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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les grandes chroniques de France (4/6 ) + selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis + +Author: Paulin Paris + +Release Date: May 3, 2011 [EBook #36025] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES GRANDES CHRONIQUES DE FRANCE *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Jean-Pierre Lhomme and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + + + + + + +HISTOIRE + +DE + +FRANCE. + + +PARIS.--IMPRIMERIE DE BÉTHUNE ET PLON, +36, RUE DE VAUGIRARD, 36. + + + +LES +GRANDES CHRONIQUES +DE FRANCE, +selon que elles sont conservées +en l'église de Saint-Denis +en France. + + + +Publiées par M. PAULIN PARIS, de l'Académie royale des Inscriptions et +Belles-Lettres. + + + + +TOME QUATRIÈME. + + +PARIS. +TECHENER, LIBRAIRE, +12, PLACE DU LOUVRE. + +1838. + + + + +CI COMENCE LE PREMIER LIVRE +DES GESTES AU BON +ROY PHELIPPE. + + +I. + +ANNEE 1175. + +_Coment il fu né, et de l'avision son père._ + + +[1]En l'an de l'Incarnation mil cent-soixante-cinq fu né le bon roy +Phelippe, en la onziesme kalende de septembre, à la feste saint Thimotée et +saint Simphorian. (Quant l'enfant fu né,) il fu appelé[2] +Phelippe-Dieudonné par anthonomasie; car le roy Loys son père qui estoit +saint homme et bon crestien avoit receu plusieurs filles de trois femmes +qu'il avoit espousées, n'avoir ne povoit nul hoir masle qui après luy +gouvernast le royaume de France: mais à la parfin le preud'homme et la +noble roine Ale sa femme et tout le clergié et tout le royaume se +convertirent à aumosnes et oroisons. Et le preud'homme qui pas n'avoit +vaine gloire né présumpcion de ses mérites, mais espérance en la +miséricorde de Nostre-Seigneur, requist à Dieu un fils par telles parolles: +«Sire Dieu, je te prie qu'il te souviengne de moy, et que n'entres pas en +jugement contre ton sergent; car nul homme qui vive n'est jugié en ton +regart; mais soies piteux à moy pécheur. Et sé j'ai pechié ainsi comme +autre homme, espargne moy toutevoies, et sé j'ai ricus fait en toute ma vie +qui te plaise, je te pri qu'il ne périsse par mes péchiés. Sire, aies merci +de moy selon ta grant miséricorde et me donne un fils hoir de mon corps, +noble gouverneur du royaume de France, à la confusion de mes ennemis, qu'il +ne me puissent reprouchier et dire: T'espérance si est vaine, tes aumosnes +et tes oroisons sont péries. Mais tu, Sire, selon ta volenté me soies +miséricors, et commande que mon esperit soit en paix receu en la fin de mes +jours.» + + Note 1: À compter d'ici, notre chroniqueur de Saint-Denis reproduit + le texte des _Gesta Philippi-Augusti_ de Rigord. (Voy. _Historiens de + France_, tome XVII, p. 4 et suiv.) + + Note 2: _Il fu appelé_. Il faudroit: _Il doit être appelé_. «Debet + vocari.» + +Telles prières faisoit le roy à nostre Seigneur, tout le clergié et le +peuple du royaume: et nostre Sire qui pas ne refusa ses prières, lui donna +un fils qui eut à nom Phelippe Dieudonné (qu'il fist nourrir sainctement) +et introduire plainement en la foy Jhésu-Crist et ès commandement de +saincte églyse. Et quand il fu en aage convenable il le fist couronner à +Rains à grant sollemnité, et vesqui puis tant qu'il le vit gouverner le +royaume glorieusement, près d'un an avant ce qu'il trespassast. + +Une avision merveilleuse vit le roy en dormant. Celle avision lui +représentoit que Phelippe son fils tenoit un calice d'or en sa main, et en +ce calice qui estoit tout plain de sang humain administroit et donnoit à +boire à tous ses princes et à ses barons, et luy sembloit qu'il buvoient +tous du sang en ce calice que l'enfant tenoit. Le preud'homme céla celle +avision jusques au derrenier de sa vie, n'oncques ne la voult reveler à nul +homme, sé ne fust à Henry, évesque d'Albanne, qui en ce temps estoit légat +en France. Mais avant le conjura de Nostre-Seigneur qu'il téust ceste chose +jusques après sa mort. + +Quant le bon roy fu trespassé, cil Henry révéla l'avision à mains hommes de +religion. Il trespassa de ce siècle, en celle année meisme que son fils fu +couronné, et fu mort en la cité de Paris, si comme nous traiterons cy après +plus plainement; car il nous convient traictier des fais le bon roy +Phelippe selon chascune année (si comme l'istoire l'enseingne.) + + +II. + +ANNEE 1179. + +_Coment son couronnement fu targié pour sa maladie._ + + +Ce sont les fais du roy Phelippe de la première année. En l'an de +l'Incarnation Nostre-Seigneur mil cent soixante-dix-neuf, le roy Loys, qui +estoit jà viel et débrisié comme cellui qui jà avoit près soixante-dix ans +d'aage et sçavoit moult bien que le temps de sa vie ne povoit pas +longuement durer; car il sentoit son corps agregié d'une maladie que les +physiciens appellent paralisie; si assembla grant conseil à Paris de tous +les archevesques et évesques et abbés de son royaume. Quant il furent tous +assemblés, il se leva et entra tout seul en une chapelle pour adourer; car +il avoit de coustume que devant tous ses fais faisoit oroisons à nostre +Seigneur. Quant il eut s'oroison finée, il fist appeller tous ses prélas et +tous ses barons et princes l'un après l'autre, puis leur descouvri son +propos et ce qu'il béoit à faire; que, à la feste de l'Assumption +Nostre-Dame approuchant, vouloit couronner son fils Phelippe à Rains par +leur conseil et par leur volenté. + +Quant les prélas et les princes entendirent la bonne volenté du roy, si +crièrent tous ensemble d'un cuer et d'une volenté: «Ce soit fait.» Atant +feni le conseil si retourna chascun en ses parties. + +Quant la feste de l'Assumpcion fu venue, le roy se traist vers Compiègne et +mena Phelippe son fils avec luy. Là si comme Dieu l'avoit ordené advint la +chose aultrement qu'il ne cuida. Car tandis comme le roy ala séjourner à la +ville, l'enfant ala chacier avec ses veneurs par le congié de son père. +Quant il furent au bois entrés il trouvèrent un sanglier. Les veneurs +descouplèrent les lévriers et coururent parmi la forest qui est parfonde et +soutive[3], huiant et cornant. En pou d'heure furent espars l'un çà l'un là +par diverses voies et par divers sentiers. Entre ces choses Phelippe +l'enfant qui fut monté sur un cheval fort et isnel laissa toute sa +compaingnie, et couru après la beste tout seul moult longuement tant comme +le cheval povoit randonner[4] par une petite sentellette qui n'estoit pas +moult hantée. Quant il eut ainsi passé et chacié par moult longue pièce, il +prist à regarder après luy, et vit le jour qui jà abaissoit et le vespre +qui approuchoit. Et pour ce qu'il se vist seul en la forest qui estoit et +grant et longue, si le print une petite paour, et ce ne fu mie de merveille +à enfant si jeune, et qui point ce n'avoit aprins. Une heure aloit çà , +l'autre là , si comme le cheval le vouloit mener. A la parfin comme il eut +ainsi chevauchié une pièce, escouté et regardé de tous sens s'il verroit +nullui venir, et il n'oy né ne vit nullui qui après lui venist, il fu moult +espoventé; mais toutevoyes à chief de pièce[5] revint à soy meismes: à +grans souspirs et à grans gémissemens fist une croix sur son front, si se +recommanda à Dieu et à la benoicte vierge Marie et à saint Denys qui est +patron et deffendeur des roys et du royaume de France. + + Note 3: _Soutive._ Embarrassée. + + Note 4: _Randoner._ Courre. + + Note 5: _A chief de pièce._ Au bout du conte ou du compte. + +Après ce qu'il eut finée s'oroison, il commença à regarder à destre. Il +vist de loing un villain qui soufloit le feu en une charbonnière. Cil +villain estoit grant et gros et de merveilleuse estature; une grant coignie +tenoit sur son col; si estoit merveilleusement de orrible regardeure, lait +et noir; car il estoit tout soillié de la pouldre et du faisil[6] du +charbon. + + Note 6: Dom Brial explique ce mot par celui de _poussier_. Je pense + qu'il se trompe et que _faisil_ est synonyme de _faix_, charge de + charbon. Rigord dit simplement: «Carbonum nigredine intectum.» + +Quant Phelippe l'enfant appercu celui villain, il conçu une légère paour; +mais toutesfois la surmonta la hardiesce de son cuer. Du villain s'approcha +et le salua moult débonnairement, et quant le villain sot qui il estoit et +pourquoy il venoit, il laissa ce qu'il faisoit et ramena son seigneur par +une adresce[7] à Compiègne. De la paour et du travail qu'il eut en celle +journée, le prist une maladie moult griève, et par celle raison tarda son +couronnement jusques à la feste de Toussains; mais Nostre-Seigneur +Jhésu-Crist, qui oncques ne déguerpi ceus qui ont en luy bonne espérance, +luy donna santé pour ses oroisons et pour les mérites son père, qui par +nuit et par jour prioit à Nostre-Seigneur qu'il luy donnast santé, et par +les oraisons de saincte églyse qui vers Dieu en estoit en moult grant +dévocion. + + Note 7: _Une adresce._ Une route directe ou de traverse. + + +III. + +ANNEE 1180. + +_Coment il fu couronné à Rains à la feste de la Toussains, et fu appelée +Auguste._ + + +Droit à la feste de Toussains fu Phelippe-Auguste couronné à Rains, selon +la manière et la coustume des anciens roys. Là furent présens tous les +prélas et les barons du royaume de France, et son oncle Guillaume +l'archevesque de Rains, prestre et cardinal de Saint-Sabine, qui en ce +temps estoit légat en France. Et fu présent à son couronnement le roy Henry +d'Angleterre, qui à celle journée luy tint d'une part la couronne sur son +chief moult dévotement, par la raison de son hommage et de droicte +subjection, qui avecques les aultres princes et prélas crioit moult +hautement: Vive rois! vive rois![8] Et en ce jour que le roy fu couronné il +avoit quatorze ans d'aage tous parfais, dès la feste saint Timothée et +saint Simphorian, qui jà estoit passée. Si estoit le quinzième an +commencié. + + Note 8: _Vive rois! Vivat rex!_ Je n'ai pas ici suivi l'orthographe + des manuscrits de Charles V, mais celle des manuscrits copiés sous + Philippe de Valois. + +Son père, le bon roy Loys, ne fut pas à Rains au couronnement; car il +estoit jà surpris de paralisie si qu'il ne povoit mais aler né chevauchier. +Nous n'avons pas propos de descrire toutes les choses qu'il fist à +l'encommencement de son règne; car la grandeur de l'euvre et simplesce de +nostre sens et de nostre parole serait trop à charche[9] et à ennuy à ceulx +qui ont acoustumé à oïr choses bien faictes et bien dites et briefment. + + Note 9: _A charche._ Pour _à charge_. «Ne delicatis auditorum auribus + fastidium generaret.» + +Au commencement doneques de son règne, il eut jà paour de Nostre-Seigneur +fermée en son cuer. Pour ce avoit biau commencement d'estre sage; car ainsi +comme dit Salmon: «La paour de Nostre-Seigneur si est le droit commencement +de sapience.» Dont il prioit humblement en ses oroisons qu'il lui daignast +adrecier toutes ses voies et tous ses fais. Il ama justice comme sa propre +mère; il essauça miséricorde par-dessus justice, et tant coment il pot et +dut, il garda tousjours vérité, n'onques de luy ne l'estrangea; et pour ce +qu'il luy plut au commencement de son règne et au temps de son aage et de +sa jeunesce à soy exerciter en ces glorieuses vertus, il avint après, si +comme il doubtoit Dieu, il commanda expressément que tous ceulx de son +hostel et de sa court le craingnissent et doubtassent, si comme toute +créature doit faire. + +Et pour ce qu'il avoit horreur et abominacion sur toutes choses de +gloutonnies et des horribles seremens que ces gloutons jureurs juroient +souvent, et adès font en ces cours et en ces tavernes, il commanda que sé +nul, feust chevalier feust aultre, faisoit nuls tels seremens en sa court, +qu'il feust plungié en fleuve ou en marchois[10]. Expressément commanda que +cet establissement feust gardé et tenu de tous. + + Note 10: _Marchois._ Marais. + +Après ce que le roy fu couronné, il vint à Paris; lors commanda à faire une +besoingne qu'il avoit conceue de long-temps devant en son cuer; car il +avoit oï dire maintes foys aux enfans qui estoient nourris avec luy que les +juifs qui à Paris manoient, prenoient chascun an un crestien le grant +vendredi qui est en la sepmaine peneuse, et le menoient en leurs +croutes[11] soubs terre, et en despit de Nostre-Seigneur qui en ce jour fu +crucifié, le tourmentoient et crucifioient; et au derrenier l'estrangloient +en despit de la foy crestienne, et avoient ceste chose faicte maintes fois +au temps de son père, et avoient esté convaincus du fait et ars. Et en +celle manière fu sainct Richart martirié dont le corps gist à +Saint-Innocent de Champeaux; pourquoy Nostre-Seigneur a puis fait maintes +miracles en l'églyse où le corps de lui repose. + + Note 11: _Croutes._ Grottes. De _crypta_. + +Diligemment fist le roy enquérir sé c'estoit voirs ou non. Il trouva que +c'estoit vérité, si comme renommée le raportoit, et lors commanda que les +juifs feussent prins partout le royaume de France. Prins furent par un +samedi en leurs synagogues en la sixième kalende de mars. Despoillés furent +d'or et d'argent et de robes ainsi comme leur pères anciens despoillèrent +les Egypciens quant il trespassèrent la rouge mer au temps Moyse le +prophète. Et en ce fu senefié la persécution qu'il orent puis quant il +furent tous bannis du royaume de France. + + +IV. + +ANNEE 1180. + +_Coment il deffendi sainte églyse, et puis après coment il dompta ses +barons qui contre luy se révéloient._ + + +Entour un an après le couronnement le roy, avint qu'un tirant qui avoit nom +Hébert de Charenton prist forment à grever les églyses et les abbayes de +Berry, en la conté de Bourges, en toltes et en rapines et en maintes autres +exactions. Quant les clers et les religieux ne porent plus endurer les +griefs qu'il leur faisoit, il en firent au roy complainte par leurs +messages, et luy prièrent moult humblement qu'il leur portast envers luy +guarantie, et les tors fais leur fist amender. Quant le roy eut oï leur +complainte, il fu tout embrasé d'amour et de jalousie pour vengier la honte +de saincte églyse, et se présenta pour escu et pour mire, encontre toutes +persécucions pour sa droiture guarantir. Gens assembla et entra en sa terre +à moult grant force, villes brisa et prist proyes, vigoureusement abati son +orgueil en pou de temps. Celluy vint à ses piés à mercy, et lui requist +pardon de ses mesfais. Et le roy, qui fu misericors, lui pardonna par telle +condicion qu'il jura sur sains à rendre aux églyses et aux religions +quanqu'il leur avoit tollu à l'esgart et à la volenté le roy, et de lors en +avant se garderoit de faire teles violences. + +Ceste première bataille fist le roy Phelippe-Dieudonné en commencement de +son règne en l'aage de quinze ans, et la sacra pour prémices à +Nostre-Seigneur. Faire le devoit, car pour ce fu-il dit Phelippe Dieudonné +que Dieu le donna pour la délivrance et pour la deffense de saincte églyse +et du peuple crestien. + +En celle année meisme qui fu la première de son couronnement, au quinzième +an de son aage troublèrent en telle manière saincte églyse les fils +d'iniquité, c'est à savoir: Robert de Beaujeu et le conte de Chaalons et +aultres qui furent de leur suite contre les Chartres et contre les munimens +royaus dont les roys avoient franchi les églyses, et leur firent mains +griefs et mains dommages. Les clers et les religieux firent savoir ceste +chose au roy en complaignant. + +Quant il sot ceste chose, il fu esmeu et entalenté de la honte vengier. Il +entra en leurs terres, tout destruist et gasta et prist proies; si +vertueusement les refrainst et dompta qu'il les contrainst à rendre aux +églyses tout quanqu'il leur avoient tolu par force, et rendi la paix +temporele aux religieux; à leurs oroisons se offry et se recommanda, puis +s'en parti. A tant bien doit toute saincte églyse pour l'ame de lui prier; +car il fu tousjours champion très-appareillié pour la guarantir et +deffendre. Il confondi et destruist les juifs, qui sont pervers ennemis de +la foy crestienne: il puni et bouta hors de la communaulté de saincte +églyse les hérèses qui mal sentent des articles de la foy crestienne. Pour +lesquelles choses ses bonnes Å“uvres sont establies en Nostre-Seigneur, et +doit toute saincte églyse raconter et retraire ses fais et ses dis, pour +exemple donner au monde. + +En cel an meismes advint que l'ennemi de paix qui moult est dolent quant il +voit concorde régner entre les princes, pour ce que la discension de tels +gens amène souvent plus de maux qu'il ne feroit de menu peuple, souffla +l'esprit d'iniquité ès cuers d'aucuns barons de France, et à ce les mena +qu'ils firent conspiration contre luy. Chascun assembla sa force, et entra +en la terre pour tout mettre à destruction. Moult fu le roy de grant ire +embrasé quant il oï ces nouvelles. Son ost assembla isnelement, et mut +puissamment, et si vertueusement les poursuivi que par l'aide de nostre +Sire qui merveilleusement y entra, les mist tous soubs piés et les +contrainst si par force qu'il vindrent à luy tous à mercy, et se mistrent +haut et bas à sa volenté comme ceulx qui estoient coulpables des chiefs +couper selon les loys, pour le crime de conspiracion. Et Nostre-Seigueur +qui bien sait guerredonner à chascun le bien qu'il fait, si que nul bien +trespasse sans guerredon, luy fu escu et deffense en la fraude de ses +ennemis et luy donna fort estrif pour ce qu'il vainquist; car il eut à Dieu +sacré les deux premières batailles qu'il eut faictes au commencement de son +règne, en l'onneur de Dieu et de Nostre-Dame pour saincte églyse guarantir. + + +V. + +ANNEE 1180. + +_Coment il fu de rechief à Saint-Denis et se fist couronner, et du +trespassement son père.--Ce sont les fais du second an._ + + +En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vins, en la quarte kalende de +juing, droitement le jour de l'Ascension, ala le roy à Saint-Denys en +France, et se fist couronner de rechief devant le maistre autel de l'églyse +par le conseil d'aucuns preud'hommes et sages qui environ luy estoient. Le +jour meisme, espousa la noble roine Ysabel, fille Baudouin le comte de +Hainaut et niepce le conte Phelippe de Flandres qui en ce jour porta devant +le roy Joyeuse, l'espée du grant roy Charlemaine, si comme il est droit +acoustumé au couronnement des roys. Mais tandis comme le roy et la royne +estoient les chiefs enclins, à genous devant l'autel, et il entendoient la +bénéiçon des espousailles que Guy l'archevesque de Sens leur faisoit, en la +présence des barons et des prélas qui là estoient, advint une aventure qui +est bien digne de mémoire. + +Tant y eut assemblé de peuple des chastiaux et des villes voisines pour +véoir la feste et la solempnité, et pour véoir le roy et la royne couronner +ensemble que trop y estoitgrant la presse et le tumulte du peuple. Pour +celle noise apaisier, et pour le murmure de la gent refrener se leva un +chevalier de la court du roy qui commença à tournoier parmi l'air une verge +qu'il tenoit en sa main. Ainsi comme il la démenoit despourvuement amont et +aval, il assena quatre des lampes d'utile d'olive qui pendent devant +l'autel, à un seul coup les brisa toutes quatre et respandi l'uille +droitement sur le chief le roy et la royne qui estoient à genoulx. Si ne +doit-on pas cuider que ceste chose avenist d'aventure; mais ainsi comme par +divine ordonnance en signe de plenté des dons du saint Esperit qui lui fu +d'amont transmis, à espandre et à mouteploier la gloire de son nom et la +renommée de ses fais par toutes terres. Dont il sembla assez proprement que +la parole que Salmon dist ès cantiques feust dicte pour luy, ainsi comme +s'il voulsist dire: «La gloire et la renommée et la sapience de ton nom +sera espandue de l'une mer jusqu'à l'autre.» Car par uille nous sont ces +trois choses signefiées: renommée, gloire et sapience. Et de ces trois +graces fut-il enluminé en toute sa vie; car il fu renommé par victoires, +glorieux en ses fais, sage en ce qu'il doubta Dieu, et en son royaume +sagement gouverner. + +En cel an trespassa son père le bon roy Loys en la quarte kalende +d'octobre, à un jour d'un jeudi. A Paris fu mort qui est la maistre cité du +royaume. Si semble qu'il fust ordonné par divine provision que cil qui +estoit roy et chief du royaume de France, et qui sainctement avoit +tousjours vescu, trespassa du palais en palais, et du règne transitoire au +règne perpétuel que Å“il ne vit né oreilles n'oïrent né cuer d'homme ne +pourroit penser, que Dieu appareilla à ceulx qui aiment vérité. Quant le +corps fu enbasmé et appareillié, il fu porté à l'abbaye de Barbéel qu'il +avoit fondée. La royne Ale sa femme fist faire sur luy une tombe d'or, +d'argent et de pierres précieuses de merveilleuse ouvrage et de riche. + + +VI. + +ANNEE 1181. + +_Coment il chaça les juifs de France, pour le despit qu'il faisoient à +sainte églyse._ + + +En celui temps habitoient juifs à Paris et par tout le royaume de France en +trop grant abondance et multitude. Assemblés estoient de diverses parties +du monde, pour la paix de la terre et pour la liberté du pays et de la +gent; car il avoient oï parler de la fierté et de la noblesse des roys de +France encontre leurs ennemis, de leur pitié et miséricorde envers leurs +subgiés. Pour ceste raison les plus grans et les plus sages en la loy Moyse +estoient venus en France et habitoient à Paris. En la cité demourèrent si +longuement que il enrichirent, si que il achatèrent à bien près la moitié +de la cité. Et contre l'institucion saincte églyse avoient serjens et +chamberières crestiens qui estoient manans avecques eulx en leurs hostels, +apertement les faisoient judaïser et départir de la loy crestienne. Les +bourgeois, les chevaliers et les païsans des villes voisines estoient en si +grant subjection vers eulx, por les grans deniers qu'il leur devoient, +qu'il prenoient leur meubles et leur possessions, et les autres les +vendoient pour euls paier. Et les autres tenoient prisons[12] en leur +maisons par leur seremens, en aussi grant subjetion comme chétifs sont en +chartre. Mais quant le roy sot que la crestienne foy estoit en si grant +vilté tenue, il fu moult esmeu de pitié et de compassion: à un bonhomme se +conseilla qui avoit nom Bernart[13], lequel estoit saint homme et religieux +qui en ce temps menoit vie solitaire au bois de Vincennes. + + Note 12: _Prisons._ Prisonniers. + + Note 13: _Bernart_, prieur de Grammont. + +Celluy luy loa qu'il relachast et quitast tous les crestiens de son royaume +des debtes qu'il devoient aux Juis, si en retenist la quarte partie à soy +s'il vouloit. Ce fu la première raison pour quoy il bouta tous les Juis +hors de son royaume. + +La seconde cause fu telle qu'il traictoient et menoient vilainement et +ordement les aournemens des églyses qu'il tenoient en gaiges, pour la +nécessité du peuple, comme textes d'or, calices d'or et d'argent, chapes et +chasubles et mains aultres garnemens. Si vilainement les tenoient en la +honte de saincte églyse qu'il faisoient soupes en vin à leurs juiziaux[14] +ès calices beneois et sacrés à Dieu, en quoy le corps Nostre-Seigneur est +consacré et beneoit au saint sacrement de l'autel. Maintes aultres +énormités faisoient-il en despit de Nostre-Seigneur, en comble de leur +dampnacion. Si ne prenoient pas garde à ce qu'il treuvent escript en leur +loy, coment Baltasar, roy de Babiloine, fu occis à sa table pour ce qu'il +faisoit mengier sa gent aux vaissiaux que Nabugodonosor avoit aportés du +temple, quant il eut prins Jhérusalem, et une main lui escript en la paroy +devant luy: Mané-Thecel-Pharès. + + Note 14: _Juiziaux._ Petits Juifs. Rigord dit: «Infantes eorum offas + in vino factas comedebant.» + +La tierce raison pour quoy il furent bannis fu telle: qu'il se doubtoient +moult durement que le roy ne commandas à cerchier leurs maisons et que l'en +ne préist quanques on trouvast du leur. Un en y eut de Paris qui avoit +pluseurs garnemens d'autel, comme croix d'or à pierres précieuses, textes, +calices. Toutes choses bouta en un sac et les jeta ès chambres privées[15]. +En celle ordure demourèrent une pièce les choses benoites jusques à tant +que crestiens les y trouvèrent si comme Dieu le voult. + + Note 15: «In fossam profundam ubi ventrem purgare solebat.» (Rigord.) + +La quinte partie des textes[16] fu au roy rendue, les +aournemens furent aux églyses rendus. Celluy an dut pour +droit estre dit jubileux; car en la vielle loy estoit tels ans +ainsi appellés quant les possessions revenoient au chief de +cinquante ans aux anciens possesseurs qui devant les avoient +tenus, et quant toutes les debtes estoient relaschées. Aussi +fut-il fait en celle année au royaume de France quant tous +les crestiens furent hors et quictes des debtes qu'il devoient +aux Juis. + + Note 16: _Textes._ Le latin dit _debiti_, de la dette. + + +VII. + +ANNEE 1182. + +_Coment les Juis cuidèrent demourer par la praiere aux barons._ + + +En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vins et un, commanda le roy +Phelippe que tous les Juis vuidassent le royaume de France, si que il +feussent tous hors dedens la feste saint Jehan-Baptiste. Congié leur donna +de vendre les meubles et les garnisons qu'il avoient en leurs maisons, et +retint les possessions qu'il avoient achetées, si comme maisons, champs, +prés, vignes, granches, pressouers et si fais héritages[17]. + + Note 17: Cette odieuse spoliation des Juifs offre, il faut bien + l'avouer, quelque rapport avec la vente des biens de la noblesse + françoise et du clergé françois, en 1792. Mais il faut tenir compte + de quelque différence dans le nombre des victimes et dans les torts + qu'on leur supposoit. + +Quant les desloiaux virent ce, il furent forment troublés et tourmentés. +Aucuns fuient baptisiés et persévérèrent toutes voies en la loy. A eux +rendi le roy toutes les possessions en l'onneur de la foy qu'il avoient +receue, et les franchi de toutes tailles et de tous servitudes en la +manière des autres crestiens. Ceulx qui demourèrent en l'erreur ancienne +et aveuglés des yeulx du cuer alèrent aux prélas et aux barons, grans dons +leur donnèrent et leur promistrent moult grant somme de deniers sans +nombre, s'il povoient empetrer devers le roy leur demourance; mais Dieu, +qui le cuer du preudomme avoit si enflambé de la grace du saint Esperit, le +conferma en son propos si forment que né par prières né par promesses ne +luy porent les barons le cuer fraindre né amollier. + +Quant les Juis virent que les prélas et les princes furent escondis par cui +prières, quant il vouloient promettre et donner, il souloient assez +légièrement les aultres roys encliner à leur volenté, il furent moult +merveilleusement esbahis et esperdus, et commencièrent à crier: +_Scema-Israël_, qui vault autant en ebrieu comme: Dieu, escoute! +Toutes-voies quant il virent qu'il ne povoit estre autrement, et que le +terme approchoit qu'il devoient avoir France vuidiée, il commencièrent à +vendre leur meubles et leur garnisons à merveilleuse haste, et le roy saisi +les héritages. Après ce qu'il orent ainsi leur choses vendues, il +vuidièrent le royaume dedens le terme qui fu mis, et emmenèrent femmes et +enfans et tous leur mesnages au mois de juing en l'an devant dit qui estoit +mil cent quatre-vingt et deux, de l'aage du roy le dis-septième, et de son +règne le tiers. + + +VIII. + +ANNEE 1183. + +_Coment le roy fist nétoyer les sinaguogues et sacrer et dédier au service +Nostre-Seigneur._ + + +Quant les Juis furent ainsi alés, et France fu vuidiée de la corrupcion de +telle chenaille[18], le bon roy n'oublia point à mener son propos à +perfection; car ce qu'il avoit encommencié glorieusement il vouloit plus +glorieusement finer. Adonc commanda que les sinaguogues aux Juis feussent +nettiées et curées, là où il souloient assembler et blasmer et despire +Jhésu-Crist, et faire leurs fausses oroisons soubs la couverture de +religion; et puis commanda qu'elles feussent dédiées à églyses, et que l'on +y sacrast autels pour faire le service Nostre-Seigneur. + + Note 18: Nous dirions aujourd'hui: _Canaille_. + +En ce fait ot le roy bonne considéracion et honneste; car en ce meisme lieu +où Jhésu-Crist avoit esté moult longuement vitupéré et despis des Juis, en +ce meisme lieu fu-il saintefié et aouré des crestiens. Ceste chose fit-il +contre[19] la volenté des barons. + + Note 19: _Contre._ Le latin dit: _Circa voluntatem_. + +Quant les chevaliers, les bourgois et tout le menu peuple virent les Å“uvres +le roy si merveilleuses, et qu'il estoit jouvencel de bonnes enfances et +plain de bonnes meurs, il rendirent graces à Nostre-Seigneur de ce qu'il +leur avoit envoyé en leur temps tel roy et tel seigneur. Et qui diligemment +vouldroit en luy regarder[20], il y trouveroit toutes quatre glorieuses +vertus que Moyse commande que l'en regardast, quant l'en vouldroit eslire +prince; c'est assavoir: puissance, paour de Dieu, amour de vérité et +détestacion d'avarice. + + Note 20: _Voudroit._ On voit que Rigord écrivoit sous + Philippe-Auguste. + +Les bourgois d'Orléans pour ce qu'il vouloient ensuivir l'exemple le roy +qui estoit leur sire et leur chief firent églyse d'une sinaguogue, et y +establirent prouvendes là où l'en fait chascun jour le service de +Nostre-Seigneur, par nuit et par jour, pour le roy et pour tout le peuple, +et pour l'estat du royaume de France. Ceus d'Estampes refirent tout ainsi +d'une maison qui avoit esté sinaguogue. + +L'en treuve en escript à St-Denys, ès gestes des roys, que les Juis furent +exiliés du royaume autrefois au temps ancien; car au temps que le roy +Dagoubert, fils le fort roy Clotaire, gouvernoit le roiaume, un empereur +qui avoit nom Eracle gouvernoit l'empire de Rome. Cil Eracle estoit sage ès +clergies libéraux[21], et meismement en l'art d'astronomie qui en ce temps +estoit de grant auctorité; mais puis que la foy mouteplia et saincte églyse +vint en povoir, elle fu abatue, pour ce que, (ainsi comme aucuns dient), +ydolatrie eut de luy commencement et naissance[22]. + + Note 21: _Es clergies libéraux._ Dans les arts libéraux. + + Note 22: «Ab omni cÅ“tu fidelium, veluti idololatria, eliminata.» + (Rigord.) + +[23]Icelluy Eracle escript au roy Dagobert de France devant nommé qu'il +destruisist tous les Juis de son royaume, et le roy le fist ainsi comme il +luy manda. La cause de ceste destruction fu pour ce que cellui Eracle avoit +esperimenté que les signes des estoiles monstroient que le peuple circonci +devoit destruire l'empire de Rome. Mais l'empereur en fu en partie deceu; +car ce qu'il entendi des Juis fu fait par une gent que l'on souloit +appeller Aguarins; mais or sont appellés Sarrasins; car il advint puis que +il prisrent l'empire de Rome et le mistrent à gas et à confusion. + + Note 23: Voyez, dans nos _Chroniques de Saint-Denis_, règne du roi + Dagobert, _chap_. 12. + +_Incidence._--Saint Metheodes[24] le martir fait mencion d'une pestilence +qui doit avenir vers la fin du monde, et dit que les Ismaëlitiens doivent +venir: c'est un peuple qui d'Ismaël descendi. Celluy Ismaël fu fils +Abraham, (non mie de sa femme, mais de sa chamberière. Circoncis fu), et de +tels gens nous fait un escript cil saint Metheodes, et dit que en la fin +des temps devant l'avènement Ante-Christ istront encore une fois de là où +il sont enclos. Toutes terres prendront et seront seigneurs du monde par +huit sepmaines d'ans; c'est par cinquante six ans. Pour les maus et les +tribulacions qu'il feront aux crestiens sera leur voie appelée d'angoisse +et de douleur. Il occiront les prestres aux moustiers et ès sains lieux, +leurs chevaulx lieront aux sépultures des corps sains, et feront estables à +leurs jumens ès moustiers delez les autels. Et tout ce souffrera +Nostre-Seigneur pour le péchié et la mauvaistié des crestiens qui seront en +ce temps. Josephe meisme tesmoingne de ces gens, et dit que tout le monde +sera leur habitacion et qu'il prendront et habiteront ès iles de mer. + + Note 24: _Saint Metheodes._ La mention de la prophétie de saint + Methodes se lie au récit de l'expulsion des Juifs par Héraclius. Les + Ismaéliens ou Sarrasins qui déjà ont ravagé l'empire devront + reparoître une seconde fois, vers la fin des temps, etc. + + +IX. + +ANNEE 1183. + +_Coment il acheta le marchié de Champeaux, et coment il fist clore les bois +de Vincennes, et de sept mil Coteriaux qui furent occis en Berry._ + + +En l'an de l'Incarnation mil cent quatre-vingt-et-trois, et de son règne le +quart, le roy acheta à luy et à ses hoirs un marchié que les malades de +Saint-Ladre de Paris avoient au dehors de la cité[25]. Ceste chose fist-il +aux prières de mains hommes qui prié l'en avoient, et meismement à la +prière d'un sien sergent qui moult luy estoit loial, et luy procuroit +toutes ses besoingnes. Quant il ot ce marchié acheté, il le fist venir +dedens la ville en une place qui est nommée Champeaux. Là fist-il faire par +le devant dit sergent deux grans halles où les marchéans peussent entrer +quant il plouveroit, et vendre leurs denrées plus nettement. Clorre les +fist et bien fermer pour ce que les marchéandises qui là demouroient par +nuit peussent estre gardées sauvement[26]. Par dehors fist faire loges et +estauls, par dessus les fist bien couvrir pour ce que s'il plouvoit, on ne +laissast mie pour ce à marcheander, et pour ce que les marchéans n'eussent +dommage pour la pluie[27]. + + Note 25: Dans le faubourg Saint-Denis, sur l'emplacement des + nouvelles rues de _Chabrol_ et de _Charles X_. + + Note 26: «Et in nocte ab incursu latronum tutè custodirentur. Ad + majorem etiam cautelam, circà easdem halas jussit in circuitu murum + ædificari, portas sufficienter fieri præcipiens quæ in nocte semper + clauderentur. Et, inter murum exteriorem et ipsas halas mercatorum, + stalla fecit erigi desuper operta, etc.» (Rigord.) + + Note 27: Telle fut l'origine des halles de Paris. + +Le roy, qui moult estoit curieux de l'accroissement du royaume et de ses +lieux soustenir et amender fist clorre les bois de Vincennes de haus murs +et de fors, qui devant estoient si desclos que les bestes et les gens +povoient aler parmi. Au temps de ses devanciers avoit toujours esté +desclos. Quant le jeune roy Henry d'Angleterre qui avoit esté couronné +après le roy Estienne, sceut ce, il fist recueillir et amasser par les +forests de Normandie et d'Acquitaine jeunes faons de bestes sauvages, dains +et chevriaulx, et puis les fist mettre en une grant nef qu'il fist moult +bien covrir, et mettre dedans la viande de quoy il devoient vivre. +Contremont Saine les fist mener jusques à Paris, là les fist présenter an +roy Phelippe son seigneur. Le roy qui fu moult lié du présent le reçut +moult volentiers, puis les envoia au bois de Vincennes qu'il avoit +nouvellement fermé, là les fist garder et nourir moult soigneusement. + +En celle année furent occis sept mille Coteriaux en la conté de Bourges et +plus. Si les occistrent ceulx du pays par le secours que le roy leur fist, +pour la très grant desloiauté qu'il faisoient par tout le pays. Car il +entrèrent en la terre le roy par force, et prenoient les proies, et +prenoient les païsans du pays, si les metoient en liens, et les trainoient +après eulx ainsi comme esclaves, et dormoient avec les femmes de ceulx +qu'il emmenoient ainsi, voiant eulx meismes. Et plus grans douleurs +faisoient encore: car il ardoient les moustiers et les églyses, et +trainoient après eulx les prestres et les gens de religion, et les +appelloient cantadors par dérision. Quant il les batoient et tourmentoient, +lors leur disoient-il: «Cantadours chantez,» et puis leur donnoient grans +buffes parmi les joues, et batoient moult asprement de grosses verges. Dont +il avint qu'aucuns rendirent leur ames à Dieu en tels tormens, et les +aucuns qui estoient jà aussi comme demi mors et affamés de la longue +prison, se raemboient[28] par somme de deniers pour eschaper de leurs +mains; mais nul ne pourroit raconter sans grant douleur de cuer et sans +grans larmes ce qui s'ensuit après. Quant il roboient les églyses, +l'eucariste prenoient à leurs mains touillées et ensanglantées du sang +humain, que l'en met en ces églyses en vaisselles d'or et d'argent, pour la +nécessité des malades; hors de philatières la sachoient et jettoient à +terre, puis la défouloient aux piés. A leur garces et leur meschines +faisoient voiles et cueuvre-chiefs des corporaux sur quoy l'on traicte le +précieux et le vrai corps Jhésu-Christ en sacrement de l'autel. Les +philatières et les calices despeçoient à mails[29] et à pierres. + + Note 28: _Raemboient._ Rachetoient. + + Note 29: _Mails._ Marteaux, maillets. + +Les gens du pays qui virent les énormités et les très-grans desloiautés +qu'il faisoient, le firent savoir au roy Phelippe. Moult fu le roy esmeu +quant il oï ceste chose: pour le despit de saincte églyse, et en moult +grant compassion de ce que ceulx du pays souffroient, grant plenté de bonne +gent et de bien appareillée leur envoia au secours. + +Quant ceulx du pays eurent la force et l'aide le roy, il se férirent d'un +cuer et d'une volenté emmy leur ennemis, et les occistrent tous du plus +petit jusques au greigneur, leurs dépouilles prisrent dont il furent +enrichi. En celle manière fist Dieu vengeance des desloiaulx qui teles +cruautés et teles desloiautés faisoient au pays. Et retournèrent arrières +en graciant et en louant Nostre-Seigneur. + + +X. + +ANNEE 1183. + +_Coment le conte de Toulouse et le roy d'Aragon furent accordés +par miracle._ + + +Guerre et dissensions qui long-temps avant avoient esté commenciées furent +renouvellées entre le conte Raimon de Saint-Gille et le roy d'Aragon, telle +que nul ne povoit mettre en eulx né concorde né paix. Pour quoy les povres +gens du pays estoient moult grevés par leur guerres; mais Nostre-Seigneur +qui oï la clameur et la complainte de ses povres leur envoia sauveur, non +mie empereur, roy, prince né prélat; mais un povre homme qui avoit nom +Durant à qui Nostre-Seigneur s'apparut en la cité de Nostre-Dame-du-Puy, et +luy bailla une cédule en quoy l'image de Nostre-Dame estoit escripte et +séoit en un trosne et tenoit la fourme son chier fils en semblance +d'enfant. En la circuité de son seel estoient lestres escriptes qui +disoient ainsi: «Aigneaulx de Dieu qui ostez les péchiés du monde, +donne-nous paix.» + +Quant les grans princes et les meneurs et tout le peuple oïrent ceste +chose, il vindrent tous au Puy Nostre-Dame à la feste de l'Assumption, +ainsi comme il souloient venir chascun an par coustume. Quand le peuple fu +assemblé à la solempnité de la feste, l'évesque de la cité prist celluy +Durant qui estoit un povre charpentier, et l'establi emmy la congrégacion +pour dire le commandement Nostre-Seigneur. Quant il vit que tous ceulx qui +là estoient avoient les oreilles ententives à sa bouche, il commença à dire +son message, et leur commanda hardiement de par Nostre-Seigneur qu'il +féissent paix entre eulx, et en tesmoing de vérité leur monstra la cédule +que Nostre-Seigneur luy avoit bailliée, à tout l'image de Nostre-Dame qui +estoit dedens empreinte. Lors commencièrent de cuer à grans souspirs et à +moult grans larmes à louer la pitié et la miséricorde de Nostre-Seigneur, +et les deulx grans princes qui devant estoient en si grant guerre que nul +n'y povoit mettre paix, jurèrent sur les textes des évangiles, de bon cuer +et de bonne volenté, et luy promistrent fermement en nostre Seigneur qu'il +seroient tousjours mais en paix l'un vers l'autre. Et en signe et en +tesmoignage de celle réconciliation qu'il avoient faicte, il firent +empraindre en estain le seel de celle cédule, à tout l'image de +Nostre-Dame, et le portoient avecques eulx cousus sur chaperons blancs qui +estoient tailliés à la manière d'escapulaires que les convers de ces +abbaïes blanches portent. Et plus grant merveille: que tous ceulx qui ces +signeaux portoient estoient si seurs que s'il avenist par aventure qu'aucun +d'eulx eust un homme occis, et il encontrast le frère de celluy qui feust +mort et sceust bien encore la mort de son frère, il méist tout en oubli +pour luy festoier et le receust entre ses bras en baisier de paix, d'amour +et de larmes, et luy donnast à mengier et à boire en sa maison et toutes +ses nécessités. Celle paix qui fu faicte au païs par ce preud'homme dura +moult longuement. + + +XI. + +ANNEE 1184. + +_De la guerre et de la paix du roy Phelippe et du conte Phelippe de +Flandres, et d'un miracle que Dieu fist pour le roy._ + + +Ce sont les fais du cinquième an. En l'an de l'Incarnacion mil cent +quatre-vingt-et-quatre, de son aage vintième et son règne cinquième, vint +contens et discencion entre le roy et le conte Phelippe de Flandres pour la +conté de Vermendois; car le roy proposoit que toute la conté devoit estre +aux roys de France par droit héritage, et offroit ce à prouver par +évesques, par barons, par vicontes et par autres princes. A ce respondi le +conte en telle manière qu'il avoit la terre tenue au temps de son père le +roy Loys de bonne mémoire paisiblement, et par long-temps en avoit esté en +saisine et en possession paisible, né jà tant comme il vivroit ne la +perdroit; car il sembloit au conte que il peust légèrement fraindre et +amolier le cuer du roy et le courage, pour ce qu'il estoit enfant, et par +promesses et par blandes parolles le cuidoit oster de son propos. Si +cuidèrent aucuns qu'il eust à ce eu l'assent des barons de France; mais +ainsi comme l'en seult dire, il conceurent vent et ordirent toiles +d'iraignes. + +A la parfin assembla le roy grant parlement de ses barons à Compiègne. +Quant il se fust à eulx conseillié, il assembla un ost si grant en la +contrée d'Aminois que à paines en péust nul savoir le nombre. Le conte qui +sceut que il venoit sur luy, fu eslevé en son cuer; son ost assembla +d'autre part et vint contre son seigneur à bataille, et jura par le bras de +sa force qu'il se deffendroit de luy; mais quant le roy fu issu et il ot +son ost appareillié et ordenné en conroy, pour entrer en la terre le conte, +il ot si merveilleux ost et si grant qu'il pourprenoient tout le pays et +couvroient la face de la terre ainsi comme langoustes. + +Quant le conte et les Flamans virent l'ost le roy si grant et si fort il +orent merveilleusement grant paour; les cuers du peuple, et des haus hommes +leur défaillirent dedens les ventres, si qu'à pou qu'il ne tournoient tous +en fuye. Le conte qui fu moult espoventé se conseilla à sa gent, lors +envoya des messages au conte Thibaut de Blois qui estoit mareschal et garde +de l'ost royal[30], et Guillaume l'archevesque de Rains; car à ces deux +avoit le roy chargié toute la cure du royaume comme à ses oncles; et leur +pria que il reportassent telles parolles au roy de par luy: «Sire, +l'indignacion de ta hautesce veuille cesser envers moy: viens paisiblement +à nous, et use de nostre service si comme il te plaist. La terre de +Vermendois que tu demandes je la te quicte sans aultre pourloignement, et +la te rens entièrement et franchement, chastiaulx, villes et bourgs et +toutes les appartenances. Et s'il plaist à ta majesté et à ta haultesse[31] +je te requier que tu me donnes Saint-Quentin et Péronne, et que tu me faces +tant de grace que je les tiengne ma vie, et après mon décès te reviengnent +à toi et à tes hoirs.» + + Note 30: «Principem militiæ regis, Franciæ senescalcum.» (Rigord.) + + Note 31: «Tamen si vestræ regiæ majestati placet.» + +Quant le roy ouy ce que le conte luy mandoit, et qu'il s'umilioit si +durement, il manda les prélas et les barons qui là estoient venus pour +l'orgueil du conte abatre et dompter. Conseil leur demanda sur ce que le +conte luy requéroit, et il respondirent tous ensemble, tout ainsi comme +d'une bouche, qu'il féist à la requeste le conte, et luy prièrent qu'il +préist l'offre qu'il luy faisoit. Le roy s'assenti à leur conseil. + +Quant la chose fu ordenée, le conte fu mandé. Lors vint avant en la +présence des prélas et des barons, et rendi au roy par droit la conté de +Vermendois qu'il avoit moult longuement tenue contre droit; si l'en mist en +possession devant tout le barnage. Après jura que il restabliroit tous les +dommages qu'il avoit fais au conte Baudouin de Hénault et aux aultres amis +le roy, à la volenté et au dit de sa court sans nulle demourée. Ainsi fu la +paix refermée entre le roy et le conte ainsi comme par miracle; car elle fu +faicte sans effusion de sang humain et sans dommage[32]. Quant la paix fu +confermée à la léesce du peuple, graces et louanges en rendirent à +Nostre-Seigneur qui ainsi sauve ceulx qui ont en luy espérance. + + Note 32: Guillaume le Breton raconte autrement la chose, et décrit + plusieurs sièges et prises de villes, avant la conclusion de la paix. + +Entre les aultres choses plaines d'admiracion que Nostre-Seigneur voult +monstrer en terre pour le bon roy Phelippe, une en voulons retraire qui +moult est merveilleuse, ainsi comme aucuns des chanoines d'Amiens +racontèrent puis, pour vérité, qui certains en estoient pour ce qu'une +partie de leur rentes sont establies où ces choses avindrent. + +Quant le roy fu meu si comme nous avons dit, et il ot fait son ost logier +près d'un chastel que l'en appelle Boves, les charetes, les chars, les +chevaulx et les gens de son ost défoulèrent si forment les blés qui environ +l'ost estoient, et les garçons qui moult en soièrent[2] pour leurs +chevaulx, qu'il en demoura pou qui ne féussent marchiés ou triblés. Si +avint ceste chose environ la Saint-Jehan, que les blés sont espès et +flouris; mais quant la paix fu refermée, si comme nous avons dit, aucuns +des chanoines d'Amiens qui devoient prendre leurs prouvendes en ce lieu où +l'ost avoit esté virent qu'il avoient tout perdu si comme il leur sembloit. +Il se complaindrent à leur doyen et à leur chapitre, et leur requistrent +humblement en amour qu'il leur aidassent du commun à passer celle année, et +qu'il leur départissent de leur fruis pour le dommage qu'il avoient eu. + + Note 33: _Soièrent._ Coupèrent. + +Le doyen et le chapitre respondirent qu'il atendissent jusques après aoust +que les blés seroient cueillis et batus, qu'il féissent cueillir le +remenant des blés que l'ost le roy avoit triblé, et le chapitre si leur +rendroit le deffault. Quant les blés furent batus et mesurés en la terre, +il en trouvèrent à cent doubles plus, non mie tant seulement de celluy qui +avoit esté triblé, mais de celluy qui avoit esté faucillié pour donner aux +chevaulx. Et en celle place où les Flamans avoient esté logiés furent les +blés et les herbes si seiches qu'il n'y apparut oncques en celle année +herbe né chose qui verdoiast. Quant ceulx du pays et les chanoines sorent +ce miracle il doubtèrent le roy; car il sorent bien que la sapience de Dieu +estoit en luy, qui l'introduisoit à faire sa volenté. + +_Incidence._--L'archevesque Guillaume de Rains et le conte Phelippe de +Flandres firent ardoir grant multitude de bougres. + +_Incidence._--En ce temps mouru en la province de Caours à un chastel qui +est appellé Martel[34], en la quatorziesme kalende de juing, le jeune roy +Henri d'Angleterre. Ensépulturé fu en la cité de Rouen[35]. + + Note 34: _Martel._ Aujourd'hui ville de Quercy, proche de la Gironde. + + Note 35: Rigord a placé avec raison ces deux _incidences_ sous + l'année 1183. + + +XII. + +ANNEE 1185. + +_Coment les messages d'outre-mer vindrent au roy pour secours querre._ + + +En celle année, en la dix-septième kalende de février, Eracle le patriarche +de Jhérusalem, le prieur de l'Ospital et le maistre du Temple furent +envoyés en message en France au roy Phelippe de par les crestiens +d'oultre-mer; car Sarrasins vindrent en leurs terres, et mains en avoient +occis, et plusieurs prins et menés en prison et chetivoison. Si avoient +prins un fort chastel que l'en appelle le Gué-Jacob, et au prendre du +chastel avoient-il occis plusieurs des frères du Temple et menés en prison. +Ce fu la raison pour quoy il furent envoiés; car trop se doubtèrent les +crestiens que les Sarrasins ne cueillissent hardement et cuer en eulx pour +la victoire qu'il avoient eue et que il ne préissent la saincte cité de +Jhérusalem et conchiassent le sépulcre et le temple de Nostre-Seigneur. Si +apportoient ces messages les clefs du sépulcre au roy, et luy prioient +moult humblement, de par les crestiens d'oultre-mer, pour Dieu premièrement +et pour pitié de la crestienne religion, qu'il secourust la terre qui +estoit au prendre et du tout en tout perdue, sé elle n'avoit secours de +Dieu et de luy. + +Mais tandis comme il estoient sur mer, le maistre du Temple trespassa de ce +siècle, et les aultres deux messages qui moult eurent de tourmens et de +périls furent assaillis de larrons galios[36]. Mais toutes voies +eschapèrent et nagièrent tant[37] qu'il vindrent à port: puis esploitièrent +tant qu'il vindrent à Paris. Là fu le patriarche receu de l'évesque Morise, +de toutes les religions et du peuple sollempnelment, comme sé ce feust un +ange que Dieu envoiast en terre. L'en demain célébra en l'églyse, et fist +le sermon au peuple. Le roy n'estoit point à Paris en ce point qu'il y +vindrent. Mais quant il oï dire que tels messages estoient venus, il laissa +toutes aultres besoingnes et leur vint à l'encontre au plustost qu'il pot +et les receut en baisier de paix moult honnorablement, et commanda moult +expressément aux baillis et aux prévos du royaume qu'il leur aministrassent +despens bons et suffisans de son propre trésor par tout là où il +vouldroient aler. + + Note 36: _Galios._ Corsaires. + + Note 37: _Nagièrent._ Naviguèrent. + +Quant il sot la raison pourquoy il estoient venus, il fu meu ainsi comme de +pitié; premièrement pour la mésaise de la crestienté, et pour le dommage et +pour le péril de la saincte terre. En pou de temps après assembla concile +général en la cité de Paris de tous les prélas du royaume de France. Quant +tous furent assemblés, la besoingne Nostre-Seigneur fu devant tous +proposée. Lors commanda le roy à tous les prélas qu'il retournassent en +leurs contrées, et que chascun féist sermonner de la croix en sa diocèse, +et amonnestast le peuple par prédicacion qu'il secourussent la terre +d'oultre-mer en remission de leurs péchiés. + +En ce temps gouvernoit le roy le royaume tout seul; car il n'avoit encor +nul hoir de son corps de la noble royne Isabel. Et pour ceste raison +(n'ot-il point conseil[38] qu'il se croisast pour le péril du royaume; +mais) il prist chevaliers esleus de grant prouesces, et grans nombre de +sergens bien appareilliés. Oultre-mer les envoia pour le secours de la +terre, à ses propres despens. + + Note 38: _Conseil._ Dessein. + + +XIII. + +ANNEE 1185. + +_Coment le roy leva le duc de Bourgoingne du siège du chastel de Vergy +qu'il avoit assis._ + + +En dementiers que ces choses avindrent, Hue de Bourgoingne assembla son ost +et assist un chastel qui est appelé Vergy; si siet aux derrenières contrées +de sa terre[39]. Quatre chastiau fist fermer tout environ que l'on nomme +barbacannes[40]. La raison pourquoy il assist ce chastel estoit telle que +il disoit qu'il appartenoit à sa seigneurie et à son fief, et jura que par +nulle paction né par nulle offre que l'en lui féist ne s'en partirait du +siège, jusques à tant qu'il l'eust par force pris ou qu'il luy seroit rendu +à sa volenté. + + Note 39: «In extremis terræ suæ finibus.» (Rigord.) + + Note 40: Vergy étoit près d'Autun. «Et quatuor munitiones in circuitu + firmaverat.» (Id.) + +Quant le sire de ce chastel qui avoit nom Guy vit le ferme propos le duc, +et qu'il s'appareilloit en toutes manières du chastel prendre, il envoia au +roy et luy manda par lectres toutes ses besoingnes. Le mandement estoit tel +qu'il luy prioit pour Dieu qu'il venist là , et il luy rendroit et doneroit +le chastel perpétuellement à luy et à ses hoirs. Quant le roy eut entendu +la lectre, il fist son ost assembler, et se hasta moult pour délivrer le +souffroiteux des mains de plus fort de luy. Si soudainnement se féri en +l'ost le duc, que luy et sa gent furent ainsi comme surpris. A tant fu levé +le duc du siège que il avoit juré qu'il n'en partiroit si auroit le chastel +pris. Lors fist le roy abatre les barbacannes que le duc avoit environ +fermées. Gui le sire du chastel receut le roy dedens, et luy rendi à sa +volenté si comme il luy avoit mandé. Le roy le receut si comme le sien +propre, garnison y mist de par luy, si en accrut de tant son propre fief en +ces parties. + +En pou de temps après celluy Gui fist hommage au roy, et jura que tousjours +seroit loial à la couronne de France; et le roy de sa débonnaireté et +largesce luy rendi le chastel entièrement et toutes les appartenances; mais +en tant contint sa largesce qu'il en retint la seigneurie. + +_Incidence._--En ce temps fu éclipse de soleil particulaire, le premier +jour de may en l'heure de nonne: si estoit le soleil au signe de Torel. + + +XIV. + +ANNEE 1186. + +_Coment les abbayes et les églyses de Bourgoingne firent complainte au roy +du duc de Bourgoingne._ + + +Ne demoura pas puis moult longuement, après que le roy ot ce fait, que les +évesques et les abbés et toutes les religions de Bourgoingne envoièrent +messages au roy, et se complaindrent malement du duc. Pour Dieu et pour +pitié luy requéroient qu'il adresçast ceste chose, et qu'il leur féist +tenir les chartres et les munimens que les preudommes donnèrent qui les +églyses avoient fondées par leur dévocion. Car anciennement les bons roys +de France, par la grant dévocion qu'il avoient en la foi crestienne, +fondèrent les abbaïes et les églyses, si comme le premier roy chrestien qui +ot à nom Clovis, et le roy Clothaire, et le roi Dagobelt, le grant roi +Charlemaines, et ceulx qui après furent, quant il orent occis et chaciés +les paiens du royaume à grant ahans et à grant effusion de sang, et il +demourèrent en paix. Il fondèrent lors les églyses par grant dévocion et +donnèrent largement aux ministres Nostre-Seigneur rentes et possessions, +pour ce qu'il eussent largement leur vivres et peussent continuellement +servir Nostre-Seigneur, et prier pour les ames de leur fondeurs; desquels +aucuns furent qui esleurent leur sépultures ès lieux qu'il avoient fondés, +par la grant dévocion qu'il avoient ès sains et ès sainctes en cui honneur +il les fondoient. Si comme le roy Clovis qui gist à Saint-Père de Paris qui +ores est nommée Sainte-Geneviève de Paris, et le roy Childebert à +Saint-Vincent qui ores est nommé Saint-Germain-des-Prés; le roy Clotaire le +premier à Saint-Mard de Soissons; le roy Dagobert à Saint-Denys en France, +et lu roy Loys, père au roy Phelippe, à Barbéel. + +Quant les roys doncques fondèrent les églyses, et il les orent franchies +par leurs chartres de toutes exceptions, il entendoient qu'elles feussent +tousjours gardées en leur franchises, et qu'elles feussent en leur propre +garde et protection. Et quant il donnoient les terres aux barons par leur +franchise, ce n'estoit mie leur intencion qu'il grevassent pour ce les +églyses né brisassent les munimens de leur exemptions. Et pour ce que le +duc oppressoit les églyses et les abbayes de sa terre de grieves tailles, +contre les roiaux munimens, et le roy en avoit jà oïes maintes complaintes, +si l'amonesta le roy une fois et autre et puis la tierce devant tous ses +amis, et luy pria moult débonnairement que pour Dieu et pour pitié et pour +la foy qu'il devoit à la couronne de France il rendist aux églyses ce qu'il +leur avoit tolu, et qu'il ne féist plus telles choses. Et puis luy dist à +la parfin que s'il ne l'amendoit, il l'en puniroit et vengeroit en luy les +torfais de l'églyse. + + +XV. + +ANNEE 1186. + +_Coment le roy entra un Bourgoingne, et coment il contrainst le duc à venir +à mercy._ + + +Le duc vit bien la volenté du roy, et aperçut qu'il avoit ferme constance +en tous ses dis et ses fais. Triste et esmeu se parti de court et s'en ala +en Bourgoingne; mais le roy luy ot commandé avant, qu'il rendist trente +mille livres de deniers aux églyses qu'il leur avoit à force tolues, et luy +avoit encore commandé qu'il luy amendast la force qu'il avoit faicte aux +églyses contre les munimens et chartres roiaulx de ses ancesseurs; mais le +duc refusoit ce à faire, et quéroit fuites et dilacions vaines par malice, +et cuidoit ainsi fuir et eschaper la venjance royale. Mais quant le roy vit +s'entencion, et qu'il refusoit à obéir à son commandement, il cueillit +grant ost, et vint à armes sur luy en Bourgoingne, et entra à grant force +de chevaliers et de champions, aprestés de combatre et soustenir toute +aversité en la deffense de saincte églyse et du clergié qui lors estoit +moult vil tenu en Bourgoingne. Car le prestre estoit aussi défoulé comme le +villain[41]. Le roy assist un moult fort chastel qui avoit nom +Chasteillon[42]: après ce qu'il ot sis quinze jours devant, il fist drécier +ses mangonniaux et ses pierres et maintes autres manières de tourmens, et +fist crier: _A l'assaut!_ par grant force. Lors commencièrent François à +assaillir moult asprement et moult hardiement, les engins à lancier et les +sergens à traire. Si fu l'assaut si aspre et si périlleux qu'assez en y ot +d'occis et de dehors et de dedens, et pluseurs navrés; mais aucuns +eschapèrent par l'ayde ei le conseil de cirurgie. A la parfin ot le roy +victoire, et tant s'esvertuèrent François que le chastel fu pris. Si le +receut le roy et y mist bonnes garnisons de sergens. + + Note 41: «Conculcabatur enim tunc ut populus sic sacerdos.» (Rigord.) + + Note 42: _Chastillon-sur-Seine._ + +Quant le duc vit qu'il ne pourrait au roy contrester n'endurer longuement +sa force, il ot proffitable conseil. A luy vint et luy chay aux piés en +moult grant humilité par semblant, et luy pria moult qu'il eust de luy +mercy. Le roy qui moult estoit miséricors luy pardonna par telle condicion +que le duc promist que il amendroit au roy premièrement ce qu'il s'estoit +vers luy meffais, au jugement de sa court; et après qu'il rendroit aux +églyses et aux religions ce qu'il avoit pris du leur par mauvaise raison, +et qu'il en feroit plain restablissement au dit et à la volenté du roy. +Mais le roy qui assez aguement et cauteleusement regardoit à la fin de ses +besongnes et appercevoit bien que malice d'homme estoit moutipliée en +terre, et que toute pensée estoit ententive à mal, eschiva la malice du duc +au proffit de luy et des églyses; car il avoit à mains hommes qui par avant +avoient conversé entour son père le roy Loys de bonne mémoire oï dire, que +cil duc mesme l'avoit courroucié maintes fois. Quant il estoit ajourné aux +parlemens pour ses meffais il venoit à court, et promectoit amendement de +tous ses torfais, et d'obéir aux royaux commandemens, et que dès or en +avant se garderoit de mesprendre. Et puis quant il avoit ce passé et il +estoit retourné en Bourgoingne, si faisoit pis que devant né point ne +doubtoit à brisier son serement n'a courroucier le roy son seigneur. + +De ceste chose fu garni le roy et introduit[43], avant que la paix feust +reformée. Pour ce prist le roy trois chasteaux très bons de luy par nom de +gaige, par tel convenant qu'il les devoit tenir tant qu'il eust rendu au +roy la dicte somme de deniers, c'est assavoir, trente milles livres. Mais +ne demoura pas longuement que le roy ot débonnaire conseil envers le duc +selon sa débonnaireté, et luy rendi les trois chasteaux qu'il tenoit de luy +en gaige. Quant la paix fu ainsi reformée, le roy s'en retourna à joie à +Paris en son palais. + + Note 43: _Introduit._ Ce mot avoit autrefois le sens d'_instruit_. + + +XVI. + +ANNEE 1186. + +_Coment le roy fist paver la cité de Paris. Après parle de la généalogie +des roys de France._ + + +Après ce que le roy fu retourné en la cité de Paris, il séjourna ne scai +quans jours. Une heure alloit par son palais pensant à ses besongnes, comme +celluy qui estoit curieux de son royaume maintenir et amender. Il s'appuya +à une des fenestres de la sale à la quelle il s'appuyoit aucune fois pour +Saine regarder et pour avoir récréacion de l'air, si avint en ce point que +charrettes que l'en charioit parmi les rues esmeurent et touillèrent si la +boue et l'ordure dont elle estoient plaines que une pueur en yssi si grant +qu'à paine la povoit nul souffrir: si monta jusques à la fenestre où le roy +estoit appuié. Quant il senti celle pueur qui estoit si corrompue, il s'en +tourna de celle fenestre en grant abhominacion de cuer. + +Pour celle raison conçut-il en son courage à faire une euvre grant et +somptueuse, mais moult nécessaire et telle que tous ses devanciers ne +l'osèrent oncques emprendre né commencier, pour les grans cousts qui à +celle euvre aferoient. Lors fist mander le prévost et les bourgois de +Paris, et leur commanda que toutes les rues et les voies de la cité +feussent pavées de grés gros et fors, soigneusement et bien. Pour ce le +fist le roy qu'il vouloit oster la matière du nom de la cité qu'elle avoit +eu anciennement de ceux qui la fondèrent; car elle fu appelée en ce temps +par son premier nom Lutesce qui vaut autant à dire comme ville plaine de +boue et boueuse. Et pour ce que les habitans qui en ce temps estoient +avoient horreur du nom qui estoit lais, luy changièrent ce nom et +l'appellèrent ville de Paris, en l'honneur de Paris l'ainsné fils le roy +Priant de Troye; car, si comme l'en treuve, il estoient descendus de celle +lignée. Il ostèrent le nom tant seulement, mais le bon roy osta la cause et +la matière du nom, quant il la fist atourner si que pueur né corruption n'y +péust demourer. + +Cy endroit fu escripte la généalogie des roys. Mais nous n'en voulons point +autrement traitier que nous avons traitié aux commencemens des croniques; +toutesvoies peut l'en bien ci en droit mettre le nombre et le descendement +de la généalogie. Le premier si ot nom Pharamon; le second son fils Clodio; +le tiers Mérouvée; cil Mérouvée ne fu point son fils; mais il fu son +cousin. Mérouvée engendra Childeric; ces quatre furent païens. Childeric +engendra le fort roy Clovis qui fu le premier crestien. Clovis engendra +Clothaire le premier; Clothaire Chilperic; Chilperic Clothaire le second; +Clothaire engendra Dagobert. Cil Dagobert qui fonda l'églyse de Saint-Denys +en France engendra Loys; cil Loys engendra Clothaire, Childeric et Thierry, +et furent fils Sainte-Bautheult de Chielle. Childeric engendra Dagobert le +second; Dagobert Thierry; Thierry Clothaire le tiers. Cil Clothaire n'ot +point d'oir masle, mais il ot une fille que un prince nommé Ansbert +espousa, et porta couronne par la raison. Celluy Ansbert engendra Arnoul; +cil Arnoul engendra Saint-Arnoul, qui puis fu évesque de Mès. Cil +Saint-Arnoul engendra Anchise. Anchise engendra Pepin, le premier +graindre[44] du palais. Cil Pepin engendra Charles Martel. Charles Martel +engendra Pepin le second, qui fu roy et empereur. Cil Pepin engendra le +grant Charlemaines, qui fu roy et empereur. Charlemaines engendra Loys, qui +fu roy et empereur. Cil Loys engendra Charles-le-Chauf. Charles-le-Chauf +engendra Loys-le-Baube; cil Loys Charles-le-Simple; cil Charles +Loys-le-Quart; cil Loys Lothaire; cil Lothaire Loys-le-Quint, qui fu +derrenier de la lignée le grant roy Charlemaines. + + Note 44: _Graindre._ Maire. + +Quant cil Loys fu mort, ainsi comme l'ystoire le baille, les barons +esleurent Hue Capet, duc de Bourgoingne et prince du palais. Cil Hue +engendra Robert; cil Robert engendra Henry; cil Henry engendra Eude[45]; +cil Eude engendra Phelippe le premier; cil Phelippe engendra Loys-le-Gros; +cil Loys engendra Phelippe que le porc tua. Après fu couronné son frère le +très débonnaire Loys, qui fu père au bon roy Phelippe; [46](après le bon +roy Phelippe, Loys qui fu mort à Montpencier au retour d'Avignon. Cil Loys +engendra Loys, le saint homme, qui fu mort au siège de Thunes; cil saint +Loys engendra le roy Phelippe qui encor règne, en l'an de l'Incarnacion mil +deux cens soixante-quatorze.) + + Note 45: Rigord, que notre traducteur dans toute cette récapitulation + se contente d'abréger, ne fait pas cette faute. Il dit que Robert + engendra Hugues, Eudes et Henry, et que Henry engendra Philippe. + + Note 46: Comme on le pense bien, le reste de l'alinéa n'est pas + emprunté à Rigord, qui mourut avant Philippe-Auguste. + +Pource que nous avons cy briement touché de la génération des roys de +France, nous devons mettre le temps que les roys crestiens commencièrent à +régner, et si le voulons prouver selon les croniques Ydace, et selon +l'istoire Grégoire de Tors. C'est doncques à scavoir que saint Martin +trespassa de ce siècle en l'an onzième de l'empire l'empereur Archadien; +des l'Incarnacion Nostre-Seigneur jusques à celluy an avoient couru quatre +cens sept ans, et de la transmigracion saint Martin jusques à la mort +Clovis premier roy crestien coururent cent douze ans. Doncques, de +l'Incarnacion jusques à la mort le roy Clovis coururent cinc cent dix-huit +ans, et de la mort du roy Clovis jusques au septième an du règne le roy +Phelippe coururent six cent soixante-sept ans. Et par ce puet-on savoir et +prouver que du temps de l'Incarnacion jusques au septième an de son règne +coururent mil cens quatre-vingt-six ans. Autre preuve de ce meisme: Au +temps Ayot, qui fu le quart juge d'Israël, fu Troies la grant édifiée, si +dura en bon estat et en bon povoir cent quatre-vingt-cinq ans. Au treizième +an Abdon juge d'Israël, qui fu le douzième après Josué, fu Troies +destruicte. Et de la destruction de Troies à l'Incarnation coururent onze +cens soixante-seize ans, et de l'Incarnacion jusques à la transmigracion +saint Martin coururent quatre cent quarante-cinc ans[47]. De la +transmigracion saint Martin jusques à la mort le roy Clovis coururent cent +douze ans. De la prise de Troies jusques au commencement du règne Clovis +coururent mil six cens soixante ans. + + Note 47: Rigord se contredit ici: il falloit, comme plus haut, + 407 ans. + +Et note ci endroit que Marcomire commença à régner en France en l'an de +l'Incarnacion trois cens soixante-six: doncques de ce temps que le roy +Clovis régnoit jusques au septième du règne le roy Phelippe coururent huit +cens et dix ans. Nous avons mis ces choses en cest ystoire sauf le jugement +et le droit d'autrui; car nous cuidons que de ceste racine et de cest +original soient les roys de France descendus. + + +XVII. + +ANNEE 1186. + +_Coment Rollo le tirant qui puis fu baptisié prist Normandie, et pourquoi +le corps saint Denys fu descouvert._ + + +Au temps que Charles-le-Simple régnoit, qui fu le cinquième après le Grant, +un tirant qui avoit nom Rollo vint par mer à grant infinité de gens du sa +terre qui estoient nommés Normans, qui vaut autant à dire, en François, +comme homme septentrional, qui sont nés de Septentrion. Car ceste syllabe +_nort_ vaut autant à dire en françois ou en leur langue comme +septentrion[48], et _man_ si vaut autant comme homme. Celluy Rollo et sa +gent arriva en Neustrie et prist la cité de Rouen et toute la contrée, et +du nom de sa gent l'appella Normandie. Celluy tirant fist moult de maux à +sainte églyse en son venir, et conquist la duché de Normandie sur celluy +Charles-le-Simple. Toutes-voies pacifia à luy, et luy donna le roy sa fille +en mariage et toute la terre qu'il avoit conquise sur luy, ainsi comme Dieu +le voult. Celluy Rollo se converti à la foy crestienne, et fu baptisié luy +et sa gent. Si ot nom le duc Robert, en l'an de l'Incarnacion neuf cens et +douze ans. + + Note 48: Le soin minutieux que les anciens chroniqueurs ont pris + d'interpréter le mot _nord_, prouve que ce mot ne s'est pas introduit + dans la langue vulgaire que long-temps après l'établissement des + Normans. + +Long-temps après que ce avint, Guillaume duc de Normandie, qui à surnom +estoit appelé Bastart, conquist Angleterre, et, (si comme aucunes gens le +veulent dire), lors primes eut definement la généracion des Bretons qui de +Brut estoit descendue, qui le premier roy d'Angleterre fu et de qui la +terre fu dite Bretaigne. Onfroy qui fu le septiesme après celluy Guillaume +conquise Puille; Robert Guichart son fils conquist après Calabre. Buiaumont +son fils conquist Sezile, et la soubmist à sa seigneurie. + +Au temps le roy Henry, qui fu fils le bon roy Robert tiers de la génération +derrenière, avint que ce roy envoya ses messages à l'empereur Henry pour +confermer paix et alliance ensemble, selon l'ancienne coustume. Et quant +les messages orent faicte la besongne pour quoy il estoient là allés et +fournie, il entendirent que l'empereur devoit lever le corps saint Denys +que on avoit trouvé en la cité de Rainebourg[49], en l'abbaye +Saint-Ermantreu le martir, si comme on luy faisoit entendant. Lors luy +distrent les messages qu'il mesprenoit vers leur seigneur le roy de France, +à qui il avoit alliances fermées, quant il vouloit celle chose faire contre +le roy et le royaume, et que bien se déust souffrir[50] de ce, jusques à +tant qu'il feust plainement certain, savoir non sé c'estoit saint Denys +l'ariopagite et le glorieux martir, évesque et né d'Athènes, disciple saint +Pol, qui fu apostre et martir en France, de qui le corps gist en l'églyse +que le roy Dagobert fist faire. + + Note 49: _Rainebourg._ Ratisbonne. + + Note 50: _Souffrir._ Abstenir. + +Quant l'empereur oï ce, il se souffri à tant, et envoya ses messages au roy +Henry pour ce qu'il congneussent la vérité, et puis l'en féissent certain. +Tantost comme les messages à l'empereur furent venus, le roy manda ses +barons et ses prélas, et il les envoya avec son chier frère en l'églyse +St-Denys. Quant il furent là venus, et les prélas et le couvent, les barons +et tout le peuple orent fait oroisons à Nostre-Seigneur, l'en traist hors +de leurs lieux les trois vaisseaux d'eleutre[51], en quoy le glorieux +martir monsieur saint Denys et ses compaignons reposoient, en la présence +des messages l'empereur la chasse du martir fu descelée et ouverte. Lors +trouvèrent le corps à tout le chief entièrement, fors que deux os du col +qui sont en l'églyse de Vergi en Bourgoingne qui est fondée en l'honneur de +luy, et un os d'un des bras que l'apostole Estienne emporta à Rome par +grant dévocion, et le mist en une églyse qui est nommée l'Escole des +Grieux. + + Note 51: _D'eleutre._ «Tria vasa argentea diligentissimè sigillata.» + +Quant les prélas, barons et tout le peuple virent ce, il drécièrent leur +mains vers le ciel et rendirent graces à Nostre-Seigneur en larmes et en +souspirs. Aux glorieux martirs se recommandèrent, si se départirent à tant, +à moult grant joie. + +Les messages à l'empereur qui furent certains de la vérité s'en +retournèrent en Alemaigne à leur seigneur et luy certifièrent plainement ce +qu'il avoient véu. En remembrance de ceste chose, le couvent Saint-Denys +establi la feste de la Détection[52]. Ce fu fait au temps l'apostole Léon +le neuvième, de l'Incarnacion mil et cinquante. + + Note 52: A l'exception de cette dernière circonstance, nous avons + déjà vu tout cela dans la vie du roi Henri Ier, chap. 7, 8 et 9. + + +XVIII. + +ANNEE 1186. + +_De l'amour et de l'affection que le roy Phelippe avoit à l'églyse de +monsieur saint Denis de France._ + + +En ce temps gouvernoit l'églyse de Saint-Denys en France un abbé qui avoit +nom Guillaume, et pour ce qu'il gouvernoit laschement le chief et les +membres, tout fust-il preudomme et religieux, le roy Philippe le portoit +grief et moult luy en pesoit. Pour ce voulsist-il bien qu'il féust déposé +et que il se deméist de sa volenté, et que un autre fust en son lieu qui +plus vigoureusement gouvernast l'églyse. + +Si avint un jour par aventure que le roy chevauchoit en trespassant parmi +la ville Saint-Denys: il descendi en l'abbaye comme en sa propre chambre. +Quant l'abbé sot que le roy estoit descendu léans, il ot moult grant paour, +si cuida que ce fust pour luy grever; car il luy demandoit au temps de lors +mil mars d'argent. Tantost fist sonner chapitre et assembla tout le +couvent, jour de Samedi-Saint estoit après Nonne en la sixième yde de may. +Lors se demist de sa volenté et sans nulle force, et résigna au +gouvernement de l'églyse devant tous. + +Quant ce fu fait, le prieur Hue qui présent estoit et le couvent envoyèrent +moult de moines du chapitre au roy, qui encor estoit léans, et luy +noncièrent la déposition de l'abbé. Après luy demandèrent congié d'en un +eslire. Le roy qui moult lie estoit de ceste chose leur octroya moult +débonnairement, et les amonnesta moult longuement que pour Dieu +premièrement et pour l'amour de luy esleussent sans discorde et sans +contens personne honneste et prouffitable, bien morigénée et esprouvée en +bonne vie, si comme il affiert à églyse si noble qui est coronne des rois +et sépulture d'empereurs. Quant les messages furent retournés en chapitre, +et il orent noncié au prieur Huon et au couvent ce dont le roy les +amonnestoit et prioit si doucement, il avint, ainsi comme Dieu le procura +par le Saint-Esperit, qu'il esleurent tout maintenant sans murmures né +contredit le prieur Huon, et le prisrent pour père et pour abbé. Moult fu +le roy lie de ceste chose, au chapitre alla pour l'élection recommander et +regracier, voiant tout le peuple et tout le clergié qui là estoient, et +deffendi moult expressément au nouvel esleu et au couvent qu'après ne fist +né don né promesse à homme qui luy appartenist, né à clerc, né à lais de +son palais. + +Hue le nouvel esleu vit bien que sa promocion n'estoit point par conseil +d'homme machinée, mais par Dieu et par le Saint-Esperit tant seulement; et +pour ce qu'il vouloit entièrement garder la franchise de l'églyse, il manda +l'évesque de Meaux et celluy de Senlis pour célébrer sa bénéiçon; car tous +ces deux sont tenus espéciaument à secourre l'églyse Saint-Denis en +épiscopaux suffrages, par l'ancienne ordonnance de la court de Rome, comme +en sacrer autels et faire ordre et choses semblables qui appartiennent à +office d'évesque. Ceux vindrent volentiers, si comme il y sont tenus, et +célébrèrent la bénéiçon du nouvel esleu au maistre autel de l'églyse, en la +présence de sept abbés, du clergié et du peuple, un jour de dimenche en la +quinzième kalende de juing, en l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vingt +et cinq, du règne le roy Phelippe sixième, de son aage vingt-un. + +_Incidence._ En cel an mesme avint croules de terre en une contrée qui est +appellée[53]. Au mois d'avril qui vint après fu éclipse de lune +particulier, le samedi du dimenche de la Passion Nostre-Seigneur. A la +Pasque qui fu après, Girart prévost de Poissy escrut le trésor le roy de +onze mille mars d'argent de son propre meuble; puis se départi de court. +Gaultier le chambellan fu après luy establi en son office. + + Note 53: Le mot n'est rempli dans aucun manuscrit. Rigord dit: + «In Gothia, in civitate quæ Uceticum dicitur.» Ce doit être _Uzès_. + + +XIX. + +ANNEE 1186. + +_Coment le roy envoia sa seur au roy de Hongrie. Et de la mort le conte +Geffroy de Bretaigne._ + + +Tandis comme ces choses avinrent, les messages au roy Bélas vindrent au roy +Phelippe en France: car il avoit oï dire que Henry le jeune, roy +d'Angleterre, fils au grant roy Henry sous cui saint Thomas de Cantorbie fu +martirié, estoit trespassé nouvellement, et que la royne Marguerite sa +femme, suer au roy Phelippe, estoit demourée en veufveté, dame si noble +comme celle qui estoit descendue de la lignie des roys de France, sage et +religieuse et plaine de bonnes mÅ“urs. Et pour la bonne renommée de la dame +dont il avoit oï parler, desiroit-il moult qu'elle fust à luy par mariage +jointe. Tant exploitèrent les messages qu'il vindrent droit à Paris où le +roy estoit adonc, devant luy proposèrent leur pétition moult bellement. +Quant le roy oï la cause pourquoy il estoient venus, il reçut le requeste +moult débonnairement; mais avant qu'il leur octroyast rien, il manda ses +barons et ses prélas, et se conseilla à eux de ceste chose; car il avoit de +coustume qu'il se conseilloit avant à ses princes et à ses prélas qu'il +traitast de nulle besongne du royaume. Après qu'il se fu conseillié, il +livra aux messages sa chière seur qui jadis ot esté royne d'Angleterre. Les +messages honnora moult et leur donna tels dons que il appartenoit. Atant +prisrent congié au roy et aux barons, si emmenèrent leur dame au roy Bélas +leur seigneur. + +En ce tems avint que Geffroy conte de Bretaigne vint à Paris, au lit +accoucha malade, un peu après agrégea de griefve maladie. Le roy qui moult +l'amoit n'estoit point en la cité; mais tantost comme il le sot, il se +hasta moult de venir, tous les meilleurs phisiciens de Paris fist devant +luy mander; et leur commanda qu'il missent toute la cure qu'il pourroient à +luy guérir; mais il se travaillèrent en vain: car il se mourut en peu de +temps après, en l'an devant dit, en la quatorziesme kalende de septembre. +Le roy ne fu point à sa mort; car il n'estoit mie en la cité. Adont les +chevaliers et les bourgeois prindrent le corps, et le portèrent bien +atourné et embasmé en l'églyse Nostre-Dame, et le gardèrent à moult grant +luminaire jusques à tant que le roy vint, et les chanoines de l'églyse luy +rendirent son obsèque et son service moult débonnairement. + +Le roy, qui le lendemain vint avec Thibaut le conte de Blois, qui mareschal +estoit de France, luy fist faire son service à l'évesque Morise, puis fist +mettre son corps en terre en un sarqueu de plon, devant le maistre-autel de +l'églyse. A son service furent tous les abbés et les religieux de Paris. +Quant le service fu finé, le roy retourna en son palais avec le conte +Thibaut et le conte Henry de Champagne et sa mère la contesse[54] qui moult +reconfortoit le roy de la tristesse qu'il avoit de la mort de celluy qu'il +amoit tant; car il se doubtoit moult, pour ce qu'il avoit perdu prince de +si grant affaire comme il avoit esté. Moult souvent ramenoit à mémoire les +calamités de l'humaine condicion et de la vie d'homme; toutesvoies +receut-il confort de ses amis, et selon la débonnaireté son père, il tourna +son cuer aux Å“uvres de miséricorde; car il establi en l'églyse de +Nostre-Dame quatre chapelains, et assigna rentes aux deux, desquels l'un +devoit chanter pour luy et pour l'ame de son père le roy Loys; le second, +pour l'ame du devant dit Geffroy. La contesse de Champagne assigna rente au +tiers et au quart le chapitre de léans. + + Note 54: _Marie de France._ Fille du Louis VII et d'Alienor. + +_Incidence._--En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vingt et sept, en la +huitiesme kalende de juing, en la onziesme heure de la nuit fu éclipse de +lune auques universale. Si estoit la lune au signe de balance et en le +onziesme degré en ce signe, et le soleil en le onziesme degré du mouton, et +au tiers degré la teste du dragon. L'une des parties du corps de la lune fu +bscure et de rouge couleur si dura celle éclipse l'espace de deux heures. + + +XX. + +ANNEE 1186. + +_Coment il fist clorre le cimetière de Champeaux de murs, et coment il +haioit menesteriaux._ + + +Entres les autres euvres de pitié et de miséricorde que le roy Phelippe +fist en son temps en voulons une retraire qui bien est digne d'estre +retraite et mise en mémoire. Tandis comme le roy demouroit à Paris, paroles +furent apportées un jour devant luy de diverses choses, entre lesquelles fu +parlé d'un cimetière clorre qui siet en Champeaux, de lès l'églyse +Saint-Innocent. Cil cimetière souloit estre une place grant et large et +commune à toutes gens. Et vendoit-on communément merceries et toutes autres +manières de marchandises en celle place proprement, où les gens et les +bourgeois de Paris enterroient leurs mors; mais pour ce que les corps des +mors ne povoient pas estre enterrés honnestement pour les habondances des +iaues qui là descendoient, et pour l'ordure des boues et des fanges qui +engendroient pueurs et corrupcions, le roy qui ot bonne considération +regarda que c'estoit chose moult honneste et moult nécessaire; lors +commande que cil cimetière fust fermé tout environ de murs de bonnes +pierres fors et haus, et que portes y fussent mises qui fermassent par +nuit, pour ce que bestes né gens n'y pussent faire nulle ordure. Car le +preudomme regarda que ceux qui après luy vendroient déussent le lieu tenir +nettement, auquel tant de mil crestiens avoient sépulture. + +Il avient aucune fois que jugleours, enchanteurs[55], goliardois et autres +manières de ménestrieux s'assemblent aux cours des princes, des barons et +des riches hommes, et sert chascun de son mestier au mieux et au plus +appertement que il peut, pour avoir deniers ou robes ou aucuns joiaux; et +chantent et content nouviaux motés et nouviaux dis et risées de diverses +guises, et faingnent à la louenge des riches hommes quanqu'il povent +faindre, pour ce qu'il leur péussent mieux plaire. Si avons nous véu aucune +fois qu'aucuns riches hommes faisoient festes et robes desguisées[56], par +grant estude pourpensées, par grant travail labourées, et par grant avoir +achetées, qui avoient par aventure cousté vingt mars d'argent ou trente; si +ne les avoient point portées plus de cinq jours ou de six quant les +donnoient aux ménestrieux à la première voix, et à la première requeste, +dont c'estoit grant douleur: car au pris d'une telle robe seroient par an +vingt povres personnes soustenus ou trente[57]. Mais pour ce que le bon roy +regarda que toutes ces choses estoient faites pour le boban et la vanité du +siècle, et d'autre part il ramenoit à mémoire ce qu'il avoit oï dire à +aucuns religieux, que cil qui donne à tels ménestrieux fait sacrilège au +diable, il voa et proposa en son cuer que, tant comme il vivroit, il +donroit ses vieilles robes à revestir povres gens; pour ce que aumosne +estaint le péchié et donne grant fiance devant Dieu à tous ceux qui la +font. Sé tous les princes et les haux hommes faisoient ainsi comme le +preudomme fist, il ne courroit mie tant de lechéeurs à val le païs. + + Note 55: _Enchanteurs._ C'est-à -dire: _Chanteurs_. Rigord se sert de + la seule expression _turba histrionum_.--_Goliardois._ Variantes: + _Goliars._ L'anglois Sylvestre Gerald, qui florissoit vers la fin du + XIIème siècle, s'exprime ainsi dans un passage cité par Ducange: + «Parasitus quidam, _Golias_ nomine, _nostris diebus_ gulositate + pariter et dicacitate famosissimus, qui _Gulias_ meliùs quia gulæ et + crapulæ per omnia deditus, dici potuerit. Litteratus tamen affatim, + sed nec benè morigeratus, nec disciplinis informatus, in Papam et + curiam romanam carmina famosa, pluries et plurima tam metrica quà m + rhytmica non minùs impudenter quà m imprudenter evomuit.» De ce mot + _Golias_ naquit l'ordre bouffon de la _gent Golias_ ou des + _Goliardois_, _Gouailleurs_ et _Gaillards_. Mais je soupçonne + Sylvestre Gerald de s'être trompé, en prenant l'auteur de la _Goliæ + predicatio in extremo judicii die_ pour un bouffon du nom de + _Golias_. Cet auteur est, suivant Selden (_in Fletam dissertatio_), + le célèbre Gautier Map, et _Golias_, s'il avoit jamais vécu, étoit + mort depuis long-tems quand fut composé ce discours satirique en + latin rimé. Ainsi l'on peut admettre que _Golias_, _Goillas_ et + _Goujas_ sont des mots originairement provençaux qui, dérivés de + _gola_, se prenoient dans le sens de _bavards_ (gueulards), + parasites, gourmands et lécheurs: toutes épithètes fort convenables + aux jongleurs. + + Note 56: Le texte de Rigord n'est pas ici bien compris. «Vidimus + quondam quosdam principes qui vestes diù excogitatas et variis florum + picturationibus artificiosissimè elaboratas, etc.» + + Note 57: Rigord, avant de gourmander ainsi la libéralité des princes, + auroit dû se souvenir des murmures des disciples de Jésus-Christ + contre la prodigalité de la _Magdelaine_. «On aurait pu,» + disoient-ils aussi, «vendre les parfums de grand prix qu'elle avait + répandus, et en donner l'argent aux pauvres.» Les dons faits _en + mémoire_ de ceux qui dispensent la gloire sont rarement perdus. + + +XXI. + +ANNEES 1186/1187. + +_Des fausses lettres qui vindrent en France de par les astronomiens +d'Orient._ + + +_Incidence._--En celle année les astronomiens d'Egypte, de Surie et de tout +Orient, Crestiens, Juis et Sarrasins, envoièrent lettres en diverses +parties du monde, èsquelles il affermoient que, sans nulle doubte, au mois +de septembre qui après viendroit, devoient avenir moult de pestilences; +comme grans dissensions de vens, de tempestes, de croules de terre, +mortalités de gens, sédicions et guerres, mutations de royaume et moult +d'autres tribulations. Mais la fin le prouva autrement qu'il n'avoient +deviné. La sentence de la première lettre estoit telle: + +«Ainsi comme Dieu le scet et la raison du nombre le monstre, en l'an de +l'Incarnacion mil cent quatre-vingt et six, du règne des Arabiens cinq cens +quatre-vingt et deux, les hautes planètes et les basses seront conjoinctes +en la balance du mois de septembre. En celle année, devant la conjonction, +sera éclipse de soleil particulière, en couleur de feu, en la première +heure du onziesme jour d'avril: mais avant celle éclipse de soleil sera +éclipse aussi comme toute de lune, au quint jour de ce mesme moys. +Doncques, quant les planètes courront ensemble en l'an devant dit et au +signe plain d'air avecques la queue du dragon[58], merveilleux croules de +terre avendront, mesmement ès régions où soulent plus souvent avenir, et +destruira les lieux de terre qui sont acoustumés à recevoir ces +croullemens; car des parties d'Occident naistra un grant vent et fort, et +noircira l'air et corrompra de pueur envenimée, et de ce vendra infermeté +et mortalité; et seront oïs en l'air escrois[59], et voix horribles qui +espoventeront les cuers de ceux qui les orront. Et ce vent levera la +gravelle[60] et la poudre dessus la face de la terre, et acouvètera[61] les +cités qui sont en plain assises. Et ce avendra mesmement ès régions +graveleuses et plaines de sablon. Si sera destruicte la cité de Mèques, de +Balsara[62], de Baudas et de Babiloine, si que nulle chose n'y demourra que +la terre ne couvre. Les régions d'Egypte et de Ethiope seront si plainement +destruictes qu'à paine y demourra nul habiteur, et ces calamités avendront +en Orient, et dureront jusques en Occident. Es partie d'Occident naistra +discorde et sédicion au peuple, et un prince d'Occident assemblera ost sans +nombre, et fera bataille sur les rivages des fleuves; et là sera si grant +effusion de sang que la rivière, du sang qui sera espandu, sera aussi très +grant comme sont les rivières quant il a fort pléu. Et si sache-l'en +certainement que la commotion des planètes qui est à avenir senefie +mutations de règnes, sublimation de France, doubte et ignorance de Juis, +destruction de la gent sarrasine, et plus grant exaltation de la foy +crestienne et plus longue vie de ceux qui sont à venir, sé Dieu le veut.» + + Note 58: «Anno igitur prædicto, planetis in librâ concurrentibus, in + signo scilicet aerio et ventoso, cum caudâ draconis ibidem + existente.» + + Note 59: _Escrois._ Coup de foudre. + + Note 60: _Gravelle._ Sable. + + Note 61: _Acouvetera._ Recouvrira. + + Note 62: _Balsara._ Bassora.--_Baudas_, Bagdad. + +Autre lettre de ce mesme: + +«Les sages d'Egypte ont devant dit les signes qui sont à venir au temps de +la commotion de toutes planètes et de la queue du dragon avec elles, au +mois de (septembre qui en la langue égyptienne est appellée) Elul, au signe +de la (balance qui est nommée) Moranaïm, au vingt-neuviesme jour du mois, +et selon les Hébreux en l'an du commencement du monde quatre mil neuf cens +quarante-six, à un jour de dimenche, en la nuit qui après vendra, entour +mienuit, comenceront les signes, et dureront jusques à miedi de la quarte +ferie; car de la grant mer naistra un fort vent qui espoventera les cuers +des hommes, et levera la gravelle et la poudre dessus la terre en si grant +habondance qu'elle couvrira les arbres et les tours; car la commotion de +ces planètes sera au signe de balance, et selon que ces sages hommes +jugent, ceste commocion senefie vent, si qu'il brisera les montaingnes et +les roches, et gros tonnerres et voix seront oïes en l'air dont les cuers +des hommes et des femmes seront espoventés, et seront toutes les cités +couvertes de poudre et de gravelle; car ce vent durera dès l'anglet +d'Occident jusques en l'autre anglet d'Orient, et pourprendra toutes les +cités d'Egypte et d'Ethiope, c'est assavoir Mecque, Balsara, Aleb, Sannaar; +et de la terre d'Arabe, et toute la terre de Helhem, Romaer, Carman, +Segestan, Calla Norozasatan, Chébil, Combrasemm, Barhac et la terre des +Rommains; car toutes ces cités et toutes ces terres sont contenues dessoubs +le signe de la balance. + +»Après ces grans confusions de vens s'ensuivront cinq choses merveilleuses: +La première sera qu'un homme naistra d'Orient qui sera très sage en +sapience forinseque, qui est sapience par dessus homme, et que sens d'homme +ne peut prendre. Sa voie sera en justice, et enseignera la voie de vérité +et rappellera pluseurs à droictes meurs et des ténèbres d'ignorance et de +mescréandise en la voie de vérité. Si enseignera aux pécheurs la voie de +justice, et ne s'enorgueillira point pour ce qu'il sera nombré avec les +prophètes. + +»La seconde merveille si sera qu'un homme naistra de Helham, si assemblera +plusieurs osts et fors, si fera grant destruction de gent; mais il ne vivra +point longuement. + +»La tierce merveille si sera que un autre homme se lèvera de terre et dira +qu'il sera prophète. Un livre tendra en sa main et affermera qu'il sera +envoié de Dieu. Si fera errer maintes gens par ses prophéties et par ses +fausses prédicacions, et mains en décevra; et de ce qu'il prophétisera au +peuple sera converti sur luy mesme, car il ne règnera point longuement. + +»La quarte merveille sera qu'une commete sera véue au ciel, c'est une +estoille crenue et coée[63], et ceste apparition signifiera finement et +consommation des choses, ces mouvemens de terre, dures batailles, +retentions de pluies, sécheresses de terre et confusion de sanc et de la +terre d'Orient. Et par le travers d'un fleuve qui est nommé Heberus vendra +ceste pestilence jusques aux contrées d'Occident, et lors seront les justes +et les gens de religion si oppressés, et souffreront tant de persécutions +que les maisons d'oroison seront empeschiées et destourbées. + + Note 63: _Crenue et coée._ «Crinita et caudata.» + +»La quinte merveille sera que éclipse de soleil sera en couleur de feu si +grant que tout le corps du soleil sera en obscurité. Si seront si grant +obscurité et si grans ténèbres sur terre au tems de l'éclipse, comme elles +sont à mienuit quant il pluet et il n'est point de lune.» Telles furent les +lettres que les sages d'Égypte envoièrent parmi le monde. + +Cy commence la guerre du roy Phelippe et du roy Richart d'Angleterre. + + +XXII. + +ANNEE 1187. + +_Coment la guerre commença entre les deux roys, et d'un miracle de +Nostre-Dame._ + + +En celle année mesme que nous avons devant dit, commença le contens et la +dissention entre le roy Phelippe et le roy Henry. La raison fu pour ce que +le roy Phelippe requéroit, au premier front, que le conte Richart de +Poitiers, fils le roy Henry, entrast en son hommage de la conté de +Poitiers: mais celluy qui estoit introduit de la malice son père quéroit +fuites et aloingnes de jour en jour. + +La seconde chose que le roy requéroit si estoit du chastel de Gisors et +d'autres chasteaux qui sont des appartenances du royaume que son père le +bon roy Loys avoit livrées à Marguerite sa fille, pour douaire, quant elle +fu joincte par mariage au jeune roy Henry d'Angleterre, frère au devant dit +Richart. Car ce douaire avoit esté octroyé par telle condition, quant le +jeune roy Henry la prist, que s'elle avoit de luy nul hoir il tendroit +celle terre comme il vivroit, et après son décès elle descendrait à son +hoir; et s'il avenoit que celluy Henry n'eust nul hoir de son corps, le +douaire devoit retourner au royaume de France sans nul contradiction. + +Sur ces deux questions fu le roy Henry semons pluseurs fois à la court le +roy de France; mais il quéroit tous jours aloingnes et fuites et +simulations tant comme il povoit; mais quant le roy Phelippe vit sa malice, +et qu'il ne quéroit fors à pourloingnier la besoingne, moult sagement et +malicieusement congnut que la demeure tourneroit à honte et à dommage à luy +et aux siens; si proposa en son cuer à assigner aux fiés et à entrer en la +terre à ost banie. + +Cy commencent les fais de son septiesme an. En l'an de l'Incarnacion mil +cent quatre-vings et sept y, de son règne septiesme, de son aage +vingt-deux, le roy assembla son ost en la contrée de Bourges en Berry et +entra à grant force en la duchiée d'Aquitaine. Le pays gasta, deux +chasteaux prist, Yssodun et Crezac[64] et maintes autres forteresses, et +mist à gast et à destruction tous le pays jusques au Chastel-Raoul[65]. + + Note 64: _Crezac._ Grassay. + + Note 65: _Chastel-Raoul._ Chateauroux. + +Quant le roy Henry et Richait le conte de Poitiers son fils sorent que le +roy Phelippe gastoit ainsi tout le pays de Berry, il assemblèrent moult +grant osts et puis les menèrent au Chastel-Raoul contre leur seigneur le +roy Phelippe: car il béoient, s'il péussent, lever le roy du siège et +chastier villainement luy et sa gent. Mais quant il virent la contenance et +le hardement des François et du roy, il firent leur ost logier d'autre part +encontre les François. Mais quant le roy Phelippe et les bons combateurs +qui avec luy venus estoient virent ce, il conçurent moult grant +engaigne[66] et moult grant despit, quant les Anglois avoient osé si près +d'eux bébergier et contre eux venir à bataille. Tout maintenant firent +ordener leur batailles pour combattre; mais quant le roy Henry et son fils +Richart et les Anglois virent ce et apperceurent la hardiesse du roy et de +sa gent, il orent moult grant paour; tantost envoièrent messages du siècle +et de religion[67] au roy et à ses barons. + + Note 66: _Engaigne._ Ennui. + + Note 67: _Du siècle et de religion._ Laïcs et religieux. + +Ces messages fuient deux légas de la court de Rome qui en ce temps avoient +esté envoiés pour traictier de paix entre les deux roys. Caution et seurté +donnèrent de par le roy Henry et son fils qu'il feroient au roy plaine +satisfaction de toute la querelle qu'il leur demandoit, selon le jugement +des barons de la cour de France, et le roy et les princes orent conseil +qu'il s'accordassent à ceste chose. Atant furent trièves données et d'une +part et d'autre asseurées. Si s'en départirent les osts, et s'en retourna +chacun en sa contrée. + +Cy endroit ne doit-on pas mettre en oubli un merveilleux miracle qui avint +dedens le chasteau, tandis comme le roy Phelippe séoit environ. Le conte +Richart avoit envoié grant tourbe de Cotériaux pour le chastel garnir. Un +jour furent assemblés en une large place qui estoit en la ville, droit +devant l'églyse de Nostre-Dame-Saincte-Marie. Là commencièrent à jouer aux +dés; l'un qui fu fils d'iniquité et prochain du déable commença à jurer +villains serremens de Dieu et de sa douce mère, pour ce qu'il avoit +mauvaisement perdu ses deniers qu'il avoit mauvaisement acquis. Et puis +leva les yeux contremont comme forcené, et vit au portail de l'églyse +l'image Nostre-Dame qui tenoit entre ses bras la représentation de son doux +fils, en semblance d'enfant que l'on avoit là pourtraitié en mémoire de +luy, et pour exciter la dévocion du peuple. + +Quant le desloyal l'ot apperceue, il recommença à jurer plus vilainement +qu'il n'avoit fait devant, et à dire paroles de blasphème contre Dieu et +contre sa douce mère. Si ne se tint point à tant, ainçois prist une pierre, +voiant tous ceux qui là estoient, et la jeta par moult grant ire encontre +l'image Nostre-Dame, et le féri en telle manière que le coup asséna le bras +de l'enfant et le brisa en deux moitiés si que l'une en chéit à terre toute +ensanglantée. De celle débriseure décourut sang humain en moult grant +habondance; mais ceux qui en recueillirent en furent guaris de diverses +infirmités. De quoy il avint que l'un des fils au roy Phelippe qui avoit +nom Jéhan-sans-Terre estoit venu au chastel pour aucunes besongnes, par le +commandement son père. Là vint quant il oï parler de la merveille de +l'image, le bras de l'enfant si prist tout sanglant, et l'emporta avec luy +pour sanctuaire en grant dévocion. Mais le malheureux Cotériau n'eschiva +pas la venjance Nostre-Seigneur; car il fu tout maintenant de malin esperit +ravi en la cui possession il estoit devant, et fénit sa malheureuse vie en +moult grant douleur et à moult grant hachie en ce jour mesme. + +Quant les autres Cotériaux virent ce miracle, il orent moult grant paour: +Nostre Sire et sa douce mère loèrent en moult grant contrition qui nul bien +ne trespasse sans guerredon né nul mal sans vengeance. A tant se +départirent du chastel; mais les moines de celle églyse qui virent les +miracles que Nostre-Seigneur faisoit chascun jour pour celle image, pour +honnourer sa douce mère la portèrent dedens le moustier en louant et en +graciant Nostre-Seigneur en cui honneur et louenge elle fist puis mains +beaux miracles en la devant dite églyse. + + +XXIII. + +ANNEE 1187. + +_Des messages d'oultre-mer qui vindrent au roy Phelippe, et coment les deux +roys se croisièrent ensemble._ + + +Tandis comme ces choses avinrent au royaume de France, messages arrivèrent +de çà la mer au roy Phelippe à qui il estoient envoiés. Il vinrent à luy, +et luy dénoncièrent la douleur et la persécution qui estoit avenue sur la +crestienté d'oultre mer, que Nostre-Seigneur avoit souffert pour les +péchiés des crestiens d'oultre mer; que Salhadin, roy d'Egypte et de Surie, +avoit pris les chastiaux, les cités et la terre de crestiens, et mains +milliers en avoient mené en chetivoison; si avoit tué une grant partie des +frères du Temple, des princes et des prélas du pays, et la Saincte-Croix +prise dont c'est souveraine perte, et en peu de temps la cité de Jhérusalem +et toute la terre de promission, fors trois cités: Tir, Triple et Antioche, +et aucuns fors chastiaux que l'en ne puet prendre à force, pour la grant +défense dont il sont. + +_Incidence._--En ce temps, en l'an de l'Incarnation mil cent quatre-vingt +et sept, au quart jour de septembre, fu éclipse de soleil particulière, au +dix-huitiesme degré, au signe de la vierge, et dura ainsi comme deux +heures. Au quint jour qui après vint, qui fu le cinquiesme jour de +septembre, fu né messire Loys, fils au roy Phelippe, en la cité de Paris, +en l'onziesme heure du jour[68]. Pour sa nativité fu la cité si raemplie de +joie et de léesce que les bourgeois ne cessèrent de sept jours et de sept +nuis de caroles faire à grant tortis[69] et à moult grant luminaire, et +rendirent graces à Nostre-Seigneur qui leur avoit donné nouvel seigneur +pour gouverner la couronne de France après le décès son père. + + Note 68: Je ne puis me défendre de citer ici une anecdote que je n'ai + pas retrouvée dans la collection des monumens du règne de + Philippe-Auguste, et que rapporte le précieux manuscrit des + _Chroniques universelles_ coté aujourd'hui n° 84, ancien fonds de + Saint-Germain-des-Prés: «Or, vous dirons du roy Phelippe de France: + Il avoit esté avec la royne grans tans sans avoir enfans. Pour ce se + vot partir de li. Quant li jours fu venus que elle s'en dut aler en + son pays, et li cheval furent jà appareillié, elle ala prenre congié + au roy qui li dist: Dame, je voil que tuit sachent que vous ne vous + partés pas de moy par vostre meffait, mais sans plus pour ce que il + me samble que je ne puis avoir hoir de vous. Et sé il a baron en mon + roiaume que vous voilliés avoir à seigneur, ditez-le moi, et vous + l'averés, quoiqu'il me doie couster.--Sire, dist-ele, Diex vous mire + ce que vous me dites. Mais jà Diex ne place que homs mortels gise où + lit, là où vous avez géu! Quant li rois ot oïe ceste parole et il la + vit plorer, grant pitié en ot. Si dist: Certes, bien l'avez dit: car + vous ce vous en irés jamais. Ensi demora la royne avec le roy. Ne + demora mie grant pièce après, si com Nostre-Seigneur plot, que elle + fu ençainte. Quant li termes fu venus, elle accoucha d'un fils, l'an + de l'Incarnation mil cent soixante-dix-sept. Li enfans ot nom Loys.» + (F° 253, v°.) + + Note 69: _Tortis._ Torches, flambeaux. + +Tout maintenant que l'enfant fu né furent envoiés messages et couriers par +toutes les provinces et les terres du royaume, pour dénoncier au peuple des +cités et des bonnes villes la nativité de leur nouvel seigneur. Quant les +nouvelles en furent partout seues, tous en furent liés et en rendirent +grâces à Nostre-Seigneur qui leur avoit restitué droit hoir de la lignie +des roys de France. + +_Incidence._--En celle année, au mois d'octobre, fu mort le Tiers Urbain, +apostole de Rome, qui au siège sist an et demie. Après luy fu Grégoire +l'huitiesme, qui sist au siège mois et demi. Après luy fu Clément le tiers, +en celle année mesmes. Celluy Clément dessus dit estoit Romain de nation. +Pour la succession des trois apostoles qui avint en si pou de temps +notèrent aucunes gens que ce n'estoit pour autre raison fors que par la +coulpe et par l'inobédience de leurs subgiés[70] qui des las au diable +estoient si fort enlaciés qu'il ne vouloient repairier à la miséricorde +Nostre-Seigneur. + + Note 70: Rigord dit: «Nisi ex culpâ ipsorum (pontificum) et + inobedientiâ subditorum....» Puis il ajoute trois réflexions niaises + que notre traducteur a eu le bon esprit de passer. + +Au mois de janvier qui après vint, droit à la feste du Saint-Hilaire qui +est célébrée le dix-huitiesme jour de ce mesme mois, prisrent un parlement +le roy Phelippe et le roy Henry d'Angleterre entre Trie et Gisors. Quant +eux et tous leur barnages furent assemblés des deux parties, les deux roys +se croisièrent par divine inspiration, si comme l'en cuida, pour délivrer +la terre de promission des mains aux Sarrasins, dont tous ceux qui là +estoient se merveillèrent moult, car ceste croiserie fu faicte contre +l'opinion de tous ceux qui là estoient; mais elle fu faicte ainsi comme par +miracle et par la force du Saint-Esperit qui inspire là où il veut. Là se +croisièrent mains princes et mains barons, si comme le duc de Bourgoingne; +Richart, le conte de Poitiers; Phelippe, le conte de Flandres; Thibaut de +Blois; Rotrous, le conte du Perche; Guillaume des Barres[71], le conte de +Roquefort; Henri, le conte de Champaingne; le conte Robert de Dreux; le +conte de Clermont; le conte de Beaumont; le conte de Soissons; le conte de +Bar; Bernart de Saint-Valery; Jaques d'Avènes; le conte de Nevers; +Guillaume de Mello[72]; Dreues de Mello et mains autres barons. + + Note 71: _Guillaume des Barres._ Le meilleur joûteur de son siècle, + appelé le plus ordinairement _le Barrois_, comme dans ce couplet de + la chanson de Quenes de Béthune: + + Par Dieu, vassal, mout avés fol pensé + Quant vous m'avés reprouvé mon éage; + Sé j'avoie mon jouvent tout usé, + Si sui-je riche et de si haut parage + + Qu'on m'ameroit à petit de beauté. + Encor n'a pas un mois entier passé, + Que li marchis m'envoia son message, + Et li _Barrois_ a, pour m'amour, jousté. + + Dans le _Romancero françois_, j'ai cru qu'il s'agissoit ici du comte + de Bar, et je me suis trompé.--_Li marquis._ Conrad de Montferrat. + + Note 72: _Guillaume de Mello._ Bon poète du XIIème siècle, dont j'ai + donné la vie dans le _Romancero françois_, sous le nom du _Vidame de + Chartres_. + +Des prélas y furent Gaultier, archevesque de Rouen; Baudouin, archevesque +de Cantorbie; l'évesque de Biauvais; l'évesque de Chartres et moult +d'autres prélas dont nous tairons les noms pour la confusion du nombre. Et +en remembrance de celle croiserie firent les deux roys drécier une croix en +la place, et fonder une églyse par moult grant dévocion. Ensemble fermèrent +aliance qui tousjours devoit durer. Si nommèrent celle place le +Saint-Champ, pource qu'il s'i estoient signés du signe de la +Sainte-Croix[73]. + + Note 73: L'on érigea dans cet endroit une grande croix que les + antiquaires de Normandie devroient bien faire rétablir, en souvenir + d'une si mémorable conférence. + + +XXIV. + +ANNEE 1188. + +_Coment le roy Phelippe requist aux prélas les dixmes de l'Eglyse._ + + +Cy commencent les fais de l'huitiesme an. En l'an de l'Incarnacion mil cent +quatre-vingt et huit, de l'aage du roy Phelippe vingt-trois, de son règne +huit, au mois de mars, emmy la quaranteine[74], fist le roy assembler tous +les prélas de son royaume en la cité de Paris et tous les princes et les +barons. Là furent croisiés moult grant multitude de chevaliers et de gens à +pié; mais pour ce que le roy avoit moult grant désir d'acomplir le voyage +qu'il avoit empris et encommencié, il requist aux prélas qui là estoient la +dixme partie des biens de saincte Eglyse, pour une année tant seulement. Ce +dixme qui là fu octroyé fu nommé les dixmes Salhadin. Là fu faicte une +constitucion d'aterminer à trois paiemens les debtes que les croisiés +devoient aux Crestiens et aux Juis[75]. Si cessèrent les usures[76] de +celle heure qu'il orent les crois prises. Lors refu establi coment ceus +seroient assignés de leurs paiemens sur les héritages des debteurs par les +seigneurs trefonciers des lieux. + + Note 74: _Quaranteine._ Carême. + + Note 75: _Aux Juis._ Les Juifs étoient donc déjà revenus ou plutôt + n'étoient pas sortis de France. L'ordonnance de Philippe-Auguste sur + la dîme saladine le dit également: «Quæ debebantur tam Judæis quam + Christianis.» + + Note 76: C'est-à -dire: _les intérêts_. + +Entour trois mois après que ce fu fait, le conte Richart, fils le roy +Henry, assembla son ost et entra à force en la terre Raimon le conte de +Thoulouse, que il tenoit du roy de France, et prist un chastel qui est +appellé Moysac[77] et mains autres qui estoient au devant dit conte. Le +conte fist ceste chose assavoir au roy Phelippe son seigneur et luy manda +par ses messages les dommages et les maux que le conte Richart luy faisoit +contre les convenances que luy-mesme avoit jurées à tenir; car il avoit +juré et créanté avec son père en l'an devant dit, entre Trie et Gisors, +qu'il tendroit la fourme de la paix qui estoit telle que leur terres +devoient demourer en tel point et en tel estat comme elles estoient au jour +et à l'eure qu'il se croisièrent, jusques à tant qu'il eussent parfait leur +pélerinage et la besoingne Nostre-Seigneur qu'il avoient emprise, et que +chascun s'en feust retourné en sa terre. + + Note 77: _Moisac._ Moissac, ville du Quercy. + +Quant le bon roy oï qu'il avoient brisiées les trièves qu'il avoient +ensemble jurées, il fu moult esmeu: ost grant assembla et entra à moult +grant force en leur terres: si prist Chasteau-Raoul, Busençai et Argenton, +et puis assist le quart qui a nom Levrous[78]. Mais tandis comme il séoit +devant ce chastel avint une merveille qui est bien digne de mémoire. + + Note 78: _Levrous._ Aujourd'hui petite ville du Berry, à cinq lieues + de Chateauroux. + +Près de ce chastel estoit un marchois[79] en quoy l'en souloit habondamment +trouver eaue, mesmement quant il ne pleuvoit point: mais la saison ot esté +ceste année si chaude et si fervent que ce marchois estoit tout asséchié, +et comme tout l'ost, hommes et chevaux, eussent merveilleusement grant +disette d'eaue, car il estoit esté, il avint par miracle que l'eaue sailli +soudainement parmi les entrailles de la terre, et emplirent le marchois si +habondamment que les chevaux estoient eus jusques aux sengles, et si n'y +chéy goute d'eaue fors celle qui ainsi y sourdi par miracle. Lois fu tout +l'ost rempli et saoulé d'eaue, hommes et chevaux. Quant le peuple vit ce, +il fu tout esléescié et rehaitié de la joie de ce miracle; et rendirent +graces à Dieu qui fait tout quanqu'il veut en mer et en tous les abismes. +Et plus fu grant la merveille: que ces eaues durèrent ès marchois sans +apeticier, si longuement comme le roy sist devant ce chastel; mais, en pou +de temps après, fu pris, si le donna le roy à Loys son cousin, fils le +conte Thibaut de Bloys. Et quant le roy se fu parti du siège, le marchois +seicha comme devant, et retournèrent les eaues là dont elle estoient +venues, né puis ne furent véues. + + Note 79: _Marchois._ Marais. + + +XXV. + +ANNEE 1188. + +_Coment le roy prist Montrichart, et coment le conte Richart luy fist +feaulté et hommage._ + + +Quant le roy se fu parti du chastel de Levrous qu'il ot en telle manière +pris, il commanda que l'ost feust conduit tout droit à Montrichart. Quant +il fu là venu, il commanda qu'il feust asségié de toutes pars. Là sist +l'ost une pièce avant qu'il féist chose qui guaires vaulsist[80]. A la +parfin firent les engins drécier et lancier aux tours et aux deffenses. +Lors prisrent François à assaillir par moult grant force tant qu'il +prisrent le chastel à quelque paine; tous ardirent les fauxbourgs, et +craventèrent la tour qui moult estoit forte et haute. Là furent pris +cinquante chevaliers qui estoient tous armés et qui là estoient en +garnison. + + Note 80: _Vaulsist._ Valût. + +Lors se leva le roy du siège et chevaucha avant, et prist Paluel, Montesor, +Chastelet, Roche-Guillebaut, Culant et Monlignon, et soubmist à sa +seigneurie quanques le roy Henry avoit en toute la terre d'Auvergne. Quant +il sot ce, savoir peut on qu'il fu dolent et couroucié: lors prist son ost +et le ramena parmi Normandie; mais le roy Phelippe chevaucha après au plus +hastivement et au plus tost qu'il pot, si prist le chastel de Vendosme en +trespassant, le roy Henry et son fils le conte Richart chaça jusques à un +chastel qui siet au Perche et si est nommé Trou[81]. Au chastel se +mistrent; mais il n'y demourèrent pas longuement; car le roy Phelippe qui +après vint batant les en chaça à grant honte et à grant confusion. + + Note 81: _Trou._ Aujourd'hui village du département de l'Orne, + près d'Argentan. + +En ce que le roy Henry et son fils Richart s'en fuyoient ainsi parmi la +marche de Normandie, il ardi le chastel de Dreux en trespassant, et maintes +autres villes champestres jusques à tant qu'il vint à Gisors. Lors +donnèrent les deux roys trièves l'un à l'autre pour l'yver qui approuchoit. + +En ces entrefaictes Richart, conte de Poitiers, requist à son père le roy +Henry à femme la suer le roy Phelippe qu'il devoit avoir; car son père le +bon roy Loys la luy avoit laissiée en garde, et avecques ce requéroit-il le +royaume d'Angleterre, pour ce que les convenances avoient esté telles entre +le roy Loys et le roy Henry, que quiconques des fils le roy Henry auroit +celle dame, il devroit avoir le royaume d'Angleterre après le décès le roy +Henry: et pour ce qu'il estoit ainsné après Henry son frère qui mort +estoit, il devoit avoir celle dame et le royaume après le décès son père, +si comme il disoit. Et ce requéroit par les convenances qui devant avoient +couru; mais le roy Henry son père ne se voulloit à ce accorder en nulle +manière. Et quant le conte Richart vit qu'il n'en feroit plus, il se +départi de luy par mautalent, si s'en alla au roy Phelippe et luy fist +féauté et hommage, et s'alia à luy par serement et par fiance. + +_Incidence._--En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vingts et huit, le +second jour de février, fu éclipse de lune universale en la quarte heure de +la nuit, et dura ainsi comme par trois heures. + +_Ci fine le premier livre le roy Phelippe Dieudonné._ + + + + +CI COMENCE LE SECONT LIVRE +DES GESTES AU BON +ROY PHELIPPE. + + + * * * * * + + +I. + +ANNEE 1189. + +_Coment la cité de Mans et de Tours furent prises. Et puis de la mort le +roy Henry d'Angleterre._ + + +Cy comencent les fais de l'an neuviesme. En l'an de l'Incarnacion mil cent +quatre-vingt et neuf, le roy assembla son ost au nouvel temps et recommença +la guerre au mois de may. Son ost fist conduire vers Nogent[82] et prist la +Ferté-Bernard et quatre autres chastiaux qui moult fors estoient. Puis vint +à la cité du Mans, tant fist qu'il la prist par force. Dedens estoit le roy +Henry qui s'enfouy honteusement, et si avoit bien en sa compagnie trois +cens chevaliers bien armés et tous appareillés, et les chassa jusques au +chastel de Chinon en Poitou. Puis retourna à la citié du Mans et fit la +tour miner qui moult estoit forte et bien garnie. Quant elle fu minée si +qu'il n'y failloit fors bouter le feu au hordeis qui dessous estoit amassé +que tout ne versast, ceux qui dedens estoient la rendirent. + + Note 82: _Nogent-le-Rotrou._ + +Quant en la ville ot un pou le roy demouré, il s'en parti et fist son ost +conduire vers la cité de Tours. Sur la rivière de Loire se logièrent. Quant +le roy vit que l'ost fu logié, il monta à cheval tout seul, en sa main une +lance, et chevaucha moult selon le rivage comme celuy qui moult fu engrant +de passer oultre. Lors commença de regarder aval et amont pour savoir sé il +peust trouver né gué né passade. En l'eaue entra et commença à cerchier et +à taster le parfont de la rivière de la lance qu'il tenoit. Et tousjours si +comme il aloit avant, metoit enseignes à destre et à senestre si que tout +l'ost peust passer sceurement entre les enseignes qu'il metoit. Si trouva +en telle manière passage par là où l'en n'oï oncques parler que nul y fust +passé, et passa tout le premier devant sa gent: car la rivière qui là +estoit grant devant, devint petite en celle heure tout ainsi comme Dieu le +voult. + +Quant le roy et tout l'ost virent qu'elle estoient ainsi retraictes en un +moment, et que le roy estoit jà passé, il cueillirent trefs et tentes et +troussièrent leur harnois. En l'eaue se mistrent après le roy et passèrent +tous sauvement du plus grant jusques au plus petit; quant tous furent +oultre passés, les eaues crurent arrière en leur point et emplirent leur +channel si comme devant. Les bourgeois de la cité qui ce miracle virent +doubtèrent moult le roy; car il sorent bien que Dieu ouvroit pour luy. +Ceste chose avint la vigile de saint Johan-Baptiste. + +Tandis comme le roy et les barons aloient environ la cité pour aviser de +quelle partie elle estoit plus légière à asseoir et de quel sens l'en +pourroit mieux amener les engins pour lancier aux forteresses, les Ribaux +de l'ost qui adès devoient faire la première envaye quant on assaut[83], +firent un assaut en la cité; et, en la présence le roy, par eschielles +montèrent sur les murs et prisrent la ville si soubdainement que ceux de +dedens ne s'en prisrent oncques garde. + + Note 83: «Ribaldi ipsius (regis) qui primos impetus in expugnandis + munitionibus facere consueverant.» Ces _Ribaux_ étoient sans doute un + ramas de gens sans feu ni lieu, rassemblés et soudoyés par le roi + pour le service de ses guerres. + +Le roy qui fu moult liés de cette aventure reçut la cité sauve et entière, +sans endommagier ceux de dedens né ceux de dehors. Ses garnisons mist +dedens, et puis s'en parti atant quant il y ot demouré tant comme il luy +plut. Entour douze jours après que ces choses avinrent, ainsi comme aux +octaves de la Saint-Pierre et Saint-Pol, mourut le roy Henry d'Angleterre +au chastel de Chinon, qui en sa vie ot esté noble homme; et assez luy fu +tousjours bien cheu de toutes ses emprises et en toutes les guerres qu'il +ot eues, jusques au temps le roy Phelippe que Dieu luy mist en la bouche +pour frain, et pour vengier le sang saint Thomas archevesque de Cantorbie +qu'il avoit fait martirier. Si le plut à faire Nostre-Seigneur pour son +amendement, pour ce qu'il luy donnast entendement de ses péchiés par les +persécutions que le roy Phelippe luy faisoit et que par ce le ramenast à +repentance et au sein de saincte églyse sa mère. Le corps de luy fu mis en +sépulture à Frontevaux une abbaye de nonnains[84]. + + Note 84: La chronique dite _de Reims_, que mon frère, Louis Paris, + vient de publier à Reims, raconte autrement la mort de Henri II. Je + transcris ici le passage, parce que cette intéressante chronique a + échappé à l'attention des éditeurs des _Historiens de France:_ + + «Li rois Phelippes n'ot pas oubliet le très-grant honte que li rois + Henris li avoit, fait de sa serour. Il estoit un jour à Biauvais, et + li rois Henris estoit à Gerberoi, une abbaye de moines noirs à quatre + lieues de Biauvais. Quant li rois Phelippes le sot, si en fu + merveilles liés, car il se pensa que il se vengeroit de la honte, sé + il pooit; et fist souper ses chevaliers et sa gent de haute eure, et + donner avaine as chevaux. Et quant il fu aviespri, si fist sa gent + armer, né onkes ne lor dist que il avoit empenset à faire. Et + chevaucièrent tant que il vinrent à Gerberoi u li rois Henris estoit + sauvés. Et ançois que li rois fust couciés, entrèrent-il en la sale + u li rois Henris estoit acoustés sour une coute. Quant li rois + Phelippes le vit, si traist l'espée et li courut sus apiertement et + le quida férir parmi la teste, quant uns chevaliers sali entre dui et + li destorna son cop à férir. Et li rois Henris sali sus tous + espierdus et s'en fui en une cambre et fu bien li huis fremés. Et + quant li rois Phelippes vit qu'il ot pierdu son cop, si en fu moult + dolans et s'en revint à Biauvais, car il n'avoit mie là boin demorer. + Quant li rois Henris sot que ce avoit esté li rois Phelippes ki + occire le voloit, si dist: _Fi! or ai-je trop vescu quant li garchons + du France fius au mauvais roi m'est venus coure sus._ Adont sali li + rois empiés et prist un frain et s'en ala as cambres courtoises tous + désespéré et plain de l'ainemi, et s'estrangla des riesnes dou frain. + Quant sa maisnie vit que li rois n'estoit mie entr'aus, si le quisent + partout et tant qu'il le trovèrent estranglé et les riesnes entour le + col. Si en furent à merveilles esbahis. Et lors le prisrent et + levèrent et le misent en son lit, et fisent entendant au peuple qu'il + estoit mors soudainement. Mais n'avient pas souvent que tele aventure + aviegne de tel homme que on ne le sache; car çou que maisnie scet + n'est mie souvent celé. (Msc. du roi, fonds de Sorbonne, 454, f° 60.) + + +II. + +ANNEE 1190. + +_Coment le roy Richart fu coroné. Et coment le roy Phelippe prist congié à +Saint-Denis._ + + +Après la mort le roy Henry, fu couronné Richart, conte de Poitiers. Mais en +la première année de son règne luy avinrent deux moult laides aventures. +Car quant il dut premièrement entrer en Gisors, après ce qu'il fu couronné, +le feu se prist en la ville si que le chastel fu tout ars. Le jour après, +quant il s'en issoit, le pont de fust brisa soubs ses piés, et si passèrent +toutes ses gens oultre sans nul encombrement, et il tout seul chéy au fossé +à tout son cheval. + +Pou passa de jours après que la paix fu confermée et parfaite en la fourme +et en la manière qu'elle avoit esté pourparlée entre le roy Phelippe et le +roy Henry. Mais le bon roy Phelippe qui ne mist point en oubli la +débonnaireté et la largesce de son cuer, donna au roy Richart, pour le bien +de paix, la cité de Tours et du Mans, Chastel Raoul et toutes les +appartenances que il avoit conquis sur le roy Henry son père. Et le roy +Richart qui tantost luy voult la bonté rendre luy donna et quitta +perpétuelment à luy et à ses hoirs le chastel de Crezac, d'Issodun et +d'Alone[85]. Si fu illec ordonné quant et coment il mouveroient en la terre +d'oultre mer, pour accomplir leur voiage. + + Note 85: _Crezac. Graçay_, petite ville du Berry. Pour le mot + _Alone_, c'est une faute du traducteur, et Rigord dit à sa place: + «Totum feudum quod habebat in Alverniam.» + +En cel an, en la dixième kalende de mars, mouru la noble royne Ysabel, +femme le roy Phelippe. Le corps d'elle fu ensépulturé en l'églyse +Nostre-Dame-Saincte-Marie[86]; l'évesque Morise fist establir un autel pour +luy, et le roy y mist deux chapellains et establi à chascun quinze livres +parisis de rente. Desquels l'un devoit chanter pour l'ame de la dicte royne +et l'autre pour les ames ses ancesseurs. + + Note 86: De Paris. + +En l'an de l'Incarnation mil cent quatre-vings et neuf, environ la feste +saint Johan-Baptiste, le roy qui plus ne voult attendre à mouvoir en la +besoingne Nostre-Seigneur, ala à Saint-Denys pour prendre congié au +glorieux martir et à ses compagnons, selon la coustume des anciens roys de +France. Car quant il meuvent à armes encontre leurs ennemis, il doivent +venir visiter les martirs et prendre l'oriflambe sur l'autel, pour eux +garder et pour eux deffendre, et doibt estre portée tout devant, quant l'en +se doit combatte. Dont il est aucune fois avenu que quant leur ennemis la +veoient, il estoient si forment espouventés qu'il s'en fuioient mas et +confus. + +Quant le roy fu en l'églyse entré, il vint devant les martirs, en oroisons +descendi dessus le pavement par moult grant devocion en pleurs et en +larmes, et se recommanda à Dieu et à la benoiste vierge Marie, à tous sains +et sainctes. Puis se leva et prist l'escharpe et le bourdon de la main +Guillaume l'archevesque de Rains, qui pour le temps de lors estoit légat en +France; et lors s'approucha le roy des martirs et prist de ses propres +mains deux estandales[87] et deux enseignes d'or croisetées, dessus les +corps des glorieux martirs, pour défendre quant il se devroient combatre +contre les ennemis de la croix. + + Note 87: _Estandales._ Étendards. Rigord dit: «Duo standalia serica + optima et duo magna vexilla, aurifrisiis crucibus decenter insignita + pro memoriâ sanctorum martyrum et tutelâ.» + +Après se recommanda aux oroisons du couvent et du peuple, et puis prist la +bénéicon du saint clou et de la saincte couronne et du destre bras saint +Syméon. Atant se départi de l'églyse, si se mist tantost au chemin et +chemina tant par ses journées qu'il vint à Vezelay avec le roy Richart qui +avec luy estoit. Adonc le mercredi après les octaves Saint-Jehan là prist +congié à ses barons qui point n'estoient croisiés et les en fist retourner. +Loys son chier fils et tout le royaume laissa en la ordonnance et en la +garde de la noble royne sa mère et de Guillaume l'archevesque de Rains son +oncle. Lors se mist au chemin et erra tant en pou de temps qu'il vint au +port de Gennes sur mer. Là fist appareillier diligeamment ses nefs, ses +galies, ses armeures, ses viandes et quanque mestier luy fu. Mais le roy +Richart qui pas ne monta à ce port ala droit au port de Marseille. Quant il +ot son affaire appareillie, il entra en mer à voiles tendues. Ainsi s'en +alèrent les deux roys crestiens et s'abandonnèrent aux vens et aux périls +de mer pour l'amour et l'honneur Nostre-Seigneur, et pour la crestienneté +deffendre. Au port de Messines arrivèrent après mains tormens et mains +autres périls. + + +III. + +ANNEE 1190. + +_Du testament que le roy Phelippe establi avant que il meust._ + + +Quant le roy Phelippe se parti de France, il fist venir et assembler tous +ses amis et tous ceux que il avoit plus familiers, et establi et ordonna +son testament en leur présence par moult grant délibération, qui ainsi +commence: + +«Au nom de la saincte trinité qui est sans devision, amen; Phelippe, roy de +France par la grace de Dieu. L'office des Roys si est de pourvéoir en +toutes manières le proufit des subgiés, et mettre en avant le commun +proufit plus que le sien propre. Pour ce doncques que nous convoitons par +souverain désir à parfaire le veu de nostre pélerinage pour secourre la +terre saincte, nous proposons à ordonner coment les besoingnes du royaume +seront traictiées et le royaume gouverné quand nous en serons partis; et si +proposons à ordonner notre testament, quoyqu'il aviengne de nous. + +»Nous commandons doncques au commencement que nos baillifs mettent en +chascune prévosté quatre hommes qui soient sages et loyaux et de bon +tesmoignage, et que les besoingnes de la ville ne soient traictiées sans +leur conseil ou sans le conseil de deux au moins. Et de cestuy +établissement metons-nous hors la cité de Paris; en laquelle nous voulons +qu'il soient six sages hommes preux et loyaux. Après, là où nous avons mis +nos baillifs, ès bailliages qui sont desinnés et divisés par propres noms, +nous commandons que chascun de ces baillifs assigne un jour en son propre +bailliage qui soit appellé le jour des assises; et que tous ceux qui auront +plaintes à faire vendront et recevront leur droit et leur justice, sans +demeure, par le bailli du lieu. Mais nous voulons que nostre droit et +nostre justice, qui sont proprement nostres, soient là escript[88]. + + Note 88: «Illi qui clamorem facient recipient jus suum per eos et + justitiam sine dilatione, et nos nostre jure et nostram justitiam: + forefacta quæ propriè nostra sunt ibi scribentur.» (Rigord.) + +»Après nous voulons et commandons que nostre chière mère et Guillaume, +archevesque de Rains, nostre oncle, establissent, chascuns quatre mois, un +jour à Paris, et que il oient les clameurs et les complaintes des hommes de +nostre royaume, et les fassent fenir à l'honneur de Nostre-Seigneur et au +profit du royaume de France. Et commandons que les baillifs qui tiennent +les assises, parmi les villes de nostre royaume, soient tous à ce jour +devant eux et qu'il récitent toutes leurs besoingnes en leur présence[89]. + + Note 89: «Ut coram eis recitent negotia terræ nostræ.» + +»Après ces choses, nous commandons que nostre mère et le dit archevesque +oient et saichent chascun an les complaintes que l'en fera sur nos +baillifs. Et s'aucun se meffait, fors en quatre cas, en meurtre, en rapt, +en homicide ou en traïson, que on le nous face savoir trois fois en l'an +par lettres, lequel baillif se meffera, et en quoy le méfait sera. Et s'il +avient qu'il prengnent don né service, que ce sera qu'il prendra et de qui +il le prendra, par quoy nos hommes perdent leur doiture et nous la nostre. +Et les baillifs nous fassent assavoir les forfais des prévos. + +»Après, nous voulons que nostre chière dame et mère et l'archevesque ne +puissent remuer nos baillifs de leur lieux, fors en cas d'homicide, de +meurtre, de rapt et de traïson; né les baillifs[90] les prévos, fors que en +ces quatre cas. Car puisque nostre devant dite mère et l'archevesque nous +auront mandé la vérité, nous en cuidons prenre telle vengeance à l'aide de +Dieu par quoy les autres qui après vendront en seront moult espoventés. Et +si voulons que la royne et l'archevesque nous fassent certain, trois fois +en l'an, par lettres, des besoingnes et de l'estat du royaume. + + Note 90: _Né les baillifs les prévos._ Et que les baillis ne puissent + remuer les prévôts. + +»Après, s'il avenoit qu'aucunes cathédraux églyses ou aucunes royales +abbayes fussent vagues et sans pastours, nous voulons que les chanoines et +les moines des églyses qui en tel point seroient viengnent à la royne et à +l'archevesque, et prennent congié de célébrer leur élection[91], tout ainsi +comme il feroient à nous sé nous y estions présens. Et si voulons qu'il +leur soit octroyé sans contradiction. Si amonestons les chanoines et les +moines qu'il eslisent, selon leur povoirs, personne qui à Dieu plaise, qui +soit proufitable à l'églyse et au royaume. Si tiengnent la royne et +l'archevesque la régale en leur main, jusques à tant que l'esleu soit +sacré, et puis après luy soit rendu sans nul empeschement. + + Note 91: «Et liberam electionem ab eis petant, sicut antè nos + venirent.» + +»Si voulons que sé prouvende ou autre bénéfice eschiet, tandis comme nous +tendrons la régale en nostre main, que la royne et l'archevesque la donnent +par le conseil de frère Bernart[92], selon Dieu, tout au mieux qu'il +pourront à personnes honnestes et bien lettrées, toutesvoies sans[93] les +dons que nous avons fais à aucuns, dont il ont le tesmoignage par nos +lettres pendans[94]; et si commandons à tous nos prélas et à tous nos +hommes qu'il ne donnent toultes né tailles, tandis comme nous serons au +service Nostre-Seigneur. + + Note 92: _Bernard_, prieur de Grantmont. + + Note 93: _Sans._ Saufs. + + Note 94: _Pendans._ Scellés. + +»Sé Dieu faisoit de nous sa volenté, qu'il avenist que nous mourissons, +nous défendons expressément à tous nos hommes de nostre royaume, clers et +lais, qu'il ne donnent toultes né tailles jusques à tant que nostre fils, +que Dieu gart, soit venu en tel aage qu'il puisse et saiche gouverner son +royaume. Et s'aucun vouloient mouvoir guerre contre luy, et ses rentes ne +povoient souffire, lors luy aideroient tous nos hommes de leur corps et de +leur avoir. Les églyses luy feroient telle ayde comme elle sont +acoustumées. + +»Après nous deffendons à nos baillifs et à nos prévos qu'il ne preignent de +nulluy né corps né avoir, tant comme il voudra donner bons pleiges et +poursuivir son droit en nostre cour; fors que en quatre cas: pour meurtre, +pour homicide, pour rapt et pour traïson. Après, nous commandons que toutes +nos rentes et nostre service soient apportés à Paris, à trois paiemens et +en trois saisons. Le premier à la feste de saint Remy, le second à la +Chandeleur, le tiers à l'Ascencion: si soient livrés à nos bourgeois de +Paris[95] et à Pierre le maréchal. + + Note 95: Les six bourgeois désignés plus haut pour tenir à Paris la + place des baillis et prévots. Rigord donne l'initiale de leurs + noms: T. A. E. R. B. N. + +»Et s'il avenoit que l'un de nos dits bourgeois qui sont mis pour nos +paiemens recevoir mourust, Guillaume de Gallande en metroit un autre en +lieu de lui; Adam nostre cler sera présent à recevoir les receptes de +nostre trésor et les retendra en escript et seront mis en trésor au Temple. +Si en aura chascun une clef et le Temple une autre. Si nous sera tant +envoyé de nostre avoir comme nous manderons par lettres. + +»S'il avient que Dieu fasse son commandement de nous, que la royne, +l'archevesque, l'évesque de Paris, l'abbé de Saint-Victor, l'abbé de +Cernay[96] et frère Bernart devisent nostre trésor en deux parties. De +l'une il départiront, selon leur esgart, à rappareillier les églyses qui +sont destruites par nos guerres en telle manière que le service de +Nostre-Seigneur y puisse estre fait: et de celle moitié mesme il +départiront à ceux qui sont apauvris de nos tailles; et le remenant de +celle moitié il donront là où il voudront et là où il cuideront qu'il soit +mieux employé, pour le remède de nostre ame, du roy Loys nostre père et de +tous nos ancesseurs. + + Note 96: _L'abbé de Cernay._ Guy, abbé de _Vaux-Sernai_, dans le + diocèse de Paris, et depuis évêque de Carcassonne. + +«De l'autre moitié nous commandons à tous ceux qui gardent nostre trésor et +à nos hommes de Paris qu'elle soit gardée pour la nécessité de nostre +royaume et de Loys nostre fils, qu'il puisse par le conseil de Dieu son +royaume gouverner. Et s'il avenoit que nous et nostre fils mourussions, +nous commandons que nostre avoir fust départi pour Dieu, pour nostre ame et +pour celle de nostre fils, par la main et le jugement des sept personnes +que nous avons devant nommées. Si commandons que tantost comme l'en sauroit +la certaineté de nostre mort, que nostre avoir fust porté en la maison à +l'évesque de Paris et fust là bien guidé, jusques à tant que l'en eust fait +ce que nous avons ordonné. + +«Après, nous commandons à la royne et à l'archevesque qu'il retiengnent en +leur mains toutes les honneurs qui seront vagues et qu'il pourront et +devront tenir honnestement, si comme de nos abbayes et des doyennés et des +autres dignités, jusques à tant que nous soyons retournés du service +Nostre-Seigneur. Et ceux qu'il ne pourronttenir, donnent selon Dieu par le +conseil frère Bernart à l'honneur de Dieu et au proufit du royaume, à +ersonnes qui soient dignes et souffisans. + +«Pour ce que cest testament soit ferme et estable nous commandons qu'il +soit confermé de l'autorité de nostre séel et du caractère du nom du +royaume. Ce fu fait à Paris en l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vingt +et dix, de nostre royaume onziesme. De nostre palais, en la présence de +ceux de qui les noms sont cy nommés et les sceaux sont cy escris: Le conte +Thibaut de Bloys, Mathieu le Chambellenc, Raoul le mareschal[97]; au temps +que la chancellerie estoit vague.» + + Note 97: L'ordonnance latine diffère un peu dans le nom des + signataires: «S. Comitis Thibaldi dapiferi nostri; S. Guidonis + buticularii; S. Mathæi camerarii, S. Radulphi constabularii. Data + vacante cancellaria.» + +Le roy commanda aux bourgeois de Paris que la cité qu'il avoit si chière +fust toute fermée de haus murs et fors, et de tournelles tout environ bien +assises et bien ordonnées, et de portes hautes et fortes et bien +deffensables. Ce qu'il commanda fu parfait et acompli en moult pou de temps +après. Et puis si commanda ensement que tous les chastiaux et toutes les +forteresses de son royaume fussent fermées souffisamment. Mais temps est +désormais que nous retournons à nostre matière, et racomptons les choses +qui avinrent entre les deux roys, et coment il se contindrent à Messines en +la terre de oultre-mer. + + +IV. + +ANNEE 1191. + +_Coment le roy Phelippe arriva au port de Messines, et coment le roy +Richart brisa les convenances qu'il avoit à li._ + + +Quant le voy Phelippe fu arrivé à Messines droictement au mois d'aoust, il +fu honnourablement receu du roy Tancré qui le mena à grant honneur et à +grant révérence en son palais et luy présenta habondamment de ses viandes. +Et luy eust donné moult grant somme d'or et d'autres richesses s'il +voulsist avoir espousée une de ses filles ou au moins donnée à son fils +Loys. Mais le roy ne se voult assentir à nulle de ses deux requestes, pour +l'amour qu'il avoit à l'empereur Henry. + +Une discencion monta entre ces entrefaictes entre le roy Richart +d'Angleterre et le devant dit roy Tancré; pour ce que le roy Richart +demandoit le douaire sa suer. Mais toutesvoies fu le contens feni à la +parfin, par la paine que le bon roy Phelippe y mist, en telle manière que +le roy Tancré donna au roy Richart quarante mil onces d'or, desquels le roy +Phelippe devoit avoir la moitié; mais il n'en voult prendre que la tierce +partie, pour le bien de paix. Lors jurèrent[98] aucuns nobles hommes, de +par le roy Richart, l'une des filles le roy Tancré pour son nepveu Artus de +Bretaigne. + + Note 98: _Jurèrent._ Contractèrent promesse de mariage. + +Le roy Phelippe célébra la Nativité à Messines. Grans dons donna aux povres +chevaliers de son royaume qui leur choses avoient perdues en mer par +l'orage de la tempeste. Au duc de Bourgoigne mil mars; au conte de Nevers +et à Guillaume des Barres quatre cens mars; à Guillaume de Mello quatre +cens onces d'or; à l'évesque de Chartres quatre cens onces d'or; à Mathieu +de Montmorency trois cens; à Dreues de Mello deux cens, et à mains autres +dont nous vous taisons les noms pour la confusion du nombre. Viandes et +toutes autres choses qui à corps d'homme soustenir convenoient estoient +trop chières. Un sextier de fourment valoit vingt-quatre sous d'Angevin; un +sextier d'orge, dix et huit sous; de vin quinze sous; une geline douze +deniers. + +Quant le roy Phelippe vit que si grant chierté et famine couroit parmi +l'ost, il envoya ses messages au roy et à la royne de Hongrie et leur pria +qu'il secourussent l'ost de Nostre-Seigneur de viandes. Après il envoya à +l'empereur de Constantinoble et luy requist pour l'amour de Nostre-Seigneur +qu'il fist secours à la terre d'oultre mer, et luy prioit que s'il avenoit +que il passassent parmi son empire, qu'il luy livrast seur passage parmi sa +terre, et le roy le faisoit seur de luy et de sa gent qu'il trespasseroient +paisiblement, sans luy faire grief né dommage. + +Ne demoura point après longuement que le roy Phelippe semont et amonesta le +roy Richart qu'il fist son atour appareillier, si qu'il fust tout prest de +passer en my mars qui approuchoit. Et il luy respondi qu'il n'estoit mie +appareillié et qu'il ne povoit mie passer jusqu'au passage de la my aoust. +Quant le roy Phelippe oï ceste réponse, il luy manda de rechief et le +semont, comme son homme lige, si comme il avoit juré, que il passast la mer +avec luy. Et sur ceste chose le roy y mist deux condicions. La première fu +que s'il vouloit passer avec luy, si comme il estoit tenu par serrement et +par convenances, il prist, s'il vouloit, la fille au roy de Navarre que sa +mère la royne d'Angleterre avoit là amenée[99], et l'espousast en la cité +d'Acre. L'autre si fu, s'il ne vouloit passer maintenant avec luy, qu'il +espousast sa seur qu'il avoit avant plévie et à qui il estoit tenu par +fiance. Mais le roy Richart ne voulut faire né l'un né l'autre. Lors manda +le roy Phelippe les barons et les riches hommes qui estoient hommes liges +au roy Richart et qui avoient juré le passage de mars avec luy, et les +contrainst par leur serremens qu'il tenissent les convenances qu'il avoient +jurées du passage, et que ils fussent près de passer avec li à ce premier +passage de mars. + + Note 99: Berengère, fille de Sanche VI. + +Lors respondirent pour tous Guy de Rancon et le viconte de Chasteaudun +qu'il estoient tous près de passer toutes les fois qu'il les en semondroit +et de tenir les convenances qu'il luy avoient en convent. De ce fu le roy +Richart si courroucié qu'il les menaça forment et jura qu'il les +deshériteroit tous et il si fist après, si comme la fin le prouva. Dès lors +commencièrent à monter rancune et mautalent entre les deux roys[100]. + + Note 100: Dom Brial a joint ici au texte de Rigord le texte de la + convention passée entre les deux rois avant le départ de + Philippe-Auguste du port de Messine. Mais cet acte contrariant le + récit de Rigord, le savant éditeur auroit mieux fait de le placer + ailleurs, ou seulement en note. (Voy. Hist. de Fr., tome XVII, p. 32.) + + +V. + +ANNEE 1191. + +_Coment le roy Phelippe arriva devant Acre, et coment il craventa les murs +jusques au prendre, avant que le roy Richart arrivast. Et de la fausseté le +roy Richart._ + + +Le roy Phelippe qui moult avoit grant désir d'acomplir le veu qu'il avoit +fait à Nostre-Seigneur fist ses nefs et ses autres vaissiaux appareillier; +si entra en mer au mois de mars et arriva devant la cité d'Acre, +droictement la veille de Pasques en bonne prospérité et sans dommage de ses +gens né de ses choses. Receu fu en joie souveraine de l'ost des crestiens +qui longuement avoient là sis devant la cité. En larmes et en souspirs le +receurent aussi, comme sé ce fust un ange qui du ciel fust descendu. Tout +maintenant qu'il ot pié mis à terre il fist tendre ses trefs et ses +paveillons, et fist drécier une maison si près des murs de la cité que les +Sarrasins qui dedens estoient y povoient traire et lancier; et moult +souvent avenoit qu'il traioient oultre. Ses perrières et ses engins fist +lever, et fist assaillir et lancier par si grant force qu'il cravantèrent +si grant partie des murs qu'il n'y failloit que le second assaut que la +ville ne fust prise. Mais il ne la vouloit mie prendre n'assaillir, jusques +à tant que le roy Richart fust arrivé qui encores estoit à venir. + +Quant il fu là venu et quant il ot terre prise, le roy Phelippe luy dist +que tous les barons s'accordoient que on assaillist la cité. Et le roy +Trichart[101] qui en son cuer avoit la boisdie[102] et la traïson luy +respondi faussement qu'il louoit bien que on l'assausist, et que chascun +envoyast à l'assaut quanques chascun pourroit avoir d'effort. + + Note 101: Tous les manuscrits modifient ainsi le nom de Richard, en + cet endroit et plus bas encore. + + Note 102: _Boisdie._ Astuce. + +Quant ce vint le lendemain, le roy Phelippe qui cuidoit estre seur que le +roy Trichart deust asaillir avec luy, fist ses gens et ses engins +appareillier; et quant il voult commencier l'assaut, le roy Trichart +commanda à sa gent que nul ne se meust, et que nul ne fust si hardi qu'il à +l'assaut alast. Et plus fist-il, que il deffendi aux puissans hommes qui à +luy estoient jurés par serrement qu'il ne s'aliassent au roy Phelippe. + +En telle manière demoura l'assaut par l'empeschement le roy Trichart. Lors +furent esleus diseurs, par le conseil de chascune partie, preudommes et +sages par cui conseil et par cui jugement devait estre tout l'ost gouverné. +Sur lesquels les deux roys firent composition, et jurèrent, par la foy +qu'il dévoient à Dieu et par leur pélerinage, qu'il feroient quanques leur +diseurs dessus dis leur commanderoient. Lors distrent les arbitres par leur +dit que le roy d'Angleterre envoyast tous ses efforts à l'assaut et mist +ses gardes aux barres et ses engins fist drécier; car tout ce faisoit le +roy de France. Mais le roy Trichart ne voult oncques riens faire pour leur +dit. Et quant le roy Phelippe vit sa desloyauté et qu'il ne s'en vouloit +tenir en chose qu'il jurast, il absout les diseurs de leurs serremens que +il avoient fait de l'ost gouverner. + +Ainsi comme le roy Richart fust monté sur mer et il s'en aloit droit au +port d'Acre, il arriva en l'isle de Chipre, le roy et la terre prist, sa +fille et tous ses trésors. Ses garnisons mist ès chastiaus, et puis remonta +en mer. En ce qu'il s'en alloit vers Acre, il encontra d'aventure une nef +que Salhadin le soudan de Babilonne envoyoit en Acre pour secours faire à +la cité. En la navie estoient merveilleuses fioles du voirie plaines de feu +gréjois, deux cens cinquante arbalestes, et moult grant habondance d'arcs +et d'autres armeures et grant plenté de paiens fors et deffensables. La nef +fist assaillir le roy et la prist à la parfin. Occis furent les Sarrasins, +et la nave qui fu fraicte[103] et perciée périst et effondra en la mer. + + Note 103: _Fraicte._ Brisée. De _Fracta_. + +Environ ce contemple[104], prisrent les crestiens de Tir une autre nave que +le soudan envoyoit au secours d'Acre; grant plenté d'armeures avoit dedens +et pou de gens; si alloit gaucrant[105] parmi la mer pour ce qu'elle +n'avoit vent. + + Note 104: _Contemple._ Même temps. + + Note 105: _Gaucrant._ Errant, louvoyant, et non pas _Gautrant_, comme + l'écrivent les Glossaires. Variantes: _Waucrant_. + +_Incidence._--En celle année alla le grant Federis empereur de Rome et +d'Alemaigne oultre-mer à grant ost, et son fils le duc de Boesme: mors fu +en la terre de Bithinie entre la cité de Nice et d'Antioche. De celle +aventure fu l'ost moult desconforté. Après la mort du père fu le fils +ducteur et chevetaine de l'ost. En la terre des Turs entra moins sagement +que mestier ne luy fust, tant y perdi de sa gent qu'il s'en parti à petite +compaingnie. Puis vint devant Acre et mourut assez tost après. Après celluy +empereur Federis, tint l'empire un sien fils qui avoit nom Henry, noble +homme éstoit en fais, aigre contre ses ennemis, courtois et large à tous +ceux qui à luy venoient. + +_Incidence._--En l'an de l'Incarnation mil cent quatre-vingt et onze, en la +quinziesme kalende de may mourut l'apostole Climent qui le siège tint deux +ans et cinq mois. Après luy fu Célestin qui estoit Romain de nation. + +_Incidence._--En celle année tout le mois de juing, de juillet et d'aoust +fu l'air si destrempé et si grans pluies que les blés germoient ès espis +avant qu'il peussent estre soiés. + +_Incidence._--En celle année, au vingt-deuxiesme jour de juing en la veille +Saint-Jehan, en ce point que les deux roys estoient au siège devant Acre, +fu éclipse de soleil en l'onziesme degré du signe de l'écrevische, la lune +au sixiesme de ce meisme signe, et la queue du dragon au douziesme; et si +dura l'éclipse par quatre heures. + + +VI. + +ANNEE 1191. + +_De la maladie Loys le fils le roy Phelippe, et pourquoi le corps saint +Denis et de ses compaignons furent trais hors._ + + +Au mois d'aoust qui après vint, en la dixiesme kalende, le jeune Loys fils +le roy Phelippe que il ot laissié en France chéy en une maladie que +physique nomme disintère[106]. Et comme tous les physiciens se +désespérassent de sa vie, il fu acordé de commun conseil que on eust +recours et refuge à celuy qui est garde et deffense du royaume, c'est le +glorieux martir saint Denis. Lors ala le couvent de léans, tous piés nus, +en larmes et en oroisons, par moult grant dévocion à tout le saint clou et +la saincte couronne et le destre bras de saint Siméon, jusques à saint +Ladre de lès Paris. L'évesque Morise et tous ses chanoines, et tout le +couvent de la cité, et moult grant multitude de clers de l'université et du +peuple alèrent encontre les sainctes reliques jusques au couvent de +Saint-Denys, et y portèrent par grant dévocion maintes dignes reliques et +mains glorieux corps sains. + + Note 106 _Disintère._ Dyssenterie. + +Quant ensemble se furent joins et donné benéicon l'un à l'autre, il +ordonnèrent leur procession et alèrent chantant à larmes et à souspirs +jusques devant le palais le roy, où l'enfant gisoit malade. Quant le sermon +fu fait au peuple, et il orent rendu graces à Nostre-Seigneur apertement, +par les mérites des glorieux martirs saint Denys et des autres confesseurs +dont les sainctes reliques estoient présentes, il retourna maintenant en +plaine santé à l'atouchement du saint clou et de la saincte couronne et du +bras saint Siméon qu'il luy firent atouchier en croix, sur son ventre, en +l'endroit où la maladie le tenoit. Et, (si comme l'en afferme pour voir), +le roy Phelippe son père qui au siège d'Acre estoit, fu guary d'autelle +maladie, droit en ce point et en celle heure mesme. + +Quant l'enfant ot les reliques baisiées et receue la benéicon, toutes les +processions s'en retournèrent et se tindrent en ordre et alèrent ainsi +chantant jusques à l'églyse de Nostre-Dame. Là rendirent grace à +Nostre-Seigneur, et à la benoite vierge Marie louanges, oblacions et +devotes oroisons. Si s'en retournèrent les processions. Les chanoines et +mains autres raconvoyèrent les reliques saint Denis et le couvent jusques +tout dehors la cité; là donnèrent benéiçon l'un à l'autre, si se +départirent en grant amour et en grant humilité. + +Les processions de Paris et tout le peuple de la cité avoient moult grant +joie, ainsi comme il s'en retournoient, de ce que les reliques saint Denys +avoient été ainsi aportées à Paris en leur temps; car on ne trouve point +escript qu'elles fussent oncques mais traictes hors des portes du chastel +pour nul besoing né pour nul péril: si ne doit-on point taire la grace que +Nostre-Seigneur fist à son peuple en celle journée, par les oroisons du +peuple et du clergié; car l'air devint pur et net qui devant avoit esté si +destrempé que de grant temps n'avoit cessé de plouvoir sur la terre. + +_Incidence._--En ce temps avint que l'évesque du Liège s'enfouy et déguerpi +son siège, pour la paour qu'il avoit de l'empereur Henry qui avoit conceue +haine contre luy, pour ce qu'il avoit esté esleu et sacré si comme il dut, +selon le droit canon, sans son assentement et contre sa volenté. Le +preudomme qui moult forment le doubta, s'enfouy à refuge à l'archevesque de +Rains, Guillaume, qui le reçut moult honnorablement et luy aministra +souffisans despens en ses propres maisons. + +Pou de jours passèrent après, que celluy empereur Henry envoya chevaliers, +non mie chevaliers mais murtriers et homicides, au dit évesque: si +faignoient et faisoient semblant par paroles qu'il haïssent l'empereur, +pour ce disoient qu'il les avoient deshérités à tort. Le preudomme qui +point ne regardoit à malice, comme débonnaire et miséricors les reçut en +grant charité, et les faisoit seoir à sa table comme ses amis et ses +privés. Un jour avint que les desloyaux le menèrent pour esbatre au dehors +de la cité; quant il furent aux champs il sachièrent les espées et +l'occirent: puis s'enfuyrent et retournèrent à l'empereur. + +En celle année mourut Thibaut, seneschal le roy de France, homme piteux et +miséricors; le conte de Clermont, le conte du Perche, le duc de Bourgoigne, +le conte de Flandres[107]; tous trespassèrent de ce siècle devant Acre. Et +pour ce que le conte de Flandres n'avoit nul hoir, sa terre eschay au conte +Baudouin de Henaut, qui puis fu empereur de Constantinoble. + + Note 107: Suivant Philippe Mouskes et la _Chronique de Reims_, le + conte de Flandres en mourant fit au roi de France l'aveu d'un complot + tramé entre lui, le comte de Champagne et le comte de Blois. C'est là + ce qui surtout avoit décidé le roi de France à retourner, suivant le + même chroniqueur. + +En ce temps droit à la huitiesme kalende de septembre par le conseil +l'archevesque Guillaume et la royne Ade et de tous les prélas du royaume de +France, fu trait le précieux corps monseigneur saint Denys, hors de là où +il repose enclos et enséellé en riches vaissiaux d'éleutre[108], et fu posé +sur l'autel luy et ses compagnons et pluseurs des glorieux sains qui léans +reposent. La raison pour quoy il furent dehors trais si fu pour ce que l'en +vouloit que les pélerins et le peuple qui la vendroient et verroient +présentement le glorieux martir, fussent plus esmeus à prier Dieu et la +benoiste vierge et les glorieux martirs pour la délivrance de la saincte +terre, et pour le roy et pour toute sa compaignie; que il par sa +miséricorde luy donnast force et victoire contre les ennemis de la foy +crestienne. A la feste Saint-Denys qui est célébrée au mois d'octobre, fu +la fierté descéellée et ouverte, en quoy les reliques du précieux martir +reposent, en la présence l'évesque de Senlis et de celluy de Meaux, de la +royne Ade, de mains abbés et de mains autres bons hommes du siècle et de +religion. Lors fu trouvé le corps tout entier, à tout le chief, et fu +monstré au peuple par moult grant dévocion et à tous ceux qui là estoient +venus en pélerinage de divers pays. + + Note 108: _Eleutre_ ou _Electre_. Composition de plusieurs métaux. + Rigord dit toujours _vasis argenteis_, et notre traducteur _vases + d'éleutre_, et non pas _de lente_, comme a transcrit dom Brial. + +Quant la solempnité fu passée et finée, le vaissel fu moult diligemment +scellé. Et furent les corps sains remis en leur voulte cimentée dont il +orent été ostés. Mais le chief fu lors retenu et mis en un riche vaissel +d'or et d'argent, de riches esmaux et de pierres précieuses pour les +pélerins et pour exciter la dévotion du peuple et, mesmement[109], pour +effacier l'erreur de ceux de Paris (qui font entendant au monde qu'il en +ont une partie). + + Note 109: _Mesmement._ Surtout. + + +VII. + +ANNEE 1191. + +_Coment la cité d'Acre fu prise. Et coment le roy Phelippe retourna en +France pour sa maladie et pour la doubte de la traïson le roy Richart._ + + +Tandis comme ces choses avinrent en France, le bon roy Phelippe qui tenoit +le siège devant Acre, assembla toute sa gent à tout quanqu'il avoit +d'effort; la cité prist à assaillir moult aigrement; des murs abati moult +grant plenté à ses pierres et à ses mangonniaux et la mist en tel point +qu'elle estoit ainsi comme au prendre. Quant les satrapes Limatouse et +Caracouse qui dedens estoient, qui la cité gardoient de par le soudan +Salhadin et estoient chevetainnes de tous les autres Sarrasins qui léans +estoient en garnison, virent qu'il ne povoient plus deffendre la cité +qu'elle ne fust prise, il se rendirent par telle condition qu'il +eschaperoient, sauf leur corps et leur vies tant seulement, et rendroient à +nos crestiens la saincte croix que Salhadin avoit, et tous les crestiens +qui estoient en chetivoison parmi toute la terre du soudan. + +Tout ce orent en convenant à faire au roy de France et au roy d'Angleterre +avant qu'il fussent délivrés. En cel assaut fu tué Aubery le mareschal au +roy de France, chevalier hardi, preux, noble et courageux aux armes; car il +se mist si avant qu'il fu entrepris entre deux portes et occis. La Tour +maudite qui moult longuement et moult griefment avoit nos crestiens grevés +fu minée des mineurs le roy Phelippe; hordée et apuiée par dessous de +busches et de fusts, si qu'il ne failloit fors bouter le feu qu'elle ne +tresbuchast à terre. Pour ce, se rendirent les Sarrasins ainsi comme nous +avons devant conté, quant il virent qu'il ne pourroient constrester aux +roys et aux princes crestiens. Armes, chevaux et viandes rendirent et +toutes leurs garnisons de la cité. Les portes ouvrirent à nos crestiens qui +plouroient pour la grant joie qu'il avoient, et levoient leur mains au ciel +en criant à haute voix: «Benoit soit le nom de Nostre-Seigneur qui a +regardé nos travaux et nos sueurs; et qui a mis à humilité soubs nos piés +les ennemis de la croix qui avoient fiance et présumpcion en leur vertu.» + +Les viandes qui léans furent trouvées furent également parties selon ce +qu'il estoient et qu'il avoient de gens. Les deux roys partirent les +prisonniers, si en eut autant les uns comme les autres. Le roy Phelippe +livra sa partie au duc de Bourgoingne, grant somme d'or et d'argent et +grant infinité de viandes, et le fist garde et chevetaine de tout son ost, +car il estoit malade de moult griève enfermeté. Et d'autre part il avoit le +roy d'Angleterre souspeçonneux de traïson, pour ce qu'il envoioit moult +souvent messages au soudan Salhadin sans son sceu, et recevoit de luy +divers dons et divers présens. Pour ce manda le roy ses barons privéement +et leur fist un sermon moult secret et moult familier. Et moult les +amonesta et pria de bien faire, si prist atant congié d'eux en pleurs et en +souspirs; en mer se mist à trois galies tant seulement qu'un Genevois luy +ot appareilliées qui estoit nommé Rufin de la Voute. Tant erra par mer +qu'il arriva en Puille. Là demeura un pou de temps jusques à tant qu'il ot +santé recouvrée; et quant il fu oncques resposé des travaux qu'il avoit eus +et receus en mer, puis se mist au chemin assez foible, comme cil qui +n'estoit encore mie plainement renforcié. + +Droit parmi la cité de Rome s'en alla pour visiter les apostres et +l'apostole Célestin; puis se mist en chemin et arriva en France droit à la +nativité Nostre-Seigneur. + +Le roy Richart qui de là fu demouré fist venir devant luy tous les +Sarrasins prisonniers et tous les autres aussi que les autres princes +tendent: Limatouse et Caracouse qui d'eux estoient chevetaines semont et +ammonesta qu'il rendissent à la crestienté la saincte croix que Salhadin +tenoit sans demeure, et tous les crestiens esclaves qu'il tenoient en leur +terre, si comme il avoient juré par le serment de leur loy. Et pour ce +qu'il ne porent tenir les convenances qu'il avoient faictes et jurées, pour +ce que Salhadin ne s'i vouloit accorder, le roy Richart qui moult en fu +courroucié en fist mener cinq mille et plus dehors la cité et leur fist les +chiefs couper. Mais toutesvoies retint-il aucuns des plus grans et des plus +riches et les mist à raençon, desquels il ot avoir sans nombre. + +Aux Templiers vendi l'isle de Chipre qu'il ot prise en son venir, quant il +trespassoit par mer: le prix en fu vingt et cinq mille mars d'argent; et +puis la leur tolli et la vendi de rechief et quita oultréement à Guy qui ot +esté devant roy de Jhérusalem. La cité d'Escalonne abati et destruist à la +requeste des Sarrasins, pour le grant avoir qu'il en donnèrent. + +A un prince tolli la bannière le duc d'Osteriche, assez près d'Acre; +toute la desrompi et despeça, puis la fist jetter en une chambre +courtoise[110], en vilté et en despit du duc. Mais pour ce que n'avons +pas en volenté, n'en propos de descrire les fais aux roys d'Angleterre, +drois est que nous retournons à descrire les histoires du bon roy +Phelippe de France. + + Note 110: _En une chambre courtoise._ «In cloacam profundam.» + + +VIII. + +ANNEE 1192. + +_Coment le roy Phelippe ala visiter les martirs saint Denis et ses +compaignons, et coment il prist vengence des Juis qui avoient crucifié un +crestien._ + + +Quant le roy Phelippe fu en France retourné, il fu receu à grant joie et à +grant sollempnité des gens de sa terre. La feste de la nativité +Nostre-Seigneur célébra à Fonteine-Bliaut. Ne scay quans jours après ala à +Saint-Denys pour visiter les glorieux martirs. L'abbé Hue et le couvent le +receurent à sollempnelle procession si comme il durent, devant les martirs +se coucha en oroisons et leur rendi grace et merci pour ce que par leurs +mérites estoit sain et sauf eschapé de tant et si grans périls. Et en +allante d'amour et de charité il offri un paile de soye sur l'autel moult +bel etmoult riche. + +En la quinziesme kalende du mois d'avril séjournoit le roy à +Saint-Germain-en-Laye: là luy furent nouvelles aportées de la honteuse mort +d'un crestien que les Juis avoient martirié au chastel de Braie en despit +de Nostre-Seigneur et de la crestienne religion. Car la dame[111] de ce +chastel avoient corrompue et déceue par leurs grans dons, tant qu'elle leur +avoit donné ce crestien pour en faire leur volenté. En prison le tenoient +pour ce que on luy metoit sus par fausseté larrecin et homicide. Les +desloyaux Juis qui de haine ancienne haient les crestiens le prindrent et +luy lièrent les mains derrière le dos et d'espines le couronnèrent, et le +menèrent fustant parmi la ville; à la parfin le crucifièrent en despit de +Nostre-Seigneur: comme il déissent[112], au temps de la passion Jhésucrist +à Pilate, que il ne povoient nulluy tuer. + + Note 111: _La dame._ Rigord dit _la comtesse_, et c'étoit en effet + Marie, comtesse de Champagne et de Brie. + + Note 112: _Comme il déissent._ Tandis que ces mêmes Juifs disoient, + etc. + +Quant le roy entendi ces nouvelles, il ot moult grant pitié et moult grant +compassion de la foy crestienne, qui en son temps estoit à tel vilté +tournée. Tantost monta et se mist au chemin devant toute sa gent, si que +nul ne savoit quelle part il déust tourner, pour ce qu'il vouloit les +desloyaux Juis surprendre avant qu'ils oïssent de luy nulle nouvelle, si +que nul ne s'en peust destourner. A Braye vint au plus tost qu'il pot, ses +gardes mist aux portes et aux issues de la ville, si que nul n'en peust +eschaper. Lors fist cerchier leur ostels et prendre quanques on en pot +trouver. Par nombre furent quatre-vingts et plus qu'il fist trestous ardoir +en vengence de la honte qu'il avoient faicte à Nostre-Seigneur. + +_Incidence._--En celle année, le jour de devant la première yde du mois de +may, en la contrée du Perche à un chastel qui a nom Nogent, furent véus en +l'air grans compaignies de chevaliers armés qui descendirent à terre. Et +quant il se furent moult merveilleusement combatus, il s'esvanouirent tout +soudainement. Ceux du pays qui ces merveilles virent furent forment +espoventés et battirent leur coulpes pour leur péchiés. + +_Incidence._--En l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur mil cent +quatre-vingt et douze, au neuviesme jour de novembre fu éclipse de lune +particulier après mienuit en l'onziesme degré des gémiaus, et dura par deux +heures. + +_Incidence._--Au mois de may qui après fu, en la sixiesme yde, au temps de +Rouvoisons[113], fu trespassé de ce siècle au chastel de Pontoise un +prestre qui avoit nom Guillaume, anglois estoit de nation; homme plain de +bonnes mÅ“urs et de saincte vie, si comme il apparut après: car +Nostre-Seigneur fist puis pour luy mains miracles, là où il estoit +ensépulturé. Mains avugles en furent enluminés, mains cloys y furent +redreciés et mains y furent curés de diverses enfermetés et restablis en +plaine santé, ainsi comme il estoient avant. Tant fu la renommée de ses +miracles espandue parmi le pays que mains y vindrent en pélerinage pour le +corps saint visiter et Dieu prier pour leur péchiés. + + Note 113: _Rouvoisons._ Rogations. + + +IX. + +ANNEE 1192. + +_Coment le roy se doubta des Hassacis. Et coment le roy Richart fu pris +quant il retornoit d'oultre-mer._ + + +Un jour estoit le roy à Pontoise, là luy furent nouvelles aportées des +parties d'oultre-mer, et lettres de par aucuns de ses amis qui contenoient +que le vieil de la Montaigne avoit envoyé en France ses Hassacides pour luy +occire, à la prière et au commandement le roy Richart. Car il avoit occis +nouvellement oultre-mer le marchis[114] qui estoit chevalier noble et +puissant en armes, et qui puissamment et vertueusement gouvernoit la terre +avant l'avènement des deux roys. + + Note 114: Conrad, marquis de Montferrat. + +De ces nouvelles fu le roy moult troublé et moult esmeu. Tantost se départi +de Pontoise et, depuis celle heure, fu moult curieux et moult soigneux de +son corps garder, pour ce que son cuer estoit en effroy de ces nouvelles. +Et pour ce que la paour et la doubte luy croissoient de jour en jour, se +conseilla-il à ses familiers qu'il feroit de ceste chose. Par leur conseil +envoya au viel de la Montaigne qui est roy des Hassacides pour ce qu'il en +sceust plus plainement la certaineté. Et tandis comme ces messages estoient +à la voie, establi-il sergens qui tousjours portaient grans maces de cuivre +par devant luy, pour son corps garder; et par nuit veilloient entour luy +les uns après les autres, en diverses heures de la nuit[115]. + + Note 115: De là l'origine et le nom des _gardes du corps_. «Custodes + corporis sui,» dit Rigord. + +Quant les messages furent retournés il sceut bien et congnut par les +lettres le roy des Hassacides que les nouvelles qui luy estoient mandées +d'oultre mer estoient faulses; et puis qu'il en ot la vérité enquise et +demandée aux messages, il osta la doubtance de son cuer et demoura sans +souspeçon. + +Le roy Richart qui de là la mer fu demouré, proposa à reparier en sa terre. +Au conte Henry de Champaingne laissa la cure de son ost, et de la terre +d'oultre mer quanques les crestiens en tenoient à ce temps. Icelluy Henry +estoit nepveu aux deux roys, jeune homme, bon chevalier et de grant +noblesse estoit. Quant le roy Richart ot son affaire atourné et il se fu +mis en mer, entre luy et ceux qu'il en voult avecques luy mener, orage et +tempeste leva soubdainement; sa nave fu ravie par vent et souflée en pou de +temps vers les parties d'Osteriche[116], en un lieu qui est entre Venise et +Aquilée. Là , ainsi comme Dieu le voult, fu son vaissel péri; mais +toutesvoies eschapa il à pou de yens. + + Note 116: _D'Osteriche._ Il falloit d'_Istrie_. «Versus partes + Histriæ.» + +Quant le conte du pays qui avoit nom Mainart de Gorzen et le peuple de la +ontrée sorent qu'il estoit arrivé en leur pays etorent oï retraire pour +vérité la traïson et la desloyauté qu'il avoit faicte en la terre de +promission, en comble de sa dampnacion, il le chacièrent et firent leur +povoir de luy prendre pour luy ruer en prison et chetivoison, contre la +franchise de tous pèlerins qui doivent seurement passer parmi la terre des +crestiens. Mais en si grant haine l'avoient cueilli pour sa mauvaistié que +jà ce ne luy eust riens valu. A la fuite se mist, si qu'il leur eschapa: +mais toutesvoies pristrent-il huit de ses chevaliers, ainsi comme il +s'enfuioient. Il trespassa parmi l'archeveschié de Saleburc[117] parmi une +ville qui est nommée Frizac. Là le cuida prendre Fedric de Sainte-Sauve; de +ses mains eschapa, mais il prist six de ses chevaliers. + + Note 117: _Saleburc._ Saltzbourg.--_Frizac_, peut-être _Frezing_. + +Droit s'enfouy vers Osteriche, le duc du pays Limpoles, qui cousin estoit +l'empereur, faisoit tous les chemins gaitier et les trépas pour luy +prendre. Tant le guaita toutesvoies qu'il le prist en la maison d'un moult +povre homme, chétive et despite, en la plus prouchaine ville d'une cité qui +est nommée Vienne: tout li tolli quanqu'il avoit. Un mois après le rendi à +l'empereur qui le mist en prison, et qui le garda près de un an et demi, et +le greva de mains grans despens. A la parfin fina à luy de sa rançon qui +monta deux cent mil mars d'argent. En telle manière eschapa de la prison à +l'empereur. Lors trespassa en Angleterre au plus hastivement qu'il pot; car +il doubtoit moult forment que le roy Phelippe ne le fist gaitier et +prendre, s'il approuchoit de France, pour ce qu'il pensoit bien qu'il +s'estoit vers luy meffait et que il l'avoit courroucié. + +Quant le conte Henry de Champaingne nepveu aux deux roys, qui de là la mer +estoit demouré, à qui le roy Richart ot livré la cure de son ost, vit que +la terre des crestiens estoit moult desconfortée pour ce que les roys +s'estoient partis, et que les barons qui là estoient demourés au service +Nostre-Seigneur luy prioient par moult grant affection qu'il demourast +avecques eux pour la saincte terre secourre, il fu meu ainsi comme de pitié +paternel, et eut plus chier à demourer et à mettre et corps et ame, sé +mestier fust, pour l'amour Nostre-Seigneur, et à souffrir mésaise et +povreté, qu'à retourner à honte en France sans visiter le Saint-Sépulcre et +sans parfaire son pélerinage. + +Et quant le maistre du Temple et tous les barons du pays et de France qui +là estoient demeurés virent le grant cuer et la valeur du conte et la +constance qu'il avoit en Nostre-Seigneur, il s'assentirent de commun accort +à ce que il fust roy de Jhérusalem. A roy le couronnèrent et luy donnèrent +la fille le roy qui devant luy eut esté, et rendirent grace et louange à +Nostre-Seigneur qui leur avoit restitué sauveur et deffenseur de la saincte +terre, et de la noble lignié des roys de France. + + +X. + +ANNEE 1192. + +_Coment la guerre des deux roys commença, et coment le roy Phelippe laissa +la seur le roy Chanu de Danemarche, que il avoit espousée._ + + +En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vingt et treize, le roy Phelippe +qui se vouloit vengier de la traïson et de la desloyauté que le roy Richart +avoit faicte vers luy, assembla son ost pour assener aux fiefs qu'il tenoit +de luy et qu'il avoit meffais et perdus par droit. Le chastel de Gisors +prist en moult pou de temps, et tout Vouquecin le Normant que le roy +Richart tenoit à tort et sans raison. Car tout ce pays qui avoit esté livré +par douaire devoit retourner au royaume de France après le décès le jeune +roy Henry qui mort estoit sans hoir de son corps. + +Quant le roy Phelippe ot prise toute celle marche de Normandie, il rendi à +l'églyse de Saint-Denys le Neuf Chastel sous Ethe[118] que le roy Henry et +son fils le roy Richart avoient tenu moult longuement à force et à tort. + + Note 118: _Ethe._ Epte. Mais Neuf-Chatel, dont le surnom n'est pas + dans Rigord, est sur la _Bethune_, bien au-dessous de l'Epte. + +En ce temps envoya le roy Phelippe au roy Chanu de Dannemarche homme +honnourable et honneste, Estienne, évesque de Noyon; et luy manda qu'il luy +envoyast une de ses sÅ“urs pour espouser et pour couronner à royne de +France. Moult fu le roy Chanu lie quant il oï qu'il mandoit sa seur pour +tel honneur; aux messages livra sa seur qui avoit nom Ingebour, belle +pucelle, bonne et religieuse et aournée de bonnes graces et de bonnes +meurs. Les messages honnoura moult de dons et de présens. Congié prisrent +et puis se misrent au retour et si errèrent tant qu'il vindrent à Arras. + +Le roy qui moult désiroit sa venue ala encontre à moult grant compaignie de +prelas et de barons: là fu espousée et couronnée à royne de France. Mais le +roy qui par sorcerie fu empeschié, si comme l'en disoit, la cueilli en +haine en celle journée meisme qu'il l'eut congneue. Et en pou de temps +après fu le mariage desjoint par l'esgart de saincte églyse, pour ce que +leur lignié fu nombrée, et prouchaineté de lignage trouvée par les prélas +et par les barons du royaume de France. Mais la bonne dame ne voult oncques +puis retourner en son pays; ains eut plus chier à garder continence, et +mettre sa cure en la saincte dévocion d'oroison et ès sains lieux d'oroison +et de religion tous les jours de sa vie, qu'estre jointe à autre personne +né aconchier les aliances de son premier mariage. Et pour ce que l'en +disoit que le devant dit mariage avoit esté desjoint contre droit et contre +raison, envoya l'apostole deux légas en France à la requeste des Danois; +l'un avoit nom Mieudres[119], prestre et cardinal, et l'autre Cencin, +soubs-diacre à Paris firent assembler concile général de tous les prélas et +abbés du royaume de France; là fu longuement traictié de la réformation du +mariage du roy et de la royne; mais il furent fais tout aussi mus[120] +comme chiens qui ne pevent abbayer: si ne menèrent point la besoingne à +perfection, pour ce qu'il se doubtoient de leur piaux. + + Note 119 _Melior_. + + Note 120: _Mus._ Mucis. + +_Incidence_.--En ce temps mourut Salhadin le soudan de Babiloine en la cité +de Damas, qui estoit roy de deux royaumes d'Egypte et de Surie. En ces deux +royaumes régnèrent après luy deux fils qu'il avoit; Saphadin en Surie et +Meralice en Egypte. + +_Incidence_.--En ce temps mouru un enfant de mort soudaine: le père et la +mère aportèrent le corps en l'églyse de Saint-Denys, droitement le jour de +sa grant feste; sur l'autel aux martirs le posèrent et commencièrent à +crier à l'armes et à souspirs: «Saint Denys! sire, aide nous!» +Nostre-Seigneur rendi tout maintenant au corps son esperit par les mérites +du glorieux martir et resuscita l'enfant, voiant tout le peuple qui là +estoit assemblé pour la solempnité de la feste. + +_Incidence_.--En celle année en la quarte yde de novembre fu éclipse de +lune universel, en la première heure de la nuit et dura par trois heures. + +_Incidence_.--En ce temps avint qu'un homme qui estoit tout hors du sens et +ravi de mal esperit revint en droicte mémoire en l'églyse de Saint-Denys en +France. + + +XI. + +ANNEES 1193/1194. + +_Coment le roy prist la plus grant partie de Normandie, et coment il assist +Roen, et puis retorna en France pour le saint temps de la Quarantaine._ + + +Quant le mois de février approcha, le roy Phelippe semont ses hommes, et +assembla de rechief son ost pour entrer en Normandie. La cité d'Evreux +prist, le Neufbourg, le Vau de Rueil[121] et maintes autres forteresses +soubmist à sa seigneurie; maintes en destruist et craventa, et mains +chevaliers et mains autres prisonniers prist. + + Note 121: _Vau de Rueil_. Vaudreuil. + +Quant il eut toute celle contrée mise en sa subjection il prist son retour +par la cité de Rouen; mais quant il eut pris garde à la force de la ville +et du siège, et le dommage que il povoit avoir, il s'en parti eschaufé de +moult grant mautalent pour ce qu'il ne povoit acomplir sa volenté. Tous ses +engins fist ardoir, si retourna atant en France et cessa à ostoier pour le +saint temps de caresme qui approuchoit. + +En ce temps s'alia à luy Jehan-Sans-Terre frère au roy Richart, par malice +et par cautèle si comme la fin le prouva. Trois mois après ce que le roy +Phelippe eut cessé à guerroier pour la raison de la quarantaine, il +rassembla son ost en la sixiesme yde de may et entra en Normandie à moult +grant force. Le chastel de Verneul assist, et, quant il y ot tenu le siège +environ trois sepmaines, si que il avoit jà craventé grant partie des murs +à ses engins, un message luy nonca que la cité d'Evreux on il avoit sa +garnison estoit prise et que les Normans avoient pris une partie de sa gent +et les autres décolés. + +Le roy qui fu moult dolent et moult angoisseux pour le dommage de sa gent +et pour la cité qu'il avoit perdue, prist une partie de son ost et l'autre +laissa devant le chastel. Il chevaucha si hastivement comme il pot plus, et +quant il parvint là il chaça honteusement les Normans, la cité acraventa, +et destruist et moustiers et églyses, tant estoit mautalentis et +courroucié. + +Quant ceux qui au siège du chastel estoient demourés virent que le roy s'en +fu parti et l'engrès[122] de leur ennemis, il cueillirent toutes leur +tentes et tous leur paveillons au plus tost qu'il porent pour aler après le +roy; et laissièrent grant partie de leur viandes. Lors issirent ceux du +chastel et ravirent tout et garnirent la forteresce des despoilles et des +viandes que leur ennemis avoient laissiées. + + Note 122 _L'engres_. L'instance, le progrès. Sans doute formé de + _ingressus_. Rigord dit: _instantiam inimicorum_. + +_Incidence_.--En celle année fu le doyen Michiau de Paris esleu en +patriarche de Jhérusalem: mais, si comme Dieu l'avoit ordonné, il fu esleu +à l'archeveschié de Sens gouverner, et fu sacré en huitiesme kalende de may +qui après fu, par l'assentement le roy Phelippe, de tout le clergié et de +tout le peuple de la cité. Quel homme et comme grant fu au gouvernement des +escoles de Paris et comme grant aumosnier, avant qu'il fust esleu +archevesque, n'appartient pas à descrire à notre faculté. + +En celle année fu un enfant noié par meschéance à la Court neuve[123]. +Aporté fu à l'églyse Saint-Denis (qui assez près estoit de celle ville), et +fu ressuscité par les mérites du glorieux martir. + + Note 123: _La Court neuve_. Courneuve, à une demi-lieue de + Saint-Denis. + +Entre ces choses le roy Richart qui moult grant ost ot assemblé prist le +chastel de Loches; les chanoines de Saint-Martin-de-Tours jetta hors de +l'églyse et leur tolli quanqu'il avoient. Et fist moult de griefs en ces +parties aux églyses. + +En ce point prist le roy Phelippe Guillaume le conte de Lencestre, +chevalier hardi et courageux: en la tour d'Estampes le fist emprisonner. + +_Incidence_.--Entre Compiègne et Clermont en Beauvoisin chéy en celle année +si grant habundance d'iaues, de tonnerre, de fouldres et de tempestes que +nul homme n'avoit oncques oï parler de si grans; car les pierres chéoient +meslées avecques la pluie grosses et quarrées, aussi grosses comme un Å“uf, +qui froissoient les arbres qui portoient fruis, et les vignes et les blés. +Et furent les villes arses et destruictes en aucuns lieux par les +effondres. Et plus grant merveille: que pluseurs corbiaus furent veus qui +estoient meslés avec celle tempeste et voloient de lieu en autre; et +portoient les corbiaux en leur becs les charbons de feu tous ardans et +boutoient le feu és maisons pour esprendre. Moult de gens, hommes et +femmes, furent tués des coups de la foudre; mains signes et mains autres +merveilles pot le peuple adonc esgarder, par quoy chascun doit bien estre +espoventé et soy retraire de péchié. + +En ce temps fu ars le chastel de Chaumont, qui est en l'éveschié de Laon, +et l'églyse de Nostre-Dame-de-Chartres arse. + +_Incidence_.--Un homme né de Virzon en Berry, qui estoit en prison à Rouen, +fu délivré par les prières saint Denys de France[124]. + + Note 124: Il est assez singulier que saint Denis, en présence de la + Ferte de saint Romain, se soit mêlé de délivrer des captifs à Rouen. + Au reste, la première mention de l'exercice du droit du chapitre de + la cathédrale de Rouen, ne remonte qu'à l'année 1210. (Voyez + l'excellente _Histoire du Privilège de saint Romain_, par M. Floquet. + Rouen, 1833.) + + +XII. + +ANNEE 1194. + +_Coment le roy greva les églyses par mauvais conseil, et coment il chassa +Jehan-Sans-Terre et les Normans qui avoient assegié le Val-de-Rueil._ + + +Quant le roy Phelippe oï noncier que le roy Richart avoit ainsi chacié les +clers de Saint-Martin-de-Tours et despoillié de tous leur biens, il luy +refist tantost en la forme le souler[125], car il prist et saisi toutes les +églyses qui estoient en sa terre qui appartenoient aux éveschiés et aux +abbayes de sou povoir. Et par l'amonestement d'aucuns mauvais hommes qui +estoient en tour luy, il chaça hors de leur propres lieux les clers, les +prestres, les moines qui faisoient le service de Nostre-Seigneur: tous les +biens prist et saisi et les converti en ses propres us, et plus: car il +greva et dommagea les églyses qui estoient en sa propre terre de griefves +tailles et d'exactions désacoustumées: si assembla mains grans trésors en +lieux divers, et se mist à petis despens. + + Note 125: _En la forme le souler_. Un second soulier dans la même + forme. Il lui rendit la pareille. + +La raison pourquoy il le faisoit si estoit pour ce, si comme il disoit, que +les roys de France ses devanciers avoient aucunes fois moult perdu de leur +terres, pour ce qu'il estoient povres, né qu'il ne povoient riens donner +aux chevaliers et aux sergens au temps de nécessité, et quant il avoient +besoing des gens et quant guerres leur sourdoient. Mais toutesvoies, en ces +trésors assembler, estoit la principale intencion le roy pour secours faire +à la terre d'oultre mer, et pour gouverner noblement le royaume de France; +jaçoit ce que aucuns, qui point ne savoient son propos né sa volenté, +cuidassent qu'il le féist par avarice ou par convoitise. Mais pour ce qu'il +avoit oï retraire cest proverbe: «Qu'il est temps de cueillir et d'amasser, +et temps de despendre», il cueilli et amassa en lieu et en temps, pour ce +qu'il peust semer et espandre au temps de nécessité; si comme il fu aparant +ès chastiaux qu'il ferma et de ceux qu'il redresça, et en son royaume qu'il +gouverna tousjours si noblement. + +Un jour trespassoit la terre au conte Thibaut de Blois[126] le roy Phelippe +à toute sa gent et son ost: le roy Richart qui se fu mis en embuschement, +pour luy grever s'il peust, sailli soubdainement des bois à moult grant +compagnie de chevaliers armes et prist là les sommiers le roy qui portoient +les deniers, la vaissellemente d'argent, robes et autres choses. + + Note 126: _Thibaut_. Il falloit avec Rigord: _Louis_. + +En tandis comme ces choses avindrent en la terre le conte Thibaut de Blois, +Jehan-Sans-Terre le frère le roy Richart, et le conte d'Arondel, à l'aide +des bourgeois de Rouen, assistrent le Val de Rueil en quoy le roy Phelippe +avoit mis sa garnison quant il l'eut pris. Mais tantost comme le roy +Phelippe le sceut, il se hasta de le secourre, et vint là huit jours après +ce qu'il orent le chastel asségié. Il chevauchia tost à pou de gens et à +pou d'arbalestriers qu'il avoit avec luy; en l'aube du jour apparant se +féri soudainement à grant tumulte et à grant escrois; et les Normans qui +cuidoient estre mors s'en alèrent, et se férirent tantost ès bois, et +laissièrent en proie tentes, paveillons, engins, et souffisant habondance +de viandes. En celle fuite furent les aucuns occis, et plusieurs pris et +mis à rançon. + +_Incidence_.--En ce temps prist l'empereur Henry Puille, Calabre et +Secille, et soubmist à sa seigneurie par la raison de sa femme qui estoit +droit hoir de celle terre. + +_Incidence_.--En ce temps mourut le conte Raimont de Thoulouse de qui la +terre eschay au conte Raimont son fils qui estoit cousin le roy de France, +de par la contesse Constance qui fu seur le roy Loys. + +_Incidence_.--En celle année fu l'air si esmeu de estourbeillons, de +grelles et de tempestes que les blés et les vignes furent si destruis que +merveilleusement fu l'année chière qui après vint. + +_Incidence_.--En celle année avint que le roy des Moabiciens, qui estoit +appelle Hermirmommelin, entra ès contrées des crestiens par devers le +royaume d'Espaigne, à moult grant multitude sans nombre de gens de sa +terre; tout le pays prist à gaster et à destruire. Quant Hildephons, le roy +d'Espaigne, le sceut, il ala encontre luy à bataille à tant comme il put +avoir d'effort; à luy se combati, mais, si comme Dieu le consenti, il fu +desconfi et presque toute sa gent occise; à la fuite se mist à tout le +remenant de ses hommes. Le nombre des crestiens qui en celle bataille +chaïrent fu esmé[127] à cinquante mille. Ceste meschéance avint à la +crestienté par la coulpe et par le mauvais sens Hildefons; car il grevoit +et abaissoit ses chevaliers et ses haux hommes, les villains eslevoit et +essauçoit. Et, pour ceste raison, les chevaliers et les gentils hommes ne +porent avoir armeures né chevaux pour ce qu'il estoient povres. Et les +villains que le roy ot essauciés qui point ne savoient l'us des armes né +n'avoient hardement de combatre, tournèrent en fuye: leur ennemis qui les +virent fouir prindrent cuer et les occistrent en fuiant. + + Note 127: _Esmé_. Estimé. + + +XIII. + +ANNEES 1195/1196. + +_Coment le roy chassa le roy Richart qui avait assis Arches. Et coment il +vint à luy et luy fist feaulté et homage de la duchiée de Normandie._ + + +En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vingt et quinze, au mois de +juillet rendi le roy Richart les trièves qu'il avoit au roy Phelippe, si fu +lors la guerre recommenciée de nouvel. Adonc craventa le roy Phelippe le +Val de Rueil qu'il tenoit, en quoy il avoit sa garnison. En pou de temps +après maria sa sÅ“ur au conte de Pontieu que le roy Richart luy avoit +renvoiée. + +En ces entrefaites le roy Richart assembla son ost et son effort de toutes +pars et assist le chastel d'Arques que le roy Phelippe tenoit. Mais quant +il le sot il vint au secours au plus hastivement qu'il pot et eut en sa +compaignie six cens de chevaliers esleus en prouesse et nés de France. +Hardiement se férirent en l'ost et chacièrent le roy Richart et tous ses +Anglois et tous ses Normans jusques à Dieppe. La ville destruirent et +ardirent les nefs et emmenèrent les hommes. + +En ce temps que le roy Phelippe retournoit luy et sa gent, il trespassoit +de lès un bois que l'on appelle Forets[128]. Le roy Richart sailli +soudainement de son embuschement, si se féri en la derrenière bataille le +roy Phelippe et en occist aucuns. + + Note 128: _Forets_. Rigord dit seulement: «Juxta nemora quæ vulgus + _forestas_ vocat, rex Angliæ ex improviso de forestis illis cum suis + egressus, etc.» Ce n'est donc pas un nom propre, mais sans doute la + _forêt des Ventes_. + +En ce contemple Mercadiers le maistre de cotériaux le roy Richart, estoit +en Berry d'aultre part, en la contrée de Bourges; les fauxbourgs d'Yssodun +ardi et puis prist le chastel et y mist garnison de par le roy Richart. En +pou de temps après donnèrent les deux roys trièves l'un à l'autre et +cessèrent de guerroyer. + +_Incidence_.--En celle année fu si grant désatrempance de l'air et si grans +plouages que les blés germèrent aux champs avant qu'il peussent estre +cueillis, dont si grant chierté fu après, pour l'année devant où les blés +orent esté tempestés, et pour l'autre après où il orent esté noiés ès +espis, que l'en vendoit un sextier de blé de fourment à la mesure de Paris +seize sous parisis, d'orge dix sous, de mouturage[129] treize sous ou +quatorze, et le sextier de sel quarante sous. Pour ce commanda le roy +Phelippe que l'en donnast aux povres de ses propres deniers plus largement +que on ne souloit, pour la pitié et la compassion de leur mésaise et de +leur povreté; et manda par ses lettres aux évesques et aux abbés et à tout +le peuple, au plus qu'il pot en priant, que pour Dieu, il s'efforçassent de +faire aumosnes pour soustenir la povre gent. Et lors donna le couvent de +Saint-Denys en France tout l'argent monnoyé qu'il avoient adonc entre leur +mains. + + Note 129: _Mouturage_. «Mixturæ,» dit Rigord. C'est ce que l'on nomme + aujourd'hui _méteil_. Mélange de seigle et de froment. + +_Incidence_.--En celle année commença à preschier de la croix un prestre +qui avoit nom Fouques[130]. Par la prédication et par le saint amonestement +que il faisoit au peuple furent pluseurs qui se retrairent de péchier; et +mains qui cessèrent à prester à usure et rendirent aux bonnes gens ce qu'il +avoient du leur par tel mestier. + + Note 130: _Fouques_. Foulques, curé de Neuilly; le principal + instigateur de la croisade suivante. + +Au mois de novembre qui après vint, furent trièves des deux rois +rendues[131]; si refut la guerre effondrée[132] comme devant. Le roy +Phelippe assembla son ost en la contrée de Bourges assez près d'Issodun et +le roy Richart d'autre part encontre luy. En ce point qu'il estoient tous +armés d'une part et d'autre, et estoient jà les batailles ordenées et +arrées[133] pour combatre, le roy Richart vint au roy Phelippe tout +désarmé, à pou de gent, contre l'opinion de tous ceux qui là estoient, et +luy fist hommage voiant tous ceux qui là estoient, et tous ceux de la +contrée de Normandie, de la contrée d'Anjou et de Poitou. Et jurèrent l'un +à l'autre en celle mesme place qu'il garderoient la paix d'illec en avant; +et prisrent un parlement aux octaves de la Tiphaine entre le Vau de Rueil +et le chasteau Gaillart[134] de réformer et de consommer la paix. + + Note 131: _Rendues._ Accomplies. + + Note 132: _Effondrées._ Epandue. Rigord dit: _Incæpta._ + + Note 133: _Arrées._ Pour _arrayées_. Préparées. + + Note 134: _Le chasteau Gaillart._ Il falloit: _De Gaillon_. Le + _Gallaonis_ de Rigord. + +Ainsi se départirent les osts et retourna chacun en ses parties. Le bon roy +Phelippe, qui point ne mist en oubli son patron et son deffenseur le +glorieux martir monseigneur saint Denis, ala à s'églyse au plus tôt qu'il +pot, et offri moult humblement et en moult grant dévocion un riche paile de +soie à Dieu et aux glorieux martirs en aliance de charité et d'amour. + +Au mois de janvier qui après fu, au quinziesme jour, les deux roys vindrent +au lieu du parlement ordené, et amena chascun avec luy les prélas et les +barons de son royaume. Là fu la paix confermée, consommée et asseurée par +bons ostages d'une part et d'autre, si comme il est contenu en l'instrument +authentique de la confirmation de celle paix[135]. + + Note 135: Cet instrument est dans le texte de Rigord. (Voyez les + _Historiens de France_, tome XVII, p. 43.) + +_Incidence._--En l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur mil cent +quatre-vingt-et-seize, au mois de mars, fu très grant abondance d'iaues, et +les fleuves si plains qu'il superabondèrent et noièrent pluseurs villes en +pluseurs lieux, les gens, hommes et femmes et enfans. Lors furent rompus et +brisiés les pons qui estoient sur Saine. Quant le clergié et le peuple +virent que Dieu les menaçoit ainsi et qu'il leur envoioit signe +espouvantable devers le ciel et par dessous devers la terre, il se +doubtèrent moult durement et eurent paour du second déluge et crioient +mercy à Nostre-Seigneur en gémissemens, en pleurs et en larmes, et luy +prioient qu'il espargnast à leur péchiés, et qu'il les daignast oïr +afflis[136] et contris, par satisfaction de pénitence. Ainsi faisoit le +peuple procession en oroisons et en jeunes et en aumosnes, et li bon roy +Phelippe suivit ces processions en larmes et en oroisons aussi humblement +comme les autres du peuple. Le couvent de Saint-Denis portoit le saint clou +et la saincte couronne et le bras saint Siméon, et béniçoient les iaues en +croix des saintuaires, et disoient: «Par ses signes de sa saincte Passion +ramaint nostre sire ces iaues à leur lieux et en leur drois cours.» +Nostre-Seigneur, qui eut pitié de son peuple, fist en pou de jours après +revenir les iaues en leur propres lieux, et fu apaisié par les afflictions +de son peuple. + + Note 136: _Afflis._ Affligés. + +_Incidence._--En celle année fu le prieur Jehan de Saint-Denis en France +esleu à gouverner l'abbaye de Saint-Père-de-Corbie. + +_Incidence._--En celle année le conte Baudouin de Flandres fist hommage au +roy Phelippe à Compiègne au mois de juing, voyant toute sa baronnie. En ce +meisme mois, espousa le roy la royne Marie, fille au duc de Boesme et +marchis d'Osteriche[137]. + + Note 137: _D'Osteriche._ Il falloit: _D'Istrie_, avec Rigord. + + +XIV. + +ANNEE 1196. + +_Coment le roy prist et acravanta le chastel d'Aubemalle, et chassa le roy +Richart qui s'estoit soudainement féru en l'ost; et prist aucuns de ses +meilleurs chevaliers._ + + +Après que ce fu avenu, passèrent pou de jours que le roy Richart brisa son +serement et la paix de luy et du roy Phelippe, qui devoit à tousjours mais +estre conformée, si comme vous avez là -dessus oï; car il envay le roy +Phelippe et recommença la guerre premier. Son ost assembla en Berry en la +contrée de Bourges, si prist et abati le chastel de Virzon par +conchiement[138] et par barat. Car il avoit juré au seigneur de Virzon +qu'il ne le dommageroit de rien, et qu'il n'avoit de luy garde[139]. + + Note 138: _Conchiement._ Duplicité, moquerie.--_Barat._ Tromperie. + + Note 139: _Et qu'il n'avoit de luy garde._ Et qu'il n'avoit pas lieu + de se garder de lui. + +Quant le roy Phelippe sot que le roy Richart avoit sa foy mentie et les +aliances brisiées, et qu'il eut le chastel de Virzon pris et abatu, il +assembla son ost et assist Aubemalle; mais tandis comme le roy y tenoit le +siège, le roy Richart ala à Nonencourt[140] et reçut le chastel par boisdie +et par tricherie; car il promist à ceux qui pour le roy Phelippe le +gardoient aucunes choses. Quant il l'eut bien garni de chevaliers, +d'arbalestiers, d'armeures et de viandes, il retourna entre luy et ses +Normans et ses coteriaux au chastel d'Aubemalle pour le roy Phelippe lever +du siège. Le roy Phelippe fist drécier ses engins et ne cessa de sept +sepmaines d'assaillir le chastel par moult grant effort; mais ceux qui +dedens estoient qui estoient bons deffendeurs et nobles se deffendoient des +François vertueusement, et les reculoient arrière de l'assaut souvent et +menu, et aucunes foys avenoit qu'il en occioient et bleçoient assez. Le roy +Richart, qui François cuida grever, se féri un jour en l'ost si +soubdainement que l'en ne s'en donnoit garde; mais quant François furent +armés et il les vit vers luy venir, luy et sa gent tournèrent en fuye, et +François les prirent à chacier. En celle fuite fu pris Guy de Touars, +chevalier noble en armes, et aigre contre ses ennemis. Mais quant il furent +retournés au siège, il prirent à assaillir le chastel plus fortement et +plus asprement qu'il n'avoient fait devant, par jour et par nuit, et +maintindrent l'estour si continuelment que la maistre tour fu fraite et +despeciée, et les murs acraventés des pierres et des mangonniaux. + + Note 140: _Nonencourt._ Aujourd'hui petite ville de département de + l'Eure, à sept lieues d'Evreux. + +Quant les deffenseurs virent que le chastel estoit en tel point, il +pourparlèrent une manière de paix et donnèrent une somme d'argent par telle +manière et condicion qu'il s'en iroient quites et délivres, sauf leur avoir +et sauves leur armeures. Mais ceste convenance desplut à mains des François +qui ne savoient la volenté et les propos du roy. Quant ceux orent la ville +rendue, le roy fist craventer le chastel et raser à plaine terre; d'ilec +s'en ala à Gisors: un pou après rassist Nonencourt que le roy Richart luy +eut fortrait par la boisdie de ceus qui garder le devoient; ses engins fist +tout environ drécier, et fist si asprement assaillir par jour et par nuit +qu'il le prist assez tost par merveilleux assaut et périlleux. Là furent +pris quinze chevaliers, dix-huit frans arbalestriers et souffisant garnison +de vitaille. Quant le roy eut le chastel pris, en garde le livra au conte +Robert de Dreux. + +_Incidence_.--En celle année, en la tierce yde de septembre, trespassa de +ce siècle à la joie de Paradis, si comme l'en cuide, Morise, l'évesque de +Paris, homme d'onnourable mémoire, père des povres et des orphelins. Car +entre les autres bonnes Å“uvres qu'il fist, dont il en fist maintes, +fonda-il quatre abbayes et les doa dévotement à ses propres despens: +Hervaux, Hermières, Ierre et Gif[141]. Et en la fin donna aux povres pour +l'amour de Nostre-Seigneur quanqu'il pot avoir de meubles. Et pour ce qu'il +créoit moult fermement la Résurrection des corps, dont il avoit oï doubter +mains grans clers en son temps, et il désiroit qu'il les peust rappeler de +leur erreur et tous ceus qui en doubteroient, il commanda quant il mourroit +que l'en luy escripvit un roulet qui contenait celle sentence: «Je croy que +mon raembeur[142] vit et que je ressusciteray de terre au derrenier jour, +et verray Dieu mon sauveur en ceste moye char que je meisme voy et non en +autre, et que mes yeux regarderont; et ceste espérance est mise en mon +cuer.» Il estendi sur son pis, quant il mourut, le parchemin où ces paroles +estoient escriptes, et commanda et pria à ses amis que ce roule fust mis +sur son tonbel le jour de son obit, pour ce que tous les hommes lectrés et +les grans clers leussent celle escripture sainte et creussent fermement la +Résurrection de tous les corps, sans nulle doubte[143]. Après luy fu au +siège Eude extrait et né des hoirs de Soilly[144], frère Henry +l'archevesque de Bourges, moult autre et moult dessemblable de son +devancier et en mort et en vie. + + Note 141: _Hervaus_. Herivaux, à une lieue de Luzarches. + --_Hermières_, près de Lagny.