maréchal de Montmorency avait été prononcé plusieurs fois dans +les interrogatoires. Charles IX le fit emprisonner le 4 mai, et avec lui +le maréchal de Cossé, qui était le beau-père d'un Montmorency, Méru. +Mais il aurait fallu aussi arrêter l'autre fils du Connétable, Damville, +gouverneur du Languedoc depuis la démission de son père, et qui avait en +main une armée, une garde de corps albanaise, toutes les ressources +d'une grande province et la clientèle que son père et lui s'y étaient +créée dans les trois ordres par un demi-siècle de gouvernement. Le Roi +l'avait chargé de conclure la paix avec les protestants du Midi, et il +lui faisait un crime de n'y avoir pas réussi, comme s'il lui était +possible de gagner par la simple promesse de la liberté de conscience un +parti qui réclamait impérativement le libre exercice du culte, la +réhabilitation des victimes de la Saint-Barthélemy et la réprobation +officielle des massacres. Catherine, dans une lettre qu'elle lui +écrivait le 18 avril, le louait de son zèle au service du Roi[645], mais +le même jour Charles IX lui commandait d'envoyer trois ou quatre de ses +compagnies d'ordonnance à Guillaume de Joyeuse, son lieutenant à +Toulouse, mais qui était dévoué à la Cour; on voulait l'affaiblir pour +le frapper plus sûrement. La disgrâce des maréchaux entraînait la +sienne. Innocent ou coupable, ses attaches de famille paralysaient +l'action du gouvernement. Les huguenots de l'Ouest étaient en armes. +Condé négociait avec les princes protestants d'Allemagne une nouvelle +invasion. Le jour même où il enfermait Montmorency à la Bastille, +Charles IX signa la révocation de son frère, mais c'était une mesure +plus facile à prendre qu'à exécuter. Le prince-dauphin, fils du duc de +Montpensier, nommé gouverneur du Languedoc, n'avait pas les moyens de le +réduire de force. Un diplomate, Saint-Sulpice, et le secrétaire d'État, +Villeroy, envoyés en mission auprès de lui, reçurent à leur étape +d'Avignon l'ordre de lui signifier sa destitution et, s'il n'obéissait +pas, de lui débaucher ses troupes. Mais ils se gardèrent bien de cet +acte d'autorité à la romaine[646]. Damville, dépouillé de sa charge et +qui redoutait pis, se rapprocha des protestants, vers qui, depuis +plusieurs mois, il avançait à pas comptés. Il signa le 29 mai avec les +députés des Églises du Languedoc une suspension d'armes, qui devait +durer jusqu'au 1er janvier 1575. La trêve finie, il conclut une «Union» +des catholiques modérés avec les huguenots du Midi[647]. C'était +l'alliance contre la Reine-mère des malcontents des deux religions. + + [Note 645: _Lettres_, IV, p. 291.] + + [Note 646: _Mémoires d'Estat par M. de Villeroy_, Sedan, 1622, t. + 1, p. 8. Les deux envoyés royaux n'avaient pas pu pousser plus + loin qu'Avignon: «... est certain, avoue Villeroy, que si nous + eussions esté auprès dudict sieur mareschal [de Damville] qu'il + lui y eust esté très facile de nous faire le traitement duquel + l'on nous vouloit faire ministres en son endroict.»] + + [Note 647: D. Vaissète, _Histoire générale du Languedoc_, édit. + nouvelle, Toulouse, t. XII: _Preuves_, col. 1114-1138 et + 1138-1141.] + +Tel fut le résultat de la politique de violence inspirée par l'attentat +de Meaux et qui, se proposant la ruine des protestants, aboutit à la +division des catholiques. Catherine eût bien mieux fait--et non pas +seulement pour sa mémoire--de s'en tenir à son premier système de +conciliation et d'apaisement, si bien adapté à son sexe, à l'égalité de +son caractère, à son humeur, au charme insinuant de ses manières. Les +belles paroles qu'elle avait à souhait, les protestations d'amitié et de +saintes intentions, les sourires et les promesses, qui n'étaient pas +toujours sincères, tout cet art très féminin où elle excellait, n'était +d'aucun emploi dans une guerre d'extermination. L'esprit de suite, si +nécessaire pour une entreprise de cette ampleur, était d'ailleurs la +qualité qui lui manquait le plus. Elle partait, s'arrêtait, pour +repartir et s'arrêter encore, lasse d'un effort durable ou distraite de +son principal objet par ses combinaisons matrimoniales, ses prétentions +à toutes les couronnes, ses appétits de gloire et de grandeur. Quelle +conclusion plus inattendue de sa brouille avec Philippe II et de ses +alliances protestantes que le massacre de la Saint-Barthélemy! Et quelle +impuissance à tirer parti de ce crime abominable! Elle lâcha La +Rochelle, qu'il eût fallu réduire à tout prix, pour préparer au duc +d'Anjou un facile accès et un heureux avènement en Pologne. Par passion +aussi pour les intérêts de son second fils, elle s'acharna contre les +Montmorency. Sans doute, Thoré et Méru, ainsi que Turenne, étaient des +conspirateurs qu'il était légitime de poursuivre à outrance. Mais le +chef de leur maison, le maréchal de Montmorency, avait toujours +déconseillé les projets de fuite du duc d'Alençon[648]. Il n'était +coupable que de les avoir tus, ou même de ne les avoir dénoncés qu'à +moitié. Cossé, que l'on supposait informé par son gendre Méru, n'était +suspect lui aussi que d'avoir gardé le silence. On ne pouvait reprocher +à Damville, si réservé en ses paroles et si correct en ses actes, que +d'être trop puissant dans sa province. Mais le gouverneur du Languedoc +n'était pas d'humeur à se sacrifier à la tranquillité de la Reine-mère. +Pour se défendre, il appela les huguenots à l'aide et, par contre-coup, +aida à les défendre contre leurs ennemis. Le protestantisme fut sauvé, +moins par la force de ses adhérents que par l'appoint du Languedoc +catholique. + +Tant de haine, et qui eut de si grandes conséquences, s'explique surtout +par l'amour ardent, exclusif qu'elle portait au duc d'Anjou, «ses chers +yeux», comme elle l'appelait. Elle avait fait de lui une sorte de +vice-roi, qui, elle aidant, était aussi puissant que le Roi même. Elle +n'avait pas réfléchi que ce morcellement de l'autorité royale était d'un +fâcheux exemple et qu'il pourrait induire son troisième fils en +tentation, comme il arriva. Les déceptions et l'ambition de ce fils de +France donnèrent à la révolte un chef bien plus autorisé que les princes +du sang. + +Des troubles qui suivirent comme du crime qui précéda, Catherine est +absolument responsable. Charles IX a régné: elle a gouverné. Le jeune +Roi mourut le 30 mai 1574, à vingt-quatre ans. Son dernier mot fut: «Et +ma mère»[649]. Elle-même écrivait que son fils n'avait «rien reconeu +tent que apres Dieu moy»[650]. Cette superstition de piété filiale +mérite d'être retenue dans un jugement sur Charles IX. Sauf une courte +velléité de pouvoir personnel, le fils a laissé à sa mère toutes les +prérogatives du pouvoir: initiative et exécution. Il a souffert pour lui +plaire une sorte de partage avec le duc d'Anjou. Violent, impulsif et +docile, il a subi toute sa vie, mineur ou majeur, l'action d'une +tendresse impérieuse. + + [Note 648: Decrue, _Le parti des politiques au lendemain de la + Saint-Barthélemy_, 1892, p. 176-177.] + + [Note 649: A Henri III, 31 mai 1574, _Lettres_, t. IV, p. 310.] + + [Note 650: A la duchesse de Ferrare, 11 juin, t. V, p. 12.] + + + + +CHAPITRE VII + +UNE MÉDICIS FRANÇAISE + + +Il y a en Catherine de Médicis une femme d'un caractère très complexe et +d'une intelligence très étendue, à qui les historiens politiques, comme +si son activité avait été absorbée par les affaires d'État, n'accordent +en passant que quelques lignes ou même quelques notes au bas des pages. +Des anecdotes, qui ne sont pas toutes vraies, et les épithètes de +Florentine, d'Italienne tiennent lieu le plus souvent d'informations sur +ses goûts, ses sentiments, ses idées. La souveraine, amie des lettres et +des arts et qui était elle-même artiste et lettrée, est un peu plus +favorablement traitée, mais son action propre disparaît et se perd dans +celle des Valois[651]. On dirait d'une gloire étrangère, et sur laquelle +la France, à cause de la Saint-Barthélemy, se ferait scrupule de rien +prétendre. Il ne faudrait pas oublier pourtant que cette Médicis a +quitté l'Italie étant encore toute jeune fille, presque enfant, qu'elle +a vécu en France sans jamais plus en sortir, et que l'empreinte de son +pays d'adoption fut peut-être à la longue aussi forte que celle de sa +famille paternelle. + + [Note 651: Il est juste toutefois d'excepter l'ouvrage de Bouchot, + _Catherine de Médicis_, Paris, 1899.] + +Pour montrer cette Catherine si peu connue, le moment le mieux choisi +est, ce semble, le début du règne d'Henri III, où le récit des +événements nous a conduits. Elle a eu le temps de donner toute sa mesure +et de se révéler telle qu'elle était en bien et en mal. Elle a, pendant +une dizaine d'années, gouverné souverainement l'État. Elle a disposé des +ressources du Trésor pour la Cour, qui ne fut jamais plus brillante, +pour ses fêtes, ses constructions, et le patronage des lettrés, des +poètes, des artistes. Le règne de Charles IX est l'apogée de son pouvoir +ou, pour mieux dire, c'est son règne. Aussi peut-on grouper ici, comme +en leur centre, les diverses manifestations de sa vie morale, artistique +et intellectuelle avant et après 1574 et les traits les plus marquants +de sa personnalité. + +Elle avait, à l'avènement d'Henri III, cinquante-cinq ans; c'est le +commencement de la vieillesse ou l'extrême fin de la maturité. L'âge +avait épaissi et alourdi la Junon épanouie par dix maternités. Les +cheveux, autrefois blonds, avaient passé au roux sombre, et ses yeux +châtains[652], à fleur de tête, s'embrumaient de myopie. Un grand air de +sérieux et de dignité, le visage virilement accentué et qui ne +s'empâtait qu'au double menton, le nez fort et les lèvres épaisses, +donnaient l'idée d'une maîtresse femme. Ses vêtements noirs de veuve, +qu'elle ne quitta que le jour du mariage de Charles IX et d'Henri III, +ajoutaient encore à cette impression d'autorité. Mais les paroles +étaient douces et le ton rarement impérieux. Elle se possédait bien et +ne laissait voir de ces sentiments que ce qu'elle voulait: art de grande +dame que les nécessités de la politique avaient porté à sa perfection. + + [Note 652: Au Louvre, salle X, no 1030, portrait peint de + Catherine de Médicis. A Chantilly, Musée Condé, no 418, crayon de + François Clouet, mort en 1572. A Florence, dans le couloir des + Uffizi au palais Pitti, côté Pitti, no 19, un portrait de + Catherine de Médicis en sa vieillesse. Il y a aussi au Musée des + Uffizi, dans la salle des Miniatures et Pastels, no 3 380, douze + médaillons représentant les principaux membres de la famille des + Valois. Catherine y a, comme les autres personnages, les yeux + bleus, mais c'est évidemment une couleur de convention.] + +Son activité, sinon sa force physique, était restée la même. Elle +continue à voyager, malgré ses rhumatismes et son catarrhe, au hasard +des mauvais gîtes et des mauvais temps, intrépide chevaucheuse «jusques +en l'âge de soixante et plus», malgré sa blessure à la tête de 1564, +«dont il l'en falust trépaner». Elle est bonne marcheuse et chasse tant +qu'elle peut. «Elle aymoit fort, dit Brantôme, à tirer de l'harbaleste à +jalet et en tirait fort bien, et toujours quand elle s'alloit pourmener +faisoit porter son harbaleste, et quand elle voyoit quelque beau coup, +elle tiroit»[653]. Elle n'est jamais en repos. Elle écrivait quelquefois +vingt lettres de suite[654], et, revenue parmi ses dames, elle causait +et brodait. «Elle passoit fort son tems les après-dinées, dit Brantôme, +à besongner après ses ouvrages de soye, où elle y estoit toute parfaicte +qu'il estoit possible»[655]. L'habile dessinateur pour broderies, le +Vénitien Vinciolo, dédia à cette reine aux doigts de fée ses +«_Singuliers et nouveaux pourctraicts.... pour toutes sortes d'ouvrages +de lingerie..._, Paris, 1587», qui eurent une dizaine d'éditions[656]. + + [Note 653: Brantôme, VII, p. 346. L'arbalète à jalet servait à + lancer soit des jalets (c'est-à-dire des petits cailloux ronds ou + galets), soit des balles de plomb ou d'argile. Une arbalète de + Catherine en ébène et damasquinée d'or est au Musée d'artillerie.] + + [Note 654: _Id._, p. 374.] + + [Note 655: _Id._, p. 347.] + + [Note 656: Bonnaffé, _Inventaire des meubles de Catherine de + Médicis en 1589_, Paris, 1874, p. 101 et 108, notes. Sur Frédéric + de Vinciolo, voir G. d'Adda, _Essai bibliographique sur les + anciens modèles de lingerie de dentelles, de tapisserie_ (_Gazette + des Beaux-Arts_, Paris, 1864, p. 425-426).] + +Elle est grosse mangeuse. L'Estoile rapporte qu'elle pensa crever +d'indigestion pour «avoir trop mangé, disait-on, de culs d'artichaux et +de crestes de rongnons de coq»[657]. La vie en elle surabonde. Elle est +gaie, prend grand plaisir aux farces de la Comédie Italienne, «et en +rioit son saoul comme un autre, car elle rioit volontiers». Elle n'étoit +point prude, du moins en sa jeunesse, et, lors de la seconde guerre +civile, s'amusa fort de la raison, à faire rougir un corps de garde +catholique, pour laquelle les huguenots avaient nommé leur coulevrine du +plus gros calibre «la Reine-mère». Elle croyait que la joie est le +principe de la fécondité et recommandait à son fils Henri III et à sa +belle-fille, Louise de Lorraine, ce moyen d'avoir des enfants: «Car +voyés combien Dieu m'en a donné pour n'estre poynt menencolyque +(mélancolique)[658]». Les pamphlets n'ont jamais altéré sa bonne humeur. +Même dans les pires dangers de la monarchie, quand elle fut obligée +(traité de Nemours, 7 juillet 1585) de subir la loi des chefs de la +Ligue, elle ne s'interdisait pas de réagir. Quelques jours après, elle +s'amusa fort avec sa grande amie, la duchesse d'Uzès, d'une pantalonnade +où figuraient déguisés en femmes et «coiffés de rideaux de lit» le grave +surintendant des finances, Bellièvre, et le vieux cardinal de +Bourbon[659]. Elle avait alors soixante-six ans. La situation s'aggrava, +mais elle ne voulait pas s'attrister. «Si ce n'estoit que je me divertiz +le plus que je puis, alant à la chasse et me promenant, je pense que je +serois malade. J'attens demain Madame de Longueville qui m'aydera bien +aussi à passer mon tems»[660]. + + [Note 657: L'Estoile, juin 1575, I, p. 64.] + + [Note 658: _Lettres_, t. IX, p. 103, 2 décembre 1586.] + + [Note 659: _Ibid._, t. VIII, p. 341, note 1 (entre le 11 et le 23 + juillet).] + + [Note 660: _Ibid._, t. VIII, p. 352, 14 septembre 1585.] + +Une question se pose et s'impose à l'historien. Catherine fut-elle +toujours, épouse et veuve, une femme vertueuse? Il ne suffirait pas +d'établir--et l'on a vu combien la preuve était difficile[661]--qu'elle +employa pendant sa régence, et depuis, à des fins politiques les +attraits de son personnel féminin pour avoir le droit de conclure +qu'elle avait les faiblesses dont elle tirait parti. Les corrupteurs ne +sont pas nécessairement des corrompus. Brantôme est bien embarrassant. +Il parle de sa Cour comme d'une école de vertu et cependant il laisse +entendre, sans souci à ce qu'il semble, de la contradiction, que +Dauphine elle aima fort Pierre Strozzi[662], bon soldat et fin lettré. +Mais entend-il par aimer ce qu'historien des Dames galantes, il entend +d'ordinaire par là? Pierre était son cousin germain, un fils de Clarice +de Médicis, cette tante si dévouée en souvenir de qui elle protégea tous +les Strozzi. Elle ne l'aurait pas défendu avec un courage si franc en +1551, lors de la défection de Léon Strozzi[663], si elle avait pu +craindre que le Roi son mari soupçonnât entre elle et lui plus qu'une +affection légitime. Brantôme raconte aussi que François de Vendôme, +vidame de Chartres, un très grand seigneur apparenté aux Bourbons, +portait le «vert», qui fut la couleur de Catherine avant son veuvage, et +avait la «réputation de la servir»[664]. Henri II, qui savait ce qu'est +un amant platonique pour ne l'être pas lui-même, n'aurait pas souffert +que le Vidame rendît des soins à la Reine autrement qu'en tout respect. +D'autre part Catherine n'aurait pas été femme si elle n'avait eu quelque +plaisir à prouver à son mari et à sa rivale qu'elle était capable elle +aussi d'inspirer une passion romanesque. Qu'elle s'en soit tenue à cette +satisfaction d'amour-propre, c'est très vraisemblable, vu les risques +d'une faute, sa prudence et son amour pour l'époux infidèle. Devenue +veuve, elle laissa les Guise, ministres tout-puissants de François II, +emprisonner à la Bastille son adorateur, qui s'était déclaré contre eux +pour le prince de Condé, et, quand elle prit le pouvoir, à l'avènement +de Charles IX, elle le retint, malade, «sous la charge et garde +d'aulcuns archers de la garde du corps du Roy» en une chambre basse de +l'Hôtel de la Tournelle[665], où il mourut» (22 décembre 1560). Il est +possible qu'elle ait voulu par cette rigueur démentir le bruit d'une +liaison et affirmer sa fidélité conjugale ou prouver que ses sympathies +ne prévaudraient jamais contre la raison d'État[666]. + + [Note 661: Chap. V, p. 142-144.] + + [Note 662: Brantôme, _Oeuvres_, éd. Lalanne, t. II, p. 269.] + + [Note 663: Voir plus haut, chap. II: Dauphine et Reine, p. 49-51.] + + [Note 664: Brantôme, _Oeuvres_, éd. Lalanne, t. VI, p. 117.] + + [Note 665: Il y dicta du 18 au 21 décembre son testament, qu'on + trouvera en appendice dans La _Vie de Jean de Ferrières, vidame de + Chartres, seigneur de Maligny_, par un membre de la Société des + Sciences historiques et naturelles de l'Yonne (comte Léon de + Bastard), Auxerre, 1858, p. 211-228. Sur sa demi-captivité, voir + p. 212.] + + [Note 666: Peut-être en voulut-elle au Vidame d'avoir pris parti + pour les princes du sang, dont les droits étaient destructifs de + ceux des belle-mères. Elle dut trouver que, pour un favori en + expectative, il comprenait bien mal ses intérêts. Elle le jugea un + sot et le lui fit rudement sentir.] + +L'éditeur des mémoires de Castelnau-Mauvissière, J. Le Laboureur, veut +aussi qu'elle ait eu pour amant--un amant qui celui-là n'était pas +platonique--un de ses anciens pages, Troilus de Mesgouez, mais il +n'indique aucune date et il ne cite pas ses autorités. La preuve, +l'unique preuve qu'il donne de cette passion, c'est que la Reine-mère +fit de ce pauvre gentilhomme bas-breton un marquis de La Roche-Helgouahc +(lisez Helgomarc'h) et le laissa user indiscrètement de «ses bonnes +grâces»[667]. Il faut chercher ailleurs les précisions qu'il s'interdit +probablement par respect pour une personne royale. Des lettres patentes +d'Henri III, datées de Blois, mars 1577, autorisent le sieur de La +Roche, marquis de Coetarmoal, comte de Kermoallec (en Bretagne) et de la +Joyeuse Garde (en Provence?), chevalier de l'Ordre, conseiller du Roi en +son Conseil privé et gouverneur de Morlaix, à lever, fréter et équiper +tel nombre de gens, navires et vaisseaux qu'il avisera pour aller aux +Terres-Neuves (Canada, etc.) et autres adjacentes; à s'y établir et en +jouir pour lui et ses successeurs perpétuellement et à toujours «comme +de leur propre chose et royal acquest», «pourveu qu'elles +n'appartiennent à amis, alliez et confederez de ceste couronne[668]». +D'autres lettres patentes du 3 janvier 1578 nomment le marquis de +Coetarmoal, etc. «gouverneur lieutenant général et vice-roy esdites +Terres-Neuves»[669]. + +Tant de faveurs accumulées sur une seule tête, sans services connus, +sans mérite apparent, ont pu tromper l'honnête érudit et lui faire +admettre la légende d'origine bretonne d'une faiblesse amoureuse de +Catherine[670]. + + [Note 667: Additions de J. Le Laboureur aux _Mémoires de Messire + Michel de Castelnau, seigneur de Mauvissière_, 1659, t. I, p. + 291-292.] + + [Note 668: Dom Hyacinthe Morice, _Mémoires pour servir de preuves + à l'histoire ecclésiastique et civile de Bretagne_, 1742-1746, t. + III, col. 1439-1440.] + + [Note 669: _Ibid._, col. 1442-1443.] + + [Note 670: J. Pommerol en a tiré un roman historique agréable, + qu'il a présenté pour aider à l'illusion comme un travail + d'archives, _Revue de Paris_, 1er mars 1908, p. 1-50 _Messieurs + les gens de Morlaix_.] + +Mais la fortune de La Roche eut une cause moins sentimentale; il servait +d'intermédiaire entre la Cour de France et les fugitifs d'Irlande--comme +on le verra plus loin--et, de sa propre initiative par haine de Breton +contre les Anglais, ou comme agent occulte de son gouvernement[671], il +encourageait sous main l'esprit de révolte dans un pays qui ne se +résignait pas à la domination de l'Angleterre. Il est possible aussi que +Le Laboureur ait brouillé dans ses souvenirs ce La Roche de Bretagne +avec un autre La Roche, Antoine de Brehant, écuyer tranchant de la +Reine-mère en 1578, promu premier écuyer tranchant en 1584[672], La +Roche qui est à moi, écrit-elle[673], le petit La Roche[674], comme elle +l'appelle familièrement, un grand porteur de dépêches, à qui elle légua +par testament six mille écus[675], et que de ces deux La Roche, l'un +serviteur particulier de la Reine, et l'autre de la politique française, +il ait fait un seul et unique personnage promu par la grâce d'un coeur +royal aux plus hautes dignités. + +En réalité ce prétendu favori de la Reine ne figure pas dans la liste de +ses gentilshommes servants, de 1547 à 1585[676], et c'est la preuve +qu'il ne résidait pas à la Cour, près de Catherine. Il n'est nommé, dans +une lettre d'elle et pour la première fois, qu'en juillet 1575[677] à +propos des affaires d'Irlande, comme _estant «au duc d'Alençon»_, alors +en disgrâce et qu'Henri III gardait au Louvre en une demi-captivité. La +Reine-mère le désigne par le nom de sa province: La Roche de Bretagne, +une précision bien inutile en écrivant à l'ambassadeur de France à +Londres, si La Roche avait été pour elle, à la connaissance de tous, ce +qu'il ne paraît pas qu'il fût. Les distinctions n'étant venues que dans +les deux années qui suivirent, comment admettre, à supposer une +inclination ancienne, que Catherine eût différé si longtemps d'en +acquitter le prix et même qu'elle n'eût jamais attaché à sa personne +l'homme qu'elle aimait. Il est encore plus invraisemblable qu'elle se +soit éprise de lui sur le tard. A cinquante-sept ans (c'est l'âge +qu'elle avait lors de la création du marquisat), une femme qui a +jusque-là été sage ne commence pas à cesser de l'être. + + [Note 671: Voir ch. VIII, p. 63-68.] + + [Note 672: _Lettres_, t. X, app., p. 523.] + + [Note 673: 17 mai 1579, _Lettres_, t. VI, p. 366.] + + [Note 674: _Lettres_, t. VI, p. 132; t. VII, p. 47, 75, 239 et + _passim_.] + + [Note 675: _Ibid._, t. IX, app., p. 497.] + + [Note 676: La liste des gentilshommes servants se trouve en app., + _Lettres_, t. X, p. 519-523. Elle est à peu près complète, voir + note de l'éditeur (Cte Baguenault de Puchesse), p. 538, 3.] + + [Note 677: Catherine à La Mothe-Fénelon, ambassadeur de France en + Angleterre, 29 juillet 1575, _Lettres_, t. V, p. 127 et 129.] + +Aussi les grands pamphlets d'inspiration huguenote ou «politique», qui, +surtout après la Saint-Barthélemy, recueillirent sans contrôle les +bruits les plus fâcheux pour l'honneur de la Reine et qui cherchèrent à +la diffamer jusque dans ses ancêtres, ces Médicis, «confits de vices, +d'incestes et de crimes», ne disent rien de cet amour d'arrière-saison. +Qu'ils se taisent sur le culte de François de Vendôme pour Catherine, ce +n'est pas merveille, car ils ne pouvaient attaquer la Reine sans +atteindre son adorateur, et tout complice de la conjuration d'Amboise +avait droit au moins au silence respectueux. Mais Troilus de Mesgouez, +mignon de la Reine-mère et ennemi d'Élisabeth, la protectrice de la +Réforme, quel admirable sujet de déclamation morale et religieuse! Si +les protestants ont réservé leur éloquence contre d'autres fautes, c'est +qu'ils ignoraient cette passion tardive, et ils l'ignoraient parce +qu'elle n'existait pas. A défaut de preuves, ils se fussent contentés de +présomptions. Ils prêtaient à Catherine pour favoris ou valets de coeur +les gens de son intimité, Gondi[678], «l'étalon», comme ils disaient, +et, contre toute vraisemblance, le cardinal de Lorraine, qui, pour être +un de leurs ennemis, n'était pas pour cela l'ami de la Reine-mère. De +ces charités gratuites, le _Discours merveilleux de la vie et +déportements... de Catherine de Médicis_ (1574) renvoyait à plus tard la +démonstration: «Je ne veulx pas parler, disait l'auteur anonyme, des +vices monstrueux de nostre Reyne-mere ny des aultres [Reines-mères], +cette-cy (Catherine) auroit besoin d'un gros volume à part que le temps +et les occasions publieront. Je ne parle que du gouvernement»[679]. Le +temps et les occasions ne se sont jamais présentés et pour cause. +Brantôme, qui a traité si surabondamment des faiblesses des veuves, ne +sait rien de celle-là. Catherine en sa vieillesse n'eût pas osé dire, +dans une lettre adressée à un de ses confidents et qui devait servir de +leçon à sa fille, qu'elle n'avait jamais rien fait contre son «honneur» +et sa «réputation», qu'elle n'aurait pas à sa mort à demander pardon à +Dieu sur ce point ni à craindre que sa mémoire en fût moins à +louer[680]; et Henri III se serait gardé de la citer comme un modèle de +«vie incoulpée», si elle n'avait pas été de l'aveu général une femme +irréprochable. + +L'historien italien Davila, un contemporain, grand admirateur de +Catherine, et qui, panégyriste compromettant, ne veut voir dans ses +actes que calcul, explique, mais constate lui aussi sa vertu: «A ces +qualités (politiques), en furent jointes, dit-il, plusieurs autres par +lesquelles bannissant les deffaults et la fragilité de son sexe elle se +rendit toujours victorieuse de ces passions qui ont accoutumé de faire +forligner du droit sentier de la vie les plus vives lumières de la +prudence humaine»[681]. + + [Note 678: Albert de Gondi, duc de Retz, et maréchal de France, + particulièrement cher à Charles IX, dont il avait été le + gouverneur. Il n'avait que trois ans de moins que la Reine. Quant + à Jean-Baptiste de Gondi, ancien banquier à Lyon, et qu'on + appelait «le compère» de Catherine, probablement parce qu'ils + avaient été parrain et marraine de quelque enfant, il était + beaucoup plus âgé qu'elle et passait déjà pour un vieillard quand + il épousa, en 1558, la veuve de Luigi Alamanni, l'écrivain + diplomate.] + + [Note 679: _Discours merveilleux de la vie, actions et + déportements de Catherine de Médicis_, Paris, 1650, p. 151 ou + _Archives curieuses_, t. IX, p. 99.] + + [Note 680: Catherine à Bellièvre, 25 avril 1584. _Lettres_, t. + VIII, p. 181.] + + [Note 681: H.-C Davila, _Histoire des guerres civiles de France_, + mise en français par Baudouin, Paris, 1657, t. I, ch. IX, p. + 544-545.] + +Quelles que fussent ses raisons pour se bien conduire: fidélité à la +mémoire de son mari, prudence, souci de l'opinion publique ou pureté, le +fait semble établi--et c'est lui par-dessus tout qui importe, les motifs +des actes échappant le plus souvent aux moyens d'investigation de +l'histoire. + +Elle y avait quelque mérite. Sa fille Marguerite n'admirerait pas tant +sa maîtrise si elle ne la savait pas si passionnée. Il y a des +phénomènes psychiques qui, sans compter les accès historiques de colère +et de peur, trahissent chez elle, sous les apparences du calme, un fonds +de sensibilité aiguë. On dit que la nuit d'avant le fatal tournoi où +périt son mari, elle le rêva «blessé à l'oeil». Marguerite de Valois +rapporte aussi qu'«Elle n'a... jamais perdu aucun de ses enfans, qu'elle +n'aye veu une fort grande flamme à laquelle soudain elle s'escrioit: +«Dieu garde mes enfans!» et incontinent après elle entendoit la triste +nouvelle qui par ce feu luy avoit été augurée»[682]. Ces hallucinations +peuvent s'expliquer comme la crise d'émoi d'une tendresse inquiète, ou +obsédée de l'image de la mort par des avis alarmants, mais en voici une +qui est plus surprenante. C'était en 1569. Le duc d'Anjou poursuivait le +prince de Condé dans l'Ouest. La Reine-mère était alors à l'autre bout +du royaume, à Metz, occupée à surveiller les armements des princes +protestants d'Allemagne. Elle fut gravement malade, et, dans le délire +de la fièvre, on l'entendit s'écrier: «Voyez vous comme ils fuyent; mon +fils a la victoire. Hé! mon Dieu! relevez mon fils! il est par terre! +Voyez, voyez, dans cette haye, le prince de Condé mort»[683]. La nuit +d'après, quand un courrier apporta la nouvelle de la victoire de Jarnac, +elle se plaignit qu'on l'éveillât pour lui apprendre ce qu'elle savait +depuis la veille. D'Aubigné raconte--mais c'est un grand +imaginatif--qu'en 1574, à Avignon, pendant la maladie du cardinal de +Lorraine, un soir qu'elle s'était couchée «de meilleure heure que de +coustume», «elle se jetta d'un tressaut sur son chevet», mettant ses +mains sur ses yeux pour ne pas voir et criant: «Monsieur le Cardinal, je +n'ai que faire de vous». C'était le moment même où le Cardinal +trépassait. Elle apercevait devant elle et repoussait de la voix, loin +de sa vue, le principal collaborateur de sa funeste politique[684]. + + [Note 682: _Mémoires de Marguerite_, éd. Guessard, p. 42.] + + [Note 683: _Ibid._, p. 43. Remarquons d'ailleurs que dans cette + vision il y a un fait inexact, la chute du duc d'Anjou.] + + [Note 684: D'Aubigné, _Histoire universelle_, liv. VII, ch. XII, + éd. de la Société de l'Histoire de France, publiée par de Ruble, + t. IV, p. 300-301.] + +Marguerite explique les pressentiments de sa mère par une prescience +dont Dieu l'aurait privilégiée... «Aux esprits, dit-elle, où il reluit +quelque excellence non commune, il (Dieu) leur donne par des bons génies +quelques secrets advertissemens des accidens qui leur sont préparez ou +en bien ou en mal»[685]. C'est une explication platonicienne, le démon +de Socrate adapté aux croyances chrétiennes. + + [Note 685: _Mémoires de Marguerite_, éd. Guessard, p. 41-42.] + +Mais Catherine ne se contentait pas de ces révélations extraordinaires, +et elle en cherchait d'autres. Elle était d'un pays où princes et +peuples croyaient, où les Universités enseignèrent jusqu'au commencement +du XVIe siècle, que les astres influent sur la vie humaine, et qu'un +observateur expert peut lire au ciel le livre du Destin. Le signe du +Zodiaque sous lequel un enfant vient au monde, les conjonctions de +planètes à l'heure de sa nativité, sont des indices ou même des facteurs +déterminants de son caractère et du bon ou du mauvais succès de sa vie. +Catherine était convaincue de ce rapport et l'incertitude, où elle fut +souvent, du lendemain, en ces temps malheureux, l'y rendit encore plus +crédule. Elle était en relations avec les astrologues les plus fameux de +France et d'Italie, Luc Gauric, qui mourut évêque de Città Ducale, le +Lombard Jérôme Cardan, le Florentin Francesco Giunctini, le provençal +Nostradamus. Elle avait ses astrologues attitrés, Regnier (Renieri?) et +Côme Ruggieri. La Pléiade, pour lui complaire, célébra la «vertu» des +astres, et l'étoile scientifique de cette constellation, Pontus de +Thyard, affirma dans sa _Mantice_ la vérité de ce genre de divination: + + Quand nature accomplit le bastiment du monde + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Ne voulant point ailleurs qu'au mesme monde mectre + La conduite de tout qui, au monde, peut estre + Ell' ficha dans le Ciel avec clous éternels + La vie et le Destin[686]. + + [Note 686: Extraits de _Mantice_ dans les Oeuvres de Pontus de + Thyard, éd. Marty-Laveaux, p. 81.] + +L'astrologie gagna en crédit et faveur à la Cour. Lors de son grand tour +de France, la Reine-mère vit, à son passage à Salon (novembre 1564), +Nostradamus, à qui son poème des _Centuries_, rédigé en quatrains d'une +obscurité sibylline, avait fait la réputation du premier prophète du +temps. Ces vers: + + Le lion jeune le vieux surmontera + En champ bellique par singulier duelle: + Dans cage d'or les yeux luy crevera, + Deux classes une, puis mourir, mort cruelle. + (Cent. L. quatrain 35.) + +avaient été, après l'événement, interprétés comme la prédiction du +tournoi où Mongomery tua Henri II. Nostradamus, écrivait Catherine au +Connétable, «promest tou playn de bien au Roy mon filz et qu'il vivera +aultant que vous, qu'il dist aurés avant mourir quatre vins et dis ans». +Elle ajoute sagement: «Je prie Dieu que (il) dis vray...»[687]. Cette +fois l'oracle avait, pour sa gloire, parlé trop clair. Montmorency +périt, trois ans après, simple septuagénaire et Charles IX mourut à +vingt-quatre ans. Mais Catherine ne rendait pas l'astrologie responsable +des erreurs des astrologues; c'était une science qui, comme toutes les +autres, était, du fait des savants ou de l'intervention divine, sujette +à faillir. N'avait-elle pas eu plus d'une fois l'occasion d'en constater +l'incertitude? Gauric avait, disent les éditeurs de ses oeuvres, annoncé +à Henri II qu'il mourrait en duel et combat singulier aux environs de la +quarante et unième année[688], mais il faut les croire sur parole. Au +vrai, dans ses Horoscopes d'avant 1559, il s'était borné à prédire que +le Roi de France atteindrait soixante-neuf ans, deux mois et douze +jours, pourvu qu'il dépassât les années 56, 63 et 64[689]: une prophétie +peu compromettante et dont il était à peu près sûr de ne pas voir le +dernier terme--précis, celui-là--ayant lui-même trente ans de plus +qu'Henri II. Giunctini et Cardan, consultés par Catherine, lui avaient +assuré que son mari aurait une vie longue et glorieuse. + + [Note 687: _Lettres_, X, p. 1455, novembre 1564.] + + [Note 688: Brantôme, _Oeuvres complètes_, éd. Lalanne, t. III, p. + 280-283.] + + [Note 689: D. Nass. _Revue des études historiques_, 1901, p. 217. + Cf. _Dict._ de Bayle, _verbo_ Henri II.] + +Connaître sa destinée, c'est, avec l'aide de Dieu, une chance de s'y +soustraire. Il faut se protéger aussi contre les maléfices des magiciens +et des nécromants en rapports avec les esprits infernaux. L'astrologue +Côme Ruggieri, «Italien, homme noir, qui n'a le visage bien fait, qui +joue des instrumens... toujours habillé de noir, puissant homme»[690], +passait pour un de ces intermédiaires redoutables, capables de procurer, +par des moyens diaboliques, la mort d'un ennemi. C'était un esprit libre +et hardi. Il aurait osé dire en face à Catherine, après la +Saint-Barthélemy, qu'elle avait travaillé pour le Roi d'Espagne[691]. Il +fut entraîné ou enveloppé dans le complot des Politiques[692]. On +trouva, dans les «besognes» de La Molle, son grand ami, une poupée de +cire. Catherine se demandait avec inquiétude si ce n'était pas une +effigie de Charles IX, que Côme aurait modelée, à des fins +d'envoûtement, pour faire périr son fils, ou le faire dépérir de mort +lente, en piquant son image au coeur ou au corps avec une aiguille. Elle +informa le procureur général que Côme avait demandé au lieutenant du +prévôt de l'Hôtel, quand il fut pris, «si le Roi vomissoit, s'il +seignoit encore et s'il avoist douleur de teste, et comment» allait La +Molle, et qu'il l'aimerait tant qu'il vivrait. Elle voulait qu'on lui +fit répéter cette déclaration, en présence du lieutenant, du premier +président et du président Hennequin: «Faictes lui tout dire... et que +l'on sache la vérité du mal du Roi et que l'on lui face défaire, s'il a +faict quelque enchantement pour nuire à sa santé et aussi pour faire +aimer La Mole à mon fils d'Alençon, qu'il le défasse»[693]. La terreur +qu'il inspirait le sauva. Il ne fut condamné qu'à neuf ans de galères, +et, après un court séjour à Marseille, où le gouverneur l'avait autorisé +à ouvrir une école d'astrologie, il fut libéré, rentra en faveur, et +mourut très âgé sous Louis XIII, abbé de Saint-Mahé en Bretagne et +incrédule notoire, toujours craint et admiré[694]. + + [Note 690: _Archives curieuses_ de Cimber et Danjou, 1re série, t. + VIII, p. 192.--Cf. Defrance (Eug.), _Un croyant de l'occultisme, + Catherine de Médicis; ses astrologues et ses médecins envoûteurs_, + Paris, 1911, p. 198-199.] + + [Note 691: Lettre de Petrucci, 2 septembre 1572, _Négociations + diplomatiques de la France avec la Toscane_, t. III, p. 836.] + + [Note 692: Vincenzo Alamanni, qui succéda à Petrucci comme + ambassadeur de Florence, donne, _Lettres_ du 22-26 avril et du 1er + mai 1574, _ibid._, t. III, p. 920-923, des détails intéressants + sur les premiers rapports de Ruggieri avec Catherine de Médicis. + Il ne l'estime pas grand astrologue et croit qu'on l'accuse à tort + d'être un nécromancien.] + + [Note 693: _Lettres_, t. IV, p. 296-297, 29 avril 1574, onze + [heures] du soir.--Cf. Eugène Defrance, _Catherine de Médicis_, p. + 196.] + + [Note 694: Le texte le plus important, sur Côme Ruggieri, se + trouve dans les _Mémoires de J.-A. de Thou_, le grand historien, + année 1598, liv. VI (éd. Buchon, p. 671-672) avec renvoi à + l'Histoire générale, année 1573. De Thou prétend que Ruggieri, mis + à la chaîne, fut délivré sur la route de Marseille, par des + «courtisans». Sur cet abbé commendataire, mort sans sacrements, + que Concini aurait voulu faire inhumer en terre sainte et que + l'évêque de Paris fit jeter à la voirie, voir aussi les _Mémoires + du cardinal de Richelieu_, Soc. Hist. Fr. t. I (1610-1615), 1907, + p. 391.] + +Peut-être aussi Catherine croyait-elle que les mots avaient en eux une +force opérante, analogue à celle des charmes et des maléfices. Informée +qu'un soldat, qui avait voulu tuer d'Avrilly, un des mignons du duc +d'Alençon, avait dit, en voyant les portraits du Roi (Henri III) et de +son frère, qu'ils n'avaient pas longtemps à vivre, ce propos de mauvais +augure la troubla: «Sela me met en pouyne (cela me met en peine), +écrit-elle, de cet qu'il a dist qu'il (ils) ne viveret gyere (ne +vivraient guère); Dieu le fasse mentyr»[695]. Elle se hâte d'appeler la +puissance divine à l'aide contre cette sorte de sortilège verbal. + +Voilà les faits établis. Il ne faut pas croire tous les contes qui ont +couru et qui courent sur les superstitions de Catherine[696]. Un devin +lui ayant prédit que Saint-Germain lui serait funeste, elle aurait cessé +d'aller au château de Saint-Germain, et même renoncé à habiter les +Tuileries, après y avoir fait travailler de 1564 à 1570 l'architecte +Philibert de L'Orme, parce que les nouveaux bâtiments se trouvaient dans +la paroisse de Saint-Germain l'Auxerrois. C'est aussi pour cette raison +qu'elle aurait acheté dans la paroisse de Saint-Eustache des maisons et +des terrains pour s'y construire un hôtel, mais, malgré toutes ces +précautions, elle n'avait pu échapper à son sort. L'aumônier qui à Blois +lui administra les derniers sacrements s'appelait Saint-Germain[697]. + + [Note 695: _Lettres_, t. VIII, p. 168.] + + [Note 696: Dreux du Radier les a recueillis sans trop y croire + dans ses _Mémoires historiques et critiques et anecdotes des + reines et régentes de France_, Paris, 1808, t. IV, p. 253-268.] + + [Note 697: Voir une variante de la même légende dans les Mémoires + de Claude Groulart, premier président du Parlement de Rouen, un + contemporain, qui raconte que le château de Blois où elle mourut + était «soubz une paroisse qui s'appelle Saint-Germain» + (_Mémoires_, Michaud et Poujoulat, 1re série, t. XI, p. 585).] + +Au vrai, si elle ne s'établit pas à demeure aux Tuileries, comme elle +avait projeté de le faire aussitôt que Charles IX serait marié, et si +elle se contenta d'y donner des fêtes et d'aller s'y promener dans les +jardins ombreux, animés de statues et égayés d'eaux jaillissantes, c'est +vraisemblablement que ce palais des champs, situé hors des remparts de +Paris, était, en ces temps de troubles, trop exposé à un coup de main ou +trop éloigné, à son gré, du Louvre, la résidence de ses fils. Elle +continua, longtemps après son installation dans son hôtel de la rue +Saint-Honoré, à faire des séjours, longs ou courts au château de +Saint-Germain[698]. Une autre légende veut qu'elle ait destiné à ses +observations astronomiques la haute colonne monumentale, qui se dressait +dans la cour de l'Hôtel et qui de tout l'édifice subsiste seule, accolée +à la Halle au blé actuelle. À l'intérieur, un escalier à vis très +étroit, de 280 marches, continué par une échelle de six pieds, mène à +une plate-forme que surmonte une sphère armillaire en fer haute de dix +pieds. Imagine-t-on la vieille Reine, épaissie et alourdie par +l'âge--elle avait, quand elle occupa l'Hôtel, plus de soixante +ans--s'élevant, par le boyau étroit de l'escalier tournant, jusqu'au +sommet de la colonne et, debout, la nuit, à 143 pieds au-dessus du sol, +sur un palier large de huit pieds six pouces de diamètre, étudiant, avec +le calme requis, les révolutions et les révélations des astres?[699]. Le +prétendu observatoire était probablement une tour de guette, adaptée au +style et à la grandeur de l'édifice, pour surveiller la nuit l'amas très +inflammable des ruelles avoisinantes et donner l'alarme en cas +d'incendie. + + [Note 698: Elle réside à Saint-Germain (voir son Itinéraire dressé + par le Cte Baguenault de Puchesse, _Lettres_, t. X, p. 574-589), + en 1583, du 11 au 25 novembre et du 12 au 19 décembre; en 1584, du + 19 au 26 janvier, du 12 au 29 novembre, et du 12 au 19 décembre. + Elle n'y paraît pas en 1585, 1586, 1587, 1588, parce qu'elle est + entraînée par les négociations vers la Loire ou la Champagne, ou + bien retenue à Paris par son âge ou par l'urgence des affaires.] + + [Note 699: A. de Barthélemy, _La Colonne de Catherine de Médicis à + la Halle au blé_, Mémoires de la Société de l'Histoire de Paris et + de l'Île-de France, t. VI, 1879, p. 180-199. + +La sphère armillaire indiquerait le champ d'action ou devait se déployer +la gloire d'Henri II, s'il eût vécu; c'est l'interprétation concrète de +sa devise: _donec totum impleat orbem_, tandis que les lacs, les miroirs +brisés, etc., échelonnés le long de la colonne, symbolisent l'amour +détruit et les regrets de sa veuve (voir plus loin, p. 232).] + +Il est possible qu'afin de se préserver des dangers de toutes sortes, +Catherine portât des talismans. Voltaire a l'air de décrire comme tel +une médaille où «Catherine (?) est représentée toute nue entre les +constellations d'Aries et Taurus (du Bélier et du Taureau), le nom +d'Ebullé Asmodée sur sa tête, ayant un dard dans une main, un coeur dans +l'autre, et dans l'exergue le nom d'Oxiel»[700]. On en cite un autre qui +figure[701] à l'endroit un roi assis, le sceptre en main et, au revers, +une femme nue, debout, encerclée de signes mystérieux et de noms de +génies: Hagiel, Haniel, Ebuleb, Asmodel. La lettre H placée sous une +petite couronne aux pieds du roi, semble désigner Henri II; plus bas, +les initiales K, F, A, surmontées chacune d'une couronne, peuvent +s'appliquer à ses trois premiers fils Charles (Karolus), François et +Alexandre (qui prit plus tard le nom d'Henri). Le nom de Freneil serait, +avec une légère déformation, celui de Fernel, médecin d'Henri II et de +Catherine et habile accoucheur. Catherine serait cette femme nue tenant +de la main droite un coeur et de la gauche un peigne, symboles de pureté +et d'amour conjugal. + + [Note 700: _Essai sur les moeurs_, ch. CLXXIII, _Oeuvres complètes + de Voltaire_, éd. Moland, t, XII, p. 527.] + + [Note 701: Elle est reproduite dans l'édition de Ratisbonne de la + _Satyre Ménippée_, 1726, t. II, p. 422.--Sur un talisman trouvé à + Laval en 1826, voir Tancrède Abraham, _Un talismam de Catherine de + Médicis_, Laval, 1885, et sur le talisman de Bayeux, Lambert, + _Mémoires de la Société d'agriculture, sciences, arts et + belles-lettres de Bayeux_, 1850, p. 231. Tous ces prétendus + talismans se ressemblent beaucoup, sans qu'il soit possible de + rien conclure sur leur origine, leur caractère et leur date.] + +Cette interprétation paraît bien ingénieuse. Si les initiales K, F, A +couronnées désignent les trois fils de Catherine qui ont régné, il s'en +suit que le talisman est postérieur à l'avènement d'Henri III (1574), +mais alors il est tout à fait étrange, qu'Henri soit encore appelé +Alexandre, plus précisément Édouard-Alexandre, un prénom qu'il ne garda +que jusqu'en 1565. D'ailleurs un talisman, c'est un préservatif. Contre +la fécondité? Catherine était veuve, se faisait gloire de sa vertu, et +elle avait, en 1574, cinquante-cinq ans. Contre la stérilité? Le remède +viendrait un peu tard. Que ferait ici Fernel qui n'assista la Reine que +lors de son dernier accouchement, le neuvième, en 1556[702]? Après la +naissance de quatre garçons et de plusieurs filles Catherine ne pouvait +penser qu'à célébrer ses nombreuses maternités. Le prétendu talisman ne +serait donc qu'une médaille commémorative. On n'est pas non plus obligé +de croire sur la foi d'un éditeur des Mémoires-Journaux de +L'Estoile[703] que cette médaille ou ce talisman était fait de sang +humain, de sang de bouc et de divers métaux fondus ensemble sous les +constellations en rapport avec la nativité de Catherine. Un +autre,--c'est l'érudit J. Le Laboureur, qui décidément paraît bien +crédule--raconte[704] que la Reine-mère «portait sur son estomach pour +la seureté de sa personne une peau de velin semée de plusieurs figures +et de caractères tirez de toutes les langues et diversement enluminez +qui composoient des mots moitié grecs, moitié latins et moitié +barbares». + +Un bracelet, qui appartenait, dit-on, à Catherine, fait meilleure figure +de talisman. C'était un chapelet de dix chatons d'or sertis de pierres +diverses et rares: aétite ovale, agate à huit pans, onyx de trois +couleurs, turquoise barrée d'une bande d'or transversale, éclat de +marbre noir et blanc, agate brune, crapaudine, morceau d'or arrondi, +onyx de deux couleurs, fragment de crâne. Sur quelques-unes de ces +pierres étaient gravés en creux ou ressortaient en relief des +indications, des noms ou des figures, la date de 1559, un dragon ailé, +la constellation du serpent entre le signe du scorpion et le soleil, et +tout autour six planètes, les noms de quatre archanges: Raphaël, +Gabriel, Mikaël, Uriel, celui de Jehovah et d'un génie inconnu, +_Publeni_[705]. + + [Note 702: Goulin, _Mémoires littéraires, critiques philologiques, + biographiques et bibliographiques, pour servir à l'histoire + ancienne et moderne de la médecine_, 1775, p. 341.] + + [Note 703: La Haye, 1744, t. II, p. 160.] + + [Note 704: J. Le Laboureur, _Mémoires de messire Michel de + Castelnau_, t. I, p. 291.] + + [Note 705: Description de Paul Lacroix, citée par Edouard Frémy, + _Les poésies inédites de Catherine de Médicis_, 1885, p. 221-223, + note. P. Lacroix, dont je n'ai pu retrouver le passage dans ses + innombrables publications, indiquerait lui-même comme référence le + Catalogue des objets rares et précieux du cabinet de feu M. + d'Ennery, écuyer, dressé par les sieurs Remi et Milliotti, Paris, + 1786. Il n'a probablement pas vu le bracelet.] + +Ce bracelet aux gemmes variées, polychrome et multiforme, où +apparaissent accouplés Jehovah et le caducée de Mercure, constituait en +somme un porte-bonheur très pittoresque, sauf la parcelle d'os humain. +C'est l'amulette d'une civilisation raffinée d'importation étrangère. La +vieille sorcellerie française, issue du peuple, n'aurait pas atteint +d'elle-même à cet éclectisme savant. + +A ceux de ces traits qui sont vérifiables on reconnaît une femme d'un +autre pays. La croyance à l'astrologie, à la magie, à la nécromancie +n'était pas particulière à l'Italie, mais elle y était plus raisonnée et +plus étendue qu'ailleurs, commune aux plus hautes et aux plus basses +classes, au clergé et aux laïques, aux savants et aux ignorants. + +Astrologues, magiciens, fabricants de philtres, faiseurs et défaiseurs +de sorts, étaient presque tous des Italiens ou des élèves des Italiens. +D'Italie aussi, l'ancien marché et le grand laboratoire des essences et +des aromates d'Orient, vinrent, attirés par les goûts de Catherine, +nombre de parfumeurs que le populaire accusait d'être des empoisonneurs. +Le fournisseur attitré de la Reine-mère, maître René (Bianchi ou Bianco) +de Milan, était un personnage abominable, qui lors de la +Saint-Barthélemy se déshonora entre tous les tueurs par sa passion du +butin. + +Il faut sans aucun doute laisser à la littérature romantique et au roman +romanesque le conte des «coletz et gands parfumez» que Catherine lui +aurait commandés pour se défaire de ses ennemis[706]. Elle n'a +empoisonné ni le dauphin François, son beau-frère, ni Jeanne d'Albret, +ni François de Vendôme, ni tant d'autres personnages à qui il arriva, +comme aujourd'hui, de mourir jeunes ou, à l'improviste, de mort +naturelle. Mais il y a de bonnes raisons de croire, on l'a vu, qu'elle +tenait certains chefs protestants et le plus redoutable de tous, +Coligny, pour des traîtres et des félons, contre qui toutes les armes +étaient permises. + + [Note 706: Dr Lucien Nass, _Catherine de Médicis fut-elle + empoisonneuse?_ dans _Revue des Etudes historiques_, 1901, p. + 208-221. Le Dr Nass, ayant disculpé Catherine de la plupart des + empoisonnements qui lui sont reprochés, conclut trop vite qu'elle + n'a jamais voulu empoisonner personne. Cf. plus haut, p. 172-175.] + +Et peut-être aussi lui venait de son pays d'origine cette inconscience +ou cette ataraxie morale qui ne lui a laissé de la Saint-Barthélemy ni +remords ni regrets. Mais faut-il en rendre Machiavel responsable? On +répète un peu à la légère que _le Prince_ était son livre de chevet. +Tout au plus est-il possible de dire qu'elle connaissait et même devait +apprécier, ne fût-ce que par orgueil familial, ce manuel fameux de l'art +de fonder et de conserver un État, commencé pour Julien de Médicis, son +grand oncle, et dédié à son père, Laurent. + +L'idée fondamentale du grand penseur florentin, c'est que la politique +est une science à part, distincte de la morale et de la religion, et +qu'elle a ses règles propres, indépendantes de la notion du bien et du +mal. Et à dire vrai, il ne faisait que poser en principes les +constatations de l'histoire en ce temps-là et même en d'autres temps. Le +machiavélisme, un machiavélisme sans doctrine, est aussi ancien que les +plus anciennes sociétés humaines. Il s'affirme dans la maxime +lapidaire: _Salus populi suprema lex esto!_ L'originalité de Machiavel +fut de tirer de l'expérience des siècles un système. Les faits +prouvaient surabondamment que les souverains les plus heureux n'avaient +eu d'autre règle de conduite que la raison d'État, et Machiavel +concluait ou suggérait que le _Prince_ devait tendre à ses fins sans +scrupules. Mais il n'a jamais prétendu--comme on voudrait le lui faire +dire--qu'il n'y eut de bons moyens de gouvernement que les pires[707]. +La violence et la fourberie n'étaient pas toujours conformes à leur +objet, et souvent elles y étaient contraires. Il n'aurait pas +certainement admiré les massacres de la Saint-Barthélemy, cette +contrefaçon impulsive, furieuse, et, si l'on peut dire, grossière, du +piège, ce «_bel inganno_», tendu par César Borgia à ses condottieri +révoltés et dont il fit jouer le ressort au moment résolu avec une +aisance et un sang-froid incomparables. L'extermination des chefs +protestants, après mûre délibération, le même jour, dans tout le +royaume, froidement, impitoyablement, serait un forfait qui pourrait se +réclamer de Machiavel. Mais des tueries, improvisées par la populace des +villes à la nouvelle de l'improvisation de Paris, entravées ici par +l'humanité ou la prudence de certains gouverneurs, encouragées là par le +fanatisme ou la faiblesse des autres, et qui, s'espaçant entre le 26 +août (Meaux) et le 3 octobre (Bordeaux), laissèrent à la masse des +huguenots le temps de s'enfuir, n'est-ce pas tout le contraire d'une +exécution machiavélique? + + [Note 707: La distinction est très nette. Le Prince doit «_non + partirsi del bene potendo, ma sapere entrare nel male + necessitato_» (faire le bien, si c'est possible, et avoir le + courage du mal si c'est nécessaire), ch. XVIII, Turin, 1852, p. + 78.] + +Aussi les beaux esprits d'Italie ne purent-ils supposer qu'elle eût +commandé cette oeuvre sanguinaire dans une crise de peur et d'ambition. +Un gentilhomme, Camille Capilupi, camérier secret du pape, se dépêcha +d'écrire, sans prendre le temps de s'informer, son fameux «Stratagème de +Charles IX» où il affirmait et essayait de démontrer la préméditation. +Le jour même où arrivait à Rome le courrier du nonce Salviati apportant +la nouvelle officielle de la Saint-Barthélemy, (5 septembre), Capilupi, +comme on le voit dans une lettre à son frère, était déjà fixé sur le +long dessein du Roi et de la Reine-mère, d'après le renseignement qu'un +prélat tenait du cardinal de Lorraine[708]. Ainsi la thèse repose sur +cette base légère: un propos du Cardinal, qui depuis deux jours savait +le massacre par un exprès et qui, suspect à Rome d'être en disgrâce à +Paris, avait intérêt à faire croire, pour démontrer son crédit, qu'il +avait été mis à son départ de France dans le secret d'un guet-apens. +Capilupi, de lui-même, faisait le crime plus grand pour le rendre +glorieux. Ceux des protestants qui avaient échappé à la mort étaient +naturellement enclins à imaginer un attentat préparé de longue main. +Catherine elle-même eût bien voulu persuader au pape et à Philippe II, à +fin de récompense, qu'elle avait depuis toujours médité de détruire les +hérétiques. Ainsi les protestants et les catholiques, pour des raisons +diverses, collaborèrent à la légende du «Stratagème». Le système de +Machiavel servit de support. Quand le duc d'Anjou traversa l'Allemagne +pour aller prendre possession de son royaume de Pologne, il aurait +allégué au landgrave de Hesse, comme justification de la +Saint-Barthélemy, des raisons de «Machiavelli», mais on voit ce qu'il en +faut penser[709]. + + [Note 708: G.-B. Intra, _Di Camillo Capilupi e de' suoi scritti_ + (_Archivio storico lombardo_, serie 2e, vol. X, anno XX [1893], p. + 704-705).--L'écrit de Capilupi était achevé au plus tard le 22 + octobre 1572; voir l'épître d'envoi à son frère dans la traduction + française parue en 1574 d'après une «copie» italienne (_Archives + curieuses de Cimber et Danjou_, t. VII, p. 410). M. Romier, _La + Saint-Barthélemy_ (_Revue du XVIe siècle_, t. I, 1913), prétend, + p. 535-536, que le manuscrit de Capilupi était achevé et imprimé + le 18 septembre 1572. Laissons de côté la question d'impression + sur laquelle je dirai un jour mon avis, et tenons-nous-en à la + composition. Une oeuvre aussi délicate, et qui suppose tant de + recherches, expédiée en un mois et demi (du 5 septembre au 22 + octobre), ou même en treize jours (5-18 septembre), d'après les + racontars des cardinaux de Lorraine et de Pellevé, et de + l'entourage du duc de Nevers, etc., qu'est-ce autre chose qu'une + hypothèse en l'air? Capilupi aurait dû réfléchir que le nonce du + pape en France, Salviati, et qui était à Paris le 24 août, ne + croyait pas à la préméditation. Voir ch. VI, p. 193.] + + [Note 709: _Mémoires de La Huguerye_, t. I, p. 200. Dans un + article de l'_Historische Vierteljahrschrift_, 1903 (VI), p. 333 + sqq., Jordan soutient qu'il n'y a trace de machiavélisme ni dans + les lettres, ni dans les actes de Catherine. On le croirait plus + volontiers s'il n'y avait pas dans son étude tant d'erreurs de + détail.--Les protestants s'en prirent au machiavélisme, comme à la + cause de leur malheur, et l'un d'eux, probablement Innocent + Gentillet, conseiller au Parlement de Grenoble, publia en 1576 + avec dédicace au duc d'Alençon, chef des protestants et des + catholiques unis, un _Discours sur les moyens de bien gouverner et + maintenir en bonne paix un royaume ou autre principauté..._ (s. n. + d. l.), qui est une réfutation point par point des principales + maximes extraites du livre de Machiavel.] + +L'exemple des princes et des Républiques d'Italie, la passion et la +jalousie du pouvoir, la crainte enfin, ont plus qu'un livre de doctrine +contribué à déterminer Catherine. Elle aimait mieux agir doucement, mais +elle ne laissait pas d'être à l'occasion cruelle. Si elle se souvenait +des bienfaits, elle n'oubliait pas les injures. Elle était rancunière +et, quand son intérêt ne s'y opposait pas, vindicative. Les Médicis ne +furent jamais tendres à leurs ennemis et ils n'ont guère pardonné qu'à +ceux qui ne pouvaient plus leur nuire. + +C'est une Médicis, mais Française par sa mère, qui est fille d'un grand +seigneur de vieille «extrace» et d'une princesse du sang. Arrivée à +quatorze ans dans un pays où elle n'était pas une étrangère, elle n'en +est plus sortie. Elle a reçu plus fortement qu'une autre, par suite de +son aptitude originelle et de sa complaisance à s'adapter, l'empreinte +de ce nouveau milieu. La Cour de France, quand elle y entra, +s'épanouissait en sa splendeur, ou, pour parler comme Brantôme, «en sa +bombance». C'était par surcroît une excellente école d'éducation +intellectuelle et mondaine. Elle y apprit le français avec les +sentiments et les idées qu'une langue contient, dans l'intimité de +François Ier, de son mari, de Marguerite de Navarre, de Marguerite de +France, et dans la compagnie de la duchesse d'Étampes et d'autres +grandes dames. Elle y affina les dons qu'elle avait de naissance. Elle y +fit l'apprentissage de son métier de reine et acquit dans la perfection +l'art de tenir un cercle et de causer, les manières affables sans +vulgarité, l'aisance dans la grandeur. Qu'on la compare à une autre +Médicis, Marie, la femme d'Henri IV, fille d'une archiduchesse +d'Autriche, comprimée jusqu'à vingt-sept ans par l'étiquette espagnole +de la petite Cour de Florence d'alors et qui, lourde et inintelligente, +ne sut jamais se défaire de sa hauteur morose ni échapper à la tutelle +de sa domesticité, et l'on comprendra ce que Catherine a gagné à être +née de Madeleine de la Tour d'Auvergne, et «faicte, comme dit Brantôme, +de la main de ce grand Roy Françoys». + +Sans doute elle a retenu de son parler toscan quelques mots et des +tournures qu'elle transporte trop fidèlement dans notre langue[710]. Il +y a de bonnes raisons de croire que sa prononciation fut toujours +relevée d'une pointe d'exotisme. Elle continue par exemple à écrire _se_ +pour _si_ (conjonction) et elle est tellement imprégnée du son _ou_ de +l'_u_ italien qu'involontairement sous sa plume _but_ se change en +_bout_. Par le même effet à rebours de l'empreinte enfantine, qui ne +connaît pas d'_e_ muet, il lui arrive de mettre «_fasset_» pour _fasse_, +«_cet_» pour _se_, «_emet_» pour _aiment_[711]. Des réminiscences de +deux langues s'entremêlent bizarrement dans certaines de ses lettres à +des Italiens. Elle remercie le pape Sixte-Quint, en langage macaronique, +si du moins le copiste a bien lu, de l'«_amore_ (amorevole) _letra que +son nontio_» lui a remise de sa part[712]. Son orthographe est parfois +si phonétique qu'il suffit, pour comprendre certains passages obscurs, +de les lire à haute voix[713]. Mais sa forme est, en général, bien +française, comme on peut en juger d'après des lettres écrites de sa +main. La phrase garde l'allure de la conversation, fluide et verbeuse, +lâche en son développement, mal liée en ses parties, embarrassée +d'incidentes, allongée de tours et de détours, et qui n'a pas l'air de +savoir comme ni où elle finira. Mais Catherine sait à l'occasion +resserrer sa pensée et, par exemple, glisser dans quelques mots la +caresse d'un compliment ou d'une sympathie. Elle avait vu en passant à +Lyon Marguerite de France, duchesse de Savoie, sa chère belle-soeur, et +souhaitait de la revoir à Paris. «Se sera, lui écrit-elle, quant yl vous +pléra, més non jeamés si tost que je le désire, car vous avoir revue si +peu ne m'a fayst que plus de regret de ne povoyr aystre aurdinairement +auprès de vous»[714]. Et quel raccourci pittoresque dans cette +description: «Ma Comère, annonce-t-elle à sa vieille amie la duchesse +d'Uzès, je suys en vostre péys de Daulphiné, le plus monteueux et +facheus où j'é encore mis le pyé; tous les jour y a froyt, chault, +pluye, baul (beau) tems et grelle, et les cerveaulx de mesme...»[715]. + + [Note 710: Bouchot, _Catherine de Médicis_, p. 137.] + + [Note 711: Les exemples abondent dans les autographes de + Catherine. Elle emploie même côte à côte les deux figurations; par + exemple, _Lettres_, t. VI, p. 38: «Ceulx qui l'emet mieulx qu'il + ne s'ayme» (ceux qui l'aiment mieux qu'il ne s'aime).] + + [Note 712: _Lettres_, VIII, p. 356. Mais ces «beaux italianismes», + pour parler comme Henri Estienne, dans ses _Deux dialogues du + nouveau langage françois italianizé..._, sont rares dans ses + lettres, et ce n'est pas la Reine-mère qu'on peut considérer comme + particulièrement coupable de cette mascarade. Les guerres + d'Italie, la littérature italienne, l'art de la Renaissance, la + banque et le commerce finirent à la longue par faire sentir leur + influence, et surtout sous Henri III qui d'ailleurs, tout en + sachant admirablement l'italien, affectait de ne parler que le + français aux ambassadeurs des divers États de la péninsule. Voir + dans L. Clément, _Henri Estienne et son oeuvre française_, Paris, + 1898, le chap. IV, p. 305-362: _L'influence italienne et le + nouveau langage._] + + [Note 713: Elle a tellement conscience de sa mauvaise orthographe + qu'il lui est arrivé de dicter à un secrétaire une nouvelle + lettre, mot pour mot semblable à celle qu'elle venait d'écrire, + mais que le secrétaire écrirait dans la forme usuelle, _Lettres_, + t. IX, p. 124 et 125.] + + [Note 714: _Lettres_, t. X, p. 146.] + + [Note 715: _Lettres_, t. VII, p. 111.] + +Elle a appris l'art de bien dire à la Cour des Valois où sa personnalité +s'est formée et elle n'y réussit que dans la langue qui a servi à son +épanouissement intellectuel. Ses lettres italiennes, qui sont de moins +en moins nombreuses à mesure qu'elle avance dans la vie, ne valent que +par les renseignements qu'elles contiennent, et, en dehors de leur +valeur documentaire, elles sont insignifiantes. + +Cet enchevêtrement d'influences italiennes et françaises se retrouve, +sans qu'il soit toujours facile ou même possible de les démêler, dans +les goûts littéraires et artistiques de Catherine, dans sa passion pour +les fêtes, le luxe, les bijoux[716], et les manifestations d'éclat de la +grandeur royale. Elle tient de ses ancêtres florentins, comme aussi de +sa formation française, une large curiosité intellectuelle. C'est une +lettrée et c'est aussi une savante. À une forte culture littéraire, elle +joint, comme on l'a vu, la connaissance des mathématiques, de +l'astronomie ou de l'astrologie, et des sciences naturelles. Elle aime +les livres, et les recherche, estimant qu'ils sont l'ornement obligé de +la demeure des rois. Jusque-là, la bibliothèque royale avait beaucoup +voyagé, de Paris, où Charles V l'avait établie, à Blois, où Louis XII +l'avait transportée, et enfin à Fontainebleau, où François Ier s'en +était fait suivre. Pierre Ramus, le fameux ennemi de la scolastique et +d'Aristote, mathématicien et philosophe, rappelait à Catherine qu'un +jour, devant lui, elle s'était déclarée contre le maintien de la +bibliothèque à Fontainebleau, et il la suppliait, par des raisons qui +devaient la toucher, de la ramener à Paris, et de la fixer sur la +montagne de l'Université. «Le temple que vous y élèveriez aux Muses +dominerait de tous côtés les plus larges et les plus gracieux horizons. +Côme et Laurent de Médicis, qui savaient que les livres ne sont faits ni +pour les champs ni pour les bois ne mirent pas leur bibliothèque dans +leurs délicieuses villas de Toscane; ils la placèrent au foyer de leurs +États, dans la ville où elle était le plus accessible aux hommes +d'étude... Mettez donc cette librairie au chef-lieu de votre royaume, +près de la plus ancienne et de la plus fameuse des Universités[717].» + + [Note 716: Germain Bapst, _Histoire des joyaux de la Couronne de + France_, Paris, 1889, parle très bien de ce goût, p. 114-115 et + _passim_. Sur les orfèvres de la Reine, voir p. 96, note 3, et p. + 97, notes 1, 2, 3. Elle cherchait avec eux des combinaisons, leur + soumettait des dessins.] + + [Note 717: Édouard Frémy, _Les poésies inédites de Catherine de + Médicis_, Paris, 1885, p. 239-240.] + +Elle la fit venir de Fontainebleau, mais la garda au Louvre[718]. Elle +avait fait, comme autrefois Côme et Laurent de Médicis, rechercher des +«anciens manuscrits en toutes sortes de langues». Elle s'en était +d'ailleurs procuré beaucoup à très bon compte[719]. Son cousin, Pierre +Strozzi, possédait une collection de manuscrits précieux, qu'il avait +héritée du cardinal Ridolfi, neveu de Léon X, et qu'il avait beaucoup +augmentée. Après qu'il eut été tué sous les murs de Thionville (1558), +Catherine persuada à sa veuve, Laudomina de Médicis, et à son fils, +Philippe Strozzi, de les lui céder pour quinze mille écus, mais elle +oublia toujours ou n'eut jamais les moyens de s'acquitter. A sa mort, +les créanciers saisirent sa bibliothèque, mais les savants protestèrent, +et sur l'ordre d'Henri IV, livres et manuscrits--en tout 4 500 +volumes--allèrent enrichir la Bibliothèque du roi[720]. + + [Note 718: Henri IV, réalisant sans le savoir le souhait de Ramus, + transporta la Bibliothèque en plein quartier latin, dans le + collège de Clermont, vacant par l'expulsion des Jésuites.] + + [Note 719: Les références dans Frémy, p. 75-78.] + + [Note 720: Frémy, p. 239-242.--Cf. _Lettres_ t. I. p. 563, note 1 + et les références.] + +Elle aime les gens doctes, et, comme on vient de le voir pour Ramus, +cause volontiers avec eux. Elle fréquente chez les amateurs d'art. Elle +a ses poètes attitrés, Ronsard, Rémy Belleau, Baïf et Dorat, comme elle +a ses décorateurs, ses tapissiers, ses architectes. Elle les protège, +elle les emploie à l'illustration poétique de ses fêtes. Elle fit une +pension à Baïf. Elle donna à Ronsard le prieuré de Saint-Cosme[721] et +alla l'y visiter avec Charles IX à son retour de Bayonne. Elle reprit +hautement Philibert de L'Orme d'avoir fermé l'entrée des Tuileries en +construction au grand poète. «Souvenez-vous, lui aurait-elle dit, que +les Tuileries sont dédiées aux Muses.» Mais Ronsard lui en voulait de +préférer les «maçons», c'est-à-dire les architectes, aux poètes. La +Pléiade se vengea de ce qu'elle considérait comme un déni de justice. +Dans les louanges qu'elle donne à la dispensatrice des grâces royales, +c'est le plus souvent de son génie politique ou de sa vertu qu'il est +question. Elle aurait cru dépasser les limites, pourtant si reculées, +des flatteries permises, en lui disant, comme Ronsard à Charles IX: + + Ronsard te cède en vers et Amyot en prose[722]. + + [Note 721: Saint-Cosme-en-l'Isle, près de Tours.] + + [Note 722: Ronsard, éd. Blanchemain, t. III, p. 257. Voir la + «Complainte à la Royne mère du Roy» en tête de la seconde partie + du Bocage royal, éd. Blanchemain, t. III, p. 369.] + +C'est qu'elle la jugeait sur la liste comparée des bénéfices et des +pensions. La Reine-mère a rendu pourtant d'autres services à la +littérature française. Elle connaissait les deux grandes littératures de +l'époque, l'italienne et la française, antérieures en chefs-d'oeuvre à +celles de l'Angleterre et de l'Espagne et plus directement apparentées à +la Grèce et à Rome. Elle savait du grec et du latin, peu ou beaucoup. Si +elle n'égalait pas en culture classique la reine de Navarre et +Marguerite de France, elle était de la même famille intellectuelle. Elle +n'avait pas cessé de s'intéresser à la littérature italienne. Elle +accepta que Tasse, venu en France à titre de secrétaire du cardinal +d'Este, en 1571, lui présentât son _Rinaldo_ et elle envoya son portrait +au jeune poète, en témoignage d'admiration[723]. Elle a dû obliger bien +généreusement l'Arétin pour que ce grand écrivain vénal célèbre en elle +la «Femme et la déesse sereine et pure, la majesté des êtres humains et +divins», et qu'il souhaite d'avoir le verbe des anges de Dieu pour louer +comme il convient «les très saintes grâces et les faveurs sacrées de +cette divine idole»[724]. + + [Note 723: Frémy, p. 42-43.] + + [Note 724: Texte en italien, cité par Frémy, p. 52.] + +Tous les Italiens parlent, en moins haut style, de sa douceur et de sa +bienveillance. Sous son patronage, la Comédie italienne s'installe à +Paris[725]. Quelque temps avant l'accident de son mari, elle avait +assisté avec lui au château de Blois à une représentation de +_Sophonisbe_, composée par Trissin, un initiateur, sur le modèle des +tragédies grecques, et traduite de l'italien par Mellin de Saint-Gelais. +Elle s'était persuadé que la fin lamentable de l'héroïne, ce suicide +imposé par la volonté impitoyable de Scipion, avait, comme un mauvais +sort, porté malheur au royaume de France, «ainsi qu'il succéda», et +désormais elle ne voulut plus voir représenter devant elle que des +pièces à dénouement heureux. Elle aurait ainsi, par piété conjugale, +inspiré un nouveau genre littéraire. + +La première en date des tragi-comédies, _la Belle Genièvre_, représentée +le dimanche gras 13 février 1564, à Fontainebleau, avec l'apparat que +l'on sait, est un épisode du _Roland furieux_, de l'Arioste, adapté au +théâtre français par un poète inconnu[726]. Polinesso, duc d'Albany, +voulant se venger de Ginevra, fille du roi d'Écosse, dont il n'avait pu +se faire aimer, raconte au chevalier Ariodonte, fiancé de la princesse, +qu'il est son amant et qu'elle le reçoit la nuit dans sa chambre. Pour +l'en convaincre, il le fait cacher près du palais et, lui-même se +rapprochant, apparaît à une fenêtre une femme habillée comme Ginevra et +qui lui fait un signal de la main. C'était une suivante, Dalinda, +maîtresse de Polinesso, qui l'avait décidée, par menaces et par +promesses, à revêtir les vêtements de la jeune fille. Ariodonte, +désespéré, court se précipiter dans la mer. Le frère d'Ariodonte, +Lurcanio, qui par hasard a été témoin de la scène et qui s'y est lui +aussi trompé, accuse la fiancée impudique et la fait condamner à être +brûlée vive. Mais Dalinda, prise de remords, dénonce Polinesso; et le +fourbe est jeté dans le bûcher qu'on avait dressé pour l'innocente +princesse. Ariodonte, qui a été sauvé des flots, épouse sa fidèle +Ginevra. La pièce se termine heureusement, comme le souhaitait +Catherine, par le triomphe de la vertu et le châtiment du crime. + + [Note 725: Armand Baschet, _Comédiens italiens à la Cour de France + sous Charles IX et Henri III_, s. d. (1882).] + + [Note 726: Arioste, fin du chant IV, chant V et commencement du + chant VI du _Roland furieux_.--Jacques Madeleine, _Renaissance_, + 1903, p. 30-46. Cf. Toldo, _Bulletin italien des Annales de la + Faculté de Bordeaux_, 1904, p. 50-52.] + +Elle voulait aussi que le théâtre fût moral. Aux représentations de la +Comédie italienne, elle riait de bon coeur des niaiseries de Zani (forme +vénitienne de Giovanni), l'«Auguste» de la troupe, et de la sottise de +Pantalon, ce vieillard toujours berné par ses enfants et ses valets. Les +bouffonneries, parfois gaillardes, ne la choquaient pas. Mais elle +condamnait les gravelures. Après qu'elle eut vu jouer à l'Hôtel de +Guise, le 28 janvier 1567 (v. s.), le _Brave_ de Jean-Antoine de Baïf, +qui est une adaptation du _Miles Gloriosus_ de Plaute, elle encouragea +l'auteur à mettre sur la scène française l'oeuvre de Térence[727]. Mais +elle lui recommanda expressément, s'il tenait à lui plaire, de «fuir» +les «lascivetés en propos» des anciens. + +[Note 727: Peut-être à faire jouer _l'Eunuque_, que Baïf avait fini +de traduire en décembre 1565, mais qui ne parut qu'en 1573 dans _les +Jeux_ et bien remanié. _Oeuvres_, éd. Marty-Laveaux, p. 451.] + +Ce conseil prouve le souci qu'avait la Reine-mère de maintenir autour +d'elle un grand air de décence. Elle cherchait à épurer les spectacles +et à détourner les écrivains d'imiter l'antiquité jusqu'en son réalisme +ordurier. Le fait est que jamais l'art officiel ne se montra aussi +chaste que dans cette Cour, qu'il y a des raisons de croire corrompue. +Les «entremets» de Ronsard à Fontainebleau, les cartels, les mascarades, +toutes les pièces commandées par Catherine pour l'entrevue de Bayonne +parlent d'amour pur et de chasteté victorieuse de l'amour. Elle oubliait +donc Laurent de Médicis et l'inspiration sensuelle des _canti +carnascialeschi_, Léon X et le divertissement donné aux cardinaux d'une +comédie scabreuse, _La Calandria_, faite par le cardinal Bibbiena. Mais +peut-être estimait-elle qu'une Reine était astreinte à une rigueur +morale dont les préjugés de tous les temps, et plus particulièrement +ceux de la Renaissance, dispensent les hommes et les rois. Et puis, sa +Cour était séduisante et ses fils avaient grandi; double raison de se +montrer sévère. Elle eût même désiré que la poésie lyrique se contînt en +ses écarts de passion. Ronsard, aux environs de la cinquantième année, +ne cessait pas de chanter «l'amour, le vin, les banquets dissolus», avec +l'enthousiasme et la fougue d'un jeune homme. Un jour qu'on louait +devant Catherine les sonnets de Pétrarque à Laure, elle «excita» le +grand poète, qui était présent, «à escrire de pareil stile comme plus +conforme à son âge et à la gravité de son sçavoir»[728]. Ronsard, +déférant à cette invitation royale, choisit, parmi les filles de chambre +de la Reine, Hélène de Surgères, d'une noble maison de Saintonge, pour +idole d'un culte poétique. Il dédia à cette maîtresse de tout respect +cent douze sonnets d'un idéalisme chaste et subtil, mais traversé çà et +là d'élans et de cris de passion sensuelle qui montrent que, toujours +jeune de coeur, il pétrarquisait à sa façon[729]. Ce fut un nouvel +emprunt, après tant d'autres, fait à l'Italie, sur l'indication d'une +reine d'origine florentine, et qui fut heureux, puisqu'il inspira un +chef-d'oeuvre. Il est vrai que le succès de Ronsard sollicita ses +successeurs à copier plus que jamais servilement la littérature +italienne. Mais Catherine n'est pas responsable de ce pétrarquisme +affadi et alambiqué, riche de pointes et pauvre de sentiment, qui sévit +jusqu'à Malherbe et même un peu au delà[730]. + + [Note 728: _La vie de P. de Ronsard_, de Claude Binet, éd. par + Paul Laumonier, Paris, 1909, p. 26, lignes 23-24. M. Laumonier, + d'ordinaire si judicieux, conteste sans trop de raison que + Catherine ait conseillé à Ronsard d'imiter Pétrarque (commentaire, + p. 163). Dans _Ronsard poète lyrique_, qui est de la même année, + il est moins affirmatif et admet qu'elle a, par «fantaisie» (p. + 256), invité le poète à immortaliser la jeune fille. Le + renseignement de Binet est bien plus vraisemblable.--Vianey, _Le + Pétrarquisme en France_, Montpellier, 1909, p. 257, croit que les + _Premières oeuvres_ de Philippe Desportes (1573) donnèrent à + Ronsard l'idée des _Sonnets à Hélène_. Mais il est difficile + d'imaginer que les poésies d'un débutant parues en 1573 aient eu + une influence si immédiate sur Ronsard, le grand Ronsard, dont les + sonnets, bien que publiés seulement en 1578, étaient, s'il faut + l'en croire, écrits dès le mois de mai 1574. Ce qui est hors de + doute, c'est que Ronsard a imité, comme Desportes, Tebaldeo, le + plus fameux des pétrarquisants parmi les quattrocentistes, mais + qu'il l'ait fait avant ou même après Desportes, cela n'exclut pas + l'intervention de la Reine-mère.] + + [Note 729: Laumonier, _Ronsard_, p. 242-256.] + + [Note 730: Lanson, _Histoire de la littérature française_, Paris, + 1895, p. 290 et p. 377-378.] + +Les fêtes s'accordaient si bien avec ses goûts qu'elle n'était qu'à +moitié sincère quand elle invoquait l'exemple de François Ier et même +des empereurs romains pour en justifier la dépense. Celles qu'elle donna +au cours de son grand voyage et enfin aux Tuileries en l'honneur de +l'ambassade polonaise, qui apportait au duc d'Anjou une couronne royale, +dépassèrent en magnificence tout ce qui s'était jamais vu. Elle était +trop soucieuse de ménager les habitudes de la noblesse pour abolir +d'autorité les joutes et les passes d'armes, bien qu'elle eût «juré de +n'en permettre jamais despuis qu'elle en vist mourir le roy son +mari»[731]. Mais elle inaugura des divertissements dont l'Italie lui +fournissait le modèle, entremêlant ces plaisirs dangereux avec les +spectacles les plus capables de réjouir l'esprit, l'imagination et les +yeux. Il y eut donc comme autrefois des combats à pied, à cheval, à la +barrière. A Fontainebleau, à l'exemple des Amadis et autres héros des +romans de chevalerie, douze Grecs et douze Troyens, «lesquels avoient de +longtemps une grande dispute pour l'amour et sur la beauté d'une dame», +vidèrent ce débat les armes à la main, «en présence de grands princes, +seigneurs, chevaliers et de belles dames,.... tesmoins et juges de la +victoire»[732]. Un autre jour, le prince de Condé et le duc de Nemours +offrirent le combat à tout venant. Le chenil du château, où ils +attendaient les défis, représentait le palais merveilleux d'Apollidon, +souverain de l'Ile-Ferme et grand magicien[733]. A l'entrée du champ +clos, bordé de larges fossés et de barrières, était un ermitage, dont +l'ermite, singulier héraut de bataille, averti par le son d'une +clochette, recevait les appelants et allait prévenir les deux tenants, +qui ne refusaient personne. «Et puis rompoient leurs lances et hors la +lice donnoient coups d'épée». «Tout cela estoit de l'invention de la +Reyne et du brave M. de Sypiere»[734]. Pour clore les luttes, le jeune +Roi et son frère attaquèrent une tour enchantée où «estoient détenues +plusieurs belles dames gardées par des furies infernales, de laquelle +deux géans d'admirable grandeur estoient les portiers» et délivrèrent +les prisonnières[735]. + + [Note 731: Brantôme, _Oeuvres complètes_, éd. Lalanne, t. V, p. + 276.] + + [Note 732: _Les Mémoires de messire Michel de Castelnau, seigneur + de Mauvissière_, par J. Le Laboureur, 1659, t. I, liv. V, ch. VI, + p. 168-169.] + + [Note 733: Sur Apollidon et son palais, voir _Le Second livre + d'Amadis de Gaule, au commencement duquel sera fait description de + l'Isle Ferme; qui y fit les enchantemens et mit les grands trésors + qui s'y trouvèrent..._ (s. n. d. l., ni date), ch. I, fo III et + IV, recto et verso.] + + [Note 734: Brantôme, _Oeuvres_, éd. Lalanne, t. V, p. 276-277.] + + [Note 735: _Mémoires de Castelnau_, t. I, p. 169.] + +A Bayonne, les chevaliers bretons se portèrent champions de l'austère +vertu contre les Irlandais, qui soutenaient la cause de l'honnête amour. +Le moyen âge reparaissait rajeuni par l'esprit créateur de la +Renaissance. + +Mais voici les innovations. Là voltent six compagnies de six cavaliers, +ici des escadrons, conduits par les plus grands seigneurs et les princes +et costumés en Maures, Indiens, Turcs et autres barbares pittoresques, +défilent devant les échafauds, recouverts de tapisseries éclatantes et +surmontés de classiques architectures, où trône, parmi les dames +superbement parées, la Reine-mère toute vêtue de noir. C'est l'origine +des carrousels, parades guerrières sans combat[736]. La poésie et la +musique étaient associées à ces spectacles. Le jour que le duc d'Anjou +festoya le Roi son frère, des sirènes «fort bien représentées ès canaux +des jardins» chantèrent la gloire d'Henri II, ce roi «semblable aux +Dieux de façons et de gestes» et prédirent à Charles IX: + + L'heureuse fin que doit avoir + Un fils nourri de telle mère[737]. + + [Note 736: On s'y acheminait dès l'époque d'Henri II. Voir dans + Sauval, _Histoire et recherches des antiquités de la ville de + Paris_, 1724, t. III, p. 692, la description d'une cavalcade parée + et masquée suivie d'un combat.] + + [Note 737: _Oeuvres de Ronsard_, éd. Blanchemain, t. IV, p. 141 et + 144.] + +Les chevaliers de la Grande-Bretagne et d'Irlande, avant de combattre, +disputent de la prééminence de la Vertu ou de l'Amour en un concours de +chant avec accompagnement musical. + +A Bayonne encore, orchestre sur terre, orchestre sur l'eau. Des Tritons, +juchés sur une tortue de mer, sonnent du cornet; sous les arbres, des +Satyres jouent de la flûte. Les neuf Muses sont figurées par neuf +trompettes. La Reine-mère renouvelle les ballets de la Cour. Elle a +probablement entendu parler de celui que donna François Ier à Amboise, +lors du mariage de ses parents[738] «où il y avoit soixante-douze +(dames) chascune par douzaine, chascune déguisée» avec «masques» et +«tambourins». Elle reprend cette idée, qui lui est agréable comme +souvenir de famille, mais elle y ajoute en ingéniosité et en +magnificence. Dans une clairière de l'île d'Aiguemeau, plusieurs groupes +de bergers et de bergères, habillés à la mode des divers «peuples» du +royaume, mais tous vêtus de toile d'or et de satin, dansèrent les pas +propres à ces pays de France, en s'accompagnant des instruments et des +airs de musique indigènes. Aux Tuileries, lors de la réception des +ambassadeurs polonais, les seize dames et demoiselles «des plus belles +et des mieux apprises», qui représentaient les seize provinces, +allèrent, leurs danses finies, offrir au Roi, aux Reines, aux princes, +aux grands de France et de Pologne «des plaques toutes d'or... bien +esmaillées», où étaient figurées les productions singulières de chaque +province en fruits et en hommes, oranges et citrons de Provence, vins de +Bourgogne, blés de Champagne, gens de guerre de Guyenne, etc.[739]. +Catherine relevait chaque fois le même thème d'une invention ou d'un +détail pittoresque. + + [Note 738: Ou plutôt lors du baptême du dauphin François, qui eut + lieu trois jours avant. L'enfant royal fut tenu sur les fonts + baptismaux par le duc d'Urbin, Laurent de Médicis, chargé par Léon + X de le représenter comme parrain. _Mémoires du maréchal de + Floranges, dit le jeune adventureux_, publiés pour la Soc. Hist. + de France par Robert Goubaux et P.-André Lemoine, t. I + (1505-1521), 1913, p. 223 et 224.] + + [Note 739: Brantôme, t. VII, p. 372.] + +Mais elle excellait surtout dans la mise en scène. À Fontainebleau, ce +fut l'incendie et l'effondrement d'une tour parmi le crépitement des +pétards et l'explosion d'un feu d'artifice. Des sirènes nageaient en +chantant dans les canaux des jardins. À Bar-le-Duc, en une grande salle, +les quatre «Éléments», Terre, Eau, Air et Feu, «sur lesquels estoyent le +Roy, le duc d'Orléans et deux autres princes», s'avancèrent par +«engins». Tout au fond, resplendissaient les quatre planètes, Jupiter, +Mercure, Saturne et Mars; les nuées, qui supportaient un Jupiter de +chair et d'os, descendirent, et fort bas, «sans que personne s'en +aperçût»[740], c'est-à-dire ne se doutât du ressort qui les faisait +mouvoir. Aux Tuileries, le rocher argenté où s'étageaient les seize +nymphes de France fit le tour de la salle «par parade», comme un +quadrille de cavaliers «dans un camp». Mais Bayonne fut le triomphe du +machinisme. Neptune accourut de la haute mer au-devant du vaisseau du +Roi «sur un char tiré par trois chevaux marins, assis dans une grande +coquille faite de toile d'or sur champ turquin»[741]. Déjà en 1550, lors +de l'entrée solennelle d'Henri II et de Catherine à Rouen, l'apparition +sur les eaux de la Seine de déesses et de dieux marins avait eu un tel +succès que cette partie des réjouissances en avait pris le nom de +«Triomphe de la Rivière»[742], mais la Reine-mère y avait ajouté le +chant, la poésie, la musique et l'attrait de nouvelles difficultés +vaincues. La baleine mécanique que l'escadrille royale croisa dans +l'Adour lançait des jets d'eau par ses évents. + +L'Opéra avec ses décors, ses ballets, ses choeurs, son orchestre et le +défilé des figurants donne une image assez fidèle des spectacles de la +Cour. Et c'est en effet de là qu'il tire son origine. _Le Ballet comique +de la Reine_, représenté aux noces de Joyeuse en 1581, est le premier +essai en France d'une action scénique, entremêlée de chants, de musique, +de danses et illustrée par les artifices du décor[743]. + + [Note 740: Lettre d'Antoine Sarron à Chantonnay, l'ambassadeur + d'Espagne, _Mémoires de Condé_, t. II, p. 199.] + + [Note 741: Relation d'Abel Jouan, un des serviteurs de Charles IX, + dans les _Pièces fugitives_, du marquis d'Aubais, t. I. Première + partie: _Mélanges_, p. 25 sqq.--_Ample discours de l'arrivée de la + Royne catholique_ dans le même recueil, t. I (2e partie, vol. II, + p. 13 à 23 des Mélanges).] + + [Note 742: Planche VII, t. V, p. 12 des _Monuments de la Monarchie + française_ de D. Bernard de Montfaucon, Paris, 1733.] + + [Note 743: La Reine, c'est ici Louise de Lorraine, femme d'Henri + III. Sur les origines de l'Opéra, Combarieu, _Histoire de la + musique_, t. I, ch. XXXII, et Prunières, _L'Opéra italien en + France avant Luli_, 1913, p. XXIV-XXVI. Les paroles et la musique + du ballet comique sont de Balthasar de Beauljoyeux, un musicien + piémontais, valet de chambre d'Henri III et de Catherine de + Médicis. «J'ai, dit Beauljoyeux, dans sa préface, animé et fait + parler le ballet, et chanter et raisonner la comédie et y ajoutant + plusieurs rares et riches représentations et ornemens, je puis + dire avoir contenté en un corps bien proportionné l'oeil, l'oreille + et l'entendement». Cité par Prunières, p. XXIV.] + +Ah! la Reine-mère est une merveilleuse organisatrice. Elle se souvient +de Florence; de son carnaval esthétique avec ses troupes de jeunes +hommes, vêtus de velours et de soie, qui passaient et repassaient en +chantant des odes et des satires; des cortèges solennels et des +réceptions princières[744], ces grands jours de décoration improvisée, +où, avec du bois, du plâtre et de la couleur, les rues et les places de +la ville étaient transformées, égayées, embellies par le génie inventif +et l'imagination joyeuse de la foule des architectes, des sculpteurs et +des peintres. À toutes ces manifestations d'art qu'elle a vues de ses +yeux ou qu'elle a entendu décrire en son enfance, elle emprunte ce qui +s'adapte le mieux aux goûts et aux moeurs de la France et elle y ajoute +ce que permettent en éclat, en richesse, en splendeur les ressources +d'un des plus puissants royaumes de la chrétienté. + + [Note 744: On peut citer comme type de réception celle qui fut + faite à Charles-Quint à son passage à Florence et que décrit + Trollope, _The Girlhood of Catherine de Médicis_, Londres, 1856, + p. 252 sqq. avec les références. Mais Trollope a inventé que + Catherine y assista. Elle avait depuis trois ans quitté la ville.] + +Catherine était, comme le lui reprochait Ronsard, plus artiste que +lettrée. Elle appréciait mieux ou elle employait plus volontiers les +architectes, les sculpteurs, les peintres, les tapissiers que les +poètes. C'est un trait qui lui est commun avec les Médicis, qui tous, +sauf Laurent le Magnifique, ce spécimen complet de l'homme de la +Renaissance, goûtaient plus vivement les couleurs et les formes que les +idées et admiraient la beauté surtout en ses représentations plastiques +et concrètes. + +Mais, même en ce domaine préféré, où l'impression des merveilles vues à +Rome et Florence avec des yeux d'enfant et une imagination toute fraîche +a dû être si profonde, Catherine a ressenti à la longue l'influence de +sa patrie d'adoption. Quand elle arriva en France, en 1533, la +pénétration de l'art français par l'art italo-antique était déjà fort +avancée. Un Italien, Le Primatice, architecte et peintre, avait été +chargé par François Ier de la direction des grands travaux (1532), et il +y occupait nombre de ses compatriotes. Fontainebleau, qu'il transforma +en château de la Renaissance et décora de fresques, était le grand +centre de diffusion du goût classique. Catherine n'eut donc pas à +importer une esthétique nouvelle; jamais il ne se vit à la Cour de +France autant d'artistes et d'artisans de son pays qu'à l'époque où elle +était trop jeune encore pour avoir crédit ou pouvoir. + +Malgré l'inspiration étrangère, l'art français gardait une partie de ses +caractères propres. Les châteaux de la Loire ne ressemblent pas aux +palais ni même aux villas italiennes. En sculpture, la tradition +réaliste des vieux «imagiers» se maintenait. L'indépendance de la +peinture fut défendue contre les modes d'outre-monts par la faveur des +portraits, qui ne fut jamais plus grande qu'au XVIe siècle. Il y eut +même, sous le règne d'Henri II, une sorte de réaction contre +l'accaparement des travaux officiels par les étrangers. Si Catherine, +prenant exemple sur François Ier, avait complété et renforcé l'équipe de +Fontainebleau, l'idéal des maîtres italiens aurait achevé de comprimer +le génie national. Heureusement, elle n'en fit rien et ne se montra pas +exclusive. Sans doute elle donna la surintendance des bâtiments, dont +Philibert de L'Orme avait été privé pour sa mauvaise +administration[745], au Primatice, qu'elle avait depuis dix ans à son +service particulier. Mais, en 1564, elle confia la construction des +Tuileries au grand architecte français et, à la mort du Primatice +(1570)[746], elle lui restitua la surintendance, qu'il garda tant qu'il +vécut, et où Jean Bullant lui succéda. + + [Note 745: Et non pour avoir été l'architecte favori de Diane de + Poitiers et le constructeur du château d'Anet: Henri Clouzot, + _Philibert de l'Orme_ (Les Artistes célèbres), p. 65-67.] + + [Note 746: Le Primatice est mort entre mars et septembre 1570: + Dimier, _Le Primatice, peintre, sculpteur et architecte des rois + de France_, Paris, 1900, p. 210.] + +Ces deux Français, chargés de la direction et du contrôle des travaux, +cessèrent d'appeler d'Italie des artistes et des ouvriers et ils +n'employèrent plus guère depuis 1570 que des Français. Ils étaient aussi +fervents admirateurs de l'antiquité que Le Primatice; mais ils pensaient +n'avoir plus besoin d'intermédiaires. L'initiation de leur pays étant +accomplie, les initiateurs pouvaient partir. L'art français bien dressé, +trop dressé, allait pour un temps se suffire à lui-même et vivre de ses +propres moyens. Il est remarquable que son émancipation d'un moment se +soit affirmée sous une reine italienne. + +L'architecture était de tous les arts celui qui l'intéressait le plus et +auquel elle s'entendait le mieux. Aussitôt qu'elle disposa librement des +finances de l'État, elle activa les travaux des maisons royales et des +siennes. Elle continua le palais Renaissance que François Ier et Henri +II avaient entrepris de substituer au Louvre de Charles V. Pierre Lescot +acheva ce qu'il avait commencé, la réédification de l'angle sud-ouest, +la seule partie du vieux château qui eût été démolie. À ce point de +jonction des bâtiments neufs, mais extérieurement à eux, Catherine fit +construire ensuite, dans la direction de la Seine, un portique sur +lequel s'éleva plus tard la galerie d'Apollon. Elle chargea de ce +travail un autre Français, Pierre Chambiges, le descendant des grands +maçons de Beauvais. En retrait de ce portique, parallèlement à la rive +du fleuve, se développa la galerie actuelle des Antiques[747]. Portique +et galerie reposaient sur un soubassement en bossage vermiculé, qui +rappelait les blocs rustiques du palais Médicis de la Via Larga et +d'autres palais de Florence. Le Primatice, aussi bon architecte que +peintre, poursuivit jusqu'à sa mort les travaux de Fontainebleau, où il +avait été déjà occupé sous Henri II. La construction de la salle des +Gardes, l'agrandissement de la chambre des Poêles ou de l'Étang +(au-dessus du Musée chinois actuel) sont la part de Catherine dans +l'immense édifice. + + [Note 747: Babeau, Le Louvre et son histoire, Paris, 1895, p. 68 + sq.] + +Elle chargea Philibert de L'Orme de «parachever» pour le Roi son fils +(Charles IX) Saint-Maur-des-Fossez, qu'il avait construit pour le +cardinal du Bellay, et de transformer ce rendez-vous de chasse à un +étage, que le Cardinal avait dédié à François Ier et aux Muses, en une +«cassine» (villa) bâtie «avec une grande et magnifique excellence ... +d'une façon bien autre et beaucoup plus riche et logeable» et digne--du +moins de L'Orme le croyait--de servir de maison de plaisance au château +de Vincennes[748]. La Reine-mère avait aussi ses maisons des champs: +Monceaux, près de Meaux, dont la construction était assez avancée en +1561 pour qu'elle y reçût la Cour[749];--et loin de Paris, dans la +région de la Loire, Chenonceaux, qu'elle s'était fait céder par Diane de +Poitiers. La situation du château dans le lit même du Cher, en partie +sur le tablier d'un pont, était originale. Philibert de L'Orme, à qui +elle demanda un projet d'agrandissement, lui en soumit un[750] qui +aurait fait de Chenonceaux une résidence plus splendide que +Fontainebleau et que Chambord. Mais Philibert de L'Orme mourut et +l'argent manqua; il fallut se borner. Toutefois, elle affecta aux +embellissements qu'elle y entreprit à partir de 1576, outre les revenus +du domaine, qui étaient de 1200 écus d'or, ceux de la baronnie de +Levroux[751]. Elle traça des jardins et amena par des canaux souterrains +les eaux du voisinage. Ce sera son Poggio à Cajano, avec une rivière +abondante, le Cher, au lieu du maigre Umbrone; et à l'exemple de Laurent +de Médicis qui avait fait de sa propriété un champ d'expériences, un +musée et un jardin d'acclimatation[752], elle planta des vignes +étrangères, établit une magnanerie et une filature de soie, installa une +volière d'oiseaux rares et une petite ménagerie d'animaux curieux. Aussi +était-ce, de toutes ses maisons des champs, celle laquelle, disait Henri +III, «elle s'estoit plus qu'à nul autre affectée et délectée». + + [Note 748: Philibert de L'Orme, _Tome premier de l'Architecture_, + p. 251. Cet agrandissement ne fut pas un embellissement, et + l'élégant pavillon s'alourdit de deux ailes banales (Palustre, + _Renaissance_, t. II, p. 70).] + + [Note 749: Palustre, _L'Architecture de la Renaissance_, p. 197. + Cf. Bouchot, p. 146.] + + [Note 750: Conservé par Jacques Androuet du Cerceau, dans son + _Recueil des plus excellens bastimens de France_: Clouzot, + _Philibert de l'Orme_, p. 151.] + + [Note 751: Sauf les 220 livres qu'elle réservait au chapitre de + l'église de Cléry pour le service d'Henri II: l'abbé C. Chevalier, + _Debtes et créanciers de la Royne mere_, Introd. p. XXXVI-XL, + Techener, 1862.] + + [Note 752: Sur Poggio à Cajano, voir Müntz, _A travers la Toscane. + Les villas des Médicis aux environs de Florence_ (_Tour du monde_, + 1883, 2e semestre, p. 195-200).] + +A Paris, elle avait son logement au Louvre, mais, dès le temps de sa +régence, elle se préparait une résidence qui fût toute à elle, pour s'y +retirer quand Charles IX, majeur et marié, prendrait le gouvernement de +l'État et de la Cour. Elle acheta de Villeroy le lieu dit des +«Thuileries», sur la rive droite de la Seine, hors de l'enceinte de la +ville, mais tout contre la Porte-Neuve, et elle y ajouta en 1564 le +«Jardin des Cloches». Philibert de L'Orme lui dressa le plan d'un palais +à l'italienne: un quadrilatère fermé avec cours intérieures, mais dont +la façade s'ouvrait à la française sur des jardins. Mais il n'eut que le +temps de construire celui des grands côtés qui faisait face à l'Ouest. +Le manque d'argent, la recrudescence des troubles, et l'intérêt qu'avait +Catherine à rester au Louvre, près de son fils, la détournèrent +d'achever l'oeuvre. D'ailleurs, ce qu'elle voulait, c'était moins un +palais qu'une villa à l'italienne[753], avec jardins, grottes, eaux +courantes et eaux jaillissantes. Les Tuileries furent l'un et l'autre, +un château adossé à la ville, où elle ne résida pas, mais où elle se +promena, donna des banquets et des fêtes. Le jardin était, raconte un +ambassadeur suisse, qui le visita en 1575, «très vaste et tout à fait +riant... traversé par une longue et large allée», qui était bordée de +grands arbres, ormes et sycomores, «pour fournir un ombrage aux +promeneurs». Il s'y trouvait un «labyrinthe fait de main d'homme et +combiné avec un art si merveilleux qu'une fois entré il n'est pas aisé +d'en sortir»; des fontaines, c'est-à-dire des nymphes et des faunes, +couchés, versant l'eau de leur urne[754]; et aussi «une façon de rocher» +incrusté d'ouvrages en poterie (_ex opere figulinario_), serpents, +coquillages, tortues, lézards, crapauds, grenouilles et oiseaux +aquatiques de toutes sortes, qui «répandaient de l'eau par leur +bouche»[755]. C'était une grotte artificielle--encore une importation +italienne dont le cardinal de Lorraine avait donné le premier spécimen +dans son château de Meudon--, mais que Catherine avait commandée à un +Français, Bernard Palissy l'inventeur des «rustiques figulines» +émaillées[756]. Mais cet ouvrage, que le représentant des Cantons +déclarait «merveilleux» menaçait déjà ruine, et à la mort de Catherine +il était tout ruiné. Les desseins de la Reine-mère dépassaient toujours +ses ressources. + +Et d'ailleurs, elle ne se souciait plus des Tuileries. Elle avait, en +1572, acquis l'Hôtel d'Orléans ou Petit-Nesle, situé rue de +Grenelle-Saint-Honoré tout près du Louvre, et qui appartenait à la +congrégation des Filles Repenties; l'Hôtel d'Albret, rue du Four, et +plusieurs maisons du voisinage, près de la rue Coquillière. Elle rasa +les bâtiments des Filles Repenties, sauf la chapelle, pour en faire un +vaste jardin, et, sur l'emplacement de l'Hôtel d'Albret, elle se fit +bâtir, par Philibert de L'Orme et Jean Bullant, son Hôtel, l'Hôtel de la +Reine, où elle passa les huit ou neuf dernières années de sa vie[757]. + + [Note 753: _Lettres_, t. X, p. 214, 9 septembre 1567.