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+Project Gutenberg's Les grandes chroniques de France (4/6 ), by Paulin Paris
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Les grandes chroniques de France (4/6 )
+ selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis
+
+Author: Paulin Paris
+
+Release Date: May 3, 2011 [EBook #36025]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES GRANDES CHRONIQUES DE FRANCE ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Jean-Pierre Lhomme and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+
+HISTOIRE
+
+DE
+
+FRANCE.
+
+
+PARIS.--IMPRIMERIE DE BÉTHUNE ET PLON,
+36, RUE DE VAUGIRARD, 36.
+
+
+
+LES
+GRANDES CHRONIQUES
+DE FRANCE,
+selon que elles sont conservées
+en l'église de Saint-Denis
+en France.
+
+
+
+Publiées par M. PAULIN PARIS, de l'Académie royale des Inscriptions et
+Belles-Lettres.
+
+
+
+
+TOME QUATRIÈME.
+
+
+PARIS.
+TECHENER, LIBRAIRE,
+12, PLACE DU LOUVRE.
+
+1838.
+
+
+
+
+CI COMENCE LE PREMIER LIVRE
+DES GESTES AU BON
+ROY PHELIPPE.
+
+
+I.
+
+ANNEE 1175.
+
+_Coment il fu né, et de l'avision son père._
+
+
+[1]En l'an de l'Incarnation mil cent-soixante-cinq fu né le bon roy
+Phelippe, en la onziesme kalende de septembre, à la feste saint Thimotée et
+saint Simphorian. (Quant l'enfant fu né,) il fu appelé[2]
+Phelippe-Dieudonné par anthonomasie; car le roy Loys son père qui estoit
+saint homme et bon crestien avoit receu plusieurs filles de trois femmes
+qu'il avoit espousées, n'avoir ne povoit nul hoir masle qui après luy
+gouvernast le royaume de France: mais à la parfin le preud'homme et la
+noble roine Ale sa femme et tout le clergié et tout le royaume se
+convertirent à aumosnes et oroisons. Et le preud'homme qui pas n'avoit
+vaine gloire né présumpcion de ses mérites, mais espérance en la
+miséricorde de Nostre-Seigneur, requist à Dieu un fils par telles parolles:
+«Sire Dieu, je te prie qu'il te souviengne de moy, et que n'entres pas en
+jugement contre ton sergent; car nul homme qui vive n'est jugié en ton
+regart; mais soies piteux à moy pécheur. Et sé j'ai pechié ainsi comme
+autre homme, espargne moy toutevoies, et sé j'ai ricus fait en toute ma vie
+qui te plaise, je te pri qu'il ne périsse par mes péchiés. Sire, aies merci
+de moy selon ta grant miséricorde et me donne un fils hoir de mon corps,
+noble gouverneur du royaume de France, à la confusion de mes ennemis, qu'il
+ne me puissent reprouchier et dire: T'espérance si est vaine, tes aumosnes
+et tes oroisons sont péries. Mais tu, Sire, selon ta volenté me soies
+miséricors, et commande que mon esperit soit en paix receu en la fin de mes
+jours.»
+
+ Note 1: À compter d'ici, notre chroniqueur de Saint-Denis reproduit
+ le texte des _Gesta Philippi-Augusti_ de Rigord. (Voy. _Historiens de
+ France_, tome XVII, p. 4 et suiv.)
+
+ Note 2: _Il fu appelé_. Il faudroit: _Il doit être appelé_. «Debet
+ vocari.»
+
+Telles prières faisoit le roy à nostre Seigneur, tout le clergié et le
+peuple du royaume: et nostre Sire qui pas ne refusa ses prières, lui donna
+un fils qui eut à nom Phelippe Dieudonné (qu'il fist nourrir sainctement)
+et introduire plainement en la foy Jhésu-Crist et ès commandement de
+saincte églyse. Et quand il fu en aage convenable il le fist couronner à
+Rains à grant sollemnité, et vesqui puis tant qu'il le vit gouverner le
+royaume glorieusement, près d'un an avant ce qu'il trespassast.
+
+Une avision merveilleuse vit le roy en dormant. Celle avision lui
+représentoit que Phelippe son fils tenoit un calice d'or en sa main, et en
+ce calice qui estoit tout plain de sang humain administroit et donnoit à
+boire à tous ses princes et à ses barons, et luy sembloit qu'il buvoient
+tous du sang en ce calice que l'enfant tenoit. Le preud'homme céla celle
+avision jusques au derrenier de sa vie, n'oncques ne la voult reveler à nul
+homme, sé ne fust à Henry, évesque d'Albanne, qui en ce temps estoit légat
+en France. Mais avant le conjura de Nostre-Seigneur qu'il téust ceste chose
+jusques après sa mort.
+
+Quant le bon roy fu trespassé, cil Henry révéla l'avision à mains hommes de
+religion. Il trespassa de ce siècle, en celle année meisme que son fils fu
+couronné, et fu mort en la cité de Paris, si comme nous traiterons cy après
+plus plainement; car il nous convient traictier des fais le bon roy
+Phelippe selon chascune année (si comme l'istoire l'enseingne.)
+
+
+II.
+
+ANNEE 1179.
+
+_Coment son couronnement fu targié pour sa maladie._
+
+
+Ce sont les fais du roy Phelippe de la première année. En l'an de
+l'Incarnation Nostre-Seigneur mil cent soixante-dix-neuf, le roy Loys, qui
+estoit jà viel et débrisié comme cellui qui jà avoit près soixante-dix ans
+d'aage et sçavoit moult bien que le temps de sa vie ne povoit pas
+longuement durer; car il sentoit son corps agregié d'une maladie que les
+physiciens appellent paralisie; si assembla grant conseil à Paris de tous
+les archevesques et évesques et abbés de son royaume. Quant il furent tous
+assemblés, il se leva et entra tout seul en une chapelle pour adourer; car
+il avoit de coustume que devant tous ses fais faisoit oroisons à nostre
+Seigneur. Quant il eut s'oroison finée, il fist appeller tous ses prélas et
+tous ses barons et princes l'un après l'autre, puis leur descouvri son
+propos et ce qu'il béoit à faire; que, à la feste de l'Assumption
+Nostre-Dame approuchant, vouloit couronner son fils Phelippe à Rains par
+leur conseil et par leur volenté.
+
+Quant les prélas et les princes entendirent la bonne volenté du roy, si
+crièrent tous ensemble d'un cuer et d'une volenté: «Ce soit fait.» Atant
+feni le conseil si retourna chascun en ses parties.
+
+Quant la feste de l'Assumpcion fu venue, le roy se traist vers Compiègne et
+mena Phelippe son fils avec luy. Là si comme Dieu l'avoit ordené advint la
+chose aultrement qu'il ne cuida. Car tandis comme le roy ala séjourner à la
+ville, l'enfant ala chacier avec ses veneurs par le congié de son père.
+Quant il furent au bois entrés il trouvèrent un sanglier. Les veneurs
+descouplèrent les lévriers et coururent parmi la forest qui est parfonde et
+soutive[3], huiant et cornant. En pou d'heure furent espars l'un çà l'un là
+par diverses voies et par divers sentiers. Entre ces choses Phelippe
+l'enfant qui fut monté sur un cheval fort et isnel laissa toute sa
+compaingnie, et couru après la beste tout seul moult longuement tant comme
+le cheval povoit randonner[4] par une petite sentellette qui n'estoit pas
+moult hantée. Quant il eut ainsi passé et chacié par moult longue pièce, il
+prist à regarder après luy, et vit le jour qui jà abaissoit et le vespre
+qui approuchoit. Et pour ce qu'il se vist seul en la forest qui estoit et
+grant et longue, si le print une petite paour, et ce ne fu mie de merveille
+à enfant si jeune, et qui point ce n'avoit aprins. Une heure aloit çà,
+l'autre là, si comme le cheval le vouloit mener. A la parfin comme il eut
+ainsi chevauchié une pièce, escouté et regardé de tous sens s'il verroit
+nullui venir, et il n'oy né ne vit nullui qui après lui venist, il fu moult
+espoventé; mais toutevoyes à chief de pièce[5] revint à soy meismes: à
+grans souspirs et à grans gémissemens fist une croix sur son front, si se
+recommanda à Dieu et à la benoicte vierge Marie et à saint Denys qui est
+patron et deffendeur des roys et du royaume de France.
+
+ Note 3: _Soutive._ Embarrassée.
+
+ Note 4: _Randoner._ Courre.
+
+ Note 5: _A chief de pièce._ Au bout du conte ou du compte.
+
+Après ce qu'il eut finée s'oroison, il commença à regarder à destre. Il
+vist de loing un villain qui soufloit le feu en une charbonnière. Cil
+villain estoit grant et gros et de merveilleuse estature; une grant coignie
+tenoit sur son col; si estoit merveilleusement de orrible regardeure, lait
+et noir; car il estoit tout soillié de la pouldre et du faisil[6] du
+charbon.
+
+ Note 6: Dom Brial explique ce mot par celui de _poussier_. Je pense
+ qu'il se trompe et que _faisil_ est synonyme de _faix_, charge de
+ charbon. Rigord dit simplement: «Carbonum nigredine intectum.»
+
+Quant Phelippe l'enfant appercu celui villain, il conçu une légère paour;
+mais toutesfois la surmonta la hardiesce de son cuer. Du villain s'approcha
+et le salua moult débonnairement, et quant le villain sot qui il estoit et
+pourquoy il venoit, il laissa ce qu'il faisoit et ramena son seigneur par
+une adresce[7] à Compiègne. De la paour et du travail qu'il eut en celle
+journée, le prist une maladie moult griève, et par celle raison tarda son
+couronnement jusques à la feste de Toussains; mais Nostre-Seigneur
+Jhésu-Crist, qui oncques ne déguerpi ceus qui ont en luy bonne espérance,
+luy donna santé pour ses oroisons et pour les mérites son père, qui par
+nuit et par jour prioit à Nostre-Seigneur qu'il luy donnast santé, et par
+les oraisons de saincte églyse qui vers Dieu en estoit en moult grant
+dévocion.
+
+ Note 7: _Une adresce._ Une route directe ou de traverse.
+
+
+III.
+
+ANNEE 1180.
+
+_Coment il fu couronné à Rains à la feste de la Toussains, et fu appelée
+Auguste._
+
+
+Droit à la feste de Toussains fu Phelippe-Auguste couronné à Rains, selon
+la manière et la coustume des anciens roys. Là furent présens tous les
+prélas et les barons du royaume de France, et son oncle Guillaume
+l'archevesque de Rains, prestre et cardinal de Saint-Sabine, qui en ce
+temps estoit légat en France. Et fu présent à son couronnement le roy Henry
+d'Angleterre, qui à celle journée luy tint d'une part la couronne sur son
+chief moult dévotement, par la raison de son hommage et de droicte
+subjection, qui avecques les aultres princes et prélas crioit moult
+hautement: Vive rois! vive rois![8] Et en ce jour que le roy fu couronné il
+avoit quatorze ans d'aage tous parfais, dès la feste saint Timothée et
+saint Simphorian, qui jà estoit passée. Si estoit le quinzième an
+commencié.
+
+ Note 8: _Vive rois! Vivat rex!_ Je n'ai pas ici suivi l'orthographe
+ des manuscrits de Charles V, mais celle des manuscrits copiés sous
+ Philippe de Valois.
+
+Son père, le bon roy Loys, ne fut pas à Rains au couronnement; car il
+estoit jà surpris de paralisie si qu'il ne povoit mais aler né chevauchier.
+Nous n'avons pas propos de descrire toutes les choses qu'il fist à
+l'encommencement de son règne; car la grandeur de l'euvre et simplesce de
+nostre sens et de nostre parole serait trop à charche[9] et à ennuy à ceulx
+qui ont acoustumé à oïr choses bien faictes et bien dites et briefment.
+
+ Note 9: _A charche._ Pour _à charge_. «Ne delicatis auditorum auribus
+ fastidium generaret.»
+
+Au commencement doneques de son règne, il eut jà paour de Nostre-Seigneur
+fermée en son cuer. Pour ce avoit biau commencement d'estre sage; car ainsi
+comme dit Salmon: «La paour de Nostre-Seigneur si est le droit commencement
+de sapience.» Dont il prioit humblement en ses oroisons qu'il lui daignast
+adrecier toutes ses voies et tous ses fais. Il ama justice comme sa propre
+mère; il essauça miséricorde par-dessus justice, et tant coment il pot et
+dut, il garda tousjours vérité, n'onques de luy ne l'estrangea; et pour ce
+qu'il luy plut au commencement de son règne et au temps de son aage et de
+sa jeunesce à soy exerciter en ces glorieuses vertus, il avint après, si
+comme il doubtoit Dieu, il commanda expressément que tous ceulx de son
+hostel et de sa court le craingnissent et doubtassent, si comme toute
+créature doit faire.
+
+Et pour ce qu'il avoit horreur et abominacion sur toutes choses de
+gloutonnies et des horribles seremens que ces gloutons jureurs juroient
+souvent, et adès font en ces cours et en ces tavernes, il commanda que sé
+nul, feust chevalier feust aultre, faisoit nuls tels seremens en sa court,
+qu'il feust plungié en fleuve ou en marchois[10]. Expressément commanda que
+cet establissement feust gardé et tenu de tous.
+
+ Note 10: _Marchois._ Marais.
+
+Après ce que le roy fu couronné, il vint à Paris; lors commanda à faire une
+besoingne qu'il avoit conceue de long-temps devant en son cuer; car il
+avoit oï dire maintes foys aux enfans qui estoient nourris avec luy que les
+juifs qui à Paris manoient, prenoient chascun an un crestien le grant
+vendredi qui est en la sepmaine peneuse, et le menoient en leurs
+croutes[11] soubs terre, et en despit de Nostre-Seigneur qui en ce jour fu
+crucifié, le tourmentoient et crucifioient; et au derrenier l'estrangloient
+en despit de la foy crestienne, et avoient ceste chose faicte maintes fois
+au temps de son père, et avoient esté convaincus du fait et ars. Et en
+celle manière fu sainct Richart martirié dont le corps gist à
+Saint-Innocent de Champeaux; pourquoy Nostre-Seigneur a puis fait maintes
+miracles en l'églyse où le corps de lui repose.
+
+ Note 11: _Croutes._ Grottes. De _crypta_.
+
+Diligemment fist le roy enquérir sé c'estoit voirs ou non. Il trouva que
+c'estoit vérité, si comme renommée le raportoit, et lors commanda que les
+juifs feussent prins partout le royaume de France. Prins furent par un
+samedi en leurs synagogues en la sixième kalende de mars. Despoillés furent
+d'or et d'argent et de robes ainsi comme leur pères anciens despoillèrent
+les Egypciens quant il trespassèrent la rouge mer au temps Moyse le
+prophète. Et en ce fu senefié la persécution qu'il orent puis quant il
+furent tous bannis du royaume de France.
+
+
+IV.
+
+ANNEE 1180.
+
+_Coment il deffendi sainte églyse, et puis après coment il dompta ses
+barons qui contre luy se révéloient._
+
+
+Entour un an après le couronnement le roy, avint qu'un tirant qui avoit nom
+Hébert de Charenton prist forment à grever les églyses et les abbayes de
+Berry, en la conté de Bourges, en toltes et en rapines et en maintes autres
+exactions. Quant les clers et les religieux ne porent plus endurer les
+griefs qu'il leur faisoit, il en firent au roy complainte par leurs
+messages, et luy prièrent moult humblement qu'il leur portast envers luy
+guarantie, et les tors fais leur fist amender. Quant le roy eut oï leur
+complainte, il fu tout embrasé d'amour et de jalousie pour vengier la honte
+de saincte églyse, et se présenta pour escu et pour mire, encontre toutes
+persécucions pour sa droiture guarantir. Gens assembla et entra en sa terre
+à moult grant force, villes brisa et prist proyes, vigoureusement abati son
+orgueil en pou de temps. Celluy vint à ses piés à mercy, et lui requist
+pardon de ses mesfais. Et le roy, qui fu misericors, lui pardonna par telle
+condicion qu'il jura sur sains à rendre aux églyses et aux religions
+quanqu'il leur avoit tollu à l'esgart et à la volenté le roy, et de lors en
+avant se garderoit de faire teles violences.
+
+Ceste première bataille fist le roy Phelippe-Dieudonné en commencement de
+son règne en l'aage de quinze ans, et la sacra pour prémices à
+Nostre-Seigneur. Faire le devoit, car pour ce fu-il dit Phelippe Dieudonné
+que Dieu le donna pour la délivrance et pour la deffense de saincte églyse
+et du peuple crestien.
+
+En celle année meisme qui fu la première de son couronnement, au quinzième
+an de son aage troublèrent en telle manière saincte églyse les fils
+d'iniquité, c'est à savoir: Robert de Beaujeu et le conte de Chaalons et
+aultres qui furent de leur suite contre les Chartres et contre les munimens
+royaus dont les roys avoient franchi les églyses, et leur firent mains
+griefs et mains dommages. Les clers et les religieux firent savoir ceste
+chose au roy en complaignant.
+
+Quant il sot ceste chose, il fu esmeu et entalenté de la honte vengier. Il
+entra en leurs terres, tout destruist et gasta et prist proies; si
+vertueusement les refrainst et dompta qu'il les contrainst à rendre aux
+églyses tout quanqu'il leur avoient tolu par force, et rendi la paix
+temporele aux religieux; à leurs oroisons se offry et se recommanda, puis
+s'en parti. A tant bien doit toute saincte églyse pour l'ame de lui prier;
+car il fu tousjours champion très-appareillié pour la guarantir et
+deffendre. Il confondi et destruist les juifs, qui sont pervers ennemis de
+la foy crestienne: il puni et bouta hors de la communaulté de saincte
+églyse les hérèses qui mal sentent des articles de la foy crestienne. Pour
+lesquelles choses ses bonnes œuvres sont establies en Nostre-Seigneur, et
+doit toute saincte églyse raconter et retraire ses fais et ses dis, pour
+exemple donner au monde.
+
+En cel an meismes advint que l'ennemi de paix qui moult est dolent quant il
+voit concorde régner entre les princes, pour ce que la discension de tels
+gens amène souvent plus de maux qu'il ne feroit de menu peuple, souffla
+l'esprit d'iniquité ès cuers d'aucuns barons de France, et à ce les mena
+qu'ils firent conspiration contre luy. Chascun assembla sa force, et entra
+en la terre pour tout mettre à destruction. Moult fu le roy de grant ire
+embrasé quant il oï ces nouvelles. Son ost assembla isnelement, et mut
+puissamment, et si vertueusement les poursuivi que par l'aide de nostre
+Sire qui merveilleusement y entra, les mist tous soubs piés et les
+contrainst si par force qu'il vindrent à luy tous à mercy, et se mistrent
+haut et bas à sa volenté comme ceulx qui estoient coulpables des chiefs
+couper selon les loys, pour le crime de conspiracion. Et Nostre-Seigueur
+qui bien sait guerredonner à chascun le bien qu'il fait, si que nul bien
+trespasse sans guerredon, luy fu escu et deffense en la fraude de ses
+ennemis et luy donna fort estrif pour ce qu'il vainquist; car il eut à Dieu
+sacré les deux premières batailles qu'il eut faictes au commencement de son
+règne, en l'onneur de Dieu et de Nostre-Dame pour saincte églyse guarantir.
+
+
+V.
+
+ANNEE 1180.
+
+_Coment il fu de rechief à Saint-Denis et se fist couronner, et du
+trespassement son père.--Ce sont les fais du second an._
+
+
+En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vins, en la quarte kalende de
+juing, droitement le jour de l'Ascension, ala le roy à Saint-Denys en
+France, et se fist couronner de rechief devant le maistre autel de l'églyse
+par le conseil d'aucuns preud'hommes et sages qui environ luy estoient. Le
+jour meisme, espousa la noble roine Ysabel, fille Baudouin le comte de
+Hainaut et niepce le conte Phelippe de Flandres qui en ce jour porta devant
+le roy Joyeuse, l'espée du grant roy Charlemaine, si comme il est droit
+acoustumé au couronnement des roys. Mais tandis comme le roy et la royne
+estoient les chiefs enclins, à genous devant l'autel, et il entendoient la
+bénéiçon des espousailles que Guy l'archevesque de Sens leur faisoit, en la
+présence des barons et des prélas qui là estoient, advint une aventure qui
+est bien digne de mémoire.
+
+Tant y eut assemblé de peuple des chastiaux et des villes voisines pour
+véoir la feste et la solempnité, et pour véoir le roy et la royne couronner
+ensemble que trop y estoitgrant la presse et le tumulte du peuple. Pour
+celle noise apaisier, et pour le murmure de la gent refrener se leva un
+chevalier de la court du roy qui commença à tournoier parmi l'air une verge
+qu'il tenoit en sa main. Ainsi comme il la démenoit despourvuement amont et
+aval, il assena quatre des lampes d'utile d'olive qui pendent devant
+l'autel, à un seul coup les brisa toutes quatre et respandi l'uille
+droitement sur le chief le roy et la royne qui estoient à genoulx. Si ne
+doit-on pas cuider que ceste chose avenist d'aventure; mais ainsi comme par
+divine ordonnance en signe de plenté des dons du saint Esperit qui lui fu
+d'amont transmis, à espandre et à mouteploier la gloire de son nom et la
+renommée de ses fais par toutes terres. Dont il sembla assez proprement que
+la parole que Salmon dist ès cantiques feust dicte pour luy, ainsi comme
+s'il voulsist dire: «La gloire et la renommée et la sapience de ton nom
+sera espandue de l'une mer jusqu'à l'autre.» Car par uille nous sont ces
+trois choses signefiées: renommée, gloire et sapience. Et de ces trois
+graces fut-il enluminé en toute sa vie; car il fu renommé par victoires,
+glorieux en ses fais, sage en ce qu'il doubta Dieu, et en son royaume
+sagement gouverner.
+
+En cel an trespassa son père le bon roy Loys en la quarte kalende
+d'octobre, à un jour d'un jeudi. A Paris fu mort qui est la maistre cité du
+royaume. Si semble qu'il fust ordonné par divine provision que cil qui
+estoit roy et chief du royaume de France, et qui sainctement avoit
+tousjours vescu, trespassa du palais en palais, et du règne transitoire au
+règne perpétuel que œil ne vit né oreilles n'oïrent né cuer d'homme ne
+pourroit penser, que Dieu appareilla à ceulx qui aiment vérité. Quant le
+corps fu enbasmé et appareillié, il fu porté à l'abbaye de Barbéel qu'il
+avoit fondée. La royne Ale sa femme fist faire sur luy une tombe d'or,
+d'argent et de pierres précieuses de merveilleuse ouvrage et de riche.
+
+
+VI.
+
+ANNEE 1181.
+
+_Coment il chaça les juifs de France, pour le despit qu'il faisoient à
+sainte églyse._
+
+
+En celui temps habitoient juifs à Paris et par tout le royaume de France en
+trop grant abondance et multitude. Assemblés estoient de diverses parties
+du monde, pour la paix de la terre et pour la liberté du pays et de la
+gent; car il avoient oï parler de la fierté et de la noblesse des roys de
+France encontre leurs ennemis, de leur pitié et miséricorde envers leurs
+subgiés. Pour ceste raison les plus grans et les plus sages en la loy Moyse
+estoient venus en France et habitoient à Paris. En la cité demourèrent si
+longuement que il enrichirent, si que il achatèrent à bien près la moitié
+de la cité. Et contre l'institucion saincte églyse avoient serjens et
+chamberières crestiens qui estoient manans avecques eulx en leurs hostels,
+apertement les faisoient judaïser et départir de la loy crestienne. Les
+bourgeois, les chevaliers et les païsans des villes voisines estoient en si
+grant subjection vers eulx, por les grans deniers qu'il leur devoient,
+qu'il prenoient leur meubles et leur possessions, et les autres les
+vendoient pour euls paier. Et les autres tenoient prisons[12] en leur
+maisons par leur seremens, en aussi grant subjetion comme chétifs sont en
+chartre. Mais quant le roy sot que la crestienne foy estoit en si grant
+vilté tenue, il fu moult esmeu de pitié et de compassion: à un bonhomme se
+conseilla qui avoit nom Bernart[13], lequel estoit saint homme et religieux
+qui en ce temps menoit vie solitaire au bois de Vincennes.
+
+ Note 12: _Prisons._ Prisonniers.
+
+ Note 13: _Bernart_, prieur de Grammont.
+
+Celluy luy loa qu'il relachast et quitast tous les crestiens de son royaume
+des debtes qu'il devoient aux Juis, si en retenist la quarte partie à soy
+s'il vouloit. Ce fu la première raison pour quoy il bouta tous les Juis
+hors de son royaume.
+
+La seconde cause fu telle qu'il traictoient et menoient vilainement et
+ordement les aournemens des églyses qu'il tenoient en gaiges, pour la
+nécessité du peuple, comme textes d'or, calices d'or et d'argent, chapes et
+chasubles et mains aultres garnemens. Si vilainement les tenoient en la
+honte de saincte églyse qu'il faisoient soupes en vin à leurs juiziaux[14]
+ès calices beneois et sacrés à Dieu, en quoy le corps Nostre-Seigneur est
+consacré et beneoit au saint sacrement de l'autel. Maintes aultres
+énormités faisoient-il en despit de Nostre-Seigneur, en comble de leur
+dampnacion. Si ne prenoient pas garde à ce qu'il treuvent escript en leur
+loy, coment Baltasar, roy de Babiloine, fu occis à sa table pour ce qu'il
+faisoit mengier sa gent aux vaissiaux que Nabugodonosor avoit aportés du
+temple, quant il eut prins Jhérusalem, et une main lui escript en la paroy
+devant luy: Mané-Thecel-Pharès.
+
+ Note 14: _Juiziaux._ Petits Juifs. Rigord dit: «Infantes eorum offas
+ in vino factas comedebant.»
+
+La tierce raison pour quoy il furent bannis fu telle: qu'il se doubtoient
+moult durement que le roy ne commandas à cerchier leurs maisons et que l'en
+ne préist quanques on trouvast du leur. Un en y eut de Paris qui avoit
+pluseurs garnemens d'autel, comme croix d'or à pierres précieuses, textes,
+calices. Toutes choses bouta en un sac et les jeta ès chambres privées[15].
+En celle ordure demourèrent une pièce les choses benoites jusques à tant
+que crestiens les y trouvèrent si comme Dieu le voult.
+
+ Note 15: «In fossam profundam ubi ventrem purgare solebat.» (Rigord.)
+
+La quinte partie des textes[16] fu au roy rendue, les
+aournemens furent aux églyses rendus. Celluy an dut pour
+droit estre dit jubileux; car en la vielle loy estoit tels ans
+ainsi appellés quant les possessions revenoient au chief de
+cinquante ans aux anciens possesseurs qui devant les avoient
+tenus, et quant toutes les debtes estoient relaschées. Aussi
+fut-il fait en celle année au royaume de France quant tous
+les crestiens furent hors et quictes des debtes qu'il devoient
+aux Juis.
+
+ Note 16: _Textes._ Le latin dit _debiti_, de la dette.
+
+
+VII.
+
+ANNEE 1182.
+
+_Coment les Juis cuidèrent demourer par la praiere aux barons._
+
+
+En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vins et un, commanda le roy
+Phelippe que tous les Juis vuidassent le royaume de France, si que il
+feussent tous hors dedens la feste saint Jehan-Baptiste. Congié leur donna
+de vendre les meubles et les garnisons qu'il avoient en leurs maisons, et
+retint les possessions qu'il avoient achetées, si comme maisons, champs,
+prés, vignes, granches, pressouers et si fais héritages[17].
+
+ Note 17: Cette odieuse spoliation des Juifs offre, il faut bien
+ l'avouer, quelque rapport avec la vente des biens de la noblesse
+ françoise et du clergé françois, en 1792. Mais il faut tenir compte
+ de quelque différence dans le nombre des victimes et dans les torts
+ qu'on leur supposoit.
+
+Quant les desloiaux virent ce, il furent forment troublés et tourmentés.
+Aucuns fuient baptisiés et persévérèrent toutes voies en la loy. A eux
+rendi le roy toutes les possessions en l'onneur de la foy qu'il avoient
+receue, et les franchi de toutes tailles et de tous servitudes en la
+manière des autres crestiens. Ceulx qui demourèrent en l'erreur ancienne
+et aveuglés des yeulx du cuer alèrent aux prélas et aux barons, grans dons
+leur donnèrent et leur promistrent moult grant somme de deniers sans
+nombre, s'il povoient empetrer devers le roy leur demourance; mais Dieu,
+qui le cuer du preudomme avoit si enflambé de la grace du saint Esperit, le
+conferma en son propos si forment que né par prières né par promesses ne
+luy porent les barons le cuer fraindre né amollier.
+
+Quant les Juis virent que les prélas et les princes furent escondis par cui
+prières, quant il vouloient promettre et donner, il souloient assez
+légièrement les aultres roys encliner à leur volenté, il furent moult
+merveilleusement esbahis et esperdus, et commencièrent à crier:
+_Scema-Israël_, qui vault autant en ebrieu comme: Dieu, escoute!
+Toutes-voies quant il virent qu'il ne povoit estre autrement, et que le
+terme approchoit qu'il devoient avoir France vuidiée, il commencièrent à
+vendre leur meubles et leur garnisons à merveilleuse haste, et le roy saisi
+les héritages. Après ce qu'il orent ainsi leur choses vendues, il
+vuidièrent le royaume dedens le terme qui fu mis, et emmenèrent femmes et
+enfans et tous leur mesnages au mois de juing en l'an devant dit qui estoit
+mil cent quatre-vingt et deux, de l'aage du roy le dis-septième, et de son
+règne le tiers.
+
+
+VIII.
+
+ANNEE 1183.
+
+_Coment le roy fist nétoyer les sinaguogues et sacrer et dédier au service
+Nostre-Seigneur._
+
+
+Quant les Juis furent ainsi alés, et France fu vuidiée de la corrupcion de
+telle chenaille[18], le bon roy n'oublia point à mener son propos à
+perfection; car ce qu'il avoit encommencié glorieusement il vouloit plus
+glorieusement finer. Adonc commanda que les sinaguogues aux Juis feussent
+nettiées et curées, là où il souloient assembler et blasmer et despire
+Jhésu-Crist, et faire leurs fausses oroisons soubs la couverture de
+religion; et puis commanda qu'elles feussent dédiées à églyses, et que l'on
+y sacrast autels pour faire le service Nostre-Seigneur.
+
+ Note 18: Nous dirions aujourd'hui: _Canaille_.
+
+En ce fait ot le roy bonne considéracion et honneste; car en ce meisme lieu
+où Jhésu-Crist avoit esté moult longuement vitupéré et despis des Juis, en
+ce meisme lieu fu-il saintefié et aouré des crestiens. Ceste chose fit-il
+contre[19] la volenté des barons.
+
+ Note 19: _Contre._ Le latin dit: _Circa voluntatem_.
+
+Quant les chevaliers, les bourgois et tout le menu peuple virent les œuvres
+le roy si merveilleuses, et qu'il estoit jouvencel de bonnes enfances et
+plain de bonnes meurs, il rendirent graces à Nostre-Seigneur de ce qu'il
+leur avoit envoyé en leur temps tel roy et tel seigneur. Et qui diligemment
+vouldroit en luy regarder[20], il y trouveroit toutes quatre glorieuses
+vertus que Moyse commande que l'en regardast, quant l'en vouldroit eslire
+prince; c'est assavoir: puissance, paour de Dieu, amour de vérité et
+détestacion d'avarice.
+
+ Note 20: _Voudroit._ On voit que Rigord écrivoit sous
+ Philippe-Auguste.
+
+Les bourgois d'Orléans pour ce qu'il vouloient ensuivir l'exemple le roy
+qui estoit leur sire et leur chief firent églyse d'une sinaguogue, et y
+establirent prouvendes là où l'en fait chascun jour le service de
+Nostre-Seigneur, par nuit et par jour, pour le roy et pour tout le peuple,
+et pour l'estat du royaume de France. Ceus d'Estampes refirent tout ainsi
+d'une maison qui avoit esté sinaguogue.
+
+L'en treuve en escript à St-Denys, ès gestes des roys, que les Juis furent
+exiliés du royaume autrefois au temps ancien; car au temps que le roy
+Dagoubert, fils le fort roy Clotaire, gouvernoit le roiaume, un empereur
+qui avoit nom Eracle gouvernoit l'empire de Rome. Cil Eracle estoit sage ès
+clergies libéraux[21], et meismement en l'art d'astronomie qui en ce temps
+estoit de grant auctorité; mais puis que la foy mouteplia et saincte églyse
+vint en povoir, elle fu abatue, pour ce que, (ainsi comme aucuns dient),
+ydolatrie eut de luy commencement et naissance[22].
+
+ Note 21: _Es clergies libéraux._ Dans les arts libéraux.
+
+ Note 22: «Ab omni cœtu fidelium, veluti idololatria, eliminata.»
+ (Rigord.)
+
+[23]Icelluy Eracle escript au roy Dagobert de France devant nommé qu'il
+destruisist tous les Juis de son royaume, et le roy le fist ainsi comme il
+luy manda. La cause de ceste destruction fu pour ce que cellui Eracle avoit
+esperimenté que les signes des estoiles monstroient que le peuple circonci
+devoit destruire l'empire de Rome. Mais l'empereur en fu en partie deceu;
+car ce qu'il entendi des Juis fu fait par une gent que l'on souloit
+appeller Aguarins; mais or sont appellés Sarrasins; car il advint puis que
+il prisrent l'empire de Rome et le mistrent à gas et à confusion.
+
+ Note 23: Voyez, dans nos _Chroniques de Saint-Denis_, règne du roi
+ Dagobert, _chap_. 12.
+
+_Incidence._--Saint Metheodes[24] le martir fait mencion d'une pestilence
+qui doit avenir vers la fin du monde, et dit que les Ismaëlitiens doivent
+venir: c'est un peuple qui d'Ismaël descendi. Celluy Ismaël fu fils
+Abraham, (non mie de sa femme, mais de sa chamberière. Circoncis fu), et de
+tels gens nous fait un escript cil saint Metheodes, et dit que en la fin
+des temps devant l'avènement Ante-Christ istront encore une fois de là où
+il sont enclos. Toutes terres prendront et seront seigneurs du monde par
+huit sepmaines d'ans; c'est par cinquante six ans. Pour les maus et les
+tribulacions qu'il feront aux crestiens sera leur voie appelée d'angoisse
+et de douleur. Il occiront les prestres aux moustiers et ès sains lieux,
+leurs chevaulx lieront aux sépultures des corps sains, et feront estables à
+leurs jumens ès moustiers delez les autels. Et tout ce souffrera
+Nostre-Seigneur pour le péchié et la mauvaistié des crestiens qui seront en
+ce temps. Josephe meisme tesmoingne de ces gens, et dit que tout le monde
+sera leur habitacion et qu'il prendront et habiteront ès iles de mer.
+
+ Note 24: _Saint Metheodes._ La mention de la prophétie de saint
+ Methodes se lie au récit de l'expulsion des Juifs par Héraclius. Les
+ Ismaéliens ou Sarrasins qui déjà ont ravagé l'empire devront
+ reparoître une seconde fois, vers la fin des temps, etc.
+
+
+IX.
+
+ANNEE 1183.
+
+_Coment il acheta le marchié de Champeaux, et coment il fist clore les bois
+de Vincennes, et de sept mil Coteriaux qui furent occis en Berry._
+
+
+En l'an de l'Incarnation mil cent quatre-vingt-et-trois, et de son règne le
+quart, le roy acheta à luy et à ses hoirs un marchié que les malades de
+Saint-Ladre de Paris avoient au dehors de la cité[25]. Ceste chose fist-il
+aux prières de mains hommes qui prié l'en avoient, et meismement à la
+prière d'un sien sergent qui moult luy estoit loial, et luy procuroit
+toutes ses besoingnes. Quant il ot ce marchié acheté, il le fist venir
+dedens la ville en une place qui est nommée Champeaux. Là fist-il faire par
+le devant dit sergent deux grans halles où les marchéans peussent entrer
+quant il plouveroit, et vendre leurs denrées plus nettement. Clorre les
+fist et bien fermer pour ce que les marchéandises qui là demouroient par
+nuit peussent estre gardées sauvement[26]. Par dehors fist faire loges et
+estauls, par dessus les fist bien couvrir pour ce que s'il plouvoit, on ne
+laissast mie pour ce à marcheander, et pour ce que les marchéans n'eussent
+dommage pour la pluie[27].
+
+ Note 25: Dans le faubourg Saint-Denis, sur l'emplacement des
+ nouvelles rues de _Chabrol_ et de _Charles X_.
+
+ Note 26: «Et in nocte ab incursu latronum tutè custodirentur. Ad
+ majorem etiam cautelam, circà easdem halas jussit in circuitu murum
+ ædificari, portas sufficienter fieri præcipiens quæ in nocte semper
+ clauderentur. Et, inter murum exteriorem et ipsas halas mercatorum,
+ stalla fecit erigi desuper operta, etc.» (Rigord.)
+
+ Note 27: Telle fut l'origine des halles de Paris.
+
+Le roy, qui moult estoit curieux de l'accroissement du royaume et de ses
+lieux soustenir et amender fist clorre les bois de Vincennes de haus murs
+et de fors, qui devant estoient si desclos que les bestes et les gens
+povoient aler parmi. Au temps de ses devanciers avoit toujours esté
+desclos. Quant le jeune roy Henry d'Angleterre qui avoit esté couronné
+après le roy Estienne, sceut ce, il fist recueillir et amasser par les
+forests de Normandie et d'Acquitaine jeunes faons de bestes sauvages, dains
+et chevriaulx, et puis les fist mettre en une grant nef qu'il fist moult
+bien covrir, et mettre dedans la viande de quoy il devoient vivre.
+Contremont Saine les fist mener jusques à Paris, là les fist présenter an
+roy Phelippe son seigneur. Le roy qui fu moult lié du présent le reçut
+moult volentiers, puis les envoia au bois de Vincennes qu'il avoit
+nouvellement fermé, là les fist garder et nourir moult soigneusement.
+
+En celle année furent occis sept mille Coteriaux en la conté de Bourges et
+plus. Si les occistrent ceulx du pays par le secours que le roy leur fist,
+pour la très grant desloiauté qu'il faisoient par tout le pays. Car il
+entrèrent en la terre le roy par force, et prenoient les proies, et
+prenoient les païsans du pays, si les metoient en liens, et les trainoient
+après eulx ainsi comme esclaves, et dormoient avec les femmes de ceulx
+qu'il emmenoient ainsi, voiant eulx meismes. Et plus grans douleurs
+faisoient encore: car il ardoient les moustiers et les églyses, et
+trainoient après eulx les prestres et les gens de religion, et les
+appelloient cantadors par dérision. Quant il les batoient et tourmentoient,
+lors leur disoient-il: «Cantadours chantez,» et puis leur donnoient grans
+buffes parmi les joues, et batoient moult asprement de grosses verges. Dont
+il avint qu'aucuns rendirent leur ames à Dieu en tels tormens, et les
+aucuns qui estoient jà aussi comme demi mors et affamés de la longue
+prison, se raemboient[28] par somme de deniers pour eschaper de leurs
+mains; mais nul ne pourroit raconter sans grant douleur de cuer et sans
+grans larmes ce qui s'ensuit après. Quant il roboient les églyses,
+l'eucariste prenoient à leurs mains touillées et ensanglantées du sang
+humain, que l'en met en ces églyses en vaisselles d'or et d'argent, pour la
+nécessité des malades; hors de philatières la sachoient et jettoient à
+terre, puis la défouloient aux piés. A leur garces et leur meschines
+faisoient voiles et cueuvre-chiefs des corporaux sur quoy l'on traicte le
+précieux et le vrai corps Jhésu-Christ en sacrement de l'autel. Les
+philatières et les calices despeçoient à mails[29] et à pierres.
+
+ Note 28: _Raemboient._ Rachetoient.
+
+ Note 29: _Mails._ Marteaux, maillets.
+
+Les gens du pays qui virent les énormités et les très-grans desloiautés
+qu'il faisoient, le firent savoir au roy Phelippe. Moult fu le roy esmeu
+quant il oï ceste chose: pour le despit de saincte églyse, et en moult
+grant compassion de ce que ceulx du pays souffroient, grant plenté de bonne
+gent et de bien appareillée leur envoia au secours.
+
+Quant ceulx du pays eurent la force et l'aide le roy, il se férirent d'un
+cuer et d'une volenté emmy leur ennemis, et les occistrent tous du plus
+petit jusques au greigneur, leurs dépouilles prisrent dont il furent
+enrichi. En celle manière fist Dieu vengeance des desloiaulx qui teles
+cruautés et teles desloiautés faisoient au pays. Et retournèrent arrières
+en graciant et en louant Nostre-Seigneur.
+
+
+X.
+
+ANNEE 1183.
+
+_Coment le conte de Toulouse et le roy d'Aragon furent accordés
+par miracle._
+
+
+Guerre et dissensions qui long-temps avant avoient esté commenciées furent
+renouvellées entre le conte Raimon de Saint-Gille et le roy d'Aragon, telle
+que nul ne povoit mettre en eulx né concorde né paix. Pour quoy les povres
+gens du pays estoient moult grevés par leur guerres; mais Nostre-Seigneur
+qui oï la clameur et la complainte de ses povres leur envoia sauveur, non
+mie empereur, roy, prince né prélat; mais un povre homme qui avoit nom
+Durant à qui Nostre-Seigneur s'apparut en la cité de Nostre-Dame-du-Puy, et
+luy bailla une cédule en quoy l'image de Nostre-Dame estoit escripte et
+séoit en un trosne et tenoit la fourme son chier fils en semblance
+d'enfant. En la circuité de son seel estoient lestres escriptes qui
+disoient ainsi: «Aigneaulx de Dieu qui ostez les péchiés du monde,
+donne-nous paix.»
+
+Quant les grans princes et les meneurs et tout le peuple oïrent ceste
+chose, il vindrent tous au Puy Nostre-Dame à la feste de l'Assumption,
+ainsi comme il souloient venir chascun an par coustume. Quand le peuple fu
+assemblé à la solempnité de la feste, l'évesque de la cité prist celluy
+Durant qui estoit un povre charpentier, et l'establi emmy la congrégacion
+pour dire le commandement Nostre-Seigneur. Quant il vit que tous ceulx qui
+là estoient avoient les oreilles ententives à sa bouche, il commença à dire
+son message, et leur commanda hardiement de par Nostre-Seigneur qu'il
+féissent paix entre eulx, et en tesmoing de vérité leur monstra la cédule
+que Nostre-Seigneur luy avoit bailliée, à tout l'image de Nostre-Dame qui
+estoit dedens empreinte. Lors commencièrent de cuer à grans souspirs et à
+moult grans larmes à louer la pitié et la miséricorde de Nostre-Seigneur,
+et les deulx grans princes qui devant estoient en si grant guerre que nul
+n'y povoit mettre paix, jurèrent sur les textes des évangiles, de bon cuer
+et de bonne volenté, et luy promistrent fermement en nostre Seigneur qu'il
+seroient tousjours mais en paix l'un vers l'autre. Et en signe et en
+tesmoignage de celle réconciliation qu'il avoient faicte, il firent
+empraindre en estain le seel de celle cédule, à tout l'image de
+Nostre-Dame, et le portoient avecques eulx cousus sur chaperons blancs qui
+estoient tailliés à la manière d'escapulaires que les convers de ces
+abbaïes blanches portent. Et plus grant merveille: que tous ceulx qui ces
+signeaux portoient estoient si seurs que s'il avenist par aventure qu'aucun
+d'eulx eust un homme occis, et il encontrast le frère de celluy qui feust
+mort et sceust bien encore la mort de son frère, il méist tout en oubli
+pour luy festoier et le receust entre ses bras en baisier de paix, d'amour
+et de larmes, et luy donnast à mengier et à boire en sa maison et toutes
+ses nécessités. Celle paix qui fu faicte au païs par ce preud'homme dura
+moult longuement.
+
+
+XI.
+
+ANNEE 1184.
+
+_De la guerre et de la paix du roy Phelippe et du conte Phelippe de
+Flandres, et d'un miracle que Dieu fist pour le roy._
+
+
+Ce sont les fais du cinquième an. En l'an de l'Incarnacion mil cent
+quatre-vingt-et-quatre, de son aage vintième et son règne cinquième, vint
+contens et discencion entre le roy et le conte Phelippe de Flandres pour la
+conté de Vermendois; car le roy proposoit que toute la conté devoit estre
+aux roys de France par droit héritage, et offroit ce à prouver par
+évesques, par barons, par vicontes et par autres princes. A ce respondi le
+conte en telle manière qu'il avoit la terre tenue au temps de son père le
+roy Loys de bonne mémoire paisiblement, et par long-temps en avoit esté en
+saisine et en possession paisible, né jà tant comme il vivroit ne la
+perdroit; car il sembloit au conte que il peust légèrement fraindre et
+amolier le cuer du roy et le courage, pour ce qu'il estoit enfant, et par
+promesses et par blandes parolles le cuidoit oster de son propos. Si
+cuidèrent aucuns qu'il eust à ce eu l'assent des barons de France; mais
+ainsi comme l'en seult dire, il conceurent vent et ordirent toiles
+d'iraignes.
+
+A la parfin assembla le roy grant parlement de ses barons à Compiègne.
+Quant il se fust à eulx conseillié, il assembla un ost si grant en la
+contrée d'Aminois que à paines en péust nul savoir le nombre. Le conte qui
+sceut que il venoit sur luy, fu eslevé en son cuer; son ost assembla
+d'autre part et vint contre son seigneur à bataille, et jura par le bras de
+sa force qu'il se deffendroit de luy; mais quant le roy fu issu et il ot
+son ost appareillié et ordenné en conroy, pour entrer en la terre le conte,
+il ot si merveilleux ost et si grant qu'il pourprenoient tout le pays et
+couvroient la face de la terre ainsi comme langoustes.
+
+Quant le conte et les Flamans virent l'ost le roy si grant et si fort il
+orent merveilleusement grant paour; les cuers du peuple, et des haus hommes
+leur défaillirent dedens les ventres, si qu'à pou qu'il ne tournoient tous
+en fuye. Le conte qui fu moult espoventé se conseilla à sa gent, lors
+envoya des messages au conte Thibaut de Blois qui estoit mareschal et garde
+de l'ost royal[30], et Guillaume l'archevesque de Rains; car à ces deux
+avoit le roy chargié toute la cure du royaume comme à ses oncles; et leur
+pria que il reportassent telles parolles au roy de par luy: «Sire,
+l'indignacion de ta hautesce veuille cesser envers moy: viens paisiblement
+à nous, et use de nostre service si comme il te plaist. La terre de
+Vermendois que tu demandes je la te quicte sans aultre pourloignement, et
+la te rens entièrement et franchement, chastiaulx, villes et bourgs et
+toutes les appartenances. Et s'il plaist à ta majesté et à ta haultesse[31]
+je te requier que tu me donnes Saint-Quentin et Péronne, et que tu me faces
+tant de grace que je les tiengne ma vie, et après mon décès te reviengnent
+à toi et à tes hoirs.»
+
+ Note 30: «Principem militiæ regis, Franciæ senescalcum.» (Rigord.)
+
+ Note 31: «Tamen si vestræ regiæ majestati placet.»
+
+Quant le roy ouy ce que le conte luy mandoit, et qu'il s'umilioit si
+durement, il manda les prélas et les barons qui là estoient venus pour
+l'orgueil du conte abatre et dompter. Conseil leur demanda sur ce que le
+conte luy requéroit, et il respondirent tous ensemble, tout ainsi comme
+d'une bouche, qu'il féist à la requeste le conte, et luy prièrent qu'il
+préist l'offre qu'il luy faisoit. Le roy s'assenti à leur conseil.
+
+Quant la chose fu ordenée, le conte fu mandé. Lors vint avant en la
+présence des prélas et des barons, et rendi au roy par droit la conté de
+Vermendois qu'il avoit moult longuement tenue contre droit; si l'en mist en
+possession devant tout le barnage. Après jura que il restabliroit tous les
+dommages qu'il avoit fais au conte Baudouin de Hénault et aux aultres amis
+le roy, à la volenté et au dit de sa court sans nulle demourée. Ainsi fu la
+paix refermée entre le roy et le conte ainsi comme par miracle; car elle fu
+faicte sans effusion de sang humain et sans dommage[32]. Quant la paix fu
+confermée à la léesce du peuple, graces et louanges en rendirent à
+Nostre-Seigneur qui ainsi sauve ceulx qui ont en luy espérance.
+
+ Note 32: Guillaume le Breton raconte autrement la chose, et décrit
+ plusieurs sièges et prises de villes, avant la conclusion de la paix.
+
+Entre les aultres choses plaines d'admiracion que Nostre-Seigneur voult
+monstrer en terre pour le bon roy Phelippe, une en voulons retraire qui
+moult est merveilleuse, ainsi comme aucuns des chanoines d'Amiens
+racontèrent puis, pour vérité, qui certains en estoient pour ce qu'une
+partie de leur rentes sont establies où ces choses avindrent.
+
+Quant le roy fu meu si comme nous avons dit, et il ot fait son ost logier
+près d'un chastel que l'en appelle Boves, les charetes, les chars, les
+chevaulx et les gens de son ost défoulèrent si forment les blés qui environ
+l'ost estoient, et les garçons qui moult en soièrent[2] pour leurs
+chevaulx, qu'il en demoura pou qui ne féussent marchiés ou triblés. Si
+avint ceste chose environ la Saint-Jehan, que les blés sont espès et
+flouris; mais quant la paix fu refermée, si comme nous avons dit, aucuns
+des chanoines d'Amiens qui devoient prendre leurs prouvendes en ce lieu où
+l'ost avoit esté virent qu'il avoient tout perdu si comme il leur sembloit.
+Il se complaindrent à leur doyen et à leur chapitre, et leur requistrent
+humblement en amour qu'il leur aidassent du commun à passer celle année, et
+qu'il leur départissent de leur fruis pour le dommage qu'il avoient eu.
+
+ Note 33: _Soièrent._ Coupèrent.
+
+Le doyen et le chapitre respondirent qu'il atendissent jusques après aoust
+que les blés seroient cueillis et batus, qu'il féissent cueillir le
+remenant des blés que l'ost le roy avoit triblé, et le chapitre si leur
+rendroit le deffault. Quant les blés furent batus et mesurés en la terre,
+il en trouvèrent à cent doubles plus, non mie tant seulement de celluy qui
+avoit esté triblé, mais de celluy qui avoit esté faucillié pour donner aux
+chevaulx. Et en celle place où les Flamans avoient esté logiés furent les
+blés et les herbes si seiches qu'il n'y apparut oncques en celle année
+herbe né chose qui verdoiast. Quant ceulx du pays et les chanoines sorent
+ce miracle il doubtèrent le roy; car il sorent bien que la sapience de Dieu
+estoit en luy, qui l'introduisoit à faire sa volenté.
+
+_Incidence._--L'archevesque Guillaume de Rains et le conte Phelippe de
+Flandres firent ardoir grant multitude de bougres.
+
+_Incidence._--En ce temps mouru en la province de Caours à un chastel qui
+est appellé Martel[34], en la quatorziesme kalende de juing, le jeune roy
+Henri d'Angleterre. Ensépulturé fu en la cité de Rouen[35].
+
+ Note 34: _Martel._ Aujourd'hui ville de Quercy, proche de la Gironde.
+
+ Note 35: Rigord a placé avec raison ces deux _incidences_ sous
+ l'année 1183.
+
+
+XII.
+
+ANNEE 1185.
+
+_Coment les messages d'outre-mer vindrent au roy pour secours querre._
+
+
+En celle année, en la dix-septième kalende de février, Eracle le patriarche
+de Jhérusalem, le prieur de l'Ospital et le maistre du Temple furent
+envoyés en message en France au roy Phelippe de par les crestiens
+d'oultre-mer; car Sarrasins vindrent en leurs terres, et mains en avoient
+occis, et plusieurs prins et menés en prison et chetivoison. Si avoient
+prins un fort chastel que l'en appelle le Gué-Jacob, et au prendre du
+chastel avoient-il occis plusieurs des frères du Temple et menés en prison.
+Ce fu la raison pour quoy il furent envoiés; car trop se doubtèrent les
+crestiens que les Sarrasins ne cueillissent hardement et cuer en eulx pour
+la victoire qu'il avoient eue et que il ne préissent la saincte cité de
+Jhérusalem et conchiassent le sépulcre et le temple de Nostre-Seigneur. Si
+apportoient ces messages les clefs du sépulcre au roy, et luy prioient
+moult humblement, de par les crestiens d'oultre-mer, pour Dieu premièrement
+et pour pitié de la crestienne religion, qu'il secourust la terre qui
+estoit au prendre et du tout en tout perdue, sé elle n'avoit secours de
+Dieu et de luy.
+
+Mais tandis comme il estoient sur mer, le maistre du Temple trespassa de ce
+siècle, et les aultres deux messages qui moult eurent de tourmens et de
+périls furent assaillis de larrons galios[36]. Mais toutes voies
+eschapèrent et nagièrent tant[37] qu'il vindrent à port: puis esploitièrent
+tant qu'il vindrent à Paris. Là fu le patriarche receu de l'évesque Morise,
+de toutes les religions et du peuple sollempnelment, comme sé ce feust un
+ange que Dieu envoiast en terre. L'en demain célébra en l'églyse, et fist
+le sermon au peuple. Le roy n'estoit point à Paris en ce point qu'il y
+vindrent. Mais quant il oï dire que tels messages estoient venus, il laissa
+toutes aultres besoingnes et leur vint à l'encontre au plustost qu'il pot
+et les receut en baisier de paix moult honnorablement, et commanda moult
+expressément aux baillis et aux prévos du royaume qu'il leur aministrassent
+despens bons et suffisans de son propre trésor par tout là où il
+vouldroient aler.
+
+ Note 36: _Galios._ Corsaires.
+
+ Note 37: _Nagièrent._ Naviguèrent.
+
+Quant il sot la raison pourquoy il estoient venus, il fu meu ainsi comme de
+pitié; premièrement pour la mésaise de la crestienté, et pour le dommage et
+pour le péril de la saincte terre. En pou de temps après assembla concile
+général en la cité de Paris de tous les prélas du royaume de France. Quant
+tous furent assemblés, la besoingne Nostre-Seigneur fu devant tous
+proposée. Lors commanda le roy à tous les prélas qu'il retournassent en
+leurs contrées, et que chascun féist sermonner de la croix en sa diocèse,
+et amonnestast le peuple par prédicacion qu'il secourussent la terre
+d'oultre-mer en remission de leurs péchiés.
+
+En ce temps gouvernoit le roy le royaume tout seul; car il n'avoit encor
+nul hoir de son corps de la noble royne Isabel. Et pour ceste raison
+(n'ot-il point conseil[38] qu'il se croisast pour le péril du royaume;
+mais) il prist chevaliers esleus de grant prouesces, et grans nombre de
+sergens bien appareilliés. Oultre-mer les envoia pour le secours de la
+terre, à ses propres despens.
+
+ Note 38: _Conseil._ Dessein.
+
+
+XIII.
+
+ANNEE 1185.
+
+_Coment le roy leva le duc de Bourgoingne du siège du chastel de Vergy
+qu'il avoit assis._
+
+
+En dementiers que ces choses avindrent, Hue de Bourgoingne assembla son ost
+et assist un chastel qui est appelé Vergy; si siet aux derrenières contrées
+de sa terre[39]. Quatre chastiau fist fermer tout environ que l'on nomme
+barbacannes[40]. La raison pourquoy il assist ce chastel estoit telle que
+il disoit qu'il appartenoit à sa seigneurie et à son fief, et jura que par
+nulle paction né par nulle offre que l'en lui féist ne s'en partirait du
+siège, jusques à tant qu'il l'eust par force pris ou qu'il luy seroit rendu
+à sa volenté.
+
+ Note 39: «In extremis terræ suæ finibus.» (Rigord.)
+
+ Note 40: Vergy étoit près d'Autun. «Et quatuor munitiones in circuitu
+ firmaverat.» (Id.)
+
+Quant le sire de ce chastel qui avoit nom Guy vit le ferme propos le duc,
+et qu'il s'appareilloit en toutes manières du chastel prendre, il envoia au
+roy et luy manda par lectres toutes ses besoingnes. Le mandement estoit tel
+qu'il luy prioit pour Dieu qu'il venist là, et il luy rendroit et doneroit
+le chastel perpétuellement à luy et à ses hoirs. Quant le roy eut entendu
+la lectre, il fist son ost assembler, et se hasta moult pour délivrer le
+souffroiteux des mains de plus fort de luy. Si soudainnement se féri en
+l'ost le duc, que luy et sa gent furent ainsi comme surpris. A tant fu levé
+le duc du siège que il avoit juré qu'il n'en partiroit si auroit le chastel
+pris. Lors fist le roy abatre les barbacannes que le duc avoit environ
+fermées. Gui le sire du chastel receut le roy dedens, et luy rendi à sa
+volenté si comme il luy avoit mandé. Le roy le receut si comme le sien
+propre, garnison y mist de par luy, si en accrut de tant son propre fief en
+ces parties.
+
+En pou de temps après celluy Gui fist hommage au roy, et jura que tousjours
+seroit loial à la couronne de France; et le roy de sa débonnaireté et
+largesce luy rendi le chastel entièrement et toutes les appartenances; mais
+en tant contint sa largesce qu'il en retint la seigneurie.
+
+_Incidence._--En ce temps fu éclipse de soleil particulaire, le premier
+jour de may en l'heure de nonne: si estoit le soleil au signe de Torel.
+
+
+XIV.
+
+ANNEE 1186.
+
+_Coment les abbayes et les églyses de Bourgoingne firent complainte au roy
+du duc de Bourgoingne._
+
+
+Ne demoura pas puis moult longuement, après que le roy ot ce fait, que les
+évesques et les abbés et toutes les religions de Bourgoingne envoièrent
+messages au roy, et se complaindrent malement du duc. Pour Dieu et pour
+pitié luy requéroient qu'il adresçast ceste chose, et qu'il leur féist
+tenir les chartres et les munimens que les preudommes donnèrent qui les
+églyses avoient fondées par leur dévocion. Car anciennement les bons roys
+de France, par la grant dévocion qu'il avoient en la foi crestienne,
+fondèrent les abbaïes et les églyses, si comme le premier roy chrestien qui
+ot à nom Clovis, et le roy Clothaire, et le roi Dagobelt, le grant roi
+Charlemaines, et ceulx qui après furent, quant il orent occis et chaciés
+les paiens du royaume à grant ahans et à grant effusion de sang, et il
+demourèrent en paix. Il fondèrent lors les églyses par grant dévocion et
+donnèrent largement aux ministres Nostre-Seigneur rentes et possessions,
+pour ce qu'il eussent largement leur vivres et peussent continuellement
+servir Nostre-Seigneur, et prier pour les ames de leur fondeurs; desquels
+aucuns furent qui esleurent leur sépultures ès lieux qu'il avoient fondés,
+par la grant dévocion qu'il avoient ès sains et ès sainctes en cui honneur
+il les fondoient. Si comme le roy Clovis qui gist à Saint-Père de Paris qui
+ores est nommée Sainte-Geneviève de Paris, et le roy Childebert à
+Saint-Vincent qui ores est nommé Saint-Germain-des-Prés; le roy Clotaire le
+premier à Saint-Mard de Soissons; le roy Dagobert à Saint-Denys en France,
+et lu roy Loys, père au roy Phelippe, à Barbéel.
+
+Quant les roys doncques fondèrent les églyses, et il les orent franchies
+par leurs chartres de toutes exceptions, il entendoient qu'elles feussent
+tousjours gardées en leur franchises, et qu'elles feussent en leur propre
+garde et protection. Et quant il donnoient les terres aux barons par leur
+franchise, ce n'estoit mie leur intencion qu'il grevassent pour ce les
+églyses né brisassent les munimens de leur exemptions. Et pour ce que le
+duc oppressoit les églyses et les abbayes de sa terre de grieves tailles,
+contre les roiaux munimens, et le roy en avoit jà oïes maintes complaintes,
+si l'amonesta le roy une fois et autre et puis la tierce devant tous ses
+amis, et luy pria moult débonnairement que pour Dieu et pour pitié et pour
+la foy qu'il devoit à la couronne de France il rendist aux églyses ce qu'il
+leur avoit tolu, et qu'il ne féist plus telles choses. Et puis luy dist à
+la parfin que s'il ne l'amendoit, il l'en puniroit et vengeroit en luy les
+torfais de l'églyse.
+
+
+XV.
+
+ANNEE 1186.
+
+_Coment le roy entra un Bourgoingne, et coment il contrainst le duc à venir
+à mercy._
+
+
+Le duc vit bien la volenté du roy, et aperçut qu'il avoit ferme constance
+en tous ses dis et ses fais. Triste et esmeu se parti de court et s'en ala
+en Bourgoingne; mais le roy luy ot commandé avant, qu'il rendist trente
+mille livres de deniers aux églyses qu'il leur avoit à force tolues, et luy
+avoit encore commandé qu'il luy amendast la force qu'il avoit faicte aux
+églyses contre les munimens et chartres roiaulx de ses ancesseurs; mais le
+duc refusoit ce à faire, et quéroit fuites et dilacions vaines par malice,
+et cuidoit ainsi fuir et eschaper la venjance royale. Mais quant le roy vit
+s'entencion, et qu'il refusoit à obéir à son commandement, il cueillit
+grant ost, et vint à armes sur luy en Bourgoingne, et entra à grant force
+de chevaliers et de champions, aprestés de combatre et soustenir toute
+aversité en la deffense de saincte églyse et du clergié qui lors estoit
+moult vil tenu en Bourgoingne. Car le prestre estoit aussi défoulé comme le
+villain[41]. Le roy assist un moult fort chastel qui avoit nom
+Chasteillon[42]: après ce qu'il ot sis quinze jours devant, il fist drécier
+ses mangonniaux et ses pierres et maintes autres manières de tourmens, et
+fist crier: _A l'assaut!_ par grant force. Lors commencièrent François à
+assaillir moult asprement et moult hardiement, les engins à lancier et les
+sergens à traire. Si fu l'assaut si aspre et si périlleux qu'assez en y ot
+d'occis et de dehors et de dedens, et pluseurs navrés; mais aucuns
+eschapèrent par l'ayde ei le conseil de cirurgie. A la parfin ot le roy
+victoire, et tant s'esvertuèrent François que le chastel fu pris. Si le
+receut le roy et y mist bonnes garnisons de sergens.
+
+ Note 41: «Conculcabatur enim tunc ut populus sic sacerdos.» (Rigord.)
+
+ Note 42: _Chastillon-sur-Seine._
+
+Quant le duc vit qu'il ne pourrait au roy contrester n'endurer longuement
+sa force, il ot proffitable conseil. A luy vint et luy chay aux piés en
+moult grant humilité par semblant, et luy pria moult qu'il eust de luy
+mercy. Le roy qui moult estoit miséricors luy pardonna par telle condicion
+que le duc promist que il amendroit au roy premièrement ce qu'il s'estoit
+vers luy meffais, au jugement de sa court; et après qu'il rendroit aux
+églyses et aux religions ce qu'il avoit pris du leur par mauvaise raison,
+et qu'il en feroit plain restablissement au dit et à la volenté du roy.
+Mais le roy qui assez aguement et cauteleusement regardoit à la fin de ses
+besongnes et appercevoit bien que malice d'homme estoit moutipliée en
+terre, et que toute pensée estoit ententive à mal, eschiva la malice du duc
+au proffit de luy et des églyses; car il avoit à mains hommes qui par avant
+avoient conversé entour son père le roy Loys de bonne mémoire oï dire, que
+cil duc mesme l'avoit courroucié maintes fois. Quant il estoit ajourné aux
+parlemens pour ses meffais il venoit à court, et promectoit amendement de
+tous ses torfais, et d'obéir aux royaux commandemens, et que dès or en
+avant se garderoit de mesprendre. Et puis quant il avoit ce passé et il
+estoit retourné en Bourgoingne, si faisoit pis que devant né point ne
+doubtoit à brisier son serement n'a courroucier le roy son seigneur.
+
+De ceste chose fu garni le roy et introduit[43], avant que la paix feust
+reformée. Pour ce prist le roy trois chasteaux très bons de luy par nom de
+gaige, par tel convenant qu'il les devoit tenir tant qu'il eust rendu au
+roy la dicte somme de deniers, c'est assavoir, trente milles livres. Mais
+ne demoura pas longuement que le roy ot débonnaire conseil envers le duc
+selon sa débonnaireté, et luy rendi les trois chasteaux qu'il tenoit de luy
+en gaige. Quant la paix fu ainsi reformée, le roy s'en retourna à joie à
+Paris en son palais.
+
+ Note 43: _Introduit._ Ce mot avoit autrefois le sens d'_instruit_.
+
+
+XVI.
+
+ANNEE 1186.
+
+_Coment le roy fist paver la cité de Paris. Après parle de la généalogie
+des roys de France._
+
+
+Après ce que le roy fu retourné en la cité de Paris, il séjourna ne scai
+quans jours. Une heure alloit par son palais pensant à ses besongnes, comme
+celluy qui estoit curieux de son royaume maintenir et amender. Il s'appuya
+à une des fenestres de la sale à la quelle il s'appuyoit aucune fois pour
+Saine regarder et pour avoir récréacion de l'air, si avint en ce point que
+charrettes que l'en charioit parmi les rues esmeurent et touillèrent si la
+boue et l'ordure dont elle estoient plaines que une pueur en yssi si grant
+qu'à paine la povoit nul souffrir: si monta jusques à la fenestre où le roy
+estoit appuié. Quant il senti celle pueur qui estoit si corrompue, il s'en
+tourna de celle fenestre en grant abhominacion de cuer.
+
+Pour celle raison conçut-il en son courage à faire une euvre grant et
+somptueuse, mais moult nécessaire et telle que tous ses devanciers ne
+l'osèrent oncques emprendre né commencier, pour les grans cousts qui à
+celle euvre aferoient. Lors fist mander le prévost et les bourgois de
+Paris, et leur commanda que toutes les rues et les voies de la cité
+feussent pavées de grés gros et fors, soigneusement et bien. Pour ce le
+fist le roy qu'il vouloit oster la matière du nom de la cité qu'elle avoit
+eu anciennement de ceux qui la fondèrent; car elle fu appelée en ce temps
+par son premier nom Lutesce qui vaut autant à dire comme ville plaine de
+boue et boueuse. Et pour ce que les habitans qui en ce temps estoient
+avoient horreur du nom qui estoit lais, luy changièrent ce nom et
+l'appellèrent ville de Paris, en l'honneur de Paris l'ainsné fils le roy
+Priant de Troye; car, si comme l'en treuve, il estoient descendus de celle
+lignée. Il ostèrent le nom tant seulement, mais le bon roy osta la cause et
+la matière du nom, quant il la fist atourner si que pueur né corruption n'y
+péust demourer.
+
+Cy endroit fu escripte la généalogie des roys. Mais nous n'en voulons point
+autrement traitier que nous avons traitié aux commencemens des croniques;
+toutesvoies peut l'en bien ci en droit mettre le nombre et le descendement
+de la généalogie. Le premier si ot nom Pharamon; le second son fils Clodio;
+le tiers Mérouvée; cil Mérouvée ne fu point son fils; mais il fu son
+cousin. Mérouvée engendra Childeric; ces quatre furent païens. Childeric
+engendra le fort roy Clovis qui fu le premier crestien. Clovis engendra
+Clothaire le premier; Clothaire Chilperic; Chilperic Clothaire le second;
+Clothaire engendra Dagobert. Cil Dagobert qui fonda l'églyse de Saint-Denys
+en France engendra Loys; cil Loys engendra Clothaire, Childeric et Thierry,
+et furent fils Sainte-Bautheult de Chielle. Childeric engendra Dagobert le
+second; Dagobert Thierry; Thierry Clothaire le tiers. Cil Clothaire n'ot
+point d'oir masle, mais il ot une fille que un prince nommé Ansbert
+espousa, et porta couronne par la raison. Celluy Ansbert engendra Arnoul;
+cil Arnoul engendra Saint-Arnoul, qui puis fu évesque de Mès. Cil
+Saint-Arnoul engendra Anchise. Anchise engendra Pepin, le premier
+graindre[44] du palais. Cil Pepin engendra Charles Martel. Charles Martel
+engendra Pepin le second, qui fu roy et empereur. Cil Pepin engendra le
+grant Charlemaines, qui fu roy et empereur. Charlemaines engendra Loys, qui
+fu roy et empereur. Cil Loys engendra Charles-le-Chauf. Charles-le-Chauf
+engendra Loys-le-Baube; cil Loys Charles-le-Simple; cil Charles
+Loys-le-Quart; cil Loys Lothaire; cil Lothaire Loys-le-Quint, qui fu
+derrenier de la lignée le grant roy Charlemaines.
+
+ Note 44: _Graindre._ Maire.
+
+Quant cil Loys fu mort, ainsi comme l'ystoire le baille, les barons
+esleurent Hue Capet, duc de Bourgoingne et prince du palais. Cil Hue
+engendra Robert; cil Robert engendra Henry; cil Henry engendra Eude[45];
+cil Eude engendra Phelippe le premier; cil Phelippe engendra Loys-le-Gros;
+cil Loys engendra Phelippe que le porc tua. Après fu couronné son frère le
+très débonnaire Loys, qui fu père au bon roy Phelippe; [46](après le bon
+roy Phelippe, Loys qui fu mort à Montpencier au retour d'Avignon. Cil Loys
+engendra Loys, le saint homme, qui fu mort au siège de Thunes; cil saint
+Loys engendra le roy Phelippe qui encor règne, en l'an de l'Incarnacion mil
+deux cens soixante-quatorze.)
+
+ Note 45: Rigord, que notre traducteur dans toute cette récapitulation
+ se contente d'abréger, ne fait pas cette faute. Il dit que Robert
+ engendra Hugues, Eudes et Henry, et que Henry engendra Philippe.
+
+ Note 46: Comme on le pense bien, le reste de l'alinéa n'est pas
+ emprunté à Rigord, qui mourut avant Philippe-Auguste.
+
+Pource que nous avons cy briement touché de la génération des roys de
+France, nous devons mettre le temps que les roys crestiens commencièrent à
+régner, et si le voulons prouver selon les croniques Ydace, et selon
+l'istoire Grégoire de Tors. C'est doncques à scavoir que saint Martin
+trespassa de ce siècle en l'an onzième de l'empire l'empereur Archadien;
+des l'Incarnacion Nostre-Seigneur jusques à celluy an avoient couru quatre
+cens sept ans, et de la transmigracion saint Martin jusques à la mort
+Clovis premier roy crestien coururent cent douze ans. Doncques, de
+l'Incarnacion jusques à la mort le roy Clovis coururent cinc cent dix-huit
+ans, et de la mort du roy Clovis jusques au septième an du règne le roy
+Phelippe coururent six cent soixante-sept ans. Et par ce puet-on savoir et
+prouver que du temps de l'Incarnacion jusques au septième an de son règne
+coururent mil cens quatre-vingt-six ans. Autre preuve de ce meisme: Au
+temps Ayot, qui fu le quart juge d'Israël, fu Troies la grant édifiée, si
+dura en bon estat et en bon povoir cent quatre-vingt-cinq ans. Au treizième
+an Abdon juge d'Israël, qui fu le douzième après Josué, fu Troies
+destruicte. Et de la destruction de Troies à l'Incarnation coururent onze
+cens soixante-seize ans, et de l'Incarnacion jusques à la transmigracion
+saint Martin coururent quatre cent quarante-cinc ans[47]. De la
+transmigracion saint Martin jusques à la mort le roy Clovis coururent cent
+douze ans. De la prise de Troies jusques au commencement du règne Clovis
+coururent mil six cens soixante ans.
+
+ Note 47: Rigord se contredit ici: il falloit, comme plus haut,
+ 407 ans.
+
+Et note ci endroit que Marcomire commença à régner en France en l'an de
+l'Incarnacion trois cens soixante-six: doncques de ce temps que le roy
+Clovis régnoit jusques au septième du règne le roy Phelippe coururent huit
+cens et dix ans. Nous avons mis ces choses en cest ystoire sauf le jugement
+et le droit d'autrui; car nous cuidons que de ceste racine et de cest
+original soient les roys de France descendus.
+
+
+XVII.
+
+ANNEE 1186.
+
+_Coment Rollo le tirant qui puis fu baptisié prist Normandie, et pourquoi
+le corps saint Denys fu descouvert._
+
+
+Au temps que Charles-le-Simple régnoit, qui fu le cinquième après le Grant,
+un tirant qui avoit nom Rollo vint par mer à grant infinité de gens du sa
+terre qui estoient nommés Normans, qui vaut autant à dire, en François,
+comme homme septentrional, qui sont nés de Septentrion. Car ceste syllabe
+_nort_ vaut autant à dire en françois ou en leur langue comme
+septentrion[48], et _man_ si vaut autant comme homme. Celluy Rollo et sa
+gent arriva en Neustrie et prist la cité de Rouen et toute la contrée, et
+du nom de sa gent l'appella Normandie. Celluy tirant fist moult de maux à
+sainte églyse en son venir, et conquist la duché de Normandie sur celluy
+Charles-le-Simple. Toutes-voies pacifia à luy, et luy donna le roy sa fille
+en mariage et toute la terre qu'il avoit conquise sur luy, ainsi comme Dieu
+le voult. Celluy Rollo se converti à la foy crestienne, et fu baptisié luy
+et sa gent. Si ot nom le duc Robert, en l'an de l'Incarnacion neuf cens et
+douze ans.
+
+ Note 48: Le soin minutieux que les anciens chroniqueurs ont pris
+ d'interpréter le mot _nord_, prouve que ce mot ne s'est pas introduit
+ dans la langue vulgaire que long-temps après l'établissement des
+ Normans.
+
+Long-temps après que ce avint, Guillaume duc de Normandie, qui à surnom
+estoit appelé Bastart, conquist Angleterre, et, (si comme aucunes gens le
+veulent dire), lors primes eut definement la généracion des Bretons qui de
+Brut estoit descendue, qui le premier roy d'Angleterre fu et de qui la
+terre fu dite Bretaigne. Onfroy qui fu le septiesme après celluy Guillaume
+conquise Puille; Robert Guichart son fils conquist après Calabre. Buiaumont
+son fils conquist Sezile, et la soubmist à sa seigneurie.
+
+Au temps le roy Henry, qui fu fils le bon roy Robert tiers de la génération
+derrenière, avint que ce roy envoya ses messages à l'empereur Henry pour
+confermer paix et alliance ensemble, selon l'ancienne coustume. Et quant
+les messages orent faicte la besongne pour quoy il estoient là allés et
+fournie, il entendirent que l'empereur devoit lever le corps saint Denys
+que on avoit trouvé en la cité de Rainebourg[49], en l'abbaye
+Saint-Ermantreu le martir, si comme on luy faisoit entendant. Lors luy
+distrent les messages qu'il mesprenoit vers leur seigneur le roy de France,
+à qui il avoit alliances fermées, quant il vouloit celle chose faire contre
+le roy et le royaume, et que bien se déust souffrir[50] de ce, jusques à
+tant qu'il feust plainement certain, savoir non sé c'estoit saint Denys
+l'ariopagite et le glorieux martir, évesque et né d'Athènes, disciple saint
+Pol, qui fu apostre et martir en France, de qui le corps gist en l'églyse
+que le roy Dagobert fist faire.
+
+ Note 49: _Rainebourg._ Ratisbonne.
+
+ Note 50: _Souffrir._ Abstenir.
+
+Quant l'empereur oï ce, il se souffri à tant, et envoya ses messages au roy
+Henry pour ce qu'il congneussent la vérité, et puis l'en féissent certain.
+Tantost comme les messages à l'empereur furent venus, le roy manda ses
+barons et ses prélas, et il les envoya avec son chier frère en l'églyse
+St-Denys. Quant il furent là venus, et les prélas et le couvent, les barons
+et tout le peuple orent fait oroisons à Nostre-Seigneur, l'en traist hors
+de leurs lieux les trois vaisseaux d'eleutre[51], en quoy le glorieux
+martir monsieur saint Denys et ses compaignons reposoient, en la présence
+des messages l'empereur la chasse du martir fu descelée et ouverte. Lors
+trouvèrent le corps à tout le chief entièrement, fors que deux os du col
+qui sont en l'églyse de Vergi en Bourgoingne qui est fondée en l'honneur de
+luy, et un os d'un des bras que l'apostole Estienne emporta à Rome par
+grant dévocion, et le mist en une églyse qui est nommée l'Escole des
+Grieux.
+
+ Note 51: _D'eleutre._ «Tria vasa argentea diligentissimè sigillata.»
+
+Quant les prélas, barons et tout le peuple virent ce, il drécièrent leur
+mains vers le ciel et rendirent graces à Nostre-Seigneur en larmes et en
+souspirs. Aux glorieux martirs se recommandèrent, si se départirent à tant,
+à moult grant joie.
+
+Les messages à l'empereur qui furent certains de la vérité s'en
+retournèrent en Alemaigne à leur seigneur et luy certifièrent plainement ce
+qu'il avoient véu. En remembrance de ceste chose, le couvent Saint-Denys
+establi la feste de la Détection[52]. Ce fu fait au temps l'apostole Léon
+le neuvième, de l'Incarnacion mil et cinquante.
+
+ Note 52: A l'exception de cette dernière circonstance, nous avons
+ déjà vu tout cela dans la vie du roi Henri Ier, chap. 7, 8 et 9.
+
+
+XVIII.
+
+ANNEE 1186.
+
+_De l'amour et de l'affection que le roy Phelippe avoit à l'églyse de
+monsieur saint Denis de France._
+
+
+En ce temps gouvernoit l'églyse de Saint-Denys en France un abbé qui avoit
+nom Guillaume, et pour ce qu'il gouvernoit laschement le chief et les
+membres, tout fust-il preudomme et religieux, le roy Philippe le portoit
+grief et moult luy en pesoit. Pour ce voulsist-il bien qu'il féust déposé
+et que il se deméist de sa volenté, et que un autre fust en son lieu qui
+plus vigoureusement gouvernast l'églyse.
+
+Si avint un jour par aventure que le roy chevauchoit en trespassant parmi
+la ville Saint-Denys: il descendi en l'abbaye comme en sa propre chambre.
+Quant l'abbé sot que le roy estoit descendu léans, il ot moult grant paour,
+si cuida que ce fust pour luy grever; car il luy demandoit au temps de lors
+mil mars d'argent. Tantost fist sonner chapitre et assembla tout le
+couvent, jour de Samedi-Saint estoit après Nonne en la sixième yde de may.
+Lors se demist de sa volenté et sans nulle force, et résigna au
+gouvernement de l'églyse devant tous.
+
+Quant ce fu fait, le prieur Hue qui présent estoit et le couvent envoyèrent
+moult de moines du chapitre au roy, qui encor estoit léans, et luy
+noncièrent la déposition de l'abbé. Après luy demandèrent congié d'en un
+eslire. Le roy qui moult lie estoit de ceste chose leur octroya moult
+débonnairement, et les amonnesta moult longuement que pour Dieu
+premièrement et pour l'amour de luy esleussent sans discorde et sans
+contens personne honneste et prouffitable, bien morigénée et esprouvée en
+bonne vie, si comme il affiert à églyse si noble qui est coronne des rois
+et sépulture d'empereurs. Quant les messages furent retournés en chapitre,
+et il orent noncié au prieur Huon et au couvent ce dont le roy les
+amonnestoit et prioit si doucement, il avint, ainsi comme Dieu le procura
+par le Saint-Esperit, qu'il esleurent tout maintenant sans murmures né
+contredit le prieur Huon, et le prisrent pour père et pour abbé. Moult fu
+le roy lie de ceste chose, au chapitre alla pour l'élection recommander et
+regracier, voiant tout le peuple et tout le clergié qui là estoient, et
+deffendi moult expressément au nouvel esleu et au couvent qu'après ne fist
+né don né promesse à homme qui luy appartenist, né à clerc, né à lais de
+son palais.
+
+Hue le nouvel esleu vit bien que sa promocion n'estoit point par conseil
+d'homme machinée, mais par Dieu et par le Saint-Esperit tant seulement; et
+pour ce qu'il vouloit entièrement garder la franchise de l'églyse, il manda
+l'évesque de Meaux et celluy de Senlis pour célébrer sa bénéiçon; car tous
+ces deux sont tenus espéciaument à secourre l'églyse Saint-Denis en
+épiscopaux suffrages, par l'ancienne ordonnance de la court de Rome, comme
+en sacrer autels et faire ordre et choses semblables qui appartiennent à
+office d'évesque. Ceux vindrent volentiers, si comme il y sont tenus, et
+célébrèrent la bénéiçon du nouvel esleu au maistre autel de l'églyse, en la
+présence de sept abbés, du clergié et du peuple, un jour de dimenche en la
+quinzième kalende de juing, en l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vingt
+et cinq, du règne le roy Phelippe sixième, de son aage vingt-un.
+
+_Incidence._ En cel an mesme avint croules de terre en une contrée qui est
+appellée[53]. Au mois d'avril qui vint après fu éclipse de lune
+particulier, le samedi du dimenche de la Passion Nostre-Seigneur. A la
+Pasque qui fu après, Girart prévost de Poissy escrut le trésor le roy de
+onze mille mars d'argent de son propre meuble; puis se départi de court.
+Gaultier le chambellan fu après luy establi en son office.
+
+ Note 53: Le mot n'est rempli dans aucun manuscrit. Rigord dit:
+ «In Gothia, in civitate quæ Uceticum dicitur.» Ce doit être _Uzès_.
+
+
+XIX.
+
+ANNEE 1186.
+
+_Coment le roy envoia sa seur au roy de Hongrie. Et de la mort le conte
+Geffroy de Bretaigne._
+
+
+Tandis comme ces choses avinrent, les messages au roy Bélas vindrent au roy
+Phelippe en France: car il avoit oï dire que Henry le jeune, roy
+d'Angleterre, fils au grant roy Henry sous cui saint Thomas de Cantorbie fu
+martirié, estoit trespassé nouvellement, et que la royne Marguerite sa
+femme, suer au roy Phelippe, estoit demourée en veufveté, dame si noble
+comme celle qui estoit descendue de la lignie des roys de France, sage et
+religieuse et plaine de bonnes mœurs. Et pour la bonne renommée de la dame
+dont il avoit oï parler, desiroit-il moult qu'elle fust à luy par mariage
+jointe. Tant exploitèrent les messages qu'il vindrent droit à Paris où le
+roy estoit adonc, devant luy proposèrent leur pétition moult bellement.
+Quant le roy oï la cause pourquoy il estoient venus, il reçut le requeste
+moult débonnairement; mais avant qu'il leur octroyast rien, il manda ses
+barons et ses prélas, et se conseilla à eux de ceste chose; car il avoit de
+coustume qu'il se conseilloit avant à ses princes et à ses prélas qu'il
+traitast de nulle besongne du royaume. Après qu'il se fu conseillié, il
+livra aux messages sa chière seur qui jadis ot esté royne d'Angleterre. Les
+messages honnora moult et leur donna tels dons que il appartenoit. Atant
+prisrent congié au roy et aux barons, si emmenèrent leur dame au roy Bélas
+leur seigneur.
+
+En ce tems avint que Geffroy conte de Bretaigne vint à Paris, au lit
+accoucha malade, un peu après agrégea de griefve maladie. Le roy qui moult
+l'amoit n'estoit point en la cité; mais tantost comme il le sot, il se
+hasta moult de venir, tous les meilleurs phisiciens de Paris fist devant
+luy mander; et leur commanda qu'il missent toute la cure qu'il pourroient à
+luy guérir; mais il se travaillèrent en vain: car il se mourut en peu de
+temps après, en l'an devant dit, en la quatorziesme kalende de septembre.
+Le roy ne fu point à sa mort; car il n'estoit mie en la cité. Adont les
+chevaliers et les bourgeois prindrent le corps, et le portèrent bien
+atourné et embasmé en l'églyse Nostre-Dame, et le gardèrent à moult grant
+luminaire jusques à tant que le roy vint, et les chanoines de l'églyse luy
+rendirent son obsèque et son service moult débonnairement.
+
+Le roy, qui le lendemain vint avec Thibaut le conte de Blois, qui mareschal
+estoit de France, luy fist faire son service à l'évesque Morise, puis fist
+mettre son corps en terre en un sarqueu de plon, devant le maistre-autel de
+l'églyse. A son service furent tous les abbés et les religieux de Paris.
+Quant le service fu finé, le roy retourna en son palais avec le conte
+Thibaut et le conte Henry de Champagne et sa mère la contesse[54] qui moult
+reconfortoit le roy de la tristesse qu'il avoit de la mort de celluy qu'il
+amoit tant; car il se doubtoit moult, pour ce qu'il avoit perdu prince de
+si grant affaire comme il avoit esté. Moult souvent ramenoit à mémoire les
+calamités de l'humaine condicion et de la vie d'homme; toutesvoies
+receut-il confort de ses amis, et selon la débonnaireté son père, il tourna
+son cuer aux œuvres de miséricorde; car il establi en l'églyse de
+Nostre-Dame quatre chapelains, et assigna rentes aux deux, desquels l'un
+devoit chanter pour luy et pour l'ame de son père le roy Loys; le second,
+pour l'ame du devant dit Geffroy. La contesse de Champagne assigna rente au
+tiers et au quart le chapitre de léans.
+
+ Note 54: _Marie de France._ Fille du Louis VII et d'Alienor.
+
+_Incidence._--En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vingt et sept, en la
+huitiesme kalende de juing, en la onziesme heure de la nuit fu éclipse de
+lune auques universale. Si estoit la lune au signe de balance et en le
+onziesme degré en ce signe, et le soleil en le onziesme degré du mouton, et
+au tiers degré la teste du dragon. L'une des parties du corps de la lune fu
+bscure et de rouge couleur si dura celle éclipse l'espace de deux heures.
+
+
+XX.
+
+ANNEE 1186.
+
+_Coment il fist clorre le cimetière de Champeaux de murs, et coment il
+haioit menesteriaux._
+
+
+Entres les autres euvres de pitié et de miséricorde que le roy Phelippe
+fist en son temps en voulons une retraire qui bien est digne d'estre
+retraite et mise en mémoire. Tandis comme le roy demouroit à Paris, paroles
+furent apportées un jour devant luy de diverses choses, entre lesquelles fu
+parlé d'un cimetière clorre qui siet en Champeaux, de lès l'églyse
+Saint-Innocent. Cil cimetière souloit estre une place grant et large et
+commune à toutes gens. Et vendoit-on communément merceries et toutes autres
+manières de marchandises en celle place proprement, où les gens et les
+bourgeois de Paris enterroient leurs mors; mais pour ce que les corps des
+mors ne povoient pas estre enterrés honnestement pour les habondances des
+iaues qui là descendoient, et pour l'ordure des boues et des fanges qui
+engendroient pueurs et corrupcions, le roy qui ot bonne considération
+regarda que c'estoit chose moult honneste et moult nécessaire; lors
+commande que cil cimetière fust fermé tout environ de murs de bonnes
+pierres fors et haus, et que portes y fussent mises qui fermassent par
+nuit, pour ce que bestes né gens n'y pussent faire nulle ordure. Car le
+preudomme regarda que ceux qui après luy vendroient déussent le lieu tenir
+nettement, auquel tant de mil crestiens avoient sépulture.
+
+Il avient aucune fois que jugleours, enchanteurs[55], goliardois et autres
+manières de ménestrieux s'assemblent aux cours des princes, des barons et
+des riches hommes, et sert chascun de son mestier au mieux et au plus
+appertement que il peut, pour avoir deniers ou robes ou aucuns joiaux; et
+chantent et content nouviaux motés et nouviaux dis et risées de diverses
+guises, et faingnent à la louenge des riches hommes quanqu'il povent
+faindre, pour ce qu'il leur péussent mieux plaire. Si avons nous véu aucune
+fois qu'aucuns riches hommes faisoient festes et robes desguisées[56], par
+grant estude pourpensées, par grant travail labourées, et par grant avoir
+achetées, qui avoient par aventure cousté vingt mars d'argent ou trente; si
+ne les avoient point portées plus de cinq jours ou de six quant les
+donnoient aux ménestrieux à la première voix, et à la première requeste,
+dont c'estoit grant douleur: car au pris d'une telle robe seroient par an
+vingt povres personnes soustenus ou trente[57]. Mais pour ce que le bon roy
+regarda que toutes ces choses estoient faites pour le boban et la vanité du
+siècle, et d'autre part il ramenoit à mémoire ce qu'il avoit oï dire à
+aucuns religieux, que cil qui donne à tels ménestrieux fait sacrilège au
+diable, il voa et proposa en son cuer que, tant comme il vivroit, il
+donroit ses vieilles robes à revestir povres gens; pour ce que aumosne
+estaint le péchié et donne grant fiance devant Dieu à tous ceux qui la
+font. Sé tous les princes et les haux hommes faisoient ainsi comme le
+preudomme fist, il ne courroit mie tant de lechéeurs à val le païs.
+
+ Note 55: _Enchanteurs._ C'est-à-dire: _Chanteurs_. Rigord se sert de
+ la seule expression _turba histrionum_.--_Goliardois._ Variantes:
+ _Goliars._ L'anglois Sylvestre Gerald, qui florissoit vers la fin du
+ XIIème siècle, s'exprime ainsi dans un passage cité par Ducange:
+ «Parasitus quidam, _Golias_ nomine, _nostris diebus_ gulositate
+ pariter et dicacitate famosissimus, qui _Gulias_ meliùs quia gulæ et
+ crapulæ per omnia deditus, dici potuerit. Litteratus tamen affatim,
+ sed nec benè morigeratus, nec disciplinis informatus, in Papam et
+ curiam romanam carmina famosa, pluries et plurima tam metrica quàm
+ rhytmica non minùs impudenter quàm imprudenter evomuit.» De ce mot
+ _Golias_ naquit l'ordre bouffon de la _gent Golias_ ou des
+ _Goliardois_, _Gouailleurs_ et _Gaillards_. Mais je soupçonne
+ Sylvestre Gerald de s'être trompé, en prenant l'auteur de la _Goliæ
+ predicatio in extremo judicii die_ pour un bouffon du nom de
+ _Golias_. Cet auteur est, suivant Selden (_in Fletam dissertatio_),
+ le célèbre Gautier Map, et _Golias_, s'il avoit jamais vécu, étoit
+ mort depuis long-tems quand fut composé ce discours satirique en
+ latin rimé. Ainsi l'on peut admettre que _Golias_, _Goillas_ et
+ _Goujas_ sont des mots originairement provençaux qui, dérivés de
+ _gola_, se prenoient dans le sens de _bavards_ (gueulards),
+ parasites, gourmands et lécheurs: toutes épithètes fort convenables
+ aux jongleurs.
+
+ Note 56: Le texte de Rigord n'est pas ici bien compris. «Vidimus
+ quondam quosdam principes qui vestes diù excogitatas et variis florum
+ picturationibus artificiosissimè elaboratas, etc.»
+
+ Note 57: Rigord, avant de gourmander ainsi la libéralité des princes,
+ auroit dû se souvenir des murmures des disciples de Jésus-Christ
+ contre la prodigalité de la _Magdelaine_. «On aurait pu,»
+ disoient-ils aussi, «vendre les parfums de grand prix qu'elle avait
+ répandus, et en donner l'argent aux pauvres.» Les dons faits _en
+ mémoire_ de ceux qui dispensent la gloire sont rarement perdus.
+
+
+XXI.
+
+ANNEES 1186/1187.
+
+_Des fausses lettres qui vindrent en France de par les astronomiens
+d'Orient._
+
+
+_Incidence._--En celle année les astronomiens d'Egypte, de Surie et de tout
+Orient, Crestiens, Juis et Sarrasins, envoièrent lettres en diverses
+parties du monde, èsquelles il affermoient que, sans nulle doubte, au mois
+de septembre qui après viendroit, devoient avenir moult de pestilences;
+comme grans dissensions de vens, de tempestes, de croules de terre,
+mortalités de gens, sédicions et guerres, mutations de royaume et moult
+d'autres tribulations. Mais la fin le prouva autrement qu'il n'avoient
+deviné. La sentence de la première lettre estoit telle:
+
+«Ainsi comme Dieu le scet et la raison du nombre le monstre, en l'an de
+l'Incarnacion mil cent quatre-vingt et six, du règne des Arabiens cinq cens
+quatre-vingt et deux, les hautes planètes et les basses seront conjoinctes
+en la balance du mois de septembre. En celle année, devant la conjonction,
+sera éclipse de soleil particulière, en couleur de feu, en la première
+heure du onziesme jour d'avril: mais avant celle éclipse de soleil sera
+éclipse aussi comme toute de lune, au quint jour de ce mesme moys.
+Doncques, quant les planètes courront ensemble en l'an devant dit et au
+signe plain d'air avecques la queue du dragon[58], merveilleux croules de
+terre avendront, mesmement ès régions où soulent plus souvent avenir, et
+destruira les lieux de terre qui sont acoustumés à recevoir ces
+croullemens; car des parties d'Occident naistra un grant vent et fort, et
+noircira l'air et corrompra de pueur envenimée, et de ce vendra infermeté
+et mortalité; et seront oïs en l'air escrois[59], et voix horribles qui
+espoventeront les cuers de ceux qui les orront. Et ce vent levera la
+gravelle[60] et la poudre dessus la face de la terre, et acouvètera[61] les
+cités qui sont en plain assises. Et ce avendra mesmement ès régions
+graveleuses et plaines de sablon. Si sera destruicte la cité de Mèques, de
+Balsara[62], de Baudas et de Babiloine, si que nulle chose n'y demourra que
+la terre ne couvre. Les régions d'Egypte et de Ethiope seront si plainement
+destruictes qu'à paine y demourra nul habiteur, et ces calamités avendront
+en Orient, et dureront jusques en Occident. Es partie d'Occident naistra
+discorde et sédicion au peuple, et un prince d'Occident assemblera ost sans
+nombre, et fera bataille sur les rivages des fleuves; et là sera si grant
+effusion de sang que la rivière, du sang qui sera espandu, sera aussi très
+grant comme sont les rivières quant il a fort pléu. Et si sache-l'en
+certainement que la commotion des planètes qui est à avenir senefie
+mutations de règnes, sublimation de France, doubte et ignorance de Juis,
+destruction de la gent sarrasine, et plus grant exaltation de la foy
+crestienne et plus longue vie de ceux qui sont à venir, sé Dieu le veut.»
+
+ Note 58: «Anno igitur prædicto, planetis in librâ concurrentibus, in
+ signo scilicet aerio et ventoso, cum caudâ draconis ibidem
+ existente.»
+
+ Note 59: _Escrois._ Coup de foudre.
+
+ Note 60: _Gravelle._ Sable.
+
+ Note 61: _Acouvetera._ Recouvrira.
+
+ Note 62: _Balsara._ Bassora.--_Baudas_, Bagdad.
+
+Autre lettre de ce mesme:
+
+«Les sages d'Egypte ont devant dit les signes qui sont à venir au temps de
+la commotion de toutes planètes et de la queue du dragon avec elles, au
+mois de (septembre qui en la langue égyptienne est appellée) Elul, au signe
+de la (balance qui est nommée) Moranaïm, au vingt-neuviesme jour du mois,
+et selon les Hébreux en l'an du commencement du monde quatre mil neuf cens
+quarante-six, à un jour de dimenche, en la nuit qui après vendra, entour
+mienuit, comenceront les signes, et dureront jusques à miedi de la quarte
+ferie; car de la grant mer naistra un fort vent qui espoventera les cuers
+des hommes, et levera la gravelle et la poudre dessus la terre en si grant
+habondance qu'elle couvrira les arbres et les tours; car la commotion de
+ces planètes sera au signe de balance, et selon que ces sages hommes
+jugent, ceste commocion senefie vent, si qu'il brisera les montaingnes et
+les roches, et gros tonnerres et voix seront oïes en l'air dont les cuers
+des hommes et des femmes seront espoventés, et seront toutes les cités
+couvertes de poudre et de gravelle; car ce vent durera dès l'anglet
+d'Occident jusques en l'autre anglet d'Orient, et pourprendra toutes les
+cités d'Egypte et d'Ethiope, c'est assavoir Mecque, Balsara, Aleb, Sannaar;
+et de la terre d'Arabe, et toute la terre de Helhem, Romaer, Carman,
+Segestan, Calla Norozasatan, Chébil, Combrasemm, Barhac et la terre des
+Rommains; car toutes ces cités et toutes ces terres sont contenues dessoubs
+le signe de la balance.
+
+»Après ces grans confusions de vens s'ensuivront cinq choses merveilleuses:
+La première sera qu'un homme naistra d'Orient qui sera très sage en
+sapience forinseque, qui est sapience par dessus homme, et que sens d'homme
+ne peut prendre. Sa voie sera en justice, et enseignera la voie de vérité
+et rappellera pluseurs à droictes meurs et des ténèbres d'ignorance et de
+mescréandise en la voie de vérité. Si enseignera aux pécheurs la voie de
+justice, et ne s'enorgueillira point pour ce qu'il sera nombré avec les
+prophètes.
+
+»La seconde merveille si sera qu'un homme naistra de Helham, si assemblera
+plusieurs osts et fors, si fera grant destruction de gent; mais il ne vivra
+point longuement.
+
+»La tierce merveille si sera que un autre homme se lèvera de terre et dira
+qu'il sera prophète. Un livre tendra en sa main et affermera qu'il sera
+envoié de Dieu. Si fera errer maintes gens par ses prophéties et par ses
+fausses prédicacions, et mains en décevra; et de ce qu'il prophétisera au
+peuple sera converti sur luy mesme, car il ne règnera point longuement.
+
+»La quarte merveille sera qu'une commete sera véue au ciel, c'est une
+estoille crenue et coée[63], et ceste apparition signifiera finement et
+consommation des choses, ces mouvemens de terre, dures batailles,
+retentions de pluies, sécheresses de terre et confusion de sanc et de la
+terre d'Orient. Et par le travers d'un fleuve qui est nommé Heberus vendra
+ceste pestilence jusques aux contrées d'Occident, et lors seront les justes
+et les gens de religion si oppressés, et souffreront tant de persécutions
+que les maisons d'oroison seront empeschiées et destourbées.
+
+ Note 63: _Crenue et coée._ «Crinita et caudata.»
+
+»La quinte merveille sera que éclipse de soleil sera en couleur de feu si
+grant que tout le corps du soleil sera en obscurité. Si seront si grant
+obscurité et si grans ténèbres sur terre au tems de l'éclipse, comme elles
+sont à mienuit quant il pluet et il n'est point de lune.» Telles furent les
+lettres que les sages d'Égypte envoièrent parmi le monde.
+
+Cy commence la guerre du roy Phelippe et du roy Richart d'Angleterre.
+
+
+XXII.
+
+ANNEE 1187.
+
+_Coment la guerre commença entre les deux roys, et d'un miracle de
+Nostre-Dame._
+
+
+En celle année mesme que nous avons devant dit, commença le contens et la
+dissention entre le roy Phelippe et le roy Henry. La raison fu pour ce que
+le roy Phelippe requéroit, au premier front, que le conte Richart de
+Poitiers, fils le roy Henry, entrast en son hommage de la conté de
+Poitiers: mais celluy qui estoit introduit de la malice son père quéroit
+fuites et aloingnes de jour en jour.
+
+La seconde chose que le roy requéroit si estoit du chastel de Gisors et
+d'autres chasteaux qui sont des appartenances du royaume que son père le
+bon roy Loys avoit livrées à Marguerite sa fille, pour douaire, quant elle
+fu joincte par mariage au jeune roy Henry d'Angleterre, frère au devant dit
+Richart. Car ce douaire avoit esté octroyé par telle condition, quant le
+jeune roy Henry la prist, que s'elle avoit de luy nul hoir il tendroit
+celle terre comme il vivroit, et après son décès elle descendrait à son
+hoir; et s'il avenoit que celluy Henry n'eust nul hoir de son corps, le
+douaire devoit retourner au royaume de France sans nul contradiction.
+
+Sur ces deux questions fu le roy Henry semons pluseurs fois à la court le
+roy de France; mais il quéroit tous jours aloingnes et fuites et
+simulations tant comme il povoit; mais quant le roy Phelippe vit sa malice,
+et qu'il ne quéroit fors à pourloingnier la besoingne, moult sagement et
+malicieusement congnut que la demeure tourneroit à honte et à dommage à luy
+et aux siens; si proposa en son cuer à assigner aux fiés et à entrer en la
+terre à ost banie.
+
+Cy commencent les fais de son septiesme an. En l'an de l'Incarnacion mil
+cent quatre-vings et sept y, de son règne septiesme, de son aage
+vingt-deux, le roy assembla son ost en la contrée de Bourges en Berry et
+entra à grant force en la duchiée d'Aquitaine. Le pays gasta, deux
+chasteaux prist, Yssodun et Crezac[64] et maintes autres forteresses, et
+mist à gast et à destruction tous le pays jusques au Chastel-Raoul[65].
+
+ Note 64: _Crezac._ Grassay.
+
+ Note 65: _Chastel-Raoul._ Chateauroux.
+
+Quant le roy Henry et Richait le conte de Poitiers son fils sorent que le
+roy Phelippe gastoit ainsi tout le pays de Berry, il assemblèrent moult
+grant osts et puis les menèrent au Chastel-Raoul contre leur seigneur le
+roy Phelippe: car il béoient, s'il péussent, lever le roy du siège et
+chastier villainement luy et sa gent. Mais quant il virent la contenance et
+le hardement des François et du roy, il firent leur ost logier d'autre part
+encontre les François. Mais quant le roy Phelippe et les bons combateurs
+qui avec luy venus estoient virent ce, il conçurent moult grant
+engaigne[66] et moult grant despit, quant les Anglois avoient osé si près
+d'eux bébergier et contre eux venir à bataille. Tout maintenant firent
+ordener leur batailles pour combattre; mais quant le roy Henry et son fils
+Richart et les Anglois virent ce et apperceurent la hardiesse du roy et de
+sa gent, il orent moult grant paour; tantost envoièrent messages du siècle
+et de religion[67] au roy et à ses barons.
+
+ Note 66: _Engaigne._ Ennui.
+
+ Note 67: _Du siècle et de religion._ Laïcs et religieux.
+
+Ces messages fuient deux légas de la court de Rome qui en ce temps avoient
+esté envoiés pour traictier de paix entre les deux roys. Caution et seurté
+donnèrent de par le roy Henry et son fils qu'il feroient au roy plaine
+satisfaction de toute la querelle qu'il leur demandoit, selon le jugement
+des barons de la cour de France, et le roy et les princes orent conseil
+qu'il s'accordassent à ceste chose. Atant furent trièves données et d'une
+part et d'autre asseurées. Si s'en départirent les osts, et s'en retourna
+chacun en sa contrée.
+
+Cy endroit ne doit-on pas mettre en oubli un merveilleux miracle qui avint
+dedens le chasteau, tandis comme le roy Phelippe séoit environ. Le conte
+Richart avoit envoié grant tourbe de Cotériaux pour le chastel garnir. Un
+jour furent assemblés en une large place qui estoit en la ville, droit
+devant l'églyse de Nostre-Dame-Saincte-Marie. Là commencièrent à jouer aux
+dés; l'un qui fu fils d'iniquité et prochain du déable commença à jurer
+villains serremens de Dieu et de sa douce mère, pour ce qu'il avoit
+mauvaisement perdu ses deniers qu'il avoit mauvaisement acquis. Et puis
+leva les yeux contremont comme forcené, et vit au portail de l'églyse
+l'image Nostre-Dame qui tenoit entre ses bras la représentation de son doux
+fils, en semblance d'enfant que l'on avoit là pourtraitié en mémoire de
+luy, et pour exciter la dévocion du peuple.
+
+Quant le desloyal l'ot apperceue, il recommença à jurer plus vilainement
+qu'il n'avoit fait devant, et à dire paroles de blasphème contre Dieu et
+contre sa douce mère. Si ne se tint point à tant, ainçois prist une pierre,
+voiant tous ceux qui là estoient, et la jeta par moult grant ire encontre
+l'image Nostre-Dame, et le féri en telle manière que le coup asséna le bras
+de l'enfant et le brisa en deux moitiés si que l'une en chéit à terre toute
+ensanglantée. De celle débriseure décourut sang humain en moult grant
+habondance; mais ceux qui en recueillirent en furent guaris de diverses
+infirmités. De quoy il avint que l'un des fils au roy Phelippe qui avoit
+nom Jéhan-sans-Terre estoit venu au chastel pour aucunes besongnes, par le
+commandement son père. Là vint quant il oï parler de la merveille de
+l'image, le bras de l'enfant si prist tout sanglant, et l'emporta avec luy
+pour sanctuaire en grant dévocion. Mais le malheureux Cotériau n'eschiva
+pas la venjance Nostre-Seigneur; car il fu tout maintenant de malin esperit
+ravi en la cui possession il estoit devant, et fénit sa malheureuse vie en
+moult grant douleur et à moult grant hachie en ce jour mesme.
+
+Quant les autres Cotériaux virent ce miracle, il orent moult grant paour:
+Nostre Sire et sa douce mère loèrent en moult grant contrition qui nul bien
+ne trespasse sans guerredon né nul mal sans vengeance. A tant se
+départirent du chastel; mais les moines de celle églyse qui virent les
+miracles que Nostre-Seigneur faisoit chascun jour pour celle image, pour
+honnourer sa douce mère la portèrent dedens le moustier en louant et en
+graciant Nostre-Seigneur en cui honneur et louenge elle fist puis mains
+beaux miracles en la devant dite églyse.
+
+
+XXIII.
+
+ANNEE 1187.
+
+_Des messages d'oultre-mer qui vindrent au roy Phelippe, et coment les deux
+roys se croisièrent ensemble._
+
+
+Tandis comme ces choses avinrent au royaume de France, messages arrivèrent
+de çà la mer au roy Phelippe à qui il estoient envoiés. Il vinrent à luy,
+et luy dénoncièrent la douleur et la persécution qui estoit avenue sur la
+crestienté d'oultre mer, que Nostre-Seigneur avoit souffert pour les
+péchiés des crestiens d'oultre mer; que Salhadin, roy d'Egypte et de Surie,
+avoit pris les chastiaux, les cités et la terre de crestiens, et mains
+milliers en avoient mené en chetivoison; si avoit tué une grant partie des
+frères du Temple, des princes et des prélas du pays, et la Saincte-Croix
+prise dont c'est souveraine perte, et en peu de temps la cité de Jhérusalem
+et toute la terre de promission, fors trois cités: Tir, Triple et Antioche,
+et aucuns fors chastiaux que l'en ne puet prendre à force, pour la grant
+défense dont il sont.
+
+_Incidence._--En ce temps, en l'an de l'Incarnation mil cent quatre-vingt
+et sept, au quart jour de septembre, fu éclipse de soleil particulière, au
+dix-huitiesme degré, au signe de la vierge, et dura ainsi comme deux
+heures. Au quint jour qui après vint, qui fu le cinquiesme jour de
+septembre, fu né messire Loys, fils au roy Phelippe, en la cité de Paris,
+en l'onziesme heure du jour[68]. Pour sa nativité fu la cité si raemplie de
+joie et de léesce que les bourgeois ne cessèrent de sept jours et de sept
+nuis de caroles faire à grant tortis[69] et à moult grant luminaire, et
+rendirent graces à Nostre-Seigneur qui leur avoit donné nouvel seigneur
+pour gouverner la couronne de France après le décès son père.
+
+ Note 68: Je ne puis me défendre de citer ici une anecdote que je n'ai
+ pas retrouvée dans la collection des monumens du règne de
+ Philippe-Auguste, et que rapporte le précieux manuscrit des
+ _Chroniques universelles_ coté aujourd'hui n° 84, ancien fonds de
+ Saint-Germain-des-Prés: «Or, vous dirons du roy Phelippe de France:
+ Il avoit esté avec la royne grans tans sans avoir enfans. Pour ce se
+ vot partir de li. Quant li jours fu venus que elle s'en dut aler en
+ son pays, et li cheval furent jà appareillié, elle ala prenre congié
+ au roy qui li dist: Dame, je voil que tuit sachent que vous ne vous
+ partés pas de moy par vostre meffait, mais sans plus pour ce que il
+ me samble que je ne puis avoir hoir de vous. Et sé il a baron en mon
+ roiaume que vous voilliés avoir à seigneur, ditez-le moi, et vous
+ l'averés, quoiqu'il me doie couster.--Sire, dist-ele, Diex vous mire
+ ce que vous me dites. Mais jà Diex ne place que homs mortels gise où
+ lit, là où vous avez géu! Quant li rois ot oïe ceste parole et il la
+ vit plorer, grant pitié en ot. Si dist: Certes, bien l'avez dit: car
+ vous ce vous en irés jamais. Ensi demora la royne avec le roy. Ne
+ demora mie grant pièce après, si com Nostre-Seigneur plot, que elle
+ fu ençainte. Quant li termes fu venus, elle accoucha d'un fils, l'an
+ de l'Incarnation mil cent soixante-dix-sept. Li enfans ot nom Loys.»
+ (F° 253, v°.)
+
+ Note 69: _Tortis._ Torches, flambeaux.
+
+Tout maintenant que l'enfant fu né furent envoiés messages et couriers par
+toutes les provinces et les terres du royaume, pour dénoncier au peuple des
+cités et des bonnes villes la nativité de leur nouvel seigneur. Quant les
+nouvelles en furent partout seues, tous en furent liés et en rendirent
+grâces à Nostre-Seigneur qui leur avoit restitué droit hoir de la lignie
+des roys de France.
+
+_Incidence._--En celle année, au mois d'octobre, fu mort le Tiers Urbain,
+apostole de Rome, qui au siège sist an et demie. Après luy fu Grégoire
+l'huitiesme, qui sist au siège mois et demi. Après luy fu Clément le tiers,
+en celle année mesmes. Celluy Clément dessus dit estoit Romain de nation.
+Pour la succession des trois apostoles qui avint en si pou de temps
+notèrent aucunes gens que ce n'estoit pour autre raison fors que par la
+coulpe et par l'inobédience de leurs subgiés[70] qui des las au diable
+estoient si fort enlaciés qu'il ne vouloient repairier à la miséricorde
+Nostre-Seigneur.
+
+ Note 70: Rigord dit: «Nisi ex culpâ ipsorum (pontificum) et
+ inobedientiâ subditorum....» Puis il ajoute trois réflexions niaises
+ que notre traducteur a eu le bon esprit de passer.
+
+Au mois de janvier qui après vint, droit à la feste du Saint-Hilaire qui
+est célébrée le dix-huitiesme jour de ce mesme mois, prisrent un parlement
+le roy Phelippe et le roy Henry d'Angleterre entre Trie et Gisors. Quant
+eux et tous leur barnages furent assemblés des deux parties, les deux roys
+se croisièrent par divine inspiration, si comme l'en cuida, pour délivrer
+la terre de promission des mains aux Sarrasins, dont tous ceux qui là
+estoient se merveillèrent moult, car ceste croiserie fu faicte contre
+l'opinion de tous ceux qui là estoient; mais elle fu faicte ainsi comme par
+miracle et par la force du Saint-Esperit qui inspire là où il veut. Là se
+croisièrent mains princes et mains barons, si comme le duc de Bourgoingne;
+Richart, le conte de Poitiers; Phelippe, le conte de Flandres; Thibaut de
+Blois; Rotrous, le conte du Perche; Guillaume des Barres[71], le conte de
+Roquefort; Henri, le conte de Champaingne; le conte Robert de Dreux; le
+conte de Clermont; le conte de Beaumont; le conte de Soissons; le conte de
+Bar; Bernart de Saint-Valery; Jaques d'Avènes; le conte de Nevers;
+Guillaume de Mello[72]; Dreues de Mello et mains autres barons.
+
+ Note 71: _Guillaume des Barres._ Le meilleur joûteur de son siècle,
+ appelé le plus ordinairement _le Barrois_, comme dans ce couplet de
+ la chanson de Quenes de Béthune:
+
+ Par Dieu, vassal, mout avés fol pensé
+ Quant vous m'avés reprouvé mon éage;
+ Sé j'avoie mon jouvent tout usé,
+ Si sui-je riche et de si haut parage
+
+ Qu'on m'ameroit à petit de beauté.
+ Encor n'a pas un mois entier passé,
+ Que li marchis m'envoia son message,
+ Et li _Barrois_ a, pour m'amour, jousté.
+
+ Dans le _Romancero françois_, j'ai cru qu'il s'agissoit ici du comte
+ de Bar, et je me suis trompé.--_Li marquis._ Conrad de Montferrat.
+
+ Note 72: _Guillaume de Mello._ Bon poète du XIIème siècle, dont j'ai
+ donné la vie dans le _Romancero françois_, sous le nom du _Vidame de
+ Chartres_.
+
+Des prélas y furent Gaultier, archevesque de Rouen; Baudouin, archevesque
+de Cantorbie; l'évesque de Biauvais; l'évesque de Chartres et moult
+d'autres prélas dont nous tairons les noms pour la confusion du nombre. Et
+en remembrance de celle croiserie firent les deux roys drécier une croix en
+la place, et fonder une églyse par moult grant dévocion. Ensemble fermèrent
+aliance qui tousjours devoit durer. Si nommèrent celle place le
+Saint-Champ, pource qu'il s'i estoient signés du signe de la
+Sainte-Croix[73].
+
+ Note 73: L'on érigea dans cet endroit une grande croix que les
+ antiquaires de Normandie devroient bien faire rétablir, en souvenir
+ d'une si mémorable conférence.
+
+
+XXIV.
+
+ANNEE 1188.
+
+_Coment le roy Phelippe requist aux prélas les dixmes de l'Eglyse._
+
+
+Cy commencent les fais de l'huitiesme an. En l'an de l'Incarnacion mil cent
+quatre-vingt et huit, de l'aage du roy Phelippe vingt-trois, de son règne
+huit, au mois de mars, emmy la quaranteine[74], fist le roy assembler tous
+les prélas de son royaume en la cité de Paris et tous les princes et les
+barons. Là furent croisiés moult grant multitude de chevaliers et de gens à
+pié; mais pour ce que le roy avoit moult grant désir d'acomplir le voyage
+qu'il avoit empris et encommencié, il requist aux prélas qui là estoient la
+dixme partie des biens de saincte Eglyse, pour une année tant seulement. Ce
+dixme qui là fu octroyé fu nommé les dixmes Salhadin. Là fu faicte une
+constitucion d'aterminer à trois paiemens les debtes que les croisiés
+devoient aux Crestiens et aux Juis[75]. Si cessèrent les usures[76] de
+celle heure qu'il orent les crois prises. Lors refu establi coment ceus
+seroient assignés de leurs paiemens sur les héritages des debteurs par les
+seigneurs trefonciers des lieux.
+
+ Note 74: _Quaranteine._ Carême.
+
+ Note 75: _Aux Juis._ Les Juifs étoient donc déjà revenus ou plutôt
+ n'étoient pas sortis de France. L'ordonnance de Philippe-Auguste sur
+ la dîme saladine le dit également: «Quæ debebantur tam Judæis quam
+ Christianis.»
+
+ Note 76: C'est-à-dire: _les intérêts_.
+
+Entour trois mois après que ce fu fait, le conte Richart, fils le roy
+Henry, assembla son ost et entra à force en la terre Raimon le conte de
+Thoulouse, que il tenoit du roy de France, et prist un chastel qui est
+appellé Moysac[77] et mains autres qui estoient au devant dit conte. Le
+conte fist ceste chose assavoir au roy Phelippe son seigneur et luy manda
+par ses messages les dommages et les maux que le conte Richart luy faisoit
+contre les convenances que luy-mesme avoit jurées à tenir; car il avoit
+juré et créanté avec son père en l'an devant dit, entre Trie et Gisors,
+qu'il tendroit la fourme de la paix qui estoit telle que leur terres
+devoient demourer en tel point et en tel estat comme elles estoient au jour
+et à l'eure qu'il se croisièrent, jusques à tant qu'il eussent parfait leur
+pélerinage et la besoingne Nostre-Seigneur qu'il avoient emprise, et que
+chascun s'en feust retourné en sa terre.
+
+ Note 77: _Moisac._ Moissac, ville du Quercy.
+
+Quant le bon roy oï qu'il avoient brisiées les trièves qu'il avoient
+ensemble jurées, il fu moult esmeu: ost grant assembla et entra à moult
+grant force en leur terres: si prist Chasteau-Raoul, Busençai et Argenton,
+et puis assist le quart qui a nom Levrous[78]. Mais tandis comme il séoit
+devant ce chastel avint une merveille qui est bien digne de mémoire.
+
+ Note 78: _Levrous._ Aujourd'hui petite ville du Berry, à cinq lieues
+ de Chateauroux.
+
+Près de ce chastel estoit un marchois[79] en quoy l'en souloit habondamment
+trouver eaue, mesmement quant il ne pleuvoit point: mais la saison ot esté
+ceste année si chaude et si fervent que ce marchois estoit tout asséchié,
+et comme tout l'ost, hommes et chevaux, eussent merveilleusement grant
+disette d'eaue, car il estoit esté, il avint par miracle que l'eaue sailli
+soudainement parmi les entrailles de la terre, et emplirent le marchois si
+habondamment que les chevaux estoient eus jusques aux sengles, et si n'y
+chéy goute d'eaue fors celle qui ainsi y sourdi par miracle. Lois fu tout
+l'ost rempli et saoulé d'eaue, hommes et chevaux. Quant le peuple vit ce,
+il fu tout esléescié et rehaitié de la joie de ce miracle; et rendirent
+graces à Dieu qui fait tout quanqu'il veut en mer et en tous les abismes.
+Et plus fu grant la merveille: que ces eaues durèrent ès marchois sans
+apeticier, si longuement comme le roy sist devant ce chastel; mais, en pou
+de temps après, fu pris, si le donna le roy à Loys son cousin, fils le
+conte Thibaut de Bloys. Et quant le roy se fu parti du siège, le marchois
+seicha comme devant, et retournèrent les eaues là dont elle estoient
+venues, né puis ne furent véues.
+
+ Note 79: _Marchois._ Marais.
+
+
+XXV.
+
+ANNEE 1188.
+
+_Coment le roy prist Montrichart, et coment le conte Richart luy fist
+feaulté et hommage._
+
+
+Quant le roy se fu parti du chastel de Levrous qu'il ot en telle manière
+pris, il commanda que l'ost feust conduit tout droit à Montrichart. Quant
+il fu là venu, il commanda qu'il feust asségié de toutes pars. Là sist
+l'ost une pièce avant qu'il féist chose qui guaires vaulsist[80]. A la
+parfin firent les engins drécier et lancier aux tours et aux deffenses.
+Lors prisrent François à assaillir par moult grant force tant qu'il
+prisrent le chastel à quelque paine; tous ardirent les fauxbourgs, et
+craventèrent la tour qui moult estoit forte et haute. Là furent pris
+cinquante chevaliers qui estoient tous armés et qui là estoient en
+garnison.
+
+ Note 80: _Vaulsist._ Valût.
+
+Lors se leva le roy du siège et chevaucha avant, et prist Paluel, Montesor,
+Chastelet, Roche-Guillebaut, Culant et Monlignon, et soubmist à sa
+seigneurie quanques le roy Henry avoit en toute la terre d'Auvergne. Quant
+il sot ce, savoir peut on qu'il fu dolent et couroucié: lors prist son ost
+et le ramena parmi Normandie; mais le roy Phelippe chevaucha après au plus
+hastivement et au plus tost qu'il pot, si prist le chastel de Vendosme en
+trespassant, le roy Henry et son fils le conte Richart chaça jusques à un
+chastel qui siet au Perche et si est nommé Trou[81]. Au chastel se
+mistrent; mais il n'y demourèrent pas longuement; car le roy Phelippe qui
+après vint batant les en chaça à grant honte et à grant confusion.
+
+ Note 81: _Trou._ Aujourd'hui village du département de l'Orne,
+ près d'Argentan.
+
+En ce que le roy Henry et son fils Richart s'en fuyoient ainsi parmi la
+marche de Normandie, il ardi le chastel de Dreux en trespassant, et maintes
+autres villes champestres jusques à tant qu'il vint à Gisors. Lors
+donnèrent les deux roys trièves l'un à l'autre pour l'yver qui approuchoit.
+
+En ces entrefaictes Richart, conte de Poitiers, requist à son père le roy
+Henry à femme la suer le roy Phelippe qu'il devoit avoir; car son père le
+bon roy Loys la luy avoit laissiée en garde, et avecques ce requéroit-il le
+royaume d'Angleterre, pour ce que les convenances avoient esté telles entre
+le roy Loys et le roy Henry, que quiconques des fils le roy Henry auroit
+celle dame, il devroit avoir le royaume d'Angleterre après le décès le roy
+Henry: et pour ce qu'il estoit ainsné après Henry son frère qui mort
+estoit, il devoit avoir celle dame et le royaume après le décès son père,
+si comme il disoit. Et ce requéroit par les convenances qui devant avoient
+couru; mais le roy Henry son père ne se voulloit à ce accorder en nulle
+manière. Et quant le conte Richart vit qu'il n'en feroit plus, il se
+départi de luy par mautalent, si s'en alla au roy Phelippe et luy fist
+féauté et hommage, et s'alia à luy par serement et par fiance.
+
+_Incidence._--En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vingts et huit, le
+second jour de février, fu éclipse de lune universale en la quarte heure de
+la nuit, et dura ainsi comme par trois heures.
+
+_Ci fine le premier livre le roy Phelippe Dieudonné._
+
+
+
+
+CI COMENCE LE SECONT LIVRE
+DES GESTES AU BON
+ROY PHELIPPE.
+
+
+ * * * * *
+
+
+I.
+
+ANNEE 1189.
+
+_Coment la cité de Mans et de Tours furent prises. Et puis de la mort le
+roy Henry d'Angleterre._
+
+
+Cy comencent les fais de l'an neuviesme. En l'an de l'Incarnacion mil cent
+quatre-vingt et neuf, le roy assembla son ost au nouvel temps et recommença
+la guerre au mois de may. Son ost fist conduire vers Nogent[82] et prist la
+Ferté-Bernard et quatre autres chastiaux qui moult fors estoient. Puis vint
+à la cité du Mans, tant fist qu'il la prist par force. Dedens estoit le roy
+Henry qui s'enfouy honteusement, et si avoit bien en sa compagnie trois
+cens chevaliers bien armés et tous appareillés, et les chassa jusques au
+chastel de Chinon en Poitou. Puis retourna à la citié du Mans et fit la
+tour miner qui moult estoit forte et bien garnie. Quant elle fu minée si
+qu'il n'y failloit fors bouter le feu au hordeis qui dessous estoit amassé
+que tout ne versast, ceux qui dedens estoient la rendirent.