--_Ierre_, sur la petite rivière du même + nom; abbaye de femmes, en Brie.--_Gif_, près de Chateaufort, à cinq + lieues de Paris. + + Note 142: _Raembeur_. Rédempteur. + + Note 143: C'est Maurice de Sully dont il nous reste de précieux + sermons en langue vulgaire. (Voy. mon histoire des _Manuscrits + français_, t. 2, p. 97.) + + Note 144: _Extrait et né des hoirs_. «Natione Soliacensis.» Eudes de + Sully a pourtant laissé une bonne et honnorable réputation. + + +XV. + +ANNEE 1197. + +_Coment le conte de Flandres et le conte Renaut de Boloigne guerpirent le +roy et s'allèrent au roy Richart. Et de pluseurs incidences._ + + +En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vings-dix-sept, Baudouin, conte de +Flandres, se dessevra apertement et départi de la foy et de l'ommage le roy +Phelippe, puis s'alia au roy Richart et fist mainte persécution au roy et +au royaume. Ainsi fist confédéracion au roy Richart Regnault fils le conte +de Dampmartin, à qui le roy avoit donné par moult grant amour la contesse +et la conté de Bouloigne; mais celluy rompi son hommage et le serement +qu'il avoit fait, et le commença forment à guerroier; il se joint et +accompaigna avec les Cotériaux et les autres ennemis le roy; sa terre +envaï, villes ardi et prist proies et fist moult grans dommages au royaume +de France. + +En celle année tout droit en la neuvième kalende de novembre, en un jour de +vendredi et en l'eure de tierce mouru l'abbé Hues Foucaut de Saint-Denis en +France. Après luy gouverna l'églyse l'abbé Hues de Melan qui estoit prieur +d'Argenteuil. + +_Incidence_.--En cel an mouru l'empereur Henry d'Allemaigne qui par sa +force avoit prise toute la terre de Sezille, et avoit occis et mis à +destruction mains haus hommes et princes du païs. Contre la crestienne +religion avoit emprisonné les évesques et les archevesques de la terre, et +tousjours avoit grevé saincte églyse à son pouvoir tout ainsi comme son +devancier. Pour reste raison, le pape Innocent le tiers fu contraire à son +eslection; Phelippe, son frère et tous ceus de sa partie escommenia, et +s'assenti à Othon, le fils au duc de Saissoingne, qu'il fist couronner en +roy d'Alemaigne à Ais-la-Chapelle. + +En ce temps mouru oultre-mer Henry, conte de Troies en Champaigne: nepveu +estoit aux deux roys, demouré estoit par-delà , après ce que les deux roys +s'en furent retournés pour les terres gouverner. Si l'orent les barons +esleu et couronné à roy de Jhérusalem par sa bonté et donné en mariage la +fille son devancier. Après sa mort eschéi la conté à un sien frère qui +Phelippe avoit nom. En celle année, en la troisième yde de janvier, mouru +le tiers Célestin apostole. Après luy fu Innocent le tiers, romain de +nacion, si fu avant appellé Lohier[145]. + + Note 145: «Lotharius.» + +_Incidence._--En celle année mourut la noble Ysabel[146], contesse de +Champaigne, seur au roy Phelippe de par son père, et seur au roy Richart de +par sa mère. Si estoit mère aux deux devant dis frères, au conte Henry, roy +de Jhérusalem, et Thibaut qui après fu conte de Troyes. + + Note 146: Rigord la nomme avec raison _Marie_. + +_Incidence._--En celle année, au commencement de la prédication le devant +dit Fouques, voult Nostre-Seigneur faire mains miracles pour luy: car il +rendoit aux aveugles lumière, aux sourds oiement, aux mues la parole, par +ses oroisons et par l'atouchement de ses mains; et mains autres miracles +faisoit Nostre-Seigneur pour luy que nous laissons à retraire, pour ce, par +aventure, qu'aucuns ne le creroient mie légièrement[147]. Un autre +acompaigna à luy, en l'office de prédicacion, qui avoit nom Pierre de +Roissy; né estoit de l'éveschié de Paris, bon clerc et bien lettré et plain +du saint Esperit, si comme il sembloit au peuple. Mains hommes retrait +d'usure et de l'ordure de luxure par sa prédication, et les fist vivre en +chasteté; et amena à la continance de mariage les foles femmes qui se +mettent ès quarrefours des chemins, et s'abandonnent à tous sans +différence, sans avoir honte et vergoingne, pour petit prix; les autres, +qui point ne vouloient estre mariées, ains avoient plus chier à vivre en +contemplacion, sous l'abit de religion, furent mises en la nouvelle abbaye +de Saint-Anthoine-de-lèz-Paris, qui pour raison d'elles fut fondée au temps +de lors, et les autres eslurent à souffrir travaus et paines de leur corps, +et à aler en divers pélerinages nus piés et en langes. Et qui vouldra +savoir en quelle entencion le devant dit provaire preschoit regarde en la +fin; car la fin de l'euvre preuve et manifeste les intencions des +cuers[148]. + + Note 147: «Quæ prætermittimus propter hominum nimiam incredulitatem.» + Bon Rigord! comment auriez-vous qualifié l'incrédulité de nos jours! + + Note 148: Rigord, par cette dernière réflexion, semble faire allusion + aux bruits fâcheux qui coururent dans la suite sur la rapacité de + Foulques et sur l'ambition de Pierre. + +En ce meisme temps prescha un moine de Saint-Denis en France, qui avoit nom +Herloin: né estoit de Paris, grant clerc et lettré en la saincte +Escripture. Ès cités et ès chastiaux de la petite Bretaigne prescha. Grant +multitude de Bretons la croix de sa main prisrent, la mer passèrent sans +les autres pélerins attendre, si arrivèrent devant Acre. Celluy Herloin +estoit chevetainne et ducteur de celle gent; mais pour ce qu'il n'avoient +point chief né gouverneur suffisant à celle besoingne, il se devisèrent en +diverses parties, sans ducteur et sans gouverneur; gens estoient qui +usoient de leur propre volenté, et pour ce perit leur commencement sans +perfection. + +_Incidence._--En celle année apparurent en mains lieux maintes nouvelletés: +à Rosoy, en Brie, le vin fu mu en sang, et le pain en char sensiblement au +sacrement de l'autel. En Vermandois, un mort chevalier ressuscita, et puis +denonça à mains hommes choses qui estoient à avenir; si vesqui puis +long-temps sans boire et sans mengier. + +En France, environ la Saint-Jehan, chéi sur les blés une rousée que l'en +nomme mielée, dont il furent si emmiélés que quant on en metoit un espi en +sa bouche, on sentoit le miel tout proprement. La foudre si tua un homme à +Paris et tempestes chéirent en aucuns lieux si grans, qu'elles destruirent +les blés et les vignes; et un pou après au mois de juin tempesta de rechief +si forment, que les blés, les vignes et les bois furent destruis et +defroissiés du tout en tout. Si dura celle tempeste dès Tramblay jusques à +Chielle et ès villes environ; car les pierres furent veues cheoir du ciel +aussi grosses comme une nois, aucunes aussi comme un Å“uf, et plus encor, si +comme aucuns disoient. + + +XVI. + +ANNEE 1198. + +_Coment le roy rappela les Juis en son royaume; et coment le roy Richart +prist ses chevaliers devant Gisors, et coment le roy eschappa._ + + +En celle année ramena le roy Phelippe les Juis à Paris et au royaume de +France, contre la commune opinion de tous, et contre le ban et +l'institution qu'il avoit devant faite et ordonnée au temps qu'il les +bannit de toute France. Lors commença à grever saincte églyse de mains +griefs et de maintes persécutions, qu'il avoit devant ce tousjours bien +gardée et deffendue. Pour ce (s'en voulut Nostre-Seigneur vengier en partie +et) ensuivit la venjance le forfait assez tost après. Car au mois de +septembre qui après vint, droit à la vigile saint Michiel, comme il ne +feust de rien pourveu n'appareillié, le roy Richart entra soubdainement en +Vouquecin à tout cinq mille chevaliers, sans les Cotériaux et sans les gens +à pié qui estoient sans nombre. Tout le pays d'environ Gisors gasta et +destruist; si prist et abati une forteresse qui avoit nom Courcelles, si +proia et ardi plusieurs autres villes champestres. + +Quant le roy Phelippe en sot la nouvelle, il fu enflambé et eschaufé de +moult grant ire, et vint là hastivement à tout cinq cens chevaliers tant +seulement; passer cuida jusques à Gisors, mais ses ennemis luy fuient +au-devant, qui luy empeschoient la voie: et quant il vit ce, le cuer si luy +engroissa, et conçut si grant hardiesce qu'il se féri par moult grant +fierté parmi tous ses ennemis ainsi comme tout forsené et se combati moult +vertueusement contre le roy Richart et toute sa gent. A pou de chevaliers +eschappa d'euls tous, par l'aide Nostre-Seigneur, et se reçut au chastel de +Gisors. Mais aucuns des plus grans et des plus nobles chevaliers de sa +route furent pris en celle bataille. Là fu pris Alain de Roucy, Maieu de +Mally, le jeune Guillaume de Mello[149], Phelippe de Nanteuil et mains +autres dont nous tairons les noms. Adonc s'en retourna le roy Richart, qui +à celle fois eut eue victoire et donna et départi sa proie à ses gens. + + Note 149: Rigord dit: «Mathæus de Marly, Guillelmus de Merloto.» + L'_r_ de ces deux noms à disparu dans les temps modernes. La maison + de _Mailly_ conserve aujourd'hui son ancienne splendeur.--(Voyez le + récit animé de cette défaite dans la _Chronique de Reims_, pages 68 + et suiv.) + +Le roy Phelippe qui moult fu dolent de la honte et du dommage qu'il avoit +receu et désirant de soy vengier,--mais il ne ramenoit point en mémoire ce +qu'il avoit Dieu couroucié,--son ost assembla et entra en Normandie à moult +grant force, tout le pays gasta et destruit jusques au Neufbourg et jusques +à Biaumont le Rogier. Quant tout ce pays eut proié[150] il retourna en +France et donna congié à ses gens, et s'en retourna chascun en son pays. +Pour ce furent aucuns qui tinrent à folie ce que le roy départoit ainsi ses +chevaliers, et demeurent ainsi à pou de gent. Voir disoient; car quant le +roy Richart sot qu'il eut son ost départi, et qu'il fu demouré ainsi +privéement et à si petit d'effort, il cueilli ses gens et emmena tous ses +Coteriaux[151], si entra en Vouquecin et en Biauvoisin; les villes +destruist et prist les proies. Mais l'évesque de Biauvais qui bon chevalier +et hardi estoit, et Guillaume de Mello l'en suivirent et cuidèrent +rescourre les proies qu'il emmenoit: trop folement et trop despourveuement +l'enchaçoient, car il leur bastit un aguait, si les prist et mist en +prison. Lors prist le conte de Flandres Saint-Omer qui estoit au roy +Phelippe. + + Note 150: _Proié._ Pillé. _Prædatus._ + + Note 151: Rigord ajoute: «Quibus præerat Marchaderius.» + + +XVII. + +ANNEE 1199. + +_Coment le roy s'alia à Phelippe le due de Souave pour plus grever ses +ennemis. Et coment le roy Richart fu mort._ + + +Phelippe, le duc de Souave de qui nous avons là dessus parlé, qui frère eut +esté l'empereur Henry, eut l'assens de la plus grant partie de l'empire. A +luy s'alia le roy Phelippe en espérance et pour ce qu'il peust plus +légièrement surmonter le conte de Flandre, et contrester au roy Richart. +Mais Othon le fils au duc de Saissongne, qui en l'empire estoit son +adversaire, fu adonc couronné à Ais-la-Chapelle, par l'aide et par la force +du roy Richart son oncle, le conte de Flandres, et l'archevesque de +Couloigne. + +En ce temps envoya en France le pape Innocent le troisiesme un légat qui +prestre estoit et cardinal. Pierre de Cappes[152] avoit nom, pour réformer +la paix entre les deux roys. Environ la nativité arriva en France, la +besoigne pour quoy estoit venu ne pot mener à perfection, car la paix y +estoit si desfourmée qu'il ne la pot réfourmer. Mais toutesvoies fist-il +tant qu'il cuida avoir mises trièves entr'eux qui devoient durer cinq ans, +par la foy de l'un et de l'autre; car il ne pot à ce mener le roy Richart +qu'il voulsist donner ostage de la paix. + + Note 152: _Pierre de Cappes_ ou de Capoue. Il acquit de la célébrité + par la croisade dont le résultat fut la conquête de Constantinople. + +En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vingt et dix-neuf, eut le roy +Richart assis un chastel qui est emprès Limoges, en la première sepmaine de +la Passion Nostre-Seigneur. Au viconte de Limoges estoit ce chastel, si +avoit nom Chauluz[153]. La raison pour quoy il eut ce chastel assis si fu +pour ce qu'un chevalier du pays avoit trouvé un trésor en terre. Et ce +trésor, si comme l'en disoit, estoit un empereur de fin or, sa femme, ses +fils et ses filles; et tous séoient à une table d'or fin. Si y estoient +lettres escriptes qui donnoient à entendre à ceux qui les lisoient que cil +empereur avoit esté et comme grant temps estoit couru puis que il régna. + + Note 153: Chauluz. «Castrum Lucii de Capreolo.»--Chalus-Chabrol. Les + ruines du château de _Chabrol_, près de la petite ville de _Chalus_, + existent encore. + +Ce trésor demandoit le roy Richart à ce chevalier, mais il s'estoit trait à +arant au visconte et s'estoit mis en ce chastel. Ainsi tenoit le roy le +siège et faisoit assaillir chascun jour moult efforciement. Endementiers +qu'il estoit un jour à un assaut, un arbalestier de la garnison du chastel +trait un quarrel à la volée, le roy Richart, par aventure non mie +appenséement, féri si qu'il luy fist mortelle plaie. Par celle plaie qui +guarir ne pot mourut le roy en pou de temps après et fu ensépulturé à +Frontevaux une abbaye de nonnains, delès le roy Henry son père. + +Jehan-Sans-Terre son frère reçut après luy le royaume d'Angleterre; si fu +couronné à la feste de l'Ascencion qui après fu, à +Saint-Thomas-de-Cantorbie. + + +XVIII. + +ANNEE 1199. + +_Coment le roy entra en Normandie après la mort le roy Richart. Et coment +Artus de Bretaigne li fist homage. Et coment France fu entredite._ + + +Quant le roy Richart fu mort, l'estat des choses fu mis en autre point. +Lors assembla le roy Phelippe son ost, si entra à moult grant force en +Normandie, la cité de Evreux prist, tous les chastiaux et toutes les +forteresses d'environ prist[154] et les garni de ses hommes: toute la terre +proia et gasta jusques au Mans. Artus, le conte de Bretaigne nepveu au roy +Jehan qui assez estoit enfant, entra en ce point en la conté d'Anjou à +moult grant chevalerie. Si se mist en saisine de la conté d'Angiers qui par +droit luy afferoit, et puis vint à rencontre du roy Phelippe au Mans entre +luy et sa mère, et luy fist hommage et féaulté de quanqu'il tenoit de luy. + + Note 154: _Prist._ «Scilicet Apriliacum et Aquiniacum.» C'est + _Avrilly_ et _Aquigny_. + +Tandis comme le roy estoit en ces parties, Robert de Blesoi[155] et +Huitasse de Neuville prisrent le conte Phelippe de Namur frère le conte de +Flandres et douze chevaliers avec luy, au mois de may; si prisrent un clerc +qui avoit nom Pierre de Douay qui mains maux avoit fais au roy. Quant le +roy fu repairié, tous ces prisonniers luy furent rendus. Et d'autre part +Hue d'Amelencourt prist l'évesque de Cambray, pour qui le devant dit légat +Pierre de Cappes mist toute France en entredit: mais en la fin de trois +mois le roy ot son conseil qu'il le rendist[156]. + + Note 155: _Robert de Blesoi._ «Roberto de Belesio. + + Note 156: _Que il le rendist._ C'est-à -dire que il rendist Pierre de + Douay. C'est le même Pierre de Douay, sans doute, qui joue un si beau + rôle auprès de l'empereur Henry de Constantinople, dans la + continuation de Villehardouin. Au reste, le texte de Roger de Hoveden + me paroît ici préférable à celui de Rigord: «Henricus, comes de + Namur.... et Petrus de Duay, _miles_ optimus et familiaris comitis + Flandriæ, et electus de Cambray, frater prædicti Petri, capti sunt à + familiâ regis Francorum....» + + (Historiens de France, tome XVII, page 598.) + +Alienor qui jà eut esté royne d'Angleterre vint au roy en la cité de Tours. +Là luy fist hommage de la conté de Poitou qui luy estoit par droit héritage +escheue. Lors retourna le roy en France et emmena avec luy le conte de +Bretaigne qui avoit nom Artus. Après ne sçay quans jours[157], ala le roy +en pélerinage à monseigneur saint Denys son patron; un riche paile mist sur +l'autel en aliance d'amour et de charité. + + Note 157: _Ne scay quans jours._ Trois jours, suivant Rigord. + +Au mois d'octobre qui après vint furent trièves données et asseurées par +serrement entre les deux roys, jusques à la feste Saint-Jehan, et entre le +roy et le conte de Flandres aussi. + +_Incidence._--En celle année trespassa de ce siècle Henry, archevesque de +Bourges. Après luy tint le siège saint Guillaume[158], qui fu des hoirs de +Jouy et eut avant esté abbé de Chaalis. Au mois qui après vint trespassa de +ce siècle Mahieu, archevesque de Sens. Après luy fu maistre Pierre de +Corbueil qui avoit esté maistre le pape Innocent, si luy avoit donné +l'éveschié de Cambray. + + Note 158: _De Jouy._ Le _Gallia christiana_ le nomme _Guillaume de + Dongeon_. + +En celle année, droit au mois de décembre, Pierre de Cappes, le devant dit +cardinal, assembla[159] conseil général de tous les prélas du royaume de +France, d'archevesques, d'évesques, d'abbés et de prieurs conventuaux. Le +roy qui bien pensoit qu'il vouloit mettre son royaume en entredit y envoya +ses messages, et appela en plain conseil à la court de Rome; mais +toutesvoies le légat qui point ne déporta l'appel, jetta la sentence en la +présence de tous les prélas du conseil, et puis commanda qu'elle ne fust +dénonciée né publiée, jusques après le vintiesme jour de Noël. + + Note 159: A Dijon. + +Quant le terme qu'il eut mis fu passé, la sentence fu publiée, si fu toute +France entredite. Tant fu le roy courroucié de ceste chose qu'il bouta hors +de leur sièges tous les prélas de son royaume, pour ce qu'il s'étoient +assentis à l'entredit: à leur chanoines et à leur clers tolli tous leur +biens et commanda qu'il fussent tous chaciés de sa terre, et que toutes les +rentes et les fiefs qu'il tenoient de luy feussent saisis. Les prestres +mesme qui manoient ès paroisses fist-il aussi bouter hors, et les fist +despouiller de tous leur biens: et, plus, en comble de tout mal, il enclost +au chastel d'Estampes la royne Ingebour s'espouse, saincte dame et +religieuse et aournée de toutes bonnes mÅ“urs. Si ne pot à tant refrener sa +perversité, ains troubla toute France, chevaliers, bourgeois et paysans. Il +tailla les chevaliers et leur hommes, et leur tolli la tierce partie de +tous leur biens; et leva de ses barons tailles et exactions plus grans que +il ne povoient souffrir. + + +XIX. + +ANNEE 1201. + +_Coment la pais fu réformée entre le roy Phelippe et le roy Jehan. Et +coment le roy reprist la royne Ingebour sa femme._ + + +En l'an de l'Incarnacion mil deux cens, au mois de may fu la paix refourmée +entre le roy Phelippe de France et le roy Jehan d'Angleterre entre Vernon +et l'isle d'Andely; si est plus plainement contenu ès instrumens +authentiques qu'il firent séeler de leurs seaux, coment celle paix fu +confermée et la terre entr'eux divisée[160]. + + Note 160: Ce traité de paix, qu'on peut lire dans les _Historiens de + France_, tome XVII, p. 51, porte la date de _Goleton_. + +Avant qu'il se partissent de ce lieu, Loys le fils le roy Phelippe espousa +madame Blanche, fille Alphons le roy de Castelle et niepce Jehan le roy +d'Angleterre, qui pour l'amour de ce mariage quitta à monseigneur Loys +toute la terre, tous les chastiaux et toutes les forteresses plainement que +le roy Phelippe avoit devant conquis sur le roy Richart son frère, et plus +luy fist-il de grace qu'il luy quita toute la terre qu'il tenoit de çà la +mer, s'il avenoit qu'il mourust sans hoir de son corps. + +En l'an qui après vint, qui fu mil deux cens et un, environ la nativité +Nostre-Dame, vint en France Octovien, évesque d'Oiste et légat de la cour +de Rome entre luy et l'évesque de Bordiaux. Le roy amonesta qu'il reprist +sa femme espousée qu'il avoit de luy dessevrée, et sans l'esgard de saincte +églyse. Le roy toutesvoies le reçut en grace telle que par son amonestement +se dessevra de celle qu'il tenoit contre la loy de mariage. En ce point +après Jehan de Saint-Pol, prestre cardinal et légat et le dit Octovien +assemblèrent concile de prélas du royaume en la cité de Soissons. En ce +concile fu présent le roy et les barons. A ce concile qui quinze jours dura +fu traicté de la dessevrance ou de la confirmation du mariage du roy et de +la royne. Mais quant le roy vit ce, qui fu ennuyé de la longue demeure et +de la longue desputoison de sages clers qui là estoient, s'en ala au matin +et avec luy emmena sa femme Ingebour, sans prenre congié, et laissa les +légas, les prélas et le concile tout plenier. Mais il leur manda par ses +messages que il emmenoit sa femme comme sa loyale espouse, et qu'il ne +vouloit pas à celle fois estre dessevré de luy. Et quant tous les légas et +les prélas oïrent ce, il furent tous esbahis et honteux. A tant départi +tout le concile, le légat Jehan de Saint-Pol s'en retourna à Rome tout +vergoingneux de ce qu'il n'avoit point mené à perfection la besoingne pour +quoy il estoit venu: l'autre légat demoura en France. Ainsi eschapa le roy +des mains aux Romains à celle fois[161]. + + Note 161: La confusion du concile devoit provenir surtout de la lâche + complaisance qu'il estoit alors prêt à montrer pour le roi. Après + bien des dissertations, dont le but étoit de prouver la convenance + d'un divorce, Philippe ne pouvoit faire aux clers un plus grant + affront qu'en dédaignant de profiter des dispositions dans lesquelles + il les avoit mis. + +_Incidence._--En celle année mourut Thibaut, le conte de Troies en +Champaigne, en la quinziesme kalende de juing, en l'aage de vingt et cinq +ans. Et pour ce qu'il n'avoit nul hoir masle, prist le roy en garde sa +femme, et sa terre et une fille qu'elle avoit. Mais elle eut puis un fils +qui fu né après la mort son père, car elle estoit demourée enceinte quant +le conte son seigneur trespassa. + + +XX. + +ANNEE 1201. + +_Coment, le roy Phelippe honora le roy Jehan, quant il vint en France, et +coment la guerre recommença. Et coment Artus le conte de Bretaigne fu +pris._ + + +En celle année meisme, le jour devant la première kalende de juillet, vint +en France le roy Jehan d'Angleterre. Le roy Phelippe le reçut moult liement +à moult grant honneur, et le mena à Saint-Denis en France. Le couvent de +léans le reçut moult honnourablement à procession solemnel, et l'assirent +glorieusement dedens l'églyse. L'en demain le mena le roy Phelippe à Paris; +là le receurent les bourgeois en merveilleuse révérence. Moult luy firent +d'honneur, puis le fist le roy mener en son palais, luy, ses gens et toutes +ses choses; et moult le fist richement servir de diverses manières de +viandes; et luy furent les bons vins le roy[162] à luy et à toute sa gent +habandonnés. Après, luy fist présenter riches dons de diverses manières +d'or et d'argent, de diverses robes, destriers d'Espaingne, palefrois +Norrois[163] et mains autres riches présens. A tant prist au roy congié, et +se départirent les deux roys en bonne paix et en bonne amour. + + Note 162: _Le roy._ Du roy. + + Note 163: _Norrois._ On appeloit chevaux Norrois ou _Norwégiens_, + tous ceux que l'on faisoit venir de Danemarck et de Mecklembourg. + +En celle année meisme que le légat Octovien fu retourné à Rome, trespassa +de ce siècle Marie que le roy tenoit en soignantage[164], contre la loy de +saincte églyse; de laquelle il eut deux enfans: un fils qui eut nom +Phelippe, qui puis eut la contesse Mahaut, fille au conte Regnault de +Bouloingne, et une fille qui eut nom Jeanne; car le roy l'avoit cinq ans +maintenue en telle manière contre la loy de Dieu et le décret. + + Note 164: _Soignantage._ Concubinage. «Superinducta», dit Rigord. + +Après la mort de celle dame, le pape Innocent légitima les deux enfans et +conferma la légitimacion par sa bulle, au mandement et à la prière le roy +Phelippe; mais ceste chose desplut à pluseurs qui estoient en ce temps. + +En celle année fist le roy gens assembler en la vallée de Soissons; car il +avoit en propos de courre sur la terre le conte de Restel et Rogier de +Roucy[165]. Si avoit jà oïes maintes complaintes que ces deux tyrans +grevoient les églyses et ravissoient et tolloient leur biens, né cesser ne +vouloient au mandement le roy qui jà leur avoit mandé par lettres et par +messages. Mais quant il sorent que le roy venoit sur eux à si grant force, +il s'en vindrent tantost contre luy et isnellement amendèrent l'offense et +la briseure du mandement royal: et puis si donnèrent bons hostages de +rendre et de restablir aux églyses plainement tout quanqu'il y avoient +tollu et rapiné par force, et de faire satisfacion à tous ceux de qui il +avoient riens eu par male raison. + + Note 165: _Roucy._ Ou plutôt de _Rosoi_, «Roscio.» + +Quant il orent en telle manière au roy pacifié, le roy retourna et vint +d'illec au parlement qu'il avoit pris au roy Jehan entre Vernon et l'isle +d'Andely. Quant assemblés furent, le roy Phelippe amonesta et semont le roy +Jehan, comme son homme lige, qu'il fust quinze jours après Pasques à Paris +par devant luy, prest et appareillié de respondre souffisamment à ce que le +roy Phelippe vourroit proposer contre luy, sur la duchié de Normandie et +sur la conté d'Anjou et de Poitou. Mais pour ce que le roy Jehan ne voult +venir au jour assigné né contremander né envoier pour luy souffisamment, le +roy Phelippe, par le conseil de ses barons, assembla son ost et entra à +moult grant force en Normandie: un chastel qui avoit nom Bouteavant[166] +prist, et acraventa Mortemer, Argellon et Gournay; si prist et saisi toute +la terre que Hue de Gournay tenoit. + + Note 166: _Bouteavant_ ou _Boutavent_, entre Amiens et Beauvais, et + près de _Formerie_.--_Argellon_, c'est _Argueil_, à peu de distance + de Gournay. + +En ce meisme lieu fist-il chevalier Artus de Bretaingne, qui estoit nepveu +le roy Jehan, et luy rendi la conté de Bretaingne; et luy donna, par +dessus, la conté d'Anjou et de Poitou qu'il avoit conquises par droit +d'armes: si luy donna encor par dessus deux cens chevaliers et grant somme +de deniers. + +Quant Artus le conte de Bretaingne se fu du roy parti, pou passa de jours +après qu'il entra trop hardiement et à trop pou de gent en la terre le roy +Jehan, de quoy il avint que le roy Jehan, qui moult bien savoit par +aventure la raison du mescontentement, vint sur luy soubdainement à moult +grant multitude de gens d'armes; à luy se combatti et le desconfit: là fu +pris le conte Artus, Hue-le-Brun, Geffroy de Lesignen et mains autres +chevaliers. + +Moult fu le roy Phelippe couroucié de ces nouvelles, pour ce guerpi le +siège du chastel d'Arques qu'il avoit assis; son ost mena à Tours, la cité +prist et ardi. Le roy Jehan qui après vint ardi le chastel du tout en tout, +et en pou de temps prist le viconte de Limoges. Hue le Brun, le viconte de +Touart, le viconte de Limoges et Gieffroy de Lesignan tous estoient hommes +liges au roy d'Angleterre; mais pour ce qu'il avoit à Hue le Brun sa femme +tolue qui estoit fille le conte d'Angoulesme, et pour les griefs qu'il +faisoit aux autres Poitevins, s'estoient il partis de son hommage et aliés +par serement au roy Phelippe. + +Quant l'yver approucha les deux roys cessèrent de guerroier, leurs marches +garnirent, si se départirent en ce point sans paix et sans trièves. + + +XXI. + +ANNEE 1202. + +_Coment les barons de France qui demouroient oultre-mer prisrent la cité de +Constantinoble._ + + +_Incidence._--En ceste partie voulons descripre la noble victoire et les +grans fais que Baudouin, le conte de Flandres, et Loys de Blois, le conte +du Perche, le marchis de Montferrant[167] et mains autres barons du royaume +de France qui estoient demourés en la terre d'oultre mer firent en +Constantinoble. Mais avant, eurent receu par serement en leur compaignie le +duc de Venice et ses Véniciens. Et pour mieux entendre l'ordre du fait, +convient avant mettre l'original de la besoingne. + + Note 167: _Montferrant._ Boniface, marquis de Montferrat. + +Jadis gouvernoit l'empire de Constantinoble un empereur qui avoit nom +Emanuel[168]: preudomme et saint homme et renommé de toute courtoisie et de +toute largesce. Un fils avoit qui estoit appellé Alexis[169]; si eut +espousé Agnès, la fille le roy de France Loys. Mais un sien oncle qui avoit +nom Andronie le noya en la mer pour la convoitise de l'empire, après la +mort son père Emanuel; si que la devant ditte Agnès demoura en veuveté. +Puis que cil Andronie eut ainsi l'empire conquise par sa desloyauté, +régna-il sept ans[170] un pou mains. A la parfin vint sur luy Coresac[171] +et le prist; loier le fist emmi les quarrefours des voies de Constantinoble +à estaches, pour traire à luy ainsi comme à bersaut[172]. Ainsi le fist +occire et berser de saiètes, pour sa grant desloyauté; et puis prist et +saisit l'empire. Celluy Coresac avoit un frère qui avoit nom Alexis, bon +chevalier estoit aux armes, mais il estoit fel, traistre et desloyal: toute +la cure de l'empire luy eut livrée, comme à son chier frère, fors la +couronne tant seulement. Et celluy qui en toutes manières tendoit à +l'empire, s'acointa des plus grans et des plus puissans, et aquist leur +graces par grans dons et services, puis prist l'empereur Coresac son frère +et luy creva par grant cruauté les yeux; en prison le jetta et se mist en +saisine de l'empire, et plus: car il commanda que un sien nepveu, fils +Coresac, qui par droit devoit estre empereur comme droit hoir, fust mis en +prison et qu'il eust les yeux crevés comme son père. Mais l'enfant eschapa +toutesvoies par la miséricorde Nostre-Seigneur, et s'en fouy à sa seur et +à son serourge Phelippe, le roy d'Alemaigne. + + Note 168: Manuel-Commène, mort en 1180. + + Note 169: Alexis Commène II. Il fut seulement fiancé à Agnès de + France, qui avoit à peine quatorze ans quand il mourut. Elle épousa + alors l'assassin d'Alexis, Andronic Commène. + + Note 170: Il falloit trois ans au lieu de sept, et peut-être le texte + de Rigord a-t-il été corrompu. + + Note 171: _Coresac._ Isaac l'ange, que Villehardouin nomme _Kursac_. + (_Sire-Isaac._) + + Note 172: _Comme à bersaut._ «Quasi signum ad sagittas.» _Bersaut_ se + prend donc dans le sens de notre _point de mire_. On a dit aussi + _berser_ pour tirer. + +En ce point, furent arrivés en Venice les barons de France dont nous avons +dessus parlé. Ses messages leur envoya l'enfant qui proposèrent moult +humblement la cause du père et du fils, et à grant prières leur promisrent +que sé il vouloient la besoingne entreprendre et rétablir l'empire au père +et au fils, il les aquiteroient de trente mille mars d'argent qu'il +devoient aux Veniciens et plus; car il prometoit encore à payer tous les +deniers qu'il avoient payés pour leur passage, et passerait oultre mer +avecques eux à toute la force et le povoir de l'empire, pour secourre la +saincte terre, et aministreroit viandes de son propre avoir souffisamment à +tout l'ost, et feroit obéir l'églyse de Constantinoble à l'églyse de Rome +et les joindroit ensemble, si comme les membres doivent estre joins au +chief. + +Quant les barons oïrent les offres que l'enfant leur mandoit par ses +messages, il le firent avant venir et luy firent sur sains jurer que il +tendroit l'offre et les convenances que ses messages promettoient pour luy: +quant il les eut asseurés par serement, il se mistrent en mer à tout +l'enfant, et errèrent tant à voiles tendues qu'il arrivèrent devant +Constantinoble; terre prisrent et issirent des nefs. Mais quant les Grieus +qui au dehors de la cité estoient virent la hardiesce des François et la +constance ferme qu'il avoient à Nostre-Seigneur, il s'en fuyrent sans +bataille et sans coup férir, et se receurent en la cité[173]. + + Note 173: _Se receurent._ Se refugièrent. C'est une expression toute + latine. «Intrà muros illicò (proditor) se recepit.» (Rigord.) + +Atant assisrent François la ville forment et destroictement, et par mer et +par terre: par mains assaus fors et périlleux se combatirent et orent adès +victoire. Après ce que l'assaut et le siège orent sept jours duré, en +l'huitiesme jour l'empereur, qui longuement s'estoit tapi en la ville, issi +hors en bataille à tout soixante mille chevaliers armés, sans la gent à pié +desquiex la multitude estoit sans nombre. Quant tous furent hors, il ordena +ses batailles pour combatre; et les François qui n'estoient que petit de +gent au regard de la multitude des Grieus, attendoient la bataille à grant +léesce, car il se fioient seurement de la victoire. + +Quant le cruel tirant vit leur hardiesce et leur fier contenement, il eut +paour en son cuer et s'en fouy en la cité, luy et toute sa gent, et +commença à menacier et à dire devant les Grieus qu'il se combatroit l'en +demain. Mais il en menti, car il s'enfouy en celle nuit meisme en larrecin, +et laissa sa femme et ses enfans. Au matin, quant il fu jour, les François +s'armèrent et commencièrent l'assaut par grant vertu. Les eschièles +drescièrent aux murs et rampèrent contremont par merveilleuse hardiesce et +saillirent en la cité au milieu de leur ennemis comme gens dignes de vraie +louange; et se combatirent si hardiement et si aigrement qu'il firent +merveilleuse occision de leur ennemis. + +Quant le vaillant duc de Venice apperçut que François estoient en la cité +et se combatoient si vertueusement aux Grieus que de toutes pars les +avoient enclos, il entra en la ville et vint hastivement en la bataille +devant tous ses Veniciens, le heaume lacié pour secourra François; jasoit +ce qu'il fust vieil et debrisié, il se féri en l'estour l'espée au poing, +et se joingt aux François là où il se combatoient. Et quant François virent +le duc venir, il renouvellèrent leur hardement et leur vertu, et reprisrent +leur bataille aigres et eschaufés de combatre; leur estour maintindrent si +longuement qu'il occistrent et chacièrent les Grieus, et en celle manière +fu prise la cite des François et des Veniciens. Quant la cité fu conquise +et saisie, le père à l'enfant fu trait de prison et amené au palais. +L'enfant fu pris et célébré de digne louange du clergié et du peuple, et fu +moult sollempnement couronné de couronne d'or en la grant églyse, puis fu +ramené au palais; les François acquita tout maintenant de trente mille mars +d'argent qu'il devoient aux Véniciens, et paia tout entièrement leur +passage et le loier des nefs, et aministra viandes à tout l'ost, selon les +convenances qu'il avoient devant faictes. Le duc de Venice et ses Veniciens +vindrent aux François et leur jurèrent qu'il leur livreroient nefs à +passer, et leur promistrent que sé Dieu leur faisoit bien, de quoy il ne se +doubtoient point, qu'il ne partiroient d'eulx jusques à tant qu'il auroient +vaincus et soubmis les ennemis de la foy crestienne. Le jeune empereur leur +paia cent mille mars d'argent, pour leur service et pour la bonté qu'il luy +avoient faicte et pour celle qu'il luy feroient encore. Mais point ne régna +longuement après ces choses, car il fu mort (en une bataille de quoy +l'ystoire ne parle mie). Mais les François esleurent le conte Baudouin +après sa mort par le conseil le duc de Venice, des princes, du clergié, de +tout le peuple, et par l'assentement des barons de l'empire. Lors travailla +tant à ce l'empereur, que l'églyse de Constantinoble et toutes celles +d'Orient furent soubmises et adjointes à l'églyse de Rome si comme les +membres doivent estre joins au chief[174]. + + Note 174: Rigord ajoute: «Hæc in litteris eorum scripta vidimus et + legimus; majora et meliora, Deo volente, in terrâ sanctâ in posterum + ab ipsis sperantes, quando _unus persequetur mille et duo fugabunt + decem millia_.» + + Les lacunes de ce récit et ses inexactitudes nous montrent + l'importance de la relation de Joffroi de Villehardouin, que Rigord + ne connoissoit pas. + + +XXII. + +ANNEE 1204. + +_Coment l'apostole envoia en France deux légas pour réformer la pais entre +les deux rois._ + + +En l'an de l'Incarnacion mil deux cens et deux, quinze jours après Pasques, +recommença le roy Phelippe la guerre pour la nouvelle saison qui fu venue; +ses osts assembla et entra à moult grant force en la duchié d'Acquitaine. +Les Poitevins et les Bretons reçut en sa compagnie et on son aide; puis +chevaucha avant et prist mains fors chastiaux et maintes forteresses. A luy +s'alia le conte d'Alençon et mist toute sa terre en sa garde. Quant il eut +toute celle contrée soubmise à sa seigneurie, il prist son retour parmi +Normandie, et prist Conches, l'isle d'Andely et le Vau de Rueil. + +En ce point que ces choses avindrent en ces propres parties, le pape +Innocent envoya en France l'abbé de Quassemaire pour la paix réfourmer +entre les deux roys: l'abbé de Tresfons[175] accompagna à luy pour et le +mandement le pape faire; à l'un et à l'autre fu dénoncié le commandement et +proposé: et leur commandèrent les archevesques, les évesques et les barons +qu'il féissent paix ensemble, sauf le droit de chascune partie, et qu'il +refourmassent et ramenassent en aucun estat les abbayes des moines, des +nonnains et des autres églyses qui estoient destruictes par leur guerres. A +Mantes fu ce commandement fait au roy Phelippe aux octaves de l'Assumpcion +Nostre-Dame; mais il appella de celle sentence en la présence des prélas et +des barons qui rappellèrent ceste cause au jugement et à l'examinacion +l'apostole[176]. + + Note 175: _Tresfons_ ou _Trefontaines_. «Trium-fontium.» + + Note 176: Le manuscrit 8,305, 5. 5., qui offre tant de différences + avec les leçons authentiques, ajoute ici: «Et maintenoient bien que + oncques apostoles ne s'estoit entremis des fais du royaume de France + et que riens n'en appartenoit à lui.» + +Au dernier jour de celluy meisme moys assiégea le roy le chastel de +Radepont. Après ce qu'il eut le siège maintenu environ quinze jours et y +eut fait par maintes fois lancier pierres et mangonniaux, il fist drecier +un chastiau de fust assis sur roes, en telle manière que on le pouvoit +mener quelque part que on vouloit; et lors fist assaillir le chastel par +moult grant vertu et le prist. Là furent pris vingt chevaliers preux et +hardis et nobles deffendeurs, et cent sergens et vingt arbalestriers: après +ce que le roy eust pris le chastel de Radepont, il se retraist. + +Quant son ost fu un pou reposé et leur forces reprises, il assist le +chastel de Gaillart, au moys de septembre qui après fu. Ce chastel estoit +trop fort et estoit assis sur une roche haute sur le fleuve de Saine près +de l'isle d'Andely; fermer l'eut fait le roy Richait moult noblement à +merveilleux cousts. Puis que le roy l'eust assis, sist-il entour cinq moys +et plus; car il ne le vouloit pas prendre par force né par assaut, pour +aucunes raisons: pour le péril de ses gens, et pour la destruction des murs +et de la tour; mais il béoit à contraindre les deffendeurs par fain à ce +qu'il luy rendissent: et pour ce qu'il doubtoit qu'il ne s'en fouissent à +emble[177], fist-il le chastel ceindre de fossés larges et parfons; son ost +fist logier entre ces fossés et le chastel; et fist drécier tout environ +dix hautes tours de fust pour traire et pour lancier à ceux de dedens. Mais +le chastel estoit si fort et ceux de dedens si nobles deffendeurs que ce +prouffita pou. A la parfin, environ la feste saint Pierre d'yver sous +pierre[178], fist le roy drécier pierres et mangonniaux, et une tour sur +quatre roes et une truie de fust[179]; et fist appareillier et amasser +quanqu'il pot avoir de tourmens, et puis fist assaillir par moult grant +vertu. Mais ceux de dedens se deffendoient noblement, et reboutoient +François arrières moult aigrement. Tant dura l'assaut, et le paletéis et le +lancéis des engins, que quinze jours après furent les murs fraits et +craventés, et le chastel pris. Mais au prendre eut moult grant poignéis et +fort. Là furent pris trente-six chevaliers, sans le nombre des sergens et +des arbalestriers. A ce siège furent mors quatre chevaliers. + + Note 177: _A emble._ Furtivement. Dom Brial a mal corrigé: + _ensemble_. + + Note 178: C'est ainsi que tous les bons manuscrits traduisent le + latin: «Superviente cathedrâ S. Petri.» Ce doit être une bévue du + traducteur, qui aura lu _sub Petro_ au lieu de _Sancti Petri_. + + Note 179: _Truie de fust._ «Sueque ligneâ.» C'étoit une machine + destinée à mettre à couvert les mineurs.--_Tourmens._ Machines de + guerre. «Tormenta.» + + +XXIII. + +ANNEE 1204. + +_Coment les Normans rendirent au roy la cité de Roen et toute Normandie +pour le défant du roy d'Angleterre, leur seigneur._ + + +En l'an de l'Incarnation mil deux cens trois, au moys de may, rassembla le +roy Phelippe son ost et entra en Normandie. Deux chastiaux prist, Falaise +et Domfront, et une riche ville[180] qui est appellée Caen, et toute la +terre qui à ces chastiaux appartenoit. Après chevaucha avant, et prist +toute la terre jusques au mont Saint-Michiel au péril de mer. Quant les +Normans virent qu'il prenoit ainsi toute la terre sans contredit, il +vindrent à luy et luy crièrent merci: les chastiaux luy rendirent et les +forteresses, et toutes les appartenances qu'il gardoient en la féauté le +roy d'Angleterre; c'est assavoir, Coustances, Baieux, Lisieux, Avranches. +Car le roy avoit jà pris Evroues, si qu'il n'i demoroit mais à conquérir +fors la cité de Rouen noble et riche et chief de toute Normandie; si estoit +garnie de bonnes gens et de nobles hommes: et deux chastiaux tant +seulement, Arques et Verneuil qui moult estoient nobles et fors de siège et +de murailles et de moult grant garnison de bons deffendeurs. + + Note 180: _Une riche ville._ «Vicum opulentissimum.» + +Après ce que le roy eut esté en saisine des cités et des chastiaux, ainsi +comme de toute Normandie, et il eut partout mis bonnes garnisons de sa +gent, il s'en revint par la bonne cité de Rouen et mist le siège tout +environ. Quant les Normans virent qu'il ne se pourroient longuement tenir +en la cité deffendre qu'elle ne fust prise, et il n'attendoient nul secours +de leur seigneur le roy Jehan d'Angleterre, il esleurent le plus sain +conseil et le meilleur qu'il porent; car à cautele qu'il avoient à garder +la féauté de leur seigneur[181], il requistrent trièves de trente jours qui +devoient durer jusques à la saint Jean-Baptiste, que le roy se souffrist +d'assaillir la cité et les deux devant dix chastiaux qui estoient à eux +aliés et jurés; et il manderoient tandis au roy d'Angleterre, leur +seigneur, qu'il les secourust, et s'il ne vouloit ce faire il luy +rendroient maintenant la cité et les chastiaux: et pour ce que le roy fust +plus seur de ceste convenance, il luy livrèrent quarante des fils aux plus +riches bourgeois de la ville. + + Note 181: _A cautele_, etc. «Ad cautelam et fidelitatem regi Angliæ + conservandam....» (Rigord.) + +Lors envoièrent pour secours avoir au roy d'Angleterre, mais il faillirent, +car le roy Jehan n'y voult oncques conseil mettre. Quant il oïrent ce, il +rendirent maintenant la cité et les deux chastiaux au roy Phelippe, ainsi +comme il l'avoient en convenant. Celle cité né toute la duchié n'avoient +oncques mais tenus les roys de France depuis le temps le roy +Charles-le-Simple qui fu le cinquiesme après le grant Charlemaine; si avoit +là couru du temps trois cens seize ans: car au temps de cestuy +Charles-le-Simple vint en France un Danois qui estoit nommé Rollo, à moult +grant multitude de paiens et conquist toute celle terre par le droit +d'armes; mais puis fu il baptisié luy et sa gent, si eut à nom le duc +Robert; et luy donna le roy, par paix faisant, une sienne fille et toute la +terre qu'il avoit sur luy conquise. + +Puis que le roy fu retourné en France, il ne fist point moult long séjour; +ains fist son ost appareillier et entra en la duchié d'Acquittaine, droit +environ la feste saint Laurent. La cité de Poitiers prist, et receut en sa +seigneurie les chastiaus et les villes environ. Si luy firent les barons du +pays hommage et féauté, comme à leur seigneur lige; mais, pour ce que +l'yver approuchoit, il se retraist en France, jusques au nouveau temps +laissa en paix la Rochelle, Loches et Chinon; si laissa le siège environ +Chinon et Loches jusques atant qu'il retournast. + + +XXIV. + +ANNEE 1205. + +_Coment le roy entra en Poitou et en Anjou à force d'armes. Et coment il +aporta à Saint-Denis les précieuses reliques._ + + +Puis que l'yver fu trespassé et la sollempnité de Pasques venue, en l'an de +l'Incarnacion mil deux cens quatre, le roy semont les princes et les plus +grans maistres du povoir[182] du royaume de France, et assembla mains +milliers de sergens à pié et d'arbalestriers à cheval, et moult grant +nombre de chevaliers: devant les envoya pour conduire et garder la garnison +et les viandes de l'ost. Après ce, mut le roy à grant ost et à grant +appareillement de pierres et de mangonniaux et de diverses manières de +tourmens; devant le chastel de Loches vint et fist ses engins drécier. Puis +fist le chastel assaillir par moult grant vertu et le prist à la parfin. Si +y furent pris, que chevaliers que sergens, cent vint qui léans estoient en +garnison. Et quant il eut le chastel pris, si le donna à Dreues de +Mello[183] qui entra en son hommage; puis se parti l'ost d'illec et s'en +ala droit à Chinon. Environ fist son ost logier et ses engins drécier. Lors +commença l'assaut fort et aspre; en moult pou de temps après fu pris et +puis plenté de chevaliers, d'arbalestriers et d'autres sergens à pié, preux +et hardis et bons deffendeurs; à Compiègne furent envoiés en prison. En +France retourna le roy environ la feste saint Jehan-Baptiste, après ce +qu'il eust ces deux chastiaux pris et bien garnis. + + Note 182: _Les plus grans maistres du povoir._ «Et magistratus + virtutis Francorum.» + + Note 183: _Dreues de Mello_, fils de Dreux, connétable qui avoit + accompagné Philippe-Auguste à la croisade. Voyez dans les _Historiens + de France_ la charte de donation de ces villes. (Tome XVII, p. 59.) + +Eu l'an de l'Incarnacion mil deux cens et cinq, donna le roy Phelippe à +l'églyse de Saint-Denis en France, en aliance d'honneur, d'amour et de +charité, précieuses reliques que l'empereur Baudouin avoit prises en grant +révérence en Constantinoble, en la chapelle des empereurs qui est nommée +Bouche de lion. C'est assavoir: du fust de la vraye croix un pié de long, +et de gros tant comme un homme peut enclorre en son poing, quant il a le +premier pouce joingt au premier doy; des cheveux Nostre-Seigneur; une des +espines de la saincte couronne; une des dens et une des costes de saint +Phelippe l'apostre; des drapeaux en quoy Nostre-Seigneur fu enveloppé en la +crèche quant il fu né; du rouge vestement qu'il eut aflubé le jour de sa +saincte passion. La croix fu mise en un vaissel bel et riche et aourné de +riches pierres précieuses fait en croix, selon la forme et la quantité du +sainthuaire, et les autres reliques furent mises en un autre vaissel d'or. +Tous ces sainthuaires bailla le roy Phelippe à l'abbé Henry à Paris de ses +propres mains, en huitiesme jour de juillet. Et l'abbé qui à grant joie et +à grant leesce de cuer les reçut, les porta jusques au Lendit en chantant +et en glorifiant Nostre-Seigneur. A rencontre de luy vint le couvent nus +piés par grant devocion et revestus de chapes de soye, et la procession du +clergié et du peuple; si portèrent les reliques à grant devocion en +l'églyse, là où elles sont gardées dignement et aourées à la gloire et à la +louenge de celluy qui vit et règne, de qui le règne est permanable sans +fin. + +_Incidence._--En celle année fu éclipse de soleil particulière en la +cinquiesme heure du jour, devant la première kalende de mars. + +Au mois qui après vint mourut la royne Ale, la mère au roy Phelippe en la +cité de Paris. Porté fu le corps de luy en l'abbaye de Pontigny en +Bourgoigne, ensépulturée de lez le conte Thibaut de Blois et de Troyes son +père qui celle abbaye avoit fondée. En celle année, au mois de juillet, fu +malade une pièce de temps messire Loys le fils le roy Phelippe, mais il +recouvra santé par la miséricorde Nostre-Seigneur. Le roy Phelippe oï dire +que le roy Jehan d'Angleterre estoit arrivé en la Rochelle à grant ost, son +ost assembla tantost. En ce qu'il trespassoit tout droit pour aler au +chastiau de Chinon, il garni la cité de Poitiers, Loudun et Mirabel[184] et +tous les autres chastiaux de celle marche. Quant il eut par tout mis +souffisant garnison de gens et de viandes, il s'en retourna en France. +Tantost après, le roy Jehan qui sceut qu'il s'en fu parti prist et destruit +la cité d'Angers. + + Note 184: _Mirabel._ Mirebeau. + +En ce point brisa le visconte de Touars la féauté qu'il avoit au roy +Phelippe et s'alia au roy Jehan. Quant le roy Phelippe oï celle nouvelle, +il retourna hastivement à grant ost en la conté de Poitiers, et ordonna ses +batailles pour combatre au roy Jehan qui au chastel de Touars estoit; toute +la terre le visconte destruist et gasta. A la parfin donnèrent les deux +roys trièves de la feste de Toussains en un an; atant s'en retournèrent +chascun en sa contrée. + +_Incidence._--En celle année furent si grans cretines[185] et si grant +habondance d'eaues au mois de décembre, que nuls hommes de ce temps +n'avoient oncques oï parler de si grans; dont il avint que de l'habondance +et la roideur de ces cretines rompirent trois des arches de petit pont à +Paris, et firent moult de dommages en pluseurs lieux. Et pour ceste raison +le couvent de Saint-Denis, le clergié et le peuple firent processions en +jeunes et en oroisons, et firent benéiçon sur les eaues du saint clou, de +la saincte couronne, du bras saint Simeon et du fust de la vraye croix. +Tantost après la benéiçon, les eaues commencièrent à retraire et à revenir +en leur point. + + Note 185: _Cretines._ Variante: _Cruaultés_. _Cretines_ doit avoir + ici la sens de _crues_. + + +XXV. + +ANNEES 1206/1208. + +_Coment le roy entra en la duchié d'Aquitaine. Coment l'apostole manda à +destruire l'érésie d'Albigeois. Et puis coment il fist abattre le chastel +de Guerplie en Bretaingne._ + + +En l'an de l'Incarnacion mil deux cens et sept, quant les trièves des deux +roys furent rendues, le roy Phelippe rassembla son ost et entra en la +duchié d'Acquitaine. La terre du visconte de Touars mist à gast, le chastel +de Partenay prist et pluseurs forteresces abati au pays, aucunes en retint +et y mist sa garnison. Si les laissa en garde à Guillaume son mareschal et +à Guillaume des Roches: atant s'en retourna en France. + +En l'an qui après vint, cil Guillaume des Roches et le devant dit mareschal +assemblèrent environ trois cens chevaliers et prirent soubdainement le +visconte de Touars et Savary de Mauléon qui s'estoient embatus en la terre +le roy et emmenoient les proies qu'il avoient tolues aux bonnes gens du +pays: à eux se combatirent diversement et les desconfirent. En ce poignéis +furent pris cinquante chevaliers Poitevins et plus; si fuient pris Hue de +Touars, frère le visconte, Aimery de Lezignan fils le visconte, +Portecloie[186] et mains autres fors et nobles combateurs: quant il les +orent pris et liés, il les envoièrent au roy Phelippe. + + Note 186: _Portecloie._ Latin: _Portacleo_. Autrement dit: «Porcelain + de Mauzac.» (Note de Dom Brial.) + +_Incidence._--En celle année mourut l'évesque Eude de Paris en la +troisiesme yde de juing; après luy fu évesque Pierre, trésorier de Tours. + +_Incidence._--En celle année un conte palazin, qui en langue d'alemant est +appellé lendegrave, occist l'empereur Henry[187]. Après luy tint l'empire +Othon, le fils au duc de Sassoigne, par l'aide l'apostole Innocent. + + Note 187: Il falloit avec Rigord écrire: _Philippe, frère l'empereur + Henry_. + +En cel an meisme avint que le pape Innocent transmit en France Galien, +dyacre cardinal, titre de Sainte-Marie du Porche, grant cler de droit et +orné de bonnes meurs et diligent visiteur d'églises; dévot et de bonne +volonté envers l'églyse St-Denis. Par luy[188] mandoit et commandoit +l'apostoile au roy de France et à tous les barons du royaume qu'il +envaïssent comme bons crestiens et vrais fils de sainte églyse, toutes les +contrées de Thoulouse, d'Albigeois, de Caours, de Nerbonnois et de Bigorre, +et occissent tous les heretes qui habitoient en ces terres, (et atrapassent +de tout en tout le venin de la bouguerie qui ces contrés avoient corrompues +et envenimées); et tous ceux qui mourroient en la voie ou contre les +ennemis de la foy, il les absoloit de l'auctorité de Dieu, et de saint Père +et saint Pol et de la seue, de tous les péchiés que il avoient fais dès le +jour qu'il furent nés jusques au jour de la mort, desquiex il auraient esté +confés, et repentans de ceus dont il n'auroient pas fait leur pénitence. + + Note 188: _Par luy._ Rigord ne dit pas que ce fût _par lui_. + +[189]En l'an de l'Incarnacion mil deux cens et neuf, Juchiau[190], un noble +homme et loyal, se complaint au roy Phelippe de ce que aucuns souspeçonneux +contre le royaume avoient fermé un chastel en la Petite-Bretaingne sur une +haute roche qui est appellée Guerplic; si vaut autant à dire en Breton +comme Mol ploi,[191] pour ce qu'elle est assise en un regort de mer et[192] +que la mer est tout environ molement ploiée. Si est celle roche assise en +la costière de Bretaingne par devers septentrion, si que l'en peut +légièrement de ce chastel aler en Angleterre[193]. Et ce chastel estoit +garni de gens, d'armeures, de vitailles et d'engins: si recevoient ceux de +dedens les Anglois qui sont ennemis du roy et du royaume. + + Note 189: Ici finit le texte de Rigord. Notre traducteur va suivre + maintenant la chronique de Guillaume le Breton, que l'on a souvent + confondue avec celle de Rigord. Voyez les _Gesta Philippi Augusti, + Francorum regis, auctore Guillelmo Armorico ipsius regis capellano_. + (Historiens de France, tome XVII, page 82.) + + Note 190: _Juchiau._ «Juchellus da Mediana.» Joël de Mayenne. + + Note 191: Il falloit dire avec Guillaume le Breton: «_Mollis Plica_, + sive _super plicam_.» + + Note 192: _Et_. En latin: «_Vel_.» + + Note 193: _Guierplic_ devrait être au-dessous de _Treguier_, sur la + mer. Vely pense, tome 3, page 427, que c'est le promontoire qu'on + appelle aujourd'hui _Guesclin_, et qui nous rappelle un héros dont le + nom est effectivement écrit dans les historiens de dix manières + différentes: _Glaquin, Glesquin_, etc. + +Quant le roy oï ceste nouvelle, il fist assembler son ost au chastiau de +Mante; puis le livra au conte de Saint-Pol et au devant dit Juchiau à +ducteurs et à chevetaines. Quant il furent là venus, il assaillirent le +chastel moult vertueusement, et le prist par force le conte de Saint-Pol, +et y mist bonne garnison de par le roy, et le livra en garde au devant dit +Juchiau: après s'en retourna l'ost en France. + +Quant tous les barons et prélas furent semons à Mante pour cel ost, si +comme nous avons devant touchié, il envoièrent leur hommes et leur +chevaliers en cel ost au commandement le roy; mais l'évesque d'Orléans et +cil d'Aucuerre retornèrent en leur païs et ramenèrent leur homes et leur +chevaliers, né point ne vouldrent obéir au commandement le roy ainsi comme +les autres; car il disoient qu'il n'estoient point tenus d'aler né +d'envoier leur gens en l'ost sé le roy meisme n'aloit en propre personne. +Et pour ce qu'il ne se porent deffendre en ce cas de nul privilège de +droit, et coustume commune fust contr'eux, le roy leur commanda qu'il +amendassent la briseure de son commandement. Faire ne le voudrent; pour ce +saisi le roy leur regale, c'est assavoir les temporalités tant seulement +que il tenoient de luy en fié; mais il leur laissa joïr paisiblement des +dismes et des autres esperitualités; car il se doubtoit adès de couroucier +saincte églyse et ses ministres. + +Quant leur biens temporels furent ainsi saisis, il mistrent en intredit les +hommes et la terre le roy; puis murent en propres personnes à la cour de +Rome, et si monstrèrent leur cause en complaingnant à l'apostole. Mais +toutesvoies convint-il qu'il amendassent au roy la briseure de son +commandement, pour ce que le pape ne vouloit brisier né rappeller les +coustumes du royaume. Quant il l'orent amendé et l'amende payée, le roy, au +chief de deux ans, leur rendi leur regales et tout quanqu'il avoit saisi du +leur. + + +_Ci fine le secont livre des gestes au roy Phelippe-Dieudonné._ + + + + +CI COMENCE LE TIERS LIVRE DES +GESTES LE ROY PHELIPPE +DIEUDONNÉ. + + * * * * * + + +I. + +ANNEE 1208. + +_Coment l'érésie des Amorriens fu atainte et punie._ + + +En celuy temps flourissoit à Paris philosophie et toute clergie, et y +estoit l'estude des sept ars si grant et en si grant autorité que on ne +treuve pas que il fust oncques si plenier né si fervent en Athènes né en +Egypte né en Rome né en nulle des parties du monde. Si n'estoit tant +seulement pour la delitableté du lieu né pour la plenté des biens qui en la +cite habundent, mais pour la paix et pour la franchise[194] que le bon roy +Loys avoit tousjours portée, et que le roy Phelippe son fils portoit aux +maistres et aux escoliers et à toute l'université. Si ne lisoit-on pas tant +seulement en celle noble cité des sept sciences libéraux[195], mais de +décrès, de loys et de phisique, et sus toutes les autres estoit leue par +plus grant ferveur et par plus grant estude la saincte page de théologie. + + Note 194: _Pour la franchise._ «Propter libertatem et specialem + prærogativam defensionis quam Philippus rex et pater ejus ipsis + scholaribus impendebant.» (Guill. Armor.--_Historiens de France_, + _tome_ XVII, p. 82.) + + Note 195: _Des sept sciences libéraux._ «Non modò de trivio et + quadrivio, verum et de quæstionibus juris canonici et civilis et de + eâ facultate quæ de sanandis corporibus et sanitatibus conservandis + scripta est....» + +En ce temps estudioit à Paris un clerc né de l'éveschié de Chartres, d'une +ville qui a nom Bene, si avoit nom Amaury. Moult estoit grant clerc et +subtil en l'art de logique; et quant il ot longuement leu en cel art et ès +libéraux clergies, il ala à la souveraine science de divinité[196]. Mais +toutesvoies eut-il tousjours propre manière d'apprendre et d'enseignier, et +opinion propre et privée, et jugement estrange et divers de tous les +autres. + + Note 196: _Divinité._ Théologie. + +Et pour ceste manière que il eut tousjours maintenue, il chey en une +erreur: car il affirmoit hardiement devant tous les maistres que chascun +crestien est tenu à croire que il soit membre de Jhésucrist, et que nul ne +peut estre sauf qui ce ne croit, né que sé il ne croyoit que il fust né né +qu'il eust souffert passion, et les autres articles de la foy; et disoit +que cil article qu'il proposoit devoit estre mis et nombré avec les autres +articles de la foy crestienne. Ceste opinion luy fu contredicte et reprovée +de toute l'université et convient que il alast en la présence l'apostole. +Et quant il oï sa proposition et la contradiction de toute l'université, il +donna sentence contre luy et le quassa et dampna en sa propre opinion et +luy enjoint que il preschast tout le contraire. Quant il fu retourné à +Paris, il fu contraint de l'université que il affirmast le contraire de +celle opinion que il avoit soustenue; et il si fist de bouche tant +seulement, car le cuer demoura adès en l'erreur de sa privée opinion. Si ne +demoura pas après que il chey en une maladie, tourmenté de mautalent et de +couroux; en telle manière et en tel point mourut, et fu enseveli delès +l'églyse de Saint-Martin-des-Champs. + +Après la mort de celluy Amaury refurent autres qui estoient entains et +corrompus du venin de sa perverse doctrine. Ceux controuvèrent par l'aide +du diable erreurs nouvelles qui oncques mais n'avoient esté trouvées né +oïes; à souffler en loin Jhésucrist, et à vuider les sacremens du nouvel +testament[197]. Entre lesquelles erreurs il proposèrent fermement que la +puissance du père dura tant comme la loy Moyse fu en autorité et en povoir, +et le confermoient par ceste escripture: «Quant les nouvelles choses seront +avant venues vous jecterez les viés.» Puis doncques que Jhésucrist vint +avant, tous les sacremens du viel testament furent quassiés et effaciés, et +fu en povoir et en auctorité la nouvelle loy selon leur opinion. Après si +affermoient que au temps qui ores est les sacremens du nouvel testament ont +feni, et que confession, baptesme, le saint sacrement de l'autel, sans +lesquels nul ne peut estre sauf, n'avoient d'ores en avant né temps né +lieu, puisque le temps du fils estoit passé, et que le temps du saint +Esperit estoit commencié; et que chascun povoit estre sans nulle Å“uvre +faire par dehors, par la grace du saint Esperit tant seulement. Et +merveilleusement preschoient et emploioient la vertu de charité; et +disoient que ce qui souloit estre péchié, sé il estoit simplement fait en +la vertu et au nom de charité, il n'estoit mais péchié. De quoy il avenoit +que il faisoient avoutires et fournications et autres delis de char au nom +de charité; et promettoient aux femmes avec qui il péchoient, et aux +simples gens qu'il decevoient par tel péchié, que il estoient désoremais +sans paine et sans vengence, pour ce que Dieu estoit bon tant seulement, et +non mie juste. + + Note 197: «Ad exsufflandum Christum et ad evacuandum novi Testamenti + sacramenta....» + +Quant l'évesque Pierre de Paris et frère Garin, conseiller le roy Phelippe, +oïrent les renommées de ces énormités, il firent soutilement enquerre par +maistre Raoul de Namur les compileurs de ceste erreur et ceux qui estoient +de leur secte. Ce maistre Raoul estoit bon clerc et bon crestien et sage et +artilleux. Quant il venoit à eux, il savoit faindre en merveilleuse manière +que il tenoit leur doctrine et il li révéloient les secrès, ainsi comme à +parçonnier de leur secte, si comme il cuidoient. En celle manière, si comme +il plut à Nostre-Seigneur, furent trouvées et descouvertes plusieurs +personnes de ceste erreur, comme prestres, clercs, hommes lais et femmes +qui longuement s'estoient célés et tapis soubs celle male aventure. Tous +furent amenés à Paris et convaincus et dampnés en plain concile, et +dégradés de leur ordres cil qui les avoient; puis furent livrés au roy +Phelippe pour faire justice: et le bon roy les fist tous ardoir au dehors +de Paris, delès la porte de Champiaux comme bon justicier et vray fils de +saincte églyse. Mais il espargna aux femmes et aux simples gens qui +estoient déceus par la malice des greigneurs et des principaux en celle +bougrerie. + +Et pour ce que il fu chose prouvée que celle hérésie avoit eu commencement +et naissance du devant dit Amaury de Bene, jasoit ce que il semblast que il +fust mort en la paix de saincte églyse, il fu dampné et excommenié de tout +le concile, et l'ossellemente de luy jettée hors du cimetière, puis arse et +mise en cendre, et la poudre esparse et jettée par tous les fumiers de +Paris en paine et en signe de vengence. Que Nostre-Seigneur soit benoit par +tout! + +En ce temps lisoit-on un livret d'Aristote[198] et de métaphisique, qui de +nouvel avoit esté translaté de grec en latin en la cité de Constantinoble. +Mais pour ce que il donnoit occasion par subtilles sentences aux devant +dites hérésies, ou pouvoit donner à autres qui encore n'estoient trouvées, +on fist commandement qu'il fussent tous ars: et fu deffendu en ce concile +sus paine d'escommuniement que nul ne les leust né escripsist des ores en +avant, né que nul ne les eust en aucune manière. + + Note 198: _D'Aristote._ «Ab Aristotele, ut dicebantur, compositi.» + + +II. + +ANNEES 1209/1210. + +_Coment l'apostole Innocent corona Othon en empereur, contre la volenté le +roy Phelippe et des plus grans barons de l'empire._ + + +En ce temps faisoit Guy le conte d'Auvergne à pluseurs maint grief et maint +outrage, si que le roy en avoit jà oï maintes complaintes. Sur ce le roy +luy manda par lettres et par messages que il se cessast des griefs que il +faisoit aux églyses. Mais cil qui fu endurci en sa malice ne voult cesser à +son commandement. Le roy qui avoit ceste coustume à luy apropriée que il ne +laissast oncques les griés de saincte église noient punis, vint sur luy à +grant force et le contrainst en pou de temps à ce que il amenda et rendi +tout ce que il avoit mauvaisement pris. + +En l'an de l'Incarnacion mil deux cens dix, le pape Innocent couronna en la +cité de Rome Othon, le fils le duc de Saissoigne, contre la volenté le roy +Phelippe et sans l'assentement des plus grans de l'empire, et en la +contradiction des Romains; jasoit ce que son père le duc de Saissoigne +avoit esté jadis convaincu par devant l'empereur Federic d'un crime de +traïson et banni hors de la duchié par le consentement des barons de +l'empire, le pape toutesvoies luy requist que il fist serement, avant qu'il +fust en la dignité, que il garderoit le droit et le patrimoine saint Pierre +sans nul dommage, et que il laisseroit en paix l'églyse de Rome et la +deffendroit contre tous hommes. + +Quant il eut fait ce serement, et les instrumens qui à celle besoingne +appartiennent furent escris et scellés du caracthère de l'empire, en ce +jour meisme que il eut la couronne receue brisa-il son serement et les +convenances qu'il avoit jurées: car il manda à l'apostole que il ne povoit +laissier les chastiaux que ses ancesseurs avoient aucunes fois tenus. Pour +ceste chose et pour aucuns despens que les Romains luy demandoient, et pour +ancunes villenies que les Thiois leur avoient faictes mut entr'eux contens +et discorde. + +Tant monta la chose à la parfin que les Romains se combatirent aux Alemans +qui moult furent dommagiés, et moult en y eut d'occis; de quoy l'empereur +dist après, quant il se complaingnoit des Romains, et requéroit le +rétablissement de ses dommages, que il avoit perdu en celle bataille onze +cens chevaus, sans les hommes occis et sans les autres dommages. Quant +l'empereur Othon se fu de là parti, il mist à euvre le mal qu'il avoit +devant conceu en son courage, car il saisi les chastiaux et les forteresses +qui estoient du droit héritage saint Père; c'est assavoir Aigue-Pendant, +Radicofonum, Sanct-Quirc, Montefiascon[199] et presque toute la terre de +Romanie. Puis trespassa en Puille et prist à force toute la terre Federic, +le fils l'empereur Henry. De là passa au royaume de Sezile, et prist +pluseurs chasteaux et maintes cites qui toutes estoient du patrimoine saint +Père. + + Note 199: «Aquapendens, Radicofanum, Sanctum-Quircum, montem + Fiasconis et ferè totam Romaniam.» (Will. Brito. p. 84.) + +Après ces toltes et ces outrages qu'il eut ainsi fais à l'églyse de Rome, +luy manda le pape que il cessast de tielx maux comme il faisoit, et que il +rendist à l'églyse tout ce que il luy avoit tolu par force. Mais oncques +rien n'en voult faire, ainçois commandoit piller et rober à ses robeors que +il avoit mis ès chastiaux, les pelerins et les romipedes[200] qui aloient à +la court. A la parfin le pape jetta sentence contre luy par le conseil de +tous les cardinaux. Oncques pour ce ne se voult amender, ains mouteploia le +mal tant comme il peut, en comble de sa dampnacion. Et pour ce que la paine +doibt croistre selon ce que l'acoustumance croist, le pape absout tous ceux +qui de l'empire tenoient de la féauté du serement que il luy avoient fais +comme à empereur; et commanda, sur paine d'escommeniement, que nul ne le +nommast né le tenist pour empereur. + + Note 200: _Romipedes._ Pélerins de Rome. + +Pour ceste chose se départirent de luy et de son hommage pluseurs princes +et pluseurs prélas, comme le Lendegrave de Thuringe, le duc d'Osteriche, le +roy de Boesme, l'archevesque de Trèves, l'évesque de Mayence, et maint +autre prince séculier et maint autre prélat. Après ces choses, en l'an de +l'Incarnacion mil deux cens et onze, les barons d'Alemaigne et de l'empire +esleurent Federic l'enfant de Puille, fils l'empereur Henry, par le conseil +le roy Phelippe. Après requistrent à l'apostole que il confermast leur +élection; et jasoit ce qu'il fust lié de ceste chose, il couvroit son +courage de aucunes simulacions. Car l'églyse de Rome a tousjours de +coustume que elle fait ses actions meuréement né ne s'accorde point +légièrement à nouvelletés sans grans pourpens et sans grans délibération; +et meismement pour ce que elle n'aimoit point la lignié dont il estoit +descendu. Quant les barons orent l'assent l'apostole, il mandèrent Federic, +à Rome vint par navie; le pape et les Romains le receurent à grant honneur; +et quant il eut fait le serement à l'églyse, si comme il dut, et il fu +couronné, il vint à Genes sur mer; là fu receu à moult grant honneur. + +Quant il se fu de Genes parti, il chevaucha parmi Lombardie par le conduit +et par l'aide le marchis de Montferrant qui avoit nom Boniface et par +l'aide de ceux de Cremonne et de Pavie, et presque de toutes les cités de +Lombardie. En telle manière trespassa les mons, et entra en Allemaingne et +vint en la cité de Constance. Et digne chose est de mémoire que ceux qui +tendent à gréver saincte églyse sont en pou de heure dejectés et soubmis; +car Othon devoit venir en celle cité à celle meisme journée que Federic y +arriva, qui bien avoit avec luy soixante mille chevaliers; si[201] avoit +envoié jà avant ses queux et une partie de sa gent; jà avoit apperceu +l'advènement l'empereur Federic; et pour ce le suivoit à deux cens +chevaliers: si estoit jà à six mille de la cité. A ce point que l'empereur +fu dedens receus, les portes de la ville fermèrent et boutèrent arrière +Othon et les siens villainement et honteusement: et sé l'empereur Federic +eust plus demouré l'espace de trois heures, Othon luy eust si le passage +estoupé que il n'eust eu povoir d'entrer en Alemaingne. + + Note 201: _Si avoit._ Othon. + +Othon qui ainsi se vist hors clos de la cité de Constance s'en retourna +droit à la ville de Brisac; mais les citoyens le boutèrent hors +villainement comme ceux de Constances avoient fait, pour les forces et les +outrages que luy et ses Thiois leur avoient devant fais: car il prenoient à +force leur femmes et leur filles. Mais l'empereur Federic fu receu à joie +et à honneur d'eux et de tous ceux de l'empire. + + +III. + +ANNEE 1211. + +_Coment Federic fu esleu. Coment Crestiens orent victoire en Espaigne +contre les Sarrasins y et coment le conte Regnaut de Bouloingne fu meslé au +roy._ + + +En ce temps meisme fu pris un parlement de celluy empereur et du roy de +France à Valcouleur qui siet en la marche du royaume et de l'empire. Là fu +présent l'évesque de Mès; mais le roy Phelippe n'y fu point présent; mais +eut en conseil qu'il y envoiast monseigneur Luys son fils et grant partie +du barnage de France, pour renouveler les aliances selon la coustume des +roys et des empereurs. + +En celle année fist le roy Phelippe clore de murs la cité de Paris en la +partie devers midi[202] jusques à l'eaue de Saine, si largement que il +encenist, dedens la closture des murs, les champs et les vignes; puis +commanda que on fist maisons et habitations partout[203] et que on les +louast aux gens pour manoir, si que toute la cité semblast plaine jusques +aux murs. Les autres cités et les autres chastiaux rufist-il aussi ceindre +et renforcier de grans tours bien deffensables; et jasoit ce qu'il peust +par droit faire tours, murs, et fossés en autrui tresfont[204] pour le +commun proffit du royaume, il rendi et fist recompensacion loyal de son +propre à tous ceux de qui il prenoit les tresfons et les terres, pour ses +cités et pour ses chastiaux renforcier. Si eut plus chier à tenir droit et +loyauté que aucuns us, selon droit, par quoy il peust autrui grever. + + Note 202: _Devers midi_. «A parte australi usquè ad Sequanam fluvium + ex utraque parte.» + + Note 203: _Partout_. C'est-à -dire: A la place des champs enfermés.» + In terras illas et vineas.» + + Note 204: _Tresfont_. Propriété. D'où _tresfonciers_, propriétaires. + +_Incidence._--En celle année vint au royaume d'Espaingne un Sarrasin qui +avoit nom Mommelins: si vault autant en leur langue comme roy des roys. +Si grant ost amena que la multitude de sa gent sembloit estre aussi sans +nombre. En si grant orgueil parla contre les Crestiens et si forment les +menaça qu'il disoit qu'il les effaceroit du tout en tout; mais il se +combatirent à luy et à sa gent et puis luy rendirent si fort bataille et +il occistrent tant de sa gent que il demoura petit, par l'aide +Nostre-Seigneur, qui pas ne guerpit ceux qui ont en luy espérance. Il +meisme s'enfouy de celle bataille mas et desconfis à petite compaignie. + +En celle bataille furent mains chevaliers du royaume de France, et le roy +d'Arragon qui moult estoit bon chevalier. En représentacion de la +miséricorde Nostre-Seigneur, et en signe de la victoire que Dieu luy eut +donnée, jasoit ce que il ne fussent que un pou de gent au regard de leur +ennemis, il envoya l'enseingne de ce roy Sarrasin à l'églyse Saint-Père de +Rome; si fu atachiée à la porte du moustier, à l'honneur et la louenge de +celluy qui vit et règne sans fin. + +En l'an de l'Incarnacion mil deux cens douze, Regnaut de Dampmartin, conte +de Bouloigne, acraventa une forteresse que Phelippe, évesque de Biauvais, +le cousin le roy, avoit fermée nouvellement en Biauvoisin, pour ce qu'elle +povoit grever et faire dommage à sa cousine la contesse de Clermont. Pour +ceste raison luy abati aussi l'évesque Phelippe une forteresse que il avoit +fermée en la forest du Halmes[205]: Et de là mut le contens du dit évesque +et du conte Robert de Dreux d'une part, et du conte Regnaut d'autre. + + Note 205: _Halmes_ ou _Hermes_, non loin de Clermont. + +Le roy avoit souspeçonneux le devant dit conte Regnaut, non mie tant +seulement pour ce contens, mais pour ce que il avoit garni un trop fort +chastel en la marche de Normandie et de la petite Bretaingne, qui estoit +nommé Mortueil[206], et pour ce qu'il envoioit ses messages à Othon, qui +empereur eut esté, et au roy Jehan d'Angleterre, au grief du roy et du +royaume, si comme l'en disoit. Pour ce luy requist le roy que il luy +rendist ses forteresses selon la coustume du pays et les drois. Le conte ne +se voult accorder en nulle manière à ceste chose, et le roy assembla son +ost pour ce chastel asségier, qui estoit si fors et de chastel et de siège +et de muraille que il sembloit que il ne peust estre pris en nulle guise. +Mais le roy fist ses engins drecier et fist assaillir par grant force par +trois jours et trois nuis; au quatriesme jour fu pris contre l'opinion de +tous: bien le fist garnir de sa gent, et puis fist conduire ses osts vers +la conté de Bouloigne. + + Note 206: _Mortueil._ Mortaing-le-Rocher. Dans le latin: _Mortonium_. + + +IV. + +ANNEES 1212/1213. + +_Coment Regnaut se parti du royaume et s'alia à Othon et au roy +d'Angleterre; et coment le roy Phelippe reçut en grace sa femme la royne +Ingebour._ + + +Bien sceut le conte Regnaut qu'il ne pourrait contrester à la force le roy, +pour ce laissa la conté de Bouloigne et toutes les forteresses à +monseigneur Loys de qui il les tenoit en fié. Et le roy saisi d'autre part +toute la conté de Dampmartin, de Mortueil, d'Aubemalle, de Bonneuil[207], +de Danfront et toutes les appartenances que cil conte tenoit par le don et +par la grace le roy. Après ce que il eut ainsi perdu toutes ces contrées, +il s'en ala au conte du Bar son cousin et demoura là avec luy. En ce conte +Regnaut avoit moult de choses dignes et pluseurs vices qui à louenge sont +contraires: volentiers grevoit les églyses, de quoy il avenoit que il +estoit presque tousjours escommenié; les orphelins et les veuves metoit à +povreté; tousjours estoit en haine vers ses nobles voisins et leur +destruisoit leur maisons et leur forteresses. + + Note 207: _De Bonneuil._ Il falloit: _Lillebonne_. «Insulam bonam.» + +Et jasoit ce que il eust noble dame espousée de par qui il tenoit la conté +de Bouloigne, de laquelle il avoit eu une fille qui estoit joincte par +mariage à monseigneur Phelippe fils le roy, il ne se tint oncques à +luy[208], ainçois menoit tousjours avec luy concubine appertement. Comme il +fu doncques escommenié, il quist semblable à ses meurs, et fist aliances à +Othon et au roy Jehan d'Agleterre, desquels l'un et l'autre estoit +escommenié de la bouche l'apostole: Othon pour ce qu'il avoit à force saisi +le patrimoine saint Père; le roy Jehan pour ce qu'il avoit chacié de son +siège Estienne, archevesque de Cantorbie, homme honneste et de saincte +opinion, que l'apostole meisme avoit sacré; et pour ce meismement que il +avoit chacié et essillié tous les évesques de son royaume et tous leur +biens tolus et saisis; les rentes des abbayes blanches et noires avoit +saisies et converties en ses propres us: si avoit jà tout ce tenu par +l'espace de sept ans. + + Note 208 _Luy._ Elle. + +Cil archevesque Estienne et les autres évesques estoient en essil au +royaume de France par la franchise et par la libéralité du roy Phelippe qui +volentiers les y eut receus en grant compassion de leur tribulacion. +Ainçois que le dit conte Regnaut s'aliast à Othon et au roy Jehan +d'Angleterre, requist-il au roy par ses messages le rétablissement de sa +terre et de ses chastiaux. Et le roy luy offrit plaine restitution de tout, +sé il vouloit estre au jugement de son palais et des barons de son royaume. +A ce ne se vouloit acorder, anis requeroit absoluement la saisine de tout +et se metoit hors du jugement de sa court. Et pour ce que le roy ne luy +voult restablir sans ceste condicion, il s'en ala et s'alia aux deux roys; +premièrement à l'empereur Othon, et puis trespassa parmi Flandres jusques +en Angleterre; et, là refist confédération au roy Jehan[209]. + + Note 209: La _Chronique de Rains_ raconte tout autrement les premiers + motifs du mécontentement du comte de Boulogne, et je pencherois assez + à les croire plus réels. «Avint que li rois tint un parlement à + Montleon, (Laon) et i ot moult de ses barons. Si avint que li quens + Gautiers de Sainct-Pol et li quens Renaus de Bouloigne, qui trop + s'entrehaioient d'armes, s'entreprisrent devant le roy. Tant que li + quens de Sainct-Pol féri le conte Renaus de son poing sous le visage + et le fist tout sanglant. Et li quens Renaus se lancha à lui + vighereusement, mais li haut home se misent entre deus par quoi li + quens de Bouloigne ne se pot vengier, ains se parti de la cour sans + congiet prendre.--Et quant li rois sot que li quens Renaus s'en + estoit ainsi alés, si l'en pesa et bien dist que li quens de + Sainct-Pol avoit eu tort: si li blasma moult. Et envoia frère Garin + et l'évesque de Senlis à lui à Dammartin un sien castiau où il + estoit. Et quant il vint là , si li dist: «_Sire, li rois m'envoie + ci à vous pour le discort qui est entre vous et le conte de + Sainct-Pol dont il li poise, et vous mande qu'il vous le fera amender + à vostre honneur._--_Frère Garin, dit li quens, j'ai bien entendu çou + que li rois me mande par vous, et bien vous tiens-je à ciertain + message. Mais tout voel-je bien que vous sachiés et bien le dites le + roy que sé li sans qui descendi de mon visage à tierre ne remonte de + son gré là dont il issi, pais né accorde ne sera faite...._--_Voire_, + dist frère Garin, _atant m'en tais, et savez qu'il en avenra? vous en + pierderés l'amour le roy et le honnour dou monde._» + +En celle année assembla le roy Phelippe un concile à Soissons, lendemain de +Pasques flories. A ce concile furent tuit le baron du royaume et le duc de +Breban à qui le roy donna Marie qui devant eut esté femme au conte Phelippe +de Namur. Et le duc l'espousa sollempnellement après les octaves de +Pasques. En ce concile fu traictié de passer en Angleterre, et plut cestu +chose à tous les barons qui là furent et promistrent au roy leur confort et +leur aide en toutes manières et que eux meismes passeroient avec luy en +propres personnes. Mais Ferrant le conte de Flandres contredist tout seul +ceste besoingne et dist que jà n'y passeroit, sé le roy ne luy rendoit deux +chastiaux, Saint-Omer et Ayre, que messire Loys tenoit. Et le roy luy offri +eschange de ces deux chastiaux par droite prisiée et par loyal estimacion. +Mais le conte Ferrant ne voult point prendre l'offre que le roy luy fesoit +et s'en départi atant, car il s'estoit jà alié au roy d'Angleterre Jehan +par le conseil le conte Regnaut, si comme il apparut après[210]. + + Note 210: La _Chronique de Rains_ raconte tout cela de même; ce qui + doit ajouter au poids de ce qu'elle dit précédemment. + +En l'an de L'Incarnacion mil deux cens et treize, le roy et les barons +appareillèrent leur navie pour passer en Angleterre, si comme il avoient +ordonné devant. La raison pour quoy il vouloient passer si estoit pour +rétablir les évesques d'Angleterre en leur sièges qui jà longuement avoient +esté en essil au royaume de France; et pour renouveler le service +Nostre-Seigneur qui n'avoit esté célébré en Angleterre de sept ans tous +plains; et pour ce qu'il fist Jehan _sans terre_, selon l'interprétation de +son nom, pour les maux et pour les desloyautés que il avoit faictes: car il +avoit occis en sa prison le conte Artus de Bretaingne son nepveu, si avoit +pendu plusieurs enfans que il tenoit en hostages, et pluseurs autres +desloyautés que il avoit faictes. + +Et pour ce que il se doubtoit que le roy Phelippe ne passast outre, pour +ses méfais punir, il pacifia au clergié à temps et puis envoya ses messages +à l'apostole. Et le pape envoya en Angleterre Panulphe son diacre qui +réforma la paix entre le roy et son clergié. Mais celle composition valut à +la restitution des églyses tant seulement, et non mie à la solution des +choses tollues, jasoit ce qu'il eust juré l'un et l'autre, et qu'il y fust +tenu par son serement. + +En celle année reçut le roy en grace et en amour Ingebour, la royne +s'espousée, fille au roy de Dannemarce; de luy avoit esté dessevré de son +auctorité, seize ans et plus. Moult eut le peuple grant joie de ceste +chose, car en la personne le roy n'avoit nul autre vice né chose qui fist à +blasmer, fors seulement que il luy soustraioit la debte de sa char[211]. +Car il luy faisoit amenistrer toujours assez largement et honnourablement +toutes ses nécessités: si n'est mie de merveille sé ceux orent joie de +ceste conjunction qui avant se douloient de la dissencion qui est[212] +contraire à si grant vertu. + + Note 211: _La debte de sa chair._ «Suæ carnis debitum.» C'est là ce + que l'auteur de la chanson du _Berte aux grans pieds_ appelle: _La + droicture qu'on doit à sa moillier._ + + Note 212: Il falloit ici avec le latin: _Qui estoit_. + + +V. + +ANNEE 1213. + +_De la bataille qui fu en Lombardie contre ceux de Milan et ceux de Pavie._ + + +_Incidence._--En celle année fu une bataille en Lombardie en la terre de +Cremonne. Car en l'an qui devant eut esté, si comme ceux de Pavie +conduisoient Federic, le nouvel empereur, en la cité de Cremonne, ceux de +Milan se combatirent à eux près d'une cité qui est nommée Laude[213]: si +n'avoit que cinquante-trois ans que le grant Federic l'avoit fondée, qui +aieul eut esté à celluy Federic qui lois estoit empereur. Ceux de Milan +n'osèrent envaïr ceux de Pavie en la présence l'empereur, ainçois +attendirent tant que il[214] l'orent convoié jusques à Cremonne. + + Note 213: _Laude._ Lodi. + + Note 214: _Il._ Les gens de Pavie. + +En ce que il s'en retournoient, il saillirent soubdainement de leur +embuschement et les seurprindrent tous despourveus, comme ceux qui d'eux ne +se donnoient garde. Pour ceste raison conceurent ceux de Pavie et ceux de +Cremonne mortel haine contre ceux de Milan, mais il pourloingnièrent la +vengence de ce fait jusques en lieu et en temps. Ceux de Milan qui de +perpetuel haine ont hay le linage le grant Federic qui jadis les eut tous +desconfis en bataille par l'aide des Pavignons, abatues et planées jusques +en terre toutes leur tours, n'attendirent pas tant que ceux de Pavie se +meussent contre eux pour leur honte vengier, ains issirent à grant ost et +envaïrent la terre de Cremonne: mais les Cremonnois issirent contr'eux à +bataille à tout leur forces. Leur eschieles ordonnèrent qui moult estoient +mendres que celles de leur ennemis. Avant jurèrent tous sur sains que sé il +avenoit que il eussent bataille, que nul n'entendroit à proye né à homme +rendre, fors à trespercier la bataille, à occire et craventer leur ennemis. +Et pour ce que la sollempnité de Pentecouste afferoit à celle journée, il +mandèrent et supplièrent à leur ennemis que il leur voulsissent mettre la +bataille à l'endemain pour la hautesce du saint jour. Mais ceux de Milan +qui de tousjours heent les sains jours (et ont adès[215] de coustume que il +nourrissent et soustiennent la partie des bougres et des hereses comme ceux +qui de tel vice sont corrompus), ne s'i vouldrent accorder. Et pour ceste +raison meismement que il doubtoient que leur force ne creust en si pou de +temps, puis que ceux de Cremonne virent que combattre leur convenoit, il se +combatirent à eux en l'espérance de l'aide Nostre-Seigneur, en la manière +que il avoient juré et proposé. Et les desconfirent assez briement. Ne +demoura pas long-temps après que ceux de Milan orent leur force +rappareillée, et entrèrent à grant ost en la terre à ceux de Pavie et +assistrent un leur chastel. Ceux de Pavie issirent hors contr'eux à +batailles ordennées. Quant ceux de Milan les virent venir ainsi chaux et +engrés d'eux combatre, il boutèrent le feu en leur heberges pour retarder +et pour refrener leur force. Ceux de Pavie qui moult estoient entalentés de +combatre trespassèrent parmi les feux ainsi comme tous forsenés, à eux se +combatirent et les chacièrent honteusement du siège; maint en occistrent et +prisrent; à leur tentes retournèrent, et prisrent tentes et paveillons, et +toute leur vaisselemente et quanqu'il trouvèrent en leur heberges. + + Note 215: _Adès._ Toujours. Ce mot doit avoir été formé de + «_tota Die_.» On disoit aussi: _Tot adès_ dans le même sens. + +En telle manière furent desconfis ceux de Milan deux fois en un an, en +vengence Nostre-Seigneur, pour le grant crime de diverses hérésies dont il +sont entechiés, et pour la faveur que il portoient à Othon, empereur +escommenié et déposé. + + +VI. + +ANNEE 1213. + +_Coment le roy s'appareilla pour aler en Angleterre, et coment le conte +Ferrant, le conte Regnaut et Guillaume-Longue-Espée et les autres pristrent +les nefs le roy._ + + +En celle année assembla le roy grant ost et le conduit droit à Bouloigne. +Là demoura aucuns jours pour attendre ses nefs et ses gens qui venoient de +toute part; puis trespassa jusques à une bonne ville qui a nom +Gavaringues[216], si siet sur la contrée de Flandres sur le rivage de la +mer d'Angleterre; si fist après luy venir toute sa navie. A celuy pays et +ville devoit le conte Ferrant venir au roy et luy amender quanques il avoit +vers luy mespris. Quant le roy eut attendu tout le jour entier, Ferrant qui +ne regarda né foy né vérité en ce que il faisoit aux autres, ne vint né ne +contremanda, jasoit ce que le jour eust esté assigné à sa requeste. Sur ce +le roy se conseilla à ses barons qui jà estoient venus de France, de +Bourgoigne, de Normandie, d'Acquitaine et de toutes les provinces du +royaume de France: par leur conseil laissa son propos que il avoit de +passer en Angleterre. Si retourna en Flandres et prist un chastel qui avoit +nom Cassel, et puis toute la terre jusques à Bruges. Sa navie qu'il avoit +laissiée à Gavaringues fist venir après luy par mer jusques au port de +Dan[217], qui est deux milles loing de Bruges; il ala d'illec à Gant: mais +il laissa un pou de chevaliers et de sergens pour garder la navie qui +estoit demourée au port de Dan: car il avoit encore en propos de passer en +Angleterre après ce que il eust Gant conquis. + + Note 216: _Gavaringues._ Gravelines. + + Note 217: _Dan._ Damme. + +Tandis comme le roy tenoit le siège devant le chastel de Gant, Regnaut, le +conte de Bouloigne et Guillaume-Longue-Espée, Hue de Boves et pluseurs +autres riches hommes qui venoient d'Angleterre, arrivèrent au port. Le +conte Ferrant qui bien eut sentu leur avènement leur courut à l'encontre à +tous les Isengrins et les Bloetins[218] et les Flamens; il issirent des +grans nefs et se mistrent en petites nefs cursoires; toutes les nefs le roy +prisrent qui estoient esparses par le rivage. Mil et cinq cens nefs y avoit +par nombre; né les pors ne les povoit pas toutes prenre, jasoit ce que il +fust merveilleusement grant et haut et large. Toutes les nefs et les +vaissiaux que il porent trouver dehors le port emmenèrent; le lendemain +assistrent le port et la ville, mais les gens le roy qui ès nefs et en la +ville estoient se garnirent contr'eux au mieux qu'il porent. + + Note 218: _Les Isangrins et les Bloetins._ Ainsi se nommoient deux + partis ardens, qui se faisoient en Flandre au XIIème siècle et au + XIIIème une guerre comparable à celle des Guelfes et Gibelins en + Italie. J'avoue qu'aux étymologies diverses que propose M. de + Reiffenberg dans la préface de son second volume de _Philippe + Mouskes_, je préfère l'opinion de dom Brial: «An non (dicti fuerunt + Isangrini) quia pro militari signo lupi effigiem illi præferrent?» + +L'en demain retourna le roy tost isnelement pour sa gent délivrer qui +estoient assis de ses ennemis; ses ennemis leva du siège et chaça jusques à +leur nefs, et en occist et en noya près de deux mille, et mains en prist +des meilleurs et des plus nobles chevaliers: tout le pays d'entour fist +ardoir et essilier. Au port de Dan retourna, et fist vuidier les nefs de +vitailles et d'autres choses, et puis bouter le feu dedens: ainsi ardi les +nefs et toute la ville et puis retourna à Gant. En France retourna après ce +que il eut reçu hostages de Gant, d'Ippre, de Bruges. Lisle et Douay retint +en sa main et leur rendi leur hostages tout quites; de Gant, de Bruges, de +Ippre prist-il la raençon, trente mille mars d'argent en eut avant que les +hostages fussent rendus. La ville de Lille destruist pour la malice de ses +habitans; le val de Cassel laissa destruit et gasté en partie, mais il +espargna la ville de Douay et la retint en sa main. + + +VII. + +ANNEE 1214. + +_Coment le roy d'Angleterre arriva à la Rochelle et coment il prist Robert +le fils le conte Robert de Dreux et d'aucunes incidences._ + + +En quaresme qui après vint trespassa le roy d'Angleterre en Acquitaine, et +arriva à grant ost à la Rochelle. Lors s'alia au conte de la Marche, à +Geffroy de Lesignen et autres riches hommes du pays qui, devant ce, +estoient aliés au roy de France. Puis trespassa par la cité d'Angiers en la +conté de Poitiers, par leur aide et par leur effort la cité d'Angiers +prist, Biaufort et autres chastiaux du pays. Un jour avint que il eut +envoié ses coursiers en fuerre à moult grant plenté de gent, et que il +orent prises les proies outre Loire, delès la cité de Nantes; quant Robert +l'ainsné fils Robert le conte de Dreux, cousin du roy Phelippe, les vit, si +passa follement le pont de Loire à pou de gens, pour les proies rescourre. +Eux qui furent pourveus de moult plenté de gent prisrent luy et quatorze +chevaliers nés de France. + +En ce temps espousa Pierre (Mauclerc), fils le devant dit conte Robert de +Dreux, la fille Gui le visconte de Touars, qui sereur eut esté Artus le +conte de Bretaigne, de par la contesse sa mère; en telle manière eut la +dame et toute la conté par le don et par la grace le roy. Quant il fu saisi +de la terre, il fist secours à monseigneur Loys le fils le roy Phelippe qui +demouroit à Chinon et au pays d'environ, à grant gent, par le commandement +son père, pour guerroier au roy Jehan et pour deffendre le pays et la +contrée. Le roy Jehan avoit là tenu en prison plus de dix-huit ans Alienor +la sereur Artus le conte de Bretaigne, qui estoit ainsnée fille le conte +Geffroy, son frère; pour ce la tenoit en prison qu'il ne vouloit pas +qu'elle fust mariée, qu'il ne perdit la terre. + +En celle année se desmist Geffroy l'évesque de Senlis par le congié +l'apostole, selon les drois; trente ans avoit gouverné l'éveschié, pour ce +s'en demist que il se sentoit pesant et foible de corps, et moins +souffisans en l'office que il ne souloit. En l'abbaye de Chaalis[219] +entra, qui est de l'ordre de Cistiaux. Après luy fu esleu frère Garin qui +estoit frère profès de l'ospital[220], especial conseiller le roy Phelippe +pour le grant sens de luy, et pour la noient comparable vertu de conseil +qui estoit en luy hébergiée, et pour les autres graces qui en luy +habundoient. Il gouvernoit merveilleusement bien les besoingnes du royaume, +secont après le roy; les nécessités des églyses procuroit par grant +diligence, et gardoit leur franchises et leur privilèges entièrement et +sainement soubs son mantel, ainsi comme l'en trouve escript de saint +Fabien, qui, comme il fust cler et renommé au palais des empereurs de Rome, +il gardoit et celoit le corps Dieu sous mantel, pour ce que il peust donner +confort et secours aux crestiens qui estoient en chartre, et conforter les +courages de ceux qui pour la foy souffroient les tourmens. + + Note 219: _Chaalis._ Aujourd'hui _Charlieu_, dans le _Charolois_. + «Caroli locus.» + + Note 220: _De l'ospital._ Hospitalier du Saint-Jean de Jérusalem. + +En ce temps se desmist aussi Geffroy l'évesque de Meaux, et entra en +l'abbaye Saint-Victor de Paris, pour ce que il peust mieux donner entente à +contemplacion. Cil Geffroy estoit saint homme et religieux; entre les +autres Å“uvres de saincteté que il faisoit, merveilleusement et +vertueusement faisoit abstinence telle que nul homme n'oï oncques parler de +sa pareille: car chascun an en la quarantaine et en l'advent, il ne béust +jà né ne goustast de soustenance corporelle que trois fois en la sepmaine, +et en ce temps mengoit et buvoit petit, et teles viandes dont nul ne +daignast gouster pour l'amertume et pour la très grant aspreté que elles +sentoient. Après luy tint l'éveschié Guillaume, chantre de Paris; et lors +furent trois frères de père et de mère, évesques tout en un temps de trois +cités: Estienne de Noyon, Guillaume de Paris, et Pierre de Miaux; et furent +fils le vieux Gaultier, chambellan de France, et frères au jeune Gaultier +qui estoit homme assez digne de louenge et assez noble et renommé au palais +le roy. + + +VIII. + +ANNEE 1214. + +_De la croiserie d'Albigois et de la noble victoire que le conte Simon de +Montfort ot à Muriaux._ + + +En l'an de l'Incarnacion mil deux cens et treize, fu une bataille en la +terre d'Albigois. Car quant le pape eut envoié le pardon au roy, aux barons +et aux prélas qui croisier se vouldroient pour destruire l'hérésie et la +bougrerie des Albigois, mains barons et autres, plains de la foy +Nostre-Seigneur, se croisièrent et mistrent les crois par devant (à la +différence de la croiserie d'oultre mer). Pierre archevesque de Sens, +Regnault archevesque de Rouen, Robert évesque de Baieux, Jourdan évesque de +Lisieux, Regnaut évesque de Chartres. Des barons: le duc Eudes de +Bourgoigne, Hervis conte de Nevers, et mains autres barons et prélas dont +nous laissons les noms pour la confusion. + +Tous ceus se croisièreut pour destruire l'hirésie que l'apostole eut devant +escripte à Thimotée à avenir, vers la fin du monde. Il murent au voiage +qu'il avoient empris, pour l'amour Nostre-Seigneur; à la cité de Bediers +vindrent qui toute plaine estoit de bougres, toute la craventèrent et +fondirent, et occistrent bien en celle ville seulement soixante mille +hommes[221] et plus. Puis vindrent à Carcassonne, en pou de temps fu prise; +tous les hommes et les femmes du pays et des villes voisines qui là +estoient afuys à garant pour la forteresce du lieu, boutèrent hors par +condicion devant pourparlée, tous nus, les natures sans plus +couvertes[222]. + + Note 221: Plusieurs manuscrits de l'auteur original, + Guillaume-le-Breton, donnent seulement 17,000 hommes, ce qui + seroit encore de trop sans aucun doute. Mais n'oublions pas que + les récits contemporains penchent à l'exagération dans le nombre + des victimes et dans les détails de la cruauté des combattans. + C'étoit autant d'exemples salutaires que l'on proposoit aux + princes moins enflammés pour les expéditions du même genre. + L'auteur du poème dernièrement publié par M. Fauriel sur la guerre + des Albigeois, rejette sur les Ribauds (_arlots_) le massacre + général des habitans de Beziers. La ville ayant été prise + d'assaut, on comprend une pareille barbarie de pareils vainqueurs. + + Note 222: C'est-à -dire: Tous nus, à l'exception des parties + naturelles. + +Quant il orent destruit tout l'original de celle lignée, il proposèrent à +retourner en France. Mais avant qu'il s'en partissent, il appellèrent la +grace du Saint-Esperit, et esleurent le conte Simon de Montfort pour +gouverner l'ost de Nostre-Seigneur, qui au pays demouroit au service de +Dieu. Et le preudomme qui eut plus chier le commun prouffit des églyses que +le sien proprement, reçut volentiers l'avouerie[223] de la bataille +Nostre-Seigneur, les villes et les chastiaux prist, les principaux de +l'hérésie fist de male mort mourir. Mainte grant bataille eut au pays par +l'aide Nostre-Seigneur et eut mainte belle victoire, non mie par fait +d'homme mais par miracle, desquels nous voulons cy retraire un qui bien est +digne de mémoire. + + Note 223: «Entre les autres sermons, uns preudoms leur dist que il + eussent fiance en Nostre-Seigneur; car se il en i avoit entre eus un + qui eust en lui autant de foi comme un grain de senevé avoit de grant + cuer anemi ne porroient durer. Quant li quens Simons oï ceste parole, + il s'escria: «Certes, dont seront-il desconfi, car je en ai plus que + Moriaus mes chevaux n'a de grant.» (_Chron. univ., Msc. 84, St-Germ._) + +Après ce que les barons et les prélas s'en furent retournés en France, le +roy d'Arragon, le conte de Saint-Gille, le conte de Fois et mains autres +barons du pays assistrent le conte au chastel de Muriaux; grant ost et fort +avoient assemblé comme ceuls qui du païs estoient, et le conte n'avoit que +deux cens et soixante chevaliers et cinq cens sergens à cheval et pelerins +à pié tous désarmés, environ sept cens. + +Après ce que le conte et sa gent orent la messe oïe par grant dévocion, et +orent leur péchiés confessé et orent appellé la grace du Saint-Esperit, il +issirent du chastel, hardis comme lions, comme cil qui estoient armés de +foy et de créance, et se combatirent leur ennemis vertueusement; le roy +d'Arragon occistrent et bien dix-huit mille de sa gent. Après ce que il +orent la bataille vaincue, et tous leur ennemis occis et chasciés, il +trouvèrent qu'il n'avoient perdu de toute leur gent que huit pellerins tant +seulement. Si ne fu oncques oïe telle victoire en ce siècle, né bataille où +l'en deust noter si grand miracle. + +Cil Simon estoit nommé au païs conte fort pour sa très merveilleuse force: +car, comme il fu très noble en armes, si estoit si preudomme que il oioit +chascun jour sa messe et disoit ses heures canoniaux, toujours armé, +tousjours en péril. Si avoit de tout guerpi son pays et adossé[224], pour +le service Nostre-Seigneur en ceste voye de peregrinacion, pour desservir +l'amour de Dieu et la joie de paradis. + + Note 224: _Adossé._ Laissé derrière lui. + + +IX. + +ANNEE 1214. + +_Coment le roy d'Angleterre assist la Roche-au-Moine, et coment le roy Loys +le chaça honteusement du siège. Et coment la bataille fu en Flandres au +pont de Bovines._ + + +En l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur mil deux cens quatorze, le roy +d'Angleterre garni la cité d'Angiers que il avoit prise et la commença à +clorre de murs d'une part et d'autre jusques au fleuve qui est nommé +Médiane[225]. Et pour ce que il eut pris les devant dis chastiaux en assez +pou de temps, eut-il espérance que il peust recouvrer le remanant de sa +terre que il avoit perdue, par l'aide et par la force des Poitevins et des +barons d'Acquitaine qui à luy s'estoient réconciliés. Son ost fist conduire +devant un fort chastel qui estoit nommé la Roche-au-Moine[226]. Cil chastel +eut esté édifié nouvellement; si l'eut ferme Guillaume des Roches, +séneschal d'Anjou, noble homme et loiaux, bon chevalier et esprouvé en +armes. La raison pourquoy il le ferma si fu pour garder le chemin qui va +d'Angiers à Nantes; car, avant ce qu'il fust fermé, larrons et robeurs +issoient d'un moult fort chastel qui siet de l'autre part sur le fleuve de +Loire qui est nommé Rochefort, dont cil à qui le chastiau estoit estoit +nommé Paien de Rochefort, chevalier de grant prouesce; mais trop fort +estoit abandonné à rapiner et à tollir à ses voisins et aux laboureurs du +pays, et à desrober les gens et les marchéans qui passoient par les +chemins. + + Note 225: _Mediane._ Mayenne. + + Note 226: _La Roche-au-Moine_, à cinq lieues d'Angers, vers Nantes, + et sur la Loire. + +Quant le roy Jehan eut assailli ce chastel, il fist drecier ses engins et +commença moult forment à assaillir; mais ceux de dedens se deffendirent +moult aigrement, car il estoient sergens hardis et preux, desquels l'un +fist une cautele[227] qui moult bien fait à ramentevoir: un arbalestrier de +l'ost le roy Jehan avoit acoustumé à venir sur le bort des fossés du +chastel, et faisoit porter devant luy une targe grant et lée, telle comme +l'en seult porter en ces osts; dessoubs se tapissoit seurement pour les +quarriaux que ceux de dedens traioient; et quant il estoit près des murs, +il espioit les entrées et là où il pooit mieux ses cops emploier: si +faisoit ainsi chascun jour maint grant dommage à ceux de dedens. + + Note 227: _Cautele._ Stratagème. + +Mais l'un des sergens du chastel vit que cil les dommageoit ainsi chascun +jour, si l'en pesa; lors se pourpensa d'un nouvel barat qui point ne fait à +blasmer entre les ennemis: une corde fist fort et gresle, de telle longueur +qu'elle povoit avenir à la targe que celluy faisoit porter devant luy, puis +lia fortement un des chiefs de la corde au quarrel par devers les +panons[228], et l'autre bout atacha fort à un clou delès luy; puis tendi +l'arbaleste, et envoia le quarrel à toute la corde en la targe. Fermement +tint, car il fu lancié de fort arbaleste; la corde sacha[229] maintenant, +si qu'il tresbucha[230] au fossé et la targe et celluy qui la tenoit: et le +sergent demoura tout nu aux cops des quarriaux que ceux du chastel luy +lançoient souvent et menu. En telle manière fu occis celluy qui la targe +portoit. Moult fu le roy Jehan couroucié de ceste chose; les fourches fist +tantost drécier en la présence de ceux de dedens et les commença forment à +menacier que sé il ne se rendoient à sa volenté, il les feroit tous pendre. +Mais oncques pour ses menaces ne se vouldrent rendre, ainçois se +deffendoient merveilleusement; le siège soustindrent trois sepmaines et +dommageoient moult ceux de dehors; aucuns des plus grans occistrent, et si +navrèrent le chapelain le roy qui se tenoit trop près des murs: et si +occistrent un noble homme et de moult grant nom de Limosin qui estoit nommé +Giraut[231] le Brun. Et férirent à mort le devant dit Paien de Rochefort. +Quant il se senti navré, il s'en ala de l'autre part de Loire en son +chastel, et faint que il ne fust point blécié, mais que il fust malade +d'autre enfermeté. En pou de temps après fu mort; lors trouva-on que il +avoit esté navré mortellement en deux parties de son corps. + + Note 228: _Panons._ L'empennage. «Quadrello pennato.» + + Note 229: _Sacha._ Tira. + + Note 230: _Trébucha._ Fit tomber dans le fossé. + + Note 231: _Giraut._ Guillaume le Breton dit: _Amauri_. «Aimericus.» + +Endementres que le roy Phelippe chevauchoit par la terre de Flandres et de +Vermandois, et aloit visitant les chastiaux et les villes en deffendant des +soubdains assaux de ses ennemis, son fils Loys assembla son ost au chastel +de Chinon qui fu appelle Kinon, pour Kaion le maistre[232] le roy Artus qui +jadis l'eut fondé. De là mut et se hasta moult de chevauchier pour faire +secours à ceux qui estoient assis en la Roche-au-Moine. + + Note 232: _Le maistre._ Il falloit: _maître-d'hôtel_. «Dapifero.» Il + s'agit ici du fameux Keux ou Queux, le Thersite des romans de la + table ronde. Mais on ne voit pas dans ces romans que la ville de + Chinon lui doive son origine. Il est probable que Rabelais l'ignoroit + aussi, lui qui fait remonter la fondation de Chinon à Caïn, avec + moins de sérieux et tout autant de vraisemblance. + +Quant il fu tant approchié comme un homme peut chevauchier en un jour, le +roy Jehan, qui senti son avènement à la journée de lendemain, ne l'osa +attendre, ains s'enfouy parmi Loire au plus tost qu'il pot: si perdi grant +parti de sa gent qui en celle fuite furent occis et noyés, et laissa +perrières et mangonnaux, trefs et tentes et vaisselemente et quanqu'il +avoit là apporté; si chevaucha en celle journée dix-huit mille, né oncques +puis ne retourna né ne vint en lieu où il cuidast que messire Loys fust né +dust venir. Et quant il[233] fu certain que il s'en fu fuys, il retourna +aux chastiaux qu'il avoit pris et les recouvra en pou de temps après; le +chastel de Biaufort[234] destruit tout; puis entra en la terre le viconte +de Thouars et la gasta, et destruit tous les chastiaux et les bonnes +villes; le chastel de Montcontour craventa et rasa jusques en terre, la +cité d'Angiers recouvra que le roy Jehan avoit close de murs, mais il les +refist tous abatre. Celle victoire que messire Loys eut adonc en Poitou +ensuivi la victoire le roy Phelippe. Car en moins d'un mois ot victoire le +fils en Poitou du roy Jehan et des Poitevins sans cop férir: et le père en +Flandres d'Othon et des Flamans par bataille grief et périlleuse. + + Note 233: _Il._ Le prince Louis. + + Note 234: _Biaufort_, à six lieues d'Angers; sur le _Couesson_. + +Henry le mareschal de France acoucha malade en ces parties et mourut, digne +homme de louenge par toutes choses en chevalerie; si estoit bon et loiaux, +et doubtoit Dieu sur toutes riens. Mis fu en sépulture au moustier de +Torpenay[235], jasoit ce que il eust commande en sa dernière volenté que +son corps fust porté en son pays, en l'abbaye de Sarquenciaus[236]: si est +(à une lieue de Chastel Landon), de l'ordre de Citiaux, là où son parenté +gist enseveli: moult fu plaint et regreté de tout l'ost communiément, car +tuit l'amoient tendrement. + + Note 235: _Torpenay_ ou _Turpenay_, abbaye sous l'invocation de la + Ste-Vierge, dans le diocèse d'Angers. + + Note 236: _Sarquenciaus_ ou _Cercanceau_. «Sacra cella.» Enclavé dans + la paroisse du _Soupes_, dans le Gâtinois, sur le Loing, entre + Nemours et Château-Landon. + +Après luy fu en son office un sien fils que il avoit qui Jehan estoit +nommé; et pour ce que il estoit encore trop jeune, la cure et les fais de +la mareschaucie fu commandé à Gaultier de Nemous[237], jusques à tant que +l'enfant fust en droit aage: et tout ce li fist le roy de grace, car +succession d'héritage n'a point de lieu en tels offices. Mais toutes fois +luy avint-il bien, avant qu'il trespassast; car pou de jours avant l'heure +de sa mort, que il avoit encore bien tous ses sens au corps et bien mémoire +disposée, receut-il message qui luy nonça la victoire du roy Phelippe, et +la confusion de ses ennemis: dont le preudomme eut si grant joie que il +donna son destrier sur quoy il souloit séoir en bataille au message qui ces +nouvelles luy avoit apportées; né autre chose ne luy avoit mais que donner, +car il avoit jà tout départi pour l'amour de Nostre-Seigneur et pour le +remède de s'ame, comme cil qui certain estoit de sa mort. Dès ores mais +nous convient d'escrire la glorieuse victoire du bon roy Phelippe au mieux +que nous pourrons. + + Note 237: Celui dont il est parlé ci-dessus, à la fin du chapitre 7. + + +X. + +ANNEE 1214. + +_Coment Othon assembla son ost à Valenciennes, et coment il vindrent +ordenés à bataille, pour ce qu'il cuidèrent le roy seurprendre +despourveuement_. + + +En l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur mil deux cens et quatorze, en ce +temps que le roy d'Angleterre ostoioit en Poitou, si comme nous avons dit, +en espérance de recouvrer la terre que il avoit perdue, et il s'en fu fouy +il et tous ses osts pour l'avènement monseigneur Loys; Othon l'empereur +dampné et escommenié que le roy Jehan d'Angleterre avoit retenu en soudées +contre le roy Phelippe, assembla ses osts en Henaut au chastel de +Valenciennes, en la terre le conte Ferrant qui à luy s'estoit alié contre +son lige seigneur. Là luy envoya le roy Jehan, à ses despens et à ses +gaiges, nobles combateurs et chevaliers de grant proesce: Regnault, conte +de Bouloigne, Guillaume-Longue-Espée, conte de Lincestre, le conte de +Salebière et le duc de Lembourc; le duc de Breban, la cui fille Othon avoit +espousée, Bernard d'Ostemalle[238], Othe de Titenebroc, le conte Conrat de +Tremoigne et Girard de Randerodes, et mains autres contes et barons +d'Alemaingne, de Henault, de Breban et de Flandres. + + Note 238: _Ostemalle._ Suivant M. de Reiffenberg, c'est _Hostmar_, + dans l'évêché de Munster;--_Tremoigne_, c'est _Dortmund_, en + Westphalie;--_Titenebroc_, c'est _Teklenbourg_, suivant la même + autorité; mais j'adopterois plutôt la leçon du manuscrit de + St-Germain 184 (_Chronique universelle_), Otton de _Katzenelbourg_. + Cette illustre maison d'Allemagne existe encore et donna plusieurs + guerriers célèbres dans le XIIIème siècle. (V. _Villehardouin_.) + +Le bon roy assembla d'autre part sa chevalerie au chastel de Perronne, tant +comme il en pot avoir; car son fils Loys ostoioit en Poitou en ce meisme +temps contre le roy Jehan, et avoit avec luy grant partie de la chevalerie +de France. L'endemain de la Magdeleine mut le roy de Perronne, et entra à +grant force en la terre le conte Ferrant, et trespassa parmi Flandres en +ardant et en desgastant tout à destre et à senestre, et vint en telle +manière jusques à la cité de Tournay que les Flamans avoient prise par +barat[239] en l'an devant dit et moult durement endommagiée. Mais le roy y +envoya le frère Garin et le conte de Saint-Pol qui la recouvrèrent assez +légièrement. Othon mut de Valenciennes et vint jusques à un chastel qui est +appelle Mortaigne. Ce chastel avoit pris par force et acraventé l'ost le +roy Phelippe, après ce que il orent pris Tournay, si n'estoit loing que de +six mille. La première sepmaine après saint Phelippe et saint Jacques +proposa le roy à envaïr ses ennemis; mais les barons luy desloèrent, pour +ce que les entrées estoient estroictes et griefs à passer jusques à eux. +Pour ce changea son propos par le conseil de ses barons, et ordena que il +retourneroit arrière, et entreroit en autre plus plaine voie en la conté de +Henault, et la destruiroit du tout en tout. L'endemain donc qui fu le jour +de la sixiesme kalende, mut le roy de Tournay, et béoit à reposer, luy et +son ost, en celle meisme nuit à un chastel qui est nommé Lille, mais +autrement avint que il n'avoit proposé. Car Othon mut en celle mesme +journée du chastel de Mortaigne, et chevaucha tant comme il pot après le +roy, à batailles ordonnées. + + Note 239: Voyez dans Philippe Mouskes la description détaillée et + intéressante de la prise de Tournay, en 1213, par le comte de + Flandres. Tome 2, page 336 et suivantes. + +Le roy ne savoit point né ne crust que ses ennemis deussent ainsi venir +après luy. Si luy avint par aventure, ainsi comme Dieu le voult, que le +viconte de Meleun se parti de l'ost le roy entre luy et aucuns chevaliers +légièrement armés, et chevaucha vers ces parties dont Othon venoit. +Autressi se parti de l'ost et chevaucha après luy frère Garin l'esleu de +Senlis; frère Garin l'appellons, pour ce que il estoit frère profès de +l'ospital et en portoit tousjours l'abit; (sage homme et de parfont conseil +et merveilleusement pourvéeur des choses qui estoient à venir.) + +Avec ces deux se départirent de l'ost entour trois mille, et chevauchièrent +tant ensemble que il trouvèrent un haut tertre dont il porent apertement +choisir[240] les batailles de leur ennemis qui se hastoient de venir et +estoient toutes ordenées pour combatre. Quant il virent ce, le esleu Garin +se départi d'eux tout maintenant, et se hasta de retourner au roy; mais le +viconte de Meleun demoura en la place entre luy et ses chevaliers qui assez +légèrement estoient armés. Au plus tost qu'il pot avenir au roy et aux +barons, il leur annonça que leur ennemis venoient après eux hastivement, +tuit ordenés pour combatre, et que il avoit véu les chevaux couvers, (les +bannières desploiées,) les sergens et les gens de pié au front devant, qui +est certain signe de bataille. + + Note 240: _Choisir._ Distinguer. + + +XI. + +ANNEE 1214. + +_Coment François s'approchièrent de leur ennemis, et coment en haste +ordonèrent leur batailles et s'armèrent._ + + +Quant le roy oï ce, il commanda que tous les osts s'arrestassent. Puis +manda les barons et se conseilla à eux que on feroit, dont il ne +s'accordoient pas moult à la bataille, mais que on chevauchast tousjours +avant. Quant Othon et sa gent vindrent à une petite rivière, il passèrent +oultre petit et petit, pour le pas qui moult estoit grief. Quant il furent +oultre passés, il firent semblant qu'il déussent aler vers Tournay. Lors +commencièrent à dire François que leur ennemis s'en aloient vers +Tournay[241]; mais frère Garin sentoit adès le contraire, et crioit et +affermoit certainement que il convenoit que on se combatist, ou que on +s'en partist à honte ou à dommage. A la parfin vainqui l'opinion de +pluseurs celle d'un seul[242]. Lors se remistrent au chemin et +chevauchièrent jusques à un petit pont qui est appellé le pont de +Bovines[243]. Si estoit jà oultre ce pont la plus grant partie de l'ost, et +s'estoit le roy désarmé, mais il n'avoit point bien encore passé le pont, +si comme ses ennemis cuidoient. Si estoit leur propos tel que sé le roy +eust le pont passé, il férissent tantost en ceux qu'il trouvassent à passer +et les occissent et en féissent leur volenté. Tandis que le roy se reposoit +un pou dessous l'ombre d'un fresne, pour ce qu'il estoit oncques +travaillié, que de chevauchier que des armes porter; si estoit cil lieu +assez près d'une chapelle[244] qui estoit fondée en l'honneur de monsieur +Saint-Père; vindrent en l'ost messages qui estoient de ceux de la +derrenière bataille, et crioient à merveilleux et horribles cris que leur +ennemis venoient et que il s'appareilloient durement de combatte à ceux de +la derrière bataille; et que le visconte de Meleun et ceux qui avec luy +estoient légièrement armés, et les arbalestriers qui refrenoient leur +orgueil et soustenoient leur envaïe estoient en moult grant péril; et qu'il +ne povoient pas longuement retenir leur hardiesce né leur forsenerie. Lors +se commença l'ost à estourmir, et le roy entra en la chapelle, dont nous +avons là sus parlé, et fist une briefve oroison à Nostre-Seigneur. + + Note 241: Les François, venant de Tournay, avoient le devant sur + l'armée des confédérés, qui arrivoit de Mortagne. On crut donc un + instant qu'au lieu de suivre à la piste les François, celle-ci se + replioit sur Tournay, «declinabat Tornacum», suivant l'expression de + Guillaume-le-Breton. De là la proposition combattue par Guerin de les + laisser suivre cette route et de continuer la retraite. + + Note 242: C'est-à -dire: On prit le parti de continuer la retraite. Et + voilà pourquoi le roi s'étoit déjà désarmé, croyant que les ennemis + s'éloignoient. + + Note 243: _Bovines._ Ainsi nommé sans doute parce qu'il avoit été + destiné au passage des troupeaux. _Pons bovum_ ou _bovinus_. «Ad + pontem.... qui est inter locum qui Sanguineus dicitur (Saingni) et + villam quæ dicitur Cesona (Cesoing).» Le pont de Bouvines étoit sur + _la Marque_. + + Note 244: _Une chapelle._ Celle qu'on voit encore sur les anciennes + cartes de Flandres, sous le nom de _Chapelle aux arbres_. + +Atant issi hors et se fist armer hastivement. Puis sailli au destrier moult +légièrement, et en si grant léesce comme sé il deust aler à unes noces, ou +à une feste où il eust esté semons. Lors commença-on à crier parmi les +champs: «Aux armes, barons, aux armes!» trompes et buisines commencièrent à +bondir, et les batailles à retourner qui jà avoient passé le pont. Lors fu +rappellée l'oriflambe Saint-Denis que on portoit au premier front de la +bataille, par devant toutes les autres; mais pour ce que elle ne retourna +pas hastivement, elle ne fu mie attendue, car le roy retourna tout premier +à grans cours de cheval, et se mist au premier front de la bataille +première, si que il n'avoit nulluy entre luy et ses anemis. + +Quant Othon et les siens virent que le roy estoit retourné, ce que il ne +cuidassent mie, il furent tous esbahis et seurpris de soubdaine paour; lors +se tournèrent à la destre partie du chemin que il aloient, par devers +occident, et s'estendirent si largement que il pourprisrent la plus grant +partie du champ; si s'arrestèrent par devers septentrion, en telle manière +que il orent la luour du soleil droitement aux ieux qui fu plus chaux et +plus ardent celle journée que il n'avoit esté devant. + +Le roy ordenna ses batailles et les assist parmi les champs droitement +encontre ses ennemis, par devers midi, front à front, en telle manière que +François avoient le soleil aux espaules. Ainsi furent les batailles +ordenées et égaument mises de çà et de là . Au milieu de ceste disposition +estoit le roy au premier front de la bataille: si luy estoient joins au +costé Guillaume des Barres, la fleur des chevaliers, Berthelemi de Roye, +ancien homme et sage, Gaultier le jeune chambellent, sage homme et bon +hevalier et de meur conseil, Pierre Mauvoisin, Girart Latruie[245], +Estienne de Lonc-Champ, Guillaume de Mortemer, Jehan de Roboroy[246], +Guillaume de Gallande, Henry le conte de Bar, jeune homme et viel de +courage, noble en force et en vertu, cousin estoit le roy; si avoit +nouvellement receue la conté après la mort son père, et mains autres bons +chevaliers qui pas ne sont cy nommés, de merveilleuse vertu et exercités en +armes. Tuit cil furent mis en la bataille le roy, par moult grant +espécialté, pour son corps garder, pour leur grant loiauté et pour leur +souveraine prouesce. De l'autre partie fu Othon au milieu de sa gent; si +eut fait drescier pour enseigne une aigle dorée sur un dragon qui estoit +atachié sus une haute perche[247]. + + Note 245: _Girart Latruie_, de Tournay, étoit alors fort célèbre pour + sa bravoure, ses ruses de guerre et sa loyauté + (Voy. Philippe Mouskes.) + + Note 246: _Roboroy._ Vély rend _Roboreto_ par _Rouvray_, et sans + doute avec raison. (Tome 3, p. 482.) Il n'est pas aussi heureux pour + _Latruie_, qu'il appelle _Gerard Scrophe_. + + Note 247: _Sus une haute perche._ Le latin ajoute: «Erectâ in + quadrigâ.» C'étoit le _carroccio_ des Italiens. + + +XII. + +ANNEE 1214. + +_Coment le roy exorta les barons et les chevaliers à bien faire. Et coment +la bataille fu noblement commenciée._ + + +Avant ce que la bataille fust commenciée, le roy amonesta ses barons et sa +gent. Et, jasoit ce qu'il eussent cuer et volenté de bien faire, si leur +fist un sermon brief par tels parolles: «Seigneurs barons et chevaliers, +nostre fiance et nostre espérance est toute mise en Dieu. Othon et tuit les +siens sont escommeniés de par nostre saint père l'apostole, pour ce que il +sont ennemis et destruiseurs des choses de saincte églyse; et les deniers +qui leur sont admenistrés et de quoy il sont loués, sont acquis des larmes +des povres et des rapines des clers et des églyses. Mais nous sommes +crestiens et usons de la coustume de saincte églyse. Et jasoit ce que nous +sommes pécheurs, comme autres hommes, toutesfois nous consentons-nous à +Dieu et à saincte églyse, et la gardons et déffendons à nos povoirs: dont +nous devons fier hardiement en la miséricorde Nostre-Seigneur, qui nous +donra nos ennemis vaincre et surmonter[248].» + + Note 248: Ce discours est certes d'une grande beauté. Il dut exalter + l'ardeur des soldats: aujourd'hui, pour encourager les nôtres, il + n'en faudroit pas conserver un seul mot. Voilà comme les temps + changent. + +Quant le roy eut ainsi parlé, les chevaliers et les barons luy demandèrent +sa benéiçon: trompes et araines[249] firent sonner, puis firent assaut à +leur ennemis par merveilleuse et moult grant hardiesce. En celle heure et +en ce point, estoit derrière le roy son chapelain qui escript ceste +histoire[250], et un clerc que tout maintenant que il oïrent les sons des +trompes, commencièrent à versilier et à chanter à haute voix ce pseaume: +_Benedictus dominus Deus meus qui docet manus meus ad prÅ“lium_, tout +jusques en la fin, et puis: «_Exurgat Deus_, tout jusques en la fin. Et: +_Domine in virtute tua letabitur rex_, au mieux que il porent; car les +larmes et le sanglos les empeschoient durement. Et puis ramenoient en +mémoire devant Dieu, en pure dévocion, l'honneur et la franchise dont +saincte églyse s'esjouist au povoir le roy Phelippe, et d'autre part la +honte et les reproches qu'elle souffre et a souffers par Othon et par le +roy d'Angleterre par cui dons et promesses tuit cil ennemis estoient esmeus +contre le roy en son propre royaume: desquels aucuns se combatoient contre +leur lige seigneur pour cui santé il se deussent combatre mieux contre tous +hommes. La première envaïe de la bataille ne fu pas en la place où le roy +estoit; car avant que ceux de son eschielle né ceux d'environ commençassent +l'estour, se combatoient jà aucun contre Ferrant et les siens, en la destre +partie du champ, sans le sceu le roy. Le premier front de la bataille des +François estoit mis et devisé et ordené ainsi comme nous avons dit devant +et porprenoit de l'espace du champ mil et quarante pas. + + Note 249: _Araines._ Instrumens d'airain. + + Note 250: Guillaume le Breton. + +En celle bataille estoit frère Garin, l'esleu de Senlis, tout armé, non mie +pour combatre, mais pour amonester et pour enorter les barons et les autres +chevaliers à l'honneur de Dieu, du roy et du royaume, et à la deffense de +leur propre santé. Eudes le duc de Bourgoingne, Mahieu de Montmorency, le +conte de Biaumont, le visconte de Meleun, et les autres nobles combateurs, +et le conte de Saint-Pol que aucuns avoient souspeçonné que il ne se fust +aucune fois consenti à leur ennemis; et, pour ce que il pensoit bien que +aucuns en avoient souspeçon, dist-il au devant dit frère Garin un tel mot: +Que le roy auroit en luy bon traitre en celle journée[251]. En celle meisme +bataille estoient cent et quatre-vingt chevaliers champenois, si comme le +esleu Garin les avoit ordennés[252], qui mist aucuns qui devant estoient +par derrière, pour ce que il les sentoit lasches et tenues de cuer; et ceux +que il sentoit hardis et fervens de bataille, de la cui prouesce il estoit +fis et seur assist en la première bataille; et si leur dist ainsi: +«Seigneurs chevaliers, le champ est grant, eslargissiez-vous parmi les +rens, que vos ennemis ne vous encloent; car il n'est point avenant que les +uns facent escu de l'autre, mais ordennez-vous en telle manière que vous +vous puissiez combatre tous ensemble en une meisme heure, tout d'un front.» + + Note 251: Vely dit en note, tome 3, p. 480, que «l'union étroite qui + avoit été entre lui et le comte de Boulogne laissoit quelques doutes + sur sa fidélité.» Voilà bien ce qui démontre le danger des + conjectures en histoire. Philippe Mouskes, auteur contemporain qui + connoissoit les deux barons, nous assure qu'ils se détestoient, et ce + que j'ai cité de la _Chronique de Rains_ plus haut, justifie + l'opinion de Mouskes. Suivant ce dernier, quand le roi apprit que la + bataille étoit inévitable, il étoit à table: + + «Si mangoit en coupes d'or fines + Soupes en vin, et fist mout caut.» + (Tome 2, page 355.) + + Or, voici maintenant le récit de la _Chronique de Rains_: «Quant la + messe fu dite, s' fist li rois aporter pain et vin, et fist tailler + des soupes et en manga une. Et puis dist à tous ceaus qui en tour lui + estoient: _Je proie à tous mes boins amis qu'il mangassent avec + moi, en ramembrance des douze apostres qui avoec Nostre-Seigneur + burent et mengièrent. Et s'il i en a nul qui pense mauvaistié né + tricherie, si ne s'i aproce mie._ Lors s'avancha mesire Engherrans + de Couchi et prist la première soupe. Et li quens Gautiers de + Saint-Pol la seconde, et dist au roy: _Sire, wi en cest jour + verra-on qui est traitres!_ Et dist ces paroles, pour çou que il + savoit que li rois l'avoit en souspechon pour mauvaises paroles. Et + li quens de Sancierre prist la tierce et tout li autre baron après, + et i ot si grant presse qu'il ne porent tous venir au hanap. Et quant + li rois vit ce, si en fu moult lié et dist: _Signour, vous iestes + tout mi home, et je suis vostre sire quels que je soie, et vous ai + moult amés... Pour çou si prie à vous, gardés wi mon cors et m'onnour + et la vostre. Et sé vous véés que la corone soit mius emploïe en l'un + de vous que en moi, jo m'i otroi volentiers et le voil de bon cuer et + de bonne volenté._ Quant li baron l'oïrent ensi parler, si + comenchièrent à plorer de pitié et disent: _Sire, pour Dieu, merchi! + nous ne volons roy sé vous non. Or chevauchiés hardiement contre vos + ennemis et nous sommes appareillés de mourir avoec vous._» (Page 148.) + + Note 252: _Ordennés_, c'est-à -dire parmi les plus braves. Ce n'est + pas dans leur nombre que frère Guerin trouva des _lasches et tenues + de cuer_. (Voy. Guill. le Breton, Historiens de France, + t. XVII, p. 96.) + +Quant il eut ce dit, il envoya avant cent et cinquante sergens à cheval +pour commencier la bataille, par le conseil le conte de Saint-Pol. Si le +fist en celle intencion que les nobles combateurs de France, que nous avons +cy-dessus nommés, trouvassent leur ennemis aucun pou esmeus et +troublés[253]; mais les Flamans et les Alemans orent grant desdaing de ce +que il furent premièrement envaïs par sergens, non mie par chevaliers; pour +ce ne se daignèrent-il oncques mouvoir de leur place, ains les attendirent +et les receurent moult aigrement; grant partie de leur chevaux occistrent +et leur firent moult de plaies, mais nuls n'en y eut qui fussent navrés à +mort, fors que deux tant seulement. Cils sergens estoient nés de la vallée +de Soissons, plains de grant prouesse et de moult grant hardement: si ne se +combatoient point mains vertueusement à pié que à cheval. + + Note 253: Voici la phrase latine: «Præmisit idem electus de consilio + comitis S. Pauli centum et quinquaginta satellites in equis, ad + inchoandum bellum, eâ intentione ut prædicti milites egregii + invenirent hostes aliquantulum motos et turbatos.» Ces _satellites_ + ont bien l'air d'être des gens de pied ordinaires, des ribauds, etc. + Vely les appelle _chevau-légers des milices de Soissons_. «Les + Flamands», ajoute-t-il, «indignés qu'on les fit attaquer par de _la + cavalerie légère_, et non pas de la _gendarmerie_ où l'on n'admettoit + alors _que des gentilshommes_, etc.» + +Gaultier de Guistelle et Buridan qui estoient chevaliers de moult grant +prouesce enortoient et amonestoient les chevaliers de leur eschieles à +bataille, et leur ramenoient en mémoire les fais de leur amis et de leur +ancesseurs, aussi sans paour comme se il jouassent à un tournoiement[254]. +Quant il orent deschevauchiés et abatus aucuns des dix sergens, il les +laissièrent et tournèrent d'autre part enmy le champ pour combatre aux +chevaliers. + + Note 254: Notre traducteur n'a pas suivi l'une des leçons manuscrites + de Guillaume le Breton, et la meilleure selon moi: «Reducebant + militibus memoriam suarum amicarum, non aliter quam si tyrociniis + luderentur.» Il eût donc fallu traduire: «_Rappeloient à leur mémoire + le souvenir de leurs amies, comme s'ils eussent dû combattre dans un + tournoi._» Ces Guistelle et Buridan étoient de l'armée flamande. + Gautier de Ghistelle semble être celui que mentionne Philippe + Mouskes: + + _Watiers, li castelains de Raisse + Avant les autres si eslaisse, + Et Estace de Maskeline._ + Sur un ceval de grant ravine + Si vint _Beauduins_ Buridans + Com chevaliers preus et aidant.» + (Tome 2, page 359.) + +Lors assemblèrent à eux aucuns de la bataille des Champenois et se +combatirent contre eux aussi proesceusement comme il firent. Quant les +lances furent fraites, il sachièrent les espées et s'entredonnèrent +merveilleux coups. A celle meslée survint Pierre de Remy et ceux de sa +compaignie; par force prisrent et emmenèrent cestui Gaultier de Guistelle +et Jehan Buridan. Mais un chevalier de leur gent qui estoit nommé Eustace +de Maquelines commença à crier par grant orgueil: «A la mort aux François!» +et les François l'enclostrent entr'eux si que l'un l'aert et luy estraint +la teste entre le pis et le coute[255], puis luy esracha le heaume de la +teste, et l'autre le féri d'un coutel entre le menton et la ventaille +jusques au cuer, et luy fist sentir la mort par grant douleur dont il +menaçoit François par grant orgueil. + + Note 255: _Le coute._ Le coude. Il lui serra la tête entre sa + poitrine et son coude. + +Quant cil Eustace de Maquelines[256] fu ainsi occis et Gaultier de +Guistelle et Buridan furent pris, la hardiesce des François doubla, toute +paour mistrent jus, et usèrent de toutes leur forces ainsi comme s'il +fussent certains de la victoire. + + Note 256: _Maquelines_ ou _Maskeline_, suivant Mouskes. + + +XIII. + +ANNEE 1214. + +_Coment le conte Gautier de Saint-Pol et le visconte de Meleun +trespercièrent les batailles de leur ennemis et retournèrent d'autre part. +Et de la proesce le duc de Bourgoigne, le conte de Biaumont et Mahieu de +Montmorency._ + + +Après les sergens à cheval que l'esleu Garin eut devant envoiés pour +commencier la bataille, mut le noble Gautier de Saint-Pol et les chevaliers +de s'eschièle qui estoient tuit esleus et de noble prouesce. Entre ses +ennemis se féri autressi fièrement comme l'aigle affamé se fiert en la +tourbe des coulons[257]. Puis que il fu en la presse embattu, maint en féri +et de maint fu féru. Là apparut la hardiesce de son cuer et la prouesce, +car il acraventoit et hommes et chevaux et ocioit tout quanques il +attaignoit, sans différence et sans nulluy prendre. Tant féri et chapla, +luy et les siens, à destre et à senestre, que il tresperça tout outre la +tourbe ses ennemis, puis se reféri dedens d'autre part et les enclost ainsi +comme au milieu de la bataille. Après le conte de Saint-Pol vint le conte +de Biaumont par aussi grant hardiesce; Mahieu de Montmorency et les siens; +le duc de Bourgoingne Eudes qui eut maint bon chevalier en sa route: tuit +cil se férirent en l'estour, encrés et chaus de combatre, et rendirent à +leur ennemis merveilleuse bataille. Le duc de Bourgoingne qui estoit homme +corpulans et de fleumatique complexion chéi à terre, car son destrier fu +soubs luy occis. Quant ses gens le virent chéu, si s'assemblèrent entour +luy, sur un nouvel cheval le firent tantost monter; et quant il fu remonté +il eut grant dueil de ce que il fu cheu et dit que il vengeroit ceste +honte. Il brandi sa lance et brocha les esperons, et puis se féri au plus +dru de ses ennemis né ne prenoit garde où il féroit né cui il encontroit, +ainçois vengoit son mautalent sur tous, ainsi comme sé chascun de ses +ennemis luy eust son cheval occis. D'autre part se combatoit le visconte de +Meleun qui avoit chevaliers esleus en sa route et exercités en armes, et +envaï ses ennemis par tout en telle manière d'autre part comme le conte de +Saint-Pol eut fait; tout oultre les tresperça et retourna de l'autre part +parmi celle bataille. + + Note 257: _Coulons_. Colombes. + +En cest estour fu féru Michau de Harnies d'une lance parmi l'escu et le +haubert et parmi la cuisse, et fu cousu aux auves[258] de la selle et au +cheval. Hue de Malaunoy et mains autres furent tresbuchiés à terre, car +leur chevaux furent occis, mais il saillirent sus par grant vertu, né ne se +combatirent pas moins vertueusement sur les piés que sur les chevaux. + + Note 258: _Aux auves._ Le latin dit: «Consutus fuit alveæ sellæ, et + equo.» Ce doit être ce que nous appelons aujourd'hui: _la Ventrière_. + --Michel de Harniès ou de Harnes traduisit ou fit traduire l'un des + premiers la chronique du faux Turpin. (Voyez l'article que lui a + consacré M. A. Duval, dans l'_Histoire littéraire de la France_, + tome 17, page 370.) + +Le conte de Saint-Pol qui moult forment et moult longuement s'estoit +combatu, iert jà oncques travaillié pour la multitude des cops que il eut +donnés et receus; si se traist hors de l'estour pour soy refreschir et +esventer, et pour reprenre un pou son esperit. Le vis tourna devers ses +ennemis, tandis comme il se reposoit; ainsi, il choisi[259] un de ses +chevaliers que ses ennemis avoient si avironné que il ne paroit entrée par +où l'en peust à luy venir; et jasoit ce que le conte n'eust pas encore son +alaine reprise, laça-il son heaume, la teste joingt au col du cheval et +l'embraça forment aux deux bras; puis hurta des esperons et tresperça en +telle manière tous ses ennemis, jusques à tant qu'il vint à son chevalier; +lors se dreça sur ses estriers et sacha s'espée, et en départi si grans +cops que il desjoinst et départi la presse de ses ennemis par merveilleuse +vertu[260]. Et, quant il eut son chevalier délivré de leur mains à grant +péril de son corps, par hardiesce ou par folie il retourna à sa bataille et +se reçut entre ses gens. Et, si comme cil tesmoignèrent qui ce virent, il +fu féru[261] de douze lances en un meisme moment, et, si comme la +souveraine vertu luy aida, il ne le porent tresbuchier né luy né le cheval. +Quant il eut faicte ceste prouesce merveilleuse et il se fust un pou +refreschi, il et ses chevaliers qui endementres s'estoient reposés, il se +joint et moula ès armes; et puis se reféri au plus dru de ses ennemis. + + Note 259: _Choisi._ Distingua. + + Note 260: Le récit de ce fait d'armes et en général chaque ligne de + toute la description donne la plus curieuse idée d'une bataille au + moyen-âge. Il étoit impossible de raconter d'une manière plus claire + tous les incidens remarquables de la journée. + + Note 261: _Féru._ Le latin dit seulement: _Pressé, menacé par_. + «Impellebatur.» + + +XIV. + +ANNEE 1214. + +_Coment Ferrant fu prins, et coment le roy fu abattu à terre de cros de fer +des gens à pié._ + + +En ce point et en celle heure estoit la bataille si fervent et si aigre +d'une part et d'autre, qui jà avoit duré par trois heures, (que Pallas, la +déesse de bataille, voletoit en l'air par dessus les combateurs ainsi comme +sé elle ne sceust encore auxquels elle deust donner victoire[262]). A la +parfin versa tout le faix de la bataille sur Ferrant et sur les siens. +Abatu fu à terre et blécié et navré de mainte grant plaie; pris fu et lié +et maint de ses chevaliers. Si longuement se fu combatu que il estoit ainsi +comme demi mort né ne povoit plus la bataille endurer quant il se rendi à +Hue de Marueil et à Jehan son frère. Tout maintenant que Ferrant fu pris, +tuit cil de sa partie qui se combatoient en celle partie du champ +s'enfouirent où il furent mors ou pris. Endementres que Ferrant fu ainsi +mené à desconfiture retourna[263] l'oriflambe de Saint-Denys, et les +légions des communes vindrent arrières qui jà estoient alées avant jusques +près des hostieux[264], especiaulment[265] la commune de Corbie, d'Amiens, +d'Arras, de Beauvais, de Compiègne, et acoururent à la bataille le roy, là +où il véoient l'enseigne royal au champ d'azur et aux fleurs de lis d'or +que un chevalier porta en celle journée qui avoit nom Gales de Montegni. +Cil Gales estoit très bon chevalier et très fort, mais il n'estoit pas +riche homme[266]. Les communes trespassèrent toutes les batailles des +chevaliers et se mistrent devant le roy, encontre Othon et sa bataille. +Mais ceux de s'eschièle[267] qui estoient chevaliers de moult grant +prouesce, les firent maintenant ressortir jusques à la bataille le roy; +tous les esparpillièrent petit et petit, et trespercièrent tant qu'il +approchièrent bien près de l'eschièle le roy. + + Note 262: Cette introduction de la déesse Pallas est le fait de notre + traducteur. Guillaume le Breton ne dit rien de pareil. + + Note 263: _Retourna._ Arriva. «Adveniunt», dit Rigord. On a vu plus + haut que le roi ne l'avoit pas attendu; il n'y avoit eu jusque-là , en + tête de l'armée, que l'enseigne aux fleurs de lys d'or. + + Note 264: _Des hostieux._ Au-delà du pont de Bouvines, et dans + l'endroit où l'armée se proposoit de passer la nuit suivante, avant + qu'elle ne fût informée de la poursuite de l'empereur. + + Note 265: _Especiaument._ Cela se rapporte à ceux qui revenoient. + + Note 266: Je ne doute pas que le _dives_ de Guillaume le Breton et le + _riche homme_ de notre traducteur n'ait le sens du _ricco hombre_ + espagnol. Gale de Montegni n'étoit pas gentilhomme, voilà ce qu'il + faut entendre ici; et l'on ne peut trop rappeler que dans le + moyen-âge la noblesse donnoit fort peu de droits positifs à la + _chevalerie_. Pour être armé chevalier, il falloit être _riche_, + parce que les dépens étoient énormes, puis être _endurci à la + fatigue_. On faisoit assez volontiers grace du reste, quoi qu'on en + dise et qu'on ait dit. + + Note 267: _S'eschièle._ De l'armée d'Othon. + +Et quant Guillaume des Barres, Pierre Mauvoisin, Girart Latruie, Estienne +de Longchamp, Guillaume de Gallande, Jehan de Roboroy, Henry le conte de +Bar et les autres nobles combateurs qui en la bataille le roy orent esté +mis espéciaulment pour son corps garder, virent que Othon et les Thiois de +sa bataille tendoient à venir droit au roy, et que il ne queroient que sa +personne tant seulement, il se mistrent avant pour rencontrer et refresnier +leur forsenerie, et entrelaissièrent le roy de cui il se doubtoient +derrière leur dos; et en dementres qu'il se combatoient à Othon et aux +Alemans, leur gent à pié qui furent avant alés enceindrent le roy +soubdainement, et le tresbuchièrent jus à terre de son cheval à lances et à +cros de fer; et sé la souveraine vertu et les especiaux armeures dont son +corps estoit garni ne l'eussent garenti, il le eussent illec occis. Mais un +petit de chevaliers qui avec luy estoient demourés, et Gales de Montegny +qui souvent tournoit l'enseigne pour appeller secours, et Pierre Tristan +qui descendi de son destrier de son gré et se metoit au devant des cops +pour le roy garantir, acraventèrent et occistrent tous ces sergens à pié, +et le roy sailly sus et monta au destrier plus légèrement que nul ne +cuidast. + + +XV. + +ANNEE 1214. + +_Coment Othon s'en fui quant il ot esprouvé la vertu des chevaliers de +France. Et coment Ferrant fu tenu et pris._ + + +Quant le roy fu remonté et la pietaille[268] qui abatu l'eut fu toute +destruite et la bataille le roy fu jointe à l'eschielle Othon, lors +commença l'esteur merveilleux et l'occision et l'abatéis d'une part et +d'autre d'hommes et de chevaux; car il se combatoient tuit par merveilleuse +vertu. Là fu occis, très devant le roy, Estienne de Longchamp, chevalier +preux et loyaux et de foy enterine; si fu féru d'un coustel jusques en la +cervelle par l'ueillière du heaume. Et les ennemis le roy usèrent en celle +bataille d'une manière d'armeures qui oncques mais n'avoit esté veue; car +il avoient coustiaux lons et gresles à trois quarrés, trenchans de la +pointe jusques au manche; et se combatoient de tels coustiaux pour glaives +et pour espées[269]. Mais, la mercy Dieu! le glaive et les espées des +François, et leur vertu qui oncques n'est lassée, surmonta la cruauté de +leur ennemis et de leur nouvelles armeures: car il se combatirent si +forment et si longuement, que il firent par force reuser et resortir toute +la bataille Othon et vindrent jusques à luy, et si près, que Pierre +Mauvoisin, qui plus estoit puissant en armes que sage de la sapience du +monde, le prist parmi le frain et le cuida sachier hors de la presse. Mais +quant il vit qu'il ne pourroit sa volenté faire né acomplir, pour la presse +et pour la multitude de sa gent qui entour luy estoit joincte et serrée, +Girart Latruie qui près fu luy donna d'un coutel parmi le pis; et quant il +vit qu'il ne le pourroit trespercier pour les especiaux armeures dont il +estoit armé, il amena le second coup pour recouvrer le deffaut du premier. +En ce que il cuida Othon férir parmi le corps, il encontra la teste du +cheval qui fu haut et levé, si l'assena droit en l'euil; et le coutel qui +fu lancié par moult grant vertu luy coula jusques en la cervelle. + + Note 268: _Piétaille._ Les gens de pié. + + Note 269: Ces couteaux à trois lames ne devoient-ils pas ressembler à + de courtes hallebardes. C'étoit encore sans doute ce que plus haut + notre auteur nomme _crocs de fer_. + +Le cheval qui le grant coup senti s'esfraya, et se commença à demener +forment et retourna celle part dont il estoit venu. En telle manière +monstra Othon le dos à nos chevaliers et s'enfui à tant; si fist proie à +ses ennemis de l'aigle et de l'estandart, et de quanqu'il avoit amené au +champ. Quant le roy l'en vit partir en telle manière, il dist à sa gent: +«Othon s'en fuyt, mais huy ne le verra-on en la face[270].» + + Note 270: «Lors dit li rois: _Coment n'avons-nous pas l'empereour?_ + Et sachiés c'onques mais ne l'avoit apielés empereour; mais il le + dist pour avoir plus grant victoire. Car plus a d'onnour en + desconfire un empereour que un vavasseur.» (_Chronique de Rains_, + page 153.) + +Il n'eut pas fouy longuement que le cheval fu mort, lors luy fu le second +amené tout frès. Et quant il fu remonté, il se remist à la fuite au plus +tost et isnelement qu'il pot, comme cil qui plus ne povoit endurer la vertu +des chevaliers de France. Car Guillaume des Barres l'avoit jà tenu deux +fois parmi le col; mais il ne le put pas bien tenir, pour le cheval qui fu +fort et mouvant, et pour la presse de sa gent. En celle heure et en ce +point que Othon s'en fuyoit, estoit la bataille merveilleusement aigre et +fervent d'une part et d'autre; et se combatoient les chevaliers si très +durement que il avoient à terre abatu Guillaume des Barres et son cheval +occis, pour ce que il estoit passé plus avant que les autres; car le jeune +Gaultier, Gauillaume de Gallande et Berthelemieus de Roie qui estoient bons +chevaliers et sages jugièrent et distrent que ce estoit moult périlleuse +chose de laissier le roy derrière eux ainsi seul, qui venoit le plain pas +après. Et pour ceste raison ne se vouldrent-il embatre en l'estour si +avant, comme fist le Barrois qui estoit à pié entre ses ennemis, et se +deffendoit selon sa coustume par merveilleuse vertu. Mais pour ce que un +seul homme à pié ne peut pas moult longuement durer contre si grant +multitude de gent, à la parfin eust-il esté mort ou pris sé ne fust Thomas +de Saint-Walery, chevalier noble et puissant en armes, qui survint là à +tout cinquante chevaliers et deux mille sergens à pié: le Barrois délivra +des mains de ses ennemis. Là fu la bataille renouvellée; car endementres +que Othon fuyoit, se combatoient les nobles chevaliers de sa bataille: le +conte Othon de Tinteneburc, le conte Conras de Tremoigne, Girart de +Randerodes, et maint autre chevalier fort et hardi combateur que Othon +avoit espéciaulment esleus, pour leur grant prouesce, pour ce qu'il fussent +près de luy en la bataille pour son corps garder. + +Tuit cil se combatoient merveilleusement et craventoient et occioient les +nos; mais toutesvoies les surmontèrent François, et furent pris les deus +devant dis contes, et Bernart de Hostemalle et Girart de Randerodes. Le +char sur quoy l'estandart séoit fu despecié, le dragon fu desront et brisié +et l'aigle dorée fu portée devant le roy; si avoit les elles esrachiées et +brisiées: ainsi fu la bataille Othon desconfite, après ce qu'il s'en fu +fouy. + + +XVI. + +ANNEE 1214. + +_De la manière et coment le conte Regnaut se combatoit et coment il se +destourna quant il approcha le roy pour la révérence de son seigneur, si +comme l'en cuida._ + + +Le conte Regnaut de Bouloigne qui avoit tousjours l'estour maintenu se +combatoit encore si durement que on ne le povoit vaincre né surmonter. D'un +nouvelle art usoit en la bataille: car il avoit fait un double parc de +sergens à pié bien armés, joings et serrés ensemble à la circuité, en la +manière d'une roue: en ce cerne n'avoit que une seule entrée par quoi il +entroit ens quant il voulloit reprenre s'alaine, ou quant il estoit trop +empressé de ses ennemis; si fist ceste chose par plusieurs fois. Icelui +conte Regnaut, le conte Ferrant et l'empereur Othon si comme l'en aprist +puis, avoient juré avant le commencement de la bataille que il ne se +tourneroient à destre né à senestre, né ne se combatroient à nulle +eschielle fors à celle où le roy estoit tant seullement; si devoient +tantost le roy occire tant tost comme il l'aroient pris: en celle intencion +que sé le roy fust occis, il peussent légièrement faire sa volenté de tout +le remenant; et pour ce serement ne voult oncques assembler fors à la +bataille le roy. Et Ferrant qui ceste meisme chose avoit jurée, volt et +commença à venir tout droit au roy; mais il ne peut, car la bataille des +Champenois luy vint au devant, et se combati à luy si forment qu'elle luy +empescha son propos. Et le conte Regnaut aussi eschiva toutes les autres, +et s'adresça à la bataille du roy, et vint droit à luy au commencement de +l'estour; mais quant il vint près de luy, il eut horreur et une paour +naturelle de son droit seigneur, ainsi comme aucuns cuidèrent; de l'autre +part de l'estour se retourna et se combati au conte Robert de Dreux qui +près du roy estoit en celle meisme bataille, en une tourbe moult espesse. + +Le conte Pierre d'Aucerre, qui cousin estoit le roy, se combatoit moult +vertueusement pour luy; et Phelippe son fils, pour ce que il estoit cousin +à la femme Ferrant de par sa mère, se combatoit d'autre part contre son +père et contre la couronne de France. Car péchié et anemi[271] avoient les +cuers d'aucuns si aveuglés que tout eussent-il pères et mères et frères en +la partie le roy, il ne laissoient pas pour ce à combatre pour paour de +Dieu; et que il ne chassassent à honte et à confusion leur droit seigneur +sé il peussent, et leur amis charnels que il devoient amer naturelment. Le +conte Regnaut ne s'accorda pas bien à la bataille au commencement, jasoit +ce qu'il se combatist plus vertueusement et plus longuement que nul des +autres; ains desenorta moult le combatre, comme cil qui bien savoit la +hardiesce et la prouesce des chevaliers de France; pour ce l'avoit Othon +souspeçonné de traïson et le siens. Et sé il ne se fust consentu à la +bataille, il l'eussent pris et mis en liens. Dequoy il dist un mot à Hue de +Boves un pou avant le commencement de la bataille: «Vecy», dist-il, «la +bataille que tu loes et enortes, et je la desloe et désamonneste: il en +avenra que tu t'en fuiras comme mauvais et couars, et je me combattrai sur +le péril de mon chief, et say bien que je demourray ou mort ou pris[272].» +Quant il eut ce dit, il s'en vint au lieu destiné de la bataille, et se +combati plus forment et puis longuement que nul de sa partie. + + Note 271: _Anemi._ Démon. + + Note 272: La _Chronique de Rains_ cite cette altercation: «Li rois + (quant entendi que Ferrans se voult combattre le diemenche) manda par + frère Garin qu'il atendist jusques au lundi. Et li quens li manda + qu'il n'en feroit riens.... Atant repaira frères Garins, et li quens + Renaus le convoia une pieche. Et quant li quens Renaus fu revenus + arrière, messire Hues de Boves li dist devant l'empereour Othon et + devant le conte Ferrant: «_Ha! quens de Boulogne, quens de Boulogne, + qu'elle avés bastie traïson entre vous et frère Garin?_--_Ciertes_, + dit li quens Renaus, _vous i avez menti, comme faus traitres que + vous iestes et bien devés dire teles paroles, car vous iestes dou + parage Guenélon, et bien saciés, sé je vieng à la bataille, que je + ferai tant que je serai ou mors ou pris, et vous enfuirés, com + auvais, recréans et falis._» (Page 145.) Phelippe Mouskes semble + avoir emprunté son récit à la _Chronique de Rains_ et à Guillaume le + Breton. La précieuse _Chronique universelle_, renfermée dans le msc. + de St-Germain, n° 84, raconte la même altercation, avec quelques + autres circonstances. (F° 311.) Pour Guillaume Guiart, dans ses + _Royaux Lignages_, je ne le cite jamais, parce qu'il se règle + toujours sur les _Chroniques de Saint-Denis_. + + +XVII. + +ANNEE 1214. + +_Coment le conte Regnaut fu pris, et de la proesce Thomas de Saint-Waleri._ + + +Entre ces choses les rens de la partie Othon se commencièrent à éclairier; +car le duc de Louvain, le duc de Lembourc et Hue de Boves s'en estoient jà +fouys et les autres par cinquante et par quarante, et par divers nombres; +mais le conte Regnaut se combatoit si forment encore que nul ne le povoit +esrachier de la bataille; et si n'avoit que six chevaliers avec luy qui +guerpir ne le voulloient, mais se combatoient avecques luy moult forment; +quant un sergent preux et hardi, si avoit à nom Pierre de la Tornelle[273] +qui se combatoit à pié pour ce que ses ennemis luy avoient son cheval +occis, si se traist vers le conte, la couverture de son cheval sousleva et +le féri par dessoubs, si qu'il luy embati ès boiaux s'espée jusques à +l'enhoudure; et l'un des chevaliers qui avec luy se combatoient, quant il +eut ce cop veu, prist le conte par le frain et le sacha de l'estour à moult +grant paine et contre sa volenté. + + Note 273: _Tornelle._ «Torella,» dit Guillaume le Breton. + +Lors se mist à telle fuite comme il pot, quant Cuenon et Jehan de Codun ses +frères le suivirent et abatirent à terre ce chevalier. Le cheval le conte +chey mort et le conte versa jus en telle manière que il eut la destre +cuisse dessoubs le col du cheval. + +A la prise survindrent Hue et Gaultier de Fontaines, et Jehan de Roboroi. +Endementres que il estrivoient ensemble le quel auroit la prise du conte, +vint d'autre part Jehan de Neele; icil Jehan estoit bel chevalier et grant +de corps, mais la prouesce ne respondoit mie à la beauté né à la quantité +de corps, car il ne s'estoit onques combatu à homme nul en toute la +journée[274]; et, pour ce, estrivoit-il luy et ses chevaliers à ceux qui +tenoient le conte, pour ce que il vouloit acquerre aucune louenge sans +raison, de la prise de si grant homme: et, à la parfin, leur eust-il le +conte tollu sé ne fust Gaultier le esleu, qui survint en la place. Tout +maintenant que le conte l'apperçeut, il luy rendi s'espée et se rendi à +luy, et luy pria que il luy fist donner la vie tant seulement. Mais avant +que l'esleu survenist là en ce point que les chevaliers estrivoient +ensemble, un garçon qui avoit nom Commotus[275] esracha au conte le heaume +de la teste, comme cil qui estoit fort et d'entière vertu, et luy fist une +moult grant plaie en la teste; puis li sousleva le pan du haubert, que il +luy cuida bouter le coutel parmi le ventre; mais le coutel ne peut trouver +entrée pour les chauces de fer qui moult forment estoient cousues au +haubert[276]. + + Note 274: Philippe Mouskes vante cependant Jean de Nesles, châtelain + de ruges: + + + «Messire Jehans de Niele, + Maint hiaume à or i desmiele; + S'il fu grans, teus cos i féri + Com à si fait cor afferi.» + + Mais la _Chronique de Saint-Denis_ mérite plus de confiance. + + Note 275: _Commotus._ Une leçon latine porte: _Cornutus_. + + Note 276: «Cum ocreæ consutæ essent pannis loricæ.» + +Endementres que il le tenoient ainsi et le contraignoient à lever de terre, +il regarda entour luy, si vit venir Arnoul d'Audenarde et aucuns chevaliers +qui forment se hastoient luy secourre; et quant il les vit vers luy venir, +il se laissa couler à terre et fainst qu'il ne se peust ester sur ses piés, +en espérance que cil Arnoul le délivrast. Mais ceux qui entour luy estoient +le frappoient de très grans coups, et le firent par force monter sur un +ronsin; et cil Ernoul et tuit cil qui avec luy estoient fuient pris et +retenus. + +Après ce que tuit les chevaliers de la partie furent mors ou pris ou +eschapés par fuite, et tuit cil de la mesnie Othon eurent le champ voidié, +estoient encore enmy le champ sept cens sergens à pié, preux et hardis, nés +de la terre de Brebant[277], que ceux de delà avoient mis par devant eux +pour mur et pour deffense contre la force de leur ennemis. Le roy qui moult +bien les apperceut, envoya contr'eux Thomas de St-Walery, noble chevalier +et digne de louenge. + + Note 277: _Nés de la terre de Brebant._ Guillaume le Breton écrit: + _Brabantiones_, et c'est peut-être les _Brebançons_ ou _Coteriaux_, + dont il a voulu parler, plutôt que des guerriers du Brabant. + +Cil Thomas avoit en sa route cinquante chevaliers bons et loiaux nés de son +pays, et deux mille sergens à piés. Quant luy et sa gent furent bien +rdenés, il se férirent en eux ainsi comme le lous affamé se fiert entre les +brebis; et jasoit ce que il fust moult travaillié de combatre luy et sa +gent, comme cil qui avoient fait merveilles d'armes en celle journée, il +les desconfist tous et prist, par merveilleuse prouesce. Si avint la chose +qui moult fait à merveilles: car quant il eut nombré toute sa gent après +celle victoire, il n'en trouva défaillant que un seul; et cil fu quis et +trouvé entre les mors. Aux héberges fu aporté et livré aux phisiciens qui +le rendirent sain et haitié en assez pou de temps après. + +Le roy ne voult pas que ses gens enchaçassent les fuians plus d'une mille, +pour le péril des trépas mal congneus, et pour la nuit qui approuchoit, et +meismement pour ce que les princes et les riches hommes qui pris estoient +n'eschapassent par aucune aventure, ou qu'il ne fussent ravis et tollus par +force à ceux qui les gardoient; car c'estoit une chose de quoy le roy se +doubtoit moult. Lors sonnèrent trompes et buisines pour donner signe de +retour à ceux qui encore enchaçoient; et quant toutes les compaingnies +furent retournées de l'enchas, il s'en alèrent tous aux heberges à grant +joie et à grant léesce. + + +XVIII. + +ANNEE 1214. + +_Coment il retournèrent aux héberges après la victoire; et coment le roy +fist mener ses prisons à Bapaumes; et coment il reprocha au conte Regnaut +les bénéfices que il luy avoit fais._ + + +Quant le roy et les barons furent retournés aux tentes, il fist ce soir +meisme venir par devant luy les nobles hommes qui oient esté pris en la +bataille: trente furent par nombre, de si grant noblesce que chascun +portoit propre banière en la bataille, sans les autres prisonniers qui +estoient de mendre dignité. Et quant tuit furent devant luy, il leur donna +les vies à tous, selon la débonnaireté et la grant pitié de son cuer, +jasoit ce que tuit cil qui estoient de son royaume et ses hommes liges, qui +avoient fait conspiration contre luy et sa mort jurée, et fait leur povoir +de luy occire, fussent coupables et dignes des chiefs perdre, selon les +loys et les coustumes du pays; en buies ou en aniaux furent mis et chargiés +en charrettes, pour mener ès prisons en divers lieux. + +L'endemain mut le roy et retourna à Paris. Quant il fu à Bapaumes, il luy +fu dit, fust voir fust mençonge, que le conte Regnaut devoit avoir envoyé +un message à Othon, et luy mandoit et conseilloit que il retournast à Gant +et là receust les fuitifs et rapareillast sa force pour renouveler la +bataille, par l'aide de ceux de Gant et des autres ennemis le roy. + +Quant le roy eut ces parolles entendues, il fu merveilleusement esmeu +contre le conte; lors monta en la tour ou luy et le conte Ferrant estoient +emprisonnés, qui estoient les deux plus grans de tous les prisons, et, si +comme ire et mautalent luy enortoit, il luy commença à reprochier tous les +bénéfices que il luy avoit fais, et dist ainsi: Que, comme il fust son lige +homme, l'avoit-il fait chevalier nouvel; comme il fust povre, l'avoit-il +fait riche. Et luy pour tous ses bénéfices, luy avoit rendu mal pour bien; +car luy et son père le conte Auberi de Dampmartin se tournèrent au roy +Henry d'Angleterre, et s'alièrent à luy en la nuisance de luy et du +royaume. Puis, après ce meffait, quant il voult à luy retourner, il luy +pardonna tout et le receut en grace et en amour, et luy rendi la conté de +Dampmartin qui luy[278] estoit escheue par droit, pour ce que son père, le +devant dit conte Auberi, l'avoit mesfaite et perdue, par jugement, quant il +s'alia à son ennemi et fu mort en Normandie en son service, et si luy +donna, avec tout ce, la conté de Bouloigne. Après tous ces bénéfices, le +déguerpi-il et s'alia au roy Richart d'Angleterre, et fu de sa partie +contre luy tant comme le roy Richart vesqui; et, quant il fu mort, il +retourna à luy et le receut en amistié de rechief; et, par dessus les deux +contés qu'il luy eust devant données, l'en donna-il depuis trois autres: la +conté de Moretueil, d'Aubemalle et de Varennes. Et, tous ces bénéfices +oubliés, lui esmut contre luy toute Angleterre, toute Alemaingne, toute +Flandres, tout Henaut et tout Brebant: et en l'année de devant prist-il ses +nefs au port de Dan, et plus: car il avoit sa mort jurée nouvellement avec +ses autres anemis, et s'estoit à luy combatu corps à corps, en champ de +bataille; et plus: car après ce qu'il luy eust la vie donnée et oublié tous +ses meffais selon sa miséricorde, avoit-il mandé, en comble de tout mal, à +l'empereur Othon et à ceux qui de la bataille estoient eschapés, que il +raliassent les fuitifs et recommençassent bataille contre luy. + + Note 278: _Luy estoit escheue_. A lui Philippe. + +«Tous ces maux,» dist le roy, «m'as-tu rendus pour tous ces bénéfices que +je t'ay fais; et, toutesfois ne te touldrai-je point la vie, puis que je la +t'ay donnée; mais je te mettrai en telle prison dont tu n'eschaperas devant +ce que tu aies punis tous ces maux que tu m'as fais.» + + +XIX. + +ANNEE 1214. + +_Coment le conte Regnaut fu emprisonné à Peronne._ + + +Après ce que le roy eut ainsi parlé au conte Regnaut, il le fist mener à +Peronne et mettre en trop fort prison et en fort buies[279] de fer qui +estoient jointes et enlaciées ensemble par moult merveilleuse subtilité; +et la chaienne qui fremoit de l'une à l'autre estoit si courte qu'il ne +povoit mie plainement passer demi-pas[280]; et parmi le milieu de celle +petite chaienne estoit fremée une grant de dix piés de long, de laquelle +l'autre chief estoit fremé en un gros tronc que deux hommes povoient à +paine mouvoir, toutes les fois que il vouloit aler à nécessite de nature. +Ferrant fu mené à Paris et mis en une neuve tour forte et haulte, au dehors +des murs de la cité, si est appellée la tour du Louvre[281]. + + Note 279: _Buies._ Entraves. + + Note 280: C'est-à -dire: Qu'il ne pouvoit avancer plus d'un demi-pas. + + Note 281: M. Geraut, éditeur ordinairement exact et très-judicieux du + _Paris sous Philippe-le-Bel_, a fait sur le _Louvre_ une observation + qui ne me paroît pas heureuse: «Quelques auteurs,» dist-il, «l'abbé + Lebeuf entr'autres, ont pensé qu'il devoit sa fondation à + Philippe-Auguste. Mais ce monarque n'a fait au Louvre qu'un _seul + ouvrage bien constaté_. C'est une tour que _Rigort_ appelle la Tour + neuve, ce qui implique _évidemment_ l'existence de constructions + antérieures.» (Page 367.) D'abord, ce n'est pas Rigord, mais + Guillaume le Breton qui a le premier parlé de la _Tour neuve_: + «Ferrandum in turri novâ extra muros inclusum arctæ custodiæ + mancipavit.» Et comment cette phrase, dans laquelle le Louvre n'est + pas même désigné, _impliqueroit-il évidemment_ l'existence de + constructions antérieures. L'_extra muros_ feroit plutôt conjecturer + le contraire. + +Le jour meisme de la bataille, fu Guillaume-Longue-Espée, conte de +Salebière, livré au conte Robert de Dreux, en celle intencion que il le +rendist au roy Jehan d'Angleterre, son frère, en eschange de son fils que +il tenoit en prison, si comme nous avons là sus dit. Mais le roy Jehan qui +avoit en hayne sa propre char, comme celluy qui avoit occis Artur son +nepveu, et vingt ans tenu en prison Aliénor, seur de celluy Artur, ne voult +rendre à change un estrange homme pour son propre frère. Une partie des +autres prisonniers furent mis en chastelet de grant pont et de petit +pont[282], et les autres furent envoyés parmi le royaume, en diverses +prisons. + + Note 282: «In duobus castellis, in capitibus utriusque pontis sitis + Parisiis.» (Guill. Arm., p. 101.) Ce passage atteste l'existence du + _Petit Châtelet_ en 1214: c'est-à -dire 82 _ans_ avant la mention + citée comme la plus ancienne, dans l'ouvrage de M. Geraut. (_Paris + sous Philippe-le-Bel_, page 450.) Voy. aussi dans le tome XVII des + _Historiens de France_ la liste précieuse de tous les prisonniers + faits à la bataille de Bouvines. + +Les anemis le roy qui furent pris en bataille n'avoient pas tant seulement +fait conspiracion contre luy, ainsois avoient les propres hommes le roy +joins et aliés à eux par promesses et par dons, comme Hervis le conte de +Nevers et tous les hommes d'oultre Loire. Tous les Mansiaux, les Angevins +et les Poitevins,--fors seulement Guillaume des Roches, seneschal d'Anjou, +et Juchel de Madiane et le viconte de Saincte-Susanne et maint autre[283] +--avoient jà promis leur faveur au roy d'Angleterre, celéement toutesvoies, +pour la paour du roy, jusques à tant que il fussent certains de la +bataille. Les anemis le roy avoient jà parti et devisé entr'eux tout le +royaume de France, ainsi comme tuit seurs de la victoire; et avoit +l'empereur Othon donné en promettant à chascun sa part: le conte Regnaut de +Bouloigne devoit avoir Péronne et tout Vermandois; le conte Ferrant Paris, +et les autres, autres cités et autres pays. Le conte Regnaut et le conte +Ferrant ne faillirent point à leur promesse; car Ferrant eut Paris, et le +conte Regnaut Péronne, non mie à leur honneur et à leur gloire, mais à leur +honte et à leur confusion. + + Note 283: «Excepto solo Willemo de Rupibus, senescallo Andegaviæ, + Juchello de Medianâ, vicecomite S. Susannæ et aliis quà m paucis.» + Juchel de Mayenne étoit sans doute vicomte de Sainte-Suzanne. + +Toutes ces choses que nous avons dites et retraites de leur présumption et +de leur traïson furent au roy contées certainement de ceux meismes qui +estoient de leur partie et parçonniers de leur conseil; car nous ne voulons +riens conter d'eux né de leur fais contre nostre conscience, tout soient-il +anemis du royaume, fors ce seulement que nous créons qui soit pure vérité. + + +XX. + +ANNEE 1214. + +_Du sort à la mère Ferrant. Et coment il fu mené en prison à Paris. Et de +la très grant joie que l'en fist au roy à Paris en son retour et en toute +France._ + + +Ainsi comme renommée tesmoingnoit, la vieille contesse de Flandres, +antain[284] le conte Ferrant d'Espaigne et née fille le roy de Portugal, +dont elle estoit appellée royne et contesse, voult savoir la fin et +l'aventure de la bataille. Ses sors getta, selon la coustume des Espagnols +qui volentiers usent de cel art[285], et receut tel respons: «L'en se +combatra: sera le roy abatu en celle bataille et marché et défoulé des piés +des chevaux, et si n'aura point sépulture; et Ferrant sera receu à Paris à +grant procession après la victoire.» + + Note 284: _Antain._ Tante. «Matertera.» + + Note 285 «Ab angelis qui hujusmodi artibus præsunt, secundùm morem + Hispanorum, tale meruerat habuisse responsum.» + (_Willelm. Brit._, p. 102.) + +Toutes ces choses peuvent estre exposées selon vérité à celluy qui bien +entent; car tout ainsi fu-il comme le sort raporta en double entendement, +selon la coustume du diable qui tousjours deçoit en la fin ceux qui le +servent, en parlant par fallace d'_amphibolie_. (Si vaut autant comme +sentence doubteuse.) + +Qui pourroit dire né deviser par bouche né penser de cuer né escripre en +tables né en parchemin, la très grant joie et la très grant feste que tout +le peuple faisoit au roy, ainsi comme il s'en retournoit en France après la +victoire? Les clers chantoient par les églyses doux chans et déliteux, en +louenge de Nostre-Seigneur; les cloches sonnoient à quarreignon[286] par +les églyses et par les abbayes; les moustiers estoient sollempnellement +aornés, dedens et dehors, de draps de soye; les rues et les maisons des +bonnes villes estoient vestues et parées de courtines et de riches +garnemens; les voies et les chemins estoient jonchiées de rainsiaux +d'arbre, de herbes vers et de nouvelles floretes; tout le peuple, haut et +bas, hommes et femmes, vieux et jeunes, acouroient à grans compaingnies aux +trespas et aux quarrefours des chemins; le villain et le moissonneur +s'assembloient, leur rastiaux et leur faucillons sus leur cous, car +c'estoit au temps que on cueilloit les blés, pour veoir et pour escharnir +Ferrant en liens, que il doutoient, un poi devant, en armes, pour les +assaus que il baioit à faire en France. Les villains, les vieilles et les +enfans n'avoient pas honte de le moquier et escharnir; si avoient trouvé +occasion de luy gaber par l'équivocation de son nom, pour ce que le nom est +équivoque à homme et à cheval. + + Note 286: _Quarreignon._ Carrillon. «Dulcisonas pulsationes.» + +Si avint d'aventure que deux chevaux, de la couleur qui tel nom met à +cheval, le portoient en une litière; et pour ce crioient par reproche que +deux Ferrans emportoient le tiers Ferrant, et que Ferrant estoit enferré +qui devant estoit si engressié que il repegnoit[287] et par orgueil +s'estoit contre son seigneur rebellé. Telle joie fist-on au roy, et à +Ferrant telle honte, jusques à tant qu'il vint à Paris. Les bourgois et +toute l'université des clers alèrent au roy à l'encontre et monstrèrent la +grant joie de leur cuer par les actions de dehors; car il firent feste et +sollempnité sans comparaison; et si ne leur souffisoit pas le jour, ainsois +faisoient aussi grant feste par nuit comme par jour, à grans luminaires, et +les clers meismement qui moult y firent grans despens. Car la nuit estoit +aussi enluminée comme le jour: si dura celle feste sept jours et sept nuis +continuelment. + + Note 287: _Repegnoit._ Donnoit des ruades. «Qui priùs impinguatus + dilatatus recalcitravit, et calcaneum in dominum suum elevavit.» + + +XXI. + +ANNEE 1214. + +_Coment le roy refusa l'aliance des Poitevins pour leur légièreté. Coment +il donna trèves au roy d'Angleterre, et coment il pardonna tout son +mautalent à aucuns des barons qui estoient souspeçonnés de traïson._ + + +Pou passa de jours après que les Poitevins, qui repostement avoient faicte +conspiracion contre le roy, furent merveilleusement espoentés de la +renommée de si grant victoire; et traveilloient en toutes manières coment +il peussent estre réconciliés au roy. Mais le roy qui par maintes fois +avoit esprouvé leur tricherie et leur desloyauté, et bien savoit que leur +amour et leur faveur estoit sans fruit et qu'elle est tousjours à grief et +à dommage à leur seigneur, les refusa, né ne se voult à eux accorder; ains +assembla ses osts et entra hastivement en Poitou où le roy Jehan estoit. + +Quant les osts fu venus jusques à un chastel qui est nommé....[288], riche +et fort et bien garni, le visconte de Thouars[289] qui estoit sage homme et +puissant et le plus haut homme de toute Aquitaine envoya messages au roy, +et luy supplièrent qu'il les voulsist recevoir en grace et en amour, ou que +il leur donnast trièves. Et le roy qui, selon sa coustume, avoit adès plus +cher à vaincre ses ennemis par paix que par bataille, reçut le visconte de +Thouars en concorde par la prière le conte Pierre de Bretaigne, cousin le +roy; si avoit la niepce le visconte espousée. + + Note 288: Le mot est laissé en blanc dans les meilleurs manuscrits. + Les autres portent: _Chinon_ ou _Roches_, et le latin: «Loudunum.» + Loudun, à cinq lieues de Thouars, vers le Saumurois. + + Note 289: Aimery. + +Le roy Jehan d'Angleterre, qui lors estoit au pays, à quinze mille[290] du +chastel où le roy estoit, ne savoit qu'il peust faire né devenir; car il +n'avoit lieu né retrait où il peust sauvement fouir, né il ne l'osoit +attendre[291] né issir contre luy à bataille. A la parfin envoya-il ses +messages au roy pour traictier d'aucune paix, ou toutesfois pour empetrer +trièves, sé il peust, en aucune manière. Les messages que il luy envoya +furent maistre Robert, légat de la cour de Rome, et le conte Renoufles de +Lincestre et pluseurs autres haus hommes. Tant fist le légat et les autres +messages que le roy par la débonnaireté de son cuer luy donna trièves qui +durèrent cinq ans; jasoit ce que il eust bien en son ost trois mille +chevaliers et plus, sans le grant nombre des autres sergens et gens à pié +et à cheval, par quoy il peust légièrement et en brief temps prenre toute +Acquitaine, le roy d'Angleterre et toute sa gent. + + Note 290: Quinze mille. Latinè: _Septemdecim_. + + Note 291 _Attendre._ Le latin ajoute: «Partenaci ubi erat.» + +Après ces choses faites, retourna le roy en France: là fu à luy à parlement +la femme le conte Ferrant et les Flamans, en la seiziesme kalende de +novembre. Là , leur octroia le roy que il leur rendroit Ferrant, contre la +volenté et l'opinion de sa gent, par telle condicion: que il luy donroit +cinq ans en hostage Godefroy, le fils au duc de Brebant; et que il +acraventeroient à leur propres despens tous les chastiaux et les +forteresces de Flandres et de Henault, et si rendroient raençon pour +Ferrant et pour chascun des autres prisonniers, selonc la quantité de leur +mesfais. (Par telle manière fu Ferrant et tuit les autres délivrés de +prison[292].) Du conte Hervis de Nevers et des autres qui estoient ses +hommes liges, que il avoit souspeçonneux de conspiration et de traïson, ne +voult-il autre vengeance prenre né mais que il leur fist jurer sus sains +que il seroient dès ores mais bons et loyaus à luy et à la couronne de +France. + + Note 292: Cette phrase a été ajoutée sans raison; Ferrand ne fut + délivré que sous la régence de Blanche de Castille. + + +XXII. + +ANNEE 1216. + +_Coment le roy fonda une maison qui a nom la Victoire, pour la victoire que +Dieu ot donnée à luy et à son fils. Et coment les Anglois traïrent +monseigneur Loys quant il fu passé en Angleterre._ + + +En ce temps que le roy Phelippe se combati en Flandres contre Othon et ses +autres anemis, si comme nous avons dit, estoit messire Loys en Anjou contre +le roy d'Angleterre et les Poitevins. Du siège du chastel de la Roche au +Moine[293] le leva (tout avant qu'il parvenist là [294],) et chaça +honteusement luy et tout son ost. Et, pour ce que le père et le fils orent +ces deux victoires tout en un meisme temps par la volenté de +Nostre-Seigneur, fonda le roy une abbaye, delès la cité de Senlis, qui a +nom la Victoire, (de l'ordre Saint-Victor de Paris, en honneur et en +remembrance de si grans victoires et dominations comme Dieu leur eut +données.) + + Note 293: _La Roche aux Moines_ est aujourd'hui un hameau dépendan + de la commune de Savennières, dans le département de Maine-et-Loire + (Anjou), entre Angers et Ancenis. + + Note 294: Cette phrase est ajoutée à tort. + +[295]Pou de jours passèrent après[296], que messire Loys, le fils le roy +Phelippe, appareilla grant ost et passa en Angleterre contre le roy Jehan. +Ceux de Londres le receurent liement, et maintes autres cités se rendirent +à luy; et presque tous les barons de la terre se donnèrent à luy et luy +firent féauté et hommage. Le roy Jehan, qui de ce fu moult espoventé, +s'enfouy et fu mort en pou de temps après. Quant les barons d'Angleterre +furent certains de sa mort, il couronnèrent son fils qui avoit nom Henry et +se tindrent à luy comme à leur seigneur. Lors déguerpirent monseigneur Loys +honteusement à leur us[297], car il brisièrent les seremens et les hommages +que il avoient fais; en France retourna quant il eut apperceu la faulseté +et la traïson des Anglois. Avant que le roy Jehan mourust, avoit-il jà mise +toute Angleterre en la protection et en la garde l'apostole Innocent et +l'en avoit fait hommage. + + Note 295: A compter de là , notre traducteur abandonne Guillaume le + Breton: la fin du règne de Philippe-Auguste est seulement ébauchée, + comme l'avoit été la fin du règne de Louis VII. L'interruption du + texte traduit de Guillaume le Breton doit donner à penser ou que + Guillaume acheva sa chronique long-temps après en avoir publié le + commencement, ou bien qu'un autre s'est chargé de nous transmettre le + récit des événemens, après la bataille de Bouvines. Dans tous les + cas, notre traducteur n'a pas eu égard à cette continuation: + l'histoire régulière de Philippe-Auguste, dans nos _Chroniques_, + s'arrête à l'année 1215, et jusqu'au règne de Louis VIII et même de + saint Louis, nous ne trouverons plus qu'un sommaire décoloré des + événemens. + + Note 296 Le latin dit seulement: _Post hæc_. Louis ne passa en + Angleterre qu'en 1216. + + Note 297: _Us._ Usage. Suivant leur habitude. J'ai suivi le + manuscrit n° 8299. Les autres portent _hues, heus_; ce qui ne + signifie rien. + +En ce temps, fu le conte Simon de Montfort conte Albigois, par la requeste +pape Innocent et par l'assentement le roy Phelippe, pour absorber et +estaindre l'érésie des Albigois et l'apostasie du conte Raymont de +Thoulouse. Toute la terre luy fu rendue, et luy firent tous féauté et +hommage. Mais cil de Thoulouse qui petit de force firent à brisier leur +seremens, garnirent la cité et se rebellèrent contre luy. Le conte assist +la ville et la fist merveilleusement assaillir; en cest assaut fu féru d'un +pierre d'un mangonnel que ceux de dedens luy lancièrent. Ainsi fenit le +preudomme sa vie comme martir au service Nostre-Seigneur, en deffendant la +foy crestienne. + +_Incidence._--Au mois de mars qui après fu, avint généraux éclipse de lune +en la quinziesme nuit du mois; si commença aux premiers cocs chantons, et +dura jusques à l'endemain à soleil levant. + +_Incidence._--En pou de temps après, célébra le pape Innocent concile en la +cité de Rome. Cil pape Innocent estoit homme de cler engin, de grant +prouesce, et de moult grant sens; à luy ne fu nul secons en son temps, car +il fist merveilles en sa vie: mors fu à Perose en cest an meisme que cil +concile fu célébré. + + +XXIII. + +ANNEE 1223. + +_De la mort le roy Phelippe et de ses vertus._ + + +_Incidence._--En ce temps que le mal de la mort prist le roy Phelippe, une +horrible comète apparut en Occident à donner signe de la mort de si grant +prince et du déchaiement du royaume de France. En l'an de l'Incarnacion mil +deux cens vingt-trois mouru Phelippe le bon roy au chastel de Mantes; roy +très sage, très noble en vertu, grant en fais, cler en renommée, glorieux +en gouvernement, victorieux en bataille. Le royaume de France crut et +mouteplia merveilleusement, et le droit et la noblesce de la couronne de +France. Il vainqui et surmonta maint noble prince et puissant qui à luy et +au royaume estoient contraires: tousjours fu escu à saincte églyse encontre +toute adversité. Il garda et deffendi l'églyse de Saint-Denys en France sus +toutes autres, comme sa propre chambre, par espécial privilège d'amour, et +monstra maintes fois par euvres la très grant affection que il ot tousjours +aux martirs et à leur églyse. Il fu jaloux et amoureux de la foy +crestienne: dès les premiers jours de sa jounesce il prist le signe de +celle saincte croix en quoy Nostre-Seigneur fu pendu, et le cousi à ses +espaules pour délivrer le sépulcre, et pour souffrir paine et travail pour +l'amour Nostre-Seigneur. Oultre mer ala à moult grant ost contre les anemis +de la croix, et traveilla loyaulment et entièrement jusques atant que la +cité d'Acre fust prinse. Et puis que il fu oncques débrisié et chéu en +vieillesse, il n'espargna point à son propre fils; ainsois l'envoya par +deux fois en Albigois, à moult grans osts, pour destruire la bougrerie de +la gent du pays. Si donna en sa vie et à sa mort grant somme d'avoir pour +soustenir la force des bons fils de saincte églyse contre les bougres +d'Albigois: il fu large semeur d'aumosnes par divers lieux. Il gist en +sépulture en l'églyse Saint-Denys en France (qui est sépulture des roys et +couronne des empereurs) noblement et honnourablement, si comme il +appartient à tel prince. + + +XXIV. + +ANNEE 1223. + +_Des roys, des barons et des prélas qui furent à son obit, ainsi comme par +miracle._ + + +L'en ne cuide pas que ce fust fait sans la divine pourvéance que tant de +prélas, de roys et de barons fussent assemblés d'aventure à l'obsèque de sa +sépulture. Car deux archevesques furent à son enterrement: Guillaume +archevesque de Rains et Gaultier archevesque de Sens; et vingt évesques: +Conrat évesque de Portue[298], cardinal et légat de la cour de Rome en la +terre d'Albigois; Panulphe évesque de Norvic, une cité d'Angleterre; de la +province de Rains, Guillaume évesque de Chaalons, de Biauvais Miles, de +Noyon Girars, de Loon Ansiau, de Soissons Jacques, de Senlis Garins, +d'Amiens Geffroy, d'Arras Ponce. De la province de Sens, de Chartres +Gautier, d'Aucerre Henry, de Paris Guillaume, d'Orléans Phelippe, de Miaus +Pierre, de Nevers Rogier. De la province de Roen, de Baieux Robers, de +Constance Hue, d'Evreux Guillaume, de Lisieux Guillaume. De la province de +Nerbonne, Fouques de Thoulouse. Tous ces prélas estoient lors assemblés à +Paris par le commandement l'apostole, pour la besoingne d'Albigois. + + Note 298: _Portue._ «Portuensis.» _Porto._ + +Guillaume archevesque de Rains et l'évesque de Portue célébrèrent ce jour +les deux grans messes de Requiem ensemble: c'est-à -dire à deux autels en un +meisme temps, ainsi comme tout d'une voix; en telle manière que les autres +évesques et les couvens respondirent aux deux ainsi comme à un seul. Là fu +présent le roy Jehan[299] de Jhérusalem qui lors estoit en France venu pour +le secours de la terre d'Oultre mer; et messire Loys, ainsné fils le roy +Phelippe; et Phelippe le mainsné, conte de Bouloingne et moult grant +multitude de barons du royaume. + + Note 299: _Jehan_ de Braine ou _de Brienne_. + +Ce sont les lais et le testament que le roy fist en sa derrenière volenté: +il laissa pour secourre la terre d'oultre mer, trois cens mille livres de +parisis, qui furent livrés au roy Jehan; cent mille, au Temple; à +l'ospital, cent mille livres; au conte Amaury de Montfort, cent mille +livres pour la terre d'Albigois garder, et vingt mille pour ramener sa +femme et ses enfans des mains de ses anemis[300]; cinquante mille livres +pour départir aux povres gens. Et si laissa grant somme d'avoir pour +restorer les torfais qu'il avoit fais pour ses guerres: si establi vint +moines prestres en l'abbaye de Saint-Denys en France par dessus le nombre +qui devant y estoit, qui sont tenus à chanter pour l'ame de luy. Mors fu en +l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur mil deux cens vingt et trois, de son +aage soixante et trois, et de son règne quarante-trois. + + Note 300: Le texte latin ne parle ici que de vingt mille livres + données à Amaury de Montfort, pour la délivrance de sa femme et de + ses enfans. + +(_Le manuscrit 8299 ajoute ici:_) + +«Lequel roy Phelippe, seurnommé Auguste, aïeul de saint Loys, puet-on véoir +honorablement enterré en l'églyse Saint-Denys, devant le mestre-autel. Et +en ycel jour et en ycelle meisme heure, Honoré, le pape de Rome, comme il +fust en une cité de Champaigne des Italiens, là li fu révélé par la volenté +divine et monstre, par la carité d'un chevalier, que il féist le service +pour le dit roy Phelippe. Lequel pape avec les cardinaus célébra pour le +dit roy le service et l'office des mors honnourablement. Ycil gentis et +vaillans roys de France Phelippes dit Auguste qui conquist Normandie, régna +quarante-trois ans. Après lequel roy Phelippe, Loys son fils, en la yde +huitiesme dou moys d'aoust fu couronnés à roy de France en l'an de son éage +vint-sixiesme avec Blanche sa feme, en l'églyse de Rains, de Guillaume, +arcevesque de celle cité.» + +_Cy fenissent les fais du bon roy Phelippe._ + +_Dans le manuscrit de Sainte-Geneviève décrit par l'abbé Lebeuf_ (Histoire +de l'Académie des Inscriptions, _tome_ XVI, _page_ 172 _et suiv._), _on +trouve les vers suivans, reproduits dans le manuscrit de la Bibliothèque +du Roi coté n° 8395._ + +Phelippes, rois de France, qui tant ies renommés, +Je te rens le romans qui des roys est romés. +Tant à cis travaillé qui Primas est nommez +Que il est, Dieu merci, parfais et consummez. + +L'on ne doit pas ce livre mesprisier né despire, +Qui est fais des bons princes, du régne et de l'empire; +Qui souvent y voudroit estudier et lire +Bien puet savoir qu'il doit eschiver et elire. + +Et dou bien et dou mal puet chascuns son prou faire: +Par l'exemple des bons se doit-on au bien traire, +Par les fais des mauvais qui font tout le contraire +Se doit chacuns du mal esloignier et retraire. + +Mains bons enseignemens puet-on prendre en ce livre; +Qui vuet des preudes omes les nobles fais ensuivre +Et leur vie mener, savoir puet à délivre +Coment l'on doit au siècle plus honestement vivre. + +Rois qui doit tel roiaume gouverner et conduire +Se doit par soy méismes endoctriner et duire, +Loiauté soustenir et mauvaistié destruire, +Que li mauvais ne puissent aus preudes omes nuire. + +Li princes n'est pas sages qui les mauvais atrait, +Li maus qui le mal pense fait de loing son atrait; +Et quant il voit son point si à tost fait tel trait +Dont il fait un fort homme mehenié et contrait. + +Les preudomes doit-on amer et chiers tenir +Qui volent en tous tems loiauté soutenir; +Car avant se lairoient par l'espée fenir +Que il féissent chose dont maux déust venir. + + * * * * * + +Ut benè regna regas, per que benè regna reguntur, +Hec documenta legas que libri fine sequntur: +Ut mandata Dei serves priùs hoc tibi presto, +Catholice fidei cultor devotus adesto. +Sancta patris vita per singula sit tibi forma, +Menteque sollicitâ sub eâdem vivito norma. +Ductus in etatem sis morum nectare plenus, +Fac geminare genus animi per nobilitatem. +Si judex fueris, tunc libram dirige juris, +Nec sit spes eris, nec sit pars altera pluris. +Et si bella paras in regni parte vel extrâ, +Certè litus aras nisi dapsilis est tibi dextra. +Cor quorum lambit sitis eris, unge metallo; +Non opus est vallo quem dextera dapsilis ambit. +Clamat inops servus, moveat tua viscera clamor, +Nec minuatur amor dandi si desit acervus. +Non te redde trucem cuique, nec munere rarum, +Murus et arma ducem nusquam tutantur avarum +Militibus meritis thesauri claustra resolve +Allice pollicitis, promissaque tempore solve. + +A quel roi Philippe ces vers furent-ils adressés? L'abbé Lebeuf et dom +Bouquet, qui les avoient reconnus dans le seul manuscrit de Ste-Geneviève, +n'ont pas un instant douté qu'ils n'eussent été faits pour +Philippe-le-Hardi. Le cinquième vers latin semble les avoir décidés: + +«Sancta patris vita per singula sit tibi forma.» + +En me rangeant à leur avis, je dois soumettre aux lecteurs quelques +observations: + +1° Ces vers, conservés par deux manuscrits, celui de Sainte-Geneviève, le +plus ancien, et celui de Charles V, le plus recommandable, terminent dans +ces deux leçons, non pas la vie de Philippe-le-Hardi, mais celle de +Philippe-Auguste. Bien plus: dans le volume de Sainte-Geneviève, la main +qui a tracé la vie de saint Louis est évidemment moins ancienne que celle +du scribe des Gestes de Philippe-Auguste et des vers que nous venons de +transcrire. + +Si donc le vers latin cité, si les allusions faites par l'ancien traducteur +au règne de Philippe-le-Hardi (voyez, entre autres lieux, le début du règne +de Hugues Capet), ne permettent pas de fixer avant le règne du fils de +saint Louis l'époque de la première compilation françoise de nos _Grandes +chroniques de France;_ d'un autre côté, l'endroit où les vers françois ont +été transcrits et la solution de continuité qui se fait remarquer depuis la +fin du règne de Philippe-Auguste jusqu'au commencement du règne de saint +Louis prouvent que le premier _historiographe_ s'est arrêté avant l'histoire +de Louis VIII, et que c'est à un second historiographe que nous devons la +rédaction des gestes de saint Louis. + +Ainsi les vers furent bien adressés à Philippe-le-Hardi par le premier +chroniqueur françois son contemporain; mais l'ouvrage qu'ils accompagnoient +ne se poursuivoit pas encore au-delà du règne de Philippe-Auguste. Voilà +pourquoi je conserve à ces vers la place qu'ils occupent dans les deux +seuls manuscrits où je les aie vus. Quant au traducteur, _qui Primas est +nommé_, j'en parle dans les dissertations qui termineront le dernier +volume. + + + + +CI COMENCENT LES GESTES + +LE ROY LOYS, PÈRE + +AU SAINT ROY + +LOYS. + + +I. + +ANNEE 1223. + +_De une courte généalogie des rois; et coment la ligniée Charlemaine fu +recouvrée en cestui; et coment saint Valeri s'apparut au roy Hues dit +Cappet._ + + +[301]En l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur mil deux cens et vingt et +quatre, le jour devant les ydes de juillet, trespassa de cest siècle +Phelippe, très renommé roy de France, qui conquist et ramena toute +Normandie en sa poesté. Après le roy Phelippe régna le roy Loys son premier +fils lui fu né de moult très noble dame, madame Ysabiau, fille Baudouin, +jadis conte de Henaut, et tint le royaume de France. En l'huitiesme jour +après les ydes du mois d'aoust, en ce meisme an, le jour de la feste saint +Sixte, le couronna à Rains l'archevesque Guillaume de Rains, et, avec luy, +ma dame Blanche sa femme, présent le roy Jehan de Jhérusalem, et présens +les princes du royaume de France; et avoit jà le roy Loys trente-six ans +d'aage. + + Note 301: _Les Gestes de Louis VIII_ sont la reproduction d'une + chronique latine anonyme, éditée dans les _Historiens de France_, + tome XVII, p. 302. Il me paroit évident que ce texte latin est frère + du texte françois, et qu'ils ont été faits par la même personne. Je + donnerois même volontiers la priorité au texte françois. Voyez ce que + j'ai eu déjà l'occasion de dire au sujet des _Gesta Ludovici + Junioris_, chap. 2 du règne de Louis-le-Jeune. + +En icel roy retourna la ligniée du grant roy Charlemaines[302] qui fu +empereur et roy de France, qui estoit faillie par sept généracions; car il +fu extrait de la ligniée Charlemaines de par sa mère, ainsi comme nous +dirons cy après. + + Note 302: Le premier traducteur avoit déjà dit tout cela. (Voyez + _Règne de Hugues Cappet_.) + +[303]Les François, si comme il apparut au commencement des gestes les rois +de France, pristrent naissance des Troiens et establirent leur royaume en +France. En l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur quatre cens quatre-vingt +et quatre ans régna le roy Childeric, descendu de la lignée des Troiens, si +prist la cité de Trèves; et régna, après luy, Clovis, son fils, qui tint le +royaume de France en force et en vigour, et l'escrut jusques au mont de +Pirene qui fait l'entrée d'Arragon. Icil Clovis reçut la grace du saint +baptesme par la main saint Remi, archevesque de Rains, avec ses songiés et +tout son lignage; et règnèrent béneureusement luy et ses hoirs au royaume +de France, jusques à l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur sept cens et +cinquante; excepté que par quatre-vingts et huit ans, dès le temps Clovis, +le roy mari saincte Batheut et fils le grant roy Dagobert, pour ce que les +rois n'orent point sens né force si comme il souloient, la puissance du +royaume fu gouvernée par les Maistres du palais, qui vaut autant à dire +comme seneschaux. + + Note 303: Voyez le début des _Chroniques_. + +Dont il avint que Pepin qui fu père Charlemaines-le-Grant, et estoit +descendu d'autel ligniée par Blitude, fille du premier Clothaire, roy de +France, fu maistre du palais, au temps le roy Childeric. Le roy Childeric +fu reprouvé des barons de France pour le petit sens dont il estoit et fu +mis en religion. Et lors fu esleu à roy de France, par l'autorité de +l'églyse de Rome[304] et par les barons du royaume de France, Pepin. Et le +couronna et sacra et ses deux enfans avec luy, en l'églyse Saint-Denys en +France, le pape Estienne; et fist establissement que toute leur ligniée, si +comme il descendroient, tenissent fermement et paisiblement l'éritage du +royaume de France; et escommenia tous ceux qui empeschement leur y +feroient. Laquelle ligniée de Pepin et de Charlemaines, son fils, régna et +tint le royaume jusques à l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur, neuf cens +et vingt six ans. Lors en ce temps avint que Hues, dit Cappet, conte de +Paris, envaï et prist le royaume de France, à soy; et ainsi fu transportée +la seigneurie du royaume de France de la ligniée Charlemaine à la ligniée +des contes de Paris, qui estoient descendus de la lignée des Sesnes, c'est +à dire de ceux de Sassoingne. + + Note 304: C'est là le texte de tous les manuscrits et c'est le sens + exact de l'ouvrage latin: «Auctoritate apostolicâ et electione + Francorum.» Mais dans le manuscrit de Charles V, on voit que ces mots + ont été biffés et remplacés ainsi: «Par _le conseil du pappe de Rome_ + et des barons du royaume.» Ce changement doit être le fait du roi + Charles V lui-même, qui ne pouvoit tolérer que l'_autorité_ du pape + eût jamais pu faire et défaire les rois de France. + +L'en treuve escript en la vie et ès gestes saint Richier et saint Valery de +Pontieu, que leur corps furent transportés de leur églyse à Saint-Omer en +Flandres, en l'églyse Saint-Bertin, pour la paour des Danois qui ores sont +nommés Normans, qui gastèrent le royaume de France au temps +Charles-le-Simple roy de France. Et quant il furent convertis à la foy, il +avint que les moines de Saint-Richier et de Saint-Valery les requistrent +des moines de Saint-Bertin; mais il les retindrent par la force Arnoul leur +conte de Flandres. Dont il avint que saint Valery s'apparu à Hues-le-Grant +conte de Paris, et luy dist en dormant: «Va à Arnoul, conte de Flandres, et +luy dis qu'il envoie nos corps de l'églyse Saint-Bertin en nos églyses +propres, car nous amons mieux à estre en nos propres églyses que en +estranges.» + +Hues demanda à saint Valery qui il et son compaingnon estoient? saint +Valery respondi: «Je suis appellé Valery et mon compaignon saint Richier de +Pontieu; fais isnelement ce que Dieu te mande par moy, et ne tarde mie.» +Hues manda à Arnoul et luy dit ce que Valery luy avoit commandé. Arnoul, le +conte de Flandres, eut orgueilleux courage et refusa à rendre les corps des +sains. Hues luy manda: «Arnoul, gardes que tu m'aportes honnourablement à +tel jour et à tel lieu les corps des sains; car sé tu ne le fais volentiers +et de gré, tu le feras après maugré toy.» + +Quant le conte Arnoul entendi le conte Hues, il fu moult espoventé et +doubta moult sa puissance. Lors fist faire isnelement fiertes d'or et +d'argent, esquelles il mist les corps des deux sains, et les aporta jusques +à Montreul. Illec les reçut Hues honnourablement et rapporta chascun saint +en leur lieu. Il avint en la nuit ensuivant que saint Valery s'apparu de +rechief à Hues et luy dist: «Pour ce que tu as fait, Hues, de par nous, ce +qui te fu commandé, tost et isnelement, nous te faisons assavoir que tes +successeurs régneront au royaume de France, jusques à la septiesme +ligniée[305].» + + Note 305: Voyez la même histoire, dans les Bollandistes, 26 avril: + «Liber miraculorum S. Richarii, Centulencis abbatis.» On la retrouve + dans Orderic Vital et dans Guillaume de Jumièges: mais le premier + traducteur des _Chroniques de Saint-Denis_, qui se fondoit alors sur + les Historiens normands, avoit dédaigné de rapporter cette légende. + +Selon ce qui est dit et ordenné, nous povons conter entièrement du temps +Hues Cappet, qui fu fils Hues-le-Grant conte de Paris, jusques au roy Loys +de qui nous traictons, sept généracions, et sept degrés descendus du +lignage Hues-le-Grant, conte de Paris. Hues Cappet fu le premier roy et +engendra le roy Robert; le roy Robert, le roy Henry; le roy Henry, le roy +Phelippe; le roy Phelippe, le gros roy Loys; Loys-le-Gros, le roy +Loys-le-Jeune; Loys-le-Jeune, le roy Phelippe, père de cestuy Loys dont +nous traictons, qui fu engendré en noble dame Ysabiau, fille Baudouin jadis +conte de Henaut. Le conte Baudouin descendi de noble dame Ermengart, jadis +contesse de Namur, laquelle fu fille Charles le duc de Loheraine, oncle +Loys le roy de France qui mourust le derrenier de la ligniée +Charles-le-Grant sans hoir, et auquel Charles duc de Loheraine Hues Cappet +tolli le droit du royaume de France, et le prist par force et le fist +mourir en prison à Orliens[306]; et jusques auquel Charles duc de +Loheraine, la ligniée de Pepin et Charles-le-Grant persévéra en la +poesté[307] du royaume de France. + + Note 306: On voit que notre véridique chroniqueur ne songe pas à + pallier l'usurpation de _Hugues Cappet_ qu'on a cependant essayé de + contester de nos jours. Avec un peu plus de réflexion, on se seroit + contenté de reconnoître que la race de Charlemagne étoit réellement + rentrée dans ses droits par le mariage de Philippe-Auguste avec le + dernier rejeton de cette grande lignée. Les Anglois, sous Charles VI, + se prévalurent beaucoup de ce passage des _Chroniques de Saint-Denis_ + pour contester l'autorité des termes prétendus de la _Loi salique_. + + Note 307: _Poesté._ Puissance, souveraineté. De _Potestas_. + +Et coment que cil Loys, dont nous traictons, eust la succession du royaume +après son père, il appert que l'estat du royaume est retourné à la ligniée +Charlemaines-le-Grant; et peut-l'en veoir par l'avision des deux corps +sains, saintRichier et saint Valery, que la translacion du royaume fu +faicte de la volenté Nostre-Seigneur. L'en trouve ès gestes des fais +d'Acquitaine escript, que pour ce fu la ligniée du grant Charlemaines +reprouvée, que il n'amoient né honnouroient saincte églyse si comme il +souloient; et chargeoient et grevoient plus les églyses que il ne les +acroissoient. Mais nous devons ce laissier, car ce appartient au jugement +Nostre-Seigneur qui mue le temps et transporte les royaumes à sa volenté, +si comme il est escript: _Règne est transporté de gent en gent pour les +tors, pour les injures et pour les mauvaistiés_[308]. Et de rechief: _Dieu +destruit les sièges des princes orgueilleux et fait seoir les humbles en +leur lieu_[309]. Et pour ce nous retournons à la matière devant proposée. + + Note 308: _Ecclésiaste, ch. X, v. 8._ + + Note 309: _Id., id., v. 47._ + +Le roy Loys quant il fu couronné, chevaucha et ala par son royaume et prist +les hommages de ses subgiés et receut. En ceste année meisme Amaury, conte +de Montfort, retourna d'Albigois en France par povreté, et laissa +Carcassonne et pluseurs chastiaux qui avoient esté conquis par grans +despens sur les mauvais herites d'Albigois, et avoient esté tenus des gens +de France long-temps. Le roy Jehan de Jhérusalem mut en cest an meisme de +Tours et prist l'escharpe et le bourdon pour aler à Saint-Jacques en +Galice, et retourna par Burc[3] en Espaingne, et prist illec à femme madame +Berengière, seur le roy de Castelle, nièce madame Blanche, lors royne de +France. + + Note 310: _Par Burc._ Ce mot est omis dans le latin, sans doute par + ce que l'auteur ne reconnoissoit pas ce lieu qui est _Burgos_. + + +II. + +ANNEE 1224. + +_Coment le roy mena son ost en Poitou et conquist La Rochelle._ + + +En l'an de l'Incarnacion mil deux cens vingt et quatre, ès nonnes du mois +de may, le roy Loys tint général parlement à Paris, auquel pape Honoré fist +rappeller la sentence qui estoit donnée contre les Albigois, qui estoient +tenus pour hérites; et leur donna indulgence de repentir et d'amender leur +vie, selon ce qui estoit contenu ès estatus du concile fait à Rome en +l'églyse Saint-Jehan-de-Latran. En ce meisme parlement fu denoncié et +esprouvé que Raymont, conte de Thoulouse, estoit bon crestien et vivoit +selon Dieu en la foy crestienne. + +Ne demoura pas moult que après la feste saint Jehan-Baptiste, le roy Loys +ala à Tours, et assembla grant compaingnie d'évesques et de prélas, et +grant ost de barons, de chevaliers et de sergens; puis vint au chastel de +Monstereul[311], et prist trièves jusques à un an à Aimery, viconte de +Thouars; et d'illec ala au chastel de Niort et l'assist[312]. Illec estoit +Savari de Maulion, et les gens le roy Henry d'Angleterre, qui gardoient et +deffendoient le chastel. Le roy Loys fist drecier ses perrières et ses +engins, et tourmenta si ceux qui le chastel gardoient, qu'il se doubtèrent +forment et rendirent le chastel, saufs leur corps et leur avoir; par telle +condicion que il n'iroient ailleurs fors en la Rochelle; et ce jurèrent-il +sus sainctes évangiles. + + Note 311: _Montreuil-Bellay_, entre Saumur et Thouars, sur + l'_Argenton_. + + Note 312: Les manuscrits les plus anciens ajoutent: «La veille de + feste Saint-Martin-le-Boullant,» ou le Bouillant. + +Après ce qu'il s'en furent partis, le roy fist garnir le chastel de Niort, +et mena son ost à Saint-Jehan-d'Angeli. Ceux de la ville, quant il sorent +la venue le roy, se doubtèrent moult et pristrent conseil et alèrent au +plus tost qu'il porent encontre luy, et se rendirent et receurent le roy +moult honnourablement en la ville. Le roy, qui fu moult lié de la +prospérité qui avenue luy estoit, se partist au plus tost qu'il peust +d'illec, et s'en tourna vers la Rochelle, et l'assist le jour des ydes de +juing. Il fist drecier ses engins devant les murs, et greva trop forment +ceux de la ville. Mais Savary de Maulion et trois cens chevaliers, et +pluseurs souldoiers qui dedens estoient, deffendirent et tindrent le +chastel forment et viguereusement contre le roy et sa gent. + +Ainsi comme le siège et la guerre eut jà duré par dix-huit jours, il avint +que le clergié et les religions et le peuple de Paris s'esmurent et alèrent +solempnellement, nus piés et en langes, dès l'églyse Nostre-Dame jusques en +l'abbaye Saint-Antoine, pour que Dieu envoyast victoire au roy de France; +et furent à ceste procession trois roynes: ma dame Ingebour, jadis femme au +roy Phelippe, ma dame Blanche femme le roy Loys, ma dame Berengière femme +le roy Jehan de Jhérusalem. L'endemain de ceste procession avint, si comme +Dieu le voult, que contens et descort mut entre Savari de Maulion et autres +chevaliers qui le chastel de la Rochelle gardoient, pour ce qu'il +trouvèrent pierres et bran[313] en une huche au lieu d'argent que il +cuidoient que le roy d'Angleterre leur eust envoyé pour la guerre +maintenir. Et pour ce et pour la doubtance que il orent du roy Loys, qui, +de jour en jour, les faisoit assaillir forment, luy rendirent le chastel, +sauve leur vie, et s'en fouyrent en Angleterre. En ceste manière les +Anglois, qui longuement s'estoient atapis en la terre d'Acquitaine, se +départirent à envis ou volentiers du royaume de France. + + Note 313: _Bran._ Son. Les manuscrits les plus anciens racontent tout + cela en d'autres termes. + +Quant les Limosins, tuit ceux de Pierregort et tuit ceux de çà la Garonne +oïrent dire que la Rochelle estoit prise, il vindrent au roy et luy firent +hommage volentiers, et de gré luy jurèrent loyauté à tenir[314]. Le roy +Loys mist garde à la Rochelle, et si prist les seremens des bourgois de la +ville et repaira à moult grant léesce en France. + + Note 314: «Exceptés les Gascoings qui sont entre la Guarone et le + fleuve courant.» (Msc. 8396.