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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 20:05:18 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Histoire d'Attila et de ses successeurs (1/2) + jusqu'à l'établissement des Hongrois en Europe + +Author: Amédée Thierry + +Release Date: May 23, 2011 [EBook #36207] +[Last updated: March 2, 2014] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE D'ATTILA 1/2 *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + + + + +<br><br> + + + + + + +<h2>HISTOIRE</h2> + +<h1>D'ATTILA</h1> + +<h5>ET</h5> + +<h3>DE SES SUCCESSEURS</h3> +<br><br> + +<h3>I</h3> + +<br><br> + +<h5>PARIS.--IMPRIMERIE DE J. CLAYE</h5> + +<h5>RUE SAINT-BENOIT, 7.</h5> + +<br><br> + +<h2>HISTOIRE</h2> + +<h1>D'ATTILA</h1> + +<h5>ET</h5> + +<h3>DE SES SUCCESSEURS</h3> + +<h4>JUSQU'A L'ÉTABLISSEMENT DES HONGROIS EN EUROPE</h4> + +<h5>SUIVIE</h5> + +<h4>DES LÉGENDES ET TRADITIONS</h4> + +<h5>PAR</h5> + +<h3>AMÉDÉE THIERRY</h3> + +<h5>MEMBRE DE L'INSTITUT</h5> +<br> + +<h4>TOME PREMIER</h4> +<br> + +<p class="mid">PARIS<br> +DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS<br> +QUAI DES AUGUSTINS, 35</p> + +<p class="mid">1856</p> + +<br> + +<h5>Réservé de tous droits</h5> +<br><br> + +<h2>PREMIÈRE PARTIE</h2> + +<h2>HISTOIRE D'ATTILA</h2> + +<a name="preface" id="preface"></a> +<br><br> + +<h3>PRÉFACE</h3> + +<p>Amené, dans le cours de mes travaux sur la Gaule romaine, à m'occuper +d'Attila et de son irruption au midi du Rhin en 451, j'ai été arrêté en +quelque sorte malgré moi, par une curiosité indicible, devant l'étrange +et terrible figure du roi des Huns; et je me suis mis à l'étudier avec +ardeur. Mettant de côté la fantasmagorie de convention, qui a fait +d'Attila pour presque tout le monde un personnage beaucoup plus +légendaire qu'historique, j'ai voulu pénétrer jusqu'à l'homme et le +peindre dans sa réalité, sinon tel que les contemporains l'ont vu, du +moins tel qu'ils nous ont permis de l'entrevoir.</p> + +<p>Cette entreprise ne m'a semblé ni impossible, ni trop téméraire, grâce +aux précieux fragments de Priscus et à plusieurs chroniques du <span class="sc">V</span>e +siècle, qui répandent sur la physionomie du grand barbare une lumière +franche et directe. La question pour moi était de saisir ses traits sur +le vif, avant ce mirage que la poussière des siècles produit toujours +entre une figure historique et la postérité, et qui fut plus complet +pour lui que pour tout autre. Ici, j'avais un guide assuré, Priscus. On +sait que ce savant grec, attaché à la mission que Maximin remplit près +d'Attila en 449, par l'ordre de Théodose II, visita toute la Hunnie +danubienne, séjourna parmi les Huns, et approcha même +très-particulièrement d'Attila et de ses femmes; et que le récit de +l'ambassade dont il faisait partie, nous a été conservé à peu près <i>in +extenso</i> dans la curieuse compilation des ambassades romaines. Mais ce +qu'on ne sait pas assez, c'est que Priscus, homme de sens et d'esprit, +observateur opiniâtre et fin, nous a laissé une narration aussi amusante +qu'instructive, et qui nous prouve que les qualités qui immortalisèrent +Hérodote n'étaient pas éteintes chez les voyageurs grecs du <span class="sc">V</span>e siècle. +Priscus a donc été le point de départ de cette étude.</p> + +<p>Après les extraits de Priscus, et les chroniques très-résumées de +Prosper d'Aquitaine et d'Idace, vient en premier ordre Jornandès, +Visigoth d'origine et évêque de Ravenne, qui écrivit, vers 550, une +histoire de ses compatriotes, les Goths, où il fait une large place à la +peinture des Huns et de leur roi. C'est déjà un autre point de vue que +celui de Priscus, un autre aspect de l'homme et de son temps. Envisagé +ainsi rétrospectivement, à un siècle de distance et à travers les +traditions des Goths, déjà fortement poétisées, si l'on me pardonne +cette expression, Attila apparaît non pas plus grand que dans Priscus, +mais plus sauvage; d'une barbarie plus forcée, plus théâtrale; il a +beaucoup perdu de sa réalité historique. Le tableau de Jornandès a +néanmoins un prix tout particulier aux yeux de l'histoire, c'est qu'il +nous fait apercevoir le travail latent qui s'opérait dès lors au sein de +la tradition germanique, et devait aboutir au cycle des poëmes teutons +sur Attila.</p> + +<p>Ces poëmes teutons et les légendes latines forment, avec les traditions +venues d'Orient, la troisième source d'information sur Attila et sur les +Huns. Les légendes des peuples latins, presque toutes ecclésiastiques, +nous entraîneraient bien loin de l'histoire si on les prenait pour +guides dans l'appréciation du rôle historique d'Attila. Le roi des Huns +y paraît comme un personnage providentiel, un messie de douleur et de +ruine, envoyé pour châtier les vices des Romains. Ce point de vue +mystique domine tellement les faits, que l'homme s'efface pour faire +place à un symbole, à un mythe, qui est le <i>fléau de Dieu</i>. Pourtant, +ces légendes sont précieuses à plus d'un titre: elles nous donnent des +détails sur les événements de la défense des Gaules et de l'Italie; +elles témoignent du caractère religieux que prit, dès le principe, la +guerre contre les Huns, et mettent en lumière des personnages importants +omis par l'histoire ou simplement esquissés par elle, tels que la +prophétesse Geneviève qui sauva Paris, Agnan, l'héroïque évêque +d'Orléans, saint Loup de Troyes, saint Nicaise de Reims; et complètent +les grandes figures d'Aëtius et de saint Léon.</p> + +<p>Les chants traditionnels de la Germanie nous présentent un tout autre +tableau. Attila, dépouillé progressivement de sa rudesse, finit par y +jouer le même rôle que plus tard Charlemagne dans les poëmes et les +romans dont le cycle porte son nom. Le formidable Attila devient un roi +pacifique, hospitalier, bon homme même; un joyeux compagnon de fêtes, +qui laisse à ses lieutenants germains le soin de distribuer des coups +d'épée en son nom, et de travailler pour sa gloire. Toutefois, ses +aventures domestiques et sa mort par la main d'une femme, conservent +dans la version Scandinave un cachet de férocité sauvage. Les documents +de ce genre sont nombreux et d'époques très-diverses. Le chant +d'Hildebrand, qu'on croit être du <span class="sc">VIII</span>e siècle, en ouvre la série; le +fameux poëme des Nibelungen est l'un des derniers.</p> + +<p>Quant aux traditions hongroises, qui sont, à mon avis, les plus +curieuses de toutes par leur poésie originale et leurs conceptions +souvent étranges, si elles servent peu à l'histoire d'Attila, elles nous +font comprendre admirablement l'esprit des races auxquelles Attila +appartenait et en particulier celui du peuple magyar, le dernier rameau +des populations hunniques établies en Europe. Le héros de l'Orient s'y +montre sous un jour tout nouveau et fort inattendu pour nous, +Occidentaux. Attila est l'âme des nations hunniques: incarné au peuple +hongrois, il revit dans son fondateur Almus, et dans son premier roi +chrétien saint Étienne; fléau de Dieu quand les Huns sont païens, il se +transforme en patriarche et en précurseur du christianisme quand le jour +de leur conversion est arrivé. On voit combien est multiple l'Attila +populaire, suivant le siècle et le peuple qui l'ont rêvé; et celui-là +n'est guère moins curieux à étudier que l'Attila réel de l'histoire, car +l'esprit humain, dans ses plus ardentes fantaisies, ne s'égare jamais +sans raison, et l'on a pu dire, malgré l'apparente contradiction des +mots, qu'il y a une vérité cachée au fond de chaque erreur. J'ai donc +regardé comme le complément nécessaire d'une étude historique sur +Attila, une étude correspondante sur les légendes et les traditions +relatives à ce conquérant fameux. Dans ce dernier travail, qui terminera +mon ouvrage, je passe successivement en revue les traditions des pays +latins, celles des pays teutons, celles enfin qui proviennent ou +paraissent provenir des nations orientales de race hunnique.</p> + +<p>On a trop comparé l'empire d'Attila à ces violentes pluies d'orage qui, +après avoir bouleversé la terre, s'écoulent aussitôt par les sillons +qu'elles ont creusés, et disparaissent, sans rien laisser d'elles que +des ruines. Cette métaphore cache une grave erreur de fait. L'empire +d'Attila s'est dissous à sa mort par la discorde de ses fils et par le +soulèvement de ses vassaux germains, mais les populations hunniques ne +se sont ni dispersées, ni réfugiées en Asie; elles ont continué à +occuper l'Europe orientale, et particulièrement la vallée du Bas-Danube, +par groupes formidables qui composaient, réunis, un grand royaume. Les +plus belliqueux des fils d'Attila gouvernèrent ce royaume et +continuèrent la guerre contre les Romains; les autres firent leur +soumission à l'empereur d'Orient, et reçurent de lui des cantonnements +où ils se fixèrent avec leurs tribus. J'ai recherché dans l'histoire la +destinée de chacun de ces descendants du fléau de Dieu, leur succession +et les péripéties par lesquelles les Huns d'Europe ont passé de siècle +en siècle. Cette nouvelle série de faits ne m'a point paru céder en +importance générale à l'histoire du conquérant lui-même, et je l'ai +exposée comme une suite naturelle de celle-ci, sous le titre d'<i>Histoire +des fils et des successeurs d'Attila</i>.</p> + +<p>Après le premier empire hunnique et le royaume créé de ses débris, les +hordes hunniques se transforment; et l'on voit arriver du fond de +l'Asie, sous le nom d'<i>Avars</i> ou plutôt de <i>Ouar-Khouni</i>, une branche +collatérale des Huns, qui fonde au nord du Danube une nouvelle +domination, un second empire hunnique, presque égal en étendue au +premier, non moins redouté des Romains, et qui posséda, dans la personne +de son kha-kan Baïan, un digne émule d'Attila. Détruit par l'effort +combiné des Franks, des Bulgares et des Slaves, ce second empire fait +place à un troisième, l'empire hongrois, dont les Huns <i>Hunugars</i> ou +<i>Magyars</i> jettent les fondements à la fin du <span class="sc">IX</span>e siècle et qui subsiste +encore aujourd'hui.</p> + +<p>L'histoire nous montre ainsi depuis le milieu du <span class="sc">IV</span>e siècle, dans les +vallées moyenne et basse du Danube, une succession non interrompue de +peuples hunniques perpétuant la tradition d'Attila. Cette permanence des +Huns dans les contrées orientales et au cœur même de l'Europe n'est-elle +qu'une question purement archéologique et spéculative? La guerre qui +vient de s'achever répondra pour moi. Les vallées du Volga et du Don, +les versants de l'Oural, les steppes de la mer Caspienne et de la mer +Noire, contiennent encore les races qui vinrent au <span class="sc">IV</span>e siècle avec +Balamir, au <span class="sc">V</span>e avec Attila, au <span class="sc">VI</span>e avec les Avars, au <span class="sc">IX</span>e avec les +Hongrois, occuper le centre de l'Europe et menacer surtout la Grèce. Il +y a aujourd'hui quinze siècles que le cri, <i>à la ville des Césars!</i> +s'est fait entendre pour la première fois dans ces contrées sauvages, et +depuis lors il n'a pas cessé d'y retentir. Les nations que les +Finno-Huns ont déposées en Europe et qui se sont assimilées à nous par +la culture des mœurs, resteront-elles toujours étrangères au mouvement +qui emporte leurs frères? C'est le secret de l'avenir: mais on peut dire +avec assurance qu'elles sont destinées à résoudre tôt ou tard le +problème qui préoccupe le monde.</p> + +<p>L'histoire des Huns se lie d'ailleurs à l'histoire de la France par +plus d'un côté glorieux pour nous. Ces essaims destructeurs, à qui rien +ne résistait, sont venus à deux reprises se briser contre nos armes. La +même épée qui dans la main d'Aëtius fit reculer Attila sous les murs de +Châlons et fixa le terme de ses victoires, l'épée gallo-franke reprise +par Charlemagne, détruisit sur les bords de la Theïsse la seconde +domination hunnique, et reporta les bornes de l'empire frank à la Save +et au Pont-Euxin. Plus tard, et en des temps postérieurs à ceux où +finissent mes récits, une dynastie française, issue de la famille de +saint Louis, élève la Hongrie au plus haut point de prospérité et de +grandeur qu'elle ait jamais atteint. Quoique ce dernier fait et bien +d'autres que je pourrais citer restent en dehors du cadre tracé pour mon +livre, ce lien historique entre les deux pays, ce choc ou ce +rapprochement des deux races, à des époques si différentes, a doublé +pour moi l'intérêt que peut présenter légitimement par elle-même une +histoire aussi curieuse que celle des Huns.</p> + +<p>Puisque je viens de toucher à des choses modernes en parlant de la +Hongrie, qu'on me permette d'ajouter quelques mois sur le temps présent. +Ce noble peuple magyar, si abattu qu'il paraisse, est encore plein de +vie et de force, heureusement pour le monde européen. C'est lui qui +veille aux portes de l'Europe et de l'Asie, qu'il en soit le gardien +fidèle! Il y aurait mauvaise et fatale politique de la part d'une +puissance civilisée, allemande et catholique, à vouloir étouffer une +nationalité qui est sa sauvegarde du côté où s'agite une inépuisable +passion de conquête, appuyée sur la barbarie. Mais, quoi qu'on ose +faire, la Hongrie vivra pour des destinées dont la Providence n'a point +voulu briser le moule. Nul peuple n'a traversé des vicissitudes plus +amères; conquis par les Tartares, envahi par les Turks, opprimé vingt +fois par les factions intérieures, et plus d'une fois aussi trahi par +ses propres rois, il s'est relevé de toutes ses ruines fort et confiant +en lui-même. Cette énergique vitalité qui maintient, depuis quinze +siècles et malgré tant d'efforts conjurés, des peuples de sang hunnique +aux bords de la Theïsse et du Danube, réside au fond de l'âme du Magyar +et éclate jusque dans son orgueil froissé. La nation de saint Étienne, +de Louis d'Anjou et des Hunyades, a prouvé qu'elle sait durer pour +attendre les jours de gloire.</p> +<br> + +<h3>HISTOIRE<br> + +D'ATTILA</h3> + +<a name="ca1" id="ca1"></a> +<br> + +<h3>CHAPITRE PREMIER</h3> + +<p>Origine des Huns.--Leur portrait.--Ils envahissent l'Europe +orientale.--Chute de l'empire gothique d'Ermanaric; fuite des Visigoths +vers le Danube.--Divisions politiques et querelles religieuses de ce +peuple.--Ambassade d'Ulfila à l'empereur Valens.--L'empereur accorde aux +Visigoths une demeure en Mésie, à la condition de se faire ariens.--Les +Visigoths passent le Danube.--Conduite odieuse des préposés +romains.--Misère des Visigoths; ils prennent les armes.--Bataille +d'Andrinople; défaite des Romains et mort de Valens.--Sage politique de +Théodose à l'égard des Visigoths.--Rufin les tire de leurs cantonnements +de Mésie pour les jeter sur l'Occident.</p> + +<p class="mid large">375--412</p> + +<p>Le nom d'Attila s'est conquis une place dans la mémoire du genre humain +à côté des noms d'Alexandre et de César. Ceux-ci durent leur gloire à +l'admiration, celui-là à la peur; mais, admiration ou peur, quel que +soit le sentiment qui confère à un homme l'immortalité, ce sentiment, on +peut en être sûr, ne s'adresse qu'au génie. Il faut avoir ébranlé bien +violemment les cordes du cœur humain pour que les oscillations s'en +perpétuent ainsi à travers les âges. Attila doit sa sinistre gloire +moins encore au mal qu'il a fait qu'à celui qu'il pouvait faire, et dont +le monde est resté épouvanté. Le catalogue malheureusement trop nombreux +des ravageurs de la terre nous présente bien des hommes qui ont détruit +davantage, et sur qui cependant ne pèse pas, comme sur celui-ci, +l'éternelle malédiction des siècles. Alaric porta le coup mortel à +l'ancienne civilisation en brisant le prestige d'inviolabilité qui +couvrait Rome depuis sept cents ans; Genséric eut un privilége unique +parmi ces priviléges de ruine, celui de saccager Rome et Carthage; +Radagaise, la plus féroce des créatures que l'histoire ait classées +parmi les hommes, avait fait vœu d'égorger deux millions de Romains au +pied de ses idoles, et le nom de ces dévastateurs ne se trouve que dans +les livres. Attila, qui échoua devant Orléans, qui fut battu par nos +pères à Châlons, qui épargna Rome à la prière d'un prêtre, et qui périt +de la main d'une femme, a laissé après lui un nom populaire, synonyme de +destruction. Cette contradiction apparente frappe d'abord l'esprit +lorsqu'on étudie ce terrible personnage. On aperçoit que l'Attila de +l'histoire n'est point tout à fait celui de la tradition, qu'ils ont +besoin de se compléter, ou du moins de s'expliquer l'un par l'autre, et +encore faut-il distinguer des sources de tradition différentes: la +tradition romaine, qui tient à l'action d'Attila sur les races +civilisées, la tradition germanique, qui tient à son action sur les +races barbares de l'Europe, et enfin la tradition nationale qui se +maintient encore aujourd'hui parmi les peuples de sang hunnique, +principalement en Europe.</p> + +<p>Ces diverses traditions, sans se mêler à l'histoire qu'elles +embarrassent et contrarient souvent, ont néanmoins leur place marquée +près d'elle dans une étude sérieuse du caractère d'Attila. Pour +apprécier à leur juste valeur le génie et la puissance de cet homme, il +ne faut point isoler son histoire des événements qui l'ont suivie. La +vie d'Attila, tranchée par un coup fortuit au moment fixé peut-être pour +l'accomplissement de ses projets, n'est qu'un drame interrompu dont le +héros disparaît, laissant le soin du dénoûment aux personnages +secondaires. Ce dénoûment, c'est la clôture de l'empire romain +d'Occident et le démembrement d'une moitié de l'Europe par ses fils, ses +lieutenants, ses vassaux, ses secrétaires, devenus empereurs ou rois. A +l'œuvre des comparses, on peut mesurer la grandeur du héros, et c'est +ainsi que firent les contemporains. Mais, avant d'entreprendre ce récit, +je dois exposer d'abord ce qu'étaient les Huns et les Goths, ces deux +peuples ennemis, dont les luttes, commencées dans le monde barbare sur +les bords du Don et du Dniéper, allèrent se continuer dans le monde +romain sur ceux de la Marne et de la Loire, et furent la principale +cause du morcellement de l'empire des Césars.</p> + +<p><br></p> + +<p>Quand on jette les yeux sur une carte topographique de l'Europe, on voit +que la moitié septentrionale de ce continent est occupée par une plaine +qui se déroule de l'Océan et de la mer Baltique à la mer Noire, et de +là aux solitudes polaires. La chaîne des monts Ourals, du côté de +l'est; celles des monts Carpathes et Hercyniens, du côté du midi, +terminent cette immense plaine ouverte à toutes les invasions, et que la +charrette l'été, le traîneau l'hiver, parcourent sans obstacle: c'est le +grand chemin des nations entre l'Asie et l'Europe. Le Rhin et le Danube, +voisins à leur source, opposés à leur embouchure, baignent le pied des +deux dernières chaînes, et ferment le midi de l'Europe par une ligne de +défense naturelle que des ouvrages faits de main d'homme peuvent +aisément compléter. Reliés ensemble au moyen d'un rempart et garnis dans +tout leur cours de camps retranchés et de châteaux, ces deux fleuves +formaient au <span class="sc">IV</span>e siècle la limite séparative de deux mondes en lutte +opiniâtre l'un contre l'autre. En deçà se trouvait la masse des nations +romaines, c'est-à-dire civilisées, puisque Rome avait eu l'insigne +honneur de confondre son nom avec celui de la civilisation; au delà, +dans ces plaines sans fin, vivait éparpillée la masse des nations non +romaines: en d'autres termes, et, suivant la formule du temps, le midi +était <i>Romanie</i>, le nord <i>Barbarie</i>.</p> + +<p>Les innombrables tribus composant le monde barbare pouvaient se grouper +en trois grandes races ou familles de peuples qui aujourd'hui encore +habitent généralement les mêmes contrées. C'étaient d'abord, en partant +du midi, la famille des peuples germains ou teutons, ensuite celle des +peuples slaves, et enfin à l'extrême nord, surtout au nord-est, où on la +voyait pour ainsi dire à cheval entre l'Europe et l'Asie, la famille des +peuples appelés par les Germains <i>Fenn</i> ou <i>Finn</i>, Finnois, mais qui ne +se reconnaissent pas eux-mêmes d'autre nom générique que <i>Suomi</i><a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a> «les +hommes du pays.» Dessinés jadis, avec assez de régularité, par zones +transversales se dirigeant du sud-est au nord-ouest, les domaines de ces +trois familles s'étaient mêlés successivement et se mêlaient chaque jour +davantage par l'effet des migrations et des guerres de conquête. Au <span class="sc">IV</span>e +siècle, le Germain occupait, outre la presqu'île scandinave et la partie +du continent voisine de l'Océan et du Rhin, la rive gauche du Danube +dans toute sa longueur, puis les plaines de la mer Noire jusqu'au Tanaïs +ou Don, enserrant, comme dans les branches d'un étau, le Slave dépossédé +d'une moitié de son patrimoine. Les nations finnoises, fort espacées à +l'ouest et au nord, mais nombreuses et compactes à l'est autour du Volga +et des monts Ourals, exerçaient sur le Germain et le Slave une pression +dont le poids se faisait déjà sentir à l'empire romain. Une taille +élancée et souple, un teint blanc, des cheveux blonds ou châtains, des +traits droits, dénotaient dans le Slave et le Germain une parenté +originelle avec les races du midi de l'Europe, et leurs idiomes, quoique +formant des langues bien séparées, se reliaient à la souche commune des +idiomes indo-européens. Au contraire, le Finnois trapu, au teint basané, +au nez plat, aux pommettes saillantes, aux yeux obliques, portait le +type des races de l'Asie septentrionale, dont il paraissait être un +dernier anneau, et auxquelles il se rattachait par son langage. Quant à +l'état social, le Germain, mêlé depuis quatre siècles aux événements de +la Romanie, entrait dans une période de demi-civilisation, et semblait +destiné à jouer plus tard le rôle de civilisateur vis-à-vis des deux +autres races barbares. Le Slave, sans lien national, et toujours courbé +sous des maîtres étrangers, vivait d'une vie abjecte et misérable, et le +jour où il devait se montrer à l'Europe était encore loin de se lever, +tandis que le Finnois, en contact avec les nomades féroces de l'Asie, +engagé dans leurs guerres, soumis à leur action, se retrempait +incessamment aux sources d'une barbarie devant laquelle toute barbarie +européenne s'effaçait.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"><b>Note 1: </b></a><a href="#footnotetag1">(retour) </a> On trouve déjà dans Strabon le nom de <i>Zoumi</i> + appliqué à un peuple finnois.</blockquote> + +<p>Quelques mots de Tacite nous révèlent seuls l'existence des nations +finniques dans le nord de l'Europe antérieurement au <span class="sc">IV</span>e siècle<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a>; +elles y vivaient dans un état voisin de la vie sauvage, et nous ne +connaissons que par les poésies mythiques du Kalewala et de l'Edda leurs +luttes acharnées contre les populations scandinaves. A l'est, leur nom +disparaît sous des dénominations de confédérations et de ligues qui, +formées autour de l'Oural, agissaient tantôt sur l'Asie, tantôt sur +l'Europe, mais plus fréquemment sur l'Asie. La plus célèbre de ces +confédérations paraît avoir été celle des <i>Khounn</i>, <i>Hounn</i><a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a>, ou Huns, +qui, au temps dont nous parlons, couvrait de ses hordes les deux +versants de la chaîne ouralienne et la vallée du Volga. Elle y existait +dès le second siècle de notre ère, puisqu'un géographe de cette époque, +Ptolémée, nous signale l'apparition d'une tribu de Khounn parmi les +Slaves du Dniéper, et qu'un autre géographe nous montre des Hounn +campés entre la mer Caspienne et le Caucase, d'où leurs brigandages +s'étendaient en Perse et jusque dans l'Asie Mineure<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a>. On croit même +retrouver dans les inscriptions cunéiformes de la Perse, ce nom terrible +inscrit au catalogue des peuples vaincus par le grand roi. Qu'il nous +suffise de dire qu'au <span class="sc">IV</span>e siècle la confédération hunnique s'étendait +tout le long de l'Oural et de la mer Caspienne, comme une barrière +vivante entre l'Asie et l'Europe, appuyant une de ses extrémités contre +les montagnes médiques, tandis que l'autre allait se perdre, à travers +la Sibérie, dans les régions désertes du pôle.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"><b>Note 2: </b></a><a href="#footnotetag2">(retour) </a> Fennis mira feritas, fœda paupertas: non arma, non + equi, non penates; victui herba, vestitui pelles, cubile humus; + sola in sagittis spes, quas, inopia ferri, ossibus asperant. + Tacit., <i>Germ.</i>, 46.--<i>Fenni</i>, <i>Finni</i>, Φίννοι.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"><b>Note 3: </b></a><a href="#footnotetag3">(retour) </a> Χεῡντι, Χοὑννοι, Οῡννςι, + <i>Hunni</i>, <i>Chunni</i>. La forte + aspiration du <i>ch</i> se retrouve fréquemment dans les auteurs latins + du <span class="sc">V</span>e et du <span class="sc">VI</span>e siècle.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"><b>Note 4: </b></a><a href="#footnotetag4">(retour) </a> Μετκζὐ Βκστἑρνων καἰ Ροζαλάνων Χοῦνοι. + Ptol. <span class="sc">III</span>. + 5.--Dionys. Perieg. v. 730.</blockquote> + +<p>Cette domination répandue sur un si vaste espace, et qui versa pendant +trois siècles et par bans successifs sur l'Europe tant de ravageurs et +de conquérants jusqu'à l'arrivée des peuples mongols, ne comptait-elle +que des tribus de race finnique? Les conquêtes de Tchinghiz-Khan et de +Timour, en nous donnant le secret des dominations rapides et passagères +de l'Asie centrale, répondraient au besoin à cette question; mais +l'histoire nous en dit davantage: elle nous apprend que les Huns se +divisaient en deux grandes branches<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a>, et que le rameau oriental ou +caspien portait le nom de <i>Huns blancs</i><a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a>, par opposition au rameau +occidental ou ouralien, dont les tribus nous sont représentées comme +basanées ou plutôt <i>noires</i><a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup class="sml">7</sup></a>. Ces deux branches de la même +confédération n'avaient entre elles, aux <span class="sc">IV</span>e et <span class="sc">V</span>e siècles, que des +liens très-lâches et presque brisés, ainsi que nous le fera voir le +détail des événements. Sans nous aventurer donc à ce sujet dans le +dédale des suppositions où s'est perdue plus d'une fois l'érudition +moderne, nous dirons que, très-probablement, la domination hunnique +renfermait à l'orient des populations de race turke, des Finnois à +l'occident, et, suivant une hypothèse non moins vraisemblable, une tribu +dominante, de race mongole, offrant le caractère physique asiatique plus +prononcé que les Finnois. En effet, c'est avec l'exagération du type +calmouk que l'histoire nous peint Attila et une portion de la nation des +Huns<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup class="sml">8</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"><b>Note 5: </b></a><a href="#footnotetag5">(retour) </a> Hinc jam Hunni, quasi fortissimarum gentium + fœcundissimus ces pes, in bifariam populorum rabiem pullularunt. + Jorn., <i>R. Get.</i>, 24.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"><b>Note 6: </b></a><a href="#footnotetag6">(retour) </a> Hunni albi.... corpora cute candida et vultus habent + minime deformes. Procop., <i>Bell.</i>, <i>Pers.</i>, <span class="sc">I</span>, 3.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"><b>Note 7: </b></a><a href="#footnotetag7">(retour) </a> Pavenda nigredine. Jornand., <i>de R. Get.</i>, 8.--Tetri + colore, <i>ibid.</i>, 11.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"><b>Note 8: </b></a><a href="#footnotetag8">(retour) </a> Le portrait qu'on nous fait d'Attila est plutôt celui + d'un Mongol que d'un Finnois ouralien. Nous savons en outre par + les auteurs contemporains qu'une partie des Huns employait des + moyens artificiels pour donner aux enfans la physionomie mongole + en leur aplatissant le nez avec des bandes de linge fortement + serrées, et en leur pétrissant la tète de manière à donner au + crâne une forme pointue, tout en déprimant le front et développant + les pommettes des joues. + +<p> Voici en quels termes un poëte contemporain d'Attila, le Gaulois + Sidoine Apollinaire, nous entretient de ces déformations en nous + traçant le portrait des Huns.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Gens animis membrisque minax: ita vultibus ipsis</p> +<p class="i14"> Infantum suus horror inest. Consurgit in arctum,</p> +<p class="i14"> Massa rotunda caput; geminis sub fronte cavernis</p> +<p class="i14"> Visus adest oculis absentibus: arcta cerebri</p> +<p class="i14"> In cameram vix ad refugos lux pervenit orbes,</p> +<p class="i14"> Non tamen et clausos: nam fornice non spatioso</p> +<p class="i14"> Magna vident spatia, et majoris luminis usum</p> +<p class="i14"> Perspicua in puteis compensant puncta profundis.</p> +<p class="i14"> . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> +<p class="i14"> Tum ne per malas excrescat fistula duplex,</p> +<p class="i14"> Obtundit teneras circumdata fascia nares,</p> +<p class="i14"> Ut galeis cedant. Sic propter prælia natos</p> +<p class="i14"> Maternus deformat amor, quia tensa genarum</p> +<p class="i14"> Non interjecto, fit latior, area naso.</p> +<br> +<p class="i14"> (Sidon. Apollin., <i>Panegyr. Anthem.</i>, vers, 245 et seq.)</p> +</div></div> + +<p> Quelle raison pouvait avoir cet usage bizarre, sinon le désir de + se rapprocher autant que possible d'un type humain qui jouissait + d'une grande considération parmi les Huns, en un mot de se + rapprocher de la race aristocratique? La raison donnée par les + écrivains latins, que c'était afin d'asseoir plus solidement le + casque sur la tête, n'est pas une raison sérieuse. Il est plus + sensé de croire que, les Mongols étant devenus les dominateurs des + Huns, leur physionomie eut tout le prix qui s'attache aux + distinctions aristocratiques; ce fut à qui s'en rapprocherait; on + tint à honneur de se déformer pour sembler de la race des maîtres. + Voila le motif probable de ces mutilations.</p></blockquote> + +<p>Dans cette situation, les Huns vivaient de chasse, de vol et du produit +de leurs troupeaux. Le Hun blanc détroussait les marchands dont les +caravanes se rendaient dans l'Inde ou en revenaient<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup class="sml">9</sup></a>; le Hun noir +chassait la martre, le renard et l'ours dans les forêts de la Sibérie, +et faisait le commerce des pelleteries sous de grandes halles en bois +construites près du Jaïk ou du Volga, et fréquentées par les trafiquants +de la Perse et de l'empire romain, où les fourrures étaient +très-recherchées<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup class="sml">10</sup></a>. Cependant on ne se hasardait qu'avec crainte à +travers ces peuplades sauvages, dont la laideur était repoussante. +L'Europe, qui n'avait rien de tel parmi ses enfants, les vit arriver +avec autant d'horreur que de surprise. Nous laisserons parler un témoin +de leur première apparition sur les bords du Danube, l'historien Ammien +Marcellin, soldat exact et curieux qui écrivait sous la tente et rendait +quelquefois avec un rare bonheur les spectacles qui se déroulaient sous +ses yeux. Nous ferons remarquer cependant que le portrait qu'il trace +des Huns s'applique surtout à la branche occidentale, c'est-à-dire aux +tribus finnoises ou finno-mongoles.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"><b>Note 9: </b></a><a href="#footnotetag9">(retour) </a> Quo Asiæ bona avidus mercator importat... Jorn., <i>R. + Get.</i>, 24.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"><b>Note 10: </b></a><a href="#footnotetag10">(retour) </a> Hunugari autem hinc sunt noti, quia ab ipsis pellium + murinarum venit commercium... <i>Id.</i>, <i>R. Get.</i>, <i>ibid.</i></blockquote> + +<p>«Les Huns, dit-il, dépassent en férocité et en barbarie tout ce qu'on +peut imaginer de barbare et de sauvage. Ils sillonnent profondément avec +le fer les joues de leurs enfants nouveau-nés, afin que les poils de la +barbe soient étouffés sous les cicatrices; aussi ont-ils, jusque dans +leur vieillesse, le menton lisse et dégarni comme des eunuques. Leur +corps trapu, avec des membres supérieurs énormes et une tête +démesurément grosse, leur donne une apparence monstrueuse: vous diriez +des bêtes à deux pieds, ou quelqu'une de ces figures en bois mal +charpentées dont on orne les parapets des ponts<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup class="sml">11</sup></a>. Au demeurant, ce +sont des êtres qui, sous une forme humaine, vivent dans l'état des +animaux. Ils ne connaissent pour leurs aliments ni les assaisonnements +ni le feu: des racines de plantes sauvages, de la viande mortifiée entre +leurs cuisses et le dos de leurs chevaux, voilà ce qui fait leur +nourriture<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup class="sml">12</sup></a>. Jamais ils ne manient la charrue; ils n'habitent ni +maisons ni cabanes, car toute enceinte de muraille leur paraît un +sépulcre, et ils ne se croiraient pas en sûreté sous un toit. Toujours +errants par les montagnes et les forêts, changeant perpétuellement de +demeures, ou plutôt n'en ayant point, ils sont rompus dès l'enfance à +tous les maux, au froid, à la faim, à la soif. Leurs troupeaux les +suivent dans leurs migrations, traînant des chariots où leur famille est +renfermée. C'est là que les femmes filent et cousent les vêtements des +hommes, c'est là quelles reçoivent les embrassements de leurs maris, +qu'elles mettent au jour leurs enfants, qu'elles les élèvent jusqu'à la +puberté. Demandez à ces hommes d'où ils viennent, où ils ont été conçus, +où ils sont nés, ils ne vous le diront pas: ils l'ignorent. Leur +habillement consiste en une tunique de lin et une casaque de peaux de +rats sauvages cousues ensemble. La tunique est de couleur sombre et leur +pourrit sur le corps; ils ne la changent point qu'elle ne les quitte. Un +casque ou un bonnet déjeté en arrière<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup class="sml">13</sup></a> et des peaux de boue roulées +autour de leurs jambes velues complètent leur équipage. Leur chaussure, +taillée sans forme ni mesure, les gêne à ce point qu'ils ne peuvent +marcher, et ils sont tout à fait impropres à combattre comme fantassins, +tandis qu'on les dirait cloués sur leurs petits chevaux, laids, mais +infatigables et rapides comme l'éclair. C'est à cheval qu'ils passent +leur vie, tantôt à califourchon, tantôt assis de côté, à la manière des +femmes: ils y tiennent leurs assemblées, ils y achètent et vendent, ils +y boivent et mangent, ils y dorment même, inclinés sur le cou de leurs +montures<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup class="sml">14</sup></a>. Dans les batailles, ils se précipitent sans ordre et sans +plan, sous l'impulsion de leurs différents chefs, et fondent sur +l'ennemi en poussant des cris affreux. Trouvent-ils de la résistance, +ils se dispersent, mais pour revenir avec la même rapidité, enfonçant et +renversant tout sur leur passage. Toutefois, ils ne savent ni escalader +une place forte ni assaillir un camp retranché. Rien n'égale l'adresse +avec laquelle ils lancent, à des distances prodigieuses, leurs flèches +armées d'os pointus, aussi durs et aussi meurtriers que le fer. Ils +combattent de près, avec une épée qu'ils tiennent d'une main et un filet +qu'ils ont dans l'autre, et dont ils enveloppent leur ennemi tandis +qu'il est occupé à parer leurs coups. Les Huns sont inconstants, sans +foi, mobiles à tous les vents, tout à la furie du moment. Ils savent +aussi peu que les animaux ce que c'est qu'honnête et déshonnête. Leur +langage est obscur, contourné et rempli de métaphores<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup class="sml">15</sup></a>. Quant à la +religion, ils n'en ont point, ou du moins ils ne pratiquent aucun culte; +leur passion dominante est celle de l'or<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup class="sml">16</sup></a>.....»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"><b>Note 11: </b></a><a href="#footnotetag11">(retour) </a> Ubi quoniam ab ipsis nascendi primitiis infantum + ferro sulcantur altius genæ, ut pilorum vigor tempestivus emergens + corrugatis cicatricibus hebetetur, senescunt imberbes absque ulla + venustate, spadonibus similes: compactis omnes firmisque membris, + et opimis cervicibus; prodigiosæ formæ et pandi, ut bipedes + existimes bestias, vel quales in commarginandis pontibus effigiati + stipites dolantur incompte. Amm. Marc., <span class="sc">XXXI</span>, 2.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"><b>Note 12: </b></a><a href="#footnotetag12">(retour) </a> In hominum autem figura licet insuavi ita visi sunt + asperi, ut neque igni, neque saporatis indigeant cibis, sed + radicibus herbarum agrestium et semicruda cujusvis pecoris carne + vescantur, quam inter femora sua et equorum terga subsertam, fotu + calefaciunt brevi. Amm. Marc., <span class="sc">XXXI</span>, 2.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"><b>Note 13: </b></a><a href="#footnotetag13">(retour) </a> Galeris incurvis capita tegunt. <i>Id.</i>, <i>ibid.</i>--S. + Jérôme donne à ces bonnets la qualification de <i>tiares. Epitaph. + Nepotian</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"><b>Note 14: </b></a><a href="#footnotetag14">(retour) </a> Equis prope affixi duris quidem, sed deformibus, et + muliebriter iisdem nonnunquam insidentes, funguntur muneribus + consuetis. Ex ipsis quivis in hac natione pernox et perdius emit + et vendit, cibumque sumit et potum, et inclinatus cervici augustæ + jumenti, in altum soporem adusque varietatem effunditur somniorum. + Amm. Marc., <span class="sc">xxxi</span>, 2.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"><b>Note 15: </b></a><a href="#footnotetag15">(retour) </a> Inconsultorum animalium ritu, quid honestum + inhonestumve sit penitus ignorantes: flexiloqui et obscuri. Amm. + Marc., <i>ub. sup.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"><b>Note 16: </b></a><a href="#footnotetag16">(retour) </a> Nullius religionis vel superstitionis reverentia + aliquando districti: auri cupidine immensa flagrantes. <i>Id., + ibid.</i></blockquote> + +<p>Cette absence de culte public dont parle Ammien Marcellin n'empêchait +pas les Huns d'être livrés aux grossières superstitions de la magie. +Ainsi ils connaissaient et pratiquaient certains modes de divination que +les voyageurs européens du <span class="sc">xiii</span>e siècle ont retrouvés encore en honneur +à la cour des souverains tartares, successeurs de Tchinghiz-Khan.</p> + +<p>Ses pratiques de sorcellerie, sa laideur, sa férocité avaient fait de ce +peuple ou de cette réunion de peuples un épouvantail pour les autres. +Les Goths n'apprenaient jamais sans une secrète terreur quelque +mouvement des tribus hunniques, et leur appréhension était mêlée de +beaucoup d'idées superstitieuses. Le Scandinave et le Finnois avaient +toujours été placés en face l'un de l'autre comme des ennemis naturels. +A l'extrémité occidentale de l'Europe où les deux races se trouvaient en +contact, l'enfant du Fin-mark était pour celui de la Scandie un nain +difforme et malfaisant en rapport avec les puissances de l'enfer. Le +Goth scandinave, nourri de ces préjugés haineux, les sentit se réveiller +en lui, lorsqu'il se rencontra côte à côte sur la frontière d'Asie avec +des tribus de la même race, plus hideuses encore que celles qu'il +connaissait: il ne leur épargna ni les injures, ni les suppositions +diaboliques. Les scaldes, historiens poëtes des Goths, racontèrent que +du temps que leur roi Filimer régnait, des femmes qu'on soupçonnait +d'être <i>all-runes</i>, c'est-à-dire sorcières, furent bannies de l'armée et +chassées jusqu'au fond de la Scythie; que là ces femmes maudites +rencontrèrent des esprits immondes, errants comme elles dans le désert; +qu'ils se mêlèrent ensemble et que de leurs embrassements naquit la +race féroce des Huns, «espèce d'hommes éclose dans les marais, petite, +grêle, affreuse à voir et ne tenant au genre humain que par la faculté +de la parole<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup class="sml">17</sup></a>.» Telles étaient les fables que les Goths se plaisaient +à répandre sur ces voisins redoutés. Ceux-ci, à ce qu'il paraît, ne s'en +fâchaient point. Semblables aux Tartares du <span class="sc">xiii</span>e siècle, leurs proches +parents et leurs successeurs, ils laissaient croire volontiers à leur +puissance surnaturelle, diabolique ou non, car cette croyance doublait +leur force en leur livrant des ennemis déjà vaincus par la frayeur.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"><b>Note 17: </b></a><a href="#footnotetag17">(retour) </a> Filimer rex Gothorum... reperit in populo suo + quasdam magas mulieres, quas patrio sermone <i>Aliorumnas</i> ipse + cognominat; easque habens suspectas, de medio sui proturbat, + longeque ab exercitu suo fugatas, in solitudinem coegit terræ. + Quas spiritus immundi per eremum vagantes dum vidissent, et earum + se complexibus in coitu miscuissent, genus hoc ferocissimum + edidere, quod fuit primum inter paludes minutum, tetrum aique + exile quasi hominum genus, nec alia voce notum, nisi quæ humani + sermonis imaginem assignabat. Jorn., <i>R. Get.</i>, 8.--<i>Aliorumnas</i>, + <i>Aliorumnas</i>, <i>All-runn</i> (qui cuneta nevit.).</blockquote> + +<p>Nous venons de dire que les Goths étaient issus de la Scandinavie, et en +effet ils n'habitaient l'orient de l'Europe que depuis la fin du <span class="sc">ii</span>e +siècle de notre ère. Émigrés de leur patrie par suite de guerres +intestines qui tenaient, selon toute apparence, aux luttes religieuses +de l'odinisme, ils quittèrent la côte scandinave de concert avec les +Gépides, qui leur servaient d'arrière-garde<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup class="sml">18</sup></a>. Du point de la Baltique +où ils débarquèrent, ils se mirent en marche à travers la grande plaine +des Slaves, se dirigeant vers le soleil levant, et ils arrivèrent après +de longues fatigues et des combats continuels à l'endroit où le +Borysthène ou Dniéper se jette dans la mer Noire. Ils se divisèrent +alors et campèrent par moitié sur chacune des rives, les Gépides ayant +dirigé leur marche plus au midi. La partie de la nation gothique +cantonnée à l'orient du fleuve prit par suite de cette circonstance le +nom d'Ostrogoths, c'est-à-dire Goths orientaux; l'autre celui de +Visigoths, Goths occidentaux: ce furent les noyaux de deux États séparés +qui grandirent et se développèrent sous des lois et des chefs +différents<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup class="sml">19</sup></a>. Les Ostrogoths élurent leurs rois parmi les membres de +la famille des Amales, les Visigoths dans celle des Balthes<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup class="sml">20</sup></a>. +Intelligents, actifs, ambitieux, les Goths firent des conquêtes, ceux de +l'ouest dans la Dacie qu'ils subjuguèrent jusqu'au Danube, ceux de l'est +sur les tribus de la race slave. Mêlés bientôt aux affaires de Rome, +comme des ennemis redoutables ou des auxiliaires précieux, les Visigoths +y consumèrent toute leur activité, tandis que les Ostrogoths +s'aguerrissaient dans des luttes sans fin et sans quartier contre les +races les plus barbares. De proche en proche, ils soumirent les plaines +de la Sarmatie et de la Scythie jusqu'au Tanaïs du côté du nord, jusqu'à +la Baltique du côté de l'ouest. Un de leurs rois, Ermanaric<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup class="sml">21</sup></a>, employa +son long règne et sa longue vie à se battre et à conquérir; maître de la +race slave, il retomba de tout le poids de sa puissance sur les peuples +de race germanique et réduisit à l'état de vasselage jusqu'aux Gépides +et aux Visigoths, ses compatriotes et ses frères<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup class="sml">22</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"><b>Note 18: </b></a><a href="#footnotetag18">(retour) </a> Jorn., <i>R. Get.</i>, 6.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"><b>Note 19: </b></a><a href="#footnotetag19">(retour) </a> Vesegothæ... occidui soli cultores... Jorn., <i>R. + Get.</i>, 24.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"><b>Note 20: </b></a><a href="#footnotetag20">(retour) </a> Vesegothæ familiæ Balthorum, Ostrogothæ præclaris + Amalis serviebant. <i>Id., R. Get.</i>, 3.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"><b>Note 21: </b></a><a href="#footnotetag21">(retour) </a> <i>Ermanaricus</i>, Jorn., <i>R. Get.</i> 7.--<i>Ermenrichus</i>, + Amm. Marc., <span class="sc">xxxi</span>, 3.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"><b>Note 22: </b></a><a href="#footnotetag22">(retour) </a> D'après la liste que Jornandès nous donne des + nations subjuguées par Ermanaric, nations dont beaucoup nous sont + inconnues, on aperçoit que sa domination devait s'étendre sur + presque toute la Russie méridionale, la Lithuanie, la Courlande, + la Pologne et une partie de l'Allemagne. Omnibus Scythiæ et + Germaniæ nationibus ac si propriis laboribus imperavit. Jorn., <i>R. + Get.</i>, 23.</blockquote> + +<p>Tel fut ce fameux empire d'Ermanaric qui valut à son fondateur la gloire +d'être comparé au grand Alexandre, dont les Goths avaient entendu parler +depuis qu'ils étaient voisins de la Grèce<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup class="sml">23</sup></a>; mais l'Alexandre de +Gothie ne montra ni l'humanité ni la sage politique du roi de Macédoine, +qui ménageait si bien les vaincus. Les pratiques d'Ermanaric et des +conquérants ostrogoths furent toutes différentes. Un des peuples sujets +de leur domination s'avisait-il de remuer, les traitements les plus +cruels le rappelaient bien vite à l'obéissance. Tantôt de grandes croix +étaient dressées en nombre égal à celui des membres de la tribu royale +qui gouvernait ce peuple, et on les y clouait tous sans miséricorde<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup class="sml">24</sup></a>; +tantôt c'étaient des chevaux fougueux que les Goths chargeaient de leur +vengeance; et les femmes elles-mêmes n'échappaient pas à ces affreux +supplices. Vers le temps où commence notre récit, un chef des Roxolans, +nation vassale des Ostrogoths, qui habitait près du Tanaïs, ayant noué +des intelligences avec les rois huns, la trame fut découverte; mais le +coupable eut le temps de se sauver. La colère d'Ermanaric retomba sur la +femme de cet homme. Sanielh (c'était son nom) fut liée à quatre chevaux +indomptés et mise en pièces. Des frères qu'elle avait jurèrent de la +venger; ils attirèrent Ermanaric dans un guet-apens et le frappèrent de +leurs couteaux<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup class="sml">25</sup></a>. Le vieux roi (il avait alors cent dix ans<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup class="sml">26</sup></a>) +n'était pas blessé mortellement, mais ses plaies furent lentes à guérir, +et elles ne faisaient que se cicatriser lorsqu'un nouvel appel des +Roxolans décida les Huns à partir. Tels sont les faits de l'histoire; +mais plus tard, quand le déluge qu'ils avaient provoqué par leurs +cruautés impolitiques vint à fondre sur eux, les Goths trouvèrent dans +leurs préjugés superstitieux des raisons plus commodes pour justifier +leur défaite. Ils racontèrent que des chasseurs huns poursuivant un jour +une biche, celle-ci les avait attirés de proche en proche jusqu'au +Palus-Méotide, et leur avait révélé l'existence d'un gué à travers ce +marais qu'ils avaient cru aussi profond que la mer. Comme un guide +attentif et intelligent, la biche partait, s'arrêtait, revenait sur ses +pas pour repartir encore, jusqu'à l'instant où, ayant atteint la rive +opposée, elle disparut. On devine bien qu'au dire des Goths il n'y avait +là rien de réel, mais une apparition pure, une forme fantastique créée +par les démons.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"><b>Note 23: </b></a><a href="#footnotetag23">(retour) </a> Quem merito nonnulli Alexandre magno comparavere + majores. Jorn., <i>ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"><b>Note 24: </b></a><a href="#footnotetag24">(retour) </a> Regem eorum cum filiis suis et septuaginta + primatibus in exemplo terroris, cruci adfixit, ut dedititiis metum + cadavera pendentium geminarent. Jorn., <i>R. Get.</i>, 16.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"><b>Note 25: </b></a><a href="#footnotetag25">(retour) </a> Dum enim quamdam mulierem Sanielli nomine ex gente + memorata, pro mariti fraudulento discessu, rex furore commotus, + equis forocibus illigatam, incitatisque cursibus, per diversa + divelli præcepisset, fratres ejus Sarus et Ammius germanæ obitum + vindicantes, Ermanarici latus ferro petierunt: quo vulnere + saucius, ægram vitam corporis imbecillitate contraxit. Jorn., <i>R. + Get.</i>, 24.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"><b>Note 26: </b></a><a href="#footnotetag26">(retour) </a> Grandævus et plenus dierum, centesimo decimo anno + vitæ suæ... Jorn., <i>R. Get., loc. laud.</i></blockquote> + +<p>«C'est ainsi, ajoute Jornandès, Goth lui-même et collecteur un peu trop +crédule des traditions de sa patrie, c'est ainsi que les esprits dont +les Huns tirent leur origine les conduisirent et les poussèrent à la +destruction des nations gothiques<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27"><sup class="sml">27</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"><b>Note 27: </b></a><a href="#footnotetag27">(retour) </a> Quod credo spiritus illi unde progeniem trahunt, ad + Scytharum invidiam egere. Jorn., <i>R. Get.</i>, 24.</blockquote> + +<p>Ce fut en l'année 374 que la masse des Huns occidentaux s'ébranlant +passa le Volga sous la conduite d'un chef nommé Balamir<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28"><sup class="sml">28</sup></a>. Elle se +jeta d'abord sur les Alains, peuple pasteur qui possédait le steppe +situé entre ce fleuve et le Don; ceux-ci résistèrent quelques instants; +puis, se voyant les plus faibles, ils se réunirent à leurs ennemis, +suivant l'usage immémorial des nomades de l'Asie. Franchissant alors +sous le même drapeau le gué des Palus-Méotides, Huns et Alains se +précipitèrent sur le royaume d'Ermanaric. Le roi goth, toujours malade +de ses blessures, essaya d'arrêter ce tourbillon de nations, comme dit +Jornandès<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29"><sup class="sml">29</sup></a>; mais il fut repoussé. Il revint à la charge, et fut +encore battu; ses plaies se rouvrirent, et, ne pouvant plus supporter ni +la souffrance ni la honte, il se perça le cœur de son épée<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30"><sup class="sml">30</sup></a>. Le +successeur d'Ermanaric, Vithimir, périt bravement dans un combat, +laissant deux enfants en bas âge, que des mains fidèles sauvèrent chez +les Visigoths. Les Ostrogoths n'eurent plus qu'à se soumettre. Les +Visigoths, s'attendant à être attaqués à leur tour, s'étaient retranchés +derrière le Dniester, sous le commandement du juge ou roi Athanaric<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31"><sup class="sml">31</sup></a>, +le plus grand de leurs chefs; mais les Huns, avec leurs légères +montures, se jouaient des distances et des rivières. Un gros de leurs +cavaliers, ayant découvert un gué bien au delà des lignes des Goths, +passa le fleuve par une nuit claire, et, redescendant la rive opposée, +surprit le quartier du roi, qui lui-même eut peine à s'échapper. Ce +n'était qu'une alerte; néanmoins ces mouvements impétueux, imprévus, +dérangeaient l'infanterie pesante des Goths et la tenaient dans une +inquiétude fatigante. Le Pruth, qui se jette dans le Danube, et qui +longe à son cours supérieur les derniers escarpements des monts +Carpathes, semblait offrir une ligne de défense plus sûre: Athanaric y +transporta son armée. Profitant des leçons des Romains, il fit garnir de +palissades et d'un revêtement de gazon la rive droite de la rivière +depuis son confluent jusqu'aux défilés de la montagne<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32"><sup class="sml">32</sup></a>; avec ce +bouclier devant lui, comme s'exprime un contemporain<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33"><sup class="sml">33</sup></a>, et derrière +lui la retraite des Carpathes, il espérait se garantir ou du moins +résister longtemps, mais la chose tourna tout autrement qu'il ne +pensait.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" name="footnote28"><b>Note 28: </b></a><a href="#footnotetag28">(retour) </a> Balamir, rex Hunnorum in Ostrogothos movit + procinctum. <i>Id., R. Get., ibid.</i> Quelques manuscrits portent + Balamber. Jornandès est le seul auteur qui nous parle de ce roi.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" name="footnote29"><b>Note 29: </b></a><a href="#footnotetag29">(retour) </a> Quasi quidam turbo gentium. Jorn., <i>R. Get., l. c.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" name="footnote30"><b>Note 30: </b></a><a href="#footnotetag30">(retour) </a> Magnorum discriminum metum voluntaria morte sedavit. + Amm. Marc., <span class="sc">xxxi</span>, 3.--Jorn., <i>R. Get.</i>, 24.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" name="footnote31"><b>Note 31: </b></a><a href="#footnotetag31">(retour) </a> Les chefs des Goths étaient appelés indifféremment + par les Romains rois ou juges, <i>judices</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" name="footnote32"><b>Note 32: </b></a><a href="#footnotetag32">(retour) </a> A superciliis Gerasi fluminis ad usque Danubium + Taïfalorum terras præstringens, muros altius erigebat. Amm. Marc., + <span class="sc">xxxi</span>. 3.--Le Pruth, qu'Ammien Marcellin appelle ici Gerasus, porte + dans Ptolémée (<span class="sc">iii</span>. 8) le nom d'Hierasus. Les Grecs, selon + Hérodote, l'appelaient Pyretus, et les Scythes Porata: c'est avec + une légère variante le nom que cette rivière porte encore + aujourd'hui.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" name="footnote33"><b>Note 33: </b></a><a href="#footnotetag33">(retour) </a> Hac lorica, diligentia celeri consummata... Amm. + Marc. <i>ub. sup.</i></blockquote> + +<p>Le danger commun aurait dû réunir les Visigoths, chefs et tribus: le +danger commun les divisa. Tout, chez ce peuple, était matière à +contestation: la religion comme la guerre, l'attaque comme la défense, +et cette division tenait surtout à des changements profonds survenus +dans ses mœurs depuis trois quarts de siècle. Une partie avait embrassé +le christianisme, l'autre restait païenne fervente, et tandis +qu'Athanaric persécutait cruellement les chrétiens au nom du culte +national, deux autres princes de race royale, Fridighern et Alavive, +s'étaient déclarés leurs protecteurs<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34"><sup class="sml">34</sup></a>. Le patronage de ces deux +hommes puissants réussit à calmer les rigueurs de la persécution; mais +il en résulta entre eux et Athanaric une inimitié personnelle, ardente, +qui se révélait à chaque occasion. Athanaric, calculant toutes les +chances de la guerre actuelle, avait proposé aux Visigoths de faire +retraite dans les Carpathes jusqu'au plateau abrupt et presque +inaccessible appelé Caucaland, si leur position se trouvait forcée<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35"><sup class="sml">35</sup></a>: +c'était là son plan; Fridighern et Alavive en eurent aussitôt un autre. +Ils conseillèrent aux tribus visigothes de se réfugier de l'autre côté +du Danube, sur les terres romaines, où l'empereur, disaient-ils, ne leur +refuserait pas un cantonnement. Constantin n'avait-il pas ouvert la +Pannonie aux Vandales Silinges lorsqu'ils fuyaient devant leurs armes? +Valens ne ferait pas moins pour les Goths, qui trouveraient, dans +quelque endroit de la Mésie ou de la Thrace un sol fertile et de gras +pâturages pour leurs troupeaux; rien ne les y troublerait plus, car ils +auraient mis une barrière infranchissable, le Danube et les lignes +romaines, entre eux et les démons qui les poursuivaient<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36"><sup class="sml">36</sup></a>. Quant aux +Romains, ils y gagneraient les services des Goths, qui n'étaient certes +point à dédaigner. Voilà ce que répétaient les adversaires d'Athanaric: +là-dessus la discorde éclata. Athanaric, ennemi de Rome depuis son +enfance et fils d'un père qui lui avait fait jurer sous la foi d'un +serment terrible qu'il ne toucherait jamais de son pied la terre des +Romains, Athanaric, qui avait tenu religieusement son serment<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37"><sup class="sml">37</sup></a>, +combattit la proposition de Fridighern comme un outrage pour sa personne +et une lâcheté pour les Goths. Fridighern put lui répondre (car c'était +là l'opinion de son parti) que si les persécuteurs des chrétiens, ceux +qui naguère les faisaient périr sous le bâton, les étouffaient dans les +flammes, les attachaient à des solives en forme de croix pour les +précipiter ensuite, la tête en bas, dans le courant des fleuves<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38"><sup class="sml">38</sup></a>, que +si ceux-là pouvaient justement craindre de toucher du pied une terre +romaine, il n'en était pas de même des persécutés. L'enfant du Christ +était frère de l'enfant de Rome; on l'avait bien vu au temps du martyre, +lorsque les bannis d'Athanaric trouvaient au delà du Danube +non-seulement un refuge toujours ouvert et du pain, mais des +consolations, en un mot une hospitalité fraternelle<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39"><sup class="sml">39</sup></a>. Le vieil et +vénérable Ulfila<a id="footnotetag39a" name="footnotetag39a"></a><a href="#footnote39a"><sup class="sml">39a</sup></a>, apôtre et oracle des Goths, contribuait à +répandre ces illusions, qu'il partageait lui-même aveuglément.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" name="footnote34"><b>Note 34: </b></a><a href="#footnotetag34">(retour) </a> Socrat., <span class="sc">iv</span>, 33.--Sozom., <span class="sc">vi</span>, 37.--Fritigernus, + Fridigernus, Φριτιγιρνος.--Alavivus.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote35" name="footnote35"><b>Note 35: </b></a><a href="#footnotetag35">(retour) </a> Ad Cancalandensem locum altitudine silvarum + inaccessum et montium. Amm. Marc., <span class="sc">xxxi</span>, 4.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote36" name="footnote36"><b>Note 36: </b></a><a href="#footnotetag36">(retour) </a> Thraciæ receptaculum gemina ratione sibi + convenientius, quod et cæspitis est feracissimi, et amplitudine + fluentorum Histri distinguitur a Barbaris, patentibus jam + peregrini fulminibus Martis. Amm. Marc. <span class="sc">XXXI</span>, 3.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote37" name="footnote37"><b>Note 37: </b></a><a href="#footnotetag37">(retour) </a> Assefebat Athanaricus sub timenda execratione + jurisjurandi se esse obstrictum mandatisque prohibitum patris, ne + solum calcaret aliquando Romanorum. Amm. Marc., <span class="sc">XXVII</span>, 5.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote38" name="footnote38"><b>Note 38: </b></a><a href="#footnotetag38">(retour) </a> Socrat., <span class="sc">IV</span>, 53.--Sozom., <span class="sc">v</span>, 37.--Epiph. <i>Hœres.</i>, + 70.--<i>Acta.</i> S. Sabæ goth. ap. Bolland. 12 April.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote39" name="footnote39"><b>Note 39: </b></a><a href="#footnotetag39">(retour) </a> Athanaricus, rex Gothorum, christianos in gente sua + crudelissime persecutus, plurimos barbarorum ob fidem interfectos, + ad coronam martyrii sublimavit, quorum tamen plurimi in romanum + solum non trepidi, velut ad hostes, sed certi quod ad fratres, pro + Christi confessione, fugerunt. Oros., l. <span class="sc">VII</span>, c. 32.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote39a" name="footnote39a"><b>Note 39a: </b></a><a href="#footnotetag39a">(retour) </a> Ulphilas, Wlphilas; Οὐλῳίλας Οὐρφίλας;--Ulf. + <i>secours</i>, <i>protection</i>, en langue gothique.</blockquote> + +<p>Ulfila, dont le nom est resté si célèbre dans l'histoire des Goths, +tirait son origine de la Cappadoce. Comme les tempêtes emportent au loin +sur leurs ailes le germe des meilleurs fruits, la guerre et le pillage +avaient apporté chez les Visigoths les semences du christianisme: des +familles romaines traînées en captivité leur avaient donné leurs +premiers apôtres<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40"><sup class="sml">40</sup></a>. D'une de ces familles sortait Ulfila. Né en +Gothie, élevé parmi les Barbares, sous les yeux d'un père chrétien et +romain<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41"><sup class="sml">41</sup></a>, il unit dans son cœur le culte de Rome chrétienne à un amour +dévoué pour sa nouvelle patrie. Des liens de reconnaissance personnelle +le rattachaient d'ailleurs aux Romains: il n'oublia jamais qu'ayant été +chargé, bien jeune encore, d'une mission des rois goths à +Constantinople, le grand Constantin l'avait accueilli avec intérêt, et +fait ordonner évêque de sa nation malgré son âge, et enfin qu'un +personnage alors fameux, Eusèbe de Nicomédie, le chapelain et le +confident de l'empereur, lui avait imposé les mains<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42"><sup class="sml">42</sup></a>. De retour en +Gothie, Ulfila s'était voué corps et âme à la conversion de ses +compatriotes barbares. Pour faciliter sa prédication et rompre en même +temps avec les traditions poétiques, qui ne parlaient aux Goths que de +leurs dieux nationaux, il imagina de traduire dans leur langue le +<i>livre</i> des chrétiens, et, comme les Goths n'avaient pas d'écriture, il +leur composa un alphabet avec des caractères grecs et quelques autres, +peut-être runiques, qu'il affecta à certaines articulations +particulières à leur idiome<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43"><sup class="sml">43</sup></a>. Toutefois il s'abstint de traduire dans +l'Ancien Testament les livres des Rois, où sont racontées les guerres du +peuple hébreu, de peur de stimuler chez sa nation le goût des armes, +déjà trop prononcé, et pensant, dit le contemporain qui nous donne ce +détail, que les Goths, en fait de batailles, avaient plutôt besoin de +frein que d'éperon<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44"><sup class="sml">44</sup></a>. Cette idée naïve peint d'un seul trait le bon et +saint prêtre que de tels scrupules tourmentaient. Son œuvre eut plus de +portée encore qu'il ne l'avait espéré: ce fut toute une révolution dans +les mœurs des Visigoths; aussi ses compatriotes lui décernèrent-ils le +titre de nouveau Moïse<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45"><sup class="sml">45</sup></a>. En sa qualité d'évêque, Ulfila avait assisté +à plusieurs conciles de la chrétienté romaine, où il s'était fait +estimer par la droiture de son âme et la sincérité de sa foi plus que +par sa science théologique. Quand la persécution éclata sur les bords du +Dniester, Ulfila ne dut la vie qu'à l'hospitalité des Romains de Mésie, +qui l'accueillirent avec empressement, lui et tous les confesseurs qui +le suivirent dans sa fuite<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46"><sup class="sml">46</sup></a>. Cet homme simple et convaincu ne doutait +donc point qu'au delà du Danube fût encore la terre promise pour ses +frères et pour lui. Telle était l'autorité de sa parole, qu'elle +entraîna sans peine la majorité des Goths, non pas seulement les +chrétiens, mais la masse des païens qui ne nourrissaient aucun fiel +contre la nouvelle religion. Athanaric, presque abandonné, alla se +retrancher avec le reste des tribus dans les défilés de Caucaland.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote40" name="footnote40"><b>Note 40: </b></a><a href="#footnotetag40">(retour) </a> Sozom., <span class="sc">II</span>, 6.--Philostorg., <i>Hist. eccl.</i>, <span class="sc">II</span>, + 5.--Basil., <i>Epist.</i>, 16, t. <span class="sc">III</span>, p. 254, 255.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote41" name="footnote41"><b>Note 41: </b></a><a href="#footnotetag41">(retour) </a> Philostorg., <span class="sc">II</span>, 5.--Ses ancêtres avaient habité + autrefois la bourgade de Sadagoltina, près de la ville de + Parnassus en Cappadoce.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote42" name="footnote42"><b>Note 42: </b></a><a href="#footnotetag42">(retour) </a> Ordinatus fuit episcopus eorum qui in Gothia + christiani erant. Philost., <span class="sc">II</span>, 5.--Socrat., <span class="sc">IV</span>, 33.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote43" name="footnote43"><b>Note 43: </b></a><a href="#footnotetag43">(retour) </a> Philostorg., <span class="sc">II</span>, 5.--Quis hoc crederet ut barbara + Gothorum lingua hebraïcam quæreret veritatem?... Hieronym., + <i>Epist. ad Sun.</i>, t. <span class="sc">II</span>, p. 626.--Socrat., <span class="sc">IV</span>, 33.--Sozom., <span class="sc">VI</span>, + 37.--Jornand, <i>R. Get.</i>, 51.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote44" name="footnote44"><b>Note 44: </b></a><a href="#footnotetag44">(retour) </a> In eorum linguam totam Scripturam transtulit, + excepto libro qui dicitur Regum... Eo quod bellorum historiam + contineat... gens vero illa belli amans esset, frænoque magis ad + pugnas egeret quam incentivo. Philostorg., <span class="sc">II</span>, 5.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote45" name="footnote45"><b>Note 45: </b></a><a href="#footnotetag45">(retour) </a> Nostri temporis Moses.... ὁ ἐῳ' ἡμῶν Μωσῆς. + Philostorg., <i>Histor. eccles.</i> l. <span class="sc">II</span>. 5.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote46" name="footnote46"><b>Note 46: </b></a><a href="#footnotetag46">(retour) </a> Quippe qui pro fide Christi innumera subierit + pericula dum Barbari adhuc gentilium ritu simulacra colerent. + Sozom., <span class="sc">VI</span>, 37.</blockquote> + +<p>La troupe de Fridighern et d'Alavive se mit en marche vers le Danube +avec autant d'ordre que le comportait une pareille multitude traînant +avec elle le mobilier de toute une nation. Les hommes armés venaient les +premiers, puis les femmes, les enfants, les vieillards, les troupeaux, +les chariots de transport. Ulfila, en tête de son clergé <i>blond</i> et +<i>fourré</i><a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47"><sup class="sml">47</sup></a>, veillait sur l'église ambulante, qui se composait d'une +grande tente fixée sur un plancher à roues, et renfermant avec le +tabernacle les ornements et les livres liturgiques. Le trajet n'était +pas long, et les Goths atteignirent bientôt la rive du Danube en face +des postes de la Mésie. A cette vue, et par un mouvement spontané, ils +se précipitèrent à genoux, poussant des cris suppliants et les bras +tendus vers l'autre bord<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48"><sup class="sml">48</sup></a>. Les chefs qui les précédaient ayant fait +signe qu'ils voulaient parler au commandant romain, on leur envoya une +barque dans laquelle montèrent Ulfila et plusieurs notables goths. +Conduits devant le commandant, ceux-ci exposèrent leur demande: «Chassés +de leur patrie par une race hideuse et cruelle à laquelle, disaient-ils, +rien ne pouvaient résister, ils arrivaient avec ce qu'ils avaient de +plus cher, priant humblement les Romains de leur accorder un territoire, +et promettant d'y vivre tranquilles en servant fidèlement +l'empereur<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49"><sup class="sml">49</sup></a>.» L'affaire était trop grave pour qu'un simple officier +de frontière pût la décider: le commandant renvoya donc les députés à +l'empereur, qui tenait alors sa cour dans la ville d'Antioche. On mit à +leur disposition, suivant l'usage, les chevaux et les chariots de la +course publique, et ils partirent, tandis qu'Alavive et Fridighern +faisaient camper leurs bandes sur la rive gauche du fleuve, dans le +meilleur ordre possible<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50"><sup class="sml">50</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote47" name="footnote47"><b>Note 47: </b></a><a href="#footnotetag47">(retour) </a> Getarum rutilus et flavus exercitus ecclesiarum + circumfert tentoria. Hieron., <i>Epist. ad Læt.</i>, <span class="sc">IV</span>, p. + 591.--Pelliti, gentes pellitæ.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote48" name="footnote48"><b>Note 48: </b></a><a href="#footnotetag48">(retour) </a> Erectis manibus, supplices ab imperatore se recipi + petebant. Zosim., <span class="sc">IV</span>, 20.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote49" name="footnote49"><b>Note 49: </b></a><a href="#footnotetag49">(retour) </a> Missis oratoribus ad Valentem, suscipi se humili + prece poscebant, et quiete victuros se pollicentes, et daturos si + res flagitaret auxilia. Amm. Marc., <span class="sc">XXXI</span>, 4.--Zosim., <span class="sc">IV</span>, + 20.--Jorn., <i>R. Get.</i>, 25.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote50" name="footnote50"><b>Note 50: </b></a><a href="#footnotetag50">(retour) </a> Amm. Marc., <span class="sc">XXXI</span>, 3 et seq.</blockquote> + +<p>L'empire d'Orient se trouvait alors aux mains de Valens, frère de +Valentinien Ier, qui, après avoir gouverné glorieusement l'Occident, +venait de mourir, pour le malheur des Romains<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51"><sup class="sml">51</sup></a>. Valens était un +composé bizarre de bonnes qualités et de mauvaises prétentions. On avait +estimé en lui, dans les variations de sa fortune, un grand esprit de +désintéressement et d'équité: terrible aux méchants, protecteur des +petits, il se montrait un dur mais impartial justicier comme son frère, +pour qui il professait une admiration respectueuse. C'était le seul cas +où l'on voyait faiblir sa vanité, Soldat rude, mais brave et sympathique +au soldat, général assez expérimenté pour bien commander sous un autre, +il s'était laissé éblouir par l'éclat d'une fortune qu'il ne devait +qu'au mérite de Valentinien. D'illusions en illusions, il était arrivé à +l'aveuglement d'un homme né sur la pourpre: c'était la même croyance en +sa propre infaillibilité, la même confiance naïve en ses flatteurs. +Complétement illettré et si bien fait pour l'être, qu'à l'âge de +cinquante ans, et après douze ans de règne en Orient, il n'avait pas +encore réussi à entendre couramment la langue grecque<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52"><sup class="sml">52</sup></a>, il n'en +prétendait pas moins régenter l'église orientale, alors en proie aux +déchirements de l'arianisme. Ces distinctions subtiles, ces piéges de +doctrine et surtout de langage que les demi-ariens lançaient comme +autant de filets où se prirent souvent les plus habiles, semblaient un +jeu pour Valens: il décidait, il tranchait, il innovait, et les évêques +de sa cour, gens perdus dans les intrigues, après en avoir fait un +théologien infaillible, n'eurent pas de peine à en faire un persécuteur +forcené<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53"><sup class="sml">53</sup></a>. Valens semblait renier, dès qu'il s'agissait de religion, +la droiture et l'équité proverbiales de son caractère, pour n'en +justifier que la rigueur. Jamais encore le catholicisme n'avait passé de +si mauvais jours: ses évêques étaient bannis, ses temples fermés; +partout en Orient le schisme et l'apostasie étaient provoqués par la +corruption ou imposés par la violence. Cet homme, qui n'avait eu +longtemps de plaisir que dans les fatigues du champ de bataille, qui +avait vaincu les Goths et les Perses, ne rêvait plus que théologie; dans +son abandon des affaires, on eût dit qu'il sacrifiait volontiers son +titre de prince du peuple romain à celui de prince de l'église arienne.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote51" name="footnote51"><b>Note 51: </b></a><a href="#footnotetag51">(retour) </a> On peut consulter, au sujet de Valentinien, le + troisième volume de mon <i>Histoire de la Gaule sous + l'administration romaine</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote52" name="footnote52"><b>Note 52: </b></a><a href="#footnotetag52">(retour) </a> Themist., <i>Or.</i>, <span class="sc">VI</span>, 9, 11, p. 71, 126, + 144.--Inconsummatus et rudis. Amm. Marc., XXXI, 4.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote53" name="footnote53"><b>Note 53: </b></a><a href="#footnotetag53">(retour) </a> Socrat., V, 1.--Sozom., <span class="sc">vii</span>, 1.--Theodoret., IV, 21, + etc.</blockquote> + +<p>Valens se livrait donc dans la ville d'Antioche, en compagnie de +quelques évêques, ses favoris, à l'un de ces loisirs théologiques qui +lui faisaient tout oublier, lorsque la nouvelle des événements +d'outre-Danube lui parvint par de vagues rumeurs. On racontait qu'une +race d'hommes inconnus, sortis des marais scythiques, s'était précipitée +sur l'Europe avec la violence irrésistible d'un torrent, culbutant les +Alains sur les Ostrogoths, et ceux-ci sur les Visigoths, qui fuyaient +devant elle comme un troupeau timide<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54"><sup class="sml">54</sup></a>. D'abord on en rit comme d'une +fable, attendu qu'à chaque instant il arrivait de ces contrées +lointaines des bruits que l'instant d'après démentait<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55"><sup class="sml">55</sup></a>; mais il +fallut bien y croire quand un courrier, venu à toute vitesse, apporta +l'annonce officielle des propositions des Visigoths et du départ de +leurs députés pour Antioche. La cour fut dans un grand émoi. Que +fallait-il répondre aux envoyés? quelle conduite convenait-il de tenir +vis-à-vis des Goths? Les hommes légers et les courtisans se récriaient +sur le bonheur qui accompagnait l'empereur en toute circonstance: +«Voilà, disaient-ils, que les ennemis de César sollicitent l'honneur de +devenir ses soldats; la terrible nation des Goths se transforme en une +armée romaine devant laquelle la Barbarie tout entière devra trembler. +Valens y puisera toutes les recrues dont il aura besoin, laissant le +paysan romain à sa charrue; les terres en seront mieux cultivées, et les +provinces, qui ne paieront plus leur contingent militaire qu'en argent, +verseront l'abondance dans le trésor de César<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56"><sup class="sml">56</sup></a>.» Les hommes sérieux +et prudents tenaient un tout autre langage. «Gardons-nous, +répétaient-ils, d'introduire les loups dans la bergerie: le berger +pourrait s'en trouver mal. Un jour viendrait où, cédant à leur naturel +féroce, les loups égorgeraient les chiens et se rendraient maîtres du +troupeau<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57"><sup class="sml">57</sup></a>.» Les arguments pour et contre furent débattus avec +vivacité dans le conseil impérial; Valens les écouta, puis il se décida +par une raison que lui seul pouvait imaginer. Il déclara qu'il +admettrait les Goths, s'ils se faisaient ariens.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote54" name="footnote54"><b>Note 54: </b></a><a href="#footnotetag54">(retour) </a> Fama late serpente quod inusitatum antehac hominum + genus modo ruens, ut turbo montibus celsis, ex abdito sinu coortus + opposita quæque convellit. Amm. Marc., <span class="sc">xxxi</span>, 3.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote55" name="footnote55"><b>Note 55: </b></a><a href="#footnotetag55">(retour) </a> Quæ res aspernanter a nostris inter initia ipsa + accepta est, hanc ob causam quòd illis tractibus non nisi peracta + aut sopita audiri procul agentibus consueverant bella. Verum + pubescente jam fide gestorum, cui robur adventus gentilium + addiderat legatorum, precibus et obtestatione petentium, citra + flumen suscipi plebem extorrem.... Amm. Marc., <span class="sc">xxxi</span>, 4.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote56" name="footnote56"><b>Note 56: </b></a><a href="#footnotetag56">(retour) </a> Negotium lætitiæ fuit potiusquam timori, eruditis + adulatoribus in majus fortunam principis extollentibus: quòd ex + ultimis terris tot tirocinia trahens ei nec opinanti offerret, ut + collatis in unum suis et alienigenis viribus invictum haberet + exercitum, et pro militari supplemento quod provinciatìm annuum + pendebatur, thesauris accederet auri cumulus magnus. <i>Id., ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote57" name="footnote57"><b>Note 57: </b></a><a href="#footnotetag57">(retour) </a> Non lupos inter canes collocari... Synes. <i>De + regno</i>, p. 25.</blockquote> + +<p>Les Goths avaient reçu le christianisme à peu près de toutes mains; ils +comptaient même des hérésiarques parmi leurs apôtres. Le Mésopotamien +Audæus, qui enseignait que Dieu doit avoir une forme matérielle et un +corps, puisqu'il a créé l'homme à son image, Audæus, avec sa grossière +hérésie, s'était fait parmi eux de nombreux prosélytes<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58"><sup class="sml">58</sup></a>et des +martyrs. Pourtant ils se croyaient bons catholiques, et si les +subtilités du demi-arianisme pouvaient prendre en défaut ces théologiens +des forêts, ils éprouvaient une profonde horreur pour l'arianisme pur, +celui qui ravalait le Christ au-dessous de son père jusqu'à en faire une +créature. Les évêques, absorbés par les soins d'une prédication +laborieuse, ressemblaient en beaucoup de points au troupeau. Théophile, +prédécesseur d'Ulfila, avait souscrit, il est vrai, les actes orthodoxes +du concile de Nicée<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59"><sup class="sml">59</sup></a>; mais celui-ci adhéra au formulaire semi-arien +de Rimini, que d'abord il ne jugea pas contraire au catholicisme; puis, +voyant beaucoup de signataires se rétracter, il se rétracta comme +eux<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60"><sup class="sml">60</sup></a>. Or, Valens prétendait qu'Ulfila revînt à son premier avis, et +que, par son autorité que l'on savait toute-puissante, il imposât à ses +frères les dogmes de l'arianisme mitigé: Valens mettait à ce prix le +succès de son ambassade. Une fois le mot d'ordre donné, des docteurs +insinuants, des évêques en crédit<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61"><sup class="sml">61</sup></a> furent échelonnés sur le passage +du barbare à travers l'Asie Mineure<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62"><sup class="sml">62</sup></a>; il en trouvait à chaque station +qui, sous le prétexte de le saluer, se mettaient à le catéchiser, ou se +plaçaient à ses côtés dans le chariot pour le convertir chemin faisant. +Au palais d'Antioche, ce fut bien pis; quand il voulait parler des +misères de son peuple, on lui répondait par des dissertations sur +l'identité ou la conformité des substances. On le fatiguait d'arguments +et de discussions pour le mieux enchaîner, et, pendant ces luttes +inhumaines, le malheureux peut-être croyait entendre dans le lointain le +cri de ses compatriotes aux abois, qui le suppliaient de les sauver. Au +fond, il finit par n'attacher qu'une médiocre importance à des choses si +subtiles et qui lui semblaient si obscures; il se persuada que +l'ambition des évêques et l'acharnement de l'esprit de parti en +faisaient seuls tout le mérite<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63"><sup class="sml">63</sup></a>. Ce sont les motifs qui le +déterminèrent à se plier aux volontés de l'empereur, si nous en croyons +les historiens du temps, et le vieil évêque visigoth, après avoir courbé +sous ces dures nécessités sa tête blanchie par l'âge et cicatrisée par +le martyre, alla porter aux siens leur salut, qui lui coûtait si +cher<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64"><sup class="sml">64</sup></a>. Valens triomphait et se croyait un nouveau Constantin. +Néanmoins, de peur qu'on lui pût reprocher de sacrifier la politique à +la religion, il décida que les femmes et les enfants des Goths, au moins +des Goths notables, passeraient les premiers, et seraient envoyés dans +les villes de l'intérieur pour y être gardés à titre d'otages, et que +les hommes ne seraient admis à franchir le fleuve qu'autant qu'ils +auraient déposé leurs armes<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65"><sup class="sml">65</sup></a>. Au moyen de ces précautions sur la +sagesse desquelles chacun s'extasiait, Valens crut avoir conjuré tout +péril. Une flottille romaine fut chargée d'opérer le transport des +Goths, et des agents civils, sous les ordres d'un officier spécial, le +comte Lupicinus, allèrent choisir les cantons où ce peuple de colons +s'établirait, mesurer les lots, délivrer des vivres, du bois et des +instruments de culture<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66"><sup class="sml">66</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote58" name="footnote58"><b>Note 58: </b></a><a href="#footnotetag58">(retour) </a> Theodoret., <span class="sc">iv</span>, 10.--Epiphan, <i>Hœres.</i>, + 70.--Hieron., <i>Chron.</i>--Cf. Tillemont, <i>Mém. eccl.</i>, t. <span class="sc">vi</span>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote59" name="footnote59"><b>Note 59: </b></a><a href="#footnotetag59">(retour) </a> <i>Act. Grœc. Concil. Nic.</i>--Labbe. T. <span class="sc">ii</span>, p. 52, + 75.--Socrat., <span class="sc">ii</span>. 41.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote60" name="footnote60"><b>Note 60: </b></a><a href="#footnotetag60">(retour) </a> Socrat., <span class="sc">ii</span>, 41.--Sozom., <span class="sc">vi</span>, 37.--Cf. Theodoret., + <span class="sc">iv</span>, 33.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote61" name="footnote61"><b>Note 61: </b></a><a href="#footnotetag61">(retour) </a> Arianæ sectæ antistites... polliciti se legationum + ejus adjutores esse, modo idem cum ipsis sentire vellet... + necessitate compulsus. Sozom., <span class="sc">vi</span>, 37.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote62" name="footnote62"><b>Note 62: </b></a><a href="#footnotetag62">(retour) </a> Theodoret., <span class="sc">iv</span>, 33.--Et quia tum Valens, imperator, + Arianorum perfidia sancius, nostrarum partium omnes ecclesias + obturasset, suæ partis fautores ad illos dirigit prædicatores, qui + venientibus rudibus et ignaris, illico perfidiæ suæ virus + defundunt. Jorn., <i>R. Get.</i>, 25.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote63" name="footnote63"><b>Note 63: </b></a><a href="#footnotetag63">(retour) </a> Theodoret, <span class="sc">iv</span>, 33, 37.--Sozom., <span class="sc">vi</span>, 37.--Philost., + <i>ub. sup.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote64" name="footnote64"><b>Note 64: </b></a><a href="#footnotetag64">(retour) </a> Cum Arianis cummunicasse dicitur, seque et universam + gentem ab ecclesia catholica abripuisse. Sozom., <span class="sc">vi</span>, 37.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote65" name="footnote65"><b>Note 65: </b></a><a href="#footnotetag65">(retour) </a> Valens uti reciperentur armis prius depositis + permisit. Zosim., <span class="sc">iv</span>, 20.--Amm. Marc., <span class="sc">xxxi</span>, 4.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote66" name="footnote66"><b>Note 66: </b></a><a href="#footnotetag66">(retour) </a> Mittuntur diversi qui cum vehiculis plebem + transferant truculentam... Copiam colendi Thraciæ partes... + Alimenta pro tempore... Amm. Marc., <span class="sc">xxxi</span>, 4.--Zosim., <span class="sc">iv</span>, + 20.--Jorn., <i>R. Get.</i>, 25.</blockquote> + +<p>Les difficultés misérables dont Ulfila et ses compagnons s'étaient vu +assaillir doublèrent le temps de leur voyage, et cependant les Goths, +campés dans la plaine du Danube, comptaient les jours avec une sombre +inquiétude. Leurs provisions s'épuisaient, bientôt ils allaient sentir +la faim. Portant perpétuellement les yeux des lignes romaines aux +plaines du nord, tantôt ils croyaient apercevoir la barque qui ramenait +leurs députés, tantôt il leur semblait voir la légère cavalerie des +Huns poindre à l'horizon opposé, et franchir l'espace avec sa rapidité +ordinaire. Ils passaient ainsi vingt fois par jour de l'espoir trompé +aux plus mortelles terreurs. Enfin le désespoir les prit. Quoique le +Danube, grossi par les pluies, roulât alors une masse d'eau effroyable, +beaucoup entreprirent de le traverser de force. Les uns se jettent à la +nage et sont entraînés par le fil de l'eau, d'autres montent dans des +troncs d'arbres creusés ou sur des radeaux qu'ils dirigent avec de +longues perches; mais lorsque, par des efforts inouïs, ils sont parvenus +à dominer le courant, les balistes romaines dirigent sur eux une grêle +de projectiles, et le fleuve emporte pêle-mêle des débris de barques et +des cadavres<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67"><sup class="sml">67</sup></a>. Le retour des députés mit fin à ces scènes de +désolation. La flottille romaine fit aussitôt son office, voyageant sans +interruption d'un bord à l'autre<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68"><sup class="sml">68</sup></a>. Beaucoup, pour ne pas attendre +leur tour, se faisaient remorquer sur des troncs d'arbres ou des +planches à peine liées ensemble. Les femmes et les enfants passèrent les +premiers, conformément aux ordres de l'empereur; ensuite vinrent les +hommes. Des agents chargés de compter les têtes des passagers +s'arrêtèrent, dit-on, fatigués ou effrayés de leur nombre<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69"><sup class="sml">69</sup></a>. «Hélas! +s'écrie Ammien Marcellin avec une emphase pleine d'amertume, vous +compteriez plus aisément les sables que vomit la mer quand le vent la +soulève sur les rivages de la Libye<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a><a href="#footnote70"><sup class="sml">70</sup></a>!» On constata pourtant que le +nombre des hommes en état de porter les armes était d'environ deux cent +mille<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a><a href="#footnote71"><sup class="sml">71</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote67" name="footnote67"><b>Note 67: </b></a><a href="#footnotetag67">(retour) </a> Antequam trajectus esset ab imperatore concessus, + Scytharum audaciores et elatiores transitum sibi vi aperire + constituerunt, sed vi repulsi deleti sunt. Eunapius, <i>Hist.</i>, 5.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote68" name="footnote68"><b>Note 68: </b></a><a href="#footnotetag68">(retour) </a> Transfretabantur in dies et noctes, navibus + ratibusque et cavatis arborum alveis agminatim impositi. Amm. + Marc., <span class="sc">xxxi</span>, 4.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote69" name="footnote69"><b>Note 69: </b></a><a href="#footnotetag69">(retour) </a> Hind sane neque obscurum est neque incertum + infaustos transvehendi barbaram plebem ministros, numerum ejus + comprehendere calculo sæpe tentantes, conquievisse frustratos. + <i>Id., ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote70" name="footnote70"><b>Note 70: </b></a><a href="#footnotetag70">(retour) </a> Quem qui scire velit (ut eminentissimus memorat + vates) Libyci velit æquoris idem discere, quam multæ Zephyro + truduntur arenæ.--Ce sont deux vers de l'Énéide de Virgile que + l'historien inséra dans sa prose. On trouve fréquemment chez lui + de ces réminiscences classiques.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote71" name="footnote71"><b>Note 71: </b></a><a href="#footnotetag71">(retour) </a> Non minus quam hominum ducenta millia ad bellum apti + et ætate florentes. Eunap., <i>Hist.</i>, 6.</blockquote> + +<p>Sur l'autre bord commença un triste et honteux spectacle, où +l'administration romaine étala comme à plaisir les plaies de sa +corruption. Quand les femmes, les jeunes filles, les enfants eurent été +mis à part pour être internés, les préposés romains, tribuns, +centurions, officiers civils, se jetèrent sur eux comme sur une proie +qui leur était dévolue. Chacun, dit un écrivain du temps, se fit sa part +suivant son goût: l'un s'adjugea quelque grande et forte femme; l'autre +quelque jeune fille blonde aux yeux bleus. Les agents de prostitution +furent aussi là, trafiquant pour les lieux infâmes. On enlevait les +jeunes garçons pour les réduire en servitude<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a><a href="#footnote72"><sup class="sml">72</sup></a>. D'autres, plus avares, +et qui avaient des terres à cultiver, prirent des hommes robustes qu'ils +envoyèrent dans leurs propriétés comme serfs ou colons<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a><a href="#footnote73"><sup class="sml">73</sup></a>. L'ordre +exprès de déposer les armes ne fut exécuté nulle part; les préposés +fermaient les yeux pour de l'argent, et, dans son orgueil sauvage, le +Goth eût plutôt livré tout ce qu'il possédait, son or, sa femme, ses +pelleteries, le tapis à double frange qui faisait son luxe<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a><a href="#footnote74"><sup class="sml">74</sup></a>: beaucoup +restèrent donc armés. Quant aux vivres qui devaient être distribués aux +émigrants, ils se trouvèrent avariés par la fraude des intendants; ils +étaient d'ailleurs en quantité insuffisante. Alors on spécula sur la +faim de ces infortunés; on leur vendit au poids de l'or jusqu'à la chair +des animaux les plus immondes. Un chien mort s'échangeait contre un +esclave<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a><a href="#footnote75"><sup class="sml">75</sup></a>. Il paraît que les femmes transplantées dans les villes de +l'intérieur, éblouies par le luxe, amollies par l'abondance, +s'accommodèrent assez bien à leur sort. «On les voyait, dit un +contemporain, se pavaner sous de riches habits, dans un attirail +malséant pour des captives; mais leurs fils, favorisés par la fécondité +du climat, grandirent comme des plantes précoces et vénéneuses, ayant au +cœur la haine de Rome<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a><a href="#footnote76"><sup class="sml">76</sup></a>.» Que pensait, que disait au milieu de tout +cela le Moïse des Goths, qui n'avait procuré à son peuple, au lieu des +douceurs de la terre promise, que les misères et la captivité de +l'Égypte? On devinerait difficilement quelles angoisses et quels regrets +assaillirent cette âme honnête à la vue de tant de déceptions; mais, si +justes que fussent ses regrets, il dut remplir sa promesse. Les Goths +païens furent baptisés, et tous jurèrent d'adopter le formulaire de +Rimini<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a><a href="#footnote77"><sup class="sml">77</sup></a>, ou plutôt la profession de foi de leur évêque, car là était +pour eux l'orthodoxie. Ulfila, pour prévenir en eux tout scrupule de +conscience, leur expliqua, conformément au système qu'il s'était fait à +lui-même, que ces détails n'importaient que faiblement à la religion du +Christ. Cela n'empêcha pas que les Visigoths ne cessassent dès lors +d'appartenir à la chrétienté catholique, et que plus tard, par le +progrès naturel des doctrines et l'opiniâtreté de l'esprit de secte, ils +ne devinssent ariens véritables, ariens propagandistes et +persécuteurs<a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a><a href="#footnote78"><sup class="sml">78</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote72" name="footnote72"><b>Note 72: </b></a><a href="#footnotetag72">(retour) </a> Eorum autem qui ista mandata exceperunt, exarsit hic + studio pueri alicujus candidi et vultu grati; alter misertus est + uxoris formosæ unius ex captivis; hic captus est virgine formosa. + Eunap., 6.--Zozim., <span class="sc">iv</span>, 20.--Amm. Marc., <span class="sc">xxxi</span>, 4.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote73" name="footnote73"><b>Note 73: </b></a><a href="#footnotetag73">(retour) </a> Plane unusquisque ipsorum hoc propositi habuit, ut + suas domos servis, villas pastoribus, et insanum amoris furorem + quavis licentia implerent. Eunap., <i>Hist.</i>, 6.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote74" name="footnote74"><b>Note 74: </b></a><a href="#footnotetag74">(retour) </a> Stragula ab utraque parte fimbriata. Eunap., + <i>Hist.</i>, 6.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote75" name="footnote75"><b>Note 75: </b></a><a href="#footnotetag75">(retour) </a> Cœperunt duces avaritia compellente, non solum + ovium, boumque carnes, verum etiam canum, et immundorum animalium + morticina eis pro magno contradere: adeo ut quodlibet mancipium in + unum panem, aut decem libras in unam carnem mercarentur. Jorn., + <i>R. Get.</i>, 26.--Cum traducti Barbari victûs inopia vexarentur, + turpe commercium duces invisissimi cogitaverunt, et quantos + undique insatiabilatas colligere potuit canes; pro singulis + dederant mancipiis, inter quæ et filii ducti sunt optimatum. Amm. + Marc., <span class="sc">xxxi</span>, 4.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote76" name="footnote76"><b>Note 76: </b></a><a href="#footnotetag76">(retour) </a> Illas autem conspicere erat mollius et venustius, + quam captivas decebat, vestitas. At captivorum filii et quidquid + illis fuit mancipiorum aeris temperie in altum se sustulerunt et + præter ætatem pubuerunt et in immensam multitudinem succrevit et + auctum est hostium genus. Eunap., <i>Hist.</i>, 6.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote77" name="footnote77"><b>Note 77: </b></a><a href="#footnotetag77">(retour) </a> Hujus rei gratia cum omni gente Gothorum + (Fridigernus) in Arianam hæresim devolutus est.... Isidorus + Hispal., <i>Chron. Goth.</i>--Sozom., <i>ub sup.</i>--Socrat., <span class="sc">ii</span>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote78" name="footnote78"><b>Note 78: </b></a><a href="#footnotetag78">(retour) </a> Sic quoque Vesegothæ a Valente imperatore Ariani + potiusquam Christiani effecti. Jorn., <i>R. Get.</i>, 25.</blockquote> + +<p>Tant d'outrages, tant d'iniquités finirent par exaspérer les Goths: un +guet-apens, tendu par le comte Lupicinus à leurs chefs Fridighern et +Alavive au milieu d'un festin<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a><a href="#footnote79"><sup class="sml">79</sup></a>, mit le comble à leur colère: ils +ouvrirent le passage du Danube à d'autres bandes barbares qui les +avaient suivis; ils se procurèrent ou se fabriquèrent clandestinement +les armes qui leur manquaient, et se mirent à piller. Une armée romaine +tenta de les arrêter; elle fut battue près de Marcianopolis, capitale de +la petite Scythie. Fridighern empêchait ses compagnons de perdre leur +temps contre les places fortes, qu'ils ne savaient pas assiéger; son mot +d'ordre était: «Paix aux murailles<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a><a href="#footnote80"><sup class="sml">80</sup></a>!» mais les bourgades ouvertes, +mais la villa du riche et la cabane du pauvre voyaient fondre sur elles +une guerre sans quartier. Toutes les injures accumulées par les Romains +sur les Goths, pillages, viols, assassinats, leur furent rendues au +centuple. Tiré de ses rêves de gloire théologique, Valens accourut à +Constantinople, et fut presque lapidé par le peuple: les catholiques +triomphaient. Comme il sortait de la ville, un ermite, quittant sa +cellule, construite non loin de la route, se mit en travers devant lui, +et l'arrêta pour le maudire et lui annoncer sa mort prochaine<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a><a href="#footnote81"><sup class="sml">81</sup></a>. Le +malheur dissipant dans l'esprit de Valens toutes les fumées de la +puissance, il redevint, comme aux jours de sa jeunesse, un soldat +vigoureux et hardi jusqu'à l'imprudence. Avec une armée en désarroi, +quelques troupes fraîches et des recrues, il entreprit bravement de +balayer ces bandes victorieuses ou de périr à la tâche. Dans +l'impatience de combattre ou dans la crainte de se laisser ravir la +gloire du succès, il refusa d'attendre son neveu Gratien, empereur +d'Occident, qui s'était mis en route pour le rejoindre<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a><a href="#footnote82"><sup class="sml">82</sup></a>: cet +empressement le perdit. Les Romains manquaient de vivres, et Fridighern, +qui le savait, les promenait de délai en délai pour les affamer; tantôt +c'était un prêtre qui venait au nom du ciel protester des intentions +pacifiques des Goths<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a><a href="#footnote83"><sup class="sml">83</sup></a>; tantôt de feintes propositions d'accommodement +amusaient l'empereur, pendant que le rusé barbare ralliait une de ses +divisions de cavalerie absente du camp.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote79" name="footnote79"><b>Note 79: </b></a><a href="#footnotetag79">(retour) </a> Fridigernus evaginato gladio, convivio non sine + magna temeritate, velociterque egreditur, suosque ab imminenti + morte ereptos ad necem Romanorum instigat. Jorn., <i>R. Get.</i>, + 26.--Amm. Marc., <span class="sc">xxxi</span>, 5.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote80" name="footnote80"><b>Note 80: </b></a><a href="#footnotetag80">(retour) </a> Pacem sibi esse cum parietibus. Amm. Marc., <span class="sc">xxxi</span>, + 7.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote81" name="footnote81"><b>Note 81: </b></a><a href="#footnotetag81">(retour) </a> Socrat., <span class="sc">iv</span>. 38.--Theodoret., <span class="sc">iv</span>. 33, 34.--Zonar., + <span class="sc">xiii</span>. 31, 32.--Theoph., p. 55, 56.--Cedren, <span class="sc">i</span>. 313.--Cf. Amm. + Marc., <span class="sc">xxxi</span>, 11.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote82" name="footnote82"><b>Note 82: </b></a><a href="#footnotetag82">(retour) </a> Vicit tamen funesta principis destinatio, et + adulabilis quorumdam sententia regiorum, qui ne pæne jam partæ + victoriæ censors fieret Gratanus, properari cursu celeri + suadehant. Amm. Marc., <span class="sc">xxxi</span>, 12.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote83" name="footnote83"><b>Note 83: </b></a><a href="#footnotetag83">(retour) </a> Christiani ritus Presbyter missus a Fridigerno + legatus, cum aliis humilibus venit ad principis castra... astu et + ludificandi varietate nimium solers... Amm. Marc., <span class="sc">xxxi</span>, 12.</blockquote> + +<p>La bataille se livra dans une plaine entre Adrianopolis, aujourd'hui +Andrinople, et la petite ville de Nicée, le 9 août 378, par un jour +d'une chaleur accablante. Pour augmenter les souffrances des Romains, +Fridighern fit mettre le feu à des broussailles dont la plaine était +couverte de leur côté, et, l'incendie se communiquant de proche en +proche, le camp romain se trouva comme emprisonné dans un cercle de +flammes<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a><a href="#footnote84"><sup class="sml">84</sup></a>. L'audace même de Valens nuisit à son succès. S'étant avancé +sans précaution à la tête de ses gardes, il entraîna les légions, qui, +séparées de leur cavalerie, furent bientôt cernées par les Goths. Des +nuages d'une poussière fine obscurcissaient le ciel et empêchaient les +combattants d'apercevoir leurs ennemis: les traits partaient au hasard; +on se cherchait, on s'égarait comme dans l'ombre d'un crépuscule<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a><a href="#footnote85"><sup class="sml">85</sup></a>. +Quand les fronts des armées se rencontrèrent, la masse des Barbares, +poussant toujours dans le même sens, parvint à rompre l'ordonnance des +légions, qu'elle écrasa de son poids. Sur ces entrefaites, la nuit +arriva, nuit sombre et sans lune. Valens, que ses généraux pressaient en +vain de se retirer, combattait toujours, quand il tomba percé d'une +flèche. Quelques soldats le relevèrent et l'emportèrent dans une cabane +de paysan qui se trouvait à peu de distance du champ de bataille. On +pansait sa blessure, lorsqu'une bande de pillards goths s'approcha, et, +trouvant les portes défendues, amoncela autour de la cabane de la paille +et des fagots auxquels elle mit le feu<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a><a href="#footnote86"><sup class="sml">86</sup></a>. Valens périt brûlé; les deux +tiers de son armée jonchaient la plaine, et les contemporains purent +justement comparer cette journée néfaste à celle de Cannes<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a><a href="#footnote87"><sup class="sml">87</sup></a>. Maîtres +de la Thrace et de la Macédoine, les Goths ravagèrent ces provinces tout +à leur aise jusqu'à l'année suivante, où Théodose vint prendre +possession de l'Orient. Non moins habile à pacifier qu'à vaincre, le +nouvel empereur fit sentir aux Barbares la force de son bras avant de +les recevoir à composition; puis, les ayant réduits à l'implorer, il les +enferma dans un cantonnement où il mit à profit leurs services. Après sa +mort, la trahison de Rufin, ministre d'Arcadius, les en tira pour les +lancer sur l'Occident. Alors commença, sous la conduite d'Alaric, le +plus célèbre de leurs rois, ce long et sanglant pèlerinage des +Visigoths, qui les conduisit à travers la Grèce et l'Italie jusque dans +le midi des Gaules, où ils s'arrêtèrent.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote84" name="footnote84"><b>Note 84: </b></a><a href="#footnotetag84">(retour) </a> Ut miles fervore calefactus æstivo, siccis faucibus + commarceret, reluccute amplitudine camporum incendiis, quos lignis + nutrimentisque aridis subditis ut hoc fieret, iidem hostes + urebant. <i>Id., ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote85" name="footnote85"><b>Note 85: </b></a><a href="#footnotetag85">(retour) </a> Nec jam objectu pulveris cœlum patere potuit ad + prospectum, clamoribus resultant horrificis. Qua causa tela + undique mortem vibrantia destinata cadebant et noxia, quod nec + prævideri poterant nec caveri. Amm. Marc., <span class="sc">xxxi</span>, 13.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote86" name="footnote86"><b>Note 86: </b></a><a href="#footnotetag86">(retour) </a> Cum enim oppessulatas januas perrtunpere conati, qui + secuti sunt, a parte pensili domūs sagittis incesserentur, ne per + moras inexpedibiles populandi amitterent copiam, congestis stipulæ + fascibus et lignorum, flammaque supposita, ædificium cum hominibus + torruerunt. Amm. Marc., <span class="sc">xxxi</span>, 14.--Socrat., <span class="sc">iv</span>, 38.--Theodoret, + <span class="sc">iv</span>. 36.--Sozom., <span class="sc">vi</span>, 40.--Philostorg, <span class="sc">ix</span>, 17.--Zosim. <span class="sc">iv</span>, 24.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote87" name="footnote87"><b>Note 87: </b></a><a href="#footnotetag87">(retour) </a> Nec ulla annalibus præter Cannensem pugnam, ita ad + internecionem res legitur gesta, quanquam Romani aliquoties + reflante fortuna fallaciis lusi bellorum iniquitati cesserunt ad + tempus; et certamina multa fabulosæ neniæ flevere Græcorum. Amm. + Marc., <span class="sc">xxxi</span>, 14.</blockquote> + <br> +<a name="ca2" id="ca2"></a> +<h3>CHAPITRE DEUXIÈME</h3> + +<p>Arrivée des Huns sur le Danube.--Déplacement des peuples barbares, +voisins de la vallée du Danube; les uns se précipitent sur l'Italie, les +autres envahissent la Gaule et l'Espagne.--Progrès des Huns vers le haut +Danube.--Ils entrent en contact avec les Burgondes de la forêt +Hercynienne; ceux-ci se font chrétiens pour leur mieux résister.--Rona, +chef de la principale tribu des Huns, devient auxiliaire de l'empire; sa +liaison avec Aëtius.--Attila et Bléda, nouveaux rois des Huns; traité de +Margus.--Portrait d'Attila.--Il soumet tous les chefs des Huns à son +autorité.--Sa campagne contre les Acatzires; il donne pour roi à ce +peuple Ellak, son fils aîné.--Il tue son frère Bléda.--L'épée de Mars +est découverte par une génisse blessée.--Empire d'Attila.--Différend +entre les Huns et les Romains, au sujet de l'évêque de Margus.--Guerres +d'Attila, en Pannonie, en Mésie et en Thrace.--L'empereur Théodose II +lui achète la paix.</p> + +<p>Comme la mer, lorsqu'elle a franchi ses digues, se précipite et couvre +en un instant des plaines sans défense, ainsi les hordes de Balamir +eurent bientôt couvert tout le pays que la fuite des Goths rendait +libre. Arrivés devant le vaste fossé du Danube, les Huns s'arrêtèrent +avec crainte et n'inquiétèrent point l'empire romain; mais ils +continuèrent à batailler contre les peuples barbares. Ils ne laissaient +point d'ennemis derrière eux: la nation des Ostrogoths s'était résignée +au joug<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a><a href="#footnote88"><sup class="sml">88</sup></a>; les anciens vassaux d'Ermanaric passaient l'un après +l'autre à Balamir; Athanaric seul tenait bon avec ses tribus fidèles +dans les vallées les plus abruptes des Carpathes; mais ces tribus mêmes, +traquées dans leurs défilés et mourant de faim, résolurent d'imiter +l'exemple de Fridighern, qu'elles avaient tant blâmé, et de se donner +aux Romains plutôt que de courber la tête sous les fils des sorcières. +Quelles que fussent ses répugnances, Athanaric adopta ce parti, et, les +Romains n'ayant point repoussé sa demande, les Visigoths sortirent à +l'improviste de leurs rochers, gagnèrent la rive du fleuve et +s'embarquèrent<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a><a href="#footnote89"><sup class="sml">89</sup></a>. Ce fut pour toutes les nations européennes, +civilisées ou barbares, un grand événement que cette intrusion des Huns +au milieu d'elles, ce progrès de l'Asie nomade sur l'Europe. Tout, dans +la contrée envahie, changea d'aspect aussitôt: les rudiments de culture +qui provenaient des Goths furent abandonnés; la vie sédentaire disparut; +la vie nomade revint dans toute son âpreté, et la zone circulaire qui +menait du bas Danube à la mer Caspienne le long de la mer Noire ne fut +plus qu'un passage perpétuellement sillonné de hordes et de troupeaux. +La tribu royale des Huns se fixa sur le Danube, comme une sentinelle +vigilante occupée à épier ce qui se passait au delà. Chaque année, le +palais de planches de ses rois fit un pas de plus vers le cours moyen du +fleuve, et chaque année quelque empiétement sur les peuplades +riveraines, en prolongeant la frontière des Huns, multiplia leurs points +de contact avec l'empire romain<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a><a href="#footnote90"><sup class="sml">90</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote88" name="footnote88"><b>Note 88: </b></a><a href="#footnotetag88">(retour) </a> Ostrogothæ Ermanarici regis sui decessione a + Vesegothis divisi, Hunnorum subditi ditioni, in eadem patria + romanserunt. Jorn., <i>R. Get.</i>, 48.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote89" name="footnote89"><b>Note 89: </b></a><a href="#footnotetag89">(retour) </a> Gothi... aspicientes benignitatem Theodosii + imperatoris, inito fœdere, Romano se imperio tradiderunt. Isidor., + <i>Chron. goth.</i>--Cunctus exercitus in servitio Theodosii + imperatoris perdurans, Romano se imperio subdens.... Jorn., <i>R. + Get.</i>, 28.--Amm. Marc., <span class="sc">xxvii</span>, 5.--Athanaric lui-même vint à + Constantinople, dont la magnificence le charma, et il y finit ses + jours. Amm. Marc., <i>ibid.</i>--Cf. Themist., <i>or.</i> 15.--S. Ambros., + <i>Proem. de Spirit. Sancto</i>, t. <span class="sc">ii</span>, p. 603.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote90" name="footnote90"><b>Note 90: </b></a><a href="#footnotetag90">(retour) </a> On trouve dans les auteurs la mention de plusieurs + rois Huns dont nous ne connaissons rien que les noms: <i>Donatus</i>, + <i>Charatton</i>, etc.</blockquote> + +<p>Dans cette situation, les Huns, qui ne cultivaient point et qui eurent +bientôt détruit le peu de culture qu'ils avaient trouvée, ne pouvaient +vivre sans recevoir des Romains du blé et de l'argent, ou sans piller +leurs terres<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a><a href="#footnote91"><sup class="sml">91</sup></a>. Il fallut donc de toute nécessité que Rome les prît à +sa solde, et ils la servirent bien, soit contre les autres, soit contre +eux-mêmes. Qu'on se représente l'empire mongol toutes les fois qu'il ne +fut pas concentré dans la main d'un Tchinghiz-Khan ou d'un Timour; c'est +le spectacle qu'offrait alors l'empire des Huns: des hordes séparées, +des royaumes distincts, des chefs indépendants ou à peu près, +reconnaissant à peine un lien fédératif. L'un menaçait-il quelque +province romaine d'une invasion, l'autre proposait aussitôt à l'empereur +des troupes auxiliaires pour la défendre. C'était une joûte autorisée +entre frères, une industrie pratiquée par tous et réputée d'autant plus +honnête qu'elle était plus lucrative. La faiblesse du lien fédéral se +faisait surtout sentir entre les deux groupes principaux de la +domination hunnique. Les Huns blancs et toutes les hordes caspiennes qui +n'avaient point suivi Balamir prétendaient se gouverner, faire la guerre +ou la paix à leur fantaisie; il en était de même des tribus qui, bien +qu'appartenant aux Huns noirs, s'étaient arrêtées près de la limite de +l'Europe sans pousser leur marche plus loin. La politique romaine, +habile à ce genre de travail, s'interposait dans ces séparations pour +les élargir, ne négligeant ni l'argent ni les promesses, et recherchant +surtout l'alliance des Huns orientaux, afin de contenir ceux du Danube. +La tribu royale elle-même n'avait point d'unité, et ses membres, qui se +partageaient le gouvernement des tribus, agissaient chacun de son côté. +Ce fut la terrible volonté d'Attila qui leur imposa cette unité d'action +comme un premier pas vers la formation d'un empire unitaire.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote91" name="footnote91"><b>Note 91: </b></a><a href="#footnotetag91">(retour) </a> Dicebat enim suæ gentis multitudinem, rerum + necessariarum inopia ad bellum insurrexisse. Prisc. <i>Exc. leg.</i>, + p. 74.</blockquote> + +<p>Théodose, qui avait pour système de tenir en échec les auxiliaires +barbares les uns par les autres, employa les Huns pour contre-balancer +les Goths, dont il redoutait la force. Cette politique fut également +celle de ses fils. Nous voyons, en 405, un certain Uldin, roi des Huns, +servir Honorius contre les bandes de Radagaise, et décider par une +charge de sa rapide cavalerie la victoire de Florence<a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a><a href="#footnote92"><sup class="sml">92</sup></a>. Uldin avait +déjà mérité les bonnes grâces d'Arcadius en lui envoyant, bien +empaquetée, la tête du Goth Gaïnas, général romain, en révolte contre +son empereur et réfugié au delà du Danube<a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a><a href="#footnote93"><sup class="sml">93</sup></a>. Il semble que toutes les +fois qu'il s'agissait de se mesurer avec les Visigoths, qui n'étaient +pour eux que des sujets fugitifs, les Huns ressentissent un redoublement +d'ardeur. Avec les embarras de l'empire, les contingents hunniques +s'accrurent; déjà nombreux sous Honorius et Arcadius, ils le devinrent +davantage, et on les vit s'élever au chiffre énorme de soixante mille +hommes pendant la régence de Placidie<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a><a href="#footnote94"><sup class="sml">94</sup></a>. Grâce à cet état de choses, +qui faisait affluer l'argent dans leur trésor, les rois huns ménagèrent +un pays qui les engraissait plus par la paix qu'il n'eût fait par des +pillages partiels. Ils se conduisirent donc assez pacifiquement pendant +les cinquante premières années de leur établissement sur le Danube.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote92" name="footnote92"><b>Note 92: </b></a><a href="#footnotetag92">(retour) </a> <i>Uldinus</i>, Oros., <span class="sc">vii</span>, 40.--La bataille de Florence, + qui arrêta Radagaise dans sa marche sur Rome, fut gagnée par + Stilicon, en l'année 405.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote93" name="footnote93"><b>Note 93: </b></a><a href="#footnotetag93">(retour) </a> <i>Chron. Alex.</i>, p. 712.--Comit. Marcellin., + <i>Chron.</i>--Philostorg., p. 531.--Zosim., p. 798-799.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote94" name="footnote94"><b>Note 94: </b></a><a href="#footnotetag94">(retour) </a> Voir le morceau que j'ai publié dans la <i>Revue des + Deux Mondes</i>, (15 juillet 1831) sous le titre: <i>Actius et + Bonifacius</i>.</blockquote> + +<p>Toutefois, si le monde romain échappa d'abord à l'action directe des +Huns, il n'échappa point au contre-coup des désordres que leur arrivée +et leurs guerres produisirent sur sa frontière du nord. La vallée du +Danube, encombrée de tribus barbares de toute race qui se croisaient +dans leur marche, se choquaient, se culbutaient les unes sur les autres, +ressemblait à une fourmilière bouleversée. Au milieu de tous ces chocs, +il se forma comme deux courants en sens contraire par où ce trop-plein +de nations essaya de s'écouler. L'un se dirigea sur l'Italie par les +Alpes illyriennes, et produisit l'invasion de Radagaise, qui mit Rome, +en 405, à deux doigts de sa perte; l'autre remonta le Danube vers son +cours supérieur, pour se reverser sur la Gaule. Cette dernière +émigration était provoquée par les Alains, qui, s'étant séparés des +Huns, craignaient leur colère. Sur son passage, la horde alaine, nomade +comme les Huns, déplaçait les populations riveraines du fleuve, et les +faisait marcher avec elles. Elle s'adjoignit ainsi les Vandales +Silinges, cantonnés sur la rive romaine depuis Constantin, les Vandales +Astinges, établis sur la rive barbare, au pied des Carpathes, et plus +loin les nombreuses tribus des Suèves. Cette armée de peuples envahit la +Gaule le dernier jour de l'an 406, et, après l'avoir remplie de ruines +pendant quatre ans, passa dans la province d'Espagne, dont elle se +partagea les lambeaux<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a><a href="#footnote95"><sup class="sml">95</sup></a>. Tel fut, pour l'empire d'Occident, une des +conséquences de l'arrivée des Huns: ce n'était pas la plus funeste.</p> + +<p>Les Huns avançaient toujours, occupant les territoires déblayés par +l'émigration, et bientôt leurs tentes se dressèrent sur le moyen Danube. +Quand ils y furent, leurs éclaireurs ne tardèrent pas à faire +connaissance avec les nations germaniques voisines de la forêt +Hercynienne et du Rhin. Les historiens racontent à ce sujet une aventure +assez curieuse, et qui nous intéresse à plus d'un titre, nous autres +Français, parce qu'elle concerne un des peuples dont le sang est mêlé +dans nos veines, le peuple des Burgondes ou Bourguignons. Ce peuple +habitait naguère tout entier au pied des monts Hercyniens et sur les +rives du Mein, où il vivait de la culture des terres, de travaux de +charpente ou de charronnage, et du prix de ses bras qu'il louait dans +les villes romaines de la frontière<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a><a href="#footnote96"><sup class="sml">96</sup></a>. Une partie de ses tribus +s'était séparée des autres, en 407 ou 408, pour passer en Gaule, où elle +avait obtenu de l'empereur Honorius un cantonnement dans l'Helvétie<a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a><a href="#footnote97"><sup class="sml">97</sup></a>: +la partie qui n'avait point quitté le territoire de ses pères était la +plus faible. C'est sur elle que vinrent s'exercer les premiers pillages +des Huns dans la vallée du Rhin. Au moment où l'on s'y attendait le +moins, les villages burgondes étaient brûlés, les moissons enlevées, les +femmes traînées en captivité; puis le roi Oktar<a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a><a href="#footnote98"><sup class="sml">98</sup></a>, qui dirigeait ces +pillages, partait pour reparaître bientôt après. Les Burgondes +essayèrent de résister et furent battus. Ils obéissaient alors à un +gouvernement théocratique, composé d'un grand prêtre inamovible, appelé +<i>siniste</i><a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a><a href="#footnote99"><sup class="sml">99</sup></a>, et de rois électifs et amovibles à la volonté de +l'assemblée du peuple, où plutôt à celle du grand prêtre. L'armée +burgonde éprouvait-elle un revers, l'année était-elle mauvaise et la +récolte gâtée, quelque fléau naturel venait-il frapper la nation, vite +elle destituait des rois qui n'avaient pas su se rendre le ciel +favorable: ainsi le voulait la loi<a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a><a href="#footnote100"><sup class="sml">100</sup></a>. On pense bien que, dans la +circonstance présente, les Burgondes n'épargnèrent pas leur roi; mais +ils firent plus, ils cassèrent leur grand prêtre. Après en avoir +mûrement délibéré, ils résolurent de s'adresser à un évêque romain pour +obtenir, par son intermédiaire, le patronage du grand Dieu des +chrétiens, car ils soupçonnaient leurs divinités de faiblesse ou +d'impuissance contre la race infernale qui les attaquait. L'évêque +consulté (on croit que ce fut saint Sévère de Trèves) leur répondit que +le moyen d'obtenir ce qu'ils demandaient, c'était de recevoir le saint +baptême: «Demeurez ici, leur dit-il, vous jeûnerez pendant sept jours; +je vous instruirai et vous baptiserai<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a><a href="#footnote101"><sup class="sml">101</sup></a>.» Le septième jour, il les +baptisa. Le narrateur contemporain de qui nous tenons ces détails semble +insinuer que ce fut tout le peuple des Burgondes trans-rhénans qui reçut +ainsi le baptême, chose peu probable, si l'on examine les circonstances +du fait: il y a plus de raison de croire que ceci se passa entre +l'évêque et les principaux chefs au nom de tout le peuple et en quelque +sorte par procuration pour lui. Quoi qu'il en soit, le moyen réussit. +Cuirassés dès lors contre les démons, les Burgondes se crurent +invincibles; ils attaquèrent à leur tour et taillèrent en pièces les +Huns avec trois mille hommes seulement contre dix mille. Le roi Oktar, +qui sortait d'une orgie la veille de la bataille, étant mort subitement +pendant la nuit<a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a><a href="#footnote102"><sup class="sml">102</sup></a>, les Burgondes virent dans cet événement comme dans +l'autre la main du nouveau Dieu qui les protégeait: les Burgondes de la +Gaule étaient déjà chrétiens.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote95" name="footnote95"><b>Note 95: </b></a><a href="#footnotetag95">(retour) </a> Voir, dans la <i>Revue des Deux Mondes</i> du 1er + décembre 1850, le morceau intitulé: <i>Placidie</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote96" name="footnote96"><b>Note 96: </b></a><a href="#footnotetag96">(retour) </a> Quippe omnes fere sunt fabri lignarii, et ex hac + arte mercedem capientes, semetipsos alunt. Socrat., <span class="sc">VII</span>, 30.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote97" name="footnote97"><b>Note 97: </b></a><a href="#footnotetag97">(retour) </a> Oros., <span class="sc">vii</span>.--Prosp. Aquitan., <i>Chron.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote98" name="footnote98"><b>Note 98: </b></a><a href="#footnotetag98">(retour) </a> <i>Oktar</i>, oncle d'Attila., Jorn., <i>R. Get.</i>, + 35.--<i>Ouptar.</i>, Socrat., <span class="sc">vii</span>, 7.--Ce roi est nommé <i>Subthar</i> dans + une vie latine d'Attila, compilée au <span class="sc">xi</span>e siècle d'après d'anciens + matériaux et d'antiques traditions, par un Dalmate, nommé Juveneus + Cœlius Calanus. Il est bien certain que ce <i>Subthar</i> de + l'historien dalmate, est le même que l'<i>Ouptar</i> des écrivains + grecs; et comme Juveneus Cœlius Calanus le fait oncle d'Attila, + <i>Ouptar</i> et <i>Subthar</i> sont évidemment les mêmes que l'Oktar de + Jornandès.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote99" name="footnote99"><b>Note 99: </b></a><a href="#footnotetag99">(retour) </a> Sacerdos apud Burgundios omniun maximus vocatur + Sinistus; et est perpetuus... Amm. Marc., <span class="sc">xxxviii</span>, 6.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote100" name="footnote100"><b>Note 100: </b></a><a href="#footnotetag100">(retour) </a> Rex... potestate deposita removetur, si sub eo + fortuna titubaverit belli, vel segetuum copiam negaverit terra... + <i>Id., ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote101" name="footnote101"><b>Note 101: </b></a><a href="#footnotetag101">(retour) </a> Ille cum septem dies jejunare eos jussisset, ac + fidei rudimentis instituisset, octavo tandem die baptismo donatos + dimisit. Socrat., <span class="sc">VII</span>, 30.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote102" name="footnote102"><b>Note 102: </b></a><a href="#footnotetag102">(retour) </a> Etenim Hunnorum rege, cui nomen erat Uptarus, præ + nimia ciborum ingluvie nocte quadam suffocato... <i>Id.</i>, <span class="sc">VII</span>, 35.</blockquote> + +<p>Cet Oktar dont nous venons de parler était frère de Moundzoukh, père +d'Attila; il avait deux autres frères, Œbarse et Roua, chefs souverains +comme lui<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a><a href="#footnote103"><sup class="sml">103</sup></a>, de sorte que cette famille, issue du sang royal, tenait +sous sa main la majeure partie des hordes hunniques. Roua était surtout +un chef capable et décidé. Par sa liaison avec le patrice romain Aëtius, +qui avait été son otage, il était parvenu à mettre le pied dans les +affaires intérieures de Rome d'une façon plus qu'incommode pour les +empereurs<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a><a href="#footnote104"><sup class="sml">104</sup></a>. Roua, qui prenait de toutes mains, s'était fait donner +par l'Auguste d'Orient, Théodose II, une subvention annuelle de trois +cent cinquante livres d'or, qu'il qualifiait de <i>tribut</i>, mais à +laquelle celui-ci donnait le nom plus honnête de <i>solde</i>, par la raison +que Roua, ayant reçu un brevet de général romain, était officier de +l'empereur, lequel était libre de lui affecter tel traitement ou telle +gratification qu'il lui plairait, suivant son mérite: c'était par ces +honteux sophismes que la cour de Byzance cherchait à se dissimuler sa +lâcheté. Quant aux généraux romains de la façon de Roua, sachant que +leur principal mérite était de faire peur, ils usaient largement de ce +moyen, qui aboutissait toujours à une augmentation de solde. Roua +prétendait établir en principe, vis-à-vis de l'empire, que tout ce qui +existait sur la rive septentrionale du Danube, terres et nations, +appartenait aux Huns, comme le midi appartenait aux Romains; que c'était +là leur domaine, dans lequel nul autre peuple n'avait le droit de +s'immiscer. Trois ou quatre peuplades ultra-danubiennes ayant fait un +traité d'alliance offensive et défensive avec la cour de Byzance, Roua +se plaignit vivement, et menaça de la guerre<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a><a href="#footnote105"><sup class="sml">105</sup></a>. Deux consulaires lui +furent députés pour entrer en explication; mais dans l'intervalle, en +434 ou 435, Roua mourut, laissant son trône aux mains de ses deux +neveux, Attila et Bléda<a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a><a href="#footnote106"><sup class="sml">106</sup></a>: ce furent les nouveaux rois qui reçurent +l'ambassade romaine.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote103" name="footnote103"><b>Note 103: </b></a><a href="#footnotetag103">(retour) </a> Is namque Attila, patre genitus Mundzucco, eujus + fuere germani Octar et Roas qui ante Attilam regnum Hunnorum + tenuisse narrantur. Jorn., <i>R. Get.</i>, 35.--Priscus appelle + Moundioukh (Μουνδιοῦχος), le Mundzuccus de Jornandès--Roas est + appelé par les Grecs: Ῥοῦας, Ῥοῦγας, Ῥουγίλας.--Ωἠδάρσιος.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote104" name="footnote104"><b>Note 104: </b></a><a href="#footnotetag104">(retour) </a> On peut consulter à ce sujet le morceau intitulé: + <i>Bonifacius et Actius</i>, cité plus haut.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote105" name="footnote105"><b>Note 105: </b></a><a href="#footnotetag105">(retour) </a> Cum Roua, Hunnorum rex, statuisset, cum Amildsuris, + Ithimaris, Tonosuris, Boiscis, cæterisque gentibus, quæ Istrum + accolunt, quod ad armorum societatem cum Romanis jungendam + confugissent, bello decertare.... Prisc., <i>exc. leg.</i> p. + 47.--Jornandès mentionne des peuples de ces divers noms comme les + premiers Huns qui passèrent le Palus-Méotide.--Mox, ingentem illam + paludem transiere, illico Alipzuros, Alcidzuros (<i>Amildzuros</i>), + Itamaros, Tuncassos et Boiscos, qui ripæ istius Scythiæ + insidebant.... Jorn., <i>R. Get.</i>, 24.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote106" name="footnote106"><b>Note 106: </b></a><a href="#footnotetag106">(retour) </a> Le nom d'Attila se trouve chez les écrivains grecs + sous les formes Ἀττήλας et Ἀτήλας; celui de Bleda ou Bleta + (Jorn.), sous celle de Βλήδας et Βλίδας.</blockquote> + +<p>La conférence eut lieu dans une plaine à droite du Danube, à +l'embouchure de la Morawa et tout près de la ville romaine de Margus: +les Huns arrivèrent à cheval, et, comme ils ne voulurent point mettre +pied à terre, il fallut que les ambassadeurs romains, sous peine de +faillir à leur dignité, restassent également sur leurs chevaux<a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a><a href="#footnote107"><sup class="sml">107</sup></a>. Ils +entendirent là un langage qui ne laissa pas de les inquiéter un peu pour +l'avenir. La rupture immédiate de l'alliance avec les tribus +danubiennes, l'extradition de tous les Huns grands ou petits qui +portaient les armes ou s'étaient réfugiés dans l'empire d'Orient, la +réintégration des prisonniers romains évadés sans rançon ou le paiement +de huit pièces d'or pour chacun d'eux, l'engagement formel de ne +secourir aucun peuple barbare en hostilité avec les Huns, enfin +l'augmentation du tribut qui, de trois cent cinquante livres d'or, +serait porté à sept cents, telles furent les clauses du traité proposé +ou plutôt exigé par Attila<a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a><a href="#footnote108"><sup class="sml">108</sup></a>. Aux objections des envoyés, à leurs +moindres demandes d'explication, le roi hun n'avait qu'une réponse: «La +guerre!» Et comme les ambassadeurs savaient trop bien que leur maître +était disposé à tout faire, la guerre exceptée, ils se crurent autorisés +à tout promettre. On jura donc de part et d'autre, chacun prêtant +serment à la manière de son pays<a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a><a href="#footnote109"><sup class="sml">109</sup></a>. Ainsi fut conclu ce fameux traité +de Margus que nous verrons si souvent invoqué par Attila, et qui lui +servit d'arsenal pour battre l'empire romain par la politique, quand il +ne l'attaquait pas par les armes. Pour preuve de leur fidélité +religieuse à remplir les traités, les Romains se hâtèrent de livrer deux +de leurs hôtes, jeunes princes du sang royal, fils de Mama et d'Attacam, +personnages de distinction chez les Huns. Ils furent livrés sur le +territoire romain, en vue de Carse, petite ville fortifiée de la Thrace +danubienne, et Attila les fit crucifier aussitôt sous les yeux de ceux +qui les lui amenaient: c'est ainsi qu'il inaugura son règne<a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a><a href="#footnote110"><sup class="sml">110</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote107" name="footnote107"><b>Note 107: </b></a><a href="#footnotetag107">(retour) </a> In hanc urbem a rege et Scythis delecti, extra + civitatem equis insidentes, nec enim barbaris de plano verba + facere placuit, convenerunt venerunt; ne sibi peditibus cum + equitibus disserendum foret. Prisc., <i>exc. leg.</i> p. 48.. Neque + vero non suæ dignitatis rationem legati Romani habuerunt, et ab + hac usurpatione, eodem quoque apparatu, in Scytharum conspectum.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote108" name="footnote108"><b>Note 108: </b></a><a href="#footnotetag108">(retour) </a> Unoquoque anno septingentas auri libras, tributi + nomine, Scytharum regibus a Romanis pendi cum antea tributum + annuum non fuisset nisi trecentarum quinquaginta librarum. Prisc., + <i>exc. leg.</i> p. 48.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote109" name="footnote109"><b>Note 109: </b></a><a href="#footnotetag109">(retour) </a> Jurejurando ritu patrio utrimque præstito... Id., + <i>exc. leg.</i>, ibid.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote110" name="footnote110"><b>Note 110: </b></a><a href="#footnotetag110">(retour) </a> De quorum numero filii Mama et Attacam, ex regio + genere, quos Scythæ suscipientes in Carso Thraciæ castello crucis + supplicio affecerunt, et hanc ab his fugæ pœnam exegerunt. Prisc., + <i>exc. leg.</i> p. 48.</blockquote> + +<p>Attila était frère puîné de Bléda; mais, quoiqu'ils régnassent en +commun, le sceptre résidait de fait aux mains du plus jeune. Il avait +alors de trente-cinq à quarante ans, ce qu'on peut induire de la +remarque faite par les historiens, qu'en 451, époque de son expédition +dans les Gaules, ses cheveux étaient déjà presque blancs<a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a><a href="#footnote111"><sup class="sml">111</sup></a>. Cette +supposition reporterait sa naissance aux dernières années du <span class="sc">V</span>e siècle, +vingt ou vingt-cinq ans après l'établissement des hordes hunniques en +Europe. Le nom d'Attila ou <i>Athel</i> que portait le fils de Moundzoukh, et +qui n'est autre que l'ancien nom du Volga<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a><a href="#footnote112"><sup class="sml">112</sup></a>, a fait penser avec +quelque raison qu'il avait vu le jour sur les bords de ce fleuve, dans +la demeure primitive des Huns; en tout cas, il devint homme sur ceux du +Danube: c'est là qu'il apprit la guerre, et que, mêlé de bonne heure aux +événements du monde européen, il connut le jeune Aëtius, otage des +Romains près de son oncle Roua. Probablement, et d'après ce qui se +pratiquait par une sorte d'échange entre la barbarie et la civilisation, +tandis qu'Aëtius faisait ses premières armes chez les Huns, Attila +faisait les siennes chez les Romains, étudiant les vices de cette +société comme le chasseur étudie les allures d'une proie: faiblesse de +l'élément romain et force de l'élément barbare dans les armées, +incapacité des empereurs, corruption des hommes d'État, absence de +ressort moral dans les sujets, en un mot tout ce qu'il sut si bien +exploiter plus tard, et qui servit de levier à son audace et à son +génie. Aëtius et lui restèrent liés d'une sorte d'amitié qui se +manifestait par de petits services et une réciprocité de petits cadeaux. +Le Romain fournissait au Hun ses secrétaires latins et ses interprètes; +le Hun lui envoyait en retour quelque objet curieux, quelque monstre +difforme ou risible: un jour il lui envoya un nain<a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a><a href="#footnote113"><sup class="sml">113</sup></a>. Ces deux hommes +s'appréciaient et se redoutaient secrètement comme deux rivaux que les +chances de la fortune amèneraient un jour sur les champs de bataille en +face l'un de l'autre, et qui seuls étaient dignes de se mesurer.