+
+ Note 82: _Nogent-le-Rotrou._
+
+Quant en la ville ot un pou le roy demouré, il s'en parti et fist son ost
+conduire vers la cité de Tours. Sur la rivière de Loire se logièrent. Quant
+le roy vit que l'ost fu logié, il monta à cheval tout seul, en sa main une
+lance, et chevaucha moult selon le rivage comme celuy qui moult fu engrant
+de passer oultre. Lors commença de regarder aval et amont pour savoir sé il
+peust trouver né gué né passade. En l'eaue entra et commença à cerchier et
+à taster le parfont de la rivière de la lance qu'il tenoit. Et tousjours si
+comme il aloit avant, metoit enseignes à destre et à senestre si que tout
+l'ost peust passer sceurement entre les enseignes qu'il metoit. Si trouva
+en telle manière passage par là où l'en n'oï oncques parler que nul y fust
+passé, et passa tout le premier devant sa gent: car la rivière qui là
+estoit grant devant, devint petite en celle heure tout ainsi comme Dieu le
+voult.
+
+Quant le roy et tout l'ost virent qu'elle estoient ainsi retraictes en un
+moment, et que le roy estoit jà passé, il cueillirent trefs et tentes et
+troussièrent leur harnois. En l'eaue se mistrent après le roy et passèrent
+tous sauvement du plus grant jusques au plus petit; quant tous furent
+oultre passés, les eaues crurent arrière en leur point et emplirent leur
+channel si comme devant. Les bourgeois de la cité qui ce miracle virent
+doubtèrent moult le roy; car il sorent bien que Dieu ouvroit pour luy.
+Ceste chose avint la vigile de saint Johan-Baptiste.
+
+Tandis comme le roy et les barons aloient environ la cité pour aviser de
+quelle partie elle estoit plus légière à asseoir et de quel sens l'en
+pourroit mieux amener les engins pour lancier aux forteresses, les Ribaux
+de l'ost qui adès devoient faire la première envaye quant on assaut[83],
+firent un assaut en la cité; et, en la présence le roy, par eschielles
+montèrent sur les murs et prisrent la ville si soubdainement que ceux de
+dedens ne s'en prisrent oncques garde.
+
+ Note 83: «Ribaldi ipsius (regis) qui primos impetus in expugnandis
+ munitionibus facere consueverant.» Ces _Ribaux_ étoient sans doute un
+ ramas de gens sans feu ni lieu, rassemblés et soudoyés par le roi
+ pour le service de ses guerres.
+
+Le roy qui fu moult liés de cette aventure reçut la cité sauve et entière,
+sans endommagier ceux de dedens né ceux de dehors. Ses garnisons mist
+dedens, et puis s'en parti atant quant il y ot demouré tant comme il luy
+plut. Entour douze jours après que ces choses avinrent, ainsi comme aux
+octaves de la Saint-Pierre et Saint-Pol, mourut le roy Henry d'Angleterre
+au chastel de Chinon, qui en sa vie ot esté noble homme; et assez luy fu
+tousjours bien cheu de toutes ses emprises et en toutes les guerres qu'il
+ot eues, jusques au temps le roy Phelippe que Dieu luy mist en la bouche
+pour frain, et pour vengier le sang saint Thomas archevesque de Cantorbie
+qu'il avoit fait martirier. Si le plut à faire Nostre-Seigneur pour son
+amendement, pour ce qu'il luy donnast entendement de ses péchiés par les
+persécutions que le roy Phelippe luy faisoit et que par ce le ramenast à
+repentance et au sein de saincte églyse sa mère. Le corps de luy fu mis en
+sépulture à Frontevaux une abbaye de nonnains[84].
+
+ Note 84: La chronique dite _de Reims_, que mon frère, Louis Paris,
+ vient de publier à Reims, raconte autrement la mort de Henri II. Je
+ transcris ici le passage, parce que cette intéressante chronique a
+ échappé à l'attention des éditeurs des _Historiens de France:_
+
+ «Li rois Phelippes n'ot pas oubliet le très-grant honte que li rois
+ Henris li avoit, fait de sa serour. Il estoit un jour à Biauvais, et
+ li rois Henris estoit à Gerberoi, une abbaye de moines noirs à quatre
+ lieues de Biauvais. Quant li rois Phelippes le sot, si en fu
+ merveilles liés, car il se pensa que il se vengeroit de la honte, sé
+ il pooit; et fist souper ses chevaliers et sa gent de haute eure, et
+ donner avaine as chevaux. Et quant il fu aviespri, si fist sa gent
+ armer, né onkes ne lor dist que il avoit empenset à faire. Et
+ chevaucièrent tant que il vinrent à Gerberoi u li rois Henris estoit
+ sauvés. Et ançois que li rois fust couciés, entrèrent-il en la sale
+ u li rois Henris estoit acoustés sour une coute. Quant li rois
+ Phelippes le vit, si traist l'espée et li courut sus apiertement et
+ le quida férir parmi la teste, quant uns chevaliers sali entre dui et
+ li destorna son cop à férir. Et li rois Henris sali sus tous
+ espierdus et s'en fui en une cambre et fu bien li huis fremés. Et
+ quant li rois Phelippes vit qu'il ot pierdu son cop, si en fu moult
+ dolans et s'en revint à Biauvais, car il n'avoit mie là boin demorer.
+ Quant li rois Henris sot que ce avoit esté li rois Phelippes ki
+ occire le voloit, si dist: _Fi! or ai-je trop vescu quant li garchons
+ du France fius au mauvais roi m'est venus coure sus._ Adont sali li
+ rois empiés et prist un frain et s'en ala as cambres courtoises tous
+ désespéré et plain de l'ainemi, et s'estrangla des riesnes dou frain.
+ Quant sa maisnie vit que li rois n'estoit mie entr'aus, si le quisent
+ partout et tant qu'il le trovèrent estranglé et les riesnes entour le
+ col. Si en furent à merveilles esbahis. Et lors le prisrent et
+ levèrent et le misent en son lit, et fisent entendant au peuple qu'il
+ estoit mors soudainement. Mais n'avient pas souvent que tele aventure
+ aviegne de tel homme que on ne le sache; car çou que maisnie scet
+ n'est mie souvent celé. (Msc. du roi, fonds de Sorbonne, 454, f° 60.)
+
+
+II.
+
+ANNEE 1190.
+
+_Coment le roy Richart fu coroné. Et coment le roy Phelippe prist congié à
+Saint-Denis._
+
+
+Après la mort le roy Henry, fu couronné Richart, conte de Poitiers. Mais en
+la première année de son règne luy avinrent deux moult laides aventures.
+Car quant il dut premièrement entrer en Gisors, après ce qu'il fu couronné,
+le feu se prist en la ville si que le chastel fu tout ars. Le jour après,
+quant il s'en issoit, le pont de fust brisa soubs ses piés, et si passèrent
+toutes ses gens oultre sans nul encombrement, et il tout seul chéy au fossé
+à tout son cheval.
+
+Pou passa de jours après que la paix fu confermée et parfaite en la fourme
+et en la manière qu'elle avoit esté pourparlée entre le roy Phelippe et le
+roy Henry. Mais le bon roy Phelippe qui ne mist point en oubli la
+débonnaireté et la largesce de son cuer, donna au roy Richart, pour le bien
+de paix, la cité de Tours et du Mans, Chastel Raoul et toutes les
+appartenances que il avoit conquis sur le roy Henry son père. Et le roy
+Richart qui tantost luy voult la bonté rendre luy donna et quitta
+perpétuelment à luy et à ses hoirs le chastel de Crezac, d'Issodun et
+d'Alone[85]. Si fu illec ordonné quant et coment il mouveroient en la terre
+d'oultre mer, pour accomplir leur voiage.
+
+ Note 85: _Crezac. Graçay_, petite ville du Berry. Pour le mot
+ _Alone_, c'est une faute du traducteur, et Rigord dit à sa place:
+ «Totum feudum quod habebat in Alverniam.»
+
+En cel an, en la dixième kalende de mars, mouru la noble royne Ysabel,
+femme le roy Phelippe. Le corps d'elle fu ensépulturé en l'églyse
+Nostre-Dame-Saincte-Marie[86]; l'évesque Morise fist establir un autel pour
+luy, et le roy y mist deux chapellains et establi à chascun quinze livres
+parisis de rente. Desquels l'un devoit chanter pour l'ame de la dicte royne
+et l'autre pour les ames ses ancesseurs.
+
+ Note 86: De Paris.
+
+En l'an de l'Incarnation mil cent quatre-vings et neuf, environ la feste
+saint Johan-Baptiste, le roy qui plus ne voult attendre à mouvoir en la
+besoingne Nostre-Seigneur, ala à Saint-Denys pour prendre congié au
+glorieux martir et à ses compagnons, selon la coustume des anciens roys de
+France. Car quant il meuvent à armes encontre leurs ennemis, il doivent
+venir visiter les martirs et prendre l'oriflambe sur l'autel, pour eux
+garder et pour eux deffendre, et doibt estre portée tout devant, quant l'en
+se doit combatte. Dont il est aucune fois avenu que quant leur ennemis la
+veoient, il estoient si forment espouventés qu'il s'en fuioient mas et
+confus.
+
+Quant le roy fu en l'églyse entré, il vint devant les martirs, en oroisons
+descendi dessus le pavement par moult grant devocion en pleurs et en
+larmes, et se recommanda à Dieu et à la benoiste vierge Marie, à tous sains
+et sainctes. Puis se leva et prist l'escharpe et le bourdon de la main
+Guillaume l'archevesque de Rains, qui pour le temps de lors estoit légat en
+France; et lors s'approucha le roy des martirs et prist de ses propres
+mains deux estandales[87] et deux enseignes d'or croisetées, dessus les
+corps des glorieux martirs, pour défendre quant il se devroient combatre
+contre les ennemis de la croix.
+
+ Note 87: _Estandales._ Étendards. Rigord dit: «Duo standalia serica
+ optima et duo magna vexilla, aurifrisiis crucibus decenter insignita
+ pro memoriâ sanctorum martyrum et tutelâ.»
+
+Après se recommanda aux oroisons du couvent et du peuple, et puis prist la
+bénéicon du saint clou et de la saincte couronne et du destre bras saint
+Syméon. Atant se départi de l'églyse, si se mist tantost au chemin et
+chemina tant par ses journées qu'il vint à Vezelay avec le roy Richart qui
+avec luy estoit. Adonc le mercredi après les octaves Saint-Jehan là prist
+congié à ses barons qui point n'estoient croisiés et les en fist retourner.
+Loys son chier fils et tout le royaume laissa en la ordonnance et en la
+garde de la noble royne sa mère et de Guillaume l'archevesque de Rains son
+oncle. Lors se mist au chemin et erra tant en pou de temps qu'il vint au
+port de Gennes sur mer. Là fist appareillier diligeamment ses nefs, ses
+galies, ses armeures, ses viandes et quanque mestier luy fu. Mais le roy
+Richart qui pas ne monta à ce port ala droit au port de Marseille. Quant il
+ot son affaire appareillie, il entra en mer à voiles tendues. Ainsi s'en
+alèrent les deux roys crestiens et s'abandonnèrent aux vens et aux périls
+de mer pour l'amour et l'honneur Nostre-Seigneur, et pour la crestienneté
+deffendre. Au port de Messines arrivèrent après mains tormens et mains
+autres périls.
+
+
+III.
+
+ANNEE 1190.
+
+_Du testament que le roy Phelippe establi avant que il meust._
+
+
+Quant le roy Phelippe se parti de France, il fist venir et assembler tous
+ses amis et tous ceux que il avoit plus familiers, et establi et ordonna
+son testament en leur présence par moult grant délibération, qui ainsi
+commence:
+
+«Au nom de la saincte trinité qui est sans devision, amen; Phelippe, roy de
+France par la grace de Dieu. L'office des Roys si est de pourvéoir en
+toutes manières le proufit des subgiés, et mettre en avant le commun
+proufit plus que le sien propre. Pour ce doncques que nous convoitons par
+souverain désir à parfaire le veu de nostre pélerinage pour secourre la
+terre saincte, nous proposons à ordonner coment les besoingnes du royaume
+seront traictiées et le royaume gouverné quand nous en serons partis; et si
+proposons à ordonner notre testament, quoyqu'il aviengne de nous.
+
+»Nous commandons doncques au commencement que nos baillifs mettent en
+chascune prévosté quatre hommes qui soient sages et loyaux et de bon
+tesmoignage, et que les besoingnes de la ville ne soient traictiées sans
+leur conseil ou sans le conseil de deux au moins. Et de cestuy
+établissement metons-nous hors la cité de Paris; en laquelle nous voulons
+qu'il soient six sages hommes preux et loyaux. Après, là où nous avons mis
+nos baillifs, ès bailliages qui sont desinnés et divisés par propres noms,
+nous commandons que chascun de ces baillifs assigne un jour en son propre
+bailliage qui soit appellé le jour des assises; et que tous ceux qui auront
+plaintes à faire vendront et recevront leur droit et leur justice, sans
+demeure, par le bailli du lieu. Mais nous voulons que nostre droit et
+nostre justice, qui sont proprement nostres, soient là escript[88].
+
+ Note 88: «Illi qui clamorem facient recipient jus suum per eos et
+ justitiam sine dilatione, et nos nostre jure et nostram justitiam:
+ forefacta quæ propriè nostra sunt ibi scribentur.» (Rigord.)
+
+»Après nous voulons et commandons que nostre chière mère et Guillaume,
+archevesque de Rains, nostre oncle, establissent, chascuns quatre mois, un
+jour à Paris, et que il oient les clameurs et les complaintes des hommes de
+nostre royaume, et les fassent fenir à l'honneur de Nostre-Seigneur et au
+profit du royaume de France. Et commandons que les baillifs qui tiennent
+les assises, parmi les villes de nostre royaume, soient tous à ce jour
+devant eux et qu'il récitent toutes leurs besoingnes en leur présence[89].
+
+ Note 89: «Ut coram eis recitent negotia terræ nostræ.»
+
+»Après ces choses, nous commandons que nostre mère et le dit archevesque
+oient et saichent chascun an les complaintes que l'en fera sur nos
+baillifs. Et s'aucun se meffait, fors en quatre cas, en meurtre, en rapt,
+en homicide ou en traïson, que on le nous face savoir trois fois en l'an
+par lettres, lequel baillif se meffera, et en quoy le méfait sera. Et s'il
+avient qu'il prengnent don né service, que ce sera qu'il prendra et de qui
+il le prendra, par quoy nos hommes perdent leur doiture et nous la nostre.
+Et les baillifs nous fassent assavoir les forfais des prévos.
+
+»Après, nous voulons que nostre chière dame et mère et l'archevesque ne
+puissent remuer nos baillifs de leur lieux, fors en cas d'homicide, de
+meurtre, de rapt et de traïson; né les baillifs[90] les prévos, fors que en
+ces quatre cas. Car puisque nostre devant dite mère et l'archevesque nous
+auront mandé la vérité, nous en cuidons prenre telle vengeance à l'aide de
+Dieu par quoy les autres qui après vendront en seront moult espoventés. Et
+si voulons que la royne et l'archevesque nous fassent certain, trois fois
+en l'an, par lettres, des besoingnes et de l'estat du royaume.
+
+ Note 90: _Né les baillifs les prévos._ Et que les baillis ne puissent
+ remuer les prévôts.
+
+»Après, s'il avenoit qu'aucunes cathédraux églyses ou aucunes royales
+abbayes fussent vagues et sans pastours, nous voulons que les chanoines et
+les moines des églyses qui en tel point seroient viengnent à la royne et à
+l'archevesque, et prennent congié de célébrer leur élection[91], tout ainsi
+comme il feroient à nous sé nous y estions présens. Et si voulons qu'il
+leur soit octroyé sans contradiction. Si amonestons les chanoines et les
+moines qu'il eslisent, selon leur povoirs, personne qui à Dieu plaise, qui
+soit proufitable à l'églyse et au royaume. Si tiengnent la royne et
+l'archevesque la régale en leur main, jusques à tant que l'esleu soit
+sacré, et puis après luy soit rendu sans nul empeschement.
+
+ Note 91: «Et liberam electionem ab eis petant, sicut antè nos
+ venirent.»
+
+»Si voulons que sé prouvende ou autre bénéfice eschiet, tandis comme nous
+tendrons la régale en nostre main, que la royne et l'archevesque la donnent
+par le conseil de frère Bernart[92], selon Dieu, tout au mieux qu'il
+pourront à personnes honnestes et bien lettrées, toutesvoies sans[93] les
+dons que nous avons fais à aucuns, dont il ont le tesmoignage par nos
+lettres pendans[94]; et si commandons à tous nos prélas et à tous nos
+hommes qu'il ne donnent toultes né tailles, tandis comme nous serons au
+service Nostre-Seigneur.
+
+ Note 92: _Bernard_, prieur de Grantmont.
+
+ Note 93: _Sans._ Saufs.
+
+ Note 94: _Pendans._ Scellés.
+
+»Sé Dieu faisoit de nous sa volenté, qu'il avenist que nous mourissons,
+nous défendons expressément à tous nos hommes de nostre royaume, clers et
+lais, qu'il ne donnent toultes né tailles jusques à tant que nostre fils,
+que Dieu gart, soit venu en tel aage qu'il puisse et saiche gouverner son
+royaume. Et s'aucun vouloient mouvoir guerre contre luy, et ses rentes ne
+povoient souffire, lors luy aideroient tous nos hommes de leur corps et de
+leur avoir. Les églyses luy feroient telle ayde comme elle sont
+acoustumées.
+
+»Après nous deffendons à nos baillifs et à nos prévos qu'il ne preignent de
+nulluy né corps né avoir, tant comme il voudra donner bons pleiges et
+poursuivir son droit en nostre cour; fors que en quatre cas: pour meurtre,
+pour homicide, pour rapt et pour traïson. Après, nous commandons que toutes
+nos rentes et nostre service soient apportés à Paris, à trois paiemens et
+en trois saisons. Le premier à la feste de saint Remy, le second à la
+Chandeleur, le tiers à l'Ascencion: si soient livrés à nos bourgeois de
+Paris[95] et à Pierre le maréchal.
+
+ Note 95: Les six bourgeois désignés plus haut pour tenir à Paris la
+ place des baillis et prévots. Rigord donne l'initiale de leurs
+ noms: T. A. E. R. B. N.
+
+»Et s'il avenoit que l'un de nos dits bourgeois qui sont mis pour nos
+paiemens recevoir mourust, Guillaume de Gallande en metroit un autre en
+lieu de lui; Adam nostre cler sera présent à recevoir les receptes de
+nostre trésor et les retendra en escript et seront mis en trésor au Temple.
+Si en aura chascun une clef et le Temple une autre. Si nous sera tant
+envoyé de nostre avoir comme nous manderons par lettres.
+
+»S'il avient que Dieu fasse son commandement de nous, que la royne,
+l'archevesque, l'évesque de Paris, l'abbé de Saint-Victor, l'abbé de
+Cernay[96] et frère Bernart devisent nostre trésor en deux parties. De
+l'une il départiront, selon leur esgart, à rappareillier les églyses qui
+sont destruites par nos guerres en telle manière que le service de
+Nostre-Seigneur y puisse estre fait: et de celle moitié mesme il
+départiront à ceux qui sont apauvris de nos tailles; et le remenant de
+celle moitié il donront là où il voudront et là où il cuideront qu'il soit
+mieux employé, pour le remède de nostre ame, du roy Loys nostre père et de
+tous nos ancesseurs.
+
+ Note 96: _L'abbé de Cernay._ Guy, abbé de _Vaux-Sernai_, dans le
+ diocèse de Paris, et depuis évêque de Carcassonne.
+
+«De l'autre moitié nous commandons à tous ceux qui gardent nostre trésor et
+à nos hommes de Paris qu'elle soit gardée pour la nécessité de nostre
+royaume et de Loys nostre fils, qu'il puisse par le conseil de Dieu son
+royaume gouverner. Et s'il avenoit que nous et nostre fils mourussions,
+nous commandons que nostre avoir fust départi pour Dieu, pour nostre ame et
+pour celle de nostre fils, par la main et le jugement des sept personnes
+que nous avons devant nommées. Si commandons que tantost comme l'en sauroit
+la certaineté de nostre mort, que nostre avoir fust porté en la maison à
+l'évesque de Paris et fust là bien guidé, jusques à tant que l'en eust fait
+ce que nous avons ordonné.
+
+«Après, nous commandons à la royne et à l'archevesque qu'il retiengnent en
+leur mains toutes les honneurs qui seront vagues et qu'il pourront et
+devront tenir honnestement, si comme de nos abbayes et des doyennés et des
+autres dignités, jusques à tant que nous soyons retournés du service
+Nostre-Seigneur. Et ceux qu'il ne pourronttenir, donnent selon Dieu par le
+conseil frère Bernart à l'honneur de Dieu et au proufit du royaume, à
+ersonnes qui soient dignes et souffisans.
+
+«Pour ce que cest testament soit ferme et estable nous commandons qu'il
+soit confermé de l'autorité de nostre séel et du caractère du nom du
+royaume. Ce fu fait à Paris en l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vingt
+et dix, de nostre royaume onziesme. De nostre palais, en la présence de
+ceux de qui les noms sont cy nommés et les sceaux sont cy escris: Le conte
+Thibaut de Bloys, Mathieu le Chambellenc, Raoul le mareschal[97]; au temps
+que la chancellerie estoit vague.»
+
+ Note 97: L'ordonnance latine diffère un peu dans le nom des
+ signataires: «S. Comitis Thibaldi dapiferi nostri; S. Guidonis
+ buticularii; S. Mathæi camerarii, S. Radulphi constabularii. Data
+ vacante cancellaria.»
+
+Le roy commanda aux bourgeois de Paris que la cité qu'il avoit si chière
+fust toute fermée de haus murs et fors, et de tournelles tout environ bien
+assises et bien ordonnées, et de portes hautes et fortes et bien
+deffensables. Ce qu'il commanda fu parfait et acompli en moult pou de temps
+après. Et puis si commanda ensement que tous les chastiaux et toutes les
+forteresses de son royaume fussent fermées souffisamment. Mais temps est
+désormais que nous retournons à nostre matière, et racomptons les choses
+qui avinrent entre les deux roys, et coment il se contindrent à Messines en
+la terre de oultre-mer.
+
+
+IV.
+
+ANNEE 1191.
+
+_Coment le roy Phelippe arriva au port de Messines, et coment le roy
+Richart brisa les convenances qu'il avoit à li._
+
+
+Quant le voy Phelippe fu arrivé à Messines droictement au mois d'aoust, il
+fu honnourablement receu du roy Tancré qui le mena à grant honneur et à
+grant révérence en son palais et luy présenta habondamment de ses viandes.
+Et luy eust donné moult grant somme d'or et d'autres richesses s'il
+voulsist avoir espousée une de ses filles ou au moins donnée à son fils
+Loys. Mais le roy ne se voult assentir à nulle de ses deux requestes, pour
+l'amour qu'il avoit à l'empereur Henry.
+
+Une discencion monta entre ces entrefaictes entre le roy Richart
+d'Angleterre et le devant dit roy Tancré; pour ce que le roy Richart
+demandoit le douaire sa suer. Mais toutesvoies fu le contens feni à la
+parfin, par la paine que le bon roy Phelippe y mist, en telle manière que
+le roy Tancré donna au roy Richart quarante mil onces d'or, desquels le roy
+Phelippe devoit avoir la moitié; mais il n'en voult prendre que la tierce
+partie, pour le bien de paix. Lors jurèrent[98] aucuns nobles hommes, de
+par le roy Richart, l'une des filles le roy Tancré pour son nepveu Artus de
+Bretaigne.
+
+ Note 98: _Jurèrent._ Contractèrent promesse de mariage.
+
+Le roy Phelippe célébra la Nativité à Messines. Grans dons donna aux povres
+chevaliers de son royaume qui leur choses avoient perdues en mer par
+l'orage de la tempeste. Au duc de Bourgoigne mil mars; au conte de Nevers
+et à Guillaume des Barres quatre cens mars; à Guillaume de Mello quatre
+cens onces d'or; à l'évesque de Chartres quatre cens onces d'or; à Mathieu
+de Montmorency trois cens; à Dreues de Mello deux cens, et à mains autres
+dont nous vous taisons les noms pour la confusion du nombre. Viandes et
+toutes autres choses qui à corps d'homme soustenir convenoient estoient
+trop chières. Un sextier de fourment valoit vingt-quatre sous d'Angevin; un
+sextier d'orge, dix et huit sous; de vin quinze sous; une geline douze
+deniers.
+
+Quant le roy Phelippe vit que si grant chierté et famine couroit parmi
+l'ost, il envoya ses messages au roy et à la royne de Hongrie et leur pria
+qu'il secourussent l'ost de Nostre-Seigneur de viandes. Après il envoya à
+l'empereur de Constantinoble et luy requist pour l'amour de Nostre-Seigneur
+qu'il fist secours à la terre d'oultre mer, et luy prioit que s'il avenoit
+que il passassent parmi son empire, qu'il luy livrast seur passage parmi sa
+terre, et le roy le faisoit seur de luy et de sa gent qu'il trespasseroient
+paisiblement, sans luy faire grief né dommage.
+
+Ne demoura point après longuement que le roy Phelippe semont et amonesta le
+roy Richart qu'il fist son atour appareillier, si qu'il fust tout prest de
+passer en my mars qui approuchoit. Et il luy respondi qu'il n'estoit mie
+appareillié et qu'il ne povoit mie passer jusqu'au passage de la my aoust.
+Quant le roy Phelippe oï ceste réponse, il luy manda de rechief et le
+semont, comme son homme lige, si comme il avoit juré, que il passast la mer
+avec luy. Et sur ceste chose le roy y mist deux condicions. La première fu
+que s'il vouloit passer avec luy, si comme il estoit tenu par serrement et
+par convenances, il prist, s'il vouloit, la fille au roy de Navarre que sa
+mère la royne d'Angleterre avoit là amenée[99], et l'espousast en la cité
+d'Acre. L'autre si fu, s'il ne vouloit passer maintenant avec luy, qu'il
+espousast sa seur qu'il avoit avant plévie et à qui il estoit tenu par
+fiance. Mais le roy Richart ne voulut faire né l'un né l'autre. Lors manda
+le roy Phelippe les barons et les riches hommes qui estoient hommes liges
+au roy Richart et qui avoient juré le passage de mars avec luy, et les
+contrainst par leur serremens qu'il tenissent les convenances qu'il avoient
+jurées du passage, et que ils fussent près de passer avec li à ce premier
+passage de mars.
+
+ Note 99: Berengère, fille de Sanche VI.
+
+Lors respondirent pour tous Guy de Rancon et le viconte de Chasteaudun
+qu'il estoient tous près de passer toutes les fois qu'il les en semondroit
+et de tenir les convenances qu'il luy avoient en convent. De ce fu le roy
+Richart si courroucié qu'il les menaça forment et jura qu'il les
+deshériteroit tous et il si fist après, si comme la fin le prouva. Dès lors
+commencièrent à monter rancune et mautalent entre les deux roys[100].
+
+ Note 100: Dom Brial a joint ici au texte de Rigord le texte de la
+ convention passée entre les deux rois avant le départ de
+ Philippe-Auguste du port de Messine. Mais cet acte contrariant le
+ récit de Rigord, le savant éditeur auroit mieux fait de le placer
+ ailleurs, ou seulement en note. (Voy. Hist. de Fr., tome XVII, p. 32.)
+
+
+V.
+
+ANNEE 1191.
+
+_Coment le roy Phelippe arriva devant Acre, et coment il craventa les murs
+jusques au prendre, avant que le roy Richart arrivast. Et de la fausseté le
+roy Richart._
+
+
+Le roy Phelippe qui moult avoit grant désir d'acomplir le veu qu'il avoit
+fait à Nostre-Seigneur fist ses nefs et ses autres vaissiaux appareillier;
+si entra en mer au mois de mars et arriva devant la cité d'Acre,
+droictement la veille de Pasques en bonne prospérité et sans dommage de ses
+gens né de ses choses. Receu fu en joie souveraine de l'ost des crestiens
+qui longuement avoient là sis devant la cité. En larmes et en souspirs le
+receurent aussi, comme sé ce fust un ange qui du ciel fust descendu. Tout
+maintenant qu'il ot pié mis à terre il fist tendre ses trefs et ses
+paveillons, et fist drécier une maison si près des murs de la cité que les
+Sarrasins qui dedens estoient y povoient traire et lancier; et moult
+souvent avenoit qu'il traioient oultre. Ses perrières et ses engins fist
+lever, et fist assaillir et lancier par si grant force qu'il cravantèrent
+si grant partie des murs qu'il n'y failloit que le second assaut que la
+ville ne fust prise. Mais il ne la vouloit mie prendre n'assaillir, jusques
+à tant que le roy Richart fust arrivé qui encores estoit à venir.
+
+Quant il fu là venu et quant il ot terre prise, le roy Phelippe luy dist
+que tous les barons s'accordoient que on assaillist la cité. Et le roy
+Trichart[101] qui en son cuer avoit la boisdie[102] et la traïson luy
+respondi faussement qu'il louoit bien que on l'assausist, et que chascun
+envoyast à l'assaut quanques chascun pourroit avoir d'effort.
+
+ Note 101: Tous les manuscrits modifient ainsi le nom de Richard, en
+ cet endroit et plus bas encore.
+
+ Note 102: _Boisdie._ Astuce.
+
+Quant ce vint le lendemain, le roy Phelippe qui cuidoit estre seur que le
+roy Trichart deust asaillir avec luy, fist ses gens et ses engins
+appareillier; et quant il voult commencier l'assaut, le roy Trichart
+commanda à sa gent que nul ne se meust, et que nul ne fust si hardi qu'il à
+l'assaut alast. Et plus fist-il, que il deffendi aux puissans hommes qui à
+luy estoient jurés par serrement qu'il ne s'aliassent au roy Phelippe.
+
+En telle manière demoura l'assaut par l'empeschement le roy Trichart. Lors
+furent esleus diseurs, par le conseil de chascune partie, preudommes et
+sages par cui conseil et par cui jugement devait estre tout l'ost gouverné.
+Sur lesquels les deux roys firent composition, et jurèrent, par la foy
+qu'il dévoient à Dieu et par leur pélerinage, qu'il feroient quanques leur
+diseurs dessus dis leur commanderoient. Lors distrent les arbitres par leur
+dit que le roy d'Angleterre envoyast tous ses efforts à l'assaut et mist
+ses gardes aux barres et ses engins fist drécier; car tout ce faisoit le
+roy de France. Mais le roy Trichart ne voult oncques riens faire pour leur
+dit. Et quant le roy Phelippe vit sa desloyauté et qu'il ne s'en vouloit
+tenir en chose qu'il jurast, il absout les diseurs de leurs serremens que
+il avoient fait de l'ost gouverner.
+
+Ainsi comme le roy Richart fust monté sur mer et il s'en aloit droit au
+port d'Acre, il arriva en l'isle de Chipre, le roy et la terre prist, sa
+fille et tous ses trésors. Ses garnisons mist ès chastiaus, et puis remonta
+en mer. En ce qu'il s'en alloit vers Acre, il encontra d'aventure une nef
+que Salhadin le soudan de Babilonne envoyoit en Acre pour secours faire à
+la cité. En la navie estoient merveilleuses fioles du voirie plaines de feu
+gréjois, deux cens cinquante arbalestes, et moult grant habondance d'arcs
+et d'autres armeures et grant plenté de paiens fors et deffensables. La nef
+fist assaillir le roy et la prist à la parfin. Occis furent les Sarrasins,
+et la nave qui fu fraicte[103] et perciée périst et effondra en la mer.
+
+ Note 103: _Fraicte._ Brisée. De _Fracta_.
+
+Environ ce contemple[104], prisrent les crestiens de Tir une autre nave que
+le soudan envoyoit au secours d'Acre; grant plenté d'armeures avoit dedens
+et pou de gens; si alloit gaucrant[105] parmi la mer pour ce qu'elle
+n'avoit vent.
+
+ Note 104: _Contemple._ Même temps.
+
+ Note 105: _Gaucrant._ Errant, louvoyant, et non pas _Gautrant_, comme
+ l'écrivent les Glossaires. Variantes: _Waucrant_.
+
+_Incidence._--En celle année alla le grant Federis empereur de Rome et
+d'Alemaigne oultre-mer à grant ost, et son fils le duc de Boesme: mors fu
+en la terre de Bithinie entre la cité de Nice et d'Antioche. De celle
+aventure fu l'ost moult desconforté. Après la mort du père fu le fils
+ducteur et chevetaine de l'ost. En la terre des Turs entra moins sagement
+que mestier ne luy fust, tant y perdi de sa gent qu'il s'en parti à petite
+compaingnie. Puis vint devant Acre et mourut assez tost après. Après celluy
+empereur Federis, tint l'empire un sien fils qui avoit nom Henry, noble
+homme éstoit en fais, aigre contre ses ennemis, courtois et large à tous
+ceux qui à luy venoient.
+
+_Incidence._--En l'an de l'Incarnation mil cent quatre-vingt et onze, en la
+quinziesme kalende de may mourut l'apostole Climent qui le siège tint deux
+ans et cinq mois. Après luy fu Célestin qui estoit Romain de nation.
+
+_Incidence._--En celle année tout le mois de juing, de juillet et d'aoust
+fu l'air si destrempé et si grans pluies que les blés germoient ès espis
+avant qu'il peussent estre soiés.
+
+_Incidence._--En celle année, au vingt-deuxiesme jour de juing en la veille
+Saint-Jehan, en ce point que les deux roys estoient au siège devant Acre,
+fu éclipse de soleil en l'onziesme degré du signe de l'écrevische, la lune
+au sixiesme de ce meisme signe, et la queue du dragon au douziesme; et si
+dura l'éclipse par quatre heures.
+
+
+VI.
+
+ANNEE 1191.
+
+_De la maladie Loys le fils le roy Phelippe, et pourquoi le corps saint
+Denis et de ses compaignons furent trais hors._
+
+
+Au mois d'aoust qui après vint, en la dixiesme kalende, le jeune Loys fils
+le roy Phelippe que il ot laissié en France chéy en une maladie que
+physique nomme disintère[106]. Et comme tous les physiciens se
+désespérassent de sa vie, il fu acordé de commun conseil que on eust
+recours et refuge à celuy qui est garde et deffense du royaume, c'est le
+glorieux martir saint Denis. Lors ala le couvent de léans, tous piés nus,
+en larmes et en oroisons, par moult grant dévocion à tout le saint clou et
+la saincte couronne et le destre bras de saint Siméon, jusques à saint
+Ladre de lès Paris. L'évesque Morise et tous ses chanoines, et tout le
+couvent de la cité, et moult grant multitude de clers de l'université et du
+peuple alèrent encontre les sainctes reliques jusques au couvent de
+Saint-Denys, et y portèrent par grant dévocion maintes dignes reliques et
+mains glorieux corps sains.
+
+ Note 106 _Disintère._ Dyssenterie.
+
+Quant ensemble se furent joins et donné benéicon l'un à l'autre, il
+ordonnèrent leur procession et alèrent chantant à larmes et à souspirs
+jusques devant le palais le roy, où l'enfant gisoit malade. Quant le sermon
+fu fait au peuple, et il orent rendu graces à Nostre-Seigneur apertement,
+par les mérites des glorieux martirs saint Denys et des autres confesseurs
+dont les sainctes reliques estoient présentes, il retourna maintenant en
+plaine santé à l'atouchement du saint clou et de la saincte couronne et du
+bras saint Siméon qu'il luy firent atouchier en croix, sur son ventre, en
+l'endroit où la maladie le tenoit. Et, (si comme l'en afferme pour voir),
+le roy Phelippe son père qui au siège d'Acre estoit, fu guary d'autelle
+maladie, droit en ce point et en celle heure mesme.
+
+Quant l'enfant ot les reliques baisiées et receue la benéicon, toutes les
+processions s'en retournèrent et se tindrent en ordre et alèrent ainsi
+chantant jusques à l'églyse de Nostre-Dame. Là rendirent grace à
+Nostre-Seigneur, et à la benoite vierge Marie louanges, oblacions et
+devotes oroisons. Si s'en retournèrent les processions. Les chanoines et
+mains autres raconvoyèrent les reliques saint Denis et le couvent jusques
+tout dehors la cité; là donnèrent benéiçon l'un à l'autre, si se
+départirent en grant amour et en grant humilité.
+
+Les processions de Paris et tout le peuple de la cité avoient moult grant
+joie, ainsi comme il s'en retournoient, de ce que les reliques saint Denys
+avoient été ainsi aportées à Paris en leur temps; car on ne trouve point
+escript qu'elles fussent oncques mais traictes hors des portes du chastel
+pour nul besoing né pour nul péril: si ne doit-on point taire la grace que
+Nostre-Seigneur fist à son peuple en celle journée, par les oroisons du
+peuple et du clergié; car l'air devint pur et net qui devant avoit esté si
+destrempé que de grant temps n'avoit cessé de plouvoir sur la terre.
+
+_Incidence._--En ce temps avint que l'évesque du Liège s'enfouy et déguerpi
+son siège, pour la paour qu'il avoit de l'empereur Henry qui avoit conceue
+haine contre luy, pour ce qu'il avoit esté esleu et sacré si comme il dut,
+selon le droit canon, sans son assentement et contre sa volenté. Le
+preudomme qui moult forment le doubta, s'enfouy à refuge à l'archevesque de
+Rains, Guillaume, qui le reçut moult honnorablement et luy aministra
+souffisans despens en ses propres maisons.
+
+Pou de jours passèrent après, que celluy empereur Henry envoya chevaliers,
+non mie chevaliers mais murtriers et homicides, au dit évesque: si
+faignoient et faisoient semblant par paroles qu'il haïssent l'empereur,
+pour ce disoient qu'il les avoient deshérités à tort. Le preudomme qui
+point ne regardoit à malice, comme débonnaire et miséricors les reçut en
+grant charité, et les faisoit seoir à sa table comme ses amis et ses
+privés. Un jour avint que les desloyaux le menèrent pour esbatre au dehors
+de la cité; quant il furent aux champs il sachièrent les espées et
+l'occirent: puis s'enfuyrent et retournèrent à l'empereur.
+
+En celle année mourut Thibaut, seneschal le roy de France, homme piteux et
+miséricors; le conte de Clermont, le conte du Perche, le duc de Bourgoigne,
+le conte de Flandres[107]; tous trespassèrent de ce siècle devant Acre. Et
+pour ce que le conte de Flandres n'avoit nul hoir, sa terre eschay au conte
+Baudouin de Henaut, qui puis fu empereur de Constantinoble.
+
+ Note 107: Suivant Philippe Mouskes et la _Chronique de Reims_, le
+ conte de Flandres en mourant fit au roi de France l'aveu d'un complot
+ tramé entre lui, le comte de Champagne et le comte de Blois. C'est là
+ ce qui surtout avoit décidé le roi de France à retourner, suivant le
+ même chroniqueur.
+
+En ce temps droit à la huitiesme kalende de septembre par le conseil
+l'archevesque Guillaume et la royne Ade et de tous les prélas du royaume de
+France, fu trait le précieux corps monseigneur saint Denys, hors de là où
+il repose enclos et enséellé en riches vaissiaux d'éleutre[108], et fu posé
+sur l'autel luy et ses compagnons et pluseurs des glorieux sains qui léans
+reposent. La raison pour quoy il furent dehors trais si fu pour ce que l'en
+vouloit que les pélerins et le peuple qui la vendroient et verroient
+présentement le glorieux martir, fussent plus esmeus à prier Dieu et la
+benoiste vierge et les glorieux martirs pour la délivrance de la saincte
+terre, et pour le roy et pour toute sa compaignie; que il par sa
+miséricorde luy donnast force et victoire contre les ennemis de la foy
+crestienne. A la feste Saint-Denys qui est célébrée au mois d'octobre, fu
+la fierté descéellée et ouverte, en quoy les reliques du précieux martir
+reposent, en la présence l'évesque de Senlis et de celluy de Meaux, de la
+royne Ade, de mains abbés et de mains autres bons hommes du siècle et de
+religion. Lors fu trouvé le corps tout entier, à tout le chief, et fu
+monstré au peuple par moult grant dévocion et à tous ceux qui là estoient
+venus en pélerinage de divers pays.
+
+ Note 108: _Eleutre_ ou _Electre_. Composition de plusieurs métaux.
+ Rigord dit toujours _vasis argenteis_, et notre traducteur _vases
+ d'éleutre_, et non pas _de lente_, comme a transcrit dom Brial.
+
+Quant la solempnité fu passée et finée, le vaissel fu moult diligemment
+scellé. Et furent les corps sains remis en leur voulte cimentée dont il
+orent été ostés. Mais le chief fu lors retenu et mis en un riche vaissel
+d'or et d'argent, de riches esmaux et de pierres précieuses pour les
+pélerins et pour exciter la dévotion du peuple et, mesmement[109], pour
+effacier l'erreur de ceux de Paris (qui font entendant au monde qu'il en
+ont une partie).
+
+ Note 109: _Mesmement._ Surtout.
+
+
+VII.
+
+ANNEE 1191.
+
+_Coment la cité d'Acre fu prise. Et coment le roy Phelippe retourna en
+France pour sa maladie et pour la doubte de la traïson le roy Richart._
+
+
+Tandis comme ces choses avinrent en France, le bon roy Phelippe qui tenoit
+le siège devant Acre, assembla toute sa gent à tout quanqu'il avoit
+d'effort; la cité prist à assaillir moult aigrement; des murs abati moult
+grant plenté à ses pierres et à ses mangonniaux et la mist en tel point
+qu'elle estoit ainsi comme au prendre. Quant les satrapes Limatouse et
+Caracouse qui dedens estoient, qui la cité gardoient de par le soudan
+Salhadin et estoient chevetainnes de tous les autres Sarrasins qui léans
+estoient en garnison, virent qu'il ne povoient plus deffendre la cité
+qu'elle ne fust prise, il se rendirent par telle condition qu'il
+eschaperoient, sauf leur corps et leur vies tant seulement, et rendroient à
+nos crestiens la saincte croix que Salhadin avoit, et tous les crestiens
+qui estoient en chetivoison parmi toute la terre du soudan.
+
+Tout ce orent en convenant à faire au roy de France et au roy d'Angleterre
+avant qu'il fussent délivrés. En cel assaut fu tué Aubery le mareschal au
+roy de France, chevalier hardi, preux, noble et courageux aux armes; car il
+se mist si avant qu'il fu entrepris entre deux portes et occis. La Tour
+maudite qui moult longuement et moult griefment avoit nos crestiens grevés
+fu minée des mineurs le roy Phelippe; hordée et apuiée par dessous de
+busches et de fusts, si qu'il ne failloit fors bouter le feu qu'elle ne
+tresbuchast à terre. Pour ce, se rendirent les Sarrasins ainsi comme nous
+avons devant conté, quant il virent qu'il ne pourroient constrester aux
+roys et aux princes crestiens. Armes, chevaux et viandes rendirent et
+toutes leurs garnisons de la cité. Les portes ouvrirent à nos crestiens qui
+plouroient pour la grant joie qu'il avoient, et levoient leur mains au ciel
+en criant à haute voix: «Benoit soit le nom de Nostre-Seigneur qui a
+regardé nos travaux et nos sueurs; et qui a mis à humilité soubs nos piés
+les ennemis de la croix qui avoient fiance et présumpcion en leur vertu.»
+
+Les viandes qui léans furent trouvées furent également parties selon ce
+qu'il estoient et qu'il avoient de gens. Les deux roys partirent les
+prisonniers, si en eut autant les uns comme les autres. Le roy Phelippe
+livra sa partie au duc de Bourgoingne, grant somme d'or et d'argent et
+grant infinité de viandes, et le fist garde et chevetaine de tout son ost,
+car il estoit malade de moult griève enfermeté. Et d'autre part il avoit le
+roy d'Angleterre souspeçonneux de traïson, pour ce qu'il envoioit moult
+souvent messages au soudan Salhadin sans son sceu, et recevoit de luy
+divers dons et divers présens. Pour ce manda le roy ses barons privéement
+et leur fist un sermon moult secret et moult familier. Et moult les
+amonesta et pria de bien faire, si prist atant congié d'eux en pleurs et en
+souspirs; en mer se mist à trois galies tant seulement qu'un Genevois luy
+ot appareilliées qui estoit nommé Rufin de la Voute. Tant erra par mer
+qu'il arriva en Puille. Là demeura un pou de temps jusques à tant qu'il ot
+santé recouvrée; et quant il fu oncques resposé des travaux qu'il avoit eus
+et receus en mer, puis se mist au chemin assez foible, comme cil qui
+n'estoit encore mie plainement renforcié.
+
+Droit parmi la cité de Rome s'en alla pour visiter les apostres et
+l'apostole Célestin; puis se mist en chemin et arriva en France droit à la
+nativité Nostre-Seigneur.
+
+Le roy Richart qui de là fu demouré fist venir devant luy tous les
+Sarrasins prisonniers et tous les autres aussi que les autres princes
+tendent: Limatouse et Caracouse qui d'eux estoient chevetaines semont et
+ammonesta qu'il rendissent à la crestienté la saincte croix que Salhadin
+tenoit sans demeure, et tous les crestiens esclaves qu'il tenoient en leur
+terre, si comme il avoient juré par le serment de leur loy. Et pour ce
+qu'il ne porent tenir les convenances qu'il avoient faictes et jurées, pour
+ce que Salhadin ne s'i vouloit accorder, le roy Richart qui moult en fu
+courroucié en fist mener cinq mille et plus dehors la cité et leur fist les
+chiefs couper. Mais toutesvoies retint-il aucuns des plus grans et des plus
+riches et les mist à raençon, desquels il ot avoir sans nombre.
+
+Aux Templiers vendi l'isle de Chipre qu'il ot prise en son venir, quant il
+trespassoit par mer: le prix en fu vingt et cinq mille mars d'argent; et
+puis la leur tolli et la vendi de rechief et quita oultréement à Guy qui ot
+esté devant roy de Jhérusalem. La cité d'Escalonne abati et destruist à la
+requeste des Sarrasins, pour le grant avoir qu'il en donnèrent.
+
+A un prince tolli la bannière le duc d'Osteriche, assez près d'Acre;
+toute la desrompi et despeça, puis la fist jetter en une chambre
+courtoise[110], en vilté et en despit du duc. Mais pour ce que n'avons
+pas en volenté, n'en propos de descrire les fais aux roys d'Angleterre,
+drois est que nous retournons à descrire les histoires du bon roy
+Phelippe de France.
+
+ Note 110: _En une chambre courtoise._ «In cloacam profundam.»
+
+
+VIII.
+
+ANNEE 1192.
+
+_Coment le roy Phelippe ala visiter les martirs saint Denis et ses
+compaignons, et coment il prist vengence des Juis qui avoient crucifié un
+crestien._
+
+
+Quant le roy Phelippe fu en France retourné, il fu receu à grant joie et à
+grant sollempnité des gens de sa terre. La feste de la nativité
+Nostre-Seigneur célébra à Fonteine-Bliaut. Ne scay quans jours après ala à
+Saint-Denys pour visiter les glorieux martirs. L'abbé Hue et le couvent le
+receurent à sollempnelle procession si comme il durent, devant les martirs
+se coucha en oroisons et leur rendi grace et merci pour ce que par leurs
+mérites estoit sain et sauf eschapé de tant et si grans périls. Et en
+allante d'amour et de charité il offri un paile de soye sur l'autel moult
+bel etmoult riche.
+
+En la quinziesme kalende du mois d'avril séjournoit le roy à
+Saint-Germain-en-Laye: là luy furent nouvelles aportées de la honteuse mort
+d'un crestien que les Juis avoient martirié au chastel de Braie en despit
+de Nostre-Seigneur et de la crestienne religion. Car la dame[111] de ce
+chastel avoient corrompue et déceue par leurs grans dons, tant qu'elle leur
+avoit donné ce crestien pour en faire leur volenté. En prison le tenoient
+pour ce que on luy metoit sus par fausseté larrecin et homicide. Les
+desloyaux Juis qui de haine ancienne haient les crestiens le prindrent et
+luy lièrent les mains derrière le dos et d'espines le couronnèrent, et le
+menèrent fustant parmi la ville; à la parfin le crucifièrent en despit de
+Nostre-Seigneur: comme il déissent[112], au temps de la passion Jhésucrist
+à Pilate, que il ne povoient nulluy tuer.
+
+ Note 111: _La dame._ Rigord dit _la comtesse_, et c'étoit en effet
+ Marie, comtesse de Champagne et de Brie.
+
+ Note 112: _Comme il déissent._ Tandis que ces mêmes Juifs disoient,
+ etc.
+
+Quant le roy entendi ces nouvelles, il ot moult grant pitié et moult grant
+compassion de la foy crestienne, qui en son temps estoit à tel vilté
+tournée. Tantost monta et se mist au chemin devant toute sa gent, si que
+nul ne savoit quelle part il déust tourner, pour ce qu'il vouloit les
+desloyaux Juis surprendre avant qu'ils oïssent de luy nulle nouvelle, si
+que nul ne s'en peust destourner. A Braye vint au plus tost qu'il pot, ses
+gardes mist aux portes et aux issues de la ville, si que nul n'en peust
+eschaper. Lors fist cerchier leur ostels et prendre quanques on en pot
+trouver. Par nombre furent quatre-vingts et plus qu'il fist trestous ardoir
+en vengence de la honte qu'il avoient faicte à Nostre-Seigneur.
+
+_Incidence._--En celle année, le jour de devant la première yde du mois de
+may, en la contrée du Perche à un chastel qui a nom Nogent, furent véus en
+l'air grans compaignies de chevaliers armés qui descendirent à terre. Et
+quant il se furent moult merveilleusement combatus, il s'esvanouirent tout
+soudainement. Ceux du pays qui ces merveilles virent furent forment
+espoventés et battirent leur coulpes pour leur péchiés.
+
+_Incidence._--En l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur mil cent
+quatre-vingt et douze, au neuviesme jour de novembre fu éclipse de lune
+particulier après mienuit en l'onziesme degré des gémiaus, et dura par deux
+heures.
+
+_Incidence._--Au mois de may qui après fu, en la sixiesme yde, au temps de
+Rouvoisons[113], fu trespassé de ce siècle au chastel de Pontoise un
+prestre qui avoit nom Guillaume, anglois estoit de nation; homme plain de
+bonnes mœurs et de saincte vie, si comme il apparut après: car
+Nostre-Seigneur fist puis pour luy mains miracles, là où il estoit
+ensépulturé. Mains avugles en furent enluminés, mains cloys y furent
+redreciés et mains y furent curés de diverses enfermetés et restablis en
+plaine santé, ainsi comme il estoient avant. Tant fu la renommée de ses
+miracles espandue parmi le pays que mains y vindrent en pélerinage pour le
+corps saint visiter et Dieu prier pour leur péchiés.
+
+ Note 113: _Rouvoisons._ Rogations.
+
+
+IX.
+
+ANNEE 1192.
+
+_Coment le roy se doubta des Hassacis. Et coment le roy Richart fu pris
+quant il retornoit d'oultre-mer._
+
+
+Un jour estoit le roy à Pontoise, là luy furent nouvelles aportées des
+parties d'oultre-mer, et lettres de par aucuns de ses amis qui contenoient
+que le vieil de la Montaigne avoit envoyé en France ses Hassacides pour luy
+occire, à la prière et au commandement le roy Richart. Car il avoit occis
+nouvellement oultre-mer le marchis[114] qui estoit chevalier noble et
+puissant en armes, et qui puissamment et vertueusement gouvernoit la terre
+avant l'avènement des deux roys.
+
+ Note 114: Conrad, marquis de Montferrat.
+
+De ces nouvelles fu le roy moult troublé et moult esmeu. Tantost se départi
+de Pontoise et, depuis celle heure, fu moult curieux et moult soigneux de
+son corps garder, pour ce que son cuer estoit en effroy de ces nouvelles.
+Et pour ce que la paour et la doubte luy croissoient de jour en jour, se
+conseilla-il à ses familiers qu'il feroit de ceste chose. Par leur conseil
+envoya au viel de la Montaigne qui est roy des Hassacides pour ce qu'il en
+sceust plus plainement la certaineté. Et tandis comme ces messages estoient
+à la voie, establi-il sergens qui tousjours portaient grans maces de cuivre
+par devant luy, pour son corps garder; et par nuit veilloient entour luy
+les uns après les autres, en diverses heures de la nuit[115].
+
+ Note 115: De là l'origine et le nom des _gardes du corps_. «Custodes
+ corporis sui,» dit Rigord.
+
+Quant les messages furent retournés il sceut bien et congnut par les
+lettres le roy des Hassacides que les nouvelles qui luy estoient mandées
+d'oultre mer estoient faulses; et puis qu'il en ot la vérité enquise et
+demandée aux messages, il osta la doubtance de son cuer et demoura sans
+souspeçon.
+
+Le roy Richart qui de là la mer fu demouré, proposa à reparier en sa terre.
+Au conte Henry de Champaingne laissa la cure de son ost, et de la terre
+d'oultre mer quanques les crestiens en tenoient à ce temps. Icelluy Henry
+estoit nepveu aux deux roys, jeune homme, bon chevalier et de grant
+noblesse estoit. Quant le roy Richart ot son affaire atourné et il se fu
+mis en mer, entre luy et ceux qu'il en voult avecques luy mener, orage et
+tempeste leva soubdainement; sa nave fu ravie par vent et souflée en pou de
+temps vers les parties d'Osteriche[116], en un lieu qui est entre Venise et
+Aquilée. Là, ainsi comme Dieu le voult, fu son vaissel péri; mais
+toutesvoies eschapa il à pou de yens.
+
+ Note 116: _D'Osteriche._ Il falloit d'_Istrie_. «Versus partes
+ Histriæ.»
+
+Quant le conte du pays qui avoit nom Mainart de Gorzen et le peuple de la
+ontrée sorent qu'il estoit arrivé en leur pays etorent oï retraire pour
+vérité la traïson et la desloyauté qu'il avoit faicte en la terre de
+promission, en comble de sa dampnacion, il le chacièrent et firent leur
+povoir de luy prendre pour luy ruer en prison et chetivoison, contre la
+franchise de tous pèlerins qui doivent seurement passer parmi la terre des
+crestiens. Mais en si grant haine l'avoient cueilli pour sa mauvaistié que
+jà ce ne luy eust riens valu. A la fuite se mist, si qu'il leur eschapa:
+mais toutesvoies pristrent-il huit de ses chevaliers, ainsi comme il
+s'enfuioient. Il trespassa parmi l'archeveschié de Saleburc[117] parmi une
+ville qui est nommée Frizac. Là le cuida prendre Fedric de Sainte-Sauve; de
+ses mains eschapa, mais il prist six de ses chevaliers.
+
+ Note 117: _Saleburc._ Saltzbourg.--_Frizac_, peut-être _Frezing_.
+
+Droit s'enfouy vers Osteriche, le duc du pays Limpoles, qui cousin estoit
+l'empereur, faisoit tous les chemins gaitier et les trépas pour luy
+prendre. Tant le guaita toutesvoies qu'il le prist en la maison d'un moult
+povre homme, chétive et despite, en la plus prouchaine ville d'une cité qui
+est nommée Vienne: tout li tolli quanqu'il avoit. Un mois après le rendi à
+l'empereur qui le mist en prison, et qui le garda près de un an et demi, et
+le greva de mains grans despens. A la parfin fina à luy de sa rançon qui
+monta deux cent mil mars d'argent. En telle manière eschapa de la prison à
+l'empereur. Lors trespassa en Angleterre au plus hastivement qu'il pot; car
+il doubtoit moult forment que le roy Phelippe ne le fist gaitier et
+prendre, s'il approuchoit de France, pour ce qu'il pensoit bien qu'il
+s'estoit vers luy meffait et que il l'avoit courroucié.
+
+Quant le conte Henry de Champaingne nepveu aux deux roys, qui de là la mer
+estoit demouré, à qui le roy Richart ot livré la cure de son ost, vit que
+la terre des crestiens estoit moult desconfortée pour ce que les roys
+s'estoient partis, et que les barons qui là estoient demourés au service
+Nostre-Seigneur luy prioient par moult grant affection qu'il demourast
+avecques eux pour la saincte terre secourre, il fu meu ainsi comme de pitié
+paternel, et eut plus chier à demourer et à mettre et corps et ame, sé
+mestier fust, pour l'amour Nostre-Seigneur, et à souffrir mésaise et
+povreté, qu'à retourner à honte en France sans visiter le Saint-Sépulcre et
+sans parfaire son pélerinage.
+
+Et quant le maistre du Temple et tous les barons du pays et de France qui
+là estoient demeurés virent le grant cuer et la valeur du conte et la
+constance qu'il avoit en Nostre-Seigneur, il s'assentirent de commun accort
+à ce que il fust roy de Jhérusalem. A roy le couronnèrent et luy donnèrent
+la fille le roy qui devant luy eut esté, et rendirent grace et louange à
+Nostre-Seigneur qui leur avoit restitué sauveur et deffenseur de la saincte
+terre, et de la noble lignié des roys de France.
+
+
+X.
+
+ANNEE 1192.
+
+_Coment la guerre des deux roys commença, et coment le roy Phelippe laissa
+la seur le roy Chanu de Danemarche, que il avoit espousée._
+
+
+En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vingt et treize, le roy Phelippe
+qui se vouloit vengier de la traïson et de la desloyauté que le roy Richart
+avoit faicte vers luy, assembla son ost pour assener aux fiefs qu'il tenoit
+de luy et qu'il avoit meffais et perdus par droit. Le chastel de Gisors
+prist en moult pou de temps, et tout Vouquecin le Normant que le roy
+Richart tenoit à tort et sans raison. Car tout ce pays qui avoit esté livré
+par douaire devoit retourner au royaume de France après le décès le jeune
+roy Henry qui mort estoit sans hoir de son corps.
+
+Quant le roy Phelippe ot prise toute celle marche de Normandie, il rendi à
+l'églyse de Saint-Denys le Neuf Chastel sous Ethe[118] que le roy Henry et
+son fils le roy Richart avoient tenu moult longuement à force et à tort.
+
+ Note 118: _Ethe._ Epte. Mais Neuf-Chatel, dont le surnom n'est pas
+ dans Rigord, est sur la _Bethune_, bien au-dessous de l'Epte.
+
+En ce temps envoya le roy Phelippe au roy Chanu de Dannemarche homme
+honnourable et honneste, Estienne, évesque de Noyon; et luy manda qu'il luy
+envoyast une de ses sœurs pour espouser et pour couronner à royne de
+France. Moult fu le roy Chanu lie quant il oï qu'il mandoit sa seur pour
+tel honneur; aux messages livra sa seur qui avoit nom Ingebour, belle
+pucelle, bonne et religieuse et aournée de bonnes graces et de bonnes
+meurs. Les messages honnoura moult de dons et de présens. Congié prisrent
+et puis se misrent au retour et si errèrent tant qu'il vindrent à Arras.
+
+Le roy qui moult désiroit sa venue ala encontre à moult grant compaignie de
+prelas et de barons: là fu espousée et couronnée à royne de France. Mais le
+roy qui par sorcerie fu empeschié, si comme l'en disoit, la cueilli en
+haine en celle journée meisme qu'il l'eut congneue. Et en pou de temps
+après fu le mariage desjoint par l'esgart de saincte églyse, pour ce que
+leur lignié fu nombrée, et prouchaineté de lignage trouvée par les prélas
+et par les barons du royaume de France. Mais la bonne dame ne voult oncques
+puis retourner en son pays; ains eut plus chier à garder continence, et
+mettre sa cure en la saincte dévocion d'oroison et ès sains lieux d'oroison
+et de religion tous les jours de sa vie, qu'estre jointe à autre personne
+né aconchier les aliances de son premier mariage. Et pour ce que l'en
+disoit que le devant dit mariage avoit esté desjoint contre droit et contre
+raison, envoya l'apostole deux légas en France à la requeste des Danois;
+l'un avoit nom Mieudres[119], prestre et cardinal, et l'autre Cencin,
+soubs-diacre à Paris firent assembler concile général de tous les prélas et
+abbés du royaume de France; là fu longuement traictié de la réformation du
+mariage du roy et de la royne; mais il furent fais tout aussi mus[120]
+comme chiens qui ne pevent abbayer: si ne menèrent point la besoingne à
+perfection, pour ce qu'il se doubtoient de leur piaux.
+
+ Note 119 _Melior_.
+
+ Note 120: _Mus._ Mucis.
+
+_Incidence_.--En ce temps mourut Salhadin le soudan de Babiloine en la cité
+de Damas, qui estoit roy de deux royaumes d'Egypte et de Surie. En ces deux
+royaumes régnèrent après luy deux fils qu'il avoit; Saphadin en Surie et
+Meralice en Egypte.
+
+_Incidence_.--En ce temps mouru un enfant de mort soudaine: le père et la
+mère aportèrent le corps en l'églyse de Saint-Denys, droitement le jour de
+sa grant feste; sur l'autel aux martirs le posèrent et commencièrent à
+crier à l'armes et à souspirs: «Saint Denys! sire, aide nous!»
+Nostre-Seigneur rendi tout maintenant au corps son esperit par les mérites
+du glorieux martir et resuscita l'enfant, voiant tout le peuple qui là
+estoit assemblé pour la solempnité de la feste.
+
+_Incidence_.--En celle année en la quarte yde de novembre fu éclipse de
+lune universel, en la première heure de la nuit et dura par trois heures.
+
+_Incidence_.--En ce temps avint qu'un homme qui estoit tout hors du sens et
+ravi de mal esperit revint en droicte mémoire en l'églyse de Saint-Denys en
+France.
+
+
+XI.
+
+ANNEES 1193/1194.
+
+_Coment le roy prist la plus grant partie de Normandie, et coment il assist
+Roen, et puis retorna en France pour le saint temps de la Quarantaine._
+
+
+Quant le mois de février approcha, le roy Phelippe semont ses hommes, et
+assembla de rechief son ost pour entrer en Normandie. La cité d'Evreux
+prist, le Neufbourg, le Vau de Rueil[121] et maintes autres forteresses
+soubmist à sa seigneurie; maintes en destruist et craventa, et mains
+chevaliers et mains autres prisonniers prist.
+
+ Note 121: _Vau de Rueil_. Vaudreuil.
+
+Quant il eut toute celle contrée mise en sa subjection il prist son retour
+par la cité de Rouen; mais quant il eut pris garde à la force de la ville
+et du siège, et le dommage que il povoit avoir, il s'en parti eschaufé de
+moult grant mautalent pour ce qu'il ne povoit acomplir sa volenté. Tous ses
+engins fist ardoir, si retourna atant en France et cessa à ostoier pour le
+saint temps de caresme qui approuchoit.
+
+En ce temps s'alia à luy Jehan-Sans-Terre frère au roy Richart, par malice
+et par cautèle si comme la fin le prouva. Trois mois après ce que le roy
+Phelippe eut cessé à guerroier pour la raison de la quarantaine, il
+rassembla son ost en la sixiesme yde de may et entra en Normandie à moult
+grant force. Le chastel de Verneul assist, et, quant il y ot tenu le siège
+environ trois sepmaines, si que il avoit jà craventé grant partie des murs
+à ses engins, un message luy nonca que la cité d'Evreux on il avoit sa
+garnison estoit prise et que les Normans avoient pris une partie de sa gent
+et les autres décolés.
+
+Le roy qui fu moult dolent et moult angoisseux pour le dommage de sa gent
+et pour la cité qu'il avoit perdue, prist une partie de son ost et l'autre
+laissa devant le chastel. Il chevaucha si hastivement comme il pot plus, et
+quant il parvint là il chaça honteusement les Normans, la cité acraventa,
+et destruist et moustiers et églyses, tant estoit mautalentis et
+courroucié.
+
+Quant ceux qui au siège du chastel estoient demourés virent que le roy s'en
+fu parti et l'engrès[122] de leur ennemis, il cueillirent toutes leur
+tentes et tous leur paveillons au plus tost qu'il porent pour aler après le
+roy; et laissièrent grant partie de leur viandes. Lors issirent ceux du
+chastel et ravirent tout et garnirent la forteresce des despoilles et des
+viandes que leur ennemis avoient laissiées.
+
+ Note 122 _L'engres_. L'instance, le progrès. Sans doute formé de
+ _ingressus_. Rigord dit: _instantiam inimicorum_.
+
+_Incidence_.--En celle année fu le doyen Michiau de Paris esleu en
+patriarche de Jhérusalem: mais, si comme Dieu l'avoit ordonné, il fu esleu
+à l'archeveschié de Sens gouverner, et fu sacré en huitiesme kalende de may
+qui après fu, par l'assentement le roy Phelippe, de tout le clergié et de
+tout le peuple de la cité. Quel homme et comme grant fu au gouvernement des
+escoles de Paris et comme grant aumosnier, avant qu'il fust esleu
+archevesque, n'appartient pas à descrire à notre faculté.
+
+En celle année fu un enfant noié par meschéance à la Court neuve[123].
+Aporté fu à l'églyse Saint-Denis (qui assez près estoit de celle ville), et
+fu ressuscité par les mérites du glorieux martir.
+
+ Note 123: _La Court neuve_. Courneuve, à une demi-lieue de
+ Saint-Denis.
+
+Entre ces choses le roy Richart qui moult grant ost ot assemblé prist le
+chastel de Loches; les chanoines de Saint-Martin-de-Tours jetta hors de
+l'églyse et leur tolli quanqu'il avoient. Et fist moult de griefs en ces
+parties aux églyses.
+
+En ce point prist le roy Phelippe Guillaume le conte de Lencestre,
+chevalier hardi et courageux: en la tour d'Estampes le fist emprisonner.
+
+_Incidence_.--Entre Compiègne et Clermont en Beauvoisin chéy en celle année
+si grant habundance d'iaues, de tonnerre, de fouldres et de tempestes que
+nul homme n'avoit oncques oï parler de si grans; car les pierres chéoient
+meslées avecques la pluie grosses et quarrées, aussi grosses comme un œuf,
+qui froissoient les arbres qui portoient fruis, et les vignes et les blés.
+Et furent les villes arses et destruictes en aucuns lieux par les
+effondres. Et plus grant merveille: que pluseurs corbiaus furent veus qui
+estoient meslés avec celle tempeste et voloient de lieu en autre; et
+portoient les corbiaux en leur becs les charbons de feu tous ardans et
+boutoient le feu és maisons pour esprendre. Moult de gens, hommes et
+femmes, furent tués des coups de la foudre; mains signes et mains autres
+merveilles pot le peuple adonc esgarder, par quoy chascun doit bien estre
+espoventé et soy retraire de péchié.
+
+En ce temps fu ars le chastel de Chaumont, qui est en l'éveschié de Laon,
+et l'églyse de Nostre-Dame-de-Chartres arse.
+
+_Incidence_.--Un homme né de Virzon en Berry, qui estoit en prison à Rouen,
+fu délivré par les prières saint Denys de France[124].
+
+ Note 124: Il est assez singulier que saint Denis, en présence de la
+ Ferte de saint Romain, se soit mêlé de délivrer des captifs à Rouen.
+ Au reste, la première mention de l'exercice du droit du chapitre de
+ la cathédrale de Rouen, ne remonte qu'à l'année 1210. (Voyez
+ l'excellente _Histoire du Privilège de saint Romain_, par M. Floquet.
+ Rouen, 1833.)
+
+
+XII.
+
+ANNEE 1194.
+
+_Coment le roy greva les églyses par mauvais conseil, et coment il chassa
+Jehan-Sans-Terre et les Normans qui avoient assegié le Val-de-Rueil._
+
+
+Quant le roy Phelippe oï noncier que le roy Richart avoit ainsi chacié les
+clers de Saint-Martin-de-Tours et despoillié de tous leur biens, il luy
+refist tantost en la forme le souler[125], car il prist et saisi toutes les
+églyses qui estoient en sa terre qui appartenoient aux éveschiés et aux
+abbayes de sou povoir. Et par l'amonestement d'aucuns mauvais hommes qui
+estoient en tour luy, il chaça hors de leur propres lieux les clers, les
+prestres, les moines qui faisoient le service de Nostre-Seigneur: tous les
+biens prist et saisi et les converti en ses propres us, et plus: car il
+greva et dommagea les églyses qui estoient en sa propre terre de griefves
+tailles et d'exactions désacoustumées: si assembla mains grans trésors en
+lieux divers, et se mist à petis despens.
+
+ Note 125: _En la forme le souler_. Un second soulier dans la même
+ forme. Il lui rendit la pareille.
+
+La raison pourquoy il le faisoit si estoit pour ce, si comme il disoit, que
+les roys de France ses devanciers avoient aucunes fois moult perdu de leur
+terres, pour ce qu'il estoient povres, né qu'il ne povoient riens donner
+aux chevaliers et aux sergens au temps de nécessité, et quant il avoient
+besoing des gens et quant guerres leur sourdoient. Mais toutesvoies, en ces
+trésors assembler, estoit la principale intencion le roy pour secours faire
+à la terre d'oultre mer, et pour gouverner noblement le royaume de France;
+jaçoit ce que aucuns, qui point ne savoient son propos né sa volenté,
+cuidassent qu'il le féist par avarice ou par convoitise. Mais pour ce qu'il
+avoit oï retraire cest proverbe: «Qu'il est temps de cueillir et d'amasser,
+et temps de despendre», il cueilli et amassa en lieu et en temps, pour ce
+qu'il peust semer et espandre au temps de nécessité; si comme il fu aparant
+ès chastiaux qu'il ferma et de ceux qu'il redresça, et en son royaume qu'il
+gouverna tousjours si noblement.
+
+Un jour trespassoit la terre au conte Thibaut de Blois[126] le roy Phelippe
+à toute sa gent et son ost: le roy Richart qui se fu mis en embuschement,
+pour luy grever s'il peust, sailli soubdainement des bois à moult grant
+compagnie de chevaliers armes et prist là les sommiers le roy qui portoient
+les deniers, la vaissellemente d'argent, robes et autres choses.
+
+ Note 126: _Thibaut_. Il falloit avec Rigord: _Louis_.
+
+En tandis comme ces choses avindrent en la terre le conte Thibaut de Blois,
+Jehan-Sans-Terre le frère le roy Richart, et le conte d'Arondel, à l'aide
+des bourgeois de Rouen, assistrent le Val de Rueil en quoy le roy Phelippe
+avoit mis sa garnison quant il l'eut pris. Mais tantost comme le roy
+Phelippe le sceut, il se hasta de le secourre, et vint là huit jours après
+ce qu'il orent le chastel asségié. Il chevauchia tost à pou de gens et à
+pou d'arbalestriers qu'il avoit avec luy; en l'aube du jour apparant se
+féri soudainement à grant tumulte et à grant escrois; et les Normans qui
+cuidoient estre mors s'en alèrent, et se férirent tantost ès bois, et
+laissièrent en proie tentes, paveillons, engins, et souffisant habondance
+de viandes. En celle fuite furent les aucuns occis, et plusieurs pris et
+mis à rançon.
+
+_Incidence_.--En ce temps prist l'empereur Henry Puille, Calabre et
+Secille, et soubmist à sa seigneurie par la raison de sa femme qui estoit
+droit hoir de celle terre.
+
+_Incidence_.--En ce temps mourut le conte Raimont de Thoulouse de qui la
+terre eschay au conte Raimont son fils qui estoit cousin le roy de France,
+de par la contesse Constance qui fu seur le roy Loys.
+
+_Incidence_.--En celle année fu l'air si esmeu de estourbeillons, de
+grelles et de tempestes que les blés et les vignes furent si destruis que
+merveilleusement fu l'année chière qui après vint.
+
+_Incidence_.--En celle année avint que le roy des Moabiciens, qui estoit
+appelle Hermirmommelin, entra ès contrées des crestiens par devers le
+royaume d'Espaigne, à moult grant multitude sans nombre de gens de sa
+terre; tout le pays prist à gaster et à destruire. Quant Hildephons, le roy
+d'Espaigne, le sceut, il ala encontre luy à bataille à tant comme il put
+avoir d'effort; à luy se combati, mais, si comme Dieu le consenti, il fu
+desconfi et presque toute sa gent occise; à la fuite se mist à tout le
+remenant de ses hommes. Le nombre des crestiens qui en celle bataille
+chaïrent fu esmé[127] à cinquante mille. Ceste meschéance avint à la
+crestienté par la coulpe et par le mauvais sens Hildefons; car il grevoit
+et abaissoit ses chevaliers et ses haux hommes, les villains eslevoit et
+essauçoit. Et, pour ceste raison, les chevaliers et les gentils hommes ne
+porent avoir armeures né chevaux pour ce qu'il estoient povres. Et les
+villains que le roy ot essauciés qui point ne savoient l'us des armes né
+n'avoient hardement de combatre, tournèrent en fuye: leur ennemis qui les
+virent fouir prindrent cuer et les occistrent en fuiant.
+
+ Note 127: _Esmé_. Estimé.
+
+
+XIII.
+
+ANNEES 1195/1196.
+
+_Coment le roy chassa le roy Richart qui avait assis Arches. Et coment il
+vint à luy et luy fist feaulté et homage de la duchiée de Normandie._
+
+
+En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vingt et quinze, au mois de
+juillet rendi le roy Richart les trièves qu'il avoit au roy Phelippe, si fu
+lors la guerre recommenciée de nouvel. Adonc craventa le roy Phelippe le
+Val de Rueil qu'il tenoit, en quoy il avoit sa garnison. En pou de temps
+après maria sa sœur au conte de Pontieu que le roy Richart luy avoit
+renvoiée.
+
+En ces entrefaites le roy Richart assembla son ost et son effort de toutes
+pars et assist le chastel d'Arques que le roy Phelippe tenoit. Mais quant
+il le sot il vint au secours au plus hastivement qu'il pot et eut en sa
+compaignie six cens de chevaliers esleus en prouesse et nés de France.
+Hardiement se férirent en l'ost et chacièrent le roy Richart et tous ses
+Anglois et tous ses Normans jusques à Dieppe. La ville destruirent et
+ardirent les nefs et emmenèrent les hommes.
+
+En ce temps que le roy Phelippe retournoit luy et sa gent, il trespassoit
+de lès un bois que l'on appelle Forets[128]. Le roy Richart sailli
+soudainement de son embuschement, si se féri en la derrenière bataille le
+roy Phelippe et en occist aucuns.
+
+ Note 128: _Forets_. Rigord dit seulement: «Juxta nemora quæ vulgus
+ _forestas_ vocat, rex Angliæ ex improviso de forestis illis cum suis
+ egressus, etc.» Ce n'est donc pas un nom propre, mais sans doute la
+ _forêt des Ventes_.
+
+En ce contemple Mercadiers le maistre de cotériaux le roy Richart, estoit
+en Berry d'aultre part, en la contrée de Bourges; les fauxbourgs d'Yssodun
+ardi et puis prist le chastel et y mist garnison de par le roy Richart. En
+pou de temps après donnèrent les deux roys trièves l'un à l'autre et
+cessèrent de guerroyer.
+
+_Incidence_.--En celle année fu si grant désatrempance de l'air et si grans
+plouages que les blés germèrent aux champs avant qu'il peussent estre
+cueillis, dont si grant chierté fu après, pour l'année devant où les blés
+orent esté tempestés, et pour l'autre après où il orent esté noiés ès
+espis, que l'en vendoit un sextier de blé de fourment à la mesure de Paris
+seize sous parisis, d'orge dix sous, de mouturage[129] treize sous ou
+quatorze, et le sextier de sel quarante sous. Pour ce commanda le roy
+Phelippe que l'en donnast aux povres de ses propres deniers plus largement
+que on ne souloit, pour la pitié et la compassion de leur mésaise et de
+leur povreté; et manda par ses lettres aux évesques et aux abbés et à tout
+le peuple, au plus qu'il pot en priant, que pour Dieu, il s'efforçassent de
+faire aumosnes pour soustenir la povre gent. Et lors donna le couvent de
+Saint-Denys en France tout l'argent monnoyé qu'il avoient adonc entre leur
+mains.
+
+ Note 129: _Mouturage_. «Mixturæ,» dit Rigord. C'est ce que l'on nomme
+ aujourd'hui _méteil_. Mélange de seigle et de froment.
+
+_Incidence_.--En celle année commença à preschier de la croix un prestre
+qui avoit nom Fouques[130]. Par la prédication et par le saint amonestement
+que il faisoit au peuple furent pluseurs qui se retrairent de péchier; et
+mains qui cessèrent à prester à usure et rendirent aux bonnes gens ce qu'il
+avoient du leur par tel mestier.
+
+ Note 130: _Fouques_. Foulques, curé de Neuilly; le principal
+ instigateur de la croisade suivante.
+
+Au mois de novembre qui après vint, furent trièves des deux rois
+rendues[131]; si refut la guerre effondrée[132] comme devant. Le roy
+Phelippe assembla son ost en la contrée de Bourges assez près d'Issodun et
+le roy Richart d'autre part encontre luy. En ce point qu'il estoient tous
+armés d'une part et d'autre, et estoient jà les batailles ordenées et
+arrées[133] pour combatre, le roy Richart vint au roy Phelippe tout
+désarmé, à pou de gent, contre l'opinion de tous ceux qui là estoient, et
+luy fist hommage voiant tous ceux qui là estoient, et tous ceux de la
+contrée de Normandie, de la contrée d'Anjou et de Poitou. Et jurèrent l'un
+à l'autre en celle mesme place qu'il garderoient la paix d'illec en avant;
+et prisrent un parlement aux octaves de la Tiphaine entre le Vau de Rueil
+et le chasteau Gaillart[134] de réformer et de consommer la paix.
+
+ Note 131: _Rendues._ Accomplies.
+
+ Note 132: _Effondrées._ Epandue. Rigord dit: _Incæpta._
+
+ Note 133: _Arrées._ Pour _arrayées_. Préparées.
+
+ Note 134: _Le chasteau Gaillart._ Il falloit: _De Gaillon_. Le
+ _Gallaonis_ de Rigord.
+
+Ainsi se départirent les osts et retourna chacun en ses parties. Le bon roy
+Phelippe, qui point ne mist en oubli son patron et son deffenseur le
+glorieux martir monseigneur saint Denis, ala à s'églyse au plus tôt qu'il
+pot, et offri moult humblement et en moult grant dévocion un riche paile de
+soie à Dieu et aux glorieux martirs en aliance de charité et d'amour.
+
+Au mois de janvier qui après fu, au quinziesme jour, les deux roys vindrent
+au lieu du parlement ordené, et amena chascun avec luy les prélas et les
+barons de son royaume. Là fu la paix confermée, consommée et asseurée par
+bons ostages d'une part et d'autre, si comme il est contenu en l'instrument
+authentique de la confirmation de celle paix[135].
+
+ Note 135: Cet instrument est dans le texte de Rigord. (Voyez les
+ _Historiens de France_, tome XVII, p. 43.)
+
+_Incidence._--En l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur mil cent
+quatre-vingt-et-seize, au mois de mars, fu très grant abondance d'iaues, et
+les fleuves si plains qu'il superabondèrent et noièrent pluseurs villes en
+pluseurs lieux, les gens, hommes et femmes et enfans. Lors furent rompus et
+brisiés les pons qui estoient sur Saine. Quant le clergié et le peuple
+virent que Dieu les menaçoit ainsi et qu'il leur envoioit signe
+espouvantable devers le ciel et par dessous devers la terre, il se
+doubtèrent moult durement et eurent paour du second déluge et crioient
+mercy à Nostre-Seigneur en gémissemens, en pleurs et en larmes, et luy
+prioient qu'il espargnast à leur péchiés, et qu'il les daignast oïr
+afflis[136] et contris, par satisfaction de pénitence. Ainsi faisoit le
+peuple procession en oroisons et en jeunes et en aumosnes, et li bon roy
+Phelippe suivit ces processions en larmes et en oroisons aussi humblement
+comme les autres du peuple. Le couvent de Saint-Denis portoit le saint clou
+et la saincte couronne et le bras saint Siméon, et béniçoient les iaues en
+croix des saintuaires, et disoient: «Par ses signes de sa saincte Passion
+ramaint nostre sire ces iaues à leur lieux et en leur drois cours.»
+Nostre-Seigneur, qui eut pitié de son peuple, fist en pou de jours après
+revenir les iaues en leur propres lieux, et fu apaisié par les afflictions
+de son peuple.
+
+ Note 136: _Afflis._ Affligés.
+
+_Incidence._--En celle année fu le prieur Jehan de Saint-Denis en France
+esleu à gouverner l'abbaye de Saint-Père-de-Corbie.
+
+_Incidence._--En celle année le conte Baudouin de Flandres fist hommage au
+roy Phelippe à Compiègne au mois de juing, voyant toute sa baronnie. En ce
+meisme mois, espousa le roy la royne Marie, fille au duc de Boesme et
+marchis d'Osteriche[137].
+
+ Note 137: _D'Osteriche._ Il falloit: _D'Istrie_, avec Rigord.
+
+
+XIV.
+
+ANNEE 1196.
+
+_Coment le roy prist et acravanta le chastel d'Aubemalle, et chassa le roy
+Richart qui s'estoit soudainement féru en l'ost; et prist aucuns de ses
+meilleurs chevaliers._
+
+
+Après que ce fu avenu, passèrent pou de jours que le roy Richart brisa son
+serement et la paix de luy et du roy Phelippe, qui devoit à tousjours mais
+estre conformée, si comme vous avez là-dessus oï; car il envay le roy
+Phelippe et recommença la guerre premier. Son ost assembla en Berry en la
+contrée de Bourges, si prist et abati le chastel de Virzon par
+conchiement[138] et par barat. Car il avoit juré au seigneur de Virzon
+qu'il ne le dommageroit de rien, et qu'il n'avoit de luy garde[139].
+
+ Note 138: _Conchiement._ Duplicité, moquerie.--_Barat._ Tromperie.
+
+ Note 139: _Et qu'il n'avoit de luy garde._ Et qu'il n'avoit pas lieu
+ de se garder de lui.
+
+Quant le roy Phelippe sot que le roy Richart avoit sa foy mentie et les
+aliances brisiées, et qu'il eut le chastel de Virzon pris et abatu, il
+assembla son ost et assist Aubemalle; mais tandis comme le roy y tenoit le
+siège, le roy Richart ala à Nonencourt[140] et reçut le chastel par boisdie
+et par tricherie; car il promist à ceux qui pour le roy Phelippe le
+gardoient aucunes choses. Quant il l'eut bien garni de chevaliers,
+d'arbalestiers, d'armeures et de viandes, il retourna entre luy et ses
+Normans et ses coteriaux au chastel d'Aubemalle pour le roy Phelippe lever
+du siège. Le roy Phelippe fist drécier ses engins et ne cessa de sept
+sepmaines d'assaillir le chastel par moult grant effort; mais ceux qui
+dedens estoient qui estoient bons deffendeurs et nobles se deffendoient des
+François vertueusement, et les reculoient arrière de l'assaut souvent et
+menu, et aucunes foys avenoit qu'il en occioient et bleçoient assez. Le roy
+Richart, qui François cuida grever, se féri un jour en l'ost si
+soubdainement que l'en ne s'en donnoit garde; mais quant François furent
+armés et il les vit vers luy venir, luy et sa gent tournèrent en fuye, et
+François les prirent à chacier. En celle fuite fu pris Guy de Touars,
+chevalier noble en armes, et aigre contre ses ennemis. Mais quant il furent
+retournés au siège, il prirent à assaillir le chastel plus fortement et
+plus asprement qu'il n'avoient fait devant, par jour et par nuit, et
+maintindrent l'estour si continuelment que la maistre tour fu fraite et
+despeciée, et les murs acraventés des pierres et des mangonniaux.
+
+ Note 140: _Nonencourt._ Aujourd'hui petite ville de département de
+ l'Eure, à sept lieues d'Evreux.
+
+Quant les deffenseurs virent que le chastel estoit en tel point, il
+pourparlèrent une manière de paix et donnèrent une somme d'argent par telle
+manière et condicion qu'il s'en iroient quites et délivres, sauf leur avoir
+et sauves leur armeures. Mais ceste convenance desplut à mains des François
+qui ne savoient la volenté et les propos du roy. Quant ceux orent la ville
+rendue, le roy fist craventer le chastel et raser à plaine terre; d'ilec
+s'en ala à Gisors: un pou après rassist Nonencourt que le roy Richart luy
+eut fortrait par la boisdie de ceus qui garder le devoient; ses engins fist
+tout environ drécier, et fist si asprement assaillir par jour et par nuit
+qu'il le prist assez tost par merveilleux assaut et périlleux. Là furent
+pris quinze chevaliers, dix-huit frans arbalestriers et souffisant garnison
+de vitaille. Quant le roy eut le chastel pris, en garde le livra au conte
+Robert de Dreux.
+
+_Incidence_.--En celle année, en la tierce yde de septembre, trespassa de
+ce siècle à la joie de Paradis, si comme l'en cuide, Morise, l'évesque de
+Paris, homme d'onnourable mémoire, père des povres et des orphelins. Car
+entre les autres bonnes œuvres qu'il fist, dont il en fist maintes,
+fonda-il quatre abbayes et les doa dévotement à ses propres despens:
+Hervaux, Hermières, Ierre et Gif[141]. Et en la fin donna aux povres pour
+l'amour de Nostre-Seigneur quanqu'il pot avoir de meubles. Et pour ce qu'il
+créoit moult fermement la Résurrection des corps, dont il avoit oï doubter
+mains grans clers en son temps, et il désiroit qu'il les peust rappeler de
+leur erreur et tous ceus qui en doubteroient, il commanda quant il mourroit
+que l'en luy escripvit un roulet qui contenait celle sentence: «Je croy que
+mon raembeur[142] vit et que je ressusciteray de terre au derrenier jour,
+et verray Dieu mon sauveur en ceste moye char que je meisme voy et non en
+autre, et que mes yeux regarderont; et ceste espérance est mise en mon
+cuer.» Il estendi sur son pis, quant il mourut, le parchemin où ces paroles
+estoient escriptes, et commanda et pria à ses amis que ce roule fust mis
+sur son tonbel le jour de son obit, pour ce que tous les hommes lectrés et
+les grans clers leussent celle escripture sainte et creussent fermement la
+Résurrection de tous les corps, sans nulle doubte[143]. Après luy fu au
+siège Eude extrait et né des hoirs de Soilly[144], frère Henry
+l'archevesque de Bourges, moult autre et moult dessemblable de son
+devancier et en mort et en vie.
+
+ Note 141: _Hervaus_. Herivaux, à une lieue de Luzarches.
+ --_Hermières_, près de Lagny.--_Ierre_, sur la petite rivière du même
+ nom; abbaye de femmes, en Brie.--_Gif_, près de Chateaufort, à cinq
+ lieues de Paris.
+
+ Note 142: _Raembeur_. Rédempteur.
+
+ Note 143: C'est Maurice de Sully dont il nous reste de précieux
+ sermons en langue vulgaire. (Voy. mon histoire des _Manuscrits
+ français_, t. 2, p. 97.)
+
+ Note 144: _Extrait et né des hoirs_. «Natione Soliacensis.» Eudes de
+ Sully a pourtant laissé une bonne et honnorable réputation.
+
+
+XV.
+
+ANNEE 1197.
+
+_Coment le conte de Flandres et le conte Renaut de Boloigne guerpirent le
+roy et s'allèrent au roy Richart. Et de pluseurs incidences._
+
+
+En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vings-dix-sept, Baudouin, conte de
+Flandres, se dessevra apertement et départi de la foy et de l'ommage le roy
+Phelippe, puis s'alia au roy Richart et fist mainte persécution au roy et
+au royaume. Ainsi fist confédéracion au roy Richart Regnault fils le conte
+de Dampmartin, à qui le roy avoit donné par moult grant amour la contesse
+et la conté de Bouloigne; mais celluy rompi son hommage et le serement
+qu'il avoit fait, et le commença forment à guerroier; il se joint et
+accompaigna avec les Cotériaux et les autres ennemis le roy; sa terre
+envaï, villes ardi et prist proies et fist moult grans dommages au royaume
+de France.
+
+En celle année tout droit en la neuvième kalende de novembre, en un jour de
+vendredi et en l'eure de tierce mouru l'abbé Hues Foucaut de Saint-Denis en
+France. Après luy gouverna l'églyse l'abbé Hues de Melan qui estoit prieur
+d'Argenteuil.
+
+_Incidence_.--En cel an mouru l'empereur Henry d'Allemaigne qui par sa
+force avoit prise toute la terre de Sezille, et avoit occis et mis à
+destruction mains haus hommes et princes du païs. Contre la crestienne
+religion avoit emprisonné les évesques et les archevesques de la terre, et
+tousjours avoit grevé saincte églyse à son pouvoir tout ainsi comme son
+devancier. Pour reste raison, le pape Innocent le tiers fu contraire à son
+eslection; Phelippe, son frère et tous ceus de sa partie escommenia, et
+s'assenti à Othon, le fils au duc de Saissoingne, qu'il fist couronner en
+roy d'Alemaigne à Ais-la-Chapelle.
+
+En ce temps mouru oultre-mer Henry, conte de Troies en Champaigne: nepveu
+estoit aux deux roys, demouré estoit par-delà, après ce que les deux roys
+s'en furent retournés pour les terres gouverner. Si l'orent les barons
+esleu et couronné à roy de Jhérusalem par sa bonté et donné en mariage la
+fille son devancier. Après sa mort eschéi la conté à un sien frère qui
+Phelippe avoit nom. En celle année, en la troisième yde de janvier, mouru
+le tiers Célestin apostole. Après luy fu Innocent le tiers, romain de
+nacion, si fu avant appellé Lohier[145].
+
+ Note 145: «Lotharius.»
+
+_Incidence._--En celle année mourut la noble Ysabel[146], contesse de
+Champaigne, seur au roy Phelippe de par son père, et seur au roy Richart de
+par sa mère. Si estoit mère aux deux devant dis frères, au conte Henry, roy
+de Jhérusalem, et Thibaut qui après fu conte de Troyes.
+
+ Note 146: Rigord la nomme avec raison _Marie_.
+
+_Incidence._--En celle année, au commencement de la prédication le devant
+dit Fouques, voult Nostre-Seigneur faire mains miracles pour luy: car il
+rendoit aux aveugles lumière, aux sourds oiement, aux mues la parole, par
+ses oroisons et par l'atouchement de ses mains; et mains autres miracles
+faisoit Nostre-Seigneur pour luy que nous laissons à retraire, pour ce, par
+aventure, qu'aucuns ne le creroient mie légièrement[147]. Un autre
+acompaigna à luy, en l'office de prédicacion, qui avoit nom Pierre de
+Roissy; né estoit de l'éveschié de Paris, bon clerc et bien lettré et plain
+du saint Esperit, si comme il sembloit au peuple. Mains hommes retrait
+d'usure et de l'ordure de luxure par sa prédication, et les fist vivre en
+chasteté; et amena à la continance de mariage les foles femmes qui se
+mettent ès quarrefours des chemins, et s'abandonnent à tous sans
+différence, sans avoir honte et vergoingne, pour petit prix; les autres,
+qui point ne vouloient estre mariées, ains avoient plus chier à vivre en
+contemplacion, sous l'abit de religion, furent mises en la nouvelle abbaye
+de Saint-Anthoine-de-lèz-Paris, qui pour raison d'elles fut fondée au temps
+de lors, et les autres eslurent à souffrir travaus et paines de leur corps,
+et à aler en divers pélerinages nus piés et en langes. Et qui vouldra
+savoir en quelle entencion le devant dit provaire preschoit regarde en la
+fin; car la fin de l'euvre preuve et manifeste les intencions des
+cuers[148].
+
+ Note 147: «Quæ prætermittimus propter hominum nimiam incredulitatem.»
+ Bon Rigord! comment auriez-vous qualifié l'incrédulité de nos jours!
+
+ Note 148: Rigord, par cette dernière réflexion, semble faire allusion
+ aux bruits fâcheux qui coururent dans la suite sur la rapacité de
+ Foulques et sur l'ambition de Pierre.
+
+En ce meisme temps prescha un moine de Saint-Denis en France, qui avoit nom
+Herloin: né estoit de Paris, grant clerc et lettré en la saincte
+Escripture. Ès cités et ès chastiaux de la petite Bretaigne prescha. Grant
+multitude de Bretons la croix de sa main prisrent, la mer passèrent sans
+les autres pélerins attendre, si arrivèrent devant Acre. Celluy Herloin
+estoit chevetainne et ducteur de celle gent; mais pour ce qu'il n'avoient
+point chief né gouverneur suffisant à celle besoingne, il se devisèrent en
+diverses parties, sans ducteur et sans gouverneur; gens estoient qui
+usoient de leur propre volenté, et pour ce perit leur commencement sans
+perfection.
+
+_Incidence._--En celle année apparurent en mains lieux maintes nouvelletés:
+à Rosoy, en Brie, le vin fu mu en sang, et le pain en char sensiblement au
+sacrement de l'autel. En Vermandois, un mort chevalier ressuscita, et puis
+denonça à mains hommes choses qui estoient à avenir; si vesqui puis
+long-temps sans boire et sans mengier.
+
+En France, environ la Saint-Jehan, chéi sur les blés une rousée que l'en
+nomme mielée, dont il furent si emmiélés que quant on en metoit un espi en
+sa bouche, on sentoit le miel tout proprement. La foudre si tua un homme à
+Paris et tempestes chéirent en aucuns lieux si grans, qu'elles destruirent
+les blés et les vignes; et un pou après au mois de juin tempesta de rechief
+si forment, que les blés, les vignes et les bois furent destruis et
+defroissiés du tout en tout. Si dura celle tempeste dès Tramblay jusques à
+Chielle et ès villes environ; car les pierres furent veues cheoir du ciel
+aussi grosses comme une nois, aucunes aussi comme un œuf, et plus encor, si
+comme aucuns disoient.
+
+
+XVI.
+
+ANNEE 1198.
+
+_Coment le roy rappela les Juis en son royaume; et coment le roy Richart
+prist ses chevaliers devant Gisors, et coment le roy eschappa._
+
+
+En celle année ramena le roy Phelippe les Juis à Paris et au royaume de
+France, contre la commune opinion de tous, et contre le ban et
+l'institution qu'il avoit devant faite et ordonnée au temps qu'il les
+bannit de toute France. Lors commença à grever saincte églyse de mains
+griefs et de maintes persécutions, qu'il avoit devant ce tousjours bien
+gardée et deffendue. Pour ce (s'en voulut Nostre-Seigneur vengier en partie
+et) ensuivit la venjance le forfait assez tost après. Car au mois de
+septembre qui après vint, droit à la vigile saint Michiel, comme il ne
+feust de rien pourveu n'appareillié, le roy Richart entra soubdainement en
+Vouquecin à tout cinq mille chevaliers, sans les Cotériaux et sans les gens
+à pié qui estoient sans nombre. Tout le pays d'environ Gisors gasta et
+destruist; si prist et abati une forteresse qui avoit nom Courcelles, si
+proia et ardi plusieurs autres villes champestres.
+
+Quant le roy Phelippe en sot la nouvelle, il fu enflambé et eschaufé de
+moult grant ire, et vint là hastivement à tout cinq cens chevaliers tant
+seulement; passer cuida jusques à Gisors, mais ses ennemis luy fuient
+au-devant, qui luy empeschoient la voie: et quant il vit ce, le cuer si luy
+engroissa, et conçut si grant hardiesce qu'il se féri par moult grant
+fierté parmi tous ses ennemis ainsi comme tout forsené et se combati moult
+vertueusement contre le roy Richart et toute sa gent. A pou de chevaliers
+eschappa d'euls tous, par l'aide Nostre-Seigneur, et se reçut au chastel de
+Gisors. Mais aucuns des plus grans et des plus nobles chevaliers de sa
+route furent pris en celle bataille. Là fu pris Alain de Roucy, Maieu de
+Mally, le jeune Guillaume de Mello[149], Phelippe de Nanteuil et mains
+autres dont nous tairons les noms. Adonc s'en retourna le roy Richart, qui
+à celle fois eut eue victoire et donna et départi sa proie à ses gens.
+
+ Note 149: Rigord dit: «Mathæus de Marly, Guillelmus de Merloto.»
+ L'_r_ de ces deux noms à disparu dans les temps modernes. La maison
+ de _Mailly_ conserve aujourd'hui son ancienne splendeur.--(Voyez le
+ récit animé de cette défaite dans la _Chronique de Reims_, pages 68
+ et suiv.)
+
+Le roy Phelippe qui moult fu dolent de la honte et du dommage qu'il avoit
+receu et désirant de soy vengier,--mais il ne ramenoit point en mémoire ce
+qu'il avoit Dieu couroucié,--son ost assembla et entra en Normandie à moult
+grant force, tout le pays gasta et destruit jusques au Neufbourg et jusques
+à Biaumont le Rogier. Quant tout ce pays eut proié[150] il retourna en
+France et donna congié à ses gens, et s'en retourna chascun en son pays.
+Pour ce furent aucuns qui tinrent à folie ce que le roy départoit ainsi ses
+chevaliers, et demeurent ainsi à pou de gent. Voir disoient; car quant le
+roy Richart sot qu'il eut son ost départi, et qu'il fu demouré ainsi
+privéement et à si petit d'effort, il cueilli ses gens et emmena tous ses
+Coteriaux[151], si entra en Vouquecin et en Biauvoisin; les villes
+destruist et prist les proies. Mais l'évesque de Biauvais qui bon chevalier
+et hardi estoit, et Guillaume de Mello l'en suivirent et cuidèrent
+rescourre les proies qu'il emmenoit: trop folement et trop despourveuement
+l'enchaçoient, car il leur bastit un aguait, si les prist et mist en
+prison. Lors prist le conte de Flandres Saint-Omer qui estoit au roy
+Phelippe.
+
+ Note 150: _Proié._ Pillé. _Prædatus._
+
+ Note 151: Rigord ajoute: «Quibus præerat Marchaderius.»
+
+
+XVII.
+
+ANNEE 1199.
+
+_Coment le roy s'alia à Phelippe le due de Souave pour plus grever ses
+ennemis. Et coment le roy Richart fu mort._
+
+
+Phelippe, le duc de Souave de qui nous avons là dessus parlé, qui frère eut
+esté l'empereur Henry, eut l'assens de la plus grant partie de l'empire. A
+luy s'alia le roy Phelippe en espérance et pour ce qu'il peust plus
+légièrement surmonter le conte de Flandre, et contrester au roy Richart.
+Mais Othon le fils au duc de Saissongne, qui en l'empire estoit son
+adversaire, fu adonc couronné à Ais-la-Chapelle, par l'aide et par la force
+du roy Richart son oncle, le conte de Flandres, et l'archevesque de
+Couloigne.
+
+En ce temps envoya en France le pape Innocent le troisiesme un légat qui
+prestre estoit et cardinal. Pierre de Cappes[152] avoit nom, pour réformer
+la paix entre les deux roys. Environ la nativité arriva en France, la
+besoigne pour quoy estoit venu ne pot mener à perfection, car la paix y
+estoit si desfourmée qu'il ne la pot réfourmer. Mais toutesvoies fist-il
+tant qu'il cuida avoir mises trièves entr'eux qui devoient durer cinq ans,
+par la foy de l'un et de l'autre; car il ne pot à ce mener le roy Richart
+qu'il voulsist donner ostage de la paix.
+
+ Note 152: _Pierre de Cappes_ ou de Capoue. Il acquit de la célébrité
+ par la croisade dont le résultat fut la conquête de Constantinople.
+
+En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vingt et dix-neuf, eut le roy
+Richart assis un chastel qui est emprès Limoges, en la première sepmaine de
+la Passion Nostre-Seigneur. Au viconte de Limoges estoit ce chastel, si
+avoit nom Chauluz[153]. La raison pour quoy il eut ce chastel assis si fu
+pour ce qu'un chevalier du pays avoit trouvé un trésor en terre. Et ce
+trésor, si comme l'en disoit, estoit un empereur de fin or, sa femme, ses
+fils et ses filles; et tous séoient à une table d'or fin. Si y estoient
+lettres escriptes qui donnoient à entendre à ceux qui les lisoient que cil
+empereur avoit esté et comme grant temps estoit couru puis que il régna.
+
+ Note 153: Chauluz. «Castrum Lucii de Capreolo.»--Chalus-Chabrol. Les
+ ruines du château de _Chabrol_, près de la petite ville de _Chalus_,
+ existent encore.
+
+Ce trésor demandoit le roy Richart à ce chevalier, mais il s'estoit trait à
+arant au visconte et s'estoit mis en ce chastel. Ainsi tenoit le roy le
+siège et faisoit assaillir chascun jour moult efforciement. Endementiers
+qu'il estoit un jour à un assaut, un arbalestier de la garnison du chastel
+trait un quarrel à la volée, le roy Richart, par aventure non mie
+appenséement, féri si qu'il luy fist mortelle plaie. Par celle plaie qui
+guarir ne pot mourut le roy en pou de temps après et fu ensépulturé à
+Frontevaux une abbaye de nonnains, delès le roy Henry son père.
+
+Jehan-Sans-Terre son frère reçut après luy le royaume d'Angleterre; si fu
+couronné à la feste de l'Ascencion qui après fu, à
+Saint-Thomas-de-Cantorbie.
+
+
+XVIII.
+
+ANNEE 1199.
+
+_Coment le roy entra en Normandie après la mort le roy Richart. Et coment
+Artus de Bretaigne li fist homage. Et coment France fu entredite._
+
+
+Quant le roy Richart fu mort, l'estat des choses fu mis en autre point.
+Lors assembla le roy Phelippe son ost, si entra à moult grant force en
+Normandie, la cité de Evreux prist, tous les chastiaux et toutes les
+forteresses d'environ prist[154] et les garni de ses hommes: toute la terre
+proia et gasta jusques au Mans. Artus, le conte de Bretaigne nepveu au roy
+Jehan qui assez estoit enfant, entra en ce point en la conté d'Anjou à
+moult grant chevalerie. Si se mist en saisine de la conté d'Angiers qui par
+droit luy afferoit, et puis vint à rencontre du roy Phelippe au Mans entre
+luy et sa mère, et luy fist hommage et féaulté de quanqu'il tenoit de luy.
+
+ Note 154: _Prist._ «Scilicet Apriliacum et Aquiniacum.» C'est
+ _Avrilly_ et _Aquigny_.
+
+Tandis comme le roy estoit en ces parties, Robert de Blesoi[155] et
+Huitasse de Neuville prisrent le conte Phelippe de Namur frère le conte de
+Flandres et douze chevaliers avec luy, au mois de may; si prisrent un clerc
+qui avoit nom Pierre de Douay qui mains maux avoit fais au roy. Quant le
+roy fu repairié, tous ces prisonniers luy furent rendus. Et d'autre part
+Hue d'Amelencourt prist l'évesque de Cambray, pour qui le devant dit légat
+Pierre de Cappes mist toute France en entredit: mais en la fin de trois
+mois le roy ot son conseil qu'il le rendist[156].
+
+ Note 155: _Robert de Blesoi._ «Roberto de Belesio.
+
+ Note 156: _Que il le rendist._ C'est-à-dire que il rendist Pierre de
+ Douay. C'est le même Pierre de Douay, sans doute, qui joue un si beau
+ rôle auprès de l'empereur Henry de Constantinople, dans la
+ continuation de Villehardouin. Au reste, le texte de Roger de Hoveden
+ me paroît ici préférable à celui de Rigord: «Henricus, comes de
+ Namur.... et Petrus de Duay, _miles_ optimus et familiaris comitis
+ Flandriæ, et electus de Cambray, frater prædicti Petri, capti sunt à
+ familiâ regis Francorum....»
+
+ (Historiens de France, tome XVII, page 598.)
+
+Alienor qui jà eut esté royne d'Angleterre vint au roy en la cité de Tours.
+Là luy fist hommage de la conté de Poitou qui luy estoit par droit héritage
+escheue. Lors retourna le roy en France et emmena avec luy le conte de
+Bretaigne qui avoit nom Artus. Après ne sçay quans jours[157], ala le roy
+en pélerinage à monseigneur saint Denys son patron; un riche paile mist sur
+l'autel en aliance d'amour et de charité.
+
+ Note 157: _Ne scay quans jours._ Trois jours, suivant Rigord.
+
+Au mois d'octobre qui après vint furent trièves données et asseurées par
+serrement entre les deux roys, jusques à la feste Saint-Jehan, et entre le
+roy et le conte de Flandres aussi.
+
+_Incidence._--En celle année trespassa de ce siècle Henry, archevesque de
+Bourges. Après luy tint le siège saint Guillaume[158], qui fu des hoirs de
+Jouy et eut avant esté abbé de Chaalis. Au mois qui après vint trespassa de
+ce siècle Mahieu, archevesque de Sens. Après luy fu maistre Pierre de
+Corbueil qui avoit esté maistre le pape Innocent, si luy avoit donné
+l'éveschié de Cambray.
+
+ Note 158: _De Jouy._ Le _Gallia christiana_ le nomme _Guillaume de
+ Dongeon_.
+
+En celle année, droit au mois de décembre, Pierre de Cappes, le devant dit
+cardinal, assembla[159] conseil général de tous les prélas du royaume de
+France, d'archevesques, d'évesques, d'abbés et de prieurs conventuaux. Le
+roy qui bien pensoit qu'il vouloit mettre son royaume en entredit y envoya
+ses messages, et appela en plain conseil à la court de Rome; mais
+toutesvoies le légat qui point ne déporta l'appel, jetta la sentence en la
+présence de tous les prélas du conseil, et puis commanda qu'elle ne fust
+dénonciée né publiée, jusques après le vintiesme jour de Noël.
+
+ Note 159: A Dijon.
+
+Quant le terme qu'il eut mis fu passé, la sentence fu publiée, si fu toute
+France entredite. Tant fu le roy courroucié de ceste chose qu'il bouta hors
+de leur sièges tous les prélas de son royaume, pour ce qu'il s'étoient
+assentis à l'entredit: à leur chanoines et à leur clers tolli tous leur
+biens et commanda qu'il fussent tous chaciés de sa terre, et que toutes les
+rentes et les fiefs qu'il tenoient de luy feussent saisis. Les prestres
+mesme qui manoient ès paroisses fist-il aussi bouter hors, et les fist
+despouiller de tous leur biens: et, plus, en comble de tout mal, il enclost
+au chastel d'Estampes la royne Ingebour s'espouse, saincte dame et
+religieuse et aournée de toutes bonnes mœurs. Si ne pot à tant refrener sa
+perversité, ains troubla toute France, chevaliers, bourgeois et paysans. Il
+tailla les chevaliers et leur hommes, et leur tolli la tierce partie de
+tous leur biens; et leva de ses barons tailles et exactions plus grans que
+il ne povoient souffrir.
+
+
+XIX.
+
+ANNEE 1201.
+
+_Coment la pais fu réformée entre le roy Phelippe et le roy Jehan. Et
+coment le roy reprist la royne Ingebour sa femme._
+
+
+En l'an de l'Incarnacion mil deux cens, au mois de may fu la paix refourmée
+entre le roy Phelippe de France et le roy Jehan d'Angleterre entre Vernon
+et l'isle d'Andely; si est plus plainement contenu ès instrumens
+authentiques qu'il firent séeler de leurs seaux, coment celle paix fu
+confermée et la terre entr'eux divisée[160].
+
+ Note 160: Ce traité de paix, qu'on peut lire dans les _Historiens de
+ France_, tome XVII, p. 51, porte la date de _Goleton_.
+
+Avant qu'il se partissent de ce lieu, Loys le fils le roy Phelippe espousa
+madame Blanche, fille Alphons le roy de Castelle et niepce Jehan le roy
+d'Angleterre, qui pour l'amour de ce mariage quitta à monseigneur Loys
+toute la terre, tous les chastiaux et toutes les forteresses plainement que
+le roy Phelippe avoit devant conquis sur le roy Richart son frère, et plus
+luy fist-il de grace qu'il luy quita toute la terre qu'il tenoit de çà la
+mer, s'il avenoit qu'il mourust sans hoir de son corps.
+
+En l'an qui après vint, qui fu mil deux cens et un, environ la nativité
+Nostre-Dame, vint en France Octovien, évesque d'Oiste et légat de la cour
+de Rome entre luy et l'évesque de Bordiaux. Le roy amonesta qu'il reprist
+sa femme espousée qu'il avoit de luy dessevrée, et sans l'esgard de saincte
+églyse. Le roy toutesvoies le reçut en grace telle que par son amonestement
+se dessevra de celle qu'il tenoit contre la loy de mariage. En ce point
+après Jehan de Saint-Pol, prestre cardinal et légat et le dit Octovien
+assemblèrent concile de prélas du royaume en la cité de Soissons. En ce
+concile fu présent le roy et les barons. A ce concile qui quinze jours dura
+fu traicté de la dessevrance ou de la confirmation du mariage du roy et de
+la royne. Mais quant le roy vit ce, qui fu ennuyé de la longue demeure et
+de la longue desputoison de sages clers qui là estoient, s'en ala au matin
+et avec luy emmena sa femme Ingebour, sans prenre congié, et laissa les
+légas, les prélas et le concile tout plenier. Mais il leur manda par ses
+messages que il emmenoit sa femme comme sa loyale espouse, et qu'il ne
+vouloit pas à celle fois estre dessevré de luy. Et quant tous les légas et
+les prélas oïrent ce, il furent tous esbahis et honteux. A tant départi
+tout le concile, le légat Jehan de Saint-Pol s'en retourna à Rome tout
+vergoingneux de ce qu'il n'avoit point mené à perfection la besoingne pour
+quoy il estoit venu: l'autre légat demoura en France. Ainsi eschapa le roy
+des mains aux Romains à celle fois[161].
+
+ Note 161: La confusion du concile devoit provenir surtout de la lâche
+ complaisance qu'il estoit alors prêt à montrer pour le roi. Après
+ bien des dissertations, dont le but étoit de prouver la convenance
+ d'un divorce, Philippe ne pouvoit faire aux clers un plus grant
+ affront qu'en dédaignant de profiter des dispositions dans lesquelles
+ il les avoit mis.
+
+_Incidence._--En celle année mourut Thibaut, le conte de Troies en
+Champaigne, en la quinziesme kalende de juing, en l'aage de vingt et cinq
+ans. Et pour ce qu'il n'avoit nul hoir masle, prist le roy en garde sa
+femme, et sa terre et une fille qu'elle avoit. Mais elle eut puis un fils
+qui fu né après la mort son père, car elle estoit demourée enceinte quant
+le conte son seigneur trespassa.
+
+
+XX.
+
+ANNEE 1201.
+
+_Coment, le roy Phelippe honora le roy Jehan, quant il vint en France, et
+coment la guerre recommença. Et coment Artus le conte de Bretaigne fu
+pris._
+
+
+En celle année meisme, le jour devant la première kalende de juillet, vint
+en France le roy Jehan d'Angleterre. Le roy Phelippe le reçut moult liement
+à moult grant honneur, et le mena à Saint-Denis en France. Le couvent de
+léans le reçut moult honnourablement à procession solemnel, et l'assirent
+glorieusement dedens l'églyse. L'en demain le mena le roy Phelippe à Paris;
+là le receurent les bourgeois en merveilleuse révérence. Moult luy firent
+d'honneur, puis le fist le roy mener en son palais, luy, ses gens et toutes
+ses choses; et moult le fist richement servir de diverses manières de
+viandes; et luy furent les bons vins le roy[162] à luy et à toute sa gent
+habandonnés. Après, luy fist présenter riches dons de diverses manières
+d'or et d'argent, de diverses robes, destriers d'Espaingne, palefrois
+Norrois[163] et mains autres riches présens. A tant prist au roy congié, et
+se départirent les deux roys en bonne paix et en bonne amour.
+
+ Note 162: _Le roy._ Du roy.
+
+ Note 163: _Norrois._ On appeloit chevaux Norrois ou _Norwégiens_,
+ tous ceux que l'on faisoit venir de Danemarck et de Mecklembourg.
+
+En celle année meisme que le légat Octovien fu retourné à Rome, trespassa
+de ce siècle Marie que le roy tenoit en soignantage[164], contre la loy de
+saincte églyse; de laquelle il eut deux enfans: un fils qui eut nom
+Phelippe, qui puis eut la contesse Mahaut, fille au conte Regnault de
+Bouloingne, et une fille qui eut nom Jeanne; car le roy l'avoit cinq ans
+maintenue en telle manière contre la loy de Dieu et le décret.
+
+ Note 164: _Soignantage._ Concubinage. «Superinducta», dit Rigord.
+
+Après la mort de celle dame, le pape Innocent légitima les deux enfans et
+conferma la légitimacion par sa bulle, au mandement et à la prière le roy
+Phelippe; mais ceste chose desplut à pluseurs qui estoient en ce temps.
+
+En celle année fist le roy gens assembler en la vallée de Soissons; car il
+avoit en propos de courre sur la terre le conte de Restel et Rogier de
+Roucy[165]. Si avoit jà oïes maintes complaintes que ces deux tyrans
+grevoient les églyses et ravissoient et tolloient leur biens, né cesser ne
+vouloient au mandement le roy qui jà leur avoit mandé par lettres et par
+messages. Mais quant il sorent que le roy venoit sur eux à si grant force,
+il s'en vindrent tantost contre luy et isnellement amendèrent l'offense et
+la briseure du mandement royal: et puis si donnèrent bons hostages de
+rendre et de restablir aux églyses plainement tout quanqu'il y avoient
+tollu et rapiné par force, et de faire satisfacion à tous ceux de qui il
+avoient riens eu par male raison.
+
+ Note 165: _Roucy._ Ou plutôt de _Rosoi_, «Roscio.»
+
+Quant il orent en telle manière au roy pacifié, le roy retourna et vint
+d'illec au parlement qu'il avoit pris au roy Jehan entre Vernon et l'isle
+d'Andely. Quant assemblés furent, le roy Phelippe amonesta et semont le roy
+Jehan, comme son homme lige, qu'il fust quinze jours après Pasques à Paris
+par devant luy, prest et appareillié de respondre souffisamment à ce que le
+roy Phelippe vourroit proposer contre luy, sur la duchié de Normandie et
+sur la conté d'Anjou et de Poitou. Mais pour ce que le roy Jehan ne voult
+venir au jour assigné né contremander né envoier pour luy souffisamment, le
+roy Phelippe, par le conseil de ses barons, assembla son ost et entra à
+moult grant force en Normandie: un chastel qui avoit nom Bouteavant[166]
+prist, et acraventa Mortemer, Argellon et Gournay; si prist et saisi toute
+la terre que Hue de Gournay tenoit.
+
+ Note 166: _Bouteavant_ ou _Boutavent_, entre Amiens et Beauvais, et
+ près de _Formerie_.--_Argellon_, c'est _Argueil_, à peu de distance
+ de Gournay.
+
+En ce meisme lieu fist-il chevalier Artus de Bretaingne, qui estoit nepveu
+le roy Jehan, et luy rendi la conté de Bretaingne; et luy donna, par
+dessus, la conté d'Anjou et de Poitou qu'il avoit conquises par droit
+d'armes: si luy donna encor par dessus deux cens chevaliers et grant somme
+de deniers.
+
+Quant Artus le conte de Bretaingne se fu du roy parti, pou passa de jours
+après qu'il entra trop hardiement et à trop pou de gent en la terre le roy
+Jehan, de quoy il avint que le roy Jehan, qui moult bien savoit par
+aventure la raison du mescontentement, vint sur luy soubdainement à moult
+grant multitude de gens d'armes; à luy se combatti et le desconfit: là fu
+pris le conte Artus, Hue-le-Brun, Geffroy de Lesignen et mains autres
+chevaliers.
+
+Moult fu le roy Phelippe couroucié de ces nouvelles, pour ce guerpi le
+siège du chastel d'Arques qu'il avoit assis; son ost mena à Tours, la cité
+prist et ardi. Le roy Jehan qui après vint ardi le chastel du tout en tout,
+et en pou de temps prist le viconte de Limoges. Hue le Brun, le viconte de
+Touart, le viconte de Limoges et Gieffroy de Lesignan tous estoient hommes
+liges au roy d'Angleterre; mais pour ce qu'il avoit à Hue le Brun sa femme
+tolue qui estoit fille le conte d'Angoulesme, et pour les griefs qu'il
+faisoit aux autres Poitevins, s'estoient il partis de son hommage et aliés
+par serement au roy Phelippe.
+
+Quant l'yver approucha les deux roys cessèrent de guerroier, leurs marches
+garnirent, si se départirent en ce point sans paix et sans trièves.
+
+
+XXI.
+
+ANNEE 1202.
+
+_Coment les barons de France qui demouroient oultre-mer prisrent la cité de
+Constantinoble._
+
+
+_Incidence._--En ceste partie voulons descripre la noble victoire et les
+grans fais que Baudouin, le conte de Flandres, et Loys de Blois, le conte
+du Perche, le marchis de Montferrant[167] et mains autres barons du royaume
+de France qui estoient demourés en la terre d'oultre mer firent en
+Constantinoble. Mais avant, eurent receu par serement en leur compaignie le
+duc de Venice et ses Véniciens. Et pour mieux entendre l'ordre du fait,
+convient avant mettre l'original de la besoingne.
+
+ Note 167: _Montferrant._ Boniface, marquis de Montferrat.
+
+Jadis gouvernoit l'empire de Constantinoble un empereur qui avoit nom
+Emanuel[168]: preudomme et saint homme et renommé de toute courtoisie et de
+toute largesce. Un fils avoit qui estoit appellé Alexis[169]; si eut
+espousé Agnès, la fille le roy de France Loys. Mais un sien oncle qui avoit
+nom Andronie le noya en la mer pour la convoitise de l'empire, après la
+mort son père Emanuel; si que la devant ditte Agnès demoura en veuveté.
+Puis que cil Andronie eut ainsi l'empire conquise par sa desloyauté,
+régna-il sept ans[170] un pou mains. A la parfin vint sur luy Coresac[171]
+et le prist; loier le fist emmi les quarrefours des voies de Constantinoble
+à estaches, pour traire à luy ainsi comme à bersaut[172]. Ainsi le fist
+occire et berser de saiètes, pour sa grant desloyauté; et puis prist et
+saisit l'empire. Celluy Coresac avoit un frère qui avoit nom Alexis, bon
+chevalier estoit aux armes, mais il estoit fel, traistre et desloyal: toute
+la cure de l'empire luy eut livrée, comme à son chier frère, fors la
+couronne tant seulement. Et celluy qui en toutes manières tendoit à
+l'empire, s'acointa des plus grans et des plus puissans, et aquist leur
+graces par grans dons et services, puis prist l'empereur Coresac son frère
+et luy creva par grant cruauté les yeux; en prison le jetta et se mist en
+saisine de l'empire, et plus: car il commanda que un sien nepveu, fils
+Coresac, qui par droit devoit estre empereur comme droit hoir, fust mis en
+prison et qu'il eust les yeux crevés comme son père. Mais l'enfant eschapa
+toutesvoies par la miséricorde Nostre-Seigneur, et s'en fouy à sa seur et
+à son serourge Phelippe, le roy d'Alemaigne.
+
+ Note 168: Manuel-Commène, mort en 1180.
+
+ Note 169: Alexis Commène II. Il fut seulement fiancé à Agnès de
+ France, qui avoit à peine quatorze ans quand il mourut. Elle épousa
+ alors l'assassin d'Alexis, Andronic Commène.
+
+ Note 170: Il falloit trois ans au lieu de sept, et peut-être le texte
+ de Rigord a-t-il été corrompu.
+
+ Note 171: _Coresac._ Isaac l'ange, que Villehardouin nomme _Kursac_.
+ (_Sire-Isaac._)
+
+ Note 172: _Comme à bersaut._ «Quasi signum ad sagittas.» _Bersaut_ se
+ prend donc dans le sens de notre _point de mire_. On a dit aussi
+ _berser_ pour tirer.
+
+En ce point, furent arrivés en Venice les barons de France dont nous avons
+dessus parlé. Ses messages leur envoya l'enfant qui proposèrent moult
+humblement la cause du père et du fils, et à grant prières leur promisrent
+que sé il vouloient la besoingne entreprendre et rétablir l'empire au père
+et au fils, il les aquiteroient de trente mille mars d'argent qu'il
+devoient aux Veniciens et plus; car il prometoit encore à payer tous les
+deniers qu'il avoient payés pour leur passage, et passerait oultre mer
+avecques eux à toute la force et le povoir de l'empire, pour secourre la
+saincte terre, et aministreroit viandes de son propre avoir souffisamment à
+tout l'ost, et feroit obéir l'églyse de Constantinoble à l'églyse de Rome
+et les joindroit ensemble, si comme les membres doivent estre joins au
+chief.
+
+Quant les barons oïrent les offres que l'enfant leur mandoit par ses
+messages, il le firent avant venir et luy firent sur sains jurer que il
+tendroit l'offre et les convenances que ses messages promettoient pour luy:
+quant il les eut asseurés par serement, il se mistrent en mer à tout
+l'enfant, et errèrent tant à voiles tendues qu'il arrivèrent devant
+Constantinoble; terre prisrent et issirent des nefs. Mais quant les Grieus
+qui au dehors de la cité estoient virent la hardiesce des François et la
+constance ferme qu'il avoient à Nostre-Seigneur, il s'en fuyrent sans
+bataille et sans coup férir, et se receurent en la cité[173].
+
+ Note 173: _Se receurent._ Se refugièrent. C'est une expression toute
+ latine. «Intrà muros illicò (proditor) se recepit.» (Rigord.)
+
+Atant assisrent François la ville forment et destroictement, et par mer et
+par terre: par mains assaus fors et périlleux se combatirent et orent adès
+victoire. Après ce que l'assaut et le siège orent sept jours duré, en
+l'huitiesme jour l'empereur, qui longuement s'estoit tapi en la ville, issi
+hors en bataille à tout soixante mille chevaliers armés, sans la gent à pié
+desquiex la multitude estoit sans nombre. Quant tous furent hors, il ordena
+ses batailles pour combatre; et les François qui n'estoient que petit de
+gent au regard de la multitude des Grieus, attendoient la bataille à grant
+léesce, car il se fioient seurement de la victoire.