-2 et en général les plus anciens.) + +_Incidence._--Dedens les octaves de l'Assumpcion Nostre-Dame, concile +général fu tenu à Montpellier, de l'auctorité et commandement le pape +Honoré, qui avoit mandé et donné en commandement à l'archevesque de +Nerbonne que la paix que le conte Raimont de Thoulouse et les autres barons +d'Albigois avoient promis à tenir à saincte églyse feust oïe diligemment, +et que l'archevesque le recommandast au pape dessoubs son seel enclose. +L'archevesque de Nerbonne assembla ses prélas, évesques, abbés et clers de +toute la diocèse de Nerbonne, et prist le serment du conte de Thoulouse et +de tous les barons de la terre d'entour que il tendroient la terre +paisiblement et seurement, et obéiroient à l'églyse de Rome; et +restabliroient aux clers et aux chanoines leur rentes entièrement, et +rendroient les dommages à quarante mille mars d'argent dedens trois ans, et +feroient justice sans demeure de ceux qui seroient attains et convaincus de +hérésie; et osteroient, selonc ce qu'il pourroient de tout leur province, +la mauvaistié de hérésie. + +Es octaves de la Saint-Martin d'yver ensuivant, le roy Loys de France et le +roy Henry d'Alemaingne, fils Federic l'empereur, qui de la volenté son père +avoit esté nouvellement couronné en roy d'Alemaingne, assemblèrent à +Vaucoulour, pour traictier d'aucun prouffit pour les deux royaumes. + + +III. + +ANNEES 1224/1225. + +_Coment Savari de Maulion laissa les Anglois et vint au roy de France. Et +coment le roy d'Angleterre envoia son frère pour le pays d'Aquitaine +recouvrer._ + + +Savari de Maulion qui parti s'estoit de la Rochelle avec les Anglois pour +querre secours au roy d'Angleterre, comme il fu passé oultre mer, +s'aperceut que les Anglois ne se fioient point bien en luy, ains le +vouloient prenre et lier[315]; pour laquelle chose, il eschapa au plus tost +qu'il peust d'eux, et si vint au roy Loys de France et se soubmist à luy et +luy fist hommage de tout ce qu'il tenoit. Quant le roy d'Angleterre oï ce, +si fu forment dolent, et assembla tous ses barons et les prélas de son +royaume, et leur requist que il fussent aidans à conquerre Acquitaine. Les +prélas et les barons orent pitié du roy: si se conseillèrent et offrirent +au roy, aussi le clerc comme le lay, comment il li otroièrent la quinziesme +partie de tous leurs biens meubles. Le roy Henry, après ceste promesse, +assembla moult grant ost et toute sa navie, et envoya son frère le conte +Richart de Cornuaille à tout trois cens nefs bien garnies de gens et +d'armeures, vers la cité de Bourdiaux: les nefs orent bon vent, tantost +vindrent au port sans dommage nul. Quant le conte Richart et sa gent toute +furent à terre, il vint à un chastel qui est nommé Saint-Machaire[316], si +mist devant le siège et le prist par force. + + Note 315: «Et il sot la desloiauté des _Anglois_ (sic) qu'il avoit + par plusours fois esprouvée.» (Msc. 8396-2.) + + Note 316: _Saint-Machaire._ Sur la Garonne, à trois lieues au-dessous + de _La Réole_. + +Quant le chastel fu pris, il destruit la terre et le pays d'environ. Et +après vint à une ville qui est nommée la Rochelle[317], et mist devant son +siège, et la greva moult forment. Mais la gent de la ville qui fu +introduite en armes, se tint longuement contre ses anemis et les desconfist +par pluseurs fois. Quant le conte Richart et les Anglois virent ce, si +furent moult dolens et moult courouciés; si les prisrent à assaillir de +jour en jour plus forment. Mais quant ce seut le roy de France Loys, il +envoya son mareschal, à tout grant plenté de chevaliers et de sergens et de +souldoiers pour secourre la ville. Quant le conte Richart et ses Anglois +apperceurent que le secours venoit du roy de France, il guerpirent le siège +et leur vindrent à l'encontre sus le fleuve que l'en appelle Dordonne; et +illecques s'arrestèrent les gens le roy de France qui oultre ne porent +passer pour le fleuve, et vindrent à un chastel qui est nommé Limeul[318] +qui se tenoit au roy d'Angleterre, et puis l'assistrent et firent tant +qu'il le pristrent par force; puis entrèrent en la terre au seigneur de +Bergerac, et soubmirent luy et sa gent sous la poesté et en la seigneurie +le roy de France. + + Note 317: _La Rochelle._ Erreur; il falloit: _La Réole_. + + Note 318: _Limeul_, pris du confluent de la Vezère et de la Dordogne, + à cinq lieues de _Sarlat_. + +Quant le conte Richart et les Anglois seurent ces choses, il n'osèrent puis +combatre aux François; ainsois retournèrent au plus tost qu'il peurent en +Angleterre. + +_Incidence._--Il avint en l'an Nostre-Seigneur mil deux cens vingt et cinq +au mois d'avril, que un homme vint en Flandres, et dist que il estoit le +conte Baudouin de Flandres, jadis empereur de Constantinoble, et que il +estoit eschappé ainsi comme par miracle de la charte des Griex. Pluseurs +gens grans et petis de la conté de Flandres virent que il ressambloit +merveilleusement au conte Baudouin, et apperceurent, par ses dis, assez de +signes que il avoient jadis veus au conte Baudouin; si le receurent à conte +et à seigneur. Et pour ce que il avoient en haine la contesse Jehanne fille +le conte Baudouin, il la déjectèrent et luy tollirent presque toute la +terre, c'est assavoir la conté de Flandres (et s'aerdirent[319] du tout au +faux Baudouin). Quant la contesse se vit dejectée en telle manière de sa +terre, qui estoit proprement son héritage, elle fu merveilleusement +desconfortée, et pour ce vint-elle au roy de France Loys, et luy pria, pour +Dieu, qu'il eust pitié de luy[320], et luy monstra raison pour quoy il +povoit et devoit estre esmeu, et restablir luy, sa terre et sa conté. + + Note 319: _S'aerdirent._ S'attachèrent, adhérèrent. + + Note 320: _Luy._ Elle. + +Le roy Loys eut pitié de la contesse, et vint à Péronne à tout grant plenté +de barons et de chevaliers, et manda illec celluy qui faignoit estre le +conte Baudouin; et luy donna en conduit sauf aler et sauf venir pour +monstrer ses raisons contre la contesse. Cil qui bien cuidoit avoir gaignié +la conté par faulseté vint à Péronne, à tout grant plenté de gent, et fist +contenance moult grant et moult orgueilleuse. + +Le roy luy demanda de moult de choses et especiaument où il avoit fait +hommage au roy Phelippe son père et où il avoit esté fait chevalier. Quant +cil apperçut les demandes le roy, si se doubta forment, et commença à +querre aloingnes de respondre, ainsi comme par orgueil. Le roy qui bien vit +et apperçut la folie et l'orgueil de luy fu courroucié, si luy commanda que +il luy vuidast dedens trois jours sa terre et son royaume et luy donna +conduit à repairier. Icil qui eut oï le commandement le roy retourna au +plus tost qu'il peut à Valenciennes, et illec fu laissié de tous ceux qui +le suivoient. Quant il se vit seul et débouté du règne, si se tapi et fouy +ainsi comme un marchant en la terre de Bourgoigne, mais illec fu pris d'un +chevalier qui le trouva et le ramena à la contesse de Flandres. Quant la +contesse le tint, si le fist jetter en chartre; et puis le prisrent ses +gens, et luy firent divers tourmens, et au derrenier le pendirent comme +faux et dampné[321]. + + Note 321: Tous les historiens contemporains ont raconté l'histoire du + fauxBaudouin; mais Philippe Mouskes est celui de tous dont le récit + est le plus curieux et le plus détaillé. Voyez l'excellente édition + qu'a donnée de ce poète M. de Reiffenberg. + +En cest an meisme, Romain, diacre et cardinal de l'églyse de Rome, vint +légat en France, environ la feste saint Pierre et saint Pol apostres, et +ala de Tours à Chinon avec le roy Loys de France. Là furent pourloigniées +les trièves entre le roy de France et Aymery, le viconte de Thouars, +jusques à la feste de la Magdeleine en suivant; et tantost après retourna +le roy à Paris et tint son parlement illecques. La veille de la Magdeleine +vint Aimery, le viconte de Thouars, devant le roy et le légat de Rome, et +luy fist hommage, présens les messages le roy d'Angleterre qui lors +estoient venus à court. + +Après ce parlement, droit environ la purification Nostre-Dame, le roy, les +prélas et les barons de France s'assemblèrent à Paris; et prisrent pluseurs +des contes la croix par la main Romain, diacre cardinal, pour aler sus les +Albigois hérites. + + +IV. + +ANNEE 1226. + +_Coment le roy conquist Avignon et trespassa de ce siècle à Montpencier._ + + +En l'an de grace mil deux cens vingt et six, au mois de may, le roy de +France Loys et tous les croisiés de son royaume s'assemblèrent en la cité +de Bourges, et se mistrent à la voie par la cité de Nevers et de Lyon, et +vindrent à Avignon, noble cité et fort à conquerre et à prendre. Ceux de +celle cité estoient et avoient jà esté entredis et escommeniés par +l'auctorité de l'églyse de Rome par l'espace de sept ans pour l'orde +punaisie du péchié de hérésie. Quant le roy fu devant la cité d'Avignon, il +cuida paisiblement passer parmi, luy et son ost, par une convenance de paix +que il avoit faicte aux bourgois de la ville; mais il luy cloïrent les +portes, si que le roy et sa gent demourèrent dehors. + +Le roy s'esmerveilla moult de ce qu'il avoient fait, et lors prist en son +cuer force et vigueur, et fist asségier la ville tantost en trois lieux; et +commença cil siège la veille saint Andrieu l'apostre. Lors fist le roy +drecier engins, tresbuchiés et perrieres qui jettoient espessement à la +cité. Mais ceste chose valut peu, car ceux de dedens se deffendoient moult +forment, et firent au roy et à sa gent moult de dommages. Le siège dura +ort et aspre jusques à la feste de l'assumption Nostre-Dame, auquel furent +mors de dars volans, de pierres de mangonniaux, et de propre morine[322], +bien près de deux mille des gens du roy. A ce siège mourut le conte de +Saint-Pol qui estoit nommé Guy, et fu féru d'une pierre d'un mangonnel; +dommage fu, preudomme estoit et preu aux armes et ferme en foy. Illec +trespassa de cest siècle l'évesque de Limoges. Le conte de Champaigne +Thibaut se départi du siège, et vint en son pays, sans congié demander au +roy né au légat de Rome Romain, diacre et cardinal. + + Note 322: _Morine._ Mortalité. «Infirmitate propriâ.» Je n'ai pas vu + ce mot ailleurs. + +Quant le roy vit ceux de la cité si fort contre luy tenir, si jura et dist +que il ne se départiroit du siège jusques à tant qu'il auroit la cité +conquise. Ceux d'Avignon seurent assez tost la volenté et le serement le +roy, et coment il les avoit pris en grant haine; il se doubtèrent moult et +orent conseil ensemble, si envoyèrent deux cens des meilleurs hommes de la +ville pour ostage au roy, et jurèrent que il seroient en la volenté le roy +et de l'églyse de Rome, ainsi comme le cardinal diroit. + +Ceste ordenance faite, le roy et sa gent entrèrent en la cité; lois +commanda que les fossés feussent emplis rés à rés de terre; et fist abatre +et araser trois cens maisons[323] ou environ qui estoient en la cité, et +les murs de la ville jusques au pié. Le cardinal absoult la ville et y mist +moult de bonnes coustumes; et aussi fist ordener et sacrer en évesque un +moine de Clugny nommé maistre Nicole de Corbie[324]. + + Note 323: A tours batailleres. (Msc. 8396.-2). + + Note 324: Là fu sacrés Nicolas, abés de Cligny, qui fu nez de Corbie. + (Msc. 8396.-2.) + +Après ces choses le roy issi d'Avignon à tout son ost et s'en vint par +Prouvence. Les cités et les chastiaux et les forteresces se rendirent à luy +en paix sans guerre faire jusques à quatre lieues assés près de +Thoulouse[325]. Quant le roy vit ce, si establi et ordena en son lieu, +garde de toute la terre et de toute la contrée, un sien chevalier, Ymbert +de Biaujeu, qui estoit de son lignage, et s'appareilla pour retourner en +France. Le jeudi devant la feste de Toussains s'esmu pour retourner, et +chevaucha tant qu'il vint à Montpencier en Auvergne; là acoucha malade +d'une moult grant enfermeté, et mourut le dimence emprès les octaves de +Toussains. Jhésucrist en ait l'ame! car bon crestien estoit, et avoit esté +tousjours de très grant saincteté et de grant pureté de corps tant comme il +fu en vie; car on ne treuve pas que il eust oncques à faire à femme, fors à +celle que il prist en mariage. + + Note 325: «Ainsinc com li rois s'en repairoit, si mourut + l'arcevesques de Rains et li quens de Namur. De ce pestilent siège en + repaira po de sains. Par tot France ot grant mortalité.» + (Msc. 8396.-2.)--«Li quens de Namur, cousin au roy de France et frère + Henry l'empereur de Constantinoble.» (N° 218, Suppl. franç.) + +Assez sont qui dient que par la mort le roy fu acomplie la prophécie de +Mellin qui dist: _In monte ventris morietur leo pacificus_; c'est à dire: +«Au mont du ventre mourra le lion paisible.» Le roy Loys fu en sa vie fier +comme un lion envers les mauvais, et paisible merveilleusement envers les +bons; né on ne trouve mie que oncques roy de France fors cil mourust à +ontpencier. Après ce que le bon roy fu trespassé de ce siècle, si fu +apporté à Saint-Denys en France; illec fu enterré delès son père le bon roy +Phelippe[326]. + + Note 326: «Honnorablement en or et en argent. Lequel pluseurs qui à + Saint-Denis vont voient au temps d'ore, ainsi noblement et + honnorablement enterré. Trois ans régna icil roy Loys et lessa à la + royne Blanche sa femme pluseurs enfans, c'est assavoir: Phelippe, son + premier fils, qui morut en s'enfance et fu enterré en l'églyse + Notre-Dame de Paris; et puis monseigneur saint Looys, Robert le conte + d'Artois, Aufour le conte de Poitiers, et Charles le conte d'Anjou et + de Provence qui puis fu roy de Sezille. Et une fille Ysabel, qui fu + de sainte vie sans estre mariée, et gist au moustier des Cordelières + delez Saint-Clooust que l'on appela Lonc-Champ, que messire saint + Looys fonda à sa requeste. Un autre fils ot que l'en appela Jehan qui + morut en s'enfance et fu enterré en l'églyse de Beaumont.» (N° 218, + Supp. fr.) + + * * * * * + +A la loenge et à la gloire de la benoite et inséparable Trinité, Dieu, +Père, Fils et Saint-Esperit, je qui à présent sui comis de vraiement mestre +en escript tous les fais des roys de France régnans en mon temps, expose et +met en françois la vie du glorieus roy monsieur saint Loys[327]. + + Note 327: Ce préambule ne se trouve que dans le manuscrit de + Charles V; il doit pourtant être de l'historiographe qui le premier + ajouta aux _Grandes Chroniques de France_ la vie de saint Louis. + +On a dit plusieurs fois bien à tort que cette vie de saint Louis n'offroit +que la traduction du latin de Guillaume de Nangis. Elle en diffère +essentiellement; elle entre dans mille détails particuliers, et raconte +beaucoup de faits qu'on chercheroit vainement partout ailleurs. C'est, en +un mot, à compter de saint Louis, que les _Chroniques de Saint-Denis_ +présentent un _ouvrage original_. + +Avec le règne de Louis VIII s'arrête le texte des _Chroniques de +Saint-Denis_, publié jusqu'à présent dans la grande collection des +_Historiens de France_. + + + + +CI COMENCE LA VIE MONSEIGNEUR +SAINT +LOYS. + + +Nous devons avoir en mémoire les fais et les contenances de nos devanciers, +et nous devons remirer ès anciennes escriptures qui parlent des +preudeshommes et de leur vie: si comme fu monseigneur Saint Loys qui se +contint si honnestement en son royaume qui est de terre et de boe, qu'il en +conquist le royaume des cieux que nul prince né autre ne luy peut jamais +oster[328]. + + Note 328: Ce préambule est le sommaire de celui que Guillaume de + Nangis a fait pour ses _Gesta S. Ludovici noni Francorum regis_. Voy. + _Du Chesne_, tome V, p. 326. + + +I. + +ANNEE 1226. + +_Coment le père Saint Loys ala en Albigois._ + + +Si comme le père monseigneur Saint Loys voult aler en Albigois, il laissa +son royaume à garder à la royne Blanche sa femme et ses enfans, et s'en +vint à la cité d'Avignon, et l'assist à grant force de gent. Tant les tint +estroictement et tant fist ruer perrières et mangoniaux, qu'il ne le porent +endurer; si se rendirent et se mistrent du tout à sa volenté. Le roy prist +toute la contrée en sa main, et mist ès bonnes villes et ès forteresces, +baillis, seneschaux, viguiers, maires, prévos et sergens d'armes, pour +garder sa terre et toute la contrée de par luy en son nom. Et aussi leur +commanda que tous ceux qu'il pourroient trouver entechiés du vice d'érésie +et qui fussent de riens contre la foy, tantost fussent ars et mis au feu et +en charbon sans nul rachatement. + +Après ce, il establi les evesques et les prélas et leur chapelains en leur +églyses, que les mescréans avoient chaciés. Quant le roy eut ainsi restabli +la foy crestienne en Albigois, si s'en retourna vers France. Si comme il +vint près d'un chastel que l'en appelle Montpancier, il convint que la +prophécie Mellin fust accomplie qui dist: _In monte ventris morietur leo +pacificus_. C'est-à -dire à Montpancier mourra le lion paisible et +débonnaire: car une maladie le prist le jour qu'il vint au chastel, dont il +mourut. Aporté fu à Saint-Denys en France, et mis en sépulture delès le roy +Phelippe son père, l'an mil deux cens vingt et six. + + +II. + +ANNEE 1226. + +_Coment Saint Loys fu couronné en la cité de Rains._ + + +[329]Au moys après que le roy Loys fu trèspassé, Saint Loys son fils, qui +n'avoit pas douze ans acomplis, fu mené à Rains; et manda l'en l'évesque de +Soissons pour l'enfant coronner, pour ce qu'il n'avoit adonc point +d'archevesque à Rains. L'évesque de Soissons vint à Rains à grant +compaignie de prélas et du clergié, et enoingt et sacra l'enfant, et luy +mist la couronne en la teste; et dist les prières et les paroles qui +afièrent à dire à tel dignité. + + Note 329: Ici commence l'ouvrage de Guillaume de Nangis; mais, dans + ce qu'il en emprunte, notre chroniqueur n'a pas suivi la traduction + ancienne publiée à la suite de Joinville et d'après un manuscrit de + Colbert, dans la grande édition de 1761, dite _du Louvre_. La sienne + est en général plus correcte et, d'ailleurs, débarrassée de beaucoup + de superfluités. + +Quant l'enfant fu couronné, il s'en vint à Paris là où il fu receu à moult +grant joie du peuple et des gens du pays. La royne Blanche sa mère le fist +moult bien endoctriner et enseignier, car elle l'avoit en garde par raison +de tutele et de bail; et luy quist gens de conseil les plus preudeshommes +et les plus sages que on peust trouver, qui resplendissoient de droicture +et de loyauté pour les besoingnes du royaume gouverner, autant clers comme +lais. Ce fu fait le premier dimenche de l'avent Nostre-Seigneur. + + +III. + +ANNEE 1227. + +_Coment les barons de France murmurèrent contre le saint roy._ + + +En celluy an meisme que l'enfant fu couronné, Hue le conte de la Marche, +et Pierre Mauclerc duc de Bretaingne, et Thibaut le conte de Champaigne +parlèrent ensemble et commencièrent à murmurer contre le jeune roy; et +distrent que tel enfant ne devoit pas tenir royaume; et que celluy seroit +moult fol qui à luy obéiroit, tant comme il fust si jeune. Lors firent +aliances ensemble et promistrent que il n'obéiroient né à luy né à son +commandement. Tantost qu'il se furent départis, le duc de Bretaingne fist +garnir deux fors chastiaux et deffensables: l'un à nom Saint-Jacques de +Buiron[330], et l'autre Belesme. Le père Saint Loys le[331] bailla à garder +au duc de Bretaingne, pour ce qu'il estoit fort et deffensable, quant il +ala sur les Albigois. + + Note 330: _St-Jacques de Buiron._ Latin: _S. Jacobum de Beveron_. + Tillemont reconnoît ici _Saint-James de Beuvron_, en Normandie; sans + doute _St-James_, dans l'Avranchin, à quelques lieues de Pontorson. + --Belesme-est dans le Perche. + + Note 331: _Le._ Il falloit: _Les_, comme le latin. + +Nouvelles vindrent au roy que le duc garnissoit ses forteresces et ses +chastiaux, et qu'il avoit en son aide le conte de la Marche et Thibaut de +Champaigne pour aler contre luy et pour luy grever. Si se conseilla à sa +mère et à ses barons: si luy fu loé qu'il alast hastivement contre le duc, +pour ce qu'il avoit premier garni ses chastiaux. Lors manda chevaliers et +sergens d'armes, et assembla grant ost pour aler là , et se mistrent à voie +pour aler droit à la charrière de Charcoy[332]. + + Note 332: _La charrière du Charcoy_. Variantes: _Querrière de + Turquey_,--_de Surquey_. Latin: «_Ad quarreriam de Curcetio_.» Je + crois que c'est aujourd'hui le village de _Charcé_, dans le + _Saumurois_, près de _Brissac_. + +Avec le jeune roy estoit un cardinal de Rome qui estoit venu en France de +par le pape, et Phelippe conte de Bouloingne, oncle le roy, et Robert conte +de Dreux, qui estoit frère au duc[333]. Quant Thibaut le conte de +Champaigne vit l'ost de France venir là où il avoit[334] tant bonne +chevalerie et tant bonne gent, si se pensa que s'il se tenoit longuement +contre le roy que il luy en pourroit bien mescheoir; si se parti de ses +compagnons au point du jour, pour ce qu'il ne l'apperceurent et s'en vint +au roy; et le pria qu'il luy voulsist pardonner son mautalent, et que plus +ne seroit contre luy. + + Note 333: Au duc de Bretagne. + + Note 334: _Où il avoit._ Où il se trouvoit. + +Le roy qui estoit enfant et débonnaire le receut en grace et luy pardonna +on mautalent. Après il manda au duc et au conte de la Marche qu'il +venissent à son commandement ou qu'il venissent contre luy à bataille: et +il luy mandèrent que volentiers feroient paix à luy, mais que il leur +donnast jour et lieu là où il pourroient parler de paix et de concorde. +Quant le roy eut oï les messages, si leur assigna jour au chastel de +Chinon, et fist retourner son ost en France; et puis s'en ala à Chinon, et +là les attendi au jour qui estoit establi. Mais il ne vindrent né ne +contremandèrent; si les fist semondre de rechief; oncques pour ce ne +vindrent; la tierce fois furent semons et sommés. Lors parlèrent ensemble +le conte et le duc, et distrent que à ceste fois ne pourroient venir à +chief du roy[335]; si luy envoyèrent messages, et distrent que volentiers +venroient parlera luy à Vendosme, mais qu'il eussent sauf aler et sauf +venir. Le roy leur octroya; lors vindrent à Vendosme, et amendèrent au roy +de leur outrage et de leur meffait, tout à sa volenté. Le roy qui fu jeune +et débonnaire leur octroya paix et amour, mais qu'il se gardassent de +mesprendre[336]. + + Note 335: _Venir à chief._ Nous disons aujourd'hui: _Venir à bout_. + + Note 336: Notre chronique, tout en s'aidant du récit de Nangis, a + raconté les dernières circonstances de l'accord des barons d'une + manière plus claire et plus vraisemblable. + + +IV. + +ANNEE 1227. + +_Du descord qui fu entre les barons et le roy de France._ + + +L'an après ensuivant, par le conseil Pierre Mauclerc, duc de Bretaingne et +Hue le conte de la Marche, descort mut entre le roy et les barons de +France. Et maintenoient les barons contre le roy, que la royne Blanche, sa +mère, ne devoit point gouverner si grant chose comme le royaume de France, +et qu'il n'appartenoit pas à femme de telle chose faire[337]. Et le roy +maintenoit contre ses barons qu'il estoit assez puissant de son royaume +gouverner, avec l'aide des bonnes gens qui estoient de son conseil. Pour +ceste chose murmurèrent les barons, et se mistrent en aguait comme il +pourroient avoir le roy pat devers eux, et tenir en leur garde et en leur +seigneurie. + + Note 337: Les griefs des barons sont résumés dans ce dernier couplet + d'un Serventois de Hues d'Oisy, l'un des plus ardens ennemis de + Thibaut de Champagne: + + Bien est France abatardie, + Signor baron, entendés, + Quant feme l'a en baillie, + Et telle comme savés. + + Il et elle, lez à lez, + La tiennent de compaignie; + Cil n'en est fors rois clamés + Qui piechà est couronés. + + (_Romancero François_, page 188.) + +Si comme le roy chevauchoit parmi la contrée d'Orlians[338], il luy fu +annoncié que les barons le faisoient espier pour prendre. Si se hasta moult +d'aler à Paris, et chevaucha tant qu'il vint à Montlehery. D'illec ne se +voult départir pour la doubtance des barons; si manda à la royne, sa mère, +que elle luy envoyast secours et aide prochainement. Quant la royne oï ces +nouvelles, si manda tuit les plus puissans hommes de Paris et leur pria +qu'il voulsissent aidier à leur jeune roy: et il respondirent qu'il +estoient aprestés du faire, et que ce seroit bon de mander les communes de +France, si que il fussent tant de bonne gent que il peussent le roy jetter +hors de péril. La royne envoya tantost ses lettres par tout le pays, et si +manda que l'on venist en l'aide à ceux de Paris, pour délivrer son fils de +ses ennemis. Et s'assemblèrent de toutes pars à Paris les chevaliers +d'entour la contrée et les autres bonnes gens. + + Note 338: _Par la contrée d'Orlians..._ Nangis dit: «Cùm rex esset + apud _Castra_ sub Monte-Leterici.» C'est Châtres, aujourd'hui + _Arpajon_, petite ville à peu de distance de Montlhery: il en est + fait mémoire dans le fameux _Noël_: + + Tout les bourgeois de Châtres + Et ceux de Montlhery. + + Par corruption, on prononce: _Les bourgeois de Chartres_... + +Quant il furent tous assemblés, il s'armèrent et issirent de Paris à +banières desployées, et se mistrent au chemin droit à Montlehery. Si tost +comme il furent acheminés, nouvelles en vindrent aux barons: si se +doubtèrent forment de la venue de ces gens, et distrent entr'eux qu'il +n'avoient pas tel force de gent qu'il se peussent combatre à eux. Si se +départirent et s'en alèrent chascun en sa contrée. Et cil de Paris vindrent +au chastel de Montlehery, là trouvèrent le jeune roy, si l'en amenèrent à +Paris, tout rengiés et serrés et appareilliés de combatre, s'il en fust +mestier[339]. + + Note 339: Le récit sommaire de Nangis a beaucoup moins d'intérêt. + L'appel fait aux communes y est omis. + + +V. + +ANNEE 1227. + +_Coment le conte de Champaigne fu assailli des barons._ + + +Droitement en l'an de grace mil deux cens vingt et huit, pluseurs des +barons s'assemblèrent, et commencièrent à gaster la terre au conte de +Champaingne par devers Alemaigne[340]: car il l'avoient en moult grant +haine pour ce qu'il s'estoit accordé au roy. Et mistrent tout en feu et en +charbon quanqu'il trouvèrent devant eux; et alèrent jusques à une ville qui +a nom Caourse[341]. Quant il furent devant la ville, si la commencièrent à +assaillir. Quant le conte Thibaut vit que il estoient si durement esmeus +contre luy, si demanda au roy de France secours et, pour Dieu, qu'il luy +voulsist aidier, et que tout ce faisoient les barons pour ce que il +s'estoit à luy acordé. + + Note 340: C'est-à -dire, par le point le plus éloigné des domaines du + roi. + + Note 341: _Caourse._ Chaource, à quatre lieues de Bar-sur-Seine. + +Le roy reçut sa prière et envoya messages aux barons, et leur pria qu'il se +voulsissent déporter de dommagier le conte Thibaut; mais les barons firent +oreilles sourdes; oncques pour son commandement ne se vouldrent tenir. +Quant le roy vit qu'il ne vouldrent ceser, si fist venir ses gens d'armes +et souldoiers à pié et à cheval, et manda sa chevalerie et ses +communes[342], et se mut à aler contre ses barons, entalenté de prenre +vengeance de tel fait. Les barons seurent que le roy venoit à tout grant +ost, si se doubtèrent d'aler contre luy né ne l'osèrent attendre; ains se +départirent du siège au plus tost qu'il porent et s'en alèrent chascun en +sa contrée. Quant le roy sceut certainement qu'il estoient départis du +siège, il s'en retourna arrières, luy et son ost, et s'en revint en France. + + Note 342: _Et ses communes._ «Ac satellitum armatorum.» Nangis + entendoit sans doute, par ces mots, la même chose que notre + chroniqueur. + + +VI. + +ANNEE 1229. + +_Du duc de Bretaigne._ + + +Assez tost après, en cest an meisme, Pierre Mauclerc s'en ala au roy +d'Angleterre et luy fist entendant que, sé il vouloit, encore pourroit-il +recouvrer la duchié de Normandie que le roy Jehan son père avoit perdue. +«Coment,» dist le roy, «la pourrois-je recouvrer? sé ce povoit estre, moult +volentiers y metroie paine.»--«Je le vous dirai,» dist le duc: «le roy de +France est jeune enfant, né n'a point aage de porter couronne, né n'a point +esté couronné de l'accort des barons mais contre leur volenté; pourquoy, sé +vous aliez sur luy, nul ne luy vouldroit aidier; et ainsi pourriez +recouvrer la perte que vostre père fist.» Tant dist, tant sermonna que le +roy Henry s'en vint en Bretaigne à tout grant nombre d'Anglois. Le duc +assembla grant foison de Bretons. Quant il furent tous assemblés, si firent +grant ost et entrèrent en la terre au roy de France par force d'armes, et +la commencièrent à gaster, et à bouter le feu ès villes et ès chastiaux, +tant que le peuple fu si espoventé qu'il s'enfouirent ès forteresces et aux +villes deffensables; et mandèrent au roy coment il leur estoit[343]. + + Note 343: Cet alinéa occupe deux lignes dans le récit de Nangis. + +Le roy fu moult eschauffé et enflambé de prendre vengence de tel fait; +grant ost assembla des communes et des bonnes villes de son royaume et fu +son propos d'aler premièrement sur le duc de Bretaigne qui estoit maistre +chevetaine de celle besoingne. Et chevaucha hastivement droit au chastel de +Belesme que le duc avoit receu en garde de par le père Saint Loys, quant il +ala sur les Albigois, né rendre ne le vouloit, ains le tenoit par force. +Le roy fist enclorre tout entour le chastel, et mist le siège tout environ +né oncques ne le laissa pour l'yver. Si fu-il si grant et si fort que trop +eust esté périlleux aux hommes et aux chevaux, sé ne fust la royne Blanche +qui estoit au siège devant le chastel, qui fist crier parmi l'ost que tous +ceux qui vouldroient guaignier alassent abatre arbres, noyers et pommiers, +et quanques il trouveroient de busche aportassent en l'ost. + +Si tost comme elle l'eut commandé, les menus varlès de l'ost alèrent abatre +quanques il trouvèrent et envoièrent à charrettes et à chevaux en l'ost. +Et cil de l'ost firent grans feux par les tentes et par les paveillons, si +que la froidure ne peust emporter les hommes né les chevaux. Tantost comme +le siège fu environ le chastel, l'en courut à l'assaut, et cil de dedens se +deffendirent bien et viguereusement, si que, celle journée, la gent le roy +ne porent riens faire. L'endemain le mareschal de l'ost fist assembler ceux +qui savoient miner, et commanda que il minassent par dessoubs les fondemens +du chastel, et il les deffendroit luy et sa chevalerie. Lors fu crié parmi +l'ost que tuit alassent à l'assaut; et puis commencièrent à lancier à ceux +de dedens et à paleter. Et cil dedens se deffendirent qui firent les +mineurs reculer et fouir, et dura l'assaut sans cesser jusques à nones. Si +fu le chastel moult froissié et moult empirié dessoubs. L'endemain au matin +le mareschal fist drecier deux engins; l'un jectoit grosses pierres et +l'autre plus petites. Si jectèrent les maistres du grant engin une pierre +si grosse dedens le chastel que elle confondi tout le palais du chastel, et +furent mort tuit cil qui dedens estoient; et du grant hurt qu'elle donna, +elle estonna toute la maistre tour et la fist crosler. + +Quant cil de dedens se virent si entrepris, si ne sorent que faire, car il +virent bien que le chastel estoit tout deffroissié et dessus et dessoubs; +et que il estoit tout ainsi comme au tresbuchier; et, avec ce, nul secours +ne leur venoit du duc où il avoient moult grant fiance; si se rendirent au +roy et vindrent à mercy. + +Quant le roy d'Angleterre oï dire que Belesme estoit pris, si se doubta +moult forment et manda le duc et luy dist: «Vous me disiez et faisiez +entendant que ce jeune roy n'avoit nulle aide de ses hommes, et il m'est +advis que il a plus grant force de gent que moy et vous n'avons; sé il +vient sur moy, coment me pourrois-je deffendre? je n'ay pas gent pour +combatre à luy, et si ne fait pas temps pour mener guerre.» Quant il eut ce +dit, il se parti du duc, et se mist en mer et retourna en Angleterre dolent +et couroucié, pour ce qu'il n'avoit riens fait. + + +VII. + +ANNEE 1229. + +_Coment le roy envoia à la Haye-Painel._ + + +Le jour que le roy eut pris Belesme, nouvelles luy vindrent que ceux de la +Haye-Painel[344] s'estoient tournés contre luy. La royne Blanche qui moult +estoit sage dame, manda devant elle un chevalier qui avoit nom Jehan des +Vignes, et luy commanda que il alast hastivement celle part, et que il +prist vengeance de ceux qui ne vouldroient faire son commandement. Cil se +parti de l'ost et amena avec luy de bonnes gens d'armes; et chevaucha tant +que il vint là , et s'embati en la terre et en la contrée, et prist tout en +sa main. Car il furent surpris, né ne se donnoient de garde que le roy +envoiast sur eux en tel temps comme en yver. Avec ce il cuidoient qu'il +cust trop à faire contre le duc et contre le roy d'Angleterre; si se +rendirent, et vindrent à mercy. + + Note 344: _La Haye-Painel_, en Normandie, entre Avranches et + Granville. C'est maintenant un bourg sur la rivière de _Thar_. + --Nangis ne parle pas ici de la reine Blanche. + + +VIII. + +ANNEE 1229. + +_Coment le roy ala à la terre le duc de Bretaigne._ + +Le roy se parti de Belesme, et entra en la terre au duc de Bretaigne et +vint à un chastel que on nomme Audon[345]. Tost mist le siège de sa gent +tout environ, et fist traire et lancier à ceux de dedens tant qu'il ne +porent endurer la force le roy; si se rendirent. Quant ce chastel fu pris, +le roy s'en ala à un autre que l'en appelle Chanciaus[346]; ceux dedens +eurent trop grant paour, quant il virent si grant ost et si efforciement +venir encontr'eux. Tous les puissans hommes issirent hors du chastel et +portèrent les clés au roy, et se rendirent sauves leur vies. Le roy fist +tantost garnir le chastel de sa gent, et le tint en sa main et en sa garde. + + Note 345: _Audon_. C'est Oudon, sur la Loire, à deux lieues + d'Ancenis. Ce bourg est sur la frontière de l'ancienne Bretagne. + + Note 346: _Chanciaus._ Aujourd'hui _Champtoceaux_, petite ville entre + _Oudon_ et _Ancenis_, sur la Loire. + +Quant le duc apperçut la grant force le roy, si lui chaï son orgueil et mua +son courage: et manda à son frère le conte de Dreues qui moult estoit bien +du roy, et à ses autres amis que il fissent tant que le roy se voulsist +souffrir de gaster ainsi sa terre. Quant le conte sceut le mandement son +frère, si en fu moult lié, car il se doubtoit qu'il ne perdist sa terre. Si +pria tant le roy qu'il le receut à mercy, en telle manière que il donna +pleiges et seurté que il ne venroit plus contre le roy. Lors fu mandé le +duc et jura sus sainctes évangiles que jamais ne venroit contre luy; et luy +fist hommage devant les barons qui là estoient venus et donna bons pleiges +et bons hostages que plus il ne vendroit contre luy. + +Quant le duc de Bretaingne se fu acordé au roy, les autres barons en furent +plus humbles né n'osèrent mouvoir guerre contre le roy depuis ce jour en +avant; dont il avint que le roy gouverna son royaume quatre ans tout +entiers, sans avoir nulle adversité. + + +IX. + +ANNEE 1230. + +_Du roy d'Arragon, coment il conquist le païs de Maillogres._ + +En cel an meisme, messire Jacques[347] roy d'Arragon tint son parlement en +la cité de Barselogne, et manda tous les barons de son royaume et toute la +chevalerie, et leur dist que la court de Rome luy avoit mandé qu'il alast +oultre mer monstrer sa prouesce et sa chevalerie contre Sarrasins. «Mais il +m'est avis,» dist le roy, «que mieux me vendroit monstrer ma prouesce +contre les Sarrasins qui sont prouchains de moy et joignent à nostre +royaume, sé vous le loez. Vezci près de nous le roy de Maillogres qui ne +nous aime né ne prise un bouton et tient belle terre et bonne, laquelle +nous pourrons bien avoir, sé vous me voullez aidier; et sé Dieu nous donne +grace que nous la puissons conquerre, nous en départirons à nos amis bien +et largement; et en sera Nostre-Seigneur Jhésucrist servi et honnouré, et +la faulse loy que il tiennent destruicte.» Les barons respondirent que il +estoient près de luy aidier, et de mettre les corps et les vies abandon. + + Note 347: _Jacques._ Jayme Ier, surnommé le Conquérant. + +Quant le roy vit la bonne volenté de ses hommes, si assembla son ost de +tant de gent comme il pot avoir, et entra en la terre de Maillogres[348]. +Les sommiers qui aloient devant accueillirent la proie, si comme chièvres, +buefs, moutons, et amenèrent en l'ost au roy d'Arragon; et mistrent à mort +tous les Sarrasins qu'il trouvèrent. Si leva la noise et le cri, et s'en +vont Sarrasins fuiant vers les forteresces et vers les vaux de +Burienne[349]. En telle manière s'en ala le roy d'Arragon, en dégastant +tout devant luy, tout droit le chemin à la cité[350] de Maillogres; et +d'autre part, il envoya deux frères[351], les meilleurs chevaliers de son +ost, ès vaux de Burienne. + + Note 348: _En la terre de Maillogres._ Il falloit: _En la terre des + Sarrasins_, et dans le royaume de Valence. L'expédition de James eut + en effet pour résultat la conquête des Baléares et celle de Valence. + + Note 349: _Les vaux de Burienne._ De Borriano, ville du royaume de + Valence, entre cette dernière ville et Tortose. + + Note 350: _A la cité._ Il falloit: _A l'île_. + + Note 351: De l'ancienne maison de Moncade. + +Tant alèrent les deux frères avant, qu'il vindrent à un chastel près d'une +vallée; là se reposèrent jusques à l'endemain. Quant vint au matin, si +commandèrent à leur gent qu'il fussent tous garnis de leur armes, et tous +près pour aler avant sus les anemis, et il si firent comme il eurent +commandé. Les deux frères s'armèrent et alèrent devant, ainsi comme ceux +qui ne cuidoient pas estre si près de leur anemis et n'atendoient point +leur compaingnie. Si ne furent pas esloigniés de leur ost plus du quart +d'une mille, que Sarrasins qui estoient muciés ès roches leur coururent sus +et les avironnèrent de toutes pars. Cil qui se virent seurpris se mistrent +à deffense, et avoient espérance que il fussent tost secourus de leur gent, +avant qu'il fussent pris né occis; mais les Sarrasins se hastèrent moult de +eux empirier; si les boutèrent jus de leur chevaux, et puis leur boutèrent +les glaives ès corps; si les occirent. + +Et quant il orent ce fait, il tournèrent en fuie vers un chastel qui estoit +à deux milles d'ilec. Et les Arragonois chevauchièrent tout le chemin, si +trouvèrent leur maistres occis. De ceste aventure furent-il esbahis et si +troublés que il ne sorent que dire né que faire. Si gardèrent et quistrent +de toutes pars sé il peussent trouver ceux qui ce dommage leur avoient +fait, et pensèrent qu'il estoient tournés vers le chastel qui estoit devant +eux; si s'en alèrent hastivement celle part et assaillirent le chastel +tantost comme il y furent venus. Et ceux de dedens se deffendirent et +firent brandons de feu sus la plus haute tour, pour ce que cil des autres +villes voisines les peussent veoir et qu'il les venissent secourre. Et les +Arragonois entendirent à assaillir et tant firent qu'il entrèrent ens par +devers les jardins, et prisrent par force le chastel, et occistrent tous +ceux qu'il y trouvèrent, hommes et femmes et enfans; et puis boutèrent le +feu au chastel par tout et se mistrent au chemin droit au roy d'Arragon, et +luy contèrent le dommage qu'il avoient eus. + +Le roy fu moult dolent et courroucié de la mort de ses deux chevaliers: si +jura et promist à Dieu qu'il ne retourneroit jamais en Arragon, devant +qu'il auroit leur mort vengiée. Le roy de Maillogres qui bien savoit coment +on gastoit sa terre, manda secours au roy de Garnade et au roy de Maroc, et +au prince d'Aumarie[352]; et d'autre part, il le fist assavoir au roy de +Barbarie et au roy de Bougie[353], pour avoir secours et aide. Quant il eut +Sarrasins assemblés, si yssi hors de Maillogres contre le roy d'Arragon à +bataille. Le roy Jacques fu d'autre part qui bien ordena ses batailles, et +leur monstra exemple de chevalerie, et qu'il pensassent de bien férir sus +Sarrasins, s'il vouloient avoir l'amour de Dieu. + + Note 352: _Aumarie_ ou Almerie. Dans le royaume de Grenade. C'étoit + alors une ville très-forte et très-opulente. + + Note 353: _Bougie_, en Afrique, aujourd'hui province de l'_Algérie_. + +Quant Arragonnois furent près de leur ennemis, il baissièrent les glaives +et se férirent en eux. Entre les Sarrasins en y avoit un merveilleusement +grant et plein de grant force: si tenoit une guisarme[354] et s'en vint +vers le roy et le cuida férir à plain bras estendu, mais le roy tourna de +costé pour le coup eschiver; et un chevalier qui fu près du Sarrasin féri +son cheval d'une lance jusques aux boiaux. Au trébuchier que le Sarrasin +fist de son cheval, si comme la teste luy enclina vers terre, le roy le +féri, entre la jointure de son hiaume et la gorgière, d'une espée longue et +gresle; si luy embati tout oultre parmi la gorge. + + Note 354: _Guisarme._ Hache à deux tranchans. + +Quant le Sarrasin se senti à mort féru, il haucia la guisarme et féri un +chevalier parmi la teste si grant coup qu'il luy embati bien plaine paume +dedens, et tresbucha le chevalier et le cheval, tout en un tas par devant +luy. Après ce que le Sarrasin eut fait le cop, il chéi mort entre les piés +des chevaux. En ce Sarrasin avoit le roy de Maillogres grant espérance +d'avoir victoire, si se doubta, et tous les autres Sarrasins orent grant +paour. Les Arragonnois qui bien virent leur foible contenance, leur +coururent sus hastivement et férirent et chaplèrent sur eux, tant qu'il les +menèrent à desconfiture, et qu'il coururent en fuie vers Maillogres. Et les +Arragonnois les enchacièrent si près, qu'il entrèrent avec eux dedans la +ville, et tindrent par force d'armes les portes ouvertes, tant que le roy +et grant partie de sa gent furent entrés ens. Si mistrent à mort tous les +Sarrasins qu'il trouvèrent en la ville, et les femmes et les enfans +mistrent en chetivoison. Le roy fist mettre sa banière haut en la maistre +tour; pour ce que cil qui venoient après luy sceussent certainement qu'il +avoient la ville prise. Puis se reposèrent, car il estoient forment +traveilliés de la bataille, et trouvèrent vins et viandes assez pour leur +corps aaisier. + +Quant il eurent séjourné un pou de temps, il se mistrent à la voie et +vindrent à une cité qui a nom Vicenne[355]. Mais ceux de la ville qui +sorent leur venue, envoyèrent contre eux les clefs de la cité et se +rendirent à la volenté le roy. D'ilec se partirent et alèrent à une autre +cité que l'en nomme Valence[356], où monsieur saint Laurens fu né que +Dacien l'empereur de Rome fist rostir pour ce qu'il estoit crestien. Quant +il vindrent devant la cité, si tendirent leur tentes et leur paveillons, et +mandèrent à ceux de dedens bataille, ou qu'il se rendissent. Les Sarrasins +virent bien qu'il ne pourroient longuement durer, si se rendirent par telle +condicion que ceulx qui ne voudroient estre crestiens s'en peussent aler +sauvement, et seroient conduis hors de la contrée et du pays, et qu'il en +poussent porter la moitié de leurs meubles. Le roy regarda que la ville +estoit defensable, et qu'il y porroit longuement séjourner avant qu'elle +peust estre prise, si s'accorda à tenir les convenances fermement. + + Note 355: _Vicenne._ Sans doute _Ivica_, l'une des îles Baléares. + + Note 356: _Valence_, en Espagne. Guillaume de Nangis nomme avec + raison _Saint-Vincent_ au lieu de Saint-Laurent. + +Quant il furent asseurés, il ouvrirent les portes, et le roy entra en la +ville et se mist en saisine des forteresces. Après ce que le roy eut +conquis toute la terre de Maillogres, il en départi à ses gens et à ses +barons si largement que tous s'en tinrent apaiés; et fist la foy crestienne +monteplier par tout le royaume. + + +X. + +ANNEE 1230. + +_De madame sainte Ysabel, fille le roy de Hongrie._ + + +Ainsi comme le roy d'Arragon se contenoit en proesce et en chevalerie qui +moult plaisoient à Nostre-Seigneur, en ce temps meisme, saincte +Ysabel[357], fille au roy de Hongrie, se contenoit en prouesce de pitié et +de miséricorde. Elle estoit femme Lendegrave le duc de Thoringe[358] qui +moult estoit preud'homme et de bonne vie. Volenté vint au duc d'aler oultre +mer requerre le saint sépulcre et de aidier les crestiens à deffendre la +terre contre les Sarrasins. Mais il n'y demoura pas quatre ans que la mort +le prist. Avant que il mourust, il commanda que son ossellemente fust +apportée à Ysabiau sa femme, et qu'elle le fist enterrer en une abbaye où +ses devanciers estoient enterrés. Tout en la manière que il commanda la +bonne dame fist; et fist faire son service sollempnelment. Tantost comme il +fu enterré, nouvelles coururent par le pays que le duc de Thoringe estoit +mort: si s'assemblèrent ses anemis ensemble, et vindrent au chastel où sa +femme estoit, et boutèrent le feu dedens, pour ce qu'il la vouloient +prendre ou ardoir, par droite félonnie et en despit de son baron. + + Note 357: _Ysabel._ Variante: _Elisabeth_. M. le comte de + Montalembert vient de publier un véritable chef-d'Å“uvre d'éloquence, + d'érudition et de piété, sous le titre d'_Histoire de sainte + Elisabeth de Hongrie, duchesse de Thuringe_. Paris, 1836. + + Note 358: _Lendegrave._ Il falloit: Du landgrave ou duc de Thuringe. + +En droit l'eure de mienuit, si comme le feu fu bouté en la ville, la dame +sailli sus, toute effrayée, et s'en fouy par une petite porte hors du +chastel, à pou de compaingnie, qu'elle ne fust apperceue; et s'en vint à +l'évesque de Bavière qui estoit son oncle qui la reçut moult +honnorablement, et fu moult couroucié de sa perte quant il le seut; et luy +dist: «Belle niepce, or soiés toute aaise avec nous, et menés bonne vie et +nette, et nous penserons de vous marier. Vous estes de si haute ligniée que +vous devez bien avoir homme de grant renom.»--«Certes,» dist-elle, «de +grant renom le vueil-je avoir, né plus haut né plus digne de luy n'est +trouvé. C'est mon père et mon espoux Jhésucrist qui le sera tant comme je +vivray.» + +La bonne dame demoura une pièce de temps en la garde son oncle, si luy fu +avis qu'elle ne povoit point bien faire ses aumosnes né visiter les povres; +d'illec se parti et s'en ala à un chastel plus parfont en Allemaigne; si +luy plut illec à demourer né n'avoit que cinquante mars à despendre. Un +jour avint que elle regarda un quarrefour où pluseurs chemins +s'assembloient de diverses païs et de loingtaines contrées; si que moult de +povres gens et de souffreteux passoient ce chemin. Si fist faire une grant +maison et large sus quatre pilliers; là où elle commença à hébergier tous +les povres trespassans; et ceux qui estoient infermes et malades elle les +soustenoit tant qu'il fussent garis et enforciés; et selon ce qu'il +estoient de lointaines terres, elle leur donnoit argent à faire leur +despens, tant qu'il fussent venus en leur contrée. + +Moult se prenoit bien garde des femmes enceintes qui n'avoient dont il se +peussent aidier; car elle-meisme les ervoit, et leur trenchoit leur viandes +et leur faisoit leur lis. Quant le menu peuple le sceut, si commencièrent à +venir de moult de parties, si que elle eut moult à faire. Si prist en sa +compaingnie femmes fortes et viguereuses qui luy aidièrent les povres à +soustenir et à servir. Et, quant les povres estoient venus au vespre pour +reposer, si regardoit ceux qui estoient povrement chauciés; à ceux +lavoit-elle les piés; et puis, l'endemain au matin, elle leur donnoit +soulers selonc la mesure de leur piés; car elle estoit tous temps garnie de +soulers grans et petis pour donner à ceux qui mestier en avoient; et +elle-meisme leur aidoit à chaucier. Et puis si les convoioit et conduisoit +tant qu'il fussent au chemin où il devoient aler. + +Quant les povres estoient aaisiés et couchiés, la bonne dame prenoit sa +soustenance avec ceux de son hostel: né ne voulloit avoir plus maistrie né +seigneurie que les femmes qui servoient les povres avec luy, fors tant que +quant elle en véoit une trop lente et trop paresceuse, et elle luy +commandoit à faire son service, sé celle n'y voulloit aler, elle-meisme y +aloit, pour servir et pour aidier aux povres, tant qu'il fussent en leur +lis couchiés: car il avenoit aucune fois qu'il se relevoient par nuit pour +aler à chambre ou pour faire orine; si ne savoient rassener à leur lis, sé +il n'y estoient conduis et menés. + +Aucune fois avenoit que elle n'avoit nul povre à servir, si comme entour +tierce ou entour midi, que il n'estoient pas encore venus. Si s'en aloit +séoir avec les plus povres femmes de la ville et filoit laine; et de ce fil +en faisoit faire draps dont les povres estoient revestus. En povre habit se +maintint depuis la mort de son seigneur, né n'eut oncques cure de cointise. +Pour ce qu'elle aimoit tant les povres gens, les dames du pays l'orent en +grant despit, et luy tournèrent le dos né n'orent cure de sa compaignie. + +Le roy de Hongrie oï dire que sa fille estoit en trop grant povreté; si +commanda à un chevalier que il alast véoir en quel point elle estoit. Le +chevalier se mist à la voie et vint droit à un chastel où il cuida trouver +la bonne dame; et se heberga chiés le seigneur de la ville, et demanda de +la dame où il la trouveroit? et on luy dist qu'il la trouveroit en un +hospital où il ne repairoit que truans et povre gent. L'endemain au matin +s'en ala le chevalier celle part, et trouva saincte Ysabel avec les povres +femmes qui filoient laine, et avoit vestu un surcot tout esré et tout +recluté[359]. + + Note 359: _Esré et recluté._ Erayé et rapiécé. + +Quant le chevalier la vit, si en eut grant abominacion, et dist à son +escuier: «Par mon chief, ceste-cy ne fu oncques fille de roy, aucun truant +coquin[360] l'engendra.» Si s'en retourna arrières né oncques ne la voult +saluer né parler à elle. Quant la bonne dame eut esté ainsi long-temps, une +maladie la prist si fort que nature ne le pot souffrir. Si comme le prestre +l'enolioit[361], une volée d'oisiaux vint de devers le ciel aussi blans +comme noif[362], et s'assistrent sur les arbres d'environ les pourpris, et +commencièrent bien à chanter si doux chant et si plaisant que la gent +d'illec entour laissièrent toutes besoingnes pour eux escouter, né ne +cessèrent de chanter jusques à tant que l'ame luy fu issue du corps. Et +quant elle fu transie[363], il s'en volèrent vers le ciel. Si tost comme +elle fu mise en son tombel, toutes manières de gens estranges et infermes +de toutes maladies diverses commencièrent à garir dès ce qu'il s'estoient +reposé devant son tombel. Commune renommée s'espandi par le pays des grans +miracles que Dieu faisoit pour luy, si que moult de bonne gent de +lointaines terres la requistrent en grant dévocion. + + Note 360: _Truant coquin._ Valet de cuisine. + + Note 361: _L'enolioit._ L'enoignoit. Le mot perdu de l'ancien + chroniqueur est plus doux et mieux composé que celui de notre langue + moderne. + + Note 362: _Noif._ Neige. + + Note 363: _Transie._ Trépassée. + + +XI. + +ANNEE 1230. + +_De saint Antoine de l'ordre des frères meneurs._ + + +En celle année meisme fu canonisé saint Antoine de l'ordre des frères +meneurs, et mis au registre des sains à la court de Rome par ses bonnes +mérites et par la saincte vie que il mena en cest monde, tant comme il y +fu. + + +XII. + +ANNEE 1230. + +_Coment le roy fist Royaumont._ + +L'an de grace mil deux cens trente, fist le roy faire une abbaye de l'ordre +de Cistiaux en l'éveschié de Biauvais de lès Biaumont sur Aise; en un lieu +que on nommoit[364] Royaumont. Il y mist abbé et couvent, pour servir +Nostre-Seigneur, et donna rentes et possessions pour eux soustenir +largement. + + Note 364: Guillaume de Nangis dit: «Que l'en disoit Cuimont, et + l'appella-l'en Royaumont.»--_Aise._ Oise. + + +XIII. + +ANNEE 1231. + +_Coment le roy saint Loys fist la pais des clers et des bourgois de Paris._ + + +Si comme le roy entendoit à faire l'abbaye de Royaumont, nouvelles luy +vindrent que les bourgois de Paris et les clers estoient en grans contens +et en grant hayne. Et y furent plusieurs clers occis, car il commencièrent +la meslée, et des bourgois ot aussi aucuns d'occis. Et pour ce que les +clers n'orent amende à leur volenté, il s'esmurent et distrent qu'il +iroient en autre contrée pour estudier. Le roy d'Angleterre, qui bien sceut +le descort, leur mandaqu'il venissent à Ocenefort[365]; et il leur donroit +hostels et maisons franchement jusqu'à dix ans, et pluseurs autres +franchises s'il y vouloient demourer. Mais le roy de France ne voult pas +que le clergie[366] s'esloingnast de luy, si fist la paix des clers et des +bourgois, et fist tant que les clers demourèrent et repristrent leur leçons +et commencièrent à lire. Pour ce le fist le roy que chevalerie et clergie +sont volentiers ensemble. + + Note 365: _Ocenefort._ Sans doute Oxford. + + Note 366: _Le clergie._ C'est-à -dire: Le corps des savans. + +Jadis en l'ancien temps, clergie demoura à Athènes et chevalerie en Grèce. +Après, d'ilec s'en parti et s'en ala à Rome, et tantost chevalerie après. +Par l'orgueil des Romains se parti le clergie de Rome et s'en vint en +France, et tantost chevalerie après. Et de ce nous segnifie la fleur de lis +qui est escripte ès armes au roy de France. Car il y a trois feuilles[367]: +la feuille qui est au milieu nous segnifie la foy crestienne, et les autres +deux du costé segnifient le clergie et la chevalerie qui doivent estre +tousjours appareillés de deffendre la foy crestienne. Et tant comme ces +trois demoureront en France, foy, clergie et chevalerie, le royaume de +France sera fort et ferme et plain de richesce et de honneur[368]. + + Note 367: _Trois feuilles._ Il s'agit ici des feuilles qui composent + la fleur de lys, et non pas du nombre de ces fleurs dans l'écu royal. + + Note 368: Nous pardonnera-t-on d'exprimer ici le regret que tous les + vieux François éprouvent de ne plus voir les _Fleurs de lys_ dans + l'écu royal de France? Et l'histoire dira-t-elle à la postérité que + l'écu l'azur aux trois fleurs de lys d'or fut irrévocablement répudié + par un descendant de Saint Louis et de Henri IV, par un Bourbon? + + +XIV. + +ANNEE 1231. + +_Coment le moustier de Saint-Denis fu renouvelé._ + + +Heude, l'abbé de St-Denys en France, fu en moult grant pensée coment il +pourroit renouveller le moustier Saint-Denys; car il n'avoit esté de riens +amendé puis le temps au fort roy Dagobert, qui premièrement le fist faire +pour la grant amour qu'il avoit au glorieux martir et à ses compaignons: et +quant il l'ot fait faire tout nouvel, il le fist couvrir de fin argent pur, +sans autre métal; et demoura ainsi couvert jusques au temps Charles le +Chauve, qui prist tout l'or et l'argent qui estoit dedens l'églyse et la +fist découvrir, pour les grans guerres qui furent en son temps. Si estoient +les voultes si vieils et si corrompues que elles estoient comme au +tresbuchier. Né les abbés n'y osoient riens renouveller pour ce qu'il avoit +esté dédié, présentement et en appert, de par Nostre-Seigneur Jhésucrist: +né on n'osoit le moustier refaire né amender, pour ce que si hault sire +come est Nostre-Seigneur l'avoit visité. Si s'en conseilla au roy de France +et luy monstra coment la chose aloit. Le roy prist ses messages et les +envoya à la court de Rome, et manda à l'apostole coment il vouloit que +celle besoingne fust faite. Et l'apostole luy rescript: «Biau chier fils, +sé Nostre-Seigneur visita l'églyse pour l'amour du glorieux martir et de +ses compaignons, ne fu son entencion de parfaire le moustier perdurable et +sans nulle fin. Et devez savoir que toutes les choses qui sont soubs le +cercle de la lune encloses sont corrompables né ne peuvent demeurer en un +estat; pour quoy nous vous mandons que l'églyse soit refaite en telle +manière que on y puisse Nostre-Seigneur servir et honnourer.» + + +XV. + +ANNEE 1232. + +_Coment le saint clou fu perdu à Saint-Denis._ + + +Il avint en l'an après, en suivant mil deux cens trente et un, que le clou +dont Nostre-Seigneur fu clofichié en la croix, que Charles le Chauve, roy +de France et empereur de Rome donna à la dite églyse[369], chéy du vaissel +où il estoit, si comme l'en le donnoit aux pélerins à baisier, et fu perdu +en la foule et en la presse des gens qui le baisoient. Quant les nouvelles +en vindrent au roy, il en fu moult durement couroucié et dist qu'il amast +mieux avoir perdu la meilleure cité de son royaume. Si fist crier par tout +Paris, en rues, en places et quarrefours, sé nul povoit trouver ou +enseignier le saint clou, il auroit cent livres de parisis; et sé nul +l'avoit trouvé né recelé, qu'il venist avant seurement et il auroit +certainement cent livres, sans péril de son corps. + + Note 369: Voyez plus haut la fin du troisième livre de la vie de + Charlemagne. + +Quant cil qui l'avoient trouvé oïrent dire qu'il auroient les cent livres, +il vindrent au penancier l'évesque et luy distrent en confession coment il +l'avoient trouvé; et le penancier leur promist que il les garderoit de tout +péril, et si leur bailla cent livres. + + +XVI. + +ANNEE 1234. + +_Coment le roy de France se maria à madame Marguerite, fille au conte de +Provence._ + + +L'an de grace mil deux cens trente et quatre eut le roy conseil de prendre +femme pour avoir hoir de son corps qui le royaume peust gouverner après son +décès. Si envoya l'archevesque de Sens et messire Jehan de Neele au conte +de Prouvence, et luy manda qu'il luy envoyast Marguerite sa fille, car il +la vouloit espouser et prendre à femme. De ces nouvelles fu le conte moult +lie et fist grant joie et grant feste aux messages et les honnoura moult, +et leur bailla sa fille sage et bien endoctrinée, dès le temps de son +enfance. Les messages receurent la pucelle et prisrent congié au conte et +errèrent tant qu'il vindrent au roy et luy baillièrent la pucelle. Le roy +la reçut liement, et la fist couronner à royne de France par la main +l'archevesque de Sens. + + +XVII. + +ANNEE 1234. + +_Du conte de Champaigne._ + + +Assez tost après que le roy eut espousé femme, le conte de Champaigne +commença à contrarier le roy, et à enforcier ses villes et ses chastiaux et +à faire garnisons[370]. Nouvelles vindrent au roy à Paris où il estoit que +le conte vouloit entrer en France à force d'armes. Si manda le conte de +Poitiers son frère et Robert d'Artois, et prisrent conseil ensemble qu'il +manderoient leur gent et ainsi le firent; et puis se mistrent au chemin +droit vers Champaigne pour abatre la fierté le conte. + + Note 370: _A faire garnisons_. A garnir ses places. + +Le conte Thibaut sceut que le roy venoit contre luy à grant compaingnie de +gent, si se doubta que le roy ne luy tollist sa terre, et envoya au roy des +plus sages hommes de son conseil pour requerre paix et amour. Et, pour ce +que le roy avoit fait despens à sa gent assembler, le conte luy donnoit +deux bonnes villes avecques les appartenances; c'est assavoir: Monstereuil +en for d'Yonne[371], et Bray sus Saine. Le roy qui tousjours fu piteux luy +ottroya paix et accordance. + + Note 371: _Montereuil._ Aujourd'hui Montereau-Fault-Yonne. + +A celle paix faire fu la royne Blanche qui dist: «Par Dieu, conte Thibaut, +vous ne déussiez point estre nostre contraire; il vous déust bien remembrer +de la bonté que le roy mon fils vous fist, qui vint en vostre aide pour +secourre vostre contrée et vostre terre, contre tous les barons de France +qui la vouloient toute ardoir et mettre en charbon.» Le conte regarda la +royne qui tant estoit sage, et tant belle que de la grant biauté d'elle il +fu tout esbahi. Si ly respondi: «Par ma foy, madame, mon cuer et mon corps +et toute ma terre est en vostre commandement; né n'est riens qui vous peust +plaire que je ne féisse volentiers; né jamais, sé Dieu plaist, contre vous +né contre les vos je n'irai.» D'ilec se parti tout pensis, et ly venoit +souvent en remembrance du doux regard la royne et de sa belle contenance; +lors si entroit en son cuer une pensée douce et amoureuse. Mais quant il ly +souvenoit qu'elle estoit si haute dame, de si bonne vie et de si nete qu'il +n'en pourroit jà joïr, si muoit sa douce pensée amoureuse en grant +tristesce. + +Et, pour ce que parfondes pensées engendrent mélancolie, ly fu-il loé +d'aucuns sages hommes qu'il s'estudiast en biaux sons de vielle et en doux +chans delitables. Si fist entre luy et Gace Brulé[372] les plus belles +chançons et les plus délitables et mélodieuses qui oncques fussent oïes en +chançon né en vielle[373]. Et les fist escripre en sa sale[374] à Provins +et en celle de Troyes, et sont appellées _Les Chançons au Roy de Navarre_; +car le royaume de Navarre luy eschéy de par son frère qui mourut sans hoir +de son corps. + + Note 372: _Gace Brulé._ Ce mot est corrompu dans presque tous les + manuscrits. Je ne l'ai vu correctement reproduit que dans celui de + Charles V. Les autres mettent _Gatelibrige_, _Gacelibrie_, etc. Les + chansons de Gace Brulé, fort dignes d'être publiées, sont conservées + à la suite de presque tous les manuscrits des _Chansons du Roi de + Navarre_. + + Note 373: _En chançon né en vielle._ C'est-à -dire: _Pour le chant et + pour l'accompagnement._ Ou plutôt encore: _Pour les paroles et pour + la musique._ + + Note 374: _En sa sale._ Dans sa résidence de.--J'ai si longuement + commenté ce passage de nos _Chroniques_ dans le _Romancero François_, + qu'on me pardonnera d'y renvoyer au lieu de me répéter ici. + + +XVIII. + +ANNEE 1234. + +_Du Vieus de la Montaigne qui voult occire le roy._ + + +Le Vieus de la Montaigne oï dire que le roy de France estoit le plus +preudomme de tous les princes crestiens et celuy qui gardoit mieux les +commandemens de la foy crestienne; si se pourpensa qu'il le feroit occire +et le prist en haine trop grant. Icelluy Vieus de la Montaigne est un roy +qui habite en la fin de la contrée d'Antioche et de Damas, en chastiaux +bien garnis, séans sus montaingnes et sus roches hautes. Il estoit moult +doubté des crestiens; il faisoit souvent occire pluseurs roys et pluseurs +princes par les Hassacis qu'il leur envoioit comme messages. Icelluy roy +des Hassacis avoit pluseurs enfans nés de sa terre qu'il faisoit nourrir et +introduire en son palais, et leur faisoit aprenre toutes manières de +langaiges, et à doubter et craindre leur seigneur terrien par dessus tous +les autres et obéir à luy jusques à la mort. Si leur faisoit-on entendant +que par ce vendroient-il à la joie perdurable: meismement, celui qui +mouroit en l'obedience son seigneur, ou qui estoit occis, ou pendu, ou +trainé, ou ars, en faisant la volenté et le commandement son seigneur, fust +sens ou folie, avecques ce, il estoit des gens de la terre honnouré et tenu +pour saint. Le roy[375] en fist venir deux devant luy, et leur commanda +qu'il alassent en France, et leur pria moult et requist que il occéissent +le bon roy de France au plus tost qu'il pourroient. Tantost se mistrent à +la voie pour faire le commandement leur seigneur; mais il ne demoura +guères, que le courage mua au seigneur qui les envoyoit; et envoya deux +autres Hassacis hastivement pour dire au roy de France qu'il se gardast des +deux premiers. Tant se hastèrent qu'il vindrent avant que les premiers, et +distrent au roy qu'il se gardast bien de leur compaingnons et qu'il +venoient pour luy occire. + + Note 375: _Le roi._ Le Vieux de la Montagne. + +Quant le roy oï les nouvelles, si se doubta forment et prist conseil de soy +garder, et eslut sergens à mace, garnis et bien armés qui nuit et jour +furent en cure de son corps garder. Ceux qui premièrement furent venus pour +dire au roy qu'il se gardast, quistrent les autres tant qu'il les +trouvèrent et les amenèrent au roy. Quant le roy les vit, si en fu forment +lie et donna grans dons aussi aux premiers comme aux derreniers. Et envoya +à leur seigneur dons roiaux et riches et précieux, en signe de amistié et +de paix. + + +XIX. + +ANNEE 1239. + +_Coment fist le roy Robert d'Artois chevalier._ + + +Une pièce de temps fu le roy en paix en son royaume. Si luy prist volenté +de donner terre à Robert son frère et de le faire chevalier: et requist le +duc de Breban qu'il luy donnast Maheut sa fille à femme. Quant le duc +entendit les messages qui luy requistrent sa fille de par le roy de France, +si en fu moult lie et leur octroya volentiers. Le roy manda les barons, et +tint court plenière de toutes manières de gent; et donna à son frère la +conté d'Artois et la cité d'Arras. A celle feste fu la greigneur partie des +barons de France pour le roy honnourer et sa court. + + +XX. + +ANNEE 1239. + +_De la traïson l'empereur Federic._ + + +Si comme le roy tenoit feste plennière de son frère le conte d'Artois, les +messages l'empereur Federic vindrent à luy et luy dirent qu'il venist +parler à luy à Vaucoulour, et que là l'attendrait l'empereur à jour nommé. +Le roy octroya et promist qu'il y seroit certainement. Quant la feste fu +passée, le roy donna congié à sa baronnie et retint avec luy deux mille +chevaliers preux et hardis, et autres bonnes gens, serjans et escuiers, +dont il avoit assez en sa compaignie. Tant chevaucha qu'il vint à +Vaucouleur au terme que mis estoit. Quant l'empereur sceut que le roy +venoit à tout grant gent, si luy manda qu'il estoit malade et qu'il ne +povoit chevauchier. Toute s'entencion estoit[376] que le roy venist à pou +de gent et que il le peust prendre et mettre en sa prison. + + Note 376: Nangis ajoute ici: «Ut à pluribus dicebatur.» + + +XXI. + +ANNEE 1239. + +_Coment la sainte couronne d'espines et grant partie de la sainte crois et +le fer de la lance vindrent en France._ + + +Le roy vit que Dieu luy avoit donné paix en son royaume par l'espace de +quatre ans et de plus, et le laissoient ses anemis en repos. Si n'oublia +point les biens et les honneurs que Nostre-Seigneur luy fist: car il fist +et pourchascia tant vers l'empereur de Constantinoble qui lors estoit venu +en France pour avoir secours contre ceux de Grèce, que il luy donna et +octroya la saincte couronne d'espines[377] dont Nostre-Seigneur fu couronné +en sa passion et en son tourment. + + Note 377: Il ne faut pas, comme de pieux historiens même l'ont fait, + confondre la _couronne d'épines_ avec la tige qui l'avoit fournie. + Cette tige ou _fust_ étoit depuis long-temps gardée à Saint-Denis et + passoit pour un don des empereurs Charlemagne et Charles-le-Chauve. + Voy. ci-dessus Vie de Charlemagne, 3ème partie. + +Le roy envoya messages certains et sollempniex avec l'empereur de +Constantinoble et fist aporter la saincte couronne en France. Quant il +sceut bien certainement qu'elle fu en son royaume, il ala encontre jusques +à la cité de Sens; là la receut à moult grant joie et en grant dévocion, et +la fist aporter jusques au bois de Vinciennes delès Paris. + +En l'an de grace mil deux cens trente et neuf, le vendredi après +l'Assumpcion Nostre-Dame, le roy vint tout nus piés et desceint, en sa cote +pure[378], et ses trois frères Robert, Alphons et Charles, et aportèrent +les sainctes reliques honnourablement, à grant compaignie de clergie et du +peuple et des gens de religion, faisant grans mélodies de doux chans et +piteux. Et puis vindrent à procession jusques à Nostre-Dame de Paris. A +celle procession vindrent l'abbé de Saint-Denys et tout son couvent, +revestus en chappes de soye, tenant chascun un cierge ardent en sa main. +Ainsi vindrent toutes les processions chantans de Nostre-Dame jusques au +palais le roy, et entrèrent en la chapelle où la saincte couronne fu mise. + + Note 378: _En sa cote pure._ C'est-à -dire sans manteau et sans armes. + +Après un petit de temps le roy entendi que l'empereur de Constantinoble +estoit en si grant povreté qu'il avoit baillé pour une somme d'argent grant +partie de la croix du fust où Nostre-Seigneur fu crucifié et l'esponge en +quoy il fu abeuvré, et le fer de la lance de quoy Longis le feri au costé. +Si se doubta forment que telles reliques ne feussent perdues par defaut de +paiement, si donna tant et promist à l'empereur Baudouin que il s'accorda +que le roy les délivrast de là où il estoient. Adont envoya le roy propres +messages et fist tant que il les délivra de son trésor sans aide d'autrui; +et les fist aporter moult honnourablement en France, à grans processions +d'archevesques, d'évesques et de religieux, à Paris en sa chapelle; et les +fist mettre en une merveilleuse chasse d'or et d'argent et de pièces +précieuses ouvrée tout entour, avec les autres reliques. En celle chapelle +establi le roy chanoines, chapelains et clers, qui, jour et nuit, font le +service Jhésucrist; et establi et ordena rentes et possessions dont il +peuvent estre souffisamment soustenus. + + +XXII. + +ANNEE 1240. + +_Des hérétiques Albigois qui se révélèrent contre les Crestiens._ + + +En ce temps avint que les mauvais Crestiens de la terre d'Albigois se +révélèrent par force contre les bons Crestiens de la terre, et contre la +gent au roy de France qui estoient au pays pour garder la terre et la +rente[379]. Mais quant il[380] virent la grant multitude des renoiés, il +envoièrent messages au roy et luy senefièrent les grans vilenies et les +grans assaus que les Albigois leur faisoient. + + Note 379: _La rente._ Variante: _La contrée_. + + Note 380: _Il._ Les bons crestiens. + +Quant le roy oï ces nouvelles, il manda messire Jehan de Biaumont et ly +commanda que il alast sur les Albigois. Et ne tarda mie que messire Jehan +assembla grant gent de chevaliers et de sergens à pié et à cheval, et se +hasta moult d'acomplir la volenté et le commandement du roy et se mist à la +voie et passa les mons de la Ricordane[381], et chemina tant qu'il vint en +la terre d'Albigois. Tantost qu'il fu là venu, il s'en ala à un chastel qui +est nommé Mont-Royal[382], et l'assist de toutes pars. Perières et +mangonniaux fist jecter et lancier, et greva tant ceux de dedens qu'il ne +porent durer. Si leur convint rendre le chastel, et tantost, icelluy +messire Jehan le fist garnir de gens d'armes et de viandes. D'ilec se parti +et vint à un autre chastel et le prist par force; mais ce ne fu pas sans +grant paine et sans grant travail de sa gent. Quant cil du pays virent son +grant povoir, si ne s'osèrent plus tenir encontre luy, ains chevaucha +seurement parmi toute la terre. + +Quant il eut les Albigois vaincus et leur mauvaistié +corrigiée, si s'en repaira en France. Le roy fu moult lie +de sa venue et de ce qu'il avoit eue victoire, si le reçut liement +et luy donna dons, et luy escreut sa terre et son fief. + + Note 381: _Ricordane._ Peut-être _du Périgord_. + + Note 382: _Montroyal_ ou _Montréal_, à cinq lieues de Carcassone. + + +XXIII. + +ANNEE 1240. + +_Coment le conte Thibaut de Champaigne fu couronné du royaume de Navarre._ + + +Après ce, ne demoura guaires que le conte Thibaut de Champaigne fu mandé +des barons du royaume de Navarre pour estre couronné de la terre et du +pays; car son frère estoit mort sans hoir de son corps. Assez tost après +qu'il fust couronné, il prist la croix et promist que il iroit aidier aux +Crestiens de la terre d'Oultre mer à tout son povoir; et avoit en sa +compaignie le duc de Bretaigne, le conte de Bar et le conte de Montfort et +la greigneur partie des barons de France. Quant il orent fait leur +garnisons, si se mistrent à la voie et passèrent la grant mer et arrivèrent +au port d'Acre, à tout grant foison de chevaliers et de gens d'armes. Quant +il se furent reposés, messire Pierre le duc de Bretaigne et grant foison de +sa compaingne se départirent de l'ost sans le sceu du commun et sans le +congié au roy de Navarre qui estoit le maistre d'eux tous, et s'en alèrent +toute nuit vers une grosse ville de Sarrasins; et envoièrent leur espies +devant pour savoir la contenance des Sarrasins, qui leur raportèrent que +les Sarrasins ne se donnoient garde de leur venue; et ceux entrèrent en la +ville assez légièrement, car il ne trouvèrent qui la deffendist, et +prisrent tous les Sarrasins et les mistrent en chetivoison. + +Amaury le conte de Montfort et le conte de Bar, Richart de Chaumont et +Anseau de Lisle et pluseurs autres de grant renom cuidièrent ainsi faire +comme le duc avoit fait, et orent grant envie de ce qu'il s'estoit jà tant +avanciés; si se mistrent à la voie sans le congié du roy. Et sans le +conseil du peuple commun chevauchièrent toute nuit armés, sur leurs +chevaux, tant qu'il vindrent au matin près de la cité de Gaze qui siet en +sablon. Ceux de la cité avoient envoié espies qui bien avoient apperceu que +les contes venoient, et qu'il avoient toute nuit chevauchiés; si s'armèrent +et leur vindrent au devant frès et nouviaux. + +Ceux qui estoient travailliés et lassés de ce qu'il avoient toute nuit +chevauchié ne porent durer contre eux: si en occistrent les Sarrasins tant +comme il leur plut, et le demourant mistrent en liens et en fers. En celle +chevauchie et en celle compaingnie fu le conte de Bar ou mort ou pris, car +oncques puis ne pot estre trouvé. Le conte de Montfort et les autres barons +furent liés de cordes et menés en diverses prisons. + +Aucuns commencièrent à murmurer et à dire parmi l'ost que Nostre-Seigneur +souffroit ceste perte pour ce que les contes tendoient plus à vaine gloire +de chevalerie que à faire le prouffit de la Saincte Terre. Sitost comme ce +dommage fu avenu en la terre d'Oultre mer, le conte Richart de Cornouaille +frère le roy d'Angleterre prist port à toute sa gent et à tout grant avoir, +pour venir en l'aide de la Terre saincte. Quant il sceut que l'ost des +pélerins du royaume de France estoit si desconforté pour la prise des +barons qui si grant avoit esté faite, et de l'occision, si en eut moult +grant pitié et pourchascia tant vers les Sarrasins, que les prisonniers +furent délivrés et rachetés d'or et d'argent. Et fit tant vers les +Sarrasins qu'il orent sauf conduit d'aler en Jhérusalem visiter le saint +sépulcre Nostre-Seigneur. A celle fois firent pou ou néant les barons de +France en la terre d'Oultre mer. Le conte de Montfort qui avoit esté en +prison s'en vint à Rome pour visiter les apostres; si le prist un flum de +ventre dont il mourut; enterré fu au moustier des apostres honourablement. + + +XXIV. + +ANNEE 1240. + +_Coment l'empereur de Rome fu escomenié._ + + +L'empereur Federic devint en ce temps contraire à l'églyse de Rome, et +commença à défouler le clergie; et leur fist souffrir assez de +persécutions. Tant dura cest estrif longuement et tant ala la besoigne +avant, que le pape Grégoire ne le put plus souffrir. Si envoya un moine +blanc cardinal en France qui le condempna et dessevra de toute la +communauté de saincte églyse. Oncques pour ce l'empereur n'en vint à +amendement. Quant le légat vit que Federic persévéroit en sa malice, et que +pou prisoit-il son escommeniement, si assembla très grant plenté +d'archevesques, d'évesques et d'autres prélas en la cité de Miaux, pour +avoir conseil sus ceste besoingne. + +Quant il eut oï leur conseil, si commanda à aucuns des prélas que en vertu +d'obédience, toutes choses laissiées, de par le pape il vinssent avec luy à +la court de Rome, et leur dist qu'il trouveroient navie toute preste au +port de Nice qui les conduiroit plus seurement par mer que par terre. Car +l'empereur Federic qui bien savoit leur affaire, faisoit garder tous les +chemins par où il devoient passer, et savoit bien que il devoient aler à +Rome pour le condempner. Tant errèrent les prélas de France avec le blanc +cardinal, qu'il vindrent là . Et, si comme il durent entrer en mer, il leur +fu dit que l'empereur faisoit garder les passages par mer et par terre +estroictement, si orent si grant paour qu'il en retourna la greigneur +partie en France: les autres entrèrent en mer avec le cardinal et +abandonnèrent les corps pour sauver les ames. + +Lors avint que Mainfroy, qui estoit fils l'empereur de bast[383], gardoit +la mer de nuit et de jour, à grant plenté de galies et de gens d'armes. Si +les apperçut passer assez près de la terre de Puille; si leur vint au +devant luy et sa gent, et prist le légat et les prélas, et les envoya à +l'empereur, son père. Et il les envoya tantost en diverses prisons. +Endementres qu'il furent pris, le pape mourut chargié et empressié de grans +tribulacions; et demoura le siège vague par l'espace de trente-deux mois. +Et les prélas démourèrent en la prison l'empereur, né ne trouvèrent qui les +requéist. + + Note 383: _De bast._ Bâtard. + + +XXV. + +ANNEE 1240. + +_Coment la tempeste chéi à Cremonne._ + + +Assez tost après que les prélas furent emprisonnés, chéi une tempeste à +Cremonne[384] de gresle merveilleusement grosse; en laquelle fu trouvée une +pierre plus grosse que nulle des autres qui chéi en l'églyse Saint-Gabriel, +en laquelle il[385] avoit une croix et l'image Nostre-Seigneur si comme il +fu crucifié. Et environ celle pierre avoit escript de lettres d'or: _Jhesus +Nazarenus rex Judeorum_. Un moine de celle églyse la prist et la mist en un +hennap; et si comme elle commença à fondre et à devenir eaue, il en prist +et lava les yeux de un des moines de léans qui estoit aveugle né n'avoit +veu de long-temps; et tantost il vit aussi cler comme il avoit oncques fait +en toute sa vie. De laquelle chose il fu fait moult grant sollempnité en la +dicte églyse en ce temps. + + Note 384: _Cremonne._ Variante: _Tremoigne_. + + Note 385: _En laquelle._ Sur laquelle pierre. + + +XXVI. + +ANNEE 1241. + +_Coment le roy délivra de prison les prélas de son royaume._ + + +Le roy de France eut moult grant pitié des prélas de sainte églyse, et +regarda que toute aide humaine failloit à l'églyse de Rome, et fu moult +couroucié des prélas de son royaume que l'empereur tenoit en sa prison. Il +manda l'abbé de Corbie et Gervaise de Surennes[386], et leur commanda qu'il +alassent à l'empereur et luy déissent de par luy, que il, par amour et par +grace, délivrast les prélas de son royaume. L'empereur entendi bien la +requeste le roy de France, mais il n'en mist riens à exécution; ainsois +respondi aux messages qu'il n'avoit pas conseil de ce faire. Et sitost +comme les messages furent retournés, il envoya les prélas enchartrer[387] +en la cité de Naples, et manda au roy de France par ses messages: «Ne se +merveille point la royal majesté de France, sé César Auguste tient +estroictement ceux qui César vouloient mettre en angoisse, et qui venoient +à Rome pour luy condempner et mettre à exécution.» Quant le roy oï la +teneur des lettres l'empereur, si se merveilla moult que il n'avoit riens +fait pour ses prières; si luy manda de rechief par l'abbé de Clugny, en une +lettre en la manière qui s'ensuit: + +«Nostre foy et nostre espérance a tenu jusques cy que nulle matière de +plait né de haine peust mouvoir, jusques à grant temps entre nostre royaume +et vostre empire; car nos devanciers, qui devant nous ont tenu le royaume, +ont tousjours amé et honouré la souveraine hautesce de l'empire de Rome; et +nous, qui après sommes, tenons ferme et estable le propos de nos +devanciers. Mais vous, si comme il nous semble, rompez limite et la +conjonction de paix et de concorde qui doit estre gardée entre vous et +nous: vous tenez nos prélas, qui au siège de Rome estoient mandés par foy +et par fiance, né refuser ne vouloient le commandement l'apostole; et les +féistes prendre en mer, laquelle chose nous portons moult grief et en +sommes dolens. Si sachiez que nous avons entendu, par leur lettres, qu'il +ne pensoient à faire chose qui fust à vous contraire; jasoit ce que +l'apostole voulsist faire aucune chose contre vous. Puis qu'il n'ont fait +chose qui tourne à vostre grief il appartient à vostre magesté rendre-les +et les délivrer. Si[388] pesez et mettez en balance de droit ce que nous +vous demandons, et ne vueillez faire tort par puissance ou par vostre +volenté, car le royaume de France n'est mie encore si affebloié qu'il se +laisse mener né fouler à vos esperons.» Quant l'empereur entendi les +paroles contenues ès lettres du roy, si luy envoia les prélas de son +royaume, contre sa volenté. Mais il le fist, pour ce qu'il doubta forment +le bon roy à couroucier. + + Note 386: _Surennes._ Guillaume de Nangis écrit en françois _de + Cresnes_, et en latin_ de Escriniis_. + + Note 387: _Enchartrer_. Emprisonner. + + Note 388: _Si._ Ainsi. + + +XXVII. + +ANNEE 1241. + +_Coment le roy fist Alphons, son frère, chevalier._ + + +L'an de grace mil deux cens et quarante et un, assembla le roy à Saumur +grant plenté d'archevesques, d'évesques, d'abbés et des barons de son +royaume, et fist messire Alphons son frère chevalier: et si luy donna à +femme la fille au conte de Thoulouse, et la contrée de Poitiers, d'Auvergne +et d'Albigois. Les barons et les chevaliers firent grant feste et furent +vestus de samit et de soie. Quant la feste fu passée, le roy requist le +conte de la Marche que il fist hommage à son frère pour la terre qu'il +tenoit en Poitou. Mais le conte qui se fioit au roy d'Angleterre, pour ce +qu'il avoit sa mère espousée, refusa à faire hommage au conte de Poitiers; +et tout ce fist-il par le conseil de sa femme, et dist que jà ne tendroit +riens de luy jour de sa vie. + +Quant le roy vit la contenance au conte de la Marche orgueilleuse et fière, +si en fu moult couroucié. Il se parti d'ilec et s'en vint à Paris. Si comme +il fu entré en sa chambre, nouvelles luy vindrent que la royne avoit eue +une fille qui eut nom Ysabiau. + + +XXVIII. + +ANNEE 1241. + +_Coment le conte de la Marche fu contre le roy._ + + +Messire Hue conte de la Marche pensa bien que le roy mouveroit guerre +contre luy: si se mist en mer et passa outre, et fist entendant au roy +Henry d'Angleterre que le roy de France le vouloit deshériter, et luy +tollir la terre à tort et sans raison. Le roy manda tous ses barons et tous +les riches hommes qui tenoient de luy, et leur fist monstrer par un frère +meneur qui estoit sire et maistre de la court, que on devoit mieux aler sus +le roy de France que sus les Sarrasins en la Terre saincte, qui ainsi +mauvaisement vouloit tollir la terre au conte de la Marche sans cause et +sans raison: et dist que par telle manière et par telle mauvestié avoit le +roy Jehan perdu Normandie, et les barons d'Angleterre les forteresces et +chastiaux qu'il y avoient; et que moult devroient les barons d'Angleterre +metre paine à recouvrer la terre que leur devanciers tenoient ou avoient +tenue. + +Quant les barons et les chevaliers orent oï la requeste le roy, si distrent +qu'il estoient tous près de luy aidier, et que jà ne luy faudroient tant +comme il pourroient durer. Le roy Henry fist faire ses garnisons pour +passer la mer et manda souldoiers en Allemaigne, en Norvée et en Danemarce; +et manda à tous les barons qui luy appartenoient qu'il venissent à luy et +en son aide, et fist faire grans garnisons de vins et de viandes et d'armes +et de chevaux pour passer oultre, et entra en mer à grant compaignie de +chevaliers, et eut bon vent qui le porta assez tost oultre. Quant il fu au +port arrivé, la contesse sa mère ala encontre, et le baisa moult doucement +et luy dist: «Biau doux fils, vous estes de bonne nature qui venez secourre +vostre mère et vos frères que les fils Blanche d'Espaigne veullent trop +malement défouler et tenir soubs piés; mais sé Dieu plaist il n'ira pas si +comme il pensent.» + +Ainsi démourèrent une pièce de temps ensemble. Le roy de France assembla +grant gent de son royaume, et tint grant parlement à Paris. A ce parlement +furent les pers de France; si leur demanda le roy que on devoit faire de +vassal qui vouloit tenir terre sans seigneur, et qui aloit contre la foy et +contre l'ommage qu'il avoit tenu, luy et ses devanciers? Et il respondirent +que le seigneur devoit assener à son fié comme à la seue chose. «En nom de +moy,» dist le roy, «le conte de la Marche vuelt en celle maniere terre +tenir, laquelle est des fiés de France dès le temps au fort roy Clovis qui +conquist toute Aquitaine contre le roy Alaric qui estoit paien, sans foy et +sans créance, et toute la contrée jusques aux mons de Pirene.» + +Quant le roy ot tenu son parlement, il manda ceux qui savoient faire engins +pour jetter pierres et mangonniaux; et si manda charpentiers pour faire +chastiaux et barbacannes, pour plus près traire et lancier à ceux qui sont +ès chastiaux et ès forteresces et ès deffenses. Quant le roy fu garni de +tels gens, il assembla grant ost et entra en la terre au conte de la +Marche, à si grant multitude à pié et à cheval que la terre en estoit +couverte. + +Il assist premièrement un chastel que l'en nomme Monstereul en Gastine[389] +et le prist par force en pou de temps. Puis s'en retourna en la tour de +Bergue[390] qui estoit forte de murs et bien garnie de gent; ses tentes +fist fichier, ses paveillons tendre; ses perrières fist drecier, et après +moult d'autres engins environ la tour. Ceux qui dedens estoient se +deffendirent forment et soustindrent longuement l'assaut. Quant François +virent qu'il se deffendoient si bien et si longuement, si commencièrent +l'endemain plus fort à assaillir, et à lancier pierres et mangonniaux. Tant +firent qu'il conquirent la tour et grant plenté d'armes et de vitaille dont +elle estoit moult bien garnie. + + Note 389: _Le Gastine_ est une petite contrée du Poitou, entre + _Niort_ et _Fontenay_. + + Note 390: _Bergue._ Et mieux _Beruge_, à deux lieues de Poitiers. + +Quant la tour fu prise, si se pourpensa le roy qu'elle avoit fait moult de +mal à sa gent et que encore les pourroit-elle bien grever et nuire; si la +fist abatre et jetter à terre jusques aux fondemens. Tantost comme +Monstereul et la tour de Bergue furent pris, le roy s'en ala à un chastel +que l'en appelle Fontenay[391], si le tenoit Geffroy, le sire de Lesignen +qui estoit en l'aide le conte de la Marche. Le roy le fist asseoir, et fist +traire et lancier à ceux qui dedens estoient. Si fu pris par force avec un +autre chastel que on appelle Vovent[392]. + + Note 391: _Fontenay._ Ce doit être le _Fontenay_, plus tard surnommé + l'_Abbatu_, et aujourd'hui seulement désigné sous le nom de + _Rohan-Rohan_. Il est à deux lieues du _Fontenay-le-Comte_, au-delà + de Niort. + + Note 392: _Vovant_ ou _Vouvant_, dans le Poitou, au nord de Fontenay, + et sur la rivière de _Vendée_. + + +XXIX. + +ANNEE 1242. + +_Coment l'en voult empoisonner le roy de France._ + + +La femme au conte de la Marche[393] bien vit et apperçut que le roy avoit +greigneur force que son baron. Si appella deux hommes qui estoient ses sers +et leur dist en conseil et pria que en toutes manières il féissent que il +empoisonnassent le roy et tous ses frères; et sé il povoient ce faire, elle +les feroit riches et leur donroit grant terre. Cil s'accordèrent à ce faire +et luy promistrent qu'il en feroient tout leur povoir. Pour ce faire elle +leur bailla venin tout appareillié que il ne convenoit que mettre en vin et +en viandes, pour tantost mettre à mort celluy qui en mengeroit. + + Note 393: Isabelle, veuve de Jean-sans-Terre. + +Les sers se misrent à la voie et vindrent en l'ost le roy de France; si se +commencièrent à traire vers la cuisine du roy, et approuchièrent des +viandes tant que ceux qui gardoient les viandes les orent pour +souspeçonneux, si espièrent qu'il vouloient faire et les prisrent tous +prouvés, si comme il vouloient jecter le venin ès viandes du roy. + +Quant il furent pris, on demanda que on en feroit, et le roy dist qu'il +eussent le guerredon et la desserte de leur présent qu'il apportoient; si +furent menés aux fourches et pendus. Nouvelles vindrent à la contesse que +ses deux sers estoient pris et avoient esté pendus, et qu'il avoient esté +pris tous prouvés de leur mauvaistié; si qu'elle en fu moult courouciée, et +prist un coutel et s'en vouloit férir parmi le corps, quant sa gent luy +ostèrent; et, quant elle vit que elle ne povoit point faire sa volenté, +elle desrompi sa guimple et ses cheveux, et mena tel deuil qu'elle en fu +longuement au lit sans soy reconforter. + + +XXX. + +ANNEE 1242. + +_Coment le roy prist pluseurs chasteaux._ + + +Le roy de France vit que son ost estoit grant et bel et que gens luy +venoient de toute part en aide; si s'en ala à un chastel que on appelle +Fontenay, enclos de deux eaues[394], et si estoit avironné de deux paires +de murs et de hautes tours deffensables et bien garnies. Il fist avironner +et assaillir le dit chastel forment; mais ceux qui dedens estoient se +deffendirent vaillamment, et furent de si grant prouesce que les François +ne leur porent faire mal né de riens empirier. Quant le roy vit la force du +chastel et la prouesce d'eux, si fist drécier une tour si haute de fust que +ceux qui dedens estoient povoient véoir la contenance et la manière des +gens du chastel; et puis commencièrent à lancier et à traire à eux, si +qu'il en occistrent assez. + + Note 394: _Fontenay-le-Comte_, suivant l'opinion la plus commune. + +Quant ceux du chastel virent que ceux de la tour les grevoient si forment, +si se tindrent loing et jectèrent feu gréjois, si que ceux qui dedens +estoient s'en fouirent pour le péril où il estoient, car toute la tour +estoit embrasée; et commencièrent François à reculer. En ce butin et assaut +avint que un arbalestrier à tour trait un quarrel et féry le conte de +Poitiers au pié et le navra forment. Quant le roy vit le coup, si fu moult +forment courroucié et fist tantost l'assaut recommencier plus fort que +devant. + +Lors alèrent à l'assaut chevaliers et sergens, et assaillirent de toutes +pars, et boutèrent le feu en la porte; et les autres montèrent sur les murs +à eschieles, et les autres y montèrent à cordes; si ne porent plus ceux du +chastel endurer, et fu le chastel pris et ceux qui dedens estoient. Le fils +au conte de la Marche fu pris, qui estoit bastart, et quarante et un +chevaliers et quatre-vingt sergens, et pluseurs autres dont il y avoit +assez. Grant partie des prisonniers envoia le roy à Paris et les autres en +prisons diverses parmi son royaume, et fist abatre toute la forteresce du +chastel et les murs tresbuchier jusques en terre. + +Après ce que Fontenay fu pris et conquis, le roy vint devant un autre +chastel qui est nommé Villiers[395]. Tantost que ceux de dedens se virent +avironnés de ceux de l'ost, il furent esbahis si que il ne porent mectre +conseil en eux deffendre; si furent tous pris: iceluy chastel estoit à Guy +de Rochefort, qui estoit de l'aide au conte de la Marche; pour ce le roy le +fist tout abatte et jecter en un mont[396]. + + Note 395: _Villers_, dit _en plaine_, à deux lieues et au nord de + Niort. + + Note 396: _Mont._ Monceau. + +D'ilec se parti le roy et s'en ala à un autre chastel que on appelle +Prée[397]. Ceux de dedens ne se mistrent oncques à deffense, ains se +rendirent tantost. D'ilec s'en ala le roy à un autre chastel que on nomme +Saint-Jelas[398]; si comme l'en vouloit tendre tentes et paveillons tout +entour, ceux du chastel mandèrent au roy qu'il les prist à mercy, et il li +rendroient le chastel; le roy le fist volentiers et les prist à mercy. Le +roy retourna vers un chastel que on nomme Betonne[399]; et tantost qu'il +furent devant, il commencièrent à paleter et à lancier; si fu tantost pris. +Moult fu le roy lie de ce qu'il défouloit ainsi ses anemis à sa volenté, et +luy estoit bien avis que Nostre-Seigneur conduisoit son ost. Il se départi +de Betonne et vint à un autre chastel que on appelle Mautal[400]; ceux du +chastel commencièrent à lancier et à eux defendre; mais pou leur valut, car +les François les avironnèrent de toutes pars, si que ceux du chastel ne +sorent auxquels aler. Quant il se virent si sourpris, si se rendirent +sauves leur vies. Il avoit emmy le chastel une forte tour bien deffensable, +le roy commanda qu'elle fust abatue: les mineurs alèrent tant environ +qu'elle fu enversée et menée au néant. Le roy chevaucha oultre et vint au +chastel de Thori[401] qui fu Eblon de Rochefort: ceux qui au chastel +estoient virent l'ost qui estoit plain de nobles combateurs, si sorent bien +qu'il ne pourroient longuement durer né soustenir la puissance le roy: si +s'en vindrent tous nus, sans armes encontre le roy et luy rendirent le +chastel, et tantost le roy le fist garnir de sa gent. + + Note 397: _Prée_ ou _Prahecq_, entre Niort et Melle. + + Note 398: _Saint-Jelas_ ou _Saint-Gelais_, aujourd'hui village à deux + lieues de Niort. + + Note 399: _Betonne._ Aujourd'hui _Tonnay-Bautonne_. «Tonacium supra + Vetonam,» dit Guillaume de Nangis. Il est sur la rivière de ce nom, + entre Rochefort et Saint-Jean d'Angely. + + Note 400: _Mautal._ Aujourd'hui _Matha_, sur la rivière d'Anteine, au + sud de Saint-Jean-d'Angely. + + Note 401: _Thori_ ou _Thors_, village de Saintonge, près de Matha, et + à cinq lieues de Saint-Jean-d'Angely. + +D'ilec se parti et vint à un autre chastel que on appelle Aucere[402], et y +fist jecter pierres et mangonniaux, et le fist tout raser à terre et +tresbuchier. Et puis après chevaucha avant à tout son ost tant qu'il fu +près d'un marais, et fist lever un pont: car l'ost au roy d'Angleterre +estoit illec près, et estoit enclos et avironné de grans fossés larges et +parfons. Quant le pont fu drécié, si cuidèrent passer François oultre; mais +les anemis furent d'autre part qui leur véerent l'entrée. Si commencièrent +à paleter les uns contre les autres. Le roy s'en tourna d'autre part vers +Taillebourc droit[403] au chastel Geffroy de Ranconne qui siet sus une +rivière que on nomme Carente. On ne loa pas au roy qu'il passast le pont +qu'il avoit fait faire et drécier; le roy fist tendre ses paveillons et +drécier sur la rivière. Quant le roy d'Angleterre vit l'ost le roy de +France, si se retraist arrières, luy et sa gent, le trait de deux +arbalestres, pour ce qu'il se doubta d'assembler au roy à celle fois; et si +avoit avecques luy le conte de Cornouaille[404] et le conte de Lincestre, +et le prince de Gales, à tout grant plenté de chevaliers et d'autre gent +appareilliés à bataille. + + Note 402: _Aucere_ ou _Saint-Assere_, en Saintonge, à deux lieues de + Saintes. + + Note 403: _Droit au_, etc. C'est-à -dire: _Lequel appartenoit à + Geffroy de Rancogne._--_Carente_, Charente. + + Note 404: _Le conte de Cournouaille._ Richart. + +Quant les François apperçurent l'ost des Anglois retraire arrières, si +envoièrent cinq cens sergens hastivement pour passer au pont que le roy +avoit fait drecier, et avecques eux grant plenté d'arbalestriers et +d'autres gens de pié. Le conte Richart vit que les François passoient le +pont sans contredit, si mist jus[405] ses armes, et s'en vint vers eux et +leur monstra signe de paix, et leur pria qu'il le féissent parler au conte +d'Artois, pour les deux roys accorder ensemble sans faire bataille. Mais le +conte d'Artois n'y voult point aler devant ce qu'il en eust congié de son +frère le roy: quant le conte Richart vit qu'il ne pourroit parler au conte +d'Artois, il s'en retourna vers l'ost au roy d'Angleterre. + + Note 405: _Mist jus._ Mist bas. + + +XXXI. + +ANNEE 1242. + +_De la bataille au roy de France contre le roy d'Angleterre._ + + +Droitement le jour de la Magdaleine, le roy et son ost passèrent la rivière +de Carente par le pont que le roy ot fait faire, et s'en retourna arrières +de Taillebourc par le conseil de sa gent. Tantost comme il fu passé, les +fourriers coururent vers Saintes en dégastant tout ce que il trouvèrent. +Si comme les fourriers dégastoient tout avant eux, un espie vint au conte +de la Marche qui luy dit que les fourriers au roy de France dégastoient +tout le pays. Quant le conte oï ces nouvelles, il commanda à ses fils qu'il +s'armassent et à tous ses chevaliers, et ala contre les fourriers +isnelement pour eux desconfire. Le conte de Bouloigne[406] oï dire que le +conte de la Marche venoit sur les fourriers; si se hasta moult de eux +secourre, et s'en vint droit au conte de la Marche: là fu le poingnéis fort +et aspre, et l'abatéis d'hommes à pié et à cheval. A ce premier poingnéis +fu occis le chastelain de Saintes qui portoit l'enseigne au conte de la +Marche. François qui bien sorent que le conte de Bouloigne se combatoit, se +hastèrent moult de luy aidier et orent grant despit de ce que le conte de +la Marche les avoit premiers envaïs, si luy coururent sus. Illec entrèrent +en champ les deux roys l'un contre l'autre à tout leur povoir. + + Note 406: _Le conte de Bouloigne._ Alphonse, depuis roi de Portugal. + +Lors fu l'occision grant et la bataille aspre et dure, si ne porent plus +les Anglois souffrir né endurer le fait de la bataille. Quant le roy Henry +vit sa gent fouir et apeticier, si fu trop durement couroucié et esbahi, si +s'en tourna vers la cité de Saintes. Les François virent les Anglois fouir +et desrouter, si les enchacièrent moult asprement, et en occistrent en +fuiant grant plenté. + +En cest estour fuient pris vingt et deux chevaliers et trois clers moult +riches hommes et de grant renom, et furent pris cinq cens sergens d'armes, +sans la piétaille. Quant le roy ot eue victoire, il fit rappeler sa gent +qui trop asprement enchaçoient les Anglois; lors s'en retournèrent les +chevaliers par le commandement le roy. + +Quant vint entour mienuit que tout le peuple se reposoit, le roy +d'Angleterre et le conte de la Marche s'en issirent de Saintes à tout le +remenant de leur gent et firent entendant à ceux de la ville qu'il aloient +faire assaut aux François qui se reposoient; mais il tournèrent leur chemin +droit à Blaives. L'endemain par matin que le jour parut cler, ceux de +Saintes virent que ceux qui leur devoient aidier s'en estoient fouis, si +s'en vindrent au roy et luy rendirent la cité de Saintes. En telle manière +comme nous avons devisé conquist le roy grant partie de la terre au conte +de la Marche, mais il y perdi de bonne gent et de bons chevaliers pour la +grant chaleur du temps et pour le soleil qui moult estoit chaut. Regnaut le +sire de Pons fu tout espoventé de la force le roy et de la victoire que +Dieu luy ot donnée, si vint à luy en la ville de Coulombiers[407] qui siet +à un mille de Pons, et fist hommage au conte de Poitiers devant les barons +de France. + + Note 407: _Coulombiers._ Sur la _Seugne_, à une lieue et au nord de + Pons. + +En ce meisme jour vint à luy l'ainsné fils au conte de la Marche, et +s'agenouilla devant le roy et luy requist paix qui fu faite en la manière +qui s'ensuit: C'est assavoir que toute la terre que le roy avoit conquise +sur le conte de la Marche demourast paisiblement au conte de Poitiers, +frère le roy, et du demeurant le conte et sa femme et ses enfans se +metroient du tout en tout en la mercy le roy; et délivreroit le conte trois +chastiaux fors et bien garnis en ostage; c'est assavoir Merplin[408], +Crotay et Hascart, esquiels le roy avoit ses garnisons et ses souldoiers +aux cous dudit conte. Pour ce que ledit conte n'estoit point présent à ces +convenances enteriner, le roy reçut son fils en ostage jusques à l'endemain +que le dit conte devoit venir. + + Note 408: _Merplin_ ou _Merpins_, auprès de Cognac, en Angoumois, + aujourd'hui village au confluent du Né et de la Charente.--_Crotay._ + Le latin dit: «_Crosantum_.» Ce doit être _Crosant_, sur la _Creuze_, + à peu de distance de Guéret.--_Hascart_ ou _Chastel-Achard_, comme le + dit Guillaume de Nangis, à quatre lieues de Poitiers, et à deux de + Vivonne. Ces trois châteaux, situés le premier dans le Poitou, le + second dans la Saintonge et le troisième dans la Marche, permettoient + au roy de France de tenir en échec les grands vassaux qui, de ce côté + la, étoient toujours secrètement attachés à l'Angleterre. + +Quant le conte de la Marche sot comment le roy s'estoit acordé, si vint +l'endemain faire ferme et estable ce que son fils avoit promis, et amena +avecques luy sa femme et ses enfans. Eux se agenouillèrent devant le roy et +luy crièrent mercy, plains de souspirs et de larmes, et luy commencièrent à +dire: «Très doux roy débonnaire, pardonne-nous ton ire et ton mautalent, et +ayes mercy de nous; car nous avons mauvaisement ouvré et par orgueil, à +l'encontre de toy; sire, selon la grant franchise et la grant miséricorde +qui est en toy, pardonne-nous nostre mesfait.» + +Le roy qui vit le conte de la Marche si humblement crier mercy, ne pot +tenir son cuer en félonnie[409], ains fu tantost mué en pitié. Si fist +lever le conte son cousin, et luy pardonna débonnairement ce qu'il avoit +mesfait; et le conte de la Marche quicta au conte de Poitiers tous les +chastiaux et forteresces que le roy avoit conquises sur luy; et, pour tenir +les convenances, le roy tint les trois chastiaux dessus dis en sa main; et +le conte, et sa femme et ses enfans jurèrent que il tendroient les +convenances sans jamais aler encontre. + + Note 409: _Felonnie._ Fiel, mauvais vouloir. + +Quant la paix fu accordée, le roy retint l'ommage Regnaut sire de Pont par +devers soy, et l'ommage Geffroy de Lesignen et de Geffroy de Ranconne. Ces +choses furent acordées le jour de la saint Pierre, premier jour d'aoust, +que le roy jut ès près de Pons et tout son ost. L'endemain par matin +vindrent en l'ost le sire de Mirabel et le sire de Mortaigne qui avoient +hostelé et soustenu le roy d'Angleterre et toute sa gent en sa première +venue quant il fu arrivé. Ces deux barons si firent hommage au roy de +France et au conte de Poitiers et tous les autres barons du pays et toute +la terre jusques à la rivière de Gironde. Le roy d'Angleterre oï dire à +Blaives où il estoit que le roy venoit sur luy, si fu si espoventé qu'il +s'en alèrent luy et le conte Richart à Bordeaux; car s'il feussent +demourés, il eussent esté pris: mais aucuns leur firent assavoir qui +estoient du conseil au roy de France. Lors se pourpensa le roy d'Angleterre +coment il pourroit faire paix au roy de France; si luy envoia messages et +requist trèves: mais le roy ne luy voult point de legier octroier, devant +qu'il en fust prié des plus haus hommes de sa court qui aimoient moult le +conte Richart, pour ce que il leur avoit fait bonté en la terre d'Oultre +mer. + + +XXXII. + +ANNEE 1242. + +_Coment les Tartarins destruirent Turquie et les terres d'environ._ + + +En ce temps avint que les Tartarins qui avoient gasté toute Ynde, la grant +et la mineur, et Armenie, né n'avoient finé de ce faire par l'espace de dix +ans, envoièrent quatre des plus haus barons de leur terre sus le royaume de +Turquie. Si s'en vindrent tout droit à une cité, au premier chief de +Turquie, qui a nom Asaron[410]; si comme aucuns dient, si est en la terre +de Hus, où Job habita au temps qu'il vivoit. Quant la cité fu ainsi +asségiée, les Turs qui dedens estoient virent bien qu'il ne povoient avoir +secours de leur seigneur le soudan de Babiloine, et qu'il ne pourroient +durer contre si grant foison de Sarrasins; si prisrent conseil ensemble +qu'il se rendroient sauves leur vies et leur biens, en telle condicion que +les Tartarins les garantiroient contre tous. Pour ces convenances tenir +fermes et estables, les Turs envoièrent le baillif de la ville parler aux +Tartarins, et les Tartarins l'octroièrent, et jurèrent à tenir et garder +fermement. Tantost qu'il furent entrés en la ville, il occistrent et hommes +et femmes et enfans. D'ilec se partirent et vindrent à une autre cité que +on appelle Arsegue[411], et firent ces meismes convenances à ceux de la +ville, et il leur ouvrirent les portes et leur abandonnèrent la cité. +Sitost comme il y furent entrés, il mistrent à mort tous ceux qu'il y +trouvèrent que oncques n'en demoura un seul en vie, fors deux crestiens +qu'il trouvèrent en chartre en une fosse; si leur demandèrent qui il +estoient, et il respondirent qu'il estoient crestiens nés du royaume de +France. Si tost comme il sorent qu'il estoient François, il les mistrent +hors des fers et leur donnèrent à mengier; et puis prisrent conseil +ensemble qu'il en feroient. Si respondirent aucuns qu'il avoient oï dire +que François estoient bons combateurs et preux aux armes; si s'accordèrent +qu'il les fissent combatre ensemble pour véoir la manière que François ont +en bataille. Si les firent très bien armer et monter sur deux chevaux, et +leur commandèrent à combatre, et celuy qui auroit victoire s'en iroit franc +et quitte là où il vouldroit; et il promistrent que si feroient-il. + + Note 410: _Asaron._ Erzerum, en Arménie. + + Note 411: _Arsegue._ Aujourd'hui _Arzingan_, sur l'Euphrate. + +Quant il furent entrés au champ, les Sarrasins s'assemblèrent pour veoir le +tournoiement et leur contenance, et orent grant joie pour ce qu'il +cuidoient que l'un occist l'autre, et qu'il s'entreferissent premièrement +des glaives et puis des espées. Mais, il le firent autrement: car il se +férirent en la greigneur foule des Tartarins, et en occirent plus de trente +avant qu'il feussent pris. Pour ces deux crestiens qui ne vouldrent point +soi occire l'un l'autre, ont puis forment prisé la gent de France iceux +Tartarins. + +Quant les Tartarins se furent un pou séjournés, si se mistrent de rechief à +chemin et vindrent à une cité qui est nommée Césare[412], qui siet en la +terre de Capadoce, et la prisrent, et gastèrent environ la terre et la +contrée; et demourèrent au pays tant que l'yver dura. Quant le nouvel temps +fu revenu, il s'en alèrent tout le cours, en destruisant le pays jusques à +la cité de Franisce[413], et la destruirent par feu et par occision; et +puis vindrent à la cité de Coine[414], qui est la maistre cité de Turquie. +Assez tost après la prisrent et mistrent toute Turquie en leur subjection. +Ainsi perdirent les Turs leur renom et toute leur force. + + Note 412: _Cesare._ L'ancienne Césarée. Aujourd'hui _Caisarié_. + + Note 413: _Franisce._ Ce nom est corrompu. Guill. de Nangis dit: + _Savastre_, et Vincent de Beauvais _Sebaste_, c'est le véritable nom; + entre _Icone_ et _Césarée_. + + Note 414: _Coine_ ou _Icone_; aujourd'hui _Cogni_. + +Quant les Tartarins orent gastée toute Turquie, il s'en retournèrent +d'autre part[415] et entrèrent en la terre de Poloine; et par devers la +mer, il gastèrent la terre de Roussille et celle de Gazarie, et destruirent +et gastèrent tout devant eux jusques en Hongrie. Illecques s'arrestèrent, +et vouldrent avoir conseil d'entrer au royaume de Hongrie. Et il leur fu +respondu qu'il alassent seurement, car l'esperit de discorde et de mauvaise +foy iroit devant eux, et leur feroit voie et les conduiroit; par quoy les +Hongres seroient si troublés que il ne pourroient durer. Bien est voir que +devant ce que les Tartarins entrassent en Hongrie, le roy et les barons et +le peuple du pays estoient en si grant descort qu'il ne se povoient +appareillier pour soy deffendre, ainsois s'en fouirent; mais la plus grande +partie d'entr'eux fu avant occise et tournée en chetivoison. + + Note 415: Nangis semble ici plus exact: «Eodem temporis concursu, + Tartari per unum de principibus suis, nomine Basto, vastaverunt + Poloniam et Hungariam, et juxtà mare Ponticum, Russiam et Gazariam, + cum aliis triginta regnis; et usquè ad fines Germaniæ pervenerunt.» + Je ne reconnois pas la _Gazarie_. + +Après ce que le pays fu ainsi gasté et que les Tartarins s'en furent +partis, une famine vint si grant que les hommes vifs mengeoient les hommes +mors, chiens et chas, et ce qu'il povoient trouver. + + +XXXIII. + +ANNEE 1243. + +_Coment le pape s'enfui en France pour la paour de l'empereur Federic._ + + +Si comme nous avons dessus dit que le siège de Rome demoura vague, après la +mort pape Celestin, par l'espace de trente et deux mois, les cardinaux +s'accordèrent à un preudomme qui estoit nommé Senebaut; et si vouldrent +qu'il feust pape et le nommèrent Innocent le quart. Si recommença l'estrif +de l'empereur contre le pape, et fu ce pape si mal mené qu'il ne pot +demourer à Rome né ne trouva lieu où il peust demourer sauvement fors en +France. Si s'en vint celle part, et pour avoir secours et aide du roy. +Quant il fu venu à Lyon sus le Rosne, il manda au roy de France que +volentiers parleroit à luy, et vouldroit avoir volentiers son conseil et +s'aide, sé il luy plaisoit. + + +XXXIV. + +ANNEE 1243. + +_Coment le roy fu malade à Pontoise._ + + +Tantost comme le roy ot nouvelles du pape et il voult mouvoir pour aler à +luy, une fort maladie le prist que les physiciens appellent dissentere. Si +fu le roy longuement malade de celle maladie en la ville de Pontoise. La +nouvelle ala par le pays que le roy estoit moult griefment malade, si en +furent tous courouciés grans et petis. Les prélas et les barons vindrent +hastivement à Pontoise et orent grant pitié du roy qu'il trouvèrent en si +povre point. Il demourèrent illec une pièce pour savoir que nostre sire en +feroit; car il virent que la maladie lui enforçoit de jour en jour plus +forment. Si ordenèrent que l'en priast Nostre-Seigneur qui tout puet, qu'il +voulsist donner santé au roy. L'en fist mander par tous les églyses +cathédraux que l'en amonnestast le peuple de faire aumosnes; et fist-l'en +prières et processions. Oncques la maladie ne cessa d'enforcier tant que on +cuida certainement que le roy fust mort, et furent tous esmeus parmi le +pays et le palais, et commencièrent tous à crier et à plourer et à regreter +leur seigneur qui tant estoit preudomme et tant aimoit les povres, et +deffendoit le menu peuple des grans que nul outrage ne leur fust fait, et +vouloit que ainsi bien fust fait droit et raison aux povres comme aux +riches. + +Nul ne pourroit penser comme le menu peuple de Paris en estoit couroucié +forment; et disoient entr'eux: «Sire Dieu, que voulez-vous faire à votre +peuple? pourquoy nous tollez-vous celuy qui nous gardoit et deffendoit en +paix, le souverain prince de toute bonne justice?» Lors laissièrent tous +les menestreus besoingnes à faire, et coururent et hommes et femmes aux +églyses et firent prières et oroisons, et donnèrent aumosnes aux povres en +grant devocion, que Nostre-Seigneur voulsist ramener le roy en santé. + +Ceste nouvelle courut par tout le pays tant que le pape Innocent le sot qui +estoit à Lyon sur le Rosne, et luy dist-on aussi comme certainement qu'il +estoit trespassé; si en fu moult dolent et moult couroucié, et n'estoit +point merveille; car l'églyse de Rome n'avoit autre deffendeur en la +tempeste et en la douleur où elle estoit contre l'empereur Federic. + +Si comme ceste dolente nouvelle couroit parmi le pays, celuy qui commande +aux vens et à la mer et aux elemens, et les tourne quelle part qu'il veut, +fu esmeu de pitié; car il voult que le roy fust assouagié de sa maladie, et +si luy revint l'esperit. Ceux qui estoient entour luy dirent que son +esperit avoit esté ravi. Quant il fu revenu et il pot parler, il requist +tantost la croix pour aler Oultre mer et la prist dévotement. Le roy +commença à assouagier[416] tant que Nostre-Seigneur le mist en parfaicte +santé. Moult devint aumosnier et religieux après ceste maladie et fu en +moult grant dévocion de secourre la terre d'Oultre mer[417]. + + Note 416: _Assouagier._ Guérir, se calmer. + + Note 417: Il faut remarquer que notre chroniqueur omet ici + d'attribuer aux reliques de Saint-Denys, comme le fait Guillaume de + Nangis, le mérite de la convalescence du roi. Cette suppression et + quelques autres du même genre peuvent donner à croire que + l'historiographe de ce règne n'étoit pas un moine de Saint-Denis. + + +XXXV. + +ANNEE 1244. + +_De la destruction de la terre d'Oultre-mer._ + + +Celle année meisme que le roy fu malade, vindrent une manière de gens que +on nomme Grossains[418], et entrèrent en la Saincte Terre et prisrent par +force la cité de Jhérusalem; les hommes et les femmes emmenèrent sans +espargnier nulluy, et espandirent le sang des gens non mie par la cité tant +seulement, mais toute l'églyse du sépulcre Nostre-Seigneur en fu +ensanglentée, et lors fu acomplie la prophétie David qui dist: «Dieu, une +gent venront en ton héritage, ton temple conchieront de sanc et de vilaines +ordures, ta gent occiront et abandonneront aux oisiaux et aux bestes, le +sanc espandront environ et entour Jhérusalem en si grant habundance comme +une rivière, et ne trouveront qui les mecte en sépulture.» + + Note 418: _Grossains._ Guillaume de Nangis: «_Grossoni_.» Ce sont les + Karismiens qui, chassés des bords du Golfe Persique par les Tartares, + se jetèrent sur l'Asie mineure, ravagèrent la Syrie et s'emparèrent + de Jérusalem. + +Ceste male gent vindrent à la cité de Gazaire[419] et tuèrent tous les +crestiens que il trouvèrent, Templiers et Hospitaliers, et presque tous les +nobles hommes du pays; dont l'en fu en moult grant doubte que il ne +gastassent toute la terre que crestiens tenoient par delà la mer. + + Note 419: _Gazaire._ Gaza. + + +XXXVI. + +ANNEE 1245. + +_Coment l'empereur Federic fu condampné._ + + +Il avint au derrenier jour d'avril mil deux cens quarante-cinq que le pape +Innocent tint concile général à Lyon sus le Rosne. Là prist conseil aux +cardinaux et aux prélas qui illec furent assemblés pour les outrages +l'empereur Federic. Quant il fu conseillié, il jecta la sentence et +condempna l'empereur Federic de toute la communauté de saincte églyse, et +de toute honneur et de toute dignité de l'empire. Tous ceux qui estoient +joins à luy par foy ou par serement ou en autre manière il absoult de leur +foy et de leur serement, mais que d'ores en avant il n'obéissent à luy +comme à empereur. + +Après ce, l'apostole escommenia tous ceux qui le tendroient pour roy né +pour empereur, et donna congié de faire empereur à ceux qui avoient povoir +du faire. Moult de gens se merveillèrent pourquoy le pape donnoit si +crueuse sentence contre si haut homme: si en dirons aucunes raisons et non +pas toutes, pour ce qu'il ne fust ennuieuse chose à ceux qui ceste histoire +liront. + +La première cause si fu comme Federic eust fait hommage à l'églyse de Rome +du royaume de Sezile que l'églyse luy avoit donné et avec ce l'empire de +Rome; et comme il eust juré devant les princes et les plus nobles hommes de +l'empire que il garderoit et deffendroit loyaument les honneurs et les +droitures de l'eglyse de Rome, de toutes ces choses il fu contraire et +rompi toutes les convenances, et, avec ce, il diffama le pape et les +cardinaux par ses lettres qu'il envoya aux princes de la crestienté et à +moult d'autres gens. + +La seconde cause si fu que il rompi les convenances et la paix qui avoit +été jurée des deux parties, et qu'il ne feroit nul dommage aux cardinaux. +De toutes ces choses il ne fist riens; ainsois prist les biens des +cardinaux et les tourna par devers soy sans cause et sans raison: et si +fist paier toultes et tailles et venir devant juges séculiers les clers et +enchartrer et pendre, en despit du clergie et à leur confusion; né ne fist +satisfacion aux Hospitaliers né aux Templiers de ce qu'il leur avoit tolu. + +La tierce cause fu sacrilège; car il tint deux cardinaux en sa prison et +pluseurs archevesques et évesques, pour ce qu'il aloient à la court de Rome +par le commandement l'apostole, et leur fist assez de maux souffrir et +d'angoisses. + +La quarte cause pourquoy l'empereur Federic fu condempné fu hérésie et +mescréandise dont il fu ataint et prouvé. + + +XXXVII. + +ANNEE 1245. + +_Coment le légat vint en France._ + + +Quant le concile fu passé, le pape qui bien savoit que le roy avoit en +propos d'aler Oultre-mer, envoia en France Å’ude de Chastel-Raoul[420] pour +preschier la voie d'Oultre-mer. Quant il fu venu, le roy le receut moult +honourablement et assembla tantost grant parlement d'archevesques, +d'évesques, d'abbés et de ses barons. Le légat amonesta en sa prédication +les barons et le peuple de secourre la terre d'Oultre-mer. L'archevesque de +Rains se croisa et celuy de Bourges, et l'évesque de Beauvais, et l'évesque +de Laon, l'évesque d'Orléans, Robert le conte d'Artois, Hue de Chastillon +le conte de Saint-Pol, le conte de Blois, le duc de Bretaigne et le conte +de la Marche, Jehan des Barres, le conte de Montfort, Raoul le sire de +Coucy et moult d'autres nobles princes, et du menu peuple à grant +habundance. + + Note 420: _Chastel-Raoul._ Chateauroux. + +Un autre cardinal fu envoié en Henault et ès parties du Liège, pour ce que +les gens alassent en l'aide Lendegrave[421] duc de Thoringe qui +nouvellement avoit esté esleu au royaume d'Alemaingne, pour ce que le pape +ne vouloit pas que Conrat le fils l'empereur Federic le fust. L'apostole oï +dire certainement que le roy de Tharse[422] faisoit trop de griefs aux +crestiens qui estoient habitans en son royaume; si luy envoia deux frères +meneurs et deux frères prescheurs, et luy manda, avec ce, qu'il se voulsist +tenir d'occire le peuple crestien. Les frères qui là furent envoiés +mistrent en escript la manière et la contenance des Tartarins[423]. + + Note 421: _Lendegrave._ Il falloit du _landegrave_ Henry. + + Note 422: _De Tharse._ Il falloit: _De Tartarie_. + + Note 423: Le nom de trois de ces frères nous est parvenu: c'etoit + André de Lonjumeau, Jean de Plan de Carpin et Benoît de Pologne. La + relation de Plan-Carpin a déjà été publiée presque en entier. Un + habile géographe, M. d'Avezac, est sur le point d'en faire paroître + la partie inédite qu'il a retrouvée dans un manuscrit de l'université + de Leyde. + + +XXXVIII. + +ANNEE 1245. + +_Coment le roy ala visiter le pape à Clugny l'abbaye._ + + +Le roy de France ot grant désirier de veoir le pape Innocent: si assembla +grant chevalerie et ala à Clugny où le pape Innocent estoit; et furent avec +luy ses deux frères et madame Blanche sa mère. Le roy ala noblement et à +moult grant compaignie, pour aucunes doubtes de ses anemis; sa gent +estoient en armes ordenés par connestablies, ainsi comme sé ce fust un ost: +devant le roy aloient cent sergens moult bien armés, les arbalestes +tendues; après ceux aloient autres cent, les haubers vestus et les +ventailles fermées; après ces deux cens venoient autres deux cens armés de +toutes armes. Le roy venoit après avironné de grant multitude de chevalerie +armée. Le roy entra en l'abbaye de Clugny et le pape vint contre luy et le +reçut à moult grant joie; si demeurèrent ensemble par l'espace de quinze +jours, et ordenèrent de la voie d'Oultre-mer. Quant il orent la besoigne +ordenée et accordée, le roy demanda sa benéiçon; le pape luy donna +volentiers et l'absoult de tous ses pechiés, par tel convent qu'il iroit +oultre mer. Si comme le roy retournoit en France, nouvelles luy vindrent +que le roy d'Arragon estoit entré en Provence à grant ost, pour avoir dame +Biatris suer la royne de France, pour ce qu'il la vouloit donner à son +fils. Le roy envoia grant partie de ses barons contre le roy d'Arragon et +luy manda qu'il se voulsist souffrir de gaster à la demoisele. Quant les +messages vindrent devant le roy d'Arragon, et il sot la volenté du roy de +France, il retourna en sa contrée et luy manda que point ne feroit +volentiers chose qui fust contre sa volenté né qui luy despleust; et la +demoisele s'en vint en France à la royne sa suer, et mist son corps et sa +terre en la deffense du roy et en sa bonne garde. + + +XXXIX. + +ANNEE 1245. + +_Coment le roy maria le conte Charles son frère._ + + +Droitement le jour de la Penthecouste, le roy fist venir tous ses barons et +tint cours plénière au chastel de Meleun. Là furent assemblés tous les +nobles hommes du royaume de France. Le conte de Savoie y vint à moult grant +compaignie pour ce qu'il estoit oncle à la royne de France. Quant il furent +tous assemblés, le roy fist venir damoiselle Biatris, et la donna en +présence des barons à Charles son frère, et le fist chevalier; et adouba +pluseurs autres chevaliers pour l'amour de luy, et si luy donna la contrée +d'Anjou et toute la terre du Maine. + + +XL. + +ANNEE 1245. + +_Du miracle qui avint en Turquie._ + + +Celle année, avint que les Turs de Turquie[424] et ceux d'Armenie firent +paix oultréement aux Tartarins qui moult les avoient grevés, sous telle +condicion qu'il promistrent à rendre par chascun an une grant somme de +besans d'or et pailes et dras de soie, pour raison de treu[425]. Quant il +furent accordés, le pays demoura en paix. Si avint en la cité de +Coine[426], qui est la maistre cité de Turquie, que un jongleur jouoit d'un +ours emmy la ville, devant grant plenté de crestiens et de Sarrasins +marchans, en une place commune où il avoit une croix entailliée et un +pillier de pierre. Si comme l'ours aloit parmi la place, il tourna vers le +pillier et pissa sus le signe de la croix; et si comme il pissoit, il chéi +mort devant tous ceux qui le regardoient. + + Note 424: Par ce mot _Turquie_ on entendoit alors particulièrement + l'_Asie mineure_. + + Note 425: _Treu._ Tribut; _Tributum_. + + Note 426: _Coine._ Iconium. + +Les crestiens commencièrent à dire que ce vouloit Dieu, pour ce qu'il avoit +pissé sus le signe de la croix. Un Sarrasin qui illec estoit ot moult grant +despit, pour ce que les crestiens disoient que ce estoit vengeance de Dieu; +si s'approucha de la croix et la féri du poing en despit de Jhésucrist. +Maintenant quant il ot ce fait le bras et la main luy demourèrent, devant +le peuple, tous secs, si et en telle manière que oncques puis ne s'en pot +aidier. + +Un autre Sarrasin estoit en une taverne près d'illec, si oï dire le grant +miracle qui estoit avenu; si sailli sus, tout desvé, et se féry parmi la +presse tout oultre et commença à pisser par despit contre la croix, et à +dire: «Vecy en despit des crestiens.» Si tost comme il ot ce dit, il chéi +mort en la présence de tous. De ce miracle furent crestiens moult lies, et +les Sarrasins en furent dolens et courrouciés. + + +XLI. + +ANNEE 1245. + +_De la mort au duc de Thoringe._ + + +Celle année meisme que ces miracles avinrent, le duc de Thoringe qui avoit +esté esleu en roy d'Alemaigne mourut. Les princes d'Alemaigne eslurent +Guillaume de Hoslande contre la volenté l'empereur Federic. Le mois après +ensuivant, archevesques, évesques et abbés s'assemblèrent à Pontigny[427], +et levèrent le corps monseigneur Saint-Edme qui fu archevesque de Cantorbie +et le mirent moult honnourablement en fiertre. + + Note 427: _Pontigny_, village de Champagne à quatre lieues d'Auxerre, + célèbre par son monastère de St-Edme ou Edmond. + + +XLII. + +ANNEE 1248. + +_De la voie première que le roy fist Oultre-mer._ + + +L'an de grace mil deux cens quarante et huit, le roy de France se mist à +chemin pour aler oultre mer, et issi de Paris à grant procession qui le +convoièrent jusques à Saint-Anthoine, le vendredi après la Penthecouste: il +entra en l'églyse de l'abbaye et requist aux nonnains que elles priassent +pour luy et que elles l'eussent en mémoire. De ce jour en avant il ne voult +puis vestir robes d'escarlate né de brunette né de vair[428], né de couleur +qui fust de grant apparisence; ainsois vestoit robe de camelin[429] brun ou +de pers; né ne chaussa puis espérons dorés, né ne voult avoir selle dorée, +né ne voult que le frain né le poitral fust de soie; et pour ce que sa +selle, son frain et son autre hernois fust de mendre pris que celluy dont +il usoit devant, il establi que l'aumosnier prist le surplus de l'argent +pour donner aux povres. En la compaignie le roy estoit Robert conte +d'Artois et Charles le conte d'Anjou, et le cardinal de Rome et moult +d'autres prélas, et grant foison des barons de France. Son frère messire +Alphons si demoura en la compaignie de la royne Blanche sa mère, pour +garder le royaume, et s'estoit croisié; mais il fu accordé du roy et des +barons qu'il demourast celle année en France. + + Note 428: _Né de brunette né de vair._ Guillaume de Nangis dit: _Vel + panno viridi seu bruneto_. Ce que nos anciens poètes appellent comme + tous leurs contemporains: _Le vair et le gris_. + + Note 429: _Camelin_, espèce de drap commun.--_Pers_, bleu. + +Le roy et son ost passèrent parmi Bourgoigne, et alèrent à Lyon sus le +Rosne par leur journées; et y trouva le roy lors le pape Innocent qui +n'osoit aler vers Rome pour l'empereur Federic qui l'avoit en grant haine. +Quant il orent parlé ensemble, le roy reçut sa benéiçon et se parti de +Lyon, et vint à un chastel que on nomme la Roche du Glin[430]. Ceux du +chastel furent si oultre-cuidiés qu'il robèrent une partie des gens du roy +qui aloient devant pour faire garnison à ceux de l'ost[431]. Quant la +nouvelle en vint au roy, il commanda que le chastel fust mis par terre et +abatu; ceux de dedens furent pris et mis en fers et en liens, le chastel fu +tout destruit el gasté. D'illec se parti le roy et fist tant qu'il vint au +port d'Aiguemorte, et entra en mer le mardi après la feste saint +Berthelemi. Et la contesse d'Artois qui avoit convoié le conte son +seigneur, s'en retourna pour ce qu'elle estoit enceinte. Le roy se parti du +port et ot moult bon vent, et les mariniers singlèrent à force d'aviron et +alèrent à l'aide de Dieu tant que il vindrent à l'anuitier au port de +Limeçon qui est en Chipre. + + Note 430: _Roche du Glin._ Aujourd'hui _Roche de Glun_, village à + trois lieues de Valence. + + Note 431: Nangis ne dit pas que le seigneur de la Roche de Glun + voulut butiner sur l'armée croisée, mais seulement qu'il avoit + coutume de rançonner les voyageurs. + +Le roy descendi de sa nef et entra en Chipre où il attendi tout l'yver pour +attendre sa gent. Le roy de Chipre et pluseurs autres se croisièrent et +promistrent au roy que il iroient avecques luy, et luy feroient aide de +quanqu'il luy pourroient aidier et faire. Si comme le roy de France +demouroit en Chipre, le soudan de Babilone estoit à Damas, et avoit mandé +grant ost de Sarrasins pour aler sur les Crestiens d'Oultre-mer; si luy +fist-on entendant que le roy de France venoit pour secourre la terre +d'Oultre-mer, si se souffri[432] d'aler plus avant, et fist retourner sa +gent. Ainsi comme le roy de France séjournoit en Chipre, pluseurs nobles +hommes de son royaume moururent: si comme l'évesque de Biauvais, le conte +de Montfort, le conte de Vendosme, Guillaume des Barres, Dreue de Mello, +Erchambaut de Bourbon, le conte de Dreux et moult de bons et honnestes +chevaliers jusques au nombre de deux cens quarante; et le conte Charles +frère le roy fu moult forment malade d'une quartaine. L'en fist entendant +au roy que il y avoit moult d'esclaves Sarrasins qui volentiers prenroient +baptesme sé il luy plaisoit, en la terre de Chipre: Quant il le sot, il les +fist tous baptisier, et les délivra de servitude et de chetivoison. + + Note 432: _Se souffri._ S'abstint. + + +XLIII. + +ANNEE 1248. + +_Des messages de Tharse qui vinrent parler au roy de France qui estoit en +Chippre._ + + +Entour la feste de Noel que le roy demouroit en la cité de Nicossie[433], +vinrent à luy messages de par un baron de Tharse[434] qui avoit nom +Eschartay[435] et apportoient lettres de par leur maistre, en la présence +de frère Andrieu de Longjumel[436] qui cognut l'un des messages qui avoit +nom David: car il l'avoit veu en l'hostel au roy de Tharse au temps qu'il y +fu envoié en message, de par le pape Innocent. Le roy reçut les lettres qui +estoient escriptes en arabi et en langue de Perse; si les fist +contre-escripre et mettre en latin par la main frère Andrieu, et les envoya +en France devers la royne Blanche sa mère. Les messages distrent que le +grant roy de Tharse avoit pris le baptesme et estoit crestien, et pluseurs +autres des barons de Tharse; et avoit bien trois ans et plus que il tenoit +la foy crestienne; et disoient que pluseurs ans avoit jà passés que le +prince Eschartay estoit crestien, et l'avoit envoié le grant roy de Tharse +à moult grant foison de gens encontre Sarrasins, pour essaucier la foy +crestienne; et que l'intencion et le propos du prince Eschartay estoit de +faire proufit et honneur à tous ceux qui vouldroient aourer la croix; et de +combatre soy à tous ceux qui seroient contre la foy crestienne anemis; et +disoient que il désiroit moult la faveur et l'amour du roy de France, et +qu'il avoit oï dire qu'il estoit en Chipre. Et encore disoit plus les +messages, pour certaine chose, qu'il vouloit assiégier la cité de +Baudas[437], pour ce que l'apostole des Sarrasins y demouroit et +séjournoit; et devoit mouvoir dedens la feste de Pasques. Icelluy apostole +estoit nommé Callife, et estoit coustumier de séjourner à Baudas, et +faisoit souvent secours et aide au souverain de Babiloine; et fu par luy +secourue Damiete quant elle fu assise du roy Jehan de Jhérusalem. + + Note 433: _Nicossie._ Nicosie, capitale du royaume de Chipre. + + Note 434: _Tharse._ Encore pour _Tartarie_. «Corruption,» dit + M. A. Rémusat, «qui pourroit venir du nom de _Tarsa_, le pays des + _Ouïgours_.» + + Note 435: _Eschartay._ Le vrai nom de ce chef _Tartare_ ou _Mongol_ + étoit _Ilchi-Khataï_, commandant de la Perse et de l'Arménie. On voit + que M. Abel Rémusat, dans son excellent _Mémoire sur les rapports des + premiers chrétiens avec l'empire des Mongols_ (Mémoires de + l'Institut, Acad. des Inscript., t. VII, p. 438.), n'avoit pas + consulté un bon exemplaire des _Chroniques de St-Denis_, puisqu'il + les accuse d'avoir nommé Eschartay _roy des Tharses_. + + Note 436: _Andrieu le Longjumel_, l'un des moines que le pape avoit + précédemment envoyés au grand Khan. (Voyez plus haut, + Chapitre XXXVII.) + + Note 437: Bagdad. + +Quant le roy oï ces nouvelles, il en fu moult lie et reçut les messages +liement, et leur fist amenistrer boire et mengier, et tout quanques mestier +leur fu; le jour de Noel furent à la messe avecques le roy, et furent à sa +court à disner, et se contindrent bien et honnestement. + +La teneur des lettres au roy de Tharse qu'il envoia au roy de France fu +tele: + +«Par la puissance du très haut et souverain Dieu, messire Cham, roy et +prince de pluseurs provinces, noble combateur du monde, glaive de la +crestienté, deffendeur de la légion des apostres, au noble roy de France, +sire et maistre des crestiens, salut. Nostre sire croisse ta seigneurie et +ton royaume par long temps; ta volenté accomplisse en sa loy et en ce monde +maintenant et tousjours. Dieu te doint conduit par la vertu divine, et ton +peuple vueille garder par la sainte prière des prophètes et des apostres. +Amen! + +»Cent mille bénéiçons et cent mille salus te mande par ces lettres et te +prie que tu reçoives en gré ce salut, car c'est moult grant chose que tel +sire te mande salut. Et Dieu veuille que encore te puisse-je véoir. Le haut +sire du ciel et de la terre octroie que nous puissons estre ensemble et que +nous soyons tous d'un accort et d'une voulenté. Après ces salus, nostre +intencion est de faire le proufit de la crestienté. Je pri et requier à +Dieu que il doinst victoire à l'ost des Crestiens, et surmonte et abaisse +tous ceux qui despisent la crois; vray Dieu esauce le roy de France et +acroy sa haultesce si que chascuns le veoie! Nous voulons que par toutes +nos seigneuries et nos poestés, que tous crestiens soient frans et hors de +servage, et voulons qu'il soient tous quites de treus et de servage, et de +toutes autres coustumes, et qu'il soient honnourés et gardés: nous voulons +que les églyses destruictes soient refaictes, et que l'en sonne les +cloches, et que tous crestiens si puissent aler et venir parmi nostre +royaume. Et pour ce que Dieu nous a donné en ce temps qui ore est grace de +garder la crestienté, nous avons envoié ces lettres par nos loyaux messages +auxquiels nous adjoustons foy, David, Marc et Olphac, pour ce qu'il nous +racontent bouche à bouche comme les choses se portent envers vous. Reçois +nos lettres et nos paroles, car elles sont vraies; cil qui est roy du ciel +vueille que bonne paix et bonne concordance soit entre les Latins et les +Grieux, et entre les Armins, Nestoriens et Jacobins, et entre tous ceux qui +aourent la croix; et requerons Dieu qu'il ne face division entre nous et +les crestiens, et Dieu l'octroie. Amen!» + + +XLIV. + +ANNEE 1248. + +_Coment Jehan de Belin envoia des lettres au roy de Chipre._ + + +Unes autres lettres furent envoyées, un pou devant les lettres dessus +dites, au roy de Chipre de par son serourge, esquelles il estoit contenu: +«A mon seigneur Henry roy de Chipre, et à sa chière suer madame Ameline la +roine, noble homme Jehan de Belin[438] son frère, connestable d'Armenie, +salut. Sachiez, quant je fu meu pour aler en Tharse de par monseigneur le +roy d'Armenie, Nostre-Seigneur m'a conduit sain et sauf jusques à une ville +que on nomme Sance[439]; et vous fais assavoir que nous avons veu en la +voie maintes estranges contrées. Nous laissasmes Ynde à senestre par devers +Baudas, et méismes deux mois à passer toute la terre de ce royaume. Nous +véismes moult de cités que les Tartarins avoient destruites et gastées, +desquelles cités nul homme ne pourroit dire la grandeur né les richesses +dont elles estoient plaines. Nous véismes plus de cent mil monciaux des +gens du pays et de la contrée que les Tartarins avoient occis; et sé la +grace de Dieu n'eust amené les Tartarins pour combatre aux Sarrasins, il +eussent destruit toute la terre que les crestiens tenoient au royaume de +Sirie. Nous passasmes une grant rivière qui vient de Paradis terrestre que +l'en nomme Gyon, qui est large de l'un rivage à l'autre par l'espace d'une +grant journée. + + Note 438: _Jehan de Belin_, et mieux d'_Ibelin_. Mais notre + chroniqueur entend mal ici le texte latin de Nangis qu'il traduit. Il + falloit dire avec celui-ci: «A monseigneur Henry...., à sa chier suer + Emmeline la royne, et à noble homme Jehan d'Ibelin son frère, le + connétable d'Arménie salut.» Cette Emmeline, ordinairement nommée + _Stephanie_, étoit sÅ“ur de Haiton, roi d'Arménie. + + Note 439: _Sance._ Nangis: _Sautequant_. Tout cela, quoi qu'en ait + écrit M. A. Rémusat, sent beaucoup la fourberie. + +«Et bien vous faisons assavoir que des Tartarins est si grant plenté, que +il ne pourroient estre nombrés par nul homme. Il sont laides gens de visage +et divers; je ne vous pourrois deviser né dire la manière dont il sont, +fors qu'il sont bons archiers et hardis. Bien à quatre mois passés que nous +ne finasmes d'errer, et encore ne sommes-nous point emmi la terre au grant +roy Cham. Si avons entendu, par certaines personnes, que puis que Cham, le +grant roy de Tharse fu mors, que les barons et les chevaliers de Tharse qui +estoient en diverses contrées mirent par l'espace d'un an à assembler, pour +couronner le roy Cham qui maintenant règne; et à peines porent-il trouver +place où il peussent estre tous ensemble. Aucuns d'eux estoient en Ynde et +les autres en la terre de Thartar, et les autres au royaume de Roussie, et +les autres en la terre de Saba, et de Insule[440] qui est la terre dont les +trois roys furent qui vindrent aourer Nostre-Seigneur en Jhérusalem: et +sont la gent de celle terre crestiens. Je fu en leur églyses, et y vi +Nostre-Seigneur paint en la manière que les trois roys luy offrirent or, +mirre et encens: et orent premièrement ceux de Tartar la foy crestienne par +eux et par leur admonestement, et sont crestiens, et le grant roy de Tharse +et pluseurs de ses princes. Et devant les portes des nobles hommes sont les +églyses où l'on sonne les cloches selon les coustumes des Latins; si y sont +les tables, selon la coustume des Grieux[441]. + + Note 440: Nangis dit: «In terrâ de Chatha, alii in Russiâ, et alii in + terrâ de Chascat et de Tangath. Hæc est terrâ de quâ tres reges, + etc.» + + Note 441: Nangis dit seulement: «Et percutiunt tabulas.» + +«Les crestiens Tartarins vont au matin premièrement aux églyses, et aourent +Nostre-Seigneur Jhésucrist, et puis vont saluer le roy en son palais. Et +sachiés que nous avons trouvé pluseurs des crestiens espandus par la terre +d'Orient, et moult de belles églyses hautes et anciennes, qui ont été +destruites par les Tartarins avant qu'il feussent crestiens; dont il est +avenu que aucuns des crestiens d'Orient qui s'en estoient fuys en divers +lieux, pour la paour des Tartarins, sont venus de nouvel au roy Cham qui +maintenant règne; lesquiels il a receus à grant honneur, et leur a donné +franchise et a fait crier à ban que nul ne soit si hardi qui leur face +grief, né en parolle né en fait. En la terre d'Ynde que saint Thomas +l'apostre converti à la foy crestienne, avoit un roy crestien que Sarrasins +avoient déshérité et tolue la greigneure partie de sa terre: si vit bien +que il perdrait le remenant de sa terre sé il n'avoit secours; si manda au +grant roy de Tharse que il luy voulsist aidier à sa terre restorer contre +Sarrasins, et volentiers luy feroit hommage, et devendroit son homme. + +«Sitost que le roy de Tharse sot le propos au roy d'Inde, il manda les plus +puissans hommes de son royaume, et leur commanda qu'il alassent secourre le +roy d'Ynde et sa gent que Sarrasins avoient destruictes, et qu'il fussent +en l'aide des crestiens de tout leur povoir et que il les amassent comme +leur frères. Ceux se mistrent à la voie à tout grant compaignie de +Tartarins, et vindrent en Ynde; le roy les reçut à grant joie, et les ala +saluer parmi les tentes et puis s'en retourna à sa gent, et assembla son +ost avec l'ost des Tartarins, et s'en vint contre Sarrasins qui +l'attendoient en champ, car il ne cuidoient point qu'il eust Tartarins en +son aide: si furent tous desconfis et mis à destruction, et véismes plus de +quarante mil esclaves que le roy commanda à vendre. + +«Et sachiez, très chière suer, que nous estions présens devant le roy de +Tharse, quant les messages le pape vindrent devant luy, et luy demandèrent +sé il estoit crestien. Après, il luy demandèrent pourquoy il avoit envoié +sa gent pour occire crestien? et li respondi qu'il n'avoit point ce fait +puis qu'il fu crestienné, mais il dit que ses devanciers avoient en +commandement en leur loy qu'il occissent toute la mauvaise gent qu'il +poussent trouver; et pour ce commandement vouldrent que l'en occist les +crestiens, car il cuidoient que ce fussent mauvaise gent. Nostre sire vous +gart! Sachiez que nous vous mandons toute la contenance et la manière des +Tartarins, puis que nous nous venimes en la leur terre.» + + +XLV. + +ANNEE 1248. + +_Coment le roy fist aucunes demandes aux messages._ + + +Quant le roy ot oïes et entendues les lectres, il demanda aux messages le +prince Eschartay, coment il sot qu'il devoit aler oultre mer? et il +respondirent: «Pour ce que le soudan de Babiloine avoit envoié lectres au +oudan de Moysac[442], esquelles il estoit contenu que le roy de France +venoit sus Sarrasins, à moult grant ost et à moult grant navie; et qu'il +avoit pris par force quarante nefs toutes garnies qui estoient au roy de +France; et tout ce manda-il au Soudan de Moysac par fraude, et pour +espoenter-le, car le roy n'avoit nient perdu à celle fois en mer: mais +ainsi le mandoit-il pour ce qu'il n'eust nulle fiance au roy de France né +en sa gent, car il pensoit bien que le soudan de Moysac désiroit moult à +estre crestien. Et si tost comme le soudan de Moysac seut que le roy de +France venoit sus Sarrasins, il le fist assavoir au Cham nostre maistre; et +pour ceste raison nous a envoié le prince Eschartay à vous, pour ce que +vous sachiez le propos des Tartarins qui est tel qu'il veut asségier la +cité de Baudas et le calife des Sarrasins, en l'esté prouchain à venir; et +vous mande le prince Eschartay que vous assailliez Égypte, si que le calife +ne puist avoir secours de ceux d'Égypte.» + + Note 442: _Moysac._ Mossoul. + +Après ce que il orent dit et fourni de leur message, le roy leur demanda de +leur manière. Et il dirent que le peuple des Tartarins estoit issu hors de +sa terre, bien avoit quarante ans passés, et estoient si grant multitude +qu'il n'est cité né chastel qui les péust soustenir né où il peussent +demourer; ains sont en boscages et en pastures, où il entendent à nourrir +leur bestes. + +La terre dont il vindrent premièrement est loing de la terre où le grant +roy demeure par l'espace de vingt journées, et a à nom celle terre Tartar, +«pour laquelle nous sommes appellés Tartarins.» Et dirent les messages que +le roy Cham avoit avec luy tous les haus princes de sa terre et si grant +multitude de gent à pié et à cheval et si grant habundance de bestes que +nul ne le pourroit nombrer. En paveillons et en tentes demeurent tousjours, +car nulle cité ne les pourroit recevoir; et leur chevaux et leur bestes +demeurent tousjours en pasture; car il n'ont orge né paille né autre chose +qui peust souffire à leur bestes. + +Les haus princes envoient leur fourriers devant, qui cherchent les terres +et les contrées, et prennent ce qu'il treuvent, et mettent en leur +seigneurie; et de tout ce qu'il ont pris envoient une partie au roy Cham et +à ses barons qui sont en sa compaingnie, et l'autre retiennent pour eux +soustenir. Si ont une ancienne coustume que quant le grant roy Cham est +mort, les princes et les chevetains ont povoir d'establir nouvel roy; mais +il convient qu'il soit fils ou nepveu de celluy qui devant est roy, et qui +derrenièrement est mort, ou qu'il luy appartiengne de bien près. Et si +disoient les messages que le roy qui les avoit envoiés, estoit issu de +femme crestienne, et avoit esté fille de prestre Jehan, le roy d'Ynde; et +par l'amonnestement de celle bonne dame et d'un évesque qui estoit nommé +Thalassias, le roy des Tartarins et dix-huit autres princes avoient receu +baptesme; et sont encore entr'eux mains haus princes et mains autres qui ne +se veullent crestienner. «Et sachiez que le prince Eschartay par qui nous +sommes ça venus est religieux de long temps, et n'est point du royal +ligniée né, mais haut homme et puissant, et est en la contrée de Perse.» + +Le roy demanda aux messages pourquoy le duc Baton avoit si villainement +receu les messages le pape qui aloient au roy Cham; et il respondirent que +le duc Baton estoit paien et avoit en son hostel Sarrasins qui estoient de +son conseil: mais il n'a mais telle seigneurie coment il souloit avoir; +ainsois a esté déposé et mis en la seigneurie et soubs la poesté au prince +Eschartay. + +Le roy demanda de rechief du soudan de Moisac, lequel Moisac est nommé ès +anciennes escriptures Ninive. Les messages respondirent qu'il estoit fils +de femme crestienne et qu'il aimoit et gardoit les festes des apostres et +des martirs ainsi comme les crestiens, et n'obéissoit en nulle manière à la +loy Mahommet. Et estoit son propos d'estre crestien né n'attendoit autre +chose mais qu'il peust avoir l'accordance de aucuns des barons de sa terre. + + +XLVI. + +ANNEE 1248. + +_Coment le roy envoia en Tharse._ + + +Les choses dessus dictes oïes et entendues, le roy ot conseil qu'il +envoiast, par ses propres messages, lectres, dons et joiaux au grant roy de +Tarse, et au prince Eschartay, en telle manière que les messages qui +iroient au prince retourneroient tantost qu'il auroient parlé à luy, et les +autres iroient au grant roy Cham. Le roy entendi, par les messages, que le +roy auroit moult chier une tente en laquelle il auroit une chapelle. Si en +fist faire une moult belle d'escarlate vermeille, à pommeaux dorés, toute +brodée de riches Å“uvres; et fist portraire dedens coment les trois roys de +Tarse aourèrent Nostre-Seigneur, et coment il receupt mort pour nostre +rachatement; et tout ce fist-il faire pour mieux esmouvoir le prince +Eschartay à la saincte foy crestienne. Et luy envoia avec tout ce du fust +de la saincte croix; et en envoia une partie au prince Eschartay et +l'amonnesta moult par ses lectres qu'il voulsist secourre et aidier la foy +crestienne. + +Les messagiers qui furent establis pour aler au roy de Tarse et au prince +Eschartay furent deux frères meneur et deux prescheurs, et deux clers, et +deux lais: et fu la chose commandée à frère Audrieu de Longjumel, comme +maistre et chevetaine d'eux tous. + + +XLVII. + +ANNEE 1248. + +_Coment le soudan de Babiloine se voult accorder au soudan de Halape par +tricherie et decevance._ + + +Le soudan de Babiloine oï dire certainement que le roy de France estoit en +Chipre, et qu'il avoit avecques luy des plus nobles princes et des plus +nobles hommes de la crestienté. Si se doubta forment[443] pour ce qu'il +avoit haine au soudan de Halape. Si se mist à la voie, et s'en vint droit +en Jhérusalem, et manda les chastelains de toute la contrée et leur demanda +qu'il méissent garnisons ès chastiaux et ès forteresces de toute la contrée +et de tout le pays, et leur dist bien qu'il se doubtoit moult de la venue +au roy de France. + + Note 443: _Se doubta forment._ Eut grant peur. + +Quant il ot ces choses ordenées, il s'en vint vers les parties de Damas et +manda au soudan de Halape et à tous ceux qu'il cuidoit que fussent ses +anemis, si que il les peust avoir en son aide contre les crestiens; et +conta au calife de Baudas et au Vieux de la Montaigne, le sire de Hassacis, +coment le descort estoit entre luy et le soudan de Halape; et leur pria +qu'il envoiassent prières et messages pour ce qu'il poussent accorder et +pacifier ensemble. Oncques pour prière né pour chose qu'il seussent dire le +soudan de Halape ne se voult accorder; si manda aux amiraux qu'il alassent +asségier la cité de Camelle et qu'il se hatassent moult d'assaillir et de +prendre la cité pour le temps d'yver qui approuchoit, et que tous ceux de +dedens fussent mis en chetivoison s'il ne se rendoient. Les deux amiraux +vindrent devant Camelle à tout moult grant gent et l'asségièrent de toutes +pars. + +Si comme il estoient devant la cité, une grant ravine d'eaue survint des +montaignes en l'ost qui emporta grant partie de leur garnisons et de leur +bestes, et eux meismes s'enfouirent. Bedouins qui bien virent leur dommage +leur coururent sus et en prisrent assez et mistrent en leur prisons. + +Quant les ravines d'eaues furent passées, les deux amiraux ralièrent leur +gens et rassemblèrent, et s'en vindrent de rechief devant la cité. Le +soudan de Halape qui bien sot leur contenance et leur méchief se hasta +moult de venir sur eux à tout grant gent, né n'attendoit fors que la +tempeste fust passée. Si luy vint au devant le message du Caliphe et luy +monstra et dist et l'amonnesta de par son maistre qu'il fist paix au +soudan; car moult de pertes et de dommages vendroit à la sarrasinne gent sé +il ne s'accordoient ensemble, car crestiens venoient devers Occident pour +destruire la loy Mahommet; et s'il avenoit que Sarrasins se combatissent +les uns contre les autres, très grant confusion leur en pourroit venir et +moult grant perte; et joie et proufit aux crestiens qui sont leur anemis. +Oncques pour ce né pour chose qu'il sceust dire né sermonner, le soudan ne +voult rien faire né soy accorder à la paix; et dist que tant comme ceux de +Babiloine seroient en sa terre il ne s'accorderont d'icelle chose, et sé il +ne laissoient le siège de Camelle il se combatroit à eux. + +Quant le message au calife vit appertement qu'il ne pourroit faire la paix +vers le soudan de Halape, si se parti de luy et s'en ala à ceux de +Babiloine, et leur dist le péril où il estoient, et que le soudan de Halape +venoit sur eux à grant plenté de gent. Tantost comme les amiraux +entendirent les paroles du message au calife il s'en partirent de Camelle +et retournèrent à grant perte de gent et d'autres choses à Damas où le +soudan sejournoit griefment malade. + +Après ce que le soudan fu alegié de sa maladie, il manda le maistre du +Temple qui moult estoit son ami, et luy dist que moult luy savoit bon gré +sé il povoit tant faire que le roy de France retournast en sa terre, et que +trièves fussent données et jurées jusques à une pièce de temps entr'eux. + +Le maistre du Temple respondi que volontiers il y mettroit paine. Lors +manda ses messages et leur bailla lettres pour porter au roy de France; +èsquelles lettres il estoit contenu que bonne chose seroit de faire paix au +soudan de Babiloine. Quant le roy entendi les lettres, si luy desplut moult +et aux barons de France. Et, si comme aucuns disoient, le maistre du Temple +aimoit bien autant le proufit au soudan et son honneur, comme il faisoit au +roy de France ou plus. + +Tantost le roy manda au maistre du Temple par ses lettres authentiques que +il ne fust desoresmais si osé qu'il receust nul mandement du soudan de +Babiloine, sans especial mandement, né que parlement tenist de riens aux +Sarrasins qui appartenist au roy de France né aux barons. + +Tant avoit d'amour entre le soudan et le maistre du Temple que quant il +vouloient estre seigniés, il se faisoient seignier ensemble et d'un meisme +bras et en une meisme escuelle. Pour tels convenances et pour pluseurs +autres, les crestiens de Surie estoient en souspeçon que le maistre du +Temple ne fust leur contraire; mais les Templiers disoient que celle amour +monstroit-il et celle honneur luy portoit pour tenir la terre des Crestiens +en paix, et qu'elle ne fust guerroiée du soudan né des Sarrasins. + + +XLVIII. + +ANNEE 1248. + +_Des messages au roy d'Arménie envoiés au roy de France._ + + +Le roy d'Arménie oï dire à certaine gent que le roy de France estoit en +Chipre, si luy envoia deux évesques et deux chevaliers qui apportèrent +dons, et présens et lettres. Il luy escripvoit qu'il mettoit son royaume +tout entier à sa volenté. Le roy reçut les messages moult honnourablement, +et entendi par eux qu'il avoit grant descort entre le roy d'Arménie leur +seigneur et le duc d'Antioche. Et si avoit ce descort duré moult +longuement, et requéroit le roy d'Arménie qu'il luy plust qu'il mandast au +duc d'Antioche qu'il se voulsist accorder à faire paix; et de tous les +contens qui estoient entr'eux, en toutes manières, le roy d'Arménie se +mettoit sus le roy de France, et qu'il en voulsist ordonner tout à sa +volenté. + +Quant le roy ot entendu les messages, il manda au duc d'Antioche que ce +n'estoit point bonne chose né honneste d'avoir descort entre les princes +crestiens qui devoient estre d'une meisme volenté. «Pour laquelle chose +nous vous prions que vous vous souffrez[444] de mener guerre contre le roy +d'Arménie qui est de nostre foy et de nostre créance; et sé il a vostre +terre adommagie ou fait autre dommage, il vous sera restoré par nous et par +nostre conseil.» + + Note 444: _Vous vous souffrez._ Vous laissiez, vous vous absteniez. + +A la paix s'accorda le prince d'Antioche sus telle condicion que le bon roy +de France luy presteroit cinq cens arbalestriers pour garder sa terre et +deffendre contre ceux de Turquie qui par maintes fois l'avoient assailli et +grevé. + + +XLIX. + +ANNEE 1248. + +_Coment descort mut entre le visconte de Chasteaudun et les mariniers._ + + +Sitost comme les messages au roy d'Arménie se furent partis du roy, le +déable qui tousjours het paix et amour, mist descort et contens entre le +visconte de Chasteaudun et les mariniers qui devoient l'ost conduire outre +mer; et se mellèrent la gent du visconte aux mariniers, et s'entre férirent +de cousteaux tranchans et d'espées, et en y ot de bleciés et mors, entre +lesquiels deux Genevois[445] furent occis les plus grans maistres d'eux +tous. Le cri et la noise en vint devant le roy qui en fu moult couroucié et +commanda que on alast à eux, pour eux départir, à tout quatre mille hommes +bien armés; ceux se boutèrent parmi eux et les départirent à moult grant +paine, tant estoient eschaufés les uns contre les autres. + + Note 445: _Genevois._ Génois. + +Le visconte sot bien que sa gent avoient mespris, si se doubta moult du roy +et prist conseil au conte de Montfort pour passer en Acre à toute sa +chevalerie; mais le conte ne luy loa point sans le congié du roy: et quant +le roy sot ce, il luy manda qu'il ne fust si osé qu'il passast oultre, car +par telle achoison se pourroit l'ost despartir et dessevrer, et la voie +qu'il avoit emprise en seroit empeschiée; mais il feroit tant qu'il les +accorderoit, et qu'il sauroit lesquiels avoient esté cause du contens; et +que l'en se mist du tout sus le cardinal. A ce s'accordèrent les Genevois +et promistrent, sus paine de trois cens mars d'argent, qu'il se +souffreroient à jugier à la cour au roy de France du contens et du descort +meu entr'eux et le visconte de Chasteaudun. + + +L. + +ANNEE 1248. + +_Coment le roy manda galies pour passer oultre mer._ + + +Quant le visconte fu accordé aux Genevois, le roy de France envoia en Acre +et ès autres cités sus mer pour avoir nefs et vaissiaux en quoy il peust +passer oultre. Mais ceux qu'il y envoia n'y porent riens faire; car en ce +point moult grant descort estoit entre les Genevois et les Pisains, et fu +occis le maistre des Genevois d'un javelot: et si n'avoit trop grant +descort d'autre part entre le bailli de Chipre et les Veniciens. Les +messages s'en retournèrent sans autre chose faire et racontèrent ce que il +avoient trouvé. + +Quant ces messages furent retournés et ne porent nient faire, le roy envoia +le patriarche de Jhérusalem et l'évesque de Soissons et le connestable de +France; et puis leur commanda qu'il fissent une bonne paix des Genevois et +des Pisans; et endementiers que les messages s'en alèrent vers Acre pour +trouver navie, le roy fist faire petites naceles pour prendre terre quant +il vindrent près. Celle journée qu'il furent commenciées à faire l'en prist +deux espies qui confessèrent que le soudan de Babiloine les avoit envoiés +là pour empoisonner le roy et tout son ost; et estoit leur propos de mettre +le venin ès garnisons que on devoit trousser ès nefs. + + +LI. + +ANNEE 1249. + +_Coment le roy entra en mer pour passer en Damiete._ + + +Après deux mois passés, les messages le roy cerchièrent tant qu'il +trouvèrent bonnes nefs et appareilliées, et les envoièrent au roy dont les +barons furent moult lies, car il leur ennuioit forment de tant séjourner en +Chipre. Lors s'assemblèrent les bavons de toutes pars, et les pélerins qui +avoient sejourné ès isles entour Chipre toute la saison d'yver. Sitost +comme les garnisons furent faites et le roy deust entrer en mer, il manda +les maistres mariniers et leur commanda que tous s'adressassent d'aler au +port de Damiete. + +Lors entrèrent tous en mer et se seignèrent et se commandèrent à la grace +de Dieu; et les mariniers drescièrent voiles et aprestèrent leur cordes et +leur gouvernaux et leur ancres. + + +LII. + +ANNEE 1249. + +_Coment le roy de France retourna pour le temps._ + + +L'an de grace mil deux cens et quarante-neuf se parti le roy du port de +Nimeçon[446] à moult grant compaingnie de bonne gent. Les maistres +mariniers singlèrent et se boutèrent en haute mer; le vent se tourna contre +eux et les bouta arrières vers Chipre à une cité qui estoit nommée +Paffons[447]. Et illec s'arrestèrent par l'espace de trois milles[448] pour +le vent qui estoit assouagié[449], mais il ne demoura guaires qu'il +commença à enforcier, et les mena au port de Nimeçon dont il estoient +partis. Si comme il furent retournés au port de Nimeçon contre leur +volenté, le prince de la Morée[450] assembla à eux, qui venoit en l'aide le +roy pour secourre la terre d'Oultre-mer, et le duc de Bourgoingne qui avoit +tout l'yver séjourné à Rome[451]; lors atendirent les uns les autres, pour +ce que les nefs s'estoient espandues en divers lieux par la force du vent, +et qu'il furent tous assemblés. + + Note 446: _Nimeçon._ Limissol. + + Note 447: _Paffons._ L'ancienne _Paphos_; aujourd'hui _Baffo_. + + Note 448: _Trois milles._ Je pense qu'il faudroit lire _trois nuits_. + + Note 449: _Assouagié._ Calme. Joinville ajoute que la flotte des + croisés fut dispersée, et qu'une grande partie des vaisseaux fut + jetée sur les rivages de Saint-Jean-d'Acre. + + Note 450: _Le prince de la Morée._ Guillaume de Villehardouin. + + Note 451: _A Rome._ Nangis dit: «_In partibus Romanis_.» Ce doit être + une faute de copiste, pour _In partibus Romaniæ_. Joinville est ici, + dans tous les cas, plus exact en disant: «Qui avoit séjourné en + Morée.» + +L'endemain au matin que le vent ne fu de riens contraire, les mariniers +drecièrent leur voiles et se mistrent au chemin; et commencièrent à sigler +à voiles estendues, et le vent se féri dedens qui les commença si tost à +mener qu'il sembloit qu'il volassent droitement en l'air. + +Le jour de la Trinité, se partirent les pélerins du port de Nimeçon et +errèrent si hautement et si hastivement que le vendredi au soir[452] il +apperceurent la terre d'Egypte et choisirent la cité de Damiette. Là s'en +alèrent au plus droit qu'il porent et se hastèrent moult de prenre port. +Mais il trouvèrent grant foison de Sarrasins qui leur contredirent le port, +et se tindrent tous serrés et rengiés sus une rivière qui vient devers +Paradis terrestre que on appelle Nilus, qui illec endroit chiet en mer +assez près du port de Damiete. Et se mistrent tantost les Sarrasins en +galies et en barges pour aler contre eux. Le roy prist conseil à ses barons +qu'il pourroit faire? Si fu accordé qu'il se tendroient en leur nefs +jusques à lendemain. Sitost comme il fu ajourné[453], il prisrent, malgré +les Sarrasins, terre en une isle où le roy de Jhérusalem[454] avoit +autrefois pris port quant il vint asseoir Damiette. + + Note 452: _Vendredi._ Joinville dit _le jeudi après la Penthecouste_. + Mais le texte de Joinville est dans cet endroit évidemment corrompu; + il faudroit lire: _L'endemain_ DE LA TRINITE, au lieu DE LA + PENTHECOUSTE. + + Note 453: _Fu ajourné._ Le jour fut venu. + + Note 454: Jean de Brienne. + +Les barons s'armèrent et toute leur gent, et entrèrent en galies et en +barges; le roy fu en une petite galie avec le cardinal qui tenoit le fust +de la saincte croix moult hautement et dignement. En une autre galie qui +aloit devant le roy estoit l'enseigne de saint Denys en France; et les +frères le roy furent tout entour avironnés de grant plenté de chevaliers, +de sergens d'armes et d'arbalestriers. Si comme il approchièrent près de +terre, il se lancièrent en leur anemis; et les Sarrasins sajettes et dars +leur lancièrent et javelos espessement; et quant vint à l'approuchier, il +les férirent des lances et des glaives, et firent tant les barons qu'il +furent joings ensemble, et reculèrent les Sarrasins, et fu grant l'occision +et l'abatéis de Turs et de chevaux, sans point de dommage des barons. Et +furent occis aucuns grans maistres des Sarrasins, si comme le postat[455] +de Damiete et deux amiraux, et moult grant foison de piétaille. + + Note 455: _Le postat._ Sans doute pour _Podestat_. «Capitaneus.» + +En celle bataille ne fu point le soudan de Babiloine qui estoit venu des +parties de Damas, et se tenoit à un mille de Damiete, pour ce qu'il estoit +enferme de son corps. Quant la desconfiture fu faicte et celle occision, la +navie des barons prisrent toute la rivière de Nilus, et estoupèrent toute +l'entrée, et prinrent des galies des Sarrasins ce qu'il en porent avoir, et +les autres s'enfouirent contremont la rivière. + +Après ce qu'il s'en furent fouys, le roy et les barons firent tendre leur +tentes et leur paveillons sus le rivage, et se reposèrent celle nuit et le +dimenche toute jour et toute nuit; et fu commandé que les garnisons et les +chevaux descendissent à terre et venissent en l'ost. + + +LIII. + +ANNEE 1249. + +_Coment Damiete fu prise des gens au roy de France._ + + +Les Sarrasins de Damiete furent si espoventés que si comme les barons de +France entendoient à eux logier, il attendirent tant qu'il fu anuitié, et +puis s'en issirent de la ville celéement et boutèrent le feu dedens. Quant +la gent de France l'apperceurent, si coururent celle part vers la cité et +entrèrent dedens parmi un pont de nefs que Sarrasins n'orent point loisir +de despecier, et regardèrent environ la ville et apperceurent bien que +Sarrasins s'en estoient fouis; si le firent assavoir au roy. Et quant il le +sot il fist mettre toute sa garnison par toute la cité, et fist tendre ses +trefs et ses paveillons plus près de la cité. Moult grant garnison y +trouvèrent, et si en avoient Sarrasins assez porté ens, et le feu en avoit +d'autre part gasté moult grant partie. + +La cité estoit forte de murs et de hautes tours avironnée, et la rivière de +Nilus qui tout entour couroit; et si avoit esté enforciée puis que le roy +de Jhérusalem l'avoit prise. Le roy commanda que la cité fust délivrée des +charoingnes d'hommes et de bestes et d'autres ordures. Quant la cité fu +délivrée des ordures, le légat et le patriarche, et les évesques et tout le +clergié qui présens estoient, entrèrent à procession en la cité, chantans +la louenge de Dieu; et le roy ala après, tout nus piés, et les barons et le +peuple, moult dévotement. + +Le légat vint premièrement à la mahommerie, et en fist jetter les faulx +ymages qu'il y trouva, et réconcilia la place en l'honneur +Nostre-Dame-Saincte-Marie, et chanta une messe de Nostre-Dame. Le roy +demoura tout l'esté en la ville jusques à tant que la rivière de Nilus +fust retraicte, qui celle année fu si grant qu'elle pourprenoit toute la +terre et toute la contrée. Autresfois avoit-elle grevé le roy Jehan de +Jhérusalem quant il prist Damiete. + +Si comme le roy demouroit en Damiete, deux messages vindrent devant luy et +luy dirent que le conte de Poitiers venoit au plus tost qu'il povoit, et +qu'il estoit entré en mer le jour saint Jehan-Baptiste, avec la contesse +d'Artois qui venoit avec luy pour veoir son seigneur. Après ce, ne demoura +guaires que les messages furent venus, que le conte de Poitiers et la +contesse d'Artois arrivèrent au port de Damiete, et alèrent les barons +contre eux et les receurent à grant joie. + + +LIV. + +ANNEE 1249. + +_Coment le roy ala à la Maçoure._ + + +Entour la feste de la Toussains, le roy de France et les barons prisrent +conseil d'aler à la Maçoure. Si appareillièrent leur ost parmi la rivière +de Nilus et par terre, et s'en issirent de Damiete le vingtiesme jour de +novembre, contre Sarrasins qui les attendoient d'autre part devant un +chastel nommé la Maçoure. Si comme l'ost des barons aloit celle part, +Sarrasins les commencièrent à costoier et leur commencièrent à lancier et à +traire et saillir à eux, en reculant ainsi comme en fuiant, et puis si +retournoient sus eux, et les féroient de dars et de javelos. + +En ceste manière souffrirent grans assaux les barons; mais ce ne fu pas +sans grant occision des Sarrasins. Tant alèrent les barons qu'il vindrent +devant la Maçoure; si n'en porent approchier pour une rivière qui estoit +entre la ville et l'ost des François qui Thaneos[456] a nom, et chiet assez +près d'illec en la rivière de Nilus. Si tendirent leur tentes et leur +pavillons entre ces deux rivières et pourprirent toute la terre. Si comme +il estoient illec hebergiés, nouvelles leur vindrent que le soudan de +Babiloine estoit mort; mais avant qu'il mourust, il manda son fils qui +estoit ès parties d'Orient qu'il venist hastivement en Egypte. Quant +celluy-ci oï le commandement de son père, si se mist à la voie et vint à +luy. Si tost comme il y fu, le soudan manda tous les plus puissans hommes +de sa terre et leur requist que il feissent féaulté et hommage à son fils, +et il luy promistrent et jurèrent. Le soudan, qui senti la mort, bailla son +ost à conduire à un amiraut qui avoit nom Farhadin. + + Note 456: _Thaneos._ Le canal d'_Acmoun-Taneos_. (Voyez la + description des lieux dans la _Correspondance d'Orient_, tome 5, + p. 370 et suiv.) + + +LV. + +ANNEE 1250. + +_Coment François passèrent Thaneos._ + + +En celle place se combattirent les François par mainte fois contre les +Sarrasins et en occirent assez et jetèrent en la rivière de Nilus qui est +parfonde et roide. Et pour ce que il ne povoient à eux approchier, il +firent une chauciée par dessus la rivière de Thaneos pour ce qu'elle estoit +parfonde, si que il peussent plus légièrement avenir aux Sarrasins. Les +Sarrasins, qui d'autre part furent, mirent grant peine à despécier la +chauciée, et à destruire par engins que il drescièrent; et despecièrent un +chastel de fust que les barons avoient drescié sus le pas de la chauciée, +si que il ne pouvoient passer oultre né à pied né à cheval. + +Si comme il estoient en moult grant pensée coment il passeroient oultre, un +Sarrasin leur dist qui avoit esté pris en l'ost, qu'il pourroient bien +passer oultre par une voie qu'il leur montra assés près de la chauciée +qu'il faisoient. Lors s'en vindrent au pas que le Sarrasin leur monstra et +passèrent tout oultre à grant paour qu'il ne feussent noiés, pour le rivage +qui estoit mol et plain de fange et de boe, et vindrent droit à la chauciée +où les Sarrasins avoient drescié leur engins pour rompre la chauciée. + +Quant les Sarrasins les apperceurent qui garde ne s'en donnoient, si furent +tout esbahis et tournèrent en fuie. Les barons alèrent après eux et +occirent tous ceux qu'il porent atteindre, entre lesquels fu Farhadin +occis, qui estoit maistre capitaine de leur ost. Après ce qu'il les orent +ainsi chaciés, il retournèrent aux tentes des Sarrasins et occirent tous +ceux qu'il y trouvèrent, et puis retournèrent à la Maçoure et se +desclorent[457] et espandirent parmi les champs. Quant les Sarrasins de la +Maçoure virent leur sote contenance, si prisrent force en eux et +retournèrent sus les barons et les enclosrent et avironnèrent de toutes +pars, et en occistrent grant foison. + + Note 457: _Desclorent._ Débandèrent. + +Le conte d'Artois vit que les portes de la Maçoure estoient ouvertes: si +tourna celle part luy et un chevalier du Temple, et se bouta dedens la +ville; mais il fu tantost occis que oncques puis ne peut-on savoir qu'il +fu devenu. + +Celle journée fu dure et aspre aux barons: car Sarrasins leur lancièrent +quarriaux et sajetes espessement, ainsi comme sé ce feust pluie: mais tant +se tindrent jusques à heure de nonne qu'il vainquirent l'estour et +enchacièrent les Sarrasins par l'aide des arbalestriers. + +Quant Sarrasins furent chaciés du champ, les barons se recuellirent +ensemble, et mirent leur très et leur paveillons delez les garnisons aux +Sarrasins qu'il avoient gaigniées, et se reposèrent illec toute la nuit et +le demourant du jour. L'endemain firent un pont de fust pour venir à eux +ceux qui estoient de l'autre part de la rivière de Thaneos. Quant le +remenant de la gent fu oultre passé, si drecièrent leur tente tout environ +le roy, et firent lices et clostures entour leur paveillons des engins aux +Sarrasins pour estre plus asseurs. Nouvelles alèrent par tout le païs +environ que ceux de la Maçoure estoient assis des crestiens; si +commencièrent à venir de pluseurs parties en l'aide des Sarrasins; si +s'assemblèrent ensemble et vindrent jusques aux lices et commencièrent à +assaillir à grant esfort et espoventable. + +Les barons s'aprestèrent d'eux deffendre, et ordenèrent leur batailles et +se férirent en eux viguereusement, tant que il les firent reculer et +retourner en fuie vers la Maçoure, et les chaçièrent de si près que il en +occirent et prisrent des plus hardis et des miex renommés. + + +LVI. + +ANNEE 1250. + +_Coment François se partirent de la Maçoure._ + + +Ne demoura pas moult que le fils au soudan, qui mandé estoit devant la mort +son père des parties d'Orient où il séjournoit, vint à l'encontre et arriva +à la Maçoure à grant foison de Sarrasins. Quant ceux de la Maçoure sorent +sa venue, si sonnèrent li cors et buisines et tabours, en alant contre luy; +et le receurent à grant joie et liement comme seigneur. Pour la venue de +luy crut et enforça moult la puissance des Sarrasins; et aux pelerins avint +tout le contraire, car une pestilence de diverses maladies et mortalité +tout commune avint lors aux hommes, aux bestes et aux chevaux, dont il +furent si domagiés que pou en y avoit qui se peussent aidier. Et avecques +ce qu'il estoient si tourmentés de diverses maladies, orent-il souffraite +de viandes si que pluseurs defailloient pour faim; car les vaisseaux ne +povoient venir parmi la rivière, né rien apporter par devers Damiete pour +les Sarrasins qui leur aloient encontre; et prisrent deus vaissiaux qui +apportoient grant foison de vitaille et moult d'autres biens, et occisrent +tous ceux qui dedens estoient. Si que viandes faillirent ainsi comme du +tout, et soustenance aux chevaus. Si chéirent en desconfort et en grant +paour. Adonc levèrent le siège devant la Maçoure et se misrent au retour +vers Damiete. + + +LVII. + +ANNEE 1250. + +_Coment le roy fu prins à la Maçoure._ + + +Si comme le roy de France et sa gent estoient au chemin pour retourner à +Damiete, Sarrasins s'aperceurent qu'il laissoient le siège. Si s'armèrent +et commandèrent que tous ceus qui porroient armes porter ississent hors, +pour les pelerins desconfire; et s'en vindrent à eus si grant plenté de +gent d'armes que à peine povoient estre esmés[458]. Le roy né sa gent qui +estoient foibles et malades ne se porent deffendre contre si grant gent. Et +leur fu fortune si contraire que tous furent pris et une grant partie +occis. Mais ce ne fu pas sans grant bataille. Devant le roy estoit un +sergent d'armes que l'en appeloit Guillaume du Bourc-la-Royne, qui tenoit +entre ses poins une grant hache et faisoit si grant abatéis et si grant +occision que tous les Sarrasins estoient esbahis de sa grant force. Le roy +li commença à crier à haute voix qu'il se rendist; car il doubtoit moult +que si bon sergent ne fust occis. Et népourquant jà ne fust eschapé sé ne +fust un crestien renoié qui li dist en Anglois qu'il se rendist et il li +sauveroit la vie. + + Note 458: _Esmés._ Estimés. + +Tant férirent et chaplèrent Sarrasins sus Crestiens que tous furent pris. +Le roy estoit si malade qu'il ne se povoit soustenir; si fu porté entre +bras avironnés de Sarrasins à la Maçoure. Quant vint vers vespres, le roy +demanda son livre pour dire vespres si comme il avoit acoustumé, mais il +n'y trouva nul qui luy peust baillier, car il estoit perdu avec le harnois. +Si comme il pensoit, dolent et triste, le livre fu aporté devant luy, dont +ceux qui environ luy estoient se merveillèrent moult. + +De toute la gent au roy de France qui avec luy estoient alés à la Maçoure, +n'eschapa fors le cardinal de Rome qui un pou devant s'en estoit parti; et +ceux qui cuidèrent eschaper parmi la rivière furent tous pris, et tous leur +galies et les biens qui dedens estoient; et occirent les Sarrasins tous les +malades qu'il trouvèrent, et pluseurs en desmembrèrent à grans hachie et à +grant douleur. + + +LVIII. + +ANNEE 1250. + +_Coment le soudan requist le roy de pais._ + + +Quant Sarrasins orent pris le roy de France et toute sa gent, si leur +firent moult de despit, et leur crachièrent ès visages, et pissèrent sus +eux et sus le signe de la croix et défoulèrent aux piés. Et quant il les +orent bien batus et laidis, il les envoièrent en diverses prisons. Le roy +estoit si malade que ses gens avoient petite espérance de sa vie; si luy +donna Dieu si grant grace, que le soudan fist prenre garde de luy par ses +mires, et luy fist administrer quanqu'il vouloit tout à sa volenté. + +Tant ala le temps avant que le roy tourna à guérison et qu'il respassa de +sa maladie. Et si tost comme il fu guari, le soudan le fist requerre de +paix et de trièves ainsi comme par menaces, et requist que Damiete luy fust +rendue avec toute la garnison que sa gent y avoient trouvée; et que tous +les coux, dommages et despens qu'il avoient fais dès le jour que Damiete fu +prise luy fussent rendus et restablis. + +Adonc parlèrent ensemble de raençon et de faire paix en la manière qui +s'ensuit: c'est assavoir que le roy seroit délivré et tous ceux qui avec +luy estoient venus en Egypte, et tous autres crestiens de quelque nacion +que il fussent, dès le temps Quaimel[459] qui fu soudan et aieul de cestui +soudan, qui donna à son temps trièves à l'empereur Federic, et les metroit +hors de prison et délivreroit frans et quites de tous empeschemens. De +rechief que toutes les terres que les crestiens tenoient au royaume de +Jhérusalem il tendroient paisiblement et auroient trièves de Sarrasins +jusques à dix ans. Et pour ces convenances faire fermes et estables, le roy +estoit tenu de rendre Damiete et huit mille besans sarrasinois; par tel +convent que le roy délivreroit tous les Sarrasins qu'il avoit pris en +Egypte, depuis le temps qu'il y estoit venu, et tous les autres Sarrasins +qui avoient esté pris puis le temps l'empereur Federic. Avec tout ce, il fu +accordé que tous les biens et les meubles que le roy avoit laissiés en +Damiete et tous les barons seroient sauvés et seroient dessoubs la garde au +soudan et en sa deffense, jusques à tant qu'il fussent conduis en la terre +des crestiens. Et tous les enfermes crestiens et les autres qui +demourroient, pour leur biens oster de Damiete seroient asseurs, et aussi +se pourroient partir touteffois qu'il vouldroient, sans empeschement, ou +par mer ou par terre, et leur donroit le soudan sauf conduit jusques en la +terre des crestiens. Si comme ces choses furent affermées par serment et +acordées, le soudan ala disner en sa tente ainsi comme environ tierce. + + Note 459: _Quaimel._ Malek-Kamel. + +Ainsi comme il fu levé de disner, aucuns amiraux[460] luy vindrent au +devant, et luy lancièrent coustiaux et espées et le navrèrent mortelment, +et puis le boutèrent contre terre et le détrencièrent en plusieurs pièces, +devant tous les amiraux de son ost; mais ce ne fu point sans l'accort de la +greigneur partie. + + Note 460: _Amiraux._ Ce mot a toujours ici le sens de _baron_, + capitaine, seigneur. On sait que c'est le mot arabe, _emir_, maître + avec l'addition de l'_article al_, qui précédoit le nom spécial de + l'office. + +Quant l'aventure fu ainsi avenue, les amiraux qui avoient le soudan occis +vindrent à la tente le roy tous eschaufés d'ire et de courroux, et levèrent +les espées toutes sanglantées sur sa teste, et puis luy appuièrent aux +costés ainsi comme s'il le voulsissent occire, et luy dirent qu'il leur +promist à tenir fermement les convenances qu'il avoit promises au soudan; +et firent moult grans menaces de luy et de ses barons, s'il ne rendoit +tantost Damiete, si comme il l'avoit promis. + +Celluy qui avoit occis le soudan, qui Julian avoit à nom, vint au roy +l'espée traitte et ensanglantée, et lui dist qu'il le féist chevalier, et +que moult bon gré l'en sauroit. Le roy luy dist que jà ne le feroit +chevalier sé il ne vouloit estre crestien; et, sé il se vouloit accorder à +estre crestien, il le feroit chevalier, et l'emmenroit en France, et luy +donroit greigneur terre qu'il ne tenoit, et plus grant seigneurie; et +Julian respondi qu'il ne seroit jà crestien. + +Aux convenances affermer en la manière que le roy l'avoit accordé et promis +au soudan, vouldrent les Sarrasins qu'il mist en ses lettres qu'il renioit +Dieu le fils de la vierge, s'il ne tenoit convenant de ce qu'il prometoit; +et les Sarrasins metoient en leur lettres qu'il renieroient Mahommet et sa +loy et toute sa puissance, sé il faisoient riens contre les convenances +dessus dictes. Pour chose qu'il sceussent dire né faire ne s'i voult le roy +accorder. + +Lors dist un amiraut: «Nous nous merveillons comme tu soies nostre esclave +et nostre chaitif, coment tu oses parler si baudement; saches, sé tu ne t'y +accordes, je te occiray tout maintenant?» Le roy respondi: «Le corps de moy +pourrez occire, mais l'ame n'occirez vous jà .» A la parfin furent les +convenances jurées à tenir fermes en la manière qu'elles avoient esté +accordées entre le roy et le soudan; puis assignèrent jour quant les +prisonniers seroient rendus et Damiete délivrée. Bien est vérité que à +rendre Damiete ne s'accorda pas légièrement le roy; mais il luy fu bien dit +et monstré par aucuns sages hommes que il ne la pourroit tenir longuement +sans estre perdue. Au jour qu'il fu déterminé, Damiete fu rendue aux +amiraux, et il délivrèrent le roy, et ses frères, et les barons, et les +chevaliers de France, de Jhérusalem et de Chipre, et de toutes autres +contrées, fors aucuns qu'il retindrent qui estoient en divers pays en +prison. + + +LIX. + +ANNEE 1250. + +_Coment le roy se parti de la terre d'Egypte._ + + +Toutes ces choses ainsi avenues comme nous avons devisé, le roy se parti +d'Egypte, et les barons et les autres qui avec luy furent délivrés, et +laissièrent certains messages en Damiete pour recevoir les chetifs +emprisonnés, et pour garder les biens qu'il y avoient laissiés; car il +n'avoient pas souffisament navie où il les en peussent tous porter. Le roy +et les barons vindrent en Acre dolens et courrouciés pour la perte que il +avoient faicte. Si prist le roy une partie de sa gent et les envoia en +Egypte pour délivrer les prisonniers des mains aux Sarrasins, mais il leur +fu respondu qu'il auroient avant parlé ensemble. + +Pour ceste raison demourèrent grant temps en Babiloine en espérance d'avoir +les prisonniers. A la parfin avint que de douze mille que vieux que jeunes, +les amiraux ne rendirent que trois mille; ainsois prisrent les autres, si +les apointèrent de glaives et d'espées parmi les costes, et leur firent les +piés ardoir, si que il reniassent la foy crestienne et se tournassent à +Mahommet et à sa loy; par le tourment que il receurent les pluseurs +renoièrent Dieu et sa douce mère et se tournèrent du tout à la loy +Mahommet. Les autres qui furent très bons champions et vertueux, et très +fors en la foy crestienne se tindrent forment en leur propos, tant qu'il +souffrirent mort et conquistrent la vie pardurable sans fin et la couronne +de gloire. + + +LX. + +ANNEE 1250/1251. + +_Coment le roy s'en voult retourner en France._ + + +Le roy fist apprester sa navie, car il cuida certainement que les amiraux +luy tenissent son convenant; mais les messages qui retournés furent de +Babiloine, luy contèrent la faulseté des Sarrasins, et que eux avoient bien +entendu qu'il ne tendroient foy né serement qu'il eussent en convenant, et +que il n'avoient délivré que la tierce partie des prisonniers crestiens. +Quant il oï ce, si en fu forment courroucié et requist conseil qu'il +pourroit faire de celle besoingne? si luy loèrent les barons qu'il ne +partist point si tost de la terre d'Oultre-mer; car elle seroit en +greigneur péril que elle n'estoit avant qu'il y venist; et pour ce que les +prisonniers seroient sans aucune espérance et se tendroient ainsi comme du +tout perdus, si que sa demeure pourroit faire grant bien à toute la terre +saincte; et meismement pour le descort qui estoit entr'eux, c'est assavoir +entre ceux de Babiloine et le soudan de Halape; car le soudan de Halape +avoit jà pris Damas et pluseurs autres chastiaux qui estoient en la +seigneurie de Babiloine. + +Quant le roy oï telles parolles, si ama mieux à demourer que de prendre +repos né aisement en son royaume, et manda son frère le conte de Poitiers +et luy commanda qu'il alast garder le royaume de France avec la royne +Blanche sa mère, qui moult le gardoit sagement[461]. + + Note 461: Dans le _Romancero François_, page 100, j'ai publié une + chanson dont je rapportois la composition au règne de + Philippe-Auguste. Je me suis trompé: elle exprima certainement les + sentimens des barons françois après la délivrance de saint Louis, + alors que cet excellent prince penchoit à retourner immédiatement en + France. Elle est si belle et vient si parfaitement en aide au texte + des _Chroniques de Saint-Denis_, qu'on me pardonnera de la reproduire + ici: + + I. + + Nus ne porroit de malvaise raison + Bone chanson né faire né chanter: + Por ce n'i vueil mettre m'intencion, + Que j'ai assez altre chose à penser. + Et nonpourquant, la terre d'Oultre-mer + Voi en si très grant balance, + Qu'en chantant vueil prier lou roy de France + Que ne croie couairt né losengier + De la honte Nostre-Seignor vengier. + + II. + + Ah! gentis rois, quant Diex vos fist croisier, + Toute Egipte doutoit vostre renom; + Or perdés tout quant vos volés laissier + Jhérusalem estre en chaitivoison. + Quar quant Diex fist de vos élection + Et signor de sa venjance, + Bien déussiés monstrer vostre poissance + De revengier les mors et les chaitis + Qui por vous sont et pour s'amor occis. + + III. + + Rois, s'en tel point vos metés el retour, + France dira, Champaigne et toute gent + Que vostre los avez mis en tristour + Et que gaignié avés moins que nient. + Que des prisons qui vivent à tourment + Déussiés avoir pesance, + Et déussiés querre leur délivrance; + Quant por vous sont et por s'amor occis, + C'est grans pechiés sé les laissiés chaitis. + + IV. + + Rois vos avés trésor d'or et d'argent, + Plus que nus rois n'ot onques, ce m'est vis; + Si en devés donner plus largement + Et demorer, pour garder cest païs; + Car vos avés plus perdu que conquis. + Si seroit trop grant viltance + De retourner à tout la meschéance; + Mais demorés: si ferés grant vigour, + Tant que France ait recovré s'onnour. + + V. + + Rois, vos savès que Diex a pou d'amis, + Né onques-mais n'en ot si grant mestier: + Quar por vous est cist peuple mors ou pris, + Né nus, fors vous, ne l'en puet bien aidier. + Que povre sont li altre chevalier, + Si crement la demorance. + Et s'en tel point lor faisiés défaillance, + Saint et Martir, Apostre et Innocent + Se plainderoient de vous au Jugement. + + + +LXI. + +ANNEE 1251. + +_De la mort l'empereur Federic et Henry son fils._ + + +Celle année meisme avint que l'ainsné fils l'empereur Federic qui Henry +avoit nom fu forment courroucié de ce que son père estoit déposé de +l'empire; si assembla grant ost de Guibelins pour destruire et empirier le +siège de Rome. Si comme il fu acheminé pour aler vers Rome, une fièvre +continue le prist dont il mourut; quant il fu mort sa gent n'orent point de +seigneur, si en retourna chascun en sa contrée. L'empereur fu moult +affoibloié de la mort Henry son fils: si s'en ala en Puille à Mainfroy son +fils de bast, et commença à attraire les barons à soy et leur monstra signe +d'amour, et leur requist qu'ils fissent de Mainfroy leur seigneur, et leur +monstra moult de exemples qui estoient à la confusion de l'églyse de Rome. + +Si comme il machinoit contre le pape Innocent, une reume luy descendi en la +gorge qui luy estoupa les conduis, si qu'il ne pot avoir s'alaine et +mourut. Quant le pape sot certainement que l'empereur estoit mort, si se +parti de Lyon et vint à Rome; et puis d'illec à une cité que on nomme +Anengne[462]: et illec séjourna une pièce, car il n'osa aler plus avant +vers Puille pour la doubtance de Mainfroy, le prince de Tarente. Nouvelles +vindrent à Conrat que son père l'empereur Federic estoit mort et son frère +Henry, si luy fu avis que la terre luy devoit appartenir, si se fist faire +chevalier et espousa la fille au duc de Bavière. + + Note 462: _Anengne._ Agnani. + +Après ce qu'il l'ot espousée, il séjourna une pièce de temps avec sa femme, +et puis manda tous ses amis, et leur pria qu'il luy fussent en aide tant +qu'il peust tenir le royaume de Secile et la terre de Puille et de Calabre; +et il luy respondirent qu'il luy seroient tous en aide. + +Lors assembla un grant ost et se parti d'Alemaigne, et laissa sa femme +enceinte d'un enfant nommé Corradin: si passa par Romenie et commença +forment à monter en la seigneurie de Secile et de Puille, et assist la cité +de Naples à tout grant ost, pour ce qu'elle estoit de la partie de +l'église. Avant ce qu'il venist devant Naples, Mainfroy son frère y avoit +esté cinq fois pour prendre la cité, mais il n'y pot oncques mal faire, né +de riens empirier la cité. + +Ce Conrat tint si court et si estroitement ceux de Naples qu'il se +rendirent sus tel convenant qu'il les tendroit en tel estat comme il +estoient devant, né que jà la cite né les murs né les forteresces ne +despeceroit; et il leur promist et jura. Si tost comme il on fu seigneur, +il fist abatre les murs de la cité et les forteresces, et toutes les +maisons deffensables. Pour l'outrage qu'il en fist, Corradin son fils, qui +estoit au ventre de sa mère en ot puis la teste coupée, si comme l'ystoire +le racontera en la bataille de Corradin. Si comme Conrat devoit passer en +Secile pour estre couronné, une maladie le prist que on appelle dissentere +qui luy fist dessevrer l'ame du corps. + +Quant il fu mort, si ot mains d'ennemis le pape Innocent. Si se mist à la +voie plus avant au royaume de Secile, par le conseil d'aucuns sages hommes, +contre le prince Mainfroy qui du tout à son povoir estoit nuisant à +l'églyse de Rome, et fist aliances conjointement aux Sarrasins qui luy +furent en aide avec tous les puissans hommes du pays; tant fist et tant +laboura qu'il le firent roy de Secile. + + +LXII. + +ANNEE 1251. + +_De la croiserie des Pastouriaus._ + + +Une autre aventure avint en l'an de grace mil deux cens cinquante et un au +royaume de France. Car un maistre qui savoit art magique fist convenant au +soudan de Babiloine que il luy amenroit par force d'art tous les +jouvenceaux de l'aage de vingt et cinq ans, ou de trente ou de seize, par +tel convenant qu'il auroit de chascune teste quatre besans d'or; et ces +convenances furent faites au temps que le roy estoit en Chipre: et fist au +soudan entendant qu'il avoit trouvé un sort que le roy de France seroit +desconfit, et seroit tenu et mis ès mains des Sarrasins. + +Le soudan fu moult durement lie de ce qu'il luy disoit; car trop durement +doubtoit la venue du roy de France. Si luy pria moult qu'il se penast +d'acomplir ce qu'il promettoit, et luy donna or et argent à grant foison, +et le baisa en la bouche[463] en signe de moult grant amour. + + Note 463: _Le baiser sur la bouche_ impliquoit, dans le moyen-âge, + communauté de religion. Ce que les anciens trouvères reprochent + d'abord à Ganelon, c'est d'avoir embrassé sur la bouche le roi + Marsile, quand il alla le trouver de la part de Charlemagne. + +Ce maistre s'en parti de la terre d'Oultre-mer et s'en vint en France. +Quant il fu en l'entrée, si se pourpensa où et en quel partie il jeteroit +son sort; si s'en ala droit en Picardie, et prist une poudre qu'il tenoit +et la jecta contremont en l'air parmi les champs, en nom de sacrifice que +il faisoit au déable. Quant il ot ce fait, il s'en vint aux pastouriaux et +aux enfans qui gardoient les bestes, et leur dist qu'il estoit homme de +Dieu: «Par vous mes doux enfans sera la terre d'Oultre-mer délivrée des +anemis de la foy crestienne.» Si tost comme il oïrent sa voix, il alèrent +après luy et le commencièrent à suivir par tout où il vouloit aler; et tous +ceux que il trouvoit se metoient à la voie après les autres, si que sa +compaignie fu si grant que en moins de huit jours il furent plus de trente +mille, et vindrent en la cité d'Amiens, et fu la ville toute plaine de +pastouriaux. + +Ceux de la ville leur habandonnèrent vins et viandes et quanqu'il +demandèrent; et leur estoit avis que nulle plus sainte gent ne porroit +estre. Si leur demandèrent qui estoit le maistre d'eux, et il leur +monstrèrent et vint devant eux à tout une grant barbe, ainsi comme sé il +fust homme de pénitence, et avoit le visage maigre et pasle. + +Quant il le virent de telle contenance, si le prièrent qu'il prist leur +hostieulx et leur biens tout à sa volenté, et s'agenoillèrent aucuns devant +luy tout ainsi comme sé ce fust un corps saint; et luy donnèrent quanqu'il +voult demander. D'illec se parti, et commença à avironner tout le pays et à +pourprendre tous les enfans de la contrée, tant qu'il furent plus de +quarante mille[464]. + + Note 464: _Quarante mille._ Variante: Soixante mille. + +Quant il se vit en si grant estat, si commença à préeschier et à despecier +mariages, et reffaire tout à sa volenté; et disoit qu'il avoit povoir de +absoudre de toutes manières de péchiés. Quant les clers et les prestres +entendirent leur affaire, si leur furent contraires, et leur monstrèrent +qu'il ne povoient ce faire; pour ceste achoison les ot le maistre en si +grant haine qu'il commanda aux pastouriaux qu'il tuassent tous les prestres +et les clers qu'il pourroient trouver: ainsi s'en ala parmi la contrée tant +qu'il vindrent à Paris. + +La royne Blanche qui bien sot leur venue commanda que nul ne fust si hardi +qui les contredéist de riens; car elle cuidoit, ainsi comme cuidoient les +autres, que ce fussent bonnes gens de par Nostre-Seigneur; et fist venir le +grant maistre devant ly, et ly demanda coment il avoit à nom: et il +respondi que on l'appeloit le maistre de Hongrie. La royne le fist moult +honnourer et luy donna grans dons. De la royne se parti et s'en vint à ses +compaingnons qui bien savoient sa mauvaistié, et si leur pria qu'il +pensassent d'occire prestres et clers quanqu'il en pourroient trouver; car +il avoit la royne si enchantée et toute sa gent qu'elle tenoit moult bien à +fait quanqu'il feroient. + +Tant monta le maistre en grant orgueil que il se revesti comme évesque en +l'églyse de Saint-Eustache de Paris, et preescha la mitre en la teste comme +évesque, et se fist moult honnourer et servir. Les autres pastouriaux si +alèrent par tout Paris et occirent tous les clers qu'il y trouvèrent; et +convint que les portes de Petit pont fussent fermées, pour la doubtance +qu'il n'occissent les escoliers qui estoient venus de pluseurs contrées +pour aprendre. + +Quant ce maistre de Hongrie ot Paris plumé de quanqu'il pot, si s'en parti +et divisa ses pastouriaux en trois parties. Car il estoient tant qu'il +n'eussent pas peu trouver ville qui les peust tous hébergier né soustenir. +Si en envoia une partie droit à Bourges, et commanda à ceux qui les +devoient conduire que quanqu'il pourroient prendre et lever du pays, que il +le préissent; et quant il auroient ce fait que il retournassent à luy au +port de Marseille où il les attendroit. Si se départirent en telle manière, +et s'en ala une partie droit à Bourges, et l'autre partie à Marseille. + +Quant les clers de Bourges entendirent leur venue, si se doubtèrent, car +l'en avoit bien raconté qu'il faisoient moult de maux. Si alèrent parler à +la justice et à ceux qui devoient la ville garder, et leur dirent que telle +esmeute et telle alée d'enfans et de pastouriaux estoit trouvée par grant +malice, et par art de diable et par enchantement; et sé il vouloient mettre +paine, il prendroient les maistres des pastouriaux tous prouvés en +mauvaistié et en cas de larrecin. + +Le prévost et le bailli s'accordèrent à ce qu'il disoient, et furent tous +avisés de la besoingne. Les pastouriaux entrèrent en Bourges et +s'espandirent parmi la ville; mais il n'y trouvèrent oncques né clerc né +prestre; si commencièrent à mener leur maitrises, ainsi comme il avoient +fait à Paris et ès autres bonnes villes où il leur fu tout abandonné à +faire leur volenté. + +Quant les maistres des pastouriaux virent la gent obéir à leur volenté, il +commencièrent à brisier coffres et huches, et à prendre or et argent; et, +avec ce, il prisrent les jeunes dames et les pucelles, et les vouldrent +couchier avec eux. Tant firent que la justice qui estoit en aguait de +congnoistre leur contenance apperceurent leur mauvaistié. Si les prisrent +et leur firent confesser toute leur mauvaistié, et coment il avoient tout +le pays enfantosmé par leur enchantemens. Si furent tous les grans maistres +jugiés et pendus, et les enfans s'en retournèrent tous esbahis, chascun en +sa contrée. + +Le baillif de Bourges envoia deux messages et leur commanda qu'il alassent +de nuit et de jour à Marseille; qui portèrent lettres au viguier, èsquelles +toute la mauvaistié au maistre de Hongrie estoit contenue. Si fu tantost +pris le maistre et pendus à unes hautes fourches; et les pastouriaux qui +aloient après luy s'en retournèrent povres et mandians. + + +LXIII. + +ANNEE 1251. + +_Du descort qui fu entre les escoliers et les religieux._ + + +En celle année avindrent diverses aventures. Il avint à Paris que maistre +Guillaume de Saint-Amor avoit fait un livre qui estoit ainsi intitulé: +_Cy commence le livre des périls du monde_; qui parloit contre les +religieux et espéciaument contre les frères meneurs et les preescheurs. +Tant disputèrent et arguèrent ensemble que il convint que le descort venist +à la court de Rome. Quant le pape ot oï l'entencion de maistre Guillaume et +l'entencion de l'autre partie, si donna sentence contre le livre maistre +Guillaume et fu condempné. + + +LXIV. + +ANNEES 1252/1253. + +_Coment la royne Blanche mourut._ + + +L'an de grace mil deux cens cinquante deux, avint que la royne Blanche +estoit à Meleun sur Saine, si li commença le cuer trop malement à douloir, +et se senti pesante et chargiée de mal; si fist hastivement trousser son +harnois et ses coffres et s'en vint à Paris: là fu si contrainte de mal +qu'il luy convint à rendre l'ame. Quant elle fu morte, les nobles hommes du +pays la portèrent en une chaière d'or parmi Paris, toute vestue comme +royne, la couronne d'or en la teste. Les crois et les processions si la +convoièrent jusques à une abbaye de nonnains delès Pontoise[465] qu'elle +fist faire au temps qu'elle régnoit. De sa mort fu troublé le menu peuple, +car elle n'avoit que faire que il fussent défoulés des riches hommes, et +gardoit très bien justice. Dont il avint que les chanoines de Paris prirent +tous les hommes de la ville d'Oly et de Chastenay[466] et d'autres villes +voisines qui estoient de leur églyse tenans, et les mistrent en prison +fermée, en la maison de leur chapitre et les laissèrent illec sans avoir +soustenance. Tant leur firent souffrir de mésaise que il estoient ainsi +comme au mourir. Quant la royne le sot, si leur requist moult humblement +que il les délivrassent par pleiges, et que volentiers en enquerroit coment +la besoingne seroit adreciée. Les chanoines respondirent que à elle +n'appartenoit point de congnoistre de leur serfs et de leur villains, +lesquels il povoient prendre et occire ou faire telle justice comme il +vouldroient. Pour tant comme plainte en fust faicte devant la royne, les +chanoines emprisonnèrent leur femmes et leur enfans; et furent en si grant +malaise de la chaleur que il avoient les uns des autres, que pluseurs en +furent mort. Quant la royne le sot si ot moult grant pitié du peuple qui +estoit si tourmenté de ceux qui garder les devoient et monstrer exemple et +bonne doctrine. Si manda ses chevaliers et ses bourgeois, et les fist +armer, et se mist à la voie; et puis vint à la maison du chapitre, où le +peuple estoit emprisonné: si commanda à ses hommes qu'il abatissent la +porte et despeçassent, et féri le premier cop d'un baston que elle tenoit +en sa main. Tantost qu'elle ot féru le premier cop, sa gent tresbuchièrent +la porte à terre et mirent hors hommes et les femmes; et les mist la royne +en sa garde: et tint les chanoines en si grant despit que elle prist leur +temporel en sa main jusques à tant qu'il l'eussent amendé à sa volenté; et +ne furent point puis si hardis que il osassent justicier; ainsois furent +franchis par une somme d'argent qu'il en donnent chascun an au chapitre de +Paris. Celle justice et maint autre la royne fist bonnement tant comme son +fils fu en la saincte terre. + + Note 465: _Maubuisson._ + + Note 466: _Oli_, ou plutôt _Orly_, près de _Choisy-le-Roy_. + _Chastenay_, près de Sceaux. + + +LXV. + +ANNEE 1253. + +_Du présent l'abbé de Saint-Denis en France._ + + +L'abbé de Saint-Denys en France fu en moult grant paine et en moult grant +pensée quel présent il envoieroit au roy en la terre d'Oultre-mer; si luy +fu loé qu'il luy envoiast fourmages de gain[467], que c'estoit une +viande[468] de quoy les barons de France avoient grant souffraite. L'abbé +crut le conseil; si envoia deux moines à Aiguemorte pour avoir une nef +laquelle il firent emplir de chapons et poulles, et de fromages de gain et +de pois de Vermandois. Et quant il orent leur nef bien garnie, il orent bon +vent qui les mena paisiblement au port d'Acre. De leur venue fu le roy +moult lie et toute sa compaignie. + + Note 467: _Fourmages de gain._ Cette expression est obscure. + Plusieurs manuscrits portent _de grain_. Il s'agiroit alors d'une + espèce de _macaroni_. Je pencherois plutôt à croire qu'il faudrait + lire _fourmages d'Angain_. Les fromages d'Anguin sont encore + aujourd'hui cités. Voyey-en la recette dans le _Dictionnaire de + Trévoux_. + + Note 468: _Viande._ Nourriture. + + +LXVI. + +ANNEE 1253. + +_Coment Acre fu fermée et Saiette._ + + +En ce temps que le roy estoit oultre mer, il ne perdi pas son temps en +aucunes choses; car il fist fermer la cité d'Acre et le Japhet[469], et la +cité de Césaire et le chastel de Caiphas et un autre cité que on nomme +Saiette. Tout fist clore de haus murs et de grosses tours, si qu'il +povoient bien soustenir l'assaut de leur ennemis. Quant les Sarrasins +virent les grans despens que le roy faisoit, si se merveillèrent moult et +leur fu bien avis que le plus puissant homme du monde ne peust faire, à ses +despens, ce qu'il faisoit: car il avoit perdu grant partie de son meuble et +paiée sa raençon. Et, avec ce, qu'il avoit si grant ost à gouverner que +c'estoit moult grant chose à faire. Aucuns amiraux qui sorent la bonté de +luy luy portèrent honneur et révérence, et luy firent service et +monstrèrent signe d'amour. + + Note 469: _Le Japhet._ _Jaffa._ L'ancienne _Joppé_.