--Description + des Tuileries par le secrétaire de Girolamo Lippomano, ambassadeur + vénitien, dans Tommaseo, _Relations_, t. II, p. 593 (Coll. Doc. + inédits).] + + [Note 754: C'étaient peut-être des parties de la fontaine + monumentale que Paul Ponce Trebatti avait commencée et que la mort + l'empêcha d'achever: H. Sauval, _Histoire et recherches des + Antiquités de la ville de Paris_, Paris, 1724, t. II, p. 60. + L'ambassadeur suisse aura pris pour des faunes et des nymphes deux + naïades et deux fleuves.] + + [Note 755: Cité par Ernest Dupuy, _Bernard Palissy_, p. 59-60.] + + [Note 756: Ce n'était pas d'ailleurs une simple grotte, mais «une + grande caverne», une sorte de temple souterrain, que le bon potier + aurait voulu faire: _Oeuvres de Bernard Palissy_, éd. par Anatole + France, p. 466. Il dut se borner à orner «son rocher».] + + [Note 757: _Lettres_, t. X, p. 428, n. A. de Barthelemy, _La + colonne de Catherine de Médicis à la Halle au blé_, Mémoires de la + Société de l'Histoire de Paris, t. VI (1879), p. 183.] + +C'était un palais français, entre cour et jardin, ouvert largement au +soleil, et non le palais italien aux cours intérieures, comme de L'Orme +avait commencé d'en bâtir un aux Tuileries. Mais Jean Bullant, grand +imitateur de l'antiquité, avait, dans la cour d'honneur, élevé, sur le +modèle de la colonne de Marc-Aurèle et de Trajan, une colonne +monumentale de 143 pieds dont il avait d'ailleurs modernisé les larges +cannelures, en les parsemant de «couronnes de fleurs de lis, de cornes +d'abondance, de chiffres, de miroirs brisés et de lacs d'amour +déchirés», symboles de la prospérité et du bonheur détruits par la mort +d'Henri II[758]. + +Depuis les premiers temps de sa régence, elle faisait travailler aussi à +Saint-Denis, cette nécropole des rois. La chapelle funéraire qu'elle +destinait à recevoir le corps de son mari, celui de ses enfants et le +sien était un édifice à part, accolé au croisillon septentrional de +l'église abbatiale et qui ne communiquait avec elle que par une porte. +Elle était de forme circulaire, large de trente mètres de diamètre à la +base, haute de deux étages péristyles, et couronnée d'une coupole en +retrait que portaient douze colonnes et qu'une lanterne surmontait[759]. +L'idée de cette rotonde était du Primatice, que Catherine avait chargé +de la construction; et, en effet, elle devait venir plus naturellement à +un Italien, qui avait vu le Panthéon de Rome, le Tempietto de Bramante +et les baptistères de Pise et de Florence. Après la mort du Primatice, +les travaux furent continués par Jean Bullant et repris enfin par +Baptiste Androuet du Cerceau, qui aurait modifié et surtout alourdi le +plan primitif. + +On voit combien elle était éclectique. Elle employait indifféremment des +architectes français ou italiens, comme Henri II et François Ier. Ce qui +la distingue de tous les souverains qui ont eu la passion des bâtiments, +c'est qu'elle ne se contentait pas de s'intéresser aux travaux et +d'intervenir par conseils, désirs et observations. En lui dédiant son +_Premier Tome de l'Architecture_, qui parut en 1567, Philibert de L'Orme +admirait «comme de plus en plus, disait-il, vostre bon esprit s'y +manifeste (dans l'architecture) et reluit quand vous-mesme prenez la +peine de protraire et esquicher les bastiments qu'il vous plaist +commander estre faicts»[760]. Dans le cours de l'ouvrage, il revenait +sur cette collaboration de la Reine-mère, «laquelle pour son gentil +esprit et entendement très admirable accompagné d'une grande prudence et +sagesse a voulu prendre la peine, avec un singulier plaisir, d'ordonner +le départiment de son dit Palais (des Tuileries) pour les logis et lieux +des salles, antichambres, chambres, cabinets et galleries et me donner +les mesures des longueurs et largeurs, lesquelles je mets en exécution +en son dit palais, suivant la volunté de Sa Majesté»[761]. + + [Note 758: _Lettres_, t. X, p. 428 n. A. de Barthelemy, _La + colonne de Catherine de Médicis à la Halle au blé_, Mémoires de la + Société de l'Histoire de Paris, t. VI (1879), p. 184.] + + [Note 759: Paul Vitry et Gaston Brière, _L'Église abbatiale de + Saint-Denis et ses tombeaux_, Paris, 1908, p. 19-21.--Dimier, _Le + Primatice_, 1900, p. 353 sqq.] + + [Note 760: _Le Tome premier de l'Architecture_, par Philibert de + L'Orme, Paris, 1567, préface, p. 1.] + + [Note 761: _Ibid._, p. 20.] + +Elle ne se contentait pas de la beauté un peu froide du style classique. +Pour relever et égayer l'aspect des murs, «d'abundant, raconte toujours +de L'Orme, elle a voulu aussi me commander faire faire plusieurs +incrustations de diverses sortes de marbre, de bronze doré et pierres +minérales, comme marchasites (marcassites) incrustées sus les pierres de +ce païs, qui sont très belles, tant aux faces du palais et par le dedans +que par le dehors...» + +Par cette recherche de l'éclat, elle se distingue de son architecte, +partisan d'un art plus sévère. Elle s'inspire de San Miniato et de Santa +Maria del Fiore, si riants en leur polychromie de marbre. Les chantiers +des Tuileries, comme on le voit par l'«Inventaire» de ses meubles, +étaient remplis de marbres de toutes couleurs: noir de Dinan, rouge de +Mons, rouge et vert, rouge et blanc, rouge et tanné, blanc et noir, +blanc tacheté de jaune, blanc tout tacheté. Au Louvre, le long de la +galerie actuelle des Antiques, du côté du Jardin de l'Infante, et dans +l'angle de la cour intérieure, ressortent aussi, quoiqu'elles soient +ternies par le temps, des tables de marbre, vert, rouge, etc. Au +mausolée d'Henri II à Saint-Denis, des masques rougeâtres parmi les +bas-reliefs de marbre blanc, le contraste entre le bronze noir des +statues symboliques et la blancheur cadavérique des gisants, rompent +aussi l'uniformité[762]. C'est, avec le bossage vermiculé de la galerie +et du portique qui y est contigu, l'indice du pays d'origine de la +Reine-mère, et, pourrait-on dire, sa marque de fabrique. + +En sculpture aussi, ses impressions de jeune Florentine expliquent la +souplesse de son goût. Il est naturel, qu'elle se soit adressée, pour +faire la statue équestre de son mari mort, au sculpteur de génie qui +avait, à la Sacristie Neuve de Saint-Laurent, idéalisé l'image de son +père. C'est vraisemblablement de cette statue qu'il s'agit dans deux +lettres, l'une de l'ambassadeur de France à Rome, Ville-Parisis (31 mai +1564), et l'autre de Catherine (15 juin)[763]. Michel-Ange, qui venait +de mourir plus qu'octogénaire, s'était peut-être, malgré sa vieillesse, +chargé de cette oeuvre[764]. En tout cas, il en avait dressé les +«portraicts et desseings». Ville-Parisis avait choisi, pour les +exécuter, ainsi qu'il l'écrivait à la Reine-mère, «un homme qui entend +très bien telles besongnes», mais qui malheureusement, s'était trompé +sur la quantité de bronze nécessaire. Il fallait faire venir de Venise +«pour le plus près», le complément de métal, et toutefois, Ville-Parisis +estimait que tout serait fini «pour la my aoust ou environ». + + [Note 762: Paul Vitry et Gaston Brière, _L'Église abbatiale de + Saint-Denis et ses tombeaux_, Paris, 1908, p. 154.] + + [Note 763: _Lettres_, t. II, p. 193, et même page, note 2.] + + [Note 764: Peut-être aussi s'est-il excusé d'entreprendre un + pareil travail à son âge et s'est-il contenté de dresser les + «portraicts et desseings». Il mourut le 18 février 1564.] + +Mais le travail n'alla pas aussi vite que le prévoyait l'ambassadeur et +que le désirait Catherine. Le praticien spécialiste étant, dit la +Reine-mère, «fort subject à l'apoplexie» et passant pour le seul homme +en la chrétienté capable d'accomplir un pareil ouvrage, il convenait de +se hâter avant la crise finale. Daniel de Volterra--car c'est de lui +assurément qu'il s'agit--mourut en 1566 et n'eut le temps que de fondre +le cheval[765]. + +Pour couler en bronze son mari, Catherine pensa cette fois à Jean de +Bologne, un autre disciple de Michel-Ange et flamand éperdument +italianisé. Elle pria le prince de Florence, François de Médicis, dont +il était le sculpteur attitré, de le lui prêter pour aller achever à +Rome la statue d'Henri II et la mettre «en telle perfection qu'elle +puisse correspondre à l'excellence d'un cheval qui est jà faict». +François refusa de lui donner ce contentement. Le cheval expédié en +France attendit vainement son cavalier. Il servit plus tard à une statue +équestre de Louis XIII, qui, dressée place Royale, fut brisée en 1793. + +Ce n'est pas la seule preuve de l'admiration de Catherine pour +Michel-Ange. Ayant su qu'un médecin de Rome voulait vendre +l'_Adonis_--l'_Adonis mourant_,--«qui est si beau», disait-elle (elle +l'avait donc vu en sa jeunesse), elle écrivait au comte de Tournon, son +ambassadeur près du pape, de s'enquérir du prix, offrant même, si +c'était nécessaire, de donner au vendeur un bénéfice +ecclésiastique[766]. + + [Note 765: Sur Daniel Ricciarelli, né vers 1509 à Volterra, voir + pour références Müntz, _La Renaissance_, t. III, p. 551-552.] + + [Note 766: _Lettres_, II, p. 394. Lettre du (20?) octobre 1566. + L'_Adonis mourant_ est maintenant au Musée national de Florence. + On conteste qu'il soit de Michel-Ange par de pauvres raisons + exposées dans H. Thode, _Michelangelo_, Berlin, 1912, t. III, p. + 111 sq. La lettre de Catherine, écrite deux ans après la mort de + Michel-Ange, semble prouver que l'_Adonis mourant_ est bien du + grand sculpteur. De quel autre Adonis pourrait-il y être question + et avec cette admiration? C'est une question que je me propose de + reprendre bientôt.] + +Mais les travaux de Saint-Denis permirent à Catherine d'apprécier à sa +valeur la sculpture française. + +Elle avait entrepris d'ériger à Henri II dans la chapelle des Valois un +monument funéraire comparable à ceux de ses prédécesseurs immédiats, +François Ier et Louis XII. Le Primatice, sans parti pris, avait commandé +les bas-reliefs et les figures à des Italiens ou des Français, Dominique +Florentin, Jérôme della Robbia, Germain Pilon, Ponce Jacquino, Laurent +Regnauldin, François Roussel. Mais tous, sauf Germain Pilon, moururent +avant d'avoir achevé ou même commencé leur tâche. Germain Pilon continua +ou reprit l'oeuvre de ses compagnons, et c'est lui qui est, on peut le +dire, le principal ou même l'unique sculpteur du mausolée d'Henri II. +Comme dans les grands tombeaux de l'époque, Henri II et Catherine de +Médicis sont représentés deux fois: en bas, morts et nus; en haut, sur +la plate-forme, revêtus du costume royal et priant. Les gisants sont de +marbre et les orants de bronze; ils sont les uns et les autres de +Germain Pilon. + +Le cadavre d'Henri II accuse de la raideur et de l'affaissement, mais +sans excès de réalisme; et sa belle tête renversée sur un coussin fait +penser à celle du Christ de Holbein[767]. Le corps de la Reine montre +les formes pleines et jeunes encore d'une femme de quarante ans, l'âge +qu'elle avait lors de la mort de son mari[768]. Les orants représentent +les souverains en leur majesté, agenouillés sur des prie-Dieu, qui ont +disparu. Catherine est ressemblante et n'est pas laide. Son manteau de +cérémonie laisse voir la taille bien prise sous un corsage semé de +pierreries. Henri est drapé dans le grand manteau fleurdelisé, d'où +ressort son visage aux traits nobles, à la physionomie fermée d'homme +têtu. A l'exemple des vieux «imagiers», Germain Pilon réalisait l'art +dans la vérité. + + [Note 767: Au Musée de Bâle.] + + [Note 768: La gisante, dite de Catherine de Médicis, qui est + maintenant au Louvre, après avoir traîné un demi-siècle, dit-on, + dans la cour de l'École des Beaux-Arts, ce cadavre de femme au + gros nez aplati, aux lèvres épaisses, aux mamelles plates, à + l'ossature rude, est-ce vraiment Catherine de Médicis? Jérôme + della Robbia, à qui on l'attribue, se serait-il permis de + présenter à sa royale compatriote cette image cruelle de la + déchéance qui suit la mort. S'il l'a fait, on comprend que + Catherine n'ait pas voulu de cette effigie.] + +Aux angles de cet édicule de marbre, quatre figures de femmes en bronze +noir symbolisent les vertus cardinales: Tempérance, Prudence, Force, +Justice. C'est, avec l'architecture du monument, la part de l'influence +italo-classique[769]. + +Idéalisées aussi à la mode de la Renaissance, les trois cariatides, +court vêtues en leur tunique de chasseresses, qui représentent les +Vertus théologales, et portent sur leur tête l'urne de bronze où étaient +unis dans la mort comme dans la vie les coeurs d'Henri II et du +connétable de Montmorency[770]. + + [Note 769: Vitry et Brière, p. 155-158.] + + [Note 770: Voir _infra_, ch. XI, p. 410.] + +Catherine était capable de comprendre le grand artiste en qui se +conciliaient la tradition française et l'inspiration nouvelle. Elle +était d'une ville, Florence, où les ouvriers du marbre et du bronze, +Donatello, Verrocchio, les Rossellino, Luca della Robbia et même Mino de +Fiesole--en laissant à part Michel-Ange qui trône dans l'isolement du +génie--ont toujours suivi de plus près la nature que les autres +Italiens. Aussi Germain Pilon fut-il son sculpteur favori, peut-être +parce que, sans y penser, elle retrouvait en lui sa conception atavique +de l'art. Elle se fit représenter par lui en 1583 avec son mari, en +gisants de marbre, étendus sur des matelas de bronze, mais cette fois +couronne en tête, en costume du sacre. Cette oeuvre très réaliste +reproduit avec une scrupuleuse fidélité le détail des étoffes, des +ornements et des vêtements d'apparat. La tête de Catherine est d'une +vérité frappante: c'est peut-être le portrait le plus exact qu'on ait +d'elle en sa vieillesse: figure hommasse et empâtée, menton court doublé +d'un collier de graisse, front fuyant. + +Elle lui commanda aussi, pour décorer la chapelle de son hôtel, une +_Annonciation_, et c'est pour elle aussi qu'il sculpta et peignit cette +admirable _Pieta_ de pierre, aujourd'hui au Louvre, où, dans la figure +amaigrie de la mère de Dieu, l'humain et le divin transparaissent et se +fondent dans l'expression de la douleur[771]. + + [Note 771: Lemonnier, _Histoire de France_, publiée sous la + direction d'E. Lavisse, t. V 2, p. 356.] + +Il y avait encore plus loin des Clouet aux peintres italiens que de +Germain Pilon à Verrocchio et à Donatello, et cependant Catherine se fit +portraiturer par les uns et les autres. Il est vrai qu'en 1541 elle +faisait demander à Paul III par le nonce un portrait de «Donna Giulia», +qu'elle avait vu, étant enfant, dans la chambre du cardinal Hippolyte de +Médicis et pour lequel «elle s'était sentie prise d'amour»[772]. Mais +était-ce pour la beauté de la dame ou le mérite du peintre, Sébastien +del Piombo? Il est plus significatif qu'en 1557 elle ait écrit au +cardinal Strozzi, son cousin, pour lui demander un peintre «qui saiche, +disait-elle, bien peindre au vif et lui ferez faire vostre pourtraict ou +de quelque autre que je cognoisse et le m'envoyez à ce que, si je le +trouve bon et bien faict, vous m'envoyez le dit personnaige pour qu'il +serve par deça»[773]. Mais cette demande ne prouve pas nécessairement +qu'elle préférât la manière idéaliste des portraitistes italiens à celle +des portraitistes flamands. Elle s'était déjà fait peindre à cette +époque par François Clouet[774] et voulait se voir tout autre: fantaisie +de femme ou désir de faire cadeau à ses amis d'Italie d'un portrait à +leur goût et à leur mode. Mais elle n'a pas probablement insisté; et en +effet il y a d'elle beaucoup de portraits français et très peu de +portraits italiens. + + [Note 772: Romier, _Les Origines politiques des guerres de + religion_, I, p. 17. Cette «Donna Giulia» que j'ai pu identifier, + est une Gonzague de la ligne de Sabioneta et Bozzolo, femme de + Vespasiano Colonna, qui mourut prématurément en 1528, la laissant + veuve toute jeune. Elle passait pour une des plus belles femmes de + l'Italie. Le cardinal Hippolyte de Médicis, qui était amoureux + d'elle, la fit peindre, entre le 8 juin et le 15 juillet 1531, par + Sebastiano del Piombo,--un portrait que Vasari (éd. Milanesi, V, + p. 578), qualifie de «pittura divina». Catherine, qui n'a quitté + Rome qu'en avril ou mai 1532, a donc pu le voir, et c'est + certainement ce portrait-là qu'elle demandait. Celui qui se trouve + à Mantoue en est une réplique et il servit à son tour de modèle, + par exemple, pour le petit portrait qu'on voit au Musée impérial + de Vienne. Voir Dr Friedrich Kenner, _Die Porträtsammlung des + Erzherzogs Ferdinand von Tyrol. Die italianischen Bildnisse_, dans + le _Jahrbuch der Kunsthistorischen Sammlungen des Alterhöchsten + Kaiserhauses_, 1896, t. XVII, p. 216, no 89 A.--B. Amante, _Giulia + Gonzaga_, Bologne, 1896.] + + [Note 773: _Lettres_, I, p. 109.] + + [Note 774: En 1564, elle se fit peindre à Lyon avec ses enfants + par Corneille de La Haye (dit de Lyon), un Flamand, lui aussi.] + +Une iconographie critique de Catherine de Médicis en fournirait une +preuve décisive[775]; mais elle est difficile. Catherine a été +représentée tant de fois et de tant de manières, peintures, fresques, +dessins, émaux, cires, aujourd'hui dispersés, qu'il faudrait aller la +chercher dans tous les musées de France et d'Europe et dans les +collections des princes et des particuliers. Pour ce qui est des +portraits peints, ils sont, pour la plupart, d'auteurs inconnus, et, en +attendant de les identifier et de les dater, si c'est possible, il faut +se contenter de les grouper par écoles. Il y a à Poggio à Cajano un +portrait que l'on donne comme celui de Catherine enfant. Il représente +une jeune fille de quatorze ou quinze ans, qui n'est pas laide, coiffée +d'un diadème de perles et couverte d'un riche manteau[776]. Bouchot +s'amuse fort de cette princesse moldave, et tout au plus accorde-t-il +qu'un peintre inconnu ait voulu donner un pendant au portrait romantique +du cardinal Hippolyte peint par Titien. Mais pourtant il ne faudrait pas +oublier que Vasari, à la veille du mariage de Catherine, fit d'elle un +portrait destiné à la Cour de France et au futur époux et qu'il a dû +dissimuler les misères de l'âge ingrat[777]. On n'y reconnaît pas sa +manière; mais, à l'époque où il peignit la fiancée, il n'avait que vingt +et un ans et n'était pas encore lui-même. Il est d'ailleurs à remarquer +que cette Catherine ressemble assez à celle que Vasari a peinte au +Palazzo Vecchio dans la fresque des épousailles. + + [Note 775: Elle a été essayée par Bouchot et Armand Baschet, mais + elle est incomplète et fautive. Beaucoup de portraits, qu'il est + facile de voir à Florence dans la Galerie qui mène des Uffizi au + palais Pitti, n'y sont pas indiqués, et par contre on donne comme + un portrait de Catherine par le Tintoret, celui de la duchesse + d'Urbin Giulia (comme l'a démontré Gronau, _Titian_ 1904).] + + [Note 776: Dans l'inventaire des objets légués à la + grande-duchesse de Toscane, Christine de Loraine, par Catherine de + Médicis, sa grand'mère, se trouve indiqué, au no 288 + (Reumont-Baschet, p. 346) _un ritratto della Regina Caterina + fanciuletta con ornamento d'oro_». Ne serait-ce pas celui-là?] + + [Note 777: Voir la lettre de Vasari, où on lit qu'il faisait le + portrait pour le duc d'Orléans et qu'il en ferait une réplique + pour le bon vieux cousin de Catherine, Ottaviano de Médicis, et + même il en promettait une autre copie à un ami de Rome, Messer + Carlo Guasconi.] + +Le portrait publié par Alberi, en tête de sa _Vie de Catherine de +Médicis_--avec ses fleurs dans les cheveux--n'est certainement ni de +Catherine de Médicis, ni peut-être même du XVIe siècle. Il y a d'elle +aux Uffizi un assez beau portrait que le catalogue (no 40) attribue à +Santi di Tito, un peintre florentin, qui vécut de 1536 à 1605. La figure +est assez vulgaire, mais les lèvres sont fines et l'air intelligent. +Catherine est assise sur un fauteuil à haut dossier; elle est en +demi-deuil, manches à gigot rayées noir et blanc. Elle paraît âgée de +quarante à quarante-cinq ans. Mais Santi di Tito est-il venu en +France?[778]. Un autre Italien, mais inconnu, l'a peinte en sa +vieillesse, peut-être d'après un portrait de l'école française[779]. + + [Note 778: Le buste de ce portrait est reproduit trait pour trait + dans un médaillon peint à la fresque qui se trouve au-dessus d'une + fenêtre dans la salle de Léon X au Palazzo Vecchio. Mais le + copiste ou la courbe de la paroi a singulièrement épaissi le + modèle.] + + [Note 779: Dans le couloir, côté Pitti, no 1121, phot. par + Alinari, p. 2a, no 725.] + +A ces trois ou quatre peintures se réduit l'apport de l'art italien. Il +n'y a pas d'autre image d'elle à Florence et à Rome qui ait été faite +par ses compatriotes. Mais elle a été représentée à tous les âges et de +toutes façons par les peintres français. Les musées de Florence sont +particulièrement riches en portraits, qui sont incontestablement de +l'école de Clouet. Il y en a trois dans la galerie qui va des Uffizi au +palais Pitti et dont l'un,--celui de Catherine vers trente ans,--est +comparable aux plus authentiques chefs-d'oeuvre de François Clouet, à +l'Élisabeth d'Autriche du Louvre et au Charles IX du Musée impérial de +Vienne. La jeune Reine est debout en costume d'apparat, avec une coiffe +de perles, un collier de perles, une robe brun mordoré et un jupon rose +éteint tout quadrillé de perles, une lourde cordelière entremêlée de +perles et d'or. De son manteau il n'apparaît que l'hermine, qui recouvre +presque tout le bras, et qui rompt de sa blancheur les manches à +bouillons longitudinaux, entrelacés aussi de carrés de perles. Les +mains, les belles mains, ressortent longues et fines, la droite tenant +un éventail aux plumes blanches en panache. + +Il y a des médaillons d'elle, enluminés ou peints sur parchemin ou sur +émail, dans son Livre d'heures qui est au Louvre, dans la salle des +miniatures et des pastels aux Uffizi, dans le Musée impérial et le +Trésor impérial de Vienne[780]. Ils sont tous de la manière de Clouet +«inimitable» en «ces oeuvres ténues». Nombreux aussi sont les dessins de +la même école au crayon noir ou au crayon de couleur. Mais à mesure +qu'elle vieillissait, l'image ressemblait moins au modèle. Les +portraitistes du crayon, les Caron, les Du Monstier, les Quesnel, +disciples infidèles de Clouet, prêtèrent à cette femme grosse et lourde +les formes, que sous le vêtement on devine élancées, de la Diane de +Poitiers sculptée nue par Jean Goujon. L'esprit courtisan aidait à ces +mensonges de l'idéalisme classique. Mais ce n'est pas un indice des +goûts de Catherine. Il y a aux Uffizi, à Florence, un portrait peint, +qui la représente en sa vieillesse, épaissie par l'âge, avec de gros +yeux à fleur de tête et de grosses lèvres rouges, vêtue toute de noir, +sauf la guimpe blanche, assise sur un siège noir, entre deux rideaux +noirs, sur un fond de tapisserie noire. Après avoir vu ce beau portrait +réaliste, on s'étonne que Bouchot puisse dire qu'elle voulait être +représentée, non telle qu'elle était, mais telle qu'elle aurait voulu +être[781]. + + [Note 780: F. Mazerolle. Miniatures de François Clouet, au Trésor + impérial de Vienne (Extrait de la _Revue de l'Art chrétien_, + octobre 1889).] + + [Note 781: Couloir du palais Pitti aux Uffizi, côté Pitti, n° 19. + + Il est possible, mais c'est une hypothèse, que ce portrait soit + celui qu'elle promettait d'envoyer à ses bonnes _Murate_ (3 + janvier 1588): «portraict au vif de moy, très bien faict». Voir + ci-dessus, p. 259, la statue réaliste commandée à Germain Pilon.] + +Son goût était bien plus large. L'Inventaire qui fut dressé après sa +mort mentionne des tableaux d'inspiration religieuse ou antique: une +_Charité_(?), l'_Enfant prodigue_, le _Jugement de Salomon_, l'_Histoire +d'Esther et d'Assuérus_ l'_Histoire d'Orphée_, une _Vénus_, le +_Ravissement d'Hélène_ et qui, tous, étaient probablement traités à la +mode italo-classique; mais Catherine ne méprisait pas, comme on le voit +par le même Inventaire, la peinture de genre, où les Flamands +excellaient déjà, ces scènes d'intérieur ou de cabaret, avec de petits +bonshommes très réalistes que le grand Roi qualifiera plus tard, sujets +compris, de «magots». Elle a en son Hôtel pour en égayer les murs des +«drolleries de Flandres», une «cuisinière» (est-ce une cuisine ou +simplement une rôtissoire?)[782], le groupe d'un «barbet, d'une +drollerie et d'une cuisinière de Flandres», et trente-six petits +tableaux peints sur bois, avec leurs châssis, «de divers paisages et +personnages[783]», qui paraissent de même caractère. Elle tapisse son +cabinet de travail de «vingt tableaux de paisages peintz sur toile +attachez avec des cloux». Or, comme on le sait, le paysage pour le +paysage, le paysage qui n'est pas simplement un décor, ce n'est pas, à +cette époque, un genre en faveur ni même en usage parmi les peintres +italiens ou français. La Florentine n'a point de parti pris contre l'art +du Nord. + + [Note 782: Bonnaffé, _Inventaire_, p. 72.] + + [Note 783: _Ibid._, p. 83, 95.] + +Les émaux de Léonard Limousin empruntent leurs sujets à la mythologie et +à la réalité. Ils montrent la Cour de France et l'Olympe: ils sont +antiques et ils sont contemporains. Catherine avait fait enchâsser dans +les lambris «trente-neuf petits tableaux d'émail de Limoges en forme +ovale» et «trente-deux portraits d'environ ung pied de hault de divers +princes, seigneurs et dames»[784]. D'autres «pièces d'émail», +transportables, celles-là, étaient enfermées dans des bahuts: cent +quarante ici, quarante-huit là[785]. + + [Note 784: On en voit encore au Louvre, dans les vitrines de la + galerie d'Apollon.] + + [Note 785: Bonnaffé, _Inventaire_, p. 155, 74, 81. Ce Jérôme della + Robbia, ou, comme elle dit, Hierosmme de La Rubie, qu'elle + recommandait à Cosme de Médicis, 12 mars 1549, _Lettres_, t. I, p. + 29 et note 2, appartenait à la dynastie des grands émailleurs + florentins, mais il était lui-même architecte et sculpteur, et + c'est en cette qualité qu'il avait déjà travaillé en France + pendant plus de trente ans, sous François Ier et Henri II, par + exemple à la construction du château de Madrid, voir p. 234, n. + 4.] + +Bernard Palissy, l'illustre potier, que la Reine a employé à la grotte +des Tuileries, ne connaissait guère l'antiquité; et même, comme il +pratiquait un art que Rome et la Grèce ignoraient, il en faisait fi: «Je +n'ai point d'autre livre, déclare-t-il, que le ciel et la terre.» + +Mais ce qui prouve mieux encore l'éclectisme de Catherine, ce sont deux +séries de tapisseries, dont l'une est représentée par de nombreuses +répliques au Garde-meuble de Paris, et dont l'autre existe en original +au Musée archéologique (section des Arazzi) et aux Uffizi de Florence. +Elles sont une illustration du règne de Catherine et quelquefois des +mêmes événements, qu'elles interprètent de la façon la plus différente. + +La série du garde-meuble est d'inspiration toute classique. Son premier +auteur est un bourgeois de Paris, Nicolas Houel, ancien marchand +apothicaire et épicier enrichi par son négoce, et qui devint plus tard +intendant et gouverneur de la maison de la Charité chrétienne «establie +es Faubourg Saint-Marcel»[786]. Il écrivait, collectionnait, achetait, +probablement revendait des tableaux, et par là se trouvait en rapport +avec des personnes de toutes conditions. L'idée lui vint, comme il le +raconte lui-même, de dresser un «dessin de peinture» qui pût servir de +patron à beaucoup d'ouvriers--vraisemblablement des tapissiers--et d'y +joindre «un peu d'escriture pour en donner plus claire intelligence». +Des «personnages de sçavoir» l'engagèrent à traiter l'histoire +d'Artémise, femme de Mausole, c'est-à-dire, sous un autre nom, celle de +Catherine de Médicis, une veuve inconsolable elle aussi et qui, comme +Artémise, élevait à son mari mort un mausolée. Après quelque hésitation, +il composa la légende, comptant, pour l'illustrer, sur les amis qu'il +avait parmi les plus excellents peintres et sculpteurs. Ce double +travail allait son train, mais Houel ne savait comment ni par qui le +faire exécuter en tapisserie. Un jour qu'il était dans ces «alteres» +(angoisses), il fut «ébahi» de voir entrer en son logis la Reine-mère, +qui venait examiner quelques pièces de son cabinet et quelques peintures +des meilleurs ouvriers de France. Il en profita pour lui montrer la +«minute» de ses Histoires «avec plusieurs cartons de peinture», que la +royale visiteuse trouva «véritablement fort beaux». Elle prit plaisir à +entendre ses explications et à regarder ses dessins, et elle +l'encouragea à pousser activement son travail. Bientôt il put aller lui +présenter les deux premiers livres de ses Histoires et les illustrations +«faictes par des premiers hommes tant de l'Italie que de la France» pour +«faire de belles et riches peintures à tapisseries pour l'ornement de +ses maisons». Elle approuva le projet et le fit exécuter dans son +château du Louvre par la manufacture de tapisseries de la Couronne[787]. + + [Note 786: C'était une école pour les orphelins et un asile pour + les pauvres honteux. Le plan en avait été présenté par Nicolas + Houel à la femme d'Henri III, Comte de Baillon, _Louise de + Lorraine_, Paris, 1884, p 97-98. Sur Nicolas Houel, voir Jules + Guiffrey, _Nicolas Houel, apothicaire parisien, fondateur de la + maison de la Charité chrétienne et premier auteur de la tenture + d'Artémise_ (Mémoires de la Société de l'Histoire de Paris et de + l'Île-de-France, t. XXV, 1898, p. 179-271).] + + [Note 787: C'est probablement l'ancien atelier d'Henri II à + Fontainebleau, transféré au Louvre.] + +Il y a au Cabinet des Estampes de la Bibliothèque Nationale trente-neuf +de ces cartons pour tapissiers, avec des légendes explicatives en vers, +de Nicolas Houel[788]. Mais des tentures faites d'après ces dessins pour +Catherine de Médicis, il n'en reste probablement aucune. Les tapisseries +qui se trouvent au Garde-meuble, au Louvre, à Fontainebleau, et +ailleurs, et qui représentent les hauts faits d'Artémise, son +gouvernement glorieux et l'éducation de son jeune fils, le roi Lygdamis, +sont du XVIIe siècle. La régence de Marie de Médicis, et même plus tard +celle d'Anne d'Autriche, prêtaient avec quelque complaisance aux mêmes +comparaisons. On reproduisit, avec les variantes nécessaires, +quelques-uns des anciens cartons: on en élimina d'autres; on en fit de +nouveaux, qui furent «la Suite de la reine Artémise». Sur ces modèles, +que les minorités de Louis XIII et de Louis XIV remirent deux fois à la +mode, on fabriqua des tapisseries pendant tout un demi-siècle, et même +jusqu'en 1664. + + [Note 788: Réserve, côté Ad. 105, grand in-fo. Reproductions + photographiques de ces dessins. Ad. 105a. L'Histoire de la Reine + Artémise de Nicolas Houel, une compilation très indigeste est au + cabinet des manuscrits, f. fr., no 306.] + +Il ne saurait être question ici que des cartons commandés par Nicolas +Houel. Ils racontent, en une succession de tableaux, l'histoire +d'Artémise, régente du royaume de Carie pendant la minorité de son fils. +C'est le «triomphe» des obsèques de Mausole, ce mari tendrement aimé, et +tout le détail de ce «triomphe»: cortèges de prêtres, d'enfants et de +femmes, concerts funéraires, défilés de chars et défilés de guerriers +portant les dépouilles opimes des nations vaincues, éloge funèbre, +brûlement du corps et sacrifices, construction du temple destiné à +recevoir les cendres royales;--c'est la réunion des États du royaume et +la proclamation d'Artémise comme régente;--c'est l'instruction que la +Reine-mère donne à son fils Lygdamis «tant aux lettres qu'aux +armes»;--ce sont les combats qu'elle livre et les victoires qu'elle +remporte sur les Rhodiens révoltés;--et ce sont aussi les oeuvres de la +paix, ses constructions, ses jardins, ses ménageries, ses palais. +Costumes, armes et armures, jeux, cérémonies, bâtiments, tout est +antique, grec ou plutôt romain, car les artistes de ce temps ne voyaient +la Grèce qu'à travers Rome. + +Mais, sous ce travesti, Houel et ses collaborateurs ont voulu +représenter des événements et des personnages de leur temps. Vous +verrez, dit-il à Catherine, «le sepulchre» qu'Artémise a dressé à +Mausole et «qui a servi long-temps de merveille à tout le monde. Ce qui +a esté de nostre temps renouvellé en vous après la mort du feu roy Henry +vostre époux». L'éducation de Lygdamys la fera «ressouvenir» de celle +qu'elle a donnée à ses enfants, et l'assemblée des États généraux +cariens, des représentants des trois ordres de France réunis à Orléans. +La défaite des Rhodiens--ces insulaires assimilés aux protestants de La +Rochelle et des îles adjacentes,--lui rappellera ses cinq victoires sur +ses sujets rebelles et le pardon qu'elle leur avait accordé. Les +édifices construits par la Reine de Carie, tant à Rhodes qu'à +Halicarnasse, étaient un prototype des Tuileries et des châteaux de +Saint-Maur, de Monceaux, etc. La comparaison allait tellement de soi, +remarquait Houel, «qu'on diroit que nostre siècle est la révolution de +cet antique et premier soubs lequel régnoit cette bonne princesse +Artemyse. Aussi le principal but de mon entreprise a esté de vous +représenter en elle et de monstrer la conformité qu'il y a de son siècle +au nostre.» + +Les artistes que Nicolas Houel avait employés avaient une telle +superstition de l'art antique qu'ils n'en imaginaient point d'autre. +Français ou Italiens, ils appartenaient, c'est Houel qui le dit, à cette +école de Fontainebleau, dont le maître était Le Primatice. Les dessins +ayant été terminés entre août et novembre 1570[789], Le Primatice, qui +venait à peine de mourir, a pu inspirer l'oeuvre et même y travailler. +C'est, en tout cas, un de ses élèves, Antoine Caron, de Beauvais, +(1521-1599), qui passe pour être l'auteur de presque tous les cartons du +Cabinet des Estampes[790]. Lui et ses collaborateurs ont placé dans un +décor et traduit en une forme antique des faits tout contemporains: +attaques de places fortes, tournois, luttes corps à corps, combats à +pied et à cheval, funérailles d'Henri II. Ils ont trouvé tout naturel +d'identifier la Reine de France à la Reine de Carie, que séparaient +vingt siècles et plusieurs civilisations, et de s'inspirer des +_Triomphes de Jules César_, cette reconstitution de l'ancienne Rome par +Mantegna, pour illustrer l'histoire de Charles IX et de la Régente, sa +mère. + + [Note 789: Ce n'est pas une hypothèse. Dans la dédicace des deux + livres de la Reine Artemise à Catherine, Houel fait mention de la + paix de Saint-Germain (août 1570) comme conclue, et du mariage de + Charles IX, qui fut célébré à Mézières le 26 novembre de la même + année, comme devant prochainement se conclure.] + + [Note 790: Müntz, _Histoire générale de la tapisserie en France_, + p. 93, réclame pour Caron tous les dessins sauf les huit suivants, + (nos 9, 10, 14, 18, 19, 2, 3, 28, 31). Voir aussi Jules Guiffrey, + _Les tapisseries du XIIe à la fin du XVIe siècle_, dans le tome VI + de l'_Histoire générale des arts appliqués à l'industrie du Ve à + la fin du XVIe siècle_, Paris, Librairie Centrale des Beaux-Arts, + s. d., p. 204, 207 sqq. J. Guiffrey admet que quelques-uns de ces + cartons soient de Lerambert. L. Dimier, _La tenture d'Artémise et + le peintre Lerambert_ (_Chronique des Arts_, 1902, p. 327-328), + croit tenir la preuve du contraire et que Lerambert n'a travaillé + qu'à la _Suite d'Artémise_.] + +Mais il est remarquable que Catherine ne se soit pas contentée de ce +travesti et qu'elle ait commandé aux ateliers de Bruxelles ou +d'Enghien[791] une interprétation réaliste des épisodes les plus +brillants de son gouvernement. Les tentures de Florence reproduisent les +costumes, les armes, les combats, les divertissements et les personnages +du temps avec une scrupuleuse fidélité. Elles sont, contrairement à ce +qu'on continue de croire, la fixation par l'image des grandes fêtes que +Catherine avait données à Fontainebleau, à Bayonne, aux Tuileries, et +qu'elle considérait comme une de ses gloires[792]. En ces huit +tapisseries éclatantes de couleur se succèdent les spectacles du Tour de +France: voyage de la Cour, joutes sur terre et sur l'eau, concerts, +tournois et cavalcades, et, pour finir, dans le décor du jardin des +Tuileries, les danses en l'honneur de l'ambassade polonaise qui apporta +une couronne au duc d'Anjou. L'antiquité fournit les accessoires +d'ornementation, chars, statues, allégories et dieux, mais les paysages +et les villes sont de France; les figures, les vêtements, les plaisirs +et les luttes, du XVIe siècle. Bien en vue sont placés, spectateurs ou +acteurs, les fils et les filles de la Reine, ressemblants comme des +portraits peints. Elle, toute vêtue de noir comme de coutume, préside à +ces plaisirs et semble les animer du regard. + + [Note 791: J. Guiffrey, _ibid._, p. 122, note 2, indique, comme + lieu de fabrication, Enghien et, comme date de la commande, 1585, + d'après l'_Histoire des seigneurs d'Enghien_ d'un annaliste + flamand, P. Collins, né en 1560--un contemporain, bien qu'il ait + publié son livre seulement en 1634.] + + [Note 792: Voir les hypothèses de M. Jules Guiffrey, _ibid._, p. + 154, qui s'est cependant le plus rapproché de la vérité. + + Je me propose de publier un peu plus tard un travail sur ces + tapisseries de Florence, où je pense pouvoir identifier les lieux, + les scènes et quelques personnages. On y verra aussi pour quelles + raisons ces panneaux se trouvent à Florence. Je me borne + aujourd'hui à indiquer ce qui est nécessaire pour l'intelligence + et la diversité des goûts de Catherine.] + +Ainsi, pour perpétuer la mémoire de ces magnificences, elle les avait +fait représenter en deux styles, l'un conventionnel et symbolique, +l'autre rigoureusement conforme à la vérité. Elle était Artémise et elle +était Catherine, et, sans s'arrêter à une formule d'art, suivait +indifféremment les traditions réalistes ou les inspirations +néo-classiques. + +En 1580 ou 1581 elle quitta le Louvre et s'installa dans l'hôtel qu'elle +venait de se faire construire rue Saint-Honoré. Elle voulait avoir sa +maison à elle, où plus commodément qu'au Louvre, et loin du voisinage +des favoris, elle passerait les dernières années de sa vie--celles dont +il nous reste à raconter l'histoire politique--pendant les séjours +qu'elle faisait à Paris dans l'intervalle de ses voyages et de ses +villégiatures. Peut-être aussi tenait-elle à faire croire qu'elle +s'effaçait et laissait enfin le roi régner par lui-même. Mais il n'y +avait pas loin du Louvre à son palais, et si elle sacrifiait, dans +l'intérêt de son fils, les apparences du pouvoir, elle espérait bien en +garder la réalité. Elle y vécut en souveraine, ayant ses dames, ses +demoiselles, ses maîtres d'hôtel, ses pannetiers, ses échansons, ses +écuyers d'écurie, ses gens du Conseil, ses secrétaires, ses nains et ses +naines, bref une Cour[793], où elle maintenait le même cérémonial et la +même étiquette qu'au Louvre. + + [Note 793: Le fait qu'il y a deux Cours explique en partie + l'augmentation de presque tous les «officiers domestiques» de la + Reine, depuis la mort de Charles IX et surtout depuis le mariage + d'Henri III et l'établissement de la Reine-mère dans son nouveau + logis (liste publiée par le Cte Baguenault de Puchesse, _Lettres_, + t. X, p. 504 sqq.); dames (d'honneur), 5 en 1575, 8 en + 1583;--autres dames, 48 en 1576; 81 en 1583;--filles damoiselles + (c'est-à-dire nobles), 15 en 1576, 22 en 1583 et 25 en 1585;--gens + du Conseil, 30 en 1576, 58 en 1583;--secrétaires, 22 en 1576, 89 + en 1583, 108 en 1585, etc.] + +Grâce à l'Inventaire[794], qui fut dressé immédiatement après sa mort, +des collections, des objets d'art et des meubles qu'elle y avait +accumulés, il est relativement facile d'entrer plus avant dans ses +habitudes, ses goûts et l'intimité de sa vie. Il y manque tout ce +qu'elle avait emporté à Blois, où elle était alors, c'est-à-dire son +linge, ses vêtements, son argenterie, ses bijoux: mais il en reste assez +pour la revoir en son milieu. Elle s'y était entourée de souvenirs. Au +premier, dans le grand salon en façade qui occupait toute la longueur de +l'Hôtel, trente-neuf portraits représentaient les rois, les reines, les +fils et les filles de France, depuis François Ier, ainsi que les +souverains apparentés ou alliés à la maison royale. Au bout de cette +galerie, deux cabinets, complétant cet assemblage familial, montraient, +celui de droite, Catherine au milieu des Médicis, celui de gauche, sa +mère, Madeleine, Élisabeth d'Autriche, sa bru, et les deux infantes +d'Espagne, ses petites-filles. + + [Note 794: L'Inventaire a été publié avec des annotations, qu'on + souhaiterait plus nombreuses, par Edm. Bonnaffé, _Inventaire des + meubles de Catherine de Médicis en 1589_, Paris, 1874. Pour la + description de l'Hôtel, voir p. 7-15 et 150, 151.] + +On voit que, comme aux Tuileries, la Reine n'avait pas abandonné à +l'architecte seul «le département des logis». Il y avait une chambre des +Miroirs, qui est comme la première ébauche, en raccourci, du salon des +Glaces de Versailles; un cabinet des Émaux, où étaient «enchassez dans +le lambris» de «petits tableaux d'émail», parmi lesquels «trente-deux +portraits, d'environ un pied de haut, de divers princes, seigneurs et +dames». + +Son cabinet de travail était entouré d'armoires, pleines d'objets +familiers. Elle y avait sa bibliothèque particulière--sa grande +bibliothèque et les manuscrits étant logés non loin de là, rue de la +Plâtrière, sous la surveillance de l'abbé de Bellebranche. L'Inventaire +nomme parmi ces ouvrages de chevet: _Les Abus du Monde_, de Gringore, le +_Calendrier grégorien_, le _Livre des Sibylles_, une _Généalogie des +comtes de Boulogne_ et une _Origine et succession des comtes de +Boulogne_[795], et en signale d'autres sans en donner le titre. Il +mentionne aussi deux bahuts pleins de livres, que, faute de clef, on ne +put ouvrir[796]. Il est naturel que Catherine eût sous la main +l'histoire et le tableau de ses ancêtres maternels pour s'en prévaloir à +l'occasion. Mais le Livre des Sibylles trahit sa faiblesse pour l'art +divinatoire. La «Sotie» de Gringore, qui était peut-être un don de +Marguerite de Navarre ou de Marguerite de France, permet de supposer +qu'elle a dû s'égayer, du moins en sa jeunesse, des lourdes +plaisanteries du vieux poète sur la corruption de l'Église romaine. Quel +malheur pour l'intelligence de sa psychologie que les commissaires +chargés d'inventorier ne se soient pas donné la peine de cataloguer +nommément tous les volumes accessibles et qu'ils aient craint ou négligé +de forcer la serrure des armoires closes! + + [Note 795: Bonnaffé, _Inventaire_, p. 85, nos 242 et 243.] + + [Note 796: On ne voit nulle part indiqué le «_Prince_» de + Machiavel, son prétendu livre de chevet.] + +Heureusement, ils ont eu le soin de détailler les cartes géographiques +que la Reine avait en sa possession. Le nombre en est surprenant, même +pour l'homme d'État que fut cette femme. Il s'en trouve des quatre +parties du monde alors connues, Europe, Asie, Afrique, Amérique, et des +pays à qui elle eut particulièrement affaire, l'Angleterre, l'Espagne, +les Pays-Bas, l'Allemagne. Elle a en double exemplaire la région de +l'Amérique du Nord, Canada et Terre-Neuve, dont les rivages et les bancs +sous-marins étaient depuis si longtemps exploités par les pêcheurs +bretons et basques que la partie de l'Atlantique qui la baigne est, dans +la «Mappemonde d'Henri II», dénommée Mer de France. Qu'elle ait voulu +avoir sous les yeux cette Nouvelle France, dont Coligny tenta deux fois +de reculer la limite au sud aux dépens des Espagnols, rien de plus +compréhensible. Mais il faut d'autres raisons pour expliquer qu'on +trouve dans ce recueil la Guinée, les Indes occidentales et orientales, +l'Éthiopie et «le pays du prêtre Jean». Il est permis de supposer que +Catherine s'est toujours intéressée aux découvertes géographiques et +qu'elle rechercha les moyens d'en suivre le progrès. Son éducation +scientifique, qui la distinguait entre les autres princesses de la +Renaissance, avait élargi le champ de sa curiosité. Elle avait même des +cartes des vents. Son astrologie comportait quelque connaissance de la +cosmographie: c'est le ciel, l'air et la terre qui attiraient également +cette Reine de science[797]. + + [Note 797: Edm. Bonnaffé, _Inventaire des meubles de Catherine de + Médicis_, p. 65-66, 77-78 et 83. Ces cartes, la plupart «figurées + à la main», sont-elles des copies, et faites par qui? + L'imprécision de l'Inventaire ne permet pas de dire si les unes + reproduisent les cartes de la mappemonde d'Henri II et les autres + celles des cosmographes et géographes du temps, Munster, Mercator, + Ortelius, etc. Cf. Jomard, _Les monuments de la géographie ou + Recueil d'anciennes cartes européennes et orientales_, Paris, s. + d.] + +Elle avait des pays connus par les cartes et les livres des souvenirs +divers: peaux de crocodiles pendues au plafond, caméléon, branches de +corail, tapis des Flandres, tapis de Turquie, de Perse (chérins), laques +de Chine: c'était une grande collectionneuse. + +On croit à tort que les bibelots sont une manie contemporaine: le +cabinet de Catherine en est plein. Il y a, bien en vue, sur une +tablette, douze pièces de cristal de roche, parmi lesquelles trois +grandes coquilles, ou _gondoles_, sur pieds d'or émaillés, et, dans les +armoires, des éventails en cuir du Levant, de la soie pour faire des +turbans, six «poupines» (poupées) en habits de deuil, en vêtements +noirs, en costumes de demoiselles (nobles), des pots de senteur, des +masques et des verreries de Venise, des laques de Chine, une quenouille +«de bois de crotelle?», un damier de bois de rose, un échiquier de nacre +de perles, quatre petits canons, des jeux de jonchets, de «regnard» et +de billard, plusieurs écritoires, enfin un nombre si considérable +d'objets d'art et de curiosité, que l'éditeur de l'Inventaire a renoncé +à en faire même une énumération sommaire. + +Tous les appartements et même les greniers de l'Hôtel étaient remplis de +meubles de toute sorte, et comme il n'est pas alors d'usage de garnir +d'étoffe et de rembourrer les bancs et les «chaires», la Reine-mère a +cinq cents coussins de laine, de velours et de soie pour transformer en +sièges moelleux les bois les plus durs. + +Cent trente-cinq tableaux et trois cent quarante et un portraits +illustrent les diverses pièces du logis. Catherine peut contempler, +quelquefois en plusieurs répliques, l'image des siens et d'autres chefs +de la chrétienté. Elle vit et se meut dans une atmosphère de grandeur. + +Pour ses fêtes, ses bâtiments, ses collections et ses dons, elle +dépensait des sommes immenses. A Bayonne, les tournois, les banquets, +les joutes sur terre et sur mer coûtèrent si cher qu'il y eut quelques +murmures. Elle disait pour se justifier «qu'elle vouloit monstrer à +l'estranger que la France n'estoit si totalement ruynée et pauvre à +cause des guerres passées qu'il l'estimoit». Souvent aussi elle +alléguait l'exemple des «empereurs romains», «qui s'estudioient +d'exhiber des jeux au peuple et luy donner du plaisir» pour l'empêcher +de mal faire. Mais elle n'avait pas besoin de chercher ses raisons si +loin. + +Tout enfant, elle avait la réputation d'être dépensière et libérale. Ses +appétits de magnificence s'ajoutant aux charges du gouvernement et des +guerres civiles, le trésor, à la mort de Charles IX, était vide, et +toute la matière imposable imposée. Inquiète de la détresse de l'État, +elle recommanda à Henri III de regarder de très près à ses finances, +mais Henri III aima mieux suivre son exemple que ses conseils. Elle +n'était pas meilleure ménagère de ses propres revenus[798]. Elle ne +savait rien refuser à qui la sollicitait et, par exemple, faisait don +d'une coupe de bois à un gentilhomme qu'elle ne pouvait gratifier d'un +secours d'argent. Longtemps l'abbé de Plainpied, son intendant, +s'efforça de contenir les profusions de cette mère prodigue, mais, lui +mort, elle cessa de compter. Elle avait près d'elle des nains et des +naines, comme les autres souverains, mais ce que seule elle faisait, à +ce qu'il semble, c'était d'entretenir des gouverneurs, des gouvernantes, +un aumônier pour ces êtres disgraciés, de les marier à grands frais et +de leur faire des cadeaux, quand ils allaient à confesse. + +Elle empruntait à tous les taux l'argent nécessaire à ses fantaisies, à +son luxe, à ses besoins, et, cette ressource même lui manquant, elle +engageait d'avance ses revenus, et payait irrégulièrement ou ne payait +pas les gages des officiers de sa maison et de ses dames. A sa mort elle +devait huit cent mille écus, environ vingt millions de notre temps, et +n'avait pas un sol. Elle riait de ses embarras, disant à ses financiers +«qu'il falloit louer Dieu du tout et trouver de quoy vivre»[799]. C'est +à peu près le mot qu'on prête à son grand-oncle, Léon X: «_Godiamo il +papato, poiche Dio ci l'ha dato_» (Jouissons de la papauté, puisque Dieu +nous l'a donnée). + + [Note 798: Bouchot, p. 147: Le livre de comptes de Cl. de + Beaune.--Cf. p. 149 et la cause des dépenses p. 151.] + + [Note 799: L'abbé Chevalier, _Debtes et créanciers de la Royne + mère_, Techener, 1862, p. XLIII. En 1588, elle avait dévoré les + revenus de 1589 et devait un an de gages à ses serviteurs.] + + + + +CHAPITRE VIII + +LES DÉBUTS DE LA DYARCHIE + + +Assurément elle a pleuré Charles IX, et, comme elle dit, elle a pensé +«crever» quand il lui dit adieu, et la pria de l'embrasser une dernière +fois[800]. Mais le lendemain, elle écrivait au nouveau roi, cet autre +fils encore plus chéri: «Si je vous venois à perdre, je me feroys +enterrer avec vous toute en vie». Elle le pressait de revenir +immédiatement de Pologne: «...Je meurs d'ennuy de vous revoir,... car +vous sçavez combien je vous aime, et quant je pense que ne bougerez +jamais plus d'avec nous, cela me fait prendre tout en patience». Elle se +promettait de cette réunion «joye et contentement sur +contentement»[801]. + + [Note 800: _Lettres_, IV, p. 310, 31 mai 1574.] + + [Note 801: _Ibid._, p. 311-312.] + +Elle ne doutait pas qu'Henri III lui laissât même autorité que son +prédécesseur, mais elle le savait susceptible et pouvait craindre +quelque jalousie d'orgueil en ce surcroît de grandeur. Aussi que de +ménagements dans cette première lettre! Elle l'informait qu'en attendant +sa venue, elle avait, sur les instances du Roi mourant, pris la régence +et s'excusait presque de n'avoir pas attendu ses ordres. Elle venait +d'apprendre que Mongomery, l'ancien capitaine des gardes d'Henri II et +l'un des meilleurs chefs huguenots, avait capitulé dans Domfront (27 +mai) et, veuve impitoyable, elle avait hâte de voir de ses yeux +supplicier le meurtrier innocent de son mari. Elle n'avouait pas cette +soif de vengeance. Charles IX lui avait, disait-elle, recommandé +expressément de faire «bonne joustice des prisonniers qu'il savoit estre +cause de tout le mal du royaume». C'est à lui aussi qu'elle prêtait de +meilleures suggestions touchant le duc d'Alençon et le roi de Navarre. +Il avait connu que «ses frères» (son frère et son beau-frère) «avoient +regrect en lui» (regrettaient leur conduite à son égard), ce «qui lui +faisoit penser qu'ils me seroient obeissans et à vous, mais que (mais il +fallait attendre que) fussiez isy»[802]. Ainsi, sans se mettre en avant, +elle faisait comprendre à Henri III, un impulsif capable à la fois de +rancunes tenaces et de brusques générosités, qu'il était sage d'accorder +le pardon et prudent de le différer. Elle parle des affaires de Pologne +avec tant de détachement qu'il n'est pas facile de deviner ce qu'elle en +pense. Tout d'abord elle engage son fils à rentrer au plus vite. +Peut-être ses sujets d'au delà voudront-ils le «retenir jusques à ce +qu'ils ayent donné ordre à leur faict». Qu'il ne cède pas et parte. Mais +c'est risquer de perdre une couronne. Or «cela est beau, pour pauvres +qu'ils soient (les Polonais), d'estre roy de deux grans royaumes, l'un +bien riche et l'autre de grande estendue et de noblesse». Mais ne +serait-il pas possible de quitter et de garder la Pologne, et, +glisse-t-elle en passant, d'y transférer le duc d'Alençon? «Si vous +pouviez laisser quelqu'un où vous estes qui peult (peust, pût) conduire, +et que ce royaume de Pollongne vous demeurast _ou à vostre frère_, je le +desirerois bien fort, et leur dire que ou vostre frère ou le second +enfant que vous aurez, (Henri n'était pas encore marié), vous leur +envoyrez, et en ce pendant qu'ils se gouvernent entre eux, eslisant +tousjours un François pour assister à tout ce qu'ils feroient et (je) +croy qu'ils en seroient bien aises, car ils seroient roys eulx-mesmes +jusqu'à qu'ils esleussent celui que y envoyrez»[803]. + + [Note 802: _Ibid._, p. 310.] + + [Note 803: _Lettres_, IV, p. 311.] + +Si imaginative qu'elle fût, elle était trop intelligente pour supposer +que les Polonais resteraient dans l'intérim par égard pour ce roi +déserteur jusqu'à ce qu'il lui plût de leur expédier un remplaçant de sa +main. Était-ce une façon de lui insinuer, tout en se disant impatiente +de son retour, qu'il devrait rester en Pologne au moins le temps +nécessaire pour organiser une lieutenance générale ou négocier +l'élection de son frère? Mais il est malheureusement plus probable +qu'elle n'a pensé qu'au plaisir de le revoir le plus tôt possible, et +que pour ce plaisir-là elle a sacrifié les intérêts de la France en +Pologne. Quelle fin pitoyable de son grand et coûteux succès +diplomatique! + +Elle prenait facilement son parti des railleries à prévoir, si son fils +n'avait pas trop pâti en ce pays lointain. «L'expérience qu'avez acquise +par vostre voyaige est telle que je m'asseure qu'il n'y eust jamays un +plus sage roy... et ne me voldrez mal (et vous ne m'en voudrez pas) à +l'appétit de ceux qui ne sauroient vivre que sur leur fumier[804], car +j'espère (elle veut dire qu'elle est sûre) que vostre élection et allée +en Pologne ne vous aura point apporté de mal ni de diminution de honneur +et grandeur et de réputation»[805]. Et la voilà contente. Son fils a +voyagé, ceint une couronne, fait l'apprentissage du pouvoir. Qu'il se +hâte de regagner la France. + + [Note 804: C'est la seconde fois qu'elle emploie ce mot contre + ceux qui, comme Tavannes s'étaient déclarés contre l'aventure de + Pologne et la politique de magnificence.] + + [Note 805: _Lettres_, IV, p. 312.] + +Henri III n'en avait que trop envie. Il s'enfuit de Cracovie (dans la +nuit du 18 au 19 juin), gagna Vienne, où l'empereur Maximilien II, +beau-père de Charles IX, l'accueillit bien, et, inquiet des dispositions +de l'Allemagne protestante, prit son chemin par Venise. Il s'y attarda +huit jours dans les fêtes que la Seigneurie donna en son honneur et les +plaisirs qu'il s'offrit. + +Les princes italiens, le duc de Ferrare, le duc de Mantoue, le duc de +Savoie, le cardinal-neveu étaient allés eux-mêmes ou avaient envoyé +leurs ambassadeurs saluer le nouveau roi de France, ce vainqueur de +Jarnac et de Moncontour, en qui ils pensaient trouver à l'occasion un +appui contre l'hégémonie oppressive de l'Espagne: mais il avait bien +d'autres soucis. Le jour, il courait les boutiques des marchands, +achetant au joaillier Antonio della Vecchia des bijoux et des pierres +précieuses et au «parfumiez» du Lys pour 1125 écus de musc; la nuit, il +allait à des rendez-vous. Sans hâte, il traversa l'Italie du Nord et, +par la Savoie, se dirigea vers Lyon, où sa mère, accourue au-devant de +lui, l'attendait. Elle avait emmené le duc d'Alençon et le roi de +Navarre à qui elle avait fait grâce, à sa demande. Elle se déclarait +pleinement satisfaite de leur docilité «...Yl m'ont tou deus dist que +asteure qu'ils ont toute libertés, que c'et lors qui (qu'ils) me veulent +le plus rendre de sugetion». Et toutefois--qui croira que ce fut par +affection?--elle les avait pendant tout le voyage gardés avec elle dans +son «chariot» et fait coucher dans son «logis»[806]. Elle eut le 5 +septembre à Bourgoin le bonheur d'embrasser le nouveau Roi. Elle se +croyait au bout de ses peines. + +Enfin, elle va pouvoir réaliser la grande politique qu'elle rêve. Elle a +l'auxiliaire qu'elle souhaitait pour suppléer à sa faiblesse, mieux +qu'un mari, mieux qu'un amant, son fils. Elle sera la tête; il sera le +bras. A eux deux, ils abattront le parti protestant, ruineront la +faction des Politiques, feront la royauté aussi forte et aussi obéie +qu'elle le fut sous François Ier et sous le «roi Louis». Car Louis XI +est le modèle qu'elle a récemment choisi. + +Le premier acte d'Henri III était d'un bien mauvais augure. A Turin, +bien caressé par sa tante, Marguerite de France, duchesse de Savoie, il +avait disposé en faveur du duc, comme si c'étaient ses biens propres, +des dernières possessions françaises du Piémont: Pignerol, Savillan et +Pérouse, que le traité de Fossano[807], interprétatif de celui du +Cateau-Cambrésis, avait laissées ou cédées à la France[808]. Il ne +gardait plus au delà des Alpes que le marquisat de Saluces. C'était sa +réponse aux princes italiens qui lui avaient porté leurs hommages à +Venise. Il livrait au Savoyard, ennemi de la veille et allié douteux, +les clefs des Alpes et les voies d'accès de la France en Italie. + +Il fit à sa tante ce cadeau royal de sa pleine autorité, sans consulter +son Conseil. Les Italiens qui entouraient Catherine de Médicis se +montrèrent en cette occasion plus soucieux des droits de la Couronne que +le Roi lui-même. Le chancelier Birague refusa de sceller les lettres de +cession. Louis de Gonzague, un cadet de la maison de Mantoue, marié à +l'héritière de Nevers, et qui était gouverneur des pays d'outremonts, +exigea qu'un acte public, délibéré en Conseil, enregistrât sa +protestation[809]. + + [Note 806: _Lettres de Catherine_, V, p. 73.] + + [Note 807: Voir ci-dessus, ch. V, p. 125-126.] + + [Note 808: Du Mont, _Corps diplomatique_, t. V, I, p. 231.] + + [Note 809: _Lettres_, V, p. 102, n. 2.] + +Catherine ne fut pas si brave. Et même il n'est pas sûr qu'elle n'ait +pas approuvé l'acte du nouveau Roi. Le duc de Nevers l'en accuse +presque, et l'on ne peut rien conclure de la réponse embarrassée qu'elle +lui écrivit[810]. Elle aimait beaucoup sa belle-soeur, Marguerite, la +duchesse de Savoie, elle avait intérêt à ne pas contrecarrer son fils, +de qui son pouvoir dépendait. En tout cas, elle mit un empressement +fâcheux à rassurer le duc de Savoie, qui, surpris de tant de générosité, +craignait que le donateur, après réflexion, ne se dédît. «... N'y a +personne, lui écrivait-elle le 1er octobre 1574, qui puisse empêcher le +Roi mon fils de vous tenir promese, come auré peu voir par l'arrivée du +grant Prior (Henri d'Angoulême, grand Prieur de France) et du segretere +Sove (Sauve) que (qui) je panse à présant auront satisfayst à votre +volanté et à celle du Roy.» Elle regrette que Marguerite ne soit plus là +(elle venait de mourir) pour avoir ce contentement et, affirme-t-elle au +Duc, «avecques vos mérites,... sa mémoyre (celle de la Duchesse) sera +tousjour (si) présante à son nepveu (Henri III) qu'ele serviré (servira) +à vous»[811]. + + [Note 810: _Lettres de Catherine_, 16 octobre 1574, t. V, p. 99.] + + [Note 811: _Ibid._, V, p. 92.] + +Comme elle était très habile à cacher ses déconvenues et même à se faire +un mérite d'actes qu'elle blâmait _in petto_, il n'est pas possible +d'affirmer qu'elle a été complice, mais, d'autre part, avec ses préjugés +de puissance absolue, elle ne devait pas trouver plus étrange que son +fils donnât des territoires qu'une pension. + +Elle était bien plus préoccupée des complaisances dont elle et lui +pouvaient pâtir. Dans sa première lettre (31 mai), elle le mettait en +garde contre l'esprit de coterie auquel il n'était que trop enclin. Avec +l'aide de sa mère, il avait réussi pendant le règne de son frère à se +créer dans l'État une situation à part. Même, pour s'assurer contre la +jalousie de Charles IX, il s'était cherché partout des amis et des +serviteurs, avouant à sa soeur Marguerite qui si le Roi lui ôtait la +charge de lieutenant général «pour aller luy-mesme aux armées», ce lui +«seroit une ruine et desplaisir si grand qu'avant que recevoir une telle +cheute», il «éliroit plus tost une cruelle mort»[812]. Chef de parti il +avait été, et, chef de parti, Catherine devait craindre qu'il ne restât, +avec les fatalités que ce rôle impose, le client de sa clientèle. Elle +l'engageait à changer de méthode avec une sagesse que l'on admirerait à +toute sa valeur, si la conseillère n'était en partie cause du mal +qu'elle condamnait. «... Ne vous laissez aller aux passions de vos +serviteurs, car vous n'estes plus Monsieur qui faille (qui doive) dire +je gagneray ceste part, affin d'estre le plus fort. Vous estes le roy, +et tous fault qu'ils vous fassent le plus fort, car tous fault qu'ils +vous servent et les fault tous aymer et nul haïr que ceux qui vous +haïront... Aymez-les (vos serviteurs) et leur faictes du bien, mais que +leurs partialitez ne soient point les vostres, pour l'honneur de Dieu». +Elle lui recommandait, le sachant facile aux sollicitations de son +entourage, d'ajourner jusqu'à son retour en France la distribution des +grâces et des charges. «... Je vous prie, ne donner rien que vous ne +soyiez ici, car vous sçaurez ceulx qui vous auront bien servi ou non; je +les vous nommeray et monstreray à vostre veneue et vous garderay tout ce +qui vacquera de bénéfices, d'offices.» Ce sera le moyen de se procurer +quelque argent. «Nous les metterons à la taxe, car il n'y a pas ung escu +pour fayre ce qui vous est nécessaire pour conserver vostre +royaume»[813]. + + [Note 812: Sa conversation avec Marguerite, _Mémoires_, éd. + Guessard, p. 14.] + + [Note 813: _Lettres_, 31 mai 1574, t. IV, p. 311-312.] + +Elle insiste sur le devoir pour le Roi de France de faire oublier le duc +d'Anjou dans une courte instruction qu'elle lui fit porter à Turin par +Cheverny et qui contenait tout un programme de gouvernement[814]. + +Il doit «cet monstrer mestre et non plus compagnon ... et non que l'on +panse: yl é jeune, nous luy feyron paser cet que voldrons», et (il doit) +«aulter la coteume de rien donner à qui le braveré, au luy voldré fayre +fayre par fason de conpagnon au d'estre mal content; qu'il rompe cete +coteume à deux ou troys dé plus aupès (huppés) et hardis. Les aultres +yl viendront coment yl deveront. Qu'il donne de lui-mesme à ceulx qui le +serviront bien et ne bougeront de leur charge san qui le viegnet +ynportuncr pour en avoir» ... «Qu'il provoy aus aytas et non haux omes, +car cela porte domage à son service, quant, pour récompanser un homme, +l'on luy donne une charge de quoy il n'est pas digne»[815]. Qu'il +récompense autrement ou paie avec de l'argent les dévouements sans +mérite. Il ne faut pas qu'un favori dispose de tout, «car en lieu d'en +contenter beaucoup pour les aubliger et en avoyr en chaque provinse à +luy (le Roi), yl (le Roi) ne en n'auroit que une dousayne, laquelle +dousayne quant yl se voynt si suls et grens yl font teste au Roy, en +lyeu de reconoystre qu'i les a fayts[816].» Il est nécessaire dans les +provinces de s'attacher par des charges, offices, bénéfices et dignités +«les plus grens et les plus capables d'antendement», «coment solouit +(avaient coutume de) fayre le roy Louys (Louis XI) et depuis le Roy +(François Ier), son grent-père». Il convient de favoriser aussi les +évêques, «car yl servet (ils servent) en leur diocèse de tout contenir». +Qu'il règle sa Cour «et pour la régler qu'i cet (qu'il se) règle le +premier». Qu'il se lève à «heure certeine» et se fasse apporter +immédiatement dans sa chambre les dépêches pour les lire et indiquer aux +secrétaires d'État les réponses à faire. Qu'il ordonne de lui adresser +directement les placets et les demandes--que les solliciteurs avaient +pris l'habitude de remettre aux secrétaires d'État--afin que tout le +monde sache bien qu'il est l'unique dispensateur des grâces «et en cet +faysant on n'en sauré gré que au Roy et ne suivra-t-on plus que luy». +Qu'il réforme son Conseil et le réduise à «nombre honeste». Qu'il ôte ce +Conseil des finances, qu'elle avait introduit elle-même pour se +décharger, et que, comme au temps de François Ier, tout se décide au +Conseil privé, où l'on expédiait d'abord les affaires d'État et où après +on appelait «pour les parties»[817]. + + [Note 814: _Ibid._, V. p. 73-75, dont j'ai modernisé ci-dessous, + en note, les passages les plus difficiles.] + + [Note 815: _Ibid._, p. 74. Il doit «se montrer maître et non plus + compagnon» ... et il ne faut pas «que l'on pense: il est jeune, + nous lui ferons passer ce que [nous] voudrons» et il doit «ôter la + coutume de rien donner à qui le braverait ou [qui] lui voudrait + faire faire par façon de compagnon ou d'être mal content: qu'il + rompe cette coutume à deux ou trois des plus huppés (?) et hardis. + Les autres, ils viendront [à se conduire] comme ils devront. Qu'il + donne de lui-même à ceux qui le serviront bien et ne bougeront de + leur charge sans qu'ils le viennent importuner pour en avoir» ... + «Qu'il pourvoit aux états et non aux hommes, car cela porte + dommage à son service, quand, pour récompenser un homme, l'on lui + donne une charge dont il n'est pas digne».] + + [Note 816: Il ne faut pas qu'un favori dispose de tout, «car, au + lieu d'en contenter beaucoup [de ses sujets] pour les obliger et + avoir [des hommes] à lui en chaque province, le Roi n'en aurait + qu'une douzaine, laquelle douzaine, quand ils se voient si seuls + et grands, ils tiennent tête au Roi, au lieu de reconnaître qu'il + les a faits [ce qu'ils sont]».] + + [Note 817: Par la force des choses, la division du travail + s'établissait dans le Conseil du roi. Les séances du Conseil privé + partagées entre les affaires d'État, la justice et les finances + tendaient à devenir des «sections». Mais les rois quand ils + voulaient avoir l'oeil directement à leurs affaires et les suivre + jour par jour, recommençaient à les faire délibérer en leur + présence dans le Conseil au lieu de les laisser décider à part par + un groupe de conseillers. Ainsi François Ier, au retour de sa + captivité de Madrid, avait «remis en un» le Conseil privé divisé + en trois: guerre et affaires, finances, justice. Ce Conseil unifié + tenait deux séances: l'une de préférence le matin, réservée aux + finances et affaires d'État (d'où les divers noms qui avaient + cours au XVIe siècle de Conseil des affaires, Conseil de la + chambre, Conseil étroit, Conseil des affaires du matin), l'autre, + avec un personnel plus nombreux, consacrée aux requêtes et parties + (Conseil des parties, Conseil privé et des parties). C'est à + l'organisation du temps de François Ier, celle qui nous est connue + par un règlement de 1543, que se réfère Catherine de Médicis. + Quant au Conseil des finances qu'elle avait établi et qu'elle + proposait de supprimer, il n'était à l'origine qu'une commission + préparatoire, formée de conseillers plus compétents et chargée de + préparer les décisions à soumettre au Conseil privé en matière de + finances, mais il s'était habitué à tout régler et avait réduit le + Conseil privé à n'être plus qu'une chambre d'enregistrement.] + +Mais surtout il lui importe de faire ces réformes dès le tout premier +jour «car si (s'il) ne les fayt de set (ce) fin comensement yl ne les +fayré jeamès». Mais, dira-t-on, pourquoi, voyant si bien le mal, n'y +a-t-elle pas remédié plus tôt? «Set (si) je eusse esté, répond-elle, +coment yl (Henri III) est asteure» c'est-à-dire aussi puissante qu'elle +le croit être et aussi maîtresse de ses actions, «je l'euse fayst», et +elle conclut: «Yl peult tout, mes qu'yl (pourvu qu'il) veulle.[818]» + +Il y parut tout disposé. Aussitôt arrivé à Lyon, il réduisit le Conseil +à huit membres: le chancelier (Birague), Messieurs de Morvilliers, de +Limoges, de Foix, Pibrac, Jean de Monluc, Cheverny, Bellièvre, à qui +s'adjoindraient les princes, quand il les convoquerait. Il nomma +Bellièvre surintendant des finances, ce qui était en fait supprimer le +Conseil préparatoire des finances. Il écouta les dépêches et dicta les +réponses. Les secrétaires d'État, qui s'étaient arrogé le droit d'ouvrir +les courriers et d'expédier d'autorité les affaires pressantes, «eurent +sur la corne» et furent ramenés à leur rôle primitif de rédacteurs des +ordres du Roi et du Conseil. Aucun don, dit un témoin, ne fut valable si +le Roi ne signait «de sa main le placet sur lequel il auroit été +accordé»[819]. + + [Note 818: _Lettres de Catherine de Médicis_, t. V, p. 75.] + + [Note 819: _Ibid._, t. V, p. 85, note 1.] + +Mais le gouvernement personnel exige une volonté, une application, une +continuité dans l'effort dont Henri III était incapable. Il se lassa +vite des délibérations, des signatures, des audiences. Les anciens +errements reparurent, aggravés par l'action intermittente et les +caprices du souverain. Contrairement aux conseils de sa mère, il ne fut +pas tout à tous, familier aux princes et aux gentilshommes, ainsi que +l'étaient son père et son grand-père. Il se confina dans le cercle de +quelques compagnons de son âge. Il se dispensa des corvées de la +représentation, comme s'il lui déplaisait de se montrer à ses sujets; il +fit mettre une balustrade autour de sa table pour écarter les bavards et +les importuns et manger dans la quiétude d'un silence respectueux. Des +seigneurs grands et petits, habitués à voir les rois, à les approcher, à +leur parler, quittèrent la Cour, indignés de ces «singeries» qui +sentaient la Sarmatie barbare «_quae barbari moris sunt_»[820]. + + [Note 820: _Lettres_, t. V, p. 85, note 1.--Ant. du Verdier, + _Prosopographie ou Description des personnes illustres tant + chrestiennes que profanes_, Lyon, 1603, t. III, p. 2558-59.] + +Il continua, comme l'appréhendait sa mère, à favoriser les gens de son +intimité. Avant d'être arrivé à Lyon, il déposséda le maréchal de Retz +de sa charge de premier gentilhomme de la Chambre pour en gratifier +Villequier. Catherine lui fit représenter combien «tout le monde» +trouverait «étrange» qu'il chassât les serviteurs de son frère. Elle +obtint seulement que Retz et Villequier seraient en charge six mois +chacun. Elle ne put empêcher qu'il promût Bellegarde à la dignité de +maréchal de France, bien que les quatre titulaires fussent en vie, ni +qu'il créât pour Ruzé une cinquième charge de secrétaire d'État. Il +donna à Larchant la charge de capitaine des gardes, dont elle avait +investi Lanssac, à la mort du titulaire, et il fit Souvré maître de la +garde-robe. C'étaient ses compagnons de voyage en Pologne et il les en +récompensait comme d'un sacrifice. + +Catherine eut bientôt de plus graves déceptions. La révolte s'étendant, +elle revenait à son dessein d'abattre le parti protestant. C'était la +suite cruelle, mais logique de la Saint-Barthélemy. Après ce massacre +épouvantable, que les coreligionnaires des victimes et même un certain +nombre de catholiques incriminaient de préméditation et de guet-apens, +il n'y avait plus d'accord ni de confiance possible. Richelieu, qui +n'avait pas de représailles à craindre, poursuivit cette politique +d'écrasement comme le seul moyen d'en finir avec les guerres civiles. Le +tort de Catherine fut de ne pas comprendre que, pour venir à bout des +huguenots, il fallait leur ôter l'appui des politiques. Il lui aurait +probablement suffi, pour ramener Damville, naguère catholique ardent, de +lui laisser le gouvernement du Languedoc et de mettre en liberté les +maréchaux de Montmorency et de Cossé. Mais elle avait une si haute idée +des talents militaires de son fils qu'elle l'estimait capable de vaincre +la coalition des malcontents. Avant même de l'avoir revu, elle +l'engageait à se défier de Damville, qui était allé à sa rencontre +jusqu'à Turin pour se justifier. Qu'il déclarât expressément sa volonté +de faire la guerre si les rebelles n'acceptaient pas ses conditions, +dont la première était l'interdiction du culte réformé. Avec les six +mille Suisses de nouvelle levée et l'armée du prince Dauphin (le fils du +duc de Montpensier), il comprimerait facilement la révolte du Languedoc. +Qu'il se gardât bien d'accorder une trêve pendant laquelle ses forces se +consumeraient sans effet. Elle se flattait même, cette mère aveugle, +que «vous voyent (voyant) fort, yl (les révoltés) viendront alla reyson +an (ou) les y fairé venir (ou sinon vous les y ferez venir)... et j'é +aupinion que avant que en partit (que vous partiez de Lyon) vous métré +cet royaume au repos et yré au partir de là vous faire coroner le plus +triomfant roy que fust jeamès»[821]. + +Henri III, bien stylé par elle, écouta d'une oreille distraite les +explications de Damville et les conseils de modération du duc et de la +duchesse de Savoie[822]. Le gouverneur du Languedoc revint à Montpellier +décidé à ne plus voir le Roi qu'en peinture. + + [Note 821: _Lettres_, V, p. 67-68, août 1574.] + + [Note 822: D'après Giovanni Michiel, ambassadeur de Venise en + France en 1575, ce serait la seigneurie de Venise qui aurait + engagé le Roi à entrer en France désarmé, en proclamant un pardon + général et en libérant les prisonniers (Tommaseo, II, p. 245.)] + +Contre la Reine-mère la guerre de plume avait repris plus vive. Dans de +courtes satires ou de longs pamphlets, politiques et protestants, en +vers, en prose, en latin, en français, excitaient le sentiment national +contre cette étrangère, qui gouvernait avec des étrangers. Le Milanais +Birague est chancelier; Philippe Strozzi, colonel général de +l'infanterie française; le duc de Nevers, un Gonzague de Mantoue, chef +d'armée; Albert de Gondi, maréchal de France. Sardini et un Gondi d'une +autre branche, Jean-Baptiste, afferment les impôts et en lèvent plus +qu'ils ne doivent; par les mêmes moyens Adjacet épuise nos richesses. +«Ainsi la Médicis livre le royaume à des gitons d'Ausonie». Elle a de +tout temps poussé les Français les uns contre les autres, opposant les +Guise aux Châtillon et triomphant par sa fourberie des uns et des +autres. Elle emploie contre ceux que la force ne peut réduire la ruse, +les tribunaux, l'assassinat, le poison. Elle a prémédité la +Saint-Barthélemy et poussé le peuple au massacre. Elle multiplie +stratagèmes et artifices pour ruiner le royaume de fond en comble. +Français, résignez-vous lâchement à être les esclaves de ces mignons +florentins ou à quitter le pays, votre vieux pays, si vous ne vous +décidez pas à combattre les armes à la main la fourberie +florentine[823]. + +Le plus connu de ces libelles et le plus digne de l'être est le +_Discours merveilleux de la vie, actions et déportemens de la reyne +Catherine de Médicis_[824], qui justement la flétrit comme l'auteur de +la Saint-Barthélemy, mais qui l'accuse par surcroît, comme si ce crime +n'était pas suffisamment exécrable, d'avoir fait empoisonner ou +assassiner tous les grands personnages dont la mort, le plus souvent +naturelle, avait profité à sa fortune. Son gouvernement n'a été +qu'intrigues, complots, perfidies et calculs abominables. Elle a +débauché ses fils pour briser leur énergie, affaiblir leur intelligence +et les dégoûter de l'action, digne fille de tous ces Médicis confits en +impiétés, en forfaits et en incestes. + + [Note 823: _Mémoires-journaux de l'Estoile, édition pour la + première fois complète et entièrement conforme aux manuscrits + originaux_, Paris, Jouaust, t. I, 1875, p. 18-19.] + + [Note 824: Texte reproduit dans les _Archives curieuses de + l'Histoire de France_, publiées par Cimber et Danjou, 1re série, + t. IX, p. 3-113.] + +Le _Discours merveilleux_ est plus qu'un pamphlet. C'est le manifeste +des protestants et des catholiques unis. Il tend à réconcilier contre la +Reine-mère la noblesse et même le peuple des deux religions. Il ménage +les Guise, dont la participation à la Saint-Barthélemy est presque, à +titre de vengeance personnelle, excusée[825]. Il n'en veut qu'à la +grande criminelle, à l'ennemie du nom français, qui détient les princes +et qui a jeté les maréchaux en prison. Il faut résolument s'opposer à +ses desseins «... A cela mesme vostre devoir et honneur vous appelle, +seigneurs et gentilshommes françois. Ce n'est pas pour contenance que +vous portez les armes; c'est pour le salut de vos princes, de vostre +patrie et de vous mesmes. N'endurez donc pas que vos princes soyent +esclaves, que les principaux officiers de ceste Couronne, pour la seule +affection que l'on sçait qu'ils portent à la conservation d'icelle, +soyent en danger de leur vie, que vous mesmes soyez tous les jours +exposez à la mort pour satisfaire à l'appétit de vengeance d'une femme +qui se veut venger de vous et par vous tout ensemble.» Les divisions +religieuses sont sa force. Oublions-les. A défaut d'une même foi, ne +sommes-nous pas tous «François, enfans légitimes d'une mesme patrie, nés +en un mesme royaume, sujets d'un mesme Roy»? «Marchons donc tous d'un +coeur et d'un pas; tous, dis-je, de tous estats et qualitez, +gentilshommes, bourgeois et païsans et la contraignons de nous rendre +nos princes et seigneurs en liberté»[826]. + +La «Vie sainte Katherine», comme on appelait en raccourci le _Discours +merveilleux_, eut un très grand succès. Les imprimeurs de Lyon, alors +capitale de la librairie, avaient, pour suffire à la masse des +commandes, rempli leurs caves d'exemplaires. L'opinion était lasse de +cette longue tutelle féminine et de sa politique incohérente, des +violences sans résultat, de la guerre sans fin, des dépenses de Cour, de +la surcharge des impôts, de la disgrâce des princes, du crédit des +étrangers et de la misère générale... «Ce livre, dit l'Estoile, fust +aussi bien receuilli (recueilli, accueilli) des catholiques que des +huguenots (tant le nom de ceste femme estoit odieux au peuple) et ai ouï +dire à des catholiques ennemis jurés des huguenots qu'il n'y avoit rien +dans le livre qui ne fust vrai»[827]. + + [Note 825: Un autre pamphlet protestant, daté du douzième jour du + sixième mois de la trahison (la Saint Barthélemy), c'est-à-dire du + 4 ou 5 février 1573 et qui parut à Edimbourg en 1574, _Le Réveille + matin des François et de leurs voisins composé par Eusèbe + Philadelphe_, allait encore plus loin et, faisant allusion à la + prétention qu'avaient les Guise de descendre de Charlemagne, il + leur disait: «Les huguenots ne désireroient rien mieux que de vous + voir remis au throsne que Hugues Capet usurpa sur les rois vos + predecesseurs, s'assurans bien (comme ce livre porte) que non + seulement vous lairriez leurs consciences libres: ains aussy tout + exercice de leur religion sain, sauf et libre par toute la + France.»] + + [Note 826: _Archives curieuses de l'Histoire de France_, t. IX, p. + 111-112.--Cf. la déclaration de Damville pour la justification de + la prise d'armes (13 nov. 1574), dans l'_Histoire générale du + Languedoc de D. Vaissière_, éd. nouvelle, Toulouse, 1889, t. XII + (Preuves), col. 1105-1111.] + + [Note 827: _Mémoires-journaux de Pierre del'Estoile_, éd. Jouaust, + t. I, p. 28.] + +Il est vrai que Catherine avait poussé dans les hautes charges de l'État +et de l'Église ses parents et quelques-uns de ses clients. La fortune de +Pierre Strozzi, qui devint maréchal de France, fut surtout l'oeuvre +d'Henri II et des affaires d'Italie[828]. Mais elle fit de son fils, +Philippe, un colonel général de l'infanterie française, de son frère +Laurent, un évêque et un cardinal; elle prit Robert, son autre frère, le +banquier de la famille, pour chevalier d'honneur. Elle montra une +affection presque maternelle à ses filles; elle maria Clarisse en 1558 à +Honorat de Savoie-Tende, comte de Sommerive, gouverneur de Provence, et +la dota d'un revenu de cinquante mille livres et de dix mille livres +comptant en bagues et meubles[829]; elle choisit Alfonsine pour dame +d'honneur après la mort et en remplacement de la princesse de La +Roche-sur-Yon, une princesse du sang, et nomma le comte de Fiesque, un +membre de l'aristocratie génoise, qu'elle lui avait fait épouser, +général des galères et ambassadeur à Vienne. + + [Note 828: Ch. II, p. 49-51.] + + [Note 829: Lucien Romier, _Les Origines politiques des guerres de + religion_, t. I, p. 150, note 2.] + +Elle ne tint pas rigueur à ses autres cousins, les Salviati, d'avoir +pris parti pour le duc de Florence, Côme. L'évêché de Saint-Papoul en +Languedoc leur fut réservé comme un fief ecclésiastique. Quand Jean, le +fils de Jacques Salviati et de Lucrèce de Médicis, résigna, il eut pour +successeur Bernard, déjà grand aumônier, et celui-ci promu au cardinalat +fut remplacé à son tour à Saint-Papoul par Antoine-Marie Salviati. Un +autre Salviati est aumônier ordinaire. + +Elle s'était toujours louée, depuis son arrivée en France, des soins +d'une de ses dames, Marie-Catherine de Pierre-Vive, bourgeoise +lyonnaise, mariée à un petit gentilhomme florentin, Antoine de Gondi, +notable commerçant à Lyon[830]. Ce fut l'origine de la fortune des +Gondi. Albert, pour ne citer que les plus marquants, premier gentilhomme +de la chambre de Charles IX, fut nommé maréchal de France sans avoir +porté les armes, et sa baronnie de Retz érigée en duché-pairie; Pierre +fut évêque de Langres, cardinal, évêque de Paris et l'ancêtre d'une +famille épiscopale, qui, d'oncle à neveu, se continua pendant presque un +siècle[831]. + + [Note 830: Corbinelli, _Histoire généalogique de la maison de + Gondi_, Paris, 1705, 2 vol. Antoine de Gondi, père du duc de Retz, + t. II, p. 2. Sur le «négoce des Gondi», le généalogiste est muet. + Aussi faut-il suppléer à son silence avec quelques indications + d'archives du comte Charpin de Feugerolles, _les Florentins à + Lyon_, 1894, p. 119, 120 et _passim_.] + + [Note 831: Corbinelli, t. II, p. 25-29 et p. 61.] + +Catherine employa comme négociateurs d'autres Florentins, les Gadagne, +les D'Elbene, qui arrivèrent aussi à Paris par l'étape de Lyon. + +On relève dans la liste de ses dames les plus grands noms de Florence, +une Cavalcanti, une Tornabuoni, une Buonacorsi. Elle avait attaché à sa +personne les filles de Louis Pic, comte de la Mirandole, ce vieux client +de la France, et en maria deux à des La Rochefoucauld. + +C'est à elle que s'adressaient comme à leur protectrice naturelle tous +les Italiens, bannis politiques, lettrés, écrivains, jurisconsultes, +artistes, qui cherchaient en France une situation ou un refuge. Elle les +secourt, les place, et, solliciteuse infatigable et sans discrétion, les +recommande à tout le monde. + +Elle avait à un haut degré le sens, très italien, des devoirs du patron +envers sa clientèle. + +C'était presque une fatalité de sa situation. Étrangère, sans parti ni +prestige, écartée du pouvoir pendant le règne de son mari par le crédit +d'une favorite, puis devenue régente en une crise religieuse, qui +exaspérait l'esprit de désobéissance et de faction des temps de +minorité, elle avait été heureuse de trouver parmi ses domestiques, ses +parents et ses compatriotes des gens de toute confiance, et tout à sa +dévotion. Qu'elle les ait récompensés largement, il n'y a là rien qui +doive surprendre. Richelieu voulut, lui, opposer et même substituer ses +neveux et ses cousins aux Montmorency, aux Guise, aux d'Épernon; il +maria une de ses nièces à un Condé pour mêler son sang au sang de +France. Catherine, plus respectueuse de la naissance et du rang, ne +chercha pas à pourvoir les élus de sa faveur aux dépens de la vieille +aristocratie française. + +En certaines affaires, ses compatriotes étaient indispensables au +gouvernement. Les guerres civiles, dont elle n'était pas cause, et le +luxe des fêtes et des bâtiments, dont elle était responsable, coûtaient +très cher. A la fin du règne de Charles IX, le trésor était vide. Il +avait fallu pour vivre recourir à tous prêteurs[832], aliéner des biens +d'Église et le domaine de la Couronne, augmenter les impôts, taxer les +marchandises à l'entrée et à la sortie, altérer les monnaies. Dans cette +chasse à l'argent, les Italiens étaient passés maîtres, ayant été les +premiers et étant restés longtemps les seuls grands banquiers de la +chrétienté. Ils firent à l'État des avances et empruntèrent en son nom. +Ils furent ses meilleurs et ses plus redoutables agents en matière +fiscale. Habitués à se grouper pour l'exploitation d'une affaire, ils +organisèrent des compagnies par actions ou parts, qui prirent à ferme la +perception des aides (impôts de consommation) et des traites (droits de +douanes). Prêteurs, ils traitaient le gouvernement en fils de famille +prodigue et lui procuraient des fonds à des taux usuraires; publicains, +ils se faisaient adjuger au forfait le plus avantageux la levée des +impôts. Ils gagnaient sur le roi, à qui ils vendaient très cher leurs +services, et sur les contribuables, qu'ils pressuraient sans pitié pour +en tirer le maximum de rendement. + + [Note 832: Par exemple aux Vénitiens et au grand-duc de Toscane, + en leur donnant en gage les joyaux de la Couronne. Aussi M. + Germain Bapst a-t-il écrit un excellent chapitre de l'histoire + financière des Valois dans son _Histoire des joyaux de la Couronne + de France d'après des documents inédits_, Pari», 1889, liv. II: + Rôle financier des diamants de la Couronne.] + +Partisans et traitants prospéraient au milieu de la misère générale. Des +Gondi encore[833], et des gens inconnus la veille, les Sardini, les +Adjacet, les Zamet, amassaient en quelques années des fortunes immenses, +épousaient des filles de la noblesse et de l'aristocratie, +s'anoblissaient, faisaient souche de gentilshommes, d'abbés, d'évêques. +Ces nouveaux riches du temps n'étaient d'ailleurs pas tous Italiens. Les +Français qui entraient dans ces sociétés ne se montrèrent pas moins +âpres au gain, mais les huguenots et les politiques avaient intérêt à +faire croire que ces «sangsues» du peuple, comme les appelait un député +des États généraux, venaient tous du pays de la Reine-mère. L'opposition +s'efforçait de donner à ses attaques le caractère d'une protestation +nationale. + + [Note 833: Sur Jean-Baptiste Gondi, le «compère» de Catherine, + banquier à Lyon, puis traitant, voir Corbinelli, t. I, p. CCXLV, + qui indique ses dignités de «maître d'hôtel» du roi, etc., mais ne + dit rien de ses spéculations.] + +Catherine aurait pu répondre que ses prédécesseurs lui avaient légué une +situation obérée et qu'il n'avait pas dépendu d'elle d'éviter le retour +des guerres civiles. Elle avait trouvé à la Cour de France beaucoup plus +d'Italiens qu'elle n'en avait attiré, tous ces fuorusciti que François +Ier et Henri II tenaient en réserve pour leurs entreprises d'outremonts. +Il n'était pas plus légitime de reprocher au duc de Nevers d'être un +Gonzague de Mantoue qu'aux Guise d'être Lorrains et au duc de Nemours, +Savoyard. Le chancelier Birague était d'une famille milanaise qui +s'était ruinée pour la cause française. Pierre Strozzi et son fils +Philippe se firent tuer, l'un sous les murs de Thionville, l'autre, +comme on le verra, dans la bataille navale des Açores, en combattant +contre Charles-Quint et Philippe II. C'est une question de savoir si +l'on doit considérer comme étrangers le duc de Retz et le cardinal +Pierre de Gondi, fils d'un notable commerçant, propriétaire à Lyon, +conseiller de ville, et marié à une Lyonnaise de race. Ils avaient été +élevés en France[834], et ils n'en sortirent que pour des missions +temporaires. L'éducation, le milieu, l'ascendance maternelle, +contre-balançaient tout au moins l'origine florentine. Après un +acclimatement, si l'on peut dire, de deux générations, ils étaient mieux +que des naturalisés et pouvaient se dire Français naturels. Mais les +pamphlétaires ne sont pas des historiens. + + [Note 834: Albert de Gondi est né à Florence le 4 novembre 1522, + pendant un séjour qu'y firent ses parents; mais depuis 1533 son + père et sa mère, et lui probablement, vécurent à la Cour + (Corbinelli, t. II, p. 25). Le Cardinal est né à Lyon en 1533 + (Corbinelli, t. II, p. 61).] + +Catherine se moquait des diffamations et des calomnies; elle se flattait +de forcer les opposants à la pointe de l'épée. De sages conseillers, +comme Paul de Foix, des hommes de guerre, comme le maréchal de Monluc, +engageaient le Roi à faire des concessions; mais la Reine-mère fit +prévaloir le parti des intransigeants. Quatre armées furent formées ou +renforcées pour agir contre les rebelles du Midi et de l'Ouest. + +Henri III prit le commandement de celle qui devait écraser Damville. Il +n'alla pas plus loin qu'Avignon (23 novembre). Il venait d'apprendre la +mort de la princesse de Condé, qu'il aimait éperdument et voulait, +dit-on, épouser, et, désespéré de sa perte, il avait, pendant plus de +huit jours, versé des larmes et crié sa peine. Puis sa douleur tournant +en accès de religiosité, il s'affilia aux confréries, si nombreuses en +terre papale, de pénitents bleus, blancs, noirs. Il suivit avec les +princes et les courtisans les processions de nuit, la face couverte de +la cagoule et le cierge à la main. Le cardinal de Lorraine y prit le +serein dont il mourut (26 décembre). La Reine-mère, cédant elle aussi à +sa passion, qui était de négocier, fit le jour même de son arrivée à +Avignon (22 novembre), proposer à Damville une entrevue à Tarascon ou à +Beaucaire, «luy asseurant en parole de royne et de princesse qu'il peult +venir en toute seureté». Mais elle avait affaire à un homme très fin, +qui, devinant ses pensées de derrière la tête, s'excusa d'aller lui +parler «pour ne mectre en jalousye M. le prince de Condé, nostre +général, tous nos confédérés et tant de gens de bien unis à nostre +cause»[835]. Il construisait une citadelle à Montpellier, fortifiait +Lunel, Nîmes, Beaucaire, et même il convoquait les États généraux de la +province, sans l'aveu et même contre l'aveu du Roi. Il attaqua +Saint-Gilles sur le Rhône, et battit la place si furieusement que la +canonnade s'entendait d'Avignon, à quelques lieues de là. Les députés +des Églises et des «catholiques paisibles» assemblés à Nîmes scellaient +leur grand pacte d'union et organisaient le gouvernement des provinces +du Midi et du Centre. Une République était constituée dans la monarchie +sous le commandement de Damville et l'autorité suprême de Condé, le seul +prince du sang libre, avec ses assemblées, ses armées, ses chambres de +justice, ses douanes, ses finances, ses impôts, sa police et ses +établissements hospitaliers (10 janvier 1575)[836]. + + [Note 835: Lettre de Catherine du 22 novembre et réponse de + Damville du 23, dans _Lettres_, t. V, p. 105-106, note.] + + [Note 836: Voir le règlement de l'Union, 10 janvier 1575, dans + l'_Histoire générale du Languedoc_, éd. nouvelle, t. XII + (Preuves), col. 1114-1138, et les articles promulgués par + Damville, _ibid._, col. 1138-1141.] + +Henri III, las de faire campagne, approuva l'acte d'Union et autorisa +les huguenots et les malcontents à lui présenter, après entente avec le +prince de Condé, le cahier de leurs doléances. C'en était fait du grand +dessein de Catherine et de ses illusions. Elle avait pu se convaincre +que son fils n'était pas un Alexandre. Elle avait pris pour amour des +armes un certain feu de jeunesse, qui avait été vite éteint par les +plaisirs, et, pour du génie militaire, les victoires dues à l'habileté +de Tavannes. Elle constatait encore qu'en tous ses actes il ne suivait +d'autre règle que ses convenances et son humeur. Après avoir épuisé en +une semaine de pleurs et de plaintes le regret de la princesse de Condé, +il déclara à sa mère sa résolution d'épouser une jeune princesse de la +maison de Lorraine, Louise de Vaudemont, petite-cousine des Guise, sans +fortune ni espérances, dont à son passage à Nancy, en route pour la +Pologne, il avait distingué la douceur et la beauté. Catherine négociait +en Suède pour lui trouver une femme bien dotée et apparentée, qui +l'aiderait peut-être à garder sa couronne de Pologne. Mais Henri faisait +passer avant tout son inclination. Catherine approuva ce qu'elle +n'aurait pu empêcher: et, pour cacher sa déconvenue, laissa croire +qu'elle avait fait ce mariage de sa main. Au moins pouvait-elle se dire +que cette bru, dont on vantait la bonté, les goûts simples et l'absence +d'ambition, ne lui disputerait pas le gouvernement de son fils et des +affaires. Six mois après (27 août 1575), Henri III abandonna au duc de +Lorraine, chef de la Maison et d'ailleurs mari de sa soeur Claude, ses +droits de suzeraineté sur le Barrois mouvant. Les impulsions du Roi +coûtaient cher. + +Catherine l'avait aimé par-dessus tous ses enfants et tellement choyé +qu'il ignorait l'idée d'une contrainte et se regardait comme un être +d'élection. Il avait, il est vrai, de nature les dons les plus rares. +Amyot, qui lui avait «montré les premières lettres», le comparait pour +l'intelligence à François Ier, son grand-père, désireux, comme lui, +«d'apprendre et entendre toutes choses haultes et grandes,» mais «oultre +les parties de l'entendement qu'il a telles que l'on les sçauroit +désirer, il a la patience d'ouyr, de lire et d'escrire, ce que son +grand-père n'avoit pas»[837]. + + [Note 837: Lettre d'Amyot à Pontus de Thyard, du 27 août 1577, + dans les _Oeuvres de Pontus de Thyard_, éd. Marty-Laveaux, 1875, + introd., p. XXIII.] + +Il possédait à fond deux langues: la française et l'italienne. Il était +né orateur. En 1569, à Plessis-les-Tours, après ses victoires sur les +huguenots, en présence des principaux chefs de l'armée, «qui estoient la +fleur des princes et seigneurs de France», raconte sa soeur Marguerite, +«il fit une harangue au Roy pour luy rendre raison de tout le maniement +de sa charge depuis qu'il estoit party de la Cour, faicte avec tant +d'art et d'éloquence et dicte avec tant de grâce, qu'il se feit admirer +de tous les assistans.... la beauté, qui rend toutes actions agréables, +florissoit tellement en luy qu'il sembloit qu'elle feit à l'envy avec sa +bonne fortune laquelle des deux le rendroit plus glorieux».