+
+Quant le cruel tirant vit leur hardiesce et leur fier contenement, il eut
+paour en son cuer et s'en fouy en la cité, luy et toute sa gent, et
+commença à menacier et à dire devant les Grieus qu'il se combatroit l'en
+demain. Mais il en menti, car il s'enfouy en celle nuit meisme en larrecin,
+et laissa sa femme et ses enfans. Au matin, quant il fu jour, les François
+s'armèrent et commencièrent l'assaut par grant vertu. Les eschièles
+drescièrent aux murs et rampèrent contremont par merveilleuse hardiesce et
+saillirent en la cité au milieu de leur ennemis comme gens dignes de vraie
+louange; et se combatirent si hardiement et si aigrement qu'il firent
+merveilleuse occision de leur ennemis.
+
+Quant le vaillant duc de Venice apperçut que François estoient en la cité
+et se combatoient si vertueusement aux Grieus que de toutes pars les
+avoient enclos, il entra en la ville et vint hastivement en la bataille
+devant tous ses Veniciens, le heaume lacié pour secourra François; jasoit
+ce qu'il fust vieil et debrisié, il se féri en l'estour l'espée au poing,
+et se joingt aux François là où il se combatoient. Et quant François virent
+le duc venir, il renouvellèrent leur hardement et leur vertu, et reprisrent
+leur bataille aigres et eschaufés de combatre; leur estour maintindrent si
+longuement qu'il occistrent et chacièrent les Grieus, et en celle manière
+fu prise la cite des François et des Veniciens. Quant la cité fu conquise
+et saisie, le père à l'enfant fu trait de prison et amené au palais.
+L'enfant fu pris et célébré de digne louange du clergié et du peuple, et fu
+moult sollempnement couronné de couronne d'or en la grant églyse, puis fu
+ramené au palais; les François acquita tout maintenant de trente mille mars
+d'argent qu'il devoient aux Véniciens, et paia tout entièrement leur
+passage et le loier des nefs, et aministra viandes à tout l'ost, selon les
+convenances qu'il avoient devant faictes. Le duc de Venice et ses Veniciens
+vindrent aux François et leur jurèrent qu'il leur livreroient nefs à
+passer, et leur promistrent que sé Dieu leur faisoit bien, de quoy il ne se
+doubtoient point, qu'il ne partiroient d'eulx jusques à tant qu'il auroient
+vaincus et soubmis les ennemis de la foy crestienne. Le jeune empereur leur
+paia cent mille mars d'argent, pour leur service et pour la bonté qu'il luy
+avoient faicte et pour celle qu'il luy feroient encore. Mais point ne régna
+longuement après ces choses, car il fu mort (en une bataille de quoy
+l'ystoire ne parle mie). Mais les François esleurent le conte Baudouin
+après sa mort par le conseil le duc de Venice, des princes, du clergié, de
+tout le peuple, et par l'assentement des barons de l'empire. Lors travailla
+tant à ce l'empereur, que l'églyse de Constantinoble et toutes celles
+d'Orient furent soubmises et adjointes à l'églyse de Rome si comme les
+membres doivent estre joins au chief[174].
+
+ Note 174: Rigord ajoute: «Hæc in litteris eorum scripta vidimus et
+ legimus; majora et meliora, Deo volente, in terrâ sanctâ in posterum
+ ab ipsis sperantes, quando _unus persequetur mille et duo fugabunt
+ decem millia_.»
+
+ Les lacunes de ce récit et ses inexactitudes nous montrent
+ l'importance de la relation de Joffroi de Villehardouin, que Rigord
+ ne connoissoit pas.
+
+
+XXII.
+
+ANNEE 1204.
+
+_Coment l'apostole envoia en France deux légas pour réformer la pais entre
+les deux rois._
+
+
+En l'an de l'Incarnacion mil deux cens et deux, quinze jours après Pasques,
+recommença le roy Phelippe la guerre pour la nouvelle saison qui fu venue;
+ses osts assembla et entra à moult grant force en la duchié d'Acquitaine.
+Les Poitevins et les Bretons reçut en sa compagnie et on son aide; puis
+chevaucha avant et prist mains fors chastiaux et maintes forteresses. A luy
+s'alia le conte d'Alençon et mist toute sa terre en sa garde. Quant il eut
+toute celle contrée soubmise à sa seigneurie, il prist son retour parmi
+Normandie, et prist Conches, l'isle d'Andely et le Vau de Rueil.
+
+En ce point que ces choses avindrent en ces propres parties, le pape
+Innocent envoya en France l'abbé de Quassemaire pour la paix réfourmer
+entre les deux roys: l'abbé de Tresfons[175] accompagna à luy pour et le
+mandement le pape faire; à l'un et à l'autre fu dénoncié le commandement et
+proposé: et leur commandèrent les archevesques, les évesques et les barons
+qu'il féissent paix ensemble, sauf le droit de chascune partie, et qu'il
+refourmassent et ramenassent en aucun estat les abbayes des moines, des
+nonnains et des autres églyses qui estoient destruictes par leur guerres. A
+Mantes fu ce commandement fait au roy Phelippe aux octaves de l'Assumpcion
+Nostre-Dame; mais il appella de celle sentence en la présence des prélas et
+des barons qui rappellèrent ceste cause au jugement et à l'examinacion
+l'apostole[176].
+
+ Note 175: _Tresfons_ ou _Trefontaines_. «Trium-fontium.»
+
+ Note 176: Le manuscrit 8,305, 5. 5., qui offre tant de différences
+ avec les leçons authentiques, ajoute ici: «Et maintenoient bien que
+ oncques apostoles ne s'estoit entremis des fais du royaume de France
+ et que riens n'en appartenoit à lui.»
+
+Au dernier jour de celluy meisme moys assiégea le roy le chastel de
+Radepont. Après ce qu'il eut le siège maintenu environ quinze jours et y
+eut fait par maintes fois lancier pierres et mangonniaux, il fist drecier
+un chastiau de fust assis sur roes, en telle manière que on le pouvoit
+mener quelque part que on vouloit; et lors fist assaillir le chastel par
+moult grant vertu et le prist. Là furent pris vingt chevaliers preux et
+hardis et nobles deffendeurs, et cent sergens et vingt arbalestriers: après
+ce que le roy eust pris le chastel de Radepont, il se retraist.
+
+Quant son ost fu un pou reposé et leur forces reprises, il assist le
+chastel de Gaillart, au moys de septembre qui après fu. Ce chastel estoit
+trop fort et estoit assis sur une roche haute sur le fleuve de Saine près
+de l'isle d'Andely; fermer l'eut fait le roy Richait moult noblement à
+merveilleux cousts. Puis que le roy l'eust assis, sist-il entour cinq moys
+et plus; car il ne le vouloit pas prendre par force né par assaut, pour
+aucunes raisons: pour le péril de ses gens, et pour la destruction des murs
+et de la tour; mais il béoit à contraindre les deffendeurs par fain à ce
+qu'il luy rendissent: et pour ce qu'il doubtoit qu'il ne s'en fouissent à
+emble[177], fist-il le chastel ceindre de fossés larges et parfons; son ost
+fist logier entre ces fossés et le chastel; et fist drécier tout environ
+dix hautes tours de fust pour traire et pour lancier à ceux de dedens. Mais
+le chastel estoit si fort et ceux de dedens si nobles deffendeurs que ce
+prouffita pou. A la parfin, environ la feste saint Pierre d'yver sous
+pierre[178], fist le roy drécier pierres et mangonniaux, et une tour sur
+quatre roes et une truie de fust[179]; et fist appareillier et amasser
+quanqu'il pot avoir de tourmens, et puis fist assaillir par moult grant
+vertu. Mais ceux de dedens se deffendoient noblement, et reboutoient
+François arrières moult aigrement. Tant dura l'assaut, et le paletéis et le
+lancéis des engins, que quinze jours après furent les murs fraits et
+craventés, et le chastel pris. Mais au prendre eut moult grant poignéis et
+fort. Là furent pris trente-six chevaliers, sans le nombre des sergens et
+des arbalestriers. A ce siège furent mors quatre chevaliers.
+
+ Note 177: _A emble._ Furtivement. Dom Brial a mal corrigé:
+ _ensemble_.
+
+ Note 178: C'est ainsi que tous les bons manuscrits traduisent le
+ latin: «Superviente cathedrâ S. Petri.» Ce doit être une bévue du
+ traducteur, qui aura lu _sub Petro_ au lieu de _Sancti Petri_.
+
+ Note 179: _Truie de fust._ «Sueque ligneâ.» C'étoit une machine
+ destinée à mettre à couvert les mineurs.--_Tourmens._ Machines de
+ guerre. «Tormenta.»
+
+
+XXIII.
+
+ANNEE 1204.
+
+_Coment les Normans rendirent au roy la cité de Roen et toute Normandie
+pour le défant du roy d'Angleterre, leur seigneur._
+
+
+En l'an de l'Incarnation mil deux cens trois, au moys de may, rassembla le
+roy Phelippe son ost et entra en Normandie. Deux chastiaux prist, Falaise
+et Domfront, et une riche ville[180] qui est appellée Caen, et toute la
+terre qui à ces chastiaux appartenoit. Après chevaucha avant, et prist
+toute la terre jusques au mont Saint-Michiel au péril de mer. Quant les
+Normans virent qu'il prenoit ainsi toute la terre sans contredit, il
+vindrent à luy et luy crièrent merci: les chastiaux luy rendirent et les
+forteresses, et toutes les appartenances qu'il gardoient en la féauté le
+roy d'Angleterre; c'est assavoir, Coustances, Baieux, Lisieux, Avranches.
+Car le roy avoit jà pris Evroues, si qu'il n'i demoroit mais à conquérir
+fors la cité de Rouen noble et riche et chief de toute Normandie; si estoit
+garnie de bonnes gens et de nobles hommes: et deux chastiaux tant
+seulement, Arques et Verneuil qui moult estoient nobles et fors de siège et
+de murailles et de moult grant garnison de bons deffendeurs.
+
+ Note 180: _Une riche ville._ «Vicum opulentissimum.»
+
+Après ce que le roy eut esté en saisine des cités et des chastiaux, ainsi
+comme de toute Normandie, et il eut partout mis bonnes garnisons de sa
+gent, il s'en revint par la bonne cité de Rouen et mist le siège tout
+environ. Quant les Normans virent qu'il ne se pourroient longuement tenir
+en la cité deffendre qu'elle ne fust prise, et il n'attendoient nul secours
+de leur seigneur le roy Jehan d'Angleterre, il esleurent le plus sain
+conseil et le meilleur qu'il porent; car à cautele qu'il avoient à garder
+la féauté de leur seigneur[181], il requistrent trièves de trente jours qui
+devoient durer jusques à la saint Jean-Baptiste, que le roy se souffrist
+d'assaillir la cité et les deux devant dix chastiaux qui estoient à eux
+aliés et jurés; et il manderoient tandis au roy d'Angleterre, leur
+seigneur, qu'il les secourust, et s'il ne vouloit ce faire il luy
+rendroient maintenant la cité et les chastiaux: et pour ce que le roy fust
+plus seur de ceste convenance, il luy livrèrent quarante des fils aux plus
+riches bourgeois de la ville.
+
+ Note 181: _A cautele_, etc. «Ad cautelam et fidelitatem regi Angliæ
+ conservandam....» (Rigord.)
+
+Lors envoièrent pour secours avoir au roy d'Angleterre, mais il faillirent,
+car le roy Jehan n'y voult oncques conseil mettre. Quant il oïrent ce, il
+rendirent maintenant la cité et les deux chastiaux au roy Phelippe, ainsi
+comme il l'avoient en convenant. Celle cité né toute la duchié n'avoient
+oncques mais tenus les roys de France depuis le temps le roy
+Charles-le-Simple qui fu le cinquiesme après le grant Charlemaine; si avoit
+là couru du temps trois cens seize ans: car au temps de cestuy
+Charles-le-Simple vint en France un Danois qui estoit nommé Rollo, à moult
+grant multitude de paiens et conquist toute celle terre par le droit
+d'armes; mais puis fu il baptisié luy et sa gent, si eut à nom le duc
+Robert; et luy donna le roy, par paix faisant, une sienne fille et toute la
+terre qu'il avoit sur luy conquise.
+
+Puis que le roy fu retourné en France, il ne fist point moult long séjour;
+ains fist son ost appareillier et entra en la duchié d'Acquittaine, droit
+environ la feste saint Laurent. La cité de Poitiers prist, et receut en sa
+seigneurie les chastiaus et les villes environ. Si luy firent les barons du
+pays hommage et féauté, comme à leur seigneur lige; mais, pour ce que
+l'yver approuchoit, il se retraist en France, jusques au nouveau temps
+laissa en paix la Rochelle, Loches et Chinon; si laissa le siège environ
+Chinon et Loches jusques atant qu'il retournast.
+
+
+XXIV.
+
+ANNEE 1205.
+
+_Coment le roy entra en Poitou et en Anjou à force d'armes. Et coment il
+aporta à Saint-Denis les précieuses reliques._
+
+
+Puis que l'yver fu trespassé et la sollempnité de Pasques venue, en l'an de
+l'Incarnacion mil deux cens quatre, le roy semont les princes et les plus
+grans maistres du povoir[182] du royaume de France, et assembla mains
+milliers de sergens à pié et d'arbalestriers à cheval, et moult grant
+nombre de chevaliers: devant les envoya pour conduire et garder la garnison
+et les viandes de l'ost. Après ce, mut le roy à grant ost et à grant
+appareillement de pierres et de mangonniaux et de diverses manières de
+tourmens; devant le chastel de Loches vint et fist ses engins drécier. Puis
+fist le chastel assaillir par moult grant vertu et le prist à la parfin. Si
+y furent pris, que chevaliers que sergens, cent vint qui léans estoient en
+garnison. Et quant il eut le chastel pris, si le donna à Dreues de
+Mello[183] qui entra en son hommage; puis se parti l'ost d'illec et s'en
+ala droit à Chinon. Environ fist son ost logier et ses engins drécier. Lors
+commença l'assaut fort et aspre; en moult pou de temps après fu pris et
+puis plenté de chevaliers, d'arbalestriers et d'autres sergens à pié, preux
+et hardis et bons deffendeurs; à Compiègne furent envoiés en prison. En
+France retourna le roy environ la feste saint Jehan-Baptiste, après ce
+qu'il eust ces deux chastiaux pris et bien garnis.
+
+ Note 182: _Les plus grans maistres du povoir._ «Et magistratus
+ virtutis Francorum.»
+
+ Note 183: _Dreues de Mello_, fils de Dreux, connétable qui avoit
+ accompagné Philippe-Auguste à la croisade. Voyez dans les _Historiens
+ de France_ la charte de donation de ces villes. (Tome XVII, p. 59.)
+
+Eu l'an de l'Incarnacion mil deux cens et cinq, donna le roy Phelippe à
+l'églyse de Saint-Denis en France, en aliance d'honneur, d'amour et de
+charité, précieuses reliques que l'empereur Baudouin avoit prises en grant
+révérence en Constantinoble, en la chapelle des empereurs qui est nommée
+Bouche de lion. C'est assavoir: du fust de la vraye croix un pié de long,
+et de gros tant comme un homme peut enclorre en son poing, quant il a le
+premier pouce joingt au premier doy; des cheveux Nostre-Seigneur; une des
+espines de la saincte couronne; une des dens et une des costes de saint
+Phelippe l'apostre; des drapeaux en quoy Nostre-Seigneur fu enveloppé en la
+crèche quant il fu né; du rouge vestement qu'il eut aflubé le jour de sa
+saincte passion. La croix fu mise en un vaissel bel et riche et aourné de
+riches pierres précieuses fait en croix, selon la forme et la quantité du
+sainthuaire, et les autres reliques furent mises en un autre vaissel d'or.
+Tous ces sainthuaires bailla le roy Phelippe à l'abbé Henry à Paris de ses
+propres mains, en huitiesme jour de juillet. Et l'abbé qui à grant joie et
+à grant leesce de cuer les reçut, les porta jusques au Lendit en chantant
+et en glorifiant Nostre-Seigneur. A rencontre de luy vint le couvent nus
+piés par grant devocion et revestus de chapes de soye, et la procession du
+clergié et du peuple; si portèrent les reliques à grant devocion en
+l'églyse, là où elles sont gardées dignement et aourées à la gloire et à la
+louenge de celluy qui vit et règne, de qui le règne est permanable sans
+fin.
+
+_Incidence._--En celle année fu éclipse de soleil particulière en la
+cinquiesme heure du jour, devant la première kalende de mars.
+
+Au mois qui après vint mourut la royne Ale, la mère au roy Phelippe en la
+cité de Paris. Porté fu le corps de luy en l'abbaye de Pontigny en
+Bourgoigne, ensépulturée de lez le conte Thibaut de Blois et de Troyes son
+père qui celle abbaye avoit fondée. En celle année, au mois de juillet, fu
+malade une pièce de temps messire Loys le fils le roy Phelippe, mais il
+recouvra santé par la miséricorde Nostre-Seigneur. Le roy Phelippe oï dire
+que le roy Jehan d'Angleterre estoit arrivé en la Rochelle à grant ost, son
+ost assembla tantost. En ce qu'il trespassoit tout droit pour aler au
+chastiau de Chinon, il garni la cité de Poitiers, Loudun et Mirabel[184] et
+tous les autres chastiaux de celle marche. Quant il eut par tout mis
+souffisant garnison de gens et de viandes, il s'en retourna en France.
+Tantost après, le roy Jehan qui sceut qu'il s'en fu parti prist et destruit
+la cité d'Angers.
+
+ Note 184: _Mirabel._ Mirebeau.
+
+En ce point brisa le visconte de Touars la féauté qu'il avoit au roy
+Phelippe et s'alia au roy Jehan. Quant le roy Phelippe oï celle nouvelle,
+il retourna hastivement à grant ost en la conté de Poitiers, et ordonna ses
+batailles pour combatre au roy Jehan qui au chastel de Touars estoit; toute
+la terre le visconte destruist et gasta. A la parfin donnèrent les deux
+roys trièves de la feste de Toussains en un an; atant s'en retournèrent
+chascun en sa contrée.
+
+_Incidence._--En celle année furent si grans cretines[185] et si grant
+habondance d'eaues au mois de décembre, que nuls hommes de ce temps
+n'avoient oncques oï parler de si grans; dont il avint que de l'habondance
+et la roideur de ces cretines rompirent trois des arches de petit pont à
+Paris, et firent moult de dommages en pluseurs lieux. Et pour ceste raison
+le couvent de Saint-Denis, le clergié et le peuple firent processions en
+jeunes et en oroisons, et firent benéiçon sur les eaues du saint clou, de
+la saincte couronne, du bras saint Simeon et du fust de la vraye croix.
+Tantost après la benéiçon, les eaues commencièrent à retraire et à revenir
+en leur point.
+
+ Note 185: _Cretines._ Variante: _Cruaultés_. _Cretines_ doit avoir
+ ici la sens de _crues_.
+
+
+XXV.
+
+ANNEES 1206/1208.
+
+_Coment le roy entra en la duchié d'Aquitaine. Coment l'apostole manda à
+destruire l'érésie d'Albigeois. Et puis coment il fist abattre le chastel
+de Guerplie en Bretaingne._
+
+
+En l'an de l'Incarnacion mil deux cens et sept, quant les trièves des deux
+roys furent rendues, le roy Phelippe rassembla son ost et entra en la
+duchié d'Acquitaine. La terre du visconte de Touars mist à gast, le chastel
+de Partenay prist et pluseurs forteresces abati au pays, aucunes en retint
+et y mist sa garnison. Si les laissa en garde à Guillaume son mareschal et
+à Guillaume des Roches: atant s'en retourna en France.
+
+En l'an qui après vint, cil Guillaume des Roches et le devant dit mareschal
+assemblèrent environ trois cens chevaliers et prirent soubdainement le
+visconte de Touars et Savary de Mauléon qui s'estoient embatus en la terre
+le roy et emmenoient les proies qu'il avoient tolues aux bonnes gens du
+pays: à eux se combatirent diversement et les desconfirent. En ce poignéis
+furent pris cinquante chevaliers Poitevins et plus; si fuient pris Hue de
+Touars, frère le visconte, Aimery de Lezignan fils le visconte,
+Portecloie[186] et mains autres fors et nobles combateurs: quant il les
+orent pris et liés, il les envoièrent au roy Phelippe.
+
+ Note 186: _Portecloie._ Latin: _Portacleo_. Autrement dit: «Porcelain
+ de Mauzac.» (Note de Dom Brial.)
+
+_Incidence._--En celle année mourut l'évesque Eude de Paris en la
+troisiesme yde de juing; après luy fu évesque Pierre, trésorier de Tours.
+
+_Incidence._--En celle année un conte palazin, qui en langue d'alemant est
+appellé lendegrave, occist l'empereur Henry[187]. Après luy tint l'empire
+Othon, le fils au duc de Sassoigne, par l'aide l'apostole Innocent.
+
+ Note 187: Il falloit avec Rigord écrire: _Philippe, frère l'empereur
+ Henry_.
+
+En cel an meisme avint que le pape Innocent transmit en France Galien,
+dyacre cardinal, titre de Sainte-Marie du Porche, grant cler de droit et
+orné de bonnes meurs et diligent visiteur d'églises; dévot et de bonne
+volonté envers l'églyse St-Denis. Par luy[188] mandoit et commandoit
+l'apostoile au roy de France et à tous les barons du royaume qu'il
+envaïssent comme bons crestiens et vrais fils de sainte églyse, toutes les
+contrées de Thoulouse, d'Albigeois, de Caours, de Nerbonnois et de Bigorre,
+et occissent tous les heretes qui habitoient en ces terres, (et atrapassent
+de tout en tout le venin de la bouguerie qui ces contrés avoient corrompues
+et envenimées); et tous ceux qui mourroient en la voie ou contre les
+ennemis de la foy, il les absoloit de l'auctorité de Dieu, et de saint Père
+et saint Pol et de la seue, de tous les péchiés que il avoient fais dès le
+jour qu'il furent nés jusques au jour de la mort, desquiex il auraient esté
+confés, et repentans de ceus dont il n'auroient pas fait leur pénitence.
+
+ Note 188: _Par luy._ Rigord ne dit pas que ce fût _par lui_.
+
+[189]En l'an de l'Incarnacion mil deux cens et neuf, Juchiau[190], un noble
+homme et loyal, se complaint au roy Phelippe de ce que aucuns souspeçonneux
+contre le royaume avoient fermé un chastel en la Petite-Bretaingne sur une
+haute roche qui est appellée Guerplic; si vaut autant à dire en Breton
+comme Mol ploi,[191] pour ce qu'elle est assise en un regort de mer et[192]
+que la mer est tout environ molement ploiée. Si est celle roche assise en
+la costière de Bretaingne par devers septentrion, si que l'en peut
+légièrement de ce chastel aler en Angleterre[193]. Et ce chastel estoit
+garni de gens, d'armeures, de vitailles et d'engins: si recevoient ceux de
+dedens les Anglois qui sont ennemis du roy et du royaume.
+
+ Note 189: Ici finit le texte de Rigord. Notre traducteur va suivre
+ maintenant la chronique de Guillaume le Breton, que l'on a souvent
+ confondue avec celle de Rigord. Voyez les _Gesta Philippi Augusti,
+ Francorum regis, auctore Guillelmo Armorico ipsius regis capellano_.
+ (Historiens de France, tome XVII, page 82.)
+
+ Note 190: _Juchiau._ «Juchellus da Mediana.» Joël de Mayenne.
+
+ Note 191: Il falloit dire avec Guillaume le Breton: «_Mollis Plica_,
+ sive _super plicam_.»
+
+ Note 192: _Et_. En latin: «_Vel_.»
+
+ Note 193: _Guierplic_ devrait être au-dessous de _Treguier_, sur la
+ mer. Vely pense, tome 3, page 427, que c'est le promontoire qu'on
+ appelle aujourd'hui _Guesclin_, et qui nous rappelle un héros dont le
+ nom est effectivement écrit dans les historiens de dix manières
+ différentes: _Glaquin, Glesquin_, etc.
+
+Quant le roy oï ceste nouvelle, il fist assembler son ost au chastiau de
+Mante; puis le livra au conte de Saint-Pol et au devant dit Juchiau à
+ducteurs et à chevetaines. Quant il furent là venus, il assaillirent le
+chastel moult vertueusement, et le prist par force le conte de Saint-Pol,
+et y mist bonne garnison de par le roy, et le livra en garde au devant dit
+Juchiau: après s'en retourna l'ost en France.
+
+Quant tous les barons et prélas furent semons à Mante pour cel ost, si
+comme nous avons devant touchié, il envoièrent leur hommes et leur
+chevaliers en cel ost au commandement le roy; mais l'évesque d'Orléans et
+cil d'Aucuerre retornèrent en leur païs et ramenèrent leur homes et leur
+chevaliers, né point ne vouldrent obéir au commandement le roy ainsi comme
+les autres; car il disoient qu'il n'estoient point tenus d'aler né
+d'envoier leur gens en l'ost sé le roy meisme n'aloit en propre personne.
+Et pour ce qu'il ne se porent deffendre en ce cas de nul privilège de
+droit, et coustume commune fust contr'eux, le roy leur commanda qu'il
+amendassent la briseure de son commandement. Faire ne le voudrent; pour ce
+saisi le roy leur regale, c'est assavoir les temporalités tant seulement
+que il tenoient de luy en fié; mais il leur laissa joïr paisiblement des
+dismes et des autres esperitualités; car il se doubtoit adès de couroucier
+saincte églyse et ses ministres.
+
+Quant leur biens temporels furent ainsi saisis, il mistrent en intredit les
+hommes et la terre le roy; puis murent en propres personnes à la cour de
+Rome, et si monstrèrent leur cause en complaingnant à l'apostole. Mais
+toutesvoies convint-il qu'il amendassent au roy la briseure de son
+commandement, pour ce que le pape ne vouloit brisier né rappeller les
+coustumes du royaume. Quant il l'orent amendé et l'amende payée, le roy, au
+chief de deux ans, leur rendi leur regales et tout quanqu'il avoit saisi du
+leur.
+
+
+_Ci fine le secont livre des gestes au roy Phelippe-Dieudonné._
+
+
+
+
+CI COMENCE LE TIERS LIVRE DES
+GESTES LE ROY PHELIPPE
+DIEUDONNÉ.
+
+ * * * * *
+
+
+I.
+
+ANNEE 1208.
+
+_Coment l'érésie des Amorriens fu atainte et punie._
+
+
+En celuy temps flourissoit à Paris philosophie et toute clergie, et y
+estoit l'estude des sept ars si grant et en si grant autorité que on ne
+treuve pas que il fust oncques si plenier né si fervent en Athènes né en
+Egypte né en Rome né en nulle des parties du monde. Si n'estoit tant
+seulement pour la delitableté du lieu né pour la plenté des biens qui en la
+cite habundent, mais pour la paix et pour la franchise[194] que le bon roy
+Loys avoit tousjours portée, et que le roy Phelippe son fils portoit aux
+maistres et aux escoliers et à toute l'université. Si ne lisoit-on pas tant
+seulement en celle noble cité des sept sciences libéraux[195], mais de
+décrès, de loys et de phisique, et sus toutes les autres estoit leue par
+plus grant ferveur et par plus grant estude la saincte page de théologie.
+
+ Note 194: _Pour la franchise._ «Propter libertatem et specialem
+ prærogativam defensionis quam Philippus rex et pater ejus ipsis
+ scholaribus impendebant.» (Guill. Armor.--_Historiens de France_,
+ _tome_ XVII, p. 82.)
+
+ Note 195: _Des sept sciences libéraux._ «Non modò de trivio et
+ quadrivio, verum et de quæstionibus juris canonici et civilis et de
+ eâ facultate quæ de sanandis corporibus et sanitatibus conservandis
+ scripta est....»
+
+En ce temps estudioit à Paris un clerc né de l'éveschié de Chartres, d'une
+ville qui a nom Bene, si avoit nom Amaury. Moult estoit grant clerc et
+subtil en l'art de logique; et quant il ot longuement leu en cel art et ès
+libéraux clergies, il ala à la souveraine science de divinité[196]. Mais
+toutesvoies eut-il tousjours propre manière d'apprendre et d'enseignier, et
+opinion propre et privée, et jugement estrange et divers de tous les
+autres.
+
+ Note 196: _Divinité._ Théologie.
+
+Et pour ceste manière que il eut tousjours maintenue, il chey en une
+erreur: car il affirmoit hardiement devant tous les maistres que chascun
+crestien est tenu à croire que il soit membre de Jhésucrist, et que nul ne
+peut estre sauf qui ce ne croit, né que sé il ne croyoit que il fust né né
+qu'il eust souffert passion, et les autres articles de la foy; et disoit
+que cil article qu'il proposoit devoit estre mis et nombré avec les autres
+articles de la foy crestienne. Ceste opinion luy fu contredicte et reprovée
+de toute l'université et convient que il alast en la présence l'apostole.
+Et quant il oï sa proposition et la contradiction de toute l'université, il
+donna sentence contre luy et le quassa et dampna en sa propre opinion et
+luy enjoint que il preschast tout le contraire. Quant il fu retourné à
+Paris, il fu contraint de l'université que il affirmast le contraire de
+celle opinion que il avoit soustenue; et il si fist de bouche tant
+seulement, car le cuer demoura adès en l'erreur de sa privée opinion. Si ne
+demoura pas après que il chey en une maladie, tourmenté de mautalent et de
+couroux; en telle manière et en tel point mourut, et fu enseveli delès
+l'églyse de Saint-Martin-des-Champs.
+
+Après la mort de celluy Amaury refurent autres qui estoient entains et
+corrompus du venin de sa perverse doctrine. Ceux controuvèrent par l'aide
+du diable erreurs nouvelles qui oncques mais n'avoient esté trouvées né
+oïes; à souffler en loin Jhésucrist, et à vuider les sacremens du nouvel
+testament[197]. Entre lesquelles erreurs il proposèrent fermement que la
+puissance du père dura tant comme la loy Moyse fu en autorité et en povoir,
+et le confermoient par ceste escripture: «Quant les nouvelles choses seront
+avant venues vous jecterez les viés.» Puis doncques que Jhésucrist vint
+avant, tous les sacremens du viel testament furent quassiés et effaciés, et
+fu en povoir et en auctorité la nouvelle loy selon leur opinion. Après si
+affermoient que au temps qui ores est les sacremens du nouvel testament ont
+feni, et que confession, baptesme, le saint sacrement de l'autel, sans
+lesquels nul ne peut estre sauf, n'avoient d'ores en avant né temps né
+lieu, puisque le temps du fils estoit passé, et que le temps du saint
+Esperit estoit commencié; et que chascun povoit estre sans nulle œuvre
+faire par dehors, par la grace du saint Esperit tant seulement. Et
+merveilleusement preschoient et emploioient la vertu de charité; et
+disoient que ce qui souloit estre péchié, sé il estoit simplement fait en
+la vertu et au nom de charité, il n'estoit mais péchié. De quoy il avenoit
+que il faisoient avoutires et fournications et autres delis de char au nom
+de charité; et promettoient aux femmes avec qui il péchoient, et aux
+simples gens qu'il decevoient par tel péchié, que il estoient désoremais
+sans paine et sans vengence, pour ce que Dieu estoit bon tant seulement, et
+non mie juste.
+
+ Note 197: «Ad exsufflandum Christum et ad evacuandum novi Testamenti
+ sacramenta....»
+
+Quant l'évesque Pierre de Paris et frère Garin, conseiller le roy Phelippe,
+oïrent les renommées de ces énormités, il firent soutilement enquerre par
+maistre Raoul de Namur les compileurs de ceste erreur et ceux qui estoient
+de leur secte. Ce maistre Raoul estoit bon clerc et bon crestien et sage et
+artilleux. Quant il venoit à eux, il savoit faindre en merveilleuse manière
+que il tenoit leur doctrine et il li révéloient les secrès, ainsi comme à
+parçonnier de leur secte, si comme il cuidoient. En celle manière, si comme
+il plut à Nostre-Seigneur, furent trouvées et descouvertes plusieurs
+personnes de ceste erreur, comme prestres, clercs, hommes lais et femmes
+qui longuement s'estoient célés et tapis soubs celle male aventure. Tous
+furent amenés à Paris et convaincus et dampnés en plain concile, et
+dégradés de leur ordres cil qui les avoient; puis furent livrés au roy
+Phelippe pour faire justice: et le bon roy les fist tous ardoir au dehors
+de Paris, delès la porte de Champiaux comme bon justicier et vray fils de
+saincte églyse. Mais il espargna aux femmes et aux simples gens qui
+estoient déceus par la malice des greigneurs et des principaux en celle
+bougrerie.
+
+Et pour ce que il fu chose prouvée que celle hérésie avoit eu commencement
+et naissance du devant dit Amaury de Bene, jasoit ce que il semblast que il
+fust mort en la paix de saincte églyse, il fu dampné et excommenié de tout
+le concile, et l'ossellemente de luy jettée hors du cimetière, puis arse et
+mise en cendre, et la poudre esparse et jettée par tous les fumiers de
+Paris en paine et en signe de vengence. Que Nostre-Seigneur soit benoit par
+tout!
+
+En ce temps lisoit-on un livret d'Aristote[198] et de métaphisique, qui de
+nouvel avoit esté translaté de grec en latin en la cité de Constantinoble.
+Mais pour ce que il donnoit occasion par subtilles sentences aux devant
+dites hérésies, ou pouvoit donner à autres qui encore n'estoient trouvées,
+on fist commandement qu'il fussent tous ars: et fu deffendu en ce concile
+sus paine d'escommuniement que nul ne les leust né escripsist des ores en
+avant, né que nul ne les eust en aucune manière.
+
+ Note 198: _D'Aristote._ «Ab Aristotele, ut dicebantur, compositi.»
+
+
+II.
+
+ANNEES 1209/1210.
+
+_Coment l'apostole Innocent corona Othon en empereur, contre la volenté le
+roy Phelippe et des plus grans barons de l'empire._
+
+
+En ce temps faisoit Guy le conte d'Auvergne à pluseurs maint grief et maint
+outrage, si que le roy en avoit jà oï maintes complaintes. Sur ce le roy
+luy manda par lettres et par messages que il se cessast des griefs que il
+faisoit aux églyses. Mais cil qui fu endurci en sa malice ne voult cesser à
+son commandement. Le roy qui avoit ceste coustume à luy apropriée que il ne
+laissast oncques les griés de saincte église noient punis, vint sur luy à
+grant force et le contrainst en pou de temps à ce que il amenda et rendi
+tout ce que il avoit mauvaisement pris.
+
+En l'an de l'Incarnacion mil deux cens dix, le pape Innocent couronna en la
+cité de Rome Othon, le fils le duc de Saissoigne, contre la volenté le roy
+Phelippe et sans l'assentement des plus grans de l'empire, et en la
+contradiction des Romains; jasoit ce que son père le duc de Saissoigne
+avoit esté jadis convaincu par devant l'empereur Federic d'un crime de
+traïson et banni hors de la duchié par le consentement des barons de
+l'empire, le pape toutesvoies luy requist que il fist serement, avant qu'il
+fust en la dignité, que il garderoit le droit et le patrimoine saint Pierre
+sans nul dommage, et que il laisseroit en paix l'églyse de Rome et la
+deffendroit contre tous hommes.
+
+Quant il eut fait ce serement, et les instrumens qui à celle besoingne
+appartiennent furent escris et scellés du caracthère de l'empire, en ce
+jour meisme que il eut la couronne receue brisa-il son serement et les
+convenances qu'il avoit jurées: car il manda à l'apostole que il ne povoit
+laissier les chastiaux que ses ancesseurs avoient aucunes fois tenus. Pour
+ceste chose et pour aucuns despens que les Romains luy demandoient, et pour
+ancunes villenies que les Thiois leur avoient faictes mut entr'eux contens
+et discorde.
+
+Tant monta la chose à la parfin que les Romains se combatirent aux Alemans
+qui moult furent dommagiés, et moult en y eut d'occis; de quoy l'empereur
+dist après, quant il se complaingnoit des Romains, et requéroit le
+rétablissement de ses dommages, que il avoit perdu en celle bataille onze
+cens chevaus, sans les hommes occis et sans les autres dommages. Quant
+l'empereur Othon se fu de là parti, il mist à euvre le mal qu'il avoit
+devant conceu en son courage, car il saisi les chastiaux et les forteresses
+qui estoient du droit héritage saint Père; c'est assavoir Aigue-Pendant,
+Radicofonum, Sanct-Quirc, Montefiascon[199] et presque toute la terre de
+Romanie. Puis trespassa en Puille et prist à force toute la terre Federic,
+le fils l'empereur Henry. De là passa au royaume de Sezile, et prist
+pluseurs chasteaux et maintes cites qui toutes estoient du patrimoine saint
+Père.
+
+ Note 199: «Aquapendens, Radicofanum, Sanctum-Quircum, montem
+ Fiasconis et ferè totam Romaniam.» (Will. Brito. p. 84.)
+
+Après ces toltes et ces outrages qu'il eut ainsi fais à l'églyse de Rome,
+luy manda le pape que il cessast de tielx maux comme il faisoit, et que il
+rendist à l'églyse tout ce que il luy avoit tolu par force. Mais oncques
+rien n'en voult faire, ainçois commandoit piller et rober à ses robeors que
+il avoit mis ès chastiaux, les pelerins et les romipedes[200] qui aloient à
+la court. A la parfin le pape jetta sentence contre luy par le conseil de
+tous les cardinaux. Oncques pour ce ne se voult amender, ains mouteploia le
+mal tant comme il peut, en comble de sa dampnacion. Et pour ce que la paine
+doibt croistre selon ce que l'acoustumance croist, le pape absout tous ceux
+qui de l'empire tenoient de la féauté du serement que il luy avoient fais
+comme à empereur; et commanda, sur paine d'escommeniement, que nul ne le
+nommast né le tenist pour empereur.
+
+ Note 200: _Romipedes._ Pélerins de Rome.
+
+Pour ceste chose se départirent de luy et de son hommage pluseurs princes
+et pluseurs prélas, comme le Lendegrave de Thuringe, le duc d'Osteriche, le
+roy de Boesme, l'archevesque de Trèves, l'évesque de Mayence, et maint
+autre prince séculier et maint autre prélat. Après ces choses, en l'an de
+l'Incarnacion mil deux cens et onze, les barons d'Alemaigne et de l'empire
+esleurent Federic l'enfant de Puille, fils l'empereur Henry, par le conseil
+le roy Phelippe. Après requistrent à l'apostole que il confermast leur
+élection; et jasoit ce qu'il fust lié de ceste chose, il couvroit son
+courage de aucunes simulacions. Car l'églyse de Rome a tousjours de
+coustume que elle fait ses actions meuréement né ne s'accorde point
+légièrement à nouvelletés sans grans pourpens et sans grans délibération;
+et meismement pour ce que elle n'aimoit point la lignié dont il estoit
+descendu. Quant les barons orent l'assent l'apostole, il mandèrent Federic,
+à Rome vint par navie; le pape et les Romains le receurent à grant honneur;
+et quant il eut fait le serement à l'églyse, si comme il dut, et il fu
+couronné, il vint à Genes sur mer; là fu receu à moult grant honneur.
+
+Quant il se fu de Genes parti, il chevaucha parmi Lombardie par le conduit
+et par l'aide le marchis de Montferrant qui avoit nom Boniface et par
+l'aide de ceux de Cremonne et de Pavie, et presque de toutes les cités de
+Lombardie. En telle manière trespassa les mons, et entra en Allemaingne et
+vint en la cité de Constance. Et digne chose est de mémoire que ceux qui
+tendent à gréver saincte églyse sont en pou de heure dejectés et soubmis;
+car Othon devoit venir en celle cité à celle meisme journée que Federic y
+arriva, qui bien avoit avec luy soixante mille chevaliers; si[201] avoit
+envoié jà avant ses queux et une partie de sa gent; jà avoit apperceu
+l'advènement l'empereur Federic; et pour ce le suivoit à deux cens
+chevaliers: si estoit jà à six mille de la cité. A ce point que l'empereur
+fu dedens receus, les portes de la ville fermèrent et boutèrent arrière
+Othon et les siens villainement et honteusement: et sé l'empereur Federic
+eust plus demouré l'espace de trois heures, Othon luy eust si le passage
+estoupé que il n'eust eu povoir d'entrer en Alemaingne.
+
+ Note 201: _Si avoit._ Othon.
+
+Othon qui ainsi se vist hors clos de la cité de Constance s'en retourna
+droit à la ville de Brisac; mais les citoyens le boutèrent hors
+villainement comme ceux de Constances avoient fait, pour les forces et les
+outrages que luy et ses Thiois leur avoient devant fais: car il prenoient à
+force leur femmes et leur filles. Mais l'empereur Federic fu receu à joie
+et à honneur d'eux et de tous ceux de l'empire.
+
+
+III.
+
+ANNEE 1211.
+
+_Coment Federic fu esleu. Coment Crestiens orent victoire en Espaigne
+contre les Sarrasins y et coment le conte Regnaut de Bouloingne fu meslé au
+roy._
+
+
+En ce temps meisme fu pris un parlement de celluy empereur et du roy de
+France à Valcouleur qui siet en la marche du royaume et de l'empire. Là fu
+présent l'évesque de Mès; mais le roy Phelippe n'y fu point présent; mais
+eut en conseil qu'il y envoiast monseigneur Luys son fils et grant partie
+du barnage de France, pour renouveler les aliances selon la coustume des
+roys et des empereurs.
+
+En celle année fist le roy Phelippe clore de murs la cité de Paris en la
+partie devers midi[202] jusques à l'eaue de Saine, si largement que il
+encenist, dedens la closture des murs, les champs et les vignes; puis
+commanda que on fist maisons et habitations partout[203] et que on les
+louast aux gens pour manoir, si que toute la cité semblast plaine jusques
+aux murs. Les autres cités et les autres chastiaux rufist-il aussi ceindre
+et renforcier de grans tours bien deffensables; et jasoit ce qu'il peust
+par droit faire tours, murs, et fossés en autrui tresfont[204] pour le
+commun proffit du royaume, il rendi et fist recompensacion loyal de son
+propre à tous ceux de qui il prenoit les tresfons et les terres, pour ses
+cités et pour ses chastiaux renforcier. Si eut plus chier à tenir droit et
+loyauté que aucuns us, selon droit, par quoy il peust autrui grever.
+
+ Note 202: _Devers midi_. «A parte australi usquè ad Sequanam fluvium
+ ex utraque parte.»
+
+ Note 203: _Partout_. C'est-à-dire: A la place des champs enfermés.»
+ In terras illas et vineas.»
+
+ Note 204: _Tresfont_. Propriété. D'où _tresfonciers_, propriétaires.
+
+_Incidence._--En celle année vint au royaume d'Espaingne un Sarrasin qui
+avoit nom Mommelins: si vault autant en leur langue comme roy des roys.
+Si grant ost amena que la multitude de sa gent sembloit estre aussi sans
+nombre. En si grant orgueil parla contre les Crestiens et si forment les
+menaça qu'il disoit qu'il les effaceroit du tout en tout; mais il se
+combatirent à luy et à sa gent et puis luy rendirent si fort bataille et
+il occistrent tant de sa gent que il demoura petit, par l'aide
+Nostre-Seigneur, qui pas ne guerpit ceux qui ont en luy espérance. Il
+meisme s'enfouy de celle bataille mas et desconfis à petite compaignie.
+
+En celle bataille furent mains chevaliers du royaume de France, et le roy
+d'Arragon qui moult estoit bon chevalier. En représentacion de la
+miséricorde Nostre-Seigneur, et en signe de la victoire que Dieu luy eut
+donnée, jasoit ce que il ne fussent que un pou de gent au regard de leur
+ennemis, il envoya l'enseingne de ce roy Sarrasin à l'églyse Saint-Père de
+Rome; si fu atachiée à la porte du moustier, à l'honneur et la louenge de
+celluy qui vit et règne sans fin.
+
+En l'an de l'Incarnacion mil deux cens douze, Regnaut de Dampmartin, conte
+de Bouloigne, acraventa une forteresse que Phelippe, évesque de Biauvais,
+le cousin le roy, avoit fermée nouvellement en Biauvoisin, pour ce qu'elle
+povoit grever et faire dommage à sa cousine la contesse de Clermont. Pour
+ceste raison luy abati aussi l'évesque Phelippe une forteresse que il avoit
+fermée en la forest du Halmes[205]: Et de là mut le contens du dit évesque
+et du conte Robert de Dreux d'une part, et du conte Regnaut d'autre.
+
+ Note 205: _Halmes_ ou _Hermes_, non loin de Clermont.
+
+Le roy avoit souspeçonneux le devant dit conte Regnaut, non mie tant
+seulement pour ce contens, mais pour ce que il avoit garni un trop fort
+chastel en la marche de Normandie et de la petite Bretaingne, qui estoit
+nommé Mortueil[206], et pour ce qu'il envoioit ses messages à Othon, qui
+empereur eut esté, et au roy Jehan d'Angleterre, au grief du roy et du
+royaume, si comme l'en disoit. Pour ce luy requist le roy que il luy
+rendist ses forteresses selon la coustume du pays et les drois. Le conte ne
+se voult accorder en nulle manière à ceste chose, et le roy assembla son
+ost pour ce chastel asségier, qui estoit si fors et de chastel et de siège
+et de muraille que il sembloit que il ne peust estre pris en nulle guise.
+Mais le roy fist ses engins drecier et fist assaillir par grant force par
+trois jours et trois nuis; au quatriesme jour fu pris contre l'opinion de
+tous: bien le fist garnir de sa gent, et puis fist conduire ses osts vers
+la conté de Bouloigne.
+
+ Note 206: _Mortueil._ Mortaing-le-Rocher. Dans le latin: _Mortonium_.
+
+
+IV.
+
+ANNEES 1212/1213.
+
+_Coment Regnaut se parti du royaume et s'alia à Othon et au roy
+d'Angleterre; et coment le roy Phelippe reçut en grace sa femme la royne
+Ingebour._
+
+
+Bien sceut le conte Regnaut qu'il ne pourrait contrester à la force le roy,
+pour ce laissa la conté de Bouloigne et toutes les forteresses à
+monseigneur Loys de qui il les tenoit en fié. Et le roy saisi d'autre part
+toute la conté de Dampmartin, de Mortueil, d'Aubemalle, de Bonneuil[207],
+de Danfront et toutes les appartenances que cil conte tenoit par le don et
+par la grace le roy. Après ce que il eut ainsi perdu toutes ces contrées,
+il s'en ala au conte du Bar son cousin et demoura là avec luy. En ce conte
+Regnaut avoit moult de choses dignes et pluseurs vices qui à louenge sont
+contraires: volentiers grevoit les églyses, de quoy il avenoit que il
+estoit presque tousjours escommenié; les orphelins et les veuves metoit à
+povreté; tousjours estoit en haine vers ses nobles voisins et leur
+destruisoit leur maisons et leur forteresses.
+
+ Note 207: _De Bonneuil._ Il falloit: _Lillebonne_. «Insulam bonam.»
+
+Et jasoit ce que il eust noble dame espousée de par qui il tenoit la conté
+de Bouloigne, de laquelle il avoit eu une fille qui estoit joincte par
+mariage à monseigneur Phelippe fils le roy, il ne se tint oncques à
+luy[208], ainçois menoit tousjours avec luy concubine appertement. Comme il
+fu doncques escommenié, il quist semblable à ses meurs, et fist aliances à
+Othon et au roy Jehan d'Agleterre, desquels l'un et l'autre estoit
+escommenié de la bouche l'apostole: Othon pour ce qu'il avoit à force saisi
+le patrimoine saint Père; le roy Jehan pour ce qu'il avoit chacié de son
+siège Estienne, archevesque de Cantorbie, homme honneste et de saincte
+opinion, que l'apostole meisme avoit sacré; et pour ce meismement que il
+avoit chacié et essillié tous les évesques de son royaume et tous leur
+biens tolus et saisis; les rentes des abbayes blanches et noires avoit
+saisies et converties en ses propres us: si avoit jà tout ce tenu par
+l'espace de sept ans.
+
+ Note 208 _Luy._ Elle.
+
+Cil archevesque Estienne et les autres évesques estoient en essil au
+royaume de France par la franchise et par la libéralité du roy Phelippe qui
+volentiers les y eut receus en grant compassion de leur tribulacion.
+Ainçois que le dit conte Regnaut s'aliast à Othon et au roy Jehan
+d'Angleterre, requist-il au roy par ses messages le rétablissement de sa
+terre et de ses chastiaux. Et le roy luy offrit plaine restitution de tout,
+sé il vouloit estre au jugement de son palais et des barons de son royaume.
+A ce ne se vouloit acorder, anis requeroit absoluement la saisine de tout
+et se metoit hors du jugement de sa court. Et pour ce que le roy ne luy
+voult restablir sans ceste condicion, il s'en ala et s'alia aux deux roys;
+premièrement à l'empereur Othon, et puis trespassa parmi Flandres jusques
+en Angleterre; et, là refist confédération au roy Jehan[209].
+
+ Note 209: La _Chronique de Rains_ raconte tout autrement les premiers
+ motifs du mécontentement du comte de Boulogne, et je pencherois assez
+ à les croire plus réels. «Avint que li rois tint un parlement à
+ Montleon, (Laon) et i ot moult de ses barons. Si avint que li quens
+ Gautiers de Sainct-Pol et li quens Renaus de Bouloigne, qui trop
+ s'entrehaioient d'armes, s'entreprisrent devant le roy. Tant que li
+ quens de Sainct-Pol féri le conte Renaus de son poing sous le visage
+ et le fist tout sanglant. Et li quens Renaus se lancha à lui
+ vighereusement, mais li haut home se misent entre deus par quoi li
+ quens de Bouloigne ne se pot vengier, ains se parti de la cour sans
+ congiet prendre.--Et quant li rois sot que li quens Renaus s'en
+ estoit ainsi alés, si l'en pesa et bien dist que li quens de
+ Sainct-Pol avoit eu tort: si li blasma moult. Et envoia frère Garin
+ et l'évesque de Senlis à lui à Dammartin un sien castiau où il
+ estoit. Et quant il vint là, si li dist: «_Sire, li rois m'envoie
+ ci à vous pour le discort qui est entre vous et le conte de
+ Sainct-Pol dont il li poise, et vous mande qu'il vous le fera amender
+ à vostre honneur._--_Frère Garin, dit li quens, j'ai bien entendu çou
+ que li rois me mande par vous, et bien vous tiens-je à ciertain
+ message. Mais tout voel-je bien que vous sachiés et bien le dites le
+ roy que sé li sans qui descendi de mon visage à tierre ne remonte de
+ son gré là dont il issi, pais né accorde ne sera faite...._--_Voire_,
+ dist frère Garin, _atant m'en tais, et savez qu'il en avenra? vous en
+ pierderés l'amour le roy et le honnour dou monde._»
+
+En celle année assembla le roy Phelippe un concile à Soissons, lendemain de
+Pasques flories. A ce concile furent tuit le baron du royaume et le duc de
+Breban à qui le roy donna Marie qui devant eut esté femme au conte Phelippe
+de Namur. Et le duc l'espousa sollempnellement après les octaves de
+Pasques. En ce concile fu traictié de passer en Angleterre, et plut cestu
+chose à tous les barons qui là furent et promistrent au roy leur confort et
+leur aide en toutes manières et que eux meismes passeroient avec luy en
+propres personnes. Mais Ferrant le conte de Flandres contredist tout seul
+ceste besoingne et dist que jà n'y passeroit, sé le roy ne luy rendoit deux
+chastiaux, Saint-Omer et Ayre, que messire Loys tenoit. Et le roy luy offri
+eschange de ces deux chastiaux par droite prisiée et par loyal estimacion.
+Mais le conte Ferrant ne voult point prendre l'offre que le roy luy fesoit
+et s'en départi atant, car il s'estoit jà alié au roy d'Angleterre Jehan
+par le conseil le conte Regnaut, si comme il apparut après[210].
+
+ Note 210: La _Chronique de Rains_ raconte tout cela de même; ce qui
+ doit ajouter au poids de ce qu'elle dit précédemment.
+
+En l'an de L'Incarnacion mil deux cens et treize, le roy et les barons
+appareillèrent leur navie pour passer en Angleterre, si comme il avoient
+ordonné devant. La raison pour quoy il vouloient passer si estoit pour
+rétablir les évesques d'Angleterre en leur sièges qui jà longuement avoient
+esté en essil au royaume de France; et pour renouveler le service
+Nostre-Seigneur qui n'avoit esté célébré en Angleterre de sept ans tous
+plains; et pour ce qu'il fist Jehan _sans terre_, selon l'interprétation de
+son nom, pour les maux et pour les desloyautés que il avoit faictes: car il
+avoit occis en sa prison le conte Artus de Bretaingne son nepveu, si avoit
+pendu plusieurs enfans que il tenoit en hostages, et pluseurs autres
+desloyautés que il avoit faictes.
+
+Et pour ce que il se doubtoit que le roy Phelippe ne passast outre, pour
+ses méfais punir, il pacifia au clergié à temps et puis envoya ses messages
+à l'apostole. Et le pape envoya en Angleterre Panulphe son diacre qui
+réforma la paix entre le roy et son clergié. Mais celle composition valut à
+la restitution des églyses tant seulement, et non mie à la solution des
+choses tollues, jasoit ce qu'il eust juré l'un et l'autre, et qu'il y fust
+tenu par son serement.
+
+En celle année reçut le roy en grace et en amour Ingebour, la royne
+s'espousée, fille au roy de Dannemarce; de luy avoit esté dessevré de son
+auctorité, seize ans et plus. Moult eut le peuple grant joie de ceste
+chose, car en la personne le roy n'avoit nul autre vice né chose qui fist à
+blasmer, fors seulement que il luy soustraioit la debte de sa char[211].
+Car il luy faisoit amenistrer toujours assez largement et honnourablement
+toutes ses nécessités: si n'est mie de merveille sé ceux orent joie de
+ceste conjunction qui avant se douloient de la dissencion qui est[212]
+contraire à si grant vertu.
+
+ Note 211: _La debte de sa chair._ «Suæ carnis debitum.» C'est là ce
+ que l'auteur de la chanson du _Berte aux grans pieds_ appelle: _La
+ droicture qu'on doit à sa moillier._
+
+ Note 212: Il falloit ici avec le latin: _Qui estoit_.
+
+
+V.
+
+ANNEE 1213.
+
+_De la bataille qui fu en Lombardie contre ceux de Milan et ceux de Pavie._
+
+
+_Incidence._--En celle année fu une bataille en Lombardie en la terre de
+Cremonne. Car en l'an qui devant eut esté, si comme ceux de Pavie
+conduisoient Federic, le nouvel empereur, en la cité de Cremonne, ceux de
+Milan se combatirent à eux près d'une cité qui est nommée Laude[213]: si
+n'avoit que cinquante-trois ans que le grant Federic l'avoit fondée, qui
+aieul eut esté à celluy Federic qui lois estoit empereur. Ceux de Milan
+n'osèrent envaïr ceux de Pavie en la présence l'empereur, ainçois
+attendirent tant que il[214] l'orent convoié jusques à Cremonne.
+
+ Note 213: _Laude._ Lodi.
+
+ Note 214: _Il._ Les gens de Pavie.
+
+En ce que il s'en retournoient, il saillirent soubdainement de leur
+embuschement et les seurprindrent tous despourveus, comme ceux qui d'eux ne
+se donnoient garde. Pour ceste raison conceurent ceux de Pavie et ceux de
+Cremonne mortel haine contre ceux de Milan, mais il pourloingnièrent la
+vengence de ce fait jusques en lieu et en temps. Ceux de Milan qui de
+perpetuel haine ont hay le linage le grant Federic qui jadis les eut tous
+desconfis en bataille par l'aide des Pavignons, abatues et planées jusques
+en terre toutes leur tours, n'attendirent pas tant que ceux de Pavie se
+meussent contre eux pour leur honte vengier, ains issirent à grant ost et
+envaïrent la terre de Cremonne: mais les Cremonnois issirent contr'eux à
+bataille à tout leur forces. Leur eschieles ordonnèrent qui moult estoient
+mendres que celles de leur ennemis. Avant jurèrent tous sur sains que sé il
+avenoit que il eussent bataille, que nul n'entendroit à proye né à homme
+rendre, fors à trespercier la bataille, à occire et craventer leur ennemis.
+Et pour ce que la sollempnité de Pentecouste afferoit à celle journée, il
+mandèrent et supplièrent à leur ennemis que il leur voulsissent mettre la
+bataille à l'endemain pour la hautesce du saint jour. Mais ceux de Milan
+qui de tousjours heent les sains jours (et ont adès[215] de coustume que il
+nourrissent et soustiennent la partie des bougres et des hereses comme ceux
+qui de tel vice sont corrompus), ne s'i vouldrent accorder. Et pour ceste
+raison meismement que il doubtoient que leur force ne creust en si pou de
+temps, puis que ceux de Cremonne virent que combattre leur convenoit, il se
+combatirent à eux en l'espérance de l'aide Nostre-Seigneur, en la manière
+que il avoient juré et proposé. Et les desconfirent assez briement. Ne
+demoura pas long-temps après que ceux de Milan orent leur force
+rappareillée, et entrèrent à grant ost en la terre à ceux de Pavie et
+assistrent un leur chastel. Ceux de Pavie issirent hors contr'eux à
+batailles ordennées. Quant ceux de Milan les virent venir ainsi chaux et
+engrés d'eux combatre, il boutèrent le feu en leur heberges pour retarder
+et pour refrener leur force. Ceux de Pavie qui moult estoient entalentés de
+combatre trespassèrent parmi les feux ainsi comme tous forsenés, à eux se
+combatirent et les chacièrent honteusement du siège; maint en occistrent et
+prisrent; à leur tentes retournèrent, et prisrent tentes et paveillons, et
+toute leur vaisselemente et quanqu'il trouvèrent en leur heberges.
+
+ Note 215: _Adès._ Toujours. Ce mot doit avoir été formé de
+ «_tota Die_.» On disoit aussi: _Tot adès_ dans le même sens.
+
+En telle manière furent desconfis ceux de Milan deux fois en un an, en
+vengence Nostre-Seigneur, pour le grant crime de diverses hérésies dont il
+sont entechiés, et pour la faveur que il portoient à Othon, empereur
+escommenié et déposé.
+
+
+VI.
+
+ANNEE 1213.
+
+_Coment le roy s'appareilla pour aler en Angleterre, et coment le conte
+Ferrant, le conte Regnaut et Guillaume-Longue-Espée et les autres pristrent
+les nefs le roy._
+
+
+En celle année assembla le roy grant ost et le conduit droit à Bouloigne.
+Là demoura aucuns jours pour attendre ses nefs et ses gens qui venoient de
+toute part; puis trespassa jusques à une bonne ville qui a nom
+Gavaringues[216], si siet sur la contrée de Flandres sur le rivage de la
+mer d'Angleterre; si fist après luy venir toute sa navie. A celuy pays et
+ville devoit le conte Ferrant venir au roy et luy amender quanques il avoit
+vers luy mespris. Quant le roy eut attendu tout le jour entier, Ferrant qui
+ne regarda né foy né vérité en ce que il faisoit aux autres, ne vint né ne
+contremanda, jasoit ce que le jour eust esté assigné à sa requeste. Sur ce
+le roy se conseilla à ses barons qui jà estoient venus de France, de
+Bourgoigne, de Normandie, d'Acquitaine et de toutes les provinces du
+royaume de France: par leur conseil laissa son propos que il avoit de
+passer en Angleterre. Si retourna en Flandres et prist un chastel qui avoit
+nom Cassel, et puis toute la terre jusques à Bruges. Sa navie qu'il avoit
+laissiée à Gavaringues fist venir après luy par mer jusques au port de
+Dan[217], qui est deux milles loing de Bruges; il ala d'illec à Gant: mais
+il laissa un pou de chevaliers et de sergens pour garder la navie qui
+estoit demourée au port de Dan: car il avoit encore en propos de passer en
+Angleterre après ce que il eust Gant conquis.
+
+ Note 216: _Gavaringues._ Gravelines.
+
+ Note 217: _Dan._ Damme.
+
+Tandis comme le roy tenoit le siège devant le chastel de Gant, Regnaut, le
+conte de Bouloigne et Guillaume-Longue-Espée, Hue de Boves et pluseurs
+autres riches hommes qui venoient d'Angleterre, arrivèrent au port. Le
+conte Ferrant qui bien eut sentu leur avènement leur courut à l'encontre à
+tous les Isengrins et les Bloetins[218] et les Flamens; il issirent des
+grans nefs et se mistrent en petites nefs cursoires; toutes les nefs le roy
+prisrent qui estoient esparses par le rivage. Mil et cinq cens nefs y avoit
+par nombre; né les pors ne les povoit pas toutes prenre, jasoit ce que il
+fust merveilleusement grant et haut et large. Toutes les nefs et les
+vaissiaux que il porent trouver dehors le port emmenèrent; le lendemain
+assistrent le port et la ville, mais les gens le roy qui ès nefs et en la
+ville estoient se garnirent contr'eux au mieux qu'il porent.
+
+ Note 218: _Les Isangrins et les Bloetins._ Ainsi se nommoient deux
+ partis ardens, qui se faisoient en Flandre au XIIème siècle et au
+ XIIIème une guerre comparable à celle des Guelfes et Gibelins en
+ Italie. J'avoue qu'aux étymologies diverses que propose M. de
+ Reiffenberg dans la préface de son second volume de _Philippe
+ Mouskes_, je préfère l'opinion de dom Brial: «An non (dicti fuerunt
+ Isangrini) quia pro militari signo lupi effigiem illi præferrent?»
+
+L'en demain retourna le roy tost isnelement pour sa gent délivrer qui
+estoient assis de ses ennemis; ses ennemis leva du siège et chaça jusques à
+leur nefs, et en occist et en noya près de deux mille, et mains en prist
+des meilleurs et des plus nobles chevaliers: tout le pays d'entour fist
+ardoir et essilier. Au port de Dan retourna, et fist vuidier les nefs de
+vitailles et d'autres choses, et puis bouter le feu dedens: ainsi ardi les
+nefs et toute la ville et puis retourna à Gant. En France retourna après ce
+que il eut reçu hostages de Gant, d'Ippre, de Bruges. Lisle et Douay retint
+en sa main et leur rendi leur hostages tout quites; de Gant, de Bruges, de
+Ippre prist-il la raençon, trente mille mars d'argent en eut avant que les
+hostages fussent rendus. La ville de Lille destruist pour la malice de ses
+habitans; le val de Cassel laissa destruit et gasté en partie, mais il
+espargna la ville de Douay et la retint en sa main.
+
+
+VII.
+
+ANNEE 1214.
+
+_Coment le roy d'Angleterre arriva à la Rochelle et coment il prist Robert
+le fils le conte Robert de Dreux et d'aucunes incidences._
+
+
+En quaresme qui après vint trespassa le roy d'Angleterre en Acquitaine, et
+arriva à grant ost à la Rochelle. Lors s'alia au conte de la Marche, à
+Geffroy de Lesignen et autres riches hommes du pays qui, devant ce,
+estoient aliés au roy de France. Puis trespassa par la cité d'Angiers en la
+conté de Poitiers, par leur aide et par leur effort la cité d'Angiers
+prist, Biaufort et autres chastiaux du pays. Un jour avint que il eut
+envoié ses coursiers en fuerre à moult grant plenté de gent, et que il
+orent prises les proies outre Loire, delès la cité de Nantes; quant Robert
+l'ainsné fils Robert le conte de Dreux, cousin du roy Phelippe, les vit, si
+passa follement le pont de Loire à pou de gens, pour les proies rescourre.
+Eux qui furent pourveus de moult plenté de gent prisrent luy et quatorze
+chevaliers nés de France.
+
+En ce temps espousa Pierre (Mauclerc), fils le devant dit conte Robert de
+Dreux, la fille Gui le visconte de Touars, qui sereur eut esté Artus le
+conte de Bretaigne, de par la contesse sa mère; en telle manière eut la
+dame et toute la conté par le don et par la grace le roy. Quant il fu saisi
+de la terre, il fist secours à monseigneur Loys le fils le roy Phelippe qui
+demouroit à Chinon et au pays d'environ, à grant gent, par le commandement
+son père, pour guerroier au roy Jehan et pour deffendre le pays et la
+contrée. Le roy Jehan avoit là tenu en prison plus de dix-huit ans Alienor
+la sereur Artus le conte de Bretaigne, qui estoit ainsnée fille le conte
+Geffroy, son frère; pour ce la tenoit en prison qu'il ne vouloit pas
+qu'elle fust mariée, qu'il ne perdit la terre.
+
+En celle année se desmist Geffroy l'évesque de Senlis par le congié
+l'apostole, selon les drois; trente ans avoit gouverné l'éveschié, pour ce
+s'en demist que il se sentoit pesant et foible de corps, et moins
+souffisans en l'office que il ne souloit. En l'abbaye de Chaalis[219]
+entra, qui est de l'ordre de Cistiaux. Après luy fu esleu frère Garin qui
+estoit frère profès de l'ospital[220], especial conseiller le roy Phelippe
+pour le grant sens de luy, et pour la noient comparable vertu de conseil
+qui estoit en luy hébergiée, et pour les autres graces qui en luy
+habundoient. Il gouvernoit merveilleusement bien les besoingnes du royaume,
+secont après le roy; les nécessités des églyses procuroit par grant
+diligence, et gardoit leur franchises et leur privilèges entièrement et
+sainement soubs son mantel, ainsi comme l'en trouve escript de saint
+Fabien, qui, comme il fust cler et renommé au palais des empereurs de Rome,
+il gardoit et celoit le corps Dieu sous mantel, pour ce que il peust donner
+confort et secours aux crestiens qui estoient en chartre, et conforter les
+courages de ceux qui pour la foy souffroient les tourmens.
+
+ Note 219: _Chaalis._ Aujourd'hui _Charlieu_, dans le _Charolois_.
+ «Caroli locus.»
+
+ Note 220: _De l'ospital._ Hospitalier du Saint-Jean de Jérusalem.
+
+En ce temps se desmist aussi Geffroy l'évesque de Meaux, et entra en
+l'abbaye Saint-Victor de Paris, pour ce que il peust mieux donner entente à
+contemplacion. Cil Geffroy estoit saint homme et religieux; entre les
+autres œuvres de saincteté que il faisoit, merveilleusement et
+vertueusement faisoit abstinence telle que nul homme n'oï oncques parler de
+sa pareille: car chascun an en la quarantaine et en l'advent, il ne béust
+jà né ne goustast de soustenance corporelle que trois fois en la sepmaine,
+et en ce temps mengoit et buvoit petit, et teles viandes dont nul ne
+daignast gouster pour l'amertume et pour la très grant aspreté que elles
+sentoient. Après luy tint l'éveschié Guillaume, chantre de Paris; et lors
+furent trois frères de père et de mère, évesques tout en un temps de trois
+cités: Estienne de Noyon, Guillaume de Paris, et Pierre de Miaux; et furent
+fils le vieux Gaultier, chambellan de France, et frères au jeune Gaultier
+qui estoit homme assez digne de louenge et assez noble et renommé au palais
+le roy.
+
+
+VIII.
+
+ANNEE 1214.
+
+_De la croiserie d'Albigois et de la noble victoire que le conte Simon de
+Montfort ot à Muriaux._
+
+
+En l'an de l'Incarnacion mil deux cens et treize, fu une bataille en la
+terre d'Albigois. Car quant le pape eut envoié le pardon au roy, aux barons
+et aux prélas qui croisier se vouldroient pour destruire l'hérésie et la
+bougrerie des Albigois, mains barons et autres, plains de la foy
+Nostre-Seigneur, se croisièrent et mistrent les crois par devant (à la
+différence de la croiserie d'oultre mer). Pierre archevesque de Sens,
+Regnault archevesque de Rouen, Robert évesque de Baieux, Jourdan évesque de
+Lisieux, Regnaut évesque de Chartres. Des barons: le duc Eudes de
+Bourgoigne, Hervis conte de Nevers, et mains autres barons et prélas dont
+nous laissons les noms pour la confusion.
+
+Tous ceus se croisièreut pour destruire l'hirésie que l'apostole eut devant
+escripte à Thimotée à avenir, vers la fin du monde. Il murent au voiage
+qu'il avoient empris, pour l'amour Nostre-Seigneur; à la cité de Bediers
+vindrent qui toute plaine estoit de bougres, toute la craventèrent et
+fondirent, et occistrent bien en celle ville seulement soixante mille
+hommes[221] et plus. Puis vindrent à Carcassonne, en pou de temps fu prise;
+tous les hommes et les femmes du pays et des villes voisines qui là
+estoient afuys à garant pour la forteresce du lieu, boutèrent hors par
+condicion devant pourparlée, tous nus, les natures sans plus
+couvertes[222].
+
+ Note 221: Plusieurs manuscrits de l'auteur original,
+ Guillaume-le-Breton, donnent seulement 17,000 hommes, ce qui
+ seroit encore de trop sans aucun doute. Mais n'oublions pas que
+ les récits contemporains penchent à l'exagération dans le nombre
+ des victimes et dans les détails de la cruauté des combattans.
+ C'étoit autant d'exemples salutaires que l'on proposoit aux
+ princes moins enflammés pour les expéditions du même genre.
+ L'auteur du poème dernièrement publié par M. Fauriel sur la guerre
+ des Albigeois, rejette sur les Ribauds (_arlots_) le massacre
+ général des habitans de Beziers. La ville ayant été prise
+ d'assaut, on comprend une pareille barbarie de pareils vainqueurs.
+
+ Note 222: C'est-à-dire: Tous nus, à l'exception des parties
+ naturelles.
+
+Quant il orent destruit tout l'original de celle lignée, il proposèrent à
+retourner en France. Mais avant qu'il s'en partissent, il appellèrent la
+grace du Saint-Esperit, et esleurent le conte Simon de Montfort pour
+gouverner l'ost de Nostre-Seigneur, qui au pays demouroit au service de
+Dieu. Et le preudomme qui eut plus chier le commun prouffit des églyses que
+le sien proprement, reçut volentiers l'avouerie[223] de la bataille
+Nostre-Seigneur, les villes et les chastiaux prist, les principaux de
+l'hérésie fist de male mort mourir. Mainte grant bataille eut au pays par
+l'aide Nostre-Seigneur et eut mainte belle victoire, non mie par fait
+d'homme mais par miracle, desquels nous voulons cy retraire un qui bien est
+digne de mémoire.
+
+ Note 223: «Entre les autres sermons, uns preudoms leur dist que il
+ eussent fiance en Nostre-Seigneur; car se il en i avoit entre eus un
+ qui eust en lui autant de foi comme un grain de senevé avoit de grant
+ cuer anemi ne porroient durer. Quant li quens Simons oï ceste parole,
+ il s'escria: «Certes, dont seront-il desconfi, car je en ai plus que
+ Moriaus mes chevaux n'a de grant.» (_Chron. univ., Msc. 84, St-Germ._)
+
+Après ce que les barons et les prélas s'en furent retournés en France, le
+roy d'Arragon, le conte de Saint-Gille, le conte de Fois et mains autres
+barons du pays assistrent le conte au chastel de Muriaux; grant ost et fort
+avoient assemblé comme ceuls qui du païs estoient, et le conte n'avoit que
+deux cens et soixante chevaliers et cinq cens sergens à cheval et pelerins
+à pié tous désarmés, environ sept cens.
+
+Après ce que le conte et sa gent orent la messe oïe par grant dévocion, et
+orent leur péchiés confessé et orent appellé la grace du Saint-Esperit, il
+issirent du chastel, hardis comme lions, comme cil qui estoient armés de
+foy et de créance, et se combatirent leur ennemis vertueusement; le roy
+d'Arragon occistrent et bien dix-huit mille de sa gent. Après ce que il
+orent la bataille vaincue, et tous leur ennemis occis et chasciés, il
+trouvèrent qu'il n'avoient perdu de toute leur gent que huit pellerins tant
+seulement. Si ne fu oncques oïe telle victoire en ce siècle, né bataille où
+l'en deust noter si grand miracle.
+
+Cil Simon estoit nommé au païs conte fort pour sa très merveilleuse force:
+car, comme il fu très noble en armes, si estoit si preudomme que il oioit
+chascun jour sa messe et disoit ses heures canoniaux, toujours armé,
+tousjours en péril. Si avoit de tout guerpi son pays et adossé[224], pour
+le service Nostre-Seigneur en ceste voye de peregrinacion, pour desservir
+l'amour de Dieu et la joie de paradis.
+
+ Note 224: _Adossé._ Laissé derrière lui.
+
+
+IX.
+
+ANNEE 1214.
+
+_Coment le roy d'Angleterre assist la Roche-au-Moine, et coment le roy Loys
+le chaça honteusement du siège. Et coment la bataille fu en Flandres au
+pont de Bovines._
+
+
+En l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur mil deux cens quatorze, le roy
+d'Angleterre garni la cité d'Angiers que il avoit prise et la commença à
+clorre de murs d'une part et d'autre jusques au fleuve qui est nommé
+Médiane[225]. Et pour ce que il eut pris les devant dis chastiaux en assez
+pou de temps, eut-il espérance que il peust recouvrer le remanant de sa
+terre que il avoit perdue, par l'aide et par la force des Poitevins et des
+barons d'Acquitaine qui à luy s'estoient réconciliés. Son ost fist conduire
+devant un fort chastel qui estoit nommé la Roche-au-Moine[226]. Cil chastel
+eut esté édifié nouvellement; si l'eut ferme Guillaume des Roches,
+séneschal d'Anjou, noble homme et loiaux, bon chevalier et esprouvé en
+armes. La raison pourquoy il le ferma si fu pour garder le chemin qui va
+d'Angiers à Nantes; car, avant ce qu'il fust fermé, larrons et robeurs
+issoient d'un moult fort chastel qui siet de l'autre part sur le fleuve de
+Loire qui est nommé Rochefort, dont cil à qui le chastiau estoit estoit
+nommé Paien de Rochefort, chevalier de grant prouesce; mais trop fort
+estoit abandonné à rapiner et à tollir à ses voisins et aux laboureurs du
+pays, et à desrober les gens et les marchéans qui passoient par les
+chemins.
+
+ Note 225: _Mediane._ Mayenne.
+
+ Note 226: _La Roche-au-Moine_, à cinq lieues d'Angers, vers Nantes,
+ et sur la Loire.
+
+Quant le roy Jehan eut assailli ce chastel, il fist drecier ses engins et
+commença moult forment à assaillir; mais ceux de dedens se deffendirent
+moult aigrement, car il estoient sergens hardis et preux, desquels l'un
+fist une cautele[227] qui moult bien fait à ramentevoir: un arbalestrier de
+l'ost le roy Jehan avoit acoustumé à venir sur le bort des fossés du
+chastel, et faisoit porter devant luy une targe grant et lée, telle comme
+l'en seult porter en ces osts; dessoubs se tapissoit seurement pour les
+quarriaux que ceux de dedens traioient; et quant il estoit près des murs,
+il espioit les entrées et là où il pooit mieux ses cops emploier: si
+faisoit ainsi chascun jour maint grant dommage à ceux de dedens.
+
+ Note 227: _Cautele._ Stratagème.
+
+Mais l'un des sergens du chastel vit que cil les dommageoit ainsi chascun
+jour, si l'en pesa; lors se pourpensa d'un nouvel barat qui point ne fait à
+blasmer entre les ennemis: une corde fist fort et gresle, de telle longueur
+qu'elle povoit avenir à la targe que celluy faisoit porter devant luy, puis
+lia fortement un des chiefs de la corde au quarrel par devers les
+panons[228], et l'autre bout atacha fort à un clou delès luy; puis tendi
+l'arbaleste, et envoia le quarrel à toute la corde en la targe. Fermement
+tint, car il fu lancié de fort arbaleste; la corde sacha[229] maintenant,
+si qu'il tresbucha[230] au fossé et la targe et celluy qui la tenoit: et le
+sergent demoura tout nu aux cops des quarriaux que ceux du chastel luy
+lançoient souvent et menu. En telle manière fu occis celluy qui la targe
+portoit. Moult fu le roy Jehan couroucié de ceste chose; les fourches fist
+tantost drécier en la présence de ceux de dedens et les commença forment à
+menacier que sé il ne se rendoient à sa volenté, il les feroit tous pendre.
+Mais oncques pour ses menaces ne se vouldrent rendre, ainçois se
+deffendoient merveilleusement; le siège soustindrent trois sepmaines et
+dommageoient moult ceux de dehors; aucuns des plus grans occistrent, et si
+navrèrent le chapelain le roy qui se tenoit trop près des murs: et si
+occistrent un noble homme et de moult grant nom de Limosin qui estoit nommé
+Giraut[231] le Brun. Et férirent à mort le devant dit Paien de Rochefort.
+Quant il se senti navré, il s'en ala de l'autre part de Loire en son
+chastel, et faint que il ne fust point blécié, mais que il fust malade
+d'autre enfermeté. En pou de temps après fu mort; lors trouva-on que il
+avoit esté navré mortellement en deux parties de son corps.
+
+ Note 228: _Panons._ L'empennage. «Quadrello pennato.»
+
+ Note 229: _Sacha._ Tira.
+
+ Note 230: _Trébucha._ Fit tomber dans le fossé.
+
+ Note 231: _Giraut._ Guillaume le Breton dit: _Amauri_. «Aimericus.»
+
+Endementres que le roy Phelippe chevauchoit par la terre de Flandres et de
+Vermandois, et aloit visitant les chastiaux et les villes en deffendant des
+soubdains assaux de ses ennemis, son fils Loys assembla son ost au chastel
+de Chinon qui fu appelle Kinon, pour Kaion le maistre[232] le roy Artus qui
+jadis l'eut fondé. De là mut et se hasta moult de chevauchier pour faire
+secours à ceux qui estoient assis en la Roche-au-Moine.
+
+ Note 232: _Le maistre._ Il falloit: _maître-d'hôtel_. «Dapifero.» Il
+ s'agit ici du fameux Keux ou Queux, le Thersite des romans de la
+ table ronde. Mais on ne voit pas dans ces romans que la ville de
+ Chinon lui doive son origine. Il est probable que Rabelais l'ignoroit
+ aussi, lui qui fait remonter la fondation de Chinon à Caïn, avec
+ moins de sérieux et tout autant de vraisemblance.
+
+Quant il fu tant approchié comme un homme peut chevauchier en un jour, le
+roy Jehan, qui senti son avènement à la journée de lendemain, ne l'osa
+attendre, ains s'enfouy parmi Loire au plus tost qu'il pot: si perdi grant
+parti de sa gent qui en celle fuite furent occis et noyés, et laissa
+perrières et mangonnaux, trefs et tentes et vaisselemente et quanqu'il
+avoit là apporté; si chevaucha en celle journée dix-huit mille, né oncques
+puis ne retourna né ne vint en lieu où il cuidast que messire Loys fust né
+dust venir. Et quant il[233] fu certain que il s'en fu fuys, il retourna
+aux chastiaux qu'il avoit pris et les recouvra en pou de temps après; le
+chastel de Biaufort[234] destruit tout; puis entra en la terre le viconte
+de Thouars et la gasta, et destruit tous les chastiaux et les bonnes
+villes; le chastel de Montcontour craventa et rasa jusques en terre, la
+cité d'Angiers recouvra que le roy Jehan avoit close de murs, mais il les
+refist tous abatre. Celle victoire que messire Loys eut adonc en Poitou
+ensuivi la victoire le roy Phelippe. Car en moins d'un mois ot victoire le
+fils en Poitou du roy Jehan et des Poitevins sans cop férir: et le père en
+Flandres d'Othon et des Flamans par bataille grief et périlleuse.
+
+ Note 233: _Il._ Le prince Louis.
+
+ Note 234: _Biaufort_, à six lieues d'Angers; sur le _Couesson_.
+
+Henry le mareschal de France acoucha malade en ces parties et mourut, digne
+homme de louenge par toutes choses en chevalerie; si estoit bon et loiaux,
+et doubtoit Dieu sur toutes riens. Mis fu en sépulture au moustier de
+Torpenay[235], jasoit ce que il eust commande en sa dernière volenté que
+son corps fust porté en son pays, en l'abbaye de Sarquenciaus[236]: si est
+(à une lieue de Chastel Landon), de l'ordre de Citiaux, là où son parenté
+gist enseveli: moult fu plaint et regreté de tout l'ost communiément, car
+tuit l'amoient tendrement.
+
+ Note 235: _Torpenay_ ou _Turpenay_, abbaye sous l'invocation de la
+ Ste-Vierge, dans le diocèse d'Angers.
+
+ Note 236: _Sarquenciaus_ ou _Cercanceau_. «Sacra cella.» Enclavé dans
+ la paroisse du _Soupes_, dans le Gâtinois, sur le Loing, entre
+ Nemours et Château-Landon.
+
+Après luy fu en son office un sien fils que il avoit qui Jehan estoit
+nommé; et pour ce que il estoit encore trop jeune, la cure et les fais de
+la mareschaucie fu commandé à Gaultier de Nemous[237], jusques à tant que
+l'enfant fust en droit aage: et tout ce li fist le roy de grace, car
+succession d'héritage n'a point de lieu en tels offices. Mais toutes fois
+luy avint-il bien, avant qu'il trespassast; car pou de jours avant l'heure
+de sa mort, que il avoit encore bien tous ses sens au corps et bien mémoire
+disposée, receut-il message qui luy nonça la victoire du roy Phelippe, et
+la confusion de ses ennemis: dont le preudomme eut si grant joie que il
+donna son destrier sur quoy il souloit séoir en bataille au message qui ces
+nouvelles luy avoit apportées; né autre chose ne luy avoit mais que donner,
+car il avoit jà tout départi pour l'amour de Nostre-Seigneur et pour le
+remède de s'ame, comme cil qui certain estoit de sa mort. Dès ores mais
+nous convient d'escrire la glorieuse victoire du bon roy Phelippe au mieux
+que nous pourrons.
+
+ Note 237: Celui dont il est parlé ci-dessus, à la fin du chapitre 7.
+
+
+X.
+
+ANNEE 1214.
+
+_Coment Othon assembla son ost à Valenciennes, et coment il vindrent
+ordenés à bataille, pour ce qu'il cuidèrent le roy seurprendre
+despourveuement_.
+
+
+En l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur mil deux cens et quatorze, en ce
+temps que le roy d'Angleterre ostoioit en Poitou, si comme nous avons dit,
+en espérance de recouvrer la terre que il avoit perdue, et il s'en fu fouy
+il et tous ses osts pour l'avènement monseigneur Loys; Othon l'empereur
+dampné et escommenié que le roy Jehan d'Angleterre avoit retenu en soudées
+contre le roy Phelippe, assembla ses osts en Henaut au chastel de
+Valenciennes, en la terre le conte Ferrant qui à luy s'estoit alié contre
+son lige seigneur. Là luy envoya le roy Jehan, à ses despens et à ses
+gaiges, nobles combateurs et chevaliers de grant proesce: Regnault, conte
+de Bouloigne, Guillaume-Longue-Espée, conte de Lincestre, le conte de
+Salebière et le duc de Lembourc; le duc de Breban, la cui fille Othon avoit
+espousée, Bernard d'Ostemalle[238], Othe de Titenebroc, le conte Conrat de
+Tremoigne et Girard de Randerodes, et mains autres contes et barons
+d'Alemaingne, de Henault, de Breban et de Flandres.
+
+ Note 238: _Ostemalle._ Suivant M. de Reiffenberg, c'est _Hostmar_,
+ dans l'évêché de Munster;--_Tremoigne_, c'est _Dortmund_, en
+ Westphalie;--_Titenebroc_, c'est _Teklenbourg_, suivant la même
+ autorité; mais j'adopterois plutôt la leçon du manuscrit de
+ St-Germain 184 (_Chronique universelle_), Otton de _Katzenelbourg_.
+ Cette illustre maison d'Allemagne existe encore et donna plusieurs
+ guerriers célèbres dans le XIIIème siècle. (V. _Villehardouin_.)
+
+Le bon roy assembla d'autre part sa chevalerie au chastel de Perronne, tant
+comme il en pot avoir; car son fils Loys ostoioit en Poitou en ce meisme
+temps contre le roy Jehan, et avoit avec luy grant partie de la chevalerie
+de France. L'endemain de la Magdeleine mut le roy de Perronne, et entra à
+grant force en la terre le conte Ferrant, et trespassa parmi Flandres en
+ardant et en desgastant tout à destre et à senestre, et vint en telle
+manière jusques à la cité de Tournay que les Flamans avoient prise par
+barat[239] en l'an devant dit et moult durement endommagiée. Mais le roy y
+envoya le frère Garin et le conte de Saint-Pol qui la recouvrèrent assez
+légièrement. Othon mut de Valenciennes et vint jusques à un chastel qui est
+appelle Mortaigne. Ce chastel avoit pris par force et acraventé l'ost le
+roy Phelippe, après ce que il orent pris Tournay, si n'estoit loing que de
+six mille. La première sepmaine après saint Phelippe et saint Jacques
+proposa le roy à envaïr ses ennemis; mais les barons luy desloèrent, pour
+ce que les entrées estoient estroictes et griefs à passer jusques à eux.
+Pour ce changea son propos par le conseil de ses barons, et ordena que il
+retourneroit arrière, et entreroit en autre plus plaine voie en la conté de
+Henault, et la destruiroit du tout en tout. L'endemain donc qui fu le jour
+de la sixiesme kalende, mut le roy de Tournay, et béoit à reposer, luy et
+son ost, en celle meisme nuit à un chastel qui est nommé Lille, mais
+autrement avint que il n'avoit proposé. Car Othon mut en celle mesme
+journée du chastel de Mortaigne, et chevaucha tant comme il pot après le
+roy, à batailles ordonnées.
+
+ Note 239: Voyez dans Philippe Mouskes la description détaillée et
+ intéressante de la prise de Tournay, en 1213, par le comte de
+ Flandres. Tome 2, page 336 et suivantes.
+
+Le roy ne savoit point né ne crust que ses ennemis deussent ainsi venir
+après luy. Si luy avint par aventure, ainsi comme Dieu le voult, que le
+viconte de Meleun se parti de l'ost le roy entre luy et aucuns chevaliers
+légièrement armés, et chevaucha vers ces parties dont Othon venoit.
+Autressi se parti de l'ost et chevaucha après luy frère Garin l'esleu de
+Senlis; frère Garin l'appellons, pour ce que il estoit frère profès de
+l'ospital et en portoit tousjours l'abit; (sage homme et de parfont conseil
+et merveilleusement pourvéeur des choses qui estoient à venir.)
+
+Avec ces deux se départirent de l'ost entour trois mille, et chevauchièrent
+tant ensemble que il trouvèrent un haut tertre dont il porent apertement
+choisir[240] les batailles de leur ennemis qui se hastoient de venir et
+estoient toutes ordenées pour combatre. Quant il virent ce, le esleu Garin
+se départi d'eux tout maintenant, et se hasta de retourner au roy; mais le
+viconte de Meleun demoura en la place entre luy et ses chevaliers qui assez
+légèrement estoient armés. Au plus tost qu'il pot avenir au roy et aux
+barons, il leur annonça que leur ennemis venoient après eux hastivement,
+tuit ordenés pour combatre, et que il avoit véu les chevaux couvers, (les
+bannières desploiées,) les sergens et les gens de pié au front devant, qui
+est certain signe de bataille.
+
+ Note 240: _Choisir._ Distinguer.
+
+
+XI.
+
+ANNEE 1214.
+
+_Coment François s'approchièrent de leur ennemis, et coment en haste
+ordonèrent leur batailles et s'armèrent._
+
+
+Quant le roy oï ce, il commanda que tous les osts s'arrestassent. Puis
+manda les barons et se conseilla à eux que on feroit, dont il ne
+s'accordoient pas moult à la bataille, mais que on chevauchast tousjours
+avant. Quant Othon et sa gent vindrent à une petite rivière, il passèrent
+oultre petit et petit, pour le pas qui moult estoit grief. Quant il furent
+oultre passés, il firent semblant qu'il déussent aler vers Tournay. Lors
+commencièrent à dire François que leur ennemis s'en aloient vers
+Tournay[241]; mais frère Garin sentoit adès le contraire, et crioit et
+affermoit certainement que il convenoit que on se combatist, ou que on
+s'en partist à honte ou à dommage. A la parfin vainqui l'opinion de
+pluseurs celle d'un seul[242]. Lors se remistrent au chemin et
+chevauchièrent jusques à un petit pont qui est appellé le pont de
+Bovines[243]. Si estoit jà oultre ce pont la plus grant partie de l'ost, et
+s'estoit le roy désarmé, mais il n'avoit point bien encore passé le pont,
+si comme ses ennemis cuidoient. Si estoit leur propos tel que sé le roy
+eust le pont passé, il férissent tantost en ceux qu'il trouvassent à passer
+et les occissent et en féissent leur volenté. Tandis que le roy se reposoit
+un pou dessous l'ombre d'un fresne, pour ce qu'il estoit oncques
+travaillié, que de chevauchier que des armes porter; si estoit cil lieu
+assez près d'une chapelle[244] qui estoit fondée en l'honneur de monsieur
+Saint-Père; vindrent en l'ost messages qui estoient de ceux de la
+derrenière bataille, et crioient à merveilleux et horribles cris que leur
+ennemis venoient et que il s'appareilloient durement de combatte à ceux de
+la derrière bataille; et que le visconte de Meleun et ceux qui avec luy
+estoient légièrement armés, et les arbalestriers qui refrenoient leur
+orgueil et soustenoient leur envaïe estoient en moult grant péril; et qu'il
+ne povoient pas longuement retenir leur hardiesce né leur forsenerie. Lors
+se commença l'ost à estourmir, et le roy entra en la chapelle, dont nous
+avons là sus parlé, et fist une briefve oroison à Nostre-Seigneur.
+
+ Note 241: Les François, venant de Tournay, avoient le devant sur
+ l'armée des confédérés, qui arrivoit de Mortagne. On crut donc un
+ instant qu'au lieu de suivre à la piste les François, celle-ci se
+ replioit sur Tournay, «declinabat Tornacum», suivant l'expression de
+ Guillaume-le-Breton. De là la proposition combattue par Guerin de les
+ laisser suivre cette route et de continuer la retraite.
+
+ Note 242: C'est-à-dire: On prit le parti de continuer la retraite. Et
+ voilà pourquoi le roi s'étoit déjà désarmé, croyant que les ennemis
+ s'éloignoient.
+
+ Note 243: _Bovines._ Ainsi nommé sans doute parce qu'il avoit été
+ destiné au passage des troupeaux. _Pons bovum_ ou _bovinus_. «Ad
+ pontem.... qui est inter locum qui Sanguineus dicitur (Saingni) et
+ villam quæ dicitur Cesona (Cesoing).» Le pont de Bouvines étoit sur
+ _la Marque_.
+
+ Note 244: _Une chapelle._ Celle qu'on voit encore sur les anciennes
+ cartes de Flandres, sous le nom de _Chapelle aux arbres_.
+
+Atant issi hors et se fist armer hastivement. Puis sailli au destrier moult
+légièrement, et en si grant léesce comme sé il deust aler à unes noces, ou
+à une feste où il eust esté semons. Lors commença-on à crier parmi les
+champs: «Aux armes, barons, aux armes!» trompes et buisines commencièrent à
+bondir, et les batailles à retourner qui jà avoient passé le pont. Lors fu
+rappellée l'oriflambe Saint-Denis que on portoit au premier front de la
+bataille, par devant toutes les autres; mais pour ce que elle ne retourna
+pas hastivement, elle ne fu mie attendue, car le roy retourna tout premier
+à grans cours de cheval, et se mist au premier front de la bataille
+première, si que il n'avoit nulluy entre luy et ses anemis.
+
+Quant Othon et les siens virent que le roy estoit retourné, ce que il ne
+cuidassent mie, il furent tous esbahis et seurpris de soubdaine paour; lors
+se tournèrent à la destre partie du chemin que il aloient, par devers
+occident, et s'estendirent si largement que il pourprisrent la plus grant
+partie du champ; si s'arrestèrent par devers septentrion, en telle manière
+que il orent la luour du soleil droitement aux ieux qui fu plus chaux et
+plus ardent celle journée que il n'avoit esté devant.
+
+Le roy ordenna ses batailles et les assist parmi les champs droitement
+encontre ses ennemis, par devers midi, front à front, en telle manière que
+François avoient le soleil aux espaules. Ainsi furent les batailles
+ordenées et égaument mises de çà et de là. Au milieu de ceste disposition
+estoit le roy au premier front de la bataille: si luy estoient joins au
+costé Guillaume des Barres, la fleur des chevaliers, Berthelemi de Roye,
+ancien homme et sage, Gaultier le jeune chambellent, sage homme et bon
+hevalier et de meur conseil, Pierre Mauvoisin, Girart Latruie[245],
+Estienne de Lonc-Champ, Guillaume de Mortemer, Jehan de Roboroy[246],
+Guillaume de Gallande, Henry le conte de Bar, jeune homme et viel de
+courage, noble en force et en vertu, cousin estoit le roy; si avoit
+nouvellement receue la conté après la mort son père, et mains autres bons
+chevaliers qui pas ne sont cy nommés, de merveilleuse vertu et exercités en
+armes. Tuit cil furent mis en la bataille le roy, par moult grant
+espécialté, pour son corps garder, pour leur grant loiauté et pour leur
+souveraine prouesce. De l'autre partie fu Othon au milieu de sa gent; si
+eut fait drescier pour enseigne une aigle dorée sur un dragon qui estoit
+atachié sus une haute perche[247].
+
+ Note 245: _Girart Latruie_, de Tournay, étoit alors fort célèbre pour
+ sa bravoure, ses ruses de guerre et sa loyauté
+ (Voy. Philippe Mouskes.)
+
+ Note 246: _Roboroy._ Vély rend _Roboreto_ par _Rouvray_, et sans
+ doute avec raison. (Tome 3, p. 482.) Il n'est pas aussi heureux pour
+ _Latruie_, qu'il appelle _Gerard Scrophe_.
+
+ Note 247: _Sus une haute perche._ Le latin ajoute: «Erectâ in
+ quadrigâ.» C'étoit le _carroccio_ des Italiens.
+
+
+XII.
+
+ANNEE 1214.
+
+_Coment le roy exorta les barons et les chevaliers à bien faire. Et coment
+la bataille fu noblement commenciée._
+
+
+Avant ce que la bataille fust commenciée, le roy amonesta ses barons et sa
+gent. Et, jasoit ce qu'il eussent cuer et volenté de bien faire, si leur
+fist un sermon brief par tels parolles: «Seigneurs barons et chevaliers,
+nostre fiance et nostre espérance est toute mise en Dieu. Othon et tuit les
+siens sont escommeniés de par nostre saint père l'apostole, pour ce que il
+sont ennemis et destruiseurs des choses de saincte églyse; et les deniers
+qui leur sont admenistrés et de quoy il sont loués, sont acquis des larmes
+des povres et des rapines des clers et des églyses. Mais nous sommes
+crestiens et usons de la coustume de saincte églyse. Et jasoit ce que nous
+sommes pécheurs, comme autres hommes, toutesfois nous consentons-nous à
+Dieu et à saincte églyse, et la gardons et déffendons à nos povoirs: dont
+nous devons fier hardiement en la miséricorde Nostre-Seigneur, qui nous
+donra nos ennemis vaincre et surmonter[248].»
+
+ Note 248: Ce discours est certes d'une grande beauté. Il dut exalter
+ l'ardeur des soldats: aujourd'hui, pour encourager les nôtres, il
+ n'en faudroit pas conserver un seul mot. Voilà comme les temps
+ changent.
+
+Quant le roy eut ainsi parlé, les chevaliers et les barons luy demandèrent
+sa benéiçon: trompes et araines[249] firent sonner, puis firent assaut à
+leur ennemis par merveilleuse et moult grant hardiesce. En celle heure et
+en ce point, estoit derrière le roy son chapelain qui escript ceste
+histoire[250], et un clerc que tout maintenant que il oïrent les sons des
+trompes, commencièrent à versilier et à chanter à haute voix ce pseaume:
+_Benedictus dominus Deus meus qui docet manus meus ad prœlium_, tout
+jusques en la fin, et puis: «_Exurgat Deus_, tout jusques en la fin. Et:
+_Domine in virtute tua letabitur rex_, au mieux que il porent; car les
+larmes et le sanglos les empeschoient durement. Et puis ramenoient en
+mémoire devant Dieu, en pure dévocion, l'honneur et la franchise dont
+saincte églyse s'esjouist au povoir le roy Phelippe, et d'autre part la
+honte et les reproches qu'elle souffre et a souffers par Othon et par le
+roy d'Angleterre par cui dons et promesses tuit cil ennemis estoient esmeus
+contre le roy en son propre royaume: desquels aucuns se combatoient contre
+leur lige seigneur pour cui santé il se deussent combatre mieux contre tous
+hommes. La première envaïe de la bataille ne fu pas en la place où le roy
+estoit; car avant que ceux de son eschielle né ceux d'environ commençassent
+l'estour, se combatoient jà aucun contre Ferrant et les siens, en la destre
+partie du champ, sans le sceu le roy. Le premier front de la bataille des
+François estoit mis et devisé et ordené ainsi comme nous avons dit devant
+et porprenoit de l'espace du champ mil et quarante pas.
+
+ Note 249: _Araines._ Instrumens d'airain.
+
+ Note 250: Guillaume le Breton.
+
+En celle bataille estoit frère Garin, l'esleu de Senlis, tout armé, non mie
+pour combatre, mais pour amonester et pour enorter les barons et les autres
+chevaliers à l'honneur de Dieu, du roy et du royaume, et à la deffense de
+leur propre santé. Eudes le duc de Bourgoingne, Mahieu de Montmorency, le
+conte de Biaumont, le visconte de Meleun, et les autres nobles combateurs,
+et le conte de Saint-Pol que aucuns avoient souspeçonné que il ne se fust
+aucune fois consenti à leur ennemis; et, pour ce que il pensoit bien que
+aucuns en avoient souspeçon, dist-il au devant dit frère Garin un tel mot:
+Que le roy auroit en luy bon traitre en celle journée[251]. En celle meisme
+bataille estoient cent et quatre-vingt chevaliers champenois, si comme le
+esleu Garin les avoit ordennés[252], qui mist aucuns qui devant estoient
+par derrière, pour ce que il les sentoit lasches et tenues de cuer; et ceux
+que il sentoit hardis et fervens de bataille, de la cui prouesce il estoit
+fis et seur assist en la première bataille; et si leur dist ainsi:
+«Seigneurs chevaliers, le champ est grant, eslargissiez-vous parmi les
+rens, que vos ennemis ne vous encloent; car il n'est point avenant que les
+uns facent escu de l'autre, mais ordennez-vous en telle manière que vous
+vous puissiez combatre tous ensemble en une meisme heure, tout d'un front.»
+
+ Note 251: Vely dit en note, tome 3, p. 480, que «l'union étroite qui
+ avoit été entre lui et le comte de Boulogne laissoit quelques doutes
+ sur sa fidélité.» Voilà bien ce qui démontre le danger des
+ conjectures en histoire. Philippe Mouskes, auteur contemporain qui
+ connoissoit les deux barons, nous assure qu'ils se détestoient, et ce
+ que j'ai cité de la _Chronique de Rains_ plus haut, justifie
+ l'opinion de Mouskes. Suivant ce dernier, quand le roi apprit que la
+ bataille étoit inévitable, il étoit à table:
+
+ «Si mangoit en coupes d'or fines
+ Soupes en vin, et fist mout caut.»
+ (Tome 2, page 355.)
+
+ Or, voici maintenant le récit de la _Chronique de Rains_: «Quant la
+ messe fu dite, s' fist li rois aporter pain et vin, et fist tailler
+ des soupes et en manga une. Et puis dist à tous ceaus qui en tour lui
+ estoient: _Je proie à tous mes boins amis qu'il mangassent avec
+ moi, en ramembrance des douze apostres qui avoec Nostre-Seigneur
+ burent et mengièrent. Et s'il i en a nul qui pense mauvaistié né
+ tricherie, si ne s'i aproce mie._ Lors s'avancha mesire Engherrans
+ de Couchi et prist la première soupe. Et li quens Gautiers de
+ Saint-Pol la seconde, et dist au roy: _Sire, wi en cest jour
+ verra-on qui est traitres!_ Et dist ces paroles, pour çou que il
+ savoit que li rois l'avoit en souspechon pour mauvaises paroles. Et
+ li quens de Sancierre prist la tierce et tout li autre baron après,
+ et i ot si grant presse qu'il ne porent tous venir au hanap. Et quant
+ li rois vit ce, si en fu moult lié et dist: _Signour, vous iestes
+ tout mi home, et je suis vostre sire quels que je soie, et vous ai
+ moult amés... Pour çou si prie à vous, gardés wi mon cors et m'onnour
+ et la vostre. Et sé vous véés que la corone soit mius emploïe en l'un
+ de vous que en moi, jo m'i otroi volentiers et le voil de bon cuer et
+ de bonne volenté._ Quant li baron l'oïrent ensi parler, si
+ comenchièrent à plorer de pitié et disent: _Sire, pour Dieu, merchi!
+ nous ne volons roy sé vous non. Or chevauchiés hardiement contre vos
+ ennemis et nous sommes appareillés de mourir avoec vous._» (Page 148.)
+
+ Note 252: _Ordennés_, c'est-à-dire parmi les plus braves. Ce n'est
+ pas dans leur nombre que frère Guerin trouva des _lasches et tenues
+ de cuer_. (Voy. Guill. le Breton, Historiens de France,
+ t. XVII, p. 96.)
+
+Quant il eut ce dit, il envoya avant cent et cinquante sergens à cheval
+pour commencier la bataille, par le conseil le conte de Saint-Pol. Si le
+fist en celle intencion que les nobles combateurs de France, que nous avons
+cy-dessus nommés, trouvassent leur ennemis aucun pou esmeus et
+troublés[253]; mais les Flamans et les Alemans orent grant desdaing de ce
+que il furent premièrement envaïs par sergens, non mie par chevaliers; pour
+ce ne se daignèrent-il oncques mouvoir de leur place, ains les attendirent
+et les receurent moult aigrement; grant partie de leur chevaux occistrent
+et leur firent moult de plaies, mais nuls n'en y eut qui fussent navrés à
+mort, fors que deux tant seulement. Cils sergens estoient nés de la vallée
+de Soissons, plains de grant prouesse et de moult grant hardement: si ne se
+combatoient point mains vertueusement à pié que à cheval.
+
+ Note 253: Voici la phrase latine: «Præmisit idem electus de consilio
+ comitis S. Pauli centum et quinquaginta satellites in equis, ad
+ inchoandum bellum, eâ intentione ut prædicti milites egregii
+ invenirent hostes aliquantulum motos et turbatos.» Ces _satellites_
+ ont bien l'air d'être des gens de pied ordinaires, des ribauds, etc.
+ Vely les appelle _chevau-légers des milices de Soissons_. «Les
+ Flamands», ajoute-t-il, «indignés qu'on les fit attaquer par de _la
+ cavalerie légère_, et non pas de la _gendarmerie_ où l'on n'admettoit
+ alors _que des gentilshommes_, etc.»
+
+Gaultier de Guistelle et Buridan qui estoient chevaliers de moult grant
+prouesce enortoient et amonestoient les chevaliers de leur eschieles à
+bataille, et leur ramenoient en mémoire les fais de leur amis et de leur
+ancesseurs, aussi sans paour comme se il jouassent à un tournoiement[254].
+Quant il orent deschevauchiés et abatus aucuns des dix sergens, il les
+laissièrent et tournèrent d'autre part enmy le champ pour combatre aux
+chevaliers.
+
+ Note 254: Notre traducteur n'a pas suivi l'une des leçons manuscrites
+ de Guillaume le Breton, et la meilleure selon moi: «Reducebant
+ militibus memoriam suarum amicarum, non aliter quam si tyrociniis
+ luderentur.» Il eût donc fallu traduire: «_Rappeloient à leur mémoire
+ le souvenir de leurs amies, comme s'ils eussent dû combattre dans un
+ tournoi._» Ces Guistelle et Buridan étoient de l'armée flamande.
+ Gautier de Ghistelle semble être celui que mentionne Philippe
+ Mouskes:
+
+ _Watiers, li castelains de Raisse
+ Avant les autres si eslaisse,
+ Et Estace de Maskeline._
+ Sur un ceval de grant ravine
+ Si vint _Beauduins_ Buridans
+ Com chevaliers preus et aidant.»
+ (Tome 2, page 359.)
+
+Lors assemblèrent à eux aucuns de la bataille des Champenois et se
+combatirent contre eux aussi proesceusement comme il firent. Quant les
+lances furent fraites, il sachièrent les espées et s'entredonnèrent
+merveilleux coups. A celle meslée survint Pierre de Remy et ceux de sa
+compaignie; par force prisrent et emmenèrent cestui Gaultier de Guistelle
+et Jehan Buridan. Mais un chevalier de leur gent qui estoit nommé Eustace
+de Maquelines commença à crier par grant orgueil: «A la mort aux François!»
+et les François l'enclostrent entr'eux si que l'un l'aert et luy estraint
+la teste entre le pis et le coute[255], puis luy esracha le heaume de la
+teste, et l'autre le féri d'un coutel entre le menton et la ventaille
+jusques au cuer, et luy fist sentir la mort par grant douleur dont il
+menaçoit François par grant orgueil.
+
+ Note 255: _Le coute._ Le coude. Il lui serra la tête entre sa
+ poitrine et son coude.
+
+Quant cil Eustace de Maquelines[256] fu ainsi occis et Gaultier de
+Guistelle et Buridan furent pris, la hardiesce des François doubla, toute
+paour mistrent jus, et usèrent de toutes leur forces ainsi comme s'il
+fussent certains de la victoire.
+
+ Note 256: _Maquelines_ ou _Maskeline_, suivant Mouskes.
+
+
+XIII.
+
+ANNEE 1214.
+
+_Coment le conte Gautier de Saint-Pol et le visconte de Meleun
+trespercièrent les batailles de leur ennemis et retournèrent d'autre part.
+Et de la proesce le duc de Bourgoigne, le conte de Biaumont et Mahieu de
+Montmorency._
+
+
+Après les sergens à cheval que l'esleu Garin eut devant envoiés pour
+commencier la bataille, mut le noble Gautier de Saint-Pol et les chevaliers
+de s'eschièle qui estoient tuit esleus et de noble prouesce. Entre ses
+ennemis se féri autressi fièrement comme l'aigle affamé se fiert en la
+tourbe des coulons[257]. Puis que il fu en la presse embattu, maint en féri
+et de maint fu féru. Là apparut la hardiesce de son cuer et la prouesce,
+car il acraventoit et hommes et chevaux et ocioit tout quanques il
+attaignoit, sans différence et sans nulluy prendre. Tant féri et chapla,
+luy et les siens, à destre et à senestre, que il tresperça tout outre la
+tourbe ses ennemis, puis se reféri dedens d'autre part et les enclost ainsi
+comme au milieu de la bataille. Après le conte de Saint-Pol vint le conte
+de Biaumont par aussi grant hardiesce; Mahieu de Montmorency et les siens;
+le duc de Bourgoingne Eudes qui eut maint bon chevalier en sa route: tuit
+cil se férirent en l'estour, encrés et chaus de combatre, et rendirent à
+leur ennemis merveilleuse bataille. Le duc de Bourgoingne qui estoit homme
+corpulans et de fleumatique complexion chéi à terre, car son destrier fu
+soubs luy occis. Quant ses gens le virent chéu, si s'assemblèrent entour
+luy, sur un nouvel cheval le firent tantost monter; et quant il fu remonté
+il eut grant dueil de ce que il fu cheu et dit que il vengeroit ceste
+honte. Il brandi sa lance et brocha les esperons, et puis se féri au plus
+dru de ses ennemis né ne prenoit garde où il féroit né cui il encontroit,
+ainçois vengoit son mautalent sur tous, ainsi comme sé chascun de ses
+ennemis luy eust son cheval occis. D'autre part se combatoit le visconte de
+Meleun qui avoit chevaliers esleus en sa route et exercités en armes, et
+envaï ses ennemis par tout en telle manière d'autre part comme le conte de
+Saint-Pol eut fait; tout oultre les tresperça et retourna de l'autre part
+parmi celle bataille.
+
+ Note 257: _Coulons_. Colombes.
+
+En cest estour fu féru Michau de Harnies d'une lance parmi l'escu et le
+haubert et parmi la cuisse, et fu cousu aux auves[258] de la selle et au
+cheval. Hue de Malaunoy et mains autres furent tresbuchiés à terre, car
+leur chevaux furent occis, mais il saillirent sus par grant vertu, né ne se
+combatirent pas moins vertueusement sur les piés que sur les chevaux.
+
+ Note 258: _Aux auves._ Le latin dit: «Consutus fuit alveæ sellæ, et
+ equo.» Ce doit être ce que nous appelons aujourd'hui: _la Ventrière_.
+ --Michel de Harniès ou de Harnes traduisit ou fit traduire l'un des
+ premiers la chronique du faux Turpin. (Voyez l'article que lui a
+ consacré M. A. Duval, dans l'_Histoire littéraire de la France_,
+ tome 17, page 370.)
+
+Le conte de Saint-Pol qui moult forment et moult longuement s'estoit
+combatu, iert jà oncques travaillié pour la multitude des cops que il eut
+donnés et receus; si se traist hors de l'estour pour soy refreschir et
+esventer, et pour reprenre un pou son esperit. Le vis tourna devers ses
+ennemis, tandis comme il se reposoit; ainsi, il choisi[259] un de ses
+chevaliers que ses ennemis avoient si avironné que il ne paroit entrée par
+où l'en peust à luy venir; et jasoit ce que le conte n'eust pas encore son
+alaine reprise, laça-il son heaume, la teste joingt au col du cheval et
+l'embraça forment aux deux bras; puis hurta des esperons et tresperça en
+telle manière tous ses ennemis, jusques à tant qu'il vint à son chevalier;
+lors se dreça sur ses estriers et sacha s'espée, et en départi si grans
+cops que il desjoinst et départi la presse de ses ennemis par merveilleuse
+vertu[260]. Et, quant il eut son chevalier délivré de leur mains à grant
+péril de son corps, par hardiesce ou par folie il retourna à sa bataille et
+se reçut entre ses gens. Et, si comme cil tesmoignèrent qui ce virent, il
+fu féru[261] de douze lances en un meisme moment, et, si comme la
+souveraine vertu luy aida, il ne le porent tresbuchier né luy né le cheval.
+Quant il eut faicte ceste prouesce merveilleuse et il se fust un pou
+refreschi, il et ses chevaliers qui endementres s'estoient reposés, il se
+joint et moula ès armes; et puis se reféri au plus dru de ses ennemis.
+
+ Note 259: _Choisi._ Distingua.
+
+ Note 260: Le récit de ce fait d'armes et en général chaque ligne de
+ toute la description donne la plus curieuse idée d'une bataille au
+ moyen-âge. Il étoit impossible de raconter d'une manière plus claire
+ tous les incidens remarquables de la journée.
+
+ Note 261: _Féru._ Le latin dit seulement: _Pressé, menacé par_.
+ «Impellebatur.»
+
+
+XIV.
+
+ANNEE 1214.
+
+_Coment Ferrant fu prins, et coment le roy fu abattu à terre de cros de fer
+des gens à pié._
+
+
+En ce point et en celle heure estoit la bataille si fervent et si aigre
+d'une part et d'autre, qui jà avoit duré par trois heures, (que Pallas, la
+déesse de bataille, voletoit en l'air par dessus les combateurs ainsi comme
+sé elle ne sceust encore auxquels elle deust donner victoire[262]). A la
+parfin versa tout le faix de la bataille sur Ferrant et sur les siens.
+Abatu fu à terre et blécié et navré de mainte grant plaie; pris fu et lié
+et maint de ses chevaliers. Si longuement se fu combatu que il estoit ainsi
+comme demi mort né ne povoit plus la bataille endurer quant il se rendi à
+Hue de Marueil et à Jehan son frère. Tout maintenant que Ferrant fu pris,
+tuit cil de sa partie qui se combatoient en celle partie du champ
+s'enfouirent où il furent mors ou pris. Endementres que Ferrant fu ainsi
+mené à desconfiture retourna[263] l'oriflambe de Saint-Denys, et les
+légions des communes vindrent arrières qui jà estoient alées avant jusques
+près des hostieux[264], especiaulment[265] la commune de Corbie, d'Amiens,
+d'Arras, de Beauvais, de Compiègne, et acoururent à la bataille le roy, là
+où il véoient l'enseigne royal au champ d'azur et aux fleurs de lis d'or
+que un chevalier porta en celle journée qui avoit nom Gales de Montegni.
+Cil Gales estoit très bon chevalier et très fort, mais il n'estoit pas
+riche homme[266]. Les communes trespassèrent toutes les batailles des
+chevaliers et se mistrent devant le roy, encontre Othon et sa bataille.
+Mais ceux de s'eschièle[267] qui estoient chevaliers de moult grant
+prouesce, les firent maintenant ressortir jusques à la bataille le roy;
+tous les esparpillièrent petit et petit, et trespercièrent tant qu'il
+approchièrent bien près de l'eschièle le roy.
+
+ Note 262: Cette introduction de la déesse Pallas est le fait de notre
+ traducteur. Guillaume le Breton ne dit rien de pareil.
+
+ Note 263: _Retourna._ Arriva. «Adveniunt», dit Rigord. On a vu plus
+ haut que le roi ne l'avoit pas attendu; il n'y avoit eu jusque-là, en
+ tête de l'armée, que l'enseigne aux fleurs de lys d'or.
+
+ Note 264: _Des hostieux._ Au-delà du pont de Bouvines, et dans
+ l'endroit où l'armée se proposoit de passer la nuit suivante, avant
+ qu'elle ne fût informée de la poursuite de l'empereur.
+
+ Note 265: _Especiaument._ Cela se rapporte à ceux qui revenoient.
+
+ Note 266: Je ne doute pas que le _dives_ de Guillaume le Breton et le
+ _riche homme_ de notre traducteur n'ait le sens du _ricco hombre_
+ espagnol. Gale de Montegni n'étoit pas gentilhomme, voilà ce qu'il
+ faut entendre ici; et l'on ne peut trop rappeler que dans le
+ moyen-âge la noblesse donnoit fort peu de droits positifs à la
+ _chevalerie_. Pour être armé chevalier, il falloit être _riche_,
+ parce que les dépens étoient énormes, puis être _endurci à la
+ fatigue_. On faisoit assez volontiers grace du reste, quoi qu'on en
+ dise et qu'on ait dit.
+
+ Note 267: _S'eschièle._ De l'armée d'Othon.
+
+Et quant Guillaume des Barres, Pierre Mauvoisin, Girart Latruie, Estienne
+de Longchamp, Guillaume de Gallande, Jehan de Roboroy, Henry le conte de
+Bar et les autres nobles combateurs qui en la bataille le roy orent esté
+mis espéciaulment pour son corps garder, virent que Othon et les Thiois de
+sa bataille tendoient à venir droit au roy, et que il ne queroient que sa
+personne tant seulement, il se mistrent avant pour rencontrer et refresnier
+leur forsenerie, et entrelaissièrent le roy de cui il se doubtoient
+derrière leur dos; et en dementres qu'il se combatoient à Othon et aux
+Alemans, leur gent à pié qui furent avant alés enceindrent le roy
+soubdainement, et le tresbuchièrent jus à terre de son cheval à lances et à
+cros de fer; et sé la souveraine vertu et les especiaux armeures dont son
+corps estoit garni ne l'eussent garenti, il le eussent illec occis. Mais un
+petit de chevaliers qui avec luy estoient demourés, et Gales de Montegny
+qui souvent tournoit l'enseigne pour appeller secours, et Pierre Tristan
+qui descendi de son destrier de son gré et se metoit au devant des cops
+pour le roy garantir, acraventèrent et occistrent tous ces sergens à pié,
+et le roy sailly sus et monta au destrier plus légèrement que nul ne
+cuidast.
+
+
+XV.
+
+ANNEE 1214.
+
+_Coment Othon s'en fui quant il ot esprouvé la vertu des chevaliers de
+France. Et coment Ferrant fu tenu et pris._
+
+
+Quant le roy fu remonté et la pietaille[268] qui abatu l'eut fu toute
+destruite et la bataille le roy fu jointe à l'eschielle Othon, lors
+commença l'esteur merveilleux et l'occision et l'abatéis d'une part et
+d'autre d'hommes et de chevaux; car il se combatoient tuit par merveilleuse
+vertu. Là fu occis, très devant le roy, Estienne de Longchamp, chevalier
+preux et loyaux et de foy enterine; si fu féru d'un coustel jusques en la
+cervelle par l'ueillière du heaume. Et les ennemis le roy usèrent en celle
+bataille d'une manière d'armeures qui oncques mais n'avoit esté veue; car
+il avoient coustiaux lons et gresles à trois quarrés, trenchans de la
+pointe jusques au manche; et se combatoient de tels coustiaux pour glaives
+et pour espées[269]. Mais, la mercy Dieu! le glaive et les espées des
+François, et leur vertu qui oncques n'est lassée, surmonta la cruauté de
+leur ennemis et de leur nouvelles armeures: car il se combatirent si
+forment et si longuement, que il firent par force reuser et resortir toute
+la bataille Othon et vindrent jusques à luy, et si près, que Pierre
+Mauvoisin, qui plus estoit puissant en armes que sage de la sapience du
+monde, le prist parmi le frain et le cuida sachier hors de la presse. Mais
+quant il vit qu'il ne pourroit sa volenté faire né acomplir, pour la presse
+et pour la multitude de sa gent qui entour luy estoit joincte et serrée,
+Girart Latruie qui près fu luy donna d'un coutel parmi le pis; et quant il
+vit qu'il ne le pourroit trespercier pour les especiaux armeures dont il
+estoit armé, il amena le second coup pour recouvrer le deffaut du premier.
+En ce que il cuida Othon férir parmi le corps, il encontra la teste du
+cheval qui fu haut et levé, si l'assena droit en l'euil; et le coutel qui
+fu lancié par moult grant vertu luy coula jusques en la cervelle.
+
+ Note 268: _Piétaille._ Les gens de pié.
+
+ Note 269: Ces couteaux à trois lames ne devoient-ils pas ressembler à
+ de courtes hallebardes. C'étoit encore sans doute ce que plus haut
+ notre auteur nomme _crocs de fer_.
+
+Le cheval qui le grant coup senti s'esfraya, et se commença à demener
+forment et retourna celle part dont il estoit venu. En telle manière
+monstra Othon le dos à nos chevaliers et s'enfui à tant; si fist proie à
+ses ennemis de l'aigle et de l'estandart, et de quanqu'il avoit amené au
+champ. Quant le roy l'en vit partir en telle manière, il dist à sa gent:
+«Othon s'en fuyt, mais huy ne le verra-on en la face[270].»
+
+ Note 270: «Lors dit li rois: _Coment n'avons-nous pas l'empereour?_
+ Et sachiés c'onques mais ne l'avoit apielés empereour; mais il le
+ dist pour avoir plus grant victoire. Car plus a d'onnour en
+ desconfire un empereour que un vavasseur.» (_Chronique de Rains_,
+ page 153.)
+
+Il n'eut pas fouy longuement que le cheval fu mort, lors luy fu le second
+amené tout frès. Et quant il fu remonté, il se remist à la fuite au plus
+tost et isnelement qu'il pot, comme cil qui plus ne povoit endurer la vertu
+des chevaliers de France. Car Guillaume des Barres l'avoit jà tenu deux
+fois parmi le col; mais il ne le put pas bien tenir, pour le cheval qui fu
+fort et mouvant, et pour la presse de sa gent. En celle heure et en ce
+point que Othon s'en fuyoit, estoit la bataille merveilleusement aigre et
+fervent d'une part et d'autre; et se combatoient les chevaliers si très
+durement que il avoient à terre abatu Guillaume des Barres et son cheval
+occis, pour ce que il estoit passé plus avant que les autres; car le jeune
+Gaultier, Gauillaume de Gallande et Berthelemieus de Roie qui estoient bons
+chevaliers et sages jugièrent et distrent que ce estoit moult périlleuse
+chose de laissier le roy derrière eux ainsi seul, qui venoit le plain pas
+après. Et pour ceste raison ne se vouldrent-il embatre en l'estour si
+avant, comme fist le Barrois qui estoit à pié entre ses ennemis, et se
+deffendoit selon sa coustume par merveilleuse vertu. Mais pour ce que un
+seul homme à pié ne peut pas moult longuement durer contre si grant
+multitude de gent, à la parfin eust-il esté mort ou pris sé ne fust Thomas
+de Saint-Walery, chevalier noble et puissant en armes, qui survint là à
+tout cinquante chevaliers et deux mille sergens à pié: le Barrois délivra
+des mains de ses ennemis. Là fu la bataille renouvellée; car endementres
+que Othon fuyoit, se combatoient les nobles chevaliers de sa bataille: le
+conte Othon de Tinteneburc, le conte Conras de Tremoigne, Girart de
+Randerodes, et maint autre chevalier fort et hardi combateur que Othon
+avoit espéciaulment esleus, pour leur grant prouesce, pour ce qu'il fussent
+près de luy en la bataille pour son corps garder.
+
+Tuit cil se combatoient merveilleusement et craventoient et occioient les
+nos; mais toutesvoies les surmontèrent François, et furent pris les deus
+devant dis contes, et Bernart de Hostemalle et Girart de Randerodes. Le
+char sur quoy l'estandart séoit fu despecié, le dragon fu desront et brisié
+et l'aigle dorée fu portée devant le roy; si avoit les elles esrachiées et
+brisiées: ainsi fu la bataille Othon desconfite, après ce qu'il s'en fu
+fouy.
+
+
+XVI.
+
+ANNEE 1214.
+
+_De la manière et coment le conte Regnaut se combatoit et coment il se
+destourna quant il approcha le roy pour la révérence de son seigneur, si
+comme l'en cuida._
+
+
+Le conte Regnaut de Bouloigne qui avoit tousjours l'estour maintenu se
+combatoit encore si durement que on ne le povoit vaincre né surmonter. D'un
+nouvelle art usoit en la bataille: car il avoit fait un double parc de
+sergens à pié bien armés, joings et serrés ensemble à la circuité, en la
+manière d'une roue: en ce cerne n'avoit que une seule entrée par quoi il
+entroit ens quant il voulloit reprenre s'alaine, ou quant il estoit trop
+empressé de ses ennemis; si fist ceste chose par plusieurs fois. Icelui
+conte Regnaut, le conte Ferrant et l'empereur Othon si comme l'en aprist
+puis, avoient juré avant le commencement de la bataille que il ne se
+tourneroient à destre né à senestre, né ne se combatroient à nulle
+eschielle fors à celle où le roy estoit tant seullement; si devoient
+tantost le roy occire tant tost comme il l'aroient pris: en celle intencion
+que sé le roy fust occis, il peussent légièrement faire sa volenté de tout
+le remenant; et pour ce serement ne voult oncques assembler fors à la
+bataille le roy. Et Ferrant qui ceste meisme chose avoit jurée, volt et
+commença à venir tout droit au roy; mais il ne peut, car la bataille des
+Champenois luy vint au devant, et se combati à luy si forment qu'elle luy
+empescha son propos. Et le conte Regnaut aussi eschiva toutes les autres,
+et s'adresça à la bataille du roy, et vint droit à luy au commencement de
+l'estour; mais quant il vint près de luy, il eut horreur et une paour
+naturelle de son droit seigneur, ainsi comme aucuns cuidèrent; de l'autre
+part de l'estour se retourna et se combati au conte Robert de Dreux qui
+près du roy estoit en celle meisme bataille, en une tourbe moult espesse.