--_Saiette_, + l'ancienne _Sidon_. + + +LXVII. + +ANNEE 1253. + +_Coment le roy ala en pélerinage._ + + +Si comme le roy estoit à séjour à Acre, volenté luy prist d'aler en +pélerinage en la cité de Nazareth où Nostre-Seigneur fu nourri. Si se parti +d'Acre moult dévotement, et vint jusques à un chastel qui est nommé Phore +et est en Chana de Galilée, où nostre Sire fist de eaue vin, quant il fu +aux noces Archedeclin[470]. Quant il fu là venu, il se reposa jusques à +l'endemain, et quant il fu levé l'endemain de son lit, il vesti la haire +emprès sa chair nue. D'illec se parti et vint par le mont de Thabor et +entra en Nazareth la veille de Nostre-Dame en mars. Sitost comme il vit la +cité, il descendi de son cheval et se mist à genoux, et aoura +Nostre-Seigneur et Nostre-Dame. D'ilec en avant, il ala tout à pié jusques +au lieu où Nostre-Seigneur fu nourry, et jeuna en pain et en eaue, et si +estoit moult travaillié de cheminer à pié si longuement. Tantost comme il +ot fait son disner de pain et d'eaue, il fist chanter vespres haultement; +et l'endemain, à l'aube du jour, matines à chant et à deschant et à +treble[471]. Après, il fist chanter la messe en la place où l'ange Gabriel +salua Nostre-Dame; en la fin de la messe il reçut le vrai corps +Nostre-Seigneur Jhésucrist, en moult grant dévocion et en moult grant +humilité. + + Note 470: _Archedeclin._ C'est le nom que toutes les légendes donnent + au marié de Cana. Au reste, le traducteur françois a rendu assez mal + le texte de Guillaume de Nangis: «Ivit.... de Sephoriâ, ubi + præcedenti nocte jacuerat, in Cana Galileæ.» + + Note 471: C'est-à -dire: A trois parties. Le _deschant_ étoit une + sorte d'accompagnement fleuri. Le _treble_ remplaçoit le _tenor_. + Voyez des exemples dans le roman de _Fauvel_, manuscrit du roi, + n° 6812. + +Après s'en retourna au Japhet où il séjourna une pièce de temps pour la +royne sa femme qui ot une fille nommée Blanche: et assez tost après, +nouvelles luy vindrent que la royne Blanche estoit morte. Si tost comme il +le sot, il commença à plourer, et s'agenouilla devant l'autel de sa +chapelle et pria moult dévotement pour l'ame de sa mère. Après ce que le +roy ot dit ses oroisons, les prélas et le clergié s'assemblèrent et +chantèrent vigiles de mors et commendacion de l'ame. De ce jour en avant, +le roy fist chanter messe especial devant luy pour l'ame de sa mère, s'il +ne fust dimenche ou feste sollempnel. + + +LXVIII. + +ANNEE 1253. + +_Coment ceux furent occis qui faisoient les fosses._ + + +Quant le roy ot enclos de murs et de tournelles le Japhet, il envoia à +Saiette grant foison de gens pour faire les murs environ la cité de +Saiette. Si comme les maçons furent levés par matin pour leur journées +accomplir, Sarrasins les espièrent et s'en vindrent vers eux repostement, +et ceux qui garde ne s'en donnoient furent occis que oncques un seul n'en +eschapa; si estoient il nombrés quatre mille et plus. Quant les Sarrasins +les orent tous occis, il passèrent oultre droit à la cité de Belinas qui +adonc estoit en la main des Sarrasins. + +Quant le roy entendi la nouvelle, il en fu forment couroucié. Tontost fist +assembler son ost pour gaster la terre tout environ. Quant le roy ot +dommagié Sarrasins tant comme il pot, il s'en retourna arrières et vint +veoir le dommage que Sarrasins avoient fait des crestiens qu'il avoient +occis qui encore estoient sus terre; et estoient si puans et si corrompus +que c'estoit une grant merveille. + +Le roy en ot moult grant pitié en son cuer, et fist toutes autres +besoingnes laissier pour les enterrer; et fist dédier la place et bénir par +la main du légat qui y estoit présent. Quant la place fu dédiée, les mors +qui gisoient tous estendus sur le rivage de la mer furent enterrés; mais +nul n'y vouloient mettre la main pour la grant pueur qui venoit d'eux, +quant le roy dist: «Enterrons les corps de ces benois martirs qui mieux +valent que nous, et qui ont desservi perdurable vie pour le martire qu'il +ont receu.» + +Adont les prist le roy à ses propres mains a enterrer; si comme il les +trouva gisans, detrenchiés par pièces; et les metoit en son giron et les +portoit ès fosses où l'en les enterroit; n'oncques ne s'en voult cesser +pour male oudeur qu'il sentissent, jusques à tant qu'il ne pot plus endurer +en avant, et qu'il fu lassé. Après ce qu'il fu tourné de la cité de +Saiette, messages luy vindrent de son royaume qui luy dénoncièrent qu'il +retournast en France pour son pays garder, et pour aucuns périls qui +pourroient venir en France par devers Angleterre; car les Anglois estoient +en grant aguait coment il pourroient grever France et prendre la terre de +Normandie. Le roy qui entendi les messages se conseilla aux plus certains +de son conseil et à ses barons, si s'accordèrent tous qu'il retournast en +France. A ce s'accorda le roy et laissa grant plenté de chevaliers avec le +cardinal, qui furent assés propres pour garder et deffendre la sainte terre +d'Oultre-mer. Et establi en son lieu un chevalier qui avoit à nom messire +GeffFroy de Sargines; et commanda que tous obéissent à luy aussi comme il +féissent à son commandement sé il fust présent; lequel Geffroy se maintint +loyaument tout le cours de sa vie. + + +LXIX. + +ANNEE 1254. + +_Coment le roy retourna en France._ + + +L'an de grace mil deux cens cinquante et quatre, le roy se parti de la +terre d'Oultre-mer, et se mist en sa nef pour retourner en France. Quant il +dut mouvoir, le peuple du pays le convoia à grans souspirs et gémissemens +et à grans processions, et disoient: «Ha! père de la crestienté, or nous +laissiez-vous entre ceux qui nous haient de mort; tant comme vous fussiez +avec nous nous n'eussions garde, et sé nous mourissons avec vous, si nous +fust-il advis que ce fust confort, puis que nous fussions près de vous.» Le +roy fist mettre le corps Nostre-Seigneur en sa nef en grant révérence et +par moult grant dévocion, pour donner aux malades sé mestier en fust; +jasoit ce que oncques mais pélerin ne l'eust fait, tant fust de grant +haultesce, toutesfois le roy, par grace especial du cardinal de Rome, fist +mettre ce glorieux trésor du corps de Nostre-Seigneur Jhésucrist au plus +haut lieu et au plus convenable de la nef, et fist mettre par dessus un +tabernacle couvert de drap de soie à or batu par dessus. + +Par devant le tabernacle fu un autel drescié qui fu aourné de chiers +aournemens. Devant cest autel estoit chascun jour célébré le service de la +messe, fors les secrès qui appartiennent au saint sacrement de l'autel. +Après ce qu'il avoit oï messe, il alloit visiter les malades qui estoient +en sa nef, et commandoit qu'il eussent tout ce que mestier leur convenoit +pour leur maladies alegier. + +Quant les voiles furent dréciés, les mariniers se mistrent à la voie, et si +commencièrent à cheminer tant qu'il passèrent la terre de Chipre en moins +de trois jours; mais il furent en si grant péril qu'il cuidèrent tous estre +mors: car la nef le roy se féri à plain voile en une place pierreuse et +plaine de sablon qui s'estoit illec endurci, si rendement qu'elle se +débrisa forment. Lors commencièrent tous à crier à haute voix: «Vrai Dieu, +secourez nous!» Car il cuidièrent que la nef fust toute froissiée +oultréement dessoubs, en la santine[472], né ne sorent les mariniers que il +peussent faire. + + Note 472: _En la santine_ ou _sentine_. Le point le plus bas d'un + vaisseau. + +Quant le roy vit ce, il doubta forment le péril de la mer, et toutesfois +ot-il ferme espérance en Nostre-Seigneur. Il laissa la royne et ses enfans +qui gisoient pasmés et s'en vint en oroison devant l'autel, et pria +ostre-Seigneur humblement qu'il le délivrast de péril et tous ceux qui avec +luy estoient. Bien s'apperceurent les mariniers que Nostre-Seigneur oï sa +prière, et dirent les uns aux autres en leur languaige que c'estoit une +bonne personne. Et la nef ala tousjours droit et avant si droitement +qu'elle fit voie, et passa tout oultre le sablon et la terre qui illec +estoit endurcie. + +Les mariniers alumèrent torches et luminaires, et cercièrent[473] la +santine de la nef, mais il ne trouvèrent nulles casseures, dont il furent +moult asseurés, et rapportèrent au roy que la nef estoit entière et sans +nulle casseure. Quant le roy les entendi, il rendi graces à Nostre-Seigneur +de ce qu'il l'avoit jecté de si grant péril. Toute nuit séjournèrent les +mariniers jusques à l'endemain qu'il porent clèrement veoir entour eux. + + Note 473: _Cercièrent._ Visitèrent. + +Adonc commandèrent que tous alassent aux avirons, et les aucuns se +tenissent près du voile pour veoir la contenance du vent et de quel part il +venoit. Quant tous les mariniers furent aprestés, les maistres tournèrent +les gouvernaux et se mistrent à la voie. Tant alèrent de jour et de nuit +que il arrivèrent en onze sepmaines au port de Marseille: lors issirent des +nefs, et mirent hors chevaux et armes et leur autre harnois: et puis se +mistrent au chemin, et chevaucha tant le roy qu'il vint à Tarascon au +disner, et puis passa le Rosne et vint au giste à Beauquaire. D'ilec se +parti et chevaucha tant qu'il vint en France, où il fu receu à grant joie +du peuple de Paris et des gens de la contrée. + +Quant il se fu reposé, il s'en ala à Saint-Denys en France, et visita les +benois corps sains qui en l'églyse reposent et rendi graces à Dieu et aux +glorieux martirs de ce qu'il estoit retourné sain et sauf; et donna à +l'églyse le plus riche drap d'or que l'en peust savoir en nulle terre, et +un paveillon de soie moult riche et moult bel; et commanda qu'il fust mis +sus le corps des glorieux martirs aux grans festes sollempnelles. + + +LXX. + +ANNEE 1254. + +_De pluseurs aventures._ + + +Celle année que le roy vint d'Oultre-mer mourut le pape Innocent à Naples; +et les cardinaux esleurent Alixandre qui fu né de Compiègne. L'année après +en suivant, les Frisons se assemblèrent et vindrent à ost contre le roy des +Rommains et l'occirent. En ceste année meisme ceux d'Aast firent une grant +traïson, eux et ceux de Thorin; car il vendirent[474] le conte Thomas de +Savoie, et si estoit leur maistre et leur capitaine. + + Note 474: _Il vendirent._ Nangis dit: _Ils prisrent_.--_Aast._ Asti. + +Quant le roy de France sot la mauvaistié de ceux d'Aast, si commanda que +tous les marchéans de la cité d'Aast et de Thorin qui seroient trouvés en +son royaume fussent pris et retenus; et d'aultre part, Pierre de Savoie, +frère dudit Thomas, s'en ala à grant ost avec Boniface, l'esleu de Lyon, +sur le Rosne, et assistrent la cité de Thorin, et lancièrent pierres et +mangonniaux et leur donnèrent maint assaut, mais prendre ne le porent pour +chose qu'il sceussent faire. + +D'illec se partirent et gastèrent la terre environ, et firent tant de +dommage comme il porent. Assez tost après, ceulx d'Aast rendirent le conte +Thomas pour la doubtance du roy et pour le dommage qui leur en povoit +venir. En celle meisme année avint que le conte de Flandres et son frère, +que la contesse avoit eu de Guillaume de Dampierre[475], alèrent sus le +conte Florent de Hollande, et commencièrent sa terre à gaster. Florent +assembla sa gent et vint contre eux à bataille et se combati tant à eux +qu'il ot victoire et les prist et mist en sa prison. + + Note 475: _Guillaume de Dampierre._ Nangis ajoute: «Fratre domini + Herchambaudi de Borbonio.» + +Erart de Valery fu pris en celle bataille, et assés autres chevaliers de +France.[476] Icelluy Florent estoit frère Guillaume[477] que les Frisons +avoient occis. La cause pourquoy il se combati contre le conte de Flandres +fu pour ce qu'il estoit de la partie Jehan et Baudouin d'Avesnes, enfans de +ma dame Marguerite contesse de Flandres. Pour la grant haine qu'elle avoit +à ses enfans, elle donna Valenciennes et tout Henaut à monseigneur Charles +frère le roy de France; et maintenoit la dicte contesse en parlement, par +devant le roy, qu'il estoient bastars et qu'il ne devoient point estre +hoirs de la terre, pour ce que leur père estoit sousdiacre avant qu'il +espousast la contesse. Mais les enfans prouvoient tout le contraire et se +deffendirent du cas bien et avenaument. + + Note 476: _Et autres chevaliers de France._ Entr'autres Thibaut II, + comte de Bar, dont j'ai retrouvé une chanson qu'il composa durant sa + captivité et adressa au preudome Erard de Valery. On me pardonnera de + la publier ici. + + I. + + De nos barons que vos est-il avis? + Compains Erars, dites vostre semblance: + En nos parens né en tos nos amis + Avés-i vos nule bone espérance + Par quoi fussiens hors du Thiois païs + Où nos n'avons joie, solas né ris? + Au conte Otton[A] ai-jou moult grant fiance. + + Note A: _Otton_, surnommé _le Boiteux_, comte du Gueldres. + + II. + + Dus de Braiban[B], je fui jà vostre amis, + Quant jou estoie en délivre poissance; + S'adont fussiés de rien nule entrepris + En moi puissiés avoir moult grant fiance. + Por Deu vos pri, ne me soiés eschis; + Fortune fait maint prince et maint marchis + Millors de moi avenir meschéance. + + Note B: Henry III, surnommé _le Débonnaire_. + + III. + + Belle-mère[C], oncques vers vos ne fis + Por coi éusse vostre male voillance, + Très icel jour que vostre fille pris[D]; + Vostre voloir ai-je fait très m'anfance; + Or sui forment, por vous, liés et pris + Entre les mains de mes mals enemis; + S'avés bon cuer, bien en prendrés venjance. + + Note C: _Marguerite_, comtesse de Flandres, dont le comte du Bar + avoit épousé la fille Jeanne. + + Note D: En 1245. + + IV. + Chansons, va, di mon frère le marchis[E], + Qu'il à mes omes ne face défaillance; + Et me diras tous ceulx de mon païs + Que loialtés les prodomes avance. + Or verrai-jou qui seront mes amis, + Et conoitrai tous mes mals enemis, + Qui mar verront la moie délivrance. + + Note E: _Henry III_, dit _le Blond_, comte de Luxembourg et marquis + de Namur; mari de la sÅ“ur du comte de Bar, Marguerite. + + (Msc. du roi, fonds de St-Germain, n° 1989.) + + + Note 477: _Guillaume_, nommé roi des Romains et empereur par le pape. + + +LXXI. + +ANNEE 1255. + +_De pluseurs incidences._ + + +Une aultre aventure avint en celle année meisme que Branquelan[478] de +Bouloingne la grasse qui estoit Sénateur de Rome, fu assis des nobles +hommes au Capitole. Quant il se vit si surpris, il se rendi au peuple sauve +la vie; et il le mirent en garde en une forteresce que on nomme les +Sept-Solaus. Quant il l'orent une pièce de temps tenu, il le rendirent aux +grans seigneurs de Rome; et quant il le tindrent, si le trainèrent +villainement et puis le misrent en prison en un chastel que on nomme Passe +avant; et l'eussent mis à mort: mais ceux de Bouloingne la grasse avoient +bons ostages des Romains et bons pleiges. + + Note 478: _Branquelan._ Brancaleone Dandalo, premier _Sénateur_ ou + Podestat de Rome. + +La cause pourquoy les Romains le avoient en si grant haine estoit pour ce +qu'il estoit bon justicier et droiturier, et justicioit ainsi le riche +comme le povre; le peuple doubtoit et amoit. Le pape manda à ceux de +Bouloingne, par le conseil des Romains, qu'il rendissent les hostages qu'il +tenoient ou il entrediroit Bouloingne et tout le pays d'environ; et il luy +mandèrent que il ne les rendroient pour nulle chose qu'il sceust faire, +ainsois les feroient d'angoisseuse mort mourir sé il ne r'avoient +Branquelan leur citoien. + +Endementiers que ce descort estoit entre Branquelan et ceux de Rome, +Florent de Hollande délivra le conte de Flandres et son frère de sa prison; +et en telle manière qu'il auroit à femme l'ainsnée fille le conte de +Flandres. Et le conte Charles d'Anjou quitta tout le droit que il avoit en +Henaut pour une somme d'argent qui luy fu livrée. + +Une autre aventure avint à Rome; que il fu si grant tempeste et si grant +esmouvement, et la terre croulla si forment que la grant cloche de +Saint-Silvestre de Rome commença à crouller et à sonner, et les tours et +les forteresces de la ville à trembler. Et en celle année que la tempeste +fu si grant, Richart, conte de Cornouaille, fu couronné à roy d'Alemaigne +par la volenté le roy d'Angleterre son frère. + + +LXXII. + +ANNEE 1256. + +_Coment le roy amenda l'estat de son royaume._ + + +Après ce que le roy fu retourné en France, il se tint dévotement envers +Nostre-Seigneur et fu droiturier à ses subgiés. Il regarda que c'étoit +bonne chose d'amender l'estat de son royaume. Premièrement il establi à +tous ses subgiés qui de luy tenoient: + +«[479]Nous Loys, roy de France, par la grace de Dieu, establissons que tous +nos baillis, viscontes, prévos, maieurs de quelque office que il soient, +facent serement que tant comme il soient ès offices et ès baillies, il +feront droit à chascun sans exception de personnes, ainsi au povre comme au +riche, et à l'estranger comme au privé; et garderont les us et les +coustumes qui sont bonnes et approuvées. Et sé il avient chose que ceux qui +sont ès offices dessus dis facent contre leur serement et il en soient +attains, nous voulons que il en soient punis en leurs propres personnes et +en leurs biens, selon leur meffait. Et seront les baillis punis par nous, +et les autres par les baillis. Après, nous voulons que nos baillis, et tous +nos autres sergens feront foy qu'il garderont nos rentes, et que nos drois +ne soient amenuisiés; et après ce, il ne prendront né ne recevront, par eux +né par autres, dons que on leur face, né or né argent, né bénéfice +personnel né autre chose, sé ce n'est pain ou vin ou fruit ou autre viande +jusques à la somme de dix sous parisis[480]; et voulons que nul, leur tant +soit privé, reçoive courtoisie en leur nom[481]. + + Note 479: Cette ordonnance est reproduite en d'autres termes dans le + 1er volume des _Ordonnances des rois de France_, page 67 et suiv. + + Note 480: Le texte de l'édition du Louvre ajoute ici: _En la + semaine_. + + Note 481: «De rechef il jureront que il ne recevront emprunt de homme + nul qui soit demorant en leur baillie; né d'autre qui cause aient par + devers eux, né qui prochainement li doivent avoir que il sçaichent, + outre la somme de vint livres; lequel emprunt il rendront dedens + l'espace de deux mois, jasoit ce que li presterres veille le terme + alongier.» + + (Édition du Louvre, page 230.) + +Et avec ce nous voulons que il promettent par leur serement que jà ne +feront présent, né ne donront à nul qui soit de nostre conseil né à autres +qui leur appartiengne, né aux enquesteurs qui voisent pour enquerre de leur +baillies ou de leur prévostés, coment il se maintiennent. Avec ce il +prometront par leur serement qu'il ne partiront à nulles de nos rentes[482] +ou de nos baillies ou de nos monnoies, né à chose nulle qui nous +appartiengne. + + Note 482: _Nulles de nos ventes_. Nangis: _A vente nule que on face + de nos rentes._ + +»Après ce, sé les baillis scevent, soubs eulx, prévos ou maieurs ou sergens +qui soient rapineurs ou usuriers, nous voulons que il perdent nostre office +et nostre service, et qu'il soient punis et corrigiés de leur mauvaistiés. +Et pour ce que nous voulons que le serement qu'il feront soit estroitement +gardé, nous voulons qu'il soit pris en plaine assise devant tous, soient +clers ou chevaliers. Nous voulons et establissons que tous nos prévos et +nos sergens se gardent de jurer le villain serement[483] en despit de Dieu +et de sa douce mère; et de jeux de dés et de tavernes souspeçonneuses[484]. + + Note 483: _De jurer le villain serement_. Nangis: _De dire paroles + qui soient au despit de Dieu._ + + Note 484: _Souspeçonneuses_. Suspectes. + +Nous volons que la forge des dés soit abatue par tout nostre royaume, et +que les foles femes[485] n'aient maisons à loier pour faire leur péchié: et +volons que nos baillis et ceux qui sont en nos offices n'achatent +possessions et rentes qui soient en leur baillies né en autres baillies, +tant comme il soient en nostre service. Et sé tel achapt est fait, nous +volons que il soit mis en nostre main. Nous commandons à nos baillis que +tant qu'il soient en nostre service ne marient leurs enfans à nul qui soit +demourant en leur baillie sans nostre espécial commandement; et volons +qu'il ne mettent fils né fille en nulle religion[486] qui soit en leur +baillie, et ne facent donner benefice en saincte églyse, et ne volons qu'il +prengnent procuracion né gistes ès maisons de religion. Nous volons que nos +baillis et nos prevos n'aient tant sergens que le peuple en soit grevé, et +volons que il soient nommés en plaine assise quant il seront fais sergens +de nouvel. Si volons que nos sergens qui sont envoiés pour faire aucuns +commandement ne soient de riens creus sans lettre de leur souverain. Nous +volons que prevos et baillis ne facent grief au peuple qui demeure en leur +justices, oultre droiture, né que nul homme soit tenu en prison pour chose +qu'il y doie, sé il abandonne ses biens, fors pour nostre debte tant +seulement. Nous establissons que sé le debteur confesse la debte que il +doit, que amende nulle[487] n'en soit levée; et sé aucuns doivent amende +pour leur meffait, nous volons que elle soit jugiée en plain plais. Et sé +aucuns prévos ou baillis menacent les gens pour avoir amende en +repostaille[488], nous le pugnirons des biens et du corps. Après ce, nous +establissons que ceux qui tendront nos baillies et nos prévostés ne soient +si osés que il les vendent né mettent hors de leur main sans nostre congié. +Et sé il sont deux ou trois ou pluseurs qui achatent ensemble aucuns de nos +offices, nous volons que l'un d'eux face l'office et le service qui y +appartient à faire. Si volons que nul de nos sergens ne requierre debte que +l'en li doie, par soi né par son commandement, mais par autre; sé ce n'est +des debtes qui appartiennent à son office. + + Note 485: _Foles femmes_. Les prostituées. + + Note 486: _Religion_. Maison religieuse. + + Note 487: _Amende nulle_. Nul intérêt de la somme due. + + Note 488: _En repostaille_. En particulier, et non dans les audiences + publiques. Du bas latin _Repositus_. + +»Nous deffendons à nos baillis que il ne travaillent nos subgiés en causes +entamées par devant eux, pour remuement qu'il facent fors en la cour où il +furent premièrement entamées[489]. Avec ce, nous commandons que nul homme +ne soit dessaisi de chose qu'il tiengne, sans connoissance de cause ou sans +nostre espécial commandement. Et volons que nul ne face deffense de porter +blés ou vins ou autre marchandise hors de nostre royaume, sans cause +nécessaire ou sans nostre commandement. Et volons que tous nos baillis +séjornent quarante jours après ce qu'il seront ostés de leur baillies, pour +rendre compte et pour amender les torfais où il seront trouvés.» + + Note 489: L'édition du Louvre est encore plus obscure en cet endroit; + mais le texte latin éclaircit suffisamment le sens: «Porro, viam + maliclis volentes præcludere, quantûm possumus firmiter inhibemus ne + Baillivi vel alil Officiales prædicti in causis vel negotiis + quibuscumque, subditos nostros locorum mutatione fatigent, sino causâ + rationabili, sed singulos in locis illis audient ubi consueverunt + audiri, ne gravati laboribus et expensis, cogantur cedere juri suo.» + +Par ces establissemens amenda moult le royaume de France, et commença à +mouteplier de peuple et de richesses, pour la franchise et pour la bonne +garde que les gens d'autres nations i trouvèrent. + + +LXXIII. + +ANNEE 1256. + +_De la prevosté de Paris_[490]. + + Note 490: Ce chapitre est tiré de Joinville. + + +La prevosté de Paris estoit, en ce temps, vendue aux bourgois de la ville +ou à ceux qui acheter la vouloient. Quant il l'avoient achetée, si +déportoient[491] leur parens et leur enfans en assés de mauvais cas et de +grans oultraiges qu'il faisoient au menu peuple et à ceulx qui ne se +osoient revenchier. Par ceste raison estoit le menu peuple trop défoulé. Et +ne povoit l'en avoir droit des riches hommes, pour les grans dons que il +faisoient au prevost. Qui en ce temps disoit voir devant le prevost et qui +vouloit son serement garder que il ne fust faux parjure, d'aucune debte ou +d'aucune autre chose où l'en fust tenu de répondre, le prevost en levoit +amende, ou il estoit dommagié ou puni[492]. Par les grans rapines qui +estoient faites en la prevosté de Paris, le menu peuple n'osoit demeurer en +la terre le roy, ainsois demouroit en autres seigneuries, si que la terre +le roy estoit si vague que quant le prevost tenoit ses plais, il y venoit +si pou de gens que le prevost se levoit, sans oïr personne nulle qui se +volissent présenter devant luy. Avec tout ce, il estoit tant de larrons +entour le pays, que maintes plaintes en furent devant le roy. Si voult que +la prevosté de Paris ne fust plus vendue; ainsois manda l'évesque de Paris +et luy dist que ce estoit contre droit et raison que quant les gens +vouloient garder leur serement et ne vouloient pas eux parjurer, qu'il en +estoient pugnis. «Si vous pri,» dist le roy, «sire évesque, que vous +corrigiez ceste mauvaise coustume en vostre terre, et je la corrigerai en +la moie.» L'évesque respondi qu'il s'en conseilleroit en son chapitre. Et +quant il s'en fu conseillié, il n'en fist riens, pour la convoitise de +perdre ses amendes. Onques pour ce le roy ne laissa à enteriner son propos: +si donna bons gages à ceux qui gardèrent la prevosté de Paris, et abati +toutes mauvaises coustumes dont le peuple estoit grevé, et fist enquérir +par tout le païs où il péust trouver homme qui fist bonne justice et roide, +et qui ne soustenoit plus le riche que le povre. Si luy fu enditié[493] +Estienne Boileaue[494], lequel Estienne garda la prevosté si bien que les +maufaiteurs s'en fuyrent né nul n'i demoura que tantost ne fust pendu ou +destruit; né parenté né lignage, né or né argent ne le pooit garentir. + + Note 491: _Deportoient_. Soutenoient. + + Note 492: Cette phrase est obscure. Je pense qu'il faut entendre que + le prévôt forçoit, sous peine d'amende, tous ceux qui étoient appelés + en témoignage, à jurer de la vérité de ce qu'on alloit leur demander. + Or, comme ces aveux pouvoient être fort dangereux à faire, beaucoup + auroient préféré pouvoir dire sans jurer: _Je ne sais, je ne me + souviens pas._ C'est encore là ce qu'on exige aujourd'hui dans les + causes criminelles; mais il est vrai que nos témoins reculent plus + rarement devant la crainte du parjure. + + Note 493: _Enditié_. Indiqué. + + Note 494: _Boileaue_. Variante: _Boilyaue_. + +[495]Ice Boileaue pendi son filleul pour ce que sa mère luy dist qu'il ne +se pooit tenir d'embler; et si fist pendre son compère pour ce qu'il renia +un guelle[496] de deniers que son hoste luy avoit baillié à garder. Et pour +ce que la terre fu franche de pluseurs servages, et pour le bon droit que +le prevost faisoit, le peuple laissoit les autres seigneuries pour demeurer +en la terre le roy. Si mouteplia tant et amenda que les ventes et les +saisines et les achas et les autres levées valurent plus les quatre pars +que quanques le roy y prenoit devant. + + Note 495: Cet alinéa n'est pris de Joinville ni de Nangis ni des + confesseurs du roi. Pierre Gringoire, dans sa vie de saint Louis, a + tiré grand parti de cette courte indication de nos chroniques. + + Note 496: _Guelle_. Variante: _Geule_, bourse. + + +LXXIV. + +ANNEE 1256. + +_De celui qui jura vilain serement._ + + +Une fois avint que le roy chevauchoit parmi Paris; si oï et entendi un +homme qui jura trop villainement de Dieu: si en fu le roy moult courroucié +en son cuer et commanda que il feust pris, et le fist signer d'un fer bien +chaut et ardant parmi la lèvre de sa bouche, pour ce que il eust perdurable +mémoire de son péchié, et que les autres doubtassent à jurer villainement +de leur créateur. Moult de gens[497] murmurèrent contre le roy pour ce que +cil estoit si laidement signé. Le roy, qui bien entendi leur murmurement, +ne s'en esmut de rien contre eux, ainsois fu remembrant de l'escripture, +qui dit: «Sire Dieu, il te maudiront et tu le béniras.» Si dist une parole +qui bien fu escoutée: «Je voudroie estre ainsi signé et en telle manière +comme celluy est, et jamais villain serement ne feust juré en mon royaume.» +La sepmaine emprès que cil fu signé, le roy donna aux povres femmes +lingières qui vendent viez peufres[498] et viez chemises, et aux povres +ferrons qui ne pevent avoir maisons la place d'entour les murs des Innocens +pour Dieu et en aumosne. Si en fu moult bénéi du peuple[499]. + + Note 497: _Moult de gens_. «Multi secundûm sæculum sapientes.» + (Nangis.) + + Note 498: _Viez peufres_. Vieilles fripperies. + + Note 499: De là sans doute l'origine du nom des rues de la _Grande + Fripperie et de la Ferronnerie_. Nangis dit seulement ici «que le roy + fist faire une nouvelle Å“uvre pour le prouffit du peuple de Paris, + dont il receut moult de bénéiçons,» sans spécifier quelle étoit cette + Å“uvre. Dulaure, dans son abominable _Histoire de Paris_, ne dit + rien de tout cela. En revanche, il transforme en habitude constante + de saint Louis la rigueur exemplaire qu'il crut devoir montrer une + seule fois à l'égard d'un blasphémateur effronté. Joinville, je dois + le dire, cite pourtant encore un orfèvre de Césarée, en Palestine, + que le roi, pour un grief analogue, fit exposer dans cette ville + entouré des entrailles d'un porc. Puis, il ajoute, comme en parlant + d'un fait contestable: «Je oy dire, puis que je revins d'Outre-mer, + que il en fist cuire le nez et le balevre à un bourjois de Paris. Més + je ne le vis pas.» C'est le bourgeois de Nangis. Voilà donc à quoi se + réduisent toutes les _langues percées_ par ordonnance de saint Louis. + + +LXXV. + +ANNEE 1256. + +_Du seigneur de Couci pour son meffait._ + + +Assez tost après avint que en l'abbaye de Saint-Nicolas-au-Bois[500] près +de Laon estoient demourans trois nobles enfans nés de Flandres, pour +apprendre françois. Iceuls enfans alèrent jouer parmi le bois de l'abbaye à +tout arçons et saietes ferrées pour berser et pour prendre connins[501]. Si +comme il chaçoient leur proie qu'il avoient levée au bois de l'abbaye, il +entrèrent au bois messire Enguerrant de Coucy; tantost furent pris et +retenus des forestiers qui le bois gardoient. + + Note 500: _Saint-Nicolas-au-bois_. Dans la forêt de Voat, entre + _Laon_ et _La Fère_. + + Note 501: _Connins_. Petits lapins.--_Berser_, tirer de l'arc. + +Quant Enguerrant sot le fait par ses forestiers, luy qui fu cruel sans +pitié, fist tantost pendre les enfans qui estoient sans malice et ne +savoient point la coustume du pays né le langaige. Quant l'abbé de +Saint-Nicolas qui les avoit en garde sot ce villain cas, si le monstra à +messire Giles le Brun, qui adonc estoit connestable de France. Si en fu +forment courroucié, car l'un des enfans ly appartenoit. Si s'en vindrent +ambedui au roy de France, et lui requistrent qu'il leur féist droit du +seigneur de Coucy. + +Quant le roy sot la cruauté si grant et si villaine, si le fist appeler et +semondre à sa court pour respondre de ce fait. Quant le sire de Coucy +entendi le mandement du roy, il vint à Paris et se présenta devant le roy +et dit qu'il ne devoit point respondre de ce fait devant le roy, ainsois +devoit respondre du fait devant les pers de France, selon la coustume de +baronnie. A ce fu répondu du conseil le roy que le sire de Coucy ne tenoit +pas sa terre en fié de baronnie; et tout ce fu prouvé par les registres de +la court de France. Car la terre de Boves et la terre de Gournai[502], qui +ont la dignité et la seigneurie de baronnie, furent parties de la terre de +Coucy pour raison de fraternité[503]; pourquoy il fu dit au seigneur de +Coucy qu'il ne tenoit pas sa terre de baronnie, et convenoit qu'il +respondist devant le roy, et qu'il ne povoit décliner sa court. + + Note 502: _Gournai_. Sur la frontière de Picardie, à quelques lieues + de Compiègne.--_Boves_, à deux lieues d'Amiens. + + Note 503: _Pour raison de fraternité_. C'est-à -dire par l'effet d'un + partage entre frères. + +Le roy le fist prendre par sergens d'armes, et le fist mettre en la tour du +Louvre en prison fermée, et ly donna jour de respondre de ce fait. Au jour +qui fu assigné, les barons de France s'assemblèrent au palais le roy, et +furent tous en l'aide au seigneur de Coucy. + +Lors fist venir le roy le seigneur de Coucy par devant luy, et luy commanda +qu'il respondist du cas dessus dit. Le sire de Coucy, par la volenté du +roy, appela tous les barons pour li conseillier, et y alèrent presque tous, +et demoura le roy presque tout seul. L'entencion le roy estoit de faire +droit jugement, et de le punir d'autelle mort comme il avoit les enfans +fait mourir sans soy fléchir. + +Quant les barons virent la volenté du roy, si furent tous espoentés et +courrouciés; si loèrent au seigneur de Coucy qu'il n'attendist pas +jugement, ainsois se méist du tout en la mercy du roy. Les barons vindrent +devant le roy et lui prièrent moult doucement qu'il eust pitié de son +baron, et qu'il en prist telle amende comme il voudroit. Le roy, qui moult +fu eschaufé de justice, respondi: «Sé je cuidasse que Dieu me sceust aussi +bon gré de luy justicier comme de laissier[504], maintenant mourust d'aussi +villaine mort comme il fist les enfans justicier et mourir sans cause qui +estoient innocens; né jà ne feust laissié pour baron nul qui luy +appartenist.» + + Note 504: _De laissier_. De le laisser, de ne pas en faire justice. + Le roi veut dire que s'il pensoit que Dieu ne s'offensât pas de la + punition plus que de l'acquittement d'Enguerrant, lui pencheroit pour + la punition. Vély et les autres n'ont pas compris cette réponse. + +A la parfin quant le roy vit les humbles prières de ses barons, il se +fléchi et s'accorda que le sire de Coucy rachetast sa vie. Si fu l'amende +jugiée à dix mille livres de parisis; et avec ce il demourroit en la +Saincte terre d'Oultre-mer par l'espace de trois ans, pour aidier la +Saincte terre à deffendre contre les Sarrasins à ses propres cous, et +establiroit deux chapelles où l'en feroit le service de saincte églyse pour +les enfans, pour leur ame et pour toutes autres. + +Quant l'amende fu tauxée et jugiée, le sire de Coucy se hasta moult de +faire le commandement du roy: si envoia à Paris dix mille livres. Le roy ne +voult point qu'il demourassent en son trésor, ainsois en fist faire la +maison Dieu de Pontoise, et la multiplia en rentes et en terres, et si en +fist faire le dortoir aux Frères Prescheurs de Paris; et du remenant fist +faire le moustier aux Frères Meneurs de Paris. Et le sire de Coucy s'en ala +oultre mer, qui n'osa demourer oultre le terme qui luy fu mis. Grant +exemple doit estre à tous ceux qui tiennent justice; que si très haut homme +et de si grant lignage qui n'estoit accusé que de povres gens, trouva à +grant paine remède de sa vie[505]. + + Note 505: Gringoire, dans sa _Vie de saint Louis par personnages_, a + mis encore à profit cette anecdote. Voy. O. Leroy; _Etudes sur les + mystères_. Paris, 1837. + + +LXXVI. + +ANNEE 1256. + +_De la grant sapience le roy de France._ + + +Quant les barons de France entendirent le grant sens et la droicte justice +qui estoit au bon roy, si le doubtèrent moult forment et luy portèrent +honneur et révérence, pour ce qu'il estoit de moult saincte vie. Si ne fu +puis nul homme qui osast aler contre luy en son royaume; et sé aucun estoit +rebelle, tantost estoit humilié son orgueil. En ceste manière tint le roy +son royaume en pais tout le cours de sa vie, puis qu'il fu repairié de la +terre d'Oultre-mer. Quant le roy savoit aucun haut prince qui eust aucune +indignation ou aucune male volenté contre luy, laquelle il n'osoit +appertement monstrer, luy par son bon sens le traioit à paix charitablement +pour débonnaireté, et faisoit amis de ses anemis en concorde et en paix. +Et, si comme l'escripture dit: _Miséricorde et pitié gardent le roy, et +débonnaireté ferme son trone_; tout ainsi le royaume de France fu gardé +fermement et en pitié au temps du bon roy; car miséricorde et vérité qu'il +avoit tousjours amies le gardèrent. Es causes qui estoient tournées contre +luy de ses hommes et de ses subgiés, le bon roy aleguoit tousjours contre +luy. Pour ce le faisoit que tous ceux qui estoient de son conseil et qui +devoient faire droit jugement pour luy ou contre luy, ès causes menées +ontre ses subgiés, ne se declinassent de faire droit jugement, pour la +paour de luy. Il envoioit souvent enquesteurs sus ses prevost et sus ses +baillis parmi le royaume, et quant l'en trouvoit chose qui faisoit à +amender, il faisoit tantost restablir le deffaut qui faisoit à amender. +Icel meisme faisoit-il souvent faire sus la mesnie de son hostel, et +faisoit punir ceux que l'en trouvoit coupables, selon ce qu'il avoient +desservi. Il se gardoit moult de dire vilaines paroles, meismement de +détractions et de mençonges. Pou ou néant maudissoit, né jà ne déist +villenie à homme, tant fust de petit estat. Especiaulment le roy se tenoit +de jurer du tout en tout, en quelque manière que ce fust: et quant il +juroit, si disoit-il: _Au nom de moy_; mais un frère meneur l'en reprist, +si s'en garda du tout en tout, et ne jura autrement fors tant qu'il disoit: +_si est_, ou _non est_. L'en ne povoit trouver homme tant fust sage né +lettré qui si bien jugeast une cause comme il faisoit né qui donnast +meilleure sentence né plus vraie. + + +LXXVII. + +ANNEE 1256. + +_Coment le roy servoit les povres._ + + +Chascun samedi avoit le roy acoustumé de laver les piés aux povres en +secret lieu. Et estoit par nombre quatre les plus anciens et les plus +desfais que on peust trouver; si les servoit dévotement à genoux, et leur +essuyoit les piés d'une touaille, et puis les baisoit et leur donnoit +l'eaue pour laver leur mains, et les faisoit asseoir au mengier, et en +propre personne il les servoit de boire et de mengier, et souvent +s'agenouilloit devant eux. + +Après ce qu'il avoient mengié, il donnoit à chascun quatre sous. Et, s'il +avenoit que aucune essoigne[506] le presist, qu'il ne peust faire le +service aux povres, il vouloit que son confesseur le fist ainsi comme il le +faisoit. Grant honneur portoit le roy à ses confesseurs, dont il avenoit +souvent que quant le roy se séoit devant son confesseur, et fenestre ou +huis se débatoient ou ouvroient pour la force du vent, hastivement se +levoit et l'aloit fermer, ou mettre en tel point qu'elle ne fist noise à +son confesseur. Si luy dist son confesseur que il se souffrist de ce faire. +Et il luy dist: «Vous estes mon chier père, et je suy vostre fils; par quoy +je le doy faire.» + + Note 506: _Essoigne_. Besoin, nécessité. + + +LXXVIII. + +ANNEE 1256. + +_Coment le roy faisoit abstinence de son corps._ + + +Le roy, du consentement la royne sa femme, se tenoit par tout l'avent et +par tout caresme, et par toutes les hautes vigiles, de couchier en son lit. +Et, après ce qu'il avoit receu le précieux corps Nostre-Seigneur +Jhésucrist, il s'en tenoit par trois jors. Il vouloit que ses enfans qui +estoient parcreus et en aage oïssent chacune journée matines, la messe et +vespres, et complie hautement à note, et vouloit qu'il fussent au sermon +pour entendre la parole de Dieu, et que il déissent chascun jour le service +Nostre-Dame, et qu'il scéussent lettres pour entendre les escriptures. + +Quant il avoit souppé, il faisoit chanter complie, et puis retornoit en sa +chambre et faisoit ses enfans séoir devant luy, et leur monstroit bonnes +exemples des princes anciens qui par convoitise avoient esté décéus, et les +autres qui par luxure et par orgueil et par tels vices avoient perdu les +royaumes et leur seigneuries. Il faisoit porter à ses enfans chapeaux du +roses ou d'autres fleurs au vendredi, en remembrance de la saincte couronne +d'espines dont Jhésucrist fu couronné le jour de sa saincte passion. + + +LXXIX. + +ANNEE 1256. + +_Coment le roy se confessoit._ + + +A coustume avoit le roy de soy confesser tous les vendredis de l'an +dévotement et secretement. Tousjours après sa confession recevoit +discipline par la main de son confesseur de cinq petites chaiennes de fer +jointes ensemble que il portoit en une petite boiste d'ivoire en une +aumonière de soie. Telles boistes à tout telles chaiennes donnoit-il +aucunes fois à ses privés amis pour recevoir autelle discipline comme il +faisoit. S'il avenoit que son confesseur luy donuast trop petis cous, il +luy faisoit signe qu'il ferist plus asprement. Pour une haute feste il ne +laissoit à prendre sa discipline dessus dicte[507]. + + Note 507: Guillaume de Nangis, que notre auteur traduit dans tous ces + pieux détails, ajoute ici: «Né ce ne fait pas à trespasser coment uns + confessors que li rois ot devant frère Gefroi de Baulieu, li donnoit + aspres et dures disciplines, en tele manière que sa char, qui tendre + estoit, en estoit moult grevée. Mais oncques li bons rois, tant come + il vesqui, ne le voult dire; ainsois le dist après sa mort tout en + jouant et en riant à frère Gefroi.» (Edition du Louvre, p. 239.) + +Long-temps porta le roy la haire à sa char toute nue; mais il la laissa par +le commandement de son confesseur, et pour ce qu'elle luy estoit trop +griève: et portoit une couroie de haire: et, pour ce qu'il la laissa à +porter, il commanda que son confesseur donnast chascun jour aux povres +quarante sous. A coustume avoit le roy de jeuner tous les vendredis de +l'an, né ne mengeoit char né sain[508] au mercredi. Et toutes les vigiles +de Nostre-Dame, il jeunoit en pain et en eaue, et aussi faisoit-il le +vendredi benoist. Il ne goustoit de poisson né de fruit les vendredis de +caresme, et metoit tant d'eaue en son vin qu'il ne sentoit que pou ou néant +de vin. + + Note 508: _Sain_. Graisse. + + +LXXX. + +ANNEE 1256. + +_Coment le roy fist plusieurs religions en France._ + + +Dès le temps de s'enfance fu le roy piteux des povres et des souffraiteux: +il avoit acoustumé par tout là où il estoit que six-vins povres fussent +péus[509] en son hostel; chascun jour en caresme croissoit le nombre, et +souvent estoit que le roy les servoit, et metoit la viande devant eux, +meismement[510] aux hautes vigiles des festes sollempnels. Avec tout ce, il +donna moult grans aumosnes et larges aux povres hospitaux, aux povres +maladeries et aux autres povres collièges et aux povres qui plus ne +povoient labourer par viellesce ou par maladie: si que à paine povoit estre +raconté le nombre des povres qu'il soustenoit. Dont nous poons bien dire +que il fu plus beneuré que Titus l'empereur de Rome, dont l'istoire raconte +qu'il estoit tout forment couroucié, le jour qu'il n'avoit largement donné +aux povres[511]. + + Note 509: _Péus_. Repus, restaurés. + + Note 510: _Meismement_. Surtout. + + Note 511: _Donné aux povres_. Voilà comme le chroniqueur de saint + Louis et saint Louis même devoient entendre le célèbre mot de Titus: + _Amici, diem perdidi_. En effet, comment Titus n'auroit-il pas perdu + bien des journées, si, dans la distribution de ses bienfaits, il + avoit oublié les pauvres, les malades et les malheureux de toute + espèce! + +Dès le commencement que il vint à son royaume tenir et il le sot +appercevoir, commença-il à édifier plusieurs moustiers et maisons de +religions, entre lesquelles Royaumont fu l'une des belles et des nobles. Il +fist édifier pluseurs maisons de frères Prescheurs et Meneurs en pluseurs +cités et chastiaux de son royaume; il fist parfaire la maison Dieu de +Paris[512], et celle de Pontoise, et celle de Compiègne et de Vernon, et +leur donna grans rentes. Il fonda l'abbaye Saint-Mahieu de Rouen, et fonda +l'abbaye de Longchamp, où il mist femmes de l'ordre des frères Meneurs. Il +donna plain povoir à la royne Blanche sa mère de fonder l'abbaye du Lis +delès Meleun sur Seine, et celle delès Pontoise que on nomme Maubuisson. Il +fist faire la maison des avugles delès Paris[513], pour mettre tous les +povres avugles de la ville, et leur fist faire une chappelle où il oient le +service Nostre-Seigneur. Il fist faire la maison de Chartreuse delez +Paris[514], et donna aux frères qui servoient ilec le souverain créateur, +rentes souffisans. Et si fist faire une maison au chemin de Saint-Denys en +France qui fu nommée la maison des Filles Dieu[515]. En celle maison fist +mettre une grant quantité de femmes qui par povreté s'estoient mises et +abandonnées au péchié de luxure; et donna à la maison Dieu quatre cens +livres de rente pour la maison soustenir. Avec ce, il fist faire pluseurs +maisons de Beguines parmi son royaume, et leur fist moult de graces pour +leur vivre, et commanda que nulle n'en fust esconduite qui vouldroit vivre +chastement. Aucunes gens de son hostel murmurèrent que il faisoit si grans +aumosnes, et luy distrent; car il ne s'en porent tenir. Et il respondi: «Je +aime mieux que grans despens soient fais en aumosnes pour l'amour de Dieu, +que ès vaines gloires de ce monde.» Né jà pour les grans despens que le roy +faisoit en aumosnes, ne laissoit-il à faire grans despens en son hostel +chascun jour. Largement et liement se contenoit le roy au parlement, et +estoit sa cour aussi largement servie comme elle fu oncques au temps de ses +devanciers. + + Note 512: _La maison Dieu_. L'Hôtel-Dieu. + + Note 513: _Delez Paris_. Près du cloître Saint-Honoré. + + Note 514: _Delez Paris_. D'abord dans le village de Chantilly, puis + dans l'hôtel ou château de _Vauvert_, situé au centre de la Pépinière + actuelle du Luxembourg. + + Note 515: _Filles-Dieu_. Sur remplacement des passages du Caire. + +Le roy amoit toutes gens qui entendoient à Dieu servir et qui portoient +habit de religion. Il fit grace aux frères Nostre-Dame du Carme, et leur +fist faire une maison sus Saine[516], et acheta la place d'entour pour eux +eslargir, et leur donna revestemens et galices[517] et toutes choses qui +sont convenables à Dieu servir et à faire son office. + + Note 516: _Sus Saine_. Vers le quai de la Grève. De leur manteau rayé + le peuple prit occasion d'appeler ces religieux _Les Barrés_. De là + le nom de la _rue des Barrés_, qui conduit aujourd'hui au port + Saint-Paul. + + Note 517: _Galices_. Calices. + +Après il acheta la granche à un bourgois de Paris et toutes les +appartenances et leur en fist faire[518] un moustier dehors la porte de +Montmartre. Les frères des Sacs furent hébergiés en une place sus Saine par +devers Saint-Germain-des-Prés[519] qu'il leur donna; mais pou y +demourèrent, car il furent quassés et abatus. Après qu'il furent abatus, +les frères de Saint-Augustin vindrent demourer en icelle place pour ce +qu'il estoient trop estroitement hébergiés. Une autre manière de frères +vindrent au roy qui disoient qu'il estoient de l'ordre des Blans Mantiaux, +et luy requistrent qu'il leur aidast à ce qu'il peussent avoir une place où +il peussent demourer à Paris: et le roy leur acheta une maison et la place +entour delès la vielle porte du Temple, assez près des Tisserans[520]; mais +il furent abattus au concilie de Lyon que Grégoire dizième fist. + + Note 518: _Leur en fist_. Notre chroniqueur, qui se règle ici sur + Joinville, n'a pas bien reproduit le texte de son modèle. Joinville + dit qu'il donna cette maison aux Frères Augustins. Elle étoit près de + la porte Montmartre et de la rue dite plus tard de la _Jussienne_. + Les Augustins y restèrent jusqu'au moment où ils acquirent la maison + des _Frères Sachets_ ou _des Sacs_. + + Note 519: Sur l'emplacement du _Marché de la Volaille_. + + Note 520: _Des Tisserans_. Dans la rue qui prit à compter de là le + nom de rue des _Blancs-Manteaux_. Ces moines, dont le véritable nom + étoit _Serfs de la vierge Marie_, devoient leur surnom à la couleur + de leurs manteaux. Ils furent supprimés en 1271 et remplaces en 1299, + dans leur maison de Paris, par les Guillelmites. En 1622, ces + derniers obtinrent leur réunion aux Bénédictins réformés dits de + _la Congrégation de Saint-Maur_. + +Après revint une autre manière de frères qui se faisoient nommer les Frères +de Saincte-Croix, et requistrent au roy qu'il leur aidast, et le roy le +fist moult volentiers; en une rue les héberga qui estoit appelée le +Quarrefour du Temple[521], et qui ores est nommée la rue Saincte-Croix. + + Note 521: _Quarrefour du Temple_. Félibien dit qu'avant les + _Chanoines réguliers de Sainte-Croix_, la rue s'appeloit _de la + Bretonnerie_, où étoit l'ancienne monnoie du roi. (Hist. de Paris, + tome 1, p. 373.) + +En ceste manière, comme nous avons dit, avironna le roy tout Paris de gent +de religion. Les congrégations de religieux visita souvent et leur +requeroit en chapitre humblement à genoux que il priassent pour luy et +pour ses amis. Lesquelles humbles prières esmouvoient souvent les gens qui +entour luy estoient à faire bonnes Å“uvres et de vivre sainctement. + + +LXXXI. + +ANNEE 1256. + +_Coment le roy donnoit ses prouvendes_[522]. + + Note 522: _Prouvendes_. Provisions, prébendes, bénéfices. + + +Quant le roy donnoit aucuns bénéfices qui appartenoient à sa collacion, il +faisoit enquerre s'il estoient bonnes personnes et de dévote vie, sans +luxure et sans orgueil et sans arrogance; espéciaulment quant évesque ou +archevesque mouroit, là où il avoit sa régale, par le chancelier de Paris +et par autres bonnes gens; et ceux qui avoient bon renom avoient les +prouvendes. Il ne donnoit nul bénéfice à clerc nul, tant fust lettré, qui +eust autre bénéfice et autre prouvende, s'il ne résignoit avant ceux que il +tenoit; né ne voult oncques donner né octroier bénéfices né prouvendes, sé +il ne eust certains tesmoins que il fust vague, et que celuy qui le +possédoit estoit mort. Tous les jours disoit le roy les Heures de +Nostre-Dame entre luy et son chapelain, et tout le service des Mors. Et +quant il disoit ses heures si se gardoit de parler, sé ne fust aucun pour +qui il ne le peust bien refuser. + + +LXXXII. + +ANNEE 1256. + +_Coment le roy envoioit ses lettres privéement._ + + +Une chose de mémoire digne devons bien raconter: il avint que le roy estoit +à Poissy secrètement avec ses amis; si dist que le greigneur bien et la +plus haute honneur qu'il eust oncques en ce monde luy estoit avenue à +Poissy. Quant la gent l'oïrent ainsi parler, si se merveillèrent moult de +quelle honneur il disoit, car il cuidoient qu'il deust mieux dire que telle +honneur luy fust avenue en la cité de Rains, là où il fu couronné du +royaume de France. + +Lors commença le roy à sousrire et leur dist que à Poissy luy estoit avenue +celle grant honneur; car il y avoit receu baptesme qui est la plus haulte +honneur sus toutes autres. Quant le roy envoioit ses lettres à ses amis +secrètement, il metoit: _Loys de Poissy à son chier ami, salut._ Né ne se +nommoit point roy de France. Si l'en reprist un sien ami, et il respondi: +«Biaus ami, je suis ainsi comme le roy de la fève qui au soir fait feste de +sa royauté, et l'endemain, par matin, si n'a plus de royauté.» + +Le roy avoit une coustume que quant il estoit près des malades, il +s'agenouilloit et leur donnoit sa benéiçon, et prioit Nostre-Seigneur que +il leur en voulsist donner garison; et puis si les touchoit de ses dois là +où la maladie estoit, et faisoit le signe de la croix, en disant les +paroles de la puissance Nostre-Seigneur et de sa digne vertu, après ce +qu'il les avoit tenu et baisié. Selonc ce qu'il appartient à la dignité +royal, il les faisoit mengier à sa court et leur faisoit à chascun donner +de l'argent pour raler en leur contrées. + + +LXXXIII. + +ANNEE 1257. + +_Coment Marseille fu prise du conte Charles._ + + +Il avint en ce temps, en l'an de l'Incarnacion mil deux cens +cinquante-sept, Charles conte d'Anjou envoia de ses propres messages aux +bourgois de Marseille et leur pria qu'il se tenissent loiaulment vers luy, +et que bien le devoient faire pour la contesse sa femme à qui la terre et +la contrée appartenoit et par le conte Raimont son père. Il receurent les +messages et promistrent la cité et toute la contrée tenir de luy. Mais ne +demoura guaires que les puissans hommes de Marseille montèrent en si grant +orgueil que il firent tout le commun peuple tourner contre luy; et si +chacièrent la gent au conte hors de la cité. Et quant il orent ainsi fait, +il s'appareillèrent à armes contre le conte. + +Sitost comme nouvelles en vindrent au conte, il assembla grant ost et vint +sur eux à moult grant force de gent; et tint le siège longuement devant la +cité, et y fist jetter et lancier pierres et mangonniaux si souvent et si +espessément que ceux dedens furent à grant meschief, et que viandes leur +faillirent. Quant il virent que il ne povoient pas longuement durer, si se +rendirent à sa volenté et se sousmirent à mercy. + +Le conte Charles fist mener en une place tous ceux qui avoient commenciée +la traïson, et commanda que il eussent tous les testes coupées devant tout +le peuple. Après il prist tous les chastiaux et les forteresces que +Boniface tenoit qui estoit seigneur de Chastelaine[523] en Provence, car il +avoit esté en l'aide de ceux de Marseille, et le chaça hors de la terre de +Provence. + + Note 523: _Chastelaine._ Castellane. + +Ainsi comme la guerre estoit à Marseille, Branquelan de Bouloingne fu +rappellé à estre Sénateur de Rome, duquel nous avons parlé avant, par le +commun peuple des Romains. Mais il vint là à moult grant peine pour les +aguais qui luy furent fais de la gent de l'églyse. Si tost comme il fu là +venu à Rome, il fist abatre toutes les tours de la cité, fors la tour au +conte de Naples, et chaça tous les nobles hommes de la partie de l'églyse, +et dommagea les cardinaux et mist soubs le pié, pour ce qu'il luy avoient +esté contraires à l'autre fois; et assist un port à Rome que l'en nomme +Corte[524]: une maladie le prist dont il morut; porté fu à Rome. Là fu +plaint et regreté du menu peuple, pour ce qu'il estoit bon justicier et +droiturier. Pour l'amour de luy il firent Sénateur de maistre Castellain, +qui estoit son oncle. Celle année plut tant et fist si grans cretines[525] +d'eaue que les blés qui estoient aux champs et ès granches furent germés, +et les vins ne porent meurer[526]. + + Note 524: _Un port que l'en nomme Corte._ Il falloit: _Une ville que + l'on nomme Corneto_. Le latin dit: «In obsidione _Corneti_ + infirmitate correptus» et non pas _correctus_, comme l'a imprimé + Duchesne.--Corneto est à l'extrémité du _Patrimoine de Saint-Pierre_, + vers la Toscane. + + Note 525: _Cretines._ Crues, inondations. + + Note 526: _Meurer._ Mûrir. Le latin dit: «Et racemi in vineis ad + debitam maturitatem pervenire non potuerunt. Propter quod vina nova + adeò fuerunt viridia quod cum remorsu et vultûs impatientiâ + bibebantur.» + + +LXXXIV. + +ANNEES 1259/1260. + +_De la paix du roy de France et du roy d'Angleterre._ + + +Le roy Henry d'Angleterre vint en France l'an mil deux cens cinquante et +neuf, et vint avec luy le conte Rogier de Glocestre[527] à grant compaignie +de barons, de prélas et de chevaliers. Le roy de France le reçut moult +liement et voult que il demourast en son palais à Paris. Grant feste et +grant soulas luy fu fait toute une sepmaine, et donna le roy de France +grans dons au roy Henry et à ses barons. + + Note 527: _De Glocestre._ Ce doit être une faute et il faudroit de + _Norfolk_. C'étoit _Rogier le Bigot;_ ou, si c'étoit _Glocestre_, il + faudroit _Richard_ au lieu de _Rogier_. + +Quant la feste fu départie, le roy Henry ala visiter Saint-Denys où il +avoit sa dévocion. L'abbé et le couvent le receurent moult honnourablement, +et furent les moines revestus en chapes au cuer. Là demoura le roy un mois +et plus; au départir il donna une coupe d'or et un grant henap d'argent. Le +jour qu'il s'en parti, il donna sa fille à Jehan, fils au duc de Bretaigne, +et s'en revint devers le roy de France.[528] + + Note 528: Je suis, à partir d'ici, la leçon unique et complètement + inédite du beau manuscrit de Charles V, n° 8395. L'édition imprimée + et les autres manuscrits portent seulement: + + «Le roy Loys ot conscience pour la terre de Normandie que le roy + Phelippe-Dieudonné avoit conquise et retenue par le jugement des + pairs de France sur le roy Jehan d'Angleterre. Par pluseurs fois en + parlèrent ensemble et s'accordèrent en la manière qui en suit: C'est + assavoir que le roy Henry, par sa bonne volenté et du consentement le + roy Richart d'Alemaigne, quitta du tout en tout pardurablement et à + tousjours au roy de France et à ses hoirs tout le droit qu'il povoit + avoir en la duchié de Normandie, et en la terre d'Anjou, de Poitou et + de Maine; pour laquelle quittance le roy luy donna Gascoingne et + Agenois, en telle manière qu'il la tendroit en fief du roy de France + et de ses hoirs, et que il soit appelé et intitulé ès registres de + France duc d'Acquitaine et pair du France. Lequel hommage le roy + Henry fist en la présence de ses hommes et des barons de France, et + promist par son serement estre bon et loiaus vers son seigneur le roy + de France. Puis que la paix fu confermée, chevaucha le roy Henry + parmi France, et regarda le pays qui moult lui sembla bel.» + +Lors pour tous les descors, debas, discensions, demandes et actions qui +estoient et avoient esté entre les deux roys de France et d'Angleterre, fu +ordené et délibéré par leur gré et volenté, en la forme et manière qui +s'ensuit: + + Cy après est la teneur de la chartre coment le roy + Henry d'Angleterre renonça à toute + la duchiée de Normandie. + + +[529]_A tous ceux qui ces lettres verront ou orront. Nous, Boneface, +archevesque de Cantorbie, primas de toute Angleterre; Wals[530], évesque de +Wincester; Symon de Montfort, conte de Lincester; Richart de Clarc, conte +de Glocester et de Herefort; Rogier le Bigot, conte de Norfolck et +mareschal de Angleterre; Humfroy de Boün, conte de Herefort[531]; et de +Essex; Guillaume de Fors, conte de Albemalle; Jehan de Plessis, conte de +Warewik; Hugue le Bigot, justice d'Angleterre; Pierres de Savoie; Rogier de +Mortemer; Jehan Manseil, trésorier de Guerwik[533];_ _Phelippe Basset[534]; +Richart de Grey[534]; James de Aldichel[535] et Pierres de Montfort, +conseilliers nostre seigneur le roy d'Angleterre, salus en nostre Seigneur. +Nous faisons assavoir que nous avons veue et entendue la forme de la pais +qui est faite et jurée entre le noble roy de France Loys et le noble roy +Henry de Angleterre, nostre seigneur, en tels paroles:_ + + Note 529: Cette pièce est la confirmation de la _Compositio pacis_, + faite au nom de _Louis, roy de France_, et que l'on peut voir en + latin et en françois dans Rymer, 1re édition, tome 1er, p. 688, sous + la date du mois d'octobre 1259. Quant à cette confirmation, le + préambule et la conclusion s'en trouvent dans la nouvelle édition de + Rymer, donnée en 1816, tome 1er, p. 390. J'ai collationné notre texte + sur le sien. Pour l'acte lui-même, il est conservé aux Archives du + royaume et a été donné par Menart dans ses _Observations sur + Joinville_. (Voy. éd. de Ducange, p. 369.) Mais il s'est glissé dans + cette première édition de nombreuses fautes: j'ai signalé les plus + grossières. + + Note 530: _Wals._ Rym. _Walt_. + + Note 531: Rymer: _Humifroy de Bohun, comte de Rochefort_. + + Note 532: _Guerwick_. Pour _Warwich_. Rymer: _Emerbil_. + + Note 533: _Basset._. Rymer: _De Ballech'_. + + Note 534: _Grey._ Rymer: _Grecy_. + + Note 535: _Aldichel._ Rymer: _Audilée_. + +«Henry, par la grace de Dieu, roy de Angleterre, sire d'Illande et dux de +Aquitaine. Nous faisons assavoir à tous ceux qui sont et qui à venir sont, +que nous, par la volenté de Dieu, avec nostre chier cousin le noble roy +Loys de France, avons paix faicte et affermée en ceste manière. C'est +assavoir que il donne à nous et à nos hoirs successeurs toute la droiture +que il avoit et tenoit en ces trois éveschiés et ès cités, c'est-à -dire de +Lymoges, de Caours, et de Pierregort en fiez et en demaines, sauf l'ommage +de ses frères, sé il aucune chose i tiennent dont il soient si homme, et +sauves les choses que il ne puet mettre hors de sa main par lettres de luy +ou de ses ancesseurs; lesquelles choses il doit pourchacier en bonne foy +vers ceux qui ces choses tiennent, que nous les aions dedens la Toussains +en un an; ou faire nous eschange convenable à l'esgart[536] de preudes +hommes qui soient nommés d'une part et d'autre le plus convenable au +proffit des deux parties. + + Note 536: _A l'esgart._ Au jugement. + +«Et encore, le devant dit roy de France nous donra la value de la terre de +Agenois en deniers chascun an, selon qu'elle sera prisée à droite value de +terre, de preudes hommes nommés d'une part et d'autre. Et sera faite la +paie à Paris, au Temple, chascun an à la quinzaine de l'Ascencion la +moitié, et à la quinzaine de la Toussains l'autre. Et s'il avenoit que +celle terre eschaïst de la contesse Jehanne de Poitiers au roy de France ou +à ses hoirs, il seroit tenu ou ses hoirs de rendre-la nous ou à nos hoirs, +et rendue la terre, il seroit quicte de la ferme. Et sé elle venoit à +autres que au roy de France ou à ses hoirs, il nous donroit le fié de +Agenois avec la ferme devant dite. Et s'ele venoit en demaine à nous, le +roy de France ne seroit pas tenu de rendre celle ferme. Et sé il estoit +esgardé par la court le roy de France que, pour la terre de Agenois avoir, +déussions mettre ou rendre aucuns deniers par raison de gagière[537], le +roy de France rendroit ces deniers, ou nous tendrions et aurions la ferme, +tant que nous eussions eu ce que nous aurions mis pour celle gagière. + + Note 537: _Gagière_. Texte de Ménars: _Gagerie_. Chose engagée. + +»De rechief, il sera enquis en bonne foy et de plain à nostre requeste, par +preudes hommes d'une part et d'autre à ce esleus, sé la terre que li +contes[538] de Poitiers tient en Caorsin de par sa femme, fu du roy +d'Angleterre donnée ou bailliée avec la terre de Agenois, par mariage ou +par gagière, ou toute ou partie à sa suer qui fu mère le conte Raymont de +Thoulouse derrenièrement mort; et s'il estoit trouvé qu'il eust ainsi esté, +et celle terre si eschaioit ou à ses hoirs du decez la contesse de +Poitiers, il la donroit à nous ou à nos hoirs. Et sé elle eschaioit à +autre, et il est trouvé par celle enqueste toutesvoies que elle eust ainsi +esté donnée ou bailliée, si comme il est dit dessus, après le décès de la +contesse de Poitiers, il donroit le fié à nous et à nos hoirs, sauf +l'ommage de ses frères, sé il aucune chose y tenoient, tant comme il +vivroient. + + Note 538: _Li contes_. Régulièrement, dans la langue du XIIIème + siècle, il faudroit ici _li quens_. Mais notre scribe, auquel + Charles V avoit sans doute recommandé de copier exactement + l'original, aura cependant cru devoir corriger ce _cuens_ vieilli. + Ménars, qui avoit transcrit l'une des copies les plus anciennes a lu + _li queux_, faute plus grave. + +»De rechief, après le décès la contesse de Poitiers, le roy de France ou +ses hoirs roys de France, donra à nous et à nos hoirs la terre que le conte +de Poitiers tient ores en Xantes, oultre la rivière de Charente, en fiez et +en demaines qui soient oultre la Charente, s'elle li eschaioit ou à ses +hoirs. Et se elle ne li eschaioit, il pourchaceroit en bonne manière, par +eschange ou autrement, que nous ou nos hoirs l'aions, ou il nous feroit +avenable eschange à l'esgart de preudes hommes qui seront nommés d'une part +et d'autre[539]. Et de ce qu'il donra à nous et à nos hoirs en fiez et en +demaines, nous et nos hoirs li ferons hommage lige et à ses hoirs roys de +France; et aussi de Bordiaux, de Baionne et de Gascoingne, et de toute la +terre que nous tenons de là la mer d'Angleterre, en fiez et en demaines, et +des ysles, s'aucunes en y a que nous tengnons qui soient du royaume de +France, et tendrons de luy comme per de France et dux de Aquitaine. Et de +toutes ces choses devant dites, li ferons-nous services avenables, jusques +à tant que il fust trouvé quiex servises les choses devroient; et lors nous +serions tenus de faire les tels comme il seroient trouvés: de l'ommage de +la conté de Bigorre, de Armeignac et de Forenzac, soit ce que droit en +sera. Et le roy de France nous claime quicte sé nous ou nostre ancesseur li +féismes oncques tort de tenir son fié sans li faire hommage et sans li +rendre son servise et tous arrérages. + + Note 539: Cette phrase est estropiée dans Ménard. + +»De rechief, le roy de France nous donra ce que cinc cens chevaliers +devroient couster raisonnablement à tenir deux ans, à l'esgart de preudes +hommes qui seront nommés d'une part et d'autre. Et ces deniers sera tenu à +paier à Paris au Temple, à six paies, par deux ans: c'est assavoir à la +quinzaine de la Chandeleur qui vient prochainement, la première paie, +c'est-à -dire la sixiesme partie; et à la quinzaine de l'Ascencion +ensuivant, l'autre partie, et à la quinzaine de la Toussains, l'autre; et +ainsi des autres paiemens de l'an ensuivant. Et de ce donra le roy le +Temple ou l'Ospital ou ambedeux ensemble en plège. Et nous ne devons ces +deniers despendre fors que ou servise Dieu et de l'églyse ou au proffit du +royaume d'Angleterre: et si, par la veue des preudes hommes de la terre +esleus par le roy d'Angleterre, par les haus hommes de la terre, et par +ceste paix faisant, avons quicté et quictons du tout en tout, nous et +nostre dui fils, au roy de France et à ses ancesseurs et à ses hoirs et à +ses successeurs et à ses frères et à leur hoirs et à leur successeurs, +pour nous et pour nos hoirs et pour nos successeurs, sé nous ou nostre +ancesseur aucune droiture avons ou eusmes oncques en choses que le roy de +France tiengne ou tenist oncques, ou si ancesseur ou si frère: c'est +assavoir en la duchée et en toute la terre de Normandie; en la conté et en +toute la terre d'Anjou, de Tourainne et du Mainne, et en la conté et en +toute la terre de Poitiers ou ailleurs en aucune partie du royaume de +France, (ou ès isles, sé aucunes en tient le roy de France ou son frère ou +autre de parmi eux, et tous arrérages. Et aussi, avons quicté et quictons, +nous et nostre dui fils à tous ceux qui de par le roy de France[540]) ou de +par ses ancesseurs ou de ses frères tiennent aucune chose par don ou par +eschange ou par vente, ou par achat, ou par ascensement, ou en autre +semblable manière en la duchée et en toute la terre de Normandie, en la +conté et en toute la terre d'Anjou, de Touraine et du Maine, et en la conté +et en toute la terre de Poitiers, ou ailleurs en aucune partie du royaume +de France ou ès isles dessus dites; sauf à nous ou à nos hoirs nostre +droiture ès terres dont nous devons faire hommage lige au roy de France par +ceste paix, si comme il est dessus devisé, et sauf ce que nous puissions +demander nostre droiture, sé nous la cuidons avoir en Agenois et avoir-là +sé la court le roy de France le juge et aussi de Caoursin. + + Note 540: Cette parenthèse indique une omission de Ménard. + +»Et avons pardonné et quicté li uns à l'autre et pardonnons et quictons +tous mal talens de contens et de guerres, et tous arrérages, et toutes +issues qui ont esté eues et qui porent estre eues en toutes les choses +devant dites et tous dommages et toutes mises qui ont esté fait ou faites +de çà ou de là en guerres ou en aultres manières. + +»Et pour ce que ceste paix fermement et establement sans nulle +enfraingnance soit tenue à tousjours, li roys de France a fait jurer en +s'ame[541] par les procureurs espéciaulx à ce establis, et si dui fils ont +juré ces choses à tenir tant comme à chascun appartendra: et à ce tenir ont +obligié eux et leurs hoirs par leurs lectres pendans. Et nous de ces choses +tenir sommes tenus de donner surté au roy de France, des chevaliers[542] +des terres devant dites meismes que il nous donne et des villes (selon ce +que il nous requerra. Et la forme de la surté des hommes et des +villes)[543], pour nous sera tele[544]: Il jureront qu'il ne donront né +conseil né force né ayde pour quoy nous né nostre hoir venission encontre +la paix. Et s'il avenoit, que Dieu ne veille! que nous ou nostre hoir +venission encontre et ne le vousission amender, puis que li roys de France +ou si hoirs roys de France nous en auront fait requerre, cil qui la seurté +auroient faite dedans les trois mois que il les en auroient fait requerre, +seroient tenus de estre aidans au roy de France et à ses hoirs (contre nous +et nos hoirs), jusques à tant que ceste chose fust amendée souffisammeut à +l'esgard de la court le roy de France. Et sera renouvellée ceste seurté de +dix ans en dix ans, à la requeste du roy de France (ou de ses hoirs roys de +France)[545], et nous ceste paix et ceste composition, entre nous et le +devant dit roy de France affermée, à toutes les devant dites choses et +chascunes comme elles sont dessus contenues, promettons en bonne foy pour +nous et pour nos hoirs et pour nos successeurs au devant dit roy de France, +et à ses hoirs et à ses successeurs loialment et fermement à garder et que +nous encontre ne vendrons, par nous né par autre, en nulle manière: et que +riens n'avons fait né ne ferons par quoy les devant dites choses, toutes ou +aucune, en tout ou en partie, aient moins de fermeté. + + Note 541: _En s'ame_. En son nom. + + Note 542: _Des chevaliers_. Ménard: _De chacune_. + + Note 543: Nouvelle omission de Ménard. + + Note 544: _Sera tele_. Ménard: _Sera-t-elle_. + + Note 545: Nouvelle omission dans Ménard, suivie d'une phrase + inintelligible. + +»Et pour ce que ceste paix, fermement et establement, sans nulle +enfraingnance soit tenue à toujours, nous à ce obligons nous et nos hoirs, +et avons fait jurer en nostre ame par nos procureurs, en notre présence +ceste paix, si comme elle est dessus devisée et escripte, à tenir en bonne +foy, tant comme à nous appartendra; et que nous ne vendrons encontre né par +nous né par autre. + +»Et en tesmoignage de toutes ces choses, nous avons fait au roy de France +ces lectres pendans scellées de nostre scel. Et ceste paix et toutes les +choses qui sont dessus contenues par nostre commandement espécial ont juré +Edduvard et Eadmont nostre fils en nostre présence à garder et à tenir +fermement et que il encontre ne vendront par eux né par autre. + +»Ce fu donné à Londres le lundy prochain devant la feste Saint Luc +l'évangeliste, l'an de l'incarnation Nostre Seigneur mil dui cens cinquante +et nuevisme, et mois de octouvre[546].» + + Note 546: La date du texte de Ménard est différente: «Ce fut donné à + Londres, le vendredi prochain après la feste saint Gilles, l'an de + l'Incarnation N. S. mil deux cens cinquante-neuf, au mois de + septembre.» + +_Et nous cette paix et ceste composition, si comme elle est contenue par +dessus, voulons et octroions et loons et conseillons; et en la présence au +devant dit nostre seigneur le Roy et par son commandement spécial, nous, +archevesque et évesque, avons promis en parolles de provoires. Et nous, +contes et barons avons juré sur saintes Evvangiles que nous ceste paix, si +comme elle est dessus contenue et toutes les choses et chascune par soy qui +sont en celle paix contenues, tant comme à nous appartient, fermement et +establement tendrons et garderons, et que à bonne foy travaillerons et +pourchasserons que nostres sire li roys d'Angleterre et si hoirs, en toutes +les choses et chascune par soy qui sont contenues en ceste paix léalment +accompliront et garderont fermement. Et cest serement avons-nous fait en la +présence des messages le noble roy de France, envoiez à ce de par lui et +recevans de par lui. Et en tesmoing de ceste chose nous avons mis nos +scaulx en cestes présentes lectres. Ce fu donné ou lieu et ou jour et en +l'an devant dit._ + +En celui temps mourut l'ainsné fils au roy de France, avant que le dessus +dit roy d'Angleterre se partisist de France, né que la charte dessus +escripte feust donnée; et trespassa à Paris, et après fu porté à +Saint-Denys, et fist l'en le service des mors dévotement. Après le service, +le roy Henry d'Angleterre et les plus nobles qui là furent, prisrent le +corps et le portèrent parmi la ville de Saint-Denys et plus avant la moitié +d'une mille à leur propres espaules; et, pour ce que si noble prince ne +fust trop lassé, pluseurs gens le portèrent de cy à Royaumont: et le roy +Henry et pluseurs autres hommes prisrent congié et s'en retournèrent en +Angleterre. + +[547]Item, au temps de celuy pape, Mainfroy, fils bastart de Federic +empereur, portant soy comme hoir de Conradin, neveu de Federic dessusdit, +lequel Conradin estoit faussement tenu pour mort, fu premièrement +escommenié, pour ce que, au préjudice de l'églyse, il avoit pris et mis la +coronne du royaume de Secile en sa domination et puissance, sans juste +cause et à tort; et puis après, fu envoié grant ost contre luy; mais il ne +profita en rien et s'en retorna. + + Note 547: Tout ce qui sui, jusqu'au chapitre LXXXVI, se trouve dans + le seul manuscrit de Charles V, n° 8395, et est complètement inédit. + +Au temps de ce pape, les princes d'Alemaingne, électeurs de l'empereur, se +devisèrent en deux parties. Les uns esleurent à empereur Alphons roy de +Castelle, et les autres Richart conte de Cornubie[548], frère du roy +d'Angleterre; pour quoy il eust descort qui puis dura pluseurs ans. + + Note 548: _Cornubie_. Cornouailles. + +Iceluy pape qui nommé estoit Alexandre reprouva et dampna deux faux livres, +des quiels l'un disoit que tous religieux qui preschoient la parole Dieu ne +pouvoient estre sauvés en vivant d'aumosnes; et enseignoit pluseurs autres +erreurs contre l'estat de povreté. Et fu aucteur de celluy livre un clerc +nommé maistre Guillaume de St-Amor, qui fu condampné ensemble avec son +euvre et sa fausse doctrine. Les autres livres affermoient, entre les +autres erreurs qui y estoient contenues, que l'évangile de Jésu-Christ et +la doctrine du nouvel testament ne parmena oncques homme à perfection et +que elle devoit estre mise au neent et condempnée, après mil dui cens +soixante ans; et en l'an mil dui cens soixante devoit commencier la +doctrine de Jehan; lequel livre l'aucteur appella l'_Evangile pardurable_, +en attribuant à ce livre toute la perfection de ceux qui sont à sauver. + +Item, il estoit dit en celluy livre que les sacremens de la nouvelle loy +devoient, en iceluy an mil dui cens soixante, estre esvacués et anullés. +Lesquelles erreurs toute l'expérience du temps et l'auctorité du pape +condempna et annienti. Il est affermé que l'aucteur de ce livre nommé +l'_Evangile Pardurable_ fu un qui avoit nom Jehan, de par vie Jacobin, et +fu ce livre publiquement ars[549]. + + Note 549: En marge du manuscrit, le roi Charles V a écrit ici de sa + main: Nota _La condempnacion de l'evangile perdurable_.» + +Item, en celluy temps, le sixiesme jour du mois de septembre, fu quis et +trouvé le corps de monseigneur saint Saturnin, martir, qui fu premier +évesque de Thoulouse, et fu trouvé en son moustier à Thoulouse; auquel +moustier, par la grace et volenté de Dieu, il fait et a fait au temps passé +pluseurs et merveilleus miracles dignes de grant loenge. + +Item, en celluy temps, commença grant turbacion de l'Université de Paris, +contre les povres religieus estudians en theologie, par l'entichement du +devant dit Guillaume Saint-Amor. Mais après, la turbacion cessa par le +pape, et l'aucteur Guillaume fu bani du royaume de France. + +Item, en celluy temps, le roy de Hongrie, pour certaines terres, assailli +en bataille le roy de Boesme, et avoit en son ost de diverses nacions +orientales de paiens, environ onze mille hommes de cheval, auquel le roy de +Boesme vint encontre à cent mille hommes de cheval; entre lesquiex il en y +avoit sept mille tous couvers de fer. Et comme la bataille fu commenciée ès +fins du royaume, à l'assembler des chevaus et des armes si grant poudre +s'esdreça de terre que, en plein jour à heure de midi, homme povoit à très +grant peine congnoistre l'autre, pour l'obscurté de la poudrière qui +sourdoit de dessus la terre. Finablement, les Hongres, après ce que le roy +ot esté navré, s'en fouyrent, et si comme il se hastoient de fouyr, il en +chéy en flueve parfont par où il devoient passer six mile hommes ou environ +qui furent tous noiez et mors sans ceux qui furent occis en ladite +bataille. Mais comme le roy de Boesme et eue victoire et fust entré à grant +force de gens d'armes ou royaume de Hongrie, le roy de Hongrie par ses +messages luy requist que il voulsist faire paix et accort à luy et il luy +rendroit les terres qui estoient cause du descort. Si accordèrent ensemble +et furent amis, et pour le temps à venir fu l'amistié confermée par +mariage. + +Item, au temps de celluy Mainfroy dont dessus est faite mencion, lequel +estoit chief et refuge de tous mauvais et desloiaus qui vouloient entrer en +sa terre, pour vray l'avision d'une comete ou estoile courut devant noncier +la mutacion et ordre des maulx dessus dis, laquelle commença environ my +mois de juillet au commencement de la nuit vers occident. Et, après aucuns +jours, vers la nuit, apparoissoit en la partie d'orient et estendoit +pluseurs rays vers la partie d'occident. Et fu son cours jusques à la fin +du mois de septembre. En autre cronique est ainsi inscript que la semblance +de celle comete estoit ainsi comme d'une estoile obscure; et issoit de +celle estoile ainsi comme flambe; et estoit la fourme et la grandeur de luy +ainsi comme la voile d'une nef. Chascune nuit quant la flambe de luy +descendoit du lé, elle croissoit en lonc; et après, en la dixiesme calende +d'octobre, environ l'aube du jour, fu veue en la partie de midy la flambe +de la longueur d'un coute, et s'estendoit à paines jusques à occident. Et +ainsi petit à petit atenoiant ou diminuant s'esvanouy. Et jà soit ce que +par aventure elle signifiast moult de choses en diverses parties du monde, +toutes fois il fu trouvé pour certain que, quant elle commença à apparoir, +le pape mourut. + + +LXXXV. + +ANNEE 1260. + +_Coment Mainfroy fu déposé._ + + +Il avint, assés tost après que le roy Henry d'Angleterre fu retourné en son +païs, que Mainfroy fu derechief de par le pape escommenié et le mist hors +de toute dignité par sentence définitive, comme celluy qui estoit appert +ennemi de saincte églyse, et avoit en sa compaignie Sarrasins et Juifs et +toute manière de gens qui estoient contraires à saincte églyse et à la foy +crestienne[550]. + + Note 550: Au lieu de ce chapitre, les autres manuscrits portent: «Il + avint, assez tost après que le roy Henry d'Angleterre fu retourné en + son pays, que Mainfroy prince de Tarente prist assez de fors + chastiaux et de cités au royaume de Secile en sa main en faingnant + qu'il estoit tuteur et curateur de Conradin son nepveu, pour ce qu'il + estoit enfant, né n'estoit pas en aage de tenir terre. Après ce, il + fist tant par dons et par promesses que il fu couronné à roy de + Secile, et que tous les chevaliers si accordèrent contre la volenté + de l'églyse de Rome de qui le royaume de Secile estoit tenu.» + + +LXXXVI. + +ANNEE 1260. + +_Coment Tartarins destruirent pluseurs contrées._ + + +Nouvelles vindrent au roy de France que les Tartarins avoient destruit +grant partie de la terre d'Oultre-mer, et luy fu dit de par le pape que il +avoient occis tant de Sarrasins que nul n'en savoit le nombre, et le soudan +desconfit et le roy d'Arménie; et avoient pris Antioche, Triple, Damas, +Halape, et toutes les terres environ; et estoit leur propos, si comme +aucuns crestiens disoient, de passer oultre et de destruire toute +crestienté. Quant le roy oï telles nouvelles si manda tous les barons de +France et leur conta coment les Tartarins avoient destruit la terre +d'Oultre-mer, et que leur propos estoit de venir en France si comme l'en +disoit. Si s'accordèrent tous les barons par le conseil le roy que l'en +fist aumosnes aux povres, et que les religions féissent processions et +prières que Nostre-Seigneur voulsist garder son peuple. Avec ce il commanda +au peuple qu'il se gardassent de jurer villainement et d'aler ès tavernes +pour les gloutonnies qui y sont faictes et dictes: tournoiemens furent +deffendus et joustes et hourdéis[551]. Tous jeux furent deffendus fors du +traire d'ars et d'arbalestres. Si avint que les Tartarins qui menoient si +grant maistrise, furent seurpris de diverses maladies, si s'en retournèrent +pluseurs en leur terres et pluseurs en moururent. + + Note 551: _Hourdéis._ Lutte de plusieurs contre plusieurs. Nangis + ajoute: _Usquè ad biennium_. Pendant deux ans. Ce qui prouve que + saint Louis ne défendoit alors les tournois que par esprit de + pénitence et non dans l'intention d'en abolir définitivement l'usage. + + +LXXXVII. + +ANNEE 1260. + +_De pluseurs aventures._ + + +Celle année que l'en estoit en si grant doubte des Tartarins, se +assemblèrent les puissans hommes de Florence, et alèrent contre ceux de +Senne[552] la vieille, pour desconfire tous ceux qui dedens estoient. Car +ceux de Senne leur avoient fait grief et dommage par la force Mainfroy en +cui garde il s'estoient mis. Ceux de Florence avironnèrent la cité de +toutes pars et commencièrent forment à assallir, et ne cuidèrent pas que +ceus de dedens eussent si grant povoir de par Mainfroy comme il avoient. + + Note 552: _Senne_, Sienne. + +Quant les Florentins se furent espandus et départis entour la ville, ceus +dedens issirent hors et leur coururent sus. Si en occistrent assés, et les +autres emmenèrent chasçant jusques dedens Florence, et ardirent tous les +fors bours et grant partie de la cité; et les menèrent si mal et si estroit +qu'il se mistrent tous en la seigneurie Mainfroy roy de Secile. + +En celle année trespassa saint Phelippe archevesque de Bourges et +l'apostole Alixandre. Les cardinaux firent apostole de Rome Jaques +patriarche de Jhérusalem né de la cité de Troies, et fu appellé Urbain. + + +LXXXVIII. + +ANNEE 1262. + +_Du mariage le roy[553] Phelippe de France._ + + Note 553: Ou mieux: _Le fils le roy_. + + +Le roy de France envoia ses messages au roy d'Arragon, et luy requist Ysabel +sa fille pour donner à Phelippe son fils. Le roy Jaques reçut les messages +honourablement, et leur bailla sa fille, et cil s'en retournèrent en +France. Si tost comme il orent passé la Ricordanne[554], le roy fu à +l'encontre et la mena à Clermont en Auvergne et tint feste sollempnel le +jour de la Penthecouste. + + Note 554: _La Ricordanne._ Sans doute les montagnes de Rouergue, + situées entre Clermont et Montréal. Voyez plus haut, Gestes de la vie + de St LOUIS Chap. III. + +A celle feste furent mains haus princes et mains haus barons qui grant joie +menèrent pour l'amour du roy. Pour ce mariage, en signe de paix, le roy +d'Arragon quitta à tous les jours perdurablement au roy de France et à ses +hoirs tout le droit et toute la seigneurie qu'il avoit en la cité de +Carcassonne, en celle de Bigorre et en celle de Amilly[555]; et le roy de +France luy quitta tout le droit qu'il avoit en la conté de Besac[556], et +de Dampire et de Roussillon, et deBarselonne: ce fu fait l'an de grace deux +cens soixante et deux. + + Note 555: _Amilly._ C'est _Milhau_, dans le Rouergue, sur la rivière + de _Tarn_. Le latin dit: _Amiliavo_. + + Note 556: _Besac._ Besalu.--_Dampire_. Ampurias. + + +LXXXIX. + +ANNEE 1263. + +_De la mort au conte Simon de Lincestre._ + + +Assez tost après avint que un chevalier de la nascion de France, noble en +armes, sage homme du siècle, estoit nommé Simon de Montfort. Ice Simon mit +grant paine de destruire le vice de heresie d'Albigois: pour la prouesce +qui estoit en luy le roy Henry d'Angleterre luy donna sa seur en laquelle +il engendra cinq enfans: Henry, Simon, Richart, Guy, Amaurry; et une fille +qui fu mariée au prince de Galles. + +Le roy manda ses prélas et ses barons, et tous les plus nobles hommes de +son royaume, et tint son parlement en la cité de Londres[557]. Si parlèrent +de l'estat du royaume et des coustumes du pays. Si parla un chevalier, et +dist que le royaume de France estoit bon, fort et vertueux des gens +d'Angleterre, pour ce qu'il y aloient demourer; et laissoient leur propre +pays, pour ce qu'il n'y povoient mouteplier, pour la coustume du païs qui +est telle que le premier des enfans a tout, et les autres sont povres et +eschis[558]; et convient que il voisent querre leur soustenance en France +et ès estranges contrées, par quoy Angleterre n'est point si plaine de gens +comme sont ces estranges contrées. Mais sé il partoient[559] ainsi comme il +font en France, il entendroient à labourer les terres et les boscages, et +le peuple se monteplieroit[560]. «Par la pitié Dieu,» dist le roy, «je +m'accort que ainsi soit-il fait, et que ceste mauvaise coustume soit +abatue.» + + Note 557: _Londres._ Ou plutôt _Oxford_. + + Note 558: _Eschis._ Dépouillés. + + Note 559: _Partoient._ Partageoient. + + Note 560: Ce précieux passage relatif au droit d'aînesse ne se trouve + que dans les _Chroniques de Saint-Denis_. Nangis se contente de dire: + «Accidit... quod rex Angliæ, barones et prælati unanimiter + consentirent in _quamdam constitutionem_ ad utilitatem reipublicæ, + ut dicebant.» Il faut conclure de cet endroit de nos chroniques que + le _droit exclusif_ d'aînesse ne fut jamais admis en France comme en + Angleterre, si ce n'est dans les provinces qui avoient suivi la loi + anglaise, comme la Bretagne et la Normandie. Dans les autres parties + de la France, le droit se bornoit à un avantage, un préciput que le + premier né avoit sur ses frères. Il ne faut pas oublier non plus que + notre _Chronique de Saint-Denis_ fut pour la vie de saint Louis + rédigée au XIVème siècle, et que, par conséquent, le rédacteur + s'exprimoit conformément à la coutume admise encore de son temps. + +A ce s'accordèrent les pluseurs des barons du pays, et vouldrent qu'il fust +affermé par le serement. Quant vint au jurer, le conte Simon leur dist que +il gardassent bien coment il feroient le serement; car en nulle manière, +puis qu'il auroit juré à garder la constitucion, il n'iroit contre son +serement. Assez tost après, le roy et les barons orent autre conseil, et +rappellèrent la dicte constitucion que il avoient promise à garder par leur +serement, et vouldrent que le conte Simon rappellast son serement: et il +respondi que il n'iroit jà [561] contre son serement, né jà par luy ne +seroit faussé. + + Note 561: _Jà ._ Jamais. + +Pour ceste chose mut grant hayne et grant contens entr'eus. Le roy Henry et +Edouart son fils assemblèrent grant ost contre le conte Simon; et Rogier le +conte de Glocestre, et ceus de Londres vindrent contre le roy à bataille et +assemblèrent delès une abbaye que l'en nomme Leaus[562]. Tant férirent et +chaplèrent ensemble que le roy fu mené à desconfiture, et ne pot durer +contre la force au conte Simon. Si s'en fouy en l'abbaye de Leaus et cuida +eschaper. Mais le conte Simon le quist tant qu'il le trouva, et le mist en +un chastel et commanda qu'il fussent gardés luy et Edouart son fils +honnestement. + + Note 562: _Leaus._ Lewes. + +Nouvelles vindrent au roy de France que le roy Henry d'Angleterre estoit en +prison par le commandement Simon de Montfort; si en fu dolent et +courroucié. Si ala à Bouloigne sur mer et manda le conte Simon. Sitost +comme il oï le mandement, il vint à Bouloigne et parlèrent ensemble de la +paix. Et requist le roy au conte Simon qu'il délivrast le roy Henry et son +fils de la prison, et il les accorderoit ensemble, si que le conte Simon y +auroit honneur et prouffit: et il respondi que jà ne s'accorderoit, sé la +constitucion que le roy avoit jurée n'estoit gardée et commandée à tenir +fermement. + +Quant le roy de France vit qu'il ne pourroit oster le conte Simon de son +propos, si luy donna congié de retourner. Si tost comme il fu retourné, +il[563] prist en sa main par la volenté du commun peuple, les chastiaux et +les forteresces du pays; et firent aliances ensemble, luy et le conte de +Glocestre, qu'il garderoient les choses communes au proffit du roy et du +royaume. Si comme le conte Simon et celluy de Glocestre deurent donner +seurté l'un à l'autre, il se descordèrent et s'entredistrent paroles +despiteuses, et despartirent par mautalent. Quant il furent départis, le +conte Rogier pensa en son cuer coment il pourroit dommagier le conte Simon. +Si envoia par malice le meilleur destrier et le plus isnel qu'il eust à +Edouart, au chastel où il estoit, en autrui nom que le sien. Sur lequel +destrier Edouart monta et s'en fouy de la prison au conte Simon, et s'en +vint au conte de Glocestre; et firent aliances ensemble d'aler contre le +conte Simon qui garde ne s'en donnoit; ains avoit baillié grant partie de +sa gent à Simon son fils pour ce qu'il alast parmi le pays pour assembler +vitaille. + + Nte 563: _Il._ Le comte Simon. + +Si comme Simon retournoit à son père, une espie le vint dire au conte de +Glocestre. Si luy vint au devant entre luy et Edouart à tout grant gent, et +luy tollirent sa proie, et le cuidèrent prendre; mais il s'enfouy jusques à +un chastel à garant[564]: si ot si grant honte des garnisons qu'il avoit +perdues que il n'osa retourner à son père qui l'attendoit de jour en jour. +Quant il l'orent enchacié au chastel, il assemblèrent tout le povoir qu'il +porent avoir, et vindrent contre le conte Simon qui attendoit son fils et +les gens qui estoient avec luy, et si attendoit le secours Henry +d'Alemaingne. Car il luy avoit juré et plevi[565] que il seroit en son +aide, et que jà à ce besoing ne luy fauldroit. Ceux qui sorent que le conte +avoit pou de gent alèrent hardiement contre luy, et estoit leur entencion +d'occire le conte Simon et tous ses enfans. A ce ne s'accorda point +Edouart, ainsois leur pria qu'il fussent pris sans estre occis; Simon +savoit bien qu'il venoit pour li prendre ou occire, si s'apresta contre eux +à bataille et furent avec luy ses deux enfans Guy et Henry. + + Note 564: _A garant._ Pour se garantir. + + Note 565: _Plevi_. Garanti. + +Si comme il approchoient de leur ennemis, le conte dist à son fils: +«Saches, Henry, biaux fils, que je mourray en ceste bataille.» Quant son +fils l'entendi, si en ot grant pitié, et luy dist doucement: «Biaus chier +père, alez vous en et sauvez vostre vie, et je soustendray ceste envaïe en +l'aide Nostre-Seigneur.» Et il luy respondi: «Biaus fils, ce n'avenra jà +que je ceste honte face, moi qui suy vieux et au terme de ma vie, et qui +suy de si noble parenté descendu qui oncques ne fuirent en bataille. Mais +tu t'en devroies aler, pour eschiver ce péril; que tu ne perdes la fleur de +ta jouvente, qui dois estre mon successeur.» Né l'un né l'autre ne +vouldrent partir de la bataille. Le conte avoit moult grant fiance en Henry +d'Alemaingne, car il avoit promis qu'il vendroit à son aide à toute sa +gent. Mais quant ce Henry vint en champ, il se tourna contre luy et +pluseurs barons ès quiels le conte avoit grant fiance. Quant le conte vit +venir les bannières de toutes pars qui se tournoient contre luy, il fu +moult esbahi et moult courroucié, et nonpourquant il ne voult fuir. + +En ce jour avint que tout le fais de la bataille chéy sus le conte Simon +qui par la prouesce de ses armes, dont il estoit de long-temps apris, se +deffendoit aussi fermement comme une tour; mais tout ce ne luy valut +noient, car il ot pou de gent, si que ses anemis approchierent de luy et le +navrèrent à mort; et puis chéy à terre de son cheval, et ainsi la prouesce +et la chevalerie de luy termina par fin honnorable. + +D'autre part estoit Henry son fils qui se combatoit comme homme hors de +sens, pour la mort de son père vengier, et maintenoit moult viguereusement +l'estour; si fu abatu et pris. Et après qu'il fu pris, il fu occis entre +les mains d'aucuns chevaliers qui le vouloient sauver. Quant Edouart sot +que Henry fu occis, si dist que c'estoit grant mauvaistié d'occire +chevalier depuis qu'il estoit pris. Guy le plus jeune des frères chéy entre +les mors tout pasmé, ainsi comme demi mort; lequel fu recueilli et mis hors +de la presse. Aucuns de la partie Edouart furent plains de si grant +felonnie, et orent en si grant haine le conte Simon, qu'il ne leur souffist +point de ce que il l'avoient occis de pluseurs plaies, mais firent pis: car +il luy arrachièrent les génitaires du corps, et puis le despecièrent par +pièces, et laissièrent le corps tout descouvert pour dévourer aux oisiaux +du ciel. Si tost comme il se furent d'ilec partis, les moines d'une abbaye +qui estoit près d'ilec, qui est nommée Evezent[566] recueillirent le corps +et le portèrent ensevelir en leur abbaye. Duquel à sa sépulture moult de +malades de diverses maladies orent santé, si connue il fu tesmoigné des +gens du pays. Parquoy il appert clerement que Nostre-Seigneur reçut en gré +son martire. Ceste bataille fu l'an de grace mil deux cens et soixante et +trois. + + Note 566: _Evezent_. Evesham. + + +XC. + +ANNEE 1264. + +_Des messages le pape Urbain contre Mainfroy._ + + +Pape Urbain qui fu désirant de mettre à fin la mauvaistié de Mainfroy, +envoia ses messages au roy de France, et li requist qu'il voulsist secourre +et aidier à l'églyse de Rome contre le roy Mainfroy de Secile qui s'estoit +mis et bouté en la terre et au royaume à tort et sans raison; lequel +royaume doit estre tenu de l'églyse dès le temps l'empereur Constantin qui +le donna et octroia au patrimoine saint Père, et voult que quiconques en +seroit roy qu'il en fust homme saint Père, et qu'il le tenist de luy. «Et +comme Mainfroy ne veuille faire droit à sainte églyse, biaus chier fils, je +vous prie que vous m'envoiez Charles vostre frère à tout son povoir, et +nous luy donnons et ottroions le royaume de Secile et la duchiée de Puille. +Et après ce, nous voulons qu'il soit prince de Calabre. Et toutes ces +dignités nous luy octroions jusques à la quarte ligniée qui de luy istra.» +Quant le roy oï ces nouvelles, si se conseilla qu'il en feroit; né n'estoit +pas sa volenté que Charles son frère y alast, sé il n'avoit les dignités +dessus nommées à tous ses hoirs et à tousjours-mais. Mais Charles reçut le +mandement l'apostole liement, et dist au roy que sa volenté estoit de +secourre saincte églyse et de luy aidier selon son povoir. Le roy ne voult +pas empeschier le bon propos son frère, si luy octroia. + +Tant estoit monté Mainfroy en grant estat, qu'il avoit en s'aide toute la +greigneur partie des cités d'Italie, et luy obéissoient comme à seigneur et +à roy. Si establi ilec et en son nom Poilevoisin[567] à grant compaignie de +gent d'armes;--il ressembloit Mainfroy de contenance et de manière plus que +nul homme;--pour ce que il gardast les passages, que nul ne peust passer +oultre qui fust de l'aide le pape de Rome: né messagier né autre ne povoit +en nulle manière passer qu'il ne perdist la vie, ou il estoit mis en +prison. + + Note 567: _Poilevoisin_. Palavicino. + +Nouvelles vindrent en France que Poilevoisin gardoit les passages si +estroictement que nul ne povoit passer. Si manda le conte Charles, qui +estoit esleu à roy de Secile, Phelippe de Montfort, bon chevalier et hardi, +pour abatre et oster la mauvaistié Poilevoisin, et pour délivrer le chemin +de Rome. Iceluy Phelippe se mist à la voie, et emmena avec luy le Marchis +de Montferrant et toute la commune de Milan, qui à celle fois furent de la +partie aux François; car il avoient en grant haine Mainfroy pour ce que +l'empereur son père avoit fait abatre toutes les tours de Milan, et les +forteresces; et si leur avoit osté les trois rois qui vindrent aourer +Nostre-Seigneur quant il fu né, et les envoia à Coulongne sus le Rhin. + +Phelippe de Montfort vint à un pas où il trouva Poilevoisin à tout moult +grant ost, et avoit en son aide toute la forte gent de Cremonne. A eux se +combatirent si vertueusement que Poilevoisin tourna en fuie et ceux de +Cremonne, et laissièrent le pas tout délivre[568]. Phelippe et sa gent +passèrent oultre, si trouvèrent les tentes à ceux de Cremonne, et leur +garnisons de vins et de viandes. Si prisrent tout quanqu'il porent trouver +de bon, et puis boutèrent le feu dedens et s'en passèrent oultre, et +délivrèrent les passages et les chemins; si que tous ceus qui vouloient +aler à Rome povoient passer seurement. + + Note 568: _Delivre_. Libre. + +Ce jour meisme que Phelippe de Montfort se combati, mourut pape Urbain. +Tantost les cardinaux s'assemblèrent et se hastèrent moult de faire pape, +pour le triboul où l'églyse de Rome estoit contre Mainfroy: si firent pape +de messire Guy et le nommèrent Climent. Cil ot premièrement femme et +enfans. Après la mort sa femme, il fu évesque de son pays, et après il fu +archevesque de Nerbonne sus mer, et après il fu cardinal de saincte Sabine +et puis pape de Rome. + + +XCI. + +ANNEES 1264/1266. + +_Coment le conte Charles fu couronné à roy de Secile._ + + +Le conte Charles d'Anjou assembla grant gent et grant chevalerie, et les +envoia droit à Rome parmi Lombardie, et il s'en ala à Marseille, et manda +Guillaume le Cornu et Robert des Baux deux hommes les plus sages en mer que +l'en peust trouver, et savoient tous les aguais et les passages de mer. Si +leur dist le conte Charles tout son penser, et qu'il voulloit aler à Rome +tout celéement; et il luy respondirent que il le couduiroient sauvement à +l'aide de Dieu. Tantost aprestèrent une galie de quanque mestier leur +estoit, et se mistrent en mer le plus celéement qu'il porent, et passèrent +les aguais de leur ennemis; car Mainfroy faisoit guaitier le conte Charles +et par mer et par terre, pour ce qu'il savoit bien qu'il devoit venir à +Rome. + +Quant le conte fu arrivé au port, nouvelles s'espandirent par le pays que +le conte Charles estoit venu; si commencièrent à dire les Romains: «Que +sera de cel homme que les périls de mer né les aguais de ses ennemis ne +troublent? vraiement la vertu divine est avec luy.» L'apostole Climent et +tout le clergié le receurent à grant honneur, et fu fait Sénateur de Rome +par la volenté de tous. Assez tost après, le pape manda ses cardinaus, et +leur dist que Mainfroy avoit moult grevé ses devanciers et dessaisis de +toute la seigneurie du royaume de Secile; «et, comme le conte Charles soit +venu en ceste contrée pour nous aidier, bien luy devrions donner l'honneur +que ce renoié tient à tort et sans raison; et les trésors de saincte églyse +habandonner.» + +Les cardinaux respondirent: «Vicaire de Dieu, moult avez bien parlé à +l'honneur de saincte églyse, et nous le voulons tous.» L'apostole fist +assavoir au conte Charles tout son pensé, et que il vouloit que il fust roy +de Secile, et Mainfroy le bastart en fust déposé. Les nobles hommes de Rome +et de toute la contrée s'assemblèrent au jour que le roy fu couronné et +firent moult grant feste parmi Rome, et commença le peuple à crier: «Vive +le roy Charles! vive le roy! et Mainfroy soit abatu et condempné.» Quant le +roy Charles fu couronné, il li convint demourer à Rome tant que les +chevaliers de France fussent venus; car il n'avoit pas gent dont il peust +en champ venir contre Mainfroy; mais les barons se hastèrent tant que il +entrèrent presque tous en Rome. + +En l'ost de France fu Bouchart de Vendosme, Guy de Biaujeu[569], évesque +d'Aucerre, Guy et Phelippe de Montfort, Guillaume et Pierre de Biaumont, et +Robert le fils au conte de Flandres, à grant chevauchiée de gent, car il +avoit espousée la fille au roy. Et pour ce qu'il estoit enfant, Gille le +Brun, connestable de France, conduisoit son ost. Le roy fu forment lie +quant sa gent fu venue; si fist tantost trousser ses harnois, et issi de +Rome à grant compaingnie. Tant erra par ses journées qu'il entra en la +terre de ses anemis, et vint au pont de Chipre[570] où l'entrée est en la +terre de Labour et de Puille, jusques à Saint-Germain l'Aguillier[571]. + + Note 569: _Biaujeu_. Ou plutôt: _De Mello_. + + Note 570: _Chipre_. _Ceperano_, sur le Garigliano. + + «A Ceperan', là dove fu bugiardo +»Ciascun Pugliese....»--(Dante. _Inferno, C° 28._) + + Note 571: _Saint-Germain-l'Aguillier_. Aujourd'hui _San-Germano_, au + pied du mont Cassin. + +Le chastel de Saint-Germain estoit de tous les autres du pays le plus fort +et le mieux garni; et y avoit tant de gent d'armes et si grant plenté de +vitaille que on ne cuidoit point qu'il peust estre pris légièreraent. En ce +chastel estoit moult grant partie de la gent Mainfroy, qui estoient +Alemans, Puillois et Sarrasins. Tant furent oultre-cuidiés qu'il mandèrent +à Mainfroy qu'il luy rendroient Charlot de France ou mort ou pris +prochainement; et que il ne seroit jà si hardi qu'il les osast attendre. +Mais le roy Charles ala tant avant que luy et son ost furent oncques près +du chastel, si tendirent leur tentes et leur paveillons; et les garçons et +les gens de pié alèrent aux murs pour veoir coment le chastel estoit fort +et deffensable. + +Les Sarrasins et les souldoiers les commencièrent à mocquier et à mesdire +villainement et à dire: «Où est Charlot vostre chétif roy?» Ceux qui ne +porent souffrir leur villaines paroles leur lancièrent pierres, et +commencièrent à paleter d'une part et d'autre; le cri commença et la noise +de plus en plus, si que tout l'ost se commença à esmouvoir. Aucuns des +barons de France qui avoient tendu leur paveillons plus près du chastel que +les autres oïrent la noise; si s'armèrent pour ce qu'il cuidoient estre +surpris et que ceux de Saint-Germain fussent issus hors; tous coururent +ensemble à l'assaut du chastel, ainsi comme sé il ne doubtassent nul péril. +Là fu l'assaut fort et aspre des François, si que ceux du chastel furent +tous espouventés de ce qu'il se virent assaillis de toutes pars si +asprement, et s'en tourna une partie en fuie si coiement que les François +n'en sorent riens. + +Bouchart de Vendosme vit une porte ouverte, si se féri au chastel tout le +premier et Jehan son frère. Là se combatirent asprement les deux frères, et +férirent tant à dextre et à senestre, qu'il firent voie à ceux qui après +eux venoient et que la porte fu toute pourprise de la gent du conte, et que +François y entrèrent communément. + +Quant ceux du chastel se virent si avironnés, il furent si espoventés qu'il +commencièrent à fouir. Un escuier qui aloit après le conte de Vendosme, +prist sa banière et la porta en une haute tour, si que ceux qui dehors +estoient là porent veoir; si commencièrent à corre vers le chastel, et +entrèrent ès portes viguereusement; et quanqu'il encontrèrent de leur +anemis mistrent à l'espée, et prisrent le chastel qui moult estoit bien +garni de vins et de viandes. + + + +XCII. + +ANNEE 1266. + +_Coment le roy se conseilla aux barons._ + + +Le premier jour de quaresme fu le chastel de Saint-Germain pris. Quant +l'ost de France se fu reposé, le roy Charles s'en ala après ceux qui s'en +estoient fouis de Saint-Germain. Quant il sorent que le roy venoit après +eux, si s'en alèrent à Mainfroy leur seigneur qui estoit logié devant +Bonnivent en une plaine. Le conte Gauvain et le conte Jourdain +rassemblèrent leur gent, car il furent moult dolens du meschief qui leur +estoit avenu: si donnèrent conseil à Mainfroy qu'il attendist le roy +Charles à bataille; et le roy ala tant avant qu'il fu près de l'ost +Mainfroy qui estoit jà tout ordenné à bataille ès plains de Bonnivent. + +Si tost comme le roy Charles et sa gent orent monté une montaingne, il +virent l'ost Mainfroy tout appertement. Si s'arrestèrent et prisrent +conseil qu'il feroient d'aler sus Mainfroy? Aucuns looient que l'en +attendist jusques à l'endemain, pour les chevaux qui estoient travailliés, +et, avec ce, il estoit près de midi: les autres distrent tout le contraire, +car se les anemis qui estoient tous près de combatre appercevoient que il +ne venissent à eux, il cuideroient qu'il eussent paour. Si comme il +parloient ensemble, Gilesle Brun connestable de France, qui avoit en garde +le fils au conte de Flandres et sa gent, dist au roy: «Quoique les autres +facent, je me combatray et iray tout maintenant sus mes anemis.» Quant le +roy oï le conseil Giles le Brun, il pensa un pou et luy fu advis qu'il +disoit bien et voir: si commanda que tous fussent armés, et fu conseillié +qu'il fissent trois batailles en conroy[572], ainsi comme Mainfroy avoit +fait. Maintenant sonnèrent trompes et buisines pour les François esmouvoir +à batailles. + +Quant il furent armés et tous près de combatre, le roy les amonesta et leur +dist: «Seigneurs qui estes de France nés, dont tant de prouesces sont et +furent jadis racontées, ne vous combatez pas pour moy, mais pour saincte +églyse, de laquelle auctorité vous estes absous de tous vos péchiés. +Regardez vos anemis qui despisent Dieu et saincte églyse, et qui sont +escommeniés, qui est commencement de leur mort et de leur dampnacion. Et si +sont de diverses nacions né ne sont pas d'une créance né d'une foy. Ne véez +vous coment il se sont contenus à Saint-Germain l'Aguillier, qui leur +estoit souverain refuge contre toute gent?» + + Note 572: _Conroy_. Ordre. + + +XCIII. + +ANNEE 1266. + +_Coment la première bataille Mainfroy fu desconfite._ + + +Après ce que le roy ot parlé aux barons, l'évesque d'Aucerre les absout de +tous leur péchiés et leur donna sa benéiçon en telle manière que il +doublassent les cops de leur espées sus leur ennemis. Quant les batailles +furent ordenées et mises en conroy, Phelippe de Montfort et le mareschal de +Mirepois furent chevetains de la première bataille, et assemblèrent à la +première bataille Mainfroy, en laquelle il avoit au front devant grant +plenté d'Alemans esquiels Mainfroy avoit plus grant fiance qu'en tout le +remenant de sa gent. + +Au premier assaut qu'il assemblèrent, les Alemans férirent aux grans cops +estendus sus les François, si que par force il les reculèrent. Quant le roy +Charles vit ce, qui estoit en la seconde eschielle et qui se devoit +combatre à Mainfroy, si se féry tout irié entre ses ennemis à tout sa +bataille. Les Alemans se tindrent moult bien et longuement, car il estoient +bons chevaliers, et aussi comme armés de doubles armes, si que les espées +des François ne les porent empirier né mal mettre. Quant ce virent +François, si sachièrent petites espées courtes et agues et estroites +devant, et commencièrent à crier en langue françoise: «A estoc! A estoc! +dessoubs l'aisselle.» Là où les Alemans estoient légièrement a més. + +A celle criée fu la bataille grant et mortelle; les François leur +lancièrent ès corps leur courtes espées agues; et les Alemans +tresbuchièrent ainsi comme blé qui verse après la faucille: si furent tous +mors et vaincus et pou ou noient en eschapa qui ne fussent mors et occis. +Après ce que les Alemans furent desconfis, le roy et sa gent se férirent en +la seconde bataille que Gauvain conduisoit et Jourdain. Mais quant il +virent que les Alemans furent desconfis esquels il avoient toute leur +espérance, si ne sorent que faire de fouir. Sitost comme François +apperceurent leur mauvaise contenance, si leur coururent sus hastivement +qu'il ne leur eschapassent, et se combatirent à eux si forment qu'il les +desconfirent tous. En celle desconfiture furent pris le conte Gauvain, le +conte Jourdain, le conte Berthelemi, et pluseurs autres. + + +XCIV. + +ANNEE 1266. + +_Coment le roy conquist Bonivent._ + + +Quant les deux batailles de l'ost Mainfroy furent vaincues, la tierce qui +estoit de Puillois et de Sarrasins, en laquelle Mainfroy estoit, fu toute +esbahie; et se doubta Mainfroy forment, né ne sot que faire: si tourna en +fuye: la bataille Robert de Flandres se féri en eux, et en firent grant +occision. En une autre partie furent François qui une grande partie des +uitifs enchacièrent vers Bonivent, et de si près qu'il se boutèrent avec +eux en la ville, et mistrent tout à desconfiture quanque il trouvèrent, et +prisrent la cité de Bonivent et fu rendue au roy Charles. Celle nuit se +reposa le roy et sa gent. L'endemain il cherchièrent le champ où la +bataille avoit esté et que Mainfroy povoit estre devenu, et estoient en +doubtance qu'il ne fust eschapé. Toutes fois fu-il tant quis et cherchié +qu'il fu trouvé entre les mors tout occis par armes, et fu cogneu par ceux +qui avoient esté pris en la bataille. Oncques ne pot l'en savoir +certainement qui l'avoit occis, pour ce qu'il avoit vestu autres armeures +que les seues, car il ne vouloit pas estre cogneu. Le roy commanda qu'il +fust dessevré des autres et enterré, que les oisiaux ne devourassent sa +charoigne: si fu enterré en une voie commune près de Bonivent[573]. + + Note 573: _Près de Bonivent_. Le récit du chroniqueur est exact; mais + la vengeance pontificale poursuivit Mainfroi au-delà du tombeau, + comme nous l'apprend le seul Dante, dans sa _Divine Comédie_. Le + divin poéte y fait parler ainsi l'ombre de Mainfroi: + + I. + + L'une d'elles commença: + + «Qui que tu sois, tourne en marchant le visage, et cherche bien si tu + ne me vis jamais là -bas.» + + II. + + Je me tournai vers lui, et le regardai. Il étoit blond, de belle et + noble apparence; mais un coup avoit sépare l'un de ses sourcils. + + III. + + Quand je me fus humblement défendu de l'avoir jamais vu, il dit: «Or, + _vois!_» Et il me montra dans sa poitrine une plaie ouverte; + + IV. + + Puis en souriant: «Je suis,» dit-il, «Mainfroi, neveu de + l'impératrice Constance. Et, je te prie, quand tu retourneras, + + V. + + «Va vers ma belle-fille, la mère de l'honneur d'Aragon et de Sicile; + dis lui la vérité, si le monde l'ignore. + + VI. + +»Quand deux pointes mortelles eurent détruit la _personne_ en moi, + je me remis, en pleurant, aux mains de celui qui volentiers pardonne. + + VII. + + «Horribles avoient été mes péchés; mais la bonté infinie a de si + grands bras qu'elle saisit tout ce qui se reprend à soupirer vers + elle. + + VIII. + +»Si l'éveque de Cosanza, envoyé par Clément à la chasse de mes + restes, eût bien compris cette disposition divine, + + IX. + +»Mes os seroient encore à l'extrémité du pont de Benevent, sous la + garde de l'énorme monceau de pierres: + + X. + +»Maintenant la pluie les mouille et le vent les pousse hors des + limites du royaume, loin des rives du Garigliano, qui les avoient + recueillis à lumières éteintes.» + + (Purgatoire, chant IIIème siecle.) + +Les autres barons qui furent pris en la bataille, qui estoient maistres et +chevetaines de la mauvaistié Mainfroy furent mis en liens, et furent menés +en diverses prisons. Quant il orent esté un an en prison, le roy leur donna +leur vies et leur rendi leur terres, sans souffrir paine; mais mieux luy +venist qu'il les eust mis en plus petit estat; car il furent tesmoins de +l'escripture qui dist: _Misereamini impio et non discet facere justiciam._ +Qui vaut autant à dire comme: _Aïez pitié du mauvais, jà pour ce bien ne +fera._ + +Après ce que Bonnivent fu conquis, ne demoura guères que la femme Mainfroy +et ses enfans furent rendus au roy, et la cité de Nochières[574] et tous +ceux du pays se rendirent à luy; et tint le roy une pièce la terre et toute +la contrée paisiblement. Après ces choses avint que Henry, frère le roy +d'Espaigne, chevalier preux en armes, sage homme[575], sans foy et sans +loiauté, plein de tricherie, se parti de Tunes où il avoit esté souldoier, +à tout grant plenté d'Espagnols, au roy de Tunes. Car son frère le roy +d'Espaigne l'avoit chacié hors du pays pour sa mauvaistié. Si s'en vint au +roy Charles, et s'offri à faire son commandement. Le roy le reçut liement +pour ce qu'il estoit bon chevalier, et meismement pour ce qu'il estoit son +cousin, et le monta en si grant hautesce qu'il le fist Sénateur de Rome. + + Note 574: _Nochières_, auj. _Nocera_, en latin _Luceria_. Elle étoit + alors habitée par des Sarrasins. + + Note 575: _Sage homme_. Homme habile. + + +XCV. + +ANNEE 1267. + +_Coment le roy de France fist son fils chevalier._ + + +Celle année que Henry fu fait sénateur de Rome, le roy de France assembla +tous ses barons et moult grant partie des prélas, pour ce qu'il vouloit que +son fils Phelippe l'ainsné fust chevalier et Robert d'Artois son +nepveu[576], à grant plenté de chevaliers nouviaux. La feste fu si grant +que le peuple de Paris se tint huit jours entièrement de besoingner; et fu +toute la cité encourtinée de draps de soie et de pailes. Les dames furent +vestues de pourpres et de samis et de diverses desguiseures. Celle année +meisme que messire Phelippe fu fait chevalier, Ysabel sa femme ot un enfant +qui fu nommé Phelippe comme son père; ce fu l'an de grace mil deux cens et +soixante sept. + + Note 576: _Son neveu_. Il étoit fils de Robert d'Artois, tué à la + Massoure. + + +XCVI. + +ANNEE 1267. + +_Coment Dant Henry et Coradin vindrent contre le roy Charles à bataille._ + + +Celle année que le roy Loys ot fait son fils chevalier, avint que les +traiteurs de Puille s'assemblèrent et commencièrent à murmurer contre le +roy Charles, et firent esmouvoir des greigneurs du pays couvertement, qu'il +ne fussent aperceus. Le greigneur maistre de celle assemblée fu Dant Henry +d'Espaigne. Et pour couvrir leur mauvaistié, il envoièrent querre Coradin +nepveu de Mainfroy et fils Conrat à qui le royaume de Secile devoit +appartenir par droit d'éritage; mais il s'en fouy de Secille au duc de +Bavière son oncle, petit enfant, pour la paour de Mainfroy qu'il ne le fist +occire. + +Coradin assembla moult grant gent, des plus puissans hommes d'Alemaigne et +des meilleurs chevaliers. De ceste assemblée et de ceste traïson ne savoit +rien le roy Charles qui lors avoit assis la cité de Nochières qui s'estoit +revelée contre luy. Dant Henry et Coradin savoient bien que le roy estoit +embesoignié du siège de Nochières, si entrèrent en la terre de Puille et se +tournèrent par devers Secile, pour ce qu'il cuidèrent le roy seurprendre et +qu'il le peussent mieux desconfire. + +De ceste chose vindrent nouvelles au roy Charles, si se merveilla moult que +son cousin estoit encontre luy. Quant il sot que ce fu voir, si se parti du +siège de Nochières, et assembla tant de gent comme il pot avoir et ala +contre ses anemis. Tant se hasta de combatre que à paine donna-il repos aus +hommes et à leur chevaux, et ala tant que à l'anuitier il se loga près de +ses anemis sus une rivière qui estoit petite, et estoit entre les deux +osts; né ne sorent ce soir qu'il fussent si près les uns des autres. Quant +vint à l'ajourner que le temps se commença à esclaircir et l'un ost pot +veoir l'autre, Coradin et sa gent furent moult esbahis quant il virent le +roy près, lequel il cuidoient estre loing. Tantost il coururent aux armes +et s'appareillèrent pour combatre, et ordenèrent en deux batailles leur +gent parmi le champ où il estoient logiés. + +En la première bataille fu Dant Henry d'Espaigne, et issi des premiers hors +des heberges, pour avoir la première bataille contre son cousin le roy et +sa gent qui moult estoient travailliés de la grant voie qu'il avoient +faicte, né ne cuidoient point estre si près de leur anemis. Aucuns en y ot +qui se levèrent par matin et apperceurent l'ost des Alemans qui jà estoient +presque tous armés. Quant il virent leur anemis et leur batailles ordenées, +il esmeurent l'ost et crièrent: _Aux armes!_ et s'armèrent tost et +isnelement. Le roy qui la noise entendi se leva tantost, et se fist moult +bien armer, et monta sur son destrier. Et fist deux batailles de sa gent, +ainsi comme Coradin avoit fait. En la première mist sa gent de Provence, +qui jusques au jour de lors luy avoient moult bien aidié; et furent avec +eux ceux de Champagne[577] et de pluseurs autres nations. + + Note 577: _De Champagne_. Il doit entendre par là ceux de la + _Campanie_. Nangis dit en effet: «Ad supplementum legionis illius, + Campanes, Lombardos et alios quotquot habuit barbaræ nationis voluit + adhiberi.» + +En ceste première bataille mist le roy trois chevaliers de France, +capitaines et conduiseurs de l'ost: Henry de Cousance[578], Jehan de Clari +et Guillaume L'estandart, bons chevaliers et seurs, desquiels le roy +connoissoit le hardement et la proesce. En la seconde bataille mist le roy +avec luy tous cil de la nacion de France, esquels il se fioit, et par +lesquiels il ot victoire. En celle heure et en ce point que le roy ordenoit +ses batailles, Erard de Valery, et autres chevaliers de France qui +repairoient d'Oultre-mer par la terre de Puille, vindrent en l'ost le roy +Charles et se mistrent en sa compaignie, où il firent moult grans +prouesces; par quoy il sont dignes de mémoire. + + Note 578: _De Cousance_. «De Cusanciis, qui in illa die regis arma + induerat.» + + +XCVII. + +ANNEE 1268. + +_Coment la première bataille le roy Charles fu desconfite._ + + +Si comme les batailles fuient ordenées, la première bataille ala contre la +bataille Dant Henry d'Espaigne qui venoient à grant compaingnie et bien +armés; mais il furent empeschiés pour les bors de la rivière qui entre les +deux osts estoit, car le rivage estoit haut et la rivière basse si qu'il ne +porent passer outre: si s'arrestèrent delès un pont qui estoit sus la +rivière, et attendirent leur anemis qui venoient contr'eux, et deffendirent +le pas contre la gent Dant Henry. Quant Dant Henry vit que sa gent ne +porent passer, si s'en ala costoiant la rivière à tout une partie de sa +gent jusques à un passage qu'il trouva. Et quant il fu oultre, il s'en vint +tout le rivage jusques aux Provenceaux qui deffendoient l'entrée du pont, +et se féri en eux par derrière, si les enclost: et quant il se virent +enclos, si s'espoventèrent et cuidièrent estre tous occis. Si tournèrent en +fuie vers les montaignes, droit à la cité de Laigle[579], et laissièrent +leur capitaine à tout un poi de François, qui moult forment se +deffendirent. Sur Henry de Cousance qui portoit les armes le roy descendi +tout le fais de la bataille; car ses anemis luy coururent sus asprement, +pour ce qu'il cuidèrent que ce feust le roy: si le tresbuchièrent et +desmembrèrent tout. Jehan de Clari et Guillaume l'Estendart se combatirent +tant viguereusement, et firent tant par les cops de leur espées, qu'il +percièrent tout oultre la presse de leur anemis et vindrent au roy Charles +qui lors venoit en aide. + + Note 579: _L'Aigle_. Je doute que cette indication soit exacte. + L'auteur de l'ouvrage intitulé: «Descriptio victoriæ obtentæ per + brachium Caroli victoriosissimi Siciliæ regis,» parle seulement de la + ville d'_Albe de Campanie_, voisine du champ de bataille. + +Quant les barons virent la prouesce des deux chevaliers, si les prisièrent +moult et prisrent moult bonne exemple de bien faire en celle journée. Dant +Henry qui ot veu les Provenciaux fouir les chaça tant qu'il en occist une +partie; et commencièrent à crier les Espaignols: «A la mort! A la mort! +tous serez pris et retenus, car Charlot vostre roy est mort.» Le roy +Charles qui ot veu sa première bataille des Provenciaux ainsi desconfite, +fu moult troublé en cuer, et quant il ot un pou pensé, si luy revint +esperit de force et de vertu et parla à sa gent qui estoient emprès luy et +leur dist: + +«Seigneurs chevaliers renommés de prouesce et de force, n'aions pas paour +sé cil enchacent nos gens, né de ceux que vous véés devant vous, jasoit ce +que il soient greigneur nombre de nous: car, par l'aide Nostre-Seigneur, +nous les surmonterons. Assaillons ceux qui sont devant nous et qui nous +attendent à bataille, avant qu'il nous assaillent, car nous les pourrons +légièrement surmonter.» + +Quant le roy ot ainsi admonesté sa gent, maintenant hardiesce crut aux +François, et se recueillirent en armes, et se combatirent à eux moult +forment et se férirent moult efforciement entre leur anemis, et ce ne fu +pas pour noient que la chevalerie de France desservi mérite de louenges: +car leur anemis estoient plus assez et mieux armés sans comparoison qu'il +n'estoient, et avoieut contr'eux des plus fors chevaliers du royaume +d'Alemaigne. + +La bataille fu grant et aspre des deux parties, et y ot grant cri et grant +noise; le chaplé fu grant sus les hiaumes et sur les écus, et la noise fu +moult horrible de ceux qui mouroient. Toutes choses qui esmeuvent péril de +mort fuient illec véues et esprouvées; espessement commencièrent à +tresbuchier les Alemans, et fu le champ tout rouge de leur sang; né ne +cessèrent François de férir né de chapler d'espées et de coustiaux, jusques +à tant que la forcenerie des Alemans fu toute abatue, et la gent Coradin du +tout mise à desconfiture, ou morte, ou prise. + +Quant Coradin vit le péril de la mort, et que tout le fais de la bataille +cheoit sur luy, si tourna plus tost en fuie que nul de ceux de sa +compaignie. En celle desconfiture furent pris les greigneurs maistres de +ceux qui la traïson avoient commenciée contre le roy, et furent mis en fers +et en liens. Quant ceste bataille fu ainsi finée et François les orent +vaincus, il se recueillirent tous ensemble par le commandement du roi, et +leur fu commandé que il ne fussent pas convoiteux de ravir les despoilles +des mors; ainsois descendirent de leur chevaux et ostèrent leur hiaumes +pour eux esventer, et reprisrent leur alaines; car il pensoient bien qu'il +auroient la bataille à Dant Henry d'Espaigne, au retourner de la chace des +Provenciaux. + + +XCVIII. + +ANNEE 1268. + +_Coment Dant Henry retourna contre le roy Charles._ + + +Après ce que Coradin et sa gent furent desconfis, ne demoura pas moult que +Dant Henry retourna arrières qui avoit chacié les Provenciaux; si montèrent +une montagne luy et sa gent, et commencièrent à regarder l'ost au roy +Charles et la gent Coradin qui gisoient parmi le champ. Quant Dant Henry +vit François emmi le champ à bannières desploiées, et les mors qui gisoient +par terre, si dist à sa gent: «Seigneurs chevaliers plains de proesce, nous +sommes aujourd'hui beneurés et plains de moult bonne fortune; nous avons +vaincus tous les fuians par delà celle montaigne, et les nostres que vous +véez en celle valée, montés sur leur chevaus, ont desconfit la gent Charlot +et tous ces François dont vous véez la terre couverte de leur charoignes.» +Lors descendirent moult liement de la montaigne, et approchièrent des +tentes le roy, et entrèrent eus, et burent le vin qu'il trouvèrent ès +boutiaux[580], et la piétaille qu'il trouvèrent boutèrent hors et +occistrent. + + Note 580: _Boutiaus_. Pluriel de _Boutel_. D'où _bouteille_. + +Quant il orent bu le vin, il issirent hors des tentes et montèrent sus leur +chevaux; et si comme il approchièrent, il congneurent les bannières des +François, et sorent bien que les Alemans estoient vaincus; si leur fu leur +joie muée en tristesce. Tantost se recueillirent ensemble, et alèrent +rengiés et serrés à bataille contre le roy. Pour ce ne failli pas cuer aux +François; si n'estoient-il pas tant comme les Espagnols estoient. Quant +François se furent reposés, et il virent venir leur anemis si +malicieusement et si serrés, si se mistrent leur hiaumes ès testes, et +montèrent sus leur chevaux, et les attendirent en la place où il s'estoient +combatus. Erart de Valeri qui près estoit du roy et assez savoit de +bataille, luy dist: «Sire, nos anemis viennent sagement, et si joins et si +serrés que à paines pourront estre perciés; dont, s'il vous plaist, mestier +seroit que nous ouvrissons[581] d'aucunes cauteles à ce qu'il +s'espandissent, si que nos gens se boutassent en eux et se combatissent +main à main.» Et le roy luy respondi: «Eslisiez de vostre gent ce qu'il +vous en plaira, et faites ce qui vous soit prouffitable, si que leur +bataille qui est forte et espesse, puisse estre perciée.» + + Note 581: _Nous ouvrissons_. Nous avisions.--Ce conseil, donné par + Erard, étoit devenu bien célèbre, puisque Dante a dit: + + + Tagliacozzo + Ove senz'arme vinse il vecchio Alardo. + + (_Inferno, C° 28_.) + +Erart prist trente chevaliers preux et esleus, et se dessevra de la +compaignie le roy, né ne fist pas semblant qu'il se voulsist combatte, mais +ainsi comme s'il voulsist fouir; et se hasta moult d'aler celle part où +fuite apparoit estre plus seure. Tantost les Espagnols s'escrièrent à haute +voix: «Il fuient! il fuient!» Si se dessevrèrent pour aler après, et ainsi +François se férirent en eux: Erart et ses compaignons retournèrent arrières +et se férirent en eux d'autre part, grant cri et grant noise menans pour +eux plus esbahir. Quant il furent assemblés la bataille fu trop fort et +aspre; mais la gent Dant Henry furent si chargiés d'armeures doubles que +les coups des François y valoient pou ou noient. Et, pour ce que les +Espaignols n'avoient point acoustumé à estre si chargiés d'armes, il en +furent plus pesans et plus gours[582], né ne porent si longuement férir né +si vistement, né lancier contre leur adversaires. Quant les François virent +ce si commencièrent à crier: «Aux bras! aux bras! acolez, jectez à terre!» + + Note 582: _Gours_. D'où engourdis, accablés, écrasés. + +Adonc commencièrent à prendre-les par espaules, et les tresbuchier à terre +entre les piés des chevaux. Quant il apperceurent ce barat que les François +leur faisoient, si firent tant par force qu'il ne les porent point de +légier approchier. Guy de Montfort fu esprouvé[583] sus tous les autres; +car dès le commencement de la bataille il se féri comme fouldre entre eux, +et fist tant que il les tresperça tout oultre et retourna parmi eux +arrière, en abatant quanqu'il attaingnoit à plain cop, si que toute la +terre estoit couverte de sanc par là où il passoit. Illec luy avint que son +hiaume luy tourna au chief, si que à pou que l'alaine ne luy failloit né ne +povoit véoir; mais il féroit à destre et à senestre né ne savoit où, ainsi +comme sé il fust hors du sens. + + Note 583: _Esprouvé_. Comme nous disons: _Fit ses preuves_. + +Quant Erart vit le chevalier en tel point, si en ot grant pitié et aproucha +de luy et le prist aux mains par le hiaume, et le tourna arrière à son +droit. Quant Guy senti qu'il estoit pris par le hiaume, si haucha l'espée +pour ce qu'il cuidoit estre pris, et feri Erart un grant coup desmeseuré et +eust tantost recouvré l'autre[584], sé ne fust ce qu'il le congnut à sa +voix et à sa raison[585]. D'une part et d'autre fu la bataille grande, et +si dura longuement, tant que les Espaignols ressortirent, et furent tous +esbahis que si pou de gens porent durer contr'eux. Quant Dant Henry les vit +ressortir, si les blasma moult et leur dist que grant honte seroit sé si +pou de gent les vainquoit. Lorsque il entendirent ce, il se férirent en la +bataille tous moult fièrement; François qui s'estoient un pou restrains au +champ[586], les receurent viguereusement, et lors recommença la bataille, +si ot grant abatéis et moult grant effusion de sang, et férirent tant +François sus leur anemis qu'il tournèrent en fuie. + + Note 584: _Recouvré._ Redoublé. «Quem etiam fortius inchoasset.» + (Nangis.) + + Note 585: _Raison._ Raisonnement. Parole. + + Note 586: _Restrains au champ._ Retirés sur le premier champ de + bataille. «Qui se prius in campo belli se restrinxerant.» (Nangis.) + +Pou les enchacièrent, pour ce qu'il estoient lassés des deux batailles +qu'il avoient vaincus, et leur chevaux trop lassés pour le fais qu'il +avoient soustenus si longuement. Dant Henry et sa gent s'enfouirent par +castiaux et par villes hors du chemin, en tollant et en robant quanques il +povoient tollir et embler. Tant fouirent qu'il vindrent à +Saint-Benoît-de-Mont-Cassin; et distrent à l'abbé que il avoient occis le +roy Charles. Mais l'abbé ne vit en Dant Henry fors honte et confusion; si +le fist prendre et mettre en sa prison, car il amoit le roy Charles pour ce +qu'il se combatoit pour l'églyse. + + +XCIX. + +ANNEE 1268. + +_Coment François rendirent graces à Jhésucrist de la victoire._ + + +Quant le roy et sa gent orent ainsi Dant Henry chacié du champ, il +rendirent graces à Nostre-Seigneur de la grant victoire que Dieu leur avoit +donné, né ne prisrent pas la louenge du fait à eux, ainsois la donnèrent à +la divine puissance de Dieu. Après ce qu'il orent rendu graces à nostre +Sire, il entrèrent au champ et prisrent les dépoilles et les autres biens +de leur ennemis, et puis alèrent reposer. Ce champ où la bataille fu est +appellé le champ du Lion[587]; et pour ce que le roy ot victoire en icel +champ, il fist faire une abbaye en la place, et y donna rentes, terres et +possessions pour trente moines soustenir qui doivent estre en prière et en +oroisons pour le roy, et pour tous ceux qui receurent mort en la place, de +sa compaingnie. + + Note 587: Et mieux: _Tagliacozzo_. + + +C. + +ANNEE 1268. + +_Coment Coradin fu pris au port de la mer._ + + +Coradin se déguisa qu'il ne fust congneu, et s'en vint à un chastel qui +siet sur mer, et se tint illec repostement jusques à tant qu'il fust +anuitié, et envoia aucuns de sa gent aux mariniers pour faire marchié de +passer oultre. Si comme il orent fuit leur convenant et leur besoingne +toute aprestée, nouvelles en vindrent au chastellain qui le chastel gardoit +de par le roy. Tantost fist sa gent armer, et prist Coradin et toute sa +gent, si comme il vouloient entrer en mer, et en firent présent au roy +Charles qui moult en fu lie. L'abbé de Mont-Cassin envoia ses messages au +roy, et luy manda qu'il rendroit Dant Henry d'Espaigne, et que volentiers +luy rendroit sous telle condicion qu'il ne receust point mort, mais +tousjours fust en sa prison, pour ce que il ne perdist sa messe[588]. Le +roy luy octroia volentiers. + + Note 588: Le texte de Nangis est assez mal rendu dans cet endroit. + «Similiter Abbas... qui Henricum in prisione tenebat, ipsum regi tali + conditione reddidit, quod idem Henricus, qui legum judicio plectendus + mortem meruerat, non tamen incurreret, quamdiû idem Abbas præsenti + vitâ fungeretur, ne mortis ipsius occasione secundum canones + impeditus, totaliter amitteret officium sacerdotis.» + +[589]Raoul d'Aussoy qui estoit l'un des plus nobles hommes de Alemaigne, +eschapa par dons et par promesses que il fist à Adenot le Cointe qui estoit +de Paris, qui le prist en la bataille et l'en emmena en sa terre; et quant +il luy ot assés donné et assés promis, il le laissa aller en la présence +d'une femme qu'il maintenoit. Si avint, l'endemain que Raoul fu délivre, +que Adenot batti moult bien celle femme, pour ce qu'il estoit en souspeçon +de l'un des clers le roy. Et quant il l'ot batue et foulée aux piés, elle +s'en fouy vers les tentes, et commença à crier par tentes et par +paveillons: «Prenés, prenés le traiteur le roy qui a laissié aler Raoul +d'Aussoy, l'un des plus grans anemis le roy.» Cil Adenot fu pris, et fu la +chose prouvée et congneue, si fu cil Adenot jugié et pendu, et cil Raoul +d'Aussoy fu fait roy d'Alemaigne[590]. + + Note 589: Cet alinéa n'est pas dans Nangis. + + Note 590: Il est impossible de ne pas reconnoître dans _Raoul_ ou + _Radulphus d'Aussoy_, Rodolphe de Hapsbourg, d'abord comte d'Alsace + ou d'_Aussay_, comme on disoit au XIIIème siècle. Je n'ai vu nulle + part la mention de ce fait, et il semble même fort douteux que + Rodolphe ait pris part à la guerre d'Italie, occupé comme il l'étoit + alors en Suisse. + + +CI. + +ANNEE 1268. + +_Coment Coradin et les autres furent jugiés._ + + +Ces choses ainsi faictes, le roy emmena ses prisonniers tout droit à +Naples, pour faire droit jugement d'eux selon leur meffait. Si fist +assembler tous les sages hommes du pays, et leur requist qu'il féissent bon +jugement des traiteurs qui sa mort et son dommage luy avoient pourchacié. +Si donnèrent sentences qu'il devoient avoir les testes coupées, mais de +Coradin furent-il en doubte; car aucuns maintenoient pour Coradin qu'il +estoit venu contre le roy pour aucuns héritages recouvrer qui luy devoient +appartenir par raison. A ce se fussent tous accordés, sé ce ne fussent ceux +de Naples qui ne porent souffrir la délivrance Coradin, pour ce que Conrat +son père avoit abatu les murs de la cité de Naples et toutes les +forteresces, et le peuple dommagié forment; si fu condempné à recevoir mort +avec les autres. Quant il furent ainsi condempnés par jugement, l'en fist +monter un homme en haut, si que tous le porent veoir et oïr, qui raconta +coment l'églyse de Rome avoit esté grevée et tourmentée de long-temps passé +de par la parenté Coradin, dont il estoient les uns après les autres mors, +escommeniés et condempnés de l'églyse de Rome, de hoir en hoir,[591] de +tout honneur et de toute dignité; et au derrenier est la meschéance tournée +seur Coradin. + + Note 591: Il semble qu'un mot ait été oublié ici comme celui de + _privés_. + +Après ce que il ot ainsi raconté au peuple pourquoy Coradin estoit +condempné, l'en le mena luy et tous ceux qui estoient condempnés delès une +chapelle où l'en luy fist oïr _Requiem_ et tout le service des mors, et +leur donna-on congié d'avoir confession, et puis furent menés au lieu où il +furent décolés. Le peuple avoit grant pitié de Coradin pour ce qu'il estoit +enfés[592], le plus bel que on peust trouver. Cil qui leur coupa les testes +les fist agenouillier, et furent par nombre six: le conte Gauvain, le conte +Jourdain, le conte Berthelemi et ses deux fils, et le sixième fu Coradin. +Dant Henry d'Espaigne, qui bien avoit desservi autelle mort comme les +autres, ne fu point décolé, pour ce que le roy l'avoit promis à l'abbé de +Mont de Cassin; si fu mis en une cage de fer, une chaienne à son col, et fu +mené par toutes les cités du pays et monstré au peuple, et racontoit-on la +grant mauvaistié qu'il avoit pourchaciée à son cousin, qui Sénateur de Rome +l'avoit fait, et haucié sur tous les barons de la contrée. + + Note 592: _Enfés._ Enfant. Il avoit dix-sept ans. + + +CII. + +ANNEE 1269. + +_De Conrat Capuche._ + + +Quant le roy ot confondu ses anemis, si demoura le pays en paix, et le tint +paisiblement en sa main, fors la terre de Secile, qui est toute enclose de +mer, que Conrat Capuche et autres semblables à luy s'efforçoient de retenir +contre luy. Iceluy Conrat Capuche avoit, par force et par barat, acquis la +grace et la faveur de toutes les bonnes villes de Secile, fors que de +Palerne et de Meschines[593], les deux plus nobles cités du pays qui se +tenoient moult fermement de la partie le roy. + + Note 593: _Palerne et Meschines._ Palerme et Messine. + +Quant le roy sot ce, si envoia celle part Guy de Montfort, Thomas de Coucy, +Guillaume L'estendart et Guillaume de Biaumont. Le far[594] de Meschines +passèrent sans nul encombrier, et entrèrent en Secile par force d'armes, et +conquistrent tous les chastiaux et toutes les cités qui se tenoient contre +le roy. Tant chacièrent Conrat de cité en cité qu'il l'assistrent en un +chastel fort et deffensable que on appelle Saint-Orbe: ce chastel leur +donna moult paine et travail ainsois qu'il le peussent prendre né avoir. + + Note 594: _Le far._ Le Phare. + +Conrat Capuche fu pris par force: si luy firent les ieux +crever et puis le firent pendre, pour monstrer au peuple +la justice le roy. Quant tout le royaume de Secile fu conquis +et Conrat destruit, les gens du pays obéirent au roy, +et furent en paix jusques à tant que Constance, la royne +d'Arragon, recommença l'estrif. Mais de ce nous tairons, +et raconterons du bon roy de France et de sa baronnie. + + +CIII. + +ANNEE 1269. + +_Coment le roy de France ala seconde fois oultre-mer._ + + +Le roy de France qui autrefois ot esté oultre-mer, ot volenté d'aler-y la +seconde fois, pour ce qu'il luy fu advis que la première fois ne fu pas +moult prouffitable à la crestienne gent. Pour ceste chose acomplir, le +pape de Rome luy envoia le cardinal Simon, prestre de saincte Cecile. Quant +le roy dut prendre la croix, il assembla un grant parlement à Paris de +prélas, de barons, de chevaliers et de moult d'autre gent; et puis les +amonesta moult de vengier la honte et le dommage que Sarrasins faisoient en +la terre d'oultre-mer en despit de Nostre-Seigneur. + +Après ce que le cardinal ot fait sermon à tout le peuple, le roy prist la +croix tout le premier, et tous ses trois fils Phelippe, Jehan et Pierres et +moult grant foison de barons et de chevaliers. Les autres barons qui à ce +parlement ne furent pas, se croisièrent tantost, dès ce qu'il sorent que le +roy fu croisié: si comme Alphons le conte de Poitiers, le roy de Navarre, +le conte d'Artois, le conte de Flandres, le fils au duc de Bretaigne. + +Après ce qu'il furent croisiés, il prisrent termine de mouvoir tous +ensemble, et firent aprester leur navie et leur garnisons. Quant le temps +aprocha qu'il durent mouvoir, le roy fist son testament, et bailla son +royaume à garder à monseigneur Simon de Neele et à l'abbé de Saint-Denys en +France qui avoit à nom Macy de Vendosme; et, après ce, le roy ala à +Saint-Denys, et luy pria qu'il luy fust en aide, et prist l'escharpe et le +bourdon et l'enseingne Saint-Denys[565]. D'ilec s'en ala au bois de +Vincennes reposer la nuit; l'endemain se parti de la royne sa femme en +souspirs et en larmes, laquelle il ne vit oncques puis. + + Note 595: Je remarque encore ici la concision de notre chroniqueur, + quand il s'agit de l'oriflamme. Le passage de Nangis que Du Cange n'a + pas cité dans sa dix-huitième dissertation sur Joinville est + cependant fort curieux, surtout dans le texte françois qui, comme on + le croit, est également de Nangis. Voici d'abord le latin: «Itaque + martyros... devotissimè... interpellans, vexillum de altario + S. Dyonisii, _ad quod comites Vulcassini spectare dignoscetur_» (ces + termes sont précisément ceux de la lettre patente de Louis-le-Gros, + en 1124) «quem etiam comitatum rex Franciæ debet tenere de dictâ + ecclesiâ in feodum, morem antiquum antecessorum suorum servare + volens, signiferi jure, sicut comites Vulcassini soliti erant + suscipere, suscepit.» Ce passage prouve seulement que les comtes du + Vexin étoient les anciens _porte-oriflammes_, et que le roi, en + devenant comte du Vexin, n'avoit pas répudié le service de ses + prédécesseurs. Mais le texte françois va nous prouver, ou je me + trompe fort, que cet oriflamme n'étoit pas la bannière particulière + de l'abbaye, mais bien celle de la France. Ecoutons: «Et prist... sus + l'autel l'enseigne Saint-Denis, laquelle apartient au comte de + Vesquessin, et laquele conté li rois de France doit tenir en fief de + l'églyse Saint-Denis, aussi come li conte de Vesquessin souloient + faire, qui portoient anciennement _la bannière aus rois de France_, + pour la raison de leur fiè.» Est-ce clair, et contestera-t-on avec Du + Cange le sens de la charte du roy Robert? dira-t-on encore en dépit + du _more antecessorum_ de Louis-le-Gros, que l'oriflamme ne parut + dans les armées du roi de France qu'à compter de la réunion du Vexin + aux domaines particuliers de la couronne? + + +CIV. + +ANNEE 1270. + +_Coment le roy de France se parti du royaume._ + + +Au mois de may en l'an de grace mil deux cens soixante-nuef, se parti le +roy du royaume de France pour aler Oultre-mer. Si s'en ala droit à Clugny +l'abbaye, où il séjourna quatre jours et vint au port d'Aiguemorte où tous +les pélerins devoient assembler. Sitost comme le roy fu là venu, tout le +peuple s'assembla de toutes pars, de barons, de chevaliers et d'autre menu +peuple grant foison. Et pour ce que le port ne povoit pas prendre si grant +nombre de gent, les barons et les plus nobles hommes tournèrent aux cités +d'entour et aux bonnes villes, et sejournèrent tant que les naves furent +garnies de vitaille et de armeures. + +Si comme il estoient à séjour, il avint que trop grant forsénerie mut entre +les Provenciaux et ceux de Catheloingne, et mut pour poi d'occasion. Si +s'entrecoururent sus des espées, de coutiaux et de haches. Quant François +virent Provenciaux assaillir, si se férirent en la meslée et chacièrent +Catheloins jusques dedens les nefs, et estoient si eschaufés de couroux +qu'il se férirent en la mer jusques au col pour eux occire. Né nul puissant +homme n'estoit ilec qui la forsénerie de celle gent péust départir. + +En celle meslée furent bien occis cent hommes, sans ceux qui furent noiés. +Le roy qui tenoit feste et court plenière à Saint-Gile le jour de +Pentecouste, oï la nouvelle, si vint hastivement celle part, et enquist par +qui ce fait estoit encommencié; tantost qu'il sot la vérité, il commanda +que ceux qui l'avoient commencié fussent punis. + + +CV. + +ANNEE 1270. + +_Coment le roy entra en mer._ + + +Quant la navie le roy fu toute preste, si entra en la nef, et furent avec +luy ses deux fils; et les autres entrèrent chascun en sa nef. Les mariniers +drecièrent leur voiles pour ce que le vent estoit bon, et si se mistrent à +la voie, et singlèrent paisiblement jusques au vendredi entour mie nuit que +le vent troubla la mer, et fist lever grans ondes et grans tourbeillons qui +hurtèrent aux nefs si forment qu'il les fist départir çà et là . Le roy +demanda aux maistres notonniers coment ce estoit que la mer estoit si +engroissie? et il respondirent: «Sire, nous sommes entrés en la Mer du Lion +qui est par coustume orgueilleuse et plaine de tempeste; et pour ce elle +est nommée la Mer du Lyon, et la redoubtons plus que nul autre mer.» Tant +singlèrent et tant nagièrent qu'il passèrent la Mer du Lion en moult grant +doubte, et entrèrent en une autre partie de mer que il trouvèrent plus +débonnaire; et singlèrent jusques vers le dimenche paisiblement. Mais vers +l'ajourner, le tourment[596] fu greigneur que devant, et se doubtèrent +moult. Sitost comme il fu adjourné, le roy fist chanter quatre messes sans +sacrer[597]: l'une fu du Saint-Esperit, l'autre de Nostre-Dame, la tierce +des angles et la quarte des morts. Mais poi en y avoit qui se peussent +soustenir, tant estoit la nef souvent hurtée des ondes de mer. + + Note 596: _Le tourment._ La tourmente. + + Note 597: _Sacrer._ Consacrer. «Sine celebratione.» Nangis. + +Assez tost après, la mer se commença à acoisier: lors alèrent disner, et +cuidèrent trouver les iaues douces, mais elles furent corrompues pour la +tempeste, dont moult de gent et de chevaux moururent. Avoec ce il estoient +moult esbahis de ce que il ne venoient à port, et que il ne prenoient terre +vers Castel-Castre[598] en Sardaigne où il devoient tous arriver et atendre +l'un l'autre. Messire Phelippe l'ainsné fils du roy, en autele doubte comme +il estoient, envoya une galie à son père pour savoir la vérité de la chose: +car il luy estoit avis que les mariniers de sa nef singloient en doubtance, +et pour ceste chose furent mandés les grans maistres des nés devant le roy. + + Note 598: _Castel-Castre._ Ce devroit être _Castel-Sardo_. Mais + Nangis écrit _Callaricanum portum_, c'est-à -dire Cagliari, à l'autre + extrémité de la Sardaigne. + + +CVI. + +ANNEE 1270. + +_Coment le roy ot doubtance des maistres mariniers._ + + +L'en demanda aux mariniers combien il avoit jusques au port de Castel +Castre, et combien il estoient près de rivage? Les mariniers respondirent +paroles doubtables, et distrent que il estoient près de terre, mais +certains n'estoient mie de combien. Lors firent aporter mapemonde devant le +roy, et luy monstrèrent le siège du port de Castel-Castre, et combien il +estoient près du rivage. Grant souspeçon et grant murmure fu esmeu contre +les mariniers, car aucuns disoient que l'en deust estre du port +d'Aiguemorte au Castel-Castre dedens quatre jours. Avec tout ce, l'en +disoit que le fils Guillaume Bonebel, qui estoit l'un des maistres +mariniers, s'estoit des autres parti, quant la tempeste estoit en mer, à +toute une galie vers la terre de Barbarie. Mais la souspeçon fu à tort et +sans raison si comme il fu puis apparoissant. + + +CVII. + +ANNEE 1270. + +_Coment les mariniers vindrent au Castel-Castre._ + + +Quant il orent parlé ensemble et monstré au roy le siège du Castel-Castre, +si s'accordèrent qu'il ne singlassent plus, et qu'il laissassent les nés +flotter toute la nuit, mais que ce fust jusques à l'aprochier du rivage, +qu'il ne frotassent à la terre né ne hurtassent aux roches. Quant ce vint +au matin, il virent la terre de Sardaigne, mais le port estoit loing plus +de quarante milles. Tant cheminèrent parmi la mer qu'il furent près du port +à dix milles, et cuidèrent tantost arriver, mais le vent leur fu contraire, +si qu'il ne porent approchier du port toute celle journée. Lors jectèrent +leur ancres et firent port au mieux qu'il porent. + +Quant il furent arrivés, il envoièrent une barge droit à une abbaye qui +estoit près du port, où il prindrent des iaues douces et des herbes +nouvelles, pour reconforter les malades qui grant mestier en avoient. +L'endemain au matin, les mariniers vouloient drécier leur voiles, mais le +vent se tourna contre eux. Quant il virent qu'il ne porent prendre port +pour le vent, si envoièrent une barge à Castel-Castre pour avoir nouvelles +viandes. Si trouvèrent ceux de la ville moult rebelles et si contraires que +à paines leur vouldrent-il donner des iaues douces, et vin et viandes pour +argent; la raison pourquoy il le firent si estoit pour ce qu'il cuidièrent +tous estre pris; et, pour la doubtance de ce, il portèrent tous leur biens +en repostailles[599]. + + Note 599: _En repostailles._ En cachettes. + +Le roy entendi qu'il ne recevoient pas sa gent liement; si leur envoia un +chevalier, et manda au chastellain que les malades de son ost poussent +prendre récréation au chastel, et que il fissent marchié souffisant de leur +viandes. Ceux de la ville respondirent qu'il vouloient bien que leur +malades eussent récréation en leur chastel, non pas dedens la ville mais +dehors, car dedens le chastel ne laisseroient-il nul homme demeurer pour +les Puisains[600] de qui il est tenu. + + Note 600: _Puisains._ Pisans. + +Quant le roy sot leur reponse, si commanda que les malades fussent portés +au chastel, povres et riches; desquels pluseurs moururent en la voie. Les +autres furent hebergiés en la maison des Frères Meneurs qui demeuroient au +dehors du chastel; et les autres hebergiés en maisons de terre et de boe, +où leur capres et leur asnes gisoient: et si estoient les maisons du +chastel bonnes et belles et deffensables. Poi y trouvèrent François de +vitaille, et ce qu'il y trouvèrent leur fu chier vendu: la poule qui +n'estoit vendu que quatre genevois, leur fu vendue deux sous et les autres +viandes montèrent si haut que à paine y povoit-on avenir, et les +tournois[601] qui estoient prins pour dix-huit Genevois, ne voudrent +prendre que pour tournois[602]. + + Note 601: _Les tournois._ Il faudroit _les douze tournois_. + + Note 602: _Tournois._ Il faudroit _Genevois_. Au reste, voici le + texte latin de Nangis: «Plus etiam faciebant, quia duodecim + uronenses prius decem et octo Januenses valebant, et tunc nolebant + recipere pro Januensibus nisi denarios Turonenses.» Du Cange a, dans + son Glossaire, omis le mot _Januensis_, et les éditeurs de la + nouvelle édition ont seulement mentionné _Januinus_, qui se trouvoit + dans une citation du mot _Bruneti_, de Du Cange. Les _Genevois_ + étoient de petites pièces de cuivre, précédemment appelées _Bruns_ ou + _Brunets_. + +Le roy sot coment la besoigne aloit, si leur envoia le mareschal de l'ost +pour eux monstrer qu'il fussent plus courtois à sa gent. Il respondirent +plus par paour que par amour que il feroient la volenté le roy, et que le +chastel estoit en son commandement, et que il y venist demourer s'il luy +plaisoit; mais[603] que les Genevois qui estoient mariniers le roy ne +venissent point dedens le chastel pour ce qu'il estoient anemis aux Puisans +leur maistres. Le mareschal respondi que le roy n'avoit que faire de leur +chastel, né de leur forteresses, fors tant seulement que les malades de son +ost fussent courtoisement traitiés, et que les viandes leur fussent données +à certain pris et raisonnable. Il ottroièrent tout, mais poi ou noient en +firent, fors tant seulement de pain et de vin qu'il abandonnèrent plus +largement. Pour laquelle chose François furent moult courouciés, et +distrent au roy qu'il vouloient le chastel destruire, mais il ne s'y voult +accorder; ainsois respondi qu'il n'estoient point partis de France pour +combattre aux crestiens. + + Note 603: _Mais._ Pourvu. + + +CVIII. + +ANNEE 1270. + +_Coment le roy attendoit sa gent au port de mer._ + +Si comme le roy attendoit sa gent au port de Castel-Castre, les autres nefs +qui estoient parties du port de Marseille et d'Aiguemorte vindrent aussi +comme toutes ensemble au port où le roy estoit. Lors s'assemblèrent tous +ensemble les barons, et se conseillèrent quelle part il iroient. Si fu +accordé que il iroient tous à Tunes; car le roy de Tunes avoit aucunes fois +envoié messages au roy de France que il disoit que volentiers se +crestienneroit, mais qu'il eust convenable achoison du faire pour la paour +des Sarrasins. Pour cette espérance s'accordèrent tous d'aler celle part. + +Quant ceux de Castel-Castre virent que le roy se vouloit partir du port, il +présentèrent au roy vingt pipes de vin du meilleur que il eussent; mais le +roy refusa leur présent et la présence de leur personnes; et leur fist dire +qu'il fussent courtois aux malades de son ost, car ce tenoit-il à grant don +et à grant présent. + + +CIX. + +ANNEE 1270. + +_Coment le roy se parti de Castel-Castre._ + + +Les mariniers drecièrent leur voiles au vent qui leur fu assez débonnaire, +et se partirent de Castel-Castre, et vindrent le jour de la saint Arnoul au +port de Tunes qui est dessous Carthage. Tantost le roy envoia l'amiraut de +la mer devant, pour enquerre et pour cherchier s'il avoit nul empeschement +au port pour prendre terre, et qu'il sceussent à dire des nefs, à qui il +estoient et quels gens il avoit dedens. L'amiraut ala celle part, et trouva +deux naves toutes vuides qui estoient aux Sarrasins de Tunes, et les autres +estoient aux marchéans. Il prist tout et mist en sa seigneurie; et puis +descendi à terre et manda au roy ce qu'il avoit trouvé et que il luy +envoiast aide. Le maistre des arbalestriers ala celle part de par le roy et +rapporta nouvelles que l'amiraut avoit pris terre. + +Le roy né les barons ne prisrent point terre celle vesprée; dont il furent +mal advisés, car Sarrasins qui la nouvelle sorent vindrent au matin à pié +et à cheval avironner le port de toutes pars. Mais la galie le roy où il +avoit grant foison de gens d'armes se férirent au port et prisrent terre en +la place même où l'amiraut avoit esté. Les Sarrasins furent espoentés de ce +que il prisrent terre; si reculèrent en un anglet et une ille petite, né +n'osèrent plus avant venir; et les François se mistrent hors et entrèrent +en une ille qui tenoit deux milles de long; et commencièrent les souldoiers +à querre iaues douces. Tant alèrent cerchant qu'il en trouvèrent, et +Sarrasins qui les espioient leur coururent sus et en occistrent jusqu'à +dix; les autres furent rescous des François, et Sarrasins s'en fouirent qui +ne les osèrent attendre. La nuit se reposèrent jusques au matin que +François apperceurent une tour qui estoit près de l'isle; celle part +vindrent et assaillirent la tour. Cils qui la devoient deffendre se +tournèrent en fuie, et François entrèrent ens, et mistrent à mort ceux +qu'il y trouvèrent. Si comme Sarrasins s'enfuioient, si encontrèrent un +amiraut qui leur venoit en aide, si retournèrent vers les François qui les +chaçoient, et les firent tant reculer qu'il se boutèrent en la tour. + +Quant il les orent enclos en la tour, si prisrent feu et vouloient ardoir +ceux qui dedens estoient, quant le maistre des arbalestriers vint à tout +grant gent, si commença l'estour et se mellèrent ensemble. Les Sarrasins ne +porent durer, si s'en tournèrent à Carthage. L'endemain, François +s'armèrent et vindrent à bataille ordennée vers la tour, et passèrent +oultre droit à Carthage, et se logèrent en une grant plaine où il avoit +grant plenté de puis dont il arrousoient leur courtils[604], quant le temps +estoit trop sec. + + Note 604: _Courtils._ Jardins. + + +CX. + +ANNEE 1270. + +_Coment Carthage fu prise par le conseil aux mariniers._ + + +Quant les barons furent logiés ès plains dessous Carthage, les mariniers +vindrent au roy et luy distrent qu'il luy rendroient Carthage se il leur +voulloit donner aide; et il leur bailla cinq cens sergens à pié et quatre +batailles de chevaliers. Après ce que le roy ot envoié en Carthage, ne +demoura guaires que Sarrasins vindrent paleter en l'ost, et assaillir de +loing, et commencièrent à traire et à lancier. Quant le mareschal de l'ost +vit cest assaut, si commanda que tous fussent armés, et issi à bataille +ordenée, et chevaucha tant qu'il se mist entre Carthage et les Sarrasins +qui paletoient[605]. + + Note 605: _Paleter._ Je crois que ce mot se disoit spécialement de + l'action de lancer des frondes, _fronder_. Mais il s'est dit aussi + par extension pour lancer des flèches. + +Si comme Sarrasins paletoient sans approchier, les mariniers assaillirent +le chastel et montèrent aux murs à eschieles de cordes tenans à bons +crochez de fer, et entrèrent dedens, et prisrent quanqu'il trouvèrent; né +ne perdirent les mariniers que un des leurs qui fu occis d'un dart: et +tantost qu'il furent dedens, il mistrent leur bannière par dessus les murs. +Quant le roy et sa gent virent Carthage pris, si alèrent au devant des +Sarrasins qui s'en fuioient de Carthage et en occirent une partie; les +autres se mistrent ès cavernes pour cuidier leurs vies sauver et garantir; +mais l'en houta le feu dedens, si que il furent tous mors et estains. + +En celle guerre furent occis trois cens Sarrasins, sans ceux qui moururent +ès cavernes; et nonpourquant pluseurs en eschapèrent qui emmenèrent la +proie du chastel qui moult bien leur eust été rescousse, mais il +n'osèrent[606] passer la bannière au mareschal. + + Note 606: _Il n'osèrent._ C'est-à -dire: Les gens de l'armée croisée + n'osèrent courir après eux au-delà de la bannière du marechal. Nangis + dit: «Et les virent bien François; mais il ne se murent: car il + estoit deffendus que nus ne meust hors de l'eschiele sé ele ne + couroit toute, et sé il le faisoit, nus de la seue né d'autre ne le + secourroit.» + + +CXI. + +ANNEE 1270. + +_De la samblance de Carthage._ + + +Quant Carthage fu pris, le roy commanda que on getast hors toutes les +charoingnes des mors, et que il fust mundifié[607] de toutes ordures; après +ce, que les malades et les autres fussent portés celle part pour eux +reposer. Dedens la ville fu trouvé assez orge, mais autres biens y +trouva-l'en petit, car quant il sorent la venue le roy, il envoièrent tout +à Tunes et femmes et enfans. + + Note 607: _Mundifié._ Purifié. + +Pour ce que aucunes escriptures font mencion de Carthage, nous dirons la +grant auctorité et la grant noblesce où elle fu jadis. Carthage qui est +maintenant ramenée à la semblance d'un petit chastel, fu anciennement une +noble cité que la royne Dido fonda, et estoit la roial cité et la +maistresse de toute Auffrique. Et furent ceux de la cité jadis de si grant +puissance, qu'il desconfirent par maintes fois les Romains et assirent par +leur force. En la fin avint que les Romains les conquistrent; mais ce ne fu +point sans grant travail; car il y mistrent quarante ans sans cesser, et +moult y ot espandu grant foison de sang; avec tout ce ne la porent-il avoir +à force, mais par cautele et par barat. + + +CXII. + +ANNEE 1270. + +_Coment Sarrasins paletèrent contre François._ + + +Quant Sarrasins qui avoient paleté aux François pour rescoure la proie +virent que Carthage fu pris, si s'en retournèrent; l'endemain espièrent que +François estoient au disner, si leur coururent sus si asprement que il +convint que les crestiens s'alassent armer. Quant les Sarrasins les virent +venir, si tournèrent en fuie. En celle journée meisme vindrent au roy deux +chevaliers crestiens, nés de Catheloigne, de par le roy de Tunes, et luy +distrent que s'il venoit à Tunes pour la cité assegier, il feroit occire +tous les crestiens qui estoient en sa terre: le roy respondit que tant plus +feroit-il de mal aux crestiens, et plus luy en voudroit[608]. + + Note 608: Cette réponse du roi n'est pas dans Nangis. + + +CXIII. + +ANNEE 1270. + +_Coment le bouteillier de France fu assailli de Sarrasins._ + + +Une fois avint que le conte d'Eu et messire Jehan d'Acre firent le guet par +nuit; si advint que trois chevaliers Sarrasins vindrent à messire Jehan, et +luy distrent qu'il vouloient estre crestiens; et en signe de paix misrent +les mains sus la teste et puis vindrent baisier les mains à ceux qui +illecques estoient en signe d'amour et de subjection; et se rendirent à +messire Jehan d'Acre. Et il les fist mener à sa tente, et demoura à son +guet: après tantost, cent autres vindrent à luy qui estoient Sarrasins, et +jectèrent leur lances jus et firent ainsi comme les autres et requistrent +baptême hastivement. Ainsi comme le bouteillier et sa gent entendoient aux +Sarrasins, se férirent ensemble, les lances droites, tout plein d'autres +Sarrasins en l'ost au bouteillier, si que il les reculèrent et firent +fouir. Lors commencièrent à crier aux armes, si que l'on fu tout esmeu; +mais ainsois qu'il feussent armés, les Sarrasins occistrent soixante +sergens, que à pié que à cheval, et puis s'enfouirent. + +Quant le bouteillier ot fait son guet, il retourna à sa tente et araisonna +moult cruelment les Sarrasins et les reprist de traïson. Desquels l'un qui +ressembloit le greigneur maistre commença à plourer et soi à excuser. Ce +que le Sarrasin disoit entendi le bouteillier par un frère Prescheur qui +entendoit sarrasin. Et quant le bouteillier le vit si forment plourer, si +en ot moult grant pitié, et luy dist qu'il ne se doubtast, car puisqu'il +estoit venu en la fiance aux crestiens il trouveroit foy. «Sire,» dist le +Sarrasin, «je say bien que vous m'avez souspeçonneux de ce fait, jasoit ce +que je n'y aie coupe. Sachiés certainement que ce m'a fait un chevalier qui +me het pour moy grever. Nous sommes deux des greigneurs souldoiers au roy +de Tunes, et avons chascun dessoubs nous deux mille et cinq cens +chevaliers; et mon compaingnon qui a envie sur moy s'aperceut que je me +voulloie mettre en vostre garde de mon gré, si procura cest assaut que vous +avez eu, pour moy empeschier envers vous: et si say bien que l'un de mes +chevaliers fu en celle bataille; et que vous puissiez savoir que je vous di +voir, laissiez aler de mes compaingnons à mes gens qui vous amenront +vitaille, et vous seront en aide tant comme il pourront.» Quant le +bouteillier ot entendu le Sarrasin, si dist au roy ce que le Sarrasin luy +avoit conté; et le roy commanda que on le laissast aler, si pourroit-on +veoir leur loiauté[609]. + + Note 609: Nangis ajoute que le roi ne prit aucunement le change sur + la perfidie des Sarrasins, et qu'en effet ils ne revinrent pas le + lendemain. + + +CXIV. + +ANNEE 1270. + +_Coment l'ost fu fermé de bons fossés._ + + +Le roy fist faire fossés entour son ost pour les Sarrasins lui trop souvent +les venoient assaillir, et se fist bien fermer et enclorre que il ne porent +approuchier de son ost: et se tindrent le roy et les barons d'aler à Tunes +pour ce qu'il attendoient le roy de Secile qui leur avoit mandé qu'il leur +vendroit aidier prochainement. Quant les Sarrasins apperceurent que les +François faisoient fossés entour leur ost, si s'assemblèrent de toutes pars +et furent tant que à paines povoient-il estre nombrés; et manda le roy de +Tunes bataille. L'endemain par matin Sarrasins chevauchièrent à bataille +ordennée, et s'espandirent jusques au rivage de mer où les nefs estoient, +et firent semblant de tout enclorre. + +Quant François les virent venir, si s'armèrent hastivement et issirent de +leur tentes à bannière desploiée. Le conte d'Artois et sa bataille ala +devers la mer si avant qu'il enclost une bataille de Sarrasins. Pierre le +Chambellant tourna celle part, et les enclost d'autre part si que les +autres Sarrasins ne leur porent aidier. Si commença l'assaut merveilleux +des deux parties, et lancièrent les uns aux autres. Sarrasins virent bien +qu'il estoient en péril; si tournèrent en fuie, mais ainsois qu'il s'en +fouissent, en fu occis la greigneur partie. En ce poignéis fu occis le +chastelain de Biaucaire et messire Jehan de Roseillières. + +Le roy fist retourner son ost aux tentes et aux paveillons, car il n'ot pas +conseil d'aler plus avant jusques à tant que le roy de Secile fust venu. +L'endemain pou ou néant furent veus Sarrasins pour ce qu'il firent feste de +leur sabbat. Le mardi ensuivant vint en l'ost messire Olivier de Termes, et +apporta certaines nouvelles que le roy de Secile seroit dedens trois jours +au port de Tunes. Lors avint que Jehan Tritan conte de Nevers chéy en une +maladie; porté fu en sa nef, si mourut tantost. Et le jeudi après mourut le +légat et moult d'autres bonnes gens moururent de diverses maladies, pour le +mauvais air dont il estoient avironnés, et par défaut de bonnes iaues. Le +roy ot un flux de ventre premièrement, et puis le prist une fièvre ague +dont il acoucha du tout au lit, et senti bien qu'il devoit paier le +treu[610] de nature. Lors appella Phelippe son fils, et luy commanda qu'il +gardast chièrement les enseignemens qui s'ensuivent que le bon roy avoit +escript de sa main. + + Note 610: _Treu._ Tribut. + + +CXV. + +ANNEE 1270. + +_Coment le roy endoctrina Phelippe son chier fils._ + + +«Chier Fils, la première chose que je te enseigne si est que tu metes tout +ton cuer en amer Dieu, car sans ce nul ne peut estre sauvé. Garde toy de +faire pechié: avant, devroies souffrir toutes manières de tourmens que +faire péchié mortel. Sé il te vient aucune adversité ou aucun tourment, +reçoi-le en bonne patience, et en rends graces à Nostre-Seigneur; et dois +penser que tu l'as desservi. Et sé Dieu te donne habundance de bien si l'en +mercie humblement. Confesse toy souvent, et eslis confesseur qui soit +preud'homme, qui te sache enseigner que tu dois faire et de quoy tu te dois +garder. Le service de sainte églyse écoute dévotement. Chier Fils, aies le +cuer piteux et doux aux povres gens, et les conforte et les aide. Fais les +bonnes coustumes garder de ton royaume, et les mauvaises abaisses. Ne +convoite point sur ton peuple toultes né tailles, sé ce n'est pour trop +grant besoing.» + +«Sé tu as aucune pensée pesant au cuer di la à ton confesseur ou à aucun +preud'homme qui sache garder ton secret, si pourras porter plus légièrement +la pensée de ton cuer. Garde que cil de ton hostel soient preud'ommes et +loiaux, et te souviegne de l'escripture qui dit: _Elige viros timentes +Deum, in quibus sit justicia et qui oderint avariciam_; c'est-à -dire: _Aime +gent qui doubtent Dieu et qui font droite justice, et qui héent avarice_; +et tu profiteras et garderas bien ton royaume. Ne sueffre point que +villenie soit dicte devant toy de Dieu. En justice tenir soies roide et +loiaux envers ton peuple et envers ta gent sans tourner né çà né là .» + +«Sé aucun a entrepris querele contre toy pour aucune injure ou aucun tort +que il luy soit avis que tu luy faces, allegue contre toy tant que la +vérité soit sceue, et commande à tes juges que tu ne soies de riens +soustenu plus que un autre. Sé tu tiens riens de l'autrui, rens le tantost +et sans demeure. A ce dois-tu mettre toute t'entente, coment tes gens et +ton peuple puissent vivre en paix et droiture; meismement[611] les bonnes +villes et les bonnes cités de ton royaume, et les garde en l'estat et en la +franchise où tes devanciers les ont gardées; car par la force de tes bonnes +villes et de tes bonnes cités doubteront les puissans hommes à mesprendre +envers toy.» + + Note 611: _Meismement._ Surtout. + +«Il me souvient moult bien de Paris et des bonnes villes de mon royaume qui +me aidèrent contre les barons quant je fu nouvellement couronné. Aime et +honnoure saincte Églyse. Les bénéfices de saincte Églyse donne à bonnes +personnes qui soient de bonne vie et de necte, et si les donne par le +conseil des bonnes gens. Garde-toy de mouvoir guerre contre nul homme +crestien, s'il ne t'a trop forment mesfait, et s'il te requiert mercy tu +luy dois pardonner et prendre amende si souffisant que Dieu t'en sache gré. +Soies, biaux doux fils, diligent d'avoir bons baillis, et enquier souvent +de leur fais, et coment il se contiennent en leur offices. De ceux de ton +hostel enquier plus souvent que de nuls autres s'il sont convoiteux ou +bobanciers oultre mesure; car, selonc nature, les membres sont volentiers +de la nature du chief; c'est assavoir quant le sire est sage et bien +ordenné, tous ceux de son hostel y prennent garde et exemple et en valent +mieux. Travaille toy, biaux fils, que villain serement soient osté de ta +terre, et especiaument tiens en grant vilté Juis et toute manière de gens +qui sont contre la foy.» + +«Prens toy garde que les despens de ton hostel soient raisonnables et à +mesure. En la fin, très dous fils, je te pri que tu faces secourre m'ame en +messes et en oroisons. Je te doins toutes les benéiçons que bon père peut +donner à fils; et la benéiçon Nostre-Seigneur te soit en aide et te doint +grace de faire sa volenté!» + + +CXVI. + +ANNEE 1270. + +_Coment le saint roy mourut._ + + +Après ce que le roy ot enseignié ses commandemens à Phelippe son fils, la +maladie le commença forment à grever. Si commanda que l'en luy donnast les +sacremens de saincte églyse, tandis comme il estoit en bon mémoire, et à +chascun vers du psautier que l'en disoit, il respondoit et disoit le sien +selon son povoir. Moult se demenoit le roy qui pourroit preschier la foy +crestienne en Tunes, et disoit que bien le pourroit faire frère Andri de +Longjumel, pour ce que il savoit une partie du langage de Tunes: car +aucunes fois avoit iceluy frère Andri preeschié à Tunes par le commandement +le roy de Tunes, qui moult l'amoit. Si comme la parole aloit défaillant au +bon roy, il ne finoit de appeller les sains à qui il avoit dévocion, si +comme saint Denys en France, et disoit une oroison qui est dite à la feste +Saint-Denys: _Tribue nobis, quesumus, Domine, prospera mundi despicere et +nulla ejus adversa formidare._ Et puis si disoit une autre oroison de saint +Jaque l'apostre: _Esto, Domine, plebis tue sanctificator et custos._ Quant +le roy senti l'eure de la mort, il se fist couchier en un lit tout couvert +de cendre, et mist ses mains sus sa poitrine en regardant vers le ciel, et +rendi l'esperit à Nostre-Seigneur en celle heure meisme que Nostre-Seigneur +mourut en la croix pour le salut des ames. + +Précieuse chose est et digne d'avoir en remembrance le trespassement de tel +prince; spéciaument ceux du royaume de France. Car maintes bonnes coustumes +y establi en son temps. Il abati en sa terre le champ de bataille, pour ce +qu'il avenoit souvent que quant un contens estoit meu entre un povre homme +et un riche, où il convenoit avoir gage de bataille, le riche homme donnoit +tant que tous les champions estoient de sa partie, et le povre homme ne +trouvoit qui luy voulsist aidier; si perdoit son corps ou son héritage. +Maintes autres bonnes coustumes adreça et aleva parmi le royaume de France. +Et aussi voult et commanda que tous marchéans forains et qui d'estranges +terres vendroient, que sitost comme il auroient leur marchéandise vendue +que tantost feussent paiés et délivrés sans arrest. Pour la franchise qu'il +y trouvèrent, les marchéans commencèrent à venir de toutes pars, pourquoy +le royaume fu en meilleur estat qu'il n'avoit esté au temps de ses +devanciers. L'endemain de la feste saint Barthelemi trespassa de ce siècle +saint-Loys, en l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur mil deux cens soixante +et dix. Et furent ses ossemens aportés en France à Saint-Denys où il avoit +esleu sa sépulture. En la place où il fu enterré, et en pluseurs autres, +nostre sire le tout puissant fist moult de biaux miracles et de grans, par +les fais et les mérites du bon roy. + + +_Cy fine l'ystoire saint Loys._ + + + * * * * * + +J'ai donné la vie de saint Louis telle qu'on la retrouve dans le plus grand +nombre des manuscrits, avec l'addition des morceaux inédits renfermés dans +l'exemplaire de Charles V, n° 8395. + +Cependant plusieurs leçons et des plus anciennes, après avoir suivi +religieusement le texte des _Grandes Chroniques_ jusqu'à la fin du règne de +Philippe-Auguste, s'en écartent à compter de là ; soit parce que la vie de +saint Louis n'avoit pas encore été ajoutée de leur temps, soit parce qu'ils +n'en avoient pas encore connoissance. Deux narrations, toutes deux plus +concises et moins exactes, sont conservées aujourd'hui, l'une sous le +n° 8396-2, l'autre sous le n° 8299. Cette dernière est presque uniquement +traduite de l'_Histoire générale_ de Guillaume de Nangis. Dans le but de +donner une édition complète de la _Chronique de Saint-Denis_ et de ses +principales variantes, je vais rapidement indiquer les endroits qui, ne se +trouvant pas dans la bonne leçon, peuvent cependant répandre sur le règne +de saint Louis quelques nouvelles lueurs. + +Les Gestes du n° 8396 sont divisés en vingt-neuf alinéas ou paragraphes; +mais au XIIème est racontée la mort de saint Louis; les autres sont +consacrés à Charles d'Anjou. + +Le IIeme nomme tous les enfans de saint Louis et de Marguerite «qui +longuement fu sans enfans avoir». 1° Une fille (Isabelle) qui épousa le roi +de Navarre, Thibaut V; 2° un fils mort jeune et enseveli à Roiaumont; +3° Philippe, qui succéda au trône; 4° Jehan, surnommé _Tritrem_ ou Tristan, +comte de Nevers, mort à Carthage; 5° Pierre, comte d'Alençon, marié à la +fille du comte de Blois; 6° Robert, comte de Clermont en Beauvoisis, marié +à la fille du seigneur de Bourbon; 7° Blanche, mariée au fils du roi +d'Espagne (Ferdinand de Castille); 8° Marguerite, mariée au duc Jean de +Brabant; 9° Agnès, mariée au duc Robert de Bourgogne. + +Le IIIème paragraphe contient la lettre du grand-maître des Templiers, ou +plutôt d'un chevalier de l'ordre Teutonique au Roi, sur les Tartares; elle +ajoute quelque chose au texte de notre chapitre XXXII: «A son très haut +seigneur, Loys, par la grace de Dieu roy de France, Ponces de Aubon, mestre +de la chevalerie du Temple de France, salus et appareilliés à faire vostre +volonté.... Les nouvelles des Tartarins, si comme nous les avons oïes de +nos frères de Poulaine qui sont venus au chapitre. Nous faisons savoir à +vostre hautesse que Tartarins ont la terre qui fu le duc Henri de Poulaine +destruite et escillie, et celuy meisme avec moult de barons et six de nos +frères et quatre chevaliers et deux sergens et cinq cens de nos hommes ont +mort. Et trois de nos frères que bien congnoissons eschappèrent. Derechief +toute la terre de Hongrie et de Baiesne (Bosnie) ont dégastée. Derechief il +ont fait troit os: si les ont desparties: dont l'une est en Hongrie, +l'autre en Baiesnie et l'autre en Osteriche. Et si ont destruit deux des +meilleurs tours et trois villes que nous avions en Poulaine et quanques +nous avions en Boesnie et en Moravie del tout en tout il ont destruit. Et +cele meisme chose doutons-nous que ne viegne ès parties d'Alemaigne... Et +sachiés qu'il n'espargnent nuluy; mais il tuent tous, povres et riches et +petits et grands, fors que beles femes pour faire lor volonté d'elles, et +quant il ont fait lor volonté d'elles il les ocient, pour ce qu'elles ne +puissent riens dire de l'estat de leur ost. Et s'aucuns messagiers si est +envoiés, les primerains de l'ost les prennent et li bendent les yeux et le +mainent à lor seignour qui doit estre, si comme il dient, sire de tout le +monde... Il menjuent de toutes chars fors que de chars de porc... Et sé +aucuns d'eux muert, si l'ardent. Et sé aucuns d'eux est pris, jà puis ne +mengera, ains se laist morir de fain. Il n'ont nules armeures de fer né +cure n'en ont né nules n'en retiennent, mais il ont armeures de cuir +boilli.... Et sachiés que lor ost est si grans, qu'il tient bien dix-huit +lieues de lonc et douze de lé. Il chevauchent tant en une journée comme il +a de Paris à Chartres la cité.» + +Le paragraphe V. nomme le chef des pastoureaux _Rogier_. «Et establi cil +Rogier que chascune dizaine auroit son maistre et sa bannière.» + +Paragraphe VI. «L'an 1252 comença la guerre en Hainaut entre monseigneur +Karlon, conte d'Anjou et de Provience, encontre Jehan d'Avesnes. Parquoi +Piquardie et tout le païs de Hainaut et de Flandres fu moult _aescheris_.» +(Appauvri, affoibli.) + +Paragraphe IX. «Sachiés que tant comme il (saint Louis) vesqui ne voult +souffrir que batailles fussent faites de champions né de chevaliers au +royaume de France, pour meurtre, né pour traïson, né pour héritage, né pour +dette; ains faisoit tout faire par enqueste de preudesommes et loiaus à son +essient, et quant il trouvoit le cas de l'une partie mauvais, il le +punissoit selonc droit et selonc raison, comme droit juge sans +espargnier...... Si fonda une communauté de clers escoliers qu'on appelle +_les Bons Enfans_, à Paris, viers Saint-Victor.» + +Paragraphe X. «Au tems de cele grans païs que France estoit, fu envoiés de +la court de Rome un cardonaus.... appelé Simons, né en Brie, et puis fu-il +esleus à estre apostole: cil cardonaus par la volenté du roy Loys et des +barons prescha de la crois d'outre-mer, et prescha mout de fois au jardin le +roy et ailleurs ausinc.» + +Paragraphe XVIII. «Si vous nommerai aucuns de ceux qui alèrent en +Sesile (avec Charles d'Anjou). Premièrement l'évesque Guy d'Aucuerre, qui se +parti... bien garni de bons chevaliers hardis et viguereus et de bons +sergens, et un jone homme, fils au conte de Flandres, et estoit nommés +Robert, et estoit cist Robert avoués de Béthune; et avoit espousé bonne +demoiselle et sage, fille à ce conte Charles. El si ala en ce voiage li +quens de Vendome qui mout estoit bons chevaliers et viguereus de sa main et +bien i paru. Et i ala monseigneur Guy, maréchal de Mirepoix, à grant +compaignie de bons chevaliers.» + +Paragraphe XXI. A l'occasion de la bataille de Benevent: «Et sachiés que +sermonna la gent li évesques d'Aucuerre, qui avoit le pooir l'apostole et +les assost tous... Et condui li mareschaus de Mirepoix la première bataille +qui mout se contint la journée il et sa bataille viguereusement comme +chevalier hardis et plains de grant preuesce.» + + * * * * * + +La leçon du n° 8299 raconte les gestes de saint Louis en quarante-un +paragraphes. Le premier résume avec netteté toutes les actions du roi. + +Au paragrap. XXII, on trouve l'explication plausible de la manière d'agir +du seigneur de la _Roche de Glun_: «Et puis vint li rois, selonc le Rosne, +à la Roche de Glin, et l'assist pour ce que le seigneur du chastel de ceus +qui passoient par le fleuve du Rosne requerroit coustumes mauveses, et sé +il ne voulissent paier, si les despoilloit non duement et sans raison de +tous leurs biens.» + +Le paragrap. XXV, entre dans quelques précieux détails sur les Pastoureaux: +«En l'an 1251, un merveilleus signe et une novelleté qui onques telle +n'avoit esté oye avint au royaume de France. Car aucuns princes de larrons, +pour décevoir les simples... faignoient eux avoir eu l'avision des Angles, +et la benoiste vierge Marie à eux avoir apparu et leur avoir commandé que +il préissent la croix, et des pastouriaux et des plus simples du peuple... +féissent et assemblassent ensi come un ost, à souvenir et secourre à la +Terre Sainte et au roy de France saint Loys. Et de icelle vision icil +larron monstroient la teneur en leur bannière que devant eux porter +faisoient. Car il i avoient fait peindre l'image de Nostre-Dame et des +angles, si comme elle se devoit estre à eux apparue et demonstrée... Et la +royne Blanche... eux ainsi aler souffroit; car elle esperoit à son fils +saint Loys par eux en la Terre sainte avoir secours et passèrent Paris sans +contredit. Adonc come il venissent à Orlians, si se combatirent et firent +meslée aux clers de l'université; puis alèrent à Bourges en Berry, et lors +li maistres d'eux entra à synagogues des Juis et destruist leur livres et +les despoilla de leurs biens, mais comme cil meismes se despartist... ceux +de Bourges, armés et appareilliés, les suirent asprement et occirent leur +maistre avec pluseurs de leur compaignons et en firent grant occision, puis +se esparpillèrent l'un à l'autre là , tant que l'en ne sceut que il +devindrent.» + +Paragraphe XXXVI. «En l'an 1267, à St-Denis en France, fu faite translacion +et transportement des roys de France en un moustier par divers lieus +reposans en sépolture, par saint Loys roy de France et par Mahieu, abbé de +ycelle églyse, et furent adjoins ensemble.» + + +FIN DU QUATRIÈME VOLUME DES GRANDES CHRONIQUES DE FRANCE. + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les grandes chroniques de France (4/6 ), by +Paulin Paris + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES GRANDES CHRONIQUES DE FRANCE *** + +***** This file should be named 36025-0.txt or 36025-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/6/0/2/36025/ + +Produced by Mireille Harmelin, Jean-Pierre Lhomme and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les grandes chroniques de France (4/6 ) + selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis + +Author: Paulin Paris + +Release Date: May 3, 2011 [EBook #36025] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES GRANDES CHRONIQUES DE FRANCE *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Jean-Pierre Lhomme and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + + + + + + +HISTOIRE +DE +FRANCE. + + +PARIS.