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote111" name="footnote111"><b>Note 111: </b></a><a href="#footnotetag111">(retour) </a> Canis aspersus. Jorn., <i>R. Get.</i>, 35.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote112" name="footnote112"><b>Note 112: </b></a><a href="#footnotetag112">(retour) </a> Encore aujourd'hui; ce fleuve n'en a pas d'autre + dans les langues tartares. Son nom de Volga lui est venu de + l'établissement des Bulgares ou Voulgares sur ses rives, vers la + fin du <span class="sc">VI</span>e siècle.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote113" name="footnote113"><b>Note 113: </b></a><a href="#footnotetag113">(retour) </a> Il sera question plus tard de ce nain qui portait + le nom de Zercon, et qui avait appartenu à Bléda avant de tomber + au pouvoir d'Attila.</blockquote> + +<p>L'histoire nous a laissé un portrait d'Attila d'après lequel on peut se +représenter assez exactement ce barbare fameux. Court de taille et large +de poitrine, il avait la tête grosse, les yeux petits et enfoncés, la +barbe rare, le nez épaté, le teint presque noir<a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a><a href="#footnote114"><sup class="sml">114</sup></a>. Son cou jeté +naturellement en arrière, et ses regards qu'il promenait autour de lui +avec inquiétude ou curiosité, donnaient à sa démarche quelque chose de +fier et d'impérieux<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a><a href="#footnote115"><sup class="sml">115</sup></a>. «C'était bien là, dit Jornandès que nous +aimons à citer, parce qu'il nous reproduit naïvement les impressions +restées chez les nations gothiques, c'était bien là un homme marqué au +coin de la destinée, un homme né pour épouvanter les peuples et ébranler +la terre<a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a><a href="#footnote116"><sup class="sml">116</sup></a>.» Si quelque chose venait à l'irriter, son visage se +crispait, ses yeux lançaient des flammes; les plus résolus n'osaient +affronter les éclats de sa colère. Ses paroles et ses actes mêmes +étaient empreints d'une sorte d'emphase calculée pour l'effet; il ne +menaçait qu'en termes effrayants; quand il renversait, c'était pour +détruire plutôt que pour piller; quand il tuait, c'était pour laisser +des milliers de cadavres sans sépulture en spectacle aux vivants. A côté +de cela, il se montrait doux pour ceux qui savaient se soumettre, +exorable aux prières, généreux envers ses serviteurs, et juge intègre +vis-à-vis de ses sujets<a id="footnotetag117" name="footnotetag117"></a><a href="#footnote117"><sup class="sml">117</sup></a>. Ses vêtements étaient simples, mais d'une +grande propreté<a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a><a href="#footnote118"><sup class="sml">118</sup></a>; sa nourriture se composait de viandes sans +assaisonnement, qu'on lui servait dans des plats de bois<a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a><a href="#footnote119"><sup class="sml">119</sup></a>; en tout, +sa tenue modeste et frugale contrastait avec le luxe qu'il aimait à voir +déployer autour de lui. Avec l'irascibilité du Calmouk, il en avait les +instincts brutaux; il s'enivrait, il recherchait les femmes avec +passion. Quoiqu'il eût déjà, suivant l'expression de Jornandès, «des +épouses innombrables,» il en prenait chaque jour de nouvelles, «et ses +enfants formaient presque un peuple<a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a><a href="#footnote120"><sup class="sml">120</sup></a>.» On ne lui connaissait aucune +croyance religieuse, il ne pratiquait aucun culte; seulement des +sorciers, attachés à son service comme les <i>chamans</i> à celui des +empereurs mongols, consultaient l'avenir sous ses yeux dans les +circonstances importantes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote114" name="footnote114"><b>Note 114: </b></a><a href="#footnotetag114">(retour) </a> Forma brevis, lato pectore, capite grandiori, + minutis oculis, rarus barba... simo naso, teter colore... Jorn., + <i>R. Get.</i>, 35.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote115" name="footnote115"><b>Note 115: </b></a><a href="#footnotetag115">(retour) </a> Erat... superbus incessu, huc atque illuc + circumferens oculos, ut elati potentia ipso quoque motu corporis + appareret... Id., <i>R. Get.</i>, ibid.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote116" name="footnote116"><b>Note 116: </b></a><a href="#footnotetag116">(retour) </a> Vir in concussionem gentis natus in mundo, terrarum + omnium metus. Jorn., <i>R. Get.</i>, 35.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote117" name="footnote117"><b>Note 117: </b></a><a href="#footnotetag117">(retour) </a> Ipse manu temperans, consilio validissimus, + supplicantibus exorabilis, propitius in fide semel receptis. Id., + <i>R. Get.</i>, ibid.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote118" name="footnote118"><b>Note 118: </b></a><a href="#footnotetag118">(retour) </a> Frugalis admodum vestis, nihil, quo ab aliorum + vestibus dignosci posset, habebat, nisi quod erat pura et + impermixta... Prisc., <i>exc. leg.</i>, ad. ann. 449.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote119" name="footnote119"><b>Note 119: </b></a><a href="#footnotetag119">(retour) </a> Sed cæteris quidem barbaris et nobis cœna, omnium + eduliorum genere referta et instructa, præparata erat, et in + discis argenteis reposita; Attilæ in quadra lignea, et nihil + præter carnes... Id., <i>exc. legal.</i>, ibid.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote120" name="footnote120"><b>Note 120: </b></a><a href="#footnotetag120">(retour) </a> Qui... post innumerabiles uxores, ut mos erat... + Filii Attilæ, quorum per licentiam libidinis pæne populus fuit. + Jorn., <i>R. Get.</i>, 50.</blockquote> + +<p>Cet homme, dont la vie se passa dans les batailles, payait rarement de +sa personne; c'est par la tête qu'il était général. Asiatique dans tous +ses instincts, il ne plaçait même la guerre qu'après la politique, +donnant toujours le pas aux calculs de la ruse sur la violence, et les +estimant davantage<a id="footnotetag121" name="footnotetag121"></a><a href="#footnote121"><sup class="sml">121</sup></a>. Créer des prétextes, entamer des négociations à +tout propos, les enchevêtrer les unes dans les autres comme les mailles +d'un filet où l'adversaire finissait par se prendre, tenir +perpétuellement son ennemi haletant sous la menace, et surtout savoir +attendre, c'était là sa suprême habileté. Le prétexte le plus futile lui +semblait bien souvent le meilleur, pourvu qu'on n'y pût pas satisfaire: +il le quittait, le reprenait, le laissait dormir pendant des années +entières, mais ne l'abandonnait jamais. C'était un curieux spectacle que +ces ambassades sans nombre dont il fatigua plus tard la cour de Byzance, +et qu'il confiait aux favoris qu'il voulait enrichir. Connaissant les +allures de cette cour corrompue et corruptrice, qui croyait acheter par +des présents la complaisance des négociateurs barbares, il y envoyait +ses serviteurs faire fortune aux dépens de l'empire, sauf à compter +ensuite avec eux. Il poussait l'impudence jusqu'à les recommander aux +libéralités impériales, et sa recommandation était un ordre. Un de ses +secrétaires ayant eu la fantaisie d'épouser une riche héritière romaine, +il fallut que Théodose la lui trouvât, et la jeune fille s'étant fait +enlever pour échapper à cet odieux mariage, le gouvernement romain dut +la remplacer par une autre aussi riche et plus résignée. Tel était +l'homme aux mains duquel allaient tomber les destinées du monde.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote121" name="footnote121"><b>Note 121: </b></a><a href="#footnotetag121">(retour) </a> Homo subtilis antequam arma gereret, arte pugnabat. + Id., <i>R. Get.</i>, 36.</blockquote> + +<p>Attila n'avait mis tant de hâte à garrotter, comme il l'avait fait, les +Romains par le traité de Margus que pour se livrer, sans préoccupations +extérieures, à des réformes intérieures qui devaient changer l'état de +son royaume. L'idée assez vague de Roua sur les droits de la nation +hunnique au nord du Danube était devenue, dans la tête du nouveau roi, +un vaste système qui ne tendait pas à moins qu'à créer, au moyen des +Huns réunis sous le même gouvernement et obéissant à la même volonté, un +empire des nations barbares en opposition à l'empire romain, qu'à faire, +en un mot, pour le nord de l'Europe ce que Rome avait fait pour le midi. +Son premier soin fut d'établir sa suprématie en Occident parmi tous ces +petits chefs, ses égaux, tâche difficile, mais à laquelle il réussit, +son oncle Oëbarse ayant donné lui-même l'exemple de la soumission. En +Orient, dans le rameau des Huns blancs et chez les Huns noirs qui +n'avaient pas suivi Balamir, l'entreprise offrait encore plus +d'obstacles; mais elle réussit également, grâce à quelques circonstances +favorables<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a><a href="#footnote122"><sup class="sml">122</sup></a>. Théodose, malgré ses obligations récentes, travaillait +à s'attacher les Acatzires<a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a><a href="#footnote123"><sup class="sml">123</sup></a>, nation hunnique qui, sous le nom de +Khazars, vint désoler plus tard le voisinage du Danube, et qui occupait +pour lors le steppe du Don, où elle avait remplacé les Alains. Les +Acatzires formaient une petite république gouvernée par des chefs de +tribus qui se reconnaissaient un supérieur dans le plus ancien d'entre +eux. Soit ignorance, soit maladresse, les émissaires de Théodose, +chargés de distribuer des présents à ces chefs, négligèrent de commencer +par leur doyen, nommé Kouridakh, lequel se crut volontairement +offensé<a id="footnotetag124" name="footnotetag124"></a><a href="#footnote124"><sup class="sml">124</sup></a>. Il s'en vengea en avertissant Attila de ce qui se passait. +Celui-ci accourut bien vite à la tête d'une grande armée, s'établit dans +le pays, battit et tua la plupart des chefs, et, n'apercevant point +Kouridakh, le fit inviter à venir, disant qu'il l'attendait pour +partager les fruits de la victoire; mais le vieil Acatzire, qui s'était +retranché avec sa tribu dans un lieu à peu près inaccessible, se garda +bien d'en sortir: «Je ne suis qu'un homme, répondit-il à l'envoyé +d'Attila, et si mes faibles yeux ne peuvent regarder fixement un rayon +de soleil, comment soutiendraient-ils l'éclat du plus grand des +dieux<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a><a href="#footnote125"><sup class="sml">125</sup></a>?» Attila vit à qui il avait affaire, et laissa Kouridakh +tranquille; mais il fit du reste des tribus un royaume pour l'aîné de +ses fils, nommé Ellak<a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a><a href="#footnote126"><sup class="sml">126</sup></a>. De ce royaume, comme d'un centre +d'opérations, il fit une série de guerres, presque toutes heureuses, +contre les hordes hunniques de l'Asie. De là il passa chez les nations +slaves et teutones, poursuivant ses conquêtes jusqu'aux rivages de la +mer Baltique<a id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a><a href="#footnote127"><sup class="sml">127</sup></a>, et soumit tout le nord de l'Europe, excepté la +Scandinavie et l'angle occidental compris entre l'Océan, le Rhin et une +ligne qui, partant du Rhin supérieur, suivrait à peu près le cours de +l'Elbe. Cet empire égalait en étendue l'empire romain, s'il ne le +dépassait pas.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote122" name="footnote122"><b>Note 122: </b></a><a href="#footnotetag122">(retour) </a> Pace cum Romanis facta, Attilas et Bleda ad + subigendas gentes Scythicas profecti sunt, et contra Sorosgos + bellum communibus viribus moverunt. Prisc., <i>exc. leg.</i> p. 47.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote123" name="footnote123"><b>Note 123: </b></a><a href="#footnotetag123">(retour) </a> On trouve ce nom sous les formes Ἀκατζίροι, + Κατζίροι, Ἀκατίροι + (Prisc. et Menand.).--Agazziri (Jorn.)--Au <span class="sc">VII</span>e + siècle, ce peuple paraît dans l'histoire sous le nom de Χαζάροι. + <i>Voy.</i> plus loin l'expédition d'Héraclius en Perse.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote124" name="footnote124"><b>Note 124: </b></a><a href="#footnotetag124">(retour) </a> Qui ea munera attulerat, pro cujusque gentis merito + et gradu minime distribuerat. Curidachus (Κουρὶδαχος) enim secundo + loco acceperat, qui, regum antiquior, primus accipere debuerat. + Prisc., <i>exc. leg.</i>, p. 47.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote125" name="footnote125"><b>Note 125: </b></a><a href="#footnotetag125">(retour) </a> Si enim immotis oculis solis orbem intueri nemo + potest, quomodo quis sine sensu doloris cum deorum maximo + congrediatur? Prisc., <i>Exc. leg.</i>, ann. 448.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote126" name="footnote126"><b>Note 126: </b></a><a href="#footnotetag126">(retour) </a> Ellacus. Jorn., <i>R. Get.</i>, 50.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote127" name="footnote127"><b>Note 127: </b></a><a href="#footnotetag127">(retour) </a> On peut consulter divers passages de l'Edda et + particulièrement les poëmes relatifs à Attila; on y verra des + indications qui prouvent que sous ce roi la puissance des Huns + était arrivée jusqu'aux limites extrêmes des pays slaves et + germaniques.</blockquote> + +<p>Ces grandes choses ne s'accomplirent point sans qu'Attila se fît une +multitude d'ennemis, surtout parmi les membres de la tribu royale, qu'on +voyait se regimber en toute occasion. Il y en eut qui passèrent en +Romanie pour solliciter l'appui de l'empereur; mais la lâcheté de +Théodose conspirait toujours avec la cruauté d'Attila: les malheureux +furent rendus pour être suppliciés. Bléda se mêla-t-il à ces complots? +prit-il parti pour les chefs mécontents? ou bien sa seule présence +faisait-elle obstacle à l'ambition d'un frère qui ne voulait point +reconnaître d'égal? On ne le sait pas: l'histoire nous a caché les +détails et le nœud d'une affreuse tragédie domestique dont elle ne nous +montre que la catastrophe. Attila tua Bléda, «par fraude et embûches», +disent les historiens; l'un d'eux ajoute qu'il préludait ainsi par un +fratricide à l'assassinat du genre humain<a id="footnotetag128" name="footnotetag128"></a><a href="#footnote128"><sup class="sml">128</sup></a>. Les mœurs des Huns +étaient si violentes, que ce crime ne souleva pas l'indignation +publique; quelques tribus attachées particulièrement à Bléda, quelques +amis qui voulurent soutenir sa mémoire, se montrèrent seuls et furent +aisément comprimés. Vers le même temps, un incident propre à frapper les +imaginations vint donner à l'autorité d'Attila et même à son crime une +sorte de sanction surnaturelle. Il faut savoir, pour l'intelligence de +ceci, que les anciens Scythes, habitants des plaines pontiques, avaient +pour idole une épée nue enfouie dans la terre, et dont la pointe seule +dépassait le sol<a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a><a href="#footnote129"><sup class="sml">129</sup></a>: divinité bien digne de ces solitudes livrées au +droit du plus fort. Les races ayant succédé aux races, les dominations +aux dominations sur le territoire de la Scythie, l'épée de Mars (c'est +le nom que lui donnaient les Romains) resta oubliée pendant bien des +siècles. Un bouvier hun, voyant boiter une de ses génisses, profondément +blessée au pied, en rechercha la cause, et, guidé par la trace du sang, +il découvrit un fer aigu en saillie parmi les hautes herbes. Creuser le +sol alentour, retirer l'épée rongée de rouille<a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a><a href="#footnote130"><sup class="sml">130</sup></a> et la porter au roi, +ce fut le premier soin du bouvier. Le roi la reçut avec joie comme un +présent du ciel, un signe de la souveraineté qui lui était donnée +fatalement sur tous les peuples du monde<a id="footnotetag131" name="footnotetag131"></a><a href="#footnote131"><sup class="sml">131</sup></a>: au moins chercha-t-il à +répandre cette opinion, s'il ne la partageait pas lui-même. De ce +moment, il agit et parla en maître et empereur de toute la Barbarie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote128" name="footnote128"><b>Note 128: </b></a><a href="#footnotetag128">(retour) </a> Bleda rex Hunnorun. Attilæ fratris sui insidiis + interimitur... Marcellin. Comit., <i>Chron.</i>--Jorn., <i>R. Get.</i>, + 35.--Tyro Prosper.--Abbas Ursperg.--Tendens ad discrimen omnium + nece suorum... Jorn., <i>ub. sup.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote129" name="footnote129"><b>Note 129: </b></a><a href="#footnotetag129">(retour) </a> Voir Hérodote, l. <span class="sc">IV</span>, c. 76-77.--Hic (Martis ensis) + tanquam sacer, et deo bellorum præsidi dedicatus à Scytharum + regibus olim colebatur. Prisc., p. 33.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote130" name="footnote130"><b>Note 130: </b></a><a href="#footnotetag130">(retour) </a> Cum pastor quidam gregis unam buculam conspiceret + claudicantem, nec causam tanti vulneris inveniret; sollicitus + vestigia cruoris insequitur, tandemque venit ad gladium... Jorn., + <i>R. Get.</i>, 35.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote131" name="footnote131"><b>Note 131: </b></a><a href="#footnotetag131">(retour) </a> Totius mundi principem constitutum, et per Martis + gladium potestatem sibi concessam esse bellorum. Jorn., <i>R. Get.</i>, + 35.--Prisc., p. 33.--Totius Scythiæ regnator. Jorn., <i>R. Get.</i>, + 34.</blockquote> + +<p>Ce premier pas fait ou presque fait, Attila avait ramené ses regards sur +la Romanie, qu'il laissait en repos depuis six ou sept ans. La façon +dont il fit sa rentrée, en 441, dans les affaires de l'empire, mérite +une mention particulière, parce qu'elle peint bien son caractère et sa +politique. Il devait y avoir dans un des châteaux de la frontière un de +ces marchés mixtes où les Barbares étaient admis; les Huns s'y rendirent +en grand nombre et armés secrètement. Au milieu de la foire, ils +tirèrent leurs armes, se jetèrent sur la foule, pillèrent les +marchandises, et se rendirent maîtres de la place. Aux demandes +d'explication qui vinrent de Constantinople, Attila répondit que ce +n'était là qu'une revanche, attendu que l'évêque de Margus, s'étant +introduit clandestinement dans la sépulture des rois huns, en avait +pillé les trésors<a id="footnotetag132" name="footnotetag132"></a><a href="#footnote132"><sup class="sml">132</sup></a>. Bien qu'au fond l'évêque de Margus fût assez peu +digne d'intérêt, le fait qu'on lui imputait semblait trop +invraisemblable, et l'accusé le niait avec trop d'assurance, pour que le +gouvernement romain ne soutînt pas sa dénégation. Pendant ces dits et +contredits, Attila parcourait la rive du fleuve, saccageant les villes +ouvertes et rasant les châteaux; il prit ainsi Viminacium, grande cité +de la haute Mésie. Les provinciaux écrivaient lettre sur lettre à +l'empereur pour qu'il mît un terme à ces calamités: «Si l'évêque est +coupable, disaient-ils, il faut le livrer; s'il est innocent, il faut +nous défendre<a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a><a href="#footnote133"><sup class="sml">133</sup></a>.» L'évêque, craignant qu'on ne le sacrifiât par +lâcheté, passa dans le camp des Huns, auxquels il promit de livrer sa +ville épiscopale, s'ils lui garantissaient la vie sauve<a id="footnotetag134" name="footnotetag134"></a><a href="#footnote134"><sup class="sml">134</sup></a>. On lui +donne aussitôt des troupes qu'il place en embuscade, et, la nuit +suivante, Margus tombait au pouvoir d'Attila<a id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a><a href="#footnote135"><sup class="sml">135</sup></a>. Ce premier prétexte +épuisé, le roi barbare en trouvait chaque jour un nouveau; tantôt les +échéances de son tribut étaient en retard, tantôt le gouvernement romain +ne renvoyait pas fidèlement ses transfuges, et, à l'appui de chaque +réclamation, Attila mettait en feu quelque canton de la Mésie. Ratiaria, +ville grande et peuplée, fut prise d'assaut; Singidon fut ruinée; puis +les Huns traversèrent la Save, et prirent Sirmium, ancienne capitale de +la Pannonie; après quoi, revenant vers la Thrace, ils pénétrèrent dans +les terres jusqu'à Naïsse, à cinq journées du Danube. Cette ville, +patrie de Constantin, fut entièrement détruite; Sardique fut pillée et +réduite en cendres.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote132" name="footnote132"><b>Note 132: </b></a><a href="#footnotetag132">(retour) </a> Margi enim episcopum in suos fines transgressum + regum suorum loculos et reconditos thesauros indagatum expilasse. + Prisc., p. 33.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote133" name="footnote133"><b>Note 133: </b></a><a href="#footnotetag133">(retour) </a> His gestis cum multi in sermonibus dictitarent, + episcopum dedi oportere, ne unius hominis causa universa Romanorum + respublica bellipericulum sustineret... Prisc., <i>ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote134" name="footnote134"><b>Note 134: </b></a><a href="#footnotetag134">(retour) </a> Ille se deditum iri suspicatus, elam omnibus + civitatem incolentibus, ad hostem effugit et urbem traditurum si + sibi Scytharum reges liberalitate sua consulerent pollicitus + est... Prisc., <i>ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote135" name="footnote135"><b>Note 135: </b></a><a href="#footnotetag135">(retour) </a> Nocte, dato signo, exiliit, et urbem inimicorum + ditionis potestatisque fecit... Prisc., <i>ibid.</i></blockquote> + +<p>Un répit de quelques années, laissé aux Romains par suite des embarras +domestiques d'Attila, ne fut pour les Huns qu'un temps de repos; ils +reprenaient leurs ravages en 446. Soixante-dix villes dévastées, la +Thessalie traversée jusqu'aux Thermopyles, deux armées romaines +détruites coup sur coup, signalèrent les campagnes de cette année et de +la suivante. Théodose, fatigué de sa propre résistance, proposa la paix, +qui fut conclue à la condition qu'Attila recevrait immédiatement six +mille livres pesant d'or comme indemnité de ses frais de guerre; qu'il +lui serait payé désormais deux mille livres en tribut annuel<a id="footnotetag136" name="footnotetag136"></a><a href="#footnote136"><sup class="sml">136</sup></a>, et +que le territoire romain serait fermé pour toujours à tous les Huns sans +exception.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote136" name="footnote136"><b>Note 136: </b></a><a href="#footnotetag136">(retour) </a> Plus exactement deux mille cent livres d'or, + δυοχιλίας Ἑκαὶ κατὸν λίτρας χρυσοῦ. Prisc., <i>Exc. leg.</i>, p. 84.</blockquote> + +<p>Venait maintenant une question bien difficile, celle du paiement des +sommes promises, car le trésor impérial était à sec: Théodose ne le +savait que trop, et Attila non plus ne l'ignorait pas. Bien informé des +affaires intérieures de l'empire, il connaissait la misère des +provinces, à laquelle il avait d'ailleurs tant contribué, les folles +prodigalités d'un prince qui ne réfléchissait jamais, et la rapacité de +ses ministres. Il envoya donc à Constantinople un ambassadeur spécial, +chargé de hâter la levée de l'impôt au moyen duquel on devait le payer, +et d'en assurer la remise entre ses mains, et fit choix, pour cette +mission, d'un officier nommé Scotta<a id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a><a href="#footnote137"><sup class="sml">137</sup></a>, frère de son principal +ministre. Ce fut pour Théodose une humiliation sans pareille que la +présence de ce garnisaire barbare, qui semblait menacer d'exproprier +l'empereur, si l'on ne pressurait pas ses sujets. L'impôt d'Attila ne +souffrant ni retard ni non-valeur, la cour de Byzance recourut au +procédé de recouvrement le plus commode et le plus prompt, en le faisant +peser uniquement sur les riches, et en premier lieu sur les sénateurs; +mais beaucoup de riches se trouvaient ruinés par suite du malheur des +temps, et comme les agents du fisc déployaient une rigueur excessive, le +désespoir s'empara des hautes classes de la société: les femmes +vendaient leurs parures, les pères le mobilier de leurs maisons. On en +vit qui, à bout de ressources, se pendirent ou se laissèrent mourir de +faim<a id="footnotetag138" name="footnotetag138"></a><a href="#footnote138"><sup class="sml">138</sup></a>. L'excès de la douleur et de la honte aurait pu réveiller +l'énergie de ce gouvernement, il ne fit que l'abattre tout à fait. +Attila, par sa puissance, par son génie, par son esprit diabolique, +exerçait sur Théodose une fascination qui le paralysait en face du +danger. Il ne savait que maudire le barbare, souhaiter sa ruine, sans +oser un dernier effort pour la préparer. Il aimait mieux s'étourdir dans +les occupations futiles ou ridicules qui remplissaient sa vie. Quelle +résolution virile pouvait-on demander à cette cour, où le porte-épée +impérial<a id="footnotetag139" name="footnotetag139"></a><a href="#footnote139"><sup class="sml">139</sup></a> était un eunuque? On ne savait y concevoir que des ruses +de femme et y pratiquer que des trahisons: il en devait arriver mal à +Théodose et à l'empire romain.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote137" name="footnote137"><b>Note 137: </b></a><a href="#footnotetag137">(retour) </a> Scotta qui susciperet, advenerat... Prisc., <i>Exc. + leg.</i>, p. 35.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote138" name="footnote138"><b>Note 138: </b></a><a href="#footnotetag138">(retour) </a> Conficiebantur enim illæ pecuniæ cum acerbitate et + contumelia... mundum uxorium et pretiosam suppellectilem in foro + palam et publice venum exponebant... Multi sibi violentas manus + attulerunt, aut aptato collo laqueo vitam finierunt. Prisc., + <i>ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote139" name="footnote139"><b>Note 139: </b></a><a href="#footnotetag139">(retour) </a> Le <i>Grand Spathaire</i>: c'était une dignité de la + cour de Constantinople. Spatharius; Σπαθάριος.</blockquote> + +<a name="ca3" id="ca3"></a> +<br> +<h3>CHAPITRE TROISIÈME</h3> + +<p>Ambassade d'Attila à Théodose.--Qui étaient Edécon et Oreste.--L'eunuque +Chrysaphius engage Edécon à tuer Attila.--Ambassade de Théodose à +Attila: Maximin, Priscus, Vigilas.--Les ambassadeurs huns et romains se +rendent ensemble en Hunnie.--État déplorable de la Thrace et de la +Mésie.--Halte à Sardique; dîner donné par Maximin; altercation entre les +Romains et les Huns; menaces d'Oreste.--Ruines de Naïsse.--Grande chasse +préparée par Attila en Pannonie; passage du Danube.--Les ambassades se +séparent.--Camp d'Attila.--Visite des officiers huns à +Maximin.--Audience d'Attila; tableau de sa cour; sa colère contre +l'interprète Vigilas.--Il renvoie Vigilas à Constantinople.--Défense aux +Romains de rien acheter en Hunnie.--Maximin et Priscus suivent l'armée +d'Attila.--Attila épouse la fille d'Escam.--Voyage des Romains à travers +les marais de la Théïss; ils sont assaillis par un orage.--Une des +femmes de Bléda leur donne l'hospitalité.--Ils rencontrent des +ambassadeurs envoyés à Attila par l'empereur d'Occident.--Sujet de cette +ambassade; vases de Sirmium.--Les deux ambassades arrivent dans la ville +d'Attila.</p> + +<p>Fils d'Arcadius et héritier du plus grand nom de l'empire, Théodose II +était un de ces souverains dénués de vertus et de vices qui perdent les +peuples plus sûrement que ne feraient des tyrans, parce qu'ils leur +communiquent la mollesse de leur âme et leur indifférence pour le bien. +A l'âge de cinquante ans, et aux rides près, on le trouvait encore ce +qu'on l'avait vu à quinze ans, c'est-à-dire un jeune homme rangé, +suivant régulièrement quelques études, assidu aux pratiques de dévotion, +évitant les scandales de mœurs; du reste, adroit à l'escrime, excellent +archer, meilleur cavalier, passionné pour la chasse et pour les +rivalités bruyantes de l'hippodrome, se piquant de bien divertir ses +sujets par des magnificences qui les ruinaient, et plaçant la grandeur +du prince dans l'énormité de ses profusions. Une entreprise utile qui +s'exécuta sous son règne, la codification des lois promulguées par les +empereurs chrétiens, a recommandé sa mémoire à la postérité; mais les +contemporains, qui le voyaient de près, ne lui accordèrent pas d'autre +surnom que celui de <i>calligraphe</i>, qu'il méritait d'ailleurs par la +beauté de son écriture, faite pour désespérer les plus habiles copistes +de profession<a id="footnotetag140" name="footnotetag140"></a><a href="#footnote140"><sup class="sml">140</sup></a>.</p> + +<p>Ce vieil enfant n'avait que faire de sa liberté: il l'aliéna donc +toujours avec plaisir, ne cherchant qu'à vivre heureusement sous une +tutelle volontaire. Quand il ne régnait pas en compagnie de sa sœur +aînée Pulchérie, son plus sage et plus affectionné conseiller, quand il +ne subissait pas le joug parfois un peu rude de sa femme, la pédante +Athénaïs, qui, de l'école du philosophe son père, avait apporté sur le +trône l'orgueil et les déportements d'une Agrippine, il obéissait à ses +eunuques, et en premier ordre au grand eunuque son chambellan. Ce grand +eunuque, il est vrai, changeait souvent, quoique son autorité fût +toujours la même; les révolutions du palais de Byzance se succédaient +presque sans interruption, et l'histoire a daigné enregistrer toutes ces +dynasties d'eunuques, si un tel mot peut s'appliquer à de telles gens: +elle compte jusqu'à quinze chambellans, premiers ministres de Théodose, +qui se supplantèrent et, pour plusieurs même, s'étranglèrent l'un +l'autre dans l'espace de vingt-cinq ans<a id="footnotetag141" name="footnotetag141"></a><a href="#footnote141"><sup class="sml">141</sup></a>. En 443 enfin, le sceptre +tomba aux mains de Chrysaphius, qui sut le retenir avec résolution, +n'épargnant, pour écraser ses rivaux et captiver son maître, ni les +pillages publics, qui enrichissaient le fisc impérial, ni les violences, +ni les perfidies. Tout ce qu'on peut imaginer de bassesse et de +corruption régna sept ans avec lui, et domina un prince dont le cœur +n'était pourtant point fermé à tout sentiment d'honneur. Théodose de sa +nature étant peu belliqueux, on tâchait de désarmer l'ennemi à force +d'or, et on faisait disparaître, comme des ambitieux turbulents, les +généraux utiles à l'empire, mais qui blâmaient ces lâchetés. Un pareil +gouvernement légitimait tous les mépris qu'on pouvait verser sur lui; +aussi Attila ne lui en épargnait aucun, tandis qu'au contraire il +ménageait dans l'empire d'Occident l'administration et la personne +d'Aëtius<a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a><a href="#footnote142"><sup class="sml">142</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote140" name="footnote140"><b>Note 140: </b></a><a href="#footnotetag140">(retour) </a> Cf. Socrat., <span class="sc">VII.</span>, 22.--Sozom., <span class="sc">IX</span>, 1, et pr., p. + 394 et 395;--Cedr., 1, p. 335.--Manass., p. 55, etc.--V. + Tillemont, <i>Hist. des Emp.</i>, <span class="sc">VI</span>, p. 19 et suiv.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote141" name="footnote141"><b>Note 141: </b></a><a href="#footnotetag141">(retour) </a> Cf. Tillemont, <i>Hist. des Emp.</i>, t. <span class="sc">VI</span>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote142" name="footnote142"><b>Note 142: </b></a><a href="#footnotetag142">(retour) </a> On peut consulter sur le caractère et + l'administration de ce <i>dernier des Romains</i>, l'article que j'ai + publié dans la <i>Revue des Deux Mondes</i>, sous le titre de <i>Aëtius + et Bonifacius</i> (1851).</blockquote> + +<p>Dans les premiers mois de l'année 449, arrivèrent à Constantinople, avec +le titre d'ambassadeurs des Huns, deux personnages importants: Édécon, +Hun de naissance ou Scythe, comme s'exprimaient les Grecs par archaïsme, +et un Pannonien nommé Oreste, le premier officier supérieur dans les +gardes d'Attila, le second son principal secrétaire. C'était ce même +Oreste qui vint, quelques années plus tard, clore, par le nom de son +fils Romulus <i>Augustule</i>, la liste des empereurs d'Occident ouverte par +le grand César et par Auguste, circonstance qui lui mériterait à elle +seule une mention particulière dans ce récit. Né aux environs de +Petavium, aujourd'hui Pettau sur la Drave, de parents honnêtes et aisés, +il avait fait, jeune encore, un brillant mariage, en devenant le gendre +du comte Romulus, personnage considérable de sa province, honoré de +plusieurs missions par le gouvernement d'Occident; mais une position si +sortable ne le satisfit point. Oreste appartenait à cette classe de +gens, fort nombreux alors, qu'une ambition impatiente et le goût +fiévreux des aventures poussaient du côté des Barbares, et qui avaient +dans le cœur juste assez de loyauté pour trahir fidèlement leur patrie +au compte du Barbare qui les payait. Pendant que les Huns occupaient +temporairement la Pannonie, il s'était glissé près d'Attila, et +celui-ci, flatté d'avoir un agent romain de sa qualité, se l'était +attaché comme secrétaire. Le Pannonien mit donc son intelligence et son +dévouement au service de l'ennemi le plus redoutable de ses compatriotes +et de sa famille. Parmi les Barbares qui savaient se battre, mais ne +savaient que cela, l'intelligence assurait une place importante au +Romain, de même qu'au Barbare le courage et la force du bras parmi les +Romains, qui ne le savaient plus. Si le poste de secrétaire d'Attila +avait ses dangers, il avait aussi ses profits; en tous cas, il était +fort envié, et Oreste dut rencontrer, en cette occasion, la concurrence +d'une foule d'aventuriers qui ne le valaient pas.</p> + +<p>Le roi des Huns avait pour système d'adjoindre, dans les missions de +quelque intérêt, à des Huns nobles et revêtus de hauts emplois, +quelqu'un de ces serviteurs d'origine romaine qui, bien au fait des +hommes et des choses du gouvernement romain, luttaient d'adresse avec +les agents impériaux, et l'avantage d'un meilleur service politique +n'était pas le seul qu'en retirait Attila. Comme ces deux classes, les +Huns de naissance et les aventuriers devenus Huns, se jalousaient +mortellement, il s'était établi entre elles, par suite de leur rivalité, +un espionnage permanent dont le maître savait habilement profiter. +C'était le cas entre Oreste et Édécon: celui-ci, brutal et hautain, +regardant son collègue comme un valet, celui-là s'en vengeant, soit par +l'étalage de son importance réelle, soit par la frayeur que son crédit +inspirait. Ils apportaient à Constantinople de nouvelles propositions, +ou, pour mieux dire, des réquisitions de leur roi qui dépassaient en +insolence tout ce que la cour impériale avait eu jusqu'alors à dévorer. +D'abord Attila, s'adjugeant sur la rive droite du Danube, comme sa +conquête incontestable, le pays qu'il avait ravagé les années +précédentes en Mésie et en Thrace (il fixait la largeur de cette zone à +cinq journées de marche à partir du fleuve), demandait que la frontière +des deux empires fût fixée amiablement à Naïsse, et qu'en conséquence +les marchés mixtes qui se tenaient sur le Danube fussent reculés jusqu'à +cette ville<a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a><a href="#footnote143"><sup class="sml">143</sup></a>. Il exigeait ensuite qu'on ne lui envoyât en qualité +d'ambassadeurs que les plus illustres d'entre les consulaires, et non +plus, comme on se permettait de le faire, les premiers venus; autrement, +disait-il, il ne les recevrait pas; que si, au contraire, l'empereur +reconnaissait la convenance de sa réclamation, il irait au-devant d'eux +jusqu'à Sardique<a id="footnotetag144" name="footnotetag144"></a><a href="#footnote144"><sup class="sml">144</sup></a>. Enfin il renouvelait sa plainte éternelle sur les +transfuges, déclarant que, si leur extradition tardait encore, ou si les +sujets romains se permettaient de cultiver les terres situées au midi du +Danube, dans la zone dévolue aux Huns, il allait recommencer la +guerre<a id="footnotetag145" name="footnotetag145"></a><a href="#footnote145"><sup class="sml">145</sup></a>. Tel était le contenu de la lettre apportée par les envoyés +d'Attila, et que ceux-ci remirent à Théodose, en audience solennelle, au +palais impérial, après quoi ils voulurent rendre visite, suivant +l'usage, au premier ministre Chrysaphius. Un Romain nommé Vigilas, qui +avait servi de truchement entre eux et l'empereur, et qui les +connaissait déjà pour être allé l'année précédente chez les Huns, comme +attaché d'ambassade, s'offrit à les guider jusque-là, et ils partirent +de compagnie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote143" name="footnote143"><b>Note 143: </b></a><a href="#footnotetag143">(retour) </a> Neque forum celebrari, ut olim, ad ripam Istri, sed + in Naïsso, quam urbem, a se captam et dirutam, quinque dierum + itinere expedito homini ab Istro distantem. Seytharum et ditionis + Romanorum limitem constituelat. Prisc., <i>Exc. leg.</i>, p. 37.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote144" name="footnote144"><b>Note 144: </b></a><a href="#footnotetag144">(retour) </a> Legatos quoque ad se venire jussit, non ex quolibet + hominum genere et ordine, sed ex consularibus illustriores, quos + mittere libuerit, quorum excipiendorum gratia in Sardicam + descenderet. Prisc., <i>Exc. leg.</i>, p. 37.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote145" name="footnote145"><b>Note 145: </b></a><a href="#footnotetag145">(retour) </a> De transfugis non redditis querebatur, qui nisi + redderentur, et Romani a colenda terra abstinerent quam bello + captam suæ ditioni adjecerat, ad arma iturum minabatur. <i>Id.</i>, + <i>Exc. leg.</i>, <i>ibid.</i></blockquote> + +<p>Pour se rendre de la salle des audiences du prince à la demeure de +l'eunuque, porte-épée et premier ministre, on avait à parcourir tout +l'intérieur des appartements, ces galeries étincelantes de porphyre et +d'or, ces portiques de marbre blanc, et ces palais divers renfermés dans +un seul palais, qui faisaient de la ville de Constantin le lieu le plus +magnifique de la terre. A chaque pas, Édécon s'extasiait; à chaque +nouvel objet, il s'écriait que les Romains étaient bien heureux de vivre +au milieu de si belles choses et de posséder tant de richesses<a id="footnotetag146" name="footnotetag146"></a><a href="#footnote146"><sup class="sml">146</sup></a>. +Vigilas, dans la conversation, ne manqua pas de raconter à Chrysaphius +l'étonnement naïf du Barbare et ses exclamations réitérées sur le +bonheur des Romains, et, tandis qu'il parlait, une idée infernale vint +traverser l'esprit du vieil eunuque. Prenant à part Édécon, Chrysaphius +lui dit qu'il pourrait habiter, lui aussi, des palais dorés, et mener +cette vie heureuse qu'il enviait aux Romains, si, laissant là son pays +sauvage, il se transportait parmi eux<a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a><a href="#footnote147"><sup class="sml">147</sup></a>. «Mais, répliqua Édécon avec +vivacité, le serviteur d'un maître ne peut le quitter sans son +consentement, ce serait un crime<a id="footnotetag148" name="footnotetag148"></a><a href="#footnote148"><sup class="sml">148</sup></a>.» L'eunuque, brisant là-dessus, +lui demanda quel rang il occupait chez les Huns et s'il approchait +librement son maître; Édécon répondit qu'il l'approchait en toute +liberté, qu'il était même un de ceux qui le gardaient, attendu que +chacun des principaux capitaines veillait la nuit, à tour de rôle, +auprès de la demeure du roi. «Eh bien! s'écria l'eunuque enchanté de sa +découverte, si vous me promettez d'être discret, je vous indiquerai un +moyen d'acquérir sans peine les plus grandes richesses; mais c'est une +affaire qui demande à être traitée à loisir. Venez donc souper avec moi +ce soir, mais seul, sans Oreste et vos autres compagnons +d'ambassade<a id="footnotetag149" name="footnotetag149"></a><a href="#footnote149"><sup class="sml">149</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote146" name="footnote146"><b>Note 146: </b></a><a href="#footnotetag146">(retour) </a> Admirabatur barbarus regiarum domuum + magnificentiam... Prisc., <i>Exc. leg.</i>, p. 38.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote147" name="footnote147"><b>Note 147: </b></a><a href="#footnotetag147">(retour) </a> Vigilas autem, simul atque barbarus in colloquium + venit cum Chrysaphio, interpretans retulit, quantopere laudasset + Imperatorias ædes, et Romanos beatos duceret propter affluentes + divitiarum copias. Tum Edeconi Chrysaphius dixit, fore eum hujus + modi domuum, quæ aureis tectis præfulgerent, compotem et opibus + abundaturum, si, relicta Scythia, ad Romanos se conferret. Prisc., + <i>ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote148" name="footnote148"><b>Note 148: </b></a><a href="#footnotetag148">(retour) </a> Sed alterius domini serrum, Edecon ait, nefas esse, + eo invito, tantum facinus, se admittere. Prisc., <i>ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote149" name="footnote149"><b>Note 149: </b></a><a href="#footnotetag149">(retour) </a> Cui rei tractandæ otio opus esse: hoc vero sibi + fore, si ad cœnam rediret sine Oreste et reliquis legationis + comitibus. Prisc., <i>Exc. leg.</i>, p. 39.</blockquote> + +<p>Le Barbare fut exact au rendez-vous, où l'interprète se trouvait déjà. +«Je ne veux que votre bien, lui dit Chrysaphius en reprenant la +conversation du matin; mais que vous l'acceptiez ou non, jurez-moi que +vous ne révélerez à personne au monde ce qui va se passer entre nous; je +m'y engage pour mon propre compte.» Ils joignirent leurs mains droites, +et jurèrent en présence de Vigilas<a id="footnotetag150" name="footnotetag150"></a><a href="#footnote150"><sup class="sml">150</sup></a>. Entrant alors en matière sans +circonlocution, l'eunuque expliqua qu'il s'agissait de tuer Attila. «Si +vous parvenez à vous défaire de lui, disait-il, et à gagner la frontière +romaine, comptez sur une reconnaissance sans bornes de la part de +Théodose; vous serez comblé de plus d'honneurs et de richesses que vous +n'en pourriez imaginer.» Si étrange que fût la confidence, elle ne parut +point surprendre Édécon, et, après un moment de silence, le Hun répondit +qu'il ferait ce qu'on voudrait<a id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a><a href="#footnote151"><sup class="sml">151</sup></a>. «Mais, ajouta-t-il, il me faut de +l'argent pour préparer les voies et gagner mes soldats, non pas à la +vérité une grande somme, car cinquante livres pesant d'or me suffiront +largement<a id="footnotetag152" name="footnotetag152"></a><a href="#footnote152"><sup class="sml">152</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote150" name="footnote150"><b>Note 150: </b></a><a href="#footnotetag150">(retour) </a> Tum per Vigilam interpretem datis dextris et + jurejurando utrimque præstito... Prisc., <i>ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote151" name="footnote151"><b>Note 151: </b></a><a href="#footnotetag151">(retour) </a> Eunucho Edecon assensus est. <i>Id.</i> <i>Exc. leg.</i>, + <i>ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote152" name="footnote152"><b>Note 152: </b></a><a href="#footnotetag152">(retour) </a> Ad hanc rem peragendam opus esse pecuniis, non + quidem multis; sed quinquaginta auri libris, quas militibus, + quibus præesset, qui sibi ad rem impigre exseguendam adjumento + esseut, divideret. Prisc., <i>Exc. leg.</i>, p. 39.</blockquote> + +<p>Chrysaphius voulait les lui compter sans désemparer; mais Édécon +l'arrêta. «Je ne puis, lui dit-il, me charger de cet argent. Attila, +sitôt notre retour, nous fera raconter, suivant son habitude, et dans le +plus petit détail, ce que chacun de nous aura reçu des Romains, tant en +argent qu'en présents: or cinquante livres d'or font une somme trop +forte pour que je puisse la dérober facilement à l'œil curieux de mes +compagnons; le roi m'en saura porteur et me suspectera<a id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a><a href="#footnote153"><sup class="sml">153</sup></a>. Ce qui vaut +mieux, c'est que Vigilas m'accompagne en Hunnie sous le prétexte de +ramener les transfuges; nous nous concerterons là-bas, et quand le +moment d'agir sera venu, il vous indiquera le moyen de me faire passer +la somme convenue.» Chrysaphius applaudit au bon sens du Barbare, et +courut, après souper, tout raconter à l'empereur, qui approuva son +ministre; le maître des offices, Martial, appelé à leur conciliabule, ne +trouva, pour sa part, aucune objection. Il ne restait plus que les +mesures d'exécution à prendre, puisque l'idée leur paraissait à tous +trois si naturelle; ils passèrent la nuit à les combiner.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote153" name="footnote153"><b>Note 153: </b></a><a href="#footnotetag153">(retour) </a> Etenim Attilam se, simal atque redierit, + percunctaturum, ad reliquos omnes, quæ munera sibi et quantæ + pecuniæ a Romanis dono datæ siut: neque id eclare per collegas et + comites licitum fore. <i>Id. loc.</i> c.</blockquote> + +<p>Ils convinrent d'abord que, pour mieux masquer le complot, on +n'enverrait pas Vigilas avec une mission en titre, mais comme simple +interprète en l'attachant à une ambassade sérieuse en apparence. Ce +premier point posé, ils reconnurent que l'ambassade qui aurait pour +prétexte la réponse de l'empereur aux prétentions du roi des Huns devait +être confiée à un homme non-seulement placé très-haut dans la hiérarchie +des fonctions administratives, mais placé encore plus haut dans l'estime +publique, à un honnête homme en un mot. «Si le coup réussit, disaient +fort sensément les ministres de Théodose, l'empereur ne manquera pas de +renier les assassins, et la bonne réputation de son ambassadeur +éloignera de lui jusqu'à l'ombre du soupçon; si le coup échoue, ce sera +la même chose; la probité du représentant garantira l'innocence du +prince aux yeux du monde et à ceux d'Attila lui-même<a id="footnotetag154" name="footnotetag154"></a><a href="#footnote154"><sup class="sml">154</sup></a>.» Le calcul +était habile, on en conviendra. La liste des honnêtes gens au service de +la cour de Byzance ayant été consultée, le choix s'arrêta sur Maximin, +personnage estimé pour sa droiture, et qui en avait donné plus d'une +preuve dans des missions politiques. Il avait d'ailleurs parcouru toute +l'échelle des hautes fonctions, moins le consulat. On ne se demanda pas +ce que deviendrait, en cas de révélation ou de non-succès, cet homme +dont l'honnêteté devait servir de couverture au crime: l'eunuque +Chrysaphius avait bien d'autres soucis.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote154" name="footnote154"><b>Note 154: </b></a><a href="#footnotetag154">(retour) </a> Vigilam quidem specie interpretis, quo munere + fungebatur, quæ Edeconi viderentur, exsecuturum, Maximinum vero, + qui minime corum, quæ in consilio Imperatoris agitata erant, + conscius esset, litteras ab eo Attilæ; redditurum. Prisc., <i>Exc. + leg.</i>, p. 39.</blockquote> + +<p>Au demeurant, l'occasion parut favorable pour se montrer fier et Romain +vis-à-vis d'un ennemi que l'on ne craindrait bientôt plus. On écrivit, +en réponse à la lettre d'Attila, qu'il eût à s'abstenir de tout +envahissement du territoire romain au mépris des traités, et que +l'empereur lui renvoyait dix-sept transfuges, les seuls qu'on eût pu +découvrir dans toute l'étendue de l'empire d'Orient. C'était là la +réponse écrite<a id="footnotetag155" name="footnotetag155"></a><a href="#footnote155"><sup class="sml">155</sup></a>; mais l'ambassadeur devait y joindre des +explications verbales concernant les autres chefs de la mission +d'Édécon. Il devait dire que l'empereur ne reconnaissait point à Attila +le droit d'exiger des ambassadeurs consulaires, attendu que ses ancêtres +ou prédécesseurs, les rois de la Scythie, s'étaient toujours contentés +d'un simple envoyé, souvent même d'un messager ou d'un soldat<a id="footnotetag156" name="footnotetag156"></a><a href="#footnote156"><sup class="sml">156</sup></a>; que +sa proposition d'aller recevoir les légats romains dans les murs de +Sardique n'était qu'une raillerie intolérable: Sardique existait-elle +encore? y restait-il pierre sur pierre? et n'était-ce pas Attila qui +l'avait ruinée? Enfin l'empereur affectait une grande froideur pour +Édécon, et avertissait le roi des Huns que, s'il avait vraiment à cœur +de terminer leurs différends, il devait lui envoyer Onégèse, dont +Théodose acceptait d'avance l'arbitrage<a id="footnotetag157" name="footnotetag157"></a><a href="#footnote157"><sup class="sml">157</sup></a>. Or, Onégèse était le +premier ministre d'Attila. Édécon eut connaissance de ces instructions, +ou du moins d'une partie de leur contenu; Chrysaphius lui ménagea même +une entrevue secrète avec l'empereur. Ainsi donc cette ambassade avait +deux missions distinctes complétement étrangères l'une à l'autre, quant +aux hommes et quant aux choses: l'une, patente, avouée, capable +d'honorer le gouvernement romain par sa fermeté; l'autre secrète et +infâme: l'ambassadeur, sans le savoir, partait flanqué d'un assassin. +Maximin, craignant l'ennui d'une longue route ou sentant le besoin d'un +bon conseiller, se fit adjoindre comme collègue l'historien grec +Priscus, dont l'amitié lui était chère, et nous devons à cette +circonstance une des relations de voyage les plus intéressantes en même +temps qu'une des pages les plus instructives de l'histoire du Ve +siècle<a id="footnotetag158" name="footnotetag158"></a><a href="#footnote158"><sup class="sml">158</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote155" name="footnote155"><b>Note 155: </b></a><a href="#footnotetag155">(retour) </a> Mimine decere Attilam fœdera transgredientem + Romanorum regionem invadere; et autea quidem ad eum plures, nunc + vero decem et septem transfugas mittere: nec enim plures apud se + esse. Et hæc quidem litteris continehantur. Prisc., <i>Exc., leg.</i>, + p. 39.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote156" name="footnote156"><b>Note 156: </b></a><a href="#footnotetag156">(retour) </a> Coram autem, Maximinum suis verbis jusserat Attilæ + dicere, ne postularet majoris dignitatis viros ad se legatos + transire. Hoc enim neque ipsius majoribus datum esse, neque + cæteris Scythiæ regibus, sed quemlibet militem aut alium nuntium + legationis munus obiisse. Prisc., <i>ub. sup.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote157" name="footnote157"><b>Note 157: </b></a><a href="#footnotetag157">(retour) </a> Cæterum ad ea, quæ inter ipsos in dubietate + versabantur, dijudicanda sibi videri, Onegesium mitti debere. + <i>Id., ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote158" name="footnote158"><b>Note 158: </b></a><a href="#footnotetag158">(retour) </a> In hac legatione Maximinus precibus mihi persuasit, + ut illi comes essem. Prisc., <i>Exc., leg.</i>, p. 39.</blockquote> + +<p>Édécon et Maximin quittèrent en même temps Constantinople; les deux +ambassades, marchant de conserve, devaient se guider et s'assister +mutuellement: les Romains sur les terres de l'empire, les Huns au delà +du Danube. Maximin faisait les honneurs du convoi en homme de cour +consommé; il avait des présents pour ses hôtes barbares, et de temps en +temps il les invitait à dîner ainsi que leur suite. Les dîners se +composaient de bœufs ou de moutons fournis par les habitants, abattus, +dépecés, accommodés par les serviteurs de l'ambassade<a id="footnotetag159" name="footnotetag159"></a><a href="#footnote159"><sup class="sml">159</sup></a>. A Sardique, +où les voyageurs séjournèrent, Maximin put se convaincre que la réponse +de la chancellerie impériale au sujet de cette ville ne disait rien de +trop, car il n'y put trouver un toit pour s'abriter; il planta ses +tentes au milieu des ruines, comme s'il eût été au désert. Pendant le +dîner, la conversation, animée par le vin, tomba sur le gouvernement des +Huns comparé à celui des Romains; chacun vantait à qui mieux mieux +l'excellence de son souverain, les Huns parlant avec exaltation +d'Attila, les Romains soutenant Théodose, quand Vigilas fit aigrement +remarquer qu'il n'y avait pas justice à comparer un homme avec un +dieu<a id="footnotetag160" name="footnotetag160"></a><a href="#footnote160"><sup class="sml">160</sup></a>: le dieu, dans sa pensée, c'était Théodose. Ce propos +impertinent souleva une vraie tempête: les Huns criaient, se démenaient, +paraissaient hors d'eux-mêmes, et Maximin eut besoin de toute son +habileté, aidée de toute celle de Priscus, pour ramener le calme en +détournant la conversation<a id="footnotetag161" name="footnotetag161"></a><a href="#footnote161"><sup class="sml">161</sup></a>. Dans le désir de sceller une paix +complète, l'ambassadeur, après dîner, emmena avec lui sous sa tente ses +deux hôtes principaux, et fit don à chacun d'un beau vêtement de soie +brochée, garni de perles de l'Inde<a id="footnotetag162" name="footnotetag162"></a><a href="#footnote162"><sup class="sml">162</sup></a>. Oreste était ravi; tout en +contemplant son lot, il semblait épier du regard la sortie d'Édécon, et, +sitôt qu'il le vit parti, il dit à Maximin: «Je vous reconnais pour un +homme juste et sage, plus sage que certains autres ministres de +l'empereur qui ont méprisé Oreste en invitant Édécon seul à souper, et +n'ayant de cadeaux que pour lui<a id="footnotetag163" name="footnotetag163"></a><a href="#footnote163"><sup class="sml">163</sup></a>.» Ce que voulait dire le secrétaire +d'Attila, Maximin l'ignorait, car il n'était au courant d'aucune des +circonstances qui avaient précédé sa nomination, et, comme il +s'enquérait où et comment l'un avait été honoré et l'autre dédaigné, +Oreste n'ajouta pas un mot et sortit. Le lendemain, pendant la route, +l'ambassadeur fit approcher Vigilas, et lui demanda l'explication des +paroles qu'il avait entendues la veille: celui-ci, éludant la question, +répondit qu'Oreste, qui après tout n'était qu'un scribe et un valet, +montrait une susceptibilité ridicule vis-à-vis d'un guerrier illustre, +d'un noble Hun tel qu'Édécon<a id="footnotetag164" name="footnotetag164"></a><a href="#footnote164"><sup class="sml">164</sup></a>; puis, poussant son cheval vers ce +dernier, il l'interpella en langue hunnique, et causa longtemps avec +lui. Édécon paraissait troublé et parlait avec animation<a id="footnotetag165" name="footnotetag165"></a><a href="#footnote165"><sup class="sml">165</sup></a>. Vigilas +rapporta de ce colloque ce qu'il voulut; il dit à Maximin que les +prétentions insolentes du secrétaire d'Attila avaient mis le noble Hun +en un tel courroux, que lui, Vigilas, avait eu grand'peine à le +contenir.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote159" name="footnote159"><b>Note 159: </b></a><a href="#footnotetag159">(retour) </a> Bobus igitur et ovibus, quos incolæ nobis + suppeditaverant, jugulatis, instructo convivio epulati sumus. + Prisc., <i>ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote160" name="footnote160"><b>Note 160: </b></a><a href="#footnotetag160">(retour) </a> Ad quæ Vigilas dixit, minime justum esse, Deum cum + homine comparare, hominem Attilam, deum Theodosium vocans. Prisc., + <i>Exc., leg.</i>, p. 39, 40.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote161" name="footnote161"><b>Note 161: </b></a><a href="#footnotetag161">(retour) </a> Id ægre tulerunt Hunni, et sensim ira accensi + exasperabantur. Nos vero aliò sermonem detorquere, et corum iram + blandis verbis lenire. Prisc., <i>ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote162" name="footnote162"><b>Note 162: </b></a><a href="#footnotetag162">(retour) </a> A cœna ut surreximus, Maximinus Edeconem et Orestem + donis conciliaturus, sericis vestibus et gemmis indicis donavit. + Prisc., <i>l. c.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote163" name="footnote163"><b>Note 163: </b></a><a href="#footnotetag163">(retour) </a> Sibi quidem, ait, illum probum et prudentem videri, + qui non ut alii ministri regii peccasset: etenim nonnulli, spreto + Oreste, Edeconem ad cœnam invitaverant et donis coluerant. Prisc., + <i>Exc., leg.</i>, p. 40.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote164" name="footnote164"><b>Note 164: </b></a><a href="#footnotetag164">(retour) </a> Orestem comitem et scribam Attilæ, Edeconem vero + bello clarissimum, ut in gente Hunnorum, longe illum dignitate + antecellere. Prisc., <i>ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote165" name="footnote165"><b>Note 165: </b></a><a href="#footnotetag165">(retour) </a> Patrio sermone Edeconem affatus. <i>Id., ub. sup.</i></blockquote> + +<p>Il ne se passa rien de remarquable jusqu'à l'arrivée des voyageurs à +Naïsse. Ce berceau du grand Constantin était, comme Sardique, un +lamentable amas de décombres, où quelques malades qui n'avaient pu fuir, +et qu'assistait la charité des paysans voisins, vivaient seuls dans une +chapelle encore debout<a id="footnotetag166" name="footnotetag166"></a><a href="#footnote166"><sup class="sml">166</sup></a>. Au delà de Naïsse, vers le nord-ouest et +entre cette ville et le Danube, la petite troupe eut à parcourir une +plaine toute parsemée d'ossements humains blanchis au soleil et à la +pluie, restes des massacres et des batailles qui avaient dépeuplé ce +malheureux pays<a id="footnotetag167" name="footnotetag167"></a><a href="#footnote167"><sup class="sml">167</sup></a>. A travers ces ruines et ce vaste cimetières, elle +atteignit la rive droite du Danube, où elle trouva des bateliers huns en +station avec leurs barques, faites d'un seul tronc d'arbre creusé. La +rive barbare était encombrée de ces barques empilées les unes sur les +autres, et qui semblaient être là pour le passage d'une armée<a id="footnotetag168" name="footnotetag168"></a><a href="#footnote168"><sup class="sml">168</sup></a>; en +effet, les Romains apprirent qu'Attila campait dans le voisinage, et se +disposait à ouvrir une grande chasse sur les terres au midi du Danube, +dans ces provinces de l'empire qu'il réclamait comme sa conquête<a id="footnotetag169" name="footnotetag169"></a><a href="#footnote169"><sup class="sml">169</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote166" name="footnote166"><b>Note 166: </b></a><a href="#footnotetag166">(retour) </a> Itaque cam desertam hominibus offendimus, + præterquam quod in ruderibus sacrarum ædium erant quidam ægroti. + Prisc., <i>Exc. leg.</i>, p. 41.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote167" name="footnote167"><b>Note 167: </b></a><a href="#footnotetag167">(retour) </a> Omnia enim circa ripam erant plena ossibus eorum, + qui hello ecciderant. <i>Id., Exc., ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote168" name="footnote168"><b>Note 168: </b></a><a href="#footnotetag168">(retour) </a> Hic nos barbari portitores in scaphis unico ligno + constantibus quas arboribus sectis et cavatis adornant, + exceperunt. <i>Id., ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote169" name="footnote169"><b>Note 169: </b></a><a href="#footnotetag169">(retour) </a> Et lembi quidem minime ad nos traducendos, sed ad + multitudinem barbarorum trajiciendam erant præparati, quæ nobis in + via occurreret, quia Attilas ad venationem in Romanorum fines + transgredi volebat. <i>Id., ub. sup.</i></blockquote> + +<p>Chez les Huns, comme plus tard chez les Mongols, la grande chasse était +une institution politique qui avait pour but de tenir les troupes +toujours en haleine: destinée à remplacer la guerre pendant les repos +forcés, elle en était comme le portrait vivant. Tchinghiz-Khan, dans le +livre de ses ordonnances, l'appelle l'<i>école du guerrier</i>; un bon +chasseur, à ses yeux, valait un bon soldat: il en devait être ainsi +chez les Huns. Suivant les usages orientaux, le jour de la chasse, +annoncé longtemps à l'avance avec la solennité d'une entrée en campagne, +était précédé d'ordres et d'instructions que chacun devait suivre +exactement. Un corps d'armée tout entier, le roi au centre, les généraux +aux ailes, exécutait ces immenses battues où l'on traquait tous les +animaux d'une contrée. L'adresse de la main, la sûreté de la vue, la +finesse de l'odorat et de l'ouïe, la présence d'esprit, la décision, en +un mot toutes les qualités du guerrier s'y déployaient comme sur un +champ de bataille véritable, et en effet la guerre à la manière des +nomades de l'Asie n'était pas autre chose qu'une chasse aux hommes. Les +Huns observaient soigneusement ces pratiques apportées de l'Oural, qui +maintenaient leur vigueur tout en les rappelant aux traditions de leur +vie primitive et au souvenir de leur berceau. Attila s'en servait au +besoin pour masquer des campagnes plus sérieuses: en ce moment, il +venait de proclamer une chasse; mais ce qu'il méditait réellement, +c'était une expédition militaire dans les villes de la Pannonie<a id="footnotetag170" name="footnotetag170"></a><a href="#footnote170"><sup class="sml">170</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote170" name="footnote170"><b>Note 170: </b></a><a href="#footnotetag170">(retour) </a> Revera autem bellum contra Romanos pavavit, cujus + gerendi occasionem sumebat. Prisc., <i>Exc. leg.</i>, p. 41.</blockquote> + +<p>De l'autre côté du Danube, on entrait sur les terres des Huns, et, à la +grande contrariété de Maximin, presque aussitôt les ambassades se +séparèrent. Édécon, sur qui les Romains comptaient pour leur servir de +guide dans le pays et d'introducteur près d'Attila, les quitta +brusquement, afin de rejoindre, disait-il, l'armée et le roi par un +chemin de traverse beaucoup plus court que la route battue qu'ils +suivaient. Réduits aux guides qu'il leur laissa, les Romains +continuaient de marcher depuis plusieurs jours, lorsqu'un soir, à la +tombée de la nuit, le galop de plusieurs chevaux frappa leurs oreilles, +et des cavaliers huns, mettant pied à terre, leur annoncèrent qu'Attila +les attendait à son camp, dont ils étaient très-voisins<a id="footnotetag171" name="footnotetag171"></a><a href="#footnote171"><sup class="sml">171</sup></a>. Le +lendemain en effet, du sommet d'une colline assez escarpée, ils +aperçurent les tentes des Barbares qui se déployaient en nombre immense +à leurs pieds, et parmi elles un pavillon qu'à sa position et à sa forme +ils supposèrent être celui du roi. Le lieu paraissait bon pour camper; +Maximin y fit déposer les bagages, et déjà l'on plantait les crampons et +les pieux pour asseoir les tentes, quand une troupe de Barbares accourut +d'en bas à bride abattue et la lance au poing. «Que faites-vous? +criaient-ils d'un ton menaçant; oseriez-vous bien placer vos tentes sur +la hauteur, quand celle d'Attila est dans la plaine<a id="footnotetag172" name="footnotetag172"></a><a href="#footnote172"><sup class="sml">172</sup></a>?» Les Romains +replièrent bien vite leurs pavillons, rebâtèrent leurs mulets et +allèrent camper où ces hommes les menèrent. Ils achevaient leur +installation quand survint une visite qui ne laissa pas de les étonner +beaucoup: c'étaient Édécon, Oreste, Scotta et d'autres personnages +notables qui leur demandèrent ce qu'ils voulaient et quel était l'objet +de leur ambassade<a id="footnotetag173" name="footnotetag173"></a><a href="#footnote173"><sup class="sml">173</sup></a>. L'indiscrétion ou le ridicule de cette question +adressée à des ambassadeurs frappa tellement les Romains qu'ils en +restèrent tout ébahis, et ils se regardaient l'un l'autre comme pour se +consulter<a id="footnotetag174" name="footnotetag174"></a><a href="#footnote174"><sup class="sml">174</sup></a>, quand les Huns la renouvelèrent avec insistance: +«Répondez-nous,» dirent-ils à l'ambassadeur. La réponse de celui-ci fut +qu'il ne devait d'explications qu'au roi, et qu'il en donnerait au roi +seulement. Là-dessus Scotta parut blessé: «Il n'était point venu de son +plein gré, répétait-il avec colère, et ne faisait que remplir les ordres +de son maître.» Maximin protesta que, la demande vînt-elle d'Attila +lui-même, il n'accepterait jamais la loi qu'on prétendait lui faire. «Un +ambassadeur, dit-il avec fermeté, ne doit compte de sa mission qu'à +celui près duquel son souverain l'envoie; tel est le droit des nations, +et les Huns le savent bien, eux qui ont adressé tant d'ambassades aux +Romains<a id="footnotetag175" name="footnotetag175"></a><a href="#footnote175"><sup class="sml">175</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote171" name="footnote171"><b>Note 171: </b></a><a href="#footnotetag171">(retour) </a> Circa vesperam nobis cœnautibus, auditus est + strepitus equorum ad nos venientium; et duo viri seythæ + advenerunt, qui nos ad Attilam venire jusserunt. Prisc., <i>Exc. + leg.</i>, p. 41.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote172" name="footnote172"><b>Note 172: </b></a><a href="#footnotetag172">(retour) </a> Obvii barbari prohibnerunt, quoniam Attilæ + tentorium esset in planitie positum. <i>Id., in cod. loc.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote173" name="footnote173"><b>Note 173: </b></a><a href="#footnotetag173">(retour) </a> Huc Edecon, Orestes, Scotta et alii ex Scythis + primores mox advenerunt, et ex nobis quæsierunt, quarum rerum + consequendarum gratia hanc legationem suscepissemus. Prisc., <i>Exc. + leg.</i>, p. 50, 51.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote174" name="footnote174"><b>Note 174: </b></a><a href="#footnotetag174">(retour) </a> Nos invicem intueri, et tam ineptam cunctationem + admirari. Prisc., <i>ub. sup.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote175" name="footnote175"><b>Note 175: </b></a><a href="#footnotetag175">(retour) </a> Nos vero obtestari, nusquam hanc legem legatis + impositam... Neque hoc Scythas nescire, qui sæpe numero legatos ad + imperatorem miserint. Prisc., <i>loc. laud.</i></blockquote> + +<p>Les visiteurs disparurent, mais pour revenir au bout de quelques +moments, tous, sauf Édécon. Répétant alors mot pour mot à Maximin le +contenu de ses instructions<a id="footnotetag176" name="footnotetag176"></a><a href="#footnote176"><sup class="sml">176</sup></a>, ils ajoutèrent que, s'il n'apportait +rien de plus, il n'avait qu'à repartir sur-le-champ. Ce fut, pour +Maximin et Priscus, une énigme de plus en plus obscure; ils en croyaient +à peine leurs oreilles, et, ne pouvant comprendre comment les intérêts +confiés à la conscience d'un ambassadeur, les secrets inviolables de +l'empire se trouvaient ainsi divulgués à ses ennemis; ils restaient +muets comme des hommes qu'un coup violent vient d'étourdir. Sortant +enfin de cet état de stupeur, Maximin s'écria: «Eh bien! que ce soient +là nos instructions ou que nous en ayons d'autres, votre maître seul le +connaîtra.»--«Partez donc,» répliquèrent-ils<a id="footnotetag177" name="footnotetag177"></a><a href="#footnote177"><sup class="sml">177</sup></a>. Les Romains se +préparèrent à partir. Vigilas, pendant qu'on faisait les bagages, avait +peine à contenir sa mauvaise humeur; il maudissait les Huns et blâmait +la conduite de l'ambassadeur. «N'eût-il pas mieux valu mentir, +répétait-il, que de s'en retourner honteusement sans avoir rien +fait<a id="footnotetag178" name="footnotetag178"></a><a href="#footnote178"><sup class="sml">178</sup></a>? Je répondrais d'Attila, si je pouvais le voir un seul +instant, car j'ai vécu en assez grande familiarité avec lui pendant +l'ambassade d'Anatolius; d'ailleurs Édécon me veut du bien<a id="footnotetag179" name="footnotetag179"></a><a href="#footnote179"><sup class="sml">179</sup></a>.» Et il +revenait toujours à sa proposition d'annoncer encore d'autres +instructions, afin d'obtenir audience du roi. Préoccupé de sa propre +affaire et de sa fortune qu'un départ précipité faisait évanouir, il +s'inquiétait aussi peu de compromettre le caractère d'un ambassadeur par +des mensonges que sa vie par un attentat. L'interprète s'aveuglait +lui-même; il ne s'apercevait pas qu'il était trahi. Soit que jamais +Édécon n'eût conspiré sérieusement contre la vie de son maître, soit +qu'il l'eût fait, séduit par les promesses de Chrysaphius, mais que les +paroles mystérieuses d'Oreste, à la suite du repas de Sardique, lui +eussent donné à réfléchir, il avait compris qu'un œil vigilant avait +épié toutes ses démarches, que tout était connu, et son souper chez +l'eunuque, et ses conférences secrètes avec l'empereur, et les présents +qu'il avait reçus. En homme habile, il s'était hâté de prendre les +devants, et, précédant les envoyés romains auprès de son maître, il lui +avait tout révélé: propositions, entrevues, somme promise, moyen imaginé +pour la faire tenir en main sûre, complicité de Vigilas et innocence de +Maximin, tout, en un mot, jusqu'aux divers points traités dans les +instructions de l'ambassadeur<a id="footnotetag180" name="footnotetag180"></a><a href="#footnote180"><sup class="sml">180</sup></a>. Ce fut une bonne fortune que le ciel +envoyait au fils de Moundzoukh pour prendre Théodose en flagrant délit +d'infamie, le couvrir d'opprobre et justifier à la face du monde tout ce +qu'il lui plairait de lui infliger: mais cette occasion précieuse, il se +garda bien de la risquer par un éclat prématuré. Il n'avait pour accuser +que le témoignage d'Édécon, il en voulait d'autres que nul ne pût nier: +il voulait des indices clairs, manifestes, et jusqu'à un commencement +d'exécution, et, dans son calcul, c'étaient les Romains qui devaient lui +fournir eux-mêmes ces preuves dont il se proposait de les accabler. +Comprimant donc son ressentiment et décidé à attendre jusqu'au bout sans +impatience, il se mit à jouer avec cette lâche cour de Constantinople, +comme le tigre joue avec l'ennemi qu'il tient sous sa griffe, avant de +lui donner le dernier coup.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote176" name="footnote176"><b>Note 176: </b></a><a href="#footnotetag176">(retour) </a> Unde non multo post sine Edecone reversi, omnia, + quaæ cum illis agere in mandatis habebamus, dixerunt. Prisc., + <i>ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote177" name="footnote177"><b>Note 177: </b></a><a href="#footnotetag177">(retour) </a> Sive ea, quæ Scythæ modo protulerunt, sive alia + nuntiaturi venerimus, neminem nisi ducem vestrum quærere decet, + neque de his cum aliis ullo pacto disserere constituimus.--Illi + vero nos quam primum abire jusserunt. Prisc., <i>Exc. leg.</i>, p. 51.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote178" name="footnote178"><b>Note 178: </b></a><a href="#footnotetag178">(retour) </a> Longe enim potius fuisse in mendacio deprehendi, + quam re infecta domum reverti. <i>Id., ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote179" name="footnote179"><b>Note 179: </b></a><a href="#footnotetag179">(retour) </a> Si enim, inquit, cum Attila collocutus fuissem, + facile ei a contentione cum Romanis discedere persuasissem, quippe + qui antea familiaritatem cum illo in legatione cum Anatolio + suscepta contraxerim. <i>Id., l. c.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote180" name="footnote180"><b>Note 180: </b></a><a href="#footnotetag180">(retour) </a> Edecon enim, sive simulate cum eunucho pactus; sive + ut ab Oreste sibi caveret, Attilæ comparatam in ipsum + conjurationem aperuit, et auri summam, quam in eam rem mitti + convenerat, simul et ea, quæ per nos in ista legatione tractanda + erant, enuntiavit. Prisc., <i>Exc. leg.</i>, p. 52.</blockquote> + +<p>Les mulets étaient déjà chargés, et les Romains se mettaient en route à +la nuit tombante, quand un contre-ordre les retint: «Attila n'exigeait +pas, leur disait-on, que des étrangers s'exposassent pendant les +ténèbres dans un pays inconnu<a id="footnotetag181" name="footnotetag181"></a><a href="#footnote181"><sup class="sml">181</sup></a>.» En même temps arrivèrent un bœuf +que les Huns chassaient devant eux, et des poissons qu'ils apportaient +de la part du roi; c'était le souper de l'ambassade. «Nous y fîmes +honneur, dit Priscus, et dormîmes profondément jusqu'au lendemain<a id="footnotetag182" name="footnotetag182"></a><a href="#footnote182"><sup class="sml">182</sup></a>.» +En effet, le bienheureux contre-ordre leur avait remis la joie au cœur. +Dès que le jour parut, Priscus, en homme avisé, se munit d'un interprète +autre que Vigilas (il se trouvait parmi les suivants volontaires de +l'ambassade un certain Rusticius, qui parlait couramment le hun et le +goth<a id="footnotetag183" name="footnotetag183"></a><a href="#footnote183"><sup class="sml">183</sup></a>), et il alla trouver Scotta, qui se fit fort de leur procurer +une audience d'Attila moyennant quelques présents, car toutes ces +tergiversations n'avaient pas d'autre but. Une heure à peine s'écoula, +et Scotta, fier de prouver son crédit, revenait de toute la vitesse de +son cheval annoncer à Priscus sa réussite; les Romains partirent avec +lui. Les abords de la tente royale, lorsqu'ils s'y présentèrent, étaient +obstrués par une multitude de gardes qui formaient à l'entour une haie +circulaire<a id="footnotetag184" name="footnotetag184"></a><a href="#footnote184"><sup class="sml">184</sup></a>; les ambassadeurs parvinrent à la percer, grâce à la +présence de Scotta, et trouvèrent, au milieu de la tente, Attila qui les +attendait, assis sur un siége de bois<a id="footnotetag185" name="footnotetag185"></a><a href="#footnote185"><sup class="sml">185</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote181" name="footnote181"><b>Note 181: </b></a><a href="#footnotetag181">(retour) </a> Attilam jubere nos propter tempus noctis + intempestivum remanere. Prisc., <i>Exc. leg.</i>, p. 52.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote182" name="footnote182"><b>Note 182: </b></a><a href="#footnotetag182">(retour) </a> Præsto fuere, qui bovem agebant et pisces + fluviatiles nobis ab Attila missos adferebant.... Cœnati nos + dormitum contulimus. Prisc., <i>Excerpt. leg., l. c.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote183" name="footnote183"><b>Note 183: </b></a><a href="#footnotetag183">(retour) </a> Assumpto Rusticio, qui barbarorum linguæ peritus + erat, et nobiscum in Scythiam venerat non legationis, sed privatæ + rei causa. <i>Id., ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote184" name="footnote184"><b>Note 184: </b></a><a href="#footnotetag184">(retour) </a> Itaque ad ejus tentorium iter direximus, quod + barbarorum multitudine, qui in orbem excubias agebant, erat + circumdatum. Prisc, <i>Exc. leg.</i>, p. 53.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote185" name="footnote185"><b>Note 185: </b></a><a href="#footnotetag184">(retour) </a> Introducti Attilam sedentem in sella lignea + invenimus. <i>Id. ibid.</i></blockquote> + +<p>Priscus, Vigilas et les esclaves porteurs de présents s'étant arrêtés +par respect près du seuil de la porte, Maximin s'avança, salua le roi, +et, lui remettant dans les mains la lettre de Théodose, il lui dit: +«L'empereur souhaite à Attila et aux siens santé et longue +vie<a id="footnotetag186" name="footnotetag186"></a><a href="#footnote186"><sup class="sml">186</sup></a>.»--«Qu'il arrive aux Romains tout ce qu'ils me souhaitent!» +répondit celui-ci brièvement<a id="footnotetag187" name="footnotetag187"></a><a href="#footnote187"><sup class="sml">187</sup></a>, et se tournant vers Vigilas avec les +signes d'une colère concentrée: «Bête immonde! lui dit-il, qui t'a porté +à venir vers moi, toi qui as connu mes conventions avec Anatolius au +sujet de la paix? Tu savais bien que les Romains ne devaient point +m'envoyer d'ambassadeur tant qu'il resterait chez eux un seul transfuge +de ma nation<a id="footnotetag188" name="footnotetag188"></a><a href="#footnote188"><sup class="sml">188</sup></a>.» Vigilas ayant répliqué que cette condition était +fidèlement remplie, puisqu'on lui ramenait dix-sept déserteurs, les +seuls qu'on eût pu trouver dans tout l'empire d'Orient, ce ton +d'assurance parut mettre Attila hors de lui. «Ah! lui cria-t-il d'une +voix emportée, je te ferais mettre en croix à l'instant même, et te +donnerais en pâture aux vautours pour prix de tes paroles impudentes, si +je ne respectais le droit des ambassadeurs<a id="footnotetag189" name="footnotetag189"></a><a href="#footnote189"><sup class="sml">189</sup></a>;» puis, sur un signe +qu'il fit, un secrétaire déploya une longue pancarte et se mit en devoir +de la lire. C'était la liste nominative des transfuges qui étaient +censés résider encore sur le territoire romain. La lecture terminée, +Attila déclara qu'il voulait que Vigilas partît sur-le-champ avec Esla, +un de ses officiers, pour signifier de sa part à Théodose d'avoir à lui +restituer sans exception tous les Huns, de quelque qualité et en quelque +nombre qu'ils fussent, qui avaient passé chez les Romains depuis +l'époque où Carpilion, fils d'Aëtius, avait été son otage. «Je ne +souffrirai point, disait-il avec hauteur, que mes esclaves portent les +armes contre moi, quoiqu'ils ne puissent rien, je le sais bien, pour le +salut de ceux qui les emploient. Quelle est la ville, quel est le +château qu'ils parviendraient à sauver de mes mains, si j'ai résolu de +le prendre ou de le détruire<a id="footnotetag190" name="footnotetag190"></a><a href="#footnote190"><sup class="sml">190</sup></a>? Qu'on aille donc faire connaître +là-bas ce que j'ai décidé, et qu'on revienne tout aussitôt me faire +connaître à moi si les Romains veulent me rendre mes transfuges ou s'ils +préfèrent la guerre.» L'ordre de départ ne regardait que Vigilas; Attila +pria l'ambassadeur de rester près de lui pour recevoir la réponse qu'il +se proposait de faire à la lettre de l'empereur. Il n'oublia pas non +plus de réclamer les présents qu'on lui avait destinés: l'audience finit +là.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote186" name="footnote186"><b>Note 186: </b></a><a href="#footnotetag186">(retour) </a> Et imperatoris litteras tradeus dixit, salvum et + incolumen illum suosque precari Imperatorem. <i>Id., loc. cit.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote187" name="footnote187"><b>Note 187: </b></a><a href="#footnotetag187">(retour) </a> Et barbarus, «Sit et Romanis quemadmodum et mihi + cupiunt», inquit. <i>Id., ut supr.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote188" name="footnote188"><b>Note 188: </b></a><a href="#footnotetag188">(retour) </a> Statimque ad Vigilam convertit orationem; feram + impudentem vocans, quærebat, qua re impulsus ad ipsum venisset, + cum sibi eorum, quæ et ipso et Anatolius de pace sensissent, + conscius esset... Prisc., <i>Exc. leg.</i>, p. 53.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote189" name="footnote189"><b>Note 189: </b></a><a href="#footnotetag189">(retour) </a> Et cum clamore dixit, se illum in crucem acturum et + prædam vulturibus præbiturum fuisse, nisi leges legationis hac + impudentis ejus orationis et temeritatis pœna offendere vereretur. + <i>Id., loc. cit.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote190" name="footnote190"><b>Note 190: </b></a><a href="#footnotetag190">(retour) </a> Quæ enim urbs, quod castellum ab illis possit + defendi, quod evertere aut diruere apud se constitutum habuerit? + Prisc., <i>ibid.</i></blockquote> + +<p>Cette scène, qui laissa les Romains tout émus, fut l'unique sujet de +leur conversation à leur retour au quartier. Vigilas ne concevait pas +que le même homme dont il avait éprouvé la bienveillance, il y avait à +peine une année, eût pu le traiter d'une façon si ignominieuse, et son +esprit se torturait pour en deviner la cause. Priscus la trouvait dans +l'aventure du dîner de Sardique, dans ce propos imprudent de Vigilas, +dont les Barbares n'avaient pas manqué de faire rapport à leur roi; +Maximin, qui n'entrevoyait aucune autre raison que celle-là, appuyait +l'avis de son ami; mais Vigilas secouait la tête et ne paraissait pas +convaincu<a id="footnotetag191" name="footnotetag191"></a><a href="#footnote191"><sup class="sml">191</sup></a>. Survint Édécon, qui l'emmena en particulier et causa +quelque temps avec lui. Cette démarche avait pour but de rassurer +l'interprète sur ce qui venait de se passer, et de lui dire que tout se +préparait à merveille pour le succès du complot: Édécon maintenant osait +en répondre, et ce voyage procurait à Vigilas une occasion inespérée de +tenir au courant Chrysaphius, et de rapporter l'argent dont ils avaient +besoin<a id="footnotetag192" name="footnotetag192"></a><a href="#footnote192"><sup class="sml">192</sup></a>. L'interprète, remonté par ces explications, avait repris +tout son calme quand il rejoignit ses collègues, et aux questions que +ceux-ci s'empressèrent de lui adresser, il se contenta de répondre que +l'affaire des transfuges agitait seule Attila, qui ferait la guerre +infailliblement si on ne lui donnait satisfaction. Sur ces entrefaites, +des messagers entrèrent dans le quartier de l'ambassade, et proclamèrent +une défense du roi à tout Romain, quel qu'il fût, de rien acheter chez +les Huns, ni chevaux, ni bêtes de somme, ni esclaves barbares, ni +captifs romains, rien, en un mot, hormis les choses indispensables à la +vie, et ce, jusqu'à la conclusion des difficultés pendantes entre les +deux nations<a id="footnotetag193" name="footnotetag193"></a><a href="#footnote193"><sup class="sml">193</sup></a>. La défense fut signifiée à l'ambassadeur, Vigilas +présent. C'était, comme on le pense bien, une ruse d'Attila pour enlever +d'avance à l'interprète tout prétexte plausible d'introduire une forte +somme d'argent dans ses États.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote191" name="footnote191"><b>Note 191: </b></a><a href="#footnotetag191">(retour) </a> Sed Vigilas ambiguus animi erat, neque causam + suspicari posse videbatur, quare Attilas eum tam acerbis convitiis + insectatus esset. Nec enim in animum suum inducere poterat, ut + nobis postea retulit, enuntiata fuisse, quæ in convivio in Serdica + dicta fuerant, nec conjurationem in Attilam detectam... Prisc., + <i>Exc. leg.</i>, p. 54.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote192" name="footnote192"><b>Note 192: </b></a><a href="#footnotetag192">(retour) </a> Hæc cum ambigua mente volveremus, Edecon + supervenit, et abducto a nostro cœtu Vigila (fingebat enim velle + vere et serio de præmeditatis inter eos insidiis agere), ubi aurum + adferri præcepit, quod his daretur, qui exsequendo facineri operam + navaturi essent, discessit. Prisc., <i>Exc. leg.</i>, p. 54.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote193" name="footnote193"><b>Note 193: </b></a><a href="#footnotetag193">(retour) </a> Hæc dum loquebamur, advenere ab Attila, qui Vigilam + et nos prohiberent, captivum romanum, aut barbarum mancipium, aut + equos, aut quidquam aliud emere, præterquam quæ ad victum + necessaria erant Prisc., <i>ibid.</i></blockquote> + +<p>Attila ne parlait plus de sa chasse aux bêtes fauves en Pannonie depuis +qu'il en avait rencontré une plus à son goût. Désireux de suivre sans +préoccupation la piste de Vigilas et d'observer à loisir les démarches +de l'ambassadeur qu'il gardait provisoirement en otage, il leva son camp +deux jours après cette scène, et partit pour regagner sa résidence +ordinaire dans la capitale de la Hunnie. Il fit dire aux Romains de se +tenir prêts à le suivre, et au jour marqué, ceux-ci se mirent, avec +leurs guides particuliers, à l'arrière-garde de l'armée des Huns<a id="footnotetag194" name="footnotetag194"></a><a href="#footnote194"><sup class="sml">194</sup></a>. +On n'avait pas fait encore beaucoup de chemin quand ces guides +changèrent brusquement de direction, et s'engagèrent dans une route peu +frayée, laissant l'armée continuer sa marche, et pour raison de ce +changement de front, ils apprirent aux voyageurs qu'une cérémonie, à +laquelle il ne leur était pas permis d'assister, allait se célébrer dans +un hameau voisin. Ce n'était pas moins qu'un nouveau mariage du roi: +Attila ajoutait à ses innombrables épouses la fille d'un grand du pays, +nommé Escam<a id="footnotetag195" name="footnotetag195"></a><a href="#footnote195"><sup class="sml">195</sup></a>. La contrée que Maximin et sa troupe avaient à +traverser était basse et de parcours facile, mais extrêmement +marécageuse; ils durent franchir plusieurs rivières, parmi lesquelles +Priscus mentionne la Tiphise, aujourd'hui la Theiss, qui coule au cœur +de la Hongrie, et se jette dans le Danube entre Semlin et Peterwaradin. +Ils passaient les rivières ou les marais profonds au moyen de bateaux +emmagasinés dans les villages riverains, et que les habitants leur +amenaient sur des chariots. Leur nourriture, durant la route, se composa +principalement de millet fourni par la population sur la demande des +guides, et de deux espèces de boissons fermentées, l'une appelée +<i>médos</i>, qui n'était autre chose que de l'hydromel; l'autre fabriquée +avec de l'orge et que les Huns nommaient <i>camos</i><a id="footnotetag196" name="footnotetag196"></a><a href="#footnote196"><sup class="sml">196</sup></a>. Le voyage ne +manqua point d'aventures, les unes pénibles, les autres réjouissantes. +En voici une que Priscus raconte avec une gaieté et une naïveté dont +nous regretterions de priver nos lecteurs.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote194" name="footnote194"><b>Note 194: </b></a><a href="#footnotetag194">(retour) </a> Post Vigilæ discessum unum tantum diem in his locis + commorati, postridie una cum Attila ad loca magis ad septentrionem + vergentia profecti sumus. Prisc., <i>Exc. leg.</i>, p. 55.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote195" name="footnote195"><b>Note 195: </b></a><a href="#footnotetag195">(retour) </a> Attilas interea in quodam vico substitit, in quo + filiam Escam uxorem, etsi plures alias haberet, Scytharum legibus + id permittentibus, ducere voluit. Prisc., <i>ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote196" name="footnote196"><b>Note 196: </b></a><a href="#footnotetag196">(retour) </a> <i>Coumiss</i> est le nom sous lequel les Tartares + désignent le lait de jument fermenté, leur boisson + ordinaire.--<i>Meth</i> en allemand, <i>mead</i> en anglais: hydromel.</blockquote> + +<p>«Le jour baissait, dit-il, quand nous plantâmes nos tentes au bord d'un +marais dont nous jugeâmes l'eau très-potable, parce que les habitants +d'un hameau voisin y venaient puiser pour leur usage; mais nous avions à +peine fini notre installation, lorsqu'il s'éleva un vent violent, et une +tempête subite, mêlée de foudre et de pluie, balaya pêle-mêle notre +tente et nos ustensiles, qui roulèrent jusque dans le marais. Effrayés +des tourbillons qui traversaient l'air et du malheur qui venait de nous +arriver, nous désertâmes la place à qui mieux mieux, courant chacun au +hasard sous des torrents de pluie et par l'obscurité la plus épaisse. +Heureusement tous les chemins que nous prîmes conduisaient au village, +et en quelques instants nous nous y trouvâmes réunis. Là, nous nous +mîmes à pousser de grands cris pour avoir du secours. Notre tapage ne +fut pas perdu, car nous vîmes les Huns sortir les uns après les autres +de leurs maisons, tous munis de roseaux allumés qu'ils portaient en +guise de flambeaux. En réponse à leurs questions, nos guides racontèrent +l'événement qui nous avait dispersés, et aussitôt ceux-ci nous +engagèrent à entrer dans leurs demeures, jetant d'abord à terre quelques +brassées de roseaux dont la flamme servit à nous sécher<a id="footnotetag197" name="footnotetag197"></a><a href="#footnote197"><sup class="sml">197</sup></a>. Ce village +appartenait à une des veuves de Bléda, laquelle, instruite de notre +arrivée, nous envoya dans le logement que nous occupions des provisions +de bouche et de très-belles femmes pour notre usage, ce qui est chez la +nation hunnique une marque de grand honneur et de bonne hospitalité. +Nous prîmes les vivres et remerciâmes les dames; puis, accablés de +fatigue, nous ne fîmes qu'un somme jusqu'au lendemain<a id="footnotetag198" name="footnotetag198"></a><a href="#footnote198"><sup class="sml">198</sup></a>. Notre +première pensée, au point du jour, fut d'aller faire l'inventaire de +notre mobilier; nous le trouvâmes dans un triste état: une partie gisait +éparse sur le lieu du campement, une partie le long du marais, une +partie dans l'eau, où nous nous mîmes à la repêcher. La journée +s'employa à ce travail et à faire sécher nos effets, que nous +rapportions tout trempés<a id="footnotetag199" name="footnotetag199"></a><a href="#footnote199"><sup class="sml">199</sup></a>. Déjà la tempête avait cessé; le plus beau +soleil brillait au ciel. Nous sellâmes chevaux et mulets, et nous nous +rendîmes chez la reine pour la saluer. Elle accueillit bien quelques +présents que nous lui offrîmes, savoir: trois coupes d'argent, des +toisons teintes en pourpre, du poivre d'Inde, des dattes et des fruits +secs dont ces Barbares sont très-curieux, parce qu'ils en voient +rarement<a id="footnotetag200" name="footnotetag200"></a><a href="#footnote200"><sup class="sml">200</sup></a>. Après lui avoir exprimé notre reconnaissance pour son +hospitalité et nos souhaits, nous prîmes congé d'elle et continuâmes +notre voyage.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote197" name="footnote197"><b>Note 197: </b></a><a href="#footnotetag197">(retour) </a> Ad quem strepitum Scythæ exilientes, calamos, + quibus ad ignem utuntur, usserunt: et accenso lumine + interrogarunt, quid nobis vellemus, qui tantos clamores ederemus. + Barbari, qui nos comitabantur, responderunt, nos tempestate + perculsos turbari. Itaque nos liberaliter invitatos, hospitio + exceperunt, et calamis siccis ignem accenderunt. Prisc., <i>Exc. + leg.</i>, p. 56.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote198" name="footnote198"><b>Note 198: </b></a><a href="#footnotetag198">(retour) </a> Vici domina una ex Bledæ uxoribus erat. Hæc nobis + cibaria et mulieres formosas, cum quibus amori indulgeremus (hoc + enim apud Scythas honori ducitur), suppeditavit. Mulieribus pro + cibis præbitis gratias egimus, et sub tectis nostris somnum + capientes, ab earum consuetudine abstinuimus. <i>Id., ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote199" name="footnote199"><b>Note 199: </b></a><a href="#footnotetag199">(retour) </a> In his desiccandis totum diem in illo vico + (tempestas enim desierat, et clarus sol apperebat), contrivimus. + Prisc., <i>Exc. leg.</i>, l. c.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote200" name="footnote200"><b>Note 200: </b></a><a href="#footnotetag200">(retour) </a> Hanc vicissim donis remunerati sumus tribus pateris + argenteis, velleribus rubris, pipere ludico, palmulis et variis + cupediis, quæ omnia a barbaris, ut ignola, magni æstimantur. + Prisc., <i>Exc. leg.</i>, p. 57.</blockquote> + +<p>Ils marchaient depuis sept jours, quand ils se croisèrent avec une autre +ambassade romaine arrivée par un autre chemin: c'était une députation de +l'empereur d'Occident Valentinien III au roi des Huns, à propos de +certains vases sauvés du pillage de Sirmium; l'histoire est curieuse et +jettera quelques lumières de plus sur cette politique asiatique, où +l'opiniâtreté des résolutions servait à en déguiser l'injustice. A +l'époque où, contre tout droit, les Huns étaient venus assiéger Sirmium, +l'évêque de cette ville, ne prévoyant que trop bien l'issue de la +guerre, disposa des vases de son église. Il connaissait un certain +Constancius, Gaulois de naissance, alors secrétaire d'Attila et employé +aux opérations du siége. Ayant trouvé moyen d'avoir une entrevue avec +lui, l'évêque lui remit les vases sacrés: «Si je deviens votre +prisonnier, lui dit-il, vous les vendrez pour me racheter; si je meurs +auparavant, vous les vendrez encore, et avec leur prix vous rachèterez +d'autres captifs<a id="footnotetag201" name="footnotetag201"></a><a href="#footnote201"><sup class="sml">201</sup></a>.» Il mourut pendant le siége, et le dépositaire +s'appropria le dépôt. Il y avait près de là, par hasard, un prêteur sur +gages nommé Sylvanus, lequel tenait une boutique d'<i>argentier</i> ou +banquier sur une des places publiques de Rome; Constancius lui engagea +les vases pour une certaine somme qu'il ne paya pas à l'échéance; le +délai expiré, Sylvanus vendit les vases à un évêque d'Italie, ne voulant +ni les briser ni les employer à un usage profane<a id="footnotetag202" name="footnotetag202"></a><a href="#footnote202"><sup class="sml">202</sup></a>. Ces faits vinrent +aux oreilles d'Attila au bout de quelque temps. Il commença par faire +pendre ou crucifier, suivant sa coutume, le secrétaire infidèle; puis il +réclama, près de l'empereur Valentinien, Sylvanus ou les vases. «Il me +faut une chose ou l'autre, écrivait-il; ces vases m'appartiennent comme +ayant été soustraits par l'évêque au butin de la ville; mon secrétaire +les a volés, je l'ai puni; je demande maintenant le recéleur ou la +restitution de mon bien<a id="footnotetag203" name="footnotetag203"></a><a href="#footnote203"><sup class="sml">203</sup></a>.» Vainement l'empereur répondit que +Sylvanus n'était point un recéleur, attendu qu'il avait acheté de bonne +foi, et que, quant aux vases eux-mêmes, affectés à une destination +religieuse, ils ne pourraient pas lui être remis sans profanation; +vainement il offrit d'en payer la valeur en argent: Attila, sourd à +toutes les raisons, ne sortait pas de son dilemme: «Mes vases ou le +recéleur, sinon la guerre.» Le cabinet de Ravenne, à bout de +correspondances sans résultats, lui députait trois nobles romains pour +s'entendre enfin avec lui, s'il était possible, et prévenir de plus +grands malheurs. On avait choisi pour cette mission un homme qui +semblait devoir être bien venu du Barbare, le comte Romulus, beau-père +d'Oreste; et on lui avait adjoint un officier général, nommé Romanus, +avec Promotus, commandant de la Pannonie, et un Gaulois, nommé +Constancius, qu'Aëtius envoyait à Attila pour être un de ses +secrétaires. Un quatrième personnage, fort important dans la +circonstance, Tatullus, père d'Oreste, avait voulu profiter aussi de +l'occasion pour visiter son fils<a id="footnotetag204" name="footnotetag204"></a><a href="#footnote204"><sup class="sml">204</sup></a>. Priscus et Maximin furent heureux +de retrouver des compatriotes au fond de ce désert sauvage, et les deux +ambassades réunies attendirent dans un certain lieu le passage d'Attila, +qu'on annonçait devoir être prochain. Au bout de quelques journées, le +roi, l'armée et les deux ambassades romaines arrivaient en vue de la +bourgade royale, capitale de toute la Hunnie<a id="footnotetag205" name="footnotetag205"></a><a href="#footnote205"><sup class="sml">205</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote201" name="footnote201"><b>Note 201: </b></a><a href="#footnotetag201">(retour) </a> Ille vero, quo tempore Sirmium... Scythæ + obsidebant, aurea vasa a civitatis episcopo acceperat, ut ex corum + pretio, si se superstite urbem capi contigisset, quoad satis + esset, pro sua libertate solveretur: sin periisset... Prisc., + <i>Exc. leg.</i>, p. 57.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote202" name="footnote202"><b>Note 202: </b></a><a href="#footnotetag202">(retour) </a> Sed Constantius post urbis excidium de pacto illo + parum sollicitus Romam profectus, vasa ad Sylvanum detulit, et + aurum ab eo accepit, convenitque... Prisc., <i>ub. sup.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote203" name="footnote203"><b>Note 203: </b></a><a href="#footnotetag203">(retour) </a> Sibi tradi Sylvanum, tanquam furem corum, quæ sua + essent, flagitavit. Prisc., <i>ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote204" name="footnote204"><b>Note 204: </b></a><a href="#footnotetag204">(retour) </a> Ilis aderat Constantius, quem Aëtius ad Attilam, ut + illi in conscribendis epistolis deserviret, miserat, et Tatullus, + Orestis ejus, qui cum Edecone erat, pater, non legationis causa, + sed privati officii et familiaritatis ergo. Prisc., <i>Exc. leg.</i>, + p. 57.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote205" name="footnote205"><b>Note 205: </b></a><a href="#footnotetag205">(retour) </a> On a beaucoup discuté sur le lieu exact où cette + résidence était située: les uns ont cru reconnaître Tokai, les + autres, avec plus de probabilité, la ville actuelle de Bude; mais + tous s'accordent à décider que ce lieu se trouvait dans le pays + qui est aujourd'hui la Hongrie. Le récit de Priscus ne laisse + aucun doute sur ce point; il nomme la Theiss parmi les rivières + que l'ambassade traversa, et le compte qu'il fait des journées de + marche s'accorde assez bien avec la distance des lieux.</blockquote> + +<a name="ca4" id="ca4"></a> + <br> + +<h3>CHAPITRE QUATRIÈME</h3> + +<p>Palais d'Attila et de Kerka.--Bain d'Onégèse.--Entrée d'Attila dans sa +ville capitale.--Onégèse, premier ministre d'Attila.--Conversation de +Priscus avec un Grec, qui s'était fait Hun: comparaison de la vie +barbare et de la vie civilisée.--Onégèse et Maximin.--Audience de la +reine Kerka.--Attila rend la justice.--Conversation des Romains sur la +puissance et les projets d'Attila.--Attila invite à sa table les deux +ambassades romaines.--Description du repas; cérémonial; chants +nationaux.--Fils d'Attila.--Apparition du nain Zercon.--Repas chez la +reine Kerka.--Attila congédie Maximin.--Mauvaise foi des seigneurs huns; +cruauté d'Attila.--Retour de Vigilas avec son fils.--Vigilas est conduit +devant Attila et convaincu de complot.--Il avoue pour sauver son +fils.--Attila envoie Oreste à Constantinople avec la bourse de Vigilas +pendue au cou.--Il demande la tête de Chrysaphius.--Son message menaçant +aux deux empereurs d'Orient et d'Occident.</p> + +<p>Le palais du prince barbare, placé sur une hauteur, dominait toute la +bourgade, et attirait au loin les regards par ses hautes tours qui se +dressaient vers le ciel<a id="footnotetag206" name="footnotetag206"></a><a href="#footnote206"><sup class="sml">206</sup></a>. On désignait sous ce nom un vaste enclos +circulaire renfermant plusieurs maisons, telles que celles du roi, de +son épouse favorite Kerka, de quelques-uns de ses fils, et probablement +aussi la demeure de ses gardes; une clôture en bois l'entourait; les +édifices intérieurs étaient aussi en bois. Située probablement au centre +et seule flanquée de tours, la maison d'Attila était encadrée dans de +grands panneaux de planches d'un poli admirable, et si exactement joints +ensemble qu'ils semblaient ne former qu'une seule pièce<a id="footnotetag207" name="footnotetag207"></a><a href="#footnote207"><sup class="sml">207</sup></a>. Celle de +la reine, d'une architecture plus légère et plus ornée, présentait sur +toutes ses faces des dessins en relief et des sculptures qui ne +manquaient point de grâce. Sa toiture reposait sur des pilastres +soigneusement équarris, entre lesquels régnait une suite de cintres en +bois tourné, appuyés sur des colonnettes, et formant comme les arcades +d'une galerie<a id="footnotetag208" name="footnotetag208"></a><a href="#footnote208"><sup class="sml">208</sup></a>. La maison d'Onégèse se voyait à peu de distance du +palais, close également d'une palissade et construite dans le même genre +que celle du roi, avec plus de simplicité. Une curiosité y méritait +l'attention des étrangers: dans ce pays dénué de pierres à bâtir et même +d'arbres<a id="footnotetag209" name="footnotetag209"></a><a href="#footnote209"><sup class="sml">209</sup></a>, et où il fallait transporter du dehors les matériaux de +construction, Onégèse avait fait élever un bain sur le modèle des +thermes romains. Voici l'histoire de ce bain telle que les Romains +l'entendirent conter. Au nombre des captifs provenant du sac de Sirmium, +se trouvait un architecte qu'Onégèse réclama dans sa part de butin. Le +ministre d'Attila, Grec de naissance, venu très-jeune chez les Huns, y +avait apporté le goût des bains à la façon romaine, et l'avait +communiqué à sa femme et à ses enfants. S'il avait réclamé la personne +de l'architecte, c'était afin d'obtenir d'un homme habile la +construction d'un bâtiment où il pût satisfaire son goût, et le captif, +en déployant toute son industrie, crut accélérer l'instant où il verrait +tomber ses fers<a id="footnotetag210" name="footnotetag210"></a><a href="#footnote210"><sup class="sml">210</sup></a>. Il se mit donc à l'œuvre avec zèle: des pierres +furent tirées de Pannonie; des fourneaux, des piscines, des étuves +s'organisèrent; mais, lorsque tout fut achevé, comme il fallait des +mains expérimentées pour diriger un service si nouveau chez les Huns, +Onégèse créa l'architecte baigneur en titre de sa maison, et le +malheureux dit adieu pour jamais à la liberté<a id="footnotetag211" name="footnotetag211"></a><a href="#footnote211"><sup class="sml">211</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote206" name="footnote206"><b>Note 206: </b></a><a href="#footnotetag206">(retour) </a> Turribus insignis... reliquis conspectior et in + altiori loco sita. Prisc., <i>Exc. leg.</i>, p. 58.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote207" name="footnote207"><b>Note 207: </b></a><a href="#footnotetag207">(retour) </a> Erant hæc ex lignis et tabulis eximie politis + exstructæ et ambitu ligneo circumdatæ, non ad munimentum, sed ad + ornatum comparato. Prisc., <i>Exc. leg.</i>, p. 58.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote208" name="footnote208"><b>Note 208: </b></a><a href="#footnotetag208">(retour) </a> Intra illa septa erant multa ædificia, partim ex + tabulis sculptis et eleganter compactis, partim ex trabibus opere + puro et in rectitudinem affabre dolatis, in quibus ligna in + circulos curvata imposita erant. Circuli autem a solo incipientes + paullatim in altum assurgebant. <i>Id., loc. cit.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote209" name="footnote209"><b>Note 209: </b></a><a href="#footnotetag209">(retour) </a> Non enim apud eos, qui in ea parte Scythiæ + habitant, ullus est aut lapis, aut arbos, sed materia aliunde + advecta utuntur. Prisc., <i>Exc. leg.</i>, p. 58.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote210" name="footnote210"><b>Note 210: </b></a><a href="#footnotetag210">(retour) </a> Hujus autem balnei architectus, e Sirmio captivus + abductus, mercedem operis sui libertatem se consecuturum sperans, + falsus sua spe, cum nihil minus cogitaret, in longe duriorem apud + Scythas incidit servitudem. Prisc., <i>Exc. Leg.</i>, p. 58 et seq.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote211" name="footnote211"><b>Note 211: </b></a><a href="#footnotetag211">(retour) </a> Balucatorem enim eum Onegesius instituit, ut sibi + totique suæ familiæ, cum lavarentur, operas præstaret. <i>Id., ub. + sup.</i></blockquote> + +<p>Attila fit son entrée dans la capitale de son empire avec un cérémonial +qui intéressa vivement les Romains, et surtout Priscus, observateur si +curieux, peintre si naïf de tout ce qui frappait ses regards par un côté +singulier. Ce furent les femmes de la bourgade qui vinrent le recevoir +en procession. Rangées sur deux files, elles élevaient au-dessus de +leurs têtes et tendaient d'une file à l'autre, dans leur longueur, des +voiles blancs, sous lesquels les jeunes filles marchaient par groupes de +sept, chantant des vers composés à la louange du roi<a id="footnotetag212" name="footnotetag212"></a><a href="#footnote212"><sup class="sml">212</sup></a>. Le cortége +prit la direction du palais en passant devant la maison d'Onégèse. La +femme du ministre favori se tenait en dehors de l'enceinte, entourée +d'une foule de servantes qui portaient des plats garnis de viande et une +coupe pleine de vin. Lorsque le roi parut, elle s'approcha de lui, et le +pria de goûter au repas qu'elle lui avait préparé; un signe bienveillant +fit savoir qu'il y consentait: c'était la plus grande faveur qu'un roi +des Huns pût accorder à ses sujets<a id="footnotetag213" name="footnotetag213"></a><a href="#footnote213"><sup class="sml">213</sup></a>. Aussitôt quatre hommes +vigoureux soulevèrent une table d'argent jusqu'à la hauteur du cheval, +et, sans mettre pied à terre, Attila goûta de tous les plats et but une +gorgée de vin, après quoi il entra dans son palais<a id="footnotetag214" name="footnotetag214"></a><a href="#footnote214"><sup class="sml">214</sup></a>. En l'absence de +son mari, qui arrivait d'un long voyage et que le roi manda près de lui, +la femme d'Onégèse reçut les ambassadeurs à souper dans la compagnie des +principaux du pays, presque tous ses parents. Maximin prit ensuite des +dispositions pour son établissement; il dressa ses tentes dans un lieu +voisin tout à la fois de la maison du ministre et du palais du roi.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote212" name="footnote212"><b>Note 212: </b></a><a href="#footnotetag212">(retour) </a> In hunc vicum adventanti Attilæ puellæ obviam + prodierunt, quæ per series incedebant, sub lintels tenuibus et + candidis, quam maxime in longitudinem extensis, ita ut sub + unoquoque linteo, manibus mulierum ab utraque parte in altum + sublato, septem puellæ aut etiam plures progredientes (erant autem + multi hujus modi mulierum sub illis linteis ordines), Scythica + carmina canerent. Prisc., <i>Exc. leg.</i>, p. 58, et seq.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote213" name="footnote213"><b>Note 213: </b></a><a href="#footnotetag213">(retour) </a> Qui maximus est apud Scythas homos. <i>Id., ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote214" name="footnote214"><b>Note 214: </b></a><a href="#footnotetag214">(retour) </a> Itaque uxori hominis sibi necessarii + gratificaturus, comedit, equo insidens, barbaris, qui in ejus + comitatu erant, suspensam tabulam (erat antem argentea) + attollentibus. Deinde degustato calice, qui illi fuerat oblatus, + in regiam se recepit. Prisc., <i>loc. cit.</i></blockquote> + +<p>Onégèse, dont le nom grec indiquait l'origine, mais qui avait été élevé +chez les Huns; tenait le premier rang dans l'empire après Attila, soit +par la puissance, soit par la richesse: c'était presque le roi, si +Attila était l'empereur. Ce comble de fortune, devant lequel les Huns de +naissance s'inclinaient sans murmurer, Onégèse le devait aux moyens les +plus honorables, à la bravoure sur le champ de bataille, à la sincérité +dans les conseils, au courage même avec lequel il luttait contre les +résolutions violentes ou les mauvais instincts de son maître. Il était +près d'Attila le meilleur appui des Romains, non par intérêt personnel +ou par souvenir lointain de son origine, mais par pur esprit d'équité, +par un goût inné de ce qui tenait à la civilisation. La logique, si +différente des faits, eût placé de droit un tel ministre près d'un +prince civilisé et chrétien, tandis qu'elle eût relégué au contraire un +Chrysaphius près d'Attila. Le roi hun, si absolu, si emporté, cédait à +ce caractère ferme dans sa douceur; Onégèse était devenu son conseiller +indispensable, et c'est à lui qu'il avait confié l'éducation militaire +et la tutelle de son fils aîné, Ellak, dans le royaume des Acatzires, +dont Onégèse venait de terminer la conquête<a id="footnotetag215" name="footnotetag215"></a><a href="#footnote215"><sup class="sml">215</sup></a>. Ramené sur les bords +du Danube, après une longue absence, par le désir de revoir son père, ce +jeune homme avait fait en route une chute de cheval où il s'était démis +le poignet<a id="footnotetag216" name="footnotetag216"></a><a href="#footnote216"><sup class="sml">216</sup></a>. Onégèse avait donc bien des choses importantes à +traiter avec le roi, qui le retint toute la soirée: ce fut le motif de +son absence au souper; mais Maximin brûlait d'impatience de le voir pour +lui communiquer les instructions de Théodose à son égard; il espérait +d'ailleurs beaucoup dans l'intervention de cet homme tout puissant pour +aplanir les difficultés dont sa mission était entourée. Il dormit à +peine, et, dès les premières lueurs de l'aube, il fit partir Priscus +avec les présents destinés au ministre. L'enceinte était fermée; aucun +domestique de la maison ne se montrait, et Priscus dut attendre; +laissant donc les présents sous la garde des serviteurs de l'ambassade, +il se mit à se promener jusqu'au moment où quelqu'un paraîtrait<a id="footnotetag217" name="footnotetag217"></a><a href="#footnote217"><sup class="sml">217</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote215" name="footnote215"><b>Note 215: </b></a><a href="#footnotetag215">(retour) </a> Etenim tum forte Onegesius una cum seniore ex + Attilæ liberis ad Acatziros missus fuerat... ei genti cum seniorem + ex filiis regem Attilas constituere decrevisset, ad hanc rem + conficiendam Onegesium miserat. Prisc., <i>Exc. leg.</i>, p. 63.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote216" name="footnote216"><b>Note 216: </b></a><a href="#footnotetag216">(retour) </a> Dextram delapsus fregerat. <i>Id., ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote217" name="footnote217"><b>Note 217: </b></a><a href="#footnotetag217">(retour) </a> Quam januæ clausæ essent, exspectavi, donec + aperirentur, et aliquis exiret, qui eum mei adventus certiorem + faceret. Prisc., <i>Exc. leg.</i>, p. 60.</blockquote> + +<p>Il avait fait à peine quelques centaines de pas, quand un autre +promeneur, l'abordant, lui dit en fort bon grec: «<i>Khaïré</i>, je vous +salue.» Entendre parler grec dans les États d'Attila, où les idiomes +usuels étaient le hun, le goth et le latin, surtout pour les relations +de commerce, c'était une nouveauté qui frappa Priscus. Les seuls Grecs +qu'on pouvait s'attendre à rencontrer là étaient des captifs de la +Thrace ou de l'Illyrie maritime, gens misérables, faciles à reconnaître +à leur chevelure mal peignée et à leurs vêtements en lambeaux, tandis +que l'interlocuteur de Priscus portait la tête rasée tout alentour et le +vêtement des Huns de la classe opulente<a id="footnotetag218" name="footnotetag218"></a><a href="#footnote218"><sup class="sml">218</sup></a>. Ces réflexions +traversèrent comme un éclair la pensée de Priscus, qui, pour s'assurer +de ce qu'était cet homme, lui demanda, en lui rendant son salut, de quel +pays du monde il était venu essayer la vie barbare chez les Huns<a id="footnotetag219" name="footnotetag219"></a><a href="#footnote219"><sup class="sml">219</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote218" name="footnote218"><b>Note 218: </b></a><a href="#footnotetag218">(retour) </a> Sed illi ab obvio quoque dignosci possunt et a + vestibus laceris et capitis squalore, tanquam qui in miseram + inciderint fortunam. Hic vero opulenti Scythæ speciem præ se + ferebat; erat enim bene et eleganter vestitus, capite in rotundum + raso. Prisc., <i>ibid.</i>, p. 61.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote219" name="footnote219"><b>Note 219: </b></a><a href="#footnotetag219">(retour) </a> Hunc resalutans interrogavi, quis esset, et unde in + terram barbaram veniens, vitæ scythicæ institutum sequi + delegisset. Prisc., <i>Exc. leg.</i>, p. 61.</blockquote> + +<p>«Pourquoi me faites-vous cette question? dit l'inconnu.</p> + +<p>--Parce que vous parlez trop bien le grec, répondit Priscus. L'inconnu +se mit à rire<a id="footnotetag220" name="footnotetag220"></a><a href="#footnote220"><sup class="sml">220</sup></a>.</p> + +<p>--En effet, dit-il, je suis Grec. Fondateur d'un établissement de +commerce à Viminacium en Mésie, je m'y étais marié richement; j'y vivais +heureux: la guerre a dissipé mon bonheur. Comme j'étais riche, j'ai été +adjugé, personne et biens, dans le butin d'Onégèse, car vous saurez que +c'est un privilége des princes et des chefs des Huns de se réserver les +plus riches captifs<a id="footnotetag221" name="footnotetag221"></a><a href="#footnote221"><sup class="sml">221</sup></a>. Mon nouveau maître me mena à la guerre, où je +me battis bien et avec profit. Je me mesurai contre les Romains; je me +mesurai contre les Acatzires; quand j'eus acquis suffisamment de butin, +je le portai à mon maître barbare, et, en vertu de la loi des Scythes, +je réclamai ma liberté. Depuis lors, je me suis fait Hun; j'ai épousé +une femme barbare qui m'a donné des enfants; je suis commensal +d'Onégèse, et, à tout prendre, ma condition actuelle me paraît +préférable à ma condition passée<a id="footnotetag222" name="footnotetag222"></a><a href="#footnote222"><sup class="sml">222</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote220" name="footnote220"><b>Note 220: </b></a><a href="#footnotetag220">(retour) </a> Ille quam ob causam hoc ex ipso quærerem, rogavit. + «Mihi vero, inquam, hæc a te ut sciscitarer, causa fuit, quod + græce locutus es.» Tum ridens ait, se Græcum esse genere... + Prisc., <i>ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote221" name="footnote221"><b>Note 221: </b></a><a href="#footnotetag221">(retour) </a> Etenim esse apud eos in more positum, ut præcipui + ab Attila scythæ principes captivos ditiores sibi seponant, + quoniam plurimum auctoritate valent. Prisc., <i>Exc. leg.</i>, p. 62.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote222" name="footnote222"><b>Note 222: </b></a><a href="#footnotetag222">(retour) </a> Uxorem quoque barbaram duxisse, et ex ea liberos + sustulisse, et Onegesii mensæ participem, hoc vitæ genuis longe + potius priore ducere. Prisc., <i>Exc. leg.</i>, p. 62.</blockquote> + +<p>--Oh! oui, continua cet homme après s'être recueilli un instant, le +travail de la guerre une fois terminé, on mène parmi les Huns une vie +exempte de soucis: ce que chacun a reçu de la fortune, il en jouit +paisiblement; personne ne le moleste, rien ne le trouble. La guerre nous +alimente: elle épuise et tue ceux qui vivent sous le gouvernement +romain. Il faut bien que le sujet romain mette dans le bras d'autrui +l'espérance de son salut, puisqu'une loi tyrannique ne lui permet pas de +porter les armes dont il a besoin pour se défendre, et ceux que la loi +commet à les porter, si braves qu'ils soient, font mal la guerre, +entravés qu'ils sont tantôt par l'ignorance, tantôt par la lâcheté des +chefs<a id="footnotetag223" name="footnotetag223"></a><a href="#footnote223"><sup class="sml">223</sup></a>. Cependant les maux de la guerre ne sont rien chez les +Romains en comparaison des calamités qui accompagnent la paix, car c'est +alors que fleurissent dans tout leur luxe et la rigueur insupportable +des tributs, et les exactions des agents du fisc, et l'oppression des +hommes puissants. Comment en serait-il autrement? les lois ne sont pas +les mêmes pour tout le monde. Si un riche ou un puissant les +transgresse, il profitera impunément de son injustice; mais un pauvre, +mais un homme qui ignore les formalités du droit, oh! celui-là, la peine +ne manquera point de l'atteindre, à moins pourtant qu'il ne meure de +désespoir avant son jugement, épuisé, ruiné par un procès sans fin. Ne +pouvoir obtenir qu'à prix d'argent ce qui est du droit et des lois, +c'est, à mon avis, le comble de l'iniquité. Quelque injure que vous ayez +reçue, vous ne pouvez ni aborder un tribunal ni demander une sentence au +juge avant d'avoir déposé préalablement une somme d'argent qui +bénéficiera à ce juge et à sa séquelle<a id="footnotetag224" name="footnotetag224"></a><a href="#footnote224"><sup class="sml">224</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote223" name="footnote223"><b>Note 223: </b></a><a href="#footnotetag223">(retour) </a> Hos enim in aliis sui conservanci spem collocare + necesse est; quandequidem per tyrannos minime licet arma, quibus + unusquisque se tucatur, gestaro, atque adeo his, quibus jure + licet, valde est perniciosa ducum iguavia, qui bellum minime + gnaviter gerunt. <i>Id., ub. sup.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote224" name="footnote224"><b>Note 224: </b></a><a href="#footnotetag224">(retour) </a> At mercede et pretio, quod legum et juris est + obtinere, omnium iniquissimum est. Nec enim injuria affecto + quisquam fori judicialis potestatem faciet, priusquam pecuniam + judicis et ejus ministrorum commodo cessuram deponat. Prisc., + <i>Exc. leg.</i>, p. 62.</blockquote> + +<p>L'apostat de la civilisation continua longtemps sur ce ton, déclamant +avec une chaleur qui donnait parfois à ses paroles l'apparence d'un +plaidoyer pour lui-même. Quand il parut avoir tout dit, Priscus le pria +de le laisser parler quelques instants à son tour et de l'écouter avec +patience<a id="footnotetag225" name="footnotetag225"></a><a href="#footnote225"><sup class="sml">225</sup></a>. «A mon sens, commença-t-il, les fondateurs de l'État +romain ont été des hommes sages et prévoyants; pour que chacun sût bien +son métier, ils ont fait de ceux-ci les gardiens de la loi, de ceux-là +les gardiens de la sûreté publique, et, n'ayant pas d'autre occupation +au monde que de s'exercer au maniement des armes, de s'aguerrir et de se +battre, ces derniers ont composé une classe de gens excellents pour +protéger les autres. Nos législateurs établirent en outre une troisième +classe, celle des colons qui cultivent la terre: il était bien juste +qu'au moyen de l'annone militaire cette classe nourrît ceux qui la +protégent. Ce n'est pas tout: ils créèrent des conservateurs de l'équité +et du droit au profit des faibles et des incapables, des défenseurs +juridiques pour ceux qui ne sauraient pas se défendre. Cela posé, qu'y +a-t-il de si injuste à ce que le juge et l'avocat soient payés par le +plaideur, comme le soldat par le paysan? Celui qui reçoit le service +doit tribut à celui qui le rend, et le bon office doit être mutuel<a id="footnotetag226" name="footnotetag226"></a><a href="#footnote226"><sup class="sml">226</sup></a>. +Le cavalier ne fait que gagner à soigner son cheval, le berger ses +bœufs, le chasseur ses chiens<a id="footnotetag227" name="footnotetag227"></a><a href="#footnote227"><sup class="sml">227</sup></a>. S'il y a de mauvais plaideurs qui se +ruinent en procès, tant pis pour eux! et, quant à la longueur des +affaires, elle tient la plupart du temps à la nécessité de les +éclaircir, et mieux vaut, après tout, une bonne sentence qui s'est fait +attendre qu'une mauvaise sentence improvisée. Risquer de commettre +l'injustice, ce n'est pas seulement nuire aux hommes, c'est encore +offenser Dieu, l'inventeur de la justice. Les lois sont publiques, tout +le monde les connaît ou peut les connaître; l'empereur lui-même leur +obéit<a id="footnotetag228" name="footnotetag228"></a><a href="#footnote228"><sup class="sml">228</sup></a>. Votre accusation sur l'impunité des grands est vraie +quelquefois, mais applicable à tous les peuples, et le pauvre lui-même +peut échapper à la peine, si l'on ne trouve pas de preuves suffisantes +de sa culpabilité. Vous vous félicitez du don de votre liberté; +rendez-en grâce à la fortune, et non point à votre maître. En vous +menant à la guerre, vous homme civil, il pouvait vous faire tuer, et, si +vous aviez fui, il pouvait vous tuer lui-même. Les Romains n'ont point +cette dureté; leurs lois garantissent la vie de l'esclave contre les +sévices du maître: elles lui assurent la jouissance de son pécule, et +elles l'élèvent par l'affranchissement à la condition des hommes libres, +tandis qu'ici, pour la moindre faute, c'est la mort qui le menace<a id="footnotetag229" name="footnotetag229"></a><a href="#footnote229"><sup class="sml">229</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote225" name="footnote225"><b>Note 225: </b></a><a href="#footnotetag225">(retour) </a> Ego precatus, ut quod sentirem, patienter et + benigne audiret, respondi.... <i>Id., ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote226" name="footnote226"><b>Note 226: </b></a><a href="#footnotetag226">(retour) </a> Quid enim æquius, quam cum, qui opituletur et + auxilium ferat, alere et officium mutuo officio rependere. Prisc., + <i>Exc. leg.</i>, p. 62.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote227" name="footnote227"><b>Note 227: </b></a><a href="#footnotetag227">(retour) </a> Quemadmodum equiti emolumento est equi, pastori + houm et venatori canum cura, et reliquorum animantium, quæ homines + custodiæ et utilitatis causa alunt. Prisc., <i>loc. cit.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote228" name="footnote228"><b>Note 228: </b></a><a href="#footnotetag228">(retour) </a> Leges autem in omnes positæ sunt, ut illis etiam + ipse imperator pareat. Prisc., <i>ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote229" name="footnote229"><b>Note 229: </b></a><a href="#footnotetag229">(retour) </a> Longe autem Romani benignius servis consuluerunt. + Patrum enim aut præceptorum affectum erga eos exhibent, denique + corrigunt eos in his, quæ delinquent, sicut et suos liberos. Nec + enim servos morte afficere, sicut apud Scythas, fas est... Prisc., + <i>Exc. leg.</i>, p. 62.</blockquote> + +<p>Cette vue élevée de la civilisation, ce tableau des protections diverses +qui entourent l'individu sous les gouvernements policés, sembla remuer +vivement l'interlocuteur de Priscus, qui ne cherchait vraisemblablement, +en accumulant sophismes sur sophismes, qu'à étouffer en lui-même +quelques remords et à combattre quelques regrets. Ses yeux parurent +mouillés de larmes<a id="footnotetag230" name="footnotetag230"></a><a href="#footnote230"><sup class="sml">230</sup></a>, puis il s'écria: «Les lois des Romains sont +bonnes, leur république est bien ordonnée, mais les mauvais magistrats +la pervertissent et l'ébranlent»<a id="footnotetag231" name="footnotetag231"></a><a href="#footnote231"><sup class="sml">231</sup></a>. Ils en étaient là quand un +domestique d'Onégèse ouvrit l'enceinte de la maison: Priscus quitta +l'inconnu, qu'il ne revit plus.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote230" name="footnote230"><b>Note 230: </b></a><a href="#footnotetag230">(retour) </a> Tum ille plorans... <i>Id., ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote231" name="footnote231"><b>Note 231: </b></a><a href="#footnotetag231">(retour) </a> Leges apud Romanos bonas et rem publicam præclare + constitutam esse, sed magistratus, qui non, æque ac prisci, probi + et prudentes sunt, eam labefactant et pervertunt. Prisc., <i>l. c.</i></blockquote> + +<p>L'insistance que mettait Théodose à demander Onégèse pour négociateur +dans ses différends avec les Huns tenait à un double calcul de la +politique byzantine: d'abord on semblait repousser Édécon comme trop +rude et trop dévoué aux intérêts de son maître, puis, à tout événement, +on espérait attirer par les séductions et peut-être corrompre par +l'argent le ministre tout-puissant qui montrait une bienveillance si +pleinement gratuite à l'empire. De ces deux calculs, l'honnête Maximin +ignorait le premier et soupçonnait à peine le second; mais cette partie +de sa mission lui avait été recommandée comme une de celles auxquelles +l'empereur tenait le plus, et il ne supposait pas qu'une telle avance de +la part d'un tel souverain pût laisser le Barbare indifférent. Onégèse, +après avoir donné un coup d'œil rapide aux présents que Priscus lui +apportait, les fit déposer dans sa maison<a id="footnotetag232" name="footnotetag232"></a><a href="#footnote232"><sup class="sml">232</sup></a>, et, apprenant que +l'ambassadeur romain voulait se rendre chez lui, il tint à le prévenir +lui-même; au bout de quelques instants, Maximin le vit entrer sous sa +tente. Alors commença entre ces deux hommes d'État une conversation dans +laquelle le caractère du ministre d'Attila se déploya tout entier. +Maximin s'attacha à lui exposer avec quelque peu d'emphase que le moment +d'une pacification solide entre les Romains et les Huns paraissait +arrivé, pacification dont l'honneur était réservé à sa prudence, et que +l'utilité très-grande dont le ministre hun pouvait être pour les deux +nations se reverserait sur lui-même et sur ses enfants en bienfaits +perpétuels de la part de l'empereur et de toute la famille impériale. +«Comment donc, demanda naïvement Onégèse, ce grand honneur peut-il +m'advenir, et comment puis-je être entre vous et nous l'arbitre +souverain de la paix<a id="footnotetag233" name="footnotetag233"></a><a href="#footnote233"><sup class="sml">233</sup></a>?--En étudiant, reprit l'ambassadeur, chacun +des points qui nous divisent et les conventions des traités, et pesant +le tout dans la balance de votre équité. L'empereur acceptera votre +décision.--Mais, rétorqua celui-ci, ce n'est point là le rôle d'un +ambassadeur, et, si je l'étais, je n'aurais pas d'autre règle que les +volontés de mon maître. Les Romains espéreraient-ils par hasard +m'entraîner par leurs prières à le trahir, et à tenir pour néant ma vie +passée parmi les Huns, mes femmes, mes enfants nés chez eux? Ils se +tromperaient grandement. L'esclavage me serait plus doux près d'Attila +que les honneurs et la fortune dans leur empire<a id="footnotetag234" name="footnotetag234"></a><a href="#footnote234"><sup class="sml">234</sup></a>.» Ces paroles, +prononcées d'un ton calme, mais net, ne souffraient point de réplique. +Onégèse, comme pour en adoucir la rudesse, se hâta d'ajouter qu'il était +plus utile aux Romains près d'Attila, dont il apaisait quelquefois les +emportements, qu'il ne le serait à Constantinople, où son bon vouloir +pour eux ne tarderait pas à le rendre suspect<a id="footnotetag235" name="footnotetag235"></a><a href="#footnote235"><sup class="sml">235</sup></a>. Évidemment le +ministre de Théodose n'avait rien à faire de ce côté.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote232" name="footnote232"><b>Note 232: </b></a><a href="#footnotetag232">(retour) </a> Ille suos, qui aderant, jussit aurum et munera + recipere. Prisc., <i>Exc. leg.</i>, p. 62.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote233" name="footnote233"><b>Note 233: </b></a><a href="#footnotetag233">(retour) </a> Qua in re gratificaretur Imperatori, et per se + contentiones dirimeret? Prisc., <i>ibid.</i>, p. 63.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote234" name="footnote234"><b>Note 234: </b></a><a href="#footnotetag234">(retour) </a> An Romani existimant, inquit, se ullis precibus + exorari posse, ut prodat dominum suum, et nihili faciat + educationem apud Scythas, uxores et liberos suos, neque potiorem + ducat apud Attilam servitutem, quam apud Romanos ingentes opes. + Prisc., <i>Exc. leg.</i>, p. 63.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote235" name="footnote235"><b>Note 235: </b></a><a href="#footnotetag235">(retour) </a> Cæterum se domi remanentem majori eoram rebus + adjumento futurum, quippe qui domini iram placaret, si quibus in + rebus Romanis irasceretur, quam si ad eos accedens criminationi se + objiceret... Prisc., <i>ibid.</i></blockquote> + +<p>Cependant la reine Kerka attendait ses présents: Priscus fut encore +chargé de les lui présenter. Elle les reçut dans une pièce de son +élégant palais recouverte d'un tapis de laine; elle-même était assise +sur des coussins et entourée de ses femmes et de ses serviteurs +accroupis en cercle autour d'elle, les hommes d'un côté et les femmes +de l'autre; celles-ci travaillaient à passer des fils d'or et de soie +dans des pièces d'étoffes destinées à relever les vêtements des +hommes<a id="footnotetag236" name="footnotetag236"></a><a href="#footnote236"><sup class="sml">236</sup></a>. En sortant du palais de la reine, Priscus entendit un grand +bruit, et vit courir une grande foule à laquelle il se mêla. Il aperçut +bientôt Attila, qui, flanqué d'Onégèse, vint se placer devant la porte +de sa maison pour y rendre la justice. Sa contenance était grave, et il +s'assit en silence. Ceux qui avaient des procès à faire juger +s'approchèrent à tour de rôle; il les jugea tous, puis il rentra pour +recevoir des députés qui lui arrivaient de plusieurs pays barbares<a id="footnotetag237" name="footnotetag237"></a><a href="#footnote237"><sup class="sml">237</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote236" name="footnote236"><b>Note 236: </b></a><a href="#footnotetag236">(retour) </a> Ipsam deprehendi in molli stragula jacentem. Erat + autem pavimentum laneis tapetibus stratum, in quibus constitimus. + Eam famulorum multitudo in orbem circumstabat, et ancillæ ex + adverso humi sedentes telas coloribus variegabant, quæ vestibus + barbarorum ad ornatum super injiciuntur. Prisc., <i>Exc. leg.</i>, p. + 63.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote237" name="footnote237"><b>Note 237: </b></a><a href="#footnotetag237">(retour) </a> Vidi magnam turbam, quæ prodibat, currentem, + tumultum et strepitum excitantem. Attilas domo egressus, gravi + vultu, omnium oculis quaqua versus in eum conversis, incedens cum + Onegesio, pro ædibus substitit. Hic eum multi, quibus erant lites, + adierunt, et ejus judicium exceperunt. Deinde domum repitiit, et + barbararum gentium legatos, qui ad se venerant, admisit. Prisc., + <i>ibid.</i>, p. 64.