+
+Le conte Pierre d'Aucerre, qui cousin estoit le roy, se combatoit moult
+vertueusement pour luy; et Phelippe son fils, pour ce que il estoit cousin
+à la femme Ferrant de par sa mère, se combatoit d'autre part contre son
+père et contre la couronne de France. Car péchié et anemi[271] avoient les
+cuers d'aucuns si aveuglés que tout eussent-il pères et mères et frères en
+la partie le roy, il ne laissoient pas pour ce à combatre pour paour de
+Dieu; et que il ne chassassent à honte et à confusion leur droit seigneur
+sé il peussent, et leur amis charnels que il devoient amer naturelment. Le
+conte Regnaut ne s'accorda pas bien à la bataille au commencement, jasoit
+ce qu'il se combatist plus vertueusement et plus longuement que nul des
+autres; ains desenorta moult le combatre, comme cil qui bien savoit la
+hardiesce et la prouesce des chevaliers de France; pour ce l'avoit Othon
+souspeçonné de traïson et le siens. Et sé il ne se fust consentu à la
+bataille, il l'eussent pris et mis en liens. Dequoy il dist un mot à Hue de
+Boves un pou avant le commencement de la bataille: «Vecy», dist-il, «la
+bataille que tu loes et enortes, et je la desloe et désamonneste: il en
+avenra que tu t'en fuiras comme mauvais et couars, et je me combattrai sur
+le péril de mon chief, et say bien que je demourray ou mort ou pris[272].»
+Quant il eut ce dit, il s'en vint au lieu destiné de la bataille, et se
+combati plus forment et puis longuement que nul de sa partie.
+
+ Note 271: _Anemi._ Démon.
+
+ Note 272: La _Chronique de Rains_ cite cette altercation: «Li rois
+ (quant entendi que Ferrans se voult combattre le diemenche) manda par
+ frère Garin qu'il atendist jusques au lundi. Et li quens li manda
+ qu'il n'en feroit riens.... Atant repaira frères Garins, et li quens
+ Renaus le convoia une pieche. Et quant li quens Renaus fu revenus
+ arrière, messire Hues de Boves li dist devant l'empereour Othon et
+ devant le conte Ferrant: «_Ha! quens de Boulogne, quens de Boulogne,
+ qu'elle avés bastie traïson entre vous et frère Garin?_--_Ciertes_,
+ dit li quens Renaus, _vous i avez menti, comme faus traitres que
+ vous iestes et bien devés dire teles paroles, car vous iestes dou
+ parage Guenélon, et bien saciés, sé je vieng à la bataille, que je
+ ferai tant que je serai ou mors ou pris, et vous enfuirés, com
+ auvais, recréans et falis._» (Page 145.) Phelippe Mouskes semble
+ avoir emprunté son récit à la _Chronique de Rains_ et à Guillaume le
+ Breton. La précieuse _Chronique universelle_, renfermée dans le msc.
+ de St-Germain, n° 84, raconte la même altercation, avec quelques
+ autres circonstances. (F° 311.) Pour Guillaume Guiart, dans ses
+ _Royaux Lignages_, je ne le cite jamais, parce qu'il se règle
+ toujours sur les _Chroniques de Saint-Denis_.
+
+
+XVII.
+
+ANNEE 1214.
+
+_Coment le conte Regnaut fu pris, et de la proesce Thomas de Saint-Waleri._
+
+
+Entre ces choses les rens de la partie Othon se commencièrent à éclairier;
+car le duc de Louvain, le duc de Lembourc et Hue de Boves s'en estoient jà
+fouys et les autres par cinquante et par quarante, et par divers nombres;
+mais le conte Regnaut se combatoit si forment encore que nul ne le povoit
+esrachier de la bataille; et si n'avoit que six chevaliers avec luy qui
+guerpir ne le voulloient, mais se combatoient avecques luy moult forment;
+quant un sergent preux et hardi, si avoit à nom Pierre de la Tornelle[273]
+qui se combatoit à pié pour ce que ses ennemis luy avoient son cheval
+occis, si se traist vers le conte, la couverture de son cheval sousleva et
+le féri par dessoubs, si qu'il luy embati ès boiaux s'espée jusques à
+l'enhoudure; et l'un des chevaliers qui avec luy se combatoient, quant il
+eut ce cop veu, prist le conte par le frain et le sacha de l'estour à moult
+grant paine et contre sa volenté.
+
+ Note 273: _Tornelle._ «Torella,» dit Guillaume le Breton.
+
+Lors se mist à telle fuite comme il pot, quant Cuenon et Jehan de Codun ses
+frères le suivirent et abatirent à terre ce chevalier. Le cheval le conte
+chey mort et le conte versa jus en telle manière que il eut la destre
+cuisse dessoubs le col du cheval.
+
+A la prise survindrent Hue et Gaultier de Fontaines, et Jehan de Roboroi.
+Endementres que il estrivoient ensemble le quel auroit la prise du conte,
+vint d'autre part Jehan de Neele; icil Jehan estoit bel chevalier et grant
+de corps, mais la prouesce ne respondoit mie à la beauté né à la quantité
+de corps, car il ne s'estoit onques combatu à homme nul en toute la
+journée[274]; et, pour ce, estrivoit-il luy et ses chevaliers à ceux qui
+tenoient le conte, pour ce que il vouloit acquerre aucune louenge sans
+raison, de la prise de si grant homme: et, à la parfin, leur eust-il le
+conte tollu sé ne fust Gaultier le esleu, qui survint en la place. Tout
+maintenant que le conte l'apperçeut, il luy rendi s'espée et se rendi à
+luy, et luy pria que il luy fist donner la vie tant seulement. Mais avant
+que l'esleu survenist là en ce point que les chevaliers estrivoient
+ensemble, un garçon qui avoit nom Commotus[275] esracha au conte le heaume
+de la teste, comme cil qui estoit fort et d'entière vertu, et luy fist une
+moult grant plaie en la teste; puis li sousleva le pan du haubert, que il
+luy cuida bouter le coutel parmi le ventre; mais le coutel ne peut trouver
+entrée pour les chauces de fer qui moult forment estoient cousues au
+haubert[276].
+
+ Note 274: Philippe Mouskes vante cependant Jean de Nesles, châtelain
+ de ruges:
+
+
+ «Messire Jehans de Niele,
+ Maint hiaume à or i desmiele;
+ S'il fu grans, teus cos i féri
+ Com à si fait cor afferi.»
+
+ Mais la _Chronique de Saint-Denis_ mérite plus de confiance.
+
+ Note 275: _Commotus._ Une leçon latine porte: _Cornutus_.
+
+ Note 276: «Cum ocreæ consutæ essent pannis loricæ.»
+
+Endementres que il le tenoient ainsi et le contraignoient à lever de terre,
+il regarda entour luy, si vit venir Arnoul d'Audenarde et aucuns chevaliers
+qui forment se hastoient luy secourre; et quant il les vit vers luy venir,
+il se laissa couler à terre et fainst qu'il ne se peust ester sur ses piés,
+en espérance que cil Arnoul le délivrast. Mais ceux qui entour luy estoient
+le frappoient de très grans coups, et le firent par force monter sur un
+ronsin; et cil Ernoul et tuit cil qui avec luy estoient fuient pris et
+retenus.
+
+Après ce que tuit les chevaliers de la partie furent mors ou pris ou
+eschapés par fuite, et tuit cil de la mesnie Othon eurent le champ voidié,
+estoient encore enmy le champ sept cens sergens à pié, preux et hardis, nés
+de la terre de Brebant[277], que ceux de delà avoient mis par devant eux
+pour mur et pour deffense contre la force de leur ennemis. Le roy qui moult
+bien les apperceut, envoya contr'eux Thomas de St-Walery, noble chevalier
+et digne de louenge.
+
+ Note 277: _Nés de la terre de Brebant._ Guillaume le Breton écrit:
+ _Brabantiones_, et c'est peut-être les _Brebançons_ ou _Coteriaux_,
+ dont il a voulu parler, plutôt que des guerriers du Brabant.
+
+Cil Thomas avoit en sa route cinquante chevaliers bons et loiaux nés de son
+pays, et deux mille sergens à piés. Quant luy et sa gent furent bien
+rdenés, il se férirent en eux ainsi comme le lous affamé se fiert entre les
+brebis; et jasoit ce que il fust moult travaillié de combatre luy et sa
+gent, comme cil qui avoient fait merveilles d'armes en celle journée, il
+les desconfist tous et prist, par merveilleuse prouesce. Si avint la chose
+qui moult fait à merveilles: car quant il eut nombré toute sa gent après
+celle victoire, il n'en trouva défaillant que un seul; et cil fu quis et
+trouvé entre les mors. Aux héberges fu aporté et livré aux phisiciens qui
+le rendirent sain et haitié en assez pou de temps après.
+
+Le roy ne voult pas que ses gens enchaçassent les fuians plus d'une mille,
+pour le péril des trépas mal congneus, et pour la nuit qui approuchoit, et
+meismement pour ce que les princes et les riches hommes qui pris estoient
+n'eschapassent par aucune aventure, ou qu'il ne fussent ravis et tollus par
+force à ceux qui les gardoient; car c'estoit une chose de quoy le roy se
+doubtoit moult. Lors sonnèrent trompes et buisines pour donner signe de
+retour à ceux qui encore enchaçoient; et quant toutes les compaingnies
+furent retournées de l'enchas, il s'en alèrent tous aux heberges à grant
+joie et à grant léesce.
+
+
+XVIII.
+
+ANNEE 1214.
+
+_Coment il retournèrent aux héberges après la victoire; et coment le roy
+fist mener ses prisons à Bapaumes; et coment il reprocha au conte Regnaut
+les bénéfices que il luy avoit fais._
+
+
+Quant le roy et les barons furent retournés aux tentes, il fist ce soir
+meisme venir par devant luy les nobles hommes qui oient esté pris en la
+bataille: trente furent par nombre, de si grant noblesce que chascun
+portoit propre banière en la bataille, sans les autres prisonniers qui
+estoient de mendre dignité. Et quant tuit furent devant luy, il leur donna
+les vies à tous, selon la débonnaireté et la grant pitié de son cuer,
+jasoit ce que tuit cil qui estoient de son royaume et ses hommes liges, qui
+avoient fait conspiration contre luy et sa mort jurée, et fait leur povoir
+de luy occire, fussent coupables et dignes des chiefs perdre, selon les
+loys et les coustumes du pays; en buies ou en aniaux furent mis et chargiés
+en charrettes, pour mener ès prisons en divers lieux.
+
+L'endemain mut le roy et retourna à Paris. Quant il fu à Bapaumes, il luy
+fu dit, fust voir fust mençonge, que le conte Regnaut devoit avoir envoyé
+un message à Othon, et luy mandoit et conseilloit que il retournast à Gant
+et là receust les fuitifs et rapareillast sa force pour renouveler la
+bataille, par l'aide de ceux de Gant et des autres ennemis le roy.
+
+Quant le roy eut ces parolles entendues, il fu merveilleusement esmeu
+contre le conte; lors monta en la tour ou luy et le conte Ferrant estoient
+emprisonnés, qui estoient les deux plus grans de tous les prisons, et, si
+comme ire et mautalent luy enortoit, il luy commença à reprochier tous les
+bénéfices que il luy avoit fais, et dist ainsi: Que, comme il fust son lige
+homme, l'avoit-il fait chevalier nouvel; comme il fust povre, l'avoit-il
+fait riche. Et luy pour tous ses bénéfices, luy avoit rendu mal pour bien;
+car luy et son père le conte Auberi de Dampmartin se tournèrent au roy
+Henry d'Angleterre, et s'alièrent à luy en la nuisance de luy et du
+royaume. Puis, après ce meffait, quant il voult à luy retourner, il luy
+pardonna tout et le receut en grace et en amour, et luy rendi la conté de
+Dampmartin qui luy[278] estoit escheue par droit, pour ce que son père, le
+devant dit conte Auberi, l'avoit mesfaite et perdue, par jugement, quant il
+s'alia à son ennemi et fu mort en Normandie en son service, et si luy
+donna, avec tout ce, la conté de Bouloigne. Après tous ces bénéfices, le
+déguerpi-il et s'alia au roy Richart d'Angleterre, et fu de sa partie
+contre luy tant comme le roy Richart vesqui; et, quant il fu mort, il
+retourna à luy et le receut en amistié de rechief; et, par dessus les deux
+contés qu'il luy eust devant données, l'en donna-il depuis trois autres: la
+conté de Moretueil, d'Aubemalle et de Varennes. Et, tous ces bénéfices
+oubliés, lui esmut contre luy toute Angleterre, toute Alemaingne, toute
+Flandres, tout Henaut et tout Brebant: et en l'année de devant prist-il ses
+nefs au port de Dan, et plus: car il avoit sa mort jurée nouvellement avec
+ses autres anemis, et s'estoit à luy combatu corps à corps, en champ de
+bataille; et plus: car après ce qu'il luy eust la vie donnée et oublié tous
+ses meffais selon sa miséricorde, avoit-il mandé, en comble de tout mal, à
+l'empereur Othon et à ceux qui de la bataille estoient eschapés, que il
+raliassent les fuitifs et recommençassent bataille contre luy.
+
+ Note 278: _Luy estoit escheue_. A lui Philippe.
+
+«Tous ces maux,» dist le roy, «m'as-tu rendus pour tous ces bénéfices que
+je t'ay fais; et, toutesfois ne te touldrai-je point la vie, puis que je la
+t'ay donnée; mais je te mettrai en telle prison dont tu n'eschaperas devant
+ce que tu aies punis tous ces maux que tu m'as fais.»
+
+
+XIX.
+
+ANNEE 1214.
+
+_Coment le conte Regnaut fu emprisonné à Peronne._
+
+
+Après ce que le roy eut ainsi parlé au conte Regnaut, il le fist mener à
+Peronne et mettre en trop fort prison et en fort buies[279] de fer qui
+estoient jointes et enlaciées ensemble par moult merveilleuse subtilité;
+et la chaienne qui fremoit de l'une à l'autre estoit si courte qu'il ne
+povoit mie plainement passer demi-pas[280]; et parmi le milieu de celle
+petite chaienne estoit fremée une grant de dix piés de long, de laquelle
+l'autre chief estoit fremé en un gros tronc que deux hommes povoient à
+paine mouvoir, toutes les fois que il vouloit aler à nécessite de nature.
+Ferrant fu mené à Paris et mis en une neuve tour forte et haulte, au dehors
+des murs de la cité, si est appellée la tour du Louvre[281].
+
+ Note 279: _Buies._ Entraves.
+
+ Note 280: C'est-à-dire: Qu'il ne pouvoit avancer plus d'un demi-pas.
+
+ Note 281: M. Geraut, éditeur ordinairement exact et très-judicieux du
+ _Paris sous Philippe-le-Bel_, a fait sur le _Louvre_ une observation
+ qui ne me paroît pas heureuse: «Quelques auteurs,» dist-il, «l'abbé
+ Lebeuf entr'autres, ont pensé qu'il devoit sa fondation à
+ Philippe-Auguste. Mais ce monarque n'a fait au Louvre qu'un _seul
+ ouvrage bien constaté_. C'est une tour que _Rigort_ appelle la Tour
+ neuve, ce qui implique _évidemment_ l'existence de constructions
+ antérieures.» (Page 367.) D'abord, ce n'est pas Rigord, mais
+ Guillaume le Breton qui a le premier parlé de la _Tour neuve_:
+ «Ferrandum in turri novâ extra muros inclusum arctæ custodiæ
+ mancipavit.» Et comment cette phrase, dans laquelle le Louvre n'est
+ pas même désigné, _impliqueroit-il évidemment_ l'existence de
+ constructions antérieures. L'_extra muros_ feroit plutôt conjecturer
+ le contraire.
+
+Le jour meisme de la bataille, fu Guillaume-Longue-Espée, conte de
+Salebière, livré au conte Robert de Dreux, en celle intencion que il le
+rendist au roy Jehan d'Angleterre, son frère, en eschange de son fils que
+il tenoit en prison, si comme nous avons là sus dit. Mais le roy Jehan qui
+avoit en hayne sa propre char, comme celluy qui avoit occis Artur son
+nepveu, et vingt ans tenu en prison Aliénor, seur de celluy Artur, ne voult
+rendre à change un estrange homme pour son propre frère. Une partie des
+autres prisonniers furent mis en chastelet de grant pont et de petit
+pont[282], et les autres furent envoyés parmi le royaume, en diverses
+prisons.
+
+ Note 282: «In duobus castellis, in capitibus utriusque pontis sitis
+ Parisiis.» (Guill. Arm., p. 101.) Ce passage atteste l'existence du
+ _Petit Châtelet_ en 1214: c'est-à-dire 82 _ans_ avant la mention
+ citée comme la plus ancienne, dans l'ouvrage de M. Geraut. (_Paris
+ sous Philippe-le-Bel_, page 450.) Voy. aussi dans le tome XVII des
+ _Historiens de France_ la liste précieuse de tous les prisonniers
+ faits à la bataille de Bouvines.
+
+Les anemis le roy qui furent pris en bataille n'avoient pas tant seulement
+fait conspiracion contre luy, ainsois avoient les propres hommes le roy
+joins et aliés à eux par promesses et par dons, comme Hervis le conte de
+Nevers et tous les hommes d'oultre Loire. Tous les Mansiaux, les Angevins
+et les Poitevins,--fors seulement Guillaume des Roches, seneschal d'Anjou,
+et Juchel de Madiane et le viconte de Saincte-Susanne et maint autre[283]
+--avoient jà promis leur faveur au roy d'Angleterre, celéement toutesvoies,
+pour la paour du roy, jusques à tant que il fussent certains de la
+bataille. Les anemis le roy avoient jà parti et devisé entr'eux tout le
+royaume de France, ainsi comme tuit seurs de la victoire; et avoit
+l'empereur Othon donné en promettant à chascun sa part: le conte Regnaut de
+Bouloigne devoit avoir Péronne et tout Vermandois; le conte Ferrant Paris,
+et les autres, autres cités et autres pays. Le conte Regnaut et le conte
+Ferrant ne faillirent point à leur promesse; car Ferrant eut Paris, et le
+conte Regnaut Péronne, non mie à leur honneur et à leur gloire, mais à leur
+honte et à leur confusion.
+
+ Note 283: «Excepto solo Willemo de Rupibus, senescallo Andegaviæ,
+ Juchello de Medianâ, vicecomite S. Susannæ et aliis quàm paucis.»
+ Juchel de Mayenne étoit sans doute vicomte de Sainte-Suzanne.
+
+Toutes ces choses que nous avons dites et retraites de leur présumption et
+de leur traïson furent au roy contées certainement de ceux meismes qui
+estoient de leur partie et parçonniers de leur conseil; car nous ne voulons
+riens conter d'eux né de leur fais contre nostre conscience, tout soient-il
+anemis du royaume, fors ce seulement que nous créons qui soit pure vérité.
+
+
+XX.
+
+ANNEE 1214.
+
+_Du sort à la mère Ferrant. Et coment il fu mené en prison à Paris. Et de
+la très grant joie que l'en fist au roy à Paris en son retour et en toute
+France._
+
+
+Ainsi comme renommée tesmoingnoit, la vieille contesse de Flandres,
+antain[284] le conte Ferrant d'Espaigne et née fille le roy de Portugal,
+dont elle estoit appellée royne et contesse, voult savoir la fin et
+l'aventure de la bataille. Ses sors getta, selon la coustume des Espagnols
+qui volentiers usent de cel art[285], et receut tel respons: «L'en se
+combatra: sera le roy abatu en celle bataille et marché et défoulé des piés
+des chevaux, et si n'aura point sépulture; et Ferrant sera receu à Paris à
+grant procession après la victoire.»
+
+ Note 284: _Antain._ Tante. «Matertera.»
+
+ Note 285 «Ab angelis qui hujusmodi artibus præsunt, secundùm morem
+ Hispanorum, tale meruerat habuisse responsum.»
+ (_Willelm. Brit._, p. 102.)
+
+Toutes ces choses peuvent estre exposées selon vérité à celluy qui bien
+entent; car tout ainsi fu-il comme le sort raporta en double entendement,
+selon la coustume du diable qui tousjours deçoit en la fin ceux qui le
+servent, en parlant par fallace d'_amphibolie_. (Si vaut autant comme
+sentence doubteuse.)
+
+Qui pourroit dire né deviser par bouche né penser de cuer né escripre en
+tables né en parchemin, la très grant joie et la très grant feste que tout
+le peuple faisoit au roy, ainsi comme il s'en retournoit en France après la
+victoire? Les clers chantoient par les églyses doux chans et déliteux, en
+louenge de Nostre-Seigneur; les cloches sonnoient à quarreignon[286] par
+les églyses et par les abbayes; les moustiers estoient sollempnellement
+aornés, dedens et dehors, de draps de soye; les rues et les maisons des
+bonnes villes estoient vestues et parées de courtines et de riches
+garnemens; les voies et les chemins estoient jonchiées de rainsiaux
+d'arbre, de herbes vers et de nouvelles floretes; tout le peuple, haut et
+bas, hommes et femmes, vieux et jeunes, acouroient à grans compaingnies aux
+trespas et aux quarrefours des chemins; le villain et le moissonneur
+s'assembloient, leur rastiaux et leur faucillons sus leur cous, car
+c'estoit au temps que on cueilloit les blés, pour veoir et pour escharnir
+Ferrant en liens, que il doutoient, un poi devant, en armes, pour les
+assaus que il baioit à faire en France. Les villains, les vieilles et les
+enfans n'avoient pas honte de le moquier et escharnir; si avoient trouvé
+occasion de luy gaber par l'équivocation de son nom, pour ce que le nom est
+équivoque à homme et à cheval.
+
+ Note 286: _Quarreignon._ Carrillon. «Dulcisonas pulsationes.»
+
+Si avint d'aventure que deux chevaux, de la couleur qui tel nom met à
+cheval, le portoient en une litière; et pour ce crioient par reproche que
+deux Ferrans emportoient le tiers Ferrant, et que Ferrant estoit enferré
+qui devant estoit si engressié que il repegnoit[287] et par orgueil
+s'estoit contre son seigneur rebellé. Telle joie fist-on au roy, et à
+Ferrant telle honte, jusques à tant qu'il vint à Paris. Les bourgois et
+toute l'université des clers alèrent au roy à l'encontre et monstrèrent la
+grant joie de leur cuer par les actions de dehors; car il firent feste et
+sollempnité sans comparaison; et si ne leur souffisoit pas le jour, ainsois
+faisoient aussi grant feste par nuit comme par jour, à grans luminaires, et
+les clers meismement qui moult y firent grans despens. Car la nuit estoit
+aussi enluminée comme le jour: si dura celle feste sept jours et sept nuis
+continuelment.
+
+ Note 287: _Repegnoit._ Donnoit des ruades. «Qui priùs impinguatus
+ dilatatus recalcitravit, et calcaneum in dominum suum elevavit.»
+
+
+XXI.
+
+ANNEE 1214.
+
+_Coment le roy refusa l'aliance des Poitevins pour leur légièreté. Coment
+il donna trèves au roy d'Angleterre, et coment il pardonna tout son
+mautalent à aucuns des barons qui estoient souspeçonnés de traïson._
+
+
+Pou passa de jours après que les Poitevins, qui repostement avoient faicte
+conspiracion contre le roy, furent merveilleusement espoentés de la
+renommée de si grant victoire; et traveilloient en toutes manières coment
+il peussent estre réconciliés au roy. Mais le roy qui par maintes fois
+avoit esprouvé leur tricherie et leur desloyauté, et bien savoit que leur
+amour et leur faveur estoit sans fruit et qu'elle est tousjours à grief et
+à dommage à leur seigneur, les refusa, né ne se voult à eux accorder; ains
+assembla ses osts et entra hastivement en Poitou où le roy Jehan estoit.
+
+Quant les osts fu venus jusques à un chastel qui est nommé....[288], riche
+et fort et bien garni, le visconte de Thouars[289] qui estoit sage homme et
+puissant et le plus haut homme de toute Aquitaine envoya messages au roy,
+et luy supplièrent qu'il les voulsist recevoir en grace et en amour, ou que
+il leur donnast trièves. Et le roy qui, selon sa coustume, avoit adès plus
+cher à vaincre ses ennemis par paix que par bataille, reçut le visconte de
+Thouars en concorde par la prière le conte Pierre de Bretaigne, cousin le
+roy; si avoit la niepce le visconte espousée.
+
+ Note 288: Le mot est laissé en blanc dans les meilleurs manuscrits.
+ Les autres portent: _Chinon_ ou _Roches_, et le latin: «Loudunum.»
+ Loudun, à cinq lieues de Thouars, vers le Saumurois.
+
+ Note 289: Aimery.
+
+Le roy Jehan d'Angleterre, qui lors estoit au pays, à quinze mille[290] du
+chastel où le roy estoit, ne savoit qu'il peust faire né devenir; car il
+n'avoit lieu né retrait où il peust sauvement fouir, né il ne l'osoit
+attendre[291] né issir contre luy à bataille. A la parfin envoya-il ses
+messages au roy pour traictier d'aucune paix, ou toutesfois pour empetrer
+trièves, sé il peust, en aucune manière. Les messages que il luy envoya
+furent maistre Robert, légat de la cour de Rome, et le conte Renoufles de
+Lincestre et pluseurs autres haus hommes. Tant fist le légat et les autres
+messages que le roy par la débonnaireté de son cuer luy donna trièves qui
+durèrent cinq ans; jasoit ce que il eust bien en son ost trois mille
+chevaliers et plus, sans le grant nombre des autres sergens et gens à pié
+et à cheval, par quoy il peust légièrement et en brief temps prenre toute
+Acquitaine, le roy d'Angleterre et toute sa gent.
+
+ Note 290: Quinze mille. Latinè: _Septemdecim_.
+
+ Note 291 _Attendre._ Le latin ajoute: «Partenaci ubi erat.»
+
+Après ces choses faites, retourna le roy en France: là fu à luy à parlement
+la femme le conte Ferrant et les Flamans, en la seiziesme kalende de
+novembre. Là, leur octroia le roy que il leur rendroit Ferrant, contre la
+volenté et l'opinion de sa gent, par telle condicion: que il luy donroit
+cinq ans en hostage Godefroy, le fils au duc de Brebant; et que il
+acraventeroient à leur propres despens tous les chastiaux et les
+forteresces de Flandres et de Henault, et si rendroient raençon pour
+Ferrant et pour chascun des autres prisonniers, selonc la quantité de leur
+mesfais. (Par telle manière fu Ferrant et tuit les autres délivrés de
+prison[292].) Du conte Hervis de Nevers et des autres qui estoient ses
+hommes liges, que il avoit souspeçonneux de conspiration et de traïson, ne
+voult-il autre vengeance prenre né mais que il leur fist jurer sus sains
+que il seroient dès ores mais bons et loyaus à luy et à la couronne de
+France.
+
+ Note 292: Cette phrase a été ajoutée sans raison; Ferrand ne fut
+ délivré que sous la régence de Blanche de Castille.
+
+
+XXII.
+
+ANNEE 1216.
+
+_Coment le roy fonda une maison qui a nom la Victoire, pour la victoire que
+Dieu ot donnée à luy et à son fils. Et coment les Anglois traïrent
+monseigneur Loys quant il fu passé en Angleterre._
+
+
+En ce temps que le roy Phelippe se combati en Flandres contre Othon et ses
+autres anemis, si comme nous avons dit, estoit messire Loys en Anjou contre
+le roy d'Angleterre et les Poitevins. Du siège du chastel de la Roche au
+Moine[293] le leva (tout avant qu'il parvenist là[294],) et chaça
+honteusement luy et tout son ost. Et, pour ce que le père et le fils orent
+ces deux victoires tout en un meisme temps par la volenté de
+Nostre-Seigneur, fonda le roy une abbaye, delès la cité de Senlis, qui a
+nom la Victoire, (de l'ordre Saint-Victor de Paris, en honneur et en
+remembrance de si grans victoires et dominations comme Dieu leur eut
+données.)
+
+ Note 293: _La Roche aux Moines_ est aujourd'hui un hameau dépendan
+ de la commune de Savennières, dans le département de Maine-et-Loire
+ (Anjou), entre Angers et Ancenis.
+
+ Note 294: Cette phrase est ajoutée à tort.
+
+[295]Pou de jours passèrent après[296], que messire Loys, le fils le roy
+Phelippe, appareilla grant ost et passa en Angleterre contre le roy Jehan.
+Ceux de Londres le receurent liement, et maintes autres cités se rendirent
+à luy; et presque tous les barons de la terre se donnèrent à luy et luy
+firent féauté et hommage. Le roy Jehan, qui de ce fu moult espoventé,
+s'enfouy et fu mort en pou de temps après. Quant les barons d'Angleterre
+furent certains de sa mort, il couronnèrent son fils qui avoit nom Henry et
+se tindrent à luy comme à leur seigneur. Lors déguerpirent monseigneur Loys
+honteusement à leur us[297], car il brisièrent les seremens et les hommages
+que il avoient fais; en France retourna quant il eut apperceu la faulseté
+et la traïson des Anglois. Avant que le roy Jehan mourust, avoit-il jà mise
+toute Angleterre en la protection et en la garde l'apostole Innocent et
+l'en avoit fait hommage.
+
+ Note 295: A compter de là, notre traducteur abandonne Guillaume le
+ Breton: la fin du règne de Philippe-Auguste est seulement ébauchée,
+ comme l'avoit été la fin du règne de Louis VII. L'interruption du
+ texte traduit de Guillaume le Breton doit donner à penser ou que
+ Guillaume acheva sa chronique long-temps après en avoir publié le
+ commencement, ou bien qu'un autre s'est chargé de nous transmettre le
+ récit des événemens, après la bataille de Bouvines. Dans tous les
+ cas, notre traducteur n'a pas eu égard à cette continuation:
+ l'histoire régulière de Philippe-Auguste, dans nos _Chroniques_,
+ s'arrête à l'année 1215, et jusqu'au règne de Louis VIII et même de
+ saint Louis, nous ne trouverons plus qu'un sommaire décoloré des
+ événemens.
+
+ Note 296 Le latin dit seulement: _Post hæc_. Louis ne passa en
+ Angleterre qu'en 1216.
+
+ Note 297: _Us._ Usage. Suivant leur habitude. J'ai suivi le
+ manuscrit n° 8299. Les autres portent _hues, heus_; ce qui ne
+ signifie rien.
+
+En ce temps, fu le conte Simon de Montfort conte Albigois, par la requeste
+pape Innocent et par l'assentement le roy Phelippe, pour absorber et
+estaindre l'érésie des Albigois et l'apostasie du conte Raymont de
+Thoulouse. Toute la terre luy fu rendue, et luy firent tous féauté et
+hommage. Mais cil de Thoulouse qui petit de force firent à brisier leur
+seremens, garnirent la cité et se rebellèrent contre luy. Le conte assist
+la ville et la fist merveilleusement assaillir; en cest assaut fu féru d'un
+pierre d'un mangonnel que ceux de dedens luy lancièrent. Ainsi fenit le
+preudomme sa vie comme martir au service Nostre-Seigneur, en deffendant la
+foy crestienne.
+
+_Incidence._--Au mois de mars qui après fu, avint généraux éclipse de lune
+en la quinziesme nuit du mois; si commença aux premiers cocs chantons, et
+dura jusques à l'endemain à soleil levant.
+
+_Incidence._--En pou de temps après, célébra le pape Innocent concile en la
+cité de Rome. Cil pape Innocent estoit homme de cler engin, de grant
+prouesce, et de moult grant sens; à luy ne fu nul secons en son temps, car
+il fist merveilles en sa vie: mors fu à Perose en cest an meisme que cil
+concile fu célébré.
+
+
+XXIII.
+
+ANNEE 1223.
+
+_De la mort le roy Phelippe et de ses vertus._
+
+
+_Incidence._--En ce temps que le mal de la mort prist le roy Phelippe, une
+horrible comète apparut en Occident à donner signe de la mort de si grant
+prince et du déchaiement du royaume de France. En l'an de l'Incarnacion mil
+deux cens vingt-trois mouru Phelippe le bon roy au chastel de Mantes; roy
+très sage, très noble en vertu, grant en fais, cler en renommée, glorieux
+en gouvernement, victorieux en bataille. Le royaume de France crut et
+mouteplia merveilleusement, et le droit et la noblesce de la couronne de
+France. Il vainqui et surmonta maint noble prince et puissant qui à luy et
+au royaume estoient contraires: tousjours fu escu à saincte églyse encontre
+toute adversité. Il garda et deffendi l'églyse de Saint-Denys en France sus
+toutes autres, comme sa propre chambre, par espécial privilège d'amour, et
+monstra maintes fois par euvres la très grant affection que il ot tousjours
+aux martirs et à leur églyse. Il fu jaloux et amoureux de la foy
+crestienne: dès les premiers jours de sa jounesce il prist le signe de
+celle saincte croix en quoy Nostre-Seigneur fu pendu, et le cousi à ses
+espaules pour délivrer le sépulcre, et pour souffrir paine et travail pour
+l'amour Nostre-Seigneur. Oultre mer ala à moult grant ost contre les anemis
+de la croix, et traveilla loyaulment et entièrement jusques atant que la
+cité d'Acre fust prinse. Et puis que il fu oncques débrisié et chéu en
+vieillesse, il n'espargna point à son propre fils; ainsois l'envoya par
+deux fois en Albigois, à moult grans osts, pour destruire la bougrerie de
+la gent du pays. Si donna en sa vie et à sa mort grant somme d'avoir pour
+soustenir la force des bons fils de saincte églyse contre les bougres
+d'Albigois: il fu large semeur d'aumosnes par divers lieux. Il gist en
+sépulture en l'églyse Saint-Denys en France (qui est sépulture des roys et
+couronne des empereurs) noblement et honnourablement, si comme il
+appartient à tel prince.
+
+
+XXIV.
+
+ANNEE 1223.
+
+_Des roys, des barons et des prélas qui furent à son obit, ainsi comme par
+miracle._
+
+
+L'en ne cuide pas que ce fust fait sans la divine pourvéance que tant de
+prélas, de roys et de barons fussent assemblés d'aventure à l'obsèque de sa
+sépulture. Car deux archevesques furent à son enterrement: Guillaume
+archevesque de Rains et Gaultier archevesque de Sens; et vingt évesques:
+Conrat évesque de Portue[298], cardinal et légat de la cour de Rome en la
+terre d'Albigois; Panulphe évesque de Norvic, une cité d'Angleterre; de la
+province de Rains, Guillaume évesque de Chaalons, de Biauvais Miles, de
+Noyon Girars, de Loon Ansiau, de Soissons Jacques, de Senlis Garins,
+d'Amiens Geffroy, d'Arras Ponce. De la province de Sens, de Chartres
+Gautier, d'Aucerre Henry, de Paris Guillaume, d'Orléans Phelippe, de Miaus
+Pierre, de Nevers Rogier. De la province de Roen, de Baieux Robers, de
+Constance Hue, d'Evreux Guillaume, de Lisieux Guillaume. De la province de
+Nerbonne, Fouques de Thoulouse. Tous ces prélas estoient lors assemblés à
+Paris par le commandement l'apostole, pour la besoingne d'Albigois.
+
+ Note 298: _Portue._ «Portuensis.» _Porto._
+
+Guillaume archevesque de Rains et l'évesque de Portue célébrèrent ce jour
+les deux grans messes de Requiem ensemble: c'est-à-dire à deux autels en un
+meisme temps, ainsi comme tout d'une voix; en telle manière que les autres
+évesques et les couvens respondirent aux deux ainsi comme à un seul. Là fu
+présent le roy Jehan[299] de Jhérusalem qui lors estoit en France venu pour
+le secours de la terre d'Oultre mer; et messire Loys, ainsné fils le roy
+Phelippe; et Phelippe le mainsné, conte de Bouloingne et moult grant
+multitude de barons du royaume.
+
+ Note 299: _Jehan_ de Braine ou _de Brienne_.
+
+Ce sont les lais et le testament que le roy fist en sa derrenière volenté:
+il laissa pour secourre la terre d'oultre mer, trois cens mille livres de
+parisis, qui furent livrés au roy Jehan; cent mille, au Temple; à
+l'ospital, cent mille livres; au conte Amaury de Montfort, cent mille
+livres pour la terre d'Albigois garder, et vingt mille pour ramener sa
+femme et ses enfans des mains de ses anemis[300]; cinquante mille livres
+pour départir aux povres gens. Et si laissa grant somme d'avoir pour
+restorer les torfais qu'il avoit fais pour ses guerres: si establi vint
+moines prestres en l'abbaye de Saint-Denys en France par dessus le nombre
+qui devant y estoit, qui sont tenus à chanter pour l'ame de luy. Mors fu en
+l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur mil deux cens vingt et trois, de son
+aage soixante et trois, et de son règne quarante-trois.
+
+ Note 300: Le texte latin ne parle ici que de vingt mille livres
+ données à Amaury de Montfort, pour la délivrance de sa femme et de
+ ses enfans.
+
+(_Le manuscrit 8299 ajoute ici:_)
+
+«Lequel roy Phelippe, seurnommé Auguste, aïeul de saint Loys, puet-on véoir
+honorablement enterré en l'églyse Saint-Denys, devant le mestre-autel. Et
+en ycel jour et en ycelle meisme heure, Honoré, le pape de Rome, comme il
+fust en une cité de Champaigne des Italiens, là li fu révélé par la volenté
+divine et monstre, par la carité d'un chevalier, que il féist le service
+pour le dit roy Phelippe. Lequel pape avec les cardinaus célébra pour le
+dit roy le service et l'office des mors honnourablement. Ycil gentis et
+vaillans roys de France Phelippes dit Auguste qui conquist Normandie, régna
+quarante-trois ans. Après lequel roy Phelippe, Loys son fils, en la yde
+huitiesme dou moys d'aoust fu couronnés à roy de France en l'an de son éage
+vint-sixiesme avec Blanche sa feme, en l'églyse de Rains, de Guillaume,
+arcevesque de celle cité.»
+
+_Cy fenissent les fais du bon roy Phelippe._
+
+_Dans le manuscrit de Sainte-Geneviève décrit par l'abbé Lebeuf_ (Histoire
+de l'Académie des Inscriptions, _tome_ XVI, _page_ 172 _et suiv._), _on
+trouve les vers suivans, reproduits dans le manuscrit de la Bibliothèque
+du Roi coté n° 8395._
+
+Phelippes, rois de France, qui tant ies renommés,
+Je te rens le romans qui des roys est romés.
+Tant à cis travaillé qui Primas est nommez
+Que il est, Dieu merci, parfais et consummez.
+
+L'on ne doit pas ce livre mesprisier né despire,
+Qui est fais des bons princes, du régne et de l'empire;
+Qui souvent y voudroit estudier et lire
+Bien puet savoir qu'il doit eschiver et elire.
+
+Et dou bien et dou mal puet chascuns son prou faire:
+Par l'exemple des bons se doit-on au bien traire,
+Par les fais des mauvais qui font tout le contraire
+Se doit chacuns du mal esloignier et retraire.
+
+Mains bons enseignemens puet-on prendre en ce livre;
+Qui vuet des preudes omes les nobles fais ensuivre
+Et leur vie mener, savoir puet à délivre
+Coment l'on doit au siècle plus honestement vivre.
+
+Rois qui doit tel roiaume gouverner et conduire
+Se doit par soy méismes endoctriner et duire,
+Loiauté soustenir et mauvaistié destruire,
+Que li mauvais ne puissent aus preudes omes nuire.
+
+Li princes n'est pas sages qui les mauvais atrait,
+Li maus qui le mal pense fait de loing son atrait;
+Et quant il voit son point si à tost fait tel trait
+Dont il fait un fort homme mehenié et contrait.
+
+Les preudomes doit-on amer et chiers tenir
+Qui volent en tous tems loiauté soutenir;
+Car avant se lairoient par l'espée fenir
+Que il féissent chose dont maux déust venir.
+
+ * * * * *
+
+Ut benè regna regas, per que benè regna reguntur,
+Hec documenta legas que libri fine sequntur:
+Ut mandata Dei serves priùs hoc tibi presto,
+Catholice fidei cultor devotus adesto.
+Sancta patris vita per singula sit tibi forma,
+Menteque sollicitâ sub eâdem vivito norma.
+Ductus in etatem sis morum nectare plenus,
+Fac geminare genus animi per nobilitatem.
+Si judex fueris, tunc libram dirige juris,
+Nec sit spes eris, nec sit pars altera pluris.
+Et si bella paras in regni parte vel extrâ,
+Certè litus aras nisi dapsilis est tibi dextra.
+Cor quorum lambit sitis eris, unge metallo;
+Non opus est vallo quem dextera dapsilis ambit.
+Clamat inops servus, moveat tua viscera clamor,
+Nec minuatur amor dandi si desit acervus.
+Non te redde trucem cuique, nec munere rarum,
+Murus et arma ducem nusquam tutantur avarum
+Militibus meritis thesauri claustra resolve
+Allice pollicitis, promissaque tempore solve.
+
+A quel roi Philippe ces vers furent-ils adressés? L'abbé Lebeuf et dom
+Bouquet, qui les avoient reconnus dans le seul manuscrit de Ste-Geneviève,
+n'ont pas un instant douté qu'ils n'eussent été faits pour
+Philippe-le-Hardi. Le cinquième vers latin semble les avoir décidés:
+
+«Sancta patris vita per singula sit tibi forma.»
+
+En me rangeant à leur avis, je dois soumettre aux lecteurs quelques
+observations:
+
+1° Ces vers, conservés par deux manuscrits, celui de Sainte-Geneviève, le
+plus ancien, et celui de Charles V, le plus recommandable, terminent dans
+ces deux leçons, non pas la vie de Philippe-le-Hardi, mais celle de
+Philippe-Auguste. Bien plus: dans le volume de Sainte-Geneviève, la main
+qui a tracé la vie de saint Louis est évidemment moins ancienne que celle
+du scribe des Gestes de Philippe-Auguste et des vers que nous venons de
+transcrire.
+
+Si donc le vers latin cité, si les allusions faites par l'ancien traducteur
+au règne de Philippe-le-Hardi (voyez, entre autres lieux, le début du règne
+de Hugues Capet), ne permettent pas de fixer avant le règne du fils de
+saint Louis l'époque de la première compilation françoise de nos _Grandes
+chroniques de France;_ d'un autre côté, l'endroit où les vers françois ont
+été transcrits et la solution de continuité qui se fait remarquer depuis la
+fin du règne de Philippe-Auguste jusqu'au commencement du règne de saint
+Louis prouvent que le premier _historiographe_ s'est arrêté avant l'histoire
+de Louis VIII, et que c'est à un second historiographe que nous devons la
+rédaction des gestes de saint Louis.
+
+Ainsi les vers furent bien adressés à Philippe-le-Hardi par le premier
+chroniqueur françois son contemporain; mais l'ouvrage qu'ils accompagnoient
+ne se poursuivoit pas encore au-delà du règne de Philippe-Auguste. Voilà
+pourquoi je conserve à ces vers la place qu'ils occupent dans les deux
+seuls manuscrits où je les aie vus. Quant au traducteur, _qui Primas est
+nommé_, j'en parle dans les dissertations qui termineront le dernier
+volume.
+
+
+
+
+CI COMENCENT LES GESTES
+
+LE ROY LOYS, PÈRE
+
+AU SAINT ROY
+
+LOYS.
+
+
+I.
+
+ANNEE 1223.
+
+_De une courte généalogie des rois; et coment la ligniée Charlemaine fu
+recouvrée en cestui; et coment saint Valeri s'apparut au roy Hues dit
+Cappet._
+
+
+[301]En l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur mil deux cens et vingt et
+quatre, le jour devant les ydes de juillet, trespassa de cest siècle
+Phelippe, très renommé roy de France, qui conquist et ramena toute
+Normandie en sa poesté. Après le roy Phelippe régna le roy Loys son premier
+fils lui fu né de moult très noble dame, madame Ysabiau, fille Baudouin,
+jadis conte de Henaut, et tint le royaume de France. En l'huitiesme jour
+après les ydes du mois d'aoust, en ce meisme an, le jour de la feste saint
+Sixte, le couronna à Rains l'archevesque Guillaume de Rains, et, avec luy,
+ma dame Blanche sa femme, présent le roy Jehan de Jhérusalem, et présens
+les princes du royaume de France; et avoit jà le roy Loys trente-six ans
+d'aage.
+
+ Note 301: _Les Gestes de Louis VIII_ sont la reproduction d'une
+ chronique latine anonyme, éditée dans les _Historiens de France_,
+ tome XVII, p. 302. Il me paroit évident que ce texte latin est frère
+ du texte françois, et qu'ils ont été faits par la même personne. Je
+ donnerois même volontiers la priorité au texte françois. Voyez ce que
+ j'ai eu déjà l'occasion de dire au sujet des _Gesta Ludovici
+ Junioris_, chap. 2 du règne de Louis-le-Jeune.
+
+En icel roy retourna la ligniée du grant roy Charlemaines[302] qui fu
+empereur et roy de France, qui estoit faillie par sept généracions; car il
+fu extrait de la ligniée Charlemaines de par sa mère, ainsi comme nous
+dirons cy après.
+
+ Note 302: Le premier traducteur avoit déjà dit tout cela. (Voyez
+ _Règne de Hugues Cappet_.)
+
+[303]Les François, si comme il apparut au commencement des gestes les rois
+de France, pristrent naissance des Troiens et establirent leur royaume en
+France. En l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur quatre cens quatre-vingt
+et quatre ans régna le roy Childeric, descendu de la lignée des Troiens, si
+prist la cité de Trèves; et régna, après luy, Clovis, son fils, qui tint le
+royaume de France en force et en vigour, et l'escrut jusques au mont de
+Pirene qui fait l'entrée d'Arragon. Icil Clovis reçut la grace du saint
+baptesme par la main saint Remi, archevesque de Rains, avec ses songiés et
+tout son lignage; et règnèrent béneureusement luy et ses hoirs au royaume
+de France, jusques à l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur sept cens et
+cinquante; excepté que par quatre-vingts et huit ans, dès le temps Clovis,
+le roy mari saincte Batheut et fils le grant roy Dagobert, pour ce que les
+rois n'orent point sens né force si comme il souloient, la puissance du
+royaume fu gouvernée par les Maistres du palais, qui vaut autant à dire
+comme seneschaux.
+
+ Note 303: Voyez le début des _Chroniques_.
+
+Dont il avint que Pepin qui fu père Charlemaines-le-Grant, et estoit
+descendu d'autel ligniée par Blitude, fille du premier Clothaire, roy de
+France, fu maistre du palais, au temps le roy Childeric. Le roy Childeric
+fu reprouvé des barons de France pour le petit sens dont il estoit et fu
+mis en religion. Et lors fu esleu à roy de France, par l'autorité de
+l'églyse de Rome[304] et par les barons du royaume de France, Pepin. Et le
+couronna et sacra et ses deux enfans avec luy, en l'églyse Saint-Denys en
+France, le pape Estienne; et fist establissement que toute leur ligniée, si
+comme il descendroient, tenissent fermement et paisiblement l'éritage du
+royaume de France; et escommenia tous ceux qui empeschement leur y
+feroient. Laquelle ligniée de Pepin et de Charlemaines, son fils, régna et
+tint le royaume jusques à l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur, neuf cens
+et vingt six ans. Lors en ce temps avint que Hues, dit Cappet, conte de
+Paris, envaï et prist le royaume de France, à soy; et ainsi fu transportée
+la seigneurie du royaume de France de la ligniée Charlemaine à la ligniée
+des contes de Paris, qui estoient descendus de la lignée des Sesnes, c'est
+à dire de ceux de Sassoingne.
+
+ Note 304: C'est là le texte de tous les manuscrits et c'est le sens
+ exact de l'ouvrage latin: «Auctoritate apostolicâ et electione
+ Francorum.» Mais dans le manuscrit de Charles V, on voit que ces mots
+ ont été biffés et remplacés ainsi: «Par _le conseil du pappe de Rome_
+ et des barons du royaume.» Ce changement doit être le fait du roi
+ Charles V lui-même, qui ne pouvoit tolérer que l'_autorité_ du pape
+ eût jamais pu faire et défaire les rois de France.
+
+L'en treuve escript en la vie et ès gestes saint Richier et saint Valery de
+Pontieu, que leur corps furent transportés de leur églyse à Saint-Omer en
+Flandres, en l'églyse Saint-Bertin, pour la paour des Danois qui ores sont
+nommés Normans, qui gastèrent le royaume de France au temps
+Charles-le-Simple roy de France. Et quant il furent convertis à la foy, il
+avint que les moines de Saint-Richier et de Saint-Valery les requistrent
+des moines de Saint-Bertin; mais il les retindrent par la force Arnoul leur
+conte de Flandres. Dont il avint que saint Valery s'apparu à Hues-le-Grant
+conte de Paris, et luy dist en dormant: «Va à Arnoul, conte de Flandres, et
+luy dis qu'il envoie nos corps de l'églyse Saint-Bertin en nos églyses
+propres, car nous amons mieux à estre en nos propres églyses que en
+estranges.»
+
+Hues demanda à saint Valery qui il et son compaingnon estoient? saint
+Valery respondi: «Je suis appellé Valery et mon compaignon saint Richier de
+Pontieu; fais isnelement ce que Dieu te mande par moy, et ne tarde mie.»
+Hues manda à Arnoul et luy dit ce que Valery luy avoit commandé. Arnoul, le
+conte de Flandres, eut orgueilleux courage et refusa à rendre les corps des
+sains. Hues luy manda: «Arnoul, gardes que tu m'aportes honnourablement à
+tel jour et à tel lieu les corps des sains; car sé tu ne le fais volentiers
+et de gré, tu le feras après maugré toy.»
+
+Quant le conte Arnoul entendi le conte Hues, il fu moult espoventé et
+doubta moult sa puissance. Lors fist faire isnelement fiertes d'or et
+d'argent, esquelles il mist les corps des deux sains, et les aporta jusques
+à Montreul. Illec les reçut Hues honnourablement et rapporta chascun saint
+en leur lieu. Il avint en la nuit ensuivant que saint Valery s'apparu de
+rechief à Hues et luy dist: «Pour ce que tu as fait, Hues, de par nous, ce
+qui te fu commandé, tost et isnelement, nous te faisons assavoir que tes
+successeurs régneront au royaume de France, jusques à la septiesme
+ligniée[305].»
+
+ Note 305: Voyez la même histoire, dans les Bollandistes, 26 avril:
+ «Liber miraculorum S. Richarii, Centulencis abbatis.» On la retrouve
+ dans Orderic Vital et dans Guillaume de Jumièges: mais le premier
+ traducteur des _Chroniques de Saint-Denis_, qui se fondoit alors sur
+ les Historiens normands, avoit dédaigné de rapporter cette légende.
+
+Selon ce qui est dit et ordenné, nous povons conter entièrement du temps
+Hues Cappet, qui fu fils Hues-le-Grant conte de Paris, jusques au roy Loys
+de qui nous traictons, sept généracions, et sept degrés descendus du
+lignage Hues-le-Grant, conte de Paris. Hues Cappet fu le premier roy et
+engendra le roy Robert; le roy Robert, le roy Henry; le roy Henry, le roy
+Phelippe; le roy Phelippe, le gros roy Loys; Loys-le-Gros, le roy
+Loys-le-Jeune; Loys-le-Jeune, le roy Phelippe, père de cestuy Loys dont
+nous traictons, qui fu engendré en noble dame Ysabiau, fille Baudouin jadis
+conte de Henaut. Le conte Baudouin descendi de noble dame Ermengart, jadis
+contesse de Namur, laquelle fu fille Charles le duc de Loheraine, oncle
+Loys le roy de France qui mourust le derrenier de la ligniée
+Charles-le-Grant sans hoir, et auquel Charles duc de Loheraine Hues Cappet
+tolli le droit du royaume de France, et le prist par force et le fist
+mourir en prison à Orliens[306]; et jusques auquel Charles duc de
+Loheraine, la ligniée de Pepin et Charles-le-Grant persévéra en la
+poesté[307] du royaume de France.
+
+ Note 306: On voit que notre véridique chroniqueur ne songe pas à
+ pallier l'usurpation de _Hugues Cappet_ qu'on a cependant essayé de
+ contester de nos jours. Avec un peu plus de réflexion, on se seroit
+ contenté de reconnoître que la race de Charlemagne étoit réellement
+ rentrée dans ses droits par le mariage de Philippe-Auguste avec le
+ dernier rejeton de cette grande lignée. Les Anglois, sous Charles VI,
+ se prévalurent beaucoup de ce passage des _Chroniques de Saint-Denis_
+ pour contester l'autorité des termes prétendus de la _Loi salique_.
+
+ Note 307: _Poesté._ Puissance, souveraineté. De _Potestas_.
+
+Et coment que cil Loys, dont nous traictons, eust la succession du royaume
+après son père, il appert que l'estat du royaume est retourné à la ligniée
+Charlemaines-le-Grant; et peut-l'en veoir par l'avision des deux corps
+sains, saintRichier et saint Valery, que la translacion du royaume fu
+faicte de la volenté Nostre-Seigneur. L'en trouve ès gestes des fais
+d'Acquitaine escript, que pour ce fu la ligniée du grant Charlemaines
+reprouvée, que il n'amoient né honnouroient saincte églyse si comme il
+souloient; et chargeoient et grevoient plus les églyses que il ne les
+acroissoient. Mais nous devons ce laissier, car ce appartient au jugement
+Nostre-Seigneur qui mue le temps et transporte les royaumes à sa volenté,
+si comme il est escript: _Règne est transporté de gent en gent pour les
+tors, pour les injures et pour les mauvaistiés_[308]. Et de rechief: _Dieu
+destruit les sièges des princes orgueilleux et fait seoir les humbles en
+leur lieu_[309]. Et pour ce nous retournons à la matière devant proposée.
+
+ Note 308: _Ecclésiaste, ch. X, v. 8._
+
+ Note 309: _Id., id., v. 47._
+
+Le roy Loys quant il fu couronné, chevaucha et ala par son royaume et prist
+les hommages de ses subgiés et receut. En ceste année meisme Amaury, conte
+de Montfort, retourna d'Albigois en France par povreté, et laissa
+Carcassonne et pluseurs chastiaux qui avoient esté conquis par grans
+despens sur les mauvais herites d'Albigois, et avoient esté tenus des gens
+de France long-temps. Le roy Jehan de Jhérusalem mut en cest an meisme de
+Tours et prist l'escharpe et le bourdon pour aler à Saint-Jacques en
+Galice, et retourna par Burc[3] en Espaingne, et prist illec à femme madame
+Berengière, seur le roy de Castelle, nièce madame Blanche, lors royne de
+France.
+
+ Note 310: _Par Burc._ Ce mot est omis dans le latin, sans doute par
+ ce que l'auteur ne reconnoissoit pas ce lieu qui est _Burgos_.
+
+
+II.
+
+ANNEE 1224.
+
+_Coment le roy mena son ost en Poitou et conquist La Rochelle._
+
+
+En l'an de l'Incarnacion mil deux cens vingt et quatre, ès nonnes du mois
+de may, le roy Loys tint général parlement à Paris, auquel pape Honoré fist
+rappeller la sentence qui estoit donnée contre les Albigois, qui estoient
+tenus pour hérites; et leur donna indulgence de repentir et d'amender leur
+vie, selon ce qui estoit contenu ès estatus du concile fait à Rome en
+l'églyse Saint-Jehan-de-Latran. En ce meisme parlement fu denoncié et
+esprouvé que Raymont, conte de Thoulouse, estoit bon crestien et vivoit
+selon Dieu en la foy crestienne.
+
+Ne demoura pas moult que après la feste saint Jehan-Baptiste, le roy Loys
+ala à Tours, et assembla grant compaingnie d'évesques et de prélas, et
+grant ost de barons, de chevaliers et de sergens; puis vint au chastel de
+Monstereul[311], et prist trièves jusques à un an à Aimery, viconte de
+Thouars; et d'illec ala au chastel de Niort et l'assist[312]. Illec estoit
+Savari de Maulion, et les gens le roy Henry d'Angleterre, qui gardoient et
+deffendoient le chastel. Le roy Loys fist drecier ses perrières et ses
+engins, et tourmenta si ceux qui le chastel gardoient, qu'il se doubtèrent
+forment et rendirent le chastel, saufs leur corps et leur avoir; par telle
+condicion que il n'iroient ailleurs fors en la Rochelle; et ce jurèrent-il
+sus sainctes évangiles.
+
+ Note 311: _Montreuil-Bellay_, entre Saumur et Thouars, sur
+ l'_Argenton_.
+
+ Note 312: Les manuscrits les plus anciens ajoutent: «La veille de
+ feste Saint-Martin-le-Boullant,» ou le Bouillant.
+
+Après ce qu'il s'en furent partis, le roy fist garnir le chastel de Niort,
+et mena son ost à Saint-Jehan-d'Angeli. Ceux de la ville, quant il sorent
+la venue le roy, se doubtèrent moult et pristrent conseil et alèrent au
+plus tost qu'il porent encontre luy, et se rendirent et receurent le roy
+moult honnourablement en la ville. Le roy, qui fu moult lié de la
+prospérité qui avenue luy estoit, se partist au plus tost qu'il peust
+d'illec, et s'en tourna vers la Rochelle, et l'assist le jour des ydes de
+juing. Il fist drecier ses engins devant les murs, et greva trop forment
+ceux de la ville. Mais Savary de Maulion et trois cens chevaliers, et
+pluseurs souldoiers qui dedens estoient, deffendirent et tindrent le
+chastel forment et viguereusement contre le roy et sa gent.
+
+Ainsi comme le siège et la guerre eut jà duré par dix-huit jours, il avint
+que le clergié et les religions et le peuple de Paris s'esmurent et alèrent
+solempnellement, nus piés et en langes, dès l'églyse Nostre-Dame jusques en
+l'abbaye Saint-Antoine, pour que Dieu envoyast victoire au roy de France;
+et furent à ceste procession trois roynes: ma dame Ingebour, jadis femme au
+roy Phelippe, ma dame Blanche femme le roy Loys, ma dame Berengière femme
+le roy Jehan de Jhérusalem. L'endemain de ceste procession avint, si comme
+Dieu le voult, que contens et descort mut entre Savari de Maulion et autres
+chevaliers qui le chastel de la Rochelle gardoient, pour ce qu'il
+trouvèrent pierres et bran[313] en une huche au lieu d'argent que il
+cuidoient que le roy d'Angleterre leur eust envoyé pour la guerre
+maintenir. Et pour ce et pour la doubtance que il orent du roy Loys, qui,
+de jour en jour, les faisoit assaillir forment, luy rendirent le chastel,
+sauve leur vie, et s'en fouyrent en Angleterre. En ceste manière les
+Anglois, qui longuement s'estoient atapis en la terre d'Acquitaine, se
+départirent à envis ou volentiers du royaume de France.
+
+ Note 313: _Bran._ Son. Les manuscrits les plus anciens racontent tout
+ cela en d'autres termes.
+
+Quant les Limosins, tuit ceux de Pierregort et tuit ceux de çà la Garonne
+oïrent dire que la Rochelle estoit prise, il vindrent au roy et luy firent
+hommage volentiers, et de gré luy jurèrent loyauté à tenir[314]. Le roy
+Loys mist garde à la Rochelle, et si prist les seremens des bourgois de la
+ville et repaira à moult grant léesce en France.
+
+ Note 314: «Exceptés les Gascoings qui sont entre la Guarone et le
+ fleuve courant.» (Msc. 8396.-2 et en général les plus anciens.)
+
+_Incidence._--Dedens les octaves de l'Assumpcion Nostre-Dame, concile
+général fu tenu à Montpellier, de l'auctorité et commandement le pape
+Honoré, qui avoit mandé et donné en commandement à l'archevesque de
+Nerbonne que la paix que le conte Raimont de Thoulouse et les autres barons
+d'Albigois avoient promis à tenir à saincte églyse feust oïe diligemment,
+et que l'archevesque le recommandast au pape dessoubs son seel enclose.
+L'archevesque de Nerbonne assembla ses prélas, évesques, abbés et clers de
+toute la diocèse de Nerbonne, et prist le serment du conte de Thoulouse et
+de tous les barons de la terre d'entour que il tendroient la terre
+paisiblement et seurement, et obéiroient à l'églyse de Rome; et
+restabliroient aux clers et aux chanoines leur rentes entièrement, et
+rendroient les dommages à quarante mille mars d'argent dedens trois ans, et
+feroient justice sans demeure de ceux qui seroient attains et convaincus de
+hérésie; et osteroient, selonc ce qu'il pourroient de tout leur province,
+la mauvaistié de hérésie.
+
+Es octaves de la Saint-Martin d'yver ensuivant, le roy Loys de France et le
+roy Henry d'Alemaingne, fils Federic l'empereur, qui de la volenté son père
+avoit esté nouvellement couronné en roy d'Alemaingne, assemblèrent à
+Vaucoulour, pour traictier d'aucun prouffit pour les deux royaumes.
+
+
+III.
+
+ANNEES 1224/1225.
+
+_Coment Savari de Maulion laissa les Anglois et vint au roy de France. Et
+coment le roy d'Angleterre envoia son frère pour le pays d'Aquitaine
+recouvrer._
+
+
+Savari de Maulion qui parti s'estoit de la Rochelle avec les Anglois pour
+querre secours au roy d'Angleterre, comme il fu passé oultre mer,
+s'aperceut que les Anglois ne se fioient point bien en luy, ains le
+vouloient prenre et lier[315]; pour laquelle chose, il eschapa au plus tost
+qu'il peust d'eux, et si vint au roy Loys de France et se soubmist à luy et
+luy fist hommage de tout ce qu'il tenoit. Quant le roy d'Angleterre oï ce,
+si fu forment dolent, et assembla tous ses barons et les prélas de son
+royaume, et leur requist que il fussent aidans à conquerre Acquitaine. Les
+prélas et les barons orent pitié du roy: si se conseillèrent et offrirent
+au roy, aussi le clerc comme le lay, comment il li otroièrent la quinziesme
+partie de tous leurs biens meubles. Le roy Henry, après ceste promesse,
+assembla moult grant ost et toute sa navie, et envoya son frère le conte
+Richart de Cornuaille à tout trois cens nefs bien garnies de gens et
+d'armeures, vers la cité de Bourdiaux: les nefs orent bon vent, tantost
+vindrent au port sans dommage nul. Quant le conte Richart et sa gent toute
+furent à terre, il vint à un chastel qui est nommé Saint-Machaire[316], si
+mist devant le siège et le prist par force.
+
+ Note 315: «Et il sot la desloiauté des _Anglois_ (sic) qu'il avoit
+ par plusours fois esprouvée.» (Msc. 8396-2.)
+
+ Note 316: _Saint-Machaire._ Sur la Garonne, à trois lieues au-dessous
+ de _La Réole_.
+
+Quant le chastel fu pris, il destruit la terre et le pays d'environ. Et
+après vint à une ville qui est nommée la Rochelle[317], et mist devant son
+siège, et la greva moult forment. Mais la gent de la ville qui fu
+introduite en armes, se tint longuement contre ses anemis et les desconfist
+par pluseurs fois. Quant le conte Richart et les Anglois virent ce, si
+furent moult dolens et moult courouciés; si les prisrent à assaillir de
+jour en jour plus forment. Mais quant ce seut le roy de France Loys, il
+envoya son mareschal, à tout grant plenté de chevaliers et de sergens et de
+souldoiers pour secourre la ville. Quant le conte Richart et ses Anglois
+apperceurent que le secours venoit du roy de France, il guerpirent le siège
+et leur vindrent à l'encontre sus le fleuve que l'en appelle Dordonne; et
+illecques s'arrestèrent les gens le roy de France qui oultre ne porent
+passer pour le fleuve, et vindrent à un chastel qui est nommé Limeul[318]
+qui se tenoit au roy d'Angleterre, et puis l'assistrent et firent tant
+qu'il le pristrent par force; puis entrèrent en la terre au seigneur de
+Bergerac, et soubmirent luy et sa gent sous la poesté et en la seigneurie
+le roy de France.
+
+ Note 317: _La Rochelle._ Erreur; il falloit: _La Réole_.
+
+ Note 318: _Limeul_, pris du confluent de la Vezère et de la Dordogne,
+ à cinq lieues de _Sarlat_.
+
+Quant le conte Richart et les Anglois seurent ces choses, il n'osèrent puis
+combatre aux François; ainsois retournèrent au plus tost qu'il peurent en
+Angleterre.
+
+_Incidence._--Il avint en l'an Nostre-Seigneur mil deux cens vingt et cinq
+au mois d'avril, que un homme vint en Flandres, et dist que il estoit le
+conte Baudouin de Flandres, jadis empereur de Constantinoble, et que il
+estoit eschappé ainsi comme par miracle de la charte des Griex. Pluseurs
+gens grans et petis de la conté de Flandres virent que il ressambloit
+merveilleusement au conte Baudouin, et apperceurent, par ses dis, assez de
+signes que il avoient jadis veus au conte Baudouin; si le receurent à conte
+et à seigneur. Et pour ce que il avoient en haine la contesse Jehanne fille
+le conte Baudouin, il la déjectèrent et luy tollirent presque toute la
+terre, c'est assavoir la conté de Flandres (et s'aerdirent[319] du tout au
+faux Baudouin). Quant la contesse se vit dejectée en telle manière de sa
+terre, qui estoit proprement son héritage, elle fu merveilleusement
+desconfortée, et pour ce vint-elle au roy de France Loys, et luy pria, pour
+Dieu, qu'il eust pitié de luy[320], et luy monstra raison pour quoy il
+povoit et devoit estre esmeu, et restablir luy, sa terre et sa conté.
+
+ Note 319: _S'aerdirent._ S'attachèrent, adhérèrent.
+
+ Note 320: _Luy._ Elle.
+
+Le roy Loys eut pitié de la contesse, et vint à Péronne à tout grant plenté
+de barons et de chevaliers, et manda illec celluy qui faignoit estre le
+conte Baudouin; et luy donna en conduit sauf aler et sauf venir pour
+monstrer ses raisons contre la contesse. Cil qui bien cuidoit avoir gaignié
+la conté par faulseté vint à Péronne, à tout grant plenté de gent, et fist
+contenance moult grant et moult orgueilleuse.
+
+Le roy luy demanda de moult de choses et especiaument où il avoit fait
+hommage au roy Phelippe son père et où il avoit esté fait chevalier. Quant
+cil apperçut les demandes le roy, si se doubta forment, et commença à
+querre aloingnes de respondre, ainsi comme par orgueil. Le roy qui bien vit
+et apperçut la folie et l'orgueil de luy fu courroucié, si luy commanda que
+il luy vuidast dedens trois jours sa terre et son royaume et luy donna
+conduit à repairier. Icil qui eut oï le commandement le roy retourna au
+plus tost qu'il peut à Valenciennes, et illec fu laissié de tous ceux qui
+le suivoient. Quant il se vit seul et débouté du règne, si se tapi et fouy
+ainsi comme un marchant en la terre de Bourgoigne, mais illec fu pris d'un
+chevalier qui le trouva et le ramena à la contesse de Flandres. Quant la
+contesse le tint, si le fist jetter en chartre; et puis le prisrent ses
+gens, et luy firent divers tourmens, et au derrenier le pendirent comme
+faux et dampné[321].
+
+ Note 321: Tous les historiens contemporains ont raconté l'histoire du
+ fauxBaudouin; mais Philippe Mouskes est celui de tous dont le récit
+ est le plus curieux et le plus détaillé. Voyez l'excellente édition
+ qu'a donnée de ce poète M. de Reiffenberg.
+
+En cest an meisme, Romain, diacre et cardinal de l'églyse de Rome, vint
+légat en France, environ la feste saint Pierre et saint Pol apostres, et
+ala de Tours à Chinon avec le roy Loys de France. Là furent pourloigniées
+les trièves entre le roy de France et Aymery, le viconte de Thouars,
+jusques à la feste de la Magdeleine en suivant; et tantost après retourna
+le roy à Paris et tint son parlement illecques. La veille de la Magdeleine
+vint Aimery, le viconte de Thouars, devant le roy et le légat de Rome, et
+luy fist hommage, présens les messages le roy d'Angleterre qui lors
+estoient venus à court.
+
+Après ce parlement, droit environ la purification Nostre-Dame, le roy, les
+prélas et les barons de France s'assemblèrent à Paris; et prisrent pluseurs
+des contes la croix par la main Romain, diacre cardinal, pour aler sus les
+Albigois hérites.
+
+
+IV.
+
+ANNEE 1226.
+
+_Coment le roy conquist Avignon et trespassa de ce siècle à Montpencier._
+
+
+En l'an de grace mil deux cens vingt et six, au mois de may, le roy de
+France Loys et tous les croisiés de son royaume s'assemblèrent en la cité
+de Bourges, et se mistrent à la voie par la cité de Nevers et de Lyon, et
+vindrent à Avignon, noble cité et fort à conquerre et à prendre. Ceux de
+celle cité estoient et avoient jà esté entredis et escommeniés par
+l'auctorité de l'églyse de Rome par l'espace de sept ans pour l'orde
+punaisie du péchié de hérésie. Quant le roy fu devant la cité d'Avignon, il
+cuida paisiblement passer parmi, luy et son ost, par une convenance de paix
+que il avoit faicte aux bourgois de la ville; mais il luy cloïrent les
+portes, si que le roy et sa gent demourèrent dehors.
+
+Le roy s'esmerveilla moult de ce qu'il avoient fait, et lors prist en son
+cuer force et vigueur, et fist asségier la ville tantost en trois lieux; et
+commença cil siège la veille saint Andrieu l'apostre. Lors fist le roy
+drecier engins, tresbuchiés et perrieres qui jettoient espessement à la
+cité. Mais ceste chose valut peu, car ceux de dedens se deffendoient moult
+forment, et firent au roy et à sa gent moult de dommages. Le siège dura
+ort et aspre jusques à la feste de l'assumption Nostre-Dame, auquel furent
+mors de dars volans, de pierres de mangonniaux, et de propre morine[322],
+bien près de deux mille des gens du roy. A ce siège mourut le conte de
+Saint-Pol qui estoit nommé Guy, et fu féru d'une pierre d'un mangonnel;
+dommage fu, preudomme estoit et preu aux armes et ferme en foy. Illec
+trespassa de cest siècle l'évesque de Limoges. Le conte de Champaigne
+Thibaut se départi du siège, et vint en son pays, sans congié demander au
+roy né au légat de Rome Romain, diacre et cardinal.
+
+ Note 322: _Morine._ Mortalité. «Infirmitate propriâ.» Je n'ai pas vu
+ ce mot ailleurs.
+
+Quant le roy vit ceux de la cité si fort contre luy tenir, si jura et dist
+que il ne se départiroit du siège jusques à tant qu'il auroit la cité
+conquise. Ceux d'Avignon seurent assez tost la volenté et le serement le
+roy, et coment il les avoit pris en grant haine; il se doubtèrent moult et
+orent conseil ensemble, si envoyèrent deux cens des meilleurs hommes de la
+ville pour ostage au roy, et jurèrent que il seroient en la volenté le roy
+et de l'églyse de Rome, ainsi comme le cardinal diroit.
+
+Ceste ordenance faite, le roy et sa gent entrèrent en la cité; lois
+commanda que les fossés feussent emplis rés à rés de terre; et fist abatre
+et araser trois cens maisons[323] ou environ qui estoient en la cité, et
+les murs de la ville jusques au pié. Le cardinal absoult la ville et y mist
+moult de bonnes coustumes; et aussi fist ordener et sacrer en évesque un
+moine de Clugny nommé maistre Nicole de Corbie[324].
+
+ Note 323: A tours batailleres. (Msc. 8396.-2).
+
+ Note 324: Là fu sacrés Nicolas, abés de Cligny, qui fu nez de Corbie.
+ (Msc. 8396.-2.)
+
+Après ces choses le roy issi d'Avignon à tout son ost et s'en vint par
+Prouvence. Les cités et les chastiaux et les forteresces se rendirent à luy
+en paix sans guerre faire jusques à quatre lieues assés près de
+Thoulouse[325]. Quant le roy vit ce, si establi et ordena en son lieu,
+garde de toute la terre et de toute la contrée, un sien chevalier, Ymbert
+de Biaujeu, qui estoit de son lignage, et s'appareilla pour retourner en
+France. Le jeudi devant la feste de Toussains s'esmu pour retourner, et
+chevaucha tant qu'il vint à Montpencier en Auvergne; là acoucha malade
+d'une moult grant enfermeté, et mourut le dimence emprès les octaves de
+Toussains. Jhésucrist en ait l'ame! car bon crestien estoit, et avoit esté
+tousjours de très grant saincteté et de grant pureté de corps tant comme il
+fu en vie; car on ne treuve pas que il eust oncques à faire à femme, fors à
+celle que il prist en mariage.
+
+ Note 325: «Ainsinc com li rois s'en repairoit, si mourut
+ l'arcevesques de Rains et li quens de Namur. De ce pestilent siège en
+ repaira po de sains. Par tot France ot grant mortalité.»
+ (Msc. 8396.-2.)--«Li quens de Namur, cousin au roy de France et frère
+ Henry l'empereur de Constantinoble.» (N° 218, Suppl. franç.)
+
+Assez sont qui dient que par la mort le roy fu acomplie la prophécie de
+Mellin qui dist: _In monte ventris morietur leo pacificus_; c'est à dire:
+«Au mont du ventre mourra le lion paisible.» Le roy Loys fu en sa vie fier
+comme un lion envers les mauvais, et paisible merveilleusement envers les
+bons; né on ne trouve mie que oncques roy de France fors cil mourust à
+ontpencier. Après ce que le bon roy fu trespassé de ce siècle, si fu
+apporté à Saint-Denys en France; illec fu enterré delès son père le bon roy
+Phelippe[326].
+
+ Note 326: «Honnorablement en or et en argent. Lequel pluseurs qui à
+ Saint-Denis vont voient au temps d'ore, ainsi noblement et
+ honnorablement enterré. Trois ans régna icil roy Loys et lessa à la
+ royne Blanche sa femme pluseurs enfans, c'est assavoir: Phelippe, son
+ premier fils, qui morut en s'enfance et fu enterré en l'églyse
+ Notre-Dame de Paris; et puis monseigneur saint Looys, Robert le conte
+ d'Artois, Aufour le conte de Poitiers, et Charles le conte d'Anjou et
+ de Provence qui puis fu roy de Sezille. Et une fille Ysabel, qui fu
+ de sainte vie sans estre mariée, et gist au moustier des Cordelières
+ delez Saint-Clooust que l'on appela Lonc-Champ, que messire saint
+ Looys fonda à sa requeste. Un autre fils ot que l'en appela Jehan qui
+ morut en s'enfance et fu enterré en l'églyse de Beaumont.» (N° 218,
+ Supp. fr.)
+
+ * * * * *
+
+A la loenge et à la gloire de la benoite et inséparable Trinité, Dieu,
+Père, Fils et Saint-Esperit, je qui à présent sui comis de vraiement mestre
+en escript tous les fais des roys de France régnans en mon temps, expose et
+met en françois la vie du glorieus roy monsieur saint Loys[327].
+
+ Note 327: Ce préambule ne se trouve que dans le manuscrit de
+ Charles V; il doit pourtant être de l'historiographe qui le premier
+ ajouta aux _Grandes Chroniques de France_ la vie de saint Louis.
+
+On a dit plusieurs fois bien à tort que cette vie de saint Louis n'offroit
+que la traduction du latin de Guillaume de Nangis. Elle en diffère
+essentiellement; elle entre dans mille détails particuliers, et raconte
+beaucoup de faits qu'on chercheroit vainement partout ailleurs. C'est, en
+un mot, à compter de saint Louis, que les _Chroniques de Saint-Denis_
+présentent un _ouvrage original_.
+
+Avec le règne de Louis VIII s'arrête le texte des _Chroniques de
+Saint-Denis_, publié jusqu'à présent dans la grande collection des
+_Historiens de France_.
+
+
+
+
+CI COMENCE LA VIE MONSEIGNEUR
+SAINT
+LOYS.
+
+
+Nous devons avoir en mémoire les fais et les contenances de nos devanciers,
+et nous devons remirer ès anciennes escriptures qui parlent des
+preudeshommes et de leur vie: si comme fu monseigneur Saint Loys qui se
+contint si honnestement en son royaume qui est de terre et de boe, qu'il en
+conquist le royaume des cieux que nul prince né autre ne luy peut jamais
+oster[328].
+
+ Note 328: Ce préambule est le sommaire de celui que Guillaume de
+ Nangis a fait pour ses _Gesta S. Ludovici noni Francorum regis_. Voy.
+ _Du Chesne_, tome V, p. 326.
+
+
+I.
+
+ANNEE 1226.
+
+_Coment le père Saint Loys ala en Albigois._
+
+
+Si comme le père monseigneur Saint Loys voult aler en Albigois, il laissa
+son royaume à garder à la royne Blanche sa femme et ses enfans, et s'en
+vint à la cité d'Avignon, et l'assist à grant force de gent. Tant les tint
+estroictement et tant fist ruer perrières et mangoniaux, qu'il ne le porent
+endurer; si se rendirent et se mistrent du tout à sa volenté. Le roy prist
+toute la contrée en sa main, et mist ès bonnes villes et ès forteresces,
+baillis, seneschaux, viguiers, maires, prévos et sergens d'armes, pour
+garder sa terre et toute la contrée de par luy en son nom. Et aussi leur
+commanda que tous ceux qu'il pourroient trouver entechiés du vice d'érésie
+et qui fussent de riens contre la foy, tantost fussent ars et mis au feu et
+en charbon sans nul rachatement.
+
+Après ce, il establi les evesques et les prélas et leur chapelains en leur
+églyses, que les mescréans avoient chaciés. Quant le roy eut ainsi restabli
+la foy crestienne en Albigois, si s'en retourna vers France. Si comme il
+vint près d'un chastel que l'en appelle Montpancier, il convint que la
+prophécie Mellin fust accomplie qui dist: _In monte ventris morietur leo
+pacificus_. C'est-à-dire à Montpancier mourra le lion paisible et
+débonnaire: car une maladie le prist le jour qu'il vint au chastel, dont il
+mourut. Aporté fu à Saint-Denys en France, et mis en sépulture delès le roy
+Phelippe son père, l'an mil deux cens vingt et six.
+
+
+II.
+
+ANNEE 1226.
+
+_Coment Saint Loys fu couronné en la cité de Rains._
+
+
+[329]Au moys après que le roy Loys fu trèspassé, Saint Loys son fils, qui
+n'avoit pas douze ans acomplis, fu mené à Rains; et manda l'en l'évesque de
+Soissons pour l'enfant coronner, pour ce qu'il n'avoit adonc point
+d'archevesque à Rains. L'évesque de Soissons vint à Rains à grant
+compaignie de prélas et du clergié, et enoingt et sacra l'enfant, et luy
+mist la couronne en la teste; et dist les prières et les paroles qui
+afièrent à dire à tel dignité.
+
+ Note 329: Ici commence l'ouvrage de Guillaume de Nangis; mais, dans
+ ce qu'il en emprunte, notre chroniqueur n'a pas suivi la traduction
+ ancienne publiée à la suite de Joinville et d'après un manuscrit de
+ Colbert, dans la grande édition de 1761, dite _du Louvre_. La sienne
+ est en général plus correcte et, d'ailleurs, débarrassée de beaucoup
+ de superfluités.
+
+Quant l'enfant fu couronné, il s'en vint à Paris là où il fu receu à moult
+grant joie du peuple et des gens du pays. La royne Blanche sa mère le fist
+moult bien endoctriner et enseignier, car elle l'avoit en garde par raison
+de tutele et de bail; et luy quist gens de conseil les plus preudeshommes
+et les plus sages que on peust trouver, qui resplendissoient de droicture
+et de loyauté pour les besoingnes du royaume gouverner, autant clers comme
+lais. Ce fu fait le premier dimenche de l'avent Nostre-Seigneur.
+
+
+III.
+
+ANNEE 1227.
+
+_Coment les barons de France murmurèrent contre le saint roy._
+
+
+En celluy an meisme que l'enfant fu couronné, Hue le conte de la Marche,
+et Pierre Mauclerc duc de Bretaingne, et Thibaut le conte de Champaigne
+parlèrent ensemble et commencièrent à murmurer contre le jeune roy; et
+distrent que tel enfant ne devoit pas tenir royaume; et que celluy seroit
+moult fol qui à luy obéiroit, tant comme il fust si jeune. Lors firent
+aliances ensemble et promistrent que il n'obéiroient né à luy né à son
+commandement. Tantost qu'il se furent départis, le duc de Bretaingne fist
+garnir deux fors chastiaux et deffensables: l'un à nom Saint-Jacques de
+Buiron[330], et l'autre Belesme. Le père Saint Loys le[331] bailla à garder
+au duc de Bretaingne, pour ce qu'il estoit fort et deffensable, quant il
+ala sur les Albigois.
+
+ Note 330: _St-Jacques de Buiron._ Latin: _S. Jacobum de Beveron_.
+ Tillemont reconnoît ici _Saint-James de Beuvron_, en Normandie; sans
+ doute _St-James_, dans l'Avranchin, à quelques lieues de Pontorson.
+ --Belesme-est dans le Perche.
+
+ Note 331: _Le._ Il falloit: _Les_, comme le latin.
+
+Nouvelles vindrent au roy que le duc garnissoit ses forteresces et ses
+chastiaux, et qu'il avoit en son aide le conte de la Marche et Thibaut de
+Champaigne pour aler contre luy et pour luy grever. Si se conseilla à sa
+mère et à ses barons: si luy fu loé qu'il alast hastivement contre le duc,
+pour ce qu'il avoit premier garni ses chastiaux. Lors manda chevaliers et
+sergens d'armes, et assembla grant ost pour aler là, et se mistrent à voie
+pour aler droit à la charrière de Charcoy[332].
+
+ Note 332: _La charrière du Charcoy_. Variantes: _Querrière de
+ Turquey_,--_de Surquey_. Latin: «_Ad quarreriam de Curcetio_.» Je
+ crois que c'est aujourd'hui le village de _Charcé_, dans le
+ _Saumurois_, près de _Brissac_.
+
+Avec le jeune roy estoit un cardinal de Rome qui estoit venu en France de
+par le pape, et Phelippe conte de Bouloingne, oncle le roy, et Robert conte
+de Dreux, qui estoit frère au duc[333]. Quant Thibaut le conte de
+Champaigne vit l'ost de France venir là où il avoit[334] tant bonne
+chevalerie et tant bonne gent, si se pensa que s'il se tenoit longuement
+contre le roy que il luy en pourroit bien mescheoir; si se parti de ses
+compagnons au point du jour, pour ce qu'il ne l'apperceurent et s'en vint
+au roy; et le pria qu'il luy voulsist pardonner son mautalent, et que plus
+ne seroit contre luy.
+
+ Note 333: Au duc de Bretagne.
+
+ Note 334: _Où il avoit._ Où il se trouvoit.
+
+Le roy qui estoit enfant et débonnaire le receut en grace et luy pardonna
+on mautalent. Après il manda au duc et au conte de la Marche qu'il
+venissent à son commandement ou qu'il venissent contre luy à bataille: et
+il luy mandèrent que volentiers feroient paix à luy, mais que il leur
+donnast jour et lieu là où il pourroient parler de paix et de concorde.
+Quant le roy eut oï les messages, si leur assigna jour au chastel de
+Chinon, et fist retourner son ost en France; et puis s'en ala à Chinon, et
+là les attendi au jour qui estoit establi. Mais il ne vindrent né ne
+contremandèrent; si les fist semondre de rechief; oncques pour ce ne
+vindrent; la tierce fois furent semons et sommés. Lors parlèrent ensemble
+le conte et le duc, et distrent que à ceste fois ne pourroient venir à
+chief du roy[335]; si luy envoyèrent messages, et distrent que volentiers
+venroient parlera luy à Vendosme, mais qu'il eussent sauf aler et sauf
+venir. Le roy leur octroya; lors vindrent à Vendosme, et amendèrent au roy
+de leur outrage et de leur meffait, tout à sa volenté. Le roy qui fu jeune
+et débonnaire leur octroya paix et amour, mais qu'il se gardassent de
+mesprendre[336].
+
+ Note 335: _Venir à chief._ Nous disons aujourd'hui: _Venir à bout_.
+
+ Note 336: Notre chronique, tout en s'aidant du récit de Nangis, a
+ raconté les dernières circonstances de l'accord des barons d'une
+ manière plus claire et plus vraisemblable.
+
+
+IV.
+
+ANNEE 1227.
+
+_Du descord qui fu entre les barons et le roy de France._
+
+
+L'an après ensuivant, par le conseil Pierre Mauclerc, duc de Bretaingne et
+Hue le conte de la Marche, descort mut entre le roy et les barons de
+France. Et maintenoient les barons contre le roy, que la royne Blanche, sa
+mère, ne devoit point gouverner si grant chose comme le royaume de France,
+et qu'il n'appartenoit pas à femme de telle chose faire[337]. Et le roy
+maintenoit contre ses barons qu'il estoit assez puissant de son royaume
+gouverner, avec l'aide des bonnes gens qui estoient de son conseil. Pour
+ceste chose murmurèrent les barons, et se mistrent en aguait comme il
+pourroient avoir le roy pat devers eux, et tenir en leur garde et en leur
+seigneurie.
+
+ Note 337: Les griefs des barons sont résumés dans ce dernier couplet
+ d'un Serventois de Hues d'Oisy, l'un des plus ardens ennemis de
+ Thibaut de Champagne:
+
+ Bien est France abatardie,
+ Signor baron, entendés,
+ Quant feme l'a en baillie,
+ Et telle comme savés.
+
+ Il et elle, lez à lez,
+ La tiennent de compaignie;
+ Cil n'en est fors rois clamés
+ Qui piechà est couronés.
+
+ (_Romancero François_, page 188.)
+
+Si comme le roy chevauchoit parmi la contrée d'Orlians[338], il luy fu
+annoncié que les barons le faisoient espier pour prendre. Si se hasta moult
+d'aler à Paris, et chevaucha tant qu'il vint à Montlehery. D'illec ne se
+voult départir pour la doubtance des barons; si manda à la royne, sa mère,
+que elle luy envoyast secours et aide prochainement. Quant la royne oï ces
+nouvelles, si manda tuit les plus puissans hommes de Paris et leur pria
+qu'il voulsissent aidier à leur jeune roy: et il respondirent qu'il
+estoient aprestés du faire, et que ce seroit bon de mander les communes de
+France, si que il fussent tant de bonne gent que il peussent le roy jetter
+hors de péril. La royne envoya tantost ses lettres par tout le pays, et si
+manda que l'on venist en l'aide à ceux de Paris, pour délivrer son fils de
+ses ennemis. Et s'assemblèrent de toutes pars à Paris les chevaliers
+d'entour la contrée et les autres bonnes gens.
+
+ Note 338: _Par la contrée d'Orlians..._ Nangis dit: «Cùm rex esset
+ apud _Castra_ sub Monte-Leterici.» C'est Châtres, aujourd'hui
+ _Arpajon_, petite ville à peu de distance de Montlhery: il en est
+ fait mémoire dans le fameux _Noël_:
+
+ Tout les bourgeois de Châtres
+ Et ceux de Montlhery.
+
+ Par corruption, on prononce: _Les bourgeois de Chartres_...
+
+Quant il furent tous assemblés, il s'armèrent et issirent de Paris à
+banières desployées, et se mistrent au chemin droit à Montlehery. Si tost
+comme il furent acheminés, nouvelles en vindrent aux barons: si se
+doubtèrent forment de la venue de ces gens, et distrent entr'eux qu'il
+n'avoient pas tel force de gent qu'il se peussent combatre à eux. Si se
+départirent et s'en alèrent chascun en sa contrée. Et cil de Paris vindrent
+au chastel de Montlehery, là trouvèrent le jeune roy, si l'en amenèrent à
+Paris, tout rengiés et serrés et appareilliés de combatre, s'il en fust
+mestier[339].
+
+ Note 339: Le récit sommaire de Nangis a beaucoup moins d'intérêt.
+ L'appel fait aux communes y est omis.
+
+
+V.
+
+ANNEE 1227.
+
+_Coment le conte de Champaigne fu assailli des barons._
+
+
+Droitement en l'an de grace mil deux cens vingt et huit, pluseurs des
+barons s'assemblèrent, et commencièrent à gaster la terre au conte de
+Champaingne par devers Alemaigne[340]: car il l'avoient en moult grant
+haine pour ce qu'il s'estoit accordé au roy. Et mistrent tout en feu et en
+charbon quanqu'il trouvèrent devant eux; et alèrent jusques à une ville qui
+a nom Caourse[341]. Quant il furent devant la ville, si la commencièrent à
+assaillir. Quant le conte Thibaut vit que il estoient si durement esmeus
+contre luy, si demanda au roy de France secours et, pour Dieu, qu'il luy
+voulsist aidier, et que tout ce faisoient les barons pour ce que il
+s'estoit à luy acordé.
+
+ Note 340: C'est-à-dire, par le point le plus éloigné des domaines du
+ roi.
+
+ Note 341: _Caourse._ Chaource, à quatre lieues de Bar-sur-Seine.
+
+Le roy reçut sa prière et envoya messages aux barons, et leur pria qu'il se
+voulsissent déporter de dommagier le conte Thibaut; mais les barons firent
+oreilles sourdes; oncques pour son commandement ne se vouldrent tenir.
+Quant le roy vit qu'il ne vouldrent ceser, si fist venir ses gens d'armes
+et souldoiers à pié et à cheval, et manda sa chevalerie et ses
+communes[342], et se mut à aler contre ses barons, entalenté de prenre
+vengeance de tel fait. Les barons seurent que le roy venoit à tout grant
+ost, si se doubtèrent d'aler contre luy né ne l'osèrent attendre; ains se
+départirent du siège au plus tost qu'il porent et s'en alèrent chascun en
+sa contrée. Quant le roy sceut certainement qu'il estoient départis du
+siège, il s'en retourna arrières, luy et son ost, et s'en revint en France.
+
+ Note 342: _Et ses communes._ «Ac satellitum armatorum.» Nangis
+ entendoit sans doute, par ces mots, la même chose que notre
+ chroniqueur.
+
+
+VI.
+
+ANNEE 1229.
+
+_Du duc de Bretaigne._
+
+
+Assez tost après, en cest an meisme, Pierre Mauclerc s'en ala au roy
+d'Angleterre et luy fist entendant que, sé il vouloit, encore pourroit-il
+recouvrer la duchié de Normandie que le roy Jehan son père avoit perdue.
+«Coment,» dist le roy, «la pourrois-je recouvrer? sé ce povoit estre, moult
+volentiers y metroie paine.»--«Je le vous dirai,» dist le duc: «le roy de
+France est jeune enfant, né n'a point aage de porter couronne, né n'a point
+esté couronné de l'accort des barons mais contre leur volenté; pourquoy, sé
+vous aliez sur luy, nul ne luy vouldroit aidier; et ainsi pourriez
+recouvrer la perte que vostre père fist.» Tant dist, tant sermonna que le
+roy Henry s'en vint en Bretaigne à tout grant nombre d'Anglois. Le duc
+assembla grant foison de Bretons. Quant il furent tous assemblés, si firent
+grant ost et entrèrent en la terre au roy de France par force d'armes, et
+la commencièrent à gaster, et à bouter le feu ès villes et ès chastiaux,
+tant que le peuple fu si espoventé qu'il s'enfouirent ès forteresces et aux
+villes deffensables; et mandèrent au roy coment il leur estoit[343].
+
+ Note 343: Cet alinéa occupe deux lignes dans le récit de Nangis.
+
+Le roy fu moult eschauffé et enflambé de prendre vengence de tel fait;
+grant ost assembla des communes et des bonnes villes de son royaume et fu
+son propos d'aler premièrement sur le duc de Bretaigne qui estoit maistre
+chevetaine de celle besoingne. Et chevaucha hastivement droit au chastel de
+Belesme que le duc avoit receu en garde de par le père Saint Loys, quant il
+ala sur les Albigois, né rendre ne le vouloit, ains le tenoit par force.
+Le roy fist enclorre tout entour le chastel, et mist le siège tout environ
+né oncques ne le laissa pour l'yver. Si fu-il si grant et si fort que trop
+eust esté périlleux aux hommes et aux chevaux, sé ne fust la royne Blanche
+qui estoit au siège devant le chastel, qui fist crier parmi l'ost que tous
+ceux qui vouldroient guaignier alassent abatre arbres, noyers et pommiers,
+et quanques il trouveroient de busche aportassent en l'ost.
+
+Si tost comme elle l'eut commandé, les menus varlès de l'ost alèrent abatre
+quanques il trouvèrent et envoièrent à charrettes et à chevaux en l'ost.
+Et cil de l'ost firent grans feux par les tentes et par les paveillons, si
+que la froidure ne peust emporter les hommes né les chevaux. Tantost comme
+le siège fu environ le chastel, l'en courut à l'assaut, et cil de dedens se
+deffendirent bien et viguereusement, si que, celle journée, la gent le roy
+ne porent riens faire. L'endemain le mareschal de l'ost fist assembler ceux
+qui savoient miner, et commanda que il minassent par dessoubs les fondemens
+du chastel, et il les deffendroit luy et sa chevalerie. Lors fu crié parmi
+l'ost que tuit alassent à l'assaut; et puis commencièrent à lancier à ceux
+de dedens et à paleter. Et cil dedens se deffendirent qui firent les
+mineurs reculer et fouir, et dura l'assaut sans cesser jusques à nones. Si
+fu le chastel moult froissié et moult empirié dessoubs. L'endemain au matin
+le mareschal fist drecier deux engins; l'un jectoit grosses pierres et
+l'autre plus petites. Si jectèrent les maistres du grant engin une pierre
+si grosse dedens le chastel que elle confondi tout le palais du chastel, et
+furent mort tuit cil qui dedens estoient; et du grant hurt qu'elle donna,
+elle estonna toute la maistre tour et la fist crosler.
+
+Quant cil de dedens se virent si entrepris, si ne sorent que faire, car il
+virent bien que le chastel estoit tout deffroissié et dessus et dessoubs;
+et que il estoit tout ainsi comme au tresbuchier; et, avec ce, nul secours
+ne leur venoit du duc où il avoient moult grant fiance; si se rendirent au
+roy et vindrent à mercy.
+
+Quant le roy d'Angleterre oï dire que Belesme estoit pris, si se doubta
+moult forment et manda le duc et luy dist: «Vous me disiez et faisiez
+entendant que ce jeune roy n'avoit nulle aide de ses hommes, et il m'est
+advis que il a plus grant force de gent que moy et vous n'avons; sé il
+vient sur moy, coment me pourrois-je deffendre? je n'ay pas gent pour
+combatre à luy, et si ne fait pas temps pour mener guerre.» Quant il eut ce
+dit, il se parti du duc, et se mist en mer et retourna en Angleterre dolent
+et couroucié, pour ce qu'il n'avoit riens fait.
+
+
+VII.
+
+ANNEE 1229.
+
+_Coment le roy envoia à la Haye-Painel._
+
+
+Le jour que le roy eut pris Belesme, nouvelles luy vindrent que ceux de la
+Haye-Painel[344] s'estoient tournés contre luy. La royne Blanche qui moult
+estoit sage dame, manda devant elle un chevalier qui avoit nom Jehan des
+Vignes, et luy commanda que il alast hastivement celle part, et que il
+prist vengeance de ceux qui ne vouldroient faire son commandement. Cil se
+parti de l'ost et amena avec luy de bonnes gens d'armes; et chevaucha tant
+que il vint là, et s'embati en la terre et en la contrée, et prist tout en
+sa main. Car il furent surpris, né ne se donnoient de garde que le roy
+envoiast sur eux en tel temps comme en yver. Avec ce il cuidoient qu'il
+cust trop à faire contre le duc et contre le roy d'Angleterre; si se
+rendirent, et vindrent à mercy.
+
+ Note 344: _La Haye-Painel_, en Normandie, entre Avranches et
+ Granville. C'est maintenant un bourg sur la rivière de _Thar_.
+ --Nangis ne parle pas ici de la reine Blanche.
+
+
+VIII.
+
+ANNEE 1229.
+
+_Coment le roy ala à la terre le duc de Bretaigne._
+
+Le roy se parti de Belesme, et entra en la terre au duc de Bretaigne et
+vint à un chastel que on nomme Audon[345]. Tost mist le siège de sa gent
+tout environ, et fist traire et lancier à ceux de dedens tant qu'il ne
+porent endurer la force le roy; si se rendirent. Quant ce chastel fu pris,
+le roy s'en ala à un autre que l'en appelle Chanciaus[346]; ceux dedens
+eurent trop grant paour, quant il virent si grant ost et si efforciement
+venir encontr'eux. Tous les puissans hommes issirent hors du chastel et
+portèrent les clés au roy, et se rendirent sauves leur vies. Le roy fist
+tantost garnir le chastel de sa gent, et le tint en sa main et en sa garde.
+
+ Note 345: _Audon_. C'est Oudon, sur la Loire, à deux lieues
+ d'Ancenis. Ce bourg est sur la frontière de l'ancienne Bretagne.
+
+ Note 346: _Chanciaus._ Aujourd'hui _Champtoceaux_, petite ville entre
+ _Oudon_ et _Ancenis_, sur la Loire.
+
+Quant le duc apperçut la grant force le roy, si lui chaï son orgueil et mua
+son courage: et manda à son frère le conte de Dreues qui moult estoit bien
+du roy, et à ses autres amis que il fissent tant que le roy se voulsist
+souffrir de gaster ainsi sa terre. Quant le conte sceut le mandement son
+frère, si en fu moult lié, car il se doubtoit qu'il ne perdist sa terre. Si
+pria tant le roy qu'il le receut à mercy, en telle manière que il donna
+pleiges et seurté que il ne venroit plus contre le roy. Lors fu mandé le
+duc et jura sus sainctes évangiles que jamais ne venroit contre luy; et luy
+fist hommage devant les barons qui là estoient venus et donna bons pleiges
+et bons hostages que plus il ne vendroit contre luy.
+
+Quant le duc de Bretaingne se fu acordé au roy, les autres barons en furent
+plus humbles né n'osèrent mouvoir guerre contre le roy depuis ce jour en
+avant; dont il avint que le roy gouverna son royaume quatre ans tout
+entiers, sans avoir nulle adversité.
+
+
+IX.
+
+ANNEE 1230.
+
+_Du roy d'Arragon, coment il conquist le païs de Maillogres._
+
+En cel an meisme, messire Jacques[347] roy d'Arragon tint son parlement en
+la cité de Barselogne, et manda tous les barons de son royaume et toute la
+chevalerie, et leur dist que la court de Rome luy avoit mandé qu'il alast
+oultre mer monstrer sa prouesce et sa chevalerie contre Sarrasins. «Mais il
+m'est avis,» dist le roy, «que mieux me vendroit monstrer ma prouesce
+contre les Sarrasins qui sont prouchains de moy et joignent à nostre
+royaume, sé vous le loez. Vezci près de nous le roy de Maillogres qui ne
+nous aime né ne prise un bouton et tient belle terre et bonne, laquelle
+nous pourrons bien avoir, sé vous me voullez aidier; et sé Dieu nous donne
+grace que nous la puissons conquerre, nous en départirons à nos amis bien
+et largement; et en sera Nostre-Seigneur Jhésucrist servi et honnouré, et
+la faulse loy que il tiennent destruicte.» Les barons respondirent que il
+estoient près de luy aidier, et de mettre les corps et les vies abandon.
+
+ Note 347: _Jacques._ Jayme Ier, surnommé le Conquérant.
+
+Quant le roy vit la bonne volenté de ses hommes, si assembla son ost de
+tant de gent comme il pot avoir, et entra en la terre de Maillogres[348].
+Les sommiers qui aloient devant accueillirent la proie, si comme chièvres,
+buefs, moutons, et amenèrent en l'ost au roy d'Arragon; et mistrent à mort
+tous les Sarrasins qu'il trouvèrent. Si leva la noise et le cri, et s'en
+vont Sarrasins fuiant vers les forteresces et vers les vaux de
+Burienne[349]. En telle manière s'en ala le roy d'Arragon, en dégastant
+tout devant luy, tout droit le chemin à la cité[350] de Maillogres; et
+d'autre part, il envoya deux frères[351], les meilleurs chevaliers de son
+ost, ès vaux de Burienne.
+
+ Note 348: _En la terre de Maillogres._ Il falloit: _En la terre des
+ Sarrasins_, et dans le royaume de Valence. L'expédition de James eut
+ en effet pour résultat la conquête des Baléares et celle de Valence.
+
+ Note 349: _Les vaux de Burienne._ De Borriano, ville du royaume de
+ Valence, entre cette dernière ville et Tortose.
+
+ Note 350: _A la cité._ Il falloit: _A l'île_.
+
+ Note 351: De l'ancienne maison de Moncade.
+
+Tant alèrent les deux frères avant, qu'il vindrent à un chastel près d'une
+vallée; là se reposèrent jusques à l'endemain. Quant vint au matin, si
+commandèrent à leur gent qu'il fussent tous garnis de leur armes, et tous
+près pour aler avant sus les anemis, et il si firent comme il eurent
+commandé. Les deux frères s'armèrent et alèrent devant, ainsi comme ceux
+qui ne cuidoient pas estre si près de leur anemis et n'atendoient point
+leur compaingnie. Si ne furent pas esloigniés de leur ost plus du quart
+d'une mille, que Sarrasins qui estoient muciés ès roches leur coururent sus
+et les avironnèrent de toutes pars. Cil qui se virent seurpris se mistrent
+à deffense, et avoient espérance que il fussent tost secourus de leur gent,
+avant qu'il fussent pris né occis; mais les Sarrasins se hastèrent moult de
+eux empirier; si les boutèrent jus de leur chevaux, et puis leur boutèrent
+les glaives ès corps; si les occirent.
+
+Et quant il orent ce fait, il tournèrent en fuie vers un chastel qui estoit
+à deux milles d'ilec. Et les Arragonois chevauchièrent tout le chemin, si
+trouvèrent leur maistres occis. De ceste aventure furent-il esbahis et si
+troublés que il ne sorent que dire né que faire. Si gardèrent et quistrent
+de toutes pars sé il peussent trouver ceux qui ce dommage leur avoient
+fait, et pensèrent qu'il estoient tournés vers le chastel qui estoit devant
+eux; si s'en alèrent hastivement celle part et assaillirent le chastel
+tantost comme il y furent venus. Et ceux de dedens se deffendirent et
+firent brandons de feu sus la plus haute tour, pour ce que cil des autres
+villes voisines les peussent veoir et qu'il les venissent secourre. Et les
+Arragonois entendirent à assaillir et tant firent qu'il entrèrent ens par
+devers les jardins, et prisrent par force le chastel, et occistrent tous
+ceux qu'il y trouvèrent, hommes et femmes et enfans; et puis boutèrent le
+feu au chastel par tout et se mistrent au chemin droit au roy d'Arragon, et
+luy contèrent le dommage qu'il avoient eus.
+
+Le roy fu moult dolent et courroucié de la mort de ses deux chevaliers: si
+jura et promist à Dieu qu'il ne retourneroit jamais en Arragon, devant
+qu'il auroit leur mort vengiée. Le roy de Maillogres qui bien savoit coment
+on gastoit sa terre, manda secours au roy de Garnade et au roy de Maroc, et
+au prince d'Aumarie[352]; et d'autre part, il le fist assavoir au roy de
+Barbarie et au roy de Bougie[353], pour avoir secours et aide. Quant il eut
+Sarrasins assemblés, si yssi hors de Maillogres contre le roy d'Arragon à
+bataille. Le roy Jacques fu d'autre part qui bien ordena ses batailles, et
+leur monstra exemple de chevalerie, et qu'il pensassent de bien férir sus
+Sarrasins, s'il vouloient avoir l'amour de Dieu.
+
+ Note 352: _Aumarie_ ou Almerie. Dans le royaume de Grenade. C'étoit
+ alors une ville très-forte et très-opulente.
+
+ Note 353: _Bougie_, en Afrique, aujourd'hui province de l'_Algérie_.
+
+Quant Arragonnois furent près de leur ennemis, il baissièrent les glaives
+et se férirent en eux. Entre les Sarrasins en y avoit un merveilleusement
+grant et plein de grant force: si tenoit une guisarme[354] et s'en vint
+vers le roy et le cuida férir à plain bras estendu, mais le roy tourna de
+costé pour le coup eschiver; et un chevalier qui fu près du Sarrasin féri
+son cheval d'une lance jusques aux boiaux. Au trébuchier que le Sarrasin
+fist de son cheval, si comme la teste luy enclina vers terre, le roy le
+féri, entre la jointure de son hiaume et la gorgière, d'une espée longue et
+gresle; si luy embati tout oultre parmi la gorge.
+
+ Note 354: _Guisarme._ Hache à deux tranchans.
+
+Quant le Sarrasin se senti à mort féru, il haucia la guisarme et féri un
+chevalier parmi la teste si grant coup qu'il luy embati bien plaine paume
+dedens, et tresbucha le chevalier et le cheval, tout en un tas par devant
+luy. Après ce que le Sarrasin eut fait le cop, il chéi mort entre les piés
+des chevaux. En ce Sarrasin avoit le roy de Maillogres grant espérance
+d'avoir victoire, si se doubta, et tous les autres Sarrasins orent grant
+paour. Les Arragonnois qui bien virent leur foible contenance, leur
+coururent sus hastivement et férirent et chaplèrent sur eux, tant qu'il les
+menèrent à desconfiture, et qu'il coururent en fuie vers Maillogres. Et les
+Arragonnois les enchacièrent si près, qu'il entrèrent avec eux dedans la
+ville, et tindrent par force d'armes les portes ouvertes, tant que le roy
+et grant partie de sa gent furent entrés ens. Si mistrent à mort tous les
+Sarrasins qu'il trouvèrent en la ville, et les femmes et les enfans
+mistrent en chetivoison. Le roy fist mettre sa banière haut en la maistre
+tour; pour ce que cil qui venoient après luy sceussent certainement qu'il
+avoient la ville prise. Puis se reposèrent, car il estoient forment
+traveilliés de la bataille, et trouvèrent vins et viandes assez pour leur
+corps aaisier.
+
+Quant il eurent séjourné un pou de temps, il se mistrent à la voie et
+vindrent à une cité qui a nom Vicenne[355]. Mais ceux de la ville qui
+sorent leur venue, envoyèrent contre eux les clefs de la cité et se
+rendirent à la volenté le roy. D'ilec se partirent et alèrent à une autre
+cité que l'en nomme Valence[356], où monsieur saint Laurens fu né que
+Dacien l'empereur de Rome fist rostir pour ce qu'il estoit crestien. Quant
+il vindrent devant la cité, si tendirent leur tentes et leur paveillons, et
+mandèrent à ceux de dedens bataille, ou qu'il se rendissent. Les Sarrasins
+virent bien qu'il ne pourroient longuement durer, si se rendirent par telle
+condicion que ceulx qui ne voudroient estre crestiens s'en peussent aler
+sauvement, et seroient conduis hors de la contrée et du pays, et qu'il en
+poussent porter la moitié de leurs meubles. Le roy regarda que la ville
+estoit defensable, et qu'il y porroit longuement séjourner avant qu'elle
+peust estre prise, si s'accorda à tenir les convenances fermement.
+
+ Note 355: _Vicenne._ Sans doute _Ivica_, l'une des îles Baléares.
+
+ Note 356: _Valence_, en Espagne. Guillaume de Nangis nomme avec
+ raison _Saint-Vincent_ au lieu de Saint-Laurent.
+
+Quant il furent asseurés, il ouvrirent les portes, et le roy entra en la
+ville et se mist en saisine des forteresces. Après ce que le roy eut
+conquis toute la terre de Maillogres, il en départi à ses gens et à ses
+barons si largement que tous s'en tinrent apaiés; et fist la foy crestienne
+monteplier par tout le royaume.
+
+
+X.
+
+ANNEE 1230.
+
+_De madame sainte Ysabel, fille le roy de Hongrie._
+
+
+Ainsi comme le roy d'Arragon se contenoit en proesce et en chevalerie qui
+moult plaisoient à Nostre-Seigneur, en ce temps meisme, saincte
+Ysabel[357], fille au roy de Hongrie, se contenoit en prouesce de pitié et
+de miséricorde. Elle estoit femme Lendegrave le duc de Thoringe[358] qui
+moult estoit preud'homme et de bonne vie. Volenté vint au duc d'aler oultre
+mer requerre le saint sépulcre et de aidier les crestiens à deffendre la
+terre contre les Sarrasins. Mais il n'y demoura pas quatre ans que la mort
+le prist. Avant que il mourust, il commanda que son ossellemente fust
+apportée à Ysabiau sa femme, et qu'elle le fist enterrer en une abbaye où
+ses devanciers estoient enterrés. Tout en la manière que il commanda la
+bonne dame fist; et fist faire son service sollempnelment. Tantost comme il
+fu enterré, nouvelles coururent par le pays que le duc de Thoringe estoit
+mort: si s'assemblèrent ses anemis ensemble, et vindrent au chastel où sa
+femme estoit, et boutèrent le feu dedens, pour ce qu'il la vouloient
+prendre ou ardoir, par droite félonnie et en despit de son baron.
+
+ Note 357: _Ysabel._ Variante: _Elisabeth_. M. le comte de
+ Montalembert vient de publier un véritable chef-d'œuvre d'éloquence,
+ d'érudition et de piété, sous le titre d'_Histoire de sainte
+ Elisabeth de Hongrie, duchesse de Thuringe_. Paris, 1836.
+
+ Note 358: _Lendegrave._ Il falloit: Du landgrave ou duc de Thuringe.
+
+En droit l'eure de mienuit, si comme le feu fu bouté en la ville, la dame
+sailli sus, toute effrayée, et s'en fouy par une petite porte hors du
+chastel, à pou de compaingnie, qu'elle ne fust apperceue; et s'en vint à
+l'évesque de Bavière qui estoit son oncle qui la reçut moult
+honnorablement, et fu moult couroucié de sa perte quant il le seut; et luy
+dist: «Belle niepce, or soiés toute aaise avec nous, et menés bonne vie et
+nette, et nous penserons de vous marier. Vous estes de si haute ligniée que
+vous devez bien avoir homme de grant renom.»--«Certes,» dist-elle, «de
+grant renom le vueil-je avoir, né plus haut né plus digne de luy n'est
+trouvé. C'est mon père et mon espoux Jhésucrist qui le sera tant comme je
+vivray.»
+
+La bonne dame demoura une pièce de temps en la garde son oncle, si luy fu
+avis qu'elle ne povoit point bien faire ses aumosnes né visiter les povres;
+d'illec se parti et s'en ala à un chastel plus parfont en Allemaigne; si
+luy plut illec à demourer né n'avoit que cinquante mars à despendre. Un
+jour avint que elle regarda un quarrefour où pluseurs chemins
+s'assembloient de diverses païs et de loingtaines contrées; si que moult de
+povres gens et de souffreteux passoient ce chemin. Si fist faire une grant
+maison et large sus quatre pilliers; là où elle commença à hébergier tous
+les povres trespassans; et ceux qui estoient infermes et malades elle les
+soustenoit tant qu'il fussent garis et enforciés; et selon ce qu'il
+estoient de lointaines terres, elle leur donnoit argent à faire leur
+despens, tant qu'il fussent venus en leur contrée.
+
+Moult se prenoit bien garde des femmes enceintes qui n'avoient dont il se
+peussent aidier; car elle-meisme les ervoit, et leur trenchoit leur viandes
+et leur faisoit leur lis. Quant le menu peuple le sceut, si commencièrent à
+venir de moult de parties, si que elle eut moult à faire. Si prist en sa
+compaingnie femmes fortes et viguereuses qui luy aidièrent les povres à
+soustenir et à servir. Et, quant les povres estoient venus au vespre pour
+reposer, si regardoit ceux qui estoient povrement chauciés; à ceux
+lavoit-elle les piés; et puis, l'endemain au matin, elle leur donnoit
+soulers selonc la mesure de leur piés; car elle estoit tous temps garnie de
+soulers grans et petis pour donner à ceux qui mestier en avoient; et
+elle-meisme leur aidoit à chaucier. Et puis si les convoioit et conduisoit
+tant qu'il fussent au chemin où il devoient aler.
+
+Quant les povres estoient aaisiés et couchiés, la bonne dame prenoit sa
+soustenance avec ceux de son hostel: né ne voulloit avoir plus maistrie né
+seigneurie que les femmes qui servoient les povres avec luy, fors tant que
+quant elle en véoit une trop lente et trop paresceuse, et elle luy
+commandoit à faire son service, sé celle n'y voulloit aler, elle-meisme y
+aloit, pour servir et pour aidier aux povres, tant qu'il fussent en leur
+lis couchiés: car il avenoit aucune fois qu'il se relevoient par nuit pour
+aler à chambre ou pour faire orine; si ne savoient rassener à leur lis, sé
+il n'y estoient conduis et menés.
+
+Aucune fois avenoit que elle n'avoit nul povre à servir, si comme entour
+tierce ou entour midi, que il n'estoient pas encore venus. Si s'en aloit
+séoir avec les plus povres femmes de la ville et filoit laine; et de ce fil
+en faisoit faire draps dont les povres estoient revestus. En povre habit se
+maintint depuis la mort de son seigneur, né n'eut oncques cure de cointise.
+Pour ce qu'elle aimoit tant les povres gens, les dames du pays l'orent en
+grant despit, et luy tournèrent le dos né n'orent cure de sa compaignie.
+
+Le roy de Hongrie oï dire que sa fille estoit en trop grant povreté; si
+commanda à un chevalier que il alast véoir en quel point elle estoit. Le
+chevalier se mist à la voie et vint droit à un chastel où il cuida trouver
+la bonne dame; et se heberga chiés le seigneur de la ville, et demanda de
+la dame où il la trouveroit? et on luy dist qu'il la trouveroit en un
+hospital où il ne repairoit que truans et povre gent. L'endemain au matin
+s'en ala le chevalier celle part, et trouva saincte Ysabel avec les povres
+femmes qui filoient laine, et avoit vestu un surcot tout esré et tout
+recluté[359].
+
+ Note 359: _Esré et recluté._ Erayé et rapiécé.
+
+Quant le chevalier la vit, si en eut grant abominacion, et dist à son
+escuier: «Par mon chief, ceste-cy ne fu oncques fille de roy, aucun truant
+coquin[360] l'engendra.» Si s'en retourna arrières né oncques ne la voult
+saluer né parler à elle. Quant la bonne dame eut esté ainsi long-temps, une
+maladie la prist si fort que nature ne le pot souffrir. Si comme le prestre
+l'enolioit[361], une volée d'oisiaux vint de devers le ciel aussi blans
+comme noif[362], et s'assistrent sur les arbres d'environ les pourpris, et
+commencièrent bien à chanter si doux chant et si plaisant que la gent
+d'illec entour laissièrent toutes besoingnes pour eux escouter, né ne
+cessèrent de chanter jusques à tant que l'ame luy fu issue du corps. Et
+quant elle fu transie[363], il s'en volèrent vers le ciel. Si tost comme
+elle fu mise en son tombel, toutes manières de gens estranges et infermes
+de toutes maladies diverses commencièrent à garir dès ce qu'il s'estoient
+reposé devant son tombel. Commune renommée s'espandi par le pays des grans
+miracles que Dieu faisoit pour luy, si que moult de bonne gent de
+lointaines terres la requistrent en grant dévocion.
+
+ Note 360: _Truant coquin._ Valet de cuisine.
+
+ Note 361: _L'enolioit._ L'enoignoit. Le mot perdu de l'ancien
+ chroniqueur est plus doux et mieux composé que celui de notre langue
+ moderne.
+
+ Note 362: _Noif._ Neige.
+
+ Note 363: _Transie._ Trépassée.
+
+
+XI.
+
+ANNEE 1230.
+
+_De saint Antoine de l'ordre des frères meneurs._
+
+
+En celle année meisme fu canonisé saint Antoine de l'ordre des frères
+meneurs, et mis au registre des sains à la court de Rome par ses bonnes
+mérites et par la saincte vie que il mena en cest monde, tant comme il y
+fu.
+
+
+XII.
+
+ANNEE 1230.
+
+_Coment le roy fist Royaumont._
+
+L'an de grace mil deux cens trente, fist le roy faire une abbaye de l'ordre
+de Cistiaux en l'éveschié de Biauvais de lès Biaumont sur Aise; en un lieu
+que on nommoit[364] Royaumont. Il y mist abbé et couvent, pour servir
+Nostre-Seigneur, et donna rentes et possessions pour eux soustenir
+largement.
+
+ Note 364: Guillaume de Nangis dit: «Que l'en disoit Cuimont, et
+ l'appella-l'en Royaumont.»--_Aise._ Oise.
+
+
+XIII.
+
+ANNEE 1231.
+
+_Coment le roy saint Loys fist la pais des clers et des bourgois de Paris._
+
+
+Si comme le roy entendoit à faire l'abbaye de Royaumont, nouvelles luy
+vindrent que les bourgois de Paris et les clers estoient en grans contens
+et en grant hayne. Et y furent plusieurs clers occis, car il commencièrent
+la meslée, et des bourgois ot aussi aucuns d'occis. Et pour ce que les
+clers n'orent amende à leur volenté, il s'esmurent et distrent qu'il
+iroient en autre contrée pour estudier. Le roy d'Angleterre, qui bien sceut
+le descort, leur mandaqu'il venissent à Ocenefort[365]; et il leur donroit
+hostels et maisons franchement jusqu'à dix ans, et pluseurs autres
+franchises s'il y vouloient demourer. Mais le roy de France ne voult pas
+que le clergie[366] s'esloingnast de luy, si fist la paix des clers et des
+bourgois, et fist tant que les clers demourèrent et repristrent leur leçons
+et commencièrent à lire. Pour ce le fist le roy que chevalerie et clergie
+sont volentiers ensemble.
+
+ Note 365: _Ocenefort._ Sans doute Oxford.
+
+ Note 366: _Le clergie._ C'est-à-dire: Le corps des savans.
+
+Jadis en l'ancien temps, clergie demoura à Athènes et chevalerie en Grèce.
+Après, d'ilec s'en parti et s'en ala à Rome, et tantost chevalerie après.
+Par l'orgueil des Romains se parti le clergie de Rome et s'en vint en
+France, et tantost chevalerie après. Et de ce nous segnifie la fleur de lis
+qui est escripte ès armes au roy de France. Car il y a trois feuilles[367]:
+la feuille qui est au milieu nous segnifie la foy crestienne, et les autres
+deux du costé segnifient le clergie et la chevalerie qui doivent estre
+tousjours appareillés de deffendre la foy crestienne. Et tant comme ces
+trois demoureront en France, foy, clergie et chevalerie, le royaume de
+France sera fort et ferme et plain de richesce et de honneur[368].
+
+ Note 367: _Trois feuilles._ Il s'agit ici des feuilles qui composent
+ la fleur de lys, et non pas du nombre de ces fleurs dans l'écu royal.
+
+ Note 368: Nous pardonnera-t-on d'exprimer ici le regret que tous les
+ vieux François éprouvent de ne plus voir les _Fleurs de lys_ dans
+ l'écu royal de France? Et l'histoire dira-t-elle à la postérité que
+ l'écu l'azur aux trois fleurs de lys d'or fut irrévocablement répudié
+ par un descendant de Saint Louis et de Henri IV, par un Bourbon?
+
+
+XIV.
+
+ANNEE 1231.
+
+_Coment le moustier de Saint-Denis fu renouvelé._
+
+
+Heude, l'abbé de St-Denys en France, fu en moult grant pensée coment il
+pourroit renouveller le moustier Saint-Denys; car il n'avoit esté de riens
+amendé puis le temps au fort roy Dagobert, qui premièrement le fist faire
+pour la grant amour qu'il avoit au glorieux martir et à ses compaignons: et
+quant il l'ot fait faire tout nouvel, il le fist couvrir de fin argent pur,
+sans autre métal; et demoura ainsi couvert jusques au temps Charles le
+Chauve, qui prist tout l'or et l'argent qui estoit dedens l'églyse et la
+fist découvrir, pour les grans guerres qui furent en son temps. Si estoient
+les voultes si vieils et si corrompues que elles estoient comme au
+tresbuchier. Né les abbés n'y osoient riens renouveller pour ce qu'il avoit
+esté dédié, présentement et en appert, de par Nostre-Seigneur Jhésucrist:
+né on n'osoit le moustier refaire né amender, pour ce que si hault sire
+come est Nostre-Seigneur l'avoit visité. Si s'en conseilla au roy de France
+et luy monstra coment la chose aloit. Le roy prist ses messages et les
+envoya à la court de Rome, et manda à l'apostole coment il vouloit que
+celle besoingne fust faite. Et l'apostole luy rescript: «Biau chier fils,
+sé Nostre-Seigneur visita l'églyse pour l'amour du glorieux martir et de
+ses compaignons, ne fu son entencion de parfaire le moustier perdurable et
+sans nulle fin. Et devez savoir que toutes les choses qui sont soubs le
+cercle de la lune encloses sont corrompables né ne peuvent demeurer en un
+estat; pour quoy nous vous mandons que l'églyse soit refaite en telle
+manière que on y puisse Nostre-Seigneur servir et honnourer.»
+
+
+XV.
+
+ANNEE 1232.
+
+_Coment le saint clou fu perdu à Saint-Denis._
+
+
+Il avint en l'an après, en suivant mil deux cens trente et un, que le clou
+dont Nostre-Seigneur fu clofichié en la croix, que Charles le Chauve, roy
+de France et empereur de Rome donna à la dite églyse[369], chéy du vaissel
+où il estoit, si comme l'en le donnoit aux pélerins à baisier, et fu perdu
+en la foule et en la presse des gens qui le baisoient. Quant les nouvelles
+en vindrent au roy, il en fu moult durement couroucié et dist qu'il amast
+mieux avoir perdu la meilleure cité de son royaume. Si fist crier par tout
+Paris, en rues, en places et quarrefours, sé nul povoit trouver ou
+enseignier le saint clou, il auroit cent livres de parisis; et sé nul
+l'avoit trouvé né recelé, qu'il venist avant seurement et il auroit
+certainement cent livres, sans péril de son corps.