--«Ce qu'en +ressentoit ma mère, qui l'aimoit uniquement, ne se peut représenter par +paroles, non plus que le deuil du père d'Iphigénie, et à toute autre +qu'à elle, de l'âme de laquelle la prudence ne désempara jamais, l'on +eust aisément congnu le transport qu'une si excessive joye luy +causoit»[838]. Mais il manquait de virilité. Entre ce dernier Valois et +ses ascendants ou ses frères, le contraste est saisissant. François Ier +et Henri II aimaient passionnément les exercices physiques. Charles IX, +chasseur acharné, soufflait dans un cor à se rompre la poitrine et, pour +se délasser, battait le fer comme un forgeron. Le duc d'Alençon +lui-même, petit de taille et grêle de jambes[839], était un homme de +cheval, adroit à tous les sports. Henri III se ressentait de son +éducation d'enfant gâté. Lors de sa première campagne, sa mère +s'inquiétait plus qu'elle ne l'eût fait pour ses autres enfants, et +contrairement à la rudesse de ce temps, des fatigues de cet +apprentissage guerrier. Il avait trop vécu parmi les filles d'honneur. +Un mémoire de Francès de Alava, l'ambassadeur d'Espagne, à Philippe II, +le représente à vingt ans toujours entouré de femmes: «l'une lui regarde +la main, l'autre lui caresse les oreilles et de la sorte se passe une +bonne partie de son temps»[840]. + + [Note 838: _Mémoires de Marguerite de Valois_, éd. Guessard, p. + 12.] + + [Note 839: Priuli, dans sa relation de 1582, _Relazioni degli + ambasciatori veneti al senato_, serie Ia, Francia, t. IV, p. 428.] + + [Note 840: Forneron, _Histoire de Philippe II_, t. II. 1881, p. + 297.] + +A ce frôlement de tous les jours, sa sensibilité, naturellement très +vive, s'était encore surexcitée. Il avait pris de ses compagnes le goût +des frivolités la recherche des parures, l'habitude des caprices, les +larmes faciles et un besoin irrésistible de médisance. Les débauches où +tout jeune encore il se plongea, en quête de «voluptés et iritement +d'apetit extraordinaire», achevèrent de l'amollir. Il était devenu tout +féminin. A Reims, lors du sacre (13 février), quand l'officiant plaça la +couronne sur sa tête, il se plaignit qu'elle le blessait. Le jour de son +mariage avec Louise de Vaudemont, il se leva si tard et passa tant de +temps à parer l'épousée qu'il fallut dire la messe dans +l'après-midi[841]. Aussi jaloux de son pouvoir que paresseux à +l'exercer, il laissa la charge et le souci des affaires à sa mère, et +n'intervint que par à-coups, rarement pour corriger une erreur de +direction, mais presque toujours à l'appétit de son entourage ou dans un +sursaut d'orgueil. En ce régime de dyarchie intermittente, le plus +homme, c'était la femme. + + [Note 841: L'Estoile, t. I, p. 50.] + +Il n'eût été que temps d'agir. Les députés de Damville et des Églises +protestantes, de retour de Bâle où ils étaient allés se concerter avec +le prince de Condé, avaient rejoint la Cour à Paris. Admis le 11 avril +1575 à l'audience royale, ils présentèrent en 91 articles la liste de +leurs griefs et de leurs voeux. Ils demandaient le libre et complet +exercice du culte réformé, sans réserves ni restrictions, +l'établissement des Chambres mi-parties dans les parlements, l'octroi de +places de sûreté, la mise en liberté des maréchaux prisonniers, la +punition des massacreurs de la Saint-Barthélemy, la réhabilitation des +victimes et la réunion des États généraux. + +Le Roi fut confondu de tant d'audace. Catherine déclara, dit-on, que +«quand ils (les huguenots) auroient cinquante mil hommes en campagne, +avec l'Amiral vivant et tous leurs chefs debout, ils ne sçauroient +parler plus haut qu'ils font»[842]. Mais la mère et le fils, craignant +de rompre et honteux de céder, imaginèrent de renvoyer les députés, +après de longs débats, en leurs provinces pour y faire élargir, +c'est-à-dire adoucir leurs instructions (commencement de mai). + +Pour faire front avec toutes ses forces à l'armée de secours que Condé +rassemblait en Allemagne, il eût fallu que le Roi fût sûr des provinces +du Midi. Catherine s'en apercevait un peu tard. Elle eut l'idée +étrange--mais c'est une de ces naïvetés qui ne sont pas rares chez les +gens très fins--de faire écrire à Damville par le maréchal de +Montmorency, enfermé à la Bastille, qu'il lui défendait de poursuivre sa +délivrance par des moyens criminels. Damville répondit que «tous actes +faits en prison sont à répudier», qu'il l'écouterait volontiers comme +son plus humble frère le jour où il serait libre, et qu'en attendant, +malgré «les inventions et reproches escriptes ou dictes au lieu» où il +était, il persévérerait «en la juste poursuite» qu'il avait entreprise +«pour le service de Dieu, de Sa Majesté, bien et repos des subjects» et +la liberté du chef de sa maison[843]. + + [Note 842: _Ibid._, p. 56.] + + [Note 843: De Crue, _Le Parti des politiques_, 1892, p. 257, croit + que la lettre du maréchal de Montmorency est supposée.] + +Catherine eut une fausse joie. Au mois de mai (1575) Damville tomba +malade à Montpellier et fut bientôt à l'extrémité. Le bruit même courut +à Paris en juin qu'il était mort. La Reine-mère, Cheverny, le maréchal +de Matignon et le chancelier de Birague conseillèrent au Roi, s'il +fallait en croire l'historien Mathieu, d'achever l'oeuvre de la +Providence en dépêchant les maréchaux prisonniers. Pour préparer +l'opinion à l'idée d'une mort naturelle, le médecin du Roi, Miron, alla +les visiter à la Bastille et publia partout qu'ils étaient mal portants +et menacés, si l'on n'y prenait garde, d'une «esquinancie» (inflammation +de la gorge). Ainsi l'on ne s'étonnerait pas de les trouver un matin +étouffés. Le crime avait habitué Catherine au crime. Damville ne mourut +pas; les maréchaux furent sauvés. L'assemblée de Montpellier (juillet +1575) ordonna aux délégués qu'elle renvoyait en Cour porteurs d'un +cahier de doléances d'exiger avant toute discussion l'exercice libre, +entier, général et public du culte réformé et la mise en liberté des +maréchaux prisonniers. C'était un ultimatum de puissance à +puissance[844]. + + [Note 844: _Histoire du Languedoc_, nouvelle édition, t. XII, col. + 1143.] + +Les divisions de la famille royale encourageaient la révolte. Henri III +détestait son frère, le duc d'Alençon, un autre Valois-Médicis de belle +marque, et fourbe par surcroît, qui avait prétendu à la lieutenance +générale et peut-être comploté, pendant son exil de Pologne, la mort de +Charles IX survenant, de le déposséder de la couronne. Sur le conseil de +sa mère, qui savait le danger des dissensions domestiques en un royaume +divisé, il lui avait pardonné, mais il avait trop de raisons de ne pas +oublier. Il le soupçonnait justement d'être en rapports avec Damville, +avec La Noue, avec le prince de Condé, avec tous ses ennemis du dedans +et du dehors. Il lui en voulait tellement que, dans une maladie dont il +pensa mourir (juin 1575), il engagea le roi de Navarre, dont la bonne +humeur et l'exubérance gasconne l'amusaient, à s'emparer, lui mort, du +pouvoir. + +Il était mortellement brouillé aussi avec sa soeur Marguerite, qui avait +été nourrie avec lui et qui fut pendant sa jeunesse la confidente de ses +rêves ambitieux. Il l'avait chargée, lorsqu'il s'en allait aux armées, +de veiller à ses intérêts et d'écarter de la Reine-mère, de qui il +attendait tout, les influences hostiles. Des causes de leur rupture, on +ne sait que ce que Marguerite en a dit, et ce n'est peut-être pas toute +la vérité. Vers 1570, il se serait laissé persuader par son principal +favori, Louis Berenger, sieur du Gast, «qu'il ne falloit aimer ny fier +qu'à soi-même; qu'il ne falloit joindre personne à sa fortune, non pas +mesme ny frère ny soeur, et autres tels beaux préceptes +machiavélistes»[845]. Comme preuve de cette indépendance de coeur, il +alla dénoncer à Catherine la passionnette de sa fille avec le duc de +Guise, et lui représenter combien un pareil mariage serait avantageux à +ces cadets de Lorraine, ennemis des Valois. Marguerite fut outrée de +tant d'ingratitude; elle supplia sa mère de croire qu'elle conserverait +«immortelle» «la souvenance du tort que» son frère lui «faisoit»[846]. +Et elle tint sa parole. + + [Note 845: _Mémoires de Marguerite_, éd. Guessard, p. 17-18.] + + [Note 846: _Ibid._, p. 19-20.] + +Quand il partit pour la Pologne il s'efforça, «par tous moyens», dit +Marguerite, «de remettre nostre premiere amitié en la mesme perfection +qu'elle avoit esté à nos premiers ans, m'y voulant obliger par serments +et promesse»[847]. Mais au retour de Blamont, pendant le séjour de la +Cour à Saint-Germain, Marguerite fut si touchée, comme elle le raconte +elle-même, des «submissions» et «subjections» et de l'«affection» de son +autre frère, le duc d'Alençon qu'elle se résolut à «l'aimer et embrasser +ce qui luy concerneroit»[848]. Aussitôt qu'Henri III fut arrivé à Lyon, +il se vengea à sa façon. Un jour que sa soeur était sortie en carrosse +pour se promener, il insinua au roi de Navarre, qui ne s'en émut pas, et +avertit sa mère, très chatouilleuse en matière d'honneur féminin, que +Marguerite était allée voir chez lui un amant. Le soir quand l'accusée +parut, Catherine «commença à jetter feu et dire tout ce qu'une colère +oultrée et démesurée peut jetter dehors»[849]. Mais la galante reine de +Navarre était cette fois-là sans reproche, ayant visité l'abbaye des +Dames de Saint-Pierre où les hommes n'entraient pas. + +Quand la Reine-mère sut la vérité, elle tâcha de persuader à sa fille, +pour disculper son fils, qu'elle avait été trompée par le faux rapport +d'un valet de chambre, «un mauvais homme», qu'elle chasserait, et, comme +«elle n'y advançoit rien», le Roy survint, qui s'excusa fort, «disant +qu'on le luy avoit faict accroire» et faisant à sa soeur toutes les +«satisfactions et protestations d'amitié qui se pouvoient faire»[850]. +Mais, si elle se sentait obligée, comme soeur et sujette, de recevoir ses +justifications, elle lui montra que la condescendance n'irait pas plus +loin. Il aurait voulu la réconcilier avec Le Gast, qu'elle accusait +d'être son mauvais génie; mais elle reçut le favori «d'un visage +courroucé» et «le renvoya aveq protestation de luy estre cruelle +ennemye, comme elle luy a tenu jusqu'à sa mort»[851]. C'était une +déclaration de guerre. Belle, intelligente, passionnée, Marguerite était +une ennemie redoutable. + + [Note 847: _Mémoires de Marguerite_, éd. Guessard, p. 37.] + + [Note 848: _Ibid._, p. 38.] + + [Note 849: _Ibid_., p. 47-48.] + + [Note 850: _Ibid._, p. 51.] + +Henri III continuait à se conduire en chef de parti; son passé de duc +d'Anjou pesait sur lui. Comme s'il n'était pas le Roi et qu'il eût des +injures particulières à venger, il s'entoura d'une troupe de jeunes +gentilshommes, ardents et braves, dévoués à sa personne. Le duc +d'Alençon avait lui aussi sa «bande» de fidèles, où Marguerite attira, +l'ayant débauché de celle du Roi, Bussy d'Amboise, violent entre les +plus violents, brave par-dessus les plus braves, et la meilleure épée de +France. Le Gast, pour punir cette désertion et blesser la reine de +Navarre en ses amours, fit assaillir Bussy, une nuit qu'il sortait du +Louvre, par «douze bons hommes»--Marguerite dit trois cents--«montez +tous sur des chevaux d'Espagne qu'ils avoient pris en l'écurie d'un très +grand (le Roi)». Bussy échappa par miracle à ce guet-apens; mais le +lendemain «ayant sçeu d'où venoit le coup», comme il commençait «à +braver, à menasser de fendre nazeaux et qu'il tueroit tout», «il fut +adverty de bon lyeu qu'il fust sage et fust muet et plus doux, +aultrement qu'on joueroit à la prime avec lui.... et de bon lyeu fut +adverty de changer d'air»[852]. + +Le Roi s'ingéniait à déshonorer sa soeur. Il affecta d'incriminer la +«particulière amitié» que Marguerite avait pour une de ses «filles», +Gilonne Goyon, dite Thorigny, fille du maréchal de Matignon. Il obligea +le roi de Navarre, sous menace de ne l'aimer plus, à renvoyer de sa +maison la favorite de sa femme[853]. + + [Note 851: Brantôme, t. VIII, p. 62.] + + [Note 852: Brantôme, t. VI, p. 186-188.] + + [Note 853: _Mémoires de Marguerite_, éd. Guessard, p. 61.] + +Il traitait le duc d'Alençon en ennemi. Il faisait surveiller ses +démarches, ses relations, ses plaisirs. Il le laissait insulter par ses +favoris. Le Gast «avoit bravé Monsieur jusques à estre passé un jour +devant luy en la rue Sainct-Antoine sans le saluer ni faire semblant de +le cognoistre». Il avait dit «par plusieurs fois qu'il ne recongnoissoit +que le Roy et que quand il luy auroit commandé de tuer son propre frère +il le feroit»[854]. + +Pour rompre la bonne entente que Marguerite s'efforçait de maintenir +entre son mari et le duc d'Alençon, il employa, sur le conseil de Le +Gast, la femme d'un secrétaire d'État, Charlotte de Sauve, une beauté +capiteuse, dont les deux beaux-frères étaient épris à en perdre la +raison. Cette autre «Circé» se rendit si désirable à l'un comme à +l'autre que, pour accaparer l'ensorceleuse, chacun des amants était +résolu à se défaire de son rival. «La Cour est la plus estrange que +l'ayez jamais veue, écrivait le roi de Navarre à un ami. Nous sommes +presque toujours prestz à nous couper la gorge les uns aux aultres. Nous +portons dagues, jaques de mailles et bien souvent la cuirassine soubz la +cape.... Le Roy (Henri III) est aussy bien menacé que moy; il m'aime +beaucoup plus que jamais.... Toute la ligue que sçavez me veult mal à +mort pour l'amour (par amour) de Monsieur, et ont faict défendre pour la +troisiesme fois à ma maistresse (Charlotte de Sauve) de parler à moy et +la tiennent de si court qu'elle n'oseroit m'avoir reguardé. Je n'attends +que l'heure de donner une petite bataille, car ilz disent qu'ilz me +tueront et je veulx gagner les devans»[855]. + + [Note 854: L'Estoile, t. I, p. 92.] + + [Note 855: _Recueil des Lettres missives de Henri IV_, publié par + Berger de Xivrey (Coll. Documents inédits), t. I, p. 81. Berger de + Xivrey date à tort cette lettre de janvier 1576, car elle est + évidemment antérieure à la fuite du duc d'Alençon, c'est-à-dire au + 15 septembre 1575.] + +Mais quelque feu en amour que fût le roi de Navarre, et il le resta +toute sa vie, il n'était pas incapable d'entendre raison. Quelques bons +serviteurs lui représentèrent «qu'on le menoit à sa ruine en le mettant +mal» avec son beau-frère et sa femme; il s'aperçut aussi que le Roi, +après lui avoir montré beaucoup de sympathie, commençait à ne plus faire +«grand estat» de lui et à le «mespriser». Marguerite semonçait de son +coté le duc d'Alençon, à qui Le Gast faisait tous les jours quelques +nouvelles avanies. Tous deux reconnaissant «qu'ils étoient... aussi +desfavorisez l'un que l'autre; que Le Gast seul gouvernoit le monde...; +que s'ils demandoient quelque chose, ils estoient refusez avec mespris; +que si quelqu'un se rendoit leur serviteur, il estoit aussitost ruiné et +attaqué de mille querelles,... ils se résolurent, voyant que leur +désunion estoit leur ruine, de se réunir et se retirer de la Cour, pour, +ayant ensemble leurs serviteurs et amis, demander au Roy une condition +et un traittement digne de leur qualité»[856]. + + [Note 856: _Mémoires de Marguerite_, éd. Guessard p. 62-63.] + +Catherine n'était pas tellement aveuglée par sa tendresse pour Henri III +qu'elle ne vît les progrès menaçants de la désaffection publique. Les +pamphlétaires continuaient à la viser, mais les coups portaient plus +haut qu'elle. Ce fils si beau, si cultivé, si séduisant qu'il semblait +que tous ses sujets dussent, comme sa mère, l'idolâtrer, s'était en un +an de règne aliéné une grande partie de la noblesse par ses attachements +exclusifs, la faveur de quelques petits compagnons et la défaveur de +ceux même des grands qui n'étaient pas en disgrâce ou en prison. Il +avait réussi à faire oublier les fautes de sa mère. + +Il tournait en ridicule des princes du sang qui, comme le duc de +Montpensier, et son fils le prince Dauphin, avaient été invariablement +fidèles. Les dames ne lui pardonnaient pas de colporter avec délices +leurs galanteries. Catherine, qui ne s'alarmait pas longtemps d'avance, +s'inquiétait des sympathies ou peut-être même de l'aide que les +malcontents en armes et l'armée de Condé en marche trouveraient dans les +dissensions de la famille royale. Un jour qu'Henri III lui dénonçait les +amours de Marguerite et de Bussy, elle avait répliqué vivement que +c'étaient là propos de gens qui voulaient le mettre mal avec tous les +siens. Mais d'ordinaire elle ne lui parlait pas si ferme. Elle voyait le +tort qu'il se faisait sans oser le lui dire, tant il était ombrageux. +Elle le savait si porté à régler ses faveurs sur ses sentiments qu'elle +pouvait tout perdre, en perdant son affection. Elle était bien obligée +aussi de s'avouer qu'il n'était pas uniformément docile. Il supportait +mal qu'elle lui rappelât les devoirs de sa charge ou qu'elle le +contrecarrât en ses habitudes ou ses caprices. Alors qu'elle avait rêvé +d'être l'esprit dirigeant d'un gouvernement viril, elle devait se +contenter le plus souvent de réparer les fautes de ce collaborateur si +féminin. Il est vrai qu'elle était plus fertile en expédients que +capable d'une grande politique. Les circonstances étaient tout à fait +appropriées à son génie. + +Le duc d'Alençon, qui craignait pour sa liberté et peut-être même pour +sa vie, avait résolu de fuir. Il s'attacha à gagner la confiance de sa +mère, lui confessant qu'il avait eu plusieurs fois la tentation de +quitter la Cour, par peur de son frère, mais qu'il se repentait de ce +méchant dessein et voulait désormais complaire au Roi en toute chose. +Quand il l'eut bien convaincue de la sincérité de sa conversion, il +profita d'un relâchement de surveillance pour se glisser hors de Paris +le soir du 15 septembre 1575. Le lendemain il était à Dreux en sûreté. +La Reine-mère avait été prévenue de cette fuite, mais son fils l'avait +si bien enjôlée qu'elle refusa d'y croire. Au moins en vit-elle aussitôt +toutes les conséquences. Comment le Roi pourrait-il résister à l'armée +allemande de secours et aux forces des malcontents réunies sous les +ordres du Duc, la «seconde personne de France». Le soir même elle +écrivait au duc de Savoie, le mari de sa chère Marguerite morte, son +«mervilleux regret» d'être encore en vie pour voir «de si malheureuse +chause»; elle n'était pas plus émue en annonçant la mort de Charles IX. +«Aystime (J'estime) bien heureuse Madame (Marguerite) hasteure d'estre +morte que, pleust à Dieu que je fuse avec aylle (elle) pour ne voyr +poynt ce que ayst sorti du roy Monseigneur (Henri II) et de moi, si +malheureux coment yl est (un tel malheureux qu'est) mon fils d'Alanson, +qui s'an est enn alaye[857].» Mais ses désespoirs ne duraient guère et +ne l'empêchaient pas d'agir. Elle comptait sur le duc de Nevers pour +arrêter le fugitif, et, à défaut, lui suggérait un moyen de le faire +enlever. Ce serait assez de cinq ou six hommes sûrs et bien choisis. Ils +iraient trouver le duc d'Alençon et lui offriraient de recruter en son +nom des gens de cheval. S'il acceptait, ces prétendus racoleurs +profiteraient de la commodité des lieux et des temps pour l'emmener. +Elle était fière de cette belle trouvaille, «n'y ayant pas, +remarquait-elle, de si habil hommes que l'on ne lé (leur) puise +apprendre quelque tour qui ne sevet (qu'ils ne savent) pas encore»[858]. +Mais vraiment celui qu'elle proposait était un moyen de comédie. Il en +fallut chercher un autre à la hâte. Elle apprenait que «beaucoup de +jeans que je n'euse pansé vont trover cet pouvre malheureux»[859]. Elle +décida d'y aller elle-même et de traiter avec lui, avant que l'armée +d'invasion eût passé la frontière. A leur première entrevue à Chambord +(29-30 septembre), le Duc exigea préalablement la mise en liberté des +maréchaux prisonniers. Le Roi dut céder (2 octobre 1575). + + [Note 857: _Lettres_, t. V, p. 132.] + + [Note 858: _Ibid._, p. 137, 18 septembre 1575.] + + [Note 859: _Ibid._, p. 136.] + +Alors commença la discussion des articles d'un accord. François +demandait beaucoup. Catherine avait pour instructions d'accorder très +peu. Henri, à qui elle recommandait de faire des concessions, écoutait +plus volontiers les ennemis de son frère, qui accusaient la Reine-mère +de faiblesse, ou qui même insinuaient au Roi qu'elle ne l'aimait pas +uniquement. Elle se défendait en termes d'amoureuse: «Vous ayste mon +tout». Elle s'excusait de lui écrire par besoin d'affection tout ce qui +lui passait en la fantaisie. C'était une précaution pour lui faire +entendre de bons conseils. Qu'il fît donc des avances à tous ceux qui +lui pouvaient nuire, et n'objectât pas qu'on ne les gagnerait jamais.... +«Fault s'eyder d'un chacun, et encore que ayès ceste aupinion, leur +fayre croyre par bonnes paroles et bonne mine le contrère, et [ce] n'é +plus temps de dire: je ne puis dissimuler; yl sé (il se) fault +transmeuer»[860]. Le conseil qui revient dans toutes ses lettres, c'est +de conclure la paix, de hâter la conclusion de la paix. Il doit armer et +se rendre fort, mais, en se préparant à la guerre, tout faire pour +l'éviter. Or, il n'armait pas et cependant entravait les négociations. +Il laissait sa mère plusieurs jours sans réponses. Avec quelque +impatience, elle lui demandait «cet (si) volés la pays ou non»[861]. +Elle lui signalait le grand nombre de gentilshommes qui se déclaraient +pour son frère: 1500 l'avaient déjà rejoint et d'autres se disposaient à +les suivre. La défection de la classe militaire était significative. Au +Louvre, le soir même de la disparition du Duc, quand le Roi affolé avait +commandé aux princes et seigneurs présents de monter à cheval et de le +lui ramener, vif ou mort, plusieurs refusèrent cette «commission», +disant qu'ils donneraient leur vie pour lui, «mais d'aller contre +Monsieur son frère, ils sçavoient bien que le Roy leur en sçauroit un +jour mauvais gré»[862]. Montpensier n'avait pas essayé de barrer au +fugitif la route de la Loire. La tiédeur des uns et la prise d'armes des +autres, qu'on les interprétât comme une marque de respect pour le sang +de France ou comme la preuve de l'impopularité d'Henri III, c'était, au +jugement de Catherine, autant de raisons de traiter au plus vite avec le +chef des mécontents. En tout cas, écrivait-elle (29 octobre 1575) au +Roi, il fallait prendre un parti et choisir entre la paix et la guerre. +«Je prie à Dieu qu'il vous fase bien résuldre (résoudre), car c'ét le +coup de tout»[863] (le coup décisif). + + [Note 860: _Lettres_, t. V, p. 147, 5 octobre.] + + [Note 861: _Ibid._, p. 156, 20 octobre 1575.] + + [Note 862: _Mémoires de Marguerite_, éd. Guessard, p. 65.] + + [Note 863: _Lettres_, t. V, p. 159.] + +Elle se crut au bout de ses peines quand elle eut réussi à signer avec +le Duc à Champigny un armistice de sept mois (21 novembre 1575-24 juin +1576). «Le duc d'Alençon recevrait pour sa sûreté pendant ce temps +Angoulême, Niort, Saumur, Bourges et la Charité; Condé aurait Mézières. +Le libre exercice du culte était accordé aux protestants dans toutes les +places qu'ils occupaient et dans deux autres villes par gouvernement. +Les reîtres toucheraient 500 000 livres et ne passeraient pas le Rhin.» + +Ce devaient être des préliminaires de paix; mais Ruffec, gouverneur +d'Angoulême, et La Châtre, gouverneur de Bourges, faisaient difficulté +de se dessaisir de ces places fortes avant d'avoir obtenu «récompense». +Les populations des villes se disaient résolues «de s'exposer plustost à +tous les dangers du monde»[864] que de recevoir des garnisons de +malcontents et de se laisser désarmer. Cependant Condé et le comte +palatin, Jean Casimir, avec les auxiliaires qu'ils avaient soudoyés en +Allemagne et en Suisse, poursuivaient leur route et se rapprochaient de +la frontière de France sans se soucier de l'accord de Champigny. A la +Cour, les adversaires de la trêve accusaient, et même très «haut»[865], +la Reine-mère d'avoir tout accordé au Duc contre la promesse qu'il ne +pouvait pas tenir, même s'il l'eût voulu, d'arrêter la marche des +envahisseurs. Elle en voulait surtout à La Châtre d'avoir, en quittant +Bourges, livré la citadelle aux habitants «pour tout rompre et soubs +hombre de bon serviteur et fidel, come set (si) je vous euse en cet +faysant tréi (trahi).» Elle demandait au Roi réparation de cette +conduite, qui était pour elle un outrage. «Sy vous ne lui fayte santir +et aubéir, je vous suplie me donner congé que je m'en elle (aille) en +Auvergne (dans ses domaines patrimoniaux) et je auré dé jeans de bien +aveques moy pour, quant tous vous auront tréy et désobéi, vous venir +trouver si bien aconpagnée pour vous fayre haubéyr et chatier lors cet +(ces) petis faiseurs de menées»[866]. Il fallait qu'elle fût bien en +colère pour poser la question de confiance, et sur ce ton. Elle se +défendait verbeusement d'avoir été dupe[867]. Était-ce sa faute si +Ruffec et La Châtre avaient par leur refus empêché la signature d'une +paix définitive? N'avait-elle pas sans cesse d'ailleurs recommandé à son +fils de négocier et d'armer tout à la fois, tandis que ceux qui le +poussaient à la guerre le voulaient faible comme en temps de paix. «Je +suis si glorieuse écrivait-elle à Henri III, que je panse vous avoir +faict un comensement, s'il ne m'eult aysté ynterrompu, du plus grent +servise que jeamès mère fist [à] enfans»[868]. Elle insistait sur la +nécessité de traiter à tout prix. «Je vous en suplie et aufrir à +Casimire pansion et jeuques ha dé téres (jusques à des terres) en cet +royaume»[869]. Pour le décider à tous les sacrifices, elle lui citait en +exemple le plus habile de ses prédécesseurs, dont les fautes, qu'il sut +si bien réparer, prêtaient à comparaison.... «Vous soviegne (vous +souvienne) du Roy Lui unsième qui donné (donna) tout cet qu'il avoyt au +duc de Borgogne sur la rivière de Summe; yl fist conestable le conte de +Saint-Pol qui menoyt l'armaye contre lui...» C'est ainsi qu'il «sortit +deu mauvès passage au (où) yl estoit entrè par le consel de ceux qui +volouint (voulaient) mal à son frère et qui avoynt aysté cause qu'il +n'avoist à son avènement alla corone fayst cas de sa noblesse ni dé +vieulx serviteur de son père, qui se retirère (se retirèrent, passèrent) +tous à son frère; car yl ne fesoit cas que de bien peu». Il «feust en la +même pouine que vous aystes et si (ainsi) donna une batalle; car ceux +qui estoyent auprès de lui et de son frère ne voleuret au comensement +qu'i (il) fist la pays (paix) et après la batalle feust constreynt de la +faire et plus désavantageuse que auparavant. Guardé que ne vous avyegne +(advienne) de mesme...[870]» + + [Note 864: C'est ce qu'avait écrit M. de Rambouillet à la + Reine-mère des gens de Bourges. _Lettres_, t. V, p. 171, note 1. + Les gens d'Angoulême refusèrent aussi d'obéir. _Lettres_, t. V, p. + 179, note 1.] + + [Note 865: «Trop hault», écrit Catherine à Henri III, «pour n'en + respondre (pour que je n'y réponde pas) un mot». _Lettres_, t. V, + p. 171, 3 décembre.] + + [Note 866: _Lettres_, V, t. p. 175, entre le 8 et le 11 décembre.] + + [Note 867: _Ibid._, p. 175-178, 11 décembre.] + + [Note 868: _Ibid._, p. 176-177.] + + [Note 869: _Ibid._, p. 177.] + + [Note 870: _Ibid._, p. 177.] + +Quand elle revint à Paris (fin janvier 1576), après une absence de +quatre mois, elle apprit que le duc d'Alençon se plaignait d'une +tentative d'empoisonnement et en demandait raison au Roi. C'était +probablement un prétexte pour rompre ses engagements. En effet l'armée +allemande arrivait et il se disposait à la rejoindre. Elle passa la +Meuse le 9 février 1576, et, prenant par la Bourgogne, se dirigea vers +l'Auvergne, où elle s'établit dans la plantureuse Limagne, à portée de +Damville et du Languedoc. La Cour était en plein désarroi. Le roi de +Navarre, qui était sorti de Paris sous prétexte de courre un cerf dans +la forêt de Senlis, s'était dérobé de la compagnie des chasseurs le soir +du 5 février 1576 et il avait chevauché tout d'une traite jusqu'à +Vendôme. Libre, il se décida, non sans quelques hésitations, à retourner +au prêche. + +On a dit que Catherine l'avait laissé fuir pour donner un chef de plus +aux rebelles et augmenter d'autant les causes de zizanie. Mais elle fut +trompée en ce calcul, si tant est qu'elle l'ait fait. Le roi de Navarre +se retira dans son royaume, dont il était absent depuis quatre ans, afin +d'y pourvoir à ses propres affaires. A vingt-deux ans, il s'annonçait +déjà prudent et avisé. Chef naturel des huguenots, en sa qualité de +premier prince du sang de la religion, il ne montra point de haine +contre l'Église qu'il venait de nouveau de quitter. Il eut des +catholiques à sa Cour, dans ses conseils, dans ses armées et pratiqua +par raison et par goût la politique d'union religieuse que Damville et +François d'Alençon avaient adoptée comme un moyen de défense. La Navarre +fut un autre Languedoc, sous un souverain protestant qui employait tous +les bons vouloirs pour résister aux intrigues ou aux violences de la +Cour. + +Henri III s'en prit à sa soeur de ce nouveau coup. Il la soupçonnait, non +sans raison, d'avoir fait assassiner Le Gast par le baron de Vitteaux, +un des tueurs les plus redoutables du temps, brave duelliste et à +l'occasion féroce assassin (30 octobre 1575). Il l'accusa d'avoir +favorisé la fuite de son beau-frère, la tint sous bonne garde et, +déclare-t-elle, «s'yl n'eust été retenu de la Royne ma mère, sa colère, +je crois, luy eust fait exécuter contre ma vie quelque cruauté»[871]. + +Catherine s'efforçait de calmer ces esprits furieux. A Marguerite, qui +avait d'autres passions que le roi de Navarre, elle expliquait sans rire +son emprisonnement comme une juste précaution contre le désir naturel +chez une femme de rejoindre son mari. Elle remontrait au Roi doucement +que le cas échéant--c'est toujours Marguerite qui parle--«peut estre on +aurait besoin de se servir de moy; que comme la prudence conseilloit de +vivre avec ses amys come debvans un jour estre ses ennemys, pour ne leur +confier rien de trop, qu'aussy l'amitié venant à se rompre, et pouvant +nuire, elle ordonnoit d'user de ses ennemys come pouvans estre un jour +amys»[872]. Elle parvint à lui persuader que le duc d'Alençon ne +consentirait pas à traiter s'il ne laissait pas sa soeur libre. Henri +alla trouver la prisonnière, et «avec une infinité de belles paroles» +tâcha de la «rendre satisfaite», la «conviant à son amitié»[873]. +Marguerite accompagna sa mère, qui allait reprendre les négociations à +Sens. Mais si sa présence contenta le Duc, elle n'adoucit pas les +exigences des coalisés. Les huguenots obtinrent tout ce qu'ils +demandaient: le libre exercice du culte dans toutes les villes, sauf à +Paris, la réhabilitation des victimes de la Saint-Barthélemy, huit +places de sûreté. Jean Casimir eut promesse de 3 388 549 florins et +François d'Alençon reçut en accroissement d'apanage la Touraine, le +Berry et l'Anjou, une véritable principauté qui rapportait 300 000 +livres de revenu. Damville garda le Languedoc (paix d'Étigny, près de +Sens, 7 mai 1576)[874]. + + [Note 871: _Mémoires de Marguerite_, éd. Guessard, p. 67.] + + [Note 872: _Ibid._, p. 67-68.] + + [Note 873: _Mémoires de Marguerite_, Éd. Guessard, p. 74-75.] + + [Note 874: Comte Boulay de la Meurthe, _Histoire des guerres de + religion à Loches et en Touraine_, t. I, 1906, p. 133-145.] + +Ces clauses étaient si humiliantes pour Henri III, qu'en les signant les +larmes lui coulaient des yeux. Mais Catherine le jour même s'était +empressée d'écrire à Damville--singulier confident--sa joie «de veoir +l'aigreur qui faisoit obstacle à l'unyon et bonne intelligence qui doibt +estre entre tous les princes, seigneurs et aultres subjects du Roy... +par ce moien estainte et assoupie»[875]. Oubliait-elle que sa passion +contre le gouverneur du Languedoc et les Montmorency était la cause +originelle de l'alliance des politiques avec les huguenots et du succès +de la prise d'armes? Mais elle avait quelque raison de prétendre qu'elle +n'était pas responsable des conditions onéreuses de la paix. Et +maintenant, écrivait-elle au Roi, qu'il se hâtât de faire payer aux +reîtres les trois cent mille livres promises en acompte, car ces +étrangers ne partiraient pas sans argent, «affin que si la paix ne vous +réussit aussi incontinent come a faict la tresve, il vous plaise ne vous +en prendre pas à moy, car si j'eusse esté creue lors de la tresve, le +royaulme ne (ni) vous fussiez en l'estat que vous estes»[876]. Henri la +boudait et ne montrait aucune envie de la revoir; mais elle ne laissait +pas de travailler à l'exécution du traité. Elle fit donner à Condé +Saint-Jean-d'Angely à la place de Péronne, que le gouverneur, +d'Humières, appuyé par la noblesse catholique de Picardie, refusait de +livrer au prince huguenot. Elle prodigua les assurances d'amitié à +Damville. Elle proposa une entrevue au roi de Navarre, à qui la ville de +Bordeaux, bien qu'il fût gouverneur de Guyenne, fermait ses portes. En +même temps elle dicta pour Henri III un plan de conduite et de +gouvernement[877]. «C'est comment voz prédécesseurs faisoient.» Pour +éviter l'apparence d'une critique, elle parlait à peine des fautes +commises, et encore était-ce pour les excuser ou les nier «.... Les +malins (les méchants)... ont faict entendre partout que [vous] ne vous +soucyez de leur conservation, aussi que n'éviez agréable de les veoir.» +Elle a l'air de croire, bien qu'elle sache le contraire, que ce sont +«mauvais offices et menteries» pour le faire haïr «et s'establir et +s'accroistre». Elle reconnaît que «bien souvent les depesches +nécessaires, au lieu d'estre bientost et diligemment respondues, ne +l'ont pas esté, mais au contraire ont demouré, quelqueffois ung mois ou +six semaines, tant que (tellement que) ceux qui estoient envoiez de +ceulx qui estoient enchargez des provinces par vous, ne pouvant obtenir +response aucune, s'en sont sans icelles [réponses] retournez». Sans +doute ils auraient dû considérer «la multitude des affaires et +négligence de ceulx à qui faisiez les commandemens». Mais «ils pensoient +estre vrai ce que ces malins disoient». Malgré les ménagements de forme, +l'exposé de ce qu'Henri aurait dû faire était la condamnation de ce +qu'il avait fait, de sa mollesse, de sa paresse, de son favoritisme, de +son mépris pour les contraintes et les obligations de sa charge. Qu'il +prenne, remontrait Catherine, «une heure certaine» de se lever et fasse +comme le feu roi son père. «Car quand il prenoit sa chemise et que les +habillemens entroient, tous les princes, seigneurs, capitaines, +chevaliers de l'Ordre, gentilz hommes de la Chambre, maistres d'Hostel, +gentilhomme servants, il parloit à eux et le voioient, ce qui les +contentoit beaucoup.» + + [Note 875: _Lettres_, t. V, p. 193, 7 mai 1576.] + + [Note 876: _Ibid._, t. V, p. 198, 15 mai 1576. Sur Jean Casimir et + son royal débiteur, voir Germain Bapst, _Histoire des joyaux de la + Couronne de France_, 1889, p. 137-142.] + + [Note 877: C'est l'Avis qu'Hector de la Ferrière a publié au tome + II _des Lettres de Catherine de Médicis_, p. 90-95, et daté du 8 + septembre 1563, comme une exhortation de Catherine à son fils + Charles IX immédiatement après la déclaration de sa + majorité.--Grün, _La Vie publique de Montaigne_, p. 183-197 (ch. + VI), avait déjà soutenu que les conseils de la Reine-mère étaient + adressés à Henri III et non à Charles IX, mais il les plaçait à + tort en 1574. A cette date, ils auraient fait double emploi avec + le Mémoire qu'elle fit porter à Henri III à Turin (voir ci-dessus, + p. 250-251). Voici sur le vrai destinataire les arguments de Grün, + auxquels j'en ajouterai quelques autres pour établir que le + document est de la fin de 1576. Si Catherine avait écrit à Charles + IX, qui fut déclaré majeur dans sa quatorzième année, elle + n'aurait pas parlé de la minorité de son prédécesseur, François II + ayant, quand il devint roi, quinze ans accomplis. Elle n'aurait + pas recommandé à ce roi de quatorze ans de tenir la Cour avec la + reine, alors qu'il n'était pas marié et ne le fut que sept ans + après. Il est trop spécieux de prétendre que Catherine, se + proposant de marier son fils, pouvait parler de la chose comme + déjà faite. Mais ce qui serait encore plus étrange, c'est qu'elle + conseillât à Charles IX, qui n'avait encore rien fait, étant en + tutelle, de changer de méthode. Imagine-t-on Catherine de Médicis + reprochant à son fils les actes de sa régence à elle? + + L'Avis suppose un roi majeur qui n'a pas régné aussi sagement + qu'il aurait dû et il lui indique un «bon chemin», assurément + parce qu'il en a pris un mauvais. Il ne convient pas à un enfant, + au nom de qui sa mère avait gouverné et voulait continuer à + gouverner. Mais tout paraît clair si on admet, comme on le doit, + que Catherine écrivait cette sorte de leçon pour Henri III, après + les fautes de ses deux premières années de règne. + + En tête de l'Avis elle rappelle les avertissements qu'elle avait + donnés à son fils avant d'aller à Gaillon: il lui restait + maintenant à dire ce qu'elle estimait nécessaire pour le faire + obéir dans son royaume. Ce n'est pas lors de ce voyage qu'elle a + fait vers la fin février 1576 avec le Roi (L'Estoile, t. II, p. + 122), et où elle a pu lui parier librement, qu'elle a dicté ce + programme de conduite. Elle y fait d'ailleurs allusion à la paix + que Dieu a donnée au Roi, c'est-à-dire à la paix d'Étigny (7 mai + 1576), dont elle était si heureuse et lui si humilié. Le Mémoire, + postérieur à ce traité, soit de quelques semaines ou même de + quelques jours, a dû vraisemblablement être rédigé pendant + qu'Henri III se tenait loin de sa mère et boudait.] + +«Cela fait, s'en alloit à ses affaires (au Conseil des affaires du +matin) et tous sortoient hormis ceulx qui en estoient et les quatre +secrétaires [d'État]. Si faisiez de mesme, cela les contenterait fort, +pour estre chose accoustumée de tous temps aux roys voz père et +grand-père.» Qu'il donne après une heure ou deux à ouïr les dépêches et +affaires qui sans sa présence ne peuvent être expédiées. Qu'il ne laisse +pas passer «les dix heures pour aller à la messe, accompagné comme ses +père et grand-père de tous les princes et seigneurs «et non, dit-elle, +come je vous voys aller que n'avez que vos archers». Après le dîner qui +aura lieu à onze heures au plus tard «donnez audience pour le moings +deux fois la semaine», ce qui est «une chose qui contente infiniment voz +subjetz, et après vous retirer (retirez-vous) pour venir chez moy ou +chez la Royne affin que l'on cognoisse une façon de Court, qui est chose +qui plaist infiniment aux François, pour l'avoir accoustumé; et ayant +demeuré demie heure ou une heure en public, vous retirer ou en vostre +estude ou en privé, où bon vous semblera....» + +Mais un roi n'a pas le droit de s'isoler longtemps. Sur les trois heures +après midi, allez «vous promener à pied ou à cheval, affin de vous +monstrer et contenter la noblesse et passer vostre temps avec ceste +dernière à quelque exercice honneste, sinon tous les jours, au moins +deux ou trois fois la semaine».... «Et après cela souper avec vostre +famille, et l'après souper deux fois la sepmaine tenir la salle du bal, +car j'ay ouï dire au roy vostre grand-père qu'il falloit deux choses +pour vivre en repos avec les François et qu'ils aimassent leur roy: les +tenir joyeux et occuper à quelque exercice», comme «combattre à cheval +et à pied, courre la lance». Ainsi faisait aussi Henri II, «car les +François ont tant accoustumé, s'il n'est guerre, de s'exercer que qui ne +leur fait faire, ils s'emploient à autres choses plus dangereuses». + +Qu'il rétablisse à la Cour «l'honneur et police» qu'elle y avait vus +autrefois. «Du temps du roi vostre grand-père il n'y eust un homme si +hardi d'oser dire dans sa Court injure à ung autre, car s'il eust esté +ouy, il eust esté mené au prévost de l'hostel». Chacun alors faisait son +office et se tenait à son poste: capitaines des gardes, archers, +Suisses, prévôt de l'Hôtel. Les capitaines des gardes se promenaient +dans les salles et par la cour. Les archers auraient empêché «que les +pages et lacquais ne jouassent et tinssent les brelans qu'ils tiennent +ordinairement dans le chasteau où vous estes logé avec blasfèmes et +juremens, chose exécrable».... Le prévôt de l'Hôtel surveillait la +basse-cour, ainsi que les cabarets et lieux publics autour de la +résidence royale, et s'il se commettait «des choses mauvaises» punissait +les délinquants. Le soir, quand la nuit venait, le Grand Maître faisait +allumer «des flambeaux par toutes les salles et passages et, aux quatre +coins de la court et degrez, des fallots». «Dès que le roy estoit couché +on fermoit les portes» des appartements, dont on mettait les clefs +«soubs le chevet de son lit», et «jamais la porte du chasteau n'estoit +ouverte que le roy ne fust éveillé». L'accès à la résidence royale était +rigoureusement hiérarchisé. «Les portiers ne laissoient entrer personne +dans la court du château, si ce n'estoient les enfans du roi et les +frères et soeurs, en coche, à cheval et littière; les princes et +princesses descendoient dessoubz la porte; les autres, hors la porte». + +Le service du Roi, au dîner et au souper, se faisait en grand apparat. +Le gentilhomme tranchant apportait la nef et les couteaux, précédé de +l'huissier de salle et suivi des officiers pour couvrir. Le maître +d'hôtel allait avec le panetier quérir la viande, escorté «des enfans +d'honneur et pages, sans valetailles ny autres que l'escuyer de +cuisine». Et «cela estoit plus seur et plus honorable». «L'après dîner +et l'après soupper, quand le Roy demandoit sa collation», c'était un +gentilhomme servant «qui portoit en la main la couppe et après luy +venoient les officiers de la panneterie et eschansonnerie». La +Reine-mère comptait sur la vertu du cérémonial pour ranimer la foi +monarchique. + +Elle rappelait aussi à Henri III l'intérêt qu'il avait à examiner +lui-même et à expédier rapidement les affaires. Elle lui recommandait de +recevoir tous ceux de ses sujets qui venaient des provinces pour le +voir, de s'informer «de leurs charges et, s'yls n'en ont point, du lieu +d'où ils viennent», afin «qu'ils cognoissent que voulez sçavoir ce qui +se faict parmi vostre royaume et leur faire bonne chère». Qu'il ne se +bornât pas à leur «parler une fois», mais, quand il les trouvait en sa +chambre ou ailleurs, qu'il leur dit «toujours quelque mot». + +Il doit employer ses faveurs à maintenir son autorité. Catherine aurait +désiré infiniment qu'à l'exemple du roi Louis XII, son fils eût une +liste de ses serviteurs de toute qualité et un rôle des «offices, +bénéfices et autres choses qu'il pouvoit donner» pour à chaque vacance +récompenser qui bon lui semblerait (remarquez qu'elle ne dit pas le plus +digne) et se délivrer de toutes les sollicitations, «importunitez et +presses de la Court». Il aurait ainsi le mérite de la grâce qu'il +ferait, l'ayant faite de lui-même, car s'il cédait «aux placets ou +autres inventions, croiez, disait-elle, que l'on ne tiendra pas le don +de vous seul». + +Il le faudrait pourtant. «Le Roy vostre grand-père... avoit le nom de +tous ceulx qui estoient de maison dans les provinces et autres qui +avoient autorité parmy les nobles, et du clergé, des villes et du +peuple; et pour les contenter et qu'ils tinsent la main à ce que tout +fust à sa dévotion, et pour estre adverty de tout ce qui se remuoit +dedans les dictes provinces... il mectoit peine d'en contenter parmy +toutes les provinces une douzaine ou plus ou moings,... aulx ungs il +donnoit des compagnies de gens d'armes; aux autres quand il vacquoit +quelque bénéfice dans le mesme pays, il leur en donnoit, come aussi des +capitaineries des places de la province et des offices de judicature, à +chacun selon sa qualité.... Cela les contentoit de telle façon qu'il ne +s'y remuoit rien, fust au clergé ou au reste de la province, tant de la +noblesse que des villes et du peuple, qu'il ne le sçeut.» «C'est le +meilleur remède dont vous pourrez user pour vous faire aisément et +promptement bien obéir et oster et rompre toutes autres ligues, +accoinctances et menées.» Qu'il mît aussi «peine» à s'assurer mêmes +intelligences «en toutes les principales villes»--une puissance dont +Catherine avait vu grandir l'esprit de faction et la force de résistance +pendant les troubles--et qu'il y gagnât «trois ou quatre des principaulx +bourgeois et qui ont le plus de pouvoir en la ville et aultant des +principaulx marchans qui aient bon crédit parmy leurs concitoiens»; «que +soubz main, sans que le reste s'en aperçoive ny puisse dire que vous +rompiez leurs privillèges», il les favorise «tellement par bienfaits ou +autres moiens.... qu'il ne se fasse ni die rien au corps de ville ny par +les maisons particulières que n'en soiez adverti», et que les jours +d'élection ils fassent toujours élire «par leurs amis et pratiques» des +hommes qui vous soient tout dévoués. S'assurer des clients dans toutes +les provinces et dans tous les ordres, relever le prestige monarchique, +et cependant se rendre accessible et familier à la noblesse, régler sa +Cour et ses Conseils, voir lui-même ses affaires et les expédier +rapidement, tels étaient les moyens que Catherine recommandait à son +fils pour restaurer son autorité et regagner l'affection de ses peuples. + +Mais Henri III jugeait encore plus urgent de rompre le traité si +favorable aux huguenots, ou, comme on disait, la paix de Monsieur. Il +s'y croyait tenu en conscience par le serment fait à son sacre de +défendre l'Église. Il constatait l'émotion des catholiques: la noblesse +de Picardie, qui s'était armée contre le prince de Condé, faisait appel +à tous les princes, seigneurs et prélats du royaume pour «empescher et +destourner leurs finesses et conspirations (des hérétiques) par une +sainte et chrétienne union, parfaite intelligence et correspondance de +tous les fidèles loyaux et bons sujets du Roi». Le duc de Guise +travaillait la bourgeoisie, comme le signalait déjà la Reine-mère à son +fils le 25 décembre 1575. «Asteure que les villes cet liguet (se +liguent) sur le nom d'un grant que vous saurès quelque jours»[878]. Il +ne devait le connaître que trop. + + [Note 878: _Lettres_, t. V, p. 181.] + +Henri de Guise, le seul des chefs catholiques qui eût été heureux dans +cette malheureuse guerre, avait battu à Dormans (10 octobre 1575) +l'avant-garde des envahisseurs commandée par Thoré, et, pour surcroît de +bonheur, il avait été blessé au visage d'un coup d'arquebuse. Cette +balafre glorieuse le rendait encore plus cher au peuple de Paris, à qui +il l'était déjà comme fils de François de Guise, blessé lui aussi au +visage pour la défense du pays et mort victime du fanatisme protestant +devant Orléans. Aussi pour empêcher que le ressentiment de cette paix +honteuse n'aboutît à la formation d'un parti catholique hostile à la +monarchie, Henri III était bien résolu à manquer de parole aux +protestants. Il entreprit de détacher d'eux le duc d'Alençon, qui de son +nouvel apanage avait pris le nom de duc d'Anjou, et les politiques, dont +le concours leur avait été si avantageux. Il reçut «avec tout honneur» +ce frère détesté et même fit bon visage à son favori Bussy. Il lui +persuada facilement que son alliance avec les huguenots ne profitait +qu'aux Guise. La Reine-mère, à son passage à Blois, où Henri III la pria +de s'arrêter, eut «le contentement d'y voir son fils, le duc d'Anjou, si +bien réconcilié que j'espère qu'il n'y aura désormais en eux (ses deux +enfants) qu'une mesme volonté à la conservation de ceste couronne»[879]. + + [Note 879: Lettre du 2 novembre 1576, _Lettres_, t. V, p. + 223.--_Mémoires de Villeroy_, éd. Buchon, p. 109.] + +Les États généraux, dont le traité stipulait la convocation, se +réunirent à Blois en décembre 1576. Les protestants, découragés par le +rapprochement des deux frères, s'étaient abstenus, sauf dans deux ou +trois bailliages, de prendre part aux élections. Henri III comptait sur +cette assemblée toute catholique pour lui procurer les fonds nécessaires +à la guerre. Il renvoya Sébastien de l'Aubespine, évêque de Limoges, qui +avait assisté Catherine dans les négociations d'Étigny. Il se fit +apporter la liste d'adhésion à la Ligue et «s'y signa le premier comme +chef»; il déclara en plein Conseil que «ce qu'il avait fait à ce dernier +Édit de pacification avoit été seulement pour ravoir son frère et +chasser les reitres et autres forces étrangères hors de ce royaume,... +mais en intention de remettre laditte religion (catholique) le plus tost +qu'il pourroit à son entier....» Il poussa les trois ordres à voter le +rétablissement de l'unité religieuse. C'était signifier à sa mère +qu'elle devait changer de politique ou renoncer au gouvernement. Elle +était plus pacifique que jamais, ayant constaté que le Roi était +incapable de conduire ou même d'organiser la guerre. Elle accusait les +évêques--tout bas--de lui avoir conseillé «de ne tenir ses promesses» +aux hérétiques «et rompre tout ce qu'elle avoit promis et contracté pour +luy»[880]; mais elle se garda bien de lui résister en face. Dans un +nouvel Avis qu'elle lui adressa (2 janvier 1577)[881], elle louait son +dessein de rétablir la religion en son royaume et de supprimer une secte +dont la tolérance est «très desplaisante à Dieu». Mais discrètement elle +glissait une recommandation pacifique sous la forme d'un souhait; elle +espérait, disait-elle, que, conformément à la volonté bien connue du +Roi, cette résolution pourrait s'exécuter sans en venir aux armes. Elle +lui en indiquait les moyens, s'assurant sur son affection «pour excuser +ce que j'en pourrois dire de mal à propos»[882]. + + [Note 880: _Mémoires de Marguerite_, éd. Guessard, p. 88.] + + [Note 881: _Lettres_, t. V, p. 231-236.] + + [Note 882: _Ibid._, p. 232.] + +Il devrait envoyer une ambassade de représentants des trois ordres au +prince de Condé, au roi de Navarre et à Damville pour leur faire +connaître son intention et celle des États, et si le roi de Navarre n'y +entendait point, lui déléguer le duc de Montpensier (Louis de Bourbon) +«lequel pour estre prince tel qu'il est de sa maison et d'aage, est à +croire qu'il le respectera et croyra plus que nul autre». Montpensier, +comme de soi-même, lui parlerait d'un mariage possible entre la +princesse de Navarre, Catherine de Bourbon, sa soeur, et le duc d'Anjou, +et lui annoncerait la venue, après les États, de la Reine-mère +accompagnée de Marguerite, sa femme, qu'il réclamait. Le prince de Condé +resté seul s'accordera. «Quant au maréchal d'Amville, c'est celuy-là, +disait-elle, que je crains le plus, d'autant qu'il a plus d'entendement, +de expérience et de suite». Aussi était-il nécessaire de le gagner à +tout prix. Mais si ces trois-là, par leur obstination, rendaient la +guerre inévitable, il faudrait lever trois armées avec les subsides des +États et l'aliénation des biens du clergé. Le Roi marcherait lui-même en +Guyenne après avoir fait nettoyer tout le pays devant lui par le duc de +Montpensier, pour ne trouver rien qui ne lui obéisse. Et «en ce pendant» +qu'il n'était ni «en paix ny en guerre», il devait renforcer les troupes +des gouverneurs, assurer la garde des villes, enrôler des reîtres en +Allemagne et députer aux princes de ce pays pour les détourner d'une +nouvelle invasion[883]. + + [Note 883: _Lettres_, t. V, p. 232.] + +Catherine avait pris depuis longtemps ses précautions contre Élisabeth +d'Angleterre, la protectrice naturelle des huguenots, avec qui ses +rapports, qui ne furent jamais cordiaux qu'en apparence, étaient depuis +la Saint-Barthélemy aigres, froids, défiants. Le point faible de la +puissance britannique, c'était l'Irlande catholique, plusieurs fois +vaincue, jamais soumise, et, ici ou là, toujours prête à s'armer contre +ces maîtres étrangers et hérétiques. Catherine pensait qu'une +insurrection irlandaise serait une bonne riposte à une intervention +anglaise, mais elle ne pouvait, sans se compromettre, entretenir des +relations ouvertes avec les mécontents. Elle laissait faire un de ses +anciens pages, gouverneur de Morlaix, capitaine de Granville, et grand +ennemi, à ce qu'il semble, des Anglais, ce Troïlus de Mesgouez, qui ne +s'est pas illustré dans le rôle amoureux que lui prête la légende[884]. +En ces temps de désordre et de faible centralisation, où se déployaient +et quelquefois se déchaînaient les libres initiatives, La Roche avait +l'air de battre les mers d'Irlande, armateur ou corsaire, pour son +propre compte et sous sa responsabilité[885]. On le voit en 1570 +débarquer dans le territoire d'un des chefs de la rébellion latente, +Desmond; il s'y attarde plusieurs mois, malgré les instances des Anglais +et sa promesse, et, quand il se décide à partir, il emmène le frère de +Desmond, Fitz-Maurice, et oublie quelques soldats dans un fort[886]. Il +recueille en Bretagne les fugitifs et les bannis, il les cache, il les +aide, il les arme. En juillet 1575, il accompagne à la Cour +Fitz-Maurice, qui, allant en Espagne solliciter Philippe II, avait été +contraint, alléguait-on, par la tempête d'aborder en France[887], et +c'est à lui aussi que s'adresse à quelques jours de là, comme à +l'intermédiaire naturel, un certain capitaine Thomas Bate, qui se disait +chargé par le comte Quillegrew (lisez Kildare) d'offrir à la Reine-mère +les moyens dont disposait ce lord irlandais, prisonnier à la Tour de +Londres, pour faire de «grands services» au Roi de France en Irlande. Ce +Thomas Bate, un espion d'Élisabeth, voulait tenter la Reine-mère et +l'obliger à se découvrir. Catherine, flairant le piège, fit arrêter et +enfermer au bois de Vincennes cet agent provocateur. Le chargé +d'affaires anglais, Dale, qu'elle fit venir pour lui expliquer +l'emprisonnement de ce sujet britannique, saisit cette occasion de se +plaindre des menées de La Roche et de ses liaisons avec les rebelles +irlandais. Elle protesta qu'elle ne savait rien de ces intrigues, mais +elle admit comme possible que La Roche, qui était, disait-elle, au duc +d'Alençon, l'eût entretenu de quelque projet et qu'il en eût été +volontiers ouï, «comme les princes font bien souvent, principalement +ceux qui sont de son âge et mesmement (surtout) quand on leur parle pour +leur grandeur»[888]. Gentilhomme servant du duc d'Alençon, ami des +Guise, les chefs du parti catholique, et gouverneur du Roi, La Roche +était un personnage à plusieurs faces, hardi et ambitieux[889], dont on +ne savait jamais exactement pour qui il opérait, ni même s'il n'opérait +pas pour lui-même. Mais Élisabeth savait bien contre qui. C'est, +disait-elle à l'ambassadeur de France «ung terrible, gallant contre +elle»[890]. Les titres qu'il porte dans les lettres patentes de mars +1577, marquis de Coetarmoal, comte de Kermoallec et de la Joyeuse Garde, +conseiller du Roi en son Conseil privé et chevalier de l'Ordre, sont +probablement le prix de cette guerre sourde à l'Angleterre, en prévision +d'une guerre ouverte. Mais l'autorisation qui lui est octroyée par ces +mêmes lettres patentes de s'établir aux Terres Neuves d'Amérique, pour +en jouir perpétuellement, lui et ses héritiers, n'est pas une +récompense. Ce projet de colonisation (mars 1577) coïncide si bien avec +la reprise de la lutte contre les huguenots qu'il y a de bonnes raisons +de ne pas le prendre trop au sérieux. Quelque incohérente qu'ait +toujours été la politique des Valois, il n'est pas vraisemblable qu'ils +se fussent dessaisis d'une partie des navires bretons au moment où ils +pouvaient craindre l'entrée en ligne de la marine anglaise. De même que +Charles IX avait fait en 1571, sous prétexte d'un établissement +outremer, dresser une flotte, qui était destinée à tenir le roi +d'Espagne «en cervelle», Henri III accordait à La Roche le droit de +lever, fréter, équiper tel nombre de gens, navires et vaisseaux qu'il +avisera, non pas, comme le publiait la déclaration royale, pour aller +aux Terres Neuves, mais pour prêter aide, le cas échéant, aux rebelles +d'Irlande, si Élisabeth s'avisait de secourir les rebelles de France. +Les agents anglais ne s'y trompèrent pas et, comparant l'importance de +cette entreprise coloniale à l'insuffisance de celui qui en était +chargé, ils avertirent leur gouvernement (juin 1577) qu'il y avait +«quelque dessein traître contre l'Irlande»[891]. La guerre ayant fini +(septembre 1577) avant que la flotte fût prête et qu'Élisabeth eût +bougé, on nomma La Roche, pour sauver la face ou l'indemniser des +avances d'argent qu'il avait faites, vice-roi, lieutenant général et +gouverneur des Terres Neuves à découvrir et à conquérir (janvier 1578). +Il partit avec un vaisseau de trois cents tonnes environ, mais il fut +«bien battu par quatre navires anglais», qu'il «pensait piller»[892], et +probablement regagna le port. + + [Note 884: Voir plus haut, ch. V, p. 208-209.] + + [Note 885: L'histoire des rapports de la France avec les Irlandais + pendant le règne d'Élisabeth reste à écrire. Il n'en est fait + mention qu'en passant dans les volumes de Froude, _History of + England from the fall of Wolsey to the defeat of the Spanish + Armada_, t. VI-XIII, 1887.] + + [Note 886: _Mémoires de Walsingham_, fév. 1570, _passim_, p. 34, + 36, 49.--_Correspondance de La Mothe-Fénelon_, t. III, p. 444, 23 + janvier 1571.--Cf. _ibid._, p. 450, et t. IV, p. 485.] + + [Note 887: Élisabeth fit remercier Henri III de n'avoir pas + encouragé Fitz-Maurice, _Corresp. de La Mothe-Fénelon_, t. VI, p. + 488 (13 juillet 1575).] + + [Note 888: Sur cet épisode, voir la dépêche de Dale à son + gouvernement, _Calendar of State paper foreing series, of the + reign of Elizabeth_, 1575-1577 (t. XI), p. 101, et celle de + Catherine à La Mothe-Fénelon, 29 juillet 1575, _Lettres_, t. V, p. + 127-129.] + + [Note 889: Paulet à Walsingham (Juin 1577): «On laisse entendre à + la Cour (de France) que La Roche est un impudent drôle (an + insolent fellow), qu'il dépend absolument des Guise, qu'un royaume + est trop peu pour lui.» _Calendar of State paper_, 1575-1577 (t. + XI), p. 594.] + + [Note 890: _Correspondance de la Mothe-Fénelon_, t. VI, p. 468, 13 + juillet 1575. Élisabeth, qui ne sait pas très bien le français, + transporte dans notre langue des mots de la sienne et qui en + viennent d'ailleurs, mais qui ont, en cours de route, changé de + sens. Gallant, en anglais, signifie vaillant, hardi.] + + [Note 891: _Calendar of State paper foreing series, of the reign + of Elizabeth_, 1575-1577 (t. XI), n° 1467, p. 594. Voir l'échange + de récriminations entre Paulet ambassadeur d'Angleterre, et Henri + III et la Reine-Mère dans _Lettres_, t. V, p. 258, note 1 (20 juin + 1577) et plus amplement t. V, p. 268, dépêche de Catherine à + Mauvissière du 1er août, à propos des agissements de Fitz-Maurice + et de La Roche. La Roche, dit-elle à Paulet, n'était «allé en nul + lieu» et lui avait promis de n'entreprendre «aucune chose contre + sadicte maistresse» (Élisabeth) et «s'il faisoit au (le) + contraire, il ne faudroit (manquerait) d'estre bien chastié».] + + [Note 892: Paulet à la reine Élisabeth, 7 juillet 1578, _Calendar + of State papers_, 1578-1579 (t. XIII) no 71, p. 53.] + +La Reine-mère avait employé un autre moyen qu'elle pensait aussi +efficace pour empêcher l'Angleterre de se déclarer en faveur des +huguenots; elle avait remis en avant le projet de mariage du duc d'Anjou +avec Élisabeth. Elle travaillait au dedans comme au dehors à préparer au +Roi une victoire facile. Elle parvint non sans peine à rassurer Damville +qui, sachant que le Roi lui en voulait mortellement de sa révolte +passée, demandait des garanties. Les assurances ne coûtaient pas à +Catherine. Elle lui faisait dire par le duc de Savoie, l'ami du Roi de +France et l'allié de tous ses ennemis, que s'il se remettait, comme il +devait, en son devoir, elle consentait, tant elle était sûre du +contraire, que tout le mal qu'il aurait du Roi, on le lui fasse à +elle-même et que Dieu lui en envoie autant[893]. Elle sollicitait sa +femme, Antoinette de La Marck, ardente catholique, de le détacher des +huguenots. Mais Damville voulait mieux que des paroles. Il obtint que le +marquisat de Saluces lui fût donné de surcroît s'il réussissait à +soumettre tout le Languedoc à l'obéissance du Roi. Catherine se porta +garante de cet accord, affirmant que son fils «aymeroit mieulx mouryr +que faillir à ses promesses»[894]. C'était rompre à bon marché, la +cession étant conditionnelle, l'alliance des protestants et des +politiques (mai 1577). + + [Note 893: Au duc de Savoie, 9 janvier 1577, _Lettres_, t. V. p. + 236.] + + [Note 894: A Damville, 27 janvier 1577, _Lettres_, t. V, p. + 240.--Cf. la lettre du 16 décembre, p. 228.--Sur la cession de + Saluces, voir t. V, p. 240, note.] + +Catherine avait justement prévu qu'Henri III se dégoûterait vite de la +guerre. Il avait donné à son frère le commandement de la principale +armée et il le lui retira par jalousie après la prise d'assaut de la +forte place d'Issoire (11 juin). L'argent manqua; les États généraux, +qui avaient applaudi à son dessein de rétablir l'unité de foi, lui +avaient refusé les moyens de l'imposer. Mais les huguenots, affaiblis +par la défection des catholiques unis, acceptèrent la paix de Bergerac +(7 septembre 1577). + +L'Édit de Poitiers, confirmatif de ce traité, restreignait l'exercice du +culte réformé à une ville par bailliage, outre les villes et bourgs où +le libre exercice existait avant la dernière prise d'armes. Henri III, +fier de cette paix--sa paix--qui réparait la honte de la paix de +Monsieur, oublia les conseils de sa mère et ne pensa plus qu'à ses +plaisirs. + +Après la mort de Du Gast, un favori de grande allure, il avait commencé +en 1576 à vivre dans l'intimité de dix ou douze jeunes gens beaux et +bien faits, qu'il trouvait un plaisir équivoque à voir parés, coiffés, +attifés avec une recherche et des raffinements de femmes. Les Mignons, +comme on les appelait, Quélus, Maugiron, Saint-Luc, d'Arques, +Saint-Mesgrin, etc., jaloux d'accaparer la faveur et les faveurs de leur +maître, excitaient ses rancunes et ses défiances contre son frère. Ils +assaillirent Bussy, qui les qualifiait crûment de mignons de couchette, +et le manquèrent. Quelques jours après, aux noces de Saint-Luc (9 +février 1578), ils narguèrent le duc d'Anjou que Catherine, conciliante, +avait décidé à paraître au bal. Celui-ci, de dépit et de colère, quitta +la fête et alla raconter à sa mère ce qui venait de se passer, «de quoy +elle fut très marrie». Il lui dit son intention, qu'elle trouva «très +bonne», de s'en aller pour quelques jours, à la chasse, «soulager et +divertir un peu son esprit des brouilleries de la Cour». Mais le Roi, +inquiet de cette brusque sortie, et appréhendant une fuite, envoya +réveiller la Reine-mère et pénétra dans la chambre du Duc, suivi du +sieur de Losses, capitaine des gardes, et de quelques archers écossais. +Catherine, «craignant qu'en cette précipitation, il (le Roi) fist +quelque tort à la vie» de son fils, accourut «toute déshabillée..., +s'accomodant comme elle peust avec son manteau de nuit»[895]. Henri +fouilla la chambre et le lit, et arracha des mains du suspect, malgré +ses prières, une lettre où il croyait trouver la preuve d'un complot, et +qui n'était qu'un poulet de Mme de Sauve. Mais, encore plus irrité de +cette déception, il sortit, commandant à Losses de garder son frère et +de ne le laisser parler à personne. Le prisonnier passa la nuit dans une +mortelle inquiétude. Catherine, qui s'était tue ce soir-là pour ne pas +exaspérer les passions, envoya le lendemain «quérir tous les vieux du +Conseil, Monsieur le chancelier, les princes, seigneurs et mareschaulx +de France», qui tous furent d'avis qu'elle «devoit remonstrer au Roy le +tort qu'il se faisoit», et tâcher de «r'habiller cela le mieux que l'on +pourroit». Elle alla trouver Henri III «avec tous ces messieurs» et fit +agir aussi le duc de Lorraine, son gendre, qui se trouvait à la Cour. Le +Roi, «ayant les yeux dessillez», consentit à une réconciliation, +s'excusant de ce qu'il avait faict sur «le zèle qu'il avoit au repos de +son État». Le Duc se déclara «satisfaict si son frère recognoissoit son +innocence». Sur cela la Reine-mère «les prit tous deux et les fist +embrasser»[896]. + + [Note 895: _Mémoires de Marguerite_, éd. Guessard, p. 135-137.] + + [Note 896: _Ibid._, p. 143-146.] + +Mais cinq jours après, le duc d'Anjou, qu'Henri III tenait consigné dans +le Louvre, s'enfuit par la fenêtre de l'appartement de la reine de +Navarre, sa soeeur, et se retira à Angers, capitale de son apanage. + +Cette fuite serait-elle, comme en 1575, l'annonce d'une prise d'armes +générale. Il y avait d'autant plus lieu de le craindre que le nombre des +malcontents était plus grand. Pour suffire aux dépenses des dernières +guerres, aux appétits de son entourage et à ses prodigalités, Henri III +continuait et aggravait les expédients financiers de sa mère. Il +augmentait les tailles, empruntait de force aux particuliers et aux +villes, levait sur le clergé des décimes ordinaires et extraordinaires, +aliénait les biens d'Église et projetait d'établir à la sortie du +royaume un nouveau droit, la traite foraine domaniale, sur les blés, les +toiles, les vins et le pastel (plante tinctoriale), au risque de tarir +ces quatre sources de la richesse française[897]. Il généralisait les +droits d'importation, revisait, pour les hausser, les anciens tarifs, et +concentrait la levée des aides, des gabelles et des traites entre les +mains de quelques Italiens experts à pressurer les contribuables[898]. + + [Note 897: Sous le nom d'imposition foraine, domaine forain, rêve + et haut passage, étaient levées ensemble trois espèces de droits + sur les produits du sol et les marchandises, soit à la sortie du + royaume, soit au passage de la ligne des douanes intérieures. En + février 1577, Henri III greva les blés, les toiles, les vins et le + pastel d'un nouveau droit, la traite foraine domaniale, qui était + perçu en outre des précédents, mais seulement à la frontière du + royaume.] + + [Note 898: Mariéjol, _Histoire de France de Lavisse_, t. VI, 1, p. + 223-233.] + +L'assemblée générale de la Ville de Paris, dans ses doléances au Roi de +1575, avait protesté déjà contre «les grandes daces et impositions +nouvellement inventées ès fermes desquelles on n'a jamais voullu +recevoir les naturels François», et elle concluait par ce sérieux +avertissement: «Comme vous avez la domination sur vostre peuple, aussy +Dieu est vostre supperieur et dominateur, auquel debvez rendre compte de +vostre charge. Et sçavez trop mieulx, Sire, que le prince qui lève et +exige de son peuple plus qu'il ne doibt alliene et perd la volunté de +ses subjects de laquelle deppend l'obéissance qu'on luy donne»[899]. En +1578, l'orateur des États de Normandie, Nicolas Clérel, chanoine de +Notre-Dame de Rouen, représentait au lieutenant général du Roi «les +povres villageois de Normandie ... maigres, deschirez, langoureux, sans +chemise en dos ny soulier en pieds, ressemblans mieux hommes tirez de la +fosse que vivans», et il s'écriait: «Se souviendront point les +inventeurs des Édits pernicieux à l'Estat du Roy et repos public que +Dieu qui est par dessus les Roys les peut confondre en abisme comme il +sait bien, quand il luy plaist, transférer les royaumes et monarchies où +l'iniquité abonde et la justice est ensevelie, ainsi qu'il menace en +Osée, chap. 13: _Aufferam_, inquit, _regem in indignatione mea_». Je +vous ôterai votre roi dans ma colère (Osée. XIII)[900]. Nicolas +Boucherat, abbé de Cîteaux, porte-parole des États de Bourgogne (mai +1578), ne craignit pas de rappeler à Henri III que Roboam avait, par +«une aigre et dure réponse» aux plaintes de ses sujets, perdu +l'obéissance de dix tribus[901]. + + [Note 899: _Remontrances très humbles de la Ville de Paris et des + bourgeois et cytoiens d'icelle_. Registres du Bureau de l'Hôtel de + Ville de Paris, t. VII, p. 313-317.] + + [Note 900: Ch. Robillard de Beaurepaire, _Cahiers des Etats de + Normandie sous le règne de Henri III. Documents relatifs à ces + assemblées_, t. I (1574-1581), p. 324 et 326.] + + [Note 901: Weill, _Les Théories sur le pouvoir royal en France + pendant les guerres de religion_, 1891, p. 151.] + +C'est au nom de ses privilèges que la Bourgogne repoussait +l'établissement de nouvelles taxes, sans un vote de ses États généraux. +Les autres provinces alléguaient aussi les droits historiques: la +Bretagne, les stipulations du contrat de mariage de la reine Anne; la +Normandie, la charte aux Normands de Louis le Hutin. La grande Ligue de +1576 était morte de l'étreinte royale, mais la surcharge des impôts +ravivant ici et là l'esprit particulariste et s'ajoutant à toutes les +autres causes de mécontentement, des ligues de toutes sortes se +formaient et s'organisaient en Périgord, en Auvergne, en Dauphiné, en +Provence, etc. + +Au moins Henri III aurait-il dû s'attacher le duc de Guise, si populaire +à Paris et dans la plupart des grandes villes. Mais il prétendait +gouverner d'après les préjugés de puissance absolue, comme s'il n'avait +rien ni personne à ménager. Il traita Guise avec hauteur et laissa voir +l'intention de lui ôter la grande maîtrise pour en gratifier Quélus. Les +Mignons, privés du plaisir d'humilier Monsieur, tournèrent «leur +desbordée outrecuidance» contre ce nouvel ennemi. Mais ils trouvèrent à +qui parler. Quélus et Maugiron, assistés de Livarot, furent, en un duel +de trois contre trois, l'un tué, l'autre mortellement blessé par le +jeune d'Entragues, Ribérac et Schomberg, qui étaient de la bande des +Lorrains (27 avril 1578). Saint-Mesgrin, autre mignon, qui faisait à la +duchesse de Guise une cour compromettante, fut, au sortir du Louvre, +dans la nuit du 21 juillet, assassiné par une troupe que dirigeait, +dit-on, le frère du duc, Mayenne. Guise avait quitté Paris en mai et le +bruit courut qu'en prenant congé du Roi il lui avait signifié qu'il +s'abstiendrait, à l'avenir, de porter les armes contre le duc d'Anjou, +son frère et l'héritier présomptif de la couronne[902]. + + [Note 902: _Négociations diplomatiques de la France avec la + Toscane_, t. IV, 1872, p. 169.] + +La «paix du Roi» était aussi odieuse à beaucoup de catholiques qu'à la +plupart des huguenots, ceux-là s'indignant qu'Henri III se fût arrêté en +plein succès et n'eût pas interdit partout l'exercice public de +l'hérésie, ceux-ci ne se résignant pas à perdre dans la plus grande +partie du royaume la liberté de culte que «la paix de Monsieur» leur +avait octroyée partout. Les politiques, dont le revirement avait décidé +du succès de la dernière guerre, s'étonnaient de la défaveur de leurs +chefs. Aussi les «brasseurs» de troubles, qui allaient de parti en parti +et de province en province, porteurs de plaintes et de projets de +coalition, trouvaient partout des oreilles complaisantes. +Qu'adviendrait-il s'ils réussissaient à entraîner le duc d'Anjou, roi en +expectative? + +Catherine se le demandait avec inquiétude. Elle savait par deux +expériences successives de quel poids serait la détermination du Duc. +Lui seul était capable de grouper en faisceau compact pour une offensive +commune les catholiques et les protestants, divisés et même opposés de +sentiments, de griefs, d'intérêts, et, seul, il pouvait donner à +l'insurrection un caractère de légitimité. Une prise d'armes qu'il +désavouerait ou même n'avouerait pas ne serait jamais que partielle, +sans grande chance de succès ou tout au moins de durée, mais celle dont +il prendrait le commandement exposait à tous les hasards, par le nombre +et la force des assaillants, la puissance et la personne royales. Il +tenait dans ses mains la paix et la guerre. + +Catherine était en conséquence décidée à payer au plus haut prix son +alliance ou sa neutralité. Mais il lui fallait convaincre le Roi de la +nécessité des sacrifices, et elle y trouvait bien des difficultés. Les +négociations de 1576 avec Monsieur font date dans son histoire. Les +critiques contre sa faiblesse ou sa complaisance avaient fait impression +sur Henri III, jaloux et fier, dont l'orgueil royal avait été +cruellement éprouvé et qui doutait d'être, comme il l'avait cru +jusqu'alors, l'enfant «uniquement chéri». Dans la séance d'ouverture des +États généraux de Blois, tout en donnant «des louanges immortelles» à la +«vigilance, magnanimité» et «prudence» de sa mère, il avait parlé des +tourmentes de sa «minorité», quoiqu'il eût à son avènement vingt-deux +ans, en homme décidé à prendre lui-même à l'avenir le «gouvernail»[903]. +«Il y a bien douze ans, disait en 1588 Catherine, que mon fils n'écoute +plus mes conseils...»[904]. Elle exagérait assurément. Son fils +continuait à l'aimer et l'estimait plus capable que personne de conduire +les grandes affaires. Il revenait à elle en toutes ses difficultés comme +à une mère très tendre et au serviteur le plus sûr. Par habitude de +paresse ou quand il était malade, il lui abandonnait même toute la +charge du gouvernement, mais il l'y contrecarrait souvent et lui faisait +sentir toujours que c'était par délégation. Désormais, elle fut obligée +de rendre compte de ses actes, d'expliquer sa politique ou de ruser et +biaiser. Son règne était bien fini; elle tombait au rang de principal +ministre. + + [Note 903: [Lalourcé et Duval], _Recueil de pièces authentiques_, + t. II, p. 45.] + + [Note 904: C'est l'aveu qu'elle faisait en gémissant à un capucin + qui s'étonnait qu'elle eût permis le meurtre des Guise. Cette + pièce intéressante a été publiée par Charles Valois, _Histoire de + la Ligue. Oeuvre inédite d'un contemporain_, Soc. Hist. France, I, + 1914, app., p. 300.] + + + + +CHAPITRE IX + +CAMPAGNE DE PACIFICATION A L'INTÉRIEUR + + +Catherine avait couru après le duc d'Anjou, fugitif, «de peur qu'il fist +encore le fou». Elle le trouva «resoleu hà (à) ne rien fayre, à cet +qu'il m'a dist, qui puise desplayre au Roy son frère et alterer le repos +de cet royaume», mais il refusa de revenir à la Cour. Elle souhaitait, +sans trop y croire, qu'il se tînt tranquille «pour leser paser ten +(tant) de fiers (italien feri, sauvages) humeurs qui sont aujourd'hui en +cet royaume». Mais cette fois il disait vrai. Il ne pensait pas à +troubler, comme elle put s'en convaincre quand elle retourna le voir en +mai à Bourgueil et lui demanda[905]: «si l'on [ne] l'avoit pas recherché +pour le faict des ligues et du bien publicq». «Il m'a, écrivait-elle à +Henri III, franchement respondu que ouy et que l'on luy en avoit +présenté des requestes, mais qu'il avoit renvoyé ceulx qui luy en +avoient parlé et fait parler et qu'il ne luy adviendroit jamays, comme +il leur avoit faist clairement entendre et congnoistre, de faire aulcune +chose au préjudice de vostre service et de ce royaume, s'estant estendu +sur cela et m'en a parlé, ce me semble fort franchement, se laissant +entendre avoir bien congneu qu'il y a quelque chose de messieurs de +Guyse meslé en ceci, et m'a dit que quasy tous les gouverneurs et +lieutenans generaulx des provinces estoient mal contens et qu'ilz +estoient [tous] ou la pluspart d'intelligence en cecy et qu'il estoit +d'advis que leur fissiez quelque bonne démonstration pour les asseurer +et maintenir en la bonne affection qu'ils vous doibvent»[906]. + +Le plaisir que causaient à la Reine-mère ces déclarations de fidélité +n'était pas sans mélange. Ce «moricau», qui tout petit était et n'avait +cessé d'être «guerre et tempeste en son cerveau»[907], avait repris pour +son compte le projet de Coligny sur les Pays-Bas. Il invoquait les mêmes +raisons: l'ancienne suzeraineté de la France sur les Flandres[908], la +prétention de l'Espagne à la «monarchie» du monde, le devoir de protéger +les opprimés, la nécessité de divertir contre l'étranger les forces qui +déchiraient l'État. Mais son principal mobile, c'était l'ambition de +jouer un rôle. Il allait courir d'aventure en aventure pour échapper à +sa condition de sujet. + + [Note 905: Catherine à la duchesse de Nemours, Paris, 20 mars + 1578, _Lettres_, t. VI, p. 9-10.] + + [Note 906: _Lettres_, VI, p. 20, 7 mai 1578.] + + [Note 907: Catherine au duc de Guise, 9 févr. 1563, _Lettres_, t. + I, p. 618.] + + [Note 908: Droits de suzeraineté que François Ier avait abandonnés + à Charles-Quint, héritier de la maison de Bourgogne, par les + traités de Madrid (14 janv. 1526) et de Cambrai (5 août 1529).] + +Le duc d'Albe n'avait pas réussi à exterminer les rebelles des Pays-Bas +ni son successeur, don Luis de Requesens, à les regagner par des +concessions. En mars 1576, après la mort de ce dernier, les troupes +espagnoles, que Philippe II laissait sans solde, pillèrent avec fureur +les campagnes et les villes. Les provinces du Sud, catholiques et qui +jusque-là étaient restées fidèles, s'unirent contre cette soldatesque +aux provinces du Nord, en majorité calvinistes, dont le prince d'Orange, +Guillaume de Nassau, avait organisé et dirigeait la révolte. Les États +généraux, chargés de la défense commune, cherchèrent assistance en +Angleterre, en France et même auprès des Habsbourg d'Autriche. Après la +paix de Monsieur, Henri III n'avait «rien eu à la teste» qu'une revanche +sur les huguenots. Il «méprisa» les sollicitations des communautés et +seigneurs des Pays-Bas, dont Mondoucet, ancien résident de France à +Bruxelles, était venu l'entretenir. Mais le duc d'Anjou, «qui du vray +naturel de Pyrrus n'aymoit qu'à entreprendre choses grandes et +hasardeuses»[909], envoya sa soeur, la reine de Navarre, s'enquérir, sous +prétexte d'une cure à Spa, des dispositions de l'aristocratie (mai +1577). A Cambrai, à Valenciennes, à Mons, où elle s'arrêta, Marguerite +entendit des plaintes contre la domination espagnole et gagna quelques +grands seigneurs à la cause de son frère. Aussitôt qu'il se fut enfui du +Louvre (février 1578), le Duc, apprenant que les troupes des États +généraux avaient été battues à Gembloux (30 janvier) par le nouveau +gouverneur général, Don Juan d'Autriche, offrit ses services aux vaincus +en des termes qui n'admettaient pas de refus. Les États, qui venaient de +traiter le 7 janvier avec Élisabeth d'Angleterre, étaient très +embarrassés de ce nouveau protecteur. Ils se résignèrent pourtant «à +requérir, comme ils disent, le secours que le ducq d'Alenchon (Anjou) +nous prétend faire», «afin qu'il ne nous soit contraire, voires qu'il +nous assiste», mais sans vouloir lui livrer aucune «ville ou +place»[910]. Le Duc commença des levées. Le prince de Condé, beaucoup +d'autres huguenots, par esprit de prosélytisme, et même des catholiques +lui promirent leur concours. Son grand favori, Bussy d'Amboise, était de +feu pour cette conquête. Marguerite travaillait à rapprocher son mari et +son frère bien-aimé[911]. + + [Note 909: _Mémoires de Marguerite_, éd. Guessard, p. 85.] + + [Note 910: Kervyn de Lettenhove, _Les Huguenots et les Gueux_, t. + V, 1885, p. 43.