</blockquote> + +<p>L'enclos du palais d'Attila était une sorte de promenade où les +ambassadeurs circulaient librement en attendant les audiences soit du +roi, soit de son ministre; ils pouvaient aller, venir, tout observer, +aucun garde ne les y gênant. Priscus s'y rencontra face à face avec le +comte Romulus et ses collègues de l'ambassade d'Occident, lesquels se +promenaient en compagnie de deux secrétaires d'Attila, Constancius et +Constanciolus, tous deux Pannoniens, et de ce Rusticius qui avait +accompagné volontairement l'ambassade d'Orient, et venait de se faire +attacher comme scribe à la chancellerie du roi des Huns. «Comment vont +vos affaires?» fut la question que Romulus et lui s'adressèrent d'abord. +Elles ne marchaient pas plus vite d'un côté que de l'autre; rien ne +pouvait fléchir la résolution d'Attila vis-à-vis de l'empire d'Occident: +il lui fallait le banquier Sylvanus ou les vases de Sirmium. Comme +plusieurs des assistants se récriaient sur l'opiniâtreté déraisonnable +de l'esprit barbare<a id="footnotetag238" name="footnotetag238"></a><a href="#footnote238"><sup class="sml">238</sup></a>, Romulus, que son expérience des hautes +affaires faisait toujours écouter avec intérêt, dit, en poussant un +soupir: «Oui, la fortune et la puissance ont tellement gâté cet homme, +qu'il n'y a plus de place dans son oreille pour des raisons justes, à +moins qu'elles ne lui plaisent. Avouons aussi que, soit en Scythie, soit +ailleurs, personne n'a jamais accompli de plus grandes choses en moins +de temps: maître de la Scythie entière, jusqu'aux îles de l'Océan, il +nous a rendus ses tributaires, et voilà qu'il couve encore de plus +grands desseins, et qu'il veut entreprendre la conquête des +Perses<a id="footnotetag239" name="footnotetag239"></a><a href="#footnote239"><sup class="sml">239</sup></a>.--Des Perses! interrompit un des assistants; mais quel +chemin peut le conduire de Scythie en Perse<a id="footnotetag240" name="footnotetag240"></a><a href="#footnote240"><sup class="sml">240</sup></a>?--Un chemin fort court, +reprit Romulus. Les montagnes de la Médie ne sont pas éloignées des +tribus extrêmes des Huns; ceux-ci le savent bien. Il est arrivé +autrefois que, pendant une famine qui les décimait sans qu'ils pussent +tirer des subsistances de l'empire romain, parce qu'ils étaient en +guerre avec lui, deux de leurs princes tentèrent de s'en procurer du +côté de l'Asie. Ils poussèrent, à travers une région déserte, jusqu'au +bord d'un marais que je crois être le marais Méotide<a id="footnotetag241" name="footnotetag241"></a><a href="#footnote241"><sup class="sml">241</sup></a>; puis, quinze +journées de marche les amenèrent au pied de hautes montagnes qu'ils +gravirent, et ils se trouvèrent en Médie. Le pays était fertile; les +Huns y firent la moisson tout à leur aise, et ils avaient déjà réuni un +butin immense quand un jour les Perses arrivèrent et obscurcirent le +ciel de leurs flèches. Les Huns, pris à l'improviste et abandonnant +tout, firent retraite par un autre chemin, et il advint que ce nouveau +passage les conduisit également dans leur pays. Maintenant, supposez +qu'il prenne fantaisie au roi Attila de renouveler cette campagne; Mèdes +et Perses ne lui coûteront à conquérir ni beaucoup de fatigues, ni +beaucoup de temps, car aucun peuple de la terre ne peut résister à ses +armées<a id="footnotetag242" name="footnotetag242"></a><a href="#footnote242"><sup class="sml">242</sup></a>.» Les Romains suivaient avec une curiosité mêlée +d'appréhension le récit du comte Romulus, qui avait visité tant de pays +et pris part à tant d'événements. Un des interlocuteurs ayant exprimé le +vœu qu'Attila se jetât dans cette guerre lointaine pour laisser respirer +l'empire romain: «Prenons garde, au contraire, dit Constanciolus, +qu'après avoir subjugué les Perses, et ce ne sera pas difficile pour +lui, il ne revienne vers nous, non plus en ami, mais en maître. +Aujourd'hui il se contente de recevoir l'or que nous lui donnons comme +un salaire attaché à son titre de général romain; quand il aura mis la +Perse sous ses pieds, et que l'empire romain restera seul debout en face +de lui, pensez-vous qu'il le ménage? Déjà il souffre impatiemment ce +titre de général que nous lui donnons pour lui dénier celui de roi, et +on l'a entendu s'écrier avec indignation qu'il avait autour de lui des +esclaves qui valaient les généraux romains, et des généraux huns qui +valaient les empereurs<a id="footnotetag243" name="footnotetag243"></a><a href="#footnote243"><sup class="sml">243</sup></a>.» Cette conversation, dans laquelle les +représentants du monde civilisé se communiquaient leurs sombres +pressentiments et grandissaient à qui mieux mieux l'homme qui suspendait +la destruction sur leur patrie, fut interrompue brusquement. Onégèse +vint signifier à Priscus qu'Attila ne recevrait plus désormais pour +ambassadeurs que trois personnages consulaires qu'il lui nomma: +Anatolius était l'un des trois. Priscus, sans songer qu'il mettait son +propre gouvernement en contradiction avec lui-même, fit observer que +désigner ainsi certains hommes, c'était les rendre suspects à leur +souverain; Onégèse ne répondit que ces mots: «Il le faut, ou la +guerre<a id="footnotetag244" name="footnotetag244"></a><a href="#footnote244"><sup class="sml">244</sup></a>!» Priscus regagnait tristement son quartier, quand il +rencontra le père d'Oreste, Tatullus, qui venait informer l'ambassadeur +et lui qu'Attila les invitait à sa table pour le jour même, à la +neuvième heure, environ trois heures après midi. Les ambassadeurs +d'Occident devaient également s'y trouver.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote238" name="footnote238"><b>Note 238: </b></a><a href="#footnotetag238">(retour) </a> Nequaquam aiunt illum deduci a sententia, sed + bellum minari et denuntiare, ut Sylvanus aut pocula dedantur. Nos + vero eum barbari miraremur animi impotentiam... Prisc., <i>Exc. + leg.</i>, p. 64.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote239" name="footnote239"><b>Note 239: </b></a><a href="#footnotetag239">(retour) </a> Totius Scythiæ dominatum sibi comparavit, et ad + Oceani insulas usque imperium suum extendit, ut etiam a Romanis + tributa exigat. Nec his contentus, ad longe majora animum adjecit, + et latius imperii sui fines protendere et Persas bello aggredi + cogitat. Prisc., <i>ibid.</i>, p. 65.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote240" name="footnote240"><b>Note 240: </b></a><a href="#footnotetag240">(retour) </a> Uno ex nobis quærente, qua via e Scythia in Persas + tendere posset. Prisc., <i>ub. sup.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote241" name="footnote241"><b>Note 241: </b></a><a href="#footnotetag241">(retour) </a> Hos narrasse, per quamdam desertam regionem illis + iter fuisse, et paludem trajecisse, quam Romulus existimabat esse + Mæotidem... Prisc., <i>Exc. leg.</i>, p. 65.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote242" name="footnote242"><b>Note 242: </b></a><a href="#footnotetag242">(retour) </a> Quamobrem si Attilam cupido ceperit Medos + invadendi, non multum operæ et laboris in eam invasionem + consumpturum, neque magnis itineribus defatigatum iri, ut Medos, + Parthos et Persas adoriatur. Prisc., <i>ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote243" name="footnote243"><b>Note 243: </b></a><a href="#footnotetag243">(retour) </a> Innuebat igitur, Attilam, Medis, Parthis et Persis + subactis, hoc nomen, aut aliud quo Romanis illum vocare lubet, et + dignitatem, quam illi ornamenti loco, esse existimant, + repudiaturum, et pro duce coacturum eos se regem appellare. Jam + tunc enim indignatus dicebat, illis servos esse exercituum duces, + sibi vero viros imperatoribus romanis dignitate pares. Prisc., + <i>Exc. leg.</i> p. 66.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote244" name="footnote244"><b>Note 244: </b></a><a href="#footnotetag244">(retour) </a> Attilam respondisse, si hæc abnuerint, armis se + controversias disceptaturum. Prisc., <i>Exc. leg.</i>, p. 66.</blockquote> + +<p>La salle du festin était une grande pièce oblongue, garnie à son +pourtour de siéges et de petites tables mises bout à bout, pouvant +recevoir chacune quatre ou cinq personnes. Au milieu s'élevait une +estrade qui portait la table d'Attila et son lit, sur lequel il avait +déjà pris place; à peu de distance derrière, se trouvait un second lit, +orné comme le premier de linges blancs et de tapis bariolés et +ressemblant aux <i>thalami</i> en usage en Grèce et à Rome dans les +cérémonies nuptiales<a id="footnotetag245" name="footnotetag245"></a><a href="#footnote245"><sup class="sml">245</sup></a>. Au moment où les ambassadeurs entraient, des +échansons, apostés près du seuil de la porte, leur remirent des coupes +pleines de vin, dans lesquelles ils durent boire en saluant le roi: +c'était un cérémonial obligatoire que chaque convive observa avant +d'aller prendre son siége. La place d'honneur, fixée à droite de +l'estrade, fut occupée par Onégèse, en face duquel s'assirent deux des +fils du roi. On donna aux ambassadeurs la table de gauche, qui était la +seconde en dignité; encore s'y trouvèrent-ils primés par un noble Hun, +du nom de Bérikh, personnage considérable qui possédait plusieurs +villages en Hunnie. Ellak, l'aîné des fils d'Attila, prit place sur le +lit de son père, mais beaucoup plus bas; il s'y tenait les yeux baissés, +et conserva pendant toute la durée du festin une attitude pleine de +respect et de modestie<a id="footnotetag246" name="footnotetag246"></a><a href="#footnote246"><sup class="sml">246</sup></a>. Quand tout le monde fut assis, l'échanson +d'Attila présenta à son maître une coupe remplie de vin, et celui-ci but +en saluant le convive d'honneur qui se leva aussitôt, prit une coupe des +mains de l'échanson posté derrière lui, et rendit le salut au roi. Ce +fut ensuite le tour des ambassadeurs, qui rendirent pareillement, la +coupe en main, un salut que le roi leur porta; tous les convives furent +salués l'un après l'autre, suivant leur rang, et répondirent de la même +manière; un échanson muni d'une coupe pleine se tenait derrière chacun +d'eux. Les saluts finis, on vit entrer des maîtres d'hôtel portant sur +leurs bras des plats chargés de viandes qu'ils déposèrent sur les +tables; on ne mit sur celle d'Attila que de la viande dans des plats de +bois, et sa coupe aussi était de bois, tandis qu'on servait aux convives +du pain et des mets de toute sorte dans des plats d'argent, et que leurs +coupes étaient d'argent ou d'or<a id="footnotetag247" name="footnotetag247"></a><a href="#footnote247"><sup class="sml">247</sup></a>. Les convives puisaient à leur +fantaisie dans les plats déposés devant eux, sans pouvoir prendre plus +loin. Lorsque le premier service fut achevé, les échansons revinrent, et +les saluts recommencèrent; ils parcoururent encore, avec la même +étiquette, toutes les places, depuis la première jusqu'à la dernière. Le +second service, aussi copieux que le premier et composé de mets tout +différents, fut suivi d'une troisième <i>compotation</i>, dans laquelle les +convives, déjà échauffés, vidèrent leurs coupes à qui mieux mieux. Vers +le soir, les flambeaux ayant été allumés, ou vit entrer deux poëtes qui +chantèrent, en langue hunnique, devant Attila, des vers de leur +composition, destinés à célébrer ses vertus guerrières et ses +victoires<a id="footnotetag248" name="footnotetag248"></a><a href="#footnote248"><sup class="sml">248</sup></a>. Leurs chants excitèrent dans l'auditoire des transports +qui allèrent jusqu'au délire: les yeux étincelaient, les visages +prenaient un aspect terrible; beaucoup pleuraient, dit Priscus: larmes +de désir chez les jeunes gens, larmes de regret chez les +vieillards<a id="footnotetag249" name="footnotetag249"></a><a href="#footnote249"><sup class="sml">249</sup></a>. Ces Tyrtées de la Hunnie furent remplacés par un +bouffon dont les contorsions et les inepties firent passer les convives +en un instant de l'enthousiasme à une joie bruyante<a id="footnotetag250" name="footnotetag250"></a><a href="#footnote250"><sup class="sml">250</sup></a>. Pendant ces +spectacles, Attila était resté constamment immobile et grave, sans +qu'aucun mouvement de son visage, aucun geste, aucun mot trahît en lui +la moindre émotion: seulement, quand le plus jeune de ses fils, nommé +Ernakh, entra et s'approcha de lui, un éclair de tendresse brilla dans +son regard; il amena l'enfant plus près de son lit, en le tirant +doucement par la joue<a id="footnotetag251" name="footnotetag251"></a><a href="#footnote251"><sup class="sml">251</sup></a>. Frappé de ce changement subit dans la +physionomie d'Attila, Priscus se pencha vers un de ses voisins barbares, +qui parlait un peu le latin, et lui demanda à l'oreille par quel motif +cet homme, si froid pour ses autres enfants, se montrait si gracieux +pour celui-là. «Je vous l'expliquerai volontiers, si vous me gardez le +secret, répondit le Barbare. Les devins ont prédit au roi que sa race +s'éteindrait dans ses autres fils, mais qu'Ernakh la perpétuerait: voilà +la cause de sa tendresse; il aime dans ce jeune enfant l'unique source +de sa postérité.<a id="footnotetag252" name="footnotetag252"></a><a href="#footnote252"><sup class="sml">252</sup></a>»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote245" name="footnote245"><b>Note 245: </b></a><a href="#footnotetag245">(retour) </a> Medius in lecto sedebat Attilas, altero lecto a + tergo strato, pone quem erant quidam gradus qui ad ejus cubile + ferebant, linteis candidis et variis tapetibus ornatùs gratia + contectum, simile cubilibus, quæ Romani et Græci nubentibus + adornare pro more habent. Prisc., <i>ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote246" name="footnote246"><b>Note 246: </b></a><a href="#footnotetag246">(retour) </a> Senior enim in eodem, quo pater, throno, non prope, + sed multum infrà accumbebat, oculis præ pudore propter patris + præsentiam semper in terram conjectis. Prisc., <i>Exc. leg.</i>, p. + 66.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote247" name="footnote247"><b>Note 247: </b></a><a href="#footnotetag247">(retour) </a> Sed cæteris quidem barbaris et nobis lautissima + cœna præparata erat et in discis argenteis reposita, Attilæ in + quadra lignea, et nihil præter carnes, moderatum pariter in + reliquis omnibus sese præbehat. Convivis aurea et argentea pocula + suppeditabantur, Attilæ poculum erat ligneum. Prisc., <i>ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote248" name="footnote248"><b>Note 248: </b></a><a href="#footnotetag248">(retour) </a> Adveniente vespere, facibusque accensis, duo Scythæ + coram Attila prodierunt, et versus a se factos, quibus ejus + victorias et bellicas virtutes canebant, recitarunt. Prisc., <i>Exc. + leg.</i>, p. 67.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote249" name="footnote249"><b>Note 249: </b></a><a href="#footnotetag249">(retour) </a> In quos convivæ oculos defixerunt; et alii quidem + versibus delectabantur, aliis bellorum recordatio animos + excitabat, aliis manabant lacrymæ, quorum corpus ætate debilitatum + erat, et vigor animi quiescere cogebatur. Prisc., <i>ub. sup.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote250" name="footnote250"><b>Note 250: </b></a><a href="#footnotetag250">(retour) </a> Post cantus et carmina Scytha nescio quis, mente + captus, absurda et inepta, nec sani quicquam habentia effundens, + risum omnibus commovit. Prisc., <i>loc. cit.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote251" name="footnote251"><b>Note 251: </b></a><a href="#footnotetag251">(retour) </a> Sed Attilas semper eodem vultu, omnis mutationis + expers, et immotus permansit, neque quicquam facere, aut dicere, + quod jocum, aut hilaritatem præ se ferret, conspectus est: præter + quam quod juniorem ex filiis introeuntem et adventantem, nomine + Hernach, placidis et lætis oculis, est intuitus, et eum gena + traxit. Prisc., <i>Exc. leg.</i>, p. 67.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote252" name="footnote252"><b>Note 252: </b></a><a href="#footnotetag252">(retour) </a> Ego vero cum admirarer, Attilam reliquos suos + liberos parvi facere, et ad hunc solum animum adjicere, unus ex + barbaris, qui prope me sedebat et latinæ linguæ usum habebat, fide + prius accepta, me nihil eorum, quæ dicerentur, evulgaturum, dixit, + vates Attilæ vaticinatos esse, ejus genus, quod alioquin + interiturum erat, ab hoc puero restauratum iri. Prisc., <i>ibid.</i>, + p. 68.</blockquote> + +<p>A ce moment entra le Maure Zercon, et tout aussitôt la salle retentit +d'éclats de rire et de trépignements capables de l'ébranler: c'était un +intermède dont les convives étaient redevables à l'imagination d'Édécon. +Le Maure Zercon, nain bossu, bancal, camus, ou plutôt sans nez, bègue et +idiot, circulait depuis près de vingt ans d'un bout à l'autre du monde, +et d'un maître à l'autre, comme l'objet le plus étrange qu'on pût se +procurer pour se divertir<a id="footnotetag253" name="footnotetag253"></a><a href="#footnote253"><sup class="sml">253</sup></a>. Les Africains l'avaient donné au général +romain Aspar, qui l'avait perdu en Thrace, dans une campagne malheureuse +contre les Huns: conduit près d'Attila, qui refusa de le voir, Zercon +avait trouvé meilleur accueil chez Bléda. Bientôt même le prince hun +s'engoua tellement de son nain, qu'il ne pouvait plus s'en passer; il +l'avait à sa table, il l'avait à la guerre, où il lui fit fabriquer une +armure, et son bonheur était de le voir se pavaner, une grande épée au +poing, et prendre grotesquement des attitudes de héros. Un jour pourtant +Zercon s'enfuit sur le territoire romain, et Bléda n'eut pas de repos +qu'on ne l'eût repris ou racheté; la chasse fut heureuse, et on le lui +ramena chargé de fers. A l'aspect de son maître irrité, le Maure se mit +à fondre en larmes, et confessa qu'il avait commis une faute en le +quittant; mais cette faute, disait-il, avait une bonne excuse. «Et +laquelle donc? s'écria Bléda.--C'est, répondit le nain, que tu ne m'as +pas donné de femme<a id="footnotetag254" name="footnotetag254"></a><a href="#footnote254"><sup class="sml">254</sup></a>.» L'idée de cet avorton réclamant une femme +provoqua chez Bléda un rire inextinguible; non-seulement il lui +pardonna, mais il lui fit épouser une des suivantes de la reine, +disgraciée pour quelque grave méfait<a id="footnotetag255" name="footnotetag255"></a><a href="#footnote255"><sup class="sml">255</sup></a>. Après la mort de Bléda, +Attila envoya Zercon en cadeau au patrice Aëtius, qui s'en défit en +faveur de son premier maître Aspar. Édécon l'ayant rencontré à +Constantinople, lui avait persuadé de venir en Hunnie redemander sa +femme. Profitant donc de l'occasion de la fête, Zercon entra dans la +salle et vint adresser sa requête à Attila, mêlant, dans son verbiage, +la langue latine à celles des Huns et des Goths d'une façon si +burlesque, que nul ne put s'empêcher de rire<a id="footnotetag256" name="footnotetag256"></a><a href="#footnote256"><sup class="sml">256</sup></a>, et les joyeux éclats +se faisaient encore entendre lorsque les Romains, pensant qu'ils avaient +assez bu, s'esquivèrent au milieu de la nuit, tandis que la compagnie +fit bonne contenance jusqu'au jour.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote253" name="footnote253"><b>Note 253: </b></a><a href="#footnotetag253">(retour) </a> Qui propter corporis fœditatem, et quod balbutie + vocis et forma sua risum movebat, nam brevis erat, gibbosus, + distortis pedibus, naribus adeo depressis, ut nasum inter eas vix + apparentem haberet propter nimiam simitatem. Prisc., <i>Exc. leg.</i>, + p. 67.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote254" name="footnote254"><b>Note 254: </b></a><a href="#footnotetag254">(retour) </a> Ille vero respondit, se quidem peccasse, quod + fugisset, sed se peccati causam habere, quod nulla uxor sibi data + fuisset. Prisc., <i>ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote255" name="footnote255"><b>Note 255: </b></a><a href="#footnotetag255">(retour) </a> Bledas autem in majorem risum prorumpeus ipsi dat + uxorem, unam de nobilibus et quæ fuerat inter reginæ ministras, + sed ob quoddam insolens facinus ad ipsam non amplius accedebat. + Prisc., <i>Exc. leg.</i>, p. 67.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote256" name="footnote256"><b>Note 256: </b></a><a href="#footnotetag256">(retour) </a> Itaque tunc arrepta festivitatis occasione + progressus, et forma et habitu et pronuntiatione et verbis confuse + ab eo prolatis, Romanæ Hunnorum et Gothorum linguam intermiscens, + omnes lætitia implevit et effecit ut in vehementem risum + prorumperent. Prisc., <i>ib.</i>, p. 67.</blockquote> + +<p>Le temps s'écoulait en pure perte pour les ambassadeurs, qui +n'obtenaient ni audience du roi ni réponse satisfaisante sur aucun +point. Ils demandèrent à partir; mais Attila, sans leur en refuser +positivement l'autorisation, les retint sous différents prétextes: il +les gardait. La reine Kerka voulut les traiter à son tour: elle les +invita dans la maison de son intendant Adame à un repas «magnifique et +fort gai», nous dit Priscus, où les convives, en dépit de la gravité +romaine, durent boire et s'embrasser à la ronde<a id="footnotetag257" name="footnotetag257"></a><a href="#footnote257"><sup class="sml">257</sup></a>. Un second souper +qui leur fut offert par Attila reproduisit, aux yeux de Maximin et de +son compagnon, l'étiquette cérémonieuse du premier; seulement Attila s'y +dérida quelque peu. Plusieurs fois, ce qui n'avait pas encore eu lieu, +il adressa la parole à Maximin pour lui recommander, entre autres +choses, le mariage du Pannonien Constancius, son secrétaire. Cet homme, +envoyé à Constantinople, il y avait déjà quelques années, comme +interprète ou adjoint d'une ambassade, s'y était vu l'objet des +empressements de la cour, qui espérait le gagner, et il avait en effet +promis ses bons offices pour le maintien de la paix, à la condition que +Théodose lui donnerait en mariage quelque riche héritière, sa sujette. +Théodose, que de tels cadeaux ne gênaient guère, lui avait aussitôt +proposé une orpheline, fille de Saturninus, ancien comte des +domestiques, que l'impératrice Athénaïs avait accusé de complot et fait +mourir. Encore prisonnière et gardée dans un château fort, la jeune +fille n'apprit pas sans une mortelle horreur le sort qu'on lui +destinait, et, résolue de s'en affranchir à tout prix, elle se fit +enlever par Zénon, général des troupes d'Orient, qui la maria avec un de +ses amis nommé Rufus. Attila, furieux à cette nouvelle, manda +insolemment à Théodose que, s'il n'avait pas la puissance de se faire +obéir chez lui, Attila viendrait l'y aider; mais une rupture n'était pas +le fait de Constancius, qui se contenta de la promesse d'une autre +femme. C'était ce qu'Attila rappelait au souvenir de l'ambassadeur. «Il +ne serait pas convenable, lui faisait-il dire par son interprète, que +Théodose se fût joué de la crédulité de Constancius; un empereur +perdrait de sa dignité à faire un mensonge.» Il ajouta, comme une raison +déterminante et un argument sans réplique, «que si le mariage se +faisait, il partagerait la dot avec son secrétaire<a id="footnotetag258" name="footnotetag258"></a><a href="#footnote258"><sup class="sml">258</sup></a>.» Voilà comment +les affaires se traitaient à la cour du roi des Huns.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote257" name="footnote257"><b>Note 257: </b></a><a href="#footnotetag257">(retour) </a> Tum unusquisque eorum, qui aderant, surgens, + scythica comitate poculum plenum nobis porrexit, et eum, qui ante + se biberat, amplexus et exoseulatus, illud excepit. <i>Id., l. c.</i>, + p. 68. Ab Imperatoris dignitate alienum videri, mendacem esse. + Prisc., <i>Exc. leg.</i>, p. 69.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote258" name="footnote258"><b>Note 258: </b></a><a href="#footnotetag258">(retour) </a> Quod Constantius illi ingentem pecuniæ summam + pollicitus erat, si uxorem e Romanis puellis locupletem duceret. + Prisc., <i>ub. sup.</i></blockquote> + +<p>Enfin Attila, ayant éclairci tout ce qu'il lui importait de savoir, +l'innocence de l'ambassadeur, la persistance de la cour impériale dans +le complot contre sa vie, et le retour prochain de Vigilas, qui avait +déjà quitté Constantinople, laissa partir les ambassadeurs dont la +présence lui devenait inutile. Une lettre délibérée dans un conseil de +seigneurs huns et de secrétaires de la chancellerie hunnique, sous la +présidence d'Onégèse, fut remise à Bérikh, qui dut accompagner +l'ambassade jusqu'à Constantinople. Quoique les Romains s'en allassent +comblés de politesses et de présents, attendu que chaque grand de la +cour, sur l'invitation du roi, s'était empressé de leur offrir quelques +objets précieux, tels que pelleteries, chevaux, tapis ou vêtements +brodés, les incidents de leur voyage furent peu récréatifs et leur +montrèrent, au sortir des festins et des fêtes, un côté plus sérieux du +gouvernement d'Attila. A quelques journées de marche, ils virent +crucifier un transfuge, saisi près de la frontière, et qu'on accusait +d'être venu espionner pour le compte des Romains<a id="footnotetag259" name="footnotetag259"></a><a href="#footnote259"><sup class="sml">259</sup></a>. Un peu plus loin, +ce furent deux captifs probablement romains qui s'étaient enfuis après +avoir tué leur maître hun à la guerre: on les ramenait pieds et poings +liés, et on profita du passage des ambassadeurs, comme d'une bonne +occasion, pour clouer ces malheureux à un poteau et leur enfoncer dans +la gorge un pieu aigu<a id="footnotetag260" name="footnotetag260"></a><a href="#footnote260"><sup class="sml">260</sup></a>. Leur compagnon de route, Bérikh, était +d'ailleurs un vieux Hun de race primitive, sauvage, grossier, +vindicatif. A propos d'une querelle survenue entre ses domestiques et +ceux de l'ambassade, il reprit à Maximin un beau cheval qu'il lui avait +donné, et ne cessa pas de murmurer tout le long du chemin<a id="footnotetag261" name="footnotetag261"></a><a href="#footnote261"><sup class="sml">261</sup></a>. +Finalement, à peu de distance du Danube, sur les terres romaines, +l'ambassade rencontra Vigilas, qui s'en allait tout joyeux vers le but +de son voyage, en compagnie, comme il croyait, mais en réalité sous la +garde d'Esla.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote259" name="footnote259"><b>Note 259: </b></a><a href="#footnotetag259">(retour) </a> Captus est vir Scytha, qui a Romanis explorandi + gratia in barbaram regionem descenderat, quem crucis supplicio + affici Attilas præcepit. Prisc., <i>Exc. leg.</i>, p. 69.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote260" name="footnote260"><b>Note 260: </b></a><a href="#footnotetag260">(retour) </a> Hos, immissis inter duo ligna uncis prædita + capitibus, in cruce necarunt. Prisc., <i>loc. laud.</i>, p. 70.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote261" name="footnote261"><b>Note 261: </b></a><a href="#footnotetag261">(retour) </a> Ut Istrum trajecimus, propter quasdam vanas causas, + a servis ortas, nos inimicorum loco habuit; et primum quidem + equum, quem Maximino dono dederat, ad se revocavit. Prisc., + <i>ibid.</i></blockquote> + +<p>Tel fut le premier acte de ce drame compliqué dont Attila faisait +mouvoir les fils avec une si profonde astuce et une patience si +opiniâtre. Il avait eu pendant deux mois entiers sous sa main les +représentants d'un gouvernement qui conspirait contre sa vie, une +ambassade dont le seul but était de le faire assassiner par les siens; +il pouvait invoquer, pour se venger ou se défendre, le droit des nations +qu'on violait si outrageusement contre lui; l'existence de tous ces +Romains dépendait d'un signe de ses yeux, et ce signe, il ne le fit +pas. Avec l'impartialité d'un juge prononçant dans une cause étrangère, +il sépara l'innocent du coupable, sans vouloir remarquer qu'ils +portaient tous deux la même tache originelle. S'il y avait dans cette +conduite un sentiment d'équité naturelle incontestable, il s'y trouvait +aussi un grand fonds d'orgueil, une haine superbe qui dédaignait les +instruments pour remonter plus implacable jusqu'aux auteurs du crime. +C'était à Théodose, à Chrysaphius, à l'honneur romain qu'il en voulait. +Il jouissait de pouvoir mettre en parallèle, devant ce monde civilisé +qui lui refusait le titre de roi comme à un chef de sauvages et le +méprisait tout en le redoutant, la justice et les procédés du Barbare +avec ceux de l'empereur romain.</p> + +<p>Vigilas s'était hâté de terminer à Constantinople les affaires qui +servaient de prétexte à son voyage. Toujours aveugle, toujours infatué +de sa propre importance, il avait fini par l'inspirer aux autres. +Chrysaphius, qui crut, d'après lui, le succès du complot assuré, doubla +la somme à tout événement; l'interprète revenait donc avec 100 livres +d'or renfermées dans une bourse de cuir<a id="footnotetag262" name="footnotetag262"></a><a href="#footnote262"><sup class="sml">262</sup></a>. Tout cela se passait sous +l'œil attentif d'Esla, qui ne perdait aucun de ses mouvements depuis +leur départ. Les serviteurs de l'ambassade hunnique n'étaient pas autre +chose non plus que des gardiens qui tenaient le Romain prisonnier sans +qu'il s'en doutât. De l'autre côté du Danube, la surveillance se +resserra encore davantage. Vigilas amenait de Constantinople son propre +fils âgé de dix-huit à vingt ans, qui avait été curieux de visiter le +pays, et que, suivant toute apparence, l'interprète s'était fait +adjoindre en qualité de second. Comme ils mettaient le pied dans la +bourgade royale d'Attila, ils furent saisis tous les deux et traînés +devant le roi; leurs bagages saisis également furent fouillés sous ses +yeux, et l'on y trouva la bourse avec les 100 livres d'or bien pesées; A +cette vue, Attila feignit la surprise et demanda à l'interprète ce qu'il +voulait faire de tout cet or<a id="footnotetag263" name="footnotetag263"></a><a href="#footnote263"><sup class="sml">263</sup></a>? Celui-ci répondit sans embarras qu'il +le destinait à l'entretien de sa suite et au sien, à l'achat de chevaux +et de bêtes de somme dont il voulait faire provision pour ses missions, +car il en avait perdu beaucoup sur les routes, et enfin à la rançon d'un +grand nombre de captifs romains dont les familles l'avaient pris pour +mandataire<a id="footnotetag264" name="footnotetag264"></a><a href="#footnote264"><sup class="sml">264</sup></a>. La patience d'Attila n'y tint plus. «Tu mens, méchante +bête! s'écria-t-il d'une voix tonnante, mais tes mensonges ne tromperont +personne; ils ne t'arracheront pas du châtiment que tu as mérité<a id="footnotetag265" name="footnotetag265"></a><a href="#footnote265"><sup class="sml">265</sup></a>. +Non ce n'est pas pour ton entretien, ce n'est ni pour l'achat de chevaux +et de mulets, ni pour la rançon de prisonniers romains que tu t'es muni +d'une pareille somme; tu savais bien d'ailleurs que j'avais interdit +absolument tout commerce, tout emploi d'argent dans mes États de la part +des étrangers, lorsque tu étais ici avec Maximin<a id="footnotetag266" name="footnotetag266"></a><a href="#footnote266"><sup class="sml">266</sup></a>.» A ces mots, il +fit amener par ses gardes le fils de l'interprète et déclara qu'il +allait lui faire passer une épée au travers du corps, si le père ne +confessait pas à l'heure même à quel usage et à quel but étaient +destinées ces cent livres d'or<a id="footnotetag267" name="footnotetag267"></a><a href="#footnote267"><sup class="sml">267</sup></a>. Vigilas, voyant son fils sous les +épées nues, devint comme fou, et, tendant ses bras suppliants tantôt du +côté des bourreaux, tantôt du côté d'Attila, il criait d'une voix +déchirante: «Ne tuez pas mon fils, mon fils ignore tout; il est +innocent, et moi je suis le seul coupable<a id="footnotetag268" name="footnotetag268"></a><a href="#footnote268"><sup class="sml">268</sup></a>.» Alors il déroula de +point en point la trame ourdie entre Chrysaphius et lui: comment l'idée +de l'assassinat était venue au grand eunuque, et avait été approuvée +d'Édécon, comment l'empereur en avait fait part à ses conseillers, et +comment lui, Vigilas, à l'insu du reste de l'ambassade, avait été chargé +de préparer l'exécution du complot, son entrevue avec Édécon le jour de +son départ et tout ce qui s'était passé à Constantinople. Pendant qu'il +parlait, Attila l'écoutait avec l'attention d'un juge et comparait dans +ses souvenirs les détails qu'il entendait de la bouche de cet homme avec +les révélations que lui avait faites Édécon, et il resta convaincu que +l'interprète disait la vérité<a id="footnotetag269" name="footnotetag269"></a><a href="#footnote269"><sup class="sml">269</sup></a>. S'adoucissant peu à peu, il commanda +de lâcher le fils et de tenir le père en prison jusqu'à ce qu'il eût +disposé de son sort, de quelque manière que ce fût. On chargea de +chaînes Vigilas et on le traîna dans un cachot. Quant au fils, Attila +trouva bon de le renvoyer à Constantinople chercher une seconde fois +cent livres d'or. «Obtiens cette somme, lui dit-il, car c'est le prix +des jours de ton père,» et il fit partir en même temps que lui Oreste et +Esla chargés d'instructions particulières pour l'empereur<a id="footnotetag270" name="footnotetag270"></a><a href="#footnote270"><sup class="sml">270</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote262" name="footnote262"><b>Note 262: </b></a><a href="#footnotetag262">(retour) </a> Centum auri libras quas a Chrysaphio acceperat. + Prisc., <i>Exc. leg.</i>, p. 70.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote263" name="footnote263"><b>Note 263: </b></a><a href="#footnotetag263">(retour) </a> Ex eo quæsivit, cujus rei gratia tantum auri + asportasset.--Prisc., <i>Exc. leg.</i>, p. 70.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote264" name="footnote264"><b>Note 264: </b></a><a href="#footnotetag264">(retour) </a> Ille respondit, ut suis et comitum suorum + necessitatibus provideret: præterea ad redemptionem captivorum + pecuniam paratam esse. Prisc., <i>ibid.</i>, p. 71.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote265" name="footnote265"><b>Note 265: </b></a><a href="#footnotetag265">(retour) </a> Cui Attilas: «Sed neque jam, o turpis bestia, + Vigilam appellans, ullum tibi tuis cavillationibus judicii + subeundi patebit effugium: neque ulla satis ista et idonea causa + erit, qua meritum supplicium evitare possis.» Prisc., <i>l. c.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote266" name="footnote266"><b>Note 266: </b></a><a href="#footnotetag266">(retour) </a> Longe enim major summa est, quam qua tibi sit opus + ad sustentandam familiam, vel etiam quam impendas in emptionem + equorum, vel jumentorum, vel liberationem captivorum, quam + jamdudum Maximino, quum huc veniebat, interdixi. Prisc., <i>Exc. + leg.</i>, p. 71.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote267" name="footnote267"><b>Note 267: </b></a><a href="#footnotetag267">(retour) </a> Hæc dicens, filium Vigilæ ense occidi jubet, nisi + pater, quem in usum et quam ab causam tantum auri advexisset, + aperiret. Prisc., <i>ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote268" name="footnote268"><b>Note 268: </b></a><a href="#footnotetag268">(retour) </a> Ad lacrymas conversus, jus implorare, et ensem in + se mitti debere, non in filium, qui nihil commeruisset. <i>Id., l. + c.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote269" name="footnote269"><b>Note 269: </b></a><a href="#footnotetag269">(retour) </a> Cum autem Attilas ex his, quæ Edecon sibi + detexerat, Vigilam nihil mentitum perspiceret. Prisc., <i>Exc. + leg.</i>, p. 71.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote270" name="footnote270"><b>Note 270: </b></a><a href="#footnotetag270">(retour) </a> Filius in eam rem dimissus alias centum auri libras + pro utriusque liberatione exsoluturus... <i>Id., l. laud</i>.</blockquote> + +<p>Ils arrivèrent à l'audience de Théodose, qui connaissait déjà par le +bruit public la déconvenue de ses projets, et n'attendait pas sans +anxiété le nouveau message du roi des Huns. Les envoyés se présentèrent +au pied de son trône dans l'accoutrement le plus singulier, mais auquel +personne n'osa trouver à redire. Oreste portait pendue à son cou la même +bourse de cuir dans laquelle les cent livres d'or avaient été +renfermées<a id="footnotetag271" name="footnotetag271"></a><a href="#footnote271"><sup class="sml">271</sup></a>, et Esla, placé près de lui, après avoir demandé à +Chrysaphius s'il reconnaissait la bourse, adressa ces paroles à +l'empereur: «Attila, fils de Moundzoukh, et Théodose sont tous deux fils +de nobles pères; Attila est resté digne du sien, mais Théodose s'est +dégradé, car, en payant tribut à Attila, il s'est déclaré son +esclave<a id="footnotetag272" name="footnotetag272"></a><a href="#footnote272"><sup class="sml">272</sup></a>. Or voici que cet esclave méchant et pervers dresse un +piége secret à son maître; il ne fait donc pas une chose juste, et +Attila ne cessera point de proclamer hautement son iniquité, qu'il ne +lui ait livré l'eunuque Chrysaphius pour être puni suivant ses +mérites<a id="footnotetag273" name="footnotetag273"></a><a href="#footnote273"><sup class="sml">273</sup></a>».</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote271" name="footnote271"><b>Note 271: </b></a><a href="#footnotetag271">(retour) </a> Jussit Orestem crumena in quam Vigilas, aurum quod + Edeconi daretur conjecerat, collo imposita... Num hanc crumenam + nosset? Prisc., <i>Exc. leg.</i>, p. 39.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote272" name="footnote272"><b>Note 272: </b></a><a href="#footnotetag272">(retour) </a> Theodosium quidem clari patris et nobilis esse + filium, Attilam quoque nobilis parentis esse stirpem, et patrem + ejus Mundiuchum acceptam a patre nobilitatem integram conservasse; + sed Theodosium tradita a patre nobilitate excidisse, quod tributum + sibi pendendo suus servus esset factus. Prisc., <i>Exc. leg.</i>, p. + 39.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote273" name="footnote273"><b>Note 273: </b></a><a href="#footnotetag273">(retour) </a> Neque se prius criminari illum eo nomine + destituturum, quam Eunuchus ad supplicium sit traditus. <i>Id., + ibid.</i></blockquote> + +<p>On ne s'attendait pas à cette conclusion. Théodose avait pu se résigner +à toutes les humiliations que son crime découvert pouvait faire pleuvoir +sur lui; mais les eunuques n'étaient point décidés à se laisser enlever +le pouvoir, ni Chrysaphius à livrer sa tête: tout fut donc en rumeur +dans le palais. Ce qui préoccupa surtout l'empereur, ce fut de sauver +son chambellan; toutes les mesures adoptées tendirent à ce but. Les +dernières entraves que la politique byzantine opposait encore à +l'orgueil d'Attila furent levées sans hésitation: il voulait avoir des +ambassadeurs consulaires, on lui en donna; il avait désigné les patrices +Anatolius et Nomus, parce qu'il n'y avait pas de plus grands seigneurs +dans l'empire: on lui envoya Anatolius et Nomus. On le traita comme on +traitait le souverain de l'empire des Perses, le grand roi. On s'occupa +même de Constancius, qui reçut de la main de l'empereur une veuve +très-riche en remplacement de sa fiancée, mariée à un autre<a id="footnotetag274" name="footnotetag274"></a><a href="#footnote274"><sup class="sml">274</sup></a>. +Aucune concession, aucune bassesse ne furent épargnées. La gloriole +d'Attila était satisfaite, et il alla par honneur au-devant des hauts +personnages qu'on lui députait<a id="footnotetag275" name="footnotetag275"></a><a href="#footnote275"><sup class="sml">275</sup></a>; toutefois il leur parla un langage +dur, le langage d'un homme irrité. Ils apportaient de riches présents +qui parurent l'adoucir; ils apportaient aussi beaucoup d'argent: Attila +prit tout. Il délivra Vigilas, qu'il regardait comme un coupable trop +infime pour sa vengeance: il ne réclama plus la zone riveraine du +Danube, qu'il possédait de fait, sinon de droit; il ne dit plus rien des +transfuges, il élargit même sans rançon un grand nombre de prisonniers +romains; mais il exigea la tête de Chrysaphius. Sur ce point, il fut +inflexible<a id="footnotetag276" name="footnotetag276"></a><a href="#footnote276"><sup class="sml">276</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote274" name="footnote274"><b>Note 274: </b></a><a href="#footnotetag274">(retour) </a> Constantio nuptum datum iri mulierem minime + Saturnini filiæ genere et opibus inferiorem. Prisc., <i>Exc. leg.</i>, + p. 71.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote275" name="footnote275"><b>Note 275: </b></a><a href="#footnotetag275">(retour) </a> Illie Attilas reveventia tantorum virorum motus, ne + longioribus itineribus defatigarentur, cum illis convenit. <i>Id.</i>, + p. 72.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote276" name="footnote276"><b>Note 276: </b></a><a href="#footnotetag276">(retour) </a> Liberavit et Vigilam... Tum Anatolio et Nomo + gratificans, quam plurimos captivos illis sine ullo pretio + concessit... Prisc., <i>ibid.</i></blockquote> + +<p>L'année 450 commença sous ces auspices. Les contingents des tribus +hunniques arrivaient en masse sur les bords du Danube; des armements +s'opéraient chez les nations vassales de ces hordes, les Ostrogoths, les +Gépides, les Hérules, les Ruges, et l'on annonçait que les Acatzires +étaient en marche. L'inquiétude gagna l'empire d'Occident non moins que +celui d'Orient: non-seulement l'affaire de Sylvanus restait sans +conclusion, mais il était survenu depuis d'autres embarras plus graves; +les conjonctures étaient menaçantes. Enfin deux messagers goths, partis +de la Hunnie, se présentèrent, le même jour et à la même heure, devant +les empereurs Théodose et Valentinien; ils étaient chargés de dire à +l'un et à l'autre: «Attila, mon maître et le tien, t'ordonne de lui +préparer un palais, car il va venir<a id="footnotetag277" name="footnotetag277"></a><a href="#footnote277"><sup class="sml">277</sup></a>!»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote277" name="footnote277"><b>Note 277: </b></a><a href="#footnotetag277">(retour) </a> Imperat per me Dominus meus et Dominus tuus + Attilas, ut sibi palatium instruas. <i>Chron. alex.</i>, p. 253.--Jean. + Malal., <i>Chronogr.</i>, <span class="sc">ii</span>, p. 22.</blockquote> + +<a name="ca5" id="ca5"></a> + <br> + +<h3>CHAPITRE CINQUIÈME</h3> + +<p>Attila tourne ses vues sur l'empire d'Occident.--Signes précurseurs de +la guerre.--Servatius, évêque de Tongres, va consulter les apôtres saint +Pierre et saint Paul sur leurs tombeaux.--Situation de la Gaule +tourmentée par la bagaudie.--Un chef de bagaudes appelle les +Huns.--Attila réclame sa fiancée Honoria avec une moitié de l'empire +d'Occident.--Il s'allie à Genséric, roi des Vandales, contre les Romains +et les Visigoths de la Gaule.--Un prince des Franks trans-rhénans +implore son assistance.--Attila mande aux Romains qu'il les délivrera +des Visigoths; et aux Visigoths qu'il brisera pour eux le joug des +Romains.--Lettre de Valentinien III à Théodoric: les Visigoths restent +chez eux.--Dénombrement de l'armée d'Attila.--Sa marche vers le +Rhin.--Les Franks des bords du Necker et les Thuringiens se rallient à +lui.--Il passe le Rhin sur deux points.--Ses protestations d'amitié pour +les Gaulois.--Les Burgondes cis-rhénans sont battus.--Les garnisons +romaines et les Franks-Ripuaires et Saliens se retirent au midi de la +Loire.--Dévastation de la Gaule par les Huns: les deux Germanies et la +seconde Belgique sont mises au pillage.--Sac de Trèves, de Metz et de +Reims; meurtre de l'évêque Nicasius et de sa sœur Eutropie.--Rôle des +évêques dans l'invasion d'Attila.--Les habitants de Paris veulent fuir: +Geneviève les arrête.--Famille de Geneviève, son enfance, sa vocation +religieuse aidée par saint Germain d'Auxerre.--Ses austérités; ses +extases.--Sa réputation de prophétesse répandue dans tout le monde.--Les +Parisiens repoussent ses conseils et veulent la tuer; les femmes +s'enferment avec elle au baptistère de Saint-Etienne.--Paris est +préservé.--Attila concentre ses forces et se replie sur +Orléans.--Sangiban, roi des Alains, promet de lui livrer cette ville.</p> + +<p>On dirait qu'il existe dans les masses populaires un instinct politique +qui leur fait pressentir les catastrophes des sociétés, comme un +instinct naturel annonce d'avance à tous les êtres l'approche des +bouleversements physiques. L'année 451 fut pour l'empire romain +d'Occident une de ces époques fatales que tout le monde attend en +frémissant, et qui apportent leurs calamités pour ainsi dire à jour +fixe. Les prédictions, les prodiges, les signes extraordinaires, cortége +en quelque sorte obligé des préoccupations générales, ne manquèrent +point à cette année de malheur. L'histoire nous parle de commotions +souterraines qui ébranlèrent en 450 la Gaule et une partie de +l'Espagne<a id="footnotetag278" name="footnotetag278"></a><a href="#footnote278"><sup class="sml">278</sup></a>: la lune s'éclipsa à son lever, ce qui était regardé +comme un présage sinistre; une comète d'une grandeur et d'une forme +effrayantes parut à l'horizon du côté du soleil couchant; et du côté du +pôle, le ciel se revêtit pendant plusieurs jours de nuages de sang au +milieu desquels des fantômes armés de lances de feu se livraient des +combats imaginaires<a id="footnotetag279" name="footnotetag279"></a><a href="#footnote279"><sup class="sml">279</sup></a>. C'étaient là des prophéties pour le vulgaire +superstitieux; les âmes pieuses en cherchaient d'autres dans la +religion. L'évêque de Tongres, Servatius, alla consulter à Rome les +apôtres Pierre et Paul sur leurs tombeaux, afin de savoir de quels maux +la colère divine menaçait son pays et quel moyen il y avait de les +conjurer; il lui fut répondu que la Gaule serait livrée aux Huns, et que +toutes ses villes seraient détruites; mais que lui, pour prix de la foi +qui l'avait amené, mourrait sans avoir vu ces affreux spectacles<a id="footnotetag280" name="footnotetag280"></a><a href="#footnote280"><sup class="sml">280</sup></a>. +Quant aux esprits politiques, ils découvraient des signes de ruine plus +infaillibles encore dans l'état d'ébranlement du monde occidental, tout +près de se dissoudre, et qui semblait ne plus se soutenir que par l'épée +d'Aëtius.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote278" name="footnote278"><b>Note 278: </b></a><a href="#footnotetag278">(retour) </a> Terræ motus assidui, signa in cœlo plurima..... + Idat., <i>Chron.</i> ann. 450.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote279" name="footnote279"><b>Note 279: </b></a><a href="#footnotetag279">(retour) </a> Pridie nonas aprilis, feria tertia, post solis + occasum, ab Aquilonis plaga cœlum rubens, sicut ignis aut sanguis, + efficitur, intermixtis per igneum ruborem lineis clarioribus in + speciem hastarum rutilantium deformatis... Idat., <i>Chron., ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote280" name="footnote280"><b>Note 280: </b></a><a href="#footnotetag280">(retour) </a> Ei divinitus per B. Petrum apostolum revelatum est, + quod ita cœlesti esset judicio definitum, ut universa Gallia + Barbarorum foret infestationi tradenda. Paul Diac., <i>Episc., + Mett.</i>, ann. 451.--D. Bouq., 1. <span class="sc">I</span>, p. 649.</blockquote> + +<p>Si l'action directe des Huns s'était fait sentir moins violemment à +l'empire d'Occident qu'à celui d'Orient, en revanche le premier avait +plus souffert du contre-coup de leurs batailles. La seule présence de +ces Barbares dans la vallée du Danube avait fait pleuvoir jusqu'au fond +de l'Europe et jusqu'en Afrique les dévastations de la guerre. Les +populations qu'ils déplaçaient et chassaient devant eux avaient presque +toutes pris le chemin de la Gaule. Les Alains, les Vandales et les +Suèves, entrés dans cette province en 406, la ravagèrent pendant quatre +ans pour se reverser de là sur l'Espagne et sur les villes de l'Afrique. +Trouvant la brèche faite sur le Rhin, les Burgondes envahirent +l'Helvétie, puis la Savoie, et plusieurs des tribus frankes qui +habitaient au nord de ce fleuve se transportèrent au midi, le long de la +Meuse, dans une portion de la zone qu'on appelait <i>Ripa</i>, la Rive, et +qui leur fit donner le nom de Franks-Ripuaires<a id="footnotetag281" name="footnotetag281"></a><a href="#footnote281"><sup class="sml">281</sup></a>, Rome était +contrainte d'accepter comme <i>hôtes</i> les envahisseurs qu'elle n'avait pas +la force de repousser, et le nord des Gaules vit s'ajouter deux nouveaux +peuples fédérés aux Franks-Saliens, cantonnés dans la Toxandrie depuis +cent ans. L'établissement du peuple visigoth en Aquitaine et l'existence +d'un royaume barbare qui minait la Gaule intérieurement, étaient encore +un fruit de l'arrivée des Huns en Europe. Fugitifs devant Balamir, +reçus par pitié en Pannonie, où ils s'étaient faits bientôt maîtres, les +Visigoths avaient parcouru en dévastateurs la Grèce et l'Italie sous la +conduite d'Alaric, puis, traversant les Alpes occidentales sous celle +d'Ataülf, ils avaient arraché à la faiblesse du gouvernement romain un +riche et fertile pays, où ils espéraient bien être pour jamais délivrés +des fils des sorcières<a id="footnotetag282" name="footnotetag282"></a><a href="#footnote282"><sup class="sml">282</sup></a>. Deux hordes de fédérés alains, restes de +l'invasion de 406, en occupaient quelques cantons déserts: l'une aux +environs de Valence, l'autre sur la rive gauche de la Loire, dont elle +gardait les passages. Ces enfants du Caucase y promenaient, la lance en +main, leurs maisons roulantes et leurs troupeaux, continuant la vie des +steppes de l'Asie dans les plaines de la Touraine et de l'Orléanais.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote281" name="footnote281"><b>Note 281: </b></a><a href="#footnotetag281">(retour) </a> Riparii, Riparioli, Ripenses, Rip-wari.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote282" name="footnote282"><b>Note 282: </b></a><a href="#footnotetag282">(retour) </a> Voir un morceau que j'ai publié sur Ataülf et sur + l'établissement des Visigoths en Gaule (<i>Revue des Deux Mondes</i>, + 15 décembre 1850).</blockquote> + +<p>Ainsi donc le morcellement de la Gaule entre cinq peuples fédérés, +l'Espagne à moitié conquise, l'Afrique perdue, l'île de Bretagne séparée +du gouvernement de l'Italie, voilà le tableau que présentait, en 451, +l'empire romain occidental. Il faut joindre à ces morcellements celui de +la Bretagne armoricaine, qui, à l'exemple de la grande île du même nom, +et par l'impulsion de Bretons fugitifs, s'était constituée en État +indépendant sous des chefs nationaux<a id="footnotetag283" name="footnotetag283"></a><a href="#footnote283"><sup class="sml">283</sup></a>. La guerre étrangère avait +produit dans toutes ces contrées une misère inexprimable, et la misère à +son tour avait produit la guerre civile. Des insurrections de paysans, +auxquelles on donnait le nom de <i>bagaudes</i>, ne cessèrent pas de troubler +la Gaule et l'Espagne depuis 435 jusqu'en 443, et, toute comprimée +qu'elle était par la main vigoureuse d'Aëtius, la bagaudie<a id="footnotetag284" name="footnotetag284"></a><a href="#footnote284"><sup class="sml">284</sup></a> ne +semblait point éteinte. Ses chefs, dans les rangs desquels on comptait +des mécontents de toutes les conditions et beaucoup de jeunes gens +perdus de dettes, poursuivaient leurs projets dans l'ombre<a id="footnotetag285" name="footnotetag285"></a><a href="#footnote285"><sup class="sml">285</sup></a>. On eût +dit qu'ils attendaient aussi, pour combler la somme des malheurs +publics, cette terrible année 451, objet de tant de frayeurs, et pour ne +se pas fier au seul hasard des événements, un des principaux d'entre +eux, le médecin Eudoxe, «homme d'une grande science, mais d'un esprit +pervers,» nous disent les chroniques contemporaines, s'enfuit, en 448, +chez les Huns<a id="footnotetag286" name="footnotetag286"></a><a href="#footnote286"><sup class="sml">286</sup></a>. Là, sans doute, il ne manqua pas d'exciter Attila à +porter la guerre en Gaule, lui promettant pour sa part l'appui des +brigands, des esclaves et des paysans révoltés.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote283" name="footnote283"><b>Note 283: </b></a><a href="#footnotetag283">(retour) </a> Zosim, liv. <span class="sc">vi</span>, p. 826.--Procop. <i>Bell. vand.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote284" name="footnote284"><b>Note 284: </b></a><a href="#footnotetag284">(retour) </a> On peut consulter sur les bagaudes et la bagaudie + ce que j'en dis dans le 3e volume de l'<i>Histoire de la Gaule sous + l'administration romaine</i>, c. 1, p. 19 et suiv.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote285" name="footnote285"><b>Note 285: </b></a><a href="#footnotetag285">(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Factio servilis pancorum mixta furori,</p> +<p class="i14"> Insano junvenum... licet ingenuorum,</p> +<p class="i14"> Armata in cædem specialem nobilitatis.</p> +<br> +<p class="i14"> Paulin, <i>Eucharist.</i>--Ap. D. Bouq., t. <span class="sc">i</span>, p. 773.</p> +</div></div> + +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote286" name="footnote286"><b>Note 286: </b></a><a href="#footnotetag286">(retour) </a> Eudoxius arte medicus, pravi sed exercitati + ingenii, in bagauda id temporis mota delatus, ad Chunnos confugit. + Prosp. Tyron., <i>Chron.</i>, ad ann. 448.</blockquote> + +<p>Deux événements, l'un heureux, l'autre malheureux, augmentèrent le +malaise des esprits, en ajoutant au trouble des maux prévus les chances +imprévues d'une révolution de palais. Théodose mourut, le 28 juillet +450, d'une chute de cheval, et trois mois après ce fut le tour de +Placidie, qui continuait à gouverner l'empire d'Occident pour son fils +Valentinien III, alors âgé de trente et un ans<a id="footnotetag287" name="footnotetag287"></a><a href="#footnote287"><sup class="sml">287</sup></a>. La mort de +Théodose, suivie de l'exécution de Chrysaphius, fut un grand bien pour +l'Orient; mais celle de Placidie, en émancipant Valentinien, attira sur +l'Occident des désastres sans remède. Suivant son habitude de faire +marcher la politique avant les armes, Attila voulut sonder les nouveaux +princes, et il commença par celui d'Orient. Comme il n'avait plus à +demander la tête de Chrysaphius, que se disputait la populace de +Constantinople, il réclama simplement le tribut consenti par Théodose: +mais le nouvel empereur, nommé Marcien, vieux soldat illyrien de la race +énergique des Probus et des Claude, répondit qu'il avait de l'or pour +ses amis et du fer pour ses ennemis<a id="footnotetag288" name="footnotetag288"></a><a href="#footnote288"><sup class="sml">288</sup></a>. Cette réponse, appuyée par des +levées de troupes et par de bonnes mesures de défense, arrêta court +Attila, qui tourna ses regards du côté de l'Occident.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote287" name="footnote287"><b>Note 287: </b></a><a href="#footnotetag287">(retour) </a> Voir au sujet de Placidie et de Valentinien III le + morceau publié sous le titre de: <i>Aëtius et Bonifacius</i> (<i>Revue + des Deux Mondes</i>, 15 juillet 1851).</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote288" name="footnote288"><b>Note 288: </b></a><a href="#footnotetag288">(retour) </a> Quiescenti munera largiturum, bellum minanti viros + et arma objecturum. Prisc., <i>Exc. leg.</i>, p. 39.</blockquote> + +<p>De ce côté, il pouvait employer une arme terrible qu'il tenait en +réserve depuis quinze années, attendant patiemment que l'occasion vînt +de s'en servir, et après le décès de Placidie il crut cette occasion +venue. Il y avait en effet quinze ou seize ans que la propre sœur de +Valentinien III, Honoria, fille de Placidie et petite-fille du grand +Théodose, dans un accès de folie romanesque ou de vengeance contre sa +famille, qui la condamnait au célibat, avait envoyé un anneau de +fiançailles au fils de Moundzoukh, monté récemment sur le trône des +Huns<a id="footnotetag289" name="footnotetag289"></a><a href="#footnote289"><sup class="sml">289</sup></a>. Attila, comme tous les Orientaux, n'aimait que les femmes +retenues et modestes: il laissa la proposition d'Honoria sans réponse, +mais il garda son anneau. Celle-ci, irritée de ce dédain ou peu +constante dans ses goûts, ourdit avec son intendant Eugénius une +intrigue plus sérieuse dont le scandale la perdit. Sa mère la fit +enfermer d'abord à Constantinople, puis à Ravenne. Les années +s'écoulèrent, et jamais le roi hun, dans ses relations fréquentes avec +l'empire d'Occident, n'avait paru se souvenir qu'il y possédât une +fiancée; jamais il n'avait fait la moindre allusion à des droits sur +Honoria ou sur sa dot, lorsque tout à coup Valentinien reçut de lui un +message par lequel il réclamait l'une et l'autre. Il venait d'apprendre +avec grande surprise, disait-il, que sa fiancée Honoria subissait à +cause de lui des traitements ignominieux, et qu'on la détenait même en +prison. Ne voyant pas que le choix qu'elle avait fait eût rien de +déshonorant pour l'empereur, il exigeait d'abord sa mise en liberté, +puis la restitution de la part qui lui revenait dans l'héritage de son +père<a id="footnotetag290" name="footnotetag290"></a><a href="#footnote290"><sup class="sml">290</sup></a>. Cette part, suivant lui, c'était la moitié des biens +personnels du dernier auguste Constancius et la moitié de l'empire +d'Occident.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote289" name="footnote289"><b>Note 289: </b></a><a href="#footnotetag289">(retour) </a> Voir le morceau sur Aëtius et Bonifacius (<i>Revue + des Deux Mondes</i>, 15 juillet 1851.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote290" name="footnote290"><b>Note 290: </b></a><a href="#footnotetag290">(retour) </a> Honoriam nihil se indignum admisisse, cum + matrimonium secum contracturam spopondisset... Se enim factam ipsi + injuriam ulturum, nisi etiam imperium obtineat. Prisc., <i>Exc. + leg.</i>, p. 39.</blockquote> + +<p>L'histoire gardant le silence sur les aventures de la princesse Honoria +postérieurement à sa captivité, nous ignorons si on l'avait mariée alors +pour couvrir son déshonneur, ou si on le fit seulement à la réception du +message, afin d'opposer aux prétentions du roi hun une raison +péremptoire: en tout cas, Honoria se trouva mariée, et Valentinien put +répondre que «sa sœur ayant déjà un mari, il ne pouvait être question de +l'épouser<a id="footnotetag291" name="footnotetag291"></a><a href="#footnote291"><sup class="sml">291</sup></a>, attendu que la loi romaine n'admettait pas la polygamie, +comme faisait la loi des Huns; que d'ailleurs sa sœur, fût-elle libre, +n'aurait rien à prétendre dans la succession de l'empire, attendu encore +que, chez les Romains, les femmes ne régnaient pas, et que l'empire ne +constituait point un patrimoine de famille<a id="footnotetag292" name="footnotetag292"></a><a href="#footnote292"><sup class="sml">292</sup></a>.» Attila, qui ne +discutait jamais les raisons par lesquelles on combattait sa volonté, +persista purement et simplement dans sa double réclamation, et, afin de +prouver à tous les yeux la sincérité de ses paroles, il envoya à Ravenne +l'anneau qu'il tenait d'Honoria<a id="footnotetag293" name="footnotetag293"></a><a href="#footnote293"><sup class="sml">293</sup></a>. On était dans la plus grande +vivacité de ces débats, lorsque tout à coup Attila les rompit, et parut +les avoir totalement oubliés. Loin de montrer vis-à-vis de Valentinien +ni aigreur ni souvenir pénible, il ne le traitait plus qu'avec une +affection tout expansive. «L'empereur, à l'en croire, ne possédait pas +d'ami plus sûr que lui, ni l'empire de serviteur plus dévoué; son bras, +ses armées, toute sa puissance, étaient au service des Romains, et il ne +désirait rien plus qu'une occasion d'en fournir la preuve<a id="footnotetag294" name="footnotetag294"></a><a href="#footnote294"><sup class="sml">294</sup></a>.» Cette +subite chaleur d'amitié de la part d'Attila n'effraya guère moins la +cour de Ravenne que ses derniers éclats de colère; on sentit bien en +effet que cette nouvelle politique révélait un nouveau danger.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote291" name="footnote291"><b>Note 291: </b></a><a href="#footnotetag291">(retour) </a> Honoriam ipsi nubere non posse, quod jain alii + nupsisset. Prisc., <i>l. c.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote292" name="footnote292"><b>Note 292: </b></a><a href="#footnotetag292">(retour) </a> Neque imperium Honoriæ deberi: virorum enim, non + mulierut Romanum imperium esse. <i>Id., ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote293" name="footnote293"><b>Note 293: </b></a><a href="#footnotetag293">(retour) </a> Secum matrimonium pepigisse; cujus rei ut fidem + faceret, annulum, ab ea ad se missum, per legatos, quibus + tradiderat, exhiberi mandavit. Prisc., <i>Exc. leg.</i>, p. 40.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote294" name="footnote294"><b>Note 294: </b></a><a href="#footnotetag294">(retour) </a> Asserens se reipublicæ ejus amicitias in nullo + violare... cœtera epistolæ usitatis salutationum blandimentis + oppleverat, studens fidem adhibere mendacio. Jorn., <i>R. Get.</i>, + 36.</blockquote> + +<p>Carthage et l'Afrique étaient alors sous la domination d'un homme +comparable au roi des Huns par sa laideur et son génie, Genséric, roi +des Vandales. Ce qu'Attila avait accompli avec tant de promptitude et de +bonheur sur les Barbares de l'Europe non romaine, Genséric le tentait +sur les Barbares cantonnés dans l'empire, il avait entrepris de les +réunir tous en un seul corps soumis à une même discipline politique, à +une même communion religieuse, l'arianisme, et toujours prêt à soutenir, +pour toute chose et en tout lieu, le drapeau barbare contre le drapeau +romain. Pour la réussite de ce projet, il avait marié son fils Huneric à +la fille de Théodoric, roi des Visigoths; mais, ne rencontrant point +dans cette alliance les avantages qu'il en avait espérés, il prit sa +belle-fille en haine: un jour, sur le simple soupçon qu'elle avait voulu +l'empoisonner, il lui fit couper les narines, et la renvoya en Gaule, à +son père, ainsi horriblement défigurée<a id="footnotetag295" name="footnotetag295"></a><a href="#footnote295"><sup class="sml">295</sup></a>. Réfléchissant alors aux +conséquences d'un pareil outrage, et ne doutant point que, pour se +venger, Théodoric ne formât contre lui quelque ligue avec les Romains, +il rechercha l'alliance d'Attila. De riches présents le firent bien +venir du roi des Huns<a id="footnotetag296" name="footnotetag296"></a><a href="#footnote296"><sup class="sml">296</sup></a>. Comme deux éperviers qui accommodent leur +vol pour fondre ensemble sur la même proie, ils se concertèrent pour +assaillir l'empire romain à la fois par le nord et par le midi. Genséric +projetait déjà sans doute cette descente en Italie qu'il exécuta quatre +ans plus tard; Attila se chargea des Visigoths et de la Gaule.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote295" name="footnote295"><b>Note 295: </b></a><a href="#footnotetag295">(retour) </a> Sed postea, ut erat ille et in sua pignora + truculentus, ob suspicionem tantummodo veneni ab ea parati, eam + putatis naribus spolians decore naturali, patri suo ad Gallias + remiserat. <i>Id., ub. sup.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote296" name="footnote296"><b>Note 296: </b></a><a href="#footnotetag296">(retour) </a> Hujus (Attilæ) mentem ad vastationem orbis paratam + comperiens Gizerichus, rex Vandalorum... multis muneribus ad + Vesegotharum bella præcipitat, Jorn., <i>R. Get.</i>, 36.</blockquote> + +<p>D'autres raisons engageaient encore le roi hun à porter la guerre au +midi du Rhin. Le chef d'une des principales tribus frankes établies sur +la rive droite de ce fleuve, dans la contrée arrosée par le Necker, +était mort en 446 ou 447, laissant deux fils qui se disputèrent son +héritage, et divisèrent entre eux la nation. L'aîné ayant demandé +l'assistance d'Attila, le second se mit sous la protection des Romains. +Aëtius l'adopta comme son fils<a id="footnotetag297" name="footnotetag297"></a><a href="#footnote297"><sup class="sml">297</sup></a>, suivant une pratique militaire +alors en usage, et qui nous montre déjà au <span class="sc">V</span>e siècle les premières +lueurs de la chevalerie naissante; puis il l'envoya, comblé de cadeaux, +à Rome, vers l'empereur, pour y conclure un traité d'alliance. C'est là +que Priscus le vit. «Aucun duvet, dit-il, n'ombrageait encore ses joues; +mais sa chevelure blonde flottait en masses épaisses sur ses +épaules<a id="footnotetag298" name="footnotetag298"></a><a href="#footnote298"><sup class="sml">298</sup></a>.» Aëtius, on peut le croire, parvint sans peine à installer +son protégé sur le trône des Franks du Necker; mais le frère banni ne +cessa point d'aiguillonner l'ambition d'Attila, au succès de laquelle il +attachait lui-même son triomphe. Ainsi tout concourait à pousser le roi +des Huns vers la Gaule, et les exhortations de Genséric, et les +instances du prince chevelu qui devait lui livrer le passage du Rhin, et +jusqu'à celles du médecin Eudoxe, cet odieux chef de bagaudes, qui lui +promettait d'autres fureurs pour servir d'auxiliaires aux siennes. Sous +l'empire de ces nouvelles préoccupations, il oublia pour la seconde fois +sa fiancée, et prit vis-à-vis de l'empereur Valentinien ce langage doux +et humble dont celui-ci craignait de savoir la cause.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote297" name="footnote297"><b>Note 297: </b></a><a href="#footnotetag297">(retour) </a> Seniori Attilas studebat, juniorem Aëtius + tuebatur... Hunc etiam Aëtius in filium adoptaverat. Prisc., <i>Exc. + leg.</i>, p. 40.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote298" name="footnote298"><b>Note 298: </b></a><a href="#footnotetag298">(retour) </a> Quem Romæ vidimus legationem obeuntem, nondum + lanugine efflorescere incipiente, flava coma et capillis propter + densitatem et magnitudinem super humeros effusis.... <i>Id., ibid.</i></blockquote> + +<p>Il ne tarda pas à la connaître. Attila l'informa, par un nouveau +message; qu'il avait avec les Visigoths une querelle dont il l'invitait +à ne se point mêler<a id="footnotetag299" name="footnotetag299"></a><a href="#footnote299"><sup class="sml">299</sup></a>. «Les Visigoths, disait-il, étaient des sujets +échappés à la domination des Huns, mais sur lesquels ceux-ci n'avaient +point abandonné leurs droits. D'ailleurs n'étaient-ils pas aussi pour +l'empire des ennemis dangereux? Après avoir rempli l'Orient et +l'Occident de leurs pillages, observaient-ils fidèlement leurs +obligations dans les cantonnements qu'ils tenaient de la munificence des +Romains? Loin de là, ils vivaient à leur égard dans un état de guerre +perpétuelle: Attila se chargeait de les châtier au nom des Romains comme +au sien.» Valentinien eut beau lui faire observer qu'il n'était point en +guerre avec les Visigoths, et que, s'il l'y était, il ne chargerait +personne de sa vengeance; que les Visigoths vivant en Gaule sous l'abri +de l'hospitalité romaine, vouloir les attaquer, c'était attaquer +l'empire romain, et qu'enfin Attila n'arriverait point jusqu'à eux sans +bouleverser de fond en comble les États d'un prince dont il se disait le +serviteur: le roi hun n'en fit pas moins à sa guise, et déclara qu'il +allait partir. Mais, en même temps qu'il tâchait d'endormir Valentinien +par des flatteries, il mandait à Théodoric de ne se point inquiéter, +qu'il n'entrait en Gaule que pour briser le joug des Romains et partager +le pays avec lui<a id="footnotetag300" name="footnotetag300"></a><a href="#footnote300"><sup class="sml">300</sup></a>. Ces feintes assurances d'amitié parvinrent au roi +goth en même temps qu'une lettre de la chancellerie impériale ainsi +conçue: «Il est digne de votre prudence, ô le plus courageux des +Barbares, de conspirer contre le tyran de l'univers, qui veut forcer le +monde entier à plier sous lui, qui ne s'inquiète pas des motifs d'une +guerre, mais regarde comme légitime tout ce qui lui plaît. C'est à la +longueur de son bras qu'il mesure ses entreprises; c'est par la licence +qu'il assouvit son orgueil<a id="footnotetag301" name="footnotetag301"></a><a href="#footnote301"><sup class="sml">301</sup></a>. Sans respect du droit ni de l'équité, +il se conduit en ennemi de tout ce qui existe... Forts par les armes, +écoutez vos propres ressentiments; unissons en commun nos mains; venez +au secours d'une république dont vous possédez un des membres<a id="footnotetag302" name="footnotetag302"></a><a href="#footnote302"><sup class="sml">302</sup></a>.» On +dit qu'à la lecture de ces dépêches contradictoires, Théodoric, vivement +troublé, s'écria: «Romains, vos vœux sont donc accomplis; vous avez donc +fait d'Attila, pour nous aussi, un ennemi!<a id="footnotetag303" name="footnotetag303"></a><a href="#footnote303"><sup class="sml">303</sup></a>» Il donna aux messagers +de Valentinien de vagues paroles d'assistance; mais il se promit bien de +laisser les Romains vider seuls cette querelle, et d'attendre dans son +cantonnement qu'il plût aux Huns de l'y venir attaquer. Cependant Attila +disposait en toute hâte ses troupes pour leur entrée en campagne. Il ne +parlait toujours que des Visigoths, et les apparences semblaient +démontrer qu'une invasion de la Gaule était son véritable but; mais +telles étaient l'idée qu'on se faisait de son astuce et la défiance +qu'on avait de ses paroles, qu'Aëtius, incertain lui-même si cette +démonstration ne cachait pas un piége, n'osa pas quitter l'Italie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote299" name="footnote299"><b>Note 299: </b></a><a href="#footnotetag299">(retour) </a> Asserens se reipublicæ ejus amicitias in nullo + violare, sed contra Theodericum Vesegotharum regem sibi esse + certamen, unde eum excipi bilenter optaret. Jorn., <i>R. Get.</i>, + 36.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote300" name="footnote300"><b>Note 300: </b></a><a href="#footnotetag300">(retour) </a> Pari etiam modo ad regem Vesegotharum Theodericum + erigit scriptum, hortans ut a Romanorum societate discederet, + recoleretque prælia, quæ paulo aute contra eum fuerant concitata + sub nimia feritate. Jorn., <i>R. Get.</i>, 36.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote301" name="footnote301"><b>Note 301: </b></a><a href="#footnotetag301">(retour) </a> Ambitum suum brachio metitur, superbiam licentia + satiat. <i>Id., l. c.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote302" name="footnote302"><b>Note 302: </b></a><a href="#footnotetag302">(retour) </a> Armorum potentes, favete propriis doloribus et + communes jungite manus: auxiliamini etiam reipublicæ cujus membrum + tenetis. Jorn., <i>R. Get.</i>, 36.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote303" name="footnote303"><b>Note 303: </b></a><a href="#footnotetag303">(retour) </a> Habetis. Romani, desiderium vestrum; fecistis + Attilam et nobis hostem. <i>Id., R. Get., ibid.</i></blockquote> + +<p>L'histoire nous a laissé le funèbre dénombrement de cette armée dont les +masses encombraient non-seulement les abords du Danube, mais les +campagnes environnantes. Jamais, depuis Xercès, l'Europe n'avait vu un +tel rassemblement de nations connues ou inconnues; on n'y comptait pas +moins de cinq cent mille guerriers<a id="footnotetag304" name="footnotetag304"></a><a href="#footnote304"><sup class="sml">304</sup></a>. L'Asie y figurait par ses plus +hideux et plus féroces représentants: le Hun noir et l'Acatzire, munis +de leurs longs carquois; l'Alain, avec son énorme lance et sa cuirasse +en lames de corne, le Neure, le Bellonote; le Gélon, peint et tatoué, +qui avait pour arme une faux, et pour parure une casaque de peau +humaine. Des plaines sarmatiques étaient venues sur leurs chariots les +tribus basternes, moitié slaves, moitié asiatiques, semblables aux +Germains par l'armement, aux Scythes par les mœurs, et polygames comme +les Huns. La Germanie avait fourni ses nations les plus reculées vers +l'ouest et le nord: le Ruge des bords de l'Oder et de la Vistule, le +Scyre et le Turcilinge, voisins du Niémen et de la Düna, noms alors +obscurs, mais qui devaient bientôt cesser de l'être; ils marchaient +armés du bouclier rond et de la courte épée des Scandinaves. On voyait +aussi l'Hérule, rapide à la course, invincible au combat, mais cruel et +la terreur des autres Germains, qui finirent par l'exterminer. Ni +l'Ostrogoth ni le Gépide ne manquaient à l'appel; ils étaient là avec +leur infanterie pesante, si redoutée des Romains. Le roi Ardaric +commandait les Gépides; trois frères du sang des Amales, Valamir, +Théodemir et Vidémir, se montraient en tête des Ostrogoths. Quoique la +royauté fût par élection dans les mains de Valamir l'aîné, il avait +voulu la partager avec ses frères, qu'il aimait tendrement. Les chefs de +cette fourmilière de tribus, tremblants devant Attila, se tenaient à +distance, comme ses appariteurs ou ses gardes, le regard fixé sur lui, +attentifs au moindre signe de sa tête, au moindre clignement de ses +yeux: ils accouraient alors prendre ses ordres, qu'ils exécutaient sans +hésitation et sans murmure<a id="footnotetag305" name="footnotetag305"></a><a href="#footnote305"><sup class="sml">305</sup></a>. Il en était deux qu'Attila distinguait +particulièrement au milieu de cette tourbe, et qu'il appelait à tous ses +conseils: c'étaient les deux rois des Gépides et des Ostrogoths. Valamir +apportait dans ses avis une franchise, une discrétion et une douceur de +langage qui plaisaient au roi des Huns; Ardaric, une rare prudence et +une fidélité à toute épreuve<a id="footnotetag306" name="footnotetag306"></a><a href="#footnote306"><sup class="sml">306</sup></a>. Telle était cette armée, qui semblait +avoir épuisé le monde barbare, et qui cependant n'était pas encore +complète. Le déplacement de tant de peuples fit comme une révolution +dans la grande plaine du nord de l'Europe; la race slave descendit vers +la mer Noire pour y reprendre les campagnes abandonnées par les +Ostrogoths, et qu'elle avait jadis possédées; l'arrière-ban des Huns +noirs et l'avant-garde des Huns blancs, Avares, Bulgares, Hunugares, +Turks, firent un pas de plus vers l'Europe. Les dévastateurs de tout +rang, les futurs maîtres de l'Italie, les remplaçants des césars +d'Occident, se trouvaient là pêle-mêle, chefs et peuples, amis et +ennemis. Oreste put y rencontrer Odoacre, simple soldat turcilinge, et +le père du grand Théodoric, l'Ostrogoth Théodemir, était un des +capitaines d'Attila: toutes les ruines du monde civilisé, toutes les +grandeurs prédestinées du monde barbare semblaient faire cortége au +génie de la destruction.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote304" name="footnote304"><b>Note 304: </b></a><a href="#footnotetag304">(retour) </a> Quelques auteurs disent même sept cent mille. + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> ........ Subito cum rupta tumultu</p> +<p class="i14"> Barbaries, totas in te transfuderat arctos,</p> +<p class="i14"> Gallia. Pugnacem Rugum comitante Gelono,</p> +<p class="i14"> Gepida trux sequitur, Scyrum Burgundio cogit:</p> +<p class="i14"> Chunns, Bellonotus, Nearus, Basterna, Toringus,</p> +<p class="i14"> Bructerus, ulvosa quem vel Nicer abluit unda,</p> +<p class="i14"> Prorumpit Francus.....</p> +<br> +<p class="i14"> Sidon. Apoll., <i>Paneg. Avit.</i>, v. 319.</p> +</div></div> + + D'autres auteurs nomment divers autres peuples; Procope dit qu'il + traînait après lui les Massagètes et les autres Scythes.--Cf. + Jorn., <i>R. Get., ub. sup.--Hist. Miscel.</i>, l. <span class="sc">xv</span>.--Proc., <i>Bell. + vand.</i>,. <span class="sc">i</span>. 4.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote305" name="footnote305"><b>Note 305: </b></a><a href="#footnotetag305">(retour) </a> Reliqua autem, si dici fas est, turba regum, + diversarumque nationum ductores, ac si satellites, nutibus Attilæ + attendebant, et ubi oculo annuisset, absque aliqua murmuratione + eum timore et tremore unusquisque adstabat, aut certe quod jussus + fuerat, exsequebatur. Jorn., <i>R. Get.</i>, 38.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote306" name="footnote306"><b>Note 306: </b></a><a href="#footnotetag306">(retour) </a> Erat et Gepidarum agmine innumerabili rex ille + famosissimus Ardaricus, qui, ob nimiam suam fidelitatem erga + Attilam, ejus consiliis intererat. Nam perpendens Attila + sagacitatem suam, eum et Walamirem Ostrogotharum regem super + cœteros regulos diligebat. Erat namque Walamir secreti tenax, + blandus alloquio, doli ignarus: Ardarich fide et consilio... + clarus. <i>Id., ibid.</i></blockquote> + +<p>Pour arriver sur les bords du Rhin, comme il le fit, dans les premiers +jours de mars, Attila dut se mettre en marche dès le mois de janvier. Il +divisa son armée en deux corps, dont l'un suivit, sur la rive droite du +Danube, la route militaire qui desservait les forts et châteaux romains, +et les rasa tous à son passage, tandis que l'autre, remontant la rive +gauche, s'incorporait, chemin faisant, ce qu'il restait de Quades et de +Marcomans dans les Carpathes occidentales, et de Suèves dans la montagne +Noire. Réunies près des sources du Danube, les deux colonnes +s'arrêtèrent à proximité de vastes forêts qui pouvaient leur fournir +tous les matériaux nécessaires à leur transport en Gaule. Les Franks des +bords du Necker, à l'approche d'Attila, chassèrent probablement ou +tuèrent le jeune roi qu'ils tenaient des Romains, pour prendre l'autre +prince chevelu qui leur arrivait avec un patronage si respectable; mais +ce ne fut pas tout, ils se rangèrent avec lui sous les étendards des +Huns<a id="footnotetag307" name="footnotetag307"></a><a href="#footnote307"><sup class="sml">307</sup></a>. Les tribus de la Thuringe en firent autant; les Burgondes +trans-rhénans eux-mêmes, oubliant leurs anciens griefs contre le roi +Oktar, devinrent soldats d'Attila. Tout en se recrutant ainsi de +nouveaux auxiliaires, l'armée hunnique faisait ses préparatifs pour +franchir le Rhin. La vieille forêt hercynienne, qui avait vu César et +Julien, devint le chantier d'Attila; ses chênes séculaires et ses aunes, +tombés par milliers sous la hache, fabriqués en barques grossières, +allèrent relier les deux rives du fleuve par des ponts mobiles<a id="footnotetag308" name="footnotetag308"></a><a href="#footnote308"><sup class="sml">308</sup></a>. +Tout indique qu'Attila fit jeter plusieurs de ces ponts et opérer le +passage sur plusieurs points en même temps, soit afin d'éviter +l'encombrement, soit pour que le pays pût nourrir les hommes et les +chevaux, une fois passés. La division la plus orientale traversa le Rhin +près d'<i>Augusta</i>, Augts, métropole des Rauraques, et prit ensuite la +route d'étape des légions entre le fleuve et le pied des montagnes des +Vosges. Attila, autant qu'on peut l'induire des circonstances de sa +marche, choisit, un peu au-dessous du confluent de la Moselle, le lieu +de passage ordinaire des armées romaines; puis, suivant avec ses troupes +la chaussée qui conduisait du port de débarquement à Trèves, il +s'installa dans l'ancienne métropole des Gaules, au milieu des horreurs +d'un sac<a id="footnotetag309" name="footnotetag309"></a><a href="#footnote309"><sup class="sml">309</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote307" name="footnote307"><b>Note 307: </b></a><a href="#footnotetag307">(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Bructerus ulvosa quem vix Nicer abluit unda</p> +<p class="i14"> Prorumpit Francus...</p> +<br> +<p class="i14"> Sidon. Apoll. <i>Paneg. Avit.</i>, v. 324.</p> +</div></div> + +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote308" name="footnote308"><b>Note 308: </b></a><a href="#footnotetag308">(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> .....Cecidit cito secta bipenai</p> +<p class="i14"> Hercynia in lintres, et Rhenum lexuit alno.</p> +<br> +<p class="i14"> Sidon. Apoll., <i>Paneg. Avit.</i>, v. 325.</p> +</div></div> + +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote309" name="footnote309"><b>Note 309: </b></a><a href="#footnotetag309">(retour) </a> Tillemont., <i>Hist. des Empereurs</i>, t. <span class="sc">vi</span>, p. 150.</blockquote> + +<p>Malgré le caractère très-significatif de ce début, Attila, fidèle au +plan qu'il s'était tracé, fit proclamer dans toute la Gaule qu'il venait +en ami des Romains, et seulement pour châtier les Visigoths, ses sujets +fugitifs et les ennemis de Rome<a id="footnotetag310" name="footnotetag310"></a><a href="#footnote310"><sup class="sml">310</sup></a>; que les Gaulois eussent donc à +bien recevoir leur libérateur et un des généraux de leur empire. Ses +paroles, toutes de bienveillance, concordaient avec ses proclamations. +C'était un spectacle à la fois risible et effrayant que ce Calmouk, +général romain, recevant les curiales des cités, assis sur son escabeau, +et les haranguant en mauvais latin pour leur persuader de lui ouvrir +leurs portes. Quelques villes le firent<a id="footnotetag311" name="footnotetag311"></a><a href="#footnote311"><sup class="sml">311</sup></a>; d'autres essayèrent de +résister: toutes furent traitées de la même façon. Incapables de +soutenir un choc pareil, les faibles garnisons romaines se réfugiaient +dans les places ceintes de bonnes murailles, ou faisaient retraite de +proche en proche jusqu'à la Loire, qui devint le lieu général de +ralliement. De tous les Barbares fédérés, les Burgondes seuls osèrent +livrer bataille. Quand la division orientale des Huns traversa la +frontière de l'Helvétie pour gagner la route de Strasbourg, ils +l'attaquèrent sous la conduite de Gondicaire, leur roi; mais ils furent +battus et mis en déroute<a id="footnotetag312" name="footnotetag312"></a><a href="#footnote312"><sup class="sml">312</sup></a>; les autres fédérés, ne voyant arriver ni +chef ni instructions, suivirent le mouvement rétrograde des garnisons +romaines. Les Franks-Ripuaires partirent les premiers. Les +Franks-Saliens furent plus lents à se décider, mais enfin ils partirent +aussi devant ces masses, contre lesquelles toute résistance isolée était +impossible. Leur retraite, gênée par les escarmouches des Huns, présenta +tout le désordre d'une fuite. Le jeune Childéric, fils du roi Mérowig ou +Mérovée, qui gouvernait alors cette nation, fut enlevé avec sa mère par +un gros de cavaliers qui les emmenaient déjà en captivité, lorsqu'un +noble frank, nommé Viomade, les délivra au péril de sa vie<a id="footnotetag313" name="footnotetag313"></a><a href="#footnote313"><sup class="sml">313</sup></a>. Il se +mêlait dans cette guerre, où tous les Barbares purs s'étaient rangés du +côté d'Attila, et les demi-Barbares du côté de l'empire romain, quelque +chose de l'acharnement des guerres sociales. Les Thuringiens, qui +vinrent sur le territoire des Franks-Saliens après le départ du roi et +de l'armée, exercèrent contre les femmes, les enfants, les vieillards +qui restaient, des cruautés inouïes<a id="footnotetag314" name="footnotetag314"></a><a href="#footnote314"><sup class="sml">314</sup></a>, dont le seul récit exaltait +encore au bout de quatre-vingts ans le ressentiment des fils de Clovis.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote310" name="footnote310"><b>Note 310: </b></a><a href="#footnotetag310">(retour) </a> Bellum Gothis tantum se inferre, tanquam custos + romanæ amicitiæ, denuntiabat. Prosp. Aquit., <i>Chron.</i> ad ann. + 450.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote311" name="footnote311"><b>Note 311: </b></a><a href="#footnotetag311">(retour) </a> Sur. <i>Vit. SS. 29 Jul.</i>, p. 348.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote312" name="footnote312"><b>Note 312: </b></a><a href="#footnotetag312">(retour) </a> Gondicarium Burgundionum regem sibi occurrentem + protriverat. Paul. Diac., <i>Episc. Mettens.</i>--Ap. D. Bouq. <i>Rer. + Gallic. et Franc. Script.</i>, p. 649.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote313" name="footnote313"><b>Note 313: </b></a><a href="#footnotetag313">(retour) </a> Fredeg., Epitom. Hist. Franc., c. 11.--Vales. <i>R. + franc.</i>, t. <span class="sc">iv</span>, p. 458.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote314" name="footnote314"><b>Note 314: </b></a><a href="#footnotetag314">(retour) </a> Recolite Thoringes quondam super parentes nostros + violenter advenisse... Greg. Tur., <i>Hist. Fr.</i>, <span class="sc">iii</span>, 7.</blockquote> + +<p>Ce fut comme une nuée d'insectes dévorants qui s'appesantit sur les deux +Germanies et la seconde Belgique. Tout fut pillé, ruiné, affamé. La +division orientale, après avoir battu les Burgondes de Gondicaire, avait +détruit de fond en comble les villes d'Augst, de Vindonissa et +d'Argentuaria, des débris desquelles naquirent plus tard Bâle, Windisch +et Colmar; ses éclaireurs poussèrent même jusqu'à Besançon. Strasbourg, +Spire, Worms, Mayence, tombèrent l'une après l'autre aux mains des +Huns<a id="footnotetag315" name="footnotetag315"></a><a href="#footnote315"><sup class="sml">315</sup></a>. A l'aile droite d'Attila, Tongres et Arras eurent le même +sort<a id="footnotetag316" name="footnotetag316"></a><a href="#footnote316"><sup class="sml">316</sup></a>. Un moment le front de l'armée hunnique occupa la Gaule dans +toute sa largeur depuis le Jura jusqu'à l'Océan. Quoique Attila vît à +regret la prolongation de ces pillages, qui disséminaient ses troupes et +lui enlevaient un temps précieux pour l'exécution de son plan de +campagne, il les tolérait par nécessité, afin de faire vivre son armée, +ou par calcul, afin de l'animer. Lui-même, à son départ de Trèves, vint +assiéger Metz, ne voulant pas laisser derrière lui une place si forte, +qui dominait les principales routes des Gaules, celles qui mettaient le +nord en communication avec le midi, et Trèves et Strasbourg avec la +ville métropolitaine d'Arles, résidence actuelle des préfets du +prétoire. Cependant, dépourvu de machines suffisantes et inexpert +d'ailleurs à de telles opérations, il leva le siége tout découragé, +après avoir battu longtemps du bélier les murailles de la ville<a id="footnotetag317" name="footnotetag317"></a><a href="#footnote317"><sup class="sml">317</sup></a>. Il +se trouvait déjà à vingt et un milles plus loin, occupé à détruire le +château de Scarpone, lorsqu'il fut informé qu'un pan des murs de Metz +s'était écroulé subitement. Sauter à cheval, franchir cette distance et +accourir sur la brèche, ce fut pour les Huns l'affaire de quelques +heures<a id="footnotetag318" name="footnotetag318"></a><a href="#footnote318"><sup class="sml">318</sup></a>. Ils arrivèrent en pleine nuit, la veille de Pâques, qui +tombait cette année-là au 8 avril. L'évêque s'était retiré dans l'église +avec son clergé; il fut épargné et emmené captif, mais ses prêtres +furent tous égorgés au pied de l'autel. Les habitants périrent soit par +l'épée, soit dans les flammes de leurs maisons, qui furent réduites en +cendre; on rapporte qu'il ne resta debout qu'un oratoire consacré à +saint Étienne, premier martyr et diacre<a id="footnotetag319" name="footnotetag319"></a><a href="#footnote319"><sup class="sml">319</sup></a>. De Metz, Attila se dirigea +sur Reims.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote315" name="footnote315"><b>Note 315: </b></a><a href="#footnotetag315">(retour) </a> Buch. <i>Hist. Belg.</i>, p. 512.--Bolland., 6 feb., p. + 792.--Monach. s. Marian. <i>Chron.</i>, p. 62.--Sur. 8 jun. p. 135, + etc.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote316" name="footnote316"><b>Note 316: </b></a><a href="#footnotetag316">(retour) </a> Greg. Tur., <i>Hist. Franc.</i>, <span class="sc">ii</span>, p. 5.--Paul. Diac., + <i>Episc. Mettens.</i> ap. D. Bouquet; <i>Script. R. Gall et Fr.</i>, t. <span class="sc">i</span>, + p. 649.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote317" name="footnote317"><b>Note 317: </b></a><a href="#footnotetag317">(retour) </a> Paul. Diac. <i>De Episc. Met.</i>; apud D. Bouquet, + <i>Rer. Gall. et Franc. script.</i>, t. <span class="sc">i</span>, p. 649, 650.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote318" name="footnote318"><b>Note 318: </b></a><a href="#footnotetag318">(retour) </a> Audientes Hunni qui duodecimo exinde milliario + situm castrum quod Scarponna dicitur obsidebant, Mettensis urbis + mœnia corruisse, iteratò ad eam festina celeritate regressi sunt. + Paul. Diac. <i>De Episc. Mett., ub. sup.</i>, p. 650.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote319" name="footnote319"><b>Note 319: </b></a><a href="#footnotetag319">(retour) </a> Incendiis et rapinis universa vastantes plures e + civibus... interemerunt, reliquos vero simul cum sancto Auctore + episcopo captivos abducunt. Paul. Diac. ap. D. Bouq., t. <span class="sc">i</span>, p. + 650.--In ipsa Paschæ vigilia, urbe flammis data, populo in ore + gladii trucidato, sacerdotibus Domini ante sacro-sancta altaria + interemptis, templis omnibus, excepto sancti Stephani oratorio, + concrematis... <i>Id., ibid.</i></blockquote> + +<p>La grande et illustre capitale des Rèmes ne lui coûta pas tant de peine +à enlever: elle était presque déserte, ses habitants s'étant retirés +dans les bois<a id="footnotetag320" name="footnotetag320"></a><a href="#footnote320"><sup class="sml">320</sup></a>; mais l'évêque, nommé Nicasius, restait avec une +poignée d'hommes courageux et fidèles pour attendre ce qu'il plairait à +Dieu. Quand il vit, après la rupture des portes, les Barbares se +précipiter dans la ville, il s'avança vers eux sur le seuil de son +église, entouré de prêtres, de diacres, et suivi d'une troupe de peuple +qui cherchait protection près de lui. Revêtu des ornements épiscopaux, +l'évêque chantait d'une voix forte ce verset d'un psaume de David: «Mon +âme a été comme attachée à la terre; Seigneur, vivifie-moi selon ta +parole.» Un violent coup d'épée trancha dans son gosier la sainte +psalmodie, et sa tête roula à terre près de son cadavre<a id="footnotetag321" name="footnotetag321"></a><a href="#footnote321"><sup class="sml">321</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote320" name="footnote320"><b>Note 320: </b></a><a href="#footnotetag320">(retour) </a> Diu civitate manente solitaria.--Civium pars maxima + qui ad montes et sylvas fugerant... <i>Vit. S. Nicas.</i> Frodoard., + <i>in Martyr, ap. Rem.</i>, p. 113.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote321" name="footnote321"><b>Note 321: </b></a><a href="#footnotetag321">(retour) </a> Trux miles confestim stricto muerone jussus irruit; + nec tamen insequenti gladio cervicem cæsi, verbum pietatis ab ore + defecit, sed capite in terram cadente, sententiam, ut traditur, + immortalitatis prosecutus est dicens: <i>Vivifica me secundum verbum + tuum. Vit. S. Nicas</i>, ap. Frodoard <i>in Martyr. Rem.</i>, p. 113.</blockquote> + +<p>Nicasius avait une sœur d'une grande beauté, nommée Eutropie, qui, +craignant d'être en butte aux brutalités de ces Barbares, frappa le +meurtrier au visage, et se fit percer de coups à côté de son frère<a id="footnotetag322" name="footnotetag322"></a><a href="#footnote322"><sup class="sml">322</sup></a>. +Ce ne fut que le prélude des massacres; mais la basilique, sur le seuil +de laquelle ils se passaient ayant retenti d'un bruit soudain et +inconnu, les Huns effrayés s'enfuirent, laissant là leur butin, et +quittèrent bientôt la ville<a id="footnotetag323" name="footnotetag323"></a><a href="#footnote323"><sup class="sml">323</sup></a>. Le lendemain, les habitants reprirent +possession de leurs maisons désolées, et recueillirent les restes de +ceux qu'ils considéraient comme des martyrs; ils élevèrent un monument à +leur pasteur, que l'Église honore encore aujourd'hui sous le nom de +saint Nicaise.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote322" name="footnote322"><b>Note 322: </b></a><a href="#footnotetag322">(retour) </a> Super fratris interfectorem, ausu plus quam + fœmineo; insiliens, oculos ipsimet digitis proditur eruisse: ac + mox a circumstantibus ferro jugulata. <i>Ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote323" name="footnote323"><b>Note 323: </b></a><a href="#footnotetag323">(retour) </a> Barbaros... subitus horror invasit, horrendo + reboante basilica sonitu, quasi cœlestis exercitus patatræ cædis + vindex adesset. <i>Vit. S. Nicas</i>. Frodoard. <i>l. laud.</i></blockquote> + +<p>Ce sont les légendes qui nous donnent ces indications, et nous +apprennent également la ruine de Laon et celle de la ville des +Veromandues, Augusta, aujourd'hui Saint-Quentin<a id="footnotetag324" name="footnotetag324"></a><a href="#footnote324"><sup class="sml">324</sup></a>. Ces actes, comme +de raison, nous entretiennent plus longuement des malheurs des évêques +et de leur clergé que de ceux des habitants laïques des villes +saccagées, préférence qui ne tient pas seulement à la nature des +documents dont nous parlons, mais qui a sa cause profonde dans les faits +mêmes de l'histoire. Au milieu de la désorganisation politique produite +par tant de calamités, les magistrats civils et militaires faisaient +souvent défaut: les curiales désertaient pour ne point subir les avanies +du fisc ou les réquisitions de l'ennemi; mais l'évêque demeurait, +enchaîné à son troupeau par un lien spirituel. C'était donc lui que les +Barbares trouvaient toujours en face d'eux, comme le seul fonctionnaire +qui représentât la hiérarchie romaine; c'était lui seulement que les +citoyens pouvaient invoquer comme leur conseil et leur guide. Des lois +nées des besoins du temps conféraient à l'évêque des attributions +civiles qui en firent peu à peu un véritable magistrat et le premier de +la cité; mais la force des choses lui en conférait bien d'autres: elle +faisait de lui, suivant les cas, un duumvir, un préfet, un intendant des +finances, un général d'armée. Cet état de choses, mal compris par les +siècles suivants, donna lieu à cette multitude de martyrs que +mentionnent les légendaires dans les guerres barbares du Ve siècle, tout +évêque mis à mort étant naturellement à leurs yeux mis à mort pour sa +foi. En ce qui concerne la guerre des Huns, nous admettrons comme +certain que les profanations s'y mêlèrent souvent aux massacres, et la +dérision du nom de Dieu au mépris de l'humanité: nous pouvons supposer +même que certains peuples germains vassaux des Huns, tels que les Ruges, +les Scyres, les Turcilinges, qui arrivaient avec les passions féroces de +l'odinisme, déployaient dans l'occasion contre les prêtres chrétiens une +haine fanatique; mais Attila n'avait point des instincts persécuteurs, +et sa guerre à la société romaine ne fut pas marquée au coin d'une +guerre au christianisme. Tchinghiz-Khan et Timour en agissaient ainsi, +et le premier recommandait expressément à ses enfants de ne se point +mêler de la croyance religieuse des peuples vaincus. On aperçoit déjà +cette politique des conquérants mongols dans la conduite d'Attila.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote324" name="footnote324"><b>Note 324: </b></a><a href="#footnotetag324">(retour) </a> Boll., 6 feb., p. 797.--Cf. Th. Ruinart. <i>Vandal. + persec. hist.</i>, p. 408.--Sur., 8 jul., p. 135.</blockquote> + +<p>Cependant la Gaule entière, mais surtout les provinces belgiques, +étaient dans l'épouvante. Tout fuyait ou se disposait à fuir devant +cette tempête de nations que précédait l'incendie et que suivait la +famine. Chacun se hâtait de mettre ses provisions, son or, ses meubles à +l'abri; les habitants des petites villes couraient se renfermer dans les +grandes sans y trouver plus de sécurité; les habitants de la plaine +émigraient vers la montagne; les bois se peuplaient de paysans qui s'y +disputaient les tanières des bêtes fauves; les riverains de la mer et +des fleuves, mettant à l'eau leurs navires, se tenaient prêts à +transporter leurs familles et leurs biens sur le point qui leur +paraîtrait le moins menacé. C'est ce que firent les citoyens de la +petite ville de Lutèce. Lutèce ou <i>Parisii</i>, Paris, suivant l'usage qui +avait alors prévalu de donner aux villes le nom de la peuplade dont +elles étaient le chef-lieu, bourg obscur du temps de Jules César, était +devenue une cité assez importante depuis Constance Chlore. Cet empereur +et ses successeurs, trouvant le séjour de Trèves trop exposé aux coups +de main des Barbares, avaient cherché plus au midi un lieu de repos pour +eux, et d'exercice pour leurs troupes pendant la saison d'hiver; ils +l'avaient fixé tantôt à Reims, tantôt à Sens, et tantôt à Paris<a id="footnotetag325" name="footnotetag325"></a><a href="#footnote325"><sup class="sml">325</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote325" name="footnote325"><b>Note 325: </b></a><a href="#footnotetag325">(retour) </a> On peut consulter là-dessus mon <i>Histoire de la + Gaule sous l'administration romaine</i>, t. <span class="sc">iii</span>, c. 6.</blockquote> + +<p>Un camp fortifié, des arsenaux, un palais, un amphithéâtre, des temples, +en un mot tout ce qui constituait un grand établissement militaire et +une résidence impériale avait été construit successivement par ces +empereurs sur la rive gauche de la Seine, et hors de la cité, qui était +renfermée tout entière dans une île du fleuve. Julien avait pris ce lieu +en affection, et y passa plusieurs hivers. C'est là qu'une émeute de +soldats l'éleva en 360 du rang de césar à celui d'auguste<a id="footnotetag326" name="footnotetag326"></a><a href="#footnote326"><sup class="sml">326</sup></a>, et qu'en +383 une autre émeute en renversa Gratien. Cependant l'importance +commerciale de la petite ville avait marché de pair avec son importance +politique: elle était devenue l'entrepôt de tout le commerce entre la +haute et la basse Seine. En d'autres circonstances, sa population de +mariniers, célèbre dès le temps de Tibère, aurait songé à faire +respecter son île, que protégeaient doublement les bras profonds du +fleuve et une haute muraille flanquée de tours; mais la terreur panique +qui précédait Attila énervait les plus braves, et ne montrait aux +peuples qu'un seul moyen de salut, la fuite. Les Parisiens avaient donc +tenu conseil et résolu de ne point attendre l'ennemi. Déjà se faisaient +les apprêts d'une émigration générale: toutes les barques étaient à +flot. On ne voyait que meubles entassés sur les places, que maisons +désertes et nues, que troupes d'enfants et de femmes qui allaient dire à +leurs foyers un dernier adieu trempé de larmes<a id="footnotetag327" name="footnotetag327"></a><a href="#footnote327"><sup class="sml">327</sup></a>. Une femme entreprit +de les arrêter. Le caractère de cette femme extraordinaire, le genre +d'autorité qu'elle exerçait autour d'elle, enfin la juste vénération +dont la ville de Paris entoure sa mémoire depuis quatorze siècles, +exigent que nous exposions d'abord ici ce qu'elle était, et comment +s'étaient écoulés les premiers temps de sa vie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote326" name="footnote326"><b>Note 326: </b></a><a href="#footnotetag326">(retour) </a> <i>Histoire de la Gaule sous l'administration + romaine</i>, t. <span class="sc">III</span>, c. 6 et 9.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote327" name="footnote327"><b>Note 327: </b></a><a href="#footnotetag327">(retour) </a> Terrore perculsi Parisiorum cives bona ac stipendia + facultatum suarum in alias tutiores civitates deferre + nitebantur... <i>Vit. S. Genovef.</i>, no 10.--Cum conjugibus ac + liberis fortunisque suis... 2a <i>Vit. S. Genovef.</i>.. Bolland. 3 + januar.</blockquote> + +<p>Elle se nommait Genovefa, mot que nous avons altéré en celui de +Geneviève, et, malgré la physionomie toute germanique de son nom, elle +était Gallo-Romaine. Son père Severus et sa mère Gerontia habitaient, au +moment de sa naissance, le bourg de Nemetodurum, aujourd'hui Nanterre, à +trois lieues de Paris; ils y vivaient sans travailler de leurs mains, et +même dans une condition d'aisance assez grande. L'enfance de Geneviève +ne se passa point, quoi qu'en dise la tradition populaire, à garder les +moutons: douce, maladive, cherchant avant tout le repos, la fille de +Severus n'avait pas de plus grand plaisir que de s'enfermer dans une +chambre de la maison de sa mère pour y prier et y rêver, et, dès qu'elle +le pouvait, elle s'échappait pour aller à l'église. Son humeur taciturne +et solitaire l'isolait des autres enfants, aux jeux desquels on ne la +voyait jamais se mêler<a id="footnotetag328" name="footnotetag328"></a><a href="#footnote328"><sup class="sml">328</sup></a>. A sept ans, elle se dit qu'elle prendrait +le voile des vierges chrétiennes sitôt que l'âge en serait venu, et +nonobstant les représentations de ses parents, à qui ce parti +déplaisait, ce fut dès lors chose inébranlable dans son esprit. Il +arriva que vers ce temps, c'est-à-dire en 429, Nanterre fut honoré par +la visite de deux personnages illustres, Germain, évêque d'Auxerre, et +Loup, évêque de Troyes, que le clergé des Gaules envoyait dans l'île de +Bretagne comme ses plus éminents docteurs, afin d'y combattre l'hérésie +de Pélage, dont la population bretonne et les prêtres mêmes s'étaient +laissé infecter. Les deux missionnaires, sur l'invitation des habitants +du village, avaient promis d'y prendre gîte pour une nuit. Nanterre +était donc dans la joie, et au jour marqué, hommes, femmes, enfants, +revêtus de leurs habits de fête, allèrent attendre leurs hôtes sur la +route pour les recevoir et les accompagner à l'église<a id="footnotetag329" name="footnotetag329"></a><a href="#footnote329"><sup class="sml">329</sup></a>. Au milieu de +la foule qui le pressait et l'admirait, Germain remarqua une jeune fille +parée des grâces modestes de l'enfance, et dont l'œil vif et brillant +semblait jeter une flamme surnaturelle; il lui fit signe d'approcher, la +souleva dans ses bras, et, lui déposant un baiser paternel sur le front, +il lui demanda qui elle était<a id="footnotetag330" name="footnotetag330"></a><a href="#footnote330"><sup class="sml">330</sup></a>. Aux réponses brèves et précises de +Geneviève (car c'était elle), à la fermeté de son regard, le vieillard +resta pensif; puis, s'adressant aux parents: «Ne la contrariez pas, leur +dit-il, car ou je me trompe bien, ou cette enfant sera grande devant +Dieu<a id="footnotetag331" name="footnotetag331"></a><a href="#footnote331"><sup class="sml">331</sup></a>.» Le lendemain matin, il voulut lui imposer les mains. A +partir de ce moment, la vocation de Geneviève fut plus opiniâtre que +jamais, son caractère plus réfléchi, ses habitudes plus retirées; elle +ne quittait l'église que pour les pauvres; à un âge où l'on connaît à +peine les occupations sérieuses, sa vie se partageait entre la prière et +le soin des malades. L'opposition de ses parents ne fit que s'en +accroître, et sa mère un jour s'emporta contre elle jusqu'à lui donner +un soufflet<a id="footnotetag332" name="footnotetag332"></a><a href="#footnote332"><sup class="sml">332</sup></a>; mais ni mauvais traitements ni menaces ne firent +dévier d'un pas cette résolution inflexible. Quand elle eut atteint +l'âge de quinze ans, elle se présenta devant l'évêque de Chartres, +Julianus, qui lui attacha sur le front le voile des vierges, et, ses +parents étant morts peu de temps après, elle se réfugia près de sa +marraine, qui habitait Paris.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote328" name="footnote328"><b>Note 328: </b></a><a href="#footnotetag328">(retour) </a> <i>Vita S. Genovef.</i> apud Bolland., 3 januar.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote329" name="footnote329"><b>Note 329: </b></a><a href="#footnotetag329">(retour) </a> <i>Vit. S. Genovef.</i> apud Bolland. 3 januar.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote330" name="footnote330"><b>Note 330: </b></a><a href="#footnotetag330">(retour) </a> Nescio quid in ea cœleste conspicatus... cujus + caput deosculans... <i>Vit. S. Genovef.</i>, 3 et 4.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote331" name="footnote331"><b>Note 331: </b></a><a href="#footnotetag331">(retour) </a> Erit hæc magna coram Domino... <i>ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote332" name="footnote332"><b>Note 332: </b></a><a href="#footnotetag332">(retour) </a> Mater ejus palma maxillam ejus iracunda percussit. + <i>Vit. S. Genovef.</i>, 5.</blockquote> + +<p>Ce fut alors que Geneviève donna carrière à sa passion de retraite et +d'austérités. On rapporte qu'elle avait fait disposer dans la ruelle de +son lit une couche de terre glaise sur laquelle elle s'étendait la +nuit<a id="footnotetag333" name="footnotetag333"></a><a href="#footnote333"><sup class="sml">333</sup></a>; sa seule nourriture fut longtemps du pain d'orge et de l'eau, +et il fallut un ordre de son évêque pour qu'elle y joignît du poisson et +du lait<a id="footnotetag334" name="footnotetag334"></a><a href="#footnote334"><sup class="sml">334</sup></a>; elle tombait fréquemment dans des extases mêlées de +visions. Trois jours durant, on la crut morte, et on allait l'ensevelir +lorsqu'elle rouvrit les yeux et raconta avec des circonstances +merveilleuses «comment elle avait été ravie en esprit dans le repos des +justes<a id="footnotetag335" name="footnotetag335"></a><a href="#footnote335"><sup class="sml">335</sup></a>.» Les miracles suivirent les extases, et bientôt on ne parla +plus que de la vierge de Nanterre et des prodiges que Dieu opérait par +ses mains: paralytiques guéris, aveugles rendus à la lumière, démons mis +en fuite; elle connaissait l'avenir, lisait dans les plus secrètes +pensées des hommes, et commandait aux éléments; l'orage, assurait-on, +grondait ou se taisait à sa voix<a id="footnotetag336" name="footnotetag336"></a><a href="#footnote336"><sup class="sml">336</sup></a>. Sa réputation de sainte fut dès +lors bien établie. Cet état de sainteté, manifesté au dehors par le don +de prophétie uni au don des miracles, valait à celui qui le possédait +une renommée dont le bruit parcourait bientôt toute la chrétienté. Son +nom circulait de bouche en bouche; on colportait le récit de ses actions +et de ses discours, de province à province, d'Occident en Orient, des +églises romaines aux églises barbares, et ses biographies, écrites avec +enthousiasme, étaient lues partout avec avidité. C'est ce qui arrivait à +Geneviève. La simple fille dont l'ardente charité s'exerçait dans une +petite île de la Seine, ne se doutait guère qu'elle était un sujet +inépuisable de curiosité jusqu'au fond de la Syrie. Le stylite Siméon, +qui passa quarante ans sur une colonne auprès d'Antioche, ne manquait +jamais de demander aux visiteurs qui lui venaient d'Occident ce que +faisait la prophétesse des Gaules, Genovefa<a id="footnotetag337" name="footnotetag337"></a><a href="#footnote337"><sup class="sml">337</sup></a>. Mais le mot si vrai de +l'Évangile s'accomplissait sur cette prophétesse, à laquelle on croyait +au dehors, et qui ne trouvait dans son pays qu'incrédulité et +persécution. Beaucoup niaient sa sainteté, et des calomnies habilement +répandues firent de Geneviève un objet d'aversion aux yeux du vulgaire. +Saint Germain, qui vint la visiter lors de son second voyage chez les +Bretons, en 447, eut à combattre ces préventions malveillantes, qui +finirent par se dissiper. D'Auxerre à Paris, il communiquait avec elle +en lui envoyant les <i>eulogies</i>, c'est-à-dire quelques fragments du pain +qu'il avait béni: naïve correspondance entre ce grand évêque, devant +lequel les impératrices s'inclinaient<a id="footnotetag338" name="footnotetag338"></a><a href="#footnote338"><sup class="sml">338</sup></a>, et l'orpheline dont il avait +fait sa fille spirituelle.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote333" name="footnote333"><b>Note 333: </b></a><a href="#footnotetag333">(retour) </a> Ostendit... in secreto cubiculi ejus terram madidam + de suis lacrymis irrigatam... <i>Vit. S. Genovef.</i>, 5.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote334" name="footnote334"><b>Note 334: </b></a><a href="#footnotetag334">(retour) </a> Panis hordeacei tantum et fabæ capiens pulmentum, + piscem et lac rara ac modica perceptione gustavit. <i>Id., ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote335" name="footnote335"><b>Note 335: </b></a><a href="#footnotetag335">(retour) </a> Profitebatur se in spiritu ab angelo in requiem + justorum... <i>Vit. S. Genovef.</i> 7.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote336" name="footnote336"><b>Note 336: </b></a><a href="#footnotetag336">(retour) </a> Cœcam et paralyticam sanat... dæmones + fugat...--Pluribus in hoc sæculo viventibus secretas couscientias + liquido declarabat...--Imbrem, tempestatem precibus pellit... + <i>Vit. S. Genovef.</i>, cum annot. Boll., 3 januar.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote337" name="footnote337"><b>Note 337: </b></a><a href="#footnotetag337">(retour) </a> Hic per negotiatores ad loca ista, mercandi gratia + sæpius venientes, sanctæ Genovefæ salutationes cum plurima + veneratione mittebat... 2(a) <i>Vit. S. Genovef.</i>, 22.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote338" name="footnote338"><b>Note 338: </b></a><a href="#footnotetag338">(retour) </a> Lors d'une visite faite à la cour de Ravenne par + saint Germain, Placidie voulut le recevoir debout.</blockquote> + +<p>Depuis que l'on parlait de l'arrivée prochaine d'Attila, surtout depuis +que les ravages de la guerre avaient commencé, Geneviève semblait avoir +mis de côté toute autre pensée. Profondément convaincue avec toutes les +âmes religieuses de son siècle que les événements de ce monde ne sont +qu'un résultat des desseins de Dieu sur les hommes, et qu'ainsi le +repentir et la prière, en désarmant la colère divine, peuvent conjurer +les calamités qui nous menacent, elle priait nuit et jour sur la cendre, +appelant avec larmes le pardon de Dieu sur son pays. De même qu'en +d'autres malheurs publics une autre fille des Gaules, Jeanne d'Arc, +Geneviève eut des visions; elle apprit que la ville de Paris serait +épargnée si elle se repentait, et qu'Attila n'approcherait pas de ses +murs. Elle alla donc exhorter ses compatriotes à la pénitence, leur +ordonnant de laisser là tous leurs préparatifs de départ<a id="footnotetag339" name="footnotetag339"></a><a href="#footnote339"><sup class="sml">339</sup></a>; mais elle +ne reçut des hommes pour toute réponse que des paroles grossières et des +marques de dérision<a id="footnotetag340" name="footnotetag340"></a><a href="#footnote340"><sup class="sml">340</sup></a>. Rebutée de ce côté, elle prit le parti de +s'adresser aux femmes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote339" name="footnote339"><b>Note 339: </b></a><a href="#footnotetag339">(retour) </a> Nolite, ô cives, tantum facinus mente concipere. + 2(a) <i>Vit. S. Genovef.</i>, 10.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote340" name="footnote340"><b>Note 340: </b></a><a href="#footnotetag340">(retour) </a> Insurrexerunt autem in eam cives Parisiorum, + dicentes pseudo-prophetissam suis temporibus apparuisse, eo quod + prohiberentur ab ea, quasi a peritura civitate, in alias tutiores + urbes bona sua transferre. <i>Vit. S. Genovef.</i>, 11., ap. Boll.</blockquote> + +<p>Les rassemblant autour d'elle, elle leur disait en leur montrant de la +main leurs maisons déjà vides et leurs rues désertes: «Femmes sans cœur, +vous abandonnez donc vos foyers, ces toits sous lesquels vous fûtes +conçues et nourries et où sont nés vos enfants, comme si vous n'aviez +pas; pour garantir du glaive vous et vos maris, d'autres moyens que la +fuite! Que ne vous adressez-vous au Seigneur, puisant des armes dans la +prière et le jeûne, ainsi que firent Esther et Judith<a id="footnotetag341" name="footnotetag341"></a><a href="#footnote341"><sup class="sml">341</sup></a>? Je vous +prédis, au nom du Très-Haut, que votre ville sera épargnée, si vous +agissez ainsi<a id="footnotetag342" name="footnotetag342"></a><a href="#footnote342"><sup class="sml">342</sup></a>, tandis que les lieux où vous croyez trouver votre +sûreté tomberont aux mains de l'ennemi, et qu'il n'y restera pas pierre +sur pierre.» Ses paroles, ses gestes, son regard d'inspirée, émurent +toutes les femmes, qui la suivirent silencieusement où elle voulut. Il y +avait à la pointe orientale de l'île de Lutèce, dans le même emplacement +où s'élève aujourd'hui la basilique de Notre-Dame, une église, consacrée +au protomartyr saint Étienne. C'est là que Geneviève conduisit son +cortége de femmes, à l'aide duquel elle se barricada dans le baptistère, +et toutes se mirent à prier. Surpris de l'absence prolongée de leurs +femmes, les hommes vinrent à leur tour à l'église, et trouvant les +portes du baptistère fermées, ils demandèrent ce que cela signifiait; +mais les femmes répondirent de l'intérieur qu'elles ne voulaient plus +partir<a id="footnotetag343" name="footnotetag343"></a><a href="#footnote343"><sup class="sml">343</sup></a>. Cette réponse mit les hommes hors d'eux-mêmes. Avant de +briser la clôture d'un lieu saint, ils tinrent conseil, et discutèrent +d'abord sur le genre de supplice qu'il convenait d'infliger à la fausse +prophétesse, comme ils l'appelaient, à l'esprit de mensonge qui venait +les tenter dans leurs mauvais jours. Les uns opinaient pour qu'elle fût +lapidée à la porte de l'église, les autres pour qu'on la jetât la tête +la première dans la Seine<a id="footnotetag344" name="footnotetag344"></a><a href="#footnote344"><sup class="sml">344</sup></a>. Ils discutaient tumultueusement, quand +le hasard leur envoya un membre du clergé d'Auxerre, qui fuyait +l'approche de l'invasion et gagnait probablement la basse Seine, +espérant y être plus à l'abri. C'était un diacre qui avait apporté +plusieurs fois à Geneviève les <i>eulogies</i> de la part de saint +Germain<a id="footnotetag345" name="footnotetag345"></a><a href="#footnote345"><sup class="sml">345</sup></a>. Au nom de l'évêque mort depuis trois ans, il les +réprimanda, les fit rougir de leur barbarie, et, les exhortant à suivre +un conseil où il reconnaissait le doigt de Dieu: «Cette fille est +sainte, leur dit-il, obéissez-lui.» Les Parisiens se laissèrent +persuader et restèrent. Geneviève avait bien vu. Les bandes d'Attila, +ralliées entre la Somme et la Marne, n'approchèrent point de Paris, et +cette ville dut sa conservation à l'obstination courageuse d'une pauvre +et simple fille. Si ses habitants se fussent alors dispersés, bien des +causes auraient pu empêcher leur retour, et, selon toute apparence, la +petite ville de Lutèce, réservée à de si hautes destinées, serait +devenue, comme tant de cités gauloises plus importantes qu'elle, un +désert dont l'herbe et les eaux recouvriraient aujourd'hui les ruines, +et où l'antiquaire chercherait peut-être une trace de l'invasion +d'Attila.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote341" name="footnote341"><b>Note 341: </b></a><a href="#footnotetag341">(retour) </a> Ne urbem in qua genitæ nutritæque fuerant sub hac + desperatione desererent, sed potius contra gladiorum impetum se + vel viros suos jejuniis et orationibus munirent.--Quatenus possent + sicut Judith et Esther super venturam eladem evadere. <i>ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote342" name="footnote342"><b>Note 342: </b></a><a href="#footnotetag342">(retour) </a> Parisium Christo protegente salvandum. <i>Vit. S. + Genovef.</i>, 10.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote343" name="footnote343"><b>Note 343: </b></a><a href="#footnotetag343">(retour) </a> Viros suos omnimodis admonebant... <i>Vit. S. Gen.</i>, + 11.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote344" name="footnote344"><b>Note 344: </b></a><a href="#footnotetag344">(retour) </a> Tractantibus autem civibus ut Genovefam aut + lapidibus obrutam, aut vasto gurgite mersam punirent... <i>Vit. S. + Genovef.</i>, apud Bolland., <i>ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote345" name="footnote345"><b>Note 345: </b></a><a href="#footnotetag345">(retour) </a> Adveniente ab Autissiodorensi urbe diacono... + <i>ibid.</i></blockquote> + +<p>L'intention du roi des Huns n'était point de livrer la Gaule à un +pillage général, au moins pour le moment. Attila, qui hasardait toujours +le moins possible, aimait à surprendre son ennemi: il avait coutume de +dire que «l'attaque appartient au plus brave<a id="footnotetag346" name="footnotetag346"></a><a href="#footnote346"><sup class="sml">346</sup></a>;» d'ailleurs les +expéditions soudaines, rapides, étaient dans la nature des troupes qu'il +commandait. Son plan, arrêté dès le premier jour, consistait à marcher +directement sur le midi des Gaules pour attirer les Visigoths hors de +leurs cantonnements ou les y écraser avant l'arrivée des troupes +romaines, qu'il savait encore en Italie. Les Visigoths détruits, il +devait se porter au-devant d'Aëtius, et l'attaquer au débouché des +Alpes; quant aux Burgondes et aux Franks, il n'en tenait pas grand +compte, lui qui avait déjà battu les premiers et vu fuir les seconds. Sa +marche depuis Metz dévoilait ce plan à des yeux clairvoyants. Deux +routes conduisaient de cette ville dans le midi des Gaules: l'une, +principale voie de communication entre la province narbonnaise et les +bords du Rhin, passait par Langres, Châlons-sur-Saône et Lyon, pour +descendre ensuite la vallée du Rhône; l'autre passait par Reims, Troyes +et Orléans. La première, toute montagneuse, parcourait un pays où une +nombreuse cavalerie ne pouvait ni se déployer ni trouver à vivre; la +seconde traversait une région plane et ouverte, qui se prolongeait +encore au delà de la Loire, dans les plaines de la Sologne et du Berry. +Toujours bien renseigné sur les contrées où il voulait porter la guerre, +Attila choisit la seconde de ces routes; il comptait même s'emparer +d'Orléans sans coup férir, grâce à certaines intelligences qu'il avait +déjà nouées avec le chef ou roi des Alains, campés en Sologne, et +chargés de garder les passages du fleuve<a id="footnotetag347" name="footnotetag347"></a><a href="#footnote347"><sup class="sml">347</sup></a>. Sangiban (c'était le nom +de ce roi), homme faible et méticuleux, s'était laissé intimider par les +menaces d'Attila ou gagner par ses promesses, car Attila avait partout +des gens qui travaillaient pour lui soit comme émissaires, soit comme +espions. D'ailleurs les Alains de la Gaule, anciens vassaux des Huns, +n'étaient pas tranquilles sur les suites de leur désertion, quand ils +voyaient les puissants Visigoths eux-mêmes réclamés comme des esclaves +fugitifs. Ces réflexions agirent sur l'esprit du roi alain, qui +consentit à livrer Orléans aux troupes d'Attila. Peut-être aussi le +médecin Eudoxe promettait-il à son protecteur une insurrection de +paysans dans les provinces cisligériennes qui avaient été le principal +foyer de la bagaudie. Le roi des Huns avait donc bien des motifs de +hâter sa marche sur Orléans. Ramenant à lui les ailes de son armée, il +la concentra tout entière dans cette direction, et à partir de Reims +tous les pillages cessèrent. C'est ainsi que Châlons-sur-Marne, Troyes +et Sens furent traversés sans éprouver le sort de Metz, de Toul et de +Reims. Quelque diligence que fît Attila, une armée embarrassée de +chariots ne devait pas mettre moins de vingt jours à parcourir les 336 +milles romains (112 lieues de France) qui séparaient Metz d'Orléans, +d'après les itinéraires officiels. Ainsi donc, parti de la première de +ces villes le 9 ou le 10 avril, il put arriver devant la seconde dans +les premiers jours du mois de mai<a id="footnotetag348" name="footnotetag348"></a><a href="#footnote348"><sup class="sml">348</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote346" name="footnote346"><b>Note 346: </b></a><a href="#footnotetag346">(retour) </a> Audaciores sunt semper, qui inferunt bellum. <span class="sc">Jorn.</span>, + <i>R. Get.</i> 39.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote347" name="footnote347"><b>Note 347: </b></a><a href="#footnotetag347">(retour) </a> Sangibanus namque, rex Alanorum, meta futurorum + perterritus, Attilæ se tradere pollicetur, et Aurelianam civitatem + Galliæ, ubi tunc consistebat, in ejus jura transducere. Jorn. <i>R. + Get.</i>, 39.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote348" name="footnote348"><b>Note 348: </b></a><a href="#footnotetag348">(retour) </a> Voici, étape par étape, d'après les itinéraires + romains, le chemin que parcourut Attila entre Metz et Orléans. Il + est curieux de pouvoir suivre, au bout de quatorze siècles, tous + les pas de ce terrible conquérant sur le sol de notre patrie.--1º + De Metz à Reims.--<i>Divodurum</i>, Metz; <i>Scarpona</i>, Scarponne, 21 + milles; <i>Tullum</i>, Toul, 15 milles; <i>Ad Fines</i>, Foug, 6 milles; + <i>Nasium</i>, Naix, 21 milles; <i>Caturiges</i>, Bar-le-Duc, 14 milles et + demi; <i>Ariola</i>, Montgarni, 13 milles et demi; <i>Fanum Minervœ</i>, La + Cheppe sur la Vesle, où la tradition place le camp d'Attila, 24 + milles; <i>Durocortorum</i>, Reims, 28 milles et demi.--2º De Reims à + Troyes.--<i>Durocortorum</i>, Reims; <i>Durucatataunum</i>, Châlons, 27 + milles; <i>Artiaca</i>, Arcis-sur-Aube, 33 milles; <i>Tricasses</i>, Troyes, + 18 milles.--3º De Troyes à Sens--<i>Augustobona</i>, Troyes; <i>Clanum</i>, + Villemaur, 18 milles et demi; <i>Agedincum</i>, Sens, 25 milles.--4º De + Sens à Orléans.--<i>Agedincum</i>, Sens; <i>Aquœ Segestœ</i>, ruines au nord + de Sceaux, 34 milles romains; <i>Fines</i>, forêt d'Orléans entre + Cour-Dieu et Philissanet, 22 milles; <i>Genabum</i>, Orléans, 15 + milles.</blockquote> + +<a name="ca6" id="ca6"></a> + <br> + +<h3>CHAPITRE SIXIÈME</h3> + +<p>Orléans au Ve siècle.--Les habitants mettent leur ville en état de +défense.--L'évêque Agnan va trouver dans Arles le patrice +Aëtius.--Aëtius promet de secourir Orléans.--Inutilité de ses efforts +pour entraîner les Visigoths.--Les Gaulois et les Barbares fédérés et +Lètes accourent sous ses drapeaux.--Force de l'armée +d'Aëtius.--Caractère d'Avitus: sa liaison avec les Visigoths; son +influence sur Théodoric; il le décide à partir.--Les habitants d'Orléans +réduits à l'extrémité se découragent.--Ambassade d'Agnan vers +Attila.--Les Huns entrent dans Orléans; arrivée d'Aëtius; combat; +retraite des Huns.--Attila traverse la Champagne.--Loup, évêque de +Troyes, est emmené par Attila.--Combat sanglant entre les Franks et les +Gépides à Méry-sur-Seine.--Camp d'Attila près de Châlons.--Attila +consulte ses devins sur le succès de la bataille.--Divination des +Huns.--Affaire des Champs catalauniques; ordre de bataille des Huns et +des Romains.--Discours d'Attila à ses soldats.--La bataille s'engage; +horrible mêlée; mort de Théodoric, roi des Visigoths.--Attila est défait +et se retranche dans son camp.--Funérailles de Théodoric; son fils +Thorismond lui succède.--Thorismond remmène les Visigoths à +Toulouse.--Joie d'Attila.--Sa retraite jusqu'au Rhin.--Les Visigoths +s'attribuent la victoire de Châlons.--Injustice de la cour de Ravenne +envers le patrice Aëtius.</p> + +<p class="mid large">451</p> + +<p>La Loire, dans son cours de cent quatre-vingts lieues, forme entre le +nord et le midi des Gaules un large fossé demi-circulaire, tracé par la +nature entre des climats différents, et qui séparait alors, comme il le +fait aujourd'hui, des populations non moins différentes d'origine et +d'intérêts. La ville d'Orléans, située au sommet de la courbure et +boulevard de ce grand fossé, a joué un rôle importent à toutes les +époques de notre histoire, soit comme point stratégique, soit comme +centre commercial. Au temps de l'indépendance de la Gaule et sous son +vieux nom de Genabum, elle avait déjà cette double importance, et ce fut +de ses murs que partit le signal de la grande insurrection qui mit un +instant en péril la gloire et la vie de Jules César. Sous le régime +gallo-romain, il y eut peu de guerres civiles ou étrangères dont elle +n'eût à souffrir, et sa muraille, trop souvent battue du bélier, dut +être reconstruite vers l'année 272, sous le principat de l'empereur +Aurélien, dont Genabum adopta le nom par reconnaissance. De même que la +ville actuelle, la cité aurélienne était assise sur une pente qui borde +la rive droite de la Loire, et son enceinte, formée par un +parallélogramme de murs flanqués de tours, plongeait du côté du midi +dans les eaux du fleuve. Une grosse tour, placée à l'angle sud-ouest, +servait de tête à un pont qui conduisait sur la rive gauche dans la +direction de Bourges, et d'autres ouvrages de grande dimension, dont +quelques restes sont encore debout, défendaient la porte orientale, où +convergeaient les routes de Nevers et de Sens.</p> + +<p>Gardiens d'un point si important, les habitans d'Orléans étaient en émoi +au moindre bruit de guerre, et dans cette décadence du gouvernement +romain, où chefs et soldats leur manquaient souvent, ils s'étaient +habitués à ne prendre conseil que d'eux-mêmes. Quand ils connurent la +marche d'Attila et ses proclamations, dans lesquelles il disait n'en +vouloir qu'aux Visigoths, les Orléanais sentirent bien que cet orage +allait d'abord fondre sur eux. Remettre leurs murs en état, élever +quelques ouvrages nouveaux, réunir tout ce qu'ils pourraient de vivres +et de munitions de siége, fut leur premier soin<a id="footnotetag349" name="footnotetag349"></a><a href="#footnote349"><sup class="sml">349</sup></a>; le second fut +d'épier la conduite des Barbares chargés de les garder. Ils découvrirent +ou du moins ils soupçonnèrent les sourdes menées de Sangiban, et quand +le roi des Alains se présenta pour tenir garnison dans leur ville, ils +lui en fermèrent les portes. En même temps, ils firent partir leur +évêque Anianus pour le midi, afin d'informer de l'état des choses, soit +le préfet du prétoire Tonantius Ferréolus, soit Aëtius lui-même, s'il +était arrivé d'Italie<a id="footnotetag350" name="footnotetag350"></a><a href="#footnote350"><sup class="sml">350</sup></a>. La mission d'Anianus consistait à vérifier +par ses propres yeux sur quels secours Orléans pouvait compter, et de +faire connaître aux généraux romains combien de temps la ville pouvait +raisonnablement tenir sans secours étrangers, puisqu'elle avait dû +repousser les Alains comme suspects, sinon comme traîtres déclarés.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote349" name="footnote349"><b>Note 349: </b></a><a href="#footnotetag349">(retour) </a> Præparante populo omnia quæ ad repellenda hominum + jacula, portis muris vel turribus fuerant opportuna. <i>Vit. S. + Anian.</i>, ap. Ghesn., <i>Script. Franc.</i>, t. <span class="sc">i</span>, p. 521.--D. Bouq., t. + <span class="sc">i</span>, p. 645, et seq.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote350" name="footnote350"><b>Note 350: </b></a><a href="#footnotetag350">(retour) </a> Tunc vir Domini Anianus... Arelatensem urbem + expetere decrevit, et Aëtium Patricium qui sub Romano imperio in + Galliis rempublicam gubernabat, videndum expetivit, ut ei furorem + rebellium cum periculo suorum civium intimaret. <i>Vit. S. An., + ibid.</i></blockquote> + +<p>Anianus, autrement dit Agnan, appartenait à cette race héroïque +d'évêques que produisait le Ve siècle, et qui, hommes de savoir et de +piété, hommes de conseil, hommes de main, devenaient, dans les périls +publics, les magistrats naturels de leurs cités. L'élection populaire, +qui était alors le mode de recrutement de l'église, savait démêler en +eux les qualités qui devaient les rendre utiles en toute circonstance, +soit qu'elle s'adressât à un commandant militaire comme dans Germain, à +un avocat comme dans Loup de Troyes, à un poëte homme du monde comme +dans Sidoine Apollinaire. Les peuples suivaient avec une confiance que +ne leur inspiraient pas toujours les généraux de profession ces +capitaines improvisés, qui avaient le bâton pastoral pour arme, qui +rangeaient leurs troupes au chant des psaumes, et commandaient la charge +au cri d'<i>Alleluia</i>. De leur côté, les Barbares ne voyaient qu'avec une +certaine appréhension des généraux sans cuirasse et sans épée, dont ils +ne calculaient pas bien toute la puissance; ils tremblèrent plus d'une +fois devant eux, et plus d'une fois des négociations vainement +poursuivies par les maîtres des milices ou les préfets se terminèrent +par l'intervention d'un évêque. Anianus, en arrivant dans la ville +d'Arles, domicile des hauts fonctionnaires romains, aperçut autour du +palais impérial un appareil de licteurs et de gardes qui lui révéla la +présence du patrice généralissime<a id="footnotetag351" name="footnotetag351"></a><a href="#footnote351"><sup class="sml">351</sup></a>. Aëtius, en effet, était de +retour depuis quelques jours. Au nom de l'évêque d'Orléans, qui +demandait à lui parler sans délai, il traversa son vestibule, déjà +encombré d'officiers, de magistrats et d'évêques qui attendaient leur +tour d'audience, s'avança au-devant du vieillard jusqu'à la porte, et +l'entretint longtemps en particulier<a id="footnotetag352" name="footnotetag352"></a><a href="#footnote352"><sup class="sml">352</sup></a>; ils s'expliquèrent sur la +situation de la ville et sur celle de l'armée romaine. L'évêque +insistait pour obtenir une prompte assistance. Il avait calculé qu'avec +la quantité d'approvisionnements et le nombre d'hommes valides que la +ville renfermait, elle pourrait tenir par ses seules ressources jusqu'au +milieu de juin, mais que, passé ce terme, elle serait forcée de se +rendre: «O mon fils, lui dit-il de ce ton solennel et mystique que la +lecture habituelle des livres saints imprimait au langage des prêtres de +ce temps, je t'annonce que si, le huitième jour avant les calendes de +juillet (c'était le 14 du mois de juin), tu n'es pas venu à notre +secours, la bête féroce aura dévoré mon troupeau<a id="footnotetag353" name="footnotetag353"></a><a href="#footnote353"><sup class="sml">353</sup></a>.» Aëtius promit +qu'il y serait au jour marqué, et l'évêque reprit sa route en toute +hâte. Il était à peine rentré dans Orléans, qu'Attila y vint mettre le +siége.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote351" name="footnote351"><b>Note 351: </b></a><a href="#footnotetag351">(retour) </a> Itaque Arelatum veniens, multos Domini reperit + sacerdotes, qui ob varias necessitates adventantes, videre non + poterant faciem judicis ob fastum potentiæ secularis... <i>Vit. S. + Anian.</i>, ap. Chesn., <i>Script. Fr.</i>, t. <span class="sc">i</span>, p. 521.--D. Bouq., t. <span class="sc">i</span>, + p. 645.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote352" name="footnote352"><b>Note 352: </b></a><a href="#footnotetag352">(retour) </a> Sed cum sanctus advenisset ibidem Anianus, divina + gratia inspirante commonitus, protinus egressus est obviam supplex + Aëtius. <i>Vit. S. Anian., ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote353" name="footnote353"><b>Note 353: </b></a><a href="#footnotetag353">(retour) </a> Simulque plenus prophetiæ spiritu, vin kal. julii + diem esse prædixit, quo bestia crudelis gregem sibi creditum + laniandum decerneret: petens ut tunc prædictus Patricius veniendo + succurreret... <i>Vit. S. Anian.</i>, ap. Chesn., <i>Script. Franc.</i>, p. + 521.--D. Bouq., t. <span class="sc">i</span>, p. 645.