+
+ Note 369: Voyez plus haut la fin du troisième livre de la vie de
+ Charlemagne.
+
+Quant cil qui l'avoient trouvé oïrent dire qu'il auroient les cent livres,
+il vindrent au penancier l'évesque et luy distrent en confession coment il
+l'avoient trouvé; et le penancier leur promist que il les garderoit de tout
+péril, et si leur bailla cent livres.
+
+
+XVI.
+
+ANNEE 1234.
+
+_Coment le roy de France se maria à madame Marguerite, fille au conte de
+Provence._
+
+
+L'an de grace mil deux cens trente et quatre eut le roy conseil de prendre
+femme pour avoir hoir de son corps qui le royaume peust gouverner après son
+décès. Si envoya l'archevesque de Sens et messire Jehan de Neele au conte
+de Prouvence, et luy manda qu'il luy envoyast Marguerite sa fille, car il
+la vouloit espouser et prendre à femme. De ces nouvelles fu le conte moult
+lie et fist grant joie et grant feste aux messages et les honnoura moult,
+et leur bailla sa fille sage et bien endoctrinée, dès le temps de son
+enfance. Les messages receurent la pucelle et prisrent congié au conte et
+errèrent tant qu'il vindrent au roy et luy baillièrent la pucelle. Le roy
+la reçut liement, et la fist couronner à royne de France par la main
+l'archevesque de Sens.
+
+
+XVII.
+
+ANNEE 1234.
+
+_Du conte de Champaigne._
+
+
+Assez tost après que le roy eut espousé femme, le conte de Champaigne
+commença à contrarier le roy, et à enforcier ses villes et ses chastiaux et
+à faire garnisons[370]. Nouvelles vindrent au roy à Paris où il estoit que
+le conte vouloit entrer en France à force d'armes. Si manda le conte de
+Poitiers son frère et Robert d'Artois, et prisrent conseil ensemble qu'il
+manderoient leur gent et ainsi le firent; et puis se mistrent au chemin
+droit vers Champaigne pour abatre la fierté le conte.
+
+ Note 370: _A faire garnisons_. A garnir ses places.
+
+Le conte Thibaut sceut que le roy venoit contre luy à grant compaingnie de
+gent, si se doubta que le roy ne luy tollist sa terre, et envoya au roy des
+plus sages hommes de son conseil pour requerre paix et amour. Et, pour ce
+que le roy avoit fait despens à sa gent assembler, le conte luy donnoit
+deux bonnes villes avecques les appartenances; c'est assavoir: Monstereuil
+en for d'Yonne[371], et Bray sus Saine. Le roy qui tousjours fu piteux luy
+ottroya paix et accordance.
+
+ Note 371: _Montereuil._ Aujourd'hui Montereau-Fault-Yonne.
+
+A celle paix faire fu la royne Blanche qui dist: «Par Dieu, conte Thibaut,
+vous ne déussiez point estre nostre contraire; il vous déust bien remembrer
+de la bonté que le roy mon fils vous fist, qui vint en vostre aide pour
+secourre vostre contrée et vostre terre, contre tous les barons de France
+qui la vouloient toute ardoir et mettre en charbon.» Le conte regarda la
+royne qui tant estoit sage, et tant belle que de la grant biauté d'elle il
+fu tout esbahi. Si ly respondi: «Par ma foy, madame, mon cuer et mon corps
+et toute ma terre est en vostre commandement; né n'est riens qui vous peust
+plaire que je ne féisse volentiers; né jamais, sé Dieu plaist, contre vous
+né contre les vos je n'irai.» D'ilec se parti tout pensis, et ly venoit
+souvent en remembrance du doux regard la royne et de sa belle contenance;
+lors si entroit en son cuer une pensée douce et amoureuse. Mais quant il ly
+souvenoit qu'elle estoit si haute dame, de si bonne vie et de si nete qu'il
+n'en pourroit jà joïr, si muoit sa douce pensée amoureuse en grant
+tristesce.
+
+Et, pour ce que parfondes pensées engendrent mélancolie, ly fu-il loé
+d'aucuns sages hommes qu'il s'estudiast en biaux sons de vielle et en doux
+chans delitables. Si fist entre luy et Gace Brulé[372] les plus belles
+chançons et les plus délitables et mélodieuses qui oncques fussent oïes en
+chançon né en vielle[373]. Et les fist escripre en sa sale[374] à Provins
+et en celle de Troyes, et sont appellées _Les Chançons au Roy de Navarre_;
+car le royaume de Navarre luy eschéy de par son frère qui mourut sans hoir
+de son corps.
+
+ Note 372: _Gace Brulé._ Ce mot est corrompu dans presque tous les
+ manuscrits. Je ne l'ai vu correctement reproduit que dans celui de
+ Charles V. Les autres mettent _Gatelibrige_, _Gacelibrie_, etc. Les
+ chansons de Gace Brulé, fort dignes d'être publiées, sont conservées
+ à la suite de presque tous les manuscrits des _Chansons du Roi de
+ Navarre_.
+
+ Note 373: _En chançon né en vielle._ C'est-à-dire: _Pour le chant et
+ pour l'accompagnement._ Ou plutôt encore: _Pour les paroles et pour
+ la musique._
+
+ Note 374: _En sa sale._ Dans sa résidence de.--J'ai si longuement
+ commenté ce passage de nos _Chroniques_ dans le _Romancero François_,
+ qu'on me pardonnera d'y renvoyer au lieu de me répéter ici.
+
+
+XVIII.
+
+ANNEE 1234.
+
+_Du Vieus de la Montaigne qui voult occire le roy._
+
+
+Le Vieus de la Montaigne oï dire que le roy de France estoit le plus
+preudomme de tous les princes crestiens et celuy qui gardoit mieux les
+commandemens de la foy crestienne; si se pourpensa qu'il le feroit occire
+et le prist en haine trop grant. Icelluy Vieus de la Montaigne est un roy
+qui habite en la fin de la contrée d'Antioche et de Damas, en chastiaux
+bien garnis, séans sus montaingnes et sus roches hautes. Il estoit moult
+doubté des crestiens; il faisoit souvent occire pluseurs roys et pluseurs
+princes par les Hassacis qu'il leur envoioit comme messages. Icelluy roy
+des Hassacis avoit pluseurs enfans nés de sa terre qu'il faisoit nourrir et
+introduire en son palais, et leur faisoit aprenre toutes manières de
+langaiges, et à doubter et craindre leur seigneur terrien par dessus tous
+les autres et obéir à luy jusques à la mort. Si leur faisoit-on entendant
+que par ce vendroient-il à la joie perdurable: meismement, celui qui
+mouroit en l'obedience son seigneur, ou qui estoit occis, ou pendu, ou
+trainé, ou ars, en faisant la volenté et le commandement son seigneur, fust
+sens ou folie, avecques ce, il estoit des gens de la terre honnouré et tenu
+pour saint. Le roy[375] en fist venir deux devant luy, et leur commanda
+qu'il alassent en France, et leur pria moult et requist que il occéissent
+le bon roy de France au plus tost qu'il pourroient. Tantost se mistrent à
+la voie pour faire le commandement leur seigneur; mais il ne demoura
+guères, que le courage mua au seigneur qui les envoyoit; et envoya deux
+autres Hassacis hastivement pour dire au roy de France qu'il se gardast des
+deux premiers. Tant se hastèrent qu'il vindrent avant que les premiers, et
+distrent au roy qu'il se gardast bien de leur compaingnons et qu'il
+venoient pour luy occire.
+
+ Note 375: _Le roi._ Le Vieux de la Montagne.
+
+Quant le roy oï les nouvelles, si se doubta forment et prist conseil de soy
+garder, et eslut sergens à mace, garnis et bien armés qui nuit et jour
+furent en cure de son corps garder. Ceux qui premièrement furent venus pour
+dire au roy qu'il se gardast, quistrent les autres tant qu'il les
+trouvèrent et les amenèrent au roy. Quant le roy les vit, si en fu forment
+lie et donna grans dons aussi aux premiers comme aux derreniers. Et envoya
+à leur seigneur dons roiaux et riches et précieux, en signe de amistié et
+de paix.
+
+
+XIX.
+
+ANNEE 1239.
+
+_Coment fist le roy Robert d'Artois chevalier._
+
+
+Une pièce de temps fu le roy en paix en son royaume. Si luy prist volenté
+de donner terre à Robert son frère et de le faire chevalier: et requist le
+duc de Breban qu'il luy donnast Maheut sa fille à femme. Quant le duc
+entendit les messages qui luy requistrent sa fille de par le roy de France,
+si en fu moult lie et leur octroya volentiers. Le roy manda les barons, et
+tint court plenière de toutes manières de gent; et donna à son frère la
+conté d'Artois et la cité d'Arras. A celle feste fu la greigneur partie des
+barons de France pour le roy honnourer et sa court.
+
+
+XX.
+
+ANNEE 1239.
+
+_De la traïson l'empereur Federic._
+
+
+Si comme le roy tenoit feste plennière de son frère le conte d'Artois, les
+messages l'empereur Federic vindrent à luy et luy dirent qu'il venist
+parler à luy à Vaucoulour, et que là l'attendrait l'empereur à jour nommé.
+Le roy octroya et promist qu'il y seroit certainement. Quant la feste fu
+passée, le roy donna congié à sa baronnie et retint avec luy deux mille
+chevaliers preux et hardis, et autres bonnes gens, serjans et escuiers,
+dont il avoit assez en sa compaignie. Tant chevaucha qu'il vint à
+Vaucouleur au terme que mis estoit. Quant l'empereur sceut que le roy
+venoit à tout grant gent, si luy manda qu'il estoit malade et qu'il ne
+povoit chevauchier. Toute s'entencion estoit[376] que le roy venist à pou
+de gent et que il le peust prendre et mettre en sa prison.
+
+ Note 376: Nangis ajoute ici: «Ut à pluribus dicebatur.»
+
+
+XXI.
+
+ANNEE 1239.
+
+_Coment la sainte couronne d'espines et grant partie de la sainte crois et
+le fer de la lance vindrent en France._
+
+
+Le roy vit que Dieu luy avoit donné paix en son royaume par l'espace de
+quatre ans et de plus, et le laissoient ses anemis en repos. Si n'oublia
+point les biens et les honneurs que Nostre-Seigneur luy fist: car il fist
+et pourchascia tant vers l'empereur de Constantinoble qui lors estoit venu
+en France pour avoir secours contre ceux de Grèce, que il luy donna et
+octroya la saincte couronne d'espines[377] dont Nostre-Seigneur fu couronné
+en sa passion et en son tourment.
+
+ Note 377: Il ne faut pas, comme de pieux historiens même l'ont fait,
+ confondre la _couronne d'épines_ avec la tige qui l'avoit fournie.
+ Cette tige ou _fust_ étoit depuis long-temps gardée à Saint-Denis et
+ passoit pour un don des empereurs Charlemagne et Charles-le-Chauve.
+ Voy. ci-dessus Vie de Charlemagne, 3ème partie.
+
+Le roy envoya messages certains et sollempniex avec l'empereur de
+Constantinoble et fist aporter la saincte couronne en France. Quant il
+sceut bien certainement qu'elle fu en son royaume, il ala encontre jusques
+à la cité de Sens; là la receut à moult grant joie et en grant dévocion, et
+la fist aporter jusques au bois de Vinciennes delès Paris.
+
+En l'an de grace mil deux cens trente et neuf, le vendredi après
+l'Assumpcion Nostre-Dame, le roy vint tout nus piés et desceint, en sa cote
+pure[378], et ses trois frères Robert, Alphons et Charles, et aportèrent
+les sainctes reliques honnourablement, à grant compaignie de clergie et du
+peuple et des gens de religion, faisant grans mélodies de doux chans et
+piteux. Et puis vindrent à procession jusques à Nostre-Dame de Paris. A
+celle procession vindrent l'abbé de Saint-Denys et tout son couvent,
+revestus en chappes de soye, tenant chascun un cierge ardent en sa main.
+Ainsi vindrent toutes les processions chantans de Nostre-Dame jusques au
+palais le roy, et entrèrent en la chapelle où la saincte couronne fu mise.
+
+ Note 378: _En sa cote pure._ C'est-à-dire sans manteau et sans armes.
+
+Après un petit de temps le roy entendi que l'empereur de Constantinoble
+estoit en si grant povreté qu'il avoit baillé pour une somme d'argent grant
+partie de la croix du fust où Nostre-Seigneur fu crucifié et l'esponge en
+quoy il fu abeuvré, et le fer de la lance de quoy Longis le feri au costé.
+Si se doubta forment que telles reliques ne feussent perdues par defaut de
+paiement, si donna tant et promist à l'empereur Baudouin que il s'accorda
+que le roy les délivrast de là où il estoient. Adont envoya le roy propres
+messages et fist tant que il les délivra de son trésor sans aide d'autrui;
+et les fist aporter moult honnourablement en France, à grans processions
+d'archevesques, d'évesques et de religieux, à Paris en sa chapelle; et les
+fist mettre en une merveilleuse chasse d'or et d'argent et de pièces
+précieuses ouvrée tout entour, avec les autres reliques. En celle chapelle
+establi le roy chanoines, chapelains et clers, qui, jour et nuit, font le
+service Jhésucrist; et establi et ordena rentes et possessions dont il
+peuvent estre souffisamment soustenus.
+
+
+XXII.
+
+ANNEE 1240.
+
+_Des hérétiques Albigois qui se révélèrent contre les Crestiens._
+
+
+En ce temps avint que les mauvais Crestiens de la terre d'Albigois se
+révélèrent par force contre les bons Crestiens de la terre, et contre la
+gent au roy de France qui estoient au pays pour garder la terre et la
+rente[379]. Mais quant il[380] virent la grant multitude des renoiés, il
+envoièrent messages au roy et luy senefièrent les grans vilenies et les
+grans assaus que les Albigois leur faisoient.
+
+ Note 379: _La rente._ Variante: _La contrée_.
+
+ Note 380: _Il._ Les bons crestiens.
+
+Quant le roy oï ces nouvelles, il manda messire Jehan de Biaumont et ly
+commanda que il alast sur les Albigois. Et ne tarda mie que messire Jehan
+assembla grant gent de chevaliers et de sergens à pié et à cheval, et se
+hasta moult d'acomplir la volenté et le commandement du roy et se mist à la
+voie et passa les mons de la Ricordane[381], et chemina tant qu'il vint en
+la terre d'Albigois. Tantost qu'il fu là venu, il s'en ala à un chastel qui
+est nommé Mont-Royal[382], et l'assist de toutes pars. Perières et
+mangonniaux fist jecter et lancier, et greva tant ceux de dedens qu'il ne
+porent durer. Si leur convint rendre le chastel, et tantost, icelluy
+messire Jehan le fist garnir de gens d'armes et de viandes. D'ilec se parti
+et vint à un autre chastel et le prist par force; mais ce ne fu pas sans
+grant paine et sans grant travail de sa gent. Quant cil du pays virent son
+grant povoir, si ne s'osèrent plus tenir encontre luy, ains chevaucha
+seurement parmi toute la terre.
+
+Quant il eut les Albigois vaincus et leur mauvaistié
+corrigiée, si s'en repaira en France. Le roy fu moult lie
+de sa venue et de ce qu'il avoit eue victoire, si le reçut liement
+et luy donna dons, et luy escreut sa terre et son fief.
+
+ Note 381: _Ricordane._ Peut-être _du Périgord_.
+
+ Note 382: _Montroyal_ ou _Montréal_, à cinq lieues de Carcassone.
+
+
+XXIII.
+
+ANNEE 1240.
+
+_Coment le conte Thibaut de Champaigne fu couronné du royaume de Navarre._
+
+
+Après ce, ne demoura guaires que le conte Thibaut de Champaigne fu mandé
+des barons du royaume de Navarre pour estre couronné de la terre et du
+pays; car son frère estoit mort sans hoir de son corps. Assez tost après
+qu'il fust couronné, il prist la croix et promist que il iroit aidier aux
+Crestiens de la terre d'Oultre mer à tout son povoir; et avoit en sa
+compaignie le duc de Bretaigne, le conte de Bar et le conte de Montfort et
+la greigneur partie des barons de France. Quant il orent fait leur
+garnisons, si se mistrent à la voie et passèrent la grant mer et arrivèrent
+au port d'Acre, à tout grant foison de chevaliers et de gens d'armes. Quant
+il se furent reposés, messire Pierre le duc de Bretaigne et grant foison de
+sa compaingne se départirent de l'ost sans le sceu du commun et sans le
+congié au roy de Navarre qui estoit le maistre d'eux tous, et s'en alèrent
+toute nuit vers une grosse ville de Sarrasins; et envoièrent leur espies
+devant pour savoir la contenance des Sarrasins, qui leur raportèrent que
+les Sarrasins ne se donnoient garde de leur venue; et ceux entrèrent en la
+ville assez légièrement, car il ne trouvèrent qui la deffendist, et
+prisrent tous les Sarrasins et les mistrent en chetivoison.
+
+Amaury le conte de Montfort et le conte de Bar, Richart de Chaumont et
+Anseau de Lisle et pluseurs autres de grant renom cuidièrent ainsi faire
+comme le duc avoit fait, et orent grant envie de ce qu'il s'estoit jà tant
+avanciés; si se mistrent à la voie sans le congié du roy. Et sans le
+conseil du peuple commun chevauchièrent toute nuit armés, sur leurs
+chevaux, tant qu'il vindrent au matin près de la cité de Gaze qui siet en
+sablon. Ceux de la cité avoient envoié espies qui bien avoient apperceu que
+les contes venoient, et qu'il avoient toute nuit chevauchiés; si s'armèrent
+et leur vindrent au devant frès et nouviaux.
+
+Ceux qui estoient travailliés et lassés de ce qu'il avoient toute nuit
+chevauchié ne porent durer contre eux: si en occistrent les Sarrasins tant
+comme il leur plut, et le demourant mistrent en liens et en fers. En celle
+chevauchie et en celle compaingnie fu le conte de Bar ou mort ou pris, car
+oncques puis ne pot estre trouvé. Le conte de Montfort et les autres barons
+furent liés de cordes et menés en diverses prisons.
+
+Aucuns commencièrent à murmurer et à dire parmi l'ost que Nostre-Seigneur
+souffroit ceste perte pour ce que les contes tendoient plus à vaine gloire
+de chevalerie que à faire le prouffit de la Saincte Terre. Sitost comme ce
+dommage fu avenu en la terre d'Oultre mer, le conte Richart de Cornouaille
+frère le roy d'Angleterre prist port à toute sa gent et à tout grant avoir,
+pour venir en l'aide de la Terre saincte. Quant il sceut que l'ost des
+pélerins du royaume de France estoit si desconforté pour la prise des
+barons qui si grant avoit esté faite, et de l'occision, si en eut moult
+grant pitié et pourchascia tant vers les Sarrasins, que les prisonniers
+furent délivrés et rachetés d'or et d'argent. Et fit tant vers les
+Sarrasins qu'il orent sauf conduit d'aler en Jhérusalem visiter le saint
+sépulcre Nostre-Seigneur. A celle fois firent pou ou néant les barons de
+France en la terre d'Oultre mer. Le conte de Montfort qui avoit esté en
+prison s'en vint à Rome pour visiter les apostres; si le prist un flum de
+ventre dont il mourut; enterré fu au moustier des apostres honourablement.
+
+
+XXIV.
+
+ANNEE 1240.
+
+_Coment l'empereur de Rome fu escomenié._
+
+
+L'empereur Federic devint en ce temps contraire à l'églyse de Rome, et
+commença à défouler le clergie; et leur fist souffrir assez de
+persécutions. Tant dura cest estrif longuement et tant ala la besoigne
+avant, que le pape Grégoire ne le put plus souffrir. Si envoya un moine
+blanc cardinal en France qui le condempna et dessevra de toute la
+communauté de saincte églyse. Oncques pour ce l'empereur n'en vint à
+amendement. Quant le légat vit que Federic persévéroit en sa malice, et que
+pou prisoit-il son escommeniement, si assembla très grant plenté
+d'archevesques, d'évesques et d'autres prélas en la cité de Miaux, pour
+avoir conseil sus ceste besoingne.
+
+Quant il eut oï leur conseil, si commanda à aucuns des prélas que en vertu
+d'obédience, toutes choses laissiées, de par le pape il vinssent avec luy à
+la court de Rome, et leur dist qu'il trouveroient navie toute preste au
+port de Nice qui les conduiroit plus seurement par mer que par terre. Car
+l'empereur Federic qui bien savoit leur affaire, faisoit garder tous les
+chemins par où il devoient passer, et savoit bien que il devoient aler à
+Rome pour le condempner. Tant errèrent les prélas de France avec le blanc
+cardinal, qu'il vindrent là. Et, si comme il durent entrer en mer, il leur
+fu dit que l'empereur faisoit garder les passages par mer et par terre
+estroictement, si orent si grant paour qu'il en retourna la greigneur
+partie en France: les autres entrèrent en mer avec le cardinal et
+abandonnèrent les corps pour sauver les ames.
+
+Lors avint que Mainfroy, qui estoit fils l'empereur de bast[383], gardoit
+la mer de nuit et de jour, à grant plenté de galies et de gens d'armes. Si
+les apperçut passer assez près de la terre de Puille; si leur vint au
+devant luy et sa gent, et prist le légat et les prélas, et les envoya à
+l'empereur, son père. Et il les envoya tantost en diverses prisons.
+Endementres qu'il furent pris, le pape mourut chargié et empressié de grans
+tribulacions; et demoura le siège vague par l'espace de trente-deux mois.
+Et les prélas démourèrent en la prison l'empereur, né ne trouvèrent qui les
+requéist.
+
+ Note 383: _De bast._ Bâtard.
+
+
+XXV.
+
+ANNEE 1240.
+
+_Coment la tempeste chéi à Cremonne._
+
+
+Assez tost après que les prélas furent emprisonnés, chéi une tempeste à
+Cremonne[384] de gresle merveilleusement grosse; en laquelle fu trouvée une
+pierre plus grosse que nulle des autres qui chéi en l'églyse Saint-Gabriel,
+en laquelle il[385] avoit une croix et l'image Nostre-Seigneur si comme il
+fu crucifié. Et environ celle pierre avoit escript de lettres d'or: _Jhesus
+Nazarenus rex Judeorum_. Un moine de celle églyse la prist et la mist en un
+hennap; et si comme elle commença à fondre et à devenir eaue, il en prist
+et lava les yeux de un des moines de léans qui estoit aveugle né n'avoit
+veu de long-temps; et tantost il vit aussi cler comme il avoit oncques fait
+en toute sa vie. De laquelle chose il fu fait moult grant sollempnité en la
+dicte églyse en ce temps.
+
+ Note 384: _Cremonne._ Variante: _Tremoigne_.
+
+ Note 385: _En laquelle._ Sur laquelle pierre.
+
+
+XXVI.
+
+ANNEE 1241.
+
+_Coment le roy délivra de prison les prélas de son royaume._
+
+
+Le roy de France eut moult grant pitié des prélas de sainte églyse, et
+regarda que toute aide humaine failloit à l'églyse de Rome, et fu moult
+couroucié des prélas de son royaume que l'empereur tenoit en sa prison. Il
+manda l'abbé de Corbie et Gervaise de Surennes[386], et leur commanda qu'il
+alassent à l'empereur et luy déissent de par luy, que il, par amour et par
+grace, délivrast les prélas de son royaume. L'empereur entendi bien la
+requeste le roy de France, mais il n'en mist riens à exécution; ainsois
+respondi aux messages qu'il n'avoit pas conseil de ce faire. Et sitost
+comme les messages furent retournés, il envoya les prélas enchartrer[387]
+en la cité de Naples, et manda au roy de France par ses messages: «Ne se
+merveille point la royal majesté de France, sé César Auguste tient
+estroictement ceux qui César vouloient mettre en angoisse, et qui venoient
+à Rome pour luy condempner et mettre à exécution.» Quant le roy oï la
+teneur des lettres l'empereur, si se merveilla moult que il n'avoit riens
+fait pour ses prières; si luy manda de rechief par l'abbé de Clugny, en une
+lettre en la manière qui s'ensuit:
+
+«Nostre foy et nostre espérance a tenu jusques cy que nulle matière de
+plait né de haine peust mouvoir, jusques à grant temps entre nostre royaume
+et vostre empire; car nos devanciers, qui devant nous ont tenu le royaume,
+ont tousjours amé et honouré la souveraine hautesce de l'empire de Rome; et
+nous, qui après sommes, tenons ferme et estable le propos de nos
+devanciers. Mais vous, si comme il nous semble, rompez limite et la
+conjonction de paix et de concorde qui doit estre gardée entre vous et
+nous: vous tenez nos prélas, qui au siège de Rome estoient mandés par foy
+et par fiance, né refuser ne vouloient le commandement l'apostole; et les
+féistes prendre en mer, laquelle chose nous portons moult grief et en
+sommes dolens. Si sachiez que nous avons entendu, par leur lettres, qu'il
+ne pensoient à faire chose qui fust à vous contraire; jasoit ce que
+l'apostole voulsist faire aucune chose contre vous. Puis qu'il n'ont fait
+chose qui tourne à vostre grief il appartient à vostre magesté rendre-les
+et les délivrer. Si[388] pesez et mettez en balance de droit ce que nous
+vous demandons, et ne vueillez faire tort par puissance ou par vostre
+volenté, car le royaume de France n'est mie encore si affebloié qu'il se
+laisse mener né fouler à vos esperons.» Quant l'empereur entendi les
+paroles contenues ès lettres du roy, si luy envoia les prélas de son
+royaume, contre sa volenté. Mais il le fist, pour ce qu'il doubta forment
+le bon roy à couroucier.
+
+ Note 386: _Surennes._ Guillaume de Nangis écrit en françois _de
+ Cresnes_, et en latin_ de Escriniis_.
+
+ Note 387: _Enchartrer_. Emprisonner.
+
+ Note 388: _Si._ Ainsi.
+
+
+XXVII.
+
+ANNEE 1241.
+
+_Coment le roy fist Alphons, son frère, chevalier._
+
+
+L'an de grace mil deux cens et quarante et un, assembla le roy à Saumur
+grant plenté d'archevesques, d'évesques, d'abbés et des barons de son
+royaume, et fist messire Alphons son frère chevalier: et si luy donna à
+femme la fille au conte de Thoulouse, et la contrée de Poitiers, d'Auvergne
+et d'Albigois. Les barons et les chevaliers firent grant feste et furent
+vestus de samit et de soie. Quant la feste fu passée, le roy requist le
+conte de la Marche que il fist hommage à son frère pour la terre qu'il
+tenoit en Poitou. Mais le conte qui se fioit au roy d'Angleterre, pour ce
+qu'il avoit sa mère espousée, refusa à faire hommage au conte de Poitiers;
+et tout ce fist-il par le conseil de sa femme, et dist que jà ne tendroit
+riens de luy jour de sa vie.
+
+Quant le roy vit la contenance au conte de la Marche orgueilleuse et fière,
+si en fu moult couroucié. Il se parti d'ilec et s'en vint à Paris. Si comme
+il fu entré en sa chambre, nouvelles luy vindrent que la royne avoit eue
+une fille qui eut nom Ysabiau.
+
+
+XXVIII.
+
+ANNEE 1241.
+
+_Coment le conte de la Marche fu contre le roy._
+
+
+Messire Hue conte de la Marche pensa bien que le roy mouveroit guerre
+contre luy: si se mist en mer et passa outre, et fist entendant au roy
+Henry d'Angleterre que le roy de France le vouloit deshériter, et luy
+tollir la terre à tort et sans raison. Le roy manda tous ses barons et tous
+les riches hommes qui tenoient de luy, et leur fist monstrer par un frère
+meneur qui estoit sire et maistre de la court, que on devoit mieux aler sus
+le roy de France que sus les Sarrasins en la Terre saincte, qui ainsi
+mauvaisement vouloit tollir la terre au conte de la Marche sans cause et
+sans raison: et dist que par telle manière et par telle mauvestié avoit le
+roy Jehan perdu Normandie, et les barons d'Angleterre les forteresces et
+chastiaux qu'il y avoient; et que moult devroient les barons d'Angleterre
+metre paine à recouvrer la terre que leur devanciers tenoient ou avoient
+tenue.
+
+Quant les barons et les chevaliers orent oï la requeste le roy, si distrent
+qu'il estoient tous près de luy aidier, et que jà ne luy faudroient tant
+comme il pourroient durer. Le roy Henry fist faire ses garnisons pour
+passer la mer et manda souldoiers en Allemaigne, en Norvée et en Danemarce;
+et manda à tous les barons qui luy appartenoient qu'il venissent à luy et
+en son aide, et fist faire grans garnisons de vins et de viandes et d'armes
+et de chevaux pour passer oultre, et entra en mer à grant compaignie de
+chevaliers, et eut bon vent qui le porta assez tost oultre. Quant il fu au
+port arrivé, la contesse sa mère ala encontre, et le baisa moult doucement
+et luy dist: «Biau doux fils, vous estes de bonne nature qui venez secourre
+vostre mère et vos frères que les fils Blanche d'Espaigne veullent trop
+malement défouler et tenir soubs piés; mais sé Dieu plaist il n'ira pas si
+comme il pensent.»
+
+Ainsi démourèrent une pièce de temps ensemble. Le roy de France assembla
+grant gent de son royaume, et tint grant parlement à Paris. A ce parlement
+furent les pers de France; si leur demanda le roy que on devoit faire de
+vassal qui vouloit tenir terre sans seigneur, et qui aloit contre la foy et
+contre l'ommage qu'il avoit tenu, luy et ses devanciers? Et il respondirent
+que le seigneur devoit assener à son fié comme à la seue chose. «En nom de
+moy,» dist le roy, «le conte de la Marche vuelt en celle maniere terre
+tenir, laquelle est des fiés de France dès le temps au fort roy Clovis qui
+conquist toute Aquitaine contre le roy Alaric qui estoit paien, sans foy et
+sans créance, et toute la contrée jusques aux mons de Pirene.»
+
+Quant le roy ot tenu son parlement, il manda ceux qui savoient faire engins
+pour jetter pierres et mangonniaux; et si manda charpentiers pour faire
+chastiaux et barbacannes, pour plus près traire et lancier à ceux qui sont
+ès chastiaux et ès forteresces et ès deffenses. Quant le roy fu garni de
+tels gens, il assembla grant ost et entra en la terre au conte de la
+Marche, à si grant multitude à pié et à cheval que la terre en estoit
+couverte.
+
+Il assist premièrement un chastel que l'en nomme Monstereul en Gastine[389]
+et le prist par force en pou de temps. Puis s'en retourna en la tour de
+Bergue[390] qui estoit forte de murs et bien garnie de gent; ses tentes
+fist fichier, ses paveillons tendre; ses perrières fist drecier, et après
+moult d'autres engins environ la tour. Ceux qui dedens estoient se
+deffendirent forment et soustindrent longuement l'assaut. Quant François
+virent qu'il se deffendoient si bien et si longuement, si commencièrent
+l'endemain plus fort à assaillir, et à lancier pierres et mangonniaux. Tant
+firent qu'il conquirent la tour et grant plenté d'armes et de vitaille dont
+elle estoit moult bien garnie.
+
+ Note 389: _Le Gastine_ est une petite contrée du Poitou, entre
+ _Niort_ et _Fontenay_.
+
+ Note 390: _Bergue._ Et mieux _Beruge_, à deux lieues de Poitiers.
+
+Quant la tour fu prise, si se pourpensa le roy qu'elle avoit fait moult de
+mal à sa gent et que encore les pourroit-elle bien grever et nuire; si la
+fist abatre et jetter à terre jusques aux fondemens. Tantost comme
+Monstereul et la tour de Bergue furent pris, le roy s'en ala à un chastel
+que l'en appelle Fontenay[391], si le tenoit Geffroy, le sire de Lesignen
+qui estoit en l'aide le conte de la Marche. Le roy le fist asseoir, et fist
+traire et lancier à ceux qui dedens estoient. Si fu pris par force avec un
+autre chastel que on appelle Vovent[392].
+
+ Note 391: _Fontenay._ Ce doit être le _Fontenay_, plus tard surnommé
+ l'_Abbatu_, et aujourd'hui seulement désigné sous le nom de
+ _Rohan-Rohan_. Il est à deux lieues du _Fontenay-le-Comte_, au-delà
+ de Niort.
+
+ Note 392: _Vovant_ ou _Vouvant_, dans le Poitou, au nord de Fontenay,
+ et sur la rivière de _Vendée_.
+
+
+XXIX.
+
+ANNEE 1242.
+
+_Coment l'en voult empoisonner le roy de France._
+
+
+La femme au conte de la Marche[393] bien vit et apperçut que le roy avoit
+greigneur force que son baron. Si appella deux hommes qui estoient ses sers
+et leur dist en conseil et pria que en toutes manières il féissent que il
+empoisonnassent le roy et tous ses frères; et sé il povoient ce faire, elle
+les feroit riches et leur donroit grant terre. Cil s'accordèrent à ce faire
+et luy promistrent qu'il en feroient tout leur povoir. Pour ce faire elle
+leur bailla venin tout appareillié que il ne convenoit que mettre en vin et
+en viandes, pour tantost mettre à mort celluy qui en mengeroit.
+
+ Note 393: Isabelle, veuve de Jean-sans-Terre.
+
+Les sers se misrent à la voie et vindrent en l'ost le roy de France; si se
+commencièrent à traire vers la cuisine du roy, et approuchièrent des
+viandes tant que ceux qui gardoient les viandes les orent pour
+souspeçonneux, si espièrent qu'il vouloient faire et les prisrent tous
+prouvés, si comme il vouloient jecter le venin ès viandes du roy.
+
+Quant il furent pris, on demanda que on en feroit, et le roy dist qu'il
+eussent le guerredon et la desserte de leur présent qu'il apportoient; si
+furent menés aux fourches et pendus. Nouvelles vindrent à la contesse que
+ses deux sers estoient pris et avoient esté pendus, et qu'il avoient esté
+pris tous prouvés de leur mauvaistié; si qu'elle en fu moult courouciée, et
+prist un coutel et s'en vouloit férir parmi le corps, quant sa gent luy
+ostèrent; et, quant elle vit que elle ne povoit point faire sa volenté,
+elle desrompi sa guimple et ses cheveux, et mena tel deuil qu'elle en fu
+longuement au lit sans soy reconforter.
+
+
+XXX.
+
+ANNEE 1242.
+
+_Coment le roy prist pluseurs chasteaux._
+
+
+Le roy de France vit que son ost estoit grant et bel et que gens luy
+venoient de toute part en aide; si s'en ala à un chastel que on appelle
+Fontenay, enclos de deux eaues[394], et si estoit avironné de deux paires
+de murs et de hautes tours deffensables et bien garnies. Il fist avironner
+et assaillir le dit chastel forment; mais ceux qui dedens estoient se
+deffendirent vaillamment, et furent de si grant prouesce que les François
+ne leur porent faire mal né de riens empirier. Quant le roy vit la force du
+chastel et la prouesce d'eux, si fist drécier une tour si haute de fust que
+ceux qui dedens estoient povoient véoir la contenance et la manière des
+gens du chastel; et puis commencièrent à lancier et à traire à eux, si
+qu'il en occistrent assez.
+
+ Note 394: _Fontenay-le-Comte_, suivant l'opinion la plus commune.
+
+Quant ceux du chastel virent que ceux de la tour les grevoient si forment,
+si se tindrent loing et jectèrent feu gréjois, si que ceux qui dedens
+estoient s'en fouirent pour le péril où il estoient, car toute la tour
+estoit embrasée; et commencièrent François à reculer. En ce butin et assaut
+avint que un arbalestrier à tour trait un quarrel et féry le conte de
+Poitiers au pié et le navra forment. Quant le roy vit le coup, si fu moult
+forment courroucié et fist tantost l'assaut recommencier plus fort que
+devant.
+
+Lors alèrent à l'assaut chevaliers et sergens, et assaillirent de toutes
+pars, et boutèrent le feu en la porte; et les autres montèrent sur les murs
+à eschieles, et les autres y montèrent à cordes; si ne porent plus ceux du
+chastel endurer, et fu le chastel pris et ceux qui dedens estoient. Le fils
+au conte de la Marche fu pris, qui estoit bastart, et quarante et un
+chevaliers et quatre-vingt sergens, et pluseurs autres dont il y avoit
+assez. Grant partie des prisonniers envoia le roy à Paris et les autres en
+prisons diverses parmi son royaume, et fist abatre toute la forteresce du
+chastel et les murs tresbuchier jusques en terre.
+
+Après ce que Fontenay fu pris et conquis, le roy vint devant un autre
+chastel qui est nommé Villiers[395]. Tantost que ceux de dedens se virent
+avironnés de ceux de l'ost, il furent esbahis si que il ne porent mectre
+conseil en eux deffendre; si furent tous pris: iceluy chastel estoit à Guy
+de Rochefort, qui estoit de l'aide au conte de la Marche; pour ce le roy le
+fist tout abatte et jecter en un mont[396].
+
+ Note 395: _Villers_, dit _en plaine_, à deux lieues et au nord de
+ Niort.
+
+ Note 396: _Mont._ Monceau.
+
+D'ilec se parti le roy et s'en ala à un autre chastel que on appelle
+Prée[397]. Ceux de dedens ne se mistrent oncques à deffense, ains se
+rendirent tantost. D'ilec s'en ala le roy à un autre chastel que on nomme
+Saint-Jelas[398]; si comme l'en vouloit tendre tentes et paveillons tout
+entour, ceux du chastel mandèrent au roy qu'il les prist à mercy, et il li
+rendroient le chastel; le roy le fist volentiers et les prist à mercy. Le
+roy retourna vers un chastel que on nomme Betonne[399]; et tantost qu'il
+furent devant, il commencièrent à paleter et à lancier; si fu tantost pris.
+Moult fu le roy lie de ce qu'il défouloit ainsi ses anemis à sa volenté, et
+luy estoit bien avis que Nostre-Seigneur conduisoit son ost. Il se départi
+de Betonne et vint à un autre chastel que on appelle Mautal[400]; ceux du
+chastel commencièrent à lancier et à eux defendre; mais pou leur valut, car
+les François les avironnèrent de toutes pars, si que ceux du chastel ne
+sorent auxquels aler. Quant il se virent si sourpris, si se rendirent
+sauves leur vies. Il avoit emmy le chastel une forte tour bien deffensable,
+le roy commanda qu'elle fust abatue: les mineurs alèrent tant environ
+qu'elle fu enversée et menée au néant. Le roy chevaucha oultre et vint au
+chastel de Thori[401] qui fu Eblon de Rochefort: ceux qui au chastel
+estoient virent l'ost qui estoit plain de nobles combateurs, si sorent bien
+qu'il ne pourroient longuement durer né soustenir la puissance le roy: si
+s'en vindrent tous nus, sans armes encontre le roy et luy rendirent le
+chastel, et tantost le roy le fist garnir de sa gent.
+
+ Note 397: _Prée_ ou _Prahecq_, entre Niort et Melle.
+
+ Note 398: _Saint-Jelas_ ou _Saint-Gelais_, aujourd'hui village à deux
+ lieues de Niort.
+
+ Note 399: _Betonne._ Aujourd'hui _Tonnay-Bautonne_. «Tonacium supra
+ Vetonam,» dit Guillaume de Nangis. Il est sur la rivière de ce nom,
+ entre Rochefort et Saint-Jean d'Angely.
+
+ Note 400: _Mautal._ Aujourd'hui _Matha_, sur la rivière d'Anteine, au
+ sud de Saint-Jean-d'Angely.
+
+ Note 401: _Thori_ ou _Thors_, village de Saintonge, près de Matha, et
+ à cinq lieues de Saint-Jean-d'Angely.
+
+D'ilec se parti et vint à un autre chastel que on appelle Aucere[402], et y
+fist jecter pierres et mangonniaux, et le fist tout raser à terre et
+tresbuchier. Et puis après chevaucha avant à tout son ost tant qu'il fu
+près d'un marais, et fist lever un pont: car l'ost au roy d'Angleterre
+estoit illec près, et estoit enclos et avironné de grans fossés larges et
+parfons. Quant le pont fu drécié, si cuidèrent passer François oultre; mais
+les anemis furent d'autre part qui leur véerent l'entrée. Si commencièrent
+à paleter les uns contre les autres. Le roy s'en tourna d'autre part vers
+Taillebourc droit[403] au chastel Geffroy de Ranconne qui siet sus une
+rivière que on nomme Carente. On ne loa pas au roy qu'il passast le pont
+qu'il avoit fait faire et drécier; le roy fist tendre ses paveillons et
+drécier sur la rivière. Quant le roy d'Angleterre vit l'ost le roy de
+France, si se retraist arrières, luy et sa gent, le trait de deux
+arbalestres, pour ce qu'il se doubta d'assembler au roy à celle fois; et si
+avoit avecques luy le conte de Cornouaille[404] et le conte de Lincestre,
+et le prince de Gales, à tout grant plenté de chevaliers et d'autre gent
+appareilliés à bataille.
+
+ Note 402: _Aucere_ ou _Saint-Assere_, en Saintonge, à deux lieues de
+ Saintes.
+
+ Note 403: _Droit au_, etc. C'est-à-dire: _Lequel appartenoit à
+ Geffroy de Rancogne._--_Carente_, Charente.
+
+ Note 404: _Le conte de Cournouaille._ Richart.
+
+Quant les François apperçurent l'ost des Anglois retraire arrières, si
+envoièrent cinq cens sergens hastivement pour passer au pont que le roy
+avoit fait drecier, et avecques eux grant plenté d'arbalestriers et
+d'autres gens de pié. Le conte Richart vit que les François passoient le
+pont sans contredit, si mist jus[405] ses armes, et s'en vint vers eux et
+leur monstra signe de paix, et leur pria qu'il le féissent parler au conte
+d'Artois, pour les deux roys accorder ensemble sans faire bataille. Mais le
+conte d'Artois n'y voult point aler devant ce qu'il en eust congié de son
+frère le roy: quant le conte Richart vit qu'il ne pourroit parler au conte
+d'Artois, il s'en retourna vers l'ost au roy d'Angleterre.
+
+ Note 405: _Mist jus._ Mist bas.
+
+
+XXXI.
+
+ANNEE 1242.
+
+_De la bataille au roy de France contre le roy d'Angleterre._
+
+
+Droitement le jour de la Magdaleine, le roy et son ost passèrent la rivière
+de Carente par le pont que le roy ot fait faire, et s'en retourna arrières
+de Taillebourc par le conseil de sa gent. Tantost comme il fu passé, les
+fourriers coururent vers Saintes en dégastant tout ce que il trouvèrent.
+Si comme les fourriers dégastoient tout avant eux, un espie vint au conte
+de la Marche qui luy dit que les fourriers au roy de France dégastoient
+tout le pays. Quant le conte oï ces nouvelles, il commanda à ses fils qu'il
+s'armassent et à tous ses chevaliers, et ala contre les fourriers
+isnelement pour eux desconfire. Le conte de Bouloigne[406] oï dire que le
+conte de la Marche venoit sur les fourriers; si se hasta moult de eux
+secourre, et s'en vint droit au conte de la Marche: là fu le poingnéis fort
+et aspre, et l'abatéis d'hommes à pié et à cheval. A ce premier poingnéis
+fu occis le chastelain de Saintes qui portoit l'enseigne au conte de la
+Marche. François qui bien sorent que le conte de Bouloigne se combatoit, se
+hastèrent moult de luy aidier et orent grant despit de ce que le conte de
+la Marche les avoit premiers envaïs, si luy coururent sus. Illec entrèrent
+en champ les deux roys l'un contre l'autre à tout leur povoir.
+
+ Note 406: _Le conte de Bouloigne._ Alphonse, depuis roi de Portugal.
+
+Lors fu l'occision grant et la bataille aspre et dure, si ne porent plus
+les Anglois souffrir né endurer le fait de la bataille. Quant le roy Henry
+vit sa gent fouir et apeticier, si fu trop durement couroucié et esbahi, si
+s'en tourna vers la cité de Saintes. Les François virent les Anglois fouir
+et desrouter, si les enchacièrent moult asprement, et en occistrent en
+fuiant grant plenté.
+
+En cest estour fuient pris vingt et deux chevaliers et trois clers moult
+riches hommes et de grant renom, et furent pris cinq cens sergens d'armes,
+sans la piétaille. Quant le roy ot eue victoire, il fit rappeler sa gent
+qui trop asprement enchaçoient les Anglois; lors s'en retournèrent les
+chevaliers par le commandement le roy.
+
+Quant vint entour mienuit que tout le peuple se reposoit, le roy
+d'Angleterre et le conte de la Marche s'en issirent de Saintes à tout le
+remenant de leur gent et firent entendant à ceux de la ville qu'il aloient
+faire assaut aux François qui se reposoient; mais il tournèrent leur chemin
+droit à Blaives. L'endemain par matin que le jour parut cler, ceux de
+Saintes virent que ceux qui leur devoient aidier s'en estoient fouis, si
+s'en vindrent au roy et luy rendirent la cité de Saintes. En telle manière
+comme nous avons devisé conquist le roy grant partie de la terre au conte
+de la Marche, mais il y perdi de bonne gent et de bons chevaliers pour la
+grant chaleur du temps et pour le soleil qui moult estoit chaut. Regnaut le
+sire de Pons fu tout espoventé de la force le roy et de la victoire que
+Dieu luy ot donnée, si vint à luy en la ville de Coulombiers[407] qui siet
+à un mille de Pons, et fist hommage au conte de Poitiers devant les barons
+de France.
+
+ Note 407: _Coulombiers._ Sur la _Seugne_, à une lieue et au nord de
+ Pons.
+
+En ce meisme jour vint à luy l'ainsné fils au conte de la Marche, et
+s'agenouilla devant le roy et luy requist paix qui fu faite en la manière
+qui s'ensuit: C'est assavoir que toute la terre que le roy avoit conquise
+sur le conte de la Marche demourast paisiblement au conte de Poitiers,
+frère le roy, et du demeurant le conte et sa femme et ses enfans se
+metroient du tout en tout en la mercy le roy; et délivreroit le conte trois
+chastiaux fors et bien garnis en ostage; c'est assavoir Merplin[408],
+Crotay et Hascart, esquiels le roy avoit ses garnisons et ses souldoiers
+aux cous dudit conte. Pour ce que ledit conte n'estoit point présent à ces
+convenances enteriner, le roy reçut son fils en ostage jusques à l'endemain
+que le dit conte devoit venir.
+
+ Note 408: _Merplin_ ou _Merpins_, auprès de Cognac, en Angoumois,
+ aujourd'hui village au confluent du Né et de la Charente.--_Crotay._
+ Le latin dit: «_Crosantum_.» Ce doit être _Crosant_, sur la _Creuze_,
+ à peu de distance de Guéret.--_Hascart_ ou _Chastel-Achard_, comme le
+ dit Guillaume de Nangis, à quatre lieues de Poitiers, et à deux de
+ Vivonne. Ces trois châteaux, situés le premier dans le Poitou, le
+ second dans la Saintonge et le troisième dans la Marche, permettoient
+ au roy de France de tenir en échec les grands vassaux qui, de ce côté
+ la, étoient toujours secrètement attachés à l'Angleterre.
+
+Quant le conte de la Marche sot comment le roy s'estoit acordé, si vint
+l'endemain faire ferme et estable ce que son fils avoit promis, et amena
+avecques luy sa femme et ses enfans. Eux se agenouillèrent devant le roy et
+luy crièrent mercy, plains de souspirs et de larmes, et luy commencièrent à
+dire: «Très doux roy débonnaire, pardonne-nous ton ire et ton mautalent, et
+ayes mercy de nous; car nous avons mauvaisement ouvré et par orgueil, à
+l'encontre de toy; sire, selon la grant franchise et la grant miséricorde
+qui est en toy, pardonne-nous nostre mesfait.»
+
+Le roy qui vit le conte de la Marche si humblement crier mercy, ne pot
+tenir son cuer en félonnie[409], ains fu tantost mué en pitié. Si fist
+lever le conte son cousin, et luy pardonna débonnairement ce qu'il avoit
+mesfait; et le conte de la Marche quicta au conte de Poitiers tous les
+chastiaux et forteresces que le roy avoit conquises sur luy; et, pour tenir
+les convenances, le roy tint les trois chastiaux dessus dis en sa main; et
+le conte, et sa femme et ses enfans jurèrent que il tendroient les
+convenances sans jamais aler encontre.
+
+ Note 409: _Felonnie._ Fiel, mauvais vouloir.
+
+Quant la paix fu accordée, le roy retint l'ommage Regnaut sire de Pont par
+devers soy, et l'ommage Geffroy de Lesignen et de Geffroy de Ranconne. Ces
+choses furent acordées le jour de la saint Pierre, premier jour d'aoust,
+que le roy jut ès près de Pons et tout son ost. L'endemain par matin
+vindrent en l'ost le sire de Mirabel et le sire de Mortaigne qui avoient
+hostelé et soustenu le roy d'Angleterre et toute sa gent en sa première
+venue quant il fu arrivé. Ces deux barons si firent hommage au roy de
+France et au conte de Poitiers et tous les autres barons du pays et toute
+la terre jusques à la rivière de Gironde. Le roy d'Angleterre oï dire à
+Blaives où il estoit que le roy venoit sur luy, si fu si espoventé qu'il
+s'en alèrent luy et le conte Richart à Bordeaux; car s'il feussent
+demourés, il eussent esté pris: mais aucuns leur firent assavoir qui
+estoient du conseil au roy de France. Lors se pourpensa le roy d'Angleterre
+coment il pourroit faire paix au roy de France; si luy envoia messages et
+requist trèves: mais le roy ne luy voult point de legier octroier, devant
+qu'il en fust prié des plus haus hommes de sa court qui aimoient moult le
+conte Richart, pour ce que il leur avoit fait bonté en la terre d'Oultre
+mer.
+
+
+XXXII.
+
+ANNEE 1242.
+
+_Coment les Tartarins destruirent Turquie et les terres d'environ._
+
+
+En ce temps avint que les Tartarins qui avoient gasté toute Ynde, la grant
+et la mineur, et Armenie, né n'avoient finé de ce faire par l'espace de dix
+ans, envoièrent quatre des plus haus barons de leur terre sus le royaume de
+Turquie. Si s'en vindrent tout droit à une cité, au premier chief de
+Turquie, qui a nom Asaron[410]; si comme aucuns dient, si est en la terre
+de Hus, où Job habita au temps qu'il vivoit. Quant la cité fu ainsi
+asségiée, les Turs qui dedens estoient virent bien qu'il ne povoient avoir
+secours de leur seigneur le soudan de Babiloine, et qu'il ne pourroient
+durer contre si grant foison de Sarrasins; si prisrent conseil ensemble
+qu'il se rendroient sauves leur vies et leur biens, en telle condicion que
+les Tartarins les garantiroient contre tous. Pour ces convenances tenir
+fermes et estables, les Turs envoièrent le baillif de la ville parler aux
+Tartarins, et les Tartarins l'octroièrent, et jurèrent à tenir et garder
+fermement. Tantost qu'il furent entrés en la ville, il occistrent et hommes
+et femmes et enfans. D'ilec se partirent et vindrent à une autre cité que
+on appelle Arsegue[411], et firent ces meismes convenances à ceux de la
+ville, et il leur ouvrirent les portes et leur abandonnèrent la cité.
+Sitost comme il y furent entrés, il mistrent à mort tous ceux qu'il y
+trouvèrent que oncques n'en demoura un seul en vie, fors deux crestiens
+qu'il trouvèrent en chartre en une fosse; si leur demandèrent qui il
+estoient, et il respondirent qu'il estoient crestiens nés du royaume de
+France. Si tost comme il sorent qu'il estoient François, il les mistrent
+hors des fers et leur donnèrent à mengier; et puis prisrent conseil
+ensemble qu'il en feroient. Si respondirent aucuns qu'il avoient oï dire
+que François estoient bons combateurs et preux aux armes; si s'accordèrent
+qu'il les fissent combatre ensemble pour véoir la manière que François ont
+en bataille. Si les firent très bien armer et monter sur deux chevaux, et
+leur commandèrent à combatre, et celuy qui auroit victoire s'en iroit franc
+et quitte là où il vouldroit; et il promistrent que si feroient-il.
+
+ Note 410: _Asaron._ Erzerum, en Arménie.
+
+ Note 411: _Arsegue._ Aujourd'hui _Arzingan_, sur l'Euphrate.
+
+Quant il furent entrés au champ, les Sarrasins s'assemblèrent pour veoir le
+tournoiement et leur contenance, et orent grant joie pour ce qu'il
+cuidoient que l'un occist l'autre, et qu'il s'entreferissent premièrement
+des glaives et puis des espées. Mais, il le firent autrement: car il se
+férirent en la greigneur foule des Tartarins, et en occirent plus de trente
+avant qu'il feussent pris. Pour ces deux crestiens qui ne vouldrent point
+soi occire l'un l'autre, ont puis forment prisé la gent de France iceux
+Tartarins.
+
+Quant les Tartarins se furent un pou séjournés, si se mistrent de rechief à
+chemin et vindrent à une cité qui est nommée Césare[412], qui siet en la
+terre de Capadoce, et la prisrent, et gastèrent environ la terre et la
+contrée; et demourèrent au pays tant que l'yver dura. Quant le nouvel temps
+fu revenu, il s'en alèrent tout le cours, en destruisant le pays jusques à
+la cité de Franisce[413], et la destruirent par feu et par occision; et
+puis vindrent à la cité de Coine[414], qui est la maistre cité de Turquie.
+Assez tost après la prisrent et mistrent toute Turquie en leur subjection.
+Ainsi perdirent les Turs leur renom et toute leur force.
+
+ Note 412: _Cesare._ L'ancienne Césarée. Aujourd'hui _Caisarié_.
+
+ Note 413: _Franisce._ Ce nom est corrompu. Guill. de Nangis dit:
+ _Savastre_, et Vincent de Beauvais _Sebaste_, c'est le véritable nom;
+ entre _Icone_ et _Césarée_.
+
+ Note 414: _Coine_ ou _Icone_; aujourd'hui _Cogni_.
+
+Quant les Tartarins orent gastée toute Turquie, il s'en retournèrent
+d'autre part[415] et entrèrent en la terre de Poloine; et par devers la
+mer, il gastèrent la terre de Roussille et celle de Gazarie, et destruirent
+et gastèrent tout devant eux jusques en Hongrie. Illecques s'arrestèrent,
+et vouldrent avoir conseil d'entrer au royaume de Hongrie. Et il leur fu
+respondu qu'il alassent seurement, car l'esperit de discorde et de mauvaise
+foy iroit devant eux, et leur feroit voie et les conduiroit; par quoy les
+Hongres seroient si troublés que il ne pourroient durer. Bien est voir que
+devant ce que les Tartarins entrassent en Hongrie, le roy et les barons et
+le peuple du pays estoient en si grant descort qu'il ne se povoient
+appareillier pour soy deffendre, ainsois s'en fouirent; mais la plus grande
+partie d'entr'eux fu avant occise et tournée en chetivoison.
+
+ Note 415: Nangis semble ici plus exact: «Eodem temporis concursu,
+ Tartari per unum de principibus suis, nomine Basto, vastaverunt
+ Poloniam et Hungariam, et juxtà mare Ponticum, Russiam et Gazariam,
+ cum aliis triginta regnis; et usquè ad fines Germaniæ pervenerunt.»
+ Je ne reconnois pas la _Gazarie_.
+
+Après ce que le pays fu ainsi gasté et que les Tartarins s'en furent
+partis, une famine vint si grant que les hommes vifs mengeoient les hommes
+mors, chiens et chas, et ce qu'il povoient trouver.
+
+
+XXXIII.
+
+ANNEE 1243.
+
+_Coment le pape s'enfui en France pour la paour de l'empereur Federic._
+
+
+Si comme nous avons dessus dit que le siège de Rome demoura vague, après la
+mort pape Celestin, par l'espace de trente et deux mois, les cardinaux
+s'accordèrent à un preudomme qui estoit nommé Senebaut; et si vouldrent
+qu'il feust pape et le nommèrent Innocent le quart. Si recommença l'estrif
+de l'empereur contre le pape, et fu ce pape si mal mené qu'il ne pot
+demourer à Rome né ne trouva lieu où il peust demourer sauvement fors en
+France. Si s'en vint celle part, et pour avoir secours et aide du roy.
+Quant il fu venu à Lyon sus le Rosne, il manda au roy de France que
+volentiers parleroit à luy, et vouldroit avoir volentiers son conseil et
+s'aide, sé il luy plaisoit.
+
+
+XXXIV.
+
+ANNEE 1243.
+
+_Coment le roy fu malade à Pontoise._
+
+
+Tantost comme le roy ot nouvelles du pape et il voult mouvoir pour aler à
+luy, une fort maladie le prist que les physiciens appellent dissentere. Si
+fu le roy longuement malade de celle maladie en la ville de Pontoise. La
+nouvelle ala par le pays que le roy estoit moult griefment malade, si en
+furent tous courouciés grans et petis. Les prélas et les barons vindrent
+hastivement à Pontoise et orent grant pitié du roy qu'il trouvèrent en si
+povre point. Il demourèrent illec une pièce pour savoir que nostre sire en
+feroit; car il virent que la maladie lui enforçoit de jour en jour plus
+forment. Si ordenèrent que l'en priast Nostre-Seigneur qui tout puet, qu'il
+voulsist donner santé au roy. L'en fist mander par tous les églyses
+cathédraux que l'en amonnestast le peuple de faire aumosnes; et fist-l'en
+prières et processions. Oncques la maladie ne cessa d'enforcier tant que on
+cuida certainement que le roy fust mort, et furent tous esmeus parmi le
+pays et le palais, et commencièrent tous à crier et à plourer et à regreter
+leur seigneur qui tant estoit preudomme et tant aimoit les povres, et
+deffendoit le menu peuple des grans que nul outrage ne leur fust fait, et
+vouloit que ainsi bien fust fait droit et raison aux povres comme aux
+riches.
+
+Nul ne pourroit penser comme le menu peuple de Paris en estoit couroucié
+forment; et disoient entr'eux: «Sire Dieu, que voulez-vous faire à votre
+peuple? pourquoy nous tollez-vous celuy qui nous gardoit et deffendoit en
+paix, le souverain prince de toute bonne justice?» Lors laissièrent tous
+les menestreus besoingnes à faire, et coururent et hommes et femmes aux
+églyses et firent prières et oroisons, et donnèrent aumosnes aux povres en
+grant devocion, que Nostre-Seigneur voulsist ramener le roy en santé.
+
+Ceste nouvelle courut par tout le pays tant que le pape Innocent le sot qui
+estoit à Lyon sur le Rosne, et luy dist-on aussi comme certainement qu'il
+estoit trespassé; si en fu moult dolent et moult couroucié, et n'estoit
+point merveille; car l'églyse de Rome n'avoit autre deffendeur en la
+tempeste et en la douleur où elle estoit contre l'empereur Federic.
+
+Si comme ceste dolente nouvelle couroit parmi le pays, celuy qui commande
+aux vens et à la mer et aux elemens, et les tourne quelle part qu'il veut,
+fu esmeu de pitié; car il voult que le roy fust assouagié de sa maladie, et
+si luy revint l'esperit. Ceux qui estoient entour luy dirent que son
+esperit avoit esté ravi. Quant il fu revenu et il pot parler, il requist
+tantost la croix pour aler Oultre mer et la prist dévotement. Le roy
+commença à assouagier[416] tant que Nostre-Seigneur le mist en parfaicte
+santé. Moult devint aumosnier et religieux après ceste maladie et fu en
+moult grant dévocion de secourre la terre d'Oultre mer[417].
+
+ Note 416: _Assouagier._ Guérir, se calmer.
+
+ Note 417: Il faut remarquer que notre chroniqueur omet ici
+ d'attribuer aux reliques de Saint-Denys, comme le fait Guillaume de
+ Nangis, le mérite de la convalescence du roi. Cette suppression et
+ quelques autres du même genre peuvent donner à croire que
+ l'historiographe de ce règne n'étoit pas un moine de Saint-Denis.
+
+
+XXXV.
+
+ANNEE 1244.
+
+_De la destruction de la terre d'Oultre-mer._
+
+
+Celle année meisme que le roy fu malade, vindrent une manière de gens que
+on nomme Grossains[418], et entrèrent en la Saincte Terre et prisrent par
+force la cité de Jhérusalem; les hommes et les femmes emmenèrent sans
+espargnier nulluy, et espandirent le sang des gens non mie par la cité tant
+seulement, mais toute l'églyse du sépulcre Nostre-Seigneur en fu
+ensanglentée, et lors fu acomplie la prophétie David qui dist: «Dieu, une
+gent venront en ton héritage, ton temple conchieront de sanc et de vilaines
+ordures, ta gent occiront et abandonneront aux oisiaux et aux bestes, le
+sanc espandront environ et entour Jhérusalem en si grant habundance comme
+une rivière, et ne trouveront qui les mecte en sépulture.»
+
+ Note 418: _Grossains._ Guillaume de Nangis: «_Grossoni_.» Ce sont les
+ Karismiens qui, chassés des bords du Golfe Persique par les Tartares,
+ se jetèrent sur l'Asie mineure, ravagèrent la Syrie et s'emparèrent
+ de Jérusalem.
+
+Ceste male gent vindrent à la cité de Gazaire[419] et tuèrent tous les
+crestiens que il trouvèrent, Templiers et Hospitaliers, et presque tous les
+nobles hommes du pays; dont l'en fu en moult grant doubte que il ne
+gastassent toute la terre que crestiens tenoient par delà la mer.
+
+ Note 419: _Gazaire._ Gaza.
+
+
+XXXVI.
+
+ANNEE 1245.
+
+_Coment l'empereur Federic fu condampné._
+
+
+Il avint au derrenier jour d'avril mil deux cens quarante-cinq que le pape
+Innocent tint concile général à Lyon sus le Rosne. Là prist conseil aux
+cardinaux et aux prélas qui illec furent assemblés pour les outrages
+l'empereur Federic. Quant il fu conseillié, il jecta la sentence et
+condempna l'empereur Federic de toute la communauté de saincte églyse, et
+de toute honneur et de toute dignité de l'empire. Tous ceux qui estoient
+joins à luy par foy ou par serement ou en autre manière il absoult de leur
+foy et de leur serement, mais que d'ores en avant il n'obéissent à luy
+comme à empereur.
+
+Après ce, l'apostole escommenia tous ceux qui le tendroient pour roy né
+pour empereur, et donna congié de faire empereur à ceux qui avoient povoir
+du faire. Moult de gens se merveillèrent pourquoy le pape donnoit si
+crueuse sentence contre si haut homme: si en dirons aucunes raisons et non
+pas toutes, pour ce qu'il ne fust ennuieuse chose à ceux qui ceste histoire
+liront.
+
+La première cause si fu comme Federic eust fait hommage à l'églyse de Rome
+du royaume de Sezile que l'églyse luy avoit donné et avec ce l'empire de
+Rome; et comme il eust juré devant les princes et les plus nobles hommes de
+l'empire que il garderoit et deffendroit loyaument les honneurs et les
+droitures de l'eglyse de Rome, de toutes ces choses il fu contraire et
+rompi toutes les convenances, et, avec ce, il diffama le pape et les
+cardinaux par ses lettres qu'il envoya aux princes de la crestienté et à
+moult d'autres gens.
+
+La seconde cause si fu que il rompi les convenances et la paix qui avoit
+été jurée des deux parties, et qu'il ne feroit nul dommage aux cardinaux.
+De toutes ces choses il ne fist riens; ainsois prist les biens des
+cardinaux et les tourna par devers soy sans cause et sans raison: et si
+fist paier toultes et tailles et venir devant juges séculiers les clers et
+enchartrer et pendre, en despit du clergie et à leur confusion; né ne fist
+satisfacion aux Hospitaliers né aux Templiers de ce qu'il leur avoit tolu.
+
+La tierce cause fu sacrilège; car il tint deux cardinaux en sa prison et
+pluseurs archevesques et évesques, pour ce qu'il aloient à la court de Rome
+par le commandement l'apostole, et leur fist assez de maux souffrir et
+d'angoisses.
+
+La quarte cause pourquoy l'empereur Federic fu condempné fu hérésie et
+mescréandise dont il fu ataint et prouvé.
+
+
+XXXVII.
+
+ANNEE 1245.
+
+_Coment le légat vint en France._
+
+
+Quant le concile fu passé, le pape qui bien savoit que le roy avoit en
+propos d'aler Oultre-mer, envoia en France Å’ude de Chastel-Raoul[420] pour
+preschier la voie d'Oultre-mer. Quant il fu venu, le roy le receut moult
+honourablement et assembla tantost grant parlement d'archevesques,
+d'évesques, d'abbés et de ses barons. Le légat amonesta en sa prédication
+les barons et le peuple de secourre la terre d'Oultre-mer. L'archevesque de
+Rains se croisa et celuy de Bourges, et l'évesque de Beauvais, et l'évesque
+de Laon, l'évesque d'Orléans, Robert le conte d'Artois, Hue de Chastillon
+le conte de Saint-Pol, le conte de Blois, le duc de Bretaigne et le conte
+de la Marche, Jehan des Barres, le conte de Montfort, Raoul le sire de
+Coucy et moult d'autres nobles princes, et du menu peuple à grant
+habundance.
+
+ Note 420: _Chastel-Raoul._ Chateauroux.
+
+Un autre cardinal fu envoié en Henault et ès parties du Liège, pour ce que
+les gens alassent en l'aide Lendegrave[421] duc de Thoringe qui
+nouvellement avoit esté esleu au royaume d'Alemaingne, pour ce que le pape
+ne vouloit pas que Conrat le fils l'empereur Federic le fust. L'apostole oï
+dire certainement que le roy de Tharse[422] faisoit trop de griefs aux
+crestiens qui estoient habitans en son royaume; si luy envoia deux frères
+meneurs et deux frères prescheurs, et luy manda, avec ce, qu'il se voulsist
+tenir d'occire le peuple crestien. Les frères qui là furent envoiés
+mistrent en escript la manière et la contenance des Tartarins[423].
+
+ Note 421: _Lendegrave._ Il falloit du _landegrave_ Henry.
+
+ Note 422: _De Tharse._ Il falloit: _De Tartarie_.
+
+ Note 423: Le nom de trois de ces frères nous est parvenu: c'etoit
+ André de Lonjumeau, Jean de Plan de Carpin et Benoît de Pologne. La
+ relation de Plan-Carpin a déjà été publiée presque en entier. Un
+ habile géographe, M. d'Avezac, est sur le point d'en faire paroître
+ la partie inédite qu'il a retrouvée dans un manuscrit de l'université
+ de Leyde.
+
+
+XXXVIII.
+
+ANNEE 1245.
+
+_Coment le roy ala visiter le pape à Clugny l'abbaye._
+
+
+Le roy de France ot grant désirier de veoir le pape Innocent: si assembla
+grant chevalerie et ala à Clugny où le pape Innocent estoit; et furent avec
+luy ses deux frères et madame Blanche sa mère. Le roy ala noblement et à
+moult grant compaignie, pour aucunes doubtes de ses anemis; sa gent
+estoient en armes ordenés par connestablies, ainsi comme sé ce fust un ost:
+devant le roy aloient cent sergens moult bien armés, les arbalestes
+tendues; après ceux aloient autres cent, les haubers vestus et les
+ventailles fermées; après ces deux cens venoient autres deux cens armés de
+toutes armes. Le roy venoit après avironné de grant multitude de chevalerie
+armée. Le roy entra en l'abbaye de Clugny et le pape vint contre luy et le
+reçut à moult grant joie; si demeurèrent ensemble par l'espace de quinze
+jours, et ordenèrent de la voie d'Oultre-mer. Quant il orent la besoigne
+ordenée et accordée, le roy demanda sa benéiçon; le pape luy donna
+volentiers et l'absoult de tous ses pechiés, par tel convent qu'il iroit
+oultre mer. Si comme le roy retournoit en France, nouvelles luy vindrent
+que le roy d'Arragon estoit entré en Provence à grant ost, pour avoir dame
+Biatris suer la royne de France, pour ce qu'il la vouloit donner à son
+fils. Le roy envoia grant partie de ses barons contre le roy d'Arragon et
+luy manda qu'il se voulsist souffrir de gaster à la demoisele. Quant les
+messages vindrent devant le roy d'Arragon, et il sot la volenté du roy de
+France, il retourna en sa contrée et luy manda que point ne feroit
+volentiers chose qui fust contre sa volenté né qui luy despleust; et la
+demoisele s'en vint en France à la royne sa suer, et mist son corps et sa
+terre en la deffense du roy et en sa bonne garde.
+
+
+XXXIX.
+
+ANNEE 1245.
+
+_Coment le roy maria le conte Charles son frère._
+
+
+Droitement le jour de la Penthecouste, le roy fist venir tous ses barons et
+tint cours plénière au chastel de Meleun. Là furent assemblés tous les
+nobles hommes du royaume de France. Le conte de Savoie y vint à moult grant
+compaignie pour ce qu'il estoit oncle à la royne de France. Quant il furent
+tous assemblés, le roy fist venir damoiselle Biatris, et la donna en
+présence des barons à Charles son frère, et le fist chevalier; et adouba
+pluseurs autres chevaliers pour l'amour de luy, et si luy donna la contrée
+d'Anjou et toute la terre du Maine.
+
+
+XL.
+
+ANNEE 1245.
+
+_Du miracle qui avint en Turquie._
+
+
+Celle année, avint que les Turs de Turquie[424] et ceux d'Armenie firent
+paix oultréement aux Tartarins qui moult les avoient grevés, sous telle
+condicion qu'il promistrent à rendre par chascun an une grant somme de
+besans d'or et pailes et dras de soie, pour raison de treu[425]. Quant il
+furent accordés, le pays demoura en paix. Si avint en la cité de
+Coine[426], qui est la maistre cité de Turquie, que un jongleur jouoit d'un
+ours emmy la ville, devant grant plenté de crestiens et de Sarrasins
+marchans, en une place commune où il avoit une croix entailliée et un
+pillier de pierre. Si comme l'ours aloit parmi la place, il tourna vers le
+pillier et pissa sus le signe de la croix; et si comme il pissoit, il chéi
+mort devant tous ceux qui le regardoient.
+
+ Note 424: Par ce mot _Turquie_ on entendoit alors particulièrement
+ l'_Asie mineure_.
+
+ Note 425: _Treu._ Tribut; _Tributum_.
+
+ Note 426: _Coine._ Iconium.
+
+Les crestiens commencièrent à dire que ce vouloit Dieu, pour ce qu'il avoit
+pissé sus le signe de la croix. Un Sarrasin qui illec estoit ot moult grant
+despit, pour ce que les crestiens disoient que ce estoit vengeance de Dieu;
+si s'approucha de la croix et la féri du poing en despit de Jhésucrist.
+Maintenant quant il ot ce fait le bras et la main luy demourèrent, devant
+le peuple, tous secs, si et en telle manière que oncques puis ne s'en pot
+aidier.
+
+Un autre Sarrasin estoit en une taverne près d'illec, si oï dire le grant
+miracle qui estoit avenu; si sailli sus, tout desvé, et se féry parmi la
+presse tout oultre et commença à pisser par despit contre la croix, et à
+dire: «Vecy en despit des crestiens.» Si tost comme il ot ce dit, il chéi
+mort en la présence de tous. De ce miracle furent crestiens moult lies, et
+les Sarrasins en furent dolens et courrouciés.
+
+
+XLI.
+
+ANNEE 1245.
+
+_De la mort au duc de Thoringe._
+
+
+Celle année meisme que ces miracles avinrent, le duc de Thoringe qui avoit
+esté esleu en roy d'Alemaigne mourut. Les princes d'Alemaigne eslurent
+Guillaume de Hoslande contre la volenté l'empereur Federic. Le mois après
+ensuivant, archevesques, évesques et abbés s'assemblèrent à Pontigny[427],
+et levèrent le corps monseigneur Saint-Edme qui fu archevesque de Cantorbie
+et le mirent moult honnourablement en fiertre.
+
+ Note 427: _Pontigny_, village de Champagne à quatre lieues d'Auxerre,
+ célèbre par son monastère de St-Edme ou Edmond.
+
+
+XLII.
+
+ANNEE 1248.
+
+_De la voie première que le roy fist Oultre-mer._
+
+
+L'an de grace mil deux cens quarante et huit, le roy de France se mist à
+chemin pour aler oultre mer, et issi de Paris à grant procession qui le
+convoièrent jusques à Saint-Anthoine, le vendredi après la Penthecouste: il
+entra en l'églyse de l'abbaye et requist aux nonnains que elles priassent
+pour luy et que elles l'eussent en mémoire. De ce jour en avant il ne voult
+puis vestir robes d'escarlate né de brunette né de vair[428], né de couleur
+qui fust de grant apparisence; ainsois vestoit robe de camelin[429] brun ou
+de pers; né ne chaussa puis espérons dorés, né ne voult avoir selle dorée,
+né ne voult que le frain né le poitral fust de soie; et pour ce que sa
+selle, son frain et son autre hernois fust de mendre pris que celluy dont
+il usoit devant, il establi que l'aumosnier prist le surplus de l'argent
+pour donner aux povres. En la compaignie le roy estoit Robert conte
+d'Artois et Charles le conte d'Anjou, et le cardinal de Rome et moult
+d'autres prélas, et grant foison des barons de France. Son frère messire
+Alphons si demoura en la compaignie de la royne Blanche sa mère, pour
+garder le royaume, et s'estoit croisié; mais il fu accordé du roy et des
+barons qu'il demourast celle année en France.
+
+ Note 428: _Né de brunette né de vair._ Guillaume de Nangis dit: _Vel
+ panno viridi seu bruneto_. Ce que nos anciens poètes appellent comme
+ tous leurs contemporains: _Le vair et le gris_.
+
+ Note 429: _Camelin_, espèce de drap commun.--_Pers_, bleu.
+
+Le roy et son ost passèrent parmi Bourgoigne, et alèrent à Lyon sus le
+Rosne par leur journées; et y trouva le roy lors le pape Innocent qui
+n'osoit aler vers Rome pour l'empereur Federic qui l'avoit en grant haine.
+Quant il orent parlé ensemble, le roy reçut sa benéiçon et se parti de
+Lyon, et vint à un chastel que on nomme la Roche du Glin[430]. Ceux du
+chastel furent si oultre-cuidiés qu'il robèrent une partie des gens du roy
+qui aloient devant pour faire garnison à ceux de l'ost[431]. Quant la
+nouvelle en vint au roy, il commanda que le chastel fust mis par terre et
+abatu; ceux de dedens furent pris et mis en fers et en liens, le chastel fu
+tout destruit el gasté. D'illec se parti le roy et fist tant qu'il vint au
+port d'Aiguemorte, et entra en mer le mardi après la feste saint
+Berthelemi. Et la contesse d'Artois qui avoit convoié le conte son
+seigneur, s'en retourna pour ce qu'elle estoit enceinte. Le roy se parti du
+port et ot moult bon vent, et les mariniers singlèrent à force d'aviron et
+alèrent à l'aide de Dieu tant que il vindrent à l'anuitier au port de
+Limeçon qui est en Chipre.
+
+ Note 430: _Roche du Glin._ Aujourd'hui _Roche de Glun_, village à
+ trois lieues de Valence.
+
+ Note 431: Nangis ne dit pas que le seigneur de la Roche de Glun
+ voulut butiner sur l'armée croisée, mais seulement qu'il avoit
+ coutume de rançonner les voyageurs.
+
+Le roy descendi de sa nef et entra en Chipre où il attendi tout l'yver pour
+attendre sa gent. Le roy de Chipre et pluseurs autres se croisièrent et
+promistrent au roy que il iroient avecques luy, et luy feroient aide de
+quanqu'il luy pourroient aidier et faire. Si comme le roy de France
+demouroit en Chipre, le soudan de Babilone estoit à Damas, et avoit mandé
+grant ost de Sarrasins pour aler sur les Crestiens d'Oultre-mer; si luy
+fist-on entendant que le roy de France venoit pour secourre la terre
+d'Oultre-mer, si se souffri[432] d'aler plus avant, et fist retourner sa
+gent. Ainsi comme le roy de France séjournoit en Chipre, pluseurs nobles
+hommes de son royaume moururent: si comme l'évesque de Biauvais, le conte
+de Montfort, le conte de Vendosme, Guillaume des Barres, Dreue de Mello,
+Erchambaut de Bourbon, le conte de Dreux et moult de bons et honnestes
+chevaliers jusques au nombre de deux cens quarante; et le conte Charles
+frère le roy fu moult forment malade d'une quartaine. L'en fist entendant
+au roy que il y avoit moult d'esclaves Sarrasins qui volentiers prenroient
+baptesme sé il luy plaisoit, en la terre de Chipre: Quant il le sot, il les
+fist tous baptisier, et les délivra de servitude et de chetivoison.
+
+ Note 432: _Se souffri._ S'abstint.
+
+
+XLIII.
+
+ANNEE 1248.
+
+_Des messages de Tharse qui vinrent parler au roy de France qui estoit en
+Chippre._
+
+
+Entour la feste de Noel que le roy demouroit en la cité de Nicossie[433],
+vinrent à luy messages de par un baron de Tharse[434] qui avoit nom
+Eschartay[435] et apportoient lettres de par leur maistre, en la présence
+de frère Andrieu de Longjumel[436] qui cognut l'un des messages qui avoit
+nom David: car il l'avoit veu en l'hostel au roy de Tharse au temps qu'il y
+fu envoié en message, de par le pape Innocent. Le roy reçut les lettres qui
+estoient escriptes en arabi et en langue de Perse; si les fist
+contre-escripre et mettre en latin par la main frère Andrieu, et les envoya
+en France devers la royne Blanche sa mère. Les messages distrent que le
+grant roy de Tharse avoit pris le baptesme et estoit crestien, et pluseurs
+autres des barons de Tharse; et avoit bien trois ans et plus que il tenoit
+la foy crestienne; et disoient que pluseurs ans avoit jà passés que le
+prince Eschartay estoit crestien, et l'avoit envoié le grant roy de Tharse
+à moult grant foison de gens encontre Sarrasins, pour essaucier la foy
+crestienne; et que l'intencion et le propos du prince Eschartay estoit de
+faire proufit et honneur à tous ceux qui vouldroient aourer la croix; et de
+combatre soy à tous ceux qui seroient contre la foy crestienne anemis; et
+disoient que il désiroit moult la faveur et l'amour du roy de France, et
+qu'il avoit oï dire qu'il estoit en Chipre. Et encore disoit plus les
+messages, pour certaine chose, qu'il vouloit assiégier la cité de
+Baudas[437], pour ce que l'apostole des Sarrasins y demouroit et
+séjournoit; et devoit mouvoir dedens la feste de Pasques. Icelluy apostole
+estoit nommé Callife, et estoit coustumier de séjourner à Baudas, et
+faisoit souvent secours et aide au souverain de Babiloine; et fu par luy
+secourue Damiete quant elle fu assise du roy Jehan de Jhérusalem.
+
+ Note 433: _Nicossie._ Nicosie, capitale du royaume de Chipre.
+
+ Note 434: _Tharse._ Encore pour _Tartarie_. «Corruption,» dit
+ M. A. Rémusat, «qui pourroit venir du nom de _Tarsa_, le pays des
+ _Ouïgours_.»
+
+ Note 435: _Eschartay._ Le vrai nom de ce chef _Tartare_ ou _Mongol_
+ étoit _Ilchi-Khataï_, commandant de la Perse et de l'Arménie. On voit
+ que M. Abel Rémusat, dans son excellent _Mémoire sur les rapports des
+ premiers chrétiens avec l'empire des Mongols_ (Mémoires de
+ l'Institut, Acad. des Inscript., t. VII, p. 438.), n'avoit pas
+ consulté un bon exemplaire des _Chroniques de St-Denis_, puisqu'il
+ les accuse d'avoir nommé Eschartay _roy des Tharses_.
+
+ Note 436: _Andrieu le Longjumel_, l'un des moines que le pape avoit
+ précédemment envoyés au grand Khan. (Voyez plus haut,
+ Chapitre XXXVII.)
+
+ Note 437: Bagdad.
+
+Quant le roy oï ces nouvelles, il en fu moult lie et reçut les messages
+liement, et leur fist amenistrer boire et mengier, et tout quanques mestier
+leur fu; le jour de Noel furent à la messe avecques le roy, et furent à sa
+court à disner, et se contindrent bien et honnestement.
+
+La teneur des lettres au roy de Tharse qu'il envoia au roy de France fu
+tele:
+
+«Par la puissance du très haut et souverain Dieu, messire Cham, roy et
+prince de pluseurs provinces, noble combateur du monde, glaive de la
+crestienté, deffendeur de la légion des apostres, au noble roy de France,
+sire et maistre des crestiens, salut. Nostre sire croisse ta seigneurie et
+ton royaume par long temps; ta volenté accomplisse en sa loy et en ce monde
+maintenant et tousjours. Dieu te doint conduit par la vertu divine, et ton
+peuple vueille garder par la sainte prière des prophètes et des apostres.
+Amen!
+
+»Cent mille bénéiçons et cent mille salus te mande par ces lettres et te
+prie que tu reçoives en gré ce salut, car c'est moult grant chose que tel
+sire te mande salut. Et Dieu veuille que encore te puisse-je véoir. Le haut
+sire du ciel et de la terre octroie que nous puissons estre ensemble et que
+nous soyons tous d'un accort et d'une voulenté. Après ces salus, nostre
+intencion est de faire le proufit de la crestienté. Je pri et requier à
+Dieu que il doinst victoire à l'ost des Crestiens, et surmonte et abaisse
+tous ceux qui despisent la crois; vray Dieu esauce le roy de France et
+acroy sa haultesce si que chascuns le veoie! Nous voulons que par toutes
+nos seigneuries et nos poestés, que tous crestiens soient frans et hors de
+servage, et voulons qu'il soient tous quites de treus et de servage, et de
+toutes autres coustumes, et qu'il soient honnourés et gardés: nous voulons
+que les églyses destruictes soient refaictes, et que l'en sonne les
+cloches, et que tous crestiens si puissent aler et venir parmi nostre
+royaume. Et pour ce que Dieu nous a donné en ce temps qui ore est grace de
+garder la crestienté, nous avons envoié ces lettres par nos loyaux messages
+auxquiels nous adjoustons foy, David, Marc et Olphac, pour ce qu'il nous
+racontent bouche à bouche comme les choses se portent envers vous. Reçois
+nos lettres et nos paroles, car elles sont vraies; cil qui est roy du ciel
+vueille que bonne paix et bonne concordance soit entre les Latins et les
+Grieux, et entre les Armins, Nestoriens et Jacobins, et entre tous ceux qui
+aourent la croix; et requerons Dieu qu'il ne face division entre nous et
+les crestiens, et Dieu l'octroie. Amen!»
+
+
+XLIV.
+
+ANNEE 1248.
+
+_Coment Jehan de Belin envoia des lettres au roy de Chipre._
+
+
+Unes autres lettres furent envoyées, un pou devant les lettres dessus
+dites, au roy de Chipre de par son serourge, esquelles il estoit contenu:
+«A mon seigneur Henry roy de Chipre, et à sa chière suer madame Ameline la
+roine, noble homme Jehan de Belin[438] son frère, connestable d'Armenie,
+salut. Sachiez, quant je fu meu pour aler en Tharse de par monseigneur le
+roy d'Armenie, Nostre-Seigneur m'a conduit sain et sauf jusques à une ville
+que on nomme Sance[439]; et vous fais assavoir que nous avons veu en la
+voie maintes estranges contrées. Nous laissasmes Ynde à senestre par devers
+Baudas, et méismes deux mois à passer toute la terre de ce royaume. Nous
+véismes moult de cités que les Tartarins avoient destruites et gastées,
+desquelles cités nul homme ne pourroit dire la grandeur né les richesses
+dont elles estoient plaines. Nous véismes plus de cent mil monciaux des
+gens du pays et de la contrée que les Tartarins avoient occis; et sé la
+grace de Dieu n'eust amené les Tartarins pour combatre aux Sarrasins, il
+eussent destruit toute la terre que les crestiens tenoient au royaume de
+Sirie. Nous passasmes une grant rivière qui vient de Paradis terrestre que
+l'en nomme Gyon, qui est large de l'un rivage à l'autre par l'espace d'une
+grant journée.
+
+ Note 438: _Jehan de Belin_, et mieux d'_Ibelin_. Mais notre
+ chroniqueur entend mal ici le texte latin de Nangis qu'il traduit. Il
+ falloit dire avec celui-ci: «A monseigneur Henry...., à sa chier suer
+ Emmeline la royne, et à noble homme Jehan d'Ibelin son frère, le
+ connétable d'Arménie salut.» Cette Emmeline, ordinairement nommée
+ _Stephanie_, étoit sœur de Haiton, roi d'Arménie.
+
+ Note 439: _Sance._ Nangis: _Sautequant_. Tout cela, quoi qu'en ait
+ écrit M. A. Rémusat, sent beaucoup la fourberie.
+
+«Et bien vous faisons assavoir que des Tartarins est si grant plenté, que
+il ne pourroient estre nombrés par nul homme. Il sont laides gens de visage
+et divers; je ne vous pourrois deviser né dire la manière dont il sont,
+fors qu'il sont bons archiers et hardis. Bien à quatre mois passés que nous
+ne finasmes d'errer, et encore ne sommes-nous point emmi la terre au grant
+roy Cham. Si avons entendu, par certaines personnes, que puis que Cham, le
+grant roy de Tharse fu mors, que les barons et les chevaliers de Tharse qui
+estoient en diverses contrées mirent par l'espace d'un an à assembler, pour
+couronner le roy Cham qui maintenant règne; et à peines porent-il trouver
+place où il peussent estre tous ensemble. Aucuns d'eux estoient en Ynde et
+les autres en la terre de Thartar, et les autres au royaume de Roussie, et
+les autres en la terre de Saba, et de Insule[440] qui est la terre dont les
+trois roys furent qui vindrent aourer Nostre-Seigneur en Jhérusalem: et
+sont la gent de celle terre crestiens. Je fu en leur églyses, et y vi
+Nostre-Seigneur paint en la manière que les trois roys luy offrirent or,
+mirre et encens: et orent premièrement ceux de Tartar la foy crestienne par
+eux et par leur admonestement, et sont crestiens, et le grant roy de Tharse
+et pluseurs de ses princes. Et devant les portes des nobles hommes sont les
+églyses où l'on sonne les cloches selon les coustumes des Latins; si y sont
+les tables, selon la coustume des Grieux[441].
+
+ Note 440: Nangis dit: «In terrâ de Chatha, alii in Russiâ, et alii in
+ terrâ de Chascat et de Tangath. Hæc est terrâ de quâ tres reges,
+ etc.»
+
+ Note 441: Nangis dit seulement: «Et percutiunt tabulas.»
+
+«Les crestiens Tartarins vont au matin premièrement aux églyses, et aourent
+Nostre-Seigneur Jhésucrist, et puis vont saluer le roy en son palais. Et
+sachiés que nous avons trouvé pluseurs des crestiens espandus par la terre
+d'Orient, et moult de belles églyses hautes et anciennes, qui ont été
+destruites par les Tartarins avant qu'il feussent crestiens; dont il est
+avenu que aucuns des crestiens d'Orient qui s'en estoient fuys en divers
+lieux, pour la paour des Tartarins, sont venus de nouvel au roy Cham qui
+maintenant règne; lesquiels il a receus à grant honneur, et leur a donné
+franchise et a fait crier à ban que nul ne soit si hardi qui leur face
+grief, né en parolle né en fait. En la terre d'Ynde que saint Thomas
+l'apostre converti à la foy crestienne, avoit un roy crestien que Sarrasins
+avoient déshérité et tolue la greigneure partie de sa terre: si vit bien
+que il perdrait le remenant de sa terre sé il n'avoit secours; si manda au
+grant roy de Tharse que il luy voulsist aidier à sa terre restorer contre
+Sarrasins, et volentiers luy feroit hommage, et devendroit son homme.
+
+«Sitost que le roy de Tharse sot le propos au roy d'Inde, il manda les plus
+puissans hommes de son royaume, et leur commanda qu'il alassent secourre le
+roy d'Ynde et sa gent que Sarrasins avoient destruictes, et qu'il fussent
+en l'aide des crestiens de tout leur povoir et que il les amassent comme
+leur frères. Ceux se mistrent à la voie à tout grant compaignie de
+Tartarins, et vindrent en Ynde; le roy les reçut à grant joie, et les ala
+saluer parmi les tentes et puis s'en retourna à sa gent, et assembla son
+ost avec l'ost des Tartarins, et s'en vint contre Sarrasins qui
+l'attendoient en champ, car il ne cuidoient point qu'il eust Tartarins en
+son aide: si furent tous desconfis et mis à destruction, et véismes plus de
+quarante mil esclaves que le roy commanda à vendre.
+
+«Et sachiez, très chière suer, que nous estions présens devant le roy de
+Tharse, quant les messages le pape vindrent devant luy, et luy demandèrent
+sé il estoit crestien. Après, il luy demandèrent pourquoy il avoit envoié
+sa gent pour occire crestien? et li respondi qu'il n'avoit point ce fait
+puis qu'il fu crestienné, mais il dit que ses devanciers avoient en
+commandement en leur loy qu'il occissent toute la mauvaise gent qu'il
+poussent trouver; et pour ce commandement vouldrent que l'en occist les
+crestiens, car il cuidoient que ce fussent mauvaise gent. Nostre sire vous
+gart! Sachiez que nous vous mandons toute la contenance et la manière des
+Tartarins, puis que nous nous venimes en la leur terre.»
+
+
+XLV.
+
+ANNEE 1248.
+
+_Coment le roy fist aucunes demandes aux messages._
+
+
+Quant le roy ot oïes et entendues les lectres, il demanda aux messages le
+prince Eschartay, coment il sot qu'il devoit aler oultre mer? et il
+respondirent: «Pour ce que le soudan de Babiloine avoit envoié lectres au
+oudan de Moysac[442], esquelles il estoit contenu que le roy de France
+venoit sus Sarrasins, à moult grant ost et à moult grant navie; et qu'il
+avoit pris par force quarante nefs toutes garnies qui estoient au roy de
+France; et tout ce manda-il au Soudan de Moysac par fraude, et pour
+espoenter-le, car le roy n'avoit nient perdu à celle fois en mer: mais
+ainsi le mandoit-il pour ce qu'il n'eust nulle fiance au roy de France né
+en sa gent, car il pensoit bien que le soudan de Moysac désiroit moult à
+estre crestien. Et si tost comme le soudan de Moysac seut que le roy de
+France venoit sus Sarrasins, il le fist assavoir au Cham nostre maistre; et
+pour ceste raison nous a envoié le prince Eschartay à vous, pour ce que
+vous sachiez le propos des Tartarins qui est tel qu'il veut asségier la
+cité de Baudas et le calife des Sarrasins, en l'esté prouchain à venir; et
+vous mande le prince Eschartay que vous assailliez Égypte, si que le calife
+ne puist avoir secours de ceux d'Égypte.»
+
+ Note 442: _Moysac._ Mossoul.
+
+Après ce que il orent dit et fourni de leur message, le roy leur demanda de
+leur manière. Et il dirent que le peuple des Tartarins estoit issu hors de
+sa terre, bien avoit quarante ans passés, et estoient si grant multitude
+qu'il n'est cité né chastel qui les péust soustenir né où il peussent
+demourer; ains sont en boscages et en pastures, où il entendent à nourrir
+leur bestes.
+
+La terre dont il vindrent premièrement est loing de la terre où le grant
+roy demeure par l'espace de vingt journées, et a à nom celle terre Tartar,
+«pour laquelle nous sommes appellés Tartarins.» Et dirent les messages que
+le roy Cham avoit avec luy tous les haus princes de sa terre et si grant
+multitude de gent à pié et à cheval et si grant habundance de bestes que
+nul ne le pourroit nombrer. En paveillons et en tentes demeurent tousjours,
+car nulle cité ne les pourroit recevoir; et leur chevaux et leur bestes
+demeurent tousjours en pasture; car il n'ont orge né paille né autre chose
+qui peust souffire à leur bestes.
+
+Les haus princes envoient leur fourriers devant, qui cherchent les terres
+et les contrées, et prennent ce qu'il treuvent, et mettent en leur
+seigneurie; et de tout ce qu'il ont pris envoient une partie au roy Cham et
+à ses barons qui sont en sa compaingnie, et l'autre retiennent pour eux
+soustenir. Si ont une ancienne coustume que quant le grant roy Cham est
+mort, les princes et les chevetains ont povoir d'establir nouvel roy; mais
+il convient qu'il soit fils ou nepveu de celluy qui devant est roy, et qui
+derrenièrement est mort, ou qu'il luy appartiengne de bien près. Et si
+disoient les messages que le roy qui les avoit envoiés, estoit issu de
+femme crestienne, et avoit esté fille de prestre Jehan, le roy d'Ynde; et
+par l'amonnestement de celle bonne dame et d'un évesque qui estoit nommé
+Thalassias, le roy des Tartarins et dix-huit autres princes avoient receu
+baptesme; et sont encore entr'eux mains haus princes et mains autres qui ne
+se veullent crestienner. «Et sachiez que le prince Eschartay par qui nous
+sommes ça venus est religieux de long temps, et n'est point du royal
+ligniée né, mais haut homme et puissant, et est en la contrée de Perse.»
+
+Le roy demanda aux messages pourquoy le duc Baton avoit si villainement
+receu les messages le pape qui aloient au roy Cham; et il respondirent que
+le duc Baton estoit paien et avoit en son hostel Sarrasins qui estoient de
+son conseil: mais il n'a mais telle seigneurie coment il souloit avoir;
+ainsois a esté déposé et mis en la seigneurie et soubs la poesté au prince
+Eschartay.
+
+Le roy demanda de rechief du soudan de Moisac, lequel Moisac est nommé ès
+anciennes escriptures Ninive. Les messages respondirent qu'il estoit fils
+de femme crestienne et qu'il aimoit et gardoit les festes des apostres et
+des martirs ainsi comme les crestiens, et n'obéissoit en nulle manière à la
+loy Mahommet. Et estoit son propos d'estre crestien né n'attendoit autre
+chose mais qu'il peust avoir l'accordance de aucuns des barons de sa terre.
+
+
+XLVI.
+
+ANNEE 1248.
+
+_Coment le roy envoia en Tharse._
+
+
+Les choses dessus dictes oïes et entendues, le roy ot conseil qu'il
+envoiast, par ses propres messages, lectres, dons et joiaux au grant roy de
+Tarse, et au prince Eschartay, en telle manière que les messages qui
+iroient au prince retourneroient tantost qu'il auroient parlé à luy, et les
+autres iroient au grant roy Cham. Le roy entendi, par les messages, que le
+roy auroit moult chier une tente en laquelle il auroit une chapelle. Si en
+fist faire une moult belle d'escarlate vermeille, à pommeaux dorés, toute
+brodée de riches œuvres; et fist portraire dedens coment les trois roys de
+Tarse aourèrent Nostre-Seigneur, et coment il receupt mort pour nostre
+rachatement; et tout ce fist-il faire pour mieux esmouvoir le prince
+Eschartay à la saincte foy crestienne. Et luy envoia avec tout ce du fust
+de la saincte croix; et en envoia une partie au prince Eschartay et
+l'amonnesta moult par ses lectres qu'il voulsist secourre et aidier la foy
+crestienne.
+
+Les messagiers qui furent establis pour aler au roy de Tarse et au prince
+Eschartay furent deux frères meneur et deux prescheurs, et deux clers, et
+deux lais: et fu la chose commandée à frère Audrieu de Longjumel, comme
+maistre et chevetaine d'eux tous.
+
+
+XLVII.
+
+ANNEE 1248.
+
+_Coment le soudan de Babiloine se voult accorder au soudan de Halape par
+tricherie et decevance._
+
+
+Le soudan de Babiloine oï dire certainement que le roy de France estoit en
+Chipre, et qu'il avoit avecques luy des plus nobles princes et des plus
+nobles hommes de la crestienté. Si se doubta forment[443] pour ce qu'il
+avoit haine au soudan de Halape. Si se mist à la voie, et s'en vint droit
+en Jhérusalem, et manda les chastelains de toute la contrée et leur demanda
+qu'il méissent garnisons ès chastiaux et ès forteresces de toute la contrée
+et de tout le pays, et leur dist bien qu'il se doubtoit moult de la venue
+au roy de France.
+
+ Note 443: _Se doubta forment._ Eut grant peur.
+
+Quant il ot ces choses ordenées, il s'en vint vers les parties de Damas et
+manda au soudan de Halape et à tous ceux qu'il cuidoit que fussent ses
+anemis, si que il les peust avoir en son aide contre les crestiens; et
+conta au calife de Baudas et au Vieux de la Montaigne, le sire de Hassacis,
+coment le descort estoit entre luy et le soudan de Halape; et leur pria
+qu'il envoiassent prières et messages pour ce qu'il poussent accorder et
+pacifier ensemble. Oncques pour prière né pour chose qu'il seussent dire le
+soudan de Halape ne se voult accorder; si manda aux amiraux qu'il alassent
+asségier la cité de Camelle et qu'il se hatassent moult d'assaillir et de
+prendre la cité pour le temps d'yver qui approuchoit, et que tous ceux de
+dedens fussent mis en chetivoison s'il ne se rendoient. Les deux amiraux
+vindrent devant Camelle à tout moult grant gent et l'asségièrent de toutes
+pars.
+
+Si comme il estoient devant la cité, une grant ravine d'eaue survint des
+montaignes en l'ost qui emporta grant partie de leur garnisons et de leur
+bestes, et eux meismes s'enfouirent. Bedouins qui bien virent leur dommage
+leur coururent sus et en prisrent assez et mistrent en leur prisons.
+
+Quant les ravines d'eaues furent passées, les deux amiraux ralièrent leur
+gens et rassemblèrent, et s'en vindrent de rechief devant la cité. Le
+soudan de Halape qui bien sot leur contenance et leur méchief se hasta
+moult de venir sur eux à tout grant gent, né n'attendoit fors que la
+tempeste fust passée. Si luy vint au devant le message du Caliphe et luy
+monstra et dist et l'amonnesta de par son maistre qu'il fist paix au
+soudan; car moult de pertes et de dommages vendroit à la sarrasinne gent sé
+il ne s'accordoient ensemble, car crestiens venoient devers Occident pour
+destruire la loy Mahommet; et s'il avenoit que Sarrasins se combatissent
+les uns contre les autres, très grant confusion leur en pourroit venir et
+moult grant perte; et joie et proufit aux crestiens qui sont leur anemis.
+Oncques pour ce né pour chose qu'il sceust dire né sermonner, le soudan ne
+voult rien faire né soy accorder à la paix; et dist que tant comme ceux de
+Babiloine seroient en sa terre il ne s'accorderont d'icelle chose, et sé il
+ne laissoient le siège de Camelle il se combatroit à eux.
+
+Quant le message au calife vit appertement qu'il ne pourroit faire la paix
+vers le soudan de Halape, si se parti de luy et s'en ala à ceux de
+Babiloine, et leur dist le péril où il estoient, et que le soudan de Halape
+venoit sur eux à grant plenté de gent. Tantost comme les amiraux
+entendirent les paroles du message au calife il s'en partirent de Camelle
+et retournèrent à grant perte de gent et d'autres choses à Damas où le
+soudan sejournoit griefment malade.
+
+Après ce que le soudan fu alegié de sa maladie, il manda le maistre du
+Temple qui moult estoit son ami, et luy dist que moult luy savoit bon gré
+sé il povoit tant faire que le roy de France retournast en sa terre, et que
+trièves fussent données et jurées jusques à une pièce de temps entr'eux.
+
+Le maistre du Temple respondi que volontiers il y mettroit paine. Lors
+manda ses messages et leur bailla lettres pour porter au roy de France;
+èsquelles lettres il estoit contenu que bonne chose seroit de faire paix au
+soudan de Babiloine. Quant le roy entendi les lettres, si luy desplut moult
+et aux barons de France. Et, si comme aucuns disoient, le maistre du Temple
+aimoit bien autant le proufit au soudan et son honneur, comme il faisoit au
+roy de France ou plus.
+
+Tantost le roy manda au maistre du Temple par ses lettres authentiques que
+il ne fust desoresmais si osé qu'il receust nul mandement du soudan de
+Babiloine, sans especial mandement, né que parlement tenist de riens aux
+Sarrasins qui appartenist au roy de France né aux barons.
+
+Tant avoit d'amour entre le soudan et le maistre du Temple que quant il
+vouloient estre seigniés, il se faisoient seignier ensemble et d'un meisme
+bras et en une meisme escuelle. Pour tels convenances et pour pluseurs
+autres, les crestiens de Surie estoient en souspeçon que le maistre du
+Temple ne fust leur contraire; mais les Templiers disoient que celle amour
+monstroit-il et celle honneur luy portoit pour tenir la terre des Crestiens
+en paix, et qu'elle ne fust guerroiée du soudan né des Sarrasins.
+
+
+XLVIII.
+
+ANNEE 1248.
+
+_Des messages au roy d'Arménie envoiés au roy de France._
+
+
+Le roy d'Arménie oï dire à certaine gent que le roy de France estoit en
+Chipre, si luy envoia deux évesques et deux chevaliers qui apportèrent
+dons, et présens et lettres. Il luy escripvoit qu'il mettoit son royaume
+tout entier à sa volenté. Le roy reçut les messages moult honnourablement,
+et entendi par eux qu'il avoit grant descort entre le roy d'Arménie leur
+seigneur et le duc d'Antioche. Et si avoit ce descort duré moult
+longuement, et requéroit le roy d'Arménie qu'il luy plust qu'il mandast au
+duc d'Antioche qu'il se voulsist accorder à faire paix; et de tous les
+contens qui estoient entr'eux, en toutes manières, le roy d'Arménie se
+mettoit sus le roy de France, et qu'il en voulsist ordonner tout à sa
+volenté.
+
+Quant le roy ot entendu les messages, il manda au duc d'Antioche que ce
+n'estoit point bonne chose né honneste d'avoir descort entre les princes
+crestiens qui devoient estre d'une meisme volenté. «Pour laquelle chose
+nous vous prions que vous vous souffrez[444] de mener guerre contre le roy
+d'Arménie qui est de nostre foy et de nostre créance; et sé il a vostre
+terre adommagie ou fait autre dommage, il vous sera restoré par nous et par
+nostre conseil.»
+
+ Note 444: _Vous vous souffrez._ Vous laissiez, vous vous absteniez.
+
+A la paix s'accorda le prince d'Antioche sus telle condicion que le bon roy
+de France luy presteroit cinq cens arbalestriers pour garder sa terre et
+deffendre contre ceux de Turquie qui par maintes fois l'avoient assailli et
+grevé.
+
+
+XLIX.
+
+ANNEE 1248.
+
+_Coment descort mut entre le visconte de Chasteaudun et les mariniers._
+
+
+Sitost comme les messages au roy d'Arménie se furent partis du roy, le
+déable qui tousjours het paix et amour, mist descort et contens entre le
+visconte de Chasteaudun et les mariniers qui devoient l'ost conduire outre
+mer; et se mellèrent la gent du visconte aux mariniers, et s'entre férirent
+de cousteaux tranchans et d'espées, et en y ot de bleciés et mors, entre
+lesquiels deux Genevois[445] furent occis les plus grans maistres d'eux
+tous. Le cri et la noise en vint devant le roy qui en fu moult couroucié et
+commanda que on alast à eux, pour eux départir, à tout quatre mille hommes
+bien armés; ceux se boutèrent parmi eux et les départirent à moult grant
+paine, tant estoient eschaufés les uns contre les autres.
+
+ Note 445: _Genevois._ Génois.
+
+Le visconte sot bien que sa gent avoient mespris, si se doubta moult du roy
+et prist conseil au conte de Montfort pour passer en Acre à toute sa
+chevalerie; mais le conte ne luy loa point sans le congié du roy: et quant
+le roy sot ce, il luy manda qu'il ne fust si osé qu'il passast oultre, car
+par telle achoison se pourroit l'ost despartir et dessevrer, et la voie
+qu'il avoit emprise en seroit empeschiée; mais il feroit tant qu'il les
+accorderoit, et qu'il sauroit lesquiels avoient esté cause du contens; et
+que l'en se mist du tout sus le cardinal. A ce s'accordèrent les Genevois
+et promistrent, sus paine de trois cens mars d'argent, qu'il se
+souffreroient à jugier à la cour au roy de France du contens et du descort
+meu entr'eux et le visconte de Chasteaudun.
+
+
+L.
+
+ANNEE 1248.
+
+_Coment le roy manda galies pour passer oultre mer._
+
+
+Quant le visconte fu accordé aux Genevois, le roy de France envoia en Acre
+et ès autres cités sus mer pour avoir nefs et vaissiaux en quoy il peust
+passer oultre. Mais ceux qu'il y envoia n'y porent riens faire; car en ce
+point moult grant descort estoit entre les Genevois et les Pisains, et fu
+occis le maistre des Genevois d'un javelot: et si n'avoit trop grant
+descort d'autre part entre le bailli de Chipre et les Veniciens. Les
+messages s'en retournèrent sans autre chose faire et racontèrent ce que il
+avoient trouvé.
+
+Quant ces messages furent retournés et ne porent nient faire, le roy envoia
+le patriarche de Jhérusalem et l'évesque de Soissons et le connestable de
+France; et puis leur commanda qu'il fissent une bonne paix des Genevois et
+des Pisans; et endementiers que les messages s'en alèrent vers Acre pour
+trouver navie, le roy fist faire petites naceles pour prendre terre quant
+il vindrent près. Celle journée qu'il furent commenciées à faire l'en prist
+deux espies qui confessèrent que le soudan de Babiloine les avoit envoiés
+là pour empoisonner le roy et tout son ost; et estoit leur propos de mettre
+le venin ès garnisons que on devoit trousser ès nefs.
+
+
+LI.
+
+ANNEE 1249.
+
+_Coment le roy entra en mer pour passer en Damiete._
+
+
+Après deux mois passés, les messages le roy cerchièrent tant qu'il
+trouvèrent bonnes nefs et appareilliées, et les envoièrent au roy dont les
+barons furent moult lies, car il leur ennuioit forment de tant séjourner en
+Chipre. Lors s'assemblèrent les bavons de toutes pars, et les pélerins qui
+avoient sejourné ès isles entour Chipre toute la saison d'yver. Sitost
+comme les garnisons furent faites et le roy deust entrer en mer, il manda
+les maistres mariniers et leur commanda que tous s'adressassent d'aler au
+port de Damiete.
+
+Lors entrèrent tous en mer et se seignèrent et se commandèrent à la grace
+de Dieu; et les mariniers drescièrent voiles et aprestèrent leur cordes et
+leur gouvernaux et leur ancres.
+
+
+LII.
+
+ANNEE 1249.
+
+_Coment le roy de France retourna pour le temps._
+
+
+L'an de grace mil deux cens et quarante-neuf se parti le roy du port de
+Nimeçon[446] à moult grant compaingnie de bonne gent. Les maistres
+mariniers singlèrent et se boutèrent en haute mer; le vent se tourna contre
+eux et les bouta arrières vers Chipre à une cité qui estoit nommée
+Paffons[447]. Et illec s'arrestèrent par l'espace de trois milles[448] pour
+le vent qui estoit assouagié[449], mais il ne demoura guaires qu'il
+commença à enforcier, et les mena au port de Nimeçon dont il estoient
+partis. Si comme il furent retournés au port de Nimeçon contre leur
+volenté, le prince de la Morée[450] assembla à eux, qui venoit en l'aide le
+roy pour secourre la terre d'Oultre-mer, et le duc de Bourgoingne qui avoit
+tout l'yver séjourné à Rome[451]; lors atendirent les uns les autres, pour
+ce que les nefs s'estoient espandues en divers lieux par la force du vent,
+et qu'il furent tous assemblés.
+
+ Note 446: _Nimeçon._ Limissol.
+
+ Note 447: _Paffons._ L'ancienne _Paphos_; aujourd'hui _Baffo_.
+
+ Note 448: _Trois milles._ Je pense qu'il faudroit lire _trois nuits_.
+
+ Note 449: _Assouagié._ Calme. Joinville ajoute que la flotte des
+ croisés fut dispersée, et qu'une grande partie des vaisseaux fut
+ jetée sur les rivages de Saint-Jean-d'Acre.
+
+ Note 450: _Le prince de la Morée._ Guillaume de Villehardouin.
+
+ Note 451: _A Rome._ Nangis dit: «_In partibus Romanis_.» Ce doit être
+ une faute de copiste, pour _In partibus Romaniæ_. Joinville est ici,
+ dans tous les cas, plus exact en disant: «Qui avoit séjourné en
+ Morée.»
+
+L'endemain au matin que le vent ne fu de riens contraire, les mariniers
+drecièrent leur voiles et se mistrent au chemin; et commencièrent à sigler
+à voiles estendues, et le vent se féri dedens qui les commença si tost à
+mener qu'il sembloit qu'il volassent droitement en l'air.
+
+Le jour de la Trinité, se partirent les pélerins du port de Nimeçon et
+errèrent si hautement et si hastivement que le vendredi au soir[452] il
+apperceurent la terre d'Egypte et choisirent la cité de Damiette. Là s'en
+alèrent au plus droit qu'il porent et se hastèrent moult de prenre port.
+Mais il trouvèrent grant foison de Sarrasins qui leur contredirent le port,
+et se tindrent tous serrés et rengiés sus une rivière qui vient devers
+Paradis terrestre que on appelle Nilus, qui illec endroit chiet en mer
+assez près du port de Damiete. Et se mistrent tantost les Sarrasins en
+galies et en barges pour aler contre eux. Le roy prist conseil à ses barons
+qu'il pourroit faire? Si fu accordé qu'il se tendroient en leur nefs
+jusques à lendemain. Sitost comme il fu ajourné[453], il prisrent, malgré
+les Sarrasins, terre en une isle où le roy de Jhérusalem[454] avoit
+autrefois pris port quant il vint asseoir Damiette.
+
+ Note 452: _Vendredi._ Joinville dit _le jeudi après la Penthecouste_.
+ Mais le texte de Joinville est dans cet endroit évidemment corrompu;
+ il faudroit lire: _L'endemain_ DE LA TRINITE, au lieu DE LA
+ PENTHECOUSTE.
+
+ Note 453: _Fu ajourné._ Le jour fut venu.
+
+ Note 454: Jean de Brienne.
+
+Les barons s'armèrent et toute leur gent, et entrèrent en galies et en
+barges; le roy fu en une petite galie avec le cardinal qui tenoit le fust
+de la saincte croix moult hautement et dignement. En une autre galie qui
+aloit devant le roy estoit l'enseigne de saint Denys en France; et les
+frères le roy furent tout entour avironnés de grant plenté de chevaliers,
+de sergens d'armes et d'arbalestriers. Si comme il approchièrent près de
+terre, il se lancièrent en leur anemis; et les Sarrasins sajettes et dars
+leur lancièrent et javelos espessement; et quant vint à l'approuchier, il
+les férirent des lances et des glaives, et firent tant les barons qu'il
+furent joings ensemble, et reculèrent les Sarrasins, et fu grant l'occision
+et l'abatéis de Turs et de chevaux, sans point de dommage des barons. Et
+furent occis aucuns grans maistres des Sarrasins, si comme le postat[455]
+de Damiete et deux amiraux, et moult grant foison de piétaille.
+
+ Note 455: _Le postat._ Sans doute pour _Podestat_. «Capitaneus.»
+
+En celle bataille ne fu point le soudan de Babiloine qui estoit venu des
+parties de Damas, et se tenoit à un mille de Damiete, pour ce qu'il estoit
+enferme de son corps. Quant la desconfiture fu faicte et celle occision, la
+navie des barons prisrent toute la rivière de Nilus, et estoupèrent toute
+l'entrée, et prinrent des galies des Sarrasins ce qu'il en porent avoir, et
+les autres s'enfouirent contremont la rivière.
+
+Après ce qu'il s'en furent fouys, le roy et les barons firent tendre leur
+tentes et leur paveillons sus le rivage, et se reposèrent celle nuit et le
+dimenche toute jour et toute nuit; et fu commandé que les garnisons et les
+chevaux descendissent à terre et venissent en l'ost.
+
+
+LIII.
+
+ANNEE 1249.
+
+_Coment Damiete fu prise des gens au roy de France._
+
+
+Les Sarrasins de Damiete furent si espoventés que si comme les barons de
+France entendoient à eux logier, il attendirent tant qu'il fu anuitié, et
+puis s'en issirent de la ville celéement et boutèrent le feu dedens. Quant
+la gent de France l'apperceurent, si coururent celle part vers la cité et
+entrèrent dedens parmi un pont de nefs que Sarrasins n'orent point loisir
+de despecier, et regardèrent environ la ville et apperceurent bien que
+Sarrasins s'en estoient fouis; si le firent assavoir au roy. Et quant il le
+sot il fist mettre toute sa garnison par toute la cité, et fist tendre ses
+trefs et ses paveillons plus près de la cité. Moult grant garnison y
+trouvèrent, et si en avoient Sarrasins assez porté ens, et le feu en avoit
+d'autre part gasté moult grant partie.
+
+La cité estoit forte de murs et de hautes tours avironnée, et la rivière de
+Nilus qui tout entour couroit; et si avoit esté enforciée puis que le roy
+de Jhérusalem l'avoit prise. Le roy commanda que la cité fust délivrée des
+charoingnes d'hommes et de bestes et d'autres ordures. Quant la cité fu
+délivrée des ordures, le légat et le patriarche, et les évesques et tout le
+clergié qui présens estoient, entrèrent à procession en la cité, chantans
+la louenge de Dieu; et le roy ala après, tout nus piés, et les barons et le
+peuple, moult dévotement.
+
+Le légat vint premièrement à la mahommerie, et en fist jetter les faulx
+ymages qu'il y trouva, et réconcilia la place en l'honneur
+Nostre-Dame-Saincte-Marie, et chanta une messe de Nostre-Dame. Le roy
+demoura tout l'esté en la ville jusques à tant que la rivière de Nilus
+fust retraicte, qui celle année fu si grant qu'elle pourprenoit toute la
+terre et toute la contrée. Autresfois avoit-elle grevé le roy Jehan de
+Jhérusalem quant il prist Damiete.
+
+Si comme le roy demouroit en Damiete, deux messages vindrent devant luy et
+luy dirent que le conte de Poitiers venoit au plus tost qu'il povoit, et
+qu'il estoit entré en mer le jour saint Jehan-Baptiste, avec la contesse
+d'Artois qui venoit avec luy pour veoir son seigneur. Après ce, ne demoura
+guaires que les messages furent venus, que le conte de Poitiers et la
+contesse d'Artois arrivèrent au port de Damiete, et alèrent les barons
+contre eux et les receurent à grant joie.
+
+
+LIV.
+
+ANNEE 1249.
+
+_Coment le roy ala à la Maçoure._
+
+
+Entour la feste de la Toussains, le roy de France et les barons prisrent
+conseil d'aler à la Maçoure. Si appareillièrent leur ost parmi la rivière
+de Nilus et par terre, et s'en issirent de Damiete le vingtiesme jour de
+novembre, contre Sarrasins qui les attendoient d'autre part devant un
+chastel nommé la Maçoure. Si comme l'ost des barons aloit celle part,
+Sarrasins les commencièrent à costoier et leur commencièrent à lancier et à
+traire et saillir à eux, en reculant ainsi comme en fuiant, et puis si
+retournoient sus eux, et les féroient de dars et de javelos.
+
+En ceste manière souffrirent grans assaux les barons; mais ce ne fu pas
+sans grant occision des Sarrasins. Tant alèrent les barons qu'il vindrent
+devant la Maçoure; si n'en porent approchier pour une rivière qui estoit
+entre la ville et l'ost des François qui Thaneos[456] a nom, et chiet assez
+près d'illec en la rivière de Nilus. Si tendirent leur tentes et leur
+pavillons entre ces deux rivières et pourprirent toute la terre. Si comme
+il estoient illec hebergiés, nouvelles leur vindrent que le soudan de
+Babiloine estoit mort; mais avant qu'il mourust, il manda son fils qui
+estoit ès parties d'Orient qu'il venist hastivement en Egypte. Quant
+celluy-ci oï le commandement de son père, si se mist à la voie et vint à
+luy. Si tost comme il y fu, le soudan manda tous les plus puissans hommes
+de sa terre et leur requist que il feissent féaulté et hommage à son fils,
+et il luy promistrent et jurèrent. Le soudan, qui senti la mort, bailla son
+ost à conduire à un amiraut qui avoit nom Farhadin.
+
+ Note 456: _Thaneos._ Le canal d'_Acmoun-Taneos_. (Voyez la
+ description des lieux dans la _Correspondance d'Orient_, tome 5,
+ p. 370 et suiv.)
+
+
+LV.
+
+ANNEE 1250.
+
+_Coment François passèrent Thaneos._
+
+
+En celle place se combattirent les François par mainte fois contre les
+Sarrasins et en occirent assez et jetèrent en la rivière de Nilus qui est
+parfonde et roide. Et pour ce que il ne povoient à eux approchier, il
+firent une chauciée par dessus la rivière de Thaneos pour ce qu'elle estoit
+parfonde, si que il peussent plus légièrement avenir aux Sarrasins. Les
+Sarrasins, qui d'autre part furent, mirent grant peine à despécier la
+chauciée, et à destruire par engins que il drescièrent; et despecièrent un
+chastel de fust que les barons avoient drescié sus le pas de la chauciée,
+si que il ne pouvoient passer oultre né à pied né à cheval.
+
+Si comme il estoient en moult grant pensée coment il passeroient oultre, un
+Sarrasin leur dist qui avoit esté pris en l'ost, qu'il pourroient bien
+passer oultre par une voie qu'il leur montra assés près de la chauciée
+qu'il faisoient. Lors s'en vindrent au pas que le Sarrasin leur monstra et
+passèrent tout oultre à grant paour qu'il ne feussent noiés, pour le rivage
+qui estoit mol et plain de fange et de boe, et vindrent droit à la chauciée
+où les Sarrasins avoient drescié leur engins pour rompre la chauciée.
+
+Quant les Sarrasins les apperceurent qui garde ne s'en donnoient, si furent
+tout esbahis et tournèrent en fuie. Les barons alèrent après eux et
+occirent tous ceux qu'il porent atteindre, entre lesquels fu Farhadin
+occis, qui estoit maistre capitaine de leur ost. Après ce qu'il les orent
+ainsi chaciés, il retournèrent aux tentes des Sarrasins et occirent tous
+ceux qu'il y trouvèrent, et puis retournèrent à la Maçoure et se
+desclorent[457] et espandirent parmi les champs. Quant les Sarrasins de la
+Maçoure virent leur sote contenance, si prisrent force en eux et
+retournèrent sus les barons et les enclosrent et avironnèrent de toutes
+pars, et en occistrent grant foison.
+
+ Note 457: _Desclorent._ Débandèrent.
+
+Le conte d'Artois vit que les portes de la Maçoure estoient ouvertes: si
+tourna celle part luy et un chevalier du Temple, et se bouta dedens la
+ville; mais il fu tantost occis que oncques puis ne peut-on savoir qu'il
+fu devenu.
+
+Celle journée fu dure et aspre aux barons: car Sarrasins leur lancièrent
+quarriaux et sajetes espessement, ainsi comme sé ce feust pluie: mais tant
+se tindrent jusques à heure de nonne qu'il vainquirent l'estour et
+enchacièrent les Sarrasins par l'aide des arbalestriers.
+
+Quant Sarrasins furent chaciés du champ, les barons se recuellirent
+ensemble, et mirent leur très et leur paveillons delez les garnisons aux
+Sarrasins qu'il avoient gaigniées, et se reposèrent illec toute la nuit et
+le demourant du jour. L'endemain firent un pont de fust pour venir à eux
+ceux qui estoient de l'autre part de la rivière de Thaneos. Quant le
+remenant de la gent fu oultre passé, si drecièrent leur tente tout environ
+le roy, et firent lices et clostures entour leur paveillons des engins aux
+Sarrasins pour estre plus asseurs. Nouvelles alèrent par tout le païs
+environ que ceux de la Maçoure estoient assis des crestiens; si
+commencièrent à venir de pluseurs parties en l'aide des Sarrasins; si
+s'assemblèrent ensemble et vindrent jusques aux lices et commencièrent à
+assaillir à grant esfort et espoventable.
+
+Les barons s'aprestèrent d'eux deffendre, et ordenèrent leur batailles et
+se férirent en eux viguereusement, tant que il les firent reculer et
+retourner en fuie vers la Maçoure, et les chaçièrent de si près que il en
+occirent et prisrent des plus hardis et des miex renommés.
+
+
+LVI.
+
+ANNEE 1250.
+
+_Coment François se partirent de la Maçoure._
+
+
+Ne demoura pas moult que le fils au soudan, qui mandé estoit devant la mort
+son père des parties d'Orient où il séjournoit, vint à l'encontre et arriva
+à la Maçoure à grant foison de Sarrasins. Quant ceux de la Maçoure sorent
+sa venue, si sonnèrent li cors et buisines et tabours, en alant contre luy;
+et le receurent à grant joie et liement comme seigneur. Pour la venue de
+luy crut et enforça moult la puissance des Sarrasins; et aux pelerins avint
+tout le contraire, car une pestilence de diverses maladies et mortalité
+tout commune avint lors aux hommes, aux bestes et aux chevaux, dont il
+furent si domagiés que pou en y avoit qui se peussent aidier. Et avecques
+ce qu'il estoient si tourmentés de diverses maladies, orent-il souffraite
+de viandes si que pluseurs defailloient pour faim; car les vaisseaux ne
+povoient venir parmi la rivière, né rien apporter par devers Damiete pour
+les Sarrasins qui leur aloient encontre; et prisrent deus vaissiaux qui
+apportoient grant foison de vitaille et moult d'autres biens, et occisrent
+tous ceux qui dedens estoient. Si que viandes faillirent ainsi comme du
+tout, et soustenance aux chevaus. Si chéirent en desconfort et en grant
+paour. Adonc levèrent le siège devant la Maçoure et se misrent au retour
+vers Damiete.
+
+
+LVII.