--IMPRIMERIE DE BÉTHUNE ET PLON, +36, RUE DE VAUGIRARD, 36. + + + +LES +GRANDES CHRONIQUES +DE FRANCE, +selon que elles sont conservées +en l'église de Saint-Denis +en France. + + + +Publiées par M. PAULIN PARIS, de l'Académie royale des Inscriptions et +Belles-Lettres. + + + + +TOME QUATRIÈME. + + +PARIS. +TECHENER, LIBRAIRE, +12, PLACE DU LOUVRE. + +1838. + + + + +CI COMENCE LE PREMIER LIVRE +DES GESTES AU BON +ROY PHELIPPE. + + +I. + +ANNEE 1175. + +_Coment il fu né, et de l'avision son père._ + + +[1]En l'an de l'Incarnation mil cent-soixante-cinq fu né le bon roy +Phelippe, en la onziesme kalende de septembre, à la feste saint Thimotée et +saint Simphorian. (Quant l'enfant fu né,) il fu appelé[2] +Phelippe-Dieudonné par anthonomasie; car le roy Loys son père qui estoit +saint homme et bon crestien avoit receu plusieurs filles de trois femmes +qu'il avoit espousées, n'avoir ne povoit nul hoir masle qui après luy +gouvernast le royaume de France: mais à la parfin le preud'homme et la +noble roine Ale sa femme et tout le clergié et tout le royaume se +convertirent à aumosnes et oroisons. Et le preud'homme qui pas n'avoit +vaine gloire né présumpcion de ses mérites, mais espérance en la +miséricorde de Nostre-Seigneur, requist à Dieu un fils par telles parolles: +«Sire Dieu, je te prie qu'il te souviengne de moy, et que n'entres pas en +jugement contre ton sergent; car nul homme qui vive n'est jugié en ton +regart; mais soies piteux à moy pécheur. Et sé j'ai pechié ainsi comme +autre homme, espargne moy toutevoies, et sé j'ai ricus fait en toute ma vie +qui te plaise, je te pri qu'il ne périsse par mes péchiés. Sire, aies merci +de moy selon ta grant miséricorde et me donne un fils hoir de mon corps, +noble gouverneur du royaume de France, à la confusion de mes ennemis, qu'il +ne me puissent reprouchier et dire: T'espérance si est vaine, tes aumosnes +et tes oroisons sont péries. Mais tu, Sire, selon ta volenté me soies +miséricors, et commande que mon esperit soit en paix receu en la fin de mes +jours.» + + Note 1: À compter d'ici, notre chroniqueur de Saint-Denis reproduit + le texte des _Gesta Philippi-Augusti_ de Rigord. (Voy. _Historiens de + France_, tome XVII, p. 4 et suiv.) + + Note 2: _Il fu appelé_. Il faudroit: _Il doit être appelé_. «Debet + vocari.» + +Telles prières faisoit le roy à nostre Seigneur, tout le clergié et le +peuple du royaume: et nostre Sire qui pas ne refusa ses prières, lui donna +un fils qui eut à nom Phelippe Dieudonné (qu'il fist nourrir sainctement) +et introduire plainement en la foy Jhésu-Crist et ès commandement de +saincte églyse. Et quand il fu en aage convenable il le fist couronner à +Rains à grant sollemnité, et vesqui puis tant qu'il le vit gouverner le +royaume glorieusement, près d'un an avant ce qu'il trespassast. + +Une avision merveilleuse vit le roy en dormant. Celle avision lui +représentoit que Phelippe son fils tenoit un calice d'or en sa main, et en +ce calice qui estoit tout plain de sang humain administroit et donnoit à +boire à tous ses princes et à ses barons, et luy sembloit qu'il buvoient +tous du sang en ce calice que l'enfant tenoit. Le preud'homme céla celle +avision jusques au derrenier de sa vie, n'oncques ne la voult reveler à nul +homme, sé ne fust à Henry, évesque d'Albanne, qui en ce temps estoit légat +en France. Mais avant le conjura de Nostre-Seigneur qu'il téust ceste chose +jusques après sa mort. + +Quant le bon roy fu trespassé, cil Henry révéla l'avision à mains hommes de +religion. Il trespassa de ce siècle, en celle année meisme que son fils fu +couronné, et fu mort en la cité de Paris, si comme nous traiterons cy après +plus plainement; car il nous convient traictier des fais le bon roy +Phelippe selon chascune année (si comme l'istoire l'enseingne.) + + +II. + +ANNEE 1179. + +_Coment son couronnement fu targié pour sa maladie._ + + +Ce sont les fais du roy Phelippe de la première année. En l'an de +l'Incarnation Nostre-Seigneur mil cent soixante-dix-neuf, le roy Loys, qui +estoit jà viel et débrisié comme cellui qui jà avoit près soixante-dix ans +d'aage et sçavoit moult bien que le temps de sa vie ne povoit pas +longuement durer; car il sentoit son corps agregié d'une maladie que les +physiciens appellent paralisie; si assembla grant conseil à Paris de tous +les archevesques et évesques et abbés de son royaume. Quant il furent tous +assemblés, il se leva et entra tout seul en une chapelle pour adourer; car +il avoit de coustume que devant tous ses fais faisoit oroisons à nostre +Seigneur. Quant il eut s'oroison finée, il fist appeller tous ses prélas et +tous ses barons et princes l'un après l'autre, puis leur descouvri son +propos et ce qu'il béoit à faire; que, à la feste de l'Assumption +Nostre-Dame approuchant, vouloit couronner son fils Phelippe à Rains par +leur conseil et par leur volenté. + +Quant les prélas et les princes entendirent la bonne volenté du roy, si +crièrent tous ensemble d'un cuer et d'une volenté: «Ce soit fait.» Atant +feni le conseil si retourna chascun en ses parties. + +Quant la feste de l'Assumpcion fu venue, le roy se traist vers Compiègne et +mena Phelippe son fils avec luy. Là si comme Dieu l'avoit ordené advint la +chose aultrement qu'il ne cuida. Car tandis comme le roy ala séjourner à la +ville, l'enfant ala chacier avec ses veneurs par le congié de son père. +Quant il furent au bois entrés il trouvèrent un sanglier. Les veneurs +descouplèrent les lévriers et coururent parmi la forest qui est parfonde et +soutive[3], huiant et cornant. En pou d'heure furent espars l'un çà l'un là +par diverses voies et par divers sentiers. Entre ces choses Phelippe +l'enfant qui fut monté sur un cheval fort et isnel laissa toute sa +compaingnie, et couru après la beste tout seul moult longuement tant comme +le cheval povoit randonner[4] par une petite sentellette qui n'estoit pas +moult hantée. Quant il eut ainsi passé et chacié par moult longue pièce, il +prist à regarder après luy, et vit le jour qui jà abaissoit et le vespre +qui approuchoit. Et pour ce qu'il se vist seul en la forest qui estoit et +grant et longue, si le print une petite paour, et ce ne fu mie de merveille +à enfant si jeune, et qui point ce n'avoit aprins. Une heure aloit çà, +l'autre là, si comme le cheval le vouloit mener. A la parfin comme il eut +ainsi chevauchié une pièce, escouté et regardé de tous sens s'il verroit +nullui venir, et il n'oy né ne vit nullui qui après lui venist, il fu moult +espoventé; mais toutevoyes à chief de pièce[5] revint à soy meismes: à +grans souspirs et à grans gémissemens fist une croix sur son front, si se +recommanda à Dieu et à la benoicte vierge Marie et à saint Denys qui est +patron et deffendeur des roys et du royaume de France. + + Note 3: _Soutive._ Embarrassée. + + Note 4: _Randoner._ Courre. + + Note 5: _A chief de pièce._ Au bout du conte ou du compte. + +Après ce qu'il eut finée s'oroison, il commença à regarder à destre. Il +vist de loing un villain qui soufloit le feu en une charbonnière. Cil +villain estoit grant et gros et de merveilleuse estature; une grant coignie +tenoit sur son col; si estoit merveilleusement de orrible regardeure, lait +et noir; car il estoit tout soillié de la pouldre et du faisil[6] du +charbon. + + Note 6: Dom Brial explique ce mot par celui de _poussier_. Je pense + qu'il se trompe et que _faisil_ est synonyme de _faix_, charge de + charbon. Rigord dit simplement: «Carbonum nigredine intectum.» + +Quant Phelippe l'enfant appercu celui villain, il conçu une légère paour; +mais toutesfois la surmonta la hardiesce de son cuer. Du villain s'approcha +et le salua moult débonnairement, et quant le villain sot qui il estoit et +pourquoy il venoit, il laissa ce qu'il faisoit et ramena son seigneur par +une adresce[7] à Compiègne. De la paour et du travail qu'il eut en celle +journée, le prist une maladie moult griève, et par celle raison tarda son +couronnement jusques à la feste de Toussains; mais Nostre-Seigneur +Jhésu-Crist, qui oncques ne déguerpi ceus qui ont en luy bonne espérance, +luy donna santé pour ses oroisons et pour les mérites son père, qui par +nuit et par jour prioit à Nostre-Seigneur qu'il luy donnast santé, et par +les oraisons de saincte églyse qui vers Dieu en estoit en moult grant +dévocion. + + Note 7: _Une adresce._ Une route directe ou de traverse. + + +III. + +ANNEE 1180. + +_Coment il fu couronné à Rains à la feste de la Toussains, et fu appelée +Auguste._ + + +Droit à la feste de Toussains fu Phelippe-Auguste couronné à Rains, selon +la manière et la coustume des anciens roys. Là furent présens tous les +prélas et les barons du royaume de France, et son oncle Guillaume +l'archevesque de Rains, prestre et cardinal de Saint-Sabine, qui en ce +temps estoit légat en France. Et fu présent à son couronnement le roy Henry +d'Angleterre, qui à celle journée luy tint d'une part la couronne sur son +chief moult dévotement, par la raison de son hommage et de droicte +subjection, qui avecques les aultres princes et prélas crioit moult +hautement: Vive rois! vive rois![8] Et en ce jour que le roy fu couronné il +avoit quatorze ans d'aage tous parfais, dès la feste saint Timothée et +saint Simphorian, qui jà estoit passée. Si estoit le quinzième an +commencié. + + Note 8: _Vive rois! Vivat rex!_ Je n'ai pas ici suivi l'orthographe + des manuscrits de Charles V, mais celle des manuscrits copiés sous + Philippe de Valois. + +Son père, le bon roy Loys, ne fut pas à Rains au couronnement; car il +estoit jà surpris de paralisie si qu'il ne povoit mais aler né chevauchier. +Nous n'avons pas propos de descrire toutes les choses qu'il fist à +l'encommencement de son règne; car la grandeur de l'euvre et simplesce de +nostre sens et de nostre parole serait trop à charche[9] et à ennuy à ceulx +qui ont acoustumé à oïr choses bien faictes et bien dites et briefment. + + Note 9: _A charche._ Pour _à charge_. «Ne delicatis auditorum auribus + fastidium generaret.» + +Au commencement doneques de son règne, il eut jà paour de Nostre-Seigneur +fermée en son cuer. Pour ce avoit biau commencement d'estre sage; car ainsi +comme dit Salmon: «La paour de Nostre-Seigneur si est le droit commencement +de sapience.» Dont il prioit humblement en ses oroisons qu'il lui daignast +adrecier toutes ses voies et tous ses fais. Il ama justice comme sa propre +mère; il essauça miséricorde par-dessus justice, et tant coment il pot et +dut, il garda tousjours vérité, n'onques de luy ne l'estrangea; et pour ce +qu'il luy plut au commencement de son règne et au temps de son aage et de +sa jeunesce à soy exerciter en ces glorieuses vertus, il avint après, si +comme il doubtoit Dieu, il commanda expressément que tous ceulx de son +hostel et de sa court le craingnissent et doubtassent, si comme toute +créature doit faire. + +Et pour ce qu'il avoit horreur et abominacion sur toutes choses de +gloutonnies et des horribles seremens que ces gloutons jureurs juroient +souvent, et adès font en ces cours et en ces tavernes, il commanda que sé +nul, feust chevalier feust aultre, faisoit nuls tels seremens en sa court, +qu'il feust plungié en fleuve ou en marchois[10]. Expressément commanda que +cet establissement feust gardé et tenu de tous. + + Note 10: _Marchois._ Marais. + +Après ce que le roy fu couronné, il vint à Paris; lors commanda à faire une +besoingne qu'il avoit conceue de long-temps devant en son cuer; car il +avoit oï dire maintes foys aux enfans qui estoient nourris avec luy que les +juifs qui à Paris manoient, prenoient chascun an un crestien le grant +vendredi qui est en la sepmaine peneuse, et le menoient en leurs +croutes[11] soubs terre, et en despit de Nostre-Seigneur qui en ce jour fu +crucifié, le tourmentoient et crucifioient; et au derrenier l'estrangloient +en despit de la foy crestienne, et avoient ceste chose faicte maintes fois +au temps de son père, et avoient esté convaincus du fait et ars. Et en +celle manière fu sainct Richart martirié dont le corps gist à +Saint-Innocent de Champeaux; pourquoy Nostre-Seigneur a puis fait maintes +miracles en l'églyse où le corps de lui repose. + + Note 11: _Croutes._ Grottes. De _crypta_. + +Diligemment fist le roy enquérir sé c'estoit voirs ou non. Il trouva que +c'estoit vérité, si comme renommée le raportoit, et lors commanda que les +juifs feussent prins partout le royaume de France. Prins furent par un +samedi en leurs synagogues en la sixième kalende de mars. Despoillés furent +d'or et d'argent et de robes ainsi comme leur pères anciens despoillèrent +les Egypciens quant il trespassèrent la rouge mer au temps Moyse le +prophète. Et en ce fu senefié la persécution qu'il orent puis quant il +furent tous bannis du royaume de France. + + +IV. + +ANNEE 1180. + +_Coment il deffendi sainte églyse, et puis après coment il dompta ses +barons qui contre luy se révéloient._ + + +Entour un an après le couronnement le roy, avint qu'un tirant qui avoit nom +Hébert de Charenton prist forment à grever les églyses et les abbayes de +Berry, en la conté de Bourges, en toltes et en rapines et en maintes autres +exactions. Quant les clers et les religieux ne porent plus endurer les +griefs qu'il leur faisoit, il en firent au roy complainte par leurs +messages, et luy prièrent moult humblement qu'il leur portast envers luy +guarantie, et les tors fais leur fist amender. Quant le roy eut oï leur +complainte, il fu tout embrasé d'amour et de jalousie pour vengier la honte +de saincte églyse, et se présenta pour escu et pour mire, encontre toutes +persécucions pour sa droiture guarantir. Gens assembla et entra en sa terre +à moult grant force, villes brisa et prist proyes, vigoureusement abati son +orgueil en pou de temps. Celluy vint à ses piés à mercy, et lui requist +pardon de ses mesfais. Et le roy, qui fu misericors, lui pardonna par telle +condicion qu'il jura sur sains à rendre aux églyses et aux religions +quanqu'il leur avoit tollu à l'esgart et à la volenté le roy, et de lors en +avant se garderoit de faire teles violences. + +Ceste première bataille fist le roy Phelippe-Dieudonné en commencement de +son règne en l'aage de quinze ans, et la sacra pour prémices à +Nostre-Seigneur. Faire le devoit, car pour ce fu-il dit Phelippe Dieudonné +que Dieu le donna pour la délivrance et pour la deffense de saincte églyse +et du peuple crestien. + +En celle année meisme qui fu la première de son couronnement, au quinzième +an de son aage troublèrent en telle manière saincte églyse les fils +d'iniquité, c'est à savoir: Robert de Beaujeu et le conte de Chaalons et +aultres qui furent de leur suite contre les Chartres et contre les munimens +royaus dont les roys avoient franchi les églyses, et leur firent mains +griefs et mains dommages. Les clers et les religieux firent savoir ceste +chose au roy en complaignant. + +Quant il sot ceste chose, il fu esmeu et entalenté de la honte vengier. Il +entra en leurs terres, tout destruist et gasta et prist proies; si +vertueusement les refrainst et dompta qu'il les contrainst à rendre aux +églyses tout quanqu'il leur avoient tolu par force, et rendi la paix +temporele aux religieux; à leurs oroisons se offry et se recommanda, puis +s'en parti. A tant bien doit toute saincte églyse pour l'ame de lui prier; +car il fu tousjours champion très-appareillié pour la guarantir et +deffendre. Il confondi et destruist les juifs, qui sont pervers ennemis de +la foy crestienne: il puni et bouta hors de la communaulté de saincte +églyse les hérèses qui mal sentent des articles de la foy crestienne. Pour +lesquelles choses ses bonnes oeuvres sont establies en Nostre-Seigneur, et +doit toute saincte églyse raconter et retraire ses fais et ses dis, pour +exemple donner au monde. + +En cel an meismes advint que l'ennemi de paix qui moult est dolent quant il +voit concorde régner entre les princes, pour ce que la discension de tels +gens amène souvent plus de maux qu'il ne feroit de menu peuple, souffla +l'esprit d'iniquité ès cuers d'aucuns barons de France, et à ce les mena +qu'ils firent conspiration contre luy. Chascun assembla sa force, et entra +en la terre pour tout mettre à destruction. Moult fu le roy de grant ire +embrasé quant il oï ces nouvelles. Son ost assembla isnelement, et mut +puissamment, et si vertueusement les poursuivi que par l'aide de nostre +Sire qui merveilleusement y entra, les mist tous soubs piés et les +contrainst si par force qu'il vindrent à luy tous à mercy, et se mistrent +haut et bas à sa volenté comme ceulx qui estoient coulpables des chiefs +couper selon les loys, pour le crime de conspiracion. Et Nostre-Seigueur +qui bien sait guerredonner à chascun le bien qu'il fait, si que nul bien +trespasse sans guerredon, luy fu escu et deffense en la fraude de ses +ennemis et luy donna fort estrif pour ce qu'il vainquist; car il eut à Dieu +sacré les deux premières batailles qu'il eut faictes au commencement de son +règne, en l'onneur de Dieu et de Nostre-Dame pour saincte églyse guarantir. + + +V. + +ANNEE 1180. + +_Coment il fu de rechief à Saint-Denis et se fist couronner, et du +trespassement son père.--Ce sont les fais du second an._ + + +En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vins, en la quarte kalende de +juing, droitement le jour de l'Ascension, ala le roy à Saint-Denys en +France, et se fist couronner de rechief devant le maistre autel de l'églyse +par le conseil d'aucuns preud'hommes et sages qui environ luy estoient. Le +jour meisme, espousa la noble roine Ysabel, fille Baudouin le comte de +Hainaut et niepce le conte Phelippe de Flandres qui en ce jour porta devant +le roy Joyeuse, l'espée du grant roy Charlemaine, si comme il est droit +acoustumé au couronnement des roys. Mais tandis comme le roy et la royne +estoient les chiefs enclins, à genous devant l'autel, et il entendoient la +bénéiçon des espousailles que Guy l'archevesque de Sens leur faisoit, en la +présence des barons et des prélas qui là estoient, advint une aventure qui +est bien digne de mémoire. + +Tant y eut assemblé de peuple des chastiaux et des villes voisines pour +véoir la feste et la solempnité, et pour véoir le roy et la royne couronner +ensemble que trop y estoitgrant la presse et le tumulte du peuple. Pour +celle noise apaisier, et pour le murmure de la gent refrener se leva un +chevalier de la court du roy qui commença à tournoier parmi l'air une verge +qu'il tenoit en sa main. Ainsi comme il la démenoit despourvuement amont et +aval, il assena quatre des lampes d'utile d'olive qui pendent devant +l'autel, à un seul coup les brisa toutes quatre et respandi l'uille +droitement sur le chief le roy et la royne qui estoient à genoulx. Si ne +doit-on pas cuider que ceste chose avenist d'aventure; mais ainsi comme par +divine ordonnance en signe de plenté des dons du saint Esperit qui lui fu +d'amont transmis, à espandre et à mouteploier la gloire de son nom et la +renommée de ses fais par toutes terres. Dont il sembla assez proprement que +la parole que Salmon dist ès cantiques feust dicte pour luy, ainsi comme +s'il voulsist dire: «La gloire et la renommée et la sapience de ton nom +sera espandue de l'une mer jusqu'à l'autre.» Car par uille nous sont ces +trois choses signefiées: renommée, gloire et sapience. Et de ces trois +graces fut-il enluminé en toute sa vie; car il fu renommé par victoires, +glorieux en ses fais, sage en ce qu'il doubta Dieu, et en son royaume +sagement gouverner. + +En cel an trespassa son père le bon roy Loys en la quarte kalende +d'octobre, à un jour d'un jeudi. A Paris fu mort qui est la maistre cité du +royaume. Si semble qu'il fust ordonné par divine provision que cil qui +estoit roy et chief du royaume de France, et qui sainctement avoit +tousjours vescu, trespassa du palais en palais, et du règne transitoire au +règne perpétuel que oeil ne vit né oreilles n'oïrent né cuer d'homme ne +pourroit penser, que Dieu appareilla à ceulx qui aiment vérité. Quant le +corps fu enbasmé et appareillié, il fu porté à l'abbaye de Barbéel qu'il +avoit fondée. La royne Ale sa femme fist faire sur luy une tombe d'or, +d'argent et de pierres précieuses de merveilleuse ouvrage et de riche. + + +VI. + +ANNEE 1181. + +_Coment il chaça les juifs de France, pour le despit qu'il faisoient à +sainte églyse._ + + +En celui temps habitoient juifs à Paris et par tout le royaume de France en +trop grant abondance et multitude. Assemblés estoient de diverses parties +du monde, pour la paix de la terre et pour la liberté du pays et de la +gent; car il avoient oï parler de la fierté et de la noblesse des roys de +France encontre leurs ennemis, de leur pitié et miséricorde envers leurs +subgiés. Pour ceste raison les plus grans et les plus sages en la loy Moyse +estoient venus en France et habitoient à Paris. En la cité demourèrent si +longuement que il enrichirent, si que il achatèrent à bien près la moitié +de la cité. Et contre l'institucion saincte églyse avoient serjens et +chamberières crestiens qui estoient manans avecques eulx en leurs hostels, +apertement les faisoient judaïser et départir de la loy crestienne. Les +bourgeois, les chevaliers et les païsans des villes voisines estoient en si +grant subjection vers eulx, por les grans deniers qu'il leur devoient, +qu'il prenoient leur meubles et leur possessions, et les autres les +vendoient pour euls paier. Et les autres tenoient prisons[12] en leur +maisons par leur seremens, en aussi grant subjetion comme chétifs sont en +chartre. Mais quant le roy sot que la crestienne foy estoit en si grant +vilté tenue, il fu moult esmeu de pitié et de compassion: à un bonhomme se +conseilla qui avoit nom Bernart[13], lequel estoit saint homme et religieux +qui en ce temps menoit vie solitaire au bois de Vincennes. + + Note 12: _Prisons._ Prisonniers. + + Note 13: _Bernart_, prieur de Grammont. + +Celluy luy loa qu'il relachast et quitast tous les crestiens de son royaume +des debtes qu'il devoient aux Juis, si en retenist la quarte partie à soy +s'il vouloit. Ce fu la première raison pour quoy il bouta tous les Juis +hors de son royaume. + +La seconde cause fu telle qu'il traictoient et menoient vilainement et +ordement les aournemens des églyses qu'il tenoient en gaiges, pour la +nécessité du peuple, comme textes d'or, calices d'or et d'argent, chapes et +chasubles et mains aultres garnemens. Si vilainement les tenoient en la +honte de saincte églyse qu'il faisoient soupes en vin à leurs juiziaux[14] +ès calices beneois et sacrés à Dieu, en quoy le corps Nostre-Seigneur est +consacré et beneoit au saint sacrement de l'autel. Maintes aultres +énormités faisoient-il en despit de Nostre-Seigneur, en comble de leur +dampnacion. Si ne prenoient pas garde à ce qu'il treuvent escript en leur +loy, coment Baltasar, roy de Babiloine, fu occis à sa table pour ce qu'il +faisoit mengier sa gent aux vaissiaux que Nabugodonosor avoit aportés du +temple, quant il eut prins Jhérusalem, et une main lui escript en la paroy +devant luy: Mané-Thecel-Pharès. + + Note 14: _Juiziaux._ Petits Juifs. Rigord dit: «Infantes eorum offas + in vino factas comedebant.» + +La tierce raison pour quoy il furent bannis fu telle: qu'il se doubtoient +moult durement que le roy ne commandas à cerchier leurs maisons et que l'en +ne préist quanques on trouvast du leur. Un en y eut de Paris qui avoit +pluseurs garnemens d'autel, comme croix d'or à pierres précieuses, textes, +calices. Toutes choses bouta en un sac et les jeta ès chambres privées[15]. +En celle ordure demourèrent une pièce les choses benoites jusques à tant +que crestiens les y trouvèrent si comme Dieu le voult. + + Note 15: «In fossam profundam ubi ventrem purgare solebat.» (Rigord.) + +La quinte partie des textes[16] fu au roy rendue, les +aournemens furent aux églyses rendus. Celluy an dut pour +droit estre dit jubileux; car en la vielle loy estoit tels ans +ainsi appellés quant les possessions revenoient au chief de +cinquante ans aux anciens possesseurs qui devant les avoient +tenus, et quant toutes les debtes estoient relaschées. Aussi +fut-il fait en celle année au royaume de France quant tous +les crestiens furent hors et quictes des debtes qu'il devoient +aux Juis. + + Note 16: _Textes._ Le latin dit _debiti_, de la dette. + + +VII. + +ANNEE 1182. + +_Coment les Juis cuidèrent demourer par la praiere aux barons._ + + +En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vins et un, commanda le roy +Phelippe que tous les Juis vuidassent le royaume de France, si que il +feussent tous hors dedens la feste saint Jehan-Baptiste. Congié leur donna +de vendre les meubles et les garnisons qu'il avoient en leurs maisons, et +retint les possessions qu'il avoient achetées, si comme maisons, champs, +prés, vignes, granches, pressouers et si fais héritages[17]. + + Note 17: Cette odieuse spoliation des Juifs offre, il faut bien + l'avouer, quelque rapport avec la vente des biens de la noblesse + françoise et du clergé françois, en 1792. Mais il faut tenir compte + de quelque différence dans le nombre des victimes et dans les torts + qu'on leur supposoit. + +Quant les desloiaux virent ce, il furent forment troublés et tourmentés. +Aucuns fuient baptisiés et persévérèrent toutes voies en la loy. A eux +rendi le roy toutes les possessions en l'onneur de la foy qu'il avoient +receue, et les franchi de toutes tailles et de tous servitudes en la +manière des autres crestiens. Ceulx qui demourèrent en l'erreur ancienne +et aveuglés des yeulx du cuer alèrent aux prélas et aux barons, grans dons +leur donnèrent et leur promistrent moult grant somme de deniers sans +nombre, s'il povoient empetrer devers le roy leur demourance; mais Dieu, +qui le cuer du preudomme avoit si enflambé de la grace du saint Esperit, le +conferma en son propos si forment que né par prières né par promesses ne +luy porent les barons le cuer fraindre né amollier. + +Quant les Juis virent que les prélas et les princes furent escondis par cui +prières, quant il vouloient promettre et donner, il souloient assez +légièrement les aultres roys encliner à leur volenté, il furent moult +merveilleusement esbahis et esperdus, et commencièrent à crier: +_Scema-Israël_, qui vault autant en ebrieu comme: Dieu, escoute! +Toutes-voies quant il virent qu'il ne povoit estre autrement, et que le +terme approchoit qu'il devoient avoir France vuidiée, il commencièrent à +vendre leur meubles et leur garnisons à merveilleuse haste, et le roy saisi +les héritages. Après ce qu'il orent ainsi leur choses vendues, il +vuidièrent le royaume dedens le terme qui fu mis, et emmenèrent femmes et +enfans et tous leur mesnages au mois de juing en l'an devant dit qui estoit +mil cent quatre-vingt et deux, de l'aage du roy le dis-septième, et de son +règne le tiers. + + +VIII. + +ANNEE 1183. + +_Coment le roy fist nétoyer les sinaguogues et sacrer et dédier au service +Nostre-Seigneur._ + + +Quant les Juis furent ainsi alés, et France fu vuidiée de la corrupcion de +telle chenaille[18], le bon roy n'oublia point à mener son propos à +perfection; car ce qu'il avoit encommencié glorieusement il vouloit plus +glorieusement finer. Adonc commanda que les sinaguogues aux Juis feussent +nettiées et curées, là où il souloient assembler et blasmer et despire +Jhésu-Crist, et faire leurs fausses oroisons soubs la couverture de +religion; et puis commanda qu'elles feussent dédiées à églyses, et que l'on +y sacrast autels pour faire le service Nostre-Seigneur. + + Note 18: Nous dirions aujourd'hui: _Canaille_. + +En ce fait ot le roy bonne considéracion et honneste; car en ce meisme lieu +où Jhésu-Crist avoit esté moult longuement vitupéré et despis des Juis, en +ce meisme lieu fu-il saintefié et aouré des crestiens. Ceste chose fit-il +contre[19] la volenté des barons. + + Note 19: _Contre._ Le latin dit: _Circa voluntatem_. + +Quant les chevaliers, les bourgois et tout le menu peuple virent les oeuvres +le roy si merveilleuses, et qu'il estoit jouvencel de bonnes enfances et +plain de bonnes meurs, il rendirent graces à Nostre-Seigneur de ce qu'il +leur avoit envoyé en leur temps tel roy et tel seigneur. Et qui diligemment +vouldroit en luy regarder[20], il y trouveroit toutes quatre glorieuses +vertus que Moyse commande que l'en regardast, quant l'en vouldroit eslire +prince; c'est assavoir: puissance, paour de Dieu, amour de vérité et +détestacion d'avarice. + + Note 20: _Voudroit._ On voit que Rigord écrivoit sous + Philippe-Auguste. + +Les bourgois d'Orléans pour ce qu'il vouloient ensuivir l'exemple le roy +qui estoit leur sire et leur chief firent églyse d'une sinaguogue, et y +establirent prouvendes là où l'en fait chascun jour le service de +Nostre-Seigneur, par nuit et par jour, pour le roy et pour tout le peuple, +et pour l'estat du royaume de France. Ceus d'Estampes refirent tout ainsi +d'une maison qui avoit esté sinaguogue. + +L'en treuve en escript à St-Denys, ès gestes des roys, que les Juis furent +exiliés du royaume autrefois au temps ancien; car au temps que le roy +Dagoubert, fils le fort roy Clotaire, gouvernoit le roiaume, un empereur +qui avoit nom Eracle gouvernoit l'empire de Rome. Cil Eracle estoit sage ès +clergies libéraux[21], et meismement en l'art d'astronomie qui en ce temps +estoit de grant auctorité; mais puis que la foy mouteplia et saincte églyse +vint en povoir, elle fu abatue, pour ce que, (ainsi comme aucuns dient), +ydolatrie eut de luy commencement et naissance[22]. + + Note 21: _Es clergies libéraux._ Dans les arts libéraux. + + Note 22: «Ab omni coetu fidelium, veluti idololatria, eliminata.» + (Rigord.) + +[23]Icelluy Eracle escript au roy Dagobert de France devant nommé qu'il +destruisist tous les Juis de son royaume, et le roy le fist ainsi comme il +luy manda. La cause de ceste destruction fu pour ce que cellui Eracle avoit +esperimenté que les signes des estoiles monstroient que le peuple circonci +devoit destruire l'empire de Rome. Mais l'empereur en fu en partie deceu; +car ce qu'il entendi des Juis fu fait par une gent que l'on souloit +appeller Aguarins; mais or sont appellés Sarrasins; car il advint puis que +il prisrent l'empire de Rome et le mistrent à gas et à confusion. + + Note 23: Voyez, dans nos _Chroniques de Saint-Denis_, règne du roi + Dagobert, _chap_. 12. + +_Incidence._--Saint Metheodes[24] le martir fait mencion d'une pestilence +qui doit avenir vers la fin du monde, et dit que les Ismaëlitiens doivent +venir: c'est un peuple qui d'Ismaël descendi. Celluy Ismaël fu fils +Abraham, (non mie de sa femme, mais de sa chamberière. Circoncis fu), et de +tels gens nous fait un escript cil saint Metheodes, et dit que en la fin +des temps devant l'avènement Ante-Christ istront encore une fois de là où +il sont enclos. Toutes terres prendront et seront seigneurs du monde par +huit sepmaines d'ans; c'est par cinquante six ans. Pour les maus et les +tribulacions qu'il feront aux crestiens sera leur voie appelée d'angoisse +et de douleur. Il occiront les prestres aux moustiers et ès sains lieux, +leurs chevaulx lieront aux sépultures des corps sains, et feront estables à +leurs jumens ès moustiers delez les autels. Et tout ce souffrera +Nostre-Seigneur pour le péchié et la mauvaistié des crestiens qui seront en +ce temps. Josephe meisme tesmoingne de ces gens, et dit que tout le monde +sera leur habitacion et qu'il prendront et habiteront ès iles de mer. + + Note 24: _Saint Metheodes._ La mention de la prophétie de saint + Methodes se lie au récit de l'expulsion des Juifs par Héraclius. Les + Ismaéliens ou Sarrasins qui déjà ont ravagé l'empire devront + reparoître une seconde fois, vers la fin des temps, etc. + + +IX. + +ANNEE 1183. + +_Coment il acheta le marchié de Champeaux, et coment il fist clore les bois +de Vincennes, et de sept mil Coteriaux qui furent occis en Berry._ + + +En l'an de l'Incarnation mil cent quatre-vingt-et-trois, et de son règne le +quart, le roy acheta à luy et à ses hoirs un marchié que les malades de +Saint-Ladre de Paris avoient au dehors de la cité[25]. Ceste chose fist-il +aux prières de mains hommes qui prié l'en avoient, et meismement à la +prière d'un sien sergent qui moult luy estoit loial, et luy procuroit +toutes ses besoingnes. Quant il ot ce marchié acheté, il le fist venir +dedens la ville en une place qui est nommée Champeaux. Là fist-il faire par +le devant dit sergent deux grans halles où les marchéans peussent entrer +quant il plouveroit, et vendre leurs denrées plus nettement. Clorre les +fist et bien fermer pour ce que les marchéandises qui là demouroient par +nuit peussent estre gardées sauvement[26]. Par dehors fist faire loges et +estauls, par dessus les fist bien couvrir pour ce que s'il plouvoit, on ne +laissast mie pour ce à marcheander, et pour ce que les marchéans n'eussent +dommage pour la pluie[27]. + + Note 25: Dans le faubourg Saint-Denis, sur l'emplacement des + nouvelles rues de _Chabrol_ et de _Charles X_. + + Note 26: «Et in nocte ab incursu latronum tutè custodirentur. Ad + majorem etiam cautelam, circà easdem halas jussit in circuitu murum + ædificari, portas sufficienter fieri præcipiens quæ in nocte semper + clauderentur. Et, inter murum exteriorem et ipsas halas mercatorum, + stalla fecit erigi desuper operta, etc.» (Rigord.) + + Note 27: Telle fut l'origine des halles de Paris. + +Le roy, qui moult estoit curieux de l'accroissement du royaume et de ses +lieux soustenir et amender fist clorre les bois de Vincennes de haus murs +et de fors, qui devant estoient si desclos que les bestes et les gens +povoient aler parmi. Au temps de ses devanciers avoit toujours esté +desclos. Quant le jeune roy Henry d'Angleterre qui avoit esté couronné +après le roy Estienne, sceut ce, il fist recueillir et amasser par les +forests de Normandie et d'Acquitaine jeunes faons de bestes sauvages, dains +et chevriaulx, et puis les fist mettre en une grant nef qu'il fist moult +bien covrir, et mettre dedans la viande de quoy il devoient vivre. +Contremont Saine les fist mener jusques à Paris, là les fist présenter an +roy Phelippe son seigneur. Le roy qui fu moult lié du présent le reçut +moult volentiers, puis les envoia au bois de Vincennes qu'il avoit +nouvellement fermé, là les fist garder et nourir moult soigneusement. + +En celle année furent occis sept mille Coteriaux en la conté de Bourges et +plus. Si les occistrent ceulx du pays par le secours que le roy leur fist, +pour la très grant desloiauté qu'il faisoient par tout le pays. Car il +entrèrent en la terre le roy par force, et prenoient les proies, et +prenoient les païsans du pays, si les metoient en liens, et les trainoient +après eulx ainsi comme esclaves, et dormoient avec les femmes de ceulx +qu'il emmenoient ainsi, voiant eulx meismes. Et plus grans douleurs +faisoient encore: car il ardoient les moustiers et les églyses, et +trainoient après eulx les prestres et les gens de religion, et les +appelloient cantadors par dérision. Quant il les batoient et tourmentoient, +lors leur disoient-il: «Cantadours chantez,» et puis leur donnoient grans +buffes parmi les joues, et batoient moult asprement de grosses verges. Dont +il avint qu'aucuns rendirent leur ames à Dieu en tels tormens, et les +aucuns qui estoient jà aussi comme demi mors et affamés de la longue +prison, se raemboient[28] par somme de deniers pour eschaper de leurs +mains; mais nul ne pourroit raconter sans grant douleur de cuer et sans +grans larmes ce qui s'ensuit après. Quant il roboient les églyses, +l'eucariste prenoient à leurs mains touillées et ensanglantées du sang +humain, que l'en met en ces églyses en vaisselles d'or et d'argent, pour la +nécessité des malades; hors de philatières la sachoient et jettoient à +terre, puis la défouloient aux piés. A leur garces et leur meschines +faisoient voiles et cueuvre-chiefs des corporaux sur quoy l'on traicte le +précieux et le vrai corps Jhésu-Christ en sacrement de l'autel. Les +philatières et les calices despeçoient à mails[29] et à pierres. + + Note 28: _Raemboient._ Rachetoient. + + Note 29: _Mails._ Marteaux, maillets. + +Les gens du pays qui virent les énormités et les très-grans desloiautés +qu'il faisoient, le firent savoir au roy Phelippe. Moult fu le roy esmeu +quant il oï ceste chose: pour le despit de saincte églyse, et en moult +grant compassion de ce que ceulx du pays souffroient, grant plenté de bonne +gent et de bien appareillée leur envoia au secours. + +Quant ceulx du pays eurent la force et l'aide le roy, il se férirent d'un +cuer et d'une volenté emmy leur ennemis, et les occistrent tous du plus +petit jusques au greigneur, leurs dépouilles prisrent dont il furent +enrichi. En celle manière fist Dieu vengeance des desloiaulx qui teles +cruautés et teles desloiautés faisoient au pays. Et retournèrent arrières +en graciant et en louant Nostre-Seigneur. + + +X. + +ANNEE 1183. + +_Coment le conte de Toulouse et le roy d'Aragon furent accordés +par miracle._ + + +Guerre et dissensions qui long-temps avant avoient esté commenciées furent +renouvellées entre le conte Raimon de Saint-Gille et le roy d'Aragon, telle +que nul ne povoit mettre en eulx né concorde né paix. Pour quoy les povres +gens du pays estoient moult grevés par leur guerres; mais Nostre-Seigneur +qui oï la clameur et la complainte de ses povres leur envoia sauveur, non +mie empereur, roy, prince né prélat; mais un povre homme qui avoit nom +Durant à qui Nostre-Seigneur s'apparut en la cité de Nostre-Dame-du-Puy, et +luy bailla une cédule en quoy l'image de Nostre-Dame estoit escripte et +séoit en un trosne et tenoit la fourme son chier fils en semblance +d'enfant. En la circuité de son seel estoient lestres escriptes qui +disoient ainsi: «Aigneaulx de Dieu qui ostez les péchiés du monde, +donne-nous paix.» + +Quant les grans princes et les meneurs et tout le peuple oïrent ceste +chose, il vindrent tous au Puy Nostre-Dame à la feste de l'Assumption, +ainsi comme il souloient venir chascun an par coustume. Quand le peuple fu +assemblé à la solempnité de la feste, l'évesque de la cité prist celluy +Durant qui estoit un povre charpentier, et l'establi emmy la congrégacion +pour dire le commandement Nostre-Seigneur. Quant il vit que tous ceulx qui +là estoient avoient les oreilles ententives à sa bouche, il commença à dire +son message, et leur commanda hardiement de par Nostre-Seigneur qu'il +féissent paix entre eulx, et en tesmoing de vérité leur monstra la cédule +que Nostre-Seigneur luy avoit bailliée, à tout l'image de Nostre-Dame qui +estoit dedens empreinte. Lors commencièrent de cuer à grans souspirs et à +moult grans larmes à louer la pitié et la miséricorde de Nostre-Seigneur, +et les deulx grans princes qui devant estoient en si grant guerre que nul +n'y povoit mettre paix, jurèrent sur les textes des évangiles, de bon cuer +et de bonne volenté, et luy promistrent fermement en nostre Seigneur qu'il +seroient tousjours mais en paix l'un vers l'autre. Et en signe et en +tesmoignage de celle réconciliation qu'il avoient faicte, il firent +empraindre en estain le seel de celle cédule, à tout l'image de +Nostre-Dame, et le portoient avecques eulx cousus sur chaperons blancs qui +estoient tailliés à la manière d'escapulaires que les convers de ces +abbaïes blanches portent. Et plus grant merveille: que tous ceulx qui ces +signeaux portoient estoient si seurs que s'il avenist par aventure qu'aucun +d'eulx eust un homme occis, et il encontrast le frère de celluy qui feust +mort et sceust bien encore la mort de son frère, il méist tout en oubli +pour luy festoier et le receust entre ses bras en baisier de paix, d'amour +et de larmes, et luy donnast à mengier et à boire en sa maison et toutes +ses nécessités. Celle paix qui fu faicte au païs par ce preud'homme dura +moult longuement. + + +XI. + +ANNEE 1184. + +_De la guerre et de la paix du roy Phelippe et du conte Phelippe de +Flandres, et d'un miracle que Dieu fist pour le roy._ + + +Ce sont les fais du cinquième an. En l'an de l'Incarnacion mil cent +quatre-vingt-et-quatre, de son aage vintième et son règne cinquième, vint +contens et discencion entre le roy et le conte Phelippe de Flandres pour la +conté de Vermendois; car le roy proposoit que toute la conté devoit estre +aux roys de France par droit héritage, et offroit ce à prouver par +évesques, par barons, par vicontes et par autres princes. A ce respondi le +conte en telle manière qu'il avoit la terre tenue au temps de son père le +roy Loys de bonne mémoire paisiblement, et par long-temps en avoit esté en +saisine et en possession paisible, né jà tant comme il vivroit ne la +perdroit; car il sembloit au conte que il peust légèrement fraindre et +amolier le cuer du roy et le courage, pour ce qu'il estoit enfant, et par +promesses et par blandes parolles le cuidoit oster de son propos. Si +cuidèrent aucuns qu'il eust à ce eu l'assent des barons de France; mais +ainsi comme l'en seult dire, il conceurent vent et ordirent toiles +d'iraignes. + +A la parfin assembla le roy grant parlement de ses barons à Compiègne. +Quant il se fust à eulx conseillié, il assembla un ost si grant en la +contrée d'Aminois que à paines en péust nul savoir le nombre. Le conte qui +sceut que il venoit sur luy, fu eslevé en son cuer; son ost assembla +d'autre part et vint contre son seigneur à bataille, et jura par le bras de +sa force qu'il se deffendroit de luy; mais quant le roy fu issu et il ot +son ost appareillié et ordenné en conroy, pour entrer en la terre le conte, +il ot si merveilleux ost et si grant qu'il pourprenoient tout le pays et +couvroient la face de la terre ainsi comme langoustes. + +Quant le conte et les Flamans virent l'ost le roy si grant et si fort il +orent merveilleusement grant paour; les cuers du peuple, et des haus hommes +leur défaillirent dedens les ventres, si qu'à pou qu'il ne tournoient tous +en fuye. Le conte qui fu moult espoventé se conseilla à sa gent, lors +envoya des messages au conte Thibaut de Blois qui estoit mareschal et garde +de l'ost royal[30], et Guillaume l'archevesque de Rains; car à ces deux +avoit le roy chargié toute la cure du royaume comme à ses oncles; et leur +pria que il reportassent telles parolles au roy de par luy: «Sire, +l'indignacion de ta hautesce veuille cesser envers moy: viens paisiblement +à nous, et use de nostre service si comme il te plaist. La terre de +Vermendois que tu demandes je la te quicte sans aultre pourloignement, et +la te rens entièrement et franchement, chastiaulx, villes et bourgs et +toutes les appartenances. Et s'il plaist à ta majesté et à ta haultesse[31] +je te requier que tu me donnes Saint-Quentin et Péronne, et que tu me faces +tant de grace que je les tiengne ma vie, et après mon décès te reviengnent +à toi et à tes hoirs.» + + Note 30: «Principem militiæ regis, Franciæ senescalcum.» (Rigord.) + + Note 31: «Tamen si vestræ regiæ majestati placet.» + +Quant le roy ouy ce que le conte luy mandoit, et qu'il s'umilioit si +durement, il manda les prélas et les barons qui là estoient venus pour +l'orgueil du conte abatre et dompter. Conseil leur demanda sur ce que le +conte luy requéroit, et il respondirent tous ensemble, tout ainsi comme +d'une bouche, qu'il féist à la requeste le conte, et luy prièrent qu'il +préist l'offre qu'il luy faisoit. Le roy s'assenti à leur conseil. + +Quant la chose fu ordenée, le conte fu mandé. Lors vint avant en la +présence des prélas et des barons, et rendi au roy par droit la conté de +Vermendois qu'il avoit moult longuement tenue contre droit; si l'en mist en +possession devant tout le barnage. Après jura que il restabliroit tous les +dommages qu'il avoit fais au conte Baudouin de Hénault et aux aultres amis +le roy, à la volenté et au dit de sa court sans nulle demourée. Ainsi fu la +paix refermée entre le roy et le conte ainsi comme par miracle; car elle fu +faicte sans effusion de sang humain et sans dommage[32]. Quant la paix fu +confermée à la léesce du peuple, graces et louanges en rendirent à +Nostre-Seigneur qui ainsi sauve ceulx qui ont en luy espérance. + + Note 32: Guillaume le Breton raconte autrement la chose, et décrit + plusieurs sièges et prises de villes, avant la conclusion de la paix. + +Entre les aultres choses plaines d'admiracion que Nostre-Seigneur voult +monstrer en terre pour le bon roy Phelippe, une en voulons retraire qui +moult est merveilleuse, ainsi comme aucuns des chanoines d'Amiens +racontèrent puis, pour vérité, qui certains en estoient pour ce qu'une +partie de leur rentes sont establies où ces choses avindrent. + +Quant le roy fu meu si comme nous avons dit, et il ot fait son ost logier +près d'un chastel que l'en appelle Boves, les charetes, les chars, les +chevaulx et les gens de son ost défoulèrent si forment les blés qui environ +l'ost estoient, et les garçons qui moult en soièrent[2] pour leurs +chevaulx, qu'il en demoura pou qui ne féussent marchiés ou triblés. Si +avint ceste chose environ la Saint-Jehan, que les blés sont espès et +flouris; mais quant la paix fu refermée, si comme nous avons dit, aucuns +des chanoines d'Amiens qui devoient prendre leurs prouvendes en ce lieu où +l'ost avoit esté virent qu'il avoient tout perdu si comme il leur sembloit. +Il se complaindrent à leur doyen et à leur chapitre, et leur requistrent +humblement en amour qu'il leur aidassent du commun à passer celle année, et +qu'il leur départissent de leur fruis pour le dommage qu'il avoient eu. + + Note 33: _Soièrent._ Coupèrent. + +Le doyen et le chapitre respondirent qu'il atendissent jusques après aoust +que les blés seroient cueillis et batus, qu'il féissent cueillir le +remenant des blés que l'ost le roy avoit triblé, et le chapitre si leur +rendroit le deffault. Quant les blés furent batus et mesurés en la terre, +il en trouvèrent à cent doubles plus, non mie tant seulement de celluy qui +avoit esté triblé, mais de celluy qui avoit esté faucillié pour donner aux +chevaulx. Et en celle place où les Flamans avoient esté logiés furent les +blés et les herbes si seiches qu'il n'y apparut oncques en celle année +herbe né chose qui verdoiast. Quant ceulx du pays et les chanoines sorent +ce miracle il doubtèrent le roy; car il sorent bien que la sapience de Dieu +estoit en luy, qui l'introduisoit à faire sa volenté. + +_Incidence._--L'archevesque Guillaume de Rains et le conte Phelippe de +Flandres firent ardoir grant multitude de bougres. + +_Incidence._--En ce temps mouru en la province de Caours à un chastel qui +est appellé Martel[34], en la quatorziesme kalende de juing, le jeune roy +Henri d'Angleterre. Ensépulturé fu en la cité de Rouen[35]. + + Note 34: _Martel._ Aujourd'hui ville de Quercy, proche de la Gironde. + + Note 35: Rigord a placé avec raison ces deux _incidences_ sous + l'année 1183. + + +XII. + +ANNEE 1185. + +_Coment les messages d'outre-mer vindrent au roy pour secours querre._ + + +En celle année, en la dix-septième kalende de février, Eracle le patriarche +de Jhérusalem, le prieur de l'Ospital et le maistre du Temple furent +envoyés en message en France au roy Phelippe de par les crestiens +d'oultre-mer; car Sarrasins vindrent en leurs terres, et mains en avoient +occis, et plusieurs prins et menés en prison et chetivoison. Si avoient +prins un fort chastel que l'en appelle le Gué-Jacob, et au prendre du +chastel avoient-il occis plusieurs des frères du Temple et menés en prison. +Ce fu la raison pour quoy il furent envoiés; car trop se doubtèrent les +crestiens que les Sarrasins ne cueillissent hardement et cuer en eulx pour +la victoire qu'il avoient eue et que il ne préissent la saincte cité de +Jhérusalem et conchiassent le sépulcre et le temple de Nostre-Seigneur. Si +apportoient ces messages les clefs du sépulcre au roy, et luy prioient +moult humblement, de par les crestiens d'oultre-mer, pour Dieu premièrement +et pour pitié de la crestienne religion, qu'il secourust la terre qui +estoit au prendre et du tout en tout perdue, sé elle n'avoit secours de +Dieu et de luy. + +Mais tandis comme il estoient sur mer, le maistre du Temple trespassa de ce +siècle, et les aultres deux messages qui moult eurent de tourmens et de +périls furent assaillis de larrons galios[36]. Mais toutes voies +eschapèrent et nagièrent tant[37] qu'il vindrent à port: puis esploitièrent +tant qu'il vindrent à Paris. Là fu le patriarche receu de l'évesque Morise, +de toutes les religions et du peuple sollempnelment, comme sé ce feust un +ange que Dieu envoiast en terre. L'en demain célébra en l'églyse, et fist +le sermon au peuple. Le roy n'estoit point à Paris en ce point qu'il y +vindrent. Mais quant il oï dire que tels messages estoient venus, il laissa +toutes aultres besoingnes et leur vint à l'encontre au plustost qu'il pot +et les receut en baisier de paix moult honnorablement, et commanda moult +expressément aux baillis et aux prévos du royaume qu'il leur aministrassent +despens bons et suffisans de son propre trésor par tout là où il +vouldroient aler. + + Note 36: _Galios._ Corsaires. + + Note 37: _Nagièrent._ Naviguèrent. + +Quant il sot la raison pourquoy il estoient venus, il fu meu ainsi comme de +pitié; premièrement pour la mésaise de la crestienté, et pour le dommage et +pour le péril de la saincte terre. En pou de temps après assembla concile +général en la cité de Paris de tous les prélas du royaume de France. Quant +tous furent assemblés, la besoingne Nostre-Seigneur fu devant tous +proposée. Lors commanda le roy à tous les prélas qu'il retournassent en +leurs contrées, et que chascun féist sermonner de la croix en sa diocèse, +et amonnestast le peuple par prédicacion qu'il secourussent la terre +d'oultre-mer en remission de leurs péchiés. + +En ce temps gouvernoit le roy le royaume tout seul; car il n'avoit encor +nul hoir de son corps de la noble royne Isabel. Et pour ceste raison +(n'ot-il point conseil[38] qu'il se croisast pour le péril du royaume; +mais) il prist chevaliers esleus de grant prouesces, et grans nombre de +sergens bien appareilliés. Oultre-mer les envoia pour le secours de la +terre, à ses propres despens. + + Note 38: _Conseil._ Dessein. + + +XIII. + +ANNEE 1185. + +_Coment le roy leva le duc de Bourgoingne du siège du chastel de Vergy +qu'il avoit assis._ + + +En dementiers que ces choses avindrent, Hue de Bourgoingne assembla son ost +et assist un chastel qui est appelé Vergy; si siet aux derrenières contrées +de sa terre[39]. Quatre chastiau fist fermer tout environ que l'on nomme +barbacannes[40]. La raison pourquoy il assist ce chastel estoit telle que +il disoit qu'il appartenoit à sa seigneurie et à son fief, et jura que par +nulle paction né par nulle offre que l'en lui féist ne s'en partirait du +siège, jusques à tant qu'il l'eust par force pris ou qu'il luy seroit rendu +à sa volenté. + + Note 39: «In extremis terræ suæ finibus.» (Rigord.) + + Note 40: Vergy étoit près d'Autun. «Et quatuor munitiones in circuitu + firmaverat.» (Id.) + +Quant le sire de ce chastel qui avoit nom Guy vit le ferme propos le duc, +et qu'il s'appareilloit en toutes manières du chastel prendre, il envoia au +roy et luy manda par lectres toutes ses besoingnes. Le mandement estoit tel +qu'il luy prioit pour Dieu qu'il venist là, et il luy rendroit et doneroit +le chastel perpétuellement à luy et à ses hoirs. Quant le roy eut entendu +la lectre, il fist son ost assembler, et se hasta moult pour délivrer le +souffroiteux des mains de plus fort de luy. Si soudainnement se féri en +l'ost le duc, que luy et sa gent furent ainsi comme surpris. A tant fu levé +le duc du siège que il avoit juré qu'il n'en partiroit si auroit le chastel +pris. Lors fist le roy abatre les barbacannes que le duc avoit environ +fermées. Gui le sire du chastel receut le roy dedens, et luy rendi à sa +volenté si comme il luy avoit mandé. Le roy le receut si comme le sien +propre, garnison y mist de par luy, si en accrut de tant son propre fief en +ces parties. + +En pou de temps après celluy Gui fist hommage au roy, et jura que tousjours +seroit loial à la couronne de France; et le roy de sa débonnaireté et +largesce luy rendi le chastel entièrement et toutes les appartenances; mais +en tant contint sa largesce qu'il en retint la seigneurie. + +_Incidence._--En ce temps fu éclipse de soleil particulaire, le premier +jour de may en l'heure de nonne: si estoit le soleil au signe de Torel. + + +XIV. + +ANNEE 1186. + +_Coment les abbayes et les églyses de Bourgoingne firent complainte au roy +du duc de Bourgoingne._ + + +Ne demoura pas puis moult longuement, après que le roy ot ce fait, que les +évesques et les abbés et toutes les religions de Bourgoingne envoièrent +messages au roy, et se complaindrent malement du duc. Pour Dieu et pour +pitié luy requéroient qu'il adresçast ceste chose, et qu'il leur féist +tenir les chartres et les munimens que les preudommes donnèrent qui les +églyses avoient fondées par leur dévocion. Car anciennement les bons roys +de France, par la grant dévocion qu'il avoient en la foi crestienne, +fondèrent les abbaïes et les églyses, si comme le premier roy chrestien qui +ot à nom Clovis, et le roy Clothaire, et le roi Dagobelt, le grant roi +Charlemaines, et ceulx qui après furent, quant il orent occis et chaciés +les paiens du royaume à grant ahans et à grant effusion de sang, et il +demourèrent en paix. Il fondèrent lors les églyses par grant dévocion et +donnèrent largement aux ministres Nostre-Seigneur rentes et possessions, +pour ce qu'il eussent largement leur vivres et peussent continuellement +servir Nostre-Seigneur, et prier pour les ames de leur fondeurs; desquels +aucuns furent qui esleurent leur sépultures ès lieux qu'il avoient fondés, +par la grant dévocion qu'il avoient ès sains et ès sainctes en cui honneur +il les fondoient. Si comme le roy Clovis qui gist à Saint-Père de Paris qui +ores est nommée Sainte-Geneviève de Paris, et le roy Childebert à +Saint-Vincent qui ores est nommé Saint-Germain-des-Prés; le roy Clotaire le +premier à Saint-Mard de Soissons; le roy Dagobert à Saint-Denys en France, +et lu roy Loys, père au roy Phelippe, à Barbéel. + +Quant les roys doncques fondèrent les églyses, et il les orent franchies +par leurs chartres de toutes exceptions, il entendoient qu'elles feussent +tousjours gardées en leur franchises, et qu'elles feussent en leur propre +garde et protection. Et quant il donnoient les terres aux barons par leur +franchise, ce n'estoit mie leur intencion qu'il grevassent pour ce les +églyses né brisassent les munimens de leur exemptions. Et pour ce que le +duc oppressoit les églyses et les abbayes de sa terre de grieves tailles, +contre les roiaux munimens, et le roy en avoit jà oïes maintes complaintes, +si l'amonesta le roy une fois et autre et puis la tierce devant tous ses +amis, et luy pria moult débonnairement que pour Dieu et pour pitié et pour +la foy qu'il devoit à la couronne de France il rendist aux églyses ce qu'il +leur avoit tolu, et qu'il ne féist plus telles choses. Et puis luy dist à +la parfin que s'il ne l'amendoit, il l'en puniroit et vengeroit en luy les +torfais de l'églyse. + + +XV. + +ANNEE 1186. + +_Coment le roy entra un Bourgoingne, et coment il contrainst le duc à venir +à mercy._ + + +Le duc vit bien la volenté du roy, et aperçut qu'il avoit ferme constance +en tous ses dis et ses fais. Triste et esmeu se parti de court et s'en ala +en Bourgoingne; mais le roy luy ot commandé avant, qu'il rendist trente +mille livres de deniers aux églyses qu'il leur avoit à force tolues, et luy +avoit encore commandé qu'il luy amendast la force qu'il avoit faicte aux +églyses contre les munimens et chartres roiaulx de ses ancesseurs; mais le +duc refusoit ce à faire, et quéroit fuites et dilacions vaines par malice, +et cuidoit ainsi fuir et eschaper la venjance royale. Mais quant le roy vit +s'entencion, et qu'il refusoit à obéir à son commandement, il cueillit +grant ost, et vint à armes sur luy en Bourgoingne, et entra à grant force +de chevaliers et de champions, aprestés de combatre et soustenir toute +aversité en la deffense de saincte églyse et du clergié qui lors estoit +moult vil tenu en Bourgoingne. Car le prestre estoit aussi défoulé comme le +villain[41]. Le roy assist un moult fort chastel qui avoit nom +Chasteillon[42]: après ce qu'il ot sis quinze jours devant, il fist drécier +ses mangonniaux et ses pierres et maintes autres manières de tourmens, et +fist crier: _A l'assaut!_ par grant force. Lors commencièrent François à +assaillir moult asprement et moult hardiement, les engins à lancier et les +sergens à traire. Si fu l'assaut si aspre et si périlleux qu'assez en y ot +d'occis et de dehors et de dedens, et pluseurs navrés; mais aucuns +eschapèrent par l'ayde ei le conseil de cirurgie. A la parfin ot le roy +victoire, et tant s'esvertuèrent François que le chastel fu pris. Si le +receut le roy et y mist bonnes garnisons de sergens. + + Note 41: «Conculcabatur enim tunc ut populus sic sacerdos.» (Rigord.) + + Note 42: _Chastillon-sur-Seine._ + +Quant le duc vit qu'il ne pourrait au roy contrester n'endurer longuement +sa force, il ot proffitable conseil. A luy vint et luy chay aux piés en +moult grant humilité par semblant, et luy pria moult qu'il eust de luy +mercy. Le roy qui moult estoit miséricors luy pardonna par telle condicion +que le duc promist que il amendroit au roy premièrement ce qu'il s'estoit +vers luy meffais, au jugement de sa court; et après qu'il rendroit aux +églyses et aux religions ce qu'il avoit pris du leur par mauvaise raison, +et qu'il en feroit plain restablissement au dit et à la volenté du roy. +Mais le roy qui assez aguement et cauteleusement regardoit à la fin de ses +besongnes et appercevoit bien que malice d'homme estoit moutipliée en +terre, et que toute pensée estoit ententive à mal, eschiva la malice du duc +au proffit de luy et des églyses; car il avoit à mains hommes qui par avant +avoient conversé entour son père le roy Loys de bonne mémoire oï dire, que +cil duc mesme l'avoit courroucié maintes fois. Quant il estoit ajourné aux +parlemens pour ses meffais il venoit à court, et promectoit amendement de +tous ses torfais, et d'obéir aux royaux commandemens, et que dès or en +avant se garderoit de mesprendre. Et puis quant il avoit ce passé et il +estoit retourné en Bourgoingne, si faisoit pis que devant né point ne +doubtoit à brisier son serement n'a courroucier le roy son seigneur. + +De ceste chose fu garni le roy et introduit[43], avant que la paix feust +reformée. Pour ce prist le roy trois chasteaux très bons de luy par nom de +gaige, par tel convenant qu'il les devoit tenir tant qu'il eust rendu au +roy la dicte somme de deniers, c'est assavoir, trente milles livres. Mais +ne demoura pas longuement que le roy ot débonnaire conseil envers le duc +selon sa débonnaireté, et luy rendi les trois chasteaux qu'il tenoit de luy +en gaige. Quant la paix fu ainsi reformée, le roy s'en retourna à joie à +Paris en son palais. + + Note 43: _Introduit._ Ce mot avoit autrefois le sens d'_instruit_. + + +XVI. + +ANNEE 1186. + +_Coment le roy fist paver la cité de Paris. Après parle de la généalogie +des roys de France._ + + +Après ce que le roy fu retourné en la cité de Paris, il séjourna ne scai +quans jours. Une heure alloit par son palais pensant à ses besongnes, comme +celluy qui estoit curieux de son royaume maintenir et amender. Il s'appuya +à une des fenestres de la sale à la quelle il s'appuyoit aucune fois pour +Saine regarder et pour avoir récréacion de l'air, si avint en ce point que +charrettes que l'en charioit parmi les rues esmeurent et touillèrent si la +boue et l'ordure dont elle estoient plaines que une pueur en yssi si grant +qu'à paine la povoit nul souffrir: si monta jusques à la fenestre où le roy +estoit appuié. Quant il senti celle pueur qui estoit si corrompue, il s'en +tourna de celle fenestre en grant abhominacion de cuer. + +Pour celle raison conçut-il en son courage à faire une euvre grant et +somptueuse, mais moult nécessaire et telle que tous ses devanciers ne +l'osèrent oncques emprendre né commencier, pour les grans cousts qui à +celle euvre aferoient. Lors fist mander le prévost et les bourgois de +Paris, et leur commanda que toutes les rues et les voies de la cité +feussent pavées de grés gros et fors, soigneusement et bien. Pour ce le +fist le roy qu'il vouloit oster la matière du nom de la cité qu'elle avoit +eu anciennement de ceux qui la fondèrent; car elle fu appelée en ce temps +par son premier nom Lutesce qui vaut autant à dire comme ville plaine de +boue et boueuse. Et pour ce que les habitans qui en ce temps estoient +avoient horreur du nom qui estoit lais, luy changièrent ce nom et +l'appellèrent ville de Paris, en l'honneur de Paris l'ainsné fils le roy +Priant de Troye; car, si comme l'en treuve, il estoient descendus de celle +lignée. Il ostèrent le nom tant seulement, mais le bon roy osta la cause et +la matière du nom, quant il la fist atourner si que pueur né corruption n'y +péust demourer. + +Cy endroit fu escripte la généalogie des roys. Mais nous n'en voulons point +autrement traitier que nous avons traitié aux commencemens des croniques; +toutesvoies peut l'en bien ci en droit mettre le nombre et le descendement +de la généalogie. Le premier si ot nom Pharamon; le second son fils Clodio; +le tiers Mérouvée; cil Mérouvée ne fu point son fils; mais il fu son +cousin. Mérouvée engendra Childeric; ces quatre furent païens. Childeric +engendra le fort roy Clovis qui fu le premier crestien. Clovis engendra +Clothaire le premier; Clothaire Chilperic; Chilperic Clothaire le second; +Clothaire engendra Dagobert. Cil Dagobert qui fonda l'églyse de Saint-Denys +en France engendra Loys; cil Loys engendra Clothaire, Childeric et Thierry, +et furent fils Sainte-Bautheult de Chielle. Childeric engendra Dagobert le +second; Dagobert Thierry; Thierry Clothaire le tiers. Cil Clothaire n'ot +point d'oir masle, mais il ot une fille que un prince nommé Ansbert +espousa, et porta couronne par la raison. Celluy Ansbert engendra Arnoul; +cil Arnoul engendra Saint-Arnoul, qui puis fu évesque de Mès. Cil +Saint-Arnoul engendra Anchise. Anchise engendra Pepin, le premier +graindre[44] du palais. Cil Pepin engendra Charles Martel. Charles Martel +engendra Pepin le second, qui fu roy et empereur. Cil Pepin engendra le +grant Charlemaines, qui fu roy et empereur. Charlemaines engendra Loys, qui +fu roy et empereur. Cil Loys engendra Charles-le-Chauf. Charles-le-Chauf +engendra Loys-le-Baube; cil Loys Charles-le-Simple; cil Charles +Loys-le-Quart; cil Loys Lothaire; cil Lothaire Loys-le-Quint, qui fu +derrenier de la lignée le grant roy Charlemaines. + + Note 44: _Graindre._ Maire. + +Quant cil Loys fu mort, ainsi comme l'ystoire le baille, les barons +esleurent Hue Capet, duc de Bourgoingne et prince du palais. Cil Hue +engendra Robert; cil Robert engendra Henry; cil Henry engendra Eude[45]; +cil Eude engendra Phelippe le premier; cil Phelippe engendra Loys-le-Gros; +cil Loys engendra Phelippe que le porc tua. Après fu couronné son frère le +très débonnaire Loys, qui fu père au bon roy Phelippe; [46](après le bon +roy Phelippe, Loys qui fu mort à Montpencier au retour d'Avignon. Cil Loys +engendra Loys, le saint homme, qui fu mort au siège de Thunes; cil saint +Loys engendra le roy Phelippe qui encor règne, en l'an de l'Incarnacion mil +deux cens soixante-quatorze.) + + Note 45: Rigord, que notre traducteur dans toute cette récapitulation + se contente d'abréger, ne fait pas cette faute. Il dit que Robert + engendra Hugues, Eudes et Henry, et que Henry engendra Philippe. + + Note 46: Comme on le pense bien, le reste de l'alinéa n'est pas + emprunté à Rigord, qui mourut avant Philippe-Auguste. + +Pource que nous avons cy briement touché de la génération des roys de +France, nous devons mettre le temps que les roys crestiens commencièrent à +régner, et si le voulons prouver selon les croniques Ydace, et selon +l'istoire Grégoire de Tors. C'est doncques à scavoir que saint Martin +trespassa de ce siècle en l'an onzième de l'empire l'empereur Archadien; +des l'Incarnacion Nostre-Seigneur jusques à celluy an avoient couru quatre +cens sept ans, et de la transmigracion saint Martin jusques à la mort +Clovis premier roy crestien coururent cent douze ans. Doncques, de +l'Incarnacion jusques à la mort le roy Clovis coururent cinc cent dix-huit +ans, et de la mort du roy Clovis jusques au septième an du règne le roy +Phelippe coururent six cent soixante-sept ans. Et par ce puet-on savoir et +prouver que du temps de l'Incarnacion jusques au septième an de son règne +coururent mil cens quatre-vingt-six ans. Autre preuve de ce meisme: Au +temps Ayot, qui fu le quart juge d'Israël, fu Troies la grant édifiée, si +dura en bon estat et en bon povoir cent quatre-vingt-cinq ans. Au treizième +an Abdon juge d'Israël, qui fu le douzième après Josué, fu Troies +destruicte. Et de la destruction de Troies à l'Incarnation coururent onze +cens soixante-seize ans, et de l'Incarnacion jusques à la transmigracion +saint Martin coururent quatre cent quarante-cinc ans[47]. De la +transmigracion saint Martin jusques à la mort le roy Clovis coururent cent +douze ans. De la prise de Troies jusques au commencement du règne Clovis +coururent mil six cens soixante ans. + + Note 47: Rigord se contredit ici: il falloit, comme plus haut, + 407 ans. + +Et note ci endroit que Marcomire commença à régner en France en l'an de +l'Incarnacion trois cens soixante-six: doncques de ce temps que le roy +Clovis régnoit jusques au septième du règne le roy Phelippe coururent huit +cens et dix ans. Nous avons mis ces choses en cest ystoire sauf le jugement +et le droit d'autrui; car nous cuidons que de ceste racine et de cest +original soient les roys de France descendus. + + +XVII. + +ANNEE 1186. + +_Coment Rollo le tirant qui puis fu baptisié prist Normandie, et pourquoi +le corps saint Denys fu descouvert._ + + +Au temps que Charles-le-Simple régnoit, qui fu le cinquième après le Grant, +un tirant qui avoit nom Rollo vint par mer à grant infinité de gens du sa +terre qui estoient nommés Normans, qui vaut autant à dire, en François, +comme homme septentrional, qui sont nés de Septentrion. Car ceste syllabe +_nort_ vaut autant à dire en françois ou en leur langue comme +septentrion[48], et _man_ si vaut autant comme homme. Celluy Rollo et sa +gent arriva en Neustrie et prist la cité de Rouen et toute la contrée, et +du nom de sa gent l'appella Normandie. Celluy tirant fist moult de maux à +sainte églyse en son venir, et conquist la duché de Normandie sur celluy +Charles-le-Simple. Toutes-voies pacifia à luy, et luy donna le roy sa fille +en mariage et toute la terre qu'il avoit conquise sur luy, ainsi comme Dieu +le voult. Celluy Rollo se converti à la foy crestienne, et fu baptisié luy +et sa gent. Si ot nom le duc Robert, en l'an de l'Incarnacion neuf cens et +douze ans. + + Note 48: Le soin minutieux que les anciens chroniqueurs ont pris + d'interpréter le mot _nord_, prouve que ce mot ne s'est pas introduit + dans la langue vulgaire que long-temps après l'établissement des + Normans. + +Long-temps après que ce avint, Guillaume duc de Normandie, qui à surnom +estoit appelé Bastart, conquist Angleterre, et, (si comme aucunes gens le +veulent dire), lors primes eut definement la généracion des Bretons qui de +Brut estoit descendue, qui le premier roy d'Angleterre fu et de qui la +terre fu dite Bretaigne. Onfroy qui fu le septiesme après celluy Guillaume +conquise Puille; Robert Guichart son fils conquist après Calabre. Buiaumont +son fils conquist Sezile, et la soubmist à sa seigneurie. + +Au temps le roy Henry, qui fu fils le bon roy Robert tiers de la génération +derrenière, avint que ce roy envoya ses messages à l'empereur Henry pour +confermer paix et alliance ensemble, selon l'ancienne coustume. Et quant +les messages orent faicte la besongne pour quoy il estoient là allés et +fournie, il entendirent que l'empereur devoit lever le corps saint Denys +que on avoit trouvé en la cité de Rainebourg[49], en l'abbaye +Saint-Ermantreu le martir, si comme on luy faisoit entendant. Lors luy +distrent les messages qu'il mesprenoit vers leur seigneur le roy de France, +à qui il avoit alliances fermées, quant il vouloit celle chose faire contre +le roy et le royaume, et que bien se déust souffrir[50] de ce, jusques à +tant qu'il feust plainement certain, savoir non sé c'estoit saint Denys +l'ariopagite et le glorieux martir, évesque et né d'Athènes, disciple saint +Pol, qui fu apostre et martir en France, de qui le corps gist en l'églyse +que le roy Dagobert fist faire. + + Note 49: _Rainebourg._ Ratisbonne. + + Note 50: _Souffrir._ Abstenir. + +Quant l'empereur oï ce, il se souffri à tant, et envoya ses messages au roy +Henry pour ce qu'il congneussent la vérité, et puis l'en féissent certain. +Tantost comme les messages à l'empereur furent venus, le roy manda ses +barons et ses prélas, et il les envoya avec son chier frère en l'églyse +St-Denys. Quant il furent là venus, et les prélas et le couvent, les barons +et tout le peuple orent fait oroisons à Nostre-Seigneur, l'en traist hors +de leurs lieux les trois vaisseaux d'eleutre[51], en quoy le glorieux +martir monsieur saint Denys et ses compaignons reposoient, en la présence +des messages l'empereur la chasse du martir fu descelée et ouverte. Lors +trouvèrent le corps à tout le chief entièrement, fors que deux os du col +qui sont en l'églyse de Vergi en Bourgoingne qui est fondée en l'honneur de +luy, et un os d'un des bras que l'apostole Estienne emporta à Rome par +grant dévocion, et le mist en une églyse qui est nommée l'Escole des +Grieux. + + Note 51: _D'eleutre._ «Tria vasa argentea diligentissimè sigillata.» + +Quant les prélas, barons et tout le peuple virent ce, il drécièrent leur +mains vers le ciel et rendirent graces à Nostre-Seigneur en larmes et en +souspirs. Aux glorieux martirs se recommandèrent, si se départirent à tant, +à moult grant joie. + +Les messages à l'empereur qui furent certains de la vérité s'en +retournèrent en Alemaigne à leur seigneur et luy certifièrent plainement ce +qu'il avoient véu. En remembrance de ceste chose, le couvent Saint-Denys +establi la feste de la Détection[52]. Ce fu fait au temps l'apostole Léon +le neuvième, de l'Incarnacion mil et cinquante. + + Note 52: A l'exception de cette dernière circonstance, nous avons + déjà vu tout cela dans la vie du roi Henri Ier, chap. 7, 8 et 9. + + +XVIII. + +ANNEE 1186. + +_De l'amour et de l'affection que le roy Phelippe avoit à l'églyse de +monsieur saint Denis de France._ + + +En ce temps gouvernoit l'églyse de Saint-Denys en France un abbé qui avoit +nom Guillaume, et pour ce qu'il gouvernoit laschement le chief et les +membres, tout fust-il preudomme et religieux, le roy Philippe le portoit +grief et moult luy en pesoit. Pour ce voulsist-il bien qu'il féust déposé +et que il se deméist de sa volenté, et que un autre fust en son lieu qui +plus vigoureusement gouvernast l'églyse. + +Si avint un jour par aventure que le roy chevauchoit en trespassant parmi +la ville Saint-Denys: il descendi en l'abbaye comme en sa propre chambre. +Quant l'abbé sot que le roy estoit descendu léans, il ot moult grant paour, +si cuida que ce fust pour luy grever; car il luy demandoit au temps de lors +mil mars d'argent. Tantost fist sonner chapitre et assembla tout le +couvent, jour de Samedi-Saint estoit après Nonne en la sixième yde de may. +Lors se demist de sa volenté et sans nulle force, et résigna au +gouvernement de l'églyse devant tous. + +Quant ce fu fait, le prieur Hue qui présent estoit et le couvent envoyèrent +moult de moines du chapitre au roy, qui encor estoit léans, et luy +noncièrent la déposition de l'abbé. Après luy demandèrent congié d'en un +eslire. Le roy qui moult lie estoit de ceste chose leur octroya moult +débonnairement, et les amonnesta moult longuement que pour Dieu +premièrement et pour l'amour de luy esleussent sans discorde et sans +contens personne honneste et prouffitable, bien morigénée et esprouvée en +bonne vie, si comme il affiert à églyse si noble qui est coronne des rois +et sépulture d'empereurs. Quant les messages furent retournés en chapitre, +et il orent noncié au prieur Huon et au couvent ce dont le roy les +amonnestoit et prioit si doucement, il avint, ainsi comme Dieu le procura +par le Saint-Esperit, qu'il esleurent tout maintenant sans murmures né +contredit le prieur Huon, et le prisrent pour père et pour abbé. Moult fu +le roy lie de ceste chose, au chapitre alla pour l'élection recommander et +regracier, voiant tout le peuple et tout le clergié qui là estoient, et +deffendi moult expressément au nouvel esleu et au couvent qu'après ne fist +né don né promesse à homme qui luy appartenist, né à clerc, né à lais de +son palais. + +Hue le nouvel esleu vit bien que sa promocion n'estoit point par conseil +d'homme machinée, mais par Dieu et par le Saint-Esperit tant seulement; et +pour ce qu'il vouloit entièrement garder la franchise de l'églyse, il manda +l'évesque de Meaux et celluy de Senlis pour célébrer sa bénéiçon; car tous +ces deux sont tenus espéciaument à secourre l'églyse Saint-Denis en +épiscopaux suffrages, par l'ancienne ordonnance de la court de Rome, comme +en sacrer autels et faire ordre et choses semblables qui appartiennent à +office d'évesque. Ceux vindrent volentiers, si comme il y sont tenus, et +célébrèrent la bénéiçon du nouvel esleu au maistre autel de l'églyse, en la +présence de sept abbés, du clergié et du peuple, un jour de dimenche en la +quinzième kalende de juing, en l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vingt +et cinq, du règne le roy Phelippe sixième, de son aage vingt-un. + +_Incidence._ En cel an mesme avint croules de terre en une contrée qui est +appellée[53]. Au mois d'avril qui vint après fu éclipse de lune +particulier, le samedi du dimenche de la Passion Nostre-Seigneur. A la +Pasque qui fu après, Girart prévost de Poissy escrut le trésor le roy de +onze mille mars d'argent de son propre meuble; puis se départi de court. +Gaultier le chambellan fu après luy establi en son office. + + Note 53: Le mot n'est rempli dans aucun manuscrit. Rigord dit: + «In Gothia, in civitate quæ Uceticum dicitur.» Ce doit être _Uzès_. + + +XIX. + +ANNEE 1186. + +_Coment le roy envoia sa seur au roy de Hongrie. Et de la mort le conte +Geffroy de Bretaigne._ + + +Tandis comme ces choses avinrent, les messages au roy Bélas vindrent au roy +Phelippe en France: car il avoit oï dire que Henry le jeune, roy +d'Angleterre, fils au grant roy Henry sous cui saint Thomas de Cantorbie fu +martirié, estoit trespassé nouvellement, et que la royne Marguerite sa +femme, suer au roy Phelippe, estoit demourée en veufveté, dame si noble +comme celle qui estoit descendue de la lignie des roys de France, sage et +religieuse et plaine de bonnes moeurs. Et pour la bonne renommée de la dame +dont il avoit oï parler, desiroit-il moult qu'elle fust à luy par mariage +jointe. Tant exploitèrent les messages qu'il vindrent droit à Paris où le +roy estoit adonc, devant luy proposèrent leur pétition moult bellement. +Quant le roy oï la cause pourquoy il estoient venus, il reçut le requeste +moult débonnairement; mais avant qu'il leur octroyast rien, il manda ses +barons et ses prélas, et se conseilla à eux de ceste chose; car il avoit de +coustume qu'il se conseilloit avant à ses princes et à ses prélas qu'il +traitast de nulle besongne du royaume. Après qu'il se fu conseillié, il +livra aux messages sa chière seur qui jadis ot esté royne d'Angleterre. Les +messages honnora moult et leur donna tels dons que il appartenoit. Atant +prisrent congié au roy et aux barons, si emmenèrent leur dame au roy Bélas +leur seigneur. + +En ce tems avint que Geffroy conte de Bretaigne vint à Paris, au lit +accoucha malade, un peu après agrégea de griefve maladie. Le roy qui moult +l'amoit n'estoit point en la cité; mais tantost comme il le sot, il se +hasta moult de venir, tous les meilleurs phisiciens de Paris fist devant +luy mander; et leur commanda qu'il missent toute la cure qu'il pourroient à +luy guérir; mais il se travaillèrent en vain: car il se mourut en peu de +temps après, en l'an devant dit, en la quatorziesme kalende de septembre. +Le roy ne fu point à sa mort; car il n'estoit mie en la cité. Adont les +chevaliers et les bourgeois prindrent le corps, et le portèrent bien +atourné et embasmé en l'églyse Nostre-Dame, et le gardèrent à moult grant +luminaire jusques à tant que le roy vint, et les chanoines de l'églyse luy +rendirent son obsèque et son service moult débonnairement. + +Le roy, qui le lendemain vint avec Thibaut le conte de Blois, qui mareschal +estoit de France, luy fist faire son service à l'évesque Morise, puis fist +mettre son corps en terre en un sarqueu de plon, devant le maistre-autel de +l'églyse. A son service furent tous les abbés et les religieux de Paris. +Quant le service fu finé, le roy retourna en son palais avec le conte +Thibaut et le conte Henry de Champagne et sa mère la contesse[54] qui moult +reconfortoit le roy de la tristesse qu'il avoit de la mort de celluy qu'il +amoit tant; car il se doubtoit moult, pour ce qu'il avoit perdu prince de +si grant affaire comme il avoit esté. Moult souvent ramenoit à mémoire les +calamités de l'humaine condicion et de la vie d'homme; toutesvoies +receut-il confort de ses amis, et selon la débonnaireté son père, il tourna +son cuer aux oeuvres de miséricorde; car il establi en l'églyse de +Nostre-Dame quatre chapelains, et assigna rentes aux deux, desquels l'un +devoit chanter pour luy et pour l'ame de son père le roy Loys; le second, +pour l'ame du devant dit Geffroy. La contesse de Champagne assigna rente au +tiers et au quart le chapitre de léans. + + Note 54: _Marie de France._ Fille du Louis VII et d'Alienor. + +_Incidence._--En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vingt et sept, en la +huitiesme kalende de juing, en la onziesme heure de la nuit fu éclipse de +lune auques universale. Si estoit la lune au signe de balance et en le +onziesme degré en ce signe, et le soleil en le onziesme degré du mouton, et +au tiers degré la teste du dragon. L'une des parties du corps de la lune fu +bscure et de rouge couleur si dura celle éclipse l'espace de deux heures. + + +XX. + +ANNEE 1186. + +_Coment il fist clorre le cimetière de Champeaux de murs, et coment il +haioit menesteriaux._ + + +Entres les autres euvres de pitié et de miséricorde que le roy Phelippe +fist en son temps en voulons une retraire qui bien est digne d'estre +retraite et mise en mémoire. Tandis comme le roy demouroit à Paris, paroles +furent apportées un jour devant luy de diverses choses, entre lesquelles fu +parlé d'un cimetière clorre qui siet en Champeaux, de lès l'églyse +Saint-Innocent. Cil cimetière souloit estre une place grant et large et +commune à toutes gens. Et vendoit-on communément merceries et toutes autres +manières de marchandises en celle place proprement, où les gens et les +bourgeois de Paris enterroient leurs mors; mais pour ce que les corps des +mors ne povoient pas estre enterrés honnestement pour les habondances des +iaues qui là descendoient, et pour l'ordure des boues et des fanges qui +engendroient pueurs et corrupcions, le roy qui ot bonne considération +regarda que c'estoit chose moult honneste et moult nécessaire; lors +commande que cil cimetière fust fermé tout environ de murs de bonnes +pierres fors et haus, et que portes y fussent mises qui fermassent par +nuit, pour ce que bestes né gens n'y pussent faire nulle ordure. Car le +preudomme regarda que ceux qui après luy vendroient déussent le lieu tenir +nettement, auquel tant de mil crestiens avoient sépulture. + +Il avient aucune fois que jugleours, enchanteurs[55], goliardois et autres +manières de ménestrieux s'assemblent aux cours des princes, des barons et +des riches hommes, et sert chascun de son mestier au mieux et au plus +appertement que il peut, pour avoir deniers ou robes ou aucuns joiaux; et +chantent et content nouviaux motés et nouviaux dis et risées de diverses +guises, et faingnent à la louenge des riches hommes quanqu'il povent +faindre, pour ce qu'il leur péussent mieux plaire. Si avons nous véu aucune +fois qu'aucuns riches hommes faisoient festes et robes desguisées[56], par +grant estude pourpensées, par grant travail labourées, et par grant avoir +achetées, qui avoient par aventure cousté vingt mars d'argent ou trente; si +ne les avoient point portées plus de cinq jours ou de six quant les +donnoient aux ménestrieux à la première voix, et à la première requeste, +dont c'estoit grant douleur: car au pris d'une telle robe seroient par an +vingt povres personnes soustenus ou trente[57]. Mais pour ce que le bon roy +regarda que toutes ces choses estoient faites pour le boban et la vanité du +siècle, et d'autre part il ramenoit à mémoire ce qu'il avoit oï dire à +aucuns religieux, que cil qui donne à tels ménestrieux fait sacrilège au +diable, il voa et proposa en son cuer que, tant comme il vivroit, il +donroit ses vieilles robes à revestir povres gens; pour ce que aumosne +estaint le péchié et donne grant fiance devant Dieu à tous ceux qui la +font. Sé tous les princes et les haux hommes faisoient ainsi comme le +preudomme fist, il ne courroit mie tant de lechéeurs à val le païs. + + Note 55: _Enchanteurs._ C'est-à-dire: _Chanteurs_. Rigord se sert de + la seule expression _turba histrionum_.--_Goliardois._ Variantes: + _Goliars._ L'anglois Sylvestre Gerald, qui florissoit vers la fin du + XIIème siècle, s'exprime ainsi dans un passage cité par Ducange: + «Parasitus quidam, _Golias_ nomine, _nostris diebus_ gulositate + pariter et dicacitate famosissimus, qui _Gulias_ meliùs quia gulæ et + crapulæ per omnia deditus, dici potuerit. Litteratus tamen affatim, + sed nec benè morigeratus, nec disciplinis informatus, in Papam et + curiam romanam carmina famosa, pluries et plurima tam metrica quàm + rhytmica non minùs impudenter quàm imprudenter evomuit.» De ce mot + _Golias_ naquit l'ordre bouffon de la _gent Golias_ ou des + _Goliardois_, _Gouailleurs_ et _Gaillards_. Mais je soupçonne + Sylvestre Gerald de s'être trompé, en prenant l'auteur de la _Goliæ + predicatio in extremo judicii die_ pour un bouffon du nom de + _Golias_. Cet auteur est, suivant Selden (_in Fletam dissertatio_), + le célèbre Gautier Map, et _Golias_, s'il avoit jamais vécu, étoit + mort depuis long-tems quand fut composé ce discours satirique en + latin rimé. Ainsi l'on peut admettre que _Golias_, _Goillas_ et + _Goujas_ sont des mots originairement provençaux qui, dérivés de + _gola_, se prenoient dans le sens de _bavards_ (gueulards), + parasites, gourmands et lécheurs: toutes épithètes fort convenables + aux jongleurs. + + Note 56: Le texte de Rigord n'est pas ici bien compris. «Vidimus + quondam quosdam principes qui vestes diù excogitatas et variis florum + picturationibus artificiosissimè elaboratas, etc.» + + Note 57: Rigord, avant de gourmander ainsi la libéralité des princes, + auroit dû se souvenir des murmures des disciples de Jésus-Christ + contre la prodigalité de la _Magdelaine_. «On aurait pu,» + disoient-ils aussi, «vendre les parfums de grand prix qu'elle avait + répandus, et en donner l'argent aux pauvres.» Les dons faits _en + mémoire_ de ceux qui dispensent la gloire sont rarement perdus. + + +XXI. + +ANNEES 1186/1187. + +_Des fausses lettres qui vindrent en France de par les astronomiens +d'Orient._ + + +_Incidence._--En celle année les astronomiens d'Egypte, de Surie et de tout +Orient, Crestiens, Juis et Sarrasins, envoièrent lettres en diverses +parties du monde, èsquelles il affermoient que, sans nulle doubte, au mois +de septembre qui après viendroit, devoient avenir moult de pestilences; +comme grans dissensions de vens, de tempestes, de croules de terre, +mortalités de gens, sédicions et guerres, mutations de royaume et moult +d'autres tribulations. Mais la fin le prouva autrement qu'il n'avoient +deviné. La sentence de la première lettre estoit telle: + +«Ainsi comme Dieu le scet et la raison du nombre le monstre, en l'an de +l'Incarnacion mil cent quatre-vingt et six, du règne des Arabiens cinq cens +quatre-vingt et deux, les hautes planètes et les basses seront conjoinctes +en la balance du mois de septembre. En celle année, devant la conjonction, +sera éclipse de soleil particulière, en couleur de feu, en la première +heure du onziesme jour d'avril: mais avant celle éclipse de soleil sera +éclipse aussi comme toute de lune, au quint jour de ce mesme moys. +Doncques, quant les planètes courront ensemble en l'an devant dit et au +signe plain d'air avecques la queue du dragon[58], merveilleux croules de +terre avendront, mesmement ès régions où soulent plus souvent avenir, et +destruira les lieux de terre qui sont acoustumés à recevoir ces +croullemens; car des parties d'Occident naistra un grant vent et fort, et +noircira l'air et corrompra de pueur envenimée, et de ce vendra infermeté +et mortalité; et seront oïs en l'air escrois[59], et voix horribles qui +espoventeront les cuers de ceux qui les orront. Et ce vent levera la +gravelle[60] et la poudre dessus la face de la terre, et acouvètera[61] les +cités qui sont en plain assises. Et ce avendra mesmement ès régions +graveleuses et plaines de sablon. Si sera destruicte la cité de Mèques, de +Balsara[62], de Baudas et de Babiloine, si que nulle chose n'y demourra que +la terre ne couvre. Les régions d'Egypte et de Ethiope seront si plainement +destruictes qu'à paine y demourra nul habiteur, et ces calamités avendront +en Orient, et dureront jusques en Occident. Es partie d'Occident naistra +discorde et sédicion au peuple, et un prince d'Occident assemblera ost sans +nombre, et fera bataille sur les rivages des fleuves; et là sera si grant +effusion de sang que la rivière, du sang qui sera espandu, sera aussi très +grant comme sont les rivières quant il a fort pléu. Et si sache-l'en +certainement que la commotion des planètes qui est à avenir senefie +mutations de règnes, sublimation de France, doubte et ignorance de Juis, +destruction de la gent sarrasine, et plus grant exaltation de la foy +crestienne et plus longue vie de ceux qui sont à venir, sé Dieu le veut.» + + Note 58: «Anno igitur prædicto, planetis in librâ concurrentibus, in + signo scilicet aerio et ventoso, cum caudâ draconis ibidem + existente.» + + Note 59: _Escrois._ Coup de foudre. + + Note 60: _Gravelle._ Sable. + + Note 61: _Acouvetera._ Recouvrira. + + Note 62: _Balsara._ Bassora.--_Baudas_, Bagdad. + +Autre lettre de ce mesme: + +«Les sages d'Egypte ont devant dit les signes qui sont à venir au temps de +la commotion de toutes planètes et de la queue du dragon avec elles, au +mois de (septembre qui en la langue égyptienne est appellée) Elul, au signe +de la (balance qui est nommée) Moranaïm, au vingt-neuviesme jour du mois, +et selon les Hébreux en l'an du commencement du monde quatre mil neuf cens +quarante-six, à un jour de dimenche, en la nuit qui après vendra, entour +mienuit, comenceront les signes, et dureront jusques à miedi de la quarte +ferie; car de la grant mer naistra un fort vent qui espoventera les cuers +des hommes, et levera la gravelle et la poudre dessus la terre en si grant +habondance qu'elle couvrira les arbres et les tours; car la commotion de +ces planètes sera au signe de balance, et selon que ces sages hommes +jugent, ceste commocion senefie vent, si qu'il brisera les montaingnes et +les roches, et gros tonnerres et voix seront oïes en l'air dont les cuers +des hommes et des femmes seront espoventés, et seront toutes les cités +couvertes de poudre et de gravelle; car ce vent durera dès l'anglet +d'Occident jusques en l'autre anglet d'Orient, et pourprendra toutes les +cités d'Egypte et d'Ethiope, c'est assavoir Mecque, Balsara, Aleb, Sannaar; +et de la terre d'Arabe, et toute la terre de Helhem, Romaer, Carman, +Segestan, Calla Norozasatan, Chébil, Combrasemm, Barhac et la terre des +Rommains; car toutes ces cités et toutes ces terres sont contenues dessoubs +le signe de la balance. + +»Après ces grans confusions de vens s'ensuivront cinq choses merveilleuses: +La première sera qu'un homme naistra d'Orient qui sera très sage en +sapience forinseque, qui est sapience par dessus homme, et que sens d'homme +ne peut prendre. Sa voie sera en justice, et enseignera la voie de vérité +et rappellera pluseurs à droictes meurs et des ténèbres d'ignorance et de +mescréandise en la voie de vérité. Si enseignera aux pécheurs la voie de +justice, et ne s'enorgueillira point pour ce qu'il sera nombré avec les +prophètes. + +»La seconde merveille si sera qu'un homme naistra de Helham, si assemblera +plusieurs osts et fors, si fera grant destruction de gent; mais il ne vivra +point longuement. + +»La tierce merveille si sera que un autre homme se lèvera de terre et dira +qu'il sera prophète. Un livre tendra en sa main et affermera qu'il sera +envoié de Dieu. Si fera errer maintes gens par ses prophéties et par ses +fausses prédicacions, et mains en décevra; et de ce qu'il prophétisera au +peuple sera converti sur luy mesme, car il ne règnera point longuement. + +»La quarte merveille sera qu'une commete sera véue au ciel, c'est une +estoille crenue et coée[63], et ceste apparition signifiera finement et +consommation des choses, ces mouvemens de terre, dures batailles, +retentions de pluies, sécheresses de terre et confusion de sanc et de la +terre d'Orient. Et par le travers d'un fleuve qui est nommé Heberus vendra +ceste pestilence jusques aux contrées d'Occident, et lors seront les justes +et les gens de religion si oppressés, et souffreront tant de persécutions +que les maisons d'oroison seront empeschiées et destourbées. + + Note 63: _Crenue et coée._ «Crinita et caudata.» + +»La quinte merveille sera que éclipse de soleil sera en couleur de feu si +grant que tout le corps du soleil sera en obscurité. Si seront si grant +obscurité et si grans ténèbres sur terre au tems de l'éclipse, comme elles +sont à mienuit quant il pluet et il n'est point de lune.» Telles furent les +lettres que les sages d'Égypte envoièrent parmi le monde. + +Cy commence la guerre du roy Phelippe et du roy Richart d'Angleterre. + + +XXII. + +ANNEE 1187. + +_Coment la guerre commença entre les deux roys, et d'un miracle de +Nostre-Dame._ + + +En celle année mesme que nous avons devant dit, commença le contens et la +dissention entre le roy Phelippe et le roy Henry. La raison fu pour ce que +le roy Phelippe requéroit, au premier front, que le conte Richart de +Poitiers, fils le roy Henry, entrast en son hommage de la conté de +Poitiers: mais celluy qui estoit introduit de la malice son père quéroit +fuites et aloingnes de jour en jour. + +La seconde chose que le roy requéroit si estoit du chastel de Gisors et +d'autres chasteaux qui sont des appartenances du royaume que son père le +bon roy Loys avoit livrées à Marguerite sa fille, pour douaire, quant elle +fu joincte par mariage au jeune roy Henry d'Angleterre, frère au devant dit +Richart. Car ce douaire avoit esté octroyé par telle condition, quant le +jeune roy Henry la prist, que s'elle avoit de luy nul hoir il tendroit +celle terre comme il vivroit, et après son décès elle descendrait à son +hoir; et s'il avenoit que celluy Henry n'eust nul hoir de son corps, le +douaire devoit retourner au royaume de France sans nul contradiction. + +Sur ces deux questions fu le roy Henry semons pluseurs fois à la court le +roy de France; mais il quéroit tous jours aloingnes et fuites et +simulations tant comme il povoit; mais quant le roy Phelippe vit sa malice, +et qu'il ne quéroit fors à pourloingnier la besoingne, moult sagement et +malicieusement congnut que la demeure tourneroit à honte et à dommage à luy +et aux siens; si proposa en son cuer à assigner aux fiés et à entrer en la +terre à ost banie. + +Cy commencent les fais de son septiesme an. En l'an de l'Incarnacion mil +cent quatre-vings et sept y, de son règne septiesme, de son aage +vingt-deux, le roy assembla son ost en la contrée de Bourges en Berry et +entra à grant force en la duchiée d'Aquitaine. Le pays gasta, deux +chasteaux prist, Yssodun et Crezac[64] et maintes autres forteresses, et +mist à gast et à destruction tous le pays jusques au Chastel-Raoul[65]. + + Note 64: _Crezac._ Grassay. + + Note 65: _Chastel-Raoul._ Chateauroux. + +Quant le roy Henry et Richait le conte de Poitiers son fils sorent que le +roy Phelippe gastoit ainsi tout le pays de Berry, il assemblèrent moult +grant osts et puis les menèrent au Chastel-Raoul contre leur seigneur le +roy Phelippe: car il béoient, s'il péussent, lever le roy du siège et +chastier villainement luy et sa gent. Mais quant il virent la contenance et +le hardement des François et du roy, il firent leur ost logier d'autre part +encontre les François. Mais quant le roy Phelippe et les bons combateurs +qui avec luy venus estoient virent ce, il conçurent moult grant +engaigne[66] et moult grant despit, quant les Anglois avoient osé si près +d'eux bébergier et contre eux venir à bataille. Tout maintenant firent +ordener leur batailles pour combattre; mais quant le roy Henry et son fils +Richart et les Anglois virent ce et apperceurent la hardiesse du roy et de +sa gent, il orent moult grant paour; tantost envoièrent messages du siècle +et de religion[67] au roy et à ses barons. + + Note 66: _Engaigne._ Ennui. + + Note 67: _Du siècle et de religion._ Laïcs et religieux. + +Ces messages fuient deux légas de la court de Rome qui en ce temps avoient +esté envoiés pour traictier de paix entre les deux roys. Caution et seurté +donnèrent de par le roy Henry et son fils qu'il feroient au roy plaine +satisfaction de toute la querelle qu'il leur demandoit, selon le jugement +des barons de la cour de France, et le roy et les princes orent conseil +qu'il s'accordassent à ceste chose. Atant furent trièves données et d'une +part et d'autre asseurées. Si s'en départirent les osts, et s'en retourna +chacun en sa contrée. + +Cy endroit ne doit-on pas mettre en oubli un merveilleux miracle qui avint +dedens le chasteau, tandis comme le roy Phelippe séoit environ. Le conte +Richart avoit envoié grant tourbe de Cotériaux pour le chastel garnir. Un +jour furent assemblés en une large place qui estoit en la ville, droit +devant l'églyse de Nostre-Dame-Saincte-Marie. Là commencièrent à jouer aux +dés; l'un qui fu fils d'iniquité et prochain du déable commença à jurer +villains serremens de Dieu et de sa douce mère, pour ce qu'il avoit +mauvaisement perdu ses deniers qu'il avoit mauvaisement acquis. Et puis +leva les yeux contremont comme forcené, et vit au portail de l'églyse +l'image Nostre-Dame qui tenoit entre ses bras la représentation de son doux +fils, en semblance d'enfant que l'on avoit là pourtraitié en mémoire de +luy, et pour exciter la dévocion du peuple. + +Quant le desloyal l'ot apperceue, il recommença à jurer plus vilainement +qu'il n'avoit fait devant, et à dire paroles de blasphème contre Dieu et +contre sa douce mère. Si ne se tint point à tant, ainçois prist une pierre, +voiant tous ceux qui là estoient, et la jeta par moult grant ire encontre +l'image Nostre-Dame, et le féri en telle manière que le coup asséna le bras +de l'enfant et le brisa en deux moitiés si que l'une en chéit à terre toute +ensanglantée. De celle débriseure décourut sang humain en moult grant +habondance; mais ceux qui en recueillirent en furent guaris de diverses +infirmités. De quoy il avint que l'un des fils au roy Phelippe qui avoit +nom Jéhan-sans-Terre estoit venu au chastel pour aucunes besongnes, par le +commandement son père. Là vint quant il oï parler de la merveille de +l'image, le bras de l'enfant si prist tout sanglant, et l'emporta avec luy +pour sanctuaire en grant dévocion. Mais le malheureux Cotériau n'eschiva +pas la venjance Nostre-Seigneur; car il fu tout maintenant de malin esperit +ravi en la cui possession il estoit devant, et fénit sa malheureuse vie en +moult grant douleur et à moult grant hachie en ce jour mesme. + +Quant les autres Cotériaux virent ce miracle, il orent moult grant paour: +Nostre Sire et sa douce mère loèrent en moult grant contrition qui nul bien +ne trespasse sans guerredon né nul mal sans vengeance. A tant se +départirent du chastel; mais les moines de celle églyse qui virent les +miracles que Nostre-Seigneur faisoit chascun jour pour celle image, pour +honnourer sa douce mère la portèrent dedens le moustier en louant et en +graciant Nostre-Seigneur en cui honneur et louenge elle fist puis mains +beaux miracles en la devant dite églyse. + + +XXIII. + +ANNEE 1187. + +_Des messages d'oultre-mer qui vindrent au roy Phelippe, et coment les deux +roys se croisièrent ensemble._ + + +Tandis comme ces choses avinrent au royaume de France, messages arrivèrent +de çà la mer au roy Phelippe à qui il estoient envoiés. Il vinrent à luy, +et luy dénoncièrent la douleur et la persécution qui estoit avenue sur la +crestienté d'oultre mer, que Nostre-Seigneur avoit souffert pour les +péchiés des crestiens d'oultre mer; que Salhadin, roy d'Egypte et de Surie, +avoit pris les chastiaux, les cités et la terre de crestiens, et mains +milliers en avoient mené en chetivoison; si avoit tué une grant partie des +frères du Temple, des princes et des prélas du pays, et la Saincte-Croix +prise dont c'est souveraine perte, et en peu de temps la cité de Jhérusalem +et toute la terre de promission, fors trois cités: Tir, Triple et Antioche, +et aucuns fors chastiaux que l'en ne puet prendre à force, pour la grant +défense dont il sont. + +_Incidence._--En ce temps, en l'an de l'Incarnation mil cent quatre-vingt +et sept, au quart jour de septembre, fu éclipse de soleil particulière, au +dix-huitiesme degré, au signe de la vierge, et dura ainsi comme deux +heures. Au quint jour qui après vint, qui fu le cinquiesme jour de +septembre, fu né messire Loys, fils au roy Phelippe, en la cité de Paris, +en l'onziesme heure du jour[68]. Pour sa nativité fu la cité si raemplie de +joie et de léesce que les bourgeois ne cessèrent de sept jours et de sept +nuis de caroles faire à grant tortis[69] et à moult grant luminaire, et +rendirent graces à Nostre-Seigneur qui leur avoit donné nouvel seigneur +pour gouverner la couronne de France après le décès son père. + + Note 68: Je ne puis me défendre de citer ici une anecdote que je n'ai + pas retrouvée dans la collection des monumens du règne de + Philippe-Auguste, et que rapporte le précieux manuscrit des + _Chroniques universelles_ coté aujourd'hui n° 84, ancien fonds de + Saint-Germain-des-Prés: «Or, vous dirons du roy Phelippe de France: + Il avoit esté avec la royne grans tans sans avoir enfans. Pour ce se + vot partir de li. Quant li jours fu venus que elle s'en dut aler en + son pays, et li cheval furent jà appareillié, elle ala prenre congié + au roy qui li dist: Dame, je voil que tuit sachent que vous ne vous + partés pas de moy par vostre meffait, mais sans plus pour ce que il + me samble que je ne puis avoir hoir de vous. Et sé il a baron en mon + roiaume que vous voilliés avoir à seigneur, ditez-le moi, et vous + l'averés, quoiqu'il me doie couster.--Sire, dist-ele, Diex vous mire + ce que vous me dites. Mais jà Diex ne place que homs mortels gise où + lit, là où vous avez géu! Quant li rois ot oïe ceste parole et il la + vit plorer, grant pitié en ot. Si dist: Certes, bien l'avez dit: car + vous ce vous en irés jamais. Ensi demora la royne avec le roy. Ne + demora mie grant pièce après, si com Nostre-Seigneur plot, que elle + fu ençainte. Quant li termes fu venus, elle accoucha d'un fils, l'an + de l'Incarnation mil cent soixante-dix-sept. Li enfans ot nom Loys.» + (F° 253, v°.) + + Note 69: _Tortis._ Torches, flambeaux. + +Tout maintenant que l'enfant fu né furent envoiés messages et couriers par +toutes les provinces et les terres du royaume, pour dénoncier au peuple des +cités et des bonnes villes la nativité de leur nouvel seigneur. Quant les +nouvelles en furent partout seues, tous en furent liés et en rendirent +grâces à Nostre-Seigneur qui leur avoit restitué droit hoir de la lignie +des roys de France. + +_Incidence._--En celle année, au mois d'octobre, fu mort le Tiers Urbain, +apostole de Rome, qui au siège sist an et demie. Après luy fu Grégoire +l'huitiesme, qui sist au siège mois et demi. Après luy fu Clément le tiers, +en celle année mesmes. Celluy Clément dessus dit estoit Romain de nation. +Pour la succession des trois apostoles qui avint en si pou de temps +notèrent aucunes gens que ce n'estoit pour autre raison fors que par la +coulpe et par l'inobédience de leurs subgiés[70] qui des las au diable +estoient si fort enlaciés qu'il ne vouloient repairier à la miséricorde +Nostre-Seigneur. + + Note 70: Rigord dit: «Nisi ex culpâ ipsorum (pontificum) et + inobedientiâ subditorum....» Puis il ajoute trois réflexions niaises + que notre traducteur a eu le bon esprit de passer. + +Au mois de janvier qui après vint, droit à la feste du Saint-Hilaire qui +est célébrée le dix-huitiesme jour de ce mesme mois, prisrent un parlement +le roy Phelippe et le roy Henry d'Angleterre entre Trie et Gisors. Quant +eux et tous leur barnages furent assemblés des deux parties, les deux roys +se croisièrent par divine inspiration, si comme l'en cuida, pour délivrer +la terre de promission des mains aux Sarrasins, dont tous ceux qui là +estoient se merveillèrent moult, car ceste croiserie fu faicte contre +l'opinion de tous ceux qui là estoient; mais elle fu faicte ainsi comme par +miracle et par la force du Saint-Esperit qui inspire là où il veut. Là se +croisièrent mains princes et mains barons, si comme le duc de Bourgoingne; +Richart, le conte de Poitiers; Phelippe, le conte de Flandres; Thibaut de +Blois; Rotrous, le conte du Perche; Guillaume des Barres[71], le conte de +Roquefort; Henri, le conte de Champaingne; le conte Robert de Dreux; le +conte de Clermont; le conte de Beaumont; le conte de Soissons; le conte de +Bar; Bernart de Saint-Valery; Jaques d'Avènes; le conte de Nevers; +Guillaume de Mello[72]; Dreues de Mello et mains autres barons. + + Note 71: _Guillaume des Barres._ Le meilleur joûteur de son siècle, + appelé le plus ordinairement _le Barrois_, comme dans ce couplet de + la chanson de Quenes de Béthune: + + Par Dieu, vassal, mout avés fol pensé + Quant vous m'avés reprouvé mon éage; + Sé j'avoie mon jouvent tout usé, + Si sui-je riche et de si haut parage + + Qu'on m'ameroit à petit de beauté. + Encor n'a pas un mois entier passé, + Que li marchis m'envoia son message, + Et li _Barrois_ a, pour m'amour, jousté. + + Dans le _Romancero françois_, j'ai cru qu'il s'agissoit ici du comte + de Bar, et je me suis trompé.--_Li marquis._ Conrad de Montferrat. + + Note 72: _Guillaume de Mello._ Bon poète du XIIème siècle, dont j'ai + donné la vie dans le _Romancero françois_, sous le nom du _Vidame de + Chartres_. + +Des prélas y furent Gaultier, archevesque de Rouen; Baudouin, archevesque +de Cantorbie; l'évesque de Biauvais; l'évesque de Chartres et moult +d'autres prélas dont nous tairons les noms pour la confusion du nombre. Et +en remembrance de celle croiserie firent les deux roys drécier une croix en +la place, et fonder une églyse par moult grant dévocion. Ensemble fermèrent +aliance qui tousjours devoit durer. Si nommèrent celle place le +Saint-Champ, pource qu'il s'i estoient signés du signe de la +Sainte-Croix[73]. + + Note 73: L'on érigea dans cet endroit une grande croix que les + antiquaires de Normandie devroient bien faire rétablir, en souvenir + d'une si mémorable conférence. + + +XXIV. + +ANNEE 1188. + +_Coment le roy Phelippe requist aux prélas les dixmes de l'Eglyse._ + + +Cy commencent les fais de l'huitiesme an. En l'an de l'Incarnacion mil cent +quatre-vingt et huit, de l'aage du roy Phelippe vingt-trois, de son règne +huit, au mois de mars, emmy la quaranteine[74], fist le roy assembler tous +les prélas de son royaume en la cité de Paris et tous les princes et les +barons. Là furent croisiés moult grant multitude de chevaliers et de gens à +pié; mais pour ce que le roy avoit moult grant désir d'acomplir le voyage +qu'il avoit empris et encommencié, il requist aux prélas qui là estoient la +dixme partie des biens de saincte Eglyse, pour une année tant seulement. Ce +dixme qui là fu octroyé fu nommé les dixmes Salhadin. Là fu faicte une +constitucion d'aterminer à trois paiemens les debtes que les croisiés +devoient aux Crestiens et aux Juis[75]. Si cessèrent les usures[76] de +celle heure qu'il orent les crois prises. Lors refu establi coment ceus +seroient assignés de leurs paiemens sur les héritages des debteurs par les +seigneurs trefonciers des lieux. + + Note 74: _Quaranteine._ Carême. + + Note 75: _Aux Juis._ Les Juifs étoient donc déjà revenus ou plutôt + n'étoient pas sortis de France. L'ordonnance de Philippe-Auguste sur + la dîme saladine le dit également: «Quæ debebantur tam Judæis quam + Christianis.» + + Note 76: C'est-à-dire: _les intérêts_. + +Entour trois mois après que ce fu fait, le conte Richart, fils le roy +Henry, assembla son ost et entra à force en la terre Raimon le conte de +Thoulouse, que il tenoit du roy de France, et prist un chastel qui est +appellé Moysac[77] et mains autres qui estoient au devant dit conte. Le +conte fist ceste chose assavoir au roy Phelippe son seigneur et luy manda +par ses messages les dommages et les maux que le conte Richart luy faisoit +contre les convenances que luy-mesme avoit jurées à tenir; car il avoit +juré et créanté avec son père en l'an devant dit, entre Trie et Gisors, +qu'il tendroit la fourme de la paix qui estoit telle que leur terres +devoient demourer en tel point et en tel estat comme elles estoient au jour +et à l'eure qu'il se croisièrent, jusques à tant qu'il eussent parfait leur +pélerinage et la besoingne Nostre-Seigneur qu'il avoient emprise, et que +chascun s'en feust retourné en sa terre. + + Note 77: _Moisac._ Moissac, ville du Quercy. + +Quant le bon roy oï qu'il avoient brisiées les trièves qu'il avoient +ensemble jurées, il fu moult esmeu: ost grant assembla et entra à moult +grant force en leur terres: si prist Chasteau-Raoul, Busençai et Argenton, +et puis assist le quart qui a nom Levrous[78]. Mais tandis comme il séoit +devant ce chastel avint une merveille qui est bien digne de mémoire. + + Note 78: _Levrous._ Aujourd'hui petite ville du Berry, à cinq lieues + de Chateauroux. + +Près de ce chastel estoit un marchois[79] en quoy l'en souloit habondamment +trouver eaue, mesmement quant il ne pleuvoit point: mais la saison ot esté +ceste année si chaude et si fervent que ce marchois estoit tout asséchié, +et comme tout l'ost, hommes et chevaux, eussent merveilleusement grant +disette d'eaue, car il estoit esté, il avint par miracle que l'eaue sailli +soudainement parmi les entrailles de la terre, et emplirent le marchois si +habondamment que les chevaux estoient eus jusques aux sengles, et si n'y +chéy goute d'eaue fors celle qui ainsi y sourdi par miracle. Lois fu tout +l'ost rempli et saoulé d'eaue, hommes et chevaux. Quant le peuple vit ce, +il fu tout esléescié et rehaitié de la joie de ce miracle; et rendirent +graces à Dieu qui fait tout quanqu'il veut en mer et en tous les abismes. +Et plus fu grant la merveille: que ces eaues durèrent ès marchois sans +apeticier, si longuement comme le roy sist devant ce chastel; mais, en pou +de temps après, fu pris, si le donna le roy à Loys son cousin, fils le +conte Thibaut de Bloys. Et quant le roy se fu parti du siège, le marchois +seicha comme devant, et retournèrent les eaues là dont elle estoient +venues, né puis ne furent véues. + + Note 79: _Marchois._ Marais. + + +XXV. + +ANNEE 1188. + +_Coment le roy prist Montrichart, et coment le conte Richart luy fist +feaulté et hommage._ + + +Quant le roy se fu parti du chastel de Levrous qu'il ot en telle manière +pris, il commanda que l'ost feust conduit tout droit à Montrichart. Quant +il fu là venu, il commanda qu'il feust asségié de toutes pars. Là sist +l'ost une pièce avant qu'il féist chose qui guaires vaulsist[80]. A la +parfin firent les engins drécier et lancier aux tours et aux deffenses. +Lors prisrent François à assaillir par moult grant force tant qu'il +prisrent le chastel à quelque paine; tous ardirent les fauxbourgs, et +craventèrent la tour qui moult estoit forte et haute. Là furent pris +cinquante chevaliers qui estoient tous armés et qui là estoient en +garnison. + + Note 80: _Vaulsist._ Valût. + +Lors se leva le roy du siège et chevaucha avant, et prist Paluel, Montesor, +Chastelet, Roche-Guillebaut, Culant et Monlignon, et soubmist à sa +seigneurie quanques le roy Henry avoit en toute la terre d'Auvergne. Quant +il sot ce, savoir peut on qu'il fu dolent et couroucié: lors prist son ost +et le ramena parmi Normandie; mais le roy Phelippe chevaucha après au plus +hastivement et au plus tost qu'il pot, si prist le chastel de Vendosme en +trespassant, le roy Henry et son fils le conte Richart chaça jusques à un +chastel qui siet au Perche et si est nommé Trou[81]. Au chastel se +mistrent; mais il n'y demourèrent pas longuement; car le roy Phelippe qui +après vint batant les en chaça à grant honte et à grant confusion. + + Note 81: _Trou._ Aujourd'hui village du département de l'Orne, + près d'Argentan. + +En ce que le roy Henry et son fils Richart s'en fuyoient ainsi parmi la +marche de Normandie, il ardi le chastel de Dreux en trespassant, et maintes +autres villes champestres jusques à tant qu'il vint à Gisors. Lors +donnèrent les deux roys trièves l'un à l'autre pour l'yver qui approuchoit. + +En ces entrefaictes Richart, conte de Poitiers, requist à son père le roy +Henry à femme la suer le roy Phelippe qu'il devoit avoir; car son père le +bon roy Loys la luy avoit laissiée en garde, et avecques ce requéroit-il le +royaume d'Angleterre, pour ce que les convenances avoient esté telles entre +le roy Loys et le roy Henry, que quiconques des fils le roy Henry auroit +celle dame, il devroit avoir le royaume d'Angleterre après le décès le roy +Henry: et pour ce qu'il estoit ainsné après Henry son frère qui mort +estoit, il devoit avoir celle dame et le royaume après le décès son père, +si comme il disoit. Et ce requéroit par les convenances qui devant avoient +couru; mais le roy Henry son père ne se voulloit à ce accorder en nulle +manière. Et quant le conte Richart vit qu'il n'en feroit plus, il se +départi de luy par mautalent, si s'en alla au roy Phelippe et luy fist +féauté et hommage, et s'alia à luy par serement et par fiance. + +_Incidence._--En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vingts et huit, le +second jour de février, fu éclipse de lune universale en la quarte heure de +la nuit, et dura ainsi comme par trois heures. + +_Ci fine le premier livre le roy Phelippe Dieudonné._ + + + + +CI COMENCE LE SECONT LIVRE +DES GESTES AU BON +ROY PHELIPPE. + + + * * * * * + + +I. + +ANNEE 1189. + +_Coment la cité de Mans et de Tours furent prises. Et puis de la mort le +roy Henry d'Angleterre._ + + +Cy comencent les fais de l'an neuviesme. En l'an de l'Incarnacion mil cent +quatre-vingt et neuf, le roy assembla son ost au nouvel temps et recommença +la guerre au mois de may. Son ost fist conduire vers Nogent[82] et prist la +Ferté-Bernard et quatre autres chastiaux qui moult fors estoient. Puis vint +à la cité du Mans, tant fist qu'il la prist par force. Dedens estoit le roy +Henry qui s'enfouy honteusement, et si avoit bien en sa compagnie trois +cens chevaliers bien armés et tous appareillés, et les chassa jusques au +chastel de Chinon en Poitou. Puis retourna à la citié du Mans et fit la +tour miner qui moult estoit forte et bien garnie. Quant elle fu minée si +qu'il n'y failloit fors bouter le feu au hordeis qui dessous estoit amassé +que tout ne versast, ceux qui dedens estoient la rendirent. + + Note 82: _Nogent-le-Rotrou._ + +Quant en la ville ot un pou le roy demouré, il s'en parti et fist son ost +conduire vers la cité de Tours. Sur la rivière de Loire se logièrent. Quant +le roy vit que l'ost fu logié, il monta à cheval tout seul, en sa main une +lance, et chevaucha moult selon le rivage comme celuy qui moult fu engrant +de passer oultre. Lors commença de regarder aval et amont pour savoir sé il +peust trouver né gué né passade. En l'eaue entra et commença à cerchier et +à taster le parfont de la rivière de la lance qu'il tenoit. Et tousjours si +comme il aloit avant, metoit enseignes à destre et à senestre si que tout +l'ost peust passer sceurement entre les enseignes qu'il metoit. Si trouva +en telle manière passage par là où l'en n'oï oncques parler que nul y fust +passé, et passa tout le premier devant sa gent: car la rivière qui là +estoit grant devant, devint petite en celle heure tout ainsi comme Dieu le +voult. + +Quant le roy et tout l'ost virent qu'elle estoient ainsi retraictes en un +moment, et que le roy estoit jà passé, il cueillirent trefs et tentes et +troussièrent leur harnois. En l'eaue se mistrent après le roy et passèrent +tous sauvement du plus grant jusques au plus petit; quant tous furent +oultre passés, les eaues crurent arrière en leur point et emplirent leur +channel si comme devant. Les bourgeois de la cité qui ce miracle virent +doubtèrent moult le roy; car il sorent bien que Dieu ouvroit pour luy. +Ceste chose avint la vigile de saint Johan-Baptiste. + +Tandis comme le roy et les barons aloient environ la cité pour aviser de +quelle partie elle estoit plus légière à asseoir et de quel sens l'en +pourroit mieux amener les engins pour lancier aux forteresses, les Ribaux +de l'ost qui adès devoient faire la première envaye quant on assaut[83], +firent un assaut en la cité; et, en la présence le roy, par eschielles +montèrent sur les murs et prisrent la ville si soubdainement que ceux de +dedens ne s'en prisrent oncques garde. + + Note 83: «Ribaldi ipsius (regis) qui primos impetus in expugnandis + munitionibus facere consueverant.» Ces _Ribaux_ étoient sans doute un + ramas de gens sans feu ni lieu, rassemblés et soudoyés par le roi + pour le service de ses guerres. + +Le roy qui fu moult liés de cette aventure reçut la cité sauve et entière, +sans endommagier ceux de dedens né ceux de dehors. Ses garnisons mist +dedens, et puis s'en parti atant quant il y ot demouré tant comme il luy +plut. Entour douze jours après que ces choses avinrent, ainsi comme aux +octaves de la Saint-Pierre et Saint-Pol, mourut le roy Henry d'Angleterre +au chastel de Chinon, qui en sa vie ot esté noble homme; et assez luy fu +tousjours bien cheu de toutes ses emprises et en toutes les guerres qu'il +ot eues, jusques au temps le roy Phelippe que Dieu luy mist en la bouche +pour frain, et pour vengier le sang saint Thomas archevesque de Cantorbie +qu'il avoit fait martirier. Si le plut à faire Nostre-Seigneur pour son +amendement, pour ce qu'il luy donnast entendement de ses péchiés par les +persécutions que le roy Phelippe luy faisoit et que par ce le ramenast à +repentance et au sein de saincte églyse sa mère. Le corps de luy fu mis en +sépulture à Frontevaux une abbaye de nonnains[84]. + + Note 84: La chronique dite _de Reims_, que mon frère, Louis Paris, + vient de publier à Reims, raconte autrement la mort de Henri II. Je + transcris ici le passage, parce que cette intéressante chronique a + échappé à l'attention des éditeurs des _Historiens de France:_ + + «Li rois Phelippes n'ot pas oubliet le très-grant honte que li rois + Henris li avoit, fait de sa serour. Il estoit un jour à Biauvais, et + li rois Henris estoit à Gerberoi, une abbaye de moines noirs à quatre + lieues de Biauvais. Quant li rois Phelippes le sot, si en fu + merveilles liés, car il se pensa que il se vengeroit de la honte, sé + il pooit; et fist souper ses chevaliers et sa gent de haute eure, et + donner avaine as chevaux. Et quant il fu aviespri, si fist sa gent + armer, né onkes ne lor dist que il avoit empenset à faire. Et + chevaucièrent tant que il vinrent à Gerberoi u li rois Henris estoit + sauvés. Et ançois que li rois fust couciés, entrèrent-il en la sale + u li rois Henris estoit acoustés sour une coute. Quant li rois + Phelippes le vit, si traist l'espée et li courut sus apiertement et + le quida férir parmi la teste, quant uns chevaliers sali entre dui et + li destorna son cop à férir. Et li rois Henris sali sus tous + espierdus et s'en fui en une cambre et fu bien li huis fremés. Et + quant li rois Phelippes vit qu'il ot pierdu son cop, si en fu moult + dolans et s'en revint à Biauvais, car il n'avoit mie là boin demorer. + Quant li rois Henris sot que ce avoit esté li rois Phelippes ki + occire le voloit, si dist: _Fi! or ai-je trop vescu quant li garchons + du France fius au mauvais roi m'est venus coure sus._ Adont sali li + rois empiés et prist un frain et s'en ala as cambres courtoises tous + désespéré et plain de l'ainemi, et s'estrangla des riesnes dou frain. + Quant sa maisnie vit que li rois n'estoit mie entr'aus, si le quisent + partout et tant qu'il le trovèrent estranglé et les riesnes entour le + col. Si en furent à merveilles esbahis. Et lors le prisrent et + levèrent et le misent en son lit, et fisent entendant au peuple qu'il + estoit mors soudainement. Mais n'avient pas souvent que tele aventure + aviegne de tel homme que on ne le sache; car çou que maisnie scet + n'est mie souvent celé. (Msc. du roi, fonds de Sorbonne, 454, f° 60.) + + +II. + +ANNEE 1190. + +_Coment le roy Richart fu coroné. Et coment le roy Phelippe prist congié à +Saint-Denis._ + + +Après la mort le roy Henry, fu couronné Richart, conte de Poitiers. Mais en +la première année de son règne luy avinrent deux moult laides aventures. +Car quant il dut premièrement entrer en Gisors, après ce qu'il fu couronné, +le feu se prist en la ville si que le chastel fu tout ars. Le jour après, +quant il s'en issoit, le pont de fust brisa soubs ses piés, et si passèrent +toutes ses gens oultre sans nul encombrement, et il tout seul chéy au fossé +à tout son cheval. + +Pou passa de jours après que la paix fu confermée et parfaite en la fourme +et en la manière qu'elle avoit esté pourparlée entre le roy Phelippe et le +roy Henry. Mais le bon roy Phelippe qui ne mist point en oubli la +débonnaireté et la largesce de son cuer, donna au roy Richart, pour le bien +de paix, la cité de Tours et du Mans, Chastel Raoul et toutes les +appartenances que il avoit conquis sur le roy Henry son père. Et le roy +Richart qui tantost luy voult la bonté rendre luy donna et quitta +perpétuelment à luy et à ses hoirs le chastel de Crezac, d'Issodun et +d'Alone[85]. Si fu illec ordonné quant et coment il mouveroient en la terre +d'oultre mer, pour accomplir leur voiage. + + Note 85: _Crezac. Graçay_, petite ville du Berry. Pour le mot + _Alone_, c'est une faute du traducteur, et Rigord dit à sa place: + «Totum feudum quod habebat in Alverniam.» + +En cel an, en la dixième kalende de mars, mouru la noble royne Ysabel, +femme le roy Phelippe. Le corps d'elle fu ensépulturé en l'églyse +Nostre-Dame-Saincte-Marie[86]; l'évesque Morise fist establir un autel pour +luy, et le roy y mist deux chapellains et establi à chascun quinze livres +parisis de rente. Desquels l'un devoit chanter pour l'ame de la dicte royne +et l'autre pour les ames ses ancesseurs. + + Note 86: De Paris. + +En l'an de l'Incarnation mil cent quatre-vings et neuf, environ la feste +saint Johan-Baptiste, le roy qui plus ne voult attendre à mouvoir en la +besoingne Nostre-Seigneur, ala à Saint-Denys pour prendre congié au +glorieux martir et à ses compagnons, selon la coustume des anciens roys de +France. Car quant il meuvent à armes encontre leurs ennemis, il doivent +venir visiter les martirs et prendre l'oriflambe sur l'autel, pour eux +garder et pour eux deffendre, et doibt estre portée tout devant, quant l'en +se doit combatte. Dont il est aucune fois avenu que quant leur ennemis la +veoient, il estoient si forment espouventés qu'il s'en fuioient mas et +confus. + +Quant le roy fu en l'églyse entré, il vint devant les martirs, en oroisons +descendi dessus le pavement par moult grant devocion en pleurs et en +larmes, et se recommanda à Dieu et à la benoiste vierge Marie, à tous sains +et sainctes. Puis se leva et prist l'escharpe et le bourdon de la main +Guillaume l'archevesque de Rains, qui pour le temps de lors estoit légat en +France; et lors s'approucha le roy des martirs et prist de ses propres +mains deux estandales[87] et deux enseignes d'or croisetées, dessus les +corps des glorieux martirs, pour défendre quant il se devroient combatre +contre les ennemis de la croix. + + Note 87: _Estandales._ Étendards. Rigord dit: «Duo standalia serica + optima et duo magna vexilla, aurifrisiis crucibus decenter insignita + pro memoriâ sanctorum martyrum et tutelâ.» + +Après se recommanda aux oroisons du couvent et du peuple, et puis prist la +bénéicon du saint clou et de la saincte couronne et du destre bras saint +Syméon. Atant se départi de l'églyse, si se mist tantost au chemin et +chemina tant par ses journées qu'il vint à Vezelay avec le roy Richart qui +avec luy estoit. Adonc le mercredi après les octaves Saint-Jehan là prist +congié à ses barons qui point n'estoient croisiés et les en fist retourner. +Loys son chier fils et tout le royaume laissa en la ordonnance et en la +garde de la noble royne sa mère et de Guillaume l'archevesque de Rains son +oncle. Lors se mist au chemin et erra tant en pou de temps qu'il vint au +port de Gennes sur mer. Là fist appareillier diligeamment ses nefs, ses +galies, ses armeures, ses viandes et quanque mestier luy fu. Mais le roy +Richart qui pas ne monta à ce port ala droit au port de Marseille. Quant il +ot son affaire appareillie, il entra en mer à voiles tendues. Ainsi s'en +alèrent les deux roys crestiens et s'abandonnèrent aux vens et aux périls +de mer pour l'amour et l'honneur Nostre-Seigneur, et pour la crestienneté +deffendre. Au port de Messines arrivèrent après mains tormens et mains +autres périls. + + +III. + +ANNEE 1190. + +_Du testament que le roy Phelippe establi avant que il meust._ + + +Quant le roy Phelippe se parti de France, il fist venir et assembler tous +ses amis et tous ceux que il avoit plus familiers, et establi et ordonna +son testament en leur présence par moult grant délibération, qui ainsi +commence: + +«Au nom de la saincte trinité qui est sans devision, amen; Phelippe, roy de +France par la grace de Dieu. L'office des Roys si est de pourvéoir en +toutes manières le proufit des subgiés, et mettre en avant le commun +proufit plus que le sien propre. Pour ce doncques que nous convoitons par +souverain désir à parfaire le veu de nostre pélerinage pour secourre la +terre saincte, nous proposons à ordonner coment les besoingnes du royaume +seront traictiées et le royaume gouverné quand nous en serons partis; et si +proposons à ordonner notre testament, quoyqu'il aviengne de nous. + +»Nous commandons doncques au commencement que nos baillifs mettent en +chascune prévosté quatre hommes qui soient sages et loyaux et de bon +tesmoignage, et que les besoingnes de la ville ne soient traictiées sans +leur conseil ou sans le conseil de deux au moins. Et de cestuy +établissement metons-nous hors la cité de Paris; en laquelle nous voulons +qu'il soient six sages hommes preux et loyaux. Après, là où nous avons mis +nos baillifs, ès bailliages qui sont desinnés et divisés par propres noms, +nous commandons que chascun de ces baillifs assigne un jour en son propre +bailliage qui soit appellé le jour des assises; et que tous ceux qui auront +plaintes à faire vendront et recevront leur droit et leur justice, sans +demeure, par le bailli du lieu. Mais nous voulons que nostre droit et +nostre justice, qui sont proprement nostres, soient là escript[88]. + + Note 88: «Illi qui clamorem facient recipient jus suum per eos et + justitiam sine dilatione, et nos nostre jure et nostram justitiam: + forefacta quæ propriè nostra sunt ibi scribentur.» (Rigord.) + +»Après nous voulons et commandons que nostre chière mère et Guillaume, +archevesque de Rains, nostre oncle, establissent, chascuns quatre mois, un +jour à Paris, et que il oient les clameurs et les complaintes des hommes de +nostre royaume, et les fassent fenir à l'honneur de Nostre-Seigneur et au +profit du royaume de France. Et commandons que les baillifs qui tiennent +les assises, parmi les villes de nostre royaume, soient tous à ce jour +devant eux et qu'il récitent toutes leurs besoingnes en leur présence[89]. + + Note 89: «Ut coram eis recitent negotia terræ nostræ.» + +»Après ces choses, nous commandons que nostre mère et le dit archevesque +oient et saichent chascun an les complaintes que l'en fera sur nos +baillifs. Et s'aucun se meffait, fors en quatre cas, en meurtre, en rapt, +en homicide ou en traïson, que on le nous face savoir trois fois en l'an +par lettres, lequel baillif se meffera, et en quoy le méfait sera. Et s'il +avient qu'il prengnent don né service, que ce sera qu'il prendra et de qui +il le prendra, par quoy nos hommes perdent leur doiture et nous la nostre. +Et les baillifs nous fassent assavoir les forfais des prévos. + +»Après, nous voulons que nostre chière dame et mère et l'archevesque ne +puissent remuer nos baillifs de leur lieux, fors en cas d'homicide, de +meurtre, de rapt et de traïson; né les baillifs[90] les prévos, fors que en +ces quatre cas. Car puisque nostre devant dite mère et l'archevesque nous +auront mandé la vérité, nous en cuidons prenre telle vengeance à l'aide de +Dieu par quoy les autres qui après vendront en seront moult espoventés. Et +si voulons que la royne et l'archevesque nous fassent certain, trois fois +en l'an, par lettres, des besoingnes et de l'estat du royaume. + + Note 90: _Né les baillifs les prévos._ Et que les baillis ne puissent + remuer les prévôts. + +»Après, s'il avenoit qu'aucunes cathédraux églyses ou aucunes royales +abbayes fussent vagues et sans pastours, nous voulons que les chanoines et +les moines des églyses qui en tel point seroient viengnent à la royne et à +l'archevesque, et prennent congié de célébrer leur élection[91], tout ainsi +comme il feroient à nous sé nous y estions présens. Et si voulons qu'il +leur soit octroyé sans contradiction. Si amonestons les chanoines et les +moines qu'il eslisent, selon leur povoirs, personne qui à Dieu plaise, qui +soit proufitable à l'églyse et au royaume. Si tiengnent la royne et +l'archevesque la régale en leur main, jusques à tant que l'esleu soit +sacré, et puis après luy soit rendu sans nul empeschement. + + Note 91: «Et liberam electionem ab eis petant, sicut antè nos + venirent.» + +»Si voulons que sé prouvende ou autre bénéfice eschiet, tandis comme nous +tendrons la régale en nostre main, que la royne et l'archevesque la donnent +par le conseil de frère Bernart[92], selon Dieu, tout au mieux qu'il +pourront à personnes honnestes et bien lettrées, toutesvoies sans[93] les +dons que nous avons fais à aucuns, dont il ont le tesmoignage par nos +lettres pendans[94]; et si commandons à tous nos prélas et à tous nos +hommes qu'il ne donnent toultes né tailles, tandis comme nous serons au +service Nostre-Seigneur. + + Note 92: _Bernard_, prieur de Grantmont. + + Note 93: _Sans._ Saufs. + + Note 94: _Pendans._ Scellés. + +»Sé Dieu faisoit de nous sa volenté, qu'il avenist que nous mourissons, +nous défendons expressément à tous nos hommes de nostre royaume, clers et +lais, qu'il ne donnent toultes né tailles jusques à tant que nostre fils, +que Dieu gart, soit venu en tel aage qu'il puisse et saiche gouverner son +royaume. Et s'aucun vouloient mouvoir guerre contre luy, et ses rentes ne +povoient souffire, lors luy aideroient tous nos hommes de leur corps et de +leur avoir. Les églyses luy feroient telle ayde comme elle sont +acoustumées. + +»Après nous deffendons à nos baillifs et à nos prévos qu'il ne preignent de +nulluy né corps né avoir, tant comme il voudra donner bons pleiges et +poursuivir son droit en nostre cour; fors que en quatre cas: pour meurtre, +pour homicide, pour rapt et pour traïson. Après, nous commandons que toutes +nos rentes et nostre service soient apportés à Paris, à trois paiemens et +en trois saisons. Le premier à la feste de saint Remy, le second à la +Chandeleur, le tiers à l'Ascencion: si soient livrés à nos bourgeois de +Paris[95] et à Pierre le maréchal. + + Note 95: Les six bourgeois désignés plus haut pour tenir à Paris la + place des baillis et prévots. Rigord donne l'initiale de leurs + noms: T. A. E. R. B. N. + +»Et s'il avenoit que l'un de nos dits bourgeois qui sont mis pour nos +paiemens recevoir mourust, Guillaume de Gallande en metroit un autre en +lieu de lui; Adam nostre cler sera présent à recevoir les receptes de +nostre trésor et les retendra en escript et seront mis en trésor au Temple. +Si en aura chascun une clef et le Temple une autre. Si nous sera tant +envoyé de nostre avoir comme nous manderons par lettres. + +»S'il avient que Dieu fasse son commandement de nous, que la royne, +l'archevesque, l'évesque de Paris, l'abbé de Saint-Victor, l'abbé de +Cernay[96] et frère Bernart devisent nostre trésor en deux parties. De +l'une il départiront, selon leur esgart, à rappareillier les églyses qui +sont destruites par nos guerres en telle manière que le service de +Nostre-Seigneur y puisse estre fait: et de celle moitié mesme il +départiront à ceux qui sont apauvris de nos tailles; et le remenant de +celle moitié il donront là où il voudront et là où il cuideront qu'il soit +mieux employé, pour le remède de nostre ame, du roy Loys nostre père et de +tous nos ancesseurs. + + Note 96: _L'abbé de Cernay._ Guy, abbé de _Vaux-Sernai_, dans le + diocèse de Paris, et depuis évêque de Carcassonne. + +«De l'autre moitié nous commandons à tous ceux qui gardent nostre trésor et +à nos hommes de Paris qu'elle soit gardée pour la nécessité de nostre +royaume et de Loys nostre fils, qu'il puisse par le conseil de Dieu son +royaume gouverner. Et s'il avenoit que nous et nostre fils mourussions, +nous commandons que nostre avoir fust départi pour Dieu, pour nostre ame et +pour celle de nostre fils, par la main et le jugement des sept personnes +que nous avons devant nommées. Si commandons que tantost comme l'en sauroit +la certaineté de nostre mort, que nostre avoir fust porté en la maison à +l'évesque de Paris et fust là bien guidé, jusques à tant que l'en eust fait +ce que nous avons ordonné. + +«Après, nous commandons à la royne et à l'archevesque qu'il retiengnent en +leur mains toutes les honneurs qui seront vagues et qu'il pourront et +devront tenir honnestement, si comme de nos abbayes et des doyennés et des +autres dignités, jusques à tant que nous soyons retournés du service +Nostre-Seigneur. Et ceux qu'il ne pourronttenir, donnent selon Dieu par le +conseil frère Bernart à l'honneur de Dieu et au proufit du royaume, à +ersonnes qui soient dignes et souffisans. + +«Pour ce que cest testament soit ferme et estable nous commandons qu'il +soit confermé de l'autorité de nostre séel et du caractère du nom du +royaume. Ce fu fait à Paris en l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vingt +et dix, de nostre royaume onziesme. De nostre palais, en la présence de +ceux de qui les noms sont cy nommés et les sceaux sont cy escris: Le conte +Thibaut de Bloys, Mathieu le Chambellenc, Raoul le mareschal[97]; au temps +que la chancellerie estoit vague.» + + Note 97: L'ordonnance latine diffère un peu dans le nom des + signataires: «S. Comitis Thibaldi dapiferi nostri; S. Guidonis + buticularii; S. Mathæi camerarii, S. Radulphi constabularii. Data + vacante cancellaria.» + +Le roy commanda aux bourgeois de Paris que la cité qu'il avoit si chière +fust toute fermée de haus murs et fors, et de tournelles tout environ bien +assises et bien ordonnées, et de portes hautes et fortes et bien +deffensables. Ce qu'il commanda fu parfait et acompli en moult pou de temps +après. Et puis si commanda ensement que tous les chastiaux et toutes les +forteresses de son royaume fussent fermées souffisamment. Mais temps est +désormais que nous retournons à nostre matière, et racomptons les choses +qui avinrent entre les deux roys, et coment il se contindrent à Messines en +la terre de oultre-mer. + + +IV. + +ANNEE 1191. + +_Coment le roy Phelippe arriva au port de Messines, et coment le roy +Richart brisa les convenances qu'il avoit à li._ + + +Quant le voy Phelippe fu arrivé à Messines droictement au mois d'aoust, il +fu honnourablement receu du roy Tancré qui le mena à grant honneur et à +grant révérence en son palais et luy présenta habondamment de ses viandes. +Et luy eust donné moult grant somme d'or et d'autres richesses s'il +voulsist avoir espousée une de ses filles ou au moins donnée à son fils +Loys. Mais le roy ne se voult assentir à nulle de ses deux requestes, pour +l'amour qu'il avoit à l'empereur Henry. + +Une discencion monta entre ces entrefaictes entre le roy Richart +d'Angleterre et le devant dit roy Tancré; pour ce que le roy Richart +demandoit le douaire sa suer. Mais toutesvoies fu le contens feni à la +parfin, par la paine que le bon roy Phelippe y mist, en telle manière que +le roy Tancré donna au roy Richart quarante mil onces d'or, desquels le roy +Phelippe devoit avoir la moitié; mais il n'en voult prendre que la tierce +partie, pour le bien de paix. Lors jurèrent[98] aucuns nobles hommes, de +par le roy Richart, l'une des filles le roy Tancré pour son nepveu Artus de +Bretaigne. + + Note 98: _Jurèrent._ Contractèrent promesse de mariage. + +Le roy Phelippe célébra la Nativité à Messines. Grans dons donna aux povres +chevaliers de son royaume qui leur choses avoient perdues en mer par +l'orage de la tempeste. Au duc de Bourgoigne mil mars; au conte de Nevers +et à Guillaume des Barres quatre cens mars; à Guillaume de Mello quatre +cens onces d'or; à l'évesque de Chartres quatre cens onces d'or; à Mathieu +de Montmorency trois cens; à Dreues de Mello deux cens, et à mains autres +dont nous vous taisons les noms pour la confusion du nombre. Viandes et +toutes autres choses qui à corps d'homme soustenir convenoient estoient +trop chières. Un sextier de fourment valoit vingt-quatre sous d'Angevin; un +sextier d'orge, dix et huit sous; de vin quinze sous; une geline douze +deniers. + +Quant le roy Phelippe vit que si grant chierté et famine couroit parmi +l'ost, il envoya ses messages au roy et à la royne de Hongrie et leur pria +qu'il secourussent l'ost de Nostre-Seigneur de viandes. Après il envoya à +l'empereur de Constantinoble et luy requist pour l'amour de Nostre-Seigneur +qu'il fist secours à la terre d'oultre mer, et luy prioit que s'il avenoit +que il passassent parmi son empire, qu'il luy livrast seur passage parmi sa +terre, et le roy le faisoit seur de luy et de sa gent qu'il trespasseroient +paisiblement, sans luy faire grief né dommage. + +Ne demoura point après longuement que le roy Phelippe semont et amonesta le +roy Richart qu'il fist son atour appareillier, si qu'il fust tout prest de +passer en my mars qui approuchoit. Et il luy respondi qu'il n'estoit mie +appareillié et qu'il ne povoit mie passer jusqu'au passage de la my aoust. +Quant le roy Phelippe oï ceste réponse, il luy manda de rechief et le +semont, comme son homme lige, si comme il avoit juré, que il passast la mer +avec luy. Et sur ceste chose le roy y mist deux condicions. La première fu +que s'il vouloit passer avec luy, si comme il estoit tenu par serrement et +par convenances, il prist, s'il vouloit, la fille au roy de Navarre que sa +mère la royne d'Angleterre avoit là amenée[99], et l'espousast en la cité +d'Acre. L'autre si fu, s'il ne vouloit passer maintenant avec luy, qu'il +espousast sa seur qu'il avoit avant plévie et à qui il estoit tenu par +fiance. Mais le roy Richart ne voulut faire né l'un né l'autre. Lors manda +le roy Phelippe les barons et les riches hommes qui estoient hommes liges +au roy Richart et qui avoient juré le passage de mars avec luy, et les +contrainst par leur serremens qu'il tenissent les convenances qu'il avoient +jurées du passage, et que ils fussent près de passer avec li à ce premier +passage de mars. + + Note 99: Berengère, fille de Sanche VI. + +Lors respondirent pour tous Guy de Rancon et le viconte de Chasteaudun +qu'il estoient tous près de passer toutes les fois qu'il les en semondroit +et de tenir les convenances qu'il luy avoient en convent. De ce fu le roy +Richart si courroucié qu'il les menaça forment et jura qu'il les +deshériteroit tous et il si fist après, si comme la fin le prouva. Dès lors +commencièrent à monter rancune et mautalent entre les deux roys[100]. + + Note 100: Dom Brial a joint ici au texte de Rigord le texte de la + convention passée entre les deux rois avant le départ de + Philippe-Auguste du port de Messine. Mais cet acte contrariant le + récit de Rigord, le savant éditeur auroit mieux fait de le placer + ailleurs, ou seulement en note. (Voy. Hist. de Fr., tome XVII, p. 32.) + + +V. + +ANNEE 1191. + +_Coment le roy Phelippe arriva devant Acre, et coment il craventa les murs +jusques au prendre, avant que le roy Richart arrivast. Et de la fausseté le +roy Richart._ + + +Le roy Phelippe qui moult avoit grant désir d'acomplir le veu qu'il avoit +fait à Nostre-Seigneur fist ses nefs et ses autres vaissiaux appareillier; +si entra en mer au mois de mars et arriva devant la cité d'Acre, +droictement la veille de Pasques en bonne prospérité et sans dommage de ses +gens né de ses choses. Receu fu en joie souveraine de l'ost des crestiens +qui longuement avoient là sis devant la cité. En larmes et en souspirs le +receurent aussi, comme sé ce fust un ange qui du ciel fust descendu. Tout +maintenant qu'il ot pié mis à terre il fist tendre ses trefs et ses +paveillons, et fist drécier une maison si près des murs de la cité que les +Sarrasins qui dedens estoient y povoient traire et lancier; et moult +souvent avenoit qu'il traioient oultre. Ses perrières et ses engins fist +lever, et fist assaillir et lancier par si grant force qu'il cravantèrent +si grant partie des murs qu'il n'y failloit que le second assaut que la +ville ne fust prise. Mais il ne la vouloit mie prendre n'assaillir, jusques +à tant que le roy Richart fust arrivé qui encores estoit à venir. + +Quant il fu là venu et quant il ot terre prise, le roy Phelippe luy dist +que tous les barons s'accordoient que on assaillist la cité. Et le roy +Trichart[101] qui en son cuer avoit la boisdie[102] et la traïson luy +respondi faussement qu'il louoit bien que on l'assausist, et que chascun +envoyast à l'assaut quanques chascun pourroit avoir d'effort. + + Note 101: Tous les manuscrits modifient ainsi le nom de Richard, en + cet endroit et plus bas encore. + + Note 102: _Boisdie._ Astuce. + +Quant ce vint le lendemain, le roy Phelippe qui cuidoit estre seur que le +roy Trichart deust asaillir avec luy, fist ses gens et ses engins +appareillier; et quant il voult commencier l'assaut, le roy Trichart +commanda à sa gent que nul ne se meust, et que nul ne fust si hardi qu'il à +l'assaut alast. Et plus fist-il, que il deffendi aux puissans hommes qui à +luy estoient jurés par serrement qu'il ne s'aliassent au roy Phelippe. + +En telle manière demoura l'assaut par l'empeschement le roy Trichart. Lors +furent esleus diseurs, par le conseil de chascune partie, preudommes et +sages par cui conseil et par cui jugement devait estre tout l'ost gouverné. +Sur lesquels les deux roys firent composition, et jurèrent, par la foy +qu'il dévoient à Dieu et par leur pélerinage, qu'il feroient quanques leur +diseurs dessus dis leur commanderoient. Lors distrent les arbitres par leur +dit que le roy d'Angleterre envoyast tous ses efforts à l'assaut et mist +ses gardes aux barres et ses engins fist drécier; car tout ce faisoit le +roy de France. Mais le roy Trichart ne voult oncques riens faire pour leur +dit. Et quant le roy Phelippe vit sa desloyauté et qu'il ne s'en vouloit +tenir en chose qu'il jurast, il absout les diseurs de leurs serremens que +il avoient fait de l'ost gouverner. + +Ainsi comme le roy Richart fust monté sur mer et il s'en aloit droit au +port d'Acre, il arriva en l'isle de Chipre, le roy et la terre prist, sa +fille et tous ses trésors. Ses garnisons mist ès chastiaus, et puis remonta +en mer. En ce qu'il s'en alloit vers Acre, il encontra d'aventure une nef +que Salhadin le soudan de Babilonne envoyoit en Acre pour secours faire à +la cité. En la navie estoient merveilleuses fioles du voirie plaines de feu +gréjois, deux cens cinquante arbalestes, et moult grant habondance d'arcs +et d'autres armeures et grant plenté de paiens fors et deffensables. La nef +fist assaillir le roy et la prist à la parfin. Occis furent les Sarrasins, +et la nave qui fu fraicte[103] et perciée périst et effondra en la mer. + + Note 103: _Fraicte._ Brisée. De _Fracta_. + +Environ ce contemple[104], prisrent les crestiens de Tir une autre nave que +le soudan envoyoit au secours d'Acre; grant plenté d'armeures avoit dedens +et pou de gens; si alloit gaucrant[105] parmi la mer pour ce qu'elle +n'avoit vent. + + Note 104: _Contemple._ Même temps. + + Note 105: _Gaucrant._ Errant, louvoyant, et non pas _Gautrant_, comme + l'écrivent les Glossaires. Variantes: _Waucrant_. + +_Incidence._--En celle année alla le grant Federis empereur de Rome et +d'Alemaigne oultre-mer à grant ost, et son fils le duc de Boesme: mors fu +en la terre de Bithinie entre la cité de Nice et d'Antioche. De celle +aventure fu l'ost moult desconforté. Après la mort du père fu le fils +ducteur et chevetaine de l'ost. En la terre des Turs entra moins sagement +que mestier ne luy fust, tant y perdi de sa gent qu'il s'en parti à petite +compaingnie. Puis vint devant Acre et mourut assez tost après. Après celluy +empereur Federis, tint l'empire un sien fils qui avoit nom Henry, noble +homme éstoit en fais, aigre contre ses ennemis, courtois et large à tous +ceux qui à luy venoient. + +_Incidence._--En l'an de l'Incarnation mil cent quatre-vingt et onze, en la +quinziesme kalende de may mourut l'apostole Climent qui le siège tint deux +ans et cinq mois. Après luy fu Célestin qui estoit Romain de nation. + +_Incidence._--En celle année tout le mois de juing, de juillet et d'aoust +fu l'air si destrempé et si grans pluies que les blés germoient ès espis +avant qu'il peussent estre soiés. + +_Incidence._--En celle année, au vingt-deuxiesme jour de juing en la veille +Saint-Jehan, en ce point que les deux roys estoient au siège devant Acre, +fu éclipse de soleil en l'onziesme degré du signe de l'écrevische, la lune +au sixiesme de ce meisme signe, et la queue du dragon au douziesme; et si +dura l'éclipse par quatre heures. + + +VI. + +ANNEE 1191. + +_De la maladie Loys le fils le roy Phelippe, et pourquoi le corps saint +Denis et de ses compaignons furent trais hors._ + + +Au mois d'aoust qui après vint, en la dixiesme kalende, le jeune Loys fils +le roy Phelippe que il ot laissié en France chéy en une maladie que +physique nomme disintère[106]. Et comme tous les physiciens se +désespérassent de sa vie, il fu acordé de commun conseil que on eust +recours et refuge à celuy qui est garde et deffense du royaume, c'est le +glorieux martir saint Denis. Lors ala le couvent de léans, tous piés nus, +en larmes et en oroisons, par moult grant dévocion à tout le saint clou et +la saincte couronne et le destre bras de saint Siméon, jusques à saint +Ladre de lès Paris. L'évesque Morise et tous ses chanoines, et tout le +couvent de la cité, et moult grant multitude de clers de l'université et du +peuple alèrent encontre les sainctes reliques jusques au couvent de +Saint-Denys, et y portèrent par grant dévocion maintes dignes reliques et +mains glorieux corps sains. + + Note 106 _Disintère._ Dyssenterie. + +Quant ensemble se furent joins et donné benéicon l'un à l'autre, il +ordonnèrent leur procession et alèrent chantant à larmes et à souspirs +jusques devant le palais le roy, où l'enfant gisoit malade. Quant le sermon +fu fait au peuple, et il orent rendu graces à Nostre-Seigneur apertement, +par les mérites des glorieux martirs saint Denys et des autres confesseurs +dont les sainctes reliques estoient présentes, il retourna maintenant en +plaine santé à l'atouchement du saint clou et de la saincte couronne et du +bras saint Siméon qu'il luy firent atouchier en croix, sur son ventre, en +l'endroit où la maladie le tenoit. Et, (si comme l'en afferme pour voir), +le roy Phelippe son père qui au siège d'Acre estoit, fu guary d'autelle +maladie, droit en ce point et en celle heure mesme. + +Quant l'enfant ot les reliques baisiées et receue la benéicon, toutes les +processions s'en retournèrent et se tindrent en ordre et alèrent ainsi +chantant jusques à l'églyse de Nostre-Dame. Là rendirent grace à +Nostre-Seigneur, et à la benoite vierge Marie louanges, oblacions et +devotes oroisons. Si s'en retournèrent les processions. Les chanoines et +mains autres raconvoyèrent les reliques saint Denis et le couvent jusques +tout dehors la cité; là donnèrent benéiçon l'un à l'autre, si se +départirent en grant amour et en grant humilité. + +Les processions de Paris et tout le peuple de la cité avoient moult grant +joie, ainsi comme il s'en retournoient, de ce que les reliques saint Denys +avoient été ainsi aportées à Paris en leur temps; car on ne trouve point +escript qu'elles fussent oncques mais traictes hors des portes du chastel +pour nul besoing né pour nul péril: si ne doit-on point taire la grace que +Nostre-Seigneur fist à son peuple en celle journée, par les oroisons du +peuple et du clergié; car l'air devint pur et net qui devant avoit esté si +destrempé que de grant temps n'avoit cessé de plouvoir sur la terre. + +_Incidence._--En ce temps avint que l'évesque du Liège s'enfouy et déguerpi +son siège, pour la paour qu'il avoit de l'empereur Henry qui avoit conceue +haine contre luy, pour ce qu'il avoit esté esleu et sacré si comme il dut, +selon le droit canon, sans son assentement et contre sa volenté. Le +preudomme qui moult forment le doubta, s'enfouy à refuge à l'archevesque de +Rains, Guillaume, qui le reçut moult honnorablement et luy aministra +souffisans despens en ses propres maisons. + +Pou de jours passèrent après, que celluy empereur Henry envoya chevaliers, +non mie chevaliers mais murtriers et homicides, au dit évesque: si +faignoient et faisoient semblant par paroles qu'il haïssent l'empereur, +pour ce disoient qu'il les avoient deshérités à tort. Le preudomme qui +point ne regardoit à malice, comme débonnaire et miséricors les reçut en +grant charité, et les faisoit seoir à sa table comme ses amis et ses +privés. Un jour avint que les desloyaux le menèrent pour esbatre au dehors +de la cité; quant il furent aux champs il sachièrent les espées et +l'occirent: puis s'enfuyrent et retournèrent à l'empereur. + +En celle année mourut Thibaut, seneschal le roy de France, homme piteux et +miséricors; le conte de Clermont, le conte du Perche, le duc de Bourgoigne, +le conte de Flandres[107]; tous trespassèrent de ce siècle devant Acre. Et +pour ce que le conte de Flandres n'avoit nul hoir, sa terre eschay au conte +Baudouin de Henaut, qui puis fu empereur de Constantinoble. + + Note 107: Suivant Philippe Mouskes et la _Chronique de Reims_, le + conte de Flandres en mourant fit au roi de France l'aveu d'un complot + tramé entre lui, le comte de Champagne et le comte de Blois. C'est là + ce qui surtout avoit décidé le roi de France à retourner, suivant le + même chroniqueur. + +En ce temps droit à la huitiesme kalende de septembre par le conseil +l'archevesque Guillaume et la royne Ade et de tous les prélas du royaume de +France, fu trait le précieux corps monseigneur saint Denys, hors de là où +il repose enclos et enséellé en riches vaissiaux d'éleutre[108], et fu posé +sur l'autel luy et ses compagnons et pluseurs des glorieux sains qui léans +reposent. La raison pour quoy il furent dehors trais si fu pour ce que l'en +vouloit que les pélerins et le peuple qui la vendroient et verroient +présentement le glorieux martir, fussent plus esmeus à prier Dieu et la +benoiste vierge et les glorieux martirs pour la délivrance de la saincte +terre, et pour le roy et pour toute sa compaignie; que il par sa +miséricorde luy donnast force et victoire contre les ennemis de la foy +crestienne. A la feste Saint-Denys qui est célébrée au mois d'octobre, fu +la fierté descéellée et ouverte, en quoy les reliques du précieux martir +reposent, en la présence l'évesque de Senlis et de celluy de Meaux, de la +royne Ade, de mains abbés et de mains autres bons hommes du siècle et de +religion. Lors fu trouvé le corps tout entier, à tout le chief, et fu +monstré au peuple par moult grant dévocion et à tous ceux qui là estoient +venus en pélerinage de divers pays. + + Note 108: _Eleutre_ ou _Electre_. Composition de plusieurs métaux. + Rigord dit toujours _vasis argenteis_, et notre traducteur _vases + d'éleutre_, et non pas _de lente_, comme a transcrit dom Brial. + +Quant la solempnité fu passée et finée, le vaissel fu moult diligemment +scellé. Et furent les corps sains remis en leur voulte cimentée dont il +orent été ostés. Mais le chief fu lors retenu et mis en un riche vaissel +d'or et d'argent, de riches esmaux et de pierres précieuses pour les +pélerins et pour exciter la dévotion du peuple et, mesmement[109], pour +effacier l'erreur de ceux de Paris (qui font entendant au monde qu'il en +ont une partie). + + Note 109: _Mesmement._ Surtout. + + +VII. + +ANNEE 1191. + +_Coment la cité d'Acre fu prise. Et coment le roy Phelippe retourna en +France pour sa maladie et pour la doubte de la traïson le roy Richart._ + + +Tandis comme ces choses avinrent en France, le bon roy Phelippe qui tenoit +le siège devant Acre, assembla toute sa gent à tout quanqu'il avoit +d'effort; la cité prist à assaillir moult aigrement; des murs abati moult +grant plenté à ses pierres et à ses mangonniaux et la mist en tel point +qu'elle estoit ainsi comme au prendre. Quant les satrapes Limatouse et +Caracouse qui dedens estoient, qui la cité gardoient de par le soudan +Salhadin et estoient chevetainnes de tous les autres Sarrasins qui léans +estoient en garnison, virent qu'il ne povoient plus deffendre la cité +qu'elle ne fust prise, il se rendirent par telle condition qu'il +eschaperoient, sauf leur corps et leur vies tant seulement, et rendroient à +nos crestiens la saincte croix que Salhadin avoit, et tous les crestiens +qui estoient en chetivoison parmi toute la terre du soudan. + +Tout ce orent en convenant à faire au roy de France et au roy d'Angleterre +avant qu'il fussent délivrés. En cel assaut fu tué Aubery le mareschal au +roy de France, chevalier hardi, preux, noble et courageux aux armes; car il +se mist si avant qu'il fu entrepris entre deux portes et occis. La Tour +maudite qui moult longuement et moult griefment avoit nos crestiens grevés +fu minée des mineurs le roy Phelippe; hordée et apuiée par dessous de +busches et de fusts, si qu'il ne failloit fors bouter le feu qu'elle ne +tresbuchast à terre. Pour ce, se rendirent les Sarrasins ainsi comme nous +avons devant conté, quant il virent qu'il ne pourroient constrester aux +roys et aux princes crestiens. Armes, chevaux et viandes rendirent et +toutes leurs garnisons de la cité. Les portes ouvrirent à nos crestiens qui +plouroient pour la grant joie qu'il avoient, et levoient leur mains au ciel +en criant à haute voix: «Benoit soit le nom de Nostre-Seigneur qui a +regardé nos travaux et nos sueurs; et qui a mis à humilité soubs nos piés +les ennemis de la croix qui avoient fiance et présumpcion en leur vertu.» + +Les viandes qui léans furent trouvées furent également parties selon ce +qu'il estoient et qu'il avoient de gens. Les deux roys partirent les +prisonniers, si en eut autant les uns comme les autres. Le roy Phelippe +livra sa partie au duc de Bourgoingne, grant somme d'or et d'argent et +grant infinité de viandes, et le fist garde et chevetaine de tout son ost, +car il estoit malade de moult griève enfermeté. Et d'autre part il avoit le +roy d'Angleterre souspeçonneux de traïson, pour ce qu'il envoioit moult +souvent messages au soudan Salhadin sans son sceu, et recevoit de luy +divers dons et divers présens. Pour ce manda le roy ses barons privéement +et leur fist un sermon moult secret et moult familier. Et moult les +amonesta et pria de bien faire, si prist atant congié d'eux en pleurs et en +souspirs; en mer se mist à trois galies tant seulement qu'un Genevois luy +ot appareilliées qui estoit nommé Rufin de la Voute. Tant erra par mer +qu'il arriva en Puille. Là demeura un pou de temps jusques à tant qu'il ot +santé recouvrée; et quant il fu oncques resposé des travaux qu'il avoit eus +et receus en mer, puis se mist au chemin assez foible, comme cil qui +n'estoit encore mie plainement renforcié. + +Droit parmi la cité de Rome s'en alla pour visiter les apostres et +l'apostole Célestin; puis se mist en chemin et arriva en France droit à la +nativité Nostre-Seigneur. + +Le roy Richart qui de là fu demouré fist venir devant luy tous les +Sarrasins prisonniers et tous les autres aussi que les autres princes +tendent: Limatouse et Caracouse qui d'eux estoient chevetaines semont et +ammonesta qu'il rendissent à la crestienté la saincte croix que Salhadin +tenoit sans demeure, et tous les crestiens esclaves qu'il tenoient en leur +terre, si comme il avoient juré par le serment de leur loy. Et pour ce +qu'il ne porent tenir les convenances qu'il avoient faictes et jurées, pour +ce que Salhadin ne s'i vouloit accorder, le roy Richart qui moult en fu +courroucié en fist mener cinq mille et plus dehors la cité et leur fist les +chiefs couper. Mais toutesvoies retint-il aucuns des plus grans et des plus +riches et les mist à raençon, desquels il ot avoir sans nombre. + +Aux Templiers vendi l'isle de Chipre qu'il ot prise en son venir, quant il +trespassoit par mer: le prix en fu vingt et cinq mille mars d'argent; et +puis la leur tolli et la vendi de rechief et quita oultréement à Guy qui ot +esté devant roy de Jhérusalem. La cité d'Escalonne abati et destruist à la +requeste des Sarrasins, pour le grant avoir qu'il en donnèrent. + +A un prince tolli la bannière le duc d'Osteriche, assez près d'Acre; +toute la desrompi et despeça, puis la fist jetter en une chambre +courtoise[110], en vilté et en despit du duc. Mais pour ce que n'avons +pas en volenté, n'en propos de descrire les fais aux roys d'Angleterre, +drois est que nous retournons à descrire les histoires du bon roy +Phelippe de France. + + Note 110: _En une chambre courtoise._ «In cloacam profundam.» + + +VIII. + +ANNEE 1192. + +_Coment le roy Phelippe ala visiter les martirs saint Denis et ses +compaignons, et coment il prist vengence des Juis qui avoient crucifié un +crestien._ + + +Quant le roy Phelippe fu en France retourné, il fu receu à grant joie et à +grant sollempnité des gens de sa terre. La feste de la nativité +Nostre-Seigneur célébra à Fonteine-Bliaut. Ne scay quans jours après ala à +Saint-Denys pour visiter les glorieux martirs. L'abbé Hue et le couvent le +receurent à sollempnelle procession si comme il durent, devant les martirs +se coucha en oroisons et leur rendi grace et merci pour ce que par leurs +mérites estoit sain et sauf eschapé de tant et si grans périls. Et en +allante d'amour et de charité il offri un paile de soye sur l'autel moult +bel etmoult riche. + +En la quinziesme kalende du mois d'avril séjournoit le roy à +Saint-Germain-en-Laye: là luy furent nouvelles aportées de la honteuse mort +d'un crestien que les Juis avoient martirié au chastel de Braie en despit +de Nostre-Seigneur et de la crestienne religion. Car la dame[111] de ce +chastel avoient corrompue et déceue par leurs grans dons, tant qu'elle leur +avoit donné ce crestien pour en faire leur volenté. En prison le tenoient +pour ce que on luy metoit sus par fausseté larrecin et homicide. Les +desloyaux Juis qui de haine ancienne haient les crestiens le prindrent et +luy lièrent les mains derrière le dos et d'espines le couronnèrent, et le +menèrent fustant parmi la ville; à la parfin le crucifièrent en despit de +Nostre-Seigneur: comme il déissent[112], au temps de la passion Jhésucrist +à Pilate, que il ne povoient nulluy tuer. + + Note 111: _La dame._ Rigord dit _la comtesse_, et c'étoit en effet + Marie, comtesse de Champagne et de Brie. + + Note 112: _Comme il déissent._ Tandis que ces mêmes Juifs disoient, + etc. + +Quant le roy entendi ces nouvelles, il ot moult grant pitié et moult grant +compassion de la foy crestienne, qui en son temps estoit à tel vilté +tournée. Tantost monta et se mist au chemin devant toute sa gent, si que +nul ne savoit quelle part il déust tourner, pour ce qu'il vouloit les +desloyaux Juis surprendre avant qu'ils oïssent de luy nulle nouvelle, si +que nul ne s'en peust destourner. A Braye vint au plus tost qu'il pot, ses +gardes mist aux portes et aux issues de la ville, si que nul n'en peust +eschaper. Lors fist cerchier leur ostels et prendre quanques on en pot +trouver. Par nombre furent quatre-vingts et plus qu'il fist trestous ardoir +en vengence de la honte qu'il avoient faicte à Nostre-Seigneur. + +_Incidence._--En celle année, le jour de devant la première yde du mois de +may, en la contrée du Perche à un chastel qui a nom Nogent, furent véus en +l'air grans compaignies de chevaliers armés qui descendirent à terre. Et +quant il se furent moult merveilleusement combatus, il s'esvanouirent tout +soudainement. Ceux du pays qui ces merveilles virent furent forment +espoventés et battirent leur coulpes pour leur péchiés. + +_Incidence._--En l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur mil cent +quatre-vingt et douze, au neuviesme jour de novembre fu éclipse de lune +particulier après mienuit en l'onziesme degré des gémiaus, et dura par deux +heures. + +_Incidence._--Au mois de may qui après fu, en la sixiesme yde, au temps de +Rouvoisons[113], fu trespassé de ce siècle au chastel de Pontoise un +prestre qui avoit nom Guillaume, anglois estoit de nation; homme plain de +bonnes moeurs et de saincte vie, si comme il apparut après: car +Nostre-Seigneur fist puis pour luy mains miracles, là où il estoit +ensépulturé. Mains avugles en furent enluminés, mains cloys y furent +redreciés et mains y furent curés de diverses enfermetés et restablis en +plaine santé, ainsi comme il estoient avant. Tant fu la renommée de ses +miracles espandue parmi le pays que mains y vindrent en pélerinage pour le +corps saint visiter et Dieu prier pour leur péchiés. + + Note 113: _Rouvoisons._ Rogations. + + +IX. + +ANNEE 1192. + +_Coment le roy se doubta des Hassacis. Et coment le roy Richart fu pris +quant il retornoit d'oultre-mer._ + + +Un jour estoit le roy à Pontoise, là luy furent nouvelles aportées des +parties d'oultre-mer, et lettres de par aucuns de ses amis qui contenoient +que le vieil de la Montaigne avoit envoyé en France ses Hassacides pour luy +occire, à la prière et au commandement le roy Richart. Car il avoit occis +nouvellement oultre-mer le marchis[114] qui estoit chevalier noble et +puissant en armes, et qui puissamment et vertueusement gouvernoit la terre +avant l'avènement des deux roys. + + Note 114: Conrad, marquis de Montferrat. + +De ces nouvelles fu le roy moult troublé et moult esmeu. Tantost se départi +de Pontoise et, depuis celle heure, fu moult curieux et moult soigneux de +son corps garder, pour ce que son cuer estoit en effroy de ces nouvelles. +Et pour ce que la paour et la doubte luy croissoient de jour en jour, se +conseilla-il à ses familiers qu'il feroit de ceste chose. Par leur conseil +envoya au viel de la Montaigne qui est roy des Hassacides pour ce qu'il en +sceust plus plainement la certaineté. Et tandis comme ces messages estoient +à la voie, establi-il sergens qui tousjours portaient grans maces de cuivre +par devant luy, pour son corps garder; et par nuit veilloient entour luy +les uns après les autres, en diverses heures de la nuit[115]. + + Note 115: De là l'origine et le nom des _gardes du corps_. «Custodes + corporis sui,» dit Rigord. + +Quant les messages furent retournés il sceut bien et congnut par les +lettres le roy des Hassacides que les nouvelles qui luy estoient mandées +d'oultre mer estoient faulses; et puis qu'il en ot la vérité enquise et +demandée aux messages, il osta la doubtance de son cuer et demoura sans +souspeçon. + +Le roy Richart qui de là la mer fu demouré, proposa à reparier en sa terre. +Au conte Henry de Champaingne laissa la cure de son ost, et de la terre +d'oultre mer quanques les crestiens en tenoient à ce temps. Icelluy Henry +estoit nepveu aux deux roys, jeune homme, bon chevalier et de grant +noblesse estoit. Quant le roy Richart ot son affaire atourné et il se fu +mis en mer, entre luy et ceux qu'il en voult avecques luy mener, orage et +tempeste leva soubdainement; sa nave fu ravie par vent et souflée en pou de +temps vers les parties d'Osteriche[116], en un lieu qui est entre Venise et +Aquilée. Là, ainsi comme Dieu le voult, fu son vaissel péri; mais +toutesvoies eschapa il à pou de yens. + + Note 116: _D'Osteriche._ Il falloit d'_Istrie_. «Versus partes + Histriæ.» + +Quant le conte du pays qui avoit nom Mainart de Gorzen et le peuple de la +ontrée sorent qu'il estoit arrivé en leur pays etorent oï retraire pour +vérité la traïson et la desloyauté qu'il avoit faicte en la terre de +promission, en comble de sa dampnacion, il le chacièrent et firent leur +povoir de luy prendre pour luy ruer en prison et chetivoison, contre la +franchise de tous pèlerins qui doivent seurement passer parmi la terre des +crestiens. Mais en si grant haine l'avoient cueilli pour sa mauvaistié que +jà ce ne luy eust riens valu. A la fuite se mist, si qu'il leur eschapa: +mais toutesvoies pristrent-il huit de ses chevaliers, ainsi comme il +s'enfuioient. Il trespassa parmi l'archeveschié de Saleburc[117] parmi une +ville qui est nommée Frizac. Là le cuida prendre Fedric de Sainte-Sauve; de +ses mains eschapa, mais il prist six de ses chevaliers. + + Note 117: _Saleburc._ Saltzbourg.--_Frizac_, peut-être _Frezing_. + +Droit s'enfouy vers Osteriche, le duc du pays Limpoles, qui cousin estoit +l'empereur, faisoit tous les chemins gaitier et les trépas pour luy +prendre. Tant le guaita toutesvoies qu'il le prist en la maison d'un moult +povre homme, chétive et despite, en la plus prouchaine ville d'une cité qui +est nommée Vienne: tout li tolli quanqu'il avoit. Un mois après le rendi à +l'empereur qui le mist en prison, et qui le garda près de un an et demi, et +le greva de mains grans despens. A la parfin fina à luy de sa rançon qui +monta deux cent mil mars d'argent. En telle manière eschapa de la prison à +l'empereur. Lors trespassa en Angleterre au plus hastivement qu'il pot; car +il doubtoit moult forment que le roy Phelippe ne le fist gaitier et +prendre, s'il approuchoit de France, pour ce qu'il pensoit bien qu'il +s'estoit vers luy meffait et que il l'avoit courroucié. + +Quant le conte Henry de Champaingne nepveu aux deux roys, qui de là la mer +estoit demouré, à qui le roy Richart ot livré la cure de son ost, vit que +la terre des crestiens estoit moult desconfortée pour ce que les roys +s'estoient partis, et que les barons qui là estoient demourés au service +Nostre-Seigneur luy prioient par moult grant affection qu'il demourast +avecques eux pour la saincte terre secourre, il fu meu ainsi comme de pitié +paternel, et eut plus chier à demourer et à mettre et corps et ame, sé +mestier fust, pour l'amour Nostre-Seigneur, et à souffrir mésaise et +povreté, qu'à retourner à honte en France sans visiter le Saint-Sépulcre et +sans parfaire son pélerinage. + +Et quant le maistre du Temple et tous les barons du pays et de France qui +là estoient demeurés virent le grant cuer et la valeur du conte et la +constance qu'il avoit en Nostre-Seigneur, il s'assentirent de commun accort +à ce que il fust roy de Jhérusalem. A roy le couronnèrent et luy donnèrent +la fille le roy qui devant luy eut esté, et rendirent grace et louange à +Nostre-Seigneur qui leur avoit restitué sauveur et deffenseur de la saincte +terre, et de la noble lignié des roys de France. + + +X. + +ANNEE 1192. + +_Coment la guerre des deux roys commença, et coment le roy Phelippe laissa +la seur le roy Chanu de Danemarche, que il avoit espousée._ + + +En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vingt et treize, le roy Phelippe +qui se vouloit vengier de la traïson et de la desloyauté que le roy Richart +avoit faicte vers luy, assembla son ost pour assener aux fiefs qu'il tenoit +de luy et qu'il avoit meffais et perdus par droit. Le chastel de Gisors +prist en moult pou de temps, et tout Vouquecin le Normant que le roy +Richart tenoit à tort et sans raison. Car tout ce pays qui avoit esté livré +par douaire devoit retourner au royaume de France après le décès le jeune +roy Henry qui mort estoit sans hoir de son corps. + +Quant le roy Phelippe ot prise toute celle marche de Normandie, il rendi à +l'églyse de Saint-Denys le Neuf Chastel sous Ethe[118] que le roy Henry et +son fils le roy Richart avoient tenu moult longuement à force et à tort. + + Note 118: _Ethe._ Epte. Mais Neuf-Chatel, dont le surnom n'est pas + dans Rigord, est sur la _Bethune_, bien au-dessous de l'Epte. + +En ce temps envoya le roy Phelippe au roy Chanu de Dannemarche homme +honnourable et honneste, Estienne, évesque de Noyon; et luy manda qu'il luy +envoyast une de ses soeurs pour espouser et pour couronner à royne de +France. Moult fu le roy Chanu lie quant il oï qu'il mandoit sa seur pour +tel honneur; aux messages livra sa seur qui avoit nom Ingebour, belle +pucelle, bonne et religieuse et aournée de bonnes graces et de bonnes +meurs. Les messages honnoura moult de dons et de présens. Congié prisrent +et puis se misrent au retour et si errèrent tant qu'il vindrent à Arras. + +Le roy qui moult désiroit sa venue ala encontre à moult grant compaignie de +prelas et de barons: là fu espousée et couronnée à royne de France. Mais le +roy qui par sorcerie fu empeschié, si comme l'en disoit, la cueilli en +haine en celle journée meisme qu'il l'eut congneue. Et en pou de temps +après fu le mariage desjoint par l'esgart de saincte églyse, pour ce que +leur lignié fu nombrée, et prouchaineté de lignage trouvée par les prélas +et par les barons du royaume de France. Mais la bonne dame ne voult oncques +puis retourner en son pays; ains eut plus chier à garder continence, et +mettre sa cure en la saincte dévocion d'oroison et ès sains lieux d'oroison +et de religion tous les jours de sa vie, qu'estre jointe à autre personne +né aconchier les aliances de son premier mariage. Et pour ce que l'en +disoit que le devant dit mariage avoit esté desjoint contre droit et contre +raison, envoya l'apostole deux légas en France à la requeste des Danois; +l'un avoit nom Mieudres[119], prestre et cardinal, et l'autre Cencin, +soubs-diacre à Paris firent assembler concile général de tous les prélas et +abbés du royaume de France; là fu longuement traictié de la réformation du +mariage du roy et de la royne; mais il furent fais tout aussi mus[120] +comme chiens qui ne pevent abbayer: si ne menèrent point la besoingne à +perfection, pour ce qu'il se doubtoient de leur piaux. + + Note 119 _Melior_. + + Note 120: _Mus._ Mucis. + +_Incidence_.--En ce temps mourut Salhadin le soudan de Babiloine en la cité +de Damas, qui estoit roy de deux royaumes d'Egypte et de Surie. En ces deux +royaumes régnèrent après luy deux fils qu'il avoit; Saphadin en Surie et +Meralice en Egypte. + +_Incidence_.--En ce temps mouru un enfant de mort soudaine: le père et la +mère aportèrent le corps en l'églyse de Saint-Denys, droitement le jour de +sa grant feste; sur l'autel aux martirs le posèrent et commencièrent à +crier à l'armes et à souspirs: «Saint Denys! sire, aide nous!» +Nostre-Seigneur rendi tout maintenant au corps son esperit par les mérites +du glorieux martir et resuscita l'enfant, voiant tout le peuple qui là +estoit assemblé pour la solempnité de la feste. + +_Incidence_.--En celle année en la quarte yde de novembre fu éclipse de +lune universel, en la première heure de la nuit et dura par trois heures. + +_Incidence_.--En ce temps avint qu'un homme qui estoit tout hors du sens et +ravi de mal esperit revint en droicte mémoire en l'églyse de Saint-Denys en +France. + + +XI. + +ANNEES 1193/1194. + +_Coment le roy prist la plus grant partie de Normandie, et coment il assist +Roen, et puis retorna en France pour le saint temps de la Quarantaine._ + + +Quant le mois de février approcha, le roy Phelippe semont ses hommes, et +assembla de rechief son ost pour entrer en Normandie. La cité d'Evreux +prist, le Neufbourg, le Vau de Rueil[121] et maintes autres forteresses +soubmist à sa seigneurie; maintes en destruist et craventa, et mains +chevaliers et mains autres prisonniers prist. + + Note 121: _Vau de Rueil_. Vaudreuil. + +Quant il eut toute celle contrée mise en sa subjection il prist son retour +par la cité de Rouen; mais quant il eut pris garde à la force de la ville +et du siège, et le dommage que il povoit avoir, il s'en parti eschaufé de +moult grant mautalent pour ce qu'il ne povoit acomplir sa volenté. Tous ses +engins fist ardoir, si retourna atant en France et cessa à ostoier pour le +saint temps de caresme qui approuchoit. + +En ce temps s'alia à luy Jehan-Sans-Terre frère au roy Richart, par malice +et par cautèle si comme la fin le prouva. Trois mois après ce que le roy +Phelippe eut cessé à guerroier pour la raison de la quarantaine, il +rassembla son ost en la sixiesme yde de may et entra en Normandie à moult +grant force. Le chastel de Verneul assist, et, quant il y ot tenu le siège +environ trois sepmaines, si que il avoit jà craventé grant partie des murs +à ses engins, un message luy nonca que la cité d'Evreux on il avoit sa +garnison estoit prise et que les Normans avoient pris une partie de sa gent +et les autres décolés. + +Le roy qui fu moult dolent et moult angoisseux pour le dommage de sa gent +et pour la cité qu'il avoit perdue, prist une partie de son ost et l'autre +laissa devant le chastel. Il chevaucha si hastivement comme il pot plus, et +quant il parvint là il chaça honteusement les Normans, la cité acraventa, +et destruist et moustiers et églyses, tant estoit mautalentis et +courroucié. + +Quant ceux qui au siège du chastel estoient demourés virent que le roy s'en +fu parti et l'engrès[122] de leur ennemis, il cueillirent toutes leur +tentes et tous leur paveillons au plus tost qu'il porent pour aler après le +roy; et laissièrent grant partie de leur viandes. Lors issirent ceux du +chastel et ravirent tout et garnirent la forteresce des despoilles et des +viandes que leur ennemis avoient laissiées. + + Note 122 _L'engres_. L'instance, le progrès. Sans doute formé de + _ingressus_. Rigord dit: _instantiam inimicorum_. + +_Incidence_.--En celle année fu le doyen Michiau de Paris esleu en +patriarche de Jhérusalem: mais, si comme Dieu l'avoit ordonné, il fu esleu +à l'archeveschié de Sens gouverner, et fu sacré en huitiesme kalende de may +qui après fu, par l'assentement le roy Phelippe, de tout le clergié et de +tout le peuple de la cité. Quel homme et comme grant fu au gouvernement des +escoles de Paris et comme grant aumosnier, avant qu'il fust esleu +archevesque, n'appartient pas à descrire à notre faculté. + +En celle année fu un enfant noié par meschéance à la Court neuve[123]. +Aporté fu à l'églyse Saint-Denis (qui assez près estoit de celle ville), et +fu ressuscité par les mérites du glorieux martir. + + Note 123: _La Court neuve_. Courneuve, à une demi-lieue de + Saint-Denis. + +Entre ces choses le roy Richart qui moult grant ost ot assemblé prist le +chastel de Loches; les chanoines de Saint-Martin-de-Tours jetta hors de +l'églyse et leur tolli quanqu'il avoient. Et fist moult de griefs en ces +parties aux églyses. + +En ce point prist le roy Phelippe Guillaume le conte de Lencestre, +chevalier hardi et courageux: en la tour d'Estampes le fist emprisonner. + +_Incidence_.--Entre Compiègne et Clermont en Beauvoisin chéy en celle année +si grant habundance d'iaues, de tonnerre, de fouldres et de tempestes que +nul homme n'avoit oncques oï parler de si grans; car les pierres chéoient +meslées avecques la pluie grosses et quarrées, aussi grosses comme un oeuf, +qui froissoient les arbres qui portoient fruis, et les vignes et les blés. +Et furent les villes arses et destruictes en aucuns lieux par les +effondres. Et plus grant merveille: que pluseurs corbiaus furent veus qui +estoient meslés avec celle tempeste et voloient de lieu en autre; et +portoient les corbiaux en leur becs les charbons de feu tous ardans et +boutoient le feu és maisons pour esprendre. Moult de gens, hommes et +femmes, furent tués des coups de la foudre; mains signes et mains autres +merveilles pot le peuple adonc esgarder, par quoy chascun doit bien estre +espoventé et soy retraire de péchié. + +En ce temps fu ars le chastel de Chaumont, qui est en l'éveschié de Laon, +et l'églyse de Nostre-Dame-de-Chartres arse. + +_Incidence_.--Un homme né de Virzon en Berry, qui estoit en prison à Rouen, +fu délivré par les prières saint Denys de France[124]. + + Note 124: Il est assez singulier que saint Denis, en présence de la + Ferte de saint Romain, se soit mêlé de délivrer des captifs à Rouen. + Au reste, la première mention de l'exercice du droit du chapitre de + la cathédrale de Rouen, ne remonte qu'à l'année 1210. (Voyez + l'excellente _Histoire du Privilège de saint Romain_, par M. Floquet. + Rouen, 1833.) + + +XII. + +ANNEE 1194. + +_Coment le roy greva les églyses par mauvais conseil, et coment il chassa +Jehan-Sans-Terre et les Normans qui avoient assegié le Val-de-Rueil._ + + +Quant le roy Phelippe oï noncier que le roy Richart avoit ainsi chacié les +clers de Saint-Martin-de-Tours et despoillié de tous leur biens, il luy +refist tantost en la forme le souler[125], car il prist et saisi toutes les +églyses qui estoient en sa terre qui appartenoient aux éveschiés et aux +abbayes de sou povoir. Et par l'amonestement d'aucuns mauvais hommes qui +estoient en tour luy, il chaça hors de leur propres lieux les clers, les +prestres, les moines qui faisoient le service de Nostre-Seigneur: tous les +biens prist et saisi et les converti en ses propres us, et plus: car il +greva et dommagea les églyses qui estoient en sa propre terre de griefves +tailles et d'exactions désacoustumées: si assembla mains grans trésors en +lieux divers, et se mist à petis despens. + + Note 125: _En la forme le souler_. Un second soulier dans la même + forme. Il lui rendit la pareille. + +La raison pourquoy il le faisoit si estoit pour ce, si comme il disoit, que +les roys de France ses devanciers avoient aucunes fois moult perdu de leur +terres, pour ce qu'il estoient povres, né qu'il ne povoient riens donner +aux chevaliers et aux sergens au temps de nécessité, et quant il avoient +besoing des gens et quant guerres leur sourdoient. Mais toutesvoies, en ces +trésors assembler, estoit la principale intencion le roy pour secours faire +à la terre d'oultre mer, et pour gouverner noblement le royaume de France; +jaçoit ce que aucuns, qui point ne savoient son propos né sa volenté, +cuidassent qu'il le féist par avarice ou par convoitise. Mais pour ce qu'il +avoit oï retraire cest proverbe: «Qu'il est temps de cueillir et d'amasser, +et temps de despendre», il cueilli et amassa en lieu et en temps, pour ce +qu'il peust semer et espandre au temps de nécessité; si comme il fu aparant +ès chastiaux qu'il ferma et de ceux qu'il redresça, et en son royaume qu'il +gouverna tousjours si noblement. + +Un jour trespassoit la terre au conte Thibaut de Blois[126] le roy Phelippe +à toute sa gent et son ost: le roy Richart qui se fu mis en embuschement, +pour luy grever s'il peust, sailli soubdainement des bois à moult grant +compagnie de chevaliers armes et prist là les sommiers le roy qui portoient +les deniers, la vaissellemente d'argent, robes et autres choses. + + Note 126: _Thibaut_. Il falloit avec Rigord: _Louis_. + +En tandis comme ces choses avindrent en la terre le conte Thibaut de Blois, +Jehan-Sans-Terre le frère le roy Richart, et le conte d'Arondel, à l'aide +des bourgeois de Rouen, assistrent le Val de Rueil en quoy le roy Phelippe +avoit mis sa garnison quant il l'eut pris. Mais tantost comme le roy +Phelippe le sceut, il se hasta de le secourre, et vint là huit jours après +ce qu'il orent le chastel asségié. Il chevauchia tost à pou de gens et à +pou d'arbalestriers qu'il avoit avec luy; en l'aube du jour apparant se +féri soudainement à grant tumulte et à grant escrois; et les Normans qui +cuidoient estre mors s'en alèrent, et se férirent tantost ès bois, et +laissièrent en proie tentes, paveillons, engins, et souffisant habondance +de viandes. En celle fuite furent les aucuns occis, et plusieurs pris et +mis à rançon. + +_Incidence_.--En ce temps prist l'empereur Henry Puille, Calabre et +Secille, et soubmist à sa seigneurie par la raison de sa femme qui estoit +droit hoir de celle terre. + +_Incidence_.--En ce temps mourut le conte Raimont de Thoulouse de qui la +terre eschay au conte Raimont son fils qui estoit cousin le roy de France, +de par la contesse Constance qui fu seur le roy Loys. + +_Incidence_.--En celle année fu l'air si esmeu de estourbeillons, de +grelles et de tempestes que les blés et les vignes furent si destruis que +merveilleusement fu l'année chière qui après vint. + +_Incidence_.--En celle année avint que le roy des Moabiciens, qui estoit +appelle Hermirmommelin, entra ès contrées des crestiens par devers le +royaume d'Espaigne, à moult grant multitude sans nombre de gens de sa +terre; tout le pays prist à gaster et à destruire. Quant Hildephons, le roy +d'Espaigne, le sceut, il ala encontre luy à bataille à tant comme il put +avoir d'effort; à luy se combati, mais, si comme Dieu le consenti, il fu +desconfi et presque toute sa gent occise; à la fuite se mist à tout le +remenant de ses hommes. Le nombre des crestiens qui en celle bataille +chaïrent fu esmé[127] à cinquante mille. Ceste meschéance avint à la +crestienté par la coulpe et par le mauvais sens Hildefons; car il grevoit +et abaissoit ses chevaliers et ses haux hommes, les villains eslevoit et +essauçoit. Et, pour ceste raison, les chevaliers et les gentils hommes ne +porent avoir armeures né chevaux pour ce qu'il estoient povres. Et les +villains que le roy ot essauciés qui point ne savoient l'us des armes né +n'avoient hardement de combatre, tournèrent en fuye: leur ennemis qui les +virent fouir prindrent cuer et les occistrent en fuiant. + + Note 127: _Esmé_. Estimé. + + +XIII. + +ANNEES 1195/1196. + +_Coment le roy chassa le roy Richart qui avait assis Arches. Et coment il +vint à luy et luy fist feaulté et homage de la duchiée de Normandie._ + + +En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vingt et quinze, au mois de +juillet rendi le roy Richart les trièves qu'il avoit au roy Phelippe, si fu +lors la guerre recommenciée de nouvel. Adonc craventa le roy Phelippe le +Val de Rueil qu'il tenoit, en quoy il avoit sa garnison. En pou de temps +après maria sa soeur au conte de Pontieu que le roy Richart luy avoit +renvoiée. + +En ces entrefaites le roy Richart assembla son ost et son effort de toutes +pars et assist le chastel d'Arques que le roy Phelippe tenoit. Mais quant +il le sot il vint au secours au plus hastivement qu'il pot et eut en sa +compaignie six cens de chevaliers esleus en prouesse et nés de France. +Hardiement se férirent en l'ost et chacièrent le roy Richart et tous ses +Anglois et tous ses Normans jusques à Dieppe. La ville destruirent et +ardirent les nefs et emmenèrent les hommes. + +En ce temps que le roy Phelippe retournoit luy et sa gent, il trespassoit +de lès un bois que l'on appelle Forets[128]. Le roy Richart sailli +soudainement de son embuschement, si se féri en la derrenière bataille le +roy Phelippe et en occist aucuns. + + Note 128: _Forets_. Rigord dit seulement: «Juxta nemora quæ vulgus + _forestas_ vocat, rex Angliæ ex improviso de forestis illis cum suis + egressus, etc.» Ce n'est donc pas un nom propre, mais sans doute la + _forêt des Ventes_. + +En ce contemple Mercadiers le maistre de cotériaux le roy Richart, estoit +en Berry d'aultre part, en la contrée de Bourges; les fauxbourgs d'Yssodun +ardi et puis prist le chastel et y mist garnison de par le roy Richart. En +pou de temps après donnèrent les deux roys trièves l'un à l'autre et +cessèrent de guerroyer. + +_Incidence_.--En celle année fu si grant désatrempance de l'air et si grans +plouages que les blés germèrent aux champs avant qu'il peussent estre +cueillis, dont si grant chierté fu après, pour l'année devant où les blés +orent esté tempestés, et pour l'autre après où il orent esté noiés ès +espis, que l'en vendoit un sextier de blé de fourment à la mesure de Paris +seize sous parisis, d'orge dix sous, de mouturage[129] treize sous ou +quatorze, et le sextier de sel quarante sous. Pour ce commanda le roy +Phelippe que l'en donnast aux povres de ses propres deniers plus largement +que on ne souloit, pour la pitié et la compassion de leur mésaise et de +leur povreté; et manda par ses lettres aux évesques et aux abbés et à tout +le peuple, au plus qu'il pot en priant, que pour Dieu, il s'efforçassent de +faire aumosnes pour soustenir la povre gent. Et lors donna le couvent de +Saint-Denys en France tout l'argent monnoyé qu'il avoient adonc entre leur +mains. + + Note 129: _Mouturage_. «Mixturæ,» dit Rigord. C'est ce que l'on nomme + aujourd'hui _méteil_. Mélange de seigle et de froment. + +_Incidence_.--En celle année commença à preschier de la croix un prestre +qui avoit nom Fouques[130]. Par la prédication et par le saint amonestement +que il faisoit au peuple furent pluseurs qui se retrairent de péchier; et +mains qui cessèrent à prester à usure et rendirent aux bonnes gens ce qu'il +avoient du leur par tel mestier. + + Note 130: _Fouques_. Foulques, curé de Neuilly; le principal + instigateur de la croisade suivante. + +Au mois de novembre qui après vint, furent trièves des deux rois +rendues[131]; si refut la guerre effondrée[132] comme devant. Le roy +Phelippe assembla son ost en la contrée de Bourges assez près d'Issodun et +le roy Richart d'autre part encontre luy. En ce point qu'il estoient tous +armés d'une part et d'autre, et estoient jà les batailles ordenées et +arrées[133] pour combatre, le roy Richart vint au roy Phelippe tout +désarmé, à pou de gent, contre l'opinion de tous ceux qui là estoient, et +luy fist hommage voiant tous ceux qui là estoient, et tous ceux de la +contrée de Normandie, de la contrée d'Anjou et de Poitou. Et jurèrent l'un +à l'autre en celle mesme place qu'il garderoient la paix d'illec en avant; +et prisrent un parlement aux octaves de la Tiphaine entre le Vau de Rueil +et le chasteau Gaillart[134] de réformer et de consommer la paix. + + Note 131: _Rendues._ Accomplies. + + Note 132: _Effondrées._ Epandue. Rigord dit: _Incæpta._ + + Note 133: _Arrées._ Pour _arrayées_. Préparées. + + Note 134: _Le chasteau Gaillart._ Il falloit: _De Gaillon_. Le + _Gallaonis_ de Rigord. + +Ainsi se départirent les osts et retourna chacun en ses parties. Le bon roy +Phelippe, qui point ne mist en oubli son patron et son deffenseur le +glorieux martir monseigneur saint Denis, ala à s'églyse au plus tôt qu'il +pot, et offri moult humblement et en moult grant dévocion un riche paile de +soie à Dieu et aux glorieux martirs en aliance de charité et d'amour. + +Au mois de janvier qui après fu, au quinziesme jour, les deux roys vindrent +au lieu du parlement ordené, et amena chascun avec luy les prélas et les +barons de son royaume. Là fu la paix confermée, consommée et asseurée par +bons ostages d'une part et d'autre, si comme il est contenu en l'instrument +authentique de la confirmation de celle paix[135]. + + Note 135: Cet instrument est dans le texte de Rigord. (Voyez les + _Historiens de France_, tome XVII, p. 43.) + +_Incidence._--En l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur mil cent +quatre-vingt-et-seize, au mois de mars, fu très grant abondance d'iaues, et +les fleuves si plains qu'il superabondèrent et noièrent pluseurs villes en +pluseurs lieux, les gens, hommes et femmes et enfans. Lors furent rompus et +brisiés les pons qui estoient sur Saine. Quant le clergié et le peuple +virent que Dieu les menaçoit ainsi et qu'il leur envoioit signe +espouvantable devers le ciel et par dessous devers la terre, il se +doubtèrent moult durement et eurent paour du second déluge et crioient +mercy à Nostre-Seigneur en gémissemens, en pleurs et en larmes, et luy +prioient qu'il espargnast à leur péchiés, et qu'il les daignast oïr +afflis[136] et contris, par satisfaction de pénitence. Ainsi faisoit le +peuple procession en oroisons et en jeunes et en aumosnes, et li bon roy +Phelippe suivit ces processions en larmes et en oroisons aussi humblement +comme les autres du peuple. Le couvent de Saint-Denis portoit le saint clou +et la saincte couronne et le bras saint Siméon, et béniçoient les iaues en +croix des saintuaires, et disoient: «Par ses signes de sa saincte Passion +ramaint nostre sire ces iaues à leur lieux et en leur drois cours.» +Nostre-Seigneur, qui eut pitié de son peuple, fist en pou de jours après +revenir les iaues en leur propres lieux, et fu apaisié par les afflictions +de son peuple. + + Note 136: _Afflis._ Affligés. + +_Incidence._--En celle année fu le prieur Jehan de Saint-Denis en France +esleu à gouverner l'abbaye de Saint-Père-de-Corbie. + +_Incidence._--En celle année le conte Baudouin de Flandres fist hommage au +roy Phelippe à Compiègne au mois de juing, voyant toute sa baronnie. En ce +meisme mois, espousa le roy la royne Marie, fille au duc de Boesme et +marchis d'Osteriche[137]. + + Note 137: _D'Osteriche._ Il falloit: _D'Istrie_, avec Rigord. + + +XIV. + +ANNEE 1196. + +_Coment le roy prist et acravanta le chastel d'Aubemalle, et chassa le roy +Richart qui s'estoit soudainement féru en l'ost; et prist aucuns de ses +meilleurs chevaliers._ + + +Après que ce fu avenu, passèrent pou de jours que le roy Richart brisa son +serement et la paix de luy et du roy Phelippe, qui devoit à tousjours mais +estre conformée, si comme vous avez là-dessus oï; car il envay le roy +Phelippe et recommença la guerre premier. Son ost assembla en Berry en la +contrée de Bourges, si prist et abati le chastel de Virzon par +conchiement[138] et par barat. Car il avoit juré au seigneur de Virzon +qu'il ne le dommageroit de rien, et qu'il n'avoit de luy garde[139]. + + Note 138: _Conchiement._ Duplicité, moquerie.--_Barat._ Tromperie. + + Note 139: _Et qu'il n'avoit de luy garde._ Et qu'il n'avoit pas lieu + de se garder de lui. + +Quant le roy Phelippe sot que le roy Richart avoit sa foy mentie et les +aliances brisiées, et qu'il eut le chastel de Virzon pris et abatu, il +assembla son ost et assist Aubemalle; mais tandis comme le roy y tenoit le +siège, le roy Richart ala à Nonencourt[140] et reçut le chastel par boisdie +et par tricherie; car il promist à ceux qui pour le roy Phelippe le +gardoient aucunes choses. Quant il l'eut bien garni de chevaliers, +d'arbalestiers, d'armeures et de viandes, il retourna entre luy et ses +Normans et ses coteriaux au chastel d'Aubemalle pour le roy Phelippe lever +du siège. Le roy Phelippe fist drécier ses engins et ne cessa de sept +sepmaines d'assaillir le chastel par moult grant effort; mais ceux qui +dedens estoient qui estoient bons deffendeurs et nobles se deffendoient des +François vertueusement, et les reculoient arrière de l'assaut souvent et +menu, et aucunes foys avenoit qu'il en occioient et bleçoient assez. Le roy +Richart, qui François cuida grever, se féri un jour en l'ost si +soubdainement que l'en ne s'en donnoit garde; mais quant François furent +armés et il les vit vers luy venir, luy et sa gent tournèrent en fuye, et +François les prirent à chacier. En celle fuite fu pris Guy de Touars, +chevalier noble en armes, et aigre contre ses ennemis. Mais quant il furent +retournés au siège, il prirent à assaillir le chastel plus fortement et +plus asprement qu'il n'avoient fait devant, par jour et par nuit, et +maintindrent l'estour si continuelment que la maistre tour fu fraite et +despeciée, et les murs acraventés des pierres et des mangonniaux. + + Note 140: _Nonencourt._ Aujourd'hui petite ville de département de + l'Eure, à sept lieues d'Evreux. + +Quant les deffenseurs virent que le chastel estoit en tel point, il +pourparlèrent une manière de paix et donnèrent une somme d'argent par telle +manière et condicion qu'il s'en iroient quites et délivres, sauf leur avoir +et sauves leur armeures. Mais ceste convenance desplut à mains des François +qui ne savoient la volenté et les propos du roy. Quant ceux orent la ville +rendue, le roy fist craventer le chastel et raser à plaine terre; d'ilec +s'en ala à Gisors: un pou après rassist Nonencourt que le roy Richart luy +eut fortrait par la boisdie de ceus qui garder le devoient; ses engins fist +tout environ drécier, et fist si asprement assaillir par jour et par nuit +qu'il le prist assez tost par merveilleux assaut et périlleux. Là furent +pris quinze chevaliers, dix-huit frans arbalestriers et souffisant garnison +de vitaille. Quant le roy eut le chastel pris, en garde le livra au conte +Robert de Dreux. + +_Incidence_.--En celle année, en la tierce yde de septembre, trespassa de +ce siècle à la joie de Paradis, si comme l'en cuide, Morise, l'évesque de +Paris, homme d'onnourable mémoire, père des povres et des orphelins. Car +entre les autres bonnes oeuvres qu'il fist, dont il en fist maintes, +fonda-il quatre abbayes et les doa dévotement à ses propres despens: +Hervaux, Hermières, Ierre et Gif[141]. Et en la fin donna aux povres pour +l'amour de Nostre-Seigneur quanqu'il pot avoir de meubles. Et pour ce qu'il +créoit moult fermement la Résurrection des corps, dont il avoit oï doubter +mains grans clers en son temps, et il désiroit qu'il les peust rappeler de +leur erreur et tous ceus qui en doubteroient, il commanda quant il mourroit +que l'en luy escripvit un roulet qui contenait celle sentence: «Je croy que +mon raembeur[142] vit et que je ressusciteray de terre au derrenier jour, +et verray Dieu mon sauveur en ceste moye char que je meisme voy et non en +autre, et que mes yeux regarderont; et ceste espérance est mise en mon +cuer.» Il estendi sur son pis, quant il mourut, le parchemin où ces paroles +estoient escriptes, et commanda et pria à ses amis que ce roule fust mis +sur son tonbel le jour de son obit, pour ce que tous les hommes lectrés et +les grans clers leussent celle escripture sainte et creussent fermement la +Résurrection de tous les corps, sans nulle doubte[143]. Après luy fu au +siège Eude extrait et né des hoirs de Soilly[144], frère Henry +l'archevesque de Bourges, moult autre et moult dessemblable de son +devancier et en mort et en vie. + + Note 141: _Hervaus_. Herivaux, à une lieue de Luzarches. + --_Hermières_, près de Lagny.