</blockquote> + +<p>Le retard prolongé d'Aëtius, si préjudiciable à la Gaule, était encore +un fruit de la politique d'Attila. Tant qu'on avait pu craindre que sa +marche vers l'ouest et sa déclaration de guerre aux Visigoths, faite +avec tant d'apparat, ne fussent qu'une feinte pour surprendre l'Italie, +Valentinien avait retenu prudemment au midi des Alpes et les légions +romaines et le général qui valait à lui seul une armée; même, quand fut +arrivée la nouvelle certaine que les Huns avaient franchi le Rhin, +l'empereur voulut conserver près de lui la majeure partie de ses +troupes. Aëtius partit donc avec une poignée d'hommes, comptant sur les +forces que pourrait fournir la Transalpine, principalement en Barbares +fédérés, mais son découragement fut grand quand il vit de près la +situation des choses: les Burgondes battus et humiliés, les Alains en +état de trahison flagrante, et les Visigoths décidés plus que jamais à +rester dans leurs cantonnements. Aucune raison, aucune remontrance, +aucune prière, ne purent fléchir l'esprit obstiné de Théodoric. En vain +Aëtius lui expliquait que sa conduite, quel que fût l'événement de la +campagne, retomberait sur lui et sur son peuple. «Si les Romains sont +vaincus, lui disait-il, Attila viendra sur vous plus fort d'une première +victoire, et, abandonnés à votre tour par le reste de la Gaule, vous +serez hors d'état de résister; si, au contraire, les Romains sont +vainqueurs avec l'aide des autres fédérés, l'honneur en appartiendra à +ceux-ci, et la désertion des Visigoths ne passera plus pour calcul de +prudence, mais pour lâcheté.» A cet argument si pressant, Théodoric +n'avait qu'une réponse, celle qu'il avait déjà faite aux messagers de +Valentinien: «Les Romains ont attiré comme à plaisir sur eux et sur nous +le malheur qui nous menace; qu'ils s'en tirent comme ils pourront!»</p> + +<p>Cependant la seule présence d'Aëtius, comme par un effet magique, avait +ramené dans le midi des Gaules la confiance et le courage<a id="footnotetag354" name="footnotetag354"></a><a href="#footnote354"><sup class="sml">354</sup></a>. Les +nobles gaulois armaient leurs clients, les paysans demandaient des +armes, et, au milieu de cet entraînement patriotique, aucune tentative +de bagaudie n'osa se manifester; les esclaves eux-mêmes restèrent en +paix. Bien que séparée du gouvernement de l'empire, la petite république +armoricaine<a id="footnotetag355" name="footnotetag355"></a><a href="#footnote355"><sup class="sml">355</sup></a> prouva qu'elle avait toujours le cœur romain, en +envoyant ses guerriers au camp d'Aëtius sous leur drapeau national et +sous la conduite de leur roi breton. Les Franks-Ripuaires ne furent pas +les derniers au rendez-vous; Mérovée y accourut plein d'ardeur avec ses +Franks-Saliens, et Gondicaire avec ses Burgondes<a id="footnotetag356" name="footnotetag356"></a><a href="#footnote356"><sup class="sml">356</sup></a>, impatients de +racheter leur défaite. On remarquait près d'eux un petit peuple des +Alpes, les Bréons ou Brennes<a id="footnotetag357" name="footnotetag357"></a><a href="#footnote357"><sup class="sml">357</sup></a>, qu'Aëtius avait ralliés pendant son +voyage et amenés en Gaule. Lorsque Sangiban vint se présenter avec sa +horde, Aëtius feignit d'ignorer sa trahison, soit pour ne pas pousser à +bout par un éclat cet homme toujours incertain, soit de peur d'ébranler +par un pareil exemple la fidélité des autres Barbares; mais il fit +observer soigneusement toutes ses démarches. C'étaient là les grands +corps de troupes; ils se grossirent encore des compagnies de colons +barbares ou <i>Lètes</i> qui arrivaient de tous les points de la province, où +les communications étaient encore libres avec le midi de la Loire. Ainsi +il y avait des Lètes-Teutons à Chartres, des Lètes-Bataves et Suèves à +Bayeux et à Coutances, des Suèves au Mans, des Franks à Rennes, d'autres +Suèves à Clermont, des Sarmates et des Taïfales à Poitiers, d'autres +Sarmates à Autun, et çà et là des détachements de colons saxons entre +l'embouchure de la Seine et celle de la Loire<a id="footnotetag358" name="footnotetag358"></a><a href="#footnote358"><sup class="sml">358</sup></a>; tous purent se +rallier à l'armée d'Aëtius, soit au camp, soit pendant la route. Aëtius, +en voyant l'ardeur qui se manifestait de toutes parts, sentit pénétrer +en lui-même quelque chose de la confiance qu'il inspirait; mais +l'absence des Visigoths lui causait toujours un regret cuisant. Mettant +donc à les attirer autant d'obstination qu'ils en mettaient à s'isoler, +il roulait dans sa tête toutes les combinaisons qui pouvaient le +conduire à son but, lorsqu'à force d'y songer, il en trouva une dont le +succès lui parut infaillible.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote354" name="footnote354"><b>Note 354: </b></a><a href="#footnotetag354">(retour) </a> Tanta patricii Aëtii providentia fuit, cui tunc + innitebatur respublica hesperiæ plagæ, ut undique bellatoribus + congregratis... Jorn., <i>R. Get.</i>, 36.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote355" name="footnote355"><b>Note 355: </b></a><a href="#footnotetag355">(retour) </a> Armoriciani... Jorn., <i>R. Get.</i>, 36.--Ils vinrent + aussi en 468 au secours de l'Arvernie sous la conduite de leur roi + Riothimus.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote356" name="footnote356"><b>Note 356: </b></a><a href="#footnotetag356">(retour) </a> Franci Burgundiones... Riparioli... Jorn., <i>R. + Get.</i>, 36.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote357" name="footnote357"><b>Note 357: </b></a><a href="#footnotetag357">(retour) </a> Ibriones, quondam milites romani, tunc vero jam in + numero auxiliariorum exquisiti... Jorn., <i>R. Get., ut. sup.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote358" name="footnote358"><b>Note 358: </b></a><a href="#footnotetag358">(retour) </a> Liciani... Sarmatæ... Saxones... aliæque Celticæ + vel Germanicæ nationes. Jorn., <i>R. Get.</i>, 36.</blockquote> + +<p>Dans la cité d'Arvernie, aujourd'hui la province d'Auvergne, vivait un +sénateur, de noblesse à la fois celtique et romaine, dont la famille +avait occupé les plus hautes fonctions administratives et militaires +dans l'empire d'Occident, des préfectures du prétoire, des maîtrises des +milices, des patriciats, et à qui ses ancêtres avaient légué de si +grands biens, que son fils Ecdicius, dans une circonstance où il +s'agissait de la liberté de l'Arvernie, put lever une armée avec ses +seuls clients, et nourrir du blé de ses terres la ville de Clermont +affamée<a id="footnotetag359" name="footnotetag359"></a><a href="#footnote359"><sup class="sml">359</sup></a>. Ce sénateur se nommait Mecilius Avitus. Avitus présentait +un étrange composé de mollesse et d'élans énergiques: homme de plaisir +et homme d'étude, épicurien patriote, il avait d'abord fait la guerre et +servi le gouvernement romain, sous les drapeaux d'Aëtius, avec une +bravoure incomparable; entré plus tard dans les carrières civiles, il le +servit également bien, et se fit la réputation d'un politique habile et +heureux. On vantait surtout l'adresse avec laquelle, en 439, étant +préfet du prétoire des Gaules, il avait arraché au roi des Visigoths une +trêve ou un traité de paix que ce dernier refusait obstinément aux +généraux romains<a id="footnotetag360" name="footnotetag360"></a><a href="#footnote360"><sup class="sml">360</sup></a>. A l'expiration de chacune de ses charges, Avitus +venait s'ensevelir dans sa délicieuse villa d'Avitacum, qu'il avait fait +construire à l'endroit le plus agreste de ses montagnes, sous un rocher +couvert de sapins, au milieu d'eaux jaillissantes et sur la lisière d'un +petit lac<a id="footnotetag361" name="footnotetag361"></a><a href="#footnote361"><sup class="sml">361</sup></a>. Il y menait une vie tout à la fois voluptueuse et +occupée, en compagnie de ses livres, des gens de lettres qui affluaient +chez lui de toutes parts, et des femmes élégantes de la province. Des +fenêtres de sa bibliothèque, où les beaux esprits venaient réciter leurs +vers et leur prose, on apercevait les bains thermaux<a id="footnotetag362" name="footnotetag362"></a><a href="#footnote362"><sup class="sml">362</sup></a> qu'il avait +fait bâtir à grands frais pour l'agrément de ses hôtes et pour le sien. +Sa famille se composait de deux fils, dont l'aîné, Ecdicius, succéda +plus tard à son importance, et d'une fille nommée Papianilla, qui avait +épousé Sidonius, de la famille lyonnaise des Apollinaires, homme +honorable et distingué, et déjà le poëte le plus en vogue de tout +l'Occident.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote359" name="footnote359"><b>Note 359: </b></a><a href="#footnotetag359">(retour) </a> Greg. Tur., <i>Hist. Franc.</i>, 11.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote360" name="footnote360"><b>Note 360: </b></a><a href="#footnotetag360">(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> .....Postquam undique nullum</p> +<p class="i14"> Præsidium, ducibusque tuis nil, Roma, relictum est,</p> +<p class="i14"> Fœdus, Avite, novas: sævum tua pagina regem</p> +<p class="i14"> Lecta domat...</p> +<br> +<p class="i14"> (Sidon. Apollin., <i>Panegyr. Avit.</i>, v. 36.)</p> +</div></div> + +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote361" name="footnote361"><b>Note 361: </b></a><a href="#footnotetag361">(retour) </a> On peut voir la description d'Avitacum dans une + lettre charmante de son gendre Sidoine Apollinaire, <i>Epist.</i> <span class="sc">II</span>, + 2.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote362" name="footnote362"><b>Note 362: </b></a><a href="#footnotetag362">(retour) </a> Balnæum ab Africo radicibus nemorosæ rupis + adhærescit. Sid. Apollin., <i>Epist.</i> <span class="sc">II</span>, 2.</blockquote> + +<p>Si l'exquise urbanité d'Avitus et les rares mérites de son esprit le +faisaient rechercher en tous lieux, même à Rome, nulle part il ne +recevait un accueil plus empressé, il n'était l'objet d'une admiration +plus expansive qu'à la cour des Visigoths. Théodoric ne se lassait point +de voir et d'entendre ce type de toutes les élégances, qui contrastait +si fort avec la tenue grossière, la voix rauque et le mauvais latin des +seigneurs en casaque de peau qui composaient le fond de la cour de +Toulouse. Une visite du noble arverne était pour le fils d'Alaric une +bonne fortune ardemment souhaitée: il le consultait sur toutes choses, +principalement sur l'éducation de ses enfants. Il semble même qu'Avitus +consentit à diriger les études du jeune Théodoric, fils puîné du roi. +Grâce aux leçons du digne conseiller, la demeure des ravageurs de Rome +se transforma en une académie latine où l'on étudiait le droit romain et +où l'on commentait l'Énéide. Le jeune Théodoric se rappela toujours avec +reconnaissance qu'il lui devait le bonheur d'avoir lu, comme il disait, +«les pages du docte Maron<a id="footnotetag363" name="footnotetag363"></a><a href="#footnote363"><sup class="sml">363</sup></a>.» C'est à cette autorité toute +personnelle d'Avitus sur l'esprit du roi barbare qu'Aëtius eut l'idée de +s'adresser, et, comme le temps pressait, il partit immédiatement pour +Avitacum en compagnie de quelques nobles arvernes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote363" name="footnote363"><b>Note 363: </b></a><a href="#footnotetag363">(retour) </a> Sidoine Apollinaire met les vers suivants dans la + bouche de Théodoric qui les adresse à Avitus. + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i30"> . . . . . Mihi Romula dudum</p> +<p class="i14"> Per te jura placent; parvumque ediscere jussit</p> +<p class="i14"> Ad tua verba pater, docti quo prisca Maronis</p> +<p class="i14"> Carmine molliret Scythicos mihi pagina mores...</p> +</div></div> + +</blockquote> + +<p>«Avitus, salut du monde, dit-il en abordant le maître du lieu, ce n'est +pas pour toi une gloire nouvelle de voir Aëtius te supplier. Ce peuple +barbare qui demeure à nos portes n'a d'yeux que les tiens, n'entend que +par tes oreilles; tu lui dis de rentrer dans ses cantonnements, et il y +rentre; tu lui dis d'en sortir, et il en sort; fais donc qu'il en sorte +aujourd'hui. Naguère tu lui imposas la paix, maintenant impose-lui la +guerre<a id="footnotetag364" name="footnotetag364"></a><a href="#footnote364"><sup class="sml">364</sup></a>.» Ce compliment quintessencié à la mode du temps, mais +très-flatteur, fut fort du goût d'Avitus. D'ailleurs la démarche d'un si +grand personnage l'honorait tellement aux yeux du monde, qu'il se fit en +quelque sorte un devoir de réussir dans la mission qu'on lui donnait. Il +y réussit, et Théodoric, déjà ébranlé, fit aux sages représentations +d'un ami le sacrifice de ses dernières répugnances. Avitus fut aidé en +cela par le désir secret des chefs visigoths, qui commençaient à rougir +du reproche de lâcheté que Romains et Barbares leur adressaient à +l'envi. Aussi, quand un ordre du roi annonça le départ, la joie fut +générale dans les cantonnements des Goths: c'était à qui se présenterait +avec ses armes, à qui se ferait admettre parmi les combattants<a id="footnotetag365" name="footnotetag365"></a><a href="#footnote365"><sup class="sml">365</sup></a>; +Théodoric prit en personne le commandement de ses troupes, et se fit +accompagner par ses deux fils aînés, Thorismond et Théodoric, laissant +l'administration du royaume aux mains des quatre puînés, Frédéric, +Euric, Rothemer et Himeric<a id="footnotetag366" name="footnotetag366"></a><a href="#footnote366"><sup class="sml">366</sup></a>. Ce fut pour Aëtius et pour toute +l'armée confédérée un beau jour que celui où, suivant l'expression du +poëte, gendre d'Avitus, à qui nous devons ces détails, «les bataillons +couverts de peaux vinrent se placer à la suite des clairons +romains<a id="footnotetag367" name="footnotetag367"></a><a href="#footnote367"><sup class="sml">367</sup></a>;» de ce jour, le patrice ne douta plus de la victoire.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote364" name="footnote364"><b>Note 364: </b></a><a href="#footnotetag364">(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Orbis, Avite, salus, cui non nova gloria nunc est,</p> +<p class="i14"> Quod rogat Aëtius: voluisti, et non nocet hostis:</p> +<p class="i14"> Vis? prodest. Inclusa tenes tot millia nutu,</p> +<p class="i14"> Et populis Getieis sola est tua gratia limes.</p> +<p class="i14"> Infensi semper nobis pacem tibi præstant.</p> +<p class="i14"> Victrices, i, prome Aquilas...</p> +<br> +<p class="i14"> Sidon. Apoll., v. 339 et seqq.</p> +</div></div> + +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote365" name="footnote365"><b>Note 365: </b></a><a href="#footnotetag365">(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Ad nomen currente Geta.... Timet ære vocari</p> +<p class="i14"> Dirutus, opprobrium non damnum Barbarus horrens.</p> + <p class="i14"> Hos ad bella trahit jam tum spes orbis Avitus...</p> +<br> +<p class="i14"> Sid. Apoll., <i>Paneg., Avit.</i>, v. 350.</p> +</div></div> + +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote366" name="footnote366"><b>Note 366: </b></a><a href="#footnotetag366">(retour) </a> Quatuor filiis domi dimissis, id est, Friderico, et + Eurico, Rothimere et Himerico, secum tantum Thorismundum et + Theodoricum majores natu participes laboris assumnit. Jorn. <i>R. + Get.</i>, 36.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote367" name="footnote367"><b>Note 367: </b></a><a href="#footnotetag367">(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Ibant pellitæ post classica Romula turmæ.</p> +<br> +<p class="i14"> Sidon. Apoll., <i>ibid.</i>, v. 349.</p> +</div></div> + +</blockquote> + +<p>Tous ces tiraillements, toutes ces tergiversations de Théodoric avaient +fait perdre aux Romains un temps précieux: des cinq semaines pendant +lesquelles la ville d'Orléans avait promis de tenir, la plus grande +partie était déjà écoulée, et il restait encore une longue route à +parcourir; néanmoins Aëtius se flattait d'arriver avant le terme fatal. +Attila, dont les hordes cernaient la place jusqu'à la Loire, poussait le +siége aussi activement que le permettait la maladresse des Huns à manier +les machines de guerre, tandis qu'au contraire les assiégés, bien munis +de claies, de boucliers, de balistes, de matières inflammables, +dirigeaient habilement les travaux de la défense. Plusieurs fois il fit +approcher le bélier des murs, mais sans résultat. Les Huns recoururent +alors à l'emploi des arcs, dont ils se servaient avec une vigueur et une +sûreté de coup d'œil incomparables; ils firent pleuvoir incessamment une +grêle de flèches qui portaient la désolation dans la ville<a id="footnotetag368" name="footnotetag368"></a><a href="#footnote368"><sup class="sml">368</sup></a>: nul ne +se montrait plus à découvert sur les créneaux sans être atteint, et les +assiégés éprouvèrent de grandes pertes. Dans ces circonstances, et pour +relever les courages qui commençaient à s'abattre, l'évêque fit promener +processionnellement sur le rempart les reliques de son église<a id="footnotetag369" name="footnotetag369"></a><a href="#footnote369"><sup class="sml">369</sup></a>; mais +l'ardeur des assiégés déclinait rapidement avec leurs forces, soit +qu'ils eussent trop présumé d'eux en s'engageant à tenir jusqu'au 14 de +juin, soit que, ne recevant aucunes nouvelles du dehors, ils pussent +supposer que le reste de la Gaule s'était rendu. Ils accusèrent leur +évêque de les avoir trompés en leur promettant un secours +imaginaire<a id="footnotetag370" name="footnotetag370"></a><a href="#footnote370"><sup class="sml">370</sup></a>. Agnan, ferme dans la croyance qu'une révélation de Dieu +même lui avait annoncé leur délivrance et qu'il ne serait point trompé, +baignait de ses larmes les marches de l'autel, et, se relevant par +intervalle, il s'écriait: «Montez sur la plus haute tour, et regardez si +la miséricorde de Dieu ne nous vient pas<a id="footnotetag371" name="footnotetag371"></a><a href="#footnote371"><sup class="sml">371</sup></a>!» Quand on lui rapportait +qu'aucune troupe, aucun nuage de poussière ne se montrait dans la +plaine, il recommençait à prier avec plus d'ardeur. Il fit partir un +soldat chargé de ce message pour Aëtius: «Si tu n'arrives pas +aujourd'hui même, ô mon fils! il sera trop tard<a id="footnotetag372" name="footnotetag372"></a><a href="#footnote372"><sup class="sml">372</sup></a>.» Le soldat ne +revint pas. A bout de ses forces et de son courage, Agnan se mit à +douter de lui-même. Un orage, qui sembla ouvrir toutes les cataractes du +ciel sur la ville et sur le camp ennemi, ayant suspendu les travaux du +siége pendant trois jours, les habitants tinrent conseil, et décidèrent +qu'il fallait se rendre. L'évêque fut chargé de porter leurs conditions +au camp d'Attila; mais le roi hun, irrité qu'on osât lui parler de +conditions, repoussa brutalement le négociateur, qui rentra tout +tremblant dans la ville<a id="footnotetag373" name="footnotetag373"></a><a href="#footnote373"><sup class="sml">373</sup></a>. Il n'y avait plus qu'à se rendre à +discrétion: c'est ce que firent les assiégés.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote368" name="footnote368"><b>Note 368: </b></a><a href="#footnotetag368">(retour) </a> Interim hostilis exercitus tela jactabat + instantius, atque cum arietibus latera muri crebris quatiebat + impulsibus... <i>Vit. S. Anian.</i>, ap. Chesn., <i>Script. Fr.</i>, t. <span class="sc">I</span>, + p. 521.--D. Bouq., t. <span class="sc">I</span>, p. 645.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote369" name="footnote369"><b>Note 369: </b></a><a href="#footnotetag369">(retour) </a> Pontifex fixus in Domino, per muri ambulatorium + sanctorum gestans pignora, suavi vocis organo more cantabat + catholico... <i>Vit. S. Anian.</i>, <i>ub. sup.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote370" name="footnote370"><b>Note 370: </b></a><a href="#footnotetag370">(retour) </a> Cumque sanctus Anianus populum admoneret, ut nec + sic quoque desperarent de Domino, nihilque esse Deo invalidum, qui + suos tueri prævalet etiam sub momento... <i>Vit. S. Anian.</i>, apud + Chesn., <i>Script. Franc.</i>, t. <span class="sc">I</span>, p. 521.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote371" name="footnote371"><b>Note 371: </b></a><a href="#footnotetag371">(retour) </a> Aspicite de muro civitas, si Dei misericordia jam + succurrat. Greg. Tur., <i>Hist. franc.</i>, <span class="sc">II</span>, 6.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote372" name="footnote372"><b>Note 372: </b></a><a href="#footnotetag372">(retour) </a> Vade et dic filio meo Aetio quia si hodie ad + civitatem adesse distulerit, venire jam crastina nihil proderit. + <i>Vit. S. Anian.</i>, apud Chesn., <i>l. c.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote373" name="footnote373"><b>Note 373: </b></a><a href="#footnotetag373">(retour) </a> Cessante igitur nimbo profluo, sanctus Anianus ad + Attilæ pergit tentorium pro sibi commisso rogaturus populo: + spretus a perfido responso contrario, civitatis sese retulit + claustro... <i>Vit. S. Anian.</i>, apud Chesn., et D. Bouq., <i>ut sup.</i></blockquote> + +<p>Le lendemain donc, dès le point du jour, les serrures brisées et les +portes ouvertes à double battant annoncèrent que l'armée des Huns +pouvait entrer<a id="footnotetag374" name="footnotetag374"></a><a href="#footnote374"><sup class="sml">374</sup></a>. Les chefs pénétrèrent les premiers pour avoir le +choix des dépouilles, et le pillage commença. Il s'opéra dans tous les +quartiers avec une sorte de régularité et d'ordre: des chariots en +station recevaient le butin enlevé des maisons, et les captifs, rangés +par groupes, étaient tirés au sort entre les soldats<a id="footnotetag375" name="footnotetag375"></a><a href="#footnote375"><sup class="sml">375</sup></a>. Cette +opération fut interrompue par un cri soudain, qui ramena l'espérance +dans le cœur des vaincus et jeta l'effroi dans celui des vainqueurs. +C'étaient Aëtius et Thorismond qu'on apercevait à la tête de la +cavalerie romaine, accourant à toute bride, et derrière eux on voyait +briller les aigles des légions et les étendards des Goths<a id="footnotetag376" name="footnotetag376"></a><a href="#footnote376"><sup class="sml">376</sup></a>. Ils +furent bientôt devant la ville. Un premier combat eut lieu au débouché +du pont, sur la rive et jusque dans les eaux de la Loire<a id="footnotetag377" name="footnotetag377"></a><a href="#footnote377"><sup class="sml">377</sup></a>; d'autres +lui succédèrent dans l'intérieur des murs, où les captifs, brisant leurs +chaînes, secondèrent les Romains de leur mieux. Traqués de rue en rue, +écrasés sous les pierres que les habitants lançaient du haut des +maisons, les Huns ne savaient plus que devenir, lorsque Attila fit +sonner la retraite. Le patrice n'avait point manqué à sa parole: on +était au 14 juin. Telle fut cette fameuse journée qui sauva la +civilisation d'une destruction totale en Occident. L'église d'Orléans la +célébra longtemps par une solennité où les noms d'Agnan, d'Aëtius et de +Thorismond se confondaient dans ses prières; mais Orléans était destiné +à décider une autre fois encore du sort de nos aïeux, et la gloire plus +récente et plus poétique de la vierge de Domremy fit pâlir celle du +vieux prêtre gaulois. Cette gloire pourtant était grande au <span class="sc">XIII</span>e +siècle, puisque saint Louis vint à Orléans avec ses fils pour avoir +l'honneur de porter les ossements de saint Agnan lors d'une translation +de reliques. Les guerres religieuses n'épargnèrent pas les restes d'un +héros coupable d'avoir été évêque et canonisé: les calvinistes, en 1562, +brisèrent sa châsse et dispersèrent ses os. Par une triste coïncidence, +le saint roi qui était venu l'honorer eut, lui aussi, sa tombe violée à +Saint-Denis, sous l'empire d'autres passions et d'autres fureurs, et la +ville de Paris vit brûler en place publique les restes de la fille +vénérable dont les patriotiques pressentiments et la courageuse volonté +avaient empêché sa ruine. Ainsi la France dispense tour à tour à ses +enfants les plus glorieux l'apothéose et les gémonies. Puisse du moins +l'histoire offrir à ceux qui ont servi la patrie en des temps et sous +des costumes différents, prêtres, rois, guerriers, bergères ou reines, +un asile sûr où leurs reliques ne seront point profanées!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote374" name="footnote374"><b>Note 374: </b></a><a href="#footnotetag374">(retour) </a> Postera autem die, apertis portarum repagulis, + Attilæ proceres ingressi sunt Aurelianus... <i>ibid.</i>--Sequenti luce + perfractis urbis portis irrumpit furibundus Attilæ regis excertus + 2a <i>Vit. S. Anian.</i>, 10.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote375" name="footnote375"><b>Note 375: </b></a><a href="#footnotetag375">(retour) </a> Sorte ad dividendum populum missa, onerabat + plaustra innumera de plebis capta substantia. 1a <i>Vit. S. Anian.</i>, + ap. Chesn., p. 521, et D. Bouq., p. 646.--Proceres sorte domos + dividunt, asportandis civium spoliis plaustra miles convehit. 2a + <i>Vit. S. Anian.</i>, 10.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote376" name="footnote376"><b>Note 376: </b></a><a href="#footnotetag376">(retour) </a> Ecce Aëtius venit, et Theodorus Germanorum rex ac + Thorismodus filius ejus cum exercitibus suis, ad civitatem + accurrunt... Greg. Tur., <i>Hist. franc.</i>, <span class="sc">II</span>, 6.--Ille (Aëtius)... + utpote divina revelatione commonitus, una cum Theodoro et + Torsomodo regibus... equum ascendit, ac concitus pergit. <i>Vit. S. + Anian.</i>, ap. Chesn. et D. Boug., <i>ubi sup.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote377" name="footnote377"><b>Note 377: </b></a><a href="#footnotetag377">(retour) </a> Itaque alii succubuerunt gladiis, alii coacti + timore tradebant se gurgiti Ligeris, sortituri finem mortis... + <i>Ibid.</i></blockquote> + +<p>Les nomades ne se font pas, comme nous, un déshonneur de la fuite; +attachant plus d'importance au butin qu'à la gloire, ils tâchent de ne +combattre qu'à coup sûr, et, lorsqu'ils trouvent leur ennemi en force, +ils s'esquivent, sauf à revenir en temps plus opportun. C'est ce que +faisait Attila: trompé dans ses prévisions sur Sangiban et maudissant +Aëtius, il ne songeait plus qu'à mettre pour le moment ses troupes et +son butin en sûreté. Il décampa donc silencieusement pendant la nuit, +reprenant la même route qu'il avait suivie à son arrivée, et au lever du +jour il était déjà loin de la ville. Il lui tardait de gagner au delà de +Sens un pays moins ravagé que les environs d'Orléans, et des plaines +découvertes où la cavalerie hunnique retrouverait tous ses avantages, +dans la prévision d'une bataille. Au nord de la ville de Sens, entre la +vallée de l'Yonne et celle de l'Aisne, se développe, sur une longueur +d'environ cinquante lieues et une largeur de trente-cinq à quarante, une +succession de plaines coupées de rivières profondes, dont l'ensemble +portait, dès le <span class="sc">VI</span>e siècle, le nom de <i>Campania</i>, Champagne, qu'il +conserve encore aujourd'hui. A son extrémité septentrionale s'élèvent +les montagnes de l'Ardenne, qui, séparant ces plaines sèches et ondulées +des plaines fertiles et basses de la Belgique, présentent à l'horizon +comme un mur boisé d'une hauteur presque uniforme. Il n'y a d'issue, +pour en sortir et gagner le cours inférieur du Rhin, que les défilés +dangereux de l'Argone du côté du nord-est, ou, du côté du sud-est, le +long trajet des Vosges et du Jura; deux routes romaines conduisant dans +ces deux directions se croisaient alors à <i>Durocatalaunum</i>, aujourd'hui +Châlons-sur-Marne. Attila, qui avait traversé ce pays en venant de +Reims, avait hâte d'occuper la ville et la plaine environnante, qu'on +appelait <i>Champs catalauniques</i>, afin d'assurer ses moyens de retraite +dans le cas où, serré de trop près par l'armée romaine, il se verrait +contraint de livrer bataille<a id="footnotetag378" name="footnotetag378"></a><a href="#footnote378"><sup class="sml">378</sup></a>. Ce n'était pas la première fois dans +l'histoire des Gaules que les champs catalauniques se trouvaient choisis +pour être le théâtre d'une lutte formidable entre les nations, et ce ne +fut pas non plus la dernière.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote378" name="footnote378"><b>Note 378: </b></a><a href="#footnotetag378">(retour) </a> Convenitur itaque in campos Catalaunicos, qui et + Mauriacii nominantur, C. leugas, ut Galli vocant, in longum + tenentes, et LXX in latum. Jorn., <i>R. Get.</i>, 36.--Jornandès ajoute + que les lieues dont il parle, sont de 1500 pas: (Leuga autem + gallica mille et quingentorum passuum quantitate metitur). Elles + équivalent par conséquent, à peu près, à la moitié de nos lieues + ordinaires...</blockquote> + +<p>On pense bien qu'Attila, dans sa marche précipitée, ne laissa piller +qu'autant qu'il le fallut pour se procurer des vivres. Au passage de la +Seine à Troyes, il n'entra point dans la ville; l'évêque Lupus ou Loup +(c'était le même dont nous avons parlé plus haut, et qui accompagnait +saint Germain dans son voyage de Bretagne) vint au-devant de lui, le +priant d'épargner, non pas seulement les habitants d'une cité sans +défense, comme était alors celle de Troyes, qui n'avait plus ni portes +ni murailles, mais encore la population des campagnes<a id="footnotetag379" name="footnotetag379"></a><a href="#footnote379"><sup class="sml">379</sup></a>. «Soit, +répondit le roi hun de ce ton froidement railleur qui succédait chez lui +aux emportements de la colère; mais tu viendras avec moi jusqu'au fleuve +du Rhin. Un si saint personnage ne peut manquer de porter bonheur à moi +et à mon armée<a id="footnotetag380" name="footnotetag380"></a><a href="#footnote380"><sup class="sml">380</sup></a>.» Attila voulait garder en otage, à tout événement, +un prêtre vénéré dans la contrée et considérable aux yeux de tous les +Romains. Pendant qu'il passait l'Aube à Arciaca, aujourd'hui Arcis, il +laissa son arrière-garde, composée des Gépides, dans la plaine +triangulaire que la Seine et l'Aube baignent à droite et à gauche avant +de confondre leurs eaux, non loin de Mauriacum, ou Méry-sur-Seine, +petite bourgade qui avait fait donner à ce delta le nom de <i>Champs de +Mauriac</i><a id="footnotetag381" name="footnotetag381"></a><a href="#footnote381"><sup class="sml">381</sup></a>. L'armée d'Aëtius avait gagné de vitesse celle des Huns, +que la famine, les maladies, les embuscades de paysans décimaient tout +le long de la route, et son avant-garde, formée des Franks de Mérovée, +vint donner contre les Gépides, qui protégeaient le passage de l'Aube. +Le choc eut lieu pendant la nuit; on se battit à tâtons jusqu'au jour +dans une mêlée effroyable, et d'un côté la hache des Franks, de l'autre +l'épée et la lance des Gépides firent si bien leur office, qu'au lever +du jour quinze mille blessés ou morts couvraient le champ de +bataille<a id="footnotetag382" name="footnotetag382"></a><a href="#footnote382"><sup class="sml">382</sup></a>. Ardaric, ayant ramené ses Gépides au delà de la rivière, +rejoignit le gros de l'armée hunnique, qui le jour même entra dans la +ville de Châlons.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote379" name="footnote379"><b>Note 379: </b></a><a href="#footnotetag379">(retour) </a> Quippe cum diversa urbium loca simulatæ pacis arte + tentaret, Trecassinam urbem patentibus campis expositam, et armis + immunitam et muris, cum infensaret sui agminis densitate, + sollicitus piæ mentis Antistes... <i>Vit. S. Lup.</i>, apud. Bolland., + 29 jul.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote380" name="footnote380"><b>Note 380: </b></a><a href="#footnotetag380">(retour) </a> Secum indicit iturum, Rheni etiam fluenta visurum; + ibique eum dimittendum pariter pollicetur. <i>Vit. S. Lup., ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote381" name="footnote381"><b>Note 381: </b></a><a href="#footnotetag381">(retour) </a> Campus Mauriacus. Greg. Tur., <span class="sc">II</span>, 7.--Campi + Mauriacii... Jorn., <i>R. Get.</i>, 36.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote382" name="footnote382"><b>Note 382: </b></a><a href="#footnotetag382">(retour) </a> Exceptis XV millibus Gepidarum et Francorum qui... + noctu sibi occurrentes mutuis concidere vulneribus, Francis pro + Romanorum, Gepidis pro Hunnorum parte pugnantibus. Jorn., <i>R. + Get.</i>, 41.--Le texte de Jornandès porte XC <i>millibus</i> par erreur + de copiste, sans aucun doute: j'ai adopté la correction proposée + par l'abbé Dubos.</blockquote> + +<p>Il n'y avait plus moyen d'éviter un combat général. A quelques milles au +delà de Châlons, près de la station appelée dans les itinéraires <i>Fanum +Minervæ</i>, temple de Minerve, se voient encore aujourd'hui les restes +d'un camp fortifié à la manière romaine, lequel commandait la route de +Strasbourg, et semble avoir eu pour destination de couvrir les deux +villes de Reims et de Châlons, entre lesquelles il était situé. Non +loin de ces ruines, dans une plaine à perte de vue, coule la rivière de +Vesle, qui, voisine de sa source, n'est encore là qu'un faible ruisseau, +et cette circonstance, jointe à d'autres détails topographiques indiqués +par l'histoire, paraît confirmer l'opinion qui fait de ce lieu le champ +de bataille des Romains et des Huns. En effet, la tradition désigne sous +le nom de <i>Camp d'Attila</i> ces restes d'un établissement dont le +caractère est incontestablement romain, et dont le bon état de +conservation, après quatorze siècles, exclut toute idée d'un bivouac +barbare disposé à la hâte. Attila, trouvant des fortifications à sa +portée, en aurait-il profité comme d'une bonne fortune? Se serait-il +servi de l'enceinte romaine pour affermir l'assiette de son camp? On +peut le supposer avec vraisemblance, et cette supposition met d'accord, +sans grands frais d'hypothèse, la tradition locale et le bon sens. Une +fois décidé à combattre, Attila fit ranger ses chariots en cercle et +dressa ses tentes à l'intérieur. Le jour même, l'armée d'Aëtius campait +en face de lui, les légions suivant les règles de la castramétation +romaine, les fédérés barbares sans retranchement ni palissades, et +chaque nation séparément.</p> + +<p>Attila passa toute cette nuit dans une agitation inexprimable. Le +mauvais état de son armée découragée, affaiblie par les privations et +considérablement réduite en hommes et en chevaux, ne lui faisait que +trop pressentir la probabilité d'une défaite, et cette probabilité +n'échappait guère non plus à des yeux moins clairvoyants que les siens. +Ses soldats avaient pris dans les bois voisins un ermite qui faisait +parmi les paysans le métier de prophète. Attila eut la fantaisie de +l'interroger. «Tu es le <i>fléau de Dieu</i>, lui dit le solitaire, et le +maillet avec lequel la Providence céleste frappe sur le monde; mais Dieu +brise, quand il lui plaît, les instruments de sa vengeance, et il fait +passer le glaive d'une main à l'autre, suivant ses desseins. Sache donc +que tu seras vaincu dans ta bataille contre les Romains, afin que tu +reconnaisses bien que ta force ne vient pas de la terre<a id="footnotetag383" name="footnotetag383"></a><a href="#footnote383"><sup class="sml">383</sup></a>.» Cette +réponse courageuse n'irrita point le roi des Huns. Après avoir entendu +le prophète chrétien, il voulut entendre à leur tour tous les devins de +son armée; car chez les Huns, comme plus tard chez les Mongols, les +consultations sur l'avenir, dans les circonstances décisives, semblent +avoir été d'institution publique. Il fit donc venir les magiciens et, +comme dit l'historien de cette guerre, les <i>aruspices</i> qui suivaient ses +troupes<a id="footnotetag384" name="footnotetag384"></a><a href="#footnote384"><sup class="sml">384</sup></a>, et alors commença une scène étrange, effroyable, dont +l'histoire, en esquissant les principaux traits, laisse à l'imagination +le soin de les compléter.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote383" name="footnote383"><b>Note 383: </b></a><a href="#footnotetag383">(retour) </a> Tu es flagellum Dei... malleus orbis.--Voir plus + tard ce qui est dit de cette tradition dans les Légendes + d'Attila.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote384" name="footnote384"><b>Note 384: </b></a><a href="#footnotetag384">(retour) </a> Statuit per haruspices futura inquirere. Jorn., <i>R. + Get.</i>, 37.</blockquote> + +<p>Qu'on se figure, sous une tente tartare plantée au milieu des plaines de +la Champagne, à la lueur lugubre des torches, un concile de toutes les +superstitions du nord de l'Europe et de l'Asie: le sacrificateur +ostrogoth ou ruge, les mains plongées dans les entrailles d'une victime +dont il observe les palpitations<a id="footnotetag385" name="footnotetag385"></a><a href="#footnote385"><sup class="sml">385</sup></a>, le prêtre alain secouant dans un +drap blanc ses baguettes divinatoires<a id="footnotetag386" name="footnotetag386"></a><a href="#footnote386"><sup class="sml">386</sup></a> à l'entrelacement desquelles +il voit des signes prophétiques, le sorcier des Huns blancs évoquant les +esprits des morts au son du tambour magique et tournant sur lui-même +avec la rapidité d'une roue jusqu'à ce qu'il tombe épuisé, la bouche +écumante, dans l'immobilité de la catalepsie<a id="footnotetag387" name="footnotetag387"></a><a href="#footnote387"><sup class="sml">387</sup></a>; et au fond de la +tente Attila, assis sur son escabeau, épiant les convulsions, +recueillant les moindres cris de ces interprètes de l'enfer. Mais les +Huns avaient une superstition particulière plus solennelle, et que les +voyageurs européens trouvèrent encore en vigueur aux <span class="sc">XII</span>e et <span class="sc">XIV</span>e +siècles à la cour des descendants de Tchinghiz-Khan: je veux parler de +la divination au moyen des os d'animaux, principalement des omoplates de +mouton. Le procédé consistait à dépouiller de chair les os sur lesquels +on voulait opérer: on les exposait ensuite au feu, et d'après la +direction des veines ou les fissures de la substance osseuse, fendillée +par l'action de la chaleur, on établissait ses pronostics. Les règles de +cet art étaient fixes et déterminées par une sorte de rituel comme +celles de l'aruspicine romaine. Attila observa lui-même les os, et n'y +lut que sa prochaine défaite<a id="footnotetag388" name="footnotetag388"></a><a href="#footnote388"><sup class="sml">388</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote385" name="footnote385"><b>Note 385: </b></a><a href="#footnotetag385">(retour) </a> More solito nunc pecorun fibras... Jorn., <i>ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote386" name="footnote386"><b>Note 386: </b></a><a href="#footnotetag386">(retour) </a> Ammien Marcellin donne des détails sur ce mode de + divination employé chez les Alains... Futura miro præsagiunt modo: + nam rectiores virgas vimineas colligentes, easque cum + incantamentis quibusdam secretis præstituto tempore discernentes, + aperte quid portendatur norunt... Amm. Marc, <span class="sc">XXXI</span>. 3.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote387" name="footnote387"><b>Note 387: </b></a><a href="#footnotetag387">(retour) </a> On peut consulter sur les superstitions usitées + chez les Huns blancs et les Turcs le récit de l'ambassade de + Zémarque en 569. Menand, <i>Exc. leg.</i>, p. 152.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote388" name="footnote388"><b>Note 388: </b></a><a href="#footnotetag388">(retour) </a> Qui more solito... nunc quasdam venas in abrasis + ossibus intuentes, Hunnis infausta denuntiant. Jorn. <i>R. Get.</i>, + 37.</blockquote> + +<p>Les prêtres, après s'être consultés, déclarèrent aussi que les Huns +seraient vaincus, mais que le <i>général des ennemis</i> périrait dans le +combat<a id="footnotetag389" name="footnotetag389"></a><a href="#footnote389"><sup class="sml">389</sup></a>. Par ce mot de général des ennemis, Attila comprit qu'il +s'agissait d'Aëtius, et son visage s'illumina d'un éclair de joie. +Aëtius était le grand obstacle à ses desseins<a id="footnotetag390" name="footnotetag390"></a><a href="#footnote390"><sup class="sml">390</sup></a>, c'était lui qui +avait rompu par son habileté la trame si bien ourdie pour isoler les +Visigoths des Romains, lui qui avait arrêté les Huns dans leur marche +victorieuse, lui enfin qui était l'âme de ce ramas de peuples, jaloux +les uns des autres, dont Attila aurait eu bon marché sans lui. Acheter +sa mort par une défaite, dans l'opinion du roi des Huns, ce n'était pas +l'acheter trop cher.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote389" name="footnote389"><b>Note 389: </b></a><a href="#footnotetag389">(retour) </a> Quod summus hostium ductor de parte adversa + occumberet, relictaque victoria, sua morte triumphum fœdaret. + Jorn., <i>R. Get.</i>, 37.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote390" name="footnote390"><b>Note 390: </b></a><a href="#footnotetag390">(retour) </a> Quumque Attila necem Aëtii, quòd ejus motibus + obviabat, vel cum sua perditione duceret expetendam, tali præsagio + sollicitus... Jorn., <i>ibid.</i></blockquote> + +<p>Cette bataille, qui ne lui promettait que la défaite, Attila eut soin de +l'engager le plus tard possible dans la journée, afin que la défaite +même ne fût pas irrévocable, et que la nuit survenant laissât place à de +nouveaux conseils et à de nouvelles chances<a id="footnotetag391" name="footnotetag391"></a><a href="#footnote391"><sup class="sml">391</sup></a>. A la neuvième heure du +jour, environ trois heures après midi, il fit sortir son armée du camp. +Lui-même se mit au centre avec les Huns proprement dits; il plaça à sa +gauche Valamir et les Ostrogoths, à sa droite Ardaric avec les Gépides +et les autres nations sujettes des Huns. Aëtius, de son côté, prit le +commandement de son aile gauche, formée des troupes romaines, opposa +dans son aile droite les Visigoths aux Ostrogoths, et plaça dans le +centre, les Burgondes, les Franks, les Armorikes et les Alains de +Sangiban, que les troupes fidèles avaient pour mission de +surveiller<a id="footnotetag392" name="footnotetag392"></a><a href="#footnote392"><sup class="sml">392</sup></a>. Les dispositions prises par Attila indiquaient assez +son plan. En concentrant sa meilleure cavalerie au centre de l'ordre de +bataille et à proximité de son retranchement de chariots, il voulait +évidemment tenter une charge rapide sur le camp ennemi en même temps +qu'il assurait sa retraite vers le sien. Aëtius, au contraire, en +portant sa principale force sur ses flancs, eut pour but de profiter de +ce mouvement, d'envelopper Attila s'il était possible, et de lui couper +la retraite qu'il voulait se ménager. Entre les deux armées se trouvait +une éminence en pente douce, dont l'occupation pouvait être avantageuse +comme poste d'observation: les Huns y envoyèrent quelques escadrons +détachés de leur front, tandis qu'Aëtius, qui en était plus rapproché, +faisait partir Thorismond avec un corps de cavalerie visigothe; +celui-ci, arrivant le premier sur le plateau, chargea les Huns à la +descente et les culbuta sans peine<a id="footnotetag393" name="footnotetag393"></a><a href="#footnote393"><sup class="sml">393</sup></a>. Cette première déconvenue parut +de mauvais augure à l'armée hunnique, déjà en proie à de tristes +pressentiments. Pour rendre l'élan aux courages, Attila, réunissant les +chefs autour de lui, leur adressa des paroles que Jornandès a +reproduites dans son récit d'après la tradition gothique. Quoique l'idée +de posséder une harangue d'Attila puisse surprendre de prime-abord, +l'étonnement diminue lorsqu'on réfléchit aux moyens mnémoniques des +peuples qui, ne connaissant pas l'écriture, n'ont d'autre histoire que +la tradition orale. Les événements de leur vie publique étant, avec +leurs fables religieuses, les seuls objets de leur littérature, ils les +fixent dans leur mémoire avec une précision dont les récits de l'Edda +nous fournissent plus d'une preuve; et lors même qu'ils ajoutent à la +réalité des faits, ils le font si bien dans la couleur des temps et des +hommes, que leurs inventions mêmes constituent pour la postérité une +sorte d'authenticité relative. Nous admettrons, si l'on veut, que ce +soit là le caractère du discours que Jornandès met dans la bouche du roi +des Huns: au moins conviendra-t-on qu'il n'est pas l'ouvrage d'un +rhéteur grec ou latin, et que de plus il contraste, par son âpre +énergie, avec le style et les idées que pouvait tirer de lui-même +l'abréviateur de l'histoire des Goths.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote391" name="footnote391"><b>Note 391: </b></a><a href="#footnotetag391">(retour) </a> Ut erat consiliorum in rebus bellicis exquisitor, + circa nonam diei horam, prælium sub trepidatione committit ut si + non secus cederet, nox imminens subveniret. Jorn., <i>ubi sup.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote392" name="footnote392"><b>Note 392: </b></a><a href="#footnotetag392">(retour) </a> Collocantes in medio Sangibanum, quem superius + retulimus præfuisse Alanis, providentes cautione militari, ut eum, + de cujus animo minus præsumebant, fidelium turba concluderent. + Jorn. <i>R. Get.</i>, 38.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote393" name="footnote393"><b>Note 393: </b></a><a href="#footnotetag393">(retour) </a> Erat autem positio loci declivi tumore, in modum + collis exerescens, quem uterque cupiens exercitus obtinere, quia + loci opportunitas non parvum beneficium conferret, dextram partem + Hunni cum suis, sinistram Romani, et Vesegothæ cum auxiliariis + occuparunt. Jorn., <i>ibid.</i></blockquote> + +<p>«Après tant de victoires remportées sur tant de nations, et au point où +nous en sommes de la conquête du monde, je ferais, à mes propres yeux, +un acte inepte et ridicule en venant vous aiguillonner par des paroles, +comme si vous ne saviez pas ce que c'est que de se battre. Laissons ces +précautions à un général tout neuf ou à des soldats sans +expérience<a id="footnotetag394" name="footnotetag394"></a><a href="#footnote394"><sup class="sml">394</sup></a>: elles ne sont dignes ni de vous ni de moi. En effet, +quelles sont vos habitudes, sinon celles de la guerre? Et qu'y a-t-il de +plus doux pour les braves que de chercher la vengeance les armes à la +main? Oh! oui, c'est un grand bienfait de la nature que de se rassasier +le cœur de vengeance<a id="footnotetag395" name="footnotetag395"></a><a href="#footnote395"><sup class="sml">395</sup></a>!... Attaquons donc vivement l'ennemi: c'est +toujours le plus résolu qui attaque<a id="footnotetag396" name="footnotetag396"></a><a href="#footnote396"><sup class="sml">396</sup></a>. Méprisez ce ramas de nations +différentes qui ne s'accordent point: on montre sa peur au grand jour, +quand on compte, pour sa défense, sur un appui étranger. Aussi voyez, +même avant l'attaque, la frayeur les emporte déjà: ils veulent gagner +les hauteurs; ils se hâtent d'occuper des lieux élevés, qui ne les +garantiront point, et bientôt ils reviendront demander, sans plus de +succès, leur sûreté à la plaine. Nous savons tous avec quelle faiblesse +les Romains supportent le poids de leurs armes; je ne dis pas la +première blessure, mais la poussière seule les accable<a id="footnotetag397" name="footnotetag397"></a><a href="#footnote397"><sup class="sml">397</sup></a>. Tandis +qu'ils se réunissent en masses immobiles pour former leurs tortues de +boucliers, méprisez-les et passez outre; courez sus aux Alains, +abattez-vous sur les Visigoths<a id="footnotetag398" name="footnotetag398"></a><a href="#footnote398"><sup class="sml">398</sup></a>: c'est sur le point où se +concentrent les forces du combat que nous devons chercher une prompte +victoire. Si les nerfs sont coupés, les membres tombent, et un corps ne +peut se tenir debout quand les os lui sont arrachés<a id="footnotetag399" name="footnotetag399"></a><a href="#footnote399"><sup class="sml">399</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote394" name="footnote394"><b>Note 394: </b></a><a href="#footnotetag394">(retour) </a> Quærat hoc aut novus ductor aut inexpertus + exercitus. Jorn. <i>R. Get.</i>, 39.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote395" name="footnote395"><b>Note 395: </b></a><a href="#footnotetag395">(retour) </a> Quid forti suavius, quam vindictam manu quærere? + Magnum munus a natura, animum ultione satiare. Jorn. <i>R. Get.</i>, + 39.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote396" name="footnote396"><b>Note 396: </b></a><a href="#footnotetag396">(retour) </a> Audaciores sunt semper, qui inferunt bellum. Jorn., + <i>ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote397" name="footnote397"><b>Note 397: </b></a><a href="#footnotetag397">(retour) </a> Nota vobis sunt, quam sint levia Romanorum arma, + primo etiam non dico vulnere, sed ipso pulvere gravantur. Jorn., + <i>R. Get., ut. sup.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote398" name="footnote398"><b>Note 398: </b></a><a href="#footnotetag398">(retour) </a> Alanos invadite, in Vesegothas incumbite. Jorn., + <i>R. Get., loc. laud.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote399" name="footnote399"><b>Note 399: </b></a><a href="#footnotetag399">(retour) </a> Abscisa autem nervis mox membra relabuntur, nec + potest stare corpus, cui ossa subtraxeris. Jorn., <i>ibid.</i></blockquote> + +<p>Élevez donc vos courages et déployez votre furie habituelle. Comme Huns, +prouvez votre résolution, prouvez la bonté de vos armes: que le blessé +cherche la mort de son adversaire: que l'homme sain se rassasie du +carnage de l'ennemi: celui qui est destiné à vivre n'est atteint par +aucun trait; celui qui doit mourir rencontre son destin, même dans le +repos<a id="footnotetag400" name="footnotetag400"></a><a href="#footnote400"><sup class="sml">400</sup></a>. Enfin pourquoi la fortune aurait-elle rendu les Huns +vainqueurs de tant de nations, sinon pour les préparer aux joies de +cette bataille<a id="footnotetag401" name="footnotetag401"></a><a href="#footnote401"><sup class="sml">401</sup></a>? Pourquoi aurait-elle ouvert à nos ancêtres le +chemin du marais Méotide, inconnu et fermé pendant tant de siècles? +L'événement ne me trompe point: c'est ici le champ de bataille que tant +de prospérités nous avaient promis, et cette multitude rassemblée au +hasard ne soutiendra pas un moment l'aspect des Huns. Je lancerai le +premier javelot sur l'ennemi; si quelqu'un peut rester tranquille quand +Attila combat, il est déjà mort<a id="footnotetag402" name="footnotetag402"></a><a href="#footnote402"><sup class="sml">402</sup></a>!»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote400" name="footnote400"><b>Note 400: </b></a><a href="#footnotetag400">(retour) </a> Victuros nulla tela conveniunt, morituros, et in + otio, fata præcipitant. Jorn., <i>R. Get.</i>, 39.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote401" name="footnote401"><b>Note 401: </b></a><a href="#footnotetag401">(retour) </a> Postremo cur fortuna Hunnos tot gentium victores + adsereret, nisi ad certaminis hujus gaudia præparasset?... Jorn., + <i>R. Get.</i>, <i>ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote402" name="footnote402"><b>Note 402: </b></a><a href="#footnotetag402">(retour) </a> Si quis potuerit, Attila pugnante, otium ferre, + sepultus est. Jorn., <i>ibid.</i></blockquote> + +<p>«Alors, dit Jornandès, qui devient dans ce récit presque aussi sauvage +que ses héros, alors commença une bataille atroce, multiple, +épouvantable, acharnée. L'antiquité n'a raconté ni de tels exploits ni +de tels massacres, et celui qui n'a pas été témoin de ce spectacle +merveilleux ne le rencontrera plus dans le cours de sa vie<a id="footnotetag403" name="footnotetag403"></a><a href="#footnote403"><sup class="sml">403</sup></a>.» Le +ruisseau presque desséché qui traversait la plaine se gonfla tout à +coup, grossi par le sang qui se mêlait à ses eaux, de sorte que les +blessés ne trouvaient pour s'y désaltérer qu'une boisson horrible et +empoisonnée qui les faisait mourir aussitôt<a id="footnotetag404" name="footnotetag404"></a><a href="#footnote404"><sup class="sml">404</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote403" name="footnote403"><b>Note 403: </b></a><a href="#footnotetag403">(retour) </a> Bellum atrox, multiplex, immane, pertinax, cui + simile nulla usquam narrat antiquitas... Jorn., <i>R. Get.</i>, 40.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote404" name="footnote404"><b>Note 404: </b></a><a href="#footnotetag404">(retour) </a> Nam si senioribus credere fas est, rivulus memorati + campi, humili ripa prolabens, peremptorum vulneribus sanguine + multo provectus, non auctus imbribus, ut solebat, sed liquore + concitatus insolito, torrens factus est cruoris augmento. Et quos + illic coegit in aridam sitim vulnus inflictum, fluenta mixta clade + traxerunt... Jorn., <i>R. Get.</i>, 40.</blockquote> + +<p>L'engagement commença par l'aile droite romaine contre la gauche +d'Attila, Goths occidentaux contre Goths orientaux, frères contre +frères. Le vieux roi Théodoric parcourait les rangs de ses soldats, les +exhortant du geste et de la voix, lorsqu'il tomba de cheval et disparut +sous le flux et reflux des escadrons dont les masses se choquaient. +Quelques-uns disent que ce fut un Ostrogoth de la race des Amales, nommé +Andagis<a id="footnotetag405" name="footnotetag405"></a><a href="#footnote405"><sup class="sml">405</sup></a>, qui le frappa de son javelot et le perça de part en part. +La mêlée continua sans qu'on sût ce qu'il était devenu, et, après un +combat sanglant, les Visigoths dispersèrent leurs ennemis. Pendant ce +temps, les Huns d'Attila avaient chargé le centre de l'armée romaine, +l'avaient enfoncé, et restaient maîtres du terrain, lorsque les +Visigoths victorieux à l'aile droite les attaquèrent en flanc. L'aile +gauche romaine fit un mouvement semblable, et Attila, voyant le danger, +se replia sur son camp. Dans cette nouvelle lutte, poursuivi avec fureur +par les Visigoths, il fut sur le point d'être tué, et n'échappa que par +la fuite<a id="footnotetag406" name="footnotetag406"></a><a href="#footnote406"><sup class="sml">406</sup></a>. Ses troupes, à la débandade, le suivirent dans leur +enceinte de chariots; mais, quelque faible que fût ce rempart, une grêle +de flèches, décochées sans interruption de toutes les parties de +l'enceinte, en écarta les assaillants. La nuit arriva sur ces +entrefaites, et l'obscurité devint tellement épaisse, qu'on ne +distinguait plus amis ni ennemis, et que des divisions entières +s'égarèrent dans leur marche. Thorismond, descendu de la colline pour +rejoindre son corps d'armée, alla donner, sans le savoir, contre les +chariots des Huns<a id="footnotetag407" name="footnotetag407"></a><a href="#footnote407"><sup class="sml">407</sup></a>, où il fut reçu à coups de flèches, blessé à la +tête et jeté en bas de son cheval. Ses soldats l'emportèrent tout +couvert de sang. Aëtius lui-même, séparé des siens, et à la recherche +des Visigoths, qu'il croyait perdus, erra quelque temps au milieu des +ennemis<a id="footnotetag408" name="footnotetag408"></a><a href="#footnote408"><sup class="sml">408</sup></a>. Lui et ses confédérés passèrent le reste de la nuit à +veiller dans leur camp, le bouclier au bras<a id="footnotetag409" name="footnotetag409"></a><a href="#footnote409"><sup class="sml">409</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote405" name="footnote405"><b>Note 405: </b></a><a href="#footnotetag405">(retour) </a> Alii dicunt cum interfectum telo Andagis de parte + Ostrogothorum, qui tunc Attilanum sequebantur regimen... Jorn., + <i>ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote406" name="footnote406"><b>Note 406: </b></a><a href="#footnotetag406">(retour) </a> Vesegothæ invadunt Hunnorum catervas et pene + Attilam trucidassent, nisi prius providus fugisset. Jorn., <i>R. + Get.</i>, 40.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote407" name="footnote407"><b>Note 407: </b></a><a href="#footnotetag407">(retour) </a> Bellum nox intempesta diremit... Idat. <i>Chron.</i> ad + ann. 452.--Thorismodus... credens se ad agmina propria pervenire, + nocte cæca ad hostium carpenta ignarus incurrit... Jorn., <i>R. + Get.</i>, 40.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote408" name="footnote408"><b>Note 408: </b></a><a href="#footnotetag408">(retour) </a> Aëtius vero similiter noctis confusione divisus, + quum inter hostes medios vagaretur, trepidus ne quid incidisset + adversi Gothis, inquirens... Jorn., <i>ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote409" name="footnote409"><b>Note 409: </b></a><a href="#footnotetag409">(retour) </a> Reliquum noctis scutorum defensione transegit... + Jorn., <i>ub. sup.</i></blockquote> + +<p>Le soleil se leva sur une plaine jonchée de cadavres. Cent soixante +mille morts ou blessés restaient, dit-on, sur la place<a id="footnotetag410" name="footnotetag410"></a><a href="#footnote410"><sup class="sml">410</sup></a>. Tout ce que +les Romains et leurs alliés savaient encore du résultat de la bataille, +c'est qu'Attila avait dû essuyer un grand désastre: sa retraite faite +avec tant de précipitation et de désordre en paraissait l'indice +certain, et, quand on le vit obstinément renfermé dans son camp, on +conclut qu'il s'avouait vaincu. Au reste, bien que retranché derrière +ses chariots, le roi hun ne faisait rien qui fût indigne d'un grand +courage: du milieu de son camp retentissait un bruit incessant d'armes +et de trompettes, et il semblait menacer de quelque coup inattendu<a id="footnotetag411" name="footnotetag411"></a><a href="#footnote411"><sup class="sml">411</sup></a>. +«Tel qu'un lion pressé par des chasseurs parcourt à grands pas l'entrée +de sa caverne sans oser s'élancer au dehors, et épouvante le voisinage +de ses rugissements, tel, dit l'historien Jornandès, le fier roi des +Huns, du milieu de ses chariots, frappait d'effroi ses vainqueurs<a id="footnotetag412" name="footnotetag412"></a><a href="#footnote412"><sup class="sml">412</sup></a>.» +Les Romains et les Goths délibérèrent sur ce qu'ils feraient d'Attila +vaincu; ils convinrent de le mettre en état de blocus et de le laisser +se consumer lui-même, sans lui offrir par une attaque de vive force +l'occasion d'une revanche. On raconte que, dans cette situation +désespérée, il fit dresser en guise de bûcher un énorme monceau de +selles, tout prêt à y mettre le feu et à s'y précipiter ensuite, si +l'ennemi forçait l'enceinte de son camp<a id="footnotetag413" name="footnotetag413"></a><a href="#footnote413"><sup class="sml">413</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote410" name="footnote410"><b>Note 410: </b></a><a href="#footnotetag410">(retour) </a> Centum sexaginta duo millia. Jorn., <i>R. Get.</i>, + <i>ibid</i>.--Le chroniqueur espagnol Idace porte le nombre des morts à + 300,000; et Isidore de Séville admet aussi ce nombre en cumulant + les pertes des deux combats de Mauriac et de Châlons.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote411" name="footnote411"><b>Note 411: </b></a><a href="#footnotetag411">(retour) </a> Strepens armis tubis canebat, incussionemque + minabatur. Jorn., <i>R. Get.</i>, 40.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote412" name="footnote412"><b>Note 412: </b></a><a href="#footnotetag412">(retour) </a> Velut leo venabulis pressus, speluncæ aditus + obambulans, nec audet insurgere, nec desinit fremitibus vicina + terrere; sic bellicosissimus rex victores suos turbabat inclusus. + Jorn., <i>ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote413" name="footnote413"><b>Note 413: </b></a><a href="#footnotetag413">(retour) </a> Fertur autem, desperatis in rebus, prædictum regem + adhuc et in supremo magnanimem, equinis sellis construxisse piram, + seseque, si adversarii irrumperent, flammis injicere voluisse; ne + aut aliquis ejus vulnere lætaretur, aut in potestatem tantorum + hostium, gentium dominus perveniret. Jorn., <i>loc. cit.</i></blockquote> + +<p>Cependant Théodoric ne reparaissait point; il ne revenait point jouir +de la victoire des siens; divers bruits couraient sur sa disparition; on +le crut captif ou mort. On le chercha d'abord sur le champ de bataille +comme un brave, et on trouva, non sans peine, son cadavre enfoui sous un +amas d'autres cadavres. A cette vue, les Goths entonnèrent un hymne +funèbre et enlevèrent le corps sous les yeux des Huns, qui n'essayèrent +point de les troubler<a id="footnotetag414" name="footnotetag414"></a><a href="#footnote414"><sup class="sml">414</sup></a>. Les devins barbares durent faire sonner bien +haut l'infaillibilité de leurs pronostics, que l'événement semblait +vérifier, car enfin ils avaient annoncé la mort du chef des ennemis; +toutefois ce n'était pas sur celle-ci qu'Attila avait compté<a id="footnotetag415" name="footnotetag415"></a><a href="#footnote415"><sup class="sml">415</sup></a>. +Thorismond, guéri de sa blessure, présida aux funérailles de son père, +que l'armée visigothe célébra en grande pompe, avec force chants, +cliquetis d'armes et cris discordants<a id="footnotetag416" name="footnotetag416"></a><a href="#footnote416"><sup class="sml">416</sup></a>: il y présida en qualité de +roi, car les Goths l'élevèrent sur le pavois en remplacement du roi +défunt.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote414" name="footnote414"><b>Note 414: </b></a><a href="#footnotetag414">(retour) </a> Quumque diutius exploratum, ut viris fortibus mos + est, inter densissima cadavera reperissent, cantibus honoratum, + inimicis spectantibus, abstulerunt. Jorn., <i>R. Get.</i>, 40.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote415" name="footnote415"><b>Note 415: </b></a><a href="#footnotetag415">(retour) </a> Hoc fuit quod Attilæ præsagio haruspices prius + dixerant, quamquam ille de Aëtio suspicaretur... Jorn., <i>ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote416" name="footnote416"><b>Note 416: </b></a><a href="#footnotetag416">(retour) </a> Videres Gothorum globos dissonis vocibus + confragosos... armis insonantibus... Jorn., <i>R. Get.</i>, <i>loc. + laud.</i></blockquote> + +<p>Cette mort de Théodoric, à deux cents lieues de son pays, était un grand +événement pour les Goths, dont les rois étaient électifs, quoique pris +au sein de la même famille. Le jeune Théodoric, il est vrai, avait +consenti sans difficulté à la proclamation de son frère Thorismond; mais +les quatre frères restés à Toulouse reconnaîtraient-ils aussi aisément +un choix qui n'émanait que de l'armée? Maîtres du gouvernement, maîtres +du trésor de leur père, ne chercheraient-ils pas à se créer un parti, à +soulever la multitude, à s'emparer de la royauté: chose assez facile, +conforme d'ailleurs aux habitudes des Visigoths et au caractère +particulier de jeunes princes que l'on savait ambitieux et hardis? Il y +avait plus d'une révolte au fond de ce trésor du roi défunt, qui n'était +pas autre que celui d'Alaric, et renfermait les plus riches dépouilles +de Rome et de la Grèce. Thorismond, rongé d'inquiétudes, eût voulu déjà +être à Toulouse, afin de prévenir ou de contenir ses frères<a id="footnotetag417" name="footnotetag417"></a><a href="#footnote417"><sup class="sml">417</sup></a>; mais +la honte le retenait près d'Aëtius. Il alla donc trouver le patrice, +dont l'âge et la mûre prudence sauraient le conseiller, disait-il, et, +au nom de son père Théodoric, dont il voulait venger la mort, il proposa +de livrer l'assaut au camp des Huns<a id="footnotetag418" name="footnotetag418"></a><a href="#footnote418"><sup class="sml">418</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote417" name="footnote417"><b>Note 417: </b></a><a href="#footnotetag417">(retour) </a> Ne germani ejus, opibus sumptis paternis, + Vesegotharum regnum pervaderent, graviterque dehinc cum suis, et + quod pejus est, miserabiliter pugnaret. Jorn., <i>R. Get.</i>, + 41.--Quasi anticipaturus fratrem, et prior regni cathedram + arrecturus. Greg. Tur., <i>Hist. Franc.</i>, <span class="sc">II</span>, 7.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote418" name="footnote418"><b>Note 418: </b></a><a href="#footnotetag418">(retour) </a> Virtutis impetu... inter reliquias Hunnorum mortem + patris vindicare contendit. Jorn., <i>R. Get.</i>, 41.</blockquote> + +<p>Aëtius, qui connaissait bien les ruses et la mobilité de l'esprit +barbare, comprit que les regrets tardifs de Thorismond cachaient une +menace de départ: il ne se montra pas d'humeur à changer un plan +mûrement délibéré et à tourner peut-être la fortune contre lui pour des +alliés qui faisaient si bon marché de l'intérêt romain. Feignant +d'entrer dans toutes les craintes de Thorismond au sujet de ses frères, +il n'objecta rien à son projet d'emmener l'armée visigothe, si l'on +n'attaquait pas Attila. C'était une véritable désertion; mais, après la +conduite de ce peuple au commencement de la guerre, il n'y avait pas de +quoi s'étonner; puis, les Romains étaient habitués à ces retours +capricieux, à cette perpétuelle fluctuation de la part d'alliés +imprévoyants, égoïstes, toujours plus empressés d'affaiblir que de +fortifier l'empire qui les avait admis dans son sein<a id="footnotetag419" name="footnotetag419"></a><a href="#footnote419"><sup class="sml">419</sup></a>. L'histoire +ajoute qu'au fond Aëtius ne fut pas fâché de se débarrasser des +Visigoths, qui avaient joué un rôle brillant dans la bataille, et, selon +toute apparence, décidé le succès. Leur jactance et leurs prétentions +offusquaient sans doute l'armée romaine, et Aëtius craignit qu'après la +destruction des Huns, ces défenseurs de la Gaule ne pesassent d'un poids +insupportable sur elle<a id="footnotetag420" name="footnotetag420"></a><a href="#footnote420"><sup class="sml">420</sup></a>. Telle est du moins la politique que lui +prête Jornandès, toujours favorable à ses compatriotes les Goths. Cette +version plut tellement aux Barbares, dont elle flattait l'importance, +que les historiens des Franks prétendirent aussi (sans la moindre +vraisemblance assurément) qu'un stratagème pareil fut employé dans la +même intention par le général romain pour éloigner du champ de bataille +le petit peuple de Mérovée<a id="footnotetag421" name="footnotetag421"></a><a href="#footnote421"><sup class="sml">421</sup></a>. En fait, Aëtius parut ouvertement +consentir au départ de Thorismond, ce qui équivalait à la levée du +blocus d'Attila.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote419" name="footnote419"><b>Note 419: </b></a><a href="#footnotetag419">(retour) </a> + Præbet hac suasione consilium, ut ad sedes proprias + remearet, regnumque quod pater reliquerat, arriperet... Jorn., <i>R. + Get.</i>, 41.--Festina velociter redire in patriam... Greg. Tur., + <i>Hist. Franc.</i>, <span class="sc">II</span>. 7.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote420" name="footnote420"><b>Note 420: </b></a><a href="#footnotetag420">(retour) </a> Metuens ne, Hunnis funditus interemptis, a Gothis + Romanorum premeretur imperium. Jorn., <i>R. Get.</i>, <i>ub. sup.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote421" name="footnote421"><b>Note 421: </b></a><a href="#footnotetag421">(retour) </a> Similiter Francorum regem dolo fugavit. Greg. Tur., + <i>Hist. Franc.</i>, <span class="sc">II</span>, 7.</blockquote> + +<p>Ignorant de tous ces débats et toujours enfermé dans son camp, où il +voyait avec douleur son armée se fondre d'elle-même par les privations +et la maladie, le roi des Huns semblait attendre, pour prendre un parti, +quelque aventure du genre de celle qui démembrait l'armée d'Aëtius. Il +avait bien remarqué que les bivouacs de Thorismond étaient déserts; +toutefois, comme cette solitude pouvait cacher un piége, il se tint +soigneusement sur ses gardes. Plus tard le silence, joint à la solitude +prolongée, lui ayant donné la certitude du départ des Goths, il laissa +éclater une grande joie; «son âme revint à la victoire, suivant +l'énergique expression de l'historien que nous citions tout à l'heure, +et ce génie puissant ressaisit sa première fortune<a id="footnotetag422" name="footnotetag422"></a><a href="#footnote422"><sup class="sml">422</sup></a>.» Faisant à +l'instant même atteler ses chariots, il partit dans un appareil encore +formidable. Attila ne demandait qu'à s'éloigner: Aëtius, avec des +troupes réduites de plus de moitié, jugea prudent de respecter la +retraite du lion. Seulement il le suivit à peu de distance et en bon +ordre pour l'empêcher de piller, et tomber sur lui s'il s'écartait de sa +route. Les Huns semèrent encore tout ce trajet de leurs malades et de +leurs morts<a id="footnotetag423" name="footnotetag423"></a><a href="#footnote423"><sup class="sml">423</sup></a>. On ne sait si les Burgondes accompagnèrent fidèlement +Aëtius dans cette dernière partie de sa campagne, ou s'ils s'esquivèrent +à l'instar des Visigoths; mais l'histoire témoigne que les fédérés +franks ne le quittèrent qu'après que les Huns eurent repassé le Rhin. +Ils poursuivirent même pour leur propre compte jusqu'en Thuringe les +tribus de ce pays, contre lesquelles ils avaient de terribles +représailles à exercer<a id="footnotetag424" name="footnotetag424"></a><a href="#footnote424"><sup class="sml">424</sup></a>. L'expédition d'Attila avait donc échoué; +l'épouvantail gigantesque de son armée de cinq cent mille hommes venait +de s'évanouir; la Gaule était sauvée, sinon d'une dévastation passagère, +au moins de la destruction, et ce résultat, l'empire le devait à la +prudence tout autant qu'au génie militaire d'Aëtius, à qui il avait +fallu vaincre sans rien hasarder, car sa défaite eût marqué la fin du +monde occidental. Pourtant il ne trouva pas que des admirateurs parmi +ceux qu'il avait sauvés. Les Visigoths, qui n'avaient été dans sa main +que des instruments rétifs et dangereux, osèrent lui disputer l'honneur +de la victoire, et la cour de Ravenne, plus jalouse et plus inique cent +fois, lui fit un crime d'avoir laissé échapper son ennemi. Celui-ci du +moins avait su lui rendre justice en proclamant sur le champ de bataille +de Châlons que la mort d'Aëtius valait bien une défaite d'Attila.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote422" name="footnote422"><b>Note 422: </b></a><a href="#footnotetag422">(retour) </a> Sed ubi hostium absentia sunt longa silentia + consecuta, erigitur mens ad victoriam, gaudia præsumuntur, atque + potentis regis animus in antiqua fata revertitur. Jorn., <i>R. + Gel.</i>, 41.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote423" name="footnote423"><b>Note 423: </b></a><a href="#footnotetag423">(retour) </a> Attila cum paucis reversus est. Greg. Tur., <i>Hist. + Franc.</i>, <span class="sc">II</span>, 7.--Hunni pene ad internecionem prostrati cum rege + suo Attila, relielis Galliis, fugiunt... Isid. Hispal., <i>Hist. + Goth.</i> Ap. D. Bouquet, t. <span class="sc">I</span>, p. 619.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote424" name="footnote424"><b>Note 424: </b></a><a href="#footnotetag424">(retour) </a> Greg. Tur., <i>Hist. Franc.</i>, <span class="sc">III</span>, 7.</blockquote> + +<a name="ca7" id="ca7"></a> +<br> + +<h3>CHAPITRE SEPTIÈME</h3> + +<p>Attila réunit une nouvelle armée pour entrer en Italie.--L'envie se +déchaîne contre Aëtius; on l'accuse de trahir l'empire.--Aëtius veut +emmener l'empereur en Gaule; il y renonce.--Son plan de campagne; +l'armée romaine est concentrée en deçà de la ligne du Pô.--Les Huns +traversent les Alpes Juliennes.--Siége d'Aquilée.--Force de cette ville; +son importance commerciale et maritime.--Vains efforts d'Attila pour +s'en emparer.--Des cigognes lui pronostiquent la chute d'une tour.--La +ville tombe en son pouvoir.--Héroïsme d'une jeune femme.--Traditions +relatives au siége d'Aquilée.--Les Aquiléens se retirent à +Grado.--Fondation de Venise.--Lettre de Cassiodore aux tribuns des +lagunes.--Ravage de la Vénétie et de la Ligurie par les Huns.--Attila à +Milan.--Il veut attaquer Rome; craintes superstitieuses des Huns.--Rome +députe vers lui le pape Léon.--Caractère et mérite du pape Léon.--Son +entrevue avec le roi des Huns; celui-ci consent à la paix.--Il réclame +encore une fois la princesse Honoria.--Retraite de l'armée des Huns par +le Norique.--Une druidesse arrête Attila an passage du Lech.--Attila +menace l'empire d'Orient.--Erreur de Jornandès au sujet d'une seconde +campagne d'Attila dans les Gaules.</p> + +<p class="mid large">452</p> + +<p>Attila était-il vaincu? Il prétendait bien que non, et, aux yeux de son +peuple, il ne l'était point. Regagner ses foyers, sain et sauf, en +compagnie d'une partie de ses troupes et de ses chariots pleins de +butin, ce n'était pas revenir vaincu, au moins d'après les idées que les +peuples nomades se font de la guerre, et, afin d'ajouter au fait une +démonstration qui parût sans réplique, Attila, dès le printemps +suivant, entra en Italie avec une armée reposée et complétée<a id="footnotetag425" name="footnotetag425"></a><a href="#footnote425"><sup class="sml">425</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote425" name="footnote425"><b>Note 425: </b></a><a href="#footnotetag425">(retour) </a> Redintegratis viribus quas in Gallia miserat... + Prosp. Aquit., <i>Chron.</i> ad ann. 452.</blockquote> + +<p>Au reste, les Huns n'étaient pas les seuls à prétendre, que leur roi +n'avait point été vaincu; les ennemis personnels d'Aëtius, les envieux, +les flatteurs de la cour impériale, où la puissance du patrice était +redoutée, le criaient encore plus haut. Ceux-là même qui reconnaissaient +que le champ de bataille de Châlons était resté aux aigles romaines en +attribuaient l'honneur à Théodoric et à ses Visigoths. Dans cette cour, +réceptacle de toutes les lâchetés, on aimait mieux abaisser Rome devant +des Barbares, alliés incertains et dangereux, que d'avouer qu'elle +devait son salut au génie d'un grand général. La haine alla plus loin: +elle peignit l'organisateur de la défense des Gaules, le vainqueur de +Châlons, le tacticien habile qui aurait peut-être détruit les Huns +jusqu'au dernier sans la désertion des Visigoths, comme un traître, +coupable d'avoir laissé échapper Attila pour se rendre lui-même +nécessaire<a id="footnotetag426" name="footnotetag426"></a><a href="#footnote426"><sup class="sml">426</sup></a>. Qu'était-ce pour lui qu'Attila, répétait la tourbe des +détracteurs, sinon l'instrument de sa fortune, l'épouvantail au moyen +duquel il régnait sur l'empereur et sur l'empire, et leur faisait sentir +perpétuellement le poids de son épée? Et l'on ne manquait pas de +rappeler les anciennes relations d'Aëtius avec la nation des Huns, +l'amitié que lui portait le roi Roua, oncle d'Attila, et les troupes +qu'il avait reçues de ce Barbare pour rentrer dans l'empire après son +exil. On semblait en conclure qu'Aëtius rendait au neveu les services +qu'il devait à l'oncle. Des calomnies de ce genre, et d'autres encore +dont on retrouve la trace çà et là dans les écrivains de ce siècle et du +siècle suivant, ébranlaient l'autorité morale du patrice au moment où +cette autorité seule pouvait ranimer des esprits paralysés par la peur. +Il faut le dire aussi, Aëtius prêtait le flanc aux attaques par son +orgueil démesuré et par des prétentions qui s'élevaient presque jusqu'au +trône, car il s'était mis en tête de marier son fils Gaudentius à la +princesse Eudoxie, fille de Valentinien, et l'empereur entretint cette +espérance tant qu'il eut besoin de lui<a id="footnotetag427" name="footnotetag427"></a><a href="#footnote427"><sup class="sml">427</sup></a>: ce fut toute l'histoire de +Stilicon, sa grandeur, son ambition et sa chute.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote426" name="footnote426"><b>Note 426: </b></a><a href="#footnotetag426">(retour) </a> Nihil duce nostro Aëtio secundum prioris belli + opera prospiciente, ita ut ne clusuris quidem Alpium, quibus + hostes prohiberi poterant, uteretur... Prosp. Aquit., <i>Chron.</i> ad + ann. 452.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote427" name="footnote427"><b>Note 427: </b></a><a href="#footnotetag427">(retour) </a> Inter Valentinianum Augustum et Aëtium patricium + post promissa invicem fidei sacramenta, post pactum de + conjunctione filiorum, diræ inimicitiæ convaluerunt... Prosp. + Aquit., <i>Chron.</i> ad ann. 452.--Voir, au sujet de Gaudentius et de + la famille d'Aëtius, le morceau intitulé: Aëtius et Bonifacius; + <i>Revue des Deux Mondes</i>, 15 juillet 1851.</blockquote> + +<p>A l'issue de la campagne des Gaules, Aëtius avait ramené ses légions en +Italie; mais elles étaient loin de suffire pour cette nouvelle guerre, +et maintenant qu'il s'agissait de protéger le siége même de l'empire, il +n'avait autour de lui ni les auxiliaires barbares, ni les volontaires +nationaux, ni cet élan patriotique qu'il rencontrait à l'ouest des +Alpes. Nul ne songeait à résister: «La peur, dit tristement un +contemporain, livrait l'Italie sans défense<a id="footnotetag428" name="footnotetag428"></a><a href="#footnote428"><sup class="sml">428</sup></a>.» Cependant Attila +approchait des Alpes Juliennes. Au milieu de cette terreur panique dont +la cour de Ravenne donnait le premier exemple, Aëtius, pris au dépourvu, +découragé, proposa, dit-on à Valentinien de le conduire hors de +l'Italie, probablement dans les Gaules<a id="footnotetag429" name="footnotetag429"></a><a href="#footnote429"><sup class="sml">429</sup></a>. Gardien de l'empereur et +responsable de sa tête, il voulait mettre d'abord en sûreté ce terrible +dépôt, afin de pourvoir avec plus de liberté aux nécessités d'une guerre +qui commençait si mal. Peut-être espérait-il décider les Visigoths à le +suivre en Italie, peut-être comptait-il sur les Burgondes. En tout cas, +il avait envoyé à Constantinople solliciter de prompts secours près de +l'empereur Marcien<a id="footnotetag430" name="footnotetag430"></a><a href="#footnote430"><sup class="sml">430</sup></a>. Mais, quel que fût son plan, approprié à la +fatale condition de sauver avant tout l'empereur, il y dut renoncer +aussitôt. L'idée d'emmener le prince hors de l'Italie souleva un tel +concert de clameurs, qu'Aëtius n'osa pas y persister<a id="footnotetag431" name="footnotetag431"></a><a href="#footnote431"><sup class="sml">431</sup></a>: il se résigna +à tenir la campagne comme il pourrait jusqu'à l'arrivée des secours +qu'il demandait en Orient. A défaut de ce premier projet, qui était +assurément le plus sage, voici celui qu'il adopta. Hors d'état de +couvrir à la fois Ravenne et Rome, la résidence des Césars et la +métropole historique du monde romain, et se souvenant qu'Alaric n'avait +eu si bon marché de celle-ci que par la nécessité où se trouvaient les +légions de garder l'autre, il se décida à sacrifier Ravenne, et +transporta Valentinien à Rome<a id="footnotetag432" name="footnotetag432"></a><a href="#footnote432"><sup class="sml">432</sup></a>, dont il fit réparer les murailles. +En même temps il concentra ses forces en deçà du Pô, à l'exception des +garnisons de quelques villes importantes telles qu'Aquilée, abandonnant +dès le début l'Italie Transpadane à ses propres ressources. C'était à +peu près le plan qu'il avait suivi dans la campagne des Gaules: il +plaçait sa ligne d'opérations au midi du Pô, comme il l'avait mise alors +au midi de la Loire.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote428" name="footnote428"><b>Note 428: </b></a><a href="#footnotetag428">(retour) </a> Quam (Italiam) incolæ, metu solo territi, præsidio + nudavere. Prosp. Tyr., <i>Chron.</i> ad ann. 452.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote429" name="footnote429"><b>Note 429: </b></a><a href="#footnotetag429">(retour) </a> Hoc solum spei suis superesse existimans, si ab + omni Italia cum imperatore discederet. Prosp. Aquit., <i>Chron., l. + c.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote430" name="footnote430"><b>Note 430: </b></a><a href="#footnotetag430">(retour) </a> Idat. Episc., <i>Chron.</i> ad ann. 452.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote431" name="footnote431"><b>Note 431: </b></a><a href="#footnotetag431">(retour) </a> Sed cum hoc plenum dedecoris et periculi videretur, + continuit verecundia metum. Prosp. Aquit., <i>Chron.</i> ad ann. 452.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote432" name="footnote432"><b>Note 432: </b></a><a href="#footnotetag432">(retour) </a> Cette circonstance résulte implicitement des récits + contemporains.</blockquote> + +<p>Pendant tous ces débats, Attila s'avançait à grandes journées. Parti de +sa résidence en plein hiver, il prit le chemin le plus direct et le plus +commode pour une armée, la route d'étapes des légions, de Sirmium à +Aquilée, ligne principale de communication entre Rome et Constantinople. +Cette route passait par les villes d'Émone et de Nauport, aujourd'hui +Laybach et Ober-Laybach. Au midi de Nauport commençait l'ascension des +Alpes Juliennes, que dominait le poste du <i>Poirier</i>, ainsi nommé de +quelque poirier sauvage semé là par la nature au milieu des rocs et des +tempêtes. Au pied de la descente, sur le versant italien, était établi +un camp permanent, bordé par le torrent de Wipach, alors appelé la +<i>Rivière Froùle</i><a id="footnotetag433" name="footnotetag433"></a><a href="#footnote433"><sup class="sml">433</sup></a>: ce camp et le défilé du Poirier formaient la +clôture des Alpes Juliennes. C'est là que, cinquante-sept ans +auparavant, avait été livrée, par Eugène et Arbogaste, à Théodose +arrivant d'Orient, la fameuse bataille qui décida du double triomphe du +catholicisme et de la seconde maison flavienne dans tout l'empire<a id="footnotetag434" name="footnotetag434"></a><a href="#footnote434"><sup class="sml">434</sup></a>. +Maintenant ce camp était désert. Les Italiens, qui trouvaient encore des +bras pour la guerre civile, n'en avaient plus contre l'invasion +étrangère.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote433" name="footnote433"><b>Note 433: </b></a><a href="#footnotetag433">(retour) </a> Voici les étapes de cette route d'après les + itinéraires romains.--Emona.--Nauporto <span class="sc">XII</span>.--Longatico <span class="sc">VI</span>.--In + Alpe Julia <span class="sc">V</span>.--Fluvio Frigido <span class="sc">XV</span>.--Ponte Sontii <span class="sc">XXII</span>.--Aquileia + <span class="sc">XIV</span>.--Cons. Cluv. <i>Ital. ant.</i> t. <span class="sc">I</span>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote434" name="footnote434"><b>Note 434: </b></a><a href="#footnotetag434">(retour) </a> Voir mon <i>Histoire de la Gaule sous + l'administration romaine</i>, 1. <span class="sc">III</span>, chap. 9.</blockquote> + +<p>A vingt-deux milles du camp de la Rivière Froide coulait le torrent de +l'Isonzo, alors nommé Sontius, qui, plus d'une fois, avait servi de +barrière dans les guerres intestines de Rome: Attila le traversa sans +coup férir. Du pont de l'Isonzo jusqu'aux murs d'Aquilée s'étendait une +campagne ouverte, toute plantée d'arbres et de vignes, dont les longues +files s'alignaient en berceaux. La fertilité de la Vénétie, la mollesse +de son climat, la précocité de ses printemps, étaient célèbres chez les +anciens: «Au premier souffle de l'été, dit un historien romain, on +voyait tout ce pays se couronner de fleurs et de pampres comme pour une +fête<a id="footnotetag435" name="footnotetag435"></a><a href="#footnote435"><sup class="sml">435</sup></a>.» L'armée des Huns n'y laissa après elle que des débris et des +cendres. Ce fut aux remparts d'Aquilée qu'Attila rencontra sa première +résistance.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote435" name="footnote435"><b>Note 435: </b></a><a href="#footnotetag435">(retour) </a> Arborum comparibus ordinibus ac vitibus inter se + junctis et in sublime erectis, ad festæ celebritatis speciem quasi + coronis quibusdam redimita omnis regio videbatur. Herodian. + <i>Hist.</i>, <span class="sc">VIII</span>.</blockquote> + +<p>Aquilée, la plus grande et la plus forte place de toute l'Italie, +servait de boulevard à cette presqu'île sur le point le plus vulnérable, +où la menaçaient tantôt les incursions subites des Barbares du Danube, +tantôt les entreprises mieux calculées des empereurs de Constantinople. +Le fleuve Natissa en baignait tout le côté oriental<a id="footnotetag436" name="footnotetag436"></a><a href="#footnote436"><sup class="sml">436</sup></a>, et, versant +une partie de ses eaux dans un large fossé circulaire, garantissait de +toutes parts la haute muraille flanquée de tours et l'enveloppait comme +d'une ceinture. Aquilée n'avait pas moins d'importance comme place de +commerce que comme place de guerre; ses habitants, tour à tour soldats, +trafiquants et marins, concentraient dans leurs murs, depuis cinq cents +ans, l'échange des exportations de l'Italie avec les importations de +l'Illyrie, de la Pannonie et des pays barbares d'outre-Danube<a id="footnotetag437" name="footnotetag437"></a><a href="#footnote437"><sup class="sml">437</sup></a>: +celui du vin, du blé, de l'huile et des objets fabriqués contre des +esclaves, du bétail et des pelleteries. Son port<a id="footnotetag438" name="footnotetag438"></a><a href="#footnote438"><sup class="sml">438</sup></a>, situé quatre +lieues plus bas, à l'embouchure du fleuve, passait pour un des meilleurs +de l'Adriatique; du moins était-il, en temps ordinaire, le mieux gardé, +car il servait de station à la flotte chargée de protéger cette mer et +de réprimer la piraterie. Qu'était devenue cette flotte en 452? +Avait-elle déjà péri dans la dissolution chaque jour croissante des +forces romaines? L'empereur, au contraire, l'avait-il rappelée pour la +joindre à la flotte de Ravenne et couvrir plus sûrement le domicile des +Césars? On l'ignore; mais elle ne joue aucun rôle dans les opérations de +la guerre que nous racontons. Si forte en même temps par la nature et +par l'art, Aquilée était considérée comme imprenable, lorsqu'elle +voulait bien se défendre. Alaric avait échoué devant elle, et de mémoire +d'homme on ne pouvait citer à son déshonneur qu'une surprise qui la fit +tomber, en 361, au pouvoir des soldats de Julien. Aquilée, à cette +époque, s'étant déclarée pour l'empereur Constance, une division de +l'armée de Julien dut en faire le siége; mais la ville résista +vaillamment. A bout de science et de courage, les assiégeants eurent +recours à un stratagème resté fameux dans l'histoire de la +poliorcétique: ayant amarré ensemble trois grands navires qu'ils +recouvrirent d'un plancher, ils construisirent dessus trois tours de la +hauteur du rempart et munies de crampons de fer et de ponts-levis, puis +ils lancèrent la machine flottante, à la dérive, sur le fleuve. Quant +elle eut atteint le flanc de la muraille, les soldats qui la montaient +jetèrent les crocs, baissèrent les ponts, et, se précipitant dans la +ville, en ouvrirent les portes à coups de hache<a id="footnotetag439" name="footnotetag439"></a><a href="#footnote439"><sup class="sml">439</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote436" name="footnote436"><b>Note 436: </b></a><a href="#footnotetag436">(retour) </a> <i>Natiso.</i> + Mel.--Plin.--Strab.--Herodian.--<i>Natissa.</i> Jornand.--Amne muros + circumfluente, ac pariter fossæ objectum et aquarum præbente + copiam. Herodian. <i>Hist.</i>, <span class="sc">VIII</span>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote437" name="footnote437"><b>Note 437: </b></a><a href="#footnotetag437">(retour) </a> Urbs magna, et velut Italiæ quoddam emporium, mari + imminens, et ante omnes Illyricas gentes sita, super civium + ingentem numerum, magna vis peregrinorum ac mercatorum... + Herodian. <i>l. c.</i>--Italorum emporium opulentum in primis et + copiosum. Julian. Cæs. <i>Orat. de Constant. Imper.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote438" name="footnote438"><b>Note 438: </b></a><a href="#footnotetag438">(retour) </a> Il s'appelait alors <i>Portus Natisonis</i>, et <i>Portus + Aquileiensis</i>. On l'appelle maintenant <i>Porto di Grado</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote439" name="footnote439"><b>Note 439: </b></a><a href="#footnotetag439">(retour) </a> Commentum excogitatum est cum veteribus admirandum. + Constructas veloci studio ligneas turres propugnaculis hostium + celsiores, imposuere trigeminis navibus valide sibi connexis; + quibus insistantes armati... injectis ponticulis... Amm. Marc., + <span class="sc">XXI</span>, 12.</blockquote> + +<p>Si le roi des Huns comptait dans son armée des soldats assez hardis pour +exécuter un pareil coup de main, il n'avait pas d'ingénieurs capables de +le préparer: en tout cas, il n'y songea point, mais il employa contre +Aquilée les moyens ordinaires des siéges, les sapes, les béliers, les +escalades, les mines, le tout sans nul succès. Bien secondée par les +habitants, la garnison faisait face à tout, et une place qui avait +résisté aux attaques méthodiques des légionnaires de Julien se riait de +l'impéritie des Huns. Chaque jour, venait de la part d'Attila quelque +tentative nouvelle que l'audace ou la ruse des assiégés changeait en +désastre pour lui<a id="footnotetag440" name="footnotetag440"></a><a href="#footnote440"><sup class="sml">440</sup></a>. Le jeu des machines, les sorties, les alertes +nocturnes épuisaient et décimaient ses troupes. Trois grands mois +s'écoulèrent dans ce travail impuissant<a id="footnotetag441" name="footnotetag441"></a><a href="#footnote441"><sup class="sml">441</sup></a>; les chaleurs se faisaient +déjà sentir, et la campagne, livrée à une dévastation continuelle, ne +fournit bientôt plus ni fourrages ni vivres. Cependant on apprenait que +les secours demandés par Aëtius à l'empereur d'Orient<a id="footnotetag442" name="footnotetag442"></a><a href="#footnote442"><sup class="sml">442</sup></a> allaient +bientôt débarquer en Italie; le bruit se répandit même que l'empereur +Marcien, ne voulant pas borner là son assistance, préparait une descente +en Pannonie et menaçait la retraite des Huns. Enclins au découragement +quand il leur fallait se battre contre des murailles, les Barbares +s'épouvantaient au souvenir des désastres qui avaient accompagné le +siége d'Orléans, et, chose étonnante dans l'armée d'Attila, le camp +retentissait de plaintes et de murmures<a id="footnotetag443" name="footnotetag443"></a><a href="#footnote443"><sup class="sml">443</sup></a>. Celui-ci, impatient et +blessé dans son orgueil, ne savait plus que résoudre. Poursuivre sa +marche à travers l'Italie en laissant Aquilée derrière lui, c'était une +imprudence qui pouvait le perdre; s'avouer vaincu en se retirant sans +avoir ni pillé ni combattu, c'était une honte qu'il n'osait pas +affronter: à tout prix, il lui fallait Aquilée. Un incident que tout +autre eût négligé la lui livra en imprimant au courage des Huns un élan +nouveau et en quelque sorte surnaturel.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote440" name="footnote440"><b>Note 440: </b></a><a href="#footnotetag440">(retour) </a> Fortissimis intrinsecus Romanorum militibus + resistentibus. Jorn., <i>R. Get.</i>, 42.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote441" name="footnote441"><b>Note 441: </b></a><a href="#footnotetag441">(retour) </a> Ibique cum diu multoque tempore obsidens nihil + penitus prævaleret... Jorn., <i>R. Get., ub. sup.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote442" name="footnote442"><b>Note 442: </b></a><a href="#footnotetag442">(retour) </a> Missis per Marcianum principem... auxiliis... + Idat., <i>Chron.</i>, ad ann. 452.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote443" name="footnote443"><b>Note 443: </b></a><a href="#footnotetag443">(retour) </a> Exercitu jam murmurante, et discedere cupiente... + Jorn., <i>R. Get.</i>, 42.</blockquote> + +<p>Un jour qu'en proie à ses anxiétés il se promenait autour des murs en +étudiant l'état de la ville, il vit des cigognes s'envoler avec leurs +petits d'une tour en ruine, où elles avaient niché, et gagner au loin la +campagne, portant les uns sur leur dos et guidant le vol des autres, qui +les suivaient en hésitant<a id="footnotetag444" name="footnotetag444"></a><a href="#footnote444"><sup class="sml">444</sup></a>. Attila s'arrêta quelques moments pour +observer ce manége, puis, se tournant vers ceux qui l'accompagnaient: +«Regardez, dit-il, ces oiseaux blancs; ils sentent ce qui doit arriver: +habitants d'Aquilée, ils abandonnent une ville qui va périr; ils +désertent, dans la prévoyance du péril, des tours condamnées à +tomber<a id="footnotetag445" name="footnotetag445"></a><a href="#footnote445"><sup class="sml">445</sup></a>. Et ne croyez pas que ce présage soit vain ou incertain, +ajouta-t-il; la terreur d'un danger imminent change les habitudes des +êtres qui ont le pressentiment de l'avenirs.<a id="footnotetag446" name="footnotetag446"></a><a href="#footnote446"><sup class="sml">446</sup></a>» Ces paroles, +prononcées à dessein, furent bientôt répétées dans tout le camp. Attila +avait frappé juste: l'espèce d'autorité surhumaine dont il savait se +fortifier dans toutes les grandes circonstances agit encore cette fois +sur des esprits découragés. Aussitôt une nouvelle ardeur transporte les +Huns; ils construisent des machines, ils essaient tous les moyens de +destruction, ils multiplient les escalades, et enlèvent enfin la ville, +qu'ils pillent et dont ils se partagent les dépouilles<a id="footnotetag447" name="footnotetag447"></a><a href="#footnote447"><sup class="sml">447</sup></a>. Leurs +ravages furent si cruels, écrivait Jornandès un siècle après, qu'à peine +reste-t-il aujourd'hui quelques vestiges de cette malheureuse cité comme +pour indiquer la place qu'elle occupait<a id="footnotetag448" name="footnotetag448"></a><a href="#footnote448"><sup class="sml">448</sup></a>. Le viol se mêla, dans +cette horrible journée, à l'extermination et au pillage. L'histoire +conserve le souvenir d'une jeune et belle femme appelée Dougna ou Digna, +qui, se voyant poursuivie par une troupe de ces brigands, s'enveloppa la +tête de son voile, et, s'élançant du haut des remparts, disparut dans la +profondeur du fleuve<a id="footnotetag449" name="footnotetag449"></a><a href="#footnote449"><sup class="sml">449</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote444" name="footnote444"><b>Note 444: </b></a><a href="#footnotetag444">(retour) </a> Attila deambulans circa muros, dum utrum solveret + castra, an adhuc moraretur deliberat, animadvertit candidas aves, + id est ciconias, quæ in fastigio domorum nidificant, de civitate + fœtus suos trahere, atque contra morem per rura forinsecus + comportare. Jorn., <i>R. Get.</i>, 42.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote445" name="footnote445"><b>Note 445: </b></a><a href="#footnotetag445">(retour) </a> Respicite aves futurarum rerum providas, perituram + relinquere civitatem, casurasque arces periculo imminente + dzserere. Jorn., <i>R. Get.</i>, <i>ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote446" name="footnote446"><b>Note 446: </b></a><a href="#footnotetag446">(retour) </a> Non hoc vacuum, non hoc credatur incertum; rebus + præsciis consuetudinem mutat ventura formido. Jorn., <i>R. Get.</i>, + 42.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote447" name="footnote447"><b>Note 447: </b></a><a href="#footnotetag447">(retour) </a> Qui, machinis constructis, omnibusque tormentorum + generibus adhibitis, nec mora, invadunt civitatem, spoliant, + dividunt... Jorn., <i>R. Get.</i>, 42.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote448" name="footnote448"><b>Note 448: </b></a><a href="#footnotetag448">(retour) </a> Vastantque crudeliter, ita ut vix ejus vestigia, ut + appareant, reliquerint. Jorn., <i>R. Get., ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote449" name="footnote449"><b>Note 449: </b></a><a href="#footnotetag449">(retour) </a> Fæminarum nobilissima Dougna nomine (al. Digna), + forma quidem eximia, sed candore pudicitiæ amplius decorata. Hæc + cum habitacula supra ipsa urbis mœnia haberet, turrimque excelsam + suæ domui imminentem, subter qua Natissa fluvius vitreis labebatur + fluentis... a summa se eadem turre, obvoluto capite, in gurgitem + præcipitem dedit, metumque amittendæ pudicitiæ memorabili exitu + terminavit. Paul. Diac., <i>Hist.</i>, <span class="sc">XV</span>, 27.</blockquote> + +<p>Tel est le bref et sombre récit des historiens; mais la tradition, comme +toujours, s'est plue à enjoliver les événements. Elle raconte qu'Attila, +surpris par une troupe nombreuse d'Aquiléens dans une reconnaissance +qu'il faisait seul pendant la nuit, leur tint tête longtemps, adossé +contre un des murs de la ville, l'arc au poing, l'épée entre les dents, +et ne leur échappa qu'en franchissant un monceau de cadavres: on le +reconnut, dit le vieux conte populaire, aux flammes de ses prunelles qui +jetaient un éclat sinistre<a id="footnotetag450" name="footnotetag450"></a><a href="#footnote450"><sup class="sml">450</sup></a>. Les Vénitiens, assure-t-on, montrent +encore son casque, resté sur le champ de bataille<a id="footnotetag451" name="footnotetag451"></a><a href="#footnote451"><sup class="sml">451</sup></a>. Une autre +tradition moins héroïque veut que les habitants d'Aquilée soient +parvenus à se sauver dans leurs lagunes au moyen d'un de ces stratagèmes +impossibles qui charment la crédulité des masses. Pour protéger leur +retraite vers la mer et occuper l'attention des Huns pendant qu'ils +transportaient sur des chariots leurs familles et leurs biens, ils +placèrent, dit-on, sur le rempart, en guise de sentinelles, des statues +armées de pied en cap, de sorte qu'Attila, après avoir forcé la place, +ne trouva plus que des maisons vides, gardées par des défenseurs de +pierre et de bois<a id="footnotetag452" name="footnotetag452"></a><a href="#footnote452"><sup class="sml">452</sup></a>. Ces historiettes s'accordent mal avec les faits. +D'abord Attila ne risquait jamais sa vie sans nécessité; puis les +faibles restes de la population aquiléenne ne se réfugièrent pas à +Venise, qui n'existait pas, mais à Grado; enfin les Aquiléens ne furent +point épargnés. Attila fit peser sur la ville qui l'avait osé braver une +de ces ruines épouvantables dont l'exemple devait profiter à ses +ennemis.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote450" name="footnote450"><b>Note 450: </b></a><a href="#footnotetag450">(retour) </a> Viri porro illi cum in urbem rediissent, narravere + suis, dum illum aspexissent horribili rugitu a muro prosilientem + emicuisse scintillas, et fugur quoddam ex oculis viri plusquam + terrigenæ... <i>Script. rer. hung.</i>, Deseric. Callimach. Olah. <i>Vit. + Attil.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote451" name="footnote451"><b>Note 451: </b></a><a href="#footnotetag451">(retour) </a> Georg. Pray., <i>Annal. Vet. Hunn. Avar.</i> et + <i>Hungar.</i>, p. 164. Not.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote452" name="footnote452"><b>Note 452: </b></a><a href="#footnotetag452">(retour) </a> Statuas omnes quæ in urbe sunt repertæ, per mœnia, + et in propugnaculis noctu disposuisse, ut interdin viderentur esse + milites in stationem collocati, eaque fretos fallendi + opportunitate, Aquileienses migrasse Gradum. Blond., <i>Hist. Dec.</i>, + 1, 2.--Cf. <i>Hist. civ. Aquil.</i></blockquote> + +<p>L'exemple profita, et ce fut dans toute la Vénétie un sauve-qui-peut +général<a id="footnotetag453" name="footnotetag453"></a><a href="#footnote453"><sup class="sml">453</sup></a>. Concordia, Altinum, Padoue elle-même, ouvrirent leurs +portes: leurs habitants les avaient en partie désertés. De ces villes et +des villes voisines, on se sauvait dans les îlots du rivage, qui +formaient à marée haute un archipel inaccessible, visité seulement par +les oiseaux de mer et par quelques pêcheurs misérables<a id="footnotetag454" name="footnotetag454"></a><a href="#footnote454"><sup class="sml">454</sup></a>. On dit que +les Padouans se rendirent à Rivus-Altus, aujourd'hui Rialto, les émigrés +de Concordia à Caprula, ceux d'Altinum aux îles Torcellus et Maurianus; +Opitergium envoya les siens à Equilium; Alteste et Mons-Silicis à +Philistine, Metamaucus et Clodia. D'autres invasions succédèrent à celle +des Huns, d'autres ravages à ces ravages, et les fugitifs ne regagnèrent +point la terre ferme; ils restèrent citoyens des lagunes, sous la garde +de la mer, qui savait du moins les protéger. Du sein de ces misères +naquit la belle et heureuse ville de Venise, assise sur ses +soixante-douze îles; mais la reine de l'Adriatique ne sortit pas d'un +seul jet de l'écume des flots, comme Vénus, à qui les poëtes l'ont si +souvent comparée. Un demi-siècle après le passage d'Attila, l'archipel +vénitien ne présentait encore qu'une population faible, pauvre, mais +industrieuse, de pêcheurs, de marins et de sauniers. Voici en quels +termes Cassiodore, au nom de Théodoric le Grand, écrivait à ces ancêtres +des doges pour leur ordonner de convoyer de l'huile et du vin des ports +de l'Istrie à Ravenne; ce curieux spécimen des circulaires +ministérielles du <span class="sc">V</span>e siècle est le plus ancien titre de noblesse des +fiers patriciens de Venise:</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote453" name="footnote453"><b>Note 453: </b></a><a href="#footnotetag453">(retour) </a> Necdum Romanorum sanguine satiati, per reliquas + Venetum civitates Hunni bacchabantur. Jorn., <i>R. Get.</i>, 42.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote454" name="footnote454"><b>Note 454: </b></a><a href="#footnotetag454">(retour) </a> Locus erat desertus cultoribusque vacuus et + palustris... Constant. Porphyr., <i>De admin. Imp.</i>, 28.--Additur + littori ordo pulcherrimus insularum. Cassiod. <i>Variar.</i>, <span class="sc">XII</span>, + 22.--Incolebant repostas sedes marinæ tantum volucres quæ illuc + apricatum ex alto se recipiebant, ac fortassis piscator aliquis + sed rarus in his locis agebat. Sabellius. <i>Hist. Venet.</i>, <span class="sc">I</span>, p. + 14</blockquote> + +<p>AUX TRIBUNS DES HABITANTS DES LAGUNES.</p> + +<p>«Nous aimons à nous représenter vos demeures qui touchent au midi +Ravenne et les bouches du Pô, et qui jouissent à l'orient de l'agréable +spectacle des rivages ioniens. La mer, par un mouvement alternatif, les +entoure et les abandonne; tantôt elle couvre la plage, et tantôt elle la +découvre. Vos maisons ressemblent à des nids d'alcyons, vos villages à +des écueils faits de main d'homme, car c'est vous qui les créez, ou du +moins vous en exhaussez le sol au moyen de terres apportées du +continent, et que vous retenez par des claies d'osier, ne mettant que ce +frêle rempart entre vous et l'effort des eaux<a id="footnotetag455" name="footnotetag455"></a><a href="#footnote455"><sup class="sml">455</sup></a>... Le poisson forme à +peu près toute votre subsistance. En aucun lieu du monde, on ne voit la +richesse et la pauvreté vivre sous une loi plus égale que parmi vous: +même nourriture pour toutes les tables, même toit de chaume pour toutes +les familles. Chez vous, le voisin ne jalouse pas les pénates du voisin, +et, grâce à la commune nature de vos biens, vous échappez à l'envie, qui +est un des grands fléaux d'ici-bas<a id="footnotetag456" name="footnotetag456"></a><a href="#footnote456"><sup class="sml">456</sup></a>. L'exploitation des salines fait +votre travail principal; le cylindre du saunier remplace dans vos mains +la charrue du laboureur et la faux du moissonneur, car le sel est votre +culture et votre récolte... Or donc, radoubez sans perdre un instant ces +navires que vous attachez aux boucles de vos murs comme des animaux +domestiques, et lorsque le très-expérimenté Laurentius, que nous avons +chargé de réunir en Istrie des provisions de vin et d'huile, vous +avertira de partir, accourez tous à son appel<a id="footnotetag457" name="footnotetag457"></a><a href="#footnote457"><sup class="sml">457</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote455" name="footnote455"><b>Note 455: </b></a><a href="#footnotetag455">(retour) </a> Hic vobis aliquantulum aquatilium avium more domus + est... per æquora longe domicilia videntur sparsa, quæ natura non + protulit, sed hominum cura fundavit; viminibus enim flexibilibus + illigatis terrena illic soliditas adgregatur, et marino fluctui + tam fragilis munitio non dubitatur opponi. Cassiod. <i>Variar.</i>, + <span class="sc">XII</span>, 22.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote456" name="footnote456"><b>Note 456: </b></a><a href="#footnotetag456">(retour) </a> Habitatoribus autem una copia est, ut solis + piscibus expleantur. Paupertas ibi cum divitibus sub æqualitate + convivit, unus cibus omnes reficit, habitatio similis universos + concludit, nesciunt de penatibus invidere: et sub hac mensura + degentes, evadunt vitium, cui mundum constat esse obnoxium... + Cassiod. <i>Variar.</i>, <span class="sc">XII</span>, 22.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote457" name="footnote457"><b>Note 457: </b></a><a href="#footnotetag457">(retour) </a> In salinis autem exercendis tota contentio est. Pro + aratris, pro falcibus cylindros volvitis, inde vobis fructus omnis + enascitur... Proinde naves, quas more animalium vestris parietibus + illigatis, diligenti cura reficite: ut, quum vos vir + experientissimus Laurentius, qui ad procurandas species directus + est, commonere tentaverit, festinetis excurrere. Cass. <i>ibid.</i></blockquote> + +<p>La Vénétie fut mise à feu et à sang, puis les Huns passèrent dans la +Ligurie, qu'ils ne traitèrent pas plus doucement. L'histoire ne cite +comme ayant été saccagées que deux villes de cette dernière province, +Milan et Ticinum, à présent Pavie<a id="footnotetag458" name="footnotetag458"></a><a href="#footnote458"><sup class="sml">458</sup></a>; la tradition locale les cite +presque toutes, et malheureusement elle a pour elle la vraisemblance. +Ainsi on peut croire que Vérone, Mantoue, Brescia, Bergame, Crémone, +n'échappèrent pas à la destruction ou du moins au ravage. Les villes +situées au midi du Pô eurent beaucoup moins à souffrir, attendu que +différents corps de l'armée romaine y battaient le pays, et qu'Attila +contenait par prudence la masse de ses troupes au nord du fleuve. Son +séjour à Milan fut signalé par une aventure que l'histoire n'a pas +dédaigné de recueillir, et où perce l'esprit moqueur et fier du roi des +Huns. Il avait remarqué, en parcourant la ville, une de ces peintures +murales dont les Romains aimaient à décorer leurs portiques, et s'arrêta +pour l'examiner. Le tableau représentait deux empereurs majestueusement +assis sur des trônes dorés, le manteau de pourpre sur les épaules et le +diadème au fronts; tandis que des Scythes (l'historien ne dit pas si +c'étaient des Huns ou des Goths), prosternés à leurs pieds comme après +une défaite, semblaient leur demander merci. Attila ordonna d'effacer +sur-le-champ cette insolente peinture, et de le représenter lui-même sur +un trône, ayant en face de lui les empereurs romains, le dos chargé de +sacs et répandant à ses pieds des flots d'or<a id="footnotetag459" name="footnotetag459"></a><a href="#footnote459"><sup class="sml">459</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote458" name="footnote458"><b>Note 458: </b></a><a href="#footnotetag458">(retour) </a> Mediolanum quoque Liguriæ metropolim pari tenore + devastant, necnon et Ticinum æquali sorte dejiciunt... Jorn., <i>R. + Get.</i>, 42.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote459" name="footnote459"><b>Note 459: </b></a><a href="#footnotetag459">(retour) </a> Cum autem in pictura vidisset Romanorum quidem + reges in aureis soliis sedentes, Scythas vero cæsos et ante pedes + ipsorum jacentes; pictorem arcessitum jussit se pingere sedentem + in solio; Romanorum vero reges ferentes saccos in humeris, et ante + ipsius pedes aurum effundentes. Suid., <i>Voc.</i> Μεδιολ. et Κόρυκ.</blockquote> + +<p>Le temps s'écoulait cependant, on était au commencement de juillet, et +les grandes chaleurs développèrent des maladies dans l'armée des Huns, +affaiblie par tous les excès, et qui d'ailleurs, gorgée de dépouilles, +ne souhaitait plus que de les voir en sûreté. Le climat, ce fidèle +auxiliaire des Italiens contre les invasions du Nord, combattait +libéralement pour eux et justifiait bien la prévoyance d'Aëtius. Les +Huns se consumaient eux-mêmes; leurs excès avaient amené la famine en +même temps que la peste, et déjà la Transpadane ne pouvait plus les +nourrir<a id="footnotetag460" name="footnotetag460"></a><a href="#footnote460"><sup class="sml">460</sup></a>. Dans cette situation, Attila dut prendre un parti: passer +le Pô, marcher sur Rome hardiment, forcer le passage des Apennins, et +livrer à Aëtius la bataille que celui-ci semblait fuir, c'était le parti +qui convenait le mieux à son orgueil, mais que son armée désapprouvait. +Chefs et soldats désiraient tous que la campagne finît là cette année, +sauf à recommencer l'année suivante, car elle leur avait été fructueuse; +ils y avaient ramassé, sans fatigue, des richesses immenses, et leurs +chariots étaient combles de butin. A cette considération très-puissante +sur des troupes qui ne faisaient la guerre que pour piller, il s'en +joignait une autre d'un ordre différent, mais presque aussi forte que la +première. L'idée de voir Attila marcher sur Rome les remplissait d'une +crainte superstitieuse. Quoique l'inviolabilité de la métropole du monde +romain eût disparu depuis un demi-siècle devant l'attentat d'Alaric, et +que sa puissance, si souvent abaissée, ne fût plus qu'un mot, ce mot +remuait toujours les cœurs, et l'ombre de la ville des Césars restait +debout, environnée de la majesté des tombeaux. Lever l'épée sur elle +semblait un arrêt de mort contre le profanateur. Alaric lui-même en +fournissait une preuve incontestable pour des esprits crédules, lui dont +la mort avait suivi si promptement la fatale victoire. En même temps +donc qu'Attila, excité par ses instincts superbes, rêvait pour Rome une +humiliation qui eût dépassé toutes les autres, ses compagnons +cherchaient à l'en dissuader<a id="footnotetag461" name="footnotetag461"></a><a href="#footnote461"><sup class="sml">461</sup></a>; «ils craignaient, dit Jornandès, +qu'il n'éprouvât le sort du roi des Visigoths, qui avait à peine survécu +au sac de Rome, et s'était vu presque aussitôt enlevé du monde<a id="footnotetag462" name="footnotetag462"></a><a href="#footnote462"><sup class="sml">462</sup></a>.» Le +cœur du fils de Moundzoukh n'était pas inaccessible aux appréhensions +superstitieuses; il venait en outre d'apprendre que l'armée envoyée par +l'empereur Marcien se dirigeait sur la Pannonie dans l'intention de +l'attaquer au débouché des Alpes et de lui couper la retraite<a id="footnotetag463" name="footnotetag463"></a><a href="#footnote463"><sup class="sml">463</sup></a>; +pourtant, malgré sa prudence ordinaire, le désir de frapper un coup +éclatant balançait en lui les anxiétés de la crainte et les calculs de +la raison. Il donna ordre à ses troupes de se concentrer au-dessous de +Mantoue, près du confluent du Pô et du Mincio, sur la grande voie qui +conduisait à Rome par les Apennins: lui-même arriva au rendez-vous, +encore incertain de ce qu'il déciderait.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote460" name="footnote460"><b>Note 460: </b></a><a href="#footnotetag460">(retour) </a> Hunni qui Italiam prædabantur... divinitus partim + fame, partim morbo quodam, plagis cœlestibus feriuntur... Idat. + <i>Chron.</i>, ad ann. 452.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote461" name="footnote461"><b>Note 461: </b></a><a href="#footnotetag461">(retour) </a> Cumque ad Romam animus fuisset ejus attentus + accedere, sui eum... removere, non urbi, cui inimici erant, + consulentes... Jorn. <i>R. Get.</i>, 42.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote462" name="footnote462"><b>Note 462: </b></a><a href="#footnotetag462">(retour) </a> Sed Alarici regis objicientes exemplum, veriti + regis sui fortunam, quia ille post fractam Romam diu non + supervixerat, sed protinus rebus excessit humanis.... Jorn., + <i>ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote463" name="footnote463"><b>Note 463: </b></a><a href="#footnotetag463">(retour) </a> Missis etiam per Marcianum principem Aëtio duce + (Hunni cæduntur) auxiliis. Idat., <i>Chron.</i>, ad ann. 452.</blockquote> + +<p>Le projet d'Attila, confirmé par le mouvement de l'armée hunnique, +répandit l'épouvante dans Rome, qui ne se savait pas elle-même si +redoutable. L'empereur, le sénat et le peuple, qui fut consulté pour +cette fois, s'accordèrent dans la pensée qu'il fallait s'humilier devant +le conquérant barbare, et obtenir à tout prix qu'il ne marchât pas sur +la ville: supplications, présents, offre d'un tribut pour l'avenir, on +résolut de tout employer plutôt que de courir la chance d'un siége. Rome +jadis refusa de traiter lorsque l'ennemi était à ses portes: aujourd'hui +elle se hâtait de le faire avant que l'ennemi s'y présentât. «Dans tous +les conseils du prince, du sénat et du peuple romain, dit avec une amère +raillerie le chroniqueur Prosper d'Aquitaine, témoin des événements, +rien ne parut plus salutaire que d'implorer la paix de ce roi +féroce<a id="footnotetag464" name="footnotetag464"></a><a href="#footnote464"><sup class="sml">464</sup></a>.» Le silence de l'histoire justifie du moins Aëtius de toute +participation à un acte aussi honteux. A la tête de son armée et +méditant, selon toute apparence, le plan de défense des Apennins, le +patrice s'occupait de sauver Rome: elle ne le consulta pas pour se +livrer. Cependant, afin de couvrir autant que possible l'ignominie de la +négociation par l'éminence du négociateur, on choisit pour chef de +l'ambassade le successeur même de saint Pierre, le pape Léon, auquel +furent adjoints deux sénateurs illustres dont l'un, nommé Gennadius +Aviénus<a id="footnotetag465" name="footnotetag465"></a><a href="#footnote465"><sup class="sml">465</sup></a>, prétendait descendre de Valérius Corvinus, et, suivant +l'expression de Sidoine Apollinaire, «était prince après le prince qui +portait la pourpre<a id="footnotetag466" name="footnotetag466"></a><a href="#footnote466"><sup class="sml">466</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote464" name="footnote464"><b>Note 464: </b></a><a href="#footnotetag464">(retour) </a> Nihil inter omnia consilia principis ac Senatus + populique Romani salubrius visum est, quam ut per legatos pax + trunculentissimi regis expeteretur. Prosp. Aquit., <i>Chron.</i> ad + ann. 452.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote465" name="footnote465"><b>Note 465: </b></a><a href="#footnotetag465">(retour) </a> Suscepit hoc negotium cum viro consulari Avieno, et + viro præfectorio Trigetio, beatissimus papa Leo. Prosp. Aquit., + <i>ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote466" name="footnote466"><b>Note 466: </b></a><a href="#footnotetag466">(retour) </a> Sidon. Apollin., <i>Epist.</i>, <span class="sc">I</span>, 9.</blockquote> + +<p>Léon, que l'Église romaine a surnommé le <i>Grand</i>, et l'Église grecque le +<i>Sage</i><a id="footnotetag467" name="footnotetag467"></a><a href="#footnote467"><sup class="sml">467</sup></a>, occupait alors le siége apostolique avec un éclat de talent +et une autorité de caractère qui imposaient même aux païens. Les gens +lettrés le proclamaient, par un singulier abus de langage, le Cicéron de +la chaire catholique, l'Homère de la théologie et l'Aristote de la +foi<a id="footnotetag468" name="footnotetag468"></a><a href="#footnote468"><sup class="sml">468</sup></a>; les gens du monde appréciaient en lui ce parfait accord des +qualités intellectuelles que son biographe appelle, avec un assez grand +bonheur d'expression, «la santé de l'esprit<a id="footnotetag469" name="footnotetag469"></a><a href="#footnote469"><sup class="sml">469</sup></a>,» savoir: une +intelligence ferme, simple et toujours droite, et une rare finesse de +vue, unie au don de persuader. Ces qualités avaient fait de Léon un +négociateur utile dans les choses du siècle, en même temps qu'un pasteur +éminent dans l'Église. Il n'était encore que diacre, lorsqu'en 440 il +plut à la régente Placidie de l'envoyer dans les Gaules pour apaiser, +entre Aëtius et un des grands fonctionnaires de cette préfecture nommé +Albinus, une querelle naissante, qui pouvait conduire à la guerre civile +et embraser tout l'Occident<a id="footnotetag470" name="footnotetag470"></a><a href="#footnote470"><sup class="sml">470</sup></a>. Léon, arrivé avec la seule +recommandation de sa personne, parvint à réconcilier deux rivaux qui +passaient à bon droit pour peu traitables, et pendant ce temps-là le +peuple et le clergé de Rome, à qui appartenait l'élection des papes, +l'élevaient à la chaire pontificale, quoiqu'il ne fût pas encore +prêtre<a id="footnotetag471" name="footnotetag471"></a><a href="#footnote471"><sup class="sml">471</sup></a>, tant ses vertus, dans l'estime publique, marchaient de pair +avec ses talents. Depuis lors, il n'avait fait que grandir en expérience +et en savoir par la pratique des affaires de l'Église, qui embrassaient +un grand nombre d'intérêts séculiers. L'histoire nous le peint comme un +vieillard d'une haute taille et d'une physionomie noble que sa longue +chevelure blanche rendait encore plus vénérable<a id="footnotetag472" name="footnotetag472"></a><a href="#footnote472"><sup class="sml">472</sup></a>. C'était sur lui +que l'empereur et le sénat comptaient principalement pour arrêter le +terrible Attila. Il n'y avait pas jusqu'à son nom de <i>Leo</i>, lion, qui ne +semblât d'un favorable augure pour cette négociation difficile, et le +peuple lui appliquait comme une prophétie le verset suivant des +proverbes de Salomon: «Le juste est un lion qui ne connaît ni +l'hésitation ni la crainte<a id="footnotetag473" name="footnotetag473"></a><a href="#footnote473"><sup class="sml">473</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote467" name="footnote467"><b>Note 467: </b></a><a href="#footnotetag467">(retour) </a> Πάνσοφος. +<i>Vit. S. Leon. Magn.</i>, ap. Boll., 11 + apr.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote468" name="footnote468"><b>Note 468: </b></a><a href="#footnotetag468">(retour) </a> Sunt viri auctoritate graves... qui Leonem non + vereantur appellare: Ecclesiasticæ dictionis Tullium, theologiæ + Homerum, rationum fidei Aristotelem... <i>Vit. S. Leon. Magn., + ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote469" name="footnote469"><b>Note 469: </b></a><a href="#footnotetag469">(retour) </a> Tanta in Leone tamque mirabilis ingenii facilitas, + tanta sanitas, tantaque præsentia... <i>Vit. S. Leon. Mag.</i>, ap. + Boll., 11 apr.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote470" name="footnote470"><b>Note 470: </b></a><a href="#footnotetag470">(retour) </a> Prosp. Aquit., <i>Chron.</i>, ann. 440.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote471" name="footnote471"><b>Note 471: </b></a><a href="#footnotetag471">(retour) </a> Igitur Leo diaconus legatione publica accitus, et + gaudenti patriæ præsentatus, XLIII Romanæ ecclesiæ episcopus + ordinatur... Prosp. Aquit., <i>Chron.</i>, ann. 440.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote472" name="footnote472"><b>Note 472: </b></a><a href="#footnotetag472">(retour) </a> Senex innocuæ simplicitatis, multa canitie... + Prosp. Aquit., <i>ibid.</i>--Lors de la translation de ses reliques + on trouva que son corps avait sept palmes trois quarts de hauteur. + Il était maigre et exténué.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote473" name="footnote473"><b>Note 473: </b></a><a href="#footnotetag473">(retour) </a> Justus quasi leo confidens absque terrore + erit.--Leo fortissimus bestiarum ad nullius pavebit occursum... + Proverb., 28, 1.--30.</blockquote> + +<p>Les ambassadeurs voyagèrent à grandes journées, afin de joindre Attila +avant qu'il eût passé le Pô; ils le rencontrèrent un peu au-dessous de +Mantoue, dans le lieu appelé Champ Ambulée, où se trouvait un des gués +du Mincio<a id="footnotetag474" name="footnotetag474"></a><a href="#footnote474"><sup class="sml">474</sup></a>. Ce fut un moment grave dans l'existence de la ville de +Rome que celui où deux de ses enfants les plus illustres, un +représentant des vieilles races latines qui avaient conquis le monde par +l'épée, et le chef des races nouvelles qui le conquéraient par la +religion, venaient mettre aux pieds d'un roi barbare la rançon du +Capitole. Ce fut un moment non moins grave dans la vie d'Attila. Les +récits qui précèdent nous ont fait voir le roi des Huns dominé surtout +par l'orgueil, et, si avare qu'il fût, plus altéré encore d'honneurs que +d'argent. L'idée d'avoir à ses genoux Rome suppliante, attendant de sa +bouche avec tremblement un arrêt de vie ou de mort, abaissant la toge +des Valérius et la tiare des successeurs de Pierre devant celui qu'elle +avait traité si longtemps comme un barbare misérable, employant en un +mot pour le fléchir tout ce qu'elle possédait de grandeurs au ciel et +sur la terre: cette idée le remplit d'une joie qu'il ne savait pas +cacher. Se faire reconnaître vainqueur et maître, c'était à ses yeux +autant que l'être en effet; d'ailleurs il humiliait Aëtius, dont il +brisait l'épée d'un seul mot. Sa vanité et celle de son peuple se +trouvaient satisfaites, et il pouvait repartir sans honte. Sous +l'influence de ces pensées, il ordonna qu'on lui amenât les ambassadeurs +romains, et il les reçut avec toute l'affabilité dont Attila était +capable<a id="footnotetag475" name="footnotetag475"></a><a href="#footnote475"><sup class="sml">475</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote474" name="footnote474"><b>Note 474: </b></a><a href="#footnotetag474">(retour) </a> In Acroventu Mamboleio, ubi Mincius amnis + commeantium frequentatione transitur. Jorn., <i>R. Get.</i>, + 42.--Campus Ambuleïus.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote475" name="footnote475"><b>Note 475: </b></a><a href="#footnotetag475">(retour) </a> Tota legatione dignanter accepta, ita summi + sacerdotis præsentia rex gavisus est... Prosp. Aquit., <i>Chron.</i>, + ann. 452.--Placita legatio. Jorn., <i>R. Get.</i>, 42.</blockquote> + +<p>Pour cette entrevue solennelle, les négociateurs avaient pris les +insignes de leur plus haute dignité; l'histoire nous dit que Léon +s'était revêtu de ses habits pontificaux<a id="footnotetag476" name="footnotetag476"></a><a href="#footnote476"><sup class="sml">476</sup></a>, et une révélation de la +tombe nous a fait connaître en quoi ce vêtement consistait. Léon portait +une mitre de soie brochée d'or, arrondie à la manière orientale, une +chasuble de pourpre brune, avec un pallium orné d'une petite croix rouge +sur l'épaule droite et d'une autre plus grande au côté gauche de la +poitrine<a id="footnotetag477" name="footnotetag477"></a><a href="#footnote477"><sup class="sml">477</sup></a>. Sitôt qu'il parut, il devint l'objet de l'attention et +des prévenances du roi des Huns. Ce fut lui qui exposa les propositions +de l'empereur, du sénat et du peuple romain. En quels termes le fit-il? +comment parvint-il à déguiser sous la dignité du langage ce qu'avait de +honteux une demande de paix sans combat? comment conserva-t-il encore à +sa ville quelque grandeur en la montrant à genoux? Par quelle +inspiration merveilleuse sut-il contenir dans les bornes du respect ce +barbare enflé d'orgueil, qui faisait payer si cher sa clémence par la +moquerie et le dédain? S'il évoqua la puissance des saints apôtres pour +protéger la cité gardienne de leurs tombeaux, s'il rappela le conquérant +aux sentiments de sa propre fragilité par l'exemple de la fragilité des +nations, nous ne pouvons que le supposer: l'histoire, qui nous voile si +souvent ses secrets, a voulu nous dérober celui-là. Un chroniqueur +contemporain, Prosper d'Aquitaine, qui fut secrétaire de Léon ou du +moins son collaborateur dans plusieurs ouvrages, nous dit seulement +«qu'il s'en remit à l'assistance de Dieu, qui ne fait jamais défaut aux +efforts des justes, et que le succès couronna sa foi<a id="footnotetag478" name="footnotetag478"></a><a href="#footnote478"><sup class="sml">478</sup></a>.» Attila lui +accorda ce qu'il était venu chercher, la paix moyennant un tribut +annuel, et promit de quitter l'Italie. L'accord fut conclu le 6 juillet, +jour de l'octave des apôtres saint Pierre et saint Paul<a id="footnotetag479" name="footnotetag479"></a><a href="#footnote479"><sup class="sml">479</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote476" name="footnote476"><b>Note 476: </b></a><a href="#footnotetag476">(retour) </a> Augustiore habitu. <i>Vit. S. Leon.</i>, ap. Boll., 11 + apr.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote477" name="footnote477"><b>Note 477: </b></a><a href="#footnotetag477">(retour) </a> «Erat indutus pontificalibus indumentis scilicet + planeta sive casula, lata more antiquo, ex purpura coloris + castanei... Super humero dextro crux parva rubri coloris quæ erat + pallii pontificalis, et aliam crucem paulo longiorem ejusdem + pallii supra pectus...» Telle est la description des vêtements + pontificaux avec lesquels saint Léon fut enseveli et qu'on trouva + dans sa tombe lors de la translation de ses reliques. On en peut + voir tout le détail dans les Bollandistes, à la date du 11 avril. + Nous devons à ce procès-verbal de translation d'avoir pu décrire + le costume que portait saint Léon à l'audience d'Attila, puisque + c'etaient là ses habits pontificaux, et que son biographe nous dit + qu'il aborda le roi des Huns en costume pontifical, <i>augustiore + habitu</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote478" name="footnote478"><b>Note 478: </b></a><a href="#footnotetag478">(retour) </a> Auxilio Dei fretus, quem sciret nunquam piorum + laboribus defuisse: nec aliud secutum est quam præsumpserat fides. + Prosp. Aquit., <i>Chron.</i> ad ann. 452.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote479" name="footnote479"><b>Note 479: </b></a><a href="#footnotetag479">(retour) </a> <i>Vit. S. Leon. Magn.</i>, ap. Bolland, 11 apr.</blockquote> + +<p>Il ne paraît pas qu'Attila, dans le cours de ses explications avec le +pape et les deux consulaires, ait rien dit de sa fiancée Honoria et de +sa volonté de l'avoir pour femme, car Léon lui aurait facilement fait +comprendre que, d'après les lois romaine et chrétienne, Honoria, épouse +d'un autre, ne pouvait plus être à lui. Cependant, par bizarrerie ou par +calcul, afin de se conserver toujours un prétexte de guerre, il déclara +en partant qu'il voulait qu'Honoria lui fût envoyée avec ses trésors en +Hunnie, faute de quoi il la viendrait chercher à la tête d'une autre +armée au printemps suivant<a id="footnotetag480" name="footnotetag480"></a><a href="#footnote480"><sup class="sml">480</sup></a>. Tel fut le souvenir dérisoire adressé +par le roi des Huns à la sœur de l'empereur, à la petite-fille du grand +Théodose: dernier témoignage de son mépris pour cette coupable folle, +dans laquelle il ne vit jamais qu'un vil instrument aussi indigne de ses +désirs que de son respect.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote480" name="footnote480"><b>Note 480: </b></a><a href="#footnotetag480">(retour) </a> Illud præ omnibus denuncians, atque interminando + discernens, graviora se in Italiam illaturum, nisi ad se Honoriam + Valentiniani principis germanam, filiam Placidiæ Augustæ, cum + portione sibi regalium opum debita mitteret. Jorn., <i>R. Get.</i>, + 42.</blockquote> + +<p>Pour retourner chez lui, il ne prit pas, comme en venant, la route des +Alpes Juliennes, de peur de rencontrer, au débouché des montagnes, +l'armée que Marcien venait d'envoyer en Pannonie<a id="footnotetag481" name="footnotetag481"></a><a href="#footnote481"><sup class="sml">481</sup></a>: remontant le +cours de l'Adige, il suivit celle des Alpes Noriques, et ses soldats, +malgré la conclusion de la paix, pillèrent la ville d'Augusta, +Augsbourg, qui se trouvait sur leur chemin. Au passage de la rivière du +Lech, qui coule près de cette ville et se perd dans le Danube, un +incident singulier jeta parmi les Huns une sorte d'inquiétude +superstitieuse. A l'instant où le cheval du roi entrait dans l'eau, une +femme d'une figure étrange et d'un accoutrement misérable, telle qu'on +pourrait se peindre les sorcières de la Pannonie ou les druidesses de la +Gaule, se précipita au-devant de lui, et, le saisissant à la bride, +s'écria par trois fois d'un ton de voix solennel: «Arrière, Attila!» +comme pour signifier que quelque grand danger attendait le roi des Huns +au but de son voyage<a id="footnotetag482" name="footnotetag482"></a><a href="#footnote482"><sup class="sml">482</sup></a>. Au reste, les soldats jugeaient assez +diversement l'issue de la guerre qui venait de finir. Ils n'avaient pas +vu sans quelque surprise un prêtre romain obtenir de leur roi ce que +celui-ci avait obstinément refusé aux remontrances de ses capitaines, +et, se rappelant qu'il avait empêché le pillage de Troyes l'année +précédente à la prière de l'évêque Lupus, saint Loup, ils disaient dans +leurs grossières plaisanteries qu'Attila, invincible vis-à-vis des +hommes, se laissait dompter par les bêtes<a id="footnotetag483" name="footnotetag483"></a><a href="#footnote483"><sup class="sml">483</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote481" name="footnote481"><b>Note 481: </b></a><a href="#footnotetag481">(retour) </a> Viam per Noricos in Pannoniam prosecutus est. Juv. + Calan. Dalm., <i>Vit. Attil.</i>, p. 131.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote482" name="footnote482"><b>Note 482: </b></a><a href="#footnotetag482">(retour) </a> Ad hoc traditur mulier quædam fanatica..., sub + trajectum Lyci amnis, ter frementi voce acclamavisse: Retro + Attila!--Cette tradition est rapportée par les écrivains hongrois + qui se sont occupés d'Attila. Olah. <span class="sc">II</span>, 6.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote483" name="footnote483"><b>Note 483: </b></a><a href="#footnotetag483">(retour) </a> Attilæ ferociam a duabus feris fuisse domitam; Lupo + in Gallia, et Leone in Italia. Sigon. <i>De Occid. Imp.</i>, l. <span class="sc">XIII</span>.