--Groen van Prinsterer, _Archives ou Correspondance + de la maison d'Orange-Nassau_, 1re série, t. VI, p. 367 et 370.] + + [Note 911: Catherine à Henri III, 6 mai 1578, _Lettres_, t. VI, p. + 10.] + +Mais la reine d'Angleterre ne voulait pas de Français dans les +Pays-Bas. Elle avait soudoyé le comte palatin, Jean Casimir, ce +condottiere du protestantisme, pour défendre les intérêts anglais et +entretenir la révolte, et jugeait que c'était assez. Le comte de +Stafford alla de sa part signifier au Duc que s'il ne se départait de +son entreprise, elle mettrait «peine de l'en empescher», en même temps +qu'elle lui laissait entrevoir l'offre de sa main comme prix d'un +renoncement[912]. L'ambassadeur d'Espagne à Paris déclara que si les +Français entraient en Flandre, son maître entrerait en France. Don Juan +menaçait. Henri III s'indignait des projets d'agression de son frère +contre un souverain ami. + +Catherine était perplexe. S'opposer au dessein de l'ancien chef des +huguenots et des catholiques unis, c'était l'induire en tentation de +révolte; l'aider ou simplement le laisser faire, c'était courir le +risque d'une brouille avec l'Angleterre et d'un conflit avec l'Espagne. +Pour conjurer le danger d'une guerre civile ou d'une guerre étrangère, +elle ne voyait d'autre moyen que d'amener le Duc à renoncer de lui-même +à l'expédition. C'est à cette fin qu'elle était allée le trouver à +Bourgueil. L'argument dont elle attendait le plus, c'était que les +rebelles des Pays-Bas réclamaient son concours sans lui offrir de +récompense. + +Quand Lavardin, le favori du roi de Navarre, lui avait fait confidence +au Lude[913], comme le tenant de Bussy, que «ceulx des Estatz ... +bailleroient» à son fils «neuf villes», elle avait répliqué: «Voire (oui +vraiment) en papier». Pas même sur le papier, ainsi qu'elle put le +conclure du refus de François de lui montrer leurs lettres. Après bien +des pourparlers (7-9 mai 1578), elle lui fit signer l'engagement +d'abandonner ses projets d'intervention à moins que tous les États ne +consentissent à le faire «leur Prince et Seigneur et pour cest effect» à +lui «remectre franchement et sans aulcune feintise les principales +villes et places d'icellui païs qu'ils tiennent». Auquel cas le Roi et +elle promettaient de ne pas le contrecarrer et même, en attendant, +l'autorisaient à entretenir 2 400 hommes de guerre sur la frontière de +la Normandie (9 mai)[914]. + + [Note 912: _Lettres de Catherine de Médicis_, mai, t. VI, p. + 12-13. Cf. 6 juin, _ibid._, p. 28.] + + [Note 913: Le Lude, à 20 kilomètres de la Flèche (département de + la Sarthe).] + + [Note 914: _Lettres de Catherine de Médicis_, t. VI, p. 25 et + note.] + +Pour l'assagir, elle pensait bourgeoisement à le marier. Elle lui +expédia le maréchal de Cossé, l'un des chefs des politiques, avec un +mémoire où elle passait en revue les princesses de la chrétienté qu'il +pouvait épouser. Il y en avait quelques-unes qu'elle ne citait que pour +mémoire: la fille d'Auguste, électeur de Saxe, un prince mal disposé +pour la Maison de France et qui d'ailleurs, étant un luthérien, ne +saurait empêcher la formation des armées allemandes d'invasion, en +général calvinistes;--la princesse de Clèves dont le père, ayant un fils +malsain et deux autres filles mariées, pourrait donner le «païs de +Gueldres», mais peut-être pas tout de suite, et d'ailleurs la Gueldre +était bien loin:--la princesse florentine, qui n'aurait pour tout apport +que de l'argent. Mais elle recommandait une autre Italienne, la fille +du duc de Mantoue. Outre qu'elle était fort belle, elle recevrait +peut-être en dot le Montferrat, et le Montferrat joint au marquisat de +Saluces dont le Roi gratifierait le Duc en le mariant, constituerait à +celui-ci un bel État, qu'il pourrait agrandir grâce aux alliances de sa +femme avec tous les princes et potentats d'Italie, surtout advenant la +mort du roi d'Espagne qui était «avancé en age et moribond»[915]. Mais +le parti de beaucoup le plus avantageux serait une des infantes, si +Philippe II «bailloit» à son gendre la Franche-Comté et s'engageait à +lui céder en échange les Pays-Bas ou le duché de Milan dès qu'il aurait +des enfants, ce qui veut dire des garçons dans la langue de Catherine. +Henri III et elle «embrasseront» même «fort volontiers» l'idée d'un +mariage avec la soeur du roi de Navarre[916]. + + [Note 915: Catherine fait le roi d'Espagne plus malade et plus âgé + qu'il n'était pour les besoins de sa démonstration. Philippe II + avait, en 1578, cinquante et un ans et il ne mourut que vingt ans + après.] + + [Note 916: _Lettres_, t. VI, note de la p. 12 à la p. 14: Mémoire + envoyé à M. le maréchal de Cossé.] + +De tous ces projets le plus tentant était une pure chimère. La +Reine-mère pouvait-elle croire que le roi d'Espagne, qui avait tant de +fois repoussé ses combinaisons matrimoniales avec ou sans dot, +consentirait maintenant à établir un de ses fils et ferait à ce prince +français la part d'autant plus belle que la naissance d'un petit-fils +lui aurait fait perdre à lui-même toute chance de ravoir le bien dotal. +Au vrai, elle cherchait à désarmer le Duc, en lui faisant entrevoir +l'espérance d'obtenir gratuitement ce qu'il aurait de la peine à se +procurer par force. En désespoir de cause, elle alla le trouver à +Alençon avec la reine de Navarre et fit un dernier effort pour l'arrêter +(fin juin). Henri III, de loin, jouait même jeu. Il lui proposa +d'échanger les terres de son apanage voisines de Paris, Meulan, Mantes, +Château-Thierry, etc., contre le marquisat de Saluces, offrant, pour +élargir cette principauté d'outremonts, de négocier avec le pape la +cession d'Avignon et du Comtat Venaissin et promettant de le marier avec +une infante ou avec la princesse de Mantoue et de travailler, quand il +en aurait les moyens, à son agrandissement en Italie et en toutes les +autres occasions où il verrait «que ce sera pour sa grandeur et +advancement»[917]. Il mettait tant de conditions à son assistance et +escomptait si légèrement la complaisance du pape et du roi d'Espagne +que, chance pour chance, le duc d'Anjou aima mieux tenter celle d'une +conquête aux Pays-Bas; il poursuivit ses armements, Henri III protesta +dans toutes les Cours de sa bonne volonté impuissante et commanda aux +gouverneurs et lieutenants-généraux de courir sus aux bandes qui +s'autorisaient du nom de son frère[918]. + +Catherine, elle aussi, désavoua l'agression, assurant à la reine +d'Angleterre que le Roi et elle ne désiraient «rien tant que de demeurer +en paix, amitié et bonne voisinance» avec tous leurs «voisins»[919]. +Elle écrivit à Philippe II «le grand regret» qu'elle avait «des jeunese» +de son fils[920], mais ce n'étaient que paroles. Pouvait-on +raisonnablement lui demander de risquer une guerre civile pour protéger +les possessions espagnoles? Elle ordonna, dit-on, sous main, aux +gouverneurs de laisser passer les forces qui se dirigeaient vers la +frontière. Le Duc répondit ironiquement au secrétaire d'État, Villeroy, +qui le priait et même le pressait de renoncer à son «voyage en +Flandres»: «Je m'assure que vous ne serés des derniers à me venir +trouver; vous serés le très bien venu»[921]. Au nonce, qui tout effaré +alla prévenir Catherine du départ de son fils, elle aurait répondu avec +humeur: «Tâchez donc de le rattraper»[922]. + + [Note 917: _Ibid._, app. p. 386-387, 2 juillet 1578.] + + [Note 918: _Ibid._, p. 34, note 2.] + + [Note 919: _Ibid._, p. 30.] + + [Note 920: 8 août 1578, _Lettres_, t. VI, p. 34.] + + [Note 921: Kervyn de Lettenhove, t. V, p. 115, note 1.] + + [Note 922: _Ibid._, p. 117.] + +Elle ne croyait pas à une riposte du roi d'Espagne, mais elle prit à +tout hasard ses précautions. Elle recommanda au surintendant des +finances, Bellièvre, d'assurer le paiement des 500 000 livres destinées +aux Suisses et de pourvoir à la solde «des garnisons de Piedmont et +Ytalie» ainsi qu'à l'entretien des «citadelles villes et forteresses de +deçà»[923]. + +Mais la meilleure sauvegarde contre une attaque, c'était l'union du +royaume. Catherine résolut d'aller pacifier le Midi, qui était de toutes +les régions de la France la plus troublée par les haines religieuses, +les conflits des ordres, les agitations sociales, les habitudes +d'indépendance des gouverneurs et les velléités absolutistes d'un +monarque sans volonté. Henri III, à qui Damville restait suspect malgré +ses services récents, le poussait à se démettre du gouvernement du +Languedoc, lui proposant en échange celui du maréchal de Bellegarde: +Saluces et les pays d'outremonts. Damville avait refusé l'offre et +Bellegarde, qui s'était trop pressé de résigner son commandement, +s'étonnait que le Roi différât de l'y rétablir. Il méditait d'y rentrer +de force avec l'aide du chef des réformés dauphinois, Lesdiguières, la +connivence du duc de Savoie et l'argent des Espagnols du Milanais. Les +lieutenants de Damville, Châtillon, gouverneur de Montpellier, fils de +Coligny, ardent huguenot, qui ne lui pardonnait pas sa défection dans la +dernière guerre, et le capitaine Parabère qui tenait la ville et la +citadelle de Beaucaire et voulait s'en rendre maître, profitaient des +mauvaises dispositions de la Cour pour s'insurger contre leur chef[924]. +Des bandes huguenotes que la paix laissait sans emploi commettaient en +Languedoc tant de pilleries et de meurtres qu'un seul de leurs +capitaines, Bacon, avait, disaient les États de la province, volé «pour +plus de cent mil escus» et «fait espandre tant de sang innocent qu'il +n'est pas creable que Dieu n'en veulhe tirer vengeance»[925]. + + [Note 923: _Lettres_, t. VI, p. 30-31, 22 juin 1578.] + + [Note 924: Sur l'affaire de Parabère, _Lettres_, t. VI, p. 29, + note; p. 57, note; p. 98, note, et app., p. 401 (lettre de + Bellegarde au Roi du 9 sept. 1578), et le livre du comte Jules + Delaborde, _François de Châtillon, comte de Coligny_, Paris, 1886, + p. 181, sqq et p. 187.] + + [Note 925: _Histoire du Languedoc de D. Vaissète_, éd. nouv., t. + XII, Preuves, col. 1280-1282.] + +En Provence, le parti des Communautés de villes, ou, comme on disait, +les Razats (les Rasés), que soutenait le Parlement d'Aix, était en lutte +avec le comte de Carcès, chef de la noblesse. Le comte de Suze, que le +Roi avait nommé à la lieutenance générale, ne savait se faire obéir ni +des uns ni des autres. En Dauphiné, les divisions entre réformés et +catholiques s'aggravaient d'un conflit entre le tiers état et la +noblesse sur la question de la taille et de vagues aspirations de +nivellement social parmi les paysans. + +De la Guyenne au Dauphiné, les chefs protestants restaient en armes, et, +sous prétexte ou pour la raison que la paix de Bergerac ne serait pas +appliquée, ils refusaient, malgré leurs engagements formels, de +restituer les places fortes qu'ils avaient occupées pendant les deux +dernières guerres. Le roi de Navarre se plaignait de n'être gouverneur +de Guyenne qu'en titre et accusait le maréchal de Biron, lieutenant +général de la province, de n'agir qu'à sa guise ou par ordre de la Cour +sans le consulter jamais. Il réclamait, non par amour, mais par dignité, +sa femme, qu'Henri III, depuis sa fuite, retenait comme une sorte +d'otage. + +Catherine décida son fils à laisser partir Marguerite et elle partit +avec elle pour travailler à la réconciliation des partis et à la +pacification du royaume. + +Elle était assistée d'un secrétaire d'État, Pinart, et de conseillers du +Roi, choisis parmi les plus capables: Saint-Sulpice et Paul de Foix, +celui-ci ancien ambassadeur à Rome, et celui-là en Espagne, et Jean de +Monluc, l'heureux négociateur de l'élection de Pologne. Le cardinal de +Bourbon l'accompagnait et le duc de Montpensier la rejoignit en cours de +route. Sa vieille amie, la duchesse d'Uzès, la jeune duchesse de +Montpensier, la princesse douairière de Condé lui tinrent quelque temps +compagnie. Elle emmenait, entre autres dames et demoiselles d'honneur, +Atri, une Italienne, Dayelle, une Grecque, et l'ensorceleuse Mme de +Sauve. C'était une Cour de France en raccourci qui allait refaire en +sens contraire, et pour les mêmes fins de consolidation monarchique, le +grand tour de France entrepris en 1564 après la première guerre de +religion. + +De Bordeaux, une de ses premières étapes, elle écrivait à Bellièvre, son +homme de confiance, d'empêcher à tout prix, c'est-à-dire en y mettant le +prix, une invasion de Jean Casimir; elle, de son côté, s'efforcerait de +«lever le roy de Navarre et ceulx de sa religion ors (hors) de defiense +en quoy l'on lé met que le Roy les veult tous ruyner». Ainsi, en ôtant à +Casimir la tentation de venir et au roi de Navarre celle de l'appeler, +on éviterait l'orage. «Velà pourquoy je panse fayre ysi plus de service +au Roy et au Royaume que de ne luy cervir auprès de luy que de dire (que +je ne pourrais lui servir en disant) un mauvés avis.» Un mauvais avis! +Elle veut dire un bon avis qui ne serait pas agréable. On a l'impression +que, parmi les raisons de s'éloigner, il y en a une qu'elle ne dit pas: +celle de regagner, à force de dévouement, la confiance et l'affection de +son fils quelque peu altérées par les désaccords des derniers temps. +Elle se disait résolue à ne repartir du Midi, où elle venait d'arriver, +qu'après y avoir rétabli la paix. «Je playndré infiniment ma pouine +(peine) d'estre ysi veneue et m'an retourner come un navire désanparé et +set (si) Dieu me fayst la grase de fayre cet (ce) que je désire, +j'espère que cet royaume cet santiré de mon traval (se sentira de mon +travail) et que le repos y dureré»[926] (durerait, durera). Un de ses +premiers actes fut la dissolution d'une confrérie qui, groupant les +catholiques zélés de Bordeaux, attisait leur fanatisme[927]. Quelques +jours après, en la salle de l'évêché d'Agen, elle harangua «fort grand +nombre et des plus grands» de la noblesse de Guyenne sur les «occasions» +de sa venue. La première était que Dieu ayant fait la grâce au Roi de +mettre fin à la dernière guerre par la paix qu'il avait donnée à ses +sujets, «il (le Roi) vous prie par moy... d'embrasser de coeur et +d'affection l'union à laquelle je vous appelle». «L'autre occasion... a +esté pour mener sa soeur, ma fille, au Roy de Navarre, lequel il aime, +tient et estime pour son proche parent et allyé; il le vous a baillé +pour son lieutenant en ceste Guienne et vostre gouverneur, veult et +entend que vous luy obéissiez comme vous estant donné de luy, espérant +qu'il sera tousjours bien avecques luy, le recognoistra pour son Roy et +vous traictera comme ses subjectz». Elle leur recommandait en leurs +doutes et leurs difficultés de recourir à sa fille, qu'elle avait +«cherement nourrye et instruicte à honnorer et recognoistre le Roy son +frère», laquelle y pourvoirait pour leur bien et conservation «selon +qu'elle sçait estre de la vollunté du Roy son frère». Et solennellement +elle protestait «que s'il advenoit (ce que Dieu ne veuille et que je ne +pourroys jamais penser) qu'elle eust aultre intencion et moy mesme quand +Dieu n'oubliroyt (lire m'oublierait) tant que d'estre envers le Roy qui +est le vostre et le myen aultre que je ne doibtz, je vous prie ne vous +(nous) tenyr ne elle [ne] moy pour ce que nous sommes et me préférer le +service de vostre Roy à toutes autres considérations»[928]. C'était se +proclamer, elle et sa fille, déchues, en cas de désobéissance, des +privilèges de leur rang pour faire mieux sentir à ces gentilshommes la +vertu de la fidélité. + + [Note 926: Bordeaux, 18 septembre 1578, _Lettres_, t. VI, p. + 38-39. Cf. p. 63.] + + [Note 927: 29 septembre, _Lettres_, t. VI, p. 40. Cf. Brantôme, + éd. Lalanne, t. III, p. 382, et t. VII, p. 375.] + + [Note 928: 15 octobre 1578, _Lettres_, t. VI, p. 75, et app., p. + 398-400. Le copiste a mal lu, mais les passages fautifs sont + faciles à comprendre et à rectifier.] + +Le roi de Navarre était allé au-devant de sa belle-mère et de sa femme +jusqu'à La Réole. La première entrevue fut cordiale[929]. On se mit +facilement d'accord sur le principe: observation de l'Édit de Poitiers +et du traité de Bergerac, restitution des places fortes indûment +occupées. Mais quand il en fallut venir à l'application, les difficultés +commencèrent. Les protestants détenaient plus de deux cent neuf villes, +villettes ou châteaux forts dont ils ne voulaient pas se dessaisir[930]. +Le roi de Navarre était disposé à exécuter loyalement les articles de la +paix et il savait bien pour quelles raisons très intéressées tant de +capitaine huguenots, et par exemple Merle, qu'il qualifiait de «larron», +se montraient si difficiles. Mais il devait compter avec son parti, qui +était ardent et soupçonneux, et lui-même n'était pas sans griefs et sans +rancunes. Quand il se trouva en présence du maréchal de Biron, il lui +parla «plus brusquement, écrit la Reine-mère, que nous ne pensions», ma +fille et moi, «dont ledict sieur mareschal monstra d'estre fort en +collere». Les deux Reines et le cardinal de Bourbon eurent de la peine +«à les accorder tellement quellement»[931], c'est-à-dire plutôt mal que +bien. Catherine appréhendait par-dessus tout que son gendre, dont elle +mésestimait l'intelligence et le patriotisme, ne s'entendît avec le roi +d'Espagne par peur du roi de France. Elle n'était pas trop surprise +qu'il eût envoyé un de ses serviteurs les plus confidents, Clervaut, à +Casimir. Mais elle se préoccupait beaucoup d'une lettre qu'il avait +écrite à D. Sancho de Leyva, vice-roi de la Navarre espagnole, et des +«visitations» qu'il avait envoyé faire en Espagne[932]. Elle avait hâte +de couper court à toutes ces trames par une prompte paix. + + [Note 929: Elle eut lieu à Casteras, une «maison», d'où la + Reine-mère, sa fille et son gendre le même jour gagnèrent La + Réole.] + + [Note 930: _Lettres_, t. VI, app., p. 451.] + +Mais des deux parts on perdait le temps à chercher un lieu de +rendez-vous qui ôtât les défiances. Catherine, impatientée, alla +s'installer à Auch, où son rendre finit par la rejoindre. Les +pourparlers commencèrent parmi les fêtes et les plaisirs. Les dames et +les demoiselles d'honneur négociaient à leur façon. Mais, loin +d'encourager cette diplomatie galante, la Reine-mère, affirme Marguerite +sa fille, en montrait de l'humeur, persuadée que son gendre, très épris +de Dayelle, et les gentilshommes huguenots qui avaient pareilles +attaches tiraient les affaires en longueur «pour voir plus longtemps ses +filles»[933]. Des coups de main interrompaient la trêve. Un soir, +pendant le bal, un courrier vint dire au roi de Navarre à l'oreille que +les catholiques avaient surpris La Réole (mi-novembre). Sans rien +laisser paraître de ses sentiments, il avertit Turenne, son meilleur +lieutenant, s'esquiva du bal avec lui et alla se saisir de Fleurance, +petite ville catholique. Catherine ordonna de rendre La Réole aux +protestants. + + [Note 931: 9 octobre 1578, _Lettres_, t. VI, p. 64.] + + [Note 932: 4 octobre 1578, _Lettres_, t. VI, p. 53. Kervyn de + Lettenhove a publié (_Les Huguenots et les Gueux_, t. IV, p. 579) + une lettre du roi de Navarre à Philippe II. Elle est polie, + froide, évasive. C'est probablement une réponse à des avances + venues de Madrid et elle porte la date du 3 avril 1577. + L'historiographe Palma Cayet rapporte qu'en 1578 le roi d'Espagne + incita le roi de Navarre à se déclarer contre Henri III + (Avant-propos de la _Chronologie Novenaire_, éd. Buchon, p. 5). La + lettre du 3 avril 1577 prouve que ce n'était pas la première fois. + Philippe II récidiva en 1580 et 1583 sans plus de succès, quelques + avantages qu'il offrît (Palma Cayet, _Chronologie septenaire_, éd. + Buchon, p. 200-201, et _Mémoires et Correspondance_ de Du + Plessis-Mornay, Paris, 1824, t. IV, p. 154). Le Béarnais, obligé + de ménager tout le monde, ne pouvait rejeter avec mépris les + propositions de son redoutable voisin. Mais il n'a jamais + sollicité, quoi que suppose Kervyn de Lettenhove, ni accepté les + secours de cet ennemi du protestantisme et de la France. Le + maréchal de Biron, qui n'avait aucun intérêt à le disculper, + disait à la Reine-mère (_Lettres_, t. VI, p. 71, 11 octobre 1578) + que Philippe II avait poussé le roi de Navarre contre Henri III, + évidemment en 1577, avant la paix de Bergerac (sept.) et qu'il lui + avait même offert de se liguer avec lui. Mais il y avait en France + des huguenots moins scrupuleux qu'Henri de Bourbon. Un an et demi + plus tard, Bellièvre écrivait à Catherine (Bordeaux, 20 janvier + 1581) que le bruit courait que Jean Casimir «s'est faict + pensionnaire du roy d'Espaigne» et il faisait remarquer que «ceste + mutation dudict Casimir semble estrange, actendu ce qu'il a faict + cy devant», mais il ajoutait: «Nous avons descouvert en ce païs + (la Guyenne où il était) à quoy en pouvoient estre les huguenots + de France avec ledict Sr. roy d'Espaigne, tellement que je ne + veulx [rien] asseurer dudict Casimir qui est d'un estrange + naturel». _Lettres_, t. VII, app., p. 460.] + + [Note 933: _Mémoires de Marguerite_, éd. Guessard, p. 158.] + +Ce fut seulement le 3 février 1579 que commencèrent à Nérac les +discussions sérieuses. Les députés des Églises, après s'être fait +attendre plusieurs mois, étaient enfin arrivés. Ils réclamèrent, +contrairement aux articles de Bergerac, le libre exercice du culte dans +tout le royaume et l'octroi d'environ soixante places de sûreté. Paul de +Foix, Saint-Sulpice, le cardinal de Bourbon s'élevèrent contre cette +prétention. Mais les députés tinrent ferme sur la question des lieux de +refuge, «alléguant, écrit Catherine à Henri III, une seule raison, qui +leur a esté par infiniz aultres solue (réfutée),... que sans la retraite +qu'ils eurent à La Rochelle lors de la Sainct Berthèlemy, ilz estoient +tous perdus, commes les aultres qui moururent en ce temps là»[934]. +Lorsqu'ils eurent épuisé cet argument, ils allèrent trouver la +Reine-mère un soir à son souper et lui demandèrent congé. Outrée de +colère qu'ils lui eussent fait perdre le temps sans intention de +conclure, elle «leur parla royallement et bien hault jusques à leur dire +que [elle] les feroit tous pendre comme rebelles: sur quoy la reyne de +Navarre se mist en devoir d'appaiser le tout, mesme plura (pleura) +suppliant sa Majesté de leur donner la paix»[935]. La délibération +continua. Catherine présidait les débats et y intervenait souvent, +discutant, marchandant, lâchant les concessions une à une. Les +conseillers du Roi tombaient de fatigue; un jour Monluc se trouva mal; +un autre jour Paul de Foix dut sortir pour gagner son lit. Elle ne +paraissait jamais lasse et, dans l'intervalle des conférences, elle +faisait venir ses adversaires les plus intraitables et peinait à les +convaincre. + +Ses arguments, ses caresses, l'intervention de Turenne et du Roi de +Navarre qui, eu égard aux événements des Pays-Bas, n'avaient pas intérêt +à rompre, amenèrent les intransigeants du parti à rabattre de leurs +prétentions. Ils n'obtinrent que quatorze places de sûreté et seulement +pour six mois (convention de Nérac, 28 février 1579)[936]. + + [Note 934: Nérac, 12 février 1579, _Lettres_, t. VI, p. 260. + C'est, je crois, la seule allusion directe qui se trouve dans la + correspondance relativement à l'odieux massacre. On voit que + Catherine en parle tranquillement à son ancien complice Henri III, + comme d'un événement auquel ils seraient étrangers.] + + [Note 935: Récit de la conférence par le secrétaire du maréchal de + Damville, dans _Lettres_, t. VII, app. p. 446.] + + [Note 936: _Lettres_, t. VI, p. 282.] + +Tout en négociant avec Henri de Bourbon et les réformés, Catherine +dirigeait du fond de la France les grandes affaires du royaume et les +relations avec les puissances étrangères. Le Roi, à Paris ou dans les +environs, légifère, règle son conseil, crée des taxes nouvelles ou +aggrave les anciennes. Il institue l'Ordre du Saint-Esprit, en rédige +les statuts et en fixe minutieusement le costume. Il pèlerine à +Notre-Dame de Chartres pour avoir des enfants, danse en ville avec la +Reine deux fois la semaine, ou villégiature à Ollainville, une jolie +résidence dont il a fait cadeau à sa femme. La Reine-mère, à Bordeaux, +Agen, Port-Sainte-Marie, Auch, Toulouse, Nérac, travaille à lui procurer +la paix. Elle se déplace sans cesse, malgré son catarrhe et ses +rhumatismes, campe dans les grandes et les petites villes ou les +châteaux. Elle traite ou correspond avec les protestants, avec les +catholiques, avec les parlements, les gouverneurs, le clergé, la +noblesse, les communautés, avec tout ce qui a une influence et peut la +servir en son oeuvre. Elle s'entremet auprès de son fils en faveur de +Damville, qui s'inquiétait des dispositions de la Cour[937]. Elle +conseille à Henri III d'empêcher Châtillon de secourir le capitaine +rebelle de Beaucaire; elle fait intervenir le roi de Navarre comme chef +du parti protestant à même fin. Elle voit le gouverneur du Languedoc à +Toulouse et achève de le rassurer. + +Elle a une police très bien faite, qui l'avertit de tous les remuements; +elle arrête les courriers, lit les lettres, écoute ou sollicite les +confidences. Elle sait que les «brouilleurs de provinces» ont des +intelligences dans la région de Toulouse et qu'ils ont délégué quelqu'un +à Paris pour se mettre en rapport avec les émissaires de Bourgogne et de +Normandie[938]. Elle ne craint pas à l'occasion d'ouvrir une dépêche de +l'ambassadeur de France à Madrid pour savoir plus vite le secret des +intrigues espagnoles et y aviser[939]. «Il n'est, écrit-elle à Henri +III, heure du jour ny de la nuict... que je ne pense aux moiens +nécessaires» pour remédier doucement aux «mauvaises délibérations et +praticques[940]». + +Elle proposait au Roi, quelquefois sur sa demande, et le plus souvent +d'elle-même, les mesures propres à calmer l'agitation ou à la prévenir. +Elle constatait que les innovations fiscales soulevaient presque jusqu'à +la révolte les «peuples» surchargés. La plupart des États provinciaux +demandaient que les impôts fussent réduits aux chiffres du temps de +Louis XII. Les Méridionaux protestaient «avec pour le moings aultant de +véhémence» que les Normands, étant «gens plus chauds et coleres»[941]. +Les Bretons avaient «intelligence en aucunes provinces de ce royaume et +mesme du costé d'Angleterre pour y avoir secours quant l'occasion s'en +présentera». Ils ne voulaient ni payer l'imposition foraine ni souffrir +de garnisons royales dans leurs villes, les États du pays «s'estant... +tous resoluz d'une vive voix» de s'y opposer «par voye de fait s'ils y +sont contraints et d'y exposer vie et biens»[942]. + + [Note 937: Les lettres de Damville à Catherine du 31 octobre 1577 + au 24 mars 1579 montrent que le gouverneur du Languedoc cherchait + un appui auprès d'elle (voir _Lettres_, t. VI, app. p. 464-481). + Henri III, à la sollicitation de sa mère, écrivit à Damville (6 + déc. 1578), qu'il chargeait sa mère d'agir contre Châtillon + (_Lettres_, t. VI, app. p. 409), et lui témoigna (p. 461) le + contentement qu'il avait de la prise de Beaucaire (6 mars 1579). + Le roi de Navarre avait désavoué les entreprises de Châtillon + (_Ibid._, p. 67, 101, 246 et _passim_).] + + [Note 938: _Lettres_, t. VI, p. 267, Nérac, 17 février 1579.] + + [Note 939: _Ibid._, p. 107.] + + [Note 940: _Ibid._, p. 73.] + + [Note 941: _Ibid._, p. 178.] + + [Note 942: _Lettres_, t. VI, app., p. 403, avis donné à la + Reine-mère et au duc de Montpensier, gouverneur de Bretagne, par + le sieur de La Hunaudaye.] + +Ne serait-il pas possible, suggérait Catherine, de gratifier la Bretagne +de quelque allégement pour calmer «cette grande crierie»[943]? Elle +était aussi d'avis de retirer les édits soumis à la vérification du +Parlement, et qui provoquaient tant de colères. L'imposition foraine, +elle veut dire évidemment la traite foraine domaniale, cette surtaxe +prélevée sur les vins et les blés à la sortie du royaume, frappait les +pays agricoles et particulièrement la noblesse du Midi, dont les terres +étaient toutes plantées en vignes et en blé. Elle avait bien représenté +aux gens de Guyenne et du Languedoc, «que ce qui s'en prend n'est que +sur l'estranger [acheteur] et que les deniers sont destinés pour le +paiement de ce qui est deu, pour les guerres passées, aux Suisses dont +l'alliance est si nécessaire». Mais ils répliquaient «qu'ils n'ont +aulcun moyen de faire argent et joyr de leur revenu que par le débit de +leurs bledz et vins». Aussi elle prie son fils «de prendre une bonne +résolution pour les costez de deça et prendre en bonne part» ce qu'elle +lui en dit[944]. + + [Note 943: _Lettres_, t. VI, p. 103, 1er novembre 1578, et p. + 201.] + + [Note 944: _Ibid._, p. 125-126.] + +Il y a en outre des taxes dont ceux qui les lèvent ont tout le profit. +Le Roi, qui n'en touche rien, ne pourrait-il pas les supprimer? Le +clergé s'indigne des aliénations et refuse de payer les décimes. De sa +propre autorité, elle fit surseoir aux poursuites, qui ruinaient les +ecclésiastiques en frais de justice. Elle craignait les inspirations de +la colère et de la misère. Elle ne cessait pas de recommander de +«modérer toutes choses»[945]. Elle se réjouissait que son fils eût +consenti une réduction de moitié sur les nouvelles traites et +impositions foraines, car si, d'une part, il n'y a «aultre meilleur +moyen pour satisfaire aux Suisses que par celuy de cesdictes traites et +impositions foraines», d'autre part «il faut principalement en ce temps +aller retenu et avoir aussy beaucoup de considérations avant que presser +telles nouvelles subventions.»[946]. + + [Note 945: A Bellièvre, 6 janvier 1579, _Lettres_, t. VI, p. 178.] + + [Note 946: Au Roi, 2 février 1579, _Lettres_, t. VI, p. 248.] + +Comme elle sait Henri III ombrageux et susceptible, elle n'aborde +certains sujets qu'avec beaucoup de précaution. Il en voulait à son +frère de compromettre la sécurité du royaume par l'invasion des +Flandres. Elle avait fait de son mieux pour détourner le Duc de cette +aventure et ne s'y était résignée que pour éviter un plus grand mal. +Mais quand la nouvelle lui vint, au cours de son voyage, que le roi de +Portugal, D. Sebastien, avait été tué dans une bataille contre les +Maures (Alcazar Kebir, août 1578), laissant pour successeur un vieillard +décrépit, le cardinal Henri, elle jugea que Philippe II, fils d'une +infante portugaise, aurait tellement à coeur de réaliser l'unité +politique de la péninsule hispanique, ce rêve de ses prédécesseurs, en +s'assurant cet héritage, qu'il y emploierait le meilleur de ses forces +et se bornerait à se défendre aux Pays-Bas. Elle imagina même, pour +avoir l'occasion d'intervenir à son heure dans les affaires du Portugal, +de poser sa candidature à la succession du Cardinal, sous prétexte que +trois siècles auparavant une princesse de sa famille maternelle, +Mathilde, comtesse de Boulogne, avait été la femme--la femme répudiée +et sans enfants--d'un roi de Portugal. Probablement l'idée lui vint +qu'elle pourrait troquer sa prétention, qui n'était pas «petite», du +moins elle le croyait[947], contre d'avantageuses compensations. Le +succès des armes françaises dans les Pays-Bas pouvait donner quelque +consistance à cette thèse légère. Mais elle n'osait pas conseiller +directement au Roi, dont elle savait les dispositions, de soutenir le +duc d'Anjou. Ce fut sous le couvert d'un entretien avec le maréchal de +Biron qu'elle glissa l'insinuation. Biron lui avait représenté les +méchants desseins de Philippe II contre le royaume, et entre autres sa +proposition au roi de Navarre de faire ligue contre Henri III, avec le +concours certain des princes de la «Jarmanie» (Germanie), et il avait +conclu qu'aussitôt la paix assurée au dedans, il fallait déclarer la +guerre au roi d'Espagne; qu'il n'y avait rien à craindre et beaucoup à +espérer, que de cette façon le duc d'Anjou serait «obligé» et occupé. +«Vous prendrez en bonne part, monsieur mon fils, ajoute-t-elle en +manière d'excuse, que je vous représente mot pour mot tout ce qui s'est +passé entre luy (Biron) et moy»[948]. + + [Note 947: Nérac, 8 février 1579, _Lettres_, t. VI, p. 256.] + + [Note 948: 6 octobre 1578, _Lettres_, t. VI, p. 71.] + +Un mois après elle s'enhardit. Elle louait le Roi d'avoir parlé, comme +il l'avait fait, à Simier, que le duc d'Anjou lui avait dépêché pour lui +dire les offres qu'il avait reçues, probablement des États généraux des +Pays-Bas et du prince d'Orange. «Il ne se pouvoit mieux ni plus +prudemment et à propos respondre... pour vostre dignité et pour +conserver vostre amytié avec le roy d'Espagne.» Mais elle le suppliait +de «gratifier» son frère en tout ce qu'il pourrait «honnestement», «sans +toutefois en faire démonstration»[949]. Elle ne se départ jamais avec +lui de ces ménagements. Elle résout tout et cependant affecte de le +consulter en tout. Elle ne prend pas une décision sans l'en prévenir et +sans lui demander son approbation. Elle le tient au courant de ses +négociations, de ses conversations, de ses déplacements, de sa santé. +Elle raconte ce qu'elle a dit et ce qu'on lui a dit avec une telle +abondance de détails; elle rapporte si exactement les débats et les +entretiens; elle fixe avec tant de bonheur la physionomie, le caractère, +les façons et l'humeur des gens avec qui elle traite, qu'on croit +entendre les propos et voir les personnes. C'est une histoire complète, +fidèle et vivante de ce grand voyage de pacification, et c'est un +document capital pour la connaissance de Catherine orateur, diplomate, +écrivain. + + [Note 949: 8 novembre 1578, _Lettres_, t. VI, p. 111.] + +Quand elle s'aperçut que le règlement des affaires du Midi, au lieu de +durer deux mois, comme elle l'avait espéré, s'allongeait indéfiniment et +qu'elle put craindre l'effet de l'absence sur l'affection de son fils, +elle laissa ou fit partir pour la Cour la duchesse d'Uzès, une amie de +toujours, spirituelle, intelligente, qui avait côtoyé comme elle +l'écueil enchanté de la Réforme et qui, comme elle, avait pris à temps +le large. C'est la Duchesse qui, lors de la rencontre de Théodore de +Bèze et du cardinal de Lorraine, quelques jours avant le colloque de +Poissy, s'était tant moquée des apparentes concessions du Cardinal au +ministre de Genève sur la question de la Cène: «Bonhomme aujourd'hui, +mais demain?» Turenne, le roi de Navarre et le prince de Condé ne lui en +auraient pas fait davantage accroire sur le désintéressement de leur +zèle religieux. Elle est la seule personne à qui Catherine ait écrit +avec tant de confiance, d'abandon, de bonne humeur et de bonne grâce +railleuse. Elle lui annonçait, après son départ l'arrivée à Nérac des +députés des Églises, dont quelques-uns étaient gentilshommes. Mais, +dit-elle, ils ressemblent tous «à des ministres ou des oyseaulx que vous +savés, car ysi je ne les auserès (oserai) nomer par leur nom, mais vous +m'entendés»[950]. + + [Note 950: _Lettres_, t. VI, p. 284, févr. 1579.] + +Un des chefs réformés, probablement Chaumont-Quitry, s'étant emparé des +chevaux de la Duchesse, Catherine s'amuse de l'embarras de son amie. +«... L'oiseau qui les a volés, s'an va cheu luy en Normandie. Je croy +qu'il enn avoyt affayre pour son voyage»[951]. Ce vol de chevaux et la +comparaison des huguenots avec les oiseaux «nuisans» reviennent +plusieurs fois, mais toujours sur un ton de plaisanterie, sans aigreur +ni colère. En Languedoc et en Provence: «N'i a pas... faulte de oiseaulx +nuisans. Set (si) avyés encore de bons cheveaulx, y (ils) les ayment +ausy byen que ceulx qui vous prindre (prirent) les vostres, o (au) reste +fort jeans de bien et denset (qui dansent) bien la volte»[952]. Elle +décrit agréablement le pays. Voici le mois de mars dans la région +toulousaine, printemps trop chaud à son gré. «Et vous aseure qu'il n'y +fest pas plus pleysant que quant en partistes, et les oiseaulx ne vole +plus, car la seyson ayt fort avensaye, car dejea les feves sont en floyr +(fleur) et les aumende (amandes) dure, les serice (cerises) groce; nous +sommes à l'esté, mais qu'il ne pleust pas coment yl faist (probablement +sauf qu'il ne pleut pas l'été comme il pleut maintenant)»[953]. Le temps +change soudain et elle raille l'enthousiasme de Louise de Clermont pour +ce Midi où elle avait ses terres: «Vous aystes au plus venteulx peys et +froit; n'enn fète plus feste deu chault du Languedoc»[954]. On a vu plus +haut le rapprochement si drôle des cerveaux et des brusques variations +de température du Dauphiné. Elle plaisante sur ses misères physiques, +son catarrhe, qui a dégénéré en sciatique et qui l'oblige, comme le +maréchal de Cossé, à monter en «un petit mulet pour me promener aultant +que je volès: je croy que le Roy ryra, mès qu'yl me voye (quand il me +verra) promener aveques luy comme le maréchal de Cosé.... Vous avés la +chère (la chaise à porteurs) et moy le mulet car je ayme myeulx aler +louyng (loin)»[955]. Elle a la passion du mouvement. + + [Note 951: _Ibid._, p. 292, [3 mars] 1579.] + + [Note 952: _Ibid._, p. 381, mai 1579.] + + [Note 953: _Ibid._, p. 325, mars 1579.] + + [Note 954: _Ibid._, p. 339, avril 1579.] + + [Note 955: _Ibid._, p. 360, 8 mai 1579.] + +Mais sans aucun doute ce n'est pas pour lui écrire ses impressions de +voyage que Catherine s'est séparée de cette confidente. Elle la prie, +aussitôt qu'elle aura vu le Roi et la Reine, de lui donner de leurs +nouvelles[956]. L'ambassadrice remplit à sa satisfaction le rôle qu'elle +lui destinait: «Je suys bien ayse, lui écrit-elle, que [vous] gouvernés +le Roy, la Royne, son frère et le Conseil; tenez moy en leur bonnes +grases»[957]. C'était sa grande préoccupation. Quand elle se crut, faux +espoir, à la veille de rentrer à Paris, elle l'interrogeait avec un peu +d'inquiétude: «Mendé moy cet (si) je suys la bien reveneue et sovent de +toute novelle, du Roy surtout et de la Royne et set (si) mon fils (le +duc d'Anjou) c'et (s'est) governé sagement»[958]. Elle ne reçoit pas de +lettre et le lui reproche affectueusement. «Je ne sé que panser, car +vous n'estes pas encore d'eage de haublyer rien de cet que aimez»[959]. +Elle ne se plaint que de vivre loin de ce fils qui lui «représante mary, +enfans et amy»[960]. + + [Note 956: Février 1579, _Lettres_, t. VI, p. 285.] + + [Note 957: _Ibid._, p. 339. Marguerite écrivait aussi en un autre + temps à la duchesse d'Uzès: «Faites puisque vous gouvernez le Roy + que je me ressente de votre faveur». _Mémoires_, éd. Guessard, p. + 215.] + + [Note 958: _Lettres_, t. VI, p. 360.] + + [Note 959: Août 1579, _Lettres_, VII, p. 65.] + + [Note 960: 13 février 1579, _Lettres_, t. VI. p. 338.] + +Le travail ni la fatigue ne lui pèsent. Elle n'était pas encore au bout +de ses chevauchées qu'elle pensait à une traversée. Pour ajouter un nom +de plus à la liste déjà longue de ses prétendants et aussi pour avoir le +droit de suivre de plus près les affaires des Pays-Bas, Élisabeth +affectait de n'être pas insensible à la recherche du duc d'Anjou. Mais +elle voulait le voir avant de se décider--sans promettre de se décider. +L'Union des dix-sept provinces n'avait pas survécu à la mort de D. Juan +d'Autriche (2 octobre 1578) et à la place s'étaient formées deux ligues +ennemies, l'une calviniste, l'Union d'Utrecht, et l'autre catholique, +l'Union d'Arras (janvier 1579). Le nouveau gouverneur général, Alexandre +Farnèse, duc de Parme, avait profité de la scission. Il avait traité +avec l'Union d'Arras et ramené à Philippe II, par d'habiles concessions, +la moitié des Pays-Bas. Le duc d'Anjou, abandonné par les provinces qui +n'avaient pas lié franchement partie avec lui, et ne recevant aucun +secours de son frère, avait été forcé de rentrer en France, et il y +revenait aigri et humilié[961]. La mère s'était aussitôt entremise entre +ses deux fils. Au Duc, elle affirmait «que le Roy l'ayme et qu'il luy +aydera en tout ce qu'il pourra à luy mectre une couronne (celle +d'Angleterre) sur la teste»[962]. Elle avait un si grand désir de le +détourner des affaires de France et de l'occuper ailleurs que, sans être +du tout convaincue de la sincérité des avances anglaises[963], elle ne +laissait pas de lui conseiller d'aller en Angleterre faire sa cour à +Élisabeth et lui assurait gravement qu'il en reviendrait content, «car +elle (la Reine) sayt bien le tort qu'elle se feroit d'abuzer le frere +d'un si grand roy, comme le grand Roy de France»[964]. Elle parlait de +passer elle-même la mer pour aller négocier le mariage. «Ma comere, +écrit-elle à la duchesse d'Uzès, encore que nostre heage (âge) soiet +plus pour set repouser (se reposer) que pour feire voyage, si ese (si +est-ce) qu'yl en fault encore feire un enn Engletere»[965]. Aucun effort +ne lui coûtait pour soustraire le Duc «aus mauvés consels et à ceulx qui +ont plus d'enbition que de proudomye (prud'homie)». + +Quand elle apprit qu'il était arrivé subitement à Paris le 16 mars et +que le Roi et lui vivaient au Louvre et couchaient ensemble «en grande +concorde et amitié fraternelle». C'est, écrivait-elle à son amie, «une +plus grent joye» qu'elle ressentit «yl i a longtemps»[966]. + + [Note 961: C'est probablement alors qu'il a publié à Rouen sa + _Lettre contenant l'éclaircissement des actions et déportemens du + duc d'Anjou_, 1578, où il attaque vivement le Roi et la Cour. + Catherine ordonna que tous les exemplaires fussent «bruslez + secrétement» pour en ensevelir la mémoire. _Lettres_, 26 janvier + 1579, t. VI, p. 236, et la note.] + + [Note 962: 20 février 1579, _Lettres_, t. VI, p. 272.] + + [Note 963: Au Roi, 21 février 1579, _Lettres_, t. VI p. 279.] + + [Note 964: 24 mars 1579, _Lettres_, t. VI, p. 316.] + + [Note 965: 14 avril, _Lettres_, t. VI, p. 337.] + + [Note 966: A la duchesse d'Uzès, mars 1579, t. VI, p. 325.--24 + mars 1579, à Damville, _Lettres_, t. VI, p. 318.--Cf. + _Mémoires-journaux de L'Estoile_, éd. Jouaust, t. I, p. 310 et + 313.--Kervyn de Lettenhove, _Les Huguenots et les Gueux_, t. V, p. + 367.] + +Mère heureuse--et elle l'était à ce moment--elle se louait de sa fille, +la reine de Navarre, qui l'avait bien secondée dans ses négociations. +Elle la présenta le 5 mars à la noblesse catholique de Guyenne, comme +une autre elle-même, qu'elle chargeait de faire exécuter les articles de +Nérac. «Elle sera tousjours protectrice des catholiques, leur dit-elle, +prendra vos affaires en mains et aura soing de vostre conservation: +adressez-vous à elle et asseurez-vous qu'elle y apportera tout ce que +vous pourriez désirer»[967]. Elle la croyait «ayxtrémement bien aveques +son mari» et se faisait illusion, sinon sur sa bonne volonté, du moins +sur sa puissance à bien servir le Roi son frère[968]. Elle était +contente d'elle même. Elle pense avoir à Nérac achevé l'oeuvre de l'édit +de Poitiers; elle a paru aux États du Languedoc, assemblés à +Castelnaudary (avril), et elle en a obtenu les subsides demandés. Malgré +quelques incidents fâcheux: surprises de places et de châteaux par les +protestants ou les catholiques, duel de Turenne et de Duras, qui faillit +mettre aux mains les gentilshommes des deux religions, elle se persuade +qu'elle laisse la Guyenne en paix, comme si l'expérience ne l'avait pas +convaincue de la vanité «des écritures». + + [Note 967: 5 mars 1579, _Lettres_, t. VI, en app. p. 453.] + + [Note 968: 8 mai 1579, _Lettres_, t. VI, p. 360.] + +Elle dit adieu à sa fille et à son gendre (mai 1579). Marguerite +«infiniment attristée» de cette séparation, «s'est enfermée toute seule +en une chambre où elle a fort pleuré»[969]. Mais Catherine, bien que sa +fille lui fît «grand pitié», se consola vite, trop vite, à la pensée +qu'après neuf mois et demi de séparation elle verrait bientôt (en quoi +elle se trompait) le Roi son fils. Elle traversa le Languedoc +méditerranéen, évitant le rebord des Cévennes, qu'infestaient les +bandouliers, et la plaine où sévissait la peste, toujours gaie, malgré +sa sciatique, le voyage à dos de mulet et deux nuits passées sous la +tente entre les étangs et la mer[970]. Elle obtint par argent ou menace +la soumission de Bacon et d'autres capitaines «larrons». Elle cueillit +au passage l'hommage de Montpellier, la cité huguenote, s'avançant le +long des murailles jusqu'à la porte par un chemin bordé d'arquebusiers, +et si étroit que le bout des arquebuses touchait presque à son chariot. +Les consuls, en robes rouges et chaperons, vinrent au-devant d'elle +«avec toute humilité», et le peuple même, admirant son courage, montra +«quelque peu plus de bonne volonté» qu'elle n'espérait (29 mai)[971]. + + [Note 969: Au Roi, 8 mai, t. VI, p. 358.] + + [Note 970: A la duchesse d'Uzès, _Lettres_, t. VI, p. 360.] + + [Note 971: 30 mai 1579, _Lettres_, t. VI, p. 379.] + +De Beaucaire, sa dernière étape en Languedoc, où elle arriva le 30 mai, +elle poursuivit les négociations qu'elle avait engagées, de loin, en +Provence. Elle y avait fait nommer gouverneur, malgré les préventions du +Roi, le bâtard de son mari et de lady Fleming, Henri d'Angoulême, dont +elle vantait l'habileté et le zèle. Tout d'abord elle s'imagina, tant +les partis déclaraient de bonne volonté à lui obéir, qu'ils ne +l'arrêteraient pas longtemps[972]. Elle rabroua fort l'ancien +gouverneur, le comte de Suze, qui s'excusait de son insuccès sur le +manque de forces «... Et en sela, écrit-elle au Roi, yl ne fault qu'i +(qu'il) cet plaigne que d'avoyr creynt ceulx qu'i falloyt qu'il fist +creyndre (si ce n'est d'avoir craint ceux de qui il fallait qu'il se fît +craindre)» et elle ajoutait fièrement: «car de moy (quant à moi) [je] +n'ay forses que vynt (vingt) cornettes, quy ne sont que de satin +noyr»--c'étaient les cornettes de ses dames et demoiselles--«mès je +m'aseure bien de vous fayre haubéyr et que je leur fayré plustost peur +et mal, je antemps (j'entends) par la joustise, qu'ils n'auront la +puysance de me fayre sortir, car vous y serés le mestre et haubéy +aultant que Roy y feust jeamés»[973]. Mais la pacification n'alla pas +aussi vite qu'elle l'espérait. Elle fut obligée de pousser jusqu'à +Marseille pour faire sentir sa main de plus près. Les Razats, parmi +lesquels il y avait des huguenots, roturiers ou nobles, avaient pris +Trans (23 mai 1579) et massacré le châtelain, qui était le gendre du +comte de Carcès, et la garnison; les Carcistes, que commandait Hubert de +Vins, arrivés trop tard au secours de la place, pillèrent et tuèrent en +représailles tout à l'entour[974]. Catherine, par déclaration délibérée +dans le petit Conseil qui l'assistait, ordonna aux Razats comme aux +Carcistes de poser les armes, ne consentant qu'à cette condition à les +recevoir et les entendre. Elle obligea de Vins à licencier ses soldats, +Corses, Italiens et Albanais; les Razats, à ramener à Toulon et Antibes +l'artillerie qu'ils y avaient prise[975]. Alors elle manda auprès +d'elle, à Marseille, les chefs et les représentants des deux partis. +Dix-huit villes envoyèrent de nombreux députés, à qui s'étaient joints +entre autres gentilshommes, le chevalier d'Oraison et le baron des Arcs. +Devant la Reine et ses conseillers, leur avocat, un jeune Angevin, +«habitué (établi) à Aix», chargea de Vins et ses gens de guerre des +«meschancetez les plus inhumaines, villaines et exécrables que l'on +sçauroit jamais penser», «de façon que chascun en avoit horreur», c'est +Catherine qui le dit. Carcès demanda la communication écrite des faits +allégués pour y répondre[976]. Mais il faut croire que sa défense +n'était pas facile, car il craignait d'être arrêté et ne trouvait jamais +suffisantes les garanties qu'on lui offrait. Il se faisait recommander +par le duc de Mayenne, frère du duc de Guise, dont la présence en ces +quartiers, quoiqu'elle s'expliquât par la cession du comté de Tende au +duc de Savoie, ne lassait pas d'inquiéter la Reine-mère[977]. Il alla se +plaindre aussi à Henri d'Angoulême que tout le monde «inclinoit aux +Razats»[978]. Les Razats à leur tour, prenant «grande jalouzye» de cette +entrevue, demandèrent que le gouverneur changeât «ses serviteurs +domestiques» et prît d'Oraison pour lieutenant. Ils voulaient que tous +les délinquants, sans acception de parti, fussent jugés et punis. Le +parlement d'Aix montrait même passion de justice. Mais, écrivait +Catherine, c'est «chause si malaysaye (malaisée) que je suis après an +fayre fayre une partie et le reste un beau pardon général et fayre amis +toute la noblesse [ce] qui est le principal»[979]. Henri III, tout en +laissant sa mère libre d'agir, écrivait à Villeroy, son confident: «Je +voudrais que Vins feust pendeu et M. de Carcès ausy». Les Razats, après +avoir accepté le compromis de la Reine-mère, revinrent à leur première +intransigeance et repoussèrent le projet d'amnistie. Catherine +constatait mélancoliquement que les «furyes et rages» de ce pays-là +étaient «encore plus grandes que nul aultre des païs» où elle avait +passé[980]. Henri d'Angoulême, découragé, parlait de se retirer et +elle-même écrivait à son fils que si elle n'était pas sa mère elle +serait déjà bien loin[981]. Mais elle se ressaisissait vite. Elle +remontra aux Razats qu'elle avait ordonné au gouverneur de composer sa +compagnie de Français et de Gascons, «qui ont aussy bien de la teste +qu'eux», qu'il ne ferait d'ailleurs que ce qu'elle lui commanderait pour +le service du Roi, et que, ne quittant pas le pays, il rendrait inutile +en fait l'office de lieutenant-général que, dans une intention +d'apaisement, elle avait décidé de laisser au comte de Carcès[982]. +Après une scène très vive entre les chefs des deux partis en sa +présence, elle parvint à leur faire jurer «de garder la paix et +l'ordonnance» et puis les fit tous embrasser[983]. + + [Note 972: 2 juin 1579, au duc de Nemours, _Lettres_, t. VI, p. + 383; _ibid._, au duc de Nevers.] + + [Note 973: _Lettres_, t. VII, p. 7.] + + [Note 974: Au Roi, 9 juin 1579, _Lettres_, p. 4, et note 1. Trans, + entre les Arcs et Draguignan (Var).] + + [Note 975: 15-17 juin, _Lettres_, t. VII, p. 11.] + + [Note 976: Au Roi, _Lettres_, t. VII, p. 20.] + + [Note 977: Le comté de Tende appartenait au beau-père de Mayenne, + l'amiral de Villars (Honoré-Lascaris de Savoie), qui consentit à + le céder au duc de Savoie contre Miribel, Sathonay, etc., «sous le + bon plaisir du roi Très-Chrétien», (maître de Saluces et suzerain + de Tende). La Reine-mère s'entremit pour faciliter cet échange, + qui fut conclu le 21 octobre 1579 à Montluel. Décidément, elle + faisait trop bon marché des droits du Roi sur les pays + d'outremonts et les passages des Alpes. Voir sur cette affaire + Pietro Gioffredo, _Storia delle Alpi Marittime_, Turin, 1839, t. + V, p. 574-576 et Comte de Panisse-Passis, _Les comtes de Tende de + la maison de Savoie_, Paris, 1889, p. 173-174, et app., p. 340.] + + [Note 978: _Lettres_, t. VII, p. 23.] + + [Note 979: Au duc de Nevers, 28 Juin 1579, _ibid._, p. 30.] + + [Note 980: _Ibid._, p. 25]. + + [Note 981: _Ibid._, p. 23 et 27.] + + [Note 982: _Ibid._, p. 27 et _passim_.] + + [Note 983: _Lettres_, 1er Juillet 1579, t. VII, p. 36-37.] + +Elle croit que «ceste réconciliation est si bien faicte que tout ledict +païs sera dorénavant en autant de paix, repos et tranquillité comme il +estoit en desordre et danger». Mais il faut que là et ailleurs le Roi +fasse observer l'Édit de pacification (de Poitiers) et y tienne la main +ferme. Qu'il envoie en Provence le président de Morsans, un rude +justicier, qu'elle avait déjà employé, en 1564, à châtier les +factieux[984].--Qu'il délègue aussi des juges à Bordeaux. Qu'il +n'appréhende pas d'appliquer le même traitement à tous les partis. Il a +ordonné au maréchal de Biron de poursuivre les catholiques qui ont tenté +de surprendre Langon. Pourquoi laisser impunie l'agression des +protestants contre Castillonés[985]? Il convient de demander au roi de +Navarre, qui va tenir ses États de Béarn, d'accorder à ses sujets +catholiques la même liberté de religion qu'il a obtenue pour ses +coreligionnaires de France, et c'est un devoir de lui remontrer qu'il +est contraire à l'Édit de tenir un synode à Montauban[986]. +L'observation stricte de l'Édit sans acception de personnes ni de +religion, c'est la meilleure sauvegarde de la paix. Les fauteurs de +troubles ne manquent pas de part et d'autre; les catholiques se +prévaudraient des manquements des réformés, et les réformés des +manquements des catholiques pour recommencer la guerre. Favoriser les +uns ou les autres pour des considérations personnelles, refuser ici par +caprice et céder là par crainte, c'est la plus dangereuse des +politiques. + + [Note 984: Après la première guerre civile et pour mettre les + catholiques à la raison. On voit qu'elle n'avait pas de préjugé + religieux. Voir ch. V, p. 133.] + + [Note 985: _Lettres_, t. VI, p. 364.] + + [Note 986: Voir, sur toutes ces contraventions à l'Édit, sa lettre + du 20 juillet 1579, t. VII, p. 52-56.] + +Elle avait à l'occasion le courage de défendre Henri III contre +lui-même. Il n'oubliait ni ne pardonnait rien, aussi rancunier que sa +mère, mais au contraire d'elle «franc et sincère». Incapable de +subordonner ses sentiments à ses intérêts, il décourageait de le servir, +par antipathie, prévention ou préjugé, des hommes de mérite et de bonne +volonté. Catherine se désolait de ce manque d'esprit pratique et même +parfois, mais rarement, elle s'enhardissait à lui faire la leçon. Elle +avait eu quelque peine à le décider à nommer au gouvernement de +Provence, Henri d'Angoulême, grand prieur de France, à qui elle ne +gardait pas rancune de sa naissance. Suze criait à la spoliation; le +maréchal de Retz, qui avait résigné en faveur de Suze, estimait la +«récompense» qu'il avait reçue insuffisante. Les Carcistes dénigraient +l'élu de la Reine-mère[987]. La Cour se passionnait pour ces griefs +particuliers sans se préoccuper du bon gouvernement de la Provence, +Henri III, qui n'aimait pas ce frère naturel, pour une raison qu'on ne +sait pas ou peut-être sans raison, renvoyait à sa mère les plaintes dont +il était importuné, en la priant d'y pourvoir. Elle finit par perdre +patience. Elle avait, lui écrit-elle, choisi le grand prieur pour le +bien de son service. Il est vrai qu'autrefois, elle lui avait conseillé +de ne pas lui donner de gouvernement, mais «je vous dys à ceste heure +que non pas icy, mais partout où le mettrez il vous servira fidellement +et bien et a de l'entendement (et m'en croyez) pour vous bien servir... +enfin il est comme le petit Charles[988] et croyez qu'ils ne fauldront à +mon advis ni l'ung ni l'aultre à vous estre fidelz, car ils ne peuvent +ny ne sont que ce que les ferez estre. Je les vous recommande tous +deulx, l'ung pour estre fils de ce que plus aymois que moy (Henri II) et +l'aultre pour l'estre de son fils et du mien[989]. Je vous supplie +m'excuser si j'en ay trop dict et [m'] aymer toujours.» Les questions +dont il s'embarrassait étaient faciles à régler. «Quand au Sr. de Suze, +si [vous] bailliez au fils du marechal [de Retz] les gallères (le +généralat des galères), ne les voullant Suze, les six mille francs +demeureroient à Suze.... Voilà mon avis vous en ferez comme il vous +plaira et surtout je vous supplye que ne me les renvoyez plus (les +plaintes ou les plaignants)»... «Une bonne abbaye au fils de Suze et +tout seroit content»[990]. Mais il est probable que tout le monde ne le +fut pas. Et prenant la question de plus haut, la Reine-mère exposa au +Roi les dangers d'une politique inconsistante, sans programme et sans +suite, fluctuant au vent des sollicitations et des influences. «Ces +passions particulières que viennent de vostre Court ruynent toutes nos +affayres; et n'est plus temps de les dissimuler, car cela ne tend que à +voulloir chascun avoyr ung coin de vostre royaulme. J'ayme tout le +monde, mais je n'ayme rien quand on brouille noz affayres et à la fin +j'espère mettre toutes ces provinces de façon que, au lieu que l'on vous +veult tenir tousjour en crainte, vous y tiendrez les aultres; et en +fault venir là ou aultrement vous ne seriez que comme j'ay esté quand +n'aviez que dix ans, et, [sous] le feu Roy, vostre frère. Quand à moy, +je m'asseure si commandez bien ferme et que faciez observer la paix, que +vous vous verrez dans la fin de ceste année hors de paige (page) aussi +bien comme disoit le Roy vostre grand père[991] que s'estoit mis le roy +Loys VIII. Et vous supplye faictes vos affayres et après contentez les +aultres; car nous avons tant voullu contenter tout le monde que [vous] +en avez cuidé estre mal content. Ce qui conserve le bien de l'Estat, +c'est vostre auctorité. Allez devant tout auprès[992], vous aurez moien +de fayre tous ceulx qui le méritent et vous ont bien servy contens; et à +ceste heure il semble que ce soit de peur et non pour les contenter ce +que vous en faictes. Pardonnez-moy, je vous parle la vérité et +d'affection comme je la vous doibz (dois)»[993]. Elle raisonne +admirablement sur le papier. + + [Note 987: Catherine était de méchante humeur contre les + Provençaux, une race mêlée, dit-elle, «fort partisans et surtout + mauvais», 18 octobre 1579, _Lettres_, t. VII, p. 178.] + + [Note 988: Charles de Valois, bâtard de Charles IX et de Marie + Touchet. Catherine l'aimait beaucoup et lui laissa par testament + la plus grande partie de ses biens. D'abord comte d'Auvergne, puis + duc d'Angoulême, il resta fidèle à Henri III, mais il conspira + contre Henri IV, dont sa soeur utérine, Henriette d'Entragues, + était la maîtresse.] + + [Note 989: Elle n'avait point de préjugés contre les bâtards, + étant d'une famille où les bâtards abondaient et d'une époque où + la descendance illégitime ne passait pas encore pour une tare.] + + [Note 990: 9 Juin 1579, _Lettres_, t. VII, p. 8.] + + [Note 991: François Ier. Voilà l'origine d'un mot fameux. Mais + est-il possible que François Ier ait attribué le mérite de + l'émancipation royale au père de saint Louis, qui ne régna que + trois ans et n'eut pas le temps de donner sa mesure? Il est + vraisemblable qu'il faut lire Louis XI au lieu de Louis VIII.] + + [Note 992: _Lettres_, t. VII, p. 28. Il faut lire probablement: + «Allez devant tout, après....»] + + [Note 993: _Lettres_, t. VII, p. 27-28.] + +Mais si elle se permettait quelquefois de blâmer la politique d'Henri +III, elle n'avait que ménagements pour ses inclinations. Elle savait +qu'il ne changerait ni de conduite ni de favoris pour lui plaire, et que +l'idée même d'une intervention, si discrète qu'elle fût, dans ce domaine +réservé, lui était insupportable. Les mignons succédaient aux mignons, +toujours écoutés, toujours puissants, toujours bien pourvus, toujours +les maîtres de leur maître. Après Quélus, Maugiron et Saint-Mesgrin, +c'étaient maintenant d'O, Saint-Luc, Arques, La Valette, qui +accaparaient la faveur royale. Le Roi les envoyait souvent en mission +auprès de sa mère, et elle, pour lui être agréable, avait dans ses +lettres toujours un compliment pour ces messagers. Elle chargeait Arques +(le futur duc de Joyeuse) de lui dire de sa part beaucoup de +particularités sur les affaires du Midi et le mariage d'Angleterre, sûre +qu'il saurait «très bien et saigement»--ce sagement revient deux +fois--les lui «représenter». Ainsi s'était-il acquitté envers elle de +tout ce que son fils lui avait commandé, «dont je suis bien satisfaite +et fort aize de veoir qu'il se rende sy discret et capable, comme je +voye qu'il est en vos dictes affayres et services»[994]. Elle avait une +telle opinion de Saint-Luc, qui s'est «porté très bien et dignement», +qu'elle le signalait spécialement avec le grand prieur au choix du Roi. +«Employé lé (les) et leur fayte voyr le nombre (?) et les honneurs de +ceux qui y commandet (commandent) afin que cet rendet (ils se rendent) +aveques l'esperianse, ayant de l'entendement, pour vous povoyr feyre +cervise, car lé vieulx s'an vont et yl fault dréser (dresser) des +jeunes»[995]. Quand elle n'avait pas occasion de louer le favori, elle +disait du bien de leurs parents. Le sieur de La Valette, frère du futur +duc d'Épernon, «s'est très dignement acquitté de la charge» qu'il a plu +au Roi de lui commettre auprès du duc de Savoie. Il est «fort capable de +tout»[996]. Maugiron, lieutenant général en Dauphiné, est jugé à sa +valeur maintenant que son fils est mort. «Combien qu'il soit fort bon +homme et très affectionné à vous, [il] n'est aussi redoubté et honoré +que je desirerois en ce pays». Elle est d'avis de le faire assister (si +le Roi le trouve bon) de quelques seigneurs de la province, «auxquels il +communiquera les grandes et importantes affaires»[997]. Mais Villequier, +qui est grand favori et le beau-père d'O, l'un des mignons, obtient +d'elle ce témoignage que «pendant qu'il a esté icy auprès de moy, j'ay, +écrit-elle à son fils, receu beaucoup de consolation, aiant esté bien +fort soullagée de luy par son prudent conseil et advis... _m'y trouvant +quazy comme si j'eusse eu le bien d'estre desja de retour auprès de +vous_»[998]. Elle le voit partir à regret, mais puisque le Roi lui a +donné à elle le gouvernement de l'Ile-de-France et à lui la lieutenance +générale, il convient, aussi longtemps qu'elle sera absente, qu'il soit +là bas pour tous deux. Elle veut être agréable au Roi et se faire des +amis de ceux qui le possèdent. + + [Note 994: 14 avril 1579, _Lettres_, t. VI, p. 339.] + + [Note 995: 18 octobre 1579, t. VII, p. 178.] + + [Note 996: 19-18 septembre 1579, t. VII, p. 137.] + + [Note 997: 12 septembre 1579. t. VII, p. 126.] + + [Note 998: 7 octobre 1579, t. VII, p. 159. On sait que Villequier + avait en 1577 poignardé de sa main sa femme, qui était enceinte, + par jalousie.] + +Il lui restait à régler les affaires du Dauphiné et de Saluces. +Bellegarde, las d'attendre qu'Henri III le rétablît en son gouvernement, +y était rentré avec les forces que Lesdiguières lui avait fait passer et +celles qu'il avait levées avec l'argent d'Espagne. Il avait pris +Carmagnole et Saluces (juin 1579) et y commandait malgré le Roi. En +Dauphiné les huguenots étaient en guerre avec les catholiques, le tiers +état en querelle avec la noblesse sur la nature de la taille. Certaines +villes prétendaient se garder elles-mêmes contre les protestants et +refusaient les garnisons royales. Les paysans promenaient un râteau en +signe de nivellement social et s'appelaient de village en village avec +des cornets à bouquin, à la mode des libres montagnards suisses. Dans le +Vivarais, de l'autre côté du Rhône, ils se liguaient pour refuser les +cens et redevances. «En la queue gist le venin», écrivait Catherine. +Elle ne croyait pas si bien dire; mais comme elle était la confiance +incarnée, elle pensait venir à bout de ces difficultés et vite. + +En Provence, elle avait déjà constaté combien les communautés +détestaient les gens d'armes pillards et massacreurs, autant dire les +nobles. La question de religion était secondaire dans ce conflit, bien +qu'elle s'y mêlât. Il y avait des huguenots parmi les Razats, comme il y +avait des gentilshommes. Mais c'était avant tout la lutte des villes et +des campagnes contre les seigneurs. La secousse religieuse prolongée par +les guerres civiles ébranlait tout l'ordre social. + +Catherine estimait la noblesse comme classe militaire et le rempart +vivant du royaume. Elle la considérait comme l'intermédiaire obligé +entre le roi et les «peuples» dans cet État de centralisation +embryonnaire, qui, avant la création des intendants, n'eut point +d'agents directs et absolument dociles pour se faire obéir. Elle +n'aimait pas les gens du commun, criards, hargneux, défiants, tels +qu'elle venait d'expérimenter les huguenots du Midi, une masse d'autant +d'opinions que de têtes, sur qui ses belles paroles, ses grandes +manières, ses vagues promesses et ses protestations de saintes +intentions avaient si peu de prise. «Certainement, écrivait-elle à son +fils, la licence des dictes communes est de fort grande consequance, non +seullement en ce gouvernement [de Provence], mais en celuy de Daulphiné, +estant l'une des choses à quoy j'ay le plus souvent pensé et pense +encores à toutes heures»[999]. «Elles ont, lui disait-elle encore, +quelques jours après, de très dangereulx et périlleux desseingz, à ce +que j'entendz»[1000]. Elle reconnaissait qu'en Provence il y avait des +torts de part et d'autre, «car les gentilshommes ont contrainct et +voullu contraindre par violence les subjectz de leur payer des +redevances plus grandes qu'ils ne les doibvent et lesdicts subjectz +aussy se sont d'aultre costé voullu libérer des choses qu'ils +doibvent»[1001]. Elle tint à rassurer la noblesse du Dauphiné, qui +s'était peut-être émue de sa condescendance pour les Razats. Maugiron +étant allé au-devant d'elle jusqu'à Montélimar avec une bonne troupe de +gentilshommes, quelques conseillers du Parlement et l'évêque de +Grenoble, elle ne manqua pas de leur déclarer, écrit-elle à son fils, +«la grande affection et bonne volonté que leur portez à eulx et à tous +les aultres de la noblesse, comme les principaulx de vostre Royaume et +qui aydent à la manutention d'icelluy et soustien de votre +coronne»[1002]. + + [Note 999: 24 juin 1579, _Lettres_, t. VII, p. 24.] + + [Note 1000: 9 juillet 1579, t. VII, p. 40.] + + [Note 1001: _Lettres_, t. VII, p. 24.] + + [Note 1002: _Ibid._, p. 49.] + +Elle cause, elle questionne et, par les uns et les autres, apprend la +raison du dissentiment des ordres; c'est qu'aux «Estatz particulliers de +ce païs qui ont esté nagueres tenus, ceulx du tiers estat voullurent +comprendre» la noblesse «au departement, contribution et levée» des +nouveaux impôts. Elle approuve fort celle-ci de s'être «pour ceste +occazion» fort remuée, «veoyant bien la grande et pernicieuse +consequence de ceste proposition»[1003]. Le tiers avait toujours +soutenu, contre l'ordre de choses existant, que le Dauphiné n'était pas +un pays de taille personnelle, mais un pays de taille réelle, comme le +Languedoc, d'où il s'ensuivait que l'impôt pesant sur la terre, d'après +sa nature, et non sur les personnes, d'après leur situation sociale, les +biens nobles devaient être exempts, quelle que fût la condition des +propriétaires, et les biens roturiers taillables quand même ils +appartiendraient à des nobles. C'est la thèse qu'il avait reprise aux +derniers États à propos de la surtaxe. S'il avait eu gain de cause à +cette occasion, de quel droit la noblesse, ayant été imposée une fois +pour les biens roturiers qu'elle possédait, se serait-elle à l'avenir +refusée à payer les contributions ordinaires sur ces mêmes biens +roturiers? Le précédent aurait entraîné une révolution fiscale. + + [Note 1003: _Ibid._, p. 50. Dans les pays où la taille était + personnelle, elle était perçue sur le travail, le capital, les + propriétés, en un mot sur tous les revenus, biens-fonds y compris. + Les nobles en étaient exempts et quand ils acquéraient une terre + par achat ou héritage, ils lui communiquaient leur privilège.] + +Mais le moment n'était pas venu de mettre à la raison les communes. +«Estant les affaires, comme elles sont à présent... il faut bien +regarder à les apaiser». A Montélimar, le même jour qu'elle célébrait +les mérites de la noblesse, elle prit à part le vice-sénéchal de la +ville, Jacques Colas, ancien recteur de l'Université de Valence, +l'organisateur d'une Ligue de la paix contre les protestants et l'un des +meneurs du tiers aux derniers États du Dauphiné. «C'est, dit-elle, ung +esprit presumptueux et fol duquel les sieurs de la noblesse ont avec +occazion fort grande jalouzie»[1004]. Mais elle jugeait bon de le +ménager à cause de son influence. Les clients de la Cour ne lui +prêtaient pas toujours l'aide qu'elle aurait pu attendre d'eux. Un neveu +de Monluc, l'évêque de Valence (Charles de Gelas de Léberon), «pour +craincte qu'il a comme ausy ont tous les principaulx de ce païs +desdictes ligues et communes, faict le moins qu'il peut chose qui leur +puisse déplaire»[1005]. Les villes, alarmées de sa déclaration de +Montélimar ou de son escorte de gentilshommes, se concertaient et +prenaient leurs précautions. A Valence, «les gens de guerre au moings» +ne sortirent pas à sa rencontre et firent «une forte garde toute la +nuict», ayant quelque peur qu'avec la noblesse elle ne se saisît de la +ville[1006]. A Romans, où elle coucha, les habitants allèrent au-devant +d'elle en nombre et bien armés. Leur capitaine, Pommier, un marchand +drapier, lui fit une sommaire harangue de bienvenue, c'est-à-dire un +compliment très sec. Pommier «a si grand crédict et autorité parmy ces +ligues qu'au moindre mot qu'il dict, il faict marcher tous ceulx de +ceste dicte ville et des environs»[1007]. + + [Note 1004: _Lettres_, t. VII, p. 49. Cf. p. 29, note 1, Jacques + Colas, catholique très ardent, aima mieux se faire Espagnol que de + se rallier à Henri IV. Voir Ed. Colas de La Noue, _Le comte de La + Fère_, Angers, 1892.] + + [Note 1005: _Lettres_, t. VII, p. 49.] + + [Note 1006: _Ibid._, p. 50.] + + [Note 1007: _Ibid._, p. 50. Le document publié par J. Roman, dans + le _Bulletin de la Société d'archéologie de la Drôme_, année 1877, + sous le titre assez inexact de _La Guerre des paysans en + Dauphiné_, p. 29-50 et 149-171, est le récit par un témoin des + événements de Romans en 1579 et 1580. Pommier (ou Paulmier), à la + tête des ouvriers drapiers et avec l'aide des paysans des + environs, fit la loi dans la ville pendant deux ans et fut tué par + les bourgeois. Sa rencontre avec la Reine est racontée pages + 46-47.] + +Elle n'a pour toute arme contre ces mauvaises dispositions que sa +parole. Depuis son arrivée dans le Midi, elle harangue autant qu'elle +cause et elle continue à haranguer à Montélimar, à Valence, à Romans où +elle parla deux fois le même jour. Elle n'a pas seulement affaire à des +particuliers, mais à des groupes: députés des Églises, assemblées de la +noblesse, réunions de bourgeois ou de ligueurs qui, tout amateurs +d'éloquence qu'ils soient, ne sont pas faciles à convaincre. Elle a +comme orateur de grands dons: une argumentation abondante, beaucoup de +charme, une douceur insinuante, le talent de dire à chacun de ses +auditeurs ou de ses auditoires ce qui est capable de l'émouvoir ou de le +flatter. Au besoin elle sait parler ferme et, comme dit Brantôme, +«royalement». Elle prêche partout le devoir de l'obéissance et +l'avantage de l'union. Elle fait jurer haut la main à la «tourbe» réunie +à Valence--c'étaient les principaux de la ville, mais qui n'étaient pas +gentilshommes--de se départir des ligues et associations et de rendre +tout devoir à M. de Maugiron, lieutenant général du Roi. Elle a même +succès à Romans, le centre d'action du terrible Pommier, et décide les +habitants, presque malgré eux, à laisser emmener à Lyon deux canons que +M. de Gordes, l'ancien lieutenant général, leur avait confiés[1008]. + + [Note 1008: _Lettres_, t. VII, p. 55; _Bulletin_, p. 47-48.] + +Elle avait donné rendez-vous à Grenoble aux représentants des trois +ordres pour les entendre en leurs doléances. Elle reçut à part ceux de +la noblesse et du clergé, «qui furent fort modestes en leurs +remontrances», et leur dit la «parfaite amour et dillection» que le Roi +son fils portait à ses sujets, les preuves qu'il en avait données sans y +épargner sa propre vie du temps du feu Roi son frère et les «occasions» +qui l'avaient mû d'apaiser les troubles de son royaume «par la +douceur»[1009]. L'orateur du tiers état, un avocat de Vienne, Debourg, +«fort factieux», demanda que le différend des ordres fût jugé par le Roi +«en plus grande et aultre compagnie de Conseil que celle qui estoit par +deça», mais le premier consul de Grenoble, et les députés de beaucoup de +villes prièrent la Reine de le «vuider» avec les princes et seigneurs du +Conseil qui l'accompagnaient. Elle, se sentant soutenue, n'oublia pas de +«parler à iceluy Debourg ainsy qu'il appartenoit et de luy bien faire +congnoistre et à tous les aultres factieux et faiseurs de menées qui +avaient introduit ces ligues à si mauvaise intention que l'on voioit +(voyait) par effectz [qu'ils] mériteraient grande pugnition»[1010]. +Alors, dit-elle, la plupart des députés «monstrèrent à l'instant de se +voulloir departir des choses mauvaises qui sont cachées sur (plutôt, +sous) cela». Mais elle se contentait trop facilement; elle ne se +demandait jamais si l'impression de ses paroles, de sa présence, de ses +menaces était bien profonde et prévaudrait longtemps contre les +passions, les rancunes, les défiances de toujours. Elle ne tarda pas à +s'apercevoir qu'elle ne réussirait pas à faire peur. Elle fit arrêter un +chirurgien, qui avait tenu à des gentilshommes des propos tendant à +mauvaise fin, et un procureur au Parlement, Gamot, qui avait promené le +râteau et propagé l'usage des cornets à bouquin[1011], et elle chargea +le Parlement de leur faire leur procès. Mais les Communes intervinrent, +et elle fut obligée de relâcher Gamot. Non sans peine elle parvint à +reconcilier les trois ordres qui étaient «merveilleusement divisez» et à +leur faire signer un accord général[1012]. + + [Note 1009: 5 août 1579, _Lettres_, t. VII, p. 72.] + + [Note 1010: _Lettres_, VII, p. 71.] + + [Note 1011: Grenoble, 5 août 1579, _Ibid._, t. VII, p. 73.] + + [Note 1012: Grenoble, 10 août 1579, _Ibid._, t. VII, p. 75.] + +Aussi inclinait-elle plus que jamais aux moyens de persuasion; il sera +temps plus tard de punir. Elle n'était pas d'avis d'envoyer une armée +contre Bellegarde, comme voulait le faire Henri III, ulcéré de son +«infidélité»; on n'avait pas de forces suffisantes ni d'argent pour en +lever. Surtout l'apparition des troupes royales risquait de provoquer +une prise d'armes générale. Lesdiguières, avec les protestants du +Dauphiné, leur barrera la route. Le roi de Navarre et le prince de Condé +appuieront Lesdiguières, les ligues catholiques armeront pour se +défendre. La «dextérité» valait mieux que la «force» contre le mal +présent. «Entretenez doncques bien pour y remédier vostre édit dernier +de pacification et les articles de la conferance de Nérac. Asseurez +(rassurez) par ce moien les Huguenotz et les conduisez de façon qu'ilz +satisfacent de leur part (comme ilz dient tousjours qu'ilz feront) +auxdictz édictz de pacification et articles de conferance, et surtout +qu'ilz n'aient aulcune occasion de s'excuser qu'ilz ne rendent les +villes, car estant remises en vos mains, comme ilz sont tenuz, dedans +peu de temps et qu'ils promettent fayre, vous estes en asseurée paix et +repos»[1013]. + +Pour amener Bellegarde à se démettre de lui-même du gouvernement de +Saluces, Catherine comptait sur le duc de Savoie, Emmanuel Philibert. +C'était, elle le savait bien, un courtier intéressé. Il suivait +attentivement les affaires de Dauphiné et de Provence. «Ce prince là, +écrivait Villeroy à Henri III, met le nez partout et a intelligence +avecque tous ceux de part et d'autre qui troublent vos affaires»[1014]. +De Grenoble, où le Duc était allé la visiter, la Reine-mère donnait à +son fils même avertissement. Vous «ne craché pas en vostre plus segret +lieu que tout ne se sache ysi (ici) et me croyés[1015]». Il en voulait à +Henri III d'avoir rompu ses desseins sur Genève, contre qui il s'était +ligué à Lucerne avec les six cantons catholiques (8 mai 1578). Ce traité +préparait à même fin une coalition où l'Espagne était destinée à entrer, +et, tel qu'il était, il compromettait l'alliance perpétuelle de la +France avec les Suisses. Le Roi très chrétien riposta en s'unissant à +Berne et à Soleure pour la défense de la Rome calviniste (8 mai +1579)[1016]. En cette circonstance, comme en beaucoup d'autres, il +voyait plus juste et plus loin que sa mère, qui, tout entière à son rêve +de pacification intérieure et à sa politique d'expédients, aurait voulu +s'assurer à tout prix le concours du duc de Savoie «.... Si j'eusse +sceu, écrivait-elle à son fils, ce que j'ay sceu depuis, je ne vous +eusse conseillé la prandre (Genève) en protection, mais que eussiez, +comme pussiez bien (vous pouviez bien), si l'on l'eust voullu, achever +l'alliance avec les cantons seullement de Berne et de Suryc (Zurich) et +de Soleure, mais vous m'en escripvites de façon que je ne vous eusse ozé +mander le contraire[1017]». Elle l'engageait, pour adoucir le +ressentiment du Savoyard, à lui certifier par écrit qu'il n'avait pas eu +l'intention de préjudicier aux droits que le Duc prétendait sur Genève, +mais au contraire de l'aider à les y maintenir. Mais Emmanuel-Philibert +n'était pas homme à se payer de ce billet à long terme. Forcé de +renoncer à sa convoitise, il dut penser que Saluces pourrait un jour lui +servir de compensation et il ne se soucia plus, s'il s'en était soucié +jamais, d'y affermir l'autorité du Roi. On n'en eut que de bonnes +paroles. Bellegarde traîna la négociation. Lesdiguières attendit le +règlement de l'affaire de Saluces[1018]. + + [Note 1013: Avignon, 9 juillet, _Lettres_, VII, p. 41.] + + [Note 1014: _Ibid._, t. VII, p. 40, note 2.] + + [Note 1015: _Ibid._, p. 83. Cf. 114. Il y a des détails sur le + séjour du Duc à Grenoble dans les _Mémoires d'Eustache Piémond, + notaire royal-delphinal_, Valence, 1885.] + + [Note 1016: Ce traité fut négocié par Jean de Bellièvre, sieur de + Hautefort, et signé par Nicolas de Harlay, sieur de Sancy, qui + était protestant: Ed. Rott, _Histoire de la représentation + diplomatique de la France auprès des cantons suisses, de leurs + alliés et confédérés_, Berne et Paris, t. II, 1902, p. 231-234. + Sur les prétentions et les projets du Duc, si contraires à la + couronne de France, voir p. 225, et sur le traité de Lucerne, voir + encore p. 233.] + + [Note 1017: _Lettres_, t. VII, p. 117-118, 4 septembre 1579.] + + [Note 1018: 12 septembre, _Lettres_, t. VIII, p. 126.] + +Catherine était impatiente de revoir après treize mois de séparation ce +qu'elle avait «le plus cher en cet monde», son fils. Henri III décida +d'aller au-devant d'elle jusqu'à Lyon. «Quant à la reyne ma mère, +écrivait-il à Villeroy, je croys ce qu'elle mande de Daufiné, provinsse +byen brouillée, mais j'espère [qu'elle] i (y) donnera ordre.... Je ay +veu ce que dit Lesdiguières; toutes choses byen esloignées de ce qu'il +nous fault comme aussy du maréchal de Belleguarde qui mant (ment) comme +tous les autres, et, si j'ose dire, M. de Savoye... nous andort si nous +le voulons estre. Bref toutes ces paroles et lètres des uns et des +autres ne sont que songes et mensonges; bien abylle (habile) qui s'an +peust guarder.... Et plus n'an diz (je n'en dis pas plus) sinon qu'il +nous faust resouldre d'aller à Lyon, car la bonne famme (c'est sa mère +qu'il veut dire) le veult et me l'escrit trop expressément pour y +faillir.... Adieu. Je suis dans le lict de lasseté (lassitude) de venir +de jouer à la paulme»[1019]. Ce mélange de pénétration et de paresse, de +connaissance des hommes et de dégoût de l'action, de tendresse filiale +et d'irrévérence, n'est-ce pas Henri III peint par lui-même? Mais, au +moment de partir, il fut pris d'une douleur d'oreilles si aiguë que son +entourage pendant vingt-quatre heures désespéra de sa vie (10 +septembre)[1020]. Catherine, avertie de la crise, allait courir à Paris +quand elle reçut la nouvelle que tout danger était passé. «Ma Comere, +écrivait-elle à la duchesse d'Uzès, j'é aysté bien afligée et non sans +cause, car c'èt ma vye et san cela je ne veulx ni vyvre ni estre.... +Quant je y panse au mal qu'il a eu, je ne sè set [ce] que je suys, je +loue mon bon Dyeu de me l'avoir redouné et luy suplye que se souyt (ce +soit) pour son temps plus que ma vye et que tant que je vyve [je] ne luy +voy mal. Croyés que c'et une extrème pouyne (peine) d'estre louyn de cet +(loin de ce) que l'on ayme come je l'ayme et le savoyr malade, c'est +mourir à petyt feu.» S'il eût continué d'être non pas en un si grand +mal, mais seulement malade, elle eût tout laissé, «car je ne povés plus +endurer d'uyr (ouïr) dire: yl a mal et ne le voyr»[1021]. + + [Note 1019: _Lettres_, t. VII, p. 77, note 1.] + + [Note 1020: 14 septembre, _Lettres_, t. VII, p. 129; _Ibid._, 15 + septembre, p. 130. Le Roi avait eu une première atteinte le 3 + septembre et après une promenade au château de Madrid, une crise + d'otite aiguë, le 10 septembre; _Mémoires-Journaux de L'Estoile_, + éd. Jouaust, I, p. 332-333.] + + [Note 1021: Lyon, 18 septembre, _Lettres_, t. VII, p. 134.] + +Elle s'imposa de rester pour assurer son repos et la paix du royaume. +Henri III alla faire un pèlerinage à Chartres et de là un voyage en +Normandie en vue de rétablir l'ordre dans cette province fort +troublée[1022].--Elle continua, loin de lui, à négocier pendant un mois +avec Bellegarde et Lesdiguières. Mais elle était pressée d'en finir. Son +fils lui avait envoyé un «pouvoir» daté du 13 septembre, autorisant le +maréchal de Bellegarde à commander au marquisat de Saluces[1023]. +C'était une capitulation. Mais elle excellait à sauver la face. Le +rebelle n'ayant pas consenti à passer la frontière, elle lui donna +rendez-vous à Montluel, dans un château du duc de Savoie. Elle le reçut, +entourée des princes et des conseillers de sa suite, en présence +d'Emmanuel-Philibert, son hôte (17 octobre). Bellegarde se mit à deux +genoux devant elle et déclara qu'il avait «extrème regret et déplaisir» +de sa conduite et «qu'il vouldroit avoir perdu la moitie de son sang et +que cela ne luy feust advenu». Il la pria d'«intercedder envers le Roy +de luy pardonner» et, en signe d'obéissance, remit «à ladicte Dame es +mains du Roy ledict marquisat». Elle prit acte de sa soumission, et +«puisqu'il l'asseurait de la fidélité et affection qu'il vouloit toute +sa vie porter au service du Roy son filz, comme son debvoir le luy +commandoit», elle lui fit délivrer les lettres-patentes qui le +rétablissaient en sa charge. Au prix d'une humiliation de forme, il +devenait le possesseur paisible d'un gouvernement usurpé[1024]. + + [Note 1022: Il y aurait eu des troubles assez graves et même une + émeute à Rouen, si le secrétaire de Jérôme Lippomano est bien + renseigné. Tommaseo, _Relations des ambassadeurs vénitiens_, t. + II, p. 451.] + + [Note 1023: _Lettres_, t. VII, app., p. 441-442.] + + [Note 1024: _Lettres_, t. VII, app., p. 438-439.] + +Quant à Lesdiguières, il persista toujours à refuser les entrevues +qu'elle lui proposait même en terre savoyarde[1025]. Elle en fut réduite +à charger Bellegarde de négocier avec son complice un accord ou plutôt +une trêve entre catholiques et protestants, qui fut publiée au +commencement de novembre à Monestier de Clermont[1026]. + + [Note 1025: _Actes et correspondances du connétable de + Lesdiguières_, t. I, Introd., p. XXVIII-XXIX. _Lettres_, t. VII, + p. 192, note. Roman, _Catherine de Médicis en Dauphiné_, Grenoble + 1883; Dufayard, _Le connétable de Lesdiguières_, 1892, p. 57-61. + Bellegarde mourut deux mois après sa réconciliation avec le Roi à + Saluces (20 décembre). On a naturellement accusé Catherine de + l'avoir fait empoisonner (voir les références de M. le Cte + Baguenault de Puchesse, Introd. au t. VII des _Lettres_, p. XIII + et XIV). Bellegarde a pu mourir très bien de la gravelle dont il + souffrait depuis longtemps.] + + [Note 1026: _Lettres_, t. VII, p. 192, note.] + +Il était temps qu'elle rejoignît son fils. L'agitation, qui semblait +apaisée dans le Midi, avait gagné le Nord et l'Est. Pendant la dernière +partie de son voyage il lui était venu de ces régions des nouvelles +inquiétantes. Il y avait eu des soulèvements de paysans en +Basse-Normandie et même une émeute à Rouen[1027]. Des grands seigneurs +de la province, La Rocheguyon, Cantelou, Pont-Bellenger, étaient +compromis dans ces remuements et même suspects d'avoir voulu enlever le +Roi à Saint-Germain. Ils avaient pris le large et s'étaient retirés en +Lorraine, à Commercy, dont La Rocheguyon était damoiseau[1028]. Le bruit +courait que le seigneur de La Petite-Pierre, un protestant, poussé sous +main, disait-on, par le duc de Guise, projetait une entreprise sur +Strasbourg[1029]. Des soldats et des gentilshommes en petites troupes se +dirigeaient de différents points du royaume vers la Lorraine et la +Champagne, où elles se massaient. Quelques-unes de ces bandes envahirent +la Franche-Comté, qui appartenait à Philippe II, pillèrent le plat pays +et prirent trois châteaux. Catherine a certainement compris que cette +attaque était, comme celle de l'an précédent, une simple diversion pour +occuper les Espagnols, diviser leurs forces et faciliter au duc d'Anjou +l'attaque des Pays-Bas. + + [Note 1027: Relation du secrétaire de Jérôme Lippomano, + l'ambassadeur vénitien. Tommaseo, _Relations des ambassadeurs + vénitiens_, t. II, p. 451.--Floquet, _Histoire du Parlement de + Normandie_, t. III, 1841, règne de Henri III, n'en dit rien.] + + [Note 1028: Damoiseau, nom donné à des vassaux de seigneurs + ecclésiastiques. Le suzerain de Commercy, c'était l'évêque de + Metz.] + + [Note 1029: La Petite-Pierre ou Lützelstein, châtellenie lorraine + dans les Vosges.] + +Mais elle craignait d'irriter les cantons suisses limitrophes de la +province espagnole et qui était garants de sa neutralité[1030]. + +Elle écrivit au grand écuyer, Charles de Lorraine, et à Saissac et Du +May, qui commandaient sous ses ordres ces batteurs d'estrade, pour leur +représenter les conséquences possibles de ces courses et de ces menées: +rupture de l'alliance avec les Suisses, représailles du roi d'Espagne, +et, en cas de tentative sur Strasbourg, conflit avec le Corps +Germanique[1031]. Elle les priait d'y bien réfléchir. Si elle leur +parlait si doucement, c'est qu'elle savait leurs liaisons. Charles de +Lorraine, grand ami du duc d'Anjou, fut son compagnon de guerre aux +Pays-Bas; La Rocheguyon était le frère de son favori d'alors, La +Rochepot. Il n'aurait pas fallu, par une sévérité hors de saison, +tourner contre le Roi les forces destinées à combattre Philippe II. +Aussi avait-elle bien recommandé à Henri III de fermer les yeux sur les +remuements de la noblesse de Normandie. Il avait eu bien raison de +châtier les paysans qui s'étaient «tant oubliés», gens de peu et sans +attaches, mais donner arrêt contre les seigneurs réfugiés à Commercy, +c'était chose dangereuse[1032]. Ils armeraient pour se défendre et +appelleraient leurs amis à l'aide. Mieux valait suspendre l'action de la +justice que de risquer une insurrection. Les ménagements lui parurent +encore plus opportuns, quand elle apprit ce qu'elle appréhendait +par-dessus tout, une nouvelle brouille entre ses deux fils. + + [Note 1030: Sur la neutralité de la Franche-Comté, voir Lucien + Febvre, _Philippe II et la Franche-Comté_, Paris, 1911, p. 54-57. + L'accord conclu en 1511 entre Maximilien d'Autriche et les Suisses + et celui de 1522 entre Marguerite d'Autriche et François Ier + mettaient la neutralité franc-comtoise sous la protection des + cantons. Un an auparavant, les Français avaient envahi déjà la + Franche-Comté. Le duc d'Anjou, avouant l'agression, avait écrit à + «Messieurs des Ligues» (2 octobre 1578) qu'il avait en vue le + «repos et tranquillité des Flandres», mais ils ne voulurent + entendre à cette raison de diversion. Ils obtinrent d'Henri III + qu'il obligeât son frère (_Id., ibid._, p. 723 et note 2) à + retirer ses troupes. Catherine ne s'exagérait pas les + susceptibilités des gens des cantons.] + + [Note 1031: _Lettres_, 13 octobre 1579, t. VII, p. 168.] + + [Note 1032: Au Roi, Grenoble, 12 septembre 1579, t. VII, p. 128.] + +En août, le duc d'Anjou était allé visiter la Reine d'Angleterre, qui le +reçut à Greenwich dans son intimité, causant longuement avec lui et +déclarant, s'il faut en croire l'ambassadeur d'Espagne, qu'elle n'avait +jamais vu un homme qui lui plût davantage et qu'elle accepterait plus +volontiers pour époux[1033]. Les espérances qu'il conçut durent à son +retour lui rendre plus sensibles les marques de mépris et de défiance +que son frère ne lui épargnait pas. Cependant, lors de la crise d'otite +dont Henri III faillit mourir, il se montra--du moins c'est Catherine +qui le dit--«tel qu'il devoit». Mais quelques jours après (fin +septembre), profitant d'un voyage du Roi à Chartres[1034], il sortit de +Paris et se retira dans son apanage d'Alençon. Bellièvre jugea la +situation si sérieuse qu'il pressa la Reine-mère de hâter son +retour[1035]. + + [Note 1033: Kervyn de Lettenhove, t. V, p. 391-393.] + + [Note 1034: Henri III au duc de Montpensier, 30 septembre 1578, + _Lettres_, t. VII, p. 149, note 2.] + + [Note 1035: _Lettres_, t. VII, p. 156. La réponse de la Reine-mère + où il est fait allusion aux dépêches de Bellièvre est du 6 + octobre.] + +Henri III, inconscient du danger ou dédaignant de s'expliquer, laissa +tomber la correspondance. La Reine-mère était affolée. «Je vous prie, +écrivait-elle à Villeroy, que je aye plus sovent des novelles du Roy, +car c'et mourir et ouyr cet que j'oye (ouïs) et ne rien savoyr de la +Court»[1036]. + +Aussitôt qu'elle eut réglé l'affaire de Saluces, elle prit la route de +Paris. + +Le Roi «s'achemina» au-devant d'elle jusqu'à Orléans, et, comme il +l'écrivait à son ambassadeur à Venise, Du Ferrier (9 novembre), il la +revit «avec une extresme joye et contentement», heureux qu'elle eût pu +supporter ce long et dangereux voyage et sentant son «obligation à la +dicte dame du bien qu'elle a semé partout où elle a passé»[1037]. Cet +accueil la payait de ses peines. Après seize mois de séparation (août +1578-novembre 1579), elle retrouvait son fils tel qu'elle le souhaitait, +reconnaissant de ses efforts, et peut-être plus affectueux qu'elle ne +l'avait quitté. A Paris, le Parlement et le peuple allèrent à sa +rencontre à une lieue hors des murs, comme pour lui faire honneur de la +pacification du royaume. + +Le secrétaire de Lippomano, l'ambassadeur vénitien, qui écrivait sous la +dictée de son maître, parlait d'elle avec enthousiasme. «C'est, dit-il +dans sa Relation, une princesse infatigable aux affaires, faite à point +pour prendre de la peine et pour gouverner un peuple aussi remuant que +les Français. Puisqu'ils commencent à connaître son mérite, il faut qu'à +leur honte, ils la louent et se repentent de ne l'avoir pas appréciée +plus tôt»[1038]. + + [Note 1036: 10 octobre 1579, _Lettres_, t. VII, p. 163-164.] + + [Note 1037: _Lettres_, t. VII, p. 194, note 2, et 195, note 1.] + + [Note 1038: _Relations des ambassadeurs vénitiens_, publiées et + traduites par Tommaseo dans la Collection des Documents inédits, + t. II, p. 449-451. J'ai, pour plus d'exactitude, changé quelques + mots à la traduction de Tommaseo.] + +Mais il ajoutait, et la réserve était d'importance, qu'elle avait plutôt +«assoupi que réglé les différends de la Guyenne, du Languedoc, de la +Provence et du Dauphiné». + +C'est la vérité même. Le succès de l'oeuvre ne répondait pas à l'habileté +de l'ouvrière. + + + + +CHAPITRE X + +DIVERSION EN PORTUGAL + + +Catherine ne s'émouvait pas outre mesure de cette recrudescence +d'agitation. Elle se croyait maintenant si sûre de l'amour du Roi +qu'elle s'en estimait beaucoup plus forte. Confiante à l'excès dans son +habileté et dans la vertu du nom royal, elle se flattait qu'en voyant +agir ensemble la mère et le fils les huguenots et les politiques +entendraient plus facilement raison. Mais c'était à la condition, comme +elle le savait bien, que le duc d'Anjou ne prît pas parti contre son +frère et qu'il restât en fait neutre et en apparence ami. Il n'était pas +allé la saluer au passage à Orléans, sous prétexte qu'il avait été pris +d'un «dévoiement d'estomac» au moment de monter à cheval, mais en +réalité pour ne pas se rencontrer avec le Roi. Inquiète de cette +mauvaise excuse, elle ne s'arrêta que quelques jours à Paris, juste le +temps de se reposer, et repartit pour aller causer avec le Duc et le +bien disposer en faveur de la paix. + +Elle le rejoignit à Verneuil-en-Perche (près d'Évreux). Des +conversations qu'ils eurent elle n'a pas tout écrit à Henri III, se +réservant de lui en raconter plus long en tête-à-tête. Ils ont dû +parler, quoiqu'elle n'en dise rien, des affaires des Pays-Bas où elle +savait qu'il se «rembarquait». Peut-être lui a-t-il avoué qu'il venait +de signer le 25 octobre avec le sieur d'Inchy, gouverneur de Cambrai, un +accord secret qui lui assurait la possession de cette ville libre +impériale, mais dépendante du roi d'Espagne[1039]. Très franchement il +l'entretint des sollicitations qui lui étaient venues de divers points +du royaume. Voulait-il lui faire peur afin de l'incliner à le soutenir +en ses entreprises de Flandres? A-t-elle elle-même, par quelque vague +promesse de secours, provoqué ses confidences? En tout cas elle sut de +lui, comme elle le rapporte à Henri III, et de Christophe de Savigny, +seigneur de Rosne-en-Barrois, qui était là, que les malcontents des deux +religions, à Commercy et ailleurs, s'étaient assuré le concours de +certains colonels de reîtres et du «Casimir» et qu'ils se cherchaient un +chef. Le Duc expliqua que, pour mieux faire service au Roi, il avait +«sans rien respondre jusques icy ecousté ce qu'ils lui ont voulu dire», +bien résolu toutefois à ne jamais refaire chose qui pût déplaire à son +frère. Il montrait, disait-elle, en tous ses propos, «ne désirer rien +tant en ce monde» que de rendre au Roi «le très humble service» qu'il +lui doit. Il ajouta «deux lignes» de sa main à cette lettre de sa mère +pour confirmer l'assurance de sa fidélité[1040]. + + [Note 1039: Kervyn de Lettenhove, _Les Huguenots et les gueux_, t. + V, p. 469-470.] + + [Note 1040: Au Roi, Verneuil-au-Perche, 23 novembre 1579, + _Lettres_, t. VII, p. 199 et note 1 de la page 200.] + +A Évreux, jusqu'où elle s'avança pour décider les États de Normandie, en +se rapprochant d'eux, à voter les nouveaux impôts, elle apprit qu'ils +avaient repoussé toutes les surcharges. «Il a esté conclud que ce pays +vous paiera seulement ce qu'ils ont accoustumé du principal de la +taille, du taillon et ustancilles de la gendarmerie et solde de +cinquante mille hommes de pied; c'est l'ordinaire; mais quant au +parisis[1041], à une creue de III s. (sous) VI d. (deniers) et une autre +de XVIII d. pour livre qui revient ensemble, à VI d. près, compris ledit +parisis, à deux parts dont les six font le tout, ils n'en veullent rien +payer et ont conclud de vous en faire visve remonstrance, vous voullant +représenter les grandes pauvretés et charges de ce pays et font une +comparaison que d'un corps bien composé il ne s'en peut tirer ny faire +que quatre quartiers non plus que d'une année et que d'y en faire six +ils ne le pourroient pour leur impuissance»[1042]. La noblesse de la +province, pour marquer son mécontentement, n'avait envoyé qu'un délégué +par «chacun des sept bailliages et vicontés, au lieu qu'il en souloit +tousjours avoir grand nombre». Un gentilhomme protestant, bon serviteur +du Roi, lui a révélé que les gentilshommes catholiques «sont après, tant +qu'ils peuvent, à unir avec eux ceulx de la Relligion [réformée]» et +qu'ils sont «du tout résolus» de faire appel et de se joindre aux +étrangers. Leur raison, c'est qu'on «les mesestime et contemne»[1043]. +Elle est si troublée de ce qu'elle voit et entend qu'elle écrit à Henri +III, sans détours, contrairement à son habitude: «Vous supplie.... +commander visvement à vos financiers qu'ilz regardent à vous faire un +fonds pour vous faire aider sans plus fouller vos peuples, car vous +estes à la veille d'avoir une révolte generalle, et qui vous dira le +contraire ne vous dit la veritté»[1044]. + + [Note 1041: Le «taillon», c'est l'imposition provisoire établie en + 1543 sur les villes closes pour l'entretien de 50 000 hommes de + pied, et maintenue depuis comme supplément ordinaire à la taille. + Les «ustensiles» sont un autre supplément à la taille, mais + affecté à la solde de la gendarmerie. Le parisis, calculé d'après + la différence entre la livre parisis et la livre tournois, est une + augmentation d'environ 7 pour 100.] + + [Note 1042: Evreux, 25 novembre 1579, _Lettres_, t. VII, p. 201. + Beaurepaire, _Cahier des Etats de Normandie_, t. I, p. 59-60 (art. + III) et p. 71 (art. XXII des demandes des Etats).--Cf. La défense + du Roi dans le discours du Premier Président de Rouen, 16 novembre + 1579, p. 362-365.] + + [Note 1043: _Lettres_, t. VII, p. 201-202.] + + [Note 1044: _Ibid._, p. 202.] + +A-t-elle vraiment peur ou bien exagère-t-elle le danger pour décider le +Roi aux concessions qu'elle allait lui demander. Avec elle on ne sait +jamais très bien. + +Le Roi, dans un sursaut d'énergie, avait ordonné au maréchal de Matignon +de rompre les rassemblements de Champagne et de forcer Commercy. Elle +lui insinuait, sous réserve toutefois de son «meilleur advis», que la +voie de la douceur serait peut-être préférable. Les gens de guerre que +l'on disait réunis en Champagne pour cette entreprise de Strasbourg» +s'étant dispersés, était-il prudent que Matignon attaquât Commercy? Ce +serait provoquer là et ailleurs l'esprit de résistance. Et quel est le +messager qu'elle lui propose d'expédier à La Rocheguyon pour le +dissuader de mettre des soldats dans Commercy et au Maréchal pour lui +recommander de ramener les siens? c'est un favori du duc d'Anjou, La +Rochepot, qui était d'ailleurs le frère de La Rocheguyon[1045]. + +Le Duc conseillait, lui aussi, de tout apaiser, disait-elle dans une +autre lettre. Il lui avait représenté que le Maréchal n'était pas assez +fort, même renforcé, pour affronter les troupes massées à Commercy et +les auxiliaires qui leur viendraient. «Et semble que ceux qui ont envie +de mal faire et remettre vostre royaume en trouble n'attendent que de +vous voir commencer pour, sur cette occasion, s'élever et faire entrer +le Casimir en vostre royaume»[1046]. + +François, tout en protestant de sa fidélité, n'avait pas caché à sa mère +qu'il avait lieu de se plaindre de son frère, qui ne tient pas «compte» +de lui et qui «s'en défie». La Reine engageait donc le Roi, pour +dissiper cette «humeur» dangereuse, à écrire au Duc, comme de lui-même, +qu'il est heureux «de lui veoir une si bonne volonté» à l'aimer et le +servir, mais que son éloignement et l'opinion «qu'il est mal content, +cela nuit infiniment au bien» des affaires et à l'exécution de la paix; +qu'il le prie de revenir à la Cour avec leur mère, d'être bien assuré de +sa bonne grâce, dont il lui a donné déjà tant de marques, et de +«n'adjouter foy aux passions de ceux qui veullent veoir les troubles en +ce royaume» et que par là il peut «congnoistre estre ennemis de tous +deux». Comme elle savait Henri III susceptible, elle ajoutait: «Vous lui +saurez mieux dire, de sorte que c'est sottise à moy de le vous +escripre»[1047]. Mais si elle s'en remettait à lui, et très justement, +de la façon de faire les avances, elle ne lui cachait pas qu'elle les +jugeait nécessaires. + + [Note 1045: 23 novembre 1579, _Lettres_, t. VII, p. 199.] + + [Note 1046: Au Roi, 25 novembre, _Lettres_, t. VII, p. 201.] + + [Note 1047: _Ibid._, p. 202.] + +L'escapade de Condé montra combien elle avait raison. Ce Bourbon +sectaire, le seul véritable huguenot de sa race, ne se résignait pas à +vivre dans l'Ouest, hors de son gouvernement de Picardie, loin des +Pays-Bas, de la reine d'Angleterre et de Jean Casimir. Il sortit de +Saint-Jean d'Angely, traversa Paris déguisé et s'introduisit par +surprise dans une des places les plus fortes de Picardie, La Fère (29 +novembre 1579). Il avait trompé Catherine, à qui, le 13 novembre, il +écrivait qu'en toutes choses «qui concerneront le service de vozdites +Majestez» (le Roi et sa mère), s'il «vous plaist m'honorer de vos +commandemens je monteray aussytost à cheval pour les exécuter +promptement»[1048]. + +Comme d'usage, en désobéissant au Roi, il se défendait de vouloir rien +faire qui lui déplût, et cependant il se remparait dans La Fère et +réclamait son gouvernement contrairement aux stipulations de l'Édit de +Poitiers (septembre 1577). Un des articles secrets portait en effet que +la ville de Saint-Jean-d'Angely serait laissée au Prince pour sa +retraite et demeure pendant le temps et terme de six ans, en attendant +qu'il pût «effectuellement jouir de son gouvernement de Picardie auquel +Sa Majesté veut qu'il soit conservé»[1049]. Condé alléguait pour sa +justification que, lors de la signature de la paix, il avait protesté +«que devant les six ans il entendoit retourner en son +gouvernement»[1050]. Il ne se croyait pas lié par un contrat qu'il avait +répudié en le signant: un _distinguo_ qui sentait le casuiste. + +La Reine-mère alla le trouver à Viry (près de Chauny) avec la princesse +douairière de Condé, sa belle-mère, et le cardinal de Bourbon, son +oncle, mais elle n'obtint pas qu'il rentrât à Saint-Jean-d'Angely[1051]. +Les négociations continuèrent entre La Fère et Paris sans plus de +succès. Le Prince, seul et guetté par les ligueurs de la province, était +incapable de rien entreprendre, mais les huguenots du Midi remuaient. +Rambouillet, que le Roi avait député en Guyenne, n'était pas parvenu, au +bout de deux mois de sollicitations, à leur faire restituer les places +de sûreté qu'ils détenaient indûment[1052]. Montmorency, qui s'était +joint à Rambouillet pour persuader le roi de Navarre, n'avait pas mieux +réussi, lors de l'entrevue de Mazères (9 décembre 1579)[1053]. Quelques +jours après, le capitaine huguenot, Mathieu Merle, sur l'ordre d'«un des +principaux chefs de la Religion»[1054]--il ne dit pas lequel--surprit +Mende (25 décembre). Le roi de Navarre s'excusa de cette agression, qui, +écrivait-il à Henri III, «n'a esté faicte de mon sceu ni de mon +consentement». C'était un «faict particulier dont ceulx de la Religion +en general portent beaucoup de desplaisir»[1055]. + + [Note 1048: D'Aumale, _Histoire des princes de Condé_, 1889, t. + II, p. 128 et 419 (appendice IX).] + + [Note 1049: Art. XXIV, Du Mont, _Corps diplomatique_, t. V, 1re + partie, p. 310.--Cf. _Lettres_, t. VII, p. 209.] + + [Note 1050: _Lettres_, t. VII, p. 208.] + + [Note 1051: Lettres du 16 et du 18 décembre, t. VII, p. 207-212.] + + [Note 1052: Les négociations de Rambouillet, dans la _Revue + rétrospective_, t. VI, 2e série, p. 125-132.] + + [Note 1053: _Lettres_, t. VII, p. 214-215.] + + [Note 1054: Merle, _Mémoires_, éd. Buchon, p. 748.] + + [Note 1055: _Recueil des Lettres missives de Henri IV_, publié par + Berger de Xivrey, t. I, p. 270.] + +Mais il ne disait pas qu'ils en eussent tous et il laissait clairement +entendre qu'il n'était pas le maître de son parti. Au printemps de 1580 +les coups de main recommencèrent. Les protestants prirent Montaigu (15 +mars), les catholiques, Montaignac (en Périgord) (avril). On +s'acheminait à la guerre ouverte. + +Ce que la Reine-mère appréhendait par-dessus tout, c'est que les +catholiques malcontents ne se joignissent aux réformés. «J'ay bien peur, +écrivait-elle à Henri III, qu'il y ait quelque chose meslé en cecy +d'autre faict que de la relligion», et elle lui en donnait pour preuve +que les communes et les huguenots du Dauphiné, «au lieu qu'ils souloient +estre si mal sont à présent si bien»[1056]. + +Elle aurait pu alléguer comme exemple de ces compromissions, si elle +n'avait craint d'exciter l'humeur du Roi son fils contre son gendre, les +fêtes que le duc de Lorraine venait de donner à Nancy à l'occasion du +carnaval (11-18 février 1580)[1057]. La présence du fameux Jean Casimir +y avait attiré des hôtes ou des visiteurs de marque: Mayenne, frère du +duc de Guise, Rosne, le confident du duc d'Anjou, Bassompierre et cinq +ou six colonels de reîtres, La Rocheguyon, le damoiseau de Commercy, et +d'autres mécontents des deux religions. Jean Casimir tenait boutique +ouverte en Allemagne de mercenaires et même il ne lui aurait pas déplu +de s'assurer le monopole de ce marché. Il vendait de préférence ses +services à ses coreligionnaires et soutenait volontiers aussi, toujours +moyennant finances, les sujets catholiques en révolte contre les +souverains catholiques, faisant ainsi les affaires de la Réforme et les +siennes. Mais on ne le croyait pas incapable, à condition d'y mettre le +prix, d'aider les papistes contre les protestants et par exemple de +fournir des soldats au duc de Guise pour assaillir Strasbourg et au roi +d'Espagne pour recouvrer les Pays-Bas. Il avait en 1576 conduit une +armée allemande au secours du duc d'Anjou et des huguenots et il en +voulait à Henri III d'ajourner le paiement des trois millions de livres +que, vainqueur, il lui avait imposé comme indemnité de guerre; il +guettait l'occasion de contraindre ce débiteur récalcitrant. Il était en +rapports avec le duc d'Anjou, avec Lesdiguières, le chef des protestants +dauphinois, avec le roi de Navarre, avec le prince de Condé, et il ne +repoussait pas les avances du duc de Guise. On le sollicitait, on le +craignait, on le surveillait. Le «Casimir» était le cauchemar de +Catherine. Elle ne cessait pas depuis deux ans d'engager le Roi à +s'acquitter. Il semble que, sur les instances de sa mère, il se soit +décidé à charger le duc de Lorraine de négocier un concordat. Charles +III était tout désigné pour ce rôle d'intermédiaire, voisin et ami de +Jean Casimir, avec qui il avait été élevé à la Cour de France, gendre de +Catherine, qui l'aimait et élevait en tendre grand'mère sa fille +Christine. Ambitieux, mais timoré, serviable aux Guise, ces brillants +cadets de sa maison, déférent pour Henri III, qu'il savait soupçonneux +et irascible, il ménageait tout le monde. Il ouvrait sa maison aux +conspirateurs, mais il ne conspirait pas. «Le duc de Lorraine, écrivait +le 10 janvier l'agent florentin Saracini, a fait savoir à Sa Majesté, +par courrier exprès, que Casimir lui demandait de passer dans ses États, +faisant une levée de reîtres tout à l'alentour»[1058]. Mais il ne disait +pas qu'il l'en empêcherait. Il réussit probablement à faire accepter au +Palatin l'idée de versements en plusieurs termes[1059]. + + [Note 1056: Au Roi, 18 avril, _Lettres_, t. VII, p. 247.