+
+ANNEE 1250.
+
+_Coment le roy fu prins à la Maçoure._
+
+
+Si comme le roy de France et sa gent estoient au chemin pour retourner à
+Damiete, Sarrasins s'aperceurent qu'il laissoient le siège. Si s'armèrent
+et commandèrent que tous ceus qui porroient armes porter ississent hors,
+pour les pelerins desconfire; et s'en vindrent à eus si grant plenté de
+gent d'armes que à peine povoient estre esmés[458]. Le roy né sa gent qui
+estoient foibles et malades ne se porent deffendre contre si grant gent. Et
+leur fu fortune si contraire que tous furent pris et une grant partie
+occis. Mais ce ne fu pas sans grant bataille. Devant le roy estoit un
+sergent d'armes que l'en appeloit Guillaume du Bourc-la-Royne, qui tenoit
+entre ses poins une grant hache et faisoit si grant abatéis et si grant
+occision que tous les Sarrasins estoient esbahis de sa grant force. Le roy
+li commença à crier à haute voix qu'il se rendist; car il doubtoit moult
+que si bon sergent ne fust occis. Et népourquant jà ne fust eschapé sé ne
+fust un crestien renoié qui li dist en Anglois qu'il se rendist et il li
+sauveroit la vie.
+
+ Note 458: _Esmés._ Estimés.
+
+Tant férirent et chaplèrent Sarrasins sus Crestiens que tous furent pris.
+Le roy estoit si malade qu'il ne se povoit soustenir; si fu porté entre
+bras avironnés de Sarrasins à la Maçoure. Quant vint vers vespres, le roy
+demanda son livre pour dire vespres si comme il avoit acoustumé, mais il
+n'y trouva nul qui luy peust baillier, car il estoit perdu avec le harnois.
+Si comme il pensoit, dolent et triste, le livre fu aporté devant luy, dont
+ceux qui environ luy estoient se merveillèrent moult.
+
+De toute la gent au roy de France qui avec luy estoient alés à la Maçoure,
+n'eschapa fors le cardinal de Rome qui un pou devant s'en estoit parti; et
+ceux qui cuidèrent eschaper parmi la rivière furent tous pris, et tous leur
+galies et les biens qui dedens estoient; et occirent les Sarrasins tous les
+malades qu'il trouvèrent, et pluseurs en desmembrèrent à grans hachie et à
+grant douleur.
+
+
+LVIII.
+
+ANNEE 1250.
+
+_Coment le soudan requist le roy de pais._
+
+
+Quant Sarrasins orent pris le roy de France et toute sa gent, si leur
+firent moult de despit, et leur crachièrent ès visages, et pissèrent sus
+eux et sus le signe de la croix et défoulèrent aux piés. Et quant il les
+orent bien batus et laidis, il les envoièrent en diverses prisons. Le roy
+estoit si malade que ses gens avoient petite espérance de sa vie; si luy
+donna Dieu si grant grace, que le soudan fist prenre garde de luy par ses
+mires, et luy fist administrer quanqu'il vouloit tout à sa volenté.
+
+Tant ala le temps avant que le roy tourna à guérison et qu'il respassa de
+sa maladie. Et si tost comme il fu guari, le soudan le fist requerre de
+paix et de trièves ainsi comme par menaces, et requist que Damiete luy fust
+rendue avec toute la garnison que sa gent y avoient trouvée; et que tous
+les coux, dommages et despens qu'il avoient fais dès le jour que Damiete fu
+prise luy fussent rendus et restablis.
+
+Adonc parlèrent ensemble de raençon et de faire paix en la manière qui
+s'ensuit: c'est assavoir que le roy seroit délivré et tous ceux qui avec
+luy estoient venus en Egypte, et tous autres crestiens de quelque nacion
+que il fussent, dès le temps Quaimel[459] qui fu soudan et aieul de cestui
+soudan, qui donna à son temps trièves à l'empereur Federic, et les metroit
+hors de prison et délivreroit frans et quites de tous empeschemens. De
+rechief que toutes les terres que les crestiens tenoient au royaume de
+Jhérusalem il tendroient paisiblement et auroient trièves de Sarrasins
+jusques à dix ans. Et pour ces convenances faire fermes et estables, le roy
+estoit tenu de rendre Damiete et huit mille besans sarrasinois; par tel
+convent que le roy délivreroit tous les Sarrasins qu'il avoit pris en
+Egypte, depuis le temps qu'il y estoit venu, et tous les autres Sarrasins
+qui avoient esté pris puis le temps l'empereur Federic. Avec tout ce, il fu
+accordé que tous les biens et les meubles que le roy avoit laissiés en
+Damiete et tous les barons seroient sauvés et seroient dessoubs la garde au
+soudan et en sa deffense, jusques à tant qu'il fussent conduis en la terre
+des crestiens. Et tous les enfermes crestiens et les autres qui
+demourroient, pour leur biens oster de Damiete seroient asseurs, et aussi
+se pourroient partir touteffois qu'il vouldroient, sans empeschement, ou
+par mer ou par terre, et leur donroit le soudan sauf conduit jusques en la
+terre des crestiens. Si comme ces choses furent affermées par serment et
+acordées, le soudan ala disner en sa tente ainsi comme environ tierce.
+
+ Note 459: _Quaimel._ Malek-Kamel.
+
+Ainsi comme il fu levé de disner, aucuns amiraux[460] luy vindrent au
+devant, et luy lancièrent coustiaux et espées et le navrèrent mortelment,
+et puis le boutèrent contre terre et le détrencièrent en plusieurs pièces,
+devant tous les amiraux de son ost; mais ce ne fu point sans l'accort de la
+greigneur partie.
+
+ Note 460: _Amiraux._ Ce mot a toujours ici le sens de _baron_,
+ capitaine, seigneur. On sait que c'est le mot arabe, _emir_, maître
+ avec l'addition de l'_article al_, qui précédoit le nom spécial de
+ l'office.
+
+Quant l'aventure fu ainsi avenue, les amiraux qui avoient le soudan occis
+vindrent à la tente le roy tous eschaufés d'ire et de courroux, et levèrent
+les espées toutes sanglantées sur sa teste, et puis luy appuièrent aux
+costés ainsi comme s'il le voulsissent occire, et luy dirent qu'il leur
+promist à tenir fermement les convenances qu'il avoit promises au soudan;
+et firent moult grans menaces de luy et de ses barons, s'il ne rendoit
+tantost Damiete, si comme il l'avoit promis.
+
+Celluy qui avoit occis le soudan, qui Julian avoit à nom, vint au roy
+l'espée traitte et ensanglantée, et lui dist qu'il le féist chevalier, et
+que moult bon gré l'en sauroit. Le roy luy dist que jà ne le feroit
+chevalier sé il ne vouloit estre crestien; et, sé il se vouloit accorder à
+estre crestien, il le feroit chevalier, et l'emmenroit en France, et luy
+donroit greigneur terre qu'il ne tenoit, et plus grant seigneurie; et
+Julian respondi qu'il ne seroit jà crestien.
+
+Aux convenances affermer en la manière que le roy l'avoit accordé et promis
+au soudan, vouldrent les Sarrasins qu'il mist en ses lettres qu'il renioit
+Dieu le fils de la vierge, s'il ne tenoit convenant de ce qu'il prometoit;
+et les Sarrasins metoient en leur lettres qu'il renieroient Mahommet et sa
+loy et toute sa puissance, sé il faisoient riens contre les convenances
+dessus dictes. Pour chose qu'il sceussent dire né faire ne s'i voult le roy
+accorder.
+
+Lors dist un amiraut: «Nous nous merveillons comme tu soies nostre esclave
+et nostre chaitif, coment tu oses parler si baudement; saches, sé tu ne t'y
+accordes, je te occiray tout maintenant?» Le roy respondi: «Le corps de moy
+pourrez occire, mais l'ame n'occirez vous jà.» A la parfin furent les
+convenances jurées à tenir fermes en la manière qu'elles avoient esté
+accordées entre le roy et le soudan; puis assignèrent jour quant les
+prisonniers seroient rendus et Damiete délivrée. Bien est vérité que à
+rendre Damiete ne s'accorda pas légièrement le roy; mais il luy fu bien dit
+et monstré par aucuns sages hommes que il ne la pourroit tenir longuement
+sans estre perdue. Au jour qu'il fu déterminé, Damiete fu rendue aux
+amiraux, et il délivrèrent le roy, et ses frères, et les barons, et les
+chevaliers de France, de Jhérusalem et de Chipre, et de toutes autres
+contrées, fors aucuns qu'il retindrent qui estoient en divers pays en
+prison.
+
+
+LIX.
+
+ANNEE 1250.
+
+_Coment le roy se parti de la terre d'Egypte._
+
+
+Toutes ces choses ainsi avenues comme nous avons devisé, le roy se parti
+d'Egypte, et les barons et les autres qui avec luy furent délivrés, et
+laissièrent certains messages en Damiete pour recevoir les chetifs
+emprisonnés, et pour garder les biens qu'il y avoient laissiés; car il
+n'avoient pas souffisament navie où il les en peussent tous porter. Le roy
+et les barons vindrent en Acre dolens et courrouciés pour la perte que il
+avoient faicte. Si prist le roy une partie de sa gent et les envoia en
+Egypte pour délivrer les prisonniers des mains aux Sarrasins, mais il leur
+fu respondu qu'il auroient avant parlé ensemble.
+
+Pour ceste raison demourèrent grant temps en Babiloine en espérance d'avoir
+les prisonniers. A la parfin avint que de douze mille que vieux que jeunes,
+les amiraux ne rendirent que trois mille; ainsois prisrent les autres, si
+les apointèrent de glaives et d'espées parmi les costes, et leur firent les
+piés ardoir, si que il reniassent la foy crestienne et se tournassent à
+Mahommet et à sa loy; par le tourment que il receurent les pluseurs
+renoièrent Dieu et sa douce mère et se tournèrent du tout à la loy
+Mahommet. Les autres qui furent très bons champions et vertueux, et très
+fors en la foy crestienne se tindrent forment en leur propos, tant qu'il
+souffrirent mort et conquistrent la vie pardurable sans fin et la couronne
+de gloire.
+
+
+LX.
+
+ANNEE 1250/1251.
+
+_Coment le roy s'en voult retourner en France._
+
+
+Le roy fist apprester sa navie, car il cuida certainement que les amiraux
+luy tenissent son convenant; mais les messages qui retournés furent de
+Babiloine, luy contèrent la faulseté des Sarrasins, et que eux avoient bien
+entendu qu'il ne tendroient foy né serement qu'il eussent en convenant, et
+que il n'avoient délivré que la tierce partie des prisonniers crestiens.
+Quant il oï ce, si en fu forment courroucié et requist conseil qu'il
+pourroit faire de celle besoingne? si luy loèrent les barons qu'il ne
+partist point si tost de la terre d'Oultre-mer; car elle seroit en
+greigneur péril que elle n'estoit avant qu'il y venist; et pour ce que les
+prisonniers seroient sans aucune espérance et se tendroient ainsi comme du
+tout perdus, si que sa demeure pourroit faire grant bien à toute la terre
+saincte; et meismement pour le descort qui estoit entr'eux, c'est assavoir
+entre ceux de Babiloine et le soudan de Halape; car le soudan de Halape
+avoit jà pris Damas et pluseurs autres chastiaux qui estoient en la
+seigneurie de Babiloine.
+
+Quant le roy oï telles parolles, si ama mieux à demourer que de prendre
+repos né aisement en son royaume, et manda son frère le conte de Poitiers
+et luy commanda qu'il alast garder le royaume de France avec la royne
+Blanche sa mère, qui moult le gardoit sagement[461].
+
+ Note 461: Dans le _Romancero François_, page 100, j'ai publié une
+ chanson dont je rapportois la composition au règne de
+ Philippe-Auguste. Je me suis trompé: elle exprima certainement les
+ sentimens des barons françois après la délivrance de saint Louis,
+ alors que cet excellent prince penchoit à retourner immédiatement en
+ France. Elle est si belle et vient si parfaitement en aide au texte
+ des _Chroniques de Saint-Denis_, qu'on me pardonnera de la reproduire
+ ici:
+
+ I.
+
+ Nus ne porroit de malvaise raison
+ Bone chanson né faire né chanter:
+ Por ce n'i vueil mettre m'intencion,
+ Que j'ai assez altre chose à penser.
+ Et nonpourquant, la terre d'Oultre-mer
+ Voi en si très grant balance,
+ Qu'en chantant vueil prier lou roy de France
+ Que ne croie couairt né losengier
+ De la honte Nostre-Seignor vengier.
+
+ II.
+
+ Ah! gentis rois, quant Diex vos fist croisier,
+ Toute Egipte doutoit vostre renom;
+ Or perdés tout quant vos volés laissier
+ Jhérusalem estre en chaitivoison.
+ Quar quant Diex fist de vos élection
+ Et signor de sa venjance,
+ Bien déussiés monstrer vostre poissance
+ De revengier les mors et les chaitis
+ Qui por vous sont et pour s'amor occis.
+
+ III.
+
+ Rois, s'en tel point vos metés el retour,
+ France dira, Champaigne et toute gent
+ Que vostre los avez mis en tristour
+ Et que gaignié avés moins que nient.
+ Que des prisons qui vivent à tourment
+ Déussiés avoir pesance,
+ Et déussiés querre leur délivrance;
+ Quant por vous sont et por s'amor occis,
+ C'est grans pechiés sé les laissiés chaitis.
+
+ IV.
+
+ Rois vos avés trésor d'or et d'argent,
+ Plus que nus rois n'ot onques, ce m'est vis;
+ Si en devés donner plus largement
+ Et demorer, pour garder cest païs;
+ Car vos avés plus perdu que conquis.
+ Si seroit trop grant viltance
+ De retourner à tout la meschéance;
+ Mais demorés: si ferés grant vigour,
+ Tant que France ait recovré s'onnour.
+
+ V.
+
+ Rois, vos savès que Diex a pou d'amis,
+ Né onques-mais n'en ot si grant mestier:
+ Quar por vous est cist peuple mors ou pris,
+ Né nus, fors vous, ne l'en puet bien aidier.
+ Que povre sont li altre chevalier,
+ Si crement la demorance.
+ Et s'en tel point lor faisiés défaillance,
+ Saint et Martir, Apostre et Innocent
+ Se plainderoient de vous au Jugement.
+
+
+
+LXI.
+
+ANNEE 1251.
+
+_De la mort l'empereur Federic et Henry son fils._
+
+
+Celle année meisme avint que l'ainsné fils l'empereur Federic qui Henry
+avoit nom fu forment courroucié de ce que son père estoit déposé de
+l'empire; si assembla grant ost de Guibelins pour destruire et empirier le
+siège de Rome. Si comme il fu acheminé pour aler vers Rome, une fièvre
+continue le prist dont il mourut; quant il fu mort sa gent n'orent point de
+seigneur, si en retourna chascun en sa contrée. L'empereur fu moult
+affoibloié de la mort Henry son fils: si s'en ala en Puille à Mainfroy son
+fils de bast, et commença à attraire les barons à soy et leur monstra signe
+d'amour, et leur requist qu'ils fissent de Mainfroy leur seigneur, et leur
+monstra moult de exemples qui estoient à la confusion de l'églyse de Rome.
+
+Si comme il machinoit contre le pape Innocent, une reume luy descendi en la
+gorge qui luy estoupa les conduis, si qu'il ne pot avoir s'alaine et
+mourut. Quant le pape sot certainement que l'empereur estoit mort, si se
+parti de Lyon et vint à Rome; et puis d'illec à une cité que on nomme
+Anengne[462]: et illec séjourna une pièce, car il n'osa aler plus avant
+vers Puille pour la doubtance de Mainfroy, le prince de Tarente. Nouvelles
+vindrent à Conrat que son père l'empereur Federic estoit mort et son frère
+Henry, si luy fu avis que la terre luy devoit appartenir, si se fist faire
+chevalier et espousa la fille au duc de Bavière.
+
+ Note 462: _Anengne._ Agnani.
+
+Après ce qu'il l'ot espousée, il séjourna une pièce de temps avec sa femme,
+et puis manda tous ses amis, et leur pria qu'il luy fussent en aide tant
+qu'il peust tenir le royaume de Secile et la terre de Puille et de Calabre;
+et il luy respondirent qu'il luy seroient tous en aide.
+
+Lors assembla un grant ost et se parti d'Alemaigne, et laissa sa femme
+enceinte d'un enfant nommé Corradin: si passa par Romenie et commença
+forment à monter en la seigneurie de Secile et de Puille, et assist la cité
+de Naples à tout grant ost, pour ce qu'elle estoit de la partie de
+l'église. Avant ce qu'il venist devant Naples, Mainfroy son frère y avoit
+esté cinq fois pour prendre la cité, mais il n'y pot oncques mal faire, né
+de riens empirier la cité.
+
+Ce Conrat tint si court et si estroitement ceux de Naples qu'il se
+rendirent sus tel convenant qu'il les tendroit en tel estat comme il
+estoient devant, né que jà la cite né les murs né les forteresces ne
+despeceroit; et il leur promist et jura. Si tost comme il on fu seigneur,
+il fist abatre les murs de la cité et les forteresces, et toutes les
+maisons deffensables. Pour l'outrage qu'il en fist, Corradin son fils, qui
+estoit au ventre de sa mère en ot puis la teste coupée, si comme l'ystoire
+le racontera en la bataille de Corradin. Si comme Conrat devoit passer en
+Secile pour estre couronné, une maladie le prist que on appelle dissentere
+qui luy fist dessevrer l'ame du corps.
+
+Quant il fu mort, si ot mains d'ennemis le pape Innocent. Si se mist à la
+voie plus avant au royaume de Secile, par le conseil d'aucuns sages hommes,
+contre le prince Mainfroy qui du tout à son povoir estoit nuisant à
+l'églyse de Rome, et fist aliances conjointement aux Sarrasins qui luy
+furent en aide avec tous les puissans hommes du pays; tant fist et tant
+laboura qu'il le firent roy de Secile.
+
+
+LXII.
+
+ANNEE 1251.
+
+_De la croiserie des Pastouriaus._
+
+
+Une autre aventure avint en l'an de grace mil deux cens cinquante et un au
+royaume de France. Car un maistre qui savoit art magique fist convenant au
+soudan de Babiloine que il luy amenroit par force d'art tous les
+jouvenceaux de l'aage de vingt et cinq ans, ou de trente ou de seize, par
+tel convenant qu'il auroit de chascune teste quatre besans d'or; et ces
+convenances furent faites au temps que le roy estoit en Chipre: et fist au
+soudan entendant qu'il avoit trouvé un sort que le roy de France seroit
+desconfit, et seroit tenu et mis ès mains des Sarrasins.
+
+Le soudan fu moult durement lie de ce qu'il luy disoit; car trop durement
+doubtoit la venue du roy de France. Si luy pria moult qu'il se penast
+d'acomplir ce qu'il promettoit, et luy donna or et argent à grant foison,
+et le baisa en la bouche[463] en signe de moult grant amour.
+
+ Note 463: _Le baiser sur la bouche_ impliquoit, dans le moyen-âge,
+ communauté de religion. Ce que les anciens trouvères reprochent
+ d'abord à Ganelon, c'est d'avoir embrassé sur la bouche le roi
+ Marsile, quand il alla le trouver de la part de Charlemagne.
+
+Ce maistre s'en parti de la terre d'Oultre-mer et s'en vint en France.
+Quant il fu en l'entrée, si se pourpensa où et en quel partie il jeteroit
+son sort; si s'en ala droit en Picardie, et prist une poudre qu'il tenoit
+et la jecta contremont en l'air parmi les champs, en nom de sacrifice que
+il faisoit au déable. Quant il ot ce fait, il s'en vint aux pastouriaux et
+aux enfans qui gardoient les bestes, et leur dist qu'il estoit homme de
+Dieu: «Par vous mes doux enfans sera la terre d'Oultre-mer délivrée des
+anemis de la foy crestienne.» Si tost comme il oïrent sa voix, il alèrent
+après luy et le commencièrent à suivir par tout où il vouloit aler; et tous
+ceux que il trouvoit se metoient à la voie après les autres, si que sa
+compaignie fu si grant que en moins de huit jours il furent plus de trente
+mille, et vindrent en la cité d'Amiens, et fu la ville toute plaine de
+pastouriaux.
+
+Ceux de la ville leur habandonnèrent vins et viandes et quanqu'il
+demandèrent; et leur estoit avis que nulle plus sainte gent ne porroit
+estre. Si leur demandèrent qui estoit le maistre d'eux, et il leur
+monstrèrent et vint devant eux à tout une grant barbe, ainsi comme sé il
+fust homme de pénitence, et avoit le visage maigre et pasle.
+
+Quant il le virent de telle contenance, si le prièrent qu'il prist leur
+hostieulx et leur biens tout à sa volenté, et s'agenoillèrent aucuns devant
+luy tout ainsi comme sé ce fust un corps saint; et luy donnèrent quanqu'il
+voult demander. D'illec se parti, et commença à avironner tout le pays et à
+pourprendre tous les enfans de la contrée, tant qu'il furent plus de
+quarante mille[464].
+
+ Note 464: _Quarante mille._ Variante: Soixante mille.
+
+Quant il se vit en si grant estat, si commença à préeschier et à despecier
+mariages, et reffaire tout à sa volenté; et disoit qu'il avoit povoir de
+absoudre de toutes manières de péchiés. Quant les clers et les prestres
+entendirent leur affaire, si leur furent contraires, et leur monstrèrent
+qu'il ne povoient ce faire; pour ceste achoison les ot le maistre en si
+grant haine qu'il commanda aux pastouriaux qu'il tuassent tous les prestres
+et les clers qu'il pourroient trouver: ainsi s'en ala parmi la contrée tant
+qu'il vindrent à Paris.
+
+La royne Blanche qui bien sot leur venue commanda que nul ne fust si hardi
+qui les contredéist de riens; car elle cuidoit, ainsi comme cuidoient les
+autres, que ce fussent bonnes gens de par Nostre-Seigneur; et fist venir le
+grant maistre devant ly, et ly demanda coment il avoit à nom: et il
+respondi que on l'appeloit le maistre de Hongrie. La royne le fist moult
+honnourer et luy donna grans dons. De la royne se parti et s'en vint à ses
+compaingnons qui bien savoient sa mauvaistié, et si leur pria qu'il
+pensassent d'occire prestres et clers quanqu'il en pourroient trouver; car
+il avoit la royne si enchantée et toute sa gent qu'elle tenoit moult bien à
+fait quanqu'il feroient.
+
+Tant monta le maistre en grant orgueil que il se revesti comme évesque en
+l'églyse de Saint-Eustache de Paris, et preescha la mitre en la teste comme
+évesque, et se fist moult honnourer et servir. Les autres pastouriaux si
+alèrent par tout Paris et occirent tous les clers qu'il y trouvèrent; et
+convint que les portes de Petit pont fussent fermées, pour la doubtance
+qu'il n'occissent les escoliers qui estoient venus de pluseurs contrées
+pour aprendre.
+
+Quant ce maistre de Hongrie ot Paris plumé de quanqu'il pot, si s'en parti
+et divisa ses pastouriaux en trois parties. Car il estoient tant qu'il
+n'eussent pas peu trouver ville qui les peust tous hébergier né soustenir.
+Si en envoia une partie droit à Bourges, et commanda à ceux qui les
+devoient conduire que quanqu'il pourroient prendre et lever du pays, que il
+le préissent; et quant il auroient ce fait que il retournassent à luy au
+port de Marseille où il les attendroit. Si se départirent en telle manière,
+et s'en ala une partie droit à Bourges, et l'autre partie à Marseille.
+
+Quant les clers de Bourges entendirent leur venue, si se doubtèrent, car
+l'en avoit bien raconté qu'il faisoient moult de maux. Si alèrent parler à
+la justice et à ceux qui devoient la ville garder, et leur dirent que telle
+esmeute et telle alée d'enfans et de pastouriaux estoit trouvée par grant
+malice, et par art de diable et par enchantement; et sé il vouloient mettre
+paine, il prendroient les maistres des pastouriaux tous prouvés en
+mauvaistié et en cas de larrecin.
+
+Le prévost et le bailli s'accordèrent à ce qu'il disoient, et furent tous
+avisés de la besoingne. Les pastouriaux entrèrent en Bourges et
+s'espandirent parmi la ville; mais il n'y trouvèrent oncques né clerc né
+prestre; si commencièrent à mener leur maitrises, ainsi comme il avoient
+fait à Paris et ès autres bonnes villes où il leur fu tout abandonné à
+faire leur volenté.
+
+Quant les maistres des pastouriaux virent la gent obéir à leur volenté, il
+commencièrent à brisier coffres et huches, et à prendre or et argent; et,
+avec ce, il prisrent les jeunes dames et les pucelles, et les vouldrent
+couchier avec eux. Tant firent que la justice qui estoit en aguait de
+congnoistre leur contenance apperceurent leur mauvaistié. Si les prisrent
+et leur firent confesser toute leur mauvaistié, et coment il avoient tout
+le pays enfantosmé par leur enchantemens. Si furent tous les grans maistres
+jugiés et pendus, et les enfans s'en retournèrent tous esbahis, chascun en
+sa contrée.
+
+Le baillif de Bourges envoia deux messages et leur commanda qu'il alassent
+de nuit et de jour à Marseille; qui portèrent lettres au viguier, èsquelles
+toute la mauvaistié au maistre de Hongrie estoit contenue. Si fu tantost
+pris le maistre et pendus à unes hautes fourches; et les pastouriaux qui
+aloient après luy s'en retournèrent povres et mandians.
+
+
+LXIII.
+
+ANNEE 1251.
+
+_Du descort qui fu entre les escoliers et les religieux._
+
+
+En celle année avindrent diverses aventures. Il avint à Paris que maistre
+Guillaume de Saint-Amor avoit fait un livre qui estoit ainsi intitulé:
+_Cy commence le livre des périls du monde_; qui parloit contre les
+religieux et espéciaument contre les frères meneurs et les preescheurs.
+Tant disputèrent et arguèrent ensemble que il convint que le descort venist
+à la court de Rome. Quant le pape ot oï l'entencion de maistre Guillaume et
+l'entencion de l'autre partie, si donna sentence contre le livre maistre
+Guillaume et fu condempné.
+
+
+LXIV.
+
+ANNEES 1252/1253.
+
+_Coment la royne Blanche mourut._
+
+
+L'an de grace mil deux cens cinquante deux, avint que la royne Blanche
+estoit à Meleun sur Saine, si li commença le cuer trop malement à douloir,
+et se senti pesante et chargiée de mal; si fist hastivement trousser son
+harnois et ses coffres et s'en vint à Paris: là fu si contrainte de mal
+qu'il luy convint à rendre l'ame. Quant elle fu morte, les nobles hommes du
+pays la portèrent en une chaière d'or parmi Paris, toute vestue comme
+royne, la couronne d'or en la teste. Les crois et les processions si la
+convoièrent jusques à une abbaye de nonnains delès Pontoise[465] qu'elle
+fist faire au temps qu'elle régnoit. De sa mort fu troublé le menu peuple,
+car elle n'avoit que faire que il fussent défoulés des riches hommes, et
+gardoit très bien justice. Dont il avint que les chanoines de Paris prirent
+tous les hommes de la ville d'Oly et de Chastenay[466] et d'autres villes
+voisines qui estoient de leur églyse tenans, et les mistrent en prison
+fermée, en la maison de leur chapitre et les laissèrent illec sans avoir
+soustenance. Tant leur firent souffrir de mésaise que il estoient ainsi
+comme au mourir. Quant la royne le sot, si leur requist moult humblement
+que il les délivrassent par pleiges, et que volentiers en enquerroit coment
+la besoingne seroit adreciée. Les chanoines respondirent que à elle
+n'appartenoit point de congnoistre de leur serfs et de leur villains,
+lesquels il povoient prendre et occire ou faire telle justice comme il
+vouldroient. Pour tant comme plainte en fust faicte devant la royne, les
+chanoines emprisonnèrent leur femmes et leur enfans; et furent en si grant
+malaise de la chaleur que il avoient les uns des autres, que pluseurs en
+furent mort. Quant la royne le sot si ot moult grant pitié du peuple qui
+estoit si tourmenté de ceux qui garder les devoient et monstrer exemple et
+bonne doctrine. Si manda ses chevaliers et ses bourgeois, et les fist
+armer, et se mist à la voie; et puis vint à la maison du chapitre, où le
+peuple estoit emprisonné: si commanda à ses hommes qu'il abatissent la
+porte et despeçassent, et féri le premier cop d'un baston que elle tenoit
+en sa main. Tantost qu'elle ot féru le premier cop, sa gent tresbuchièrent
+la porte à terre et mirent hors hommes et les femmes; et les mist la royne
+en sa garde: et tint les chanoines en si grant despit que elle prist leur
+temporel en sa main jusques à tant qu'il l'eussent amendé à sa volenté; et
+ne furent point puis si hardis que il osassent justicier; ainsois furent
+franchis par une somme d'argent qu'il en donnent chascun an au chapitre de
+Paris. Celle justice et maint autre la royne fist bonnement tant comme son
+fils fu en la saincte terre.
+
+ Note 465: _Maubuisson._
+
+ Note 466: _Oli_, ou plutôt _Orly_, près de _Choisy-le-Roy_.
+ _Chastenay_, près de Sceaux.
+
+
+LXV.
+
+ANNEE 1253.
+
+_Du présent l'abbé de Saint-Denis en France._
+
+
+L'abbé de Saint-Denys en France fu en moult grant paine et en moult grant
+pensée quel présent il envoieroit au roy en la terre d'Oultre-mer; si luy
+fu loé qu'il luy envoiast fourmages de gain[467], que c'estoit une
+viande[468] de quoy les barons de France avoient grant souffraite. L'abbé
+crut le conseil; si envoia deux moines à Aiguemorte pour avoir une nef
+laquelle il firent emplir de chapons et poulles, et de fromages de gain et
+de pois de Vermandois. Et quant il orent leur nef bien garnie, il orent bon
+vent qui les mena paisiblement au port d'Acre. De leur venue fu le roy
+moult lie et toute sa compaignie.
+
+ Note 467: _Fourmages de gain._ Cette expression est obscure.
+ Plusieurs manuscrits portent _de grain_. Il s'agiroit alors d'une
+ espèce de _macaroni_. Je pencherois plutôt à croire qu'il faudrait
+ lire _fourmages d'Angain_. Les fromages d'Anguin sont encore
+ aujourd'hui cités. Voyey-en la recette dans le _Dictionnaire de
+ Trévoux_.
+
+ Note 468: _Viande._ Nourriture.
+
+
+LXVI.
+
+ANNEE 1253.
+
+_Coment Acre fu fermée et Saiette._
+
+
+En ce temps que le roy estoit oultre mer, il ne perdi pas son temps en
+aucunes choses; car il fist fermer la cité d'Acre et le Japhet[469], et la
+cité de Césaire et le chastel de Caiphas et un autre cité que on nomme
+Saiette. Tout fist clore de haus murs et de grosses tours, si qu'il
+povoient bien soustenir l'assaut de leur ennemis. Quant les Sarrasins
+virent les grans despens que le roy faisoit, si se merveillèrent moult et
+leur fu bien avis que le plus puissant homme du monde ne peust faire, à ses
+despens, ce qu'il faisoit: car il avoit perdu grant partie de son meuble et
+paiée sa raençon. Et, avec ce, qu'il avoit si grant ost à gouverner que
+c'estoit moult grant chose à faire. Aucuns amiraux qui sorent la bonté de
+luy luy portèrent honneur et révérence, et luy firent service et
+monstrèrent signe d'amour.
+
+ Note 469: _Le Japhet._ _Jaffa._ L'ancienne _Joppé_.--_Saiette_,
+ l'ancienne _Sidon_.
+
+
+LXVII.
+
+ANNEE 1253.
+
+_Coment le roy ala en pélerinage._
+
+
+Si comme le roy estoit à séjour à Acre, volenté luy prist d'aler en
+pélerinage en la cité de Nazareth où Nostre-Seigneur fu nourri. Si se parti
+d'Acre moult dévotement, et vint jusques à un chastel qui est nommé Phore
+et est en Chana de Galilée, où nostre Sire fist de eaue vin, quant il fu
+aux noces Archedeclin[470]. Quant il fu là venu, il se reposa jusques à
+l'endemain, et quant il fu levé l'endemain de son lit, il vesti la haire
+emprès sa chair nue. D'illec se parti et vint par le mont de Thabor et
+entra en Nazareth la veille de Nostre-Dame en mars. Sitost comme il vit la
+cité, il descendi de son cheval et se mist à genoux, et aoura
+Nostre-Seigneur et Nostre-Dame. D'ilec en avant, il ala tout à pié jusques
+au lieu où Nostre-Seigneur fu nourry, et jeuna en pain et en eaue, et si
+estoit moult travaillié de cheminer à pié si longuement. Tantost comme il
+ot fait son disner de pain et d'eaue, il fist chanter vespres haultement;
+et l'endemain, à l'aube du jour, matines à chant et à deschant et à
+treble[471]. Après, il fist chanter la messe en la place où l'ange Gabriel
+salua Nostre-Dame; en la fin de la messe il reçut le vrai corps
+Nostre-Seigneur Jhésucrist, en moult grant dévocion et en moult grant
+humilité.
+
+ Note 470: _Archedeclin._ C'est le nom que toutes les légendes donnent
+ au marié de Cana. Au reste, le traducteur françois a rendu assez mal
+ le texte de Guillaume de Nangis: «Ivit.... de Sephoriâ, ubi
+ præcedenti nocte jacuerat, in Cana Galileæ.»
+
+ Note 471: C'est-à-dire: A trois parties. Le _deschant_ étoit une
+ sorte d'accompagnement fleuri. Le _treble_ remplaçoit le _tenor_.
+ Voyez des exemples dans le roman de _Fauvel_, manuscrit du roi,
+ n° 6812.
+
+Après s'en retourna au Japhet où il séjourna une pièce de temps pour la
+royne sa femme qui ot une fille nommée Blanche: et assez tost après,
+nouvelles luy vindrent que la royne Blanche estoit morte. Si tost comme il
+le sot, il commença à plourer, et s'agenouilla devant l'autel de sa
+chapelle et pria moult dévotement pour l'ame de sa mère. Après ce que le
+roy ot dit ses oroisons, les prélas et le clergié s'assemblèrent et
+chantèrent vigiles de mors et commendacion de l'ame. De ce jour en avant,
+le roy fist chanter messe especial devant luy pour l'ame de sa mère, s'il
+ne fust dimenche ou feste sollempnel.
+
+
+LXVIII.
+
+ANNEE 1253.
+
+_Coment ceux furent occis qui faisoient les fosses._
+
+
+Quant le roy ot enclos de murs et de tournelles le Japhet, il envoia à
+Saiette grant foison de gens pour faire les murs environ la cité de
+Saiette. Si comme les maçons furent levés par matin pour leur journées
+accomplir, Sarrasins les espièrent et s'en vindrent vers eux repostement,
+et ceux qui garde ne s'en donnoient furent occis que oncques un seul n'en
+eschapa; si estoient il nombrés quatre mille et plus. Quant les Sarrasins
+les orent tous occis, il passèrent oultre droit à la cité de Belinas qui
+adonc estoit en la main des Sarrasins.
+
+Quant le roy entendi la nouvelle, il en fu forment couroucié. Tontost fist
+assembler son ost pour gaster la terre tout environ. Quant le roy ot
+dommagié Sarrasins tant comme il pot, il s'en retourna arrières et vint
+veoir le dommage que Sarrasins avoient fait des crestiens qu'il avoient
+occis qui encore estoient sus terre; et estoient si puans et si corrompus
+que c'estoit une grant merveille.
+
+Le roy en ot moult grant pitié en son cuer, et fist toutes autres
+besoingnes laissier pour les enterrer; et fist dédier la place et bénir par
+la main du légat qui y estoit présent. Quant la place fu dédiée, les mors
+qui gisoient tous estendus sur le rivage de la mer furent enterrés; mais
+nul n'y vouloient mettre la main pour la grant pueur qui venoit d'eux,
+quant le roy dist: «Enterrons les corps de ces benois martirs qui mieux
+valent que nous, et qui ont desservi perdurable vie pour le martire qu'il
+ont receu.»
+
+Adont les prist le roy à ses propres mains a enterrer; si comme il les
+trouva gisans, detrenchiés par pièces; et les metoit en son giron et les
+portoit ès fosses où l'en les enterroit; n'oncques ne s'en voult cesser
+pour male oudeur qu'il sentissent, jusques à tant qu'il ne pot plus endurer
+en avant, et qu'il fu lassé. Après ce qu'il fu tourné de la cité de
+Saiette, messages luy vindrent de son royaume qui luy dénoncièrent qu'il
+retournast en France pour son pays garder, et pour aucuns périls qui
+pourroient venir en France par devers Angleterre; car les Anglois estoient
+en grant aguait coment il pourroient grever France et prendre la terre de
+Normandie. Le roy qui entendi les messages se conseilla aux plus certains
+de son conseil et à ses barons, si s'accordèrent tous qu'il retournast en
+France. A ce s'accorda le roy et laissa grant plenté de chevaliers avec le
+cardinal, qui furent assés propres pour garder et deffendre la sainte terre
+d'Oultre-mer. Et establi en son lieu un chevalier qui avoit à nom messire
+GeffFroy de Sargines; et commanda que tous obéissent à luy aussi comme il
+féissent à son commandement sé il fust présent; lequel Geffroy se maintint
+loyaument tout le cours de sa vie.
+
+
+LXIX.
+
+ANNEE 1254.
+
+_Coment le roy retourna en France._
+
+
+L'an de grace mil deux cens cinquante et quatre, le roy se parti de la
+terre d'Oultre-mer, et se mist en sa nef pour retourner en France. Quant il
+dut mouvoir, le peuple du pays le convoia à grans souspirs et gémissemens
+et à grans processions, et disoient: «Ha! père de la crestienté, or nous
+laissiez-vous entre ceux qui nous haient de mort; tant comme vous fussiez
+avec nous nous n'eussions garde, et sé nous mourissons avec vous, si nous
+fust-il advis que ce fust confort, puis que nous fussions près de vous.» Le
+roy fist mettre le corps Nostre-Seigneur en sa nef en grant révérence et
+par moult grant dévocion, pour donner aux malades sé mestier en fust;
+jasoit ce que oncques mais pélerin ne l'eust fait, tant fust de grant
+haultesce, toutesfois le roy, par grace especial du cardinal de Rome, fist
+mettre ce glorieux trésor du corps de Nostre-Seigneur Jhésucrist au plus
+haut lieu et au plus convenable de la nef, et fist mettre par dessus un
+tabernacle couvert de drap de soie à or batu par dessus.
+
+Par devant le tabernacle fu un autel drescié qui fu aourné de chiers
+aournemens. Devant cest autel estoit chascun jour célébré le service de la
+messe, fors les secrès qui appartiennent au saint sacrement de l'autel.
+Après ce qu'il avoit oï messe, il alloit visiter les malades qui estoient
+en sa nef, et commandoit qu'il eussent tout ce que mestier leur convenoit
+pour leur maladies alegier.
+
+Quant les voiles furent dréciés, les mariniers se mistrent à la voie, et si
+commencièrent à cheminer tant qu'il passèrent la terre de Chipre en moins
+de trois jours; mais il furent en si grant péril qu'il cuidèrent tous estre
+mors: car la nef le roy se féri à plain voile en une place pierreuse et
+plaine de sablon qui s'estoit illec endurci, si rendement qu'elle se
+débrisa forment. Lors commencièrent tous à crier à haute voix: «Vrai Dieu,
+secourez nous!» Car il cuidièrent que la nef fust toute froissiée
+oultréement dessoubs, en la santine[472], né ne sorent les mariniers que il
+peussent faire.
+
+ Note 472: _En la santine_ ou _sentine_. Le point le plus bas d'un
+ vaisseau.
+
+Quant le roy vit ce, il doubta forment le péril de la mer, et toutesfois
+ot-il ferme espérance en Nostre-Seigneur. Il laissa la royne et ses enfans
+qui gisoient pasmés et s'en vint en oroison devant l'autel, et pria
+ostre-Seigneur humblement qu'il le délivrast de péril et tous ceux qui avec
+luy estoient. Bien s'apperceurent les mariniers que Nostre-Seigneur oï sa
+prière, et dirent les uns aux autres en leur languaige que c'estoit une
+bonne personne. Et la nef ala tousjours droit et avant si droitement
+qu'elle fit voie, et passa tout oultre le sablon et la terre qui illec
+estoit endurcie.
+
+Les mariniers alumèrent torches et luminaires, et cercièrent[473] la
+santine de la nef, mais il ne trouvèrent nulles casseures, dont il furent
+moult asseurés, et rapportèrent au roy que la nef estoit entière et sans
+nulle casseure. Quant le roy les entendi, il rendi graces à Nostre-Seigneur
+de ce qu'il l'avoit jecté de si grant péril. Toute nuit séjournèrent les
+mariniers jusques à l'endemain qu'il porent clèrement veoir entour eux.
+
+ Note 473: _Cercièrent._ Visitèrent.
+
+Adonc commandèrent que tous alassent aux avirons, et les aucuns se
+tenissent près du voile pour veoir la contenance du vent et de quel part il
+venoit. Quant tous les mariniers furent aprestés, les maistres tournèrent
+les gouvernaux et se mistrent à la voie. Tant alèrent de jour et de nuit
+que il arrivèrent en onze sepmaines au port de Marseille: lors issirent des
+nefs, et mirent hors chevaux et armes et leur autre harnois: et puis se
+mistrent au chemin, et chevaucha tant le roy qu'il vint à Tarascon au
+disner, et puis passa le Rosne et vint au giste à Beauquaire. D'ilec se
+parti et chevaucha tant qu'il vint en France, où il fu receu à grant joie
+du peuple de Paris et des gens de la contrée.
+
+Quant il se fu reposé, il s'en ala à Saint-Denys en France, et visita les
+benois corps sains qui en l'églyse reposent et rendi graces à Dieu et aux
+glorieux martirs de ce qu'il estoit retourné sain et sauf; et donna à
+l'églyse le plus riche drap d'or que l'en peust savoir en nulle terre, et
+un paveillon de soie moult riche et moult bel; et commanda qu'il fust mis
+sus le corps des glorieux martirs aux grans festes sollempnelles.
+
+
+LXX.
+
+ANNEE 1254.
+
+_De pluseurs aventures._
+
+
+Celle année que le roy vint d'Oultre-mer mourut le pape Innocent à Naples;
+et les cardinaux esleurent Alixandre qui fu né de Compiègne. L'année après
+en suivant, les Frisons se assemblèrent et vindrent à ost contre le roy des
+Rommains et l'occirent. En ceste année meisme ceux d'Aast firent une grant
+traïson, eux et ceux de Thorin; car il vendirent[474] le conte Thomas de
+Savoie, et si estoit leur maistre et leur capitaine.
+
+ Note 474: _Il vendirent._ Nangis dit: _Ils prisrent_.--_Aast._ Asti.
+
+Quant le roy de France sot la mauvaistié de ceux d'Aast, si commanda que
+tous les marchéans de la cité d'Aast et de Thorin qui seroient trouvés en
+son royaume fussent pris et retenus; et d'aultre part, Pierre de Savoie,
+frère dudit Thomas, s'en ala à grant ost avec Boniface, l'esleu de Lyon,
+sur le Rosne, et assistrent la cité de Thorin, et lancièrent pierres et
+mangonniaux et leur donnèrent maint assaut, mais prendre ne le porent pour
+chose qu'il sceussent faire.
+
+D'illec se partirent et gastèrent la terre environ, et firent tant de
+dommage comme il porent. Assez tost après, ceulx d'Aast rendirent le conte
+Thomas pour la doubtance du roy et pour le dommage qui leur en povoit
+venir. En celle meisme année avint que le conte de Flandres et son frère,
+que la contesse avoit eu de Guillaume de Dampierre[475], alèrent sus le
+conte Florent de Hollande, et commencièrent sa terre à gaster. Florent
+assembla sa gent et vint contre eux à bataille et se combati tant à eux
+qu'il ot victoire et les prist et mist en sa prison.
+
+ Note 475: _Guillaume de Dampierre._ Nangis ajoute: «Fratre domini
+ Herchambaudi de Borbonio.»
+
+Erart de Valery fu pris en celle bataille, et assés autres chevaliers de
+France.[476] Icelluy Florent estoit frère Guillaume[477] que les Frisons
+avoient occis. La cause pourquoy il se combati contre le conte de Flandres
+fu pour ce qu'il estoit de la partie Jehan et Baudouin d'Avesnes, enfans de
+ma dame Marguerite contesse de Flandres. Pour la grant haine qu'elle avoit
+à ses enfans, elle donna Valenciennes et tout Henaut à monseigneur Charles
+frère le roy de France; et maintenoit la dicte contesse en parlement, par
+devant le roy, qu'il estoient bastars et qu'il ne devoient point estre
+hoirs de la terre, pour ce que leur père estoit sousdiacre avant qu'il
+espousast la contesse. Mais les enfans prouvoient tout le contraire et se
+deffendirent du cas bien et avenaument.
+
+ Note 476: _Et autres chevaliers de France._ Entr'autres Thibaut II,
+ comte de Bar, dont j'ai retrouvé une chanson qu'il composa durant sa
+ captivité et adressa au preudome Erard de Valery. On me pardonnera de
+ la publier ici.
+
+ I.
+
+ De nos barons que vos est-il avis?
+ Compains Erars, dites vostre semblance:
+ En nos parens né en tos nos amis
+ Avés-i vos nule bone espérance
+ Par quoi fussiens hors du Thiois païs
+ Où nos n'avons joie, solas né ris?
+ Au conte Otton[A] ai-jou moult grant fiance.
+
+ Note A: _Otton_, surnommé _le Boiteux_, comte du Gueldres.
+
+ II.
+
+ Dus de Braiban[B], je fui jà vostre amis,
+ Quant jou estoie en délivre poissance;
+ S'adont fussiés de rien nule entrepris
+ En moi puissiés avoir moult grant fiance.
+ Por Deu vos pri, ne me soiés eschis;
+ Fortune fait maint prince et maint marchis
+ Millors de moi avenir meschéance.
+
+ Note B: Henry III, surnommé _le Débonnaire_.
+
+ III.
+
+ Belle-mère[C], oncques vers vos ne fis
+ Por coi éusse vostre male voillance,
+ Très icel jour que vostre fille pris[D];
+ Vostre voloir ai-je fait très m'anfance;
+ Or sui forment, por vous, liés et pris
+ Entre les mains de mes mals enemis;
+ S'avés bon cuer, bien en prendrés venjance.
+
+ Note C: _Marguerite_, comtesse de Flandres, dont le comte du Bar
+ avoit épousé la fille Jeanne.
+
+ Note D: En 1245.
+
+ IV.
+ Chansons, va, di mon frère le marchis[E],
+ Qu'il à mes omes ne face défaillance;
+ Et me diras tous ceulx de mon païs
+ Que loialtés les prodomes avance.
+ Or verrai-jou qui seront mes amis,
+ Et conoitrai tous mes mals enemis,
+ Qui mar verront la moie délivrance.
+
+ Note E: _Henry III_, dit _le Blond_, comte de Luxembourg et marquis
+ de Namur; mari de la sœur du comte de Bar, Marguerite.
+
+ (Msc. du roi, fonds de St-Germain, n° 1989.)
+
+
+ Note 477: _Guillaume_, nommé roi des Romains et empereur par le pape.
+
+
+LXXI.
+
+ANNEE 1255.
+
+_De pluseurs incidences._
+
+
+Une aultre aventure avint en celle année meisme que Branquelan[478] de
+Bouloingne la grasse qui estoit Sénateur de Rome, fu assis des nobles
+hommes au Capitole. Quant il se vit si surpris, il se rendi au peuple sauve
+la vie; et il le mirent en garde en une forteresce que on nomme les
+Sept-Solaus. Quant il l'orent une pièce de temps tenu, il le rendirent aux
+grans seigneurs de Rome; et quant il le tindrent, si le trainèrent
+villainement et puis le misrent en prison en un chastel que on nomme Passe
+avant; et l'eussent mis à mort: mais ceux de Bouloingne la grasse avoient
+bons ostages des Romains et bons pleiges.
+
+ Note 478: _Branquelan._ Brancaleone Dandalo, premier _Sénateur_ ou
+ Podestat de Rome.
+
+La cause pourquoy les Romains le avoient en si grant haine estoit pour ce
+qu'il estoit bon justicier et droiturier, et justicioit ainsi le riche
+comme le povre; le peuple doubtoit et amoit. Le pape manda à ceux de
+Bouloingne, par le conseil des Romains, qu'il rendissent les hostages qu'il
+tenoient ou il entrediroit Bouloingne et tout le pays d'environ; et il luy
+mandèrent que il ne les rendroient pour nulle chose qu'il sceust faire,
+ainsois les feroient d'angoisseuse mort mourir sé il ne r'avoient
+Branquelan leur citoien.
+
+Endementiers que ce descort estoit entre Branquelan et ceux de Rome,
+Florent de Hollande délivra le conte de Flandres et son frère de sa prison;
+et en telle manière qu'il auroit à femme l'ainsnée fille le conte de
+Flandres. Et le conte Charles d'Anjou quitta tout le droit que il avoit en
+Henaut pour une somme d'argent qui luy fu livrée.
+
+Une autre aventure avint à Rome; que il fu si grant tempeste et si grant
+esmouvement, et la terre croulla si forment que la grant cloche de
+Saint-Silvestre de Rome commença à crouller et à sonner, et les tours et
+les forteresces de la ville à trembler. Et en celle année que la tempeste
+fu si grant, Richart, conte de Cornouaille, fu couronné à roy d'Alemaigne
+par la volenté le roy d'Angleterre son frère.
+
+
+LXXII.
+
+ANNEE 1256.
+
+_Coment le roy amenda l'estat de son royaume._
+
+
+Après ce que le roy fu retourné en France, il se tint dévotement envers
+Nostre-Seigneur et fu droiturier à ses subgiés. Il regarda que c'étoit
+bonne chose d'amender l'estat de son royaume. Premièrement il establi à
+tous ses subgiés qui de luy tenoient:
+
+«[479]Nous Loys, roy de France, par la grace de Dieu, establissons que tous
+nos baillis, viscontes, prévos, maieurs de quelque office que il soient,
+facent serement que tant comme il soient ès offices et ès baillies, il
+feront droit à chascun sans exception de personnes, ainsi au povre comme au
+riche, et à l'estranger comme au privé; et garderont les us et les
+coustumes qui sont bonnes et approuvées. Et sé il avient chose que ceux qui
+sont ès offices dessus dis facent contre leur serement et il en soient
+attains, nous voulons que il en soient punis en leurs propres personnes et
+en leurs biens, selon leur meffait. Et seront les baillis punis par nous,
+et les autres par les baillis. Après, nous voulons que nos baillis, et tous
+nos autres sergens feront foy qu'il garderont nos rentes, et que nos drois
+ne soient amenuisiés; et après ce, il ne prendront né ne recevront, par eux
+né par autres, dons que on leur face, né or né argent, né bénéfice
+personnel né autre chose, sé ce n'est pain ou vin ou fruit ou autre viande
+jusques à la somme de dix sous parisis[480]; et voulons que nul, leur tant
+soit privé, reçoive courtoisie en leur nom[481].
+
+ Note 479: Cette ordonnance est reproduite en d'autres termes dans le
+ 1er volume des _Ordonnances des rois de France_, page 67 et suiv.
+
+ Note 480: Le texte de l'édition du Louvre ajoute ici: _En la
+ semaine_.
+
+ Note 481: «De rechef il jureront que il ne recevront emprunt de homme
+ nul qui soit demorant en leur baillie; né d'autre qui cause aient par
+ devers eux, né qui prochainement li doivent avoir que il sçaichent,
+ outre la somme de vint livres; lequel emprunt il rendront dedens
+ l'espace de deux mois, jasoit ce que li presterres veille le terme
+ alongier.»
+
+ (Édition du Louvre, page 230.)
+
+Et avec ce nous voulons que il promettent par leur serement que jà ne
+feront présent, né ne donront à nul qui soit de nostre conseil né à autres
+qui leur appartiengne, né aux enquesteurs qui voisent pour enquerre de leur
+baillies ou de leur prévostés, coment il se maintiennent. Avec ce il
+prometront par leur serement qu'il ne partiront à nulles de nos rentes[482]
+ou de nos baillies ou de nos monnoies, né à chose nulle qui nous
+appartiengne.
+
+ Note 482: _Nulles de nos ventes_. Nangis: _A vente nule que on face
+ de nos rentes._
+
+»Après ce, sé les baillis scevent, soubs eulx, prévos ou maieurs ou sergens
+qui soient rapineurs ou usuriers, nous voulons que il perdent nostre office
+et nostre service, et qu'il soient punis et corrigiés de leur mauvaistiés.
+Et pour ce que nous voulons que le serement qu'il feront soit estroitement
+gardé, nous voulons qu'il soit pris en plaine assise devant tous, soient
+clers ou chevaliers. Nous voulons et establissons que tous nos prévos et
+nos sergens se gardent de jurer le villain serement[483] en despit de Dieu
+et de sa douce mère; et de jeux de dés et de tavernes souspeçonneuses[484].
+
+ Note 483: _De jurer le villain serement_. Nangis: _De dire paroles
+ qui soient au despit de Dieu._
+
+ Note 484: _Souspeçonneuses_. Suspectes.
+
+Nous volons que la forge des dés soit abatue par tout nostre royaume, et
+que les foles femes[485] n'aient maisons à loier pour faire leur péchié: et
+volons que nos baillis et ceux qui sont en nos offices n'achatent
+possessions et rentes qui soient en leur baillies né en autres baillies,
+tant comme il soient en nostre service. Et sé tel achapt est fait, nous
+volons que il soit mis en nostre main. Nous commandons à nos baillis que
+tant qu'il soient en nostre service ne marient leurs enfans à nul qui soit
+demourant en leur baillie sans nostre espécial commandement; et volons
+qu'il ne mettent fils né fille en nulle religion[486] qui soit en leur
+baillie, et ne facent donner benefice en saincte églyse, et ne volons qu'il
+prengnent procuracion né gistes ès maisons de religion. Nous volons que nos
+baillis et nos prevos n'aient tant sergens que le peuple en soit grevé, et
+volons que il soient nommés en plaine assise quant il seront fais sergens
+de nouvel. Si volons que nos sergens qui sont envoiés pour faire aucuns
+commandement ne soient de riens creus sans lettre de leur souverain. Nous
+volons que prevos et baillis ne facent grief au peuple qui demeure en leur
+justices, oultre droiture, né que nul homme soit tenu en prison pour chose
+qu'il y doie, sé il abandonne ses biens, fors pour nostre debte tant
+seulement. Nous establissons que sé le debteur confesse la debte que il
+doit, que amende nulle[487] n'en soit levée; et sé aucuns doivent amende
+pour leur meffait, nous volons que elle soit jugiée en plain plais. Et sé
+aucuns prévos ou baillis menacent les gens pour avoir amende en
+repostaille[488], nous le pugnirons des biens et du corps. Après ce, nous
+establissons que ceux qui tendront nos baillies et nos prévostés ne soient
+si osés que il les vendent né mettent hors de leur main sans nostre congié.
+Et sé il sont deux ou trois ou pluseurs qui achatent ensemble aucuns de nos
+offices, nous volons que l'un d'eux face l'office et le service qui y
+appartient à faire. Si volons que nul de nos sergens ne requierre debte que
+l'en li doie, par soi né par son commandement, mais par autre; sé ce n'est
+des debtes qui appartiennent à son office.
+
+ Note 485: _Foles femmes_. Les prostituées.
+
+ Note 486: _Religion_. Maison religieuse.
+
+ Note 487: _Amende nulle_. Nul intérêt de la somme due.
+
+ Note 488: _En repostaille_. En particulier, et non dans les audiences
+ publiques. Du bas latin _Repositus_.
+
+»Nous deffendons à nos baillis que il ne travaillent nos subgiés en causes
+entamées par devant eux, pour remuement qu'il facent fors en la cour où il
+furent premièrement entamées[489]. Avec ce, nous commandons que nul homme
+ne soit dessaisi de chose qu'il tiengne, sans connoissance de cause ou sans
+nostre espécial commandement. Et volons que nul ne face deffense de porter
+blés ou vins ou autre marchandise hors de nostre royaume, sans cause
+nécessaire ou sans nostre commandement. Et volons que tous nos baillis
+séjornent quarante jours après ce qu'il seront ostés de leur baillies, pour
+rendre compte et pour amender les torfais où il seront trouvés.»
+
+ Note 489: L'édition du Louvre est encore plus obscure en cet endroit;
+ mais le texte latin éclaircit suffisamment le sens: «Porro, viam
+ maliclis volentes præcludere, quantûm possumus firmiter inhibemus ne
+ Baillivi vel alil Officiales prædicti in causis vel negotiis
+ quibuscumque, subditos nostros locorum mutatione fatigent, sino causâ
+ rationabili, sed singulos in locis illis audient ubi consueverunt
+ audiri, ne gravati laboribus et expensis, cogantur cedere juri suo.»
+
+Par ces establissemens amenda moult le royaume de France, et commença à
+mouteplier de peuple et de richesses, pour la franchise et pour la bonne
+garde que les gens d'autres nations i trouvèrent.
+
+
+LXXIII.
+
+ANNEE 1256.
+
+_De la prevosté de Paris_[490].
+
+ Note 490: Ce chapitre est tiré de Joinville.
+
+
+La prevosté de Paris estoit, en ce temps, vendue aux bourgois de la ville
+ou à ceux qui acheter la vouloient. Quant il l'avoient achetée, si
+déportoient[491] leur parens et leur enfans en assés de mauvais cas et de
+grans oultraiges qu'il faisoient au menu peuple et à ceulx qui ne se
+osoient revenchier. Par ceste raison estoit le menu peuple trop défoulé. Et
+ne povoit l'en avoir droit des riches hommes, pour les grans dons que il
+faisoient au prevost. Qui en ce temps disoit voir devant le prevost et qui
+vouloit son serement garder que il ne fust faux parjure, d'aucune debte ou
+d'aucune autre chose où l'en fust tenu de répondre, le prevost en levoit
+amende, ou il estoit dommagié ou puni[492]. Par les grans rapines qui
+estoient faites en la prevosté de Paris, le menu peuple n'osoit demeurer en
+la terre le roy, ainsois demouroit en autres seigneuries, si que la terre
+le roy estoit si vague que quant le prevost tenoit ses plais, il y venoit
+si pou de gens que le prevost se levoit, sans oïr personne nulle qui se
+volissent présenter devant luy. Avec tout ce, il estoit tant de larrons
+entour le pays, que maintes plaintes en furent devant le roy. Si voult que
+la prevosté de Paris ne fust plus vendue; ainsois manda l'évesque de Paris
+et luy dist que ce estoit contre droit et raison que quant les gens
+vouloient garder leur serement et ne vouloient pas eux parjurer, qu'il en
+estoient pugnis. «Si vous pri,» dist le roy, «sire évesque, que vous
+corrigiez ceste mauvaise coustume en vostre terre, et je la corrigerai en
+la moie.» L'évesque respondi qu'il s'en conseilleroit en son chapitre. Et
+quant il s'en fu conseillié, il n'en fist riens, pour la convoitise de
+perdre ses amendes. Onques pour ce le roy ne laissa à enteriner son propos:
+si donna bons gages à ceux qui gardèrent la prevosté de Paris, et abati
+toutes mauvaises coustumes dont le peuple estoit grevé, et fist enquérir
+par tout le païs où il péust trouver homme qui fist bonne justice et roide,
+et qui ne soustenoit plus le riche que le povre. Si luy fu enditié[493]
+Estienne Boileaue[494], lequel Estienne garda la prevosté si bien que les
+maufaiteurs s'en fuyrent né nul n'i demoura que tantost ne fust pendu ou
+destruit; né parenté né lignage, né or né argent ne le pooit garentir.
+
+ Note 491: _Deportoient_. Soutenoient.
+
+ Note 492: Cette phrase est obscure. Je pense qu'il faut entendre que
+ le prévôt forçoit, sous peine d'amende, tous ceux qui étoient appelés
+ en témoignage, à jurer de la vérité de ce qu'on alloit leur demander.
+ Or, comme ces aveux pouvoient être fort dangereux à faire, beaucoup
+ auroient préféré pouvoir dire sans jurer: _Je ne sais, je ne me
+ souviens pas._ C'est encore là ce qu'on exige aujourd'hui dans les
+ causes criminelles; mais il est vrai que nos témoins reculent plus
+ rarement devant la crainte du parjure.
+
+ Note 493: _Enditié_. Indiqué.
+
+ Note 494: _Boileaue_. Variante: _Boilyaue_.
+
+[495]Ice Boileaue pendi son filleul pour ce que sa mère luy dist qu'il ne
+se pooit tenir d'embler; et si fist pendre son compère pour ce qu'il renia
+un guelle[496] de deniers que son hoste luy avoit baillié à garder. Et pour
+ce que la terre fu franche de pluseurs servages, et pour le bon droit que
+le prevost faisoit, le peuple laissoit les autres seigneuries pour demeurer
+en la terre le roy. Si mouteplia tant et amenda que les ventes et les
+saisines et les achas et les autres levées valurent plus les quatre pars
+que quanques le roy y prenoit devant.
+
+ Note 495: Cet alinéa n'est pris de Joinville ni de Nangis ni des
+ confesseurs du roi. Pierre Gringoire, dans sa vie de saint Louis, a
+ tiré grand parti de cette courte indication de nos chroniques.
+
+ Note 496: _Guelle_. Variante: _Geule_, bourse.
+
+
+LXXIV.
+
+ANNEE 1256.
+
+_De celui qui jura vilain serement._
+
+
+Une fois avint que le roy chevauchoit parmi Paris; si oï et entendi un
+homme qui jura trop villainement de Dieu: si en fu le roy moult courroucié
+en son cuer et commanda que il feust pris, et le fist signer d'un fer bien
+chaut et ardant parmi la lèvre de sa bouche, pour ce que il eust perdurable
+mémoire de son péchié, et que les autres doubtassent à jurer villainement
+de leur créateur. Moult de gens[497] murmurèrent contre le roy pour ce que
+cil estoit si laidement signé. Le roy, qui bien entendi leur murmurement,
+ne s'en esmut de rien contre eux, ainsois fu remembrant de l'escripture,
+qui dit: «Sire Dieu, il te maudiront et tu le béniras.» Si dist une parole
+qui bien fu escoutée: «Je voudroie estre ainsi signé et en telle manière
+comme celluy est, et jamais villain serement ne feust juré en mon royaume.»
+La sepmaine emprès que cil fu signé, le roy donna aux povres femmes
+lingières qui vendent viez peufres[498] et viez chemises, et aux povres
+ferrons qui ne pevent avoir maisons la place d'entour les murs des Innocens
+pour Dieu et en aumosne. Si en fu moult bénéi du peuple[499].
+
+ Note 497: _Moult de gens_. «Multi secundûm sæculum sapientes.»
+ (Nangis.)
+
+ Note 498: _Viez peufres_. Vieilles fripperies.
+
+ Note 499: De là sans doute l'origine du nom des rues de la _Grande
+ Fripperie et de la Ferronnerie_. Nangis dit seulement ici «que le roy
+ fist faire une nouvelle œuvre pour le prouffit du peuple de Paris,
+ dont il receut moult de bénéiçons,» sans spécifier quelle étoit cette
+ œuvre. Dulaure, dans son abominable _Histoire de Paris_, ne dit
+ rien de tout cela. En revanche, il transforme en habitude constante
+ de saint Louis la rigueur exemplaire qu'il crut devoir montrer une
+ seule fois à l'égard d'un blasphémateur effronté. Joinville, je dois
+ le dire, cite pourtant encore un orfèvre de Césarée, en Palestine,
+ que le roi, pour un grief analogue, fit exposer dans cette ville
+ entouré des entrailles d'un porc. Puis, il ajoute, comme en parlant
+ d'un fait contestable: «Je oy dire, puis que je revins d'Outre-mer,
+ que il en fist cuire le nez et le balevre à un bourjois de Paris. Més
+ je ne le vis pas.» C'est le bourgeois de Nangis. Voilà donc à quoi se
+ réduisent toutes les _langues percées_ par ordonnance de saint Louis.
+
+
+LXXV.
+
+ANNEE 1256.
+
+_Du seigneur de Couci pour son meffait._
+
+
+Assez tost après avint que en l'abbaye de Saint-Nicolas-au-Bois[500] près
+de Laon estoient demourans trois nobles enfans nés de Flandres, pour
+apprendre françois. Iceuls enfans alèrent jouer parmi le bois de l'abbaye à
+tout arçons et saietes ferrées pour berser et pour prendre connins[501]. Si
+comme il chaçoient leur proie qu'il avoient levée au bois de l'abbaye, il
+entrèrent au bois messire Enguerrant de Coucy; tantost furent pris et
+retenus des forestiers qui le bois gardoient.
+
+ Note 500: _Saint-Nicolas-au-bois_. Dans la forêt de Voat, entre
+ _Laon_ et _La Fère_.
+
+ Note 501: _Connins_. Petits lapins.--_Berser_, tirer de l'arc.
+
+Quant Enguerrant sot le fait par ses forestiers, luy qui fu cruel sans
+pitié, fist tantost pendre les enfans qui estoient sans malice et ne
+savoient point la coustume du pays né le langaige. Quant l'abbé de
+Saint-Nicolas qui les avoit en garde sot ce villain cas, si le monstra à
+messire Giles le Brun, qui adonc estoit connestable de France. Si en fu
+forment courroucié, car l'un des enfans ly appartenoit. Si s'en vindrent
+ambedui au roy de France, et lui requistrent qu'il leur féist droit du
+seigneur de Coucy.
+
+Quant le roy sot la cruauté si grant et si villaine, si le fist appeler et
+semondre à sa court pour respondre de ce fait. Quant le sire de Coucy
+entendi le mandement du roy, il vint à Paris et se présenta devant le roy
+et dit qu'il ne devoit point respondre de ce fait devant le roy, ainsois
+devoit respondre du fait devant les pers de France, selon la coustume de
+baronnie. A ce fu répondu du conseil le roy que le sire de Coucy ne tenoit
+pas sa terre en fié de baronnie; et tout ce fu prouvé par les registres de
+la court de France. Car la terre de Boves et la terre de Gournai[502], qui
+ont la dignité et la seigneurie de baronnie, furent parties de la terre de
+Coucy pour raison de fraternité[503]; pourquoy il fu dit au seigneur de
+Coucy qu'il ne tenoit pas sa terre de baronnie, et convenoit qu'il
+respondist devant le roy, et qu'il ne povoit décliner sa court.
+
+ Note 502: _Gournai_. Sur la frontière de Picardie, à quelques lieues
+ de Compiègne.--_Boves_, à deux lieues d'Amiens.
+
+ Note 503: _Pour raison de fraternité_. C'est-à-dire par l'effet d'un
+ partage entre frères.
+
+Le roy le fist prendre par sergens d'armes, et le fist mettre en la tour du
+Louvre en prison fermée, et ly donna jour de respondre de ce fait. Au jour
+qui fu assigné, les barons de France s'assemblèrent au palais le roy, et
+furent tous en l'aide au seigneur de Coucy.
+
+Lors fist venir le roy le seigneur de Coucy par devant luy, et luy commanda
+qu'il respondist du cas dessus dit. Le sire de Coucy, par la volenté du
+roy, appela tous les barons pour li conseillier, et y alèrent presque tous,
+et demoura le roy presque tout seul. L'entencion le roy estoit de faire
+droit jugement, et de le punir d'autelle mort comme il avoit les enfans
+fait mourir sans soy fléchir.
+
+Quant les barons virent la volenté du roy, si furent tous espoentés et
+courrouciés; si loèrent au seigneur de Coucy qu'il n'attendist pas
+jugement, ainsois se méist du tout en la mercy du roy. Les barons vindrent
+devant le roy et lui prièrent moult doucement qu'il eust pitié de son
+baron, et qu'il en prist telle amende comme il voudroit. Le roy, qui moult
+fu eschaufé de justice, respondi: «Sé je cuidasse que Dieu me sceust aussi
+bon gré de luy justicier comme de laissier[504], maintenant mourust d'aussi
+villaine mort comme il fist les enfans justicier et mourir sans cause qui
+estoient innocens; né jà ne feust laissié pour baron nul qui luy
+appartenist.»
+
+ Note 504: _De laissier_. De le laisser, de ne pas en faire justice.
+ Le roi veut dire que s'il pensoit que Dieu ne s'offensât pas de la
+ punition plus que de l'acquittement d'Enguerrant, lui pencheroit pour
+ la punition. Vély et les autres n'ont pas compris cette réponse.
+
+A la parfin quant le roy vit les humbles prières de ses barons, il se
+fléchi et s'accorda que le sire de Coucy rachetast sa vie. Si fu l'amende
+jugiée à dix mille livres de parisis; et avec ce il demourroit en la
+Saincte terre d'Oultre-mer par l'espace de trois ans, pour aidier la
+Saincte terre à deffendre contre les Sarrasins à ses propres cous, et
+establiroit deux chapelles où l'en feroit le service de saincte églyse pour
+les enfans, pour leur ame et pour toutes autres.
+
+Quant l'amende fu tauxée et jugiée, le sire de Coucy se hasta moult de
+faire le commandement du roy: si envoia à Paris dix mille livres. Le roy ne
+voult point qu'il demourassent en son trésor, ainsois en fist faire la
+maison Dieu de Pontoise, et la multiplia en rentes et en terres, et si en
+fist faire le dortoir aux Frères Prescheurs de Paris; et du remenant fist
+faire le moustier aux Frères Meneurs de Paris. Et le sire de Coucy s'en ala
+oultre mer, qui n'osa demourer oultre le terme qui luy fu mis. Grant
+exemple doit estre à tous ceux qui tiennent justice; que si très haut homme
+et de si grant lignage qui n'estoit accusé que de povres gens, trouva à
+grant paine remède de sa vie[505].
+
+ Note 505: Gringoire, dans sa _Vie de saint Louis par personnages_, a
+ mis encore à profit cette anecdote. Voy. O. Leroy; _Etudes sur les
+ mystères_. Paris, 1837.
+
+
+LXXVI.
+
+ANNEE 1256.
+
+_De la grant sapience le roy de France._
+
+
+Quant les barons de France entendirent le grant sens et la droicte justice
+qui estoit au bon roy, si le doubtèrent moult forment et luy portèrent
+honneur et révérence, pour ce qu'il estoit de moult saincte vie. Si ne fu
+puis nul homme qui osast aler contre luy en son royaume; et sé aucun estoit
+rebelle, tantost estoit humilié son orgueil. En ceste manière tint le roy
+son royaume en pais tout le cours de sa vie, puis qu'il fu repairié de la
+terre d'Oultre-mer. Quant le roy savoit aucun haut prince qui eust aucune
+indignation ou aucune male volenté contre luy, laquelle il n'osoit
+appertement monstrer, luy par son bon sens le traioit à paix charitablement
+pour débonnaireté, et faisoit amis de ses anemis en concorde et en paix.
+Et, si comme l'escripture dit: _Miséricorde et pitié gardent le roy, et
+débonnaireté ferme son trone_; tout ainsi le royaume de France fu gardé
+fermement et en pitié au temps du bon roy; car miséricorde et vérité qu'il
+avoit tousjours amies le gardèrent. Es causes qui estoient tournées contre
+luy de ses hommes et de ses subgiés, le bon roy aleguoit tousjours contre
+luy. Pour ce le faisoit que tous ceux qui estoient de son conseil et qui
+devoient faire droit jugement pour luy ou contre luy, ès causes menées
+ontre ses subgiés, ne se declinassent de faire droit jugement, pour la
+paour de luy. Il envoioit souvent enquesteurs sus ses prevost et sus ses
+baillis parmi le royaume, et quant l'en trouvoit chose qui faisoit à
+amender, il faisoit tantost restablir le deffaut qui faisoit à amender.
+Icel meisme faisoit-il souvent faire sus la mesnie de son hostel, et
+faisoit punir ceux que l'en trouvoit coupables, selon ce qu'il avoient
+desservi. Il se gardoit moult de dire vilaines paroles, meismement de
+détractions et de mençonges. Pou ou néant maudissoit, né jà ne déist
+villenie à homme, tant fust de petit estat. Especiaulment le roy se tenoit
+de jurer du tout en tout, en quelque manière que ce fust: et quant il
+juroit, si disoit-il: _Au nom de moy_; mais un frère meneur l'en reprist,
+si s'en garda du tout en tout, et ne jura autrement fors tant qu'il disoit:
+_si est_, ou _non est_. L'en ne povoit trouver homme tant fust sage né
+lettré qui si bien jugeast une cause comme il faisoit né qui donnast
+meilleure sentence né plus vraie.
+
+
+LXXVII.
+
+ANNEE 1256.
+
+_Coment le roy servoit les povres._
+
+
+Chascun samedi avoit le roy acoustumé de laver les piés aux povres en
+secret lieu. Et estoit par nombre quatre les plus anciens et les plus
+desfais que on peust trouver; si les servoit dévotement à genoux, et leur
+essuyoit les piés d'une touaille, et puis les baisoit et leur donnoit
+l'eaue pour laver leur mains, et les faisoit asseoir au mengier, et en
+propre personne il les servoit de boire et de mengier, et souvent
+s'agenouilloit devant eux.
+
+Après ce qu'il avoient mengié, il donnoit à chascun quatre sous. Et, s'il
+avenoit que aucune essoigne[506] le presist, qu'il ne peust faire le
+service aux povres, il vouloit que son confesseur le fist ainsi comme il le
+faisoit. Grant honneur portoit le roy à ses confesseurs, dont il avenoit
+souvent que quant le roy se séoit devant son confesseur, et fenestre ou
+huis se débatoient ou ouvroient pour la force du vent, hastivement se
+levoit et l'aloit fermer, ou mettre en tel point qu'elle ne fist noise à
+son confesseur. Si luy dist son confesseur que il se souffrist de ce faire.
+Et il luy dist: «Vous estes mon chier père, et je suy vostre fils; par quoy
+je le doy faire.»
+
+ Note 506: _Essoigne_. Besoin, nécessité.
+
+
+LXXVIII.
+
+ANNEE 1256.
+
+_Coment le roy faisoit abstinence de son corps._
+
+
+Le roy, du consentement la royne sa femme, se tenoit par tout l'avent et
+par tout caresme, et par toutes les hautes vigiles, de couchier en son lit.
+Et, après ce qu'il avoit receu le précieux corps Nostre-Seigneur
+Jhésucrist, il s'en tenoit par trois jors. Il vouloit que ses enfans qui
+estoient parcreus et en aage oïssent chacune journée matines, la messe et
+vespres, et complie hautement à note, et vouloit qu'il fussent au sermon
+pour entendre la parole de Dieu, et que il déissent chascun jour le service
+Nostre-Dame, et qu'il scéussent lettres pour entendre les escriptures.
+
+Quant il avoit souppé, il faisoit chanter complie, et puis retornoit en sa
+chambre et faisoit ses enfans séoir devant luy, et leur monstroit bonnes
+exemples des princes anciens qui par convoitise avoient esté décéus, et les
+autres qui par luxure et par orgueil et par tels vices avoient perdu les
+royaumes et leur seigneuries. Il faisoit porter à ses enfans chapeaux du
+roses ou d'autres fleurs au vendredi, en remembrance de la saincte couronne
+d'espines dont Jhésucrist fu couronné le jour de sa saincte passion.
+
+
+LXXIX.
+
+ANNEE 1256.
+
+_Coment le roy se confessoit._
+
+
+A coustume avoit le roy de soy confesser tous les vendredis de l'an
+dévotement et secretement. Tousjours après sa confession recevoit
+discipline par la main de son confesseur de cinq petites chaiennes de fer
+jointes ensemble que il portoit en une petite boiste d'ivoire en une
+aumonière de soie. Telles boistes à tout telles chaiennes donnoit-il
+aucunes fois à ses privés amis pour recevoir autelle discipline comme il
+faisoit. S'il avenoit que son confesseur luy donuast trop petis cous, il
+luy faisoit signe qu'il ferist plus asprement. Pour une haute feste il ne
+laissoit à prendre sa discipline dessus dicte[507].
+
+ Note 507: Guillaume de Nangis, que notre auteur traduit dans tous ces
+ pieux détails, ajoute ici: «Né ce ne fait pas à trespasser coment uns
+ confessors que li rois ot devant frère Gefroi de Baulieu, li donnoit
+ aspres et dures disciplines, en tele manière que sa char, qui tendre
+ estoit, en estoit moult grevée. Mais oncques li bons rois, tant come
+ il vesqui, ne le voult dire; ainsois le dist après sa mort tout en
+ jouant et en riant à frère Gefroi.» (Edition du Louvre, p. 239.)
+
+Long-temps porta le roy la haire à sa char toute nue; mais il la laissa par
+le commandement de son confesseur, et pour ce qu'elle luy estoit trop
+griève: et portoit une couroie de haire: et, pour ce qu'il la laissa à
+porter, il commanda que son confesseur donnast chascun jour aux povres
+quarante sous. A coustume avoit le roy de jeuner tous les vendredis de
+l'an, né ne mengeoit char né sain[508] au mercredi. Et toutes les vigiles
+de Nostre-Dame, il jeunoit en pain et en eaue, et aussi faisoit-il le
+vendredi benoist. Il ne goustoit de poisson né de fruit les vendredis de
+caresme, et metoit tant d'eaue en son vin qu'il ne sentoit que pou ou néant
+de vin.
+
+ Note 508: _Sain_. Graisse.
+
+
+LXXX.
+
+ANNEE 1256.
+
+_Coment le roy fist plusieurs religions en France._
+
+
+Dès le temps de s'enfance fu le roy piteux des povres et des souffraiteux:
+il avoit acoustumé par tout là où il estoit que six-vins povres fussent
+péus[509] en son hostel; chascun jour en caresme croissoit le nombre, et
+souvent estoit que le roy les servoit, et metoit la viande devant eux,
+meismement[510] aux hautes vigiles des festes sollempnels. Avec tout ce, il
+donna moult grans aumosnes et larges aux povres hospitaux, aux povres
+maladeries et aux autres povres collièges et aux povres qui plus ne
+povoient labourer par viellesce ou par maladie: si que à paine povoit estre
+raconté le nombre des povres qu'il soustenoit. Dont nous poons bien dire
+que il fu plus beneuré que Titus l'empereur de Rome, dont l'istoire raconte
+qu'il estoit tout forment couroucié, le jour qu'il n'avoit largement donné
+aux povres[511].
+
+ Note 509: _Péus_. Repus, restaurés.
+
+ Note 510: _Meismement_. Surtout.
+
+ Note 511: _Donné aux povres_. Voilà comme le chroniqueur de saint
+ Louis et saint Louis même devoient entendre le célèbre mot de Titus:
+ _Amici, diem perdidi_. En effet, comment Titus n'auroit-il pas perdu
+ bien des journées, si, dans la distribution de ses bienfaits, il
+ avoit oublié les pauvres, les malades et les malheureux de toute
+ espèce!
+
+Dès le commencement que il vint à son royaume tenir et il le sot
+appercevoir, commença-il à édifier plusieurs moustiers et maisons de
+religions, entre lesquelles Royaumont fu l'une des belles et des nobles. Il
+fist édifier pluseurs maisons de frères Prescheurs et Meneurs en pluseurs
+cités et chastiaux de son royaume; il fist parfaire la maison Dieu de
+Paris[512], et celle de Pontoise, et celle de Compiègne et de Vernon, et
+leur donna grans rentes. Il fonda l'abbaye Saint-Mahieu de Rouen, et fonda
+l'abbaye de Longchamp, où il mist femmes de l'ordre des frères Meneurs. Il
+donna plain povoir à la royne Blanche sa mère de fonder l'abbaye du Lis
+delès Meleun sur Seine, et celle delès Pontoise que on nomme Maubuisson. Il
+fist faire la maison des avugles delès Paris[513], pour mettre tous les
+povres avugles de la ville, et leur fist faire une chappelle où il oient le
+service Nostre-Seigneur. Il fist faire la maison de Chartreuse delez
+Paris[514], et donna aux frères qui servoient ilec le souverain créateur,
+rentes souffisans. Et si fist faire une maison au chemin de Saint-Denys en
+France qui fu nommée la maison des Filles Dieu[515]. En celle maison fist
+mettre une grant quantité de femmes qui par povreté s'estoient mises et
+abandonnées au péchié de luxure; et donna à la maison Dieu quatre cens
+livres de rente pour la maison soustenir. Avec ce, il fist faire pluseurs
+maisons de Beguines parmi son royaume, et leur fist moult de graces pour
+leur vivre, et commanda que nulle n'en fust esconduite qui vouldroit vivre
+chastement. Aucunes gens de son hostel murmurèrent que il faisoit si grans
+aumosnes, et luy distrent; car il ne s'en porent tenir. Et il respondi: «Je
+aime mieux que grans despens soient fais en aumosnes pour l'amour de Dieu,
+que ès vaines gloires de ce monde.» Né jà pour les grans despens que le roy
+faisoit en aumosnes, ne laissoit-il à faire grans despens en son hostel
+chascun jour. Largement et liement se contenoit le roy au parlement, et
+estoit sa cour aussi largement servie comme elle fu oncques au temps de ses
+devanciers.
+
+ Note 512: _La maison Dieu_. L'Hôtel-Dieu.
+
+ Note 513: _Delez Paris_. Près du cloître Saint-Honoré.
+
+ Note 514: _Delez Paris_. D'abord dans le village de Chantilly, puis
+ dans l'hôtel ou château de _Vauvert_, situé au centre de la Pépinière
+ actuelle du Luxembourg.
+
+ Note 515: _Filles-Dieu_. Sur remplacement des passages du Caire.
+
+Le roy amoit toutes gens qui entendoient à Dieu servir et qui portoient
+habit de religion. Il fit grace aux frères Nostre-Dame du Carme, et leur
+fist faire une maison sus Saine[516], et acheta la place d'entour pour eux
+eslargir, et leur donna revestemens et galices[517] et toutes choses qui
+sont convenables à Dieu servir et à faire son office.
+
+ Note 516: _Sus Saine_. Vers le quai de la Grève. De leur manteau rayé
+ le peuple prit occasion d'appeler ces religieux _Les Barrés_. De là
+ le nom de la _rue des Barrés_, qui conduit aujourd'hui au port
+ Saint-Paul.
+
+ Note 517: _Galices_. Calices.
+
+Après il acheta la granche à un bourgois de Paris et toutes les
+appartenances et leur en fist faire[518] un moustier dehors la porte de
+Montmartre. Les frères des Sacs furent hébergiés en une place sus Saine par
+devers Saint-Germain-des-Prés[519] qu'il leur donna; mais pou y
+demourèrent, car il furent quassés et abatus. Après qu'il furent abatus,
+les frères de Saint-Augustin vindrent demourer en icelle place pour ce
+qu'il estoient trop estroitement hébergiés. Une autre manière de frères
+vindrent au roy qui disoient qu'il estoient de l'ordre des Blans Mantiaux,
+et luy requistrent qu'il leur aidast à ce qu'il peussent avoir une place où
+il peussent demourer à Paris: et le roy leur acheta une maison et la place
+entour delès la vielle porte du Temple, assez près des Tisserans[520]; mais
+il furent abattus au concilie de Lyon que Grégoire dizième fist.
+
+ Note 518: _Leur en fist_. Notre chroniqueur, qui se règle ici sur
+ Joinville, n'a pas bien reproduit le texte de son modèle. Joinville
+ dit qu'il donna cette maison aux Frères Augustins. Elle étoit près de
+ la porte Montmartre et de la rue dite plus tard de la _Jussienne_.
+ Les Augustins y restèrent jusqu'au moment où ils acquirent la maison
+ des _Frères Sachets_ ou _des Sacs_.
+
+ Note 519: Sur l'emplacement du _Marché de la Volaille_.
+
+ Note 520: _Des Tisserans_. Dans la rue qui prit à compter de là le
+ nom de rue des _Blancs-Manteaux_. Ces moines, dont le véritable nom
+ étoit _Serfs de la vierge Marie_, devoient leur surnom à la couleur
+ de leurs manteaux. Ils furent supprimés en 1271 et remplaces en 1299,
+ dans leur maison de Paris, par les Guillelmites. En 1622, ces
+ derniers obtinrent leur réunion aux Bénédictins réformés dits de
+ _la Congrégation de Saint-Maur_.
+
+Après revint une autre manière de frères qui se faisoient nommer les Frères
+de Saincte-Croix, et requistrent au roy qu'il leur aidast, et le roy le
+fist moult volentiers; en une rue les héberga qui estoit appelée le
+Quarrefour du Temple[521], et qui ores est nommée la rue Saincte-Croix.
+
+ Note 521: _Quarrefour du Temple_. Félibien dit qu'avant les
+ _Chanoines réguliers de Sainte-Croix_, la rue s'appeloit _de la
+ Bretonnerie_, où étoit l'ancienne monnoie du roi. (Hist. de Paris,
+ tome 1, p. 373.)
+
+En ceste manière, comme nous avons dit, avironna le roy tout Paris de gent
+de religion. Les congrégations de religieux visita souvent et leur
+requeroit en chapitre humblement à genoux que il priassent pour luy et
+pour ses amis. Lesquelles humbles prières esmouvoient souvent les gens qui
+entour luy estoient à faire bonnes œuvres et de vivre sainctement.
+
+
+LXXXI.
+
+ANNEE 1256.
+
+_Coment le roy donnoit ses prouvendes_[522].
+
+ Note 522: _Prouvendes_. Provisions, prébendes, bénéfices.
+
+
+Quant le roy donnoit aucuns bénéfices qui appartenoient à sa collacion, il
+faisoit enquerre s'il estoient bonnes personnes et de dévote vie, sans
+luxure et sans orgueil et sans arrogance; espéciaulment quant évesque ou
+archevesque mouroit, là où il avoit sa régale, par le chancelier de Paris
+et par autres bonnes gens; et ceux qui avoient bon renom avoient les
+prouvendes. Il ne donnoit nul bénéfice à clerc nul, tant fust lettré, qui
+eust autre bénéfice et autre prouvende, s'il ne résignoit avant ceux que il
+tenoit; né ne voult oncques donner né octroier bénéfices né prouvendes, sé
+il ne eust certains tesmoins que il fust vague, et que celuy qui le
+possédoit estoit mort. Tous les jours disoit le roy les Heures de
+Nostre-Dame entre luy et son chapelain, et tout le service des Mors. Et
+quant il disoit ses heures si se gardoit de parler, sé ne fust aucun pour
+qui il ne le peust bien refuser.
+
+
+LXXXII.
+
+ANNEE 1256.
+
+_Coment le roy envoioit ses lettres privéement._
+
+
+Une chose de mémoire digne devons bien raconter: il avint que le roy estoit
+à Poissy secrètement avec ses amis; si dist que le greigneur bien et la
+plus haute honneur qu'il eust oncques en ce monde luy estoit avenue à
+Poissy. Quant la gent l'oïrent ainsi parler, si se merveillèrent moult de
+quelle honneur il disoit, car il cuidoient qu'il deust mieux dire que telle
+honneur luy fust avenue en la cité de Rains, là où il fu couronné du
+royaume de France.
+
+Lors commença le roy à sousrire et leur dist que à Poissy luy estoit avenue
+celle grant honneur; car il y avoit receu baptesme qui est la plus haulte
+honneur sus toutes autres. Quant le roy envoioit ses lettres à ses amis
+secrètement, il metoit: _Loys de Poissy à son chier ami, salut._ Né ne se
+nommoit point roy de France. Si l'en reprist un sien ami, et il respondi:
+«Biaus ami, je suis ainsi comme le roy de la fève qui au soir fait feste de
+sa royauté, et l'endemain, par matin, si n'a plus de royauté.»
+
+Le roy avoit une coustume que quant il estoit près des malades, il
+s'agenouilloit et leur donnoit sa benéiçon, et prioit Nostre-Seigneur que
+il leur en voulsist donner garison; et puis si les touchoit de ses dois là
+où la maladie estoit, et faisoit le signe de la croix, en disant les
+paroles de la puissance Nostre-Seigneur et de sa digne vertu, après ce
+qu'il les avoit tenu et baisié. Selonc ce qu'il appartient à la dignité
+royal, il les faisoit mengier à sa court et leur faisoit à chascun donner
+de l'argent pour raler en leur contrées.
+
+
+LXXXIII.
+
+ANNEE 1257.
+
+_Coment Marseille fu prise du conte Charles._
+
+
+Il avint en ce temps, en l'an de l'Incarnacion mil deux cens
+cinquante-sept, Charles conte d'Anjou envoia de ses propres messages aux
+bourgois de Marseille et leur pria qu'il se tenissent loiaulment vers luy,
+et que bien le devoient faire pour la contesse sa femme à qui la terre et
+la contrée appartenoit et par le conte Raimont son père. Il receurent les
+messages et promistrent la cité et toute la contrée tenir de luy. Mais ne
+demoura guaires que les puissans hommes de Marseille montèrent en si grant
+orgueil que il firent tout le commun peuple tourner contre luy; et si
+chacièrent la gent au conte hors de la cité. Et quant il orent ainsi fait,
+il s'appareillèrent à armes contre le conte.
+
+Sitost comme nouvelles en vindrent au conte, il assembla grant ost et vint
+sur eux à moult grant force de gent; et tint le siège longuement devant la
+cité, et y fist jetter et lancier pierres et mangonniaux si souvent et si
+espessément que ceux dedens furent à grant meschief, et que viandes leur
+faillirent. Quant il virent que il ne povoient pas longuement durer, si se
+rendirent à sa volenté et se sousmirent à mercy.
+
+Le conte Charles fist mener en une place tous ceux qui avoient commenciée
+la traïson, et commanda que il eussent tous les testes coupées devant tout
+le peuple. Après il prist tous les chastiaux et les forteresces que
+Boniface tenoit qui estoit seigneur de Chastelaine[523] en Provence, car il
+avoit esté en l'aide de ceux de Marseille, et le chaça hors de la terre de
+Provence.
+
+ Note 523: _Chastelaine._ Castellane.
+
+Ainsi comme la guerre estoit à Marseille, Branquelan de Bouloingne fu
+rappellé à estre Sénateur de Rome, duquel nous avons parlé avant, par le
+commun peuple des Romains. Mais il vint là à moult grant peine pour les
+aguais qui luy furent fais de la gent de l'églyse. Si tost comme il fu là
+venu à Rome, il fist abatre toutes les tours de la cité, fors la tour au
+conte de Naples, et chaça tous les nobles hommes de la partie de l'églyse,
+et dommagea les cardinaux et mist soubs le pié, pour ce qu'il luy avoient
+esté contraires à l'autre fois; et assist un port à Rome que l'en nomme
+Corte[524]: une maladie le prist dont il morut; porté fu à Rome. Là fu
+plaint et regreté du menu peuple, pour ce qu'il estoit bon justicier et
+droiturier. Pour l'amour de luy il firent Sénateur de maistre Castellain,
+qui estoit son oncle. Celle année plut tant et fist si grans cretines[525]
+d'eaue que les blés qui estoient aux champs et ès granches furent germés,
+et les vins ne porent meurer[526].
+
+ Note 524: _Un port que l'en nomme Corte._ Il falloit: _Une ville que
+ l'on nomme Corneto_. Le latin dit: «In obsidione _Corneti_
+ infirmitate correptus» et non pas _correctus_, comme l'a imprimé
+ Duchesne.--Corneto est à l'extrémité du _Patrimoine de Saint-Pierre_,
+ vers la Toscane.
+
+ Note 525: _Cretines._ Crues, inondations.
+
+ Note 526: _Meurer._ Mûrir. Le latin dit: «Et racemi in vineis ad
+ debitam maturitatem pervenire non potuerunt. Propter quod vina nova
+ adeò fuerunt viridia quod cum remorsu et vultûs impatientiâ
+ bibebantur.»
+
+
+LXXXIV.
+
+ANNEES 1259/1260.
+
+_De la paix du roy de France et du roy d'Angleterre._
+
+
+Le roy Henry d'Angleterre vint en France l'an mil deux cens cinquante et
+neuf, et vint avec luy le conte Rogier de Glocestre[527] à grant compaignie
+de barons, de prélas et de chevaliers. Le roy de France le reçut moult
+liement et voult que il demourast en son palais à Paris. Grant feste et
+grant soulas luy fu fait toute une sepmaine, et donna le roy de France
+grans dons au roy Henry et à ses barons.
+
+ Note 527: _De Glocestre._ Ce doit être une faute et il faudroit de
+ _Norfolk_. C'étoit _Rogier le Bigot;_ ou, si c'étoit _Glocestre_, il
+ faudroit _Richard_ au lieu de _Rogier_.
+
+Quant la feste fu départie, le roy Henry ala visiter Saint-Denys où il
+avoit sa dévocion. L'abbé et le couvent le receurent moult honnourablement,
+et furent les moines revestus en chapes au cuer. Là demoura le roy un mois
+et plus; au départir il donna une coupe d'or et un grant henap d'argent. Le
+jour qu'il s'en parti, il donna sa fille à Jehan, fils au duc de Bretaigne,
+et s'en revint devers le roy de France.[528]
+
+ Note 528: Je suis, à partir d'ici, la leçon unique et complètement
+ inédite du beau manuscrit de Charles V, n° 8395. L'édition imprimée
+ et les autres manuscrits portent seulement:
+
+ «Le roy Loys ot conscience pour la terre de Normandie que le roy
+ Phelippe-Dieudonné avoit conquise et retenue par le jugement des
+ pairs de France sur le roy Jehan d'Angleterre. Par pluseurs fois en
+ parlèrent ensemble et s'accordèrent en la manière qui en suit: C'est
+ assavoir que le roy Henry, par sa bonne volenté et du consentement le
+ roy Richart d'Alemaigne, quitta du tout en tout pardurablement et à
+ tousjours au roy de France et à ses hoirs tout le droit qu'il povoit
+ avoir en la duchié de Normandie, et en la terre d'Anjou, de Poitou et
+ de Maine; pour laquelle quittance le roy luy donna Gascoingne et
+ Agenois, en telle manière qu'il la tendroit en fief du roy de France
+ et de ses hoirs, et que il soit appelé et intitulé ès registres de
+ France duc d'Acquitaine et pair du France. Lequel hommage le roy
+ Henry fist en la présence de ses hommes et des barons de France, et
+ promist par son serement estre bon et loiaus vers son seigneur le roy
+ de France. Puis que la paix fu confermée, chevaucha le roy Henry
+ parmi France, et regarda le pays qui moult lui sembla bel.»
+
+Lors pour tous les descors, debas, discensions, demandes et actions qui
+estoient et avoient esté entre les deux roys de France et d'Angleterre, fu
+ordené et délibéré par leur gré et volenté, en la forme et manière qui
+s'ensuit:
+
+ Cy après est la teneur de la chartre coment le roy
+ Henry d'Angleterre renonça à toute
+ la duchiée de Normandie.
+
+
+[529]_A tous ceux qui ces lettres verront ou orront. Nous, Boneface,
+archevesque de Cantorbie, primas de toute Angleterre; Wals[530], évesque de
+Wincester; Symon de Montfort, conte de Lincester; Richart de Clarc, conte
+de Glocester et de Herefort; Rogier le Bigot, conte de Norfolck et
+mareschal de Angleterre; Humfroy de Boün, conte de Herefort[531]; et de
+Essex; Guillaume de Fors, conte de Albemalle; Jehan de Plessis, conte de
+Warewik; Hugue le Bigot, justice d'Angleterre; Pierres de Savoie; Rogier de
+Mortemer; Jehan Manseil, trésorier de Guerwik[533];_ _Phelippe Basset[534];
+Richart de Grey[534]; James de Aldichel[535] et Pierres de Montfort,
+conseilliers nostre seigneur le roy d'Angleterre, salus en nostre Seigneur.
+Nous faisons assavoir que nous avons veue et entendue la forme de la pais
+qui est faite et jurée entre le noble roy de France Loys et le noble roy
+Henry de Angleterre, nostre seigneur, en tels paroles:_
+
+ Note 529: Cette pièce est la confirmation de la _Compositio pacis_,
+ faite au nom de _Louis, roy de France_, et que l'on peut voir en
+ latin et en françois dans Rymer, 1re édition, tome 1er, p. 688, sous
+ la date du mois d'octobre 1259. Quant à cette confirmation, le
+ préambule et la conclusion s'en trouvent dans la nouvelle édition de
+ Rymer, donnée en 1816, tome 1er, p. 390. J'ai collationné notre texte
+ sur le sien. Pour l'acte lui-même, il est conservé aux Archives du
+ royaume et a été donné par Menart dans ses _Observations sur
+ Joinville_. (Voy. éd. de Ducange, p. 369.) Mais il s'est glissé dans
+ cette première édition de nombreuses fautes: j'ai signalé les plus
+ grossières.
+
+ Note 530: _Wals._ Rym. _Walt_.
+
+ Note 531: Rymer: _Humifroy de Bohun, comte de Rochefort_.
+
+ Note 532: _Guerwick_. Pour _Warwich_. Rymer: _Emerbil_.
+
+ Note 533: _Basset._. Rymer: _De Ballech'_.
+
+ Note 534: _Grey._ Rymer: _Grecy_.
+
+ Note 535: _Aldichel._ Rymer: _Audilée_.
+
+«Henry, par la grace de Dieu, roy de Angleterre, sire d'Illande et dux de
+Aquitaine. Nous faisons assavoir à tous ceux qui sont et qui à venir sont,
+que nous, par la volenté de Dieu, avec nostre chier cousin le noble roy
+Loys de France, avons paix faicte et affermée en ceste manière. C'est
+assavoir que il donne à nous et à nos hoirs successeurs toute la droiture
+que il avoit et tenoit en ces trois éveschiés et ès cités, c'est-à-dire de
+Lymoges, de Caours, et de Pierregort en fiez et en demaines, sauf l'ommage
+de ses frères, sé il aucune chose i tiennent dont il soient si homme, et
+sauves les choses que il ne puet mettre hors de sa main par lettres de luy
+ou de ses ancesseurs; lesquelles choses il doit pourchacier en bonne foy
+vers ceux qui ces choses tiennent, que nous les aions dedens la Toussains
+en un an; ou faire nous eschange convenable à l'esgart[536] de preudes
+hommes qui soient nommés d'une part et d'autre le plus convenable au
+proffit des deux parties.
+
+ Note 536: _A l'esgart._ Au jugement.
+
+«Et encore, le devant dit roy de France nous donra la value de la terre de
+Agenois en deniers chascun an, selon qu'elle sera prisée à droite value de
+terre, de preudes hommes nommés d'une part et d'autre. Et sera faite la
+paie à Paris, au Temple, chascun an à la quinzaine de l'Ascencion la
+moitié, et à la quinzaine de la Toussains l'autre. Et s'il avenoit que
+celle terre eschaïst de la contesse Jehanne de Poitiers au roy de France ou
+à ses hoirs, il seroit tenu ou ses hoirs de rendre-la nous ou à nos hoirs,
+et rendue la terre, il seroit quicte de la ferme. Et sé elle venoit à
+autres que au roy de France ou à ses hoirs, il nous donroit le fié de
+Agenois avec la ferme devant dite. Et s'ele venoit en demaine à nous, le
+roy de France ne seroit pas tenu de rendre celle ferme. Et sé il estoit
+esgardé par la court le roy de France que, pour la terre de Agenois avoir,
+déussions mettre ou rendre aucuns deniers par raison de gagière[537], le
+roy de France rendroit ces deniers, ou nous tendrions et aurions la ferme,
+tant que nous eussions eu ce que nous aurions mis pour celle gagière.
+
+ Note 537: _Gagière_. Texte de Ménars: _Gagerie_. Chose engagée.
+
+»De rechief, il sera enquis en bonne foy et de plain à nostre requeste, par
+preudes hommes d'une part et d'autre à ce esleus, sé la terre que li
+contes[538] de Poitiers tient en Caorsin de par sa femme, fu du roy
+d'Angleterre donnée ou bailliée avec la terre de Agenois, par mariage ou
+par gagière, ou toute ou partie à sa suer qui fu mère le conte Raymont de
+Thoulouse derrenièrement mort; et s'il estoit trouvé qu'il eust ainsi esté,
+et celle terre si eschaioit ou à ses hoirs du decez la contesse de
+Poitiers, il la donroit à nous ou à nos hoirs. Et sé elle eschaioit à
+autre, et il est trouvé par celle enqueste toutesvoies que elle eust ainsi
+esté donnée ou bailliée, si comme il est dit dessus, après le décès de la
+contesse de Poitiers, il donroit le fié à nous et à nos hoirs, sauf
+l'ommage de ses frères, sé il aucune chose y tenoient, tant comme il
+vivroient.
+
+ Note 538: _Li contes_. Régulièrement, dans la langue du XIIIème
+ siècle, il faudroit ici _li quens_. Mais notre scribe, auquel
+ Charles V avoit sans doute recommandé de copier exactement
+ l'original, aura cependant cru devoir corriger ce _cuens_ vieilli.
+ Ménars, qui avoit transcrit l'une des copies les plus anciennes a lu
+ _li queux_, faute plus grave.
+
+»De rechief, après le décès la contesse de Poitiers, le roy de France ou
+ses hoirs roys de France, donra à nous et à nos hoirs la terre que le conte
+de Poitiers tient ores en Xantes, oultre la rivière de Charente, en fiez et
+en demaines qui soient oultre la Charente, s'elle li eschaioit ou à ses
+hoirs. Et se elle ne li eschaioit, il pourchaceroit en bonne manière, par
+eschange ou autrement, que nous ou nos hoirs l'aions, ou il nous feroit
+avenable eschange à l'esgart de preudes hommes qui seront nommés d'une part
+et d'autre[539]. Et de ce qu'il donra à nous et à nos hoirs en fiez et en
+demaines, nous et nos hoirs li ferons hommage lige et à ses hoirs roys de
+France; et aussi de Bordiaux, de Baionne et de Gascoingne, et de toute la
+terre que nous tenons de là la mer d'Angleterre, en fiez et en demaines, et
+des ysles, s'aucunes en y a que nous tengnons qui soient du royaume de
+France, et tendrons de luy comme per de France et dux de Aquitaine. Et de
+toutes ces choses devant dites, li ferons-nous services avenables, jusques
+à tant que il fust trouvé quiex servises les choses devroient; et lors nous
+serions tenus de faire les tels comme il seroient trouvés: de l'ommage de
+la conté de Bigorre, de Armeignac et de Forenzac, soit ce que droit en
+sera. Et le roy de France nous claime quicte sé nous ou nostre ancesseur li
+féismes oncques tort de tenir son fié sans li faire hommage et sans li
+rendre son servise et tous arrérages.
+
+ Note 539: Cette phrase est estropiée dans Ménard.
+
+»De rechief, le roy de France nous donra ce que cinc cens chevaliers
+devroient couster raisonnablement à tenir deux ans, à l'esgart de preudes
+hommes qui seront nommés d'une part et d'autre. Et ces deniers sera tenu à
+paier à Paris au Temple, à six paies, par deux ans: c'est assavoir à la
+quinzaine de la Chandeleur qui vient prochainement, la première paie,
+c'est-à-dire la sixiesme partie; et à la quinzaine de l'Ascencion
+ensuivant, l'autre partie, et à la quinzaine de la Toussains, l'autre; et
+ainsi des autres paiemens de l'an ensuivant. Et de ce donra le roy le
+Temple ou l'Ospital ou ambedeux ensemble en plège. Et nous ne devons ces
+deniers despendre fors que ou servise Dieu et de l'églyse ou au proffit du
+royaume d'Angleterre: et si, par la veue des preudes hommes de la terre
+esleus par le roy d'Angleterre, par les haus hommes de la terre, et par
+ceste paix faisant, avons quicté et quictons du tout en tout, nous et
+nostre dui fils, au roy de France et à ses ancesseurs et à ses hoirs et à
+ses successeurs et à ses frères et à leur hoirs et à leur successeurs,
+pour nous et pour nos hoirs et pour nos successeurs, sé nous ou nostre
+ancesseur aucune droiture avons ou eusmes oncques en choses que le roy de
+France tiengne ou tenist oncques, ou si ancesseur ou si frère: c'est
+assavoir en la duchée et en toute la terre de Normandie; en la conté et en
+toute la terre d'Anjou, de Tourainne et du Mainne, et en la conté et en
+toute la terre de Poitiers ou ailleurs en aucune partie du royaume de
+France, (ou ès isles, sé aucunes en tient le roy de France ou son frère ou
+autre de parmi eux, et tous arrérages. Et aussi, avons quicté et quictons,
+nous et nostre dui fils à tous ceux qui de par le roy de France[540]) ou de
+par ses ancesseurs ou de ses frères tiennent aucune chose par don ou par
+eschange ou par vente, ou par achat, ou par ascensement, ou en autre
+semblable manière en la duchée et en toute la terre de Normandie, en la
+conté et en toute la terre d'Anjou, de Touraine et du Maine, et en la conté
+et en toute la terre de Poitiers, ou ailleurs en aucune partie du royaume
+de France ou ès isles dessus dites; sauf à nous ou à nos hoirs nostre
+droiture ès terres dont nous devons faire hommage lige au roy de France par
+ceste paix, si comme il est dessus devisé, et sauf ce que nous puissions
+demander nostre droiture, sé nous la cuidons avoir en Agenois et avoir-là
+sé la court le roy de France le juge et aussi de Caoursin.
+
+ Note 540: Cette parenthèse indique une omission de Ménard.
+
+»Et avons pardonné et quicté li uns à l'autre et pardonnons et quictons
+tous mal talens de contens et de guerres, et tous arrérages, et toutes
+issues qui ont esté eues et qui porent estre eues en toutes les choses
+devant dites et tous dommages et toutes mises qui ont esté fait ou faites
+de çà ou de là en guerres ou en aultres manières.
+
+»Et pour ce que ceste paix fermement et establement sans nulle
+enfraingnance soit tenue à tousjours, li roys de France a fait jurer en
+s'ame[541] par les procureurs espéciaulx à ce establis, et si dui fils ont
+juré ces choses à tenir tant comme à chascun appartendra: et à ce tenir ont
+obligié eux et leurs hoirs par leurs lectres pendans. Et nous de ces choses
+tenir sommes tenus de donner surté au roy de France, des chevaliers[542]
+des terres devant dites meismes que il nous donne et des villes (selon ce
+que il nous requerra. Et la forme de la surté des hommes et des
+villes)[543], pour nous sera tele[544]: Il jureront qu'il ne donront né
+conseil né force né ayde pour quoy nous né nostre hoir venission encontre
+la paix. Et s'il avenoit, que Dieu ne veille! que nous ou nostre hoir
+venission encontre et ne le vousission amender, puis que li roys de France
+ou si hoirs roys de France nous en auront fait requerre, cil qui la seurté
+auroient faite dedans les trois mois que il les en auroient fait requerre,
+seroient tenus de estre aidans au roy de France et à ses hoirs (contre nous
+et nos hoirs), jusques à tant que ceste chose fust amendée souffisammeut à
+l'esgard de la court le roy de France. Et sera renouvellée ceste seurté de
+dix ans en dix ans, à la requeste du roy de France (ou de ses hoirs roys de
+France)[545], et nous ceste paix et ceste composition, entre nous et le
+devant dit roy de France affermée, à toutes les devant dites choses et
+chascunes comme elles sont dessus contenues, promettons en bonne foy pour
+nous et pour nos hoirs et pour nos successeurs au devant dit roy de France,
+et à ses hoirs et à ses successeurs loialment et fermement à garder et que
+nous encontre ne vendrons, par nous né par autre, en nulle manière: et que
+riens n'avons fait né ne ferons par quoy les devant dites choses, toutes ou
+aucune, en tout ou en partie, aient moins de fermeté.
+
+ Note 541: _En s'ame_. En son nom.
+
+ Note 542: _Des chevaliers_. Ménard: _De chacune_.
+
+ Note 543: Nouvelle omission de Ménard.
+
+ Note 544: _Sera tele_. Ménard: _Sera-t-elle_.
+
+ Note 545: Nouvelle omission dans Ménard, suivie d'une phrase
+ inintelligible.
+
+»Et pour ce que ceste paix, fermement et establement, sans nulle
+enfraingnance soit tenue à toujours, nous à ce obligons nous et nos hoirs,
+et avons fait jurer en nostre ame par nos procureurs, en notre présence
+ceste paix, si comme elle est dessus devisée et escripte, à tenir en bonne
+foy, tant comme à nous appartendra; et que nous ne vendrons encontre né par
+nous né par autre.
+
+»Et en tesmoignage de toutes ces choses, nous avons fait au roy de France
+ces lectres pendans scellées de nostre scel. Et ceste paix et toutes les
+choses qui sont dessus contenues par nostre commandement espécial ont juré
+Edduvard et Eadmont nostre fils en nostre présence à garder et à tenir
+fermement et que il encontre ne vendront par eux né par autre.
+
+»Ce fu donné à Londres le lundy prochain devant la feste Saint Luc
+l'évangeliste, l'an de l'incarnation Nostre Seigneur mil dui cens cinquante
+et nuevisme, et mois de octouvre[546].»
+
+ Note 546: La date du texte de Ménard est différente: «Ce fut donné à
+ Londres, le vendredi prochain après la feste saint Gilles, l'an de
+ l'Incarnation N. S. mil deux cens cinquante-neuf, au mois de
+ septembre.»
+
+_Et nous cette paix et ceste composition, si comme elle est contenue par
+dessus, voulons et octroions et loons et conseillons; et en la présence au
+devant dit nostre seigneur le Roy et par son commandement spécial, nous,
+archevesque et évesque, avons promis en parolles de provoires. Et nous,
+contes et barons avons juré sur saintes Evvangiles que nous ceste paix, si
+comme elle est dessus contenue et toutes les choses et chascune par soy qui
+sont en celle paix contenues, tant comme à nous appartient, fermement et
+establement tendrons et garderons, et que à bonne foy travaillerons et
+pourchasserons que nostres sire li roys d'Angleterre et si hoirs, en toutes
+les choses et chascune par soy qui sont contenues en ceste paix léalment
+accompliront et garderont fermement. Et cest serement avons-nous fait en la
+présence des messages le noble roy de France, envoiez à ce de par lui et
+recevans de par lui. Et en tesmoing de ceste chose nous avons mis nos
+scaulx en cestes présentes lectres. Ce fu donné ou lieu et ou jour et en
+l'an devant dit._
+
+En celui temps mourut l'ainsné fils au roy de France, avant que le dessus
+dit roy d'Angleterre se partisist de France, né que la charte dessus
+escripte feust donnée; et trespassa à Paris, et après fu porté à
+Saint-Denys, et fist l'en le service des mors dévotement. Après le service,
+le roy Henry d'Angleterre et les plus nobles qui là furent, prisrent le
+corps et le portèrent parmi la ville de Saint-Denys et plus avant la moitié
+d'une mille à leur propres espaules; et, pour ce que si noble prince ne
+fust trop lassé, pluseurs gens le portèrent de cy à Royaumont: et le roy
+Henry et pluseurs autres hommes prisrent congié et s'en retournèrent en
+Angleterre.
+
+[547]Item, au temps de celuy pape, Mainfroy, fils bastart de Federic
+empereur, portant soy comme hoir de Conradin, neveu de Federic dessusdit,
+lequel Conradin estoit faussement tenu pour mort, fu premièrement
+escommenié, pour ce que, au préjudice de l'églyse, il avoit pris et mis la
+coronne du royaume de Secile en sa domination et puissance, sans juste
+cause et à tort; et puis après, fu envoié grant ost contre luy; mais il ne
+profita en rien et s'en retorna.
+
+ Note 547: Tout ce qui sui, jusqu'au chapitre LXXXVI, se trouve dans
+ le seul manuscrit de Charles V, n° 8395, et est complètement inédit.
+
+Au temps de ce pape, les princes d'Alemaingne, électeurs de l'empereur, se
+devisèrent en deux parties. Les uns esleurent à empereur Alphons roy de
+Castelle, et les autres Richart conte de Cornubie[548], frère du roy
+d'Angleterre; pour quoy il eust descort qui puis dura pluseurs ans.
+
+ Note 548: _Cornubie_. Cornouailles.
+
+Iceluy pape qui nommé estoit Alexandre reprouva et dampna deux faux livres,
+des quiels l'un disoit que tous religieux qui preschoient la parole Dieu ne
+pouvoient estre sauvés en vivant d'aumosnes; et enseignoit pluseurs autres
+erreurs contre l'estat de povreté. Et fu aucteur de celluy livre un clerc
+nommé maistre Guillaume de St-Amor, qui fu condampné ensemble avec son
+euvre et sa fausse doctrine. Les autres livres affermoient, entre les
+autres erreurs qui y estoient contenues, que l'évangile de Jésu-Christ et
+la doctrine du nouvel testament ne parmena oncques homme à perfection et
+que elle devoit estre mise au neent et condempnée, après mil dui cens
+soixante ans; et en l'an mil dui cens soixante devoit commencier la
+doctrine de Jehan; lequel livre l'aucteur appella l'_Evangile pardurable_,
+en attribuant à ce livre toute la perfection de ceux qui sont à sauver.
+
+Item, il estoit dit en celluy livre que les sacremens de la nouvelle loy
+devoient, en iceluy an mil dui cens soixante, estre esvacués et anullés.
+Lesquelles erreurs toute l'expérience du temps et l'auctorité du pape
+condempna et annienti. Il est affermé que l'aucteur de ce livre nommé
+l'_Evangile Pardurable_ fu un qui avoit nom Jehan, de par vie Jacobin, et
+fu ce livre publiquement ars[549].
+
+ Note 549: En marge du manuscrit, le roi Charles V a écrit ici de sa
+ main: Nota _La condempnacion de l'evangile perdurable_.»
+
+Item, en celluy temps, le sixiesme jour du mois de septembre, fu quis et
+trouvé le corps de monseigneur saint Saturnin, martir, qui fu premier
+évesque de Thoulouse, et fu trouvé en son moustier à Thoulouse; auquel
+moustier, par la grace et volenté de Dieu, il fait et a fait au temps passé
+pluseurs et merveilleus miracles dignes de grant loenge.
+
+Item, en celluy temps, commença grant turbacion de l'Université de Paris,
+contre les povres religieus estudians en theologie, par l'entichement du
+devant dit Guillaume Saint-Amor. Mais après, la turbacion cessa par le
+pape, et l'aucteur Guillaume fu bani du royaume de France.
+
+Item, en celluy temps, le roy de Hongrie, pour certaines terres, assailli
+en bataille le roy de Boesme, et avoit en son ost de diverses nacions
+orientales de paiens, environ onze mille hommes de cheval, auquel le roy de
+Boesme vint encontre à cent mille hommes de cheval; entre lesquiex il en y
+avoit sept mille tous couvers de fer. Et comme la bataille fu commenciée ès
+fins du royaume, à l'assembler des chevaus et des armes si grant poudre
+s'esdreça de terre que, en plein jour à heure de midi, homme povoit à très
+grant peine congnoistre l'autre, pour l'obscurté de la poudrière qui
+sourdoit de dessus la terre. Finablement, les Hongres, après ce que le roy
+ot esté navré, s'en fouyrent, et si comme il se hastoient de fouyr, il en
+chéy en flueve parfont par où il devoient passer six mile hommes ou environ
+qui furent tous noiez et mors sans ceux qui furent occis en ladite
+bataille. Mais comme le roy de Boesme et eue victoire et fust entré à grant
+force de gens d'armes ou royaume de Hongrie, le roy de Hongrie par ses
+messages luy requist que il voulsist faire paix et accort à luy et il luy
+rendroit les terres qui estoient cause du descort. Si accordèrent ensemble
+et furent amis, et pour le temps à venir fu l'amistié confermée par
+mariage.
+
+Item, au temps de celluy Mainfroy dont dessus est faite mencion, lequel
+estoit chief et refuge de tous mauvais et desloiaus qui vouloient entrer en
+sa terre, pour vray l'avision d'une comete ou estoile courut devant noncier
+la mutacion et ordre des maulx dessus dis, laquelle commença environ my
+mois de juillet au commencement de la nuit vers occident. Et, après aucuns
+jours, vers la nuit, apparoissoit en la partie d'orient et estendoit
+pluseurs rays vers la partie d'occident. Et fu son cours jusques à la fin
+du mois de septembre. En autre cronique est ainsi inscript que la semblance
+de celle comete estoit ainsi comme d'une estoile obscure; et issoit de
+celle estoile ainsi comme flambe; et estoit la fourme et la grandeur de luy
+ainsi comme la voile d'une nef. Chascune nuit quant la flambe de luy
+descendoit du lé, elle croissoit en lonc; et après, en la dixiesme calende
+d'octobre, environ l'aube du jour, fu veue en la partie de midy la flambe
+de la longueur d'un coute, et s'estendoit à paines jusques à occident. Et
+ainsi petit à petit atenoiant ou diminuant s'esvanouy. Et jà soit ce que
+par aventure elle signifiast moult de choses en diverses parties du monde,
+toutes fois il fu trouvé pour certain que, quant elle commença à apparoir,
+le pape mourut.
+
+
+LXXXV.
+
+ANNEE 1260.
+
+_Coment Mainfroy fu déposé._
+
+
+Il avint, assés tost après que le roy Henry d'Angleterre fu retourné en son
+païs, que Mainfroy fu derechief de par le pape escommenié et le mist hors
+de toute dignité par sentence définitive, comme celluy qui estoit appert
+ennemi de saincte églyse, et avoit en sa compaignie Sarrasins et Juifs et
+toute manière de gens qui estoient contraires à saincte églyse et à la foy
+crestienne[550].
+
+ Note 550: Au lieu de ce chapitre, les autres manuscrits portent: «Il
+ avint, assez tost après que le roy Henry d'Angleterre fu retourné en
+ son pays, que Mainfroy prince de Tarente prist assez de fors
+ chastiaux et de cités au royaume de Secile en sa main en faingnant
+ qu'il estoit tuteur et curateur de Conradin son nepveu, pour ce qu'il
+ estoit enfant, né n'estoit pas en aage de tenir terre. Après ce, il
+ fist tant par dons et par promesses que il fu couronné à roy de
+ Secile, et que tous les chevaliers si accordèrent contre la volenté
+ de l'églyse de Rome de qui le royaume de Secile estoit tenu.»
+
+
+LXXXVI.
+
+ANNEE 1260.
+
+_Coment Tartarins destruirent pluseurs contrées._
+
+
+Nouvelles vindrent au roy de France que les Tartarins avoient destruit
+grant partie de la terre d'Oultre-mer, et luy fu dit de par le pape que il
+avoient occis tant de Sarrasins que nul n'en savoit le nombre, et le soudan
+desconfit et le roy d'Arménie; et avoient pris Antioche, Triple, Damas,
+Halape, et toutes les terres environ; et estoit leur propos, si comme
+aucuns crestiens disoient, de passer oultre et de destruire toute
+crestienté. Quant le roy oï telles nouvelles si manda tous les barons de
+France et leur conta coment les Tartarins avoient destruit la terre
+d'Oultre-mer, et que leur propos estoit de venir en France si comme l'en
+disoit. Si s'accordèrent tous les barons par le conseil le roy que l'en
+fist aumosnes aux povres, et que les religions féissent processions et
+prières que Nostre-Seigneur voulsist garder son peuple. Avec ce il commanda
+au peuple qu'il se gardassent de jurer villainement et d'aler ès tavernes
+pour les gloutonnies qui y sont faictes et dictes: tournoiemens furent
+deffendus et joustes et hourdéis[551]. Tous jeux furent deffendus fors du
+traire d'ars et d'arbalestres. Si avint que les Tartarins qui menoient si
+grant maistrise, furent seurpris de diverses maladies, si s'en retournèrent
+pluseurs en leur terres et pluseurs en moururent.
+
+ Note 551: _Hourdéis._ Lutte de plusieurs contre plusieurs. Nangis
+ ajoute: _Usquè ad biennium_. Pendant deux ans. Ce qui prouve que
+ saint Louis ne défendoit alors les tournois que par esprit de
+ pénitence et non dans l'intention d'en abolir définitivement l'usage.
+
+
+LXXXVII.
+
+ANNEE 1260.
+
+_De pluseurs aventures._
+
+
+Celle année que l'en estoit en si grant doubte des Tartarins, se
+assemblèrent les puissans hommes de Florence, et alèrent contre ceux de
+Senne[552] la vieille, pour desconfire tous ceux qui dedens estoient. Car
+ceux de Senne leur avoient fait grief et dommage par la force Mainfroy en
+cui garde il s'estoient mis. Ceux de Florence avironnèrent la cité de
+toutes pars et commencièrent forment à assallir, et ne cuidèrent pas que
+ceus de dedens eussent si grant povoir de par Mainfroy comme il avoient.
+
+ Note 552: _Senne_, Sienne.
+
+Quant les Florentins se furent espandus et départis entour la ville, ceus
+dedens issirent hors et leur coururent sus. Si en occistrent assés, et les
+autres emmenèrent chasçant jusques dedens Florence, et ardirent tous les
+fors bours et grant partie de la cité; et les menèrent si mal et si estroit
+qu'il se mistrent tous en la seigneurie Mainfroy roy de Secile.
+
+En celle année trespassa saint Phelippe archevesque de Bourges et
+l'apostole Alixandre. Les cardinaux firent apostole de Rome Jaques
+patriarche de Jhérusalem né de la cité de Troies, et fu appellé Urbain.
+
+
+LXXXVIII.
+
+ANNEE 1262.
+
+_Du mariage le roy[553] Phelippe de France._
+
+ Note 553: Ou mieux: _Le fils le roy_.
+
+
+Le roy de France envoia ses messages au roy d'Arragon, et luy requist Ysabel
+sa fille pour donner à Phelippe son fils. Le roy Jaques reçut les messages
+honourablement, et leur bailla sa fille, et cil s'en retournèrent en
+France. Si tost comme il orent passé la Ricordanne[554], le roy fu à
+l'encontre et la mena à Clermont en Auvergne et tint feste sollempnel le
+jour de la Penthecouste.
+
+ Note 554: _La Ricordanne._ Sans doute les montagnes de Rouergue,
+ situées entre Clermont et Montréal. Voyez plus haut, Gestes de la vie
+ de St LOUIS Chap. III.
+
+A celle feste furent mains haus princes et mains haus barons qui grant joie
+menèrent pour l'amour du roy. Pour ce mariage, en signe de paix, le roy
+d'Arragon quitta à tous les jours perdurablement au roy de France et à ses
+hoirs tout le droit et toute la seigneurie qu'il avoit en la cité de
+Carcassonne, en celle de Bigorre et en celle de Amilly[555]; et le roy de
+France luy quitta tout le droit qu'il avoit en la conté de Besac[556], et
+de Dampire et de Roussillon, et deBarselonne: ce fu fait l'an de grace deux
+cens soixante et deux.