</blockquote> + +<p>L'armée romaine orientale occupait déjà la Mésie, toute prête à attaquer +le pays des Huns; mais, lorsqu'elle apprit que la paix avait été +définitivement conclue entre Attila et l'empire d'Occident, elle +s'abstint de toute hostilité. Toutefois Attila fit prévenir Martien +qu'il irait le trouver au printemps prochain, dans son palais de +Constantinople, si le tribut convenu autrefois par Théodose II n'était +pas immédiatement payé<a id="footnotetag484" name="footnotetag484"></a><a href="#footnote484"><sup class="sml">484</sup></a>. Martien, qui n'était pas homme à céder +comme Valentinien, répondit aux menaces par des menaces contraires, aux +levées de troupes par des préparatifs de défense. Quelques batailles +livrées aux Alains du Caucase, qui s'étaient révoltés en son absence, +terminèrent pour Attila cette année 452. Jornandès, par une singulière +confusion que semble produire dans son esprit la similitude des noms, +transforme la guerre dont je viens de parler contre les tribus alaniques +de l'Asie en une seule campagne des Gaules, dirigée contre Sangiban et +les Alains de la Loire, et même contre les Visigoths<a id="footnotetag485" name="footnotetag485"></a><a href="#footnote485"><sup class="sml">485</sup></a>. L'erreur est +trop manifeste pour avoir ici besoin d'une réfutation. L'ensemble des +documents historiques atteste qu'Attila passa tranquillement l'hiver sur +les bords du Danube, faisant de grands apprêts pour l'année 453; mais, +dans les desseins de la Providence, cette année ne lui appartenait déjà +plus.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote484" name="footnote484"><b>Note 484: </b></a><a href="#footnotetag484">(retour) </a> Ad Orientis principem Marcianum legatos dirigit, + provinciarum testans vastationem, quod sibi promissa a Theodosio + quondam imperatore minime persolveret... Jorn., <i>R. Get.</i>, 43.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote485" name="footnote485"><b>Note 485: </b></a><a href="#footnotetag485">(retour) </a> Alanorum partem trans flumen Ligeris considentem + statuit suæ redigere ditioni...--Dum quærit famam perditoris + abjicere, et quod prius a Vesegothis pertulerat, abolere, + geminatam sustinuit, ingloriusque recessit. Jorn., <i>ibid.</i></blockquote> + +<a name="ca8" id="ca8"></a> + <br> + +<h3>CHAPITRE HUITIÈME</h3> + +<p>Grands préparatifs de fête chez les Huns; Attila épouse Ildico.--Repas +nuptial; Attila est trouvé mort dans son lit.--Douleur furieuse des +Huns.--Bruits divers au sujet de la mort d'Attila.--Les chefs des Huns +déclarent qu'il a été étouffé par le sang pendant son +sommeil.--Funérailles d'Attila.--Chant funèbre des Huns.--Célébration +d'une <i>strava</i>.--Cercueils et tombe d'Attila.--Signes prophétiques de sa +fin.--La discorde se met entre ses fils.--Ils refusent de reconnaître +pour roi Ellak, leur frère aîné.--Révolte d'Ardaric, roi des +Gépides.--Guerre entre les capitaines d'Attila et ses fils.--L'empire +d'Attila est brisé.--Les Gépides occupent la Hunnie et les Ostrogoths la +Pannonie.--Les Ruges et les Scyres entrent au service de +Rome.--Dissolution morale de l'empire d'Occident.--Orgueil d'Aëtius.--Il +veut marier son fils Gaudentius à la fille de l'empereur--Perfidie de +Valentinien III; il tue le patrice de sa propre main.--Rôle des +capitaines d'Attila dans l'empire d'Occident.</p> + +<p class="mid large">453</p> + +<p>Nous transporterons maintenant nos lecteurs dans la bourgade royale des +Huns et dans ce palais de planches où nous les avons déjà introduits à +la suite de Maximin et de Priscus, de Vigilas et d'Édécon. Une grande +fête s'y préparait, et la salle des festins voyait circuler plus +activement que jamais les échansons et les coupes. Les poëtes huns et +les scaldes goths s'étaient remis à l'œuvre, la voix des jeunes filles +marchant par bandes sous les voiles blancs faisait encore retentir l'air +du chant des hymnes; mais cette fois c'étaient des hymnes d'amour, car +Attila se mariait. La nouvelle femme qu'il ajoutait à son troupeau +d'épouses n'était point la fille des Césars, sa fiancée Honoria, qu'il +avait eu soin de laisser en Italie; celle-ci d'une grande jeunesse et +d'une admirable beauté, dit l'histoire, se nommait Ildico<a id="footnotetag486" name="footnotetag486"></a><a href="#footnote486"><sup class="sml">486</sup></a>. Ce nom, +que Jornandès emprunte aux récits de Priscus, présente, malgré +l'altération que lui a fait subir l'orthographe des Grecs, une +physionomie germanique incontestable, et la tradition du Nord nous le +reproduit sous une forme plus pure dans celui de Hiltgund ou +Hildegonde<a id="footnotetag487" name="footnotetag487"></a><a href="#footnote487"><sup class="sml">487</sup></a>. Qu'était-ce qu'Ildico? La tradition germaine en fait +une fille de roi, tantôt d'un roi des Franks d'outre-Rhin, tantôt d'un +roi des Burgondes; la tradition hongroise, qui l'appelle Mikoltsz, lui +donne pour père un prince des Bactriens, et ce qui semble confirmer +historiquement les indications de la poésie traditionnelle, c'est la +solennité même de cette noce, célébrée avec tant de pompe, et si +différente du mariage presque clandestin qu'Attila contractait en 449 +avec la fille d'Eslam. La tradition germanique ajoute qu'Attila avait +tué jadis, pour s'emparer de leurs trésors, les parents de cette jeune +fille qu'il appelait maintenant dans son lit. Ces sortes de mariages, où +la politique se mêlait à la licence des mœurs, n'étaient pas raes chez +les Huns, non plus que chez les Mongols, leurs frères. A côté du cruel +droit de la guerre qui mettait entre leurs mains la vie de leurs +ennemis, existait la nécessité de se concilier les vaincus, et le +vainqueur d'une tribu épousait fréquemment la veuve ou la fille du chef +qu'il avait assassiné. C'était une des causes de la multiplication des +mariages chez les conquérants asiatiques: Tchinghiz-Khan et ses +successeurs comptèrent parmi leurs nombreuses épouses plusieurs de ces +doubles victimes de la politique et de la guerre, et celles-ci se +résignaient à leur sort assez volontiers; mais des mœurs si farouches, +étrangères à la race germanique, chez laquelle les femmes jouissaient +d'une grande autorité morale dérivant des vieilles croyances +religieuses, ne devaient pas rencontrer de leur part la même docilité +que de la part des femmes de l'Asie, presque réduites à l'esclavage. +Quoi qu'il en soit, cette seconde donnée de la tradition ne doit pas +être négligée: elle jette un trait lumineux sur les mystères de ces +noces sanglantes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote486" name="footnote486"><b>Note 486: </b></a><a href="#footnotetag486">(retour) </a> Qui... puellam Ildico nomine decoram valde, sibi in + matrimonium post innumerabiles uxores, ut mos erat gentis illius, + socians... Jorn., <i>R. Get.</i>, 49.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote487" name="footnote487"><b>Note 487: </b></a><a href="#footnotetag487">(retour) </a> Voir aux <i>Légendes d'Attila</i> les traditions + germaniques.</blockquote> + +<p>La rare beauté d'Ildico était allée au cœur d'Attila, et pendant les +fêtes du mariage, nous dit Jornandès, le roi des Huns se livra à une +joie extrême<a id="footnotetag488" name="footnotetag488"></a><a href="#footnote488"><sup class="sml">488</sup></a>. La coupe de bois où versait l'échanson royal se +remplit et se vida plus que de coutume, et lorsque, de la salle du +festin, Attila passa dans la chambre nuptiale, sa tête, suivant +l'expression du même historien, était chargée de vin et de sommeil<a id="footnotetag489" name="footnotetag489"></a><a href="#footnote489"><sup class="sml">489</sup></a>. +Le lendemain matin, on ne le vit point paraître, et une grande partie du +jour s'écoula sans qu'aucun bruit, aucun mouvement se fît dans sa +chambre, dont les portes restaient fermées en dedans.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote488" name="footnote488"><b>Note 488: </b></a><a href="#footnotetag488">(retour) </a> Ejusque in nuptiis, magna hilaritate resolutus. + Jorn., <i>R. Get.</i>, 49.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote489" name="footnote489"><b>Note 489: </b></a><a href="#footnotetag489">(retour) </a> Vino, somnoque gravatus... temulentia... Jorn., + <i>ibid.</i></blockquote> + +<p>Les officiers du palais commencèrent à s'inquiéter: ils appellent, rien +ne répond à leur voix; brisant alors les portes, ils aperçoivent Attila +étendu sur sa couche, au milieu d'une mare de sang, et sa jeune épouse +assise près du lit, la tête baissée et baignée de larmes sous son long +voile<a id="footnotetag490" name="footnotetag490"></a><a href="#footnote490"><sup class="sml">490</sup></a>. Un cri terrible, poussé par tous ces hommes à la fois, fait +aussitôt retentir le palais; saisis d'une douleur furieuse et comme +frénétiques, les uns coupent leur chevelure en signe de deuil, les +autres se creusent le visage avec la pointe de leurs poignards, car, dit +l'écrivain que nous avons déjà cité, «ce n'étaient pas des larmes de +femme, mais du sang d'homme, qu'il fallait pour pleurer une telle +mort<a id="footnotetag491" name="footnotetag491"></a><a href="#footnote491"><sup class="sml">491</sup></a>». De l'enceinte du palais, la nouvelle se répandit avec la +rapidité de l'éclair dans la bourgade royale, puis dans tout l'empire +des Huns, et la nation entière, des bords du Danube aux monts Ourals, +fut bientôt en proie à tous les transports d'un regret inexprimable.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote490" name="footnote490"><b>Note 490: </b></a><a href="#footnotetag490">(retour) </a> Sequenti luce, quum magna pars diei fuisset + exempta, ministri regii triste aliquid suspicantes, post clamores + maximos fores effringunt, inveniuntque Attilæ sine vulnere necem + sanguinis effusione peractam, puellamque, demisso vultu, sub + velamine lacrymantem... Jorn., <i>R. Get.</i>, 49.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote491" name="footnote491"><b>Note 491: </b></a><a href="#footnotetag491">(retour) </a> Tunc, ut illius gentis mos est, crinium parte + truncata, informes facies cavis turpavere vulneribus, ut præliator + eximius non fæmineis lamentationibus et lacrymis, sed sanguine + lugeretur virili... Jorn., <i>R. Get.</i>, <i>ibid.</i></blockquote> + +<p>Que s'était-il passé durant cette fatale nuit? Les bruits qui +circulèrent là-dessus hors du palais furent divers et contradictoires; +mais le soin même que mirent les chefs des Huns à prouver que la mort de +leur roi avait été naturelle, accrédita une version plus sinistre. On +prétendit qu'Ildico avait frappé d'un coup de couteau son mari endormi; +quelques-uns ajoutaient qu'un écuyer du roi l'avait aidée dans la +perpétration de son crime, et que l'attentat avait été commis à +l'instigation d'Aëtius<a id="footnotetag492" name="footnotetag492"></a><a href="#footnote492"><sup class="sml">492</sup></a>. Les documents latins qui nous fournissent +cette dernière indication donnent lieu de supposer un complot domestique +du genre de celui qu'avait tramé quatre ans auparavant le premier +ministre de Théodose, mais plus perfide et mieux ourdi. La tradition +germanique attribue pour unique mobile à la jeune femme le sentiment de +la vengeance et une profonde haine pour l'homme qui, après avoir tué et +dépouillé sa famille, venait abuser de sa beauté. La version convenue +parmi les Huns, version destinée sans doute à prévenir des accusations, +des recherches dangereuses pour la paix, et peut-être une dissolution +immédiate de l'empire, fut que le roi était mort d'apoplexie; que, sujet +à des saignements de nez, il avait été surpris par une hémorragie, +couché sur le dos, et que le sang, ne trouvant pas son passage habituel +au dehors, s'était amassé dans sa gorge et l'avait étouffé<a id="footnotetag493" name="footnotetag493"></a><a href="#footnote493"><sup class="sml">493</sup></a>. Voici +ce que les enfants d'Attila, les chefs et les grands de la cour +répandirent en tout lieu par prudence, par politique, par orgueil, et ce +qui devint le récit avoué et officiel de sa fin.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote492" name="footnote492"><b>Note 492: </b></a><a href="#footnotetag492">(retour) </a> Attilas... sanguinis fluxu ex naribus per noctem + prorumpente... mortuus est--A pellice, ut vulgo credebatur, e + medio sublatus; nam alii tradiderunt Attilæ spatharium ab Aëtio + patricio corruptum dominum suum confodisse. Joan. Malal. + <i>Chronogr.</i>, <span class="sc">II</span>. P.--Attila, Aëtii hortatu, noctu... mulieris manu + cultroque confoditur. Marcellin. Comit. <i>Chron.</i>, ann. + 453.--Attila sanguine ex naribus prorumpente extinctus est, + noctuque cum pellice Hunna, quæ puella de nece suspecta fuit, + dormiens... <i>Chron., Pasch.</i>--Voir ci-dessous le chapitre des + traditions germaniques qui admettent l'hypothèse du meurtre + d'Attila par les mains de sa femme.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote493" name="footnote493"><b>Note 493: </b></a><a href="#footnotetag493">(retour) </a> Resupinus jacebat, redundansque sanguis, qui ei + solite de naribus effluebat, dum consuetis meatibus impeditur, + itinere ferali faucibus illapsus, eum extinxit... Jorn., <i>R. + Get.</i>, 49.--Attila in sedibus suis moritur, fluxu sanguinis e + naribus subito erumpente. Cassiod., <i>Fast.</i>, ad ann. 453... Cf. + Paul. Diac., <i>Hist. Long.</i></blockquote> + +<p>Les funérailles de ce potentat du monde barbare furent célébrées avec +une pompe sauvage digne de sa vie. Une tente de soie dressée dans une +grande plaine, aux portes de la bourgade royale, reçut son cadavre, qui +fut déposé sur un lit magnifique<a id="footnotetag494" name="footnotetag494"></a><a href="#footnote494"><sup class="sml">494</sup></a>, et des cavaliers d'élite, choisis +avec soin dans toute la nation, formèrent alentour des courses et des +jeux comparables aux combats simulés des cirques romains. En même temps +les poëtes et les guerriers entonnèrent dans la langue des Huns un chant +funèbre que la tradition gothique conservait encore au temps de +Jornandès, et que nous reproduirons tel que cet historien nous l'a +laissé. «Le plus grand roi des Huns, y était-il dit, Attila, fils de +Moundzoukh, souverain des plus vaillants peuples, posséda seul, par +l'effet d'une puissance inouïe avant lui, les royaumes de Scythie et de +Germanie. Il épouvanta par la prise de nombreuses cités l'un et l'autre +empire de la ville de Rome: comme on redoutait qu'il n'ajoutât le reste +à sa proie, il se laissa apaiser par les prières et reçut un tribut +annuel. Et après avoir fait toutes ces choses, par une singulière faveur +de la fortune, il est mort, non sous les coups de l'ennemi ni par la +trahison des siens, mais dans la joie des fêtes, au sein de sa nation +intacte, sans éprouver la moindre douleur. Qui donc racontera cette +mort, pour laquelle nul n'a de vengeance à demander<a id="footnotetag495" name="footnotetag495"></a><a href="#footnote495"><sup class="sml">495</sup></a>?» L'armée, +rangée en cercle autour de la tente, répétait ce chœur avec des +hurlements lamentables. Aux marques de douleur succéda ce que les Huns +appelaient une <i>strava</i><a id="footnotetag496" name="footnotetag496"></a><a href="#footnote496"><sup class="sml">496</sup></a>, c'est-à-dire un repas funèbre où l'on but +et mangea avec excès, car c'était la coutume de ce peuple de mêler la +débauche à la tristesse des funérailles. On s'occupa ensuite d'ensevelir +le roi. Son cadavre fut enfermé successivement dans trois cercueils: le +premier d'or, le second d'argent, et le troisième de fer, pour signifier +que ce puissant monarque avait tout possédé: le fer, par lequel il +domptait les autres nations; l'or et l'argent, par lesquels il avait +enrichi la sienne. On choisit l'obscurité de la nuit pour le confier à +la terre, et l'on plaça à ses côtés des armes prises sur un ennemi mort, +des carquois couverts de pierreries et des meubles précieux dignes d'un +pareil roi; puis, afin de dérober tant de trésors à l'avidité ou à la +curiosité humaine, les Huns égorgèrent les ouvriers qu'ils avaient +employés à creuser la fosse ou à la combler<a id="footnotetag497" name="footnotetag497"></a><a href="#footnote497"><sup class="sml">497</sup></a>. Les signes +prophétiques et les prodiges ne firent pas défaut à un si grand +événement. On raconta que, la nuit même de la mort d'Attila, l'empereur +Marcien avait vu en rêve un arc brisé: cet arc, c'était la puissance des +Huns<a id="footnotetag498" name="footnotetag498"></a><a href="#footnote498"><sup class="sml">498</sup></a>. En effet, la puissance hunnique fut brisée avec la vie du +conquérant qui, après avoir fondé un empire au moins égal en étendue à +celui d'Alexandre, laissa une succession aussi contestée que celle du +Macédonien.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote494" name="footnote494"><b>Note 494: </b></a><a href="#footnotetag494">(retour) </a> In mediis siquidem campis, et intra tentoria serica + cadavere collocato, spectaculum admirandum, et solemniter + exhibetur... Jorn., <i>R. Get.</i>, 49.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote495" name="footnote495"><b>Note 495: </b></a><a href="#footnotetag495">(retour) </a> Præcipuus Hunnorum rex Attila, patre genitus + Mundzucco, fortissimarum gentium dominus, qui inaudita ante se + potentia solus Scythica et Germanica regna possedit, nec non + utraque Romanæ urbis imperia captis civitatibus terruit, et ne + præda reliqua subderet, placatus precibus, annuum vectigal + accepit... Quumque hæc omnia proventu felicitatis egerit, non + vulnere hostium, non fraude suorum, sed gente incolumi inter + gaudia lætus, sine sensu doloris occubuit. Quis ergo hunc dicat + exitum, quem nullus existimat vindicandum? Jorn., <i>R. Get.</i>, 49.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote496" name="footnote496"><b>Note 496: </b></a><a href="#footnotetag496">(retour) </a> <i>Stravam</i> super tumulum ejus, quam appellant ipsi, + ingenti commessatione concelebrant... Jorn., <i>R. Get., ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote497" name="footnote497"><b>Note 497: </b></a><a href="#footnotetag497">(retour) </a> Et ut tot et tantis divitiis humana curiositas + arceretur, operi deputatos detesbali mercede trucidarunt... Jorn., + <i>R. Get.</i>, 49.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote498" name="footnote498"><b>Note 498: </b></a><a href="#footnotetag498">(retour) </a> Nocte illa, qua Attila extinctus fuerat, Marcianus + imperator vidisse dicitur in somnis arcum Attilæ fractum esse. + <i>Chron. Pasch.</i>, ann. 453.</blockquote> + +<p>J'ai dit, en répétant le mot de Jornandès, que les fils d'Attila, nés, +en divers lieux, de mères différentes, et à peu près étrangers les uns +aux autres, formaient presque un peuple; la tradition en compte plus de +soixante, et l'histoire en nomme six arrivés à l'âge d'homme: Ellak, +Denghizikh, Emnedzar, Uzindour, Gheism et Hernakh, le plus jeune de tous +et l'enfant de prédilection. Ellak, l'aîné de ceux qu'il avait eus de +son épouse favorite Kerka, était seul capable de maintenir dans son +intégrité le vaste empire des Huns. Attila le pensait, et sa volonté +bien connue désignait Ellak comme son successeur et le chef futur de sa +famille; mais les autres fils n'y consentirent point<a id="footnotetag499" name="footnotetag499"></a><a href="#footnote499"><sup class="sml">499</sup></a>. Leur père +était à peine au cercueil, que leur discorde éclata avec violence: Ellak +dut se résigner à faire entre eux tous un partage égal de l'empire<a id="footnotetag500" name="footnotetag500"></a><a href="#footnote500"><sup class="sml">500</sup></a>. +Chez les peuples sédentaires, les partages de conquêtes, si orageux +qu'ils soient toujours, offrent pourtant de bien moindres difficultés +que chez les peuples nomades. Chez les premiers, la terre fournit des +limites certaines: un fleuve, une montagne tracent la frontière +naturelle de deux provinces; chez les seconds, la terre est l'élément +incertain; la province, c'est la horde avec ses guerriers, ses femmes, +ses troupeaux et ses habitations mobiles: le gouvernement des hommes s'y +règle par tête comme un lot de bétail. Ce procédé, conforme aux mœurs de +l'Asie septentrionale, n'avait rien de blessant pour les vassaux +asiatiques ou demi-asiatiques des Huns; mais il révolta l'orgueil des +Germains, qui consentaient à être sous les rois huns des sujets et non +pas des choses. Alors arriva la seconde phase de dissolution qui +menaçait l'empire d'Attila.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote499" name="footnote499"><b>Note 499: </b></a><a href="#footnotetag499">(retour) </a> Quem tantum pater super cæteros amasse perhibebatur + ut eum cunctis diversisque filiis suis in regno præferret: sed non + fuit voto patris fortuna consentiens. Jorn., <i>R. Get.</i>, 50.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote500" name="footnote500"><b>Note 500: </b></a><a href="#footnotetag500">(retour) </a> Inter successores Attilæ de regno orta contentio + est... Gentes sibi dividi æqua sorte poscebant... Jorn., <i>R. Get.</i>, + 50.</blockquote> + +<p>Ce fut le roi des Gépides, Ardaric, ce sage et fidèle conseiller du +conquérant, qui donna le signal de l'insurrection contre ses fils. +«Indigné de voir traiter tant de braves nations comme des bandes +d'esclaves<a id="footnotetag501" name="footnotetag501"></a><a href="#footnote501"><sup class="sml">501</sup></a>, dit Jornandès, il fit appel aux enfants de la Germanie +pour reconquérir la liberté<a id="footnotetag502" name="footnotetag502"></a><a href="#footnote502"><sup class="sml">502</sup></a>»: les Ostrogoths y répondirent et +probablement aussi les Hérules et les Suèves; le reste, avec les tribus +sarmates et les Alains, se rangea du côté des Huns. Comme si la rive +gauche du Danube n'eût pu leur offrir un champ de bataille suffisant, +ils passèrent en Pannonie. Ce fut pour les Romains un spectacle terrible +et consolant que de voir tous ces peuples animés à leur perte: Huns +blancs et Huns noirs, Goths, Alains, Gépides, Hérules, Ruges, Scyres, +Turcilinges, Sarmates, Suèves, Quades, Marcomans, se heurter, +s'étreindre, se détruire les uns les autres avec une rage féroce. Une +bataille décisive donna la victoire aux Gépides: trente mille Huns et +vassaux fidèles aux Huns jonchèrent la terre; Ellak perdit la vie après +avoir fait des prodiges de courage<a id="footnotetag503" name="footnotetag503"></a><a href="#footnote503"><sup class="sml">503</sup></a>. Tous ces peuples alors se +dispersèrent.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote501" name="footnote501"><b>Note 501: </b></a><a href="#footnotetag501">(retour) </a> Ardaricus, de tot gentibus indignatus, velut + vilissimorum mancipiorum conditione tractari... Jorn., <i>R. Get., + ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote502" name="footnote502"><b>Note 502: </b></a><a href="#footnotetag502">(retour) </a> Contra filios Attilæ primus insurgit, illatumque + serviendi pudorem secuta felicitate detersit. Jorn., <i>ubi sup.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote503" name="footnote503"><b>Note 503: </b></a><a href="#footnotetag503">(retour) </a> In quo prælio filius Attilæ major natu, nomine + Ellac, occiditur... Jorn., <i>R. Get.</i>, 50.</blockquote> + +<p>La Germanie fit alors un pas en avant. Ardaric amenant ses Gépides sur +les bords de la Theiss et du Danube, s'établit au centre des États +d'Attila et dans le lieu même où il résidait. Les Ostrogoths occupèrent +la Pannonie, les Ruges, les Scyres, les Turcilinges, pénétrèrent +jusqu'au versant méridional des Alpes, et furent admis par troupes +nombreuses en Italie. Ils y reçurent des armes et des drapeaux, et on +les qualifia d'armée romaine; ce fut même bientôt la seule force +organisée de l'empire d'Occident. Ainsi la Romanie disparaissait pied à +pied sous des conquêtes partielles et successives qui l'envahissaient +par une marche sûre et irrésistible, comme la marée montante envahit la +plage.</p> + +<p>La mort d'Attila, en même temps qu'elle jetait dans l'empire d'Occident +une foule de peuples déplacés et sans patrie, devint pour lui comme le +signal d'une dissolution intérieure. J'ai dit plus haut que l'Occident, +ébranlé, disloqué, ne se maintenait plus que par le génie d'Aëtius; +Aëtius lui-même tirait sa force et sa nécessité d'Attila, suspendu vingt +ans comme un épouvantail sur le monde romain. Quand cette menace cessa, +l'empire et l'empereur respirèrent, et Valentinien n'eut plus qu'un +désir, celui d'être délivré aussi d'Aëtius. D'ailleurs la dernière +campagne avait bien diminué l'importance du patrice: Rome savait +maintenant par expérience qu'elle n'avait pas besoin de l'épée pour se +sauver; et que la bassesse suffisait.</p> + +<p>Les ennemis d'Aëtius se remirent donc à l'œuvre avec plus d'ensemble que +jamais: on tourna contre lui les cruelles nécessités de la guerre qui +venait de finir, la ruine d'Aquilée et l'abandon de la Transpadane: on +lui imputa à crime l'inaction forcée dans laquelle il s'était trouvé; on +nia ses talents, on répéta de toutes parts ce que nous lisons dans +Prosper d'Aquitaine, savoir, que le patrice n'avait plus montré en +Italie l'habileté militaire dont il avait fait preuve en Gaule<a id="footnotetag504" name="footnotetag504"></a><a href="#footnote504"><sup class="sml">504</sup></a>. +Ainsi le refroidissement public conspirait contre ce grand homme, <i>le +dernier des Romains</i>, avec les sourdes machinations des eunuques du +palais<a id="footnotetag505" name="footnotetag505"></a><a href="#footnote505"><sup class="sml">505</sup></a> et la haine mal cachée de Valentinien; lui, toujours aveugle +et confiant, ne voyait rien ou ne voulait rien voir. Valentinien lui +avait promis autrefois de lier leurs deux familles par le mariage +d'Eudoxie et de Gaudentius: quand le patrice vint réclamer l'exécution +de cet engagement, l'empereur se moqua de lui, et le promena de délai en +délai. Aëtius se plaignit avec hauteur. Un jour qu'on avait écarté à +dessein ses plus fidèles amis, on le fit tomber dans un guet-apens +infâme, et Valentinien se donna le plaisir de le frapper lui-même de son +épée<a id="footnotetag506" name="footnotetag506"></a><a href="#footnote506"><sup class="sml">506</sup></a>. Ce crime eut lieu en 454; en 455, Valentinien périt à son +tour, victime de sa perfidie et de ses débauches; trois mois après, +Genséric mettait Rome au pillage.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote504" name="footnote504"><b>Note 504: </b></a><a href="#footnotetag504">(retour) </a> Nihil duce nostro Aëtio secundum prioris belli + opera; ita ut ne clusuris quidem Alpium, quibus hostes prohiberi + poterant, uteretur. Prosp. Aquit., <i>Chron.</i>, ann. 453.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote505" name="footnote505"><b>Note 505: </b></a><a href="#footnotetag505">(retour) </a> Exarsit fomes odiorum, incentore, ut creditum est, + Heraclio spadone. Prosper. Aquit., <i>Chron.</i>. ann. 454.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote506" name="footnote506"><b>Note 506: </b></a><a href="#footnotetag506">(retour) </a> Unde Aëtius dum promissa instantius repetit, et + causam filii commotius agit, imperatoris manu et circumstantium + gladiis crudeliter interfectus est... Prosp. Aquit., <i>Chron.</i>, + ann. 454.--Aëtius dux et Patricius fraudulenter singularis accitus + intra Palatium manu ipsius Imperatoris Valentiniani occiditur... + Idat., <i>Chron.</i>, eod. ann.</blockquote> + +<p>On peut dire que, depuis la mort d'Aëtius, il n'y eut plus d'empereurs +d'Occident; les Césars éphémères qui endossèrent encore la pourpre ne +furent que des lieutenants de patrices barbares, qui les élevaient, les +déposaient, les tuaient suivant leur caprice. Les Barbares étaient +partout en Occident, individuellement ou en masse; ils avaient le +gouvernement, il leur fallut bientôt la terre.</p> + +<p>La cour d'Attila avait été une pépinière d'aventuriers mêlés à ses +entreprises de politique ou de guerre: gens actifs, énergiques, avides +d'argent et de jouissances, ils prirent presque tous parti dans les +troubles de la seconde moitié du <span class="sc">V</span>e siècle, apportant en Italie, soit +comme ennemis, soit comme amis des Romains, les facultés et les +appétits qu'ils avaient puisés près de l'empereur de la Barbarie. Ainsi +nous voyons ce même Oreste qui a figuré dans nos récits, devenir maître +des milices de l'empereur Népos, puis le déposer et proclamer auguste +son propre fils encore dans l'enfance, Romulus, qu'on appela le petit +Auguste, <i>Augustute</i>. Les Ruges, les Scyres, les Turcilinges, somment +alors ce secrétaire d'Attila de leur partager l'Italie, et, sur son +refus, Odoacre s'en charge. Le tiers du territoire italien est distribué +aux anciens soldats d'Attila; la dignité d'empereur est supprimée comme +une fiction inutile, et Odoacre prend le titre de roi d'Italie. +L'histoire nous montre ensuite derrière lui, son meurtrier et son +successeur, le grand Théodoric, fils du roi ostrogoth Théodémir, un des +capitaines du roi des Huns: le nom d'Attila plane sur toute cette +transformation de l'Italie.</p> + +<p>Dans l'Europe orientale, son esprit anime encore les tronçons de +l'empire des Huns; plusieurs de ses fils se montrent vaillants hommes, +et sa gloire ouvre aux derniers bans des nations hunniques un chemin +facile vers le Danube. Elles s'y succèdent pendant trois siècles presque +d'année en année, sous les noms d'Outigours, Koutrigours, Avars, +Bulgares, Khazars, jusqu'à ce qu'enfin les Hunnugars Ongres ou Ougres, +les Hongrois de nos jours, fondent, vers la fin du <span class="sc">IX</span>e siècle, dans +l'ancienne Hunnie, un noble et puissant état qui, à travers beaucoup de +vicissitudes, a pris place dans la société européenne.</p> + +<p>Tel est l'Attila de l'histoire. J'ose me flatter d'avoir épuisé ici, +pour en esquisser le portrait, tous les documents réellement +historiques qui concernent ce Barbare, le plus grand de ceux qui +apparurent au déclin de l'empire romain; mais, par cela même qu'il fut +grand et qu'il laissa une trace profonde dans les événements de son +siècle, ce Barbare a occupé longtemps après lui l'imagination des +peuples. Barbares et Romains se sont complus à le poétiser sous des +aspects différents, et le roi des Huns s'est trouvé dans le moyen âge +l'objet d'autant de traditions et de contes qu'Alexandre et César, le +héros d'autant de poëmes que Charlemagne. Il est curieux de comparer ces +traditions entre elles, soit qu'elles viennent des pays romains, soit +qu'elles appartiennent aux nations germaniques, soit qu'elles découlent +des souvenirs domestiques de la race magyare; c'est un travail que j'ai +essayé de faire et que je joindrai à cette histoire dont il est le +complément obligé.</p> +<br><br> + +<h2>DEUXIÈME PARTIE</h2> +<br> + +<h3>HISTOIRE<br> + +DES FILS ET DES SUCCESSEURS<br> + +D'ATTILA</h3> + +<a name="cb1" id="cb1"></a> +<br> + +<h3>CHAPITRE PREMIER</h3> + +<p><span class="sc">Fils d'Attila</span>: Leur discorde ruine l'empire des Huns.--Les vassaux +germains se révoltent.--Bataille du Nétad.--Les Gépides occupent la +Hunnie.--Description du cours du Danube.--Anciennes populations de la +Pannonie et de la Mésie.--Valakes ou Roumans.--État florissant de la +Pannonie et de la Mésie sous l'empire romain.--Empereurs et généraux nés +dans ces provinces.--État militaire de la zone du Danube.--Dispersion +des Germains après la victoire du Nétad.--Les Huns se fortifient dans +l'Hunnivar.--Ils essaient de remettre les Ostrogoths sous le joug et +sont vaincus.--Caractère des fils d'Attila: Deughizikh, Hernakh, +Emnedzar, Uzindour, Gheism.--Nouvelle attaque des Huns contre les +Ostrogoths.--Scission des fils d'Attila; Denghizikh reste dans +l'Hunnivar.--Établissement d'Ernakh et du roi alain Candax dans la +petite Scythie; d'Emnedzar et d'Uzindour dans la Dacie +riveraine.--Sarmates, Cémandres et Satagares en Mésie et en +Pannonie.--Politique de l'empire d'Orient à l'égard des fils d'Attila.</p> + +<p class="mid large">453--462</p> + +<p>La terrible volonté qui, du vivant d'Attila, n'avait jamais connu +d'obstacle, et qui pendant un quart de siècle avait fait la loi du +monde, ne fut pas obéie un seul jour dès que le conquérant eut fermé les +yeux. La révolte commença par sa famille. Dans un esprit de sage +prévoyance, et afin de préserver l'unité d'un empire qu'il avait fondé +au prix de tant de fatigues et de crimes, Attila avait ordonné que son +fils Ellak lui succéderait seul avec la plénitude de sa puissance; mais +il avait compté sans ce <i>peuple</i><a id="footnotetag507" name="footnotetag507"></a><a href="#footnote507"><sup class="sml">507</sup></a> de fils qu'il laissait après lui: +peuple médiocre, ambitieux et jaloux. Refusant de reconnaître la +suprématie de leur frère aîné, ils exigèrent le partage de l'empire +entre eux tous, à parts égales. Il fallut tout diviser, tout morceler, +territoire, populations, troupeaux. On fit des lots de nations, et +«d'illustres rois, dit l'historien goth Jornandès avec l'accent de +l'indignation, des rois pleins de bravoure et de gloire furent tirés au +sort avec leurs sujets<a id="footnotetag508" name="footnotetag508"></a><a href="#footnote508"><sup class="sml">508</sup></a>.» Les Asiatiques, pour qui de pareils +procédés n'étaient pas nouveaux, les subirent sans se plaindre; mais la +colère monta au cœur des fiers Germains. Ils ne purent supporter l'idée +d'être traités comme un vil bétail, et le roi des Gépides, Ardaric, +courut le premier aux armes<a id="footnotetag509" name="footnotetag509"></a><a href="#footnote509"><sup class="sml">509</sup></a>. Ardaric avait été pendant longtemps le +conseiller le plus intime et le vassal le plus honoré d'Attila. Valémir, +qui avait tenu la seconde place dans la confiance du maître, et qui +partageait avec ses deux frères, Théodémir et Vidémir, le gouvernement +des Ostrogoths, suivit l'exemple d'Ardaric. La plupart des vassaux +germains se rangèrent autour des deux plus grands de leurs rois, et +l'armée d'Attila se trouva scindée en un double camp: les Germains d'un +côté, de l'autre les Huns, les Alains, les Sarmates et quelques +peuplades germaines restées fidèles à la mémoire du conquérant.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote507" name="footnote507"><b>Note 507: </b></a><a href="#footnotetag507">(retour) </a> Filii Attilæ quorum per licentiam libidinis pæne + populus fuit. Jorn., <i>R. Get.</i>, 50.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote508" name="footnote508"><b>Note 508: </b></a><a href="#footnotetag508">(retour) </a> Ut ad instar familiæ bellicosi reges, cum populis, + mitterentur in sortem. Jorn., <i>R. Get., ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote509" name="footnote509"><b>Note 509: </b></a><a href="#footnotetag509">(retour) </a> Quod dum Gepidarum rex comperit Ardaricus, de tot + gentibus indignatus, velut vilissimorum mancipiorum conditione, + tractari, contra filios Attilæ primus insurgit. Jorn., <i>R. Get., + ub. sup.</i></blockquote> + +<p>Les deux partis, après s'être observés quelque temps et recrutés chez +les nations voisines, se préparèrent à une lutte suprême dont le +résultat devait être la servitude éternelle ou l'affranchissement de la +Germanie. Ils choisirent pour se mesurer la grande plaine de Pannonie, +située au midi du Danube et à l'ouest de la Drave, et dans cette plaine +le terrain que traversait une petite rivière appelée alors Nétad, et +dont le nom actuel est inconnu<a id="footnotetag510" name="footnotetag510"></a><a href="#footnote510"><sup class="sml">510</sup></a>. Il fallait un interprète barbare +tel que le Goth Jornandès pour sentir lui-même et faire passer dans les +pages d'un livre les passions de ces ravageurs du monde devenus ennemis, +et rendre la grandeur de cette lutte à mort qui venait s'étaler aux yeux +des Romains, et, sur le territoire romain, comme un combat de +gladiateurs. «Qu'on se figure, dit-il, un corps dont la tête a été +tranchée, et dont les membres, n'obéissant plus à une direction commune, +se livrent ensemble une folle guerre: ainsi vit-on s'entredéchirer de +valeureuses nations qui ne rencontrèrent jamais leurs égales que +lorsqu'elles se tournèrent les unes contre les autres<a id="footnotetag511" name="footnotetag511"></a><a href="#footnote511"><sup class="sml">511</sup></a>.» Puis, animé +d'un enthousiasme presque aussi sauvage que le tableau qu'il va nous +peindre, il s'écrie: «Certes ce fut un admirable spectacle de voir le +Goth furieux combattant l'épée au poing, le Gépide brisant dans ses +blessures les traits qui l'ont percé, le Suève luttant à pied, le Hun +décochant ses flèches, l'Alain rangeant en bataille ses masses pesamment +armées, l'Hérule lançant sa légère infanterie...<a id="footnotetag512" name="footnotetag512"></a><a href="#footnote512"><sup class="sml">512</sup></a>» Il y eut +plusieurs combats, tous plus acharnés les uns que les autres, et la +fortune semblait favoriser les Huns, quand, changeant de front tout à +coup, elle se déclara pour les Gépides. Les Asiatiques laissèrent sur la +place quarante mille morts, au nombre desquels fut Ellak, qui ne tomba +qu'après avoir jonché la terre de cadavres ennemis. «Ellak périt si +virilement, dit encore Jornandès dans son style âpre, mais énergique, +qu'Attila vivant aurait envié une fin si glorieuse<a id="footnotetag513" name="footnotetag513"></a><a href="#footnote513"><sup class="sml">513</sup></a>.» Ses frères +alors, prenant la fuite, repassèrent le Danube, et, serrés de près par +les Gépides, gagnèrent les bouches du fleuve et les plaines pontiques, +où ils se retranchèrent. Ainsi fut brisé l'empire des Huns, auquel on +put croire un instant que l'univers obéirait. Ardaric, s'emparant des +plaines de la Theïsse, alla planter sa tente au cœur de la Hunnie, dans +la résidence d'Attila<a id="footnotetag514" name="footnotetag514"></a><a href="#footnote514"><sup class="sml">514</sup></a>. Le roi des Gépides avait en effet plus de +titres que les autres aux dépouilles opimes de ses anciens maîtres: il +avait commencé la guerre et décidé la victoire.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote510" name="footnote510"><b>Note 510: </b></a><a href="#footnotetag510">(retour) </a> Bellum committitur in Pannonia, juxta flumen cui + nomen est Netad. Jorn., <i>R. Get.</i>, 50.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote511" name="footnote511"><b>Note 511: </b></a><a href="#footnotetag511">(retour) </a> Dividuntur regna cum populis, fiuntque ex uno + corpore membra diversa, nec quæ unius passioni compaterentur, sed + quæ exciso capite invicem insanirent.... Quæ nunquam contra se + pares invenerant, nisi ipsæ mutuis se vulneribus sauciantes, + seipsas discerperent fortissimæ nationes... Jorn <i>R. Get.</i>, 50.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote512" name="footnote512"><b>Note 512: </b></a><a href="#footnotetag512">(retour) </a> Nam ibi admirandum reor fuisse spectaculum, ubi + cernere erat cunctis, pugnantem Gothum ense furentem, Gepidam in + vulnere suorum cuncta tela frangentem, Suevum pede, Hunnum sagitta + præsumere, Alanum gravi, Herulum levi armatura aciem instruere. + Jorn., <i>R. Get.</i>, <i>ibid</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote513" name="footnote513"><b>Note 513: </b></a><a href="#footnotetag513">(retour) </a> Nam post multas hostium cædes, sic viriliter eum + constat peremptum, ut tam gloriosum superstes pater optasset + interitum. Jorn., <i>R. Get.</i>, <i>ub sup.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote514" name="footnote514"><b>Note 514: </b></a><a href="#footnotetag514">(retour) </a> Gepidæ Hunnorum sibi sedes viribus vindicantes, + totius Daciæ fines, velut victores, potiti... Jorn., <i>R. Get.</i>, + 50.</blockquote> + +<p>Le Danube, dans son cours de près de cinq cents lieues, se partage en +plusieurs bassins formés par les étranglements de son lit, à travers +lequel les Alpes Noriques et Juliennes, les monts Sudètes, les Carpathes +et l'Hémus projettent successivement leurs rameaux. Ces bassins, +différents de niveau, sont comme autant de gradins par lesquels les eaux +de la vallée descendent pour se verser dans la Mer Noire. Chacun d'eux, +empreint d'une physionomie propre, à sa ceinture de montagnes, ses +limites tracées par des rivières rapides ou profondes, souvent même sa +population particulière, en un mot ce qui constitue une contrée +distincte. C'est dans la région des deux derniers bassins que vont se +dérouler les événements principaux de cette histoire.</p> + +<p>Au sortir des gorges de Gran, produites par le rapprochement des +Carpathes occidentales et des Alpes Styriennes, le fleuve, parvenu à la +moitié de son cours, semble s'arrêter, revenir sur lui-même, et laisser +reposer ses eaux, avant de les précipiter en cataracte dans le dernier +de ses défilés. Il coule alors entre deux plaines que l'on signale parmi +les plus étendues de l'Europe: à droite, celle de Pannonie, allongée de +l'est à l'ouest et bornée par les Alpes Noriques et Juliennes et par un +rameau des Alpes Dinariques; à gauche, celle de Dacie, que la chaîne +demi-circulaire des Carpathes enveloppe jusqu'à ses bords. La Pannonie, +maîtresse de la Drave et de la Save, menace l'Italie et la Grèce +septentrionale, tandis que la Dacie, flanquée de deux grands massifs de +montagnes, qui se dressent comme deux citadelles à ses extrémités, +domine au nord et à l'est les vastes espaces qu'occupait alors et +qu'occupe encore aujourd'hui la race slave, dont ils semblent être le +patrimoine. Quand le fleuve a franchi ses cataractes, où il quittait +chez les Grecs le nom de <i>Danube</i> pour prendre celui d'<i>Ister</i>, il se +répand à gauche dans des plaines basses et marécageuses. A quelques +milles seulement du Pont-Euxin, il se détourne brusquement dans la +direction du sud au nord, puis il reprend vers son embouchure son cours +primitif d'occident en orient, laissant une étroite presqu'île entre son +lit et la mer. La chaîne de l'Hémus, qui ferme la vallée au midi, est +coupée par sept passages dont la plupart communiquent au Danube par de +petites vallées perpendiculaires, et le plus occidental par le cours +large et développé de l'Isker. A partir des sommets de l'Hémus, le pays +descend graduellement jusqu'au grand fleuve qui en baigne les dernières +terrasses. Par-delà ce fleuve et le long de la Mer Noire s'étendent +tantôt des plaines fertiles et tantôt des steppes qui se succèdent par +intervalles pour ne s'arrêter qu'au pied des chaînes de l'Oural et du +Caucase.</p> + +<p>Ce pays fut peuplé primitivement par des nations de race illyrienne ou +thrace auxquelles vinrent se superposer des essaims nombreux émigrés de +la Gaule. Les nations gauloises habitèrent à l'ouest les deux rives du +Danube et les versants des Alpes Noriques et Pannoniennes<a id="footnotetag515" name="footnotetag515"></a><a href="#footnote515"><sup class="sml">515</sup></a>. Les +dénominations de Bohême et de Bavière<a id="footnotetag516" name="footnotetag516"></a><a href="#footnote516"><sup class="sml">516</sup></a> conservent encore aujourd'hui +la trace d'une ancienne occupation de ces deux contrées par des +Celtes-Boïens; et les Carnes, qui donnèrent leur nom au groupe des Alpes +Carniques, les Taurisques et les Scordisques, établis plus à l'est +autour du mont Scordus, se rendirent fameux dans l'histoire grecque et +romaine par cet esprit d'aventures qui distingua toujours la race +celtique. Ce furent ces Gaulois danubiens qui, réunis aux Tectosages de +Toulouse, pillèrent le temple de Delphes, conquirent l'Asie-Mineure, et +fondèrent en Phrygie le royaume fameux des Gallo-Grecs<a id="footnotetag517" name="footnotetag517"></a><a href="#footnote517"><sup class="sml">517</sup></a>; ce furent +eux aussi qui répondirent un jour à Alexandre qu'ils ne craignaient rien +que la chute du ciel<a id="footnotetag518" name="footnotetag518"></a><a href="#footnote518"><sup class="sml">518</sup></a>. Les Pannoniens, les Dardaniens et les +Mésiens, nations plus sauvages encore que les Gaulois, peuplaient seuls +la partie orientale entre le Danube et l'Hémus. Le progrès des Germains +à l'ouest et les conquêtes de Rome au midi resserrèrent peu à peu les +domaines de ces races, qui finirent par disparaître dans l'unité +romaine.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote515" name="footnote515"><b>Note 515: </b></a><a href="#footnotetag515">(retour) </a> On peut consulter là-dessus mon <i>Histoire des + Gaulois</i>, t. <span class="sc">I</span>, c. 1 et 4.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote516" name="footnote516"><b>Note 516: </b></a><a href="#footnotetag516">(retour) </a> Bohême, <i>Boïohœmum</i>, demeure des Boïes,--Bavarois, + <i>Boïoarii</i>, <i>Boïobarii</i>, <i>Boïo-warii</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote517" name="footnote517"><b>Note 517: </b></a><a href="#footnotetag517">(retour) </a> <i>Histoire des Gaulois</i>, t. <span class="sc">I</span>, c. 4 et 5.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote518" name="footnote518"><b>Note 518: </b></a><a href="#footnotetag518">(retour) </a> Ἐρέσθαι (τὸν βασιλέα) τί μάλιστα ἐίν ὄ φοβοῖτο; + αὺτοὺς δέ ἀποκρίνασθαι οὺδένα, εἶ μὴ ἂρα ό οὐρανὸς αὐτοῖς + ἐπιπέσοι. + Strabon, <span class="sc">VII</span>, p. 304.</blockquote> + +<p>Vers la fin du premier siècle de notre ère, un empire barbare fondé dans +la grande plaine des Carpathes, l'empire des Daces, voulut disputer à +celui des Romains la possession du Danube; il tomba sous les armes de +Trajan, et la Dacie fut réduite en province<a id="footnotetag519" name="footnotetag519"></a><a href="#footnote519"><sup class="sml">519</sup></a>. On vit alors accourir +de tous les coins du monde romain, de l'Italie surtout, un peuple de +colons industrieux et entreprenants qui, l'épée d'une main et la pioche +de l'autre, défrichèrent et soumirent, outre la Dacie, les immenses +plaines situées entre les Carpathes et la Mer Noire, et servirent +d'avant-poste contre les incursions des nations asiatiques et plus tard +contre celles des Goths. Quand les nécessités de la défense obligèrent +l'empereur Aurélien de ramener la frontière romaine au Danube, il ouvrit +aux colons daco-romains un asile sur la rive droite du fleuve dans une +subdivision provinciale séparée de la Mésie, et à laquelle, par un +sentiment de regret, il attacha le nom de Dacie<a id="footnotetag520" name="footnotetag520"></a><a href="#footnote520"><sup class="sml">520</sup></a>; mais un grand +nombre de ces colons transdanubiens refusèrent d'abandonner leur pays. +Ils résistèrent comme ils purent aux nations gothiques qui, des rives du +Dniester, s'avançaient vers le Danube. Quand les Goths furent maîtres +des Carpathes, les colons romains se résignèrent à vivre sous une +domination qui ménageait en eux les arts qu'elle ignorait et le travail +des champs qu'elle dédaignait. Plus tard ils passèrent avec la Dacie des +mains des Goths dans celles des Huns, vainqueurs des Goths, et furent +sujets d'Attila. Après Attila, d'autres dominations barbares les +possédèrent, et épargnèrent toujours en eux une population industrieuse +dont le travail leur profitait. C'est ainsi qu'ils ont traversé dix-sept +cents ans, laissant le temps emporter leurs maîtres, et perpétuant au +milieu de barbares de toutes races les restes d'une vieille +civilisation, une langue fille de la langue latine et une physionomie +souvent noble et belle qui rappelle le type des races italiques. Les +Slaves leurs voisins les ont désignés sous le nom de <i>Vlakhes</i> ou +<i>Vlokhes</i>, Valakes, mot dans lequel on croit reconnaître celui de +<i>Velche</i> appliqué par les Germains<a id="footnotetag521" name="footnotetag521"></a><a href="#footnote521"><sup class="sml">521</sup></a> à l'ensemble des populations +romaines; mais eux ne reconnaissent et n'ont jamais reconnu d'autre +appellation nationale que celle de <i>Roumuns</i> ou <i>Roumans</i>, c'est-à-dire +Romains.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote519" name="footnote519"><b>Note 519: </b></a><a href="#footnotetag519">(retour) </a> Daces autem sub imperio suo Trajanus, eorum rege + devicto, et terras ultra Danubium... in provinciam redegit. Jorn., + <i>Temp., Succ.</i> 11.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote520" name="footnote520"><b>Note 520: </b></a><a href="#footnotetag520">(retour) </a> Daciam a Trajano constitutam, sublato exercitu et + provincialibus reliquit, desperans eam posse retineri; abductosque + ex ea populos, in Mœsiam collocavit, appellavitque suam Daciam. + Vopisc., <i>Aurelian.</i>, Script. Hist. Aug. edit. Salm., fo p. 222.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote521" name="footnote521"><b>Note 521: </b></a><a href="#footnotetag521">(retour) </a> <i>Welsch</i>, <i>Welsh</i>, <i>Wallici</i>, <i>Gallici</i>; ce nom + n'est pas autre que celui des Gaulois, nos pères, dont les + innombrables essaims ont peuplé une si grande partie de + l'Occident. Les Gallo-Romains étaient d'ailleurs aux <span class="sc">IV</span>e et <span class="sc">V</span>e + siècles les derniers représentants de l'ancienne puissance + romaine.</blockquote> + +<p>La Pannonie et la Mésie romaines, provinces toutes militaires, furent à +l'orient de l'Europe ce que la Gaule était à l'occident, le boulevard de +l'empire. Elles couvraient une des entrées de l'Italie et la Grèce tout +entière sur ses deux lignes de défense, le Danube et la chaîne de +l'Hémus, et leur importance ne fit que s'accroître lorsque Rome se fut +donné une sœur sur le Bosphore, et qu'elles eurent deux empereurs à +protéger. Malgré les relations fréquentes avec la Grèce et le voisinage +de Constantinople, leur civilisation, éclose au foyer des camps, garda +toujours quelque chose de la rudesse, mais aussi de l'honnêteté des +mœurs militaires. Elles furent au <span class="sc">III</span>e et <span class="sc">IV</span>e siècles la pépinière des +légions, et par les légions celle des Césars. Il est peu de grands +empereurs de cette époque qui n'aient été Illyriens. Claude le Gothique +naquit au pied de l'Hémus, Probus à Sirmium, Aurélien dans les campagnes +qui avoisinaient cette ville; Dioclétien était Dalmate, et son collègue +Maximien Hercule, Pannonien. Galérius avait porté le bâton des pâtres +dans les montagnes de la Mésie avant de tenir l'épée de Jules-César. +Naïsse, aujourd'hui Nissa, se glorifiait d'avoir vu naître Constantin, +et Valentinien Ier, ce fier Romain qui étouffa de colère en entendant +les ambassadeurs des Quades parler insolemment de l'empire<a id="footnotetag522" name="footnotetag522"></a><a href="#footnote522"><sup class="sml">522</sup></a>, avait +eu pour berceau la ville de Sabaria, sur la Save. Au temps où se passent +les événements de cette histoire, la Pannonie n'était pas tellement +épuisée, qu'elle ne fournît encore des hommes d'élite, soit empereurs, +soit généraux; elle venait de donner au trône impérial Marcien et son +successeur Léon, et devait lui donner bientôt Justinien. Aëtius, le +vainqueur d'Attila, était originaire de Durostorum<a id="footnotetag523" name="footnotetag523"></a><a href="#footnote523"><sup class="sml">523</sup></a>, la ville +actuelle de Silistrie, tandis qu'Alaric, le vainqueur de Rome, avait vu +le jour à l'embouchure du Danube, parmi les Goths de l'île de Peucé; les +fils d'Attila et peut-être Attila lui-même prirent naissance sur la rive +gauche du fleuve. Les grands ennemis et les grands défenseurs de Rome +sortaient donc alors de ce pays, où le Romain et le barbare se +coudoyaient et labouraient souvent le même sillon. C'était toujours la +terre des batailles, celle où la mythologie antique avait placé le +berceau du dieu Mars.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote522" name="footnote522"><b>Note 522: </b></a><a href="#footnotetag522">(retour) </a> Amm. Marcell., <span class="sc">XXX</span>, 6.--Aurel. Vict., <i>Epist.</i>, + 45.--Cf., <i>Histoire de la Gaule sous l'administration romaine</i>, t. + <span class="sc">III</span>, chap. 8.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote523" name="footnote523"><b>Note 523: </b></a><a href="#footnotetag523">(retour) </a> Voir le morceau intitulé <i>Aëtius et Bonifacius</i> + (<i>Revue des Deux Mondes</i>, 1851).</blockquote> + +<p>De grandes cités, dignes de l'importance de ces provinces, bordaient le +Danube et s'échelonnaient entre le fleuve et les chaînes de montagnes +qui ferment la vallée au midi. Presque toutes étaient fortifiées, et des +camps retranchés, des châteaux, de simples tours, des remparts ou fossés +garnis de palissades, distribués selon le besoin des lieux, se reliaient +à chacune d'elles comme à un centre d'opérations. Parmi ces ouvrages, +beaucoup portaient le nom de Trajan, non moins populaire dans la vallée +du Danube que celui de Jules-César dans les Gaules. Ingénieurs aussi +habiles que grands généraux, les Romains savaient si bien choisir +l'assiette de leurs places, que, malgré la révolution introduite dans +l'art de la guerre par les découvertes modernes, ici le système général +de défense a dû rester le même. Sirmium, la principale forteresse et la +capitale de la Pannonie, a disparu, il est vrai, du lit de la Save qui +en baignait le pourtour; mais Belgrade s'élève sur le même terrain que +Singidon, station des flottes romaines du moyen Danube, et Semlin +remplace Taurunum à l'opposite de Singidon. Sémendrie, au confluent de +la Morava, succède à la ville de Margus, le grand marché de ces contrées +au temps des Romains, et l'ancienne Bononia, de création gauloise comme +son nom l'indique, est représentée aujourd'hui par Widdin.</p> + +<p>C'était principalement sur le Bas Danube, exposé aux attaques des +Asiatiques, que les Romains avaient accumulé leurs moyens de protection. +L'Hémus, qui court parallèlement au Danube, étant coupé, comme je l'ai +dit, par sept défilés qui servaient de passages entre la Mésie et le +nord de la Grèce, les Romains construisirent sur la rive gauche du +fleuve, depuis Bononia jusqu'à Durostorum, sept grandes places +correspondantes aux sept défilés, de telle sorte que chaque passage de +l'Hémus fût pour ainsi dire fermé au nord par une forteresse sur le +Danube. Transmarica<a id="footnotetag524" name="footnotetag524"></a><a href="#footnote524"><sup class="sml">524</sup></a>, Sexaginta-Prista<a id="footnotetag525" name="footnotetag525"></a><a href="#footnote525"><sup class="sml">525</sup></a>, Noves<a id="footnotetag526" name="footnotetag526"></a><a href="#footnote526"><sup class="sml">526</sup></a>, Nicopolis, +Ratiaria, qui renfermait une division de la flotte danubienne et une +fabrique d'armes, et d'autres villes encore durent leur origine aux +combinaisons de ce système de défense. La presqu'île comprise entre le +Danube et la Mer Noire, appelée province de Petite-Scythie<a id="footnotetag527" name="footnotetag527"></a><a href="#footnote527"><sup class="sml">527</sup></a>, était +garnie à son pourtour de forteresses nombreuses, et coupée au midi par +un rempart qui subsiste encore et porte le nom de Trajan. Telles avaient +été les provinces danubiennes avant l'irruption des Goths en 375, et +celle des Huns, qui se prolongea presque sans interruption pendant tout +le règne d'Attila. Attila fut le grand destructeur de ces contrées, où +son nom, tristement populaire, fut longtemps attaché à toutes les +ruines, comme celui de Trajan à toutes les fondations. Justinien mit sa +gloire à réparer les désastres d'un pays qui était le sien, mais au +moment où commencent nos récits, les villes de l'intérieur n'étaient +pour la plupart que des monceaux de décombres, et les places du Danube, +presque toutes démantelées, n'opposaient qu'une barrière impuissante au +passage des barbares.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote524" name="footnote524"><b>Note 524: </b></a><a href="#footnotetag524">(retour) </a> Aujourd'hui <i>Tourtoukaï</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote525" name="footnote525"><b>Note 525: </b></a><a href="#footnotetag525">(retour) </a> <i>Roustchouk.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote526" name="footnote526"><b>Note 526: </b></a><a href="#footnotetag526">(retour) </a> <i>Sistova.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote527" name="footnote527"><b>Note 527: </b></a><a href="#footnotetag527">(retour) </a> C'est actuellement la <i>Dobrutcha</i>.</blockquote> + +<p>Après la sanglante bataille du Nétad, les vainqueurs se trouvèrent +presque aussi embarrassés que les vaincus: ils ne surent plus que +devenir. Les femmes, les enfants, les vieillards, les troupeaux avaient +suivi les guerriers germains en Pannonie; c'étaient des nations entières +qui attendaient dans leurs enceintes de chariots le dernier mot de la +fortune. Elles n'avaient plus de patrie: iraient-elles à grand surcroît +de fatigues et de dangers, reprendre les terres qu'elles avaient +quittées et que d'autres peut-être occupaient maintenant? Il leur parut +plus sage de rester où elles étaient. Les Gépides avaient jeté leur +dévolu sur la grande plaine des Carpathes, l'ancienne Dacie de Trajan et +la Hunnie d'Attila, et personne ne s'avisa de leur disputer un droit de +préférence qu'ils méritaient si bien. Les Ostrogoths, trouvant la +Pannonie à leur convenance, s'en emparèrent depuis Sirmium jusqu'à +Vienne, et donnèrent pour limites à leurs possessions la Mésie +supérieure, la Dalmatie et le Norique. Comme ils formaient trois groupes +de tribus sous trois rois, ils divisèrent le pays en trois parts: +Théodémir s'établit le plus à l'ouest, au-dessous de Vienne et dans les +environs du lac Pelsod,<a id="footnotetag528" name="footnotetag528"></a><a href="#footnote528"><sup class="sml">528</sup></a> aujourd'hui Neusiedel; Valémir reçut la +partie orientale délimitée par la Save, que les Goths, à cause de sa +profondeur et de la teinte foncée de son lit, avaient surnommée la +Rivière Noire<a id="footnotetag529" name="footnotetag529"></a><a href="#footnote529"><sup class="sml">529</sup></a>, et Vidémir plaça son cantonnement entre les deux +autres. Dans ce partage, Valémir, le plus puissant des trois rois et le +représentant de la nation, fut chargé de garder la frontière orientale, +qui touchait à l'empire romain.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote528" name="footnote528"><b>Note 528: </b></a><a href="#footnotetag528">(retour) </a> Theodemir juxta lacum Pelsodis... Jorn., <i>R. Get.</i>, + 52.--Les géographes ne s'accordent pas sur la position du lac + Pelsod; les uns le confondent avec le lac Balaton, les autres le + retrouvent dans le lac actuel de Neusiedel. J'ai suivi cette + dernière opinion, qui concorde mieux avec le texte de Jornandès.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote529" name="footnote529"><b>Note 529: </b></a><a href="#footnotetag529">(retour) </a> Valamir contra Scarniungam et Aquam Nigram fluvios + manebat. Jorn., <i>R. Get.</i>, 52.</blockquote> + +<p>L'histoire nous dit que les Ostrogoths demandèrent la concession de ces +territoires à l'empereur Marcien, qui l'accorda bénévolement<a id="footnotetag530" name="footnotetag530"></a><a href="#footnote530"><sup class="sml">530</sup></a>; il +est beaucoup plus croyable que le consentement de l'empereur ne fit que +suivre la prise de possession. Quoi qu'il en soit, ils reçurent du +gouvernement impérial le titre d'hôtes et de fédérés, se soumettant de +leur côté à toutes les obligations que ce titre imposait: par exemple, +celles de fournir des contingents militaires à l'empire, de ne faire ni +la paix ni la guerre sans son agrément, de n'avoir d'amis que ses amis, +d'ennemis que ses ennemis, de respecter son territoire et ses villes +situées dans l'intérieur des cantonnements, car les conventions de cette +nature réservaient toujours les villes, surtout les places fortes qui +restaient au pouvoir des garnisons romaines. Le peuple barbare, ainsi +admis sur les domaines de l'empire, y demeurait à titre précaire et par +droit d'hospitalité, comme s'exprimait la formule<a id="footnotetag531" name="footnotetag531"></a><a href="#footnote531"><sup class="sml">531</sup></a>, c'était un prêt +que lui faisait le gouvernement romain et nullement un abandon. Tandis +que les Ostrogoths s'établissaient en Pannonie, les autres nations +germaniques qui, ayant aussi pris part à la guerre, se trouvaient +pareillement déplacées, les Hérules, les Ruges, les Suèves, remontèrent +le Danube et se répandirent à droite du fleuve, dans les Alpes Noriques +et Juliennes, jusqu'aux frontières de l'Italie<a id="footnotetag532" name="footnotetag532"></a><a href="#footnote532"><sup class="sml">532</sup></a>. A l'aspect de ces +mouvements, les Lombards quittèrent le pays qu'ils occupaient au nord de +l'Elbe, et entrèrent dans la Bohême, menaçant de là la vallée du Danube, +comme les autres menaçaient celle de l'Adige. Ainsi les futurs +conquérants de l'Italie venaient s'échelonner en face des Alpes, les +Ruges formant l'avant-garde et les Lombards l'arrière-garde.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote530" name="footnote530"><b>Note 530: </b></a><a href="#footnotetag530">(retour) </a> Venientesque multi per legatos suos ad solum + Romanorum, et a principe tunc Marciano gratissime suscepti, + distributas sedes, quas incolerent, accepere. Jorn., <i>R. Get., + ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote531" name="footnote531"><b>Note 531: </b></a><a href="#footnotetag531">(retour) </a> <i>Jure hospitii.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote532" name="footnote532"><b>Note 532: </b></a><a href="#footnotetag532">(retour) </a> Jorn., <i>R. Get.</i>, 50.--Procop., <i>B. Goth.</i>--<i>Vit. + S. Sever.</i></blockquote> + +<p>Pendant que la Germanie faisait un pas vers le midi de l'Europe, les +hordes dispersées des Huns se ralliaient dans les plaines qui bordent le +Danube au nord et la Mer Noire à l'ouest. Ces plaines, ainsi que les +steppes du Dniéper et du Don, étaient considérées par les autres nations +comme le domicile naturel, le patrimoine des Huns, depuis près d'un +siècle que leurs ancêtres en avaient chassé les Goths<a id="footnotetag533" name="footnotetag533"></a><a href="#footnote533"><sup class="sml">533</sup></a>. Eux-mêmes le +prétendaient bien ainsi, et donnaient au cours inférieur du Danube le +nom d'<i>Hunnivar</i><a id="footnotetag534" name="footnotetag534"></a><a href="#footnote534"><sup class="sml">534</sup></a>, c'est-à-dire <i>rempart</i> ou <i>défense des +Huns</i><a id="footnotetag535" name="footnotetag535"></a><a href="#footnote535"><sup class="sml">535</sup></a>. Loin de se montrer découragés de leur défaite, les fils +d'Attila semblaient pleins de confiance. Écoutant les leçons de la +mauvaise fortune, ils mettaient de côté leurs dissentiments, et +travaillaient en commun aux préparatifs d'une nouvelle campagne qui +devait ramener leurs vassaux sous le joug et relever l'empire de leur +père: telle était du moins leur espérance. A l'ambition se joignait chez +eux un désir ardent de vengeance contre tous les Germains, mais surtout +contre les Ostrogoths<a id="footnotetag536" name="footnotetag536"></a><a href="#footnote536"><sup class="sml">536</sup></a>, quoique ceux-ci n'eussent eu que le second +rang parmi les provocateurs de la révolte. C'était donc par les +Ostrogoths qu'ils se proposaient de commencer: leurs forces étaient +d'ailleurs considérables, attendu que les tribus hunniques de la Mer +Caspienne et du Volga leur avaient gardé fidélité malgré leurs revers.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote533" name="footnote533"><b>Note 533: </b></a><a href="#footnotetag533">(retour) </a> Ad proprias sedes remearunt... Jorn., <i>R. Get.</i>, + 50.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote534" name="footnote534"><b>Note 534: </b></a><a href="#footnotetag534">(retour) </a> <i>Var</i> signifie encore en hongrois <i>citadelle</i>, + <i>propugnaculum</i>: <i>Temesvar</i>, citadelle sur le Témèse; <i>Hungvar</i>, + fort qui défend la rivière de Hung, etc. Ce mot, que nous trouvons + dans Jornandès, est le seul qui nous soit resté de la langue des + Huns. «Quos tamen ille, quamvis cum paucis, excepit; diuque + fatigatos ita prostravit, ut vix pars aliqua hostium remaneret, + quæ in fugam versa, eas partes Scythiæ peteret, quas Danubii amnis + fluenta prætermeant, quæ lingua sua Hunnivar appellant.» Jorn., + <i>De Reb. Get.</i>, 50.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote535" name="footnote535"><b>Note 535: </b></a><a href="#footnotetag535">(retour) </a> Les Romains, dans une acception analogue, disaient + du même fleuve qu'il était leur <i>borne</i> et leur <i>limite</i>,--<i>limes + romanus, limes imperii</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote536" name="footnote536"><b>Note 536: </b></a><a href="#footnotetag536">(retour) </a> Jorn., <i>R. Get.</i>, 50.</blockquote> + +<p>L'histoire est très-sobre de renseignements personnels touchant les fils +d'Attila, qu'elle ne mentionne le plus souvent qu'en termes collectifs +et généraux. On peut néanmoins, à l'aide de détails disséminés et en +quelque sorte perdus dans les écrivains contemporains, rassembler les +traits de certaines figures, et saisir quelques physionomies qui se +dessinent au premier plan. Nous y voyons d'abord Denghizikh<a id="footnotetag537" name="footnotetag537"></a><a href="#footnote537"><sup class="sml">537</sup></a>, le +plus semblable à son père après Ellak, ou, pour mieux dire, le moins +dissemblable. Ce n'est pas que Denghizikh ne possédât beaucoup des +qualités d'un conquérant barbare: l'esprit d'entreprise, l'audace et +l'activité poussée jusqu'à l'impuissance du repos; mais on eût cherché +vainement en lui cette lumière du génie qui faisait d'Attila, suivant +l'occasion, un homme hardi ou patient, un soldat impitoyable ou un +politique rusé, ourdissant avec une prévoyance qui ne se trompait +jamais, la trame que son épée devait couper, enfin le maître de lui-même +plus encore que des autres. Près de Denghizikh et comme pour contraster +avec lui, nous apercevons le jeune Hernakh, son rival en influence dans +les conseils de la famille, esprit doux et pacifique, en tout l'opposé +de son frère. Ceux qui ont lu l'histoire d'Attila connaissent déjà ce +jeune homme, le dernier des fils du conquérant et l'objet de ses +préférences. L'historien Priscus, dans le curieux tableau qu'il nous a +laissé d'un banquet donné par le roi des Huns à l'ambassade romaine dont +il faisait partie, nous montre Hernakh encore enfant assis près de son +père, qui ne se déride qu'en le regardant, et s'amuse à lui tirer +doucement les joues<a id="footnotetag538" name="footnotetag538"></a><a href="#footnote538"><sup class="sml">538</sup></a>. Un des convives découvrit à Priscus une des +causes de cette prédilection: les devins avaient prophétisé au roi que +ce jeune homme perpétuerait sa postérité, tandis qu'elle s'éteindrait +dans ses autres enfants, et Attila aimait en lui plus qu'un fils: il +aimait le seul espoir de sa race<a id="footnotetag539" name="footnotetag539"></a><a href="#footnote539"><sup class="sml">539</sup></a>. Devenu homme, Hernakh se +distingua effectivement par des penchants qui pouvaient promettre une +vie tranquille et une longue lignée, mais qu'Attila peut-être n'aurait +pas vus sans déplaisir. Il était prévoyant, réservé, ennemi de toute +résolution violente. Deux de ses frères, fils de la même mère que lui, +semblent l'avoir tendrement aimé, et s'être attachés à sa fortune: ils +se nommaient Emnedzar et Uzindour<a id="footnotetag540" name="footnotetag540"></a><a href="#footnote540"><sup class="sml">540</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote537" name="footnote537"><b>Note 537: </b></a><a href="#footnotetag537">(retour) </a> Dengizich Attilæ filius. Prisc., <i>Exc. leg.</i>, 45, + 46.--Son nom se trouve encore sons les formes suivantes: + Dinzigikh. <i>Chron. Pasch.</i>--Dinzio, Jorn., <i>R. Get.</i>, 51.--Dinzic, + Marcell. Comit. <i>Chron.</i> Ces deux dernières formes étaient + probablement des diminutifs familiers.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote538" name="footnote538"><b>Note 538: </b></a><a href="#footnotetag538">(retour) </a> Juniorem ex filiis introeuntem et adventantem, + nomine Hernach, placidis et lætis oculis est intuitus, et cum gena + traxit. Prisc., <i>Exc. leg.</i>, p. 68. Voir ci-dessus <i>Hist. + d'Attila</i>, c. 4.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote539" name="footnote539"><b>Note 539: </b></a><a href="#footnotetag539">(retour) </a> Ego vero cum admirarer, Attilam reliquos suos + liberos parvi facere, ad hunc solum animam adjicere, unus ex + barbaris qui prope me sedebat et latinæ linguæ usum habebat, fide + prius accepta, me nihil eorum, quæ dicerentur, evulgaturum, dixit, + vales Attilæ vaticinatos esse, ejus genus quod alioquin + interiturum erat, ab hoc puero restauratum iri. Prisc., <i>Exc. + leg.</i>, p. 68.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote540" name="footnote540"><b>Note 540: </b></a><a href="#footnotetag540">(retour) </a> Emnedzar et Uzindur consanguinei ejus... Jorn., <i>R. + Get.</i>, 51.</blockquote> + +<p>Nous voyons paraître encore parmi les Huns de sang royal un +demi-Germain, nommé Gheism<a id="footnotetag541" name="footnotetag541"></a><a href="#footnote541"><sup class="sml">541</sup></a>, qu'Attila avait eu de la sœur +d'Ardaric, roi des Gépides, à l'époque où les plus puissants monarques +de la Germanie tenaient à honneur de peupler son lit d'épouses légitimes +ou de concubines. Des circonstances que nous exposerons plus bas ayant +ramené Gheism en Gépidie près de son oncle, dont il se fit vassal, il en +est résulté quelque confusion sur son origine, et il passe près des +écrivains byzantins tantôt pour Hun et tantôt pour Gépide<a id="footnotetag542" name="footnotetag542"></a><a href="#footnote542"><sup class="sml">542</sup></a>. Voilà +ceux des fils d'Attila que l'histoire nous fait connaître +personnellement. La tradition magyare en ajoute deux autres: Aladarius, +né de la germaine Crimhild, fille d'un duc de Bavière, et Chaba, issu du +mariage du roi des Huns avec la princesse Honoria, petite-fille du grand +Théodose<a id="footnotetag543" name="footnotetag543"></a><a href="#footnote543"><sup class="sml">543</sup></a>. Ni l'un ni l'autre ne saurait être avoué par l'histoire. +Ainsi qu'on le devine au premier coup d'œil, Aladarius, fils de +Crimhild<a id="footnotetag544" name="footnotetag544"></a><a href="#footnote544"><sup class="sml">544</sup></a>, est un emprunt fait par les Hongrois du moyen âge aux +épopées germaines sur Attila, et peut-être même ce nom d'Aladarius +n'est-il qu'une altération de celui d'Ardaric, qu'on aurait confondu +avec son neveu. Quant à Chaba, qui joue un rôle très-important dans les +traditions magyares, il appartient, selon toute apparence, à une épopée +nationale<a id="footnotetag545" name="footnotetag545"></a><a href="#footnote545"><sup class="sml">545</sup></a>, dont ces traditions semblent renfermer des fragments. +L'imagination des Orientaux n'a point voulu que l'amour d'une fille +d'empereur romain pour un roi des Huns restât sans dénoûment; elle les a +mariés et leur a donné une postérité en dépit des verrous sous lesquels +Honoria avait été confinée par sa mère, en dépit de l'indifférence +d'Attila, qui ne la réclama jamais pour sa femme que lorsqu'il était sûr +de ne pas l'obtenir, et de l'histoire enfin, qui nous atteste que les +deux amants ne se virent jamais.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote541" name="footnote541"><b>Note 541: </b></a><a href="#footnotetag541">(retour) </a> Giesmus, Γιέσμος. + Theophan., <i>Chronogr.</i>, p. 185.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote542" name="footnote542"><b>Note 542: </b></a><a href="#footnotetag542">(retour) </a> Ex Attilanis. Jorn., <i>R. Get.</i>, 50.--E Gepædibus + suum genus trahens. Theophon., p. 185.--Ex genere Gepædum + derivatus. Anast., p. 63.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote543" name="footnote543"><b>Note 543: </b></a><a href="#footnotetag543">(retour) </a> Simon Kéza. <i>Chron. Hungar.</i>--Et tous les auteurs + hongrois qui ont écrit d'après la tradition.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote544" name="footnote544"><b>Note 544: </b></a><a href="#footnotetag544">(retour) </a> Voir ci-dessous aux <i>Légendes d'Attila</i> les + traditions germaniques.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote545" name="footnote545"><b>Note 545: </b></a><a href="#footnotetag545">(retour) </a> Voir les traditions hongroises.</blockquote> + +<p>Les préparatifs de la nouvelle campagne remplirent probablement l'année +455 tout entière. Au printemps suivant, les Huns arrivèrent sur le +Danube avec l'impétuosité et le fracas d'une tempête. Ils dirent au +commandant des postes romains de ne pas s'inquiéter, attendu qu'ils n'en +voulaient point à l'empire, «que leur seul but était de rattraper des +esclaves fugitifs et des déserteurs de leur nation<a id="footnotetag546" name="footnotetag546"></a><a href="#footnote546"><sup class="sml">546</sup></a>.» Ils +désignaient ainsi les Ostrogoths. Les postes romains, qui voulaient +rester étrangers à ces querelles de barbares, ne firent point obstacle à +leur passage. Les hordes ayant pris terre sur la rive droite, +probablement vers le pont de Trajan, tournèrent à l'ouest, gagnèrent la +Save, et fondirent sur les cantonnements de Valémir. L'attaque fut si +brusque, que le roi ostrogoth n'eut pas le temps d'avertir ses frères, +et dut soutenir le choc avec les seules forces de sa tribu: toutefois il +s'en tira bien<a id="footnotetag547" name="footnotetag547"></a><a href="#footnote547"><sup class="sml">547</sup></a>. Après avoir traîné à sa suite la cavalerie des Huns +et l'avoir fatiguée par des marches à travers les marais de la Save, il +l'attaqua à son tour et lui fit essuyer une défaite complète. On put +reconnaître alors combien l'infanterie des Goths, exercée à combattre de +pied ferme et comparable aux vieilles légions romaines, dont elle +semblait suivre instinctivement les pratiques, l'emportait sur cette +cavalerie orientale sans organisation et sans discipline. Culbutées les +unes sur les autres, les hordes se débandèrent et ne s'arrêtèrent dans +leur fuite que lorsqu'elles eurent mis l'<i>Hunnivar</i> entre elles et leurs +ennemis<a id="footnotetag548" name="footnotetag548"></a><a href="#footnote548"><sup class="sml">548</sup></a>. Valémir put envoyer alors à ses frères la double nouvelle +de son péril et de sa délivrance. Les historiens racontent qu'au moment +où le messager goth atteignit la demeure de Théodémir sur les bords du +lac Pelsod, le pays était en joie, et que le palais, orné comme pour une +fête, retentissait du bruit des instruments de musique. Un fils était né +la nuit même à Théodémir de sa concubine chérie Erelieva<a id="footnotetag549" name="footnotetag549"></a><a href="#footnote549"><sup class="sml">549</sup></a>, et comme +les deux frères s'aimaient tendrement, ils confondirent leur bonheur. +L'enfant qui venait d'entrer dans la vie n'était autre que le grand +Théodoric.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote546" name="footnote546"><b>Note 546: </b></a><a href="#footnotetag546">(retour) </a> Contigit ut Attilæ filii contra Gothos, quasi + desertores dominationis suæ, velut fugacia mancipia requirentes, + venirent. Jorn., <i>R. Get.</i>, 50.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote547" name="footnote547"><b>Note 547: </b></a><a href="#footnotetag547">(retour) </a> Ignaris aliis fratribus, super Walemir solum + irruerunt: quos tamen ille, quamvis cum paucis, excepit. Jorn., + <i>R. Get.</i>, 50.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote548" name="footnote548"><b>Note 548: </b></a><a href="#footnotetag548">(retour) </a> Diu fatigatos ita prostravit, ut vix pars aliqua + hostium remaneret, quæ in fugam versa, eas partes Scythiæ peteret + quas Danubii amnis fluenta prætermeant, quæ lingua sua <i>Hunnivar</i> + appellant. <i>Id., ub. sup.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote549" name="footnote549"><b>Note 549: </b></a><a href="#footnotetag549">(retour) </a> Nuntius veniens felicius in domo Theodemiri + repperit gaudium; ipso siquidem die Theodericus ejus filius, + quamvis de Erelieva concubina bonæ tamen spei puerulus, natus + erat. Jorn., <i>R. Get.</i>, 50.</blockquote> + +<p>La confiance des fils d'Attila ne résista pas à ce second échec. Forcés +de reconnaître que la puissance de leur père, dont ils avaient été si +mauvais gardiens, leur était échappée pour toujours et que c'en était +fait de l'empire d'Attila, ils renoncèrent à toute entreprise qui aurait +pour objet de le relever. Ils convinrent même de se séparer ou du moins +de donner à chacun la liberté de se choisir un parti. Le plus grand +nombre opina pour le maintien des vieilles habitudes et la continuation +de la vie nomade dans les plaines situées au nord du Danube et le long +de la Mer Noire; ceux-là se rattachèrent à Denghizikh, le plus énergique +d'entre eux. Il y en eut, en moindre nombre, à qui il plut d'essayer de +la vie sédentaire et de quitter le campement des nomades; ils eurent de +plus l'idée, assez étrange pour des fils d'Attila, de faire soumission +au gouvernement romain, afin d'obtenir de lui un territoire à cultiver. +Hernakh nous apparaît ici comme l'auteur de cette résolution ou du moins +comme le plus important de ceux qui l'exécutèrent. Le gouvernement +romain reçut ces ouvertures mieux peut-être que les Huns ne s'y étaient +attendus. Hernakh fut autorisé à se fixer dans la province de +Petite-Scythie<a id="footnotetag550" name="footnotetag550"></a><a href="#footnote550"><sup class="sml">550</sup></a>; on lui traça son cantonnement à l'extrémité +septentrionale, autour des bouches du Danube, dans ces bas-fonds +marécageux que la guerre avait dépeuplés. Après avoir juré de remplir +toutes les obligations attachées au titre d'hôte et de fédéré de +l'empire, il établit sa tribu sous le jet des balistes romaines, autour +des places démantelées autrefois par son père, et qu'il s'engageait +maintenant à défendre, fût-ce même contre sa race.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote550" name="footnote550"><b>Note 550: </b></a><a href="#footnotetag550">(retour) </a> Quidam ex Hunnis in parte Illyrici sedes sibi datas + coluere;... se in Romaniam dederunt. Jorn., <i>R. Get.</i>, 50.</blockquote> + +<p>L'établissement d'Hernalch entraîna celui du roi alain Candax et de son +petit peuple, qui paraissent avoir été dans la clientèle du jeune fils +d'Attila<a id="footnotetag551" name="footnotetag551"></a><a href="#footnote551"><sup class="sml">551</sup></a>; ils furent admis aux mêmes conditions que lui et +cantonnés, en partie sur le plateau méridional de la Petite-Scythie, +près du rempart de Trajan, en partie dans la Mésie inférieure<a id="footnotetag552" name="footnotetag552"></a><a href="#footnote552"><sup class="sml">552</sup></a>, près +du Danube, autour des forteresses de <i>Carsus</i><a id="footnotetag553" name="footnotetag553"></a><a href="#footnote553"><sup class="sml">553</sup></a> et de +<i>Durostorum</i><a id="footnotetag554" name="footnotetag554"></a><a href="#footnote554"><sup class="sml">554</sup></a>. Des bandes de Germains de la nation des Scyres et des +Huns Satagares se joignirent à Candax et furent probablement colonisés +dans l'intérieur, sur la frontière septentrionale des Mésogoths. Bientôt +on vit arriver une émigration plus considérable, conduite par les frères +consanguins d'Hernakh, Emnedzar et Uzindour, qui dans cette dispersion +de la famille, ne voulurent pas se séparer de leur jeune frère. Entrés +dans la Dacie riveraine, ils occupèrent les bords de l'Uto et de l'Œscus +vers leurs confluents avec le Danube, et devinrent voisins de +Noves<a id="footnotetag555" name="footnotetag555"></a><a href="#footnote555"><sup class="sml">555</sup></a>, et de Nicopolis. Si le gouvernement romain n'autorisa pas +d'avance cette prise de possession, il la légitima par son consentement +ultérieur.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote551" name="footnote551"><b>Note 551: </b></a><a href="#footnotetag551">(retour) </a> Hernach, junior Attilæ filius, cum suis, in extremo + minoris Scythiæ sedes delegit. Jorn., <i>R. Get.</i>, <i>ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote552" name="footnote552"><b>Note 552: </b></a><a href="#footnotetag552">(retour) </a> Cæteri Alanorum, cum duce suo nomine Candax, + Scythiam minorem inferioremque Mœsiam accepere. <i>Id.</i>, <i>ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote553" name="footnote553"><b>Note 553: </b></a><a href="#footnotetag553">(retour) </a> Actuellement Hirsova.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote554" name="footnote554"><b>Note 554: </b></a><a href="#footnotetag554">(retour) </a> Silistrie.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote555" name="footnote555"><b>Note 555: </b></a><a href="#footnotetag555">(retour) </a> Aujourd'hui Sistova.</blockquote> + +<p>La brèche une fois ouverte, d'autres chefs, d'autres tribus s'y +précipitèrent à l'envi; ce fut une invasion, dit Jornandès, invasion +pacifique que l'empire ne désavoua point<a id="footnotetag556" name="footnotetag556"></a><a href="#footnote556"><sup class="sml">556</sup></a>. C'est ainsi que des +Sarmates, des Cémandres et des Huns allèrent se fixer dans de vastes +campagnes autour d'un château alors fameux, appelé château ou champ de +Mars, et construit dans une forte position sur la rive de Mésie<a id="footnotetag557" name="footnotetag557"></a><a href="#footnote557"><sup class="sml">557</sup></a>. +D'autres émigrants, probablement les plus déterminés, furent distribués +par groupes dans la Mésie supérieure et la Pannonie, le long des +frontières des Ostrogoths et jusqu'au pied des Alpes Noriques. Le but +évident de cette dernière colonisation était de surveiller les Goths, +ces prétendus amis de l'empire qui n'avaient pas tardé à l'inquiéter; la +haine que se portaient les deux races mises ainsi en présence parut aux +Romains une garantie de la bonne conduite et de la fidélité des Huns.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote556" name="footnote556"><b>Note 556: </b></a><a href="#footnotetag556">(retour) </a> Quod et libens tunc annuit imperator, et usque + nunc... donum est. Jorn., <i>R. Get.</i>, 50.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote557" name="footnote557"><b>Note 557: </b></a><a href="#footnotetag557">(retour) </a> Sauromatæ vero, quos Sarmatas diximus, et Cemandri, + et quidam ex Hunnis... ad castrum Martenam sedes sibi datas + coluere. <i>Id.</i>, <i>loc. laud.</i>--Castrum Martena.--Campus Martius ou + Martis.</blockquote> + +<p>En provoquant ou facilitant ces établissements sur son territoire, +l'empire suivait sa politique séculaire. Constantinople avait hérité +des principes de Rome: opposer les barbares aux barbares, soutenir le +faible contre le fort pour les détruire l'un par l'autre, et se servir +de l'ennemi qu'on ne redoutait plus, en guise de barrière, pour arrêter +celui qui commençait à se faire craindre.</p> + +<a name="cb2" id="cb2"></a> +<br> + +<h3>CHAPITRE DEUXIÈME</h3> + +<p>Les fils d'Attila attaquent de nouveau les Ostrogoths et sont +battus.--Ils attaquent l'empire romain.--Campagne d'Hormidac en +Mésie.--Siége de Sardique.--Trahison du général de la cavalerie +romaine.--Retraite d'Hormidac.--Portrait des Huns par Sidoine +Apollinaire.--Les fils d'Attila demandent à l'empereur Léon le droit de +commercer en Mésie.--Refus de l'empereur.--Colère des fils d'Attila; ils +délibèrent en commun; Denghizikh veut la guerre, Hernakh soutient la +paix.--Denghizikh entre sur le territoire romain.--Des volontaires goths +se joignent à lui.--Campagne de l'Hémus.--L'armée des Huns, enfermée +dans un défilé, demande des vivres aux Romains.--Discours du Hun +Khelkhal aux Goths auxiliaires des Huns.--Les Huns et les Goths se +battent ensemble.--Nouvelle campagne de Denghizikh en Mésie; il est pris +et tué; sa tête est exposée dans le cirque de Constantinople.--Les Huns +fédérés se plient aux habitudes romaines.--Tribus des <i>Fossaticii</i> et +des <i>Sacro-Monticii</i>.--Généraux romains fournis par les Huns.--Ce que +deviennent les descendants d'Attila.--Aventures de Mundo fils de +Gheism.--Il déserte le territoire des Gépides et se fait brigand.--Les +voleurs Scamares le prennent pour roi.--Il est assiégé dans Herta; les +Ostrogoths le délivrent.--Il se fait vassal de Théodoric.--Il se soumet +à Justinien.--Mundo à Constantinople: service qu'il rend à Justinien +dans la révolte du Cirque.--Il est nommé commandant de l'Illyrie.--Ses +exploits à Salone; il perd son fils Maurice.--Sa fin désespérée.--Jeu de +mots des Romains sur sa mort.</p> + +<p class="mid large">462--535</p> + +<p>La scission des enfants d'Attila et de leurs tribus en deux parts ne +brisa d'abord ni le lien de fraternité entre les princes, ni celui de +race entre les tribus. Les hordes de l'Hunnivar et du Dniéper, qui +continuèrent la vie nomade, furent réputées le corps de la nation, et +Denghizikh, qui les gouvernait, se trouva investi d'un droit, sinon de +souveraineté, du moins de tutelle et de suprématie à l'égard des bandes +séparées. L'histoire mentionne deux circonstances dans lesquelles ce +protectorat des tribus sédentaires par les tribus nomades fut exercé +avec éclat. Dans l'année 462, les Ostrogoths, mécontents des +surveillants que l'empire leur avait donnés en Pannonie, se jetèrent à +l'improviste sur le territoire des Huns satagares, pillèrent tout, +enlevèrent les récoltes, les troupeaux, et menacèrent d'égorger les +hôtes du peuple romain jusqu'au dernier<a id="footnotetag558" name="footnotetag558"></a><a href="#footnote558"><sup class="sml">558</sup></a>. Informé de ces désastres, +Denghizikh accourut en toute hâte porter secours à ses compatriotes; +quatre tribus nomades l'accompagnaient: les Angiscyres, les Bitugores, +les Bardores et les Ulzingours. Ils franchirent le Danube sans +oppositions, et, pénétrant sur le territoire ostrogoth, ils assiégèrent +la ville de Bassiana, aujourd'hui Sabacz, place romaine dont les +Ostrogoths s'étaient emparés contre les traités, et qui formait un des +boulevards de leur frontière<a id="footnotetag559" name="footnotetag559"></a><a href="#footnote559"><sup class="sml">559</sup></a>. La ville résista aisément à un ennemi +qui ne connaissait pas l'art des siéges, et sa résistance donna aux +Goths le temps d'arriver. Valémir en effet, à la première nouvelle de +l'irruption de Denghizikh, avait laissé là les Satagares pour marcher +contre lui. Une grande bataille eut lieu sous les murs de Bassiana; la +place fut dégagée, et les Huns, qu'un mauvais sort semblait poursuivre +chaque fois qu'ils s'adressaient aux Ostrogoths, furent pour la +troisième fois vaincus et rejetés en désordre sur la rive gauche du +Danube<a id="footnotetag560" name="footnotetag560"></a><a href="#footnote560"><sup class="sml">560</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote558" name="footnote558"><b>Note 558: </b></a><a href="#footnotetag558">(retour) </a> Videntes Gothi non sibi sufficere ea, quæ ab + imperatore acciperent solatia... cœperunt vicinas gentes + circumcirca prœdari, primo contra Satagas, qui interiorem + Pannoniam possidebant, arma moventes... Jorn., <i>R. Get.</i>, + 53.--Satigæ, Satagarii.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote559" name="footnote559"><b>Note 559: </b></a><a href="#footnotetag559">(retour) </a> Quod ubi rex Hunnorum Dinzio, filius Attilæ, + cognovisset, collectis secum, qui adhuc videbantur, quamvis pauci, + ejus tamen sub imperio remansisse, Ulzingures, Angisciros, + Bittugores, Bardores, veniens ad Bassianam Pannoniæ civitatem, + eamque circumvallans, fines ejus cœpit prædari. Jorn., <i>R. Get.</i>, + 53.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote560" name="footnote560"><b>Note 560: </b></a><a href="#footnotetag560">(retour) </a> Gothi... expeditionem solventes quam contra Satagas + collegerant, in Hunnos convertunt et sic eos suis a finibus + inglorios propulerunt... Jorn., <i>R. Get.</i>, 53.</blockquote> + +<p>Quatre ans après, en 466, c'est aux Romains que les Huns ont affaire +pour une raison à peu près pareille. Il était arrivé qu'une des +peuplades sarmates admises en Mésie comme fédérées, à la suite des fils +d'Attila, se dégoûtant de sa nouvelle condition et regrettant la liberté +des déserts, avait quitté ses cantonnements et repris le chemin du +Danube; mais les officiers romains, qualifiant ce fait de désertion, +l'avaient retenue par la force. Les Huns nomades crurent leur honneur +engagé à soutenir la liberté d'un peuple qui n'avait pas, disaient-ils, +cessé d'être leur vassal, et ils sommèrent le commandant romain de +laisser partir les Sarmates. Cette sommation étant restée sans résultat, +on vit bientôt une armée hunnique déboucher sur l'Hunnivar: elle n'était +pas dirigée par Denghizikh, mais par Hormidac<a id="footnotetag561" name="footnotetag561"></a><a href="#footnote561"><sup class="sml">561</sup></a>, chef important des +Huns et peut-être même fils d'Attila. On était alors en plein hiver, et +la rigueur du froid avait été si grande, que le Danube, gelé jusqu'au +fond de son lit, offrait un passage solide aux plus lourdes voitures. +Hormidac y lança sa cavalerie et tout le train de bagages qui +accompagnait une armée nomade en campagne<a id="footnotetag562" name="footnotetag562"></a><a href="#footnote562"><sup class="sml">562</sup></a>. Comme une nuée de +sauterelles dévorantes, les barbares vont s'abattre sur la Dacie +riveraine, pillant tout et entassant le butin dans leurs chariots. +L'empereur Léon, qui au milieu de ce chaos de peuples divers, amis ou +ennemis, et barbares à tous les degrés, savait faire intervenir +habilement et tour à tour la politique et les armes, Léon envoya pour +balayer ces brigands un homme prudent comme lui, le consul Anthémius, +qui devint plus tard empereur d'Occident. Anthémius, par une manœuvre +savante, attire Hormidac, des plaines qu'il occupait, dans la contrée +montagneuse de Sardique, où sa cavalerie devenait en grande partie +inutile. Il prend alors l'offensive et pousse l'épée dans les reins +l'armée ennemie, qui n'a plus d'autre ressource que de se jeter dans +Sardique même, qu'elle enlève par un coup de main, et où les Romains ont +bientôt mis le siége<a id="footnotetag563" name="footnotetag563"></a><a href="#footnote563"><sup class="sml">563</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote561" name="footnote561"><b>Note 561: </b></a><a href="#footnotetag561">(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Sed Scythicæ vaga turba plagæ, feritatis abundans,</p> +<p class="i14"> Dira, rapax, vehemens, ipsis quoque gentibus illic</p> +<p class="i14"> Barbara barbaricis, cujus dux Hormidac atque</p> +<p class="i14"> Civis erat, cui tale solum, murique, genusque...</p> +<br> +<p class="i14"> Sidon. Apoll., <i>Carm.</i> 2, v. 273 et seqq.</p> +</div></div> + +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote562" name="footnote562"><b>Note 562: </b></a><a href="#footnotetag562">(retour) </a> Instanti hiemali frigore, amneque Danubii solite + congelato, nam istius modi fluvius ita rigescit, ut in silicis + modum vehat exercitum pedestrem, plaustraque... Jorn., <i>R. Get.</i>, + 53. + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i30"> . . . . . . . Gens ista repente</p> +<p class="i14"> Erumpens, solidumque rotis transvecta per Istrum</p> +<p class="i14"> Venerat, et sectas inciderat orbita lymphas.</p> +<br> +<p class="i14"> Sidon. Apoll., <i>Carm.</i>, 2. v. 269 et seqq.</p> +</div></div> + +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote563" name="footnote563"><b>Note 563: </b></a><a href="#footnotetag563">(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Hanc tu directus per Dacica rura vagantem</p> +<p class="i14"> Contra is, aggrederis, superas, includis: et ut te</p> +<p class="i14"> Metato spatio castrorum Serdica vidit,</p> +<p class="i14"> Obsidione premis.</p> +<br> +<p class="i14"> Sidon. Apoll., <i>loc. cit.</i></p> +</div></div> + +</blockquote> + +<p>La ville, autrefois démantelée par Attila et récemment réparée, était +assez forte pour tenir longtemps avec une telle garnison, si les vivres +n'avaient pas manqué; mais cette garnison de Huns amenait la famine +avec elle, et bientôt Hormidac se vit réduit au plus extrême besoin. Ses +chariots, au lieu de vivres et de fourrages qui lui eussent été si +précieux, contenaient de grandes, mais inutiles richesses, des vases +ciselés, des étoffes rares et beaucoup d'or, dépouilles des malheureux +provinciaux. Hormidac eut l'idée de faire servir du moins ces +superfluités à son salut, et il ne craignit pas de s'adresser au général +qui commandait la cavalerie d'Anthémius. Cet homme était-il un barbare +au service de l'empire comme tant d'autres généraux romains, pour qu'un +ennemi eût conçu si aisément l'espoir de l'acheter? S'offrit-il de +lui-même à la séduction, et ces richesses accumulées dans les chariots +des Huns avaient-elles tenté sa cupidité avant qu'Hormidac ne l'eût +tentée lui-même? On l'ignore; mais on sait qu'un honteux marché se +conclut entre le chef des Huns et le général romain. Il fut convenu qu'à +un jour donné les Huns sortiraient de la ville et présenteraient la +bataille au consul, que le maître de la cavalerie laisserait l'affaire +s'engager, puis déserterait son poste, et passerait avec ses soldats du +côté de l'ennemi. La cavalerie des Huns envelopperait alors les légions, +dont le flanc serait sans défense, et qu'une charge aurait bientôt +enfoncées.</p> + +<p>Si la trahison, comme on le voit, était habilement combinée par le +général, l'honnêteté des soldats la fit échouer. Au moment où les deux +armées, rangées en ligne, commençaient à se mêler, la cavalerie, qui +formait une des ailes romaines, s'ébranla effectivement au signal de son +chef, croyant exécuter une manœuvre; mais quand elle vit celui-ci se +diriger vers la ville et qu'elle soupçonna une désertion, elle tourna +bride aussitôt et vint reprendre son poste sur le flanc des +légions<a id="footnotetag564" name="footnotetag564"></a><a href="#footnote564"><sup class="sml">564</sup></a>. Il était temps, car la cavalerie hunnique opérait déjà son +mouvement, et les légions commençaient à se débander. Le combat +recommençant alors avec une nouvelle vigueur, Hormidac fut rejeté +rudement dans la ville. Le lendemain il demandait à capituler: «Le prix +de la paix, répondit le consul, c'est la tête du traître.» Cette tête +lui fut livrée sans hésitation. «Ce fut, dit le narrateur contemporain, +comme l'arrêt d'un juge romain exécuté par des barbares<a id="footnotetag565" name="footnotetag565"></a><a href="#footnote565"><sup class="sml">565</sup></a>.» En +capitulant avec les Huns, Anthémius sauvait Sardique d'une destruction +complète. Hormidac et ses compagnons, en bien petit nombre, regagnèrent +le Danube sans bagage, sans chevaux et presque sans vie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote564" name="footnote564"><b>Note 564: </b></a><a href="#footnotetag564">(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i30"> Sic denique factum est</p> +<p class="i14"> Ut socius tum forte tuus, mox proditor, illis</p> +<p class="i14"> Frustra terga daret, commissæ tempore pugnæ;</p> +<p class="i14"> Qui jam cum fugeret, flexo pede cornua nudans,</p> +<p class="i14"> Tu stabas acie solus; se sparsa fugaci</p> +<p class="i14"> Expetiit ductore manus; te marte pedestri</p> +<p class="i14"> Sudantem repetebat eques; tua signa secutus</p> +<p class="i14"> Non te desertum sensit certamine miles.</p> +<br> +<p class="i14"> Sidon. Apollin., <i>Panegyr. Anth.</i>, v. 280 et seqq.</p> +</div></div> + +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote565" name="footnote565"><b>Note 565: </b></a><a href="#footnotetag565">(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Nam qui te fugit mandata morte peremptus,</p> +<p class="i14"> Non tam victoris periit quam judicis ore.</p> +<p class="i14"> . . . . . Juscum subiit jam transfuga lethum</p> +<p class="i14"> Atque peregrino cecidit tua victima ferro.</p> +<br> +<p class="i14"> Sidon. Apoll., <i>Paneg. Anth.</i>, v. 297 et seqq.</p> +</div></div> + +</blockquote> + +<p>Le récit de cette courte mais curieuse guerre ne nous vient pas d'un +historien; nous la tenons d'un poëte et d'un poëte gaulois, le célèbre +Sidoine Apollinaire, auteur d'un <i>panégyrique</i> d'Anthémius devenu +empereur d'Occident. Suivant l'usage des poëtes, Sidoine ayant à mettre +en scène la nation des Huns n'a point manqué l'occasion d'en tracer le +portrait, et il l'a fait avec toutes les recherches, toute l'exagération +de ce faux bel esprit qui flattait le goût de ses contemporains, et qui +fut, il faut bien le dire, pour une grande part dans sa renommée. +Toutefois Apollinaire, homme de lettres mêlé aux affaires publiques, +gendre de l'empereur Avitus et plus tard évêque de Clermont, vivait au +milieu de gens qui avaient combattu ces barbares dans les armées +romaines, lui-même les avait vus sans aucun doute pendant l'invasion +d'Attila en Gaule; nous pouvons donc considérer la peinture qu'il nous +en donne comme présentant un fond de réalité sous les couleurs forcées +qui la déparent. Cela admis, il est curieux de comparer le tableau de +Sidoine Apollinaire, tracé en 468, avec celui qu'esquissait Ammien +Marcellin vers l'année 375, sous la première impression de l'arrivée des +Huns en Occident. Si la férocité du caractère a pu s'adoucir chez ce +peuple par un séjour de près de cent années au cœur de l'Europe et par +son contact avec des races plus civilisées, on reconnaît du moins, en +rapprochant ces deux portraits faits à un siècle de distance, que son +type physique et ses mœurs n'avaient pas notablement changé.</p> + +<p>«Cette nation funeste est cruelle, avide, sauvage au delà de toute idée, +et barbare pour les barbares eux-mêmes. Son âme et son corps respirent +la menace. Le visage des enfants, ordinairement si doux, est empreint +chez elle d'un cachet d'horreur. Une masse ronde qui se termine en +pointe, deux cavernes creusées sous le front et où l'on chercherait +vainement des yeux, puis entre les joues une excroissance informe et +plate, voilà la tête du Hun. La lumière n'arrive qu'avec peine dans les +chambres étroites où l'œil semble la fuir, et cependant il s'en échappe +des regards perçants qui embrassent les plus lointains espaces. On +dirait que ces points ardents placés au fond de deux puits compensent +leur éloignement par une possession plus énergique de la lumière<a id="footnotetag566" name="footnotetag566"></a><a href="#footnote566"><sup class="sml">566</sup></a>. +L'aplatissement des narines est dû aux bandelettes dont on serre la face +des nouveau-nés, afin que le casque, n'ayant plus l'obstacle du nez, +s'adapte plus exactement au visage. Ainsi l'amour maternel déforme +l'enfant et le façonne pour la guerre<a id="footnotetag567" name="footnotetag567"></a><a href="#footnote567"><sup class="sml">567</sup></a>.... Le reste du corps est +beau: une poitrine large, des épaules carrées, peu de ventre, une taille +au-dessous de la moyenne quand le Hun est à pied, et grande quand il est +à cheval... Sitôt que l'enfant peut se passer de sa mère, on le place +sur un cheval, afin que ses membres délicats se plient de bonne heure à +des exercices qui rempliront sa vie. Il est des nations qui voyagent et +se transportent sur le dos des coursiers, celle-ci y demeure<a id="footnotetag568" name="footnotetag568"></a><a href="#footnote568"><sup class="sml">568</sup></a>... +Armé d'un arc énorme et de longues flèches, le Hun ne manque jamais son +but: malheur à celui qu'il a visé, car ses flèches portent la mort!»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote566" name="footnote566"><b>Note 566: </b></a><a href="#footnotetag566">(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Gens animis membrisque minax: ita vultibus ipsis</p> +<p class="i14"> Infantum suus horror inest. Consurgit in arctum</p> +<p class="i14"> Massa rotunda caput; geminis sub fronte cavernis</p> +<p class="i14"> Visus adest oculis absentibus: arcta cerebri</p> +<p class="i14"> In cameram vix ad refugos lux pervenit orbes,</p> +<p class="i14"> Non tamen et clausos: nam fornice non spatioso,</p> +<p class="i14"> Magna vident spatia, et majoris luminis usum</p> +<p class="i14"> Perspicua in puteis compensant puncta profundis.</p> +<br> +<p class="i14"> Sidon. Apoll., <i>Carm.</i>, 2, v. 245-251.</p> +</div></div> + +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote567" name="footnote567"><b>Note 567: </b></a><a href="#footnotetag567">(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Tum ne per malas excrescat fistula duplex,</p> +<p class="i14"> Obtundit teneras circumdata fascia nares,</p> +<p class="i14"> Ut galeis cedant. Sic propter prælia natos</p> +<p class="i14"> Maternus deformat amor, quia tensa genarum</p> +<p class="i14"> Non interjecto fit latior area naso.</p> +<br> +<p class="i14"> Sid. Apoll., <i>Paneg. Anth.</i>--<i>Carm.</i> 2, v. 253-257.</p> +</div></div> + + On voit par ce qui précède que les Huns exerçaient sur la tête de + leurs enfants nouveau-nés deux espèces particulières de + déformations. La première regardait la face. Au moyen de linges + fortement serrés, ils obtenaient l'aplatissement du nez et la + dilatation des pommettes des joues. La seconde s'appliquait au + crâne, que l'on pétrissait en quelque sorte de manière à + l'allonger en pain de sucre: <i>Consurgit in arctum massa rotunda + caput.</i> Un savant naturaliste étranger, qui a pris pour objet de + ses recherches anthropologiques les races du nord-est de l'Europe, + avait été frappé du grand nombre de crânes déformés que présentent + les anciennes sépultures dans les localités occupées autrefois par + les nations finno-hunniques. Il me fit l'honneur de me consulter à + ce sujet. Je suis heureux de pouvoir fournir un texte précis qui + réponde au besoin des sciences naturelles, et non moins heureux + que celles-ci viennent appuyer d'une démonstration sans réplique + les probabilités de l'histoire.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote568" name="footnote568"><b>Note 568: </b></a><a href="#footnotetag568">(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> ..... Cornipedum tergo gens altera fertur,</p> +<p class="i14"> Hæc habitat.</p> +<br> +<p class="i14"> Sidon. Apollin., <i>Paneg. Anthem.</i>, v. 265.</p> +</div></div> + +</blockquote> + +<p>Les barbares, prompts et mobiles comme des enfants, oublient aisément le +mal qu'ils ont fait, et se flattent non moins aisément que l'offensé en +a perdu le souvenir, sitôt qu'un intérêt nouveau ou quelques nouvelles +préoccupations leur rendent cet oubli désirable: c'est ce que nous +voyons arriver chez les fils d'Attila. L'année 467 nous les montre +réunis en une sorte de congrès de famille et délibérant sur une faveur +qu'ils veulent obtenir du gouvernement romain, comme si l'année +précédente ils n'avaient pas ravagé impitoyablement ses provinces: ce +qu'ils sollicitent maintenant, c'est le droit de commercer librement +avec l'empire, la détermination de certains marchés dans les villes +romaines de la frontière, où les Huns puissent apporter et vendre leurs +marchandises et se procurer en retour des marchandises romaines. Ils +décident qu'une ambassade solennelle sera en leur nom collectif envoyée +à Constantinople, afin de porter leur demande à la connaissance de +l'empereur<a id="footnotetag569" name="footnotetag569"></a><a href="#footnote569"><sup class="sml">569</sup></a>. La législation romaine faisait du droit de trafic entre +l'étranger et le Romain, <i>jus commercii</i>, un privilége qui ne +s'octroyait qu'à bon escient en faveur de voisins dont l'amitié semblait +éprouvée, car il n'était pas rare que les barbares cherchassent à abuser +de ce droit. Tantôt, à la veille d'une guerre qu'ils méditaient contre +l'empire, ils venaient s'approvisionner de vivres et d'armes dans les +marchés romains; tantôt, se donnant rendez-vous en grand nombre dans les +places de commerce, qui étaient ordinairement aussi des places de +guerre, ils faisaient main-basse sur les habitants, saccageaient la +ville ou s'en emparaient par trahison. Attila avait accompli ou tenté +plusieurs coups de ce genre qui avaient rendu avec juste raison le +gouvernement romain défiant et difficile, et l'humeur batailleuse de +quelques-uns de ses fils, ainsi que l'agitation qu'ils entretenaient +dans leurs tribus, n'était guère propre à faire lever l'interdiction; +aussi l'ambassade ne rapporta-t-elle de Constantinople qu'un refus +exprimé en termes très-nets<a id="footnotetag570" name="footnotetag570"></a><a href="#footnote570"><sup class="sml">570</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote569" name="footnote569"><b>Note 569: </b></a><a href="#footnotetag569">(retour) </a> Ut omnibus omnino præteritorum dissidiorum causis + resecatis, pacem inirent: itaque Romani, ut olim erat in more + positum, ad Istrum usque procedentes mercatum celebrarent, ex quo + invicem ea, quæ sibi opus essent, desumerent. Prisc., <i>Exc. leg.</i>, + 44.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote570" name="footnote570"><b>Note 570: </b></a><a href="#footnotetag570">(retour) </a> Ea quidem legatio, re infecta rediit. Prisc., + <i>ibid.</i></blockquote> + +<p>Ce refus mit les princes huns hors d'eux-mêmes. Ils se réunirent de +nouveau pour exhaler leur colère, et dans ce conseil, qui paraît avoir +été fort tumultueux, les résolutions les plus violentes furent agitées. +Il y eut un parti de la guerre qui prétendait qu'une pareille injure ne +pouvait être lavée que par des flots de sang dans les murs mêmes de +Constantinople, et Denghizikh se trouva naturellement l'organe obstiné +de ce parti; mais il rencontra en face de lui Hernakh, qui se fit avec +non moins d'obstination l'avocat des résolutions pacifiques<a id="footnotetag571" name="footnotetag571"></a><a href="#footnote571"><sup class="sml">571</sup></a>. Entre +autres arguments en faveur de la paix, il fit valoir celui-ci: «que les +Acatzires, les Saragours et les autres tribus hunniques voisines du +Caucase et de la Mer-Caspienne étaient en ce moment même engagés dans +une expédition au cœur de la Perse<a id="footnotetag572" name="footnotetag572"></a><a href="#footnote572"><sup class="sml">572</sup></a>. «N'y aurait-il pas folie à nous +d'entreprendre, disait-il, une autre guerre encore avec l'empire, et de +nous jeter de gaieté de cœur deux pareils ennemis sur les bras?» Le +raisonnement d'Hernakh nous prouve clairement que les nations hunniques +continuaient à se regarder comme les membres d'un même corps dans toute +l'étendue de leur ancienne confédération, depuis la Mer-Caspienne et le +Caucase jusqu'au Danube, et maintenant même jusqu'au pied de l'Hémus. +L'influence du jeune fils d'Attila et ses arguments de bon sens +entraînèrent la minorité de ses frères, tous ceux probablement qui, +habitant comme lui au midi du Danube, se trouvaient directement sous la +main de l'empereur; mais Denghizikh tint bon<a id="footnotetag573" name="footnotetag573"></a><a href="#footnote573"><sup class="sml">573</sup></a>: il déclara que, si on +l'abandonnait, il ferait la guerre à lui seul et saurait la mener à +bonne fin. Il mêlait au ressentiment de son injure on ne sait quelle +idée de conquête dans les provinces de Mésie ou de Thrace, et même +l'espérance de se rendre l'empire romain tributaire. Sa résolution une +fois arrêtée, il fit appel aux hordes du Borysthène et du Dniéper; tout +fut bientôt en mouvement dans les plaines de la Mer Noire, et +l'avant-garde d'une puissante armée ne tarda pas à se montrer sur +l'Hunnivar.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote571" name="footnote571"><b>Note 571: </b></a><a href="#footnotetag571">(retour) </a> Etenim Dengizich... bellum Romanis indici + volebat... Cui quidem apparatui Hernach repugnabat. Prisc., <i>Exc. + leg.</i>, 45.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote572" name="footnote572"><b>Note 572: </b></a><a href="#footnotetag572">(retour) </a> Nec enim bellum longuis geri a patria expedire + existimabat, quod Saraguri, Acatziris aliisque gentibus aggregati, + in Persas exercitum duxerant. Prisc., <i>Exc. leg.</i>, 46.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote573" name="footnote573"><b>Note 573: </b></a><a href="#footnotetag573">(retour) </a> Dengizich bellum Romanis inferre et Istro potiri + institit. Prisc., <i>Exc. leg.</i>, 46.</blockquote> + +<p>Le préfet de la rive romaine, commandant général des forces préposées à +la défense du Bas-Danube, était un Goth romanisé nommé Anagaste, dont le +père avait été tué au service de l'empire, dans une des guerres contre +Attila. Il nourrissait, par suite de cette circonstance, contre la +mémoire du roi des Huns et contre toute sa race, une haine qu'il ne +dissimulait pas. Inquiet des mouvements qu'il voyait s'opérer dans +l'Hunnivar, il avait fait demander à Denghizikh ce que cela signifiait, +s'il avait à se plaindre du gouvernement romain, et en quoi. Denghizikh +ayant dédaigné de répondre, il le somma de déclarer catégoriquement s'il +voulait la guerre ou non<a id="footnotetag574" name="footnotetag574"></a><a href="#footnote574"><sup class="sml">574</sup></a>. Le fils d'Attila, sans se soucier des +sommations d'Anagaste, fit partir des ambassadeurs pour Constantinople, +afin, disait-il, de s'expliquer directement avec l'empereur<a id="footnotetag575" name="footnotetag575"></a><a href="#footnote575"><sup class="sml">575</sup></a>. +Introduite devant le prince, l'ambassade exposa les griefs du roi des +Huns: il ne se contentait plus du droit de commerce avec les Romains; il +lui fallait des terres à sa convenance pour lui et son peuple, sans +compter un tribut annuel pour payer son armée<a id="footnotetag576" name="footnotetag576"></a><a href="#footnote576"><sup class="sml">576</sup></a>. Celui à qui +s'adressaient ces réclamations insolentes était l'empereur Léon, dont +l'histoire vante le caractère à la fois ferme et équitable. Il répondit +froidement aux barbares «qu'il n'accordait de pareilles demandes qu'à +ses amis; que si les Huns se soumettaient à son autorité, il verrait ce +qu'il aurait à faire; qu'il serait charmé, en tout cas, s'ils passaient +du rôle d'ennemis à celui d'amis et d'alliés<a id="footnotetag577" name="footnotetag577"></a><a href="#footnote577"><sup class="sml">577</sup></a>.» Denghizikh +n'attendait guère une autre réponse de Léon, et son ambassade n'était +qu'une feinte pour endormir les commandants romains de la frontière. +Tandis qu'il opposait à leurs soupçons cette preuve de ses intentions +pacifiques, il trouvait le moyen de passer le Danube sur divers points, +et bientôt son innombrable cavalerie fut réunie tout entière sur la rive +droite.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote574" name="footnote574"><b>Note 574: </b></a><a href="#footnotetag574">(retour) </a> Per suos ex eo quæsivit an ea mente esset, ut acie + decertare vellet. Prisc., <i>Exc. leg.</i>, <i>loc. cit.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote575" name="footnote575"><b>Note 575: </b></a><a href="#footnotetag575">(retour) </a> Sed Dengizich Anagastum contemnens... per legatos + imperatori denuntiavit. <i>Id., ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote576" name="footnote576"><b>Note 576: </b></a><a href="#footnotetag576">(retour) </a> Se bellum illaturum, nisi sibi, suisque terram quam + incolerent, et pecunias alendo exercitui... subministraret... + Prisc., <i>Exc. leg.</i>, 46.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote577" name="footnote577"><b>Note 577: </b></a><a href="#footnotetag577">(retour) </a> Sibi enim pergratum et jucundum esse, si quando + inimici in fœdus societatemque transirent. <i>Id., ibid.</i></blockquote> + +<p>La Basse-Mésie et les deux Dacies devinrent le théâtre de ses ravages. +La région voisine de l'Hémus servait alors de repaire à des bandes de +brigands qui, des vallées où ils étaient retranchés, fondaient sur le +plat pays pour le mettre à contribution. C'étaient des Goths qui avaient +secoué l'obéissance de leurs rois pour vivre en pleine indépendance au +détriment de tout le monde; bien aguerris d'ailleurs et bien armés, ils +avaient plus d'une fois tenu tête aux troupes envoyées pour les réduire. +Denghizikh les appela à lui, et sitôt qu'ils eurent réuni leur solide +infanterie à la cavalerie des Huns, la guerre prit des proportions +inquiétantes pour les Romains. Trois armées furent mises en campagne +sous la conduite de plusieurs généraux de renom, parmi lesquels on +comptait Anagaste et le célèbre Goth Aspar, à qui Léon devait le trône +impérial. Leurs instructions étaient d'éviter tout engagement en rase +campagne, de harasser l'ennemi par des marches et contre-marches, +surtout de l'attirer dans des cantons montueux où sa nombreuse cavalerie +lui deviendrait plus nuisible qu'utile. C'était le système employé par +Anthémius contre les bandes d'Hormidac l'année précédente, et le +meilleur pour anéantir ces multitudes braves, mais imprévoyantes, qui ne +savaient ni assurer leurs subsistances, ni se retirer avec ordre après +une défaite. Amené de proche en proche au débouché d'un vallon abrupt et +sans issue, Denghizikh, qui ne connaissait point le pays, alla s'y +enfermer comme dans un piége, ne laissant plus aux Romains que la peine +de l'y retenir prisonnier<a id="footnotetag578" name="footnotetag578"></a><a href="#footnote578"><sup class="sml">578</sup></a>. Les légions, campées sans péril à +l'entrée du défilé, regardaient les Huns s'agiter inutilement et se +consumer sous leurs yeux, car tout leur manquait, vivres et fourrages, +et l'escarpement des roches qui les entouraient leur enlevait toute +chance de sortir jamais de ce tombeau. Denghizikh se sentit perdu, et +son obstination superbe l'abandonna.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote578" name="footnote578"><b>Note 578: </b></a><a href="#footnotetag578">(retour) </a> Duces romani in locum abruptum et concavum Gothos + (Scythasque) inclusos obsederunt. Prisc., <i>Exc. leg.</i>, 44.</blockquote> + +<p>Il envoya au camp romain des députés porteurs de ces humbles paroles: +«Que les Huns se soumettaient à tout ce qu'on exigeait d'eux pourvu +qu'on leur accordât des terres<a id="footnotetag579" name="footnotetag579"></a><a href="#footnote579"><sup class="sml">579</sup></a>.» Les généraux romains ayant répondu +qu'ils en référeraient à l'empereur, les députés se récrièrent: «Nous ne +pouvons pas attendre, dirent-ils avec l'accent du désespoir; il faut que +nous mangions, ou que nous vous vendions cher nos vies tandis qu'il nous +reste un peu de sang<a id="footnotetag580" name="footnotetag580"></a><a href="#footnote580"><sup class="sml">580</sup></a>.» Les généraux tinrent conseil, et à l'issue +de la délibération on promit aux Huns de leur fournir des vivres jusqu'à +ce que l'empereur eût fait savoir sa volonté; mais attendu que le camp +romain n'était pas lui-même approvisionné très-abondamment, les généraux +se réservèrent le droit de régler chaque jour les distributions qui +pourraient être faites aux barbares, et de surveiller ces distributions +au moyen des officiers romains chargés du service des vivres dans les +légions. On recommanda en conséquence aux Huns de se fractionner par +petits corps à l'instar des troupes romaines, afin que les officiers +romains pussent procéder chez eux à la prestation des vivres sans +changer l'ordre du service<a id="footnotetag581" name="footnotetag581"></a><a href="#footnote581"><sup class="sml">581</sup></a>. Il y aurait à ce mode, assurait-on, +avantage de régularité et d'économie. Ces raisons en déguisaient +d'autres plus sérieuses que la suite dévoila.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote579" name="footnote579"><b>Note 579: </b></a><a href="#footnotetag579">(retour) </a> Ibi Scythæ victuum inopia laborantes, Romanos, + missis legatis, certiores fecerunt, se omnibus quæ statuerint, + parituros... Prisc., <i>Exc. leg.</i>, 45.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote580" name="footnote580"><b>Note 580: </b></a><a href="#footnotetag580">(retour) </a> Romani responderunt se ad imperatorem eorum + postulata delaturos. At Scythæ, propter famem qui eos premebat, + transigere velle dixerunt, neque longiores moras ferre posse. + Prisc., <i>Exc. leg., ub. sup.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote581" name="footnote581"><b>Note 581: </b></a><a href="#footnotetag581">(retour) </a> Alimenta præbituros polliciti sunt si Scythæ, + Romanorum multitudini proxime ad eorum morem ordinati, accederent: + facile enim fore singulis ordinum ductoribus... Prisc., <i>Exc. + leg., l. cit.</i></blockquote> + +<p>Parmi les officiers supérieurs de l'armée romaine se trouvait un +barbare, Hun de naissance, mais sincèrement attaché au drapeau sous +lequel il avait gagné ses grades et sa fortune: il se nommait +Khelkhal<a id="footnotetag582" name="footnotetag582"></a><a href="#footnote582"><sup class="sml">582</sup></a>. On le désigna comme un des agents chargés d'aller dans le +camp de Denghizikh présider à la distribution des vivres. Quoique Hun, +Khelkhal entendait et parlait couramment la langue gothique. A son +arrivée dans le camp, il trouva moyen de se faire attacher à une +division de l'armée barbare qui renfermait un grand nombre de Goths et +très-peu de Huns. Son premier soin fut de réunir en cercle autour de lui +les divers chefs de ce corps<a id="footnotetag583" name="footnotetag583"></a><a href="#footnote583"><sup class="sml">583</sup></a>, et il leur adressa ce discours qu'il +avait médité d'avance: «Je puis en toute sûreté vous garantir que +l'empereur vous accordera des terres suivant votre désir; mais je me +demande quel profit vous en retirerez: aucun, sans contredit, car tout +l'avantage en reviendra aux Huns. Les Huns, vous le savez, méprisent le +travail, surtout celui des champs; c'est donc vous qui labourerez, qui +récolterez pour eux, qui les ferez vivre; vous serez leurs serfs, et en +retour ils vous pilleront. Vous aurez réalisé l'association du loup et +de l'agneau<a id="footnotetag584" name="footnotetag584"></a><a href="#footnote584"><sup class="sml">584</sup></a>. Il y eut un temps où vos ancêtres, repoussant tout +contact, toute alliance avec ce peuple, lièrent par un serment +redoutable leur postérité à cette résolution et ordonnèrent à leurs +enfants de fuir à jamais la société des Huns, et voici que vous, +non-seulement vous vous exposez de gaieté de cœur à vous faire opprimer +et piller par eux, mais, ce qui est bien pis, vous abjurez les +engagements sacrés de vos pères<a id="footnotetag585" name="footnotetag585"></a><a href="#footnote585"><sup class="sml">585</sup></a>. Je suis né parmi les Huns et je +m'en fais gloire, mais la justice est plus respectable à mes yeux que +les liens du sang; c'est elle qui m'oblige à vous tenir ce langage. +Réfléchissez<a id="footnotetag586" name="footnotetag586"></a><a href="#footnote586"><sup class="sml">586</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote582" name="footnote582"><b>Note 582: </b></a><a href="#footnotetag582">(retour) </a> Χελχάλ.--Kelchal vir genere Hunnus qui secundum ab + Aspare imperii gradum in eos, qui sub eo ordines ducebant, + tenebat. Prisc., <i>Exc. leg.</i>, 45.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote583" name="footnote583"><b>Note 583: </b></a><a href="#footnotetag583">(retour) </a> Cohortem obiens in qua erant plures numero Gothi + quam reliqui, accitis primoribus... Prisc., <i>ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote584" name="footnote584"><b>Note 584: </b></a><a href="#footnotetag584">(retour) </a> Terram quidem imperatorem ad inhabitandum datarum, + quæ non illis fructui et commodo futura esset, sed cujus utilitas + ad solos Hunnos redundaret. Hos enim terræ cultum negligere, et + luporum more bona Gothorum invadentes diripere, qui ipsi servorum + conditione habiti, ad victum illis comparandum laborare coacti + forent. Prisc., <i>Exc. leg.</i>, 45.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote585" name="footnote585"><b>Note 585: </b></a><a href="#footnotetag585">(retour) </a> Quamvis nullum nusquam fœdus inter utramque gentem + sancitum sit, et majores jurejurando eos obstrinxerint ut Hunnorum + societatem fngerent... Quare non tantum suis eos privari, sed + etiam patria sacramenta negligere. Prisc., <i>Exc. leg., ub. sup.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote586" name="footnote586"><b>Note 586: </b></a><a href="#footnotetag586">(retour) </a> Se quidem genere Hunnum, quo maxime glorietur, sed + æquitate motum hæc illis dicere ut quæ facienda essent viderent. + Prisc., <i>Exc. leg., loc. cit.</i></blockquote> + +<p>A mesure que Khelkhal parlait, le regret, la colère, la haine, +s'allumaient dans le cœur des Goths, dont l'agitation se contenait à +peine. A son départ, elle éclate avec fureur, les épées sortent du +fourreau, on fait main-basse sur les Huns; tous ceux qui se trouvaient +dans les rangs des Goths sont massacrés. Des scènes pareilles ou en sens +contraire se passaient sur d'autres points<a id="footnotetag587" name="footnotetag587"></a><a href="#footnote587"><sup class="sml">587</sup></a>, et bientôt le camp de +Denghizikh, inondé de sang, présenta l'aspect d'une vaste boucherie. +C'est ce moment que les généraux romains attendaient. Ils donnent le +signal à leurs troupes, qui marchent en bon ordre sur le défilé, et +criblent les barbares de coups de flèches et de javelots. Ceux-ci, +reconnaissant leur faute, essaient en vain de se rallier; l'épée des +légionnaires les achève. Un petit nombre seulement, se faisant jour à +travers l'armée des Romains, parvint à s'échapper et atteignit la rive +du Danube: Denghizikh était avec eux.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote587" name="footnote587"><b>Note 587: </b></a><a href="#footnotetag587">(retour) </a> Deinde quasi ex compacto cæteri conveniunt, et + ingens pugna inter utramque gentem est commissa. Prisc., <i>ibid.</i></blockquote> + +<p>Au printemps suivant, l'infatigable batailleur rentrait en campagne avec +une nouvelle armée, mais cette fois, les généraux romains étaient sur +leurs gardes. Anagaste, que la haine rendait ingénieux, tendit un second +piége où Denghizikh vint se jeter. On le prit, on le tua<a id="footnotetag588" name="footnotetag588"></a><a href="#footnote588"><sup class="sml">588</sup></a>, et sa +tête détachée du tronc fut envoyée à Constantinople, tandis que les +hordes hunniques, battues, dispersées, regagnaient, comme elles +pouvaient, l'Hunnivar. Le soldat porteur du message d'Anagaste arriva +dans la ville impériale pendant qu'on célébrait de grandes courses de +chars au cirque de bois. Le chef du roi des Huns, défiguré par la mort +et par les outrages, fut promené au bout d'une pique à travers les rues +et les places, pour aller ensuite figurer dans l'arène au haut d'un +poteau, comme une des curiosités du spectacle<a id="footnotetag589" name="footnotetag589"></a><a href="#footnote589"><sup class="sml">589</sup></a>. La Rome d'Orient ne +dissimulait pas la joie que cette mort lui causa: Denghizikh assurément +n'était pas Attila, mais c'était son fils et l'ombre de ce nom, qui +inspirait encore l'épouvante. On inscrivit donc avec orgueil dans les +chroniques cette mention que nous y pouvons lire encore: «La onzième +année de Léon empereur, Zénon et Martianus étant consuls, fut apportée à +Constantinople la tête de Denghizikh, fils d'Attila<a id="footnotetag590" name="footnotetag590"></a><a href="#footnote590"><sup class="sml">590</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote588" name="footnote588"><b>Note 588: </b></a><a href="#footnotetag588">(retour) </a> Dinzigichus, Attilæ filius, ab Anagasto magistro + militum Thraciæ cæsus est. <i>Chron. Pasch.</i>, p. 323.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote589" name="footnote589"><b>Note 589: </b></a><a href="#footnotetag589">(retour) </a> Cujus caput allatum est Constantinopolim dum + circenses agerentur, et per mediam urbis plateam traductum, et ad + xylocircum delatum, paloque infixum est. <i>Chron. Pasch., ub. + sup.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote590" name="footnote590"><b>Note 590: </b></a><a href="#footnotetag590">(retour) </a>..... His Coss. caput Denzicis Hunnorum regis, + Attilæ filii, Constantinopolim allatum est. Marcel. Comit., + <i>Chron.</i>, ad ann. 469.</blockquote> + +<p>La mort du représentant le plus élevé de la famille d'Attila rompit +peut-être le dernier lien qui rattachait entre eux les membres de cette +famille, et jeta les tribus de l'Hunnivar dans des discordes où elles +faillirent s'abîmer; mais elle consolida l'alliance des Huns fédérés +avec le gouvernement romain. Elle eut aussi pour conséquence d'élargir +la barrière que le changement de vie ou de condition politique avait +mise entre les tribus sédentaires et les tribus nomades, et de rendre +ces deux fractions de la même race de plus en plus étrangères l'une à +l'autre. C'est en effet de ce moment que les colonies hunniques de +Pannonie et de Mésie, libres de tout empêchement extérieur, marchent +d'une allure plus franche vers la civilisation ou du moins vers cette +imitation des habitudes romaines qui constituait le premier degré de la +<i>romanité</i><a id="footnotetag591" name="footnotetag591"></a><a href="#footnote591"><sup class="sml">591</sup></a>. Le progrès peut se suivre de loin en loin, dans +l'histoire, à des indices assurés. Cependant elles ne perdent que +lentement leur individualité de race, et au bout d'un siècle on les +reconnaissait parfaitement pour des populations hunniques, au costume, +au langage, à certaines institutions maintenues soigneusement. Elles +étaient gouvernées par des chefs nationaux qui prenaient le nom de rois +chez les tribus les plus importantes, et ces rois, subordonnés aux +magistrats romains dans les choses générales de la politique et de la +guerre, étaient ordinairement agréés, quelquefois imposés par +l'empereur. Quoique les tribus eussent généralement conservé leurs noms +indigènes, quelques groupes portaient des dénominations latines qui leur +venaient soit de leur destination spéciale, soit des circonstances +topographiques de leurs cantonnements. De ce nombre étaient les +<i>Fossaticii</i><a id="footnotetag592" name="footnotetag592"></a><a href="#footnote592"><sup class="sml">592</sup></a>, préposés, comme l'indiquait leur nom, à la garde +d'une partie du <i>fossatum</i>, fossé ou rempart de défense, et les +<i>Sacromonticii</i>, campés suivant toute apparence sur une hauteur appelée +Mont-Sacré; telle était encore la colonie du Château de Mars, qui +cultivait les environs de cette forteresse. C'est à Jornandès que nous +devons la plupart de ces détails; ce qui veut dire que sous un certain +point de vue leur autorité n'est pas contestable. Jornandès était né en +Mésie, chez le petit peuple des Mésogoths. Son aïeul, Péria, avait été +notaire ou secrétaire du roi alain Candax, le vassal et le compagnon +d'Hernakh, et son père, Alanowamuthis, exerçait probablement la même +profession, qui consistait à rédiger dans les divers idiomes parlés sur +le Danube la correspondance des rois barbares; lui-même aussi, <i>bien +qu'illettré</i> (c'est lui qui nous le dit), suivit la carrière de son +aïeul avant d'entrer dans les ordres sacrés<a id="footnotetag593" name="footnotetag593"></a><a href="#footnote593"><sup class="sml">593</sup></a>. De telles fonctions +donnaient une connaissance parfaite de toutes les affaires intérieures +et extérieures de ces petits royaumes. Quand donc Jornandès nous +entretient des Huns pannoniens et mésiens, c'est plus qu'un historien +contemporain, plus qu'un témoin oculaire, c'est presque un acteur des +événements qui nous en parle par sa bouche.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote591" name="footnote591"><b>Note 591: </b></a><a href="#footnotetag591">(retour) </a> Dans les formules de ce temps, <i>Romania</i>, comme on + l'a vu précédemment, désignait les possessions romaines, + <i>romanitas</i> la condition du sujet romain, et par opposition à + <i>barbaries</i>, la civilisation.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote592" name="footnote592"><b>Note 592: </b></a><a href="#footnotetag592">(retour) </a> E quibus nunc usque Sacromonticii et Fossaticii + dicuntur. Jorn., <i>R. Get.</i>, 49.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote593" name="footnote593"><b>Note 593: </b></a><a href="#footnotetag593">(retour) </a> Cujus Candacis Alanowamuthis patris mei genitor + Peria, id est meus avus, notarius quousque Candax ipse vireret, + fuit... Ego item, quamvis agrammatus, Jornandes, ante conversionem + meam notarius fui. Jorn., <i>R. Get.</i>, 49.</blockquote> + +<p>On compterait difficilement tous les Huns sortis des colonies +danubiennes qu'éleva le hasard ou le mérite à de hauts grades dans la +milice romaine; il nous suffira de citer Acum, maître des milices +d'Illyrie, Mundo, petit-fils d'Attila et lieutenant de Bélisaire, le +patrice Bessa, dont les services furent obscurcis par la cupidité, et +deux frères, Froïlas et Blivilas, celui-là maître des milices, celui-ci +duc de la Pentapole: tous deux ainsi que Bessa venaient de la colonie du +Château de Mars<a id="footnotetag594" name="footnotetag594"></a><a href="#footnote594"><sup class="sml">594</sup></a>. La faveur qui environnait les Huns fédérés à la +cour de Constantinople pendant la première moitié du <span class="sc">VI</span>e siècle ne peut +se comparer qu'à celle dont jouirent les Goths un siècle auparavant, +sous les règnes d'Arcadius et de Théodose II. On leur prodiguait les +dignités et les commandements, on singeait leurs manières, on s'engoua +même de leur costume. Les jeunes Byzantins à la mode, les élégants +factieux du parti des bleus, se faisaient couper les cheveux très-ras +sur le front, à la façon des Huns, et portaient la tunique et le large +pantalon en usage chez ce peuple<a id="footnotetag595" name="footnotetag595"></a><a href="#footnote595"><sup class="sml">595</sup></a>. Justinien lui-même affectionnait +ce vêtement, qui figura avec honneur sous les tentes de Bélisaire et de +Narsès<a id="footnotetag596" name="footnotetag596"></a><a href="#footnote596"><sup class="sml">596</sup></a>. S'il arrivait qu'un de ces petits rois huns, cédant aux +amorces de la cour de Byzance, consentît à recevoir le baptême, c'était +une bonne fortune pour la politique romaine autant au moins que pour le +christianisme. La ville, tout l'empire même, se mettait en fête; +l'empereur était ordinairement parrain, l'impératrice marraine<a id="footnotetag597" name="footnotetag597"></a><a href="#footnote597"><sup class="sml">597</sup></a>, et +le monde chrétien assistait au spectacle assurément fort curieux d'un +successeur de Constantin tenant sur les fonts de baptême quelque +petit-fils d'Attila.