--_Ierre_, sur la petite rivière du même + nom; abbaye de femmes, en Brie.--_Gif_, près de Chateaufort, à cinq + lieues de Paris. + + Note 142: _Raembeur_. Rédempteur. + + Note 143: C'est Maurice de Sully dont il nous reste de précieux + sermons en langue vulgaire. (Voy. mon histoire des _Manuscrits + français_, t. 2, p. 97.) + + Note 144: _Extrait et né des hoirs_. «Natione Soliacensis.» Eudes de + Sully a pourtant laissé une bonne et honnorable réputation. + + +XV. + +ANNEE 1197. + +_Coment le conte de Flandres et le conte Renaut de Boloigne guerpirent le +roy et s'allèrent au roy Richart. Et de pluseurs incidences._ + + +En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vings-dix-sept, Baudouin, conte de +Flandres, se dessevra apertement et départi de la foy et de l'ommage le roy +Phelippe, puis s'alia au roy Richart et fist mainte persécution au roy et +au royaume. Ainsi fist confédéracion au roy Richart Regnault fils le conte +de Dampmartin, à qui le roy avoit donné par moult grant amour la contesse +et la conté de Bouloigne; mais celluy rompi son hommage et le serement +qu'il avoit fait, et le commença forment à guerroier; il se joint et +accompaigna avec les Cotériaux et les autres ennemis le roy; sa terre +envaï, villes ardi et prist proies et fist moult grans dommages au royaume +de France. + +En celle année tout droit en la neuvième kalende de novembre, en un jour de +vendredi et en l'eure de tierce mouru l'abbé Hues Foucaut de Saint-Denis en +France. Après luy gouverna l'églyse l'abbé Hues de Melan qui estoit prieur +d'Argenteuil. + +_Incidence_.--En cel an mouru l'empereur Henry d'Allemaigne qui par sa +force avoit prise toute la terre de Sezille, et avoit occis et mis à +destruction mains haus hommes et princes du païs. Contre la crestienne +religion avoit emprisonné les évesques et les archevesques de la terre, et +tousjours avoit grevé saincte églyse à son pouvoir tout ainsi comme son +devancier. Pour reste raison, le pape Innocent le tiers fu contraire à son +eslection; Phelippe, son frère et tous ceus de sa partie escommenia, et +s'assenti à Othon, le fils au duc de Saissoingne, qu'il fist couronner en +roy d'Alemaigne à Ais-la-Chapelle. + +En ce temps mouru oultre-mer Henry, conte de Troies en Champaigne: nepveu +estoit aux deux roys, demouré estoit par-delà, après ce que les deux roys +s'en furent retournés pour les terres gouverner. Si l'orent les barons +esleu et couronné à roy de Jhérusalem par sa bonté et donné en mariage la +fille son devancier. Après sa mort eschéi la conté à un sien frère qui +Phelippe avoit nom. En celle année, en la troisième yde de janvier, mouru +le tiers Célestin apostole. Après luy fu Innocent le tiers, romain de +nacion, si fu avant appellé Lohier[145]. + + Note 145: «Lotharius.» + +_Incidence._--En celle année mourut la noble Ysabel[146], contesse de +Champaigne, seur au roy Phelippe de par son père, et seur au roy Richart de +par sa mère. Si estoit mère aux deux devant dis frères, au conte Henry, roy +de Jhérusalem, et Thibaut qui après fu conte de Troyes. + + Note 146: Rigord la nomme avec raison _Marie_. + +_Incidence._--En celle année, au commencement de la prédication le devant +dit Fouques, voult Nostre-Seigneur faire mains miracles pour luy: car il +rendoit aux aveugles lumière, aux sourds oiement, aux mues la parole, par +ses oroisons et par l'atouchement de ses mains; et mains autres miracles +faisoit Nostre-Seigneur pour luy que nous laissons à retraire, pour ce, par +aventure, qu'aucuns ne le creroient mie légièrement[147]. Un autre +acompaigna à luy, en l'office de prédicacion, qui avoit nom Pierre de +Roissy; né estoit de l'éveschié de Paris, bon clerc et bien lettré et plain +du saint Esperit, si comme il sembloit au peuple. Mains hommes retrait +d'usure et de l'ordure de luxure par sa prédication, et les fist vivre en +chasteté; et amena à la continance de mariage les foles femmes qui se +mettent ès quarrefours des chemins, et s'abandonnent à tous sans +différence, sans avoir honte et vergoingne, pour petit prix; les autres, +qui point ne vouloient estre mariées, ains avoient plus chier à vivre en +contemplacion, sous l'abit de religion, furent mises en la nouvelle abbaye +de Saint-Anthoine-de-lèz-Paris, qui pour raison d'elles fut fondée au temps +de lors, et les autres eslurent à souffrir travaus et paines de leur corps, +et à aler en divers pélerinages nus piés et en langes. Et qui vouldra +savoir en quelle entencion le devant dit provaire preschoit regarde en la +fin; car la fin de l'euvre preuve et manifeste les intencions des +cuers[148]. + + Note 147: «Quæ prætermittimus propter hominum nimiam incredulitatem.» + Bon Rigord! comment auriez-vous qualifié l'incrédulité de nos jours! + + Note 148: Rigord, par cette dernière réflexion, semble faire allusion + aux bruits fâcheux qui coururent dans la suite sur la rapacité de + Foulques et sur l'ambition de Pierre. + +En ce meisme temps prescha un moine de Saint-Denis en France, qui avoit nom +Herloin: né estoit de Paris, grant clerc et lettré en la saincte +Escripture. Ès cités et ès chastiaux de la petite Bretaigne prescha. Grant +multitude de Bretons la croix de sa main prisrent, la mer passèrent sans +les autres pélerins attendre, si arrivèrent devant Acre. Celluy Herloin +estoit chevetainne et ducteur de celle gent; mais pour ce qu'il n'avoient +point chief né gouverneur suffisant à celle besoingne, il se devisèrent en +diverses parties, sans ducteur et sans gouverneur; gens estoient qui +usoient de leur propre volenté, et pour ce perit leur commencement sans +perfection. + +_Incidence._--En celle année apparurent en mains lieux maintes nouvelletés: +à Rosoy, en Brie, le vin fu mu en sang, et le pain en char sensiblement au +sacrement de l'autel. En Vermandois, un mort chevalier ressuscita, et puis +denonça à mains hommes choses qui estoient à avenir; si vesqui puis +long-temps sans boire et sans mengier. + +En France, environ la Saint-Jehan, chéi sur les blés une rousée que l'en +nomme mielée, dont il furent si emmiélés que quant on en metoit un espi en +sa bouche, on sentoit le miel tout proprement. La foudre si tua un homme à +Paris et tempestes chéirent en aucuns lieux si grans, qu'elles destruirent +les blés et les vignes; et un pou après au mois de juin tempesta de rechief +si forment, que les blés, les vignes et les bois furent destruis et +defroissiés du tout en tout. Si dura celle tempeste dès Tramblay jusques à +Chielle et ès villes environ; car les pierres furent veues cheoir du ciel +aussi grosses comme une nois, aucunes aussi comme un oeuf, et plus encor, si +comme aucuns disoient. + + +XVI. + +ANNEE 1198. + +_Coment le roy rappela les Juis en son royaume; et coment le roy Richart +prist ses chevaliers devant Gisors, et coment le roy eschappa._ + + +En celle année ramena le roy Phelippe les Juis à Paris et au royaume de +France, contre la commune opinion de tous, et contre le ban et +l'institution qu'il avoit devant faite et ordonnée au temps qu'il les +bannit de toute France. Lors commença à grever saincte églyse de mains +griefs et de maintes persécutions, qu'il avoit devant ce tousjours bien +gardée et deffendue. Pour ce (s'en voulut Nostre-Seigneur vengier en partie +et) ensuivit la venjance le forfait assez tost après. Car au mois de +septembre qui après vint, droit à la vigile saint Michiel, comme il ne +feust de rien pourveu n'appareillié, le roy Richart entra soubdainement en +Vouquecin à tout cinq mille chevaliers, sans les Cotériaux et sans les gens +à pié qui estoient sans nombre. Tout le pays d'environ Gisors gasta et +destruist; si prist et abati une forteresse qui avoit nom Courcelles, si +proia et ardi plusieurs autres villes champestres. + +Quant le roy Phelippe en sot la nouvelle, il fu enflambé et eschaufé de +moult grant ire, et vint là hastivement à tout cinq cens chevaliers tant +seulement; passer cuida jusques à Gisors, mais ses ennemis luy fuient +au-devant, qui luy empeschoient la voie: et quant il vit ce, le cuer si luy +engroissa, et conçut si grant hardiesce qu'il se féri par moult grant +fierté parmi tous ses ennemis ainsi comme tout forsené et se combati moult +vertueusement contre le roy Richart et toute sa gent. A pou de chevaliers +eschappa d'euls tous, par l'aide Nostre-Seigneur, et se reçut au chastel de +Gisors. Mais aucuns des plus grans et des plus nobles chevaliers de sa +route furent pris en celle bataille. Là fu pris Alain de Roucy, Maieu de +Mally, le jeune Guillaume de Mello[149], Phelippe de Nanteuil et mains +autres dont nous tairons les noms. Adonc s'en retourna le roy Richart, qui +à celle fois eut eue victoire et donna et départi sa proie à ses gens. + + Note 149: Rigord dit: «Mathæus de Marly, Guillelmus de Merloto.» + L'_r_ de ces deux noms à disparu dans les temps modernes. La maison + de _Mailly_ conserve aujourd'hui son ancienne splendeur.--(Voyez le + récit animé de cette défaite dans la _Chronique de Reims_, pages 68 + et suiv.) + +Le roy Phelippe qui moult fu dolent de la honte et du dommage qu'il avoit +receu et désirant de soy vengier,--mais il ne ramenoit point en mémoire ce +qu'il avoit Dieu couroucié,--son ost assembla et entra en Normandie à moult +grant force, tout le pays gasta et destruit jusques au Neufbourg et jusques +à Biaumont le Rogier. Quant tout ce pays eut proié[150] il retourna en +France et donna congié à ses gens, et s'en retourna chascun en son pays. +Pour ce furent aucuns qui tinrent à folie ce que le roy départoit ainsi ses +chevaliers, et demeurent ainsi à pou de gent. Voir disoient; car quant le +roy Richart sot qu'il eut son ost départi, et qu'il fu demouré ainsi +privéement et à si petit d'effort, il cueilli ses gens et emmena tous ses +Coteriaux[151], si entra en Vouquecin et en Biauvoisin; les villes +destruist et prist les proies. Mais l'évesque de Biauvais qui bon chevalier +et hardi estoit, et Guillaume de Mello l'en suivirent et cuidèrent +rescourre les proies qu'il emmenoit: trop folement et trop despourveuement +l'enchaçoient, car il leur bastit un aguait, si les prist et mist en +prison. Lors prist le conte de Flandres Saint-Omer qui estoit au roy +Phelippe. + + Note 150: _Proié._ Pillé. _Prædatus._ + + Note 151: Rigord ajoute: «Quibus præerat Marchaderius.» + + +XVII. + +ANNEE 1199. + +_Coment le roy s'alia à Phelippe le due de Souave pour plus grever ses +ennemis. Et coment le roy Richart fu mort._ + + +Phelippe, le duc de Souave de qui nous avons là dessus parlé, qui frère eut +esté l'empereur Henry, eut l'assens de la plus grant partie de l'empire. A +luy s'alia le roy Phelippe en espérance et pour ce qu'il peust plus +légièrement surmonter le conte de Flandre, et contrester au roy Richart. +Mais Othon le fils au duc de Saissongne, qui en l'empire estoit son +adversaire, fu adonc couronné à Ais-la-Chapelle, par l'aide et par la force +du roy Richart son oncle, le conte de Flandres, et l'archevesque de +Couloigne. + +En ce temps envoya en France le pape Innocent le troisiesme un légat qui +prestre estoit et cardinal. Pierre de Cappes[152] avoit nom, pour réformer +la paix entre les deux roys. Environ la nativité arriva en France, la +besoigne pour quoy estoit venu ne pot mener à perfection, car la paix y +estoit si desfourmée qu'il ne la pot réfourmer. Mais toutesvoies fist-il +tant qu'il cuida avoir mises trièves entr'eux qui devoient durer cinq ans, +par la foy de l'un et de l'autre; car il ne pot à ce mener le roy Richart +qu'il voulsist donner ostage de la paix. + + Note 152: _Pierre de Cappes_ ou de Capoue. Il acquit de la célébrité + par la croisade dont le résultat fut la conquête de Constantinople. + +En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vingt et dix-neuf, eut le roy +Richart assis un chastel qui est emprès Limoges, en la première sepmaine de +la Passion Nostre-Seigneur. Au viconte de Limoges estoit ce chastel, si +avoit nom Chauluz[153]. La raison pour quoy il eut ce chastel assis si fu +pour ce qu'un chevalier du pays avoit trouvé un trésor en terre. Et ce +trésor, si comme l'en disoit, estoit un empereur de fin or, sa femme, ses +fils et ses filles; et tous séoient à une table d'or fin. Si y estoient +lettres escriptes qui donnoient à entendre à ceux qui les lisoient que cil +empereur avoit esté et comme grant temps estoit couru puis que il régna. + + Note 153: Chauluz. «Castrum Lucii de Capreolo.»--Chalus-Chabrol. Les + ruines du château de _Chabrol_, près de la petite ville de _Chalus_, + existent encore. + +Ce trésor demandoit le roy Richart à ce chevalier, mais il s'estoit trait à +arant au visconte et s'estoit mis en ce chastel. Ainsi tenoit le roy le +siège et faisoit assaillir chascun jour moult efforciement. Endementiers +qu'il estoit un jour à un assaut, un arbalestier de la garnison du chastel +trait un quarrel à la volée, le roy Richart, par aventure non mie +appenséement, féri si qu'il luy fist mortelle plaie. Par celle plaie qui +guarir ne pot mourut le roy en pou de temps après et fu ensépulturé à +Frontevaux une abbaye de nonnains, delès le roy Henry son père. + +Jehan-Sans-Terre son frère reçut après luy le royaume d'Angleterre; si fu +couronné à la feste de l'Ascencion qui après fu, à +Saint-Thomas-de-Cantorbie. + + +XVIII. + +ANNEE 1199. + +_Coment le roy entra en Normandie après la mort le roy Richart. Et coment +Artus de Bretaigne li fist homage. Et coment France fu entredite._ + + +Quant le roy Richart fu mort, l'estat des choses fu mis en autre point. +Lors assembla le roy Phelippe son ost, si entra à moult grant force en +Normandie, la cité de Evreux prist, tous les chastiaux et toutes les +forteresses d'environ prist[154] et les garni de ses hommes: toute la terre +proia et gasta jusques au Mans. Artus, le conte de Bretaigne nepveu au roy +Jehan qui assez estoit enfant, entra en ce point en la conté d'Anjou à +moult grant chevalerie. Si se mist en saisine de la conté d'Angiers qui par +droit luy afferoit, et puis vint à rencontre du roy Phelippe au Mans entre +luy et sa mère, et luy fist hommage et féaulté de quanqu'il tenoit de luy. + + Note 154: _Prist._ «Scilicet Apriliacum et Aquiniacum.» C'est + _Avrilly_ et _Aquigny_. + +Tandis comme le roy estoit en ces parties, Robert de Blesoi[155] et +Huitasse de Neuville prisrent le conte Phelippe de Namur frère le conte de +Flandres et douze chevaliers avec luy, au mois de may; si prisrent un clerc +qui avoit nom Pierre de Douay qui mains maux avoit fais au roy. Quant le +roy fu repairié, tous ces prisonniers luy furent rendus. Et d'autre part +Hue d'Amelencourt prist l'évesque de Cambray, pour qui le devant dit légat +Pierre de Cappes mist toute France en entredit: mais en la fin de trois +mois le roy ot son conseil qu'il le rendist[156]. + + Note 155: _Robert de Blesoi._ «Roberto de Belesio. + + Note 156: _Que il le rendist._ C'est-à-dire que il rendist Pierre de + Douay. C'est le même Pierre de Douay, sans doute, qui joue un si beau + rôle auprès de l'empereur Henry de Constantinople, dans la + continuation de Villehardouin. Au reste, le texte de Roger de Hoveden + me paroît ici préférable à celui de Rigord: «Henricus, comes de + Namur.... et Petrus de Duay, _miles_ optimus et familiaris comitis + Flandriæ, et electus de Cambray, frater prædicti Petri, capti sunt à + familiâ regis Francorum....» + + (Historiens de France, tome XVII, page 598.) + +Alienor qui jà eut esté royne d'Angleterre vint au roy en la cité de Tours. +Là luy fist hommage de la conté de Poitou qui luy estoit par droit héritage +escheue. Lors retourna le roy en France et emmena avec luy le conte de +Bretaigne qui avoit nom Artus. Après ne sçay quans jours[157], ala le roy +en pélerinage à monseigneur saint Denys son patron; un riche paile mist sur +l'autel en aliance d'amour et de charité. + + Note 157: _Ne scay quans jours._ Trois jours, suivant Rigord. + +Au mois d'octobre qui après vint furent trièves données et asseurées par +serrement entre les deux roys, jusques à la feste Saint-Jehan, et entre le +roy et le conte de Flandres aussi. + +_Incidence._--En celle année trespassa de ce siècle Henry, archevesque de +Bourges. Après luy tint le siège saint Guillaume[158], qui fu des hoirs de +Jouy et eut avant esté abbé de Chaalis. Au mois qui après vint trespassa de +ce siècle Mahieu, archevesque de Sens. Après luy fu maistre Pierre de +Corbueil qui avoit esté maistre le pape Innocent, si luy avoit donné +l'éveschié de Cambray. + + Note 158: _De Jouy._ Le _Gallia christiana_ le nomme _Guillaume de + Dongeon_. + +En celle année, droit au mois de décembre, Pierre de Cappes, le devant dit +cardinal, assembla[159] conseil général de tous les prélas du royaume de +France, d'archevesques, d'évesques, d'abbés et de prieurs conventuaux. Le +roy qui bien pensoit qu'il vouloit mettre son royaume en entredit y envoya +ses messages, et appela en plain conseil à la court de Rome; mais +toutesvoies le légat qui point ne déporta l'appel, jetta la sentence en la +présence de tous les prélas du conseil, et puis commanda qu'elle ne fust +dénonciée né publiée, jusques après le vintiesme jour de Noël. + + Note 159: A Dijon. + +Quant le terme qu'il eut mis fu passé, la sentence fu publiée, si fu toute +France entredite. Tant fu le roy courroucié de ceste chose qu'il bouta hors +de leur sièges tous les prélas de son royaume, pour ce qu'il s'étoient +assentis à l'entredit: à leur chanoines et à leur clers tolli tous leur +biens et commanda qu'il fussent tous chaciés de sa terre, et que toutes les +rentes et les fiefs qu'il tenoient de luy feussent saisis. Les prestres +mesme qui manoient ès paroisses fist-il aussi bouter hors, et les fist +despouiller de tous leur biens: et, plus, en comble de tout mal, il enclost +au chastel d'Estampes la royne Ingebour s'espouse, saincte dame et +religieuse et aournée de toutes bonnes moeurs. Si ne pot à tant refrener sa +perversité, ains troubla toute France, chevaliers, bourgeois et paysans. Il +tailla les chevaliers et leur hommes, et leur tolli la tierce partie de +tous leur biens; et leva de ses barons tailles et exactions plus grans que +il ne povoient souffrir. + + +XIX. + +ANNEE 1201. + +_Coment la pais fu réformée entre le roy Phelippe et le roy Jehan. Et +coment le roy reprist la royne Ingebour sa femme._ + + +En l'an de l'Incarnacion mil deux cens, au mois de may fu la paix refourmée +entre le roy Phelippe de France et le roy Jehan d'Angleterre entre Vernon +et l'isle d'Andely; si est plus plainement contenu ès instrumens +authentiques qu'il firent séeler de leurs seaux, coment celle paix fu +confermée et la terre entr'eux divisée[160]. + + Note 160: Ce traité de paix, qu'on peut lire dans les _Historiens de + France_, tome XVII, p. 51, porte la date de _Goleton_. + +Avant qu'il se partissent de ce lieu, Loys le fils le roy Phelippe espousa +madame Blanche, fille Alphons le roy de Castelle et niepce Jehan le roy +d'Angleterre, qui pour l'amour de ce mariage quitta à monseigneur Loys +toute la terre, tous les chastiaux et toutes les forteresses plainement que +le roy Phelippe avoit devant conquis sur le roy Richart son frère, et plus +luy fist-il de grace qu'il luy quita toute la terre qu'il tenoit de çà la +mer, s'il avenoit qu'il mourust sans hoir de son corps. + +En l'an qui après vint, qui fu mil deux cens et un, environ la nativité +Nostre-Dame, vint en France Octovien, évesque d'Oiste et légat de la cour +de Rome entre luy et l'évesque de Bordiaux. Le roy amonesta qu'il reprist +sa femme espousée qu'il avoit de luy dessevrée, et sans l'esgard de saincte +églyse. Le roy toutesvoies le reçut en grace telle que par son amonestement +se dessevra de celle qu'il tenoit contre la loy de mariage. En ce point +après Jehan de Saint-Pol, prestre cardinal et légat et le dit Octovien +assemblèrent concile de prélas du royaume en la cité de Soissons. En ce +concile fu présent le roy et les barons. A ce concile qui quinze jours dura +fu traicté de la dessevrance ou de la confirmation du mariage du roy et de +la royne. Mais quant le roy vit ce, qui fu ennuyé de la longue demeure et +de la longue desputoison de sages clers qui là estoient, s'en ala au matin +et avec luy emmena sa femme Ingebour, sans prenre congié, et laissa les +légas, les prélas et le concile tout plenier. Mais il leur manda par ses +messages que il emmenoit sa femme comme sa loyale espouse, et qu'il ne +vouloit pas à celle fois estre dessevré de luy. Et quant tous les légas et +les prélas oïrent ce, il furent tous esbahis et honteux. A tant départi +tout le concile, le légat Jehan de Saint-Pol s'en retourna à Rome tout +vergoingneux de ce qu'il n'avoit point mené à perfection la besoingne pour +quoy il estoit venu: l'autre légat demoura en France. Ainsi eschapa le roy +des mains aux Romains à celle fois[161]. + + Note 161: La confusion du concile devoit provenir surtout de la lâche + complaisance qu'il estoit alors prêt à montrer pour le roi. Après + bien des dissertations, dont le but étoit de prouver la convenance + d'un divorce, Philippe ne pouvoit faire aux clers un plus grant + affront qu'en dédaignant de profiter des dispositions dans lesquelles + il les avoit mis. + +_Incidence._--En celle année mourut Thibaut, le conte de Troies en +Champaigne, en la quinziesme kalende de juing, en l'aage de vingt et cinq +ans. Et pour ce qu'il n'avoit nul hoir masle, prist le roy en garde sa +femme, et sa terre et une fille qu'elle avoit. Mais elle eut puis un fils +qui fu né après la mort son père, car elle estoit demourée enceinte quant +le conte son seigneur trespassa. + + +XX. + +ANNEE 1201. + +_Coment, le roy Phelippe honora le roy Jehan, quant il vint en France, et +coment la guerre recommença. Et coment Artus le conte de Bretaigne fu +pris._ + + +En celle année meisme, le jour devant la première kalende de juillet, vint +en France le roy Jehan d'Angleterre. Le roy Phelippe le reçut moult liement +à moult grant honneur, et le mena à Saint-Denis en France. Le couvent de +léans le reçut moult honnourablement à procession solemnel, et l'assirent +glorieusement dedens l'églyse. L'en demain le mena le roy Phelippe à Paris; +là le receurent les bourgeois en merveilleuse révérence. Moult luy firent +d'honneur, puis le fist le roy mener en son palais, luy, ses gens et toutes +ses choses; et moult le fist richement servir de diverses manières de +viandes; et luy furent les bons vins le roy[162] à luy et à toute sa gent +habandonnés. Après, luy fist présenter riches dons de diverses manières +d'or et d'argent, de diverses robes, destriers d'Espaingne, palefrois +Norrois[163] et mains autres riches présens. A tant prist au roy congié, et +se départirent les deux roys en bonne paix et en bonne amour. + + Note 162: _Le roy._ Du roy. + + Note 163: _Norrois._ On appeloit chevaux Norrois ou _Norwégiens_, + tous ceux que l'on faisoit venir de Danemarck et de Mecklembourg. + +En celle année meisme que le légat Octovien fu retourné à Rome, trespassa +de ce siècle Marie que le roy tenoit en soignantage[164], contre la loy de +saincte églyse; de laquelle il eut deux enfans: un fils qui eut nom +Phelippe, qui puis eut la contesse Mahaut, fille au conte Regnault de +Bouloingne, et une fille qui eut nom Jeanne; car le roy l'avoit cinq ans +maintenue en telle manière contre la loy de Dieu et le décret. + + Note 164: _Soignantage._ Concubinage. «Superinducta», dit Rigord. + +Après la mort de celle dame, le pape Innocent légitima les deux enfans et +conferma la légitimacion par sa bulle, au mandement et à la prière le roy +Phelippe; mais ceste chose desplut à pluseurs qui estoient en ce temps. + +En celle année fist le roy gens assembler en la vallée de Soissons; car il +avoit en propos de courre sur la terre le conte de Restel et Rogier de +Roucy[165]. Si avoit jà oïes maintes complaintes que ces deux tyrans +grevoient les églyses et ravissoient et tolloient leur biens, né cesser ne +vouloient au mandement le roy qui jà leur avoit mandé par lettres et par +messages. Mais quant il sorent que le roy venoit sur eux à si grant force, +il s'en vindrent tantost contre luy et isnellement amendèrent l'offense et +la briseure du mandement royal: et puis si donnèrent bons hostages de +rendre et de restablir aux églyses plainement tout quanqu'il y avoient +tollu et rapiné par force, et de faire satisfacion à tous ceux de qui il +avoient riens eu par male raison. + + Note 165: _Roucy._ Ou plutôt de _Rosoi_, «Roscio.» + +Quant il orent en telle manière au roy pacifié, le roy retourna et vint +d'illec au parlement qu'il avoit pris au roy Jehan entre Vernon et l'isle +d'Andely. Quant assemblés furent, le roy Phelippe amonesta et semont le roy +Jehan, comme son homme lige, qu'il fust quinze jours après Pasques à Paris +par devant luy, prest et appareillié de respondre souffisamment à ce que le +roy Phelippe vourroit proposer contre luy, sur la duchié de Normandie et +sur la conté d'Anjou et de Poitou. Mais pour ce que le roy Jehan ne voult +venir au jour assigné né contremander né envoier pour luy souffisamment, le +roy Phelippe, par le conseil de ses barons, assembla son ost et entra à +moult grant force en Normandie: un chastel qui avoit nom Bouteavant[166] +prist, et acraventa Mortemer, Argellon et Gournay; si prist et saisi toute +la terre que Hue de Gournay tenoit. + + Note 166: _Bouteavant_ ou _Boutavent_, entre Amiens et Beauvais, et + près de _Formerie_.--_Argellon_, c'est _Argueil_, à peu de distance + de Gournay. + +En ce meisme lieu fist-il chevalier Artus de Bretaingne, qui estoit nepveu +le roy Jehan, et luy rendi la conté de Bretaingne; et luy donna, par +dessus, la conté d'Anjou et de Poitou qu'il avoit conquises par droit +d'armes: si luy donna encor par dessus deux cens chevaliers et grant somme +de deniers. + +Quant Artus le conte de Bretaingne se fu du roy parti, pou passa de jours +après qu'il entra trop hardiement et à trop pou de gent en la terre le roy +Jehan, de quoy il avint que le roy Jehan, qui moult bien savoit par +aventure la raison du mescontentement, vint sur luy soubdainement à moult +grant multitude de gens d'armes; à luy se combatti et le desconfit: là fu +pris le conte Artus, Hue-le-Brun, Geffroy de Lesignen et mains autres +chevaliers. + +Moult fu le roy Phelippe couroucié de ces nouvelles, pour ce guerpi le +siège du chastel d'Arques qu'il avoit assis; son ost mena à Tours, la cité +prist et ardi. Le roy Jehan qui après vint ardi le chastel du tout en tout, +et en pou de temps prist le viconte de Limoges. Hue le Brun, le viconte de +Touart, le viconte de Limoges et Gieffroy de Lesignan tous estoient hommes +liges au roy d'Angleterre; mais pour ce qu'il avoit à Hue le Brun sa femme +tolue qui estoit fille le conte d'Angoulesme, et pour les griefs qu'il +faisoit aux autres Poitevins, s'estoient il partis de son hommage et aliés +par serement au roy Phelippe. + +Quant l'yver approucha les deux roys cessèrent de guerroier, leurs marches +garnirent, si se départirent en ce point sans paix et sans trièves. + + +XXI. + +ANNEE 1202. + +_Coment les barons de France qui demouroient oultre-mer prisrent la cité de +Constantinoble._ + + +_Incidence._--En ceste partie voulons descripre la noble victoire et les +grans fais que Baudouin, le conte de Flandres, et Loys de Blois, le conte +du Perche, le marchis de Montferrant[167] et mains autres barons du royaume +de France qui estoient demourés en la terre d'oultre mer firent en +Constantinoble. Mais avant, eurent receu par serement en leur compaignie le +duc de Venice et ses Véniciens. Et pour mieux entendre l'ordre du fait, +convient avant mettre l'original de la besoingne. + + Note 167: _Montferrant._ Boniface, marquis de Montferrat. + +Jadis gouvernoit l'empire de Constantinoble un empereur qui avoit nom +Emanuel[168]: preudomme et saint homme et renommé de toute courtoisie et de +toute largesce. Un fils avoit qui estoit appellé Alexis[169]; si eut +espousé Agnès, la fille le roy de France Loys. Mais un sien oncle qui avoit +nom Andronie le noya en la mer pour la convoitise de l'empire, après la +mort son père Emanuel; si que la devant ditte Agnès demoura en veuveté. +Puis que cil Andronie eut ainsi l'empire conquise par sa desloyauté, +régna-il sept ans[170] un pou mains. A la parfin vint sur luy Coresac[171] +et le prist; loier le fist emmi les quarrefours des voies de Constantinoble +à estaches, pour traire à luy ainsi comme à bersaut[172]. Ainsi le fist +occire et berser de saiètes, pour sa grant desloyauté; et puis prist et +saisit l'empire. Celluy Coresac avoit un frère qui avoit nom Alexis, bon +chevalier estoit aux armes, mais il estoit fel, traistre et desloyal: toute +la cure de l'empire luy eut livrée, comme à son chier frère, fors la +couronne tant seulement. Et celluy qui en toutes manières tendoit à +l'empire, s'acointa des plus grans et des plus puissans, et aquist leur +graces par grans dons et services, puis prist l'empereur Coresac son frère +et luy creva par grant cruauté les yeux; en prison le jetta et se mist en +saisine de l'empire, et plus: car il commanda que un sien nepveu, fils +Coresac, qui par droit devoit estre empereur comme droit hoir, fust mis en +prison et qu'il eust les yeux crevés comme son père. Mais l'enfant eschapa +toutesvoies par la miséricorde Nostre-Seigneur, et s'en fouy à sa seur et +à son serourge Phelippe, le roy d'Alemaigne. + + Note 168: Manuel-Commène, mort en 1180. + + Note 169: Alexis Commène II. Il fut seulement fiancé à Agnès de + France, qui avoit à peine quatorze ans quand il mourut. Elle épousa + alors l'assassin d'Alexis, Andronic Commène. + + Note 170: Il falloit trois ans au lieu de sept, et peut-être le texte + de Rigord a-t-il été corrompu. + + Note 171: _Coresac._ Isaac l'ange, que Villehardouin nomme _Kursac_. + (_Sire-Isaac._) + + Note 172: _Comme à bersaut._ «Quasi signum ad sagittas.» _Bersaut_ se + prend donc dans le sens de notre _point de mire_. On a dit aussi + _berser_ pour tirer. + +En ce point, furent arrivés en Venice les barons de France dont nous avons +dessus parlé. Ses messages leur envoya l'enfant qui proposèrent moult +humblement la cause du père et du fils, et à grant prières leur promisrent +que sé il vouloient la besoingne entreprendre et rétablir l'empire au père +et au fils, il les aquiteroient de trente mille mars d'argent qu'il +devoient aux Veniciens et plus; car il prometoit encore à payer tous les +deniers qu'il avoient payés pour leur passage, et passerait oultre mer +avecques eux à toute la force et le povoir de l'empire, pour secourre la +saincte terre, et aministreroit viandes de son propre avoir souffisamment à +tout l'ost, et feroit obéir l'églyse de Constantinoble à l'églyse de Rome +et les joindroit ensemble, si comme les membres doivent estre joins au +chief. + +Quant les barons oïrent les offres que l'enfant leur mandoit par ses +messages, il le firent avant venir et luy firent sur sains jurer que il +tendroit l'offre et les convenances que ses messages promettoient pour luy: +quant il les eut asseurés par serement, il se mistrent en mer à tout +l'enfant, et errèrent tant à voiles tendues qu'il arrivèrent devant +Constantinoble; terre prisrent et issirent des nefs. Mais quant les Grieus +qui au dehors de la cité estoient virent la hardiesce des François et la +constance ferme qu'il avoient à Nostre-Seigneur, il s'en fuyrent sans +bataille et sans coup férir, et se receurent en la cité[173]. + + Note 173: _Se receurent._ Se refugièrent. C'est une expression toute + latine. «Intrà muros illicò (proditor) se recepit.» (Rigord.) + +Atant assisrent François la ville forment et destroictement, et par mer et +par terre: par mains assaus fors et périlleux se combatirent et orent adès +victoire. Après ce que l'assaut et le siège orent sept jours duré, en +l'huitiesme jour l'empereur, qui longuement s'estoit tapi en la ville, issi +hors en bataille à tout soixante mille chevaliers armés, sans la gent à pié +desquiex la multitude estoit sans nombre. Quant tous furent hors, il ordena +ses batailles pour combatre; et les François qui n'estoient que petit de +gent au regard de la multitude des Grieus, attendoient la bataille à grant +léesce, car il se fioient seurement de la victoire. + +Quant le cruel tirant vit leur hardiesce et leur fier contenement, il eut +paour en son cuer et s'en fouy en la cité, luy et toute sa gent, et +commença à menacier et à dire devant les Grieus qu'il se combatroit l'en +demain. Mais il en menti, car il s'enfouy en celle nuit meisme en larrecin, +et laissa sa femme et ses enfans. Au matin, quant il fu jour, les François +s'armèrent et commencièrent l'assaut par grant vertu. Les eschièles +drescièrent aux murs et rampèrent contremont par merveilleuse hardiesce et +saillirent en la cité au milieu de leur ennemis comme gens dignes de vraie +louange; et se combatirent si hardiement et si aigrement qu'il firent +merveilleuse occision de leur ennemis. + +Quant le vaillant duc de Venice apperçut que François estoient en la cité +et se combatoient si vertueusement aux Grieus que de toutes pars les +avoient enclos, il entra en la ville et vint hastivement en la bataille +devant tous ses Veniciens, le heaume lacié pour secourra François; jasoit +ce qu'il fust vieil et debrisié, il se féri en l'estour l'espée au poing, +et se joingt aux François là où il se combatoient. Et quant François virent +le duc venir, il renouvellèrent leur hardement et leur vertu, et reprisrent +leur bataille aigres et eschaufés de combatre; leur estour maintindrent si +longuement qu'il occistrent et chacièrent les Grieus, et en celle manière +fu prise la cite des François et des Veniciens. Quant la cité fu conquise +et saisie, le père à l'enfant fu trait de prison et amené au palais. +L'enfant fu pris et célébré de digne louange du clergié et du peuple, et fu +moult sollempnement couronné de couronne d'or en la grant églyse, puis fu +ramené au palais; les François acquita tout maintenant de trente mille mars +d'argent qu'il devoient aux Véniciens, et paia tout entièrement leur +passage et le loier des nefs, et aministra viandes à tout l'ost, selon les +convenances qu'il avoient devant faictes. Le duc de Venice et ses Veniciens +vindrent aux François et leur jurèrent qu'il leur livreroient nefs à +passer, et leur promistrent que sé Dieu leur faisoit bien, de quoy il ne se +doubtoient point, qu'il ne partiroient d'eulx jusques à tant qu'il auroient +vaincus et soubmis les ennemis de la foy crestienne. Le jeune empereur leur +paia cent mille mars d'argent, pour leur service et pour la bonté qu'il luy +avoient faicte et pour celle qu'il luy feroient encore. Mais point ne régna +longuement après ces choses, car il fu mort (en une bataille de quoy +l'ystoire ne parle mie). Mais les François esleurent le conte Baudouin +après sa mort par le conseil le duc de Venice, des princes, du clergié, de +tout le peuple, et par l'assentement des barons de l'empire. Lors travailla +tant à ce l'empereur, que l'églyse de Constantinoble et toutes celles +d'Orient furent soubmises et adjointes à l'églyse de Rome si comme les +membres doivent estre joins au chief[174]. + + Note 174: Rigord ajoute: «Hæc in litteris eorum scripta vidimus et + legimus; majora et meliora, Deo volente, in terrâ sanctâ in posterum + ab ipsis sperantes, quando _unus persequetur mille et duo fugabunt + decem millia_.» + + Les lacunes de ce récit et ses inexactitudes nous montrent + l'importance de la relation de Joffroi de Villehardouin, que Rigord + ne connoissoit pas. + + +XXII. + +ANNEE 1204. + +_Coment l'apostole envoia en France deux légas pour réformer la pais entre +les deux rois._ + + +En l'an de l'Incarnacion mil deux cens et deux, quinze jours après Pasques, +recommença le roy Phelippe la guerre pour la nouvelle saison qui fu venue; +ses osts assembla et entra à moult grant force en la duchié d'Acquitaine. +Les Poitevins et les Bretons reçut en sa compagnie et on son aide; puis +chevaucha avant et prist mains fors chastiaux et maintes forteresses. A luy +s'alia le conte d'Alençon et mist toute sa terre en sa garde. Quant il eut +toute celle contrée soubmise à sa seigneurie, il prist son retour parmi +Normandie, et prist Conches, l'isle d'Andely et le Vau de Rueil. + +En ce point que ces choses avindrent en ces propres parties, le pape +Innocent envoya en France l'abbé de Quassemaire pour la paix réfourmer +entre les deux roys: l'abbé de Tresfons[175] accompagna à luy pour et le +mandement le pape faire; à l'un et à l'autre fu dénoncié le commandement et +proposé: et leur commandèrent les archevesques, les évesques et les barons +qu'il féissent paix ensemble, sauf le droit de chascune partie, et qu'il +refourmassent et ramenassent en aucun estat les abbayes des moines, des +nonnains et des autres églyses qui estoient destruictes par leur guerres. A +Mantes fu ce commandement fait au roy Phelippe aux octaves de l'Assumpcion +Nostre-Dame; mais il appella de celle sentence en la présence des prélas et +des barons qui rappellèrent ceste cause au jugement et à l'examinacion +l'apostole[176]. + + Note 175: _Tresfons_ ou _Trefontaines_. «Trium-fontium.» + + Note 176: Le manuscrit 8,305, 5. 5., qui offre tant de différences + avec les leçons authentiques, ajoute ici: «Et maintenoient bien que + oncques apostoles ne s'estoit entremis des fais du royaume de France + et que riens n'en appartenoit à lui.» + +Au dernier jour de celluy meisme moys assiégea le roy le chastel de +Radepont. Après ce qu'il eut le siège maintenu environ quinze jours et y +eut fait par maintes fois lancier pierres et mangonniaux, il fist drecier +un chastiau de fust assis sur roes, en telle manière que on le pouvoit +mener quelque part que on vouloit; et lors fist assaillir le chastel par +moult grant vertu et le prist. Là furent pris vingt chevaliers preux et +hardis et nobles deffendeurs, et cent sergens et vingt arbalestriers: après +ce que le roy eust pris le chastel de Radepont, il se retraist. + +Quant son ost fu un pou reposé et leur forces reprises, il assist le +chastel de Gaillart, au moys de septembre qui après fu. Ce chastel estoit +trop fort et estoit assis sur une roche haute sur le fleuve de Saine près +de l'isle d'Andely; fermer l'eut fait le roy Richait moult noblement à +merveilleux cousts. Puis que le roy l'eust assis, sist-il entour cinq moys +et plus; car il ne le vouloit pas prendre par force né par assaut, pour +aucunes raisons: pour le péril de ses gens, et pour la destruction des murs +et de la tour; mais il béoit à contraindre les deffendeurs par fain à ce +qu'il luy rendissent: et pour ce qu'il doubtoit qu'il ne s'en fouissent à +emble[177], fist-il le chastel ceindre de fossés larges et parfons; son ost +fist logier entre ces fossés et le chastel; et fist drécier tout environ +dix hautes tours de fust pour traire et pour lancier à ceux de dedens. Mais +le chastel estoit si fort et ceux de dedens si nobles deffendeurs que ce +prouffita pou. A la parfin, environ la feste saint Pierre d'yver sous +pierre[178], fist le roy drécier pierres et mangonniaux, et une tour sur +quatre roes et une truie de fust[179]; et fist appareillier et amasser +quanqu'il pot avoir de tourmens, et puis fist assaillir par moult grant +vertu. Mais ceux de dedens se deffendoient noblement, et reboutoient +François arrières moult aigrement. Tant dura l'assaut, et le paletéis et le +lancéis des engins, que quinze jours après furent les murs fraits et +craventés, et le chastel pris. Mais au prendre eut moult grant poignéis et +fort. Là furent pris trente-six chevaliers, sans le nombre des sergens et +des arbalestriers. A ce siège furent mors quatre chevaliers. + + Note 177: _A emble._ Furtivement. Dom Brial a mal corrigé: + _ensemble_. + + Note 178: C'est ainsi que tous les bons manuscrits traduisent le + latin: «Superviente cathedrâ S. Petri.» Ce doit être une bévue du + traducteur, qui aura lu _sub Petro_ au lieu de _Sancti Petri_. + + Note 179: _Truie de fust._ «Sueque ligneâ.» C'étoit une machine + destinée à mettre à couvert les mineurs.--_Tourmens._ Machines de + guerre. «Tormenta.» + + +XXIII. + +ANNEE 1204. + +_Coment les Normans rendirent au roy la cité de Roen et toute Normandie +pour le défant du roy d'Angleterre, leur seigneur._ + + +En l'an de l'Incarnation mil deux cens trois, au moys de may, rassembla le +roy Phelippe son ost et entra en Normandie. Deux chastiaux prist, Falaise +et Domfront, et une riche ville[180] qui est appellée Caen, et toute la +terre qui à ces chastiaux appartenoit. Après chevaucha avant, et prist +toute la terre jusques au mont Saint-Michiel au péril de mer. Quant les +Normans virent qu'il prenoit ainsi toute la terre sans contredit, il +vindrent à luy et luy crièrent merci: les chastiaux luy rendirent et les +forteresses, et toutes les appartenances qu'il gardoient en la féauté le +roy d'Angleterre; c'est assavoir, Coustances, Baieux, Lisieux, Avranches. +Car le roy avoit jà pris Evroues, si qu'il n'i demoroit mais à conquérir +fors la cité de Rouen noble et riche et chief de toute Normandie; si estoit +garnie de bonnes gens et de nobles hommes: et deux chastiaux tant +seulement, Arques et Verneuil qui moult estoient nobles et fors de siège et +de murailles et de moult grant garnison de bons deffendeurs. + + Note 180: _Une riche ville._ «Vicum opulentissimum.» + +Après ce que le roy eut esté en saisine des cités et des chastiaux, ainsi +comme de toute Normandie, et il eut partout mis bonnes garnisons de sa +gent, il s'en revint par la bonne cité de Rouen et mist le siège tout +environ. Quant les Normans virent qu'il ne se pourroient longuement tenir +en la cité deffendre qu'elle ne fust prise, et il n'attendoient nul secours +de leur seigneur le roy Jehan d'Angleterre, il esleurent le plus sain +conseil et le meilleur qu'il porent; car à cautele qu'il avoient à garder +la féauté de leur seigneur[181], il requistrent trièves de trente jours qui +devoient durer jusques à la saint Jean-Baptiste, que le roy se souffrist +d'assaillir la cité et les deux devant dix chastiaux qui estoient à eux +aliés et jurés; et il manderoient tandis au roy d'Angleterre, leur +seigneur, qu'il les secourust, et s'il ne vouloit ce faire il luy +rendroient maintenant la cité et les chastiaux: et pour ce que le roy fust +plus seur de ceste convenance, il luy livrèrent quarante des fils aux plus +riches bourgeois de la ville. + + Note 181: _A cautele_, etc. «Ad cautelam et fidelitatem regi Angliæ + conservandam....» (Rigord.) + +Lors envoièrent pour secours avoir au roy d'Angleterre, mais il faillirent, +car le roy Jehan n'y voult oncques conseil mettre. Quant il oïrent ce, il +rendirent maintenant la cité et les deux chastiaux au roy Phelippe, ainsi +comme il l'avoient en convenant. Celle cité né toute la duchié n'avoient +oncques mais tenus les roys de France depuis le temps le roy +Charles-le-Simple qui fu le cinquiesme après le grant Charlemaine; si avoit +là couru du temps trois cens seize ans: car au temps de cestuy +Charles-le-Simple vint en France un Danois qui estoit nommé Rollo, à moult +grant multitude de paiens et conquist toute celle terre par le droit +d'armes; mais puis fu il baptisié luy et sa gent, si eut à nom le duc +Robert; et luy donna le roy, par paix faisant, une sienne fille et toute la +terre qu'il avoit sur luy conquise. + +Puis que le roy fu retourné en France, il ne fist point moult long séjour; +ains fist son ost appareillier et entra en la duchié d'Acquittaine, droit +environ la feste saint Laurent. La cité de Poitiers prist, et receut en sa +seigneurie les chastiaus et les villes environ. Si luy firent les barons du +pays hommage et féauté, comme à leur seigneur lige; mais, pour ce que +l'yver approuchoit, il se retraist en France, jusques au nouveau temps +laissa en paix la Rochelle, Loches et Chinon; si laissa le siège environ +Chinon et Loches jusques atant qu'il retournast. + + +XXIV. + +ANNEE 1205. + +_Coment le roy entra en Poitou et en Anjou à force d'armes. Et coment il +aporta à Saint-Denis les précieuses reliques._ + + +Puis que l'yver fu trespassé et la sollempnité de Pasques venue, en l'an de +l'Incarnacion mil deux cens quatre, le roy semont les princes et les plus +grans maistres du povoir[182] du royaume de France, et assembla mains +milliers de sergens à pié et d'arbalestriers à cheval, et moult grant +nombre de chevaliers: devant les envoya pour conduire et garder la garnison +et les viandes de l'ost. Après ce, mut le roy à grant ost et à grant +appareillement de pierres et de mangonniaux et de diverses manières de +tourmens; devant le chastel de Loches vint et fist ses engins drécier. Puis +fist le chastel assaillir par moult grant vertu et le prist à la parfin. Si +y furent pris, que chevaliers que sergens, cent vint qui léans estoient en +garnison. Et quant il eut le chastel pris, si le donna à Dreues de +Mello[183] qui entra en son hommage; puis se parti l'ost d'illec et s'en +ala droit à Chinon. Environ fist son ost logier et ses engins drécier. Lors +commença l'assaut fort et aspre; en moult pou de temps après fu pris et +puis plenté de chevaliers, d'arbalestriers et d'autres sergens à pié, preux +et hardis et bons deffendeurs; à Compiègne furent envoiés en prison. En +France retourna le roy environ la feste saint Jehan-Baptiste, après ce +qu'il eust ces deux chastiaux pris et bien garnis. + + Note 182: _Les plus grans maistres du povoir._ «Et magistratus + virtutis Francorum.» + + Note 183: _Dreues de Mello_, fils de Dreux, connétable qui avoit + accompagné Philippe-Auguste à la croisade. Voyez dans les _Historiens + de France_ la charte de donation de ces villes. (Tome XVII, p. 59.) + +Eu l'an de l'Incarnacion mil deux cens et cinq, donna le roy Phelippe à +l'églyse de Saint-Denis en France, en aliance d'honneur, d'amour et de +charité, précieuses reliques que l'empereur Baudouin avoit prises en grant +révérence en Constantinoble, en la chapelle des empereurs qui est nommée +Bouche de lion. C'est assavoir: du fust de la vraye croix un pié de long, +et de gros tant comme un homme peut enclorre en son poing, quant il a le +premier pouce joingt au premier doy; des cheveux Nostre-Seigneur; une des +espines de la saincte couronne; une des dens et une des costes de saint +Phelippe l'apostre; des drapeaux en quoy Nostre-Seigneur fu enveloppé en la +crèche quant il fu né; du rouge vestement qu'il eut aflubé le jour de sa +saincte passion. La croix fu mise en un vaissel bel et riche et aourné de +riches pierres précieuses fait en croix, selon la forme et la quantité du +sainthuaire, et les autres reliques furent mises en un autre vaissel d'or. +Tous ces sainthuaires bailla le roy Phelippe à l'abbé Henry à Paris de ses +propres mains, en huitiesme jour de juillet. Et l'abbé qui à grant joie et +à grant leesce de cuer les reçut, les porta jusques au Lendit en chantant +et en glorifiant Nostre-Seigneur. A rencontre de luy vint le couvent nus +piés par grant devocion et revestus de chapes de soye, et la procession du +clergié et du peuple; si portèrent les reliques à grant devocion en +l'églyse, là où elles sont gardées dignement et aourées à la gloire et à la +louenge de celluy qui vit et règne, de qui le règne est permanable sans +fin. + +_Incidence._--En celle année fu éclipse de soleil particulière en la +cinquiesme heure du jour, devant la première kalende de mars. + +Au mois qui après vint mourut la royne Ale, la mère au roy Phelippe en la +cité de Paris. Porté fu le corps de luy en l'abbaye de Pontigny en +Bourgoigne, ensépulturée de lez le conte Thibaut de Blois et de Troyes son +père qui celle abbaye avoit fondée. En celle année, au mois de juillet, fu +malade une pièce de temps messire Loys le fils le roy Phelippe, mais il +recouvra santé par la miséricorde Nostre-Seigneur. Le roy Phelippe oï dire +que le roy Jehan d'Angleterre estoit arrivé en la Rochelle à grant ost, son +ost assembla tantost. En ce qu'il trespassoit tout droit pour aler au +chastiau de Chinon, il garni la cité de Poitiers, Loudun et Mirabel[184] et +tous les autres chastiaux de celle marche. Quant il eut par tout mis +souffisant garnison de gens et de viandes, il s'en retourna en France. +Tantost après, le roy Jehan qui sceut qu'il s'en fu parti prist et destruit +la cité d'Angers. + + Note 184: _Mirabel._ Mirebeau. + +En ce point brisa le visconte de Touars la féauté qu'il avoit au roy +Phelippe et s'alia au roy Jehan. Quant le roy Phelippe oï celle nouvelle, +il retourna hastivement à grant ost en la conté de Poitiers, et ordonna ses +batailles pour combatre au roy Jehan qui au chastel de Touars estoit; toute +la terre le visconte destruist et gasta. A la parfin donnèrent les deux +roys trièves de la feste de Toussains en un an; atant s'en retournèrent +chascun en sa contrée. + +_Incidence._--En celle année furent si grans cretines[185] et si grant +habondance d'eaues au mois de décembre, que nuls hommes de ce temps +n'avoient oncques oï parler de si grans; dont il avint que de l'habondance +et la roideur de ces cretines rompirent trois des arches de petit pont à +Paris, et firent moult de dommages en pluseurs lieux. Et pour ceste raison +le couvent de Saint-Denis, le clergié et le peuple firent processions en +jeunes et en oroisons, et firent benéiçon sur les eaues du saint clou, de +la saincte couronne, du bras saint Simeon et du fust de la vraye croix. +Tantost après la benéiçon, les eaues commencièrent à retraire et à revenir +en leur point. + + Note 185: _Cretines._ Variante: _Cruaultés_. _Cretines_ doit avoir + ici la sens de _crues_. + + +XXV. + +ANNEES 1206/1208. + +_Coment le roy entra en la duchié d'Aquitaine. Coment l'apostole manda à +destruire l'érésie d'Albigeois. Et puis coment il fist abattre le chastel +de Guerplie en Bretaingne._ + + +En l'an de l'Incarnacion mil deux cens et sept, quant les trièves des deux +roys furent rendues, le roy Phelippe rassembla son ost et entra en la +duchié d'Acquitaine. La terre du visconte de Touars mist à gast, le chastel +de Partenay prist et pluseurs forteresces abati au pays, aucunes en retint +et y mist sa garnison. Si les laissa en garde à Guillaume son mareschal et +à Guillaume des Roches: atant s'en retourna en France. + +En l'an qui après vint, cil Guillaume des Roches et le devant dit mareschal +assemblèrent environ trois cens chevaliers et prirent soubdainement le +visconte de Touars et Savary de Mauléon qui s'estoient embatus en la terre +le roy et emmenoient les proies qu'il avoient tolues aux bonnes gens du +pays: à eux se combatirent diversement et les desconfirent. En ce poignéis +furent pris cinquante chevaliers Poitevins et plus; si fuient pris Hue de +Touars, frère le visconte, Aimery de Lezignan fils le visconte, +Portecloie[186] et mains autres fors et nobles combateurs: quant il les +orent pris et liés, il les envoièrent au roy Phelippe. + + Note 186: _Portecloie._ Latin: _Portacleo_. Autrement dit: «Porcelain + de Mauzac.» (Note de Dom Brial.) + +_Incidence._--En celle année mourut l'évesque Eude de Paris en la +troisiesme yde de juing; après luy fu évesque Pierre, trésorier de Tours. + +_Incidence._--En celle année un conte palazin, qui en langue d'alemant est +appellé lendegrave, occist l'empereur Henry[187]. Après luy tint l'empire +Othon, le fils au duc de Sassoigne, par l'aide l'apostole Innocent. + + Note 187: Il falloit avec Rigord écrire: _Philippe, frère l'empereur + Henry_. + +En cel an meisme avint que le pape Innocent transmit en France Galien, +dyacre cardinal, titre de Sainte-Marie du Porche, grant cler de droit et +orné de bonnes meurs et diligent visiteur d'églises; dévot et de bonne +volonté envers l'églyse St-Denis. Par luy[188] mandoit et commandoit +l'apostoile au roy de France et à tous les barons du royaume qu'il +envaïssent comme bons crestiens et vrais fils de sainte églyse, toutes les +contrées de Thoulouse, d'Albigeois, de Caours, de Nerbonnois et de Bigorre, +et occissent tous les heretes qui habitoient en ces terres, (et atrapassent +de tout en tout le venin de la bouguerie qui ces contrés avoient corrompues +et envenimées); et tous ceux qui mourroient en la voie ou contre les +ennemis de la foy, il les absoloit de l'auctorité de Dieu, et de saint Père +et saint Pol et de la seue, de tous les péchiés que il avoient fais dès le +jour qu'il furent nés jusques au jour de la mort, desquiex il auraient esté +confés, et repentans de ceus dont il n'auroient pas fait leur pénitence. + + Note 188: _Par luy._ Rigord ne dit pas que ce fût _par lui_. + +[189]En l'an de l'Incarnacion mil deux cens et neuf, Juchiau[190], un noble +homme et loyal, se complaint au roy Phelippe de ce que aucuns souspeçonneux +contre le royaume avoient fermé un chastel en la Petite-Bretaingne sur une +haute roche qui est appellée Guerplic; si vaut autant à dire en Breton +comme Mol ploi,[191] pour ce qu'elle est assise en un regort de mer et[192] +que la mer est tout environ molement ploiée. Si est celle roche assise en +la costière de Bretaingne par devers septentrion, si que l'en peut +légièrement de ce chastel aler en Angleterre[193]. Et ce chastel estoit +garni de gens, d'armeures, de vitailles et d'engins: si recevoient ceux de +dedens les Anglois qui sont ennemis du roy et du royaume. + + Note 189: Ici finit le texte de Rigord. Notre traducteur va suivre + maintenant la chronique de Guillaume le Breton, que l'on a souvent + confondue avec celle de Rigord. Voyez les _Gesta Philippi Augusti, + Francorum regis, auctore Guillelmo Armorico ipsius regis capellano_. + (Historiens de France, tome XVII, page 82.) + + Note 190: _Juchiau._ «Juchellus da Mediana.» Joël de Mayenne. + + Note 191: Il falloit dire avec Guillaume le Breton: «_Mollis Plica_, + sive _super plicam_.» + + Note 192: _Et_. En latin: «_Vel_.» + + Note 193: _Guierplic_ devrait être au-dessous de _Treguier_, sur la + mer. Vely pense, tome 3, page 427, que c'est le promontoire qu'on + appelle aujourd'hui _Guesclin_, et qui nous rappelle un héros dont le + nom est effectivement écrit dans les historiens de dix manières + différentes: _Glaquin, Glesquin_, etc. + +Quant le roy oï ceste nouvelle, il fist assembler son ost au chastiau de +Mante; puis le livra au conte de Saint-Pol et au devant dit Juchiau à +ducteurs et à chevetaines. Quant il furent là venus, il assaillirent le +chastel moult vertueusement, et le prist par force le conte de Saint-Pol, +et y mist bonne garnison de par le roy, et le livra en garde au devant dit +Juchiau: après s'en retourna l'ost en France. + +Quant tous les barons et prélas furent semons à Mante pour cel ost, si +comme nous avons devant touchié, il envoièrent leur hommes et leur +chevaliers en cel ost au commandement le roy; mais l'évesque d'Orléans et +cil d'Aucuerre retornèrent en leur païs et ramenèrent leur homes et leur +chevaliers, né point ne vouldrent obéir au commandement le roy ainsi comme +les autres; car il disoient qu'il n'estoient point tenus d'aler né +d'envoier leur gens en l'ost sé le roy meisme n'aloit en propre personne. +Et pour ce qu'il ne se porent deffendre en ce cas de nul privilège de +droit, et coustume commune fust contr'eux, le roy leur commanda qu'il +amendassent la briseure de son commandement. Faire ne le voudrent; pour ce +saisi le roy leur regale, c'est assavoir les temporalités tant seulement +que il tenoient de luy en fié; mais il leur laissa joïr paisiblement des +dismes et des autres esperitualités; car il se doubtoit adès de couroucier +saincte églyse et ses ministres. + +Quant leur biens temporels furent ainsi saisis, il mistrent en intredit les +hommes et la terre le roy; puis murent en propres personnes à la cour de +Rome, et si monstrèrent leur cause en complaingnant à l'apostole. Mais +toutesvoies convint-il qu'il amendassent au roy la briseure de son +commandement, pour ce que le pape ne vouloit brisier né rappeller les +coustumes du royaume. Quant il l'orent amendé et l'amende payée, le roy, au +chief de deux ans, leur rendi leur regales et tout quanqu'il avoit saisi du +leur. + + +_Ci fine le secont livre des gestes au roy Phelippe-Dieudonné._ + + + + +CI COMENCE LE TIERS LIVRE DES +GESTES LE ROY PHELIPPE +DIEUDONNÉ. + + * * * * * + + +I. + +ANNEE 1208. + +_Coment l'érésie des Amorriens fu atainte et punie._ + + +En celuy temps flourissoit à Paris philosophie et toute clergie, et y +estoit l'estude des sept ars si grant et en si grant autorité que on ne +treuve pas que il fust oncques si plenier né si fervent en Athènes né en +Egypte né en Rome né en nulle des parties du monde. Si n'estoit tant +seulement pour la delitableté du lieu né pour la plenté des biens qui en la +cite habundent, mais pour la paix et pour la franchise[194] que le bon roy +Loys avoit tousjours portée, et que le roy Phelippe son fils portoit aux +maistres et aux escoliers et à toute l'université. Si ne lisoit-on pas tant +seulement en celle noble cité des sept sciences libéraux[195], mais de +décrès, de loys et de phisique, et sus toutes les autres estoit leue par +plus grant ferveur et par plus grant estude la saincte page de théologie. + + Note 194: _Pour la franchise._ «Propter libertatem et specialem + prærogativam defensionis quam Philippus rex et pater ejus ipsis + scholaribus impendebant.» (Guill. Armor.--_Historiens de France_, + _tome_ XVII, p. 82.) + + Note 195: _Des sept sciences libéraux._ «Non modò de trivio et + quadrivio, verum et de quæstionibus juris canonici et civilis et de + eâ facultate quæ de sanandis corporibus et sanitatibus conservandis + scripta est....» + +En ce temps estudioit à Paris un clerc né de l'éveschié de Chartres, d'une +ville qui a nom Bene, si avoit nom Amaury. Moult estoit grant clerc et +subtil en l'art de logique; et quant il ot longuement leu en cel art et ès +libéraux clergies, il ala à la souveraine science de divinité[196]. Mais +toutesvoies eut-il tousjours propre manière d'apprendre et d'enseignier, et +opinion propre et privée, et jugement estrange et divers de tous les +autres. + + Note 196: _Divinité._ Théologie. + +Et pour ceste manière que il eut tousjours maintenue, il chey en une +erreur: car il affirmoit hardiement devant tous les maistres que chascun +crestien est tenu à croire que il soit membre de Jhésucrist, et que nul ne +peut estre sauf qui ce ne croit, né que sé il ne croyoit que il fust né né +qu'il eust souffert passion, et les autres articles de la foy; et disoit +que cil article qu'il proposoit devoit estre mis et nombré avec les autres +articles de la foy crestienne. Ceste opinion luy fu contredicte et reprovée +de toute l'université et convient que il alast en la présence l'apostole. +Et quant il oï sa proposition et la contradiction de toute l'université, il +donna sentence contre luy et le quassa et dampna en sa propre opinion et +luy enjoint que il preschast tout le contraire. Quant il fu retourné à +Paris, il fu contraint de l'université que il affirmast le contraire de +celle opinion que il avoit soustenue; et il si fist de bouche tant +seulement, car le cuer demoura adès en l'erreur de sa privée opinion. Si ne +demoura pas après que il chey en une maladie, tourmenté de mautalent et de +couroux; en telle manière et en tel point mourut, et fu enseveli delès +l'églyse de Saint-Martin-des-Champs. + +Après la mort de celluy Amaury refurent autres qui estoient entains et +corrompus du venin de sa perverse doctrine. Ceux controuvèrent par l'aide +du diable erreurs nouvelles qui oncques mais n'avoient esté trouvées né +oïes; à souffler en loin Jhésucrist, et à vuider les sacremens du nouvel +testament[197]. Entre lesquelles erreurs il proposèrent fermement que la +puissance du père dura tant comme la loy Moyse fu en autorité et en povoir, +et le confermoient par ceste escripture: «Quant les nouvelles choses seront +avant venues vous jecterez les viés.» Puis doncques que Jhésucrist vint +avant, tous les sacremens du viel testament furent quassiés et effaciés, et +fu en povoir et en auctorité la nouvelle loy selon leur opinion. Après si +affermoient que au temps qui ores est les sacremens du nouvel testament ont +feni, et que confession, baptesme, le saint sacrement de l'autel, sans +lesquels nul ne peut estre sauf, n'avoient d'ores en avant né temps né +lieu, puisque le temps du fils estoit passé, et que le temps du saint +Esperit estoit commencié; et que chascun povoit estre sans nulle oeuvre +faire par dehors, par la grace du saint Esperit tant seulement. Et +merveilleusement preschoient et emploioient la vertu de charité; et +disoient que ce qui souloit estre péchié, sé il estoit simplement fait en +la vertu et au nom de charité, il n'estoit mais péchié. De quoy il avenoit +que il faisoient avoutires et fournications et autres delis de char au nom +de charité; et promettoient aux femmes avec qui il péchoient, et aux +simples gens qu'il decevoient par tel péchié, que il estoient désoremais +sans paine et sans vengence, pour ce que Dieu estoit bon tant seulement, et +non mie juste. + + Note 197: «Ad exsufflandum Christum et ad evacuandum novi Testamenti + sacramenta....» + +Quant l'évesque Pierre de Paris et frère Garin, conseiller le roy Phelippe, +oïrent les renommées de ces énormités, il firent soutilement enquerre par +maistre Raoul de Namur les compileurs de ceste erreur et ceux qui estoient +de leur secte. Ce maistre Raoul estoit bon clerc et bon crestien et sage et +artilleux. Quant il venoit à eux, il savoit faindre en merveilleuse manière +que il tenoit leur doctrine et il li révéloient les secrès, ainsi comme à +parçonnier de leur secte, si comme il cuidoient. En celle manière, si comme +il plut à Nostre-Seigneur, furent trouvées et descouvertes plusieurs +personnes de ceste erreur, comme prestres, clercs, hommes lais et femmes +qui longuement s'estoient célés et tapis soubs celle male aventure. Tous +furent amenés à Paris et convaincus et dampnés en plain concile, et +dégradés de leur ordres cil qui les avoient; puis furent livrés au roy +Phelippe pour faire justice: et le bon roy les fist tous ardoir au dehors +de Paris, delès la porte de Champiaux comme bon justicier et vray fils de +saincte églyse. Mais il espargna aux femmes et aux simples gens qui +estoient déceus par la malice des greigneurs et des principaux en celle +bougrerie. + +Et pour ce que il fu chose prouvée que celle hérésie avoit eu commencement +et naissance du devant dit Amaury de Bene, jasoit ce que il semblast que il +fust mort en la paix de saincte églyse, il fu dampné et excommenié de tout +le concile, et l'ossellemente de luy jettée hors du cimetière, puis arse et +mise en cendre, et la poudre esparse et jettée par tous les fumiers de +Paris en paine et en signe de vengence. Que Nostre-Seigneur soit benoit par +tout! + +En ce temps lisoit-on un livret d'Aristote[198] et de métaphisique, qui de +nouvel avoit esté translaté de grec en latin en la cité de Constantinoble. +Mais pour ce que il donnoit occasion par subtilles sentences aux devant +dites hérésies, ou pouvoit donner à autres qui encore n'estoient trouvées, +on fist commandement qu'il fussent tous ars: et fu deffendu en ce concile +sus paine d'escommuniement que nul ne les leust né escripsist des ores en +avant, né que nul ne les eust en aucune manière. + + Note 198: _D'Aristote._ «Ab Aristotele, ut dicebantur, compositi.» + + +II. + +ANNEES 1209/1210. + +_Coment l'apostole Innocent corona Othon en empereur, contre la volenté le +roy Phelippe et des plus grans barons de l'empire._ + + +En ce temps faisoit Guy le conte d'Auvergne à pluseurs maint grief et maint +outrage, si que le roy en avoit jà oï maintes complaintes. Sur ce le roy +luy manda par lettres et par messages que il se cessast des griefs que il +faisoit aux églyses. Mais cil qui fu endurci en sa malice ne voult cesser à +son commandement. Le roy qui avoit ceste coustume à luy apropriée que il ne +laissast oncques les griés de saincte église noient punis, vint sur luy à +grant force et le contrainst en pou de temps à ce que il amenda et rendi +tout ce que il avoit mauvaisement pris. + +En l'an de l'Incarnacion mil deux cens dix, le pape Innocent couronna en la +cité de Rome Othon, le fils le duc de Saissoigne, contre la volenté le roy +Phelippe et sans l'assentement des plus grans de l'empire, et en la +contradiction des Romains; jasoit ce que son père le duc de Saissoigne +avoit esté jadis convaincu par devant l'empereur Federic d'un crime de +traïson et banni hors de la duchié par le consentement des barons de +l'empire, le pape toutesvoies luy requist que il fist serement, avant qu'il +fust en la dignité, que il garderoit le droit et le patrimoine saint Pierre +sans nul dommage, et que il laisseroit en paix l'églyse de Rome et la +deffendroit contre tous hommes. + +Quant il eut fait ce serement, et les instrumens qui à celle besoingne +appartiennent furent escris et scellés du caracthère de l'empire, en ce +jour meisme que il eut la couronne receue brisa-il son serement et les +convenances qu'il avoit jurées: car il manda à l'apostole que il ne povoit +laissier les chastiaux que ses ancesseurs avoient aucunes fois tenus. Pour +ceste chose et pour aucuns despens que les Romains luy demandoient, et pour +ancunes villenies que les Thiois leur avoient faictes mut entr'eux contens +et discorde. + +Tant monta la chose à la parfin que les Romains se combatirent aux Alemans +qui moult furent dommagiés, et moult en y eut d'occis; de quoy l'empereur +dist après, quant il se complaingnoit des Romains, et requéroit le +rétablissement de ses dommages, que il avoit perdu en celle bataille onze +cens chevaus, sans les hommes occis et sans les autres dommages. Quant +l'empereur Othon se fu de là parti, il mist à euvre le mal qu'il avoit +devant conceu en son courage, car il saisi les chastiaux et les forteresses +qui estoient du droit héritage saint Père; c'est assavoir Aigue-Pendant, +Radicofonum, Sanct-Quirc, Montefiascon[199] et presque toute la terre de +Romanie. Puis trespassa en Puille et prist à force toute la terre Federic, +le fils l'empereur Henry. De là passa au royaume de Sezile, et prist +pluseurs chasteaux et maintes cites qui toutes estoient du patrimoine saint +Père. + + Note 199: «Aquapendens, Radicofanum, Sanctum-Quircum, montem + Fiasconis et ferè totam Romaniam.» (Will. Brito. p. 84.) + +Après ces toltes et ces outrages qu'il eut ainsi fais à l'églyse de Rome, +luy manda le pape que il cessast de tielx maux comme il faisoit, et que il +rendist à l'églyse tout ce que il luy avoit tolu par force. Mais oncques +rien n'en voult faire, ainçois commandoit piller et rober à ses robeors que +il avoit mis ès chastiaux, les pelerins et les romipedes[200] qui aloient à +la court. A la parfin le pape jetta sentence contre luy par le conseil de +tous les cardinaux. Oncques pour ce ne se voult amender, ains mouteploia le +mal tant comme il peut, en comble de sa dampnacion. Et pour ce que la paine +doibt croistre selon ce que l'acoustumance croist, le pape absout tous ceux +qui de l'empire tenoient de la féauté du serement que il luy avoient fais +comme à empereur; et commanda, sur paine d'escommeniement, que nul ne le +nommast né le tenist pour empereur. + + Note 200: _Romipedes._ Pélerins de Rome. + +Pour ceste chose se départirent de luy et de son hommage pluseurs princes +et pluseurs prélas, comme le Lendegrave de Thuringe, le duc d'Osteriche, le +roy de Boesme, l'archevesque de Trèves, l'évesque de Mayence, et maint +autre prince séculier et maint autre prélat. Après ces choses, en l'an de +l'Incarnacion mil deux cens et onze, les barons d'Alemaigne et de l'empire +esleurent Federic l'enfant de Puille, fils l'empereur Henry, par le conseil +le roy Phelippe. Après requistrent à l'apostole que il confermast leur +élection; et jasoit ce qu'il fust lié de ceste chose, il couvroit son +courage de aucunes simulacions. Car l'églyse de Rome a tousjours de +coustume que elle fait ses actions meuréement né ne s'accorde point +légièrement à nouvelletés sans grans pourpens et sans grans délibération; +et meismement pour ce que elle n'aimoit point la lignié dont il estoit +descendu. Quant les barons orent l'assent l'apostole, il mandèrent Federic, +à Rome vint par navie; le pape et les Romains le receurent à grant honneur; +et quant il eut fait le serement à l'églyse, si comme il dut, et il fu +couronné, il vint à Genes sur mer; là fu receu à moult grant honneur. + +Quant il se fu de Genes parti, il chevaucha parmi Lombardie par le conduit +et par l'aide le marchis de Montferrant qui avoit nom Boniface et par +l'aide de ceux de Cremonne et de Pavie, et presque de toutes les cités de +Lombardie. En telle manière trespassa les mons, et entra en Allemaingne et +vint en la cité de Constance. Et digne chose est de mémoire que ceux qui +tendent à gréver saincte églyse sont en pou de heure dejectés et soubmis; +car Othon devoit venir en celle cité à celle meisme journée que Federic y +arriva, qui bien avoit avec luy soixante mille chevaliers; si[201] avoit +envoié jà avant ses queux et une partie de sa gent; jà avoit apperceu +l'advènement l'empereur Federic; et pour ce le suivoit à deux cens +chevaliers: si estoit jà à six mille de la cité. A ce point que l'empereur +fu dedens receus, les portes de la ville fermèrent et boutèrent arrière +Othon et les siens villainement et honteusement: et sé l'empereur Federic +eust plus demouré l'espace de trois heures, Othon luy eust si le passage +estoupé que il n'eust eu povoir d'entrer en Alemaingne. + + Note 201: _Si avoit._ Othon. + +Othon qui ainsi se vist hors clos de la cité de Constance s'en retourna +droit à la ville de Brisac; mais les citoyens le boutèrent hors +villainement comme ceux de Constances avoient fait, pour les forces et les +outrages que luy et ses Thiois leur avoient devant fais: car il prenoient à +force leur femmes et leur filles. Mais l'empereur Federic fu receu à joie +et à honneur d'eux et de tous ceux de l'empire. + + +III. + +ANNEE 1211. + +_Coment Federic fu esleu. Coment Crestiens orent victoire en Espaigne +contre les Sarrasins y et coment le conte Regnaut de Bouloingne fu meslé au +roy._ + + +En ce temps meisme fu pris un parlement de celluy empereur et du roy de +France à Valcouleur qui siet en la marche du royaume et de l'empire. Là fu +présent l'évesque de Mès; mais le roy Phelippe n'y fu point présent; mais +eut en conseil qu'il y envoiast monseigneur Luys son fils et grant partie +du barnage de France, pour renouveler les aliances selon la coustume des +roys et des empereurs. + +En celle année fist le roy Phelippe clore de murs la cité de Paris en la +partie devers midi[202] jusques à l'eaue de Saine, si largement que il +encenist, dedens la closture des murs, les champs et les vignes; puis +commanda que on fist maisons et habitations partout[203] et que on les +louast aux gens pour manoir, si que toute la cité semblast plaine jusques +aux murs. Les autres cités et les autres chastiaux rufist-il aussi ceindre +et renforcier de grans tours bien deffensables; et jasoit ce qu'il peust +par droit faire tours, murs, et fossés en autrui tresfont[204] pour le +commun proffit du royaume, il rendi et fist recompensacion loyal de son +propre à tous ceux de qui il prenoit les tresfons et les terres, pour ses +cités et pour ses chastiaux renforcier. Si eut plus chier à tenir droit et +loyauté que aucuns us, selon droit, par quoy il peust autrui grever. + + Note 202: _Devers midi_. «A parte australi usquè ad Sequanam fluvium + ex utraque parte.» + + Note 203: _Partout_. C'est-à-dire: A la place des champs enfermés.» + In terras illas et vineas.» + + Note 204: _Tresfont_. Propriété. D'où _tresfonciers_, propriétaires. + +_Incidence._--En celle année vint au royaume d'Espaingne un Sarrasin qui +avoit nom Mommelins: si vault autant en leur langue comme roy des roys. +Si grant ost amena que la multitude de sa gent sembloit estre aussi sans +nombre. En si grant orgueil parla contre les Crestiens et si forment les +menaça qu'il disoit qu'il les effaceroit du tout en tout; mais il se +combatirent à luy et à sa gent et puis luy rendirent si fort bataille et +il occistrent tant de sa gent que il demoura petit, par l'aide +Nostre-Seigneur, qui pas ne guerpit ceux qui ont en luy espérance. Il +meisme s'enfouy de celle bataille mas et desconfis à petite compaignie. + +En celle bataille furent mains chevaliers du royaume de France, et le roy +d'Arragon qui moult estoit bon chevalier. En représentacion de la +miséricorde Nostre-Seigneur, et en signe de la victoire que Dieu luy eut +donnée, jasoit ce que il ne fussent que un pou de gent au regard de leur +ennemis, il envoya l'enseingne de ce roy Sarrasin à l'églyse Saint-Père de +Rome; si fu atachiée à la porte du moustier, à l'honneur et la louenge de +celluy qui vit et règne sans fin. + +En l'an de l'Incarnacion mil deux cens douze, Regnaut de Dampmartin, conte +de Bouloigne, acraventa une forteresse que Phelippe, évesque de Biauvais, +le cousin le roy, avoit fermée nouvellement en Biauvoisin, pour ce qu'elle +povoit grever et faire dommage à sa cousine la contesse de Clermont. Pour +ceste raison luy abati aussi l'évesque Phelippe une forteresse que il avoit +fermée en la forest du Halmes[205]: Et de là mut le contens du dit évesque +et du conte Robert de Dreux d'une part, et du conte Regnaut d'autre. + + Note 205: _Halmes_ ou _Hermes_, non loin de Clermont. + +Le roy avoit souspeçonneux le devant dit conte Regnaut, non mie tant +seulement pour ce contens, mais pour ce que il avoit garni un trop fort +chastel en la marche de Normandie et de la petite Bretaingne, qui estoit +nommé Mortueil[206], et pour ce qu'il envoioit ses messages à Othon, qui +empereur eut esté, et au roy Jehan d'Angleterre, au grief du roy et du +royaume, si comme l'en disoit. Pour ce luy requist le roy que il luy +rendist ses forteresses selon la coustume du pays et les drois. Le conte ne +se voult accorder en nulle manière à ceste chose, et le roy assembla son +ost pour ce chastel asségier, qui estoit si fors et de chastel et de siège +et de muraille que il sembloit que il ne peust estre pris en nulle guise. +Mais le roy fist ses engins drecier et fist assaillir par grant force par +trois jours et trois nuis; au quatriesme jour fu pris contre l'opinion de +tous: bien le fist garnir de sa gent, et puis fist conduire ses osts vers +la conté de Bouloigne. + + Note 206: _Mortueil._ Mortaing-le-Rocher. Dans le latin: _Mortonium_. + + +IV. + +ANNEES 1212/1213. + +_Coment Regnaut se parti du royaume et s'alia à Othon et au roy +d'Angleterre; et coment le roy Phelippe reçut en grace sa femme la royne +Ingebour._ + + +Bien sceut le conte Regnaut qu'il ne pourrait contrester à la force le roy, +pour ce laissa la conté de Bouloigne et toutes les forteresses à +monseigneur Loys de qui il les tenoit en fié. Et le roy saisi d'autre part +toute la conté de Dampmartin, de Mortueil, d'Aubemalle, de Bonneuil[207], +de Danfront et toutes les appartenances que cil conte tenoit par le don et +par la grace le roy. Après ce que il eut ainsi perdu toutes ces contrées, +il s'en ala au conte du Bar son cousin et demoura là avec luy. En ce conte +Regnaut avoit moult de choses dignes et pluseurs vices qui à louenge sont +contraires: volentiers grevoit les églyses, de quoy il avenoit que il +estoit presque tousjours escommenié; les orphelins et les veuves metoit à +povreté; tousjours estoit en haine vers ses nobles voisins et leur +destruisoit leur maisons et leur forteresses. + + Note 207: _De Bonneuil._ Il falloit: _Lillebonne_. «Insulam bonam.» + +Et jasoit ce que il eust noble dame espousée de par qui il tenoit la conté +de Bouloigne, de laquelle il avoit eu une fille qui estoit joincte par +mariage à monseigneur Phelippe fils le roy, il ne se tint oncques à +luy[208], ainçois menoit tousjours avec luy concubine appertement. Comme il +fu doncques escommenié, il quist semblable à ses meurs, et fist aliances à +Othon et au roy Jehan d'Agleterre, desquels l'un et l'autre estoit +escommenié de la bouche l'apostole: Othon pour ce qu'il avoit à force saisi +le patrimoine saint Père; le roy Jehan pour ce qu'il avoit chacié de son +siège Estienne, archevesque de Cantorbie, homme honneste et de saincte +opinion, que l'apostole meisme avoit sacré; et pour ce meismement que il +avoit chacié et essillié tous les évesques de son royaume et tous leur +biens tolus et saisis; les rentes des abbayes blanches et noires avoit +saisies et converties en ses propres us: si avoit jà tout ce tenu par +l'espace de sept ans. + + Note 208 _Luy._ Elle. + +Cil archevesque Estienne et les autres évesques estoient en essil au +royaume de France par la franchise et par la libéralité du roy Phelippe qui +volentiers les y eut receus en grant compassion de leur tribulacion. +Ainçois que le dit conte Regnaut s'aliast à Othon et au roy Jehan +d'Angleterre, requist-il au roy par ses messages le rétablissement de sa +terre et de ses chastiaux. Et le roy luy offrit plaine restitution de tout, +sé il vouloit estre au jugement de son palais et des barons de son royaume. +A ce ne se vouloit acorder, anis requeroit absoluement la saisine de tout +et se metoit hors du jugement de sa court. Et pour ce que le roy ne luy +voult restablir sans ceste condicion, il s'en ala et s'alia aux deux roys; +premièrement à l'empereur Othon, et puis trespassa parmi Flandres jusques +en Angleterre; et, là refist confédération au roy Jehan[209]. + + Note 209: La _Chronique de Rains_ raconte tout autrement les premiers + motifs du mécontentement du comte de Boulogne, et je pencherois assez + à les croire plus réels. «Avint que li rois tint un parlement à + Montleon, (Laon) et i ot moult de ses barons. Si avint que li quens + Gautiers de Sainct-Pol et li quens Renaus de Bouloigne, qui trop + s'entrehaioient d'armes, s'entreprisrent devant le roy. Tant que li + quens de Sainct-Pol féri le conte Renaus de son poing sous le visage + et le fist tout sanglant. Et li quens Renaus se lancha à lui + vighereusement, mais li haut home se misent entre deus par quoi li + quens de Bouloigne ne se pot vengier, ains se parti de la cour sans + congiet prendre.--Et quant li rois sot que li quens Renaus s'en + estoit ainsi alés, si l'en pesa et bien dist que li quens de + Sainct-Pol avoit eu tort: si li blasma moult. Et envoia frère Garin + et l'évesque de Senlis à lui à Dammartin un sien castiau où il + estoit. Et quant il vint là, si li dist: «_Sire, li rois m'envoie + ci à vous pour le discort qui est entre vous et le conte de + Sainct-Pol dont il li poise, et vous mande qu'il vous le fera amender + à vostre honneur._--_Frère Garin, dit li quens, j'ai bien entendu çou + que li rois me mande par vous, et bien vous tiens-je à ciertain + message. Mais tout voel-je bien que vous sachiés et bien le dites le + roy que sé li sans qui descendi de mon visage à tierre ne remonte de + son gré là dont il issi, pais né accorde ne sera faite...._--_Voire_, + dist frère Garin, _atant m'en tais, et savez qu'il en avenra? vous en + pierderés l'amour le roy et le honnour dou monde._» + +En celle année assembla le roy Phelippe un concile à Soissons, lendemain de +Pasques flories. A ce concile furent tuit le baron du royaume et le duc de +Breban à qui le roy donna Marie qui devant eut esté femme au conte Phelippe +de Namur. Et le duc l'espousa sollempnellement après les octaves de +Pasques. En ce concile fu traictié de passer en Angleterre, et plut cestu +chose à tous les barons qui là furent et promistrent au roy leur confort et +leur aide en toutes manières et que eux meismes passeroient avec luy en +propres personnes. Mais Ferrant le conte de Flandres contredist tout seul +ceste besoingne et dist que jà n'y passeroit, sé le roy ne luy rendoit deux +chastiaux, Saint-Omer et Ayre, que messire Loys tenoit. Et le roy luy offri +eschange de ces deux chastiaux par droite prisiée et par loyal estimacion. +Mais le conte Ferrant ne voult point prendre l'offre que le roy luy fesoit +et s'en départi atant, car il s'estoit jà alié au roy d'Angleterre Jehan +par le conseil le conte Regnaut, si comme il apparut après[210]. + + Note 210: La _Chronique de Rains_ raconte tout cela de même; ce qui + doit ajouter au poids de ce qu'elle dit précédemment. + +En l'an de L'Incarnacion mil deux cens et treize, le roy et les barons +appareillèrent leur navie pour passer en Angleterre, si comme il avoient +ordonné devant. La raison pour quoy il vouloient passer si estoit pour +rétablir les évesques d'Angleterre en leur sièges qui jà longuement avoient +esté en essil au royaume de France; et pour renouveler le service +Nostre-Seigneur qui n'avoit esté célébré en Angleterre de sept ans tous +plains; et pour ce qu'il fist Jehan _sans terre_, selon l'interprétation de +son nom, pour les maux et pour les desloyautés que il avoit faictes: car il +avoit occis en sa prison le conte Artus de Bretaingne son nepveu, si avoit +pendu plusieurs enfans que il tenoit en hostages, et pluseurs autres +desloyautés que il avoit faictes. + +Et pour ce que il se doubtoit que le roy Phelippe ne passast outre, pour +ses méfais punir, il pacifia au clergié à temps et puis envoya ses messages +à l'apostole. Et le pape envoya en Angleterre Panulphe son diacre qui +réforma la paix entre le roy et son clergié. Mais celle composition valut à +la restitution des églyses tant seulement, et non mie à la solution des +choses tollues, jasoit ce qu'il eust juré l'un et l'autre, et qu'il y fust +tenu par son serement. + +En celle année reçut le roy en grace et en amour Ingebour, la royne +s'espousée, fille au roy de Dannemarce; de luy avoit esté dessevré de son +auctorité, seize ans et plus. Moult eut le peuple grant joie de ceste +chose, car en la personne le roy n'avoit nul autre vice né chose qui fist à +blasmer, fors seulement que il luy soustraioit la debte de sa char[211]. +Car il luy faisoit amenistrer toujours assez largement et honnourablement +toutes ses nécessités: si n'est mie de merveille sé ceux orent joie de +ceste conjunction qui avant se douloient de la dissencion qui est[212] +contraire à si grant vertu. + + Note 211: _La debte de sa chair._ «Suæ carnis debitum.» C'est là ce + que l'auteur de la chanson du _Berte aux grans pieds_ appelle: _La + droicture qu'on doit à sa moillier._ + + Note 212: Il falloit ici avec le latin: _Qui estoit_. + + +V. + +ANNEE 1213. + +_De la bataille qui fu en Lombardie contre ceux de Milan et ceux de Pavie._ + + +_Incidence._--En celle année fu une bataille en Lombardie en la terre de +Cremonne. Car en l'an qui devant eut esté, si comme ceux de Pavie +conduisoient Federic, le nouvel empereur, en la cité de Cremonne, ceux de +Milan se combatirent à eux près d'une cité qui est nommée Laude[213]: si +n'avoit que cinquante-trois ans que le grant Federic l'avoit fondée, qui +aieul eut esté à celluy Federic qui lois estoit empereur. Ceux de Milan +n'osèrent envaïr ceux de Pavie en la présence l'empereur, ainçois +attendirent tant que il[214] l'orent convoié jusques à Cremonne. + + Note 213: _Laude._ Lodi. + + Note 214: _Il._ Les gens de Pavie. + +En ce que il s'en retournoient, il saillirent soubdainement de leur +embuschement et les seurprindrent tous despourveus, comme ceux qui d'eux ne +se donnoient garde. Pour ceste raison conceurent ceux de Pavie et ceux de +Cremonne mortel haine contre ceux de Milan, mais il pourloingnièrent la +vengence de ce fait jusques en lieu et en temps. Ceux de Milan qui de +perpetuel haine ont hay le linage le grant Federic qui jadis les eut tous +desconfis en bataille par l'aide des Pavignons, abatues et planées jusques +en terre toutes leur tours, n'attendirent pas tant que ceux de Pavie se +meussent contre eux pour leur honte vengier, ains issirent à grant ost et +envaïrent la terre de Cremonne: mais les Cremonnois issirent contr'eux à +bataille à tout leur forces. Leur eschieles ordonnèrent qui moult estoient +mendres que celles de leur ennemis. Avant jurèrent tous sur sains que sé il +avenoit que il eussent bataille, que nul n'entendroit à proye né à homme +rendre, fors à trespercier la bataille, à occire et craventer leur ennemis. +Et pour ce que la sollempnité de Pentecouste afferoit à celle journée, il +mandèrent et supplièrent à leur ennemis que il leur voulsissent mettre la +bataille à l'endemain pour la hautesce du saint jour. Mais ceux de Milan +qui de tousjours heent les sains jours (et ont adès[215] de coustume que il +nourrissent et soustiennent la partie des bougres et des hereses comme ceux +qui de tel vice sont corrompus), ne s'i vouldrent accorder. Et pour ceste +raison meismement que il doubtoient que leur force ne creust en si pou de +temps, puis que ceux de Cremonne virent que combattre leur convenoit, il se +combatirent à eux en l'espérance de l'aide Nostre-Seigneur, en la manière +que il avoient juré et proposé. Et les desconfirent assez briement. Ne +demoura pas long-temps après que ceux de Milan orent leur force +rappareillée, et entrèrent à grant ost en la terre à ceux de Pavie et +assistrent un leur chastel. Ceux de Pavie issirent hors contr'eux à +batailles ordennées. Quant ceux de Milan les virent venir ainsi chaux et +engrés d'eux combatre, il boutèrent le feu en leur heberges pour retarder +et pour refrener leur force. Ceux de Pavie qui moult estoient entalentés de +combatre trespassèrent parmi les feux ainsi comme tous forsenés, à eux se +combatirent et les chacièrent honteusement du siège; maint en occistrent et +prisrent; à leur tentes retournèrent, et prisrent tentes et paveillons, et +toute leur vaisselemente et quanqu'il trouvèrent en leur heberges. + + Note 215: _Adès._ Toujours. Ce mot doit avoir été formé de + «_tota Die_.» On disoit aussi: _Tot adès_ dans le même sens. + +En telle manière furent desconfis ceux de Milan deux fois en un an, en +vengence Nostre-Seigneur, pour le grant crime de diverses hérésies dont il +sont entechiés, et pour la faveur que il portoient à Othon, empereur +escommenié et déposé. + + +VI. + +ANNEE 1213. + +_Coment le roy s'appareilla pour aler en Angleterre, et coment le conte +Ferrant, le conte Regnaut et Guillaume-Longue-Espée et les autres pristrent +les nefs le roy._ + + +En celle année assembla le roy grant ost et le conduit droit à Bouloigne. +Là demoura aucuns jours pour attendre ses nefs et ses gens qui venoient de +toute part; puis trespassa jusques à une bonne ville qui a nom +Gavaringues[216], si siet sur la contrée de Flandres sur le rivage de la +mer d'Angleterre; si fist après luy venir toute sa navie. A celuy pays et +ville devoit le conte Ferrant venir au roy et luy amender quanques il avoit +vers luy mespris. Quant le roy eut attendu tout le jour entier, Ferrant qui +ne regarda né foy né vérité en ce que il faisoit aux autres, ne vint né ne +contremanda, jasoit ce que le jour eust esté assigné à sa requeste. Sur ce +le roy se conseilla à ses barons qui jà estoient venus de France, de +Bourgoigne, de Normandie, d'Acquitaine et de toutes les provinces du +royaume de France: par leur conseil laissa son propos que il avoit de +passer en Angleterre. Si retourna en Flandres et prist un chastel qui avoit +nom Cassel, et puis toute la terre jusques à Bruges. Sa navie qu'il avoit +laissiée à Gavaringues fist venir après luy par mer jusques au port de +Dan[217], qui est deux milles loing de Bruges; il ala d'illec à Gant: mais +il laissa un pou de chevaliers et de sergens pour garder la navie qui +estoit demourée au port de Dan: car il avoit encore en propos de passer en +Angleterre après ce que il eust Gant conquis. + + Note 216: _Gavaringues._ Gravelines. + + Note 217: _Dan._ Damme. + +Tandis comme le roy tenoit le siège devant le chastel de Gant, Regnaut, le +conte de Bouloigne et Guillaume-Longue-Espée, Hue de Boves et pluseurs +autres riches hommes qui venoient d'Angleterre, arrivèrent au port. Le +conte Ferrant qui bien eut sentu leur avènement leur courut à l'encontre à +tous les Isengrins et les Bloetins[218] et les Flamens; il issirent des +grans nefs et se mistrent en petites nefs cursoires; toutes les nefs le roy +prisrent qui estoient esparses par le rivage. Mil et cinq cens nefs y avoit +par nombre; né les pors ne les povoit pas toutes prenre, jasoit ce que il +fust merveilleusement grant et haut et large. Toutes les nefs et les +vaissiaux que il porent trouver dehors le port emmenèrent; le lendemain +assistrent le port et la ville, mais les gens le roy qui ès nefs et en la +ville estoient se garnirent contr'eux au mieux qu'il porent. + + Note 218: _Les Isangrins et les Bloetins._ Ainsi se nommoient deux + partis ardens, qui se faisoient en Flandre au XIIème siècle et au + XIIIème une guerre comparable à celle des Guelfes et Gibelins en + Italie. J'avoue qu'aux étymologies diverses que propose M. de + Reiffenberg dans la préface de son second volume de _Philippe + Mouskes_, je préfère l'opinion de dom Brial: «An non (dicti fuerunt + Isangrini) quia pro militari signo lupi effigiem illi præferrent?» + +L'en demain retourna le roy tost isnelement pour sa gent délivrer qui +estoient assis de ses ennemis; ses ennemis leva du siège et chaça jusques à +leur nefs, et en occist et en noya près de deux mille, et mains en prist +des meilleurs et des plus nobles chevaliers: tout le pays d'entour fist +ardoir et essilier. Au port de Dan retourna, et fist vuidier les nefs de +vitailles et d'autres choses, et puis bouter le feu dedens: ainsi ardi les +nefs et toute la ville et puis retourna à Gant. En France retourna après ce +que il eut reçu hostages de Gant, d'Ippre, de Bruges. Lisle et Douay retint +en sa main et leur rendi leur hostages tout quites; de Gant, de Bruges, de +Ippre prist-il la raençon, trente mille mars d'argent en eut avant que les +hostages fussent rendus. La ville de Lille destruist pour la malice de ses +habitans; le val de Cassel laissa destruit et gasté en partie, mais il +espargna la ville de Douay et la retint en sa main. + + +VII. + +ANNEE 1214. + +_Coment le roy d'Angleterre arriva à la Rochelle et coment il prist Robert +le fils le conte Robert de Dreux et d'aucunes incidences._ + + +En quaresme qui après vint trespassa le roy d'Angleterre en Acquitaine, et +arriva à grant ost à la Rochelle. Lors s'alia au conte de la Marche, à +Geffroy de Lesignen et autres riches hommes du pays qui, devant ce, +estoient aliés au roy de France. Puis trespassa par la cité d'Angiers en la +conté de Poitiers, par leur aide et par leur effort la cité d'Angiers +prist, Biaufort et autres chastiaux du pays. Un jour avint que il eut +envoié ses coursiers en fuerre à moult grant plenté de gent, et que il +orent prises les proies outre Loire, delès la cité de Nantes; quant Robert +l'ainsné fils Robert le conte de Dreux, cousin du roy Phelippe, les vit, si +passa follement le pont de Loire à pou de gens, pour les proies rescourre. +Eux qui furent pourveus de moult plenté de gent prisrent luy et quatorze +chevaliers nés de France. + +En ce temps espousa Pierre (Mauclerc), fils le devant dit conte Robert de +Dreux, la fille Gui le visconte de Touars, qui sereur eut esté Artus le +conte de Bretaigne, de par la contesse sa mère; en telle manière eut la +dame et toute la conté par le don et par la grace le roy. Quant il fu saisi +de la terre, il fist secours à monseigneur Loys le fils le roy Phelippe qui +demouroit à Chinon et au pays d'environ, à grant gent, par le commandement +son père, pour guerroier au roy Jehan et pour deffendre le pays et la +contrée. Le roy Jehan avoit là tenu en prison plus de dix-huit ans Alienor +la sereur Artus le conte de Bretaigne, qui estoit ainsnée fille le conte +Geffroy, son frère; pour ce la tenoit en prison qu'il ne vouloit pas +qu'elle fust mariée, qu'il ne perdit la terre. + +En celle année se desmist Geffroy l'évesque de Senlis par le congié +l'apostole, selon les drois; trente ans avoit gouverné l'éveschié, pour ce +s'en demist que il se sentoit pesant et foible de corps, et moins +souffisans en l'office que il ne souloit. En l'abbaye de Chaalis[219] +entra, qui est de l'ordre de Cistiaux. Après luy fu esleu frère Garin qui +estoit frère profès de l'ospital[220], especial conseiller le roy Phelippe +pour le grant sens de luy, et pour la noient comparable vertu de conseil +qui estoit en luy hébergiée, et pour les autres graces qui en luy +habundoient. Il gouvernoit merveilleusement bien les besoingnes du royaume, +secont après le roy; les nécessités des églyses procuroit par grant +diligence, et gardoit leur franchises et leur privilèges entièrement et +sainement soubs son mantel, ainsi comme l'en trouve escript de saint +Fabien, qui, comme il fust cler et renommé au palais des empereurs de Rome, +il gardoit et celoit le corps Dieu sous mantel, pour ce que il peust donner +confort et secours aux crestiens qui estoient en chartre, et conforter les +courages de ceux qui pour la foy souffroient les tourmens. + + Note 219: _Chaalis._ Aujourd'hui _Charlieu_, dans le _Charolois_. + «Caroli locus.» + + Note 220: _De l'ospital._ Hospitalier du Saint-Jean de Jérusalem. + +En ce temps se desmist aussi Geffroy l'évesque de Meaux, et entra en +l'abbaye Saint-Victor de Paris, pour ce que il peust mieux donner entente à +contemplacion. Cil Geffroy estoit saint homme et religieux; entre les +autres oeuvres de saincteté que il faisoit, merveilleusement et +vertueusement faisoit abstinence telle que nul homme n'oï oncques parler de +sa pareille: car chascun an en la quarantaine et en l'advent, il ne béust +jà né ne goustast de soustenance corporelle que trois fois en la sepmaine, +et en ce temps mengoit et buvoit petit, et teles viandes dont nul ne +daignast gouster pour l'amertume et pour la très grant aspreté que elles +sentoient. Après luy tint l'éveschié Guillaume, chantre de Paris; et lors +furent trois frères de père et de mère, évesques tout en un temps de trois +cités: Estienne de Noyon, Guillaume de Paris, et Pierre de Miaux; et furent +fils le vieux Gaultier, chambellan de France, et frères au jeune Gaultier +qui estoit homme assez digne de louenge et assez noble et renommé au palais +le roy. + + +VIII. + +ANNEE 1214. + +_De la croiserie d'Albigois et de la noble victoire que le conte Simon de +Montfort ot à Muriaux._ + + +En l'an de l'Incarnacion mil deux cens et treize, fu une bataille en la +terre d'Albigois. Car quant le pape eut envoié le pardon au roy, aux barons +et aux prélas qui croisier se vouldroient pour destruire l'hérésie et la +bougrerie des Albigois, mains barons et autres, plains de la foy +Nostre-Seigneur, se croisièrent et mistrent les crois par devant (à la +différence de la croiserie d'oultre mer). Pierre archevesque de Sens, +Regnault archevesque de Rouen, Robert évesque de Baieux, Jourdan évesque de +Lisieux, Regnaut évesque de Chartres. Des barons: le duc Eudes de +Bourgoigne, Hervis conte de Nevers, et mains autres barons et prélas dont +nous laissons les noms pour la confusion. + +Tous ceus se croisièreut pour destruire l'hirésie que l'apostole eut devant +escripte à Thimotée à avenir, vers la fin du monde. Il murent au voiage +qu'il avoient empris, pour l'amour Nostre-Seigneur; à la cité de Bediers +vindrent qui toute plaine estoit de bougres, toute la craventèrent et +fondirent, et occistrent bien en celle ville seulement soixante mille +hommes[221] et plus. Puis vindrent à Carcassonne, en pou de temps fu prise; +tous les hommes et les femmes du pays et des villes voisines qui là +estoient afuys à garant pour la forteresce du lieu, boutèrent hors par +condicion devant pourparlée, tous nus, les natures sans plus +couvertes[222]. + + Note 221: Plusieurs manuscrits de l'auteur original, + Guillaume-le-Breton, donnent seulement 17,000 hommes, ce qui + seroit encore de trop sans aucun doute. Mais n'oublions pas que + les récits contemporains penchent à l'exagération dans le nombre + des victimes et dans les détails de la cruauté des combattans. + C'étoit autant d'exemples salutaires que l'on proposoit aux + princes moins enflammés pour les expéditions du même genre. + L'auteur du poème dernièrement publié par M. Fauriel sur la guerre + des Albigeois, rejette sur les Ribauds (_arlots_) le massacre + général des habitans de Beziers. La ville ayant été prise + d'assaut, on comprend une pareille barbarie de pareils vainqueurs. + + Note 222: C'est-à-dire: Tous nus, à l'exception des parties + naturelles. + +Quant il orent destruit tout l'original de celle lignée, il proposèrent à +retourner en France. Mais avant qu'il s'en partissent, il appellèrent la +grace du Saint-Esperit, et esleurent le conte Simon de Montfort pour +gouverner l'ost de Nostre-Seigneur, qui au pays demouroit au service de +Dieu. Et le preudomme qui eut plus chier le commun prouffit des églyses que +le sien proprement, reçut volentiers l'avouerie[223] de la bataille +Nostre-Seigneur, les villes et les chastiaux prist, les principaux de +l'hérésie fist de male mort mourir. Mainte grant bataille eut au pays par +l'aide Nostre-Seigneur et eut mainte belle victoire, non mie par fait +d'homme mais par miracle, desquels nous voulons cy retraire un qui bien est +digne de mémoire. + + Note 223: «Entre les autres sermons, uns preudoms leur dist que il + eussent fiance en Nostre-Seigneur; car se il en i avoit entre eus un + qui eust en lui autant de foi comme un grain de senevé avoit de grant + cuer anemi ne porroient durer. Quant li quens Simons oï ceste parole, + il s'escria: «Certes, dont seront-il desconfi, car je en ai plus que + Moriaus mes chevaux n'a de grant.» (_Chron. univ., Msc. 84, St-Germ._) + +Après ce que les barons et les prélas s'en furent retournés en France, le +roy d'Arragon, le conte de Saint-Gille, le conte de Fois et mains autres +barons du pays assistrent le conte au chastel de Muriaux; grant ost et fort +avoient assemblé comme ceuls qui du païs estoient, et le conte n'avoit que +deux cens et soixante chevaliers et cinq cens sergens à cheval et pelerins +à pié tous désarmés, environ sept cens. + +Après ce que le conte et sa gent orent la messe oïe par grant dévocion, et +orent leur péchiés confessé et orent appellé la grace du Saint-Esperit, il +issirent du chastel, hardis comme lions, comme cil qui estoient armés de +foy et de créance, et se combatirent leur ennemis vertueusement; le roy +d'Arragon occistrent et bien dix-huit mille de sa gent. Après ce que il +orent la bataille vaincue, et tous leur ennemis occis et chasciés, il +trouvèrent qu'il n'avoient perdu de toute leur gent que huit pellerins tant +seulement. Si ne fu oncques oïe telle victoire en ce siècle, né bataille où +l'en deust noter si grand miracle. + +Cil Simon estoit nommé au païs conte fort pour sa très merveilleuse force: +car, comme il fu très noble en armes, si estoit si preudomme que il oioit +chascun jour sa messe et disoit ses heures canoniaux, toujours armé, +tousjours en péril. Si avoit de tout guerpi son pays et adossé[224], pour +le service Nostre-Seigneur en ceste voye de peregrinacion, pour desservir +l'amour de Dieu et la joie de paradis. + + Note 224: _Adossé._ Laissé derrière lui. + + +IX. + +ANNEE 1214. + +_Coment le roy d'Angleterre assist la Roche-au-Moine, et coment le roy Loys +le chaça honteusement du siège. Et coment la bataille fu en Flandres au +pont de Bovines._ + + +En l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur mil deux cens quatorze, le roy +d'Angleterre garni la cité d'Angiers que il avoit prise et la commença à +clorre de murs d'une part et d'autre jusques au fleuve qui est nommé +Médiane[225]. Et pour ce que il eut pris les devant dis chastiaux en assez +pou de temps, eut-il espérance que il peust recouvrer le remanant de sa +terre que il avoit perdue, par l'aide et par la force des Poitevins et des +barons d'Acquitaine qui à luy s'estoient réconciliés. Son ost fist conduire +devant un fort chastel qui estoit nommé la Roche-au-Moine[226]. Cil chastel +eut esté édifié nouvellement; si l'eut ferme Guillaume des Roches, +séneschal d'Anjou, noble homme et loiaux, bon chevalier et esprouvé en +armes. La raison pourquoy il le ferma si fu pour garder le chemin qui va +d'Angiers à Nantes; car, avant ce qu'il fust fermé, larrons et robeurs +issoient d'un moult fort chastel qui siet de l'autre part sur le fleuve de +Loire qui est nommé Rochefort, dont cil à qui le chastiau estoit estoit +nommé Paien de Rochefort, chevalier de grant prouesce; mais trop fort +estoit abandonné à rapiner et à tollir à ses voisins et aux laboureurs du +pays, et à desrober les gens et les marchéans qui passoient par les +chemins. + + Note 225: _Mediane._ Mayenne. + + Note 226: _La Roche-au-Moine_, à cinq lieues d'Angers, vers Nantes, + et sur la Loire. + +Quant le roy Jehan eut assailli ce chastel, il fist drecier ses engins et +commença moult forment à assaillir; mais ceux de dedens se deffendirent +moult aigrement, car il estoient sergens hardis et preux, desquels l'un +fist une cautele[227] qui moult bien fait à ramentevoir: un arbalestrier de +l'ost le roy Jehan avoit acoustumé à venir sur le bort des fossés du +chastel, et faisoit porter devant luy une targe grant et lée, telle comme +l'en seult porter en ces osts; dessoubs se tapissoit seurement pour les +quarriaux que ceux de dedens traioient; et quant il estoit près des murs, +il espioit les entrées et là où il pooit mieux ses cops emploier: si +faisoit ainsi chascun jour maint grant dommage à ceux de dedens. + + Note 227: _Cautele._ Stratagème. + +Mais l'un des sergens du chastel vit que cil les dommageoit ainsi chascun +jour, si l'en pesa; lors se pourpensa d'un nouvel barat qui point ne fait à +blasmer entre les ennemis: une corde fist fort et gresle, de telle longueur +qu'elle povoit avenir à la targe que celluy faisoit porter devant luy, puis +lia fortement un des chiefs de la corde au quarrel par devers les +panons[228], et l'autre bout atacha fort à un clou delès luy; puis tendi +l'arbaleste, et envoia le quarrel à toute la corde en la targe. Fermement +tint, car il fu lancié de fort arbaleste; la corde sacha[229] maintenant, +si qu'il tresbucha[230] au fossé et la targe et celluy qui la tenoit: et le +sergent demoura tout nu aux cops des quarriaux que ceux du chastel luy +lançoient souvent et menu. En telle manière fu occis celluy qui la targe +portoit. Moult fu le roy Jehan couroucié de ceste chose; les fourches fist +tantost drécier en la présence de ceux de dedens et les commença forment à +menacier que sé il ne se rendoient à sa volenté, il les feroit tous pendre. +Mais oncques pour ses menaces ne se vouldrent rendre, ainçois se +deffendoient merveilleusement; le siège soustindrent trois sepmaines et +dommageoient moult ceux de dehors; aucuns des plus grans occistrent, et si +navrèrent le chapelain le roy qui se tenoit trop près des murs: et si +occistrent un noble homme et de moult grant nom de Limosin qui estoit nommé +Giraut[231] le Brun. Et férirent à mort le devant dit Paien de Rochefort. +Quant il se senti navré, il s'en ala de l'autre part de Loire en son +chastel, et faint que il ne fust point blécié, mais que il fust malade +d'autre enfermeté. En pou de temps après fu mort; lors trouva-on que il +avoit esté navré mortellement en deux parties de son corps. + + Note 228: _Panons._ L'empennage. «Quadrello pennato.» + + Note 229: _Sacha._ Tira. + + Note 230: _Trébucha._ Fit tomber dans le fossé. + + Note 231: _Giraut._ Guillaume le Breton dit: _Amauri_. «Aimericus.» + +Endementres que le roy Phelippe chevauchoit par la terre de Flandres et de +Vermandois, et aloit visitant les chastiaux et les villes en deffendant des +soubdains assaux de ses ennemis, son fils Loys assembla son ost au chastel +de Chinon qui fu appelle Kinon, pour Kaion le maistre[232] le roy Artus qui +jadis l'eut fondé. De là mut et se hasta moult de chevauchier pour faire +secours à ceux qui estoient assis en la Roche-au-Moine. + + Note 232: _Le maistre._ Il falloit: _maître-d'hôtel_. «Dapifero.» Il + s'agit ici du fameux Keux ou Queux, le Thersite des romans de la + table ronde. Mais on ne voit pas dans ces romans que la ville de + Chinon lui doive son origine. Il est probable que Rabelais l'ignoroit + aussi, lui qui fait remonter la fondation de Chinon à Caïn, avec + moins de sérieux et tout autant de vraisemblance. + +Quant il fu tant approchié comme un homme peut chevauchier en un jour, le +roy Jehan, qui senti son avènement à la journée de lendemain, ne l'osa +attendre, ains s'enfouy parmi Loire au plus tost qu'il pot: si perdi grant +parti de sa gent qui en celle fuite furent occis et noyés, et laissa +perrières et mangonnaux, trefs et tentes et vaisselemente et quanqu'il +avoit là apporté; si chevaucha en celle journée dix-huit mille, né oncques +puis ne retourna né ne vint en lieu où il cuidast que messire Loys fust né +dust venir. Et quant il[233] fu certain que il s'en fu fuys, il retourna +aux chastiaux qu'il avoit pris et les recouvra en pou de temps après; le +chastel de Biaufort[234] destruit tout; puis entra en la terre le viconte +de Thouars et la gasta, et destruit tous les chastiaux et les bonnes +villes; le chastel de Montcontour craventa et rasa jusques en terre, la +cité d'Angiers recouvra que le roy Jehan avoit close de murs, mais il les +refist tous abatre. Celle victoire que messire Loys eut adonc en Poitou +ensuivi la victoire le roy Phelippe. Car en moins d'un mois ot victoire le +fils en Poitou du roy Jehan et des Poitevins sans cop férir: et le père en +Flandres d'Othon et des Flamans par bataille grief et périlleuse. + + Note 233: _Il._ Le prince Louis. + + Note 234: _Biaufort_, à six lieues d'Angers; sur le _Couesson_. + +Henry le mareschal de France acoucha malade en ces parties et mourut, digne +homme de louenge par toutes choses en chevalerie; si estoit bon et loiaux, +et doubtoit Dieu sur toutes riens. Mis fu en sépulture au moustier de +Torpenay[235], jasoit ce que il eust commande en sa dernière volenté que +son corps fust porté en son pays, en l'abbaye de Sarquenciaus[236]: si est +(à une lieue de Chastel Landon), de l'ordre de Citiaux, là où son parenté +gist enseveli: moult fu plaint et regreté de tout l'ost communiément, car +tuit l'amoient tendrement. + + Note 235: _Torpenay_ ou _Turpenay_, abbaye sous l'invocation de la + Ste-Vierge, dans le diocèse d'Angers. + + Note 236: _Sarquenciaus_ ou _Cercanceau_. «Sacra cella.» Enclavé dans + la paroisse du _Soupes_, dans le Gâtinois, sur le Loing, entre + Nemours et Château-Landon. + +Après luy fu en son office un sien fils que il avoit qui Jehan estoit +nommé; et pour ce que il estoit encore trop jeune, la cure et les fais de +la mareschaucie fu commandé à Gaultier de Nemous[237], jusques à tant que +l'enfant fust en droit aage: et tout ce li fist le roy de grace, car +succession d'héritage n'a point de lieu en tels offices. Mais toutes fois +luy avint-il bien, avant qu'il trespassast; car pou de jours avant l'heure +de sa mort, que il avoit encore bien tous ses sens au corps et bien mémoire +disposée, receut-il message qui luy nonça la victoire du roy Phelippe, et +la confusion de ses ennemis: dont le preudomme eut si grant joie que il +donna son destrier sur quoy il souloit séoir en bataille au message qui ces +nouvelles luy avoit apportées; né autre chose ne luy avoit mais que donner, +car il avoit jà tout départi pour l'amour de Nostre-Seigneur et pour le +remède de s'ame, comme cil qui certain estoit de sa mort. Dès ores mais +nous convient d'escrire la glorieuse victoire du bon roy Phelippe au mieux +que nous pourrons. + + Note 237: Celui dont il est parlé ci-dessus, à la fin du chapitre 7. + + +X. + +ANNEE 1214. + +_Coment Othon assembla son ost à Valenciennes, et coment il vindrent +ordenés à bataille, pour ce qu'il cuidèrent le roy seurprendre +despourveuement_. + + +En l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur mil deux cens et quatorze, en ce +temps que le roy d'Angleterre ostoioit en Poitou, si comme nous avons dit, +en espérance de recouvrer la terre que il avoit perdue, et il s'en fu fouy +il et tous ses osts pour l'avènement monseigneur Loys; Othon l'empereur +dampné et escommenié que le roy Jehan d'Angleterre avoit retenu en soudées +contre le roy Phelippe, assembla ses osts en Henaut au chastel de +Valenciennes, en la terre le conte Ferrant qui à luy s'estoit alié contre +son lige seigneur. Là luy envoya le roy Jehan, à ses despens et à ses +gaiges, nobles combateurs et chevaliers de grant proesce: Regnault, conte +de Bouloigne, Guillaume-Longue-Espée, conte de Lincestre, le conte de +Salebière et le duc de Lembourc; le duc de Breban, la cui fille Othon avoit +espousée, Bernard d'Ostemalle[238], Othe de Titenebroc, le conte Conrat de +Tremoigne et Girard de Randerodes, et mains autres contes et barons +d'Alemaingne, de Henault, de Breban et de Flandres. + + Note 238: _Ostemalle._ Suivant M. de Reiffenberg, c'est _Hostmar_, + dans l'évêché de Munster;--_Tremoigne_, c'est _Dortmund_, en + Westphalie;--_Titenebroc_, c'est _Teklenbourg_, suivant la même + autorité; mais j'adopterois plutôt la leçon du manuscrit de + St-Germain 184 (_Chronique universelle_), Otton de _Katzenelbourg_. + Cette illustre maison d'Allemagne existe encore et donna plusieurs + guerriers célèbres dans le XIIIème siècle. (V. _Villehardouin_.) + +Le bon roy assembla d'autre part sa chevalerie au chastel de Perronne, tant +comme il en pot avoir; car son fils Loys ostoioit en Poitou en ce meisme +temps contre le roy Jehan, et avoit avec luy grant partie de la chevalerie +de France. L'endemain de la Magdeleine mut le roy de Perronne, et entra à +grant force en la terre le conte Ferrant, et trespassa parmi Flandres en +ardant et en desgastant tout à destre et à senestre, et vint en telle +manière jusques à la cité de Tournay que les Flamans avoient prise par +barat[239] en l'an devant dit et moult durement endommagiée. Mais le roy y +envoya le frère Garin et le conte de Saint-Pol qui la recouvrèrent assez +légièrement. Othon mut de Valenciennes et vint jusques à un chastel qui est +appelle Mortaigne. Ce chastel avoit pris par force et acraventé l'ost le +roy Phelippe, après ce que il orent pris Tournay, si n'estoit loing que de +six mille. La première sepmaine après saint Phelippe et saint Jacques +proposa le roy à envaïr ses ennemis; mais les barons luy desloèrent, pour +ce que les entrées estoient estroictes et griefs à passer jusques à eux. +Pour ce changea son propos par le conseil de ses barons, et ordena que il +retourneroit arrière, et entreroit en autre plus plaine voie en la conté de +Henault, et la destruiroit du tout en tout. L'endemain donc qui fu le jour +de la sixiesme kalende, mut le roy de Tournay, et béoit à reposer, luy et +son ost, en celle meisme nuit à un chastel qui est nommé Lille, mais +autrement avint que il n'avoit proposé. Car Othon mut en celle mesme +journée du chastel de Mortaigne, et chevaucha tant comme il pot après le +roy, à batailles ordonnées. + + Note 239: Voyez dans Philippe Mouskes la description détaillée et + intéressante de la prise de Tournay, en 1213, par le comte de + Flandres. Tome 2, page 336 et suivantes. + +Le roy ne savoit point né ne crust que ses ennemis deussent ainsi venir +après luy. Si luy avint par aventure, ainsi comme Dieu le voult, que le +viconte de Meleun se parti de l'ost le roy entre luy et aucuns chevaliers +légièrement armés, et chevaucha vers ces parties dont Othon venoit. +Autressi se parti de l'ost et chevaucha après luy frère Garin l'esleu de +Senlis; frère Garin l'appellons, pour ce que il estoit frère profès de +l'ospital et en portoit tousjours l'abit; (sage homme et de parfont conseil +et merveilleusement pourvéeur des choses qui estoient à venir.) + +Avec ces deux se départirent de l'ost entour trois mille, et chevauchièrent +tant ensemble que il trouvèrent un haut tertre dont il porent apertement +choisir[240] les batailles de leur ennemis qui se hastoient de venir et +estoient toutes ordenées pour combatre. Quant il virent ce, le esleu Garin +se départi d'eux tout maintenant, et se hasta de retourner au roy; mais le +viconte de Meleun demoura en la place entre luy et ses chevaliers qui assez +légèrement estoient armés. Au plus tost qu'il pot avenir au roy et aux +barons, il leur annonça que leur ennemis venoient après eux hastivement, +tuit ordenés pour combatre, et que il avoit véu les chevaux couvers, (les +bannières desploiées,) les sergens et les gens de pié au front devant, qui +est certain signe de bataille. + + Note 240: _Choisir._ Distinguer. + + +XI. + +ANNEE 1214. + +_Coment François s'approchièrent de leur ennemis, et coment en haste +ordonèrent leur batailles et s'armèrent._ + + +Quant le roy oï ce, il commanda que tous les osts s'arrestassent. Puis +manda les barons et se conseilla à eux que on feroit, dont il ne +s'accordoient pas moult à la bataille, mais que on chevauchast tousjours +avant. Quant Othon et sa gent vindrent à une petite rivière, il passèrent +oultre petit et petit, pour le pas qui moult estoit grief. Quant il furent +oultre passés, il firent semblant qu'il déussent aler vers Tournay. Lors +commencièrent à dire François que leur ennemis s'en aloient vers +Tournay[241]; mais frère Garin sentoit adès le contraire, et crioit et +affermoit certainement que il convenoit que on se combatist, ou que on +s'en partist à honte ou à dommage. A la parfin vainqui l'opinion de +pluseurs celle d'un seul[242]. Lors se remistrent au chemin et +chevauchièrent jusques à un petit pont qui est appellé le pont de +Bovines[243]. Si estoit jà oultre ce pont la plus grant partie de l'ost, et +s'estoit le roy désarmé, mais il n'avoit point bien encore passé le pont, +si comme ses ennemis cuidoient. Si estoit leur propos tel que sé le roy +eust le pont passé, il férissent tantost en ceux qu'il trouvassent à passer +et les occissent et en féissent leur volenté. Tandis que le roy se reposoit +un pou dessous l'ombre d'un fresne, pour ce qu'il estoit oncques +travaillié, que de chevauchier que des armes porter; si estoit cil lieu +assez près d'une chapelle[244] qui estoit fondée en l'honneur de monsieur +Saint-Père; vindrent en l'ost messages qui estoient de ceux de la +derrenière bataille, et crioient à merveilleux et horribles cris que leur +ennemis venoient et que il s'appareilloient durement de combatte à ceux de +la derrière bataille; et que le visconte de Meleun et ceux qui avec luy +estoient légièrement armés, et les arbalestriers qui refrenoient leur +orgueil et soustenoient leur envaïe estoient en moult grant péril; et qu'il +ne povoient pas longuement retenir leur hardiesce né leur forsenerie. Lors +se commença l'ost à estourmir, et le roy entra en la chapelle, dont nous +avons là sus parlé, et fist une briefve oroison à Nostre-Seigneur. + + Note 241: Les François, venant de Tournay, avoient le devant sur + l'armée des confédérés, qui arrivoit de Mortagne. On crut donc un + instant qu'au lieu de suivre à la piste les François, celle-ci se + replioit sur Tournay, «declinabat Tornacum», suivant l'expression de + Guillaume-le-Breton. De là la proposition combattue par Guerin de les + laisser suivre cette route et de continuer la retraite. + + Note 242: C'est-à-dire: On prit le parti de continuer la retraite. Et + voilà pourquoi le roi s'étoit déjà désarmé, croyant que les ennemis + s'éloignoient. + + Note 243: _Bovines._ Ainsi nommé sans doute parce qu'il avoit été + destiné au passage des troupeaux. _Pons bovum_ ou _bovinus_. «Ad + pontem.... qui est inter locum qui Sanguineus dicitur (Saingni) et + villam quæ dicitur Cesona (Cesoing).» Le pont de Bouvines étoit sur + _la Marque_. + + Note 244: _Une chapelle._ Celle qu'on voit encore sur les anciennes + cartes de Flandres, sous le nom de _Chapelle aux arbres_. + +Atant issi hors et se fist armer hastivement. Puis sailli au destrier moult +légièrement, et en si grant léesce comme sé il deust aler à unes noces, ou +à une feste où il eust esté semons. Lors commença-on à crier parmi les +champs: «Aux armes, barons, aux armes!» trompes et buisines commencièrent à +bondir, et les batailles à retourner qui jà avoient passé le pont. Lors fu +rappellée l'oriflambe Saint-Denis que on portoit au premier front de la +bataille, par devant toutes les autres; mais pour ce que elle ne retourna +pas hastivement, elle ne fu mie attendue, car le roy retourna tout premier +à grans cours de cheval, et se mist au premier front de la bataille +première, si que il n'avoit nulluy entre luy et ses anemis. + +Quant Othon et les siens virent que le roy estoit retourné, ce que il ne +cuidassent mie, il furent tous esbahis et seurpris de soubdaine paour; lors +se tournèrent à la destre partie du chemin que il aloient, par devers +occident, et s'estendirent si largement que il pourprisrent la plus grant +partie du champ; si s'arrestèrent par devers septentrion, en telle manière +que il orent la luour du soleil droitement aux ieux qui fu plus chaux et +plus ardent celle journée que il n'avoit esté devant. + +Le roy ordenna ses batailles et les assist parmi les champs droitement +encontre ses ennemis, par devers midi, front à front, en telle manière que +François avoient le soleil aux espaules. Ainsi furent les batailles +ordenées et égaument mises de çà et de là. Au milieu de ceste disposition +estoit le roy au premier front de la bataille: si luy estoient joins au +costé Guillaume des Barres, la fleur des chevaliers, Berthelemi de Roye, +ancien homme et sage, Gaultier le jeune chambellent, sage homme et bon +hevalier et de meur conseil, Pierre Mauvoisin, Girart Latruie[245], +Estienne de Lonc-Champ, Guillaume de Mortemer, Jehan de Roboroy[246], +Guillaume de Gallande, Henry le conte de Bar, jeune homme et viel de +courage, noble en force et en vertu, cousin estoit le roy; si avoit +nouvellement receue la conté après la mort son père, et mains autres bons +chevaliers qui pas ne sont cy nommés, de merveilleuse vertu et exercités en +armes. Tuit cil furent mis en la bataille le roy, par moult grant +espécialté, pour son corps garder, pour leur grant loiauté et pour leur +souveraine prouesce. De l'autre partie fu Othon au milieu de sa gent; si +eut fait drescier pour enseigne une aigle dorée sur un dragon qui estoit +atachié sus une haute perche[247]. + + Note 245: _Girart Latruie_, de Tournay, étoit alors fort célèbre pour + sa bravoure, ses ruses de guerre et sa loyauté + (Voy. Philippe Mouskes.) + + Note 246: _Roboroy._ Vély rend _Roboreto_ par _Rouvray_, et sans + doute avec raison. (Tome 3, p. 482.) Il n'est pas aussi heureux pour + _Latruie_, qu'il appelle _Gerard Scrophe_. + + Note 247: _Sus une haute perche._ Le latin ajoute: «Erectâ in + quadrigâ.» C'étoit le _carroccio_ des Italiens. + + +XII. + +ANNEE 1214. + +_Coment le roy exorta les barons et les chevaliers à bien faire. Et coment +la bataille fu noblement commenciée._ + + +Avant ce que la bataille fust commenciée, le roy amonesta ses barons et sa +gent. Et, jasoit ce qu'il eussent cuer et volenté de bien faire, si leur +fist un sermon brief par tels parolles: «Seigneurs barons et chevaliers, +nostre fiance et nostre espérance est toute mise en Dieu. Othon et tuit les +siens sont escommeniés de par nostre saint père l'apostole, pour ce que il +sont ennemis et destruiseurs des choses de saincte églyse; et les deniers +qui leur sont admenistrés et de quoy il sont loués, sont acquis des larmes +des povres et des rapines des clers et des églyses. Mais nous sommes +crestiens et usons de la coustume de saincte églyse. Et jasoit ce que nous +sommes pécheurs, comme autres hommes, toutesfois nous consentons-nous à +Dieu et à saincte églyse, et la gardons et déffendons à nos povoirs: dont +nous devons fier hardiement en la miséricorde Nostre-Seigneur, qui nous +donra nos ennemis vaincre et surmonter[248].» + + Note 248: Ce discours est certes d'une grande beauté. Il dut exalter + l'ardeur des soldats: aujourd'hui, pour encourager les nôtres, il + n'en faudroit pas conserver un seul mot. Voilà comme les temps + changent. + +Quant le roy eut ainsi parlé, les chevaliers et les barons luy demandèrent +sa benéiçon: trompes et araines[249] firent sonner, puis firent assaut à +leur ennemis par merveilleuse et moult grant hardiesce. En celle heure et +en ce point, estoit derrière le roy son chapelain qui escript ceste +histoire[250], et un clerc que tout maintenant que il oïrent les sons des +trompes, commencièrent à versilier et à chanter à haute voix ce pseaume: +_Benedictus dominus Deus meus qui docet manus meus ad proelium_, tout +jusques en la fin, et puis: «_Exurgat Deus_, tout jusques en la fin. Et: +_Domine in virtute tua letabitur rex_, au mieux que il porent; car les +larmes et le sanglos les empeschoient durement. Et puis ramenoient en +mémoire devant Dieu, en pure dévocion, l'honneur et la franchise dont +saincte églyse s'esjouist au povoir le roy Phelippe, et d'autre part la +honte et les reproches qu'elle souffre et a souffers par Othon et par le +roy d'Angleterre par cui dons et promesses tuit cil ennemis estoient esmeus +contre le roy en son propre royaume: desquels aucuns se combatoient contre +leur lige seigneur pour cui santé il se deussent combatre mieux contre tous +hommes. La première envaïe de la bataille ne fu pas en la place où le roy +estoit; car avant que ceux de son eschielle né ceux d'environ commençassent +l'estour, se combatoient jà aucun contre Ferrant et les siens, en la destre +partie du champ, sans le sceu le roy. Le premier front de la bataille des +François estoit mis et devisé et ordené ainsi comme nous avons dit devant +et porprenoit de l'espace du champ mil et quarante pas. + + Note 249: _Araines._ Instrumens d'airain. + + Note 250: Guillaume le Breton. + +En celle bataille estoit frère Garin, l'esleu de Senlis, tout armé, non mie +pour combatre, mais pour amonester et pour enorter les barons et les autres +chevaliers à l'honneur de Dieu, du roy et du royaume, et à la deffense de +leur propre santé. Eudes le duc de Bourgoingne, Mahieu de Montmorency, le +conte de Biaumont, le visconte de Meleun, et les autres nobles combateurs, +et le conte de Saint-Pol que aucuns avoient souspeçonné que il ne se fust +aucune fois consenti à leur ennemis; et, pour ce que il pensoit bien que +aucuns en avoient souspeçon, dist-il au devant dit frère Garin un tel mot: +Que le roy auroit en luy bon traitre en celle journée[251]. En celle meisme +bataille estoient cent et quatre-vingt chevaliers champenois, si comme le +esleu Garin les avoit ordennés[252], qui mist aucuns qui devant estoient +par derrière, pour ce que il les sentoit lasches et tenues de cuer; et ceux +que il sentoit hardis et fervens de bataille, de la cui prouesce il estoit +fis et seur assist en la première bataille; et si leur dist ainsi: +«Seigneurs chevaliers, le champ est grant, eslargissiez-vous parmi les +rens, que vos ennemis ne vous encloent; car il n'est point avenant que les +uns facent escu de l'autre, mais ordennez-vous en telle manière que vous +vous puissiez combatre tous ensemble en une meisme heure, tout d'un front.» + + Note 251: Vely dit en note, tome 3, p. 480, que «l'union étroite qui + avoit été entre lui et le comte de Boulogne laissoit quelques doutes + sur sa fidélité.» Voilà bien ce qui démontre le danger des + conjectures en histoire. Philippe Mouskes, auteur contemporain qui + connoissoit les deux barons, nous assure qu'ils se détestoient, et ce + que j'ai cité de la _Chronique de Rains_ plus haut, justifie + l'opinion de Mouskes. Suivant ce dernier, quand le roi apprit que la + bataille étoit inévitable, il étoit à table: + + «Si mangoit en coupes d'or fines + Soupes en vin, et fist mout caut.» + (Tome 2, page 355.) + + Or, voici maintenant le récit de la _Chronique de Rains_: «Quant la + messe fu dite, s' fist li rois aporter pain et vin, et fist tailler + des soupes et en manga une. Et puis dist à tous ceaus qui en tour lui + estoient: _Je proie à tous mes boins amis qu'il mangassent avec + moi, en ramembrance des douze apostres qui avoec Nostre-Seigneur + burent et mengièrent. Et s'il i en a nul qui pense mauvaistié né + tricherie, si ne s'i aproce mie._ Lors s'avancha mesire Engherrans + de Couchi et prist la première soupe. Et li quens Gautiers de + Saint-Pol la seconde, et dist au roy: _Sire, wi en cest jour + verra-on qui est traitres!_ Et dist ces paroles, pour çou que il + savoit que li rois l'avoit en souspechon pour mauvaises paroles. Et + li quens de Sancierre prist la tierce et tout li autre baron après, + et i ot si grant presse qu'il ne porent tous venir au hanap. Et quant + li rois vit ce, si en fu moult lié et dist: _Signour, vous iestes + tout mi home, et je suis vostre sire quels que je soie, et vous ai + moult amés... Pour çou si prie à vous, gardés wi mon cors et m'onnour + et la vostre. Et sé vous véés que la corone soit mius emploïe en l'un + de vous que en moi, jo m'i otroi volentiers et le voil de bon cuer et + de bonne volenté._ Quant li baron l'oïrent ensi parler, si + comenchièrent à plorer de pitié et disent: _Sire, pour Dieu, merchi! + nous ne volons roy sé vous non. Or chevauchiés hardiement contre vos + ennemis et nous sommes appareillés de mourir avoec vous._» (Page 148.) + + Note 252: _Ordennés_, c'est-à-dire parmi les plus braves. Ce n'est + pas dans leur nombre que frère Guerin trouva des _lasches et tenues + de cuer_. (Voy. Guill. le Breton, Historiens de France, + t. XVII, p. 96.) + +Quant il eut ce dit, il envoya avant cent et cinquante sergens à cheval +pour commencier la bataille, par le conseil le conte de Saint-Pol. Si le +fist en celle intencion que les nobles combateurs de France, que nous avons +cy-dessus nommés, trouvassent leur ennemis aucun pou esmeus et +troublés[253]; mais les Flamans et les Alemans orent grant desdaing de ce +que il furent premièrement envaïs par sergens, non mie par chevaliers; pour +ce ne se daignèrent-il oncques mouvoir de leur place, ains les attendirent +et les receurent moult aigrement; grant partie de leur chevaux occistrent +et leur firent moult de plaies, mais nuls n'en y eut qui fussent navrés à +mort, fors que deux tant seulement. Cils sergens estoient nés de la vallée +de Soissons, plains de grant prouesse et de moult grant hardement: si ne se +combatoient point mains vertueusement à pié que à cheval. + + Note 253: Voici la phrase latine: «Præmisit idem electus de consilio + comitis S. Pauli centum et quinquaginta satellites in equis, ad + inchoandum bellum, eâ intentione ut prædicti milites egregii + invenirent hostes aliquantulum motos et turbatos.» Ces _satellites_ + ont bien l'air d'être des gens de pied ordinaires, des ribauds, etc. + Vely les appelle _chevau-légers des milices de Soissons_. «Les + Flamands», ajoute-t-il, «indignés qu'on les fit attaquer par de _la + cavalerie légère_, et non pas de la _gendarmerie_ où l'on n'admettoit + alors _que des gentilshommes_, etc.» + +Gaultier de Guistelle et Buridan qui estoient chevaliers de moult grant +prouesce enortoient et amonestoient les chevaliers de leur eschieles à +bataille, et leur ramenoient en mémoire les fais de leur amis et de leur +ancesseurs, aussi sans paour comme se il jouassent à un tournoiement[254]. +Quant il orent deschevauchiés et abatus aucuns des dix sergens, il les +laissièrent et tournèrent d'autre part enmy le champ pour combatre aux +chevaliers. + + Note 254: Notre traducteur n'a pas suivi l'une des leçons manuscrites + de Guillaume le Breton, et la meilleure selon moi: «Reducebant + militibus memoriam suarum amicarum, non aliter quam si tyrociniis + luderentur.» Il eût donc fallu traduire: «_Rappeloient à leur mémoire + le souvenir de leurs amies, comme s'ils eussent dû combattre dans un + tournoi._» Ces Guistelle et Buridan étoient de l'armée flamande. + Gautier de Ghistelle semble être celui que mentionne Philippe + Mouskes: + + _Watiers, li castelains de Raisse + Avant les autres si eslaisse, + Et Estace de Maskeline._ + Sur un ceval de grant ravine + Si vint _Beauduins_ Buridans + Com chevaliers preus et aidant.» + (Tome 2, page 359.) + +Lors assemblèrent à eux aucuns de la bataille des Champenois et se +combatirent contre eux aussi proesceusement comme il firent. Quant les +lances furent fraites, il sachièrent les espées et s'entredonnèrent +merveilleux coups. A celle meslée survint Pierre de Remy et ceux de sa +compaignie; par force prisrent et emmenèrent cestui Gaultier de Guistelle +et Jehan Buridan. Mais un chevalier de leur gent qui estoit nommé Eustace +de Maquelines commença à crier par grant orgueil: «A la mort aux François!» +et les François l'enclostrent entr'eux si que l'un l'aert et luy estraint +la teste entre le pis et le coute[255], puis luy esracha le heaume de la +teste, et l'autre le féri d'un coutel entre le menton et la ventaille +jusques au cuer, et luy fist sentir la mort par grant douleur dont il +menaçoit François par grant orgueil. + + Note 255: _Le coute._ Le coude. Il lui serra la tête entre sa + poitrine et son coude. + +Quant cil Eustace de Maquelines[256] fu ainsi occis et Gaultier de +Guistelle et Buridan furent pris, la hardiesce des François doubla, toute +paour mistrent jus, et usèrent de toutes leur forces ainsi comme s'il +fussent certains de la victoire. + + Note 256: _Maquelines_ ou _Maskeline_, suivant Mouskes. + + +XIII. + +ANNEE 1214. + +_Coment le conte Gautier de Saint-Pol et le visconte de Meleun +trespercièrent les batailles de leur ennemis et retournèrent d'autre part. +Et de la proesce le duc de Bourgoigne, le conte de Biaumont et Mahieu de +Montmorency._ + + +Après les sergens à cheval que l'esleu Garin eut devant envoiés pour +commencier la bataille, mut le noble Gautier de Saint-Pol et les chevaliers +de s'eschièle qui estoient tuit esleus et de noble prouesce. Entre ses +ennemis se féri autressi fièrement comme l'aigle affamé se fiert en la +tourbe des coulons[257]. Puis que il fu en la presse embattu, maint en féri +et de maint fu féru. Là apparut la hardiesce de son cuer et la prouesce, +car il acraventoit et hommes et chevaux et ocioit tout quanques il +attaignoit, sans différence et sans nulluy prendre. Tant féri et chapla, +luy et les siens, à destre et à senestre, que il tresperça tout outre la +tourbe ses ennemis, puis se reféri dedens d'autre part et les enclost ainsi +comme au milieu de la bataille. Après le conte de Saint-Pol vint le conte +de Biaumont par aussi grant hardiesce; Mahieu de Montmorency et les siens; +le duc de Bourgoingne Eudes qui eut maint bon chevalier en sa route: tuit +cil se férirent en l'estour, encrés et chaus de combatre, et rendirent à +leur ennemis merveilleuse bataille. Le duc de Bourgoingne qui estoit homme +corpulans et de fleumatique complexion chéi à terre, car son destrier fu +soubs luy occis. Quant ses gens le virent chéu, si s'assemblèrent entour +luy, sur un nouvel cheval le firent tantost monter; et quant il fu remonté +il eut grant dueil de ce que il fu cheu et dit que il vengeroit ceste +honte. Il brandi sa lance et brocha les esperons, et puis se féri au plus +dru de ses ennemis né ne prenoit garde où il féroit né cui il encontroit, +ainçois vengoit son mautalent sur tous, ainsi comme sé chascun de ses +ennemis luy eust son cheval occis. D'autre part se combatoit le visconte de +Meleun qui avoit chevaliers esleus en sa route et exercités en armes, et +envaï ses ennemis par tout en telle manière d'autre part comme le conte de +Saint-Pol eut fait; tout oultre les tresperça et retourna de l'autre part +parmi celle bataille. + + Note 257: _Coulons_. Colombes. + +En cest estour fu féru Michau de Harnies d'une lance parmi l'escu et le +haubert et parmi la cuisse, et fu cousu aux auves[258] de la selle et au +cheval. Hue de Malaunoy et mains autres furent tresbuchiés à terre, car +leur chevaux furent occis, mais il saillirent sus par grant vertu, né ne se +combatirent pas moins vertueusement sur les piés que sur les chevaux. + + Note 258: _Aux auves._ Le latin dit: «Consutus fuit alveæ sellæ, et + equo.» Ce doit être ce que nous appelons aujourd'hui: _la Ventrière_. + --Michel de Harniès ou de Harnes traduisit ou fit traduire l'un des + premiers la chronique du faux Turpin. (Voyez l'article que lui a + consacré M. A. Duval, dans l'_Histoire littéraire de la France_, + tome 17, page 370.) + +Le conte de Saint-Pol qui moult forment et moult longuement s'estoit +combatu, iert jà oncques travaillié pour la multitude des cops que il eut +donnés et receus; si se traist hors de l'estour pour soy refreschir et +esventer, et pour reprenre un pou son esperit. Le vis tourna devers ses +ennemis, tandis comme il se reposoit; ainsi, il choisi[259] un de ses +chevaliers que ses ennemis avoient si avironné que il ne paroit entrée par +où l'en peust à luy venir; et jasoit ce que le conte n'eust pas encore son +alaine reprise, laça-il son heaume, la teste joingt au col du cheval et +l'embraça forment aux deux bras; puis hurta des esperons et tresperça en +telle manière tous ses ennemis, jusques à tant qu'il vint à son chevalier; +lors se dreça sur ses estriers et sacha s'espée, et en départi si grans +cops que il desjoinst et départi la presse de ses ennemis par merveilleuse +vertu[260]. Et, quant il eut son chevalier délivré de leur mains à grant +péril de son corps, par hardiesce ou par folie il retourna à sa bataille et +se reçut entre ses gens. Et, si comme cil tesmoignèrent qui ce virent, il +fu féru[261] de douze lances en un meisme moment, et, si comme la +souveraine vertu luy aida, il ne le porent tresbuchier né luy né le cheval. +Quant il eut faicte ceste prouesce merveilleuse et il se fust un pou +refreschi, il et ses chevaliers qui endementres s'estoient reposés, il se +joint et moula ès armes; et puis se reféri au plus dru de ses ennemis. + + Note 259: _Choisi._ Distingua. + + Note 260: Le récit de ce fait d'armes et en général chaque ligne de + toute la description donne la plus curieuse idée d'une bataille au + moyen-âge. Il étoit impossible de raconter d'une manière plus claire + tous les incidens remarquables de la journée. + + Note 261: _Féru._ Le latin dit seulement: _Pressé, menacé par_. + «Impellebatur.» + + +XIV. + +ANNEE 1214. + +_Coment Ferrant fu prins, et coment le roy fu abattu à terre de cros de fer +des gens à pié._ + + +En ce point et en celle heure estoit la bataille si fervent et si aigre +d'une part et d'autre, qui jà avoit duré par trois heures, (que Pallas, la +déesse de bataille, voletoit en l'air par dessus les combateurs ainsi comme +sé elle ne sceust encore auxquels elle deust donner victoire[262]). A la +parfin versa tout le faix de la bataille sur Ferrant et sur les siens. +Abatu fu à terre et blécié et navré de mainte grant plaie; pris fu et lié +et maint de ses chevaliers. Si longuement se fu combatu que il estoit ainsi +comme demi mort né ne povoit plus la bataille endurer quant il se rendi à +Hue de Marueil et à Jehan son frère. Tout maintenant que Ferrant fu pris, +tuit cil de sa partie qui se combatoient en celle partie du champ +s'enfouirent où il furent mors ou pris. Endementres que Ferrant fu ainsi +mené à desconfiture retourna[263] l'oriflambe de Saint-Denys, et les +légions des communes vindrent arrières qui jà estoient alées avant jusques +près des hostieux[264], especiaulment[265] la commune de Corbie, d'Amiens, +d'Arras, de Beauvais, de Compiègne, et acoururent à la bataille le roy, là +où il véoient l'enseigne royal au champ d'azur et aux fleurs de lis d'or +que un chevalier porta en celle journée qui avoit nom Gales de Montegni. +Cil Gales estoit très bon chevalier et très fort, mais il n'estoit pas +riche homme[266]. Les communes trespassèrent toutes les batailles des +chevaliers et se mistrent devant le roy, encontre Othon et sa bataille. +Mais ceux de s'eschièle[267] qui estoient chevaliers de moult grant +prouesce, les firent maintenant ressortir jusques à la bataille le roy; +tous les esparpillièrent petit et petit, et trespercièrent tant qu'il +approchièrent bien près de l'eschièle le roy. + + Note 262: Cette introduction de la déesse Pallas est le fait de notre + traducteur. Guillaume le Breton ne dit rien de pareil. + + Note 263: _Retourna._ Arriva. «Adveniunt», dit Rigord. On a vu plus + haut que le roi ne l'avoit pas attendu; il n'y avoit eu jusque-là, en + tête de l'armée, que l'enseigne aux fleurs de lys d'or. + + Note 264: _Des hostieux._ Au-delà du pont de Bouvines, et dans + l'endroit où l'armée se proposoit de passer la nuit suivante, avant + qu'elle ne fût informée de la poursuite de l'empereur. + + Note 265: _Especiaument._ Cela se rapporte à ceux qui revenoient. + + Note 266: Je ne doute pas que le _dives_ de Guillaume le Breton et le + _riche homme_ de notre traducteur n'ait le sens du _ricco hombre_ + espagnol. Gale de Montegni n'étoit pas gentilhomme, voilà ce qu'il + faut entendre ici; et l'on ne peut trop rappeler que dans le + moyen-âge la noblesse donnoit fort peu de droits positifs à la + _chevalerie_. Pour être armé chevalier, il falloit être _riche_, + parce que les dépens étoient énormes, puis être _endurci à la + fatigue_. On faisoit assez volontiers grace du reste, quoi qu'on en + dise et qu'on ait dit. + + Note 267: _S'eschièle._ De l'armée d'Othon. + +Et quant Guillaume des Barres, Pierre Mauvoisin, Girart Latruie, Estienne +de Longchamp, Guillaume de Gallande, Jehan de Roboroy, Henry le conte de +Bar et les autres nobles combateurs qui en la bataille le roy orent esté +mis espéciaulment pour son corps garder, virent que Othon et les Thiois de +sa bataille tendoient à venir droit au roy, et que il ne queroient que sa +personne tant seulement, il se mistrent avant pour rencontrer et refresnier +leur forsenerie, et entrelaissièrent le roy de cui il se doubtoient +derrière leur dos; et en dementres qu'il se combatoient à Othon et aux +Alemans, leur gent à pié qui furent avant alés enceindrent le roy +soubdainement, et le tresbuchièrent jus à terre de son cheval à lances et à +cros de fer; et sé la souveraine vertu et les especiaux armeures dont son +corps estoit garni ne l'eussent garenti, il le eussent illec occis. Mais un +petit de chevaliers qui avec luy estoient demourés, et Gales de Montegny +qui souvent tournoit l'enseigne pour appeller secours, et Pierre Tristan +qui descendi de son destrier de son gré et se metoit au devant des cops +pour le roy garantir, acraventèrent et occistrent tous ces sergens à pié, +et le roy sailly sus et monta au destrier plus légèrement que nul ne +cuidast. + + +XV. + +ANNEE 1214. + +_Coment Othon s'en fui quant il ot esprouvé la vertu des chevaliers de +France. Et coment Ferrant fu tenu et pris._ + + +Quant le roy fu remonté et la pietaille[268] qui abatu l'eut fu toute +destruite et la bataille le roy fu jointe à l'eschielle Othon, lors +commença l'esteur merveilleux et l'occision et l'abatéis d'une part et +d'autre d'hommes et de chevaux; car il se combatoient tuit par merveilleuse +vertu. Là fu occis, très devant le roy, Estienne de Longchamp, chevalier +preux et loyaux et de foy enterine; si fu féru d'un coustel jusques en la +cervelle par l'ueillière du heaume. Et les ennemis le roy usèrent en celle +bataille d'une manière d'armeures qui oncques mais n'avoit esté veue; car +il avoient coustiaux lons et gresles à trois quarrés, trenchans de la +pointe jusques au manche; et se combatoient de tels coustiaux pour glaives +et pour espées[269]. Mais, la mercy Dieu! le glaive et les espées des +François, et leur vertu qui oncques n'est lassée, surmonta la cruauté de +leur ennemis et de leur nouvelles armeures: car il se combatirent si +forment et si longuement, que il firent par force reuser et resortir toute +la bataille Othon et vindrent jusques à luy, et si près, que Pierre +Mauvoisin, qui plus estoit puissant en armes que sage de la sapience du +monde, le prist parmi le frain et le cuida sachier hors de la presse. Mais +quant il vit qu'il ne pourroit sa volenté faire né acomplir, pour la presse +et pour la multitude de sa gent qui entour luy estoit joincte et serrée, +Girart Latruie qui près fu luy donna d'un coutel parmi le pis; et quant il +vit qu'il ne le pourroit trespercier pour les especiaux armeures dont il +estoit armé, il amena le second coup pour recouvrer le deffaut du premier. +En ce que il cuida Othon férir parmi le corps, il encontra la teste du +cheval qui fu haut et levé, si l'assena droit en l'euil; et le coutel qui +fu lancié par moult grant vertu luy coula jusques en la cervelle. + + Note 268: _Piétaille._ Les gens de pié. + + Note 269: Ces couteaux à trois lames ne devoient-ils pas ressembler à + de courtes hallebardes. C'étoit encore sans doute ce que plus haut + notre auteur nomme _crocs de fer_. + +Le cheval qui le grant coup senti s'esfraya, et se commença à demener +forment et retourna celle part dont il estoit venu. En telle manière +monstra Othon le dos à nos chevaliers et s'enfui à tant; si fist proie à +ses ennemis de l'aigle et de l'estandart, et de quanqu'il avoit amené au +champ. Quant le roy l'en vit partir en telle manière, il dist à sa gent: +«Othon s'en fuyt, mais huy ne le verra-on en la face[270].» + + Note 270: «Lors dit li rois: _Coment n'avons-nous pas l'empereour?_ + Et sachiés c'onques mais ne l'avoit apielés empereour; mais il le + dist pour avoir plus grant victoire. Car plus a d'onnour en + desconfire un empereour que un vavasseur.» (_Chronique de Rains_, + page 153.) + +Il n'eut pas fouy longuement que le cheval fu mort, lors luy fu le second +amené tout frès. Et quant il fu remonté, il se remist à la fuite au plus +tost et isnelement qu'il pot, comme cil qui plus ne povoit endurer la vertu +des chevaliers de France. Car Guillaume des Barres l'avoit jà tenu deux +fois parmi le col; mais il ne le put pas bien tenir, pour le cheval qui fu +fort et mouvant, et pour la presse de sa gent. En celle heure et en ce +point que Othon s'en fuyoit, estoit la bataille merveilleusement aigre et +fervent d'une part et d'autre; et se combatoient les chevaliers si très +durement que il avoient à terre abatu Guillaume des Barres et son cheval +occis, pour ce que il estoit passé plus avant que les autres; car le jeune +Gaultier, Gauillaume de Gallande et Berthelemieus de Roie qui estoient bons +chevaliers et sages jugièrent et distrent que ce estoit moult périlleuse +chose de laissier le roy derrière eux ainsi seul, qui venoit le plain pas +après. Et pour ceste raison ne se vouldrent-il embatre en l'estour si +avant, comme fist le Barrois qui estoit à pié entre ses ennemis, et se +deffendoit selon sa coustume par merveilleuse vertu. Mais pour ce que un +seul homme à pié ne peut pas moult longuement durer contre si grant +multitude de gent, à la parfin eust-il esté mort ou pris sé ne fust Thomas +de Saint-Walery, chevalier noble et puissant en armes, qui survint là à +tout cinquante chevaliers et deux mille sergens à pié: le Barrois délivra +des mains de ses ennemis. Là fu la bataille renouvellée; car endementres +que Othon fuyoit, se combatoient les nobles chevaliers de sa bataille: le +conte Othon de Tinteneburc, le conte Conras de Tremoigne, Girart de +Randerodes, et maint autre chevalier fort et hardi combateur que Othon +avoit espéciaulment esleus, pour leur grant prouesce, pour ce qu'il fussent +près de luy en la bataille pour son corps garder. + +Tuit cil se combatoient merveilleusement et craventoient et occioient les +nos; mais toutesvoies les surmontèrent François, et furent pris les deus +devant dis contes, et Bernart de Hostemalle et Girart de Randerodes. Le +char sur quoy l'estandart séoit fu despecié, le dragon fu desront et brisié +et l'aigle dorée fu portée devant le roy; si avoit les elles esrachiées et +brisiées: ainsi fu la bataille Othon desconfite, après ce qu'il s'en fu +fouy. + + +XVI. + +ANNEE 1214. + +_De la manière et coment le conte Regnaut se combatoit et coment il se +destourna quant il approcha le roy pour la révérence de son seigneur, si +comme l'en cuida._ + + +Le conte Regnaut de Bouloigne qui avoit tousjours l'estour maintenu se +combatoit encore si durement que on ne le povoit vaincre né surmonter. D'un +nouvelle art usoit en la bataille: car il avoit fait un double parc de +sergens à pié bien armés, joings et serrés ensemble à la circuité, en la +manière d'une roue: en ce cerne n'avoit que une seule entrée par quoi il +entroit ens quant il voulloit reprenre s'alaine, ou quant il estoit trop +empressé de ses ennemis; si fist ceste chose par plusieurs fois. Icelui +conte Regnaut, le conte Ferrant et l'empereur Othon si comme l'en aprist +puis, avoient juré avant le commencement de la bataille que il ne se +tourneroient à destre né à senestre, né ne se combatroient à nulle +eschielle fors à celle où le roy estoit tant seullement; si devoient +tantost le roy occire tant tost comme il l'aroient pris: en celle intencion +que sé le roy fust occis, il peussent légièrement faire sa volenté de tout +le remenant; et pour ce serement ne voult oncques assembler fors à la +bataille le roy. Et Ferrant qui ceste meisme chose avoit jurée, volt et +commença à venir tout droit au roy; mais il ne peut, car la bataille des +Champenois luy vint au devant, et se combati à luy si forment qu'elle luy +empescha son propos. Et le conte Regnaut aussi eschiva toutes les autres, +et s'adresça à la bataille du roy, et vint droit à luy au commencement de +l'estour; mais quant il vint près de luy, il eut horreur et une paour +naturelle de son droit seigneur, ainsi comme aucuns cuidèrent; de l'autre +part de l'estour se retourna et se combati au conte Robert de Dreux qui +près du roy estoit en celle meisme bataille, en une tourbe moult espesse. + +Le conte Pierre d'Aucerre, qui cousin estoit le roy, se combatoit moult +vertueusement pour luy; et Phelippe son fils, pour ce que il estoit cousin +à la femme Ferrant de par sa mère, se combatoit d'autre part contre son +père et contre la couronne de France. Car péchié et anemi[271] avoient les +cuers d'aucuns si aveuglés que tout eussent-il pères et mères et frères en +la partie le roy, il ne laissoient pas pour ce à combatre pour paour de +Dieu; et que il ne chassassent à honte et à confusion leur droit seigneur +sé il peussent, et leur amis charnels que il devoient amer naturelment. Le +conte Regnaut ne s'accorda pas bien à la bataille au commencement, jasoit +ce qu'il se combatist plus vertueusement et plus longuement que nul des +autres; ains desenorta moult le combatre, comme cil qui bien savoit la +hardiesce et la prouesce des chevaliers de France; pour ce l'avoit Othon +souspeçonné de traïson et le siens. Et sé il ne se fust consentu à la +bataille, il l'eussent pris et mis en liens. Dequoy il dist un mot à Hue de +Boves un pou avant le commencement de la bataille: «Vecy», dist-il, «la +bataille que tu loes et enortes, et je la desloe et désamonneste: il en +avenra que tu t'en fuiras comme mauvais et couars, et je me combattrai sur +le péril de mon chief, et say bien que je demourray ou mort ou pris[272].» +Quant il eut ce dit, il s'en vint au lieu destiné de la bataille, et se +combati plus forment et puis longuement que nul de sa partie. + + Note 271: _Anemi._ Démon. + + Note 272: La _Chronique de Rains_ cite cette altercation: «Li rois + (quant entendi que Ferrans se voult combattre le diemenche) manda par + frère Garin qu'il atendist jusques au lundi. Et li quens li manda + qu'il n'en feroit riens.... Atant repaira frères Garins, et li quens + Renaus le convoia une pieche. Et quant li quens Renaus fu revenus + arrière, messire Hues de Boves li dist devant l'empereour Othon et + devant le conte Ferrant: «_Ha! quens de Boulogne, quens de Boulogne, + qu'elle avés bastie traïson entre vous et frère Garin?_--_Ciertes_, + dit li quens Renaus, _vous i avez menti, comme faus traitres que + vous iestes et bien devés dire teles paroles, car vous iestes dou + parage Guenélon, et bien saciés, sé je vieng à la bataille, que je + ferai tant que je serai ou mors ou pris, et vous enfuirés, com + auvais, recréans et falis._» (Page 145.) Phelippe Mouskes semble + avoir emprunté son récit à la _Chronique de Rains_ et à Guillaume le + Breton. La précieuse _Chronique universelle_, renfermée dans le msc. + de St-Germain, n° 84, raconte la même altercation, avec quelques + autres circonstances. (F° 311.) Pour Guillaume Guiart, dans ses + _Royaux Lignages_, je ne le cite jamais, parce qu'il se règle + toujours sur les _Chroniques de Saint-Denis_. + + +XVII. + +ANNEE 1214. + +_Coment le conte Regnaut fu pris, et de la proesce Thomas de Saint-Waleri._ + + +Entre ces choses les rens de la partie Othon se commencièrent à éclairier; +car le duc de Louvain, le duc de Lembourc et Hue de Boves s'en estoient jà +fouys et les autres par cinquante et par quarante, et par divers nombres; +mais le conte Regnaut se combatoit si forment encore que nul ne le povoit +esrachier de la bataille; et si n'avoit que six chevaliers avec luy qui +guerpir ne le voulloient, mais se combatoient avecques luy moult forment; +quant un sergent preux et hardi, si avoit à nom Pierre de la Tornelle[273] +qui se combatoit à pié pour ce que ses ennemis luy avoient son cheval +occis, si se traist vers le conte, la couverture de son cheval sousleva et +le féri par dessoubs, si qu'il luy embati ès boiaux s'espée jusques à +l'enhoudure; et l'un des chevaliers qui avec luy se combatoient, quant il +eut ce cop veu, prist le conte par le frain et le sacha de l'estour à moult +grant paine et contre sa volenté. + + Note 273: _Tornelle._ «Torella,» dit Guillaume le Breton. + +Lors se mist à telle fuite comme il pot, quant Cuenon et Jehan de Codun ses +frères le suivirent et abatirent à terre ce chevalier. Le cheval le conte +chey mort et le conte versa jus en telle manière que il eut la destre +cuisse dessoubs le col du cheval. + +A la prise survindrent Hue et Gaultier de Fontaines, et Jehan de Roboroi. +Endementres que il estrivoient ensemble le quel auroit la prise du conte, +vint d'autre part Jehan de Neele; icil Jehan estoit bel chevalier et grant +de corps, mais la prouesce ne respondoit mie à la beauté né à la quantité +de corps, car il ne s'estoit onques combatu à homme nul en toute la +journée[274]; et, pour ce, estrivoit-il luy et ses chevaliers à ceux qui +tenoient le conte, pour ce que il vouloit acquerre aucune louenge sans +raison, de la prise de si grant homme: et, à la parfin, leur eust-il le +conte tollu sé ne fust Gaultier le esleu, qui survint en la place. Tout +maintenant que le conte l'apperçeut, il luy rendi s'espée et se rendi à +luy, et luy pria que il luy fist donner la vie tant seulement. Mais avant +que l'esleu survenist là en ce point que les chevaliers estrivoient +ensemble, un garçon qui avoit nom Commotus[275] esracha au conte le heaume +de la teste, comme cil qui estoit fort et d'entière vertu, et luy fist une +moult grant plaie en la teste; puis li sousleva le pan du haubert, que il +luy cuida bouter le coutel parmi le ventre; mais le coutel ne peut trouver +entrée pour les chauces de fer qui moult forment estoient cousues au +haubert[276]. + + Note 274: Philippe Mouskes vante cependant Jean de Nesles, châtelain + de ruges: + + + «Messire Jehans de Niele, + Maint hiaume à or i desmiele; + S'il fu grans, teus cos i féri + Com à si fait cor afferi.» + + Mais la _Chronique de Saint-Denis_ mérite plus de confiance. + + Note 275: _Commotus._ Une leçon latine porte: _Cornutus_. + + Note 276: «Cum ocreæ consutæ essent pannis loricæ.» + +Endementres que il le tenoient ainsi et le contraignoient à lever de terre, +il regarda entour luy, si vit venir Arnoul d'Audenarde et aucuns chevaliers +qui forment se hastoient luy secourre; et quant il les vit vers luy venir, +il se laissa couler à terre et fainst qu'il ne se peust ester sur ses piés, +en espérance que cil Arnoul le délivrast. Mais ceux qui entour luy estoient +le frappoient de très grans coups, et le firent par force monter sur un +ronsin; et cil Ernoul et tuit cil qui avec luy estoient fuient pris et +retenus. + +Après ce que tuit les chevaliers de la partie furent mors ou pris ou +eschapés par fuite, et tuit cil de la mesnie Othon eurent le champ voidié, +estoient encore enmy le champ sept cens sergens à pié, preux et hardis, nés +de la terre de Brebant[277], que ceux de delà avoient mis par devant eux +pour mur et pour deffense contre la force de leur ennemis. Le roy qui moult +bien les apperceut, envoya contr'eux Thomas de St-Walery, noble chevalier +et digne de louenge. + + Note 277: _Nés de la terre de Brebant._ Guillaume le Breton écrit: + _Brabantiones_, et c'est peut-être les _Brebançons_ ou _Coteriaux_, + dont il a voulu parler, plutôt que des guerriers du Brabant. + +Cil Thomas avoit en sa route cinquante chevaliers bons et loiaux nés de son +pays, et deux mille sergens à piés. Quant luy et sa gent furent bien +rdenés, il se férirent en eux ainsi comme le lous affamé se fiert entre les +brebis; et jasoit ce que il fust moult travaillié de combatre luy et sa +gent, comme cil qui avoient fait merveilles d'armes en celle journée, il +les desconfist tous et prist, par merveilleuse prouesce. Si avint la chose +qui moult fait à merveilles: car quant il eut nombré toute sa gent après +celle victoire, il n'en trouva défaillant que un seul; et cil fu quis et +trouvé entre les mors. Aux héberges fu aporté et livré aux phisiciens qui +le rendirent sain et haitié en assez pou de temps après. + +Le roy ne voult pas que ses gens enchaçassent les fuians plus d'une mille, +pour le péril des trépas mal congneus, et pour la nuit qui approuchoit, et +meismement pour ce que les princes et les riches hommes qui pris estoient +n'eschapassent par aucune aventure, ou qu'il ne fussent ravis et tollus par +force à ceux qui les gardoient; car c'estoit une chose de quoy le roy se +doubtoit moult. Lors sonnèrent trompes et buisines pour donner signe de +retour à ceux qui encore enchaçoient; et quant toutes les compaingnies +furent retournées de l'enchas, il s'en alèrent tous aux heberges à grant +joie et à grant léesce. + + +XVIII. + +ANNEE 1214. + +_Coment il retournèrent aux héberges après la victoire; et coment le roy +fist mener ses prisons à Bapaumes; et coment il reprocha au conte Regnaut +les bénéfices que il luy avoit fais._ + + +Quant le roy et les barons furent retournés aux tentes, il fist ce soir +meisme venir par devant luy les nobles hommes qui oient esté pris en la +bataille: trente furent par nombre, de si grant noblesce que chascun +portoit propre banière en la bataille, sans les autres prisonniers qui +estoient de mendre dignité. Et quant tuit furent devant luy, il leur donna +les vies à tous, selon la débonnaireté et la grant pitié de son cuer, +jasoit ce que tuit cil qui estoient de son royaume et ses hommes liges, qui +avoient fait conspiration contre luy et sa mort jurée, et fait leur povoir +de luy occire, fussent coupables et dignes des chiefs perdre, selon les +loys et les coustumes du pays; en buies ou en aniaux furent mis et chargiés +en charrettes, pour mener ès prisons en divers lieux. + +L'endemain mut le roy et retourna à Paris. Quant il fu à Bapaumes, il luy +fu dit, fust voir fust mençonge, que le conte Regnaut devoit avoir envoyé +un message à Othon, et luy mandoit et conseilloit que il retournast à Gant +et là receust les fuitifs et rapareillast sa force pour renouveler la +bataille, par l'aide de ceux de Gant et des autres ennemis le roy. + +Quant le roy eut ces parolles entendues, il fu merveilleusement esmeu +contre le conte; lors monta en la tour ou luy et le conte Ferrant estoient +emprisonnés, qui estoient les deux plus grans de tous les prisons, et, si +comme ire et mautalent luy enortoit, il luy commença à reprochier tous les +bénéfices que il luy avoit fais, et dist ainsi: Que, comme il fust son lige +homme, l'avoit-il fait chevalier nouvel; comme il fust povre, l'avoit-il +fait riche. Et luy pour tous ses bénéfices, luy avoit rendu mal pour bien; +car luy et son père le conte Auberi de Dampmartin se tournèrent au roy +Henry d'Angleterre, et s'alièrent à luy en la nuisance de luy et du +royaume. Puis, après ce meffait, quant il voult à luy retourner, il luy +pardonna tout et le receut en grace et en amour, et luy rendi la conté de +Dampmartin qui luy[278] estoit escheue par droit, pour ce que son père, le +devant dit conte Auberi, l'avoit mesfaite et perdue, par jugement, quant il +s'alia à son ennemi et fu mort en Normandie en son service, et si luy +donna, avec tout ce, la conté de Bouloigne. Après tous ces bénéfices, le +déguerpi-il et s'alia au roy Richart d'Angleterre, et fu de sa partie +contre luy tant comme le roy Richart vesqui; et, quant il fu mort, il +retourna à luy et le receut en amistié de rechief; et, par dessus les deux +contés qu'il luy eust devant données, l'en donna-il depuis trois autres: la +conté de Moretueil, d'Aubemalle et de Varennes. Et, tous ces bénéfices +oubliés, lui esmut contre luy toute Angleterre, toute Alemaingne, toute +Flandres, tout Henaut et tout Brebant: et en l'année de devant prist-il ses +nefs au port de Dan, et plus: car il avoit sa mort jurée nouvellement avec +ses autres anemis, et s'estoit à luy combatu corps à corps, en champ de +bataille; et plus: car après ce qu'il luy eust la vie donnée et oublié tous +ses meffais selon sa miséricorde, avoit-il mandé, en comble de tout mal, à +l'empereur Othon et à ceux qui de la bataille estoient eschapés, que il +raliassent les fuitifs et recommençassent bataille contre luy. + + Note 278: _Luy estoit escheue_. A lui Philippe. + +«Tous ces maux,» dist le roy, «m'as-tu rendus pour tous ces bénéfices que +je t'ay fais; et, toutesfois ne te touldrai-je point la vie, puis que je la +t'ay donnée; mais je te mettrai en telle prison dont tu n'eschaperas devant +ce que tu aies punis tous ces maux que tu m'as fais.» + + +XIX. + +ANNEE 1214. + +_Coment le conte Regnaut fu emprisonné à Peronne._ + + +Après ce que le roy eut ainsi parlé au conte Regnaut, il le fist mener à +Peronne et mettre en trop fort prison et en fort buies[279] de fer qui +estoient jointes et enlaciées ensemble par moult merveilleuse subtilité; +et la chaienne qui fremoit de l'une à l'autre estoit si courte qu'il ne +povoit mie plainement passer demi-pas[280]; et parmi le milieu de celle +petite chaienne estoit fremée une grant de dix piés de long, de laquelle +l'autre chief estoit fremé en un gros tronc que deux hommes povoient à +paine mouvoir, toutes les fois que il vouloit aler à nécessite de nature. +Ferrant fu mené à Paris et mis en une neuve tour forte et haulte, au dehors +des murs de la cité, si est appellée la tour du Louvre[281]. + + Note 279: _Buies._ Entraves. + + Note 280: C'est-à-dire: Qu'il ne pouvoit avancer plus d'un demi-pas. + + Note 281: M. Geraut, éditeur ordinairement exact et très-judicieux du + _Paris sous Philippe-le-Bel_, a fait sur le _Louvre_ une observation + qui ne me paroît pas heureuse: «Quelques auteurs,» dist-il, «l'abbé + Lebeuf entr'autres, ont pensé qu'il devoit sa fondation à + Philippe-Auguste. Mais ce monarque n'a fait au Louvre qu'un _seul + ouvrage bien constaté_. C'est une tour que _Rigort_ appelle la Tour + neuve, ce qui implique _évidemment_ l'existence de constructions + antérieures.» (Page 367.) D'abord, ce n'est pas Rigord, mais + Guillaume le Breton qui a le premier parlé de la _Tour neuve_: + «Ferrandum in turri novâ extra muros inclusum arctæ custodiæ + mancipavit.» Et comment cette phrase, dans laquelle le Louvre n'est + pas même désigné, _impliqueroit-il évidemment_ l'existence de + constructions antérieures. L'_extra muros_ feroit plutôt conjecturer + le contraire. + +Le jour meisme de la bataille, fu Guillaume-Longue-Espée, conte de +Salebière, livré au conte Robert de Dreux, en celle intencion que il le +rendist au roy Jehan d'Angleterre, son frère, en eschange de son fils que +il tenoit en prison, si comme nous avons là sus dit. Mais le roy Jehan qui +avoit en hayne sa propre char, comme celluy qui avoit occis Artur son +nepveu, et vingt ans tenu en prison Aliénor, seur de celluy Artur, ne voult +rendre à change un estrange homme pour son propre frère. Une partie des +autres prisonniers furent mis en chastelet de grant pont et de petit +pont[282], et les autres furent envoyés parmi le royaume, en diverses +prisons. + + Note 282: «In duobus castellis, in capitibus utriusque pontis sitis + Parisiis.» (Guill. Arm., p. 101.) Ce passage atteste l'existence du + _Petit Châtelet_ en 1214: c'est-à-dire 82 _ans_ avant la mention + citée comme la plus ancienne, dans l'ouvrage de M. Geraut. (_Paris + sous Philippe-le-Bel_, page 450.) Voy. aussi dans le tome XVII des + _Historiens de France_ la liste précieuse de tous les prisonniers + faits à la bataille de Bouvines. + +Les anemis le roy qui furent pris en bataille n'avoient pas tant seulement +fait conspiracion contre luy, ainsois avoient les propres hommes le roy +joins et aliés à eux par promesses et par dons, comme Hervis le conte de +Nevers et tous les hommes d'oultre Loire. Tous les Mansiaux, les Angevins +et les Poitevins,--fors seulement Guillaume des Roches, seneschal d'Anjou, +et Juchel de Madiane et le viconte de Saincte-Susanne et maint autre[283] +--avoient jà promis leur faveur au roy d'Angleterre, celéement toutesvoies, +pour la paour du roy, jusques à tant que il fussent certains de la +bataille. Les anemis le roy avoient jà parti et devisé entr'eux tout le +royaume de France, ainsi comme tuit seurs de la victoire; et avoit +l'empereur Othon donné en promettant à chascun sa part: le conte Regnaut de +Bouloigne devoit avoir Péronne et tout Vermandois; le conte Ferrant Paris, +et les autres, autres cités et autres pays. Le conte Regnaut et le conte +Ferrant ne faillirent point à leur promesse; car Ferrant eut Paris, et le +conte Regnaut Péronne, non mie à leur honneur et à leur gloire, mais à leur +honte et à leur confusion. + + Note 283: «Excepto solo Willemo de Rupibus, senescallo Andegaviæ, + Juchello de Medianâ, vicecomite S. Susannæ et aliis quàm paucis.» + Juchel de Mayenne étoit sans doute vicomte de Sainte-Suzanne. + +Toutes ces choses que nous avons dites et retraites de leur présumption et +de leur traïson furent au roy contées certainement de ceux meismes qui +estoient de leur partie et parçonniers de leur conseil; car nous ne voulons +riens conter d'eux né de leur fais contre nostre conscience, tout soient-il +anemis du royaume, fors ce seulement que nous créons qui soit pure vérité. + + +XX. + +ANNEE 1214. + +_Du sort à la mère Ferrant. Et coment il fu mené en prison à Paris. Et de +la très grant joie que l'en fist au roy à Paris en son retour et en toute +France._ + + +Ainsi comme renommée tesmoingnoit, la vieille contesse de Flandres, +antain[284] le conte Ferrant d'Espaigne et née fille le roy de Portugal, +dont elle estoit appellée royne et contesse, voult savoir la fin et +l'aventure de la bataille. Ses sors getta, selon la coustume des Espagnols +qui volentiers usent de cel art[285], et receut tel respons: «L'en se +combatra: sera le roy abatu en celle bataille et marché et défoulé des piés +des chevaux, et si n'aura point sépulture; et Ferrant sera receu à Paris à +grant procession après la victoire.» + + Note 284: _Antain._ Tante. «Matertera.» + + Note 285 «Ab angelis qui hujusmodi artibus præsunt, secundùm morem + Hispanorum, tale meruerat habuisse responsum.» + (_Willelm. Brit._, p. 102.) + +Toutes ces choses peuvent estre exposées selon vérité à celluy qui bien +entent; car tout ainsi fu-il comme le sort raporta en double entendement, +selon la coustume du diable qui tousjours deçoit en la fin ceux qui le +servent, en parlant par fallace d'_amphibolie_. (Si vaut autant comme +sentence doubteuse.) + +Qui pourroit dire né deviser par bouche né penser de cuer né escripre en +tables né en parchemin, la très grant joie et la très grant feste que tout +le peuple faisoit au roy, ainsi comme il s'en retournoit en France après la +victoire? Les clers chantoient par les églyses doux chans et déliteux, en +louenge de Nostre-Seigneur; les cloches sonnoient à quarreignon[286] par +les églyses et par les abbayes; les moustiers estoient sollempnellement +aornés, dedens et dehors, de draps de soye; les rues et les maisons des +bonnes villes estoient vestues et parées de courtines et de riches +garnemens; les voies et les chemins estoient jonchiées de rainsiaux +d'arbre, de herbes vers et de nouvelles floretes; tout le peuple, haut et +bas, hommes et femmes, vieux et jeunes, acouroient à grans compaingnies aux +trespas et aux quarrefours des chemins; le villain et le moissonneur +s'assembloient, leur rastiaux et leur faucillons sus leur cous, car +c'estoit au temps que on cueilloit les blés, pour veoir et pour escharnir +Ferrant en liens, que il doutoient, un poi devant, en armes, pour les +assaus que il baioit à faire en France. Les villains, les vieilles et les +enfans n'avoient pas honte de le moquier et escharnir; si avoient trouvé +occasion de luy gaber par l'équivocation de son nom, pour ce que le nom est +équivoque à homme et à cheval. + + Note 286: _Quarreignon._ Carrillon. «Dulcisonas pulsationes.» + +Si avint d'aventure que deux chevaux, de la couleur qui tel nom met à +cheval, le portoient en une litière; et pour ce crioient par reproche que +deux Ferrans emportoient le tiers Ferrant, et que Ferrant estoit enferré +qui devant estoit si engressié que il repegnoit[287] et par orgueil +s'estoit contre son seigneur rebellé. Telle joie fist-on au roy, et à +Ferrant telle honte, jusques à tant qu'il vint à Paris. Les bourgois et +toute l'université des clers alèrent au roy à l'encontre et monstrèrent la +grant joie de leur cuer par les actions de dehors; car il firent feste et +sollempnité sans comparaison; et si ne leur souffisoit pas le jour, ainsois +faisoient aussi grant feste par nuit comme par jour, à grans luminaires, et +les clers meismement qui moult y firent grans despens. Car la nuit estoit +aussi enluminée comme le jour: si dura celle feste sept jours et sept nuis +continuelment. + + Note 287: _Repegnoit._ Donnoit des ruades. «Qui priùs impinguatus + dilatatus recalcitravit, et calcaneum in dominum suum elevavit.» + + +XXI. + +ANNEE 1214. + +_Coment le roy refusa l'aliance des Poitevins pour leur légièreté. Coment +il donna trèves au roy d'Angleterre, et coment il pardonna tout son +mautalent à aucuns des barons qui estoient souspeçonnés de traïson._ + + +Pou passa de jours après que les Poitevins, qui repostement avoient faicte +conspiracion contre le roy, furent merveilleusement espoentés de la +renommée de si grant victoire; et traveilloient en toutes manières coment +il peussent estre réconciliés au roy. Mais le roy qui par maintes fois +avoit esprouvé leur tricherie et leur desloyauté, et bien savoit que leur +amour et leur faveur estoit sans fruit et qu'elle est tousjours à grief et +à dommage à leur seigneur, les refusa, né ne se voult à eux accorder; ains +assembla ses osts et entra hastivement en Poitou où le roy Jehan estoit. + +Quant les osts fu venus jusques à un chastel qui est nommé....[288], riche +et fort et bien garni, le visconte de Thouars[289] qui estoit sage homme et +puissant et le plus haut homme de toute Aquitaine envoya messages au roy, +et luy supplièrent qu'il les voulsist recevoir en grace et en amour, ou que +il leur donnast trièves. Et le roy qui, selon sa coustume, avoit adès plus +cher à vaincre ses ennemis par paix que par bataille, reçut le visconte de +Thouars en concorde par la prière le conte Pierre de Bretaigne, cousin le +roy; si avoit la niepce le visconte espousée. + + Note 288: Le mot est laissé en blanc dans les meilleurs manuscrits. + Les autres portent: _Chinon_ ou _Roches_, et le latin: «Loudunum.» + Loudun, à cinq lieues de Thouars, vers le Saumurois. + + Note 289: Aimery. + +Le roy Jehan d'Angleterre, qui lors estoit au pays, à quinze mille[290] du +chastel où le roy estoit, ne savoit qu'il peust faire né devenir; car il +n'avoit lieu né retrait où il peust sauvement fouir, né il ne l'osoit +attendre[291] né issir contre luy à bataille. A la parfin envoya-il ses +messages au roy pour traictier d'aucune paix, ou toutesfois pour empetrer +trièves, sé il peust, en aucune manière. Les messages que il luy envoya +furent maistre Robert, légat de la cour de Rome, et le conte Renoufles de +Lincestre et pluseurs autres haus hommes. Tant fist le légat et les autres +messages que le roy par la débonnaireté de son cuer luy donna trièves qui +durèrent cinq ans; jasoit ce que il eust bien en son ost trois mille +chevaliers et plus, sans le grant nombre des autres sergens et gens à pié +et à cheval, par quoy il peust légièrement et en brief temps prenre toute +Acquitaine, le roy d'Angleterre et toute sa gent. + + Note 290: Quinze mille. Latinè: _Septemdecim_. + + Note 291 _Attendre._ Le latin ajoute: «Partenaci ubi erat.» + +Après ces choses faites, retourna le roy en France: là fu à luy à parlement +la femme le conte Ferrant et les Flamans, en la seiziesme kalende de +novembre. Là, leur octroia le roy que il leur rendroit Ferrant, contre la +volenté et l'opinion de sa gent, par telle condicion: que il luy donroit +cinq ans en hostage Godefroy, le fils au duc de Brebant; et que il +acraventeroient à leur propres despens tous les chastiaux et les +forteresces de Flandres et de Henault, et si rendroient raençon pour +Ferrant et pour chascun des autres prisonniers, selonc la quantité de leur +mesfais. (Par telle manière fu Ferrant et tuit les autres délivrés de +prison[292].) Du conte Hervis de Nevers et des autres qui estoient ses +hommes liges, que il avoit souspeçonneux de conspiration et de traïson, ne +voult-il autre vengeance prenre né mais que il leur fist jurer sus sains +que il seroient dès ores mais bons et loyaus à luy et à la couronne de +France. + + Note 292: Cette phrase a été ajoutée sans raison; Ferrand ne fut + délivré que sous la régence de Blanche de Castille. + + +XXII. + +ANNEE 1216. + +_Coment le roy fonda une maison qui a nom la Victoire, pour la victoire que +Dieu ot donnée à luy et à son fils. Et coment les Anglois traïrent +monseigneur Loys quant il fu passé en Angleterre._ + + +En ce temps que le roy Phelippe se combati en Flandres contre Othon et ses +autres anemis, si comme nous avons dit, estoit messire Loys en Anjou contre +le roy d'Angleterre et les Poitevins. Du siège du chastel de la Roche au +Moine[293] le leva (tout avant qu'il parvenist là[294],) et chaça +honteusement luy et tout son ost. Et, pour ce que le père et le fils orent +ces deux victoires tout en un meisme temps par la volenté de +Nostre-Seigneur, fonda le roy une abbaye, delès la cité de Senlis, qui a +nom la Victoire, (de l'ordre Saint-Victor de Paris, en honneur et en +remembrance de si grans victoires et dominations comme Dieu leur eut +données.) + + Note 293: _La Roche aux Moines_ est aujourd'hui un hameau dépendan + de la commune de Savennières, dans le département de Maine-et-Loire + (Anjou), entre Angers et Ancenis. + + Note 294: Cette phrase est ajoutée à tort. + +[295]Pou de jours passèrent après[296], que messire Loys, le fils le roy +Phelippe, appareilla grant ost et passa en Angleterre contre le roy Jehan. +Ceux de Londres le receurent liement, et maintes autres cités se rendirent +à luy; et presque tous les barons de la terre se donnèrent à luy et luy +firent féauté et hommage. Le roy Jehan, qui de ce fu moult espoventé, +s'enfouy et fu mort en pou de temps après. Quant les barons d'Angleterre +furent certains de sa mort, il couronnèrent son fils qui avoit nom Henry et +se tindrent à luy comme à leur seigneur. Lors déguerpirent monseigneur Loys +honteusement à leur us[297], car il brisièrent les seremens et les hommages +que il avoient fais; en France retourna quant il eut apperceu la faulseté +et la traïson des Anglois. Avant que le roy Jehan mourust, avoit-il jà mise +toute Angleterre en la protection et en la garde l'apostole Innocent et +l'en avoit fait hommage. + + Note 295: A compter de là, notre traducteur abandonne Guillaume le + Breton: la fin du règne de Philippe-Auguste est seulement ébauchée, + comme l'avoit été la fin du règne de Louis VII. L'interruption du + texte traduit de Guillaume le Breton doit donner à penser ou que + Guillaume acheva sa chronique long-temps après en avoir publié le + commencement, ou bien qu'un autre s'est chargé de nous transmettre le + récit des événemens, après la bataille de Bouvines. Dans tous les + cas, notre traducteur n'a pas eu égard à cette continuation: + l'histoire régulière de Philippe-Auguste, dans nos _Chroniques_, + s'arrête à l'année 1215, et jusqu'au règne de Louis VIII et même de + saint Louis, nous ne trouverons plus qu'un sommaire décoloré des + événemens. + + Note 296 Le latin dit seulement: _Post hæc_. Louis ne passa en + Angleterre qu'en 1216. + + Note 297: _Us._ Usage. Suivant leur habitude. J'ai suivi le + manuscrit n° 8299. Les autres portent _hues, heus_; ce qui ne + signifie rien. + +En ce temps, fu le conte Simon de Montfort conte Albigois, par la requeste +pape Innocent et par l'assentement le roy Phelippe, pour absorber et +estaindre l'érésie des Albigois et l'apostasie du conte Raymont de +Thoulouse. Toute la terre luy fu rendue, et luy firent tous féauté et +hommage. Mais cil de Thoulouse qui petit de force firent à brisier leur +seremens, garnirent la cité et se rebellèrent contre luy. Le conte assist +la ville et la fist merveilleusement assaillir; en cest assaut fu féru d'un +pierre d'un mangonnel que ceux de dedens luy lancièrent. Ainsi fenit le +preudomme sa vie comme martir au service Nostre-Seigneur, en deffendant la +foy crestienne. + +_Incidence._--Au mois de mars qui après fu, avint généraux éclipse de lune +en la quinziesme nuit du mois; si commença aux premiers cocs chantons, et +dura jusques à l'endemain à soleil levant. + +_Incidence._--En pou de temps après, célébra le pape Innocent concile en la +cité de Rome. Cil pape Innocent estoit homme de cler engin, de grant +prouesce, et de moult grant sens; à luy ne fu nul secons en son temps, car +il fist merveilles en sa vie: mors fu à Perose en cest an meisme que cil +concile fu célébré. + + +XXIII. + +ANNEE 1223. + +_De la mort le roy Phelippe et de ses vertus._ + + +_Incidence._--En ce temps que le mal de la mort prist le roy Phelippe, une +horrible comète apparut en Occident à donner signe de la mort de si grant +prince et du déchaiement du royaume de France. En l'an de l'Incarnacion mil +deux cens vingt-trois mouru Phelippe le bon roy au chastel de Mantes; roy +très sage, très noble en vertu, grant en fais, cler en renommée, glorieux +en gouvernement, victorieux en bataille. Le royaume de France crut et +mouteplia merveilleusement, et le droit et la noblesce de la couronne de +France. Il vainqui et surmonta maint noble prince et puissant qui à luy et +au royaume estoient contraires: tousjours fu escu à saincte églyse encontre +toute adversité. Il garda et deffendi l'églyse de Saint-Denys en France sus +toutes autres, comme sa propre chambre, par espécial privilège d'amour, et +monstra maintes fois par euvres la très grant affection que il ot tousjours +aux martirs et à leur églyse. Il fu jaloux et amoureux de la foy +crestienne: dès les premiers jours de sa jounesce il prist le signe de +celle saincte croix en quoy Nostre-Seigneur fu pendu, et le cousi à ses +espaules pour délivrer le sépulcre, et pour souffrir paine et travail pour +l'amour Nostre-Seigneur. Oultre mer ala à moult grant ost contre les anemis +de la croix, et traveilla loyaulment et entièrement jusques atant que la +cité d'Acre fust prinse. Et puis que il fu oncques débrisié et chéu en +vieillesse, il n'espargna point à son propre fils; ainsois l'envoya par +deux fois en Albigois, à moult grans osts, pour destruire la bougrerie de +la gent du pays. Si donna en sa vie et à sa mort grant somme d'avoir pour +soustenir la force des bons fils de saincte églyse contre les bougres +d'Albigois: il fu large semeur d'aumosnes par divers lieux. Il gist en +sépulture en l'églyse Saint-Denys en France (qui est sépulture des roys et +couronne des empereurs) noblement et honnourablement, si comme il +appartient à tel prince. + + +XXIV. + +ANNEE 1223. + +_Des roys, des barons et des prélas qui furent à son obit, ainsi comme par +miracle._ + + +L'en ne cuide pas que ce fust fait sans la divine pourvéance que tant de +prélas, de roys et de barons fussent assemblés d'aventure à l'obsèque de sa +sépulture. Car deux archevesques furent à son enterrement: Guillaume +archevesque de Rains et Gaultier archevesque de Sens; et vingt évesques: +Conrat évesque de Portue[298], cardinal et légat de la cour de Rome en la +terre d'Albigois; Panulphe évesque de Norvic, une cité d'Angleterre; de la +province de Rains, Guillaume évesque de Chaalons, de Biauvais Miles, de +Noyon Girars, de Loon Ansiau, de Soissons Jacques, de Senlis Garins, +d'Amiens Geffroy, d'Arras Ponce. De la province de Sens, de Chartres +Gautier, d'Aucerre Henry, de Paris Guillaume, d'Orléans Phelippe, de Miaus +Pierre, de Nevers Rogier. De la province de Roen, de Baieux Robers, de +Constance Hue, d'Evreux Guillaume, de Lisieux Guillaume. De la province de +Nerbonne, Fouques de Thoulouse. Tous ces prélas estoient lors assemblés à +Paris par le commandement l'apostole, pour la besoingne d'Albigois. + + Note 298: _Portue._ «Portuensis.» _Porto._ + +Guillaume archevesque de Rains et l'évesque de Portue célébrèrent ce jour +les deux grans messes de Requiem ensemble: c'est-à-dire à deux autels en un +meisme temps, ainsi comme tout d'une voix; en telle manière que les autres +évesques et les couvens respondirent aux deux ainsi comme à un seul. Là fu +présent le roy Jehan[299] de Jhérusalem qui lors estoit en France venu pour +le secours de la terre d'Oultre mer; et messire Loys, ainsné fils le roy +Phelippe; et Phelippe le mainsné, conte de Bouloingne et moult grant +multitude de barons du royaume. + + Note 299: _Jehan_ de Braine ou _de Brienne_. + +Ce sont les lais et le testament que le roy fist en sa derrenière volenté: +il laissa pour secourre la terre d'oultre mer, trois cens mille livres de +parisis, qui furent livrés au roy Jehan; cent mille, au Temple; à +l'ospital, cent mille livres; au conte Amaury de Montfort, cent mille +livres pour la terre d'Albigois garder, et vingt mille pour ramener sa +femme et ses enfans des mains de ses anemis[300]; cinquante mille livres +pour départir aux povres gens. Et si laissa grant somme d'avoir pour +restorer les torfais qu'il avoit fais pour ses guerres: si establi vint +moines prestres en l'abbaye de Saint-Denys en France par dessus le nombre +qui devant y estoit, qui sont tenus à chanter pour l'ame de luy. Mors fu en +l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur mil deux cens vingt et trois, de son +aage soixante et trois, et de son règne quarante-trois. + + Note 300: Le texte latin ne parle ici que de vingt mille livres + données à Amaury de Montfort, pour la délivrance de sa femme et de + ses enfans. + +(_Le manuscrit 8299 ajoute ici:_) + +«Lequel roy Phelippe, seurnommé Auguste, aïeul de saint Loys, puet-on véoir +honorablement enterré en l'églyse Saint-Denys, devant le mestre-autel. Et +en ycel jour et en ycelle meisme heure, Honoré, le pape de Rome, comme il +fust en une cité de Champaigne des Italiens, là li fu révélé par la volenté +divine et monstre, par la carité d'un chevalier, que il féist le service +pour le dit roy Phelippe. Lequel pape avec les cardinaus célébra pour le +dit roy le service et l'office des mors honnourablement. Ycil gentis et +vaillans roys de France Phelippes dit Auguste qui conquist Normandie, régna +quarante-trois ans. Après lequel roy Phelippe, Loys son fils, en la yde +huitiesme dou moys d'aoust fu couronnés à roy de France en l'an de son éage +vint-sixiesme avec Blanche sa feme, en l'églyse de Rains, de Guillaume, +arcevesque de celle cité.» + +_Cy fenissent les fais du bon roy Phelippe._ + +_Dans le manuscrit de Sainte-Geneviève décrit par l'abbé Lebeuf_ (Histoire +de l'Académie des Inscriptions, _tome_ XVI, _page_ 172 _et suiv._), _on +trouve les vers suivans, reproduits dans le manuscrit de la Bibliothèque +du Roi coté n° 8395._ + +Phelippes, rois de France, qui tant ies renommés, +Je te rens le romans qui des roys est romés. +Tant à cis travaillé qui Primas est nommez +Que il est, Dieu merci, parfais et consummez. + +L'on ne doit pas ce livre mesprisier né despire, +Qui est fais des bons princes, du régne et de l'empire; +Qui souvent y voudroit estudier et lire +Bien puet savoir qu'il doit eschiver et elire. + +Et dou bien et dou mal puet chascuns son prou faire: +Par l'exemple des bons se doit-on au bien traire, +Par les fais des mauvais qui font tout le contraire +Se doit chacuns du mal esloignier et retraire. + +Mains bons enseignemens puet-on prendre en ce livre; +Qui vuet des preudes omes les nobles fais ensuivre +Et leur vie mener, savoir puet à délivre +Coment l'on doit au siècle plus honestement vivre. + +Rois qui doit tel roiaume gouverner et conduire +Se doit par soy méismes endoctriner et duire, +Loiauté soustenir et mauvaistié destruire, +Que li mauvais ne puissent aus preudes omes nuire. + +Li princes n'est pas sages qui les mauvais atrait, +Li maus qui le mal pense fait de loing son atrait; +Et quant il voit son point si à tost fait tel trait +Dont il fait un fort homme mehenié et contrait. + +Les preudomes doit-on amer et chiers tenir +Qui volent en tous tems loiauté soutenir; +Car avant se lairoient par l'espée fenir +Que il féissent chose dont maux déust venir. + + * * * * * + +Ut benè regna regas, per que benè regna reguntur, +Hec documenta legas que libri fine sequntur: +Ut mandata Dei serves priùs hoc tibi presto, +Catholice fidei cultor devotus adesto. +Sancta patris vita per singula sit tibi forma, +Menteque sollicitâ sub eâdem vivito norma. +Ductus in etatem sis morum nectare plenus, +Fac geminare genus animi per nobilitatem. +Si judex fueris, tunc libram dirige juris, +Nec sit spes eris, nec sit pars altera pluris. +Et si bella paras in regni parte vel extrâ, +Certè litus aras nisi dapsilis est tibi dextra. +Cor quorum lambit sitis eris, unge metallo; +Non opus est vallo quem dextera dapsilis ambit. +Clamat inops servus, moveat tua viscera clamor, +Nec minuatur amor dandi si desit acervus. +Non te redde trucem cuique, nec munere rarum, +Murus et arma ducem nusquam tutantur avarum +Militibus meritis thesauri claustra resolve +Allice pollicitis, promissaque tempore solve. + +A quel roi Philippe ces vers furent-ils adressés? L'abbé Lebeuf et dom +Bouquet, qui les avoient reconnus dans le seul manuscrit de Ste-Geneviève, +n'ont pas un instant douté qu'ils n'eussent été faits pour +Philippe-le-Hardi. Le cinquième vers latin semble les avoir décidés: + +«Sancta patris vita per singula sit tibi forma.» + +En me rangeant à leur avis, je dois soumettre aux lecteurs quelques +observations: + +1° Ces vers, conservés par deux manuscrits, celui de Sainte-Geneviève, le +plus ancien, et celui de Charles V, le plus recommandable, terminent dans +ces deux leçons, non pas la vie de Philippe-le-Hardi, mais celle de +Philippe-Auguste. Bien plus: dans le volume de Sainte-Geneviève, la main +qui a tracé la vie de saint Louis est évidemment moins ancienne que celle +du scribe des Gestes de Philippe-Auguste et des vers que nous venons de +transcrire. + +Si donc le vers latin cité, si les allusions faites par l'ancien traducteur +au règne de Philippe-le-Hardi (voyez, entre autres lieux, le début du règne +de Hugues Capet), ne permettent pas de fixer avant le règne du fils de +saint Louis l'époque de la première compilation françoise de nos _Grandes +chroniques de France;_ d'un autre côté, l'endroit où les vers françois ont +été transcrits et la solution de continuité qui se fait remarquer depuis la +fin du règne de Philippe-Auguste jusqu'au commencement du règne de saint +Louis prouvent que le premier _historiographe_ s'est arrêté avant l'histoire +de Louis VIII, et que c'est à un second historiographe que nous devons la +rédaction des gestes de saint Louis. + +Ainsi les vers furent bien adressés à Philippe-le-Hardi par le premier +chroniqueur françois son contemporain; mais l'ouvrage qu'ils accompagnoient +ne se poursuivoit pas encore au-delà du règne de Philippe-Auguste. Voilà +pourquoi je conserve à ces vers la place qu'ils occupent dans les deux +seuls manuscrits où je les aie vus. Quant au traducteur, _qui Primas est +nommé_, j'en parle dans les dissertations qui termineront le dernier +volume. + + + + +CI COMENCENT LES GESTES + +LE ROY LOYS, PÈRE + +AU SAINT ROY + +LOYS. + + +I. + +ANNEE 1223. + +_De une courte généalogie des rois; et coment la ligniée Charlemaine fu +recouvrée en cestui; et coment saint Valeri s'apparut au roy Hues dit +Cappet._ + + +[301]En l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur mil deux cens et vingt et +quatre, le jour devant les ydes de juillet, trespassa de cest siècle +Phelippe, très renommé roy de France, qui conquist et ramena toute +Normandie en sa poesté. Après le roy Phelippe régna le roy Loys son premier +fils lui fu né de moult très noble dame, madame Ysabiau, fille Baudouin, +jadis conte de Henaut, et tint le royaume de France. En l'huitiesme jour +après les ydes du mois d'aoust, en ce meisme an, le jour de la feste saint +Sixte, le couronna à Rains l'archevesque Guillaume de Rains, et, avec luy, +ma dame Blanche sa femme, présent le roy Jehan de Jhérusalem, et présens +les princes du royaume de France; et avoit jà le roy Loys trente-six ans +d'aage. + + Note 301: _Les Gestes de Louis VIII_ sont la reproduction d'une + chronique latine anonyme, éditée dans les _Historiens de France_, + tome XVII, p. 302. Il me paroit évident que ce texte latin est frère + du texte françois, et qu'ils ont été faits par la même personne. Je + donnerois même volontiers la priorité au texte françois. Voyez ce que + j'ai eu déjà l'occasion de dire au sujet des _Gesta Ludovici + Junioris_, chap. 2 du règne de Louis-le-Jeune. + +En icel roy retourna la ligniée du grant roy Charlemaines[302] qui fu +empereur et roy de France, qui estoit faillie par sept généracions; car il +fu extrait de la ligniée Charlemaines de par sa mère, ainsi comme nous +dirons cy après. + + Note 302: Le premier traducteur avoit déjà dit tout cela. (Voyez + _Règne de Hugues Cappet_.) + +[303]Les François, si comme il apparut au commencement des gestes les rois +de France, pristrent naissance des Troiens et establirent leur royaume en +France. En l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur quatre cens quatre-vingt +et quatre ans régna le roy Childeric, descendu de la lignée des Troiens, si +prist la cité de Trèves; et régna, après luy, Clovis, son fils, qui tint le +royaume de France en force et en vigour, et l'escrut jusques au mont de +Pirene qui fait l'entrée d'Arragon. Icil Clovis reçut la grace du saint +baptesme par la main saint Remi, archevesque de Rains, avec ses songiés et +tout son lignage; et règnèrent béneureusement luy et ses hoirs au royaume +de France, jusques à l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur sept cens et +cinquante; excepté que par quatre-vingts et huit ans, dès le temps Clovis, +le roy mari saincte Batheut et fils le grant roy Dagobert, pour ce que les +rois n'orent point sens né force si comme il souloient, la puissance du +royaume fu gouvernée par les Maistres du palais, qui vaut autant à dire +comme seneschaux. + + Note 303: Voyez le début des _Chroniques_. + +Dont il avint que Pepin qui fu père Charlemaines-le-Grant, et estoit +descendu d'autel ligniée par Blitude, fille du premier Clothaire, roy de +France, fu maistre du palais, au temps le roy Childeric. Le roy Childeric +fu reprouvé des barons de France pour le petit sens dont il estoit et fu +mis en religion. Et lors fu esleu à roy de France, par l'autorité de +l'églyse de Rome[304] et par les barons du royaume de France, Pepin. Et le +couronna et sacra et ses deux enfans avec luy, en l'églyse Saint-Denys en +France, le pape Estienne; et fist establissement que toute leur ligniée, si +comme il descendroient, tenissent fermement et paisiblement l'éritage du +royaume de France; et escommenia tous ceux qui empeschement leur y +feroient. Laquelle ligniée de Pepin et de Charlemaines, son fils, régna et +tint le royaume jusques à l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur, neuf cens +et vingt six ans. Lors en ce temps avint que Hues, dit Cappet, conte de +Paris, envaï et prist le royaume de France, à soy; et ainsi fu transportée +la seigneurie du royaume de France de la ligniée Charlemaine à la ligniée +des contes de Paris, qui estoient descendus de la lignée des Sesnes, c'est +à dire de ceux de Sassoingne. + + Note 304: C'est là le texte de tous les manuscrits et c'est le sens + exact de l'ouvrage latin: «Auctoritate apostolicâ et electione + Francorum.» Mais dans le manuscrit de Charles V, on voit que ces mots + ont été biffés et remplacés ainsi: «Par _le conseil du pappe de Rome_ + et des barons du royaume.» Ce changement doit être le fait du roi + Charles V lui-même, qui ne pouvoit tolérer que l'_autorité_ du pape + eût jamais pu faire et défaire les rois de France. + +L'en treuve escript en la vie et ès gestes saint Richier et saint Valery de +Pontieu, que leur corps furent transportés de leur églyse à Saint-Omer en +Flandres, en l'églyse Saint-Bertin, pour la paour des Danois qui ores sont +nommés Normans, qui gastèrent le royaume de France au temps +Charles-le-Simple roy de France. Et quant il furent convertis à la foy, il +avint que les moines de Saint-Richier et de Saint-Valery les requistrent +des moines de Saint-Bertin; mais il les retindrent par la force Arnoul leur +conte de Flandres. Dont il avint que saint Valery s'apparu à Hues-le-Grant +conte de Paris, et luy dist en dormant: «Va à Arnoul, conte de Flandres, et +luy dis qu'il envoie nos corps de l'églyse Saint-Bertin en nos églyses +propres, car nous amons mieux à estre en nos propres églyses que en +estranges.» + +Hues demanda à saint Valery qui il et son compaingnon estoient? saint +Valery respondi: «Je suis appellé Valery et mon compaignon saint Richier de +Pontieu; fais isnelement ce que Dieu te mande par moy, et ne tarde mie.» +Hues manda à Arnoul et luy dit ce que Valery luy avoit commandé. Arnoul, le +conte de Flandres, eut orgueilleux courage et refusa à rendre les corps des +sains. Hues luy manda: «Arnoul, gardes que tu m'aportes honnourablement à +tel jour et à tel lieu les corps des sains; car sé tu ne le fais volentiers +et de gré, tu le feras après maugré toy.» + +Quant le conte Arnoul entendi le conte Hues, il fu moult espoventé et +doubta moult sa puissance. Lors fist faire isnelement fiertes d'or et +d'argent, esquelles il mist les corps des deux sains, et les aporta jusques +à Montreul. Illec les reçut Hues honnourablement et rapporta chascun saint +en leur lieu. Il avint en la nuit ensuivant que saint Valery s'apparu de +rechief à Hues et luy dist: «Pour ce que tu as fait, Hues, de par nous, ce +qui te fu commandé, tost et isnelement, nous te faisons assavoir que tes +successeurs régneront au royaume de France, jusques à la septiesme +ligniée[305].» + + Note 305: Voyez la même histoire, dans les Bollandistes, 26 avril: + «Liber miraculorum S. Richarii, Centulencis abbatis.» On la retrouve + dans Orderic Vital et dans Guillaume de Jumièges: mais le premier + traducteur des _Chroniques de Saint-Denis_, qui se fondoit alors sur + les Historiens normands, avoit dédaigné de rapporter cette légende. + +Selon ce qui est dit et ordenné, nous povons conter entièrement du temps +Hues Cappet, qui fu fils Hues-le-Grant conte de Paris, jusques au roy Loys +de qui nous traictons, sept généracions, et sept degrés descendus du +lignage Hues-le-Grant, conte de Paris. Hues Cappet fu le premier roy et +engendra le roy Robert; le roy Robert, le roy Henry; le roy Henry, le roy +Phelippe; le roy Phelippe, le gros roy Loys; Loys-le-Gros, le roy +Loys-le-Jeune; Loys-le-Jeune, le roy Phelippe, père de cestuy Loys dont +nous traictons, qui fu engendré en noble dame Ysabiau, fille Baudouin jadis +conte de Henaut. Le conte Baudouin descendi de noble dame Ermengart, jadis +contesse de Namur, laquelle fu fille Charles le duc de Loheraine, oncle +Loys le roy de France qui mourust le derrenier de la ligniée +Charles-le-Grant sans hoir, et auquel Charles duc de Loheraine Hues Cappet +tolli le droit du royaume de France, et le prist par force et le fist +mourir en prison à Orliens[306]; et jusques auquel Charles duc de +Loheraine, la ligniée de Pepin et Charles-le-Grant persévéra en la +poesté[307] du royaume de France. + + Note 306: On voit que notre véridique chroniqueur ne songe pas à + pallier l'usurpation de _Hugues Cappet_ qu'on a cependant essayé de + contester de nos jours. Avec un peu plus de réflexion, on se seroit + contenté de reconnoître que la race de Charlemagne étoit réellement + rentrée dans ses droits par le mariage de Philippe-Auguste avec le + dernier rejeton de cette grande lignée. Les Anglois, sous Charles VI, + se prévalurent beaucoup de ce passage des _Chroniques de Saint-Denis_ + pour contester l'autorité des termes prétendus de la _Loi salique_. + + Note 307: _Poesté._ Puissance, souveraineté. De _Potestas_. + +Et coment que cil Loys, dont nous traictons, eust la succession du royaume +après son père, il appert que l'estat du royaume est retourné à la ligniée +Charlemaines-le-Grant; et peut-l'en veoir par l'avision des deux corps +sains, saintRichier et saint Valery, que la translacion du royaume fu +faicte de la volenté Nostre-Seigneur. L'en trouve ès gestes des fais +d'Acquitaine escript, que pour ce fu la ligniée du grant Charlemaines +reprouvée, que il n'amoient né honnouroient saincte églyse si comme il +souloient; et chargeoient et grevoient plus les églyses que il ne les +acroissoient. Mais nous devons ce laissier, car ce appartient au jugement +Nostre-Seigneur qui mue le temps et transporte les royaumes à sa volenté, +si comme il est escript: _Règne est transporté de gent en gent pour les +tors, pour les injures et pour les mauvaistiés_[308]. Et de rechief: _Dieu +destruit les sièges des princes orgueilleux et fait seoir les humbles en +leur lieu_[309]. Et pour ce nous retournons à la matière devant proposée. + + Note 308: _Ecclésiaste, ch. X, v. 8._ + + Note 309: _Id., id., v. 47._ + +Le roy Loys quant il fu couronné, chevaucha et ala par son royaume et prist +les hommages de ses subgiés et receut. En ceste année meisme Amaury, conte +de Montfort, retourna d'Albigois en France par povreté, et laissa +Carcassonne et pluseurs chastiaux qui avoient esté conquis par grans +despens sur les mauvais herites d'Albigois, et avoient esté tenus des gens +de France long-temps. Le roy Jehan de Jhérusalem mut en cest an meisme de +Tours et prist l'escharpe et le bourdon pour aler à Saint-Jacques en +Galice, et retourna par Burc[3] en Espaingne, et prist illec à femme madame +Berengière, seur le roy de Castelle, nièce madame Blanche, lors royne de +France. + + Note 310: _Par Burc._ Ce mot est omis dans le latin, sans doute par + ce que l'auteur ne reconnoissoit pas ce lieu qui est _Burgos_. + + +II. + +ANNEE 1224. + +_Coment le roy mena son ost en Poitou et conquist La Rochelle._ + + +En l'an de l'Incarnacion mil deux cens vingt et quatre, ès nonnes du mois +de may, le roy Loys tint général parlement à Paris, auquel pape Honoré fist +rappeller la sentence qui estoit donnée contre les Albigois, qui estoient +tenus pour hérites; et leur donna indulgence de repentir et d'amender leur +vie, selon ce qui estoit contenu ès estatus du concile fait à Rome en +l'églyse Saint-Jehan-de-Latran. En ce meisme parlement fu denoncié et +esprouvé que Raymont, conte de Thoulouse, estoit bon crestien et vivoit +selon Dieu en la foy crestienne. + +Ne demoura pas moult que après la feste saint Jehan-Baptiste, le roy Loys +ala à Tours, et assembla grant compaingnie d'évesques et de prélas, et +grant ost de barons, de chevaliers et de sergens; puis vint au chastel de +Monstereul[311], et prist trièves jusques à un an à Aimery, viconte de +Thouars; et d'illec ala au chastel de Niort et l'assist[312]. Illec estoit +Savari de Maulion, et les gens le roy Henry d'Angleterre, qui gardoient et +deffendoient le chastel. Le roy Loys fist drecier ses perrières et ses +engins, et tourmenta si ceux qui le chastel gardoient, qu'il se doubtèrent +forment et rendirent le chastel, saufs leur corps et leur avoir; par telle +condicion que il n'iroient ailleurs fors en la Rochelle; et ce jurèrent-il +sus sainctes évangiles. + + Note 311: _Montreuil-Bellay_, entre Saumur et Thouars, sur + l'_Argenton_. + + Note 312: Les manuscrits les plus anciens ajoutent: «La veille de + feste Saint-Martin-le-Boullant,» ou le Bouillant. + +Après ce qu'il s'en furent partis, le roy fist garnir le chastel de Niort, +et mena son ost à Saint-Jehan-d'Angeli. Ceux de la ville, quant il sorent +la venue le roy, se doubtèrent moult et pristrent conseil et alèrent au +plus tost qu'il porent encontre luy, et se rendirent et receurent le roy +moult honnourablement en la ville. Le roy, qui fu moult lié de la +prospérité qui avenue luy estoit, se partist au plus tost qu'il peust +d'illec, et s'en tourna vers la Rochelle, et l'assist le jour des ydes de +juing. Il fist drecier ses engins devant les murs, et greva trop forment +ceux de la ville. Mais Savary de Maulion et trois cens chevaliers, et +pluseurs souldoiers qui dedens estoient, deffendirent et tindrent le +chastel forment et viguereusement contre le roy et sa gent. + +Ainsi comme le siège et la guerre eut jà duré par dix-huit jours, il avint +que le clergié et les religions et le peuple de Paris s'esmurent et alèrent +solempnellement, nus piés et en langes, dès l'églyse Nostre-Dame jusques en +l'abbaye Saint-Antoine, pour que Dieu envoyast victoire au roy de France; +et furent à ceste procession trois roynes: ma dame Ingebour, jadis femme au +roy Phelippe, ma dame Blanche femme le roy Loys, ma dame Berengière femme +le roy Jehan de Jhérusalem. L'endemain de ceste procession avint, si comme +Dieu le voult, que contens et descort mut entre Savari de Maulion et autres +chevaliers qui le chastel de la Rochelle gardoient, pour ce qu'il +trouvèrent pierres et bran[313] en une huche au lieu d'argent que il +cuidoient que le roy d'Angleterre leur eust envoyé pour la guerre +maintenir. Et pour ce et pour la doubtance que il orent du roy Loys, qui, +de jour en jour, les faisoit assaillir forment, luy rendirent le chastel, +sauve leur vie, et s'en fouyrent en Angleterre. En ceste manière les +Anglois, qui longuement s'estoient atapis en la terre d'Acquitaine, se +départirent à envis ou volentiers du royaume de France. + + Note 313: _Bran._ Son. Les manuscrits les plus anciens racontent tout + cela en d'autres termes. + +Quant les Limosins, tuit ceux de Pierregort et tuit ceux de çà la Garonne +oïrent dire que la Rochelle estoit prise, il vindrent au roy et luy firent +hommage volentiers, et de gré luy jurèrent loyauté à tenir[314]. Le roy +Loys mist garde à la Rochelle, et si prist les seremens des bourgois de la +ville et repaira à moult grant léesce en France. + + Note 314: «Exceptés les Gascoings qui sont entre la Guarone et le + fleuve courant.» (Msc. 8396.