--Cf. à + Villeroy, même date, p. 249.] + + [Note 1057: Voir les références dans Davillé, _Les Prétentions de + Charles III, duc de Lorraine, à la couronne de France_, 1909, p. + 26 sqq.] + + [Note 1058: Desjardins, _Négociations diplomatiques de la France + avec la Toscane_, t. IV, p. 282: avis du 10 janvier 1580.] + + [Note 1059: _Calendar of State papers, foreign series_, 1579-1580, + p. 167.] + +Des propos de table ou des conciliabules de ces condottieri et de ces +grands seigneurs, presque rien n'a transpiré parce que probablement tout +s'est passé en paroles. On sait que déjà Casimir avait promis à La +Rocheguyon de lui fournir cinq mille reîtres contre la cession de +Commercy. On peut supposer que le duc de Lorraine a dû le tâter sur +l'entreprise que Guise, d'accord avec lui, tramait contre +Strasbourg[1060]. Mais il est imprudent de pousser plus loin les +hypothèses[1061]. + +Cette rencontre de personnages de divers pays et des deux religions +était si symptomatique que la Reine-mère retourna auprès du duc d'Anjou, +qui n'avait pas consenti à l'accompagner ou à la suivre à Paris. Elle +alla le trouver à Bourgueil (près de Chinon) et passa plusieurs jours +avec lui (14-17 avril 1580)[1062]. Elle lui parla des projets qu'on lui +prêtait sur les Pays-Bas, mais ce n'était pas sa principale affaire et +elle eut l'air de le croire quand il feignit de s'en départir, +«considérant le peu que l'on a faict pour luy quand il y a esté»[1063]. +Elle appréhendait par-dessus tout qu'il ne se rapprochât des huguenots +et, pour cette raison, elle le dissuada d'épouser la soeur du roi de +Navarre, Catherine de Bourbon, un parti qu'avant son voyage du Midi elle +trouvait sortable. C'est qu'alors elle y voyait un moyen de se concilier +le chef des protestants avec qui elle allait traiter. Les temps étaient +changés et ses dispositions aussi. Ce mariage, lui dit-elle, exciterait +contre lui «une grande inimitié de tous les catholiques du royaume et de +la Chrestienté». Il lui fit remarquer, non sans malice, qu'elle et le +Roi son frère ne voyaient point de «difficultés» à son mariage avec la +reine d'Angleterre, «qui estoit du la mesme relligion». Mais elle lui +représenta--c'est elle-même qui l'écrit à Henri III--«la grande +différence d'acquérir à soy en se mariant un grand royaume comme le sien +(celui d'Élisabeth) ou seullement cinquante mil livres de rente tout au +plus, épousant la princesse de Navarre[1064]». Ce n'était pas assurément +la peine de se brouiller avec le monde catholique à si bas prix. + + [Note 1060: Sur cette entreprise qui aurait permis aux Lorrains + d'ouvrir ou de fermer le passage du Rhin aux auxiliaires + allemands, voir les références dans Davillé, _Les prétentions de + Charles III à la couronne de France_, 1909, p. 26, note 7; et y + ajouter celles de P. de Vaissière, _De quelques assassins_, 1912, + p. 210, note 1.] + + [Note 1061: Voir toujours le consciencieux Davillé, dont je + n'accepte pas d'ailleurs les hardiesses érudites, p. 27 sqq.] + + [Note 1062: _Lettres_, t. VII, p. 238-247.] + + [Note 1063: Au Roi, 15 avril, _Lettres_, t. VII, p. 241-242.] + + [Note 1064: 15 avril, _Lettres_, t. VII, p. 241.] + +Elle lui proposa, au lieu de Catherine, sa petite-fille Christine, fille +du duc de Lorraine. Mais il fit le sourd. + +Au fond, il appréhendait autant qu'elle, mais pour d'autres raisons, le +retour des troubles dans le royaume. Il souhaitait le maintien de la +paix pour recruter dans les deux partis les soldats qui étaient +nécessaires à son entreprise des Flandres. Sa mère l'entendit +«plusieurs fois» dire qu'il y avait «un moyen très grand et fort aisé» +de pourvoir aux menées et défiances de ceux de la religion. Ce serait +que le Roi fit une paix nouvelle ou accordât un pardon général et qu'il +allât jurer l'amnistie ou la paix en sa Cour de Parlement devant les +princes, les grands officiers de la couronne, les principaux du royaume, +et les procureurs des grands personnages qui n'y pourraient venir[1065]. +Il offrait son humble service pour cette oeuvre d'apaisement, et le +maréchal de Cossé, qui était à Bourgueil, déclarait à Catherine et à +beaucoup d'autres, comme elle le raconte avec intention à Henri III, que +le Roi en devait donner expressément la charge à son frère afin de bien +faire connaître à tous ses sujets qu'il voulait la paix et le repos du +royaume. Elle répondit qu'elle n'était pas d'avis de faire un édit +nouveau, celui que le Roi avait octroyé aux protestants suffisait; mais +elle ne rejeta pas absolument l'idée d'envoyer un des siens avec un +serviteur du Duc, s'informer de l'occasion des troubles, «combien que +mon intention, expliquait-elle à Henri III, fust de n'en rien faire sans +la résolution de vous mesme et de vostre volunté». Et toujours elle lui +répétait qu'il y avait dans ces remuements autant de politique que de +religion. Le lendemain elle le pressait de mander à Paris, suivant le +conseil de son frère, les princes et les grands pour aller «jurer» +devant eux en son Parlement «l'entretènement de la paix et le promectre +solennellement et avec tant d'expression qu'il ne s'y puisse rien +adjouster ny jamais trouver aulcune excuse»[1066]. Quant au «pardon +général de tous les maux et faultes passées», que recommandaient le duc +d'Anjou et le maréchal de Cossé, c'était aussi son opinion «fondée sur +ce que il seroit très difficile de chastier ceulx qui les ont commis +sans danger de rentrer aux troubles», mais elle s'en remettait à son +«prudent avis». Elle l'engageait pourtant, s'il voulait bien pardonner +cette fois, à déclarer «par parolles fort expresses» qu'à l'avenir il +serait fait «justice» «sévèrement et exemplairement» des coupables, de +quelque qualité, condition et religion qu'ils fussent. Elle était sûre +que ce serment d'entretenir la paix servirait «grandement à aller au +devant et empescher le mal qui se prépare». «Et quant il n'y auroit, +affirmait-elle, que la bonne intelligence que l'on verra par là qui est +entre vous et vostre dict frère, croiez que cela contiendra beaucoup de +gens»[1067]. C'était l'intérêt du Roi de regagner son frère. + + [Note 1065: Tours, 18 avril, _Lettres_, t. VII, p. 246.] + + [Note 1066: Tours, 19 avril, _Ibid._, t. VII, p. 250.] + + [Note 1067: Tours, 19 avril, _Ibid._, t. VII, p. 251-252.] + +La guerre éclata soudainement dans le Midi. Le roi de Navarre adressa un +manifeste à la noblesse (15 avril) et, cinq jours après, une lettre au +Roi pour justifier la prise d'armes[1068]. Son grand argument, c'est que +ses coreligionnaires étaient désespérés par les agressions des +catholiques. Mais les catholiques pouvaient répondre qu'ils ne faisaient +que rendre coup pour coup. Au vrai, les chefs protestants avaient +résolu, d'accord avec les députés des Églises, à l'assemblée de +Montauban (juillet 1579), de garder les quinze places que les articles +de Nérac, signés le 28 février, les obligeaient à restituer dans les six +mois[1069], c'est-à-dire à la fin août. Leurs craintes et leurs +inquiétudes n'étaient qu'un prétexte. Ils savaient bien que Catherine ne +les forcerait pas à se dessaisir et qu'elle négocierait toujours, même +s'ils prenaient encore quelques châteaux, comme ils en étaient bien +tentés. Turenne avoue que, pendant leur séjour à Montauban, «chacun +s'employait à se préparer à un nouveau remuement et à recognoistre des +places»[1070]. Ils recommencèrent à tirailler avec les catholiques, et +subitement, en avril 1580, sans être assurés du secours d'une armée +étrangère, contre l'aveu des gens de La Rochelle et de beaucoup +d'Églises[1071], malgré la froideur du duc d'Anjou et l'hostilité de +Montmorency, ils mirent toutes leurs forces en campagne. L'ont-ils fait, +comme le dit Turenne, pour dégager le prince de Condé, aventuré dans La +Fère, ou, comme le croit Marguerite, de peur qu'Henri III, outré de leur +désobéissance, ne vînt en personne régler la question des places et les +obliger à tenir leur parole? Il est probable que le roi de Navarre a été +entraîné par des compagnons plus ardents et des capitaines âpres au +butin, qu'il ne pouvait mener qu'à la condition de les suivre. + + [Note 1068: _Lettres missives_, 15 avril, t. I, p. 288 sqq; lettre + du 20 avril au Roi, _ibid._, p. 296 sqq.] + + [Note 1069: Anquez, _Histoire des assemblées politiques des + Églises réformées_, 1859, p. 28, parle de deux assemblées: 1579 et + 1580(?), sans dire en quel mois. La date de la première réunion, + la seule certaine, est fixée par une lettre de Catherine au Roi du + 15 juin 1579 (t. VII, p. 12). «... Le premier jour du mois + prochain se doit faire un sinode général à Montauban où mon fils + le roi de Navarre, le prince de Condé, le vicomte de Turenne, tous + les principaulx et premiers, ensemble les députés de leurs églises + se doivent trouver.» L'assemblée fut d'avis que le roi de Navarre + ne restituât point les places, mais elle se prononça contre une + prise d'armes avant qu'on sût la réponse d'Henri III aux + remontrances qui lui seraient adressées (Anquez, p. 28). Ce cahier + fut porté à Henri III par le sieur de Lezignant (ou Lusignan), + _Lettres de Catherine_, 8 août, t. VII, p. 73.] + + [Note 1070: _Mémoires du vicomte de Turenne, depuis duc de + Bouillon_, 1565-1586, publiés pour la Société de l'Histoire de + France par le comte Baguenault de Puchesse, 1901, p. 147.] + + [Note 1071: Mariéjol, _Histoire de France de Lavisse_, t. VI, p. + 199.] + +D'Aubigné, l'historien-poète, veut, lui, que la reine de Navarre et son +entourage aient provoqué la prise d'armes. Henri III, le médisant Henri +III, se serait plu à colporter l'histoire amoureuse de la Cour de Nérac, +et les dames, pour se venger du diffamateur, auraient excité contre lui +leurs maris et leurs amants[1072]. Mais si le ressentiment des femmes a +fait battre les hommes de meilleur coeur, il y avait longtemps qu'ils en +avaient «envie». + +Marguerite aurait eu une raison de plus de détester le Roi, son frère, +s'il est vrai, comme le rapporte l'agent florentin, Renieri, souvent +bien informé, qu'il ait écrit à son mari que Turenne la +«caressait»[1073]. Mais elle se défend dans ses Mémoires, avec beaucoup +de vraisemblance, d'avoir voulu la rupture; elle a fait de son mieux +pour réconcilier son mari et le maréchal de Biron; elle a remontré au +Conseil de Navarre tous les dangers d'une agression, et, d'autre part, +averti le Roi son frère et la Reine-mère de l'aigreur croissante des +réformés. Si Catherine avait douté de Marguerite, elle ne l'aurait pas +appelée à l'aide pour rétablir la paix. «Faictes luy congnoistre (à +votre mari) le tort qu'il se faict et mettez peine de rhabiller cette +faulte qui est bien lourde»[1074] (21 avril 1580). + + [Note 1072: D'Aubigné, _Histoire universelle_, publiée pour la + Société de l'Histoire de France par de Ruble, t. V, p. 383-384.] + + [Note 1073: «... Che Turenne chiava sua moglie». Caressait est un + euphémisme, _Négociations diplomatiques de la France avec la + Toscane_, t. IV, p. 320. Henri III n'était pas incapable de cette + dénonciation. En tout cas, au début de la guerre, Turenne laissa + la lieutenance de la Guyenne, qui le retenait près du roi de + Navarre, et prit de son plein gré, du moins il le laisse entendre, + le gouvernement du Haut-Languedoc, pour avoir tout le mérite ou + assumer la responsabilité de ce qu'il ferait. Il ajoute: «J'avois + outre cela un sujet qui me convioit à m'éloigner dudict Roy pour + m'esloigner des passions qui tirent nos ames et nos corps après ce + qui ne leur porte que honte et dommage.» _Mémoires_, p. 149. Il + avoue la passion et se fait un mérite de l'avoir fuie. N'oublions + pas qu'il écrit en sa vieillesse pour l'édification de ses + enfants.] + + [Note 1074: _Lettres de Catherine_, t. VII, p. 254.] + +Le roi de Navarre, qui savait mieux que personne les sentiments de sa +femme, lui écrivait le 10 avril, quelques jours avant la déclaration de +guerre: «Ce m'est un regret estresme qu'au lieu du contentement que je +desirois vous donner... il faille tout le contraire et qu'aïez ce +desplaisir de voir ma condition réduicte à un tel malheur»[1075]. +Parlerait-il ainsi à une complice et pouvait-il signifier plus +clairement qu'il entrait en campagne malgré lui et malgré elle? De la +prétendue cause passionnelle de la prise d'armes, il convient de ne +retenir que le nom pittoresque de guerre des Amoureux. + +Catherine fut outrée de cette révolte qui récompensait si mal sa +longanimité. «Le Roy, écrivait-elle à son gendre, quelle occasion vous +donne-[t]-il de ce faire? Il vous demande que luy observiez ce que luy +avez promis et juré et de quoy avez esté tous contens, car ce n'est pas +une loy ny commandement qu'il vous ait faict par la puissance que Dieu +luy a donnée sur tous estans ses subjects.... mais c'est bien paix et +traicté faict et disputté comme de per à per» (de pair à pair). Elle ne +voulait pas croire que Dieu l'eût assez «abandonné» pour avoir commandé +la prise d'armes.... «Je ne croyray jamais qu'estant sorty d'une si +noble race (les Bourbons), vouliez estre le chef et général des +brigands, voleurs et malfaicteurs de ce royaulme.» Il fallait «remettre +les choses comme la raison le veult... et faire exécuter ce que le Roy +vous mande.... affin que ce pauvre royaume demeure en repos et qu'il n'y +ait occasion de dire que l'avez troublé». Les formules de politesse: «Et +vous prie, pour l'amour que je vous porte, excuser ce que je vous +dis....»; «Je prie Dieu qu'il vous le fasse bien prendre» n'enlevaient +rien à la vigueur de la leçon[1076]. + + [Note 1075: _Lettres missives de Henri IV_, t. I, p. 528.] + + [Note 1076: Chenonceaux, 21 avril 1580, t. VII, p. 252-253.] + +La révolte dispensa Henri III de la manifestation théâtrale de bonne +volonté que lui avaient suggérée son frère et sa mère. Il se contenta de +publier, près de deux mois après (3 juin), une déclaration confirmative +des édits de pacification. Il avait nommé son frère lieutenant général +du royaume (4 mai), mais il ne lui donna aucun commandement. Trois +armées marchèrent contre les protestants. Condé n'attendit pas l'attaque +de Matignon dans La Fère et s'enfuit en Allemagne (20 mai). Mayenne +pénétra en Dauphiné[1077], où en septembre il prit la forte place de La +Mure. Le roi de Navarre avait emporté la ville de Cahors, mais cet +assaut de quatre jours (28-31 mai), d'où il sortit «tout sang et +poudre»[1078] avec la réputation d'un héros, ne servit qu'à sa gloire. +Biron le poussa si vivement que Marguerite criait grâce à sa mère dans +une lettre à la duchesse d'Uzès. «... Faictes luy souvenir ce que je luy +suis et qu'elle ne me veuille rendre si misérable, m'ayant mise au +monde, que j'y demeure privée de sa bonne grace et protection. Si l'on +faisoit valoir le pouvoir de mon frère (le duc d'Anjou), nous aurions la +paix, car c'en est le seul moyen»[1079] (fin juin). + +Le Roi et la Reine-mère étaient tout disposés à employer ce médiateur. +Il s'entêtait, malgré leurs représentations, dans son dessein des +Pays-Bas[1080]. Le 22 août 1580, il avait fait occuper par ses troupes +la ville et la citadelle de Cambrai. Les États généraux, épouvantés des +progrès du duc de Parme et poussés par le prince d'Orange, étaient cette +fois résolus à payer son concours du prix qu'il y mettait et à le +reconnaître pour prince et souverain seigneur. Mais le Roi, s'il le +laissait partir, pouvait craindre, en pleine guerre civile, une guerre +avec l'Espagne et, s'il l'en empêchait, une coalition des malcontents +catholiques avec les huguenots. Pour échapper à l'un et à l'autre +danger, il fallait que le duc d'Anjou, de lui-même, ajournât +l'expédition. Catherine avait acheminé Henri III doucement, suivant son +habitude, à confier à ce frère détesté la mission d'apaiser les +troubles. Elle savait combien les négociations avec les protestants du +Midi étaient laborieuses et elle espérait gagner du temps, beaucoup de +temps. Le Duc, qui manquait d'hommes et d'argent, escomptait pour ses +futures conquêtes l'appoint des forces huguenotes que la paix rendrait +disponibles. Peut-être Catherine lui avait-elle laissé entendre que le +Roi, en récompense d'un succès diplomatique, ne s'opposerait plus à ses +entreprises. «Mesmes la Reine mère, dit un rapport anonyme, a beaucoup +diminué des remontrances qu'elle souloit faire»[1081]. + +Quand les députés des États eurent rejoint le Duc à Plessis-les-Tours, +ils demandèrent, avant de le reconnaître pour souverain, que le Roi +s'engageât formellement à le soutenir de tous ses moyens. On leur aurait +fait voir en guise de réponse une lettre où Henri III promettait à son +frère de l'assister «jusques à sa chemise», mais en négligeant de leur +dire que le Duc avait promis de ne jamais se prévaloir de cet +engagement[1082]. Le traité qu'ils consentirent à signer +(Plessis-les-Tours, 19 septembre) portait seulement que le nouveau +souverain des Pays-Bas s'assurerait l'alliance et l'appui du roi de +France. + + [Note 1077: _Lettres_, t. VII, p. 276-277 et références.] + + [Note 1078: _Lettres missives_, I, p. 302.] + + [Note 1079: Citée par Baguenault de Puchesse, _Lettres_, t. VII, + p. 274, note 1.] + + [Note 1080: Henri III à Saint-Gouard, son ambassadeur en Espagne, + _Lettres_, t. VII, p. 477.] + + [Note 1081: Kervyn de Lettenhove, t. V, p. 578, note 3.] + + [Note 1082: [De Licques], _Vie de Mornay_, p. 55, cité par Groen + van Prinsterer, _Archives de la maison de Nassau_, t. VII, p. + 403-404.] + +Le Duc partit immédiatement pour le Midi, et y fut bientôt rejoint par +Bellièvre et Villeroy, les deux hommes de confiance d'Henri III et de +Catherine, qui devaient lui servir d'aides et de conseils. Les +négociations avec le roi de Navarre commencèrent en octobre et +aboutirent assez vite à la paix de Fleix (26 novembre), qui confirmait +les article de Nérac, mais laissait aux protestants pendant six ans +encore les places de sûreté. La Reine-mère remercia Bellièvre avec +effusion «de la bonne et grande et dextre façon» dont il avait usé «en +la conférence de Flex et aux affaires qui se sont traictez de delà» +auprès de son fils le duc d'Anjou[1083].--«De ma part, lui écrivait-elle +encore le même mois, vous povés panser come je l'é reseus (reçu la +nouvelle), que, oultre la pays (paix) du royaume, voyr une entière +récosyliation de tous mes enfans»[1084]. Elle se réjouissait déjà, dans +une lettre à la duchesse d'Uzès, d'avoir ses deux fils et sa fille +Marguerite réunis autour d'elle «aveques joye et contentement et repos +de set royaume», et comme elle s'endormait de fatigue en écrivant, elle +répétait les mêmes mots, mais avec une addition qui trahit sa préférence +maternelle: «aveques plus de repos en se royaume et contentement pour le +Roy _mon fils amé_»[1085]. + + [Note 1083: _Lettres_, t. VII, p. 310, décembre 1580.] + + [Note 1084: _Ibid._, p. 320.] + + [Note 1085: _Ibid._, p. 302.] + +Elle affectait de rapporter tout l'honneur de la négociation à Bellièvre +pour se dérober aux exigences du duc d'Anjou. Il réclamait comme +récompense de son grand service les moyens d'aller guerroyer en +Flandres. Elle priait Bellièvre de lui redire après Villeroy «de ne se +présipiter, et, en se perdent (perdant), nous perdre tous»[1086]. Mais +il alléguait les raisons d'honneur et d'opportunité qui l'obligeaient à +secourir au plus vite Cambrai qu'Alexandre Farnèse bloquait[1087]. Il +pouvait invoquer les engagements pris par le Roi, et dont le dernier, du +26 novembre 1580, portait expressément qu'il aiderait et assisterait son +frère de tout son pouvoir et se joindrait, liguerait et associerait avec +les provinces des Pays-Bas qui auraient contracté avec lui, aussitôt +qu'elles l'auraient effectivement reçu et admis en la principauté et +seigneurie desdites provinces[1088]. Le Duc escomptant l'effet de ces +promesses, recrutait partout des soldats et ordonnait à ses +gentilshommes de monter à cheval. Mais Henri III se dérobait. Les États +généraux des Pays-Bas, réunis à Delft pour ratifier le traité de +Plessis-les-Tours, y mettaient pour condition que le roi de France +donnât assurance sous son seing d'aider son frère de ses forces et +moyens «pour tousjours maintenir ensemble les provinces»[1089]. Mais, au +contraire, Henri III demandait l'annexion de l'une de ces provinces à la +France comme prix de son concours. C'étaient des exigences +inconciliables et il pensait en tirer parti. + + [Note 1086: _Ibid._, p. 31.] + + [Note 1087: Bellièvre à la Reine-Mère, Coutras, 11 décembre, + _Lettres_, t. VII, app., p. 453.] + + [Note 1088: Kervyn de Lettenhove, t. V, p. 599.] + + [Note 1089: Kervyn de Lettenhove, t. V, p. 597, note.] + +La Reine-mère prétendait que le Duc restât dans le Midi ou qu'il se tînt +tranquille jusqu'à la complète exécution de la paix. Est-il possible ou +seulement raisonnable, lui disait-elle dans une de ces grandes lettres, +qui sont de véritables mémoires politiques[1090], «que le Roy offence le +Roy catholique et se mecte en danger de avoir la guerre contre luy, +devant que d'avoir estably, comme il convient, les affaires de son +royaume et d'estre asseuré de la fidélité de ses subjectz». + +«Nous avons trop esprouvé, avouait-elle, le peu de respect... que ceulx +de la nouvelle relligion des provinces de Languedocq et Daulphiné +portent au Roy et mesmes à mondict filz le roy de Navarre pour nous +asseurer de leur fidélité devant l'exécution et accomplissement de leurs +promesses: j'ay la mémoire encores trop ressente de leurs deportemens en +mon endroict»[1091]. + + [Note 1090: Au duc d'Anjou, 23 décembre 1580, _Lettres_, t. VII, + p. 304-309.] + + [Note 1091: _Ibid._, p. 305.] + +«D'avantage, mon filz, trouvez-vous qu'il soit à propoz que le Roy +vostre frère et vous entrepreniez ceste guerre contre le plus puissant +prince de la Crestienté, devant que de vous estre randuz plus certains +de la volonté et amityé de vos voisins, spéciallement de ceulx qui ont +intérest à la grandeur dudict Roy catolicque comme la Royne d'Angleterre +et les princes de Germanie?» La reine Élisabeth, il est vrai, a fait +plusieurs fois dire par son ambassadeur qu'elle était prête à former une +Ligue avec la France, mais quand le chancelier Cheverny, Villequier et +le secrétaire d'État, Pinart, sont allés le trouver, pour en traiter +avec lui, il s'est déclaré sans pouvoirs. + +Les cantons suisses font difficulté de renouveler l'alliance «pour les +excessives sommes de deniers» qui leur sont dues et qu'il faut réunir le +plus tôt possible sous peine de perdre quasi l'unique alliance et amitié +dont la Couronne est «appuyée». Au contraire, les Espagnols ont de +nombreuses intelligences dans le royaume, et loin d'assoupir les +divisions, «lesquelles se rendent tous les jours plus dangereuses par la +licence effrénée qui croist et augmente à vue d'oeil», une guerre +étrangère fournira aux factieux «plus de moien de nuire et accomplir +leurs desseings». + +«Vous n'avez pas, continuait-elle, quasy de quoy faire monter à cheval +ceulx desquelz vous entendez vous servir et [vous] voullez aller +combattre une armée hors du royaulme, forte et gaillarde, (l'armée +espagnole) qui ne désire rien tant que de se hazarder pour accroistre sa +réputation à voz despens»[1092]. Il ne s'agissait pas seulement de +«faire une course» jusqu'à Cambrai, mais d'y «conduire une grande +quantité de vivres et rafraichissemens». Pour protéger un pareil convoi, +il lui fallait une armée au moins égale à celle du duc de Parme, car +s'il y allait sans approvisionnements, son armée apporterait aux +habitants plus d'incommodité que de secours. Elle lui signalait sans +ménagements les fautes commises. Ses premières bandes, battues presque +aussitôt après avoir franchi la frontière, s'étaient vengées en +ravageant le pays, et, comme pour mieux braver Philippe II et l'inciter +aux représailles, avant même que le traité de Fleix fût exécuté, ses +serviteurs, «jusques aux principaux», avaient fait arrêter à leur +passage en France des Espagnols de qualité. Même à l'intérieur du +royaume, les soldats enrôlés sous son nom avaient commis «tant +d'insolences», de désordres et de ravages que les députés des États de +Normandie et de Bourgogne étaient venus demander au Roi d'être déchargés +«du payement des deniers ordinaires». Que serait-ce si Fervaques, à qui +il en avait donné commission, faisait de nouvelles levées? Il ne servait +de rien de dire qu'on empêcherait les pilleries des gens de guerre, +«c'est chose du tout impossible tant ilz sont maintenant dépravez, +mesmes (surtout) n'estant payez de leur solde, comme ilz ne peulvent +estre». Quand ils auront achevé de détruire et de ruiner les sujets du +Roi, où le Roi trouvera-t-il de quoi le soutenir? Et alors «que +pourrez-vous faire pour les Estats des Pays Bas qui vous appellent?» Ses +devoirs de Français et de fils de France passaient avant toutes ses +promesses. «Vous nous dictes que vous avez engaigé vostre foy à ceulx de +Cambrai et que vous vous estes obligé de les secourir, s'estant jectez +entre vos bras. Mon fils, vous avez passé ce marché sans nous à mon très +grand regret»... «Combien que vous ayez cest honneur que d'estre frère +du Roy, vous estes néanmoings son subject, vous lui debvez toute +obéissance, vous debvez aussi préférer le bien publique de ce royaulme, +qui est le propre heritaige de voz prédécesseurs, duquel vous estes +héritier présomptif, à toute aultre considération: la nature y a obligé +vostre honneur de (dès) vostre naissance». Il devait fermer l'oreille +aux mauvaises suggestions. «...L'on vous a conseillé de luy demander (au +Roi) secours d'hommes et d'argent... Prenez garde que ce ne soit une +invention de voz ennemys, lesquelz congnoissans que le Roy ne vous peult +accorder maintenant voz demandes, espèrent par ce moyen vous desunyr et +empescher que vous ne paracheviez d'exécuter la paix, par où vous pouvez +vous asseurer pour jamais de l'amityé du Roy vostre dict frère et +acquérir une gloire immortelle.» + + [Note 1092: _Lettres_, t. VII, p. 307. Cette grande armée à + laquelle le duc d'Anjou n'avait rien à opposer, comptait 2 500 à 3 + 000 chevaux et 6 000 ou 7 000 hommes de pied.] + +Rien ne pressait d'ailleurs. «Au fort de l'hiver», «il est quasi +impossible de porter la guerre» aux Pays-Bas. Qu'il ne ruinât pas +inutilement le Roi et le royaume par de nouvelles levées. Quand la paix +sera bien établie au dedans, il viendra trouver le Roi et ensemble ils +résoudront, conclut-elle, «ce qui sera de faire pour vostre grandeur et +l'honneur de ce royaulme». + +C'était la raison même. Henri III, incertain de la paix intérieure et de +l'alliance anglaise, ne pouvait, avec un trésor vide, des revenus +réduits et grevés d'anticipations, se lancer dans une guerre contre le +puissant roi d'Espagne. Mais, à ce compte, il n'aurait pas dû promettre +à son frère, si vaguement que ce fût, de l'assister aux Pays-Bas +puisqu'il n'avait ni les moyens ni la volonté de tenir sa parole. +Catherine, qui n'avait pas toujours parlé aussi net, avait sa part de +responsabilité dans ce double jeu. + +Le duc d'Anjou consentit à rester encore quelques mois dans le Midi. Sa +mère était toute occupée d'une négociation matrimoniale, qui, si elle +avait abouti, l'aurait fait si grand qu'il eût pu dédaigner la +souveraineté des Pays-Bas ou l'acquérir avec toutes les chances de +succès. Les projets de mariage entre la reine d'Angleterre et un prince +français dataient de loin et, suivant l'intérêt de la politique +anglaise, ils paraissaient, disparaissaient, reparaissaient. En 1578, +quand le duc d'Anjou, après sa fuite du Louvre, avait préparé la campagne +des Flandres, Élisabeth avait signifié son opposition. Elle redoutait +moins de voir à Dunkerque et Anvers les Espagnols, lointains et entravés +par la révolte, que la France, riveraine de la Manche et du Pas de +Calais et qui ferait bloc avec sa future conquête. Aussi avait-elle fait +dire au Duc que, s'il ne se départait de l'entreprise, elle mettrait +«peine de l'en empescher», mais en même temps elle lui laissait +entrevoir l'offre de sa main comme prix d'un renoncement[1093]. + +Après l'échec de cette première tentative, elle ne parut pas éloignée de +récompenser même la désobéissance. Il était clair que le duc d'Anjou +n'était pas capable de chasser les Espagnols, mais qu'il avait assez de +moyens pour les tenir en alarme, double garantie de la sécurité de +l'Angleterre. L'envie de se marier revenait à Élisabeth et pour les +mêmes raisons qu'en 1571. L'internement toujours plus étroit de Marie +Stuart, s'il assurait en Écosse la suprématie du parti anglais, excitait +dans le monde catholique une vive indignation. Don Juan avait rêvé +d'aller, aussitôt après la soumission des Pays-Bas, délivrer la reine +prisonnière[1094] et détrôner la reine hérétique. Lui mort (2 octobre +1578), le pape Grégoire XIII reprit le projet de débarquement pour +attaquer le protestantisme en son «repaire». Il s'entendit avec les +Guise, mais essaya sans succès d'entraîner Philippe II. Il expédia en +Irlande quelques réfugiés anglais et vingt-cinq à trente Italiens et +Espagnols, qui abordèrent le 17 juillet 1579 sur la côte de Kerry et +appelèrent les Irlandais aux armes. L'ordre des Jésuites, associé à ce +dessein, fit partir neuf missionnaires, qui, au risque de la mort et +d'atroces supplices, se glissèrent en Angleterre pour la convertir. +L'invasion des «séminaristes» affola le peuple anglais. Avec une +inquiétude plus explicable, le gouvernement surveillait Alexandre +Farnèse, grand général et fin diplomate, qui, par les armes et des +concessions, venait de ramener à l'obéissance la moitié des Pays-Bas. + + [Note 1093: _Lettres de Catherine_, t. VI, p. 12-13, mai + 1578.--Cf. p. 28.] + + [Note 1094: Kervyn de Lettenhove, t. IV, p. 441 sqq et passim.] + +Élisabeth jugea le péril si grand qu'elle décida de se rapprocher de la +France. Mais sa coquetterie donnait comme toujours un air de candeur aux +inspirations de sa politique. Elle était femme et sensible, elle aimait +les hommages, s'attendrissait aux protestations d'amour et s'exaspérait +de rester fille. Simier, que le duc d'Anjou avait envoyé en +reconnaissance, était un des courtisans les plus raffinés de la Cour de +France, écrivant et parlant à merveille le pathos amoureux du temps. +Quand le Duc était allé lui faire sa première visite à Greenwich (août +1579), il l'avait trouvée tout émue par les compliments et les façons +galantes de son interprète. Elle s'engoua de ce Valois, si séduisant +malgré sa petite taille et sa figure, et elle l'appelait tendrement «ma +grenouille». Ils se séparèrent, l'un emportant des espérances et l'autre +manifestant des regrets, qui annonçaient de prochaines +épousailles[1095]. + +Mais l'opinion protestante se déchaîna contre ce mariage avec un prince +français et papiste. Le Parlement, consulté sur le contrat dont le +Conseil privé de la Reine et Simier avaient arrêté les clauses, supplia +si fermement Élisabeth de refuser sa signature qu'il fallut le proroger. +Elle proposa au Duc, comme moyen de se concilier les esprits, de +renoncer au libre exercice du culte catholique. Mais la Reine-mère +représenta doucement à sa future bru «que rien ne touche tant que ce qui +est de la conscience et religion que l'on tient... Par ainsy je vous +supplie luy laisser (à mon fils) ce qui est par vous déjà accordé et qui +est de son salut d'avoir moien de servir Dieu et le prier et luy faire +souvenir qu'il a ung maistre qui le conservera et aussi peut le +chastier[1096]», s'il méfait. Derrière ces «retranchements» elle voyait +venir la rupture, et dans les entretiens qu'elle eut avec le duc d'Anjou +à Bourgueil, en avril 1580, elle ne s'était pas fait scrupule de +l'entretenir d'un autre mariage avec sa petite-fille, Christine de +Lorraine. Par orgueil et par calcul, Élisabeth ajournait le mariage, +mais entendait garder le fiancé. Elle recevait du duc des lettres +passionnées, et ne doutait pas qu'elles fussent sincères. Elle était +touchée de ses plaintes et compatissait au désespoir qu'il affectait. +Elle se laissa un jour dérober par Simier un mouchoir qui lui était +destiné. Elle invita Henri III à nommer des commissaires pour rédiger un +nouveau contrat, mais sans vouloir prendre d'engagement et en se +réservant de les mander au moment voulu[1097]. Elle s'inquiétait et +s'irritait de l'opposition de son peuple. + + [Note 1095: Froude, _History of England from the fall of Wolsey to + the defeat of Spanish Armada_, t. XI, 1887, p. 494.] + + [Note 1096: A la reine d'Angleterre, 8 février 1580, _Lettres_, t. + VII, p. 225.] + + [Note 1097: Catherine au Roi, _Lettres_, t. VII, p. 244.] + +Catherine se prêtait de bonne grâce à ces jeux de l'amour et de la +politique. Elle ne croyait guère au mariage, mais elle négociait avec +zèle comme s'il devait se faire. En tant que femme, les questions +matrimoniales l'intéressaient. La recherche de son fils par cette grande +souveraine la flattait, et elle y trouvait un moyen de distraire les +Anglais pendant la guerre des Amoureux. Ses flatteries à la Reine, ses +protestations de belle-maman avant la lettre, contribuèrent sans doute, +avec l'âpre esprit d'économie, à détourner Élisabeth d'avancer à Condé, +qui s'était enfui de La Fère, 300 000 écus dont il pensait se servir +pour lever des reîtres en Allemagne. En août, quand la Reine se déclara +prête à recevoir les commissaires, Catherine lui écrivit sa joie «de +voyr ayfectuer cest heureus mariage». C'est «à cet coup» qu'elle mourra +contente de se voir «honorée d'une tele fille», ajoutant «... Je prie à +Dieu m'achever cet heur de vous voyr byentost mère». Et toute +transportée «d'aise», elle s'excusait d'espérer que par la grâce de +Dieu ce premier enfant serait accompagné «d'une belle lygnée»[1098]. +Elle voulait oublier les quarante-sept ans de la prétendue. + +Mais si tentée que parût la reine d'Angleterre de prendre époux, elle ne +perdait pas de vue les intérêts de son pays. De tout temps ses avances +matrimoniales aux Valois avaient eu pour principale fin de se prémunir +contre l'alliance de l'Espagne et de la France et de les opposer l'une à +l'autre sans en favoriser aucune à son détriment. Elle fit dire à Henri +III que, s'il faisait la guerre au roi d'Espagne, elle l'y aiderait +secrètement, mais à condition que ce ne fût pas dans les Pays-Bas. Les +desseins du duc d'Anjou sur les dix-sept provinces lui donnaient de la +jalousie, et ce n'était pas une susceptibilité d'amoureuse. Il ne fut +plus question de contrat ni de commissaires, quand elle apprit que les +États généraux avaient délibéré de reconnaître pour prince et seigneur +le duc d'Anjou. «O Stafford, écrivait-elle à son envoyé extraordinaire +en France, je trouve qu'on a mal agi envers moi. Dites à Monsieur que +désormais il ne sera qu'un étranger pour moi si ceci s'accomplit.... +Nous ne voulons pas placer si complètement notre confiance dans la +nation française jusqu'à mettre entre ses griffes toute notre fortune +pour être dans la suite à sa discrétion. J'espère ne pas vivre assez +pour voir ce moment»[1099]. + + [Note 1098: 18 août 1580, _Lettres_, t. VII, p. 277.] + + [Note 1099: Wright, cité par Kervyn de Lettenhove, t. V, p. + 542-543.] + +C'était au moment des pourparlers de Plessis-les-Tours. Le Duc, pour +l'apaiser, offrit de lui communiquer les dépêches relatives aux Pays-Bas +et d'admettre son ambassadeur en tiers dans les délibérations[1100]. +Elle revint à son projet de ligue contre l'Espagne, qui était en train +de s'annexer le Portugal. Mais quand le Roi demanda ce qu'elle ferait +pour son frère aux Pays-Bas, l'ambassadeur anglais répondit qu'il +n'avait «charge ny pouvoir de sa maistresse, d'entendre à ce party, mais +seullement résouldre ce qu'il falloit faire pour traverser ledit roy +catholique en Portugal»[1101]. Ce fut au tour du duc d'Anjou de bouder. +Alors elle fit de nouvelles avances. Elle pressa l'envoi des +commissaires[1102]. Le Duc, très refroidi, fit partir Marchaumont pour +«entendre la façon dont» ils seraient reçus[1103]. Catherine arrêta le +messager au passage, étant sûre, écrivait-t-elle à Villeroy, que la +reine d'Angleterre prendrait «pour rompture de ceste négociation, et en +(pour) mocquerie si elle veoid qu'on veuille encore retarder lesdicts +commissaires». «Comme ladicte Royne est femme couroigeuze et mal +endurante, elle ne fauldra pas de... faire si grand prejudyce à +l'advansement de mondict fils (le duc d'Anjou) qu'elle n'espargnera rien +des grandz moyens qu'elle a pour luy nuyre et faire non seulement contre +luy, mais aussy contre le Roy du pis qu'elle pourra, comme de susciter +une nouvelle guerre avec ceulx de la Religion, les assistans de moyens, +praticques et intelligences en Allemaigne et partout ailleurs où elle +pourra, et si (ainsi) elle se liguera avec le Roy d'Espagne et aydera +par despit à sa grandeur et à la ruyne, tant qu'ilz pourront tous deux, +de ce royaulme.» Mais si son fils l'épouse «il peult sans [aucun] doubte +espérer estre [le] plus grand prince, après le Roy son frère, qui soit +en la chrestienté». + + [Note 1100: Kervyn de Lettenhove, t. V, p. 545.] + + [Note 1101: Catherine au duc d'Anjou, 13 décembre 1580, _Lettres_, + t. VII, p. 305.] + + [Note 1102: 12 janvier 1581, _Lettres_, t. VII, p. 320.] + + [Note 1103: 17 janvier 1581, _Lettres_, t. VII, p. 323.] + +Avec les moyens de la Reine «sa femme, qui ne luy peuvent déffaillir» et +l'assistance du Roi, son frère, et du royaume de France, il peut, comme +la Reine le laisse entendre, se faire élire roi des Romains[1104]. Elle +se plaît à rêver tout éveillée. + +Henri III nomma les commissaires, parmi lesquels trois princes du sang, +le comte de Soissons, le duc de Montpensier et le prince Dauphin[1105], +pour traiter, passer, accorder et contracter le mariage (28 février +1581). Après de laborieuses négociations, le contrat fut signé le 11 +juin 1581, mais à l'épreuve on vit bien qu'il n'aurait pas plus d'effet +que le premier. + + [Note 1104: A Villeroy, 17 janvier 1581, _Lettres_, t. VII, p. + 323-324.] + + [Note 1105: Le comte de Soissons, Louis de Bourbon, fils du prince + de Condé, qui avait été tué à Jarnac, mais catholique, et le duc + de Montpensier se firent excuser. _Lettres_, t. VII, p. 363 et + note.] + +L'hiver fini et les négociations du Midi s'éternisant, le duc d'Anjou +écrivit à sa mère (Libourne, 1er avril 1581) qu'il allait, comme il +l'avait promis par sa déclaration de Bordeaux du 23 janvier, marcher au +secours de Cambrai. Trois semaines après, il partit, et de peur des +reproches et des empêchements, il s'achemina vers Alençon, sans visiter +au passage sa mère et son frère. Catherine eut «un regret extresme», +«voyant, écrivait-elle à Bellièvre, que son honneur et sa personne ne +courront moyngs de hazard que feront les affaires du Roy... les ayant +laissées imparfaictes et confuses»[1106]. Elle le suivit à Alençon, et, +dans les trois jours qu'elle passa près de lui (12-15 mai), elle le +pressa et le supplia sans succès d'ajourner l'entreprise des Flandres +jusqu'au complet rétablissement des affaires du royaume. Mais elle +n'obtint rien. De colère, elle s'en prit aux mignons du Duc, qui +assistaient à l'entretien, les accusant d'avoir, par leurs brigues et +conseils, provoqué toutes ces brouilleries, et déclarant qu'ils +méritaient le gibet. François se plaignit qu'elle manquât à sa promesse +de ne l'insulter ni lui ni les siens et il sortit sans vouloir ce +jour-là en écouter davantage[1107]. Elle écrivit à Montpensier, que son +fils aimait beaucoup, d'user de toute son influence pour le +retenir[1108]. Le duc d'Anjou continua ses levées, et le 25 mai il leur +donna rendez-vous à Gisors[1109]. Des grands et des seigneurs des deux +religions, le grand écuyer, Charles de Lorraine, Guy de Laval, fils de +d'Andelot, le catholique Lavardin et le huguenot Turenne, favoris du roi +de Navarre, un ancien mignon du Roi disgracié, Saint-Luc, La Châtre, La +Guiche se préparaient à le joindre avec des soldats et leurs +gentilshommes. La Rochepot l'attendait en Picardie avec de +l'infanterie[1110]. Ces bandes que leurs chefs n'avaient pas le moyen de +payer vivaient sur l'habitant, pillaient le plat pays, saccageaient les +villages qui résistaient. Les Parisiens effrayés appelèrent à l'aide +Henri de Guise. Catherine retourna voir son fils à Mantes (fin juin ou +commencement juillet). Le Duc, tout en confessant qu'il n'avait de «quoy +exécuter telle entreprise et en rapporter l'honneur et avantage» qu'il +s'était «promis», ne s'en voulut «desmouvoir», «dont je suis encores +plus affligée que je ne vous puis écrire, disait-elle à l'ambassadeur de +France à Venise, Du Ferrier, le voyant à la veille de perdre sa personne +avec sa réputation et mettre ce royaume, auquel j'ay tant d'obligation, +au plus grand danger où il fut oncques.... Vous pouvez de là comprendre +en quelle douleur et perplexité je me trouve....»[1111]. + + [Note 1106: 29 avril 1581, _Lettres_, t. VII, p. 373.] + + [Note 1107: Lettre d'un agent anglais, Shauenbourg, du 26 mai, + citée par Kervyn de Lettenhove t. VI, p. 138.] + + [Note 1108: 28 mai 1581, _Lettres_, t. VII, p. 381.] + + [Note 1109: Kervyn de Lettenhove, t. VI, p. 133.] + + [Note 1110: Lettre de Renieri, agent florentin, du 16 mai, _Nég. + diplom. de la France avec la Toscane_, IV, p. 365.] + + [Note 1111: 29 juillet, _Lettres_, t. VII, p. 385.] + +La raison de son grand trouble, c'est qu'elle ne parvenait pas à calmer +Henri III. Le Roi, indigné que son frère armât «sans son consentement, +voires contre son gré et vouloir,» qu'il foulât ses sujets et le lançât +dans une guerre avec l'Espagne, paraissait résolu à se faire obéir même +par la force. Il convoqua les compagnies d'ordonnance à Compiègne. Il +ordonna au sieur de La Meilleraye de rompre toutes les bandes, fussent +celles de son frère. «Je vous le commande aultant que vous m'aymez et +debvez obeissance à vostre Roy.... Aydez vous de la noblesse, du peuple, +du toxain et de tout qu'il sera besoing, je vous en advoue et le vous +commande»[1112]. + +Catherine voulait empêcher à tout prix cette lutte plus que civile. +Convaincue qu'il importait au bien du royaume et du Roi de contenter le +duc d'Anjou, elle changea de politique, sinon de sentiments. Sans doute +elle aurait mieux aimé voir François à la Cour, paisible et docile, que +de le servir en ses entreprises étrangères. Mais le seul moyen qui lui +restât d'accorder les deux frères, c'était de soutenir les ambitions de +l'un pour assurer la sécurité de l'autre. Une première fois à Blois ou à +Chenonceaux, à son retour d'Alençon, en mai 1581, elle aurait essayé +sans succès de décider le Roi à soutenir le Duc sous main[1113]. Elle +lui avait représenté, raconte l'ambassadeur d'Espagne, Tassis, que le +Duc, «se voyant sans souffisans moyens pour exécuter ce qu'il a en teste +par faulte de la faveur de son frère, de rage ne voulsist convertir sa +furye contre luy et allumer ce royaulme de nouvelle guerre +civile»[1114]. A la longue elle lui persuada de souffrir ce qu'il +n'aurait pu défendre, sans de gros risques. En juillet il était résigné, +tout en continuant à désavouer l'agression. Le seigneur de Crèvecoeur, +lieutenant général du Roi en Picardie, rapporte l'agent florentin +Renieri, vint à la Cour, «pour savoir de la bouche du Roi la vérité sur +l'entreprise de Monsieur, à qui Sa Majesté répondit qu'elle ne se +faisait pas de son consentement. Crèvecoeur m'a dit que la Reine-mère lui +demanda si le Roi pouvait empêcher la dite entreprise. Il dit que oui. +De quoi elle se montra mécontente[1115]». + + [Note 1112: Kervyn de Lettenhove, t. VI, p. 133.] + + [Note 1113: Sur ce premier échec à Blois, voir une dépêche de + l'ambassadeur vénitien, citée dans _Lettres_, t. VII, p. 375, + note.] + + [Note 1114: Jean-Baptiste de Tassis, cité dans Kervyn de + Lettenhove, t. VI, p. 140, note 2.] + + [Note 1115: Renieri, 25 Juillet, _Négociations diplomatiques_, t. + IV, p. 377.] + +Elle alla encore une fois, par acquit de conscience, trouver son fils à +La Fère-en-Tardenois pour le détourner de cette aventure (7 août), mais +déjà elle avait pris toutes les dispositions pour la protéger. Le sieur +de Puygaillard, qui commandait les troupes royales, avait l'ordre de +côtoyer l'armée d'invasion et d'empêcher les Espagnols de l'attaquer +avec avantage. C'est sous la protection de ce lieutenant du Roi que le +duc d'Anjou mena au secours de Cambrai les troupes que le Roi lui avait +défendu de rassembler et qu'il avait abandonnées aux coups des +populations. Il entra dans la ville le 18 août, la débloqua ensuite et +marcha sur Cateau-Cambrésis, qui capitula le 7 septembre. Mais la +Reine-mère restait anxieuse. «Je suis, écrivait-elle à Du Ferrier, le 23 +août, en une extresme peine de l'issue du voyage auquel mon fils s'est +embarqué»[1116]. Elle craignait que la fin ne correspondît pas au +commencement. + + [Note 1116: Mariéjol, _Histoire de France de Lavisse_, t. VI, 1, + p. 209. _Lettres_, t. VII, p. 391.] + +Cependant la reine d'Angleterre ne s'opposait plus aux projets du duc +d'Anjou. Décidément inquiète du surcroît de puissance que donnait à +Philippe II l'acquisition du Portugal et de ses colonies, elle cherchait +à lui susciter partout des ennemis. Elle blâmait maintenant Henri III de +ne pas soutenir son frère. Elle le poussait à faire valoir les droits de +sa mère sur la couronne de Portugal et lui proposait de conclure une +ligue défensive. Mais, toujours prudente et toujours économe, elle se +refusait à rompre ouvertement avec l'Espagne, et même à payer tout ou +partie des frais de la conquête des Pays-Bas[1117]. Quant à son mariage, +elle l'ajournait après l'alliance. Or Henri III, pour être bien certain +de son concours, exigeait qu'il se fît avant. On ne pouvait s'entendre. +Élisabeth envoya l'un de ses plus habiles conseillers, Walsingham, +exposer ses raisons au Roi et au duc d'Anjou. Le ministre anglais ne +croyait pas ce mariage sortable et il le laissait trop voir. Aussi, +comme, dans l'entretien qu'il eut avec Catherine au jardin des +Tuileries, le 30 août, il ne lui parlait que de former la ligue, elle +représenta nettement «qu'on pourrait mettre en oeuvre plusieurs +persuasions et artifices pour rompre des traitez qui ne seroient +composez que d'encre et de papier»[1118]. Il ne fallait pas espérer que +le Roi son fils attaquât les Espagnols avant que le duc d'Anjou fût +l'époux de la Reine. Le Duc se plaignit à Élisabeth de la perdre en +termes d'une «pation si afligée»[1119] qu'elle fut émue de sa douleur. +Elle lui fit dire de ne pas désespérer, lui promit de l'argent et blâma +Walsingham[1120]. Elle recommençait à fluctuer: aujourd'hui homme d'État +et demain femme. Quand François, après ses premiers succès, fut obligé, +faute de fonds et de soldats, de reculer sur Le Catelet et d'aller +chercher en Angleterre secours et réconfort, elle le reçut à Greenwich, +où elle passait l'hiver, comme un fiancé. Un jour qu'elle se promenait +avec lui dans la galerie du château, suivie de Walsingham et de +Leicester, l'ambassadeur de France, Mauvissière, s'approcha et +respectueusement lui demanda ce qu'il devait dire à Henri III de ses +intentions. «Écrivez à votre maître, répondit-elle, que le Duc sera mon +mari»; et soudain elle baisa le Duc à la bouche, et lui passa au doigt +un anneau qu'elle portait[1121] (22 novembre). Mais, le lendemain elle +lui raconta qu'elle avait pleuré toute la nuit, en pensant au +mécontentement de son peuple, à la différence de religion, au mal qui +résulterait de leur union. Il la rassura; elle échangea avec lui des +promesses écrites et célébra par des fêtes à Westminster ses futures +épousailles. Mais en dépit de la parole donnée, elle ne laissait pas de +s'estimer libre et se félicitait de l'être encore. Elle continuait à +débattre avec Henri III le prix de sa participation à l'affaire des +Pays-Bas. Les États généraux, qu'effrayaient les progrès des Espagnols +et la prise de Tournai (30 novembre), ayant sommé l'absent de leur venir +en aide, elle affectait en public le plus profond chagrin de son départ +et, en particulier, elle dansait de joie à la pensée de ne le revoir +jamais[1122]. Elle voulut l'accompagner jusqu'à Cantorbery et, tout en +larmes, lui jura au départ qu'elle l'épouserait, le priant de lui +écrire: à la Reine d'Angleterre, ma femme (12 février 1582). Les graves +conseillers de la Reine, Burleigh, Walsingham, le comte de Sussex, +étaient scandalisés par les contradictions de ses nerfs et de sa raison. +Ils l'accusaient de fausseté, de mensonge. Pauvre psychologie. Elle +était toujours, mais successivement sincère. + + [Note 1117: Lettre d'Henri III du 12 juillet, citée par Kervyn de + Lettenhove, t. VI, p. 123, note 1 et mission de Somers, p. 123.] + + [Note 1118: _Sommaire de la conversation secrète entre la Reine + mère et moi, secrétaire_, (Walsingham), en appendice dans _Lettres + de Catherine de Médicis_, t. VII, p. 496.] + + [Note 1119: Kervyn de Lettenhove, t. VI, p. 153-154]. + + [Note 1120: _Ibid._, p. 163-164.] + + [Note 1121: Dépêche de Mendoza, ambassadeur d'Espagne, à Philippe + II, citée par Froude, _History of England from the fall of Wolsey + to the defeat of the Spanish Armada_, t. XI (1879), p. 208, note + 1.] + + [Note 1122: Froude, _ibid._, p. 212.] + +Une flotte anglaise alla débarquer sur la côte de Zélande le fiancé +d'Élisabeth accompagné du comte de Leicester, son favori, et de cent +gentilshommes anglais. Le Duc annonçait qu'aussitôt après s'être fait +reconnaître par les diverses provinces il reviendrait en Angleterre pour +épouser la Reine, mais elle était bien décidée à ne se marier jamais. + +Depuis longtemps Catherine en était convaincue et elle pensait à un +autre mariage; mais, pour ne pas irriter un amour-propre féminin, dont +elle savait la susceptibilité, elle aurait voulu qu'Élisabeth elle-même +libérât le duc d'Anjou de la servitude des fiançailles. Dans une lettre +autographe qu'elle lui fit porter par Walsingham, après l'entrevue du 30 +août, elle la suppliait de faire à son fils cet honneur de lui donner +des enfants, «sinon qu'il en puisse bientost avoir [une femme] de qui +il en ait». Mais «ce sera à nostre grand regrect, je dis nostre, car ce +sera de tous trois (la mère et les deux fils), si le malheur estoit tel +que vous vous résolussiez de n'espouser celui que tous vous avons voué +et qui lui mesme se dit tout donné à vous»[1123]. Une idée, qui datait +de loin, se précisait dans son esprit, c'est qu'il serait possible, la +reine d'Angleterre se dérobant, de régler par un mariage tous les +différends entre l'Espagne et la France et d'assurer la paix de la +chrétienté et du royaume. Aussi quand le Duc était parti pour Cambrai, +lui avait-elle fait signer (5 août 1581) l'engagement, vague dans les +termes, mais très précis au fond de «se déporter entièrement de ses +entreprises» aux Pays-Bas, si les propositions de sa mère pouvaient être +suivies d'effet, et de restituer de bonne foi toutes les villes qu'il +aurait occupées, aussitôt «que les choses seront accordées de part et +d'autre»[1124], c'est-à-dire entre elle et Philippe II. Pendant +qu'Élisabeth délibérait encore d'être ou de ne plus être fille, elle +profitait des plaintes de Tassis sur l'agression française pour faire +dire à cet ambassadeur d'Espagne et lui dire elle-même que «le vrai +moyen pour estraindre» l'amitié entre les deux couronnes, c'était le +mariage de son fils avec l'une des infantes, ses petites-filles. L'offre +était claire, mais elle ne voulait pas avoir l'humiliation d'un refus. +Tassis ayant consenti à dépêcher un exprès à Madrid pour avertir son +gouvernement, elle écrivit elle-même à Saint-Gouard, l'ambassadeur de +France auprès de Philippe II, de faire, si le Roi catholique lui en +parlait, comme si les «choses viennent d'eux» et néanmoins de hâter les +négociations[1125]. Elle s'imaginait que Philippe II agréerait ce moyen +de composer «le faict de Flandres et de Portugal» et elle se proposait, +s'il résistait, d'exercer sur lui la pression nécessaire. + + [Note 1123: Septembre 1581, _Lettres_, t. VII, p. 397.] + + [Note 1124: Déclaration secrète du duc d'Anjou du 5 août 1581, + citée par Kervyn de Lettenhove, t. VI, p. 157. Bibliothèque + nationale, 3301, f. 14.] + + [Note 1125: 23 septembre 1581, _Lettres_, t. VII, p. 401.] + +Trois siècles auparavant, un infant portugais (Alphonse) avait épousé en +France une veuve richement pourvue, Mathilde ou Mahaut, comtesse de +Boulogne (1235), mais quand il fut devenu roi, dans son pays, après la +déposition et la mort de son frère, don Sanche (1248), il l'avait +répudiée sans façon afin de prendre pour femme une fille naturelle du +roi de Castille, qui lui apportait en dot les Algarves (1253). De son +mariage avec Mahaut, il n'avait pas eu d'enfant ou du moins rien ne +permettait de croire qu'il en avait eu. Alphonse III, d'abord excommunié +par un pape pour sa bigamie, avait été réhabilité par un autre pape, à +la sollicitation des évêques portugais, après la mort de Mahaut. + +Catherine prétendait que, Mahaut ayant eu des enfants d'Alphonse, la +descendance de l'épouse castillane régnait depuis trois siècles sans +cause légitime et que la couronne appartenait de droit à la maison de +Boulogne, sa propre maison, et à elle comme l'héritière de Mahaut[1126]. +Le vieux cardinal Henri, successeur de son neveu, avait oublié, et pour +cause, de l'inscrire parmi les divers prétendants qu'il avait invités, +en prévision de sa fin prochaine, à lui exposer leurs titres à sa +succession. Mais Catherine réclama. Sur ses instances, Henri III, qui +avait chargé le sieur de Beauvais, son capitaine des gardes, de porter +ses condoléances au Cardinal sur la mort de don Sébastien, adjoignit à +cet homme de guerre «ung prélat d'Eglise et homme de lettres», l'évêque +de Comminges, Urbain de Saint-Gelais, pour exposer les raisons de sa +mère. «Ce ne seroit pas peu, écrivait-elle à son fils, le 8 février +1579, si ces choses réussissoient et que je puisse avoir cet heur que de +mon costé et selon la prétention que j'y ay (qui n'est pas petite) +j'eusse apporté ce royaulme-là aux François»[1127]. Son imagination +aidant, elle découvrait sur le tard qu'elle était une royale +héritière[1128]. Ce serait sa revanche--une revanche rétrospective--sur +les ennemis du mariage florentin, qui avaient tant reproché à François +Ier d'être allé choisir pour belle-fille une Médicis, mal dotée et +d'illustration récente, sur l'espérance incertaine du concours de +Clément VII. + + [Note 1126: La thèse de la Reine est clairement exposée, ce qui ne + veut pas dire établie, par l'ambassadeur vénitien, Lorenzo Priuli, + dans sa relation de 1582: Alberi, _Relazioni degli ambasciatori + veneti al senato_, serie Ia, Francia, t. IV, p. 427-428.] + + [Note 1127: 8 février 1579, _Lettres_, t. VI, p. 256. Henri III + avait cédé, d'assez mauvaise grâce, à ce qu'il semble, aux + importunités de sa mère.--Cf. t. VI, p. 117, 13 novembre 1578; t. + VI, p. 214, 10 janvier 1579.] + + [Note 1128: Elle venait de signer la paix de Nérac et elle était + enorgueillie de ce succès diplomatique, qui n'eut pas, comme on le + sait, de lendemain. C'était d'ailleurs son principe de ne laisser + prescrire aucun droit. A la même époque elle apprit que des + Urbinates, probablement mécontents de leur ancien duc mort ou de + son successeur, étaient allés le dire à l'ambassadeur de France à + Rome, le sieur d'Abain. Elle n'oubliait pas que son père avait été + duc d'Urbin et qu'on l'appelait elle-même en son enfance la + «duchessina». Elle écrivit à l'ambassadeur d'interroger les gens + de ce duché, «où j'ay tel droict que je puis dire» qu'il + «m'appartient comme le comté d'Auvergne qui est de mon propre et + privé héritage» (30 décembre 1578). Elle lui recommanda de voir le + pape, offrant, si celui-ci embrassait chaudement cette affaire, de + bien gratifier son bâtard (Jacques Buoncompagni, châtelain de + Saint-Ange). Mais Grégoire XIII ou les mécontents d'Urbin se + tinrent cois, car il n'est plus question du duché dans la + correspondance de Catherine.] + +Le cardinal Henri étant mort (31 janvier 1580) sans avoir réglé la +question de succession, les gouverneurs des cinq grandes provinces, +chargés de la régence, décidèrent qu'elle le serait par voie de justice, +comme s'il s'agissait d'un procès civil. Des trois prétendants les plus +sérieux, Antonio, prieur de Crato, fils naturel d'un frère du cardinal, +Philippe, roi d'Espagne, fils d'une infante portugaise, et le duc de +Bragance, grand seigneur portugais, gendre d'une autre infante, mais qui +était inférieure en degré à la mère de Philippe II[1129], Antonio était +le plus populaire, Bragance, le plus sortable et Philippe II, le plus +puissant et le plus proche en parenté. Le roi d'Espagne avait tant +d'intérêt à parfaire l'unité politique de la péninsule, ce rêve de ses +prédécesseurs, qu'il était bien résolu à n'en pas laisser échapper +l'occasion. Il faisait exposer ses droits par ses juristes, sans +toutefois admettre qu'ils fussent contestables, simplement pour éclairer +l'opinion. Cependant il massait sur la frontière de Portugal ses vieux +régiments, tirait de sa disgrâce pour les commander son meilleur +général, le duc d'Albe, et, en prévision d'un prochain voyage dans son +nouveau royaume, faisait venir de Rome où il l'avait relégué, le plus +habile de ses hommes d'État, le cardinal Granvelle, qui le remplacerait +en son absence à Madrid. + + [Note 1129: Conestaggio, _Dell'Unione del regno di Portogallo alla + Corona di Castiglia_, Venise et Vérone, 1642, p. 56.] + +Les régents, émus de ces mouvements de troupes, demandèrent un secours +de six mille hommes au roi de France. La Reine-mère leur promit «toute +l'aide, confort et bonne assistance» pour les aider à maintenir le +gouvernement du Portugal «en sa dignité, splendeur et liberté». Henri +III les admonesta «de tenir la main que le faict de ladicte succession +se termine par les veoies ordinaires de la justice, tant pour conserver +le droit à qui il appartient que pour garder la liberté de la +patrie»[1130]. + +C'étaient de belles paroles qu'il eût fallu soutenir d'un envoi de +soldats. Saint-Gouard, ambassadeur de France à Madrid, excitait depuis +longtemps le Roi à prévenir les desseins de Philippe II. «Il importe +pour le bien de la France, écrivait-il le 20 février 1580,... qu'il (le +Portugal) demeure toujours royaume en son entier»[1131]. + +Mais la Cour de France ne se pressait pas d'agir. Le duc d'Albe eut le +temps de vaincre D. Antonio, que la populace avait proclamé, et +d'occuper Lisbonne (septembre) et le reste du Portugal. Même après la +paix de Fleix (novembre 1580), Catherine en était encore à la période +d'attente. Le 17 décembre, elle ordonnait au général des finances en +Guyenne, Gourgues, de faire partir «un homme bien confident» sur un +navire chargé de blé pour aller à Viana, Porto et Lisbonne, s'enquérir +de l'état des choses, sous couleur de vendre son chargement, «car sans +cette connaissance il ne se peut bonnement rien exécuter de ce que nous +avions pensé debvoir faire sans rien altérer avec le roy d'Espagne ny +nos aultres voisins de la prétention et droict que j'ay audict royaulme +de Portugal»[1132] (17 décembre 1580). + +Le roi D. Antonio s'était réfugié à l'étranger, mais Tercère, l'île la +plus importante de l'Archipel des Açores, lui restait fidèle. Catherine +laissa ses partisans acheter des vaisseaux et recruter des hommes en +France, et, comme l'ambassadeur d'Espagne s'en plaignait, elle répondit +«franchement» qu'elle les y avait autorisés et qu'elle avait pris +«peine» que le Roi son fils ne le trouvât mauvais. Elle protestait qu'en +Bourdelais et en Normandie, il ne se faisait aucun préparatif. Ainsi +elle engageait sa responsabilité et dégageait celle d'Henri III. C'était +un différend entre elle et le roi d'Espagne sur un litige, que celui-ci +avait tranché par la force, à son détriment[1133]. + + [Note 1130: _Lettres de Catherine_, t. X, p. 454 et note 2. Ces + deux lettres, datées par l'éditeur de février ou mars 1580, + doivent être postérieures à la demande des gouverneurs, qui + elle-même se place en fin mars ou avril 1581. Voir, pour le récit + des événements, Schäfer, _Geschichte von Portugal_, t. IV, p. 345 + (coll. Heeren et Ukert).] + + [Note 1131: Lettre de Saint-Gouard, app. aux lettres de Catherine, + 20 février 1580, t. VII, p. 447.--Cf. 12 novembre 1579, t. VII, p. + 228, notes.] + + [Note 1132: A Bellièvre, _Lettres_, t. VII, p. 300.] + + [Note 1133: A Saint-Gouard, lettre du 24 janvier 1581, _Lettres_, + t. VII, p. 330.] + +Elle eut même l'idée, à ce qu'il semble, de donner toute autorité sur +les armements que faisait le connétable de D. Antonio à son gendre, le +roi de Navarre, qu'elle fit assister par son cousin, Philippe Strozzi, +colonel général de l'infanterie française. «La résolution de tout, +écrivait Strozzi à Catherine, est remise à la volonté de saditte majesté +(Henri de Navarre).... Le tout ne se résoudra que après avoir parlé à +elle et reçeu ses commandemens sur lesquels monsieur le comte de Vimiose +(le connétable) est résolu de se régler de tout...[1134]» Henri III, qui +avait peu de goût pour les aventures, avait probablement, pour marquer +sa désapprobation, laissé attendre «quelque heure» le comte de Vimiose +dans l'antichambre de sa mère avant de le recevoir[1135]. Mais +Catherine, plus diligente, faisait verser au capitaine Carles, qui avait +convenu avec Vimiose de mener des hommes aux Iles, les 1 500 écus qui +lui étaient nécessaires pour aller rafraîchir les troupes du capitaine +Scalin qui s'y trouvait déjà. Elle pressait le départ des +renforts[1136], sachant que le roi d'Espagne avait expédié de Lisbonne +aux Açores, le 15 juin, 8 vaisseaux et 8 ou 900 _bisognes_ (recrues). +Elle soutenait D. Antonio, tout en s'excusant de ne pas lui donner dans +ses lettres le titre de roi, de peur que l'Espagnol pût croire qu'elle +ne persistait plus «en son droit et prétention»[1137]. + +Quand Tassis se plaignit de nouveau à elle (septembre 1581) que Strozzi +dressait en France une armée de cinq mille hommes pour aller attaquer +les possessions de Philippe II, elle répliqua que poursuivre son droit +en Portugal, ce n'était faire tort à personne ni faire la guerre au roi +d'Espagne, mais conserver son bien, ajoutant «qu'elle n'y vouloit rien +espargner d'aulcuns moyens» qu'elle avoit; que le Portugal était à elle. +Il la priait de lui livrer D. Antonio, qui d'ailleurs n'était pas en +France, mais en Angleterre. Et pourquoi le ferait-elle? D. Antonio +n'était pas le sujet de Philippe II, mais le sien[1138]. + + [Note 1134: Strozzi à la Reine-mère, Coutras, 6 avril 1581, + _Lettres_, t. VII, p. 500. L'auteur de _l'Histoire de la Ligue_, + publiée par Charles Valois (S.H.F.), t. I, 1914, p. 61-62, parle + de pourparlers, après la paix de Fleix, entre le Vimiose et le roi + de Navarre, pourparlers que la Reine-mère aurait fait échouer. + Mais Strozzi parle à Catherine comme si elle était consentante, et + son témoignage est d'un tout autre poids.] + + [Note 1135: Lettre de la Reine-mère à Strozzi, t. VII, p. 383, 16 + juillet 1581.] + + [Note 1136: Probablement les 300 hommes, et aussi les poudres pour + les habitants des îles dont il est question dans sa lettre à + Mauvissière, 21 juillet, t. VII, p. 386. Les Iles, terme vague et + qui désigne tantôt particulièrement les Açores, tantôt tous les + archipels portugais, Açores, Madère, îles du Cap Vert.] + + [Note 1137: A Mauvissière, _Lettres_, t. VII, p. 387.] + + [Note 1138: A Saint-Gouard, 23 septembre 1581, _Lettres_, t. VII, + p. 401.] + +Or c'est à cette même audience où elle se déclara reine de Portugal +qu'elle proposa le mariage du duc d'Anjou avec une infante. Ses +revendications personnelles et ses projets matrimoniaux étaient +étroitement liés. Assurément, dans sa pensée, la dot de l'infante--une +dot territoriale--devait être le prix de sa renonciation. Comme elle +était trop intelligente pour supposer que Philippe II céderait le +Portugal à son gendre, il fallait que les compensations fussent +cherchées du côté des Pays-Bas, et c'est ce que les Espagnols +comprirent. Elle avait fini par décider Henri III à intervenir en +Portugal. D. Antonio fut reçu à Paris comme un prince (octobre 1581). +«On tient pour chose très certaine, écrit le 31 octobre l'agent +florentin, que l'entreprise du Portugal est résolue et l'on fait compte +d'y mener 10 000 fantassins français, dont la Reine-mère fournit la +moitié de ses propres deniers, et 4 000 Allemands»[1139]. + +Le comte de Brissac eut charge d'embarquer en Normandie 1 200 hommes +pour les Iles[1140]. Strozzi devait, avec le gros de la flotte, partir +de Guyenne. Catherine s'occupait de réunir des fonds[1141]. On allait +être prêt et partir. Elle était confiante dans le succès de +l'entreprise[1142]. Mais il fallait se hâter, car la saison +s'avançait[1143], et mettre à la voile avant le 10 décembre[1144]. En +Normandie les armements étaient achevés. Que Bordeaux poussât les siens! +Mais, le 10 décembre, Strozzi était encore à Poitiers et attendait de +l'argent[1145]. La Reine-mère annonçait, «bien marrye», qu'elle en +demandait au clergé et à la ville de Paris, sans grande espérance +d'ailleurs. Elle ne pouvait rien obtenir du Roi. + +C'est une des raisons du retard de l'expédition, mais ce n'est +probablement pas la seule. Le duc d'Anjou était alors en Angleterre et +son mariage, si par hasard il se faisait, dispensait de l'aventure du +Portugal, dont le principal, sinon l'unique objet, était de lui procurer +une principauté aux Pays-Bas. Les affaires de France étaient toujours en +mauvais état, et quand elles s'amélioraient sur un point, elles se +gâtaient ailleurs. Bellièvre, occupé toute l'année 1581 à poursuivre les +négociations interminables du Midi, se croyait sûr en novembre de la +paix avec le roi de Navarre, et il en faisait honneur à la bonne volonté +de la reine de Navarre, mais il lui restait à pacifier le Languedoc, une +province, disait la Reine-mère, «plus débauchée que les autres»[1146]. + + [Note 1139: 31 octobre 1581, _Négociations diplomatiques de la + France avec la Toscane_, t. IV, p. 408.] + + [Note 1140: Lettre du 27 octobre à Matignon, qui faisait l'office + de lieutenant général du roi à la place de Biron et qui le + remplacera en cette qualité en novembre 1581, _Lettres_, t. VII, + p. 407.] + + [Note 1141: Matignon à la Reine, 15 octobre, _Lettres_, t. VII, p. + 499, appendice.] + + [Note 1142: La Reine à Matignon, 28 octobre, _Lettres_, t. VII, p. + 409.] + + [Note 1143: A Matignon, 8 novembre, t. VII, p. 412.] + + [Note 1144: 21 novembre, à Bellièvre, t. VII, p. 417.] + + [Note 1145: _Lettres_, t. VII, app., p. 500.] + + [Note 1146: Bellièvre à la Reine mère, 10 novembre 1581. + _Lettres_, t. VII, app., p. 473, et réponse de la Reine-mère, 18 + novembre, _Lettres_, t. VII, p. 416.] + +L'esprit de faction, dont Catherine, un an auparavant (23 décembre +1580), signalait la «licence effrénée,» se déchaînait plus ardent à la +veille d'une agression directe contre la grande puissance catholique, +l'Espagne. L'agent florentin Renieri, s'excusant de ne pouvoir, pour +beaucoup de raisons, renseigner son gouvernement sur les partis en +France, ajoutait toutefois: «Les gens passionnés sont nombreux, _neutri +autem pauci_ (mais les neutres sont rares), et je vous dirai une opinion +et qui se vérifie certaine, c'est que les dites passions sont si +véhémentes que, en ce qui touche aux affaires de la Couronne, et +principalement à celles de Monsieur, frère du Roi, beaucoup font +connaître la douleur qu'ils ont, que son Altesse ait mieux réussi en ses +entreprises qu'ils ne le désiraient ni ne le pensaient, ne craignant pas +de cette façon de se déclarer Espagnols _plus quam honestum decet_ (plus +que l'honneur ne le voudrait), de quoi toutefois quelques-uns disent +qu'il ne se faut pas émerveiller [de leur impudence] pour être le nombre +de ces gens-là si grand, et être composé de grands; et en outre _in hoc +mundo_ (entendez, en ce royaume) celui qui fait bien _saepissime_ (le +plus souvent) ne peut avoir un oeuf, tandis que celui qui fait mal en a +encore plus de neuf»[1147] (9 septembre 1581). + + [Note 1147: _Négociations diplomatiques avec la Toscane_, t. IV, + p. 397-398.] + +C'en était fait du beau rêve où Catherine se complaisait, à son retour +du Midi, d'une union si étroite avec son fils que leurs deux volontés +n'en feraient qu'une. La question du duc d'Anjou avait empêché l'accord +parfait. Henri était jaloux que sa mère s'intéressât à la grandeur de +son frère et, quoiqu'elle lui représentât que c'était pour son bien, +irrité qu'elle compromît à cette fin les finances et la sécurité de son +royaume. Un Roi qui ne veut pas, une Reine-mère, autant dire un +principal ministre, qui ne peut pas tout ce qu'il veut, c'étaient des +personnalités accouplées dont l'une usait son effort à entraîner +l'autre. Catherine gouvernait en apparence toujours avec même puissance, +mais en fait elle était entravée par les résistances ou la force +d'inertie de son compagnon. Henri suit, se cabre, s'arrête, repart. +L'action de Catherine est à proportion faible ou forte. + +Elle ne s'exerce librement (et encore?) que pendant les maladies du Roi +ou ses dévotions, qui alternent avec ses débauches. Après la crise +d'otite dont il avait failli mourir en septembre (1579), il souffrit le +mois suivant d'une blessure au bras d'origine inconnue. Il était si +délicat qu'en février 1580 la Reine-mère pria le pape de lui interdire +sous peine d'excommunication de faire maigre pendant le carême[1148]. +Peut-être avait-il observé avec trop de zèle les pratiques du carnaval? +En juin, il lui vint une «enflure au pied», dont il alla se soigner seul +à Saint-Maur, laissant sa femme avec sa mère[1149]. Il avait bonne mine +en novembre--du moins Catherine le dit--mais en décembre la tumeur +(lupa) qu'il avait à la jambe se ferma et l'humeur se porta au visage. +«Le Roi, dit clairement l'agent florentin Renieri, fait la diète à cause +du mal français», dont le traitement est à recommencer. Il a la figure +remplie de boutons, le teint mauvais, il est maigre et mal en point. Ses +fidèles serviteurs sont dans la peine et «doutent de sa vie»[1150]. Il +quitta la Cour en janvier (1581) et se retira seul à Saint-Germain, où +il resta jusqu'à la fin mars. En partant il chargea sa mère «d'expédier, +commander et signer tout pendant six semaines»[1151]. Il l'aurait même +nommée régente, comme en cas de maladie grave. Catherine jugea bon de +démentir ce bruit et d'annoncer le retour prochain du Roi à la Cour dans +une lettre à Du Ferrier, qui représentait la France à Venise, ce centre +international d'information (23 mars)[1152]. Mais avec ou sans ce titre +elle exerça plusieurs semaines de pleins pouvoirs. + + [Note 1148: 19 février 1580, _Lettres_, t. VII, p. 226-227.] + + [Note 1149: _Lettres_, juin 1580, t. VII, p. 263-264.--Cf. le + billet d'Henri III, p. 264, note.] + + [Note 1150: _Négociations diplomatiques de la France avec la + Toscane_, 25 décembre 1580, t. IV, p. 342.] + + [Note 1151: _Id._, _ibid._, p. 345.] + + [Note 1152: 23 mars 1581, _Lettres_, t. VII, p. 328.] + +Or ce fut pendant cette période que le duc d'Anjou quitta le Midi, fit +des levées et prépara une seconde expédition des Pays-Bas. La Reine-mère +n'avait pas réussi par conseils, remontrances et prières à le détourner +de son projet. Elle reculait devant l'emploi de la force pour ne pas +provoquer aux armes la multitude des mécontents. Mais Henri III, qui ne +se décidait pas à courir sus à son frère, en voulait à sa mère de ne pas +l'y pousser. Il la savait habile, mais il la jugeait faible et inclinant +avec l'âge à ménager tout le monde et à tout apaiser. L'idée lui vint, +non pas de l'exclure du gouvernement, mais de se fortifier lui-même +d'agents d'exécution intelligents et énergiques, qu'avec sa tendance +habituelle il choisit dans son entourage le plus intime. + +Après la mort de Quélus, Maugiron, Saint-Mesgrin, qui n'étaient que de +beaux éphèbes, apparaissaient au premier plan des mignons d'une autre +espèce, qui ne sont plus seulement ou qui ne sont même plus du tout les +compagnons de plaisir du Roi. Henri III ne se borne pas à les gratifier +de pensions et de faveurs; il les veut puissants et riches pour les +opposer à ses ennemis. Sa mère ne voyait de moyen de salut que dans le +contentement du duc d'Anjou, il en cherchait un autre, qui était de +s'entourer de serviteurs à son entière dévotion. Il disgracia Saint-Luc, +qui avait un jour hasardé d'excuser la révolte de Bellegarde; il éloigna +d'O, qui se plaignait de n'être pas assez favorisé. Il concentra ses +grâces sur d'Arques et La Valette. Il les fit ducs et pairs pour les +égaler aux princes de son sang. Il maria d'Arques, promu duc de Joyeuse, +à une soeur de sa femme, Marguerite de Lorraine (24 septembre 1581), et +il aurait fait épouser, s'il l'avait pu, à La Valette, le nouveau duc +d'Epernon, une autre de ses belles-soeurs ou même la petite-fille de +Catherine, Christine de Lorraine[1153]. Il leur réserva les grands +offices de la Couronne. S'il ne réussit pas à décider le duc de Guise à +se démettre de la grande maîtrise, il acheta l'Amirauté de France à +Mayenne, qui l'avait en survivance du marquis de Villars, son beau-père, +et la donna à Joyeuse (19 juin 1582). Il investit d'Epernon de la charge +de colonel général de l'infanterie française, que Philippe Strozzi +abandonna pour un titre de vice-roi dans le Nouveau Monde (novembre +1581), et peu à peu il accrut tellement son autorité sur les gens de +guerre qu'il en fit une sorte de connétable moins le titre. Le +chancelier Birague, vieux, fatigué et chagrin, dut céder les sceaux à +Cheverny, un serviteur d'une complaisance à toute épreuve. + + [Note 1153: Entérinement au Parlement des lettres portant érection + de la vicomté de Joyeuse en duché-pairie (7 sept. 1581) et de la + châtellenie d'Epernon (27 novembre 1581).] + +Il pensait par les mêmes moyens se faire obéir dans les provinces. Il +pressa le duc de Montpensier, un prince de sang, de résigner le +gouvernement de la Bretagne et, aussitôt qu'il fut mort (22 septembre +1581), il y nomma le frère de la Reine, le duc de Mercoeur. Il destinait +à d'Epernon celui de la Guyenne, qu'il proposa au roi de Navarre +d'abandonner, et, en attendant, il lui confia le commandement des trois +grandes places fortes de l'Est, Toul, Metz et Verdun. Joyeuse eut la +Normandie, qui était d'ordinaire dévolue à un prince de sang. Les +parents des deux favoris participèrent à leur fortune. Le frère aîné de +d'Epernon, Bernard Nogaret de La Valette, obtint Saluces et les +territoires d'outre-monts; le père de Joyeuse attendait le Languedoc, +que le Roi méditait d'enlever à Montmorency. Tant de changements, et à +la même époque, sont évidemment l'indice d'un plan arrêté, et en soi ils +peuvent se comprendre. Il était politique de substituer aux gouverneurs +et aux grands officiers de la Couronne tièdes, peu dociles ou suspects, +une aristocratie nouvelle qui, craignant beaucoup de celle qu'elle +dépossédait, aurait, à défaut de reconnaissance, intérêt à bien servir. +Il était conforme à la tradition du pouvoir absolu de montrer que les +premières charges de l'État et même que la plus haute naissance tiraient +de la faveur royale toute leur autorité. Richelieu n'eut pas d'autres +maximes. Mais la création d'une aristocratie nouvelle n'était qu'un +palliatif. Il manquait au gouvernement l'unité, qui est la condition +même de la force. Catherine restait au pouvoir; son fils se faisait +assister de deux grands officiers. Ce n'était pas une concentration, +mais bien son contraire. Le Roi ne dirigerait pas ses mignons, étant par +nature le serviteur de ses serviteurs, et il était impossible que +ceux-ci le dirigeassent, étant eux-mêmes égaux et par conséquent rivaux, +divergents d'opinions et d'ambitions. Ils ne parvenaient à s'entendre +que contre la Reine-mère dont ils cherchaient à ruiner le pouvoir pour +augmenter d'autant le leur. Leur élévation ajoutait à toutes les autres +causes de mécontentement celle d'une faveur inouïe qui n'était fondée ni +sur l'origine ni sur le mérite. Elle ne procurait pas à la royauté +l'appoint d'un parti, d'une clientèle, d'une grandeur historique. Ce +n'était pas assez, pour lutter contre les huguenots, les catholiques +ardents et les politiques, contre les Guise, les Bourbons, les +Montmorency et le duc d'Anjou, de deux simples gentilshommes de vieille +race. La mauvaise administration financière du Roi exaspérait les +peuples; ses prodigalités indignaient tous ceux qui n'en profitaient +pas. Il n'avait jamais d'argent pour ses affaires et il en extorquait de +tous côtés pour ses plaisirs. Les noces de Joyeuse coûtèrent 1 200 000 +écus qui auraient fait un meilleur service en Flandre. Les grands et la +noblesse s'irritaient de voir les pensions, les charges, les +gouvernements passer à deux parvenus. + +La Reine-mère gémissait de cette façon de gouverner si contraire à son +système de tempéraments et de ménagement. Mais elle se gardait bien de +protester tout haut. Elle «fait tout ce qu'elle peut, écrit l'agent +florentin, pour complaire aux deux mignons»[1154]. Elle se montra si +empressée aux fêtes du mariage de Joyeuse qu'elle fut obligée de prendre +le lit pour se remettre de cet excès de bienveillance[1155]. Au moins +aurait-elle voulu que les mignons se fissent pardonner leur fortune, à +sa façon, qui était de caresser tout le monde. Mais d'Epernon, +orgueilleux et autoritaire, n'entendait céder à personne. Elle essaya de +le décider à se rendre agréable aux Guise, qu'il détestait, comme les +ennemis du Roi et les rivaux possibles de demain. La duchesse douairière +de Guise, mariée au duc de Nemours, désirait l'abbaye de Chailly, qui +était vacante, pour un de ses enfants du second lit, le marquis de +Saint-Sorlin, offrant de résigner celle de Martigny-le-Comte, dont on +pourrait gratifier un des fils de Bellièvre. Catherine, désireuse de +faire plaisir à la duchesse et à Bellièvre, et n'osant s'adresser +elle-même à son fils, pria le favori de s'entremettre auprès du Roi pour +lui faire agréer l'échange. «S'èt, lui écrivait-elle, le servyse du Roy +que toutes défienses et mauvèse yntelygences sèset (cessent)...» et +«tout cet (ceux) que le Roy fayst l'honneur de aymer, en doivet avoyr +[d'affection] pour li (lui) acquérir aultant de servyteur. Puysque me +volés aystre amy je vous parleré come vous tenant pour tel»[1156]. Mais +que d'Epernon ait fait ou non cette démarche, les raisons d'hostilité +subsistaient. D'Epernon eut quelques mois après une querelle avec +Mayenne sur le droit qu'ils revendiquèrent tous deux de présenter la +chemise au Roi à son lever[1157]. + + [Note 1154: 7 septembre 1581, _Négociations diplomatiques de la + France avec la Toscane_, t. IV, p. 396.] [Note 1155: + _Négociations diplomatiques avec la Toscane_, t. IV, p. 404, + octobre 1581.] + + [Note 1156: 13 novembre 1581, _Lettres_, t. VII, p. 415.] + + [Note 1157: Juin 1582, _Négociations diplomatiques avec la + Toscane_, t. IV, p. 421.] + +Le duc de Joyeuse était plus aimable, mais aussi ambitieux. Il voulait +avoir de gré ou de force le gouvernement du Languedoc pour son père, qui +y était lieutenant général, et il excitait le Roi, qui n'y était que +trop disposé, contre Montmorency. Il fit nommer un de ses frères +archevêque de Narbonne (14 mars 1582), ce qui lui donnait la présidence +des États du Languedoc. Montmorency s'inquiétait de cet envahissement +des Joyeuse. Il savait que le Roi lui gardait rancune de ses injures +passées, malgré les preuves récentes de son dévouement, et qu'il le +rendait responsable de la désobéissance des protestants du Midi. Il +prenait ses précautions. Il n'avait pas cessé d'être en bons rapports +avec le duc d'Anjou, à qui il fournissait des soldats; il se rapprocha +du roi de Navarre, avec qui il n'avait jamais rompu. Il s'était assuré +des amis à Rome, en protégeant Avignon et le Comtat contre les +huguenots, et l'on croyait qu'il avait des intelligences avec Philippe +II[1158]. + + [Note 1158: _Négociations diplomatiques_, t. IV, p. 396-397.] + +Henri III ne dissimulait pas son intention de se débarrasser de lui. +Mais la Reine-mère estimait qu'en pleine expédition des Flandres, et à +la veille de l'expédition du Portugal, le plus sage serait d'intéresser +Montmorency à la pacification de la province, en y mettant le prix. +L'offre suivait la menace dans une instruction qu'elle avait dictée le +10 novembre 1581. «La Royne mère du roy, aiant tousjours désiré de veoir +monsieur de Montmorency hors de la peyne où elle s'asseure (est sûre) +qu'il est, pensant bien qui (qu'il) ne peult estre aultrement, se voiant +hors de la bonne grace de son Roy et _tousjours en creinte et doubte où +il est de sa vye_,... a pensé ne perdre ceste occasion du mander audict +sieur de Montmorency que c'est à ce coup qu'il fault qu'il monstre par +effect ce qu'il a tousjours faict dire à la dame Royne, que quand il +verroit sa seurete, qu'il n'y auroit rien qu'il desirast tant que de +pouvoir avoir la bonne grace de son Roy»[1159]. Le service qu'elle +attendait de lui, c'est, comme elle l'écrivait à Bellièvre, de décider +«aveques les deputez de ceulx de la religion pretendue réformée la +restitution des places et l'entier accomplissement de l'Édit»[1160]. En +récompense, «elle lui asseure et promect, dit l'instruction, que le Roy +lui accordera de demeurer en son gouvernement avec la puissance que +gouverneur absolut y doibt avoir et la survivance pour son filz et +trouvera bon le mariage de sa fille avec le filz de Monsieur de +Montpensier et donnera telle femme à son filz qu'il aura occazion +d'estre content». Elle lui garantissait les mêmes avantages au cas où +les protestants refuseraient de faire la paix, pourvu qu'il abandonnât +leur parti. Elle ajoutait de sa main: «Ne fault taublyer à luy dire (à +Montmorency) que il faut que le roi de Navarre souy catolique: c'est son +bien et seureté (du roi de Navarre) et le repos de l'Estat»[1161]. +Assurément Henri III y trouverait son avantage, mais que gagnerait le +roi de Navarre à trahir sa cause pour ce gouvernement versatile. C'était +trop demander à Montmorency. Cet homme si fin dut penser qu'on ne le +ferait jamais «gouverneur absolu» puisqu'on y mettait pareille +condition. Et il ne cessa plus de se défier. + + [Note 1159: Lettre du 10 novembre et instruction du même jour, + _Lettres_, t. VII, p. 413-414.] + + [Note 1160: La Reine à Bellièvre, 27 décembre 1581, _Lettres_, t. + VII, p. 420.] + + [Note 1161: Instruction, _Lettres_, t. VII, p. 414.] + +A tout le moins Catherine avait le plus grand intérêt à éloigner du Midi +le chef des protestants et à l'attirer à la Cour. Elle y pensait +beaucoup, et, comme toujours, raisonnant par hypothèse, elle croyait la +chose possible. Elle comptait beaucoup sur Marguerite, dont elle avait +apprécié tout récemment le zèle et l'intelligence. Elle décida Henri III +à la rappeler, pensant que son mari ne résisterait pas au plaisir de la +suivre. Le roi de Navarre s'y déclara d'abord assez disposé, pour ne pas +dire non tout de suite, mais quand il eut pris le temps de réfléchir, +«toutefois il a considéré, expliquait Bellièvre, que la paix n'est pas +encores assés exéqutée et ne vouldroit que le mal qui se commectroit de +deçà donnast occasion au Roy de le veoir mal voluntiers»[1162]. +Catherine ne désespérait pas que Marguerite finît par l'entraîner. Elle +ne savait pas ou se refusait à croire que le ménage de Navarre allait +mal. Marguerite, qui n'était pas sans reproches, était indulgente aux +faiblesses de son mari, mais il était exigeant jusqu'à l'indiscrétion. +Sa liaison avec une des filles d'honneur, Fosseuse (Françoise de +Montmorency), ayant eu les suites qu'on peut penser, il aurait voulu que +sa femme se retirât avec sa maîtresse dans un coin des Pyrénées jusqu'à +la délivrance de la jeune mère. Elle refusa et cependant poussa la +condescendance envers lui jusqu'à secourir la favorite la nuit où elle +accoucha, mais le lendemain, comme il la pressait d'aller lui faire +visite comme à une malade pour empêcher les méchants propos, elle +s'excusa de servir de couverture. Il en prit de l'humeur et le lui fit +sentir. Marguerite ne fut que plus pressée de partir, ayant reçu du Roi +15 000 écus pour son voyage[1163]. Elle quitta le Midi le 26 février +1582, accompagnée de Fosseuse et de son mari. La Reine-mère alla +au-devant de sa fille jusqu'en Poitou afin de voir son gendre et lui +«donner asseurance de la volonté» et de la bienveillance «du Roy», mais +il était si méfiant qu'il refusa d'aller au-devant d'elle jusqu'à +Champigny et l'obligea, malgré son mauvais état de santé, à pousser +jusqu'à Saint-Maixent, ville protestante[1164]. De leur conversation au +château de la Mothe-Saint-Heraye (27-31 mars), on ne sait rien[1165], si +ce n'est que le roi de Navarre s'en retourna en Gascogne, fort mécontent +de sa femme et de sa belle-mère, qui emmenaient sa maîtresse. + + [Note 1162: La lettre de Bellièvre, 10 novembre 1581, _Lettres_, + t. VII, app. p. 473.] + + [Note 1163: Fin décembre, _Lettres_, t. VII, p. 420. _Mémoires de + Marguerite_, p. 177-181.] + + [Note 1164: Catherine à Matignon, 16 mars, t. VIII, p. 14 et le + roi de Navarre à Scorbiac, _Lettres missives_, t. I, p. 445.] + + [Note 1165: L'opuscule de M. Sauzé, _Les conférences de La + Mothe-Saint-Heraye_, Paris, 1895, est une reconstitution + nécessairement conjecturale.] + +Catherine avait pris le parti de sa fille. A son retour elle fit chasser +Fosseuse et prétendit que son gendre trouvât bonne cette exécution. +C'était, lui écrivait-elle, pour «ouster (ôter) d'auprès d'elle +(Marguerite) tout ce que (qui) pouroit altérer l'amityé» des deux époux +qu'elle avait conseillé de faire partir «ceste belle beste»[1166]. Mais +lui dont l'amour fut de tout temps la grande et d'ailleurs l'unique +faiblesse protesta vivement. Il envoya à Paris Frontenac, «ung petit +galant outrecuidé et impudent», dire des injures à Marguerite. La +vieille Reine était confondue de ces nouvelles façons. «.... Vous +n'estes pas, lui écrivait-elle, le premier mary jeune et non pas bien +sage en telles chouses, mais je vous trouve bien le premier et le seul +qui face après un tel fet advenu tenir tel langage à sa femme». Henri +II, «... la chouse de quoy yl estoit le plus mary (marri) c'estoit quand +yl savoit que je seuse de ces nouveles là et quand Madame de Flamin fut +grosse, yl trouva très bon quant on l'en envoya (la renvoya) et jeamès +ne m'en feit semblant ny pire visage et moins mauvais langage». Et avec +qui son gendre prenait-il pareille liberté? Avec la fille d'Henri II, +avec «la soeur de vostre Roy qui (laquelle) vous sert, quand l'aurès +considéré, plus que ne pensés, qui vous ayme et honore come s'ele avoyt +autant d'honneur de vous avoir espousé que si vous fusiés fils de roy de +France et elle sa sugète. Ce n'est pas la façon de traiter les femmes de +bien et de telle maison de les injurier à l'apétit d'une p.... +publique....» Elle exagérait sans doute l'amour conjugal de Marguerite +et l'honneur que le Béarnais, ce roitelet, avait eu de l'épouser. Mais +elle avait raison de donner sur la crête à ce jeune coq. «Eh quoi... ce +sufisant personnage de Frontenac a dyst par tout Paris que si Fosseuse +s'en aloit que vous ne vyendriés jeamès à la Court, à cela vous pouvés +conestre come yl est sage et affectionné à vostre honeur et réputation +que d'une folye de jeunesse en fayre une conséquence du bien et repos de +ce royaume et de vous principalement....[1167]» + + [Note 1166: 12 juin, _Lettres_, t. VIII, p. 37.] + + [Note 1167: 11 juin 1582, _Lettres_, t. VIII, p. 36-37.] + +L'attitude du roi de Navarre, les défiances de Damville, l'opposition +des protestants du Languedoc, le mécontentement général contre le Roi et +les mignons, tout poussait Catherine à suivre sa nouvelle politique. La +paix intérieure dépendait des dispositions du duc d'Anjou. Son mariage +avec Élisabeth était désespéré. Il venait d'être reconnu pour souverain +par les États généraux des Pays-Bas (mars 1582), mais ce n'était qu'une +force d'opinion. S'il était obligé d'abandonner les Pays-Bas, faute +d'hommes et d'argent, les moyens ne lui manqueraient pas pour se venger +sur son frère de son échec et de son abandon. Ce n'était pas assez de le +laisser aller en Flandres, il fallait l'y soutenir et faire une +diversion ailleurs pour assurer sa fortune et la tranquillité du +royaume. L'aider à conquérir à la pointe de l'épée la main d'une infante +était la solution idéale de toutes les difficultés. Ce mariage +satisferait son ambition, car la Reine-mère ne l'imaginait qu'avec une +principauté pour dot, et en le fixant hors du royaume, il l'arrachait à +la tentation de brouiller au dedans. Il ôtait aux protestants et aux +politiques l'appui de ce fils de France et fortifiait d'autant +l'autorité royale. Philippe avait, il est vrai, qualifié la proposition +de Catherine «d'extravagante[1168]», mais il céderait à la nécessité. + +Henri III avait dit à Villeroy, qui revenait des Pays-Bas, où il avait +assisté à la proclamation du duc d'Anjou comme souverain de Brabant (19 +février 1582), qu'il n'avait «moyen ny aussy volonté d'entrer en guerre +contre le roy d'Espagne, congnoissant que ce seroit la ruyne de ce +royaulme». Mais, après cette déclaration de principe, il avait ajouté +qu'il s'en remettait à l'avis de sa mère. Elle saisit l'occasion de lui +exposer par écrit son programme de politique étrangère[1169] (17 ou 18 +mars 1582). + + [Note 1168: Kervyn de Lettenhove, t. VI, p. 173, note 1, lettre de + Philippe II à Tassis, du 19 mars 1582.] + + [Note 1169: _Lettres_, t. VII, p. 341-344. Cette lettre est + antidatée d'un an dans la correspondance. Elle ne peut pas être de + janvier ou février 1581: en effet, il y est question du départ de + l'archiduc Mathias, autre prétendant à la souveraineté des + Pays-Bas, qui ne déposa sa charge de gouverneur général que le 7 + juin 1581 et qui même ne sortit d'Anvers que le 29 octobre de + cette même année;--de la «réception» du duc d'Anjou, qui ne peut + s'entendre que de son entrée à Anvers et de son inauguration comme + duc de Brabant et souverain des Pays-Bas (février-mars 1582);--du + comte de Leicester, qui, on l'a vu, accompagnait le Duc sur la + flotte anglaise. On peut fixer à un jour près la date de cette + lettre-mémoire. Elle commence ainsi: «Hier arriva La Neufville», + c'est-à-dire Villeroy (Nicolas de Neufville, seigneur de + Villeroy), porteur des lettres du prince d'Orange. Or le 17 mars + 1581 (_Lettres_, t. VIII, p. 15), Catherine remerciait le prince + d'Orange des lettres qu'il lui avait fait remettre par le Sr de La + Neufville. Le mémoire de Catherine à Henri III est du même jour + que sa réponse au prince d'Orange du 17 mars, si Villeroy est + arrivé le 16, ou du 18, s'il est arrivé le 17.] + +Elle a fait, dit-elle, tout ce qu'elle a pu pour détourner le duc +d'Anjou de l'entreprise des Pays-Bas, dont il risquait de sortir avec +peu d'honneur, vu les ressources dont il disposait. «... Si Dieu eust +voullu que cette occasion (la révolte des Pays-Bas, contre Philippe II) +se fust présentée du temps du Roy vostre père, je crois qu'il en eust eu +une grande joye, en ayant les moyens, mais qu'en ce temps icy, je n'y en +vois nul». Elle le constatait, il est vrai, à son très grand regret, +n'ayant que ces deux fils, qu'elle voudrait voir «seigneurs de tout le +monde». + +Elle n'avait jamais manqué non plus de remontrer au Duc que le royaume +avait déjà horriblement souffert des ravages des gens de guerre, que +s'il faisait de nouvelles levées, il perdrait la bonne grâce du Roi en +foulant les peuples et que «ce seroit sa totale ruyne», que piller le +pays et demander aide, «ce n'estoit pas le moyen de luy en pouvoir +donner», que son frère n'avait «Perou ny Inde». + +Elle pourait assurer le Roi qu'elle ne «s'épargneroit» jamais en rien, +comme elle avait toujours fait, pour son contentement, pour son service, +pour la conservation du royaume. «Vous me faictes, disait-elle, cet +honneur de m'escripre que je l'ay conservé et gardé d'estre divisé entre +plusieurs: Dieu m'a tant favorisée que je le voie tout entier en vostre +obéissance». Ceux-là seuls qu'elle avait empêchés de «parvenir à leurs +desseings»--à leurs mauvais desseins--mais non les gens de bien et les +bons serviteurs, lui avaient voulu «mal et haine» de sa conduite. + +Ce n'était pas par vanité, on le voit bien, qu'elle rappelait ses +services, elle voulait convaincre Henri III de son habileté comme de son +dévouement pour l'amener à ses vues. «Avec vostre congé,... je ne puis +dire qu'il faille laisser perdre vostre frère». Mais s'ensuivait-il +qu'il aurait la guerre avec le roi d'Espagne ou des troubles dans son +royaume? Non, assurément, «Vous me direz qu'il faut venir à l'une ou à +l'autre de ces trois choses». Tout bien considéré, elle pensait qu'il +pouvait éviter «tous ces inconvénients». Qu'il envoyât à son frère un +homme qui lui fût agréable «ou tout au moings point odieux» pour lui +représenter la détresse de ses finances et l'impossibilité de soutenir +une guerre et lui dire ce qu'il pouvait et ne pouvait faire. L'important +était d'assister le Duc aux Pays-Bas «jusques à ce que avec honneur il +s'en puisse retirer». Ce moyen honorable, c'était, à son avis, qu'il +retournât en Angleterre, comme il avait déclaré qu'il le ferait, quand +les États généraux l'auraient reconnu, pour épouser la Reine. Celle-ci +ne pourrait plus objecter contre ce mariage la crainte d'une rupture +avec Philippe II, après s'être compromise jusqu'à faire conduire le Duc +d'Anjou aux Pays-Bas, sur une flotte anglaise, en compagnie du comte de +Leicester. Même s'il craignait un refus, il n'en devrait pas moins aller +la trouver pour la «supplier de lui déclarer sa volonté...» «et que s'il +ne peut avoir l'heur de l'espouser,... regarder de luy en faire +[trouver] une [femme] et se joindre avecque vous et par mesme moyen +mettre une paix générale par toute la chrestienté». L'idée de Catherine +se devine. Elle voulait par cette marque de déférence intéresser +Élisabeth au mariage de son ancien fiancé et la décider à négocier, de +concert avec la France, une paix générale dont le prix serait la main de +l'infante. Elle prévoyait que son fils, si longuement berné par la reine +d'Angleterre, refuserait tout d'abord de faire une nouvelle démarche, +mais elle pensait qu'il s'y résignerait, sachant qu'il n'avait pas +d'autre moyen de s'assurer l'aide de son frère et que la reine +d'Angleterre, n'étant pas sa femme, ne ferait pas la guerre pour l'amour +de lui. Le Roi, de son côté, devait députer à Élisabeth pour aviser +d'accord avec elle à la paix générale et lui dire son intention de +marier son frère, qui avait déjà vingt-sept ans, et la prier de prendre +à ce sujet une bonne résolution. + +Le moment était d'ailleurs bien choisi pour oser sans risques et traiter +avec succès. Philippe II n'avait ni la force ni même la volonté de +s'attaquer à la France; il était trop préoccupé d'achever l'occupation +du Portugal et de garder le peu qui lui restait en Flandres. Il +suffirait de fortifier les places de Provence, du marquisat de Saluces +et de Picardie, pour se prémunir contre une surprise. «Mais... si vostre +frère se peut conserver où il est et que nous puissions conserver les +Isles de Portugal, je crois fermement... qu'il (Philippe II) désirera de +traicter à bon escient, et la raison le veut veoyant l'aage qu'il a, de +ne voulloir laisser à ses enfans [mâles], qui se peuvent dire au +maillot, une guerre commencée contre ung si grand ennemy que vous leur +seriez, et si cette négociation ne se fait ainsy que nous désirons, je +pense que pour le moings cela servira à le faire temporiser de rien +faire contre vous.» + +Ce qu'elle proposait, en somme, c'était, tout en se maintenant aux Pays +Bas, de s'établir fortement aux Açores, une diversion qu'elle jugeait +sans danger et capable de prévenir un danger. «Et (je) ne veois pas +d'aultre moyen pour ne brouiller le Royaulme dedans ne dehors que [ce +que] je vous ai dit cy-devant». L'affaire toutefois était de telle +importance qu'elle suppliait le Roi de prendre l'avis de tant de gens de +bien qui sont auprès de lui, «car je serois bien marrie que sur le mien +seul... les choses n'advenant pas comme je le désire, ce Royaulme en +pastisse et que n'en eusiez le contentement que [je] vous en désire». Le +temps n'est plus où elle prenait hardiment ses responsabilités. + +Ce changement de direction inspiré par un dessein d'union familiale +était hasardeux. Jusqu'ici elle avait tiraillé contre l'Espagne à +couvert. Il s'agissait maintenant de s'engager assez à fond pour se +faire payer très cher le prix de la retraite. Ce mémoire à Henri III la +peint tout entière avec ses qualités et ses défauts. Elle part +d'observations très justes, mais elle prend ses désirs pour des réalités +et compte trop sur une solution favorable. Il est très vrai, comme elle +le constate, que Philippe II a trop d'affaires en Portugal et aux +Pays-Bas pour penser aux représailles, qu'il est en ce moment dépourvu +de soldats et d'argent et que l'on peut presque impunément exercer sur +lui une pression. Mais il est douteux, quoiqu'elle le dise «vieil et +caduc», qu'il soit, à cinquante-trois ans, pressé comme s'il allait +mourir, de régler à perte ses différends avec ses voisins. Même mourant, +il ne consentirait pas à céder les Pays-Bas, un patrimoine et si riche +qu'il rapportait plus, en temps de paix, que le Pérou et les Indes, et +encore moins le Portugal, sa conquête, qui achevait l'unité de la +péninsule, ou même les Iles dont l'ambassadeur vénitien dit qu'elles +seraient comme une épine en son oeil. Tout au plus (ce n'est qu'une +supposition) se serait-il résigné à lâcher les quelques établissements +portugais du Brésil. Mais la Reine-mère pouvait-elle croire que le duc +d'Anjou serait heureux jusqu'à l'apaisement de s'intituler roi du Brésil +ou empereur d'Amérique. L'idée en paraît plaisante. Une hypothèse +qu'elle n'examine pas non plus, c'est que Philippe II vive encore +longtemps, comme il arriva, et qu'ayant un jour les mains libres, il +veuille se venger des injures passées et de l'agression finale. La +question méritait cependant d'être débattue. Où Henri III trouverait-il +alors pour lui résister la force et les ressources qui lui manquaient +maintenant pour l'attaquer en face? La situation de la France serait +donc meilleure et celle de l'Espagne pire. Catherine supposait pour les +besoins de la cause que Philippe II mourrait, laissant un enfant pour +lui succéder, ou que le Roi son fils serait dans quelques années riche, +obéi et puissant. + +Un manque de psychologie tout aussi extraordinaire que cette erreur de +logique, c'était sa méconnaissance du caractère d'Élisabeth. Cette +vieille fille coquette n'était pas tellement sensible aux égards qu'elle +en oubliât les intérêts. Elle avait des nerfs de femme, mais une tête +d'homme, et elle ne marierait pas le duc d'Anjou pour faire plaisir à la +Reine-mère. Elle trouvait plus de sécurité à maintenir la brouille entre +la France et l'Espagne qu'à intervenir en tiers dans leur +réconciliation, au risque de voir s'unir contre elle les deux grandes +puissances catholiques. Elle avait un patriotisme trop jaloux et un sens +trop net de ses devoirs pour favoriser et même pour souffrir une paix +dont la première condition était l'établissement d'un prince français +aux Pays-Bas et le résultat prochain, Henri III n'ayant pas d'héritier, +la réunion de ces provinces à la couronne de France. + +Il vaut mieux pour l'intelligence de Catherine supposer qu'en flattant +la vanité d'Élisabeth elle pensait endormir sa vigilance et s'assurer le +temps de dépêcher le mariage et la paix. Mais il aurait fallu en ce cas +agir vite et porter tous ses efforts sur un point ou sur un autre, +Pays-Bas ou Portugal. Or elle ne disposait que de ressources médiocres +et elle ne pouvait ni arrêter les opérations dans les Pays-Bas sans +mécontenter le duc d'Anjou, ni les pousser à fond sans heurter les +sentiments d'Henri III et les inquiétudes de l'Angleterre. Elle-même +croyait plus facile et peut-être légitime d'attaquer Philippe II en ce +royaume de Portugal, qu'elle disait être son bien. Mais comment +n'a-t-elle pas réfléchi qu'avec ses revenus propres et les quelques +subsides qu'elle arracherait au Roi, il ne lui serait pas possible +d'entretenir à la fois une flotte et une armée? + +Henri III était assez clairvoyant pour apercevoir les points faibles du +raisonnement maternel. Sa pensée de toujours sur les affaires des +Pays-Bas, elle est dans un de ses courts billets à Villeroy, qui sont +les témoins d'une politique personnelle qu'il n'avait pas la force et le +courage d'appliquer. Il ne s'intéressait qu'à la possession de Cambrai, +qui couvrait la frontière française. «Mais, disait-il, sy (aussi) ne +faut-il pour Cambray que par moyens couverts l'on doyst et peust +secourir, l'on face chose qui nous alumast le feu que nous ne pouryons +esteyndre».