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote594" name="footnote594"><b>Note 594: </b></a><a href="#footnotetag594">(retour) </a> Castrum Martena.... ex quo genere fuit Blivilas, + dux Pentapolitanus ejusque germanus Froïlas et nostri temporis + Bessa patricius. Jorn., <i>R. Get., ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote595" name="footnote595"><b>Note 595: </b></a><a href="#footnotetag595">(retour) </a> Factiosi statim comere cæsariem, ac novo quodam et + Romanis alieno cultu recidere; nam..... sinciput capillitio ad + tempora usque nudarunt, coma ad occipitium permissa, ut Massagetæ + solent, nulla lege diffluere; quare et hunc habitum hunnicum + appellavere. Omnes sibi curarunt vestes arte laboratas... Vestis + manicæ ad volam strictissime coïbant, inde vero ad humeros, in + miram amplitudinem diffundebantur. Procop., <i>Hist. Arcan.</i>, c. 7.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote596" name="footnote596"><b>Note 596: </b></a><a href="#footnotetag596">(retour) </a> Ad barbarorum morem habitu se comparavit. Procop., + <i>Hist. Arc.</i>, c. 14.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote597" name="footnote597"><b>Note 597: </b></a><a href="#footnotetag597">(retour) </a> Giesmi filius qui post patris obitum, ad avunculum + ex matre, Sirmii regem, accessit. Theophan., <i>Chronogr.</i>, p. + 185.--Giesmi filius, regulus Sirmii. Cedren., t. <span class="sc">I</span>, p. 172.</blockquote> + +<p>On aimerait à suivre dans l'histoire, très-confuse et très-incomplète de +ce temps, les vestiges du pacifique Hernakh, sur qui Attila fondait +l'espoir d'une longue postérité. La prédiction s'est-elle accomplie, et +sommes-nous tenus de croire comme les Huns à l'infaillibilité de leurs +<i>chamans</i>? Que devinrent Uzindour et Emnedzar, doublement frères<a id="footnotetag598" name="footnotetag598"></a><a href="#footnote598"><sup class="sml">598</sup></a> +d'Hernakh et fidèles compagnons de sa fortune? lui restèrent-ils +toujours unis? Le temps a jeté sur toutes ces destinées un voile qui ne +se lèvera plus. Nous sommes un peu moins ignorants sur le compte de +Gheism, qu'Attila avait eu de la sœur d'Ardaric, roi des Gépides. +L'histoire nous le montre d'abord retiré en Gépidie près de son oncle, +où il vit tranquillement avec son petit peuple dans la condition de +vassal. Son fils Mundo ou Mundio, dont le nom rappelle Mundiuk<a id="footnotetag599" name="footnotetag599"></a><a href="#footnote599"><sup class="sml">599</sup></a>, +père d'Attila, lui succède dans le gouvernement de sa tribu et dans la +faveur des rois gépides. Cette faveur ne se démentit point jusqu'au +moment où Thraséric monta sur le trône; mais alors elle fit place à une +haine déclarée. Mundo, fier et passionné, ne supporta pas longtemps les +persécutions dont il était l'objet. Un jour il brisa son lien de +vasselage, passa le Danube avec quelques braves compagnons, et alla +chercher asile sur les terres romaines<a id="footnotetag600" name="footnotetag600"></a><a href="#footnote600"><sup class="sml">600</sup></a>. Pour vivre il se fit +voleur, enlevant les troupeaux qui pâturaient dans les vallées de +l'Hémus, pillant les villages et détroussant les voyageurs sur les +chemins. Ce métier-là, il faut le dire, n'avait rien d'extraordinaire ni +presque de honteux dans ce pays et ce temps misérables, où l'incertitude +de la vie avait atteint sa dernière limite, et où le dépouillé du jour +devenait malgré lui, par une conséquence fatale de sa ruine, le +spoliateur du lendemain. Mundo ne se trouva donc pas seul à le +pratiquer. Outre ces Goths dont j'ai parlé plus haut et qui infestaient +surtout la Mésie supérieure, il y avait tout le long des Alpes +Pannoniennes et Noriques des bandes organisées pour le pillage et +composées de gens de toute race, provinciaux et barbares, Goths, +Gépides, et Romains; c'étaient la misère, l'oisiveté et le désordre qui +les recrutaient. Assez nombreuses pour former comme un petit peuple, +elles portaient vulgairement la dénomination de <i>Scamari</i>, d'un mot +illyrien qui paraît avoir signifié brigands<a id="footnotetag601" name="footnotetag601"></a><a href="#footnote601"><sup class="sml">601</sup></a>. Les Scamares, +émerveillés de la hardiesse des expéditions de Mundo, lui proposèrent de +se mettre à leur tête, et le brigandage prit dès lors les proportions +d'une véritable guerre.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote598" name="footnote598"><b>Note 598: </b></a><a href="#footnotetag598">(retour) </a> Emnedzar et Uzindur consanguinei ejus. Jorn., <i>R. + Get.</i>, 49.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote599" name="footnote599"><b>Note 599: </b></a><a href="#footnotetag599">(retour) </a> Le nom du père d'Attila est écrit <i>Mundiukh</i> par + Priscus, et <i>Mundzuc</i> par Jornandès.--C'est Jornandès qui nous + donne pour le fils de Gheism les deux formes <i>Mundo</i> et <i>Mundio</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote600" name="footnote600"><b>Note 600: </b></a><a href="#footnotetag600">(retour) </a> Turrim quæ Herta dicitur, supra Danubii ripam + positam occupans, ibique agresti ritu prædans vicinos, regem se + suis grassatoribus nuncupat. Jorn., <i>R. Get.</i>, 50.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote601" name="footnote601"><b>Note 601: </b></a><a href="#footnotetag601">(retour) </a> Nam hic Mundo... Gæpidarum gentem fugiens ultra + Danubium in incultis locis sine ullis terræ cultoribus + debacchatur: plerisque abactoribus, Scamarisque et latronibus + undecumque collectis... Jorn., <i>R. Get.</i>, 50.</blockquote> + +<p>Un coup de main heureux les ayant rendus maîtres de la tour d'Herta, +forteresse qui dominait le haut Danube, leur ambition n'eut plus de +bornes; ils élevèrent Mundo sur le pavois et le proclamèrent roi des +Scamares<a id="footnotetag602" name="footnotetag602"></a><a href="#footnote602"><sup class="sml">602</sup></a>. Toute la contrée s'émut à cet excès d'impudence. L'empire +romain et le royaume des Gépides, également intéressés à la répression +des désordres, envoyèrent des troupes chacun de leur côté: les Gépides, +plus voisins, arrivèrent les premiers, et mirent le siége devant Herta. +Serré de près par les armes et bientôt par la famine, Mundo désespérait +presque de lui-même et songeait à se rendre<a id="footnotetag603" name="footnotetag603"></a><a href="#footnote603"><sup class="sml">603</sup></a>, quand un incident le +sauva. Les Ostrogoths étaient alors en querelle avec les Gépides pour la +possession de leurs anciens cantonnements du Danube, qu'ils avaient +laissés vacants lors de leur départ pour l'Italie, et dont ceux-ci +s'étaient emparés. Après avoir réclamé vainement ce qu'il appelait le +patrimoine des Goths, Théodoric venait d'envoyer sur la Save une armée +chargée de rejeter les usurpateurs au delà du Danube. Informé de cette +circonstance, Mundo en tire un parti merveilleux; il se déclare le +vassal de Théodoric et se place sous la protection des Goths, qui, +trouvant un grand intérêt à la coopération des Scamares, dégagent Herta, +et mettent Mundo en liberté<a id="footnotetag604" name="footnotetag604"></a><a href="#footnote604"><sup class="sml">604</sup></a>. Le fils d'Attila prend aussitôt le +chemin des Alpes, et va prêter son serment de vasselage entre les mains +de Théodoric.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote602" name="footnote602"><b>Note 602: </b></a><a href="#footnotetag602">(retour) </a> Ce même mot de <i>Scamar</i> se trouve dans la <i>Vie de + saint Séverin</i> (Cap. 7.) pour designer les mêmes bandes de + brigands qui infestaient le Norique: «Latrones quos vulgus + Scamaros appellabat.»</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote603" name="footnote603"><b>Note 603: </b></a><a href="#footnotetag603">(retour) </a> Hunc ergo pœne desperatum, etiam de traditione sua + deliberantem... Jorn., <i>R. Get.</i>, 50.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote604" name="footnote604"><b>Note 604: </b></a><a href="#footnotetag604">(retour) </a> Petza subveniens e manibus Sabiniani eripuit, + suoque regi Theodorico cum gratiarum actione fecit subjectum. + Jorn., <i>R. Get., ibid.</i></blockquote> + +<p>Le roi d'Italie l'attacha à sa personne, et Mundo servit brillamment +sous ce grand capitaine; mais Théodoric étant mort et le royaume des +Ostrogoths devant passer aux mains de sa fille Amalasunthe, Mundo +dédaigna de porter les armes sous une femme. C'était le temps où +Justinien, à peine monté sur le trône impérial, attirait déjà les +regards du monde entier, qui semblait entrevoir son génie. Curieux de le +connaître et de tenter fortune près de lui, Mundo se rendit à +Constantinople avec une troupe d'Hérules qui demandèrent à le +suivre<a id="footnotetag605" name="footnotetag605"></a><a href="#footnote605"><sup class="sml">605</sup></a>. Un fils d'Attila vassal et déserteur des Goths, un roi des +Scamares dont les aventures couraient toutes les bouches ne pouvait +manquer de réussir à la cour de Justinien, rendez-vous de tant +d'aventuriers. Il plut à cet empereur, qui lui donna du service, et +entra en relation avec Bélisaire, déjà plein de gloire et pourtant +disgracié. Mundo se trouvait à Constantinople en 532, lorsque éclata +cette fameuse insurrection du cirque qui faillit emporter Justinien et +bouleverser l'empire<a id="footnotetag606" name="footnotetag606"></a><a href="#footnote606"><sup class="sml">606</sup></a>. Les séditieux, munis d'armes pillées dans les +arsenaux, étaient maîtres de la ville; les troupes chancelaient, et déjà +la populace, retranchée derrière les murs du cirque comme dans une +forteresse, proclamait un autre empereur. Tout semblait perdu, et +Justinien, s'abandonnant lui-même, parlait de quitter la ville, quand +Bélisaire, sorti de sa retraite, se chargea d'étouffer la rébellion. Il +lui fallait des hommes déterminés, il prit Mundo, qu'en sa qualité de +Hun il mit probablement à la tête des escadrons de cavalerie restés +fidèles. Sa confiance ne fut point trompée. Tandis que lui-même forçait +avec ses cohortes d'infanterie la porte du cirque la plus voisine du +palais, le petit-fils d'Attila, suivi de sa troupe, s'élançait par la +porte opposée, l'épée en avant, au grand galop de son cheval: on sait le +reste. Justinien paya ce service du poste de commandant général de +l'Illyrie. Rien ne se passait dans la vie de Mundo comme dans celle du +vulgaire des hommes. En se rendant à son poste, il rencontre une armée +bulgare qui venait de franchir le Danube et marchait vers la Thrace; +cette armée ne le fait pas reculer. Avec une poignée d'hommes qui +composaient son escorte, il la traverse d'un bout à l'autre en se +battant, et arrive sain et sauf dans sa résidence<a id="footnotetag607" name="footnotetag607"></a><a href="#footnote607"><sup class="sml">607</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote605" name="footnote605"><b>Note 605: </b></a><a href="#footnotetag605">(retour) </a> Theoderico fatis functo... ab imperatore Justiniano + imperii subditum se haberi postulavit. Quin etiam Constantinopolim + accessit, quem imperator maximis muneribus donatum... Theophan., + <i>Chronogr.</i>, p. 135.--Quem imperator humanissime tractatum + Illyricum præfectum dimisit. Cedren. t. <span class="sc">I</span>, p. 372.--Anast., p. + 63.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote606" name="footnote606"><b>Note 606: </b></a><a href="#footnotetag606">(retour) </a> C'est l'insurrection appelée par les contemporains + <i>Nicâ</i>: <i>sois vainqueur</i>, parce que les insurgés avaient pris ce + mot pour signal de leur révolte. Voir Procop. <i>Bell. Pers.</i>, <span class="sc">I</span>, + 24, 25.--<i>Chron. Pasch.</i>, p. 336-340.--Theophan., <i>Chronogr.</i>, p. + 154-158.--Cedren., t. <span class="sc">I</span>, p. 369.--Jorn., <i>Temp. Succ.</i>, etc.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote607" name="footnote607"><b>Note 607: </b></a><a href="#footnotetag607">(retour) </a> Theophan., p. 185.--Anast., p. 63.--Cedren., t. <span class="sc">I</span>, + p. 372.</blockquote> + +<p>Parvenu à une si haute fortune, le descendant d'Attila voulut être +complétement Romain. Il enrichit son nom asiatique d'une terminaison +latine sonore, qui en fit <i>Mundus</i>, c'est-à-dire le monde, nom +passablement ambitieux, et son fils, baptisé selon toute apparence, +reçut celui de Maurice<a id="footnotetag608" name="footnotetag608"></a><a href="#footnote608"><sup class="sml">608</sup></a>. Le nouveau Romain commanda ces provinces, +toutes pleines des ruines que son aïeul avait faites, et les commanda +bravement. Quand la guerre eut éclaté en Italie entre Justinien et les +Goths, Bélisaire le réclama pour un de ses lieutenants. En face des +Ostrogoths dont il avait été le vassal, Mundus se fit reconnaître par +son audace; il battit une de leurs armées, dégagea la Dalmatie, et +enleva la place de Salone, tout cela en quelques semaines; mais là fut +le terme de ses aventures. Pour couronner dignement sa vie, il ne lui +manquait plus qu'une mort romanesque, et le sort ne la lui refusa pas. +Après la perte de Salone, les Goths n'avaient pas tardé à revenir en +force pour reconquérir une position si importante, et le bruit courait +qu'ils approchaient, quand Mundo envoya son fils Maurice avec quelques +troupes pour les observer. Ce jeune homme, qui sentait dans ses veines +les ardeurs de sa race, ne s'en tint pas aux ordres du général: il osa +attaquer l'ennemi, et fit une percée dans ses rangs; mais enveloppé +bientôt par des forces supérieures, il périt avec tous les siens<a id="footnotetag609" name="footnotetag609"></a><a href="#footnote609"><sup class="sml">609</sup></a>. +Mundo, à cette nouvelle, devint comme fou: rassembler tout ce qu'il +avait de soldats sous la main et courir où son fils avait péri, fut pour +lui l'affaire d'un moment. Il arrive, se précipite sur les plus épais +bataillons, y jette le trouble, leur fait rebrousser chemin; et déjà la +victoire des Romains n'était plus douteuse quand un Goth, qui traversait +le champ de bataille en fuyant, reconnaît le Hun, s'arrête et lui plonge +son épée dans la cœur<a id="footnotetag610" name="footnotetag610"></a><a href="#footnote610"><sup class="sml">610</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote608" name="footnote608"><b>Note 608: </b></a><a href="#footnotetag608">(retour) </a> Mundus, Μοῦνδος; Μαυρίκιος ὁ Μούνδου υἱός. + Procop., + <i>Bell. Goth.</i>, <span class="sc">I</span>, 7.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote609" name="footnote609"><b>Note 609: </b></a><a href="#footnotetag609">(retour) </a> Romani fere omnes cum duce Mauricio ceciderunt. + Procop., <i>De Bell. Goth.</i>, <span class="sc">I</span>, 7.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote610" name="footnote610"><b>Note 610: </b></a><a href="#footnotetag610">(retour) </a> Mundus cæde furens, ac temere insequens, nec valens + commotum filii casu animum cohibere, a quodam fugientium + vulneratus, occubuit. Procop., <i>Bell. Goth., ibid.</i></blockquote> + +<p>Ainsi finit le dernier des <i>Attiliens</i>, comme s'exprime Jornandès<a id="footnotetag611" name="footnotetag611"></a><a href="#footnote611"><sup class="sml">611</sup></a>, +dont on puisse reconstruire la biographie à l'aide des indications de +l'histoire. Les Romains, qui aimaient à jouer sur les mots, trouvèrent +dans la mort de Mundus une occasion de plaisanterie. On avait découvert +dans les oracles sibyllins un vers obscur qui disait que lorsque +l'Afrique serait prise, le monde périrait avec sa postérité: <i>Africa +capta, Mundus cum prole peribit</i><a id="footnotetag612" name="footnotetag612"></a><a href="#footnote612"><sup class="sml">612</sup></a>. L'Afrique avait été recouvrée par +Bélisaire; Mundus et Maurice venaient de périr; l'oracle n'était-il pas +accompli? Quelques superstitieux voulurent bien le croire, la foule n'y +vit qu'un jeu de mots qui l'amusa, et ce fut l'oraison funèbre du +petit-fils d'Attila devenu Romain.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote611" name="footnote611"><b>Note 611: </b></a><a href="#footnotetag611">(retour) </a> Attilani origine descendens. Jorn., <i>R. Get.</i>, + 17.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote612" name="footnote612"><b>Note 612: </b></a><a href="#footnotetag612">(retour) </a> Tunc Romani in memoriam revocarunt sibyllinum + oraculum, quod antea decantatum prodigii loco habebant. Sic enim + illud accipiebant, ut dicerent, post captam Africam, orbem cum sua + progenie ad interitum redactum iri. Non erat hæc sententia + vaticinii: sed prænuntiatio Africæ redditæ in ditionem romanam; id + sequebatur, tunc Mundum cum filio periturum. Etenim his verbis + constabat: <i>Africa capta, Mundus cum prole peribit.</i> Et quoniam + Mundus latine orbem universum significat, ad orbem oraculum + referebant. Procop., <i>Bell. Goth.</i>, lib. I, cap. 7.</blockquote> + +<a name="cb3" id="cb3"></a> + <br> + +<h3>CHAPITRE TROISIÈME</h3> + +<p>Suites de la mort de Denghizikh; dissolution de son royaume; +constitution de nouvelles hordes sur le Volga et sur le Don.--<span class="sc">Huns +outigours et Huns coutrigours.</span>--Première apparition des Slaves: Antes, +Vendes, Slovènes.--Type physique et mœurs des Slaves.--Commencement des +Bulgares; portrait de ce peuple; sa religion, ses mœurs.--Alliance +hunno-vendo-bulgare.--Les confédérés attaquent l'empire romain.--Combat +de la Zurta; les Romains attribuent leur défaite aux sortiléges des +Bulgares.--Les Gépides vendent aux Slaves le passage du +Danube.--Nouvelles expéditions des Huns, des Bulgares et des Slaves; +caractère de chacune de ces <i>barbaries</i>.--État de l'empire romain dans +les premières années du <span class="sc">VI</span>e siècle: le nestorianisme et l'eutychéisme +divisent l'église d'Orient.--Les Césars de Byzance se font théologiens: +<i>Hénotique</i> de Zénon.--Anastase le <i>Silentiaire</i>, empereur; son goût +pour la théologie; il n'est couronné qu'après avoir souscrit la formule +du concile de Chalcédoine.--Bonnes qualités et défauts d'Anastase.--Il +remet en vigueur l'hénotique de Zénon; ses erreurs gnostiques; il +opprime les orthodoxes.--Révolte à Constantinople; guerre religieuse +dans le nord de l'empire.--Vitalianus.--Le Sénat traite au nom +d'Anastase; conditions de la paix.--Anastase construit le long mur pour +garantir Constantinople.--Nouveaux ravages des Huns.--Mort +d'Anastase.--Justin met le Danube en état de défense.--Tranquillité de +l'empire sous son règne; il s'associe son neveu Justinien.</p> + +<p class="mid large">463--527</p> + +<p>Tandis qu'Hernakh et les autres fils d'Attila, qui étaient devenus hôtes +de l'empire, se façonnaient à la vie sédentaire, les Huns nomades, que +l'ascendant de Denghizikh avait cessé de maîtriser, retombèrent dans +leurs anciennes discordes. De l'Hunnivar au Volga, du Tanaïs au +Caucase, les campements des Huns n'offrirent plus qu'un vaste champ de +bataille où leurs tribus s'entre-déchirèrent. «On eût pu croire, dit un +historien contemporain, que ce redoutable nom allait être effacé du +monde»<a id="footnotetag613" name="footnotetag613"></a><a href="#footnote613"><sup class="sml">613</sup></a>. A la guerre civile se joignit la guerre étrangère.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote613" name="footnote613"><b>Note 613: </b></a><a href="#footnotetag613">(retour) </a> Adeo ut patriam etiam appellationem amitterent. + Agath., <i>Hist.</i> <span class="sc">V</span>, p. 171.</blockquote> + +<p>Au bout de vingt ans environ, et dans les dernières années du <span class="sc">V</span>e siècle, +quand les éléments de ce chaos commencèrent à se débrouiller, voici +l'aspect que présenta l'ancien royaume de Denghizikh: des tribus +hunniques avaient disparu sans laisser de trace, d'autres avaient changé +de demeure; des peuplades lointaines s'étaient rapprochées, des groupes +nouveaux s'organisaient, et sous des noms jusqu'alors inconnus on voyait +s'élever des dominations déjà redoutables.</p> + +<p>Près du Bas-Danube, entre ce fleuve et le Dniéper, habitaient toujours +des Huns sans dénomination particulière, postérité directe et non +mélangée des bandes d'Attila. Les contrées au delà du Dniéper, en +tournant les Palus-Méotides ainsi que le steppe du Caucase, +appartenaient aux deux grandes hordes des Huns coutrigours et des Huns +outigours, dont le cours sinueux du Don séparait les campements: les +Coutrigours campaient à l'occident des Palus-Méotides, les Outigours à +l'orient<a id="footnotetag614" name="footnotetag614"></a><a href="#footnote614"><sup class="sml">614</sup></a>. Le nom de ces hordes indiquait, par sa composition même, +où entrait le mot d'<i>ouigour</i> ou <i>ougour</i>, qu'elles s'étaient formées +par la fusion des anciens Huns avec ces peuplades ougouriennes qui +parcouraient pures ou mélangées, le grand trapèze limité par le Volga, +la mer Caspienne et la chaîne de l'Oural<a id="footnotetag615" name="footnotetag615"></a><a href="#footnote615"><sup class="sml">615</sup></a>. Les Ougours étaient +eux-mêmes des Huns du rameau oriental ou blanc. Lorsqu'en 375 les Huns +noirs, ou Finno-Huns, envahirent les plaines du Dniéper à la suite de +Balamir, leur mouvement entraîna plusieurs tribus ougouriennes: Attila +en comptait dans son armée; Denghizikh en eut davantage<a id="footnotetag616" name="footnotetag616"></a><a href="#footnote616"><sup class="sml">616</sup></a>, et les +dernières discordes leur firent faire un pas de plus en Occident. +Arrière-garde des Huns noirs dans ce trop-plein que l'Asie +septentrionale versait sur l'Europe, elles étaient l'avant-garde des +Turks, avant-garde eux-mêmes des Mongols. Au nord des Coutrigours et des +Outigours, sur le moyen Volga, paraissait un peuple hunno-finnois, +encore inconnu à l'Europe, où il devait acquérir bientôt une triste +célébrité, le peuple des Bulgares, descendu récemment des hauts plateaux +de la Sibérie. Échelonnés ainsi entre l'Europe et l'Asie, ces groupes +divers représentaient avec quelques mélanges les éléments hunniques de +l'empire d'Attila.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote614" name="footnote614"><b>Note 614: </b></a><a href="#footnotetag614">(retour) </a> <i>Cutriguri</i> et <i>Cuturguri</i>, Κουτρίγουροι. Agath. + Κουτούργουροι. Procop.--On trouve aussi <i>Cotrageri</i> et + <i>Contragori</i>.--<i>Utiguri</i> et <i>Uturguri</i>, Οὐτίγουροι. Agath. + Οὐτούργουροι. Procop. On trouve encore Οὐτρίγουροι et + Οὐττήγουροι.--Cuturguri cis, Uturguri trans paludem Mæotidem + habitant. Procop., <i>B. Goth.</i>, <span class="sc">IV</span>, 18.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote615" name="footnote615"><b>Note 615: </b></a><a href="#footnotetag615">(retour) </a> <i>Uguri</i>, <i>Urogi</i>, <i>Ugri</i>, Οὐγοῦροι et Ὀγοῦροι, Οὔρωγοι, + et leurs composés Ονόγουροι, Σαράγουροι, etc.--La race des + <i>Ouigours</i> et <i>Igours</i> que Priscus au <span class="sc">V</span>e siècle rencontra autour + du bas Volga et de la mer Caspienne était encore célèbre en Asie + aux <span class="sc">XI</span>e et <span class="sc">XII</span>e siècles. Elle était alors affiliée à la domination + turke.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote616" name="footnote616"><b>Note 616: </b></a><a href="#footnotetag616">(retour) </a> Jornandès nomme parmi les tribus qui faisaient + partie d'une des expéditions de ce fils d'Attila, les + <i>Ulzingours</i>, les <i>Bittugores</i>, les <i>Bardores</i>, peut-être + <i>Bargores</i>, les <i>Satagares</i> ou <i>Satagores</i>, etc.</blockquote> + +<p>Tout groupement nouveau, toute transformation des peuples nomades est +suivie d'une expansion au dehors: c'est la loi de ces sociétés des +steppes et le secret de bien des conquêtes. Les Huns du Danube, comme +pour échapper à leurs agitations intérieures, se mirent à déborder sur +leurs voisins, et, trouvant au midi la rive romaine bien gardée, il se +reversèrent à l'ouest, dans les vastes plaines d'où descendent le Bug, +le Dniester et le Dniéper. Ils y rencontrèrent des barbares tout aussi +féroces et plus pauvres qu'eux, les Antes, dont les nombreux essaims, +répandus sur le cours moyen de ces fleuves, se prolongeaient vers le +nord jusqu'aux limites des populations finnoises. Les Antes formaient le +rameau oriental des nations slaves, et on s'accorde à les considérer +comme les ancêtres des Russes. Quand les Huns s'aperçurent qu'ils +avaient plus à perdre qu'à gagner avec de tels ennemis, ils leur +tendirent fraternellement la main, leur proposant d'aller piller de +compagnie les riches provinces du Danube. Ce fut la première association +conclue dans le berceau de l'empire de Russie entre les deux éléments +principaux dont il devait se composer un jour, le Slave oriental et le +Hun finnois. Cette première alliance en amena une troisième, celle des +Bulgares, que les Huns appelèrent à leur aide des bords du Volga. Ainsi +s'organisa une des plus formidables coalitions qui eussent encore menacé +Constantinople et la civilisation de l'ancien monde.</p> + +<p>Alors et pour la première fois retentit dans l'histoire ce mot de +<i>Slave</i> aujourd'hui si fameux. Cette grande race et les vastes espaces +qu'elle couvrait au nord des Carpathes, entre la mer Baltique et la +Mer-Noire, n'avaient guère été connus jusqu'alors que par des noms +étrangers, résultats de la conquête. Soumis à un double courant +d'invasion, de la part des Asiatiques du coté du soleil levant, de la +part des Germains et des Scandinaves du côté du soleil couchant, les +<i>Slaves</i> et la <i>Slavie</i> n'avaient jamais été libres. Vers le +commencement de notre ère, ils appartinrent aux Sarmates, peuple nomade +venu probablement du Caucase, et le pays s'appela <i>Sarmatie</i>. Au <span class="sc">IV</span>e +siècle, les Goths scandinaves, devenus puissants sur la Mer-Noire, +subjuguèrent les Sarmates, et avec eux les Slaves, leurs vassaux ou +serfs<a id="footnotetag617" name="footnotetag617"></a><a href="#footnote617"><sup class="sml">617</sup></a>. Balamir, en 375, ayant détruit l'empire d'Ermanaric, Goths, +Sarmates et Slaves se rangèrent tous à la fois sous la domination des +Huns. A la mort d'Attila, il se passa un phénomène curieux. Les Goths, +séparés des Huns, partirent pour leur vie d'aventures dans le midi de +l'Europe; les débris de la nation sarmate, suivant la fortune de +Denghizikh ou d'Hernakh, se confondirent parmi les hordes +hunniques<a id="footnotetag618" name="footnotetag618"></a><a href="#footnote618"><sup class="sml">618</sup></a>, tandis que les autres peuples germains, qui auraient pu +prendre leur place comme dominateurs de la Slavie, étaient emportés par +cette force irrésistible qui poussait la Germanie sur les Alpes: les +Slaves n'avaient donc plus de maîtres, et ils se trouvèrent libres sans +avoir rien fait pour le devenir. Ils n'eurent plus qu'à reprendre +possession de la terre qui leur appartenait et du nom qu'ils se +donnaient eux-mêmes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote617" name="footnote617"><b>Note 617: </b></a><a href="#footnotetag617">(retour) </a> Voir ci-dessus <i>Histoire d'Attila</i>, c. 1.--Cf. + <i>Histoire de la Gaule sous l'administration romaine</i>, t. <span class="sc">II</span>, c. + 3.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote618" name="footnote618"><b>Note 618: </b></a><a href="#footnotetag618">(retour) </a> Voir ci-dessus, <i>Histoire des Fils d'Attila</i>, c. + <span class="sc">I</span>.</blockquote> + +<p>Que signifie ce nom de <i>Slave</i>,--<i>Slove</i> dans l'ancien idiome russe, +<i>Sclave</i> et <i>Sthlave</i> dans les écrivains latins ou grecs<a id="footnotetag619" name="footnotetag619"></a><a href="#footnote619"><sup class="sml">619</sup></a>? La vanité +nationale le tire du mot <i>slava</i>, qui veut dire gloire; mais ce mot +lui-même dérive de <i>slova</i>, parole, comme en latin <i>fama</i>, la renommée, +dérive de <i>fari</i>, parler<a id="footnotetag620" name="footnotetag620"></a><a href="#footnote620"><sup class="sml">620</sup></a>. La gloire, c'est la parole du genre +humain sur un héros ou sur un peuple. L'interprétation la plus sensée du +nom de <i>Slave</i> ou <i>Slove</i> est donc <i>celui qui a la parole</i>, qui parle +l'idiome particulier de la race, et, par une corrélation de termes qui +justifie cette interprétation, l'étranger est <i>celui qui ne parle pas</i>, +<i>niemetz</i>, littéralement <i>le muet</i>. La langue est le moyen de +reconnaissance du Slave; c'est par elle que le sentiment de la +fraternité se maintient entre toutes les fractions de la race, quelles +que soient les diversités de vie sociale ou de condition politique. +Telle cette race se montre à nous aujourd'hui depuis la Dalmatie +jusqu'aux régions polaires, telle aussi nous l'entrevoyons des l'aurore +de sa résurrection à la liberté<a id="footnotetag621" name="footnotetag621"></a><a href="#footnote621"><sup class="sml">621</sup></a>. Elle se divisait alors en trois +grandes branches, partagées à leur tour en confédérations et tribus. A +l'est et sur les fleuves qui descendent dans la Mer-Noire était le +rameau des Antes<a id="footnotetag622" name="footnotetag622"></a><a href="#footnote622"><sup class="sml">622</sup></a> dont j'ai parlé tout à l'heure, et qui avait pour +voisins les peuples finnois et asiatiques. A l'ouest se trouvait la +branche des Venètes ou Vendes<a id="footnotetag623" name="footnotetag623"></a><a href="#footnote623"><sup class="sml">623</sup></a>, qui, appuyés sur la Baltique, +confinaient au nord avec les Finnois d'Europe, au midi avec les +Germains: ce rameau slave avait été connu de bonne heure par les +navigateurs grecs et les voyageurs romains. Entre les deux se trouvait +une troisième branche portant un nom dérivé de celui de la race +elle-même, les Slovènes ou Sclavènes<a id="footnotetag624" name="footnotetag624"></a><a href="#footnote624"><sup class="sml">624</sup></a>, qui paraissent n'avoir été +qu'un ramas de tribus slaves sans organisation particulière. Chacune de +ces divisions principales avait son mode d'action sur le midi de +l'Europe et sa future destinée. Tandis que les Antes, cherchant à +dépasser les Carpathes du côté de l'orient, s'unissaient aux populations +hunniques pour attaquer l'empire romain par le Bas-Danube, les Vendes, à +l'occident des Carpathes, pesaient sur les peuples germains de la +Thuringe et de la Bohême. Les Slovènes intermédiaires, se trouvant +acculés au pied de cette chaîne, que les Gépides gardaient bien, se +jetèrent à droite ou à gauche, se joignant tantôt aux Vendes, tantôt aux +Antes, et c'est ainsi que nous les trouverons mêlés à toutes les grandes +entreprises de leur race sur le Haut comme sur le Bas-Danube.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote619" name="footnote619"><b>Note 619: </b></a><a href="#footnotetag619">(retour) </a> Σκλάβοι, Σθλάβοι, Ἁσθλάβοι, Σκλαβηνοί, Σκλαυηνοί, + Σκλαβινοί, Σθλοβενοί. + Le premier annaliste des Russes, Nestor, + appelle <i>Slovènes</i> les peuples que les Grecs et les Romains + appelèrent <i>Sclavènes</i> et <i>Sclavines</i>.--L'<i>a</i> et l'<i>o</i> se + confondent d'ailleurs dans plusieurs dialectes slaves.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote620" name="footnote620"><b>Note 620: </b></a><a href="#footnotetag620">(retour) </a> Dans <i>slova</i>, parole, l'<i>l</i> est aspirée et se + prononce avec un son fortement guttural. En polonais il y a deux + <i>l</i>, l'une simple, l'autre aspirée qu'on appelle <i>barrée</i>, à cause + du caractère alphabétique employé pour l'exprimer. En russe, il + n'y a qu'une seule <i>l</i>, elle se prononce toujours légèrement + barrée. Cette prononciation, très-difficile à saisir avec les + caractères grecs ou latins, a été rendue aussi bien que possible + par <i>cl</i> et <i>thl</i> dans les mots <i>Sclavi</i>, <i>Sthlavi</i>, <i>Sclavini</i>, + <i>Sthloveni</i>: Slaves et Slovènes. Ptolémée paraît avoir connu les + Slaves sous les noms de Σουόβηνοι et Σουουηνοί.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote621" name="footnote621"><b>Note 621: </b></a><a href="#footnotetag621">(retour) </a> Nomen etiam quondam Sclavenis Antisque unum erat... + una est lingua.... Procop., <i>Bell. Goth.</i>, <span class="sc">III</span>, 14.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote622" name="footnote622"><b>Note 622: </b></a><a href="#footnotetag622">(retour) </a> Antes qui sunt eorum fortissimi, qui ad Ponticum + mare curvantur, a Danastro extenduntur usque ad Danubium. Jorn., + <i>R. Get.</i>, 51.--Ulteriora ad septentrionem habent Antarum populi + infiniti. Procop., <i>Bell. Goth.</i>, <span class="sc">IV</span>, 14.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote623" name="footnote623"><b>Note 623: </b></a><a href="#footnotetag623">(retour) </a> Introrsus Dacia est, ad coronæ speciem arduis + alpibus emunita, juxta quarum sinistrum latus, quod in Aquilonem + vergit et ab ortu Vistulæ fluminis per immensa spatia venit, + Winidarum natio populosa consedit. Jorn., <i>R. Get.</i>--<i>Winidae</i>, + <i>Veneti</i>, <i>Vendi</i>, <i>Venedi</i>, <i>Winithi</i>.--Tenent Sarmatiam maxime + gentes Venedæ per totum Venedicum sinum. Venedicus sinus: la mer + Baltique. Ptolem., <i>Geogr.</i>, <span class="sc">III</span>, p. 73.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote624" name="footnote624"><b>Note 624: </b></a><a href="#footnotetag624">(retour) </a> Les Slaves russes se nommaient + <i>Slovènes</i>.--<i>Slovènes</i> de Bohême; <i>Slovakes</i> de Hongrie et de + Pologne, etc.</blockquote> + +<p>L'apparition des Slaves n'eut rien de rassurant pour le monde civilisé: +cette nouvelle <i>barbarie</i> présentait un spectacle on ne peut plus sombre +et repoussant. Si longtemps asservie sous des conquérants qui +consommaient sans produire et pour lesquels elle travaillait, la race +slave avait pris les habitudes de la vie sédentaire; elle connaissait +les premiers rudiments des arts. mais sa grossière industrie avait des +bornes bien étroites. Ce qu'on appelait ses villes n'était qu'un amas de +cabanes malsaines, disséminées sur de grands espaces et cachées comme +des tanières de bêtes fauves dans la profondeur des bois, au milieu des +marais, sur des roches abruptes, partout en un mot où l'homme pouvait +aisément se garer de l'homme<a id="footnotetag625" name="footnotetag625"></a><a href="#footnote625"><sup class="sml">625</sup></a>. La misère et une malpropreté hideuse +y faisaient leur séjour<a id="footnotetag626" name="footnotetag626"></a><a href="#footnote626"><sup class="sml">626</sup></a>. Là pullulaient des familles ou des groupes +de familles dans une complète promiscuité, vivant nus à l'intérieur des +cabanes, et au dehors se couvrant à peine de la dépouille des bêtes ou +de lambeaux d'une étoffe noirâtre que les femmes savaient tisser<a id="footnotetag627" name="footnotetag627"></a><a href="#footnote627"><sup class="sml">627</sup></a>. +Quelques tribus se barbouillaient de suie de la tête aux pieds en guise +de vêtement<a id="footnotetag628" name="footnotetag628"></a><a href="#footnote628"><sup class="sml">628</sup></a>. Le Slave mangeait la chair de toute espèce d'animaux +même les plus immondes; mais le millet et le lait composaient surtout sa +nourriture. Naturellement paresseux et ami du plaisir, il avait des +vertus hospitalières: il recherchait les étrangers et les traitait +bien<a id="footnotetag629" name="footnotetag629"></a><a href="#footnote629"><sup class="sml">629</sup></a>, on vantait aussi la fidélité de sa parole<a id="footnotetag630" name="footnotetag630"></a><a href="#footnote630"><sup class="sml">630</sup></a>; mais ces +bonnes qualités avaient de terribles retours. A son état habituel +d'apathie succédaient des accès de violence féroce; alors il devenait +sans pitié, et son imagination exaltée par l'enivrement du carnage lui +fit inventer des supplices, qu'on n'oublia plus, qui sont demeurés +jusqu'à nous comme une triste conquête de la cruauté humaine<a id="footnotetag631" name="footnotetag631"></a><a href="#footnote631"><sup class="sml">631</sup></a>. Le +guerrier slave, marchant tête et poitrine nues, un long coutelas au +côté, et dans la main un paquet de javelots dont le fer était +empoisonné<a id="footnotetag632" name="footnotetag632"></a><a href="#footnote632"><sup class="sml">632</sup></a>, ressemblait à un chasseur d'hommes. Pour lui en effet, +la guerre n'était qu'une chasse. Se battre en ligne, se former en rangs +serrés, coordonner ses mouvements sur des combinaisons d'ensemble, était +un art que son intelligence n'atteignait pas encore: sa tactique à lui, +c'était celle des embuscades. Il excellait à se tapir derrière une +pierre, à ramper sur le ventre parmi les herbes, à passer des journées +entières dans une rivière ou un marais, plongé dans l'eau jusqu'aux +yeux, et ne respirant qu'à l'aide d'un roseau<a id="footnotetag633" name="footnotetag633"></a><a href="#footnote633"><sup class="sml">633</sup></a>; là il guettait +patiemment son ennemi pour s'élancer ensuite sur lui avec la souplesse +et la vigueur des animaux qu'il semblait avoir pris pour modèles.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote625" name="footnote625"><b>Note 625: </b></a><a href="#footnotetag625">(retour) </a> Hi paludes sylvasque pro civitatibus habent. Jorn., + <i>R. Get.</i>, 5.--In tuguriis habitant vilibus et rare sparsis, atque + habitationis locum subinde mutant. Procop., <i>Bell. Goth.</i>, <span class="sc">III</span>, + 14.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote626" name="footnote626"><b>Note 626: </b></a><a href="#footnotetag626">(retour) </a> Vitam victu arido incultoque tolerant, sordibus et + illuvie semper obsiti. Procop., <i>ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote627" name="footnote627"><b>Note 627: </b></a><a href="#footnotetag627">(retour) </a> C'est pour cette raison que plusieurs de leurs + tribus furent appelées par les Grecs <i>Mélanchlènes</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote628" name="footnote628"><b>Note 628: </b></a><a href="#footnotetag628">(retour) </a> Tincta corpora. Tacit., <i>Germ.</i>, 43. Les Lygies à + qui il attribue cette coutume de se teindre en noir sont les + ancêtres des <i>Lèches</i>, ancêtres eux-mêmes des Polonais.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote629" name="footnote629"><b>Note 629: </b></a><a href="#footnotetag629">(retour) </a> Moribus et hospitalitate, ut nulla gens, honestior + aut benignior potuit inveniri. Adam. Brem., <span class="sc">II</span>, 12.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote630" name="footnote630"><b>Note 630: </b></a><a href="#footnotetag630">(retour) </a> Ingenium nec malignum nec fraudulentum. Procop., + <i>Bell. Goth.</i>, <span class="sc">III</span>, 14.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote631" name="footnote631"><b>Note 631: </b></a><a href="#footnotetag631">(retour) </a> Procop., <i>Bell. Goth.</i>, <span class="sc">III</span>, 38.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote632" name="footnote632"><b>Note 632: </b></a><a href="#footnotetag632">(retour) </a> Loricam non induunt: cum pugnam invadunt, multi + pedibus tendunt in hostem, scutula spiculaque gestantes manibus. + Procop., <i>Bell. Goth.</i>, <span class="sc">III</span>, 14.--Maurice, <i>Strateg.</i>, <span class="sc">II</span>, 5, + écrit que les flèches des Slaves renfermaient un poison + très-subtil qui s'insinuait bientôt dans tout le corps, si le + blessé ne pouvait prendre de la thériaque, ou si l'on ne coupait + la chair autour de la plaie.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote633" name="footnote633"><b>Note 633: </b></a><a href="#footnotetag633">(retour) </a> Sub angusto saxo aut virgulto quolibet obvio + delitescere et hostem quemlibet rapere... Contracto corpore ad + herbam latet. Procop., <i>Bell. Goth.</i>, <span class="sc">II</span>, 26.</blockquote> + +<p>La vie morale était chez lui, comme tout le reste, à ses premiers +essais. A peine avait-il l'idée du mariage. Dans la plupart de ses +tribus existait la communauté des femmes<a id="footnotetag634" name="footnotetag634"></a><a href="#footnote634"><sup class="sml">634</sup></a>, et cet état se prolongea +bien longtemps après que le christianisme, ce grand réformateur des +sociétés sauvages, eut entamé celle-ci. De vagues instincts religieux, +obscurcis d'un côté par le fétichisme, de l'autre par les pratiques de +la sorcellerie, se faisaient jour çà et là dans ses institutions. +Quelques tribus avaient l'idée d'une intelligence suprême, régulatrice +des choses et des hommes; elles ne croyaient pas nous dit Procope, que +le monde fût gouverné par le hasard<a id="footnotetag635" name="footnotetag635"></a><a href="#footnote635"><sup class="sml">635</sup></a>. Chez d'autres régnait un +dualisme qui rappelle l'Orient. Celles-ci reconnaissaient deux +divinités, l'une <i>blanche</i>, source de tout bien, l'autre <i>noire</i>, source +de tout mal; mais le dieu noir avait seul des temples<a id="footnotetag636" name="footnotetag636"></a><a href="#footnote636"><sup class="sml">636</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote634" name="footnote634"><b>Note 634: </b></a><a href="#footnotetag634">(retour) </a> <i>Chron. Slav.</i> Ed. Lindemb., p. 202.--Fredeg., + <i>Chron.</i>, 48.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote635" name="footnote635"><b>Note 635: </b></a><a href="#footnotetag635">(retour) </a> Unum enim Deum, fulguris effectorem, dominum hujus + universitatis solum agnoscunt... Fatum minime norunt, nedum illi + in mortales aliquam vim tribuant. Procop. <i>ibid.</i>, <span class="sc">III</span>, 14.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote636" name="footnote636"><b>Note 636: </b></a><a href="#footnotetag636">(retour) </a> Malum deum sua lingua, <i>Zcerneboch</i>, id est nigrum + deum appellant. Helmold., Chron., <span class="sc">I</span>, 53.--Voir aussi Gebhardi, + <i>Gesch. der Slaven.</i>, p. 21 et 24. Les Slaves appelaient + <i>Blanches</i> toutes les influences favorables.</blockquote> + +<p>Pourquoi se serait-on occupé du dieu blanc qui ne faisait de mal à +personne?</p> + +<p>Tel était le Slave, premier allié convié par les Huns à la curée du +monde romain; nous allons dire maintenant quel était le second.</p> + +<p>Le Bulgare, ou plus correctement <i>Voulgar</i><a id="footnotetag637" name="footnotetag637"></a><a href="#footnote637"><sup class="sml">637</sup></a>, appartenait au groupe +des Huns finnois et à l'arrière-ban de ce groupe: amené par les +dernières guerres civiles, il était venu du fond de la Sibérie planter +ses tentes au bord du grand fleuve qui s'appelait alors et s'appelle +encore aujourd'hui dans les langues tartares <i>Athel</i> ou <i>Athil</i><a id="footnotetag638" name="footnotetag638"></a><a href="#footnote638"><sup class="sml">638</sup></a>, et +qui prit le nom de <i>Volga</i> (fleuve des Voulgars) quand la domination +bulgare fut devenue célèbre en Europe<a id="footnotetag639" name="footnotetag639"></a><a href="#footnote639"><sup class="sml">639</sup></a>. Il faudrait remonter au <span class="sc">IV</span>e +siècle, époque de l'apparition des premiers Huns, pour retrouver dans +l'histoire une impression de terreur et de dégoût comparable à celle +qu'excitèrent ces nouveau-venus des solitudes septentrionales, aussi +brutes que les bêtes des forêts au milieu desquelles ils avaient vécu +jusqu'alors. A côté d'eux, le Hun d'Europe, en contact depuis plus d'un +siècle avec les Romains et les Germains, pouvait presque se dire +civilisé. Leur laideur, leur saleté, leurs instincts féroces<a id="footnotetag640" name="footnotetag640"></a><a href="#footnote640"><sup class="sml">640</sup></a>, +semblaient dépasser tout ce qu'on avait jamais connu. Le Bulgare +détruisait pour détruire, tuait pour tuer, s'attachait à effacer tout +travail de l'homme, comme pour ne laisser après lui que la +représentation de ses déserts. On ne lui savait ni religion ni culte, si +ce n'est le <i>chamanisme</i> qu'il pratiquait avec un grand luxe de +superstitions. Quelque chose de diabolique s'attachait à ce peuple +hideux, dont les sorciers, plus hideux que lui, évoquaient les esprits +de ténèbres avec d'effroyables convulsions. C'étaient ses devins, ses +conseillers politiques et ses prêtres, et l'on racontait d'eux des +choses étranges auxquelles la crédulité ne manquait pas d'ajouter foi. +On disait que placés dans un coin de l'armée pendant la bataille, ils +avaient l'art de fasciner l'ennemi, de le troubler, de l'abuser par des +visions fantastiques<a id="footnotetag641" name="footnotetag641"></a><a href="#footnote641"><sup class="sml">641</sup></a>. Le Bulgare, sans frein dans ses appétits, +avait la lubricité des bêtes<a id="footnotetag642" name="footnotetag642"></a><a href="#footnote642"><sup class="sml">642</sup></a>: tous les vices étaient son partage, +et il en est un auquel il a la gloire infâme d'avoir donné son nom dans +presque toutes les langues de l'Europe. Ses institutions semblaient +combinées pour le meurtre plus encore que pour la guerre; nul chez lui +n'arrivait au commandement qu'après avoir tué un ennemi de sa propre +main. Il n'y avait pas jusqu'à sa manière de combattre, jusqu'à son arc +énorme et ses longues flèches sûres de toucher le but, jusqu'à son +coutelas de cuivre rouge<a id="footnotetag643" name="footnotetag643"></a><a href="#footnote643"><sup class="sml">643</sup></a>, et à ce filet dont il emmaillottait ses +ennemis tout en courant<a id="footnotetag644" name="footnotetag644"></a><a href="#footnote644"><sup class="sml">644</sup></a>, qui n'inspirassent une appréhension +involontaire, soit par leur nouveauté, soit par sa dextérité prodigieuse +à s'en servir. Aussi, de tous les barbares qui ravagèrent l'empire +romain, celui-ci est resté le plus abominé des contemporains et le plus +flétri par l'histoire. <i>Maudit-de-Dieu</i> devint l'épithète ordinaire, ou +pour mieux dire le synonyme du mot Bulgare, et cette qualification, +arrachée par la souffrance aux générations romaines du <span class="sc">VI</span>e siècle, est +entrée dans l'histoire, qui lui a donné sa consécration<a id="footnotetag645" name="footnotetag645"></a><a href="#footnote645"><sup class="sml">645</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote637" name="footnote637"><b>Note 637: </b></a><a href="#footnotetag637">(retour) </a> Bulgari, Bulgares; Βούλγαροι Βουλγαρεῖς + Οὐούλγαροι.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote638" name="footnote638"><b>Note 638: </b></a><a href="#footnotetag638">(retour) </a> Théophane donne à ce fleuve le nom d'<i>Atal</i>, Ἀτάλις + ou Ἀτάλ. Il est appelé <i>Etel</i>, <i>Ethil</i> ou <i>Athil</i>, dans tous les + idiomes tartares et dans les langues des peuples tartares qui ont + habité ou qui habitent encore ses bords.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote639" name="footnote639"><b>Note 639: </b></a><a href="#footnotetag639">(retour) </a> Cette domination, qui eut pour siége la ville de + <i>Bulgaris</i>, située près du lieu où s'élève actuellement Kasan, + embrassa tout le cours du Volga, ainsi que le nord de la mer + Caspienne. Bulgaris était au <span class="sc">X</span>e siècle le centre d'un trafic + considérable; elle tomba au <span class="sc">XIII</span>e, ainsi que la domination + bulgare, sous les armes de Batou, fils aîné de Tchinghiz-Khan.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote640" name="footnote640"><b>Note 640: </b></a><a href="#footnotetag640">(retour) </a> Gentem sordidam et immundam. Theophan., + <i>Chronogr.</i>, p. 298.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote641" name="footnote641"><b>Note 641: </b></a><a href="#footnotetag641">(retour) </a> Quibusdam præstigiis et incantationibus usi... + Zonar., t. <span class="sc">II</span>, p. 55.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote642" name="footnote642"><b>Note 642: </b></a><a href="#footnotetag642">(retour) </a> Μιαρὸν ἕθνος, impura gens. Theophan., <i>l. c.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote643" name="footnote643"><b>Note 643: </b></a><a href="#footnotetag643">(retour) </a> Karamsin, <i>Hist. de Russie</i>, t. <span class="sc">I</span>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote644" name="footnote644"><b>Note 644: </b></a><a href="#footnotetag644">(retour) </a> Theophan., <i>Chronogr.</i>, p. 185.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote645" name="footnote645"><b>Note 645: </b></a><a href="#footnotetag645">(retour) </a> Elle est souvent donnée au Kha-Kan des Avares et + des Bulgares, ὁ κατάρατος, πανάθεος, θεομισητὸς Χάγανος. <i>Chron. + Pasch.</i>, pass.</blockquote> + +<p>Onze ans à peu près avant cet appel que leur faisaient les Huns, les +<i>maudits-de-Dieu</i> avaient essayé d'arriver jusqu'au Danube. Une de leurs +hordes partant du Volga où ils étaient à peine établis menaçait déjà les +provinces méso-pannoniennes, quand le grand Théodoric, prenant avec lui +en toute hâte ce qu'il put réunir de soldats goths et romains, alla +l'attendre dans les plaines du Dniester, la battit, la mit en déroute, +et lui blessa son roi de guerre nommé Libertem<a id="footnotetag646" name="footnotetag646"></a><a href="#footnote646"><sup class="sml">646</sup></a>. Les Bulgares +avaient oublié leur échec et ne se souvenaient plus que de la richesse +proverbiale de la Romanie et du grand nombre de ses villes, lorsque leur +vint la proposition des Huns, qu'ils acceptèrent sans balancer. Ce +peuple, qui figurera au premier plan de nos récits, est encore un des +éléments dont s'est composée la nation russe, moitié asiatique et moitié +slave dès l'origine de son histoire. On le voit, le premier noyau de ce +grand empire, destiné à tant de péripéties, essaya de se former au <span class="sc">VI</span>e +siècle, sur la lisière de l'Asie et de l'Europe, par l'alliance de deux +barbaries conjurées contre l'empire romain. Son premier objet fut le +pillage de la vallée du Danube; son premier cri de guerre: <i>à la ville +des Césars</i><a id="footnotetag647" name="footnotetag647"></a><a href="#footnote647"><sup class="sml">647</sup></a>! A-t-il beaucoup changé depuis?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote646" name="footnote646"><b>Note 646: </b></a><a href="#footnotetag646">(retour) </a> Ennod., <i>Paneg. Theodor.</i>, p. 296.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote647" name="footnote647"><b>Note 647: </b></a><a href="#footnotetag647">(retour) </a> <i>Czargrad</i>, c'est le nom de Constantinople chez les + Slaves.</blockquote> + +<p>Ce fut pendant l'hiver de 498 à 499 que l'armée des barbares coalisés, à +laquelle un historien byzantin donne le nom de hunno-vendo-bulgare<a id="footnotetag648" name="footnotetag648"></a><a href="#footnote648"><sup class="sml">648</sup></a> +(le mot de Vende étant employé quelquefois dans une acception générique +pour désigner tous les Slaves), déboucha sur la rive gauche du Danube. +L'hiver était la saison que les barbares de ces contrées choisissaient +le plus ordinairement pour leurs irruptions en Mésie, «attendu, dit +Jornandès, que le Danube gèle chaque année, et que ses eaux, prenant la +dureté de la pierre, peuvent donner passage non-seulement à de +l'infanterie, mais à de la cavalerie, à de gros chars attelés de trois +chevaux, en un mot à toute espèce de convoi; d'où il suit que l'hiver +une armée envahissante n'a besoin ni de radeaux, ni de barques.<a id="footnotetag649" name="footnotetag649"></a><a href="#footnote649"><sup class="sml">649</sup></a>» Un +autre avantage encore faisait choisir aux barbares le temps des gelées +pour commencer leurs campagnes. Les flottilles romaines en station sur +le fleuve étant prises dans les glaces, ils pouvaient à leur gré tourner +les forteresses, et rien ne les arrêtait plus jusque dans le cœur du +pays: étaient-ils battus plus tard ou retournaient-ils vainqueurs avec +leur butin lorsque le fleuve était dégelé? ils le franchissaient suivant +la coutume des Asiatiques sur des outres attachées à la queue de leurs +chevaux. L'armée hunno-vendo-bulgare surprit les Romains, qu'une longue +paix avait endormis. Le commandant de l'Illyrie, qui se nommait Aristus, +eut peine à réunir quinze mille hommes, avec lesquels il marcha +au-devant des barbares, traînant à sa suite sept cents chariots chargés +d'approvisionnements et d'armes<a id="footnotetag650" name="footnotetag650"></a><a href="#footnote650"><sup class="sml">650</sup></a>. Les deux armées se rencontrèrent +près d'un cours d'eau que les historiens appellent Zurta, et dont la +position précise nous est inconnue. C'était une petite rivière encaissée +dont l'eau était profonde et les berges très-escarpées d'un côté. Soit +nécessité fatale de la position, soit incapacité du général, les +Romains, au lieu de se retrancher derrière ce fossé, se le placèrent à +dos et commencèrent l'attaque. Ils croyaient peut-être avoir bon marché +de masses tumultueuses qu'aucun ordre apparent ne dirigeait; mais il +n'en fut pas ainsi. Ces visages hideux, ces cris sauvages, la nouveauté +des armes et de l'ennemi, effrayèrent les légions, qui, se voyant +débordées par les escadrons huns et bulgares, ne songèrent plus qu'à +échapper. La Zurta était derrière; il fallait la traverser et gravir ses +escarpements sous des nuées de flèches, et il y eut là un affreux +massacre. Quatre mille Romains furent égorgés, noyés, écrasés sous les +pieds des chevaux, et trois officiers impériaux restèrent parmi les +morts après avoir bravement, mais vainement combattu<a id="footnotetag651" name="footnotetag651"></a><a href="#footnote651"><sup class="sml">651</sup></a>. Les vaincus, +au lieu de s'en prendre à eux-mêmes, à leur imprudence, à leur lâcheté, +à l'inhabileté de leur commandant, expliquèrent leur défaite par les +illusions magiques que savaient jeter les chamans bulgares, et qui +avaient, disaient-ils, paralysé leurs bras<a id="footnotetag652" name="footnotetag652"></a><a href="#footnote652"><sup class="sml">652</sup></a>. On remarqua aussi, non +sans frayeur, qu'une nuée de corbeaux devançait les escadrons bulgares +dans leur marche, ou les couvrait pendant la bataille, comme si les +<i>maudits-de-Dieu</i> avaient fait un pacte avec la mort<a id="footnotetag653" name="footnotetag653"></a><a href="#footnote653"><sup class="sml">653</sup></a>. Tel fut le +début de la coalition hunno-slave sur les terres de l'empire. Quand les +barbares eurent amassé beaucoup de butin, ils allèrent le mettre à +couvert dans quelque vallon retiré des Carpathes, et se préparèrent à +une nouvelle campagne.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote648" name="footnote648"><b>Note 648: </b></a><a href="#footnotetag648">(retour) </a> Οὐγνοβουσνδοβούλγαροι. Theophan., <i>Chronogr.</i>, p. + 296. Consulter là-dessus une note de M. Saint-Martin, dans le <span class="sc">VII</span>e + volume de son édition de l'<i>Histoire du Bas-Empire</i>, de Lebeau, p. + 143.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote649" name="footnote649"><b>Note 649: </b></a><a href="#footnotetag649">(retour) </a> Instanti hiemali frigore, amneque Danubii solite + congelato... nam istius modi fluvius ita rigescit, ut in silicis + modum vehat exercitum pedestrem, plaustraque et triaculas, vel + quidquid vehiculi fuerit, nec cymbarum indigeat lintre. Jorn., <i>R. + Get.</i>, 53.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote650" name="footnote650"><b>Note 650: </b></a><a href="#footnotetag650">(retour) </a> Zon., l. <span class="sc">XIV</span>, tome <span class="sc">II</span>, p. 56.--Marcellin. Comit., + <i>Chron.</i>, ann. 499.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote651" name="footnote651"><b>Note 651: </b></a><a href="#footnotetag651">(retour) </a> Zon., l. <span class="sc">XIV</span>, tome <span class="sc">II</span>, p. 56.--Cedren., t. <span class="sc">I</span>, p. + 358.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote652" name="footnote652"><b>Note 652: </b></a><a href="#footnotetag652">(retour) </a> Barbari autem cum incantationibus et artibus + magicis usi fuissent, Romani turpiter in fugam acti sunt. Zon., + <i>l. c.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote653" name="footnote653"><b>Note 653: </b></a><a href="#footnotetag653">(retour) </a> Illis autem iter facientibus, corvi supervolitabant + et præibant. Zon., <i>ub. sup.</i></blockquote> + +<p>Les expéditions des années suivantes, sans être aussi désastreuses pour +les Romains, n'en profitèrent guère moins aux barbares, qu'une terreur +inexprimable favorisait dans toutes leurs courses. Les coalisés +n'agissaient pas toujours en commun, ils se divisaient parfois sur le +terrain, soit pour piller, plus à l'aise une grande étendue de pays, +soit pour trouver plus de facilité à vivre. Les Huns et les Bulgares, +qui étaient cavaliers, s'arrangeaient de manière à traverser le Danube +sans danger, soit à l'aller, soit au retour; mais les Slaves, qui +étaient fantassins, ne le pouvaient pas toujours, les garnisons romaines +les pourchassant, et les flottes de navires à deux poupes interceptant +le fleuve quand ses eaux étaient libres. Ils s'adressèrent alors aux +Gépides pour obtenir passage sur la partie du fleuve qui bordait leurs +terres et dont ils avaient la disposition. Les Gépides portaient le nom +d'alliés de l'empire et se prétendaient ses fidèles amis; ils ne +manquaient pas de toucher chaque année une gratification de la cour de +Constantinople<a id="footnotetag654" name="footnotetag654"></a><a href="#footnote654"><sup class="sml">654</sup></a> promettant toujours, contre les entreprises des +Goths, une assistance qu'ils ne donnaient jamais. Ce titre d'alliés ne +les empêcha pas d'accueillir la proposition des Slaves. Ils s'engagèrent +par traité à laisser passer ces brigands, à leur fournir des barques +moyennant une pièce d'or par tête<a id="footnotetag655" name="footnotetag655"></a><a href="#footnote655"><sup class="sml">655</sup></a>. C'était piller l'empire par +leurs mains<a id="footnotetag656" name="footnotetag656"></a><a href="#footnote656"><sup class="sml">656</sup></a>, mais les Gépides n'avaient pas de si minces scrupules. +Quand le gouvernement byzantin, soupçonnant leurs manœuvres, leur +demandait des explications, ils niaient audacieusement les faits, ou +bien ils accumulaient prétexte sur prétexte pour les colorer. L'empereur +hésitait à leur parler le langage des armes; avec trois ennemis +terribles sur les bras, il craignait d'en provoquer un quatrième.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote654" name="footnote654"><b>Note 654: </b></a><a href="#footnotetag654">(retour) </a> Gepidæ nihil aliud a Romano imperio nisi pacem et + anima solemnia amica pactione postulavere... Jorn., <i>R. Get.</i>, + 52.--Procop., <i>Bell. Goth.</i>, <span class="sc">III</span>, 4, et pass.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote655" name="footnote655"><b>Note 655: </b></a><a href="#footnotetag655">(retour) </a> A Gepædibus excepti transvehebantur pacto + transmissionis pretio non exiguo, quippe aureum staterem unum + pendebant in capita. Procop., <i>Bell. Goth.</i>, <span class="sc">IV</span>, 25.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote656" name="footnote656"><b>Note 656: </b></a><a href="#footnotetag656">(retour) </a> Quod in Romanorum perniciem post fœdus ictum, + Sclavenorum agmen Istrum fluvium transportassent..., <i>Id., ibid.</i></blockquote> + +<p>Durant les tristes années qui fermèrent le <span class="sc">V</span>e siècle et ouvrirent le +<span class="sc">VI</span>e, les provinces voisines du Danube purent étudier à leurs dépens +toutes les variétés de la férocité humaine, car les races barbares qui +les dévastaient avaient chacune leur façon particulière de torturer et +de détruire. On connaissait les procédés du Hun d'Europe, issu des +bandes d'Attila, et, comme je l'ai dit, celui-là était presque civilisé +à côté de ses compagnons; mais le Slave et le Bulgare joignaient à des +cruautés inconnues le supplice de l'épouvante. Le Slave, ennemi +invisible et toujours présent, tapi derrière toutes les broussailles, +caché jusque dans les rivières, attendait la nuit pour faire ses +surprises; il fondait alors, sur une ville<a id="footnotetag657" name="footnotetag657"></a><a href="#footnote657"><sup class="sml">657</sup></a>, sur un village, sur une +troupe en marche, et là où il avait passé, il ne restait plus âme +vivante. Pendant longtemps il ne sut pas faire de prisonniers. Il dut +apprendre par l'expérience qu'il y avait souvent profit à épargner un +être humain qui pouvait être racheté, et qu'une mère, un enfant de +famille riche ou le magistrat d'une ville avaient leur valeur en argent. +Alors, au lieu de tuer tout, il emmenait tout en captivité, et les +malheureux provinciaux mouraient de fatigue et de misère sur les +routes<a id="footnotetag658" name="footnotetag658"></a><a href="#footnote658"><sup class="sml">658</sup></a>. Les Antes commettaient ces horreurs dans lesquelles ils +furent encore dépassés par les Slovènes quand ceux-ci se joignirent à +leurs expéditions. C'est aux Slovènes que les contemporains attribuent +le supplice du pal, invention tristement célèbre, qui s'est perpétuée +jusqu'à nos jours dans les contrées du Danube. La civilisation romaine +frémit à la vue de ces longues files de pieux garnis de corps agonisants +qui restaient étalés sur les chemins comme des trophées de la +barbarie<a id="footnotetag659" name="footnotetag659"></a><a href="#footnote659"><sup class="sml">659</sup></a>. Quelquefois ils attachaient leurs prisonniers par les +membres à quatre poteaux, la tête pendante en arrière, et ils leur +brisaient le crâne à coups de bâton, comme on fait aux chiens et aux +serpents, dit l'écrivain grec<a id="footnotetag660" name="footnotetag660"></a><a href="#footnote660"><sup class="sml">660</sup></a>. Ceux des habitants que les Slaves ne +pouvaient pas emmener étaient enfermés avec des bœufs et des chevaux +dans des étables garnies de paille où on mettait le feu, puis les +barbares partaient au bruit des clameurs humaines où se mêlaient le +mugissement du bétail et les éclats de l'incendie<a id="footnotetag661" name="footnotetag661"></a><a href="#footnote661"><sup class="sml">661</sup></a>. C'était là un de +leurs passe-temps. Avec les Bulgares, autres souffrances, autres +terreurs. Rien n'échappait à ces rapides escadrons, plus légers et plus +destructeurs que les sauterelles de leurs steppes. Sur leur passage, les +moissons étaient brûlées, les vergers détruits, les maisons rasées, et +dans les ruines mêmes il ne restait pas pierre sur pierre. Longtemps +après, quand l'herbe et les broussailles avaient recouvert de grands +espaces, jadis cultivés et habités, le Mésien disait en soupirant: +«Voilà la forêt des Bulgares<a id="footnotetag662" name="footnotetag662"></a><a href="#footnote662"><sup class="sml">662</sup></a>»! Ce sauvage, muni du filet de guerre +qu'il balançait dans sa main gauche, le jetait en passant avec une +prestesse et une sûreté merveilleuses, et quand il avait emmaillotté sa +victime, lançant son cheval au galop, il traînait le filet contre terre +au moyen d'une courroie attachée à l'arçon de sa selle, jusqu'à ce que +le malheureux prisonnier s'en allât par morceaux<a id="footnotetag663" name="footnotetag663"></a><a href="#footnote663"><sup class="sml">663</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote657" name="footnote657"><b>Note 657: </b></a><a href="#footnotetag657">(retour) </a> Obvios quosque sine ullo ætatis discrimine de medio + sustulerunt, ita ut in Illyrico Thraciaque, insepultis cadaveribus + solum longe ac late constratum esset. Procop., <i>Bell. Goth.</i>, <span class="sc">III</span>, + 38.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote658" name="footnote658"><b>Note 658: </b></a><a href="#footnotetag658">(retour) </a> Pueros ac fæminas servituti addicunt, cum ad eam + diem nulli ætati pepercissent. <i>Id., ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote659" name="footnote659"><b>Note 659: </b></a><a href="#footnotetag659">(retour) </a> Non ense, non hasta, non alio quoquam usitato necis + genere conficiebant, sed depactis valide in terrain sudibus + præacutis, miserorurn sedes multa vi impingebant, et infixas inter + nates palorum cuspides adigentes ad usque viscera, illis vitam + extorquebant. Procop., <i>Bell. Goth.</i>, <span class="sc">III</span>, 38.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote660" name="footnote660"><b>Note 660: </b></a><a href="#footnotetag660">(retour) </a> Præterea defossis humi lignis quatuor crassioribus + alligabant hi Barbari eorum quos ceperant, manus ac pedes: deinde + capita fustibus assidue tundendo, veluti canes, aut serpentes, + aliudve feræ genus mactabant. Procop., <i>Bell. Goth.</i>, <span class="sc">III</span>, 38.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote661" name="footnote661"><b>Note 661: </b></a><a href="#footnotetag661">(retour) </a> Alios cum bobus et ovibus, quos in patriam abducere + non poterant, in tuguria compactos, immisericorditer cremabant. + Ita Sclaveni illos, in quos incidebant, necare erant soliti... + <i>Id., ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote662" name="footnote662"><b>Note 662: </b></a><a href="#footnotetag662">(retour) </a> Constantin Porphyrogénète, <i>De Administrat. + Imper.</i>, 32, nous peint la Servie, après une expédition des + Bulgares, comme étant devenue un pays de chasse: «Non invenit in + ea regione præter viros quinquaginta sine liberis et uxoribus + venatione victitantes».</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote663" name="footnote663"><b>Note 663: </b></a><a href="#footnotetag663">(retour) </a> Theophan., <i>Chronogr.</i>, p. 185, et pass.</blockquote> + +<p>En parcourant dans les historiens du temps ces lugubres tableaux, on se +demande d'abord pourquoi l'empire romain ne se leva pas comme un seul +homme pour mettre un terme à tant de misères; mais les mêmes historiens +nous fournissent la réponse: l'empire avait toute autre chose à faire. +D'autres intérêts, d'autres luttes, passionnées jusqu'à la fureur, +absorbaient les générations contemporaines, et ne permettaient pas +d'entendre les cris de détresse partis des provinces du Danube. L'église +d'Orient traversait alors une des crises les plus formidables et les +plus longues qui aient ébranlé le christianisme. La question de savoir +si les deux natures divine et humaine étaient séparées ou réunies dans +la personne de Jésus-Christ, et quelle part revenait à chacune d'elles +dans l'œuvre de la rédemption, question aussi délicate qu'importante à +résoudre, avait été, en 428, jetée par le patriarche de Constantinople, +Nestorius, dans la discussion publique, et depuis lors elle n'en était +plus sortie; ou plutôt, grandissant par la controverse, où la subtilité +grecque se donnait amplement carrière, elle était devenue l'unique +occupation des esprits. Nestorius avait nié l'union personnelle des deux +natures, prétendant que le Verbe divin, après son incarnation, avait +habité simplement dans l'humanité comme dans un temple<a id="footnotetag664" name="footnotetag664"></a><a href="#footnote664"><sup class="sml">664</sup></a>, et refusant +à Marie le titre de mère de Dieu: le moine Eutichès releva le défi, mais +se plaçant précisément au point opposé, il confondit les deux natures +jusqu'à faire mourir la Divinité sur la croix<a id="footnotetag665" name="footnotetag665"></a><a href="#footnote665"><sup class="sml">665</sup></a>. Ces deux solutions +extrêmes faussaient également le christianisme: la première faisait +évanouir le mérite de la rédemption en transformant le sacrifiée +sanglant du Calvaire en une pure apparence et en un spectacle sans +réalité; la seconde aboutissait à l'absurde conséquence du suicide de +Dieu même. En vain le concile de Chalcédoine; avec l'autorité de la +tradition et la saine interprétation des Écritures, formula la doctrine +orthodoxe des deux natures en une seule personne; en vain l'église +romaine adopta les décisions du concile comme la voix du christianisme +lui-même: l'esprit grec n'abandonnait pas aisément la dispute. Les +hérésies de Nestorius et d'Eutychès donnèrent naissance à d'autres +hérésies moins absolues, que chacun put pondérer à sa guise et qui +n'eurent de limites que l'infini. Il naquit aussi, dans une intention +plus honnête que celle d'être chef de secte, des hérésies de +conciliation, si l'on peut ainsi parler, lesquelles cherchèrent à mettre +des contre-poids dans les dogmes, et combinèrent les erreurs pour en +tirer une vérité qui ne blessât personne. Ces dernières tentatives ne +firent qu'obscurcir la question, altérer le sens religieux, et jeter en +Orient la foi chrétienne dans un dédale inextricable<a id="footnotetag666" name="footnotetag666"></a><a href="#footnote666"><sup class="sml">666</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote664" name="footnote664"><b>Note 664: </b></a><a href="#footnotetag664">(retour) </a> Fleury, <i>Hist. eccles.</i>, <span class="sc">XXX</span>, 28 seqq.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote665" name="footnote665"><b>Note 665: </b></a><a href="#footnotetag665">(retour) </a> Theodor., Lect. <span class="sc">I</span>, 21, 22.--Niceph. Calist. <span class="sc">XV</span>, + 28.--Evagr. <span class="sc">II</span>, 3.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote666" name="footnote666"><b>Note 666: </b></a><a href="#footnotetag666">(retour) </a> Evagr. <span class="sc">III</span>, 7, 8, 9.--Theodor., Lect. <span class="sc">I</span>, + 34.--Niceph. Calist, <span class="sc">XVI</span>, 6, 7, et seqq.--Cf. Fleur., <i>Hist. + ecclés.</i>, <span class="sc">XXX</span>, 28, 31.</blockquote> + +<p>Ce fut un des malheurs de l'église orientale d'avoir toujours à compter +avec les empereurs non-seulement en matière de discipline, mais aussi +pour le règlement des dogmes: legs fatal de la succession du grand +Constantin. Les césars de Byzance, patriciens, soldats ou bouviers, se +crurent tous tenus d'être théologiens. Il en arriva mal plus d'une fois +à eux-mêmes, et surtout à l'empire. On sait comment les <i>formulaires</i> de +l'empereur Constance, ses décisions canoniques appuyées par les légions, +troublèrent profondément l'Église, rendirent confiance et autorité au +polythéisme et préparèrent la réaction païenne de Julien<a id="footnotetag667" name="footnotetag667"></a><a href="#footnote667"><sup class="sml">667</sup></a>; on sait +aussi que la funeste séparation qui se manifesta au sein du +christianisme, entre les Barbares devenus presque tous ariens et les +Romains catholiques, fut due au prosélytisme insensé de Valens<a id="footnotetag668" name="footnotetag668"></a><a href="#footnote668"><sup class="sml">668</sup></a>: les +triomphes de Valens et de Constance empêchèrent, à ce qu'il paraît, +l'empereur Zénon de dormir, car il eut la prétention de terminer par un +décret impérial la controverse des deux natures. Ce décret, qu'il publia +en 482, sous le titre d'<i>hénotique</i>, c'est-à-dire d'<i>acte d'union</i>, +laissa l'Église plus divisée que jamais. L'hénotique présentait une +formule de foi que les évêques devaient souscrire, et l'empereur, pour +montrer son impartialité comme juge et sa supériorité comme théologien, +y condamnait tout le monde, lançant l'anathème à droite et à gauche sur +les décisions présentées avant lui, et mettant le concile de Chalcédoine +à peu près au niveau d'Eutychès et de Nestorius. Tout le monde étant +condamné, naturellement personne ne fut content; les évêques +résistèrent, et l'épée des soldats fut employée à les convaincre. Zénon +mourut sur ces entrefaites, heureusement pour la paix du monde<a id="footnotetag669" name="footnotetag669"></a><a href="#footnote669"><sup class="sml">669</sup></a>. Sa +fin fut entourée de mystère. On raconta que pendant un des accès +d'épilepsie auxquels il était sujet et que provoquait son intempérance, +des officiers de sa cour, ses compagnons de débauche, l'avaient porté +vivant dans un sépulcre, où il avait été trouvé plus tard, les poings +rongés<a id="footnotetag670" name="footnotetag670"></a><a href="#footnote670"><sup class="sml">670</sup></a>. Sa femme, Ariadne, se hâta de le pleurer, et dans le +premier trouble où le changement de règne jetait Constantinople, elle +recommanda au choix du sénat, de l'armée et du peuple<a id="footnotetag671" name="footnotetag671"></a><a href="#footnote671"><sup class="sml">671</sup></a>, Anastase le +<i>Silentiaire</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote667" name="footnote667"><b>Note 667: </b></a><a href="#footnotetag667">(retour) </a> Voir <i>Histoire de la Gaule sous l'administration + romaine</i>, t. <span class="sc">III</span>, ch. 5.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote668" name="footnote668"><b>Note 668: </b></a><a href="#footnotetag668">(retour) </a> Voir ci-dessus <i>Histoire d'Attila</i>, ch. 1.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote669" name="footnote669"><b>Note 669: </b></a><a href="#footnotetag669">(retour) </a> Evagr. <span class="sc">III</span>, 8, 9, 10.--Théodor., Lect. + <span class="sc">II</span>.--Theophan., <i>Chronogr.</i>,--Vict., Tun. <i>Chron.</i>--Niceph., + Calist. <span class="sc">XV</span>, 28; <span class="sc">XVI</span>, 11.--Cf. Fleury. <i>Hist. ecclés.</i>, <span class="sc">XXX</span>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote670" name="footnote670"><b>Note 670: </b></a><a href="#footnotetag670">(retour) </a> Ferunt inventum... Zenonem, qui prae fame suos ipse + lacertos mandiderat. Cedren., p. 355.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote671" name="footnote671"><b>Note 671: </b></a><a href="#footnotetag671">(retour) </a> Evagr. <span class="sc">III</span>, 32.--Theodor., Lect., p. + 558.--Theophan., <i>Chronogr.</i>, p. 116, 117.</blockquote> + +<p>Sous plus d'un rapport, le choix n'était pas mauvais, et on l'accueillit +avec faveur. Attaché en qualité de chambellan aux petits appartements du +prince, qui s'appelaient dans le langage ampoulé de l'étiquette +byzantine, <i>l'asile du silence</i><a id="footnotetag672" name="footnotetag672"></a><a href="#footnote672"><sup class="sml">672</sup></a>, Anastase avait la réputation d'un +homme d'esprit sans ambition, honnête, bienfaisant et pieux à sa +manière. Il avait plu jadis à l'impératrice Ariadne, qui profita de son +veuvage pour en faire un empereur et l'épouser. Malgré son âge de +soixante ans et ses cheveux d'une blancheur éclatante, Anastase +paraissait encore beau; ses traits réguliers et fins étaient empreints +d'une grande douceur, et ses yeux <i>dispairs</i>, dont l'un était noir et +l'autre bleu, attiraient l'attention par leur expression +singulière<a id="footnotetag673" name="footnotetag673"></a><a href="#footnote673"><sup class="sml">673</sup></a>. De toutes les passions qui avaient pu agiter sa vie, +Anastase n'en avait pas eu de plus constante et de plus vive que la +théologie. Dans sa jeunesse, il s'était livré avec ardeur aux +spéculations religieuses; il avait eu son système à lui, son hérésie, +son symbole de foi. Devenu silentiaire, il s'oubliait encore jusqu'à +venir catéchiser dans l'église de Constantinople, où il soutint des +thèses qui n'étaient pas toujours orthodoxes. Le patriarche s'en étant +plaint à l'empereur, Zénon lui conseilla de faire prendre son chambellan +par des clercs, de le faire tondre comme un moine, et de l'offrir dans +cet état à la risée publique<a id="footnotetag674" name="footnotetag674"></a><a href="#footnote674"><sup class="sml">674</sup></a>. Cette menace calma l'ardeur +théologique du silentiaire, qui sembla avoir mis de côté toutes ses +erreurs; mais le patriarche lui avait gardé rancune: quand le sénat, le +peuple et l'armée proclamèrent Anastase empereur, le patriarche déclara +qu'il ne le couronnerait pas. Or c'était un usage passé presque en force +de loi que l'évêque de la métropole impériale posât la couronne sur le +front du césar nouvellement élu, ce qui donnait à l'autorité +spirituelle, sinon le droit d'approuver l'élection, au moins celui d'y +créer des embarras, et il pouvait être dangereux de passer outre. +Ariadne alarmée fit intervenir les chefs du sénat; elle intervint +elle-même, et un accommodement fut négocié entre Anastase et le +patriarche. Le nouvel auguste s'engagea à souscrire la formule du +concile de Chalcédoine, et à en faire observer les canons<a id="footnotetag675" name="footnotetag675"></a><a href="#footnote675"><sup class="sml">675</sup></a>; +l'engagement fut pris par écrit, signé de sa main impériale, déposé dans +le trésor de l'église métropolitaine et précieusement gardé comme une +pièce de conviction qu'on opposerait à l'empereur parjure, s'il lui +arrivait de manquer à la condition essentielle de son couronnement. On +se doute bien que le certificat d'Anastase eut le sort de beaucoup de +chartes, programmes, serments, concessions de tout genre, faits, +octroyés, subis, à toutes les époques, sous la dictée de la nécessité.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote672" name="footnote672"><b>Note 672: </b></a><a href="#footnotetag672">(retour) </a> Anastasium Silentiarium... Theophan. <i>Chronogr.</i>, + p. 116.--Qui in palatio Imperatoris militantes, ea quæ sunt + quietis curarent, Silentiarii sunt appellati. Procop., <i>Bell. + Pers.</i>, 11.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote673" name="footnote673"><b>Note 673: </b></a><a href="#footnotetag673">(retour) </a> Cette différente couleur de ses yeux lui avait fait + donner le surnom de <i>Dicore</i>, ὁ δίκορος. Theophan., p. 117.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote674" name="footnote674"><b>Note 674: </b></a><a href="#footnotetag674">(retour) </a> Eversa ejus in ecclesiæ cœtu sella, minatus est, ni + quantocius desisteret, ejus caput se rasurum et in plebem + traducturum. Theophan., <i>Chronogr.</i>, p. 116.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote675" name="footnote675"><b>Note 675: </b></a><a href="#footnotetag675">(retour) </a> Areadna imperatrice, senatuque ad exhibenda + postulata impellentibus, chartam propria manu subscriptam, qua + velut fidei normam Chalcedonensis synodi decreta se acceptare + profiteretur, ab eo traditam accepit Euthymius, exin ab eo + coronatus. Theoph., <i>Chronogr.</i>, p. 117.</blockquote> + +<p>Tout marcha bien d'abord: Anastase administrait sagement; il était +économe des deniers publics, ennemi de la corruption et de la vénalité +des charges, bienveillant pour les personnes; il abolit des impôts +odieux, apporta des réformes dans les mœurs et défendit entre autres +choses les combats sanglants des hommes contre les bêtes<a id="footnotetag676" name="footnotetag676"></a><a href="#footnote676"><sup class="sml">676</sup></a>. Dans sa +vie privée, il était dévot sans être chrétien, allait à l'église avant +le jour, jeûnait, faisait de grandes aumônes; le peuple le regardait +comme un saint, et criait sur son passage: «César, règne comme tu as +vécu!» Mais bientôt les sectaires, ses anciens compagnons d'hérésie, +commencèrent à l'assiéger, et le pouvoir de tout faire réveilla en lui +le démon du prosélytisme religieux. Né d'une mère manichéenne<a id="footnotetag677" name="footnotetag677"></a><a href="#footnote677"><sup class="sml">677</sup></a>, +Anastase avait sucé avec le lait le goût des rêveries persanes qu'il +mêlait secrètement à son christianisme: c'était la tendance particulière +de son esprit. Les vrais chrétiens, à ses yeux, se trouvaient dans cette +bizarre école dirigée par un esclave persan devenu évêque, et où l'on +prétendait marier la religion de Zoroastre à celle du Christ. Anastase +en répandit les missionnaires dans tout l'Orient. Lui-même se fit +construire au palais impérial un oratoire dont les murs étaient couverts +de figures d'animaux et de symboles de toute sorte en usage chez les +manichéens et les gnostiques. Enfin le bruit courut qu'il travaillait à +une nouvelle traduction des Évangiles, attendu, disait-il, que la +version vulgaire était incorrecte et rustique. Ces essais d'immixtion +aux choses religieuses eurent lieu d'abord avec quelque prudence; ce qui +retenait l'empereur, c'était son engagement écrit d'observer les canons +du concile de Chalcédoine, engagement gardé au trésor de l'église de +Constantinople en même temps que les actes eux-mêmes du concile. Rien ne +lui eût coûté pour le tenir en sa possession: il essaya de corrompre le +trésorier Macédonius, devenu patriarche de Constantinople, il essaya de +l'effrayer, le tout sans succès. Il fut plus heureux avec les actes +originaux du concile<a id="footnotetag678" name="footnotetag678"></a><a href="#footnote678"><sup class="sml">678</sup></a>, qu'un prêtre lui livra pour de l'argent, et +qu'il déchira et brûla de sa main. L'insensé crut voir son serment +s'exhaler dans la flamme avec ces pages qu'il avait juré de maintenir.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote676" name="footnote676"><b>Note 676: </b></a><a href="#footnotetag676">(retour) </a> Evagr., <span class="sc">III</span>, 30, 38.--Theodor. Lect., p. + 566.--Cedren., p. 358, 377.--Theophan., p. 123.--Zonar., t. <span class="sc">II</span>, p. + 45.--Conc., t. <span class="sc">IV</span>, p. 1185.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote677" name="footnote677"><b>Note 677: </b></a><a href="#footnotetag677">(retour) </a> Theophan., <i>Chron.</i>, p. 117.--Theodor. Lect., l. + <span class="sc">II</span>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote678" name="footnote678"><b>Note 678: </b></a><a href="#footnotetag678">(retour) </a> Imperator illico Chalcedonensium Actorum libellum, + quem Macedonius in arca sanctiore deposuerat per Calepodium + quemdam furtim sublatum conscidit atque igni tradidit. Nicephor., + <span class="sc">XVI</span>. 26.--Cf. Baron., <i>Ann. eccles.</i>, t. <span class="sc">IX</span>, p. 99.</blockquote> + +<p>La conscience ainsi allégée, Anastase ouvrit une campagne contre le +catholicisme: son plan d'attaque ne manqua ni d'habileté ni de +puissance. Il remit en vigueur l'hénotique de Zénon, qui avait le +caractère d'une loi de l'empire, et tout en affectant un grand zèle pour +ce formulaire qui anathématisait tous les autres, il lâcha la bride aux +nestoriens, aux eutychéens, aux ariens, en un mot à tout ce qui n'était +pas catholique. Toute hérésie lui semblait bonne, pourvu qu'elle reniât +le concile de Chalcédoine, son épouvantail. Il en résulta une anarchie +de doctrines sans exemple et sans nom. Anastase attaqua alors la +liturgie, dans laquelle il introduisit des innovations qui recélaient le +venin de ses doctrines; les prêtres résistèrent; le peuple se souleva, +mais des soldats, l'épée au poing, firent chanter une <i>doxologie</i> de la +façon de l'empereur<a id="footnotetag679" name="footnotetag679"></a><a href="#footnote679"><sup class="sml">679</sup></a>. Une troupe de moines syriens étant descendue +d'Asie à Constantinople pour assommer le patriarche, d'autres moines +accoururent le défendre; on se battit dans les cloîtres, on se battit +dans les églises. A Constantinople, où la population était en grande +majorité catholique, des processions de prêtres, de bourgeois, de +soldats, tous armés, se mirent à parcourir les rues sous les bannières +militaires jointes à celle de la croix, mêlant au chant des litanies des +cris de guerre et des malédictions contre l'empereur. Ces processions se +rendaient au cirque, où l'on tenait concile en plein vent. Une de ces +assemblées osa déposer Anastase<a id="footnotetag680" name="footnotetag680"></a><a href="#footnote680"><sup class="sml">680</sup></a>, qui la fit dissoudre à grands +coups de lance par les gardes du palais. Le peuple de son côté ne +montrait guère plus de modération. Tout prêtre suspect de complicité ou +simplement de faiblesse vis-à-vis d'Anastase était égorgé sans +miséricorde, et on promenait sa tête au bout d'une pique. Un moine et +une religieuse que l'empereur affectionnait périrent ainsi massacrés, et +leurs cadavres liés ensemble allèrent balayer le pavé des rues.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote679" name="footnote679"><b>Note 679: </b></a><a href="#footnotetag679">(retour) </a> Cum... omnibus ecclesiis, per libellum scriptum + edixit ut ter sanctum hymnum, non omisso addimento, in publicis + processionibus decantarent... tumultus vehemens exortus est, + multarum domorum visa incendia, et innumeræ cædes patratæ... + Theophan., p. 136.--Imperator cum in hynmo trisagio has voces + adjicere voluit: Qui crucifixus est pro nobis, gravissima seditio + exorta est, perinde quasi christiana religio funditus everteretur. + Evagr., <span class="sc">III</span>, 44.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote680" name="footnote680"><b>Note 680: </b></a><a href="#footnotetag680">(retour) </a> Populi confusa plebe contumeliosis vocibus + Anastasium impetente, et alium ad imperium advocante, Manichæum et + imperio prorsus indignum clamitans... Theophan., <i>Chronogr.</i>, p. + 136.</blockquote> + +<p>Ces horreurs présageaient une guerre civile, qui ne tarda pas à éclater, +et elle éclata précisément dans ces provinces du Danube ravagées si +violemment par la guerre étrangère, mais où la foi catholique était +enracinée. Un général illyrien, nommé Vitalianus, d'ancienne souche +barbare, leva le drapeau de l'orthodoxie catholique, sous lequel +accoururent par milliers les habitants des campagnes, les citadins, les +soldats. En trois jours, il réunit une grande armée. On laissait là sa +maison, sa famille à l'aventure, exposées au fer des Bulgares; les +garnisons romaines désertaient leur poste, pour courir à la croix; il se +présenta même des Huns comme auxiliaires de l'orthodoxie, et on les +accepta<a id="footnotetag681" name="footnotetag681"></a><a href="#footnote681"><sup class="sml">681</sup></a>. Vitalien marcha sur Constantinople et mit le siége devant +la Porte dorée; mais le sénat et les plus notables habitants +s'interposèrent pour empêcher une prise d'assaut. On négocia au nom +d'Anastase, dont on se rendit garant, et la guerre traîna en longueur. +Vitalien, que ses partisans voulaient nommer empereur<a id="footnotetag682" name="footnotetag682"></a><a href="#footnote682"><sup class="sml">682</sup></a>, mais qui +avait plus de foi que d'ambition, consentit enfin à traiter sous les +sécurités qu'on lui offrait. Ses conditions furent: le rappel des +évêques exilés, la convocation d'un concile œcuménique sous la +présidence de l'évêque de Rome, dont la foi dans ces difficiles matières +n'avait jamais varié, l'arbitrage du même évêque entre les prélats +orientaux et l'empereur en cas de dissentiment possible; et comme on +savait ce que valaient les serments d'Anastase, Vitalien exigea que le +sénat, le corps des magistrats et les premiers citoyens de la ville +souscrivissent aussi ces conditions<a id="footnotetag683" name="footnotetag683"></a><a href="#footnote683"><sup class="sml">683</sup></a>. Il se fit remettre en outre le +commandement suprême des forces stationnées dans le voisinage de +Constantinople. Ainsi Anastase fut placé sous la triple tutelle des +habitants de sa ville impériale, d'un de ses généraux et d'un évêque +étranger. On croyait avoir bien rivé sa chaîne, et il échappa. Le +concile œcuménique, toujours convoqué, une fois réuni, ne délibéra +jamais<a id="footnotetag684" name="footnotetag684"></a><a href="#footnote684"><sup class="sml">684</sup></a>; le pape ne gagna rien non plus sur l'empereur malgré sa +fermeté; Vitalien se vit enlever son commandement, et les catholiques +découragés remirent l'épée dans le fourreau. Ne penserait-on pas, à la +lecture de ces faits déjà vieux de treize siècles et demi, parcourir +sous des noms, des costumes, des formules différentes, le récit de +quelque événement d'hier? Ce roi en tutelle sous son peuple, ces +engagements écrits, ces serments arrachés, niés, éludés, tout cela ne +nous reporte-t-il pas à des scènes dont nous ou nos pères avons été +témoins? C'est que les passions des hommes et leurs allures sont les +mêmes, quel que soit le mobile qui les pousse et le court moment où ils +s'agitent: seulement sommes-nous bien sûrs d'avoir toujours eu dans nos +discordes politiques un mobile aussi respectable et aussi sérieux que +devait l'être pour des générations chrétiennes une atteinte portée au +dogme fondamental de leur foi?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote681" name="footnote681"><b>Note 681: </b></a><a href="#footnotetag681">(retour) </a> Vitalianus... ducens secum ingentem Hunnorum et + Bulgarorum numerum... Theophan., p. 137.--Anast., p. 54.--Cedren., + t. <span class="sc">I</span>, p. 360.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote682" name="footnote682"><b>Note 682: </b></a><a href="#footnotetag682">(retour) </a> Plebe... uno consensu, ceu jam declaratum + imperatorem, acclamante Vitalianum, Theophan., <i>loc. cit.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote683" name="footnote683"><b>Note 683: </b></a><a href="#footnotetag683">(retour) </a> Anastasius rebus in desperatis senatorii ordinis + nonnullos qui de pace agenda eum rogarent, misit: juravitque una + cum universo senatu episcopos exules se rovocaturum. His additum + voluit Vitalianus, ut unius cujusque scholæ principes idem + jurejurando assererent: et ita demum convocaretur synodus ad quam + pontifex romanus et cuncti accederent episcopi... Theophan., + <i>Chronogr.</i>, p. 137.--Cedren., t. <span class="sc">I</span>, p. 360.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote684" name="footnote684"><b>Note 684: </b></a><a href="#footnotetag684">(retour) </a> Accesserunt etiamnum ex diversis locis episcopi + circiter ducenti: qui a scelesto Imperatore delusi, re infecta + recessere. Theophan., <i>ibid.</i></blockquote> + +<p>On comprend maintenant comment, sans lâcheté et sans mériter toutes les +injures dont nous nous plaisons à poursuivre rétrospectivement à travers +l'histoire ce que nous appelons le Bas-Empire, le gouvernement romain, +dans les dernières années du <span class="sc">V</span>e siècle et le commencement du <span class="sc">VI</span>e, +pouvait n'attacher qu'une médiocre attention aux courses des Barbares, +Huns, Bulgares et Slaves, dans la vallée du Danube. Il fallut que +Constantinople elle-même et le siége de l'empire se trouvassent en péril +pour réveiller un peuple et un empereur absorbés dans les intérêts d'en +haut. Les places échelonnées pour couvrir les approches de la grande +cité n'arrêtaient pas toujours des détachements qui savaient se glisser +dans leurs intervalles d'autant plus aisément qu'ils se composaient de +cavalerie, d'une cavalerie agile, infatigable. A plusieurs reprises, on +put donc voir les enfants perdus des armées barbares pénétrer dans la +campagne de Constantinople, jusqu'au cœur de cette riche banlieue que +les contemporains nous dépeignent comme la plus délicieuse contrée du +monde. Il faut lire les écrivains du <span class="sc">VI</span>e siècle, et surtout Procope, +pour se faire une idée de ce qu'avaient produit, sous le beau ciel de la +métropole de l'Orient et autour de ses mers transparentes, les +merveilles des arts et du luxe jointes à celles de la nature. Lorsqu'ils +nous parlent de ces sites magnifiques qui dominent la Propontide, la +mer Noire ou le Bosphore, de ces eaux vives et abondantes, de ces villas +de marbre se dessinant sur des rideaux de forêts, de ces églises, de ces +palais, de ces jardins en amphithéâtre, rangés sur le contour des +golfes, «comme des perles dans un collier,» ils rencontrent le sentiment +et quelquefois l'expression d'une vraie poésie<a id="footnotetag685" name="footnotetag685"></a><a href="#footnote685"><sup class="sml">685</sup></a>. La terre même, +malgré toutes ses beautés, n'avait pas suffi au luxe de la Rome +orientale, et des môles jetés à grands frais faisaient étinceler +au-dessus de la mer des habitations de porphyre et d'or que la soie et +le cèdre garnissaient au dedans. Un peuple de statues de bronze ou de +marbre de Paros, reliques du génie des Hellènes, animait ces solitudes +enchantées. C'est là que les patriciens de Byzance venaient jouir d'un +repos voluptueux gagné trop souvent aux dépens des provinces, là que les +Rufin, les Eutrope, les Chrysaphius étalaient ces prodigalités +insolentes qui, après avoir soulevé contre eux la colère de leurs +contemporains, font encore leur condamnation dans l'histoire<a id="footnotetag686" name="footnotetag686"></a><a href="#footnote686"><sup class="sml">686</sup></a>. Qu'on +se figure l'effroi causé par l'apparition des bandes bulgares dans ce +paradis des Romains d'Orient! On oublia pour un moment la querelle des +deux natures, et pour un moment on pensa aux souffrances des malheureux +Mésiens.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote685" name="footnote685"><b>Note 685: </b></a><a href="#footnotetag685">(retour) </a> Procop., <i>Ædific.</i>, l. <span class="sc">I, V, VI, VIII</span> et pass.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote686" name="footnote686"><b>Note 686: </b></a><a href="#footnotetag686">(retour) </a> Hunc suburbanum agrum Bysantii cives, occupantque + decorantque, non solum ad vitæ usus sed ad luxum etiam insolentem, + deliciasque immodicas et ad omnem licentiam quam affert mortalibus + opulentia. Procop., <i>Ædific.</i>, <span class="sc">IV</span>, 9.</blockquote> + +<p>Ce fut alors qu'Anastase entreprit le grand ouvrage auquel son nom est +attaché, et dont les vestiges s'aperçoivent encore aujourd'hui à treize +lieues environ de Constantinople, du côté du couchant. Les Romains, dans +la défense de leur territoire, employaient fréquemment les remparts ou +murs fortifiés adossés à des obstacles naturels, et couvrant des +cantons, quelquefois même des provinces entières. Des portes y étaient +laissées de distance en distance pour les communications avec le dehors. +Gardés en temps ordinaire par quelques postes seulement, ces remparts +recevaient en temps de guerre l'armée défensive, qui s'y tenait à +couvert comme derrière une place forte. L'empire d'Orient comptait +nombre d'ouvrages de ce genre, qui se multiplièrent à mesure qu'il +fallut substituer les moyens matériels à l'esprit militaire; les +Thermopyles elles-mêmes en reçurent, et furent mieux défendues par une +ligne crénelée que par les poitrines des derniers Spartiates<a id="footnotetag687" name="footnotetag687"></a><a href="#footnote687"><sup class="sml">687</sup></a>. +Constantinople, comme on sait, était située sur un isthme que baignent +au midi la Propontide, au nord la mer Noire, et que le Bosphore sépare +de l'Asie. Anastase entreprit d'isoler du continent l'espèce de +presqu'île qui renfermait la ville et sa banlieue, et d'en faire une +île<a id="footnotetag688" name="footnotetag688"></a><a href="#footnote688"><sup class="sml">688</sup></a>, suivant l'expression des auteurs du temps. Pour cela, il traça +le plan d'une fortification qui la coupait d'une mer à l'autre dans une +longueur de dix-huit lieues<a id="footnotetag689" name="footnotetag689"></a><a href="#footnote689"><sup class="sml">689</sup></a>. Commencé en l'année 507, cet immense +travail fut exécuté rapidement: c'était un mur en pierre, garni d'un +fossé sur le front, haut de vingt pieds, large d'autant, et flanqué de +tours communiquant ensemble par des galeries. La muraille, à chacune de +ses extrémités, était protégée par le voisinage d'une ou de plusieurs +places de guerre: ainsi l'extrémité méridionale, qui plongeait dans la +Propontide, se trouvait encastrée, pour ainsi dire, entre Héraclée et +Sélymbrie, toutes deux puissamment fortifiées<a id="footnotetag690" name="footnotetag690"></a><a href="#footnote690"><sup class="sml">690</sup></a>. Par ce moyen, +Constantinople et les campagnes voisines furent mises à l'abri, sinon +d'une invasion, au moins d'une surprise et d'un coup de main. On +applaudit, sous ce rapport, à la sollicitude de l'empereur, sans +toutefois s'abuser sur l'étendue de la protection. Les gens sensés +comprirent que dans le cas d'une grande guerre, l'armée de défense ne +serait jamais assez nombreuse pour opposer une résistance égale sur un +front de dix-huit lieues, et qu'un ennemi avisé pourrait toujours +s'emparer d'une portion du mur, profiter des fortifications pour s'y +retrancher, et tenir de là son adversaire en échec<a id="footnotetag691" name="footnotetag691"></a><a href="#footnote691"><sup class="sml">691</sup></a>. Voilà ce que +purent annoncer et écrire les hommes prévoyants; mais le peuple de +Constantinople se crut en parfaite sûreté; l'empereur avait fait une +chose populaire, et ce fut assez pour le moment.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote687" name="footnote687"><b>Note 687: </b></a><a href="#footnotetag687">(retour) </a> Procop., <i>Hist. arcan.</i>, c. 27.--<i>Ædific.</i>, <span class="sc">IV</span>, 2.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote688" name="footnote688"><b>Note 688: </b></a><a href="#footnotetag688">(retour) </a> Urbem fere insulam pro peninsula efficit. Evagr., + <span class="sc">III</span>, 38.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote689" name="footnote689"><b>Note 689: </b></a><a href="#footnotetag689">(retour) </a> Imperator Anastasius, quadragesimo ab urbe lapide, + longos muros ædificavit, quibus gemina junxit maris littora, ubi + inter se bidui fere distant. Procop., <i>Ædif.</i>, <span class="sc">IV</span>, 9.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote690" name="footnote690"><b>Note 690: </b></a><a href="#footnotetag690">(retour) </a> Agath., <i>Hist.</i> <span class="sc">V</span>.--Procop. <i>Ædific.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote691" name="footnote691"><b>Note 691: </b></a><a href="#footnotetag691">(retour) </a> Neque enim fieri poterat, ut opus adeo spatiosum + vel satis haberet firmitatis, vel diligenter custodiretur. Certe + hostes, quacumque muros longos invaderent, omnes partis illius + custodes opprimebant nulle negotio, cæterosque ex improviso + adorti, calamitatem inferebant, quantam nemo verbis facile + exponat. Procop., <i>Ædific.</i>, <span class="sc">IV</span>, 9.</blockquote> + +<p>Huns, Bulgares et Slaves laissèrent la Mésie tranquille jusqu'en l'année +517, où leur retour est mentionné dans les chroniques byzantines. Une +d'elles le signale par ces lignes étranges, tout empreintes d'une +terreur mystique: «En la dixième indiction, sous le consulat d'Anastase +et d'Agapit, cette chaudière qui, suivant la prédiction du prophète +Jérémie, est allumée du côté de l'aquilon contre nous et nos péchés, +fabriqua des traits de feu, et avec ces traits fit de profondes +blessures à la plus grande partie de l'Illyrie<a id="footnotetag692" name="footnotetag692"></a><a href="#footnote692"><sup class="sml">692</sup></a>...» La Grèce fut +ravagée jusqu'aux Thermopyles, et l'Illyrie jusqu'à l'Adriatique; mais +l'ennemi n'approcha point de Constantinople. Les Barbares traînaient à +leur suite une multitude de prisonniers dont ils demandaient la rançon. +Mille livres d'or qu'Anastase envoya à Jean, préfet d'Illyrie, n'ayant +pas suffi à les racheter tous, beaucoup furent emmenés au delà du +Danube, beaucoup aussi furent égorgés par vengeance ou intimidation sous +les murs des villes qui refusaient d'ouvrir leurs portes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote692" name="footnote692"><b>Note 692: </b></a><a href="#footnotetag692">(retour) </a> Olla illa quæ, in Hieremia vate, ab Aquilone, + adversum nos nostraque delicta, sæpe succenditur, tela ignea + fabricavit; maximamque partem Illyrici iisdem jaculis + vulneravit... Marcellin. Comit., <i>Chron.</i>, ad ann. 517.</blockquote> + +<p>Anastase mourut d'un coup de foudre l'année suivante, +quatre-vingt-huitième de son âge et vingt-septième de son règne, et au +rêveur manichéen qui avait tant troublé l'empire succéda un vieux soldat +sans prétentions théologiques, mais dont le cœur était romain<a id="footnotetag693" name="footnotetag693"></a><a href="#footnote693"><sup class="sml">693</sup></a>. +Justin (il se nommait ainsi) était né à Bédériana<a id="footnotetag694" name="footnotetag694"></a><a href="#footnote694"><sup class="sml">694</sup></a>, dans la Dardanie +mésienne, et cette circonstance fut heureuse pour les provinces du +Danube, qui avaient tant besoin de secours. Tout autre soin cessant, +Justin s'occupa de les remettre en état de défense, et il commença un +travail de restauration de toutes les places fortes, lequel fut continué +et achevé plus tard par son neveu Justinien<a id="footnotetag695" name="footnotetag695"></a><a href="#footnote695"><sup class="sml">695</sup></a>. Les neuf années que +régna ce vieux soldat comptèrent parmi les plus paisibles de l'empire +d'Orient: on n'entendit parler ni de Slaves, ni de Huns, tant les +Barbares étaient convaincus qu'on ne les ménagerait point, s'ils osaient +se remontrer. Justin mourut en 527 d'une mort digne de sa vie. Une +ancienne blessure qu'il avait reçue à la jambe s'étant rouverte, la +gangrène l'emporta<a id="footnotetag696" name="footnotetag696"></a><a href="#footnote696"><sup class="sml">696</sup></a>. Son successeur, désigné d'avance, fut ce même +neveu qu'il avait associé à ses travaux sur le Danube ainsi qu'à +l'exercice de la puissance impériale, Justinien, dont le nom devait +avoir un si grand retentissement dans les siècles.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote693" name="footnote693"><b>Note 693: </b></a><a href="#footnotetag693">(retour) </a> Justinus pius imperator, vir ætatis provectæ, et + expertus rerum a militiæ cingulo exorsus, et ad senatus usque + ordinem promotus... Theophan., <i>Chronogr.</i>, p. 141.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote694" name="footnote694"><b>Note 694: </b></a><a href="#footnotetag694">(retour) </a> Justinius cujus Bederiana patria fuit. Procop., + <i>Hist. arcan.</i>, c. 6.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote695" name="footnote695"><b>Note 695: </b></a><a href="#footnotetag695">(retour) </a> Procop., <i>Ædif.</i>, l. <span class="sc">II</span>. passim. et l. <span class="sc">III</span>. c. + 2.--Malal., part. II, p. 159.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote696" name="footnote696"><b>Note 696: </b></a><a href="#footnotetag696">(retour) </a> Procop., <i>Hist. arcan.</i>, c. 9.--Accidit, ut + imperator Justinus ex ulcere pedis, quod ex ictu sagittæ in bello + contraxit, extingueretur... <i>Chron. Pasch.</i>, p. 334.</blockquote> + +<a name="cb4" id="cb4"></a> + <br> + +<h3>CHAPITRE QUATRIÈME</h3> + +<p>Justinien, empereur.--Jugements contradictoires sur ce prince.--Son +origine, son nom, sa famille.--Éducation de Justinien; son génie +universel, ses passions.--Il épouse la danseuse Théodora.--Commencements +de son règne.--Il entreprend de chasser les Vandales +d'Afrique.--Réapparition des Slaves et des Huns sur le Danube; ils sont +battus par Germain.--Défaite des Slovènes, mort do Khilbudius.--Les +Romains battus pal les Bulgares; Constantius, Acum et Godilas pris au +filet.--Affreux ravages de l'armée hunno-vendo-bulgare dans toute +l'Illyrie.--Justinien reprend les travaux de défense commencés par +Justin; ses prodigieuses constructions en Mésie et en Thrace.--Sourdes +hostilités des Gépides contre l'empire; ils surprennent +Sirmium.--Justinien appelle les Lombards en Pannonie et les oppose aux +Gépides.--Inimitié des deux peuples.--Ils s'envoient un défi à jour +marqué.--Tous les deux réclament l'assistance de l'empereur.--Justinien +donne audience à leurs délégués.--Discours des Lombards.--Discours des +Gépides.--Justinien se décide en faveur des Lombards.--Incident des +Goths Tétraxites.--Leurs ambassadeurs viennent demander un évêque à +l'empereur.--Origine et mœurs de ce peuple.--Révélations de ses +ambassadeurs au sujet des Huns coutrigours et outigours; Justinien suit +leurs conseils.--Ambassade envoyée à Sandilkh roi des +Outigours.--Sandilkh promet d'attaquer les Coutrigours toutes les fois +qu'ils attaqueront les Romains.--Gépides et Lombards se présentent pour +vider leur querelle; une terreur panique s'empare d'eux; leurs armées +s'enfuient au lieu de combattre.</p> + +<p class="mid large">527--548.</p> + +<p>L'histoire et le roman ont altéré à qui mieux mieux les traits de cette +grande figure de législateur conquérant, qui domine le <span class="sc">VI</span>e siècle et +tend la main en arrière aux Théodose, aux Constantin, aux +Septime-Sévère, aux Adrien. Le roman commença pour Justinien, au sein +de la Grèce du moyen âge, par la légende de Bélisaire aveugle et +mendiant, déjà répandue au <span class="sc">XII</span>e siècle<a id="footnotetag697" name="footnotetag697"></a><a href="#footnote697"><sup class="sml">697</sup></a>. Quant à l'histoire, elle +fut double pour lui dès son vivant: la même plume haineuse et vénale qui +le louait en public se chargea de le dénigrer en secret, le glorifiant +et le noircissant pour les mêmes actes, faisant de lui, ici un héros et +un ange, là un monstre plus détestable que Néron ou Domitien<a id="footnotetag698" name="footnotetag698"></a><a href="#footnote698"><sup class="sml">698</sup></a>, et +mieux encore, un esprit de ténèbres, un démon incarné sous les traits +d'un homme<a id="footnotetag699" name="footnotetag699"></a><a href="#footnote699"><sup class="sml">699</sup></a>. Entre ces deux excès de la flatterie et de la +méchanceté, le jugement de la postérité est resté indécis, et par une +tendance assez ordinaire à notre nature, qui préfère la satire au +panégyrique, ceux-là même à qui les actions publiques de Justinien +arrachent une admiration involontaire, s'empressent de la tempérer par +la lecture des <i>Mémoires secrets</i><a id="footnotetag700" name="footnotetag700"></a><a href="#footnote700"><sup class="sml">700</sup></a>. Nous tâcherons d'écarter ces +nuages, et de montrer ce césar des jours de déclin, tel que l'ont pu +voir les contemporains impartiaux. Sa personnalité remplit tellement +tout son siècle, même quand il n'est plus, qu'on ne saurait l'abstraire +des faits sans les laisser incomplets. D'ailleurs la vie privée des +empereurs romains est un élément nécessaire à l'intelligence du monde +romain. L'éducation de palais, sous les gouvernements héréditaires, +jette trop souvent les princes dans un moule uniforme; en tout cas, elle +tend à les séparer de leurs sujets et de leur temps. Sous un +gouvernement électif, où les caractères arrivent tout trempés à la +souveraine puissance, le prince est presque toujours un des types +saillants de son époque, et on peut étudier en lui comme une image +résumée des sujets. Quelques détails sur Justinien et sa famille +justifieront cette vérité.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote697" name="footnote697"><b>Note 697: </b></a><a href="#footnotetag697">(retour) </a> Tzetzes, <i>Chiliad.</i> <span class="sc">III</span>, v. 339, seqq.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote698" name="footnote698"><b>Note 698: </b></a><a href="#footnotetag698">(retour) </a> Domitiani et vultum et fortunam refert. Procop., + <i>Hist. arcan.</i>, 8.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote699" name="footnote699"><b>Note 699: </b></a><a href="#footnotetag699">(retour) </a> Ferunt Justiniani matrem narrasse, hunc non + Sabbatii conjugis aut hominum cujuspiam esse sobolem; sed eo + gravida anetquam esset, quamdam dæmonis speciem ad se + ventitasse... Perniciosus dæmon... Procop., <i>Hist. arcan.</i>, 12.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote700" name="footnote700"><b>Note 700: </b></a><a href="#footnotetag700">(retour) </a> Ces <i>Mémoires secrets</i> ou <i>Anecdotes</i> de Procope + sont un libelle que le secrétaire de Bélisaire s'est amusé à + composer contre Bélisaire lui-même, Justinien, Theodora, en un mot + contre tous les personnages au milieu desquels il vivait et + auxquels il n'épargnait pas les flatteries publiques.</blockquote> + +<p>Vers l'an 474, et pendant le règne de l'empereur Léon, étaient arrivés +de Bédériana à Constantinople trois jeunes paysans qui, un bâton à la +main et un savon de poil de chèvre sur l'épaule, avec quelques pains +noirs<a id="footnotetag701" name="footnotetag701"></a><a href="#footnote701"><sup class="sml">701</sup></a>, venaient chercher fortune dans la ville impériale. Comme ils +étaient grands et bien tournés, un recruteur les enrôla dans la milice +du palais<a id="footnotetag702" name="footnotetag702"></a><a href="#footnote702"><sup class="sml">702</sup></a>, où ils firent tous trois leur chemin, moitié par leur +bravoure, moitié par la souplesse et l'habileté de conduite qui +distinguait les montagnards de leur pays. L'un d'eux fut l'empereur +Justin, qui de grade en grade était devenu commandant supérieur de ces +mêmes milices palatines où il avait été simple soldat. A la mort +d'Anastase, l'eunuque grand-chambellan, voulant faire pencher le choix +de l'armée vers une de ses créatures, remit à Justin une grande somme +d'argent pour la distribuer aux soldats: Justin la prit, la distribua, +fut lui-même proclamé auguste<a id="footnotetag703" name="footnotetag703"></a><a href="#footnote703"><sup class="sml">703</sup></a>, et l'on rit beaucoup du tour que le +capitaine des gardes avait joué au grand-chambellan. Quand Justin eut sa +fortune faite, il appela près de lui sa sœur Béglénitza, femme d'un +paysan de Taurésium, nommé Istok, et leur fils Uprauda, qu'il voulut +élever comme sien, car il n'avait point d'enfants<a id="footnotetag704" name="footnotetag704"></a><a href="#footnote704"><sup class="sml">704</sup></a>. Les trois +campagnards déposèrent en même temps que leur costume illyrien, leurs +noms, qui auraient par trop égayé la haute société de Constantinople; on +leur donna des noms latins sonores, on leur fabriqua même une généalogie +qui les faisait descendre d'une branche de la noble famille des Anicius, +implantée autrefois en Dardanie. En vertu de ce baptême latin, +Béglénitza devint Vigilantia; Istok, Sabbatius; et Uprauda prit ce nom +de Justinianus qu'il a su rendre immortel.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote701" name="footnote701"><b>Note 701: </b></a><a href="#footnotetag701">(retour) </a> Tres in Illyria nati exercendisque agris assueti + adolescentes... Zimmarchus, Ditybistus et Justinus, pedibus + Bysantium veniunt, rejectis post terga sagis in quibus præter + secundarios panes, nihil eis quod reconderent, ex re domestica + fuit. Procop., <i>Hist. arcan.</i>, 6.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote702" name="footnote702"><b>Note 702: </b></a><a href="#footnotetag702">(retour) </a> Numeris militaribus inscripti ab Imperatore, utpote + egregia corporis forma conspicui, ad regiæ custodiam seliguntur. + <i>Id., ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote703" name="footnote703"><b>Note 703: </b></a><a href="#footnotetag703">(retour) </a> Evagr., <span class="sc">IV</span>, 1.--Procop., <span class="sc">I</span>, 9.--<i>Chron. Pasch.</i>, p. + 331.--Zon, <span class="sc">XIV</span>, t. <span class="sc">II</span>, p. 58.--Cedren., t. <span class="sc">I</span>, p. 363.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote704" name="footnote704"><b>Note 704: </b></a><a href="#footnotetag704">(retour) </a> Biglenitza... Istokus... Uprauda... Theophil. <i>Vit. + Justinian.</i></blockquote> + +<p>Le pâtre de l'Hémus n'avait pas reçu dans son enfance une éducation bien +soignée, s'il est vrai, comme le raconte Procope, qu'il ne pouvait +signer son nom qu'à l'aide d'une lame d'or évidée dont il suivait les +traits avec sa plume<a id="footnotetag705" name="footnotetag705"></a><a href="#footnote705"><sup class="sml">705</sup></a>; en tout cas, il voulut qu'il en fût tout +autrement de son neveu. Le jeune Uprauda reçut les meilleurs maîtres en +toute chose, et les étonna par l'activité insatiable et l'universalité +de son intelligence: éloquence, poésie, droit, théologie, art militaire, +architecture, musique, il voulut tout savoir et sut tout. Devenu +empereur, il travailla lui-même à ces monuments éternels du droit qui +font sa première gloire<a id="footnotetag706" name="footnotetag706"></a><a href="#footnote706"><sup class="sml">706</sup></a>. Ses rapports au sénat étaient toujours +son ouvrage, et il les improvisait souvent, quoique avec un accent un +peu rude, et qui décelait son origine illyrienne<a id="footnotetag707" name="footnotetag707"></a><a href="#footnote707"><sup class="sml">707</sup></a>. L'église grecque +chante encore aujourd'hui une des hymnes qu'il composa, et dont il +faisait aussi la musique<a id="footnotetag708" name="footnotetag708"></a><a href="#footnote708"><sup class="sml">708</sup></a>. Enfin plusieurs monuments de +Constantinople et des provinces furent construits sur ses plans ou +d'après ses avis<a id="footnotetag709" name="footnotetag709"></a><a href="#footnote709"><sup class="sml">709</sup></a>. Quant à la guerre et à ses accessoires, il en +acquit la théorie et la pratique comme tous les jeunes Romains, soit +dans les camps, soit sur les champs de bataille. Cette éducation ne prit +tout son développement que lorsque Justin fut devenu empereur: Justinien +avait alors trente-cinq ans. Mais au plus fort de cet enfantement de son +génie, une passion plus profonde, plus indomptable encore que celle du +savoir, vint maîtriser son cœur: il s'éprit de la danseuse Théodora, qui +était alors la fable de Constantinople par le désordre de ses mœurs non +moins que par son étonnante beauté. Quelles que fussent les +représentations de sa mère, les refus de son oncle, les prohibitions +mêmes de la loi, qui défendait de tels mariages, les comédiennes ainsi +que les prostituées étant réputées personnes infâmes, avec qui le +mariage était nul, Justinien voulut l'épouser, et son ardente +opiniâtreté fit tout fléchir. Il fallut que le vieux soldat fît lui-même +réformer la loi qui protégeait l'honneur de son nom<a id="footnotetag710" name="footnotetag710"></a><a href="#footnote710"><sup class="sml">710</sup></a>. Au reste, +malgré les vices de cette femme et les maux que son orgueil, ses +rancunes et son immoralité purent causer à l'empire, on hésite à +condamner sans rémission celui qui l'épousa, quand on voit quel amour +sincère, quel culte fidèle et presque pieux il porta toute sa vie «à la +très-respectable épouse que Dieu lui avait donnée<a id="footnotetag711" name="footnotetag711"></a><a href="#footnote711"><sup class="sml">711</sup></a>;» c'est ainsi +qu'il s'exprime dans une de ses lois. Théodora balançait d'ailleurs ses +grands vices par de grandes qualités: un esprit pénétrant, toujours en +éveil, un jugement sûr, une décision à laquelle Justinien dut au moins +une fois son trône et sa vie<a id="footnotetag712" name="footnotetag712"></a><a href="#footnote712"><sup class="sml">712</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote705" name="footnote705"><b>Note 705: </b></a><a href="#footnotetag705">(retour) </a> Calamus colore imbutus... huic principi tradebatur + in manum, quam alii prehensantes ducebant, circumagebantque + calamum per quatuor litterarum formas, nempe singulas tabellæ + incisuras... Procop., <i>Hist. arcan.</i>, 6.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote706" name="footnote706"><b>Note 706: </b></a><a href="#footnotetag706">(retour) </a> Legibus præ nimia obscuris multitudine, et + manifesta inter se pugna confusis, admota manu, optima + conciliatione sublato ipsarum dissidio, jus conservavit. Procop., + <i>Ædif., in proœm.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote707" name="footnote707"><b>Note 707: </b></a><a href="#footnotetag707">(retour) </a> Quæ sibi scripto respondenda forent, hæc non, uti + mos est, quæstori committebat, sed ut plurimum sumebat sibi + pronuncianda, licet ei barbare sonaret oratio. Procop., <i>Hist. + arcan.</i>, 14.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote708" name="footnote708"><b>Note 708: </b></a><a href="#footnotetag708">(retour) </a> Nicol. Alem. in <i>Hist. arcan.</i> Procop., <i>Not. Edit. + Venet.</i>, 1729; t. <span class="sc">II</span>, p. 361.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote709" name="footnote709"><b>Note 709: </b></a><a href="#footnotetag709">(retour) </a> Procop., <i>Ædif.</i>, pass.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote710" name="footnote710"><b>Note 710: </b></a><a href="#footnotetag710">(retour) </a> Tum is cum Theodora moliri nuptias aggreditur; nam + cum viris senatoriis (quod prisca lege cautum est) uxorem ducere + meretricem non liceat, ille principem adigit, ad legem nova + constitutione evertendam; et exinde Theodoræ matrimonio jungitur. + Procop., <i>Hist. arcan.</i>, c. 9.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote711" name="footnote711"><b>Note 711: </b></a><a href="#footnotetag711">(retour) </a> Apud nos... participem consilii sumentes eam, quæ a + Deo data est nobis piissimam conjugem. Justinian. <i>Novell.</i>, 8.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote712" name="footnote712"><b>Note 712: </b></a><a href="#footnotetag712">(retour) </a> Lors de la révolte dite <i>Nicâ</i>, où Justinien + découragé et prêt à quitter Constantinople, fut soutenu par + Théodora et sauvé par Bélisaire.</blockquote> + +<p>Ce prince était d'une taille au-dessus de la moyenne; il avait les +traits réguliers, le visage coloré, la poitrine large, l'air serein et +gracieux; ses oreilles étaient mobiles, conformation déjà remarquée dans +Domitien, et qui fournit contre le nouvel empereur plus d'une allusion +méchante<a id="footnotetag713" name="footnotetag713"></a><a href="#footnote713"><sup class="sml">713</sup></a>. On raconte qu'il prenait plaisir à se vêtir à la manière +des Barbares, surtout à celle des Huns. Il menait dans son palais la vie +austère des anachorètes; pendant un carême (c'est lui-même qui nous le +dit, non sans un peu d'ostentation), il ne mangea point de pain, ne but +que de l'eau, et prit pour toute nourriture, de deux jours l'un, un peu +d'herbes sauvages assaisonnées de sel et de vinaigre<a id="footnotetag714" name="footnotetag714"></a><a href="#footnote714"><sup class="sml">714</sup></a>. Il dormait à +peine quelques heures, et se réveillait au milieu de la nuit pour +travailler aux affaires de l'État et à celles de l'Église, ou parcourir, +en proie à une agitation fébrile, les longues galeries du palais<a id="footnotetag715" name="footnotetag715"></a><a href="#footnote715"><sup class="sml">715</sup></a>. +C'était pendant ces heures d'insomnie et de méditation solitaire qu'il +se familiarisait avec les grands desseins qui germaient dans sa tête, et +qui finirent par lui sembler à lui-même des inspirations de Dieu. Ces +habitudes passablement étranges accréditèrent les fables dans lesquelles +on le peignit comme un démon, un esprit malfaisant qui ne dormait point, +ne mangeait point, et n'avait d'humain que l'apparence<a id="footnotetag716" name="footnotetag716"></a><a href="#footnote716"><sup class="sml">716</sup></a>. Cette +faculté de doubler ainsi les heures de la vie permit à Justinien, arrivé +tard à l'empire, puisqu'il avait déjà quarante-cinq ans, de faire plus à +lui seul que beaucoup de grands empereurs pris ensemble.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote713" name="footnote713"><b>Note 713: </b></a><a href="#footnotetag713">(retour) </a> Erat Justinianus imperator tereti facie; + pectorosus, candidus, recalvaster, rotundis oculis, formosus, + florido aspectu, subridens; subcano capite, mento rasus ritu + Romanorum, naso justo... <i>Chron. Pasch.</i>, p. 375.--Corpore neque + procero fuit, neque pusillo nimis, sed quo staturam justam non + excederet... cui et aures subinde agitarentur. Procop., <i>Hist. + arcan.</i>, 8.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote714" name="footnote714"><b>Note 714: </b></a><a href="#footnotetag714">(retour) </a> Sæpe unum atque alterum diem noctemque cibo + abstinuit, præsertim ejus festi pervigiliis, quod Pascha dicimus, + quandoque biduum brevi aqua, et agresti olere victitans... + Procop., <i>Hist. arcan.</i>, 13.--Justinian., <i>Novell.</i>, 8, 30.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote715" name="footnote715"><b>Note 715: </b></a><a href="#footnotetag715">(retour) </a> Horam somno indulgens, reliquum tempus continuis + terebat deambulationibus. Procop. <i>ibid.</i>--Et non in vano vigilias + ducimus, sed in hujus modi eas expendimus consilia, pernoctantes, + et noctibus sub æqualitate dierum utentes. Justinian., <i>Novell.</i>, + 8.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote716" name="footnote716"><b>Note 716: </b></a><a href="#footnotetag716">(retour) </a> Dirum et furiale caput is videbatur qui nunquam + potus, cibi, vel somni expletus satietate... intempesta nocte + regiam obambulabat... Procop., <i>Hist. arcan.</i>, 14.</blockquote> + +<p>A peine sur le trône, il commença ce grand ouvrage de législation qui +subsiste depuis tant de siècles, et sert de fanal aux législateurs des +peuples modernes à mesure que ceux-ci se dégagent des ténèbres du moyen +âge. La conception d'un Code unitaire se liait dans son esprit à la +reconstruction du monde romain, dont il colligeait, éclaircissait, +simplifiait les lois en les adaptant au changement des mœurs; puis il +confia aux armes le soin de créer cet empire à qui il avait préparé un +Code.</p> + +<p>Si l'on veut bien comprendre Justinien, il faut le saisir à ce moment +solennel où il jette son pays dans la plus héroïque et la plus imprévue +des entreprises, la guerre d'Afrique contre les Vandales, que devait +suivre celle d'Italie contre les Goths, puis une troisième qu'il +méditait en Espagne, et peut-être une quatrième en Gaule, partout enfin +où des dominations barbares s'étaient assises sur les dépouilles de +Rome. Il n'avait point d'armée: il s'en fait une en portant d'abord la +guerre en Perse, où il dicte la paix, et de cette campagne sortent des +généraux capables de tout oser et de tout accomplir, Bélisaire, Narsès +et Germain. Quand il entretient son conseil privé de ses projets sur +l'Afrique, il ne rencontre qu'étonnement, incrédulité et terreur. Ses +ministres les plus complaisants croient lui rendre service en le +combattant. On s'était habitué à considérer l'Afrique comme perdue et +les Vandales comme invincibles; on ne savait plus trop bien ce qu'était +cette ancienne province de l'empire, avec laquelle les rapports même +commerciaux étaient à peu près rompus, puisque le préfet du prétoire +soutint dans le conseil qu'il faudrait plus d'un an pour pouvoir envoyer +un ordre aux armées et en recevoir la réponse. Les soldats, qui se +rappellent peut-être Charybde et Scylla, s'effraient d'une campagne de +mer, et le peuple murmure à l'idée d'une augmentation d'impôts<a id="footnotetag717" name="footnotetag717"></a><a href="#footnote717"><sup class="sml">717</sup></a>. +Resté seul de son avis, Justinien commençait à douter de lui-même, quand +la religion le raffermit. Un évêque arrivé du fond de l'Orient à +Constantinople, lui demande audience et lui parle en ces termes: +«Prince, Dieu qui révèle quelquefois par des songes sa volonté à ses +serviteurs, m'envoie ici, pour te réprimander<a id="footnotetag718" name="footnotetag718"></a><a href="#footnote718"><sup class="sml">718</sup></a>: «Justinien, m'a-t-il +dit, hésite à délivrer mon Église du joug des Vandales, ces impies +ariens. Que craint-il? Ne sait-il pas que je combattrai pour lui? Qu'il +prenne les armes, et je le ferai maître de toute l'Afrique!<a id="footnotetag719" name="footnotetag719"></a><a href="#footnote719"><sup class="sml">719</sup></a>» +Justinien crut avec bonheur à ce songe, qui répondait à sa pensée: +l'instinct religieux lui rend la foi politique, et, sous cette double +illumination, il ouvre la série des rapides et brillantes campagnes où +l'on vit Constantinople délivrer Rome et reconquérir Carthage. Le reste +des projets qu'avait pu concevoir Justinien demandait plus que la vie +d'un homme, et malheureusement il n'eut pas de successeur. On a dit, +pour rabaisser sa gloire, qu'il devait ses victoires à ses généraux; +mais l'idée et la direction de la guerre, à qui les dut-il sinon à +lui-même? Son règne donna à l'empire quatre généraux comparables à ceux +des beaux temps de Rome, Bélisaire, Narsès et les deux Germain: pareille +bonne fortune n'arrive jamais qu'aux grands rois.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote717" name="footnote717"><b>Note 717: </b></a><a href="#footnotetag717">(retour) </a> Procop., <i>Bell. Vand.</i>, <span class="sc">I</span>, 10, <span class="sc">XI</span>, 24; <i>Ædif.</i>, <span class="sc">VI</span>, + 4.--Theophan., <i>Chronogr.</i>, p. 160.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote718" name="footnote718"><b>Note 718: </b></a><a href="#footnotetag718">(retour) </a> Quidam Orientis episcopus alas et animos addidit + imperatori, somnium sibi a Deo immissum asserens... Theophan., + <i>Chronogr.</i>, p. 161.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote719" name="footnote719"><b>Note 719: </b></a><a href="#footnotetag719">(retour) </a> Cum ipso enim militabo, et Libyæ dominum + constituam. Theophan., <i>ibid.</i></blockquote> + +<p>Les barbares de la Slavie et de la Hunnie, qui n'avaient point remué +pendant tout le règne de Justin, reparurent dès qu'il fut mort, comme +pour sonder le nouvel empereur. Choisissant toujours l'hiver pour +franchir le Danube, ils s'élancèrent dans la petite Scythie, et déjà ils +menaçaient la Thrace quand Germain les défit dans une grande +bataille<a id="footnotetag720" name="footnotetag720"></a><a href="#footnote720"><sup class="sml">720</sup></a>. Trois ans après, ce fut le tour des Slovènes, que le +maître des milices de Thrace, Khilbudius, rejeta sur la rive gauche du +Danube, puis au delà des Carpathes, et il leur fit une rude guerre au +milieu de leurs villages; mais il périt pendant une marche imprudente, +où il se laissa envelopper. Khilbudius était Slave d'origine et +excellent pour les guerres qui se faisaient sur le Danube; sa mort parut +aux Barbares un vrai triomphe et leur rendit toute leur audace<a id="footnotetag721" name="footnotetag721"></a><a href="#footnote721"><sup class="sml">721</sup></a>. Les +Bulgares ne tardèrent pas à se remettre de la partie; ce fut encore la +même émulation de pillage et de cruautés. Un jour que les Bulgares +battus par les Romains regagnaient à toute bride le Danube, les légions, +revenant joyeuses à leur camp sans beaucoup d'ordre et de prudence, +tombèrent dans une division bulgare que l'on supposait, fort loin. Les +Romains surpris commencèrent à se débander, et furent bientôt en pleine +déroute. Au milieu de ce désordre, les cavaliers ennemis, pénétrant dans +les rangs des fuyards, faisaient la chasse aux officiers, les enlevant +avec leurs filets pour en avoir plus tard rançon. Ils jetèrent ainsi +leurs lacs sur les trois commandants de l'armée romaine qu'ils +réussirent à emmaillotter: c'étaient Constantius, Godilas et Acum<a id="footnotetag722" name="footnotetag722"></a><a href="#footnote722"><sup class="sml">722</sup></a>. +Godilas, encore libre d'une main, trancha les mailles du filet avec son +poignard et s'échappa; les deux autres furent pris. Constantius se +racheta au prix de mille pièces d'or; mais Acum fut emmené en esclavage. +Il était Hun, originaire des colonies mésiennes et converti au +christianisme<a id="footnotetag723" name="footnotetag723"></a><a href="#footnote723"><sup class="sml">723</sup></a>: l'empereur lui-même l'avait tenu sur les fonts de +baptême. Peut-être ces circonstances bien connues des Bulgares à cause +du grade élevé d'Acum attirèrent-elles sur lui un traitement plus +rigoureux. Sept ans de tranquillité succédèrent à ces brigandages; puis +la guerre recommença en 538, mais plus sérieusement cette fois.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote720" name="footnote720"><b>Note 720: </b></a><a href="#footnotetag720">(retour) </a> Antæ Sclavenorum accolæ, transito Istro, in + Romanorum fines cum magno exercitu irruperunt. Germanus recens ab + Imperatore creatus magister militum totius Thraciæ, inito cum + hostium copiis prælio, vi illas profligavit, et fere ad + internecionem cecidit... Procop., <i>Bell. Goth.</i>, <span class="sc">III</span>, 40.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote721" name="footnote721"><b>Note 721: </b></a><a href="#footnotetag721">(retour) </a> Chilbudium imperator... militari Thraciæ magisterio + ornatum, Istri fluminis custodiæ præfecit, atque operam dare + jussit, ut amnis transitu Barbari in posterum prohiberentur. Post + annos tres... duro certamine inito, Romani multi cecidere, atque + in his militum magister Chilbudius. Procop., <i>Bell. Goth.</i>, <span class="sc">III</span>, + 14.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote722" name="footnote722"><b>Note 722: </b></a><a href="#footnotetag722">(retour) </a> Constantiam, Acum et Godilam fugientes, soco velut + reste interceperunt Godilas soco sicæ opera rescisso effugit, + Constantius autem una cum Acum vivus comprehensus est. Theophan., + <i>Chronogr.</i>, p. 184.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote723" name="footnote723"><b>Note 723: </b></a><a href="#footnotetag723">(retour) </a> Acum patria Hunnus, quem e sacro fonte suscepit + Imperator. Thsophan., <i>ibid.</i></blockquote> + +<p>Les Barbares avaient bien choisi le moment pour tenter une attaque sur +le nord de l'empire, dont toutes les troupes étaient engagées en Italie. +Le sort même de Bélisaire, bloqué dans les murs de Rome, put sembler +quelque temps compromis; c'est ce qu'avaient pensé les Franks, qui de +l'alliance des Romains venaient de passer à celle des Goths moyennant la +cession de la province narbonnaise<a id="footnotetag724" name="footnotetag724"></a><a href="#footnote724"><sup class="sml">724</sup></a>. Présentant à tous les peuples +germains la cause des Goths comme celle de la Germanie elle-même, ils +les excitaient à prendre les armes, espérant créer une forte diversion +du côté du Danube. Les Germains, à leur tour, ne manquèrent pas de +stimuler les populations de race différente qui étaient voisines du +fleuve. Ce fut probablement par suite de ces provocations que les Antes, +les Bulgares et les Huns repassèrent leurs limites en 538. Ne trouvant +point d'obstacles à leur marche, ils s'éparpillèrent dans toutes les +directions. Trente-deux châteaux forcés en Illyrie, la Chersonèse de +Thrace envahie, la côte de l'Asie Mineure dévastée par une bande qui +franchit l'Hellespont entre Sestos et Abydos, furent les événements +désastreux de cette guerre<a id="footnotetag725" name="footnotetag725"></a><a href="#footnote725"><sup class="sml">725</sup></a>. Une autre bande gui s'avança, jusqu'aux +Thermopyles, trouvant le passage fermé d'une muraille, tourna le défilé +par les sentiers de l'Œta, et, se jetant sur l'Achaïe, la ravagea +jusqu'au golfe de Corinthe<a id="footnotetag726" name="footnotetag726"></a><a href="#footnote726"><sup class="sml">726</sup></a>. Comme une inondation se retire des +ruines qu'elle a faites, les Barbares regagnèrent ensuite leur pays, +repus de carnage, chargés de dépouilles, et maîtres de cent vingt mille +prisonniers romains qui étaient pour eux un butin vivant<a id="footnotetag727" name="footnotetag727"></a><a href="#footnote727"><sup class="sml">727</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote724" name="footnote724"><b>Note 724: </b></a><a href="#footnotetag724">(retour) </a> Procop., <i>Bell. Goth.