+
+ Note 555: _Amilly._ C'est _Milhau_, dans le Rouergue, sur la rivière
+ de _Tarn_. Le latin dit: _Amiliavo_.
+
+ Note 556: _Besac._ Besalu.--_Dampire_. Ampurias.
+
+
+LXXXIX.
+
+ANNEE 1263.
+
+_De la mort au conte Simon de Lincestre._
+
+
+Assez tost après avint que un chevalier de la nascion de France, noble en
+armes, sage homme du siècle, estoit nommé Simon de Montfort. Ice Simon mit
+grant paine de destruire le vice de heresie d'Albigois: pour la prouesce
+qui estoit en luy le roy Henry d'Angleterre luy donna sa seur en laquelle
+il engendra cinq enfans: Henry, Simon, Richart, Guy, Amaurry; et une fille
+qui fu mariée au prince de Galles.
+
+Le roy manda ses prélas et ses barons, et tous les plus nobles hommes de
+son royaume, et tint son parlement en la cité de Londres[557]. Si parlèrent
+de l'estat du royaume et des coustumes du pays. Si parla un chevalier, et
+dist que le royaume de France estoit bon, fort et vertueux des gens
+d'Angleterre, pour ce qu'il y aloient demourer; et laissoient leur propre
+pays, pour ce qu'il n'y povoient mouteplier, pour la coustume du païs qui
+est telle que le premier des enfans a tout, et les autres sont povres et
+eschis[558]; et convient que il voisent querre leur soustenance en France
+et ès estranges contrées, par quoy Angleterre n'est point si plaine de gens
+comme sont ces estranges contrées. Mais sé il partoient[559] ainsi comme il
+font en France, il entendroient à labourer les terres et les boscages, et
+le peuple se monteplieroit[560]. «Par la pitié Dieu,» dist le roy, «je
+m'accort que ainsi soit-il fait, et que ceste mauvaise coustume soit
+abatue.»
+
+ Note 557: _Londres._ Ou plutôt _Oxford_.
+
+ Note 558: _Eschis._ Dépouillés.
+
+ Note 559: _Partoient._ Partageoient.
+
+ Note 560: Ce précieux passage relatif au droit d'aînesse ne se trouve
+ que dans les _Chroniques de Saint-Denis_. Nangis se contente de dire:
+ «Accidit... quod rex Angliæ, barones et prælati unanimiter
+ consentirent in _quamdam constitutionem_ ad utilitatem reipublicæ,
+ ut dicebant.» Il faut conclure de cet endroit de nos chroniques que
+ le _droit exclusif_ d'aînesse ne fut jamais admis en France comme en
+ Angleterre, si ce n'est dans les provinces qui avoient suivi la loi
+ anglaise, comme la Bretagne et la Normandie. Dans les autres parties
+ de la France, le droit se bornoit à un avantage, un préciput que le
+ premier né avoit sur ses frères. Il ne faut pas oublier non plus que
+ notre _Chronique de Saint-Denis_ fut pour la vie de saint Louis
+ rédigée au XIVème siècle, et que, par conséquent, le rédacteur
+ s'exprimoit conformément à la coutume admise encore de son temps.
+
+A ce s'accordèrent les pluseurs des barons du pays, et vouldrent qu'il fust
+affermé par le serement. Quant vint au jurer, le conte Simon leur dist que
+il gardassent bien coment il feroient le serement; car en nulle manière,
+puis qu'il auroit juré à garder la constitucion, il n'iroit contre son
+serement. Assez tost après, le roy et les barons orent autre conseil, et
+rappellèrent la dicte constitucion que il avoient promise à garder par leur
+serement, et vouldrent que le conte Simon rappellast son serement: et il
+respondi que il n'iroit jà[561] contre son serement, né jà par luy ne
+seroit faussé.
+
+ Note 561: _Jà._ Jamais.
+
+Pour ceste chose mut grant hayne et grant contens entr'eus. Le roy Henry et
+Edouart son fils assemblèrent grant ost contre le conte Simon; et Rogier le
+conte de Glocestre, et ceus de Londres vindrent contre le roy à bataille et
+assemblèrent delès une abbaye que l'en nomme Leaus[562]. Tant férirent et
+chaplèrent ensemble que le roy fu mené à desconfiture, et ne pot durer
+contre la force au conte Simon. Si s'en fouy en l'abbaye de Leaus et cuida
+eschaper. Mais le conte Simon le quist tant qu'il le trouva, et le mist en
+un chastel et commanda qu'il fussent gardés luy et Edouart son fils
+honnestement.
+
+ Note 562: _Leaus._ Lewes.
+
+Nouvelles vindrent au roy de France que le roy Henry d'Angleterre estoit en
+prison par le commandement Simon de Montfort; si en fu dolent et
+courroucié. Si ala à Bouloigne sur mer et manda le conte Simon. Sitost
+comme il oï le mandement, il vint à Bouloigne et parlèrent ensemble de la
+paix. Et requist le roy au conte Simon qu'il délivrast le roy Henry et son
+fils de la prison, et il les accorderoit ensemble, si que le conte Simon y
+auroit honneur et prouffit: et il respondi que jà ne s'accorderoit, sé la
+constitucion que le roy avoit jurée n'estoit gardée et commandée à tenir
+fermement.
+
+Quant le roy de France vit qu'il ne pourroit oster le conte Simon de son
+propos, si luy donna congié de retourner. Si tost comme il fu retourné,
+il[563] prist en sa main par la volenté du commun peuple, les chastiaux et
+les forteresces du pays; et firent aliances ensemble, luy et le conte de
+Glocestre, qu'il garderoient les choses communes au proffit du roy et du
+royaume. Si comme le conte Simon et celluy de Glocestre deurent donner
+seurté l'un à l'autre, il se descordèrent et s'entredistrent paroles
+despiteuses, et despartirent par mautalent. Quant il furent départis, le
+conte Rogier pensa en son cuer coment il pourroit dommagier le conte Simon.
+Si envoia par malice le meilleur destrier et le plus isnel qu'il eust à
+Edouart, au chastel où il estoit, en autrui nom que le sien. Sur lequel
+destrier Edouart monta et s'en fouy de la prison au conte Simon, et s'en
+vint au conte de Glocestre; et firent aliances ensemble d'aler contre le
+conte Simon qui garde ne s'en donnoit; ains avoit baillié grant partie de
+sa gent à Simon son fils pour ce qu'il alast parmi le pays pour assembler
+vitaille.
+
+ Nte 563: _Il._ Le comte Simon.
+
+Si comme Simon retournoit à son père, une espie le vint dire au conte de
+Glocestre. Si luy vint au devant entre luy et Edouart à tout grant gent, et
+luy tollirent sa proie, et le cuidèrent prendre; mais il s'enfouy jusques à
+un chastel à garant[564]: si ot si grant honte des garnisons qu'il avoit
+perdues que il n'osa retourner à son père qui l'attendoit de jour en jour.
+Quant il l'orent enchacié au chastel, il assemblèrent tout le povoir qu'il
+porent avoir, et vindrent contre le conte Simon qui attendoit son fils et
+les gens qui estoient avec luy, et si attendoit le secours Henry
+d'Alemaingne. Car il luy avoit juré et plevi[565] que il seroit en son
+aide, et que jà à ce besoing ne luy fauldroit. Ceux qui sorent que le conte
+avoit pou de gent alèrent hardiement contre luy, et estoit leur entencion
+d'occire le conte Simon et tous ses enfans. A ce ne s'accorda point
+Edouart, ainsois leur pria qu'il fussent pris sans estre occis; Simon
+savoit bien qu'il venoit pour li prendre ou occire, si s'apresta contre eux
+à bataille et furent avec luy ses deux enfans Guy et Henry.
+
+ Note 564: _A garant._ Pour se garantir.
+
+ Note 565: _Plevi_. Garanti.
+
+Si comme il approchoient de leur ennemis, le conte dist à son fils:
+«Saches, Henry, biaux fils, que je mourray en ceste bataille.» Quant son
+fils l'entendi, si en ot grant pitié, et luy dist doucement: «Biaus chier
+père, alez vous en et sauvez vostre vie, et je soustendray ceste envaïe en
+l'aide Nostre-Seigneur.» Et il luy respondi: «Biaus fils, ce n'avenra jà
+que je ceste honte face, moi qui suy vieux et au terme de ma vie, et qui
+suy de si noble parenté descendu qui oncques ne fuirent en bataille. Mais
+tu t'en devroies aler, pour eschiver ce péril; que tu ne perdes la fleur de
+ta jouvente, qui dois estre mon successeur.» Né l'un né l'autre ne
+vouldrent partir de la bataille. Le conte avoit moult grant fiance en Henry
+d'Alemaingne, car il avoit promis qu'il vendroit à son aide à toute sa
+gent. Mais quant ce Henry vint en champ, il se tourna contre luy et
+pluseurs barons ès quiels le conte avoit grant fiance. Quant le conte vit
+venir les bannières de toutes pars qui se tournoient contre luy, il fu
+moult esbahi et moult courroucié, et nonpourquant il ne voult fuir.
+
+En ce jour avint que tout le fais de la bataille chéy sus le conte Simon
+qui par la prouesce de ses armes, dont il estoit de long-temps apris, se
+deffendoit aussi fermement comme une tour; mais tout ce ne luy valut
+noient, car il ot pou de gent, si que ses anemis approchierent de luy et le
+navrèrent à mort; et puis chéy à terre de son cheval, et ainsi la prouesce
+et la chevalerie de luy termina par fin honnorable.
+
+D'autre part estoit Henry son fils qui se combatoit comme homme hors de
+sens, pour la mort de son père vengier, et maintenoit moult viguereusement
+l'estour; si fu abatu et pris. Et après qu'il fu pris, il fu occis entre
+les mains d'aucuns chevaliers qui le vouloient sauver. Quant Edouart sot
+que Henry fu occis, si dist que c'estoit grant mauvaistié d'occire
+chevalier depuis qu'il estoit pris. Guy le plus jeune des frères chéy entre
+les mors tout pasmé, ainsi comme demi mort; lequel fu recueilli et mis hors
+de la presse. Aucuns de la partie Edouart furent plains de si grant
+felonnie, et orent en si grant haine le conte Simon, qu'il ne leur souffist
+point de ce que il l'avoient occis de pluseurs plaies, mais firent pis: car
+il luy arrachièrent les génitaires du corps, et puis le despecièrent par
+pièces, et laissièrent le corps tout descouvert pour dévourer aux oisiaux
+du ciel. Si tost comme il se furent d'ilec partis, les moines d'une abbaye
+qui estoit près d'ilec, qui est nommée Evezent[566] recueillirent le corps
+et le portèrent ensevelir en leur abbaye. Duquel à sa sépulture moult de
+malades de diverses maladies orent santé, si connue il fu tesmoigné des
+gens du pays. Parquoy il appert clerement que Nostre-Seigneur reçut en gré
+son martire. Ceste bataille fu l'an de grace mil deux cens et soixante et
+trois.
+
+ Note 566: _Evezent_. Evesham.
+
+
+XC.
+
+ANNEE 1264.
+
+_Des messages le pape Urbain contre Mainfroy._
+
+
+Pape Urbain qui fu désirant de mettre à fin la mauvaistié de Mainfroy,
+envoia ses messages au roy de France, et li requist qu'il voulsist secourre
+et aidier à l'églyse de Rome contre le roy Mainfroy de Secile qui s'estoit
+mis et bouté en la terre et au royaume à tort et sans raison; lequel
+royaume doit estre tenu de l'églyse dès le temps l'empereur Constantin qui
+le donna et octroia au patrimoine saint Père, et voult que quiconques en
+seroit roy qu'il en fust homme saint Père, et qu'il le tenist de luy. «Et
+comme Mainfroy ne veuille faire droit à sainte églyse, biaus chier fils, je
+vous prie que vous m'envoiez Charles vostre frère à tout son povoir, et
+nous luy donnons et ottroions le royaume de Secile et la duchiée de Puille.
+Et après ce, nous voulons qu'il soit prince de Calabre. Et toutes ces
+dignités nous luy octroions jusques à la quarte ligniée qui de luy istra.»
+Quant le roy oï ces nouvelles, si se conseilla qu'il en feroit; né n'estoit
+pas sa volenté que Charles son frère y alast, sé il n'avoit les dignités
+dessus nommées à tous ses hoirs et à tousjours-mais. Mais Charles reçut le
+mandement l'apostole liement, et dist au roy que sa volenté estoit de
+secourre saincte églyse et de luy aidier selon son povoir. Le roy ne voult
+pas empeschier le bon propos son frère, si luy octroia.
+
+Tant estoit monté Mainfroy en grant estat, qu'il avoit en s'aide toute la
+greigneur partie des cités d'Italie, et luy obéissoient comme à seigneur et
+à roy. Si establi ilec et en son nom Poilevoisin[567] à grant compaignie de
+gent d'armes;--il ressembloit Mainfroy de contenance et de manière plus que
+nul homme;--pour ce que il gardast les passages, que nul ne peust passer
+oultre qui fust de l'aide le pape de Rome: né messagier né autre ne povoit
+en nulle manière passer qu'il ne perdist la vie, ou il estoit mis en
+prison.
+
+ Note 567: _Poilevoisin_. Palavicino.
+
+Nouvelles vindrent en France que Poilevoisin gardoit les passages si
+estroictement que nul ne povoit passer. Si manda le conte Charles, qui
+estoit esleu à roy de Secile, Phelippe de Montfort, bon chevalier et hardi,
+pour abatre et oster la mauvaistié Poilevoisin, et pour délivrer le chemin
+de Rome. Iceluy Phelippe se mist à la voie, et emmena avec luy le Marchis
+de Montferrant et toute la commune de Milan, qui à celle fois furent de la
+partie aux François; car il avoient en grant haine Mainfroy pour ce que
+l'empereur son père avoit fait abatre toutes les tours de Milan, et les
+forteresces; et si leur avoit osté les trois rois qui vindrent aourer
+Nostre-Seigneur quant il fu né, et les envoia à Coulongne sus le Rhin.
+
+Phelippe de Montfort vint à un pas où il trouva Poilevoisin à tout moult
+grant ost, et avoit en son aide toute la forte gent de Cremonne. A eux se
+combatirent si vertueusement que Poilevoisin tourna en fuie et ceux de
+Cremonne, et laissièrent le pas tout délivre[568]. Phelippe et sa gent
+passèrent oultre, si trouvèrent les tentes à ceux de Cremonne, et leur
+garnisons de vins et de viandes. Si prisrent tout quanqu'il porent trouver
+de bon, et puis boutèrent le feu dedens et s'en passèrent oultre, et
+délivrèrent les passages et les chemins; si que tous ceus qui vouloient
+aler à Rome povoient passer seurement.
+
+ Note 568: _Delivre_. Libre.
+
+Ce jour meisme que Phelippe de Montfort se combati, mourut pape Urbain.
+Tantost les cardinaux s'assemblèrent et se hastèrent moult de faire pape,
+pour le triboul où l'églyse de Rome estoit contre Mainfroy: si firent pape
+de messire Guy et le nommèrent Climent. Cil ot premièrement femme et
+enfans. Après la mort sa femme, il fu évesque de son pays, et après il fu
+archevesque de Nerbonne sus mer, et après il fu cardinal de saincte Sabine
+et puis pape de Rome.
+
+
+XCI.
+
+ANNEES 1264/1266.
+
+_Coment le conte Charles fu couronné à roy de Secile._
+
+
+Le conte Charles d'Anjou assembla grant gent et grant chevalerie, et les
+envoia droit à Rome parmi Lombardie, et il s'en ala à Marseille, et manda
+Guillaume le Cornu et Robert des Baux deux hommes les plus sages en mer que
+l'en peust trouver, et savoient tous les aguais et les passages de mer. Si
+leur dist le conte Charles tout son penser, et qu'il voulloit aler à Rome
+tout celéement; et il luy respondirent que il le couduiroient sauvement à
+l'aide de Dieu. Tantost aprestèrent une galie de quanque mestier leur
+estoit, et se mistrent en mer le plus celéement qu'il porent, et passèrent
+les aguais de leur ennemis; car Mainfroy faisoit guaitier le conte Charles
+et par mer et par terre, pour ce qu'il savoit bien qu'il devoit venir à
+Rome.
+
+Quant le conte fu arrivé au port, nouvelles s'espandirent par le pays que
+le conte Charles estoit venu; si commencièrent à dire les Romains: «Que
+sera de cel homme que les périls de mer né les aguais de ses ennemis ne
+troublent? vraiement la vertu divine est avec luy.» L'apostole Climent et
+tout le clergié le receurent à grant honneur, et fu fait Sénateur de Rome
+par la volenté de tous. Assez tost après, le pape manda ses cardinaus, et
+leur dist que Mainfroy avoit moult grevé ses devanciers et dessaisis de
+toute la seigneurie du royaume de Secile; «et, comme le conte Charles soit
+venu en ceste contrée pour nous aidier, bien luy devrions donner l'honneur
+que ce renoié tient à tort et sans raison; et les trésors de saincte églyse
+habandonner.»
+
+Les cardinaux respondirent: «Vicaire de Dieu, moult avez bien parlé à
+l'honneur de saincte églyse, et nous le voulons tous.» L'apostole fist
+assavoir au conte Charles tout son pensé, et que il vouloit que il fust roy
+de Secile, et Mainfroy le bastart en fust déposé. Les nobles hommes de Rome
+et de toute la contrée s'assemblèrent au jour que le roy fu couronné et
+firent moult grant feste parmi Rome, et commença le peuple à crier: «Vive
+le roy Charles! vive le roy! et Mainfroy soit abatu et condempné.» Quant le
+roy Charles fu couronné, il li convint demourer à Rome tant que les
+chevaliers de France fussent venus; car il n'avoit pas gent dont il peust
+en champ venir contre Mainfroy; mais les barons se hastèrent tant que il
+entrèrent presque tous en Rome.
+
+En l'ost de France fu Bouchart de Vendosme, Guy de Biaujeu[569], évesque
+d'Aucerre, Guy et Phelippe de Montfort, Guillaume et Pierre de Biaumont, et
+Robert le fils au conte de Flandres, à grant chevauchiée de gent, car il
+avoit espousée la fille au roy. Et pour ce qu'il estoit enfant, Gille le
+Brun, connestable de France, conduisoit son ost. Le roy fu forment lie
+quant sa gent fu venue; si fist tantost trousser ses harnois, et issi de
+Rome à grant compaingnie. Tant erra par ses journées qu'il entra en la
+terre de ses anemis, et vint au pont de Chipre[570] où l'entrée est en la
+terre de Labour et de Puille, jusques à Saint-Germain l'Aguillier[571].
+
+ Note 569: _Biaujeu_. Ou plutôt: _De Mello_.
+
+ Note 570: _Chipre_. _Ceperano_, sur le Garigliano.
+
+ «A Ceperan', là dove fu bugiardo
+»Ciascun Pugliese....»--(Dante. _Inferno, C° 28._)
+
+ Note 571: _Saint-Germain-l'Aguillier_. Aujourd'hui _San-Germano_, au
+ pied du mont Cassin.
+
+Le chastel de Saint-Germain estoit de tous les autres du pays le plus fort
+et le mieux garni; et y avoit tant de gent d'armes et si grant plenté de
+vitaille que on ne cuidoit point qu'il peust estre pris légièreraent. En ce
+chastel estoit moult grant partie de la gent Mainfroy, qui estoient
+Alemans, Puillois et Sarrasins. Tant furent oultre-cuidiés qu'il mandèrent
+à Mainfroy qu'il luy rendroient Charlot de France ou mort ou pris
+prochainement; et que il ne seroit jà si hardi qu'il les osast attendre.
+Mais le roy Charles ala tant avant que luy et son ost furent oncques près
+du chastel, si tendirent leur tentes et leur paveillons; et les garçons et
+les gens de pié alèrent aux murs pour veoir coment le chastel estoit fort
+et deffensable.
+
+Les Sarrasins et les souldoiers les commencièrent à mocquier et à mesdire
+villainement et à dire: «Où est Charlot vostre chétif roy?» Ceux qui ne
+porent souffrir leur villaines paroles leur lancièrent pierres, et
+commencièrent à paleter d'une part et d'autre; le cri commença et la noise
+de plus en plus, si que tout l'ost se commença à esmouvoir. Aucuns des
+barons de France qui avoient tendu leur paveillons plus près du chastel que
+les autres oïrent la noise; si s'armèrent pour ce qu'il cuidoient estre
+surpris et que ceux de Saint-Germain fussent issus hors; tous coururent
+ensemble à l'assaut du chastel, ainsi comme sé il ne doubtassent nul péril.
+Là fu l'assaut fort et aspre des François, si que ceux du chastel furent
+tous espouventés de ce qu'il se virent assaillis de toutes pars si
+asprement, et s'en tourna une partie en fuie si coiement que les François
+n'en sorent riens.
+
+Bouchart de Vendosme vit une porte ouverte, si se féri au chastel tout le
+premier et Jehan son frère. Là se combatirent asprement les deux frères, et
+férirent tant à dextre et à senestre, qu'il firent voie à ceux qui après
+eux venoient et que la porte fu toute pourprise de la gent du conte, et que
+François y entrèrent communément.
+
+Quant ceux du chastel se virent si avironnés, il furent si espoventés qu'il
+commencièrent à fouir. Un escuier qui aloit après le conte de Vendosme,
+prist sa banière et la porta en une haute tour, si que ceux qui dehors
+estoient là porent veoir; si commencièrent à corre vers le chastel, et
+entrèrent ès portes viguereusement; et quanqu'il encontrèrent de leur
+anemis mistrent à l'espée, et prisrent le chastel qui moult estoit bien
+garni de vins et de viandes.
+
+
+
+XCII.
+
+ANNEE 1266.
+
+_Coment le roy se conseilla aux barons._
+
+
+Le premier jour de quaresme fu le chastel de Saint-Germain pris. Quant
+l'ost de France se fu reposé, le roy Charles s'en ala après ceux qui s'en
+estoient fouis de Saint-Germain. Quant il sorent que le roy venoit après
+eux, si s'en alèrent à Mainfroy leur seigneur qui estoit logié devant
+Bonnivent en une plaine. Le conte Gauvain et le conte Jourdain
+rassemblèrent leur gent, car il furent moult dolens du meschief qui leur
+estoit avenu: si donnèrent conseil à Mainfroy qu'il attendist le roy
+Charles à bataille; et le roy ala tant avant qu'il fu près de l'ost
+Mainfroy qui estoit jà tout ordenné à bataille ès plains de Bonnivent.
+
+Si tost comme le roy Charles et sa gent orent monté une montaingne, il
+virent l'ost Mainfroy tout appertement. Si s'arrestèrent et prisrent
+conseil qu'il feroient d'aler sus Mainfroy? Aucuns looient que l'en
+attendist jusques à l'endemain, pour les chevaux qui estoient travailliés,
+et, avec ce, il estoit près de midi: les autres distrent tout le contraire,
+car se les anemis qui estoient tous près de combatre appercevoient que il
+ne venissent à eux, il cuideroient qu'il eussent paour. Si comme il
+parloient ensemble, Gilesle Brun connestable de France, qui avoit en garde
+le fils au conte de Flandres et sa gent, dist au roy: «Quoique les autres
+facent, je me combatray et iray tout maintenant sus mes anemis.» Quant le
+roy oï le conseil Giles le Brun, il pensa un pou et luy fu advis qu'il
+disoit bien et voir: si commanda que tous fussent armés, et fu conseillié
+qu'il fissent trois batailles en conroy[572], ainsi comme Mainfroy avoit
+fait. Maintenant sonnèrent trompes et buisines pour les François esmouvoir
+à batailles.
+
+Quant il furent armés et tous près de combatre, le roy les amonesta et leur
+dist: «Seigneurs qui estes de France nés, dont tant de prouesces sont et
+furent jadis racontées, ne vous combatez pas pour moy, mais pour saincte
+églyse, de laquelle auctorité vous estes absous de tous vos péchiés.
+Regardez vos anemis qui despisent Dieu et saincte églyse, et qui sont
+escommeniés, qui est commencement de leur mort et de leur dampnacion. Et si
+sont de diverses nacions né ne sont pas d'une créance né d'une foy. Ne véez
+vous coment il se sont contenus à Saint-Germain l'Aguillier, qui leur
+estoit souverain refuge contre toute gent?»
+
+ Note 572: _Conroy_. Ordre.
+
+
+XCIII.
+
+ANNEE 1266.
+
+_Coment la première bataille Mainfroy fu desconfite._
+
+
+Après ce que le roy ot parlé aux barons, l'évesque d'Aucerre les absout de
+tous leur péchiés et leur donna sa benéiçon en telle manière que il
+doublassent les cops de leur espées sus leur ennemis. Quant les batailles
+furent ordenées et mises en conroy, Phelippe de Montfort et le mareschal de
+Mirepois furent chevetains de la première bataille, et assemblèrent à la
+première bataille Mainfroy, en laquelle il avoit au front devant grant
+plenté d'Alemans esquiels Mainfroy avoit plus grant fiance qu'en tout le
+remenant de sa gent.
+
+Au premier assaut qu'il assemblèrent, les Alemans férirent aux grans cops
+estendus sus les François, si que par force il les reculèrent. Quant le roy
+Charles vit ce, qui estoit en la seconde eschielle et qui se devoit
+combatre à Mainfroy, si se féry tout irié entre ses ennemis à tout sa
+bataille. Les Alemans se tindrent moult bien et longuement, car il estoient
+bons chevaliers, et aussi comme armés de doubles armes, si que les espées
+des François ne les porent empirier né mal mettre. Quant ce virent
+François, si sachièrent petites espées courtes et agues et estroites
+devant, et commencièrent à crier en langue françoise: «A estoc! A estoc!
+dessoubs l'aisselle.» Là où les Alemans estoient légièrement a més.
+
+A celle criée fu la bataille grant et mortelle; les François leur
+lancièrent ès corps leur courtes espées agues; et les Alemans
+tresbuchièrent ainsi comme blé qui verse après la faucille: si furent tous
+mors et vaincus et pou ou noient en eschapa qui ne fussent mors et occis.
+Après ce que les Alemans furent desconfis, le roy et sa gent se férirent en
+la seconde bataille que Gauvain conduisoit et Jourdain. Mais quant il
+virent que les Alemans furent desconfis esquels il avoient toute leur
+espérance, si ne sorent que faire de fouir. Sitost comme François
+apperceurent leur mauvaise contenance, si leur coururent sus hastivement
+qu'il ne leur eschapassent, et se combatirent à eux si forment qu'il les
+desconfirent tous. En celle desconfiture furent pris le conte Gauvain, le
+conte Jourdain, le conte Berthelemi, et pluseurs autres.
+
+
+XCIV.
+
+ANNEE 1266.
+
+_Coment le roy conquist Bonivent._
+
+
+Quant les deux batailles de l'ost Mainfroy furent vaincues, la tierce qui
+estoit de Puillois et de Sarrasins, en laquelle Mainfroy estoit, fu toute
+esbahie; et se doubta Mainfroy forment, né ne sot que faire: si tourna en
+fuye: la bataille Robert de Flandres se féri en eux, et en firent grant
+occision. En une autre partie furent François qui une grande partie des
+uitifs enchacièrent vers Bonivent, et de si près qu'il se boutèrent avec
+eux en la ville, et mistrent tout à desconfiture quanque il trouvèrent, et
+prisrent la cité de Bonivent et fu rendue au roy Charles. Celle nuit se
+reposa le roy et sa gent. L'endemain il cherchièrent le champ où la
+bataille avoit esté et que Mainfroy povoit estre devenu, et estoient en
+doubtance qu'il ne fust eschapé. Toutes fois fu-il tant quis et cherchié
+qu'il fu trouvé entre les mors tout occis par armes, et fu cogneu par ceux
+qui avoient esté pris en la bataille. Oncques ne pot l'en savoir
+certainement qui l'avoit occis, pour ce qu'il avoit vestu autres armeures
+que les seues, car il ne vouloit pas estre cogneu. Le roy commanda qu'il
+fust dessevré des autres et enterré, que les oisiaux ne devourassent sa
+charoigne: si fu enterré en une voie commune près de Bonivent[573].
+
+ Note 573: _Près de Bonivent_. Le récit du chroniqueur est exact; mais
+ la vengeance pontificale poursuivit Mainfroi au-delà du tombeau,
+ comme nous l'apprend le seul Dante, dans sa _Divine Comédie_. Le
+ divin poéte y fait parler ainsi l'ombre de Mainfroi:
+
+ I.
+
+ L'une d'elles commença:
+
+ «Qui que tu sois, tourne en marchant le visage, et cherche bien si tu
+ ne me vis jamais là-bas.»
+
+ II.
+
+ Je me tournai vers lui, et le regardai. Il étoit blond, de belle et
+ noble apparence; mais un coup avoit sépare l'un de ses sourcils.
+
+ III.
+
+ Quand je me fus humblement défendu de l'avoir jamais vu, il dit: «Or,
+ _vois!_» Et il me montra dans sa poitrine une plaie ouverte;
+
+ IV.
+
+ Puis en souriant: «Je suis,» dit-il, «Mainfroi, neveu de
+ l'impératrice Constance. Et, je te prie, quand tu retourneras,
+
+ V.
+
+ «Va vers ma belle-fille, la mère de l'honneur d'Aragon et de Sicile;
+ dis lui la vérité, si le monde l'ignore.
+
+ VI.
+
+»Quand deux pointes mortelles eurent détruit la _personne_ en moi,
+ je me remis, en pleurant, aux mains de celui qui volentiers pardonne.
+
+ VII.
+
+ «Horribles avoient été mes péchés; mais la bonté infinie a de si
+ grands bras qu'elle saisit tout ce qui se reprend à soupirer vers
+ elle.
+
+ VIII.
+
+»Si l'éveque de Cosanza, envoyé par Clément à la chasse de mes
+ restes, eût bien compris cette disposition divine,
+
+ IX.
+
+»Mes os seroient encore à l'extrémité du pont de Benevent, sous la
+ garde de l'énorme monceau de pierres:
+
+ X.
+
+»Maintenant la pluie les mouille et le vent les pousse hors des
+ limites du royaume, loin des rives du Garigliano, qui les avoient
+ recueillis à lumières éteintes.»
+
+ (Purgatoire, chant IIIème siecle.)
+
+Les autres barons qui furent pris en la bataille, qui estoient maistres et
+chevetaines de la mauvaistié Mainfroy furent mis en liens, et furent menés
+en diverses prisons. Quant il orent esté un an en prison, le roy leur donna
+leur vies et leur rendi leur terres, sans souffrir paine; mais mieux luy
+venist qu'il les eust mis en plus petit estat; car il furent tesmoins de
+l'escripture qui dist: _Misereamini impio et non discet facere justiciam._
+Qui vaut autant à dire comme: _Aïez pitié du mauvais, jà pour ce bien ne
+fera._
+
+Après ce que Bonnivent fu conquis, ne demoura guères que la femme Mainfroy
+et ses enfans furent rendus au roy, et la cité de Nochières[574] et tous
+ceux du pays se rendirent à luy; et tint le roy une pièce la terre et toute
+la contrée paisiblement. Après ces choses avint que Henry, frère le roy
+d'Espaigne, chevalier preux en armes, sage homme[575], sans foy et sans
+loiauté, plein de tricherie, se parti de Tunes où il avoit esté souldoier,
+à tout grant plenté d'Espagnols, au roy de Tunes. Car son frère le roy
+d'Espaigne l'avoit chacié hors du pays pour sa mauvaistié. Si s'en vint au
+roy Charles, et s'offri à faire son commandement. Le roy le reçut liement
+pour ce qu'il estoit bon chevalier, et meismement pour ce qu'il estoit son
+cousin, et le monta en si grant hautesce qu'il le fist Sénateur de Rome.
+
+ Note 574: _Nochières_, auj. _Nocera_, en latin _Luceria_. Elle étoit
+ alors habitée par des Sarrasins.
+
+ Note 575: _Sage homme_. Homme habile.
+
+
+XCV.
+
+ANNEE 1267.
+
+_Coment le roy de France fist son fils chevalier._
+
+
+Celle année que Henry fu fait sénateur de Rome, le roy de France assembla
+tous ses barons et moult grant partie des prélas, pour ce qu'il vouloit que
+son fils Phelippe l'ainsné fust chevalier et Robert d'Artois son
+nepveu[576], à grant plenté de chevaliers nouviaux. La feste fu si grant
+que le peuple de Paris se tint huit jours entièrement de besoingner; et fu
+toute la cité encourtinée de draps de soie et de pailes. Les dames furent
+vestues de pourpres et de samis et de diverses desguiseures. Celle année
+meisme que messire Phelippe fu fait chevalier, Ysabel sa femme ot un enfant
+qui fu nommé Phelippe comme son père; ce fu l'an de grace mil deux cens et
+soixante sept.
+
+ Note 576: _Son neveu_. Il étoit fils de Robert d'Artois, tué à la
+ Massoure.
+
+
+XCVI.
+
+ANNEE 1267.
+
+_Coment Dant Henry et Coradin vindrent contre le roy Charles à bataille._
+
+
+Celle année que le roy Loys ot fait son fils chevalier, avint que les
+traiteurs de Puille s'assemblèrent et commencièrent à murmurer contre le
+roy Charles, et firent esmouvoir des greigneurs du pays couvertement, qu'il
+ne fussent aperceus. Le greigneur maistre de celle assemblée fu Dant Henry
+d'Espaigne. Et pour couvrir leur mauvaistié, il envoièrent querre Coradin
+nepveu de Mainfroy et fils Conrat à qui le royaume de Secile devoit
+appartenir par droit d'éritage; mais il s'en fouy de Secille au duc de
+Bavière son oncle, petit enfant, pour la paour de Mainfroy qu'il ne le fist
+occire.
+
+Coradin assembla moult grant gent, des plus puissans hommes d'Alemaigne et
+des meilleurs chevaliers. De ceste assemblée et de ceste traïson ne savoit
+rien le roy Charles qui lors avoit assis la cité de Nochières qui s'estoit
+revelée contre luy. Dant Henry et Coradin savoient bien que le roy estoit
+embesoignié du siège de Nochières, si entrèrent en la terre de Puille et se
+tournèrent par devers Secile, pour ce qu'il cuidèrent le roy seurprendre et
+qu'il le peussent mieux desconfire.
+
+De ceste chose vindrent nouvelles au roy Charles, si se merveilla moult que
+son cousin estoit encontre luy. Quant il sot que ce fu voir, si se parti du
+siège de Nochières, et assembla tant de gent comme il pot avoir et ala
+contre ses anemis. Tant se hasta de combatre que à paine donna-il repos aus
+hommes et à leur chevaux, et ala tant que à l'anuitier il se loga près de
+ses anemis sus une rivière qui estoit petite, et estoit entre les deux
+osts; né ne sorent ce soir qu'il fussent si près les uns des autres. Quant
+vint à l'ajourner que le temps se commença à esclaircir et l'un ost pot
+veoir l'autre, Coradin et sa gent furent moult esbahis quant il virent le
+roy près, lequel il cuidoient estre loing. Tantost il coururent aux armes
+et s'appareillèrent pour combatre, et ordenèrent en deux batailles leur
+gent parmi le champ où il estoient logiés.
+
+En la première bataille fu Dant Henry d'Espaigne, et issi des premiers hors
+des heberges, pour avoir la première bataille contre son cousin le roy et
+sa gent qui moult estoient travailliés de la grant voie qu'il avoient
+faicte, né ne cuidoient point estre si près de leur anemis. Aucuns en y ot
+qui se levèrent par matin et apperceurent l'ost des Alemans qui jà estoient
+presque tous armés. Quant il virent leur anemis et leur batailles ordenées,
+il esmeurent l'ost et crièrent: _Aux armes!_ et s'armèrent tost et
+isnelement. Le roy qui la noise entendi se leva tantost, et se fist moult
+bien armer, et monta sur son destrier. Et fist deux batailles de sa gent,
+ainsi comme Coradin avoit fait. En la première mist sa gent de Provence,
+qui jusques au jour de lors luy avoient moult bien aidié; et furent avec
+eux ceux de Champagne[577] et de pluseurs autres nations.
+
+ Note 577: _De Champagne_. Il doit entendre par là ceux de la
+ _Campanie_. Nangis dit en effet: «Ad supplementum legionis illius,
+ Campanes, Lombardos et alios quotquot habuit barbaræ nationis voluit
+ adhiberi.»
+
+En ceste première bataille mist le roy trois chevaliers de France,
+capitaines et conduiseurs de l'ost: Henry de Cousance[578], Jehan de Clari
+et Guillaume L'estandart, bons chevaliers et seurs, desquiels le roy
+connoissoit le hardement et la proesce. En la seconde bataille mist le roy
+avec luy tous cil de la nacion de France, esquels il se fioit, et par
+lesquiels il ot victoire. En celle heure et en ce point que le roy ordenoit
+ses batailles, Erard de Valery, et autres chevaliers de France qui
+repairoient d'Oultre-mer par la terre de Puille, vindrent en l'ost le roy
+Charles et se mistrent en sa compaignie, où il firent moult grans
+prouesces; par quoy il sont dignes de mémoire.
+
+ Note 578: _De Cousance_. «De Cusanciis, qui in illa die regis arma
+ induerat.»
+
+
+XCVII.
+
+ANNEE 1268.
+
+_Coment la première bataille le roy Charles fu desconfite._
+
+
+Si comme les batailles fuient ordenées, la première bataille ala contre la
+bataille Dant Henry d'Espaigne qui venoient à grant compaingnie et bien
+armés; mais il furent empeschiés pour les bors de la rivière qui entre les
+deux osts estoit, car le rivage estoit haut et la rivière basse si qu'il ne
+porent passer outre: si s'arrestèrent delès un pont qui estoit sus la
+rivière, et attendirent leur anemis qui venoient contr'eux, et deffendirent
+le pas contre la gent Dant Henry. Quant Dant Henry vit que sa gent ne
+porent passer, si s'en ala costoiant la rivière à tout une partie de sa
+gent jusques à un passage qu'il trouva. Et quant il fu oultre, il s'en vint
+tout le rivage jusques aux Provenceaux qui deffendoient l'entrée du pont,
+et se féri en eux par derrière, si les enclost: et quant il se virent
+enclos, si s'espoventèrent et cuidièrent estre tous occis. Si tournèrent en
+fuie vers les montaignes, droit à la cité de Laigle[579], et laissièrent
+leur capitaine à tout un poi de François, qui moult forment se
+deffendirent. Sur Henry de Cousance qui portoit les armes le roy descendi
+tout le fais de la bataille; car ses anemis luy coururent sus asprement,
+pour ce qu'il cuidèrent que ce feust le roy: si le tresbuchièrent et
+desmembrèrent tout. Jehan de Clari et Guillaume l'Estendart se combatirent
+tant viguereusement, et firent tant par les cops de leur espées, qu'il
+percièrent tout oultre la presse de leur anemis et vindrent au roy Charles
+qui lors venoit en aide.
+
+ Note 579: _L'Aigle_. Je doute que cette indication soit exacte.
+ L'auteur de l'ouvrage intitulé: «Descriptio victoriæ obtentæ per
+ brachium Caroli victoriosissimi Siciliæ regis,» parle seulement de la
+ ville d'_Albe de Campanie_, voisine du champ de bataille.
+
+Quant les barons virent la prouesce des deux chevaliers, si les prisièrent
+moult et prisrent moult bonne exemple de bien faire en celle journée. Dant
+Henry qui ot veu les Provenciaux fouir les chaça tant qu'il en occist une
+partie; et commencièrent à crier les Espaignols: «A la mort! A la mort!
+tous serez pris et retenus, car Charlot vostre roy est mort.» Le roy
+Charles qui ot veu sa première bataille des Provenciaux ainsi desconfite,
+fu moult troublé en cuer, et quant il ot un pou pensé, si luy revint
+esperit de force et de vertu et parla à sa gent qui estoient emprès luy et
+leur dist:
+
+«Seigneurs chevaliers renommés de prouesce et de force, n'aions pas paour
+sé cil enchacent nos gens, né de ceux que vous véés devant vous, jasoit ce
+que il soient greigneur nombre de nous: car, par l'aide Nostre-Seigneur,
+nous les surmonterons. Assaillons ceux qui sont devant nous et qui nous
+attendent à bataille, avant qu'il nous assaillent, car nous les pourrons
+légièrement surmonter.»
+
+Quant le roy ot ainsi admonesté sa gent, maintenant hardiesce crut aux
+François, et se recueillirent en armes, et se combatirent à eux moult
+forment et se férirent moult efforciement entre leur anemis, et ce ne fu
+pas pour noient que la chevalerie de France desservi mérite de louenges:
+car leur anemis estoient plus assez et mieux armés sans comparoison qu'il
+n'estoient, et avoieut contr'eux des plus fors chevaliers du royaume
+d'Alemaigne.
+
+La bataille fu grant et aspre des deux parties, et y ot grant cri et grant
+noise; le chaplé fu grant sus les hiaumes et sur les écus, et la noise fu
+moult horrible de ceux qui mouroient. Toutes choses qui esmeuvent péril de
+mort fuient illec véues et esprouvées; espessement commencièrent à
+tresbuchier les Alemans, et fu le champ tout rouge de leur sang; né ne
+cessèrent François de férir né de chapler d'espées et de coustiaux, jusques
+à tant que la forcenerie des Alemans fu toute abatue, et la gent Coradin du
+tout mise à desconfiture, ou morte, ou prise.
+
+Quant Coradin vit le péril de la mort, et que tout le fais de la bataille
+cheoit sur luy, si tourna plus tost en fuie que nul de ceux de sa
+compaignie. En celle desconfiture furent pris les greigneurs maistres de
+ceux qui la traïson avoient commenciée contre le roy, et furent mis en fers
+et en liens. Quant ceste bataille fu ainsi finée et François les orent
+vaincus, il se recueillirent tous ensemble par le commandement du roi, et
+leur fu commandé que il ne fussent pas convoiteux de ravir les despoilles
+des mors; ainsois descendirent de leur chevaux et ostèrent leur hiaumes
+pour eux esventer, et reprisrent leur alaines; car il pensoient bien qu'il
+auroient la bataille à Dant Henry d'Espaigne, au retourner de la chace des
+Provenciaux.
+
+
+XCVIII.
+
+ANNEE 1268.
+
+_Coment Dant Henry retourna contre le roy Charles._
+
+
+Après ce que Coradin et sa gent furent desconfis, ne demoura pas moult que
+Dant Henry retourna arrières qui avoit chacié les Provenciaux; si montèrent
+une montagne luy et sa gent, et commencièrent à regarder l'ost au roy
+Charles et la gent Coradin qui gisoient parmi le champ. Quant Dant Henry
+vit François emmi le champ à bannières desploiées, et les mors qui gisoient
+par terre, si dist à sa gent: «Seigneurs chevaliers plains de proesce, nous
+sommes aujourd'hui beneurés et plains de moult bonne fortune; nous avons
+vaincus tous les fuians par delà celle montaigne, et les nostres que vous
+véez en celle valée, montés sur leur chevaus, ont desconfit la gent Charlot
+et tous ces François dont vous véez la terre couverte de leur charoignes.»
+Lors descendirent moult liement de la montaigne, et approchièrent des
+tentes le roy, et entrèrent eus, et burent le vin qu'il trouvèrent ès
+boutiaux[580], et la piétaille qu'il trouvèrent boutèrent hors et
+occistrent.
+
+ Note 580: _Boutiaus_. Pluriel de _Boutel_. D'où _bouteille_.
+
+Quant il orent bu le vin, il issirent hors des tentes et montèrent sus leur
+chevaux; et si comme il approchièrent, il congneurent les bannières des
+François, et sorent bien que les Alemans estoient vaincus; si leur fu leur
+joie muée en tristesce. Tantost se recueillirent ensemble, et alèrent
+rengiés et serrés à bataille contre le roy. Pour ce ne failli pas cuer aux
+François; si n'estoient-il pas tant comme les Espagnols estoient. Quant
+François se furent reposés, et il virent venir leur anemis si
+malicieusement et si serrés, si se mistrent leur hiaumes ès testes, et
+montèrent sus leur chevaux, et les attendirent en la place où il s'estoient
+combatus. Erart de Valeri qui près estoit du roy et assez savoit de
+bataille, luy dist: «Sire, nos anemis viennent sagement, et si joins et si
+serrés que à paines pourront estre perciés; dont, s'il vous plaist, mestier
+seroit que nous ouvrissons[581] d'aucunes cauteles à ce qu'il
+s'espandissent, si que nos gens se boutassent en eux et se combatissent
+main à main.» Et le roy luy respondi: «Eslisiez de vostre gent ce qu'il
+vous en plaira, et faites ce qui vous soit prouffitable, si que leur
+bataille qui est forte et espesse, puisse estre perciée.»
+
+ Note 581: _Nous ouvrissons_. Nous avisions.--Ce conseil, donné par
+ Erard, étoit devenu bien célèbre, puisque Dante a dit:
+
+
+ Tagliacozzo
+ Ove senz'arme vinse il vecchio Alardo.
+
+ (_Inferno, C° 28_.)
+
+Erart prist trente chevaliers preux et esleus, et se dessevra de la
+compaignie le roy, né ne fist pas semblant qu'il se voulsist combatte, mais
+ainsi comme s'il voulsist fouir; et se hasta moult d'aler celle part où
+fuite apparoit estre plus seure. Tantost les Espagnols s'escrièrent à haute
+voix: «Il fuient! il fuient!» Si se dessevrèrent pour aler après, et ainsi
+François se férirent en eux: Erart et ses compaignons retournèrent arrières
+et se férirent en eux d'autre part, grant cri et grant noise menans pour
+eux plus esbahir. Quant il furent assemblés la bataille fu trop fort et
+aspre; mais la gent Dant Henry furent si chargiés d'armeures doubles que
+les coups des François y valoient pou ou noient. Et, pour ce que les
+Espaignols n'avoient point acoustumé à estre si chargiés d'armes, il en
+furent plus pesans et plus gours[582], né ne porent si longuement férir né
+si vistement, né lancier contre leur adversaires. Quant les François virent
+ce si commencièrent à crier: «Aux bras! aux bras! acolez, jectez à terre!»
+
+ Note 582: _Gours_. D'où engourdis, accablés, écrasés.
+
+Adonc commencièrent à prendre-les par espaules, et les tresbuchier à terre
+entre les piés des chevaux. Quant il apperceurent ce barat que les François
+leur faisoient, si firent tant par force qu'il ne les porent point de
+légier approchier. Guy de Montfort fu esprouvé[583] sus tous les autres;
+car dès le commencement de la bataille il se féri comme fouldre entre eux,
+et fist tant que il les tresperça tout oultre et retourna parmi eux
+arrière, en abatant quanqu'il attaingnoit à plain cop, si que toute la
+terre estoit couverte de sanc par là où il passoit. Illec luy avint que son
+hiaume luy tourna au chief, si que à pou que l'alaine ne luy failloit né ne
+povoit véoir; mais il féroit à destre et à senestre né ne savoit où, ainsi
+comme sé il fust hors du sens.
+
+ Note 583: _Esprouvé_. Comme nous disons: _Fit ses preuves_.
+
+Quant Erart vit le chevalier en tel point, si en ot grant pitié et aproucha
+de luy et le prist aux mains par le hiaume, et le tourna arrière à son
+droit. Quant Guy senti qu'il estoit pris par le hiaume, si haucha l'espée
+pour ce qu'il cuidoit estre pris, et feri Erart un grant coup desmeseuré et
+eust tantost recouvré l'autre[584], sé ne fust ce qu'il le congnut à sa
+voix et à sa raison[585]. D'une part et d'autre fu la bataille grande, et
+si dura longuement, tant que les Espaignols ressortirent, et furent tous
+esbahis que si pou de gens porent durer contr'eux. Quant Dant Henry les vit
+ressortir, si les blasma moult et leur dist que grant honte seroit sé si
+pou de gent les vainquoit. Lorsque il entendirent ce, il se férirent en la
+bataille tous moult fièrement; François qui s'estoient un pou restrains au
+champ[586], les receurent viguereusement, et lors recommença la bataille,
+si ot grant abatéis et moult grant effusion de sang, et férirent tant
+François sus leur anemis qu'il tournèrent en fuie.
+
+ Note 584: _Recouvré._ Redoublé. «Quem etiam fortius inchoasset.»
+ (Nangis.)
+
+ Note 585: _Raison._ Raisonnement. Parole.
+
+ Note 586: _Restrains au champ._ Retirés sur le premier champ de
+ bataille. «Qui se prius in campo belli se restrinxerant.» (Nangis.)
+
+Pou les enchacièrent, pour ce qu'il estoient lassés des deux batailles
+qu'il avoient vaincus, et leur chevaux trop lassés pour le fais qu'il
+avoient soustenus si longuement. Dant Henry et sa gent s'enfouirent par
+castiaux et par villes hors du chemin, en tollant et en robant quanques il
+povoient tollir et embler. Tant fouirent qu'il vindrent à
+Saint-Benoît-de-Mont-Cassin; et distrent à l'abbé que il avoient occis le
+roy Charles. Mais l'abbé ne vit en Dant Henry fors honte et confusion; si
+le fist prendre et mettre en sa prison, car il amoit le roy Charles pour ce
+qu'il se combatoit pour l'églyse.
+
+
+XCIX.
+
+ANNEE 1268.
+
+_Coment François rendirent graces à Jhésucrist de la victoire._
+
+
+Quant le roy et sa gent orent ainsi Dant Henry chacié du champ, il
+rendirent graces à Nostre-Seigneur de la grant victoire que Dieu leur avoit
+donné, né ne prisrent pas la louenge du fait à eux, ainsois la donnèrent à
+la divine puissance de Dieu. Après ce qu'il orent rendu graces à nostre
+Sire, il entrèrent au champ et prisrent les dépoilles et les autres biens
+de leur ennemis, et puis alèrent reposer. Ce champ où la bataille fu est
+appellé le champ du Lion[587]; et pour ce que le roy ot victoire en icel
+champ, il fist faire une abbaye en la place, et y donna rentes, terres et
+possessions pour trente moines soustenir qui doivent estre en prière et en
+oroisons pour le roy, et pour tous ceux qui receurent mort en la place, de
+sa compaingnie.
+
+ Note 587: Et mieux: _Tagliacozzo_.
+
+
+C.
+
+ANNEE 1268.
+
+_Coment Coradin fu pris au port de la mer._
+
+
+Coradin se déguisa qu'il ne fust congneu, et s'en vint à un chastel qui
+siet sur mer, et se tint illec repostement jusques à tant qu'il fust
+anuitié, et envoia aucuns de sa gent aux mariniers pour faire marchié de
+passer oultre. Si comme il orent fuit leur convenant et leur besoingne
+toute aprestée, nouvelles en vindrent au chastellain qui le chastel gardoit
+de par le roy. Tantost fist sa gent armer, et prist Coradin et toute sa
+gent, si comme il vouloient entrer en mer, et en firent présent au roy
+Charles qui moult en fu lie. L'abbé de Mont-Cassin envoia ses messages au
+roy, et luy manda qu'il rendroit Dant Henry d'Espaigne, et que volentiers
+luy rendroit sous telle condicion qu'il ne receust point mort, mais
+tousjours fust en sa prison, pour ce que il ne perdist sa messe[588]. Le
+roy luy octroia volentiers.
+
+ Note 588: Le texte de Nangis est assez mal rendu dans cet endroit.
+ «Similiter Abbas... qui Henricum in prisione tenebat, ipsum regi tali
+ conditione reddidit, quod idem Henricus, qui legum judicio plectendus
+ mortem meruerat, non tamen incurreret, quamdiû idem Abbas præsenti
+ vitâ fungeretur, ne mortis ipsius occasione secundum canones
+ impeditus, totaliter amitteret officium sacerdotis.»
+
+[589]Raoul d'Aussoy qui estoit l'un des plus nobles hommes de Alemaigne,
+eschapa par dons et par promesses que il fist à Adenot le Cointe qui estoit
+de Paris, qui le prist en la bataille et l'en emmena en sa terre; et quant
+il luy ot assés donné et assés promis, il le laissa aller en la présence
+d'une femme qu'il maintenoit. Si avint, l'endemain que Raoul fu délivre,
+que Adenot batti moult bien celle femme, pour ce qu'il estoit en souspeçon
+de l'un des clers le roy. Et quant il l'ot batue et foulée aux piés, elle
+s'en fouy vers les tentes, et commença à crier par tentes et par
+paveillons: «Prenés, prenés le traiteur le roy qui a laissié aler Raoul
+d'Aussoy, l'un des plus grans anemis le roy.» Cil Adenot fu pris, et fu la
+chose prouvée et congneue, si fu cil Adenot jugié et pendu, et cil Raoul
+d'Aussoy fu fait roy d'Alemaigne[590].
+
+ Note 589: Cet alinéa n'est pas dans Nangis.
+
+ Note 590: Il est impossible de ne pas reconnoître dans _Raoul_ ou
+ _Radulphus d'Aussoy_, Rodolphe de Hapsbourg, d'abord comte d'Alsace
+ ou d'_Aussay_, comme on disoit au XIIIème siècle. Je n'ai vu nulle
+ part la mention de ce fait, et il semble même fort douteux que
+ Rodolphe ait pris part à la guerre d'Italie, occupé comme il l'étoit
+ alors en Suisse.
+
+
+CI.
+
+ANNEE 1268.
+
+_Coment Coradin et les autres furent jugiés._
+
+
+Ces choses ainsi faictes, le roy emmena ses prisonniers tout droit à
+Naples, pour faire droit jugement d'eux selon leur meffait. Si fist
+assembler tous les sages hommes du pays, et leur requist qu'il féissent bon
+jugement des traiteurs qui sa mort et son dommage luy avoient pourchacié.
+Si donnèrent sentences qu'il devoient avoir les testes coupées, mais de
+Coradin furent-il en doubte; car aucuns maintenoient pour Coradin qu'il
+estoit venu contre le roy pour aucuns héritages recouvrer qui luy devoient
+appartenir par raison. A ce se fussent tous accordés, sé ce ne fussent ceux
+de Naples qui ne porent souffrir la délivrance Coradin, pour ce que Conrat
+son père avoit abatu les murs de la cité de Naples et toutes les
+forteresces, et le peuple dommagié forment; si fu condempné à recevoir mort
+avec les autres. Quant il furent ainsi condempnés par jugement, l'en fist
+monter un homme en haut, si que tous le porent veoir et oïr, qui raconta
+coment l'églyse de Rome avoit esté grevée et tourmentée de long-temps passé
+de par la parenté Coradin, dont il estoient les uns après les autres mors,
+escommeniés et condempnés de l'églyse de Rome, de hoir en hoir,[591] de
+tout honneur et de toute dignité; et au derrenier est la meschéance tournée
+seur Coradin.
+
+ Note 591: Il semble qu'un mot ait été oublié ici comme celui de
+ _privés_.
+
+Après ce que il ot ainsi raconté au peuple pourquoy Coradin estoit
+condempné, l'en le mena luy et tous ceux qui estoient condempnés delès une
+chapelle où l'en luy fist oïr _Requiem_ et tout le service des mors, et
+leur donna-on congié d'avoir confession, et puis furent menés au lieu où il
+furent décolés. Le peuple avoit grant pitié de Coradin pour ce qu'il estoit
+enfés[592], le plus bel que on peust trouver. Cil qui leur coupa les testes
+les fist agenouillier, et furent par nombre six: le conte Gauvain, le conte
+Jourdain, le conte Berthelemi et ses deux fils, et le sixième fu Coradin.
+Dant Henry d'Espaigne, qui bien avoit desservi autelle mort comme les
+autres, ne fu point décolé, pour ce que le roy l'avoit promis à l'abbé de
+Mont de Cassin; si fu mis en une cage de fer, une chaienne à son col, et fu
+mené par toutes les cités du pays et monstré au peuple, et racontoit-on la
+grant mauvaistié qu'il avoit pourchaciée à son cousin, qui Sénateur de Rome
+l'avoit fait, et haucié sur tous les barons de la contrée.
+
+ Note 592: _Enfés._ Enfant. Il avoit dix-sept ans.
+
+
+CII.
+
+ANNEE 1269.
+
+_De Conrat Capuche._
+
+
+Quant le roy ot confondu ses anemis, si demoura le pays en paix, et le tint
+paisiblement en sa main, fors la terre de Secile, qui est toute enclose de
+mer, que Conrat Capuche et autres semblables à luy s'efforçoient de retenir
+contre luy. Iceluy Conrat Capuche avoit, par force et par barat, acquis la
+grace et la faveur de toutes les bonnes villes de Secile, fors que de
+Palerne et de Meschines[593], les deux plus nobles cités du pays qui se
+tenoient moult fermement de la partie le roy.
+
+ Note 593: _Palerne et Meschines._ Palerme et Messine.
+
+Quant le roy sot ce, si envoia celle part Guy de Montfort, Thomas de Coucy,
+Guillaume L'estendart et Guillaume de Biaumont. Le far[594] de Meschines
+passèrent sans nul encombrier, et entrèrent en Secile par force d'armes, et
+conquistrent tous les chastiaux et toutes les cités qui se tenoient contre
+le roy. Tant chacièrent Conrat de cité en cité qu'il l'assistrent en un
+chastel fort et deffensable que on appelle Saint-Orbe: ce chastel leur
+donna moult paine et travail ainsois qu'il le peussent prendre né avoir.
+
+ Note 594: _Le far._ Le Phare.
+
+Conrat Capuche fu pris par force: si luy firent les ieux
+crever et puis le firent pendre, pour monstrer au peuple
+la justice le roy. Quant tout le royaume de Secile fu conquis
+et Conrat destruit, les gens du pays obéirent au roy,
+et furent en paix jusques à tant que Constance, la royne
+d'Arragon, recommença l'estrif. Mais de ce nous tairons,
+et raconterons du bon roy de France et de sa baronnie.
+
+
+CIII.
+
+ANNEE 1269.
+
+_Coment le roy de France ala seconde fois oultre-mer._
+
+
+Le roy de France qui autrefois ot esté oultre-mer, ot volenté d'aler-y la
+seconde fois, pour ce qu'il luy fu advis que la première fois ne fu pas
+moult prouffitable à la crestienne gent. Pour ceste chose acomplir, le
+pape de Rome luy envoia le cardinal Simon, prestre de saincte Cecile. Quant
+le roy dut prendre la croix, il assembla un grant parlement à Paris de
+prélas, de barons, de chevaliers et de moult d'autre gent; et puis les
+amonesta moult de vengier la honte et le dommage que Sarrasins faisoient en
+la terre d'oultre-mer en despit de Nostre-Seigneur.
+
+Après ce que le cardinal ot fait sermon à tout le peuple, le roy prist la
+croix tout le premier, et tous ses trois fils Phelippe, Jehan et Pierres et
+moult grant foison de barons et de chevaliers. Les autres barons qui à ce
+parlement ne furent pas, se croisièrent tantost, dès ce qu'il sorent que le
+roy fu croisié: si comme Alphons le conte de Poitiers, le roy de Navarre,
+le conte d'Artois, le conte de Flandres, le fils au duc de Bretaigne.
+
+Après ce qu'il furent croisiés, il prisrent termine de mouvoir tous
+ensemble, et firent aprester leur navie et leur garnisons. Quant le temps
+aprocha qu'il durent mouvoir, le roy fist son testament, et bailla son
+royaume à garder à monseigneur Simon de Neele et à l'abbé de Saint-Denys en
+France qui avoit à nom Macy de Vendosme; et, après ce, le roy ala à
+Saint-Denys, et luy pria qu'il luy fust en aide, et prist l'escharpe et le
+bourdon et l'enseingne Saint-Denys[565]. D'ilec s'en ala au bois de
+Vincennes reposer la nuit; l'endemain se parti de la royne sa femme en
+souspirs et en larmes, laquelle il ne vit oncques puis.
+
+ Note 595: Je remarque encore ici la concision de notre chroniqueur,
+ quand il s'agit de l'oriflamme. Le passage de Nangis que Du Cange n'a
+ pas cité dans sa dix-huitième dissertation sur Joinville est
+ cependant fort curieux, surtout dans le texte françois qui, comme on
+ le croit, est également de Nangis. Voici d'abord le latin: «Itaque
+ martyros... devotissimè... interpellans, vexillum de altario
+ S. Dyonisii, _ad quod comites Vulcassini spectare dignoscetur_» (ces
+ termes sont précisément ceux de la lettre patente de Louis-le-Gros,
+ en 1124) «quem etiam comitatum rex Franciæ debet tenere de dictâ
+ ecclesiâ in feodum, morem antiquum antecessorum suorum servare
+ volens, signiferi jure, sicut comites Vulcassini soliti erant
+ suscipere, suscepit.» Ce passage prouve seulement que les comtes du
+ Vexin étoient les anciens _porte-oriflammes_, et que le roi, en
+ devenant comte du Vexin, n'avoit pas répudié le service de ses
+ prédécesseurs. Mais le texte françois va nous prouver, ou je me
+ trompe fort, que cet oriflamme n'étoit pas la bannière particulière
+ de l'abbaye, mais bien celle de la France. Ecoutons: «Et prist... sus
+ l'autel l'enseigne Saint-Denis, laquelle apartient au comte de
+ Vesquessin, et laquele conté li rois de France doit tenir en fief de
+ l'églyse Saint-Denis, aussi come li conte de Vesquessin souloient
+ faire, qui portoient anciennement _la bannière aus rois de France_,
+ pour la raison de leur fiè.» Est-ce clair, et contestera-t-on avec Du
+ Cange le sens de la charte du roy Robert? dira-t-on encore en dépit
+ du _more antecessorum_ de Louis-le-Gros, que l'oriflamme ne parut
+ dans les armées du roi de France qu'à compter de la réunion du Vexin
+ aux domaines particuliers de la couronne?
+
+
+CIV.
+
+ANNEE 1270.
+
+_Coment le roy de France se parti du royaume._
+
+
+Au mois de may en l'an de grace mil deux cens soixante-nuef, se parti le
+roy du royaume de France pour aler Oultre-mer. Si s'en ala droit à Clugny
+l'abbaye, où il séjourna quatre jours et vint au port d'Aiguemorte où tous
+les pélerins devoient assembler. Sitost comme le roy fu là venu, tout le
+peuple s'assembla de toutes pars, de barons, de chevaliers et d'autre menu
+peuple grant foison. Et pour ce que le port ne povoit pas prendre si grant
+nombre de gent, les barons et les plus nobles hommes tournèrent aux cités
+d'entour et aux bonnes villes, et sejournèrent tant que les naves furent
+garnies de vitaille et de armeures.
+
+Si comme il estoient à séjour, il avint que trop grant forsénerie mut entre
+les Provenciaux et ceux de Catheloingne, et mut pour poi d'occasion. Si
+s'entrecoururent sus des espées, de coutiaux et de haches. Quant François
+virent Provenciaux assaillir, si se férirent en la meslée et chacièrent
+Catheloins jusques dedens les nefs, et estoient si eschaufés de couroux
+qu'il se férirent en la mer jusques au col pour eux occire. Né nul puissant
+homme n'estoit ilec qui la forsénerie de celle gent péust départir.
+
+En celle meslée furent bien occis cent hommes, sans ceux qui furent noiés.
+Le roy qui tenoit feste et court plenière à Saint-Gile le jour de
+Pentecouste, oï la nouvelle, si vint hastivement celle part, et enquist par
+qui ce fait estoit encommencié; tantost qu'il sot la vérité, il commanda
+que ceux qui l'avoient commencié fussent punis.
+
+
+CV.
+
+ANNEE 1270.
+
+_Coment le roy entra en mer._
+
+
+Quant la navie le roy fu toute preste, si entra en la nef, et furent avec
+luy ses deux fils; et les autres entrèrent chascun en sa nef. Les mariniers
+drecièrent leur voiles pour ce que le vent estoit bon, et si se mistrent à
+la voie, et singlèrent paisiblement jusques au vendredi entour mie nuit que
+le vent troubla la mer, et fist lever grans ondes et grans tourbeillons qui
+hurtèrent aux nefs si forment qu'il les fist départir çà et là. Le roy
+demanda aux maistres notonniers coment ce estoit que la mer estoit si
+engroissie? et il respondirent: «Sire, nous sommes entrés en la Mer du Lion
+qui est par coustume orgueilleuse et plaine de tempeste; et pour ce elle
+est nommée la Mer du Lyon, et la redoubtons plus que nul autre mer.» Tant
+singlèrent et tant nagièrent qu'il passèrent la Mer du Lion en moult grant
+doubte, et entrèrent en une autre partie de mer que il trouvèrent plus
+débonnaire; et singlèrent jusques vers le dimenche paisiblement. Mais vers
+l'ajourner, le tourment[596] fu greigneur que devant, et se doubtèrent
+moult. Sitost comme il fu adjourné, le roy fist chanter quatre messes sans
+sacrer[597]: l'une fu du Saint-Esperit, l'autre de Nostre-Dame, la tierce
+des angles et la quarte des morts. Mais poi en y avoit qui se peussent
+soustenir, tant estoit la nef souvent hurtée des ondes de mer.
+
+ Note 596: _Le tourment._ La tourmente.
+
+ Note 597: _Sacrer._ Consacrer. «Sine celebratione.» Nangis.
+
+Assez tost après, la mer se commença à acoisier: lors alèrent disner, et
+cuidèrent trouver les iaues douces, mais elles furent corrompues pour la
+tempeste, dont moult de gent et de chevaux moururent. Avoec ce il estoient
+moult esbahis de ce que il ne venoient à port, et que il ne prenoient terre
+vers Castel-Castre[598] en Sardaigne où il devoient tous arriver et atendre
+l'un l'autre. Messire Phelippe l'ainsné fils du roy, en autele doubte comme
+il estoient, envoya une galie à son père pour savoir la vérité de la chose:
+car il luy estoit avis que les mariniers de sa nef singloient en doubtance,
+et pour ceste chose furent mandés les grans maistres des nés devant le roy.
+
+ Note 598: _Castel-Castre._ Ce devroit être _Castel-Sardo_. Mais
+ Nangis écrit _Callaricanum portum_, c'est-à-dire Cagliari, à l'autre
+ extrémité de la Sardaigne.
+
+
+CVI.
+
+ANNEE 1270.
+
+_Coment le roy ot doubtance des maistres mariniers._
+
+
+L'en demanda aux mariniers combien il avoit jusques au port de Castel
+Castre, et combien il estoient près de rivage? Les mariniers respondirent
+paroles doubtables, et distrent que il estoient près de terre, mais
+certains n'estoient mie de combien. Lors firent aporter mapemonde devant le
+roy, et luy monstrèrent le siège du port de Castel-Castre, et combien il
+estoient près du rivage. Grant souspeçon et grant murmure fu esmeu contre
+les mariniers, car aucuns disoient que l'en deust estre du port
+d'Aiguemorte au Castel-Castre dedens quatre jours. Avec tout ce, l'en
+disoit que le fils Guillaume Bonebel, qui estoit l'un des maistres
+mariniers, s'estoit des autres parti, quant la tempeste estoit en mer, à
+toute une galie vers la terre de Barbarie. Mais la souspeçon fu à tort et
+sans raison si comme il fu puis apparoissant.
+
+
+CVII.
+
+ANNEE 1270.
+
+_Coment les mariniers vindrent au Castel-Castre._
+
+
+Quant il orent parlé ensemble et monstré au roy le siège du Castel-Castre,
+si s'accordèrent qu'il ne singlassent plus, et qu'il laissassent les nés
+flotter toute la nuit, mais que ce fust jusques à l'aprochier du rivage,
+qu'il ne frotassent à la terre né ne hurtassent aux roches. Quant ce vint
+au matin, il virent la terre de Sardaigne, mais le port estoit loing plus
+de quarante milles. Tant cheminèrent parmi la mer qu'il furent près du port
+à dix milles, et cuidèrent tantost arriver, mais le vent leur fu contraire,
+si qu'il ne porent approchier du port toute celle journée. Lors jectèrent
+leur ancres et firent port au mieux qu'il porent.
+
+Quant il furent arrivés, il envoièrent une barge droit à une abbaye qui
+estoit près du port, où il prindrent des iaues douces et des herbes
+nouvelles, pour reconforter les malades qui grant mestier en avoient.
+L'endemain au matin, les mariniers vouloient drécier leur voiles, mais le
+vent se tourna contre eux. Quant il virent qu'il ne porent prendre port
+pour le vent, si envoièrent une barge à Castel-Castre pour avoir nouvelles
+viandes. Si trouvèrent ceux de la ville moult rebelles et si contraires que
+à paines leur vouldrent-il donner des iaues douces, et vin et viandes pour
+argent; la raison pourquoy il le firent si estoit pour ce qu'il cuidièrent
+tous estre pris; et, pour la doubtance de ce, il portèrent tous leur biens
+en repostailles[599].
+
+ Note 599: _En repostailles._ En cachettes.
+
+Le roy entendi qu'il ne recevoient pas sa gent liement; si leur envoia un
+chevalier, et manda au chastellain que les malades de son ost poussent
+prendre récréation au chastel, et que il fissent marchié souffisant de leur
+viandes. Ceux de la ville respondirent qu'il vouloient bien que leur
+malades eussent récréation en leur chastel, non pas dedens la ville mais
+dehors, car dedens le chastel ne laisseroient-il nul homme demeurer pour
+les Puisains[600] de qui il est tenu.
+
+ Note 600: _Puisains._ Pisans.
+
+Quant le roy sot leur reponse, si commanda que les malades fussent portés
+au chastel, povres et riches; desquels pluseurs moururent en la voie. Les
+autres furent hebergiés en la maison des Frères Meneurs qui demeuroient au
+dehors du chastel; et les autres hebergiés en maisons de terre et de boe,
+où leur capres et leur asnes gisoient: et si estoient les maisons du
+chastel bonnes et belles et deffensables. Poi y trouvèrent François de
+vitaille, et ce qu'il y trouvèrent leur fu chier vendu: la poule qui
+n'estoit vendu que quatre genevois, leur fu vendue deux sous et les autres
+viandes montèrent si haut que à paine y povoit-on avenir, et les
+tournois[601] qui estoient prins pour dix-huit Genevois, ne voudrent
+prendre que pour tournois[602].
+
+ Note 601: _Les tournois._ Il faudroit _les douze tournois_.
+
+ Note 602: _Tournois._ Il faudroit _Genevois_. Au reste, voici le
+ texte latin de Nangis: «Plus etiam faciebant, quia duodecim
+ uronenses prius decem et octo Januenses valebant, et tunc nolebant
+ recipere pro Januensibus nisi denarios Turonenses.» Du Cange a, dans
+ son Glossaire, omis le mot _Januensis_, et les éditeurs de la
+ nouvelle édition ont seulement mentionné _Januinus_, qui se trouvoit
+ dans une citation du mot _Bruneti_, de Du Cange. Les _Genevois_
+ étoient de petites pièces de cuivre, précédemment appelées _Bruns_ ou
+ _Brunets_.
+
+Le roy sot coment la besoigne aloit, si leur envoia le mareschal de l'ost
+pour eux monstrer qu'il fussent plus courtois à sa gent. Il respondirent
+plus par paour que par amour que il feroient la volenté le roy, et que le
+chastel estoit en son commandement, et que il y venist demourer s'il luy
+plaisoit; mais[603] que les Genevois qui estoient mariniers le roy ne
+venissent point dedens le chastel pour ce qu'il estoient anemis aux Puisans
+leur maistres. Le mareschal respondi que le roy n'avoit que faire de leur
+chastel, né de leur forteresses, fors tant seulement que les malades de son
+ost fussent courtoisement traitiés, et que les viandes leur fussent données
+à certain pris et raisonnable. Il ottroièrent tout, mais poi ou noient en
+firent, fors tant seulement de pain et de vin qu'il abandonnèrent plus
+largement. Pour laquelle chose François furent moult courouciés, et
+distrent au roy qu'il vouloient le chastel destruire, mais il ne s'y voult
+accorder; ainsois respondi qu'il n'estoient point partis de France pour
+combattre aux crestiens.
+
+ Note 603: _Mais._ Pourvu.
+
+
+CVIII.
+
+ANNEE 1270.
+
+_Coment le roy attendoit sa gent au port de mer._
+
+Si comme le roy attendoit sa gent au port de Castel-Castre, les autres nefs
+qui estoient parties du port de Marseille et d'Aiguemorte vindrent aussi
+comme toutes ensemble au port où le roy estoit. Lors s'assemblèrent tous
+ensemble les barons, et se conseillèrent quelle part il iroient. Si fu
+accordé que il iroient tous à Tunes; car le roy de Tunes avoit aucunes fois
+envoié messages au roy de France que il disoit que volentiers se
+crestienneroit, mais qu'il eust convenable achoison du faire pour la paour
+des Sarrasins. Pour cette espérance s'accordèrent tous d'aler celle part.
+
+Quant ceux de Castel-Castre virent que le roy se vouloit partir du port, il
+présentèrent au roy vingt pipes de vin du meilleur que il eussent; mais le
+roy refusa leur présent et la présence de leur personnes; et leur fist dire
+qu'il fussent courtois aux malades de son ost, car ce tenoit-il à grant don
+et à grant présent.
+
+
+CIX.
+
+ANNEE 1270.
+
+_Coment le roy se parti de Castel-Castre._
+
+
+Les mariniers drecièrent leur voiles au vent qui leur fu assez débonnaire,
+et se partirent de Castel-Castre, et vindrent le jour de la saint Arnoul au
+port de Tunes qui est dessous Carthage. Tantost le roy envoia l'amiraut de
+la mer devant, pour enquerre et pour cherchier s'il avoit nul empeschement
+au port pour prendre terre, et qu'il sceussent à dire des nefs, à qui il
+estoient et quels gens il avoit dedens. L'amiraut ala celle part, et trouva
+deux naves toutes vuides qui estoient aux Sarrasins de Tunes, et les autres
+estoient aux marchéans. Il prist tout et mist en sa seigneurie; et puis
+descendi à terre et manda au roy ce qu'il avoit trouvé et que il luy
+envoiast aide. Le maistre des arbalestriers ala celle part de par le roy et
+rapporta nouvelles que l'amiraut avoit pris terre.
+
+Le roy né les barons ne prisrent point terre celle vesprée; dont il furent
+mal advisés, car Sarrasins qui la nouvelle sorent vindrent au matin à pié
+et à cheval avironner le port de toutes pars. Mais la galie le roy où il
+avoit grant foison de gens d'armes se férirent au port et prisrent terre en
+la place même où l'amiraut avoit esté. Les Sarrasins furent espoentés de ce
+que il prisrent terre; si reculèrent en un anglet et une ille petite, né
+n'osèrent plus avant venir; et les François se mistrent hors et entrèrent
+en une ille qui tenoit deux milles de long; et commencièrent les souldoiers
+à querre iaues douces. Tant alèrent cerchant qu'il en trouvèrent, et
+Sarrasins qui les espioient leur coururent sus et en occistrent jusqu'à
+dix; les autres furent rescous des François, et Sarrasins s'en fouirent qui
+ne les osèrent attendre. La nuit se reposèrent jusques au matin que
+François apperceurent une tour qui estoit près de l'isle; celle part
+vindrent et assaillirent la tour. Cils qui la devoient deffendre se
+tournèrent en fuie, et François entrèrent ens, et mistrent à mort ceux
+qu'il y trouvèrent. Si comme Sarrasins s'enfuioient, si encontrèrent un
+amiraut qui leur venoit en aide, si retournèrent vers les François qui les
+chaçoient, et les firent tant reculer qu'il se boutèrent en la tour.
+
+Quant il les orent enclos en la tour, si prisrent feu et vouloient ardoir
+ceux qui dedens estoient, quant le maistre des arbalestriers vint à tout
+grant gent, si commença l'estour et se mellèrent ensemble. Les Sarrasins ne
+porent durer, si s'en tournèrent à Carthage. L'endemain, François
+s'armèrent et vindrent à bataille ordennée vers la tour, et passèrent
+oultre droit à Carthage, et se logèrent en une grant plaine où il avoit
+grant plenté de puis dont il arrousoient leur courtils[604], quant le temps
+estoit trop sec.
+
+ Note 604: _Courtils._ Jardins.
+
+
+CX.
+
+ANNEE 1270.
+
+_Coment Carthage fu prise par le conseil aux mariniers._
+
+
+Quant les barons furent logiés ès plains dessous Carthage, les mariniers
+vindrent au roy et luy distrent qu'il luy rendroient Carthage se il leur
+voulloit donner aide; et il leur bailla cinq cens sergens à pié et quatre
+batailles de chevaliers. Après ce que le roy ot envoié en Carthage, ne
+demoura guaires que Sarrasins vindrent paleter en l'ost, et assaillir de
+loing, et commencièrent à traire et à lancier. Quant le mareschal de l'ost
+vit cest assaut, si commanda que tous fussent armés, et issi à bataille
+ordenée, et chevaucha tant qu'il se mist entre Carthage et les Sarrasins
+qui paletoient[605].
+
+ Note 605: _Paleter._ Je crois que ce mot se disoit spécialement de
+ l'action de lancer des frondes, _fronder_. Mais il s'est dit aussi
+ par extension pour lancer des flèches.
+
+Si comme Sarrasins paletoient sans approchier, les mariniers assaillirent
+le chastel et montèrent aux murs à eschieles de cordes tenans à bons
+crochez de fer, et entrèrent dedens, et prisrent quanqu'il trouvèrent; né
+ne perdirent les mariniers que un des leurs qui fu occis d'un dart: et
+tantost qu'il furent dedens, il mistrent leur bannière par dessus les murs.
+Quant le roy et sa gent virent Carthage pris, si alèrent au devant des
+Sarrasins qui s'en fuioient de Carthage et en occirent une partie; les
+autres se mistrent ès cavernes pour cuidier leurs vies sauver et garantir;
+mais l'en houta le feu dedens, si que il furent tous mors et estains.
+
+En celle guerre furent occis trois cens Sarrasins, sans ceux qui moururent
+ès cavernes; et nonpourquant pluseurs en eschapèrent qui emmenèrent la
+proie du chastel qui moult bien leur eust été rescousse, mais il
+n'osèrent[606] passer la bannière au mareschal.
+
+ Note 606: _Il n'osèrent._ C'est-à-dire: Les gens de l'armée croisée
+ n'osèrent courir après eux au-delà de la bannière du marechal. Nangis
+ dit: «Et les virent bien François; mais il ne se murent: car il
+ estoit deffendus que nus ne meust hors de l'eschiele sé ele ne
+ couroit toute, et sé il le faisoit, nus de la seue né d'autre ne le
+ secourroit.»
+
+
+CXI.
+
+ANNEE 1270.
+
+_De la samblance de Carthage._
+
+
+Quant Carthage fu pris, le roy commanda que on getast hors toutes les
+charoingnes des mors, et que il fust mundifié[607] de toutes ordures; après
+ce, que les malades et les autres fussent portés celle part pour eux
+reposer. Dedens la ville fu trouvé assez orge, mais autres biens y
+trouva-l'en petit, car quant il sorent la venue le roy, il envoièrent tout
+à Tunes et femmes et enfans.
+
+ Note 607: _Mundifié._ Purifié.
+
+Pour ce que aucunes escriptures font mencion de Carthage, nous dirons la
+grant auctorité et la grant noblesce où elle fu jadis. Carthage qui est
+maintenant ramenée à la semblance d'un petit chastel, fu anciennement une
+noble cité que la royne Dido fonda, et estoit la roial cité et la
+maistresse de toute Auffrique. Et furent ceux de la cité jadis de si grant
+puissance, qu'il desconfirent par maintes fois les Romains et assirent par
+leur force. En la fin avint que les Romains les conquistrent; mais ce ne fu
+point sans grant travail; car il y mistrent quarante ans sans cesser, et
+moult y ot espandu grant foison de sang; avec tout ce ne la porent-il avoir
+à force, mais par cautele et par barat.
+
+
+CXII.
+
+ANNEE 1270.
+
+_Coment Sarrasins paletèrent contre François._
+
+
+Quant Sarrasins qui avoient paleté aux François pour rescoure la proie
+virent que Carthage fu pris, si s'en retournèrent; l'endemain espièrent que
+François estoient au disner, si leur coururent sus si asprement que il
+convint que les crestiens s'alassent armer. Quant les Sarrasins les virent
+venir, si tournèrent en fuie. En celle journée meisme vindrent au roy deux
+chevaliers crestiens, nés de Catheloigne, de par le roy de Tunes, et luy
+distrent que s'il venoit à Tunes pour la cité assegier, il feroit occire
+tous les crestiens qui estoient en sa terre: le roy respondit que tant plus
+feroit-il de mal aux crestiens, et plus luy en voudroit[608].
+
+ Note 608: Cette réponse du roi n'est pas dans Nangis.
+
+
+CXIII.
+
+ANNEE 1270.
+
+_Coment le bouteillier de France fu assailli de Sarrasins._
+
+
+Une fois avint que le conte d'Eu et messire Jehan d'Acre firent le guet par
+nuit; si advint que trois chevaliers Sarrasins vindrent à messire Jehan, et
+luy distrent qu'il vouloient estre crestiens; et en signe de paix misrent
+les mains sus la teste et puis vindrent baisier les mains à ceux qui
+illecques estoient en signe d'amour et de subjection; et se rendirent à
+messire Jehan d'Acre. Et il les fist mener à sa tente, et demoura à son
+guet: après tantost, cent autres vindrent à luy qui estoient Sarrasins, et
+jectèrent leur lances jus et firent ainsi comme les autres et requistrent
+baptême hastivement. Ainsi comme le bouteillier et sa gent entendoient aux
+Sarrasins, se férirent ensemble, les lances droites, tout plein d'autres
+Sarrasins en l'ost au bouteillier, si que il les reculèrent et firent
+fouir. Lors commencièrent à crier aux armes, si que l'on fu tout esmeu;
+mais ainsois qu'il feussent armés, les Sarrasins occistrent soixante
+sergens, que à pié que à cheval, et puis s'enfouirent.
+
+Quant le bouteillier ot fait son guet, il retourna à sa tente et araisonna
+moult cruelment les Sarrasins et les reprist de traïson. Desquels l'un qui
+ressembloit le greigneur maistre commença à plourer et soi à excuser. Ce
+que le Sarrasin disoit entendi le bouteillier par un frère Prescheur qui
+entendoit sarrasin. Et quant le bouteillier le vit si forment plourer, si
+en ot moult grant pitié, et luy dist qu'il ne se doubtast, car puisqu'il
+estoit venu en la fiance aux crestiens il trouveroit foy. «Sire,» dist le
+Sarrasin, «je say bien que vous m'avez souspeçonneux de ce fait, jasoit ce
+que je n'y aie coupe. Sachiés certainement que ce m'a fait un chevalier qui
+me het pour moy grever. Nous sommes deux des greigneurs souldoiers au roy
+de Tunes, et avons chascun dessoubs nous deux mille et cinq cens
+chevaliers; et mon compaingnon qui a envie sur moy s'aperceut que je me
+voulloie mettre en vostre garde de mon gré, si procura cest assaut que vous
+avez eu, pour moy empeschier envers vous: et si say bien que l'un de mes
+chevaliers fu en celle bataille; et que vous puissiez savoir que je vous di
+voir, laissiez aler de mes compaingnons à mes gens qui vous amenront
+vitaille, et vous seront en aide tant comme il pourront.» Quant le
+bouteillier ot entendu le Sarrasin, si dist au roy ce que le Sarrasin luy
+avoit conté; et le roy commanda que on le laissast aler, si pourroit-on
+veoir leur loiauté[609].
+
+ Note 609: Nangis ajoute que le roi ne prit aucunement le change sur
+ la perfidie des Sarrasins, et qu'en effet ils ne revinrent pas le
+ lendemain.
+
+
+CXIV.
+
+ANNEE 1270.
+
+_Coment l'ost fu fermé de bons fossés._
+
+
+Le roy fist faire fossés entour son ost pour les Sarrasins lui trop souvent
+les venoient assaillir, et se fist bien fermer et enclorre que il ne porent
+approuchier de son ost: et se tindrent le roy et les barons d'aler à Tunes
+pour ce qu'il attendoient le roy de Secile qui leur avoit mandé qu'il leur
+vendroit aidier prochainement. Quant les Sarrasins apperceurent que les
+François faisoient fossés entour leur ost, si s'assemblèrent de toutes pars
+et furent tant que à paines povoient-il estre nombrés; et manda le roy de
+Tunes bataille. L'endemain par matin Sarrasins chevauchièrent à bataille
+ordennée, et s'espandirent jusques au rivage de mer où les nefs estoient,
+et firent semblant de tout enclorre.
+
+Quant François les virent venir, si s'armèrent hastivement et issirent de
+leur tentes à bannière desploiée. Le conte d'Artois et sa bataille ala
+devers la mer si avant qu'il enclost une bataille de Sarrasins. Pierre le
+Chambellant tourna celle part, et les enclost d'autre part si que les
+autres Sarrasins ne leur porent aidier. Si commença l'assaut merveilleux
+des deux parties, et lancièrent les uns aux autres. Sarrasins virent bien
+qu'il estoient en péril; si tournèrent en fuie, mais ainsois qu'il s'en
+fouissent, en fu occis la greigneur partie. En ce poignéis fu occis le
+chastelain de Biaucaire et messire Jehan de Roseillières.
+
+Le roy fist retourner son ost aux tentes et aux paveillons, car il n'ot pas
+conseil d'aler plus avant jusques à tant que le roy de Secile fust venu.
+L'endemain pou ou néant furent veus Sarrasins pour ce qu'il firent feste de
+leur sabbat. Le mardi ensuivant vint en l'ost messire Olivier de Termes, et
+apporta certaines nouvelles que le roy de Secile seroit dedens trois jours
+au port de Tunes. Lors avint que Jehan Tritan conte de Nevers chéy en une
+maladie; porté fu en sa nef, si mourut tantost. Et le jeudi après mourut le
+légat et moult d'autres bonnes gens moururent de diverses maladies, pour le
+mauvais air dont il estoient avironnés, et par défaut de bonnes iaues. Le
+roy ot un flux de ventre premièrement, et puis le prist une fièvre ague
+dont il acoucha du tout au lit, et senti bien qu'il devoit paier le
+treu[610] de nature. Lors appella Phelippe son fils, et luy commanda qu'il
+gardast chièrement les enseignemens qui s'ensuivent que le bon roy avoit
+escript de sa main.
+
+ Note 610: _Treu._ Tribut.
+
+
+CXV.
+
+ANNEE 1270.
+
+_Coment le roy endoctrina Phelippe son chier fils._
+
+
+«Chier Fils, la première chose que je te enseigne si est que tu metes tout
+ton cuer en amer Dieu, car sans ce nul ne peut estre sauvé. Garde toy de
+faire pechié: avant, devroies souffrir toutes manières de tourmens que
+faire péchié mortel. Sé il te vient aucune adversité ou aucun tourment,
+reçoi-le en bonne patience, et en rends graces à Nostre-Seigneur; et dois
+penser que tu l'as desservi. Et sé Dieu te donne habundance de bien si l'en
+mercie humblement. Confesse toy souvent, et eslis confesseur qui soit
+preud'homme, qui te sache enseigner que tu dois faire et de quoy tu te dois
+garder. Le service de sainte églyse écoute dévotement. Chier Fils, aies le
+cuer piteux et doux aux povres gens, et les conforte et les aide. Fais les
+bonnes coustumes garder de ton royaume, et les mauvaises abaisses. Ne
+convoite point sur ton peuple toultes né tailles, sé ce n'est pour trop
+grant besoing.»
+
+«Sé tu as aucune pensée pesant au cuer di la à ton confesseur ou à aucun
+preud'homme qui sache garder ton secret, si pourras porter plus légièrement
+la pensée de ton cuer. Garde que cil de ton hostel soient preud'ommes et
+loiaux, et te souviegne de l'escripture qui dit: _Elige viros timentes
+Deum, in quibus sit justicia et qui oderint avariciam_; c'est-à-dire: _Aime
+gent qui doubtent Dieu et qui font droite justice, et qui héent avarice_;
+et tu profiteras et garderas bien ton royaume. Ne sueffre point que
+villenie soit dicte devant toy de Dieu. En justice tenir soies roide et
+loiaux envers ton peuple et envers ta gent sans tourner né çà né là.»
+
+«Sé aucun a entrepris querele contre toy pour aucune injure ou aucun tort
+que il luy soit avis que tu luy faces, allegue contre toy tant que la
+vérité soit sceue, et commande à tes juges que tu ne soies de riens
+soustenu plus que un autre. Sé tu tiens riens de l'autrui, rens le tantost
+et sans demeure. A ce dois-tu mettre toute t'entente, coment tes gens et
+ton peuple puissent vivre en paix et droiture; meismement[611] les bonnes
+villes et les bonnes cités de ton royaume, et les garde en l'estat et en la
+franchise où tes devanciers les ont gardées; car par la force de tes bonnes
+villes et de tes bonnes cités doubteront les puissans hommes à mesprendre
+envers toy.»
+
+ Note 611: _Meismement._ Surtout.
+
+«Il me souvient moult bien de Paris et des bonnes villes de mon royaume qui
+me aidèrent contre les barons quant je fu nouvellement couronné. Aime et
+honnoure saincte Églyse. Les bénéfices de saincte Églyse donne à bonnes
+personnes qui soient de bonne vie et de necte, et si les donne par le
+conseil des bonnes gens. Garde-toy de mouvoir guerre contre nul homme
+crestien, s'il ne t'a trop forment mesfait, et s'il te requiert mercy tu
+luy dois pardonner et prendre amende si souffisant que Dieu t'en sache gré.
+Soies, biaux doux fils, diligent d'avoir bons baillis, et enquier souvent
+de leur fais, et coment il se contiennent en leur offices. De ceux de ton
+hostel enquier plus souvent que de nuls autres s'il sont convoiteux ou
+bobanciers oultre mesure; car, selonc nature, les membres sont volentiers
+de la nature du chief; c'est assavoir quant le sire est sage et bien
+ordenné, tous ceux de son hostel y prennent garde et exemple et en valent
+mieux. Travaille toy, biaux fils, que villain serement soient osté de ta
+terre, et especiaument tiens en grant vilté Juis et toute manière de gens
+qui sont contre la foy.»
+
+«Prens toy garde que les despens de ton hostel soient raisonnables et à
+mesure. En la fin, très dous fils, je te pri que tu faces secourre m'ame en
+messes et en oroisons. Je te doins toutes les benéiçons que bon père peut
+donner à fils; et la benéiçon Nostre-Seigneur te soit en aide et te doint
+grace de faire sa volenté!»
+
+
+CXVI.
+
+ANNEE 1270.
+
+_Coment le saint roy mourut._
+
+
+Après ce que le roy ot enseignié ses commandemens à Phelippe son fils, la
+maladie le commença forment à grever. Si commanda que l'en luy donnast les
+sacremens de saincte églyse, tandis comme il estoit en bon mémoire, et à
+chascun vers du psautier que l'en disoit, il respondoit et disoit le sien
+selon son povoir. Moult se demenoit le roy qui pourroit preschier la foy
+crestienne en Tunes, et disoit que bien le pourroit faire frère Andri de
+Longjumel, pour ce que il savoit une partie du langage de Tunes: car
+aucunes fois avoit iceluy frère Andri preeschié à Tunes par le commandement
+le roy de Tunes, qui moult l'amoit. Si comme la parole aloit défaillant au
+bon roy, il ne finoit de appeller les sains à qui il avoit dévocion, si
+comme saint Denys en France, et disoit une oroison qui est dite à la feste
+Saint-Denys: _Tribue nobis, quesumus, Domine, prospera mundi despicere et
+nulla ejus adversa formidare._ Et puis si disoit une autre oroison de saint
+Jaque l'apostre: _Esto, Domine, plebis tue sanctificator et custos._ Quant
+le roy senti l'eure de la mort, il se fist couchier en un lit tout couvert
+de cendre, et mist ses mains sus sa poitrine en regardant vers le ciel, et
+rendi l'esperit à Nostre-Seigneur en celle heure meisme que Nostre-Seigneur
+mourut en la croix pour le salut des ames.
+
+Précieuse chose est et digne d'avoir en remembrance le trespassement de tel
+prince; spéciaument ceux du royaume de France. Car maintes bonnes coustumes
+y establi en son temps. Il abati en sa terre le champ de bataille, pour ce
+qu'il avenoit souvent que quant un contens estoit meu entre un povre homme
+et un riche, où il convenoit avoir gage de bataille, le riche homme donnoit
+tant que tous les champions estoient de sa partie, et le povre homme ne
+trouvoit qui luy voulsist aidier; si perdoit son corps ou son héritage.
+Maintes autres bonnes coustumes adreça et aleva parmi le royaume de France.
+Et aussi voult et commanda que tous marchéans forains et qui d'estranges
+terres vendroient, que sitost comme il auroient leur marchéandise vendue
+que tantost feussent paiés et délivrés sans arrest. Pour la franchise qu'il
+y trouvèrent, les marchéans commencèrent à venir de toutes pars, pourquoy
+le royaume fu en meilleur estat qu'il n'avoit esté au temps de ses
+devanciers. L'endemain de la feste saint Barthelemi trespassa de ce siècle
+saint-Loys, en l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur mil deux cens soixante
+et dix. Et furent ses ossemens aportés en France à Saint-Denys où il avoit
+esleu sa sépulture. En la place où il fu enterré, et en pluseurs autres,
+nostre sire le tout puissant fist moult de biaux miracles et de grans, par
+les fais et les mérites du bon roy.
+
+
+_Cy fine l'ystoire saint Loys._
+
+
+ * * * * *
+
+J'ai donné la vie de saint Louis telle qu'on la retrouve dans le plus grand
+nombre des manuscrits, avec l'addition des morceaux inédits renfermés dans
+l'exemplaire de Charles V, n° 8395.
+
+Cependant plusieurs leçons et des plus anciennes, après avoir suivi
+religieusement le texte des _Grandes Chroniques_ jusqu'à la fin du règne de
+Philippe-Auguste, s'en écartent à compter de là; soit parce que la vie de
+saint Louis n'avoit pas encore été ajoutée de leur temps, soit parce qu'ils
+n'en avoient pas encore connoissance. Deux narrations, toutes deux plus
+concises et moins exactes, sont conservées aujourd'hui, l'une sous le
+n° 8396-2, l'autre sous le n° 8299. Cette dernière est presque uniquement
+traduite de l'_Histoire générale_ de Guillaume de Nangis. Dans le but de
+donner une édition complète de la _Chronique de Saint-Denis_ et de ses
+principales variantes, je vais rapidement indiquer les endroits qui, ne se
+trouvant pas dans la bonne leçon, peuvent cependant répandre sur le règne
+de saint Louis quelques nouvelles lueurs.
+
+Les Gestes du n° 8396 sont divisés en vingt-neuf alinéas ou paragraphes;
+mais au XIIème est racontée la mort de saint Louis; les autres sont
+consacrés à Charles d'Anjou.
+
+Le IIeme nomme tous les enfans de saint Louis et de Marguerite «qui
+longuement fu sans enfans avoir». 1° Une fille (Isabelle) qui épousa le roi
+de Navarre, Thibaut V; 2° un fils mort jeune et enseveli à Roiaumont;
+3° Philippe, qui succéda au trône; 4° Jehan, surnommé _Tritrem_ ou Tristan,
+comte de Nevers, mort à Carthage; 5° Pierre, comte d'Alençon, marié à la
+fille du comte de Blois; 6° Robert, comte de Clermont en Beauvoisis, marié
+à la fille du seigneur de Bourbon; 7° Blanche, mariée au fils du roi
+d'Espagne (Ferdinand de Castille); 8° Marguerite, mariée au duc Jean de
+Brabant; 9° Agnès, mariée au duc Robert de Bourgogne.
+
+Le IIIème paragraphe contient la lettre du grand-maître des Templiers, ou
+plutôt d'un chevalier de l'ordre Teutonique au Roi, sur les Tartares; elle
+ajoute quelque chose au texte de notre chapitre XXXII: «A son très haut
+seigneur, Loys, par la grace de Dieu roy de France, Ponces de Aubon, mestre
+de la chevalerie du Temple de France, salus et appareilliés à faire vostre
+volonté.... Les nouvelles des Tartarins, si comme nous les avons oïes de
+nos frères de Poulaine qui sont venus au chapitre. Nous faisons savoir à
+vostre hautesse que Tartarins ont la terre qui fu le duc Henri de Poulaine
+destruite et escillie, et celuy meisme avec moult de barons et six de nos
+frères et quatre chevaliers et deux sergens et cinq cens de nos hommes ont
+mort. Et trois de nos frères que bien congnoissons eschappèrent. Derechief
+toute la terre de Hongrie et de Baiesne (Bosnie) ont dégastée. Derechief il
+ont fait troit os: si les ont desparties: dont l'une est en Hongrie,
+l'autre en Baiesnie et l'autre en Osteriche. Et si ont destruit deux des
+meilleurs tours et trois villes que nous avions en Poulaine et quanques
+nous avions en Boesnie et en Moravie del tout en tout il ont destruit. Et
+cele meisme chose doutons-nous que ne viegne ès parties d'Alemaigne... Et
+sachiés qu'il n'espargnent nuluy; mais il tuent tous, povres et riches et
+petits et grands, fors que beles femes pour faire lor volonté d'elles, et
+quant il ont fait lor volonté d'elles il les ocient, pour ce qu'elles ne
+puissent riens dire de l'estat de leur ost. Et s'aucuns messagiers si est
+envoiés, les primerains de l'ost les prennent et li bendent les yeux et le
+mainent à lor seignour qui doit estre, si comme il dient, sire de tout le
+monde... Il menjuent de toutes chars fors que de chars de porc... Et sé
+aucuns d'eux muert, si l'ardent. Et sé aucuns d'eux est pris, jà puis ne
+mengera, ains se laist morir de fain. Il n'ont nules armeures de fer né
+cure n'en ont né nules n'en retiennent, mais il ont armeures de cuir
+boilli.... Et sachiés que lor ost est si grans, qu'il tient bien dix-huit
+lieues de lonc et douze de lé. Il chevauchent tant en une journée comme il
+a de Paris à Chartres la cité.»
+
+Le paragraphe V. nomme le chef des pastoureaux _Rogier_. «Et establi cil
+Rogier que chascune dizaine auroit son maistre et sa bannière.»
+
+Paragraphe VI. «L'an 1252 comença la guerre en Hainaut entre monseigneur
+Karlon, conte d'Anjou et de Provience, encontre Jehan d'Avesnes. Parquoi
+Piquardie et tout le païs de Hainaut et de Flandres fu moult _aescheris_.»
+(Appauvri, affoibli.)
+
+Paragraphe IX. «Sachiés que tant comme il (saint Louis) vesqui ne voult
+souffrir que batailles fussent faites de champions né de chevaliers au
+royaume de France, pour meurtre, né pour traïson, né pour héritage, né pour
+dette; ains faisoit tout faire par enqueste de preudesommes et loiaus à son
+essient, et quant il trouvoit le cas de l'une partie mauvais, il le
+punissoit selonc droit et selonc raison, comme droit juge sans
+espargnier...... Si fonda une communauté de clers escoliers qu'on appelle
+_les Bons Enfans_, à Paris, viers Saint-Victor.»
+
+Paragraphe X. «Au tems de cele grans païs que France estoit, fu envoiés de
+la court de Rome un cardonaus.... appelé Simons, né en Brie, et puis fu-il
+esleus à estre apostole: cil cardonaus par la volenté du roy Loys et des
+barons prescha de la crois d'outre-mer, et prescha mout de fois au jardin le
+roy et ailleurs ausinc.»
+
+Paragraphe XVIII. «Si vous nommerai aucuns de ceux qui alèrent en
+Sesile (avec Charles d'Anjou). Premièrement l'évesque Guy d'Aucuerre, qui se
+parti... bien garni de bons chevaliers hardis et viguereus et de bons
+sergens, et un jone homme, fils au conte de Flandres, et estoit nommés
+Robert, et estoit cist Robert avoués de Béthune; et avoit espousé bonne
+demoiselle et sage, fille à ce conte Charles. El si ala en ce voiage li
+quens de Vendome qui mout estoit bons chevaliers et viguereus de sa main et
+bien i paru. Et i ala monseigneur Guy, maréchal de Mirepoix, à grant
+compaignie de bons chevaliers.»
+
+Paragraphe XXI. A l'occasion de la bataille de Benevent: «Et sachiés que
+sermonna la gent li évesques d'Aucuerre, qui avoit le pooir l'apostole et
+les assost tous... Et condui li mareschaus de Mirepoix la première bataille
+qui mout se contint la journée il et sa bataille viguereusement comme
+chevalier hardis et plains de grant preuesce.»
+
+ * * * * *
+
+La leçon du n° 8299 raconte les gestes de saint Louis en quarante-un
+paragraphes. Le premier résume avec netteté toutes les actions du roi.
+
+Au paragrap. XXII, on trouve l'explication plausible de la manière d'agir
+du seigneur de la _Roche de Glun_: «Et puis vint li rois, selonc le Rosne,
+à la Roche de Glin, et l'assist pour ce que le seigneur du chastel de ceus
+qui passoient par le fleuve du Rosne requerroit coustumes mauveses, et sé
+il ne voulissent paier, si les despoilloit non duement et sans raison de
+tous leurs biens.»
+
+Le paragrap. XXV, entre dans quelques précieux détails sur les Pastoureaux:
+«En l'an 1251, un merveilleus signe et une novelleté qui onques telle
+n'avoit esté oye avint au royaume de France. Car aucuns princes de larrons,
+pour décevoir les simples... faignoient eux avoir eu l'avision des Angles,
+et la benoiste vierge Marie à eux avoir apparu et leur avoir commandé que
+il préissent la croix, et des pastouriaux et des plus simples du peuple...
+féissent et assemblassent ensi come un ost, à souvenir et secourre à la
+Terre Sainte et au roy de France saint Loys. Et de icelle vision icil
+larron monstroient la teneur en leur bannière que devant eux porter
+faisoient. Car il i avoient fait peindre l'image de Nostre-Dame et des
+angles, si comme elle se devoit estre à eux apparue et demonstrée... Et la
+royne Blanche... eux ainsi aler souffroit; car elle esperoit à son fils
+saint Loys par eux en la Terre sainte avoir secours et passèrent Paris sans
+contredit. Adonc come il venissent à Orlians, si se combatirent et firent
+meslée aux clers de l'université; puis alèrent à Bourges en Berry, et lors
+li maistres d'eux entra à synagogues des Juis et destruist leur livres et
+les despoilla de leurs biens, mais comme cil meismes se despartist... ceux
+de Bourges, armés et appareilliés, les suirent asprement et occirent leur
+maistre avec pluseurs de leur compaignons et en firent grant occision, puis
+se esparpillèrent l'un à l'autre là, tant que l'en ne sceut que il
+devindrent.»
+
+Paragraphe XXXVI. «En l'an 1267, à St-Denis en France, fu faite translacion
+et transportement des roys de France en un moustier par divers lieus
+reposans en sépolture, par saint Loys roy de France et par Mahieu, abbé de
+ycelle églyse, et furent adjoins ensemble.»
+
+
+FIN DU QUATRIÈME VOLUME DES GRANDES CHRONIQUES DE FRANCE.
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les grandes chroniques de France (4/6 ), by
+Paulin Paris
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES GRANDES CHRONIQUES DE FRANCE ***
+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
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+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
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+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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@@ -0,0 +1,14557 @@
+Project Gutenberg's Les grandes chroniques de France (4/6 ), by Paulin Paris
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les grandes chroniques de France (4/6 )
+ selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis
+
+Author: Paulin Paris
+
+Release Date: May 3, 2011 [EBook #36025]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES GRANDES CHRONIQUES DE FRANCE ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Jean-Pierre Lhomme and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+
+HISTOIRE
+DE
+FRANCE.
+
+
+PARIS.--IMPRIMERIE DE BÉTHUNE ET PLON,
+36, RUE DE VAUGIRARD, 36.
+
+
+
+LES
+GRANDES CHRONIQUES
+DE FRANCE,
+selon que elles sont conservées
+en l'église de Saint-Denis
+en France.
+
+
+
+Publiées par M. PAULIN PARIS, de l'Académie royale des Inscriptions et
+Belles-Lettres.
+
+
+
+
+TOME QUATRIÈME.
+
+
+PARIS.
+TECHENER, LIBRAIRE,
+12, PLACE DU LOUVRE.
+
+1838.
+
+
+
+
+CI COMENCE LE PREMIER LIVRE
+DES GESTES AU BON
+ROY PHELIPPE.
+
+
+I.
+
+ANNEE 1175.
+
+_Coment il fu né, et de l'avision son père._
+
+
+[1]En l'an de l'Incarnation mil cent-soixante-cinq fu né le bon roy
+Phelippe, en la onziesme kalende de septembre, à la feste saint Thimotée et
+saint Simphorian. (Quant l'enfant fu né,) il fu appelé[2]
+Phelippe-Dieudonné par anthonomasie; car le roy Loys son père qui estoit
+saint homme et bon crestien avoit receu plusieurs filles de trois femmes
+qu'il avoit espousées, n'avoir ne povoit nul hoir masle qui après luy
+gouvernast le royaume de France: mais à la parfin le preud'homme et la
+noble roine Ale sa femme et tout le clergié et tout le royaume se
+convertirent à aumosnes et oroisons. Et le preud'homme qui pas n'avoit
+vaine gloire né présumpcion de ses mérites, mais espérance en la
+miséricorde de Nostre-Seigneur, requist à Dieu un fils par telles parolles:
+«Sire Dieu, je te prie qu'il te souviengne de moy, et que n'entres pas en
+jugement contre ton sergent; car nul homme qui vive n'est jugié en ton
+regart; mais soies piteux à moy pécheur. Et sé j'ai pechié ainsi comme
+autre homme, espargne moy toutevoies, et sé j'ai ricus fait en toute ma vie
+qui te plaise, je te pri qu'il ne périsse par mes péchiés. Sire, aies merci
+de moy selon ta grant miséricorde et me donne un fils hoir de mon corps,
+noble gouverneur du royaume de France, à la confusion de mes ennemis, qu'il
+ne me puissent reprouchier et dire: T'espérance si est vaine, tes aumosnes
+et tes oroisons sont péries. Mais tu, Sire, selon ta volenté me soies
+miséricors, et commande que mon esperit soit en paix receu en la fin de mes
+jours.»
+
+ Note 1: À compter d'ici, notre chroniqueur de Saint-Denis reproduit
+ le texte des _Gesta Philippi-Augusti_ de Rigord. (Voy. _Historiens de
+ France_, tome XVII, p. 4 et suiv.)
+
+ Note 2: _Il fu appelé_. Il faudroit: _Il doit être appelé_. «Debet
+ vocari.»
+
+Telles prières faisoit le roy à nostre Seigneur, tout le clergié et le
+peuple du royaume: et nostre Sire qui pas ne refusa ses prières, lui donna
+un fils qui eut à nom Phelippe Dieudonné (qu'il fist nourrir sainctement)
+et introduire plainement en la foy Jhésu-Crist et ès commandement de
+saincte églyse. Et quand il fu en aage convenable il le fist couronner à
+Rains à grant sollemnité, et vesqui puis tant qu'il le vit gouverner le
+royaume glorieusement, près d'un an avant ce qu'il trespassast.
+
+Une avision merveilleuse vit le roy en dormant. Celle avision lui
+représentoit que Phelippe son fils tenoit un calice d'or en sa main, et en
+ce calice qui estoit tout plain de sang humain administroit et donnoit à
+boire à tous ses princes et à ses barons, et luy sembloit qu'il buvoient
+tous du sang en ce calice que l'enfant tenoit. Le preud'homme céla celle
+avision jusques au derrenier de sa vie, n'oncques ne la voult reveler à nul
+homme, sé ne fust à Henry, évesque d'Albanne, qui en ce temps estoit légat
+en France. Mais avant le conjura de Nostre-Seigneur qu'il téust ceste chose
+jusques après sa mort.
+
+Quant le bon roy fu trespassé, cil Henry révéla l'avision à mains hommes de
+religion. Il trespassa de ce siècle, en celle année meisme que son fils fu
+couronné, et fu mort en la cité de Paris, si comme nous traiterons cy après
+plus plainement; car il nous convient traictier des fais le bon roy
+Phelippe selon chascune année (si comme l'istoire l'enseingne.)
+
+
+II.
+
+ANNEE 1179.
+
+_Coment son couronnement fu targié pour sa maladie._
+
+
+Ce sont les fais du roy Phelippe de la première année. En l'an de
+l'Incarnation Nostre-Seigneur mil cent soixante-dix-neuf, le roy Loys, qui
+estoit jà viel et débrisié comme cellui qui jà avoit près soixante-dix ans
+d'aage et sçavoit moult bien que le temps de sa vie ne povoit pas
+longuement durer; car il sentoit son corps agregié d'une maladie que les
+physiciens appellent paralisie; si assembla grant conseil à Paris de tous
+les archevesques et évesques et abbés de son royaume. Quant il furent tous
+assemblés, il se leva et entra tout seul en une chapelle pour adourer; car
+il avoit de coustume que devant tous ses fais faisoit oroisons à nostre
+Seigneur. Quant il eut s'oroison finée, il fist appeller tous ses prélas et
+tous ses barons et princes l'un après l'autre, puis leur descouvri son
+propos et ce qu'il béoit à faire; que, à la feste de l'Assumption
+Nostre-Dame approuchant, vouloit couronner son fils Phelippe à Rains par
+leur conseil et par leur volenté.
+
+Quant les prélas et les princes entendirent la bonne volenté du roy, si
+crièrent tous ensemble d'un cuer et d'une volenté: «Ce soit fait.» Atant
+feni le conseil si retourna chascun en ses parties.
+
+Quant la feste de l'Assumpcion fu venue, le roy se traist vers Compiègne et
+mena Phelippe son fils avec luy. Là si comme Dieu l'avoit ordené advint la
+chose aultrement qu'il ne cuida. Car tandis comme le roy ala séjourner à la
+ville, l'enfant ala chacier avec ses veneurs par le congié de son père.
+Quant il furent au bois entrés il trouvèrent un sanglier. Les veneurs
+descouplèrent les lévriers et coururent parmi la forest qui est parfonde et
+soutive[3], huiant et cornant. En pou d'heure furent espars l'un çà l'un là
+par diverses voies et par divers sentiers. Entre ces choses Phelippe
+l'enfant qui fut monté sur un cheval fort et isnel laissa toute sa
+compaingnie, et couru après la beste tout seul moult longuement tant comme
+le cheval povoit randonner[4] par une petite sentellette qui n'estoit pas
+moult hantée. Quant il eut ainsi passé et chacié par moult longue pièce, il
+prist à regarder après luy, et vit le jour qui jà abaissoit et le vespre
+qui approuchoit. Et pour ce qu'il se vist seul en la forest qui estoit et
+grant et longue, si le print une petite paour, et ce ne fu mie de merveille
+à enfant si jeune, et qui point ce n'avoit aprins. Une heure aloit çà,
+l'autre là, si comme le cheval le vouloit mener. A la parfin comme il eut
+ainsi chevauchié une pièce, escouté et regardé de tous sens s'il verroit
+nullui venir, et il n'oy né ne vit nullui qui après lui venist, il fu moult
+espoventé; mais toutevoyes à chief de pièce[5] revint à soy meismes: à
+grans souspirs et à grans gémissemens fist une croix sur son front, si se
+recommanda à Dieu et à la benoicte vierge Marie et à saint Denys qui est
+patron et deffendeur des roys et du royaume de France.
+
+ Note 3: _Soutive._ Embarrassée.
+
+ Note 4: _Randoner._ Courre.
+
+ Note 5: _A chief de pièce._ Au bout du conte ou du compte.
+
+Après ce qu'il eut finée s'oroison, il commença à regarder à destre. Il
+vist de loing un villain qui soufloit le feu en une charbonnière. Cil
+villain estoit grant et gros et de merveilleuse estature; une grant coignie
+tenoit sur son col; si estoit merveilleusement de orrible regardeure, lait
+et noir; car il estoit tout soillié de la pouldre et du faisil[6] du
+charbon.
+
+ Note 6: Dom Brial explique ce mot par celui de _poussier_. Je pense
+ qu'il se trompe et que _faisil_ est synonyme de _faix_, charge de
+ charbon. Rigord dit simplement: «Carbonum nigredine intectum.»
+
+Quant Phelippe l'enfant appercu celui villain, il conçu une légère paour;
+mais toutesfois la surmonta la hardiesce de son cuer. Du villain s'approcha
+et le salua moult débonnairement, et quant le villain sot qui il estoit et
+pourquoy il venoit, il laissa ce qu'il faisoit et ramena son seigneur par
+une adresce[7] à Compiègne. De la paour et du travail qu'il eut en celle
+journée, le prist une maladie moult griève, et par celle raison tarda son
+couronnement jusques à la feste de Toussains; mais Nostre-Seigneur
+Jhésu-Crist, qui oncques ne déguerpi ceus qui ont en luy bonne espérance,
+luy donna santé pour ses oroisons et pour les mérites son père, qui par
+nuit et par jour prioit à Nostre-Seigneur qu'il luy donnast santé, et par
+les oraisons de saincte églyse qui vers Dieu en estoit en moult grant
+dévocion.
+
+ Note 7: _Une adresce._ Une route directe ou de traverse.
+
+
+III.
+
+ANNEE 1180.
+
+_Coment il fu couronné à Rains à la feste de la Toussains, et fu appelée
+Auguste._
+
+
+Droit à la feste de Toussains fu Phelippe-Auguste couronné à Rains, selon
+la manière et la coustume des anciens roys. Là furent présens tous les
+prélas et les barons du royaume de France, et son oncle Guillaume
+l'archevesque de Rains, prestre et cardinal de Saint-Sabine, qui en ce
+temps estoit légat en France. Et fu présent à son couronnement le roy Henry
+d'Angleterre, qui à celle journée luy tint d'une part la couronne sur son
+chief moult dévotement, par la raison de son hommage et de droicte
+subjection, qui avecques les aultres princes et prélas crioit moult
+hautement: Vive rois! vive rois![8] Et en ce jour que le roy fu couronné il
+avoit quatorze ans d'aage tous parfais, dès la feste saint Timothée et
+saint Simphorian, qui jà estoit passée. Si estoit le quinzième an
+commencié.
+
+ Note 8: _Vive rois! Vivat rex!_ Je n'ai pas ici suivi l'orthographe
+ des manuscrits de Charles V, mais celle des manuscrits copiés sous
+ Philippe de Valois.
+
+Son père, le bon roy Loys, ne fut pas à Rains au couronnement; car il
+estoit jà surpris de paralisie si qu'il ne povoit mais aler né chevauchier.
+Nous n'avons pas propos de descrire toutes les choses qu'il fist à
+l'encommencement de son règne; car la grandeur de l'euvre et simplesce de
+nostre sens et de nostre parole serait trop à charche[9] et à ennuy à ceulx
+qui ont acoustumé à oïr choses bien faictes et bien dites et briefment.
+
+ Note 9: _A charche._ Pour _à charge_. «Ne delicatis auditorum auribus
+ fastidium generaret.»
+
+Au commencement doneques de son règne, il eut jà paour de Nostre-Seigneur
+fermée en son cuer. Pour ce avoit biau commencement d'estre sage; car ainsi
+comme dit Salmon: «La paour de Nostre-Seigneur si est le droit commencement
+de sapience.» Dont il prioit humblement en ses oroisons qu'il lui daignast
+adrecier toutes ses voies et tous ses fais. Il ama justice comme sa propre
+mère; il essauça miséricorde par-dessus justice, et tant coment il pot et
+dut, il garda tousjours vérité, n'onques de luy ne l'estrangea; et pour ce
+qu'il luy plut au commencement de son règne et au temps de son aage et de
+sa jeunesce à soy exerciter en ces glorieuses vertus, il avint après, si
+comme il doubtoit Dieu, il commanda expressément que tous ceulx de son
+hostel et de sa court le craingnissent et doubtassent, si comme toute
+créature doit faire.
+
+Et pour ce qu'il avoit horreur et abominacion sur toutes choses de
+gloutonnies et des horribles seremens que ces gloutons jureurs juroient
+souvent, et adès font en ces cours et en ces tavernes, il commanda que sé
+nul, feust chevalier feust aultre, faisoit nuls tels seremens en sa court,
+qu'il feust plungié en fleuve ou en marchois[10]. Expressément commanda que
+cet establissement feust gardé et tenu de tous.
+
+ Note 10: _Marchois._ Marais.
+
+Après ce que le roy fu couronné, il vint à Paris; lors commanda à faire une
+besoingne qu'il avoit conceue de long-temps devant en son cuer; car il
+avoit oï dire maintes foys aux enfans qui estoient nourris avec luy que les
+juifs qui à Paris manoient, prenoient chascun an un crestien le grant
+vendredi qui est en la sepmaine peneuse, et le menoient en leurs
+croutes[11] soubs terre, et en despit de Nostre-Seigneur qui en ce jour fu
+crucifié, le tourmentoient et crucifioient; et au derrenier l'estrangloient
+en despit de la foy crestienne, et avoient ceste chose faicte maintes fois
+au temps de son père, et avoient esté convaincus du fait et ars. Et en
+celle manière fu sainct Richart martirié dont le corps gist à
+Saint-Innocent de Champeaux; pourquoy Nostre-Seigneur a puis fait maintes
+miracles en l'églyse où le corps de lui repose.
+
+ Note 11: _Croutes._ Grottes. De _crypta_.
+
+Diligemment fist le roy enquérir sé c'estoit voirs ou non. Il trouva que
+c'estoit vérité, si comme renommée le raportoit, et lors commanda que les
+juifs feussent prins partout le royaume de France. Prins furent par un
+samedi en leurs synagogues en la sixième kalende de mars. Despoillés furent
+d'or et d'argent et de robes ainsi comme leur pères anciens despoillèrent
+les Egypciens quant il trespassèrent la rouge mer au temps Moyse le
+prophète. Et en ce fu senefié la persécution qu'il orent puis quant il
+furent tous bannis du royaume de France.
+
+
+IV.
+
+ANNEE 1180.
+
+_Coment il deffendi sainte églyse, et puis après coment il dompta ses
+barons qui contre luy se révéloient._
+
+
+Entour un an après le couronnement le roy, avint qu'un tirant qui avoit nom
+Hébert de Charenton prist forment à grever les églyses et les abbayes de
+Berry, en la conté de Bourges, en toltes et en rapines et en maintes autres
+exactions. Quant les clers et les religieux ne porent plus endurer les
+griefs qu'il leur faisoit, il en firent au roy complainte par leurs
+messages, et luy prièrent moult humblement qu'il leur portast envers luy
+guarantie, et les tors fais leur fist amender. Quant le roy eut oï leur
+complainte, il fu tout embrasé d'amour et de jalousie pour vengier la honte
+de saincte églyse, et se présenta pour escu et pour mire, encontre toutes
+persécucions pour sa droiture guarantir. Gens assembla et entra en sa terre
+à moult grant force, villes brisa et prist proyes, vigoureusement abati son
+orgueil en pou de temps. Celluy vint à ses piés à mercy, et lui requist
+pardon de ses mesfais. Et le roy, qui fu misericors, lui pardonna par telle
+condicion qu'il jura sur sains à rendre aux églyses et aux religions
+quanqu'il leur avoit tollu à l'esgart et à la volenté le roy, et de lors en
+avant se garderoit de faire teles violences.
+
+Ceste première bataille fist le roy Phelippe-Dieudonné en commencement de
+son règne en l'aage de quinze ans, et la sacra pour prémices à
+Nostre-Seigneur. Faire le devoit, car pour ce fu-il dit Phelippe Dieudonné
+que Dieu le donna pour la délivrance et pour la deffense de saincte églyse
+et du peuple crestien.
+
+En celle année meisme qui fu la première de son couronnement, au quinzième
+an de son aage troublèrent en telle manière saincte églyse les fils
+d'iniquité, c'est à savoir: Robert de Beaujeu et le conte de Chaalons et
+aultres qui furent de leur suite contre les Chartres et contre les munimens
+royaus dont les roys avoient franchi les églyses, et leur firent mains
+griefs et mains dommages. Les clers et les religieux firent savoir ceste
+chose au roy en complaignant.
+
+Quant il sot ceste chose, il fu esmeu et entalenté de la honte vengier. Il
+entra en leurs terres, tout destruist et gasta et prist proies; si
+vertueusement les refrainst et dompta qu'il les contrainst à rendre aux
+églyses tout quanqu'il leur avoient tolu par force, et rendi la paix
+temporele aux religieux; à leurs oroisons se offry et se recommanda, puis
+s'en parti. A tant bien doit toute saincte églyse pour l'ame de lui prier;
+car il fu tousjours champion très-appareillié pour la guarantir et
+deffendre. Il confondi et destruist les juifs, qui sont pervers ennemis de
+la foy crestienne: il puni et bouta hors de la communaulté de saincte
+églyse les hérèses qui mal sentent des articles de la foy crestienne. Pour
+lesquelles choses ses bonnes oeuvres sont establies en Nostre-Seigneur, et
+doit toute saincte églyse raconter et retraire ses fais et ses dis, pour
+exemple donner au monde.
+
+En cel an meismes advint que l'ennemi de paix qui moult est dolent quant il
+voit concorde régner entre les princes, pour ce que la discension de tels
+gens amène souvent plus de maux qu'il ne feroit de menu peuple, souffla
+l'esprit d'iniquité ès cuers d'aucuns barons de France, et à ce les mena
+qu'ils firent conspiration contre luy. Chascun assembla sa force, et entra
+en la terre pour tout mettre à destruction. Moult fu le roy de grant ire
+embrasé quant il oï ces nouvelles. Son ost assembla isnelement, et mut
+puissamment, et si vertueusement les poursuivi que par l'aide de nostre
+Sire qui merveilleusement y entra, les mist tous soubs piés et les
+contrainst si par force qu'il vindrent à luy tous à mercy, et se mistrent
+haut et bas à sa volenté comme ceulx qui estoient coulpables des chiefs
+couper selon les loys, pour le crime de conspiracion. Et Nostre-Seigueur
+qui bien sait guerredonner à chascun le bien qu'il fait, si que nul bien
+trespasse sans guerredon, luy fu escu et deffense en la fraude de ses
+ennemis et luy donna fort estrif pour ce qu'il vainquist; car il eut à Dieu
+sacré les deux premières batailles qu'il eut faictes au commencement de son
+règne, en l'onneur de Dieu et de Nostre-Dame pour saincte églyse guarantir.