-2 et en général les plus anciens.) + +_Incidence._--Dedens les octaves de l'Assumpcion Nostre-Dame, concile +général fu tenu à Montpellier, de l'auctorité et commandement le pape +Honoré, qui avoit mandé et donné en commandement à l'archevesque de +Nerbonne que la paix que le conte Raimont de Thoulouse et les autres barons +d'Albigois avoient promis à tenir à saincte églyse feust oïe diligemment, +et que l'archevesque le recommandast au pape dessoubs son seel enclose. +L'archevesque de Nerbonne assembla ses prélas, évesques, abbés et clers de +toute la diocèse de Nerbonne, et prist le serment du conte de Thoulouse et +de tous les barons de la terre d'entour que il tendroient la terre +paisiblement et seurement, et obéiroient à l'églyse de Rome; et +restabliroient aux clers et aux chanoines leur rentes entièrement, et +rendroient les dommages à quarante mille mars d'argent dedens trois ans, et +feroient justice sans demeure de ceux qui seroient attains et convaincus de +hérésie; et osteroient, selonc ce qu'il pourroient de tout leur province, +la mauvaistié de hérésie. + +Es octaves de la Saint-Martin d'yver ensuivant, le roy Loys de France et le +roy Henry d'Alemaingne, fils Federic l'empereur, qui de la volenté son père +avoit esté nouvellement couronné en roy d'Alemaingne, assemblèrent à +Vaucoulour, pour traictier d'aucun prouffit pour les deux royaumes. + + +III. + +ANNEES 1224/1225. + +_Coment Savari de Maulion laissa les Anglois et vint au roy de France. Et +coment le roy d'Angleterre envoia son frère pour le pays d'Aquitaine +recouvrer._ + + +Savari de Maulion qui parti s'estoit de la Rochelle avec les Anglois pour +querre secours au roy d'Angleterre, comme il fu passé oultre mer, +s'aperceut que les Anglois ne se fioient point bien en luy, ains le +vouloient prenre et lier[315]; pour laquelle chose, il eschapa au plus tost +qu'il peust d'eux, et si vint au roy Loys de France et se soubmist à luy et +luy fist hommage de tout ce qu'il tenoit. Quant le roy d'Angleterre oï ce, +si fu forment dolent, et assembla tous ses barons et les prélas de son +royaume, et leur requist que il fussent aidans à conquerre Acquitaine. Les +prélas et les barons orent pitié du roy: si se conseillèrent et offrirent +au roy, aussi le clerc comme le lay, comment il li otroièrent la quinziesme +partie de tous leurs biens meubles. Le roy Henry, après ceste promesse, +assembla moult grant ost et toute sa navie, et envoya son frère le conte +Richart de Cornuaille à tout trois cens nefs bien garnies de gens et +d'armeures, vers la cité de Bourdiaux: les nefs orent bon vent, tantost +vindrent au port sans dommage nul. Quant le conte Richart et sa gent toute +furent à terre, il vint à un chastel qui est nommé Saint-Machaire[316], si +mist devant le siège et le prist par force. + + Note 315: «Et il sot la desloiauté des _Anglois_ (sic) qu'il avoit + par plusours fois esprouvée.» (Msc. 8396-2.) + + Note 316: _Saint-Machaire._ Sur la Garonne, à trois lieues au-dessous + de _La Réole_. + +Quant le chastel fu pris, il destruit la terre et le pays d'environ. Et +après vint à une ville qui est nommée la Rochelle[317], et mist devant son +siège, et la greva moult forment. Mais la gent de la ville qui fu +introduite en armes, se tint longuement contre ses anemis et les desconfist +par pluseurs fois. Quant le conte Richart et les Anglois virent ce, si +furent moult dolens et moult courouciés; si les prisrent à assaillir de +jour en jour plus forment. Mais quant ce seut le roy de France Loys, il +envoya son mareschal, à tout grant plenté de chevaliers et de sergens et de +souldoiers pour secourre la ville. Quant le conte Richart et ses Anglois +apperceurent que le secours venoit du roy de France, il guerpirent le siège +et leur vindrent à l'encontre sus le fleuve que l'en appelle Dordonne; et +illecques s'arrestèrent les gens le roy de France qui oultre ne porent +passer pour le fleuve, et vindrent à un chastel qui est nommé Limeul[318] +qui se tenoit au roy d'Angleterre, et puis l'assistrent et firent tant +qu'il le pristrent par force; puis entrèrent en la terre au seigneur de +Bergerac, et soubmirent luy et sa gent sous la poesté et en la seigneurie +le roy de France. + + Note 317: _La Rochelle._ Erreur; il falloit: _La Réole_. + + Note 318: _Limeul_, pris du confluent de la Vezère et de la Dordogne, + à cinq lieues de _Sarlat_. + +Quant le conte Richart et les Anglois seurent ces choses, il n'osèrent puis +combatre aux François; ainsois retournèrent au plus tost qu'il peurent en +Angleterre. + +_Incidence._--Il avint en l'an Nostre-Seigneur mil deux cens vingt et cinq +au mois d'avril, que un homme vint en Flandres, et dist que il estoit le +conte Baudouin de Flandres, jadis empereur de Constantinoble, et que il +estoit eschappé ainsi comme par miracle de la charte des Griex. Pluseurs +gens grans et petis de la conté de Flandres virent que il ressambloit +merveilleusement au conte Baudouin, et apperceurent, par ses dis, assez de +signes que il avoient jadis veus au conte Baudouin; si le receurent à conte +et à seigneur. Et pour ce que il avoient en haine la contesse Jehanne fille +le conte Baudouin, il la déjectèrent et luy tollirent presque toute la +terre, c'est assavoir la conté de Flandres (et s'aerdirent[319] du tout au +faux Baudouin). Quant la contesse se vit dejectée en telle manière de sa +terre, qui estoit proprement son héritage, elle fu merveilleusement +desconfortée, et pour ce vint-elle au roy de France Loys, et luy pria, pour +Dieu, qu'il eust pitié de luy[320], et luy monstra raison pour quoy il +povoit et devoit estre esmeu, et restablir luy, sa terre et sa conté. + + Note 319: _S'aerdirent._ S'attachèrent, adhérèrent. + + Note 320: _Luy._ Elle. + +Le roy Loys eut pitié de la contesse, et vint à Péronne à tout grant plenté +de barons et de chevaliers, et manda illec celluy qui faignoit estre le +conte Baudouin; et luy donna en conduit sauf aler et sauf venir pour +monstrer ses raisons contre la contesse. Cil qui bien cuidoit avoir gaignié +la conté par faulseté vint à Péronne, à tout grant plenté de gent, et fist +contenance moult grant et moult orgueilleuse. + +Le roy luy demanda de moult de choses et especiaument où il avoit fait +hommage au roy Phelippe son père et où il avoit esté fait chevalier. Quant +cil apperçut les demandes le roy, si se doubta forment, et commença à +querre aloingnes de respondre, ainsi comme par orgueil. Le roy qui bien vit +et apperçut la folie et l'orgueil de luy fu courroucié, si luy commanda que +il luy vuidast dedens trois jours sa terre et son royaume et luy donna +conduit à repairier. Icil qui eut oï le commandement le roy retourna au +plus tost qu'il peut à Valenciennes, et illec fu laissié de tous ceux qui +le suivoient. Quant il se vit seul et débouté du règne, si se tapi et fouy +ainsi comme un marchant en la terre de Bourgoigne, mais illec fu pris d'un +chevalier qui le trouva et le ramena à la contesse de Flandres. Quant la +contesse le tint, si le fist jetter en chartre; et puis le prisrent ses +gens, et luy firent divers tourmens, et au derrenier le pendirent comme +faux et dampné[321]. + + Note 321: Tous les historiens contemporains ont raconté l'histoire du + fauxBaudouin; mais Philippe Mouskes est celui de tous dont le récit + est le plus curieux et le plus détaillé. Voyez l'excellente édition + qu'a donnée de ce poète M. de Reiffenberg. + +En cest an meisme, Romain, diacre et cardinal de l'églyse de Rome, vint +légat en France, environ la feste saint Pierre et saint Pol apostres, et +ala de Tours à Chinon avec le roy Loys de France. Là furent pourloigniées +les trièves entre le roy de France et Aymery, le viconte de Thouars, +jusques à la feste de la Magdeleine en suivant; et tantost après retourna +le roy à Paris et tint son parlement illecques. La veille de la Magdeleine +vint Aimery, le viconte de Thouars, devant le roy et le légat de Rome, et +luy fist hommage, présens les messages le roy d'Angleterre qui lors +estoient venus à court. + +Après ce parlement, droit environ la purification Nostre-Dame, le roy, les +prélas et les barons de France s'assemblèrent à Paris; et prisrent pluseurs +des contes la croix par la main Romain, diacre cardinal, pour aler sus les +Albigois hérites. + + +IV. + +ANNEE 1226. + +_Coment le roy conquist Avignon et trespassa de ce siècle à Montpencier._ + + +En l'an de grace mil deux cens vingt et six, au mois de may, le roy de +France Loys et tous les croisiés de son royaume s'assemblèrent en la cité +de Bourges, et se mistrent à la voie par la cité de Nevers et de Lyon, et +vindrent à Avignon, noble cité et fort à conquerre et à prendre. Ceux de +celle cité estoient et avoient jà esté entredis et escommeniés par +l'auctorité de l'églyse de Rome par l'espace de sept ans pour l'orde +punaisie du péchié de hérésie. Quant le roy fu devant la cité d'Avignon, il +cuida paisiblement passer parmi, luy et son ost, par une convenance de paix +que il avoit faicte aux bourgois de la ville; mais il luy cloïrent les +portes, si que le roy et sa gent demourèrent dehors. + +Le roy s'esmerveilla moult de ce qu'il avoient fait, et lors prist en son +cuer force et vigueur, et fist asségier la ville tantost en trois lieux; et +commença cil siège la veille saint Andrieu l'apostre. Lors fist le roy +drecier engins, tresbuchiés et perrieres qui jettoient espessement à la +cité. Mais ceste chose valut peu, car ceux de dedens se deffendoient moult +forment, et firent au roy et à sa gent moult de dommages. Le siège dura +ort et aspre jusques à la feste de l'assumption Nostre-Dame, auquel furent +mors de dars volans, de pierres de mangonniaux, et de propre morine[322], +bien près de deux mille des gens du roy. A ce siège mourut le conte de +Saint-Pol qui estoit nommé Guy, et fu féru d'une pierre d'un mangonnel; +dommage fu, preudomme estoit et preu aux armes et ferme en foy. Illec +trespassa de cest siècle l'évesque de Limoges. Le conte de Champaigne +Thibaut se départi du siège, et vint en son pays, sans congié demander au +roy né au légat de Rome Romain, diacre et cardinal. + + Note 322: _Morine._ Mortalité. «Infirmitate propriâ.» Je n'ai pas vu + ce mot ailleurs. + +Quant le roy vit ceux de la cité si fort contre luy tenir, si jura et dist +que il ne se départiroit du siège jusques à tant qu'il auroit la cité +conquise. Ceux d'Avignon seurent assez tost la volenté et le serement le +roy, et coment il les avoit pris en grant haine; il se doubtèrent moult et +orent conseil ensemble, si envoyèrent deux cens des meilleurs hommes de la +ville pour ostage au roy, et jurèrent que il seroient en la volenté le roy +et de l'églyse de Rome, ainsi comme le cardinal diroit. + +Ceste ordenance faite, le roy et sa gent entrèrent en la cité; lois +commanda que les fossés feussent emplis rés à rés de terre; et fist abatre +et araser trois cens maisons[323] ou environ qui estoient en la cité, et +les murs de la ville jusques au pié. Le cardinal absoult la ville et y mist +moult de bonnes coustumes; et aussi fist ordener et sacrer en évesque un +moine de Clugny nommé maistre Nicole de Corbie[324]. + + Note 323: A tours batailleres. (Msc. 8396.-2). + + Note 324: Là fu sacrés Nicolas, abés de Cligny, qui fu nez de Corbie. + (Msc. 8396.-2.) + +Après ces choses le roy issi d'Avignon à tout son ost et s'en vint par +Prouvence. Les cités et les chastiaux et les forteresces se rendirent à luy +en paix sans guerre faire jusques à quatre lieues assés près de +Thoulouse[325]. Quant le roy vit ce, si establi et ordena en son lieu, +garde de toute la terre et de toute la contrée, un sien chevalier, Ymbert +de Biaujeu, qui estoit de son lignage, et s'appareilla pour retourner en +France. Le jeudi devant la feste de Toussains s'esmu pour retourner, et +chevaucha tant qu'il vint à Montpencier en Auvergne; là acoucha malade +d'une moult grant enfermeté, et mourut le dimence emprès les octaves de +Toussains. Jhésucrist en ait l'ame! car bon crestien estoit, et avoit esté +tousjours de très grant saincteté et de grant pureté de corps tant comme il +fu en vie; car on ne treuve pas que il eust oncques à faire à femme, fors à +celle que il prist en mariage. + + Note 325: «Ainsinc com li rois s'en repairoit, si mourut + l'arcevesques de Rains et li quens de Namur. De ce pestilent siège en + repaira po de sains. Par tot France ot grant mortalité.» + (Msc. 8396.-2.)--«Li quens de Namur, cousin au roy de France et frère + Henry l'empereur de Constantinoble.» (N° 218, Suppl. franç.) + +Assez sont qui dient que par la mort le roy fu acomplie la prophécie de +Mellin qui dist: _In monte ventris morietur leo pacificus_; c'est à dire: +«Au mont du ventre mourra le lion paisible.» Le roy Loys fu en sa vie fier +comme un lion envers les mauvais, et paisible merveilleusement envers les +bons; né on ne trouve mie que oncques roy de France fors cil mourust à +ontpencier. Après ce que le bon roy fu trespassé de ce siècle, si fu +apporté à Saint-Denys en France; illec fu enterré delès son père le bon roy +Phelippe[326]. + + Note 326: «Honnorablement en or et en argent. Lequel pluseurs qui à + Saint-Denis vont voient au temps d'ore, ainsi noblement et + honnorablement enterré. Trois ans régna icil roy Loys et lessa à la + royne Blanche sa femme pluseurs enfans, c'est assavoir: Phelippe, son + premier fils, qui morut en s'enfance et fu enterré en l'églyse + Notre-Dame de Paris; et puis monseigneur saint Looys, Robert le conte + d'Artois, Aufour le conte de Poitiers, et Charles le conte d'Anjou et + de Provence qui puis fu roy de Sezille. Et une fille Ysabel, qui fu + de sainte vie sans estre mariée, et gist au moustier des Cordelières + delez Saint-Clooust que l'on appela Lonc-Champ, que messire saint + Looys fonda à sa requeste. Un autre fils ot que l'en appela Jehan qui + morut en s'enfance et fu enterré en l'églyse de Beaumont.» (N° 218, + Supp. fr.) + + * * * * * + +A la loenge et à la gloire de la benoite et inséparable Trinité, Dieu, +Père, Fils et Saint-Esperit, je qui à présent sui comis de vraiement mestre +en escript tous les fais des roys de France régnans en mon temps, expose et +met en françois la vie du glorieus roy monsieur saint Loys[327]. + + Note 327: Ce préambule ne se trouve que dans le manuscrit de + Charles V; il doit pourtant être de l'historiographe qui le premier + ajouta aux _Grandes Chroniques de France_ la vie de saint Louis. + +On a dit plusieurs fois bien à tort que cette vie de saint Louis n'offroit +que la traduction du latin de Guillaume de Nangis. Elle en diffère +essentiellement; elle entre dans mille détails particuliers, et raconte +beaucoup de faits qu'on chercheroit vainement partout ailleurs. C'est, en +un mot, à compter de saint Louis, que les _Chroniques de Saint-Denis_ +présentent un _ouvrage original_. + +Avec le règne de Louis VIII s'arrête le texte des _Chroniques de +Saint-Denis_, publié jusqu'à présent dans la grande collection des +_Historiens de France_. + + + + +CI COMENCE LA VIE MONSEIGNEUR +SAINT +LOYS. + + +Nous devons avoir en mémoire les fais et les contenances de nos devanciers, +et nous devons remirer ès anciennes escriptures qui parlent des +preudeshommes et de leur vie: si comme fu monseigneur Saint Loys qui se +contint si honnestement en son royaume qui est de terre et de boe, qu'il en +conquist le royaume des cieux que nul prince né autre ne luy peut jamais +oster[328]. + + Note 328: Ce préambule est le sommaire de celui que Guillaume de + Nangis a fait pour ses _Gesta S. Ludovici noni Francorum regis_. Voy. + _Du Chesne_, tome V, p. 326. + + +I. + +ANNEE 1226. + +_Coment le père Saint Loys ala en Albigois._ + + +Si comme le père monseigneur Saint Loys voult aler en Albigois, il laissa +son royaume à garder à la royne Blanche sa femme et ses enfans, et s'en +vint à la cité d'Avignon, et l'assist à grant force de gent. Tant les tint +estroictement et tant fist ruer perrières et mangoniaux, qu'il ne le porent +endurer; si se rendirent et se mistrent du tout à sa volenté. Le roy prist +toute la contrée en sa main, et mist ès bonnes villes et ès forteresces, +baillis, seneschaux, viguiers, maires, prévos et sergens d'armes, pour +garder sa terre et toute la contrée de par luy en son nom. Et aussi leur +commanda que tous ceux qu'il pourroient trouver entechiés du vice d'érésie +et qui fussent de riens contre la foy, tantost fussent ars et mis au feu et +en charbon sans nul rachatement. + +Après ce, il establi les evesques et les prélas et leur chapelains en leur +églyses, que les mescréans avoient chaciés. Quant le roy eut ainsi restabli +la foy crestienne en Albigois, si s'en retourna vers France. Si comme il +vint près d'un chastel que l'en appelle Montpancier, il convint que la +prophécie Mellin fust accomplie qui dist: _In monte ventris morietur leo +pacificus_. C'est-à-dire à Montpancier mourra le lion paisible et +débonnaire: car une maladie le prist le jour qu'il vint au chastel, dont il +mourut. Aporté fu à Saint-Denys en France, et mis en sépulture delès le roy +Phelippe son père, l'an mil deux cens vingt et six. + + +II. + +ANNEE 1226. + +_Coment Saint Loys fu couronné en la cité de Rains._ + + +[329]Au moys après que le roy Loys fu trèspassé, Saint Loys son fils, qui +n'avoit pas douze ans acomplis, fu mené à Rains; et manda l'en l'évesque de +Soissons pour l'enfant coronner, pour ce qu'il n'avoit adonc point +d'archevesque à Rains. L'évesque de Soissons vint à Rains à grant +compaignie de prélas et du clergié, et enoingt et sacra l'enfant, et luy +mist la couronne en la teste; et dist les prières et les paroles qui +afièrent à dire à tel dignité. + + Note 329: Ici commence l'ouvrage de Guillaume de Nangis; mais, dans + ce qu'il en emprunte, notre chroniqueur n'a pas suivi la traduction + ancienne publiée à la suite de Joinville et d'après un manuscrit de + Colbert, dans la grande édition de 1761, dite _du Louvre_. La sienne + est en général plus correcte et, d'ailleurs, débarrassée de beaucoup + de superfluités. + +Quant l'enfant fu couronné, il s'en vint à Paris là où il fu receu à moult +grant joie du peuple et des gens du pays. La royne Blanche sa mère le fist +moult bien endoctriner et enseignier, car elle l'avoit en garde par raison +de tutele et de bail; et luy quist gens de conseil les plus preudeshommes +et les plus sages que on peust trouver, qui resplendissoient de droicture +et de loyauté pour les besoingnes du royaume gouverner, autant clers comme +lais. Ce fu fait le premier dimenche de l'avent Nostre-Seigneur. + + +III. + +ANNEE 1227. + +_Coment les barons de France murmurèrent contre le saint roy._ + + +En celluy an meisme que l'enfant fu couronné, Hue le conte de la Marche, +et Pierre Mauclerc duc de Bretaingne, et Thibaut le conte de Champaigne +parlèrent ensemble et commencièrent à murmurer contre le jeune roy; et +distrent que tel enfant ne devoit pas tenir royaume; et que celluy seroit +moult fol qui à luy obéiroit, tant comme il fust si jeune. Lors firent +aliances ensemble et promistrent que il n'obéiroient né à luy né à son +commandement. Tantost qu'il se furent départis, le duc de Bretaingne fist +garnir deux fors chastiaux et deffensables: l'un à nom Saint-Jacques de +Buiron[330], et l'autre Belesme. Le père Saint Loys le[331] bailla à garder +au duc de Bretaingne, pour ce qu'il estoit fort et deffensable, quant il +ala sur les Albigois. + + Note 330: _St-Jacques de Buiron._ Latin: _S. Jacobum de Beveron_. + Tillemont reconnoît ici _Saint-James de Beuvron_, en Normandie; sans + doute _St-James_, dans l'Avranchin, à quelques lieues de Pontorson. + --Belesme-est dans le Perche. + + Note 331: _Le._ Il falloit: _Les_, comme le latin. + +Nouvelles vindrent au roy que le duc garnissoit ses forteresces et ses +chastiaux, et qu'il avoit en son aide le conte de la Marche et Thibaut de +Champaigne pour aler contre luy et pour luy grever. Si se conseilla à sa +mère et à ses barons: si luy fu loé qu'il alast hastivement contre le duc, +pour ce qu'il avoit premier garni ses chastiaux. Lors manda chevaliers et +sergens d'armes, et assembla grant ost pour aler là, et se mistrent à voie +pour aler droit à la charrière de Charcoy[332]. + + Note 332: _La charrière du Charcoy_. Variantes: _Querrière de + Turquey_,--_de Surquey_. Latin: «_Ad quarreriam de Curcetio_.» Je + crois que c'est aujourd'hui le village de _Charcé_, dans le + _Saumurois_, près de _Brissac_. + +Avec le jeune roy estoit un cardinal de Rome qui estoit venu en France de +par le pape, et Phelippe conte de Bouloingne, oncle le roy, et Robert conte +de Dreux, qui estoit frère au duc[333]. Quant Thibaut le conte de +Champaigne vit l'ost de France venir là où il avoit[334] tant bonne +chevalerie et tant bonne gent, si se pensa que s'il se tenoit longuement +contre le roy que il luy en pourroit bien mescheoir; si se parti de ses +compagnons au point du jour, pour ce qu'il ne l'apperceurent et s'en vint +au roy; et le pria qu'il luy voulsist pardonner son mautalent, et que plus +ne seroit contre luy. + + Note 333: Au duc de Bretagne. + + Note 334: _Où il avoit._ Où il se trouvoit. + +Le roy qui estoit enfant et débonnaire le receut en grace et luy pardonna +on mautalent. Après il manda au duc et au conte de la Marche qu'il +venissent à son commandement ou qu'il venissent contre luy à bataille: et +il luy mandèrent que volentiers feroient paix à luy, mais que il leur +donnast jour et lieu là où il pourroient parler de paix et de concorde. +Quant le roy eut oï les messages, si leur assigna jour au chastel de +Chinon, et fist retourner son ost en France; et puis s'en ala à Chinon, et +là les attendi au jour qui estoit establi. Mais il ne vindrent né ne +contremandèrent; si les fist semondre de rechief; oncques pour ce ne +vindrent; la tierce fois furent semons et sommés. Lors parlèrent ensemble +le conte et le duc, et distrent que à ceste fois ne pourroient venir à +chief du roy[335]; si luy envoyèrent messages, et distrent que volentiers +venroient parlera luy à Vendosme, mais qu'il eussent sauf aler et sauf +venir. Le roy leur octroya; lors vindrent à Vendosme, et amendèrent au roy +de leur outrage et de leur meffait, tout à sa volenté. Le roy qui fu jeune +et débonnaire leur octroya paix et amour, mais qu'il se gardassent de +mesprendre[336]. + + Note 335: _Venir à chief._ Nous disons aujourd'hui: _Venir à bout_. + + Note 336: Notre chronique, tout en s'aidant du récit de Nangis, a + raconté les dernières circonstances de l'accord des barons d'une + manière plus claire et plus vraisemblable. + + +IV. + +ANNEE 1227. + +_Du descord qui fu entre les barons et le roy de France._ + + +L'an après ensuivant, par le conseil Pierre Mauclerc, duc de Bretaingne et +Hue le conte de la Marche, descort mut entre le roy et les barons de +France. Et maintenoient les barons contre le roy, que la royne Blanche, sa +mère, ne devoit point gouverner si grant chose comme le royaume de France, +et qu'il n'appartenoit pas à femme de telle chose faire[337]. Et le roy +maintenoit contre ses barons qu'il estoit assez puissant de son royaume +gouverner, avec l'aide des bonnes gens qui estoient de son conseil. Pour +ceste chose murmurèrent les barons, et se mistrent en aguait comme il +pourroient avoir le roy pat devers eux, et tenir en leur garde et en leur +seigneurie. + + Note 337: Les griefs des barons sont résumés dans ce dernier couplet + d'un Serventois de Hues d'Oisy, l'un des plus ardens ennemis de + Thibaut de Champagne: + + Bien est France abatardie, + Signor baron, entendés, + Quant feme l'a en baillie, + Et telle comme savés. + + Il et elle, lez à lez, + La tiennent de compaignie; + Cil n'en est fors rois clamés + Qui piechà est couronés. + + (_Romancero François_, page 188.) + +Si comme le roy chevauchoit parmi la contrée d'Orlians[338], il luy fu +annoncié que les barons le faisoient espier pour prendre. Si se hasta moult +d'aler à Paris, et chevaucha tant qu'il vint à Montlehery. D'illec ne se +voult départir pour la doubtance des barons; si manda à la royne, sa mère, +que elle luy envoyast secours et aide prochainement. Quant la royne oï ces +nouvelles, si manda tuit les plus puissans hommes de Paris et leur pria +qu'il voulsissent aidier à leur jeune roy: et il respondirent qu'il +estoient aprestés du faire, et que ce seroit bon de mander les communes de +France, si que il fussent tant de bonne gent que il peussent le roy jetter +hors de péril. La royne envoya tantost ses lettres par tout le pays, et si +manda que l'on venist en l'aide à ceux de Paris, pour délivrer son fils de +ses ennemis. Et s'assemblèrent de toutes pars à Paris les chevaliers +d'entour la contrée et les autres bonnes gens. + + Note 338: _Par la contrée d'Orlians..._ Nangis dit: «Cùm rex esset + apud _Castra_ sub Monte-Leterici.» C'est Châtres, aujourd'hui + _Arpajon_, petite ville à peu de distance de Montlhery: il en est + fait mémoire dans le fameux _Noël_: + + Tout les bourgeois de Châtres + Et ceux de Montlhery. + + Par corruption, on prononce: _Les bourgeois de Chartres_... + +Quant il furent tous assemblés, il s'armèrent et issirent de Paris à +banières desployées, et se mistrent au chemin droit à Montlehery. Si tost +comme il furent acheminés, nouvelles en vindrent aux barons: si se +doubtèrent forment de la venue de ces gens, et distrent entr'eux qu'il +n'avoient pas tel force de gent qu'il se peussent combatre à eux. Si se +départirent et s'en alèrent chascun en sa contrée. Et cil de Paris vindrent +au chastel de Montlehery, là trouvèrent le jeune roy, si l'en amenèrent à +Paris, tout rengiés et serrés et appareilliés de combatre, s'il en fust +mestier[339]. + + Note 339: Le récit sommaire de Nangis a beaucoup moins d'intérêt. + L'appel fait aux communes y est omis. + + +V. + +ANNEE 1227. + +_Coment le conte de Champaigne fu assailli des barons._ + + +Droitement en l'an de grace mil deux cens vingt et huit, pluseurs des +barons s'assemblèrent, et commencièrent à gaster la terre au conte de +Champaingne par devers Alemaigne[340]: car il l'avoient en moult grant +haine pour ce qu'il s'estoit accordé au roy. Et mistrent tout en feu et en +charbon quanqu'il trouvèrent devant eux; et alèrent jusques à une ville qui +a nom Caourse[341]. Quant il furent devant la ville, si la commencièrent à +assaillir. Quant le conte Thibaut vit que il estoient si durement esmeus +contre luy, si demanda au roy de France secours et, pour Dieu, qu'il luy +voulsist aidier, et que tout ce faisoient les barons pour ce que il +s'estoit à luy acordé. + + Note 340: C'est-à-dire, par le point le plus éloigné des domaines du + roi. + + Note 341: _Caourse._ Chaource, à quatre lieues de Bar-sur-Seine. + +Le roy reçut sa prière et envoya messages aux barons, et leur pria qu'il se +voulsissent déporter de dommagier le conte Thibaut; mais les barons firent +oreilles sourdes; oncques pour son commandement ne se vouldrent tenir. +Quant le roy vit qu'il ne vouldrent ceser, si fist venir ses gens d'armes +et souldoiers à pié et à cheval, et manda sa chevalerie et ses +communes[342], et se mut à aler contre ses barons, entalenté de prenre +vengeance de tel fait. Les barons seurent que le roy venoit à tout grant +ost, si se doubtèrent d'aler contre luy né ne l'osèrent attendre; ains se +départirent du siège au plus tost qu'il porent et s'en alèrent chascun en +sa contrée. Quant le roy sceut certainement qu'il estoient départis du +siège, il s'en retourna arrières, luy et son ost, et s'en revint en France. + + Note 342: _Et ses communes._ «Ac satellitum armatorum.» Nangis + entendoit sans doute, par ces mots, la même chose que notre + chroniqueur. + + +VI. + +ANNEE 1229. + +_Du duc de Bretaigne._ + + +Assez tost après, en cest an meisme, Pierre Mauclerc s'en ala au roy +d'Angleterre et luy fist entendant que, sé il vouloit, encore pourroit-il +recouvrer la duchié de Normandie que le roy Jehan son père avoit perdue. +«Coment,» dist le roy, «la pourrois-je recouvrer? sé ce povoit estre, moult +volentiers y metroie paine.»--«Je le vous dirai,» dist le duc: «le roy de +France est jeune enfant, né n'a point aage de porter couronne, né n'a point +esté couronné de l'accort des barons mais contre leur volenté; pourquoy, sé +vous aliez sur luy, nul ne luy vouldroit aidier; et ainsi pourriez +recouvrer la perte que vostre père fist.» Tant dist, tant sermonna que le +roy Henry s'en vint en Bretaigne à tout grant nombre d'Anglois. Le duc +assembla grant foison de Bretons. Quant il furent tous assemblés, si firent +grant ost et entrèrent en la terre au roy de France par force d'armes, et +la commencièrent à gaster, et à bouter le feu ès villes et ès chastiaux, +tant que le peuple fu si espoventé qu'il s'enfouirent ès forteresces et aux +villes deffensables; et mandèrent au roy coment il leur estoit[343]. + + Note 343: Cet alinéa occupe deux lignes dans le récit de Nangis. + +Le roy fu moult eschauffé et enflambé de prendre vengence de tel fait; +grant ost assembla des communes et des bonnes villes de son royaume et fu +son propos d'aler premièrement sur le duc de Bretaigne qui estoit maistre +chevetaine de celle besoingne. Et chevaucha hastivement droit au chastel de +Belesme que le duc avoit receu en garde de par le père Saint Loys, quant il +ala sur les Albigois, né rendre ne le vouloit, ains le tenoit par force. +Le roy fist enclorre tout entour le chastel, et mist le siège tout environ +né oncques ne le laissa pour l'yver. Si fu-il si grant et si fort que trop +eust esté périlleux aux hommes et aux chevaux, sé ne fust la royne Blanche +qui estoit au siège devant le chastel, qui fist crier parmi l'ost que tous +ceux qui vouldroient guaignier alassent abatre arbres, noyers et pommiers, +et quanques il trouveroient de busche aportassent en l'ost. + +Si tost comme elle l'eut commandé, les menus varlès de l'ost alèrent abatre +quanques il trouvèrent et envoièrent à charrettes et à chevaux en l'ost. +Et cil de l'ost firent grans feux par les tentes et par les paveillons, si +que la froidure ne peust emporter les hommes né les chevaux. Tantost comme +le siège fu environ le chastel, l'en courut à l'assaut, et cil de dedens se +deffendirent bien et viguereusement, si que, celle journée, la gent le roy +ne porent riens faire. L'endemain le mareschal de l'ost fist assembler ceux +qui savoient miner, et commanda que il minassent par dessoubs les fondemens +du chastel, et il les deffendroit luy et sa chevalerie. Lors fu crié parmi +l'ost que tuit alassent à l'assaut; et puis commencièrent à lancier à ceux +de dedens et à paleter. Et cil dedens se deffendirent qui firent les +mineurs reculer et fouir, et dura l'assaut sans cesser jusques à nones. Si +fu le chastel moult froissié et moult empirié dessoubs. L'endemain au matin +le mareschal fist drecier deux engins; l'un jectoit grosses pierres et +l'autre plus petites. Si jectèrent les maistres du grant engin une pierre +si grosse dedens le chastel que elle confondi tout le palais du chastel, et +furent mort tuit cil qui dedens estoient; et du grant hurt qu'elle donna, +elle estonna toute la maistre tour et la fist crosler. + +Quant cil de dedens se virent si entrepris, si ne sorent que faire, car il +virent bien que le chastel estoit tout deffroissié et dessus et dessoubs; +et que il estoit tout ainsi comme au tresbuchier; et, avec ce, nul secours +ne leur venoit du duc où il avoient moult grant fiance; si se rendirent au +roy et vindrent à mercy. + +Quant le roy d'Angleterre oï dire que Belesme estoit pris, si se doubta +moult forment et manda le duc et luy dist: «Vous me disiez et faisiez +entendant que ce jeune roy n'avoit nulle aide de ses hommes, et il m'est +advis que il a plus grant force de gent que moy et vous n'avons; sé il +vient sur moy, coment me pourrois-je deffendre? je n'ay pas gent pour +combatre à luy, et si ne fait pas temps pour mener guerre.» Quant il eut ce +dit, il se parti du duc, et se mist en mer et retourna en Angleterre dolent +et couroucié, pour ce qu'il n'avoit riens fait. + + +VII. + +ANNEE 1229. + +_Coment le roy envoia à la Haye-Painel._ + + +Le jour que le roy eut pris Belesme, nouvelles luy vindrent que ceux de la +Haye-Painel[344] s'estoient tournés contre luy. La royne Blanche qui moult +estoit sage dame, manda devant elle un chevalier qui avoit nom Jehan des +Vignes, et luy commanda que il alast hastivement celle part, et que il +prist vengeance de ceux qui ne vouldroient faire son commandement. Cil se +parti de l'ost et amena avec luy de bonnes gens d'armes; et chevaucha tant +que il vint là, et s'embati en la terre et en la contrée, et prist tout en +sa main. Car il furent surpris, né ne se donnoient de garde que le roy +envoiast sur eux en tel temps comme en yver. Avec ce il cuidoient qu'il +cust trop à faire contre le duc et contre le roy d'Angleterre; si se +rendirent, et vindrent à mercy. + + Note 344: _La Haye-Painel_, en Normandie, entre Avranches et + Granville. C'est maintenant un bourg sur la rivière de _Thar_. + --Nangis ne parle pas ici de la reine Blanche. + + +VIII. + +ANNEE 1229. + +_Coment le roy ala à la terre le duc de Bretaigne._ + +Le roy se parti de Belesme, et entra en la terre au duc de Bretaigne et +vint à un chastel que on nomme Audon[345]. Tost mist le siège de sa gent +tout environ, et fist traire et lancier à ceux de dedens tant qu'il ne +porent endurer la force le roy; si se rendirent. Quant ce chastel fu pris, +le roy s'en ala à un autre que l'en appelle Chanciaus[346]; ceux dedens +eurent trop grant paour, quant il virent si grant ost et si efforciement +venir encontr'eux. Tous les puissans hommes issirent hors du chastel et +portèrent les clés au roy, et se rendirent sauves leur vies. Le roy fist +tantost garnir le chastel de sa gent, et le tint en sa main et en sa garde. + + Note 345: _Audon_. C'est Oudon, sur la Loire, à deux lieues + d'Ancenis. Ce bourg est sur la frontière de l'ancienne Bretagne. + + Note 346: _Chanciaus._ Aujourd'hui _Champtoceaux_, petite ville entre + _Oudon_ et _Ancenis_, sur la Loire. + +Quant le duc apperçut la grant force le roy, si lui chaï son orgueil et mua +son courage: et manda à son frère le conte de Dreues qui moult estoit bien +du roy, et à ses autres amis que il fissent tant que le roy se voulsist +souffrir de gaster ainsi sa terre. Quant le conte sceut le mandement son +frère, si en fu moult lié, car il se doubtoit qu'il ne perdist sa terre. Si +pria tant le roy qu'il le receut à mercy, en telle manière que il donna +pleiges et seurté que il ne venroit plus contre le roy. Lors fu mandé le +duc et jura sus sainctes évangiles que jamais ne venroit contre luy; et luy +fist hommage devant les barons qui là estoient venus et donna bons pleiges +et bons hostages que plus il ne vendroit contre luy. + +Quant le duc de Bretaingne se fu acordé au roy, les autres barons en furent +plus humbles né n'osèrent mouvoir guerre contre le roy depuis ce jour en +avant; dont il avint que le roy gouverna son royaume quatre ans tout +entiers, sans avoir nulle adversité. + + +IX. + +ANNEE 1230. + +_Du roy d'Arragon, coment il conquist le païs de Maillogres._ + +En cel an meisme, messire Jacques[347] roy d'Arragon tint son parlement en +la cité de Barselogne, et manda tous les barons de son royaume et toute la +chevalerie, et leur dist que la court de Rome luy avoit mandé qu'il alast +oultre mer monstrer sa prouesce et sa chevalerie contre Sarrasins. «Mais il +m'est avis,» dist le roy, «que mieux me vendroit monstrer ma prouesce +contre les Sarrasins qui sont prouchains de moy et joignent à nostre +royaume, sé vous le loez. Vezci près de nous le roy de Maillogres qui ne +nous aime né ne prise un bouton et tient belle terre et bonne, laquelle +nous pourrons bien avoir, sé vous me voullez aidier; et sé Dieu nous donne +grace que nous la puissons conquerre, nous en départirons à nos amis bien +et largement; et en sera Nostre-Seigneur Jhésucrist servi et honnouré, et +la faulse loy que il tiennent destruicte.» Les barons respondirent que il +estoient près de luy aidier, et de mettre les corps et les vies abandon. + + Note 347: _Jacques._ Jayme Ier, surnommé le Conquérant. + +Quant le roy vit la bonne volenté de ses hommes, si assembla son ost de +tant de gent comme il pot avoir, et entra en la terre de Maillogres[348]. +Les sommiers qui aloient devant accueillirent la proie, si comme chièvres, +buefs, moutons, et amenèrent en l'ost au roy d'Arragon; et mistrent à mort +tous les Sarrasins qu'il trouvèrent. Si leva la noise et le cri, et s'en +vont Sarrasins fuiant vers les forteresces et vers les vaux de +Burienne[349]. En telle manière s'en ala le roy d'Arragon, en dégastant +tout devant luy, tout droit le chemin à la cité[350] de Maillogres; et +d'autre part, il envoya deux frères[351], les meilleurs chevaliers de son +ost, ès vaux de Burienne. + + Note 348: _En la terre de Maillogres._ Il falloit: _En la terre des + Sarrasins_, et dans le royaume de Valence. L'expédition de James eut + en effet pour résultat la conquête des Baléares et celle de Valence. + + Note 349: _Les vaux de Burienne._ De Borriano, ville du royaume de + Valence, entre cette dernière ville et Tortose. + + Note 350: _A la cité._ Il falloit: _A l'île_. + + Note 351: De l'ancienne maison de Moncade. + +Tant alèrent les deux frères avant, qu'il vindrent à un chastel près d'une +vallée; là se reposèrent jusques à l'endemain. Quant vint au matin, si +commandèrent à leur gent qu'il fussent tous garnis de leur armes, et tous +près pour aler avant sus les anemis, et il si firent comme il eurent +commandé. Les deux frères s'armèrent et alèrent devant, ainsi comme ceux +qui ne cuidoient pas estre si près de leur anemis et n'atendoient point +leur compaingnie. Si ne furent pas esloigniés de leur ost plus du quart +d'une mille, que Sarrasins qui estoient muciés ès roches leur coururent sus +et les avironnèrent de toutes pars. Cil qui se virent seurpris se mistrent +à deffense, et avoient espérance que il fussent tost secourus de leur gent, +avant qu'il fussent pris né occis; mais les Sarrasins se hastèrent moult de +eux empirier; si les boutèrent jus de leur chevaux, et puis leur boutèrent +les glaives ès corps; si les occirent. + +Et quant il orent ce fait, il tournèrent en fuie vers un chastel qui estoit +à deux milles d'ilec. Et les Arragonois chevauchièrent tout le chemin, si +trouvèrent leur maistres occis. De ceste aventure furent-il esbahis et si +troublés que il ne sorent que dire né que faire. Si gardèrent et quistrent +de toutes pars sé il peussent trouver ceux qui ce dommage leur avoient +fait, et pensèrent qu'il estoient tournés vers le chastel qui estoit devant +eux; si s'en alèrent hastivement celle part et assaillirent le chastel +tantost comme il y furent venus. Et ceux de dedens se deffendirent et +firent brandons de feu sus la plus haute tour, pour ce que cil des autres +villes voisines les peussent veoir et qu'il les venissent secourre. Et les +Arragonois entendirent à assaillir et tant firent qu'il entrèrent ens par +devers les jardins, et prisrent par force le chastel, et occistrent tous +ceux qu'il y trouvèrent, hommes et femmes et enfans; et puis boutèrent le +feu au chastel par tout et se mistrent au chemin droit au roy d'Arragon, et +luy contèrent le dommage qu'il avoient eus. + +Le roy fu moult dolent et courroucié de la mort de ses deux chevaliers: si +jura et promist à Dieu qu'il ne retourneroit jamais en Arragon, devant +qu'il auroit leur mort vengiée. Le roy de Maillogres qui bien savoit coment +on gastoit sa terre, manda secours au roy de Garnade et au roy de Maroc, et +au prince d'Aumarie[352]; et d'autre part, il le fist assavoir au roy de +Barbarie et au roy de Bougie[353], pour avoir secours et aide. Quant il eut +Sarrasins assemblés, si yssi hors de Maillogres contre le roy d'Arragon à +bataille. Le roy Jacques fu d'autre part qui bien ordena ses batailles, et +leur monstra exemple de chevalerie, et qu'il pensassent de bien férir sus +Sarrasins, s'il vouloient avoir l'amour de Dieu. + + Note 352: _Aumarie_ ou Almerie. Dans le royaume de Grenade. C'étoit + alors une ville très-forte et très-opulente. + + Note 353: _Bougie_, en Afrique, aujourd'hui province de l'_Algérie_. + +Quant Arragonnois furent près de leur ennemis, il baissièrent les glaives +et se férirent en eux. Entre les Sarrasins en y avoit un merveilleusement +grant et plein de grant force: si tenoit une guisarme[354] et s'en vint +vers le roy et le cuida férir à plain bras estendu, mais le roy tourna de +costé pour le coup eschiver; et un chevalier qui fu près du Sarrasin féri +son cheval d'une lance jusques aux boiaux. Au trébuchier que le Sarrasin +fist de son cheval, si comme la teste luy enclina vers terre, le roy le +féri, entre la jointure de son hiaume et la gorgière, d'une espée longue et +gresle; si luy embati tout oultre parmi la gorge. + + Note 354: _Guisarme._ Hache à deux tranchans. + +Quant le Sarrasin se senti à mort féru, il haucia la guisarme et féri un +chevalier parmi la teste si grant coup qu'il luy embati bien plaine paume +dedens, et tresbucha le chevalier et le cheval, tout en un tas par devant +luy. Après ce que le Sarrasin eut fait le cop, il chéi mort entre les piés +des chevaux. En ce Sarrasin avoit le roy de Maillogres grant espérance +d'avoir victoire, si se doubta, et tous les autres Sarrasins orent grant +paour. Les Arragonnois qui bien virent leur foible contenance, leur +coururent sus hastivement et férirent et chaplèrent sur eux, tant qu'il les +menèrent à desconfiture, et qu'il coururent en fuie vers Maillogres. Et les +Arragonnois les enchacièrent si près, qu'il entrèrent avec eux dedans la +ville, et tindrent par force d'armes les portes ouvertes, tant que le roy +et grant partie de sa gent furent entrés ens. Si mistrent à mort tous les +Sarrasins qu'il trouvèrent en la ville, et les femmes et les enfans +mistrent en chetivoison. Le roy fist mettre sa banière haut en la maistre +tour; pour ce que cil qui venoient après luy sceussent certainement qu'il +avoient la ville prise. Puis se reposèrent, car il estoient forment +traveilliés de la bataille, et trouvèrent vins et viandes assez pour leur +corps aaisier. + +Quant il eurent séjourné un pou de temps, il se mistrent à la voie et +vindrent à une cité qui a nom Vicenne[355]. Mais ceux de la ville qui +sorent leur venue, envoyèrent contre eux les clefs de la cité et se +rendirent à la volenté le roy. D'ilec se partirent et alèrent à une autre +cité que l'en nomme Valence[356], où monsieur saint Laurens fu né que +Dacien l'empereur de Rome fist rostir pour ce qu'il estoit crestien. Quant +il vindrent devant la cité, si tendirent leur tentes et leur paveillons, et +mandèrent à ceux de dedens bataille, ou qu'il se rendissent. Les Sarrasins +virent bien qu'il ne pourroient longuement durer, si se rendirent par telle +condicion que ceulx qui ne voudroient estre crestiens s'en peussent aler +sauvement, et seroient conduis hors de la contrée et du pays, et qu'il en +poussent porter la moitié de leurs meubles. Le roy regarda que la ville +estoit defensable, et qu'il y porroit longuement séjourner avant qu'elle +peust estre prise, si s'accorda à tenir les convenances fermement. + + Note 355: _Vicenne._ Sans doute _Ivica_, l'une des îles Baléares. + + Note 356: _Valence_, en Espagne. Guillaume de Nangis nomme avec + raison _Saint-Vincent_ au lieu de Saint-Laurent. + +Quant il furent asseurés, il ouvrirent les portes, et le roy entra en la +ville et se mist en saisine des forteresces. Après ce que le roy eut +conquis toute la terre de Maillogres, il en départi à ses gens et à ses +barons si largement que tous s'en tinrent apaiés; et fist la foy crestienne +monteplier par tout le royaume. + + +X. + +ANNEE 1230. + +_De madame sainte Ysabel, fille le roy de Hongrie._ + + +Ainsi comme le roy d'Arragon se contenoit en proesce et en chevalerie qui +moult plaisoient à Nostre-Seigneur, en ce temps meisme, saincte +Ysabel[357], fille au roy de Hongrie, se contenoit en prouesce de pitié et +de miséricorde. Elle estoit femme Lendegrave le duc de Thoringe[358] qui +moult estoit preud'homme et de bonne vie. Volenté vint au duc d'aler oultre +mer requerre le saint sépulcre et de aidier les crestiens à deffendre la +terre contre les Sarrasins. Mais il n'y demoura pas quatre ans que la mort +le prist. Avant que il mourust, il commanda que son ossellemente fust +apportée à Ysabiau sa femme, et qu'elle le fist enterrer en une abbaye où +ses devanciers estoient enterrés. Tout en la manière que il commanda la +bonne dame fist; et fist faire son service sollempnelment. Tantost comme il +fu enterré, nouvelles coururent par le pays que le duc de Thoringe estoit +mort: si s'assemblèrent ses anemis ensemble, et vindrent au chastel où sa +femme estoit, et boutèrent le feu dedens, pour ce qu'il la vouloient +prendre ou ardoir, par droite félonnie et en despit de son baron. + + Note 357: _Ysabel._ Variante: _Elisabeth_. M. le comte de + Montalembert vient de publier un véritable chef-d'oeuvre d'éloquence, + d'érudition et de piété, sous le titre d'_Histoire de sainte + Elisabeth de Hongrie, duchesse de Thuringe_. Paris, 1836. + + Note 358: _Lendegrave._ Il falloit: Du landgrave ou duc de Thuringe. + +En droit l'eure de mienuit, si comme le feu fu bouté en la ville, la dame +sailli sus, toute effrayée, et s'en fouy par une petite porte hors du +chastel, à pou de compaingnie, qu'elle ne fust apperceue; et s'en vint à +l'évesque de Bavière qui estoit son oncle qui la reçut moult +honnorablement, et fu moult couroucié de sa perte quant il le seut; et luy +dist: «Belle niepce, or soiés toute aaise avec nous, et menés bonne vie et +nette, et nous penserons de vous marier. Vous estes de si haute ligniée que +vous devez bien avoir homme de grant renom.»--«Certes,» dist-elle, «de +grant renom le vueil-je avoir, né plus haut né plus digne de luy n'est +trouvé. C'est mon père et mon espoux Jhésucrist qui le sera tant comme je +vivray.» + +La bonne dame demoura une pièce de temps en la garde son oncle, si luy fu +avis qu'elle ne povoit point bien faire ses aumosnes né visiter les povres; +d'illec se parti et s'en ala à un chastel plus parfont en Allemaigne; si +luy plut illec à demourer né n'avoit que cinquante mars à despendre. Un +jour avint que elle regarda un quarrefour où pluseurs chemins +s'assembloient de diverses païs et de loingtaines contrées; si que moult de +povres gens et de souffreteux passoient ce chemin. Si fist faire une grant +maison et large sus quatre pilliers; là où elle commença à hébergier tous +les povres trespassans; et ceux qui estoient infermes et malades elle les +soustenoit tant qu'il fussent garis et enforciés; et selon ce qu'il +estoient de lointaines terres, elle leur donnoit argent à faire leur +despens, tant qu'il fussent venus en leur contrée. + +Moult se prenoit bien garde des femmes enceintes qui n'avoient dont il se +peussent aidier; car elle-meisme les ervoit, et leur trenchoit leur viandes +et leur faisoit leur lis. Quant le menu peuple le sceut, si commencièrent à +venir de moult de parties, si que elle eut moult à faire. Si prist en sa +compaingnie femmes fortes et viguereuses qui luy aidièrent les povres à +soustenir et à servir. Et, quant les povres estoient venus au vespre pour +reposer, si regardoit ceux qui estoient povrement chauciés; à ceux +lavoit-elle les piés; et puis, l'endemain au matin, elle leur donnoit +soulers selonc la mesure de leur piés; car elle estoit tous temps garnie de +soulers grans et petis pour donner à ceux qui mestier en avoient; et +elle-meisme leur aidoit à chaucier. Et puis si les convoioit et conduisoit +tant qu'il fussent au chemin où il devoient aler. + +Quant les povres estoient aaisiés et couchiés, la bonne dame prenoit sa +soustenance avec ceux de son hostel: né ne voulloit avoir plus maistrie né +seigneurie que les femmes qui servoient les povres avec luy, fors tant que +quant elle en véoit une trop lente et trop paresceuse, et elle luy +commandoit à faire son service, sé celle n'y voulloit aler, elle-meisme y +aloit, pour servir et pour aidier aux povres, tant qu'il fussent en leur +lis couchiés: car il avenoit aucune fois qu'il se relevoient par nuit pour +aler à chambre ou pour faire orine; si ne savoient rassener à leur lis, sé +il n'y estoient conduis et menés. + +Aucune fois avenoit que elle n'avoit nul povre à servir, si comme entour +tierce ou entour midi, que il n'estoient pas encore venus. Si s'en aloit +séoir avec les plus povres femmes de la ville et filoit laine; et de ce fil +en faisoit faire draps dont les povres estoient revestus. En povre habit se +maintint depuis la mort de son seigneur, né n'eut oncques cure de cointise. +Pour ce qu'elle aimoit tant les povres gens, les dames du pays l'orent en +grant despit, et luy tournèrent le dos né n'orent cure de sa compaignie. + +Le roy de Hongrie oï dire que sa fille estoit en trop grant povreté; si +commanda à un chevalier que il alast véoir en quel point elle estoit. Le +chevalier se mist à la voie et vint droit à un chastel où il cuida trouver +la bonne dame; et se heberga chiés le seigneur de la ville, et demanda de +la dame où il la trouveroit? et on luy dist qu'il la trouveroit en un +hospital où il ne repairoit que truans et povre gent. L'endemain au matin +s'en ala le chevalier celle part, et trouva saincte Ysabel avec les povres +femmes qui filoient laine, et avoit vestu un surcot tout esré et tout +recluté[359]. + + Note 359: _Esré et recluté._ Erayé et rapiécé. + +Quant le chevalier la vit, si en eut grant abominacion, et dist à son +escuier: «Par mon chief, ceste-cy ne fu oncques fille de roy, aucun truant +coquin[360] l'engendra.» Si s'en retourna arrières né oncques ne la voult +saluer né parler à elle. Quant la bonne dame eut esté ainsi long-temps, une +maladie la prist si fort que nature ne le pot souffrir. Si comme le prestre +l'enolioit[361], une volée d'oisiaux vint de devers le ciel aussi blans +comme noif[362], et s'assistrent sur les arbres d'environ les pourpris, et +commencièrent bien à chanter si doux chant et si plaisant que la gent +d'illec entour laissièrent toutes besoingnes pour eux escouter, né ne +cessèrent de chanter jusques à tant que l'ame luy fu issue du corps. Et +quant elle fu transie[363], il s'en volèrent vers le ciel. Si tost comme +elle fu mise en son tombel, toutes manières de gens estranges et infermes +de toutes maladies diverses commencièrent à garir dès ce qu'il s'estoient +reposé devant son tombel. Commune renommée s'espandi par le pays des grans +miracles que Dieu faisoit pour luy, si que moult de bonne gent de +lointaines terres la requistrent en grant dévocion. + + Note 360: _Truant coquin._ Valet de cuisine. + + Note 361: _L'enolioit._ L'enoignoit. Le mot perdu de l'ancien + chroniqueur est plus doux et mieux composé que celui de notre langue + moderne. + + Note 362: _Noif._ Neige. + + Note 363: _Transie._ Trépassée. + + +XI. + +ANNEE 1230. + +_De saint Antoine de l'ordre des frères meneurs._ + + +En celle année meisme fu canonisé saint Antoine de l'ordre des frères +meneurs, et mis au registre des sains à la court de Rome par ses bonnes +mérites et par la saincte vie que il mena en cest monde, tant comme il y +fu. + + +XII. + +ANNEE 1230. + +_Coment le roy fist Royaumont._ + +L'an de grace mil deux cens trente, fist le roy faire une abbaye de l'ordre +de Cistiaux en l'éveschié de Biauvais de lès Biaumont sur Aise; en un lieu +que on nommoit[364] Royaumont. Il y mist abbé et couvent, pour servir +Nostre-Seigneur, et donna rentes et possessions pour eux soustenir +largement. + + Note 364: Guillaume de Nangis dit: «Que l'en disoit Cuimont, et + l'appella-l'en Royaumont.»--_Aise._ Oise. + + +XIII. + +ANNEE 1231. + +_Coment le roy saint Loys fist la pais des clers et des bourgois de Paris._ + + +Si comme le roy entendoit à faire l'abbaye de Royaumont, nouvelles luy +vindrent que les bourgois de Paris et les clers estoient en grans contens +et en grant hayne. Et y furent plusieurs clers occis, car il commencièrent +la meslée, et des bourgois ot aussi aucuns d'occis. Et pour ce que les +clers n'orent amende à leur volenté, il s'esmurent et distrent qu'il +iroient en autre contrée pour estudier. Le roy d'Angleterre, qui bien sceut +le descort, leur mandaqu'il venissent à Ocenefort[365]; et il leur donroit +hostels et maisons franchement jusqu'à dix ans, et pluseurs autres +franchises s'il y vouloient demourer. Mais le roy de France ne voult pas +que le clergie[366] s'esloingnast de luy, si fist la paix des clers et des +bourgois, et fist tant que les clers demourèrent et repristrent leur leçons +et commencièrent à lire. Pour ce le fist le roy que chevalerie et clergie +sont volentiers ensemble. + + Note 365: _Ocenefort._ Sans doute Oxford. + + Note 366: _Le clergie._ C'est-à-dire: Le corps des savans. + +Jadis en l'ancien temps, clergie demoura à Athènes et chevalerie en Grèce. +Après, d'ilec s'en parti et s'en ala à Rome, et tantost chevalerie après. +Par l'orgueil des Romains se parti le clergie de Rome et s'en vint en +France, et tantost chevalerie après. Et de ce nous segnifie la fleur de lis +qui est escripte ès armes au roy de France. Car il y a trois feuilles[367]: +la feuille qui est au milieu nous segnifie la foy crestienne, et les autres +deux du costé segnifient le clergie et la chevalerie qui doivent estre +tousjours appareillés de deffendre la foy crestienne. Et tant comme ces +trois demoureront en France, foy, clergie et chevalerie, le royaume de +France sera fort et ferme et plain de richesce et de honneur[368]. + + Note 367: _Trois feuilles._ Il s'agit ici des feuilles qui composent + la fleur de lys, et non pas du nombre de ces fleurs dans l'écu royal. + + Note 368: Nous pardonnera-t-on d'exprimer ici le regret que tous les + vieux François éprouvent de ne plus voir les _Fleurs de lys_ dans + l'écu royal de France? Et l'histoire dira-t-elle à la postérité que + l'écu l'azur aux trois fleurs de lys d'or fut irrévocablement répudié + par un descendant de Saint Louis et de Henri IV, par un Bourbon? + + +XIV. + +ANNEE 1231. + +_Coment le moustier de Saint-Denis fu renouvelé._ + + +Heude, l'abbé de St-Denys en France, fu en moult grant pensée coment il +pourroit renouveller le moustier Saint-Denys; car il n'avoit esté de riens +amendé puis le temps au fort roy Dagobert, qui premièrement le fist faire +pour la grant amour qu'il avoit au glorieux martir et à ses compaignons: et +quant il l'ot fait faire tout nouvel, il le fist couvrir de fin argent pur, +sans autre métal; et demoura ainsi couvert jusques au temps Charles le +Chauve, qui prist tout l'or et l'argent qui estoit dedens l'églyse et la +fist découvrir, pour les grans guerres qui furent en son temps. Si estoient +les voultes si vieils et si corrompues que elles estoient comme au +tresbuchier. Né les abbés n'y osoient riens renouveller pour ce qu'il avoit +esté dédié, présentement et en appert, de par Nostre-Seigneur Jhésucrist: +né on n'osoit le moustier refaire né amender, pour ce que si hault sire +come est Nostre-Seigneur l'avoit visité. Si s'en conseilla au roy de France +et luy monstra coment la chose aloit. Le roy prist ses messages et les +envoya à la court de Rome, et manda à l'apostole coment il vouloit que +celle besoingne fust faite. Et l'apostole luy rescript: «Biau chier fils, +sé Nostre-Seigneur visita l'églyse pour l'amour du glorieux martir et de +ses compaignons, ne fu son entencion de parfaire le moustier perdurable et +sans nulle fin. Et devez savoir que toutes les choses qui sont soubs le +cercle de la lune encloses sont corrompables né ne peuvent demeurer en un +estat; pour quoy nous vous mandons que l'églyse soit refaite en telle +manière que on y puisse Nostre-Seigneur servir et honnourer.» + + +XV. + +ANNEE 1232. + +_Coment le saint clou fu perdu à Saint-Denis._ + + +Il avint en l'an après, en suivant mil deux cens trente et un, que le clou +dont Nostre-Seigneur fu clofichié en la croix, que Charles le Chauve, roy +de France et empereur de Rome donna à la dite églyse[369], chéy du vaissel +où il estoit, si comme l'en le donnoit aux pélerins à baisier, et fu perdu +en la foule et en la presse des gens qui le baisoient. Quant les nouvelles +en vindrent au roy, il en fu moult durement couroucié et dist qu'il amast +mieux avoir perdu la meilleure cité de son royaume. Si fist crier par tout +Paris, en rues, en places et quarrefours, sé nul povoit trouver ou +enseignier le saint clou, il auroit cent livres de parisis; et sé nul +l'avoit trouvé né recelé, qu'il venist avant seurement et il auroit +certainement cent livres, sans péril de son corps. + + Note 369: Voyez plus haut la fin du troisième livre de la vie de + Charlemagne. + +Quant cil qui l'avoient trouvé oïrent dire qu'il auroient les cent livres, +il vindrent au penancier l'évesque et luy distrent en confession coment il +l'avoient trouvé; et le penancier leur promist que il les garderoit de tout +péril, et si leur bailla cent livres. + + +XVI. + +ANNEE 1234. + +_Coment le roy de France se maria à madame Marguerite, fille au conte de +Provence._ + + +L'an de grace mil deux cens trente et quatre eut le roy conseil de prendre +femme pour avoir hoir de son corps qui le royaume peust gouverner après son +décès. Si envoya l'archevesque de Sens et messire Jehan de Neele au conte +de Prouvence, et luy manda qu'il luy envoyast Marguerite sa fille, car il +la vouloit espouser et prendre à femme. De ces nouvelles fu le conte moult +lie et fist grant joie et grant feste aux messages et les honnoura moult, +et leur bailla sa fille sage et bien endoctrinée, dès le temps de son +enfance. Les messages receurent la pucelle et prisrent congié au conte et +errèrent tant qu'il vindrent au roy et luy baillièrent la pucelle. Le roy +la reçut liement, et la fist couronner à royne de France par la main +l'archevesque de Sens. + + +XVII. + +ANNEE 1234. + +_Du conte de Champaigne._ + + +Assez tost après que le roy eut espousé femme, le conte de Champaigne +commença à contrarier le roy, et à enforcier ses villes et ses chastiaux et +à faire garnisons[370]. Nouvelles vindrent au roy à Paris où il estoit que +le conte vouloit entrer en France à force d'armes. Si manda le conte de +Poitiers son frère et Robert d'Artois, et prisrent conseil ensemble qu'il +manderoient leur gent et ainsi le firent; et puis se mistrent au chemin +droit vers Champaigne pour abatre la fierté le conte. + + Note 370: _A faire garnisons_. A garnir ses places. + +Le conte Thibaut sceut que le roy venoit contre luy à grant compaingnie de +gent, si se doubta que le roy ne luy tollist sa terre, et envoya au roy des +plus sages hommes de son conseil pour requerre paix et amour. Et, pour ce +que le roy avoit fait despens à sa gent assembler, le conte luy donnoit +deux bonnes villes avecques les appartenances; c'est assavoir: Monstereuil +en for d'Yonne[371], et Bray sus Saine. Le roy qui tousjours fu piteux luy +ottroya paix et accordance. + + Note 371: _Montereuil._ Aujourd'hui Montereau-Fault-Yonne. + +A celle paix faire fu la royne Blanche qui dist: «Par Dieu, conte Thibaut, +vous ne déussiez point estre nostre contraire; il vous déust bien remembrer +de la bonté que le roy mon fils vous fist, qui vint en vostre aide pour +secourre vostre contrée et vostre terre, contre tous les barons de France +qui la vouloient toute ardoir et mettre en charbon.» Le conte regarda la +royne qui tant estoit sage, et tant belle que de la grant biauté d'elle il +fu tout esbahi. Si ly respondi: «Par ma foy, madame, mon cuer et mon corps +et toute ma terre est en vostre commandement; né n'est riens qui vous peust +plaire que je ne féisse volentiers; né jamais, sé Dieu plaist, contre vous +né contre les vos je n'irai.» D'ilec se parti tout pensis, et ly venoit +souvent en remembrance du doux regard la royne et de sa belle contenance; +lors si entroit en son cuer une pensée douce et amoureuse. Mais quant il ly +souvenoit qu'elle estoit si haute dame, de si bonne vie et de si nete qu'il +n'en pourroit jà joïr, si muoit sa douce pensée amoureuse en grant +tristesce. + +Et, pour ce que parfondes pensées engendrent mélancolie, ly fu-il loé +d'aucuns sages hommes qu'il s'estudiast en biaux sons de vielle et en doux +chans delitables. Si fist entre luy et Gace Brulé[372] les plus belles +chançons et les plus délitables et mélodieuses qui oncques fussent oïes en +chançon né en vielle[373]. Et les fist escripre en sa sale[374] à Provins +et en celle de Troyes, et sont appellées _Les Chançons au Roy de Navarre_; +car le royaume de Navarre luy eschéy de par son frère qui mourut sans hoir +de son corps. + + Note 372: _Gace Brulé._ Ce mot est corrompu dans presque tous les + manuscrits. Je ne l'ai vu correctement reproduit que dans celui de + Charles V. Les autres mettent _Gatelibrige_, _Gacelibrie_, etc. Les + chansons de Gace Brulé, fort dignes d'être publiées, sont conservées + à la suite de presque tous les manuscrits des _Chansons du Roi de + Navarre_. + + Note 373: _En chançon né en vielle._ C'est-à-dire: _Pour le chant et + pour l'accompagnement._ Ou plutôt encore: _Pour les paroles et pour + la musique._ + + Note 374: _En sa sale._ Dans sa résidence de.--J'ai si longuement + commenté ce passage de nos _Chroniques_ dans le _Romancero François_, + qu'on me pardonnera d'y renvoyer au lieu de me répéter ici. + + +XVIII. + +ANNEE 1234. + +_Du Vieus de la Montaigne qui voult occire le roy._ + + +Le Vieus de la Montaigne oï dire que le roy de France estoit le plus +preudomme de tous les princes crestiens et celuy qui gardoit mieux les +commandemens de la foy crestienne; si se pourpensa qu'il le feroit occire +et le prist en haine trop grant. Icelluy Vieus de la Montaigne est un roy +qui habite en la fin de la contrée d'Antioche et de Damas, en chastiaux +bien garnis, séans sus montaingnes et sus roches hautes. Il estoit moult +doubté des crestiens; il faisoit souvent occire pluseurs roys et pluseurs +princes par les Hassacis qu'il leur envoioit comme messages. Icelluy roy +des Hassacis avoit pluseurs enfans nés de sa terre qu'il faisoit nourrir et +introduire en son palais, et leur faisoit aprenre toutes manières de +langaiges, et à doubter et craindre leur seigneur terrien par dessus tous +les autres et obéir à luy jusques à la mort. Si leur faisoit-on entendant +que par ce vendroient-il à la joie perdurable: meismement, celui qui +mouroit en l'obedience son seigneur, ou qui estoit occis, ou pendu, ou +trainé, ou ars, en faisant la volenté et le commandement son seigneur, fust +sens ou folie, avecques ce, il estoit des gens de la terre honnouré et tenu +pour saint. Le roy[375] en fist venir deux devant luy, et leur commanda +qu'il alassent en France, et leur pria moult et requist que il occéissent +le bon roy de France au plus tost qu'il pourroient. Tantost se mistrent à +la voie pour faire le commandement leur seigneur; mais il ne demoura +guères, que le courage mua au seigneur qui les envoyoit; et envoya deux +autres Hassacis hastivement pour dire au roy de France qu'il se gardast des +deux premiers. Tant se hastèrent qu'il vindrent avant que les premiers, et +distrent au roy qu'il se gardast bien de leur compaingnons et qu'il +venoient pour luy occire. + + Note 375: _Le roi._ Le Vieux de la Montagne. + +Quant le roy oï les nouvelles, si se doubta forment et prist conseil de soy +garder, et eslut sergens à mace, garnis et bien armés qui nuit et jour +furent en cure de son corps garder. Ceux qui premièrement furent venus pour +dire au roy qu'il se gardast, quistrent les autres tant qu'il les +trouvèrent et les amenèrent au roy. Quant le roy les vit, si en fu forment +lie et donna grans dons aussi aux premiers comme aux derreniers. Et envoya +à leur seigneur dons roiaux et riches et précieux, en signe de amistié et +de paix. + + +XIX. + +ANNEE 1239. + +_Coment fist le roy Robert d'Artois chevalier._ + + +Une pièce de temps fu le roy en paix en son royaume. Si luy prist volenté +de donner terre à Robert son frère et de le faire chevalier: et requist le +duc de Breban qu'il luy donnast Maheut sa fille à femme. Quant le duc +entendit les messages qui luy requistrent sa fille de par le roy de France, +si en fu moult lie et leur octroya volentiers. Le roy manda les barons, et +tint court plenière de toutes manières de gent; et donna à son frère la +conté d'Artois et la cité d'Arras. A celle feste fu la greigneur partie des +barons de France pour le roy honnourer et sa court. + + +XX. + +ANNEE 1239. + +_De la traïson l'empereur Federic._ + + +Si comme le roy tenoit feste plennière de son frère le conte d'Artois, les +messages l'empereur Federic vindrent à luy et luy dirent qu'il venist +parler à luy à Vaucoulour, et que là l'attendrait l'empereur à jour nommé. +Le roy octroya et promist qu'il y seroit certainement. Quant la feste fu +passée, le roy donna congié à sa baronnie et retint avec luy deux mille +chevaliers preux et hardis, et autres bonnes gens, serjans et escuiers, +dont il avoit assez en sa compaignie. Tant chevaucha qu'il vint à +Vaucouleur au terme que mis estoit. Quant l'empereur sceut que le roy +venoit à tout grant gent, si luy manda qu'il estoit malade et qu'il ne +povoit chevauchier. Toute s'entencion estoit[376] que le roy venist à pou +de gent et que il le peust prendre et mettre en sa prison. + + Note 376: Nangis ajoute ici: «Ut à pluribus dicebatur.» + + +XXI. + +ANNEE 1239. + +_Coment la sainte couronne d'espines et grant partie de la sainte crois et +le fer de la lance vindrent en France._ + + +Le roy vit que Dieu luy avoit donné paix en son royaume par l'espace de +quatre ans et de plus, et le laissoient ses anemis en repos. Si n'oublia +point les biens et les honneurs que Nostre-Seigneur luy fist: car il fist +et pourchascia tant vers l'empereur de Constantinoble qui lors estoit venu +en France pour avoir secours contre ceux de Grèce, que il luy donna et +octroya la saincte couronne d'espines[377] dont Nostre-Seigneur fu couronné +en sa passion et en son tourment. + + Note 377: Il ne faut pas, comme de pieux historiens même l'ont fait, + confondre la _couronne d'épines_ avec la tige qui l'avoit fournie. + Cette tige ou _fust_ étoit depuis long-temps gardée à Saint-Denis et + passoit pour un don des empereurs Charlemagne et Charles-le-Chauve. + Voy. ci-dessus Vie de Charlemagne, 3ème partie. + +Le roy envoya messages certains et sollempniex avec l'empereur de +Constantinoble et fist aporter la saincte couronne en France. Quant il +sceut bien certainement qu'elle fu en son royaume, il ala encontre jusques +à la cité de Sens; là la receut à moult grant joie et en grant dévocion, et +la fist aporter jusques au bois de Vinciennes delès Paris. + +En l'an de grace mil deux cens trente et neuf, le vendredi après +l'Assumpcion Nostre-Dame, le roy vint tout nus piés et desceint, en sa cote +pure[378], et ses trois frères Robert, Alphons et Charles, et aportèrent +les sainctes reliques honnourablement, à grant compaignie de clergie et du +peuple et des gens de religion, faisant grans mélodies de doux chans et +piteux. Et puis vindrent à procession jusques à Nostre-Dame de Paris. A +celle procession vindrent l'abbé de Saint-Denys et tout son couvent, +revestus en chappes de soye, tenant chascun un cierge ardent en sa main. +Ainsi vindrent toutes les processions chantans de Nostre-Dame jusques au +palais le roy, et entrèrent en la chapelle où la saincte couronne fu mise. + + Note 378: _En sa cote pure._ C'est-à-dire sans manteau et sans armes. + +Après un petit de temps le roy entendi que l'empereur de Constantinoble +estoit en si grant povreté qu'il avoit baillé pour une somme d'argent grant +partie de la croix du fust où Nostre-Seigneur fu crucifié et l'esponge en +quoy il fu abeuvré, et le fer de la lance de quoy Longis le feri au costé. +Si se doubta forment que telles reliques ne feussent perdues par defaut de +paiement, si donna tant et promist à l'empereur Baudouin que il s'accorda +que le roy les délivrast de là où il estoient. Adont envoya le roy propres +messages et fist tant que il les délivra de son trésor sans aide d'autrui; +et les fist aporter moult honnourablement en France, à grans processions +d'archevesques, d'évesques et de religieux, à Paris en sa chapelle; et les +fist mettre en une merveilleuse chasse d'or et d'argent et de pièces +précieuses ouvrée tout entour, avec les autres reliques. En celle chapelle +establi le roy chanoines, chapelains et clers, qui, jour et nuit, font le +service Jhésucrist; et establi et ordena rentes et possessions dont il +peuvent estre souffisamment soustenus. + + +XXII. + +ANNEE 1240. + +_Des hérétiques Albigois qui se révélèrent contre les Crestiens._ + + +En ce temps avint que les mauvais Crestiens de la terre d'Albigois se +révélèrent par force contre les bons Crestiens de la terre, et contre la +gent au roy de France qui estoient au pays pour garder la terre et la +rente[379]. Mais quant il[380] virent la grant multitude des renoiés, il +envoièrent messages au roy et luy senefièrent les grans vilenies et les +grans assaus que les Albigois leur faisoient. + + Note 379: _La rente._ Variante: _La contrée_. + + Note 380: _Il._ Les bons crestiens. + +Quant le roy oï ces nouvelles, il manda messire Jehan de Biaumont et ly +commanda que il alast sur les Albigois. Et ne tarda mie que messire Jehan +assembla grant gent de chevaliers et de sergens à pié et à cheval, et se +hasta moult d'acomplir la volenté et le commandement du roy et se mist à la +voie et passa les mons de la Ricordane[381], et chemina tant qu'il vint en +la terre d'Albigois. Tantost qu'il fu là venu, il s'en ala à un chastel qui +est nommé Mont-Royal[382], et l'assist de toutes pars. Perières et +mangonniaux fist jecter et lancier, et greva tant ceux de dedens qu'il ne +porent durer. Si leur convint rendre le chastel, et tantost, icelluy +messire Jehan le fist garnir de gens d'armes et de viandes. D'ilec se parti +et vint à un autre chastel et le prist par force; mais ce ne fu pas sans +grant paine et sans grant travail de sa gent. Quant cil du pays virent son +grant povoir, si ne s'osèrent plus tenir encontre luy, ains chevaucha +seurement parmi toute la terre. + +Quant il eut les Albigois vaincus et leur mauvaistié +corrigiée, si s'en repaira en France. Le roy fu moult lie +de sa venue et de ce qu'il avoit eue victoire, si le reçut liement +et luy donna dons, et luy escreut sa terre et son fief. + + Note 381: _Ricordane._ Peut-être _du Périgord_. + + Note 382: _Montroyal_ ou _Montréal_, à cinq lieues de Carcassone. + + +XXIII. + +ANNEE 1240. + +_Coment le conte Thibaut de Champaigne fu couronné du royaume de Navarre._ + + +Après ce, ne demoura guaires que le conte Thibaut de Champaigne fu mandé +des barons du royaume de Navarre pour estre couronné de la terre et du +pays; car son frère estoit mort sans hoir de son corps. Assez tost après +qu'il fust couronné, il prist la croix et promist que il iroit aidier aux +Crestiens de la terre d'Oultre mer à tout son povoir; et avoit en sa +compaignie le duc de Bretaigne, le conte de Bar et le conte de Montfort et +la greigneur partie des barons de France. Quant il orent fait leur +garnisons, si se mistrent à la voie et passèrent la grant mer et arrivèrent +au port d'Acre, à tout grant foison de chevaliers et de gens d'armes. Quant +il se furent reposés, messire Pierre le duc de Bretaigne et grant foison de +sa compaingne se départirent de l'ost sans le sceu du commun et sans le +congié au roy de Navarre qui estoit le maistre d'eux tous, et s'en alèrent +toute nuit vers une grosse ville de Sarrasins; et envoièrent leur espies +devant pour savoir la contenance des Sarrasins, qui leur raportèrent que +les Sarrasins ne se donnoient garde de leur venue; et ceux entrèrent en la +ville assez légièrement, car il ne trouvèrent qui la deffendist, et +prisrent tous les Sarrasins et les mistrent en chetivoison. + +Amaury le conte de Montfort et le conte de Bar, Richart de Chaumont et +Anseau de Lisle et pluseurs autres de grant renom cuidièrent ainsi faire +comme le duc avoit fait, et orent grant envie de ce qu'il s'estoit jà tant +avanciés; si se mistrent à la voie sans le congié du roy. Et sans le +conseil du peuple commun chevauchièrent toute nuit armés, sur leurs +chevaux, tant qu'il vindrent au matin près de la cité de Gaze qui siet en +sablon. Ceux de la cité avoient envoié espies qui bien avoient apperceu que +les contes venoient, et qu'il avoient toute nuit chevauchiés; si s'armèrent +et leur vindrent au devant frès et nouviaux. + +Ceux qui estoient travailliés et lassés de ce qu'il avoient toute nuit +chevauchié ne porent durer contre eux: si en occistrent les Sarrasins tant +comme il leur plut, et le demourant mistrent en liens et en fers. En celle +chevauchie et en celle compaingnie fu le conte de Bar ou mort ou pris, car +oncques puis ne pot estre trouvé. Le conte de Montfort et les autres barons +furent liés de cordes et menés en diverses prisons. + +Aucuns commencièrent à murmurer et à dire parmi l'ost que Nostre-Seigneur +souffroit ceste perte pour ce que les contes tendoient plus à vaine gloire +de chevalerie que à faire le prouffit de la Saincte Terre. Sitost comme ce +dommage fu avenu en la terre d'Oultre mer, le conte Richart de Cornouaille +frère le roy d'Angleterre prist port à toute sa gent et à tout grant avoir, +pour venir en l'aide de la Terre saincte. Quant il sceut que l'ost des +pélerins du royaume de France estoit si desconforté pour la prise des +barons qui si grant avoit esté faite, et de l'occision, si en eut moult +grant pitié et pourchascia tant vers les Sarrasins, que les prisonniers +furent délivrés et rachetés d'or et d'argent. Et fit tant vers les +Sarrasins qu'il orent sauf conduit d'aler en Jhérusalem visiter le saint +sépulcre Nostre-Seigneur. A celle fois firent pou ou néant les barons de +France en la terre d'Oultre mer. Le conte de Montfort qui avoit esté en +prison s'en vint à Rome pour visiter les apostres; si le prist un flum de +ventre dont il mourut; enterré fu au moustier des apostres honourablement. + + +XXIV. + +ANNEE 1240. + +_Coment l'empereur de Rome fu escomenié._ + + +L'empereur Federic devint en ce temps contraire à l'églyse de Rome, et +commença à défouler le clergie; et leur fist souffrir assez de +persécutions. Tant dura cest estrif longuement et tant ala la besoigne +avant, que le pape Grégoire ne le put plus souffrir. Si envoya un moine +blanc cardinal en France qui le condempna et dessevra de toute la +communauté de saincte églyse. Oncques pour ce l'empereur n'en vint à +amendement. Quant le légat vit que Federic persévéroit en sa malice, et que +pou prisoit-il son escommeniement, si assembla très grant plenté +d'archevesques, d'évesques et d'autres prélas en la cité de Miaux, pour +avoir conseil sus ceste besoingne. + +Quant il eut oï leur conseil, si commanda à aucuns des prélas que en vertu +d'obédience, toutes choses laissiées, de par le pape il vinssent avec luy à +la court de Rome, et leur dist qu'il trouveroient navie toute preste au +port de Nice qui les conduiroit plus seurement par mer que par terre. Car +l'empereur Federic qui bien savoit leur affaire, faisoit garder tous les +chemins par où il devoient passer, et savoit bien que il devoient aler à +Rome pour le condempner. Tant errèrent les prélas de France avec le blanc +cardinal, qu'il vindrent là. Et, si comme il durent entrer en mer, il leur +fu dit que l'empereur faisoit garder les passages par mer et par terre +estroictement, si orent si grant paour qu'il en retourna la greigneur +partie en France: les autres entrèrent en mer avec le cardinal et +abandonnèrent les corps pour sauver les ames. + +Lors avint que Mainfroy, qui estoit fils l'empereur de bast[383], gardoit +la mer de nuit et de jour, à grant plenté de galies et de gens d'armes. Si +les apperçut passer assez près de la terre de Puille; si leur vint au +devant luy et sa gent, et prist le légat et les prélas, et les envoya à +l'empereur, son père. Et il les envoya tantost en diverses prisons. +Endementres qu'il furent pris, le pape mourut chargié et empressié de grans +tribulacions; et demoura le siège vague par l'espace de trente-deux mois. +Et les prélas démourèrent en la prison l'empereur, né ne trouvèrent qui les +requéist. + + Note 383: _De bast._ Bâtard. + + +XXV. + +ANNEE 1240. + +_Coment la tempeste chéi à Cremonne._ + + +Assez tost après que les prélas furent emprisonnés, chéi une tempeste à +Cremonne[384] de gresle merveilleusement grosse; en laquelle fu trouvée une +pierre plus grosse que nulle des autres qui chéi en l'églyse Saint-Gabriel, +en laquelle il[385] avoit une croix et l'image Nostre-Seigneur si comme il +fu crucifié. Et environ celle pierre avoit escript de lettres d'or: _Jhesus +Nazarenus rex Judeorum_. Un moine de celle églyse la prist et la mist en un +hennap; et si comme elle commença à fondre et à devenir eaue, il en prist +et lava les yeux de un des moines de léans qui estoit aveugle né n'avoit +veu de long-temps; et tantost il vit aussi cler comme il avoit oncques fait +en toute sa vie. De laquelle chose il fu fait moult grant sollempnité en la +dicte églyse en ce temps. + + Note 384: _Cremonne._ Variante: _Tremoigne_. + + Note 385: _En laquelle._ Sur laquelle pierre. + + +XXVI. + +ANNEE 1241. + +_Coment le roy délivra de prison les prélas de son royaume._ + + +Le roy de France eut moult grant pitié des prélas de sainte églyse, et +regarda que toute aide humaine failloit à l'églyse de Rome, et fu moult +couroucié des prélas de son royaume que l'empereur tenoit en sa prison. Il +manda l'abbé de Corbie et Gervaise de Surennes[386], et leur commanda qu'il +alassent à l'empereur et luy déissent de par luy, que il, par amour et par +grace, délivrast les prélas de son royaume. L'empereur entendi bien la +requeste le roy de France, mais il n'en mist riens à exécution; ainsois +respondi aux messages qu'il n'avoit pas conseil de ce faire. Et sitost +comme les messages furent retournés, il envoya les prélas enchartrer[387] +en la cité de Naples, et manda au roy de France par ses messages: «Ne se +merveille point la royal majesté de France, sé César Auguste tient +estroictement ceux qui César vouloient mettre en angoisse, et qui venoient +à Rome pour luy condempner et mettre à exécution.» Quant le roy oï la +teneur des lettres l'empereur, si se merveilla moult que il n'avoit riens +fait pour ses prières; si luy manda de rechief par l'abbé de Clugny, en une +lettre en la manière qui s'ensuit: + +«Nostre foy et nostre espérance a tenu jusques cy que nulle matière de +plait né de haine peust mouvoir, jusques à grant temps entre nostre royaume +et vostre empire; car nos devanciers, qui devant nous ont tenu le royaume, +ont tousjours amé et honouré la souveraine hautesce de l'empire de Rome; et +nous, qui après sommes, tenons ferme et estable le propos de nos +devanciers. Mais vous, si comme il nous semble, rompez limite et la +conjonction de paix et de concorde qui doit estre gardée entre vous et +nous: vous tenez nos prélas, qui au siège de Rome estoient mandés par foy +et par fiance, né refuser ne vouloient le commandement l'apostole; et les +féistes prendre en mer, laquelle chose nous portons moult grief et en +sommes dolens. Si sachiez que nous avons entendu, par leur lettres, qu'il +ne pensoient à faire chose qui fust à vous contraire; jasoit ce que +l'apostole voulsist faire aucune chose contre vous. Puis qu'il n'ont fait +chose qui tourne à vostre grief il appartient à vostre magesté rendre-les +et les délivrer. Si[388] pesez et mettez en balance de droit ce que nous +vous demandons, et ne vueillez faire tort par puissance ou par vostre +volenté, car le royaume de France n'est mie encore si affebloié qu'il se +laisse mener né fouler à vos esperons.» Quant l'empereur entendi les +paroles contenues ès lettres du roy, si luy envoia les prélas de son +royaume, contre sa volenté. Mais il le fist, pour ce qu'il doubta forment +le bon roy à couroucier. + + Note 386: _Surennes._ Guillaume de Nangis écrit en françois _de + Cresnes_, et en latin_ de Escriniis_. + + Note 387: _Enchartrer_. Emprisonner. + + Note 388: _Si._ Ainsi. + + +XXVII. + +ANNEE 1241. + +_Coment le roy fist Alphons, son frère, chevalier._ + + +L'an de grace mil deux cens et quarante et un, assembla le roy à Saumur +grant plenté d'archevesques, d'évesques, d'abbés et des barons de son +royaume, et fist messire Alphons son frère chevalier: et si luy donna à +femme la fille au conte de Thoulouse, et la contrée de Poitiers, d'Auvergne +et d'Albigois. Les barons et les chevaliers firent grant feste et furent +vestus de samit et de soie. Quant la feste fu passée, le roy requist le +conte de la Marche que il fist hommage à son frère pour la terre qu'il +tenoit en Poitou. Mais le conte qui se fioit au roy d'Angleterre, pour ce +qu'il avoit sa mère espousée, refusa à faire hommage au conte de Poitiers; +et tout ce fist-il par le conseil de sa femme, et dist que jà ne tendroit +riens de luy jour de sa vie. + +Quant le roy vit la contenance au conte de la Marche orgueilleuse et fière, +si en fu moult couroucié. Il se parti d'ilec et s'en vint à Paris. Si comme +il fu entré en sa chambre, nouvelles luy vindrent que la royne avoit eue +une fille qui eut nom Ysabiau. + + +XXVIII. + +ANNEE 1241. + +_Coment le conte de la Marche fu contre le roy._ + + +Messire Hue conte de la Marche pensa bien que le roy mouveroit guerre +contre luy: si se mist en mer et passa outre, et fist entendant au roy +Henry d'Angleterre que le roy de France le vouloit deshériter, et luy +tollir la terre à tort et sans raison. Le roy manda tous ses barons et tous +les riches hommes qui tenoient de luy, et leur fist monstrer par un frère +meneur qui estoit sire et maistre de la court, que on devoit mieux aler sus +le roy de France que sus les Sarrasins en la Terre saincte, qui ainsi +mauvaisement vouloit tollir la terre au conte de la Marche sans cause et +sans raison: et dist que par telle manière et par telle mauvestié avoit le +roy Jehan perdu Normandie, et les barons d'Angleterre les forteresces et +chastiaux qu'il y avoient; et que moult devroient les barons d'Angleterre +metre paine à recouvrer la terre que leur devanciers tenoient ou avoient +tenue. + +Quant les barons et les chevaliers orent oï la requeste le roy, si distrent +qu'il estoient tous près de luy aidier, et que jà ne luy faudroient tant +comme il pourroient durer. Le roy Henry fist faire ses garnisons pour +passer la mer et manda souldoiers en Allemaigne, en Norvée et en Danemarce; +et manda à tous les barons qui luy appartenoient qu'il venissent à luy et +en son aide, et fist faire grans garnisons de vins et de viandes et d'armes +et de chevaux pour passer oultre, et entra en mer à grant compaignie de +chevaliers, et eut bon vent qui le porta assez tost oultre. Quant il fu au +port arrivé, la contesse sa mère ala encontre, et le baisa moult doucement +et luy dist: «Biau doux fils, vous estes de bonne nature qui venez secourre +vostre mère et vos frères que les fils Blanche d'Espaigne veullent trop +malement défouler et tenir soubs piés; mais sé Dieu plaist il n'ira pas si +comme il pensent.» + +Ainsi démourèrent une pièce de temps ensemble. Le roy de France assembla +grant gent de son royaume, et tint grant parlement à Paris. A ce parlement +furent les pers de France; si leur demanda le roy que on devoit faire de +vassal qui vouloit tenir terre sans seigneur, et qui aloit contre la foy et +contre l'ommage qu'il avoit tenu, luy et ses devanciers? Et il respondirent +que le seigneur devoit assener à son fié comme à la seue chose. «En nom de +moy,» dist le roy, «le conte de la Marche vuelt en celle maniere terre +tenir, laquelle est des fiés de France dès le temps au fort roy Clovis qui +conquist toute Aquitaine contre le roy Alaric qui estoit paien, sans foy et +sans créance, et toute la contrée jusques aux mons de Pirene.» + +Quant le roy ot tenu son parlement, il manda ceux qui savoient faire engins +pour jetter pierres et mangonniaux; et si manda charpentiers pour faire +chastiaux et barbacannes, pour plus près traire et lancier à ceux qui sont +ès chastiaux et ès forteresces et ès deffenses. Quant le roy fu garni de +tels gens, il assembla grant ost et entra en la terre au conte de la +Marche, à si grant multitude à pié et à cheval que la terre en estoit +couverte. + +Il assist premièrement un chastel que l'en nomme Monstereul en Gastine[389] +et le prist par force en pou de temps. Puis s'en retourna en la tour de +Bergue[390] qui estoit forte de murs et bien garnie de gent; ses tentes +fist fichier, ses paveillons tendre; ses perrières fist drecier, et après +moult d'autres engins environ la tour. Ceux qui dedens estoient se +deffendirent forment et soustindrent longuement l'assaut. Quant François +virent qu'il se deffendoient si bien et si longuement, si commencièrent +l'endemain plus fort à assaillir, et à lancier pierres et mangonniaux. Tant +firent qu'il conquirent la tour et grant plenté d'armes et de vitaille dont +elle estoit moult bien garnie. + + Note 389: _Le Gastine_ est une petite contrée du Poitou, entre + _Niort_ et _Fontenay_. + + Note 390: _Bergue._ Et mieux _Beruge_, à deux lieues de Poitiers. + +Quant la tour fu prise, si se pourpensa le roy qu'elle avoit fait moult de +mal à sa gent et que encore les pourroit-elle bien grever et nuire; si la +fist abatre et jetter à terre jusques aux fondemens. Tantost comme +Monstereul et la tour de Bergue furent pris, le roy s'en ala à un chastel +que l'en appelle Fontenay[391], si le tenoit Geffroy, le sire de Lesignen +qui estoit en l'aide le conte de la Marche. Le roy le fist asseoir, et fist +traire et lancier à ceux qui dedens estoient. Si fu pris par force avec un +autre chastel que on appelle Vovent[392]. + + Note 391: _Fontenay._ Ce doit être le _Fontenay_, plus tard surnommé + l'_Abbatu_, et aujourd'hui seulement désigné sous le nom de + _Rohan-Rohan_. Il est à deux lieues du _Fontenay-le-Comte_, au-delà + de Niort. + + Note 392: _Vovant_ ou _Vouvant_, dans le Poitou, au nord de Fontenay, + et sur la rivière de _Vendée_. + + +XXIX. + +ANNEE 1242. + +_Coment l'en voult empoisonner le roy de France._ + + +La femme au conte de la Marche[393] bien vit et apperçut que le roy avoit +greigneur force que son baron. Si appella deux hommes qui estoient ses sers +et leur dist en conseil et pria que en toutes manières il féissent que il +empoisonnassent le roy et tous ses frères; et sé il povoient ce faire, elle +les feroit riches et leur donroit grant terre. Cil s'accordèrent à ce faire +et luy promistrent qu'il en feroient tout leur povoir. Pour ce faire elle +leur bailla venin tout appareillié que il ne convenoit que mettre en vin et +en viandes, pour tantost mettre à mort celluy qui en mengeroit. + + Note 393: Isabelle, veuve de Jean-sans-Terre. + +Les sers se misrent à la voie et vindrent en l'ost le roy de France; si se +commencièrent à traire vers la cuisine du roy, et approuchièrent des +viandes tant que ceux qui gardoient les viandes les orent pour +souspeçonneux, si espièrent qu'il vouloient faire et les prisrent tous +prouvés, si comme il vouloient jecter le venin ès viandes du roy. + +Quant il furent pris, on demanda que on en feroit, et le roy dist qu'il +eussent le guerredon et la desserte de leur présent qu'il apportoient; si +furent menés aux fourches et pendus. Nouvelles vindrent à la contesse que +ses deux sers estoient pris et avoient esté pendus, et qu'il avoient esté +pris tous prouvés de leur mauvaistié; si qu'elle en fu moult courouciée, et +prist un coutel et s'en vouloit férir parmi le corps, quant sa gent luy +ostèrent; et, quant elle vit que elle ne povoit point faire sa volenté, +elle desrompi sa guimple et ses cheveux, et mena tel deuil qu'elle en fu +longuement au lit sans soy reconforter. + + +XXX. + +ANNEE 1242. + +_Coment le roy prist pluseurs chasteaux._ + + +Le roy de France vit que son ost estoit grant et bel et que gens luy +venoient de toute part en aide; si s'en ala à un chastel que on appelle +Fontenay, enclos de deux eaues[394], et si estoit avironné de deux paires +de murs et de hautes tours deffensables et bien garnies. Il fist avironner +et assaillir le dit chastel forment; mais ceux qui dedens estoient se +deffendirent vaillamment, et furent de si grant prouesce que les François +ne leur porent faire mal né de riens empirier. Quant le roy vit la force du +chastel et la prouesce d'eux, si fist drécier une tour si haute de fust que +ceux qui dedens estoient povoient véoir la contenance et la manière des +gens du chastel; et puis commencièrent à lancier et à traire à eux, si +qu'il en occistrent assez. + + Note 394: _Fontenay-le-Comte_, suivant l'opinion la plus commune. + +Quant ceux du chastel virent que ceux de la tour les grevoient si forment, +si se tindrent loing et jectèrent feu gréjois, si que ceux qui dedens +estoient s'en fouirent pour le péril où il estoient, car toute la tour +estoit embrasée; et commencièrent François à reculer. En ce butin et assaut +avint que un arbalestrier à tour trait un quarrel et féry le conte de +Poitiers au pié et le navra forment. Quant le roy vit le coup, si fu moult +forment courroucié et fist tantost l'assaut recommencier plus fort que +devant. + +Lors alèrent à l'assaut chevaliers et sergens, et assaillirent de toutes +pars, et boutèrent le feu en la porte; et les autres montèrent sur les murs +à eschieles, et les autres y montèrent à cordes; si ne porent plus ceux du +chastel endurer, et fu le chastel pris et ceux qui dedens estoient. Le fils +au conte de la Marche fu pris, qui estoit bastart, et quarante et un +chevaliers et quatre-vingt sergens, et pluseurs autres dont il y avoit +assez. Grant partie des prisonniers envoia le roy à Paris et les autres en +prisons diverses parmi son royaume, et fist abatre toute la forteresce du +chastel et les murs tresbuchier jusques en terre. + +Après ce que Fontenay fu pris et conquis, le roy vint devant un autre +chastel qui est nommé Villiers[395]. Tantost que ceux de dedens se virent +avironnés de ceux de l'ost, il furent esbahis si que il ne porent mectre +conseil en eux deffendre; si furent tous pris: iceluy chastel estoit à Guy +de Rochefort, qui estoit de l'aide au conte de la Marche; pour ce le roy le +fist tout abatte et jecter en un mont[396]. + + Note 395: _Villers_, dit _en plaine_, à deux lieues et au nord de + Niort. + + Note 396: _Mont._ Monceau. + +D'ilec se parti le roy et s'en ala à un autre chastel que on appelle +Prée[397]. Ceux de dedens ne se mistrent oncques à deffense, ains se +rendirent tantost. D'ilec s'en ala le roy à un autre chastel que on nomme +Saint-Jelas[398]; si comme l'en vouloit tendre tentes et paveillons tout +entour, ceux du chastel mandèrent au roy qu'il les prist à mercy, et il li +rendroient le chastel; le roy le fist volentiers et les prist à mercy. Le +roy retourna vers un chastel que on nomme Betonne[399]; et tantost qu'il +furent devant, il commencièrent à paleter et à lancier; si fu tantost pris. +Moult fu le roy lie de ce qu'il défouloit ainsi ses anemis à sa volenté, et +luy estoit bien avis que Nostre-Seigneur conduisoit son ost. Il se départi +de Betonne et vint à un autre chastel que on appelle Mautal[400]; ceux du +chastel commencièrent à lancier et à eux defendre; mais pou leur valut, car +les François les avironnèrent de toutes pars, si que ceux du chastel ne +sorent auxquels aler. Quant il se virent si sourpris, si se rendirent +sauves leur vies. Il avoit emmy le chastel une forte tour bien deffensable, +le roy commanda qu'elle fust abatue: les mineurs alèrent tant environ +qu'elle fu enversée et menée au néant. Le roy chevaucha oultre et vint au +chastel de Thori[401] qui fu Eblon de Rochefort: ceux qui au chastel +estoient virent l'ost qui estoit plain de nobles combateurs, si sorent bien +qu'il ne pourroient longuement durer né soustenir la puissance le roy: si +s'en vindrent tous nus, sans armes encontre le roy et luy rendirent le +chastel, et tantost le roy le fist garnir de sa gent. + + Note 397: _Prée_ ou _Prahecq_, entre Niort et Melle. + + Note 398: _Saint-Jelas_ ou _Saint-Gelais_, aujourd'hui village à deux + lieues de Niort. + + Note 399: _Betonne._ Aujourd'hui _Tonnay-Bautonne_. «Tonacium supra + Vetonam,» dit Guillaume de Nangis. Il est sur la rivière de ce nom, + entre Rochefort et Saint-Jean d'Angely. + + Note 400: _Mautal._ Aujourd'hui _Matha_, sur la rivière d'Anteine, au + sud de Saint-Jean-d'Angely. + + Note 401: _Thori_ ou _Thors_, village de Saintonge, près de Matha, et + à cinq lieues de Saint-Jean-d'Angely. + +D'ilec se parti et vint à un autre chastel que on appelle Aucere[402], et y +fist jecter pierres et mangonniaux, et le fist tout raser à terre et +tresbuchier. Et puis après chevaucha avant à tout son ost tant qu'il fu +près d'un marais, et fist lever un pont: car l'ost au roy d'Angleterre +estoit illec près, et estoit enclos et avironné de grans fossés larges et +parfons. Quant le pont fu drécié, si cuidèrent passer François oultre; mais +les anemis furent d'autre part qui leur véerent l'entrée. Si commencièrent +à paleter les uns contre les autres. Le roy s'en tourna d'autre part vers +Taillebourc droit[403] au chastel Geffroy de Ranconne qui siet sus une +rivière que on nomme Carente. On ne loa pas au roy qu'il passast le pont +qu'il avoit fait faire et drécier; le roy fist tendre ses paveillons et +drécier sur la rivière. Quant le roy d'Angleterre vit l'ost le roy de +France, si se retraist arrières, luy et sa gent, le trait de deux +arbalestres, pour ce qu'il se doubta d'assembler au roy à celle fois; et si +avoit avecques luy le conte de Cornouaille[404] et le conte de Lincestre, +et le prince de Gales, à tout grant plenté de chevaliers et d'autre gent +appareilliés à bataille. + + Note 402: _Aucere_ ou _Saint-Assere_, en Saintonge, à deux lieues de + Saintes. + + Note 403: _Droit au_, etc. C'est-à-dire: _Lequel appartenoit à + Geffroy de Rancogne._--_Carente_, Charente. + + Note 404: _Le conte de Cournouaille._ Richart. + +Quant les François apperçurent l'ost des Anglois retraire arrières, si +envoièrent cinq cens sergens hastivement pour passer au pont que le roy +avoit fait drecier, et avecques eux grant plenté d'arbalestriers et +d'autres gens de pié. Le conte Richart vit que les François passoient le +pont sans contredit, si mist jus[405] ses armes, et s'en vint vers eux et +leur monstra signe de paix, et leur pria qu'il le féissent parler au conte +d'Artois, pour les deux roys accorder ensemble sans faire bataille. Mais le +conte d'Artois n'y voult point aler devant ce qu'il en eust congié de son +frère le roy: quant le conte Richart vit qu'il ne pourroit parler au conte +d'Artois, il s'en retourna vers l'ost au roy d'Angleterre. + + Note 405: _Mist jus._ Mist bas. + + +XXXI. + +ANNEE 1242. + +_De la bataille au roy de France contre le roy d'Angleterre._ + + +Droitement le jour de la Magdaleine, le roy et son ost passèrent la rivière +de Carente par le pont que le roy ot fait faire, et s'en retourna arrières +de Taillebourc par le conseil de sa gent. Tantost comme il fu passé, les +fourriers coururent vers Saintes en dégastant tout ce que il trouvèrent. +Si comme les fourriers dégastoient tout avant eux, un espie vint au conte +de la Marche qui luy dit que les fourriers au roy de France dégastoient +tout le pays. Quant le conte oï ces nouvelles, il commanda à ses fils qu'il +s'armassent et à tous ses chevaliers, et ala contre les fourriers +isnelement pour eux desconfire. Le conte de Bouloigne[406] oï dire que le +conte de la Marche venoit sur les fourriers; si se hasta moult de eux +secourre, et s'en vint droit au conte de la Marche: là fu le poingnéis fort +et aspre, et l'abatéis d'hommes à pié et à cheval. A ce premier poingnéis +fu occis le chastelain de Saintes qui portoit l'enseigne au conte de la +Marche. François qui bien sorent que le conte de Bouloigne se combatoit, se +hastèrent moult de luy aidier et orent grant despit de ce que le conte de +la Marche les avoit premiers envaïs, si luy coururent sus. Illec entrèrent +en champ les deux roys l'un contre l'autre à tout leur povoir. + + Note 406: _Le conte de Bouloigne._ Alphonse, depuis roi de Portugal. + +Lors fu l'occision grant et la bataille aspre et dure, si ne porent plus +les Anglois souffrir né endurer le fait de la bataille. Quant le roy Henry +vit sa gent fouir et apeticier, si fu trop durement couroucié et esbahi, si +s'en tourna vers la cité de Saintes. Les François virent les Anglois fouir +et desrouter, si les enchacièrent moult asprement, et en occistrent en +fuiant grant plenté. + +En cest estour fuient pris vingt et deux chevaliers et trois clers moult +riches hommes et de grant renom, et furent pris cinq cens sergens d'armes, +sans la piétaille. Quant le roy ot eue victoire, il fit rappeler sa gent +qui trop asprement enchaçoient les Anglois; lors s'en retournèrent les +chevaliers par le commandement le roy. + +Quant vint entour mienuit que tout le peuple se reposoit, le roy +d'Angleterre et le conte de la Marche s'en issirent de Saintes à tout le +remenant de leur gent et firent entendant à ceux de la ville qu'il aloient +faire assaut aux François qui se reposoient; mais il tournèrent leur chemin +droit à Blaives. L'endemain par matin que le jour parut cler, ceux de +Saintes virent que ceux qui leur devoient aidier s'en estoient fouis, si +s'en vindrent au roy et luy rendirent la cité de Saintes. En telle manière +comme nous avons devisé conquist le roy grant partie de la terre au conte +de la Marche, mais il y perdi de bonne gent et de bons chevaliers pour la +grant chaleur du temps et pour le soleil qui moult estoit chaut. Regnaut le +sire de Pons fu tout espoventé de la force le roy et de la victoire que +Dieu luy ot donnée, si vint à luy en la ville de Coulombiers[407] qui siet +à un mille de Pons, et fist hommage au conte de Poitiers devant les barons +de France. + + Note 407: _Coulombiers._ Sur la _Seugne_, à une lieue et au nord de + Pons. + +En ce meisme jour vint à luy l'ainsné fils au conte de la Marche, et +s'agenouilla devant le roy et luy requist paix qui fu faite en la manière +qui s'ensuit: C'est assavoir que toute la terre que le roy avoit conquise +sur le conte de la Marche demourast paisiblement au conte de Poitiers, +frère le roy, et du demeurant le conte et sa femme et ses enfans se +metroient du tout en tout en la mercy le roy; et délivreroit le conte trois +chastiaux fors et bien garnis en ostage; c'est assavoir Merplin[408], +Crotay et Hascart, esquiels le roy avoit ses garnisons et ses souldoiers +aux cous dudit conte. Pour ce que ledit conte n'estoit point présent à ces +convenances enteriner, le roy reçut son fils en ostage jusques à l'endemain +que le dit conte devoit venir. + + Note 408: _Merplin_ ou _Merpins_, auprès de Cognac, en Angoumois, + aujourd'hui village au confluent du Né et de la Charente.--_Crotay._ + Le latin dit: «_Crosantum_.» Ce doit être _Crosant_, sur la _Creuze_, + à peu de distance de Guéret.--_Hascart_ ou _Chastel-Achard_, comme le + dit Guillaume de Nangis, à quatre lieues de Poitiers, et à deux de + Vivonne. Ces trois châteaux, situés le premier dans le Poitou, le + second dans la Saintonge et le troisième dans la Marche, permettoient + au roy de France de tenir en échec les grands vassaux qui, de ce côté + la, étoient toujours secrètement attachés à l'Angleterre. + +Quant le conte de la Marche sot comment le roy s'estoit acordé, si vint +l'endemain faire ferme et estable ce que son fils avoit promis, et amena +avecques luy sa femme et ses enfans. Eux se agenouillèrent devant le roy et +luy crièrent mercy, plains de souspirs et de larmes, et luy commencièrent à +dire: «Très doux roy débonnaire, pardonne-nous ton ire et ton mautalent, et +ayes mercy de nous; car nous avons mauvaisement ouvré et par orgueil, à +l'encontre de toy; sire, selon la grant franchise et la grant miséricorde +qui est en toy, pardonne-nous nostre mesfait.» + +Le roy qui vit le conte de la Marche si humblement crier mercy, ne pot +tenir son cuer en félonnie[409], ains fu tantost mué en pitié. Si fist +lever le conte son cousin, et luy pardonna débonnairement ce qu'il avoit +mesfait; et le conte de la Marche quicta au conte de Poitiers tous les +chastiaux et forteresces que le roy avoit conquises sur luy; et, pour tenir +les convenances, le roy tint les trois chastiaux dessus dis en sa main; et +le conte, et sa femme et ses enfans jurèrent que il tendroient les +convenances sans jamais aler encontre. + + Note 409: _Felonnie._ Fiel, mauvais vouloir. + +Quant la paix fu accordée, le roy retint l'ommage Regnaut sire de Pont par +devers soy, et l'ommage Geffroy de Lesignen et de Geffroy de Ranconne. Ces +choses furent acordées le jour de la saint Pierre, premier jour d'aoust, +que le roy jut ès près de Pons et tout son ost. L'endemain par matin +vindrent en l'ost le sire de Mirabel et le sire de Mortaigne qui avoient +hostelé et soustenu le roy d'Angleterre et toute sa gent en sa première +venue quant il fu arrivé. Ces deux barons si firent hommage au roy de +France et au conte de Poitiers et tous les autres barons du pays et toute +la terre jusques à la rivière de Gironde. Le roy d'Angleterre oï dire à +Blaives où il estoit que le roy venoit sur luy, si fu si espoventé qu'il +s'en alèrent luy et le conte Richart à Bordeaux; car s'il feussent +demourés, il eussent esté pris: mais aucuns leur firent assavoir qui +estoient du conseil au roy de France. Lors se pourpensa le roy d'Angleterre +coment il pourroit faire paix au roy de France; si luy envoia messages et +requist trèves: mais le roy ne luy voult point de legier octroier, devant +qu'il en fust prié des plus haus hommes de sa court qui aimoient moult le +conte Richart, pour ce que il leur avoit fait bonté en la terre d'Oultre +mer. + + +XXXII. + +ANNEE 1242. + +_Coment les Tartarins destruirent Turquie et les terres d'environ._ + + +En ce temps avint que les Tartarins qui avoient gasté toute Ynde, la grant +et la mineur, et Armenie, né n'avoient finé de ce faire par l'espace de dix +ans, envoièrent quatre des plus haus barons de leur terre sus le royaume de +Turquie. Si s'en vindrent tout droit à une cité, au premier chief de +Turquie, qui a nom Asaron[410]; si comme aucuns dient, si est en la terre +de Hus, où Job habita au temps qu'il vivoit. Quant la cité fu ainsi +asségiée, les Turs qui dedens estoient virent bien qu'il ne povoient avoir +secours de leur seigneur le soudan de Babiloine, et qu'il ne pourroient +durer contre si grant foison de Sarrasins; si prisrent conseil ensemble +qu'il se rendroient sauves leur vies et leur biens, en telle condicion que +les Tartarins les garantiroient contre tous. Pour ces convenances tenir +fermes et estables, les Turs envoièrent le baillif de la ville parler aux +Tartarins, et les Tartarins l'octroièrent, et jurèrent à tenir et garder +fermement. Tantost qu'il furent entrés en la ville, il occistrent et hommes +et femmes et enfans. D'ilec se partirent et vindrent à une autre cité que +on appelle Arsegue[411], et firent ces meismes convenances à ceux de la +ville, et il leur ouvrirent les portes et leur abandonnèrent la cité. +Sitost comme il y furent entrés, il mistrent à mort tous ceux qu'il y +trouvèrent que oncques n'en demoura un seul en vie, fors deux crestiens +qu'il trouvèrent en chartre en une fosse; si leur demandèrent qui il +estoient, et il respondirent qu'il estoient crestiens nés du royaume de +France. Si tost comme il sorent qu'il estoient François, il les mistrent +hors des fers et leur donnèrent à mengier; et puis prisrent conseil +ensemble qu'il en feroient. Si respondirent aucuns qu'il avoient oï dire +que François estoient bons combateurs et preux aux armes; si s'accordèrent +qu'il les fissent combatre ensemble pour véoir la manière que François ont +en bataille. Si les firent très bien armer et monter sur deux chevaux, et +leur commandèrent à combatre, et celuy qui auroit victoire s'en iroit franc +et quitte là où il vouldroit; et il promistrent que si feroient-il. + + Note 410: _Asaron._ Erzerum, en Arménie. + + Note 411: _Arsegue._ Aujourd'hui _Arzingan_, sur l'Euphrate. + +Quant il furent entrés au champ, les Sarrasins s'assemblèrent pour veoir le +tournoiement et leur contenance, et orent grant joie pour ce qu'il +cuidoient que l'un occist l'autre, et qu'il s'entreferissent premièrement +des glaives et puis des espées. Mais, il le firent autrement: car il se +férirent en la greigneur foule des Tartarins, et en occirent plus de trente +avant qu'il feussent pris. Pour ces deux crestiens qui ne vouldrent point +soi occire l'un l'autre, ont puis forment prisé la gent de France iceux +Tartarins. + +Quant les Tartarins se furent un pou séjournés, si se mistrent de rechief à +chemin et vindrent à une cité qui est nommée Césare[412], qui siet en la +terre de Capadoce, et la prisrent, et gastèrent environ la terre et la +contrée; et demourèrent au pays tant que l'yver dura. Quant le nouvel temps +fu revenu, il s'en alèrent tout le cours, en destruisant le pays jusques à +la cité de Franisce[413], et la destruirent par feu et par occision; et +puis vindrent à la cité de Coine[414], qui est la maistre cité de Turquie. +Assez tost après la prisrent et mistrent toute Turquie en leur subjection. +Ainsi perdirent les Turs leur renom et toute leur force. + + Note 412: _Cesare._ L'ancienne Césarée. Aujourd'hui _Caisarié_. + + Note 413: _Franisce._ Ce nom est corrompu. Guill. de Nangis dit: + _Savastre_, et Vincent de Beauvais _Sebaste_, c'est le véritable nom; + entre _Icone_ et _Césarée_. + + Note 414: _Coine_ ou _Icone_; aujourd'hui _Cogni_. + +Quant les Tartarins orent gastée toute Turquie, il s'en retournèrent +d'autre part[415] et entrèrent en la terre de Poloine; et par devers la +mer, il gastèrent la terre de Roussille et celle de Gazarie, et destruirent +et gastèrent tout devant eux jusques en Hongrie. Illecques s'arrestèrent, +et vouldrent avoir conseil d'entrer au royaume de Hongrie. Et il leur fu +respondu qu'il alassent seurement, car l'esperit de discorde et de mauvaise +foy iroit devant eux, et leur feroit voie et les conduiroit; par quoy les +Hongres seroient si troublés que il ne pourroient durer. Bien est voir que +devant ce que les Tartarins entrassent en Hongrie, le roy et les barons et +le peuple du pays estoient en si grant descort qu'il ne se povoient +appareillier pour soy deffendre, ainsois s'en fouirent; mais la plus grande +partie d'entr'eux fu avant occise et tournée en chetivoison. + + Note 415: Nangis semble ici plus exact: «Eodem temporis concursu, + Tartari per unum de principibus suis, nomine Basto, vastaverunt + Poloniam et Hungariam, et juxtà mare Ponticum, Russiam et Gazariam, + cum aliis triginta regnis; et usquè ad fines Germaniæ pervenerunt.» + Je ne reconnois pas la _Gazarie_. + +Après ce que le pays fu ainsi gasté et que les Tartarins s'en furent +partis, une famine vint si grant que les hommes vifs mengeoient les hommes +mors, chiens et chas, et ce qu'il povoient trouver. + + +XXXIII. + +ANNEE 1243. + +_Coment le pape s'enfui en France pour la paour de l'empereur Federic._ + + +Si comme nous avons dessus dit que le siège de Rome demoura vague, après la +mort pape Celestin, par l'espace de trente et deux mois, les cardinaux +s'accordèrent à un preudomme qui estoit nommé Senebaut; et si vouldrent +qu'il feust pape et le nommèrent Innocent le quart. Si recommença l'estrif +de l'empereur contre le pape, et fu ce pape si mal mené qu'il ne pot +demourer à Rome né ne trouva lieu où il peust demourer sauvement fors en +France. Si s'en vint celle part, et pour avoir secours et aide du roy. +Quant il fu venu à Lyon sus le Rosne, il manda au roy de France que +volentiers parleroit à luy, et vouldroit avoir volentiers son conseil et +s'aide, sé il luy plaisoit. + + +XXXIV. + +ANNEE 1243. + +_Coment le roy fu malade à Pontoise._ + + +Tantost comme le roy ot nouvelles du pape et il voult mouvoir pour aler à +luy, une fort maladie le prist que les physiciens appellent dissentere. Si +fu le roy longuement malade de celle maladie en la ville de Pontoise. La +nouvelle ala par le pays que le roy estoit moult griefment malade, si en +furent tous courouciés grans et petis. Les prélas et les barons vindrent +hastivement à Pontoise et orent grant pitié du roy qu'il trouvèrent en si +povre point. Il demourèrent illec une pièce pour savoir que nostre sire en +feroit; car il virent que la maladie lui enforçoit de jour en jour plus +forment. Si ordenèrent que l'en priast Nostre-Seigneur qui tout puet, qu'il +voulsist donner santé au roy. L'en fist mander par tous les églyses +cathédraux que l'en amonnestast le peuple de faire aumosnes; et fist-l'en +prières et processions. Oncques la maladie ne cessa d'enforcier tant que on +cuida certainement que le roy fust mort, et furent tous esmeus parmi le +pays et le palais, et commencièrent tous à crier et à plourer et à regreter +leur seigneur qui tant estoit preudomme et tant aimoit les povres, et +deffendoit le menu peuple des grans que nul outrage ne leur fust fait, et +vouloit que ainsi bien fust fait droit et raison aux povres comme aux +riches. + +Nul ne pourroit penser comme le menu peuple de Paris en estoit couroucié +forment; et disoient entr'eux: «Sire Dieu, que voulez-vous faire à votre +peuple? pourquoy nous tollez-vous celuy qui nous gardoit et deffendoit en +paix, le souverain prince de toute bonne justice?» Lors laissièrent tous +les menestreus besoingnes à faire, et coururent et hommes et femmes aux +églyses et firent prières et oroisons, et donnèrent aumosnes aux povres en +grant devocion, que Nostre-Seigneur voulsist ramener le roy en santé. + +Ceste nouvelle courut par tout le pays tant que le pape Innocent le sot qui +estoit à Lyon sur le Rosne, et luy dist-on aussi comme certainement qu'il +estoit trespassé; si en fu moult dolent et moult couroucié, et n'estoit +point merveille; car l'églyse de Rome n'avoit autre deffendeur en la +tempeste et en la douleur où elle estoit contre l'empereur Federic. + +Si comme ceste dolente nouvelle couroit parmi le pays, celuy qui commande +aux vens et à la mer et aux elemens, et les tourne quelle part qu'il veut, +fu esmeu de pitié; car il voult que le roy fust assouagié de sa maladie, et +si luy revint l'esperit. Ceux qui estoient entour luy dirent que son +esperit avoit esté ravi. Quant il fu revenu et il pot parler, il requist +tantost la croix pour aler Oultre mer et la prist dévotement. Le roy +commença à assouagier[416] tant que Nostre-Seigneur le mist en parfaicte +santé. Moult devint aumosnier et religieux après ceste maladie et fu en +moult grant dévocion de secourre la terre d'Oultre mer[417]. + + Note 416: _Assouagier._ Guérir, se calmer. + + Note 417: Il faut remarquer que notre chroniqueur omet ici + d'attribuer aux reliques de Saint-Denys, comme le fait Guillaume de + Nangis, le mérite de la convalescence du roi. Cette suppression et + quelques autres du même genre peuvent donner à croire que + l'historiographe de ce règne n'étoit pas un moine de Saint-Denis. + + +XXXV. + +ANNEE 1244. + +_De la destruction de la terre d'Oultre-mer._ + + +Celle année meisme que le roy fu malade, vindrent une manière de gens que +on nomme Grossains[418], et entrèrent en la Saincte Terre et prisrent par +force la cité de Jhérusalem; les hommes et les femmes emmenèrent sans +espargnier nulluy, et espandirent le sang des gens non mie par la cité tant +seulement, mais toute l'églyse du sépulcre Nostre-Seigneur en fu +ensanglentée, et lors fu acomplie la prophétie David qui dist: «Dieu, une +gent venront en ton héritage, ton temple conchieront de sanc et de vilaines +ordures, ta gent occiront et abandonneront aux oisiaux et aux bestes, le +sanc espandront environ et entour Jhérusalem en si grant habundance comme +une rivière, et ne trouveront qui les mecte en sépulture.» + + Note 418: _Grossains._ Guillaume de Nangis: «_Grossoni_.» Ce sont les + Karismiens qui, chassés des bords du Golfe Persique par les Tartares, + se jetèrent sur l'Asie mineure, ravagèrent la Syrie et s'emparèrent + de Jérusalem. + +Ceste male gent vindrent à la cité de Gazaire[419] et tuèrent tous les +crestiens que il trouvèrent, Templiers et Hospitaliers, et presque tous les +nobles hommes du pays; dont l'en fu en moult grant doubte que il ne +gastassent toute la terre que crestiens tenoient par delà la mer. + + Note 419: _Gazaire._ Gaza. + + +XXXVI. + +ANNEE 1245. + +_Coment l'empereur Federic fu condampné._ + + +Il avint au derrenier jour d'avril mil deux cens quarante-cinq que le pape +Innocent tint concile général à Lyon sus le Rosne. Là prist conseil aux +cardinaux et aux prélas qui illec furent assemblés pour les outrages +l'empereur Federic. Quant il fu conseillié, il jecta la sentence et +condempna l'empereur Federic de toute la communauté de saincte églyse, et +de toute honneur et de toute dignité de l'empire. Tous ceux qui estoient +joins à luy par foy ou par serement ou en autre manière il absoult de leur +foy et de leur serement, mais que d'ores en avant il n'obéissent à luy +comme à empereur. + +Après ce, l'apostole escommenia tous ceux qui le tendroient pour roy né +pour empereur, et donna congié de faire empereur à ceux qui avoient povoir +du faire. Moult de gens se merveillèrent pourquoy le pape donnoit si +crueuse sentence contre si haut homme: si en dirons aucunes raisons et non +pas toutes, pour ce qu'il ne fust ennuieuse chose à ceux qui ceste histoire +liront. + +La première cause si fu comme Federic eust fait hommage à l'églyse de Rome +du royaume de Sezile que l'églyse luy avoit donné et avec ce l'empire de +Rome; et comme il eust juré devant les princes et les plus nobles hommes de +l'empire que il garderoit et deffendroit loyaument les honneurs et les +droitures de l'eglyse de Rome, de toutes ces choses il fu contraire et +rompi toutes les convenances, et, avec ce, il diffama le pape et les +cardinaux par ses lettres qu'il envoya aux princes de la crestienté et à +moult d'autres gens. + +La seconde cause si fu que il rompi les convenances et la paix qui avoit +été jurée des deux parties, et qu'il ne feroit nul dommage aux cardinaux. +De toutes ces choses il ne fist riens; ainsois prist les biens des +cardinaux et les tourna par devers soy sans cause et sans raison: et si +fist paier toultes et tailles et venir devant juges séculiers les clers et +enchartrer et pendre, en despit du clergie et à leur confusion; né ne fist +satisfacion aux Hospitaliers né aux Templiers de ce qu'il leur avoit tolu. + +La tierce cause fu sacrilège; car il tint deux cardinaux en sa prison et +pluseurs archevesques et évesques, pour ce qu'il aloient à la court de Rome +par le commandement l'apostole, et leur fist assez de maux souffrir et +d'angoisses. + +La quarte cause pourquoy l'empereur Federic fu condempné fu hérésie et +mescréandise dont il fu ataint et prouvé. + + +XXXVII. + +ANNEE 1245. + +_Coment le légat vint en France._ + + +Quant le concile fu passé, le pape qui bien savoit que le roy avoit en +propos d'aler Oultre-mer, envoia en France Oeude de Chastel-Raoul[420] pour +preschier la voie d'Oultre-mer. Quant il fu venu, le roy le receut moult +honourablement et assembla tantost grant parlement d'archevesques, +d'évesques, d'abbés et de ses barons. Le légat amonesta en sa prédication +les barons et le peuple de secourre la terre d'Oultre-mer. L'archevesque de +Rains se croisa et celuy de Bourges, et l'évesque de Beauvais, et l'évesque +de Laon, l'évesque d'Orléans, Robert le conte d'Artois, Hue de Chastillon +le conte de Saint-Pol, le conte de Blois, le duc de Bretaigne et le conte +de la Marche, Jehan des Barres, le conte de Montfort, Raoul le sire de +Coucy et moult d'autres nobles princes, et du menu peuple à grant +habundance. + + Note 420: _Chastel-Raoul._ Chateauroux. + +Un autre cardinal fu envoié en Henault et ès parties du Liège, pour ce que +les gens alassent en l'aide Lendegrave[421] duc de Thoringe qui +nouvellement avoit esté esleu au royaume d'Alemaingne, pour ce que le pape +ne vouloit pas que Conrat le fils l'empereur Federic le fust. L'apostole oï +dire certainement que le roy de Tharse[422] faisoit trop de griefs aux +crestiens qui estoient habitans en son royaume; si luy envoia deux frères +meneurs et deux frères prescheurs, et luy manda, avec ce, qu'il se voulsist +tenir d'occire le peuple crestien. Les frères qui là furent envoiés +mistrent en escript la manière et la contenance des Tartarins[423]. + + Note 421: _Lendegrave._ Il falloit du _landegrave_ Henry. + + Note 422: _De Tharse._ Il falloit: _De Tartarie_. + + Note 423: Le nom de trois de ces frères nous est parvenu: c'etoit + André de Lonjumeau, Jean de Plan de Carpin et Benoît de Pologne. La + relation de Plan-Carpin a déjà été publiée presque en entier. Un + habile géographe, M. d'Avezac, est sur le point d'en faire paroître + la partie inédite qu'il a retrouvée dans un manuscrit de l'université + de Leyde. + + +XXXVIII. + +ANNEE 1245. + +_Coment le roy ala visiter le pape à Clugny l'abbaye._ + + +Le roy de France ot grant désirier de veoir le pape Innocent: si assembla +grant chevalerie et ala à Clugny où le pape Innocent estoit; et furent avec +luy ses deux frères et madame Blanche sa mère. Le roy ala noblement et à +moult grant compaignie, pour aucunes doubtes de ses anemis; sa gent +estoient en armes ordenés par connestablies, ainsi comme sé ce fust un ost: +devant le roy aloient cent sergens moult bien armés, les arbalestes +tendues; après ceux aloient autres cent, les haubers vestus et les +ventailles fermées; après ces deux cens venoient autres deux cens armés de +toutes armes. Le roy venoit après avironné de grant multitude de chevalerie +armée. Le roy entra en l'abbaye de Clugny et le pape vint contre luy et le +reçut à moult grant joie; si demeurèrent ensemble par l'espace de quinze +jours, et ordenèrent de la voie d'Oultre-mer. Quant il orent la besoigne +ordenée et accordée, le roy demanda sa benéiçon; le pape luy donna +volentiers et l'absoult de tous ses pechiés, par tel convent qu'il iroit +oultre mer. Si comme le roy retournoit en France, nouvelles luy vindrent +que le roy d'Arragon estoit entré en Provence à grant ost, pour avoir dame +Biatris suer la royne de France, pour ce qu'il la vouloit donner à son +fils. Le roy envoia grant partie de ses barons contre le roy d'Arragon et +luy manda qu'il se voulsist souffrir de gaster à la demoisele. Quant les +messages vindrent devant le roy d'Arragon, et il sot la volenté du roy de +France, il retourna en sa contrée et luy manda que point ne feroit +volentiers chose qui fust contre sa volenté né qui luy despleust; et la +demoisele s'en vint en France à la royne sa suer, et mist son corps et sa +terre en la deffense du roy et en sa bonne garde. + + +XXXIX. + +ANNEE 1245. + +_Coment le roy maria le conte Charles son frère._ + + +Droitement le jour de la Penthecouste, le roy fist venir tous ses barons et +tint cours plénière au chastel de Meleun. Là furent assemblés tous les +nobles hommes du royaume de France. Le conte de Savoie y vint à moult grant +compaignie pour ce qu'il estoit oncle à la royne de France. Quant il furent +tous assemblés, le roy fist venir damoiselle Biatris, et la donna en +présence des barons à Charles son frère, et le fist chevalier; et adouba +pluseurs autres chevaliers pour l'amour de luy, et si luy donna la contrée +d'Anjou et toute la terre du Maine. + + +XL. + +ANNEE 1245. + +_Du miracle qui avint en Turquie._ + + +Celle année, avint que les Turs de Turquie[424] et ceux d'Armenie firent +paix oultréement aux Tartarins qui moult les avoient grevés, sous telle +condicion qu'il promistrent à rendre par chascun an une grant somme de +besans d'or et pailes et dras de soie, pour raison de treu[425]. Quant il +furent accordés, le pays demoura en paix. Si avint en la cité de +Coine[426], qui est la maistre cité de Turquie, que un jongleur jouoit d'un +ours emmy la ville, devant grant plenté de crestiens et de Sarrasins +marchans, en une place commune où il avoit une croix entailliée et un +pillier de pierre. Si comme l'ours aloit parmi la place, il tourna vers le +pillier et pissa sus le signe de la croix; et si comme il pissoit, il chéi +mort devant tous ceux qui le regardoient. + + Note 424: Par ce mot _Turquie_ on entendoit alors particulièrement + l'_Asie mineure_. + + Note 425: _Treu._ Tribut; _Tributum_. + + Note 426: _Coine._ Iconium. + +Les crestiens commencièrent à dire que ce vouloit Dieu, pour ce qu'il avoit +pissé sus le signe de la croix. Un Sarrasin qui illec estoit ot moult grant +despit, pour ce que les crestiens disoient que ce estoit vengeance de Dieu; +si s'approucha de la croix et la féri du poing en despit de Jhésucrist. +Maintenant quant il ot ce fait le bras et la main luy demourèrent, devant +le peuple, tous secs, si et en telle manière que oncques puis ne s'en pot +aidier. + +Un autre Sarrasin estoit en une taverne près d'illec, si oï dire le grant +miracle qui estoit avenu; si sailli sus, tout desvé, et se féry parmi la +presse tout oultre et commença à pisser par despit contre la croix, et à +dire: «Vecy en despit des crestiens.» Si tost comme il ot ce dit, il chéi +mort en la présence de tous. De ce miracle furent crestiens moult lies, et +les Sarrasins en furent dolens et courrouciés. + + +XLI. + +ANNEE 1245. + +_De la mort au duc de Thoringe._ + + +Celle année meisme que ces miracles avinrent, le duc de Thoringe qui avoit +esté esleu en roy d'Alemaigne mourut. Les princes d'Alemaigne eslurent +Guillaume de Hoslande contre la volenté l'empereur Federic. Le mois après +ensuivant, archevesques, évesques et abbés s'assemblèrent à Pontigny[427], +et levèrent le corps monseigneur Saint-Edme qui fu archevesque de Cantorbie +et le mirent moult honnourablement en fiertre. + + Note 427: _Pontigny_, village de Champagne à quatre lieues d'Auxerre, + célèbre par son monastère de St-Edme ou Edmond. + + +XLII. + +ANNEE 1248. + +_De la voie première que le roy fist Oultre-mer._ + + +L'an de grace mil deux cens quarante et huit, le roy de France se mist à +chemin pour aler oultre mer, et issi de Paris à grant procession qui le +convoièrent jusques à Saint-Anthoine, le vendredi après la Penthecouste: il +entra en l'églyse de l'abbaye et requist aux nonnains que elles priassent +pour luy et que elles l'eussent en mémoire. De ce jour en avant il ne voult +puis vestir robes d'escarlate né de brunette né de vair[428], né de couleur +qui fust de grant apparisence; ainsois vestoit robe de camelin[429] brun ou +de pers; né ne chaussa puis espérons dorés, né ne voult avoir selle dorée, +né ne voult que le frain né le poitral fust de soie; et pour ce que sa +selle, son frain et son autre hernois fust de mendre pris que celluy dont +il usoit devant, il establi que l'aumosnier prist le surplus de l'argent +pour donner aux povres. En la compaignie le roy estoit Robert conte +d'Artois et Charles le conte d'Anjou, et le cardinal de Rome et moult +d'autres prélas, et grant foison des barons de France. Son frère messire +Alphons si demoura en la compaignie de la royne Blanche sa mère, pour +garder le royaume, et s'estoit croisié; mais il fu accordé du roy et des +barons qu'il demourast celle année en France. + + Note 428: _Né de brunette né de vair._ Guillaume de Nangis dit: _Vel + panno viridi seu bruneto_. Ce que nos anciens poètes appellent comme + tous leurs contemporains: _Le vair et le gris_. + + Note 429: _Camelin_, espèce de drap commun.--_Pers_, bleu. + +Le roy et son ost passèrent parmi Bourgoigne, et alèrent à Lyon sus le +Rosne par leur journées; et y trouva le roy lors le pape Innocent qui +n'osoit aler vers Rome pour l'empereur Federic qui l'avoit en grant haine. +Quant il orent parlé ensemble, le roy reçut sa benéiçon et se parti de +Lyon, et vint à un chastel que on nomme la Roche du Glin[430]. Ceux du +chastel furent si oultre-cuidiés qu'il robèrent une partie des gens du roy +qui aloient devant pour faire garnison à ceux de l'ost[431]. Quant la +nouvelle en vint au roy, il commanda que le chastel fust mis par terre et +abatu; ceux de dedens furent pris et mis en fers et en liens, le chastel fu +tout destruit el gasté. D'illec se parti le roy et fist tant qu'il vint au +port d'Aiguemorte, et entra en mer le mardi après la feste saint +Berthelemi. Et la contesse d'Artois qui avoit convoié le conte son +seigneur, s'en retourna pour ce qu'elle estoit enceinte. Le roy se parti du +port et ot moult bon vent, et les mariniers singlèrent à force d'aviron et +alèrent à l'aide de Dieu tant que il vindrent à l'anuitier au port de +Limeçon qui est en Chipre. + + Note 430: _Roche du Glin._ Aujourd'hui _Roche de Glun_, village à + trois lieues de Valence. + + Note 431: Nangis ne dit pas que le seigneur de la Roche de Glun + voulut butiner sur l'armée croisée, mais seulement qu'il avoit + coutume de rançonner les voyageurs. + +Le roy descendi de sa nef et entra en Chipre où il attendi tout l'yver pour +attendre sa gent. Le roy de Chipre et pluseurs autres se croisièrent et +promistrent au roy que il iroient avecques luy, et luy feroient aide de +quanqu'il luy pourroient aidier et faire. Si comme le roy de France +demouroit en Chipre, le soudan de Babilone estoit à Damas, et avoit mandé +grant ost de Sarrasins pour aler sur les Crestiens d'Oultre-mer; si luy +fist-on entendant que le roy de France venoit pour secourre la terre +d'Oultre-mer, si se souffri[432] d'aler plus avant, et fist retourner sa +gent. Ainsi comme le roy de France séjournoit en Chipre, pluseurs nobles +hommes de son royaume moururent: si comme l'évesque de Biauvais, le conte +de Montfort, le conte de Vendosme, Guillaume des Barres, Dreue de Mello, +Erchambaut de Bourbon, le conte de Dreux et moult de bons et honnestes +chevaliers jusques au nombre de deux cens quarante; et le conte Charles +frère le roy fu moult forment malade d'une quartaine. L'en fist entendant +au roy que il y avoit moult d'esclaves Sarrasins qui volentiers prenroient +baptesme sé il luy plaisoit, en la terre de Chipre: Quant il le sot, il les +fist tous baptisier, et les délivra de servitude et de chetivoison. + + Note 432: _Se souffri._ S'abstint. + + +XLIII. + +ANNEE 1248. + +_Des messages de Tharse qui vinrent parler au roy de France qui estoit en +Chippre._ + + +Entour la feste de Noel que le roy demouroit en la cité de Nicossie[433], +vinrent à luy messages de par un baron de Tharse[434] qui avoit nom +Eschartay[435] et apportoient lettres de par leur maistre, en la présence +de frère Andrieu de Longjumel[436] qui cognut l'un des messages qui avoit +nom David: car il l'avoit veu en l'hostel au roy de Tharse au temps qu'il y +fu envoié en message, de par le pape Innocent. Le roy reçut les lettres qui +estoient escriptes en arabi et en langue de Perse; si les fist +contre-escripre et mettre en latin par la main frère Andrieu, et les envoya +en France devers la royne Blanche sa mère. Les messages distrent que le +grant roy de Tharse avoit pris le baptesme et estoit crestien, et pluseurs +autres des barons de Tharse; et avoit bien trois ans et plus que il tenoit +la foy crestienne; et disoient que pluseurs ans avoit jà passés que le +prince Eschartay estoit crestien, et l'avoit envoié le grant roy de Tharse +à moult grant foison de gens encontre Sarrasins, pour essaucier la foy +crestienne; et que l'intencion et le propos du prince Eschartay estoit de +faire proufit et honneur à tous ceux qui vouldroient aourer la croix; et de +combatre soy à tous ceux qui seroient contre la foy crestienne anemis; et +disoient que il désiroit moult la faveur et l'amour du roy de France, et +qu'il avoit oï dire qu'il estoit en Chipre. Et encore disoit plus les +messages, pour certaine chose, qu'il vouloit assiégier la cité de +Baudas[437], pour ce que l'apostole des Sarrasins y demouroit et +séjournoit; et devoit mouvoir dedens la feste de Pasques. Icelluy apostole +estoit nommé Callife, et estoit coustumier de séjourner à Baudas, et +faisoit souvent secours et aide au souverain de Babiloine; et fu par luy +secourue Damiete quant elle fu assise du roy Jehan de Jhérusalem. + + Note 433: _Nicossie._ Nicosie, capitale du royaume de Chipre. + + Note 434: _Tharse._ Encore pour _Tartarie_. «Corruption,» dit + M. A. Rémusat, «qui pourroit venir du nom de _Tarsa_, le pays des + _Ouïgours_.» + + Note 435: _Eschartay._ Le vrai nom de ce chef _Tartare_ ou _Mongol_ + étoit _Ilchi-Khataï_, commandant de la Perse et de l'Arménie. On voit + que M. Abel Rémusat, dans son excellent _Mémoire sur les rapports des + premiers chrétiens avec l'empire des Mongols_ (Mémoires de + l'Institut, Acad. des Inscript., t. VII, p. 438.), n'avoit pas + consulté un bon exemplaire des _Chroniques de St-Denis_, puisqu'il + les accuse d'avoir nommé Eschartay _roy des Tharses_. + + Note 436: _Andrieu le Longjumel_, l'un des moines que le pape avoit + précédemment envoyés au grand Khan. (Voyez plus haut, + Chapitre XXXVII.) + + Note 437: Bagdad. + +Quant le roy oï ces nouvelles, il en fu moult lie et reçut les messages +liement, et leur fist amenistrer boire et mengier, et tout quanques mestier +leur fu; le jour de Noel furent à la messe avecques le roy, et furent à sa +court à disner, et se contindrent bien et honnestement. + +La teneur des lettres au roy de Tharse qu'il envoia au roy de France fu +tele: + +«Par la puissance du très haut et souverain Dieu, messire Cham, roy et +prince de pluseurs provinces, noble combateur du monde, glaive de la +crestienté, deffendeur de la légion des apostres, au noble roy de France, +sire et maistre des crestiens, salut. Nostre sire croisse ta seigneurie et +ton royaume par long temps; ta volenté accomplisse en sa loy et en ce monde +maintenant et tousjours. Dieu te doint conduit par la vertu divine, et ton +peuple vueille garder par la sainte prière des prophètes et des apostres. +Amen! + +»Cent mille bénéiçons et cent mille salus te mande par ces lettres et te +prie que tu reçoives en gré ce salut, car c'est moult grant chose que tel +sire te mande salut. Et Dieu veuille que encore te puisse-je véoir. Le haut +sire du ciel et de la terre octroie que nous puissons estre ensemble et que +nous soyons tous d'un accort et d'une voulenté. Après ces salus, nostre +intencion est de faire le proufit de la crestienté. Je pri et requier à +Dieu que il doinst victoire à l'ost des Crestiens, et surmonte et abaisse +tous ceux qui despisent la crois; vray Dieu esauce le roy de France et +acroy sa haultesce si que chascuns le veoie! Nous voulons que par toutes +nos seigneuries et nos poestés, que tous crestiens soient frans et hors de +servage, et voulons qu'il soient tous quites de treus et de servage, et de +toutes autres coustumes, et qu'il soient honnourés et gardés: nous voulons +que les églyses destruictes soient refaictes, et que l'en sonne les +cloches, et que tous crestiens si puissent aler et venir parmi nostre +royaume. Et pour ce que Dieu nous a donné en ce temps qui ore est grace de +garder la crestienté, nous avons envoié ces lettres par nos loyaux messages +auxquiels nous adjoustons foy, David, Marc et Olphac, pour ce qu'il nous +racontent bouche à bouche comme les choses se portent envers vous. Reçois +nos lettres et nos paroles, car elles sont vraies; cil qui est roy du ciel +vueille que bonne paix et bonne concordance soit entre les Latins et les +Grieux, et entre les Armins, Nestoriens et Jacobins, et entre tous ceux qui +aourent la croix; et requerons Dieu qu'il ne face division entre nous et +les crestiens, et Dieu l'octroie. Amen!» + + +XLIV. + +ANNEE 1248. + +_Coment Jehan de Belin envoia des lettres au roy de Chipre._ + + +Unes autres lettres furent envoyées, un pou devant les lettres dessus +dites, au roy de Chipre de par son serourge, esquelles il estoit contenu: +«A mon seigneur Henry roy de Chipre, et à sa chière suer madame Ameline la +roine, noble homme Jehan de Belin[438] son frère, connestable d'Armenie, +salut. Sachiez, quant je fu meu pour aler en Tharse de par monseigneur le +roy d'Armenie, Nostre-Seigneur m'a conduit sain et sauf jusques à une ville +que on nomme Sance[439]; et vous fais assavoir que nous avons veu en la +voie maintes estranges contrées. Nous laissasmes Ynde à senestre par devers +Baudas, et méismes deux mois à passer toute la terre de ce royaume. Nous +véismes moult de cités que les Tartarins avoient destruites et gastées, +desquelles cités nul homme ne pourroit dire la grandeur né les richesses +dont elles estoient plaines. Nous véismes plus de cent mil monciaux des +gens du pays et de la contrée que les Tartarins avoient occis; et sé la +grace de Dieu n'eust amené les Tartarins pour combatre aux Sarrasins, il +eussent destruit toute la terre que les crestiens tenoient au royaume de +Sirie. Nous passasmes une grant rivière qui vient de Paradis terrestre que +l'en nomme Gyon, qui est large de l'un rivage à l'autre par l'espace d'une +grant journée. + + Note 438: _Jehan de Belin_, et mieux d'_Ibelin_. Mais notre + chroniqueur entend mal ici le texte latin de Nangis qu'il traduit. Il + falloit dire avec celui-ci: «A monseigneur Henry...., à sa chier suer + Emmeline la royne, et à noble homme Jehan d'Ibelin son frère, le + connétable d'Arménie salut.» Cette Emmeline, ordinairement nommée + _Stephanie_, étoit soeur de Haiton, roi d'Arménie. + + Note 439: _Sance._ Nangis: _Sautequant_. Tout cela, quoi qu'en ait + écrit M. A. Rémusat, sent beaucoup la fourberie. + +«Et bien vous faisons assavoir que des Tartarins est si grant plenté, que +il ne pourroient estre nombrés par nul homme. Il sont laides gens de visage +et divers; je ne vous pourrois deviser né dire la manière dont il sont, +fors qu'il sont bons archiers et hardis. Bien à quatre mois passés que nous +ne finasmes d'errer, et encore ne sommes-nous point emmi la terre au grant +roy Cham. Si avons entendu, par certaines personnes, que puis que Cham, le +grant roy de Tharse fu mors, que les barons et les chevaliers de Tharse qui +estoient en diverses contrées mirent par l'espace d'un an à assembler, pour +couronner le roy Cham qui maintenant règne; et à peines porent-il trouver +place où il peussent estre tous ensemble. Aucuns d'eux estoient en Ynde et +les autres en la terre de Thartar, et les autres au royaume de Roussie, et +les autres en la terre de Saba, et de Insule[440] qui est la terre dont les +trois roys furent qui vindrent aourer Nostre-Seigneur en Jhérusalem: et +sont la gent de celle terre crestiens. Je fu en leur églyses, et y vi +Nostre-Seigneur paint en la manière que les trois roys luy offrirent or, +mirre et encens: et orent premièrement ceux de Tartar la foy crestienne par +eux et par leur admonestement, et sont crestiens, et le grant roy de Tharse +et pluseurs de ses princes. Et devant les portes des nobles hommes sont les +églyses où l'on sonne les cloches selon les coustumes des Latins; si y sont +les tables, selon la coustume des Grieux[441]. + + Note 440: Nangis dit: «In terrâ de Chatha, alii in Russiâ, et alii in + terrâ de Chascat et de Tangath. Hæc est terrâ de quâ tres reges, + etc.» + + Note 441: Nangis dit seulement: «Et percutiunt tabulas.» + +«Les crestiens Tartarins vont au matin premièrement aux églyses, et aourent +Nostre-Seigneur Jhésucrist, et puis vont saluer le roy en son palais. Et +sachiés que nous avons trouvé pluseurs des crestiens espandus par la terre +d'Orient, et moult de belles églyses hautes et anciennes, qui ont été +destruites par les Tartarins avant qu'il feussent crestiens; dont il est +avenu que aucuns des crestiens d'Orient qui s'en estoient fuys en divers +lieux, pour la paour des Tartarins, sont venus de nouvel au roy Cham qui +maintenant règne; lesquiels il a receus à grant honneur, et leur a donné +franchise et a fait crier à ban que nul ne soit si hardi qui leur face +grief, né en parolle né en fait. En la terre d'Ynde que saint Thomas +l'apostre converti à la foy crestienne, avoit un roy crestien que Sarrasins +avoient déshérité et tolue la greigneure partie de sa terre: si vit bien +que il perdrait le remenant de sa terre sé il n'avoit secours; si manda au +grant roy de Tharse que il luy voulsist aidier à sa terre restorer contre +Sarrasins, et volentiers luy feroit hommage, et devendroit son homme. + +«Sitost que le roy de Tharse sot le propos au roy d'Inde, il manda les plus +puissans hommes de son royaume, et leur commanda qu'il alassent secourre le +roy d'Ynde et sa gent que Sarrasins avoient destruictes, et qu'il fussent +en l'aide des crestiens de tout leur povoir et que il les amassent comme +leur frères. Ceux se mistrent à la voie à tout grant compaignie de +Tartarins, et vindrent en Ynde; le roy les reçut à grant joie, et les ala +saluer parmi les tentes et puis s'en retourna à sa gent, et assembla son +ost avec l'ost des Tartarins, et s'en vint contre Sarrasins qui +l'attendoient en champ, car il ne cuidoient point qu'il eust Tartarins en +son aide: si furent tous desconfis et mis à destruction, et véismes plus de +quarante mil esclaves que le roy commanda à vendre. + +«Et sachiez, très chière suer, que nous estions présens devant le roy de +Tharse, quant les messages le pape vindrent devant luy, et luy demandèrent +sé il estoit crestien. Après, il luy demandèrent pourquoy il avoit envoié +sa gent pour occire crestien? et li respondi qu'il n'avoit point ce fait +puis qu'il fu crestienné, mais il dit que ses devanciers avoient en +commandement en leur loy qu'il occissent toute la mauvaise gent qu'il +poussent trouver; et pour ce commandement vouldrent que l'en occist les +crestiens, car il cuidoient que ce fussent mauvaise gent. Nostre sire vous +gart! Sachiez que nous vous mandons toute la contenance et la manière des +Tartarins, puis que nous nous venimes en la leur terre.» + + +XLV. + +ANNEE 1248. + +_Coment le roy fist aucunes demandes aux messages._ + + +Quant le roy ot oïes et entendues les lectres, il demanda aux messages le +prince Eschartay, coment il sot qu'il devoit aler oultre mer? et il +respondirent: «Pour ce que le soudan de Babiloine avoit envoié lectres au +oudan de Moysac[442], esquelles il estoit contenu que le roy de France +venoit sus Sarrasins, à moult grant ost et à moult grant navie; et qu'il +avoit pris par force quarante nefs toutes garnies qui estoient au roy de +France; et tout ce manda-il au Soudan de Moysac par fraude, et pour +espoenter-le, car le roy n'avoit nient perdu à celle fois en mer: mais +ainsi le mandoit-il pour ce qu'il n'eust nulle fiance au roy de France né +en sa gent, car il pensoit bien que le soudan de Moysac désiroit moult à +estre crestien. Et si tost comme le soudan de Moysac seut que le roy de +France venoit sus Sarrasins, il le fist assavoir au Cham nostre maistre; et +pour ceste raison nous a envoié le prince Eschartay à vous, pour ce que +vous sachiez le propos des Tartarins qui est tel qu'il veut asségier la +cité de Baudas et le calife des Sarrasins, en l'esté prouchain à venir; et +vous mande le prince Eschartay que vous assailliez Égypte, si que le calife +ne puist avoir secours de ceux d'Égypte.» + + Note 442: _Moysac._ Mossoul. + +Après ce que il orent dit et fourni de leur message, le roy leur demanda de +leur manière. Et il dirent que le peuple des Tartarins estoit issu hors de +sa terre, bien avoit quarante ans passés, et estoient si grant multitude +qu'il n'est cité né chastel qui les péust soustenir né où il peussent +demourer; ains sont en boscages et en pastures, où il entendent à nourrir +leur bestes. + +La terre dont il vindrent premièrement est loing de la terre où le grant +roy demeure par l'espace de vingt journées, et a à nom celle terre Tartar, +«pour laquelle nous sommes appellés Tartarins.» Et dirent les messages que +le roy Cham avoit avec luy tous les haus princes de sa terre et si grant +multitude de gent à pié et à cheval et si grant habundance de bestes que +nul ne le pourroit nombrer. En paveillons et en tentes demeurent tousjours, +car nulle cité ne les pourroit recevoir; et leur chevaux et leur bestes +demeurent tousjours en pasture; car il n'ont orge né paille né autre chose +qui peust souffire à leur bestes. + +Les haus princes envoient leur fourriers devant, qui cherchent les terres +et les contrées, et prennent ce qu'il treuvent, et mettent en leur +seigneurie; et de tout ce qu'il ont pris envoient une partie au roy Cham et +à ses barons qui sont en sa compaingnie, et l'autre retiennent pour eux +soustenir. Si ont une ancienne coustume que quant le grant roy Cham est +mort, les princes et les chevetains ont povoir d'establir nouvel roy; mais +il convient qu'il soit fils ou nepveu de celluy qui devant est roy, et qui +derrenièrement est mort, ou qu'il luy appartiengne de bien près. Et si +disoient les messages que le roy qui les avoit envoiés, estoit issu de +femme crestienne, et avoit esté fille de prestre Jehan, le roy d'Ynde; et +par l'amonnestement de celle bonne dame et d'un évesque qui estoit nommé +Thalassias, le roy des Tartarins et dix-huit autres princes avoient receu +baptesme; et sont encore entr'eux mains haus princes et mains autres qui ne +se veullent crestienner. «Et sachiez que le prince Eschartay par qui nous +sommes ça venus est religieux de long temps, et n'est point du royal +ligniée né, mais haut homme et puissant, et est en la contrée de Perse.» + +Le roy demanda aux messages pourquoy le duc Baton avoit si villainement +receu les messages le pape qui aloient au roy Cham; et il respondirent que +le duc Baton estoit paien et avoit en son hostel Sarrasins qui estoient de +son conseil: mais il n'a mais telle seigneurie coment il souloit avoir; +ainsois a esté déposé et mis en la seigneurie et soubs la poesté au prince +Eschartay. + +Le roy demanda de rechief du soudan de Moisac, lequel Moisac est nommé ès +anciennes escriptures Ninive. Les messages respondirent qu'il estoit fils +de femme crestienne et qu'il aimoit et gardoit les festes des apostres et +des martirs ainsi comme les crestiens, et n'obéissoit en nulle manière à la +loy Mahommet. Et estoit son propos d'estre crestien né n'attendoit autre +chose mais qu'il peust avoir l'accordance de aucuns des barons de sa terre. + + +XLVI. + +ANNEE 1248. + +_Coment le roy envoia en Tharse._ + + +Les choses dessus dictes oïes et entendues, le roy ot conseil qu'il +envoiast, par ses propres messages, lectres, dons et joiaux au grant roy de +Tarse, et au prince Eschartay, en telle manière que les messages qui +iroient au prince retourneroient tantost qu'il auroient parlé à luy, et les +autres iroient au grant roy Cham. Le roy entendi, par les messages, que le +roy auroit moult chier une tente en laquelle il auroit une chapelle. Si en +fist faire une moult belle d'escarlate vermeille, à pommeaux dorés, toute +brodée de riches oeuvres; et fist portraire dedens coment les trois roys de +Tarse aourèrent Nostre-Seigneur, et coment il receupt mort pour nostre +rachatement; et tout ce fist-il faire pour mieux esmouvoir le prince +Eschartay à la saincte foy crestienne. Et luy envoia avec tout ce du fust +de la saincte croix; et en envoia une partie au prince Eschartay et +l'amonnesta moult par ses lectres qu'il voulsist secourre et aidier la foy +crestienne. + +Les messagiers qui furent establis pour aler au roy de Tarse et au prince +Eschartay furent deux frères meneur et deux prescheurs, et deux clers, et +deux lais: et fu la chose commandée à frère Audrieu de Longjumel, comme +maistre et chevetaine d'eux tous. + + +XLVII. + +ANNEE 1248. + +_Coment le soudan de Babiloine se voult accorder au soudan de Halape par +tricherie et decevance._ + + +Le soudan de Babiloine oï dire certainement que le roy de France estoit en +Chipre, et qu'il avoit avecques luy des plus nobles princes et des plus +nobles hommes de la crestienté. Si se doubta forment[443] pour ce qu'il +avoit haine au soudan de Halape. Si se mist à la voie, et s'en vint droit +en Jhérusalem, et manda les chastelains de toute la contrée et leur demanda +qu'il méissent garnisons ès chastiaux et ès forteresces de toute la contrée +et de tout le pays, et leur dist bien qu'il se doubtoit moult de la venue +au roy de France. + + Note 443: _Se doubta forment._ Eut grant peur. + +Quant il ot ces choses ordenées, il s'en vint vers les parties de Damas et +manda au soudan de Halape et à tous ceux qu'il cuidoit que fussent ses +anemis, si que il les peust avoir en son aide contre les crestiens; et +conta au calife de Baudas et au Vieux de la Montaigne, le sire de Hassacis, +coment le descort estoit entre luy et le soudan de Halape; et leur pria +qu'il envoiassent prières et messages pour ce qu'il poussent accorder et +pacifier ensemble. Oncques pour prière né pour chose qu'il seussent dire le +soudan de Halape ne se voult accorder; si manda aux amiraux qu'il alassent +asségier la cité de Camelle et qu'il se hatassent moult d'assaillir et de +prendre la cité pour le temps d'yver qui approuchoit, et que tous ceux de +dedens fussent mis en chetivoison s'il ne se rendoient. Les deux amiraux +vindrent devant Camelle à tout moult grant gent et l'asségièrent de toutes +pars. + +Si comme il estoient devant la cité, une grant ravine d'eaue survint des +montaignes en l'ost qui emporta grant partie de leur garnisons et de leur +bestes, et eux meismes s'enfouirent. Bedouins qui bien virent leur dommage +leur coururent sus et en prisrent assez et mistrent en leur prisons. + +Quant les ravines d'eaues furent passées, les deux amiraux ralièrent leur +gens et rassemblèrent, et s'en vindrent de rechief devant la cité. Le +soudan de Halape qui bien sot leur contenance et leur méchief se hasta +moult de venir sur eux à tout grant gent, né n'attendoit fors que la +tempeste fust passée. Si luy vint au devant le message du Caliphe et luy +monstra et dist et l'amonnesta de par son maistre qu'il fist paix au +soudan; car moult de pertes et de dommages vendroit à la sarrasinne gent sé +il ne s'accordoient ensemble, car crestiens venoient devers Occident pour +destruire la loy Mahommet; et s'il avenoit que Sarrasins se combatissent +les uns contre les autres, très grant confusion leur en pourroit venir et +moult grant perte; et joie et proufit aux crestiens qui sont leur anemis. +Oncques pour ce né pour chose qu'il sceust dire né sermonner, le soudan ne +voult rien faire né soy accorder à la paix; et dist que tant comme ceux de +Babiloine seroient en sa terre il ne s'accorderont d'icelle chose, et sé il +ne laissoient le siège de Camelle il se combatroit à eux. + +Quant le message au calife vit appertement qu'il ne pourroit faire la paix +vers le soudan de Halape, si se parti de luy et s'en ala à ceux de +Babiloine, et leur dist le péril où il estoient, et que le soudan de Halape +venoit sur eux à grant plenté de gent. Tantost comme les amiraux +entendirent les paroles du message au calife il s'en partirent de Camelle +et retournèrent à grant perte de gent et d'autres choses à Damas où le +soudan sejournoit griefment malade. + +Après ce que le soudan fu alegié de sa maladie, il manda le maistre du +Temple qui moult estoit son ami, et luy dist que moult luy savoit bon gré +sé il povoit tant faire que le roy de France retournast en sa terre, et que +trièves fussent données et jurées jusques à une pièce de temps entr'eux. + +Le maistre du Temple respondi que volontiers il y mettroit paine. Lors +manda ses messages et leur bailla lettres pour porter au roy de France; +èsquelles lettres il estoit contenu que bonne chose seroit de faire paix au +soudan de Babiloine. Quant le roy entendi les lettres, si luy desplut moult +et aux barons de France. Et, si comme aucuns disoient, le maistre du Temple +aimoit bien autant le proufit au soudan et son honneur, comme il faisoit au +roy de France ou plus. + +Tantost le roy manda au maistre du Temple par ses lettres authentiques que +il ne fust desoresmais si osé qu'il receust nul mandement du soudan de +Babiloine, sans especial mandement, né que parlement tenist de riens aux +Sarrasins qui appartenist au roy de France né aux barons. + +Tant avoit d'amour entre le soudan et le maistre du Temple que quant il +vouloient estre seigniés, il se faisoient seignier ensemble et d'un meisme +bras et en une meisme escuelle. Pour tels convenances et pour pluseurs +autres, les crestiens de Surie estoient en souspeçon que le maistre du +Temple ne fust leur contraire; mais les Templiers disoient que celle amour +monstroit-il et celle honneur luy portoit pour tenir la terre des Crestiens +en paix, et qu'elle ne fust guerroiée du soudan né des Sarrasins. + + +XLVIII. + +ANNEE 1248. + +_Des messages au roy d'Arménie envoiés au roy de France._ + + +Le roy d'Arménie oï dire à certaine gent que le roy de France estoit en +Chipre, si luy envoia deux évesques et deux chevaliers qui apportèrent +dons, et présens et lettres. Il luy escripvoit qu'il mettoit son royaume +tout entier à sa volenté. Le roy reçut les messages moult honnourablement, +et entendi par eux qu'il avoit grant descort entre le roy d'Arménie leur +seigneur et le duc d'Antioche. Et si avoit ce descort duré moult +longuement, et requéroit le roy d'Arménie qu'il luy plust qu'il mandast au +duc d'Antioche qu'il se voulsist accorder à faire paix; et de tous les +contens qui estoient entr'eux, en toutes manières, le roy d'Arménie se +mettoit sus le roy de France, et qu'il en voulsist ordonner tout à sa +volenté. + +Quant le roy ot entendu les messages, il manda au duc d'Antioche que ce +n'estoit point bonne chose né honneste d'avoir descort entre les princes +crestiens qui devoient estre d'une meisme volenté. «Pour laquelle chose +nous vous prions que vous vous souffrez[444] de mener guerre contre le roy +d'Arménie qui est de nostre foy et de nostre créance; et sé il a vostre +terre adommagie ou fait autre dommage, il vous sera restoré par nous et par +nostre conseil.» + + Note 444: _Vous vous souffrez._ Vous laissiez, vous vous absteniez. + +A la paix s'accorda le prince d'Antioche sus telle condicion que le bon roy +de France luy presteroit cinq cens arbalestriers pour garder sa terre et +deffendre contre ceux de Turquie qui par maintes fois l'avoient assailli et +grevé. + + +XLIX. + +ANNEE 1248. + +_Coment descort mut entre le visconte de Chasteaudun et les mariniers._ + + +Sitost comme les messages au roy d'Arménie se furent partis du roy, le +déable qui tousjours het paix et amour, mist descort et contens entre le +visconte de Chasteaudun et les mariniers qui devoient l'ost conduire outre +mer; et se mellèrent la gent du visconte aux mariniers, et s'entre férirent +de cousteaux tranchans et d'espées, et en y ot de bleciés et mors, entre +lesquiels deux Genevois[445] furent occis les plus grans maistres d'eux +tous. Le cri et la noise en vint devant le roy qui en fu moult couroucié et +commanda que on alast à eux, pour eux départir, à tout quatre mille hommes +bien armés; ceux se boutèrent parmi eux et les départirent à moult grant +paine, tant estoient eschaufés les uns contre les autres. + + Note 445: _Genevois._ Génois. + +Le visconte sot bien que sa gent avoient mespris, si se doubta moult du roy +et prist conseil au conte de Montfort pour passer en Acre à toute sa +chevalerie; mais le conte ne luy loa point sans le congié du roy: et quant +le roy sot ce, il luy manda qu'il ne fust si osé qu'il passast oultre, car +par telle achoison se pourroit l'ost despartir et dessevrer, et la voie +qu'il avoit emprise en seroit empeschiée; mais il feroit tant qu'il les +accorderoit, et qu'il sauroit lesquiels avoient esté cause du contens; et +que l'en se mist du tout sus le cardinal. A ce s'accordèrent les Genevois +et promistrent, sus paine de trois cens mars d'argent, qu'il se +souffreroient à jugier à la cour au roy de France du contens et du descort +meu entr'eux et le visconte de Chasteaudun. + + +L. + +ANNEE 1248. + +_Coment le roy manda galies pour passer oultre mer._ + + +Quant le visconte fu accordé aux Genevois, le roy de France envoia en Acre +et ès autres cités sus mer pour avoir nefs et vaissiaux en quoy il peust +passer oultre. Mais ceux qu'il y envoia n'y porent riens faire; car en ce +point moult grant descort estoit entre les Genevois et les Pisains, et fu +occis le maistre des Genevois d'un javelot: et si n'avoit trop grant +descort d'autre part entre le bailli de Chipre et les Veniciens. Les +messages s'en retournèrent sans autre chose faire et racontèrent ce que il +avoient trouvé. + +Quant ces messages furent retournés et ne porent nient faire, le roy envoia +le patriarche de Jhérusalem et l'évesque de Soissons et le connestable de +France; et puis leur commanda qu'il fissent une bonne paix des Genevois et +des Pisans; et endementiers que les messages s'en alèrent vers Acre pour +trouver navie, le roy fist faire petites naceles pour prendre terre quant +il vindrent près. Celle journée qu'il furent commenciées à faire l'en prist +deux espies qui confessèrent que le soudan de Babiloine les avoit envoiés +là pour empoisonner le roy et tout son ost; et estoit leur propos de mettre +le venin ès garnisons que on devoit trousser ès nefs. + + +LI. + +ANNEE 1249. + +_Coment le roy entra en mer pour passer en Damiete._ + + +Après deux mois passés, les messages le roy cerchièrent tant qu'il +trouvèrent bonnes nefs et appareilliées, et les envoièrent au roy dont les +barons furent moult lies, car il leur ennuioit forment de tant séjourner en +Chipre. Lors s'assemblèrent les bavons de toutes pars, et les pélerins qui +avoient sejourné ès isles entour Chipre toute la saison d'yver. Sitost +comme les garnisons furent faites et le roy deust entrer en mer, il manda +les maistres mariniers et leur commanda que tous s'adressassent d'aler au +port de Damiete. + +Lors entrèrent tous en mer et se seignèrent et se commandèrent à la grace +de Dieu; et les mariniers drescièrent voiles et aprestèrent leur cordes et +leur gouvernaux et leur ancres. + + +LII. + +ANNEE 1249. + +_Coment le roy de France retourna pour le temps._ + + +L'an de grace mil deux cens et quarante-neuf se parti le roy du port de +Nimeçon[446] à moult grant compaingnie de bonne gent. Les maistres +mariniers singlèrent et se boutèrent en haute mer; le vent se tourna contre +eux et les bouta arrières vers Chipre à une cité qui estoit nommée +Paffons[447]. Et illec s'arrestèrent par l'espace de trois milles[448] pour +le vent qui estoit assouagié[449], mais il ne demoura guaires qu'il +commença à enforcier, et les mena au port de Nimeçon dont il estoient +partis. Si comme il furent retournés au port de Nimeçon contre leur +volenté, le prince de la Morée[450] assembla à eux, qui venoit en l'aide le +roy pour secourre la terre d'Oultre-mer, et le duc de Bourgoingne qui avoit +tout l'yver séjourné à Rome[451]; lors atendirent les uns les autres, pour +ce que les nefs s'estoient espandues en divers lieux par la force du vent, +et qu'il furent tous assemblés. + + Note 446: _Nimeçon._ Limissol. + + Note 447: _Paffons._ L'ancienne _Paphos_; aujourd'hui _Baffo_. + + Note 448: _Trois milles._ Je pense qu'il faudroit lire _trois nuits_. + + Note 449: _Assouagié._ Calme. Joinville ajoute que la flotte des + croisés fut dispersée, et qu'une grande partie des vaisseaux fut + jetée sur les rivages de Saint-Jean-d'Acre. + + Note 450: _Le prince de la Morée._ Guillaume de Villehardouin. + + Note 451: _A Rome._ Nangis dit: «_In partibus Romanis_.» Ce doit être + une faute de copiste, pour _In partibus Romaniæ_. Joinville est ici, + dans tous les cas, plus exact en disant: «Qui avoit séjourné en + Morée.» + +L'endemain au matin que le vent ne fu de riens contraire, les mariniers +drecièrent leur voiles et se mistrent au chemin; et commencièrent à sigler +à voiles estendues, et le vent se féri dedens qui les commença si tost à +mener qu'il sembloit qu'il volassent droitement en l'air. + +Le jour de la Trinité, se partirent les pélerins du port de Nimeçon et +errèrent si hautement et si hastivement que le vendredi au soir[452] il +apperceurent la terre d'Egypte et choisirent la cité de Damiette. Là s'en +alèrent au plus droit qu'il porent et se hastèrent moult de prenre port. +Mais il trouvèrent grant foison de Sarrasins qui leur contredirent le port, +et se tindrent tous serrés et rengiés sus une rivière qui vient devers +Paradis terrestre que on appelle Nilus, qui illec endroit chiet en mer +assez près du port de Damiete. Et se mistrent tantost les Sarrasins en +galies et en barges pour aler contre eux. Le roy prist conseil à ses barons +qu'il pourroit faire? Si fu accordé qu'il se tendroient en leur nefs +jusques à lendemain. Sitost comme il fu ajourné[453], il prisrent, malgré +les Sarrasins, terre en une isle où le roy de Jhérusalem[454] avoit +autrefois pris port quant il vint asseoir Damiette. + + Note 452: _Vendredi._ Joinville dit _le jeudi après la Penthecouste_. + Mais le texte de Joinville est dans cet endroit évidemment corrompu; + il faudroit lire: _L'endemain_ DE LA TRINITE, au lieu DE LA + PENTHECOUSTE. + + Note 453: _Fu ajourné._ Le jour fut venu. + + Note 454: Jean de Brienne. + +Les barons s'armèrent et toute leur gent, et entrèrent en galies et en +barges; le roy fu en une petite galie avec le cardinal qui tenoit le fust +de la saincte croix moult hautement et dignement. En une autre galie qui +aloit devant le roy estoit l'enseigne de saint Denys en France; et les +frères le roy furent tout entour avironnés de grant plenté de chevaliers, +de sergens d'armes et d'arbalestriers. Si comme il approchièrent près de +terre, il se lancièrent en leur anemis; et les Sarrasins sajettes et dars +leur lancièrent et javelos espessement; et quant vint à l'approuchier, il +les férirent des lances et des glaives, et firent tant les barons qu'il +furent joings ensemble, et reculèrent les Sarrasins, et fu grant l'occision +et l'abatéis de Turs et de chevaux, sans point de dommage des barons. Et +furent occis aucuns grans maistres des Sarrasins, si comme le postat[455] +de Damiete et deux amiraux, et moult grant foison de piétaille. + + Note 455: _Le postat._ Sans doute pour _Podestat_. «Capitaneus.» + +En celle bataille ne fu point le soudan de Babiloine qui estoit venu des +parties de Damas, et se tenoit à un mille de Damiete, pour ce qu'il estoit +enferme de son corps. Quant la desconfiture fu faicte et celle occision, la +navie des barons prisrent toute la rivière de Nilus, et estoupèrent toute +l'entrée, et prinrent des galies des Sarrasins ce qu'il en porent avoir, et +les autres s'enfouirent contremont la rivière. + +Après ce qu'il s'en furent fouys, le roy et les barons firent tendre leur +tentes et leur paveillons sus le rivage, et se reposèrent celle nuit et le +dimenche toute jour et toute nuit; et fu commandé que les garnisons et les +chevaux descendissent à terre et venissent en l'ost. + + +LIII. + +ANNEE 1249. + +_Coment Damiete fu prise des gens au roy de France._ + + +Les Sarrasins de Damiete furent si espoventés que si comme les barons de +France entendoient à eux logier, il attendirent tant qu'il fu anuitié, et +puis s'en issirent de la ville celéement et boutèrent le feu dedens. Quant +la gent de France l'apperceurent, si coururent celle part vers la cité et +entrèrent dedens parmi un pont de nefs que Sarrasins n'orent point loisir +de despecier, et regardèrent environ la ville et apperceurent bien que +Sarrasins s'en estoient fouis; si le firent assavoir au roy. Et quant il le +sot il fist mettre toute sa garnison par toute la cité, et fist tendre ses +trefs et ses paveillons plus près de la cité. Moult grant garnison y +trouvèrent, et si en avoient Sarrasins assez porté ens, et le feu en avoit +d'autre part gasté moult grant partie. + +La cité estoit forte de murs et de hautes tours avironnée, et la rivière de +Nilus qui tout entour couroit; et si avoit esté enforciée puis que le roy +de Jhérusalem l'avoit prise. Le roy commanda que la cité fust délivrée des +charoingnes d'hommes et de bestes et d'autres ordures. Quant la cité fu +délivrée des ordures, le légat et le patriarche, et les évesques et tout le +clergié qui présens estoient, entrèrent à procession en la cité, chantans +la louenge de Dieu; et le roy ala après, tout nus piés, et les barons et le +peuple, moult dévotement. + +Le légat vint premièrement à la mahommerie, et en fist jetter les faulx +ymages qu'il y trouva, et réconcilia la place en l'honneur +Nostre-Dame-Saincte-Marie, et chanta une messe de Nostre-Dame. Le roy +demoura tout l'esté en la ville jusques à tant que la rivière de Nilus +fust retraicte, qui celle année fu si grant qu'elle pourprenoit toute la +terre et toute la contrée. Autresfois avoit-elle grevé le roy Jehan de +Jhérusalem quant il prist Damiete. + +Si comme le roy demouroit en Damiete, deux messages vindrent devant luy et +luy dirent que le conte de Poitiers venoit au plus tost qu'il povoit, et +qu'il estoit entré en mer le jour saint Jehan-Baptiste, avec la contesse +d'Artois qui venoit avec luy pour veoir son seigneur. Après ce, ne demoura +guaires que les messages furent venus, que le conte de Poitiers et la +contesse d'Artois arrivèrent au port de Damiete, et alèrent les barons +contre eux et les receurent à grant joie. + + +LIV. + +ANNEE 1249. + +_Coment le roy ala à la Maçoure._ + + +Entour la feste de la Toussains, le roy de France et les barons prisrent +conseil d'aler à la Maçoure. Si appareillièrent leur ost parmi la rivière +de Nilus et par terre, et s'en issirent de Damiete le vingtiesme jour de +novembre, contre Sarrasins qui les attendoient d'autre part devant un +chastel nommé la Maçoure. Si comme l'ost des barons aloit celle part, +Sarrasins les commencièrent à costoier et leur commencièrent à lancier et à +traire et saillir à eux, en reculant ainsi comme en fuiant, et puis si +retournoient sus eux, et les féroient de dars et de javelos. + +En ceste manière souffrirent grans assaux les barons; mais ce ne fu pas +sans grant occision des Sarrasins. Tant alèrent les barons qu'il vindrent +devant la Maçoure; si n'en porent approchier pour une rivière qui estoit +entre la ville et l'ost des François qui Thaneos[456] a nom, et chiet assez +près d'illec en la rivière de Nilus. Si tendirent leur tentes et leur +pavillons entre ces deux rivières et pourprirent toute la terre. Si comme +il estoient illec hebergiés, nouvelles leur vindrent que le soudan de +Babiloine estoit mort; mais avant qu'il mourust, il manda son fils qui +estoit ès parties d'Orient qu'il venist hastivement en Egypte. Quant +celluy-ci oï le commandement de son père, si se mist à la voie et vint à +luy. Si tost comme il y fu, le soudan manda tous les plus puissans hommes +de sa terre et leur requist que il feissent féaulté et hommage à son fils, +et il luy promistrent et jurèrent. Le soudan, qui senti la mort, bailla son +ost à conduire à un amiraut qui avoit nom Farhadin. + + Note 456: _Thaneos._ Le canal d'_Acmoun-Taneos_. (Voyez la + description des lieux dans la _Correspondance d'Orient_, tome 5, + p. 370 et suiv.) + + +LV. + +ANNEE 1250. + +_Coment François passèrent Thaneos._ + + +En celle place se combattirent les François par mainte fois contre les +Sarrasins et en occirent assez et jetèrent en la rivière de Nilus qui est +parfonde et roide. Et pour ce que il ne povoient à eux approchier, il +firent une chauciée par dessus la rivière de Thaneos pour ce qu'elle estoit +parfonde, si que il peussent plus légièrement avenir aux Sarrasins. Les +Sarrasins, qui d'autre part furent, mirent grant peine à despécier la +chauciée, et à destruire par engins que il drescièrent; et despecièrent un +chastel de fust que les barons avoient drescié sus le pas de la chauciée, +si que il ne pouvoient passer oultre né à pied né à cheval. + +Si comme il estoient en moult grant pensée coment il passeroient oultre, un +Sarrasin leur dist qui avoit esté pris en l'ost, qu'il pourroient bien +passer oultre par une voie qu'il leur montra assés près de la chauciée +qu'il faisoient. Lors s'en vindrent au pas que le Sarrasin leur monstra et +passèrent tout oultre à grant paour qu'il ne feussent noiés, pour le rivage +qui estoit mol et plain de fange et de boe, et vindrent droit à la chauciée +où les Sarrasins avoient drescié leur engins pour rompre la chauciée. + +Quant les Sarrasins les apperceurent qui garde ne s'en donnoient, si furent +tout esbahis et tournèrent en fuie. Les barons alèrent après eux et +occirent tous ceux qu'il porent atteindre, entre lesquels fu Farhadin +occis, qui estoit maistre capitaine de leur ost. Après ce qu'il les orent +ainsi chaciés, il retournèrent aux tentes des Sarrasins et occirent tous +ceux qu'il y trouvèrent, et puis retournèrent à la Maçoure et se +desclorent[457] et espandirent parmi les champs. Quant les Sarrasins de la +Maçoure virent leur sote contenance, si prisrent force en eux et +retournèrent sus les barons et les enclosrent et avironnèrent de toutes +pars, et en occistrent grant foison. + + Note 457: _Desclorent._ Débandèrent. + +Le conte d'Artois vit que les portes de la Maçoure estoient ouvertes: si +tourna celle part luy et un chevalier du Temple, et se bouta dedens la +ville; mais il fu tantost occis que oncques puis ne peut-on savoir qu'il +fu devenu. + +Celle journée fu dure et aspre aux barons: car Sarrasins leur lancièrent +quarriaux et sajetes espessement, ainsi comme sé ce feust pluie: mais tant +se tindrent jusques à heure de nonne qu'il vainquirent l'estour et +enchacièrent les Sarrasins par l'aide des arbalestriers. + +Quant Sarrasins furent chaciés du champ, les barons se recuellirent +ensemble, et mirent leur très et leur paveillons delez les garnisons aux +Sarrasins qu'il avoient gaigniées, et se reposèrent illec toute la nuit et +le demourant du jour. L'endemain firent un pont de fust pour venir à eux +ceux qui estoient de l'autre part de la rivière de Thaneos. Quant le +remenant de la gent fu oultre passé, si drecièrent leur tente tout environ +le roy, et firent lices et clostures entour leur paveillons des engins aux +Sarrasins pour estre plus asseurs. Nouvelles alèrent par tout le païs +environ que ceux de la Maçoure estoient assis des crestiens; si +commencièrent à venir de pluseurs parties en l'aide des Sarrasins; si +s'assemblèrent ensemble et vindrent jusques aux lices et commencièrent à +assaillir à grant esfort et espoventable. + +Les barons s'aprestèrent d'eux deffendre, et ordenèrent leur batailles et +se férirent en eux viguereusement, tant que il les firent reculer et +retourner en fuie vers la Maçoure, et les chaçièrent de si près que il en +occirent et prisrent des plus hardis et des miex renommés. + + +LVI. + +ANNEE 1250. + +_Coment François se partirent de la Maçoure._ + + +Ne demoura pas moult que le fils au soudan, qui mandé estoit devant la mort +son père des parties d'Orient où il séjournoit, vint à l'encontre et arriva +à la Maçoure à grant foison de Sarrasins. Quant ceux de la Maçoure sorent +sa venue, si sonnèrent li cors et buisines et tabours, en alant contre luy; +et le receurent à grant joie et liement comme seigneur. Pour la venue de +luy crut et enforça moult la puissance des Sarrasins; et aux pelerins avint +tout le contraire, car une pestilence de diverses maladies et mortalité +tout commune avint lors aux hommes, aux bestes et aux chevaux, dont il +furent si domagiés que pou en y avoit qui se peussent aidier. Et avecques +ce qu'il estoient si tourmentés de diverses maladies, orent-il souffraite +de viandes si que pluseurs defailloient pour faim; car les vaisseaux ne +povoient venir parmi la rivière, né rien apporter par devers Damiete pour +les Sarrasins qui leur aloient encontre; et prisrent deus vaissiaux qui +apportoient grant foison de vitaille et moult d'autres biens, et occisrent +tous ceux qui dedens estoient. Si que viandes faillirent ainsi comme du +tout, et soustenance aux chevaus. Si chéirent en desconfort et en grant +paour. Adonc levèrent le siège devant la Maçoure et se misrent au retour +vers Damiete. + + +LVII. + +ANNEE 1250. + +_Coment le roy fu prins à la Maçoure._ + + +Si comme le roy de France et sa gent estoient au chemin pour retourner à +Damiete, Sarrasins s'aperceurent qu'il laissoient le siège. Si s'armèrent +et commandèrent que tous ceus qui porroient armes porter ississent hors, +pour les pelerins desconfire; et s'en vindrent à eus si grant plenté de +gent d'armes que à peine povoient estre esmés[458]. Le roy né sa gent qui +estoient foibles et malades ne se porent deffendre contre si grant gent. Et +leur fu fortune si contraire que tous furent pris et une grant partie +occis. Mais ce ne fu pas sans grant bataille. Devant le roy estoit un +sergent d'armes que l'en appeloit Guillaume du Bourc-la-Royne, qui tenoit +entre ses poins une grant hache et faisoit si grant abatéis et si grant +occision que tous les Sarrasins estoient esbahis de sa grant force. Le roy +li commença à crier à haute voix qu'il se rendist; car il doubtoit moult +que si bon sergent ne fust occis. Et népourquant jà ne fust eschapé sé ne +fust un crestien renoié qui li dist en Anglois qu'il se rendist et il li +sauveroit la vie. + + Note 458: _Esmés._ Estimés. + +Tant férirent et chaplèrent Sarrasins sus Crestiens que tous furent pris. +Le roy estoit si malade qu'il ne se povoit soustenir; si fu porté entre +bras avironnés de Sarrasins à la Maçoure. Quant vint vers vespres, le roy +demanda son livre pour dire vespres si comme il avoit acoustumé, mais il +n'y trouva nul qui luy peust baillier, car il estoit perdu avec le harnois. +Si comme il pensoit, dolent et triste, le livre fu aporté devant luy, dont +ceux qui environ luy estoient se merveillèrent moult. + +De toute la gent au roy de France qui avec luy estoient alés à la Maçoure, +n'eschapa fors le cardinal de Rome qui un pou devant s'en estoit parti; et +ceux qui cuidèrent eschaper parmi la rivière furent tous pris, et tous leur +galies et les biens qui dedens estoient; et occirent les Sarrasins tous les +malades qu'il trouvèrent, et pluseurs en desmembrèrent à grans hachie et à +grant douleur. + + +LVIII. + +ANNEE 1250. + +_Coment le soudan requist le roy de pais._ + + +Quant Sarrasins orent pris le roy de France et toute sa gent, si leur +firent moult de despit, et leur crachièrent ès visages, et pissèrent sus +eux et sus le signe de la croix et défoulèrent aux piés. Et quant il les +orent bien batus et laidis, il les envoièrent en diverses prisons. Le roy +estoit si malade que ses gens avoient petite espérance de sa vie; si luy +donna Dieu si grant grace, que le soudan fist prenre garde de luy par ses +mires, et luy fist administrer quanqu'il vouloit tout à sa volenté. + +Tant ala le temps avant que le roy tourna à guérison et qu'il respassa de +sa maladie. Et si tost comme il fu guari, le soudan le fist requerre de +paix et de trièves ainsi comme par menaces, et requist que Damiete luy fust +rendue avec toute la garnison que sa gent y avoient trouvée; et que tous +les coux, dommages et despens qu'il avoient fais dès le jour que Damiete fu +prise luy fussent rendus et restablis. + +Adonc parlèrent ensemble de raençon et de faire paix en la manière qui +s'ensuit: c'est assavoir que le roy seroit délivré et tous ceux qui avec +luy estoient venus en Egypte, et tous autres crestiens de quelque nacion +que il fussent, dès le temps Quaimel[459] qui fu soudan et aieul de cestui +soudan, qui donna à son temps trièves à l'empereur Federic, et les metroit +hors de prison et délivreroit frans et quites de tous empeschemens. De +rechief que toutes les terres que les crestiens tenoient au royaume de +Jhérusalem il tendroient paisiblement et auroient trièves de Sarrasins +jusques à dix ans. Et pour ces convenances faire fermes et estables, le roy +estoit tenu de rendre Damiete et huit mille besans sarrasinois; par tel +convent que le roy délivreroit tous les Sarrasins qu'il avoit pris en +Egypte, depuis le temps qu'il y estoit venu, et tous les autres Sarrasins +qui avoient esté pris puis le temps l'empereur Federic. Avec tout ce, il fu +accordé que tous les biens et les meubles que le roy avoit laissiés en +Damiete et tous les barons seroient sauvés et seroient dessoubs la garde au +soudan et en sa deffense, jusques à tant qu'il fussent conduis en la terre +des crestiens. Et tous les enfermes crestiens et les autres qui +demourroient, pour leur biens oster de Damiete seroient asseurs, et aussi +se pourroient partir touteffois qu'il vouldroient, sans empeschement, ou +par mer ou par terre, et leur donroit le soudan sauf conduit jusques en la +terre des crestiens. Si comme ces choses furent affermées par serment et +acordées, le soudan ala disner en sa tente ainsi comme environ tierce. + + Note 459: _Quaimel._ Malek-Kamel. + +Ainsi comme il fu levé de disner, aucuns amiraux[460] luy vindrent au +devant, et luy lancièrent coustiaux et espées et le navrèrent mortelment, +et puis le boutèrent contre terre et le détrencièrent en plusieurs pièces, +devant tous les amiraux de son ost; mais ce ne fu point sans l'accort de la +greigneur partie. + + Note 460: _Amiraux._ Ce mot a toujours ici le sens de _baron_, + capitaine, seigneur. On sait que c'est le mot arabe, _emir_, maître + avec l'addition de l'_article al_, qui précédoit le nom spécial de + l'office. + +Quant l'aventure fu ainsi avenue, les amiraux qui avoient le soudan occis +vindrent à la tente le roy tous eschaufés d'ire et de courroux, et levèrent +les espées toutes sanglantées sur sa teste, et puis luy appuièrent aux +costés ainsi comme s'il le voulsissent occire, et luy dirent qu'il leur +promist à tenir fermement les convenances qu'il avoit promises au soudan; +et firent moult grans menaces de luy et de ses barons, s'il ne rendoit +tantost Damiete, si comme il l'avoit promis. + +Celluy qui avoit occis le soudan, qui Julian avoit à nom, vint au roy +l'espée traitte et ensanglantée, et lui dist qu'il le féist chevalier, et +que moult bon gré l'en sauroit. Le roy luy dist que jà ne le feroit +chevalier sé il ne vouloit estre crestien; et, sé il se vouloit accorder à +estre crestien, il le feroit chevalier, et l'emmenroit en France, et luy +donroit greigneur terre qu'il ne tenoit, et plus grant seigneurie; et +Julian respondi qu'il ne seroit jà crestien. + +Aux convenances affermer en la manière que le roy l'avoit accordé et promis +au soudan, vouldrent les Sarrasins qu'il mist en ses lettres qu'il renioit +Dieu le fils de la vierge, s'il ne tenoit convenant de ce qu'il prometoit; +et les Sarrasins metoient en leur lettres qu'il renieroient Mahommet et sa +loy et toute sa puissance, sé il faisoient riens contre les convenances +dessus dictes. Pour chose qu'il sceussent dire né faire ne s'i voult le roy +accorder. + +Lors dist un amiraut: «Nous nous merveillons comme tu soies nostre esclave +et nostre chaitif, coment tu oses parler si baudement; saches, sé tu ne t'y +accordes, je te occiray tout maintenant?» Le roy respondi: «Le corps de moy +pourrez occire, mais l'ame n'occirez vous jà.» A la parfin furent les +convenances jurées à tenir fermes en la manière qu'elles avoient esté +accordées entre le roy et le soudan; puis assignèrent jour quant les +prisonniers seroient rendus et Damiete délivrée. Bien est vérité que à +rendre Damiete ne s'accorda pas légièrement le roy; mais il luy fu bien dit +et monstré par aucuns sages hommes que il ne la pourroit tenir longuement +sans estre perdue. Au jour qu'il fu déterminé, Damiete fu rendue aux +amiraux, et il délivrèrent le roy, et ses frères, et les barons, et les +chevaliers de France, de Jhérusalem et de Chipre, et de toutes autres +contrées, fors aucuns qu'il retindrent qui estoient en divers pays en +prison. + + +LIX. + +ANNEE 1250. + +_Coment le roy se parti de la terre d'Egypte._ + + +Toutes ces choses ainsi avenues comme nous avons devisé, le roy se parti +d'Egypte, et les barons et les autres qui avec luy furent délivrés, et +laissièrent certains messages en Damiete pour recevoir les chetifs +emprisonnés, et pour garder les biens qu'il y avoient laissiés; car il +n'avoient pas souffisament navie où il les en peussent tous porter. Le roy +et les barons vindrent en Acre dolens et courrouciés pour la perte que il +avoient faicte. Si prist le roy une partie de sa gent et les envoia en +Egypte pour délivrer les prisonniers des mains aux Sarrasins, mais il leur +fu respondu qu'il auroient avant parlé ensemble. + +Pour ceste raison demourèrent grant temps en Babiloine en espérance d'avoir +les prisonniers. A la parfin avint que de douze mille que vieux que jeunes, +les amiraux ne rendirent que trois mille; ainsois prisrent les autres, si +les apointèrent de glaives et d'espées parmi les costes, et leur firent les +piés ardoir, si que il reniassent la foy crestienne et se tournassent à +Mahommet et à sa loy; par le tourment que il receurent les pluseurs +renoièrent Dieu et sa douce mère et se tournèrent du tout à la loy +Mahommet. Les autres qui furent très bons champions et vertueux, et très +fors en la foy crestienne se tindrent forment en leur propos, tant qu'il +souffrirent mort et conquistrent la vie pardurable sans fin et la couronne +de gloire. + + +LX. + +ANNEE 1250/1251. + +_Coment le roy s'en voult retourner en France._ + + +Le roy fist apprester sa navie, car il cuida certainement que les amiraux +luy tenissent son convenant; mais les messages qui retournés furent de +Babiloine, luy contèrent la faulseté des Sarrasins, et que eux avoient bien +entendu qu'il ne tendroient foy né serement qu'il eussent en convenant, et +que il n'avoient délivré que la tierce partie des prisonniers crestiens. +Quant il oï ce, si en fu forment courroucié et requist conseil qu'il +pourroit faire de celle besoingne? si luy loèrent les barons qu'il ne +partist point si tost de la terre d'Oultre-mer; car elle seroit en +greigneur péril que elle n'estoit avant qu'il y venist; et pour ce que les +prisonniers seroient sans aucune espérance et se tendroient ainsi comme du +tout perdus, si que sa demeure pourroit faire grant bien à toute la terre +saincte; et meismement pour le descort qui estoit entr'eux, c'est assavoir +entre ceux de Babiloine et le soudan de Halape; car le soudan de Halape +avoit jà pris Damas et pluseurs autres chastiaux qui estoient en la +seigneurie de Babiloine. + +Quant le roy oï telles parolles, si ama mieux à demourer que de prendre +repos né aisement en son royaume, et manda son frère le conte de Poitiers +et luy commanda qu'il alast garder le royaume de France avec la royne +Blanche sa mère, qui moult le gardoit sagement[461]. + + Note 461: Dans le _Romancero François_, page 100, j'ai publié une + chanson dont je rapportois la composition au règne de + Philippe-Auguste. Je me suis trompé: elle exprima certainement les + sentimens des barons françois après la délivrance de saint Louis, + alors que cet excellent prince penchoit à retourner immédiatement en + France. Elle est si belle et vient si parfaitement en aide au texte + des _Chroniques de Saint-Denis_, qu'on me pardonnera de la reproduire + ici: + + I. + + Nus ne porroit de malvaise raison + Bone chanson né faire né chanter: + Por ce n'i vueil mettre m'intencion, + Que j'ai assez altre chose à penser. + Et nonpourquant, la terre d'Oultre-mer + Voi en si très grant balance, + Qu'en chantant vueil prier lou roy de France + Que ne croie couairt né losengier + De la honte Nostre-Seignor vengier. + + II. + + Ah! gentis rois, quant Diex vos fist croisier, + Toute Egipte doutoit vostre renom; + Or perdés tout quant vos volés laissier + Jhérusalem estre en chaitivoison. + Quar quant Diex fist de vos élection + Et signor de sa venjance, + Bien déussiés monstrer vostre poissance + De revengier les mors et les chaitis + Qui por vous sont et pour s'amor occis. + + III. + + Rois, s'en tel point vos metés el retour, + France dira, Champaigne et toute gent + Que vostre los avez mis en tristour + Et que gaignié avés moins que nient. + Que des prisons qui vivent à tourment + Déussiés avoir pesance, + Et déussiés querre leur délivrance; + Quant por vous sont et por s'amor occis, + C'est grans pechiés sé les laissiés chaitis. + + IV. + + Rois vos avés trésor d'or et d'argent, + Plus que nus rois n'ot onques, ce m'est vis; + Si en devés donner plus largement + Et demorer, pour garder cest païs; + Car vos avés plus perdu que conquis. + Si seroit trop grant viltance + De retourner à tout la meschéance; + Mais demorés: si ferés grant vigour, + Tant que France ait recovré s'onnour. + + V. + + Rois, vos savès que Diex a pou d'amis, + Né onques-mais n'en ot si grant mestier: + Quar por vous est cist peuple mors ou pris, + Né nus, fors vous, ne l'en puet bien aidier. + Que povre sont li altre chevalier, + Si crement la demorance. + Et s'en tel point lor faisiés défaillance, + Saint et Martir, Apostre et Innocent + Se plainderoient de vous au Jugement. + + + +LXI. + +ANNEE 1251. + +_De la mort l'empereur Federic et Henry son fils._ + + +Celle année meisme avint que l'ainsné fils l'empereur Federic qui Henry +avoit nom fu forment courroucié de ce que son père estoit déposé de +l'empire; si assembla grant ost de Guibelins pour destruire et empirier le +siège de Rome. Si comme il fu acheminé pour aler vers Rome, une fièvre +continue le prist dont il mourut; quant il fu mort sa gent n'orent point de +seigneur, si en retourna chascun en sa contrée. L'empereur fu moult +affoibloié de la mort Henry son fils: si s'en ala en Puille à Mainfroy son +fils de bast, et commença à attraire les barons à soy et leur monstra signe +d'amour, et leur requist qu'ils fissent de Mainfroy leur seigneur, et leur +monstra moult de exemples qui estoient à la confusion de l'églyse de Rome. + +Si comme il machinoit contre le pape Innocent, une reume luy descendi en la +gorge qui luy estoupa les conduis, si qu'il ne pot avoir s'alaine et +mourut. Quant le pape sot certainement que l'empereur estoit mort, si se +parti de Lyon et vint à Rome; et puis d'illec à une cité que on nomme +Anengne[462]: et illec séjourna une pièce, car il n'osa aler plus avant +vers Puille pour la doubtance de Mainfroy, le prince de Tarente. Nouvelles +vindrent à Conrat que son père l'empereur Federic estoit mort et son frère +Henry, si luy fu avis que la terre luy devoit appartenir, si se fist faire +chevalier et espousa la fille au duc de Bavière. + + Note 462: _Anengne._ Agnani. + +Après ce qu'il l'ot espousée, il séjourna une pièce de temps avec sa femme, +et puis manda tous ses amis, et leur pria qu'il luy fussent en aide tant +qu'il peust tenir le royaume de Secile et la terre de Puille et de Calabre; +et il luy respondirent qu'il luy seroient tous en aide. + +Lors assembla un grant ost et se parti d'Alemaigne, et laissa sa femme +enceinte d'un enfant nommé Corradin: si passa par Romenie et commença +forment à monter en la seigneurie de Secile et de Puille, et assist la cité +de Naples à tout grant ost, pour ce qu'elle estoit de la partie de +l'église. Avant ce qu'il venist devant Naples, Mainfroy son frère y avoit +esté cinq fois pour prendre la cité, mais il n'y pot oncques mal faire, né +de riens empirier la cité. + +Ce Conrat tint si court et si estroitement ceux de Naples qu'il se +rendirent sus tel convenant qu'il les tendroit en tel estat comme il +estoient devant, né que jà la cite né les murs né les forteresces ne +despeceroit; et il leur promist et jura. Si tost comme il on fu seigneur, +il fist abatre les murs de la cité et les forteresces, et toutes les +maisons deffensables. Pour l'outrage qu'il en fist, Corradin son fils, qui +estoit au ventre de sa mère en ot puis la teste coupée, si comme l'ystoire +le racontera en la bataille de Corradin. Si comme Conrat devoit passer en +Secile pour estre couronné, une maladie le prist que on appelle dissentere +qui luy fist dessevrer l'ame du corps. + +Quant il fu mort, si ot mains d'ennemis le pape Innocent. Si se mist à la +voie plus avant au royaume de Secile, par le conseil d'aucuns sages hommes, +contre le prince Mainfroy qui du tout à son povoir estoit nuisant à +l'églyse de Rome, et fist aliances conjointement aux Sarrasins qui luy +furent en aide avec tous les puissans hommes du pays; tant fist et tant +laboura qu'il le firent roy de Secile. + + +LXII. + +ANNEE 1251. + +_De la croiserie des Pastouriaus._ + + +Une autre aventure avint en l'an de grace mil deux cens cinquante et un au +royaume de France. Car un maistre qui savoit art magique fist convenant au +soudan de Babiloine que il luy amenroit par force d'art tous les +jouvenceaux de l'aage de vingt et cinq ans, ou de trente ou de seize, par +tel convenant qu'il auroit de chascune teste quatre besans d'or; et ces +convenances furent faites au temps que le roy estoit en Chipre: et fist au +soudan entendant qu'il avoit trouvé un sort que le roy de France seroit +desconfit, et seroit tenu et mis ès mains des Sarrasins. + +Le soudan fu moult durement lie de ce qu'il luy disoit; car trop durement +doubtoit la venue du roy de France. Si luy pria moult qu'il se penast +d'acomplir ce qu'il promettoit, et luy donna or et argent à grant foison, +et le baisa en la bouche[463] en signe de moult grant amour. + + Note 463: _Le baiser sur la bouche_ impliquoit, dans le moyen-âge, + communauté de religion. Ce que les anciens trouvères reprochent + d'abord à Ganelon, c'est d'avoir embrassé sur la bouche le roi + Marsile, quand il alla le trouver de la part de Charlemagne. + +Ce maistre s'en parti de la terre d'Oultre-mer et s'en vint en France. +Quant il fu en l'entrée, si se pourpensa où et en quel partie il jeteroit +son sort; si s'en ala droit en Picardie, et prist une poudre qu'il tenoit +et la jecta contremont en l'air parmi les champs, en nom de sacrifice que +il faisoit au déable. Quant il ot ce fait, il s'en vint aux pastouriaux et +aux enfans qui gardoient les bestes, et leur dist qu'il estoit homme de +Dieu: «Par vous mes doux enfans sera la terre d'Oultre-mer délivrée des +anemis de la foy crestienne.» Si tost comme il oïrent sa voix, il alèrent +après luy et le commencièrent à suivir par tout où il vouloit aler; et tous +ceux que il trouvoit se metoient à la voie après les autres, si que sa +compaignie fu si grant que en moins de huit jours il furent plus de trente +mille, et vindrent en la cité d'Amiens, et fu la ville toute plaine de +pastouriaux. + +Ceux de la ville leur habandonnèrent vins et viandes et quanqu'il +demandèrent; et leur estoit avis que nulle plus sainte gent ne porroit +estre. Si leur demandèrent qui estoit le maistre d'eux, et il leur +monstrèrent et vint devant eux à tout une grant barbe, ainsi comme sé il +fust homme de pénitence, et avoit le visage maigre et pasle. + +Quant il le virent de telle contenance, si le prièrent qu'il prist leur +hostieulx et leur biens tout à sa volenté, et s'agenoillèrent aucuns devant +luy tout ainsi comme sé ce fust un corps saint; et luy donnèrent quanqu'il +voult demander. D'illec se parti, et commença à avironner tout le pays et à +pourprendre tous les enfans de la contrée, tant qu'il furent plus de +quarante mille[464]. + + Note 464: _Quarante mille._ Variante: Soixante mille. + +Quant il se vit en si grant estat, si commença à préeschier et à despecier +mariages, et reffaire tout à sa volenté; et disoit qu'il avoit povoir de +absoudre de toutes manières de péchiés. Quant les clers et les prestres +entendirent leur affaire, si leur furent contraires, et leur monstrèrent +qu'il ne povoient ce faire; pour ceste achoison les ot le maistre en si +grant haine qu'il commanda aux pastouriaux qu'il tuassent tous les prestres +et les clers qu'il pourroient trouver: ainsi s'en ala parmi la contrée tant +qu'il vindrent à Paris. + +La royne Blanche qui bien sot leur venue commanda que nul ne fust si hardi +qui les contredéist de riens; car elle cuidoit, ainsi comme cuidoient les +autres, que ce fussent bonnes gens de par Nostre-Seigneur; et fist venir le +grant maistre devant ly, et ly demanda coment il avoit à nom: et il +respondi que on l'appeloit le maistre de Hongrie. La royne le fist moult +honnourer et luy donna grans dons. De la royne se parti et s'en vint à ses +compaingnons qui bien savoient sa mauvaistié, et si leur pria qu'il +pensassent d'occire prestres et clers quanqu'il en pourroient trouver; car +il avoit la royne si enchantée et toute sa gent qu'elle tenoit moult bien à +fait quanqu'il feroient. + +Tant monta le maistre en grant orgueil que il se revesti comme évesque en +l'églyse de Saint-Eustache de Paris, et preescha la mitre en la teste comme +évesque, et se fist moult honnourer et servir. Les autres pastouriaux si +alèrent par tout Paris et occirent tous les clers qu'il y trouvèrent; et +convint que les portes de Petit pont fussent fermées, pour la doubtance +qu'il n'occissent les escoliers qui estoient venus de pluseurs contrées +pour aprendre. + +Quant ce maistre de Hongrie ot Paris plumé de quanqu'il pot, si s'en parti +et divisa ses pastouriaux en trois parties. Car il estoient tant qu'il +n'eussent pas peu trouver ville qui les peust tous hébergier né soustenir. +Si en envoia une partie droit à Bourges, et commanda à ceux qui les +devoient conduire que quanqu'il pourroient prendre et lever du pays, que il +le préissent; et quant il auroient ce fait que il retournassent à luy au +port de Marseille où il les attendroit. Si se départirent en telle manière, +et s'en ala une partie droit à Bourges, et l'autre partie à Marseille. + +Quant les clers de Bourges entendirent leur venue, si se doubtèrent, car +l'en avoit bien raconté qu'il faisoient moult de maux. Si alèrent parler à +la justice et à ceux qui devoient la ville garder, et leur dirent que telle +esmeute et telle alée d'enfans et de pastouriaux estoit trouvée par grant +malice, et par art de diable et par enchantement; et sé il vouloient mettre +paine, il prendroient les maistres des pastouriaux tous prouvés en +mauvaistié et en cas de larrecin. + +Le prévost et le bailli s'accordèrent à ce qu'il disoient, et furent tous +avisés de la besoingne. Les pastouriaux entrèrent en Bourges et +s'espandirent parmi la ville; mais il n'y trouvèrent oncques né clerc né +prestre; si commencièrent à mener leur maitrises, ainsi comme il avoient +fait à Paris et ès autres bonnes villes où il leur fu tout abandonné à +faire leur volenté. + +Quant les maistres des pastouriaux virent la gent obéir à leur volenté, il +commencièrent à brisier coffres et huches, et à prendre or et argent; et, +avec ce, il prisrent les jeunes dames et les pucelles, et les vouldrent +couchier avec eux. Tant firent que la justice qui estoit en aguait de +congnoistre leur contenance apperceurent leur mauvaistié. Si les prisrent +et leur firent confesser toute leur mauvaistié, et coment il avoient tout +le pays enfantosmé par leur enchantemens. Si furent tous les grans maistres +jugiés et pendus, et les enfans s'en retournèrent tous esbahis, chascun en +sa contrée. + +Le baillif de Bourges envoia deux messages et leur commanda qu'il alassent +de nuit et de jour à Marseille; qui portèrent lettres au viguier, èsquelles +toute la mauvaistié au maistre de Hongrie estoit contenue. Si fu tantost +pris le maistre et pendus à unes hautes fourches; et les pastouriaux qui +aloient après luy s'en retournèrent povres et mandians. + + +LXIII. + +ANNEE 1251. + +_Du descort qui fu entre les escoliers et les religieux._ + + +En celle année avindrent diverses aventures. Il avint à Paris que maistre +Guillaume de Saint-Amor avoit fait un livre qui estoit ainsi intitulé: +_Cy commence le livre des périls du monde_; qui parloit contre les +religieux et espéciaument contre les frères meneurs et les preescheurs. +Tant disputèrent et arguèrent ensemble que il convint que le descort venist +à la court de Rome. Quant le pape ot oï l'entencion de maistre Guillaume et +l'entencion de l'autre partie, si donna sentence contre le livre maistre +Guillaume et fu condempné. + + +LXIV. + +ANNEES 1252/1253. + +_Coment la royne Blanche mourut._ + + +L'an de grace mil deux cens cinquante deux, avint que la royne Blanche +estoit à Meleun sur Saine, si li commença le cuer trop malement à douloir, +et se senti pesante et chargiée de mal; si fist hastivement trousser son +harnois et ses coffres et s'en vint à Paris: là fu si contrainte de mal +qu'il luy convint à rendre l'ame. Quant elle fu morte, les nobles hommes du +pays la portèrent en une chaière d'or parmi Paris, toute vestue comme +royne, la couronne d'or en la teste. Les crois et les processions si la +convoièrent jusques à une abbaye de nonnains delès Pontoise[465] qu'elle +fist faire au temps qu'elle régnoit. De sa mort fu troublé le menu peuple, +car elle n'avoit que faire que il fussent défoulés des riches hommes, et +gardoit très bien justice. Dont il avint que les chanoines de Paris prirent +tous les hommes de la ville d'Oly et de Chastenay[466] et d'autres villes +voisines qui estoient de leur églyse tenans, et les mistrent en prison +fermée, en la maison de leur chapitre et les laissèrent illec sans avoir +soustenance. Tant leur firent souffrir de mésaise que il estoient ainsi +comme au mourir. Quant la royne le sot, si leur requist moult humblement +que il les délivrassent par pleiges, et que volentiers en enquerroit coment +la besoingne seroit adreciée. Les chanoines respondirent que à elle +n'appartenoit point de congnoistre de leur serfs et de leur villains, +lesquels il povoient prendre et occire ou faire telle justice comme il +vouldroient. Pour tant comme plainte en fust faicte devant la royne, les +chanoines emprisonnèrent leur femmes et leur enfans; et furent en si grant +malaise de la chaleur que il avoient les uns des autres, que pluseurs en +furent mort. Quant la royne le sot si ot moult grant pitié du peuple qui +estoit si tourmenté de ceux qui garder les devoient et monstrer exemple et +bonne doctrine. Si manda ses chevaliers et ses bourgeois, et les fist +armer, et se mist à la voie; et puis vint à la maison du chapitre, où le +peuple estoit emprisonné: si commanda à ses hommes qu'il abatissent la +porte et despeçassent, et féri le premier cop d'un baston que elle tenoit +en sa main. Tantost qu'elle ot féru le premier cop, sa gent tresbuchièrent +la porte à terre et mirent hors hommes et les femmes; et les mist la royne +en sa garde: et tint les chanoines en si grant despit que elle prist leur +temporel en sa main jusques à tant qu'il l'eussent amendé à sa volenté; et +ne furent point puis si hardis que il osassent justicier; ainsois furent +franchis par une somme d'argent qu'il en donnent chascun an au chapitre de +Paris. Celle justice et maint autre la royne fist bonnement tant comme son +fils fu en la saincte terre. + + Note 465: _Maubuisson._ + + Note 466: _Oli_, ou plutôt _Orly_, près de _Choisy-le-Roy_. + _Chastenay_, près de Sceaux. + + +LXV. + +ANNEE 1253. + +_Du présent l'abbé de Saint-Denis en France._ + + +L'abbé de Saint-Denys en France fu en moult grant paine et en moult grant +pensée quel présent il envoieroit au roy en la terre d'Oultre-mer; si luy +fu loé qu'il luy envoiast fourmages de gain[467], que c'estoit une +viande[468] de quoy les barons de France avoient grant souffraite. L'abbé +crut le conseil; si envoia deux moines à Aiguemorte pour avoir une nef +laquelle il firent emplir de chapons et poulles, et de fromages de gain et +de pois de Vermandois. Et quant il orent leur nef bien garnie, il orent bon +vent qui les mena paisiblement au port d'Acre. De leur venue fu le roy +moult lie et toute sa compaignie. + + Note 467: _Fourmages de gain._ Cette expression est obscure. + Plusieurs manuscrits portent _de grain_. Il s'agiroit alors d'une + espèce de _macaroni_. Je pencherois plutôt à croire qu'il faudrait + lire _fourmages d'Angain_. Les fromages d'Anguin sont encore + aujourd'hui cités. Voyey-en la recette dans le _Dictionnaire de + Trévoux_. + + Note 468: _Viande._ Nourriture. + + +LXVI. + +ANNEE 1253. + +_Coment Acre fu fermée et Saiette._ + + +En ce temps que le roy estoit oultre mer, il ne perdi pas son temps en +aucunes choses; car il fist fermer la cité d'Acre et le Japhet[469], et la +cité de Césaire et le chastel de Caiphas et un autre cité que on nomme +Saiette. Tout fist clore de haus murs et de grosses tours, si qu'il +povoient bien soustenir l'assaut de leur ennemis. Quant les Sarrasins +virent les grans despens que le roy faisoit, si se merveillèrent moult et +leur fu bien avis que le plus puissant homme du monde ne peust faire, à ses +despens, ce qu'il faisoit: car il avoit perdu grant partie de son meuble et +paiée sa raençon. Et, avec ce, qu'il avoit si grant ost à gouverner que +c'estoit moult grant chose à faire. Aucuns amiraux qui sorent la bonté de +luy luy portèrent honneur et révérence, et luy firent service et +monstrèrent signe d'amour. + + Note 469: _Le Japhet._ _Jaffa._ L'ancienne _Joppé_.