</i>, <span class="sc">I</span>, 13.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote725" name="footnote725"><b>Note 725: </b></a><a href="#footnotetag725">(retour) </a> Ab Ionio sinu ad ipsa Bysantii suburbia, continenti + cursu, omnia populati, Barbari castella in Illyrico <span class="sc">XXXII</span> + ceperunt... Procop., <i>Bell. Pers.</i>, <span class="sc">II</span>, 4; <i>Ædific.</i>, <span class="sc">IV</span>, + 11.--Marcellin. Com., <i>Chron.</i>, ad ann., 538.--Jorn., <i>Temp., + Succ.</i>--Theophan., <i>Chronogr.</i>, p. 185.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote726" name="footnote726"><b>Note 726: </b></a><a href="#footnotetag726">(retour) </a> Cum ad Thermopylas manum oppugnandis mœnibus + admovissent, a custodibus fortissime repulsi, dum viarum aufractus + explorant, præter opinionem invenere tramitem quo in montem illic + eminentem evaditur. Procop., <i>Bell. Pers.</i>, <span class="sc">II</span>, 4.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote727" name="footnote727"><b>Note 727: </b></a><a href="#footnotetag727">(retour) </a> Cum opulenta præda captivorumque centum ac viginti + millibus domum, obsistente nemine, remigrarunt. Procop., <i>loc. + cit.</i></blockquote> + +<p>Justinien désespéré reprit alors le grand travail de défense auquel il +avait coopéré sous le règne de son oncle, et que d'autres besoins lui +avaient fait suspendre. Il le reprit avec une activité que rien ne +ralentit plus. Ce fut une œuvre prodigieuse qui embrassa non-seulement +la rive droite du Danube, et l'intérieur des provinces de Scythie, de +Mésie, de Dardanie et de Thrace, mais, au delà du fleuve, tous les +points importants de la rive gauche qui avaient été abandonnés depuis +deux siècles. Singidon, Viminacium, Bononia, Ratiaria, Noves, en un mot +toutes les grandes places de la Haute et de la Basse-Mésie sortirent de +leurs ruines; toutes furent réparées, beaucoup furent agrandies: de +simples châteaux devinrent des villes, des tours se transformèrent en +citadelles, suivant les besoins de la situation. Sur la rive gauche, les +forts de Constantin et de Maxence furent réoccupés, et la tour qui +servait jadis de tête au pont de Trajan du côté des Barbares, relevée +sous le nom de <i>tour Théodora</i>, domina de nouveau les gorges du +fleuve<a id="footnotetag728" name="footnotetag728"></a><a href="#footnote728"><sup class="sml">728</sup></a>. La petite Scythie, route ordinaire des incursions nomades, +reçut de nombreux ouvrages de défense, tant sur le fleuve que sur la +mer. Il s'y trouvait de vieux châteaux démantelés dont les Slaves +avaient fait leurs repaires<a id="footnotetag729" name="footnotetag729"></a><a href="#footnote729"><sup class="sml">729</sup></a>; on en délogea ces brigands pour y +replacer des garnisons romaines. Enfin dans l'intérieur du pays, entre +le Danube et l'Hémus, Justinien fortifia tout ce qui était susceptible +de l'être. Il fit construire aussi çà et là de grandes enceintes +crénelées propres à recevoir, en cas d'invasion, les paysans avec leurs +familles et leurs meubles.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote728" name="footnote728"><b>Note 728: </b></a><a href="#footnotetag728">(retour) </a> Tum quoque Trajanus bina castella imposuit utrique + fluminis ripæ; atque horum quidem alterum, quod in adverso est + continente, <i>Theodoram</i>; alterum vero situm in Dacia, vocabulo.... + utique latino, <i>Pontem</i> appellarunt... Procop., <i>Ædific.</i>, <span class="sc">IV</span>, 6.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote729" name="footnote729"><b>Note 729: </b></a><a href="#footnotetag729">(retour) </a> Arx vetus erat Ulmiton dicta, quæ quoniam Sclavenis + barbaris grassatoribus diu sedem præbuerat, vacabat penitus, nec + jam nisi nomen servabat: tota a fundamentis reædificata, oram + illam ab incursibus et insidiis Sclavenorum liberam reddidit. + Procop., <i>Ædific.</i>, <span class="sc">IV</span>, 7.</blockquote> + +<p>Ces précautions salutaires n'étaient pas prises seulement contre les +Huns et les Slaves; la crainte des Gépides y avait bien sa part. Ce +peuple, longtemps à la solde de l'empire en qualité d'ami, resta fidèle +à l'alliance romaine tant que les Goths, auxquels il servait de +contre-poids, occupèrent la Pannonie. Quand ceux-ci eurent transporté +leurs demeures en Italie, les Gépides voulurent s'emparer des plaines de +la Save, mais ils rencontrèrent l'opposition des Romains, qui +revendiquaient pour eux-mêmes la possession du pays. Ils s'en vengèrent +alors par des hostilités tantôt sourdes, tantôt déclarées. Ce n'était +pas, comme chez beaucoup de peuples germains, la violence franche et +brutale qui caractérisait les relations des Gépides avec leurs voisins; +leur politique avait quelque chose de cauteleux et de sournois, qui +semblait vouloir singer la politique byzantine. Tout en protestant de +leur bonne foi, ils empiétaient chaque jour sur quelque portion des +plaines de la Save; ils se glissèrent même dans les murs de Sirmium, +qu'ils refusèrent ensuite d'évacuer<a id="footnotetag730" name="footnotetag730"></a><a href="#footnote730"><sup class="sml">730</sup></a>. On connut bientôt aussi leur +participation aux pillages des Slaves et leurs intrigues avec les +Franks. Cette conduite inquiétait à bon droit le gouvernement impérial, +qui, absorbé par la guerre d'Italie, sentait sa faiblesse sur le Danube. +Pour se garantir de ce côté, Justinien fit descendre les Lombards du +plateau de la Bohême, où ils étaient comme en observation, et leur +abandonna, sur la rive droite du Danube, non-seulement l'ancien domaine +des Ostrogoths en Pannonie, mais aussi la partie du Norique qu'avaient +habité les Ruges avant leur passage au delà des Alpes. Il concéda ces +territoires aux Lombards sous les conditions de sujétion politique et de +service militaire attachées au titre de fédéré<a id="footnotetag731" name="footnotetag731"></a><a href="#footnote731"><sup class="sml">731</sup></a>. C'était une +barrière vivante qu'il voulait placer entre les Gépides et lui. Anastase +avait fait la même chose en petit quelques années auparavant, en +colonisant des Hérules dans les campagnes de Singidon<a id="footnotetag732" name="footnotetag732"></a><a href="#footnote732"><sup class="sml">732</sup></a>. Cet +expédient, fort usité par le gouvernement romain, ne réussit qu'à demi +cette fois, à cause du caractère des Lombards, réputés féroces et +turbulents entre tous les Germains. Leur nouvelle position ne leur fit +point démentir leur renommée: ce furent assurément de rudes voisins pour +les Gépides, qu'ils étaient chargés de tourmenter, mais ils ne se +montrèrent guère plus doux pour les provinces romaines qu'ils avaient +promis de défendre. La vue de ces riches contrées exerça sur eux une +dangereuse attraction, et Justinien fut bientôt obligé de s'interposer +entre ses sujets et ses hôtes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote730" name="footnote730"><b>Note 730: </b></a><a href="#footnotetag730">(retour) </a> Gepædes qui olim urbem Sirmium Daciamque omnem + obtinuerant, ut primum Justinianus Augustus ditioni Gothicæ + regionem illam eripuit, agentes ibi Romanos abduxerunt in + servitutem, et continenter progressi, vim vastitatemque imperio + romano attulerunt. Procop., <i>Bell. Goth.</i>, <span class="sc">III</span>, 33.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote731" name="footnote731"><b>Note 731: </b></a><a href="#footnotetag731">(retour) </a> Cum urbem Noricum et Pannoniæ munitiones aliaque + loca Justinianus Langobardis donasset, eam illi ob causam, patriis + sedibus relictis, in adversa Istri ripa consederunt, haud procul a + Gepædibus... Tanquam Romanis conjuncti fœdere... Procop., <i>Bell. + Goth., l. c.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote732" name="footnote732"><b>Note 732: </b></a><a href="#footnotetag732">(retour) </a> Procop., <i>Bell. Goth.</i>, <span class="sc">II</span>, 14; <span class="sc">III</span>, 33.</blockquote> + +<p>Toutefois son principal but se trouvait atteint. A force d'attaques, +d'affronts, de provocations de toute sorte, Gépides et Lombards en +vinrent à se haïr d'une de ces haines profondes, implacables, comme il +n'en existe qu'entre voisins et parents. Leurs deux rois, Aldoïn, qui +gouvernait les Lombards, et Thorisin, qui commandait aux Gépides<a id="footnotetag733" name="footnotetag733"></a><a href="#footnote733"><sup class="sml">733</sup></a>, +envenimaient encore la haine nationale par leur inimitié personnelle. +Les choses allèrent à ce point, qu'en l'année 548 les deux peuples, +résolus d'en finir par une guerre à outrance, s'envoyèrent +réciproquement un défi dans la même forme que ceux des combats +singuliers pratiqués entre guerriers germains<a id="footnotetag734" name="footnotetag734"></a><a href="#footnote734"><sup class="sml">734</sup></a>. Le lieu et le jour +furent convenus pour une bataille dans laquelle une des nations devait +rester sur la place, et le jour fut choisi assez éloigné pour que chaque +parti eût le loisir de mettre sur pied toutes ses forces et de se +procurer des secours au dehors. Le plus puissant des alliés possibles, +celui qui devait jeter le poids le plus lourd dans la balance des +combats, c'était assurément l'empereur des Romains, et ce fut le premier +auquel pensèrent les deux nations, chacune, il est vrai, à sa +manière<a id="footnotetag735" name="footnotetag735"></a><a href="#footnote735"><sup class="sml">735</sup></a>. Les Lombards, malgré les reproches qu'ils avaient +fréquemment encourus, se croyaient le droit de réclamer l'assistance +directe de l'empire, tandis que les Gépides bornaient leurs prétentions +à obtenir sa neutralité. Chaque peuple se hâta d'envoyer une ambassade à +Constantinople, dans l'intention de prévenir son ennemi et de présenter +d'abord sa cause sous le jour le plus favorable. L'empressement fut tel, +en effet, que les deux ambassades, arrivées en même temps dans la ville +impériale, se trouvèrent avoir demandé audience pour le même jour. +Justinien décida qu'il les entendrait séparément et à des jours +différents<a id="footnotetag736" name="footnotetag736"></a><a href="#footnote736"><sup class="sml">736</sup></a>, mais la première audience fut pour les Lombards. Admis +près du trône où l'empereur siégeait au milieu de sa cour, le chef des +envoyés d'Aldoïn récita ce discours préparé que l'histoire contemporaine +a recueilli:</p> + +<p>«Nous ne saurions assez admirer, ô Romains, la stupide insolence des +Gépides, qui, après tant de mal fait à votre empire, viennent vous +proposer de lui en faire encore davantage. C'est avoir une étrange idée +de la facilité de ses voisins que de leur demander assistance lorsqu'on +les a indignement offensés<a id="footnotetag737" name="footnotetag737"></a><a href="#footnote737"><sup class="sml">737</sup></a>. Réfléchissez seulement à ce qu'est +l'amitié des Gépides; ce sera le meilleur moyen de vous guider +vous-mêmes. Si ce peuple ne s'était montré perfide qu'envers quelque +nation lointaine et peu connue, nous aurions besoin de beaucoup de +paroles et de temps pour vous peindre ses habitudes et sa nature, et il +nous faudrait recourir à des témoignages étrangers; mais, ô Romains, +nous n'invoquerons ici de témoignage que le vôtre: c'est vous qui nous +fournirez un exemple, et un exemple récent<a id="footnotetag738" name="footnotetag738"></a><a href="#footnote738"><sup class="sml">738</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote733" name="footnote733"><b>Note 733: </b></a><a href="#footnotetag733">(retour) </a> Tunc temporis Thorisinus imperabat Gepædibus; + Audoïnus Langobardis. Θορισίν, Αὐδουῖν. Procop., <i>Bell. Goth.</i>, + <span class="sc">III</span>, 34.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote734" name="footnote734"><b>Note 734: </b></a><a href="#footnotetag734">(retour) </a> Belli mutui vehementissima incensi cupidine, + proruebant in pugnam, cui et certa dies præstituta est. <i>Id., + ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote735" name="footnote735"><b>Note 735: </b></a><a href="#footnotetag735">(retour) </a> Utrique ab illo (Imperatore) auxilium magnopere + exspectabant. Procop., <i>Bell. Goth.</i>, <span class="sc">III</span>, 34.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote736" name="footnote736"><b>Note 736: </b></a><a href="#footnotetag736">(retour) </a> Utrosque audire statuit Justinianus, non in unum + coactos cœtum, at separate admissos. <i>Id., loc. laud.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote737" name="footnote737"><b>Note 737: </b></a><a href="#footnotetag737">(retour) </a> Vehementer miramur, Imperator, absurdam Gepædum + insolentiam qui, post tot tantasque injurias vestro illatas a se + imperio, nunc etiam dedecus gravissimum vobis imposituri accedunt. + Nam licentiam in vicinos extrema plenam indignitate ii solum + exercent, qui illos arbitrati captu admodum faciles esse, eorumque + bonitate, quos inique violaverunt, abusi, ipsos adeunt. Procop., + <i>Bell. Goth.</i>, <span class="sc">III</span>, 34.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote738" name="footnote738"><b>Note 738: </b></a><a href="#footnotetag738">(retour) </a> Ac si Gepædes perfidiam uni alii cuipiam genti + exhibuissent: nobis... longa oratione, multo tempore, externisque + testimoniis opus esset; jam vero vos ipsi exemplum præbetis + recens. <i>Id., ibid.</i></blockquote> + +<p>«A l'époque où les Goths tenaient encore la Pannonie, les Gépides se +renfermaient prudemment dans leurs limites; on ne les voyait point +mettre le pied sur la rive droite du Danube, tant l'épée des Goths leur +faisait peur. Oh! dans ce temps-là ils étaient les fédérés, les bons +amis du peuple romain; tes devanciers, ô empereur, leur envoyèrent +beaucoup d'argent, et toi-même tu as été magnifique à leur égard<a id="footnotetag739" name="footnotetag739"></a><a href="#footnote739"><sup class="sml">739</sup></a>. +Sans doute qu'ils payaient vos bienfaits par de grands services? Par +aucun, ni grand ni petit. Il est vrai qu'ils ne vous faisaient point de +mal; mais comment vous en auraient-ils fait? Vous aviez renoncé à vos +anciens droits sur le territoire qu'ils habitent à la gauche du Danube, +et les Goths les contenaient sur la rive droite! C'est un beau service +en vérité que celui qui provient de l'impuissance de nuire, et on peut +fonder dessus une amitié bien solide<a id="footnotetag740" name="footnotetag740"></a><a href="#footnote740"><sup class="sml">740</sup></a>!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote739" name="footnote739"><b>Note 739: </b></a><a href="#footnotetag739">(retour) </a> Tunc fœderati et amicissimi Romanorum; amicitiæ + nomine, cum ab Imperatoribus fato functis congiaria annis singulis + plurima, tum a te æque munifico acceperunt. Procop., <i>l. c.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote740" name="footnote740"><b>Note 740: </b></a><a href="#footnotetag740">(retour) </a> Quis gratum unquam appellet animum, nocendi + impotentiam? Et quæ stabilitas amicitiæ in mero defectu virium ad + peccandum? Procop., <i>Bell. Goth.</i>, <span class="sc">III</span>, 34.</blockquote> + +<p>«Maintenant voilà les Goths chassés de toute la Pannonie, et vous, +Romains, embarqués dans des guerres lointaines, vous envoyez vos armées +aux extrémités de l'univers. Que font les Gépides? Ils vous attaquent, +ils vous pillent, ils envahissent votre province. Les paroles nous +manquent pour qualifier une pareille scélératesse, qui n'attente pas +seulement à la majesté de votre empire, mais qui viole les lois les plus +saintes de l'amitié et les stipulations de votre alliance<a id="footnotetag741" name="footnotetag741"></a><a href="#footnote741"><sup class="sml">741</sup></a>. O +empereur, les Gépides t'enlèvent Sirmium, ils traînent les habitants +romains en servitude, ils se vantent de dominer bientôt la Pannonie tout +entière! Comment donc ont-ils gagné les terres dont ils sont maîtres? +Est-ce par des victoires remportées pour vous, ou avec vous, ou contre +vous? Au prix de quelle bataille ce pays leur est-il tombé dans les +mains? C'est peut-être comme un supplément aux subsides que vous leur +avez si longtemps payés pour être vos amis<a id="footnotetag742" name="footnotetag742"></a><a href="#footnote742"><sup class="sml">742</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote741" name="footnote741"><b>Note 741: </b></a><a href="#footnotetag741">(retour) </a> Ecce enim, ut primum Gepædes, pulsos ex omni Dacia + Gothos, ac vos bello impeditos viderunt, ausi sunt scelesti + undique ditionem vestram invadere: cujus rei indignitatem quis + possit verbis consequi? An non romanum imperium spreverunt? An non + fœderis ac societatis leges violarunt?... Nonne in majestatem + rebellarunt? <i>Id., ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote742" name="footnote742"><b>Note 742: </b></a><a href="#footnotetag742">(retour) </a> In cujus pugnæ præmium illis ea regio cessit? Idque + postquam a vobis crebra stipendia, ut jam ante, a tempore nescimus + quo, pecuniam... acceperunt. Procop., <i>Bell. Goth.</i>, <span class="sc">III</span>, 34.</blockquote> + +<p>«Non, depuis qu'il existe des hommes, on n'a rien vu de plus impudent +que l'ambassade qu'ils t'adressent, ô empereur<a id="footnotetag743" name="footnotetag743"></a><a href="#footnote743"><sup class="sml">743</sup></a>! Sachant que nous +leur préparons une rude guerre, ils accourent près de toi; ils se +présenteront devant ton trône, et ils pousseront peut-être l'insolence +jusqu'à te demander des secours contre nous qui sommes tes fidèles. +Peut-être au contraire t'offriront-ils la restitution de ce qu'ils t'ont +volé; dans ce cas, fais honneur de leur bon sens tardif et de leur +repentir aux épées des Lombards prêtes à sortir du fourreau, et daigne +nous en remercier<a id="footnotetag744" name="footnotetag744"></a><a href="#footnote744"><sup class="sml">744</sup></a>. De deux choses l'une: ou bien ils viennent te +confesser leur repentir, et alors songe que ce repentir est forcé, ou +bien, gardant ce qu'ils t'ont pris, ils viennent te demander encore +davantage, et comprends qu'ils te font la dernière insulte que l'on +puisse adresser à un homme.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote743" name="footnote743"><b>Note 743: </b></a><a href="#footnotetag743">(retour) </a> Hac porro ipsorum legatione nihil iniquius post + homines natos susceptum est. <i>Id., ut sup.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote744" name="footnote744"><b>Note 744: </b></a><a href="#footnotetag744">(retour) </a> Quod si eo consilio venerunt, ut injuste occupata + restituant; est profecto cur Romani præcipuam ejusmodi pœnitentiæ + et sanioris consilii causam adscribant Langobardis, quorum metu + illi compulsi, sero tandem, invite licet, resipiscunt. <i>Id., + ibid.</i></blockquote> + +<p>«Nous te parlons là dans notre simplicité de barbares, rudement et sans +l'éloquence que mériteraient de si grandes choses. Tu ajouteras à nos +paroles ce qui leur manque, pesant dans ta sagesse les intérêts des +Romains et ceux des Lombards. Tu songeras surtout à ceci: c'est qu'il +est naturel que nous, Lombards et Romains, qui professons également le +culte catholique, nous restions unis contre les Gépides, qui sont +ariens, et par-là encore nos ennemis<a id="footnotetag745" name="footnotetag745"></a><a href="#footnote745"><sup class="sml">745</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote745" name="footnote745"><b>Note 745: </b></a><a href="#footnotetag745">(retour) </a> Adjuncta hac aliis omnibus cogitatione, Romanos + jure coïturos nobiscum, qui de Deo sentimus cum ipsis eadem, et + Arianis vel eo nomine adversaturos. Procop., <i>Bell. Goth.</i>, <span class="sc">III</span>, + 34.</blockquote> + +<p>Après ce discours, qui peut donner une idée de l'éloquence germanique au +<span class="sc">VI</span>e siècle, les ambassadeurs des Lombards furent congédiés, et ceux des +Gépides ayant été introduits le lendemain, Justinien entendit la +contre-partie de ce qu'il avait entendu la veille. Si le message des +Lombards, rude, acerbe, mais adroit dans sa rusticité, avait eu pour but +de piquer d'honneur les Romains et d'aiguillonner leurs rancunes, celui +des Gépides, non moins adroit dans sa feinte modération, fut calculé +pour mettre en contraste leur esprit de soumission et de paix avec +l'orgueil sauvage de leurs rivaux. «Les Gépides, en adressant cette +ambassade à l'empereur des Romains, venaient demander un juge plutôt +qu'un allié, et il fallait bien qu'ils eussent été attaqués injustement, +puisqu'ils cherchaient un arbitre: le provocateur d'une querelle se +conduirait-il ainsi? Personne au reste ne s'aviserait d'attribuer une +pareille démarche à la peur: on savait trop bien qu'en nombre comme en +vaillance le Gépide était autre chose que le Lombard<a id="footnotetag746" name="footnotetag746"></a><a href="#footnote746"><sup class="sml">746</sup></a>. Si donc le +premier invoquait dans la circonstance présente l'amitié de l'empereur, +c'était par déférence et respect, et aussi pour lui offrir sa part d'un +triomphe assuré.»--«O César, dirent encore les envoyés de Thorisin, les +Lombards sont pour toi des amis d'hier: les Gépides sont de vieux alliés +éprouvés par le temps. Les Lombards n'ont pour eux qu'une audace +insensée qui les porte à se ruer sur tout ce qui les approche; les +Gépides sont sages et puissants<a id="footnotetag747" name="footnotetag747"></a><a href="#footnote747"><sup class="sml">747</sup></a>. Vingt fois nous avons voulu te +soumettre nos griefs, les Lombards s'y sont opposés, et maintenant +qu'ils ont amené la guerre au point où ils voulaient, inquiets de leur +faiblesse, ils espèrent t'armer contre tes amis. Ces voleurs prétendent +qu'ils nous attaquent parce que nous occupons Sirmium, comme si les +terres et les villes manquaient à ton empire, comme si tu n'avais pas +tant de provinces dans le monde que tu cherches des peuples pour les +habiter<a id="footnotetag748" name="footnotetag748"></a><a href="#footnote748"><sup class="sml">748</sup></a>. Nous-mêmes, nous aimons à le proclamer: le pays que nous +possédons, nous le devons à la générosité des Romains. Or, le +bienfaiteur doit appui et protection à celui qu'il a gratifié. +Octroie-nous donc ton assistance contre les Lombards, ô empereur! ou du +moins reste neutre entre eux et nous: ce faisant, tu aviseras +convenablement aux intérêts de ton peuple, et tu obéiras à la +justice<a id="footnotetag749" name="footnotetag749"></a><a href="#footnote749"><sup class="sml">749</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote746" name="footnote746"><b>Note 746: </b></a><a href="#footnotetag746">(retour) </a> Gepædes et numero et fortitudine Langobardis longe + præstare. Procop., <i>ub. sup.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote747" name="footnote747"><b>Note 747: </b></a><a href="#footnotetag747">(retour) </a> Id etiam attendere convenit, recentem esse + Langobardorum amicitiam cum Romanis; Gepædibus societatem + familiaritatemque vobiscum veterem intercedere... Langobardi... + inconsideratæ pleni audaciæ. Procop., <i>Bell. Goth.</i>, <span class="sc">III</span>, 34.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote748" name="footnote748"><b>Note 748: </b></a><a href="#footnotetag748">(retour) </a> Vos adeunt, idque agunt, ut pro ipsis Romani contra + quam fas est, bellum suscipiant; cujus causam ex Sirmio aliisque + nonnullis Daciæ locis in nos conflatam fures hi proferunt... Atqui + tot urbes adhuc totque provinciæ supersunt imperio tuo, ut + nationes quæras... <i>Id., loc. laud.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote749" name="footnote749"><b>Note 749: </b></a><a href="#footnotetag749">(retour) </a> Rogamus ut pro sociali jure Langobardos nobiscum + viribus omnibus invadatis: vel certe a neutra stetis parte: quo + suscepto consilio, rem æquam ac romano imperio convenientissimam + facietis. <i>Id., ibid.</i></blockquote> + +<p>Justinien délibéra longtemps en lui-même et avec son conseil sur ce +qu'il convenait de faire dans la circonstance. Se mêlerait-on de la +querelle ou laisserait-on les deux champions s'entre-détruire tout à +leur aise, sans favoriser ni l'un ni l'autre? Si l'on se décidait à +intervenir, il fallait évidemment assister les Lombards. D'excellentes +raisons plaidaient pour chacun des deux partis, car, si d'un côté les +Romains devaient désirer le prompt anéantissement des Gépides, d'un +autre côté il y avait péril pour eux à fortifier outre mesure ces +Lombards, d'une amitié déjà si incommode. Tout bien considéré, on +éconduisit les premiers, et on promit aux seconds un secours de dix +mille cavaliers romains et de quinze cents Hérules auxiliaires, sauf à +examiner quand et comment la promesse serait remplie<a id="footnotetag750" name="footnotetag750"></a><a href="#footnote750"><sup class="sml">750</sup></a>. Un incident +qui suivit de près la double ambassade fit reconnaître à Justinien qu'il +avait pris le plus sage parti, et que l'apparente humilité des Gépides +n'était qu'un leurre pour endormir sa prévoyance.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote750" name="footnote750"><b>Note 750: </b></a><a href="#footnotetag750">(retour) </a> Quos (Gepædes) Justinianus Augustus post longam + deliberationem remisit irritos, ac jurato cum Langobardis + fœdere... Procop., <i>Bell. Goth.</i>, <span class="sc">III</span>, 34.</blockquote> + +<p>Dans cette grande presqu'île qui termine la Mer-Noire au nord et la +sépare des Palus-Méotides, presqu'île appelée autrefois Cimmérienne et +maintenant Crimée, habitait le peuple des Goths Tétraxites, humble +débris du vaste empire d'Ermanaric<a id="footnotetag751" name="footnotetag751"></a><a href="#footnote751"><sup class="sml">751</sup></a>. Quand cet empire tomba, en 375, +sous les coups des Huns de Balamir, des Goths fugitifs vinrent chercher +la liberté dans le groupe de montagnes qui couronne la péninsule au +midi, et qui portait encore au <span class="sc">VI</span>e siècle de notre ère l'antique +dénomination gauloise de <i>Dor</i> ou <i>Tor</i>, c'est-à-dire de <i>haut +pays</i><a id="footnotetag752" name="footnotetag752"></a><a href="#footnote752"><sup class="sml">752</sup></a>. Ils y occupaient des vallées fertiles et bien arrosées, +propres au labourage ainsi qu'à l'éducation des troupeaux, et avec le +temps ils formèrent un petit peuple aussi connu par ses mœurs +hospitalières et pacifiques que par sa bravoure quand il était provoqué. +On ne trouvait chez lui ni villes ni fortifications d'aucune sorte, ces +fils des vieux Germains ayant conservé religieusement l'aversion de +leurs ancêtres pour les murailles et les clôtures, qu'ils regardaient +comme des prisons. Leur petite république, aussi sage que guerrière, se +maintenait presque toujours en paix, malgré le voisinage des Huns +outigours, établis dans le nord de la presqu'île et dans les steppes à +l'est du Bosphore cimmérien, et celui des Huns coutrigours, qui +possédaient le pays à l'ouest des Palus-Méotides, tant ces tribus +indomptables avaient appris à respecter le bouclier quadrangulaire et la +longue épée des Goths Tétraxites<a id="footnotetag753" name="footnotetag753"></a><a href="#footnote753"><sup class="sml">753</sup></a>. Les villes romaines qui bordaient +la côte méridionale, où se faisait un grand commerce, Cherson, +Sébastopol, Théodosie et Bosphore, gardiennes du détroit, trouvaient +dans la petite république gothique une honnête et utile alliée, et un +échange mutuel de bons offices faisait que cette alliance n'éprouvait +jamais de mécomptes. Les Goths Tétraxites étaient chrétiens. De quelle +église? Appartenaient-ils à celle qui admettait le symbole de Nicée et +la consubstantialité des deux premières personnes divines dans le +mystère de la sainte Trinité, ou bien partageaient-ils les erreurs +d'Arius avec les autres nations de leur sang disséminées en Europe? On +l'ignorait à Constantinople, et ils ne le savaient pas eux-mêmes, si +nous en devons croire un contemporain: rudes et ignorants en doctrine, +mais bons chrétiens dans la naïveté de leur foi<a id="footnotetag754" name="footnotetag754"></a><a href="#footnote754"><sup class="sml">754</sup></a>. Or leur évêque +venait de mourir, et ils se demandaient avec inquiétude comment ils +pourraient s'en procurer un autre, quand le bruit se répandit que les +Abasges, peuple du Caucase nouvellement converti au christianisme, en +avaient reçu un de Constantinople<a id="footnotetag755" name="footnotetag755"></a><a href="#footnote755"><sup class="sml">755</sup></a>. Ce fut pour eux un trait de +lumière, et une députation partit sans perdre de temps pour aller +solliciter du grand empereur des Romains l'octroi d'un évêque à ses +fidèles amis les Goths Tétraxites<a id="footnotetag756" name="footnotetag756"></a><a href="#footnote756"><sup class="sml">756</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote751" name="footnote751"><b>Note 751: </b></a><a href="#footnotetag751">(retour) </a> Gothi Tetraxitæ.--Γότθοι οἱ Τετραξῖται καλούμενοι. + Procop., <i>Bell. Goth.</i>, <span class="sc">IV</span>, 4.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote752" name="footnote752"><b>Note 752: </b></a><a href="#footnotetag752">(retour) </a> <i>Dory</i> maritima regio, ubi ab antiquo Gothi + habitant. Procop., <i>Ædif.</i>, <span class="sc">III</span>, 7.--C'est de là que la partie + méridionale de la péninsule cimmérienne avait reçu dans les fables + grecques le nom de Tauride. Les noms où entre le radical <i>dor</i> + sont très-fréquents dans les pays habités autrefois par les races + gauloises, témoin les <i>Tauriskes</i>, les <i>Taurini</i> et les nombreux + monts <i>Dor</i>, <i>d'Or</i> et <i>Tor</i> qui existent en Gaule et dans les + Alpes, soit orientales, soit occidentales. On sait d'ailleurs que + les Cimmiériens (Kimri) furent une des souches d'où sortirent les + nations gauloises. Voir mon <i>Hist. des Gaulois</i>, t. I. <i>Introd.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote753" name="footnote753"><b>Note 753: </b></a><a href="#footnotetag753">(retour) </a> Ac primo quidem Gothi muniti clypæis stetere + contra, ut impetum prohiberent, cum suis viribus tum loci + firmitate freti: nam et Barbarorum qui in illis partibus degunt + ipsi fortissimi sunt. Procop., <i>Bell. Goth.</i>, <span class="sc">IV</span>, 5.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote754" name="footnote754"><b>Note 754: </b></a><a href="#footnotetag754">(retour) </a> An vero Arii sectam Gothi isti, quemadmodum cæteræ + gentes Gothicæ, aliamve secuti unquam fuerint, affirmare nequeo; + quando nec ipsi id sciunt, sed jam pietate admodum credula + simplicique religionem colunt. Procop., <i>Bell. Goth.</i>, <span class="sc">IV</span>, 4.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote755" name="footnote755"><b>Note 755: </b></a><a href="#footnotetag755">(retour) </a> Audierant destinatum ab Imperatore fuisse præsulem + ad Abasgos. <i>Id., ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote756" name="footnote756"><b>Note 756: </b></a><a href="#footnotetag756">(retour) </a> Rogantes ut Antistite suo recens mortuo aliquem + sibi episcopum daret. <i>Id., loc. cit.</i></blockquote> + +<p>Ces gens simples, admis à l'audience de Justinien, exposèrent en peu de +mots l'objet de leur voyage, et l'évêque qu'ils demandaient leur fut +gracieusement promis. Ils semblèrent ensuite vouloir reprendre la parole +comme s'ils avaient quelque chose d'important à ajouter; mais, en +promenant leurs regards sur le cortége nombreux et brillant dont le +prince aimait à s'entourer, ils s'arrêtèrent tout interdits. L'empereur, +qui vit leur trouble, les invita à une autre conférence, secrète et +intime cette fois. Les honnêtes ambassadeurs avaient voulu payer leur +bien-venue à l'empereur et à l'empire en révélant certaines choses qui +intéressaient grandement la politique romaine, et comme il s'agissait +des Huns leurs voisins, ces Goths avaient craint d'amener, en parlant +devant tant de monde, des indiscrétions dont ils auraient plus tard à se +repentir<a id="footnotetag757" name="footnotetag757"></a><a href="#footnote757"><sup class="sml">757</sup></a>. Ouvrant alors leur cœur librement, ils peignirent à +Justinien l'état des Coutrigours et des Outigours, leurs agitations +intérieures, leur soif de l'or et les rivalités de leurs chefs, et +firent sentir combien il serait facile et utile à l'empire romain de +jeter la division parmi ces barbares, afin de les empêcher de se réunir +contre lui<a id="footnotetag758" name="footnotetag758"></a><a href="#footnote758"><sup class="sml">758</sup></a>. Justinien se croyait sûr des Coutrigours, qui +touchaient de sa munificence une gratification annuelle, et il n'apprit +pas sans dépit que ces faux alliés avaient promis d'assister les Gépides +dans leur campagne contre les Lombards, et que le marché se concluait à +l'époque même où les ambassadeurs de Thorisin sollicitaient si +modestement sa neutralité. Les Goths Tétraxites ne se bornèrent point à +des révélations: ils offrirent les bons offices de leur république +contre les Coutrigours dans la guerre, qui pouvait éclater au gré des +Romains; après quoi ils se retirèrent.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote757" name="footnote757"><b>Note 757: </b></a><a href="#footnotetag757">(retour) </a> Cum Hunnos Uturguros hi legati metuerent, palam + quidem ac multis audientibus, legationis causam exponentes, de + præsule tantum mentionem fecerunt Imperatori. Procop., <i>Bell. + Goth.</i>, <span class="sc">IV</span>, 4.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote758" name="footnote758"><b>Note 758: </b></a><a href="#footnotetag758">(retour) </a> At in arcano intimoque colloquio, utilitates omnes + declaraverunt quas imperium romanum capturum esset, si discordia + inter vicinos sibi barbaros aleretur. Procop., <i>ibid.</i></blockquote> + +<p>Le conseil fut trouvé bon, et tandis que les ambassadeurs goths +regagnaient leurs montagnes de Tauride, des émissaires intelligents +partirent de Constantinople pour les steppes où campaient les Outigours, +au delà du Caucase. Cette horde avait alors pour roi un certain +Sandilkh<a id="footnotetag759" name="footnotetag759"></a><a href="#footnote759"><sup class="sml">759</sup></a>, personnage envieux et cupide, chez qui la bassesse le +disputait à la vanité. La seule idée que les Romains le dédaignaient, +tandis que leurs caresses ainsi que leur argent allaient chercher le roi +des Coutrigours, qui ne le valait pas, faisait sécher Sandilkh de +colère, et dans ses retours amers sur lui-même il ne savait ce qu'il +devait le plus haïr du rival heureux qui l'effaçait, ou de l'empereur +Justinien, si mauvais juge du mérite. A la vue des émissaires romains +arrivés dans son camp, son front s'épanouit, et il songea à prendre sa +revanche. Les propositions qu'apportaient ceux-ci étaient nettes et sans +ambages: ils offraient au chef des Outigours la subvention qu'avait +touchée jusqu'alors celui des Coutrigours, à la condition que le premier +se constituerait le gardien du second, et que chaque fois que les +Coutrigours enverraient quelque expédition du côté du Danube, Sandilkh +en ferait une dans leurs campements, qu'il traiterait de façon à ramener +les troupes coutrigoures sur leurs pas; autrement il ne ménagerait rien +pour les châtier<a id="footnotetag760" name="footnotetag760"></a><a href="#footnote760"><sup class="sml">760</sup></a>. Ces propositions fort claires, comme on voit, +parurent d'abord révolter Sandilkh. Du ton d'un homme longtemps méconnu +et qui sent qu'on a besoin de lui, il s'écria avec emphase: «Vous êtes +vraiment injustes, ô Romains, quand vous exigez que j'extermine des +compatriotes et des frères, car sachez que non-seulement les Coutrigours +parlent la même langue que nous, s'habillent comme nous, ont les mêmes +mœurs et les mêmes lois, mais qu'ils sont du même sang que les +Outigours, quoique les deux peuples soient gouvernés par des chefs +différents<a id="footnotetag761" name="footnotetag761"></a><a href="#footnote761"><sup class="sml">761</sup></a>. Voici cependant ce que je puis faire pour rendre +service à votre empereur. J'irai surprendre les campements des +Coutrigours, et je ferai main-basse sur leurs chevaux que j'emmènerai +avec moi. Il en résultera que vos ennemis, n'ayant plus de montures, ne +pourront de longtemps vous faire la guerre, et alors vous dormirez en +paix<a id="footnotetag762" name="footnotetag762"></a><a href="#footnote762"><sup class="sml">762</sup></a>.» Les envoyés romains auraient pu rire de l'offre de Sandilkh, +si elle n'eût eu par trop l'air d'une moquerie insolente; mais ils +sentirent l'intention, et l'un deux, retournant dans le cœur du barbare +l'aiguillon de la jalousie, lui demanda ironiquement si ses compatriotes +et frères les Coutrigours, dont il montrait tant de souci, partageaient +avec lui l'argent que les Romains leur donnaient, et si lui-même +comptait sur une part de leur butin quand ils viendraient piller les +terres de l'empire<a id="footnotetag763" name="footnotetag763"></a><a href="#footnote763"><sup class="sml">763</sup></a>. Le coup portait juste: Sandilkh, hors de lui, +jeta le masque, reçut les présents, et jura de faire aveuglément tout ce +qu'on lui commandait.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote759" name="footnote759"><b>Note 759: </b></a><a href="#footnotetag759">(retour) </a> On trouve ce nom sous les formes Σανδίλχος, + Σανδίχλος + et Σανδίλ. </blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote760" name="footnote760"><b>Note 760: </b></a><a href="#footnotetag760">(retour) </a> Proponebat Imperator per legatos, si Cotraguros + debellasset, ad ipsum annuas pecuniarum præstationes quæ quotannis + illis pendebantur, redituras esse. Menand., <i>Exc. leg.</i>, p. 133.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote761" name="footnote761"><b>Note 761: </b></a><a href="#footnotetag761">(retour) </a> Minime sibi pium aut decens fore, omnes suos + contribules ad internecionem usque delere... Quippe qui, + inquiebat, non solum eadem lingua, atque nos utuntur, eadem + habitatione, eodem vestitu, atque eadem vivendi ratione, sed etiam + sunt nostri consanguinei, quamvis aliis ducibus pareant. <i>Id., + ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote762" name="footnote762"><b>Note 762: </b></a><a href="#footnotetag762">(retour) </a> Equos Cotraguris adimam et hos mihi vindicabo + proprios ne habeant quibus vecti et insidentes Romanis noceant. + <i>Id., ub. sup.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote763" name="footnote763"><b>Note 763: </b></a><a href="#footnotetag763">(retour) </a> Uturguros autem nihil inde lucri capere, et cum in + prædæ partem non vocentur a Cuturguris... Procop., <i>Bell. Goth.</i>, + <span class="sc">IV</span>, 18.</blockquote> + +<p>Tandis que les deux politiques gépide et romaine travaillaient ainsi par +des mines et des contre-mines les barbares de la Mer-Noire et les +tiraillaient en sens contraire, le jour fixé pour le grand duel des +Gépides et des Lombards arriva. Les champions se trouvèrent pris au +dépourvu, les secours qu'ils attendaient de part et d'autre leur ayant +fait défaut; toutefois le point d'honneur germanique n'en exigeait pas +moins qu'ils répondissent à un engagement si solennel. Leurs armées se +rendirent donc sur le terrain; mais, à peine en présence, elles +tournèrent le dos et s'enfuirent à toutes jambes chacune de son côté, +comme frappées d'une terreur panique<a id="footnotetag764" name="footnotetag764"></a><a href="#footnote764"><sup class="sml">764</sup></a>. Les deux rois assistaient à +cette étrange déroute sans pouvoir l'arrêter. En vain Thorisin, qui crut +avoir l'avantage, se jetait au-devant de ses Gépides, les menaçant et +les suppliant tour à tour; en vain Aldoïn, confiant dans sa force, +criait à ses Lombards de demeurer: le champ de bataille fut vide en un +moment; il n'y restait que les deux rois seuls ou presque seuls<a id="footnotetag765" name="footnotetag765"></a><a href="#footnote765"><sup class="sml">765</sup></a>. +Force leur fut de reconnaître dans cet événement un arrêt du ciel qui +mettait, leur honneur à couvert, et sous l'impression involontaire de la +frayeur qu'ils ressentaient eux-mêmes, ils conclurent une trêve de deux +ans, pendant lesquels ils comptaient arranger leurs différends à +l'amiable, ou prendre mieux leurs mesures pour les trancher armes en +main<a id="footnotetag766" name="footnotetag766"></a><a href="#footnote766"><sup class="sml">766</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote764" name="footnote764"><b>Note 764: </b></a><a href="#footnotetag764">(retour) </a> Jam erant in propinquo acies, non tamen in + conspectu, cum terror panicus, de repente ipsis injectus, omnes + temere retro fugere compulit. Procop., <i>Bell. Goth.</i>, <i>l. c.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote765" name="footnote765"><b>Note 765: </b></a><a href="#footnotetag765">(retour) </a> Solis principibus cum paucis admodum remanentibus. + Procop., <i>Bell. Goth.</i>, <span class="sc">IV</span>, 18.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote766" name="footnote766"><b>Note 766: </b></a><a href="#footnotetag766">(retour) </a> Et nos, dixerunt, in Dei sententiam concedamus, + bellum dirimentes. <i>Id., ub. sup.</i></blockquote> + +<a name="cb5" id="cb5"></a> + <br> + +<h3>CHAPITRE CINQUIÈME</h3> + +<p>Rupture de la trêve entre les Gépides et les Lombards.--Kinialkh amène +aux Gépides une armée de Huns coutrigours; ceux-ci s'en débarrassent en +les jetant sur la Mésie.--Lettre de Justinien à Sandilkh.--Les Huns +outigours grossis des Goths Tétraxites attaquent les +Coutrigours.--Horrible massacre; des prisonniers romains rompent leurs +fers et se sauvent en Mésie.--Kinialkh marche au secours de son +pays.--Deux mille Coutrigours obtiennent des terres en Thrace.--Lettre +de Sandilkh à Justinien.--Fin du duel des Gépides et des Lombards: les +Lombards vainqueurs accusent Justinien do leur avoir manqué de +foi.--Vieillesse de Justinien; son gouvernement +décline.--Désorganisation de l'armée romaine; corruption des +magistrats.--La peste et les tremblements de terre désolent +l'empire.--Nouvelle guerre des Huns coutrigours, des Slaves et des +Bulgares sous la conduite de Zabergan.--Trois armées envahissent la +Thessalie, la Chersonèse de Thrace et le territoire de +Constantinople.--Terreur des Romains; faiblesse de la milice +palatine.--Le vieux Bélisaire défend Constantinople avec une poignée +d'hommes.--Sa tactique prudente devant l'ennemi.--Embuscade qu'il dresse +à Zabergan; les Huns sont mis en déroute.--Bélisaire vainqueur est privé +de son commandement par Justinien.--Mauvais succès des deux autres +armées hunniques.--Belle défense de la Chersonèse de Thrace par Germain; +combat naval; mort de ce général.--Zabergan repasse le Danube.--La +guerre recommence entre les Coutrigours et les Outigours; arrivée des +Avars qui les pacifient en les asservissant.</p> + +<p class="mid large">548--560.</p> + +<p>La réconciliation fut de courte durée, et bientôt Gépides et Lombards ne +songèrent plus qu'à leurs préparatifs de guerre. Les Gépides devaient +recevoir des Coutrigours, à un jour fixé, un secours de douze mille +cavaliers d'élite, mais il y avait encore une année à passer avant +l'expiration de la trêve quand le secours arriva, conduit par un chef de +grand renom appelé Kinialkh<a id="footnotetag767" name="footnotetag767"></a><a href="#footnote767"><sup class="sml">767</sup></a>. Cet incident troubla fort le roi +Thorisin<a id="footnotetag768" name="footnotetag768"></a><a href="#footnote768"><sup class="sml">768</sup></a>; que ferait-il de ses hôtes en attendant la guerre? Les +renvoyer chez eux, ce serait les mécontenter et s'en priver peut-être +pour une autre fois: en tout cas, fallait-il les payer d'avance. Les +recevoir en Gépidie, les héberger, les nourrir toute une année et +encourir les inconvénients inséparables d'une pareille hospitalité, +c'était un autre parti presque aussi dangereux que le premier. Thorisin +était en proie à ces incertitudes, quand une idée lumineuse traversa son +esprit. Montrant à Kinialkh les grasses campagnes de la Mésie qui +s'étendaient en amphithéâtre sur la rive droite du Danube, il lui +proposa de l'y transporter avec tout son monde, qui trouverait là du +butin et des vivres en abondance, ce qu'ils n'auraient pas chez les +Gépides<a id="footnotetag769" name="footnotetag769"></a><a href="#footnote769"><sup class="sml">769</sup></a>. Kinialkh ébahi agréa la proposition, et les douze mille +cavaliers coutrigours, après avoir franchi sans encombre le Danube et +ensuite la Save, pénétrèrent au cœur de la Mésie, hors de l'atteinte des +postes romains qu'ils avaient tournés<a id="footnotetag770" name="footnotetag770"></a><a href="#footnote770"><sup class="sml">770</sup></a>. Justinien, averti de ces +faits, fit expédier sur-le-champ au roi Sandilkh une dépêche ainsi +conçue:</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote767" name="footnote767"><b>Note 767: </b></a><a href="#footnotetag767">(retour) </a> Confestim illi armatorum miserunt duodecim millia, + quibus præter alios imperabat Chinialchus, vir bellica laude + clarissimus. Procop., <i>Bell. Goth.</i>, <span class="sc">IV</span>, 18.--Χινίαλχος, + Χινίαλος. +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote768" name="footnote768"><b>Note 768: </b></a><a href="#footnotetag768">(retour) </a> Gepædes præcipitem adventum horum barbarorum + graviter ferentes, quod certaminis tempus nondum appeteret, sed + annus adhuc superesset pactis induciis... Procop., <i>ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote769" name="footnote769"><b>Note 769: </b></a><a href="#footnotetag769">(retour) </a> Persuaserunt ut, hoc interim spatio, oras + incursarent ditionis imperatoriæ. <i>Id., ub. sup.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote770" name="footnote770"><b>Note 770: </b></a><a href="#footnotetag770">(retour) </a> Quoniam acribus Romanorum custodiis in Illyrico et + Thracia claudebatur Istri fluminis transitus. <i>Id., loc. cit.</i></blockquote> + +<p>«Si, connaissant ce qui se passe et pouvant agir, tu restes tranquille +chez toi, nous admirons ta perfidie non moins que l'erreur où nous +sommes tombé le jour où nous te donnâmes la préférence sur ton rival le +roi des Coutrigours<a id="footnotetag771" name="footnotetag771"></a><a href="#footnote771"><sup class="sml">771</sup></a>. Si au contraire tu ignores ce qui se passe, tu +es excusable, mais nous attendons pour le croire que tu te sois mis en +devoir d'agir. Les Coutrigours viennent chez nous, moins pour ravager +nos États (ce qu'ils ne feront pas longtemps) que pour nous prouver +qu'ils valent mieux que les Outigours<a id="footnotetag772" name="footnotetag772"></a><a href="#footnote772"><sup class="sml">772</sup></a>. Nous leur avons remis +l'argent que nous te destinions: avise maintenant au moyen de le leur +reprendre<a id="footnotetag773" name="footnotetag773"></a><a href="#footnote773"><sup class="sml">773</sup></a>. Écoute, Sandilkh: si après un tel affront tu n'es pas +bientôt vengé, c'est que tu ne le peux ou ne l'oses pas, et nous alors, +changeant de conduite, nous reviendrons à ceux que tu crains, et +auxquels, en ami, nous te conseillerons de te soumettre. Nous serions +fou de vouloir partager l'humiliation du faible quand il ne tient qu'à +nous d'avoir l'alliance du fort<a id="footnotetag774" name="footnotetag774"></a><a href="#footnote774"><sup class="sml">774</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote771" name="footnote771"><b>Note 771: </b></a><a href="#footnotetag771">(retour) </a> Siquidem non ignarus eorum quæ Cutriguri in nos + tentarunt, tu interim sponte quiescis, merito certe miror tuam + perfidiam... Agath., <i>Hist.</i>, <span class="sc">V</span>, p. 170.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote772" name="footnote772"><b>Note 772: </b></a><a href="#footnotetag772">(retour) </a> Advenerunt enim huc, non eo animo et studio ut meas + ditiones vastent... sed rebus ipsis declaraturi quod, ipsis ut + præstantioribus fortioribusque contemptis, decepti simus, cum tibi + confidere maluerimus. <i>Id., ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote773" name="footnote773"><b>Note 773: </b></a><a href="#footnotetag773">(retour) </a> Aurum omne quantum tibi quotannis mercedis causa + largiri consuevimus, ipsi abstulerunt. <i>Id., ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote774" name="footnote774"><b>Note 774: </b></a><a href="#footnotetag774">(retour) </a> Dementiæ enim fuerit, una cum victis in societatem + ignominiæ venire, cum liceat victoribus adjungi. Agath., <span class="sc">V</span>, p. + 171.</blockquote> + +<p>La dépêche de la chancellerie impériale fit bondir de colère +l'orgueilleux Sandilkh, qui, pour bien prouver qu'il savait gagner son +argent quand il le voulait, se mit en route avec toute son armée pour le +campement des Coutrigours. Les Goths Tétraxites, qui avaient le mot, +l'attendaient avec un contingent de deux mille fantassins bien armés au +passage du Tanaïs, et se joignirent à lui<a id="footnotetag775" name="footnotetag775"></a><a href="#footnote775"><sup class="sml">775</sup></a>. Les Coutrigours, quoique +pris à l'improviste et privés d'ailleurs de leur meilleure cavalerie, +envoyée sur le Danube, firent bonne contenance et marchèrent au-devant +de Sandilkh; mais la fortune leur fut contraire. Un grand massacre +suivit leur défaite; leur camp fut pillé, leurs femmes enlevées, leurs +enfants traînés en servitude<a id="footnotetag776" name="footnotetag776"></a><a href="#footnote776"><sup class="sml">776</sup></a>, l'épée des Goths Tétraxites et la +flèche des Huns outigours rivalisèrent à qui mieux mieux pour le service +des Romains. Il y avait dans le camp saccagé plusieurs milliers de +captifs mésiens ou thraces<a id="footnotetag777" name="footnotetag777"></a><a href="#footnote777"><sup class="sml">777</sup></a> que les Coutrigours détenaient pour en +tirer rançon. Ils étaient étroitement gardés et chargés de fers. Le +tumulte de la bataille ayant dispersé leurs gardes, ces captifs +brisèrent leurs fers et se cachèrent, puis des chevaux qui leur +tomberait sous la main leur permirent de fuir. Arrivés avec toute la +précipitation de la crainte et de l'espérance au bord du Danube<a id="footnotetag778" name="footnotetag778"></a><a href="#footnote778"><sup class="sml">778</sup></a>, +ils y racontèrent les événements dont ils venaient d'être témoins.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote775" name="footnote775"><b>Note 775: </b></a><a href="#footnotetag775">(retour) </a> Gothorum Tetraxitarum adjunctis sibi duodecim + millibus (Uturguri) fluvium Tanaïm cum omnibus copiis trajecere. + Procop., <i>Bell. Goth.</i>, <span class="sc">IV</span>, 18.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote776" name="footnote776"><b>Note 776: </b></a><a href="#footnotetag776">(retour) </a> Uturguri, versis in fugam hostibus, ingentem fecere + stragem... captis uxoribus, liberisque... Procop., <i>l. cit.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote777" name="footnote777"><b>Note 777: </b></a><a href="#footnotetag777">(retour) </a> Quorum numerus ad multas myriadas. Procop., <i>Bell. + Goth.</i>, <span class="sc">IV</span>, 19.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote778" name="footnote778"><b>Note 778: </b></a><a href="#footnotetag778">(retour) </a> Ejus pugnæ beneficio latentes, inde fuga celeri in + patriam redierunt. <i>Id., ibid.</i></blockquote> + +<p>Kinialkh cependant manœuvrait dans les plaines de la Mésie contre +Aratius, qui cherchait à le cerner, mais le cherchait assez mollement, +se souciant peu de compromettre sa petite armée, et comptant sur un +dénoûment pacifique au moyen des nouvelles qu'on attendait des campagnes +du Don. Sitôt que ces nouvelles arrivèrent, l'empereur les lui fit tenir +avec ordre de les communiquer à Kinialkh. On devine aisément quel en fut +l'effet: Kinialkh et ses cavaliers n'eurent plus qu'un désir, aller +défendre ou venger leurs familles; ils n'eurent plus qu'un cri de colère +contre les infâmes Outigours, leurs frères dénaturés. Aratius profita de +ces bonnes dispositions pour négocier avec eux leur retraite, et ils +s'engagèrent à ne toucher à la tête ni à la propriété d'aucun Romain, si +on ne les inquiétait point, jurant en outre de ne plus porter les armes +contre l'empereur<a id="footnotetag779" name="footnotetag779"></a><a href="#footnote779"><sup class="sml">779</sup></a>. Kinialkh dit alors adieu aux Gépides, qui virent +s'envoler avec lui tout espoir de secours contre les Lombards. A quelque +temps de là, une bande de deux mille Coutrigours, femmes, enfants, +guerriers, échappés aux flèches de Sandilkh, vint ranger ses chariots en +face du Danube<a id="footnotetag780" name="footnotetag780"></a><a href="#footnote780"><sup class="sml">780</sup></a>. Elle demandait avec instance la permission de +passer le fleuve et quelque coin de terre à cultiver dans les provinces +romaines. Le chef qui la conduisait, nommé Sinio, avait servi sous +Bélisaire en Afrique<a id="footnotetag781" name="footnotetag781"></a><a href="#footnote781"><sup class="sml">781</sup></a>, et réclamait cette faveur comme prix de son +sang versé pour l'empire: Justinien accorda tout, et Sinio fut interné +ainsi que sa bande dans un canton de la Thrace qui manquait +d'habitants<a id="footnotetag782" name="footnotetag782"></a><a href="#footnote782"><sup class="sml">782</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote779" name="footnote779"><b>Note 779: </b></a><a href="#footnotetag779">(retour) </a> Nullam se posthac facturos cædem, neminem + abducturos captivum, neque aliud detrimenti importaturos; sed + abcessuros ita ut se regionis illius incolis amicos præstarent... + ac post suum reditum datam Romanis fidem usque servarent... + Procop., <i>Bell. Goth.</i>, <span class="sc">IV</span>, 19.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote780" name="footnote780"><b>Note 780: </b></a><a href="#footnotetag780">(retour) </a> Duo millia cum liberis atque uxoribus. Procop., + <i>loc. cit.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote781" name="footnote781"><b>Note 781: </b></a><a href="#footnotetag781">(retour) </a> Sinio qui jampridem in Africa Belisario adversus + Gelimerem et Vandalos militaverat. <i>Id., ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote782" name="footnote782"><b>Note 782: </b></a><a href="#footnotetag782">(retour) </a> Ipsos Justinianus benignissime accepit et in + Thracia considere jussit. Procop., <i>Bell. Goth.</i>, <span class="sc">IV</span>, 19.</blockquote> + +<p>Tout allait bien jusque-là: l'orage qu'on avait pu craindre du côté du +nord se trouvait dissipé, et les Gépides, dans leur isolement, n'étaient +plus en face des Lombards un ennemi assez redoutable pour que l'empire +eût besoin de se mêler de leurs querelles: mais la politique à double +visage a ses déboires et ses retours quelquefois amers. Peu de mois +après le départ de Kinialkh et l'admission de Sinio en Thrace, +l'empereur reçut un message de Sandilkh. Ce message n'était point écrit, +car les Huns n'avaient aucune connaissance de l'alphabet, suivant la +remarque d'un historien du temps, et leur oreille ne saisissait pas même +la valeur des lettres: leurs envoyés apprenaient par cœur les missives +dont ils étaient chargés, et les récitaient ensuite mot pour mot à celui +ou ceux qu'elles concernaient<a id="footnotetag783" name="footnotetag783"></a><a href="#footnote783"><sup class="sml">783</sup></a>. C'est ainsi que la chose se passa +vis-à-vis de Justinien. Admis à l'audience impériale, l'ambassadeur +outigour, représentant et truchement du roi Sandilkh, s'exprima en ces +termes:</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote783" name="footnote783"><b>Note 783: </b></a><a href="#footnotetag783">(retour) </a> Quippe Hunni etiam nunc rudes plane sunt litterarum + quas ne auribus quidem admittunt: quare omnia regis sui mandata + more barbarico memoriter relaturi erant legati. <i>Id., ibid.</i></blockquote> + +<p>«J'ai appris dans mon enfance un proverbe dont on vantait la sagesse et +qui m'est resté dans la mémoire. Le voici, s'il m'en souvient bien: «Le +loup, animal féroce, changera peut-être son poil; mais ses instincts, +il ne les changera jamais, parce que la nature ne lui a pas donné le +pouvoir de s'amender<a id="footnotetag784" name="footnotetag784"></a><a href="#footnote784"><sup class="sml">784</sup></a>.» Tel est le proverbe que moi, Sandilkh, j'ai +appris de la bouche des vieillards, qui m'enseignaient par là +indirectement comment il faut juger les hommes. Je tiens également cette +autre chose de l'expérience, laquelle est bien naturelle à un barbare +comme moi, vivant au milieu des champs<a id="footnotetag785" name="footnotetag785"></a><a href="#footnote785"><sup class="sml">785</sup></a>. Les bergers prennent des +chiens qui tettent encore, ils les élèvent, les nourrissent +soigneusement dans leurs maisons, et l'on voit en retour les chiens, +devenus grands, s'attacher par reconnaissance à la main qui les a +nourris. Si les bergers agissent ainsi à l'égard des chiens, c'est afin +que ceux-ci gardent et protégent leur troupeau, et qu'ils repoussent le +loup quand le loup arrive. Cela se pratique ainsi partout, à ce que je +crois, et nulle part on n'a vu les chiens dresser des embûches aux +moutons et les loups les garder<a id="footnotetag786" name="footnotetag786"></a><a href="#footnote786"><sup class="sml">786</sup></a>. C'est une espèce de loi que la +nature a dictée aux chiens, aux moutons et aux loups. Je ne suppose pas +qu'il en soit autrement chez toi, quoique ton empire abonde en toute +sorte de choses même très-éloignées du sens commun<a id="footnotetag787" name="footnotetag787"></a><a href="#footnote787"><sup class="sml">787</sup></a>. Dans le cas où +je me tromperais, fais-le savoir à mes ambassadeurs, afin qu'à la veille +de devenir vieux, j'apprenne encore quelque chose de nouveau<a id="footnotetag788" name="footnotetag788"></a><a href="#footnote788"><sup class="sml">788</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote784" name="footnote784"><b>Note 784: </b></a><a href="#footnotetag784">(retour) </a> Olim puer proverbium didici, quoi jactari audiebam, + idque ejusmodi est si bene memini. Pilum quidem, aiunt, lupus, + ferum animal, mutare fortasse poterit; ingenium vero nunquam + mutabit, abnuente natura emendationem. Procop., <i>Bell. Goth.</i>, <span class="sc">IV</span>, + 19.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote785" name="footnote785"><b>Note 785: </b></a><a href="#footnotetag785">(retour) </a> Id ego Sandil accepi a senioribus, oblique + innuentibus, quæ hominibus convenirent. Ea quoque teneo edoctus + usu, quæ me barbarum ruri degentem discere oportuit. <i>Id., ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote786" name="footnote786"><b>Note 786: </b></a><a href="#footnotetag786">(retour) </a> Lactentes catulos assumunt pastores ac domi + diligenter nutriunt. Hæc eo consilio pastores agunt, ut, si quando + lupi ingruerint, eorum impetum canes repellant: id quod ubique + terrarum fieri arbitror: nam gregi nec insidiari canes, nec lupos + unquam opitulari quisque vidit. Procop., <i>loc. cit.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote787" name="footnote787"><b>Note 787: </b></a><a href="#footnotetag787">(retour) </a> Neque in tuo imperio, quamvis rebus cujusque fere + generis, et forte a communi intelligentia remotissimis abundet, + aliter hæc se habere existimo. Procop., <i>Bell. Goth.</i>, <span class="sc">IV</span>, 19.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote788" name="footnote788"><b>Note 788: </b></a><a href="#footnotetag788">(retour) </a> Si fallor, meis legatis ostendite, ut in ipso + senectutis limine discamus aliquid inusitatum. <i>Id., ibid.</i></blockquote> + +<p>«Or, si telle est la loi de nature, tu as eu tort, suivant moi, en +recevant dans ta compagnie les Coutrigours, dont le voisinage ne te +valait déjà rien, et en donnant place en deçà de tes frontières à ceux +que tu ne pouvais contenir au delà. Sois sûr qu'ils te montreront +bientôt quel est leur naturel. Si le Coutrigour est vraiment ton ennemi, +il travaillera sans relâche à ta ruine dans l'espoir d'améliorer sa +condition, nonobstant ses défaites. Il ne s'opposera jamais à ce qu'on +vienne ravager tes terres, de peur qu'en battant tes ennemis il ne te +les rende plus chers, et que tu n'y voies une raison de les traiter plus +favorablement que lui-même<a id="footnotetag789" name="footnotetag789"></a><a href="#footnote789"><sup class="sml">789</sup></a>. Effectivement qu'est-il arrivé entre +nous? Nous autres Outigours nous habitons des déserts stériles, tandis +que les Coutrigours ont reçu de vous, ô Romains, des terres fécondes, +produisant des vivres en abondance. Ils n'ont que le choix parmi les +mets qui leur plaisent et s'enivrent dans vos celliers; vous leur +accordez même l'entrée de vos bains<a id="footnotetag790" name="footnotetag790"></a><a href="#footnote790"><sup class="sml">790</sup></a>. Ces fugitifs que nous avons +chassés pour vous servir se promènent chez vous tout brillants d'or, +vêtus d'étoffes fines et magnifiques, après qu'ils ont traîné dans leurs +campements une foule innombrable de captifs romains<a id="footnotetag791" name="footnotetag791"></a><a href="#footnote791"><sup class="sml">791</sup></a>, exigeant d'eux +les plus rudes travaux de l'esclavage et les faisant mourir sous le +bâton lorsqu'ils étaient en faute. Nous au contraire, par des fatigues +et des dangers infinis, nous avons arraché les captifs romains à ces +maîtres féroces, et grâce à nous ils ont pu revoir leurs familles. Voilà +ce qu'ont fait les Outigours et les Coutrigours; puis chaque peuple a +reçu sa récompense, comme tu le sais, ô empereur: les premiers habitent +encore des steppes où la terre ne suffit pas à les nourrir; les seconds +partagent le patrimoine de ceux qu'ils avaient faits esclaves, et qui +nous doivent la liberté<a id="footnotetag792" name="footnotetag792"></a><a href="#footnote792"><sup class="sml">792</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote789" name="footnote789"><b>Note 789: </b></a><a href="#footnotetag789">(retour) </a> Neque ita Romanos amabit, ut provincias vestras + incursantibus sese unquam opponat, veritus, ne ubi rem felicissime + gesserit, splendidius a vobis tractari illos videat, quos + domuerit. <i>Id., ub. sup.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote790" name="footnote790"><b>Note 790: </b></a><a href="#footnotetag790">(retour) </a> Si quidem nos in sterili solitudine degimus; dum + Cuturguris annonam curare licet, et in cellis vino expleri, et + patinas deligere, quascumque lubet: nec balneis excluduntur. <i>Id., + loc. cit.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote791" name="footnote791"><b>Note 791: </b></a><a href="#footnotetag791">(retour) </a> Quin etiam auro radiant errones illi, nec vestibus + carent tenuibus atque auro illusis: postquam in patriam + traduxerunt innumerabiles romanorum captivorum catervas. Procop., + <i>Bell. Goth.</i>, <span class="sc">IV</span>, 19.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote792" name="footnote792"><b>Note 792: </b></a><a href="#footnotetag792">(retour) </a> Talibus utrorumque meritis vices reddidistis plane + contrarias; si quidem... Procop., <i>ibid.</i></blockquote> + +<p>Telle fut la verte réprimande que, dans son style oriental, Sandilkh +adressait à Justinien; celui-ci n'y répondit que par des caresses et des +présents dont il combla les ambassadeurs et leur roi. L'or aplanissait +tout chez ces barbares avides, et le mécontentement de Sandilkh fut +apaisé. Bientôt il eut à se garder lui-même contre les attaques +désespérées des Coutrigours, et le sang coula par torrents dans les +steppes du Tanaïs et du Caucase, avec des alternatives de fortune. Quant +aux Gépides, réduits à leurs seules forces, ils auraient peut-être voulu +éviter la guerre avec les Lombards; mais ceux-ci tinrent ferme, et il +fallut au jour marqué reparaître sur le champ de bataille. Aldoïn avait +compté sur les secours promis par Justinien, lesquels n'arrivèrent pas à +temps, de façon qu'il ne dut se fier qu'à son épée. Elle prévalut: les +Gépides, après une lutte meurtrière, furent mis en déroute<a id="footnotetag793" name="footnotetag793"></a><a href="#footnote793"><sup class="sml">793</sup></a>, et les +Lombards vainqueurs eurent le droit de dire que l'empereur des Romains +leur avait manqué de parole<a id="footnotetag794" name="footnotetag794"></a><a href="#footnote794"><sup class="sml">794</sup></a>. C'étaient au reste des alliés bien peu +honorables pour un état civilisé que ces féroces Lombards, étrangers à +toute loi divine et humaine. Vers ce temps-là même, ceux qui servaient +comme auxiliaires de l'empire en Italie se rendirent coupables d'excès +tellement abominables, que Narsès aima mieux les licencier, malgré leur +bravoure, que de laisser ainsi déshonorer son drapeau<a id="footnotetag795" name="footnotetag795"></a><a href="#footnote795"><sup class="sml">795</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote793" name="footnote793"><b>Note 793: </b></a><a href="#footnotetag793">(retour) </a> Gepædes factos sibi obvios acerrimo fundunt prælio. + Procop., <i>Bell. Goth.</i>, <span class="sc">IV</span>, 25.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote794" name="footnote794"><b>Note 794: </b></a><a href="#footnotetag794">(retour) </a> Imperatorem incusantes quod non ex pacto fœderis + affuissent ipsius copiæ. Procop., <i>ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote795" name="footnote795"><b>Note 795: </b></a><a href="#footnotetag795">(retour) </a> Procop., <i>Bell. Goth.</i>, <span class="sc">IV</span>, 33.</blockquote> + +<p>Une tranquillité profonde suivit ces troubles passagers. Les Huns ne +reparurent plus, et la querelle des Lombards et des Gépides continua de +marcher sans que l'empire s'en mêlât autrement que pour la rendre plus +implacable. Tandis que les provinces du nord respiraient, la conquête de +l'Italie s'achevait par les mains de Narsès, dont le bonheur égalait le +génie, et le mauvais vouloir des Franks austrasiens ainsi que leurs +essais de coalitions barbares s'évanouissaient devant ses victoires. +Dans l'extrême Orient, le roi de Perse consentant à une nouvelle paix, +Justinien put se dire avec vérité le pacificateur en même temps que le +<i>reconstructeur</i> du monde romain, <i>restitutor orbis</i>. Il atteignit ainsi +l'année 558, trente-deuxième de son règne et soixante-dix-septième de +son âge. A ce comble de gloire, il sembla s'affaisser sur lui-même. Les +hésitations et la torpeur succédèrent à l'activité dévorante et à la foi +en soi-même, ce double et invincible instrument de sa grandeur<a id="footnotetag796" name="footnotetag796"></a><a href="#footnote796"><sup class="sml">796</sup></a>. Il +se mit à craindre la guerre, parce que la guerre entraîne après elle des +chances de fortune et le mouvement; il la craignit aussi parce qu'elle +crée des généraux, et que dans un état électif un général glorieux et +populaire est une menace vivante pour un prince vieilli: ce trône où il +était assis ne le lui enseignait que trop. C'est là la vraie raison qui +le rendit ingrat pour Bélisaire et le laissa juste pour Narsès, en qui +il lui était défendu de voir un rival. L'histoire nous dit aussi que les +nobles conquêtes par lesquelles Justinien honorait et agrandissait +l'empire en avaient épuisé les ressources. Les réserves accumulées par +Anastase, dont la mauvaise administration coûtait à l'empire plus de +pleurs que d'argent, n'avaient pas tardé à s'écouler, et Justinien avait +dû augmenter les impôts pour faire face aux dépenses de la guerre. +Maintenant qu'il croyait avoir assez fait pour son règne, il trouvait +l'armée lourde, et il la licencia en partie comme inutile désormais. La +paie des soldats fut diminuée; ils se dégoûtèrent, et on ne les remplaça +pas; les auxiliaires barbares, dont on réduisit les capitulations, se +retirèrent aussi en grand nombre du service romain<a id="footnotetag797" name="footnotetag797"></a><a href="#footnote797"><sup class="sml">797</sup></a>. Si l'on ajoute +à cette désorganisation des diverses milices leur mauvaise +administration et l'improbité trop générale de leurs chefs, on se +figurera le pitoyable état où dut tomber l'armée sous un prince qui lui +devait tout. La corruption administrative est résumée en ce peu de mots +d'un auteur contemporain: «Le trésor militaire était devenu la caisse +privée des généraux<a id="footnotetag798" name="footnotetag798"></a><a href="#footnote798"><sup class="sml">798</sup></a>.» Le même historien nous apprend que, par un +résultat de ces désordres, l'effectif des troupes, qui était en temps +normal de six cent quarante-cinq mille hommes, tomba vers cette époque à +cent cinquante mille seulement, et encore étaient-ils dispersés en +Italie, en Afrique, en Espagne, en Arménie et sur les frontières de +l'Euphrate, du Caucase et du Danube<a id="footnotetag799" name="footnotetag799"></a><a href="#footnote799"><sup class="sml">799</sup></a>. Quant aux Huns et aux Slaves, +Justinien s'en préoccupait à peine: on eût dit que le vainqueur des +Vandales et des Goths eût rougi d'employer ses soldats contre des +sauvages qui s'entre-détruisaient au moindre signal pour un peu +d'or<a id="footnotetag800" name="footnotetag800"></a><a href="#footnote800"><sup class="sml">800</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote796" name="footnote796"><b>Note 796: </b></a><a href="#footnotetag796">(retour) </a> Sub extremum vitæ curriculum, jam enim consenuerat, + cessisse et renuntiasse laboribus visus est... Agath., <i>Hist.</i>, <span class="sc">V</span>, + p. 156.--Jam senex, exacta ætate, cum animi robur et belli + appetentem virtutem desidia et otio commaculasset... Menand., + <i>Exc. leg.</i>, p. 100.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote797" name="footnote797"><b>Note 797: </b></a><a href="#footnotetag797">(retour) </a> Militarium ordinum exitium et corruptelam perinde + Justinianus negligebat, ac si nunquam in posterum illi futuri sibi + essent necessarii... Agath., <i>Hist.</i>, <span class="sc">V</span>, p. 158.--Respublica eo + devenerat, ut exercitus numero exiguus esset... Procop., <i>Hist. + arc.</i>, 24.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote798" name="footnote798"><b>Note 798: </b></a><a href="#footnotetag798">(retour) </a> Agath., <i>Hist.</i>, <span class="sc">V</span>, p. 159.--Procop., <i>Hist. + arcan.</i>, <i>l. cit.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote799" name="footnote799"><b>Note 799: </b></a><a href="#footnotetag799">(retour) </a> Cum enim universæ Romanorum vires sexcentis + quadraginta quinque bellatorum millibus constare deberent, ægre + tum temporis centum quinquaginta millibus constabant, atque harum + quidem copiarum aliæ in Italia erant collocatæ, aliæ in Africa, + aliæ in Hispania, aliæ... Agath., <i>Hist.</i>, <span class="sc">V</span>, p. 157.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote800" name="footnote800"><b>Note 800: </b></a><a href="#footnotetag800">(retour) </a> Magis ci quodam modo placuit hostes inter se + committere et donis eos sicubi opus erat, demulcere, potiusquam + perpetuo belligerari. Agath., <i>Hist.</i>, <span class="sc">V</span>, p. 157-158.</blockquote> + +<p>Encore si l'économie irréfléchie provenant de l'affaiblissement de +l'armée avait profité au public, elle n'eût été qu'un demi-mal; mais +elle vint alimenter le goût toujours croissant de Justinien pour les +constructions. C'était la seule activité qui survivait dans son +intelligence amortie. On prétend qu'il bâtit ou répara à lui seul autant +d'édifices et de villes que tous ses prédécesseurs à la fois. Cette +exagération montre du moins combien sa part fut grande. Beaucoup de ces +entreprises furent magnifiques, la plupart furent utiles<a id="footnotetag801" name="footnotetag801"></a><a href="#footnote801"><sup class="sml">801</sup></a>; mais la +gêne créée par des dépenses hors de proportion avec les ressources fit +maudire jusqu'à l'utilité même. On se vengea des impôts par des injures. +Ce fut un déchaînement misérable de calomnies et d'absurdités telles que +celles dont Procope s'est fait l'écho, et que la haine prenait peut-être +pour vraies, se souciant peu de la vraisemblance, pourvu que la +malignité fût satisfaite. On exhumait les souvenirs de Théodora, alors +au cercueil, pour en accabler Justinien. Ses inspirations les plus +patriotiques, ces conquêtes et ces travaux législatifs qui lui ont valu +l'immortalité, étaient ravalés, flétris par des interprétations sans +bonne foi et présentés même comme des crimes. Il ne manquait pas de gens +qui prenaient parti pour les Vandales et les Goths contre l'empereur: +Procope serait là au besoin pour nous le prouver. Une injure facile, et +qu'on ne s'épargnait guère dans les conciliabules des mécontents +consistait à refuser à Justinien son nom romain et ses titres. Il +n'était plus là, comme au préambule de ses lois ou de ses inscriptions, +Justinien l'Invincible, le Vandalique, le Gothique, le Persique, le +Francique, l'Alanique, etc., mais tout simplement Uprauda, fils du +bouvier Istok et de la paysanne Béglénitza. Seulement on oubliait +d'ajouter que le fils du bouvier illyrien avait donné un code à l'empire +d'Auguste et replacé la statue de Jules-César au Capitole. Tels étaient +les tristes retours que la vieillesse amenait à la gloire de Justinien: +elle en réservait de pareils à sa fortune.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote801" name="footnote801"><b>Note 801: </b></a><a href="#footnotetag801">(retour) </a> On peut consulter là-dessus, mais avec réserve + Procope, flatteur impudent de ce prince, quand il n'en est pas le + détracteur plus impudent encore. Mais sans s'arrêter aux éloges dé + cet écrivain, il suffit de connaître la nature des travaux faits + par Justinien pour en comprendre l'utilité.</blockquote> + +<p>Les années 557 et 558 effrayèrent le monde romain par une accumulation +de calamités qui put faire croire à la fin du monde. Le bouleversement +des saisons, la peste, les tremblements de terre semblèrent s'être donné +rendez-vous pour frapper à coups redoublés la malheureuse population de +l'empire. La peste, après avoir désolé les côtes de l'Asie et de la +Grèce, s'abattit sur Constantinople avec une telle violence, que les +cadavres restèrent longtemps entassés dans les rues, faute de bras, de +litières ou de barques pour les enlever<a id="footnotetag802" name="footnotetag802"></a><a href="#footnote802"><sup class="sml">802</sup></a>. Les tremblements de terre +ne firent pas moins de victimes; on entendait la nuit, sous le sol des +rues, un grondement sourd, et chaque secousse laissait échapper des +exhalaisons de vapeurs noires qui empoisonnaient l'air<a id="footnotetag803" name="footnotetag803"></a><a href="#footnote803"><sup class="sml">803</sup></a>. Le bruit +des maisons croulant se mêlait de moments en moments à ce tonnerre +souterrain. Le dôme de l'église de Sainte-Sophie, merveille de ce +siècle, se fendit en deux; et l'on raconta que des colonnes arrachées à +leurs bases, lancées en l'air comme par l'impulsion d'une baliste, +allèrent à de grandes distances écraser les habitations<a id="footnotetag804" name="footnotetag804"></a><a href="#footnote804"><sup class="sml">804</sup></a>. Un +quartier voisin de la mer s'abîma presque sous les flots. Enfin, ce qui +eut des suites plus funestes encore, la longue muraille bâtie par +Anastase en travers de l'isthme de Constantinople fut ruinée sur +plusieurs points<a id="footnotetag805" name="footnotetag805"></a><a href="#footnote805"><sup class="sml">805</sup></a>. Il ne manquait que la guerre pour combler la +mesure des maux, et la guerre, une guerre sauvage, éclata pendant +l'hiver de 558 à 559.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote802" name="footnote802"><b>Note 802: </b></a><a href="#footnotetag802">(retour) </a> Mortifera ex bubone lues in homines, maxime juvenes + grassata est: adeo ut sepeliendis mortuis non sufficerent vivi. + Theophan., <i>Chronogr.</i>, p. 197.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote803" name="footnote803"><b>Note 803: </b></a><a href="#footnotetag803">(retour) </a> Agath., <i>Hist.</i> <span class="sc">V</span>, p. 153-154.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote804" name="footnote804"><b>Note 804: </b></a><a href="#footnotetag804">(retour) </a> Porphyretica columna e palatii Jucundianarum + regione erecta... delossa est in terram pedes octo. Theophan., + <i>Chronogr.</i>, p. 196.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote805" name="footnote805"><b>Note 805: </b></a><a href="#footnotetag805">(retour) </a> Partes quidem muri Anastasiani, terræ motibus + dirutæ. Theophan., <i>Chronogr.</i>, p. 197.--Cf. Agath., <i>Hist.</i>, <span class="sc">V</span>, + p. 157.</blockquote> + +<p>Elle venait des Coutrigours, qui, vainqueurs des Outigours après six ans +de lutte acharnée, demandaient compte au gouvernement romain de sa +complicité avec leurs ennemis. Il faut dire que c'était moins +l'immoralité des actes en eux-mêmes qui excitait les Coutrigours et leur +mettait les armes à la main que le regret de leur ancienne subvention +passée aux Outigours; dans leur roi Zabergan<a id="footnotetag806" name="footnotetag806"></a><a href="#footnote806"><sup class="sml">806</sup></a>, il y avait le fiel de +l'orgueil blessé et le désir de montrer sa force à ceux qui lui +préféraient Sandilkh. Il proclamait hautement que c'était là surtout la +cause de la guerre<a id="footnotetag807" name="footnotetag807"></a><a href="#footnote807"><sup class="sml">807</sup></a>. Ce barbare intelligent, hardi, comparable à +Denghizikh, dont il était le successeur, n'ignorait point qu'il +trouverait les Romains décimés par les plus épouvantables fléaux et la +rive droite du Danube à peu près sans défense. Avec l'autorité qui +accompagne toujours la victoire chez les nomades de l'Asie, il fit un +appel aux Bulgares et aux Slaves, qui s'empressèrent d'accourir sous ses +drapeau, et Zabergan se mit en route, à la tête d'une armée formidable. +Le Danube, gelé jusqu'au fond de son lit dès le début de l'hiver, +semblait de moitié dans l'entreprise des Huns<a id="footnotetag808" name="footnotetag808"></a><a href="#footnote808"><sup class="sml">808</sup></a>: aussi leur marche +fut-elle facile à travers la petite Scythie et la Mésie inférieure, +qu'ils ne s'amusèrent point à piller; et après avoir franchi non moins +rapidement les gorges de l'Hémus, ils firent halte dans les environs +d'Andrinople. C'est là, à vrai dire, que commença la campagne<a id="footnotetag809" name="footnotetag809"></a><a href="#footnote809"><sup class="sml">809</sup></a>. Au +sud de cette métropole de la Thrace se croisaient trois grandes voies +dirigées vers des points importants de la Grèce et de l'Asie: à droite, +la route de la Grèce proprement dite, qui, contournant la mer Egée, +gagnait les défilés de l'Olympe et celui des Thermopyles; à gauche, la +chaussée de Constantinople, et entre les deux, dans la direction du +sud-est, le chemin de la Chersonèse de Thrace conduisant en Asie par +l'Hellespont. Zabergan partagea son armée en trois corps qu'il envoya +par chacune de ces routes ravager le cœur de la Grèce, les riches cités +de la Chersonèse, la côte d'Asie et enfin Constantinople elle-même, si +on pouvait l'enlever par un coup de main. Il se chargea de cette +dernière expédition, qui ne paraissait pas la plus aisée, et, prenant +avec lui sept mille hommes<a id="footnotetag810" name="footnotetag810"></a><a href="#footnote810"><sup class="sml">810</sup></a>, l'élite de son innombrable cavalerie, +il partit à toute vitesse par la chaussée de Constantinople. Assurément +son entreprise eût été folle, s'il avait projeté avec ses sept mille +cavaliers l'attaque en règle d'une ville si bien fortifiée; mais il +voulait tenter une surprise, piller la banlieue, et en tout cas opérer +une diversion favorable aux expéditions de la Chersonèse et de l'Achaïe.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote806" name="footnote806"><b>Note 806: </b></a><a href="#footnotetag806">(retour) </a> Ζαβεργάν. Alias Ζαμεργάν... </blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote807" name="footnote807"><b>Note 807: </b></a><a href="#footnotetag807">(retour) </a> Causa hujus expeditionis potissima verissimaque + erat barbarica violentia, et plus habendi cupiditas, cui tamen + prætextum hostilitatis adversus Utiguros obtendebat... despecti et + manifesto contemptu provacati, hanc sibi expeditionem suscipiendam + censuerunt, ut et ipsi terribiles dignique, quoram ratio + haberetur, viderentur. Agath., <i>Hist.</i>, <span class="sc">V</span>, p. 156.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote808" name="footnote808"><b>Note 808: </b></a><a href="#footnotetag808">(retour) </a> Tum, vigente hieme, fluvius ex more congelatus ad + imum usque vadum ita obduruerat, ut et pedestribus et equestribus + copiis transiri posset. Agath., <i>Hist.</i>, <span class="sc">V</span>, p. 135.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote809" name="footnote809"><b>Note 809: </b></a><a href="#footnotetag809">(retour) </a> Agath., <i>Hist.</i>, <span class="sc">V</span>, p. 155, 156.--Theophan., + <i>Chronogr.</i>, p. 197, 198.--Malal., part. <span class="sc">II</span>, p. 235.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote810" name="footnote810"><b>Note 810: </b></a><a href="#footnotetag810">(retour) </a> Ibi diviso exercitu, alteram ejus partem in Græciam + misit... alteram in Chersonesum Thracicam... ipse vero cum equitum + millibus septem, recta Constantinopolim pergens... Agath., + <i>Hist.</i>, <span class="sc">V</span>, p. 155, 156.</blockquote> + +<p>Il fallait que des rapports certains eussent fait connaître à Zabergan +le mauvais état du mur d'Anastase et l'abandon des postes de défense, +car il poussa droit aux brèches faites par les derniers tremblements de +terre et entra hardiment dans la campagne de Constantinople<a id="footnotetag811" name="footnotetag811"></a><a href="#footnote811"><sup class="sml">811</sup></a>. Quand +on pense qu'il existait en Thrace une colonie de Coutrigours, celle de +Sinio, à qui Justinien avait donné des terres six ou sept ans +auparavant, on se rappelle involontairement le message du roi des +Outigours et le bon sens de son apologue prophétique. Les treize lieues +qui séparaient la longue muraille des abords de la ville impériale +furent bientôt franchies par la légère cavalerie de Zabergan, qui vint +dresser son camp près du fleuve Athyras, dans le bourg de Mélanthiade, à +cinq lieues seulement des remparts<a id="footnotetag812" name="footnotetag812"></a><a href="#footnote812"><sup class="sml">812</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote811" name="footnote811"><b>Note 811: </b></a><a href="#footnotetag811">(retour) </a> Quum partes muri Anastasiani terræ motibus + collapsas reperissent (Hunni), per cas ingressi... Theophan. + <i>Chronogr.</i>, p. 197.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote812" name="footnote812"><b>Note 812: </b></a><a href="#footnotetag812">(retour) </a> Circa Melanthiadem vicum, non longius <span class="sc">CL</span> stadiis ab + urbe distantem: circumfluit autem illum Athyras fluvius. Agath., + <i>Hist.</i>, <span class="sc">V</span>, p. 151.</blockquote> + +<p>Cette apparition inattendue jeta Constantinople dans un trouble extrême. +On savait l'ennemi en deçà de la longue muraille, mais on ne le savait +pas si près, aux portes mêmes de la métropole, et la terreur fut aussi +grande que si la ville eût été prise. Les habitants désertèrent leurs +maisons pour aller s'entasser sur les places et dans les églises les +plus éloignées de Mélanthiade, comme s'ils eussent senti déjà l'atteinte +des flèches ennemies; encore la foule ne s'y croyait-elle pas en sûreté: +au moindre incident, à quelque clameur lointaine, au bruit d'une porte +violemment poussée, l'épouvante la prenait, et elle se dispersait à +droite ou à gauche comme un essaim d'oiseaux effarouchés. La peur +n'épargnait pas plus les grands que les petits; nul ne commandait, et +l'on ne disposait rien pour la défense. La première pensée de l'empereur +avait été une pensée pieuse; pour garantir de la profanation et du +pillage les églises des faubourgs, dont les approches étaient encore +libres, entre Blakhernes et la Mer-Noire, il avait ordonné d'en retirer +l'argenterie, les reliquaires, les étoffes précieuses, et de les mettre +à couvert soit dans les murs, soit de l'autre côté du Bosphore<a id="footnotetag813" name="footnotetag813"></a><a href="#footnote813"><sup class="sml">813</sup></a>. La +campagne et le port se couvrirent donc de chariots ou de barques qui se +croisaient en tout sens: c'était le seul mouvement qu'on aperçût au nord +et à l'est de la ville. Enfin une troupe de braves citadins vint +s'offrir d'elle-même pour aller reconnaître l'ennemi conjointement avec +les gardes du palais; ils partirent ensemble, mais on les vit bientôt +revenir dans le plus grand désordre, laissant derrière eux une partie de +leurs gens. Quelques charges de la cavalerie ennemie les avaient +dispersés. La milice palatine n'était plus alors ce qu'on l'avait vue +autrefois, quand les empereurs la choisissaient dans l'armée entière, +dont elle était l'élite et l'orgueil<a id="footnotetag814" name="footnotetag814"></a><a href="#footnote814"><sup class="sml">814</sup></a>. Zenon avait commencé à +l'abâtardir en y introduisant, pour sa sûreté personnelle, des +Isauriens, qui n'avaient point ou qui avaient mal fait la guerre<a id="footnotetag815" name="footnotetag815"></a><a href="#footnote815"><sup class="sml">815</sup></a>. +Anastase la désorganisa encore davantage en laissant vendre les places +de gardes, auxquelles de nombreux priviléges, des exemptions et une +forte solde étaient attachés. De riches bourgeois s'en emparèrent à prix +d'argent, et il n'y eut bientôt plus de soldats dans la garde +palatine<a id="footnotetag816" name="footnotetag816"></a><a href="#footnote816"><sup class="sml">816</sup></a>. Ainsi le siége de l'empire et la vie de l'empereur se +trouvèrent confiés à une milice couverte d'or, mais qui ne savait pas +manier le fer: troupe de parade, faite pour orner un triomphe, et non +pour le procurer<a id="footnotetag817" name="footnotetag817"></a><a href="#footnote817"><sup class="sml">817</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote813" name="footnote813"><b>Note 813: </b></a><a href="#footnotetag813">(retour) </a> Jubente imperatore, ciboria argentea et sanctæ + mensæ pariter ex argento, quæ extra civitatem in ecclesiis erant, + suis locis exportatæ sunt. Theophan., <i>Chronogr.</i>, p. + 197.--Nudabantur suis ornamentis templa quotquot extra urbem sita + erant. Agath,<i>Hist.</i>, <span class="sc">V</span>, p. 159.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote814" name="footnote814"><b>Note 814: </b></a><a href="#footnotetag814">(retour) </a> Duces quidem et tribuni militares multique armati + constiterunt ut fortiter hostem, si forte impetum fecerat, + propulsarent. Agath., <i>Hist.</i>, <span class="sc">V</span>, p. 159.--Multi ex civium + numero... ibi commissa pugna, multi Romanorum et Scholarium + ceciderunt. Theophan., <i>Chronogr.</i>, p. 198.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote815" name="footnote815"><b>Note 815: </b></a><a href="#footnotetag815">(retour) </a> Agath., <i>Hist.</i>, <span class="sc">V</span>, p. 159.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote816" name="footnote816"><b>Note 816: </b></a><a href="#footnotetag816">(retour) </a> Agath., <i>ub. sup.</i>--Theophan., <i>Chronogr.</i>, p. + 198.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote817" name="footnote817"><b>Note 817: </b></a><a href="#footnotetag817">(retour) </a> Erant vero neque bellicosi revera, sed ne + mediocriter quidem in rebus bellicis exercitati. Agath., <i>Hist.</i>, + <span class="sc">V</span>, p. 159.</blockquote> + +<p>Encouragés par ce premier succès, les barbares sortirent de leur camp et +vinrent cavalcader devant la Porte dorée, à la grande honte de la ville +qui ne pouvait plus recevoir de secours que par mer<a id="footnotetag818" name="footnotetag818"></a><a href="#footnote818"><sup class="sml">818</sup></a>. C'était pour +l'œil des Romains un triste et décourageant spectacle que ces bandes de +cavaliers hideux courant la campagne, fouillant les villas pour en tirer +des femmes ou du butin, et transformant en écuries les portiques de +marbre et de cèdre. Le riche patricien pouvait observer du haut de la +muraille, à la direction de la poussière ou de la flamme, le sort de la +maison de plaisance où il avait englouti sa fortune. Cependant arriva +dans Constantinople un corps de vieux soldats, vétérans de Bélisaire en +Afrique et en Italie: ils n'étaient que trois cents, mais ils +demandaient à se battre<a id="footnotetag819" name="footnotetag819"></a><a href="#footnote819"><sup class="sml">819</sup></a>. Leur arrivée réveilla le souvenir du chef +dont ils invoquaient le nom avec orgueil et confiance. Bélisaire était +alors sous le poids d'une de ces disgrâces dont Justinien payait +périodiquement ses services, et que le grand général, il faut bien le +dire, supportait sans fermeté d'âme, allant au-devant des affronts, et +quêtant, confondu dans la foule des courtisans, un regard que le prince +s'obstinait à lui refuser. Cette faiblesse de caractère et ce besoin +ardent de faveur avaient été pendant toute la vie de Bélisaire un +encouragement pour ses envieux et un triomphe pour la médiocrité, dont +les prétentions se grandissent de toutes les petitesses des héros. Ce +fut la seule misère de cet homme illustre, qu'une tradition poétique a +fait aveugle et mendiant, mais qui malheureusement fut trop riche pour +la pureté de sa gloire. Son nom cache deux personnages bien différents +dont il faut soigneusement tenir compte dans l'histoire: l'homme de la +vie civile et le soldat. Le premier, pusillanime, altéré d'honneurs et +d'argent, inutile à ses amis, jouet volontaire d'une femme qui avait +tous les vices de Théodora sans rien avoir de ses qualités; le second, +généreux, fidèle, inaccessible à la peur, inébranlable dans le devoir, +et d'un héroïsme que ne surpassèrent point les hommes tant vantés de +Rome républicaine. Semblable à l'Antée de la fable, Bélisaire avait +besoin de toucher du pied la terre des batailles pour se retrouver tout +entier.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote818" name="footnote818"><b>Note 818: </b></a><a href="#footnotetag818">(retour) </a> In muro a ficubus dicto (la partie de la muraille + située vers le faubourg de Sykes), et porta nuncupata aurea. + Agath., <i>Hist., l. c.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote819" name="footnote819"><b>Note 819: </b></a><a href="#footnotetag819">(retour) </a> Non multo plures trecentis... Agath., <i>Hist.</i>, <span class="sc">V</span>, + p. 160.</blockquote> + +<p>Quand l'empereur le mandant au palais lui confia sa défense et celle de +l'empire, le vieux Bélisaire sembla renaître. Ses cheveux blancs et ses +membres cassés reverdirent sous le casque et la cuirasse, qu'il ne +portait plus depuis si longtemps<a id="footnotetag820" name="footnotetag820"></a><a href="#footnote820"><sup class="sml">820</sup></a>. Sa présence suffit à créer une +armée. Les citadins qui avaient des armes et les campagnards qui n'en +avaient point vinrent également solliciter une place dans sa troupe, qui +ne comptait de soldats que les trois cents vétérans, la milice palatine +étant réservée pour la défense des murailles. La cavalerie manquait à +Bélisaire: il fit main-basse sur tous les chevaux qui se trouvaient dans +Constantinople; chevaux des particuliers, chevaux du cirque ou des +écuries de l'empereur, il prit tout<a id="footnotetag821" name="footnotetag821"></a><a href="#footnote821"><sup class="sml">821</sup></a>, et quand il eut organisé sa +petite armée, il alla placer son camp à quelques lieues de la ville, +près du bourg de Chettou, à l'opposite du camp des barbares, dont il +était séparé par un épais rideau de bois<a id="footnotetag822" name="footnotetag822"></a><a href="#footnote822"><sup class="sml">822</sup></a>. Une fois en campagne, il +fit régner dans ce ramas d'hommes de toute espèce la discipline d'une +armée régulière. Son camp, délimité suivant toutes les règles de la +stratégie, garni d'un large fossé et d'un rempart palissade, devint une +citadelle imprenable. Le jour, ses coureurs battaient au loin la plaine; +la nuit, des feux étaient allumés à de grandes distances, tout cela pour +faire prendre le change à l'ennemi, qui crut effectivement l'armée +romaine nombreuse, et resta sur la défensive<a id="footnotetag823" name="footnotetag823"></a><a href="#footnote823"><sup class="sml">823</sup></a>. C'est ce que +demandait Bélisaire, qui voulait former ses bourgeois. Les paysans, +chassés des villages, accouraient de toutes parts à lui, et il les +acceptait même armés de coutres de charrue ou de simples bâtons. Chacun +eut son utilité et son rôle à remplir. La cavalerie s'exerçait, les +recrues s'instruisaient à l'exemple des vieux soldais; ceux-ci +reprenaient l'habitude de voir l'ennemi, celles-là l'acquéraient tous +les jours. Bélisaire présidait à tous les exercices casque en tête et +cuirasse au dos<a id="footnotetag824" name="footnotetag824"></a><a href="#footnote824"><sup class="sml">824</sup></a>, le premier sur le rempart et le dernier dans la +tente. Il évitait soigneusement toute provocation de sa troupe, toute +rencontre de ses coureurs avec l'ennemi; son plan était d'attendre les +barbares et de leur inspirer une folle hardiesse, afin de les écraser +ensuite à coup sûr.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote820" name="footnote820"><b>Note 820: </b></a><a href="#footnotetag820">(retour) </a> Belisarius demum dux, jam fractus senio, mandate + tamen imperatoris in hostes mittitur. Hic itaque, loricam multo + jam tempore desitam resumens, galeamque capiti adaptans, et omnem + cui a puero assueverat habitum capessans, præteritorium memoriam + redintegrabat, pristinamque animi alacritatem et virtutem + revocabat. Agath., <i>Hist.</i>, <span class="sc">V</span>, p. 160.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote821" name="footnote821"><b>Note 821: </b></a><a href="#footnotetag821">(retour) </a> Sumptis omnibus equis tam imperatoris quam circi, + sed et sacrarum domorum, necnon uniuscujusque hominis privati, cui + fuit equus in potestate... Theophan., <i>Chronogr.</i>, p. 198.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote822" name="footnote822"><b>Note 822: </b></a><a href="#footnotetag822">(retour) </a> Ἐν Χεττουκώμῃ τῷ χωρίῳ. Agath., <i>Hist.</i>, + <span class="sc">V</span>.--Théophane donne à ce lieu le nom de Chittus. +Εἰς Χίττου κώμην.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote823" name="footnote823"><b>Note 823: </b></a><a href="#footnotetag823">(retour) </a> Ignes accendit, ut, hostes eos conspicati maximum + esse exercitum putarent. Agath., <i>Hist.</i>, <span class="sc">V</span>, p. 161.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote824" name="footnote824"><b>Note 824: </b></a><a href="#footnotetag824">(retour) </a> Confluxerat etiam ad eum agrestium e vicinis locis + turba... plane, inermis et imbellis multitude. Agath., <i>Hist.</i>, <span class="sc">V</span>, + p. 160.</blockquote> + +<p>Cependant ces lenteurs commencèrent à peser aux vieux soldats, qui +murmurèrent; les recrues elles-mêmes se prirent d'une confiance sans +bornes: il y avait là un grand danger que les conseils et les +exhortations du général cherchèrent incessamment à prévenir<a id="footnotetag825" name="footnotetag825"></a><a href="#footnote825"><sup class="sml">825</sup></a>. Autant +les chefs mettent ordinairement de soins à exciter leurs soldats, autant +il en employait à refroidir les siens. «Camarades, leur disait-il en +montrant ses cheveux blancs, est-ce pour vous pousser à des témérités +brillantes que l'empereur vous a donné un commandant de mon âge? Non, +c'est pour vous retenir et vous faire entendre la voix de +l'expérience... Je croirais offenser les vainqueurs des Vandales et des +Goths en leur parlant de courage devant des Huns coutrigours; mais +songez que si nous avons la vaillance, ils ont le nombre. Ils font la +guerre comme des voleurs, sachons la faire comme des soldats<a id="footnotetag826" name="footnotetag826"></a><a href="#footnote826"><sup class="sml">826</sup></a>. +Qu'ils viennent nous attaquer derrière ce fossé où nous sommes formés en +masse compacte, et on verra combien une armée diffère d'une troupe de +brigands!... Croyez-le bien, camarades, la victoire arrachée au hasard +par l'impétuosité du sang n'est pas la meilleure; la vraie victoire est +celle que la maturité des plans a préparée, et que l'on gagne avec le +sentiment calme de sa force<a id="footnotetag827" name="footnotetag827"></a><a href="#footnote827"><sup class="sml">827</sup></a>.» C'était par de tels discours que +Bélisaire faisait descendre dans ces hommes grossiers la sagesse qui +l'animait; il sentait trop bien qu'il ne lui était permis de rien +risquer dans une situation pareille, que de sa victoire enfin dépendait +leur salut à tous et peut-être celui de la ville. Au reste il se fit +bientôt comprendre des courages même les plus emportés. Des cavaliers +ennemis étant venus chevaucher insolemment jusqu'aux fossés de son camp, +il défendit de les poursuivre, et les soldats ne murmurèrent point. Les +historiens du temps ne parlent qu'avec admiration de ces trois cents +vétérans, qu'ils comparent aux trois cents Spartiates de Léonidas. «Les +uns et les autres montrèrent, disent-ils, les mêmes sentiments de +générosité et de dévouement à la patrie; mais les trois cents de +Léonidas gagnèrent leur gloire dans la défaite: ceux de Bélisaire l'ont +gagnée dans la victoire<a id="footnotetag828" name="footnotetag828"></a><a href="#footnote828"><sup class="sml">828</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote825" name="footnote825"><b>Note 825: </b></a><a href="#footnotetag825">(retour) </a> Erat jam admodum senex, magnaque uti par erat + virium imbecillitate laborabat, nullis tamen laboribus cedere... + Agath., <i>Hist.</i>, <span class="sc">V</span>, p. 161.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote826" name="footnote826"><b>Note 826: </b></a><a href="#footnotetag826">(retour) </a> Hoc tantum sciamus oportet, decertandum nobis esse + cum hominibus barbaris qui prædonum in morem adoriri soliti + sunt... Agath., <i>Hist.</i>, <span class="sc">V</span>, p. 162.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote827" name="footnote827"><b>Note 827: </b></a><a href="#footnotetag827">(retour) </a> Conatus... prudentia destitutos non esse + adscribendos fortitudini, sed audaciæ et temeritati et + prævaricationi officii... <i>Id., ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote828" name="footnote828"><b>Note 828: </b></a><a href="#footnotetag828">(retour) </a> Quales olim qui circa Leonidam erant Lacædemonii, + fuisse commemorant, quum ad Thermopylas Xerxes eis immineret, sed + illi quidem omnes ad internecionem cæsi sunt, eo solo celebres + quod non turpiter periissent: qui vero Belisario aderant Romani, + audacia quidem usi sunt laconica, universos autem hostes fugarunt. + Agath., <i>Hist.</i>, <span class="sc">V</span>, p. 163, 164.</blockquote> + +<p>Cependant les Huns ne se méprenaient plus sur le nombre de leurs +ennemis, et quoique le nom de Bélisaire leur inspirât une secrète +défiance, ils résolurent de tenter l'offensive. Deux mille cavaliers +éprouvés furent choisis sur les sept mille, et Zabergan se mit à leur +tête<a id="footnotetag829" name="footnotetag829"></a><a href="#footnote829"><sup class="sml">829</sup></a>. Son projet était de surprendre les Romains par une marche +rapide à travers la forêt qui séparait les deux camps; mais Bélisaire, +que ses éclaireurs servaient bien, et qui d'ailleurs comptait autant +d'espions qu'il y avait de paysans dans la campagne, averti des +mouvements qu'on apercevait chez les barbares, arrêta aussitôt ses +dispositions. La forêt était traversée dans la direction de Chettou à +Mélanthiade par une grande route à droite et à gauche de laquelle il +n'existait que des sentiers étroits, sinueux, impraticables pour des +chevaux. Bélisaire envoya sa cavalerie armée de cuirasses et de lances +occuper les fourrés sur les deux lisières du chemin, avec ordre de s'y +tenir cachée jusqu'à ce que l'ennemi se fût engagé dans la +traverse<a id="footnotetag830" name="footnotetag830"></a><a href="#footnote830"><sup class="sml">830</sup></a>. Ceux des paysans qui n'avaient que des bâtons reçurent +pour instructions de s'éparpiller dans la forêt, de frapper les arbres, +de traîner à terre des branchages, dans la pensée de faire croire à une +grande multitude et d'effrayer les chevaux<a id="footnotetag831" name="footnotetag831"></a><a href="#footnote831"><sup class="sml">831</sup></a>. Bélisaire lui-même se +posta en travers de la route, suivi de ses vétérans et de son infanterie +bourgeoise<a id="footnotetag832" name="footnotetag832"></a><a href="#footnote832"><sup class="sml">832</sup></a>. Toutes ces mesures furent exécutées avec une précision +merveilleuse. Effectivement la masse des barbares parut, et, n'ayant +point observé d'ennemis jusqu'alors, entra sans hésitation dans le +défilé. Quand elle y fut bien engagée, les cavaliers romains se +démasquèrent et chargèrent à la fois sur les deux flancs, en brandissant +leurs armes et poussant ensemble de grands cris, auxquels répondirent +les paysans, qui se mirent à frapper les arbres, à secouer et traîner +des rameaux, comme il leur avait été ordonné<a id="footnotetag833" name="footnotetag833"></a><a href="#footnote833"><sup class="sml">833</sup></a>. Le vent soufflant au +visage des barbares, ils recevaient dans les yeux des tourbillons de +poussière qui les aveuglaient eux et leurs chevaux<a id="footnotetag834" name="footnotetag834"></a><a href="#footnote834"><sup class="sml">834</sup></a>. Ce fut le +moment que prit Bélisaire pour avancer, et les Huns sentirent tout à +coup en face d'eux une barrière de fer.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote829" name="footnote829"><b>Note 829: </b></a><a href="#footnotetag829">(retour) </a> Ex barbaris duo equitum millia a reliquo exercitu + separata. Agath., <i>Hist.</i>, <span class="sc">V</span>, p. 164.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote830" name="footnote830"><b>Note 830: </b></a><a href="#footnotetag830">(retour) </a> Selectos ducentos equites scutatos et jaculatores + in sylva utrimque in insidiis collocavit, qua parte Barbaros + impetum facturos putabat. Agath, <i>Hist.</i>, <span class="sc">V</span>, p. 164.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote831" name="footnote831"><b>Note 831: </b></a><a href="#footnotetag831">(retour) </a> Agrestes vero et qui e civibus erant bello apti, + jussit ut, ingenti clamore et fragore armorum edito... Agath., + <i>ibid.</i>--Quin etiam arbores cædi, et pone exercitum in terram + trahi imperavit. Theophan., <i>Chronogr</i>., p. 198.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote832" name="footnote832"><b>Note 832: </b></a><a href="#footnotetag832">(retour) </a> Cum reliquis in medio constiterat tanquam hostium + impetum aperte excepturus. Agath., <i>Hist.</i>, <span class="sc">V</span>, p. 196.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote833" name="footnote833"><b>Note 833: </b></a><a href="#footnotetag833">(retour) </a> Agrestes omnisque reliqua multitudo clamore et + lignorum complosione ac fragore, pugnantibus animos addebant. + Agath., <i>Hist.</i>, <span class="sc">V</span>, p. 296.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote834" name="footnote834"><b>Note 834: </b></a><a href="#footnotetag834">(retour) </a> Pulvis in altum elatus obstabat, quominus de numero + eorum qui conflictu erant, judicare possint. Agath., <span class="sc">V</span>, p. + 105.--Pulvis ingens, vento excitatus, et in barbaros delatus, + super ipsos incubuit. Theophan., <i>Chronogr.</i>, p. 198.</blockquote> + +<p>Ce qui suivit ne saurait se décrire: ce fut un tumulte effroyable, un +pêle-mêle de chevaux qui se cabraient, de cavaliers renversés sous leurs +montures, de masses se pressant, se culbutant les unes sur les autres. +Le combat fut vif aux premiers rangs, cavalerie contre infanterie, et +Bélisaire, enveloppé un moment, se dégagea en tuant ou blessant +plusieurs ennemis avec la décision et la vigueur de bras d'un jeune +homme<a id="footnotetag835" name="footnotetag835"></a><a href="#footnote835"><sup class="sml">835</sup></a>. L'épée romaine n'eut bientôt plus qu'à éventrer des chevaux +ou à percer des hommes à moitié étouffés. Les paysans les assommaient à +terre avec leurs bâtons. Quatre cents des soldats de Zabergan jonchèrent +la forêt, le reste s'enfuit dans toutes les directions. Un historien +remarque qu'à la différence des retraites ordinaires des Huns, toujours +très-meurtrières parce que ces barbares décochaient leurs flèches avec +une grande justesse tout en fuyant, celle-ci n'eut de danger que pour +eux, tant il y régna de précipitation et de désordre<a id="footnotetag836" name="footnotetag836"></a><a href="#footnote836"><sup class="sml">836</sup></a>. Si Bélisaire +avait eu une cavalerie exercée et faite à la fatigue, aucun ennemi +n'aurait échappé. Zabergan lui-même eût été pris<a id="footnotetag837" name="footnotetag837"></a><a href="#footnote837"><sup class="sml">837</sup></a>. Les Romains, +maîtres de la forêt, enlevèrent leurs blessés (ils n'avaient pas un seul +mort), et rentrèrent dans leur camp pour s'y reposer<a id="footnotetag838" name="footnotetag838"></a><a href="#footnote838"><sup class="sml">838</sup></a>. Au même +moment, le camp des Huns présentait un spectacle à la fois curieux et +effrayant. La vue de leur roi fugitif et de ses escadrons arpentant la +campagne à bride abattue frappa les Huns d'épouvante; ils se crurent +perdus sans ressource, et commencèrent à se taillader le visage avec la +pointe de leurs poignards en poussant des hurlements lugubres<a id="footnotetag839" name="footnotetag839"></a><a href="#footnote839"><sup class="sml">839</sup></a>: +c'était la manière dont se manifestait leur deuil dans les grandes +calamités publiques. Quant à Zabergan, il fit sans perdre un instant +plier les tentes, atteler les chariots, et décampa de Mélanthiade, du +côté de la longue muraille.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote835" name="footnote835"><b>Note 835: </b></a><a href="#footnotetag835">(retour) </a> Multis ex adversa acie cæsis et profligatis... + Agath., <i>Hist.</i>, <span class="sc">V</span>, p. 165.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote836" name="footnote836"><b>Note 836: </b></a><a href="#footnotetag836">(retour) </a> Defecerat etiam ipsos præ pavore ars ipsa, qua + magnopere gloriari solent: fugientes enim hi barbari magis + propulsant eos, qui sese acriter insectantur, retroversim + sagittantes. Agath., <i>Hist.</i>, <span class="sc">V</span>, p. 165.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote837" name="footnote837"><b>Note 837: </b></a><a href="#footnotetag837">(retour) </a> Ægre autem Zabergan et qui cum eo effugerant, læti + in castra pervenerunt. <i>Id., ub. sup.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote838" name="footnote838"><b>Note 838: </b></a><a href="#footnotetag838">(retour) </a> E Romanis nemo desideratur, pauci tantam + vulnerati... <i>Id., ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote839" name="footnote839"><b>Note 839: </b></a><a href="#footnotetag839">(retour) </a> Ingens itaque barbarorum ejulatus exaudiebatur: + cultris enim genas lacerantes patrio more lugebant. Agath., + <i>Hist.</i>, <span class="sc">V</span>, p. 166.</blockquote> + +<p>Bélisaire songeait à le suivre avec son armée rafraîchie. Il aurait eu +bon marché sans doute d'un ennemi paralysé par la frayeur; mais, contre +toute prévision, il rentra à Constantinople, où un message impérial le +rappelait<a id="footnotetag840" name="footnotetag840"></a><a href="#footnote840"><sup class="sml">840</sup></a>. Son rappel sans motif avouable fit deviner aux moins +clairvoyants la récompense qu'on réservait à ce dernier et suprême +service. Bélisaire s'était montré trop grand au milieu de la terreur +générale, et le peuple lui avait donné des signes trop éclatants +d'admiration et de confiance pour qu'on lui sût gré longtemps de sa +victoire. Le cri de «Bélisaire sauveur de l'empire<a id="footnotetag841" name="footnotetag841"></a><a href="#footnote841"><sup class="sml">841</sup></a>!» sortait de +toutes les places, de toutes les rues, de toutes les maisons de +Constantinople, comme poussé par la ville elle-même: il réveilla l'envie +endormie ou muette pendant le danger. On entoura Justinien de soupçons; +on lui fit voir son général, naguère disgracié, triomphant aujourd'hui +de l'empereur plus encore que de l'ennemi. Que serait-ce si on ne +l'arrêtait dans sa demi-victoire, s'il revenait se présenter aux +adorations de la multitude après avoir détruit l'armée des Huns, qui +n'était qu'effrayée, et traînant Zabergan chargé de chaînes, comme +autrefois Gélimer<a id="footnotetag842" name="footnotetag842"></a><a href="#footnote842"><sup class="sml">842</sup></a>! Justinien ne put supporter une pareille idée, et +il rappela son général. Pour détruire le mauvais effet de cette mesure, +il partit lui-même avec l'armée qui était l'ouvrage de Bélisaire, et +suivit à petites journées les Huns jusqu'à la longue muraille qu'il fit +réparer sous ses yeux. Zabergan l'avait repassée avec la précipitation +de la peur, et se trouvait déjà au cœur de la Thrace. On dit qu'à la +nouvelle du traitement fait à son vainqueur, il retourna sur ses pas et +se mit à piller tranquillement plusieurs villes qu'il avait d'abord +épargnées<a id="footnotetag843" name="footnotetag843"></a><a href="#footnote843"><sup class="sml">843</sup></a>. Cet éloge indirect n'était pas fait pour consoler le +vieux général des injustices de sa patrie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote840" name="footnote840"><b>Note 840: </b></a><a href="#footnotetag840">(retour) </a> Statim in urbem rediit... imperatoris jussu. + Agath., <span class="sc">V</span>, p. 166.--Theophan., <i>Chronogr.</i>, p. 198.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote841" name="footnote841"><b>Note 841: </b></a><a href="#footnotetag841">(retour) </a> Quum enim populus universus cum decantaret, et in + conventibus cum summis laudibus efferret, veluti ab illo + apertissime conservatus, momordit vero id primores urbis... + Agath., <i>Hist.</i>, <span class="sc">V</span>, p. 166.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote842" name="footnote842"><b>Note 842: </b></a><a href="#footnotetag842">(retour) </a> Multi, ipsum, ut virum arrogantem et popularis auræ + blanditiis insolescentem, alias spes animo agitare, dictitabant. + <i>Id., ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote843" name="footnote843"><b>Note 843: </b></a><a href="#footnotetag843">(retour) </a> Hunni vero... postquam Belisarium revocatum fuisse + cognorunt, neque alius quisquam in ipsos moveret, lentius rursum + procedebant. <i>Id., loc. cit.</i></blockquote> + +<p>Tout en pillant et se vengeant de son échec par des cruautés dignes du +plus abominable barbare<a id="footnotetag844" name="footnotetag844"></a><a href="#footnote844"><sup class="sml">844</sup></a>, Zabergan attendit le retour des deux +autres divisions de son armée, auxquelles il avait envoyé l'ordre de se +rallier. Elles n'avaient pas été plus heureuses que la sienne. La +division de Grèce s'était laissé arrêter aux Thermopyles; celle de la +Chersonèse avait également échoué, mais la première s'était fait battre +par les paysans thessaliens, aidés de quelques soldats<a id="footnotetag845" name="footnotetag845"></a><a href="#footnote845"><sup class="sml">845</sup></a>; la seconde +n'avait cédé qu'après des péripéties qui faisaient honneur à son audace. +Voici ce qui s'était passé de ce côté.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote844" name="footnote844"><b>Note 844: </b></a><a href="#footnotetag844">(retour) </a> Ils occupèrent en se retirant Tzurullus, + actuellement <i>Tchourlou</i>, Arcadiopolis et Saint-Alexandre de + Zoupari; ils restèrent dans ce pays jusqu'à Pâques. Theophan., p. + 198.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote845" name="footnote845"><b>Note 845: </b></a><a href="#footnotetag845">(retour) </a> Qui vero in Græciam antea missi erant, nihil plane + dignum memoratu gesserunt, nullo in isthmum impetu facto, sed ne + Thermopylas quidem initio trangressi, quod illas Romanoram + præsidia insedissent. Agath., <i>Hist.</i>, <span class="sc">V</span>. p. 170.</blockquote> + +<p>L'isthme étroit qui sépare la presqu'île de Thrace du continent était +anciennement intercepté par un mur bas, aisément franchissable au moyen +d'échelles, et qui ressemblait assez, dit Procope, à une clôture de +jardin<a id="footnotetag846" name="footnotetag846"></a><a href="#footnote846"><sup class="sml">846</sup></a>. Justinien avait remplacé cet ouvrage inutile et ridicule +par un rempart formidable. Le nouveau mur, muni d'un fossé à berges +escarpées, se composait de deux galeries crénelées placées l'une sur +l'autre, dont la première était voûtée et à l'épreuve des plus lourds +projectiles, de sorte qu'il opposait à l'ennemi sur tout son front une +double rangée de soldats et de machines de guerre. Deux môles +puissamment fortifiés, auxquels la mer servait de ceinture, le +protégeaient à ses extrémités<a id="footnotetag847" name="footnotetag847"></a><a href="#footnote847"><sup class="sml">847</sup></a>. Les Coutrigours trouvèrent derrière +ce rempart une petite armée bien disciplinée et un jeune général plein +de génie, Germain, fils de Dorothæus, l'élève et l'enfant adoptif de +Justinien<a id="footnotetag848" name="footnotetag848"></a><a href="#footnote848"><sup class="sml">848</sup></a>. Tous les efforts des barbares pour enlever l'obstacle de +vive force restèrent sans succès; plusieurs fois ils battirent en brèche +les galeries, plusieurs fois ils en tentèrent l'escalade et furent +toujours repoussés avec de grandes pertes. Les surprises ne leur +réussirent pas mieux que les assauts, tant l'active sollicitude du +général allait de pair avec la constance du soldat. Il y avait de quoi +désespérer; mais le courage revenait aux Huns lorsqu'ils songeaient à +ces villes opulentes enrichies par le commerce du monde, Aphrodisias, +Cibéris, Callipolis, Sestos<a id="footnotetag849" name="footnotetag849"></a><a href="#footnote849"><sup class="sml">849</sup></a>, dont il leur faudrait abandonner la +dépouille, et ils résolurent de tout essayer plutôt que de renoncer à +une pareille bonne fortune.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote846" name="footnote846"><b>Note 846: </b></a><a href="#footnotetag846">(retour) </a> Perinde enim tenuem humilemque fecerant, quasi + hortum, alicubi temere positum, maceria cingerent... Procop., + <i>Ædif.</i>, <span class="sc">IV</span>. 10.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote847" name="footnote847"><b>Note 847: </b></a><a href="#footnotetag847">(retour) </a> Supra pinnas eductus fornix concameratam porticum + efficit, ac muri defensores tegit. Alter pinnarum ordo fornici + superpositus, dimicationem duplicat oppugnatoribus. Deinde in + utraque muri extremitate, ubi mare illiditur, ac reciprocando + subsidit, aggeres sive moles, ut appellant, molitus est, qui in + æquor longe procurrunt, et muro continentes, de altitudine cum + ipso certant. Exteriorem ejusdem fossam purgavit, plurimaque humo + egesta, latiorem multo fecit et altiorem. Præterea militares + numeros in his longis muris locavit, Barbaris omnibus arcendis + pares, si qua Cherronesi pars tentaretur. Procop., <i>Ædif.</i>, <span class="sc">IV</span>, + 10.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote848" name="footnote848"><b>Note 848: </b></a><a href="#footnotetag848">(retour) </a> Dorothæus était un brave général qui, après s'être + signalé par des actions d'éclat, était mort en Sicile à la suite + de Bélisaire: l'empereur avait pris soin de son fils et l'avait + fait élever près de lui. Germain était né à Bederiana en Illyrie, + dans le voisinage de Tauresium, patrie de Justinien.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote849" name="footnote849"><b>Note 849: </b></a><a href="#footnotetag849">(retour) </a> On peut voir sur le commerce et la richesse de ces + villes ce qu'en dit Procope dans son <i>Traité des Édifices</i>, l. <span class="sc">IV</span>, + ch. 10.</blockquote> + +<p>Un moyen se présenta à leur esprit, c'était de tourner un des môles par +mer et d'attaquer la muraille tout à la fois à revers et sur son front. +La chose ainsi décidée, ils se mirent à ramasser dans la campagne tout +ce qu'ils purent trouver de roseaux et de bois pour construire une +flotte. Choisissant les plus fortes tiges de roseaux, ils les +réunissaient par des liens afin d'en former des claies, qui étaient +ensuite assujetties à trois traverses de bois, placées une à chaque +bout, et la troisième au milieu. Trois ou quatre de ces claies amarrées +ensemble composaient un radeau capable de soutenir quatre hommes<a id="footnotetag850" name="footnotetag850"></a><a href="#footnote850"><sup class="sml">850</sup></a>. +La partie antérieure du radeau s'amincissait et se recourbait en manière +de proue pour mieux fendre l'eau; deux rames étaient attachées à chacun +de ses flancs, et une pelle posée à l'arrière lui servait de gouvernail. +Les interstices des roseaux étaient soigneusement bouchés avec de la +laine et du menu jonc, pour empêcher l'eau de s'y introduire<a id="footnotetag851" name="footnotetag851"></a><a href="#footnote851"><sup class="sml">851</sup></a>. Tels +furent les navires imaginés par les Huns. Ils en construisirent environ +cent cinquante, qu'ils transportèrent sur le golfe de Mélas, qui baigne +la côté occidentale de la Chersonèse, puis par une nuit bien noire ils +les mirent à flot et y embarquèrent six cents hommes armés de toutes +pièces<a id="footnotetag852" name="footnotetag852"></a><a href="#footnote852"><sup class="sml">852</sup></a>. Ils espéraient tourner le môle sans bruit et surprendre à +leur débarquement les défenseurs du rempart endormis ou oisifs, mais ils +avaient compté sans la vigilance de Germain. Le général avait tout +deviné. Tandis qu'ils fabriquaient leur flotte de roseaux, il faisait +venir la sienne, de grands et solides navires, de tous les ports de +l'Hellespont, et la cachait dans l'anse formée entre le rivage et le +môle<a id="footnotetag853" name="footnotetag853"></a><a href="#footnote853"><sup class="sml">853</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote850" name="footnote850"><b>Note 850: </b></a><a href="#footnotetag850">(retour) </a> Arundinibus itaque quam plurimis collectis, quæ et + longæ admodum et quam maxime firmæ crassæque essent, iisque inter + se coaptatis, et restibus lanaque carpta colligatis, crates + complures confecerunt; tum vero perticis in longum porrectis + tanquam jugis ac transtris transversim super injectis, non + perpetua serie, sed tantum circa extrema ipsaque media cratium, + majoribusque vinculis eas circumligatas inter se committebant, + valde arcte compressas..... Agath., <i>Hist.</i>, <span class="sc">V</span>, p. 167.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote851" name="footnote851"><b>Note 851: </b></a><a href="#footnotetag851">(retour) </a> Ut vero navigationi aptiores essent, anteriores + earum partes in proræ speciem leniter circumducentes atque + recurvantes... <i>Id., ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote852" name="footnote852"><b>Note 852: </b></a><a href="#footnotetag852">(retour) </a> Istius modi itaque naviculas minimum centum + quinquaginta construxerant, quas latenter mari immittunt, circa + occidentale littus... Ingressi eas viri sexcenti optime armati... + Agath., <i>Hist.</i>, <span class="sc">V</span>. p. 167.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote853" name="footnote853"><b>Note 853: </b></a><a href="#footnotetag853">(retour) </a> Quæ cum Germanus rescivisset... naves et bipuppes, + sub interiorem mari protensum angulum veluti in insidiis applicans + occultavit, ne eminus prospici possent. <i>Id., ibid.</i></blockquote> + +<p>La flotte des Huns s'avança d'abord en mer à grand renfort de rames, par +une marche lente et saccadée: les vagues se jouaient de ces corbeilles +légères qu'elles élevaient et abaissaient sans cesse, tandis que les +rameurs luttaient péniblement contre les courants qui les entraînaient à +la dérive. Elle approchait cependant et avait déjà dépassé le môle, +quand les galères romaines, se démasquant, fondirent de toutes parts sur +elle. Le premier choc fut si violent, qu'une partie des barbares tomba +de prime saut à la mer; les autres se cramponnèrent aux roseaux pour ne +pas culbuter<a id="footnotetag854" name="footnotetag854"></a><a href="#footnote854"><sup class="sml">854</sup></a>; nul d'entre eux ne resta assez ferme sur ses pieds +pour tenir une arme, porter ou parer un coup. Semblables à des tours +mouvantes, les trirèmes passaient et repassaient au milieu des radeaux, +les faisant chavirer par leur choc ou les abîmant sous leur carène. +Comme les barbares étaient hors de la portée de l'épée, les légionnaires +se servaient de longues piques pour les atteindre; on les perçait, on +les assommait, on les tirait avec des crocs comme des poissons pris dans +une nasse. Pour terminer le combat, les Romains se mirent à couper les +liens des roseaux au moyen de harpons tranchants et à détruire les +assemblages des claies, de sorte que les Huns furent tous engloutis +jusqu'au dernier<a id="footnotetag855" name="footnotetag855"></a><a href="#footnote855"><sup class="sml">855</sup></a>. Germain voulut compléter sa victoire navale par +une sortie dans laquelle il força le camp barbare; mais, emporté par son +ardeur, il s'exposa trop et reçut à la cuisse un coup de flèche qui le +blessa mortellement<a id="footnotetag856" name="footnotetag856"></a><a href="#footnote856"><sup class="sml">856</sup></a>. L'armée romaine perdit en lui un de ses chefs +les plus aimés, l'empire sa plus chère espérance: ce fut la consolation +que les Coutrigours rapportèrent de leur défaite.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote854" name="footnote854"><b>Note 854: </b></a><a href="#footnotetag854">(retour) </a> Violentius in arundineas naviculas irruunt.. ita ut + vectores subsistere in iis tuto non possent, sed alii in fluctus + excussi perirent, alii in iis necessario considerent... Agath., <span class="sc">V</span>, + p. 168.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote855" name="footnote855"><b>Note 855: </b></a><a href="#footnotetag855">(retour) </a> Falcatos harpagones restibus illis, quibus + arundines erant colligatæ imminentes, dissecuerunt ex ordine + universas et compagem dissoluerunt. Agath., <i>Hist.</i>, <span class="sc">V</span>, p. 108.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote856" name="footnote856"><b>Note 856: </b></a><a href="#footnotetag856">(retour) </a> Sagitta femur ictus est. <i>Id., loc. cit.</i></blockquote> + +<p>Zabergan n'avait plus qu'à partir; il reprit le chemin du Danube, +traînant dans ses bagages une armée de captifs plus nombreuse que ses +soldats. C'étaient des habitants des villes, des femmes, des enfants, +des vieillards de Thrace, de Macédoine, de Thessalie, de la campagne de +Constantinople, qu'il avait enlevés pour trafiquer de leur rançon. Il +fit annoncer partout que les prisonniers qui n'auraient pas été rachetés +par leurs familles seraient mis à mort sous un court délai. L'empereur +les racheta des deniers publics, et on l'en blâma<a id="footnotetag857" name="footnotetag857"></a><a href="#footnote857"><sup class="sml">857</sup></a>. Que n'eût-on pas +dit s'il eût fourni à Zabergan un prétexte pour exécuter ses menaces et +frapper des têtes qui appartenaient en grande partie aux familles nobles +de ces provinces! Le roi hun se montra coulant dans la négociation, +parce qu'il apprit qu'une flottille de vaisseaux à deux poupes se +dirigeait vers le Danube pour lui en fermer le passage: il demanda et +obtint la paix. Il trouva d'ailleurs à son arrivée aux bords du Don de +quoi satisfaire son humeur belliqueuse. Pendant son absence, Sandilkh +avait pris une revanche terrible, et la guerre recommença entre les +Outigours et les Coutrigours, plus sanglante, plus implacable que +jamais. L'un des deux peuples devait périr infailliblement par les mains +de l'autre<a id="footnotetag858" name="footnotetag858"></a><a href="#footnote858"><sup class="sml">858</sup></a>, si une troisième nation hunnique, arrivant sur ces +entrefaites, ne se fût chargée de le sauver en les asservissant tous les +deux.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote857" name="footnote857"><b>Note 857: </b></a><a href="#footnotetag857">(retour) </a> Imperator tantum auri eis misit quantum redimendis + captivis suffecturum censebat.... Hoc autem civibus urbis regiæ + parum nobile esse videbatur, imo turpe atque illiberale. Agath., + <i>Hist.</i>, <span class="sc">V</span>, p. 170.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote858" name="footnote858"><b>Note 858: </b></a><a href="#footnotetag858">(retour) </a> Eo calamitatis hunnicæ istæ nationes sunt redactæ, + ut si aliqua adhuc eorum pars reliqua sit, sparsim aliis + inserviat, et ab illis appellationem acceptait. <i>Id.</i>, <span class="sc">V</span>, <i>in + fin.</i></blockquote> + +<a name="cb6" id="cb6"></a> + <br> + +<h3>CHAPITRE SIXIÈME</h3> + +<p><span class="sc">Successeurs d'Attila.</span>--Aventures des <i>Ouar-Khouni</i>; ils sont sujets des +Avars.--Les Turks les emmènent en captivité.--Leur fuite.--Ils prennent +le nom d'<i>Avars</i>.--Leur ambassade à Justinien qui les reçoit à sa +solde.--Ils subjuguent les Outigours et les Coutrigours au nom des +Romains.--Leur arrivée sur les bords du Danube; ils demandent des terres +en Mésie.--Le grand kha-kan des Turks les réclame comme ses esclaves +fugitifs: leur fraude est découverte.--Leurs ambassadeurs sont joués par +Justinien.--Les Avars se rejettent sur les Slaves qu'ils soumettent +jusqu'aux montagnes de la Thuringe.--Ils rencontrent les Franks et sont +battus.--Leur retour sur le Bas-Danube.--Mort de Justinien.--Caractère +de Justin II.--Caractère de Baïan kha-kan des Avars.--Audience de Justin +aux ambassadeurs des Avars; il les repousse arrogamment.--Nouvelles +querelles entre les Lombards et les Gépides.--Alboïn appelé en Italie +par Narsès, veut anéantir d'abord la nation des Gépides.--Il s'allie +avec Baïan.--La Gépidie conquise par les Avars reprend son nom de +Hunnie.--Baïan réclame des Romains la possession de Sirmium; fermeté du +duc Bonus.--Entrevue de ce duc et de Baïan.--Revers des Romains en +Pannonia.--Justin tombe en démence et meurt.--Menaces de Turxanth à +l'ambassadeur Valentinus au sujet des Ouar-Khouni.--Baïan se procure une +flotte.--Il construit un pont de bateaux devant Sirmium.--Opposition du +gouverneur romain de Singidon.--Baïan jure d'abord au nom de ses dieux, +puis au nom du Dieu des chrétiens qu'il ne veut pas prendre la +ville.--Ambassade avare à Constantinople.--Discours insolent de +Solakh.--Siége de Sirmium.--Cent mille Slovènes appelés par Baïan +s'abattent sur la Mésie et la Thrace.--Tibère abandonne Sirmium aux +Avars.</p> + +<p class="mid large">557--582.</p> + +<p>La vie des peuples nomades, mobilisée pour ainsi dire dans le désert et +soumise à un perpétuel flux et reflux de fortune, a quelque chose de +l'imprévu qui s'attache aux aventures de la vie individuelle. Leur +histoire est souvent un roman. Telle fut au plus haut degré celle des +Huns-Avars, qui, s'incorporant les débris des premiers Huns, relevèrent +le trône d'Attila sur les bords du Danube, amenèrent Constantinople et +la Grèce à deux doigts de leur ruine, et après avoir effrayé l'Europe +par une résurrection de l'empire hunnique, finirent par tomber sous +l'épée de Charlemagne, ajoutant, comme leurs prédécesseurs, tombés sous +celle d'Aëtius, une page glorieuse à nos annales.