[1170] Il laissa faire sa mère par faiblesse, par tendresse. +Mais il était bien décidé à soutenir, aux moindres frais possibles, +l'entreprise de son frère, qu'il jugeait injuste et très dangereuse. + + [Note 1170: _Lettres_, VII, p. 389, note. Ce billet n'est pas + daté, mais il exprime très bien les sentiments d'Henri III en tous + les temps.] + +Il n'avait pas mêmes préventions contre l'expédition du Portugal. Après +tout c'était une querelle particulière entre Philippe II et sa mère où +il pouvait intervenir. Le droit des gens du temps admettait qu'un +souverain secourût ses alliés contre un autre souverain sans entrer en +guerre avec lui. Les candidats à la succession portugaise revendiquaient +par la force ce que Philippe II avait acquis par la force. Le roi de +France n'était pas un belligérant, mais le soutien naturel de l'un des +belligérants. Il aidait sa mère comme le gouverneur espagnol du Milanais +avait aidé Bellegarde en révolte, sans qu'il y eût lieu à rupture[1171]. +L'honneur même n'était pas en cause. Mais justement parce que le succès +ou l'échec de l'affaire intéressait si peu la grandeur et la sécurité du +royaume, il était à prévoir, comme il arriva, qu'Henri III n'y +sacrifierait rien de ses plaisirs. + + [Note 1171: L'ambassadeur d'Espagne à Paris, Jean-Baptiste Tassis, + ne quitta pas son poste, et celui de France à Madrid, Jean de + Vivonne, sieur de Saint-Gouard, qui avait suivi Philippe II à + Lisbonne, ne revint en France qu'à la fin de 1582 ou au + commencement de 1583 (Guy de Brémond d'Ars, _Jean de Vivonne, sa + vie et ses ambassades_, Paris, 1884, p. 133-137 et p. 140-147).] + +Catherine s'était aussitôt mise à l'oeuvre. Elle envoya le secrétaire +d'État Pinart demander à la reine d'Angleterre, si, oui ou non, elle se +décidait, aux conditions déjà débattues, à épouser son fils, et +Bellièvre au duc d'Anjou pour le bien convaincre que le Roi n'était pas +responsable de l'échec du mariage anglais, ainsi qu'Élisabeth voulait le +lui faire accroire. Elle avait beaucoup de peine à satisfaire ses deux +fils, l'un se plaignant de ne pas recevoir d'argent, l'autre s'irritant +des pilleries des gens de guerre et d'ailleurs poussé contre sa mère par +les deux mignons, qui ne voulaient partager avec personne sa faveur et +ses faveurs[1172]. Elle recommandait au Duc d'appeler au plus vite les +reîtres qui étaient déjà à Saint-Avold et de faire les levées à la file +pour ne pas fouler les peuples et courroucer le Roi. Elle le priait de +commander à ceux qui avaient charge de lui recruter des soldats de +s'adresser à Bellièvre et d'obéir en tout à ses ordres[1173]. Elle +s'occupait de régler le passage des troupes et elle aliénait une partie +de ses revenus et de ses domaines pour les payer et les nourrir, afin de +les empêcher de mal faire. D'argent il n'en fallait pas demander au +trésor. «Ces deux-là (d'Epernon et Joyeuse), écrivait l'ambassadeur +florentin Albertani au grand-duc, ont accaparé de telle façon les +finances que pendant deux ans, si le temps ne change, personne ne peut +faire d'assignation [sur les recettes générales] et qu'aucun conseiller +du Roi n'oserait présenter une demande de fonds (_richiesta di denari_) +de quelque sorte que ce soit pour ne pas déplaire à ces deux hommes.» + + [Note 1172: _Négociations diplomatiques_, t. IV, p. 444, 22 + juillet 1582.] + + [Note 1173: 18 mai 1582, _Lettres_, t. VIII, p. 29 et 30.] + +Comme six mois auparavant, elle pressait le départ de la flotte qui +devait enlever aux Espagnols les archipels portugais: en face de la côte +d'Afrique, Madère et les îles du Cap Vert, où se croisent les routes de +l'Inde et du Brésil; au large du Portugal, les Açores, un admirable +poste pour guetter et surprendre les galions, qui tous les ans +apportaient en Espagne l'or et l'argent du Nouveau Monde, c'est-à-dire +la solde des armées[1174]. Catherine avait donc quelque raison de croire +qu'en s'établissant fortement dans les Iles, elle amènerait Philippe II +à composition. Dans l'entrevue qu'elle avait eue en octobre avec le roi +de Portugal, D. Antonio, qu'elle soutenait sans le reconnaître, elle +avait dû fixer un prix à son concours. L'ancien gouverneur de Philippe +Strozzi savait que D. Antonio promit à la Reine-mère que «luy restabli +en ses Estats elle auroit pour ses prétentions la région du +Brézil»[1175]. Mais il fallait d'abord occuper les Iles. Brissac, qui +commandait les vaisseaux de Normandie, fut le premier prêt et il aurait +voulu partir au printemps de 1582, mais la Reine-mère, ayant appris «la +grande force que le roy d'Espagne a mis ensemble et qui sont (_sic_) +prestes aussi tost que nous à partir», décida que Brissac attendrait +Strozzi afin de faire «ce qui pour cest heure nous sera aussi utile, et +sans hazard de recevoir honte et dommage» (20 mars)[1176]. Les deux +escadres se réuniraient à Belle-Isle et navigueraient de conserve. + + [Note 1174: Priuli (Alberi, _Relazioni_, série Ia, t. IV, p. 426), + dit que les Terceire (Açores), «saranno sempre un grandissimo + spino negli occhi al Re di Spagna, essendo poste in sito dove + necessariamente convengono capitar le flotte che vengono dalle + Indie cosi orientali come occidentali.»] + + [Note 1175: H. T. S de Torsay, _La vie, mort et tombeau de... + Philippe Strozzi_, Paris, 1608, reproduit dans les _Archives + curieuses de Cimber et Danjou_, 1re série, t. IX, p. 444.] + + [Note 1176: Catherine à Brissac, Mirebeau, 20 mars 1582, t. VIII, + p. 16.] + +L'ancien colonel général de l'infanterie française, transformé en +commandant des forces navales et qui, dans toute la campagne, se montra +si indécis[1177], ne semblait pas pressé de prendre la mer. Le 20 mai, +deux mois après, la Reine-mère, qui avait des trésors d'indulgence pour +ses parents florentins, s'étonnait de ce retardement «à cause du soubçon +que les huguenotz en ont prins» et des souffrances des populations, «que +c'est ce qui me tourmente le plus»[1178]. Elle lui annonçait dans une +lettre, qui est probablement de la même époque, l'envoi d'une +instruction, où comme elle disait de: «cet (ce) que [le Roy et moy] +volons» et elle le priait de «ryn (rien) n'en paser, ny plus ny moyns et +montrer à cet coup cet que volés et ne vous gouvernés en mer comme en +terre». Mais la lettre ne s'en tient pas à cette seule recommandation. +Qu'il se fasse aimer de tous et néanmoins qu'il ne fasse pas chose +contraire à l'Instruction pour contenter quelques personnes. «Accordé +vous avec Brisac et aveques tous, mès ne lesé pour cela de vous fayre +haubeyr (et) à fayre aubserver cet que vous mandons...». Elle insistait, +connaissant son irrésolution: «Ne vous lesés poseder de fason que l'on +vous puyse en rien fayre varier de ce que voirés (verrez) dans +l'ynstruction». Strozzi ayant été nommé, on le sait maintenant, vice-roi +des pays à occuper, elle ajoutait: «Ne sufrés que l'on pislle ni [que +l'on fasse] sagage (saccagements) ou desordres, car metés pouyne (peine) +de vous y fayre aymer (évidemment là où il débarquerait), car cet (ce) +que entreprenés n'est pas pour fayre une raflade (rafle), cet (c'est) +pour vous en rendre le metre (maître) et le conserver à jamès....» Elle +lui rappelait sa promesse: «Sovegné-vous de cet que m'avés dyst à +Myrebeault[1179] du lyeu où yriès au mois d'augt (août). _Cet (si) voyès +que le puysiés fayre, ne l'aublyé pas d'y aler_[1180]». + + [Note 1177: Voir la relation de la bataille des Açores, adressée à + Bernard Du Haillan, historiographe de France, par un capitaine de + l'armée, Du Mesnil Ouardel, dans _Lettres de Catherine_, t. VIII, + app. p. 397 sqq.] + + [Note 1178: 20 mai 1582, _Lettres_, t. VIII, p. 32.] + + [Note 1179: Catherine séjourna à Mirabeau du 20 au 26 mars.] + + [Note 1180: _Lettres de Catherine_, t. X, p. 20-21. L'éditeur a, + contre toute vraisemblance, placé cette lettre en 1557, date à + laquelle Philippe Strozzi avait seize ans et faisait son + apprentissage des armes au Piémont sous les ordres du gouverneur, + le maréchal de Cossé-Brissac. Ainsi ce novice aurait traité de + pair à compagnon avec le chef de l'armée française d'outre-monts + et même il aurait eu autorité sur lui. Mais tous les détails de la + lettre se rapportent à l'expédition navale de 1582. Le Brissac + dont il est question ce n'est pas le maréchal, mais son fils, le + comte de Brissac. La lettre serait du commencement de mai, si, + comme il est probable, elle accompagnait l'Instruction qui, elle, + est datée du 3 mai 1582.] + +L'Instruction annoncée par cette lettre et que le porteur devait +développer oralement, c'est assurément la note écrite de la main de +Catherine, sous-signée par Henri III et datée du 3 mai (1582). Elle +recommande à Strozzi d'aller droit à Madère et de revenir de là aux +Açores, pour les remettre «toutes en l'aubéysance des Portugués». Quant +à Brissac, il s'assurera des îles du Cap Vert. Elle ajoute: «qu'après +avoir veu ce que susederoyt (ce qui succéderait, ce qui arriverait) +audystes yles, quand set viendroyt sur le moys d'aust (août), y lésant +cet qui seroyt pour la conservatyon dé dystes yles, qu'avecque le reste +ledict Strozzi s'ann alat au Brézil»[1181]. Ainsi les deux amiraux +commenceront par occuper les archipels portugais qui commandent les +voies maritimes de l'Inde et de l'Amérique, et s'ils réussissent, +Strozzi fera voile vers le Brésil. + + [Note 1181: _Lettres_, t. VIII, p. 28, note. L'Instruction a été + découverte par M. le Cte Baguenault de Puchesse à qui les + historiens du XVIe siècle et de Catherine ont tant d'obligations. + Le lieu «où yries au mois d'augt», dont il est question dans la + lettre précédente, est donc bien, comme on le voit par + l'Instruction, le Brésil. Lettre et Instruction d'ailleurs + subordonnent l'expédition du Brésil à l'occupation préalable des + Açores, de Madère et du Cap Vert. On ne voit apparaître qu'au + second plan le projet de descente en Amérique.] + +Catherine s'occupait avec tant d'ardeur de l'expédition des «Iles» que +les ambassadeurs italiens ne savaient qu'imaginer. Ils la savaient +pacifique et prudente, et elle se montrait hardie et belliqueuse. Un +agent florentin parlait de ce revirement comme d'un «caprice» de +femme[1182]. L'ambassadeur, Priuli, qui, pendant son séjour de deux ans +et demi en France, avait eu le temps de la bien observer, dit qu'elle +est avide de gloire (_desiderosissima di gloria_). Il ne paraît pas +éloigné de croire, comme les Espagnols, que si elle a engagé +l'entreprise portugaise contre le Roi catholique, c'est par un motif de +vanité. L'expédition du Portugal, ce serait sa réponse aux blâmes et aux +insinuations d'autrefois sur la médiocrité de sa dot et de son origine. +En se posant en héritière d'une couronne, elle aidait à «rehausser +grandement la noblesse de ses ancêtres»[1183]. Mais ni le Florentin, ni +le Vénitien ne supposèrent jamais, comme le fait l'historien de la +marine française[1184], que la Reine-mère eut l'intention de fonder au +delà des mers un Empire colonial. Son «secret», qui ne contredit pas ses +appétits de gloire, elle l'a dit très clairement à Priuli, pour qu'il +allât le répéter aux très illustres seigneurs de Venise, ces maîtres en +diplomatie. «La Reine-mère me dit à ce propos, quand j'allais lui baiser +les mains à Orléans (mars ou avril 1582) et prendre congé d'elle, +qu'elle avait donné ses soins aux affaires du Portugal à cette seule fin +de voir si elle pouvait amener le Roi catholique à faire un faisceau de +toutes les difficultés qui se présentent actuellement et pour les choses +du Portugal et pour celles de Flandres et à en venir à une bonne +composition au moyen de quelque mariage»[1185]. Il est très vrai qu'elle +a donné l'ordre à Strozzi d'occuper les Açores, Madère et les îles du +Cap Vert, et, en cas de succès, de pousser jusqu'au Brésil. Elle a même +marqué dans son Instruction qu'il s'agissait d'un établissement et non +d'une rafle. Mais que peut-on en conclure, sinon qu'elle voulait traiter +avec Philippe II les mains pleines? L'engagement qu'elle avait fait +signer au duc d'Anjou à La Fère, le 5 août, avant la campagne des +Flandres, son offre à Philippe II de régler les différends des deux +Couronnes par un mariage, sa proposition à Élisabeth de se joindre à la +France pour la conclusion d'une paix générale, sa lettre-programme à +Henri III (du 17 mars 1582), sa déclaration à Priuli à quelques jours +d'intervalle, tout un ensemble de témoignages prouve que l'expédition du +Portugal était non un but, mais un moyen, non une guerre de conquête, +mais un effort de pacification générale, un remède aux troubles du +royaume et aux divisions de la famille royale. + + [Note 1182: Albertani au grand-duc, _Négociations diplomatiques + avec la Toscane_, t. IV, p. 436.] + + [Note 1183: Cf. sa lettre au Roi du 8 février 1579, citée + ci-dessus, p. 332.] + + [Note 1184: Ch. de la Roncière, _Le secret de la Reine et la + succession du Portugal_, 1580-1585. Revue d'histoire diplomatique, + t. XXII (1908) p. 481 sqq.] + + [Note 1185: Alberi, _Relazioni_, serie Ia, Francia, t. IV, p. 426. + Il y avait longtemps qu'elle pensait à ce mariage d'Espagne. Dans + une lettre à Henri III, du 10 août 1579, elle lui rapportait sa + conversation avec le nonce, qui se scandalisait du projet de + mariage du duc d'Anjou avec la reine d'Angleterre, une hérétique. + Elle lui avait dit que c'était la faute du pape, qui aurait dû + «moienner son mariage» avec une des infantes, ses petites-filles, + mais il n'en avait rien fait, et le Duc «voiant les choses ainsi + négligées» avait «cherché sa fortune». _Lettres_, t. VII, p. 79.] + +La flotte partit enfin de Belle-Isle le 16 juin 1582. Elle comptait 55 +navires, grands ou petits, portant, en outre des mariniers, 5 000 +combattants, dont 1 200 gentilshommes, et elle se renforça aux Sables +d'Olonne d'une huitaine de vaisseaux et de sept à huit cents soldats. D. +Antonio était à bord du vaisseau amiral avec le comte de Vimiose et ses +gentilshommes. Strozzi aurait dû, conformément à son Instruction, aller +droit à Madère, mais il écouta D. Antonio, qui craignait que «si une +fois le François y eust mis le pied, jamais on ne l'en eust +sorty»[1186]. Il s'arrêta donc aux Açores, où Terceire continuait à +tenir ferme pour le prétendant portugais et attaqua San Miguel, qui +avait reçu une garnison espagnole. Il débarqua heureusement, mais ne +poussa pas son succès à fond et manqua la citadelle. Il se hâta de +rembarquer toutes ses troupes quand il apprit que la flotte espagnole +approchait. Elle était forte de vingt-huit gros vaisseaux et de «six +mille sept cens soldats tous vieils» et commandée par le marquis de +Santa-Cruz, le meilleur marin de l'Espagne. Les chefs français réunis en +Conseil ne s'accordèrent pas. Il y avait beaucoup de couards dans cette +armée de mer et probablement des traîtres. Strozzi ne sut pas imposer sa +volonté, qui était de combattre. Il attaqua une première fois et, laissé +seul, eut de la peine à se dégager. Il résolut, malgré les avis, de +recommencer l'attaque, et suivi seulement de sept à huit navires, parmi +lesquels celui de Brissac, il aborda bravement les vaisseaux ennemis et +fut accablé par la force du nombre. Blessé d'une arquebusade, il mourut +à l'instant qu'on l'amena devant l'amiral espagnol ou fut achevé de +sang-froid (26 juillet 1582). Brissac, qui s'était bien conduit, +s'éloigna dès qu'il vit la partie perdue. Santa-Cruz fit décapiter les +gentilshommes et pendre les soldats et les mariniers qu'il prit, «comme +ennemys de la paix publique, perturbateurs du commerce et fauteurs des +rebelles à son Roy»[1187]. + + [Note 1186: _Relation de Du Mesnil Ouardel_, app., _Lettres_, t. + VIII, p. 397.--Cf. Conestaggio, _Dell'Unione del regno di + Portogallo alla Corona di Castiglia_, 1642, liv. IX, p. 253-278.] + + [Note 1187: Il s'en vante dans une relation dont il est question + dans une lettre de Villeroy à Henri III, 12 septembre 1582, + _Lettres_, t. VIII, p. 405.] + +Plus de trente navires retournèrent en France sans avoir combattu. +C'était un désastre et une honte. + +L'opinion s'émut du récit triomphal que Santa-Cruz publia de sa victoire +et de ses exécutions (septembre)[1188]. Henri III en fut indigné. «J'ay +l'escryst d'Espagne, il nous faust vanger avant l'an et jour, s'il est +possible, de l'Espagnol»[1189]. Catherine, que les mignons avaient un +jour humiliée jusqu'à lui faire refuser l'entrée de la chambre royale, +venait, par un revirement subit, d'être chargée de tout le pouvoir, à la +suite d'une crise de mélancolie aiguë, où le Roi «était lui-même en +doute de ne pas devenir fou et finir sa vie violemment»[1190]. Elle +profita de sa colère pour renforcer l'armée des Pays-Bas. Elle avait +fait passer au Duc des reîtres. Elle leva des Suisses et enrôla en +France des gens de pied et de cheval. Elle mit à leur tête le jeune duc +de Montpensier, François de Bourbon, à qui elle envoya la solde des +Suisses[1191]. Elle lui avança 3 000 écus pour les vivres de l'armée sur +les 50.000 qu'elle cherchait à se procurer, «par emprunt soubz +l'obligation particulliere d'aucuns des principaulx du Conseil du +Roy»[1192]. + + [Note 1188: Dès le 28 août, l'agent florentin à Paris, Busini, + savait que la flotte de Strozzi et de Brissac avait été battue par + les Espagnols. La nouvelle certaine du désastre, car des bruits + contraires circulaient, arriva à Saint-Maur où était la Reine-mère + le 11 septembre 1580 (_Lettres_, t. VIII, p. 405). La + bibliographie de l'affaire des Açores dans _Lettres de Catherine_, + t. VIII, introd. p. IX.] + + [Note 1189: _Lettres_, t. VIII, p. 61, note 2.] + + [Note 1190: Albertani au grand-duc, d'après un avertissement de + Cavriana, un Mantouan très intelligent, qui avait été le médecin + de Claude de Lorraine et qui le fut de Catherine de Médicis, + _Négociations diplomatiques_, t. IV, p. 443, 15 juillet 1582.] + + [Note 1191: 13 octobre 1582, _Lettres_, VIII, p. 67.] + + [Note 1192: 29 octobre, _ibid._, p. 68.] + +Pour prévenir un revirement du Roi, elle suppliait Montpensier de +débarrasser au plus tôt le royaume de ces gens de guerre, dont les +pilleries et les oppressions faisaient «horreur à en ouyr parler»[1193] +et de les conduire droit à son fils le duc d'Anjou, qui en avait «bon +besouing pour estre (étant) ceul»[1194]. Qu'il forcât «toutes les +dyficultés» et passât immédiatement en Flandres «en sorte que après tant +de maulx et dommaige que en a souffert le peuple, elle (cette armée) +puisse enfin rendre quelque utile service à mondict fils»[1195]. Henri +III écrivit expressément au sieur de Crèvecoeur, son lieutenant général +en Picardie, de faciliter le ravitaillement de ces troupes. Elle +commanda elle-même au sieur de Puygaillard de les côtoyer avec les +compagnies d'ordonnance jusque «sur la lizière de France»[1196]. D'après +le duc de Parme qui exagérait, probablement à dessein, de moitié, cette +armée de secours aurait monté à 22 000 fantassins et 5 000 +chevaux[1197]. Le maréchal de Biron, qui passait pour le meilleur homme +de guerre de France, devait la commander en chef: il l'avait devancée +aux Pays-Bas. + + [Note 1193: 30 septembre, _ibid._, p. 62.] + + [Note 1194: 13 octobre, p. 67.] + + [Note 1195: 29 octobre, p. 69.] + + [Note 1196: 31 octobre, p. 69.] + + [Note 1197: Kervyn de Lettenhove, t. VI, p. 357, note 1 et note + 3.] + +Les sujets du duc d'Anjou, dont beaucoup étaient des calvinistes +ardents, lui en voulaient d'être Français, catholique et impuissant. Il +pouvait leur reprocher avec autant de raison de lui laisser presque +toute la charge de les défendre et de l'en récompenser par une hargneuse +méfiance. Il n'obtenait pas des États généraux les subsides nécessaires +à l'entretien de sa maison, il n'avait nulle autorité dans les villes. +De France, dit-on, lui vint le conseil de s'emparer des places fortes du +pays pour parler en maître à ces bourgeois indociles. Les troupes +françaises campaient devant Anvers, où les magistrats, se défiant de la +soldatesque, ne laissaient entrer que le duc d'Anjou et ses +gentilshommes. Un jour qu'il en sortait, sous prétexte d'une revue à +passer, des soldats postés tout exprès aux abords de la porte surprirent +le corps de garde avant qu'il eût le temps de relever le pont-levis. Le +reste de l'armée accourut et, pénétrant dans la ville dont elle se +croyait déjà maîtresse, se dispersa pour piller. Mais les Anversois +tendirent des chaînes, barrèrent les rues et, de derrière les barricades +ou du haut des maisons, frappèrent ou assommèrent les agresseurs, dont +un petit nombre échappa ou fut fait prisonnier (17 janvier 1583). Dans +toutes les villes des Pays-Bas où il y avait une force française, le +même coup de main fut tenté, mais il échoua partout, sauf à Dunkerque, +Termonde et Dixmude. + +La Saint-Antoine d'Anvers, le plus mémorable de ces guets-apens, +souleva l'indignation et, pour le malheur du duc d'Anjou, raviva le +souvenir de la Saint-Barthélemy. Les villes fermèrent leurs portes à ce +prince félon. Catherine désavoua le fait «dont nous (le Roy et elle) +n'avons jamais rien entendu qu'après le malheur advenu»[1198]. Mais ce +n'est pas une preuve qu'elle l'ait ignoré ou même qu'elle ne l'ait pas +suggéré. L'idée de s'emparer de nombre de villes des Pays-Bas s'accorde +bien avec son projet d'échange. L'important pour elle, ce n'était pas de +vaincre le duc de Parme, mais de se procurer assez de gages pour imposer +à Philippe II sa solution matrimoniale. + +Bellièvre, le diplomate insinuant, fut envoyé aux Pays-Bas pour réparer +le mal. Il parvint à conclure avec les États un accord qui laissait +Dunkerque au Duc, lui rendait les soldats faits prisonniers dans Anvers, +mais l'obligeait à restituer les villes qu'il occupait et à licencier la +plus grande partie de son armée (18 mars 1583)[1199]. Le Duc, sans +argent comme toujours, quitta Dunkerque, qui se rendit aux Espagnols +sans coup férir (15 juin 1583) immédiatement après son départ. Un agent +étranger, qui le vit passer à Abbeville le 4 juillet, le dépeint «fort +débile et comme apoplisé (frappé d'apoplexie) tellement qu'à grand'peine +il chemine»[1200]. La Reine-mère alla le trouver à Chaulnes (11 juillet) +et tenta de le ramener auprès du Roi son frère[1201]. Il promit, mais ne +tint pas sa parole. Le Roi signifia sa volonté. Il ne souffrirait plus +de nouvelles levées, qui foulaient le peuple, ni de nouvelles agressions +aux Pays-Bas, qui risquaient de provoquer les représailles du roi +d'Espagne. «Je l'ay faict exhorter, disait-il de son frère le 22 +juillet, de se retirer de ses entreprises, cause de la ruine de la +France.... qu'il se range près de moi pour y tenir le lieu qui luy +appartient et vivre en paix avec les voisins»[1202]. + + [Note 1198: Lettre à Danzay ambassadeur de France en Danemark, 20 + février, t. VIII, p. 90; à Mauvissière, 8 mars, t. VIII, p. 91.] + + [Note 1199: Du Mont, _Corps diplomatique_, t. V, p. 434.] + + [Note 1200: Kervyn de Lettenhove, t. VI, p. 422.] + + [Note 1201: _Ibid._, t. VI, p. 469.] + + [Note 1202: _Id._, p. 468.] + +Catherine ne pouvait passer outre, mais elle ne désespérait pas de +réussir en Portugal. Immédiatement après la nouvelle du désastre des +Açores, elle avait recommencé à armer. Elle eut l'idée singulière de +confier à Brissac, qui n'avait été ni heureux ni héroïque, le +commandement d'une nouvelle flotte, mais Henri III réclama pour son +favori, Joyeuse, amiral de France, le droit de choisir le chef +d'escadre. «Brissac n'a ni gaigné la bataille, ni raporté tele marque +sur luy qu'à son ocasyon il faillust (fallut) désonorer autruy pour +l'onorer», et il concluait: «Ou il faust conserver les personnes en +honneur ou il ne s'en faust poinct servir. La Reyne sera mieulx et plus +dilijammant servie».[1203] Elle n'avait qu'à obéir et à consulter +Joyeuse. Le Roi, ayant bien marqué qu'il était le maître, la laissa +continuer ses préparatifs. Mais il ne fut pas d'avis d'envoyer une armée +navale ni «chefs si grants» que l'Amiral, «car se seroyt nous déclarer +de tout, se (ce) que mes affaires ne portent pas»[1204]. On désigna +Aymar de Chastes, un commandeur de l'ordre de Malte, pour diriger +l'expédition. Elle se remua fort. Elle pria M. de Danzay, ambassadeur de +France en Danemark, de s'informer si et à quel prix il pourrait lui +procurer, là ou ailleurs, en Suède, ou à Lubeck et à Hambourg et autres +villes de ces quartiers-là, «une vingtaine de grandz vaisseaux, le quart +du port de XVII cens tonneaulx, autre quart de VIII cens et VI cens +tonneaulx, equippez et artillez et s'il s'en trouvoit qui feussent en +façon de roberges et gallions pour servir à voille et à rame, ce seroit +ung grand plaisir»[1205]. Elle sollicita les bons offices de M. de La +Gardie, «bon et naturel gentilhomme françoys», qui avait pris du service +dans les armées du roi de Suède et qui fut l'ancêtre en ce pays du Nord +d'une illustre famille[1206]. Elle s'occupa de faire payer Danzay de son +traitement, qui était fort en retard, afin de stimuler son zèle[1207]. +Elle avait hâte de recevoir une réponse. Comme elle était sans argent, +elle fit demander au roi de Suède de lui céder «quelques ungs de ses +grands vaisseaulx» en compensation de l'embargo qu'il avait mis sur les +marchands français[1208]. + + [Note 1203: Octobre 1582, Lettres, t. VIII, app. p. 407.] + + [Note 1204: Henri III à Villeroy, _Lettres de Catherine_, t. VIII, + p. 65, col. 2, note 1.] + + [Note 1205: 13 novembre 1582, _Lettres_, t. VIII, p. 71.] + + [Note 1206: _Ibid._, p. 72.] + + [Note 1207: _Ibid._, p. 75.] + + [Note 1208: 23 mai 1583, _Lettres_, t. VIII, p. 103.] + +Elle fit partir Aymar de Chastes avec 2 500 soldats pour secourir +Terceire. Et ce qui prouve bien que l'intervention en Portugal n'est +pour elle qu'un moyen de pression, c'est qu'elle répond à de nouvelles +plaintes de Tassis, comme elle a répondu aux premières, qu'elle est +prête à «postposer» son «intérest privé» «au repoz de la Crestienté». +L'ambassadeur ayant laissé entendre «que son maistre seroit très aise +d'entrer en des traités pour tirer des Païs-Bas mon dict fils, par le +moïen duquel (desquels) l'on pourroit après convenir de tout ce qui +estoit controverssé entre nous», elle lui fit observer, écrit-elle à +Longlée, résident de France à Madrid, que «si son dict maistre avait +envye d'en passer plus avant, il vous en pouvoit déclarer son +intention». Elle terminait sa lettre en recommandant à Longlée d'aller +visiter de sa part le plus souvent qu'il pourrait les infantes ses +petites-filles[1209]. + + [Note 1209: 25 mai 1583, Catherine à M. de Longlée, qui avait + remplacé Saint-Gouard à Madrid avec le titre de résident, t. VIII, + p. 104.] + +Ce n'était pas sans motif. Mais elle aurait voulu que le roi d'Espagne +prît l'initiative de ce mariage pour n'avoir pas, comme la première +fois, l'ennui d'un refus. Et puis, elle craignait si elle s'avançait +trop de provoquer gratuitement les inquiétudes des huguenots et de la +reine d'Angleterre. + +La reculade du duc d'Anjou, les succès des Espagnols, qui en peu de +temps s'étaient emparés de dix ou douze bonnes et grandes villes, +tenaient en alarme le monde protestant. Le bruit courait que le Duc, qui +était sans argent et désespéré, avait conclu un accord avec Parme. +Catherine rassura Élisabeth, qui, malgré l'engagement signé par Henri +III[1210] de la défendre contre tous ses ennemis et de ne traiter que de +son consentement, affectait d'être inquiète. Elle reparla du mariage, +dont elle ne voulait pas encore désespérer, lui écrivait-elle, +l'assurant qu'elle n'avait jamais autant désiré le succès des +entreprises de son fils que «le contentement de voir un général repos en +toute la Chrestienté par le moyen» de ce mariage. «Je vous supplie +croire que vous n'aurez jamais une meilleure soeur et amie ni qui désire +plus vous voir contentement en l'amytié du Roy mon filz, comme je vous +puis asseurer de l'avoir, ni qui s'emploie de meilleur coeur à y faire +tous les offices.... en quoy [je] n'auray grande peine pour le voir si +résolu de vous aymer»[1211]. + + [Note 1210: Le 7 septembre 1582, _Lettres_, t. VIII, app., p. + 409.] + + [Note 1211: 26 juillet 1583, _Lettres_, t. VIII, p. 116.] + +Elle chargeait l'ambassadeur de dire à la Reine qu'il n'y avait «nulle +apparence» «que soyons d'accord avec lui (le duc d'Anjou) pour paciffier +avec le roy d'Espaigne au préjudice d'elle». Le Roi, son fils, «ne +demande que la paix et repos en son royaume et avec ses voisins»[1212]. + +Élisabeth profita de l'occasion pour donner congé à son fiancé. Son +ambassadeur, le sieur de Cobham, alla dire à la Reine-mère qu'il +souhaitait que le mariage dont il était question--avec +l'infante--réussît. Sur cela elle lui répondit qu'il ne parlait donc +plus de celui de la Reine et de son fils. Il répondit «franchement et +honnestement», raconte Catherine, que le Roi n'ayant point d'héritier, +il fallait au duc d'Anjou une femme plus jeune que sa souveraine «qui +estoit trop âgée pour avoir enfans. Et je luy ay sur cela respondu, +selon la vérité, que quand bien il ne s'en espereroit des enfans que +pourtant ne laisserions nous pas de souhaiter ledict mariage, et, +quoiqu'il se feist pour le mariage de mondict filz, que ce ne seroit +jamais sans sa bonne grâce et contentement»[1213]. + + [Note 1212: _Lettres_, VIII, p. 115, 25 juillet, à M. de + Mauvissière.] + + [Note 1213: _Ibid._, p. 120, 9 août, à Mauvissière.] + +Le même jour (9 août), elle écrivait à Longlée de dire au Roi catholique +le désir qu'elle avait qu'il lui plût de donner une des infantes ses +filles, ses petites-filles à elle, en mariage au duc d'Anjou et par même +moyen accorder tous leurs différends, et donner repos à la Chrétienté. +Elle demandait une réponse dans les six semaines[1214]. S'il lui +tardait tant d'être fixée sur les intentions de la cour de Madrid, c'est +que les affaires des Pays-Bas risquaient d'avoir leur répercussion dans +le royaume. On avait dit au Roi et à sa mère qu'immédiatement après +l'attentat d'Anvers, le prince d'Orange avait expédié le sieur de Laval +au roi de Navarre et aux huguenots du Languedoc, «leur donnant avis de +prendre garde à eux et mesme reprendre les armes pour se réunir et +courre dorénavant une mesme fortune»[1215]. Ses efforts pour réconcilier +le duc d'Anjou avec les États généraux n'avaient pas rassuré la +Reine-mère; elle s'inquiétait de son mariage avec Louise de Coligny, +fille de l'Amiral et veuve d'une autre victime de la Saint-Barthélemy, +Téligny. Ce mariage «pourchassé depuis l'accident d'Envers» et qui fut +contracté le 12 avril 1583, c'était, pensait Catherine, «pour avoir +toujours davantaige d'apuy avec ceulx de la religion prétendue refformée +de ce royaulme et les maisons qui s'en seront rendues prindpaulx chefz, +mais je crains, ajoutait-elle, que ce soit plus en intention de troubler +le repos que non pas de l'entretenir»[1216]. + + [Note 1214: 9 août 1583, à Longlée, _Lettres_, t. VIII, p. 119.] + + [Note 1215: Villeroy au maréchal de Matignon, 1er février, + _Lettres_, VIII, p. 85, note 1.] + + [Note 1216: 29 mars 1583, Catherine à Bellièvre, _Lettres_, t. + VIII, p. 96.] + +Aussi lui faisait-elle dire par Bellièvre «que son bien, seureté et +conservation principalle, ensemble celle des Estats generaulx desdicts +Païs-Bas dépendra tousjours du repos qui sera maintenu en la France...» +et que «quand il adviendra que les menées et praticques de ceulx qui le +veullent rompre seront si fortes qu'elles pourront effectuer au dedans, +nulz n'en recevront plus grand dommaige que les dicts Païs-Bas»[1217]. + +Les protestants du Languedoc, toujours intraitables, refusaient de +restituer la place forte de Lunel. Châtillon recrutait des soldats pour +le duc d'Anjou[1218]. Le Roi obligea sa mère à mander le gouverneur du +Languedoc à la Cour. Elle l'assurait qu'il serait reçu honorablement et +lui faisait toutes sortes de promesses. Il répondit qu'il y serait venu +sous sa parole, si elle avait été dans le même degré d'autorité +qu'autrefois, mais qu'il savait bien le contraire. Elle montra, non sans +intention, la lettre à son fils, qui se mit en une colère +extraordinaire[1219]. «Les affaires du Languedoc, écrivait Villeroy le 3 +avril[1220], se brouillent tous les jours davantage....» En cette +province, «les choses s'échauffent bien fort», ajoutait Catherine le +lendemain et «mon cousin le duc de Montmorency est prest à y reprendre +les armes»[1221]. Mais celui-ci se serait bien gardé de fournir à Henri +III un prétexte pour abandonner le duc d'Anjou. Le roi de Navarre était +si préoccupé de l'affaire des Pays-Bas qu'il faisait dire au prince +d'Orange que «si les Estats peuvent faire trouver bon à Monseigneur (le +duc d'Anjou) que le Roy de Navarre pour plus grande asseurance leur soit +donné pour régent et lieutenant général, il acceptera volontiers ceste +charge pour le zèle et affection qu'il a à leur conservation et +défense»[1222]. + + [Note 1217: A Bellièvre, 4 avril, t. VIII, p. 97.] + + [Note 1218: Catherine au duc de Montmorency, 29 janvier 1583, t. + VIII, p. 85.] + + [Note 1219: 30 mars 1583, _Négociations diplomatiques_, t. IV, p. + 461.] + + [Note 1220: _Lettres_, t. VIII, p. 97, note.] + + [Note 1221: _Ibid._, p. 97.] + + [Note 1222: Instruction du 14 février au sieur Caluart, Groen von + Prinsterer, _Archives de la maison de Nassau_, 1re série, t. VIII, + p. 167.] + +Les événements d'Allemagne expliquent peut-être ce «zèle». +L'archevêque-électeur de Cologne, Gebhard de Truchsess, ayant embrassé +le luthéranisme et rendu public son mariage avec la comtesse Agnès de +Mansfeld, son abjuration enlevait dans le Collège électoral la majorité +aux catholiques et permettait aux protestants, le cas échéant, de +disposer de la couronne impériale. C'était une éventualité d'une +importance incalculable. L'Allemagne catholique armait pour déposer +l'Archevêque et prévenir l'avènement d'un empereur hérétique. Le roi de +Navarre, à son tour, délibérait d'envoyer Ségur-Pardaillan à la reine +Élisabeth (juillet 1583) pour lui proposer la formation d'une Ligue +protestante contre les princes papistes[1223]. Mais il différait le +départ de son ambassadeur quand un éclat de colère d'Henri III faillit +provoquer cette guerre civile que la Reine-mère s'efforçait de conjurer. + +Marguerite avait en 1582, quand elle reparut à la Cour de France, +vingt-neuf ans. C'était un milieu dangereux pour une femme de cet âge, +aimable et belle et qui revenait de Gascogne avec un grand appétit de +plaisirs. Aussi a-t-elle arrêté prudemment ses Mémoires à cette date, +comme si elle eût craint d'avoir trop à dire pour sa justification. +Pourtant, elle excelle dans le récit de sa vie antérieure à dissimuler +qu'elle fut une des grandes amoureuses du temps. Elle réduit à un jeu de +conversation ou à un pur commerce de sentiment les liaisons dont elle +fut soupçonnée. Elle raconte avec un air de vierge innocente combien sa +mère l'étonna, quand, pensant à la démarier quelques jours après la +Saint-Barthélemy, elle lui demanda si le roi de Navarre son mari «estoit +homme». «Je la suppliay, dit-elle, de croire que je ne me cognoissois +pas en ce qu'elle me demandoit (aussi pouvois-je dire lors à la vérité +comme cette Romaine à qui son mari se courrouçant de ce qu'elle ne +l'avoit adverty qu'il avoit l'haleine mauvaise, luy répondit qu'elle +croyoit que tous les hommes l'eussent semblable, ne s'étant jamais +approchée d'aultre homme que de luy)»[1224]. Elle aimerait à laisser +croire qu'elle n'eut d'autres aspirations que les plus nobles et +d'autres passions que les intellectuelles. + + [Note 1223: Instruction du 6 juillet, _Mémoires et Corresp. de Du + Plessis-Mornay_, Paris, 1824, t. II, p. 272-294.] + + [Note 1224: _Mémoires de Marguerite de Valois_, éd. Guessard, p. + 36.] + +Peut-être sa première éducation avait-elle été assez négligée. Ce fut +dans sa demi-captivité du Louvre en 1576 qu'elle commença, dit-elle, à +prendre goût à la lecture, où elle trouva, on peut la croire, +soulagement à ses peines, et, si elle n'anticipe pas, «acheminement à la +dévotion». Après l'élan d'enthousiasme de la Pléiade, l'esprit se +repliait curieusement sur lui-même et s'interrogeait et s'étudiait. A la +différence de Charles IX qui se piquait d'être poète, Henri III était +plutôt porté vers la philosophie, l'histoire et les sciences. Il faisait +débattre devant lui, dans l'Académie de musique et de poésie que son +prédécesseur avait fondée, des sujets de philosophie morale: Des +passions de l'âme et quelle est la plus véhémente;--de la joie et de la +tristesse;--de l'ire;--de l'ambition. Marguerite s'adonna aux mêmes +spéculations, «lisant en ce beau livre universel de la nature», et, des +merveilles qu'elle y découvrait, remontant au Créateur, car «toute ame +bien née faisant de cette congnoissance une eschelle, de laquelle Dieu +est le dernier et le plus hault eschelon, ravie, se dresse à l'adoration +de cette merveilleuse lumière et splendeur de cette incompréhensible +essence, et, faisant un cercle parfaict, ne se plaist plus à autre chose +qu'à suivre ceste chaisne d'Homère, cette agréable encyclopédie, qui, +partant de Dieu mesme, retourne à Dieu mesme, principe et fin de toutes +choses»[1225]. Elle s'élève à l'idée première sur les ailes de Platon. + + [Note 1225: _Ibid._, p. 76.] + +Mais elle était femme, et malgré sa haute culture, elle fut toute sa vie +l'esclave de ses inclinations. Elle aimait et haïssait de toute son âme. +Elle se résignait bien dans certaines occasions à dissimuler ses +antipathies, mais s'avouait impuissante à changer son coeur «hault et +plein de franchise» ou «à le faire abaisser, puisqu'il n'y a rien que +Dieu et le Ciel, disait-elle, qui le puissent amollir et le rendre +tendre en le refaisant ou le refondant»[1226]. Aussi, quand elle revint +à la Cour en 1582, et y trouva plusieurs personnes--les d'Epernon, les +Joyeuse--«eslevées en des grandeurs qu'elle n'avoit veu ny pensé», elle +ne cacha pas son mépris pour ces parvenus de la faveur royale, «tant +elle avoit le courage grand! Hélas! trop grand certes, s'il en fust +onq', ajoute Brantôme, son grand amoureux platonique, mais pourtant +cause de tout son malheur»[1227]. Henri III s'attendait à plus de +complaisance: il fit pour l'attirer à lui beaucoup d'avances qu'elle +enregistrait sans gratitude comme autant d'hommages dus à son mérite, ou +qu'elle suspectait comme la couverture de mauvais desseins. Elle restait +ferme dans son affection, on pourrait dire presque son adoration pour le +duc d'Anjou, ce frère détesté. Pendant les six mois qu'il avait passés +dans le Midi, dans le voisinage de la Cour de Navarre, à l'occasion de +la paix de Fleix (novembre 1580-avril 1581), Marguerite s'était éprise +de son grand écuyer, le beau Harlay de Champvallon, qu'elle revit à la +Cour de France. Le bruit courut qu'il lui était survenu même accident +qu'à Fosseuse. Fait plus grave, la Reine-mère elle-même la soupçonnait +d'avoir voulu, après les promesses de Chaulnes, «destourner s'il est +possible» le duc d'Anjou «de la bonne volonté qu'il monstre avoir de se +conformer aux intentions du Roy, monsieur mon filz, et luy faire prendre +quelque mauvaise résolution»[1228]. + +L'intrigue, sans l'inconduite, c'était assez pour Henri III. Mais il +prétexta l'inconduite. Avant de rentrer lui-même à Paris, il lui fit +signifier d'en sortir et de rejoindre son mari. Puis il lança derrière +elle une troupe d'archers et le capitaine de ses gardes, Larchant, qui +la rejoignirent près de Palaiseau, l'obligèrent à se démasquer et +visitèrent sa litière, comme s'ils y cherchaient quelqu'un. D'autres +soldats arrêtèrent en route Mme de Duras et la demoiselle de Béthune et +quelques autres personnes de sa suite. Le Roi se fit amener ces +prisonnières à l'abbaye de Ferrières près de Montargis et les interrogea +lui-même «sur les déportements de ladite reine de Navarre sa soeur, mesme +sur l'enfant qu'il estoit bruit qu'elle avoit faict depuis sa venue à la +Cour»[1229]. Il ne découvrit rien de certain, mais il donna l'ordre à +Marguerite de continuer sa route vers le Midi. + + [Note 1226: Brantôme, t. VIII, p. 65.] + + [Note 1227: _Ibid._, t. VIII, p. 61.] + + [Note 1228: A Bellièvre, 31 juillet 1583, _Lettres_, t. VIII, p. + 116.] + + [Note 1229: L'Estoile, t. II, p. 131.--Cf. sur cet épisode, Cte + Baguenault de Puchesse, _Le Renvoi par Henri III de Marguerite de + Valois_, Revue des questions historiques, 1er octobre 1901, et + Armand Garnier, _Un scandale princier au_ XVIe _siècle_, Revue du + XVIe siècle, t. I, 1913.] + +Catherine était certes innocente de cet esclandre, si contraire à son +humeur et si préjudiciable à sa fille. La lettre qu'elle écrivit ce jour +même (8 août) à M. de Matignon[1230], lieutenant général du roi en +Guyenne, n'en dit rien, et ce silence est significatif. Elle prévoyait, +comme il arriva, que le roi de Navarre refuserait de recevoir une femme +si publiquement diffamée. Mais elle n'osait contrecarrer Henri III. Elle +lui fit demander par l'évêque de Langres, Charles de Perusse d'Escars, +de renvoyer à leurs familles les dames de Béthune et de Duras, qu'il +avait retenues, et après cette tentative d'intervention, que le Roi +trouva «mauvaise», elle estima prudent «de remettre les choses au +jugement et discrétion» de son fils, «puisqu'elles sont passées si +avant»[1231]. Le roi de France, traitant son beau-frère en sujet, +prétendait l'obliger à reprendre sa soeur sans vouloir s'excuser de son +insulte, et le roi de Navarre le menaçait de répudier Marguerite s'il ne +déclarait pas publiquement l'innocence de l'insultée. La négociation fut +longue, difficile, comme on le devine, et quelque peu ravalée de +questions d'argent et de places de sûreté. + +La Reine-mère la suivait de très près; malade de la fièvre, elle avait +fait partir pour le Midi le diplomate selon son coeur, l'homme fin et +insinuant qu'elle employait dans les affaires délicates, Bellièvre. Elle +n'avait pas un mot de blâme pour son fils. «Vous congnoissez, +écrivait-elle au négociateur, son naturel qui est si franc et libre +qu'il ne peult dissimuller le mescontentement qu'il reçoipt»[1232]. Elle +ne se plaignait que de la mauvaise volonté du roi de Navarre, craignant +que la guerre ne s'ensuivît «à la ruyne de ce pauvre royaume menacé de +toutes partz et à l'infamye trop grande de toute nostre maison»[1233]. +Elle se réjouit d'apprendre qu'il consentait, moyennant le retrait de +quelques garnisons royales, à passer sur l'humiliation de sa femme. + +Ses lettres montrent avec quelle impatience elle attendait la réunion +des deux époux. Elle était alors convalescente; quand elle sut qu'ils +s'étaient enfin rejoints à Port-Sainte-Marie, le 13 avril, elle écrivit +à l'heureux courtier de cette réconciliation, qu'après Dieu il lui avait +«rendeu la santé de avoyr par vostre preudense et bonne conduyte hachevé +une si bonne heuvre et sy ynportente pour tout nostre meyson et honneur, +d'avoir remys ma fille avecques son mary»[1234]. + + [Note 1230: _Lettres_, t. VIII, p. 117 et 118, note.] + + [Note 1231: Lettre du 21 août 1583 à Bellièvre, _Lettres_, t. + VIII, p. 126.] + + [Note 1232: 21 janvier 1584, _Lettres_, t. VIII, p. 171.] + + [Note 1233: 26 janvier 1584, _ibid._, t. VIII, p. 172.] + + [Note 1234: 25 avril 1584, _ibid._, t. VIII, p. 180.] + +Marguerite avait tant de raisons de se féliciter d'être sortie de «la +longueur» de ses «annuis»[1235] qu'elle informa aussitôt sa mère de +«l'honneur et bonne chère» qu'elle a reçus «du roy», son «mari» et son +«ami». Mais son contentement dura peu. Henri de Navarre ne l'avait +reprise que par intérêt, et peut-être le lui fit-il sentir dès le +premier jour, s'il fallait en croire Michel de La Huguerye, un diplomate +marron, alors au service des princes protestants d'Allemagne, et le plus +imaginatif, pour ne pas dire pis, des mémorialistes. «Je ne vey jamais +[au repas du soir], dit-il de Marguerite, visage plus lavé de larmes ny +yeux plus rougis de pleurs»[1236]. + + [Note 1235: _Ibid._, t. VIII, p. 416 et p. 183 n. 2.] + + [Note 1236: _Mémoires de la Huguerye_, t. II, p. 316.] + +Catherine priait Dieu--ce qui prouve la nécessité d'une intervention +puissante--que sa fille «puysse demeurer longuement» avec son mari et «y +vivre en femme de bien et d'honneur et en prynsès (princesse) dont +méryte ses condysions d'estre pour le lyeu dont ayl è naye»[1237]. Elle +adressait à Bellièvre quelques conseils dont il devait recommander +l'observation à la reine de Navarre. C'est la contre-partie de la morale +au roi de Navarre et comme le résumé de l'expérience de la vieille +Reine[1238]. Il importait surtout «aux prynsesses qui sont jeunes et qui +panset (pensent) aystre belles»--plus belles peut-être qu'elles ne +sont--de s'entourer «de jans d'honneur hommes et femmes», car «aultre +(outre) que nostre vye nous fayst honneur au (ou) deshonneur, la +compagnye que avons à nous (autour de nous, à notre service) y sert +beaucoup». Que Marguerite n'objecte pas que sa mère a été moins +difficile en d'autres temps, par exemple à l'égard de Mme de Valentinois +et de Mme d'Etampes. C'est que François Ier, son beau-père, et Henri II, +son mari, étaient ses rois, et qu'elle était tenue à l'obéissance. Mais +bien qu'elle fût soumise à leurs volontés, ils ne lui demandèrent jamais +et elle ne fit jamais chose contre son «honneur» et sa «réputatyon». Sur +ce point, elle s'estimait irréprochable, et elle n'aurait point à sa +mort à «en demander pardon à Dieu» ni à craindre que sa «mémoire en +souyt (soit) moyns à louer». Elle ajoute, ce qui ouvre un jour curieux +sur ses sentiments de parvenue, que si elle avait été fille de roi, elle +n'eût pas enduré de son mari le partage. + + [Note 1237: En femme de bien et d'honneur, comme elle se doit de + le faire eu égard au lieu d'où elle est née.] + + [Note 1238: 25 avril 1584, _Lettres_, t. VIII, p. 180-182.--Cf. + Baguenault de Puchesse, _Les Idées morales de Catherine de + Médicis_, Revue historique, mai-juin 1900.] + +Depuis son veuvage, l'intérêt de ses enfants l'avait forcée d'accepter +tous les services et de n'offenser personne; et d'ailleurs à la façon +dont elle avait vécu jusque-là elle pouvait sans risques pour sa +réputation «parler et aler et anter (hanter) tout le monde». Quand sa +fille aurait son âge, elle pourrait faire de même «sans hofanse +(offense) ni de Dyeu ni scandale du monde». Il n'y avait d'excuses à de +certaines complaisances que l'ignorance ou quand les favorites «sont +fammes sur quy l'on n'a puysance». Mais Marguerite était fille de roi, +et «ayant espousé un prynse [qui] encore qui (bien qu'il) s'apèle roy, +l'on set byen qui le (qu'il la) respecte tent, qu'ele faist ce qu'ele +veult». + +Elle ne devait donc plus comme autrefois «feyr (faire) cas de celes à +qui yl (le roi de Navarre) feyra l'amour». Si son mari n'avait pas +d'affection pour elle, c'est qu'elle ne montrait aucune humeur de ses +infidélités. Il en a conclu qu'elle ne l'aimait pas, et même qu'elle +était bien aise «qu'il ayme autre chause (chose) afin qu'ele en puyse +fayre de mesme». Il faut donc qu'elle lui obéisse «en cet que la reyson +veult et que les fammes de byen doivet à lor mary en ses aultres +chauses»; mais qu'en même temps elle lui fasse connaître ce «que l'amour +qu'ele luy porte et cet que ayl aist ne luy peuvest fayre endeurer». +Assurément «yl ne le saret que trover tres bon et [que l'] aystymer et +aymer d'avantege»[1239]. + +Parmi tous ces tracas, qui influaient sur son humeur et sa santé[1240], +Catherine travaillait à dissoudre et à payer l'armée des Pays-Bas. Elle +ne garda que quelques troupes chargées d'assurer la défense de Cambrai. +Elle fit dire au duc d'Anjou qu'il ne comptât plus sur ses subsides; +elle donna l'ordre à Crèvecoeur et à Puygaillard, qui l'avaient escorté à +l'aller jusqu'à Cambrai, de le protéger au retour, mais sans sortir du +royaume[1241]. Elle fournissait à l'ambassadeur de France à Madrid des +arguments pour décider Philippe II au mariage: il était à craindre que +le Duc ne se rengageât dans les affaires des Pays-Bas et que le feu ne +s'allumât en ces quartiers, plus violent que jamais; la querelle de +Gebhard de Truchsess attirait dans la région du Rhin des reîtres des +deux religions et menaçait tout le voisinage. Mais pouvait-elle croire +qu'après le désastre des Açores et la débâcle d'Anvers le roi d'Espagne +prendrait peur des velléités de revanche de son fils et du contre-coup +de l'affaire de Cologne? + + [Note 1239: _Lettres_, VIII, p. 181. Voici la traduction en + orthographe moderne de ce dernier passage qui est le plus + difficile: Il faut donc que Marguerite obéisse à son mari «en ce + que la raison veut et ce que les femmes de bien doivent à leur + mari en toute autre chose», mais qu'en même temps elle lui fasse + connaître ce «que l'amour qu'elle lui porte et ce qu'elle est (sa + qualité d'épouse ou de reine) ne lui permettent pas d'endurer». + Assurément «il ne saurait que le trouver très bon et que l'estimer + et aimer davantage.»] + + [Note 1240: Le médecin Vigor écrit au Roi (5 sept. 1583) qu'elle a + été malade et qu'il a dû la purger pour la débarrasser de ses + «passions mélancholiques», _Lettres_, t. VIII, app. p. 424.--Cf. + _ibid._, p. 425, une lettre de Pinart au roi.] + + [Note 1241: A Bellièvre, 21 août 1583, _Lettres_, t. VIII, p. 126; + à Pibrac, chancelier du duc d'Anjou, p. 130-131; à Quincé, + secrétaire du duc d'Anjou, t. VIII, p. 131; à Bellièvre, 4 + septembre, p. 133; au chancelier de Cheverny, p. 132; au colonel + Wischer du régiment suisse, septembre 1582, p. 143, à Crèvecoeur, 6 + septembre, p. 135-136-137-138.] + +Elle espérait avec un peu plus d'apparence que si nous avions «ce +bonheur» de garder l'île de Terceire «que ce nous sera plus de moyen de +parvenir au bien de la paiz pour toute la chrestienté». Et comme elle +aimait les complications, elle chargeait l'ambassadeur de dire à la +duchesse de Bragance que nous embrasserions ses affaires de même +affection que celles de Don Antoine «que nous n'abandonnerons +jamais»[1242] (6 septembre 1583). + +Or le jour même de cette dépêche à Longlée, survint à Paris la nouvelle +que Terceire s'était rendue le 26 juillet. Ce n'était pas le moment +d'irriter Philippe II, avec qui elle négociait, par de nouvelles courses +aux Pays-Bas. Mais il lui était moins que jamais facile de manier le duc +d'Anjou, qui était revenu en France «furieux, mélancholique et +malade»[1243]. Il ne se pressait pas de licencier ses troupes. Il refusa +de paraître à l'assemblée de Saint-Germain[1244], une réunion de +notables, s'imaginant qu'elle était dirigée contre lui[1245]. Il priait +sa mère d'aller le voir à Château-Thierry, promettant en ce cas de faire +ce qu'elle lui conseillerait, mais elle ne croyait pas beaucoup à cette +promesse, «Dyeu le veulle et que se ne souyt à la coteume (ce ne soit +comme de coutume)»[1246]. Elle le trouva au lit brûlant de fièvre, +consumé par la phtisie qui le tua[1247]. Elle n'en paraissait ni émue ni +inquiète, ayant d'autres soucis. Il laissait entendre qu'il serait forcé +de vendre Cambrai aux Espagnols, si le Roi ne lui donnait pas les moyens +d'en payer la garnison. + + [Note 1242: A M. de La Motte-Longlée, 6 septembre 1583, t. VIII, + p. 141.] + + [Note 1243: _Mémoires de Nevers_, t. I, p. 91.] + + [Note 1244: Mariéjol, _Histoire de France de Lavisse_, t. VI. 1, + p. 233 sqq.] + + [Note 1245: La Reine à Mauvissière, _Lettres_, t. VIII, p. 171.] + + [Note 1246: A Bellièvre, 27 octobre 1583, _Ibid._, t. VIII, p. + 151.] + + [Note 1247: A la duchesse de Nemours, 4 novembre, _Ibid._, t. + VIII, p. 152.] + +Livrer ce boulevard de la frontière française, c'est, écrit-elle à +Bellièvre un marché «dont le seul bruict apporte et à toutte la France +tant de honte et infamie que je meurs de desplaisir et d'ennuy quand je +y pense»[1248]. Cri d'indignation qui émouvrait davantage si l'on était +sûr qu'il jaillît de son patriotisme blessé et non pas seulement de la +douleur de perdre avec cette ville tout le prix des sacrifices faits par +le Roi et le royaume. Le Duc s'en prenait à tout le monde de ses +malheurs. Lors d'une tentative de meurtre contre son mignon, d'Avrilly, +il fit mettre à la torture l'assassin, un soldat miséreux, qui revenait +des Iles, et lui arracha par la torture l'aveu qu'il avait projeté de le +tuer lui aussi, à l'instigation de Philippe II, de l'abbé d'Elbene, +serviteur de la Reine-mère, du duc de Guise et de beaucoup d'autres +personnages. Catherine repartit pour Château-Thierry et interrogea +elle-même le prisonnier, qui raconta très simplement qu'un inconnu lui +avait offert quelque argent pour attenter sur la vie du mignon. A la +description qu'il fit du corrupteur, on crut reconnaître Fervaques, un +favori en disgrâce, qui voulait se venger d'un rival préféré. Catherine +était très «marrie», comme elle l'écrivait à Villeroy, qu'il eût couru +ce mauvais bruit, et à un moment en effet bien inopportun, contre le roi +d'Espagne. Elle resta plusieurs jours près de son fils pour le calmer. +On lui avait fait accroire ou il s'était persuadé que son frère +profiterait de ses échecs en Angleterre et aux Pays-Bas pour le +dépouiller «de tous les aventèges et prérogatives qui ly (lui) ont esté +[accordés] par luy (Henri III) et le feu roy son frère (Charles IX), en +luy donnent son apanage. Et sela le tormente, dit-elle, plus que chause +qui souyt (chose qui soit)». Elle se fit écrire par Villeroy une lettre +particulière destinée à rassurer le Duc et à «le remettre du tout au bon +train que je désire pour se conformer aux intentions du Roy... au +moings, s'ilz ne se voient, qu'ilz ayent bonne intelligence ensemble, +qui est le seul moyen de leur bien et [du bien] de ce roiaulme»; car +elle craignait toujours que «il feist encores des follies». Il lui avait +bien promis qu'il ne ferait rien «qui trouble le royaume ni puyse +depleyre au Roy, mès, disait-elle, [ce] sont paroles»[1249]. + + [Note 1248: A Bellièvre, 22 novembre, _Ibid._, t, VIII. p. 157.] + + [Note 1249: 2 janvier 1584, _Ibid._, t. VIII, p. 169.] + +Alors que tant de gens le poussaient à brouiller, il eût été dangereux +de le désespérer. Les États généraux des Pays-Bas, tremblant pour Ypres, +que les Espagnols assiégeaient, le sollicitaient de nouveau +d'intervenir, bien résolus cette fois à intéresser le roi de France +lui-même à les secourir. Le Duc arriva subitement à Paris (12 février +1584) chez sa mère, qu'il trouva au lit grelottant de fièvre, et, +conduit par elle au Louvre, il se jeta aux genoux de son frère, le +priant de lui pardonner et jurant de l'honorer et le servir désormais +comme son maître et son roi. Henri l'embrassa et l'assura de toute son +affection. «... Je n'eus jeamés, écrivait la Reine-mère à Bellièvre une +plus grande joye depuis la mort du Roy monseigneur (Henri II) et +m'aseure que si eusiés veu la façon de tous deux qu'en eusiés pleuré +comme moy de joye»[1250]. + +Après que les deux frères eurent fêté ensemble le carnaval trois jours +durant, François s'en retourna à Château-Thierry. Sa mère l'y suivit et +le trouva fiévreux et harassé des plaisirs de Paris et de la Cour. Elle +lui fit écrire «de très bonne encre» une dépêche à Montmorency pour lui +annoncer sa réconciliation avec le Roi et une autre à l'un de ses +capitaines, Rebours, qui pillait le pays, pour lui commander de prendre +les ordres du lieutenant général de Picardie, Crèvecoeur[1251]. Henri III +laissait entendre à Duplessys-Mornay, alors à Paris et le principal +conseiller du roi de Navarre, qu'il se préparait à faire la guerre aux +Espagnols[1252]; et il est possible que cette espérance ait contribué à +décider le chef du parti protestant à reprendre Marguerite. Les +propositions des États généraux étaient bien tentantes; ils offraient au +roi de France, «pour l'induire» à les assister, de lui remettre deux +villes ayant un libre accès à la France, et en outre, si le Duc venait à +mourir sans enfants légitimes, tous les Pays-Bas pour être et demeurer +«perpétuellement unis et annexés à la Couronne de France aux mesmes +conditions qu'ils estoyent avec son Alteze»[1253]. + + [Note 1250: 11 mars 1584, _Lettres_, t. VIII, p. 176.] + + [Note 1251: 29 mars 1584, _Ibid._, t. VIII. p. 177.] + + [Note 1252: Lettre de Du Plessy-Mornay au roi de Navarre, 9 mars + 1584, _Mémoires et Correspondance_, t. II, p. 542-543, 545, 549.] + + [Note 1253: Kervyn de Lettentove, t. VI, p. 158-519.] + +Le duc d'Anjou était rongé par son mal avec des répits qui donnaient à +sa mère l'illusion d'un retour à la santé. Le 22 mars elle écrivait +qu'il se portait bien, mais qu'il était «débille et ne pourroit [être] +aultrement aiant esté si fort mallade et si bas que l'on l'a veu». Elle +s'étonnait que le Roi n'eût pas envoyé visiter son frère et croyait +qu'il suffirait de l'en faire souvenir[1254]. Mais Henri III même averti +ne se dérangea pas. Le 18 avril, elle estimait que si le Duc «ne fet +quelque gran desordre que sa vie est asseurée pour longtemps».[1255] Le +26 avril il eut un nouveau flux de sang qui faillit l'emporter[1256]. Le +10 mai, il paraissait guéri[1257]. Le 10 juin, il était mort. + + [Note 1254: A Villeroy, 22 mars, _Lettres_, t. VIII, p. 178-179.] + + [Note 1255: 18 avril, à Bellièvre, _Ibid._, t. VIII, p. 180.] + + [Note 1256: A M. de Foix, _Ibid._, t. VIII, p. 284.] + + [Note 1257: Charles IX, miné comme le duc d'Anjou par la phtisie, + trompa jusqu'à la fin les prévisions de son entourage. Le jour + même de sa mort, Marillac, son premier médecin, assurait à la + Reine-mère que «Sa Majesté se portoit bien et alloit guérir». + _Mémoires du chancelier Cheverny_, éd. Buchon (Panthéon + littéraire), p. 233.] + +La Reine-mère eut certainement du chagrin, mais pas aussi grand ni de +telle nature qu'on le souhaiterait. Elle pleurait surtout sur elle, se +«voyant privée de tous» ses enfants, elle veut dire en sa langue ses +fils, «hormis d'un seul qui me reste, encore qu'il soyt, Dieu mercy, +tres sain». Elle souhaitait pour elle et pour le royaume qu'il eût des +garçons, ressentant outre son mal «ancore cetuy-là» qui pourrait +survenir, «finisant cete race», à qui elle avait tant d'«obligation». + +Il ne lui restait plus «grande consolation que de voyr ce qui reste du +Roy monseigneur»--Marguerite et Henri--«bien ensemble». C'était son +grand souci. «Je vous prie dyre à la Royne de Navare ma fille qu'elle ne +soit cause de me augmenter mon affliction et qu'elle veille (veuille) +reconestre le Roy son frère comme elle doit et ne veille fayre chouse +qui l'ofence»...[1258]. + +Le duc d'Anjou avait légué à son frère par testament la ville de +Cambrai. Henri III eut peur d'accepter et honte de restituer cette +conquête à Philippe II. C'est probablement Catherine qui suggéra une +combinaison à l'italienne. Le Roi renoncerait à la succession et elle, +comme mère et héritière du défunt, entrerait en possession. A ce titre +et vu «la dévotion» du clergé et du peuple de Cambrai, envers son fils +et la Couronne de France, elle déclara prendre la «ville et cité de +Cambray avec ce qui en dépend et le duché de Cambrézis, ensemble tous et +chacuns les manans et habitans» sous sa «protection et +sauvegarde»[1259]. Elle laissait en suspens la question de souveraineté +et peut-être par cet expédient pensait-elle empêcher «aulcune alteration +en la paix qui est entre le Roy catholicque et nous»[1260]. + + [Note 1258: A Bellièvre, 11 juin 1584, _Lettres_, t. VIII. p. + 190.] + + [Note 1259: Déclaration du 20 juillet 1584, _Ibid._, t. VIII, + app., p. 444.] + + [Note 1260: A M. de Maisse, 12 septembre 1584, _Ibid._, t. VIII, + p. 219.] + +Elle battait en retraite, comme toujours, sur un air de bravoure. En cas +d'agression, «la France ne se trouvera poinct tant despourveue de moyens +qu'elle n'ayt de quoy se deffendre et repoulser l'injure que l'on luy +vouldra faire»[1261]. Mais les actes juraient avec les paroles. + +Le 2 juillet 1584, elle avait défendu aux députés des États généraux +d'avancer plus loin que Rouen, où ils venaient de débarquer[1262]. Le 9 +avril 1585, elle leur refusa formellement tout concours[1263] et, avec +de vagues assurances de bonne volonté, elle les abandonnait à leur +sort[1264]. Son fils mort, il ne fut plus question que d'échapper aux +représailles. + + [Note 1261: _Ibid._, t. VIII, p. 219.] + + [Note 1262: _Ibid._, t. VIII, p. 193.] + + [Note 1263: _Ibid._, t. X. p. 470.] + + [Note 1264: Sa revanche contre Philippe II se borna désormais à + suivre avec une sympathie rancunière les déprédations du fameux + corsaire anglais, Drake, dans les mers et les colonies espagnoles. + Lettre à Châteauneuf, ambassadeur de France en Angleterre, 30 juin + 1586, t. VIII, p. 18 et à Villeroy, 15 août 1586, t. VIII, p. 32. + Dans sa galerie de portraits des souverains et des princes, elle + avait admis celui de ce simple chef d'escadre, honneur + significatif. Bonnaffé, _Inventaire_, p. 77, no 179.] + +Aussi bien Catherine n'avait jamais eu l'idée de fonder un empire +colonial ni même de reculer les limites du royaume. Tout son effort +tendit à pourvoir au dehors l'un de ses fils pour l'empêcher de +«brouiller» contre l'autre au dedans. L'expédition des Açores et le +projet de descente au Brésil, comme aussi sa participation à +l'envahissement des Flandres, n'ont pas eu d'autre objet. Tout au plus +peut-on supposer qu'elle a, par vanité personnelle, détourné vers le +Portugal des forces qui eussent trouvé un meilleur emploi aux Pays Bas. +Mais les conquêtes sur terre et sur mer l'intéressaient par-dessus tout +comme un moyen de rétablir ou de maintenir l'accord entre ses enfants: +préoccupation maternelle, qui, si légitime qu'elle paraisse, exclut +l'idée d'une grande politique. + +L'annexion de la ville de Cambrai fut tout le bénéfice--et si vite +perdu--de ce dessein familial. Ces agressions couvertes irritèrent +Philippe II plus qu'une guerre franche. Enfin elles épuisèrent le +royaume. Il est d'usage d'imputer la détresse financière aux +prodigalités d'Henri III. Mais il ne faudrait pas oublier le prix des +entreprises continentales et maritimes pour faire vivre en paix deux +frères ennemis. + + + + +CHAPITRE XI + +LA LIGUE ET LA LOI SALIQUE + + +Depuis la mort sans héritier de François de Valois, duc d'Anjou (10 juin +1584), la question de la succession au trône était posée. Le seul fils +survivant de Catherine, Henri III, n'avait pas d'enfant, ni, +semblait-il, aucune chance d'en avoir jamais. Qui régnerait après lui? +La loi salique désignait le roi de Navarre, chef de la maison de +Bourbon, qui, comme celle de Valois, remontait à saint Louis. S'il avait +été catholique, ses droits auraient été, non seulement reconnus, mais +acclamés. Il avait des qualités qui, de tout temps, en ce pays de +France, ont été populaires: la bonne humeur un peu fanfaronne, l'esprit +gaillard, la riposte prompte, et, depuis la prise de Cahors, un renom +mérité d'héroïsme. Même les expériences de son coeur «innombrable» ne +lui auraient pas nui. Mais il était hérétique et relaps. La nation +catholique craignait que, devenu le maître, il n'employât, selon le +dogmatisme intransigeant de l'époque, tous les moyens en son pouvoir +contre les ennemis de son Église. Et même à le supposer tolérant, elle +ne jugeait pas qu'il pût être roi sans être oint de la sainte ampoule et +couronné de la main des évêques. + +Henri III avait à coeur de sauvegarder l'avenir du catholicisme, et +d'autre part il se sentait lié par la loi de succession, en vertu de +laquelle il régnait. Quand il sut que la fin de son frère était proche, +il envoya un de ses deux principaux favoris, le duc d'Epernon, visiter +le roi de Navarre et peut-être l'engager à se faire catholique. Mais il +se garda bien de reconnaître publiquement ses droits. Rien ne pressait +d'ailleurs. Agé seulement de trente-deux ans, ne pouvait-il pas espérer, +même après dix ans de mariage, avoir un jour des enfants de sa femme? En +tout cas il attendrait patiemment le coup de la grâce ou de la politique +qui déciderait le roi de Navarre à se convertir. Il aimait la paix et la +jugeait nécessaire à son royaume. Les expéditions du duc d'Anjou aux +Pays-Bas et la diversion de Catherine aux Açores avaient vidé le trésor. +Ce n'était pas le moment de recommencer la guerre contre les +protestants, et, pour une inquiétude, de mettre le royaume à feu et à +sang. + +Comme si ce n'était pas assez de ce désaccord avec ses sujets +catholiques sur la question de succession, il continuait à braver +l'opinion, entremêlant les débauches et les pénitences, les excès du +carnaval et les retraites pieuses. Il donnait et dépensait sans compter. +Il vivait toujours plus isolé dans le cercle fermé de ses affections. +Joyeuse, aimable et doux, cherchait à plaire à tout le monde; d'Epernon, +dur et violent, avait une hauteur d'orgueil qui n'admettait pas de +supériorité et une passion de commandement qui ne souffrait pas de +résistance. Il ne connaissait que son maître et ne ménageait personne. +Il narguait le peuple de Paris, qui lui rendait haine pour mépris. Il +contrecarrait l'action de la Reine-mère et minait tant qu'il pouvait son +crédit. + +Cependant le parti catholique se préparait à la lutte. Il voulait en +finir le plus tôt possible avec le cauchemar d'une dynastie protestante; +il aiderait le Roi et au besoin le forcerait à exclure du trône le +Béarnais. Il désignait pour héritier présomptif le cardinal de Bourbon, +oncle germain du roi de Navarre, un vieux barbon de soixante-cinq ans à +la tête légère, dont les droits passaient après ceux de son neveu, mais +qui s'était laissé persuader sans peine que sa religion lui créerait un +privilège. + +Le véritable chef du parti était le duc de Guise, Henri, brave comme son +père, François, et, comme lui, cher aux gens d'épée et au peuple de +Paris. Ses frères, le cardinal de Guise et le duc de Mayenne, l'un grand +seigneur d'Église et l'autre capitaine heureux, sinon habile; ses +cousins germains, les ducs d'Aumale et d'Elboeuf, l'aidaient de leurs +charges et de leurs bénéfices à défendre la cause catholique étroitement +liée à celle de leur maison. Il pouvait compter aussi sur un petit +cousin de la branche lorraine de Vaudemont, le duc de Mercoeur, frère de +la Reine régnante, nommé par Henri III gouverneur de Bretagne et marié +par lui à la riche héritière des Martigues-Luxembourg, mais grand +catholique. + +A la différence des Guise, ces cadets essaimés en France et qui y +avaient fait une si éclatante fortune, le chef de la branche aînée de +Lorraine, le duc régnant, Charles III, s'étudiait à montrer autant de +déférence pour Henri III, son beau-frère, que de zèle pour le +catholicisme. Des quatre filles qu'il avait eues de son mariage avec +Claude de Valois, il avait confié l'aînée, Christine, à Catherine de +Médicis, qui l'aimait et l'emmenait partout avec elle. Il se gardait +bien, connaissant la susceptibilité du Roi, de poser son fils, le +marquis de Pont-à-Mousson, en prétendant à la couronne. Il laissait ses +brillants seconds mener l'attaque contre la loi salique, espérant +peut-être, s'ils réussissaient à la faire abolir, que son fils, qui +était du sang royal de France par sa femme, et par lui de la branche +aînée de Lorraine, apparaîtrait au Roi et aux Guise en lutte comme un +candidat de conciliation. + +C'était à Nancy[1265], sa capitale, mais non, il est vrai, dans le +château ducal, que s'étaient réunis, quelques mois après la mort du duc +d'Anjou (sept. 1584), Guise, Mayenne, le cardinal de Guise, le baron de +Senecey, ancien président de la Chambre de la noblesse aux États de +1576, François de Roncherolles, sieur de Maineville, le principal agent +du cardinal de Bourbon, et qu'ils avaient résolu de former «une ligue et +association naturelle des forces et moyens communs». Les grandes villes +montraient même ardeur pour la défense de leur foi. Paris n'avait pas +attendu l'appel des princes. Un bourgeois, Charles Hotman, les curés de +Saint-Séverin et de Saint-Benoît, Prévost et Boucher, un chanoine de +Soissons, Mathieu de Launay, s'étaient concertés secrètement avec +quelques autres bons catholiques, l'avocat Louis Dorléans, un maître des +comptes, Acarie, le marchand Compans, le procureur Crucé, pour barrer la +route au prétendant hérétique. Ces premiers adhérents de la Ligue +parisienne en recrutèrent d'autres parmi les suppôts du Parlement, +huissiers et clercs, commissaires et sergents, et dans les milieux +besogneux et ardents de la basoche et de l'Université. Les mariniers et +les garçons de rivière (débardeurs), les bouchers et les charcutiers, +gagnés eux aussi, fourniraient, en cas d'émeute, des hommes de main. +C'était la bourgeoisie moyenne et le peuple qui se mettaient en avant. +Les grandes familles parlementaires étaient trop timorées ou trop +loyalistes pour se risquer hâtivement dans cette aventure. + + [Note 1265: Sur l'assemblée de Nancy, voir Davillé, _les + Prétentions de Charles III, duc de Lorraine, à la Couronne de + France_, p. 71 et _passim_, ch. III.] + +La Ligue se chercha des appuis au dehors. Les conjurés de Nancy +députèrent au pape un Jésuite, le P. Claude Mathieu, ancien Provincial +de France et supérieur de la maison professe de Paris, pour exposer leur +dessein et solliciter sa bénédiction et protection. Grégoire XIII loua +l'intention, mais s'excusa discrètement d'autoriser l'entreprise si elle +se faisait contre la volonté du Roi[1266]. + + [Note 1266: P. Fouqueray, _Histoire des Jésuites_, t. II, p. 131.] + +Philippe II n'avait pas mêmes scrupules. Le moment lui paraissait venu +de rendre aux Valois coup pour coup. Jusque-là, il avait souffert sans +riposter toutes les provocations, uniquement attaché à réprimer les +révoltes dans ses États, et depuis la mort de D. Sébastien, à s'assurer +la couronne de Portugal. Mais après l'achèvement de l'unité politique de +la péninsule,--ce legs de ses prédécesseurs et la grande oeuvre de son +règne--il avait les mains libres pour une action énergique au dehors. +Son intérêt était d'accord avec ses rancunes. Souverain des Pays-Bas, +dont une moitié, les provinces du Nord, se maintenait en révolte malgré +l'assassinat de Guillaume de Nassau (juillet 1584) et les succès du duc +de Parme, il ne pouvait, sous peine de perdre le reste, permettre +l'avènement en France d'une dynastie huguenote. Roi catholique enfin, il +se sentait tenu d'empêcher ce nouveau progrès de l'hérésie en Europe. + +Le 31 décembre 1584, au château de Joinville, les ducs de Guise et de +Mayenne, tant pour eux que pour le cardinal de Guise et les ducs +d'Aumale et d'Elboeuf, le sieur de Maineville et le représentant du roi +d'Espagne, s'engagèrent par traité à exclure du trône les Bourbons +hérétiques, à déclarer le cardinal de Bourbon «successeur de la Couronne +de France», à fonder une sainte Ligue perpétuelle, offensive et +défensive, «pour la seule tuition, défense et conservation de la +Religion catholique apostolique et romaine» «et pour l'extirpation de +toutes hérésies en France et dans les Pays-Bas». Philippe II promettait +un subside annuel de 600 000 écus, dont il ferait l'avance la première +année par moitiés payables en mars et juillet[1267]. + +Le traité restait ouvert au duc de Mercoeur, que son alliance de famille +avec Henri III n'empêcha pas d'y adhérer, et au duc de Nevers, un des +fauteurs de la Saint-Barthélemy, attiré du côté des Guise par le péril +de la foi, mais retenu dans l'obéissance d'Henri III par son loyalisme, +et qui, ne sachant quel parti prendre, alla solliciter à Rome un conseil +que le successeur de Grégoire XIII, Sixte-Quint, un pape autoritaire, +aussi ennemi de la rébellion que de l'hérésie, s'abstint de lui donner. + +Le duc de Lorraine, continuant son double jeu, refusa de signer le +traité pour ne pas offenser Henri III, mais consentit à avancer aux +contractants, dans les six derniers mois de la première année, les deux +tiers du subside espagnol de la seconde, soit 400 000 écus[1268]. + + [Note 1267: Du Mont, _Corps diplomatique_, t. V, 1re partie, p. + 441-443.] + + [Note 1268: Davillé, p. 86.] + +Après entente avec la Ligue parisienne, les princes catholiques datèrent +de Péronne, le berceau de la Ligue de 1576, une Déclaration des causes +qui ont «meu Monseigneur le Cardinal de Bourbon, et les Pairs, Princes, +Seigneurs, villes et communautez Catholiques de ce royaume de France, De +s'opposer à ceux qui par tous moyens s'efforcent de subvertir la +Religion Catholique et l'Estat» (30 mars 1585). + +Il était trop à craindre, disaient-ils, que si la maison régnante +s'éteignait sans lignée, «ce que Dieu ne vueille», il n'advînt «en +l'establissement d'un successeur en l'Estat royal... de grands troubles +par toute la Chrestienté et peut estre la totale subversion de la +Religion Catholique, Apostolique et Romaine en ce royaume +très-Chrestien». Il n'était que temps d'y pourvoir. «... Ceux qui par +profession publique se sont tousjour monstrez persécuteurs de l'Église +Catholique» (Navarre et Condé) étaient, surtout depuis la mort de +Monsieur, «favorisez et appuyez». Ils faisaient partout «levées de gens +de guerre, tant dehors que dedans le royaume»; ils retenaient «les +villes et places fortes» qu'ils auraient dû remettre «de longtemps entre +les mains du Roy». Ils pratiquaient les princes protestants d'Allemagne +«pour avoir des forces afin d'opprimer les gens de bien plus à leur +aise» et «renverser la Religion Catholique». Ils avaient à la Cour même +des complices. «... D'aucuns (c'est-à-dire d'Épernon et Joyeuse)... +s'estants glissez en l'amitié du Roy nostre Prince souverain» «se sont +comme saisis de son authorité pour se maintenir en la grandeur qu'ils +ont usurpée, favorisent et procurent par tous moyens l'effect des +susdicts changemens et prétentions». Ils «ont eu la hardiesse et le +pouvoir d'esloigner de la privée conversation de Sa Majesté non +seulement les Princes et la Noblesse, mais tout ce qu'il a de plus +proche (c'est-à-dire Catherine), n'y donnant accez qu'à ce qui est +d'eux». Ils accaparent le gouvernement de l'État, dépouillant ceux qui +en étaient investis, les uns «du tiltre de leur dignité et les autres du +pouvoir de fonction», forcent les titulaires de certaines charges de les +leur «quitter et remettre... moyennant quelques récompenses de deniers» +et se rendent «par ce moyen» «maistres des armes par mer et par terre». + +La promesse faite aux États généraux de 1576 de réunir tous les sujets +«à une seule religion catholique» n'avait pas été tenue; le Clergé était +«opprimé de decimes et subventions extraordinaires»; la Noblesse +«anulie, asservie et vilennée»; les villes, les officiers royaux et le +menu peuple «serrez de si prez par la fréquentation (fréquence) de +nouvelles impositions, que l'on appelle inventions, qu'il ne reste plus +rien à inventer, sinon le seul moyen d'y donner un bon remède». + +«Pour ces justes causes et considérations», le cardinal de Bourbon, +premier Prince du sang, Cardinal de l'Église catholique, apostolique et +romaine, «comme à celuy qui touche de plus près de prendre en +sauve-garde et protection» la religion et la conservation des bons et +loyaux serviteurs du Roi et de l'État, et avec lui plusieurs Princes du +sang, Cardinaux et autres Princes, Pairs, Prélats, Officiers de la +Couronne, Gouverneurs de provinces, principaux Seigneurs, Gentilshommes, +beaucoup de bonnes villes et communautés et bon nombre de fidèles sujets +«faisans la meilleure et plus saine partie de ce Royaume» avaient «tous +juré et sainctement promis de tenir la main forte et armes» à rétablir +l'Église «en sa dignité et en la vraye et seule Catholique Religion» et +la noblesse en ses franchises, garantir les droits des Parlements et des +officiers, soulager le peuple, employer les deniers publics à la défense +du royaume, et obtenir la réunion d'États généraux libres de trois ans +en trois ans «pour le plus tard». + +Les ligueurs protestaient de leur dévouement au Roi, promettant de poser +les armes aussitôt qu'il aurait fait cesser «le péril qui menasse la +ruine du service de Dieu et de tant de gens de bien». Ils sollicitaient +les bons offices de Catherine auprès de son fils: «...Supplions tous +ensemble très humblement la Royne mère du Roy nostre très honorée dame +(sans la sagesse et prudence de laquelle le Royaume seroit dès pieça +dissipé et perdu)... de ne nous vouloir à ce coup abandonner, mais y +employer tout le crédit que ses peines et labourieux travaux luy +devroyent justement attribuer et que ses ennemis lui pourroient avoir +infidèlement ravy d'auprès du Roy son fils»[1269]. + + [Note 1269: _Le Premier Recueil de pièces concernant les choses + les plus mémorables advenues sous la Ligue..._, 1590, p. 85-97.] + +Henri III crut habile de répondre à cet acte d'accusation. Il s'étendit +longuement sur le chapitre de la religion. Qui avait montré plus de zèle +que lui pour les intérêts de l'Église? N'avait-il pas dès sa première +jeunesse porté les armes pour elle? On lui reprochait de laisser les +huguenots en paix. A qui la faute? Les États généraux de 1576 ne lui +avaient-ils pas refusé les moyens de pousser la guerre à fond? +D'ailleurs la paix à laquelle la mauvaise volonté des trois ordres +l'avait réduit n'avait pas été sans avantages pour la religion. Le culte +catholique avait été rétabli dans nombre d'endroits où les bandes +protestantes l'avaient supprimé. La tranquillité avait repeuplé les +campagnes. Il avait donné tous ses soins à conférer les bénéfices à des +ecclésiastiques dignes de les occuper. On se préoccupait déjà du choix +de son successeur. C'était «se deffier par trop de la grace et bonté de +Dieu, de la santé et vie de sadite Majesté et de la fécondité de ladite +dame Royne sa femme[1270] que de mouvoir à présent telle question et +mesme en poursuivre la décision par la voie des armes». La guerre aux +protestants, loin de prévenir un mal incertain, ne ferait que remplir le +royaume «de forces estrangères, de partialitez et discordes immortelles, +de sang, de meurtres et brigandages infinis». «Et voilà, s'écriait le +Roi, comment la Religion Catholique y sera restablie, que +l'Écclésiastique sera deschargé de decimes, que le Gentil-homme vivra en +repos et seureté en sa maison et jouira de ses droicts et prérogatives, +que les Citoyens et habitans des villes seront exempts de garnisons et +que le pauvre peuple sera soulagé des daces et impositions qu'il +supporte.» Il revendiquait le droit de distribuer comme il lui convenait +les charges et les honneurs. Depuis quand les Rois ont-ils été +«astraincts à se servir des uns plustost que des autres: car il n'y a +loy qui les oblige à ce faire que celle du bien de leur service». Mais, +toutefois, il avait toujours grandement honoré et chéri les princes de +son sang, et tels que l'on dit être «autheurs de telles plainctes ont +plustost occasion de se louer de la bonté et amitié de sadicte Majesté +que de s'en douloir et départir». + +La guerre civile n'est pas «le chemin qu'il faut tenir pour régler les +abus desquels l'on se plainct». Qu'on pose les armes, qu'on contremande +les forces étrangères et qu'on délivre ce royaume du danger qu'il court. +Alors le Roi «embrassera tres-volontiers les remèdes propres et +convenables qui lui seront présentez pour y pourveoir»[1271]. + + [Note 1270: Le secrétaire de Jérôme Lippomano, ambassadeur de + Venise en France en 1577-1579, dit de Louise de Lorraine: «Elle + est d'une constitution et complexion très faible; et c'est + pourquoi on l'estime peu propre à avoir des enfants. Elle est + plutôt maigre de corps qu'autre chose...» _Relations des + ambassadeurs vénitiens sur les affaires de France au XVIe siècle_, + publ. et trad. par Tommaseo, t. II, p. 632 (Coll. Doc. inédits, + 1838).] + + [Note 1271: _Le Premier Recueil de pièces..._ 1590, p. 101-115.] + +Guise vit qu'il n'obtiendrait rien que par la force. Il assembla de +toute part des troupes, il leva six mille Suisses dans les cantons +catholiques, enrôla des lansquenets et des reîtres en Allemagne et fit +partout des amas d'armes. Ses parents, les ducs d'Elboeuf, d'Aumale et de +Mercoeur soulevèrent la Normandie, la Picardie, la Bretagne. Mayenne +occupa Dijon, Mâcon, Auxonne. La Châtre lui donna Bourges; Entragues, +Orléans. Le gouverneur de Lyon, Mandelot, mécontent de la Cour, rasa la +citadelle qui tenait la ville en bride (5 mai). Le Midi et l'Ouest +restèrent fidèles au Roi ou à la cause protestante, mais presque toutes +les provinces du Centre et du Nord se déclarèrent pour la Ligue. Guise +s'empara de Toul et de Verdun, et bien qu'il eût manqué Metz, où +d'Épernon le prévint, il barra la route aux secours que le Roi attendait +d'Allemagne. + +A la fin de mai il avait réuni à Châlons, où il établit son quartier +général, 25 000 fantassins et 2 000 chevaux, sans compter les troupes du +duc d'Elboeuf et de Brissac et les garnisons qui occupaient les villages +autour d'Épernay[1272]. + + [Note 1272: Comte Édouard de Barthelemy, _Catherine de Médicis, le + duc de Guise et le traité de Nemours, Revue des questions + historiques_, t. XXVII, 1880, p. 489.] + +Henri était surpris par l'événement. Les Suisses qu'il venait de lever +avec l'argent prêté par le banquier Zamet arriveraient-ils à temps? En +son embarras, il recourut comme toujours à sa mère et la députa aux +princes ligués. Il se comportait avec elle en enfant gâté; il la +contrecarrait souvent; il écoutait volontiers les favoris et en +particulier d'Épernon, qui la lui représentaient comme faible et timide, +ou qui même insinuaient qu'elle était trop favorable aux Lorrains. Mais +il savait par expérience quel fonds il pouvait faire sur sa tendresse? +Avant même d'avoir connaissance du manifeste de Péronne, qui invoquait +sa médiation, elle s'était mise en route pour aller trouver les chefs +catholiques. Mais Guise n'était pas pressé de négocier sans avoir les +mains pleines. Il la rejoignit seulement le 9 avril à Épernay «et, +raconte-t-elle, estans entrez en propos, il a jecté des larmes, +monstrant d'estre fort attristé». Pourtant elle n'en tira rien que des +plaintes sur le voyage du duc d'Épernon en Guyenne, sur un entretien +secret du Roi avec un agent de François de Châtillon, et sur le péril du +catholicisme. Persuadée que c'étaient des prétextes et que la religion +servait de couverture à ses exigences, elle s'efforça sans succès de +savoir «les causes pour lesquelles ils se sont licenciez à faire un si +grand mal que celuy qu'ils commençoient»[1273]. Mais il éludait les +explications. Elle le soupçonnait d'empêcher Mayenne et le cardinal de +Bourbon de venir à la conférence où elle les conviait[1274] et même il +finit par s'en aller lui-même. Elle recourut alors au duc de Lorraine, +qui, écrivait-elle à son fils, lui avait témoigné «un extresme regret de +la grande faulte» où les Guise ses cousins «sont tombez et de s'estre +tant oubliez d'avoir fait une si pernicieuse entreprise». Il assurait à +sa belle-mère «que l'on ne feust point entré» en ces remuements, «si, +dez qu'il alla à Joinville, il eust eu quelque commandement +(instruction) de vous. Car il congnoissoit desjà le malcontentement +qu'avoient ses dicts cousins; et combien qu'il ne sçeust leur +delibération, si (toutefois) essaya-t-il tant qu'il peut (pût) de les +destourner de rien faire à vostre préjudice». Elle ne savait pas ou +cachait qu'elle savait le rôle équivoque de son gendre et proposait à +son fils d'agréer ce médiateur, qui a «très bonne volonté», dit-elle, de +lui faire «avec moy tout le très humble service qu'il pourra»[1275]. + + [Note 1273: _Lettres_, t. VIII, p. 245.] + + [Note 1274: _Ibid._, p. 255, lettre du 16 avril 1585.] + + [Note 1275: _Ibid._, p. 250-251, 14 avril 1585.] + +Elle l'employa d'abord à ramener Guise à Épernay. Elle s'y morfondait, +accablée de misères physiques: accès de goutte, crise de toux avec +douleur au côté, mal à l'oreille, mal au pied, mal au coeur, pouvant à +peine se tenir debout et ne se levant que le temps de refaire son lit, +et cependant plus malheureuse encore de n'avoir personne avec qui +négocier. Les chefs ligueurs, sachant son état, espéraient qu'elle +perdrait courage et rentrerait à Paris. Le cardinal de Bourbon +s'attardait à faire une «nonnaine» (neuvaine) à Notre-Dame de Liesse. +Mayenne protestait que si le Roi l'assurait «de sa bonne grase» et lui +commandait d'«aler lui faire cervice en Flandre»[1276], c'est-à-dire +contre les Espagnols, il partirait immédiatement; mais, en attendant, il +n'arrivait pas. Impatientée de leur mauvais vouloir, elle écrivit à son +fils qu'elle allait «fayre parler au roy de Navarre» «et voy bien, +disait-elle, qu'à la fin nous en tomberon là»[1277]. C'est peut-être la +peur de ce rapprochement qui, coïncidant avec quelques échecs du parti à +Marseille et à Bordeaux, décida les Guise et Bourbon à se hâter. Ils +arrivèrent le 29 avril et consentirent une trêve d'armes de quinze +jours. + +A la première entrevue, ainsi que Catherine tenait son vieil ami le +Cardinal «embrassé», il «pleura et soupira fort, raconte-t-elle, +monstrant avoir regrect de se voir embarqué en ces choses cy.... et sur +les remonstrances que je luy fis, il me confessa franchement avoir fait +une grande folie, me disant qu'il en falloit faire une en sa vie, et que +c'estoit là la sienne, mais qu'il y avoit esté poussé par le zèle qu'il +a à nostre religion». Elle le fit parler--car elle le savait +bavard--pour tâcher de découvrir «ses intentions», mais elle n'en tira +que des déclarations de bonne volonté. Au jugement du bonhomme, l'unité +de foi était facile à rétablir pourvu qu'on se hâtât. N'importe quel +souverain trouverait bon que le Roi ne voulût qu'une religion en son +royaume. Il se faisait fort «que tous les princes catolicques de la +Chrestienté, _voire la royne d'Angleterre_», feraient «ligue... +défensive» avec Henri III, «à l'encontre de princes»--il voulait dire le +roi de Navarre et le prince de Condé--qui se soulèveraient contre +lui[1278]. On peut juger par là de son intelligence. + + [Note 1276: 9 avril 1585, _Lettres_, t. VIII, p. 259.] + + [Note 1277: _Ibid._, p. 261.] + + [Note 1278: _Ibid._, p. 269.] + +Henri III consentait, quoi qu'il lui en coûtât, à révoquer son Édit de +pacification, mais il trouvait trop humiliant d'accorder à ses sujets +catholiques des places de sûreté, comme aux huguenots, en garantie de sa +parole. Catherine savait qu'il faudrait céder sur ce point comme sur +l'autre, ou sinon, «ceret (ce serait) enplatre qui ne guéryra la +playe»[1279]. On le vit bien à Jalons, près de Châlons, où elle était +allée chercher Guise et Bourbon, qui de nouveau se dérobaient. Quand le +médecin du Roi, Miron, qui circulait entre Paris et Epernay, soignant le +«catarrhe» de Catherine et la congestion de l'État, apporta la nouvelle +que le Roi interdisait l'exercice de la religion prétendue réformée en +tout son royaume, le cardinal de Bourbon, écrit Catherine à son fils, +«prenant la parole a commencé, joingnant les mains, à rendre grace à +Dieu de vostre saincte intention, disant... qu'il falloit du tout +extirper et desraciner cette hérésie, c'efforçant de monstrer qu'il ne +falloit pas seulement oster l'exercice de la prétendue religion, +mais.... la desraciner entièrement et qu'ils ne demandoient rien que +cela, répétant si soubvent la mesme chose» qu'elle l'avait prié +d'abréger ce propos. Mais le duc de Guise «que je voyois bien à son +contenance avoir grande poyne d'oyr parler ainsy franchement le cardinal +de Bourbon» intervint pour dire «qu'en traictant du faict de la +relligion, il falloit aussy adviser à leurs seuretés et de leurs +colligués... et qu'ils avoient toujours joinct... les deux poincts de la +relligion et leurs seuretés et que l'ung ne se pouvoit faire sans +l'aultre». Catherine proposa de mettre par écrit, immédiatement «quelque +bonne résolution» pour décharger le pauvre peuple de tant de maux, et de +renvoyer à plus tard le règlement des sûretés. Elle s'adressa au +Cardinal qu'elle voyait si bien disposé. Et lui tout d'abord consentit à +ce qu'elle disait, mais il s'aperçut «qu'il s'estoit un peu trop ouvert +au gré de Monsieur de Guise» et il en vint lui aussi aux sûretés. Le Duc +demanda que le Roi leur fit connaître par écrit son «intention» sur ce +point, «pour y adviser et répondre». Quoi que la Reine dît, elle ne +réussit pas «à les ranger à leur debvoir»[1280]. + +Il ne fut pas facile de se mettre d'accord sur le lieu d'une nouvelle +conférence, le Duc refusant de revenir à Epernay et la Reine d'aller à +Châlons, où il commandait en maître. + +Même au lit et ne pouvant écrire, Catherine parlait, dictait, ordonnait, +veillait à tout. Elle signalait à son fils les mouvements des Ligueurs, +écrivait aux gens de Metz de se garder, ne cessait de recommander au Roi +«d'estre... le plus fort»[1281]. «Quand vous serez préparé, vous aurez +tousjours la paix plus avantaigeuse»[1282]. Le «bâton porte paix», +déclarait-elle pittoresquement[1283]. Le Roi n'a pas assez de forces, +constate-t-elle avec mélancolie. Elle le presse de «hâter» ses «forces» +et de «les avoir les plus grandes» qu'il pourra, car «aultrement chacun +vous vouldra donner la loy et... quand ce viendra à leurs seuretés, en +vous demandant des choses trop déraisonnables»[1284]. + + [Note 1279: Ibid., p. 275.] + + [Note 1280: 7 mai 1585, t. _Lettres_, VIII, 278-279.] + + [Note 1281: 25 avril 1585, _Ibid._, p. 263.] + + [Note 1282: _Ibid._, p. 251 et p. 272.] + + [Note 1283: _Ibid._, p. 249.] + + [Note 1284: _Ibid._, p. 280.] + +A Sarry, où elle s'était fait porter pour attendre le Duc et le +Cardinal, le marchandage sur les sûretés commença (12 mai). Les +prétentions des chefs de la Ligue étaient exorbitantes. Ils demandaient +pour le Cardinal Rouen et Dieppe; pour Guise, Metz; pour Mercoeur, deux +places à son choix en Bretagne; pour Mayenne, outre le château de Dijon +qu'il tenait, celui de Beaune ou la citadelle de Chalon; pour le +cardinal de Guise, le gouvernement de Reims, qui serait détaché de +celui de la Champagne; pour d'Aumale, les places de Picardie qu'il avait +occupées, et en outre le maintien ou le rétablissement dans leurs +charges des gouverneurs ou des capitaines qui s'étaient déclarés pour +leur parti. La Reine-mère rabattit le plus qu'elle put de ces exigences +et sur le reste demanda l'avis du Roi. Henri III restreignit encore les +concessions et plus