--_Saiette_, + l'ancienne _Sidon_. + + +LXVII. + +ANNEE 1253. + +_Coment le roy ala en pélerinage._ + + +Si comme le roy estoit à séjour à Acre, volenté luy prist d'aler en +pélerinage en la cité de Nazareth où Nostre-Seigneur fu nourri. Si se parti +d'Acre moult dévotement, et vint jusques à un chastel qui est nommé Phore +et est en Chana de Galilée, où nostre Sire fist de eaue vin, quant il fu +aux noces Archedeclin[470]. Quant il fu là venu, il se reposa jusques à +l'endemain, et quant il fu levé l'endemain de son lit, il vesti la haire +emprès sa chair nue. D'illec se parti et vint par le mont de Thabor et +entra en Nazareth la veille de Nostre-Dame en mars. Sitost comme il vit la +cité, il descendi de son cheval et se mist à genoux, et aoura +Nostre-Seigneur et Nostre-Dame. D'ilec en avant, il ala tout à pié jusques +au lieu où Nostre-Seigneur fu nourry, et jeuna en pain et en eaue, et si +estoit moult travaillié de cheminer à pié si longuement. Tantost comme il +ot fait son disner de pain et d'eaue, il fist chanter vespres haultement; +et l'endemain, à l'aube du jour, matines à chant et à deschant et à +treble[471]. Après, il fist chanter la messe en la place où l'ange Gabriel +salua Nostre-Dame; en la fin de la messe il reçut le vrai corps +Nostre-Seigneur Jhésucrist, en moult grant dévocion et en moult grant +humilité. + + Note 470: _Archedeclin._ C'est le nom que toutes les légendes donnent + au marié de Cana. Au reste, le traducteur françois a rendu assez mal + le texte de Guillaume de Nangis: «Ivit.... de Sephoriâ, ubi + præcedenti nocte jacuerat, in Cana Galileæ.» + + Note 471: C'est-à-dire: A trois parties. Le _deschant_ étoit une + sorte d'accompagnement fleuri. Le _treble_ remplaçoit le _tenor_. + Voyez des exemples dans le roman de _Fauvel_, manuscrit du roi, + n° 6812. + +Après s'en retourna au Japhet où il séjourna une pièce de temps pour la +royne sa femme qui ot une fille nommée Blanche: et assez tost après, +nouvelles luy vindrent que la royne Blanche estoit morte. Si tost comme il +le sot, il commença à plourer, et s'agenouilla devant l'autel de sa +chapelle et pria moult dévotement pour l'ame de sa mère. Après ce que le +roy ot dit ses oroisons, les prélas et le clergié s'assemblèrent et +chantèrent vigiles de mors et commendacion de l'ame. De ce jour en avant, +le roy fist chanter messe especial devant luy pour l'ame de sa mère, s'il +ne fust dimenche ou feste sollempnel. + + +LXVIII. + +ANNEE 1253. + +_Coment ceux furent occis qui faisoient les fosses._ + + +Quant le roy ot enclos de murs et de tournelles le Japhet, il envoia à +Saiette grant foison de gens pour faire les murs environ la cité de +Saiette. Si comme les maçons furent levés par matin pour leur journées +accomplir, Sarrasins les espièrent et s'en vindrent vers eux repostement, +et ceux qui garde ne s'en donnoient furent occis que oncques un seul n'en +eschapa; si estoient il nombrés quatre mille et plus. Quant les Sarrasins +les orent tous occis, il passèrent oultre droit à la cité de Belinas qui +adonc estoit en la main des Sarrasins. + +Quant le roy entendi la nouvelle, il en fu forment couroucié. Tontost fist +assembler son ost pour gaster la terre tout environ. Quant le roy ot +dommagié Sarrasins tant comme il pot, il s'en retourna arrières et vint +veoir le dommage que Sarrasins avoient fait des crestiens qu'il avoient +occis qui encore estoient sus terre; et estoient si puans et si corrompus +que c'estoit une grant merveille. + +Le roy en ot moult grant pitié en son cuer, et fist toutes autres +besoingnes laissier pour les enterrer; et fist dédier la place et bénir par +la main du légat qui y estoit présent. Quant la place fu dédiée, les mors +qui gisoient tous estendus sur le rivage de la mer furent enterrés; mais +nul n'y vouloient mettre la main pour la grant pueur qui venoit d'eux, +quant le roy dist: «Enterrons les corps de ces benois martirs qui mieux +valent que nous, et qui ont desservi perdurable vie pour le martire qu'il +ont receu.» + +Adont les prist le roy à ses propres mains a enterrer; si comme il les +trouva gisans, detrenchiés par pièces; et les metoit en son giron et les +portoit ès fosses où l'en les enterroit; n'oncques ne s'en voult cesser +pour male oudeur qu'il sentissent, jusques à tant qu'il ne pot plus endurer +en avant, et qu'il fu lassé. Après ce qu'il fu tourné de la cité de +Saiette, messages luy vindrent de son royaume qui luy dénoncièrent qu'il +retournast en France pour son pays garder, et pour aucuns périls qui +pourroient venir en France par devers Angleterre; car les Anglois estoient +en grant aguait coment il pourroient grever France et prendre la terre de +Normandie. Le roy qui entendi les messages se conseilla aux plus certains +de son conseil et à ses barons, si s'accordèrent tous qu'il retournast en +France. A ce s'accorda le roy et laissa grant plenté de chevaliers avec le +cardinal, qui furent assés propres pour garder et deffendre la sainte terre +d'Oultre-mer. Et establi en son lieu un chevalier qui avoit à nom messire +GeffFroy de Sargines; et commanda que tous obéissent à luy aussi comme il +féissent à son commandement sé il fust présent; lequel Geffroy se maintint +loyaument tout le cours de sa vie. + + +LXIX. + +ANNEE 1254. + +_Coment le roy retourna en France._ + + +L'an de grace mil deux cens cinquante et quatre, le roy se parti de la +terre d'Oultre-mer, et se mist en sa nef pour retourner en France. Quant il +dut mouvoir, le peuple du pays le convoia à grans souspirs et gémissemens +et à grans processions, et disoient: «Ha! père de la crestienté, or nous +laissiez-vous entre ceux qui nous haient de mort; tant comme vous fussiez +avec nous nous n'eussions garde, et sé nous mourissons avec vous, si nous +fust-il advis que ce fust confort, puis que nous fussions près de vous.» Le +roy fist mettre le corps Nostre-Seigneur en sa nef en grant révérence et +par moult grant dévocion, pour donner aux malades sé mestier en fust; +jasoit ce que oncques mais pélerin ne l'eust fait, tant fust de grant +haultesce, toutesfois le roy, par grace especial du cardinal de Rome, fist +mettre ce glorieux trésor du corps de Nostre-Seigneur Jhésucrist au plus +haut lieu et au plus convenable de la nef, et fist mettre par dessus un +tabernacle couvert de drap de soie à or batu par dessus. + +Par devant le tabernacle fu un autel drescié qui fu aourné de chiers +aournemens. Devant cest autel estoit chascun jour célébré le service de la +messe, fors les secrès qui appartiennent au saint sacrement de l'autel. +Après ce qu'il avoit oï messe, il alloit visiter les malades qui estoient +en sa nef, et commandoit qu'il eussent tout ce que mestier leur convenoit +pour leur maladies alegier. + +Quant les voiles furent dréciés, les mariniers se mistrent à la voie, et si +commencièrent à cheminer tant qu'il passèrent la terre de Chipre en moins +de trois jours; mais il furent en si grant péril qu'il cuidèrent tous estre +mors: car la nef le roy se féri à plain voile en une place pierreuse et +plaine de sablon qui s'estoit illec endurci, si rendement qu'elle se +débrisa forment. Lors commencièrent tous à crier à haute voix: «Vrai Dieu, +secourez nous!» Car il cuidièrent que la nef fust toute froissiée +oultréement dessoubs, en la santine[472], né ne sorent les mariniers que il +peussent faire. + + Note 472: _En la santine_ ou _sentine_. Le point le plus bas d'un + vaisseau. + +Quant le roy vit ce, il doubta forment le péril de la mer, et toutesfois +ot-il ferme espérance en Nostre-Seigneur. Il laissa la royne et ses enfans +qui gisoient pasmés et s'en vint en oroison devant l'autel, et pria +ostre-Seigneur humblement qu'il le délivrast de péril et tous ceux qui avec +luy estoient. Bien s'apperceurent les mariniers que Nostre-Seigneur oï sa +prière, et dirent les uns aux autres en leur languaige que c'estoit une +bonne personne. Et la nef ala tousjours droit et avant si droitement +qu'elle fit voie, et passa tout oultre le sablon et la terre qui illec +estoit endurcie. + +Les mariniers alumèrent torches et luminaires, et cercièrent[473] la +santine de la nef, mais il ne trouvèrent nulles casseures, dont il furent +moult asseurés, et rapportèrent au roy que la nef estoit entière et sans +nulle casseure. Quant le roy les entendi, il rendi graces à Nostre-Seigneur +de ce qu'il l'avoit jecté de si grant péril. Toute nuit séjournèrent les +mariniers jusques à l'endemain qu'il porent clèrement veoir entour eux. + + Note 473: _Cercièrent._ Visitèrent. + +Adonc commandèrent que tous alassent aux avirons, et les aucuns se +tenissent près du voile pour veoir la contenance du vent et de quel part il +venoit. Quant tous les mariniers furent aprestés, les maistres tournèrent +les gouvernaux et se mistrent à la voie. Tant alèrent de jour et de nuit +que il arrivèrent en onze sepmaines au port de Marseille: lors issirent des +nefs, et mirent hors chevaux et armes et leur autre harnois: et puis se +mistrent au chemin, et chevaucha tant le roy qu'il vint à Tarascon au +disner, et puis passa le Rosne et vint au giste à Beauquaire. D'ilec se +parti et chevaucha tant qu'il vint en France, où il fu receu à grant joie +du peuple de Paris et des gens de la contrée. + +Quant il se fu reposé, il s'en ala à Saint-Denys en France, et visita les +benois corps sains qui en l'églyse reposent et rendi graces à Dieu et aux +glorieux martirs de ce qu'il estoit retourné sain et sauf; et donna à +l'églyse le plus riche drap d'or que l'en peust savoir en nulle terre, et +un paveillon de soie moult riche et moult bel; et commanda qu'il fust mis +sus le corps des glorieux martirs aux grans festes sollempnelles. + + +LXX. + +ANNEE 1254. + +_De pluseurs aventures._ + + +Celle année que le roy vint d'Oultre-mer mourut le pape Innocent à Naples; +et les cardinaux esleurent Alixandre qui fu né de Compiègne. L'année après +en suivant, les Frisons se assemblèrent et vindrent à ost contre le roy des +Rommains et l'occirent. En ceste année meisme ceux d'Aast firent une grant +traïson, eux et ceux de Thorin; car il vendirent[474] le conte Thomas de +Savoie, et si estoit leur maistre et leur capitaine. + + Note 474: _Il vendirent._ Nangis dit: _Ils prisrent_.--_Aast._ Asti. + +Quant le roy de France sot la mauvaistié de ceux d'Aast, si commanda que +tous les marchéans de la cité d'Aast et de Thorin qui seroient trouvés en +son royaume fussent pris et retenus; et d'aultre part, Pierre de Savoie, +frère dudit Thomas, s'en ala à grant ost avec Boniface, l'esleu de Lyon, +sur le Rosne, et assistrent la cité de Thorin, et lancièrent pierres et +mangonniaux et leur donnèrent maint assaut, mais prendre ne le porent pour +chose qu'il sceussent faire. + +D'illec se partirent et gastèrent la terre environ, et firent tant de +dommage comme il porent. Assez tost après, ceulx d'Aast rendirent le conte +Thomas pour la doubtance du roy et pour le dommage qui leur en povoit +venir. En celle meisme année avint que le conte de Flandres et son frère, +que la contesse avoit eu de Guillaume de Dampierre[475], alèrent sus le +conte Florent de Hollande, et commencièrent sa terre à gaster. Florent +assembla sa gent et vint contre eux à bataille et se combati tant à eux +qu'il ot victoire et les prist et mist en sa prison. + + Note 475: _Guillaume de Dampierre._ Nangis ajoute: «Fratre domini + Herchambaudi de Borbonio.» + +Erart de Valery fu pris en celle bataille, et assés autres chevaliers de +France.[476] Icelluy Florent estoit frère Guillaume[477] que les Frisons +avoient occis. La cause pourquoy il se combati contre le conte de Flandres +fu pour ce qu'il estoit de la partie Jehan et Baudouin d'Avesnes, enfans de +ma dame Marguerite contesse de Flandres. Pour la grant haine qu'elle avoit +à ses enfans, elle donna Valenciennes et tout Henaut à monseigneur Charles +frère le roy de France; et maintenoit la dicte contesse en parlement, par +devant le roy, qu'il estoient bastars et qu'il ne devoient point estre +hoirs de la terre, pour ce que leur père estoit sousdiacre avant qu'il +espousast la contesse. Mais les enfans prouvoient tout le contraire et se +deffendirent du cas bien et avenaument. + + Note 476: _Et autres chevaliers de France._ Entr'autres Thibaut II, + comte de Bar, dont j'ai retrouvé une chanson qu'il composa durant sa + captivité et adressa au preudome Erard de Valery. On me pardonnera de + la publier ici. + + I. + + De nos barons que vos est-il avis? + Compains Erars, dites vostre semblance: + En nos parens né en tos nos amis + Avés-i vos nule bone espérance + Par quoi fussiens hors du Thiois païs + Où nos n'avons joie, solas né ris? + Au conte Otton[A] ai-jou moult grant fiance. + + Note A: _Otton_, surnommé _le Boiteux_, comte du Gueldres. + + II. + + Dus de Braiban[B], je fui jà vostre amis, + Quant jou estoie en délivre poissance; + S'adont fussiés de rien nule entrepris + En moi puissiés avoir moult grant fiance. + Por Deu vos pri, ne me soiés eschis; + Fortune fait maint prince et maint marchis + Millors de moi avenir meschéance. + + Note B: Henry III, surnommé _le Débonnaire_. + + III. + + Belle-mère[C], oncques vers vos ne fis + Por coi éusse vostre male voillance, + Très icel jour que vostre fille pris[D]; + Vostre voloir ai-je fait très m'anfance; + Or sui forment, por vous, liés et pris + Entre les mains de mes mals enemis; + S'avés bon cuer, bien en prendrés venjance. + + Note C: _Marguerite_, comtesse de Flandres, dont le comte du Bar + avoit épousé la fille Jeanne. + + Note D: En 1245. + + IV. + Chansons, va, di mon frère le marchis[E], + Qu'il à mes omes ne face défaillance; + Et me diras tous ceulx de mon païs + Que loialtés les prodomes avance. + Or verrai-jou qui seront mes amis, + Et conoitrai tous mes mals enemis, + Qui mar verront la moie délivrance. + + Note E: _Henry III_, dit _le Blond_, comte de Luxembourg et marquis + de Namur; mari de la soeur du comte de Bar, Marguerite. + + (Msc. du roi, fonds de St-Germain, n° 1989.) + + + Note 477: _Guillaume_, nommé roi des Romains et empereur par le pape. + + +LXXI. + +ANNEE 1255. + +_De pluseurs incidences._ + + +Une aultre aventure avint en celle année meisme que Branquelan[478] de +Bouloingne la grasse qui estoit Sénateur de Rome, fu assis des nobles +hommes au Capitole. Quant il se vit si surpris, il se rendi au peuple sauve +la vie; et il le mirent en garde en une forteresce que on nomme les +Sept-Solaus. Quant il l'orent une pièce de temps tenu, il le rendirent aux +grans seigneurs de Rome; et quant il le tindrent, si le trainèrent +villainement et puis le misrent en prison en un chastel que on nomme Passe +avant; et l'eussent mis à mort: mais ceux de Bouloingne la grasse avoient +bons ostages des Romains et bons pleiges. + + Note 478: _Branquelan._ Brancaleone Dandalo, premier _Sénateur_ ou + Podestat de Rome. + +La cause pourquoy les Romains le avoient en si grant haine estoit pour ce +qu'il estoit bon justicier et droiturier, et justicioit ainsi le riche +comme le povre; le peuple doubtoit et amoit. Le pape manda à ceux de +Bouloingne, par le conseil des Romains, qu'il rendissent les hostages qu'il +tenoient ou il entrediroit Bouloingne et tout le pays d'environ; et il luy +mandèrent que il ne les rendroient pour nulle chose qu'il sceust faire, +ainsois les feroient d'angoisseuse mort mourir sé il ne r'avoient +Branquelan leur citoien. + +Endementiers que ce descort estoit entre Branquelan et ceux de Rome, +Florent de Hollande délivra le conte de Flandres et son frère de sa prison; +et en telle manière qu'il auroit à femme l'ainsnée fille le conte de +Flandres. Et le conte Charles d'Anjou quitta tout le droit que il avoit en +Henaut pour une somme d'argent qui luy fu livrée. + +Une autre aventure avint à Rome; que il fu si grant tempeste et si grant +esmouvement, et la terre croulla si forment que la grant cloche de +Saint-Silvestre de Rome commença à crouller et à sonner, et les tours et +les forteresces de la ville à trembler. Et en celle année que la tempeste +fu si grant, Richart, conte de Cornouaille, fu couronné à roy d'Alemaigne +par la volenté le roy d'Angleterre son frère. + + +LXXII. + +ANNEE 1256. + +_Coment le roy amenda l'estat de son royaume._ + + +Après ce que le roy fu retourné en France, il se tint dévotement envers +Nostre-Seigneur et fu droiturier à ses subgiés. Il regarda que c'étoit +bonne chose d'amender l'estat de son royaume. Premièrement il establi à +tous ses subgiés qui de luy tenoient: + +«[479]Nous Loys, roy de France, par la grace de Dieu, establissons que tous +nos baillis, viscontes, prévos, maieurs de quelque office que il soient, +facent serement que tant comme il soient ès offices et ès baillies, il +feront droit à chascun sans exception de personnes, ainsi au povre comme au +riche, et à l'estranger comme au privé; et garderont les us et les +coustumes qui sont bonnes et approuvées. Et sé il avient chose que ceux qui +sont ès offices dessus dis facent contre leur serement et il en soient +attains, nous voulons que il en soient punis en leurs propres personnes et +en leurs biens, selon leur meffait. Et seront les baillis punis par nous, +et les autres par les baillis. Après, nous voulons que nos baillis, et tous +nos autres sergens feront foy qu'il garderont nos rentes, et que nos drois +ne soient amenuisiés; et après ce, il ne prendront né ne recevront, par eux +né par autres, dons que on leur face, né or né argent, né bénéfice +personnel né autre chose, sé ce n'est pain ou vin ou fruit ou autre viande +jusques à la somme de dix sous parisis[480]; et voulons que nul, leur tant +soit privé, reçoive courtoisie en leur nom[481]. + + Note 479: Cette ordonnance est reproduite en d'autres termes dans le + 1er volume des _Ordonnances des rois de France_, page 67 et suiv. + + Note 480: Le texte de l'édition du Louvre ajoute ici: _En la + semaine_. + + Note 481: «De rechef il jureront que il ne recevront emprunt de homme + nul qui soit demorant en leur baillie; né d'autre qui cause aient par + devers eux, né qui prochainement li doivent avoir que il sçaichent, + outre la somme de vint livres; lequel emprunt il rendront dedens + l'espace de deux mois, jasoit ce que li presterres veille le terme + alongier.» + + (Édition du Louvre, page 230.) + +Et avec ce nous voulons que il promettent par leur serement que jà ne +feront présent, né ne donront à nul qui soit de nostre conseil né à autres +qui leur appartiengne, né aux enquesteurs qui voisent pour enquerre de leur +baillies ou de leur prévostés, coment il se maintiennent. Avec ce il +prometront par leur serement qu'il ne partiront à nulles de nos rentes[482] +ou de nos baillies ou de nos monnoies, né à chose nulle qui nous +appartiengne. + + Note 482: _Nulles de nos ventes_. Nangis: _A vente nule que on face + de nos rentes._ + +»Après ce, sé les baillis scevent, soubs eulx, prévos ou maieurs ou sergens +qui soient rapineurs ou usuriers, nous voulons que il perdent nostre office +et nostre service, et qu'il soient punis et corrigiés de leur mauvaistiés. +Et pour ce que nous voulons que le serement qu'il feront soit estroitement +gardé, nous voulons qu'il soit pris en plaine assise devant tous, soient +clers ou chevaliers. Nous voulons et establissons que tous nos prévos et +nos sergens se gardent de jurer le villain serement[483] en despit de Dieu +et de sa douce mère; et de jeux de dés et de tavernes souspeçonneuses[484]. + + Note 483: _De jurer le villain serement_. Nangis: _De dire paroles + qui soient au despit de Dieu._ + + Note 484: _Souspeçonneuses_. Suspectes. + +Nous volons que la forge des dés soit abatue par tout nostre royaume, et +que les foles femes[485] n'aient maisons à loier pour faire leur péchié: et +volons que nos baillis et ceux qui sont en nos offices n'achatent +possessions et rentes qui soient en leur baillies né en autres baillies, +tant comme il soient en nostre service. Et sé tel achapt est fait, nous +volons que il soit mis en nostre main. Nous commandons à nos baillis que +tant qu'il soient en nostre service ne marient leurs enfans à nul qui soit +demourant en leur baillie sans nostre espécial commandement; et volons +qu'il ne mettent fils né fille en nulle religion[486] qui soit en leur +baillie, et ne facent donner benefice en saincte églyse, et ne volons qu'il +prengnent procuracion né gistes ès maisons de religion. Nous volons que nos +baillis et nos prevos n'aient tant sergens que le peuple en soit grevé, et +volons que il soient nommés en plaine assise quant il seront fais sergens +de nouvel. Si volons que nos sergens qui sont envoiés pour faire aucuns +commandement ne soient de riens creus sans lettre de leur souverain. Nous +volons que prevos et baillis ne facent grief au peuple qui demeure en leur +justices, oultre droiture, né que nul homme soit tenu en prison pour chose +qu'il y doie, sé il abandonne ses biens, fors pour nostre debte tant +seulement. Nous establissons que sé le debteur confesse la debte que il +doit, que amende nulle[487] n'en soit levée; et sé aucuns doivent amende +pour leur meffait, nous volons que elle soit jugiée en plain plais. Et sé +aucuns prévos ou baillis menacent les gens pour avoir amende en +repostaille[488], nous le pugnirons des biens et du corps. Après ce, nous +establissons que ceux qui tendront nos baillies et nos prévostés ne soient +si osés que il les vendent né mettent hors de leur main sans nostre congié. +Et sé il sont deux ou trois ou pluseurs qui achatent ensemble aucuns de nos +offices, nous volons que l'un d'eux face l'office et le service qui y +appartient à faire. Si volons que nul de nos sergens ne requierre debte que +l'en li doie, par soi né par son commandement, mais par autre; sé ce n'est +des debtes qui appartiennent à son office. + + Note 485: _Foles femmes_. Les prostituées. + + Note 486: _Religion_. Maison religieuse. + + Note 487: _Amende nulle_. Nul intérêt de la somme due. + + Note 488: _En repostaille_. En particulier, et non dans les audiences + publiques. Du bas latin _Repositus_. + +»Nous deffendons à nos baillis que il ne travaillent nos subgiés en causes +entamées par devant eux, pour remuement qu'il facent fors en la cour où il +furent premièrement entamées[489]. Avec ce, nous commandons que nul homme +ne soit dessaisi de chose qu'il tiengne, sans connoissance de cause ou sans +nostre espécial commandement. Et volons que nul ne face deffense de porter +blés ou vins ou autre marchandise hors de nostre royaume, sans cause +nécessaire ou sans nostre commandement. Et volons que tous nos baillis +séjornent quarante jours après ce qu'il seront ostés de leur baillies, pour +rendre compte et pour amender les torfais où il seront trouvés.» + + Note 489: L'édition du Louvre est encore plus obscure en cet endroit; + mais le texte latin éclaircit suffisamment le sens: «Porro, viam + maliclis volentes præcludere, quantûm possumus firmiter inhibemus ne + Baillivi vel alil Officiales prædicti in causis vel negotiis + quibuscumque, subditos nostros locorum mutatione fatigent, sino causâ + rationabili, sed singulos in locis illis audient ubi consueverunt + audiri, ne gravati laboribus et expensis, cogantur cedere juri suo.» + +Par ces establissemens amenda moult le royaume de France, et commença à +mouteplier de peuple et de richesses, pour la franchise et pour la bonne +garde que les gens d'autres nations i trouvèrent. + + +LXXIII. + +ANNEE 1256. + +_De la prevosté de Paris_[490]. + + Note 490: Ce chapitre est tiré de Joinville. + + +La prevosté de Paris estoit, en ce temps, vendue aux bourgois de la ville +ou à ceux qui acheter la vouloient. Quant il l'avoient achetée, si +déportoient[491] leur parens et leur enfans en assés de mauvais cas et de +grans oultraiges qu'il faisoient au menu peuple et à ceulx qui ne se +osoient revenchier. Par ceste raison estoit le menu peuple trop défoulé. Et +ne povoit l'en avoir droit des riches hommes, pour les grans dons que il +faisoient au prevost. Qui en ce temps disoit voir devant le prevost et qui +vouloit son serement garder que il ne fust faux parjure, d'aucune debte ou +d'aucune autre chose où l'en fust tenu de répondre, le prevost en levoit +amende, ou il estoit dommagié ou puni[492]. Par les grans rapines qui +estoient faites en la prevosté de Paris, le menu peuple n'osoit demeurer en +la terre le roy, ainsois demouroit en autres seigneuries, si que la terre +le roy estoit si vague que quant le prevost tenoit ses plais, il y venoit +si pou de gens que le prevost se levoit, sans oïr personne nulle qui se +volissent présenter devant luy. Avec tout ce, il estoit tant de larrons +entour le pays, que maintes plaintes en furent devant le roy. Si voult que +la prevosté de Paris ne fust plus vendue; ainsois manda l'évesque de Paris +et luy dist que ce estoit contre droit et raison que quant les gens +vouloient garder leur serement et ne vouloient pas eux parjurer, qu'il en +estoient pugnis. «Si vous pri,» dist le roy, «sire évesque, que vous +corrigiez ceste mauvaise coustume en vostre terre, et je la corrigerai en +la moie.» L'évesque respondi qu'il s'en conseilleroit en son chapitre. Et +quant il s'en fu conseillié, il n'en fist riens, pour la convoitise de +perdre ses amendes. Onques pour ce le roy ne laissa à enteriner son propos: +si donna bons gages à ceux qui gardèrent la prevosté de Paris, et abati +toutes mauvaises coustumes dont le peuple estoit grevé, et fist enquérir +par tout le païs où il péust trouver homme qui fist bonne justice et roide, +et qui ne soustenoit plus le riche que le povre. Si luy fu enditié[493] +Estienne Boileaue[494], lequel Estienne garda la prevosté si bien que les +maufaiteurs s'en fuyrent né nul n'i demoura que tantost ne fust pendu ou +destruit; né parenté né lignage, né or né argent ne le pooit garentir. + + Note 491: _Deportoient_. Soutenoient. + + Note 492: Cette phrase est obscure. Je pense qu'il faut entendre que + le prévôt forçoit, sous peine d'amende, tous ceux qui étoient appelés + en témoignage, à jurer de la vérité de ce qu'on alloit leur demander. + Or, comme ces aveux pouvoient être fort dangereux à faire, beaucoup + auroient préféré pouvoir dire sans jurer: _Je ne sais, je ne me + souviens pas._ C'est encore là ce qu'on exige aujourd'hui dans les + causes criminelles; mais il est vrai que nos témoins reculent plus + rarement devant la crainte du parjure. + + Note 493: _Enditié_. Indiqué. + + Note 494: _Boileaue_. Variante: _Boilyaue_. + +[495]Ice Boileaue pendi son filleul pour ce que sa mère luy dist qu'il ne +se pooit tenir d'embler; et si fist pendre son compère pour ce qu'il renia +un guelle[496] de deniers que son hoste luy avoit baillié à garder. Et pour +ce que la terre fu franche de pluseurs servages, et pour le bon droit que +le prevost faisoit, le peuple laissoit les autres seigneuries pour demeurer +en la terre le roy. Si mouteplia tant et amenda que les ventes et les +saisines et les achas et les autres levées valurent plus les quatre pars +que quanques le roy y prenoit devant. + + Note 495: Cet alinéa n'est pris de Joinville ni de Nangis ni des + confesseurs du roi. Pierre Gringoire, dans sa vie de saint Louis, a + tiré grand parti de cette courte indication de nos chroniques. + + Note 496: _Guelle_. Variante: _Geule_, bourse. + + +LXXIV. + +ANNEE 1256. + +_De celui qui jura vilain serement._ + + +Une fois avint que le roy chevauchoit parmi Paris; si oï et entendi un +homme qui jura trop villainement de Dieu: si en fu le roy moult courroucié +en son cuer et commanda que il feust pris, et le fist signer d'un fer bien +chaut et ardant parmi la lèvre de sa bouche, pour ce que il eust perdurable +mémoire de son péchié, et que les autres doubtassent à jurer villainement +de leur créateur. Moult de gens[497] murmurèrent contre le roy pour ce que +cil estoit si laidement signé. Le roy, qui bien entendi leur murmurement, +ne s'en esmut de rien contre eux, ainsois fu remembrant de l'escripture, +qui dit: «Sire Dieu, il te maudiront et tu le béniras.» Si dist une parole +qui bien fu escoutée: «Je voudroie estre ainsi signé et en telle manière +comme celluy est, et jamais villain serement ne feust juré en mon royaume.» +La sepmaine emprès que cil fu signé, le roy donna aux povres femmes +lingières qui vendent viez peufres[498] et viez chemises, et aux povres +ferrons qui ne pevent avoir maisons la place d'entour les murs des Innocens +pour Dieu et en aumosne. Si en fu moult bénéi du peuple[499]. + + Note 497: _Moult de gens_. «Multi secundûm sæculum sapientes.» + (Nangis.) + + Note 498: _Viez peufres_. Vieilles fripperies. + + Note 499: De là sans doute l'origine du nom des rues de la _Grande + Fripperie et de la Ferronnerie_. Nangis dit seulement ici «que le roy + fist faire une nouvelle oeuvre pour le prouffit du peuple de Paris, + dont il receut moult de bénéiçons,» sans spécifier quelle étoit cette + oeuvre. Dulaure, dans son abominable _Histoire de Paris_, ne dit + rien de tout cela. En revanche, il transforme en habitude constante + de saint Louis la rigueur exemplaire qu'il crut devoir montrer une + seule fois à l'égard d'un blasphémateur effronté. Joinville, je dois + le dire, cite pourtant encore un orfèvre de Césarée, en Palestine, + que le roi, pour un grief analogue, fit exposer dans cette ville + entouré des entrailles d'un porc. Puis, il ajoute, comme en parlant + d'un fait contestable: «Je oy dire, puis que je revins d'Outre-mer, + que il en fist cuire le nez et le balevre à un bourjois de Paris. Més + je ne le vis pas.» C'est le bourgeois de Nangis. Voilà donc à quoi se + réduisent toutes les _langues percées_ par ordonnance de saint Louis. + + +LXXV. + +ANNEE 1256. + +_Du seigneur de Couci pour son meffait._ + + +Assez tost après avint que en l'abbaye de Saint-Nicolas-au-Bois[500] près +de Laon estoient demourans trois nobles enfans nés de Flandres, pour +apprendre françois. Iceuls enfans alèrent jouer parmi le bois de l'abbaye à +tout arçons et saietes ferrées pour berser et pour prendre connins[501]. Si +comme il chaçoient leur proie qu'il avoient levée au bois de l'abbaye, il +entrèrent au bois messire Enguerrant de Coucy; tantost furent pris et +retenus des forestiers qui le bois gardoient. + + Note 500: _Saint-Nicolas-au-bois_. Dans la forêt de Voat, entre + _Laon_ et _La Fère_. + + Note 501: _Connins_. Petits lapins.--_Berser_, tirer de l'arc. + +Quant Enguerrant sot le fait par ses forestiers, luy qui fu cruel sans +pitié, fist tantost pendre les enfans qui estoient sans malice et ne +savoient point la coustume du pays né le langaige. Quant l'abbé de +Saint-Nicolas qui les avoit en garde sot ce villain cas, si le monstra à +messire Giles le Brun, qui adonc estoit connestable de France. Si en fu +forment courroucié, car l'un des enfans ly appartenoit. Si s'en vindrent +ambedui au roy de France, et lui requistrent qu'il leur féist droit du +seigneur de Coucy. + +Quant le roy sot la cruauté si grant et si villaine, si le fist appeler et +semondre à sa court pour respondre de ce fait. Quant le sire de Coucy +entendi le mandement du roy, il vint à Paris et se présenta devant le roy +et dit qu'il ne devoit point respondre de ce fait devant le roy, ainsois +devoit respondre du fait devant les pers de France, selon la coustume de +baronnie. A ce fu répondu du conseil le roy que le sire de Coucy ne tenoit +pas sa terre en fié de baronnie; et tout ce fu prouvé par les registres de +la court de France. Car la terre de Boves et la terre de Gournai[502], qui +ont la dignité et la seigneurie de baronnie, furent parties de la terre de +Coucy pour raison de fraternité[503]; pourquoy il fu dit au seigneur de +Coucy qu'il ne tenoit pas sa terre de baronnie, et convenoit qu'il +respondist devant le roy, et qu'il ne povoit décliner sa court. + + Note 502: _Gournai_. Sur la frontière de Picardie, à quelques lieues + de Compiègne.--_Boves_, à deux lieues d'Amiens. + + Note 503: _Pour raison de fraternité_. C'est-à-dire par l'effet d'un + partage entre frères. + +Le roy le fist prendre par sergens d'armes, et le fist mettre en la tour du +Louvre en prison fermée, et ly donna jour de respondre de ce fait. Au jour +qui fu assigné, les barons de France s'assemblèrent au palais le roy, et +furent tous en l'aide au seigneur de Coucy. + +Lors fist venir le roy le seigneur de Coucy par devant luy, et luy commanda +qu'il respondist du cas dessus dit. Le sire de Coucy, par la volenté du +roy, appela tous les barons pour li conseillier, et y alèrent presque tous, +et demoura le roy presque tout seul. L'entencion le roy estoit de faire +droit jugement, et de le punir d'autelle mort comme il avoit les enfans +fait mourir sans soy fléchir. + +Quant les barons virent la volenté du roy, si furent tous espoentés et +courrouciés; si loèrent au seigneur de Coucy qu'il n'attendist pas +jugement, ainsois se méist du tout en la mercy du roy. Les barons vindrent +devant le roy et lui prièrent moult doucement qu'il eust pitié de son +baron, et qu'il en prist telle amende comme il voudroit. Le roy, qui moult +fu eschaufé de justice, respondi: «Sé je cuidasse que Dieu me sceust aussi +bon gré de luy justicier comme de laissier[504], maintenant mourust d'aussi +villaine mort comme il fist les enfans justicier et mourir sans cause qui +estoient innocens; né jà ne feust laissié pour baron nul qui luy +appartenist.» + + Note 504: _De laissier_. De le laisser, de ne pas en faire justice. + Le roi veut dire que s'il pensoit que Dieu ne s'offensât pas de la + punition plus que de l'acquittement d'Enguerrant, lui pencheroit pour + la punition. Vély et les autres n'ont pas compris cette réponse. + +A la parfin quant le roy vit les humbles prières de ses barons, il se +fléchi et s'accorda que le sire de Coucy rachetast sa vie. Si fu l'amende +jugiée à dix mille livres de parisis; et avec ce il demourroit en la +Saincte terre d'Oultre-mer par l'espace de trois ans, pour aidier la +Saincte terre à deffendre contre les Sarrasins à ses propres cous, et +establiroit deux chapelles où l'en feroit le service de saincte églyse pour +les enfans, pour leur ame et pour toutes autres. + +Quant l'amende fu tauxée et jugiée, le sire de Coucy se hasta moult de +faire le commandement du roy: si envoia à Paris dix mille livres. Le roy ne +voult point qu'il demourassent en son trésor, ainsois en fist faire la +maison Dieu de Pontoise, et la multiplia en rentes et en terres, et si en +fist faire le dortoir aux Frères Prescheurs de Paris; et du remenant fist +faire le moustier aux Frères Meneurs de Paris. Et le sire de Coucy s'en ala +oultre mer, qui n'osa demourer oultre le terme qui luy fu mis. Grant +exemple doit estre à tous ceux qui tiennent justice; que si très haut homme +et de si grant lignage qui n'estoit accusé que de povres gens, trouva à +grant paine remède de sa vie[505]. + + Note 505: Gringoire, dans sa _Vie de saint Louis par personnages_, a + mis encore à profit cette anecdote. Voy. O. Leroy; _Etudes sur les + mystères_. Paris, 1837. + + +LXXVI. + +ANNEE 1256. + +_De la grant sapience le roy de France._ + + +Quant les barons de France entendirent le grant sens et la droicte justice +qui estoit au bon roy, si le doubtèrent moult forment et luy portèrent +honneur et révérence, pour ce qu'il estoit de moult saincte vie. Si ne fu +puis nul homme qui osast aler contre luy en son royaume; et sé aucun estoit +rebelle, tantost estoit humilié son orgueil. En ceste manière tint le roy +son royaume en pais tout le cours de sa vie, puis qu'il fu repairié de la +terre d'Oultre-mer. Quant le roy savoit aucun haut prince qui eust aucune +indignation ou aucune male volenté contre luy, laquelle il n'osoit +appertement monstrer, luy par son bon sens le traioit à paix charitablement +pour débonnaireté, et faisoit amis de ses anemis en concorde et en paix. +Et, si comme l'escripture dit: _Miséricorde et pitié gardent le roy, et +débonnaireté ferme son trone_; tout ainsi le royaume de France fu gardé +fermement et en pitié au temps du bon roy; car miséricorde et vérité qu'il +avoit tousjours amies le gardèrent. Es causes qui estoient tournées contre +luy de ses hommes et de ses subgiés, le bon roy aleguoit tousjours contre +luy. Pour ce le faisoit que tous ceux qui estoient de son conseil et qui +devoient faire droit jugement pour luy ou contre luy, ès causes menées +ontre ses subgiés, ne se declinassent de faire droit jugement, pour la +paour de luy. Il envoioit souvent enquesteurs sus ses prevost et sus ses +baillis parmi le royaume, et quant l'en trouvoit chose qui faisoit à +amender, il faisoit tantost restablir le deffaut qui faisoit à amender. +Icel meisme faisoit-il souvent faire sus la mesnie de son hostel, et +faisoit punir ceux que l'en trouvoit coupables, selon ce qu'il avoient +desservi. Il se gardoit moult de dire vilaines paroles, meismement de +détractions et de mençonges. Pou ou néant maudissoit, né jà ne déist +villenie à homme, tant fust de petit estat. Especiaulment le roy se tenoit +de jurer du tout en tout, en quelque manière que ce fust: et quant il +juroit, si disoit-il: _Au nom de moy_; mais un frère meneur l'en reprist, +si s'en garda du tout en tout, et ne jura autrement fors tant qu'il disoit: +_si est_, ou _non est_. L'en ne povoit trouver homme tant fust sage né +lettré qui si bien jugeast une cause comme il faisoit né qui donnast +meilleure sentence né plus vraie. + + +LXXVII. + +ANNEE 1256. + +_Coment le roy servoit les povres._ + + +Chascun samedi avoit le roy acoustumé de laver les piés aux povres en +secret lieu. Et estoit par nombre quatre les plus anciens et les plus +desfais que on peust trouver; si les servoit dévotement à genoux, et leur +essuyoit les piés d'une touaille, et puis les baisoit et leur donnoit +l'eaue pour laver leur mains, et les faisoit asseoir au mengier, et en +propre personne il les servoit de boire et de mengier, et souvent +s'agenouilloit devant eux. + +Après ce qu'il avoient mengié, il donnoit à chascun quatre sous. Et, s'il +avenoit que aucune essoigne[506] le presist, qu'il ne peust faire le +service aux povres, il vouloit que son confesseur le fist ainsi comme il le +faisoit. Grant honneur portoit le roy à ses confesseurs, dont il avenoit +souvent que quant le roy se séoit devant son confesseur, et fenestre ou +huis se débatoient ou ouvroient pour la force du vent, hastivement se +levoit et l'aloit fermer, ou mettre en tel point qu'elle ne fist noise à +son confesseur. Si luy dist son confesseur que il se souffrist de ce faire. +Et il luy dist: «Vous estes mon chier père, et je suy vostre fils; par quoy +je le doy faire.» + + Note 506: _Essoigne_. Besoin, nécessité. + + +LXXVIII. + +ANNEE 1256. + +_Coment le roy faisoit abstinence de son corps._ + + +Le roy, du consentement la royne sa femme, se tenoit par tout l'avent et +par tout caresme, et par toutes les hautes vigiles, de couchier en son lit. +Et, après ce qu'il avoit receu le précieux corps Nostre-Seigneur +Jhésucrist, il s'en tenoit par trois jors. Il vouloit que ses enfans qui +estoient parcreus et en aage oïssent chacune journée matines, la messe et +vespres, et complie hautement à note, et vouloit qu'il fussent au sermon +pour entendre la parole de Dieu, et que il déissent chascun jour le service +Nostre-Dame, et qu'il scéussent lettres pour entendre les escriptures. + +Quant il avoit souppé, il faisoit chanter complie, et puis retornoit en sa +chambre et faisoit ses enfans séoir devant luy, et leur monstroit bonnes +exemples des princes anciens qui par convoitise avoient esté décéus, et les +autres qui par luxure et par orgueil et par tels vices avoient perdu les +royaumes et leur seigneuries. Il faisoit porter à ses enfans chapeaux du +roses ou d'autres fleurs au vendredi, en remembrance de la saincte couronne +d'espines dont Jhésucrist fu couronné le jour de sa saincte passion. + + +LXXIX. + +ANNEE 1256. + +_Coment le roy se confessoit._ + + +A coustume avoit le roy de soy confesser tous les vendredis de l'an +dévotement et secretement. Tousjours après sa confession recevoit +discipline par la main de son confesseur de cinq petites chaiennes de fer +jointes ensemble que il portoit en une petite boiste d'ivoire en une +aumonière de soie. Telles boistes à tout telles chaiennes donnoit-il +aucunes fois à ses privés amis pour recevoir autelle discipline comme il +faisoit. S'il avenoit que son confesseur luy donuast trop petis cous, il +luy faisoit signe qu'il ferist plus asprement. Pour une haute feste il ne +laissoit à prendre sa discipline dessus dicte[507]. + + Note 507: Guillaume de Nangis, que notre auteur traduit dans tous ces + pieux détails, ajoute ici: «Né ce ne fait pas à trespasser coment uns + confessors que li rois ot devant frère Gefroi de Baulieu, li donnoit + aspres et dures disciplines, en tele manière que sa char, qui tendre + estoit, en estoit moult grevée. Mais oncques li bons rois, tant come + il vesqui, ne le voult dire; ainsois le dist après sa mort tout en + jouant et en riant à frère Gefroi.» (Edition du Louvre, p. 239.) + +Long-temps porta le roy la haire à sa char toute nue; mais il la laissa par +le commandement de son confesseur, et pour ce qu'elle luy estoit trop +griève: et portoit une couroie de haire: et, pour ce qu'il la laissa à +porter, il commanda que son confesseur donnast chascun jour aux povres +quarante sous. A coustume avoit le roy de jeuner tous les vendredis de +l'an, né ne mengeoit char né sain[508] au mercredi. Et toutes les vigiles +de Nostre-Dame, il jeunoit en pain et en eaue, et aussi faisoit-il le +vendredi benoist. Il ne goustoit de poisson né de fruit les vendredis de +caresme, et metoit tant d'eaue en son vin qu'il ne sentoit que pou ou néant +de vin. + + Note 508: _Sain_. Graisse. + + +LXXX. + +ANNEE 1256. + +_Coment le roy fist plusieurs religions en France._ + + +Dès le temps de s'enfance fu le roy piteux des povres et des souffraiteux: +il avoit acoustumé par tout là où il estoit que six-vins povres fussent +péus[509] en son hostel; chascun jour en caresme croissoit le nombre, et +souvent estoit que le roy les servoit, et metoit la viande devant eux, +meismement[510] aux hautes vigiles des festes sollempnels. Avec tout ce, il +donna moult grans aumosnes et larges aux povres hospitaux, aux povres +maladeries et aux autres povres collièges et aux povres qui plus ne +povoient labourer par viellesce ou par maladie: si que à paine povoit estre +raconté le nombre des povres qu'il soustenoit. Dont nous poons bien dire +que il fu plus beneuré que Titus l'empereur de Rome, dont l'istoire raconte +qu'il estoit tout forment couroucié, le jour qu'il n'avoit largement donné +aux povres[511]. + + Note 509: _Péus_. Repus, restaurés. + + Note 510: _Meismement_. Surtout. + + Note 511: _Donné aux povres_. Voilà comme le chroniqueur de saint + Louis et saint Louis même devoient entendre le célèbre mot de Titus: + _Amici, diem perdidi_. En effet, comment Titus n'auroit-il pas perdu + bien des journées, si, dans la distribution de ses bienfaits, il + avoit oublié les pauvres, les malades et les malheureux de toute + espèce! + +Dès le commencement que il vint à son royaume tenir et il le sot +appercevoir, commença-il à édifier plusieurs moustiers et maisons de +religions, entre lesquelles Royaumont fu l'une des belles et des nobles. Il +fist édifier pluseurs maisons de frères Prescheurs et Meneurs en pluseurs +cités et chastiaux de son royaume; il fist parfaire la maison Dieu de +Paris[512], et celle de Pontoise, et celle de Compiègne et de Vernon, et +leur donna grans rentes. Il fonda l'abbaye Saint-Mahieu de Rouen, et fonda +l'abbaye de Longchamp, où il mist femmes de l'ordre des frères Meneurs. Il +donna plain povoir à la royne Blanche sa mère de fonder l'abbaye du Lis +delès Meleun sur Seine, et celle delès Pontoise que on nomme Maubuisson. Il +fist faire la maison des avugles delès Paris[513], pour mettre tous les +povres avugles de la ville, et leur fist faire une chappelle où il oient le +service Nostre-Seigneur. Il fist faire la maison de Chartreuse delez +Paris[514], et donna aux frères qui servoient ilec le souverain créateur, +rentes souffisans. Et si fist faire une maison au chemin de Saint-Denys en +France qui fu nommée la maison des Filles Dieu[515]. En celle maison fist +mettre une grant quantité de femmes qui par povreté s'estoient mises et +abandonnées au péchié de luxure; et donna à la maison Dieu quatre cens +livres de rente pour la maison soustenir. Avec ce, il fist faire pluseurs +maisons de Beguines parmi son royaume, et leur fist moult de graces pour +leur vivre, et commanda que nulle n'en fust esconduite qui vouldroit vivre +chastement. Aucunes gens de son hostel murmurèrent que il faisoit si grans +aumosnes, et luy distrent; car il ne s'en porent tenir. Et il respondi: «Je +aime mieux que grans despens soient fais en aumosnes pour l'amour de Dieu, +que ès vaines gloires de ce monde.» Né jà pour les grans despens que le roy +faisoit en aumosnes, ne laissoit-il à faire grans despens en son hostel +chascun jour. Largement et liement se contenoit le roy au parlement, et +estoit sa cour aussi largement servie comme elle fu oncques au temps de ses +devanciers. + + Note 512: _La maison Dieu_. L'Hôtel-Dieu. + + Note 513: _Delez Paris_. Près du cloître Saint-Honoré. + + Note 514: _Delez Paris_. D'abord dans le village de Chantilly, puis + dans l'hôtel ou château de _Vauvert_, situé au centre de la Pépinière + actuelle du Luxembourg. + + Note 515: _Filles-Dieu_. Sur remplacement des passages du Caire. + +Le roy amoit toutes gens qui entendoient à Dieu servir et qui portoient +habit de religion. Il fit grace aux frères Nostre-Dame du Carme, et leur +fist faire une maison sus Saine[516], et acheta la place d'entour pour eux +eslargir, et leur donna revestemens et galices[517] et toutes choses qui +sont convenables à Dieu servir et à faire son office. + + Note 516: _Sus Saine_. Vers le quai de la Grève. De leur manteau rayé + le peuple prit occasion d'appeler ces religieux _Les Barrés_. De là + le nom de la _rue des Barrés_, qui conduit aujourd'hui au port + Saint-Paul. + + Note 517: _Galices_. Calices. + +Après il acheta la granche à un bourgois de Paris et toutes les +appartenances et leur en fist faire[518] un moustier dehors la porte de +Montmartre. Les frères des Sacs furent hébergiés en une place sus Saine par +devers Saint-Germain-des-Prés[519] qu'il leur donna; mais pou y +demourèrent, car il furent quassés et abatus. Après qu'il furent abatus, +les frères de Saint-Augustin vindrent demourer en icelle place pour ce +qu'il estoient trop estroitement hébergiés. Une autre manière de frères +vindrent au roy qui disoient qu'il estoient de l'ordre des Blans Mantiaux, +et luy requistrent qu'il leur aidast à ce qu'il peussent avoir une place où +il peussent demourer à Paris: et le roy leur acheta une maison et la place +entour delès la vielle porte du Temple, assez près des Tisserans[520]; mais +il furent abattus au concilie de Lyon que Grégoire dizième fist. + + Note 518: _Leur en fist_. Notre chroniqueur, qui se règle ici sur + Joinville, n'a pas bien reproduit le texte de son modèle. Joinville + dit qu'il donna cette maison aux Frères Augustins. Elle étoit près de + la porte Montmartre et de la rue dite plus tard de la _Jussienne_. + Les Augustins y restèrent jusqu'au moment où ils acquirent la maison + des _Frères Sachets_ ou _des Sacs_. + + Note 519: Sur l'emplacement du _Marché de la Volaille_. + + Note 520: _Des Tisserans_. Dans la rue qui prit à compter de là le + nom de rue des _Blancs-Manteaux_. Ces moines, dont le véritable nom + étoit _Serfs de la vierge Marie_, devoient leur surnom à la couleur + de leurs manteaux. Ils furent supprimés en 1271 et remplaces en 1299, + dans leur maison de Paris, par les Guillelmites. En 1622, ces + derniers obtinrent leur réunion aux Bénédictins réformés dits de + _la Congrégation de Saint-Maur_. + +Après revint une autre manière de frères qui se faisoient nommer les Frères +de Saincte-Croix, et requistrent au roy qu'il leur aidast, et le roy le +fist moult volentiers; en une rue les héberga qui estoit appelée le +Quarrefour du Temple[521], et qui ores est nommée la rue Saincte-Croix. + + Note 521: _Quarrefour du Temple_. Félibien dit qu'avant les + _Chanoines réguliers de Sainte-Croix_, la rue s'appeloit _de la + Bretonnerie_, où étoit l'ancienne monnoie du roi. (Hist. de Paris, + tome 1, p. 373.) + +En ceste manière, comme nous avons dit, avironna le roy tout Paris de gent +de religion. Les congrégations de religieux visita souvent et leur +requeroit en chapitre humblement à genoux que il priassent pour luy et +pour ses amis. Lesquelles humbles prières esmouvoient souvent les gens qui +entour luy estoient à faire bonnes oeuvres et de vivre sainctement. + + +LXXXI. + +ANNEE 1256. + +_Coment le roy donnoit ses prouvendes_[522]. + + Note 522: _Prouvendes_. Provisions, prébendes, bénéfices. + + +Quant le roy donnoit aucuns bénéfices qui appartenoient à sa collacion, il +faisoit enquerre s'il estoient bonnes personnes et de dévote vie, sans +luxure et sans orgueil et sans arrogance; espéciaulment quant évesque ou +archevesque mouroit, là où il avoit sa régale, par le chancelier de Paris +et par autres bonnes gens; et ceux qui avoient bon renom avoient les +prouvendes. Il ne donnoit nul bénéfice à clerc nul, tant fust lettré, qui +eust autre bénéfice et autre prouvende, s'il ne résignoit avant ceux que il +tenoit; né ne voult oncques donner né octroier bénéfices né prouvendes, sé +il ne eust certains tesmoins que il fust vague, et que celuy qui le +possédoit estoit mort. Tous les jours disoit le roy les Heures de +Nostre-Dame entre luy et son chapelain, et tout le service des Mors. Et +quant il disoit ses heures si se gardoit de parler, sé ne fust aucun pour +qui il ne le peust bien refuser. + + +LXXXII. + +ANNEE 1256. + +_Coment le roy envoioit ses lettres privéement._ + + +Une chose de mémoire digne devons bien raconter: il avint que le roy estoit +à Poissy secrètement avec ses amis; si dist que le greigneur bien et la +plus haute honneur qu'il eust oncques en ce monde luy estoit avenue à +Poissy. Quant la gent l'oïrent ainsi parler, si se merveillèrent moult de +quelle honneur il disoit, car il cuidoient qu'il deust mieux dire que telle +honneur luy fust avenue en la cité de Rains, là où il fu couronné du +royaume de France. + +Lors commença le roy à sousrire et leur dist que à Poissy luy estoit avenue +celle grant honneur; car il y avoit receu baptesme qui est la plus haulte +honneur sus toutes autres. Quant le roy envoioit ses lettres à ses amis +secrètement, il metoit: _Loys de Poissy à son chier ami, salut._ Né ne se +nommoit point roy de France. Si l'en reprist un sien ami, et il respondi: +«Biaus ami, je suis ainsi comme le roy de la fève qui au soir fait feste de +sa royauté, et l'endemain, par matin, si n'a plus de royauté.» + +Le roy avoit une coustume que quant il estoit près des malades, il +s'agenouilloit et leur donnoit sa benéiçon, et prioit Nostre-Seigneur que +il leur en voulsist donner garison; et puis si les touchoit de ses dois là +où la maladie estoit, et faisoit le signe de la croix, en disant les +paroles de la puissance Nostre-Seigneur et de sa digne vertu, après ce +qu'il les avoit tenu et baisié. Selonc ce qu'il appartient à la dignité +royal, il les faisoit mengier à sa court et leur faisoit à chascun donner +de l'argent pour raler en leur contrées. + + +LXXXIII. + +ANNEE 1257. + +_Coment Marseille fu prise du conte Charles._ + + +Il avint en ce temps, en l'an de l'Incarnacion mil deux cens +cinquante-sept, Charles conte d'Anjou envoia de ses propres messages aux +bourgois de Marseille et leur pria qu'il se tenissent loiaulment vers luy, +et que bien le devoient faire pour la contesse sa femme à qui la terre et +la contrée appartenoit et par le conte Raimont son père. Il receurent les +messages et promistrent la cité et toute la contrée tenir de luy. Mais ne +demoura guaires que les puissans hommes de Marseille montèrent en si grant +orgueil que il firent tout le commun peuple tourner contre luy; et si +chacièrent la gent au conte hors de la cité. Et quant il orent ainsi fait, +il s'appareillèrent à armes contre le conte. + +Sitost comme nouvelles en vindrent au conte, il assembla grant ost et vint +sur eux à moult grant force de gent; et tint le siège longuement devant la +cité, et y fist jetter et lancier pierres et mangonniaux si souvent et si +espessément que ceux dedens furent à grant meschief, et que viandes leur +faillirent. Quant il virent que il ne povoient pas longuement durer, si se +rendirent à sa volenté et se sousmirent à mercy. + +Le conte Charles fist mener en une place tous ceux qui avoient commenciée +la traïson, et commanda que il eussent tous les testes coupées devant tout +le peuple. Après il prist tous les chastiaux et les forteresces que +Boniface tenoit qui estoit seigneur de Chastelaine[523] en Provence, car il +avoit esté en l'aide de ceux de Marseille, et le chaça hors de la terre de +Provence. + + Note 523: _Chastelaine._ Castellane. + +Ainsi comme la guerre estoit à Marseille, Branquelan de Bouloingne fu +rappellé à estre Sénateur de Rome, duquel nous avons parlé avant, par le +commun peuple des Romains. Mais il vint là à moult grant peine pour les +aguais qui luy furent fais de la gent de l'églyse. Si tost comme il fu là +venu à Rome, il fist abatre toutes les tours de la cité, fors la tour au +conte de Naples, et chaça tous les nobles hommes de la partie de l'églyse, +et dommagea les cardinaux et mist soubs le pié, pour ce qu'il luy avoient +esté contraires à l'autre fois; et assist un port à Rome que l'en nomme +Corte[524]: une maladie le prist dont il morut; porté fu à Rome. Là fu +plaint et regreté du menu peuple, pour ce qu'il estoit bon justicier et +droiturier. Pour l'amour de luy il firent Sénateur de maistre Castellain, +qui estoit son oncle. Celle année plut tant et fist si grans cretines[525] +d'eaue que les blés qui estoient aux champs et ès granches furent germés, +et les vins ne porent meurer[526]. + + Note 524: _Un port que l'en nomme Corte._ Il falloit: _Une ville que + l'on nomme Corneto_. Le latin dit: «In obsidione _Corneti_ + infirmitate correptus» et non pas _correctus_, comme l'a imprimé + Duchesne.--Corneto est à l'extrémité du _Patrimoine de Saint-Pierre_, + vers la Toscane. + + Note 525: _Cretines._ Crues, inondations. + + Note 526: _Meurer._ Mûrir. Le latin dit: «Et racemi in vineis ad + debitam maturitatem pervenire non potuerunt. Propter quod vina nova + adeò fuerunt viridia quod cum remorsu et vultûs impatientiâ + bibebantur.» + + +LXXXIV. + +ANNEES 1259/1260. + +_De la paix du roy de France et du roy d'Angleterre._ + + +Le roy Henry d'Angleterre vint en France l'an mil deux cens cinquante et +neuf, et vint avec luy le conte Rogier de Glocestre[527] à grant compaignie +de barons, de prélas et de chevaliers. Le roy de France le reçut moult +liement et voult que il demourast en son palais à Paris. Grant feste et +grant soulas luy fu fait toute une sepmaine, et donna le roy de France +grans dons au roy Henry et à ses barons. + + Note 527: _De Glocestre._ Ce doit être une faute et il faudroit de + _Norfolk_. C'étoit _Rogier le Bigot;_ ou, si c'étoit _Glocestre_, il + faudroit _Richard_ au lieu de _Rogier_. + +Quant la feste fu départie, le roy Henry ala visiter Saint-Denys où il +avoit sa dévocion. L'abbé et le couvent le receurent moult honnourablement, +et furent les moines revestus en chapes au cuer. Là demoura le roy un mois +et plus; au départir il donna une coupe d'or et un grant henap d'argent. Le +jour qu'il s'en parti, il donna sa fille à Jehan, fils au duc de Bretaigne, +et s'en revint devers le roy de France.[528] + + Note 528: Je suis, à partir d'ici, la leçon unique et complètement + inédite du beau manuscrit de Charles V, n° 8395. L'édition imprimée + et les autres manuscrits portent seulement: + + «Le roy Loys ot conscience pour la terre de Normandie que le roy + Phelippe-Dieudonné avoit conquise et retenue par le jugement des + pairs de France sur le roy Jehan d'Angleterre. Par pluseurs fois en + parlèrent ensemble et s'accordèrent en la manière qui en suit: C'est + assavoir que le roy Henry, par sa bonne volenté et du consentement le + roy Richart d'Alemaigne, quitta du tout en tout pardurablement et à + tousjours au roy de France et à ses hoirs tout le droit qu'il povoit + avoir en la duchié de Normandie, et en la terre d'Anjou, de Poitou et + de Maine; pour laquelle quittance le roy luy donna Gascoingne et + Agenois, en telle manière qu'il la tendroit en fief du roy de France + et de ses hoirs, et que il soit appelé et intitulé ès registres de + France duc d'Acquitaine et pair du France. Lequel hommage le roy + Henry fist en la présence de ses hommes et des barons de France, et + promist par son serement estre bon et loiaus vers son seigneur le roy + de France. Puis que la paix fu confermée, chevaucha le roy Henry + parmi France, et regarda le pays qui moult lui sembla bel.» + +Lors pour tous les descors, debas, discensions, demandes et actions qui +estoient et avoient esté entre les deux roys de France et d'Angleterre, fu +ordené et délibéré par leur gré et volenté, en la forme et manière qui +s'ensuit: + + Cy après est la teneur de la chartre coment le roy + Henry d'Angleterre renonça à toute + la duchiée de Normandie. + + +[529]_A tous ceux qui ces lettres verront ou orront. Nous, Boneface, +archevesque de Cantorbie, primas de toute Angleterre; Wals[530], évesque de +Wincester; Symon de Montfort, conte de Lincester; Richart de Clarc, conte +de Glocester et de Herefort; Rogier le Bigot, conte de Norfolck et +mareschal de Angleterre; Humfroy de Boün, conte de Herefort[531]; et de +Essex; Guillaume de Fors, conte de Albemalle; Jehan de Plessis, conte de +Warewik; Hugue le Bigot, justice d'Angleterre; Pierres de Savoie; Rogier de +Mortemer; Jehan Manseil, trésorier de Guerwik[533];_ _Phelippe Basset[534]; +Richart de Grey[534]; James de Aldichel[535] et Pierres de Montfort, +conseilliers nostre seigneur le roy d'Angleterre, salus en nostre Seigneur. +Nous faisons assavoir que nous avons veue et entendue la forme de la pais +qui est faite et jurée entre le noble roy de France Loys et le noble roy +Henry de Angleterre, nostre seigneur, en tels paroles:_ + + Note 529: Cette pièce est la confirmation de la _Compositio pacis_, + faite au nom de _Louis, roy de France_, et que l'on peut voir en + latin et en françois dans Rymer, 1re édition, tome 1er, p. 688, sous + la date du mois d'octobre 1259. Quant à cette confirmation, le + préambule et la conclusion s'en trouvent dans la nouvelle édition de + Rymer, donnée en 1816, tome 1er, p. 390. J'ai collationné notre texte + sur le sien. Pour l'acte lui-même, il est conservé aux Archives du + royaume et a été donné par Menart dans ses _Observations sur + Joinville_. (Voy. éd. de Ducange, p. 369.) Mais il s'est glissé dans + cette première édition de nombreuses fautes: j'ai signalé les plus + grossières. + + Note 530: _Wals._ Rym. _Walt_. + + Note 531: Rymer: _Humifroy de Bohun, comte de Rochefort_. + + Note 532: _Guerwick_. Pour _Warwich_. Rymer: _Emerbil_. + + Note 533: _Basset._. Rymer: _De Ballech'_. + + Note 534: _Grey._ Rymer: _Grecy_. + + Note 535: _Aldichel._ Rymer: _Audilée_. + +«Henry, par la grace de Dieu, roy de Angleterre, sire d'Illande et dux de +Aquitaine. Nous faisons assavoir à tous ceux qui sont et qui à venir sont, +que nous, par la volenté de Dieu, avec nostre chier cousin le noble roy +Loys de France, avons paix faicte et affermée en ceste manière. C'est +assavoir que il donne à nous et à nos hoirs successeurs toute la droiture +que il avoit et tenoit en ces trois éveschiés et ès cités, c'est-à-dire de +Lymoges, de Caours, et de Pierregort en fiez et en demaines, sauf l'ommage +de ses frères, sé il aucune chose i tiennent dont il soient si homme, et +sauves les choses que il ne puet mettre hors de sa main par lettres de luy +ou de ses ancesseurs; lesquelles choses il doit pourchacier en bonne foy +vers ceux qui ces choses tiennent, que nous les aions dedens la Toussains +en un an; ou faire nous eschange convenable à l'esgart[536] de preudes +hommes qui soient nommés d'une part et d'autre le plus convenable au +proffit des deux parties. + + Note 536: _A l'esgart._ Au jugement. + +«Et encore, le devant dit roy de France nous donra la value de la terre de +Agenois en deniers chascun an, selon qu'elle sera prisée à droite value de +terre, de preudes hommes nommés d'une part et d'autre. Et sera faite la +paie à Paris, au Temple, chascun an à la quinzaine de l'Ascencion la +moitié, et à la quinzaine de la Toussains l'autre. Et s'il avenoit que +celle terre eschaïst de la contesse Jehanne de Poitiers au roy de France ou +à ses hoirs, il seroit tenu ou ses hoirs de rendre-la nous ou à nos hoirs, +et rendue la terre, il seroit quicte de la ferme. Et sé elle venoit à +autres que au roy de France ou à ses hoirs, il nous donroit le fié de +Agenois avec la ferme devant dite. Et s'ele venoit en demaine à nous, le +roy de France ne seroit pas tenu de rendre celle ferme. Et sé il estoit +esgardé par la court le roy de France que, pour la terre de Agenois avoir, +déussions mettre ou rendre aucuns deniers par raison de gagière[537], le +roy de France rendroit ces deniers, ou nous tendrions et aurions la ferme, +tant que nous eussions eu ce que nous aurions mis pour celle gagière. + + Note 537: _Gagière_. Texte de Ménars: _Gagerie_. Chose engagée. + +»De rechief, il sera enquis en bonne foy et de plain à nostre requeste, par +preudes hommes d'une part et d'autre à ce esleus, sé la terre que li +contes[538] de Poitiers tient en Caorsin de par sa femme, fu du roy +d'Angleterre donnée ou bailliée avec la terre de Agenois, par mariage ou +par gagière, ou toute ou partie à sa suer qui fu mère le conte Raymont de +Thoulouse derrenièrement mort; et s'il estoit trouvé qu'il eust ainsi esté, +et celle terre si eschaioit ou à ses hoirs du decez la contesse de +Poitiers, il la donroit à nous ou à nos hoirs. Et sé elle eschaioit à +autre, et il est trouvé par celle enqueste toutesvoies que elle eust ainsi +esté donnée ou bailliée, si comme il est dit dessus, après le décès de la +contesse de Poitiers, il donroit le fié à nous et à nos hoirs, sauf +l'ommage de ses frères, sé il aucune chose y tenoient, tant comme il +vivroient. + + Note 538: _Li contes_. Régulièrement, dans la langue du XIIIème + siècle, il faudroit ici _li quens_. Mais notre scribe, auquel + Charles V avoit sans doute recommandé de copier exactement + l'original, aura cependant cru devoir corriger ce _cuens_ vieilli. + Ménars, qui avoit transcrit l'une des copies les plus anciennes a lu + _li queux_, faute plus grave. + +»De rechief, après le décès la contesse de Poitiers, le roy de France ou +ses hoirs roys de France, donra à nous et à nos hoirs la terre que le conte +de Poitiers tient ores en Xantes, oultre la rivière de Charente, en fiez et +en demaines qui soient oultre la Charente, s'elle li eschaioit ou à ses +hoirs. Et se elle ne li eschaioit, il pourchaceroit en bonne manière, par +eschange ou autrement, que nous ou nos hoirs l'aions, ou il nous feroit +avenable eschange à l'esgart de preudes hommes qui seront nommés d'une part +et d'autre[539]. Et de ce qu'il donra à nous et à nos hoirs en fiez et en +demaines, nous et nos hoirs li ferons hommage lige et à ses hoirs roys de +France; et aussi de Bordiaux, de Baionne et de Gascoingne, et de toute la +terre que nous tenons de là la mer d'Angleterre, en fiez et en demaines, et +des ysles, s'aucunes en y a que nous tengnons qui soient du royaume de +France, et tendrons de luy comme per de France et dux de Aquitaine. Et de +toutes ces choses devant dites, li ferons-nous services avenables, jusques +à tant que il fust trouvé quiex servises les choses devroient; et lors nous +serions tenus de faire les tels comme il seroient trouvés: de l'ommage de +la conté de Bigorre, de Armeignac et de Forenzac, soit ce que droit en +sera. Et le roy de France nous claime quicte sé nous ou nostre ancesseur li +féismes oncques tort de tenir son fié sans li faire hommage et sans li +rendre son servise et tous arrérages. + + Note 539: Cette phrase est estropiée dans Ménard. + +»De rechief, le roy de France nous donra ce que cinc cens chevaliers +devroient couster raisonnablement à tenir deux ans, à l'esgart de preudes +hommes qui seront nommés d'une part et d'autre. Et ces deniers sera tenu à +paier à Paris au Temple, à six paies, par deux ans: c'est assavoir à la +quinzaine de la Chandeleur qui vient prochainement, la première paie, +c'est-à-dire la sixiesme partie; et à la quinzaine de l'Ascencion +ensuivant, l'autre partie, et à la quinzaine de la Toussains, l'autre; et +ainsi des autres paiemens de l'an ensuivant. Et de ce donra le roy le +Temple ou l'Ospital ou ambedeux ensemble en plège. Et nous ne devons ces +deniers despendre fors que ou servise Dieu et de l'églyse ou au proffit du +royaume d'Angleterre: et si, par la veue des preudes hommes de la terre +esleus par le roy d'Angleterre, par les haus hommes de la terre, et par +ceste paix faisant, avons quicté et quictons du tout en tout, nous et +nostre dui fils, au roy de France et à ses ancesseurs et à ses hoirs et à +ses successeurs et à ses frères et à leur hoirs et à leur successeurs, +pour nous et pour nos hoirs et pour nos successeurs, sé nous ou nostre +ancesseur aucune droiture avons ou eusmes oncques en choses que le roy de +France tiengne ou tenist oncques, ou si ancesseur ou si frère: c'est +assavoir en la duchée et en toute la terre de Normandie; en la conté et en +toute la terre d'Anjou, de Tourainne et du Mainne, et en la conté et en +toute la terre de Poitiers ou ailleurs en aucune partie du royaume de +France, (ou ès isles, sé aucunes en tient le roy de France ou son frère ou +autre de parmi eux, et tous arrérages. Et aussi, avons quicté et quictons, +nous et nostre dui fils à tous ceux qui de par le roy de France[540]) ou de +par ses ancesseurs ou de ses frères tiennent aucune chose par don ou par +eschange ou par vente, ou par achat, ou par ascensement, ou en autre +semblable manière en la duchée et en toute la terre de Normandie, en la +conté et en toute la terre d'Anjou, de Touraine et du Maine, et en la conté +et en toute la terre de Poitiers, ou ailleurs en aucune partie du royaume +de France ou ès isles dessus dites; sauf à nous ou à nos hoirs nostre +droiture ès terres dont nous devons faire hommage lige au roy de France par +ceste paix, si comme il est dessus devisé, et sauf ce que nous puissions +demander nostre droiture, sé nous la cuidons avoir en Agenois et avoir-là +sé la court le roy de France le juge et aussi de Caoursin. + + Note 540: Cette parenthèse indique une omission de Ménard. + +»Et avons pardonné et quicté li uns à l'autre et pardonnons et quictons +tous mal talens de contens et de guerres, et tous arrérages, et toutes +issues qui ont esté eues et qui porent estre eues en toutes les choses +devant dites et tous dommages et toutes mises qui ont esté fait ou faites +de çà ou de là en guerres ou en aultres manières. + +»Et pour ce que ceste paix fermement et establement sans nulle +enfraingnance soit tenue à tousjours, li roys de France a fait jurer en +s'ame[541] par les procureurs espéciaulx à ce establis, et si dui fils ont +juré ces choses à tenir tant comme à chascun appartendra: et à ce tenir ont +obligié eux et leurs hoirs par leurs lectres pendans. Et nous de ces choses +tenir sommes tenus de donner surté au roy de France, des chevaliers[542] +des terres devant dites meismes que il nous donne et des villes (selon ce +que il nous requerra. Et la forme de la surté des hommes et des +villes)[543], pour nous sera tele[544]: Il jureront qu'il ne donront né +conseil né force né ayde pour quoy nous né nostre hoir venission encontre +la paix. Et s'il avenoit, que Dieu ne veille! que nous ou nostre hoir +venission encontre et ne le vousission amender, puis que li roys de France +ou si hoirs roys de France nous en auront fait requerre, cil qui la seurté +auroient faite dedans les trois mois que il les en auroient fait requerre, +seroient tenus de estre aidans au roy de France et à ses hoirs (contre nous +et nos hoirs), jusques à tant que ceste chose fust amendée souffisammeut à +l'esgard de la court le roy de France. Et sera renouvellée ceste seurté de +dix ans en dix ans, à la requeste du roy de France (ou de ses hoirs roys de +France)[545], et nous ceste paix et ceste composition, entre nous et le +devant dit roy de France affermée, à toutes les devant dites choses et +chascunes comme elles sont dessus contenues, promettons en bonne foy pour +nous et pour nos hoirs et pour nos successeurs au devant dit roy de France, +et à ses hoirs et à ses successeurs loialment et fermement à garder et que +nous encontre ne vendrons, par nous né par autre, en nulle manière: et que +riens n'avons fait né ne ferons par quoy les devant dites choses, toutes ou +aucune, en tout ou en partie, aient moins de fermeté. + + Note 541: _En s'ame_. En son nom. + + Note 542: _Des chevaliers_. Ménard: _De chacune_. + + Note 543: Nouvelle omission de Ménard. + + Note 544: _Sera tele_. Ménard: _Sera-t-elle_. + + Note 545: Nouvelle omission dans Ménard, suivie d'une phrase + inintelligible. + +»Et pour ce que ceste paix, fermement et establement, sans nulle +enfraingnance soit tenue à toujours, nous à ce obligons nous et nos hoirs, +et avons fait jurer en nostre ame par nos procureurs, en notre présence +ceste paix, si comme elle est dessus devisée et escripte, à tenir en bonne +foy, tant comme à nous appartendra; et que nous ne vendrons encontre né par +nous né par autre. + +»Et en tesmoignage de toutes ces choses, nous avons fait au roy de France +ces lectres pendans scellées de nostre scel. Et ceste paix et toutes les +choses qui sont dessus contenues par nostre commandement espécial ont juré +Edduvard et Eadmont nostre fils en nostre présence à garder et à tenir +fermement et que il encontre ne vendront par eux né par autre. + +»Ce fu donné à Londres le lundy prochain devant la feste Saint Luc +l'évangeliste, l'an de l'incarnation Nostre Seigneur mil dui cens cinquante +et nuevisme, et mois de octouvre[546].» + + Note 546: La date du texte de Ménard est différente: «Ce fut donné à + Londres, le vendredi prochain après la feste saint Gilles, l'an de + l'Incarnation N. S. mil deux cens cinquante-neuf, au mois de + septembre.» + +_Et nous cette paix et ceste composition, si comme elle est contenue par +dessus, voulons et octroions et loons et conseillons; et en la présence au +devant dit nostre seigneur le Roy et par son commandement spécial, nous, +archevesque et évesque, avons promis en parolles de provoires. Et nous, +contes et barons avons juré sur saintes Evvangiles que nous ceste paix, si +comme elle est dessus contenue et toutes les choses et chascune par soy qui +sont en celle paix contenues, tant comme à nous appartient, fermement et +establement tendrons et garderons, et que à bonne foy travaillerons et +pourchasserons que nostres sire li roys d'Angleterre et si hoirs, en toutes +les choses et chascune par soy qui sont contenues en ceste paix léalment +accompliront et garderont fermement. Et cest serement avons-nous fait en la +présence des messages le noble roy de France, envoiez à ce de par lui et +recevans de par lui. Et en tesmoing de ceste chose nous avons mis nos +scaulx en cestes présentes lectres. Ce fu donné ou lieu et ou jour et en +l'an devant dit._ + +En celui temps mourut l'ainsné fils au roy de France, avant que le dessus +dit roy d'Angleterre se partisist de France, né que la charte dessus +escripte feust donnée; et trespassa à Paris, et après fu porté à +Saint-Denys, et fist l'en le service des mors dévotement. Après le service, +le roy Henry d'Angleterre et les plus nobles qui là furent, prisrent le +corps et le portèrent parmi la ville de Saint-Denys et plus avant la moitié +d'une mille à leur propres espaules; et, pour ce que si noble prince ne +fust trop lassé, pluseurs gens le portèrent de cy à Royaumont: et le roy +Henry et pluseurs autres hommes prisrent congié et s'en retournèrent en +Angleterre. + +[547]Item, au temps de celuy pape, Mainfroy, fils bastart de Federic +empereur, portant soy comme hoir de Conradin, neveu de Federic dessusdit, +lequel Conradin estoit faussement tenu pour mort, fu premièrement +escommenié, pour ce que, au préjudice de l'églyse, il avoit pris et mis la +coronne du royaume de Secile en sa domination et puissance, sans juste +cause et à tort; et puis après, fu envoié grant ost contre luy; mais il ne +profita en rien et s'en retorna. + + Note 547: Tout ce qui sui, jusqu'au chapitre LXXXVI, se trouve dans + le seul manuscrit de Charles V, n° 8395, et est complètement inédit. + +Au temps de ce pape, les princes d'Alemaingne, électeurs de l'empereur, se +devisèrent en deux parties. Les uns esleurent à empereur Alphons roy de +Castelle, et les autres Richart conte de Cornubie[548], frère du roy +d'Angleterre; pour quoy il eust descort qui puis dura pluseurs ans. + + Note 548: _Cornubie_. Cornouailles. + +Iceluy pape qui nommé estoit Alexandre reprouva et dampna deux faux livres, +des quiels l'un disoit que tous religieux qui preschoient la parole Dieu ne +pouvoient estre sauvés en vivant d'aumosnes; et enseignoit pluseurs autres +erreurs contre l'estat de povreté. Et fu aucteur de celluy livre un clerc +nommé maistre Guillaume de St-Amor, qui fu condampné ensemble avec son +euvre et sa fausse doctrine. Les autres livres affermoient, entre les +autres erreurs qui y estoient contenues, que l'évangile de Jésu-Christ et +la doctrine du nouvel testament ne parmena oncques homme à perfection et +que elle devoit estre mise au neent et condempnée, après mil dui cens +soixante ans; et en l'an mil dui cens soixante devoit commencier la +doctrine de Jehan; lequel livre l'aucteur appella l'_Evangile pardurable_, +en attribuant à ce livre toute la perfection de ceux qui sont à sauver. + +Item, il estoit dit en celluy livre que les sacremens de la nouvelle loy +devoient, en iceluy an mil dui cens soixante, estre esvacués et anullés. +Lesquelles erreurs toute l'expérience du temps et l'auctorité du pape +condempna et annienti. Il est affermé que l'aucteur de ce livre nommé +l'_Evangile Pardurable_ fu un qui avoit nom Jehan, de par vie Jacobin, et +fu ce livre publiquement ars[549]. + + Note 549: En marge du manuscrit, le roi Charles V a écrit ici de sa + main: Nota _La condempnacion de l'evangile perdurable_.» + +Item, en celluy temps, le sixiesme jour du mois de septembre, fu quis et +trouvé le corps de monseigneur saint Saturnin, martir, qui fu premier +évesque de Thoulouse, et fu trouvé en son moustier à Thoulouse; auquel +moustier, par la grace et volenté de Dieu, il fait et a fait au temps passé +pluseurs et merveilleus miracles dignes de grant loenge. + +Item, en celluy temps, commença grant turbacion de l'Université de Paris, +contre les povres religieus estudians en theologie, par l'entichement du +devant dit Guillaume Saint-Amor. Mais après, la turbacion cessa par le +pape, et l'aucteur Guillaume fu bani du royaume de France. + +Item, en celluy temps, le roy de Hongrie, pour certaines terres, assailli +en bataille le roy de Boesme, et avoit en son ost de diverses nacions +orientales de paiens, environ onze mille hommes de cheval, auquel le roy de +Boesme vint encontre à cent mille hommes de cheval; entre lesquiex il en y +avoit sept mille tous couvers de fer. Et comme la bataille fu commenciée ès +fins du royaume, à l'assembler des chevaus et des armes si grant poudre +s'esdreça de terre que, en plein jour à heure de midi, homme povoit à très +grant peine congnoistre l'autre, pour l'obscurté de la poudrière qui +sourdoit de dessus la terre. Finablement, les Hongres, après ce que le roy +ot esté navré, s'en fouyrent, et si comme il se hastoient de fouyr, il en +chéy en flueve parfont par où il devoient passer six mile hommes ou environ +qui furent tous noiez et mors sans ceux qui furent occis en ladite +bataille. Mais comme le roy de Boesme et eue victoire et fust entré à grant +force de gens d'armes ou royaume de Hongrie, le roy de Hongrie par ses +messages luy requist que il voulsist faire paix et accort à luy et il luy +rendroit les terres qui estoient cause du descort. Si accordèrent ensemble +et furent amis, et pour le temps à venir fu l'amistié confermée par +mariage. + +Item, au temps de celluy Mainfroy dont dessus est faite mencion, lequel +estoit chief et refuge de tous mauvais et desloiaus qui vouloient entrer en +sa terre, pour vray l'avision d'une comete ou estoile courut devant noncier +la mutacion et ordre des maulx dessus dis, laquelle commença environ my +mois de juillet au commencement de la nuit vers occident. Et, après aucuns +jours, vers la nuit, apparoissoit en la partie d'orient et estendoit +pluseurs rays vers la partie d'occident. Et fu son cours jusques à la fin +du mois de septembre. En autre cronique est ainsi inscript que la semblance +de celle comete estoit ainsi comme d'une estoile obscure; et issoit de +celle estoile ainsi comme flambe; et estoit la fourme et la grandeur de luy +ainsi comme la voile d'une nef. Chascune nuit quant la flambe de luy +descendoit du lé, elle croissoit en lonc; et après, en la dixiesme calende +d'octobre, environ l'aube du jour, fu veue en la partie de midy la flambe +de la longueur d'un coute, et s'estendoit à paines jusques à occident. Et +ainsi petit à petit atenoiant ou diminuant s'esvanouy. Et jà soit ce que +par aventure elle signifiast moult de choses en diverses parties du monde, +toutes fois il fu trouvé pour certain que, quant elle commença à apparoir, +le pape mourut. + + +LXXXV. + +ANNEE 1260. + +_Coment Mainfroy fu déposé._ + + +Il avint, assés tost après que le roy Henry d'Angleterre fu retourné en son +païs, que Mainfroy fu derechief de par le pape escommenié et le mist hors +de toute dignité par sentence définitive, comme celluy qui estoit appert +ennemi de saincte églyse, et avoit en sa compaignie Sarrasins et Juifs et +toute manière de gens qui estoient contraires à saincte églyse et à la foy +crestienne[550]. + + Note 550: Au lieu de ce chapitre, les autres manuscrits portent: «Il + avint, assez tost après que le roy Henry d'Angleterre fu retourné en + son pays, que Mainfroy prince de Tarente prist assez de fors + chastiaux et de cités au royaume de Secile en sa main en faingnant + qu'il estoit tuteur et curateur de Conradin son nepveu, pour ce qu'il + estoit enfant, né n'estoit pas en aage de tenir terre. Après ce, il + fist tant par dons et par promesses que il fu couronné à roy de + Secile, et que tous les chevaliers si accordèrent contre la volenté + de l'églyse de Rome de qui le royaume de Secile estoit tenu.» + + +LXXXVI. + +ANNEE 1260. + +_Coment Tartarins destruirent pluseurs contrées._ + + +Nouvelles vindrent au roy de France que les Tartarins avoient destruit +grant partie de la terre d'Oultre-mer, et luy fu dit de par le pape que il +avoient occis tant de Sarrasins que nul n'en savoit le nombre, et le soudan +desconfit et le roy d'Arménie; et avoient pris Antioche, Triple, Damas, +Halape, et toutes les terres environ; et estoit leur propos, si comme +aucuns crestiens disoient, de passer oultre et de destruire toute +crestienté. Quant le roy oï telles nouvelles si manda tous les barons de +France et leur conta coment les Tartarins avoient destruit la terre +d'Oultre-mer, et que leur propos estoit de venir en France si comme l'en +disoit. Si s'accordèrent tous les barons par le conseil le roy que l'en +fist aumosnes aux povres, et que les religions féissent processions et +prières que Nostre-Seigneur voulsist garder son peuple. Avec ce il commanda +au peuple qu'il se gardassent de jurer villainement et d'aler ès tavernes +pour les gloutonnies qui y sont faictes et dictes: tournoiemens furent +deffendus et joustes et hourdéis[551]. Tous jeux furent deffendus fors du +traire d'ars et d'arbalestres. Si avint que les Tartarins qui menoient si +grant maistrise, furent seurpris de diverses maladies, si s'en retournèrent +pluseurs en leur terres et pluseurs en moururent. + + Note 551: _Hourdéis._ Lutte de plusieurs contre plusieurs. Nangis + ajoute: _Usquè ad biennium_. Pendant deux ans. Ce qui prouve que + saint Louis ne défendoit alors les tournois que par esprit de + pénitence et non dans l'intention d'en abolir définitivement l'usage. + + +LXXXVII. + +ANNEE 1260. + +_De pluseurs aventures._ + + +Celle année que l'en estoit en si grant doubte des Tartarins, se +assemblèrent les puissans hommes de Florence, et alèrent contre ceux de +Senne[552] la vieille, pour desconfire tous ceux qui dedens estoient. Car +ceux de Senne leur avoient fait grief et dommage par la force Mainfroy en +cui garde il s'estoient mis. Ceux de Florence avironnèrent la cité de +toutes pars et commencièrent forment à assallir, et ne cuidèrent pas que +ceus de dedens eussent si grant povoir de par Mainfroy comme il avoient. + + Note 552: _Senne_, Sienne. + +Quant les Florentins se furent espandus et départis entour la ville, ceus +dedens issirent hors et leur coururent sus. Si en occistrent assés, et les +autres emmenèrent chasçant jusques dedens Florence, et ardirent tous les +fors bours et grant partie de la cité; et les menèrent si mal et si estroit +qu'il se mistrent tous en la seigneurie Mainfroy roy de Secile. + +En celle année trespassa saint Phelippe archevesque de Bourges et +l'apostole Alixandre. Les cardinaux firent apostole de Rome Jaques +patriarche de Jhérusalem né de la cité de Troies, et fu appellé Urbain. + + +LXXXVIII. + +ANNEE 1262. + +_Du mariage le roy[553] Phelippe de France._ + + Note 553: Ou mieux: _Le fils le roy_. + + +Le roy de France envoia ses messages au roy d'Arragon, et luy requist Ysabel +sa fille pour donner à Phelippe son fils. Le roy Jaques reçut les messages +honourablement, et leur bailla sa fille, et cil s'en retournèrent en +France. Si tost comme il orent passé la Ricordanne[554], le roy fu à +l'encontre et la mena à Clermont en Auvergne et tint feste sollempnel le +jour de la Penthecouste. + + Note 554: _La Ricordanne._ Sans doute les montagnes de Rouergue, + situées entre Clermont et Montréal. Voyez plus haut, Gestes de la vie + de St LOUIS Chap. III. + +A celle feste furent mains haus princes et mains haus barons qui grant joie +menèrent pour l'amour du roy. Pour ce mariage, en signe de paix, le roy +d'Arragon quitta à tous les jours perdurablement au roy de France et à ses +hoirs tout le droit et toute la seigneurie qu'il avoit en la cité de +Carcassonne, en celle de Bigorre et en celle de Amilly[555]; et le roy de +France luy quitta tout le droit qu'il avoit en la conté de Besac[556], et +de Dampire et de Roussillon, et deBarselonne: ce fu fait l'an de grace deux +cens soixante et deux. + + Note 555: _Amilly._ C'est _Milhau_, dans le Rouergue, sur la rivière + de _Tarn_. Le latin dit: _Amiliavo_. + + Note 556: _Besac._ Besalu.--_Dampire_. Ampurias. + + +LXXXIX. + +ANNEE 1263. + +_De la mort au conte Simon de Lincestre._ + + +Assez tost après avint que un chevalier de la nascion de France, noble en +armes, sage homme du siècle, estoit nommé Simon de Montfort. Ice Simon mit +grant paine de destruire le vice de heresie d'Albigois: pour la prouesce +qui estoit en luy le roy Henry d'Angleterre luy donna sa seur en laquelle +il engendra cinq enfans: Henry, Simon, Richart, Guy, Amaurry; et une fille +qui fu mariée au prince de Galles. + +Le roy manda ses prélas et ses barons, et tous les plus nobles hommes de +son royaume, et tint son parlement en la cité de Londres[557]. Si parlèrent +de l'estat du royaume et des coustumes du pays. Si parla un chevalier, et +dist que le royaume de France estoit bon, fort et vertueux des gens +d'Angleterre, pour ce qu'il y aloient demourer; et laissoient leur propre +pays, pour ce qu'il n'y povoient mouteplier, pour la coustume du païs qui +est telle que le premier des enfans a tout, et les autres sont povres et +eschis[558]; et convient que il voisent querre leur soustenance en France +et ès estranges contrées, par quoy Angleterre n'est point si plaine de gens +comme sont ces estranges contrées. Mais sé il partoient[559] ainsi comme il +font en France, il entendroient à labourer les terres et les boscages, et +le peuple se monteplieroit[560]. «Par la pitié Dieu,» dist le roy, «je +m'accort que ainsi soit-il fait, et que ceste mauvaise coustume soit +abatue.» + + Note 557: _Londres._ Ou plutôt _Oxford_. + + Note 558: _Eschis._ Dépouillés. + + Note 559: _Partoient._ Partageoient. + + Note 560: Ce précieux passage relatif au droit d'aînesse ne se trouve + que dans les _Chroniques de Saint-Denis_. Nangis se contente de dire: + «Accidit... quod rex Angliæ, barones et prælati unanimiter + consentirent in _quamdam constitutionem_ ad utilitatem reipublicæ, + ut dicebant.» Il faut conclure de cet endroit de nos chroniques que + le _droit exclusif_ d'aînesse ne fut jamais admis en France comme en + Angleterre, si ce n'est dans les provinces qui avoient suivi la loi + anglaise, comme la Bretagne et la Normandie. Dans les autres parties + de la France, le droit se bornoit à un avantage, un préciput que le + premier né avoit sur ses frères. Il ne faut pas oublier non plus que + notre _Chronique de Saint-Denis_ fut pour la vie de saint Louis + rédigée au XIVème siècle, et que, par conséquent, le rédacteur + s'exprimoit conformément à la coutume admise encore de son temps. + +A ce s'accordèrent les pluseurs des barons du pays, et vouldrent qu'il fust +affermé par le serement. Quant vint au jurer, le conte Simon leur dist que +il gardassent bien coment il feroient le serement; car en nulle manière, +puis qu'il auroit juré à garder la constitucion, il n'iroit contre son +serement. Assez tost après, le roy et les barons orent autre conseil, et +rappellèrent la dicte constitucion que il avoient promise à garder par leur +serement, et vouldrent que le conte Simon rappellast son serement: et il +respondi que il n'iroit jà[561] contre son serement, né jà par luy ne +seroit faussé. + + Note 561: _Jà._ Jamais. + +Pour ceste chose mut grant hayne et grant contens entr'eus. Le roy Henry et +Edouart son fils assemblèrent grant ost contre le conte Simon; et Rogier le +conte de Glocestre, et ceus de Londres vindrent contre le roy à bataille et +assemblèrent delès une abbaye que l'en nomme Leaus[562]. Tant férirent et +chaplèrent ensemble que le roy fu mené à desconfiture, et ne pot durer +contre la force au conte Simon. Si s'en fouy en l'abbaye de Leaus et cuida +eschaper. Mais le conte Simon le quist tant qu'il le trouva, et le mist en +un chastel et commanda qu'il fussent gardés luy et Edouart son fils +honnestement. + + Note 562: _Leaus._ Lewes. + +Nouvelles vindrent au roy de France que le roy Henry d'Angleterre estoit en +prison par le commandement Simon de Montfort; si en fu dolent et +courroucié. Si ala à Bouloigne sur mer et manda le conte Simon. Sitost +comme il oï le mandement, il vint à Bouloigne et parlèrent ensemble de la +paix. Et requist le roy au conte Simon qu'il délivrast le roy Henry et son +fils de la prison, et il les accorderoit ensemble, si que le conte Simon y +auroit honneur et prouffit: et il respondi que jà ne s'accorderoit, sé la +constitucion que le roy avoit jurée n'estoit gardée et commandée à tenir +fermement. + +Quant le roy de France vit qu'il ne pourroit oster le conte Simon de son +propos, si luy donna congié de retourner. Si tost comme il fu retourné, +il[563] prist en sa main par la volenté du commun peuple, les chastiaux et +les forteresces du pays; et firent aliances ensemble, luy et le conte de +Glocestre, qu'il garderoient les choses communes au proffit du roy et du +royaume. Si comme le conte Simon et celluy de Glocestre deurent donner +seurté l'un à l'autre, il se descordèrent et s'entredistrent paroles +despiteuses, et despartirent par mautalent. Quant il furent départis, le +conte Rogier pensa en son cuer coment il pourroit dommagier le conte Simon. +Si envoia par malice le meilleur destrier et le plus isnel qu'il eust à +Edouart, au chastel où il estoit, en autrui nom que le sien. Sur lequel +destrier Edouart monta et s'en fouy de la prison au conte Simon, et s'en +vint au conte de Glocestre; et firent aliances ensemble d'aler contre le +conte Simon qui garde ne s'en donnoit; ains avoit baillié grant partie de +sa gent à Simon son fils pour ce qu'il alast parmi le pays pour assembler +vitaille. + + Nte 563: _Il._ Le comte Simon. + +Si comme Simon retournoit à son père, une espie le vint dire au conte de +Glocestre. Si luy vint au devant entre luy et Edouart à tout grant gent, et +luy tollirent sa proie, et le cuidèrent prendre; mais il s'enfouy jusques à +un chastel à garant[564]: si ot si grant honte des garnisons qu'il avoit +perdues que il n'osa retourner à son père qui l'attendoit de jour en jour. +Quant il l'orent enchacié au chastel, il assemblèrent tout le povoir qu'il +porent avoir, et vindrent contre le conte Simon qui attendoit son fils et +les gens qui estoient avec luy, et si attendoit le secours Henry +d'Alemaingne. Car il luy avoit juré et plevi[565] que il seroit en son +aide, et que jà à ce besoing ne luy fauldroit. Ceux qui sorent que le conte +avoit pou de gent alèrent hardiement contre luy, et estoit leur entencion +d'occire le conte Simon et tous ses enfans. A ce ne s'accorda point +Edouart, ainsois leur pria qu'il fussent pris sans estre occis; Simon +savoit bien qu'il venoit pour li prendre ou occire, si s'apresta contre eux +à bataille et furent avec luy ses deux enfans Guy et Henry. + + Note 564: _A garant._ Pour se garantir. + + Note 565: _Plevi_. Garanti. + +Si comme il approchoient de leur ennemis, le conte dist à son fils: +«Saches, Henry, biaux fils, que je mourray en ceste bataille.» Quant son +fils l'entendi, si en ot grant pitié, et luy dist doucement: «Biaus chier +père, alez vous en et sauvez vostre vie, et je soustendray ceste envaïe en +l'aide Nostre-Seigneur.» Et il luy respondi: «Biaus fils, ce n'avenra jà +que je ceste honte face, moi qui suy vieux et au terme de ma vie, et qui +suy de si noble parenté descendu qui oncques ne fuirent en bataille. Mais +tu t'en devroies aler, pour eschiver ce péril; que tu ne perdes la fleur de +ta jouvente, qui dois estre mon successeur.» Né l'un né l'autre ne +vouldrent partir de la bataille. Le conte avoit moult grant fiance en Henry +d'Alemaingne, car il avoit promis qu'il vendroit à son aide à toute sa +gent. Mais quant ce Henry vint en champ, il se tourna contre luy et +pluseurs barons ès quiels le conte avoit grant fiance. Quant le conte vit +venir les bannières de toutes pars qui se tournoient contre luy, il fu +moult esbahi et moult courroucié, et nonpourquant il ne voult fuir. + +En ce jour avint que tout le fais de la bataille chéy sus le conte Simon +qui par la prouesce de ses armes, dont il estoit de long-temps apris, se +deffendoit aussi fermement comme une tour; mais tout ce ne luy valut +noient, car il ot pou de gent, si que ses anemis approchierent de luy et le +navrèrent à mort; et puis chéy à terre de son cheval, et ainsi la prouesce +et la chevalerie de luy termina par fin honnorable. + +D'autre part estoit Henry son fils qui se combatoit comme homme hors de +sens, pour la mort de son père vengier, et maintenoit moult viguereusement +l'estour; si fu abatu et pris. Et après qu'il fu pris, il fu occis entre +les mains d'aucuns chevaliers qui le vouloient sauver. Quant Edouart sot +que Henry fu occis, si dist que c'estoit grant mauvaistié d'occire +chevalier depuis qu'il estoit pris. Guy le plus jeune des frères chéy entre +les mors tout pasmé, ainsi comme demi mort; lequel fu recueilli et mis hors +de la presse. Aucuns de la partie Edouart furent plains de si grant +felonnie, et orent en si grant haine le conte Simon, qu'il ne leur souffist +point de ce que il l'avoient occis de pluseurs plaies, mais firent pis: car +il luy arrachièrent les génitaires du corps, et puis le despecièrent par +pièces, et laissièrent le corps tout descouvert pour dévourer aux oisiaux +du ciel. Si tost comme il se furent d'ilec partis, les moines d'une abbaye +qui estoit près d'ilec, qui est nommée Evezent[566] recueillirent le corps +et le portèrent ensevelir en leur abbaye. Duquel à sa sépulture moult de +malades de diverses maladies orent santé, si connue il fu tesmoigné des +gens du pays. Parquoy il appert clerement que Nostre-Seigneur reçut en gré +son martire. Ceste bataille fu l'an de grace mil deux cens et soixante et +trois. + + Note 566: _Evezent_. Evesham. + + +XC. + +ANNEE 1264. + +_Des messages le pape Urbain contre Mainfroy._ + + +Pape Urbain qui fu désirant de mettre à fin la mauvaistié de Mainfroy, +envoia ses messages au roy de France, et li requist qu'il voulsist secourre +et aidier à l'églyse de Rome contre le roy Mainfroy de Secile qui s'estoit +mis et bouté en la terre et au royaume à tort et sans raison; lequel +royaume doit estre tenu de l'églyse dès le temps l'empereur Constantin qui +le donna et octroia au patrimoine saint Père, et voult que quiconques en +seroit roy qu'il en fust homme saint Père, et qu'il le tenist de luy. «Et +comme Mainfroy ne veuille faire droit à sainte églyse, biaus chier fils, je +vous prie que vous m'envoiez Charles vostre frère à tout son povoir, et +nous luy donnons et ottroions le royaume de Secile et la duchiée de Puille. +Et après ce, nous voulons qu'il soit prince de Calabre. Et toutes ces +dignités nous luy octroions jusques à la quarte ligniée qui de luy istra.» +Quant le roy oï ces nouvelles, si se conseilla qu'il en feroit; né n'estoit +pas sa volenté que Charles son frère y alast, sé il n'avoit les dignités +dessus nommées à tous ses hoirs et à tousjours-mais. Mais Charles reçut le +mandement l'apostole liement, et dist au roy que sa volenté estoit de +secourre saincte églyse et de luy aidier selon son povoir. Le roy ne voult +pas empeschier le bon propos son frère, si luy octroia. + +Tant estoit monté Mainfroy en grant estat, qu'il avoit en s'aide toute la +greigneur partie des cités d'Italie, et luy obéissoient comme à seigneur et +à roy. Si establi ilec et en son nom Poilevoisin[567] à grant compaignie de +gent d'armes;--il ressembloit Mainfroy de contenance et de manière plus que +nul homme;--pour ce que il gardast les passages, que nul ne peust passer +oultre qui fust de l'aide le pape de Rome: né messagier né autre ne povoit +en nulle manière passer qu'il ne perdist la vie, ou il estoit mis en +prison. + + Note 567: _Poilevoisin_. Palavicino. + +Nouvelles vindrent en France que Poilevoisin gardoit les passages si +estroictement que nul ne povoit passer. Si manda le conte Charles, qui +estoit esleu à roy de Secile, Phelippe de Montfort, bon chevalier et hardi, +pour abatre et oster la mauvaistié Poilevoisin, et pour délivrer le chemin +de Rome. Iceluy Phelippe se mist à la voie, et emmena avec luy le Marchis +de Montferrant et toute la commune de Milan, qui à celle fois furent de la +partie aux François; car il avoient en grant haine Mainfroy pour ce que +l'empereur son père avoit fait abatre toutes les tours de Milan, et les +forteresces; et si leur avoit osté les trois rois qui vindrent aourer +Nostre-Seigneur quant il fu né, et les envoia à Coulongne sus le Rhin. + +Phelippe de Montfort vint à un pas où il trouva Poilevoisin à tout moult +grant ost, et avoit en son aide toute la forte gent de Cremonne. A eux se +combatirent si vertueusement que Poilevoisin tourna en fuie et ceux de +Cremonne, et laissièrent le pas tout délivre[568]. Phelippe et sa gent +passèrent oultre, si trouvèrent les tentes à ceux de Cremonne, et leur +garnisons de vins et de viandes. Si prisrent tout quanqu'il porent trouver +de bon, et puis boutèrent le feu dedens et s'en passèrent oultre, et +délivrèrent les passages et les chemins; si que tous ceus qui vouloient +aler à Rome povoient passer seurement. + + Note 568: _Delivre_. Libre. + +Ce jour meisme que Phelippe de Montfort se combati, mourut pape Urbain. +Tantost les cardinaux s'assemblèrent et se hastèrent moult de faire pape, +pour le triboul où l'églyse de Rome estoit contre Mainfroy: si firent pape +de messire Guy et le nommèrent Climent. Cil ot premièrement femme et +enfans. Après la mort sa femme, il fu évesque de son pays, et après il fu +archevesque de Nerbonne sus mer, et après il fu cardinal de saincte Sabine +et puis pape de Rome. + + +XCI. + +ANNEES 1264/1266. + +_Coment le conte Charles fu couronné à roy de Secile._ + + +Le conte Charles d'Anjou assembla grant gent et grant chevalerie, et les +envoia droit à Rome parmi Lombardie, et il s'en ala à Marseille, et manda +Guillaume le Cornu et Robert des Baux deux hommes les plus sages en mer que +l'en peust trouver, et savoient tous les aguais et les passages de mer. Si +leur dist le conte Charles tout son penser, et qu'il voulloit aler à Rome +tout celéement; et il luy respondirent que il le couduiroient sauvement à +l'aide de Dieu. Tantost aprestèrent une galie de quanque mestier leur +estoit, et se mistrent en mer le plus celéement qu'il porent, et passèrent +les aguais de leur ennemis; car Mainfroy faisoit guaitier le conte Charles +et par mer et par terre, pour ce qu'il savoit bien qu'il devoit venir à +Rome. + +Quant le conte fu arrivé au port, nouvelles s'espandirent par le pays que +le conte Charles estoit venu; si commencièrent à dire les Romains: «Que +sera de cel homme que les périls de mer né les aguais de ses ennemis ne +troublent? vraiement la vertu divine est avec luy.» L'apostole Climent et +tout le clergié le receurent à grant honneur, et fu fait Sénateur de Rome +par la volenté de tous. Assez tost après, le pape manda ses cardinaus, et +leur dist que Mainfroy avoit moult grevé ses devanciers et dessaisis de +toute la seigneurie du royaume de Secile; «et, comme le conte Charles soit +venu en ceste contrée pour nous aidier, bien luy devrions donner l'honneur +que ce renoié tient à tort et sans raison; et les trésors de saincte églyse +habandonner.» + +Les cardinaux respondirent: «Vicaire de Dieu, moult avez bien parlé à +l'honneur de saincte églyse, et nous le voulons tous.» L'apostole fist +assavoir au conte Charles tout son pensé, et que il vouloit que il fust roy +de Secile, et Mainfroy le bastart en fust déposé. Les nobles hommes de Rome +et de toute la contrée s'assemblèrent au jour que le roy fu couronné et +firent moult grant feste parmi Rome, et commença le peuple à crier: «Vive +le roy Charles! vive le roy! et Mainfroy soit abatu et condempné.» Quant le +roy Charles fu couronné, il li convint demourer à Rome tant que les +chevaliers de France fussent venus; car il n'avoit pas gent dont il peust +en champ venir contre Mainfroy; mais les barons se hastèrent tant que il +entrèrent presque tous en Rome. + +En l'ost de France fu Bouchart de Vendosme, Guy de Biaujeu[569], évesque +d'Aucerre, Guy et Phelippe de Montfort, Guillaume et Pierre de Biaumont, et +Robert le fils au conte de Flandres, à grant chevauchiée de gent, car il +avoit espousée la fille au roy. Et pour ce qu'il estoit enfant, Gille le +Brun, connestable de France, conduisoit son ost. Le roy fu forment lie +quant sa gent fu venue; si fist tantost trousser ses harnois, et issi de +Rome à grant compaingnie. Tant erra par ses journées qu'il entra en la +terre de ses anemis, et vint au pont de Chipre[570] où l'entrée est en la +terre de Labour et de Puille, jusques à Saint-Germain l'Aguillier[571]. + + Note 569: _Biaujeu_. Ou plutôt: _De Mello_. + + Note 570: _Chipre_. _Ceperano_, sur le Garigliano. + + «A Ceperan', là dove fu bugiardo +»Ciascun Pugliese....»--(Dante. _Inferno, C° 28._) + + Note 571: _Saint-Germain-l'Aguillier_. Aujourd'hui _San-Germano_, au + pied du mont Cassin. + +Le chastel de Saint-Germain estoit de tous les autres du pays le plus fort +et le mieux garni; et y avoit tant de gent d'armes et si grant plenté de +vitaille que on ne cuidoit point qu'il peust estre pris légièreraent. En ce +chastel estoit moult grant partie de la gent Mainfroy, qui estoient +Alemans, Puillois et Sarrasins. Tant furent oultre-cuidiés qu'il mandèrent +à Mainfroy qu'il luy rendroient Charlot de France ou mort ou pris +prochainement; et que il ne seroit jà si hardi qu'il les osast attendre. +Mais le roy Charles ala tant avant que luy et son ost furent oncques près +du chastel, si tendirent leur tentes et leur paveillons; et les garçons et +les gens de pié alèrent aux murs pour veoir coment le chastel estoit fort +et deffensable. + +Les Sarrasins et les souldoiers les commencièrent à mocquier et à mesdire +villainement et à dire: «Où est Charlot vostre chétif roy?» Ceux qui ne +porent souffrir leur villaines paroles leur lancièrent pierres, et +commencièrent à paleter d'une part et d'autre; le cri commença et la noise +de plus en plus, si que tout l'ost se commença à esmouvoir. Aucuns des +barons de France qui avoient tendu leur paveillons plus près du chastel que +les autres oïrent la noise; si s'armèrent pour ce qu'il cuidoient estre +surpris et que ceux de Saint-Germain fussent issus hors; tous coururent +ensemble à l'assaut du chastel, ainsi comme sé il ne doubtassent nul péril. +Là fu l'assaut fort et aspre des François, si que ceux du chastel furent +tous espouventés de ce qu'il se virent assaillis de toutes pars si +asprement, et s'en tourna une partie en fuie si coiement que les François +n'en sorent riens. + +Bouchart de Vendosme vit une porte ouverte, si se féri au chastel tout le +premier et Jehan son frère. Là se combatirent asprement les deux frères, et +férirent tant à dextre et à senestre, qu'il firent voie à ceux qui après +eux venoient et que la porte fu toute pourprise de la gent du conte, et que +François y entrèrent communément. + +Quant ceux du chastel se virent si avironnés, il furent si espoventés qu'il +commencièrent à fouir. Un escuier qui aloit après le conte de Vendosme, +prist sa banière et la porta en une haute tour, si que ceux qui dehors +estoient là porent veoir; si commencièrent à corre vers le chastel, et +entrèrent ès portes viguereusement; et quanqu'il encontrèrent de leur +anemis mistrent à l'espée, et prisrent le chastel qui moult estoit bien +garni de vins et de viandes. + + + +XCII. + +ANNEE 1266. + +_Coment le roy se conseilla aux barons._ + + +Le premier jour de quaresme fu le chastel de Saint-Germain pris. Quant +l'ost de France se fu reposé, le roy Charles s'en ala après ceux qui s'en +estoient fouis de Saint-Germain. Quant il sorent que le roy venoit après +eux, si s'en alèrent à Mainfroy leur seigneur qui estoit logié devant +Bonnivent en une plaine. Le conte Gauvain et le conte Jourdain +rassemblèrent leur gent, car il furent moult dolens du meschief qui leur +estoit avenu: si donnèrent conseil à Mainfroy qu'il attendist le roy +Charles à bataille; et le roy ala tant avant qu'il fu près de l'ost +Mainfroy qui estoit jà tout ordenné à bataille ès plains de Bonnivent. + +Si tost comme le roy Charles et sa gent orent monté une montaingne, il +virent l'ost Mainfroy tout appertement. Si s'arrestèrent et prisrent +conseil qu'il feroient d'aler sus Mainfroy? Aucuns looient que l'en +attendist jusques à l'endemain, pour les chevaux qui estoient travailliés, +et, avec ce, il estoit près de midi: les autres distrent tout le contraire, +car se les anemis qui estoient tous près de combatre appercevoient que il +ne venissent à eux, il cuideroient qu'il eussent paour. Si comme il +parloient ensemble, Gilesle Brun connestable de France, qui avoit en garde +le fils au conte de Flandres et sa gent, dist au roy: «Quoique les autres +facent, je me combatray et iray tout maintenant sus mes anemis.» Quant le +roy oï le conseil Giles le Brun, il pensa un pou et luy fu advis qu'il +disoit bien et voir: si commanda que tous fussent armés, et fu conseillié +qu'il fissent trois batailles en conroy[572], ainsi comme Mainfroy avoit +fait. Maintenant sonnèrent trompes et buisines pour les François esmouvoir +à batailles. + +Quant il furent armés et tous près de combatre, le roy les amonesta et leur +dist: «Seigneurs qui estes de France nés, dont tant de prouesces sont et +furent jadis racontées, ne vous combatez pas pour moy, mais pour saincte +églyse, de laquelle auctorité vous estes absous de tous vos péchiés. +Regardez vos anemis qui despisent Dieu et saincte églyse, et qui sont +escommeniés, qui est commencement de leur mort et de leur dampnacion. Et si +sont de diverses nacions né ne sont pas d'une créance né d'une foy. Ne véez +vous coment il se sont contenus à Saint-Germain l'Aguillier, qui leur +estoit souverain refuge contre toute gent?» + + Note 572: _Conroy_. Ordre. + + +XCIII. + +ANNEE 1266. + +_Coment la première bataille Mainfroy fu desconfite._ + + +Après ce que le roy ot parlé aux barons, l'évesque d'Aucerre les absout de +tous leur péchiés et leur donna sa benéiçon en telle manière que il +doublassent les cops de leur espées sus leur ennemis. Quant les batailles +furent ordenées et mises en conroy, Phelippe de Montfort et le mareschal de +Mirepois furent chevetains de la première bataille, et assemblèrent à la +première bataille Mainfroy, en laquelle il avoit au front devant grant +plenté d'Alemans esquiels Mainfroy avoit plus grant fiance qu'en tout le +remenant de sa gent. + +Au premier assaut qu'il assemblèrent, les Alemans férirent aux grans cops +estendus sus les François, si que par force il les reculèrent. Quant le roy +Charles vit ce, qui estoit en la seconde eschielle et qui se devoit +combatre à Mainfroy, si se féry tout irié entre ses ennemis à tout sa +bataille. Les Alemans se tindrent moult bien et longuement, car il estoient +bons chevaliers, et aussi comme armés de doubles armes, si que les espées +des François ne les porent empirier né mal mettre. Quant ce virent +François, si sachièrent petites espées courtes et agues et estroites +devant, et commencièrent à crier en langue françoise: «A estoc! A estoc! +dessoubs l'aisselle.» Là où les Alemans estoient légièrement a més. + +A celle criée fu la bataille grant et mortelle; les François leur +lancièrent ès corps leur courtes espées agues; et les Alemans +tresbuchièrent ainsi comme blé qui verse après la faucille: si furent tous +mors et vaincus et pou ou noient en eschapa qui ne fussent mors et occis. +Après ce que les Alemans furent desconfis, le roy et sa gent se férirent en +la seconde bataille que Gauvain conduisoit et Jourdain. Mais quant il +virent que les Alemans furent desconfis esquels il avoient toute leur +espérance, si ne sorent que faire de fouir. Sitost comme François +apperceurent leur mauvaise contenance, si leur coururent sus hastivement +qu'il ne leur eschapassent, et se combatirent à eux si forment qu'il les +desconfirent tous. En celle desconfiture furent pris le conte Gauvain, le +conte Jourdain, le conte Berthelemi, et pluseurs autres. + + +XCIV. + +ANNEE 1266. + +_Coment le roy conquist Bonivent._ + + +Quant les deux batailles de l'ost Mainfroy furent vaincues, la tierce qui +estoit de Puillois et de Sarrasins, en laquelle Mainfroy estoit, fu toute +esbahie; et se doubta Mainfroy forment, né ne sot que faire: si tourna en +fuye: la bataille Robert de Flandres se féri en eux, et en firent grant +occision. En une autre partie furent François qui une grande partie des +uitifs enchacièrent vers Bonivent, et de si près qu'il se boutèrent avec +eux en la ville, et mistrent tout à desconfiture quanque il trouvèrent, et +prisrent la cité de Bonivent et fu rendue au roy Charles. Celle nuit se +reposa le roy et sa gent. L'endemain il cherchièrent le champ où la +bataille avoit esté et que Mainfroy povoit estre devenu, et estoient en +doubtance qu'il ne fust eschapé. Toutes fois fu-il tant quis et cherchié +qu'il fu trouvé entre les mors tout occis par armes, et fu cogneu par ceux +qui avoient esté pris en la bataille. Oncques ne pot l'en savoir +certainement qui l'avoit occis, pour ce qu'il avoit vestu autres armeures +que les seues, car il ne vouloit pas estre cogneu. Le roy commanda qu'il +fust dessevré des autres et enterré, que les oisiaux ne devourassent sa +charoigne: si fu enterré en une voie commune près de Bonivent[573]. + + Note 573: _Près de Bonivent_. Le récit du chroniqueur est exact; mais + la vengeance pontificale poursuivit Mainfroi au-delà du tombeau, + comme nous l'apprend le seul Dante, dans sa _Divine Comédie_. Le + divin poéte y fait parler ainsi l'ombre de Mainfroi: + + I. + + L'une d'elles commença: + + «Qui que tu sois, tourne en marchant le visage, et cherche bien si tu + ne me vis jamais là-bas.» + + II. + + Je me tournai vers lui, et le regardai. Il étoit blond, de belle et + noble apparence; mais un coup avoit sépare l'un de ses sourcils. + + III. + + Quand je me fus humblement défendu de l'avoir jamais vu, il dit: «Or, + _vois!_» Et il me montra dans sa poitrine une plaie ouverte; + + IV. + + Puis en souriant: «Je suis,» dit-il, «Mainfroi, neveu de + l'impératrice Constance. Et, je te prie, quand tu retourneras, + + V. + + «Va vers ma belle-fille, la mère de l'honneur d'Aragon et de Sicile; + dis lui la vérité, si le monde l'ignore. + + VI. + +»Quand deux pointes mortelles eurent détruit la _personne_ en moi, + je me remis, en pleurant, aux mains de celui qui volentiers pardonne. + + VII. + + «Horribles avoient été mes péchés; mais la bonté infinie a de si + grands bras qu'elle saisit tout ce qui se reprend à soupirer vers + elle. + + VIII. + +»Si l'éveque de Cosanza, envoyé par Clément à la chasse de mes + restes, eût bien compris cette disposition divine, + + IX. + +»Mes os seroient encore à l'extrémité du pont de Benevent, sous la + garde de l'énorme monceau de pierres: + + X. + +»Maintenant la pluie les mouille et le vent les pousse hors des + limites du royaume, loin des rives du Garigliano, qui les avoient + recueillis à lumières éteintes.» + + (Purgatoire, chant IIIème siecle.) + +Les autres barons qui furent pris en la bataille, qui estoient maistres et +chevetaines de la mauvaistié Mainfroy furent mis en liens, et furent menés +en diverses prisons. Quant il orent esté un an en prison, le roy leur donna +leur vies et leur rendi leur terres, sans souffrir paine; mais mieux luy +venist qu'il les eust mis en plus petit estat; car il furent tesmoins de +l'escripture qui dist: _Misereamini impio et non discet facere justiciam._ +Qui vaut autant à dire comme: _Aïez pitié du mauvais, jà pour ce bien ne +fera._ + +Après ce que Bonnivent fu conquis, ne demoura guères que la femme Mainfroy +et ses enfans furent rendus au roy, et la cité de Nochières[574] et tous +ceux du pays se rendirent à luy; et tint le roy une pièce la terre et toute +la contrée paisiblement. Après ces choses avint que Henry, frère le roy +d'Espaigne, chevalier preux en armes, sage homme[575], sans foy et sans +loiauté, plein de tricherie, se parti de Tunes où il avoit esté souldoier, +à tout grant plenté d'Espagnols, au roy de Tunes. Car son frère le roy +d'Espaigne l'avoit chacié hors du pays pour sa mauvaistié. Si s'en vint au +roy Charles, et s'offri à faire son commandement. Le roy le reçut liement +pour ce qu'il estoit bon chevalier, et meismement pour ce qu'il estoit son +cousin, et le monta en si grant hautesce qu'il le fist Sénateur de Rome. + + Note 574: _Nochières_, auj. _Nocera_, en latin _Luceria_. Elle étoit + alors habitée par des Sarrasins. + + Note 575: _Sage homme_. Homme habile. + + +XCV. + +ANNEE 1267. + +_Coment le roy de France fist son fils chevalier._ + + +Celle année que Henry fu fait sénateur de Rome, le roy de France assembla +tous ses barons et moult grant partie des prélas, pour ce qu'il vouloit que +son fils Phelippe l'ainsné fust chevalier et Robert d'Artois son +nepveu[576], à grant plenté de chevaliers nouviaux. La feste fu si grant +que le peuple de Paris se tint huit jours entièrement de besoingner; et fu +toute la cité encourtinée de draps de soie et de pailes. Les dames furent +vestues de pourpres et de samis et de diverses desguiseures. Celle année +meisme que messire Phelippe fu fait chevalier, Ysabel sa femme ot un enfant +qui fu nommé Phelippe comme son père; ce fu l'an de grace mil deux cens et +soixante sept. + + Note 576: _Son neveu_. Il étoit fils de Robert d'Artois, tué à la + Massoure. + + +XCVI. + +ANNEE 1267. + +_Coment Dant Henry et Coradin vindrent contre le roy Charles à bataille._ + + +Celle année que le roy Loys ot fait son fils chevalier, avint que les +traiteurs de Puille s'assemblèrent et commencièrent à murmurer contre le +roy Charles, et firent esmouvoir des greigneurs du pays couvertement, qu'il +ne fussent aperceus. Le greigneur maistre de celle assemblée fu Dant Henry +d'Espaigne. Et pour couvrir leur mauvaistié, il envoièrent querre Coradin +nepveu de Mainfroy et fils Conrat à qui le royaume de Secile devoit +appartenir par droit d'éritage; mais il s'en fouy de Secille au duc de +Bavière son oncle, petit enfant, pour la paour de Mainfroy qu'il ne le fist +occire. + +Coradin assembla moult grant gent, des plus puissans hommes d'Alemaigne et +des meilleurs chevaliers. De ceste assemblée et de ceste traïson ne savoit +rien le roy Charles qui lors avoit assis la cité de Nochières qui s'estoit +revelée contre luy. Dant Henry et Coradin savoient bien que le roy estoit +embesoignié du siège de Nochières, si entrèrent en la terre de Puille et se +tournèrent par devers Secile, pour ce qu'il cuidèrent le roy seurprendre et +qu'il le peussent mieux desconfire. + +De ceste chose vindrent nouvelles au roy Charles, si se merveilla moult que +son cousin estoit encontre luy. Quant il sot que ce fu voir, si se parti du +siège de Nochières, et assembla tant de gent comme il pot avoir et ala +contre ses anemis. Tant se hasta de combatre que à paine donna-il repos aus +hommes et à leur chevaux, et ala tant que à l'anuitier il se loga près de +ses anemis sus une rivière qui estoit petite, et estoit entre les deux +osts; né ne sorent ce soir qu'il fussent si près les uns des autres. Quant +vint à l'ajourner que le temps se commença à esclaircir et l'un ost pot +veoir l'autre, Coradin et sa gent furent moult esbahis quant il virent le +roy près, lequel il cuidoient estre loing. Tantost il coururent aux armes +et s'appareillèrent pour combatre, et ordenèrent en deux batailles leur +gent parmi le champ où il estoient logiés. + +En la première bataille fu Dant Henry d'Espaigne, et issi des premiers hors +des heberges, pour avoir la première bataille contre son cousin le roy et +sa gent qui moult estoient travailliés de la grant voie qu'il avoient +faicte, né ne cuidoient point estre si près de leur anemis. Aucuns en y ot +qui se levèrent par matin et apperceurent l'ost des Alemans qui jà estoient +presque tous armés. Quant il virent leur anemis et leur batailles ordenées, +il esmeurent l'ost et crièrent: _Aux armes!_ et s'armèrent tost et +isnelement. Le roy qui la noise entendi se leva tantost, et se fist moult +bien armer, et monta sur son destrier. Et fist deux batailles de sa gent, +ainsi comme Coradin avoit fait. En la première mist sa gent de Provence, +qui jusques au jour de lors luy avoient moult bien aidié; et furent avec +eux ceux de Champagne[577] et de pluseurs autres nations. + + Note 577: _De Champagne_. Il doit entendre par là ceux de la + _Campanie_. Nangis dit en effet: «Ad supplementum legionis illius, + Campanes, Lombardos et alios quotquot habuit barbaræ nationis voluit + adhiberi.» + +En ceste première bataille mist le roy trois chevaliers de France, +capitaines et conduiseurs de l'ost: Henry de Cousance[578], Jehan de Clari +et Guillaume L'estandart, bons chevaliers et seurs, desquiels le roy +connoissoit le hardement et la proesce. En la seconde bataille mist le roy +avec luy tous cil de la nacion de France, esquels il se fioit, et par +lesquiels il ot victoire. En celle heure et en ce point que le roy ordenoit +ses batailles, Erard de Valery, et autres chevaliers de France qui +repairoient d'Oultre-mer par la terre de Puille, vindrent en l'ost le roy +Charles et se mistrent en sa compaignie, où il firent moult grans +prouesces; par quoy il sont dignes de mémoire. + + Note 578: _De Cousance_. «De Cusanciis, qui in illa die regis arma + induerat.» + + +XCVII. + +ANNEE 1268. + +_Coment la première bataille le roy Charles fu desconfite._ + + +Si comme les batailles fuient ordenées, la première bataille ala contre la +bataille Dant Henry d'Espaigne qui venoient à grant compaingnie et bien +armés; mais il furent empeschiés pour les bors de la rivière qui entre les +deux osts estoit, car le rivage estoit haut et la rivière basse si qu'il ne +porent passer outre: si s'arrestèrent delès un pont qui estoit sus la +rivière, et attendirent leur anemis qui venoient contr'eux, et deffendirent +le pas contre la gent Dant Henry. Quant Dant Henry vit que sa gent ne +porent passer, si s'en ala costoiant la rivière à tout une partie de sa +gent jusques à un passage qu'il trouva. Et quant il fu oultre, il s'en vint +tout le rivage jusques aux Provenceaux qui deffendoient l'entrée du pont, +et se féri en eux par derrière, si les enclost: et quant il se virent +enclos, si s'espoventèrent et cuidièrent estre tous occis. Si tournèrent en +fuie vers les montaignes, droit à la cité de Laigle[579], et laissièrent +leur capitaine à tout un poi de François, qui moult forment se +deffendirent. Sur Henry de Cousance qui portoit les armes le roy descendi +tout le fais de la bataille; car ses anemis luy coururent sus asprement, +pour ce qu'il cuidèrent que ce feust le roy: si le tresbuchièrent et +desmembrèrent tout. Jehan de Clari et Guillaume l'Estendart se combatirent +tant viguereusement, et firent tant par les cops de leur espées, qu'il +percièrent tout oultre la presse de leur anemis et vindrent au roy Charles +qui lors venoit en aide. + + Note 579: _L'Aigle_. Je doute que cette indication soit exacte. + L'auteur de l'ouvrage intitulé: «Descriptio victoriæ obtentæ per + brachium Caroli victoriosissimi Siciliæ regis,» parle seulement de la + ville d'_Albe de Campanie_, voisine du champ de bataille. + +Quant les barons virent la prouesce des deux chevaliers, si les prisièrent +moult et prisrent moult bonne exemple de bien faire en celle journée. Dant +Henry qui ot veu les Provenciaux fouir les chaça tant qu'il en occist une +partie; et commencièrent à crier les Espaignols: «A la mort! A la mort! +tous serez pris et retenus, car Charlot vostre roy est mort.» Le roy +Charles qui ot veu sa première bataille des Provenciaux ainsi desconfite, +fu moult troublé en cuer, et quant il ot un pou pensé, si luy revint +esperit de force et de vertu et parla à sa gent qui estoient emprès luy et +leur dist: + +«Seigneurs chevaliers renommés de prouesce et de force, n'aions pas paour +sé cil enchacent nos gens, né de ceux que vous véés devant vous, jasoit ce +que il soient greigneur nombre de nous: car, par l'aide Nostre-Seigneur, +nous les surmonterons. Assaillons ceux qui sont devant nous et qui nous +attendent à bataille, avant qu'il nous assaillent, car nous les pourrons +légièrement surmonter.» + +Quant le roy ot ainsi admonesté sa gent, maintenant hardiesce crut aux +François, et se recueillirent en armes, et se combatirent à eux moult +forment et se férirent moult efforciement entre leur anemis, et ce ne fu +pas pour noient que la chevalerie de France desservi mérite de louenges: +car leur anemis estoient plus assez et mieux armés sans comparoison qu'il +n'estoient, et avoieut contr'eux des plus fors chevaliers du royaume +d'Alemaigne. + +La bataille fu grant et aspre des deux parties, et y ot grant cri et grant +noise; le chaplé fu grant sus les hiaumes et sur les écus, et la noise fu +moult horrible de ceux qui mouroient. Toutes choses qui esmeuvent péril de +mort fuient illec véues et esprouvées; espessement commencièrent à +tresbuchier les Alemans, et fu le champ tout rouge de leur sang; né ne +cessèrent François de férir né de chapler d'espées et de coustiaux, jusques +à tant que la forcenerie des Alemans fu toute abatue, et la gent Coradin du +tout mise à desconfiture, ou morte, ou prise. + +Quant Coradin vit le péril de la mort, et que tout le fais de la bataille +cheoit sur luy, si tourna plus tost en fuie que nul de ceux de sa +compaignie. En celle desconfiture furent pris les greigneurs maistres de +ceux qui la traïson avoient commenciée contre le roy, et furent mis en fers +et en liens. Quant ceste bataille fu ainsi finée et François les orent +vaincus, il se recueillirent tous ensemble par le commandement du roi, et +leur fu commandé que il ne fussent pas convoiteux de ravir les despoilles +des mors; ainsois descendirent de leur chevaux et ostèrent leur hiaumes +pour eux esventer, et reprisrent leur alaines; car il pensoient bien qu'il +auroient la bataille à Dant Henry d'Espaigne, au retourner de la chace des +Provenciaux. + + +XCVIII. + +ANNEE 1268. + +_Coment Dant Henry retourna contre le roy Charles._ + + +Après ce que Coradin et sa gent furent desconfis, ne demoura pas moult que +Dant Henry retourna arrières qui avoit chacié les Provenciaux; si montèrent +une montagne luy et sa gent, et commencièrent à regarder l'ost au roy +Charles et la gent Coradin qui gisoient parmi le champ. Quant Dant Henry +vit François emmi le champ à bannières desploiées, et les mors qui gisoient +par terre, si dist à sa gent: «Seigneurs chevaliers plains de proesce, nous +sommes aujourd'hui beneurés et plains de moult bonne fortune; nous avons +vaincus tous les fuians par delà celle montaigne, et les nostres que vous +véez en celle valée, montés sur leur chevaus, ont desconfit la gent Charlot +et tous ces François dont vous véez la terre couverte de leur charoignes.» +Lors descendirent moult liement de la montaigne, et approchièrent des +tentes le roy, et entrèrent eus, et burent le vin qu'il trouvèrent ès +boutiaux[580], et la piétaille qu'il trouvèrent boutèrent hors et +occistrent. + + Note 580: _Boutiaus_. Pluriel de _Boutel_. D'où _bouteille_. + +Quant il orent bu le vin, il issirent hors des tentes et montèrent sus leur +chevaux; et si comme il approchièrent, il congneurent les bannières des +François, et sorent bien que les Alemans estoient vaincus; si leur fu leur +joie muée en tristesce. Tantost se recueillirent ensemble, et alèrent +rengiés et serrés à bataille contre le roy. Pour ce ne failli pas cuer aux +François; si n'estoient-il pas tant comme les Espagnols estoient. Quant +François se furent reposés, et il virent venir leur anemis si +malicieusement et si serrés, si se mistrent leur hiaumes ès testes, et +montèrent sus leur chevaux, et les attendirent en la place où il s'estoient +combatus. Erart de Valeri qui près estoit du roy et assez savoit de +bataille, luy dist: «Sire, nos anemis viennent sagement, et si joins et si +serrés que à paines pourront estre perciés; dont, s'il vous plaist, mestier +seroit que nous ouvrissons[581] d'aucunes cauteles à ce qu'il +s'espandissent, si que nos gens se boutassent en eux et se combatissent +main à main.» Et le roy luy respondi: «Eslisiez de vostre gent ce qu'il +vous en plaira, et faites ce qui vous soit prouffitable, si que leur +bataille qui est forte et espesse, puisse estre perciée.» + + Note 581: _Nous ouvrissons_. Nous avisions.--Ce conseil, donné par + Erard, étoit devenu bien célèbre, puisque Dante a dit: + + + Tagliacozzo + Ove senz'arme vinse il vecchio Alardo. + + (_Inferno, C° 28_.) + +Erart prist trente chevaliers preux et esleus, et se dessevra de la +compaignie le roy, né ne fist pas semblant qu'il se voulsist combatte, mais +ainsi comme s'il voulsist fouir; et se hasta moult d'aler celle part où +fuite apparoit estre plus seure. Tantost les Espagnols s'escrièrent à haute +voix: «Il fuient! il fuient!» Si se dessevrèrent pour aler après, et ainsi +François se férirent en eux: Erart et ses compaignons retournèrent arrières +et se férirent en eux d'autre part, grant cri et grant noise menans pour +eux plus esbahir. Quant il furent assemblés la bataille fu trop fort et +aspre; mais la gent Dant Henry furent si chargiés d'armeures doubles que +les coups des François y valoient pou ou noient. Et, pour ce que les +Espaignols n'avoient point acoustumé à estre si chargiés d'armes, il en +furent plus pesans et plus gours[582], né ne porent si longuement férir né +si vistement, né lancier contre leur adversaires. Quant les François virent +ce si commencièrent à crier: «Aux bras! aux bras! acolez, jectez à terre!» + + Note 582: _Gours_. D'où engourdis, accablés, écrasés. + +Adonc commencièrent à prendre-les par espaules, et les tresbuchier à terre +entre les piés des chevaux. Quant il apperceurent ce barat que les François +leur faisoient, si firent tant par force qu'il ne les porent point de +légier approchier. Guy de Montfort fu esprouvé[583] sus tous les autres; +car dès le commencement de la bataille il se féri comme fouldre entre eux, +et fist tant que il les tresperça tout oultre et retourna parmi eux +arrière, en abatant quanqu'il attaingnoit à plain cop, si que toute la +terre estoit couverte de sanc par là où il passoit. Illec luy avint que son +hiaume luy tourna au chief, si que à pou que l'alaine ne luy failloit né ne +povoit véoir; mais il féroit à destre et à senestre né ne savoit où, ainsi +comme sé il fust hors du sens. + + Note 583: _Esprouvé_. Comme nous disons: _Fit ses preuves_. + +Quant Erart vit le chevalier en tel point, si en ot grant pitié et aproucha +de luy et le prist aux mains par le hiaume, et le tourna arrière à son +droit. Quant Guy senti qu'il estoit pris par le hiaume, si haucha l'espée +pour ce qu'il cuidoit estre pris, et feri Erart un grant coup desmeseuré et +eust tantost recouvré l'autre[584], sé ne fust ce qu'il le congnut à sa +voix et à sa raison[585]. D'une part et d'autre fu la bataille grande, et +si dura longuement, tant que les Espaignols ressortirent, et furent tous +esbahis que si pou de gens porent durer contr'eux. Quant Dant Henry les vit +ressortir, si les blasma moult et leur dist que grant honte seroit sé si +pou de gent les vainquoit. Lorsque il entendirent ce, il se férirent en la +bataille tous moult fièrement; François qui s'estoient un pou restrains au +champ[586], les receurent viguereusement, et lors recommença la bataille, +si ot grant abatéis et moult grant effusion de sang, et férirent tant +François sus leur anemis qu'il tournèrent en fuie. + + Note 584: _Recouvré._ Redoublé. «Quem etiam fortius inchoasset.» + (Nangis.) + + Note 585: _Raison._ Raisonnement. Parole. + + Note 586: _Restrains au champ._ Retirés sur le premier champ de + bataille. «Qui se prius in campo belli se restrinxerant.» (Nangis.) + +Pou les enchacièrent, pour ce qu'il estoient lassés des deux batailles +qu'il avoient vaincus, et leur chevaux trop lassés pour le fais qu'il +avoient soustenus si longuement. Dant Henry et sa gent s'enfouirent par +castiaux et par villes hors du chemin, en tollant et en robant quanques il +povoient tollir et embler. Tant fouirent qu'il vindrent à +Saint-Benoît-de-Mont-Cassin; et distrent à l'abbé que il avoient occis le +roy Charles. Mais l'abbé ne vit en Dant Henry fors honte et confusion; si +le fist prendre et mettre en sa prison, car il amoit le roy Charles pour ce +qu'il se combatoit pour l'églyse. + + +XCIX. + +ANNEE 1268. + +_Coment François rendirent graces à Jhésucrist de la victoire._ + + +Quant le roy et sa gent orent ainsi Dant Henry chacié du champ, il +rendirent graces à Nostre-Seigneur de la grant victoire que Dieu leur avoit +donné, né ne prisrent pas la louenge du fait à eux, ainsois la donnèrent à +la divine puissance de Dieu. Après ce qu'il orent rendu graces à nostre +Sire, il entrèrent au champ et prisrent les dépoilles et les autres biens +de leur ennemis, et puis alèrent reposer. Ce champ où la bataille fu est +appellé le champ du Lion[587]; et pour ce que le roy ot victoire en icel +champ, il fist faire une abbaye en la place, et y donna rentes, terres et +possessions pour trente moines soustenir qui doivent estre en prière et en +oroisons pour le roy, et pour tous ceux qui receurent mort en la place, de +sa compaingnie. + + Note 587: Et mieux: _Tagliacozzo_. + + +C. + +ANNEE 1268. + +_Coment Coradin fu pris au port de la mer._ + + +Coradin se déguisa qu'il ne fust congneu, et s'en vint à un chastel qui +siet sur mer, et se tint illec repostement jusques à tant qu'il fust +anuitié, et envoia aucuns de sa gent aux mariniers pour faire marchié de +passer oultre. Si comme il orent fuit leur convenant et leur besoingne +toute aprestée, nouvelles en vindrent au chastellain qui le chastel gardoit +de par le roy. Tantost fist sa gent armer, et prist Coradin et toute sa +gent, si comme il vouloient entrer en mer, et en firent présent au roy +Charles qui moult en fu lie. L'abbé de Mont-Cassin envoia ses messages au +roy, et luy manda qu'il rendroit Dant Henry d'Espaigne, et que volentiers +luy rendroit sous telle condicion qu'il ne receust point mort, mais +tousjours fust en sa prison, pour ce que il ne perdist sa messe[588]. Le +roy luy octroia volentiers. + + Note 588: Le texte de Nangis est assez mal rendu dans cet endroit. + «Similiter Abbas... qui Henricum in prisione tenebat, ipsum regi tali + conditione reddidit, quod idem Henricus, qui legum judicio plectendus + mortem meruerat, non tamen incurreret, quamdiû idem Abbas præsenti + vitâ fungeretur, ne mortis ipsius occasione secundum canones + impeditus, totaliter amitteret officium sacerdotis.» + +[589]Raoul d'Aussoy qui estoit l'un des plus nobles hommes de Alemaigne, +eschapa par dons et par promesses que il fist à Adenot le Cointe qui estoit +de Paris, qui le prist en la bataille et l'en emmena en sa terre; et quant +il luy ot assés donné et assés promis, il le laissa aller en la présence +d'une femme qu'il maintenoit. Si avint, l'endemain que Raoul fu délivre, +que Adenot batti moult bien celle femme, pour ce qu'il estoit en souspeçon +de l'un des clers le roy. Et quant il l'ot batue et foulée aux piés, elle +s'en fouy vers les tentes, et commença à crier par tentes et par +paveillons: «Prenés, prenés le traiteur le roy qui a laissié aler Raoul +d'Aussoy, l'un des plus grans anemis le roy.» Cil Adenot fu pris, et fu la +chose prouvée et congneue, si fu cil Adenot jugié et pendu, et cil Raoul +d'Aussoy fu fait roy d'Alemaigne[590]. + + Note 589: Cet alinéa n'est pas dans Nangis. + + Note 590: Il est impossible de ne pas reconnoître dans _Raoul_ ou + _Radulphus d'Aussoy_, Rodolphe de Hapsbourg, d'abord comte d'Alsace + ou d'_Aussay_, comme on disoit au XIIIème siècle. Je n'ai vu nulle + part la mention de ce fait, et il semble même fort douteux que + Rodolphe ait pris part à la guerre d'Italie, occupé comme il l'étoit + alors en Suisse. + + +CI. + +ANNEE 1268. + +_Coment Coradin et les autres furent jugiés._ + + +Ces choses ainsi faictes, le roy emmena ses prisonniers tout droit à +Naples, pour faire droit jugement d'eux selon leur meffait. Si fist +assembler tous les sages hommes du pays, et leur requist qu'il féissent bon +jugement des traiteurs qui sa mort et son dommage luy avoient pourchacié. +Si donnèrent sentences qu'il devoient avoir les testes coupées, mais de +Coradin furent-il en doubte; car aucuns maintenoient pour Coradin qu'il +estoit venu contre le roy pour aucuns héritages recouvrer qui luy devoient +appartenir par raison. A ce se fussent tous accordés, sé ce ne fussent ceux +de Naples qui ne porent souffrir la délivrance Coradin, pour ce que Conrat +son père avoit abatu les murs de la cité de Naples et toutes les +forteresces, et le peuple dommagié forment; si fu condempné à recevoir mort +avec les autres. Quant il furent ainsi condempnés par jugement, l'en fist +monter un homme en haut, si que tous le porent veoir et oïr, qui raconta +coment l'églyse de Rome avoit esté grevée et tourmentée de long-temps passé +de par la parenté Coradin, dont il estoient les uns après les autres mors, +escommeniés et condempnés de l'églyse de Rome, de hoir en hoir,[591] de +tout honneur et de toute dignité; et au derrenier est la meschéance tournée +seur Coradin. + + Note 591: Il semble qu'un mot ait été oublié ici comme celui de + _privés_. + +Après ce que il ot ainsi raconté au peuple pourquoy Coradin estoit +condempné, l'en le mena luy et tous ceux qui estoient condempnés delès une +chapelle où l'en luy fist oïr _Requiem_ et tout le service des mors, et +leur donna-on congié d'avoir confession, et puis furent menés au lieu où il +furent décolés. Le peuple avoit grant pitié de Coradin pour ce qu'il estoit +enfés[592], le plus bel que on peust trouver. Cil qui leur coupa les testes +les fist agenouillier, et furent par nombre six: le conte Gauvain, le conte +Jourdain, le conte Berthelemi et ses deux fils, et le sixième fu Coradin. +Dant Henry d'Espaigne, qui bien avoit desservi autelle mort comme les +autres, ne fu point décolé, pour ce que le roy l'avoit promis à l'abbé de +Mont de Cassin; si fu mis en une cage de fer, une chaienne à son col, et fu +mené par toutes les cités du pays et monstré au peuple, et racontoit-on la +grant mauvaistié qu'il avoit pourchaciée à son cousin, qui Sénateur de Rome +l'avoit fait, et haucié sur tous les barons de la contrée. + + Note 592: _Enfés._ Enfant. Il avoit dix-sept ans. + + +CII. + +ANNEE 1269. + +_De Conrat Capuche._ + + +Quant le roy ot confondu ses anemis, si demoura le pays en paix, et le tint +paisiblement en sa main, fors la terre de Secile, qui est toute enclose de +mer, que Conrat Capuche et autres semblables à luy s'efforçoient de retenir +contre luy. Iceluy Conrat Capuche avoit, par force et par barat, acquis la +grace et la faveur de toutes les bonnes villes de Secile, fors que de +Palerne et de Meschines[593], les deux plus nobles cités du pays qui se +tenoient moult fermement de la partie le roy. + + Note 593: _Palerne et Meschines._ Palerme et Messine. + +Quant le roy sot ce, si envoia celle part Guy de Montfort, Thomas de Coucy, +Guillaume L'estendart et Guillaume de Biaumont. Le far[594] de Meschines +passèrent sans nul encombrier, et entrèrent en Secile par force d'armes, et +conquistrent tous les chastiaux et toutes les cités qui se tenoient contre +le roy. Tant chacièrent Conrat de cité en cité qu'il l'assistrent en un +chastel fort et deffensable que on appelle Saint-Orbe: ce chastel leur +donna moult paine et travail ainsois qu'il le peussent prendre né avoir. + + Note 594: _Le far._ Le Phare. + +Conrat Capuche fu pris par force: si luy firent les ieux +crever et puis le firent pendre, pour monstrer au peuple +la justice le roy. Quant tout le royaume de Secile fu conquis +et Conrat destruit, les gens du pays obéirent au roy, +et furent en paix jusques à tant que Constance, la royne +d'Arragon, recommença l'estrif. Mais de ce nous tairons, +et raconterons du bon roy de France et de sa baronnie. + + +CIII. + +ANNEE 1269. + +_Coment le roy de France ala seconde fois oultre-mer._ + + +Le roy de France qui autrefois ot esté oultre-mer, ot volenté d'aler-y la +seconde fois, pour ce qu'il luy fu advis que la première fois ne fu pas +moult prouffitable à la crestienne gent. Pour ceste chose acomplir, le +pape de Rome luy envoia le cardinal Simon, prestre de saincte Cecile. Quant +le roy dut prendre la croix, il assembla un grant parlement à Paris de +prélas, de barons, de chevaliers et de moult d'autre gent; et puis les +amonesta moult de vengier la honte et le dommage que Sarrasins faisoient en +la terre d'oultre-mer en despit de Nostre-Seigneur. + +Après ce que le cardinal ot fait sermon à tout le peuple, le roy prist la +croix tout le premier, et tous ses trois fils Phelippe, Jehan et Pierres et +moult grant foison de barons et de chevaliers. Les autres barons qui à ce +parlement ne furent pas, se croisièrent tantost, dès ce qu'il sorent que le +roy fu croisié: si comme Alphons le conte de Poitiers, le roy de Navarre, +le conte d'Artois, le conte de Flandres, le fils au duc de Bretaigne. + +Après ce qu'il furent croisiés, il prisrent termine de mouvoir tous +ensemble, et firent aprester leur navie et leur garnisons. Quant le temps +aprocha qu'il durent mouvoir, le roy fist son testament, et bailla son +royaume à garder à monseigneur Simon de Neele et à l'abbé de Saint-Denys en +France qui avoit à nom Macy de Vendosme; et, après ce, le roy ala à +Saint-Denys, et luy pria qu'il luy fust en aide, et prist l'escharpe et le +bourdon et l'enseingne Saint-Denys[565]. D'ilec s'en ala au bois de +Vincennes reposer la nuit; l'endemain se parti de la royne sa femme en +souspirs et en larmes, laquelle il ne vit oncques puis. + + Note 595: Je remarque encore ici la concision de notre chroniqueur, + quand il s'agit de l'oriflamme. Le passage de Nangis que Du Cange n'a + pas cité dans sa dix-huitième dissertation sur Joinville est + cependant fort curieux, surtout dans le texte françois qui, comme on + le croit, est également de Nangis. Voici d'abord le latin: «Itaque + martyros... devotissimè... interpellans, vexillum de altario + S. Dyonisii, _ad quod comites Vulcassini spectare dignoscetur_» (ces + termes sont précisément ceux de la lettre patente de Louis-le-Gros, + en 1124) «quem etiam comitatum rex Franciæ debet tenere de dictâ + ecclesiâ in feodum, morem antiquum antecessorum suorum servare + volens, signiferi jure, sicut comites Vulcassini soliti erant + suscipere, suscepit.» Ce passage prouve seulement que les comtes du + Vexin étoient les anciens _porte-oriflammes_, et que le roi, en + devenant comte du Vexin, n'avoit pas répudié le service de ses + prédécesseurs. Mais le texte françois va nous prouver, ou je me + trompe fort, que cet oriflamme n'étoit pas la bannière particulière + de l'abbaye, mais bien celle de la France. Ecoutons: «Et prist... sus + l'autel l'enseigne Saint-Denis, laquelle apartient au comte de + Vesquessin, et laquele conté li rois de France doit tenir en fief de + l'églyse Saint-Denis, aussi come li conte de Vesquessin souloient + faire, qui portoient anciennement _la bannière aus rois de France_, + pour la raison de leur fiè.» Est-ce clair, et contestera-t-on avec Du + Cange le sens de la charte du roy Robert? dira-t-on encore en dépit + du _more antecessorum_ de Louis-le-Gros, que l'oriflamme ne parut + dans les armées du roi de France qu'à compter de la réunion du Vexin + aux domaines particuliers de la couronne? + + +CIV. + +ANNEE 1270. + +_Coment le roy de France se parti du royaume._ + + +Au mois de may en l'an de grace mil deux cens soixante-nuef, se parti le +roy du royaume de France pour aler Oultre-mer. Si s'en ala droit à Clugny +l'abbaye, où il séjourna quatre jours et vint au port d'Aiguemorte où tous +les pélerins devoient assembler. Sitost comme le roy fu là venu, tout le +peuple s'assembla de toutes pars, de barons, de chevaliers et d'autre menu +peuple grant foison. Et pour ce que le port ne povoit pas prendre si grant +nombre de gent, les barons et les plus nobles hommes tournèrent aux cités +d'entour et aux bonnes villes, et sejournèrent tant que les naves furent +garnies de vitaille et de armeures. + +Si comme il estoient à séjour, il avint que trop grant forsénerie mut entre +les Provenciaux et ceux de Catheloingne, et mut pour poi d'occasion. Si +s'entrecoururent sus des espées, de coutiaux et de haches. Quant François +virent Provenciaux assaillir, si se férirent en la meslée et chacièrent +Catheloins jusques dedens les nefs, et estoient si eschaufés de couroux +qu'il se férirent en la mer jusques au col pour eux occire. Né nul puissant +homme n'estoit ilec qui la forsénerie de celle gent péust départir. + +En celle meslée furent bien occis cent hommes, sans ceux qui furent noiés. +Le roy qui tenoit feste et court plenière à Saint-Gile le jour de +Pentecouste, oï la nouvelle, si vint hastivement celle part, et enquist par +qui ce fait estoit encommencié; tantost qu'il sot la vérité, il commanda +que ceux qui l'avoient commencié fussent punis. + + +CV. + +ANNEE 1270. + +_Coment le roy entra en mer._ + + +Quant la navie le roy fu toute preste, si entra en la nef, et furent avec +luy ses deux fils; et les autres entrèrent chascun en sa nef. Les mariniers +drecièrent leur voiles pour ce que le vent estoit bon, et si se mistrent à +la voie, et singlèrent paisiblement jusques au vendredi entour mie nuit que +le vent troubla la mer, et fist lever grans ondes et grans tourbeillons qui +hurtèrent aux nefs si forment qu'il les fist départir çà et là. Le roy +demanda aux maistres notonniers coment ce estoit que la mer estoit si +engroissie? et il respondirent: «Sire, nous sommes entrés en la Mer du Lion +qui est par coustume orgueilleuse et plaine de tempeste; et pour ce elle +est nommée la Mer du Lyon, et la redoubtons plus que nul autre mer.» Tant +singlèrent et tant nagièrent qu'il passèrent la Mer du Lion en moult grant +doubte, et entrèrent en une autre partie de mer que il trouvèrent plus +débonnaire; et singlèrent jusques vers le dimenche paisiblement. Mais vers +l'ajourner, le tourment[596] fu greigneur que devant, et se doubtèrent +moult. Sitost comme il fu adjourné, le roy fist chanter quatre messes sans +sacrer[597]: l'une fu du Saint-Esperit, l'autre de Nostre-Dame, la tierce +des angles et la quarte des morts. Mais poi en y avoit qui se peussent +soustenir, tant estoit la nef souvent hurtée des ondes de mer. + + Note 596: _Le tourment._ La tourmente. + + Note 597: _Sacrer._ Consacrer. «Sine celebratione.» Nangis. + +Assez tost après, la mer se commença à acoisier: lors alèrent disner, et +cuidèrent trouver les iaues douces, mais elles furent corrompues pour la +tempeste, dont moult de gent et de chevaux moururent. Avoec ce il estoient +moult esbahis de ce que il ne venoient à port, et que il ne prenoient terre +vers Castel-Castre[598] en Sardaigne où il devoient tous arriver et atendre +l'un l'autre. Messire Phelippe l'ainsné fils du roy, en autele doubte comme +il estoient, envoya une galie à son père pour savoir la vérité de la chose: +car il luy estoit avis que les mariniers de sa nef singloient en doubtance, +et pour ceste chose furent mandés les grans maistres des nés devant le roy. + + Note 598: _Castel-Castre._ Ce devroit être _Castel-Sardo_. Mais + Nangis écrit _Callaricanum portum_, c'est-à-dire Cagliari, à l'autre + extrémité de la Sardaigne. + + +CVI. + +ANNEE 1270. + +_Coment le roy ot doubtance des maistres mariniers._ + + +L'en demanda aux mariniers combien il avoit jusques au port de Castel +Castre, et combien il estoient près de rivage? Les mariniers respondirent +paroles doubtables, et distrent que il estoient près de terre, mais +certains n'estoient mie de combien. Lors firent aporter mapemonde devant le +roy, et luy monstrèrent le siège du port de Castel-Castre, et combien il +estoient près du rivage. Grant souspeçon et grant murmure fu esmeu contre +les mariniers, car aucuns disoient que l'en deust estre du port +d'Aiguemorte au Castel-Castre dedens quatre jours. Avec tout ce, l'en +disoit que le fils Guillaume Bonebel, qui estoit l'un des maistres +mariniers, s'estoit des autres parti, quant la tempeste estoit en mer, à +toute une galie vers la terre de Barbarie. Mais la souspeçon fu à tort et +sans raison si comme il fu puis apparoissant. + + +CVII. + +ANNEE 1270. + +_Coment les mariniers vindrent au Castel-Castre._ + + +Quant il orent parlé ensemble et monstré au roy le siège du Castel-Castre, +si s'accordèrent qu'il ne singlassent plus, et qu'il laissassent les nés +flotter toute la nuit, mais que ce fust jusques à l'aprochier du rivage, +qu'il ne frotassent à la terre né ne hurtassent aux roches. Quant ce vint +au matin, il virent la terre de Sardaigne, mais le port estoit loing plus +de quarante milles. Tant cheminèrent parmi la mer qu'il furent près du port +à dix milles, et cuidèrent tantost arriver, mais le vent leur fu contraire, +si qu'il ne porent approchier du port toute celle journée. Lors jectèrent +leur ancres et firent port au mieux qu'il porent. + +Quant il furent arrivés, il envoièrent une barge droit à une abbaye qui +estoit près du port, où il prindrent des iaues douces et des herbes +nouvelles, pour reconforter les malades qui grant mestier en avoient. +L'endemain au matin, les mariniers vouloient drécier leur voiles, mais le +vent se tourna contre eux. Quant il virent qu'il ne porent prendre port +pour le vent, si envoièrent une barge à Castel-Castre pour avoir nouvelles +viandes. Si trouvèrent ceux de la ville moult rebelles et si contraires que +à paines leur vouldrent-il donner des iaues douces, et vin et viandes pour +argent; la raison pourquoy il le firent si estoit pour ce qu'il cuidièrent +tous estre pris; et, pour la doubtance de ce, il portèrent tous leur biens +en repostailles[599]. + + Note 599: _En repostailles._ En cachettes. + +Le roy entendi qu'il ne recevoient pas sa gent liement; si leur envoia un +chevalier, et manda au chastellain que les malades de son ost poussent +prendre récréation au chastel, et que il fissent marchié souffisant de leur +viandes. Ceux de la ville respondirent qu'il vouloient bien que leur +malades eussent récréation en leur chastel, non pas dedens la ville mais +dehors, car dedens le chastel ne laisseroient-il nul homme demeurer pour +les Puisains[600] de qui il est tenu. + + Note 600: _Puisains._ Pisans. + +Quant le roy sot leur reponse, si commanda que les malades fussent portés +au chastel, povres et riches; desquels pluseurs moururent en la voie. Les +autres furent hebergiés en la maison des Frères Meneurs qui demeuroient au +dehors du chastel; et les autres hebergiés en maisons de terre et de boe, +où leur capres et leur asnes gisoient: et si estoient les maisons du +chastel bonnes et belles et deffensables. Poi y trouvèrent François de +vitaille, et ce qu'il y trouvèrent leur fu chier vendu: la poule qui +n'estoit vendu que quatre genevois, leur fu vendue deux sous et les autres +viandes montèrent si haut que à paine y povoit-on avenir, et les +tournois[601] qui estoient prins pour dix-huit Genevois, ne voudrent +prendre que pour tournois[602]. + + Note 601: _Les tournois._ Il faudroit _les douze tournois_. + + Note 602: _Tournois._ Il faudroit _Genevois_. Au reste, voici le + texte latin de Nangis: «Plus etiam faciebant, quia duodecim + uronenses prius decem et octo Januenses valebant, et tunc nolebant + recipere pro Januensibus nisi denarios Turonenses.» Du Cange a, dans + son Glossaire, omis le mot _Januensis_, et les éditeurs de la + nouvelle édition ont seulement mentionné _Januinus_, qui se trouvoit + dans une citation du mot _Bruneti_, de Du Cange. Les _Genevois_ + étoient de petites pièces de cuivre, précédemment appelées _Bruns_ ou + _Brunets_. + +Le roy sot coment la besoigne aloit, si leur envoia le mareschal de l'ost +pour eux monstrer qu'il fussent plus courtois à sa gent. Il respondirent +plus par paour que par amour que il feroient la volenté le roy, et que le +chastel estoit en son commandement, et que il y venist demourer s'il luy +plaisoit; mais[603] que les Genevois qui estoient mariniers le roy ne +venissent point dedens le chastel pour ce qu'il estoient anemis aux Puisans +leur maistres. Le mareschal respondi que le roy n'avoit que faire de leur +chastel, né de leur forteresses, fors tant seulement que les malades de son +ost fussent courtoisement traitiés, et que les viandes leur fussent données +à certain pris et raisonnable. Il ottroièrent tout, mais poi ou noient en +firent, fors tant seulement de pain et de vin qu'il abandonnèrent plus +largement. Pour laquelle chose François furent moult courouciés, et +distrent au roy qu'il vouloient le chastel destruire, mais il ne s'y voult +accorder; ainsois respondi qu'il n'estoient point partis de France pour +combattre aux crestiens. + + Note 603: _Mais._ Pourvu. + + +CVIII. + +ANNEE 1270. + +_Coment le roy attendoit sa gent au port de mer._ + +Si comme le roy attendoit sa gent au port de Castel-Castre, les autres nefs +qui estoient parties du port de Marseille et d'Aiguemorte vindrent aussi +comme toutes ensemble au port où le roy estoit. Lors s'assemblèrent tous +ensemble les barons, et se conseillèrent quelle part il iroient. Si fu +accordé que il iroient tous à Tunes; car le roy de Tunes avoit aucunes fois +envoié messages au roy de France que il disoit que volentiers se +crestienneroit, mais qu'il eust convenable achoison du faire pour la paour +des Sarrasins. Pour cette espérance s'accordèrent tous d'aler celle part. + +Quant ceux de Castel-Castre virent que le roy se vouloit partir du port, il +présentèrent au roy vingt pipes de vin du meilleur que il eussent; mais le +roy refusa leur présent et la présence de leur personnes; et leur fist dire +qu'il fussent courtois aux malades de son ost, car ce tenoit-il à grant don +et à grant présent. + + +CIX. + +ANNEE 1270. + +_Coment le roy se parti de Castel-Castre._ + + +Les mariniers drecièrent leur voiles au vent qui leur fu assez débonnaire, +et se partirent de Castel-Castre, et vindrent le jour de la saint Arnoul au +port de Tunes qui est dessous Carthage. Tantost le roy envoia l'amiraut de +la mer devant, pour enquerre et pour cherchier s'il avoit nul empeschement +au port pour prendre terre, et qu'il sceussent à dire des nefs, à qui il +estoient et quels gens il avoit dedens. L'amiraut ala celle part, et trouva +deux naves toutes vuides qui estoient aux Sarrasins de Tunes, et les autres +estoient aux marchéans. Il prist tout et mist en sa seigneurie; et puis +descendi à terre et manda au roy ce qu'il avoit trouvé et que il luy +envoiast aide. Le maistre des arbalestriers ala celle part de par le roy et +rapporta nouvelles que l'amiraut avoit pris terre. + +Le roy né les barons ne prisrent point terre celle vesprée; dont il furent +mal advisés, car Sarrasins qui la nouvelle sorent vindrent au matin à pié +et à cheval avironner le port de toutes pars. Mais la galie le roy où il +avoit grant foison de gens d'armes se férirent au port et prisrent terre en +la place même où l'amiraut avoit esté. Les Sarrasins furent espoentés de ce +que il prisrent terre; si reculèrent en un anglet et une ille petite, né +n'osèrent plus avant venir; et les François se mistrent hors et entrèrent +en une ille qui tenoit deux milles de long; et commencièrent les souldoiers +à querre iaues douces. Tant alèrent cerchant qu'il en trouvèrent, et +Sarrasins qui les espioient leur coururent sus et en occistrent jusqu'à +dix; les autres furent rescous des François, et Sarrasins s'en fouirent qui +ne les osèrent attendre. La nuit se reposèrent jusques au matin que +François apperceurent une tour qui estoit près de l'isle; celle part +vindrent et assaillirent la tour. Cils qui la devoient deffendre se +tournèrent en fuie, et François entrèrent ens, et mistrent à mort ceux +qu'il y trouvèrent. Si comme Sarrasins s'enfuioient, si encontrèrent un +amiraut qui leur venoit en aide, si retournèrent vers les François qui les +chaçoient, et les firent tant reculer qu'il se boutèrent en la tour. + +Quant il les orent enclos en la tour, si prisrent feu et vouloient ardoir +ceux qui dedens estoient, quant le maistre des arbalestriers vint à tout +grant gent, si commença l'estour et se mellèrent ensemble. Les Sarrasins ne +porent durer, si s'en tournèrent à Carthage. L'endemain, François +s'armèrent et vindrent à bataille ordennée vers la tour, et passèrent +oultre droit à Carthage, et se logèrent en une grant plaine où il avoit +grant plenté de puis dont il arrousoient leur courtils[604], quant le temps +estoit trop sec. + + Note 604: _Courtils._ Jardins. + + +CX. + +ANNEE 1270. + +_Coment Carthage fu prise par le conseil aux mariniers._ + + +Quant les barons furent logiés ès plains dessous Carthage, les mariniers +vindrent au roy et luy distrent qu'il luy rendroient Carthage se il leur +voulloit donner aide; et il leur bailla cinq cens sergens à pié et quatre +batailles de chevaliers. Après ce que le roy ot envoié en Carthage, ne +demoura guaires que Sarrasins vindrent paleter en l'ost, et assaillir de +loing, et commencièrent à traire et à lancier. Quant le mareschal de l'ost +vit cest assaut, si commanda que tous fussent armés, et issi à bataille +ordenée, et chevaucha tant qu'il se mist entre Carthage et les Sarrasins +qui paletoient[605]. + + Note 605: _Paleter._ Je crois que ce mot se disoit spécialement de + l'action de lancer des frondes, _fronder_. Mais il s'est dit aussi + par extension pour lancer des flèches. + +Si comme Sarrasins paletoient sans approchier, les mariniers assaillirent +le chastel et montèrent aux murs à eschieles de cordes tenans à bons +crochez de fer, et entrèrent dedens, et prisrent quanqu'il trouvèrent; né +ne perdirent les mariniers que un des leurs qui fu occis d'un dart: et +tantost qu'il furent dedens, il mistrent leur bannière par dessus les murs. +Quant le roy et sa gent virent Carthage pris, si alèrent au devant des +Sarrasins qui s'en fuioient de Carthage et en occirent une partie; les +autres se mistrent ès cavernes pour cuidier leurs vies sauver et garantir; +mais l'en houta le feu dedens, si que il furent tous mors et estains. + +En celle guerre furent occis trois cens Sarrasins, sans ceux qui moururent +ès cavernes; et nonpourquant pluseurs en eschapèrent qui emmenèrent la +proie du chastel qui moult bien leur eust été rescousse, mais il +n'osèrent[606] passer la bannière au mareschal. + + Note 606: _Il n'osèrent._ C'est-à-dire: Les gens de l'armée croisée + n'osèrent courir après eux au-delà de la bannière du marechal. Nangis + dit: «Et les virent bien François; mais il ne se murent: car il + estoit deffendus que nus ne meust hors de l'eschiele sé ele ne + couroit toute, et sé il le faisoit, nus de la seue né d'autre ne le + secourroit.» + + +CXI. + +ANNEE 1270. + +_De la samblance de Carthage._ + + +Quant Carthage fu pris, le roy commanda que on getast hors toutes les +charoingnes des mors, et que il fust mundifié[607] de toutes ordures; après +ce, que les malades et les autres fussent portés celle part pour eux +reposer. Dedens la ville fu trouvé assez orge, mais autres biens y +trouva-l'en petit, car quant il sorent la venue le roy, il envoièrent tout +à Tunes et femmes et enfans. + + Note 607: _Mundifié._ Purifié. + +Pour ce que aucunes escriptures font mencion de Carthage, nous dirons la +grant auctorité et la grant noblesce où elle fu jadis. Carthage qui est +maintenant ramenée à la semblance d'un petit chastel, fu anciennement une +noble cité que la royne Dido fonda, et estoit la roial cité et la +maistresse de toute Auffrique. Et furent ceux de la cité jadis de si grant +puissance, qu'il desconfirent par maintes fois les Romains et assirent par +leur force. En la fin avint que les Romains les conquistrent; mais ce ne fu +point sans grant travail; car il y mistrent quarante ans sans cesser, et +moult y ot espandu grant foison de sang; avec tout ce ne la porent-il avoir +à force, mais par cautele et par barat. + + +CXII. + +ANNEE 1270. + +_Coment Sarrasins paletèrent contre François._ + + +Quant Sarrasins qui avoient paleté aux François pour rescoure la proie +virent que Carthage fu pris, si s'en retournèrent; l'endemain espièrent que +François estoient au disner, si leur coururent sus si asprement que il +convint que les crestiens s'alassent armer. Quant les Sarrasins les virent +venir, si tournèrent en fuie. En celle journée meisme vindrent au roy deux +chevaliers crestiens, nés de Catheloigne, de par le roy de Tunes, et luy +distrent que s'il venoit à Tunes pour la cité assegier, il feroit occire +tous les crestiens qui estoient en sa terre: le roy respondit que tant plus +feroit-il de mal aux crestiens, et plus luy en voudroit[608]. + + Note 608: Cette réponse du roi n'est pas dans Nangis. + + +CXIII. + +ANNEE 1270. + +_Coment le bouteillier de France fu assailli de Sarrasins._ + + +Une fois avint que le conte d'Eu et messire Jehan d'Acre firent le guet par +nuit; si advint que trois chevaliers Sarrasins vindrent à messire Jehan, et +luy distrent qu'il vouloient estre crestiens; et en signe de paix misrent +les mains sus la teste et puis vindrent baisier les mains à ceux qui +illecques estoient en signe d'amour et de subjection; et se rendirent à +messire Jehan d'Acre. Et il les fist mener à sa tente, et demoura à son +guet: après tantost, cent autres vindrent à luy qui estoient Sarrasins, et +jectèrent leur lances jus et firent ainsi comme les autres et requistrent +baptême hastivement. Ainsi comme le bouteillier et sa gent entendoient aux +Sarrasins, se férirent ensemble, les lances droites, tout plein d'autres +Sarrasins en l'ost au bouteillier, si que il les reculèrent et firent +fouir. Lors commencièrent à crier aux armes, si que l'on fu tout esmeu; +mais ainsois qu'il feussent armés, les Sarrasins occistrent soixante +sergens, que à pié que à cheval, et puis s'enfouirent. + +Quant le bouteillier ot fait son guet, il retourna à sa tente et araisonna +moult cruelment les Sarrasins et les reprist de traïson. Desquels l'un qui +ressembloit le greigneur maistre commença à plourer et soi à excuser. Ce +que le Sarrasin disoit entendi le bouteillier par un frère Prescheur qui +entendoit sarrasin. Et quant le bouteillier le vit si forment plourer, si +en ot moult grant pitié, et luy dist qu'il ne se doubtast, car puisqu'il +estoit venu en la fiance aux crestiens il trouveroit foy. «Sire,» dist le +Sarrasin, «je say bien que vous m'avez souspeçonneux de ce fait, jasoit ce +que je n'y aie coupe. Sachiés certainement que ce m'a fait un chevalier qui +me het pour moy grever. Nous sommes deux des greigneurs souldoiers au roy +de Tunes, et avons chascun dessoubs nous deux mille et cinq cens +chevaliers; et mon compaingnon qui a envie sur moy s'aperceut que je me +voulloie mettre en vostre garde de mon gré, si procura cest assaut que vous +avez eu, pour moy empeschier envers vous: et si say bien que l'un de mes +chevaliers fu en celle bataille; et que vous puissiez savoir que je vous di +voir, laissiez aler de mes compaingnons à mes gens qui vous amenront +vitaille, et vous seront en aide tant comme il pourront.» Quant le +bouteillier ot entendu le Sarrasin, si dist au roy ce que le Sarrasin luy +avoit conté; et le roy commanda que on le laissast aler, si pourroit-on +veoir leur loiauté[609]. + + Note 609: Nangis ajoute que le roi ne prit aucunement le change sur + la perfidie des Sarrasins, et qu'en effet ils ne revinrent pas le + lendemain. + + +CXIV. + +ANNEE 1270. + +_Coment l'ost fu fermé de bons fossés._ + + +Le roy fist faire fossés entour son ost pour les Sarrasins lui trop souvent +les venoient assaillir, et se fist bien fermer et enclorre que il ne porent +approuchier de son ost: et se tindrent le roy et les barons d'aler à Tunes +pour ce qu'il attendoient le roy de Secile qui leur avoit mandé qu'il leur +vendroit aidier prochainement. Quant les Sarrasins apperceurent que les +François faisoient fossés entour leur ost, si s'assemblèrent de toutes pars +et furent tant que à paines povoient-il estre nombrés; et manda le roy de +Tunes bataille. L'endemain par matin Sarrasins chevauchièrent à bataille +ordennée, et s'espandirent jusques au rivage de mer où les nefs estoient, +et firent semblant de tout enclorre. + +Quant François les virent venir, si s'armèrent hastivement et issirent de +leur tentes à bannière desploiée. Le conte d'Artois et sa bataille ala +devers la mer si avant qu'il enclost une bataille de Sarrasins. Pierre le +Chambellant tourna celle part, et les enclost d'autre part si que les +autres Sarrasins ne leur porent aidier. Si commença l'assaut merveilleux +des deux parties, et lancièrent les uns aux autres. Sarrasins virent bien +qu'il estoient en péril; si tournèrent en fuie, mais ainsois qu'il s'en +fouissent, en fu occis la greigneur partie. En ce poignéis fu occis le +chastelain de Biaucaire et messire Jehan de Roseillières. + +Le roy fist retourner son ost aux tentes et aux paveillons, car il n'ot pas +conseil d'aler plus avant jusques à tant que le roy de Secile fust venu. +L'endemain pou ou néant furent veus Sarrasins pour ce qu'il firent feste de +leur sabbat. Le mardi ensuivant vint en l'ost messire Olivier de Termes, et +apporta certaines nouvelles que le roy de Secile seroit dedens trois jours +au port de Tunes. Lors avint que Jehan Tritan conte de Nevers chéy en une +maladie; porté fu en sa nef, si mourut tantost. Et le jeudi après mourut le +légat et moult d'autres bonnes gens moururent de diverses maladies, pour le +mauvais air dont il estoient avironnés, et par défaut de bonnes iaues. Le +roy ot un flux de ventre premièrement, et puis le prist une fièvre ague +dont il acoucha du tout au lit, et senti bien qu'il devoit paier le +treu[610] de nature. Lors appella Phelippe son fils, et luy commanda qu'il +gardast chièrement les enseignemens qui s'ensuivent que le bon roy avoit +escript de sa main. + + Note 610: _Treu._ Tribut. + + +CXV. + +ANNEE 1270. + +_Coment le roy endoctrina Phelippe son chier fils._ + + +«Chier Fils, la première chose que je te enseigne si est que tu metes tout +ton cuer en amer Dieu, car sans ce nul ne peut estre sauvé. Garde toy de +faire pechié: avant, devroies souffrir toutes manières de tourmens que +faire péchié mortel. Sé il te vient aucune adversité ou aucun tourment, +reçoi-le en bonne patience, et en rends graces à Nostre-Seigneur; et dois +penser que tu l'as desservi. Et sé Dieu te donne habundance de bien si l'en +mercie humblement. Confesse toy souvent, et eslis confesseur qui soit +preud'homme, qui te sache enseigner que tu dois faire et de quoy tu te dois +garder. Le service de sainte églyse écoute dévotement. Chier Fils, aies le +cuer piteux et doux aux povres gens, et les conforte et les aide. Fais les +bonnes coustumes garder de ton royaume, et les mauvaises abaisses. Ne +convoite point sur ton peuple toultes né tailles, sé ce n'est pour trop +grant besoing.» + +«Sé tu as aucune pensée pesant au cuer di la à ton confesseur ou à aucun +preud'homme qui sache garder ton secret, si pourras porter plus légièrement +la pensée de ton cuer. Garde que cil de ton hostel soient preud'ommes et +loiaux, et te souviegne de l'escripture qui dit: _Elige viros timentes +Deum, in quibus sit justicia et qui oderint avariciam_; c'est-à-dire: _Aime +gent qui doubtent Dieu et qui font droite justice, et qui héent avarice_; +et tu profiteras et garderas bien ton royaume. Ne sueffre point que +villenie soit dicte devant toy de Dieu. En justice tenir soies roide et +loiaux envers ton peuple et envers ta gent sans tourner né çà né là.» + +«Sé aucun a entrepris querele contre toy pour aucune injure ou aucun tort +que il luy soit avis que tu luy faces, allegue contre toy tant que la +vérité soit sceue, et commande à tes juges que tu ne soies de riens +soustenu plus que un autre. Sé tu tiens riens de l'autrui, rens le tantost +et sans demeure. A ce dois-tu mettre toute t'entente, coment tes gens et +ton peuple puissent vivre en paix et droiture; meismement[611] les bonnes +villes et les bonnes cités de ton royaume, et les garde en l'estat et en la +franchise où tes devanciers les ont gardées; car par la force de tes bonnes +villes et de tes bonnes cités doubteront les puissans hommes à mesprendre +envers toy.» + + Note 611: _Meismement._ Surtout. + +«Il me souvient moult bien de Paris et des bonnes villes de mon royaume qui +me aidèrent contre les barons quant je fu nouvellement couronné. Aime et +honnoure saincte Églyse. Les bénéfices de saincte Églyse donne à bonnes +personnes qui soient de bonne vie et de necte, et si les donne par le +conseil des bonnes gens. Garde-toy de mouvoir guerre contre nul homme +crestien, s'il ne t'a trop forment mesfait, et s'il te requiert mercy tu +luy dois pardonner et prendre amende si souffisant que Dieu t'en sache gré. +Soies, biaux doux fils, diligent d'avoir bons baillis, et enquier souvent +de leur fais, et coment il se contiennent en leur offices. De ceux de ton +hostel enquier plus souvent que de nuls autres s'il sont convoiteux ou +bobanciers oultre mesure; car, selonc nature, les membres sont volentiers +de la nature du chief; c'est assavoir quant le sire est sage et bien +ordenné, tous ceux de son hostel y prennent garde et exemple et en valent +mieux. Travaille toy, biaux fils, que villain serement soient osté de ta +terre, et especiaument tiens en grant vilté Juis et toute manière de gens +qui sont contre la foy.» + +«Prens toy garde que les despens de ton hostel soient raisonnables et à +mesure. En la fin, très dous fils, je te pri que tu faces secourre m'ame en +messes et en oroisons. Je te doins toutes les benéiçons que bon père peut +donner à fils; et la benéiçon Nostre-Seigneur te soit en aide et te doint +grace de faire sa volenté!» + + +CXVI. + +ANNEE 1270. + +_Coment le saint roy mourut._ + + +Après ce que le roy ot enseignié ses commandemens à Phelippe son fils, la +maladie le commença forment à grever. Si commanda que l'en luy donnast les +sacremens de saincte églyse, tandis comme il estoit en bon mémoire, et à +chascun vers du psautier que l'en disoit, il respondoit et disoit le sien +selon son povoir. Moult se demenoit le roy qui pourroit preschier la foy +crestienne en Tunes, et disoit que bien le pourroit faire frère Andri de +Longjumel, pour ce que il savoit une partie du langage de Tunes: car +aucunes fois avoit iceluy frère Andri preeschié à Tunes par le commandement +le roy de Tunes, qui moult l'amoit. Si comme la parole aloit défaillant au +bon roy, il ne finoit de appeller les sains à qui il avoit dévocion, si +comme saint Denys en France, et disoit une oroison qui est dite à la feste +Saint-Denys: _Tribue nobis, quesumus, Domine, prospera mundi despicere et +nulla ejus adversa formidare._ Et puis si disoit une autre oroison de saint +Jaque l'apostre: _Esto, Domine, plebis tue sanctificator et custos._ Quant +le roy senti l'eure de la mort, il se fist couchier en un lit tout couvert +de cendre, et mist ses mains sus sa poitrine en regardant vers le ciel, et +rendi l'esperit à Nostre-Seigneur en celle heure meisme que Nostre-Seigneur +mourut en la croix pour le salut des ames. + +Précieuse chose est et digne d'avoir en remembrance le trespassement de tel +prince; spéciaument ceux du royaume de France. Car maintes bonnes coustumes +y establi en son temps. Il abati en sa terre le champ de bataille, pour ce +qu'il avenoit souvent que quant un contens estoit meu entre un povre homme +et un riche, où il convenoit avoir gage de bataille, le riche homme donnoit +tant que tous les champions estoient de sa partie, et le povre homme ne +trouvoit qui luy voulsist aidier; si perdoit son corps ou son héritage. +Maintes autres bonnes coustumes adreça et aleva parmi le royaume de France. +Et aussi voult et commanda que tous marchéans forains et qui d'estranges +terres vendroient, que sitost comme il auroient leur marchéandise vendue +que tantost feussent paiés et délivrés sans arrest. Pour la franchise qu'il +y trouvèrent, les marchéans commencèrent à venir de toutes pars, pourquoy +le royaume fu en meilleur estat qu'il n'avoit esté au temps de ses +devanciers. L'endemain de la feste saint Barthelemi trespassa de ce siècle +saint-Loys, en l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur mil deux cens soixante +et dix. Et furent ses ossemens aportés en France à Saint-Denys où il avoit +esleu sa sépulture. En la place où il fu enterré, et en pluseurs autres, +nostre sire le tout puissant fist moult de biaux miracles et de grans, par +les fais et les mérites du bon roy. + + +_Cy fine l'ystoire saint Loys._ + + + * * * * * + +J'ai donné la vie de saint Louis telle qu'on la retrouve dans le plus grand +nombre des manuscrits, avec l'addition des morceaux inédits renfermés dans +l'exemplaire de Charles V, n° 8395. + +Cependant plusieurs leçons et des plus anciennes, après avoir suivi +religieusement le texte des _Grandes Chroniques_ jusqu'à la fin du règne de +Philippe-Auguste, s'en écartent à compter de là; soit parce que la vie de +saint Louis n'avoit pas encore été ajoutée de leur temps, soit parce qu'ils +n'en avoient pas encore connoissance. Deux narrations, toutes deux plus +concises et moins exactes, sont conservées aujourd'hui, l'une sous le +n° 8396-2, l'autre sous le n° 8299. Cette dernière est presque uniquement +traduite de l'_Histoire générale_ de Guillaume de Nangis. Dans le but de +donner une édition complète de la _Chronique de Saint-Denis_ et de ses +principales variantes, je vais rapidement indiquer les endroits qui, ne se +trouvant pas dans la bonne leçon, peuvent cependant répandre sur le règne +de saint Louis quelques nouvelles lueurs. + +Les Gestes du n° 8396 sont divisés en vingt-neuf alinéas ou paragraphes; +mais au XIIème est racontée la mort de saint Louis; les autres sont +consacrés à Charles d'Anjou. + +Le IIeme nomme tous les enfans de saint Louis et de Marguerite «qui +longuement fu sans enfans avoir». 1° Une fille (Isabelle) qui épousa le roi +de Navarre, Thibaut V; 2° un fils mort jeune et enseveli à Roiaumont; +3° Philippe, qui succéda au trône; 4° Jehan, surnommé _Tritrem_ ou Tristan, +comte de Nevers, mort à Carthage; 5° Pierre, comte d'Alençon, marié à la +fille du comte de Blois; 6° Robert, comte de Clermont en Beauvoisis, marié +à la fille du seigneur de Bourbon; 7° Blanche, mariée au fils du roi +d'Espagne (Ferdinand de Castille); 8° Marguerite, mariée au duc Jean de +Brabant; 9° Agnès, mariée au duc Robert de Bourgogne. + +Le IIIème paragraphe contient la lettre du grand-maître des Templiers, ou +plutôt d'un chevalier de l'ordre Teutonique au Roi, sur les Tartares; elle +ajoute quelque chose au texte de notre chapitre XXXII: «A son très haut +seigneur, Loys, par la grace de Dieu roy de France, Ponces de Aubon, mestre +de la chevalerie du Temple de France, salus et appareilliés à faire vostre +volonté.... Les nouvelles des Tartarins, si comme nous les avons oïes de +nos frères de Poulaine qui sont venus au chapitre. Nous faisons savoir à +vostre hautesse que Tartarins ont la terre qui fu le duc Henri de Poulaine +destruite et escillie, et celuy meisme avec moult de barons et six de nos +frères et quatre chevaliers et deux sergens et cinq cens de nos hommes ont +mort. Et trois de nos frères que bien congnoissons eschappèrent. Derechief +toute la terre de Hongrie et de Baiesne (Bosnie) ont dégastée. Derechief il +ont fait troit os: si les ont desparties: dont l'une est en Hongrie, +l'autre en Baiesnie et l'autre en Osteriche. Et si ont destruit deux des +meilleurs tours et trois villes que nous avions en Poulaine et quanques +nous avions en Boesnie et en Moravie del tout en tout il ont destruit. Et +cele meisme chose doutons-nous que ne viegne ès parties d'Alemaigne... Et +sachiés qu'il n'espargnent nuluy; mais il tuent tous, povres et riches et +petits et grands, fors que beles femes pour faire lor volonté d'elles, et +quant il ont fait lor volonté d'elles il les ocient, pour ce qu'elles ne +puissent riens dire de l'estat de leur ost. Et s'aucuns messagiers si est +envoiés, les primerains de l'ost les prennent et li bendent les yeux et le +mainent à lor seignour qui doit estre, si comme il dient, sire de tout le +monde... Il menjuent de toutes chars fors que de chars de porc... Et sé +aucuns d'eux muert, si l'ardent. Et sé aucuns d'eux est pris, jà puis ne +mengera, ains se laist morir de fain. Il n'ont nules armeures de fer né +cure n'en ont né nules n'en retiennent, mais il ont armeures de cuir +boilli.... Et sachiés que lor ost est si grans, qu'il tient bien dix-huit +lieues de lonc et douze de lé. Il chevauchent tant en une journée comme il +a de Paris à Chartres la cité.» + +Le paragraphe V. nomme le chef des pastoureaux _Rogier_. «Et establi cil +Rogier que chascune dizaine auroit son maistre et sa bannière.» + +Paragraphe VI. «L'an 1252 comença la guerre en Hainaut entre monseigneur +Karlon, conte d'Anjou et de Provience, encontre Jehan d'Avesnes. Parquoi +Piquardie et tout le païs de Hainaut et de Flandres fu moult _aescheris_.» +(Appauvri, affoibli.) + +Paragraphe IX. «Sachiés que tant comme il (saint Louis) vesqui ne voult +souffrir que batailles fussent faites de champions né de chevaliers au +royaume de France, pour meurtre, né pour traïson, né pour héritage, né pour +dette; ains faisoit tout faire par enqueste de preudesommes et loiaus à son +essient, et quant il trouvoit le cas de l'une partie mauvais, il le +punissoit selonc droit et selonc raison, comme droit juge sans +espargnier...... Si fonda une communauté de clers escoliers qu'on appelle +_les Bons Enfans_, à Paris, viers Saint-Victor.» + +Paragraphe X. «Au tems de cele grans païs que France estoit, fu envoiés de +la court de Rome un cardonaus.... appelé Simons, né en Brie, et puis fu-il +esleus à estre apostole: cil cardonaus par la volenté du roy Loys et des +barons prescha de la crois d'outre-mer, et prescha mout de fois au jardin le +roy et ailleurs ausinc.» + +Paragraphe XVIII. «Si vous nommerai aucuns de ceux qui alèrent en +Sesile (avec Charles d'Anjou). Premièrement l'évesque Guy d'Aucuerre, qui se +parti... bien garni de bons chevaliers hardis et viguereus et de bons +sergens, et un jone homme, fils au conte de Flandres, et estoit nommés +Robert, et estoit cist Robert avoués de Béthune; et avoit espousé bonne +demoiselle et sage, fille à ce conte Charles. El si ala en ce voiage li +quens de Vendome qui mout estoit bons chevaliers et viguereus de sa main et +bien i paru. Et i ala monseigneur Guy, maréchal de Mirepoix, à grant +compaignie de bons chevaliers.» + +Paragraphe XXI. A l'occasion de la bataille de Benevent: «Et sachiés que +sermonna la gent li évesques d'Aucuerre, qui avoit le pooir l'apostole et +les assost tous... Et condui li mareschaus de Mirepoix la première bataille +qui mout se contint la journée il et sa bataille viguereusement comme +chevalier hardis et plains de grant preuesce.» + + * * * * * + +La leçon du n° 8299 raconte les gestes de saint Louis en quarante-un +paragraphes. Le premier résume avec netteté toutes les actions du roi. + +Au paragrap. XXII, on trouve l'explication plausible de la manière d'agir +du seigneur de la _Roche de Glun_: «Et puis vint li rois, selonc le Rosne, +à la Roche de Glin, et l'assist pour ce que le seigneur du chastel de ceus +qui passoient par le fleuve du Rosne requerroit coustumes mauveses, et sé +il ne voulissent paier, si les despoilloit non duement et sans raison de +tous leurs biens.» + +Le paragrap. XXV, entre dans quelques précieux détails sur les Pastoureaux: +«En l'an 1251, un merveilleus signe et une novelleté qui onques telle +n'avoit esté oye avint au royaume de France. Car aucuns princes de larrons, +pour décevoir les simples... faignoient eux avoir eu l'avision des Angles, +et la benoiste vierge Marie à eux avoir apparu et leur avoir commandé que +il préissent la croix, et des pastouriaux et des plus simples du peuple... +féissent et assemblassent ensi come un ost, à souvenir et secourre à la +Terre Sainte et au roy de France saint Loys. Et de icelle vision icil +larron monstroient la teneur en leur bannière que devant eux porter +faisoient. Car il i avoient fait peindre l'image de Nostre-Dame et des +angles, si comme elle se devoit estre à eux apparue et demonstrée... Et la +royne Blanche... eux ainsi aler souffroit; car elle esperoit à son fils +saint Loys par eux en la Terre sainte avoir secours et passèrent Paris sans +contredit. Adonc come il venissent à Orlians, si se combatirent et firent +meslée aux clers de l'université; puis alèrent à Bourges en Berry, et lors +li maistres d'eux entra à synagogues des Juis et destruist leur livres et +les despoilla de leurs biens, mais comme cil meismes se despartist... ceux +de Bourges, armés et appareilliés, les suirent asprement et occirent leur +maistre avec pluseurs de leur compaignons et en firent grant occision, puis +se esparpillèrent l'un à l'autre là, tant que l'en ne sceut que il +devindrent.» + +Paragraphe XXXVI. «En l'an 1267, à St-Denis en France, fu faite translacion +et transportement des roys de France en un moustier par divers lieus +reposans en sépolture, par saint Loys roy de France et par Mahieu, abbé de +ycelle églyse, et furent adjoins ensemble.» + + +FIN DU QUATRIÈME VOLUME DES GRANDES CHRONIQUES DE FRANCE. + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les grandes chroniques de France (4/6 ), by +Paulin Paris + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES GRANDES CHRONIQUES DE FRANCE *** + +***** This file should be named 36025-8.txt or 36025-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/6/0/2/36025/ + +Produced by Mireille Harmelin, Jean-Pierre Lhomme and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/36025-8.zip b/36025-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..514402e --- /dev/null +++ b/36025-8.zip diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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