</p> + +<p><i>Avar</i> n'était point leur nom; ils s'appelaient <i>Ouar</i>, mot auquel +s'ajoutait communément celui de <i>Khouni</i>, qui indiquait leur origine +hunnique<a id="footnotetag859" name="footnotetag859"></a><a href="#footnote859"><sup class="sml">859</sup></a>. Effectivement les Ouar-Khouni étaient Huns du rameau +oriental, et compris dans cette masse de tribus qui, sous le nom +d'<i>Ougour</i> ou <i>Ouigour</i>, parcouraient, aux <span class="sc">V</span>e et <span class="sc">VI</span>e siècles, les grands +espaces au nord de la mer Caspienne et, à l'est du Volga. Les +Ouar-Khouni avaient été jadis puissants entre toutes ces tribus; ils +avaient eu leur période d'expansion et de gloire, puis, à une époque +qu'on ne saurait bien déterminer, ils avaient subi le joug de +conquérants d'une autre race, qui étendirent leur domination sur toute +l'Asie centrale depuis la frontière chinoise jusqu'aux limites de +l'Europe. Ces conquérants étaient les <i>Avars</i><a id="footnotetag860" name="footnotetag860"></a><a href="#footnote860"><sup class="sml">860</sup></a>. Tous les peuples de +la Haute-Asie obéirent à cette nation redoutable ou se turent devant +elle; mais nulle part la fortune n'est plus fragile et plus passagère +que dans ces solitudes sans bornes, condamnées par la nature à être le +domicile des peuples pasteurs: une des nations vassales des Avars se +souleva contre eux, les dispersa, les vainquit, et s'empara de tout le +pays qu'ils avaient possédé. C'étaient les Turks, dont le nom apparaît +alors dans l'histoire pour la première fois. Leur domination eut pour +siége les monts Altaï, et leur souverain, qui prenait le titre de «grand +<i>kha-kan</i>, roi des sept nations et seigneur des sept climats du +monde<a id="footnotetag861" name="footnotetag861"></a><a href="#footnote861"><sup class="sml">861</sup></a>,» dressa sa tente impériale dans les vallées de la Montagne +d'Or. Pour s'assurer la soumission des anciens vassaux des Avars, le +kha-kan des Turks voulut visiter les bords du Volga et se montrer dans +tout l'éclat de sa puissance aux populations ougouriennes. Sa visite fut +sanglante, car, s'il en faut croire les historiens, ces peuples ayant +voulu lui résister, trois cent mille hommes périrent par les mains des +Turks, et leurs cadavres couvrirent la terre sur une longueur de quatre +journées de chemin<a id="footnotetag862" name="footnotetag862"></a><a href="#footnote862"><sup class="sml">862</sup></a>. Frappée et vaincue comme les autres, la nation +des Ouar-Khouni fut emmenée en captivité.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote859" name="footnote859"><b>Note 859: </b></a><a href="#footnotetag859">(retour) </a> On verra plus bas comment ils se firent passer pour + des Avars, et comment leur fraude ayant été reconnue, ils reçurent + des Grecs le nom de <i>Pseudabares</i>, <i>faux Avars</i>:--Nimirum etiam + usque ad nostram ætatem <i>Pseudabares</i> (sic enim magis proprie + appellari debent) generis origine distincti; alii <i>Var</i>, alii + <i>Chunni</i> (Οὐὰρ καὶ Χουννί) veteri nomine dicuntur. Theophylact. On + trouve le vrai nom de ce peuple sous les formes <i>Ouar</i> ou <i>Var</i> et + <i>Chouni</i>, <i>Var</i> et <i>Chunni</i>, et fréquemment sous celle de + <i>Varchonitæ</i>. Les Grecs, suivant leur usage constant d'expliquer + les étymologies des noms de peuples par des noms d'hommes, nous + disent que <i>Ouar</i> et <i>Kheounni</i> étaient deux chefs d'où ces tribus + tirèrent leur dénomination. Il est plus raisonnable d'y voir une + indication ethnographique.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote860" name="footnote860"><b>Note 860: </b></a><a href="#footnotetag860">(retour) </a> Avari, Avares--Ἅβαρες, Ἅβαροι. +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote861" name="footnote861"><b>Note 861: </b></a><a href="#footnotetag861">(retour) </a> Chaganus magnus, despota septem gentium, et dominus + septem mundi climatum. Theophylact., Simoc. <i>VII</i>, 7.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote862" name="footnote862"><b>Note 862: </b></a><a href="#footnotetag862">(retour) </a> Perierunt ex ea gente in hoc bello trecenta millia + hominum, ita ut quatuor dierum itineris spatium a corporibus + peremptorum cooperiretur. <i>Id., ibid.</i></blockquote> + +<p>Internés dans un coin de ces déserts, les Ouar-Khouni auraient pu se +consoler par le spectacle d'une plus grande infortune, celui de leurs +anciens maîtres, les Avars, dont les restes, traqués de toutes parts, +trouvaient à peine un asile chez les peuples les plus éloignés; mais ils +n'avaient point tant de philosophie, et dans leur désir de la liberté, +ils ne se donnèrent ni paix ni trêve, qu'ils n'eussent trouvé les moyens +de s'enfuir. Bien des années s'écoulèrent dans l'attente. Un jour enfin, +profitant du moment propice, leur principale horde, qui comptait deux +cent mille têtes<a id="footnotetag863" name="footnotetag863"></a><a href="#footnote863"><sup class="sml">863</sup></a>, attela ses chariots et partit dans la direction +du soleil couchant. Elle laissait derrière elle trois autres tribus, les +Tarniakhs, les Cotzaghers et les Zabenders, qui ne voulurent ou ne +purent pas la suivre<a id="footnotetag864" name="footnotetag864"></a><a href="#footnote864"><sup class="sml">864</sup></a>. La peur donna des ailes aux Ouar-Khouni. +Devenus terribles dans leur fuite, ils culbutent tout ce qui s'oppose à +leur passage: les Sabires sont rejetés sur les Ougours et les +Hunnougours, les Saragours sur les Acatzires, et ceux-ci vont se choquer +contre les Alains<a id="footnotetag865" name="footnotetag865"></a><a href="#footnote865"><sup class="sml">865</sup></a>. Chaque peuple en mouvement en déplaçait +d'autres, qui se précipitaient sur leurs voisins. La comparaison d'une +fourmilière en désordre rendrait à peine l'idée de ces masses d'hommes, +de troupeaux, de chars errant pêle-mêle, se poussant, se croisant, se +heurtant dans les plaines du Volga, du Khoubah et du Don.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote863" name="footnote863"><b>Note 863: </b></a><a href="#footnotetag863">(retour) </a> Imperante autem Justiniano Augusto, ex istis Ouar + et Chouni pars quædam in Europam profugit... Constabat autem ex + ducentis virorum millibus. Theophyl., Sim., <span class="sc">VII</span>, 8.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote864" name="footnote864"><b>Note 864: </b></a><a href="#footnotetag864">(retour) </a> Οἱ Ταρνιὰχ, καί Κότζαγηροὶ,... καὶ οἱ Ζαβενδὲρ ἐκ + τοῦ γένους τῶν Οὐάρ καὶ Χουννί... + <i>Id., ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote865" name="footnote865"><b>Note 865: </b></a><a href="#footnotetag865">(retour) </a> Sarcelt, et Unugari et Sabiri et aliæ insuper + gentes hunnicæ, cum advenas illos Avaros esse suspicarentur..... + Theophyl. <span class="sc">VII</span>, 7.--Cf. Prisc., <i>Exc. leg.</i>, p. 42, 43.</blockquote> + +<p>Ce qui rendait la frayeur plus grande, c'est que tous ces peuples +croyaient avoir affaire aux Avars à cause de la similitude de ce nom +avec celui des Ouars; d'ailleurs les nouveaux arrivants portaient un des +signes distinctifs des races intérieures de l'Asie et en particulier de +la race turke: leurs cheveux pendaient sur leurs épaules en deux longues +tresses entrelacées et retenues avec des rubans, ornement étranger aux +Huns, dont les cheveux étaient courts et complétement rasés sur le +front. Les Ouar-Khouni avaient adopté cette mode pendant leur captivité +chez les Turks. Voyant qu'on les prenait pour des Avars, ils se +gardèrent bien de détruire une erreur qui leur était si favorable; ils +reçurent au contraire, comme leur étant dus, les présents de beaucoup de +tribus et toutes les marques de soumission que ce nom jadis redouté +inspirait toujours<a id="footnotetag866" name="footnotetag866"></a><a href="#footnote866"><sup class="sml">866</sup></a>. Tandis qu'ils erraient ainsi de lieu en lieu +sans savoir où se fixer, l'idée leur vint de s'adresser aux Romains, +dont la richesse excitait la convoitise de tous les barbares, et à qui +ils espérèrent bien arracher, comme tant d'autres, des terres et de +l'argent. Leur kha-kan (c'est le titre que prit leur chef, à l'imitation +des rois de l'Asie intérieure, et pour compléter la transformation des +Ouar-Khouni en Avars<a id="footnotetag867" name="footnotetag867"></a><a href="#footnote867"><sup class="sml">867</sup></a>), leur kha-kan s'adressa dans cette pensée à +Saros, roi des Alains, qui se piquait d'être bien vu à la cour de +Constantinople, et Saros désireux d'éloigner de lui ce terrible +voisinage, promit de mettre les Avars en «connaissance et amitié» avec +le grand empereur des Romains<a id="footnotetag868" name="footnotetag868"></a><a href="#footnote868"><sup class="sml">868</sup></a>. Le gouverneur de la province de +Lazique, au midi du Caucase, informé par ses soins, demanda les ordres +de Justinien, dont il était le neveu. Justinien répondit qu'on devait +laisser passer librement les ambassadeurs qui se présenteraient de la +part du kha-kan des Avars, et sur cette assurance, celui-ci dépêcha à +Constantinople un de ses officiers, appelé Kandikh, avec un cortége +considérable.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote866" name="footnote866"><b>Note 866: </b></a><a href="#footnotetag866">(retour) </a> Quocirca securitati consultare cupientes, donis + amplissimis eos coluerunt. Ouar itaque et Khunui, ut perfugium + sibi feliciter evenisse adverterunt, errorem sese honorantium non + aspernati, Avares dici voluerunt. Theophyl., <span class="sc">VII</span>, 7.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote867" name="footnote867"><b>Note 867: </b></a><a href="#footnotetag867">(retour) </a> Principem suum Chagana, honoris causa, nominarunt. + <i>Id., l. c.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote868" name="footnote868"><b>Note 868: </b></a><a href="#footnotetag868">(retour) </a> Avares cum diu multumque incerti errassent, tandem + ad Alanos accesserunt, et Sarosium, eorum ducem, suppliciter + orarunt, ut per eum in notitiam et amicitiam Romanorum venirent. + Menand. <i>Exc. leg.</i>, p. 99.</blockquote> + +<p>Le nom des Avars, leur ancienne puissance et leurs revers étaient +parfaitement connus des Romains d'Orient, et la nouvelle que ce vaillant +peuple, échappé au joug des Turks, venait d'arriver dans les plaines du +Caucase et envoyait une ambassade à Constantinople, excita un intérêt +universel. On courut de toutes parts sur les routes pour voir passer les +ambassadeurs, et quand ils firent leur entrée dans la ville, les +fenêtres et les toits des maisons, les rues et les places étaient +encombrés de curieux. On remarqua que leur costume était celui des Huns, +leur langage celui des Huns, attendu qu'ils avaient pour truchement +l'interprète ordinaire de ce peuple; mais ce qui surprit les yeux comme +une nouveauté, ce furent ces deux tresses flottantes qui leur tombaient +jusqu'au milieu du dos<a id="footnotetag869" name="footnotetag869"></a><a href="#footnote869"><sup class="sml">869</sup></a> et que les poëtes romains comparèrent à de +longues couleuvres. Les Ouar-Khouni ayant accepté nettement leur rôle +d'Avars, les ambassadeurs s'étaient préparés à le soutenir jusqu'au +bout, et Kandikh, prenant une attitude qu'il crut convenir à son +personnage, prononça à l'audience impériale ce discours passablement +arrogant: «Empereur, dit-il à Justinien, une nation vaillante et +nombreuse, la plus nombreuse et la plus vaillante de l'univers, vient se +livrer à toi. Ce sont les Avars, race invaincue et invincible, capable +d'exterminer tous les ennemis de l'empire romain et de lui servir de +bouclier. Ton intérêt étant de faire société d'armes avec une pareille +nation, et de te l'attacher à tout jamais comme auxiliaire, nous +t'offrons notre alliance, pour laquelle il ne faudra que deux choses, +faire aux Avars des présents dignes d'eux, leur payer annuellement une +pension, et leur concéder de bonnes terres où ils puissent s'établir en +paix<a id="footnotetag870" name="footnotetag870"></a><a href="#footnote870"><sup class="sml">870</sup></a>.» Justinien plus jeune et moins accablé par les calamités +publiques (on était alors dans la funeste année 557, au milieu de la +peste et des tremblements de terre) aurait su relever ce que ces paroles +renfermaient d'irrespectueux et d'outrecuidant, mais il se contenta de +répondre qu'il aviserait, et l'audience fut levée. Le sénat, dont il +voulut avoir l'avis, le pria de suivre son inspiration personnelle, +toujours si salutaire à la chose publique, et l'empereur fit délivrer +aux ambassadeurs, comme gage de bon vouloir, des cadeaux du genre de +ceux qui plaisaient aux Orientaux, savoir des chaînes d'or émaillé dans +la forme de celles dont on liait les captifs, des lits d'or sculptés +propres à servir de couche et de trône, de riches vêtements et des +étoffes de soie brochées d'or<a id="footnotetag871" name="footnotetag871"></a><a href="#footnote871"><sup class="sml">871</sup></a>. Il les congédia ensuite en leur +annonçant qu'ils seraient suivis de près par un officier nommé +Valentinus, porteur de ses instructions pour leur kha-kan.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote869" name="footnote869"><b>Note 869: </b></a><a href="#footnotetag869">(retour) </a> Gens insolens atque incognita Constantinopolim + advenit... Ad ejus spectaculum, quod nusquam visi fuissent hujus + formæ homines, cuncta urbs effusa est... Comas siquidem a tergo + longas admodum tæniis revinctas et implexas gestabant, reliquus + licet habitus hunnico simillimus conspiceretur. Theophan. + <i>Chronogr.</i>, p. 196.--Colubrimodis Avarum gens nexa capillis. + Coripp., <i>Laud. Justin. Min.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote870" name="footnote870"><b>Note 870: </b></a><a href="#footnotetag870">(retour) </a> Adesse gentem omnium maximam et fortissimam, + Avares, genus hominum invictum qui ejus omnes hostes repellere et + funditus extinguere possent. Illius rationibus valde conducere cum + eis armorum societatem facere et auxiliarios optimos sibi + adsciscere qui tamen non alia conditione servirent, quam si donis + pretiosis, annuis etiam stipendiis et fertili regione quam + habitarent, donarentur. Menand., <i>Exc. leg.</i>, p. 101 et 102.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote871" name="footnote871"><b>Note 871: </b></a><a href="#footnotetag871">(retour) </a> Imperator dona ad legatos misit, catenas auro + variegatas et lectos et sericas vestes et alia quamplurima quibus + leniret et demulceret animos superbiæ et insolentiæ plenos. + Menand., <i>Exc. leg.</i>, p. 101.--Erant autem catellæ auro variegatæ + quasi ad vinciendos fugientes comparatæ... <i>Id., ibid.</i></blockquote> + +<p>Valentinus était chargé au nom de l'empereur de négocier avec le +kha-kan, le paiement d'une subvention annuelle à la condition que +celui-ci ferait une rude guerre à tous les ennemis de l'empire du côté +du Caucase: il devait promettre aussi des cadeaux conformes à la dignité +de ce chef, mais ne point parler de concession de terres, ou ne +s'expliquer sur cet article, que d'une façon ambiguë, évitant de rien +promettre ni refuser. L'affaire urgente aux yeux de l'empereur était de +tourner l'activité dangereuse des Avars contre les ennemis de sa +frontière d'Orient. L'historien grec Ménandre loue à ce propos la +sagacité de Justinien, et nous révèle un point caché de sa politique: +c'est qu'il se souciait assez peu que les Avars fussent vainqueurs dans +la lutte qu'il provoquait, attendu que l'empire aurait presque également +à gagner, soit qu'ils fussent battants, soit qu'ils fussent battus. +Quant au chef des Ouar-Khouni, se mettant consciencieusement à l'œuvre, +il assaillit d'abord les Hunnougours, puis les Huns-Ephthalites, et +ensuite les Sabires, qu'il faillit exterminer<a id="footnotetag872" name="footnotetag872"></a><a href="#footnote872"><sup class="sml">872</sup></a>. Des rivages de la +Mer-Caspienne, qu'habitaient ces peuplades, passant à ceux de la +Mer-Noire, il se jeta sur les Outigours, en guerre alors avec les +Coutrigours, et sans s'inquiéter si les premiers étaient amis et les +seconds ennemis des Romains, il les traita exactement de la même façon: +déjà affaiblies par leurs guerres acharnées, les deux hordes +succombèrent presque sans résistance, et leurs débris incorporés +allèrent grossir la horde des Ouar-Khouni. Maître des rives du Dniéper, +le kha-kan se trouva en face des Antes, qui essayèrent de l'arrêter, +mais qui furent battus. Un incident de cette guerre montra le peu de +respect qu'avaient les Ouar-Khouni pour le droit des gens observé +pourtant par les nations les plus sauvages. Les Slaves, voulant traiter +du rachat de leurs prisonniers et sonder les dispositions de l'ennemi au +sujet de la paix, lui avaient député un certain Mésamir, beau parleur, +bouffi de vanité, mais qui jouissait d'un grand crédit chez les siens. +Mésamir aborda le kha-kan avec un discours plein d'arrogance et de +menaces, et qui ressemblait plus à une déclaration de guerre perpétuelle +qu'à une offre de paix. Le kha-kan restait tout interdit, quand un de +ses intimes conseillers, que l'histoire appelle Cotragheg ou Coutragher, +et qui pouvait bien être un des chefs coutrigours entrés dans le conseil +des Avars, le prit en particulier et lui dit: «Cet homme-ci exerce dans +son pays par son bavardage une autorité toute-puissante; s'il veut que +les Slaves te résistent, ils te résisteront tous jusqu'au dernier. +Tue-le et jette-toi ensuite sur eux, c'est ce que tu as de mieux à +faire<a id="footnotetag873" name="footnotetag873"></a><a href="#footnote873"><sup class="sml">873</sup></a>.» Le kha-kan trouva ce conseil bon, et fit tuer Mésamir sans +souci du titre d'ambassadeur qui rendait cet homme inviolable.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote872" name="footnote872"><b>Note 872: </b></a><a href="#footnotetag872">(retour) </a> Cum igitur Valentinus ad eos profectus esset, et + munera præbuisset, et mandata imperatoris exposuisset, primum + quidem Viguros, deinde Eitasalos Hunnicam gentem debellarunt et + Sabiros... Meinand., <i>Excerpt. legat.</i>, p, 101.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote873" name="footnote873"><b>Note 873: </b></a><a href="#footnotetag873">(retour) </a> Menand., <i>Exc. leg.</i>, p. 100 et seqq.</blockquote> + +<p>Les Ouar-Khouni avaient ainsi tourné la Mer-Noire, et, descendant à +travers les plaines pontiques, de proche en proche ils arrivèrent au +Danube. On était alors en 562, et il y avait cinq ans qu'ils +guerroyaient ou prétendaient guerroyer pour le service de Rome. Leur +avant-garde, lancée avec ardeur, passa le delta du fleuve, et pénétra +dans la petite Scythie<a id="footnotetag874" name="footnotetag874"></a><a href="#footnote874"><sup class="sml">874</sup></a>; mais le kha-kan fit halte avec le gros de +l'armée sur la rive gauche, où il planta ses tentes et dressa son camp +de chariots; en même temps il faisait demander à l'officier qui +commandait les postes romains de la rive droite qu'on lui montrât les +terres que l'empereur Justinen lui avait destinées<a id="footnotetag875" name="footnotetag875"></a><a href="#footnote875"><sup class="sml">875</sup></a>. Fort embarrassé +de répondre, l'officier l'engagea à s'adresser directement à l'empereur +au moyen d'une ambassade qu'il se chargeait de faire parvenir à +Constantinople, et le kha-kan y consentit. Au nombre des personnages qui +composèrent l'ambassade se trouva un certain Œcounimos, qu'à la +physionomie de son nom on peut prendre pour un Grec des villes +politiques, enlevé peut-être par les Avars, auxquels il servait +d'interprète. Cet Œcounimos, pour reconnaître le bon accueil de +l'officier romain, le prévint secrètement qu'il avait à faire bonne +garde, car, suivant ses propres expressions, «les Avars avaient une +chose sur les lèvres et une autre chose dans le cœur<a id="footnotetag876" name="footnotetag876"></a><a href="#footnote876"><sup class="sml">876</sup></a>.» Ne sachant +pas bien quelle résistance les Romains pouvaient leur opposer, ils +cherchaient à franchir le Danube sans combat; mais une fois de l'autre +côté, ils n'en sortiraient plus. L'officier se hâta d'expédier cet avis +à l'empereur, et sa lettre trouva la cour de Constantinople déjà bien +renseignée sur le compte des prétendus Avars, dont on connaissait +l'origine, la fuite et toutes les impostures: or voici à quelle aventure +bizarre Justinien devait ces révélations, qui lui venaient des Turks +eux-mêmes. Les anciens maîtres des Ouar-Khouni, en apprenant la fuite de +leurs vassaux, étaient entrés dans une violente colère, et le grand +kha-kan s'était écrié en étendant la main: «Ils ne sont pas oiseaux pour +s'être envolés dans l'air; ils ne sont pas poissons pour s'être cachés +dans les abîmes de la mer; ils sont sur terre, et je les rattraperai.» +Suivant les fugitifs à la piste, il avait découvert successivement leur +changement de nom, leur passage en Europe et leur alliance avec les +Romains, dont ils se vantaient d'obtenir des terres. Ce fut alors contre +l'empereur des Romains, coupable d'avoir donné assistance et refuge à +ces misérables, que se tourna la colère des Turks, et le grand kha-kan, +seigneur des sept climats du monde, fit partir pour Constantinople des +ambassadeurs chargés de réclamer, non pas les Avars qui étaient +subjugués dans l'intérieur de l'Asie, mais les Ouar-Khouni, vassaux de +ces mêmes Avars, vassaux des Turks, et de faire sentir à l'empereur +combien il s'était abaissé en prenant pour amis les esclaves de leurs +esclaves. Ce fut ainsi que le mystère se dévoila. La chancellerie +romaine, honteuse probablement de s'être ainsi laissé prendre, s'épuisa +en explications de toute sorte et en protestations d'amitié vis-à-vis +des Turks que l'on combla de cadeaux et de promesses. Justinien jeta +même à cette occasion les fondements d'une alliance offensive des deux +peuples contre la Perse, alliance qui se réalisa plus tard. Cette +aventure, comme on le pense bien, diminua considérablement le crédit des +Ouar-Khouni auprès du gouvernement impérial, qui dissimula pour le +moment, attendu que les barbares étaient là sur le Danube, dans une +position à ménager; toutefois on se réserva le droit de les appeler en +temps et lieu <i>menteurs et faux Avars</i><a id="footnotetag877" name="footnotetag877"></a><a href="#footnote877"><sup class="sml">877</sup></a>, et les poëtes de la cour +limèrent déjà des vers dans lesquels on les menaça de couper «les sales +tresses de cheveux» qu'ils se permettaient de porter à la manière des +Avars et des Turks, quoiqu'ils ne fussent que des Huns<a id="footnotetag878" name="footnotetag878"></a><a href="#footnote878"><sup class="sml">878</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote874" name="footnote874"><b>Note 874: </b></a><a href="#footnotetag874">(retour) </a> Imperatori significatum est, eos jam magna ex parte + istam regionem occupasse. Menand., p. 101.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote875" name="footnote875"><b>Note 875: </b></a><a href="#footnotetag875">(retour) </a> Postulabant ut illis liceret circumspicere terram + in qua eorum gens sedes et domicilia poneret. Menand., <i>loc. + cit.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote876" name="footnote876"><b>Note 876: </b></a><a href="#footnotetag876">(retour) </a> Justinus autem sibi unice conciliaverat ex legatis + Œconimum, qui secreto eum monuit, Avaros aliud in ore habere et + aliud sentire.... Etenim simul atque Istrum transmiserint, nihil + quidquam illis esse deliberatius, quam omnibus copiis in bellum + erumpere. Menand., <i>Excerpt. legat.</i>, p. 101.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote877" name="footnote877"><b>Note 877: </b></a><a href="#footnotetag877">(retour) </a> <i>Pseudo-Abares.</i> L'historien Théophylacte ne leur + donne même guère d'autre nom.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote878" name="footnote878"><b>Note 878: </b></a><a href="#footnotetag878">(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> ..... Crinita Avarum mox agmina, juxta</p> +<p class="i14"> Istrum, squallentes tonsa comas...</p> +<br> +<p class="i8"> <i>Epigr. in effig. Justinian. Imp.</i>, ap. Stritt., <i>Memor. Populor.</i>, t. I, p. 645.</p> +</div></div> + +</blockquote> + +<p>L'ambassade des Ouar-Khouni, auxquels, malgré leur imposture, nous +laisserons le nom d'Avars, qu'ils ont conquis par leur bravoure et sous +lequel leur domination fut connue en Europe, arrivant en de telles +circonstances à Constantinople, y fut accueillie avec une froideur et +une défiance fort naturelles. On lui fit attendre longtemps l'honneur +d'être introduite en la présence sacrée de césar, puis on lui fit +attendre sa réponse; en un mot, on s'étudia à la promener de délai en +délai pour les moindres choses. Quand ces hommes fiers et impatients +s'irritaient des lenteurs, Justinien les calmait par des présents, des +paroles flatteuses ou des promesses qui n'aboutissaient à rien, mais qui +retardaient une déclaration de refus que l'empereur ménageait pour la +fin. Le kha-kan se laissa d'abord abuser comme ses députés; puis, +soupçonnant la manœuvre des Romains, il rappela son ambassade, que l'on +retint pourtant encore de prétextes en prétextes. Lorsque Justinien se +trouva poussé dans ses derniers retranchements, il parut céder, et +proposa au kha-kan d'échanger la petite Scythie, que celui-ci avait sous +la main, contre le canton occupé naguère par les Hérules dans la +Haute-Mésie, autour de Singidon, et que ce peuple avait laissé vacant à +son départ pour l'Italie<a id="footnotetag879" name="footnotetag879"></a><a href="#footnote879"><sup class="sml">879</sup></a>. Ce canton, resserré entre les possessions +des Gépides et des Lombards, barré au midi par l'empire et dominé par la +ville de Singidon, où stationnait une garnison nombreuse, présentait un +territoire facile à isoler; le kha-kan le sentit bien et déclina l'offre +de l'empereur. «La Scythie lui convenait, disait-il, et il n'en +sortirait pas<a id="footnotetag880" name="footnotetag880"></a><a href="#footnote880"><sup class="sml">880</sup></a>;» elle lui convenait surtout en ce qu'elle +n'interrompait point ses communications avec les pays qu'il avait +conquis à l'est et à l'ouest de la Mer-Noire. Cette dernière proposition +rejetée, il fallut bien laisser partir les ambassadeurs. Justinien les +avait autorisés à se fournir à Constantinople de toutes les marchandises +qui pourraient leur plaire, mais il apprit qu'ils avaient accaparé sous +main une grande quantité d'armes. Au nom du droit des gens, il les fit +arrêter sur la route, leur enleva les armes<a id="footnotetag881" name="footnotetag881"></a><a href="#footnote881"><sup class="sml">881</sup></a> et s'exhala en plaintes +contre leur mauvaise foi. Grâce à tous ces retards, le maître des +milices d'Illyrie avait eu le temps de réunir des troupes, +d'approvisionner les forteresses, d'équiper la flotte, en un mot de +mettre le Danube en un état de défense respectable. Le kha-kan s'aperçut +qu'il avait rencontré plus habile et plus rusé que lui, et comme il +n'osait pas s'aventurer armes en main dans un pays inconnu, il se +contenta de répondre aux plaintes par des menaces. Seulement il assit +ses campements d'une manière stable dans les plaines au nord du Danube, +surveillant de là ses conquêtes, et ayant par la petite Scythie un pied +posé sur l'empire romain.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote879" name="footnote879"><b>Note 879: </b></a><a href="#footnotetag879">(retour) </a> Et imperator quidem ut gentem collocaret in ea + terra, ubi prius habitabant Eluri (<i>sic</i>) si illis videretur, + annuit. Menand., <i>Exc. leg.</i>, p. 102.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote880" name="footnote880"><b>Note 880: </b></a><a href="#footnotetag880">(retour) </a> Sed Avari Scythia sibi exeundum non censuerunt, + etenim illius desiderio tenebantur. Menand., <i>ub. sup.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote881" name="footnote881"><b>Note 881: </b></a><a href="#footnotetag881">(retour) </a> Ea, quæ sibi opus erant, compararunt: arma etiam + emerunt, et ita dimissi sunt. Verum imperator secreto mandavit + Justino, ut, quacumque ratione et via posset, in reditu arma illis + eriperet. Menand., <i>loc. cit.</i></blockquote> + +<p>Les Antes, mal soumis, s'étaient livrés à des hostilités contre lui, il +leur fit une nouvelle guerre dans laquelle il les écrasa. Des Antes il +passa aux Slovènes, des Slovènes aux Vendes: la terreur précédait ses +armes toujours victorieuses. Il traversa ainsi la Slavie de l'est à +l'ouest jusqu'aux montagnes de la Thuringe, où il se trouva en face d'un +adversaire tout autrement redoutable que ces essaims de sauvages qu'il +chassait jusqu'alors devant lui: c'étaient les Franks austrasiens, dont +les possessions, englobant l'ancien royaume de Thuringe, s'étendaient +jusqu'à l'Elbe, où elles confinaient aux Saxons, et déjà aux populations +vendes qui s'avançaient vers le midi par un accroissement régulier. +Clotaire, fils de Clovis, était mort l'année précédente, 561, et dans le +partage de sa succession, qui renfermait l'empire frank tout entier, le +royaume d'Austrasie venait d'échoir à Sigebert, le quatrième de ses +enfants. Le jeune Sigebert accourut au-devant des Avars, dont l'approche +menaçait sa frontière, et les défit au delà de l'Elbe, dans une grande +bataille, à la suite de laquelle le kha-kan proposa une paix que le roi +frank ne refusa pas, tant sa victoire avait été rudement achetée<a id="footnotetag882" name="footnotetag882"></a><a href="#footnote882"><sup class="sml">882</sup></a>. +Revenus chez eux par le même chemin, mais harcelés vraisemblablement +dans leur marche par les Gépides, qui ne voyaient pas leur voisinage de +trop bon œil, les Avars reprirent leurs cantonnements du Bas-Danube, au +moment même où un grand changement allait s'opérer dans la situation de +l'empire romain: Justinien était mourant, et son neveu Justin ne tarda à +pas le remplacer sur le trône des césars.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote882" name="footnote882"><b>Note 882: </b></a><a href="#footnotetag882">(retour) </a> Post mortem Chlotarii regis, Chunni Gallias + adpetunt, contra quos Sigebertus exercitum dirigit, et gesto + contra eos bello vicit, et fugavit: sed postea rex eorum amicitias + cum eodem per legatos meruit. Greg. Tur., <i>Hist. Fr.</i>, <span class="sc">IV</span>, + 23.--Comperta, Hunni qui et Avares, morte Chlotarii regis, super + Sigebertum ejus filium irruunt, quibus ille in Thuringia + occurrens, eos juxta Albim fluvium potentissime superavit + eisdemque petentibus pacem dedit. Paul. Diac., l. <span class="sc">II</span>, c. 10.</blockquote> + +<p>L'avénement de Justin II fut plus qu'un changement de personnes, ce fut +une révolution complète soit dans la politique vis-à-vis des Barbares, +soit dans l'administration intérieure. Élevé avec beaucoup d'apparat, +comme un candidat possible au trône, ce fils de la sœur de Justinien +n'avait retiré des écoles que le goût de la déclamation, des idées +fausses sur le monde, et avec l'estime la moins dissimulée de son propre +mérite, une secrète et âpre jalousie contre son oncle, dont la gloire +l'offusquait. Ce fut la plaie hideuse qu'il couvait dans son sein, qui +le tua, et qui emporta l'empire avec lui. Tout ce qu'avait créé ce grand +règne fut dès lors abandonné ou compromis; avoir coopéré à sa grandeur +devint une cause naturelle de discrédit pour les hommes, de ruine pour +les choses; et la flatterie la plus douce au cœur du nouvel Auguste fut +de dénigrer son bienfaiteur. L'impératrice Sophie, femme vaniteuse et +cruelle, le secondait avec ardeur dans cette œuvre d'ingratitude. On +avait trouvé mauvais que Justinien, durant ses dernières années, fît la +guerre aux Barbares d'Asie avec de l'or, comme s'il n'avait pas montré +contre les Vandales et les Goths qu'il la faisait assez bien avec du +fer; c'était là l'accusation banale des malveillants et des envieux, qui +proclamaient sans vergogne que le second fondateur de l'empire et le +libérateur de Rome n'avait pas eu le cœur romain. Justin II prenant ces +sottes clameurs pour point de départ de sa politique, se posa devant les +Avars comme Marius devant les Teutons, et parla aux Perses le langage de +Trajan: par malheur ce Trajan manquait de génie, et ce Marius de +soldats. Il crut payer le monde, comme il se payait lui-même, avec un +patriotisme d'école. A force d'outrecuidance et de paroles hautaines que +rien ne soutenait, il arma contre l'empire romain toutes les nations +barbares, et à force d'ingratitude envers les serviteurs de Justinien, +il perdit la plus belle conquête de ce grand empereur, celle de +l'Italie; puis, à la vue des tempêtes que ses imprudences avaient +soulevées, aussi dénué de courage que de bon sens, il devint fou comme +pour se tirer d'embarras. Tel était le successeur que la mauvaise +fortune des Romains donnait à Justinien.</p> + +<p>Vers la même époque, et pour contraster en quelque sorte avec ce césar +fatal, elle donnait aux Ouar-Khouni en la personne d'un nouveau kha-kan +un grand homme à la manière des peuples de la Haute-Asie, un de ces +politiques conquérants dont Tchinghiz-Khan, Timour et Attila présentent +les types les plus parfaits. Celui-ci se nommait Baïan<a id="footnotetag883" name="footnotetag883"></a><a href="#footnote883"><sup class="sml">883</sup></a>, et était +dans toute la vigueur de la jeunesse. Habile à démêler les desseins +secrets des hommes, à profiter de leurs fautes, à prendre toutes les +formes pour les tromper, il mettait plutôt sa gloire à assurer ses +conquêtes par la ruse qu'à les risquer par les armes. On le vit faire la +guerre par colère, jamais par vanité ou pour la vaine gloriole d'étaler +sa bravoure: bien différent de ces fiers Germains que le point d'honneur +amenait à leurs duels de peuples, dussent-ils ne s'y point battre, Baïan +ne trouvait nulle honte à fuir quand il avait le dessous, et ne tirait +l'épée que pour gagner. Sa patience à supporter l'injustice et les +humiliations, plutôt que d'entreprendre une guerre inégale, pouvait +étonner et encourager un adversaire imprudent; mais le moment venu, +Baïan savait se venger. Quand il jugeait à propos de sévir, sa cruauté +froide et calculée ne respectait rien; le droit des nations, les +traités, les serments ne valaient à ses yeux que comme des moyens de +succès, et il ne voyait dans le parjure qu'un stratagème. Avec tout +cela, Baïan, toujours altéré de richesses et sans vergogne dans sa +cupidité vis-à-vis de l'étranger, était considéré par son peuple comme +un grand chef. Il se montrait généreux envers les siens, magnifique dans +son entourage, poussant même la délicatesse et le luxe à des recherches +surprenantes pour un barbare. Nous le verrons critiquer les arts de la +Grèce et repousser avec dédain comme indigne de lui un lit d'or ciselé +auquel avaient travaillé les meilleurs ouvriers de Constantinople. Sa +longue vie lui permit de tenir tête successivement à trois empereurs +romains, d'établir son peuple sur le Danube et de voir presqu'à l'apogée +l'empire qu'il avait fondé en Europe. Malgré ses revers et de cruels +retours de la fortune, il fut pour ce second âge des Huns ce qu'Attila +avait été pour le premier.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote883" name="footnote883"><b>Note 883: </b></a><a href="#footnotetag883">(retour) </a> Baïanus, Βαϊανός. +</blockquote> + +<p>Les Avars connaissaient un peu Justin, qui leur avait servi +d'introducteur près de Justinien en 557, lorsqu'il était gouverneur de +la province de Lazique. Ils se hâtèrent donc de lui envoyer une +ambassade pour le féliciter, renouveler avec lui les anciennes +conventions et recevoir de sa main les présents d'usage. Baïan avait +composé cette ambassade de jeunes gens lestes, hardis et de belle +apparence, et leur avait donné pour chef un certain Targite, personnage +important dont il sera souvent question dans la suite de ces récits. +Justin, qui avait préparé pour ses débuts impériaux une scène théâtrale +et une harangue, ne fit point attendre les ambassadeurs, dont l'audience +eut lieu peu de jours après leur arrivée. Un poëte, témoin oculaire, +l'Africain Corippus, nous a laissé de cette réception solennelle et du +cérémonial auquel les députés avars furent soumis, un curieux tableau +que nous reproduirons ici, en ne faisant guère que traduire +littéralement ses vers. Peut-être trouvera-t-on que le poëte favori de +la cour de Byzance au <span class="sc">VI</span>e siècle, intéressant au point de vue de +l'histoire du temps, ne manquait point de mérite littéraire, ni même +d'un certain éclat de poésie.</p> + +<p>«Dès que le prince, vêtu de sa pourpre, a monté les degrés du trône, le +maître des cérémonies, ayant pris ses ordres, va ouvrir aux ambassadeurs +l'intérieur du palais sacré... Cette fière jeunesse parcourt avec +étonnement les vestibules et les longues galeries qui précèdent la +demeure des césars. A chaque pas, elle s'arrête, elle admire la haute +stature des guerriers rangés en haie, leurs boucliers d'or, leurs lances +d'or, surmontées d'une pointe d'acier, et leurs casques d'or, d'où +retombe un panache de pourpre. Elle tressaille involontairement en +passant sous le tranchant des haches ou sous le fer acéré des piques. +Cette pompe éblouit les jeunes barbares, et ils se demandent si le +palais des césars n'est pas un autre ciel; mais à leur tour ils sont +fiers qu'on les admire, et les regards fixés sur eux leur chatouillent +le cœur<a id="footnotetag884" name="footnotetag884"></a><a href="#footnote884"><sup class="sml">884</sup></a>. Ainsi, quand la nouvelle Rome donne un spectacle à ses +peuples, on voit des tigres d'Hyrcanie, amenés la chaîne au cou par +leurs conducteurs, gémir d'abord avec un redoublement de férocité, puis +quand ils sont entrés dans l'amphithéâtre, dont les gradins +disparaissent sous un épais rideau de spectateurs, ils promènent en haut +leurs yeux ébahis, et la peur leur enseigne à s'adoucir. Ils ont déposé +toute leur rage, ils ne se révoltent plus contre leurs chaînes, mais +d'un pas étonné ils arpentent le terre-plein du cirque, attentifs à la +foule qui les applaudit. On dirait qu'ils s'étalent aux regards avec +complaisance et qu'ils en marchent plus superbes<a id="footnotetag885" name="footnotetag885"></a><a href="#footnote885"><sup class="sml">885</sup></a>... Mais voici le +voile qui ferme la salle des audiences impériales; il s'entr'ouvre, et +l'on aperçoit les lambris étincelants de dorure, le trône et le diadème +brillant sur la tête de césar. A cette vue, Targite plie le genou trois +fois et salue l'empereur le front contre terre; les autres se +prosternent à son exemple, et le tapis de la salle est inondé des flots +de leurs chevelures<a id="footnotetag886" name="footnotetag886"></a><a href="#footnote886"><sup class="sml">886</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote884" name="footnote884"><b>Note 884: </b></a><a href="#footnotetag884">(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Et credunt aliud Romana palatia cœlum;</p> +<p class="i14"> Spectari gaudent, hilaresque intrare videri.</p> +<br> +<p class="i14"> Coripp., <i>Laud. Justin. min.</i>, <span class="sc">III</span>, 244.</p> +</div></div> +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote885" name="footnote885"><b>Note 885: </b></a><a href="#footnotetag885">(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Non secus Hyrcanæ quotiens spectacula tigres</p> +<p class="i14"> Dat populis nova Roma suis, ductore magistro,</p> +<p class="i14"> Non solita feritate fremunt, sed margine toto</p> +<p class="i14"> Intrantes plenum populorum millia circum,</p> +<p class="i14"> Suspiciunt......</p> +<p class="i30"> Ipsumque superbæ</p> +<p class="i14"> Quod spectantur amant...</p> +<br> +<p class="i14"> Coripp., <i>Laud. Just. min.</i>, <span class="sc">III</span>, 246 et seqq.</p> +</div></div> + +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote886" name="footnote886"><b>Note 886: </b></a><a href="#footnotetag886">(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i30"> ..... Stratosque tapetas</p> +<p class="i14"> Fronte terunt, longisque implent spatiosa capillis</p> +<p class="i14"> Atria...</p> +<br> +<p class="i14">Coripp., <i>Laud. Just. min.</i>, <span class="sc">III</span>, 202.</p> +</div></div> + +</blockquote> + +<p>Le poëte ajoute que l'orateur de l'ambassade ayant entonné, comme de +coutume, les louanges du peuple avar, «ce peuple innombrable et +invincible, roi des régions intérieures du monde, conquérant de l'Altaï, +terreur de la Perse, et dont l'armée, s'il la réunissait, suffirait pour +boire les eaux de l'Hèbre jusqu'à la dernière goutte<a id="footnotetag887" name="footnotetag887"></a><a href="#footnote887"><sup class="sml">887</sup></a>,» Justin +l'arrêta par ces paroles: «Tu me racontes là, jeune homme, des choses +que nous ne croyons guère, et auxquelles tu n'as ajouté foi que sur de +vains bruits, si tant est que tu y croies toi-même. Ce sont des rêves ou +des mensonges que tu me débites. Cesse de me vanter des fugitifs, +épargne-moi la gloire d'une tourbe exilée qui cherche en vain une +patrie. Quel puissant royaume aurait-elle subjugué, elle qui n'a pas su +se défendre elle-même<a id="footnotetag888" name="footnotetag888"></a><a href="#footnote888"><sup class="sml">888</sup></a>?» Il est très-probable, quoique l'histoire ne +le dise pas, que ces mots ou d'autres, d'une égale amertume, furent +prononcés par Justin, car ils étaient dans son caractère et dans le rôle +qu'il s'était donné. Toutefois nous laisserons là le poëte pour nous en +tenir strictement à la version des historiens.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote887" name="footnote887"><b>Note 887: </b></a><a href="#footnotetag887">(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Crudus et asper Avar dictis sic cœpit acerbis:</p> +<p class="i14"> Rex Avarum Cagan debellans intima mundi,</p> +<p class="i14"> Famosos stravit magna virtute tyrannos,</p> +<p class="i14"> Innumeros populos, et fortia regna subegit.....</p> +<p class="i14"> Cujus Threïcium potis est exercitus Hebrum</p> +<p class="i14"> Exhausto siccare lacu, fluviumque bibendo</p> +<p class="i14"> Nudare.....</p> +<br> +<p class="i14"> <i>Ibid.</i>, <span class="sc">V</span>. 274.</p> +</div></div> + +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote888" name="footnote888"><b>Note 888: </b></a><a href="#footnotetag888">(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Quid profugos laudas? Famaque attollis inani</p> +<p class="i14"> Extorrem populum? quæ fortia regna subegit?</p> +<p class="i14"> Effera gens Avarum proprias defendere terras</p> +<p class="i14"> Non potuit, sedesque suas fugitiva reliquit.</p> +<p class="i14"> Tu velut ignarus falsis rumoribus audes</p> +<p class="i14"> Vana loqui, turpique dolo nova somnia fingis.....</p> +<br> +<p class="i14"> Coripp., <i>Laud., Justin., min.</i>, <span class="sc">V</span>. 268.</p> +</div></div> + +</blockquote> + +<p>Suivant ceux-ci, Targite, dans un discours dont la feinte modération ne +déguisait ni l'arrogance, ni les intentions ironiques, rappelait à +l'empereur que, tenant la puissance impériale des mains de son père +(c'est ainsi qu'il désignait Justinien), son premier devoir était de +remplir les obligations de ce père vis-à-vis de fidèles alliés, et de +faire mieux encore pour bien prouver sa reconnaissance<a id="footnotetag889" name="footnotetag889"></a><a href="#footnote889"><sup class="sml">889</sup></a>. Les Avars +étaient les bons amis de son père; mais s'ils avaient reçu de lui +beaucoup, ils lui avaient beaucoup donné. En premier lieu, ils n'avaient +point pillé ses provinces, pouvant le faire impunément; en second lieu, +ils avaient empêché les autres de les piller. Il existait des peuples +dont l'habitude était autrefois de dévaster la Thrace chaque année et +qui ne l'avaient plus fait. Pourquoi? Parce qu'ils savaient que les +Avars, amis et alliés des Romains, n'étaient pas d'humeur à le +souffrir<a id="footnotetag890" name="footnotetag890"></a><a href="#footnote890"><sup class="sml">890</sup></a>. «Nous venons ici, ajouta Targite, bien convaincus que tu +seras avec nous comme était ton père, et mieux encore, afin que notre +amitié pour toi soit aussi plus vive: mais sache bien ceci: c'est que +notre chef ne sera ton ami qu'autant que tu lui feras des présents +convenables, et qu'il dépend de toi, par la façon dont tu le traiteras, +de dissiper toute pensée qui pourrait lui venir de prendre les armes +contre toi<a id="footnotetag891" name="footnotetag891"></a><a href="#footnote891"><sup class="sml">891</sup></a>.» Ce discours assurément était d'une insolence extrême. +Justin aurait pu y répondre sans phrases par les embarras qu'il aurait +suscités au kba-kan, et qui eussent plus vivement piqué celui-ci que la +déclamation la plus injurieuse: Justin préféra le procédé contraire. +«Oui, répondit-il aux ambassadeurs, je ferai pour vous plus que n'a fait +mon père, en rabattant votre outrecuidance et vous ramenant à de plus +sages conseils; car apprenez de moi que celui qui arrête l'insensé +courant à sa perte, et lui rend la raison, est plus son ami que celui +qui se prête à ses caprices pour le perdre<a id="footnotetag892" name="footnotetag892"></a><a href="#footnote892"><sup class="sml">892</sup></a>. Allez-vous-en avec cet +avis amical, qui vous fera vivre tranquilles et saufs dans vos +campements, si vous le suivez, et au lieu de l'argent que vous espériez +remporter d'ici, remportez-en une crainte salutaire. Nous n'avons point +besoin de votre assistance, et vous ne recevrez rien de nous que ce que +nous daignerons vous accorder comme prix de vos services ou récompense +de votre sujétion à l'empire, dont vous êtes les esclaves<a id="footnotetag893" name="footnotetag893"></a><a href="#footnote893"><sup class="sml">893</sup></a>.» C'était +la rupture de toutes relations avec les Avars. Justin était-il en mesure +d'en garantir les suites? Il n'y avait pas même songé. Les ambassadeurs +partirent exhalant leur colère par des menaces; mais leur maître, non +moins irrité, ne fit point paraître la sienne: il ne déclara point +l'alliance rompue, il ne dit mot; Baïan voulait conserver le droit +d'invoquer dans l'occasion les traités conclus avec Justinien, les +engagements solennels des Romains, et prolonger la guerre sourde qu'il +faisait à l'empire sous le manteau de l'amitié.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote889" name="footnote889"><b>Note 889: </b></a><a href="#footnotetag889">(retour) </a> Oportet, ô Imperator, te hæredem imperii paterni, + paternos amicos in tutam fidem, tutelamque suscipere, et æque ac + ille eos beneficiis augere... Menand., <i>Exc. leg.</i>, p. 101.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote890" name="footnote890"><b>Note 890: </b></a><a href="#footnotetag890">(retour) </a> Metuebant enim Avarorum potentiam qui amicitiam + colebant cum Romanis. <i>Id., ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote891" name="footnote891"><b>Note 891: </b></a><a href="#footnotetag891">(retour) </a> Ut illi movere contra Romanos arma in mentem non + veniat. Menand., <i>Exc. leg.</i>, p. 101.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote892" name="footnote892"><b>Note 892: </b></a><a href="#footnotetag892">(retour) </a> Qui enim hominum, in exitium voluntarium ruentium, + turbatos affectus cohibet, et obedientes rationi facit, + beneficentior est eo qui... Menand., <i>Exc. leg.</i>, p. 103.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote893" name="footnote893"><b>Note 893: </b></a><a href="#footnotetag893">(retour) </a> Neque quidquam a nobis accipietis, nisi quantum + nobis visum fuerit, idque tanquam auctoramentum servitutis non + quoddam tributi genus. Menand., <i>Exc. leg.</i>, p. 103.</blockquote> + +<p>D'ailleurs Baïan était préoccupé d'une affaire plus importante encore à +ses yeux. D'un côté, il voyait l'inimitié des Lombards et des Gépides, +ses voisins sur le Danube, s'exaspérer graduellement et marcher vers une +catastrophe prochaine; d'un autre côté, il n'ignorait pas le projet des +Lombards de se jeter quelque jour à l'improviste sur l'Italie, projet +qu'arrêtait seule la crainte inspirée par Narsès, qui, après avoir +achevé la conquête de ce pays, le gardait avec vigilance et fermeté. Des +campements avars, où il se tenait en observation, Baïan épiait +attentivement l'une ou l'autre occasion, ou plutôt toutes les deux à la +fois, et ce fut précisément Justin qui se chargea de les lui offrir. +Narsès, coupable entre tous d'avoir illustré le règne de Justinien, +était également entre tous l'objet de la haine du nouvel empereur et de +sa femme. On avait, commencé par le dénigrer, par se moquer de son âge +(il était plus que nonagénaire): puis on provoqua des plaintes des +Italiens, et l'empereur lui adressa de vertes remontrances tant sur les +rigueurs de son administration que sur l'argent que coûtait son +armée<a id="footnotetag894" name="footnotetag894"></a><a href="#footnote894"><sup class="sml">894</sup></a>. Ces reproches avaient un caractère personnel que l'empereur +s'étudiait à rendre blessant. Le vieux général réfuta avec calme tous +les griefs, et démontra la nécessité de conserver en Italie une armée +d'occupation qui maintînt dans l'obéissance le reste des Goths et les +partisans des Goths, et empêchât d'autres barbares (les Lombards +particulièrement) de se ruer en deçà des Alpes. Sa modération ne fit +qu'enhardir ses ennemis; on parla de le destituer, et l'impératrice +Sophie, ajoutant une insulte de femme à l'injustice de la souveraine, +envoya à Narsès une quenouille et un fuseau, lui faisant dire qu'il vînt +prendre l'intendance des travaux de ses femmes et laissât la guerre aux +hommes. Narsès, comme on sait, était eunuque, et cette grossière injure +lui causa une douleur poignante. «Allez, répondit-il au messager, et +dites à votre maîtresse que je lui prépare une fusée qu'elle et les +Romains ne démêleront pas facilement<a id="footnotetag895" name="footnotetag895"></a><a href="#footnote895"><sup class="sml">895</sup></a>.» Quittant à l'instant sa +charge, il se retira dans la ville de Naples, en dépit des prières des +Italiens et des supplications de son armée. L'histoire ajoute que dans +un aveugle emportement il fit remettre au roi des Lombards quelques +fruits et du vin d'Italie avec ces mots: «Tu peux venir<a id="footnotetag896" name="footnotetag896"></a><a href="#footnote896"><sup class="sml">896</sup></a>!» Ce +dernier trait, dont on aimerait à douter, ne serait-il pas vrai, sa +retraite en disait autant.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote894" name="footnote894"><b>Note 894: </b></a><a href="#footnotetag894">(retour) </a> Paul. Diac, <i>Hist. Lang.</i>, <span class="sc">II</span>. 5, 11.--Fredeg. + <i>Epist.</i>, 65.--Anast., in Joan., <span class="sc">III</span>.--Const. Porph., <i>Adm. Imp.</i>, + 27.--Marius Av.--Aimon, <span class="sc">III</span>, 10.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote895" name="footnote895"><b>Note 895: </b></a><a href="#footnotetag895">(retour) </a> Talem se eidem telam orditurum, qualem ipsa dum + viveret deponere non posset. Paul. Diac. <i>Hist. Lang.</i>, <span class="sc">II</span>, 5.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote896" name="footnote896"><b>Note 896: </b></a><a href="#footnotetag896">(retour) </a> Ad Italiam cunctis refertam divitiis, possidendam + venirent. Paul. Diac., <i>Hist. Lang.</i>, <span class="sc">II</span>. 5.</blockquote> + +<p>L'heure des Lombards était donc arrivée, et Alboïn, leur roi, fit ses +dispositions pour un prompt départ. Pourtant une chose le retenait en +Pannonie, la haine de son peuple contre les Gépides, et son propre +ressentiment, contre leur roi Cunimond<a id="footnotetag897" name="footnotetag897"></a><a href="#footnote897"><sup class="sml">897</sup></a>, fils de ce Thorisin qui +avait été un ennemi si acharné des Lombards. S'en aller comme un fugitif +sans avoir assouvi sa vengeance, et laisser derrière soi des terres sur +lesquelles les Gépides ne manqueraient pas de se jeter, bravant la rage +impuissante des Lombards et profitant de leurs dépouilles, c'était un +parti qu'Alboïn, au dernier moment, ne se sentit pas le courage de +prendre. On a prétendu avec assez de probabilité que les aiguillons de +l'amour se mêlaient dans le cœur du barbare à ceux de la vengeance; +qu'épris de la belle Rosemonde, fille de Cunimond, il l'avait enlevée +autrefois pour en faire sa maîtresse ou sa femme, mais que Rosemonde, +échappée à la captivité, s'était réfugiée près de son père<a id="footnotetag898" name="footnotetag898"></a><a href="#footnote898"><sup class="sml">898</sup></a>; or +Alboïn avait juré de la reprendre et de l'emmener avec lui en Italie. En +proie à ces anxiétés, il songea à se servir des Avars, qui se trouvaient +là tout à propos pour l'assister, et il envoya en grande pompe une +ambassade à leur kha-kan. Les ambassadeurs lombards avaient pour mission +principale de mettre les Avars en communauté de sentiment avec eux, en +les piquant d'honneur et leur rappelant tous les mauvais procédés des +Gépides et des Romains à leur égard. «Si les Lombards sont animés d'un +vif désir de guerre contre les Gépides, dirent-ils à Baïan, c'est qu'ils +veulent affaiblir l'empereur Justin, ennemi mortel des Avars, qui leur a +retiré leur pension et les traite avec ignominie<a id="footnotetag899" name="footnotetag899"></a><a href="#footnote899"><sup class="sml">899</sup></a>. Que les Avars se +joignent aux Lombards, et les Gépides seront infailliblement exterminés; +alors les richesses ainsi que les terres de ce peuple leur +appartiendront à chacun par moitié. Plus tard, les Avars, maîtres de la +Scythie entière, passeront une vie tranquille et heureuse; rien ne leur +sera plus facile que d'occuper la Thrace, de ravager toutes les +provinces grecques, et d'aller même jusqu'à Byzance<a id="footnotetag900" name="footnotetag900"></a><a href="#footnote900"><sup class="sml">900</sup></a>.» Ils +ajoutèrent que si les Avars consentaient à une alliance, il leur fallait +se hâter pour empêcher les Romains de les prévenir; qu'ils pouvaient +bien compter au reste que l'empire était pour eux un implacable ennemi, +qui les poursuivrait dans tous les coins du monde et n'épargnerait rien +pour les détruire. Les ambassadeurs s'attendaient avoir Baïan accueillir +avec empressement ces ouvertures, et se jeter à corps perdu dans une +alliance qui lui annonçait tant d'avantages; mais il n'en fut point +ainsi. Baïan les écouta froidement<a id="footnotetag901" name="footnotetag901"></a><a href="#footnote901"><sup class="sml">901</sup></a>, et parut faire peu de cas de +leurs propositions: «il ne voyait pas clairement, disait-il, ce que son +peuple y gagnerait.» Tantôt il déclarait qu'il ne pouvait pas entrer +dans cette guerre, tantôt il confessait qu'il le pouvait, mais qu'il ne +le voulait pas<a id="footnotetag902" name="footnotetag902"></a><a href="#footnote902"><sup class="sml">902</sup></a>. Il les ballotta ainsi pendant longtemps, et quand +il vit leur impatience de conclure arrivée à son terme, il feignit de +céder avec répugnance et proposa ceci: 1º que les Lombards lui +abandonnassent immédiatement la dixième partie de tout le bétail qu'ils +possédaient, 2º qu'ils lui assurassent en cas de victoire la moitié des +dépouilles et la totalité du territoire appartenant aux Gépides<a id="footnotetag903" name="footnotetag903"></a><a href="#footnote903"><sup class="sml">903</sup></a>. +Ces deux conditions furent reportées à Alboïn, qui ne les examina +seulement pas; il eût tout donné, son royaume, les enfants de son +premier mariage et lui-même, pour voir la Gépidie détruite, Cunimond +sous ses pieds et Rosemonde en son pouvoir? Cunimond effrayé envoya à +Constantinople des avis et des demandes de secours; mais Justin ne +comprit pas quel intérêt l'empire avait à défendre les Gépides dans la +circonstance présente: il promit tout et ne tint rien. La guerre ne fut +pas longue. Pris en face par les Lombards, en flanc par les Avars, les +Gépides furent rompus, dispersés, repris et accablés partiellement<a id="footnotetag904" name="footnotetag904"></a><a href="#footnote904"><sup class="sml">904</sup></a>. +Les Lombards ne firent point de quartier, et si les vaincus trouvèrent +quelque compassion, ce fut auprès des Avars, qui n'étaient pourtant +point leurs frères de race, et qui épargnèrent cette population +infortunée, en la réunissant dans quelques villages où elle fut tenue en +état de servitude<a id="footnotetag905" name="footnotetag905"></a><a href="#footnote905"><sup class="sml">905</sup></a>. Des Huns avaient donc reconquis l'ancienne +Hunnie, et Baïan tout joyeux planta sa tente aux lieux où s'élevait, +cent ans auparavant, le palais d'Attila. Alboïn, non moins joyeux, +partit pour l'Italie avec la belle Rosemonde, qu'il avait retrouvée +parmi les captifs, et le crâne de Cunimond, qu'il fit nettoyer et +enchâsser pour lui servir de coupe à boire dans les festins<a id="footnotetag906" name="footnotetag906"></a><a href="#footnote906"><sup class="sml">906</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote897" name="footnote897"><b>Note 897: </b></a><a href="#footnotetag897">(retour) </a> Alboïn, Ἀλβούιος.--Cunimundus, Cunicmundus. + Κονιμοῦνδος.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote898" name="footnote898"><b>Note 898: </b></a><a href="#footnotetag898">(retour) </a> Ille autem in amorem incidit puellæ cujusdam filiæ + Cunimundi Gepidorum regis. Theophyl. Sim., <span class="sc">VI</span>, 10.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote899" name="footnote899"><b>Note 899: </b></a><a href="#footnotetag899">(retour) </a> Neque tam ardenti studio in Gepidas bello ferri, + nisi ut Justinum labefacereat, regem omnium Avaris inimicissimum. + Menand., <i>Exc. leg.</i>, p. 140.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote900" name="footnote900"><b>Note 900: </b></a><a href="#footnotetag900">(retour) </a> Inde facile illis fore, Thraciam occupare et + Bysantium usque ferri. Menand., <i>ub. sup.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote901" name="footnote901"><b>Note 901: </b></a><a href="#footnotetag901">(retour) </a> Visus est eos parvi facere. Menand., <i>Exc. leg.</i>, + p. 111.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote902" name="footnote902"><b>Note 902: </b></a><a href="#footnotetag902">(retour) </a> Et modo se non posse, modo posse jactabat sed + nolle. <i>Id., ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote903" name="footnote903"><b>Note 903: </b></a><a href="#footnotetag903">(retour) </a> Non alia conditione quam si decimam partem + quadrupedum quæ tunc temporis apud Longobardos essent confestim + acciperet; si superiores evaderent, dimidium manupiarum et tota + Gepidarum regio, ejus juri cederet. Menand., <i>l. c.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote904" name="footnote904"><b>Note 904: </b></a><a href="#footnotetag904">(retour) </a> Langobardi victores effecti sunt, tanta in Gepidas + ira sævientes, ut eos ad internecionem usque delerent. Paul. + Diac., <b>Hist. Lang.</b>, <span class="sc">I</span>. 27.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote905" name="footnote905"><b>Note 905: </b></a><a href="#footnotetag905">(retour) </a> Gepidarum vero genus est ita diminutum, ut ex illo + jam tempore ultra non habuerint regem, sed universi, qui superesse + bello poterant, usque hodie Hunnis, eorum patriam possidentibus, + duro imperio subjecti gemunt. Paul. Diac., <i>Hist. Lang.</i>, <span class="sc">I</span>, + 27.--Cf., Theophyl., l. <span class="sc">VI</span>, c. 10.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote906" name="footnote906"><b>Note 906: </b></a><a href="#footnotetag906">(retour) </a> In eo prælio Alboïn Cunimundum occidit, caputque + illius sublatum ad bibendum ex eo poculum fecit. Paul. Diac., + <i>Hist. Lang.</i>, <span class="sc">I</span>, 27.</blockquote> + +<p>Baïan ne fut pas plus tôt installé dans la Hunnie, qui reprit avec lui +son ancien nom, que les Romains le virent arriver chez eux. Les Gépides +possédaient, comme on sait, sur la rive droite du Danube et dans cette +langue de terre située entre la Drave et la Save, qu'on appelait la +presqu'île sirmienne, plusieurs cantons qu'ils avaient conquis à +différentes époques sur les Lombards ou sur les Goths, et ils avaient +même enlevé Sirmium aux Romains. Baïan se prétendait le maître de ces +cantons et de la ville, attendu qu'ils avaient appartenu aux Gépides, et +qu'en outre les Lombards les lui avaient cédés; mais Sirmium n'était +déjà plus à sa disposition. Au plus fort de la guerre, les provinciaux +pannoniens qui formaient la population de la ville, et les soldats +gépides qui la gardaient, s'entendirent pour ouvrir leurs portes aux +troupes romaines, et Sirmium rentra sous les lois de l'empire. Or Baïan +n'avait rien de plus à cœur que de reprendre sa ville, comme il disait, +et d'en chasser les Romains, qui la lui avaient enlevée injustement. Il +essaya de s'en emparer par surprise, mais il fut repoussé dans un combat +où le duc Bonus, qui commandait la place, reçut une blessure après avoir +vigoureusement battu l'armée assiégeante. Suivant son habitude quand il +avait le dessous, Baïan décampa, et on le croyait déjà loin, lorsqu'un +des habitants, placé en vedette dons une sorte d'observatoire qui +dominait les bains publics, aperçut des cavaliers qui s'avançaient à +toute bride dans la campagne<a id="footnotetag907" name="footnotetag907"></a><a href="#footnote907"><sup class="sml">907</sup></a>. L'alerte fut donnée, la garnison prit +les armes; mais on reconnut bientôt à leurs signaux que c'étaient des +parlementaires qui venaient conférer avec le commandant. Bonus voulait +se rendre à la conférence, malgré sa blessure qui le retenait au lit; +son médecin, nommé Théodore, s'y opposa nettement<a id="footnotetag908" name="footnotetag908"></a><a href="#footnote908"><sup class="sml">908</sup></a>, et ce furent des +officiers et quelques citoyens notables qui se rendirent auprès des +parlementaires, en dehors des portes. Le kha-kan, disaient ceux-ci, se +tenait à quelque distance de là, et ils devaient servir d'intermédiaires +entre le commandant et lui. Ne voyant pas le duc Bonus arriver, ils +demandèrent ce qu'il était devenu, et comme on n'osa pas leur dire qu'il +était blessé, de peur d'enfler leur confiance, ils soupçonnèrent +davantage, ils le crurent mort; appuyant avec d'autant plus de chaleur +sur la nécessité de sa présence, ils protestèrent qu'ils n'avaient +mission de traiter qu'avec lui<a id="footnotetag909" name="footnotetag909"></a><a href="#footnote909"><sup class="sml">909</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote907" name="footnote907"><b>Note 907: </b></a><a href="#footnotetag907">(retour) </a> Nonnulli ex his qui Sirmii erant, ad summum + fastigium balnei, quod populi usui erat relictum, ad speculandos + homines, ut moris est, ascenderunt. Hi per speculam caput + exerentes et circumspicientes... Menand., <i>Exc. leg.</i>, p. 112.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote908" name="footnote908"><b>Note 908: </b></a><a href="#footnotetag908">(retour) </a> Decumbebat enim ex vulnere, neque illi per + Theodorum medicum licebat exire, et hostibus coram se sistere. + <i>Id., ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote909" name="footnote909"><b>Note 909: </b></a><a href="#footnotetag909">(retour) </a> Sed hostes ubi viderunt, alios, qui, de pace + disceptarent, venire, suspicati sunt ducem periisse; itatque + colloquium coram eo fieri velle dixerunt. Menand., <i>Exc. leg.</i>, p. + 112.</blockquote> + +<p>La situation devenait difficile. Théodore, qui était citoyen de Sirmium, +où il occupait un rang distingué, après avoir mûrement réfléchi, pensa +qu'il pouvait garantir la vie de Bonus sans compromettre la sûreté de sa +patrie: il appliqua un baume puissant sur la blessure, la banda +fortement, et fit placer le général à cheval<a id="footnotetag910" name="footnotetag910"></a><a href="#footnote910"><sup class="sml">910</sup></a>. Les Avars en +l'apercevant se trouvèrent passablement désappointés. La conférence +commença. Les Huns exposèrent leur prétention sur la propriété de +Sirmium, et demandèrent en outre l'extradition d'un chef gépide appelé +Ousdibade, celui-là même probablement qui venait de livrer la ville aux +Romains. Leurs raisons se résumaient ainsi: «Tout Gépide nous appartient +comme esclave, de même que toute chose possédée par les Gépides nous +appartient en propriété.» Ils s'exhalèrent ensuite en plaintes sur +l'injustice de l'empereur envers de si bons amis, qui ne désiraient que +deux choses: vivre en paix et le servir. Bonus déclina toute espèce +d'examen de leurs propositions; il était chargé, disait-il, de défendre +Sirmium et nullement de faire un traité; toutefois il consentirait +volontiers à faire passer leurs ambassadeurs sur le territoire romain, +s'ils voulaient s'adresser à l'empereur. Baïan, à qui cette réponse fut +portée, la trouva juste et raisonnable; mais il ajouta qu'il était fort +embarrassé de ce que penseraient de lui les peuples qu'il avait traînés +à la guerre. «J'ai honte, disait-il, de m'en retourner sans avoir rien +fait et sans rien remporter que je puisse faire voir comme un gain de +cette campagne<a id="footnotetag911" name="footnotetag911"></a><a href="#footnote911"><sup class="sml">911</sup></a>. Envoyez-moi quelques présents de peu de valeur, +afin que je ne paraisse pas avoir essuyé inutilement les fatigues de +cette expédition, car à mon départ je n'ai rien pris avec moi, et si +vous ne me venez en aide pour mon honneur, je ne partirai pas +d'ici<a id="footnotetag912" name="footnotetag912"></a><a href="#footnote912"><sup class="sml">912</sup></a>.» Cette demande, qui peut nous paraître étrange, l'était +beaucoup moins dans l'idée des barbares d'Asie. Ne rien rapporter d'une +course était bien pis qu'avoir été battu en sauvant son butin, et Baïan, +qui voulait renouer ses négociations avec les Romains, tenait à prouver +que les Romains avaient fait vers lui le premier pas. Ce qui est +certain, c'est que les Sirmiens présents à la conférence, +particulièrement l'évêque de la ville, trouvèrent la demande de Baïan +fort sensée et l'appuyèrent près du duc Bonus; Baïan d'ailleurs, fort +modéré dans ses prétentions, ne réclamait qu'une coupe d'argent, une +petite somme en or et un habit à la scythique<a id="footnotetag913" name="footnotetag913"></a><a href="#footnote913"><sup class="sml">913</sup></a>. Bonus et son conseil +n'osèrent rien prendre sur eux. «Les Romains, fut-il répondu au kha-kan, +avaient un maître prompt à s'irriter et dont il fallait attendre les +ordres<a id="footnotetag914" name="footnotetag914"></a><a href="#footnote914"><sup class="sml">914</sup></a>; de plus, ni Bonus ni les siens n'avaient avec eux autre +chose que ce qui était nécessaire dans un camp, leurs armes et leurs +habits, et assurément le kha-kan ne leur conseillerait pas de se +déshonorer en livrant leurs armes.»--«Si l'empereur veut t'obliger en te +faisant des présents, dit encore Bonus, j'en serai heureux pour mon +compte; j'exécuterai ses ordres avec empressement, et je m'efforcerai +d'être agréable à un serviteur et ami de mon seigneur.» Baïan accueillit +ces excuses avec des invectives et des menaces, et jura qu'il ferait le +dégât sur les terres de l'empire. «Eh bien donc! répliqua Bonus, +l'empire te châtiera.<a id="footnotetag915" name="footnotetag915"></a><a href="#footnote915"><sup class="sml">915</sup></a>» A quelque temps de là, dix mille Coutrigours +firent irruption dans la Dalmatie<a id="footnotetag916" name="footnotetag916"></a><a href="#footnote916"><sup class="sml">916</sup></a>, qu'ils mirent à feu et à sang, +et dont ils occupèrent plusieurs cantons. Le kha-kan protesta que +c'était sans son aveu, et qu'il n'était pas responsable de ce que +faisaient ces peuples turbulents; en effet, comme s'il eût été +complétement étranger à ce qui venait de se passer, il envoya une +ambassade pacifique à Constantinople.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote910" name="footnote910"><b>Note 910: </b></a><a href="#footnotetag910">(retour) </a> Tunc Theodorus qui, quod publice intererat præcipue + spectabat..... vulnere unguento illito, ei auctor fuit ut extra + urbem progrederetur... Menand., <i>ub. sup.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote911" name="footnote911"><b>Note 911: </b></a><a href="#footnotetag911">(retour) </a> Recta quidem cum et justa dixisse Baïainus censuit; + sed hæc subjecit: Sane ego propter gentes quæ me ad bellum secutæ + sunt, verecundia ducor, et me pudet, nulla re effecta, recedere... + Menand., <i>Exc. leg.</i>, p. 113.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote912" name="footnote912"><b>Note 912: </b></a><a href="#footnotetag912">(retour) </a> Parva munuscula ad me mittite: etenim e Scythia huc + transmittens nihil quicquam mecum extuli, et mihi impossibile est, + si nihil rei quod me juvet percepero, hinc excedere... Menand., + <i>ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote913" name="footnote913"><b>Note 913: </b></a><a href="#footnotetag913">(retour) </a> Solum unam pateram ex argento factam, et modicum + auri, præter hæc togulam scythicam...... Menand., <i>Exc. leg.</i>, p. + 113.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote914" name="footnote914"><b>Note 914: </b></a><a href="#footnotetag914">(retour) </a> Eum formidamus... <i>Id., ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote915" name="footnote915"><b>Note 915: </b></a><a href="#footnotetag915">(retour) </a> Sed persuasum habere, fore ut istæ excursiones his, + qui in eas immitterentur, non bene verterent... Menand., p. 114.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote916" name="footnote916"><b>Note 916: </b></a><a href="#footnotetag916">(retour) </a> Baïanus jussit dena millia Cutrigurorum qui + dicebantur Hunni trajicere Savum et vastare Dalmatiam... Menand., + <i>loc. laud.</i></blockquote> + +<p>L'expédition des Coutrigours avait inspiré au kha-kan la prétention la +plus extraordinaire qu'il eût encore mise en avant dans ses +négociations: il eut l'idée de réclamer l'arriéré des pensions payées +autrefois par Justinien aux Coutrigours et aux Outigours, arriéré qui +lui appartenait d'après le système qu'il appliquait aux Gépides. Les +Coutrigours et les Outigours étant devenus ses esclaves, leurs créances +sur l'empire romain étaient tombées dans son domaine, il en était +propriétaire, et il les réclamait à ce titre. Suivaient les demandes +relatives à Sirmium et à l'extradition du Gépide Ousdibade<a id="footnotetag917" name="footnotetag917"></a><a href="#footnote917"><sup class="sml">917</sup></a>. Le +discours que fit à ce sujet Targite, l'orateur ordinaire des députations +avares, était conçu dans une forme si curieuse, que nous croyons devoir +le reproduire ici au moins en partie. «Empereur, dit à Justin le noble +Hun, je suis ici de la part de ton fils, qui m'a envoyé, car tu es +vraiment le père de Baïan, notre maître; aussi n'ai-je point douté que +tu ne marques ton affection paternelle à ton fils en lui rendant ce qui +lui appartient. Quand tu nous auras restitué ce qui nous revient, tu le +posséderas encore par cela seulement que nous le tiendrons<a id="footnotetag918" name="footnotetag918"></a><a href="#footnote918"><sup class="sml">918</sup></a>. Eh +bien! lui feras-tu abandon de ce qui lui est dû? En le faisant, tu +n'avantageras ni un étranger ni un ennemi; la chose restituée ne +changera pas de mains, puisqu'elle te reviendra par ton fils<a id="footnotetag919" name="footnotetag919"></a><a href="#footnote919"><sup class="sml">919</sup></a>. +Seulement il faut que tu consentes de bonne grâce aux demandes que je +suis chargé de te faire.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote917" name="footnote917"><b>Note 917: </b></a><a href="#footnotetag917">(retour) </a> Avarorum dux misit Targitium, qui una cum Vitaliano + interprete imperatori denunciaret, ut Sirmium et pecunias, quas + Cutriguri et Utiguri a Justiniano accipere soliti erant, quia + utramque gentem subegerat, illi traderet: Usdibadam quoque + Gepidam, dicebat enim et Gepidas omnes in suum jus, dominiumque + venisse, qui eos devicerat. Menand., <i>Excerp., leg.</i>, p. 154.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote918" name="footnote918"><b>Note 918: </b></a><a href="#footnotetag918">(retour) </a> O Imperator, adsum a tuo filio missus: tu enim vere + pater es Baïani, ejus, qui apud nos dominatur. Ea res fecit, ut + crederem te affectum paternum exhibiturum esse filio, in eo quod + reddes ea, quæ filii sunt; cum enim nostra tenuerimus, mox nostra + quoque, quæ tua sunt, tenebis. Menand., <i>ibid.</i>, p. 155.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote919" name="footnote919"><b>Note 919: </b></a><a href="#footnotetag919">(retour) </a> Num igitur illi sua præmia præbueris? Quod si + feceris, ea non in extraneum, neque in hostem contuleris, neque + earum mutabitur dominum. Menand., <i>Exc. leg.</i>, p. 155.</blockquote> + +<p>Je ne sais si Baïan comptait beaucoup sur l'effet de pareils +syllogismes; au moins procura-t-il à Justin II une magnifique occasion +pour une de ces harangues où le neveu de Justinien déployait sa fermeté +patriotique beaucoup mieux que sur les champs de bataille. Le duc Bonus +reçut une verte réprimande pour avoir laissé passer les ambassadeurs +sans ordre de l'empereur, et puis Justin crut tout fini. Il n'en était +point ainsi: Baïan armait à force, et l'empereur, dont la puissance +reculait en Italie devant les Lombards, et qui s'était aliéné par ses +manières hautaines les Perses et les Sarrasins, n'avait point de troupes +à lui opposer. Obligé de reprendre lui-même les négociations malgré tout +l'éclat qu'il venait de faire, il envoya sur les lieux Tibère, un de ses +généraux, pour traiter avec le kha-kan l'affaire de Sirmium. Il fut +impossible de s'entendre. Tibère, à propos de la cession de quelques +cantons de la Pannonie, avait demandé comme otages les enfants de +plusieurs nobles avars; le kha-kan exigea la même chose des Romains. +C'était trop de honte, et Tibère préféra recourir aux armes. Il osa +tenir la campagne avec des recrues, et fut battu; on dit qu'il suffit +presque des cris des barbares et du tintamarre de leurs cymbales pour +mettre en fuite ces levées tumultuaires. Il fallut se résigner à traiter +à tout prix, rendre au kha-kan sa pension avec l'arriéré<a id="footnotetag920" name="footnotetag920"></a><a href="#footnote920"><sup class="sml">920</sup></a>, et signer +une convention dans laquelle pourtant Sirmium resta aux Romains, Baïan, +contre toute attente, n'ayant plus insisté pour l'avoir. Un convoi +partit pour Constantinople à l'effet de toucher les sommes dues au +kha-kan ainsi que les cadeaux que l'empereur y devait ajouter, mais +l'annonce de ce convoi mit les voleurs en éveil. Une troupe de ces +bandits, qui, sous le nom de Scamares, infestaient le voisinage de +l'Hémus, où ils avaient leurs repaires, se posta sur la route qu'il +devait suivre au retour, mit l'escorte en déroute, et enleva les +chevaux, les voitures et tout ce qu'elles contenaient<a id="footnotetag921" name="footnotetag921"></a><a href="#footnote921"><sup class="sml">921</sup></a>. Justin fit +courir après les voleurs, et dut restituer à Baïan ce qui lui avait été +enlevé, sous peine de passer pour complice du vol aux yeux des Avars. +Tel était le déluge de misères et d'ignominies que cet insensé faisait +pleuvoir sur le monde romain.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote920" name="footnote920"><b>Note 920: </b></a><a href="#footnotetag920">(retour) </a> Ut Sirmium et pecunias, quas Cutriguri et Utiguri a + Justiniano accipere soliti erant, quia utramque gentem subegerat, + illi traderet. Menand., <i>Exc. leg.</i>, p. 154.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote921" name="footnote921"><b>Note 921: </b></a><a href="#footnotetag921">(retour) </a> Scamares vulgo in iis locis dicti, ex insidiis + illis vim fecerunt, et equos, argentum et reliquam suppellectilem + eripuerunt; quapropter legationem ad Tiberium miserunt quæ rapta + repeteret. Menand., p. 114.--Cf. Theophan., p. 367.--Il a été déjà + question des <i>Scamares</i> dont Mundus, fils d'Attila, s'était fait + proclamer roi.</blockquote> + +<p>En effet, les tristes événements de la Pannonie n'étaient qu'un épisode +de la ruine universelle qui s'étendait sur l'empire. Le roi de Perse +Chosroès envahissait l'Asie-Mineure et la Syrie; les Lombards +conquéraient l'Italie; la vie romaine s'en allait de toutes parts. Sous +le poids de ces désastres qui faisaient la condamnation de son orgueil, +la faible intelligence de Justin s'égara; il devint fou. En proie à des +accès de démence furieuse, il ne voyait plus que des ennemis, il voulait +tuer tout ce qui l'approchait; puis, revenu à lui, il demandait pardon à +tout le monde en versant des torrents de larmes. Cet homme présomptueux, +qui devait éclipser tous les empereurs, se sentit enfin incapable de +gouverner et prit pour régent, sous le nom de césar, Tibère, ce général +qui venait d'échouer fatalement contre les Avars, mais dont les talents +militaires, le caractère généreux et la vie irréprochable promettaient +aux Romains la réparation de leurs maux. Tibère-César releva l'empire en +Asie par la défaite de Chosroès, et aida Rome à se garantir des +Lombards. Proclamé auguste en 578, à la mort de Justin, il continua ce +qu'il avait commencé comme césar. S'il ne fit pas davantage, ce fut plus +la faute de sa fortune que la sienne; Tibère serait grand dans +l'histoire, s'il eût été toujours heureux<a id="footnotetag922" name="footnotetag922"></a><a href="#footnote922"><sup class="sml">922</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote922" name="footnote922"><b>Note 922: </b></a><a href="#footnotetag922">(retour) </a> Menand., <i>Exc. leg.</i>, p. 118.--Theophyl. Sim., <span class="sc">III</span>, + 11, 12. Evagr., <span class="sc">V</span>, 12, 13.--Zonar., <span class="sc">XIV</span>, t. <span class="sc">II</span>, p. 70 et + seqq.--Theophan., <i>Chronogr.</i>, p. 208 et seqq.--<i>Chron. Pasch.</i>, + p. 376.--Greg. Tur., <i>Hist. Franc.</i>, <span class="sc">IV</span>, 39, <span class="sc">V</span>, 20.--<i>Hist. + Misc.</i>, <span class="sc">XVI</span>, <span class="sc">XVII</span>, ap. Murat., <span class="sc">I</span>, p. 111, 112.--Anast., p. + 70.--Niceph. Call., <span class="sc">XVII</span>, 39, 50.--Codren., t. <span class="sc">I</span>, p. 390, 391.</blockquote> + +<p>Tandis que les Ouar-Khouni prenaient racine au centre de l'Europe sous +le nom emprunté d'Avars, leurs anciens maîtres les Turks, se rapprochant +graduellement des contrées occidentales, se mettaient en relation avec +les Romains. Devenus possesseurs des contrées qui forment aujourd'hui le +Turkestan, et se trouvant voisins, c'est-à-dire ennemis de la Perse, ils +comprirent qu'ils avaient intérêt de s'allier aux Romains, et cette +ambassade de reproches et de menaces adressée à Justinien par le +seigneur des sept climats aboutit, sous Justin II et Tibère, à une +alliance offensive contre Chosroès. A la faveur des rapports politiques +se nouèrent des rapports commerciaux entre les deux nations; des +marchands et même des curieux, suivant les ambassades envoyées dans +l'empire, visitèrent Constantinople, et les historiens nous disent que +vers la fin du <span class="sc">VI</span>e siècle, cette ville renfermait un grand nombre de +Turks dans ses murs<a id="footnotetag923" name="footnotetag923"></a><a href="#footnote923"><sup class="sml">923</sup></a>. Toutefois, malgré l'empressement de ce peuple +et les marques de son amitié intéressée, il garda longue rancune au +gouvernement roman de sa conduite passée à l'égard des Ouar-Khouni. Si +les Turks à ce sujet dissimulaient prudemment leur pensée dans la grande +métropole dont la richesse aiguillonnait leur convoitise en les +émerveillant, ils ne craignirent pas d'ouvrir leur cœur plus d'une fois +aux Romans qu'ils tenaient en leur pouvoir chez eux, et que leur +sincérité brutale dut inquiéter à plus d'un titre. Tibère en 580 ayant +envoyé une ambassade au grand kha-kan pour lui faire part de son +avénement au trône impérial et en même temps obtenir de lui quelques +secours contre la Perse, il s'engagea entre l'ambassadeur Valentinus et +Turxanth, personnage important, chef d'une des huit tribus dont se +composait alors la fédération turke, une conversation relative aux +Ouar-Khouni, et dans laquelle se déploya librement toute la haine que +les hommes de cette race portaient aux Romains. Lorsque Valentinus, +après les compliments d'usage, vint à lui parler des secours que +l'empereur espérait de sa nation, Turxanth l'interrompit par un geste de +colère et s'écria: «Vous êtes donc toujours ces Romains qui ont dix +langues pour un seul mensonge!<a id="footnotetag924" name="footnotetag924"></a><a href="#footnote924"><sup class="sml">924</sup></a>» et mettant ses dix doigts dans sa +bouche, puis les retirant avec précipitation, il continua:</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote923" name="footnote923"><b>Note 923: </b></a><a href="#footnotetag923">(retour) </a> In urbe imperatoria... Menand., <i>Exc., leg.</i>, p. + 161.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote924" name="footnote924"><b>Note 924: </b></a><a href="#footnotetag924">(retour) </a> Num vos estis illi Romani, qui decem quidem + linguis, sed una fraude utimini? Menand., <i>Exc. leg.</i>, p. 162.</blockquote> + +<p>«Oui, c'est ainsi que vous donnez et retirez votre parole, trompant +tantôt moi, tantôt mes esclaves. Toutes les nations ont éprouvé tour à +tour vos séductions et vos tromperies, et quand l'une d'elles, pour vous +plaire, s'est jetée dans le péril, vous l'y laissez. Et vous-mêmes, qui +vous appelez ambassadeurs, que venez-vous faire chez moi, sinon essayer +de m'abuser par des fourberies? Aussi vais-je fondre sur votre pays à +l'instant, et ne croyez pas à de vains mots de ma part: un Turk n'a +jamais menti... Celui qui règne chez vous recevra la peine de sa +perfidie, lui qui se prétend mon ami et qui s'est fait l'allié des +Ouar-Khouni, ces fugitifs soustraits à la domination de mes esclaves. +Que ces Ouar-Khouni se montrent à moi, qu'ils osent attendre ma +cavalerie, et au seul aspect de nos fouets ils rentreront dans les +entrailles de la terre<a id="footnotetag925" name="footnotetag925"></a><a href="#footnote925"><sup class="sml">925</sup></a>! Ce n'est pas avec nos épées que nous +exterminerons cette race d'esclaves, nous l'écraserons comme de viles +fourmis sous le sabot de nos chevaux<a id="footnotetag926" name="footnotetag926"></a><a href="#footnote926"><sup class="sml">926</sup></a>. C'est sur quoi vous pouvez +compter par rapport aux Ouar-Khouni.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote925" name="footnote925"><b>Note 925: </b></a><a href="#footnotetag925">(retour) </a> Si meum equitatum conspexerint, flagellum in eos + immissum aufugient, et in interiora terræ se abdent. <i>Id., + ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote926" name="footnote926"><b>Note 926: </b></a><a href="#footnotetag926">(retour) </a> Si consistere ausi fuerint, cædentur, ut par est, + non gladiis, sed formicarum instar conterentur unguibus equitatus + nostri. Menand., <i>Exc. leg.</i>, p. 161.</blockquote> + +<p>«Mais vous-mêmes, ô Romains, pourquoi vos ambassadeurs viennent-ils +toujours me trouver par le Caucase avec des peines infinies? Ils disent +que de Byzance ici, il n'y a point d'autre chemin qu'ils puissent +prendre, mais ce n'est que pour me tromper, et afin que la difficulté +des lieux me fasse perdre l'envie de les attaquer au centre de leur +empire. Je sais pourtant très-exactement où coule le Dniéper; je sais de +même quel pays arrosent le Danube et l'Hèbre, ces fleuves que les +Ouar-Kouni, nos esclaves, ont passé pour envahir vos terres; je n'ignore +pas non plus quelles sont vos forces, car toute la terre m'obéit depuis +les contrées où naît le soleil jusqu'aux barrières de l'Occident<a id="footnotetag927" name="footnotetag927"></a><a href="#footnote927"><sup class="sml">927</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote927" name="footnote927"><b>Note 927: </b></a><a href="#footnotetag927">(retour) </a> Vos autem Romani, quid est, quod legati, quos ad me + mittitis, per Caucasum iter instituunt, et dicitis alio iter non + esse? Sed tamen ego eximie scio, qua Danapris fluvius, qua Ister, + qua Hebrus fluit et labitur, qua transierunt in Romanorum ditionem + Varchonitæ servi nostri, ut ipsam invaderent: neque ego sum + nescius vestrarum virium. Omnis enim terra, quæ a primis solis + radiis incipit, quæque solis occidentis finibus terminatur, mihi + paret, et subest. Menand., <i>ub. sup.</i></blockquote> + +<p>On le voit, l'empire romain était prédestiné à sa ruine du côté de +l'Orient, et il faut savoir gré aux césars de Byzance d'avoir retardé si +longtemps cette catastrophe pour le salut de la civilisation. Tous ces +barbares qu'envoyait par myriades la Haute-Asie, vraie matrice des +nations, en possédaient pour ainsi dire la carte et la statistique. Les +Turks et les Tartares marquaient déjà leurs étapes de Samarcand et de +Boukhara au Danube et au Bosphore.</p> + +<p>Cependant le kha-kan Baïan semblait avoir oublié ses prétentions sur +Sirmium, il n'en parlait plus et vivait en bonne intelligence avec le +commandant romain de cette ville et avec celui de Singidon. Il +s'occupait, disait-il, de constructions dans lesquelles il se modelait +sur les Romains, et il demanda à l'empereur des ouvriers pour se bâtir +des bains chauds. Tibère lui en envoya, et dans le nombre d'habiles +charpentiers; mais à peine furent-ils arrivés, que Baïan, changeant +d'idée ou plutôt révélant son idée véritable, voulut leur faire +construire un pont sur le Danube<a id="footnotetag928" name="footnotetag928"></a><a href="#footnote928"><sup class="sml">928</sup></a>. Un pareil travail était long, +difficile, et devait déplaire sans nul doute aux Romains, qui +l'empêcheraient aisément au moyen de leurs navires: ces considérations +le frappèrent, et il sentit le besoin d'avoir aussi sa flotte. On fit +main basse, par son ordre, sur tous les gros bateaux qu'on put trouver +dans la Haute-Pannonie, de quelque forme qu'ils fussent, et l'on en prit +beaucoup, que les charpentiers romains transformèrent tant bien que mal +en vaisseaux de guerre, en les élargissant, les haussant ou les +allongeant. Il sortit de ce travail une flotte grossière et fort mal +équipée, mais capable de contenir beaucoup de soldats. Des captifs +romains servirent d'instructeurs pour former les rameurs à la manœuvre; +puis le kha-kan fit descendre cette flotte jusqu'à Singidon, avec ordre +de remonter à l'embouchure de la Save, entre Singidon et Sirmium, le +tout sous les apparences les plus pacifiques. Lui-même, pendant qu'on +équipait ses navires, fit passer une armée de terre dans la presqu'île +sirmienne, et il se trouvait déjà campé dans une forte position, sur la +Save, en face de Sirmium, quand son armée navale le rejoignit. Cette +coïncidence, comme on le pense bien, jeta l'alarme dans toutes les +villes de la Pannonie<a id="footnotetag929" name="footnotetag929"></a><a href="#footnote929"><sup class="sml">929</sup></a>, et ce fut bien pis quand on vit le kha-kan +installer le long de la rivière les escouades d'ouvriers qui lui avaient +construit sa flotte, et y commencer un pont de bateaux. Aux explications +que lui demanda le gouverneur de Singidon, qui avait la surveillance +militaire de toute cette zone, Baïan répondît qu'il travaillait pour les +Romains autant que pour lui, en joignant les deux rives de la Save; que +le pont qu'il voulait construire permettrait d'envoyer rapidement des +troupes contre les Slovènes, qui, traversant le Bas-Danube, venaient de +ravager affreusement la Mésie et la Pannonie: c'était, ajoutait-il, de +concert avec l'empereur qu'il allait châtier ces brigands<a id="footnotetag930" name="footnotetag930"></a><a href="#footnote930"><sup class="sml">930</sup></a>; lui-même +avait d'ailleurs des injures personnelles à venger sur eux, car ils +avaient tué ses ambassadeurs. Le gouverneur de Singidon, qui n'avait +point entendu parler d'un pareil concert pour une guerre pareille, +déclara qu'il ne laisserait pas continuer le pont sans un ordre formel +de l'empereur. «Qu'à cela ne tienne, dit Baïan, j'irai moi-même à +Constantinople<a id="footnotetag931" name="footnotetag931"></a><a href="#footnote931"><sup class="sml">931</sup></a>»; mais en attendant, et pour ne point interrompre +des travaux de si grande urgence, il offrit de jurer par ce qu'il y +avait de plus sacré au monde, par ses dieux et par le Dieu des Romains, +qu'il n'avait aucune mauvaise intention<a id="footnotetag932" name="footnotetag932"></a><a href="#footnote932"><sup class="sml">932</sup></a> et n'entreprendrait rien +contre ce <i>chaudron</i>: c'est ainsi qu'il appelait habituellement la ville +de Sirmium<a id="footnotetag933" name="footnotetag933"></a><a href="#footnote933"><sup class="sml">933</sup></a>, soit pour la déprécier et faire croire qu'il en faisait +peu de cas, soit que cette place, située sur la Save, et en partie dans +un îlot, présentât par sa forme arrondie quelque ressemblance avec une +chaudière.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote928" name="footnote928"><b>Note 928: </b></a><a href="#footnotetag928">(retour) </a> Chaganus a Tiberio fabros petiit qui sibi balneas + ædificarent; iis missis, pontem in Danubio struere coegit + artifices, ut flumen citra periculum trajicere, et romanas + provincias populari posset. Zonar., <i>Annal.</i>, t. <span class="sc">II</span>, p. 73.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote929" name="footnote929"><b>Note 929: </b></a><a href="#footnotetag929">(retour) </a> Hoc conspecto, qui in urbibus in ea parte sitis + habitabant, cum suis rebus a proditione timerent, vehementer sunt + conturbati. Menand., <i>Exc. leg.</i>, p. 112.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote930" name="footnote930"><b>Note 930: </b></a><a href="#footnotetag930">(retour) </a> Non ut quidquam mali machinaretur pontem struere + respondebat, sed ut contra Sclavinos expeditionem susciperet; inde + sibi in animo esse, multis ad trajectionem ab imperatore Romanorum + impetratis navibus rursus Istrum trajicere. Menand., <i>l. cit.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote931" name="footnote931"><b>Note 931: </b></a><a href="#footnotetag931">(retour) </a> Se, transmisso Sao, Romam iturum... Menand., <i>Exc. + leg.</i>, p. 128.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote932" name="footnote932"><b>Note 932: </b></a><a href="#footnotetag932">(retour) </a> Adjecit, se per ea, quæ et apud Romanos et Avaros + sanctissima habentur, paratum jurare, nullum damnum cogitare aut + Romanis, aut oppido Sirmio inferre. Menand., <i>ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote933" name="footnote933"><b>Note 933: </b></a><a href="#footnotetag933">(retour) </a> Pro una minime celebri urbe, magis, pro una olla + (ea enim dictione dudum usus fuerat...). Menand., p. 130.</blockquote> + +<p>Tout en protestant que son pont était imaginé dans l'intérêt des Romains +plus encore que dans le sien, le kha-kan ajoutait froidement qu'un seul +trait décoché sur ses travailleurs serait considéré par lui comme une +déclaration de guerre, et qu'il rendrait alors attaque pour +attaque<a id="footnotetag934" name="footnotetag934"></a><a href="#footnote934"><sup class="sml">934</sup></a>. La question ainsi posée parut grave au gouverneur de +Singidon et à son conseil d'officiers, qui en délibérèrent. Il fut +décidé que l'on attendrait les ordres de l'empereur avant de rien faire, +et que puisque le kha-kan offrait de jurer qu'il n'entreprendrait rien +contre Sirmium, on ferait bien de recevoir son serment comme une +garantie, la seule qu'on pût espérer en ce moment. La chose étant ainsi +résolue, le gouverneur fit savoir à Baïan qu'il était prêt à l'entendre +jurer, comme il l'avait proposé lui-même. On choisit pour cette étrange +solennité un lieu situé hors de la ville, parce que Baïan ne +s'aventurait guère dans des murailles romaines, et à l'heure marquée, le +gouverneur, accompagné de l'évêque de Singidon, qui faisait porter avec +lui le livre des saintes Écritures, se trouva au rendez-vous. Pour que +l'acte qui allait se passer reçût plus d'éclat du concours des +assistants, le gouverneur et l'évêque se firent suivre, selon toute +apparence, par un nombreux cortége d'officiers, de notables habitants et +de prêtres. Baïan arriva de son côté, et alors commença une scène +vraiment horrible, et qui fait voir à quel degré effrayant ces barbares +de l'Asie poussaient l'impiété, outrageant à la face du monde et pour le +plus mince intérêt, toutes lois divines et humaines.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote934" name="footnote934"><b>Note 934: </b></a><a href="#footnotetag934">(retour) </a> Quod si quis Romanorum andeat vel unum telum + injicere in eos qui ponti ædificando manum admovent... <i>Id., l. + c.</i></blockquote> + +<p>En présence de sa suite, composée de nobles avars et probablement aussi +de chamans, Baïan s'avança dans l'intervalle qui le séparait des +Romains, et, tirant son épée, dont il leva la pointe vers le ciel<a id="footnotetag935" name="footnotetag935"></a><a href="#footnote935"><sup class="sml">935</sup></a>, +il prononça à haute voix et de manière à être entendu des deux partis +les paroles suivantes: «Si, en bâtissant un pont, sur la Save je fais +une chose qui puisse nuire aux Romains, et si c'est là mon intention, +que Baïan périsse, que tous les Avars périssent jusqu'au dernier; que le +ciel tombe sur eux; que le feu qui est le dieu du ciel, tombe sur eux; +que les sommets des montagnes et les forêts tombent sur eux; que la Save +sorte de son lit et les submerge!<a id="footnotetag936" name="footnotetag936"></a><a href="#footnote936"><sup class="sml">936</sup></a>» Après avoir prêté ce serment, +qui était celui de sa religion, il garda un moment le silence, pais il +dit: «Maintenant, Romains, je veux jurer à votre manière,» et il demanda +ce que les Romains avaient de plus sacré, de plus inviolable, et par +quoi ils ne crussent pas pouvoir se parjurer sans attirer sur eux la +malédiction du ciel; ce furent ses propres paroles, au témoignage des +historiens<a id="footnotetag937" name="footnotetag937"></a><a href="#footnote937"><sup class="sml">937</sup></a>. L'évêque de Singidon alla prendre alors à l'endroit où +on l'avait déposé le livre des Écritures, dans lequel étaient contenus +les saints Évangiles, et le présenta ouvert au kha-kan. Baïan, qui +s'était rassis après son serment, se lève de son siége, s'avance comme +en tremblant, et, recevant le livre avec les signes du plus profond +respect, il s'agenouille et dit: «Je jure, au nom du Dieu qui a proféré +les paroles contenues dans ce saint livre, que tout ce que j'ai avancé +est vrai, et que telle est ma pensée<a id="footnotetag938" name="footnotetag938"></a><a href="#footnote938"><sup class="sml">938</sup></a>.» Comme il avait parlé d'aller +de sa personne à Constantinople pour conférer avec l'empereur, il +s'excusa d'avoir changé d'avis, demandant qu'on y fît passer du moins +ses ambassadeurs. Le gouverneur de Singidon s'en chargea. Pendant le +délai qu'exigèrent les pourparlers et la sombre solennité qui en fut la +suite, Baïan avait poussé ses travaux avec une activité incroyable, et +le pont avançait rapidement.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote935" name="footnote935"><b>Note 935: </b></a><a href="#footnotetag935">(retour) </a> Avarico ritu, jusjurandum in hunc modum præstitit: + ense educto et in altum sublato... Menand., <i>Exc. leg.</i>, p. 128.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote936" name="footnote936"><b>Note 936: </b></a><a href="#footnotetag936">(retour) </a> Sibi et Avarorum genti dira est imprecatus, si quid + mali comminisceratur Romanis, in eo quod pontem super Sao flumine + facere susceperat; ut ipse et universa gens ad internecionem usque + periret, cœlum ex alto super ipsis, et ignis Deus, qui in cœlo + est, rueret, sylvæ et montes casu et ruina illos obtererent, Saüs + fluvius superscaturiens eos submergeret... Menand., <i>Exc. leg.</i>, + p. 128.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote937" name="footnote937"><b>Note 937: </b></a><a href="#footnotetag937">(retour) </a> Nunc ego, inquit, jusjurandum romanum volo jurare. + Tum quæsivit ex ipsis, quid esset, quod sanctum, quod religiosum + ducerent, per quod jurantes si fallerent, Dei iram minime + evitaturos crederent. <i>Id., ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote938" name="footnote938"><b>Note 938: </b></a><a href="#footnotetag938">(retour) </a> Qui in Singidone urbe summam sacrorum potestatem + habebat, statim sancta Biblia quæ in medio continebant + sacro-sancta Evangelia, protulit: et ille quidem occultans ea quæ + mente volvebat, multo cum tremore et magna cum reverentia præ se + ferens ea suscipere, procedit ex cathedra, tum alacri et prompto + animo in genua provolutus: Juro, inquit, secundum proferentem, in + verba, quæ habentur in sacris chartis, me in nullo eorum, quæ + prolata sunt, mentiri et fallere. Menand., <i>Exc. leg.</i>, p. 128.</blockquote> + +<p>L'ambassade n'entretint guère l'empereur que de la nécessite de prévenir +les brigandages futurs des Slovènes par une bonne répression, et, pour +cela, d'envoyer une flotte romaine qui, réunie à la flotte du kha-kan, +transporterait les troupes avares; elle glissa légèrement sur tout ce +qui concernait le pont de la Save, dont la construction fort innocente +ne pouvait, disaient les ambassadeurs, offusquer l'amitié des Romains. +L'embarras de l'empereur, qui connaissait déjà toute l'affaire, n'était +pas moindre que celui de son gouverneur de Singidon; car le kha-kan +avait là son armée toute prête, tandis que l'armée romaine, qui se +battait en Orient, où elle soutenait glorieusement la guerre contre les +Perses, ne pouvait rien en Occident. Que faire en de telles +conjonctures? L'esprit de l'empereur flottait indécis. Il prit un détour +et répondit que pour son compte il remettait à un autre temps le devoir +de châtier les Slovènes et qu'il s'en chargeait; «mais vous, Avars, +ajouta-t-il, pourquoi vous jeter dans une entreprise difficile, quand +vos ennemis les Turks se rassemblent, en force autour de la Chersonèse +taurique<a id="footnotetag939" name="footnotetag939"></a><a href="#footnote939"><sup class="sml">939</sup></a>? Vous devez savoir qu'ils ne vous oublient pas, et ils +choisiront peut-être le moment où vous serez engagés en Slavie pour se +jeter sur vous et vous détruire.» Les ambassadeurs ne crurent point à ce +que leur disait Tibère; ils le remercièrent néanmoins de ses avis et +partirent<a id="footnotetag940" name="footnotetag940"></a><a href="#footnote940"><sup class="sml">940</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote939" name="footnote939"><b>Note 939: </b></a><a href="#footnotetag939">(retour) </a> Sed tunc temporis non opportunum esse Avaris eam + expeditionem suscipere, quia Turci Chersonem cum exercitu + obsidebant... Itaque commodius illis esse supersedere et differre + expeditionem in aliud tempus. Menand., <i>Exc. leg.</i>, p. 129.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote940" name="footnote940"><b>Note 940: </b></a><a href="#footnotetag940">(retour) </a> Hæc non latebat Avarorum legatum e re nata ab + Imperatore conficta..... Legatus visus est persuaderi. <i>Id., l. + c.</i></blockquote> + +<p>Ils n'étaient encore qu'à peu de journées de Constantinople, quand une +seconde ambassade y entrait. Celle-ci, conduite par un certain Solakh, +était partie des bords de la Save, immédiatement après l'achèvement du +pont: elle n'avait plus rien à ménager et ne ménagea rien. «Empereur, +dit Solakh à Tibère, je crois inutile de t'annoncer que les deux rives +de la Save sont aujourd'hui jointes par un pont: tu le sais aussi bien +que moi, et il est inconvenant de vouloir apprendre aux gens ce qu'ils +savent déjà<a id="footnotetag941" name="footnotetag941"></a><a href="#footnote941"><sup class="sml">941</sup></a>. Sirmium est perdue; les Avars l'assiégent, et la Save +interceptée n'y peut plus porter les vivres dont les habitants ont le +plus pressant besoin, à moins pourtant que tu n'aies une armée assez +forte pour percer la nôtre, arriver à notre pont et le détruire. Mais +fais mieux, crois-moi, renonce à cette mauvaise ville, à ce chaudron +qui ne vaut pas le sang que tu verserais pour le conserver<a id="footnotetag942" name="footnotetag942"></a><a href="#footnote942"><sup class="sml">942</sup></a>. +Écoute-moi, empereur: on ne nous ôtera jamais de la tête que les Romains +ne tiennent à la paix vis-à-vis de notre kha-kan que parce que leurs +troupes sont occupées contre les Perses, et qu'une fois débarrassés de +cette dernière guerre ils nous en feront une qui sera rude, car ils +disposeront alors de toutes leurs forces. Eh bien! dans ce cas, nous +autres Avars, nous aurons dans Sirmium un rempart pour nous couvrir et +une porte pour entrer chez vous sans qu'un grand fleuve et les +difficultés d'une longue route nous gênent dans nos opérations. Notre +kha-kan jouit à la vérité des présents que l'empereur lui octroie tous +les ans; mais on aurait beau nager dans l'abondance de toutes choses, +avoir de l'or, de l'argent et des habits de soie: la vie est encore plus +précieuse et mérite la préférence de nos soins<a id="footnotetag943" name="footnotetag943"></a><a href="#footnote943"><sup class="sml">943</sup></a>. Le kha-kan fait +toutes ces réflexions, ô empereur, et trouve dans le passé de quoi se +justifier. On lui dit que les Romains, dans les mêmes lieux, par les +mêmes moyens, avec l'appât des mêmes largesses et de traités semblables, +ont attiré successivement un grand nombre de nations, mais qu'ils ont si +bien pris leur temps pour les attaquer, qu'il n'en est pas une seule +qu'ils n'aient détruite. Le kha-kan te déclare ceci: Ni présents, ni +protestations, ni promesses, ni menaces, ne pourront me faire désister +de mon entreprise. Je tiens Sirmium des Gépides; Sirmium sera à moi +ainsi que la presqu'île sirmienne, que je peuplerai de mes sujets.» +Tibère à ces paroles s'écria comme frappé d'une douleur mortelle: «Et +moi, par ce Dieu que votre kha-kan a pris à témoin pour s'en jouer, ce +Dieu qui le punira, je déclare qu'il n'aura pas Sirmium, et que +j'aimerais mieux lui donner une de mes deux filles que de lui céder +jamais cette place.<a id="footnotetag944" name="footnotetag944"></a><a href="#footnote944"><sup class="sml">944</sup></a>»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote941" name="footnote941"><b>Note 941: </b></a><a href="#footnotetag941">(retour) </a> Ponte junctum fluvium Saüm, supervacuum existimo + affirmare: manifesta enim is qui probe scienti narrat, + vituperatione dignus est. Menand., <i>Exc. leg.</i>, p. 130.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote942" name="footnote942"><b>Note 942: </b></a><a href="#footnotetag942">(retour) </a> Itaque imperator consultius faceret, si pro una + minime celebri urbe, magis pro una olla a bello in Avaros et + Avarorum Chaganum gerendo abstineret. Menand., <i>Exc. leg.</i>, p. + 130.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote943" name="footnote943"><b>Note 943: </b></a><a href="#footnotetag943">(retour) </a> Frui quidam Chaganum donis, quæ singulis annis + accipit ab imperatore, sed etiam si suppetant opes, et facultates, + aurum, argentum et plurima serica vestis, vita et salus quæ longe + cæteris rebus est potior, magis his omnibus est paranda. Menand., + <i>ub. sup.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote944" name="footnote944"><b>Note 944: </b></a><a href="#footnotetag944">(retour) </a> Hæc Imperatorem valde perturbarunt, et graviter + ejus mentem ira dolori immixta perculerunt... Potius unam ex + filiabus, quas duas habeo, illi desponderem, quam Sirmium oppidum + volens traderem. Menand., <i>Exc. leg.</i>, p. 131.</blockquote> + +<p>Une guerre bien inégale commença. Les officiers romains, à force de +battre le pays, réunirent une armée de recrues qui tint pourtant la +campagne. Sirmium se ravitailla, et les troupes romaines, retranchées +dans deux petites îles de la Save nommées Casia et Carbonaria, gênèrent +beaucoup les opérations du siége, qui traîna en longueur. Cependant les +malheureux Sirmiens, redoutant le retour prochain de la famine, +demandaient à grands cris qu'on livrât une bataille décisive, ou qu'on +fît la paix. Baïan profita de ces dispositions pour sonder le général en +chef, nommé Théognis, et l'appeler à une entrevue qui se passa sur la +rive gauche du fleuve. Théognis y vint en bateau, et Baïan à cheval. Le +barbare, après avoir mis pied à terre, s'assit sur un siége d'or qu'on +lui avait préparé au-dessous d'un dais enrichi de pierreries, et l'on +plaça en guise de rempart, devant sa poitrine et son visage, un large +bouclier, dans la crainte probable que les Romains ne se missent à +tirer sur lui par trahison<a id="footnotetag945" name="footnotetag945"></a><a href="#footnote945"><sup class="sml">945</sup></a>, les Romains et les Avars n'étant +éloignés les uns des autres que de la portée de la voix. Quand il fut +temps, les interprètes des Avars, s'avançant dans l'intervalle, crièrent +qu'il y avait trêve<a id="footnotetag946" name="footnotetag946"></a><a href="#footnote946"><sup class="sml">946</sup></a>, et les hérauts romains répondirent par le même +cri. Baïan n'avait rien à dire de nouveau, si ce n'est que, d'après des +avis sûrs qu'il avait reçus, les provisions de Sirmium étaient encore +une fois épuisées; mais Théognis refusa de l'entendre, opposant un refus +péremptoire à toute proposition tant que les Avars ne seraient pas +rentrés dans leur pays, et menaceraient la ville. Les deux +interlocuteurs disputèrent ainsi longtemps et avec vivacité sur la +condition préliminaire posée d'une manière absolue par Théognis, et +celui-ci, s'échauffant outre mesure, finit par dire au kha-kan: +«Retire-toi de devant mes yeux, et prends tes armes!» C'était annoncer +assez clairement qu'il voulait livrer bataille le lendemain<a id="footnotetag947" name="footnotetag947"></a><a href="#footnote947"><sup class="sml">947</sup></a>; mais +ni le lendemain, ni les deux jours suivants, on ne vit les Romains +quitter leurs lignes. Attendaient-ils eux-mêmes l'attaque des Avars? +Théognis se repentait-il d'un défi jeté dans un accès de colère, et +qu'il n'osa pas soutenir de sang-froid? L'inaction des Romains, quelle +qu'en fût la cause, enhardit les barbares, qui achevèrent de bloquer +Sirmium du côté de la Dalmatie par l'établissement d'un second pont.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote945" name="footnote945"><b>Note 945: </b></a><a href="#footnotetag945">(retour) </a> Itaque Baïanus advenit, et de equo descendens, in + cathedra aurea quæ illi apposita fuit, sedit sub textili gemmis + adornato, quod illi præparatum fuerat tanquam tectum. Ante pectus + illius et vultum, propugnaculi vice, erat objectum scutum, ne a + Romanis forte confertim in eum tela jaculantibus appeteretur. + Menand., <i>Exc. leg.</i>, p. 131.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote946" name="footnote946"><b>Note 946: </b></a><a href="#footnotetag946">(retour) </a> Hunni interpretes clara voce fidem datam per + inducias pronuntiarunt.... <i>Id., ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote947" name="footnote947"><b>Note 947: </b></a><a href="#footnotetag947">(retour) </a> Ut se ab oculis Romanorum subduceret et arma ad + pugnam capessendam caperet, tanquam crastina die sine ulla + dilatione manus illi secum conserendi potestatem facturus. + Menand., p. 132.</blockquote> + +<p>Quelques semaines après l'entrevue dont je viens de parler, on apprit +que cent mille Slovènes, traversant le delta du Danube, s'abattaient sur +la Mésie et la Thrace, et il ne fut pas difficile de deviner la main qui +les avait lancés, en songeant que Baïan était maître de la rive droite +du fleuve dans la petite Scythie. Les envahisseurs semblaient avoir pour +mot d'ordre de détruire plus encore que de piller, et des cris de +détresse partirent de ces provinces, que l'armée de Théognis ne +secourait point. Entre ces cris et ceux des Sirmiens, que la famine +commençait à tourmenter, l'empereur hésitait à faire un choix +douloureux; il le fit enfin, et sacrifia Sirmium. Baïan, qui n'avait +cessé de déclarer qu'il voulait la ville nue, les murailles, et pas +davantage, exigea dans la capitulation que les habitants, qui +sortiraient, laisseraient leurs meubles, même leurs habits; il exigea en +outre que l'empereur lui fît le rappel des trois dernières années de sa +pension, ce qui faisait deux cent quarante mille pièces d'or, à raison +de quatre-vingt mille par année<a id="footnotetag948" name="footnotetag948"></a><a href="#footnote948"><sup class="sml">948</sup></a>. Enfin, comme il fallait toujours +une nullité dans toutes les conventions que consentait le kha-kan, il +voulut imposer aux Romains l'obligation de trouver dans l'empire et de +lui livrer un transfuge avar qui avait eu commerce avec une de ses +femmes: il ne considérerait, disait-il, la paix comme définitive que +lorsque cette condition aurait été remplie<a id="footnotetag949" name="footnotetag949"></a><a href="#footnote949"><sup class="sml">949</sup></a>. On s'épuisa à lui +démontrer qu'elle était presque impossible dans un empire aussi vaste +que celui des Romains, où un homme trouvait aisément moyen de se dérober +aux recherches, que d'ailleurs il pouvait se faire que cet homme fût +déjà mort. «Eh bien! s'écria Baïan, jurez-moi du moins de ne le point +cacher, et de me le livrer, mort ou vif, dès qu'il vous tombera sous la +main<a id="footnotetag950" name="footnotetag950"></a><a href="#footnote950"><sup class="sml">950</sup></a>.» Les Romains le jurèrent, et les Avars prirent possession de +Sirmium.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote948" name="footnote948"><b>Note 948: </b></a><a href="#footnotetag948">(retour) </a> Exegit etiam Chaganus trium præteritorum annorum + aurum, quod non acceperat, et illi Romani solvere solebant, ut + armis abstineret. Erant vero pecuniæ, quæ pro pace unoquoque anno + pendebantur octuagies mille, nummi aurei. Menand., <i>Exc. leg.</i>, p. + 175.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote949" name="footnote949"><b>Note 949: </b></a><a href="#footnotetag949">(retour) </a> Præterea unus ex his, qui sub eo militabant, in + Romanorum regiones fugerat, quia dicebatur adulterium cum Baïani + uxore commisisse; hoc significavit Theognidi... Menand., <i>Exc. + leg.</i>, p. 175.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote950" name="footnote950"><b>Note 950: </b></a><a href="#footnotetag950">(retour) </a> Jurent igitur Romani proceres, se requisituros, et + si transfugam repererint, non occultaturos, sed omnino cum in + manus Avarorum monarchæ tradituros, nisi fato functus sit, quod + illi significabunt. Menand., <i>loc. cit.</i></blockquote> + +<p>FIN DU TOME PREMIER.</p> + +<br> + +<h3>TABLE DES MATIÈRES<br> + +DU TOME PREMIER.</h3> + +<p><a href="#preface">Préface.</a></p> + +<p><span class="sc">Première Partie</span>.--HISTOIRE D'ATTILA.</p> + +<p><span class="sc"><a href="#ca1">Chapitre premier</a></span>.--Origine des Huns.--Leur portrait.--Ils envahissent +l'Europe orientale.--Chute de l'empire gothique d'Ermanaric; fuite des +Visigoths vers le Danube.--Divisions politiques et querelles religieuses +de ce peuple.--Ambassade d'Ultila à l'empereur Valens.--L'empereur +accorde aux Visigoths une demeure en Mésie, à la condition de se faire +ariens.--Les Visigoths passent le Danube.--Conduite odieuse des préposés +romains.--Misère des Visigoths; ils prennent les armes.--Bataille +d'Andrinople; défaite des Romains et mort de Valens.--Sage politique de +Théodose à l'égard des Visigoths.--Rufin les tire de leurs cantonnements +de Mésie pour les jeter sur l'Occident.</p> + +<p><span class="sc"><a href="#ca2">Chapitre deuxième</a></span>.--Arrivée des Huns sur le Danube.--Déplacement des +peuples barbares, voisins de la vallée du Danube; les uns se précipitent +sur l'Italie, les autres envahissent la Gaule et l'Espagne.--Progrès des +Huns vers le haut Danube.--Ils entrent en contact avec les Burgondes de +la forêt Hercynienne; ceux-ci se font chrétiens pour leur mieux +résister.--Roua, chef de la principale tribu des Huns, devient +auxiliaire de l'empire; sa liaison avec Aëtius.--Attila et Bléda, +nouveaux rois des Huns; traité de Margus.--Portrait d'Attila.--Il soumet +tous des chefs des Huns à son autorité.--Sa campagne contre les +Acatzires; il donne pour roi à ce peuple Ellak, son fils aîné.--Il tue +son frère Bléda.--L'épée de Mars est découverte par une génisse +blessée.--Empire d'Attila.--Différend entre les Huns et les Romains, au +sujet de l'évêque de Margus.--Guerres d'Attila, en Pannonie, en Mésie et +en Thrace.--L'empereur Théodose II lui achète la paix.</p> + +<p><span class="sc"><a href="#ca3">Chapitre troisième.</a></span>--Ambassade d'Attila à Théodose.--Qui étaient Edécon +et Oreste.--L'eunuque Chrysaphius engage Edécon à tuer +Attila.--Ambassade de Théodose à Attila: Maximin, Priscus, Vigilas.--Les +ambassadeurs huns et romains se rendent ensemble en Hunnie.--État +déplorable de la Thrace et de la Mésie.--Halte à Sardique; dîner donné +par Maximin; altercation entre les Romains et les Huns; menaces +d'Oreste.--Ruines de Naïsse.--Grande chasse préparée par Attila en +Pannonie; passage du Danube.--Les ambassades se séparent.--Camp +d'Attila.--Visite des officiers huns à Maximin.--Audience d'Attila; +tableau de sa cour; sa colère contre l'interprète Vigilas.--Il renvoie +Vigilas à Constantinople.--Défense aux Romains de rien acheter en +Hunnie.--Maximin et Priscus suivent l'armée d'Attila.--Attila épouse la +fille d'Escam.--Voyage des Romains à travers les marais de la Theisse; +ils sont assaillis par un orage.--Une des femmes de Bléda leur donne +l'hospitalité.--Ils rencontrent des ambassadeurs envoyés à Attila par +l'empereur d'Occident.--Sujet de cette ambassade; vases de Sirmium.--Les +deux ambassades arrivent dans la ville d'Attila.</p> + +<p><span class="sc"><a href="#ca4">Chapitre quatrième.</a></span>--Palais d'Attila et de Kerka.--Bain +d'Onégèse.--Entrée d'Attila dans sa ville capitale.--Onégèse, premier +ministre d'Attila.--Conversation de Priscus avec un Grec qui s'était +fait Hun: comparaison de la vie barbare et de la vie civilisée.--Onégèse +et Maximin.--Audience de la reine Kerka.--Attila rend la +justice.--Conversation des Romains sur la puissance et les projets +d'Attila.--Attila invite à sa table les deux ambassades +romaines.--Description du repas; cérémonial; chants nationaux.--Fils +d'Attila.--Apparition du nain Zercon.--Repas chez la reine +Kerka.--Attila congédie Maximin.--Mauvaise foi des seigneurs huns; +cruauté d'Attila.--Retour de Vigilas avec son fils.--Vigilas est conduit +devant Attila et convaincu de complot.--Il avoue pour sauver son +fils.--Attila envoie Oreste à Constantinople avec la bourse de Vigilas +pendue au cou.--Il demande la tête de Chrysaphius.--Son message menaçant +aux deux empereurs d'Orient et d'Occident.</p> + +<p><span class="sc"><a href="#ca5">Chapitre cinquième.</a></span>--Attila tourne ses vues sur l'empire +d'Occident.--Signes précurseurs de la guerre.--Servatius, évêque de +Tongres, va consulter les apôtres saint Pierre et saint Paul sur leurs +tombeaux.--Situation de la Gaule tourmentée par la bagaudie.--Un chef de +bagaudes appelle les Huns.--Attila réclame sa fiancée Honoria avec une +moitié de l'empire d'Occident.--Il s'allie à Genséric, roi des Vandales, +contre les Romains et les Visigoths de la Gaule.--Un prince des Franks +trans-rhénans implore son assistance.--Attila mande aux Romains qu'il +les délivrera des Visigoths; et aux Visigoths qu'il brisera pour eux le +joug des Romains.--Lettre de Valentinien III à Théodoric; les Visigoths +restent chez eux.--Dénombrement de l'armée d'Attila.--Sa marche vers le +Rhin.--Les Franks des bords du Necker et les Thuringiens se rallient à +lui.--Il passe le Rhin sur deux points.--Ses protestations d'amitié pour +les Gaulois.--Les Burgondes cis-rhénans sont battus.--Les garnisons +romaines et les Franks-Ripuaires et Saliens se retirent au midi de la +Loire.--Dévastation de la Gaule par les Huns: les deux Germanies et la +seconde Belgique sont mises au pillage.--Sac de Trèves, de Metz et de +Reims; meurtre de l'évêque Nicasius et de sa sœur Eutropie.--Rôle des +évêques dans l'invasion d'Attila.--Les habitants de Paris veulent fuir: +Geneviève les arrête.--Famille de Geneviève, son enfance, sa vocation +religieuse aidée par saint Germain d'Auxerre.--Ses austérités; ses +extases.--Sa réputation de prophétesse répandue dans tout le monde.--Les +Parisiens repoussent ses conseils et veulent la tuer; les femmes +s'enferment avec elle au baptistère de Saint-Etienne.--Paris est +préservé.--Attila concentre ses forces et se replie sur +Orléans.--Sangiban, roi des Alains, promet de lui livrer cette ville.</p> + +<p><span class="sc"><a href="#ca6">Chapitre sixième.</a></span>--Orléans au <span class="sc">V</span>e siècle.--Les habitants mettent leur +ville en état de défense.--L'évêque Agnan va trouver dans Arles le +patrice Aëtius.--Aëtius promet de secourir Orléans.--Inutilité de ses +efforts pour entraîner les Visigoths.--Les Gaulois et les Barbares +fédérés et Lètes accourent sous ses drapeaux.--Force de l'armée +d'Aëtius.--Caractère d'Avitus; sa liaison avec les Visigoths; son +influence sur Théodoric; il le décide à partir.--Les habitants d'Orléans +réduits à l'extrémité se découragent.--Ambassade d'Agnan vers +Attila.--Les Huns entrent dans Orléans; arrivée d'Aëtius; combat; +retraite des Huns.--Attila traverse la Champagne.--Loup, évêque de +Troyes, est emmené par Attila.--Combat sanglant entre les Franks et les +Gépides à Méry-sur-Seine.--Camp d'Attila près de Châlons.--Attila +consulte ses devins sur le succès de la bataille.--Divination des +Huns.--Affaire des Champs catalauniques; ordre de bataille des Huns et +des Romains.--Discours d'Attila à ses soldats.--La bataille s'engage; +horrible mêlée; mort de Théodoric, roi des Visigoths.--Attila est défait +et se retranche dans son camp.--Funérailles de Théodoric; son fils +Thorismond lui succède.--Thorismond amène les Visigoths à +Toulouse.--Joie d'Attila.--Sa retraite jusqu'au Rhin.--Les Visigoths +s'attribuent la victoire de Châlons.--Injustice de la cour de Ravenne +envers le patrice Aëtius.</p> + +<p><span class="sc"><a href="#ca7">Chapitre septième.</a></span>--Attila réunit une nouvelle armée pour entrer en +Italie.--L'envie se déchaîne contre Aëtius; on l'accuse de trahir +l'empire.--Aëtius veut emmener l'empereur en Gaule; il y renonce.--Son +plan de campagne; l'armée romaine est concentrée en deçà de la ligne du +Pô.--Les Huns traversent les Alpes Juliennes.--Siége d'Aquilée.--Force +de cette ville; son importance commerciale et maritime.--Vains efforts +d'Attila pour s'en emparer.--Des cigognes lui pronostiquent la chute +d'une tour.--La ville tombe en son pouvoir.--Héroïsme d'une jeune +femme.--Traditions relatives au siége d'Aquilée.--Les Aquiléens se +retirent à Grado.--Fondation de Venise.--Lettre de Cassiodore aux +tribuns des lagunes.--Ravage de la Vénétie et de la Ligurie par les +Huns.--Attila à Milan.--Il veut attaquer Rome; craintes superstitieuses +des Huns.--Rome députe vers lui le pape Léon.--Caractère et mérite du +pape Léon.--Son entrevue avec le roi des Huns; celui-ci consent à la +paix.--Il réclame encore une fois la princesse Honoria.--Retraite de +l'armée des Huns par le Norique.--Une druidesse arrête Attila au passage +du Lech.--Attila menace l'empire d'Orient.--Erreur de Jornandès au sujet +d'une seconde campagne d'Attila dans les Gaules.</p> + +<p><span class="sc"><a href="#ca8">Chapitre huitième.</a></span>--Grands préparatifs de fête chez les Huns; Attila +épousé Ildico.--Repas nuptial; Attila est trouvé mort dans son +lit.--Douleur furieuse des Huns.--Bruits divers au sujet de la mort +d'Attila.--Les chefs des Huns déclarent qu'il a été étouffé par le sang +pendant son sommeil.--Funérailles d'Attila.--Chant funèbre des +Huns.--Célébration d'une <i>strava</i>.--Cercueils et tombe d'Attila.--Signes +prophétiques de sa fin.--La discorde se met entre ses fils.--Ils +refusent de reconnaître pour roi Ellak, leur frère aîné.--Révolte +d'Ardaric, roi des Gépides.--Guerre entre les capitaines d'Attila et ses +fils.--L'empire d'Attila est brisé.--Les Gépides occupent la Hunnie et +les Ostrogoths la Pannonie.--Les Ruges et les Scyres entrent au service +de Rome.--Dissolution morale de l'empire d'Occident.--Orgueil +d'Aëtius.--Il veut marier son fils Gaudentius à la fille de +l'empereur.--Perfidie de Valentinien III; il tue le patrice de sa propre +main.--Rôle des capitaines d'Attila dans l'empire d'Occident.</p> + +<p><span class="sc">Deuxième partie.</span>--HISTOIRE DES FILS ET DES SUCCESSEURS D'ATTILA.</p> + +<p><span class="sc"><a href="#cb1">Chapitre premier.</a></span>--<span class="sc">Fils d'Attila</span>: Leur discorde ruine l'empire des +Huns.--Les vassaux germains se révoltent.--Bataille du Nétad.--Les +Gépides occupent la Hunnie.--Description du cours du Danube.--Anciennes +populations de la Pannonie et de la Mésie.--Valakes ou Roumans.--État +florissant de la Pannonie et de la Mésie sous l'empire +romain.--Empereurs et généraux nés dans ces provinces.--État militaire +de la zone du Danube.--Dispersion des Germains après la victoire du +Nétad.--Les Huns se fortifient dans l'Hunnivar.--Ils essaient de +remettre les Ostrogoths sous le joug et sont vaincus.--Caractère des +fils d'Attila: Denghizikh, Hernakh, Emnedzar, Uzindour, +Gheism.--Nouvelle attaque des Huns contre les Ostrogoths.--Scission des +fils d'Attila; Denghizikh reste dans l'Hunnivar.--Établissement d'Ernakh +et du roi alain Candax dans la petite Scythie; d'Emnedzar et d'Uzindour +dans la Dacie riveraine.--Sarmates, Cémandres et Satagares en Mésie et +en Pannonie.--Politique de l'empire d'Orient à l'égard des fils +d'Attila.</p> + +<p><span class="sc"><a href="#cb2">Chapitre deuxième.</a></span>--Les fils d'Attila attaquent de nouveau les +Ostrogoths et sont battus.--Ils attaquent l'empire romain.--Campagne +d'Hormidac en Mésie.--Siége de Sardique.--Trahison du général de la +cavalerie romaine.--Retraite d'Hormidac. Portrait des Huns par Sidoine +Apollinaire.--Les fils d'Attila demandent à l'empereur Léon le droit de +commercer en Mésie.--Refus de l'empereur.--Colère des fils d'Attila; ils +délibèrent en commun; Denghizikh veut la guerre, Hernakh soutient la +paix.--Denghizikh entre sur le territoire romain.--Des volontaires goths +se joignent à lui.--Campagne de l'Hémus.--L'armée des Huns, enfermée +dans un défilé, demande des vivres aux Romains.--Discours du Hun +Khelkhal aux Goths auxiliaires des Huns.--Les Huns et les Goths se +battent ensemble.--Nouvelle campagne de Denghizikh en Mésie; il est pris +et tué; sa tête est exposée dans le cirque de Constantinople.--Les Huns +fédérés se plient aux habitudes romaines.--Tribus des <i>Fossaticii</i> et +des <i>Sacro-Monticii</i>.--Généraux romains fournis par les Huns.--Ce que +deviennent les descendants d'Attila.--Aventures de Mundo fils de +Gheism.--Il déserte le territoire des Gépides et se fait brigand.--Les +voleurs scamares le prennent pour roi.--Il est assiégé dans Herta; les +Ostrogoths le délivrent.--Il se fait vassal de Théodoric.--Il se soumet +à Justinien.--Mundo à Constantinople: service qu'il rend à Justinien +dans la révolte du Cirque.--Il est nommé commandant de l'Illyrie.--Ses +exploits à Salone; il perd son fils Maurice.--Sa fin désespérée.--Jeu de +mots des Romains sur sa mort.</p> + +<p><span class="sc"><a href="#cb3">Chapitre troisième.</a></span>--Suites de la mort de Denghizikh; dissolution de son +royaume; constitution de nouvelles hordes sur le Volga et sur le +Don.--<span class="sc">Huns outigours</span> et <span class="sc">Huns coutrigours</span>.--Première apparition des +Slaves: Antes, Vendes, Slovènes.--Type physique et mœurs des +Slaves.--Commencement des Bulgares; portrait de ce peuple; sa religion, +ses mœurs.--Alliance hunno-vendo-bulgare.--Les confédérés attaquent +l'empire romain.--Combat de la Zurta; les Romains attribuent leur +défaite aux sortiléges des Bulgares.--Les Gépides vendent aux Slaves le +passage du Danube.--Nouvelles expéditions des Huns, des Bulgares et des +Slaves; caractère de chacune de ces <i>barbaries</i>.--État de l'empire +romain dans les premières années du <span class="sc">VI</span>e siècle: le nestorianisme et +l'eutycheisme divisent l'Église d'Orient.--Les Césars de Byzance se font +théologiens: <i>Hénotique</i> de Zénon.--Anastase le <i>Silentiaire</i>, empereur; +son goût pour la théologie; il n'est couronné qu'après avoir souscrit la +formule du concile de Chalcédoine.--Bonnes qualités et défauts +d'Anastase.--Il remet en vigueur l'hénotique de Zénon; ses erreurs +gnostiques; il opprime les orthodoxes.--Révolte à Constantinople; guerre +religieuse dans le nord de l'empire.--Vitalianus.--Le Sénat traite au +nom d'Anastase; conditions de la paix.--Anastase construit le long mur +pour garantir Constantinople.--Nouveaux ravages des Huns.--Mort +d'Anastase.--Justin met le Danube en état de défense.--Tranquillité de +l'empire sous son règne; il s'associe son neveu Justinien.</p> + +<p><span class="sc"><a href="#cb4">Chapitre quatrième.</a></span>--Justinien, empereur.--Jugements contradictoires sur +ce prince.--Son origine, son nom, sa famille.--Éducation de Justinien; +son génie universel, ses passions.--Il épouse la danseuse +Théodora.--Commencements de son règne.--Il entreprend de chasser les +Vandales d'Afrique.--Réapparition des Slaves et des Huns sur le Danube; +ils sont battus par Germain.--Défaite des Slovènes, mort de +Khilbudius.--Les Romains battus par les Bulgares; Constantius, Acum et +Godilas pris au filet.--Affreux ravages de l'armée hunno-vendo-bulgare +dans toute l'Illyrie.--Justinien reprend les travaux de défense +commencés par Justin; ses prodigieuses constructions en Mésie et en +Thrace.--Sourdes hostilités des Gépides contre l'empire; ils surprennent +Sirmium.--Justinien appelle les Lombards en Pannonie et les oppose aux +Gépides.--Inimitié des deux peuples.--Ils s'envoient un défi à jour +marqué.--Tous les deux réclament l'assistance de l'empereur.--Justinien +donne audience à leurs délégués.--Discours des Lombards.--Discours des +Gépides.--Justinien se décide en faveur des Lombards.--Incident des +Goths Tétraxites.--Leurs ambassadeurs viennent demander un évêque à +l'empereur.--Origine et mœurs de ce peuple.--Révélations de ses +ambassadeurs au sujet des Huns coutrigours et outigours; Justinien suit +leurs conseils.--Ambassade envoyée à Sandilkh roi des +Outigours.--Sandilkh promet d'attaquer les Coutrigours toutes les fois +qu'ils attaqueront les Romains.--Gépides et Lombards se présentent pour +vider leur querelle; une terreur panique s'empare d'eux; leurs armées +s'enfuient au lieu de combattre.</p> + +<p><span class="sc"><a href="#cb5">Chapitre cinquième.</a></span>--Rupture de la trêve entre les Gépides et les +Lombards.--Kinialkh amène aux Gépides une armée de Huns coutrigours; +ceux-ci s'en débarrassent en les jetant sur la Mésie.--Lettre de +Justinien à Sandilkh.--Les Huns outigours grossis des Goths Tétraxites +attaquent les Coutrigours.--Horrible massacre; des prisonniers romains +rompent leurs fers et se sauvent en Mésie.--Kinialkh marche au secours +de son pays.--Deux mille Coutrigours obtiennent des terres en +Thrace.--Lettre de Sandilkh à Justinien.--Fin du duel des Gépides et des +Lombards: les Lombards vainqueurs accusent Justinien de leur avoir +manqué de foi.--Vieillesse de Justinien; son gouvernement +décline.--Désorganisation de l'armée romaine; corruption des +magistrats.--La peste et les tremblements de terre désolent +l'empire.--Nouvelle guerre des Huns coutrigours, des Slaves et des +Bulgares sous la conduite de Zabergan.--Trois armées envahissent la +Thessalie, la Chersonèse de Thrace et le territoire de +Constantinople.--Terreur des Romains; faiblesse de la milice +palatine.--Le vieux Bélisaire défend Constantinople avec une poignée +d'hommes.--Sa tactique prudente devant l'ennemi.--Embuscade qu'il dresse +à Zabergan; les Huns sont mis en déroute.--Bélisaire vainqueur est privé +de son commandement par Justinien.--Mauvais succès des deux autres +armées hunniques.--Belle défense de la Chersonèse de Thrace par Germain; +combat naval; mort de ce général.--Zabergan repasse le Danube.--La +guerre recommence entre les Coutrigours et les Outigours; arrivée des +Avars qui les pacifient en les asservissant.</p> + +<p><span class="sc"><a href="#cb6">Chapitre sixième.</a></span>--<span class="sc">Successeurs d'Attila</span>: Aventures des <i>Ouar-Khouni</i>; +ils sont sujets des Avars.--Les Turks les emmènent en captivité.--Leur +fuite.--Ils prennent le nom d'<i>Avars</i>.--Leur ambassade à Justinien qui +les reçoit à sa solde.--Ils subjuguent les Outigours et les Coutrigours +au nom des Romains.--Leur arrivée sur les bords du Danube; ils demandent +des terres en Mésie.--Le grand kha-kan des Turks les réclame comme ses +esclaves fugitifs: leur fraude est découverte.--Leurs ambassadeurs sont +joués par Justinien.--Les Avars se rejettent sur les Slaves qu'ils +soumettent jusqu'aux montagnes de la Thuringe.--Ils rencontrent les +Franks et sont battus.--Leur retour sur le Bas-Danube.--Mort de +Justinien.--Caractère de Justin II.--Caractère de Baïan kha-kan des +Avars.--Audience de Justin aux ambassadeurs des Avars; il les repousse +arrogamment.--Nouvelles querelles entre les Lombards et les +Gépides.--Alboïn appelé en Italie par Narsès, veut anéantir d'abord la +nation des Gépides.--Il s'allie avec Baïan.--La Gépidie conquise par les +Avars reprend son nom de Hunnie.--Baïan réclame des Romains la +possession de Sirmium; fermeté du duc Bonus.--Entrevue de ce duc et de +Baïan.--Revers des Romains en Pannonie.--Justin tombe en démence et +meurt.--Menaces de Turxanth à l'ambassadeur Valentinus au sujet des +Ouar-Khouni.--Baïan se procure une flotte.--Il construit un pont de +bateaux devant Sirmium.--Opposition du gouverneur romain de +Singidon.--Baïan jure d'abord au nom de ses dieux, puis au nom du Dieu +des chrétiens qu'il ne veut pas prendre la ville.--Ambassade avare à +Constantinople.--Discours insolent de Selakh.--Siége de Sirmium.--Cent +mille Slovènes appelés par Baïan s'abattent sur la Mésie et la +Thrace.--Tibère abandonne Sirmium aux Avars.</p> + +<p>FIN DE LA TABLE DU TOME PREMIER.</p> + +<p>PARIS.--IMPRIMERIE DE J. CLAYE, RUE SAINT-BENOIT, 7.</p> + + + + + +<br><br> + + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire d'Attila et de ses +successeurs (1/2), by Amédée Thierry + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE D'ATTILA 1/2 *** + +***** This file should be named 36207-h.htm or 36207-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/6/2/0/36207/ + +Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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