particulièrement celles qui touchaient le duc de +Guise et les cardinaux de Bourbon et de Guise. Quand le secrétaire +d'État, Pinart, eut lu les réponses à leurs articles, le cardinal de +Bourbon se leva, raconte Catherine, et «nous a dit en collere, estant +fort rougy (rouge), que c'estoit les mectre à la gueulle aux loups, +puisque vous ne leur bailliez poinct de seuretez particulières, non +qu'ilz en demandassent pour eulx, mais pour le faict de la relligion». +La Reine eut beau lui remontrer qu'ils avaient grande occasion d'être +satisfaits des réponses du Roi; mais «comme gens qui ne se contentent +pas de la raison et qui auroyent peult estre bien envye de mal faire, se +sont tous ostez de leurs places, monstrans n'estre pas contens». La +discussion reprit quelques heures après autour du lit de la Reine, qui, +pour ne pas rompre, leur fit quelques offres, «les moindres, écrit-elle, +qu'il m'a esté possible»[1285]. Mais le lendemain le cardinal de Bourbon +et le Duc vinrent dans sa chambre lui déclarer qu'ils n'avaient aucun +pouvoir de diminuer les articles arrêtés de concert avec leurs +«colligués» et qu'ils allaient les avertir de la réponse du Roi. Elle +leur reprocha de lui servir cette défaite après l'avoir tenue deux mois +là et «entretenue et abuzée si longuement de tant de déguisement»--et +elle menaça de partir dès le lendemain[1286]. Mais probablement elle +n'en avait pas grande envie. Le duc de Lorraine, bailleur de fonds de la +Ligue et avocat-conseil de la Reine-mère, s'entremit pour empêcher la +rupture, écrit Catherine à son fils, et «désirant au contraire (comme +j'ay tousjours congneu qu'il faisoit) que nous peussions prendre une +bonne résollution au bien de vostre service et repos de vostre royaume, +et, comme je pense, pour le bien aussi de ses cousins parlant à eulx et +leur remonstrant le tort qu'ilz se faisoient, a renoué nostre +négotiation»[1287]. Le débat reprit. Elle représenta à Guise qu'obliger +le Roi à priver ses serviteurs restés fidèles de leur gouvernement pour +en investir les ligueurs, c'était «partir avec lui son royaume». Mais +l'autre soutenait que «ce qu'ilz désirent n'est que pour seureté de la +relligion»[1288]. Quelque concession qu'elle fît, les chefs ligueurs +trouvaient toujours que ce n'était pas assez[1289]. + +Le Cardinal en convenait lui-même dans une lettre à Mme de Nevers (29 +mai). «La Reine nous parle de la paix, mais nous demandons tant de +choses pour le bien de nostre relligion que je ne croi [pas] qu'on +accorde nos demandes»[1290]. Guise informait aussi le duc de Nevers +qu'il assemblait «des forces de toutes parts en diligence afin d'estre +prest à conclure les choses le bâton à la main. Il se montrait si +intransigeant parce qu'il avait avis de l'arrivée de 8 000 Suisses, que +lui amenait le colonel Pfyffer. + + [Note 1285: 29 mai 1585, _Lettres_, t. VIII, p. 303 et 305.] + + [Note 1286: _Ibid._, p. 306, 30 mai.] + + [Note 1287: _Ibid._, p. 306.] + + [Note 1288: _Ibid._, p. 307.] + + [Note 1289: _Ibid._, p. 310, 31 mai.] + + [Note 1290: _Lettres_, t. VIII, p. 292, note 1.] + +Catherine désespérait d'aboutir. Elle écrivait à Villeroy pour le redire +à son fils «qu'il (le Roi) n'aura jeamès la pays (paix), s'yl ne feyt +quelque chouse pour Monsieur le cardinal de Bourbon et qu'il set (se) +trompe s'il panse autrement, car quelque chouse qu'yl (le Cardinal) dye, +yl n'y en a poynt qui veulle plus avoir cet qu'il veult que luy... et +aussi Monsieur de Guise... car heu deus contemps (contents), les autres +y (ils) les fayront contenter»[1291]. Elle protestait qu'elle disait au +Roi la vérité, et, sachant qu'à la Cour on l'accusait de faiblesse pour +les Lorrains, elle offrit de se retirer: «J'attends en grande dévotion, +écrit-elle à Henri III le 10 juin, ce qu'il vous plaira que je fasse, +car je n'ose partir sans le savoir, veu ce que m'avez mandé que après +que tout seroit faict ou failly, je ne partisse que je n'eusse de vos +nouvelles; ce que je souhaite estre bientost, car ne vous servant icy de +rien je désire infiniment vous voir et avoir parlé une heure à vous seul +et après j'iray où et faire ce qui vous plaira; car je ne plains ma +poyne, sinon quand elle ne vous sert de rien»[1292]. + +C'est la seconde fois qu'elle met son fils en demeure de lui laisser les +mains libres ou de la rappeler. La veille, les Ligueurs lui avaient +présenté leur «_Requeste au Roy et dernière résolution des Princes, +Seigneurs... pour monstrer clairement que leur intention n'est autre que +la promotion et avancement de la gloire honneur de Dieu et extirpation +des hérésies sans rien attenter à l'Estat..._»[1293] C'était leur +ultimatum. Ils demandaient un édit contre les hérétiques sans réserve ni +restriction, offrant, si le Roi voulait l'exécuter, avec les forces dont +ils disposaient, de se départir de toutes autres sûretés «que celles qui +dépendent de sa bonne grace, de leur innocence et de la bien-veillance +des gens de bien». + + [Note 1291: 3 juin 1585, _Ibid._, p. 311.] + + [Note 1292: _Ibid._, p. 316.] + + [Note 1293: _Recueil de pièces_, p. 325.] + +En même temps, ils faisaient avancer leurs troupes. Le colonel Pfyffer, +qui les avait rejoints, leur amenait des Suisses et se faisait fort de +débaucher les Suisses du Roi. La Reine n'avait pas cessé de craindre une +attaque sur Paris «où yl (le duc de Guise), écrivait-elle déjà le 21 +mai, espère faire un grand efest (effet) pour les yntelligense qu'il +s'asseure d'y avoir, à ce qu'il dyst tout hault sans nomer personne. +Faytes-y prendre guarde, et surtout autour de vostre personne, car vous +voyés tant d'infydélités que je meurs de peur»[1294]. Elle insiste: «Jé +aublié de dyre au Roy qu'il pregne guarde à luy et dans Parys qu'il n'i +avyègne neule sedytyon, aprochans ceus [d']ysi»[1295]. Henri III prit +des mesures en conséquence; la garde des portes fut renforçée; les chefs +de la milice parisienne qui étaient suspects furent destitués, et +remplacés par des officiers de robe longue et de robe courte. Il se +donna une nouvelle garde du corps, les Quarante-Cinq, «pour estre +toujours auprès de lui». C'étaient pour la plupart des cadets de +Gascogne, qui n'avaient rien à espérer que de sa faveur, et qui lui +étaient dévoués jusqu'à la mort et jusqu'au crime[1296]. + + [Note 1294: _Lettres_, t. VIII, p. 290.] + + [Note 1295: Lettre du 7 juin à Brulart, _Lettres_, t. VIII, p. + 313.] + + [Note 1296: Mariéjol, _Histoire de France de Lavisse_, t. VI, 1, + p. 247.] + +Cependant sa mère le pressait de traiter avec les chefs ligueurs à tout +prix. Il finit par céder et envoya Villeroy à Epernay porter les +articles de sa capitulation. L'accord fut arrêté le 20 juin et signé le +7 juillet à Nemours. Le Roi prit à sa charge les forces levées par la +Ligue, permit aux cardinaux de Bourbon et de Guise, aux ducs de Guise, +de Mayenne et de Mercoeur d'avoir une garde à cheval qu'il paya, concéda +des places de sûreté à tous les chefs du parti, et des avantages et des +faveurs à leurs clients et à leurs amis. + +Naturellement, le traité conclu, les ennemis de Catherine l'accusèrent +de l'humiliation de son fils. Pour se rendre nécessaire, elle aurait +encouragé le duc de Guise à prendre les armes, et favorisé de tout son +pouvoir le succès du parti catholique[1297]. Mais sa correspondance +prouve qu'elle défendit de son mieux les intérêts du Roi, et qu'elle +subit une paix humiliante pour éviter une guerre, dont les suites +auraient pu être plus humiliantes encore, ou même funestes. Henri III +n'aurait pu faire tête aux ligueurs qu'en appelant les réformés à +l'aide, mais c'eût été reconnaître pour successeur le roi de Navarre, +malgré son hérésie, et risquer de soulever le reste des catholiques. +Entre deux maux, Catherine avait choisi le moindre. + +Et vraiment, sauf ce calcul des chances et sa tendresse pour ce fils +qu'elle savait incapable d'un effort suivi, quel autre motif aurait pu +la déterminer à rapprocher au prix de tant de concessions Henri III et +le duc de Guise? On n'imaginera pas que ce fut par excès de zèle +religieux. Il est vrai qu'en vieillissant elle est devenue plus dévote. +Et, sans vouloir rien préjuger de sa croyance d'alors au Purgatoire et à +la rémission des péchés, il est remarquable toutefois qu'en 1568 elle ne +se fût pas décidée, malgré les sollicitations du peintre Vasari, à faire +les frais d'un service perpétuel en l'église de Saint-Laurent de +Florence pour le repos de l'âme de son père, de sa mère et de son frère +naturel, Alexandre. Mais les épreuves, qui allaient se multipliant, lui +rappelèrent la nécessité de recourir à Dieu, ce maître souverain[1298]. + + [Note 1297: Davillé, _Les prétentions de Charles III à la couronne + de France_, p. 91, et références, note 2.] + + [Note 1298: Déjà en 1575, quand les huguenots et les catholiques + unis se préparaient à faire la loi à Henri III, elle lui + recommandait d'apaiser l'ire céleste, en renouvelant les + ordonnances contre les blasphémateurs, en nommant des gens de bien + aux bénéfices ecclésiastiques et aux évêchés. _Lettres_, t. V, p. + 145-146. + + Le péril de son fils la fait souvenir alors qu'il y avait + peut-être une âme en peine, celle d'Henri II, et, mêlant ses + inquiétudes de mère à ses regrets d'épouse, elle fonda (23 janvier + 1576) une messe perpétuelle en l'«église, collegial et chappelle + royal Nostre Dame de Cléry» pour le roi Henri défunt, pour elle et + les rois ses enfants, «et pour la paix et repos de ce royaume et + pour la conservation d'icelluy». Elle donna et légua au chapitre + une rente de 220 livres sur les revenus de la baronnie de + Levroux--terre et baronnie incorporée et unie au domaine de + Chenonceaux--à charge pour le doyen et les chanoines de dire tous + les jours à perpétuité une messe basse au principal autel, à sept + heures du matin, après la messe fondée en cette église par + «deffunct et de bonne mémoire le roi Loys unziesme»--à qui, on se + le rappelle, elle pensait beaucoup en ce temps-là--et chaque an + «ung service et obit complet le dixième jour de juillet», jour + anniversaire de la mort d'Henri II. _Lettres_, t. VIII, p. 412. + Trois jours après (26 janvier 1576), Catherine affectait aux + embellissements de Chenonceaux les revenus de la baronnie de + Levroux; mais elle réservait expressément 220 livres pour la + fondation de Cléry (_Lettres_, t. VIII, p. 24, note). En 1582, + quand elle disposa de la baronnie en faveur de la comtesse de + Fiesque (Alfonsina Strozzi), elle proposa aux chanoines et obtint + d'imputer les 220 livres sur le duché d'Orléans qui lui avait été + attribué.] + +Elle ne s'était jusque-là préoccupée, à ce qu'il semble, que du corps de +son mari, à qui elle préparait un «sepulchre magnifique» à Saint-Denis. +Maintenant, elle paraît tout à fait convaincue de l'efficacité des +oeuvres au sens catholique. Dans une lettre du 27 avril 1582, elle +annonce à son ambassadeur à Venise, Arnaud Du Ferrier, qu'elle voue un +présent à Notre-Dame de Lorette, et, comme il n'est achevé, elle désire +que le bon Père Edmond Auger--ce Jésuite dont en 1573 elle dénonçait le +prosélytisme au duc d'Anjou--demeure en Italie encore quelque temps afin +que l'offrande soit présentée «de sa main» «comme une chose» qu'elle a +«très au coeur»[1299]. C'est probablement la lampe (_lampade_) dont il +est question dans un acte du 8 avril 1587 et dans une lettre du 2 août +de la même année, qui devait brûler perpétuellement devant l'autel de la +Madone et à l'entretien de laquelle elle affecta une somme annuelle de +cent écus pris sur ses revenus de Rome[1300]. Après une entrevue de ses +fils, Henri III et le duc d'Anjou, à Mézières, et une nouvelle +réconciliation, elle écrivait de cette ville même son intention de +donner aux Murate de Florence, les bonnes Murate, dont elle sollicitait +les prières pour le Roi et pour elle, des biens-fonds en Toscane, d'un +revenu de 6 000 écus[1301]. Par contrat du 5 juin 1584, elle les +gratifia en toute propriété d'un grand domaine de quatre fermes qu'elle +avait acheté au Val d'Elsa, à charge pour l'abbesse et les nonnes de +chanter tous les jours le _Salve Regina_ pour le salut, santé et +conservation de son très cher fils, Henri III, roi de France, et de +célébrer une messe solennelle des morts le 10 juillet pour l'âme d'Henri +II. Elle demandait pour elle-même de dire à son intention, de son +vivant, la veille de Sainte-Catherine, les vêpres, et le jour même (25 +novembre) la messe; et à perpétuité, quand Dieu l'aurait rappelée à lui, +les vêpres et matines des morts, le jour anniversaire de sa mort, et le +lendemain l'office et messe des morts[1302]. Dans la lettre qu'elle leur +écrivit le 14 août 1584, pour leur annoncer l'envoi de l'acte de +donation, elle les prévenait aussi qu'elle mettait à leur disposition +mille écus d'or d'Italie, dont la moitié devait être employée à l'achat +du bétail pour les métairies dont elle les faisait propriétaires «et le +surplus au paiement d'une statue de marbre qui me représentera, laquelle +sera mise» en leur «église suyvant le pourtraict (le dessin)» qu'elle +adressait au grand-duc de Toscane[1303]. La donation faite à Saint-Louis +des Français à Rome (mai 1584) est plus connue parce qu'elle a +duré[1304]. Après de longs procès contre Marguerite de Parme, veuve +d'Alexandre de Médicis (voir l'appendice), Catherine avait recouvré une +grande partie des biens-fonds des Médicis, entre autres le palais des +Médicis--aujourd'hui palais du Sénat--situé tout à côté de l'église +Saint-Louis et de l'hôpital de la nation française, ainsi que des +maisons et boutiques et autres constructions contiguës à ce palais. De +toutes ces dépendances, la Reine assigna le revenu aux gouverneurs et +administrateurs de l'église et de l'hôpital aux mêmes conditions de +prières et de messes. Sixte-Quint avait chargé Saint-Gouard, alors +ambassadeur à Rome, de remettre à Catherine de sa part «une medaille +qui, avec un cent de semblables, a esté trouvée dans une cassette +d'airain, presque toute consommée de la rouille, parmy les fouilles +qu'il a faict à Saint-Jehan de Latran près le baptistaire de +Constantin». Le Pape était «après à verifier si ce aura esté ledict +Constantin ou sainte Hélène, sa mère, qui les y aura mises, et lors il +se déllibère d'y appliquer une infinité de très grandes +indulgences[1305]». Saint-Gouard, marquis de Pisani, très fin courtisan +sous sa rudesse apparente, n'aurait pas ajouté qu'il ne faillirait pas +d'envoyer les indulgences à la Reine si elle n'y avait pas eu foi. + + [Note 1299: _Lettres_, t. VIII. p. 53.] + + [Note 1300: _Ibid._, t. IX, p. 227, et t. IX, p. 451. Sur les + biens-fonds de Catherine à Rome et en Toscane, voir en appendice, + _Les droits de Catherine sur l'héritage des Médicis_, p. 413-414.] + + [Note 1301: _Lettres_, t. VIII, p. 112.] + + [Note 1302: _Ibid._, t. VIII, p. 442.] + + [Note 1303: _Lettres_, t. VIII, p. 208.--En 1588, elle renonça à + faire payer aux Murate les frais de la statue et même leur envoya + un portrait d'elle «au vif très bien faict». _Lettres_, t. VIII, + p. 208, note 3. C'est peut-être celui qui est dans le couloir du + Musée des Uffizi au palais Pitti.] + + [Note 1304: Texte de la donation, _Lettres_, t. IX, p. + 493-494--Cf. t. IX, p. 451, 221 et 227.] + + [Note 1305: Lettre de Pisani du 30 juin 1587 en app. dans + _Lettres_, t. IX, p. 481-482.] + +Mais bien qu'elle multipliât les oeuvres pies à mesure qu'elle approchait +de sa fin--et cela autant et peut-être plus par habitude traditionnelle +que par ferveur--elle continuait à distinguer la religion de la +politique. Elle resta toujours ennemie des pratiques outrées: +flagellations, retraites, processions et pèlerinages, où son fils +cherchait l'aide de Dieu, oubliant de s'aider lui-même. A propos d'un +voyage à pied à Notre-Dame de Cléry, elle écrivait avec humeur à +Villeroy: «... La dévotyon ayst bonne et le Roy son père enn a fets dé +voyages à Cléry et à Saint-Martyn-de-Tours, mès yl ne laiset (laissait) +rien de cet qu'yl falloyt pour fayre ses afayres»[1306]. Elle n'était ni +enthousiaste ni dupe des affectations de zèle. Elle savait ce qu'elles +cachent le plus souvent d'ambition et, pour la sincérité des intentions, +elle assimilait les souverains catholiques, Philippe II et le duc de +Savoie, Charles-Emmanuel, bandés contre Genève et l'Angleterre +protestante, aux chefs huguenots qui avaient tenté de la faire +prisonnière à Meaux avec ses enfants[1307]. Ce n'est donc ni par +sympathie personnelle, ni par illusion, ni par connivence, qu'elle +souscrivait aux exigences des princes catholiques, mais parce qu'ils +étaient les maîtres de l'heure. Une de ses maximes était de gagner du +temps au prix des sacrifices nécessaires et de savoir attendre le tour +de roue, celui-là favorable, de la fortune. En conséquence, le 18 +juillet, quelques jours après la paix de Nemours, le Roi porta lui-même +au Parlement un édit, qui révoquait tous les édits de pacification, +n'autorisait plus qu'une seule religion dans le royaume, bannissait les +ministres, obligeait les simples fidèles à se convertir ou à s'exiler +dans les six mois, déclarait tous les hérétiques incapables d'exercer +aucunes charges publiques, états, offices, dignités et leur ordonnait de +restituer les places de sûreté. + + [Note 1306: 9 mars 1584, _Lettres_, t. VIII, p. 178, cf. + L'Estoile, II, p. 149-150.] + + [Note 1307: Lettre à Villeroy du 13 novembre 1586, _Lettres_, t. + IX, p. 83. Sur les armements de Philippe II contre l'Angleterre et + la préparation de l'_Armada_, voir les lettres d'Henri III et de + ses ambassadeurs à Venise, Charrière, _Négociations de la France + dans le Levant_, t. IV, p. 542-562 et les notes; et sur les + projets de Charles-Emmanuel contre Genève, Rott, _Histoire de la + représentation diplomatique de la France auprès des Cantons + suisses_, t. II, 274, 279, 283 et références; et aussi le chapitre + V du t. I d'Italo Raulich, _Storia di Carlo Emmanuele I duca di + Savoia_, Turin, 1896, p. 230-314. Toutefois Catherine semble + croire que les levées de soldats même en Italie menacent surtout + l'Angleterre.] + +Il restait à imposer aux protestants et à leur chef cet arrêt +d'extermination. Le roi de Navarre racontait plus tard à +l'historiographe Pierre Mathieu, qu'en apprenant la paix de Nemours, il +avait eu quelques heures de réflexion si douloureuse que la moitié de sa +moustache avait blanchi. Son imagination avait peut-être au cours du +temps traduit son émotion en une forme concrète, mais elle n'en a pas +probablement exagéré le coup. Il devait craindre que le bloc catholique +ne l'écrasât de sa masse et sous son élan. Mais il se ressaisit vite. +Avec une dignité ferme, il demanda compte à la négociatrice de cette +paix qui bannissait, lui écrivait-il, «une grande partie des subjets de +ce royaulme et bons François» et qui armait, disait-il, «les +conspirateurs... de la force et autoricté du Roy» contre eux et contre +lui-même[1308]. Il déclarait fièrement qu'ayant cet honneur d'appartenir +au Roi de si près et de tenir tel degré en ce royaume, il se sentait +tenu de s'opposer «à la ruyne de la Couronne et Maison de France» de +tout son pouvoir «contre ceulx qui la voudroyent entreprendre». + +Et cependant Catherine ne désespérait pas, à ce qu'il semble, de +l'amener à se convertir ou tout au moins à souffrir qu'il n'y eût «plus +exercice en ce roiaulme que de la religion catholicque apostolticque et +romaine[1309]». Mais supposer qu'il changerait d'Église et trahirait les +proscrits pour assurer le repos de son fils, c'était bien mal le +connaître et montrer peu de psychologie. + + [Note 1308: _Lettres missives_, t. II, p. 98, 21 juillet.--Cf. t. + II, p. 88.] + + [Note 1309: Lettre à Bellièvre du 31 mai 1585, _Lettres_, t. VIII, + p. 308. Dans cette lettre elle dit que la conversion du roi de + Navarre était le seul moyen «de veoir le repos bien asseuré en ce + roiaulme».] + +Il est possible que ses préventions l'aient empêchée d'apprécier +l'intelligence de son gendre. Elle avait d'ailleurs une si haute idée de +sa finesse qu'elle pensait l'avoir toute accaparée. Elle le croyait un +peu fol, et il est vrai qu'il l'était, mais seulement en amour, et elle +l'imaginait incapable d'une politique personnelle, mené et stylé par +ses maîtresses et ses conseillers. Dans une lettre à Henri III, lors des +conférences d'Epernay, elle le comparait à son oncle le cardinal, ce +vieillard sans cervelle. «...Monsieur de Guise, disait-elle est comme le +maistre d'escole et fait tout ainsy du Cardinal que faisoit en Guyenne, +quand j'y estois, le vicomte de Turenne du roy de Navarre»[1310]. Aussi +était-elle d'avis de bien traiter tous les personnages influents de son +entourage. Elle recommandait à Bellièvre, qui s'occupait plus +particulièrement des affaires de Navarre, d'être plein de prévenances +pour le sieur de Clervaut, qui représentait son gendre auprès de son +fils. Elle-même restait en correspondance avec Turenne, ce Mentor +imaginaire. A tout hasard, elle conseillait de se préparer à la guerre. + +Mais Henri III y montrait peu d'inclination. Il en voulait aux ligueurs, +ses sujets en révolte, de lui avoir fait la loi; il en voulait à sa mère +de lui avoir forcé la main et imposé la paix. En ses crises de colère et +de dignité, il ne consultait et ne ménageait personne. Il s'en prit au +successeur de Grégoire XIII, Sixte-Quint, dont cependant il avait besoin +pour aliéner des biens du clergé jusqu'à concurrence de deux millions +d'or de revenu. Il fit défendre au nouveau nonce, Fabio Mirto +Frangipani, archevêque de Nazareth, à qui il prêtait des sentiments +ligueurs et espagnols, de s'avancer plus loin que Lyon. A Rome, Pisani, +avisé le premier, alla solliciter du Pape comme une faveur le rappel de +Frangipani, et ajouta incidemment que le Roi l'avait prié de s'arrêter à +Lyon. Mais Sixte-Quint, violent et autoritaire, sans attendre les +explications d'Henri III, fit donner l'ordre à l'ambassadeur (25 juillet +1585)[1311] de sortir de Rome le jour même et des États pontificaux dans +les cinq jours. Cette querelle entre le Roi et le Pape remettait en +question la paix de Nemours. + + [Note 1310: 29 mai 1585, _Lettres_, t. VIII, p. 302.] + + [Note 1311: Guy de Bremond d'Ars, _Jean de Vivonne_ (Pisani), _sa + vie et ses ambassades_, 1884, p. 182-185.] + +Catherine ne fut, semble-t-il, informée qu'après coup. Son fils +affectait de la tenir à l'écart des affaires[1312]. Elle saisit +l'occasion de ce différend pour offrir ses bons offices, qu'on ne lui +demandait pas. Au fond, elle trouvait au Roi autant de tort qu'au Pape, +mais elle ne se serait pas aventurée à le lui dire. Elle commença par +écrire à Pisani qu'elle était «très marrie de l'injure faite au Roi «en +sa» personne»[1313]. Elle recommanda au cardinal Ferdinand de Médicis +les intérêts de leur maison. Puis, ayant su quelque temps après que +Sixte-Quint se préparait à excommunier le roi de Navarre et à le +déclarer déchu de ses droits à la Couronne, elle adressa à Villeroy, +n'osant l'adresser directement à Henri III, son avis sur les difficultés +pendantes. Elle ne se préoccuperait pas, disait-elle, de la bulle +annoncée s'il n'y avait lieu de craindre qu'elle n'apportât «plus de mal +que ce que nous avons ou sommes prestz à avoir». Le roi de Navarre ne +montrait pas grande envie de se soumettre à la volonté du Roi et ses +dispositions n'en seraient pas changées. «... En tout cecy (renvoi de +l'ambassadeur et obstination du roi de Navarre) je n'y vois mal que pour +le Roy, car si je le voyois avoir les moyens pour estre fort, comme je +voudrois qu'il le fust, je ne me soucierois pas d'un bouton de toutes +les pratiques et menées, car il n'y aurait pape ny roy et moins encores +ses subjets qui ne s'estimassent bien heureux les uns de luy complaire, +les autres de luy obéir». On avait besoin du consentement du Pape pour +tirer quelque argent du clergé. «... Jusque là si j'estais creue (et +cette réserve prouve qu'elle ne l'était pas en ce moment), je ferois le +doux à tous papes et roys pour avoir le moyen de avoir les forces telles +que je peusse commander et non leur obéyr, car de commander et n'estre +point obéy, il vaut mieux faire semblant de ne vouloir que ce qu'on +peut, jusques à ce que l'on puisse faire ce que l'on doit»[1314]. Il ne +faut pas s'émouvoir trop de l'insulte faite au Roi, car elle vient, +dit-elle avec quelque dédain, d'un pape et non d'un prince. Et +d'ailleurs «... vous savez comme l'on a affaire de luy pour avoir de +l'argent et aussi pour l'empescher de faire quelque chose extraordinaire +contre le service du Roy, veu le peu de raison qu'il a (Sixte-Quint +passait très justement pour être colérique) et le peu de respect qu'il +porte à tous les princes»[1315]. + + [Note 1312: Rares sont les lettres d'un caractère politique en + août et septembre 1585.] + + [Note 1313: 17 août 1585, _Lettres_, t. VIII, p. 347.] + + [Note 1314: 14 septembre 1585, _Lettres_, t. VIII, p. 350-351.] + + [Note 1315: 16 septembre 1585, _Ibid._, p. 352.] + +Elle croyait si utile de «rhabiller ce désaccord» qu'elle offrait +d'aller elle-même à Rome. Le Roi y avait envoyé M. de Lenoncourt, mais +l'évêque d'Auxerre n'était pas l'ambassadeur qu'il eût fallu. Ce n'était +pas, assurait-elle, par dépit qu'elle blâmait ce choix, bien qu'elle +vît, «à dire la vérité», qu'on l'avait fait pour empêcher qu'elle n'y +allât et ne fit «quelque chose» à son «avis»[1316]. Maintenant elle n'y +pourrait aller que si son fils faisait entendre au Pape par le cardinal +d'Este, protecteur des affaires de France, les raisons de son voyage et +si Sixte-Quint renonçait à sa déclaration contre le roi de Navarre. Elle +mettait tant de conditions à son envoi qu'il n'est pas bien sûr qu'elle +en eût envie. Mais elle tenait à démontrer son affection à ce fils qui +la boudait. C'est aussi à même fin qu'elle travaillait et réussit, après +une négociation de près d'un an[1317], à décider le duc de Nevers à +faire amende honorable à Henri III de sa velléité d'adhésion à la Ligue. +Mais quelque zèle qu'elle montrât, elle n'avait plus même crédit. Le +désaccord de la mère et du fils sur la politique à suivre allait +grandissant. Henri III, par paresse, par scrupules dynastiques, par +orgueil, par haine des Guise, ne se décidait pas à faire aux protestants +la guerre sans merci à laquelle il s'était obligé. + + [Note 1316: 14 septembre 1585, _Ibid._, p. 351.] + + [Note 1317: Documents publiés par M. le Cte Baguenault de + Puchesse, _Lettres_, t. VIII, _passim_, et t. IX, app., p. 397 + sqq.] + +Catherine appréhendait le danger de ces atermoiements. La Ligue +marcherait contre le Roi, si le Roi ne marchait contre les hérétiques. +Que le Pape publie la bulle privatoire contre le roi de Navarre, et il +«se faut résoudre de faire, écrivait-elle à Villeroy, mais à +l'intention de son fils, ce que du commencement de tout ce remument icy +ceux (les ligueurs) qui les (le) ont commencé, en ont projeté. Car aussi +bien si vous ne faictes de bonne voulonté, à la fin on sera contrainct +d'en venir là»[1318]. + + [Note 1318: 14 septembre, _Lettres_, t. VIII, p. 351.] + +Henri III parut décidé. Il se rapprocha de sa mère, et le 16 octobre il +fit enregistrer par le Parlement une déclaration du 7, qui ordonnait à +tous ses sujets protestants de se convertir dans quinze jours ou de +quitter le royaume. + +Mais il employa le moins possible les chefs de la Ligue à exécuter le +dessein de la Ligue. Il ne confia pas d'armée au duc de Guise, et s'il +consentit à donner à Mayenne le commandement de celle de Guyenne, il +négligea de lui envoyer des renforts et de l'argent. Il eut ce +contentement que Condé rejeta au delà de la Loire le duc de Mercoeur, qui +avait envahi le Poitou, et qu'il fut à son tour mis en déroute par Henri +de Joyeuse, un frère du favori, et forcé de se réfugier à Guernesey +(octobre). Ce double succès des protestants sur les ligueurs et des +troupes royales sur les protestants l'enhardit tant qu'il avoua les +bourgeois d'Auxonne, qui le 1er novembre avaient emprisonné leur +gouverneur pour la Ligue, Jean de Saulx-Tavannes. Catherine elle-même, +qui n'avait capitulé à Epernay que par peur d'un plus grand mal, en +profita pour faire la leçon au duc de Guise. «Pour le fait de ce qui est +avenu à Aussonne, vous avez grande occasion de le remercier (le Roi) et +par vos effets luy faire connoistre l'assurance que vous avez de sa +bonne grace et vous connoistrez par là qu'il vous a dict vray, que, vous +comportant avec luy comme la raison veut, luy faisant connoistre que +vous vous voulez conformer à toutes ses volontez et avez toute assurance +de sa bonne volonté, qu'il feroit plus que ne sauriez désirer. Je vous +prie donc me croire, et qu'il connoisse qu'estes content et que n'avez +plus nulle défiance qu'il ne vous ayme»[1319]. Elle voulait à toute +force qu'il se rendît auprès d'Henri III pour louer Dieu tous ensemble +«de nous avoir donné la victoire (sur les protestants) par ses mains +seulle, sans que nul des nostres aist été en hazard»[1320]. Mais Guise +aurait mieux aimé que ce fût par celles de la Ligue. + + [Note 1319: _Ibid._, p. 364, 8 novembre.] + + [Note 1320: 15 novembre, _Ibid._, p. 366.] + +Cependant les huguenots n'étaient pas tellement «étonnés» de leur échec +qu'ils songeassent, comme elle l'espérait, à se faire catholiques. Le +roi de Navarre avait renoué avec Montmorency-Damville, à qui Joyeuse +voulait ôter son gouvernement de Languedoc, l'ancienne alliance des +huguenots et des catholiques unis (entrevue de Saint-Paul de Cadajoux, +près de Lavaur, 10 août 1585). Il avait député Ségur-Pardaillan à +Élisabeth et aux Allemands pour demander à l'une la somme nécessaire à +la levée d'une armée et offrir aux autres «auprès de qui il +(l'ambassadeur) allait sans argent ni latin» de les payer en terres, +faisant «des colonies en ce royaume de ceux qui y voudront venir». + +La passion du roi de Navarre à défendre son parti déconcertait Catherine +qui, à défaut de conversion, se fût contentée, semble-t-il, d'une +défection. Je «croy, écrivait-elle à Bellièvre, que, quant le roy de +Navarre auré byen considéré l'état de toutes chauses, et du présant et +de l'avenir, qu'il conestra que tout son plus grent byen c'et de se +remettre du tout à la volanté du Roy, ay (et) luy aider par tous moyen à +fayr poser les armes,... et que ryen ne le peult fayre que luy, set +remetent (se remettant), come yl douyt (il doit) pour son byen à cet que +le Roy luy demandera». Son grand argument c'est qu'Henri III, qui avait +toujours jusque-là ménagé ses sujets huguenots, serait encore plus +accommodant quand ils auraient désarmé et qu'il serait «seul fort en son +royaume». Mais quand Clervaut lui demandait: «Que fera le roi de France +pour le roi de Navarre?», elle éludait la question. «Que sarét-yl fayre +d'adventège (davantage) quand yl serèt son fils que ly concéler +(conseiller) de fayre cet que (qui) le peult asseurer de demeurer cet +qu'il est nay (né) en cet royaume, et le prenant en sa bonne grase et +protection, que peult-yl désirer d'aventège?»[1321]. Le roi de Navarre +n'était pas assez naïf pour se rendre à merci. + +Elle résolut d'aller le convaincre et partit en juillet 1586 pour +Chenonceaux, où elle était plus près du théâtre de la guerre et des +négociations. Mais elle avait affaire à forte partie. Il lui fit dire, +écrivait-elle à Bellièvre, 10 août 1586, «que yl desirèt de parler +aveques moy et cet (se) dégorger et que yl savèt byen qu'yl avoit le +moyen de pasyfier cet royaume et qu'yl avèt tousjour coneu que je le +désirès», et qu'«yl me fayrèt conestre que yl desirèt me donner +contentement»[1322]. + +Mais ce n'étaient que paroles pour l'amuser, pendant qu'il négociait +sous main avec le maréchal de Biron, que le Roi avait envoyé contre les +protestants de l'Ouest. Quand il eut obtenu de lui qu'il levât le siège +de Marans, près de la Rochelle, et qu'il consentît une sorte de trêve +(août 1586), il fit le «dyfisile» pour aller la voir. Catherine, qui +n'avait rien su de cet accord qu'après sa conclusion, se désolait de +voir se perdre l'argent de son fils et croître la réputation de son +gendre. Le roi de Navarre obtint encore que, pendant les conférences, +Biron éloignerait ses troupes et qu'il ne se commettrait aucun acte +d'hostilité «es provinces du Hault et Bas Poictou, Angoumois, +Xainctonge, païs d'Onys (Aunis et Brouage)»[1323]. + + [Note 1321: Décembre 1585, à Bellièvre, _Lettres_, t. VIII, p. + 376.] + + [Note 1322: _Lettres_, t. IX, p. 28, 10 août 1586.] + + [Note 1323: _Ibid._, t. IX, p. 405 et 407.] + +Alors il fut encore moins pressé de convenir avec elle du rendez-vous. +Il avait intérêt à gagner du temps, sachant que les princes protestants +d'Allemagne avaient fait partir des ambassadeurs pour recommander à +Henri III le rétablissement de la liberté religieuse, et que, faute +d'argent, les armées royales commençaient à se ruiner. + +Il multiplia les objections, ne trouva jamais les sûretés assez grandes, +provoqua les défiances par des défiances. Mais elle s'entêta. Aucune +fatigue ne lui coûtait quand il s'agissait de défendre les intérêts de +son fils et aussi de satisfaire sa passion pour les exercices de haute +école diplomatique. A soixante-sept ans, elle s'exposa, malgré son +catarrhe et ses rhumatismes, aux froids de l'hiver, aux hasards des +mauvais gîtes dans les châteaux forts ou les petites villes et aux coups +de main des bandes et des voleurs. Des pillards arrêtaient ses +courriers, dévalisaient ses fournisseurs, et se montraient «si asseuré +(assurés), écrit-elle à Villeroy, que davant-hyer, où je diné, yl y +ann'y avoit quatre; je ne l'é seu qu'après aystre partye[1324]». Elle +alla chercher son gendre en plein pays protestant, au château de +Saint-Brice, entre Cognac et Jarnac, sur la rive droite de la Charente. +Elle était accompagnée du duc de Nevers, qu'elle voulait faire témoin de +son zèle catholique et brouiller avec la Ligue par ses attentions, du +duc de Montpensier, de quelques conseillers, de ses dames d'honneur et +de sa petite-fille, Christine de Lorraine. Le roi de Navarre avait avec +lui le vicomte de Turenne et le prince de Condé. La première entrevue +(13 décembre) fut peu cordiale[1325]. Après les embrassades et quelques +propos communs, écrit-elle à son fils, elle se plaignit à son gendre de +la longue attente qu'il lui avait imposée, et lui du tort qu'on lui +avait fait. Elle voulut lui démontrer que la déclaration de juillet +contre les protestants n'avait pas «seulement esté pour le salut du +royaume, mais aussi pour son bien particulier quand il voudra faire ce +qu'il doibt». Il répliqua qu'on avait levé «plusieurs armées pour +tascher à le ruyner», mais que «graces à Dieu» on ne lui avait pas +«faict grand mal» et qu'il aurait «bientost de grandes forces de +reytres». Elle soutint qu'il n'avait point de reîtres, et que «quand il +en auroit, ce seroit sa propre ruyne, car il achèveroit de se faire hayr +des catholicques, de qui il debvroit rechercher l'amytié». Comme elle le +pressait de lui dire ses intentions, il objecta qu'il ne pouvait rien +faire par lui seul et qu'il devait consulter les Églises. Elle lui +représenta, dit-elle, «par les plus vives raisons que j'ay peu, comme +elles sont très grandes et très véritables en cella, que vous luy +tendiez les bras pour son grand bien, et que s'il tardoit plus à les +recepvoir, il y auroit regret toute sa vie». Mais elle n'en tira rien, +et encore «après beaucoup de difficultez», que la promesse d'en parler +le soir à ses partisans[1326]. Les propos furent quelquefois très vifs, +ainsi que nous le savons par d'autres témoignages, qui malheureusement +sont suspects de quelque arrangement «.... Le Roy, qui m'est, aurait dit +le roi de Navarre, comme père, au lieu de me nourrir comme son enfant, +et ne me perdre, m'a faict la guerre en loup, et quant à vous, Madame, +vous me l'avez faite en lionne.--Mais mon fils,... voulez-vous que la +peine que j'ay prise depuis six mois ou environ demeure +infructueuse?--Madame, ce n'est pas moy qui en suis cause; au contraire +c'est vous. Je ne vous empesche que reposiez en vostre lict, mais vous +depuis dix-huict mois m'empeschez de coucher dans le mien.--Et quoy! +seray-je toujours dans ceste peyne, moi qui ne demande que le +repos!--Madame, ceste peyne vous plaist et vous nourrit; si vous estiez +en repos, vous ne sçauriez vivre longuement»[1327]. C'était la bien +connaître. + + [Note 1324: 7 novembre 1586, _Lettres_, t. IX, p. 81.] + + [Note 1325: Références sur ces conférences dans _Lettres_, t. IX, + p. 76. Documents en app. t. IX, p. 402-430. Guy de Brémond d'Ars, + _La Conférence de Saint-Brice_, R. Quest. Histor., octobre 1884.] + + [Note 1326: Récit de la Reine-mère à son fils du 13 décembre, + _Lettres_, t. IX, p. 112-114.] + + [Note 1327: _Lettres_, t. IX, p. 114, note.] + +Il revint le lendemain avec Condé, et tous deux demandèrent deux mois +pour faire venir les députés des Églises et écrire en Angleterre et en +Allemagne, «comme ils y sont tenus envers leurs amys». Les conseillers +de la Reine-mère, qu'elle tira à part pour les consulter, furent d'avis +de n'accorder qu'un mois ou six semaines, mais les princes ne cédèrent +pas[1328]. + +Les deux dernières entrevues furent plus courtoises, mais sans plus +d'effet. Elle lui avait fait dire que c'était la volonté du Roi et la +sienne qu'il revînt au catholicisme et fît cesser l'exercice de la +religion réformée dans les villes qu'il occupait. Il s'étonna qu'elle +eût pris la peine de le venir trouver pour lui renouveler une +proposition dont il avait les oreilles rompues. Quand ils se revirent, +elle insista jusqu'à l'importunité sur les avantages d'une conversion. +Enfin, voyant qu'elle ne gagnait rien sur lui, elle offrit de lui +accorder une trêve générale d'un an «à la charge qu'il n'y eût nul +exercice de la religion [réformée] dans le royaume.» Mais il répondit +que l'exercice de la religion ne pouvait être suspendu que par un +concile libre et légitime. Ils se séparèrent sur la promesse vague de se +revoir un peu plus tard en compagnie des députés des Églises «pour +adviser aux moyens d'une bonne et perdurable paix»[1329] et en attendant +ils prolongèrent la trêve de deux mois et demi sans conditions. + +Elle avait eu double négociation à conduire, avec ce gendre qui se +montrait intraitable, avec son fils, dont les instructions changeaient +d'une lettre à l'autre. En janvier 1587, il écrivait à sa mère qu'il +était résolu à la guerre, si le roi de Navarre refusait «de se réduire à +la religion catholicque et y ranger ceulx de son oppinion»[1330]. Mais +le même mois, il prévoyait une trêve d'un ou deux ans pour permettre la +réunion d'une assemblée des États ou des principaux du royaume, qui +aviseraient «au salut d'iceluy». Il faudrait pourtant que le roi de +Navarre l'aidât «au faict de la religion». S'il se convertissait, il lui +conserverait le rang «qui luy appartient en ce royaume» et ne +souffrirait «qu'il luy en soit faict aucun tort». En outre, il lui +donnerait une pension «telle que l'on a accoustumé de donner à un filz +de France, qui est de cent mil livres tournois par an; mais il luy fault +oster l'espérance d'avoir un appanage»; car c'est chose qu'il +n'accorderait jamais. Toute cette affaire doit être conduite très +secrètement pour ne pas encourager la désobéissance des huguenots ou +provoquer l'inquiétude des catholiques[1331]. + + [Note 1328: _Ibid._, p. 115-116.] + + [Note 1329: _Ibid._, p. 118 note 1 et p. 121, 18 déc. 1586.] + + [Note 1330: Janvier 1587, _Ibid._, t. IX, p. 431.] + + [Note 1331: _Ibid._, IX, p. 436-437.] + +Peut-être Catherine a-t-elle employé d'autres arguments pour décider son +gendre à changer de religion et de parti. + +Après la mort du duc d'Anjou, la reine de Navarre avait plus intérêt que +jamais à maintenir en étroite union son frère, qui n'avait pas d'enfant, +et son mari, que la loi salique appelait à lui succéder. Mais il aurait +fallu aimer les deux rois ou mieux encore être aimée d'eux. La +réconciliation des deux époux n'avait pas été suivie de cet accord +parfait que la Reine-mère recommandait à la protection divine. Le roi de +Navarre s'était épris, et comme toujours follement, de Diane d'Andouins, +veuve de Philibert, comte de Guiche et de Gramont, la belle +Corisande[1332], comme il l'appelait, qui n'était pas d'humeur à se +laisser traiter de haut ou mettre de côté. Elle s'estimait d'assez +grande maison pour épouser le roi de Navarre et, en ayant l'espérance, +comptait bien se débarrasser de cette intruse légitime. Marguerite, +irritée des bravades de la maîtresse et des rebuffades de l'amant, +s'était enfuie de Nérac, où elle ne se croyait plus en sûreté, et +réfugiée dans Agen, ville de son apanage (mars 1585). Elle s'unit aux +princes catholiques qui allaient imposer à Henri III l'humiliant traité +de Nemours, leva des troupes, se retrancha, et, femme de l'héritier +présomptif, se déclara contre l'héritier présomptif. C'était bien +choisir son temps pour se ressentir des infidélités de son mari. + +La Reine-mère s'était d'abord apitoyée sur le sort de sa fille, qui +vivait à Agen «fort desnuée de moyens», et elle avait prié Villeroy de +la faire secourir de quelque argent, «car à ce que j'entendz elle est en +très grande nécessité, n'ayant pas moien d'avoir de la viande pour +elle»[1333]. Mais ses bonnes dispositions ne durèrent pas. Henri III, +qui ne pardonnait pas à la Ligue de vouloir le mettre en tutelle, avait +de nouvelles raisons de détester sa soeur, qui s'y était affiliée. Il +tenait la preuve authentique, bien qu'elle niât effrontément, qu'elle +avait demandé asile au duc de Lorraine, cet allié honteux du parti +catholique, en intention peut-être de se rapprocher du duc de Guise et +des principaux chefs ligueurs. Catherine en fut malade de chagrin. En +ces nouveaux troubles, écrit-elle à Villeroy, elle recevait de sa fille +«tant d'ennuyz» qu'elle en avait «cuidé (pensé) mourir»[1334]. Dans une +lettre à Bellièvre du 15 juin, elle parlait de cette «createure» que +Dieu lui avait laissée «pour la punytyon» de ses péchés, «mon flo +(fléau), disait-elle, en cet (ce) monde»[1335]. + + [Note 1332: De Jorgains, _Corisande d'Andouins, comtesse de Guiche + et dame de Gramont_, Bayonne, 1907, ne dit rien de cette + rivalité.] + + [Note 1333: 27 avril 1585, _Lettres_, t. VIII, p. 265.] + + [Note 1334: 22 mai 1585, _Ibid._, p. 291.] + + [Note 1335: 15 juin 1585, _Ibid._, p. 318.] + +Elle continuait à s'intéresser à elle, mais c'était par acquit de +conscience, et il faut avouer que Marguerite mettait sa tendresse à une +rude épreuve. Henri III ayant ordonné au maréchal de Matignon de la +chasser d'Agen (25 septembre 1585), la Reine-mère fit offrir à la +fugitive--était-ce un asile ou une prison?--le château d'Ibois (près +d'Issoire); mais Marguerite refusa de sortir de Carlat (arrondissement +d'Aurillac), où elle s'était retirée, et pendant plus d'un an (31 +septembre 1585-13 octobre 1586), elle y vécut abandonnée à ses plaisirs, +n'écoutant ni ordres ni remontrances. + +Puis, à bout de ressources, elle partit sans chevaux et sans armes et +«portée», dit Catherine, par «quelque aysprit (bon ou mauvais +génie)»[1336], elle franchit les âpres montagnes du Cantal pour gagner +Ibois, dont elle n'avait pas voulu un an auparavant. Mais l'humeur de la +Reine-mère n'était plus la même, à supposer même que son offre d'antan +ne fût pas un piège. Elle était scandalisée de la liaison publique de sa +fille avec un tout petit gentilhomme, d'Aubiac, et avait résolu d'y +mettre ordre à la façon du temps. Aussitôt qu'elle sut l'arrivée de +Marguerite à Ibois, elle pressa le Roi avec une ardeur cruelle de la +faire arrêter sans perdre une heure, «aultrement et (elle) nous fayra +encore quelqu'aultre honte». «Tenés-i la mayn, écrit-elle à Villeroy, +qu'yl (Henri III) euse de delygense (use de diligence)» et que, lui, +Villeroy fasse ce qui sera nécessaire «pour à set coup, nous haulter +(ôter) de se torment ynsuportable»[1337]. Mais Henri III n'avait pas +besoin d'être excité. Avant même d'avoir reçu la lettre de sa mère, il +avait ordonné à Canillac, gouverneur de la Haute-Auvergne, de se saisir +de sa soeur et de l'enfermer dans le château d'Usson, haut perché sur un +roc et ceint d'un triple rang de remparts[1338]. Sa lettre au Conseil +des finances pour demander l'argent nécessaire à la garde de la +prisonnière respire la haine, comme aussi cet ordre à Villeroy: «Je ne +la veuz apeller dans les [lettres] patentes que seur (soeur) sans chere +et bien aimée; ostez cella»[1339]. Il ajoutait: «La Reyne m'enjoint de +faire pandre Obyac et que ce soit an la présence de seste misérable en +la court du chateau d'Usson»[1340]. + + [Note 1336: 23 octobre 1586, _Lettres_, t. IX, p. 513.] + + [Note 1337: _Ibid._, p. 513.] + + [Note 1338: _Scaligeriana sive excerpta... Josephi Scaligeri_, 2e + éd., La Haye, 168, p. 239. Usson «est une ville située en une + plaine où il y a un roc et trois villes l'une sur l'autre en forme + du bonnet du pape tout à l'entour de la roche et au haut il y a le + château avec une petite villette à l'alentour».] + + [Note 1339: Lettre de la première semaine de Janvier 1587, et non + d'octobre 1586, citée par M. le Cte Baguenault de Puchesse, t. IX, + p. 108-109, note 1. Henri III dit en effet qu'il sera à + Saint-Germain le jour des Rois, nommément mardi prochain. Le jour + des Rois, c'est le 6 Janvier 1587.] + + [Note 1340: Henri III revint sur cette décision; il voulut + probablement tirer de ce mignon de couchette ce qu'il savait des + agissements de sa soeur (Merki, _La Reine Margot_, 1905, p. 350). + Camillac expédia Aubiac à Aigueperse, où Lugoli, lieutenant du + grand prévôt de France, qui l'attendait, l'interrogea et, avec ou + sans ordre, le fit ensuite exécuter.] + +C'était pendant les conférences de Saint-Brice que le Roi arrêtait avec +sa mère la détention et le châtiment de la coupable. Il n'est donc pas +invraisemblable que Catherine ait offert à son gendre, s'il abjurait, de +faire enfermer sa fille dans un couvent et de le remarier avec sa +petite-fille, Christine de Lorraine. La conversion du roi de Navarre +aurait été si avantageuse à Henri III que Catherine a pu penser, pour un +résultat de cette importance, à faire annuler une union, qui était déjà +dissoute en fait. Mais il répugne de croire qu'elle ait proposé ou +laissé proposer à Henri de Navarre de le débarrasser de Marguerite en +la faisant mourir. L'histoire est, il est vrai, rapportée par Claude +Groulard, premier président du parlement de Normandie, et celui-ci +l'avait ouï raconter en 1588, moins d'un an après les conférences de +Saint-Brice, par le maréchal de Retz, qui y avait assisté. Mais Groulard +était un politique et, comme la plupart des politiques, il tenait +Catherine pour le mauvais génie de la famille des Valois. Quand il +répétait, en 1599, la conversation du maréchal de Retz à Henri IV, +devenu roi de France, il y avait onze ans qu'il l'avait entendue et +peut-être y avait-il inconsciemment ajouté. Le fait qu'Henri IV, à qui +il en faisait le récit, lui «eust dict que tout cela estoit vrai»[1341] +ne prouve guère. Henri IV estimait que son métier de roi était de régler +les affaires d'État, non de renseigner les curieux. Quand ses +historiographes, Pierre Matthieu par exemple, l'interrogeaient sur un +événement du passé, il faisait la réponse que l'intérêt du moment lui +suggérait[1342]. A la date où Groulard invoquait son témoignage, il +avait obtenu de Marguerite de Valois qu'elle consentît au divorce et +probablement lui convenait-il de laisser croire qu'il avait sauvé la vie +à la femme qui venait, très opportunément pour l'avenir de sa dynastie, +de lui rendre sa liberté. C'est à lui qu'Henri III, dans une lettre à sa +mère du commencement de 1587, impute la suggestion de mesures +rigoureuses contre sa soeur. «...Il ne fault pas, écrivait-il, qu'il +attende de nous que nous la traitions inhumainement ny aussi qu'il la +puisse répudier pour après en espouser une aultre»... «je voudrois +qu'elle fust mise en lieu où il la peusse (pût) veoir quand il voudroit +pour essayer d'en tirer des enffans et neantmoins fust asseuré qu'elle +ne se pourroit gouverner aultrement que tres sagement, encores qu'elle +[n'] eust volonté de ce faire.... Je pense bien que cette ouverture luy +sera d'abordée de dure digestion, d'aultant que j'ay entendu qu'il a le +nom de sa dicte femme très à contrecoeur. Si est-ce toutes-fois qu'il +fault qu'il se resolve de n'en espouser jamais d'aultre tant qu'elle +vivra et que, s'il s'oublioit tant que de faire aultrement, oultre qu'il +mettroit sa lignée en doubte pour jamais, il me auroyt pour ennemi +capital»[1343]. + + [Note 1341: _Mémoires de Claude Groulard_, dans Michaud et + Poujoulat, 1re série, t. XI, p. 582.] + + [Note 1342: II avait la mémoire imprécise et complaisante des + hommes d'État et une imagination très vive. Nombre de légendes se + sont ainsi établies sur sa foi. Il aurait entendu à l'entrevue de + Bayonne concerter le projet de la Saint-Barthélemy, comme s'il + était vraisemblable qu'on eût décidé le massacre des protestants + devant cet enfant de onze ans et demi, d'une intelligence précoce, + et qui n'aurait pas manqué d'en avertir sa mère, Jeanne d'Albret, + cette hugnenote soupçonneuse. Il raconta au Parlement, pour + enlever l'enregistrement de l'Édit de Nantes, qu'après le massacre + de Paris, jouant aux dés avec le duc de Guise, il les lui avait vu + abattre rouges de sang. En 1603, afin d'obtenir le rappel des + Jésuites, il ne craignit pas d'affirmer à cette Cour, qui savait + bien le contraire, que Barrière, son assassin, ne s'était pas + confessé à un jésuite et même qu'il avait été dénoncé par un + jésuite. Or il est certain que la dénonciation vint d'un + dominicain florentin établi à Lyon. Il serait facile de multiplier + les exemples de ces altérations volontaires ou non de la vérité.] + + [Note 1343: Janvier 1587, _Lettres_, t. IX, p. 437.] + +Du récit de Claude Groulart comparé avec cette lettre, et en supposant +qu'il soit exact, on peut simplement conclure que la Reine-mère a +d'elle-même sans l'aveu de son fils, proposé à son gendre la solution du +divorce et du remariage qu'elle lui savait agréable, mais à condition +qu'il se fît catholique et elle savait combien il y répugnait. L'appât +qu'elle lui tendait n'avait peut-être d'autre objet que de mesurer la +force de son attachement au parti protestant. + +Marguerite, dans les premiers temps de sa captivité, se crut perdue. +Elle écrivait à M. de Sarlan, maître d'hôtel de Catherine: «Soubs son +asseurement et commandement (de sa mère) je m'estois sauvée chez elle et +au lieu du bon traitement que je m'y promettois je n'y ai trouvé que +honteuse ruine. Patience! elle m'a mise au monde, elle m'en veut +oster»[1344]. Avait-elle le soupçon de quelque dessein criminel ou +parlait-elle de sa réclusion avec l'exagération de la douleur? + +Mais elle ne s'abandonna pas longtemps. Elle séduisit ou acheta le +marquis de Canillac, son geôlier[1345]. Le duc de Guise ne l'oubliait +pas. Dès le 18 février 1587, la Reine-mère savait par une lettre du Roi +que Canillac négociait avec les ligueurs. Elle refusait de croire à +cette «infidellité», de la part d'un serviteur jusque-là si zélé. +«Monsieur mon filz,... ce me seroit une telle augmentation d'affliction +que je ne sçay comment je la pourrois supporter»[1346]. Mais deux jours +après elle apprenait, sans y ajouter encore foi, que dans une réunion à +Lyon, où se trouvaient quelques-uns des plus notables personnages de la +Ligue, M. de Lyon (Pierre d'Épinac, archevêque de Lyon), le gouverneur +Mandelot et le comte de Randan, gouverneur d'Auvergne, Canillac avait +promis de mettre «la Reyne de Navarre en lyberté et en lyeu seur»[1347]. +En effet Canillac s'entendit avec Marguerite et lui livra le château, +d'où il avait fait sortir ou laissé expulser les Suisses qui le +gardaient. Elle vécut là dénuée de ressources, reniée par les siens, +mais toutefois à l'abri des tempêtes politiques et des catastrophes et +se consolant de ses disgrâces par l'étude, la rédaction de ses Mémoires +et d'autres plaisirs moins innocents[1348]. Henri III avait trop +d'affaires pour penser à reprendre Usson. + + [Note 1344: _Mémoires et lettres de Marguerite de Valois_, éd. + Guessard, p. 298, lettre qui est citée à tort par l'éditeur des + _Lettres_, t. VIII. p. 265, comme ayant été écrite après la fuite + de Nérac.] + + [Note 1345: Merki, p. 356 sq. Que Canillac ait été débauché du + service du Roi par la beauté de sa prisonnière, comme le veut la + légende, c'est possible, mais contrairement à la légende, il ne se + laissa pas berner. Il lui vendit à bon prix la liberté et le + château d'Usson, et peut-être reçut-il quelque chose de plus comme + à-compte ou comme appoint. Séduction et rançon ne s'excluent pas + nécessairement.] + + [Note 1346: _Lettres_, t. IX, p. 176; lettre à Canillac, _ibid._, + p. 177.] + + [Note 1347: _Lettres_, t. IX, p. 181. Sur les relations des Guise + avec l'Archevêque, voir P. Richard _Pierre d'Épinac_, 1901, p. + 272, qui les fait commencer un peu plus tard.] + + [Note 1348: «Elle est libre, dit le célèbre philologue, Joseph + Scaliger, qui la visita à Usson, faict ce qu'elle veut, a des + hommes tant qu'elle veut et les choisit.» _Scaligeriana_, 1668, p. + 239.] + +A Saint-Brice, le roi de Navarre s'était gardé de rompre avant que les +secours d'Allemagne fussent rassemblés; il fit traîner ensuite les +négociations tant qu'il put. Il donnait par exemple rendez-vous à +Catherine à Fontenay, mais de Marans où il venait d'arriver, il se +refusait à faire un pas vers elle. Il finit par lui envoyer le vicomte +de Turenne, qui lui proposa sans rire le secours des protestants +français et étrangers «pour restablir l'autorité du Roi anéantie par +ceulx de la Ligue et acquérir un perdurable repos à ses sujets»[1349]. +Elle comprit que le roi de Navarre se moquait d'elle; ce fut la fin des +conférences (7 mars 1587). + +Il y avait sept mois et demi qu'elle avait quitté son fils. Elle revint +à Paris où sa présence était bien nécessaire. Elle ne pouvait pas +traiter avec un parti sans alarmer l'autre. Avant même qu'elle eût joint +le roi de Navarre, le duc de Guise écrivait à l'ambassadeur d'Espagne +Mendoza qu'elle voulait «troubler le repos des catholiques de ces deux +couronnes (France et Espagne), qui consiste en union».[1350] Il invita +son frère, le duc de Mayenne, en prévision du compromis qu'il redoutait, +à rentrer en son gouvernement de Bourgogne et à s'assurer de Dijon. Les +chefs de la Ligue réunis à l'abbaye d'Ourscamp (octobre 1586) décidèrent +d'inviter le Roi à observer l'Édit d'Union de point en point, et +s'entrejurèrent de lui désobéir s'il faisait quelque accord avec les +hérétiques. Sans attendre ses ordres, ils attaquèrent le duc de +Bouillon, qui recueillait dans ses États les protestants fugitifs, et, +contrairement à ses ordres, Guise assiégea pendant l'hiver de 1586-87 +les places de Sedan et de Jametz, qui bridaient la Lorraine. + +Le duc d'Aumale s'empara de Doullens, du Crotoy, etc., en Picardie. A +Paris, la haute bourgeoisie parlementaire restait fidèle à Henri III par +loyalisme et par peur des troubles; mais la moyenne bourgeoisie et le +peuple s'indignaient de sa mollesse contre les hérétiques et imputaient +à hypocrisie les pèlerinages, les processions et les retraites, toutes +les mascarades de sa piété maladive. L'exécution de Marie Stuart (18 +février) surexcita la haine contre les protestants, ces protégés de la +«Jézabel anglaise». Les ligueurs les plus ardents complotèrent de se +saisir de la Bastille, du Châtelet, du Temple, de l'Hôtel de Ville et de +bloquer le Louvre. Ils trouvaient le duc de Guise bien froid, un +«Allemand», comme ils disaient, et ils s'ouvrirent de leur dessein à +Mayenne qui faisait sonner très haut ses succès en Guyenne. Mais +Mayenne, ou par peur de la responsabilité ou par ordre d'Henri III, +sortit de Paris. Le projet fut ajourné, mais la propagande reprit plus +ardente. Les «prédicateurs... servoient de fuzils à la sédition». Des +émissaires allèrent dans les provinces et les grandes villes porter des +mémoires où la Ligue accusait le Roi de faire entrer en France une armée +de reîtres hérétiques pour leur «donner en proie les bons +catholiques»[1351]. + + [Note 1349: Mariéjol, _Histoire de France de Lavisse_, t. VI, 1, + p. 257.] + + [Note 1350: Cité dans _Lettres_, t. IX, p. 68, note 3.] + + [Note 1351: Mariéjol, _Histoire de France de Lavisse_, t. VI, 1, + p. 264 et 267.] + +Après avoir essayé sans succès de détacher le roi de Navarre du parti +protestant, Henri III n'avait d'autre ressource que de se rapprocher du +parti catholique. Il laissa un mois de repos à peine à sa mère et la fit +partir à la mi-mai pour Reims où elle se rencontra avec le cardinal de +Bourbon et le duc de Guise. Mais, après les conférences de Saint-Brice +où les chefs ligueurs soupçonnaient une velléité de défection, elle +n'était peut-être pas qualifiée pour rétablir la confiance. Après trois +semaines de négociation (24 mai-15 juin), ils lui accordèrent seulement +une prolongation de trêve pendant un mois pour le duc de Bouillon; mais +ils refusèrent de restituer Doullens et le Crotoy au duc de Nevers, que +le Roi avait fait gouverneur de Picardie afin de le brouiller décidément +avec la Ligue. Pour dernière concession, ils offrirent de désigner au +choix du Roi pour le gouvernement de Doullens trois candidats de leur +parti, qui n'auraient pas été mêlés à la prise d'armes de la province. + +Catherine était très émue de ce nouvel échec diplomatique, craignant que +son fils ne l'accusât d'incapacité. Aussi s'excusait-elle, dans une +lettre à Villeroy, sur le peu de temps dont elle disposait. «... Quant +on va en quelque lyeu l'on ne peult enn vin (en vingt) jours acomoder +les afeyres». Elle demandait sur la question de Doullens l'avis de son +fils: «Je vous prye que je sache sa résolutyon, car telle qui la (celle +qu'il) pansera la mylleure, je la troveré très bonne»[1352]. Elle n'a +plus d'autre politique que de complaire à son fils. + + [Note 1352: _Lettres_, t. IX, p. 219, 11 juin 1587.] + +Henri III voyait bien que la diplomatie de sa mère ne viendrait pas à +bout des défiances ligueuses. Il envoya le duc de Joyeuse contre le roi +de Navarre, il chargea Guise et le duc de Lorraine de barrer la route à +l'armée allemande d'invasion. Lui-même s'établit sur la Loire avec le +gros de ses troupes pour défendre le passage du fleuve et empêcher la +jonction des protestants de l'Ouest avec leurs auxiliaires étrangers. Il +comptait que Joyeuse contiendrait le roi de Navarre et que Guise, trop +faible pour empêcher les reîtres de piller la Lorraine--et ce serait la +juste punition du zèle ligueur de son beau-frère--ne laisserait pas de +les affaiblir. Il interviendrait alors avec ses forces intactes et +ferait la loi à tout le monde. Mes ennemis, disait-il, me vengeront de +mes ennemis. _De inimicis meis vindicabo inimicos meos._ + +Il avait laissé sa mère à Paris avec pleins pouvoirs. Elle montra +pendant cette campagne de 1587 une prodigieuse activité. Avec Bellièvre +et Villeroy pour principaux collaborateurs, elle administra l'armée, les +fortifications, les finances. Elle indique aux capitaines la route la +plus courte à suivre pour se rendre à leur poste ou les pays qu'il +convient de traverser pour ménager les autres[1353]. Elle envoie aux +baillis de l'Ile-de-France et des villes et provinces circonvoisines +l'ordre écrit de faire avancer les seigneurs, gentilshommes et autres +gens de guerre, qui doivent rejoindre le Roi son fils[1354]. Elle +recommande aux gouverneurs des pays maritimes de prendre garde aux +attaques par mer[1355]; aux gouverneurs, aux manants et habitants des +villes de veiller à la sûreté des ponts, places et passages des +rivières[1356]. Elle expédie des tentes et des équipages d'artillerie, +met des garnisons çà et là. Elle fait venir les Suisses au faubourg +Saint-Jacques, règle leurs étapes, leur prépare des logis et du pain. +Elle fortifie Paris et fait rentrer dans les villes fermées tous les +grains de la région d'alentour[1357], s'efforce de trouver de l'argent, +en demande au clergé, vend des charges, presse l'enregistrement au +Parlement des édits bursaux. Les expéditions sont faites par le +secrétaire d'État Brulart, mais elle les voit et les signe. Elle se +retrouve bonne «munitionnaire» comme en 1552, lors de la campagne +d'Austrasie. + + [Note 1353: _Ibid._, p. 249.] + + [Note 1354: _Ibid._, t. IX, p. 251 et note 1.] + + [Note 1355: _Ibid._, t. IX, p. 254.] + + [Note 1356: _Lettres_, t. IX, p. 255.] + + [Note 1357: _Ibid._, p. 260 et 261.] + +Elle avait plus de peine à manier les sentiments de son fils. Le duc de +Lorraine, pour se venger des dévastations de l'armée allemande, avait +offert de la poursuivre en France. Henri III accepta, mais aussitôt que +les reîtres de Charles III furent entrés dans le royaume, il exigea +qu'ils «abandonnassent l'écharpe jaune» et «le nom de forces du duc de +Lorraine». Il lui commanda aussi de renvoyer les quinze cents lances +espagnoles que le duc de Parme, gouverneur de Philippe II, lui avait +expédiées des Pays-Bas. Avait-il peur que son beau-frère une fois vengé +ne se servît contre lui de tous ces renforts, ou tenait-il à rappeler à +ce complice masqué des ligueurs qu'il était le maître en son royaume? +Quoi qu'il en soit, Charles III fut tellement ému de sa hauteur ou de sa +défiance que les larmes lui en vinrent «aux yeulx»[1358]. + +Catherine s'était dès le début entremise pour apaiser un conflit, dont +les suites pouvaient être si graves[1359], et ce fut naturellement au +duc de Lorrains qu'elle demanda de céder. Elle savait l'antipathie +d'Henri III contre tous les Lorrains, et, pensant qu'avec les forces +dont il disposait il devait être encore plus difficile, elle ne se +risquait pas à lui recommander la modération. Elle informait Villeroy +que son gendre lui avait promis de «donner tele asseurance que le Roy en +pourrét prendre toute sureté», et elle le chargeait d'annoncer à son +fils cette concession--en fait une demi-concession qui tenait compte des +peurs, non des susceptibilités d'Henri III. «... Quelque foys le Roy ne +prent pas come ayst mon yntention et panse que je le face pour volouyr +(vouloir) toute chause palyer au (ou) pour les aimer (les Lorrains) au +(ou) pour aystre trop bonne, qui est aultant à dire que je ayme quelque +chause plus que luy qui m'est très [cher] à jamès au (ou) que je soye +une pouvre creature que la bonté mene»[1360]. Elle gémit que le Roi +doute de son affection ou la croie sottement sensible. Deux suppositions +humiliantes pour une mère aussi tendre et pour une femme d'État. + + [Note 1358: Davillé, p. 132.] + + [Note 1359: Davillé p. 137. _Lettres_, t. IX, p. 279.] + + [Note 1360: _Ibid._, t. IX, p. 279-280, 15 nov. 1587.] + +L'intérêt de son fils est son unique règle. Assurément le duc de +Lorraine a tort, mais doit-on se priver des secours qu'il procure et +s'aliéner cet homme «qui nous a aysté tousjours amy, et mesme le +chasser». Refuser son aide, c'est braver l'opinion du pape, du roi +d'Espagne, de la chrétienté tout entière, et qui pis est, de ce royaume: +«Je vous lèse (laisse) à penser qu'ele aubeysance il (Henri III) aura de +cette vyle (Paris) et des autres et de beaucoup de provinces». Sous +peine d'être accusé de connivence avec les huguenots, il faut se +contenter des assurances du duc de Lorraine. Mais le Roi tint bon; et le +Duc qui ne voulait pas céder se retira; mais, par un compromis que lui +suggéra probablement Catherine, il envoya son fils, le marquis de +Pont-à-Mousson, avec quelques troupes qui prêtèrent serment au roi de +France. La Reine-mère avait appris le 25 octobre la victoire du roi de +Navarre sur l'armée royale et la mort de Joyeuse à Coutras (20 octobre). +«C'est ung grand malheur, écrivait-elle à son fils, que la perte que +vous avez faite en Guyenne, dont je suis en très grande poyne depuis +hier disner que le jeune Desportes me dict ces nouvelles si mal à +propos» (si malheureuses en ce temps-ci); et, continue-t-elle, j'en eus +une telle esmotion que je n'en ay pas esté bien à mon aise +depuis»[1361]. + +Mais elle crut le mal réparé quand le Roi, par force d'argent +d'ailleurs, obtint la retraite des Suisses (27 novembre) et des +Allemands de l'armée de secours (8 décembre). Elle écrivit +d'enthousiasme à Matignon, lieutenant général en Guyenne, de faire aussi +bien de son côté, «car de desà nous n'avons plus ryen à fayre ca (qu'à) +remersyer Dyeu, nous ayent (ayant) telement haydé que s'ét un vray +miracle et a monstré à cet coup qu'il aime bien le Roy et le royaume et +qu'yl est bon catolique» (le Roi, je suppose, et non Dieu). «Cete ayfect +(cet effet) douyt (doit) convertyr tous les huguenots et [faire] +conestre que Dieu n'en veult plus soufryr»[1362]. Elle était trop +prompte à prendre ses désirs pour des réalités. Les huguenots, qui +venaient de gagner leur première bataille rangée à Coutras, ne parlaient +pas de se convertir, et les ligueurs, qu'exaltaient deux succès de Guise +à Auneau et à Vimory, reprochaient au Roi de n'avoir pas exterminé les +envahisseurs et même d'avoir défendu à Guise et au marquis de +Pont-à-Mousson, qui d'ailleurs ne lui obéirent pas, de les pourchasser +jusqu'à la frontière. + +Les difficultés recommencèrent. Le duc d'Aumale voulait le gouvernement +de la Picardie et préalablement s'installait de force dans toute la +province «dont je demeure fort en peine, écrit la vieille Reine»[1363]. +Le cardinal de Bourbon se montrait furieux d'une lettre qu'il avait +reçue d'Henri III. Mayenne se plaignait à elle que le Roi lui eût +commandé de licencier deux compagnies de gens de pied. + + [Note 1361: _Lettres_, 26 octobre 1587, t. IX, p. 259.] + + [Note 1362: 12 décembre 1587, _Ibid._, p. 312.] + + [Note 1363: 16 mars 1587, _Ibid._, p. 332.] + +Les chefs de la Ligue se réunirent à Nancy en janvier 1588 et arrêtèrent +la liste de leurs exigences: octroi de nouvelles places de sûreté, +destitution de d'Épernon et de son frère La Valette, publication du +concile de Trente et établissement de l'Inquisition au moins «ès bonnes +villes du royaume», confiscation et vente des biens des hérétiques, +taxes énormes sur les suspects d'hérésie, mise à mort des protestants +qui seraient pris en combattant et refuseraient de vivre +«catholiquement» à l'avenir, etc.[1364]. + +C'était le moment où la grande «Armada» de Philippe II s'apprêtait à +faire voile vers la Manche pour aller prendre en Flandre et débarquer en +Angleterre l'armée du duc de Parme. Les chefs de la Ligue, associés à ce +haut dessein catholique contre Élisabeth et le protestantisme européen, +voulaient garder les ports de Picardie qu'ils occupaient et même ils +tentèrent de s'emparer de Boulogne pour y recevoir au besoin la flotte +espagnole. Bellièvre et La Guiche ne purent obtenir de Guise qu'il +engageât le duc d'Aumale à restituer les places prises. Catherine était +très mécontente. Elle écrivit à Bellièvre de sa main de dire au Duc +qu'elle ne certifierait plus au Roi ce qu'il lui manderait, «car je suys +bien marrye qu'yl (son fils) aye occasion de me dire come yl fyst yer +(hier): «Vous m'avés dyst qu'il (les Guise) me contereront +(contenteront) et vous voyé si j'é aucasion de l'estre» (1er avril +1588)[1365]. Et elle ajoute: «J'é tent de mal au dens que ne vous en +dirés daventège.» Elle peinait à concilier des volontés inconciliables +et ressentait d'autant plus vivement ses misères physiques. Le Roi, +déclarait Villeroy, ne peut plus vivre comme il a vécu; «il veut être +obéi». Mais les Guise étaient résolus à désobéir. + + [Note 1364: Davillé, p. 145.] + + [Note 1365: _Lettres_, t. IX, p. 334.] + +Henri III avait envoyé à Soissons, pour faire une dernière tentative, +Bellièvre, le conciliant Bellièvre. Peut-être le duc de Guise aurait-il +continué les négociations sans conclure ni rompre, car, ayant lié partie +avec Philippe II, il était obligé de subordonner ses mouvements à ceux +du roi d'Espagne et la prise d'armes de la Ligue à l'apparition encore +ajournée de l'Armada. Mais il devait compter plus encore avec les +ligueurs parisiens qui, par zèle et aussi par peur, étaient impatients +d'agir. Ils s'étaient élevés en armes contre les archers du roi, chargés +d'arrêter trois prédicateurs factieux; ils avaient assailli le duc +d'Épernon sur le pont Notre-Dame, et ils avaient lieu de craindre que le +Roi, ainsi bravé, ne voulût prendre sa revanche. Aussi pressaient-ils +leur chef d'arriver. Guise, pour avoir un prétexte d'intervenir, +refusait obstinément toute concession à Bellièvre. Catherine lui faisait +dire (22 avril) «le regret extresme que j'auray s'il ne donne +contantement au Roi monsgr et filz»[1366]. Mais il lui importait +beaucoup plus de contenter ses partisans que son maître: «... Je veoy, +écrivait Bellièvre le 24 avril, ces princes estre tellement altérés des +avis qui leur sont donnés du cousté de Paris que je crains fort que le +succès ne soit pas tel que nous devons désirer pour le contentement du +Roy et le repos de ce Royaulme»[1367]. Et, désespérant d'aboutir, il +demanda son rappel. + + [Note 1366: 22 avril 1588, _Ibid._, p. 336.] + + [Note 1367: 24 ou 26 avril, _Ibid._, p. 335, note 1.] + +Henri III était exaspéré, comme le prouve un billet à Villeroy: «La +passion à la fin blessée se tourne en fureur; qu'ils ne m'y mettent +point.» Il fit défendre à Guise de venir à Paris sous peine d'être rendu +responsable des «émotions» qui pourraient s'ensuivre. Mais les ligueurs +parisiens décidèrent leur chef à passer outre. Le 9 mai, quelques heures +après le retour de Bellièvre, il entrait lui-même à Paris par la porte +Saint-Denis avec neuf ou dix compagnons. Aussitôt qu'il fut reconnu, les +acclamations, les cris de «Vive Guise!» «Vive le pilier de l'Église!» +éclatèrent. La foule se pressait autour de lui, confiante, familière, +heureuse de le voir, de toucher son manteau. Mais cette explosion +d'enthousiasme populaire était pour lui un danger de plus; il pouvait +craindre la peur du Roi, plus redoutable encore que son orgueil. Il alla +droit à l'hôtel que la Reine-mère habitait depuis quelques années près +du Louvre, pour s'expliquer et se faire comme une sauvegarde de sa +politique conciliante contre le premier mouvement de la fureur de son +fils[1368]. + +Le ligueur anonyme, qui a laissé de ces mémorables événements un récit, +à ce qu'il semble, bien informé, raconte que la naine de Catherine, +regardant d'aventure par la fenêtre, s'écria que le duc de Guise était à +la porte, et que la Reine-mère, croyant à une plaisanterie, dit «qu'il +falloit bailler le fouet à ceste nayne qui mentoit». Mais «à l'instant, +elle cogneust que la nayne disoit vray». Il ajoute, sans souci de la +contradiction, qu'elle «fut tellement esmeue d'ayse et de contentement +qu'on la vit (singuliers signes de contentement!) trembler, frissonner +et changer de couleur»[1369]. L'ambassadeur vénitien écrit, le jour +même, qu'elle «resta toute sens dessus dessous»[1370], et ce n'était pas +de joie. Au fait, Catherine ne cacha pas à Guise qu'elle eût mieux aimé +le voir en une autre saison. Mais il lui importait avant tout d'empêcher +entre son fils et le chef de la Ligue une rupture irréparable, et +peut-être craignait-elle pis encore. + + [Note 1368: Mariéjol, _Histoire de France de Lavisse_, t. VI, 1, + p. 269.] + + [Note 1369: Récit d'un ligueur anonyme, _Histoire de la Journée + des Barricades de Paris, mai 1588_, _Archives curieuses_, t. XI, + p. 368-369.] + + [Note 1370: Cité par Berthold Zeller, qui cependant maintient, + _Catherine de Médicis et la Journée des Barricades_ (_Revue + Historique_, t. XLI, sept.-déc. 1889, p. 267), que la Reine-mère + était d'accord avec Guise.] + +Elle résolut, dans l'intérêt même d'Henri III, de s'entremettre en +faveur de Guise. Elle le conduisit au Louvre dans son carrosse, raconte +Jean Chandon, un maître des requêtes du Grand Conseil qui les vit +arriver, et le mena droit au cabinet du Roi. Henri III debout reprocha +au Duc d'être venu contre son commandement. D'après le même témoin qui +l'ouït dire immédiatement après au chancelier Cheverny, présent à +l'entrevue, Guise aurait répondu que la Reine-mère l'avait mandé. +Catherine, avouant cette excuse qu'elle avait probablement suggérée, +expliqua qu'elle avait fait venir le Duc «pour le mettre bien auprès du +Roy comme il avoit esté toujours et pacifier toute chose». Henri III ne +crut pas un instant que Catherine se fût permis à son insu d'envoyer +cette invitation, ou eût dissuadé Bellièvre de transmettre sa défense. +Il «prit, dit Jean Chandon, cette réponse pour argent comptant»[1371], +c'est-à-dire pour ce qu'elle valait. Mais il ne pouvait plus incriminer +le voyage de Paris, puisque sa mère en prenait la responsabilité. + +Pendant les deux jours qui suivirent, Catherine chercha un moyen +d'accord. Le mardi 10, elle eut une conférence avec le Duc et remit en +avant la restitution des villes de Picardie. Guise aurait répondu, +d'après l'anonyme ligueur, que ce n'étaient pas ses affaires et qu'il +fallait penser à guérir tout le corps de l'État. Avec le Roi, les propos +prirent un tour plaisant. Le Duc demanda la permission d'appeler à Paris +l'archevêque de Lyon, Pierre D'Épinac, «l'intellect agent de la Ligue». +Le Roi dit qu'il serait le très bien venu. Le Duc ajouta comme «en se +jouant qu'il s'estoit toujours asseuré que sa Majesté ne le trouveroit +mauvais puisque soubs main il leur auroit voulu oster et l'auroit fait +pratiquer». Le Roi aurait dit aussi, pensant peut-être à son favori, le +duc d'Épernon, dont les ligueurs exigeaient impérieusement le renvoi: +«Qui aimoit le maistre, il aimoit son chien». Et l'autre de répliquer, +mais est-ce croyable? «que cela estoit vray pourveu qu'il ne mordist et +que le maistre, le chien et le valet doibvent estre discretz»[1372]. + + [Note 1371: _Cabinet historique_, t. IV, 1858, p. 104-105, extrait + de _La vie de Jean Chandon..._, publiée par un de ses + arrières-petits-neveux, M.P.C. de B. (M. Paul Chandon de + Briailles), Paris, 1857. Le témoignage de Jean Chandon est + d'autant plus important que certains historiens en ont voulu tirer + la preuve que Catherine, complice, avait en effet invité Guise à + venir à Paris.] + + [Note 1372: _Histoire de la Journée des Barricades de Paris, mai + 1588_, _Archives curieuses_, 1re série, t. XI, p. 370-371. Voir + aussi pour l'ensemble des faits _Histoire tres-veritable de ce qui + est advenu en ceste ville de Paris depuis le septiesme de may 1588 + jusques au dernier jour de juin ensuyvant audit an_, Paris, 1588 + (attribué à l'échevin ligueur Saint-Yon), _Archives curieuses de + Cimber et Danjou_, 1re série, t. XI, p. 327-350; récit royaliste: + _Amplification des particularités qui se passèrent à Paris lorsque + M. de Guise s'en empara et que le Roy en sortit_, mai 1588, + _Archives curieuses_, t. XI, p. 351-363. Consulter, en se défiant + des partis pris Robiquet, _Paris et la Ligue sous Henri III_, + Paris, 1886, p. 313-358.] + +Le lendemain, c'en était fini du badinage. Henri, qui se trouvait dans +la chambre de sa mère quand le Duc y arriva, tourna la tête et feignit +de ne pas le voir. Guise s'assit sur un coffre et se plaignit à +Bellièvre des mauvais rapports qu'on faisait contre lui. Le Roi avait +appris que les ligueurs se préparaient à la bataille et il prenait +lui-même ses dispositions. Dans la nuit du mercredi 11 au jeudi 12, il +fit entrer dans Paris, contrairement au privilège qu'avait la ville de +se garder elle-même, le régiment des gardes françaises et les Suisses +cantonnés dans le faubourg Saint-Jacques. L'Université s'agita. Des +étudiants et des bourgeois se retranchèrent place Maubert avec «des +futailles vides». Au lieu de disperser par la force ces premiers +rassemblements, Henri III, surpris, envoya Bellièvre à l'Hôtel de Guise +déclarer à l'instigateur présumé de cette résistance qu'il n'avait +«aucun mauvais dessein contre lui»[1373]. La Reine mère arriva presque +aussitôt; et, rassurée de trouver le chef de la ligue «en pourpoint», +elle lui «fit entendre le mécontentement que le Roi prenoit de cette +émotion» et le pria d'y mettre ordre. Il «répondit que de tout cela il +ne savoit autre chose que ce qu'aucuns bourgeois lui avoient rapporté. +Et sur ce qu'on desiroit qu'il fit poser les armes aux bourgeois, il dit +qu'il n'étoit point colonel ni capitaine, qu'elles avoient été prise +sans lui et que cela dépendoit de l'autorité des magistrats de la +ville». + + [Note 1373: Charles Valois, _Histoire de la Ligue, oeuvre inédite + d'un contemporain_ (ligueur) (S.H.F.), t. I, 1914, p. 206.] + +Cette réponse, pourtant si évasive, ne la découragea pas. Elle «retourna +au Louvre en esperance que les choses s'apaiseroient»[1374]. Mais, +pendant ces allées et venues, le peuple, irrité par la présence des +soldats, s'échauffait peu à peu et inaugurait l'arme des révolutions, +les barricades. Gardes françaises et Suisses furent cernés entre des +retranchements improvisés et Henri III, pour les sauver, fut obligé de +solliciter l'intervention de Guise. Mais les ligueurs les plus ardents +parlaient d'aller prendre ce «bougre» de roi en son Louvre. Le vendredi +matin, quand la Reine-mère sortit, selon son habitude, pour aller +entendre la messe à la Sainte-Chapelle, elle trouva les rues barrées et +fut forcée de passer «à beau pied» par les défilés qu'elle se faisait +ouvrir dans les remparts de pavés et de tonneaux, et qu'on refermait +derrière elle. «Elle monstroit un visage riant et asseuré sans +s'estonner de rien»[1375]. Mais quand, à travers les mêmes obstacles, +elle fut revenue à son hôtel, «tout le long de son disner elle ne fit +que pleurer»[1376]. Elle ne désespérait pas encore de conclure un +accord. L'après-midi, dans un Conseil au Louvre, elle soutint seule que +le Roi ne devait pas quitter Paris. «Hier, dit-elle, je ne cogneus point +aux paroles de M. de Guyse qu'il eust d'autre envie que de se ranger à +la raison: j'y retourneray présentement le veoir et m'asseure que je luy +feray appaiser ce trouble»[1377]. Mais elle le trouva «froid» à calmer +la passion du peuple, disant que «ce sont des taureaux échauffés qu'il +est malaisé de retenir» et qu'aller au Louvre, comme elle le lui +demandait, «se jetter foible et en pourpoint à la mercy de ses ennemis, +ce seroit une grande faiblesse d'esprit»[1378]. Alors elle dit à +l'oreille au secrétaire d'État Pinart, qui l'avait accompagnée, +d'engager le Roi à quitter Paris. Il en était déjà sorti secrètement, +laissant pleins pouvoirs à sa mère. + + [Note 1374: Charles Valois. p. 207. _L'Amplification des + particularités_ (récit royaliste), _Archives curieuses_, t. XI, p. + 357, parle aussi de cette première visite de la Reine-mère au duc + de Guise.] + + [Note 1375: _Histoire de la Journée des Barricades_ (ligueur), + _Archives curieuses_, t. XI, p. 387.] + + [Note 1376: _Mémoires-journaux de L'Estoile_, éd. des + Bibliophiles, t. III, p. 144.--_Amplification des particularités, + Archives curieuses_, p. 357.] + + [Note 1377: Palma Cayet, _Chronologie novenaire_, éd. Buchon, + Introd., p. 44.] + + [Note 1378: _Mémoires-journaux de L'Estoile_, t. III, p. + 144--Robiquet, _Paris et la Ligue sous le règne de Henri III_, + 1886, p. 351 sqq.] + +Les chefs de la Ligue étaient embarrassés de cette fuite qu'ils +n'avaient pas prévue. Ils ne pensaient qu'à mettre Henri III en tutelle +et à commander en son nom. Mais le roi fainéant se dérobait aux maires +du Palais. Sous peine de le pousser entre les bras des protestants et de +soulever les catholiques qui n'étaient pas de la Ligue, ils ne pouvaient +gouverner sans lui ni contre lui. Force leur était donc de conserver les +dehors de l'obéissance et d'agir de concert avec celle à qui il avait +délégué son autorité dans sa capitale en révolte. Les vues de Catherine +s'accordaient sur certains points avec les leurs[1379]. Elle s'efforça +d'adoucir son fils et de lui ramener le peuple. Elle encouragea les +Corps constitués, Parlement, Cour des aides, et les Capucins à envoyer +des députations à Chartres où il s'était arrêté, pour excuser ou pallier +la journée des Barricades. La municipalité que la Révolution avait +installée à l'Hôtel de Ville fit elle-même, mais par écrit, assurer Sa +Majesté de son devoir et de sa fidélité (23 mai). Dans la requête +qu'elle joignit à sa lettre et que contresignèrent le duc de Guise et le +cardinal de Bourbon, elle rejetait les malheurs de la France sur +d'Épernon et La Valette, son frère et réclamait leur disgrâce comme +fauteurs d'hérétiques et dilapidateurs du trésor public. Elle priait +aussi le Roi de marcher en personne contre les réformés de Guyenne et de +laisser le soin de «maintenir» la ville de Paris et «de pourveoir aux +choses nécessaires» pendant son absence à la Reine sa mère, «qui par sa +prudence s'y est acquise beaucoup de croiance et amour du peuple». Elle +«tiendra les choses très tranquilles et sçaura, comme Elle a faict cy +devant en semblable occasion, se servir de personnes affectionnées au +bien de vos Estats»[1380]. + +Catherine profita de la confiance qu'elle inspirait aux ligueurs pour +les mieux surveiller. Elle signalait à son fils l'occupation du château +de Château-Thierry par Guise, et ses projets sur Melun, Lagny, Corbeil, +Étampes, et autres lieux autour de Paris[1381]. Elle l'avisait que le +sieur de Bois-Dauphin, un des lieutenants du Duc, pratiquait «sur le +château d'Angers» et qu'il espérait l'avoir pour de l'argent[1382]. Elle +l'invitait à bien prendre garde à Chartres. + + [Note 1379: Comte Baguenault de Puchesse, _Les Négociations de + Catherine de Médicis à Paris après la Journée des Barricades_, + Extrait du Compte rendu de l'Académie des sciences morales et + politiques, tirage à part, Orléans, 1903, p. 8 et 9.] + + [Note 1380: _Registres des délibérations du Bureau de la Ville de + Paris_, publiés par François Bonnardot, t. IX (1586-1590), Paris, + 1902, p. 132-133.] + + [Note 1381: 2 juin 1588, _Lettres_, t. IX, p. 357.] + + [Note 1382: 17 juin, _Ibid._, p. 371.] + +Mais en même temps elle négociait. Elle travaillait à décider les +ligueurs à rabattre de leurs exigences et le Roi à faire des +concessions. Henri III trouvait particulièrement dur de reconnaître la +municipalité révolutionnaire et de donner au duc de Guise le +commandement suprême des armées avec le titre de lieutenant général. +Mais la Reine le pressait de faire la paix au plus vite et à tout prix, +pour arrêter la propagation de la révolte que le duc de Parme favorisait +de tous ses moyens. «...J'emeres myeulx, écrivait-elle à Bellièvre le 2 +juin, doner la motyé de mon royaume et ly (au duc de Guise) doner la +lyeutenance et qu'i (il) me reconeust et (ainsi que) tout mon royaume, +que demeurer haletant au (où) nous sommes de voyr le Roy encore plus +mal. Je say bien que [mon fils] ayent le ceour (ayant le coeur) qu'yl a +que s'èt une dure medecine [à] avaler; mès yl èt encore plus dur de se +perdre de toute l'hautoryté et aubeyssance. Yl serè très loué de set +(se) remetre en quelque fason qu'i (il) le puyse fayre pour set heure, +car le temps amene baucoup de chause que l'on ne peult panser byen +souvent et l'on loue ceulx que ceve (qui savent) seder au temps pour se +conserver. Je preche le precheur; mès ayscusés [moi en ce] que jamès je +ne me vis en tel anuy (ennui) ny si peu de clarté pour en byen sortyr. +Cet (si) Dyeu n'y met la meyn (main), je ne sé que se sera»[1383]. + +Le Roi envoya son médecin, Miron, à Paris, porteur de propositions qui +furent repoussées, et se décida, en désespoir de cause, à subir la loi +de ses sujets révoltés. Il adjoignit à la Reine-mère Villeroy, qui amena +les princes à formuler leurs voeux: reconnaissance de la Sainte-Union, +jouissance des villes de sûreté pour six ans, publication du concile de +Trente (sauf les articles contraires aux libertés de l'Église +gallicane), levée de deux armées, dont l'une, commandée par le duc de +Guise, marcherait en Guyenne, c'est-à-dire contre le roi de Navarre (15 +juin). + +La municipalité, de son côté, demanda que la police de Paris fût, comme +dans des villes de moindre importance, donnée au prévôt des marchands, +que la Bastille fût rasée ou confiée à sa garde, que les gens de guerre +fussent logés à 12 lieues de Paris, qu'il fût fait justice des +hérétiques, etc. Le Roi finit par céder à peu près sur tout, et signa +l'Édit sur l'Union de ses sujets catholiques, qui fut enregistré au +Parlement de Paris le 21 juillet[1384]. Il y confirmait la promesse +faite à son sacre d'extirper du royaume toutes les hérésies, «sans faire +jamais aucune paix ou tresve avec les hérétiques», et commandait à ses +sujets «de ne recevoir à estre Roy... prince quelconque qui soit +hérétique ou fauteur d'hérésie». Il déclarait éteint, assoupi, et comme +non advenu «tout ce qui est advenu et s'est passé les douze et +treisiesme du moys de mai dernier et depuis en conséquence de ce jusques +à la publication des présentes [lettres] en nostre Cour de Parlement de +Paris». + +Il se sépara du duc d'Epernon, que la Reine-mère n'aimait pas et que les +Guise et le peuple de Paris haïssaient à mort, et l'envoya dans son +gouvernement d'Angoumois. Il ne tint pas aux ligueurs d'Angoulême que +Catherine ne fût complètement vengée de l'hostilité du favori[1385]. +D'Épernon ayant introduit des soldats dans la ville contre l'ordre +exprès du Roi--un ordre dont il semble bien qu'il n'ait pas eu +connaissance--le maire dépêcha son beau-frère à la Cour pour dénoncer sa +désobéissance. Villeroy, confident de la Reine-mère et qui avait eu à se +ressentir de la hauteur du Duc, présenta le messager à Henri III et +celui-ci le fit repartir avec l'ordre d'arrêter le gouverneur, mais +toutefois «sans faire de mal à personne». Les gens d'Angoulême +n'oublièrent que les moyens de douceur. + + [Note 1383: 2 juin, _Lettres_, t. IX, p. 368. Voir aussi la lettre + découragée au duc de Nevers du 20 juin, _Ibid._, p. 371.] + + [Note 1384: _Le second Recueil contenant l'Histoire des choses + plus mémorables advenues sous la Ligue_, Paris, 1590, p. 574-581 + (autrement dit _Mémoires de la Ligue_, t. II).] + + [Note 1385: Girard, _Histoire de la vie du duc d'Épernon_, Paris, + 1663, t. I, p. 196 sqq. Girard, qui renvoie à de Thou, Davila et + d'Aubigné, raconte le fait d'après ce que lui en a dit le duc + d'Épernon lui-même.] + +D'Epernon, investi dans le château, criblé de tous côtés d'arquebusades, +obligé de barricader toutes les portes, de se prémunir contre les +pétards et de se défendre contre les assauts, fut contre toute espérance +sauvé par un secours qui lui arriva de Saintes (10-11 août)[1386]. + + [Note 1386: Sur cette «ténébreuse affaire», voir Nouaillac, + _Villeroy_, p. 129-133.] + +Cependant Catherine, qui était, la paix conclue, restée à Paris, +continuait à servir son fils sans mécontenter les ligueurs. Elle +dissuada les gens du Parlement de députer au Roi pour demander le +paiement de leurs gages et des rentes sur l'Hôtel de Ville. Elle +confirma dans ses fonctions la municipalité révolutionnaire de Paris, +qui avait, en témoignage d'obéissance, donné sa démission. Mais elle +répondit par un refus aux requêtes des villes ligueuses, comme Abbeville +et Bourges, qui, ayant été dépouillées par les rois de leurs privilèges, +pensaient profiter des troubles pour en obtenir le rétablissement. + +Elle eût voulu achever la réconciliation générale, en ramenant le Roi au +Louvre. Elle alla le visiter à Chartres et s'efforça sans succès de le +décider au retour. D'ailleurs il accueillit bien le Prévôt des marchands +et les échevins. Il conféra à Guise, le 4 août, le commandement en chef +de toutes les armées; au cardinal de Bourbon, comme à son plus proche +parent, le privilège de créer un maître de chaque métier en toutes les +villes de son royaume; aux autres chefs de la Ligue des faveurs de +diverses sortes, mais il resta hors de Paris. Il en voulait, comme +toujours, à sa mère de lui avoir conseillé la capitulation. Soudainement +(8 septembre), il renvoya les principaux de son Conseil, qu'il savait +partisans de la politique de concessions: le chancelier Cheverny, le +surintendant des finances Bellièvre, les trois secrétaires d'État, +Villeroy, Pinart et Brulart, et il les remplaça par des hommes sans +attaches et sans passé: Montholon, un avocat de grand renom et de grande +intégrité, dont il fit un garde des sceaux, et Beaulieu-Ruzé et Révol, +qu'il nomma secrétaires d'État. Les chefs de la Ligue savaient Henri III +si fantasque en ses sympathies qu'ils crurent à un changement de +personnes et non de système. Mais il tint aussi sa mère à l'écart, et, +tout en lui témoignant des égards, il prétendit gouverner par lui-même. +Dans une lettre du 20 septembre à Bellièvre, elle se plaignait «du tort, +dit-elle, qu'on m'a fest de aprendre au Roy qu'il fault byen aymer sa +mère et l'honorer come Dyeu le comende, mès non ly (lui) donner tant +d'aultoryté et creanse qu'ele puyse empecher de fayre cet (ce) que l'on +veult»[1387]. + + [Note 1387: _Lettres_, t. IX, p. 382.] + +Le jour de l'ouverture des États généraux à Blois (16 octobre), il la +loua hautement, elle présente, devant les députés des trois ordres, +d'avoir tant de fois conservé l'État, qu'elle ne devait pas seulement +avoir le nom de «Mère du Roy», mais aussi de «Mère de l'Estat et du +royaulme». C'était son oraison funèbre. Elle cessa d'être consultée en +toute occasion et employée en toutes les affaires, comme il est facile +d'en juger par sa correspondance politique qui, si abondante à d'autres +époques, se réduit désormais à quelques lettres. + +Elle n'avait plus le premier rôle. Quand le duc de Savoie, +Charles-Emmanuel, le digne fils d'Emmanuel-Philibert, sous prétexte de +se protéger contre la propagande des réformés dauphinois, s'empara de +Carmagnole et de la ville de Saluces, les dernières des possessions +françaises d'outremonts, Henri III fut sur le point de déclarer la +guerre à ce princerot, qui osait s'attaquer au royaume de France. A la +sommation qu'il lui fit porter de restituer les places prises, Catherine +joignit une lettre où elle parlait trop mollement pour une reine-mère +qui aurait souci de la grandeur de la Couronne. Elle lui conseillait par +l'amour qu'elle avait toujours «engravé dans l'ame» pour sa mère, +Marguerite de France, de ne pas donner occasion au Roi «de vous aystre +aultre, dit-elle, que bon parent et voisyn»[1388]. Elle avait l'air de +croire que le roi d'Espagne, beau-père de Charles-Emmanuel, se +ressentirait de cette agression contre la France. Elle écrivait le même +jour à la duchesse, Catherine, infante d'Espagne et sa petite-fille, +pour lui représenter, en style de grand'mère, qu'ayant tant d'enfants à +marier, auxquels il s'en ajouterait d'autres, elle n'avait pas intérêt à +ce que «neul de ses (ces) deus grens Roys» fussent «mal contens» du Duc. +Pouvait-elle penser que le roi d'Espagne prendrait le parti du roi de +France? Il est vrai que Philippe II, ayant reçu la nouvelle de l'attaque +de Saluces presque en même temps que celle du désastre de l'Armada, +montra d'abord quelque ennui de cette complication italienne. Il savait +les jalousies des États libres de la péninsule et pouvait craindre une +alliance des Vénitiens, du grand-duc de Toscane, de Ferrare, et même des +Suisses, avec la France pour ramener la Savoie à ses limites. Mais il +avait trop d'intérêt à fermer aux Français les routes de l'Italie pour +en vouloir à son gendre. Il fit dire à l'agent savoyard à Paris qu'il ne +permettrait pas au roi de France de faire injure à son maître[1389]. +Catherine était donc ou mal renseignée ou bien peu perspicace. + + [Note 1388: Poigny, qui portait la sommation du Roi, arriva à + Turin le 4 novembre (Italo Raulich, _Storia di Carlo Emanuele I, + duca di Savoia_, Milan, 1896, t. I, p. 378). Les deux lettres de + la Reine-mère, qui partirent avec celles d'Henri III, sont + probablement de la fin d'octobre, et non du mois de novembre, + comme l'ont cru les éditeurs des _Lettres de Catherine_. Voir t. + IX, p. 390.--Sur l'attitude du pape, de Philippe II et les + sentiments des États italiens,, Italo Raulich, _Storia_, t. I, p. + 370.] + + [Note 1389: Italo Raulich, p. 371.--Cf. Pietro Orsi, _Il Carteggio + di Carlo Emanuele I_, dans le _Carlo Emanuele I_, Turin, 1891, p. + 7.] + +Elle eut tout le succès qu'elle désirait dans une autre +négociation--celle-ci d'un caractère presque domestique--le mariage de +sa petite-fille, Christine de Lorraine, qu'elle aimait comme une fille. + +Bonne grand'mère, elle lui avait cherché ou rêvé pour mari, aussitôt +qu'elle eut dix-huit ans[1390], un prince souverain ou qui avait chance +de l'être: le duc d'Anjou, dont Christine aima mieux rester la nièce; le +duc de Savoie, qui avait de plus hautes prétentions et qui en effet +épousa une autre petite-fille de Catherine, mais celle-là fille de +Philippe II; et au pis aller, le prince de Mantoue, Vincent Gonzague, +fils du duc régnant, «si plustost (auparavant) elle (Christine) n'est +mariée en lieu auquel ledict prince ne fera difficulté de céder»[1391]. +En compensation elle destinait à ce prétendant imaginaire la soeur +cadette de Christine. Pendant qu'elle disposait à sa fantaisie de la +main du Mantouan, l'idée lui vint d'un autre mariage italien, celui de +son petit-fils, le marquis de Pont-à-Mousson, avec une de ses nièces à +la mode de Bretagne, la fille aînée du grand-duc de Toscane, François de +Médicis. Ce fut la première forme d'une alliance de famille entre ses +parents de Lorraine et de Toscane. + + [Note 1390: Christine de Lorraine était née en 1565.] + + [Note 1391: 11 novembre 1583, _Lettres_, t. VIII, p. 153 et p. + 154.] + +Elle ne voulait pas, pour beaucoup de raisons, du mari qu'Henri III +pensa un moment donner à Christine, le duc d'Epernon. Mais son gendre, +le duc de Lorraine, lui épargna l'ennui de s'opposer à cette +mésalliance[1392]. Elle parut définitivement fixer son choix sur un +prince français, Charles-Emmanuel de Savoie, fils de la duchesse +douairière de Guise, Anne d'Este, et du duc de Nemours, Jacques de +Savoie, qu'elle avait épousé en secondes noces. Il était, par sa mère, +arrière-petit-fils de Louis XII, parent ou allié des maisons de Savoie, +de Ferrare, de France, et frère utérin de Guise et de Mayenne. La +Reine-mère, qui aurait dû être plus sceptique sur l'effet de ces unions, +s'enthousiasma pour ce projet, qui lui parut, après la paix de Nemours, +un moyen de sceller la réconciliation des Lorrains et de son fils[1393]. +Elle fit demander une dispense au pape (31 décembre 1585) à cause de la +parenté des futurs conjoints, mais, la querelle ayant repris entre Henri +III et le duc de Guise, le mariage fut ajourné d'année en année et +définitivement rompu par un changement de règne en Toscane. Un soir que +le grand-duc François de Médicis dînait à Poggio à Cajano, en compagnie +de son frère le cardinal Ferdinand, et de la belle aventurière +vénitienne, Bianca Capello, dont il s'était assez épris pour l'épouser, +il mourut subitement. Quelques heures après, sa femme mourut aussi (9 +octobre 1587); coïncidence tragique qui fut diversement +interprétée[1394]. François n'ayant pas d'enfant mâle, Ferdinand lui +succéda. Catherine, sans chercher à pénétrer le mystère de son +avènement, saisit l'occasion d'établir Christine à Florence et d'occuper +par représentation la place dont les calculs de Clément VII et les +événements l'avaient privée. Jugeant que le Cardinal quitterait la +pourpre et se marierait, elle engagea dès le 10 novembre une campagne +matrimoniale qu'elle mena habilement[1395]. Le nouveau grand-duc trouva +bon d'accorder par un mariage les prétentions contradictoires de sa +maison et de Catherine sur les biens patrimoniaux des Médicis de la +branche aînée, un litige que compliquait encore la mort de Marguerite de +Parme, veuve en premières noces d'Alexandre de Médicis et usufruitière +de ces biens (1586). + + [Note 1392: Lettre de l'agent anglais Geffrey à Walsingham, 18 + avril 1583, _Lettres_, t. VIII, p. 411.] + + [Note 1393: _Lettres_, t. VIII, p. 372.] + + [Note 1394: Le cardinal Ferdinand de Médicis s'est-il après la + mort subite de son frère, débarrassé sans autre forme de procès, + d'une parvenue mal famée, suspecte d'avoir machiné l'accident dont + mourut la première femme de François, Jeanne d'Autriche? c'est une + explication qui n'est pas invraisemblable. La légende veut que + Bianca Capello ait fait servir à son beau-frère un blanc-manger + empoisonné, et que celui-ci, averti, se soit excusé d'y toucher, + tandis que la grande-duchesse, sous peine de s'avouer coupable, + était obligée d'en prendre et d'en laisser prendre à son mari. La + réputation de tous ces Médicis était d'ailleurs si mauvaise qu'on + soupçonna le Cardinal d'avoir fait empoisonner son frère et sa + belle-soeur. Blaze de Bury, _Bianca Capello_ (_Revue des + Deux-Mondes_, 1er juillet 1884, p. 152-158), n'écarte pas l'idée + d'une mort naturelle. Voir Saltini, _Tragedie Medicee domestiche_, + Florence, 1898.] + + [Note 1395: Lettre de Pisani, ambassadeur de France à Rome, + _Lettres_, t. IX, p. 278]. + +Philippe II, qui s'était d'abord inquiété d'un rapprochement possible +entre la Toscane et la France, finit par donner son approbation[1396]. +Le duc de Savoie se plaignit «du tort qu'on faisoit à Monsieur de +Nemours», son «frère», (son cousin)[1397]. Mais la Reine-mère passa +outre. L'homme de confiance du grand-duc, le banquier florentin Orazio +Rucellai, vint à Blois négocier les articles du contrat, qui furent +signés le 24 oct. 1588[1398]. Catherine donnait à Christine deux cent +mille écus et tous ses biens de Florence. Elle n'eut pas la joie de voir +le mariage par procuration, qui, retardé par sa maladie et sa mort, +n'eut lieu que le 27 février 1589. + +Elle souffrait depuis longtemps d'accès de goutte et de rhumatismes, que +ramenait périodiquement son formidable appétit, et d'une toux +catarrheuse, qui avec l'âge allait s'aggravant. Dans la première +quinzaine de décembre, elle faillit mourir d'une congestion pulmonaire. +La défaveur ou la maladie de celle qui, par prudence ou amour maternel, +travaillait à maintenir l'union des catholiques, laissa le Roi +directement aux prises avec les catholiques ardents. Les États généraux +lui imposaient la guerre contre les hérétiques et refusaient de lui +voter les fonds pour la faire. Ils exigeaient, contrairement aux +traditions de la monarchie, qu'il ratifiât d'avance les décisions +arrêtées d'un commun accord par le Clergé, la Noblesse et le Tiers. Un +avertissement lui vint qu'on voulait le mener à Paris. La conversation +qu'il eut le 22 décembre avec Guise le troubla comme une menace. Le chef +de la Ligue se serait plaint que ses actions les plus innocentes étaient +pour son malheur toujours mal interprétées et lui signifia qu'il était +résolu à céder la place à ses ennemis et à résigner ses fonctions de +lieutenant-général. Henri III crut que Guise quittait cette dignité pour +en obtenir une plus haute, la connétablie. Tremblant pour sa liberté et +peut-être pour sa vie, il attira le sujet rebelle dans sa chambre et le +fit tuer par les Quarante-Cinq (23 décembre 1588).[1399] + + [Note 1396: Lettre du 1er juin 1588, _ibid._, t. IX, p. 32.] + + [Note 1397: Lettre du duc de Savoie du 6 mars 1588, _Ibid._, t. + VIII, p. 488.] + + [Note 1398: Correspondance de Rucellai, dans les _Négociations de + la France avec la Toscane_, t. IV, p. 876 sqq.] + + [Note 1399: Pour de plus amples détails sur la tragédie de Blois, + voir Mariéjol, _Histoire de France de Lavisse_, t. VI, 1, p. + 285-286.] + +Aussitôt après le meurtre, il descendit chez sa mère, dont l'appartement +était situé au-dessous du sien. Un homme était là, le médecin de la +Reine, Cavriana,--agent secret du grand-duc de Toscane--qui le lendemain +écrivit au secrétaire d'État à Florence ce qu'il avait vu et entendu. Le +Roi entra et lui demanda comment allait sa mère. Il répondit: Bien, et +qu'elle avait pris un peu de médecine. Henri s'approcha du lit et dit à +Catherine de l'air le plus assuré et le plus ferme du monde: «Bonjour, +Madame. Excusez-moi. M. de Guise est mort: il ne se parlera plus de lui. +Je l'ai fait tuer, l'ayant prévenu en ce qu'il avait le dessein de me +faire.» Et alors il rappela les injures que depuis le 13 mai, jour de sa +fuite de Paris, il avait pardonnées pour ne pas se salir les mains du +sang de ce rebelle, mais, sachant et expérimentant à toute heure qu'il +sapait ou minait (ce furent ses propres paroles) son pouvoir, sa vie et +son État, il s'était résolu à cette entreprise. Il avait longtemps +hésité; enfin Dieu l'avait inspiré et aidé, et il allait de ce pas lui +rendre grâces à l'église, à l'office de la messe. Il ne voulait pas de +mal aux parents du mort, comme les ducs de Lorraine, de Nemours, +d'Elboeuf et Mme de Nemours, qu'il savait lui être fidèles et +affectionnés. «Mais je veux être le roi et non plus captif et esclave +comme je l'ai été depuis le 13 mai jusqu'à cette heure, à laquelle je +commence de nouveau à être le roi et le maître». Il avait fait arrêter +le cardinal de Bourbon et lui avait donné des gardes pour s'assurer de +lui. Ainsi avait-il fait du cardinal de Guise et de l'archevêque de +Lyon. Après cette déclaration, il s'en retourna avec la même contenance +ferme et tranquille[1400]. Cavriana, qui était tout près, ne laisse pas +entendre que Catherine ait répondu. Qu'aurait-elle pu dire à cet homme +rasséréné et ragaillardi, comme le remarque l'Italien, par le plaisir de +la vengeance? La moindre réserve l'aurait blessé. Cavriana ajoute que la +Reine-mère «est souffrante» et qu'elle sort «d'une terrible bourrasque +de mal» dont elle a failli mourir «et je crains, conclut-il, que le +départ de Madame la princesse de Lorraine (pour la Toscane) et ce +spectacle funèbre du duc de Guise n'empirent son état»[1401]. + +Plus tard, le bruit courut--et il a été recueilli par +l'histoire--qu'elle aurait dit à son fils: «Avez-vous bien donné ordre à +vos affaires?--Ouy, Madame, luy répondit-il.--Faictes advertir donc, luy +dit-elle, Monsieur le Légat de ce qui s'est passé, affin que Sa +Saincteté sache premièrement par luy vostre intention et que ne soyez +prévenu par vos ennemis»[1402]. + + [Note 1400: Le récit de Cavriana dans _Négociations diplomatiques + de la France avec la Toscane_, t. IV, p. 842-843.] + + [Note 1401: _Ibid._, p. 846]. + + [Note 1402: Palma Cayet, _Chronologie novenaire_, éd. Buchon, + Introd., p. 85.] + +Mais ce dialogue, qui ne s'accorde pas avec le témoignage de Cavriana, +est par lui-même invraisemblable. Henri III n'avait pas dit à sa mère +qu'il eût l'intention de se défaire du cardinal de Guise--et peut-être +n'y était-il pas encore résolu. Alors à quoi bon se hâter d'envoyer une +justification au pape; l'exécution du duc de Guise, un laïque, ne le +concernait point. Sixte-Quint ne protesta que contre le meurtre du +Cardinal, ce prince de l'Église étant, à ce qu'il prétendait, uniquement +justiciable de la Cour de Rome[1403]. Catherine savait très bien ces +distinctions ultramontaines. Le Roi tout ce jour-là refusa de recevoir +le légat Morosini, se bornant à lui faire dire par le cardinal de Gondi +qu'il avait, pour sauver sa vie, fait arrêter les cardinaux de Bourbon +et de Guise et l'archevêque de Lyon, et le soir, sur une nouvelle +demande d'audience, il envoya encore Gondi l'assurer que ni le cardinal +de Guise ni l'archevêque de Lyon n'étaient morts. Et en effet le +cardinal de Guise ne fut tiré de sa prison et passé par les hallebardes +que le lendemain matin. Alors seulement Henri III pria Morosini de le +venir trouver et il lui expliqua que les desseins criminels des deux +frères l'avaient forcé de se défaire d'eux, comme il l'avait fait, sans +employer les formes ordinaires de la justice, qui, vu le malheur des +temps et la puissance des coupables, risquaient de bouleverser l'État. + + [Note 1403: Guy de Brémond d'Ars, _Jean de Vivonne_, p. 299-302 + sqq.] + +Mais naturellement, dans les jours qui suivirent, Henri III a dû, comme +en toutes ses difficultés, recourir à sa mère. Après ce sursaut +d'énergie sanglante, il oubliait d'agir contre le reste de ses ennemis. +Il laissa sans secours la citadelle d'Orléans, que les ligueurs de la +ville assiégeaient. Il renvoya aux Parisiens deux de leurs échevins +qu'il avait fait arrêter le jour de la tragédie de Blois. Il mit en +liberté la mère de ses victimes. Pensait-il avoir tué la Ligue avec les +Guise ou retombait-il de tout son poids dans ses habitudes de mollesse +et d'indolence? Catherine était, comme on peut le croire, embarrassée de +lui donner des conseils. Il n'est pas douteux qu'elle déplorait ce crime +comme une faute. «Ah! le malheureux! disait-elle de son fils au P. +Bernard d'Osimo, un capucin, le 25 décembre. Ah! le malheureux. Qu'a-t-il +fait.... Priez pour lui qui en a plus besoin que jamais, et que je vois +se précipiter à sa ruine, et je crains qu'il ne perde le corps, l'âme et +le royaume[1404]». Elle est, écrivait Cavriana le 31 décembre, +«bouleversée (_turbata_) et, quoique très prudente et très expérimentée +dans les choses du monde, elle ne sait toutefois quel remède donner à +tant de maux présents ni comment pourvoir aux maux à venir[1405]?» Elle +allait toutefois mieux, et le médecin espérait que dans huit jours elle +pourrait reprendre son train de vie. + +Mais elle n'attendit pas d'être complètement rétablie; son fils avait +besoin d'elle. Le 1er janvier, elle sortit, comme il le désirait, pour +aller voir le cardinal de Bourbon et lui annoncer, peut-être dans un +dessein de réconciliation, qu'il lui faisait grâce[1406]. Le temps était +très froid, même en cette année qui fut froide. Le vieillard reçut très +mal sa vieille amie. «Madame, lui dit-il, si vous ne nous aviez trompés +et ne nous aviez amenés ici avec de belles paroles et avec garantie de +mille sûretés, ces deux [hommes] ne seraient pas morts, et moi je serais +libre». + + [Note 1404: Le récit de cette entrevue que le capucin expédia + immédiatement à Rome a été publié par M. Charles Valois, _Histoire + de la Ligue, oeuvre inédite d'un contemporain_, S.H.F., t. I, 1914, + p. 300.] + + [Note 1405: Desjardins, _Négociations diplomatiques avec la + Toscane_, t. IV, p. 852.] + + [Note 1406: Cavriana dit «la sua liberazione». Cela veut-il dire + qu'Henri III avait l'intention de remettre le Cardinal en liberté, + mais, dans ce cas, c'était assurément à de certaines conditions. + La colère du vieillard, en montrant son intransigeance, aurait été + cause qu'on le garda en prison.] + +Cette injuste accusation la toucha au vif; elle s'en retourna toute +dolente. Ses poumons se reprirent et son état s'aggrava tellement que le +5 janvier au matin elle dicta ou plutôt se laissa dicter par son fils +son testament et mourut le jour même à une heure et demie. + +Deux personnes donnèrent des marques de profond chagrin: sa petite-fille +très chère, Christine de Lorraine, et le Roi, «ce fils, dit Marguerite, +que d'affection, de debvoir, d'esperance et de crainte elle +idolastrait»[1407]. Aussi, dans sa lettre à l'ambassadeur de France à +Rome, reconnaissait-il qu'il lui était «tenu non seulement du devoir +commun de la nature», mais de tout le bonheur qu'il avait eu sur terre +et que le «deuil et regret» que lui apportait «la privation du bien de +sa présence» ne se pouvait comparer «au ressentiment de la perte des +personnages qui vous sont aussi proches»[1408]. + + [Note 1407: _Mémoires de Marguerite_, éd. Guessard, p. 49.] + + [Note 1408: _Lettres_, t. IX, p. 395.] + +Mais il l'aimait à sa façon d'enfant gâté et de roi et jusqu'à la fin +lui imposa la tyrannie de sa jalouse tendresse. De la recluse d'Usson, +il n'était pas plus question dans le testament que si elle fût morte. +Catherine déshéritait sa fille, tacitement, comme indigne, et ne lui +faisait pas même l'aumône d'une parole de pardon. Elle instituait Henri +III pour son seul et unique héritier, mais, il est vrai, avec tant de +fondations et de donations qu'elle ne lui laissait en somme, sauf la +ville de Cambrai, que la qualité d'exécuteur testamentaire, et encore à +titre onéreux. Elle le chargeait de payer, annuellement ou en une fois, +diverses sommes à des religieux attachés à l'église de l'Annonciade en +son hôtel de Paris, à des filles à marier, aux pauvres, à ses femmes de +chambres, à ses nains et naines, à ses deux médecins, à ses deux +chirurgiens et apothicaires, à M. de Lanssac, son chevalier d'honneur, à +ses dames et filles d'honneur, à son confesseur, Monsieur Abelly, à la +duchesse de Retz, au comte de Fiesque, qui avait épousé une Strozzi, à +l'abbé Gadagne, un de ses négociateurs, au petit La Roche, son écuyer +tranchant et son grand porteur de dépêches, à Mme de Randan, née Fulvie +Pic de la Mirandole, et à la comtesse de la Mirandole, à Claude de +L'Aubespine, son secrétaire des finances, et à quelques autres +personnes. Ses dettes, qu'on a évaluées à vingt millions de notre +monnaie, étaient, avec les legs, si supérieures au peu qu'elle laissait +à son fils que, s'il n'eût été roi, il aurait certainement répudié la +succession. Elle en attribuait la meilleure part à trois légataires: à +Louise de Lorraine, sa bru, la seigneurie et château de Chenonceaux; à +son petit-fils Charles, le bâtard de Charles IX, tout ce qui lui +appartenait de son propre: à savoir en Auvergne, les comtés de Clermont +et d'Auvergne, avec les baronnies de La Tour et de La Chaise; en +Languedoc, le comté de Lauraguais, avec les droits de justice et de +péage à Carcassonne, Béziers, et sur les moulins de Baignaux, ainsi que +la moitié des meubles, bagues et cabinets du palais qu'elle s'était fait +construire à Paris; à Christine de Lorraine, sa petite-fille, sa maison +et palais de Paris, avec ses appartenances et dépendances et l'autre +moitié «de tous et chacuns des meubles, cabinets, bagues et joyaux». +Elle transférait aussi à la future grande-duchesse de Toscane les +«biens, droicts noms, raisons et actions» qu'elle avait au pays +d'Italie, y compris ses prétentions sur le duché d'Urbin, et la somme de +deux cent mille écus pistoles «provenant de la vente par elle faicte à +Monsieur le grand-duc de Toscane, des biens situés et assis en la +Toscane»[1409]. + + [Note 1409: Testament de la Reine-mère, dans _Lettres_, t. IX, p. + 494-498.] + +De l'affection de Catherine de Médicis pour sa petite-fille, de sa +sympathie pour la maison régnante de Lorraine et de ses ménagements pour +les Guise, cadets de cette maison, on a cru pouvoir conclure qu'elle +avait souhaité et préparé l'avènement au trône de son gendre Charles +III, ou plutôt de son petit-fils Henri de Lorraine, marquis de +Pont-à-Mousson. Pour barrer la route au roi de Navarre, légitime +héritier présomptif, elle aurait favorisé les catholiques qui +subordonnaient le droit dynastique à la profession du catholicisme. La +reconnaissance officielle des droits du cardinal de Bourbon était une +première «escorne» à la règle de succession dynastique et elle en +méditait une autre, l'abolition ou la suspension de la loi salique, dont +l'un des deux Lorrains chers à Catherine serait appelé à profiter à la +mort d'Henri III et du cardinal de Bourbon. + +Il est vrai que l'Union catholique s'était faite contre le roi de +Navarre. Mais Catherine pouvait s'excuser sur la nécessité ou alléguer +qu'Henri de Bourbon, en s'obstinant dans l'hérésie, rendait inutiles les +efforts pour le rapprocher du trône. Elle n'avait pas beaucoup de +raisons de s'intéresser à lui: c'était un gendre détestable et un ennemi +dangereux. Sauf les droits qu'il tenait de la loi salique, et qu'en sa +qualité d'étrangère elle ne devait pas apprécier beaucoup, quel autre +mérite pouvait-elle lui reconnaître que de contrecarrer à merveille les +volontés du Roi son fils? L'historiographe Palma Cayet, compilateur +méritoire, mais pauvre cervelle, se montre vraiment trop crédule quand +il assure que la Reine-mère, à son lit de mort, avait recommandé à Henri +III d'aimer les princes du sang et de les tenir toujours auprès de lui, +et principalement le roi de Navarre. «Je les ay, lui fait-il dire, +tousjours trouvés fidèles à la Couronne, estant les seuls qui ont +intérest à la succession de vostre royaume[1410]». A-t-elle bien pu dire +contre toute vérité qu'elle avait toujours eu à se louer des princes du +sang? Si vraiment elle a conseillé à son fils de se rapprocher du roi de +Navarre, c'est qu'après le meurtre des Guise il n'y avait plus d'accord +possible entre le Roi et la Ligue; les leçons du passé n'y sont pour +rien. Mais il est encore moins vraisemblable que, par amour des +Lorrains, Catherine ait songé à préparer leur avènement au trône[1411]. +Le bruit en avait couru, il est vrai. Un correspondant du comte palatin, +Jean Casimir, écrivait à ce condottiere de l'Allemagne protestante, le 6 +août 1586, que la Reine-mère avait fait espérer au duc de Lorraine que, +vu sa parenté avec le Roi, il avait plus de chance que les Guise +d'obtenir la Couronne. Ce n'était pas s'engager beaucoup. «En somme, +ajoutait ce donneur de nouvelles, la vieille Reine veut ruiner Navarre +et transférer la Couronne[1412]. C'est prêter un bien long dessein à une +femme de cet âge et qui n'avait d'autre politique que l'avenir de son +fils. Quel ramassis de contes bleus ou noirs deviendrait l'histoire si +elle admettait pour vérités tous les racontars que s'empressaient de +transmettre sans contrôle les agents officieux et même les agents +officiels des princes! + + [Note 1410: Palma Cayet, p. 160.] + + [Note 1411: Cette thèse a été reprise, à grand renfort de textes, + par Davillé, ce bon travailleur, dont le livre d'ailleurs contient + çà et là tous les arguments contre le rôle qu'il prête à + Catherine.] + + [Note 1412: Davillé, p. 108, note 2.] + +Il faut aussi se garder de trop solliciter les textes. En 1587, quand +les protestants d'Allemagne envoyèrent une armée au secours des +protestants de France, Guise, craignant pour la Ligue les suites de +cette jonction, écrivit au duc de Lorraine de lever des soldats et de +munir ses places pour barrer la route aux envahisseurs. Il l'assurait +«que la France paiera le tout pourveu qu'on soit le plus fort», +c'est-à-dire que s'il aidait à l'être, il serait indemnisé de sa peine +et de ses dépenses. Henri III avait autant d'intérêt que le Duc à la +défense de la frontière. «...Croyez que le Roy vous donnera le mesme +secours que firent ses ayeulx (Louis XI) aux vostres (René de Lorraine) +contre le duc de Bourgogne (Charles le Téméraire)»[1413]. Enfin, pour +décider son cousin aux sacrifices d'hommes et d'argent, Guise employait +les grandes raisons: il y trouverait «honneur, réputation, et +commencement destablir _la belle fortune d'un gran monarque_». «Car de +l'estime qu'on fera de vous despens non seullement vostre conservation, +_mais ce que pouvez espérer_.» Quelle fortune et quelles espérances? +Dans une lettre que les envahisseurs saisirent le 27 ou le 28 septembre +sur un messager lorrain, Christine de Danemark, duchesse douairière de +Lorraine, souhaitait à son fils Charles III bon succès sur cette armée +allemande. «Et en ceste occasion, disait-elle, je désirerois bien que +puissions jouyr de la couronne _qu'aultrefois m'avez escript_, et me +semble que le temps ne seroit mal à propos d'y penser»[1414]. Les +protestants conclurent, non sans apparence, de ces quelques mots que le +Duc, en récompense du service rendu, se ferait reconnaître par Henri III +héritier présomptif. Mais à la vérité ce n'est pas à la Couronne de +France que pensaient la duchesse douairière de Lorraine et Guise. Les +ducs de Lorraine se vantaient de descendre de Charlemagne, et plusieurs +fois, au cours du XVIe siècle, ils employèrent leurs historiographes à +le démontrer. En tête d'un ouvrage publié en 1509 ou 1510, et qui ouvre +la série de ces généalogies tendancieuses, Symphorien Champier, médecin +du grand-père de Charles III, le duc Antoine, et fameux polygraphe, +avait inscrit ce titre significatif: _Le recueil ou croniques des +hystoires des royaulmes daustrasie ou france orientale, dite à présent +lorrayne_. Henri III savait ces prétentions et même il s'en irritait. +Mais pour décider Charles III à donner Christine en mariage à son favori +le duc d'Épernon, il lui laissa probablement entendre qu'il lui céderait +Metz, et le reconnaîtrait pour roi d'Austrasie. D'Épernon, qui +commandait à Metz, aurait eu en échange le gouvernement du Comtat +Venaissin, à titre de vicaire du pape. Ce n'est pas une simple +hypothèse. L'agent de Walsingham en France, Geffrey, écrivait à ce +ministre d'Élisabeth, le 18 avril 1583: «Le duc de Lorraine ne la +voullut donner (sa fille) à Monsieur d'Espernon [ce] qui a esté cause de +rompre le desseing du _royaume d'Austrasie_ et du comtat de +Venisse»[1415]. Jean-Casimir, qui suivait avec une curiosité intéressée +les affaires de France, notait dans son Diaire en juin-juillet 1583, +c'est-à-dire avec quelque retard: «Lorraine et ses mignons veult il +(Henri III) faire roy»[1416]. Mais si Charles III n'avait pas voulu +payer d'une mésalliance le titre de roi, il n'y renonçait pas. Le 4 juin +1588, La Noue écrivait à Walsingham: «Si Sedan et Jamès (Jametz) (deux +villes de la principauté protestante de Bouillon menacées par le duc de +Guise) se perdent par faulte d'assistance, Metz suivra le mesme chemin, +dont s'ensuivra «ung nouveau establissement du roiaume +d'Austrasie»[1417]. Rien de plus naturel que la duchesse douairière ait +fait allusion, dans une lettre de septembre 1587, à ces espérances de la +Maison de Lorraine soupçonnées de tout le monde et immédiatement +réalisables. + + [Note 1413: _Ibid._, p. 126.] + + [Note 1414: Cette lettre est rapportée dans les _Mémoires de La + Huguerye_, t. III, p. 148-150. La Huguerye était alors au service + de François de Châtillon, qui avait rejoint l'armée d'invasion + avec une petite troupe de huguenots, et bien que ce diplomate + marron, qui passa du parti protestant au parti catholique + plusieurs fois en sa carrière, soit un imaginatif, comme il a déjà + été indiqué plus haut, il n'est pas vraisemblable qu'il ait + inventé ce document ni même qu'il l'ait altéré, car il l'aurait en + ce cas éclairci. C'est ce qu'a fait l'éditeur des Mémoires de la + Ligue, _Le Second Recueil_... p. 338, qui précise ainsi ce + passage: «car jamais ne se présenta une plus belle occasion de + vous mestre le sceptre en la main et la Couronne sur la teste». + Par contre, il supprime l'incidente «_qu'aultrefois m'avez + escript_» et cependant elle est essentielle, comme on le verra.] + + [Note 1415: _Lettres_, t. VIII, p. 412.] + + [Note 1416: Cité par Davillé, _Les Prétentions de Charles III_, p. + 46, note 1, d'après le journal de Jean-Casimir qu'a publié F. v. + Bezold, _Briefe des Pfalzgrafen Johann Casimir_, t. II, Munich, + 1884, p. 130.] + + [Note 1417: Hauser, _François de La Noue_, app. p. 314.] + +Mais quand même la mère de Charles III aurait rêvé pour son fils la +couronne de France, rien ne permet de supposer que Catherine de Médicis +ait été complice de ses ambitions. Les sympathies de la Reine-mère pour +le duc de Lorraine étaient grandes[1418]. Elle ne laissait pas échapper +l'occasion de signaler à Henri III la volonté qu'il avait de le servir, +mais tout le reste est conjecture. Elle n'eût pas osé recommander la +candidature de Charles III ou du marquis de Pont-à-Mousson à Henri III, +qui n'aimait pas les Lorrains et qui était sincèrement attaché à la loi +de succession dynastique. + + [Note 1418: Ajouter aux textes déjà cités une lettre du 2 juin + 1587, _Lettres_, t. X, p. 475.] + +L'intention que lui prête le cardinal Granvelle dans une lettre du 28 +juin 1584, immédiatement après la mort du duc d'Anjou, de proposer le +cardinal de Bourbon pour héritier présomptif, s'accorderait mieux avec +son habitude d'ajourner la solution des difficultés. Exclure le roi de +Navarre à cause de son hérésie et mettre à sa place son oncle, ce +n'était pas méconnaître les titres des Bourbons ni la loi salique sur +lesquels ils étaient fondés, mais déclarer que la règle immuable de +succession dynastique comportait une exception, une seule, la profession +de l'hérésie. Ce compromis permettait de gagner du temps. Peut-être +aussi Catherine a-t-elle à même fin inspiré, quelques années plus tard, +une consultation politico-juridique contre les droits immédiats du son +gendre. L'auteur est un jurisconsulte italien, Zampini, qu'elle avait +chargé en 1576 de démontrer que les États généraux étaient une assemblée +consultative, qui donnait au Roi des avis, non des ordres. A sa demande, +ou de lui-même (mais pourquoi cet étranger serait-il intervenu +spontanément dans ce débat?) Zampini s'efforça de démontrer que les +droits de l'oncle, indépendamment des croyances religieuses, +l'emportaient sur ceux du neveu. Le fond de son argumentation était +qu'Antoine de Bourbon, mort pendant le règne de Charles IX et du vivant +de deux autres fils d'Henri II, n'avait jamais été lui-même héritier +présomptif et par conséquent n'avait pu transmettre à son fils une +qualité qu'il ne possédait pas. Après la mort du duc d'Anjou, le +candidat éventuel à la couronne était non le fils d'Antoine, mais son +frère le cardinal, qui était plus proche parent d'Henri III, «car le +plus prochain en degré exclut tousjours celuy qui est le plus remot et +esloigné»[1419]. Mais cette disposition du droit civil, à supposer même +qu'elle pût prévaloir contre la règle de succession dynastique, +n'écartait pas pour toujours le roi de Navarre--réserve faite de +l'hérésie--elle l'ajournait simplement à la mort du Cardinal, dont il +était l'héritier naturel. La thèse de Zampini décourageait, sans les +désespérer, les partisans d'Henri de Bourbon et de la loi salique, et, +vu la différence d'âge du Cardinal et d'Henri III, elle avait, sauf +l'accident qu'on ne pouvait prévoir, les plus grandes chances de rester +purement spéculative. + + [Note 1419: Matthieu Zampini, _De la succession du droict et + prérogative de premier prince du sang de France déférée par la loy + du Royaume à Monseigneur Charles, cardinal de Bourbon, par la mort + de Monseigneur François de Valois, duc d'Anjou_, Lyon, 1589, p. + 16.] + +C'est trop donner à l'hypothèse que d'imaginer Catherine méditant un +changement de dynastie. Les difficultés étaient grandes et les chances +des Lorrains petites. L'exclusion du roi de Navarre comme hérétique au +profit du cardinal de Bourbon affirmait les droits des Bourbons +catholiques, c'est-à-dire, sans compter le vieux cardinal, de François +de Conti, du comte de Soissons et du cardinal de Vendôme, qui, quoique +fils du héros de la Réforme, Condé, n'étaient pas de sa religion. Les +ligueurs prétendaient que Conti et Soissons ayant combattu à Coutras +dans l'armée du roi de Navarre, étaient, comme fauteurs d'hérétiques, +civilement et politiquement déchus. Mais l'incapacité de tous les +Bourbons et l'abrogation de la loi salique n'auraient pas résolu la +question de succession à l'avantage des Lorrains. Il y avait parmi les +parents d'Henri III des ayants droit ou plus qualifiés ou plus +puissants. Philippe II, qui avait épousé la fille aînée d'Henri II, +pouvait réclamer l'héritage pour sa fille, l'infante +Claire-Isabelle-Eugénie, à plus juste titre que Charles III pour le +marquis de Pont-à-Mousson, qui était le fils de la cadette, Claude de +Valois. Même en admettant qu'au même degré les mâles dussent être +préférés aux femmes, le duc de Savoie, Charles Emmanuel, fils d'une +fille de François Ier, n'avait-il pas, comme représentant d'une ligne +plus ancienne, de meilleurs droits à faire valoir? Et les Guise, qui +pouvaient mettre les forces de la Ligue au service de Charles III, ne +seraient-ils pas tentés de s'en servir à leur profit? Entre tant de +concurrents catholiques et contre l'héritier légitime, quelles seraient +les chances du duc de Lorraine? Et au vrai il n'a jamais ambitionné, et +encore sans franchise, qu'un morceau de France. + +Catherine était assez intelligente pour comprendre que l'élection de ce +petit prince amènerait le démembrement de la France. Deux prétendants +seuls pouvaient maintenir le royaume en son entier: le roi de Navarre et +le roi d'Espagne, celui-ci pour en faire un autre Portugal, celui-là +pour assurer la nationalité française. Catherine aimait aussi peu +Philippe II qu'Henri de Bourbon. Le zèle de l'un pour le catholicisme +lui était aussi suspect que l'obstination de l'autre dans le +protestantisme. Mais le roi de Navarre avait pour lui la tradition, sa +race, un parti puissant et tous les catholiques qui ne subordonnaient +pas le droit dynastique au droit religieux. Catherine n'avait pas de +préférence à marquer tant que son fils était vivant, mais, si tièdes +qu'on suppose ses sentiments pour sa patrie d'adoption, il est croyable +que, forcée de choisir, elle se fût prononcée pour le seul candidat +capable de sauvegarder l'indépendance de la Couronne. + +Mais on ne lui eût pas demandé son avis. Après la sanglante exécution de +Blois, qui tuait l'Union catholique, son rôle à elle était fini. Odieuse +aux ligueurs, qui la croyaient complice du meurtre des Guise, elle +était, pour toutes les raisons du passé, suspecte aux protestants. Elle +mourut dans l'épouvante de ce qu'elle put deviner, et encore eut-elle ce +bonheur, dans la ruine de ses efforts, de ne pas voir l'assassinat de +son fils et la fin des Valois. + +Elle n'avait pas cessé, sauf dans les moments de grande pénurie +financière, de faire travailler à la chapelle funéraire contiguë à +l'abbaye de Saint-Denis où elle espérait aller retrouver son mari sous +le mausolée de marbre. Mais, quand elle mourut, Paris était en pleine +insurrection. Les ligueurs les plus ardents menaçaient, si son corps +traversait la ville, de le traîner à la voirie ou de le jeter au +fleuve[1420]. On le garda donc provisoirement à Blois, dans l'église de +Saint-Sauveur, mais il avait été, paraît-il, si mal embaumé qu'il fallut +le mettre en pleine terre. Il y resta vingt et un ans[1421]. + + [Note 1420: L'Estoile, janvier 1589, éd. Jouaust, t. III, p. 233.] + + [Note 1421: Pasquier, _Oeuvres_, t. II, liv. XIII, lettre 8, p. + 377.] + +Henri III périt quelques mois après; Henri IV fut assez occupé pendant +dix ans à conquérir son royaume sur ses sujets et sur les Espagnols pour +faire des obsèques solennelles à sa belle-mère. Même quand il fut le +maître absolument obéi, il oublia ou ajourna le transfert à Saint-Denis +de celle qu'il avait si peu de raisons d'aimer. Ce fut la bâtarde +d'Henri II, la bonne Diane de France, qui, mue de pitié, s'en chargea. +L'année même de l'avènement de Louis XIII, elle fit exhumer la vieille +Reine et transporter ce qui restait d'elle auprès du Roi son mari. +Quand la chapelle des Valois, qui croulait faute de soins, fut démolie +en 1719, le tombeau d'Henri II fut réédifié dans l'église +abbatiale[1422]. C'est là que Catherine de Médicis repose, du moins en +effigie. Quant à son coeur, même s'il avait été retrouvé, il n'y aurait +pas eu place pour lui dans le monument gracieux qui, de l'église des +Célestins où il avait été élevé, a passé aujourd'hui au musée du Louvre. +L'urne de bronze doré que supportaient les trois cariatides de marbre de +Germain Pilon réunissait les coeurs d'Henri II et de son vieil ami, le +connétable Anne de Montmorency. La veuve, aussi déférente que l'épouse, +s'était résignée à laisser s'affirmer jusque dans la mort un attachement +qui, pour d'autres raisons, comme on le pense, que la faveur de Diane de +Poitiers, avait été une des amertumes de sa vie conjugale[1423]. + + [Note 1422: Paul Vitry et Gaston Brière, _L'Église abbatiale de + Saint-Denis et ses tombeaux_, Paris, 1908, p. 21.] + + [Note 1423: On croit communément que l'urne était destinée à + recevoir et a reçu les coeurs, unis cette fois, d'Henri II et de + Catherine, mais il n'est pas possible que le secrétaire de + l'ambassadeur vénitien se soit trompé. Dans sa relation écrite peu + de temps après 1579, et en tout cas du vivant de Catherine de + Médicis, il dit qu'Anne de Montmorency fut l'âme (_anima_) du roi + Henri II, «comme on le voit par la sépulture de leur coeur dans un + même vase à l'église des Célestins». Des trois distiques gravés + sur le soubassement, le plus ancien et le plus équivoque ne + contredit pas ce témoin: + + _Cor junctum amborum longum testantur amorem + Ante homines Junctus spiritus ante Deum._ + + _Amor_, en langage poétique, peut très bien signifier l'amitié de + deux hommes.--L'urne actuelle du Louvre est une reconstitution + moderne.] + + + + +_APPENDICE_ + +LES DROITS DE CATHERINE SUR LA SUCCESSION DES MÉDICIS + + +Le contrat de mariage[1424] de Catherine de Médicis portait qu'elle +renonçait aux biens, meubles et immeubles de son père «au proffit et +utilité de» Clément VII, mais son oncle étant mort en 1534, son cousin +le cardinal Hippolyte en 1535, et son frère Alexandre de Médicis, duc de +Florence, en 1537, et ainsi tous les mâles de la branche aînée ayant +disparu, Catherine revint sur sa renonciation comme n'ayant été faite +qu'en faveur du Pape. Elle poursuivit en Cour de Rome la restitution de +ses biens patrimoniaux, que détenait Marguerite d'Autriche veuve de son +frère assassiné. Le projet de transaction qui, après négociations et +procès, fut en 1560 soumis aux deux parties, laissait à Marguerite la +jouissance, sa vie durant, des biens situés en Toscane et la pleine +propriété des joyaux; bracelets, pierres précieuses et autres meubles, +ainsi que des biens-fonds des Médicis situés dans le royaume de +Naples[1425]. Il attribuait à Catherine la nue propriété des immeubles +de Toscane et du palais Médicis de Rome[1426] avec ses appartenances et +dépendances. + +Les revenus des fonds placés sur le Mont-de-la-Foi (Mont-de-Piété) +étaient partagés entre Marguerite et Catherine, le capital (20 000 écus) +restant à Catherine, à charge pour les deux héritières de désintéresser +les créanciers du cardinal Hippolyte. La question de la villa Médicis +(villa Madame)[1427] était réservée, d'autant que le cardinal Alexandre +Farnèse y prétendait aussi en vertu d'une donation d'Henri II[1428]. + + [Note 1424: Le contrat de mariage dans _Lettres_, t. X, p. 478 + sqq. (en français); une copie en latin (moins complète) dans + Reumont-Baschet, _La Jeunesse de Catherine de Médicis_, p. + 312-318.] + + [Note 1425: _Lettres_ t. IX, p. 438.] + + [Note 1426: Dit palais Madame, à cause de Madame Marguerite, qui + depuis la mort de son mari, l'occupait. Aujourd'hui palais du + Sénat.] + + [Note 1427: C'est la villa Médicis au Monte Mario, qu'il ne faut + pas confondre avec la Villa Médicis du Pincio où est installée + aujourd'hui l'Académie de France.] + + [Note 1428: _Lettres_, t. IX, p. 446-447.] + +Mais Catherine n'accepta pas ce compromis, sauf en ce qui regardait les +bijoux et les domaines napolitains. Elle réclama la restitution +immédiate des capitaux versés au Mont-de-Piété et la pleine propriété +des biens-fonds de Rome et de Toscane. On recommença à plaider et à +négocier. En septembre 1582, le tribunal de la Rote, la suprême +juridiction pontificale en matière civile, condamna Marguerite à payer +à Catherine 20 000 écus et à lui abandonner l'usufruit du palais Médicis +avec ses appartenances et dépendances. Marguerite mourut en 1586 avant +de s'être exécutée. Catherine s'entendit assez facilement sur les +questions de créance et des biens de Rome avec les héritiers de la +duchesse, son beau-frère le Cardinal Farnèse, et son fils le duc de +Parme. + +Elle eut d'autres difficultés avec les Médicis régnant en Toscane. Côme, +qui s'était fait proclamer duc à Florence, après l'assassinat +d'Alexandre, avait pris à ferme de Marguerite, moyennant 8 500 écus d'or +par an, tous les biens sis et situés en ville et duché de Florence: +maisons, palais, villas, campagnes, maremmes, etc., qui étaient ensemble +estimés un peu plus de 322 429 ducats[1429]. Après la mort de +l'usufruitière, François de Médicis, successeur de Côme, ne se pressa +pas de laisser entrer la propriétaire en possession. Il prétendait +garder l'héritage en nantissement de 240 000 écus qu'il avait dépensés +pour l'entretien de ces immeubles. Catherine offrait, à titre de +transaction, de lui céder le tout contre la quittance des 340 000 écus +qu'il avait prêtés à Henri III, estimant qu'elle lui abandonnait «plus +de cent mil escus de la valeur desdits biens»[1430]. Mais François +marchandait, et Catherine avait entamé une action contre lui lorsqu'il +mourut. Le mariage de son successeur Ferdinand avec Christine de +Lorraine arrêta le procès. Catherine constitua en dot tous ses biens de +Toscane à sa petite-fille. À Rome elle céda au grand-duc le palais +Médicis, dit palais Madame[1431], moins les appartenances et dépendances +que garda Saint-Louis-des-Francais[1432], et elle reçut en échange le +palais que Ferdinand habitait au temps de son cardinalat et où fut +transférée l'ambassade de France. + + [Note 1429: _Lettres_, t. IX, p. 444-445.] + + [Note 1430: 9 avril 1587, _Ibid._, t. IX, p. 199.] + + [Note 1431: L'ambassadeur Pisani avait déjà commencé les + réparations et se préparait à s'y installer. Lettre du 17 juin + 1587, _Ibid._, t. VIII, p. 481.] + + [Note 1432: Voir plus haut, p. 377, la donation à + Saint-Louis-des-Francais.] + + + + +CONCLUSION + + +Si Catherine n'était pas l'auteur responsable de la Saint-Barthélemy, +est-il paradoxal de prétendre qu'elle ferait assez belle figure dans +l'histoire? Il n'y a rien à redire à ses moeurs; on ne lui connaît ni +favoris de haut parage ni même simples valets de coeur. Elle fut, épouse +ou veuve, la femme «de vie incoulpée», que célébrait Henri III. C'est +une légende qu'elle a favorisé les écarts de jeunesse de ses fils pour +les énerver et plus facilement les conduire. Elle eut le mérite, qui +n'est pas petit, de défendre pendant trente ans l'État et la dynastie +contre les forces anarchiques du temps. Entre toutes les reines de +France du XVIe siècle--car Marie Stuart ne fit que passer--elle +personnifie la civilisation et l'esprit de la Renaissance. Mais son +crime est si grand qu'il a fait oublier vertus, qualités et services. + +Seuls ou presque seuls les historiens de l'art, distraits de l'obsession +du massacre par la nature de leurs études, trouvent de quoi admirer dans +sa vie. Et c'est justice. En son mécénat, il n'y a de blâmable que le +prix qu'il a coûté. + +Née d'une Française de la plus haute aristocratie et de Laurent de +Médicis, duc d'Urbin, petit-fils de Laurent le Magnifique, et comme lui +chef de la République florentine, orpheline presque en naissant, mais +élevée à Rome et à Florence, sous la tutelle de ses grands-oncles les +papes Léon X et Clément VII, et transportée à quatorze ans, par son +mariage avec un fils de France, de ces capitales de l'art et du +catholicisme à la Cour de François Ier, la plus brillante de la +chrétienté, elle aimait d'un goût atavique, que les impressions de +l'enfance et de la jeunesse renforcèrent encore, le luxe, la +représentation et la magnificence. Quand, à partir du règne de Charles +IX, son fils, elle disposa librement des finances de l'État, elle +s'entoura de dames et de demoiselles d'honneur, qu'elle voulut parées +«comme déesses», multiplia les fêtes et bâtit des palais et des châteaux +pour donner à la royauté et se donner à elle-même, le décor, les +cortèges et l'éclat qui répondaient à ses rêves de grandeur. Son +intelligence était vive et sa curiosité large et toujours en éveil. Elle +recherchait la compagnie des doctes, des lettrés, des artistes, des +collectionneurs. Elle collectionnait elle-même des tableaux, des objets +d'art, des produits exotiques et, ce qui n'avait pas encore de nom, des +bibelots. Elle amassait des cartes géographiques, des livres, des +manuscrits. Elle savait probablement le latin et du grec, peu ou +beaucoup. Elle patronna ou pensionna les écrivains italiens de son +temps, Alamanni, l'Arétin, le Tasse et, parmi les prosateurs et les +poètes de l'époque antérieure, elle était capable d'apprécier le franc +réalisme de Boccace et l'idéalisme subtil de Pétrarque. + +Grâce à cette teinture des langues antiques et à sa connaissance de la +littérature italienne, sans oublier la française, elle fut mieux qu'un +banquier de la République des lettres. Elle entremêla les ballets en +usage à la Cour de chants, de musique et d'une action scénique, d'où +allait sortir l'opéra. Elle inspira l'idée d'un nouveau genre +dramatique, la tragi-comédie. Même s'il était vrai qu'elle a fait servir +les moyens de séduction de son cercle de femmes à des fins politiques, +elle souhaita que la poésie du moins restât chaste, comme le refuge de +l'idéal. Elle recommanda expressément à Baïf, tout en le louant d'avoir +adapté le _Miles gloriosus_ de Plaute à la scène française, de se garder +des «lascivetés» des anciens, et elle invita Ronsard, qui, à cinquante +ans, continuait de chanter le vin et l'amour avec l'enthousiasme d'un +jeune homme, à imiter, comme il fit, l'adorateur de Laure en ses +délicatesses de pur sentiment. + +Elle-même en sa jeunesse avait délibéré d'écrire avec sa belle-soeur +Marguerite de France, sur le modèle du _Décaméron_ ou de l'_Heptaméron_, +un recueil de Nouvelles, mais qui seraient des histoires vraies. Mais +elle a eu d'autres soucis et sa production littéraire, si l'on peut +dire, consiste en une énorme correspondance presque toute politique, +qu'elle a dictée et souvent même écrite de sa main dans une orthographe +bizarrement phonétique, et où ressortent des lettres familières, en trop +petit nombre, d'un agrément et d'un tour si français. Elle est +assurément de la même famille intellectuelle que Marguerite d'Angoulême +et Marguerite de France, mais, à la différence de la soeur et de la fille +de François Ier, elle excelle aux sciences et aux mathématiques et se +distingue encore de ces pures lettrées par ses goûts artistes. Elle a +aimé les bâtiments jusqu'à en dresser avec ses architectes le plan, +l'ordonnance et la décoration. Tous ses enfants, sauf François II, né +maladif et mort jeune, et ses filles, Élisabeth et Claude, comprimées, +l'une par l'étiquette de la Cour de Madrid, l'autre par la médiocrité de +celle de Nancy, sont des esprits cultivés, raffinés, curieux de poésie, +de philosophie, et de musique. Henri III parle et Marguerite de Valois +écrit avec une perfection, rare pour le temps, de noblesse et +d'élégance. + +Mais les historiens politiques sont sans bienveillance. La plupart la +représentent comme uniquement attachée à son intérêt, indifférente au +bien et au mal, sans religion ni scrupules. Pour les moralistes et les +romanciers, elle est l'incarnation du machiavélisme. Les protestants, et +c'est bien naturel, l'exècrent et les catholiques en général la renient. + +C'est là un jugement sommaire, inspiré par cette idée toute naturelle, +mais quelquefois fausse, qu'ayant commandé un crime énorme, elle était +née criminelle. D'où la conclusion que ses sentiments étaient viciés en +leur source, qu'elle était incapable d'un acte généreux, qu'elle +n'aimait rien ni personne et que dans sa vie tout fut calcul, égoïsme, +ruse, perfidie, cruauté. + +Catherine, la vraie Catherine, ondoyante et diverse, ne ressemble pas à +ce portrait brossé à grands traits, tout en noir, et comme figé en sa +malveillance. Elle n'a pas été toujours la même au cours de trente ans +de règne; elle a varié comme un homme, plus qu'un homme. Elle a été +poussée par l'ambition, entraînée par la lutte, exaspérée par les +résistances, mais il ne semble pas qu'elle n'eût pas mieux aimé +gouverner doucement. + +Elle passait pour «bénigne», et il est probable qu'en temps normal elle +le fût restée. Elle ne manquait pas de générosité ni de hardiesse, comme +il parut en sa régence. Du vivant d'Henri II, un mari qu'elle aimait +d'amour, elle avait osé, au risque de déplaire à ce persécuteur de +l'hérésie, montrer quelque compassion pour les persécutés. Sous François +II, elle réagit discrètement contre l'intolérance des Guise. Le règne de +Charles IX, qui fut son règne, débuta par une initiative audacieuse: +l'arrêt des persécutions et l'inauguration de la liberté de conscience. +Assurément elle cherchait à s'attacher les adversaires des Guise, et il +y avait du calcul dans ce changement de politique. Mais s'y serait-elle +obstinée, malgré la résistance de la masse des catholiques et la +pression du roi d'Espagne, Philippe II, et des papes Pie IV et Pie V, si +elle n'avait pas naturellement répugné à la violence. Elle alla même si +loin dans ses complaisances qu'elle fut accusée de favoriser les +doctrines nouvelles, bien qu'elle prétendît les souffrir seulement pour +le maintien de la paix publique et la conservation de l'État. Les chefs +catholiques, alarmés, la mirent en demeure de se soumettre, si elle ne +voulait se démettre, mais après la première guerre civile, quand la mort +ou le discrédit des triumvirs lui eut rendu sa liberté d'action, elle +revint à la pratique de la tolérance, comme au système de son choix. +Elle ménagea les protestants, aussi longtemps qu'elle le put, et, si +l'on peut dire, qu'ils le voulurent, sans dépasser toutefois les +libertés consenties par l'Édit de pacification d'Amboise, et même en +restant un peu en deçà, pour ne pas provoquer une nouvelle réaction. Une +preuve entre quelques autres du parti pris de la plupart des historiens, +c'est que, tout en la déclarant jalouse à l'excès de son pouvoir et +impatiente de tout partage, ils lui dénient le mérite de ses bonnes +intentions et l'attribuent tout entier au chancelier de L'Hôpital, grand +homme de bien, médiocre homme d'État, qui ne sut pas comprendre comme +elle que la meilleure façon de protéger les protestants, c'était de +rassurer les catholiques. + +On incrimine son ambition, qui fut, il est vrai, très grande, comme si +elle n'était pas en soi légitime. Elle aimait le pouvoir pour lui-même +d'une passion refoulée jusqu'à la quarantième année et d'autant plus +ardente qu'elle était plus tardive, mais elle y tenait aussi comme à +l'unique moyen d'assurer l'avenir de ses enfants. Elle ne l'a pas +usurpé; elle ne l'a pas retenu illégalement; ses deux fils, Charles IX +et Henri III, sauf des velléités d'action personnelle, fréquentes sous +celui-ci, très rares sous celui-là, lui en ont laissé la charge, sachant +qu'il ne pouvait être en des mains plus habiles et plus fidèles. Mais +on peut justement redire à la façon dont elle l'a exercé. Encore faut-il +distinguer entre les époques. Au début elle s'efforça de tenir les chefs +de partis et les grands «unis sous sa main» par bonne grâce, promesses, +dons et faveurs, car, son autorité sauve, elle était libérale, généreuse +et même prodigue. Elle aimait à plaire et à faire plaisir. Elle chercha +sincèrement, de la première à la seconde guerre civile, à réconcilier +les Guise avec Condé, avec les Montmorency et même avec Coligny, qu'ils +accusaient d'avoir fait assassiner le duc François, sous Orléans, par +Poltrot de Méré. Mais elle se dégoûta vite de cette bonne volonté +improductive. Femme et étrangère, mal servie ou même trahie par les +pouvoirs intermédiaires: princes du sang, grands officiers de la +couronne, gouverneurs, qui, en ces temps d'absolutisme théorique, mais +de faible centralisation, étaient nécessaires au Roi pour se faire obéir +d'un bout du royaume à l'autre, elle apprit à se défier de tout le +monde. L'intérêt de ses enfants, qu'elle ne distinguait pas du sien, +devint l'unique règle de sa conduite. Entre les rois de France, elle +prit pour modèle «le roi Louis», c'est-à-dire Louis XI. Elle se plaignit +un jour à Henri III comme d'une injure qu'il pût imaginer qu'elle était +«une pauvre créature que la bonté mène». Persuadée qu'en se défendant +elle défendait l'État et la dynastie, elle finit par n'avoir plus aucun +scrupule sur les moyens. Quel malheur pour sa mémoire qu'elle n'ait pas +toujours fait un emploi plus humain, sinon plus innocent, de ses grandes +facultés! + +Elle avait des qualités d'homme d'État auxquelles elle ajoutait les +siennes propres; une intelligence vive, alerte et toujours en éveil, +beaucoup de finesse, d'adresse, de souplesse, l'art d'agir à couvert et +d'avancer sans avoir l'air de cheminer. Sa grande maîtrise sur ses +sentiments, que sa fille Marguerite admirait tant pour être elle-même +hautaine, primesautière, impulsive, était un don de nature que les +obligations de la vie de Cour et les nécessités de la politique avaient +porté à sa perfection. Même en ses plus vives émotions, elle ne se +départait pas de son calme. Elle répugnait par prudence, et aussi par un +instinct délicat des bienséances féminines[1433], aux éclats de voix et +de passion. La souveraine qui a ordonné l'acte le plus violent de notre +histoire n'a guère commis de violence de parole. Elle recommandait à +Henri III, qui s'aliénait les plus grands personnages par ses +médisances, de surveiller sa langue. Ami, ennemi, étiquettes +changeantes.... «Comme la prudence conseilloit de vivre avec ses amis +comme devant estre un jour ses ennemis pour ne leur confier rien de +trop.... aussi l'amitié venant à se rompre et pouvant nuire, elle +ordonnoit d'user de ses ennemis comme pouvant estre un jour amis». Avec +les chefs de partis dont elle préparait la ruine, elle restait jusqu'à +la fin douceur, compliments, flatteries, effusions et caresses. + + [Note 1433: Le jour où, dans une lettre de conseils à sa fille, + longtemps après la mort de Diane de Poitiers, il lui échappa de + traiter la maîtresse de son mari de p...., elle s'en excusait: + «C'est un vilain mot à dire à nous autres (honnêtes femmes).»] + +Elle parlait bien, le plus souvent avec bonne grâce, un grand désir +apparent de convaincre et de toucher, et, quand il le fallait, avec +autorité. Elle n'était jamais à court de raisons et, avec la logique +particulière aux femmes, ne s'embarrassait pat des contradictions. Bonne +psychologue, elle démêlait très bien ce qui se cachait de calculs +intéressés sous les affectations de zèle public et religieux. N'ayant +pas de scrupules, elle n'en soupçonnait pas chez les autres. Les bonnes +paroles, les vagues promesses, les engagements à échéance lointaine, les +protestations de saintes intentions ne lui coûtaient pas. Elle abondait +en expédients, dont quelques-uns de comédie, enchevêtrait les +combinaisons et prolongeait les marchandages. Même quand la partie +paraissait perdue, elle était d'avis de négocier encore, de négocier +toujours, et, en cas d'opposition irréductible, de chercher à gagner du +temps. C'était beaucoup, écrivait-elle à Henri III, de s'assurer, même +au prix des concessions les plus pénibles, le moyen d'attendre un +nouveau tour, celui-là favorable, de la roue de la fortune. + +Elle avait une prodigieuse activité dont sa correspondance témoigne et +qui s'étendait jusqu'aux détails d'administration. Elle fut toujours son +principal ministre ou celui de ses fils. Ce n'est pas assez de dire +qu'elle remplissait avec zèle les devoirs de sa charge; elle y avait du +plaisir. Cette passion d'agir défia les fatigues, l'âge, la maladie. +Toute sa vie, elle fut en mouvement et en voyage. En son extrême +vieillesse, elle se faisait porter, ne pouvant plus chevaucher, d'un +bout du royaume à l'autre pour régler sur place les affaires d'État et +apaiser les troubles. On peut dire presque sans exagération qu'elle +mourut debout. Elle prenait d'ailleurs doucement les tracas et les +soucis du gouvernement. Elle était gaie en sa jeunesse et les misères du +temps ne parvinrent pas à la rendre mélancolique. Elle garda à peu près +jusqu'à la fin une sorte de vaillance sereine, que l'on admirerait +davantage si l'on ne craignait pas qu'elle fût l'indice de quelque +sécheresse de coeur. + +Mais cet esprit plein de ressources avait ses lacunes et ses défauts. +Elle était si fine que, pensant avoir accaparé la plus grosse part de +toute la finesse du monde, elle en attribuait trop peu à ses +adversaires. Elle se croyait tellement sûre de démêler les fils de +l'écheveau politique qu'elle ne craignait pas de les embrouiller. Elle +pécha souvent par ignorance et par incompréhension. Elle ne soupçonna +jamais la sincérité intransigeante des passions religieuses. Au début de +sa régence, elle s'imagina qu'elle mettrait d'accord à Poissy, sur une +formule équivoque, les catholiques qui croyaient à la présence réelle, +matérielle et charnelle du Christ dans l'Eucharistie, et les réformés, +qui réprouvaient la consécration du prêtre à l'autel comme un abominable +sacrilège. Elle se flatta d'obtenir du pape et du concile de Trente le +silence sur les différends dogmatiques qui déchiraient la chrétienté, en +même temps que les concessions les plus larges en fait de discipline et +de culte. Elle pécha aussi par vanité. Après la reprise du Havre aux +Anglais et l'incorporation définitive de Calais à la France--une +négociation d'ailleurs bien conduite--elle ne douta plus de son +habileté diplomatique et de son bonheur. Elle proposa au pape, à +l'empereur et au roi d'Espagne, qui d'ailleurs n'acceptèrent pas +d'aviser ensemble en Congrès aux moyens de rétablir l'unité chrétienne. +Elle était si fière de se montrer au monde en compagnie de ces potentats +qu'elle ne réfléchit pas aux soupçons que les protestants pouvaient +concevoir de ses avances. Pendant son grand tour de France de 1564 à +1566 pour raviver la foi monarchique des «peuples», en leur faisant voir +le jeune roi Charles IX, ce fut, entre autres raisons, par gloriole et +contrairement à toute prudence politique, qu'elle obtint de Philippe II, +à force d'instances, non qu'il la rejoignît lui-même à Bayonne, mais +qu'il y envoyât sa femme Élisabeth de Valois et ses principaux +conseillers. Elle avait tant souffert, dauphine et reine, de s'entendre +traiter de fille, mal dotée et sans espérances, du premier citoyen d'une +République, qu'elle étalait volontiers ses alliances pour faire oublier +la médiocrité de son origine. Ne s'avisa-t-elle pas, afin de se +rehausser elle-même en ses ascendants, de revendiquer la couronne de +Portugal, comme héritière de Mathilde de Boulogne, la femme répudiée +d'un roi de Portugal, morte trois siècles auparavant? + +Elle a trop sacrifié à l'esprit de magnificence. Elle a dépensé beaucoup +en bâtiments, en bijoux, en vêtements, en superfluités de luxe et de +splendeur courtisane. Elle aurait voulu, à l'exemple des empereurs +romains, faire largesse de jeux et de plaisirs au peuple et le mieux +tenir en l'amusant. Les fêtes faisaient partie de son programme de +gouvernement. Elle a gaspillé des millions en entreprises sans avenir +comme de faire élire un de ses fils au trône de Pologne. Elle a +poursuivi plus d'une chimère. Elle est très imaginative, c'est un trait +de sa nature qu'on n'a pas assez remarqué. Il lui arrive souvent de voir +les événements, non comme ils sont, mais comme elle les désire. Dans +l'élaboration d'un projet et les débuts de la mise en oeuvre, elle est +tout enthousiasme. Elle n'envisage que les solutions favorables, se fait +illusion sur ses chances, et ne doute pas du succès. Elle a exprimé un +jour le regret que le malheur des temps l'empêchât, comme si le temps +seul était en cause, de faire de ses deux fils «les seigneurs du monde». +C'est l'aveu qu'elle a beaucoup rêvé. + +Mais elle avait plus d'ambition que de volonté et plus d'élan que de +force. Devant les résistances que duraient et les obstacles qu'il aurait +fallu emporter de haute lutte, elle se décourageait vite et se +détournait; elle n'est ferme, obstinée, résolue, que dans la défense des +intérêts personnels et dynastiques. Elle prend, laisse, reprend et +définitivement abandonne un projet. Le grave historien contemporain de +Thou remarque qu'elle n'avait pas encore fini une construction qu'elle +s'en dégoûtait et en commençait une autre. Il en fut ainsi de ses +initiatives. Elle n'a pas montré plus de constance dans son essai de +tolérance que dans sa lutte contre le parti protestant. Elle ne termine +rien et vit dans l'inachevé. Elle n'a point d'esprit de suite, elle est +femme. + +Elle est mère, on paraît l'oublier, une mère très dévouée, qui, dit sa +fille Marguerite, que pourtant elle traita si mal, aurait tous les +jours donné sa vie pour sauver celle de ses enfants. L'amour maternel +fut le mobile dirigeant et quelquefois exclusif et aveugle de sa +politique. Il lui restait, quand elle prit le pouvoir à la mort de +François II, trois fils et Marguerite à marier. Pendant presque tout le +règne de Charles IX, elle fut occupée et préoccupée de les établir +royalement. La reine d'Angleterre, Élisabeth, était le plus beau parti +de la chrétienté, mais sa religion, l'aide qu'elle avait donnée aux +huguenots dans la première guerre civile, son entêtement maladroit à +retenir Le Havre et à revendiquer Calais, et enfin son âge--elle avait +en 1563 trente ans--ne permettaient pas de croire qu'elle épousât le roi +de France, qui en avait treize. Catherine n'avait pas laissé de lui +offrir la main de son fils, peut-être pour faire peur à Philippe II, son +gendre, d'un rapprochement avec l'Angleterre protestante et le disposer +à souscrire à ses convenances matrimoniales. Elle prétendait qu'il +mariât son fils et son héritier le fameux dément D. Carlos à Marguerite +et sa soeur, Doña Juana, reine douairière de Portugal, en la dotant d'une +principauté, à Henri, duc d'Anjou, frère puîné de Charles IX. Elle ne +doutait pas de son assentiment, comme chef de la maison des Habsbourg, +aux fiançailles du roi de France avec la fille aînée de l'empereur. Mais +c'était une gageure de vouloir traiter doucement les réformés, comme +elle faisait alors, et s'unir plus étroitement au champion de +l'orthodoxie. Le roi d'Espagne avait la tolérance en horreur et il +redoutait que l'hérésie calviniste, se glissant dans les Pays-Bas par la +frontière française, n'achevât de débaucher ses sujets déjà trop +insoumis: deux raisons entre beaucoup d'autres de ne pas aider à la +fortune des Valois. À Bayonne, le duc d'Albe rudement jeta bas les +châteaux que la Reine-mère avait construits en Espagne. Mais elle ne +renonçait pas volontiers à bâtir en l'air. + +Lorsque Philippe II envoya le duc d'Albe avec une armée aux Pays-Bas +pour y châtier les protestants et les rebelles, les chefs huguenots +espérèrent un moment que Catherine s'opposerait par la force à la marche +des Espagnols et voyant qu'elle gardait une neutralité bienveillante ils +se persuadèrent, contre toute apparence, qu'à Bayonne, les deux Cours +avaient concerté la ruine des Églises réformées. Leurs inquiétudes leur +tenant lieu de preuve et de raisons, ils tentèrent de se saisir du Roi +et de la Reine-mère à Monceaux pour organiser le gouvernement et diriger +la politique extérieure à leur gré. Catherine, furieuse de cet attentat +qui jurait avec ses ménagements, se promit d'exterminer ce parti +intraitable. Elle pensait que Philippe II, en faveur de cette cause +commune, se montrerait plus facile sur la question des mariages. Mais +après la mort de sa femme, il refusa d'épouser Marguerite, que sa +belle-mère s'était hâtée de lui offrir, ou de la faire épouser à son +neveu, le roi de Portugal, D. Sébastien, et, pour surcroît de +mortification, il prit pour femme l'aînée des archiduchesses d'Autriche, +dont elle avait arrêté les fiançailles avec Charles IX. + +Alors pour se venger de tous ces mépris, elle se rapprocha des +protestants, qu'elle n'était pas parvenue à réduire. D'Angleterre lui +vinrent des propositions d'alliance sous la forme la mieux faite pour la +tenter. La reine Élisabeth, qui détenait prisonnière la reine d'Écosse, +Marie Stuart, veuve de François II et nièce des Guise, laissait +entendre, pour distraire les sympathies françaises, qu'elle agréerait +volontiers comme prétendant à sa main Henri, duc d'Anjou. C'était le +fils préféré de Catherine, qui, le croyant déjà roi d'Angleterre, +l'imaginait souverain des Pays-Bas et empereur élu d'Allemagne, grâce +aux moyens de sa femme et l'aide de son frère. Elle fiança Marguerite à +Henri de Bourbon, fils de la reine de Navarre, Jeanne d'Albret l'héroïne +de la Réforme. Elle et Charles IX reçurent secrètement Ludovic de +Nassau, qui venait les solliciter de délivrer les Pays-Bas de la +tyrannie espagnole. Les huguenots, émus par les épreuves de leurs +coreligionnaires étrangers, passaient déjà la frontière par bandes. Le +jeune roi avide de gloire écoutait avec complaisance leur chef, l'amiral +Coligny, qui le poussait à conquérir les Flandres. Catherine, rassurée +par le concours probable de l'Angleterre, n'y contredisait pas. + +Mais Élisabeth refusa de se joindre à la France contre l'Espagne et +rompit le projet de mariage. + +La Saint-Barthélemy fut l'issue tragique d'une aventure +politico-matrimoniale où Catherine s'était laissée un moment entraîner +par le mirage d'une dot et d'espérances plus que royales. Après cette +exécution sanglante, elle se tourna encore une fois vers Philippe II et +lui demanda la main d'une infante et une principauté pour son fils en +récompense du grand service rendu à l'Espagne et au catholicisme. Il +refusa. Elle ne lui pardonna plus et lui chercha partout des ennemis. +Elle fit passer de l'argent aux Nassau, expliqua les massacres à sa +façon, aux princes protestants et triompha trop vite de l'élection du +duc d'Anjou au trône de Pologne, comme d'une borne mise à l'action +envahissante des Habsbourg. + +Ces brusques changements de front écartent l'idée d'un système +politique. Les combinaisons matrimoniales étaient son principal objet; +elle allait des alliances catholiques aux alliances protestantes et +revenait des protestantes aux catholiques au gré de ses désirs ou de ses +rancunes. La guerre indirecte qu'elle fit dorénavant à Philippe II, +c'est moins la reprise du conflit traditionnel entre les maisons de +France et d'Autriche, un moment suspendu par le traité du +Cateau-Cambrésis, ni même une offensive discrète contre la prépondérance +espagnole, que la revanche de cette éternelle marieuse. Assurément elle +n'avait pas tort de penser que les unions de famille consolident les +accords diplomatiques, mais encore aurait-il fallu régler les mariages +sur la politique, et non la politique sur les mariages. Que de fautes et +pour quel résultat! Charles IX n'eut pas l'aînée des archiduchesses +d'Autriche qu'elle lui destinait; Henri III épousa une cousine pauvre du +duc de Lorraine; le duc d'Alençon ne se maria pas et Marguerite de +Valois fit avec le roi de Navarre, Henri de Bourbon, le ménage que l'on +sait. + +Sous le règne d'Henri III, la question des mariages passa au second +plan mais les mêmes préoccupations maternelles dominèrent la politique +intérieure et extérieure. Catherine aimait éperdument ce fils-là, que, +du vivant de Charles IX, elle avait fait nommer lieutenant général, +c'est-à-dire chef suprême des armées. Elle l'admirait pour sa beauté, sa +distinction, son éloquence, et pour ses victoires de Jarnac et de +Moncontour--une gloire d'emprunt due à l'habileté manoeuvrière du +maréchal de Tavannes. Cette idolâtrie coûta cher. Pour lui assurer un +libre passage à travers l'Allemagne protestante jusqu'à ce lointain +royaume où sa vanité maternelle le transportait et lui concilier les +sympathies de l'aristocratie polonaise, alors en majorité tolérante, +elle lâcha La Rochelle, que défendaient avec peine les survivants de la +Saint-Barthélemy, et perdit peut-être l'occasion d'anéantir le parti +protestant. + +Autre conséquence, et celle-ci certaine. Le dernier de ses fils, le duc +d'Alençon, prétendit, au départ du duc d'Anjou, occuper dans l'État même +situation privilégiée que ce frère favori. Il demanda la lieutenance +générale et, ne l'ayant pas obtenue, il projeta de s'enfuir à Sedan, sur +la frontière, et d'imposer de là ses conditions. Catherine soupçonnait +même les ennemis du roi de Pologne de pousser ce jeune prince +ambitieux--Charles IX dépérissant à vue d'oeil--à fermer, en cas de +vacance du trône, l'entrée du royaume à l'héritier légitime. Elle le +tint sous bonne garde à Vincennes avec le roi de Navarre, qui, converti +de force à la Saint-Barthélemy, avait décidé, lui aussi, de gagner le +large. Elle s'acharna contre les Montmorency, cousins de Coligny et amis +du duc d'Alençon. Elle fit emprisonner à la Bastille le chef de cette +puissante maison, François, qui n'était coupable que de n'avoir pas +dénoncé clairement un complot où ses deux plus jeunes frères étaient +entrés, et elle fit ôter le gouvernement du Languedoc à Damville, son +frère cadet, un vengeur possible. Damville arma pour sauver les +prisonniers et se sauver lui-même et il n'hésita pas, lui jusque-là +catholique zélé, à s'unir aux huguenots du Midi. Des malcontents des +deux religions se forma un nouveau parti, celui des politiques, dont +l'intervention fit perdre à Catherine le bénéfice inhumain de la +Saint-Barthélemy. + +Elle ne sut pas garder la Pologne. Aussitôt que Charles IX fut mort, +soit par crainte de déplaire au nouveau roi qu'elle savait mortellement +las de son exil chez «les Sarmates», soit par désir passionné de +l'embrasser plus vite, elle le dissuada et tout au moins ne lui +conseilla pas de prendre le temps avant son retour, d'assurer l'avenir +de la puissance française en Orient. Le grand dessein contre les +Habsbourg tourna en fuite éperdue de Cracovie à la frontière +autrichienne. Ce fut aussi sa faute--la faute de l'aveuglement +maternel--si Henri III n'inaugura point son règne par la proclamation +d'une amnistie générale. Elle avait une si haute idée de sa valeur +militaire qu'elle le poussa, malgré l'avis de la plus sage partie du +Conseil, à poursuivre la lutte à outrance contre les protestants et les +catholiques unis. Ne lui suffisait-il pas de paraître pour vaincre? +Pures illusions, et si vite dissipées. + +Le «César» qu'elle imaginait ne résista pas à l'épreuve de quelques mois +de campagne dans le Midi; le grand roi, qu'elle se flattait de former et +aussi de conduire, s'aliéna en deux ans les princes, l'aristocratie, la +noblesse et la nation par sa hauteur, sa paresse, ses mignons et son +mauvais gouvernement. Le duc d'Alençon s'enfuit du Louvre et prit le +commandement des rebelles, qu'une armée de protestants d'Allemagne +renforça. Catherine, tremblante, accorda aux coalisés et à leur chef des +conditions de paix si avantageuses que les conseillers de jeune barbe +d'Henri III l'accusèrent d'incapacité ou même de faiblesse pour le fils +coupable. Voyant l'effet de ces attaques perfides sur l'esprit et le +coeur du Roi, elle l'aida, malgré qu'elle en eût, à réparer l'humiliation +de sa défaite, au risque d'une nouvelle humiliation. Elle parvint à lui +ramener le duc d'Alençon, promu depuis sa victoire duc d'Anjou, et +Damville, et, grâce au concours ou à la neutralité des catholiques +modérés, lui permit de battre les huguenots et de restreindre à deux +villes par bailliage la liberté de conscience et de culte qu'il avait +été forcé d'étendre à tout le royaume. Mais, après cette satisfaction +d'amour-propre, elle ne songea plus qu'à lui procurer le repos qu'il +estimait le plus grand des biens et qu'elle, expérience faite de son +incurable inertie, regardait comme une impérieuse nécessité. A +cinquante-neuf ans, elle partit pour le Midi lointain, qui était de +toutes les régions de France la plus divisée par les passions +religieuses, la résistance des réformés au dernier édit de pacification, +la formation des ligues catholiques, la lutte ou même la guerre entre +les ordres et l'esprit d'indépendance des gouverneurs. Elle s'y attarda +dix-huit mois, au hasard des mauvais gîtes et des rencontres +dangereuses, malgré le risque du «loin des yeux, loin du coeur», et +s'efforça de réconcilier le Roi avec ses sujets et les sujets entre eux. + +Mais elle ne réussit qu'à gagner du temps. Les protestants refusèrent +d'exécuter la convention de Nérac qu'ils avaient débattue longuement et +conclue avec elle. L'agitation recommença et s'étendit. Les États de +Bretagne, de Normandie, de Bourgogne protestaient avec menaces contre +l'aggravation des impôts. Il y eut des émeutes de paysans en Normandie +et une tentative de complot où de grands seigneurs de la province +étaient compromis. Le duc de Guise, que rendaient suspect les sympathies +des catholiques ardents, avait quitté la Cour avec éclat. Henri III +avait contre lui les huguenots et il n'avait pas pour lui tous leurs +ennemis. Des «brasseurs» de troubles allaient de parti en parti et de +province en province, et trouvaient partout des oreilles complaisantes. +La retraite du duc d'Anjou en son apanage, qui annonçait une nouvelle +rupture des deux frères, augmentait les chances de guerre civile et les +dangers du Roi. Catherine voyait clairement que toute son habileté ne +suffirait pas à contenir le mécontentement public et que l'aide du Duc y +était indispensable. La casuistique politique du temps--la Reine-mère ne +le savait que trop--reconnaissait aux princes du sang et à plus forte +raison à l'héritier présomptif le droit de défendre les intérêts de +l'État contre les fautes des gouvernants. Ces conseillers-nés de la +Couronne, et qui en étaient comme les co-propriétaires, donnaient à une +prise d'armes, en y adhérant, le caractère d'une Ligue du Bien public; +ils lui ôtaient, en la combattant ou même en la désavouant, les +meilleures chances de succès et de durée. Catherine a dû regretter plus +d'une fois qu'Henri III ne comprît pas la situation privilégiée de +Monsieur, «la seconde personne de France», ou que, s'il la comprenait, +il ne fît pas violence à ses rancunes. Elle le savait si enclin à régler +sa faveur sur ses sentiments qu'elle pouvait, connaissant sa haine pour +son frère, appréhender pour elle-même les suites d'une tentative de +conciliation. Mais elle continuait à l'aimer tant que, jugeant d'un +intérêt vital de maintenir au moins une apparence d'accord entre ses +deux fils, elle s'exposa jusqu'à lui déplaire pour le mieux servir. Elle +lui insinua doucement et finit par lui persuader, non sans peine, +quoique ce fût son bien, de déléguer à son frère l'honneur de traiter +avec les protestants du Midi, qui s'étaient encore une fois soulevés. +Elle accueillit avec empressement les avances de la reine d'Angleterre, +qui coquetait avec la France aux mêmes fins politiques qu'en 1571, et +elle négocia, avec autant d'ardeur que si elle eût pensé réussir, le +mariage de son plus jeune fils avec une souveraine, dont la différence +d'âge allait s'accentuant d'un fiancé à l'autre. Elle cherchait à le +contenter ou à l'amuser pour le soustraire à la tentation de brouiller +au dedans. Mais il ne se payait pas d'espérances ou de satisfactions de +vanité. + +Il avait repris les projets de conquête de Coligny sur les Pays-Bas pour +s'y tailler une principauté indépendante et il aurait voulu que le Roi, +à défaut de concours direct, lui permît de faire des levées en France, +comme à l'étranger, et lui donnât de l'argent pour entretenir ses +soldats. C'était demander à ce frère, qui le détestait, de rompre avec +l'Espagne, la première puissance militaire du temps, d'achever la ruine +de ses finances et d'abandonner son royaume au passage et aux ravages +des gens de guerre. L'indignation d'Henri III fut un moment si vive +qu'il convoqua les compagnies d'ordonnance et commanda aux gouverneurs +de disperser par la force les bandes qui marchaient contre les Pays-Bas. +Catherine, qui appréhendait, elle aussi, les conséquences de cette +aventure, s'était efforcée d'en détourner le Duc, aussi longtemps +qu'elle put, par conseils, remontrances, prières et promesses, mais +quand elle le vit disposé à soulever le royaume plutôt que d'y renoncer, +elle aima mieux courir le risque des représailles espagnoles que le +danger d'une guerre plus que civile. Soutenir cette offensive en +Flandre, sous main, ce serait, exposa-t-elle au Roi le moyen, sans +provoquer une contre-attaque, de conjurer les troubles. Philippe II, +«vieil et caduc» et qui avait tant d'autres affaires, se bornerait, sauf +l'injure d'une agression directe, à se défendre, sans riposter, mais +elle ne réussit qu'à rassurer Henri III sans le passionner. Il la laissa +faire par faiblesse, par paresse, par peur d'une insurrection, et se +désintéressa de l'entreprise. Il ne retrancha rien de ses plaisirs pour +y aider et la favorisa au plus bas prix possible. + +Catherine, au contraire, était si convaincue que la paix intérieure +était liée à la fortune du Duc qu'elle, naturellement craintive et +habituée à cheminer à couvert, osa braver en face la puissance +espagnole. Sous prétexte des droits qu'elle disait tenir de la reine +Mathilde, sa parente,--une revendication où il y avait d'ailleurs une +bonne part de vanité--elle s'avisa de disputer la couronne vacante du +Portugal à Philippe II, fils d'une infante portugaise, afin d'avoir une +raison spécieuse de lui faire la guerre. Son intention n'était pas de +lui enlever de force cet héritage, ni même, comme on l'a supposé +récemment, de fonder une nouvelle France dans l'Amérique du Sud +portugaise. Elle voulait simplement occuper les Açores et Madère, qui +commandent les routes de l'Amérique et de l'Inde, et, après ce premier +succès--mais seulement après--débarquer au Brésil. Que le Duc, déjà +maître de Cambrai, se maintînt aux Pays-Bas, et qu'elle pût, de ces +postes insulaires, saisir au passage les galions d'Espagne, alors elle +se retournerait vers Philippe II pour traiter avec lui les mains pleines +et l'amener par échange et composition à donner une infante en mariage +au duc d'Anjou avec tout ou partie des Pays-Bas pour dot. Ainsi les +mécontents seraient privés de leur chef naturel et le Roi débarrassé, +aux dépens des Espagnols, du plus redoutable de ses sujets. Pacifique +par nature et par calcul et redevenue belliqueuse uniquement par +sollicitude maternelle, elle travaillait à la grandeur d'un de ses fils +pour garantir le bonheur de l'autre. Et le fait est qu'après la mort du +duc d'Anjou, il ne fut plus question d'expéditions navales et +militaires. + +Il est vrai que certains contemporains de Catherine et, par exemple, les +Italiens expliquent autrement ses complaisances pour le duc d'Anjou. Ce +ne serait pas par amour d'Henri III, mais en prévision d'une vacance du +trône, qu'avertie par les morts précoces de François II et de Charles +IX, elle aurait secondé le dernier de ses fils, héritier présomptif et +souverain en expectative, pour s'assurer, le cas échéant, la première +place dans un nouveau règne. Les secours qu'elle lui fit passer en +Flandre, la poursuite de son mariage avec Élisabeth et la diversion en +Portugal étaient destinés à lui prouver que, même au risque de heurter +les sentiments du Roi, elle cherchait à faire de lui un prince +souverain, en attendant la couronne de France. Mais ce n'est là qu'une +hypothèse. Les politiques de l'école et du pays de Machiavel, sans +oublier les pamphlétaires qui recueillent ou inventent toutes les +raisons de dénigrer, ignorent ou refusent d'admettre que le sentiment a +son rôle dans l'histoire. Ils ne prêtent que des calculs à cette +souveraine, qui, quelque maîtrise qu'elle eût, avait les nerfs, le coeur +et les prédilections d'une femme. Elle aimait tous ses enfants, et sur +ce point on peut croire sa fille Marguerite, dont elle a puni sans pitié +les fautes politiques, sinon l'inconduite. Mais il y en avait un qu'elle +préférait de beaucoup à tous les autres et celui-là il n'est pas niable +qu'elle l'a favorisé pendant tout le règne de Charles IX, avec une +tendresse presque coupable. On vient de voir combien de fautes, et de +quelles conséquences, elle a commises, avant et après son avènement, +par excès de zèle et de passion maternelle. Les faits et la +correspondance témoignent qu'elle n'a jamais cessé de l'aimer et que, +malgré ses déceptions, elle l'a toujours autant aimé. Aussi, pour avoir +le droit de conclure qu'elle s'est dès le début du règne réservée pour +le règne prochain et qu'elle a réglé sa conduite sur cette vue d'avenir, +il faudrait prouver que, pour le bien d'Henri III, elle aurait dû +adopter une politique autre que celle qu'elle a suivie. Après la +constatation, qui ne prit pas plus de deux ans, de l'impopularité du Roi +et du pouvoir d'opinion de Monsieur, son frère et son successeur +désigné, il n'y avait d'autre remède à l'action anarchique des partis +que de contenter le duc d'Anjou. Le laisser en liberté sans le +satisfaire, c'était l'induire en tentation de révolte, où il ne +faillirait pas, comme auparavant, de succomber. Le tenir en prison, d'où +il s'était d'ailleurs échappé deux fois, c'était fournir aux opposants +des deux religions le mot d'ordre et le prétexte d'une prise d'armes +générale. Une première guerre entre les deux frères avait affaibli +l'autorité royale et fortifié le parti protestant, et le mal n'avait été +réparé, et seulement en partie, que grâce au concours du Duc lui-même. +Une seconde guerre, sous le même chef, menaçait de ruiner la monarchie +et d'emporter le monarque. Pour le salut d'Henri III, il fallait éviter +à tout prix la rupture. Les sacrifices d'hommes et d'argent en Portugal, +aux Pays-Bas, et l'hostilité de l'Espagne furent la rançon de la paix +intérieure. Mais le bénéficiaire savait très bien qu'elle ne travaillait +pas pour lui. Ne lui avait-elle pas démontré plusieurs fois, de bouche +et par lettre, les difficultés, les dépenses et les médiocres chances de +succès de son entreprise? Ne l'avait-elle pas rappelé vivement à ses +devoirs de sujet et d'héritier présomptif qui l'obligeaient à faire +passer l'obéissance au Roi et l'intérêt du royaume avant ses appétits de +conquêtes? N'avait-elle pas retardé l'expédition autant qu'elle l'avait +pu et jusqu'au dernier moment essayé de l'empêcher? Si elle avait tenu à +se concilier la faveur du roi de demain, elle n'aurait pas mis tant de +mauvaise grâce et de lenteur à le servir. Sa principale préoccupation, +qu'on ne peut dire égoïste, fut toujours de faire vivre en paix ses deux +fils et, pour la sécurité de celui qui lui était le plus cher, de doter +princièrement l'autre aux dépens de Philippe II. + +Le même souci maternel suffit à expliquer son grand effort pour +maintenir l'union entre les catholiques après la mort du duc d'Anjou. +Henri III n'avait pas d'enfant ni aucune chance d'en avoir. Son +successeur légitime était, selon la loi salique, le roi de Navarre, +Henri de Bourbon, premier prince du sang, né catholique, élevé par sa +mère dans le protestantisme, converti de force à la Saint-Barthélemy, et +revenu au prêche après sa fuite. Les princes et la nation catholique ne +voulaient pas pour roi de ce relaps. Ils formèrent une Ligue pour +obtenir d'Henri III, par injonctions d'abord et en dernier lieu à main +armée, qu'il déclarât ce Bourbon hérétique déchu de tous ses droits à la +couronne, qu'il reconnût pour héritier présomptif le vieux cardinal de +Bourbon, et qu'il fît aux protestants une guerre d'extermination. Henri +III résista tant qu'il put par respect du droit dynastique, par haine +des sommations et par amour de ses aises. On a prétendu que Catherine, +en menant son fils de capitulation en capitulation, avait +l'arrière-pensée de préparer l'avènement au trône du duc de Lorraine, +son gendre, ou du marquis de Pont-à-Mousson, son petit-fils. Mais elle +n'en a jamais rien laissé voir. La lecture de ses lettres prouve au +contraire que dans les négociations avec le duc de Guise, le cardinal de +Bourbon et les autres chefs de la Ligue, elle chercha toujours à les +apaiser, c'est-à-dire à les désarmer, au minimum de concessions +possible. Sans doute elle estimait que si son fils était réduit à faire +la guerre, il valait mieux pour lui marcher à la tête des catholiques +contre les protestants que de s'aider de la minorité protestante contre +la majorité catholique. Mais elle travailla de toutes ses forces à lui +épargner cette alternative. Elle aurait voulu décider le roi de Navarre +à se convertir pour détacher de la Ligue tous ceux des catholiques qui +ne s'y étaient affiliés que par peur d'une dynastie protestante. Elle +lui offrit même à cette condition de faire annuler son mariage avec +Marguerite, cette grande amoureuse, devenue pour surcroît de griefs +ligueuse, et qu'elle avait fait enfermer dans le château fort d'Usson. +Peut-être a-t-elle eu une pauvre opinion, et si fausse, d'un prétendant +qui refusait d'échanger la Bible contre l'expectative d'une couronne, +mais elle a dû se dire qu'après tout c'était son affaire. Henri III +n'avait que deux ans de plus que lui; sauf accident, la question de la +vacance du trône ne se poserait pas de sitôt. Elle n'était pas femme, +alors que tant de difficultés la pressaient, à s'inquiéter d'une +échéance qui vraisemblablement ne se produirait qu'après sa mort. A +supposer qu'elle fît des voeux, dont il n'y a pas un témoignage certain +pour le marquis de Pont-à-Mousson, le fils de sa fille, elle savait bien +que l'abrogation de la loi salique ouvrirait la voie à d'autres +candidatures: celle de l'infante Claire-Isabelle-Eugénie, fille +d'Élisabeth de Valois et de Philippe II, et celle du duc de Savoie, +Charles-Emmanuel, petit-fils de François Ier par sa mère, Marguerite de +France. En cas d'élection par les États généraux, le duc de Guise serait +le candidat de la nation catholique, et il n'était pas croyable que ce +cadet de Lorraine sacrifiât ses chances à son cousin de la branche +régnante. La désignation comme héritier présomptif d'un vieillard +sexagénaire, Bourbon, mais catholique, contentait les ligueurs, et, en +excluant le roi de Navarre, uniquement pour son hérésie, elle ne +heurtait pas de front les partisans de la loi salique. Ce compromis n'a +pas dû déplaire à la vieille Reine, amie du Cardinal et des +ajournements. Mais l'assassinat du duc de Guise à Blois souleva la +noblesse et les grandes villes ligueuses contre le roi meurtrier et +Henri III fut obligé, pour se défendre, d'appeler à l'aide le roi de +Navarre et les protestants. + +Catherine mourut sur ces entrefaites. Brantôme croit que si elle avait +vécu, elle aurait reconstitué le bloc catholique. Au vrai, il n'était +pas en son pouvoir de réparer l'irréparable; son rôle était fini et son +système d'expédients hors de saison. En bien, en mal elle avait donné sa +mesure. Elle avait réussi pendant trente ans à maintenir en équilibre +l'édifice chancelant de la monarchie, malgré les plus violentes +secousses. Aussi, à la juger sur sa force de résistance ou sur son +bonheur, sera-t-on tenté de la ranger parmi les grandes souveraines. +Mais elle ne mérite pas d'être placée si haut. Elle a eu de généreuses +intentions et de nobles initiatives, mais il lui a manqué les moyens et +même la volonté de mener à bien celles de ses oeuvres qui dépassaient les +fins immédiates de conservation et qui sont le triomphe de la tolérance, +le maintien de l'autorité royale, l'accroissement de la puissance +française. Elle a vécu au jour le jour. + +Elle était trop préoccupée de l'intérêt des siens ou de son propre +intérêt pour suivre une politique vraiment nationale. S'il faut entendre +par amour du pays qu'elle avait une très haute idée, et d'ailleurs très +légitime, de la grandeur de la maison de France où le hasard d'un +mariage l'avait fait entrer, les preuves en surabondent dans sa +correspondance. On peut alléguer aussi que plusieurs fois elle souhaita +de pouvoir reconnaître par ses services les obligations qu'elle avait au +royaume et à la dynastie. Elle se rappelait, après vingt-deux ans (10 +août 1579), la défaite de Saint-Quentin (10 août 1557), «qui, dit-elle, +nous coûta si cher». Il y a d'elle un mot touchant sur le «pauvre peuple +français» et l'affirmation répétée que Dieu, aujourd'hui comme +autrefois, ne l'abandonnera point. Elle ajoute, il est vrai, +immédiatement: ni elle ni ses enfants. Mais pitié, regrets, confiance en +Dieu, gratitude personnelle et même orgueil familial et dynastique ne +sont pas un programme d'action. Le souvenir du désastre de Saint-Quentin +à l'un des anniversaires serait peut-être révélateur d'une peine +profonde et durable, si l'arrivée, deux jours auparavant, à Grenoble, où +elle était alors, du vainqueur même du 10 août, Emmanuel-Philibert, duc +de Savoie, n'expliquaient pas suffisamment cette réminiscence. Il est +permis de se demander si son indignation, en apprenant que le duc +d'Anjou aux abois délibérait de vendre Cambrai aux Espagnols, est le cri +de honte du patriotisme blessé ou simplement la constatation douloureuse +que tant d'efforts, de dépenses et de sacrifices, aboutissaient au +néant. Son plus beau titre de gloire, c'est la reprise du Havre, après +la première guerre civile, et la réunion définitive de Calais à la +France. Mais il faut bien dire que, sous peine de soulever la masse +catholique, à qui le Colloque de Poissy et les hardiesses religieuses de +sa Régence l'avaient rendue suspecte, elle était obligée de reprendre +aux Anglais ou déclarer annexées pour toujours les places fortes que les +chefs huguenots leur avaient livrées ou promises. À la même époque elle +céda contre un secours, sans répugnance, parce que sans risques, à +Emmanuel-Philibert, devenu le mari de sa chère belle-soeur, Marguerite de +France, quelques-unes des villes piémontaises que le traité du +Cateau-Cambresis avait laissées, au moins provisoirement, à la France. +Elle n'eut pas un mot de protestation quand Henri III lui abandonna les +autres à titre gracieux. Elle s'entremit en 1579 pour lui faciliter +l'acquisition dans les Alpes Maritimes du comté de Tende que l'Amiral de +Villars, qui en était seigneur, ne voulait céder qu'«avec l'agrément du +Roi très chrétien». On ne voit pas qu'elle se soit beaucoup émue en 1588 +de la conquête par Charles-Emmanuel, le successeur d'Emmanuel-Philibert, +du marquisat de Saluces, la dernière des possessions françaises +d'outremonts. Et cependant elle n'ignorait pas combien il importait à la +France de garder ces portes des Alpes pour rassurer les États libres +d'Italie contre la crainte de l'hégémonie espagnole. Faut-il croire +qu'ayant marié sa petite-fille Christine de Lorraine, au grand-duc de +Toscane, Ferdinand, et lui ayant fait donation de tous les droits des +Médicis de la branche aînée, elle estimait qu'elle pouvait se +désintéresser des affaires de la péninsule? Ses visées sur Florence, au +temps d'Henri II, sa velléité de rouvrir en 1578 la question d'Urbin, +close depuis un demi-siècle, la revendication, quel qu'en fût le mobile, +de la couronne de Portugal sont les indices, entre beaucoup d'autres, +d'une ambition très personnelle. Elle ne s'est pas élevée jusqu'à l'idée +abstraite de l'État; elle a toujours travaillé pour ses enfants et pour +elle. + +Mais c'est son crime surtout, son grand crime, qui nuit à sa mémoire. +Sans doute, ce ne fut pas uniquement sa faute si ses dispositions à +l'égard des protestants passèrent de la bienveillance à l'hostilité. +L'amour du pouvoir était, avec l'amour maternel, sa plus ardente +passion. La plupart des réformés, en leur sectarisme béat, n'ont pas +l'air de l'avoir compris. Au temps de ses plus grands services, ils se +plaignirent toujours que ce ne fût pas assez. Ils exigeaient qu'elle se +compromît pour eux, et cependant ils jetaient au travers de son ambition +les droits des princes du sang, qui étaient destructifs de ceux des +reines-mères, et ils lui signifiaient de toutes façons que, femme et +étrangère, elle devait quitter la place. On ne pouvait être plus +maladroit et, en quelque sorte, plus ingrat. Elle les soutint quelque +temps par dégoût de la violence, par haine des Guise, par un juste +orgueil de son initiative généreuse. Mais il lui eût paru ridicule de se +perdre pour les sauver. Ils ne lui surent aucun gré, après la première +guerre civile, de son retour à la modération. Ils l'accusèrent d'être +allée à Bayonne concerter avec la Cour d'Espagne la ruine des Églises +réformées de France et des Pays-Bas et ils en admirent pour preuve +qu'elle ne voulut pas rompre avec Philippe II et libérer à tous risques +et périls leurs coreligionnaires étrangers. Pour ces griefs d'ordre +général auxquels s'ajoutaient quelques griefs personnels, leurs chefs +tentèrent de l'enlever avec le Roi son fils et de se rendre maîtres du +gouvernement et de l'État. + +Le trait le plus ancien que les documents nous ont révélé du caractère +de Catherine, c'est le souvenir des bienfaits et des injures. Le vicomte +de Turenne, son cousin à la mode de Bretagne, qui la vit à Florence à +neuf ans, dit que personne ne se ressentait plus que cette enfant du +bien et du mal qu'on lui faisait. Les réformés en firent la cruelle +expérience. Leurs révoltes, bien qu'elles apparaissent auréolées de +prestige religieux, n'en étaient pas moins criminelles. Il n'y avait pas +de tribunal en France ni ailleurs qui pût les absoudre ou les excuser +d'avoir à Meaux, sans meilleure raison que leurs inquiétudes ou leur +passion de prosélytisme, attenté sur la liberté du Roi et de sa mère. +Catherine les jugeait dignes de mort et ne pouvant ni les traduire en +Cour de Parlement, ni les réduire par la force, elle employa sans +scrupules contre les plus redoutables d'entre eux les armes que lui +suggéraient sa tradition italienne et son impuissance. Des tentatives +d'empoisonnement et d'assassinat, elle glissa jusqu'au massacre. Elle +était d'un temps où la vie humaine comptait pour rien ou peu de chose, +et d'un rang qui passait pour dispenser des formes de la justice. Mais +elle a outrepassé les bornes du droit royal de punir. Elle a ordonné +l'égorgement en masse de gens de guerre, qui étaient d'anciens rebelles +sans doute, mais réhabilités par les édits, rentrés en grâce et en +faveur, venus à Paris pour un mariage, c'est-à-dire pour une fête de +réconciliation, et dont quelques-uns étaient les hôtes même du roi en sa +maison du Louvre. Le fait qu'elle n'a pas prémédité de longue main cette +exécution, suivie de celle d'une multitude innocente dans toutes les +parties du royaume, n'ôte pas à ce crime de l'ambition et de la peur son +caractère atroce. Et cependant les moeurs d'alors étaient si cruelles et +le préjugé du pouvoir absolu des rois si généralement établi que, malgré +ce forfait, la Reine-mère a trouvé un appréciateur indulgent à qui on ne +se serait pas attendu. Un homme qu'elle n'aimait pas et qui le lui +rendait bien, son gendre, le roi de Navarre, devenu roi de France et, +depuis son retour au catholicisme, maître obéi de ses sujets des deux +religions, le signataire de l'Édit de Nantes, Henri IV enfin, causait un +jour avec Claude Groulart, premier président au Parlement de Rouen, de +son prochain mariage avec une autre Médicis, Marie, nièce du grand-duc +de Toscane, Ferdinand. Groulart, catholique violemment modéré et qui +rendait Catherine responsable de tous les méfaits de la Ligue, lui fit +observer que s'il se mariait à Florence «d'où le mal seroyt (était) venu +en France, de là la guérison viendrait». «Quelques uns m'ont desjà dit +cela», me respondit-il, et adjousta (ce que j'admiray). «Mais, je vous +prie, dict-il, qu'eust peu faire une pauvre femme ayant par la mort de +son mary cinq petits enfants sur les bras, et deux familles en France +qui pensoient d'envahir la Couronne, _la nostre_ et celle de Guyse? +Falloit-il pas qu'elle jouast d'estranges personnages pour tromper les +uns et les autres et cependant garder, comme elle a faict, ses enfans, +qui ont successivement régné par la sage conduite d'une femme sy +advisée? Je m'estonne qu'elle n'a encore faict pis». + +Avait-il oublié la Saint-Barthélemy? + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + +PRÉFACE. + +BIBLIOGRAPHIE SUCCINCTE. + +CHAPITRE PREMIER La jeunesse de Catherine de Médicis. + +CHAPITRE II Dauphine et Reine. + +CHAPITRE III L'avènement au pouvoir. + +CHAPITRE IV La Régente et les Réformés. + +CHAPITRE V L'expérience et l'échec de la politique modérée. + +CHAPITRE VI L'extermination du parti protestant. + +CHAPITRE VII Une Médicis française. + +CHAPITRE VIII Les débuts de la dyarchie. + +CHAPITRE IX Campagne de pacification à l'intérieur. + +CHAPITRE X Diversion en Portugal. + +CHAPITRE XI La Ligue et la Loi salique. + +APPENDICE Les droits de Catherine sur la succession des Médicis. + +CONCLUSION. + + + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Catherine de Médicis (1519-1589), by +Jean-H. Mariéjol + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CATHERINE DE MÉDICIS (1519-1589) *** + +***** This file should be named 36315-8.txt or 36315-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/6/3/1/36315/ + +Produced by Mireille Harmelin, Wagner, Rénald Lévesque and +the Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by www.archive.org + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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