+
+
+V.
+
+ANNEE 1180.
+
+_Coment il fu de rechief à Saint-Denis et se fist couronner, et du
+trespassement son père.--Ce sont les fais du second an._
+
+
+En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vins, en la quarte kalende de
+juing, droitement le jour de l'Ascension, ala le roy à Saint-Denys en
+France, et se fist couronner de rechief devant le maistre autel de l'églyse
+par le conseil d'aucuns preud'hommes et sages qui environ luy estoient. Le
+jour meisme, espousa la noble roine Ysabel, fille Baudouin le comte de
+Hainaut et niepce le conte Phelippe de Flandres qui en ce jour porta devant
+le roy Joyeuse, l'espée du grant roy Charlemaine, si comme il est droit
+acoustumé au couronnement des roys. Mais tandis comme le roy et la royne
+estoient les chiefs enclins, à genous devant l'autel, et il entendoient la
+bénéiçon des espousailles que Guy l'archevesque de Sens leur faisoit, en la
+présence des barons et des prélas qui là estoient, advint une aventure qui
+est bien digne de mémoire.
+
+Tant y eut assemblé de peuple des chastiaux et des villes voisines pour
+véoir la feste et la solempnité, et pour véoir le roy et la royne couronner
+ensemble que trop y estoitgrant la presse et le tumulte du peuple. Pour
+celle noise apaisier, et pour le murmure de la gent refrener se leva un
+chevalier de la court du roy qui commença à tournoier parmi l'air une verge
+qu'il tenoit en sa main. Ainsi comme il la démenoit despourvuement amont et
+aval, il assena quatre des lampes d'utile d'olive qui pendent devant
+l'autel, à un seul coup les brisa toutes quatre et respandi l'uille
+droitement sur le chief le roy et la royne qui estoient à genoulx. Si ne
+doit-on pas cuider que ceste chose avenist d'aventure; mais ainsi comme par
+divine ordonnance en signe de plenté des dons du saint Esperit qui lui fu
+d'amont transmis, à espandre et à mouteploier la gloire de son nom et la
+renommée de ses fais par toutes terres. Dont il sembla assez proprement que
+la parole que Salmon dist ès cantiques feust dicte pour luy, ainsi comme
+s'il voulsist dire: «La gloire et la renommée et la sapience de ton nom
+sera espandue de l'une mer jusqu'à l'autre.» Car par uille nous sont ces
+trois choses signefiées: renommée, gloire et sapience. Et de ces trois
+graces fut-il enluminé en toute sa vie; car il fu renommé par victoires,
+glorieux en ses fais, sage en ce qu'il doubta Dieu, et en son royaume
+sagement gouverner.
+
+En cel an trespassa son père le bon roy Loys en la quarte kalende
+d'octobre, à un jour d'un jeudi. A Paris fu mort qui est la maistre cité du
+royaume. Si semble qu'il fust ordonné par divine provision que cil qui
+estoit roy et chief du royaume de France, et qui sainctement avoit
+tousjours vescu, trespassa du palais en palais, et du règne transitoire au
+règne perpétuel que oeil ne vit né oreilles n'oïrent né cuer d'homme ne
+pourroit penser, que Dieu appareilla à ceulx qui aiment vérité. Quant le
+corps fu enbasmé et appareillié, il fu porté à l'abbaye de Barbéel qu'il
+avoit fondée. La royne Ale sa femme fist faire sur luy une tombe d'or,
+d'argent et de pierres précieuses de merveilleuse ouvrage et de riche.
+
+
+VI.
+
+ANNEE 1181.
+
+_Coment il chaça les juifs de France, pour le despit qu'il faisoient à
+sainte églyse._
+
+
+En celui temps habitoient juifs à Paris et par tout le royaume de France en
+trop grant abondance et multitude. Assemblés estoient de diverses parties
+du monde, pour la paix de la terre et pour la liberté du pays et de la
+gent; car il avoient oï parler de la fierté et de la noblesse des roys de
+France encontre leurs ennemis, de leur pitié et miséricorde envers leurs
+subgiés. Pour ceste raison les plus grans et les plus sages en la loy Moyse
+estoient venus en France et habitoient à Paris. En la cité demourèrent si
+longuement que il enrichirent, si que il achatèrent à bien près la moitié
+de la cité. Et contre l'institucion saincte églyse avoient serjens et
+chamberières crestiens qui estoient manans avecques eulx en leurs hostels,
+apertement les faisoient judaïser et départir de la loy crestienne. Les
+bourgeois, les chevaliers et les païsans des villes voisines estoient en si
+grant subjection vers eulx, por les grans deniers qu'il leur devoient,
+qu'il prenoient leur meubles et leur possessions, et les autres les
+vendoient pour euls paier. Et les autres tenoient prisons[12] en leur
+maisons par leur seremens, en aussi grant subjetion comme chétifs sont en
+chartre. Mais quant le roy sot que la crestienne foy estoit en si grant
+vilté tenue, il fu moult esmeu de pitié et de compassion: à un bonhomme se
+conseilla qui avoit nom Bernart[13], lequel estoit saint homme et religieux
+qui en ce temps menoit vie solitaire au bois de Vincennes.
+
+ Note 12: _Prisons._ Prisonniers.
+
+ Note 13: _Bernart_, prieur de Grammont.
+
+Celluy luy loa qu'il relachast et quitast tous les crestiens de son royaume
+des debtes qu'il devoient aux Juis, si en retenist la quarte partie à soy
+s'il vouloit. Ce fu la première raison pour quoy il bouta tous les Juis
+hors de son royaume.
+
+La seconde cause fu telle qu'il traictoient et menoient vilainement et
+ordement les aournemens des églyses qu'il tenoient en gaiges, pour la
+nécessité du peuple, comme textes d'or, calices d'or et d'argent, chapes et
+chasubles et mains aultres garnemens. Si vilainement les tenoient en la
+honte de saincte églyse qu'il faisoient soupes en vin à leurs juiziaux[14]
+ès calices beneois et sacrés à Dieu, en quoy le corps Nostre-Seigneur est
+consacré et beneoit au saint sacrement de l'autel. Maintes aultres
+énormités faisoient-il en despit de Nostre-Seigneur, en comble de leur
+dampnacion. Si ne prenoient pas garde à ce qu'il treuvent escript en leur
+loy, coment Baltasar, roy de Babiloine, fu occis à sa table pour ce qu'il
+faisoit mengier sa gent aux vaissiaux que Nabugodonosor avoit aportés du
+temple, quant il eut prins Jhérusalem, et une main lui escript en la paroy
+devant luy: Mané-Thecel-Pharès.
+
+ Note 14: _Juiziaux._ Petits Juifs. Rigord dit: «Infantes eorum offas
+ in vino factas comedebant.»
+
+La tierce raison pour quoy il furent bannis fu telle: qu'il se doubtoient
+moult durement que le roy ne commandas à cerchier leurs maisons et que l'en
+ne préist quanques on trouvast du leur. Un en y eut de Paris qui avoit
+pluseurs garnemens d'autel, comme croix d'or à pierres précieuses, textes,
+calices. Toutes choses bouta en un sac et les jeta ès chambres privées[15].
+En celle ordure demourèrent une pièce les choses benoites jusques à tant
+que crestiens les y trouvèrent si comme Dieu le voult.
+
+ Note 15: «In fossam profundam ubi ventrem purgare solebat.» (Rigord.)
+
+La quinte partie des textes[16] fu au roy rendue, les
+aournemens furent aux églyses rendus. Celluy an dut pour
+droit estre dit jubileux; car en la vielle loy estoit tels ans
+ainsi appellés quant les possessions revenoient au chief de
+cinquante ans aux anciens possesseurs qui devant les avoient
+tenus, et quant toutes les debtes estoient relaschées. Aussi
+fut-il fait en celle année au royaume de France quant tous
+les crestiens furent hors et quictes des debtes qu'il devoient
+aux Juis.
+
+ Note 16: _Textes._ Le latin dit _debiti_, de la dette.
+
+
+VII.
+
+ANNEE 1182.
+
+_Coment les Juis cuidèrent demourer par la praiere aux barons._
+
+
+En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vins et un, commanda le roy
+Phelippe que tous les Juis vuidassent le royaume de France, si que il
+feussent tous hors dedens la feste saint Jehan-Baptiste. Congié leur donna
+de vendre les meubles et les garnisons qu'il avoient en leurs maisons, et
+retint les possessions qu'il avoient achetées, si comme maisons, champs,
+prés, vignes, granches, pressouers et si fais héritages[17].
+
+ Note 17: Cette odieuse spoliation des Juifs offre, il faut bien
+ l'avouer, quelque rapport avec la vente des biens de la noblesse
+ françoise et du clergé françois, en 1792. Mais il faut tenir compte
+ de quelque différence dans le nombre des victimes et dans les torts
+ qu'on leur supposoit.
+
+Quant les desloiaux virent ce, il furent forment troublés et tourmentés.
+Aucuns fuient baptisiés et persévérèrent toutes voies en la loy. A eux
+rendi le roy toutes les possessions en l'onneur de la foy qu'il avoient
+receue, et les franchi de toutes tailles et de tous servitudes en la
+manière des autres crestiens. Ceulx qui demourèrent en l'erreur ancienne
+et aveuglés des yeulx du cuer alèrent aux prélas et aux barons, grans dons
+leur donnèrent et leur promistrent moult grant somme de deniers sans
+nombre, s'il povoient empetrer devers le roy leur demourance; mais Dieu,
+qui le cuer du preudomme avoit si enflambé de la grace du saint Esperit, le
+conferma en son propos si forment que né par prières né par promesses ne
+luy porent les barons le cuer fraindre né amollier.
+
+Quant les Juis virent que les prélas et les princes furent escondis par cui
+prières, quant il vouloient promettre et donner, il souloient assez
+légièrement les aultres roys encliner à leur volenté, il furent moult
+merveilleusement esbahis et esperdus, et commencièrent à crier:
+_Scema-Israël_, qui vault autant en ebrieu comme: Dieu, escoute!
+Toutes-voies quant il virent qu'il ne povoit estre autrement, et que le
+terme approchoit qu'il devoient avoir France vuidiée, il commencièrent à
+vendre leur meubles et leur garnisons à merveilleuse haste, et le roy saisi
+les héritages. Après ce qu'il orent ainsi leur choses vendues, il
+vuidièrent le royaume dedens le terme qui fu mis, et emmenèrent femmes et
+enfans et tous leur mesnages au mois de juing en l'an devant dit qui estoit
+mil cent quatre-vingt et deux, de l'aage du roy le dis-septième, et de son
+règne le tiers.
+
+
+VIII.
+
+ANNEE 1183.
+
+_Coment le roy fist nétoyer les sinaguogues et sacrer et dédier au service
+Nostre-Seigneur._
+
+
+Quant les Juis furent ainsi alés, et France fu vuidiée de la corrupcion de
+telle chenaille[18], le bon roy n'oublia point à mener son propos à
+perfection; car ce qu'il avoit encommencié glorieusement il vouloit plus
+glorieusement finer. Adonc commanda que les sinaguogues aux Juis feussent
+nettiées et curées, là où il souloient assembler et blasmer et despire
+Jhésu-Crist, et faire leurs fausses oroisons soubs la couverture de
+religion; et puis commanda qu'elles feussent dédiées à églyses, et que l'on
+y sacrast autels pour faire le service Nostre-Seigneur.
+
+ Note 18: Nous dirions aujourd'hui: _Canaille_.
+
+En ce fait ot le roy bonne considéracion et honneste; car en ce meisme lieu
+où Jhésu-Crist avoit esté moult longuement vitupéré et despis des Juis, en
+ce meisme lieu fu-il saintefié et aouré des crestiens. Ceste chose fit-il
+contre[19] la volenté des barons.
+
+ Note 19: _Contre._ Le latin dit: _Circa voluntatem_.
+
+Quant les chevaliers, les bourgois et tout le menu peuple virent les oeuvres
+le roy si merveilleuses, et qu'il estoit jouvencel de bonnes enfances et
+plain de bonnes meurs, il rendirent graces à Nostre-Seigneur de ce qu'il
+leur avoit envoyé en leur temps tel roy et tel seigneur. Et qui diligemment
+vouldroit en luy regarder[20], il y trouveroit toutes quatre glorieuses
+vertus que Moyse commande que l'en regardast, quant l'en vouldroit eslire
+prince; c'est assavoir: puissance, paour de Dieu, amour de vérité et
+détestacion d'avarice.
+
+ Note 20: _Voudroit._ On voit que Rigord écrivoit sous
+ Philippe-Auguste.
+
+Les bourgois d'Orléans pour ce qu'il vouloient ensuivir l'exemple le roy
+qui estoit leur sire et leur chief firent églyse d'une sinaguogue, et y
+establirent prouvendes là où l'en fait chascun jour le service de
+Nostre-Seigneur, par nuit et par jour, pour le roy et pour tout le peuple,
+et pour l'estat du royaume de France. Ceus d'Estampes refirent tout ainsi
+d'une maison qui avoit esté sinaguogue.
+
+L'en treuve en escript à St-Denys, ès gestes des roys, que les Juis furent
+exiliés du royaume autrefois au temps ancien; car au temps que le roy
+Dagoubert, fils le fort roy Clotaire, gouvernoit le roiaume, un empereur
+qui avoit nom Eracle gouvernoit l'empire de Rome. Cil Eracle estoit sage ès
+clergies libéraux[21], et meismement en l'art d'astronomie qui en ce temps
+estoit de grant auctorité; mais puis que la foy mouteplia et saincte églyse
+vint en povoir, elle fu abatue, pour ce que, (ainsi comme aucuns dient),
+ydolatrie eut de luy commencement et naissance[22].
+
+ Note 21: _Es clergies libéraux._ Dans les arts libéraux.
+
+ Note 22: «Ab omni coetu fidelium, veluti idololatria, eliminata.»
+ (Rigord.)
+
+[23]Icelluy Eracle escript au roy Dagobert de France devant nommé qu'il
+destruisist tous les Juis de son royaume, et le roy le fist ainsi comme il
+luy manda. La cause de ceste destruction fu pour ce que cellui Eracle avoit
+esperimenté que les signes des estoiles monstroient que le peuple circonci
+devoit destruire l'empire de Rome. Mais l'empereur en fu en partie deceu;
+car ce qu'il entendi des Juis fu fait par une gent que l'on souloit
+appeller Aguarins; mais or sont appellés Sarrasins; car il advint puis que
+il prisrent l'empire de Rome et le mistrent à gas et à confusion.
+
+ Note 23: Voyez, dans nos _Chroniques de Saint-Denis_, règne du roi
+ Dagobert, _chap_. 12.
+
+_Incidence._--Saint Metheodes[24] le martir fait mencion d'une pestilence
+qui doit avenir vers la fin du monde, et dit que les Ismaëlitiens doivent
+venir: c'est un peuple qui d'Ismaël descendi. Celluy Ismaël fu fils
+Abraham, (non mie de sa femme, mais de sa chamberière. Circoncis fu), et de
+tels gens nous fait un escript cil saint Metheodes, et dit que en la fin
+des temps devant l'avènement Ante-Christ istront encore une fois de là où
+il sont enclos. Toutes terres prendront et seront seigneurs du monde par
+huit sepmaines d'ans; c'est par cinquante six ans. Pour les maus et les
+tribulacions qu'il feront aux crestiens sera leur voie appelée d'angoisse
+et de douleur. Il occiront les prestres aux moustiers et ès sains lieux,
+leurs chevaulx lieront aux sépultures des corps sains, et feront estables à
+leurs jumens ès moustiers delez les autels. Et tout ce souffrera
+Nostre-Seigneur pour le péchié et la mauvaistié des crestiens qui seront en
+ce temps. Josephe meisme tesmoingne de ces gens, et dit que tout le monde
+sera leur habitacion et qu'il prendront et habiteront ès iles de mer.
+
+ Note 24: _Saint Metheodes._ La mention de la prophétie de saint
+ Methodes se lie au récit de l'expulsion des Juifs par Héraclius. Les
+ Ismaéliens ou Sarrasins qui déjà ont ravagé l'empire devront
+ reparoître une seconde fois, vers la fin des temps, etc.
+
+
+IX.
+
+ANNEE 1183.
+
+_Coment il acheta le marchié de Champeaux, et coment il fist clore les bois
+de Vincennes, et de sept mil Coteriaux qui furent occis en Berry._
+
+
+En l'an de l'Incarnation mil cent quatre-vingt-et-trois, et de son règne le
+quart, le roy acheta à luy et à ses hoirs un marchié que les malades de
+Saint-Ladre de Paris avoient au dehors de la cité[25]. Ceste chose fist-il
+aux prières de mains hommes qui prié l'en avoient, et meismement à la
+prière d'un sien sergent qui moult luy estoit loial, et luy procuroit
+toutes ses besoingnes. Quant il ot ce marchié acheté, il le fist venir
+dedens la ville en une place qui est nommée Champeaux. Là fist-il faire par
+le devant dit sergent deux grans halles où les marchéans peussent entrer
+quant il plouveroit, et vendre leurs denrées plus nettement. Clorre les
+fist et bien fermer pour ce que les marchéandises qui là demouroient par
+nuit peussent estre gardées sauvement[26]. Par dehors fist faire loges et
+estauls, par dessus les fist bien couvrir pour ce que s'il plouvoit, on ne
+laissast mie pour ce à marcheander, et pour ce que les marchéans n'eussent
+dommage pour la pluie[27].
+
+ Note 25: Dans le faubourg Saint-Denis, sur l'emplacement des
+ nouvelles rues de _Chabrol_ et de _Charles X_.
+
+ Note 26: «Et in nocte ab incursu latronum tutè custodirentur. Ad
+ majorem etiam cautelam, circà easdem halas jussit in circuitu murum
+ ædificari, portas sufficienter fieri præcipiens quæ in nocte semper
+ clauderentur. Et, inter murum exteriorem et ipsas halas mercatorum,
+ stalla fecit erigi desuper operta, etc.» (Rigord.)
+
+ Note 27: Telle fut l'origine des halles de Paris.
+
+Le roy, qui moult estoit curieux de l'accroissement du royaume et de ses
+lieux soustenir et amender fist clorre les bois de Vincennes de haus murs
+et de fors, qui devant estoient si desclos que les bestes et les gens
+povoient aler parmi. Au temps de ses devanciers avoit toujours esté
+desclos. Quant le jeune roy Henry d'Angleterre qui avoit esté couronné
+après le roy Estienne, sceut ce, il fist recueillir et amasser par les
+forests de Normandie et d'Acquitaine jeunes faons de bestes sauvages, dains
+et chevriaulx, et puis les fist mettre en une grant nef qu'il fist moult
+bien covrir, et mettre dedans la viande de quoy il devoient vivre.
+Contremont Saine les fist mener jusques à Paris, là les fist présenter an
+roy Phelippe son seigneur. Le roy qui fu moult lié du présent le reçut
+moult volentiers, puis les envoia au bois de Vincennes qu'il avoit
+nouvellement fermé, là les fist garder et nourir moult soigneusement.
+
+En celle année furent occis sept mille Coteriaux en la conté de Bourges et
+plus. Si les occistrent ceulx du pays par le secours que le roy leur fist,
+pour la très grant desloiauté qu'il faisoient par tout le pays. Car il
+entrèrent en la terre le roy par force, et prenoient les proies, et
+prenoient les païsans du pays, si les metoient en liens, et les trainoient
+après eulx ainsi comme esclaves, et dormoient avec les femmes de ceulx
+qu'il emmenoient ainsi, voiant eulx meismes. Et plus grans douleurs
+faisoient encore: car il ardoient les moustiers et les églyses, et
+trainoient après eulx les prestres et les gens de religion, et les
+appelloient cantadors par dérision. Quant il les batoient et tourmentoient,
+lors leur disoient-il: «Cantadours chantez,» et puis leur donnoient grans
+buffes parmi les joues, et batoient moult asprement de grosses verges. Dont
+il avint qu'aucuns rendirent leur ames à Dieu en tels tormens, et les
+aucuns qui estoient jà aussi comme demi mors et affamés de la longue
+prison, se raemboient[28] par somme de deniers pour eschaper de leurs
+mains; mais nul ne pourroit raconter sans grant douleur de cuer et sans
+grans larmes ce qui s'ensuit après. Quant il roboient les églyses,
+l'eucariste prenoient à leurs mains touillées et ensanglantées du sang
+humain, que l'en met en ces églyses en vaisselles d'or et d'argent, pour la
+nécessité des malades; hors de philatières la sachoient et jettoient à
+terre, puis la défouloient aux piés. A leur garces et leur meschines
+faisoient voiles et cueuvre-chiefs des corporaux sur quoy l'on traicte le
+précieux et le vrai corps Jhésu-Christ en sacrement de l'autel. Les
+philatières et les calices despeçoient à mails[29] et à pierres.
+
+ Note 28: _Raemboient._ Rachetoient.
+
+ Note 29: _Mails._ Marteaux, maillets.
+
+Les gens du pays qui virent les énormités et les très-grans desloiautés
+qu'il faisoient, le firent savoir au roy Phelippe. Moult fu le roy esmeu
+quant il oï ceste chose: pour le despit de saincte églyse, et en moult
+grant compassion de ce que ceulx du pays souffroient, grant plenté de bonne
+gent et de bien appareillée leur envoia au secours.
+
+Quant ceulx du pays eurent la force et l'aide le roy, il se férirent d'un
+cuer et d'une volenté emmy leur ennemis, et les occistrent tous du plus
+petit jusques au greigneur, leurs dépouilles prisrent dont il furent
+enrichi. En celle manière fist Dieu vengeance des desloiaulx qui teles
+cruautés et teles desloiautés faisoient au pays. Et retournèrent arrières
+en graciant et en louant Nostre-Seigneur.
+
+
+X.
+
+ANNEE 1183.
+
+_Coment le conte de Toulouse et le roy d'Aragon furent accordés
+par miracle._
+
+
+Guerre et dissensions qui long-temps avant avoient esté commenciées furent
+renouvellées entre le conte Raimon de Saint-Gille et le roy d'Aragon, telle
+que nul ne povoit mettre en eulx né concorde né paix. Pour quoy les povres
+gens du pays estoient moult grevés par leur guerres; mais Nostre-Seigneur
+qui oï la clameur et la complainte de ses povres leur envoia sauveur, non
+mie empereur, roy, prince né prélat; mais un povre homme qui avoit nom
+Durant à qui Nostre-Seigneur s'apparut en la cité de Nostre-Dame-du-Puy, et
+luy bailla une cédule en quoy l'image de Nostre-Dame estoit escripte et
+séoit en un trosne et tenoit la fourme son chier fils en semblance
+d'enfant. En la circuité de son seel estoient lestres escriptes qui
+disoient ainsi: «Aigneaulx de Dieu qui ostez les péchiés du monde,
+donne-nous paix.»
+
+Quant les grans princes et les meneurs et tout le peuple oïrent ceste
+chose, il vindrent tous au Puy Nostre-Dame à la feste de l'Assumption,
+ainsi comme il souloient venir chascun an par coustume. Quand le peuple fu
+assemblé à la solempnité de la feste, l'évesque de la cité prist celluy
+Durant qui estoit un povre charpentier, et l'establi emmy la congrégacion
+pour dire le commandement Nostre-Seigneur. Quant il vit que tous ceulx qui
+là estoient avoient les oreilles ententives à sa bouche, il commença à dire
+son message, et leur commanda hardiement de par Nostre-Seigneur qu'il
+féissent paix entre eulx, et en tesmoing de vérité leur monstra la cédule
+que Nostre-Seigneur luy avoit bailliée, à tout l'image de Nostre-Dame qui
+estoit dedens empreinte. Lors commencièrent de cuer à grans souspirs et à
+moult grans larmes à louer la pitié et la miséricorde de Nostre-Seigneur,
+et les deulx grans princes qui devant estoient en si grant guerre que nul
+n'y povoit mettre paix, jurèrent sur les textes des évangiles, de bon cuer
+et de bonne volenté, et luy promistrent fermement en nostre Seigneur qu'il
+seroient tousjours mais en paix l'un vers l'autre. Et en signe et en
+tesmoignage de celle réconciliation qu'il avoient faicte, il firent
+empraindre en estain le seel de celle cédule, à tout l'image de
+Nostre-Dame, et le portoient avecques eulx cousus sur chaperons blancs qui
+estoient tailliés à la manière d'escapulaires que les convers de ces
+abbaïes blanches portent. Et plus grant merveille: que tous ceulx qui ces
+signeaux portoient estoient si seurs que s'il avenist par aventure qu'aucun
+d'eulx eust un homme occis, et il encontrast le frère de celluy qui feust
+mort et sceust bien encore la mort de son frère, il méist tout en oubli
+pour luy festoier et le receust entre ses bras en baisier de paix, d'amour
+et de larmes, et luy donnast à mengier et à boire en sa maison et toutes
+ses nécessités. Celle paix qui fu faicte au païs par ce preud'homme dura
+moult longuement.
+
+
+XI.
+
+ANNEE 1184.
+
+_De la guerre et de la paix du roy Phelippe et du conte Phelippe de
+Flandres, et d'un miracle que Dieu fist pour le roy._
+
+
+Ce sont les fais du cinquième an. En l'an de l'Incarnacion mil cent
+quatre-vingt-et-quatre, de son aage vintième et son règne cinquième, vint
+contens et discencion entre le roy et le conte Phelippe de Flandres pour la
+conté de Vermendois; car le roy proposoit que toute la conté devoit estre
+aux roys de France par droit héritage, et offroit ce à prouver par
+évesques, par barons, par vicontes et par autres princes. A ce respondi le
+conte en telle manière qu'il avoit la terre tenue au temps de son père le
+roy Loys de bonne mémoire paisiblement, et par long-temps en avoit esté en
+saisine et en possession paisible, né jà tant comme il vivroit ne la
+perdroit; car il sembloit au conte que il peust légèrement fraindre et
+amolier le cuer du roy et le courage, pour ce qu'il estoit enfant, et par
+promesses et par blandes parolles le cuidoit oster de son propos. Si
+cuidèrent aucuns qu'il eust à ce eu l'assent des barons de France; mais
+ainsi comme l'en seult dire, il conceurent vent et ordirent toiles
+d'iraignes.
+
+A la parfin assembla le roy grant parlement de ses barons à Compiègne.
+Quant il se fust à eulx conseillié, il assembla un ost si grant en la
+contrée d'Aminois que à paines en péust nul savoir le nombre. Le conte qui
+sceut que il venoit sur luy, fu eslevé en son cuer; son ost assembla
+d'autre part et vint contre son seigneur à bataille, et jura par le bras de
+sa force qu'il se deffendroit de luy; mais quant le roy fu issu et il ot
+son ost appareillié et ordenné en conroy, pour entrer en la terre le conte,
+il ot si merveilleux ost et si grant qu'il pourprenoient tout le pays et
+couvroient la face de la terre ainsi comme langoustes.
+
+Quant le conte et les Flamans virent l'ost le roy si grant et si fort il
+orent merveilleusement grant paour; les cuers du peuple, et des haus hommes
+leur défaillirent dedens les ventres, si qu'à pou qu'il ne tournoient tous
+en fuye. Le conte qui fu moult espoventé se conseilla à sa gent, lors
+envoya des messages au conte Thibaut de Blois qui estoit mareschal et garde
+de l'ost royal[30], et Guillaume l'archevesque de Rains; car à ces deux
+avoit le roy chargié toute la cure du royaume comme à ses oncles; et leur
+pria que il reportassent telles parolles au roy de par luy: «Sire,
+l'indignacion de ta hautesce veuille cesser envers moy: viens paisiblement
+à nous, et use de nostre service si comme il te plaist. La terre de
+Vermendois que tu demandes je la te quicte sans aultre pourloignement, et
+la te rens entièrement et franchement, chastiaulx, villes et bourgs et
+toutes les appartenances. Et s'il plaist à ta majesté et à ta haultesse[31]
+je te requier que tu me donnes Saint-Quentin et Péronne, et que tu me faces
+tant de grace que je les tiengne ma vie, et après mon décès te reviengnent
+à toi et à tes hoirs.»
+
+ Note 30: «Principem militiæ regis, Franciæ senescalcum.» (Rigord.)
+
+ Note 31: «Tamen si vestræ regiæ majestati placet.»
+
+Quant le roy ouy ce que le conte luy mandoit, et qu'il s'umilioit si
+durement, il manda les prélas et les barons qui là estoient venus pour
+l'orgueil du conte abatre et dompter. Conseil leur demanda sur ce que le
+conte luy requéroit, et il respondirent tous ensemble, tout ainsi comme
+d'une bouche, qu'il féist à la requeste le conte, et luy prièrent qu'il
+préist l'offre qu'il luy faisoit. Le roy s'assenti à leur conseil.
+
+Quant la chose fu ordenée, le conte fu mandé. Lors vint avant en la
+présence des prélas et des barons, et rendi au roy par droit la conté de
+Vermendois qu'il avoit moult longuement tenue contre droit; si l'en mist en
+possession devant tout le barnage. Après jura que il restabliroit tous les
+dommages qu'il avoit fais au conte Baudouin de Hénault et aux aultres amis
+le roy, à la volenté et au dit de sa court sans nulle demourée. Ainsi fu la
+paix refermée entre le roy et le conte ainsi comme par miracle; car elle fu
+faicte sans effusion de sang humain et sans dommage[32]. Quant la paix fu
+confermée à la léesce du peuple, graces et louanges en rendirent à
+Nostre-Seigneur qui ainsi sauve ceulx qui ont en luy espérance.
+
+ Note 32: Guillaume le Breton raconte autrement la chose, et décrit
+ plusieurs sièges et prises de villes, avant la conclusion de la paix.
+
+Entre les aultres choses plaines d'admiracion que Nostre-Seigneur voult
+monstrer en terre pour le bon roy Phelippe, une en voulons retraire qui
+moult est merveilleuse, ainsi comme aucuns des chanoines d'Amiens
+racontèrent puis, pour vérité, qui certains en estoient pour ce qu'une
+partie de leur rentes sont establies où ces choses avindrent.
+
+Quant le roy fu meu si comme nous avons dit, et il ot fait son ost logier
+près d'un chastel que l'en appelle Boves, les charetes, les chars, les
+chevaulx et les gens de son ost défoulèrent si forment les blés qui environ
+l'ost estoient, et les garçons qui moult en soièrent[2] pour leurs
+chevaulx, qu'il en demoura pou qui ne féussent marchiés ou triblés. Si
+avint ceste chose environ la Saint-Jehan, que les blés sont espès et
+flouris; mais quant la paix fu refermée, si comme nous avons dit, aucuns
+des chanoines d'Amiens qui devoient prendre leurs prouvendes en ce lieu où
+l'ost avoit esté virent qu'il avoient tout perdu si comme il leur sembloit.
+Il se complaindrent à leur doyen et à leur chapitre, et leur requistrent
+humblement en amour qu'il leur aidassent du commun à passer celle année, et
+qu'il leur départissent de leur fruis pour le dommage qu'il avoient eu.
+
+ Note 33: _Soièrent._ Coupèrent.
+
+Le doyen et le chapitre respondirent qu'il atendissent jusques après aoust
+que les blés seroient cueillis et batus, qu'il féissent cueillir le
+remenant des blés que l'ost le roy avoit triblé, et le chapitre si leur
+rendroit le deffault. Quant les blés furent batus et mesurés en la terre,
+il en trouvèrent à cent doubles plus, non mie tant seulement de celluy qui
+avoit esté triblé, mais de celluy qui avoit esté faucillié pour donner aux
+chevaulx. Et en celle place où les Flamans avoient esté logiés furent les
+blés et les herbes si seiches qu'il n'y apparut oncques en celle année
+herbe né chose qui verdoiast. Quant ceulx du pays et les chanoines sorent
+ce miracle il doubtèrent le roy; car il sorent bien que la sapience de Dieu
+estoit en luy, qui l'introduisoit à faire sa volenté.
+
+_Incidence._--L'archevesque Guillaume de Rains et le conte Phelippe de
+Flandres firent ardoir grant multitude de bougres.
+
+_Incidence._--En ce temps mouru en la province de Caours à un chastel qui
+est appellé Martel[34], en la quatorziesme kalende de juing, le jeune roy
+Henri d'Angleterre. Ensépulturé fu en la cité de Rouen[35].
+
+ Note 34: _Martel._ Aujourd'hui ville de Quercy, proche de la Gironde.
+
+ Note 35: Rigord a placé avec raison ces deux _incidences_ sous
+ l'année 1183.
+
+
+XII.
+
+ANNEE 1185.
+
+_Coment les messages d'outre-mer vindrent au roy pour secours querre._
+
+
+En celle année, en la dix-septième kalende de février, Eracle le patriarche
+de Jhérusalem, le prieur de l'Ospital et le maistre du Temple furent
+envoyés en message en France au roy Phelippe de par les crestiens
+d'oultre-mer; car Sarrasins vindrent en leurs terres, et mains en avoient
+occis, et plusieurs prins et menés en prison et chetivoison. Si avoient
+prins un fort chastel que l'en appelle le Gué-Jacob, et au prendre du
+chastel avoient-il occis plusieurs des frères du Temple et menés en prison.
+Ce fu la raison pour quoy il furent envoiés; car trop se doubtèrent les
+crestiens que les Sarrasins ne cueillissent hardement et cuer en eulx pour
+la victoire qu'il avoient eue et que il ne préissent la saincte cité de
+Jhérusalem et conchiassent le sépulcre et le temple de Nostre-Seigneur. Si
+apportoient ces messages les clefs du sépulcre au roy, et luy prioient
+moult humblement, de par les crestiens d'oultre-mer, pour Dieu premièrement
+et pour pitié de la crestienne religion, qu'il secourust la terre qui
+estoit au prendre et du tout en tout perdue, sé elle n'avoit secours de
+Dieu et de luy.
+
+Mais tandis comme il estoient sur mer, le maistre du Temple trespassa de ce
+siècle, et les aultres deux messages qui moult eurent de tourmens et de
+périls furent assaillis de larrons galios[36]. Mais toutes voies
+eschapèrent et nagièrent tant[37] qu'il vindrent à port: puis esploitièrent
+tant qu'il vindrent à Paris. Là fu le patriarche receu de l'évesque Morise,
+de toutes les religions et du peuple sollempnelment, comme sé ce feust un
+ange que Dieu envoiast en terre. L'en demain célébra en l'églyse, et fist
+le sermon au peuple. Le roy n'estoit point à Paris en ce point qu'il y
+vindrent. Mais quant il oï dire que tels messages estoient venus, il laissa
+toutes aultres besoingnes et leur vint à l'encontre au plustost qu'il pot
+et les receut en baisier de paix moult honnorablement, et commanda moult
+expressément aux baillis et aux prévos du royaume qu'il leur aministrassent
+despens bons et suffisans de son propre trésor par tout là où il
+vouldroient aler.
+
+ Note 36: _Galios._ Corsaires.
+
+ Note 37: _Nagièrent._ Naviguèrent.
+
+Quant il sot la raison pourquoy il estoient venus, il fu meu ainsi comme de
+pitié; premièrement pour la mésaise de la crestienté, et pour le dommage et
+pour le péril de la saincte terre. En pou de temps après assembla concile
+général en la cité de Paris de tous les prélas du royaume de France. Quant
+tous furent assemblés, la besoingne Nostre-Seigneur fu devant tous
+proposée. Lors commanda le roy à tous les prélas qu'il retournassent en
+leurs contrées, et que chascun féist sermonner de la croix en sa diocèse,
+et amonnestast le peuple par prédicacion qu'il secourussent la terre
+d'oultre-mer en remission de leurs péchiés.
+
+En ce temps gouvernoit le roy le royaume tout seul; car il n'avoit encor
+nul hoir de son corps de la noble royne Isabel. Et pour ceste raison
+(n'ot-il point conseil[38] qu'il se croisast pour le péril du royaume;
+mais) il prist chevaliers esleus de grant prouesces, et grans nombre de
+sergens bien appareilliés. Oultre-mer les envoia pour le secours de la
+terre, à ses propres despens.
+
+ Note 38: _Conseil._ Dessein.
+
+
+XIII.
+
+ANNEE 1185.
+
+_Coment le roy leva le duc de Bourgoingne du siège du chastel de Vergy
+qu'il avoit assis._
+
+
+En dementiers que ces choses avindrent, Hue de Bourgoingne assembla son ost
+et assist un chastel qui est appelé Vergy; si siet aux derrenières contrées
+de sa terre[39]. Quatre chastiau fist fermer tout environ que l'on nomme
+barbacannes[40]. La raison pourquoy il assist ce chastel estoit telle que
+il disoit qu'il appartenoit à sa seigneurie et à son fief, et jura que par
+nulle paction né par nulle offre que l'en lui féist ne s'en partirait du
+siège, jusques à tant qu'il l'eust par force pris ou qu'il luy seroit rendu
+à sa volenté.
+
+ Note 39: «In extremis terræ suæ finibus.» (Rigord.)
+
+ Note 40: Vergy étoit près d'Autun. «Et quatuor munitiones in circuitu
+ firmaverat.» (Id.)
+
+Quant le sire de ce chastel qui avoit nom Guy vit le ferme propos le duc,
+et qu'il s'appareilloit en toutes manières du chastel prendre, il envoia au
+roy et luy manda par lectres toutes ses besoingnes. Le mandement estoit tel
+qu'il luy prioit pour Dieu qu'il venist là, et il luy rendroit et doneroit
+le chastel perpétuellement à luy et à ses hoirs. Quant le roy eut entendu
+la lectre, il fist son ost assembler, et se hasta moult pour délivrer le
+souffroiteux des mains de plus fort de luy. Si soudainnement se féri en
+l'ost le duc, que luy et sa gent furent ainsi comme surpris. A tant fu levé
+le duc du siège que il avoit juré qu'il n'en partiroit si auroit le chastel
+pris. Lors fist le roy abatre les barbacannes que le duc avoit environ
+fermées. Gui le sire du chastel receut le roy dedens, et luy rendi à sa
+volenté si comme il luy avoit mandé. Le roy le receut si comme le sien
+propre, garnison y mist de par luy, si en accrut de tant son propre fief en
+ces parties.
+
+En pou de temps après celluy Gui fist hommage au roy, et jura que tousjours
+seroit loial à la couronne de France; et le roy de sa débonnaireté et
+largesce luy rendi le chastel entièrement et toutes les appartenances; mais
+en tant contint sa largesce qu'il en retint la seigneurie.
+
+_Incidence._--En ce temps fu éclipse de soleil particulaire, le premier
+jour de may en l'heure de nonne: si estoit le soleil au signe de Torel.
+
+
+XIV.
+
+ANNEE 1186.
+
+_Coment les abbayes et les églyses de Bourgoingne firent complainte au roy
+du duc de Bourgoingne._
+
+
+Ne demoura pas puis moult longuement, après que le roy ot ce fait, que les
+évesques et les abbés et toutes les religions de Bourgoingne envoièrent
+messages au roy, et se complaindrent malement du duc. Pour Dieu et pour
+pitié luy requéroient qu'il adresçast ceste chose, et qu'il leur féist
+tenir les chartres et les munimens que les preudommes donnèrent qui les
+églyses avoient fondées par leur dévocion. Car anciennement les bons roys
+de France, par la grant dévocion qu'il avoient en la foi crestienne,
+fondèrent les abbaïes et les églyses, si comme le premier roy chrestien qui
+ot à nom Clovis, et le roy Clothaire, et le roi Dagobelt, le grant roi
+Charlemaines, et ceulx qui après furent, quant il orent occis et chaciés
+les paiens du royaume à grant ahans et à grant effusion de sang, et il
+demourèrent en paix. Il fondèrent lors les églyses par grant dévocion et
+donnèrent largement aux ministres Nostre-Seigneur rentes et possessions,
+pour ce qu'il eussent largement leur vivres et peussent continuellement
+servir Nostre-Seigneur, et prier pour les ames de leur fondeurs; desquels
+aucuns furent qui esleurent leur sépultures ès lieux qu'il avoient fondés,
+par la grant dévocion qu'il avoient ès sains et ès sainctes en cui honneur
+il les fondoient. Si comme le roy Clovis qui gist à Saint-Père de Paris qui
+ores est nommée Sainte-Geneviève de Paris, et le roy Childebert à
+Saint-Vincent qui ores est nommé Saint-Germain-des-Prés; le roy Clotaire le
+premier à Saint-Mard de Soissons; le roy Dagobert à Saint-Denys en France,
+et lu roy Loys, père au roy Phelippe, à Barbéel.
+
+Quant les roys doncques fondèrent les églyses, et il les orent franchies
+par leurs chartres de toutes exceptions, il entendoient qu'elles feussent
+tousjours gardées en leur franchises, et qu'elles feussent en leur propre
+garde et protection. Et quant il donnoient les terres aux barons par leur
+franchise, ce n'estoit mie leur intencion qu'il grevassent pour ce les
+églyses né brisassent les munimens de leur exemptions. Et pour ce que le
+duc oppressoit les églyses et les abbayes de sa terre de grieves tailles,
+contre les roiaux munimens, et le roy en avoit jà oïes maintes complaintes,
+si l'amonesta le roy une fois et autre et puis la tierce devant tous ses
+amis, et luy pria moult débonnairement que pour Dieu et pour pitié et pour
+la foy qu'il devoit à la couronne de France il rendist aux églyses ce qu'il
+leur avoit tolu, et qu'il ne féist plus telles choses. Et puis luy dist à
+la parfin que s'il ne l'amendoit, il l'en puniroit et vengeroit en luy les
+torfais de l'églyse.
+
+
+XV.
+
+ANNEE 1186.
+
+_Coment le roy entra un Bourgoingne, et coment il contrainst le duc à venir
+à mercy._
+
+
+Le duc vit bien la volenté du roy, et aperçut qu'il avoit ferme constance
+en tous ses dis et ses fais. Triste et esmeu se parti de court et s'en ala
+en Bourgoingne; mais le roy luy ot commandé avant, qu'il rendist trente
+mille livres de deniers aux églyses qu'il leur avoit à force tolues, et luy
+avoit encore commandé qu'il luy amendast la force qu'il avoit faicte aux
+églyses contre les munimens et chartres roiaulx de ses ancesseurs; mais le
+duc refusoit ce à faire, et quéroit fuites et dilacions vaines par malice,
+et cuidoit ainsi fuir et eschaper la venjance royale. Mais quant le roy vit
+s'entencion, et qu'il refusoit à obéir à son commandement, il cueillit
+grant ost, et vint à armes sur luy en Bourgoingne, et entra à grant force
+de chevaliers et de champions, aprestés de combatre et soustenir toute
+aversité en la deffense de saincte églyse et du clergié qui lors estoit
+moult vil tenu en Bourgoingne. Car le prestre estoit aussi défoulé comme le
+villain[41]. Le roy assist un moult fort chastel qui avoit nom
+Chasteillon[42]: après ce qu'il ot sis quinze jours devant, il fist drécier
+ses mangonniaux et ses pierres et maintes autres manières de tourmens, et
+fist crier: _A l'assaut!_ par grant force. Lors commencièrent François à
+assaillir moult asprement et moult hardiement, les engins à lancier et les
+sergens à traire. Si fu l'assaut si aspre et si périlleux qu'assez en y ot
+d'occis et de dehors et de dedens, et pluseurs navrés; mais aucuns
+eschapèrent par l'ayde ei le conseil de cirurgie. A la parfin ot le roy
+victoire, et tant s'esvertuèrent François que le chastel fu pris. Si le
+receut le roy et y mist bonnes garnisons de sergens.
+
+ Note 41: «Conculcabatur enim tunc ut populus sic sacerdos.» (Rigord.)
+
+ Note 42: _Chastillon-sur-Seine._
+
+Quant le duc vit qu'il ne pourrait au roy contrester n'endurer longuement
+sa force, il ot proffitable conseil. A luy vint et luy chay aux piés en
+moult grant humilité par semblant, et luy pria moult qu'il eust de luy
+mercy. Le roy qui moult estoit miséricors luy pardonna par telle condicion
+que le duc promist que il amendroit au roy premièrement ce qu'il s'estoit
+vers luy meffais, au jugement de sa court; et après qu'il rendroit aux
+églyses et aux religions ce qu'il avoit pris du leur par mauvaise raison,
+et qu'il en feroit plain restablissement au dit et à la volenté du roy.
+Mais le roy qui assez aguement et cauteleusement regardoit à la fin de ses
+besongnes et appercevoit bien que malice d'homme estoit moutipliée en
+terre, et que toute pensée estoit ententive à mal, eschiva la malice du duc
+au proffit de luy et des églyses; car il avoit à mains hommes qui par avant
+avoient conversé entour son père le roy Loys de bonne mémoire oï dire, que
+cil duc mesme l'avoit courroucié maintes fois. Quant il estoit ajourné aux
+parlemens pour ses meffais il venoit à court, et promectoit amendement de
+tous ses torfais, et d'obéir aux royaux commandemens, et que dès or en
+avant se garderoit de mesprendre. Et puis quant il avoit ce passé et il
+estoit retourné en Bourgoingne, si faisoit pis que devant né point ne
+doubtoit à brisier son serement n'a courroucier le roy son seigneur.
+
+De ceste chose fu garni le roy et introduit[43], avant que la paix feust
+reformée. Pour ce prist le roy trois chasteaux très bons de luy par nom de
+gaige, par tel convenant qu'il les devoit tenir tant qu'il eust rendu au
+roy la dicte somme de deniers, c'est assavoir, trente milles livres. Mais
+ne demoura pas longuement que le roy ot débonnaire conseil envers le duc
+selon sa débonnaireté, et luy rendi les trois chasteaux qu'il tenoit de luy
+en gaige. Quant la paix fu ainsi reformée, le roy s'en retourna à joie à
+Paris en son palais.
+
+ Note 43: _Introduit._ Ce mot avoit autrefois le sens d'_instruit_.
+
+
+XVI.
+
+ANNEE 1186.
+
+_Coment le roy fist paver la cité de Paris. Après parle de la généalogie
+des roys de France._
+
+
+Après ce que le roy fu retourné en la cité de Paris, il séjourna ne scai
+quans jours. Une heure alloit par son palais pensant à ses besongnes, comme
+celluy qui estoit curieux de son royaume maintenir et amender. Il s'appuya
+à une des fenestres de la sale à la quelle il s'appuyoit aucune fois pour
+Saine regarder et pour avoir récréacion de l'air, si avint en ce point que
+charrettes que l'en charioit parmi les rues esmeurent et touillèrent si la
+boue et l'ordure dont elle estoient plaines que une pueur en yssi si grant
+qu'à paine la povoit nul souffrir: si monta jusques à la fenestre où le roy
+estoit appuié. Quant il senti celle pueur qui estoit si corrompue, il s'en
+tourna de celle fenestre en grant abhominacion de cuer.
+
+Pour celle raison conçut-il en son courage à faire une euvre grant et
+somptueuse, mais moult nécessaire et telle que tous ses devanciers ne
+l'osèrent oncques emprendre né commencier, pour les grans cousts qui à
+celle euvre aferoient. Lors fist mander le prévost et les bourgois de
+Paris, et leur commanda que toutes les rues et les voies de la cité
+feussent pavées de grés gros et fors, soigneusement et bien. Pour ce le
+fist le roy qu'il vouloit oster la matière du nom de la cité qu'elle avoit
+eu anciennement de ceux qui la fondèrent; car elle fu appelée en ce temps
+par son premier nom Lutesce qui vaut autant à dire comme ville plaine de
+boue et boueuse. Et pour ce que les habitans qui en ce temps estoient
+avoient horreur du nom qui estoit lais, luy changièrent ce nom et
+l'appellèrent ville de Paris, en l'honneur de Paris l'ainsné fils le roy
+Priant de Troye; car, si comme l'en treuve, il estoient descendus de celle
+lignée. Il ostèrent le nom tant seulement, mais le bon roy osta la cause et
+la matière du nom, quant il la fist atourner si que pueur né corruption n'y
+péust demourer.
+
+Cy endroit fu escripte la généalogie des roys. Mais nous n'en voulons point
+autrement traitier que nous avons traitié aux commencemens des croniques;
+toutesvoies peut l'en bien ci en droit mettre le nombre et le descendement
+de la généalogie. Le premier si ot nom Pharamon; le second son fils Clodio;
+le tiers Mérouvée; cil Mérouvée ne fu point son fils; mais il fu son
+cousin. Mérouvée engendra Childeric; ces quatre furent païens. Childeric
+engendra le fort roy Clovis qui fu le premier crestien. Clovis engendra
+Clothaire le premier; Clothaire Chilperic; Chilperic Clothaire le second;
+Clothaire engendra Dagobert. Cil Dagobert qui fonda l'églyse de Saint-Denys
+en France engendra Loys; cil Loys engendra Clothaire, Childeric et Thierry,
+et furent fils Sainte-Bautheult de Chielle. Childeric engendra Dagobert le
+second; Dagobert Thierry; Thierry Clothaire le tiers. Cil Clothaire n'ot
+point d'oir masle, mais il ot une fille que un prince nommé Ansbert
+espousa, et porta couronne par la raison. Celluy Ansbert engendra Arnoul;
+cil Arnoul engendra Saint-Arnoul, qui puis fu évesque de Mès. Cil
+Saint-Arnoul engendra Anchise. Anchise engendra Pepin, le premier
+graindre[44] du palais. Cil Pepin engendra Charles Martel. Charles Martel
+engendra Pepin le second, qui fu roy et empereur. Cil Pepin engendra le
+grant Charlemaines, qui fu roy et empereur. Charlemaines engendra Loys, qui
+fu roy et empereur. Cil Loys engendra Charles-le-Chauf. Charles-le-Chauf
+engendra Loys-le-Baube; cil Loys Charles-le-Simple; cil Charles
+Loys-le-Quart; cil Loys Lothaire; cil Lothaire Loys-le-Quint, qui fu
+derrenier de la lignée le grant roy Charlemaines.
+
+ Note 44: _Graindre._ Maire.
+
+Quant cil Loys fu mort, ainsi comme l'ystoire le baille, les barons
+esleurent Hue Capet, duc de Bourgoingne et prince du palais. Cil Hue
+engendra Robert; cil Robert engendra Henry; cil Henry engendra Eude[45];
+cil Eude engendra Phelippe le premier; cil Phelippe engendra Loys-le-Gros;
+cil Loys engendra Phelippe que le porc tua. Après fu couronné son frère le
+très débonnaire Loys, qui fu père au bon roy Phelippe; [46](après le bon
+roy Phelippe, Loys qui fu mort à Montpencier au retour d'Avignon. Cil Loys
+engendra Loys, le saint homme, qui fu mort au siège de Thunes; cil saint
+Loys engendra le roy Phelippe qui encor règne, en l'an de l'Incarnacion mil
+deux cens soixante-quatorze.)
+
+ Note 45: Rigord, que notre traducteur dans toute cette récapitulation
+ se contente d'abréger, ne fait pas cette faute. Il dit que Robert
+ engendra Hugues, Eudes et Henry, et que Henry engendra Philippe.
+
+ Note 46: Comme on le pense bien, le reste de l'alinéa n'est pas
+ emprunté à Rigord, qui mourut avant Philippe-Auguste.
+
+Pource que nous avons cy briement touché de la génération des roys de
+France, nous devons mettre le temps que les roys crestiens commencièrent à
+régner, et si le voulons prouver selon les croniques Ydace, et selon
+l'istoire Grégoire de Tors. C'est doncques à scavoir que saint Martin
+trespassa de ce siècle en l'an onzième de l'empire l'empereur Archadien;
+des l'Incarnacion Nostre-Seigneur jusques à celluy an avoient couru quatre
+cens sept ans, et de la transmigracion saint Martin jusques à la mort
+Clovis premier roy crestien coururent cent douze ans. Doncques, de
+l'Incarnacion jusques à la mort le roy Clovis coururent cinc cent dix-huit
+ans, et de la mort du roy Clovis jusques au septième an du règne le roy
+Phelippe coururent six cent soixante-sept ans. Et par ce puet-on savoir et
+prouver que du temps de l'Incarnacion jusques au septième an de son règne
+coururent mil cens quatre-vingt-six ans. Autre preuve de ce meisme: Au
+temps Ayot, qui fu le quart juge d'Israël, fu Troies la grant édifiée, si
+dura en bon estat et en bon povoir cent quatre-vingt-cinq ans. Au treizième
+an Abdon juge d'Israël, qui fu le douzième après Josué, fu Troies
+destruicte. Et de la destruction de Troies à l'Incarnation coururent onze
+cens soixante-seize ans, et de l'Incarnacion jusques à la transmigracion
+saint Martin coururent quatre cent quarante-cinc ans[47]. De la
+transmigracion saint Martin jusques à la mort le roy Clovis coururent cent
+douze ans. De la prise de Troies jusques au commencement du règne Clovis
+coururent mil six cens soixante ans.
+
+ Note 47: Rigord se contredit ici: il falloit, comme plus haut,
+ 407 ans.
+
+Et note ci endroit que Marcomire commença à régner en France en l'an de
+l'Incarnacion trois cens soixante-six: doncques de ce temps que le roy
+Clovis régnoit jusques au septième du règne le roy Phelippe coururent huit
+cens et dix ans. Nous avons mis ces choses en cest ystoire sauf le jugement
+et le droit d'autrui; car nous cuidons que de ceste racine et de cest
+original soient les roys de France descendus.
+
+
+XVII.
+
+ANNEE 1186.
+
+_Coment Rollo le tirant qui puis fu baptisié prist Normandie, et pourquoi
+le corps saint Denys fu descouvert._
+
+
+Au temps que Charles-le-Simple régnoit, qui fu le cinquième après le Grant,
+un tirant qui avoit nom Rollo vint par mer à grant infinité de gens du sa
+terre qui estoient nommés Normans, qui vaut autant à dire, en François,
+comme homme septentrional, qui sont nés de Septentrion. Car ceste syllabe
+_nort_ vaut autant à dire en françois ou en leur langue comme
+septentrion[48], et _man_ si vaut autant comme homme. Celluy Rollo et sa
+gent arriva en Neustrie et prist la cité de Rouen et toute la contrée, et
+du nom de sa gent l'appella Normandie. Celluy tirant fist moult de maux à
+sainte églyse en son venir, et conquist la duché de Normandie sur celluy
+Charles-le-Simple. Toutes-voies pacifia à luy, et luy donna le roy sa fille
+en mariage et toute la terre qu'il avoit conquise sur luy, ainsi comme Dieu
+le voult. Celluy Rollo se converti à la foy crestienne, et fu baptisié luy
+et sa gent. Si ot nom le duc Robert, en l'an de l'Incarnacion neuf cens et
+douze ans.
+
+ Note 48: Le soin minutieux que les anciens chroniqueurs ont pris
+ d'interpréter le mot _nord_, prouve que ce mot ne s'est pas introduit
+ dans la langue vulgaire que long-temps après l'établissement des
+ Normans.
+
+Long-temps après que ce avint, Guillaume duc de Normandie, qui à surnom
+estoit appelé Bastart, conquist Angleterre, et, (si comme aucunes gens le
+veulent dire), lors primes eut definement la généracion des Bretons qui de
+Brut estoit descendue, qui le premier roy d'Angleterre fu et de qui la
+terre fu dite Bretaigne. Onfroy qui fu le septiesme après celluy Guillaume
+conquise Puille; Robert Guichart son fils conquist après Calabre. Buiaumont
+son fils conquist Sezile, et la soubmist à sa seigneurie.
+
+Au temps le roy Henry, qui fu fils le bon roy Robert tiers de la génération
+derrenière, avint que ce roy envoya ses messages à l'empereur Henry pour
+confermer paix et alliance ensemble, selon l'ancienne coustume. Et quant
+les messages orent faicte la besongne pour quoy il estoient là allés et
+fournie, il entendirent que l'empereur devoit lever le corps saint Denys
+que on avoit trouvé en la cité de Rainebourg[49], en l'abbaye
+Saint-Ermantreu le martir, si comme on luy faisoit entendant. Lors luy
+distrent les messages qu'il mesprenoit vers leur seigneur le roy de France,
+à qui il avoit alliances fermées, quant il vouloit celle chose faire contre
+le roy et le royaume, et que bien se déust souffrir[50] de ce, jusques à
+tant qu'il feust plainement certain, savoir non sé c'estoit saint Denys
+l'ariopagite et le glorieux martir, évesque et né d'Athènes, disciple saint
+Pol, qui fu apostre et martir en France, de qui le corps gist en l'églyse
+que le roy Dagobert fist faire.
+
+ Note 49: _Rainebourg._ Ratisbonne.
+
+ Note 50: _Souffrir._ Abstenir.
+
+Quant l'empereur oï ce, il se souffri à tant, et envoya ses messages au roy
+Henry pour ce qu'il congneussent la vérité, et puis l'en féissent certain.
+Tantost comme les messages à l'empereur furent venus, le roy manda ses
+barons et ses prélas, et il les envoya avec son chier frère en l'églyse
+St-Denys. Quant il furent là venus, et les prélas et le couvent, les barons
+et tout le peuple orent fait oroisons à Nostre-Seigneur, l'en traist hors
+de leurs lieux les trois vaisseaux d'eleutre[51], en quoy le glorieux
+martir monsieur saint Denys et ses compaignons reposoient, en la présence
+des messages l'empereur la chasse du martir fu descelée et ouverte. Lors
+trouvèrent le corps à tout le chief entièrement, fors que deux os du col
+qui sont en l'églyse de Vergi en Bourgoingne qui est fondée en l'honneur de
+luy, et un os d'un des bras que l'apostole Estienne emporta à Rome par
+grant dévocion, et le mist en une églyse qui est nommée l'Escole des
+Grieux.
+
+ Note 51: _D'eleutre._ «Tria vasa argentea diligentissimè sigillata.»
+
+Quant les prélas, barons et tout le peuple virent ce, il drécièrent leur
+mains vers le ciel et rendirent graces à Nostre-Seigneur en larmes et en
+souspirs. Aux glorieux martirs se recommandèrent, si se départirent à tant,
+à moult grant joie.
+
+Les messages à l'empereur qui furent certains de la vérité s'en
+retournèrent en Alemaigne à leur seigneur et luy certifièrent plainement ce
+qu'il avoient véu. En remembrance de ceste chose, le couvent Saint-Denys
+establi la feste de la Détection[52]. Ce fu fait au temps l'apostole Léon
+le neuvième, de l'Incarnacion mil et cinquante.
+
+ Note 52: A l'exception de cette dernière circonstance, nous avons
+ déjà vu tout cela dans la vie du roi Henri Ier, chap. 7, 8 et 9.
+
+
+XVIII.
+
+ANNEE 1186.
+
+_De l'amour et de l'affection que le roy Phelippe avoit à l'églyse de
+monsieur saint Denis de France._
+
+
+En ce temps gouvernoit l'églyse de Saint-Denys en France un abbé qui avoit
+nom Guillaume, et pour ce qu'il gouvernoit laschement le chief et les
+membres, tout fust-il preudomme et religieux, le roy Philippe le portoit
+grief et moult luy en pesoit. Pour ce voulsist-il bien qu'il féust déposé
+et que il se deméist de sa volenté, et que un autre fust en son lieu qui
+plus vigoureusement gouvernast l'églyse.
+
+Si avint un jour par aventure que le roy chevauchoit en trespassant parmi
+la ville Saint-Denys: il descendi en l'abbaye comme en sa propre chambre.
+Quant l'abbé sot que le roy estoit descendu léans, il ot moult grant paour,
+si cuida que ce fust pour luy grever; car il luy demandoit au temps de lors
+mil mars d'argent. Tantost fist sonner chapitre et assembla tout le
+couvent, jour de Samedi-Saint estoit après Nonne en la sixième yde de may.
+Lors se demist de sa volenté et sans nulle force, et résigna au
+gouvernement de l'églyse devant tous.
+
+Quant ce fu fait, le prieur Hue qui présent estoit et le couvent envoyèrent
+moult de moines du chapitre au roy, qui encor estoit léans, et luy
+noncièrent la déposition de l'abbé. Après luy demandèrent congié d'en un
+eslire. Le roy qui moult lie estoit de ceste chose leur octroya moult
+débonnairement, et les amonnesta moult longuement que pour Dieu
+premièrement et pour l'amour de luy esleussent sans discorde et sans
+contens personne honneste et prouffitable, bien morigénée et esprouvée en
+bonne vie, si comme il affiert à églyse si noble qui est coronne des rois
+et sépulture d'empereurs. Quant les messages furent retournés en chapitre,
+et il orent noncié au prieur Huon et au couvent ce dont le roy les
+amonnestoit et prioit si doucement, il avint, ainsi comme Dieu le procura
+par le Saint-Esperit, qu'il esleurent tout maintenant sans murmures né
+contredit le prieur Huon, et le prisrent pour père et pour abbé. Moult fu
+le roy lie de ceste chose, au chapitre alla pour l'élection recommander et
+regracier, voiant tout le peuple et tout le clergié qui là estoient, et
+deffendi moult expressément au nouvel esleu et au couvent qu'après ne fist
+né don né promesse à homme qui luy appartenist, né à clerc, né à lais de
+son palais.
+
+Hue le nouvel esleu vit bien que sa promocion n'estoit point par conseil
+d'homme machinée, mais par Dieu et par le Saint-Esperit tant seulement; et
+pour ce qu'il vouloit entièrement garder la franchise de l'églyse, il manda
+l'évesque de Meaux et celluy de Senlis pour célébrer sa bénéiçon; car tous
+ces deux sont tenus espéciaument à secourre l'églyse Saint-Denis en
+épiscopaux suffrages, par l'ancienne ordonnance de la court de Rome, comme
+en sacrer autels et faire ordre et choses semblables qui appartiennent à
+office d'évesque. Ceux vindrent volentiers, si comme il y sont tenus, et
+célébrèrent la bénéiçon du nouvel esleu au maistre autel de l'églyse, en la
+présence de sept abbés, du clergié et du peuple, un jour de dimenche en la
+quinzième kalende de juing, en l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vingt
+et cinq, du règne le roy Phelippe sixième, de son aage vingt-un.
+
+_Incidence._ En cel an mesme avint croules de terre en une contrée qui est
+appellée[53]. Au mois d'avril qui vint après fu éclipse de lune
+particulier, le samedi du dimenche de la Passion Nostre-Seigneur. A la
+Pasque qui fu après, Girart prévost de Poissy escrut le trésor le roy de
+onze mille mars d'argent de son propre meuble; puis se départi de court.
+Gaultier le chambellan fu après luy establi en son office.
+
+ Note 53: Le mot n'est rempli dans aucun manuscrit. Rigord dit:
+ «In Gothia, in civitate quæ Uceticum dicitur.» Ce doit être _Uzès_.
+
+
+XIX.
+
+ANNEE 1186.
+
+_Coment le roy envoia sa seur au roy de Hongrie. Et de la mort le conte
+Geffroy de Bretaigne._
+
+
+Tandis comme ces choses avinrent, les messages au roy Bélas vindrent au roy
+Phelippe en France: car il avoit oï dire que Henry le jeune, roy
+d'Angleterre, fils au grant roy Henry sous cui saint Thomas de Cantorbie fu
+martirié, estoit trespassé nouvellement, et que la royne Marguerite sa
+femme, suer au roy Phelippe, estoit demourée en veufveté, dame si noble
+comme celle qui estoit descendue de la lignie des roys de France, sage et
+religieuse et plaine de bonnes moeurs. Et pour la bonne renommée de la dame
+dont il avoit oï parler, desiroit-il moult qu'elle fust à luy par mariage
+jointe. Tant exploitèrent les messages qu'il vindrent droit à Paris où le
+roy estoit adonc, devant luy proposèrent leur pétition moult bellement.
+Quant le roy oï la cause pourquoy il estoient venus, il reçut le requeste
+moult débonnairement; mais avant qu'il leur octroyast rien, il manda ses
+barons et ses prélas, et se conseilla à eux de ceste chose; car il avoit de
+coustume qu'il se conseilloit avant à ses princes et à ses prélas qu'il
+traitast de nulle besongne du royaume. Après qu'il se fu conseillié, il
+livra aux messages sa chière seur qui jadis ot esté royne d'Angleterre. Les
+messages honnora moult et leur donna tels dons que il appartenoit. Atant
+prisrent congié au roy et aux barons, si emmenèrent leur dame au roy Bélas
+leur seigneur.
+
+En ce tems avint que Geffroy conte de Bretaigne vint à Paris, au lit
+accoucha malade, un peu après agrégea de griefve maladie. Le roy qui moult
+l'amoit n'estoit point en la cité; mais tantost comme il le sot, il se
+hasta moult de venir, tous les meilleurs phisiciens de Paris fist devant
+luy mander; et leur commanda qu'il missent toute la cure qu'il pourroient à
+luy guérir; mais il se travaillèrent en vain: car il se mourut en peu de
+temps après, en l'an devant dit, en la quatorziesme kalende de septembre.
+Le roy ne fu point à sa mort; car il n'estoit mie en la cité. Adont les
+chevaliers et les bourgeois prindrent le corps, et le portèrent bien
+atourné et embasmé en l'églyse Nostre-Dame, et le gardèrent à moult grant
+luminaire jusques à tant que le roy vint, et les chanoines de l'églyse luy
+rendirent son obsèque et son service moult débonnairement.
+
+Le roy, qui le lendemain vint avec Thibaut le conte de Blois, qui mareschal
+estoit de France, luy fist faire son service à l'évesque Morise, puis fist
+mettre son corps en terre en un sarqueu de plon, devant le maistre-autel de
+l'églyse. A son service furent tous les abbés et les religieux de Paris.
+Quant le service fu finé, le roy retourna en son palais avec le conte
+Thibaut et le conte Henry de Champagne et sa mère la contesse[54] qui moult
+reconfortoit le roy de la tristesse qu'il avoit de la mort de celluy qu'il
+amoit tant; car il se doubtoit moult, pour ce qu'il avoit perdu prince de
+si grant affaire comme il avoit esté. Moult souvent ramenoit à mémoire les
+calamités de l'humaine condicion et de la vie d'homme; toutesvoies
+receut-il confort de ses amis, et selon la débonnaireté son père, il tourna
+son cuer aux oeuvres de miséricorde; car il establi en l'églyse de
+Nostre-Dame quatre chapelains, et assigna rentes aux deux, desquels l'un
+devoit chanter pour luy et pour l'ame de son père le roy Loys; le second,
+pour l'ame du devant dit Geffroy. La contesse de Champagne assigna rente au
+tiers et au quart le chapitre de léans.
+
+ Note 54: _Marie de France._ Fille du Louis VII et d'Alienor.
+
+_Incidence._--En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vingt et sept, en la
+huitiesme kalende de juing, en la onziesme heure de la nuit fu éclipse de
+lune auques universale. Si estoit la lune au signe de balance et en le
+onziesme degré en ce signe, et le soleil en le onziesme degré du mouton, et
+au tiers degré la teste du dragon. L'une des parties du corps de la lune fu
+bscure et de rouge couleur si dura celle éclipse l'espace de deux heures.
+
+
+XX.
+
+ANNEE 1186.
+
+_Coment il fist clorre le cimetière de Champeaux de murs, et coment il
+haioit menesteriaux._
+
+
+Entres les autres euvres de pitié et de miséricorde que le roy Phelippe
+fist en son temps en voulons une retraire qui bien est digne d'estre
+retraite et mise en mémoire. Tandis comme le roy demouroit à Paris, paroles
+furent apportées un jour devant luy de diverses choses, entre lesquelles fu
+parlé d'un cimetière clorre qui siet en Champeaux, de lès l'églyse
+Saint-Innocent. Cil cimetière souloit estre une place grant et large et
+commune à toutes gens. Et vendoit-on communément merceries et toutes autres
+manières de marchandises en celle place proprement, où les gens et les
+bourgeois de Paris enterroient leurs mors; mais pour ce que les corps des
+mors ne povoient pas estre enterrés honnestement pour les habondances des
+iaues qui là descendoient, et pour l'ordure des boues et des fanges qui
+engendroient pueurs et corrupcions, le roy qui ot bonne considération
+regarda que c'estoit chose moult honneste et moult nécessaire; lors
+commande que cil cimetière fust fermé tout environ de murs de bonnes
+pierres fors et haus, et que portes y fussent mises qui fermassent par
+nuit, pour ce que bestes né gens n'y pussent faire nulle ordure. Car le
+preudomme regarda que ceux qui après luy vendroient déussent le lieu tenir
+nettement, auquel tant de mil crestiens avoient sépulture.
+
+Il avient aucune fois que jugleours, enchanteurs[55], goliardois et autres
+manières de ménestrieux s'assemblent aux cours des princes, des barons et
+des riches hommes, et sert chascun de son mestier au mieux et au plus
+appertement que il peut, pour avoir deniers ou robes ou aucuns joiaux; et
+chantent et content nouviaux motés et nouviaux dis et risées de diverses
+guises, et faingnent à la louenge des riches hommes quanqu'il povent
+faindre, pour ce qu'il leur péussent mieux plaire. Si avons nous véu aucune
+fois qu'aucuns riches hommes faisoient festes et robes desguisées[56], par
+grant estude pourpensées, par grant travail labourées, et par grant avoir
+achetées, qui avoient par aventure cousté vingt mars d'argent ou trente; si
+ne les avoient point portées plus de cinq jours ou de six quant les
+donnoient aux ménestrieux à la première voix, et à la première requeste,
+dont c'estoit grant douleur: car au pris d'une telle robe seroient par an
+vingt povres personnes soustenus ou trente[57]. Mais pour ce que le bon roy
+regarda que toutes ces choses estoient faites pour le boban et la vanité du
+siècle, et d'autre part il ramenoit à mémoire ce qu'il avoit oï dire à
+aucuns religieux, que cil qui donne à tels ménestrieux fait sacrilège au
+diable, il voa et proposa en son cuer que, tant comme il vivroit, il
+donroit ses vieilles robes à revestir povres gens; pour ce que aumosne
+estaint le péchié et donne grant fiance devant Dieu à tous ceux qui la
+font. Sé tous les princes et les haux hommes faisoient ainsi comme le
+preudomme fist, il ne courroit mie tant de lechéeurs à val le païs.
+
+ Note 55: _Enchanteurs._ C'est-à-dire: _Chanteurs_. Rigord se sert de
+ la seule expression _turba histrionum_.--_Goliardois._ Variantes:
+ _Goliars._ L'anglois Sylvestre Gerald, qui florissoit vers la fin du
+ XIIème siècle, s'exprime ainsi dans un passage cité par Ducange:
+ «Parasitus quidam, _Golias_ nomine, _nostris diebus_ gulositate
+ pariter et dicacitate famosissimus, qui _Gulias_ meliùs quia gulæ et
+ crapulæ per omnia deditus, dici potuerit. Litteratus tamen affatim,
+ sed nec benè morigeratus, nec disciplinis informatus, in Papam et
+ curiam romanam carmina famosa, pluries et plurima tam metrica quàm
+ rhytmica non minùs impudenter quàm imprudenter evomuit.» De ce mot
+ _Golias_ naquit l'ordre bouffon de la _gent Golias_ ou des
+ _Goliardois_, _Gouailleurs_ et _Gaillards_. Mais je soupçonne
+ Sylvestre Gerald de s'être trompé, en prenant l'auteur de la _Goliæ
+ predicatio in extremo judicii die_ pour un bouffon du nom de
+ _Golias_. Cet auteur est, suivant Selden (_in Fletam dissertatio_),
+ le célèbre Gautier Map, et _Golias_, s'il avoit jamais vécu, étoit
+ mort depuis long-tems quand fut composé ce discours satirique en
+ latin rimé. Ainsi l'on peut admettre que _Golias_, _Goillas_ et
+ _Goujas_ sont des mots originairement provençaux qui, dérivés de
+ _gola_, se prenoient dans le sens de _bavards_ (gueulards),
+ parasites, gourmands et lécheurs: toutes épithètes fort convenables
+ aux jongleurs.
+
+ Note 56: Le texte de Rigord n'est pas ici bien compris. «Vidimus
+ quondam quosdam principes qui vestes diù excogitatas et variis florum
+ picturationibus artificiosissimè elaboratas, etc.»
+
+ Note 57: Rigord, avant de gourmander ainsi la libéralité des princes,
+ auroit dû se souvenir des murmures des disciples de Jésus-Christ
+ contre la prodigalité de la _Magdelaine_. «On aurait pu,»
+ disoient-ils aussi, «vendre les parfums de grand prix qu'elle avait
+ répandus, et en donner l'argent aux pauvres.» Les dons faits _en
+ mémoire_ de ceux qui dispensent la gloire sont rarement perdus.
+
+
+XXI.
+
+ANNEES 1186/1187.
+
+_Des fausses lettres qui vindrent en France de par les astronomiens
+d'Orient._
+
+
+_Incidence._--En celle année les astronomiens d'Egypte, de Surie et de tout
+Orient, Crestiens, Juis et Sarrasins, envoièrent lettres en diverses
+parties du monde, èsquelles il affermoient que, sans nulle doubte, au mois
+de septembre qui après viendroit, devoient avenir moult de pestilences;
+comme grans dissensions de vens, de tempestes, de croules de terre,
+mortalités de gens, sédicions et guerres, mutations de royaume et moult
+d'autres tribulations. Mais la fin le prouva autrement qu'il n'avoient
+deviné. La sentence de la première lettre estoit telle:
+
+«Ainsi comme Dieu le scet et la raison du nombre le monstre, en l'an de
+l'Incarnacion mil cent quatre-vingt et six, du règne des Arabiens cinq cens
+quatre-vingt et deux, les hautes planètes et les basses seront conjoinctes
+en la balance du mois de septembre. En celle année, devant la conjonction,
+sera éclipse de soleil particulière, en couleur de feu, en la première
+heure du onziesme jour d'avril: mais avant celle éclipse de soleil sera
+éclipse aussi comme toute de lune, au quint jour de ce mesme moys.
+Doncques, quant les planètes courront ensemble en l'an devant dit et au
+signe plain d'air avecques la queue du dragon[58], merveilleux croules de
+terre avendront, mesmement ès régions où soulent plus souvent avenir, et
+destruira les lieux de terre qui sont acoustumés à recevoir ces
+croullemens; car des parties d'Occident naistra un grant vent et fort, et
+noircira l'air et corrompra de pueur envenimée, et de ce vendra infermeté
+et mortalité; et seront oïs en l'air escrois[59], et voix horribles qui
+espoventeront les cuers de ceux qui les orront. Et ce vent levera la
+gravelle[60] et la poudre dessus la face de la terre, et acouvètera[61] les
+cités qui sont en plain assises. Et ce avendra mesmement ès régions
+graveleuses et plaines de sablon. Si sera destruicte la cité de Mèques, de
+Balsara[62], de Baudas et de Babiloine, si que nulle chose n'y demourra que
+la terre ne couvre. Les régions d'Egypte et de Ethiope seront si plainement
+destruictes qu'à paine y demourra nul habiteur, et ces calamités avendront
+en Orient, et dureront jusques en Occident. Es partie d'Occident naistra
+discorde et sédicion au peuple, et un prince d'Occident assemblera ost sans
+nombre, et fera bataille sur les rivages des fleuves; et là sera si grant
+effusion de sang que la rivière, du sang qui sera espandu, sera aussi très
+grant comme sont les rivières quant il a fort pléu. Et si sache-l'en
+certainement que la commotion des planètes qui est à avenir senefie
+mutations de règnes, sublimation de France, doubte et ignorance de Juis,
+destruction de la gent sarrasine, et plus grant exaltation de la foy
+crestienne et plus longue vie de ceux qui sont à venir, sé Dieu le veut.»
+
+ Note 58: «Anno igitur prædicto, planetis in librâ concurrentibus, in
+ signo scilicet aerio et ventoso, cum caudâ draconis ibidem
+ existente.»
+
+ Note 59: _Escrois._ Coup de foudre.
+
+ Note 60: _Gravelle._ Sable.
+
+ Note 61: _Acouvetera._ Recouvrira.
+
+ Note 62: _Balsara._ Bassora.--_Baudas_, Bagdad.
+
+Autre lettre de ce mesme:
+
+«Les sages d'Egypte ont devant dit les signes qui sont à venir au temps de
+la commotion de toutes planètes et de la queue du dragon avec elles, au
+mois de (septembre qui en la langue égyptienne est appellée) Elul, au signe
+de la (balance qui est nommée) Moranaïm, au vingt-neuviesme jour du mois,
+et selon les Hébreux en l'an du commencement du monde quatre mil neuf cens
+quarante-six, à un jour de dimenche, en la nuit qui après vendra, entour
+mienuit, comenceront les signes, et dureront jusques à miedi de la quarte
+ferie; car de la grant mer naistra un fort vent qui espoventera les cuers
+des hommes, et levera la gravelle et la poudre dessus la terre en si grant
+habondance qu'elle couvrira les arbres et les tours; car la commotion de
+ces planètes sera au signe de balance, et selon que ces sages hommes
+jugent, ceste commocion senefie vent, si qu'il brisera les montaingnes et
+les roches, et gros tonnerres et voix seront oïes en l'air dont les cuers
+des hommes et des femmes seront espoventés, et seront toutes les cités
+couvertes de poudre et de gravelle; car ce vent durera dès l'anglet
+d'Occident jusques en l'autre anglet d'Orient, et pourprendra toutes les
+cités d'Egypte et d'Ethiope, c'est assavoir Mecque, Balsara, Aleb, Sannaar;
+et de la terre d'Arabe, et toute la terre de Helhem, Romaer, Carman,
+Segestan, Calla Norozasatan, Chébil, Combrasemm, Barhac et la terre des
+Rommains; car toutes ces cités et toutes ces terres sont contenues dessoubs
+le signe de la balance.
+
+»Après ces grans confusions de vens s'ensuivront cinq choses merveilleuses:
+La première sera qu'un homme naistra d'Orient qui sera très sage en
+sapience forinseque, qui est sapience par dessus homme, et que sens d'homme
+ne peut prendre. Sa voie sera en justice, et enseignera la voie de vérité
+et rappellera pluseurs à droictes meurs et des ténèbres d'ignorance et de
+mescréandise en la voie de vérité. Si enseignera aux pécheurs la voie de
+justice, et ne s'enorgueillira point pour ce qu'il sera nombré avec les
+prophètes.
+
+»La seconde merveille si sera qu'un homme naistra de Helham, si assemblera
+plusieurs osts et fors, si fera grant destruction de gent; mais il ne vivra
+point longuement.
+
+»La tierce merveille si sera que un autre homme se lèvera de terre et dira
+qu'il sera prophète. Un livre tendra en sa main et affermera qu'il sera
+envoié de Dieu. Si fera errer maintes gens par ses prophéties et par ses
+fausses prédicacions, et mains en décevra; et de ce qu'il prophétisera au
+peuple sera converti sur luy mesme, car il ne règnera point longuement.
+
+»La quarte merveille sera qu'une commete sera véue au ciel, c'est une
+estoille crenue et coée[63], et ceste apparition signifiera finement et
+consommation des choses, ces mouvemens de terre, dures batailles,
+retentions de pluies, sécheresses de terre et confusion de sanc et de la
+terre d'Orient. Et par le travers d'un fleuve qui est nommé Heberus vendra
+ceste pestilence jusques aux contrées d'Occident, et lors seront les justes
+et les gens de religion si oppressés, et souffreront tant de persécutions
+que les maisons d'oroison seront empeschiées et destourbées.
+
+ Note 63: _Crenue et coée._ «Crinita et caudata.»
+
+»La quinte merveille sera que éclipse de soleil sera en couleur de feu si
+grant que tout le corps du soleil sera en obscurité. Si seront si grant
+obscurité et si grans ténèbres sur terre au tems de l'éclipse, comme elles
+sont à mienuit quant il pluet et il n'est point de lune.» Telles furent les
+lettres que les sages d'Égypte envoièrent parmi le monde.
+
+Cy commence la guerre du roy Phelippe et du roy Richart d'Angleterre.
+
+
+XXII.
+
+ANNEE 1187.
+
+_Coment la guerre commença entre les deux roys, et d'un miracle de
+Nostre-Dame._
+
+
+En celle année mesme que nous avons devant dit, commença le contens et la
+dissention entre le roy Phelippe et le roy Henry. La raison fu pour ce que
+le roy Phelippe requéroit, au premier front, que le conte Richart de
+Poitiers, fils le roy Henry, entrast en son hommage de la conté de
+Poitiers: mais celluy qui estoit introduit de la malice son père quéroit
+fuites et aloingnes de jour en jour.
+
+La seconde chose que le roy requéroit si estoit du chastel de Gisors et
+d'autres chasteaux qui sont des appartenances du royaume que son père le
+bon roy Loys avoit livrées à Marguerite sa fille, pour douaire, quant elle
+fu joincte par mariage au jeune roy Henry d'Angleterre, frère au devant dit
+Richart. Car ce douaire avoit esté octroyé par telle condition, quant le
+jeune roy Henry la prist, que s'elle avoit de luy nul hoir il tendroit
+celle terre comme il vivroit, et après son décès elle descendrait à son
+hoir; et s'il avenoit que celluy Henry n'eust nul hoir de son corps, le
+douaire devoit retourner au royaume de France sans nul contradiction.
+
+Sur ces deux questions fu le roy Henry semons pluseurs fois à la court le
+roy de France; mais il quéroit tous jours aloingnes et fuites et
+simulations tant comme il povoit; mais quant le roy Phelippe vit sa malice,
+et qu'il ne quéroit fors à pourloingnier la besoingne, moult sagement et
+malicieusement congnut que la demeure tourneroit à honte et à dommage à luy
+et aux siens; si proposa en son cuer à assigner aux fiés et à entrer en la
+terre à ost banie.
+
+Cy commencent les fais de son septiesme an. En l'an de l'Incarnacion mil
+cent quatre-vings et sept y, de son règne septiesme, de son aage
+vingt-deux, le roy assembla son ost en la contrée de Bourges en Berry et
+entra à grant force en la duchiée d'Aquitaine. Le pays gasta, deux
+chasteaux prist, Yssodun et Crezac[64] et maintes autres forteresses, et
+mist à gast et à destruction tous le pays jusques au Chastel-Raoul[65].
+
+ Note 64: _Crezac._ Grassay.
+
+ Note 65: _Chastel-Raoul._ Chateauroux.
+
+Quant le roy Henry et Richait le conte de Poitiers son fils sorent que le
+roy Phelippe gastoit ainsi tout le pays de Berry, il assemblèrent moult
+grant osts et puis les menèrent au Chastel-Raoul contre leur seigneur le
+roy Phelippe: car il béoient, s'il péussent, lever le roy du siège et
+chastier villainement luy et sa gent. Mais quant il virent la contenance et
+le hardement des François et du roy, il firent leur ost logier d'autre part
+encontre les François. Mais quant le roy Phelippe et les bons combateurs
+qui avec luy venus estoient virent ce, il conçurent moult grant
+engaigne[66] et moult grant despit, quant les Anglois avoient osé si près
+d'eux bébergier et contre eux venir à bataille. Tout maintenant firent
+ordener leur batailles pour combattre; mais quant le roy Henry et son fils
+Richart et les Anglois virent ce et apperceurent la hardiesse du roy et de
+sa gent, il orent moult grant paour; tantost envoièrent messages du siècle
+et de religion[67] au roy et à ses barons.
+
+ Note 66: _Engaigne._ Ennui.
+
+ Note 67: _Du siècle et de religion._ Laïcs et religieux.
+
+Ces messages fuient deux légas de la court de Rome qui en ce temps avoient
+esté envoiés pour traictier de paix entre les deux roys. Caution et seurté
+donnèrent de par le roy Henry et son fils qu'il feroient au roy plaine
+satisfaction de toute la querelle qu'il leur demandoit, selon le jugement
+des barons de la cour de France, et le roy et les princes orent conseil
+qu'il s'accordassent à ceste chose. Atant furent trièves données et d'une
+part et d'autre asseurées. Si s'en départirent les osts, et s'en retourna
+chacun en sa contrée.
+
+Cy endroit ne doit-on pas mettre en oubli un merveilleux miracle qui avint
+dedens le chasteau, tandis comme le roy Phelippe séoit environ. Le conte
+Richart avoit envoié grant tourbe de Cotériaux pour le chastel garnir. Un
+jour furent assemblés en une large place qui estoit en la ville, droit
+devant l'églyse de Nostre-Dame-Saincte-Marie. Là commencièrent à jouer aux
+dés; l'un qui fu fils d'iniquité et prochain du déable commença à jurer
+villains serremens de Dieu et de sa douce mère, pour ce qu'il avoit
+mauvaisement perdu ses deniers qu'il avoit mauvaisement acquis. Et puis
+leva les yeux contremont comme forcené, et vit au portail de l'églyse
+l'image Nostre-Dame qui tenoit entre ses bras la représentation de son doux
+fils, en semblance d'enfant que l'on avoit là pourtraitié en mémoire de
+luy, et pour exciter la dévocion du peuple.
+
+Quant le desloyal l'ot apperceue, il recommença à jurer plus vilainement
+qu'il n'avoit fait devant, et à dire paroles de blasphème contre Dieu et
+contre sa douce mère. Si ne se tint point à tant, ainçois prist une pierre,
+voiant tous ceux qui là estoient, et la jeta par moult grant ire encontre
+l'image Nostre-Dame, et le féri en telle manière que le coup asséna le bras
+de l'enfant et le brisa en deux moitiés si que l'une en chéit à terre toute
+ensanglantée. De celle débriseure décourut sang humain en moult grant
+habondance; mais ceux qui en recueillirent en furent guaris de diverses
+infirmités. De quoy il avint que l'un des fils au roy Phelippe qui avoit
+nom Jéhan-sans-Terre estoit venu au chastel pour aucunes besongnes, par le
+commandement son père. Là vint quant il oï parler de la merveille de
+l'image, le bras de l'enfant si prist tout sanglant, et l'emporta avec luy
+pour sanctuaire en grant dévocion. Mais le malheureux Cotériau n'eschiva
+pas la venjance Nostre-Seigneur; car il fu tout maintenant de malin esperit
+ravi en la cui possession il estoit devant, et fénit sa malheureuse vie en
+moult grant douleur et à moult grant hachie en ce jour mesme.
+
+Quant les autres Cotériaux virent ce miracle, il orent moult grant paour:
+Nostre Sire et sa douce mère loèrent en moult grant contrition qui nul bien
+ne trespasse sans guerredon né nul mal sans vengeance. A tant se
+départirent du chastel; mais les moines de celle églyse qui virent les
+miracles que Nostre-Seigneur faisoit chascun jour pour celle image, pour
+honnourer sa douce mère la portèrent dedens le moustier en louant et en
+graciant Nostre-Seigneur en cui honneur et louenge elle fist puis mains
+beaux miracles en la devant dite églyse.
+
+
+XXIII.
+
+ANNEE 1187.
+
+_Des messages d'oultre-mer qui vindrent au roy Phelippe, et coment les deux
+roys se croisièrent ensemble._
+
+
+Tandis comme ces choses avinrent au royaume de France, messages arrivèrent
+de çà la mer au roy Phelippe à qui il estoient envoiés. Il vinrent à luy,
+et luy dénoncièrent la douleur et la persécution qui estoit avenue sur la
+crestienté d'oultre mer, que Nostre-Seigneur avoit souffert pour les
+péchiés des crestiens d'oultre mer; que Salhadin, roy d'Egypte et de Surie,
+avoit pris les chastiaux, les cités et la terre de crestiens, et mains
+milliers en avoient mené en chetivoison; si avoit tué une grant partie des
+frères du Temple, des princes et des prélas du pays, et la Saincte-Croix
+prise dont c'est souveraine perte, et en peu de temps la cité de Jhérusalem
+et toute la terre de promission, fors trois cités: Tir, Triple et Antioche,
+et aucuns fors chastiaux que l'en ne puet prendre à force, pour la grant
+défense dont il sont.
+
+_Incidence._--En ce temps, en l'an de l'Incarnation mil cent quatre-vingt
+et sept, au quart jour de septembre, fu éclipse de soleil particulière, au
+dix-huitiesme degré, au signe de la vierge, et dura ainsi comme deux
+heures. Au quint jour qui après vint, qui fu le cinquiesme jour de
+septembre, fu né messire Loys, fils au roy Phelippe, en la cité de Paris,
+en l'onziesme heure du jour[68]. Pour sa nativité fu la cité si raemplie de
+joie et de léesce que les bourgeois ne cessèrent de sept jours et de sept
+nuis de caroles faire à grant tortis[69] et à moult grant luminaire, et
+rendirent graces à Nostre-Seigneur qui leur avoit donné nouvel seigneur
+pour gouverner la couronne de France après le décès son père.
+
+ Note 68: Je ne puis me défendre de citer ici une anecdote que je n'ai
+ pas retrouvée dans la collection des monumens du règne de
+ Philippe-Auguste, et que rapporte le précieux manuscrit des
+ _Chroniques universelles_ coté aujourd'hui n° 84, ancien fonds de
+ Saint-Germain-des-Prés: «Or, vous dirons du roy Phelippe de France:
+ Il avoit esté avec la royne grans tans sans avoir enfans. Pour ce se
+ vot partir de li. Quant li jours fu venus que elle s'en dut aler en
+ son pays, et li cheval furent jà appareillié, elle ala prenre congié
+ au roy qui li dist: Dame, je voil que tuit sachent que vous ne vous
+ partés pas de moy par vostre meffait, mais sans plus pour ce que il
+ me samble que je ne puis avoir hoir de vous. Et sé il a baron en mon
+ roiaume que vous voilliés avoir à seigneur, ditez-le moi, et vous
+ l'averés, quoiqu'il me doie couster.--Sire, dist-ele, Diex vous mire
+ ce que vous me dites. Mais jà Diex ne place que homs mortels gise où
+ lit, là où vous avez géu! Quant li rois ot oïe ceste parole et il la
+ vit plorer, grant pitié en ot. Si dist: Certes, bien l'avez dit: car
+ vous ce vous en irés jamais. Ensi demora la royne avec le roy. Ne
+ demora mie grant pièce après, si com Nostre-Seigneur plot, que elle
+ fu ençainte. Quant li termes fu venus, elle accoucha d'un fils, l'an
+ de l'Incarnation mil cent soixante-dix-sept. Li enfans ot nom Loys.»
+ (F° 253, v°.)
+
+ Note 69: _Tortis._ Torches, flambeaux.
+
+Tout maintenant que l'enfant fu né furent envoiés messages et couriers par
+toutes les provinces et les terres du royaume, pour dénoncier au peuple des
+cités et des bonnes villes la nativité de leur nouvel seigneur. Quant les
+nouvelles en furent partout seues, tous en furent liés et en rendirent
+grâces à Nostre-Seigneur qui leur avoit restitué droit hoir de la lignie
+des roys de France.
+
+_Incidence._--En celle année, au mois d'octobre, fu mort le Tiers Urbain,
+apostole de Rome, qui au siège sist an et demie. Après luy fu Grégoire
+l'huitiesme, qui sist au siège mois et demi. Après luy fu Clément le tiers,
+en celle année mesmes. Celluy Clément dessus dit estoit Romain de nation.
+Pour la succession des trois apostoles qui avint en si pou de temps
+notèrent aucunes gens que ce n'estoit pour autre raison fors que par la
+coulpe et par l'inobédience de leurs subgiés[70] qui des las au diable
+estoient si fort enlaciés qu'il ne vouloient repairier à la miséricorde
+Nostre-Seigneur.
+
+ Note 70: Rigord dit: «Nisi ex culpâ ipsorum (pontificum) et
+ inobedientiâ subditorum....» Puis il ajoute trois réflexions niaises
+ que notre traducteur a eu le bon esprit de passer.
+
+Au mois de janvier qui après vint, droit à la feste du Saint-Hilaire qui
+est célébrée le dix-huitiesme jour de ce mesme mois, prisrent un parlement
+le roy Phelippe et le roy Henry d'Angleterre entre Trie et Gisors. Quant
+eux et tous leur barnages furent assemblés des deux parties, les deux roys
+se croisièrent par divine inspiration, si comme l'en cuida, pour délivrer
+la terre de promission des mains aux Sarrasins, dont tous ceux qui là
+estoient se merveillèrent moult, car ceste croiserie fu faicte contre
+l'opinion de tous ceux qui là estoient; mais elle fu faicte ainsi comme par
+miracle et par la force du Saint-Esperit qui inspire là où il veut. Là se
+croisièrent mains princes et mains barons, si comme le duc de Bourgoingne;
+Richart, le conte de Poitiers; Phelippe, le conte de Flandres; Thibaut de
+Blois; Rotrous, le conte du Perche; Guillaume des Barres[71], le conte de
+Roquefort; Henri, le conte de Champaingne; le conte Robert de Dreux; le
+conte de Clermont; le conte de Beaumont; le conte de Soissons; le conte de
+Bar; Bernart de Saint-Valery; Jaques d'Avènes; le conte de Nevers;
+Guillaume de Mello[72]; Dreues de Mello et mains autres barons.
+
+ Note 71: _Guillaume des Barres._ Le meilleur joûteur de son siècle,
+ appelé le plus ordinairement _le Barrois_, comme dans ce couplet de
+ la chanson de Quenes de Béthune:
+
+ Par Dieu, vassal, mout avés fol pensé
+ Quant vous m'avés reprouvé mon éage;
+ Sé j'avoie mon jouvent tout usé,
+ Si sui-je riche et de si haut parage
+
+ Qu'on m'ameroit à petit de beauté.
+ Encor n'a pas un mois entier passé,
+ Que li marchis m'envoia son message,
+ Et li _Barrois_ a, pour m'amour, jousté.
+
+ Dans le _Romancero françois_, j'ai cru qu'il s'agissoit ici du comte
+ de Bar, et je me suis trompé.--_Li marquis._ Conrad de Montferrat.
+
+ Note 72: _Guillaume de Mello._ Bon poète du XIIème siècle, dont j'ai
+ donné la vie dans le _Romancero françois_, sous le nom du _Vidame de
+ Chartres_.
+
+Des prélas y furent Gaultier, archevesque de Rouen; Baudouin, archevesque
+de Cantorbie; l'évesque de Biauvais; l'évesque de Chartres et moult
+d'autres prélas dont nous tairons les noms pour la confusion du nombre. Et
+en remembrance de celle croiserie firent les deux roys drécier une croix en
+la place, et fonder une églyse par moult grant dévocion. Ensemble fermèrent
+aliance qui tousjours devoit durer. Si nommèrent celle place le
+Saint-Champ, pource qu'il s'i estoient signés du signe de la
+Sainte-Croix[73].
+
+ Note 73: L'on érigea dans cet endroit une grande croix que les
+ antiquaires de Normandie devroient bien faire rétablir, en souvenir
+ d'une si mémorable conférence.
+
+
+XXIV.
+
+ANNEE 1188.
+
+_Coment le roy Phelippe requist aux prélas les dixmes de l'Eglyse._
+
+
+Cy commencent les fais de l'huitiesme an. En l'an de l'Incarnacion mil cent
+quatre-vingt et huit, de l'aage du roy Phelippe vingt-trois, de son règne
+huit, au mois de mars, emmy la quaranteine[74], fist le roy assembler tous
+les prélas de son royaume en la cité de Paris et tous les princes et les
+barons. Là furent croisiés moult grant multitude de chevaliers et de gens à
+pié; mais pour ce que le roy avoit moult grant désir d'acomplir le voyage
+qu'il avoit empris et encommencié, il requist aux prélas qui là estoient la
+dixme partie des biens de saincte Eglyse, pour une année tant seulement. Ce
+dixme qui là fu octroyé fu nommé les dixmes Salhadin. Là fu faicte une
+constitucion d'aterminer à trois paiemens les debtes que les croisiés
+devoient aux Crestiens et aux Juis[75]. Si cessèrent les usures[76] de
+celle heure qu'il orent les crois prises. Lors refu establi coment ceus
+seroient assignés de leurs paiemens sur les héritages des debteurs par les
+seigneurs trefonciers des lieux.
+
+ Note 74: _Quaranteine._ Carême.
+
+ Note 75: _Aux Juis._ Les Juifs étoient donc déjà revenus ou plutôt
+ n'étoient pas sortis de France. L'ordonnance de Philippe-Auguste sur
+ la dîme saladine le dit également: «Quæ debebantur tam Judæis quam
+ Christianis.»
+
+ Note 76: C'est-à-dire: _les intérêts_.
+
+Entour trois mois après que ce fu fait, le conte Richart, fils le roy
+Henry, assembla son ost et entra à force en la terre Raimon le conte de
+Thoulouse, que il tenoit du roy de France, et prist un chastel qui est
+appellé Moysac[77] et mains autres qui estoient au devant dit conte. Le
+conte fist ceste chose assavoir au roy Phelippe son seigneur et luy manda
+par ses messages les dommages et les maux que le conte Richart luy faisoit
+contre les convenances que luy-mesme avoit jurées à tenir; car il avoit
+juré et créanté avec son père en l'an devant dit, entre Trie et Gisors,
+qu'il tendroit la fourme de la paix qui estoit telle que leur terres
+devoient demourer en tel point et en tel estat comme elles estoient au jour
+et à l'eure qu'il se croisièrent, jusques à tant qu'il eussent parfait leur
+pélerinage et la besoingne Nostre-Seigneur qu'il avoient emprise, et que
+chascun s'en feust retourné en sa terre.
+
+ Note 77: _Moisac._ Moissac, ville du Quercy.
+
+Quant le bon roy oï qu'il avoient brisiées les trièves qu'il avoient
+ensemble jurées, il fu moult esmeu: ost grant assembla et entra à moult
+grant force en leur terres: si prist Chasteau-Raoul, Busençai et Argenton,
+et puis assist le quart qui a nom Levrous[78]. Mais tandis comme il séoit
+devant ce chastel avint une merveille qui est bien digne de mémoire.
+
+ Note 78: _Levrous._ Aujourd'hui petite ville du Berry, à cinq lieues
+ de Chateauroux.
+
+Près de ce chastel estoit un marchois[79] en quoy l'en souloit habondamment
+trouver eaue, mesmement quant il ne pleuvoit point: mais la saison ot esté
+ceste année si chaude et si fervent que ce marchois estoit tout asséchié,
+et comme tout l'ost, hommes et chevaux, eussent merveilleusement grant
+disette d'eaue, car il estoit esté, il avint par miracle que l'eaue sailli
+soudainement parmi les entrailles de la terre, et emplirent le marchois si
+habondamment que les chevaux estoient eus jusques aux sengles, et si n'y
+chéy goute d'eaue fors celle qui ainsi y sourdi par miracle. Lois fu tout
+l'ost rempli et saoulé d'eaue, hommes et chevaux. Quant le peuple vit ce,
+il fu tout esléescié et rehaitié de la joie de ce miracle; et rendirent
+graces à Dieu qui fait tout quanqu'il veut en mer et en tous les abismes.
+Et plus fu grant la merveille: que ces eaues durèrent ès marchois sans
+apeticier, si longuement comme le roy sist devant ce chastel; mais, en pou
+de temps après, fu pris, si le donna le roy à Loys son cousin, fils le
+conte Thibaut de Bloys. Et quant le roy se fu parti du siège, le marchois
+seicha comme devant, et retournèrent les eaues là dont elle estoient
+venues, né puis ne furent véues.
+
+ Note 79: _Marchois._ Marais.
+
+
+XXV.
+
+ANNEE 1188.
+
+_Coment le roy prist Montrichart, et coment le conte Richart luy fist
+feaulté et hommage._
+
+
+Quant le roy se fu parti du chastel de Levrous qu'il ot en telle manière
+pris, il commanda que l'ost feust conduit tout droit à Montrichart. Quant
+il fu là venu, il commanda qu'il feust asségié de toutes pars. Là sist
+l'ost une pièce avant qu'il féist chose qui guaires vaulsist[80]. A la
+parfin firent les engins drécier et lancier aux tours et aux deffenses.
+Lors prisrent François à assaillir par moult grant force tant qu'il
+prisrent le chastel à quelque paine; tous ardirent les fauxbourgs, et
+craventèrent la tour qui moult estoit forte et haute. Là furent pris
+cinquante chevaliers qui estoient tous armés et qui là estoient en
+garnison.
+
+ Note 80: _Vaulsist._ Valût.
+
+Lors se leva le roy du siège et chevaucha avant, et prist Paluel, Montesor,
+Chastelet, Roche-Guillebaut, Culant et Monlignon, et soubmist à sa
+seigneurie quanques le roy Henry avoit en toute la terre d'Auvergne. Quant
+il sot ce, savoir peut on qu'il fu dolent et couroucié: lors prist son ost
+et le ramena parmi Normandie; mais le roy Phelippe chevaucha après au plus
+hastivement et au plus tost qu'il pot, si prist le chastel de Vendosme en
+trespassant, le roy Henry et son fils le conte Richart chaça jusques à un
+chastel qui siet au Perche et si est nommé Trou[81]. Au chastel se
+mistrent; mais il n'y demourèrent pas longuement; car le roy Phelippe qui
+après vint batant les en chaça à grant honte et à grant confusion.
+
+ Note 81: _Trou._ Aujourd'hui village du département de l'Orne,
+ près d'Argentan.
+
+En ce que le roy Henry et son fils Richart s'en fuyoient ainsi parmi la
+marche de Normandie, il ardi le chastel de Dreux en trespassant, et maintes
+autres villes champestres jusques à tant qu'il vint à Gisors. Lors
+donnèrent les deux roys trièves l'un à l'autre pour l'yver qui approuchoit.
+
+En ces entrefaictes Richart, conte de Poitiers, requist à son père le roy
+Henry à femme la suer le roy Phelippe qu'il devoit avoir; car son père le
+bon roy Loys la luy avoit laissiée en garde, et avecques ce requéroit-il le
+royaume d'Angleterre, pour ce que les convenances avoient esté telles entre
+le roy Loys et le roy Henry, que quiconques des fils le roy Henry auroit
+celle dame, il devroit avoir le royaume d'Angleterre après le décès le roy
+Henry: et pour ce qu'il estoit ainsné après Henry son frère qui mort
+estoit, il devoit avoir celle dame et le royaume après le décès son père,
+si comme il disoit. Et ce requéroit par les convenances qui devant avoient
+couru; mais le roy Henry son père ne se voulloit à ce accorder en nulle
+manière. Et quant le conte Richart vit qu'il n'en feroit plus, il se
+départi de luy par mautalent, si s'en alla au roy Phelippe et luy fist
+féauté et hommage, et s'alia à luy par serement et par fiance.
+
+_Incidence._--En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vingts et huit, le
+second jour de février, fu éclipse de lune universale en la quarte heure de
+la nuit, et dura ainsi comme par trois heures.
+
+_Ci fine le premier livre le roy Phelippe Dieudonné._
+
+
+
+
+CI COMENCE LE SECONT LIVRE
+DES GESTES AU BON
+ROY PHELIPPE.
+
+
+ * * * * *
+
+
+I.
+
+ANNEE 1189.
+
+_Coment la cité de Mans et de Tours furent prises. Et puis de la mort le
+roy Henry d'Angleterre._
+
+
+Cy comencent les fais de l'an neuviesme. En l'an de l'Incarnacion mil cent
+quatre-vingt et neuf, le roy assembla son ost au nouvel temps et recommença
+la guerre au mois de may. Son ost fist conduire vers Nogent[82] et prist la
+Ferté-Bernard et quatre autres chastiaux qui moult fors estoient. Puis vint
+à la cité du Mans, tant fist qu'il la prist par force. Dedens estoit le roy
+Henry qui s'enfouy honteusement, et si avoit bien en sa compagnie trois
+cens chevaliers bien armés et tous appareillés, et les chassa jusques au
+chastel de Chinon en Poitou. Puis retourna à la citié du Mans et fit la
+tour miner qui moult estoit forte et bien garnie. Quant elle fu minée si
+qu'il n'y failloit fors bouter le feu au hordeis qui dessous estoit amassé
+que tout ne versast, ceux qui dedens estoient la rendirent.
+
+ Note 82: _Nogent-le-Rotrou._
+
+Quant en la ville ot un pou le roy demouré, il s'en parti et fist son ost
+conduire vers la cité de Tours. Sur la rivière de Loire se logièrent. Quant
+le roy vit que l'ost fu logié, il monta à cheval tout seul, en sa main une
+lance, et chevaucha moult selon le rivage comme celuy qui moult fu engrant
+de passer oultre. Lors commença de regarder aval et amont pour savoir sé il
+peust trouver né gué né passade. En l'eaue entra et commença à cerchier et
+à taster le parfont de la rivière de la lance qu'il tenoit. Et tousjours si
+comme il aloit avant, metoit enseignes à destre et à senestre si que tout
+l'ost peust passer sceurement entre les enseignes qu'il metoit. Si trouva
+en telle manière passage par là où l'en n'oï oncques parler que nul y fust
+passé, et passa tout le premier devant sa gent: car la rivière qui là
+estoit grant devant, devint petite en celle heure tout ainsi comme Dieu le
+voult.
+
+Quant le roy et tout l'ost virent qu'elle estoient ainsi retraictes en un
+moment, et que le roy estoit jà passé, il cueillirent trefs et tentes et
+troussièrent leur harnois. En l'eaue se mistrent après le roy et passèrent
+tous sauvement du plus grant jusques au plus petit; quant tous furent
+oultre passés, les eaues crurent arrière en leur point et emplirent leur
+channel si comme devant. Les bourgeois de la cité qui ce miracle virent
+doubtèrent moult le roy; car il sorent bien que Dieu ouvroit pour luy.
+Ceste chose avint la vigile de saint Johan-Baptiste.
+
+Tandis comme le roy et les barons aloient environ la cité pour aviser de
+quelle partie elle estoit plus légière à asseoir et de quel sens l'en
+pourroit mieux amener les engins pour lancier aux forteresses, les Ribaux
+de l'ost qui adès devoient faire la première envaye quant on assaut[83],
+firent un assaut en la cité; et, en la présence le roy, par eschielles
+montèrent sur les murs et prisrent la ville si soubdainement que ceux de
+dedens ne s'en prisrent oncques garde.
+
+ Note 83: «Ribaldi ipsius (regis) qui primos impetus in expugnandis
+ munitionibus facere consueverant.» Ces _Ribaux_ étoient sans doute un
+ ramas de gens sans feu ni lieu, rassemblés et soudoyés par le roi
+ pour le service de ses guerres.
+
+Le roy qui fu moult liés de cette aventure reçut la cité sauve et entière,
+sans endommagier ceux de dedens né ceux de dehors. Ses garnisons mist
+dedens, et puis s'en parti atant quant il y ot demouré tant comme il luy
+plut. Entour douze jours après que ces choses avinrent, ainsi comme aux
+octaves de la Saint-Pierre et Saint-Pol, mourut le roy Henry d'Angleterre
+au chastel de Chinon, qui en sa vie ot esté noble homme; et assez luy fu
+tousjours bien cheu de toutes ses emprises et en toutes les guerres qu'il
+ot eues, jusques au temps le roy Phelippe que Dieu luy mist en la bouche
+pour frain, et pour vengier le sang saint Thomas archevesque de Cantorbie
+qu'il avoit fait martirier. Si le plut à faire Nostre-Seigneur pour son
+amendement, pour ce qu'il luy donnast entendement de ses péchiés par les
+persécutions que le roy Phelippe luy faisoit et que par ce le ramenast à
+repentance et au sein de saincte églyse sa mère. Le corps de luy fu mis en
+sépulture à Frontevaux une abbaye de nonnains[84].
+
+ Note 84: La chronique dite _de Reims_, que mon frère, Louis Paris,
+ vient de publier à Reims, raconte autrement la mort de Henri II. Je
+ transcris ici le passage, parce que cette intéressante chronique a
+ échappé à l'attention des éditeurs des _Historiens de France:_
+
+ «Li rois Phelippes n'ot pas oubliet le très-grant honte que li rois
+ Henris li avoit, fait de sa serour. Il estoit un jour à Biauvais, et
+ li rois Henris estoit à Gerberoi, une abbaye de moines noirs à quatre
+ lieues de Biauvais. Quant li rois Phelippes le sot, si en fu
+ merveilles liés, car il se pensa que il se vengeroit de la honte, sé
+ il pooit; et fist souper ses chevaliers et sa gent de haute eure, et
+ donner avaine as chevaux. Et quant il fu aviespri, si fist sa gent
+ armer, né onkes ne lor dist que il avoit empenset à faire. Et
+ chevaucièrent tant que il vinrent à Gerberoi u li rois Henris estoit
+ sauvés. Et ançois que li rois fust couciés, entrèrent-il en la sale
+ u li rois Henris estoit acoustés sour une coute. Quant li rois
+ Phelippes le vit, si traist l'espée et li courut sus apiertement et
+ le quida férir parmi la teste, quant uns chevaliers sali entre dui et
+ li destorna son cop à férir. Et li rois Henris sali sus tous
+ espierdus et s'en fui en une cambre et fu bien li huis fremés. Et
+ quant li rois Phelippes vit qu'il ot pierdu son cop, si en fu moult
+ dolans et s'en revint à Biauvais, car il n'avoit mie là boin demorer.
+ Quant li rois Henris sot que ce avoit esté li rois Phelippes ki
+ occire le voloit, si dist: _Fi! or ai-je trop vescu quant li garchons
+ du France fius au mauvais roi m'est venus coure sus._ Adont sali li
+ rois empiés et prist un frain et s'en ala as cambres courtoises tous
+ désespéré et plain de l'ainemi, et s'estrangla des riesnes dou frain.
+ Quant sa maisnie vit que li rois n'estoit mie entr'aus, si le quisent
+ partout et tant qu'il le trovèrent estranglé et les riesnes entour le
+ col. Si en furent à merveilles esbahis. Et lors le prisrent et
+ levèrent et le misent en son lit, et fisent entendant au peuple qu'il
+ estoit mors soudainement. Mais n'avient pas souvent que tele aventure
+ aviegne de tel homme que on ne le sache; car çou que maisnie scet
+ n'est mie souvent celé. (Msc. du roi, fonds de Sorbonne, 454, f° 60.)
+
+
+II.
+
+ANNEE 1190.
+
+_Coment le roy Richart fu coroné. Et coment le roy Phelippe prist congié à
+Saint-Denis._
+
+
+Après la mort le roy Henry, fu couronné Richart, conte de Poitiers. Mais en
+la première année de son règne luy avinrent deux moult laides aventures.
+Car quant il dut premièrement entrer en Gisors, après ce qu'il fu couronné,
+le feu se prist en la ville si que le chastel fu tout ars. Le jour après,
+quant il s'en issoit, le pont de fust brisa soubs ses piés, et si passèrent
+toutes ses gens oultre sans nul encombrement, et il tout seul chéy au fossé
+à tout son cheval.
+
+Pou passa de jours après que la paix fu confermée et parfaite en la fourme
+et en la manière qu'elle avoit esté pourparlée entre le roy Phelippe et le
+roy Henry. Mais le bon roy Phelippe qui ne mist point en oubli la
+débonnaireté et la largesce de son cuer, donna au roy Richart, pour le bien
+de paix, la cité de Tours et du Mans, Chastel Raoul et toutes les
+appartenances que il avoit conquis sur le roy Henry son père. Et le roy
+Richart qui tantost luy voult la bonté rendre luy donna et quitta
+perpétuelment à luy et à ses hoirs le chastel de Crezac, d'Issodun et
+d'Alone[85]. Si fu illec ordonné quant et coment il mouveroient en la terre
+d'oultre mer, pour accomplir leur voiage.
+
+ Note 85: _Crezac. Graçay_, petite ville du Berry. Pour le mot
+ _Alone_, c'est une faute du traducteur, et Rigord dit à sa place:
+ «Totum feudum quod habebat in Alverniam.»
+
+En cel an, en la dixième kalende de mars, mouru la noble royne Ysabel,
+femme le roy Phelippe. Le corps d'elle fu ensépulturé en l'églyse
+Nostre-Dame-Saincte-Marie[86]; l'évesque Morise fist establir un autel pour
+luy, et le roy y mist deux chapellains et establi à chascun quinze livres
+parisis de rente. Desquels l'un devoit chanter pour l'ame de la dicte royne
+et l'autre pour les ames ses ancesseurs.
+
+ Note 86: De Paris.
+
+En l'an de l'Incarnation mil cent quatre-vings et neuf, environ la feste
+saint Johan-Baptiste, le roy qui plus ne voult attendre à mouvoir en la
+besoingne Nostre-Seigneur, ala à Saint-Denys pour prendre congié au
+glorieux martir et à ses compagnons, selon la coustume des anciens roys de
+France. Car quant il meuvent à armes encontre leurs ennemis, il doivent
+venir visiter les martirs et prendre l'oriflambe sur l'autel, pour eux
+garder et pour eux deffendre, et doibt estre portée tout devant, quant l'en
+se doit combatte. Dont il est aucune fois avenu que quant leur ennemis la
+veoient, il estoient si forment espouventés qu'il s'en fuioient mas et
+confus.
+
+Quant le roy fu en l'églyse entré, il vint devant les martirs, en oroisons
+descendi dessus le pavement par moult grant devocion en pleurs et en
+larmes, et se recommanda à Dieu et à la benoiste vierge Marie, à tous sains
+et sainctes. Puis se leva et prist l'escharpe et le bourdon de la main
+Guillaume l'archevesque de Rains, qui pour le temps de lors estoit légat en
+France; et lors s'approucha le roy des martirs et prist de ses propres
+mains deux estandales[87] et deux enseignes d'or croisetées, dessus les
+corps des glorieux martirs, pour défendre quant il se devroient combatre
+contre les ennemis de la croix.
+
+ Note 87: _Estandales._ Étendards. Rigord dit: «Duo standalia serica
+ optima et duo magna vexilla, aurifrisiis crucibus decenter insignita
+ pro memoriâ sanctorum martyrum et tutelâ.»
+
+Après se recommanda aux oroisons du couvent et du peuple, et puis prist la
+bénéicon du saint clou et de la saincte couronne et du destre bras saint
+Syméon. Atant se départi de l'églyse, si se mist tantost au chemin et
+chemina tant par ses journées qu'il vint à Vezelay avec le roy Richart qui
+avec luy estoit. Adonc le mercredi après les octaves Saint-Jehan là prist
+congié à ses barons qui point n'estoient croisiés et les en fist retourner.
+Loys son chier fils et tout le royaume laissa en la ordonnance et en la
+garde de la noble royne sa mère et de Guillaume l'archevesque de Rains son
+oncle. Lors se mist au chemin et erra tant en pou de temps qu'il vint au
+port de Gennes sur mer. Là fist appareillier diligeamment ses nefs, ses
+galies, ses armeures, ses viandes et quanque mestier luy fu. Mais le roy
+Richart qui pas ne monta à ce port ala droit au port de Marseille. Quant il
+ot son affaire appareillie, il entra en mer à voiles tendues. Ainsi s'en
+alèrent les deux roys crestiens et s'abandonnèrent aux vens et aux périls
+de mer pour l'amour et l'honneur Nostre-Seigneur, et pour la crestienneté
+deffendre. Au port de Messines arrivèrent après mains tormens et mains
+autres périls.
+
+
+III.
+
+ANNEE 1190.
+
+_Du testament que le roy Phelippe establi avant que il meust._
+
+
+Quant le roy Phelippe se parti de France, il fist venir et assembler tous
+ses amis et tous ceux que il avoit plus familiers, et establi et ordonna
+son testament en leur présence par moult grant délibération, qui ainsi
+commence:
+
+«Au nom de la saincte trinité qui est sans devision, amen; Phelippe, roy de
+France par la grace de Dieu. L'office des Roys si est de pourvéoir en
+toutes manières le proufit des subgiés, et mettre en avant le commun
+proufit plus que le sien propre. Pour ce doncques que nous convoitons par
+souverain désir à parfaire le veu de nostre pélerinage pour secourre la
+terre saincte, nous proposons à ordonner coment les besoingnes du royaume
+seront traictiées et le royaume gouverné quand nous en serons partis; et si
+proposons à ordonner notre testament, quoyqu'il aviengne de nous.
+
+»Nous commandons doncques au commencement que nos baillifs mettent en
+chascune prévosté quatre hommes qui soient sages et loyaux et de bon
+tesmoignage, et que les besoingnes de la ville ne soient traictiées sans
+leur conseil ou sans le conseil de deux au moins. Et de cestuy
+établissement metons-nous hors la cité de Paris; en laquelle nous voulons
+qu'il soient six sages hommes preux et loyaux. Après, là où nous avons mis
+nos baillifs, ès bailliages qui sont desinnés et divisés par propres noms,
+nous commandons que chascun de ces baillifs assigne un jour en son propre
+bailliage qui soit appellé le jour des assises; et que tous ceux qui auront
+plaintes à faire vendront et recevront leur droit et leur justice, sans
+demeure, par le bailli du lieu. Mais nous voulons que nostre droit et
+nostre justice, qui sont proprement nostres, soient là escript[88].
+
+ Note 88: «Illi qui clamorem facient recipient jus suum per eos et
+ justitiam sine dilatione, et nos nostre jure et nostram justitiam:
+ forefacta quæ propriè nostra sunt ibi scribentur.» (Rigord.)
+
+»Après nous voulons et commandons que nostre chière mère et Guillaume,
+archevesque de Rains, nostre oncle, establissent, chascuns quatre mois, un
+jour à Paris, et que il oient les clameurs et les complaintes des hommes de
+nostre royaume, et les fassent fenir à l'honneur de Nostre-Seigneur et au
+profit du royaume de France. Et commandons que les baillifs qui tiennent
+les assises, parmi les villes de nostre royaume, soient tous à ce jour
+devant eux et qu'il récitent toutes leurs besoingnes en leur présence[89].
+
+ Note 89: «Ut coram eis recitent negotia terræ nostræ.»
+
+»Après ces choses, nous commandons que nostre mère et le dit archevesque
+oient et saichent chascun an les complaintes que l'en fera sur nos
+baillifs. Et s'aucun se meffait, fors en quatre cas, en meurtre, en rapt,
+en homicide ou en traïson, que on le nous face savoir trois fois en l'an
+par lettres, lequel baillif se meffera, et en quoy le méfait sera. Et s'il
+avient qu'il prengnent don né service, que ce sera qu'il prendra et de qui
+il le prendra, par quoy nos hommes perdent leur doiture et nous la nostre.
+Et les baillifs nous fassent assavoir les forfais des prévos.
+
+»Après, nous voulons que nostre chière dame et mère et l'archevesque ne
+puissent remuer nos baillifs de leur lieux, fors en cas d'homicide, de
+meurtre, de rapt et de traïson; né les baillifs[90] les prévos, fors que en
+ces quatre cas. Car puisque nostre devant dite mère et l'archevesque nous
+auront mandé la vérité, nous en cuidons prenre telle vengeance à l'aide de
+Dieu par quoy les autres qui après vendront en seront moult espoventés. Et
+si voulons que la royne et l'archevesque nous fassent certain, trois fois
+en l'an, par lettres, des besoingnes et de l'estat du royaume.
+
+ Note 90: _Né les baillifs les prévos._ Et que les baillis ne puissent
+ remuer les prévôts.
+
+»Après, s'il avenoit qu'aucunes cathédraux églyses ou aucunes royales
+abbayes fussent vagues et sans pastours, nous voulons que les chanoines et
+les moines des églyses qui en tel point seroient viengnent à la royne et à
+l'archevesque, et prennent congié de célébrer leur élection[91], tout ainsi
+comme il feroient à nous sé nous y estions présens. Et si voulons qu'il
+leur soit octroyé sans contradiction. Si amonestons les chanoines et les
+moines qu'il eslisent, selon leur povoirs, personne qui à Dieu plaise, qui
+soit proufitable à l'églyse et au royaume. Si tiengnent la royne et
+l'archevesque la régale en leur main, jusques à tant que l'esleu soit
+sacré, et puis après luy soit rendu sans nul empeschement.
+
+ Note 91: «Et liberam electionem ab eis petant, sicut antè nos
+ venirent.»
+
+»Si voulons que sé prouvende ou autre bénéfice eschiet, tandis comme nous
+tendrons la régale en nostre main, que la royne et l'archevesque la donnent
+par le conseil de frère Bernart[92], selon Dieu, tout au mieux qu'il
+pourront à personnes honnestes et bien lettrées, toutesvoies sans[93] les
+dons que nous avons fais à aucuns, dont il ont le tesmoignage par nos
+lettres pendans[94]; et si commandons à tous nos prélas et à tous nos
+hommes qu'il ne donnent toultes né tailles, tandis comme nous serons au
+service Nostre-Seigneur.
+
+ Note 92: _Bernard_, prieur de Grantmont.
+
+ Note 93: _Sans._ Saufs.
+
+ Note 94: _Pendans._ Scellés.
+
+»Sé Dieu faisoit de nous sa volenté, qu'il avenist que nous mourissons,
+nous défendons expressément à tous nos hommes de nostre royaume, clers et
+lais, qu'il ne donnent toultes né tailles jusques à tant que nostre fils,
+que Dieu gart, soit venu en tel aage qu'il puisse et saiche gouverner son
+royaume. Et s'aucun vouloient mouvoir guerre contre luy, et ses rentes ne
+povoient souffire, lors luy aideroient tous nos hommes de leur corps et de
+leur avoir. Les églyses luy feroient telle ayde comme elle sont
+acoustumées.
+
+»Après nous deffendons à nos baillifs et à nos prévos qu'il ne preignent de
+nulluy né corps né avoir, tant comme il voudra donner bons pleiges et
+poursuivir son droit en nostre cour; fors que en quatre cas: pour meurtre,
+pour homicide, pour rapt et pour traïson. Après, nous commandons que toutes
+nos rentes et nostre service soient apportés à Paris, à trois paiemens et
+en trois saisons. Le premier à la feste de saint Remy, le second à la
+Chandeleur, le tiers à l'Ascencion: si soient livrés à nos bourgeois de
+Paris[95] et à Pierre le maréchal.
+
+ Note 95: Les six bourgeois désignés plus haut pour tenir à Paris la
+ place des baillis et prévots. Rigord donne l'initiale de leurs
+ noms: T. A. E. R. B. N.
+
+»Et s'il avenoit que l'un de nos dits bourgeois qui sont mis pour nos
+paiemens recevoir mourust, Guillaume de Gallande en metroit un autre en
+lieu de lui; Adam nostre cler sera présent à recevoir les receptes de
+nostre trésor et les retendra en escript et seront mis en trésor au Temple.
+Si en aura chascun une clef et le Temple une autre. Si nous sera tant
+envoyé de nostre avoir comme nous manderons par lettres.
+
+»S'il avient que Dieu fasse son commandement de nous, que la royne,
+l'archevesque, l'évesque de Paris, l'abbé de Saint-Victor, l'abbé de
+Cernay[96] et frère Bernart devisent nostre trésor en deux parties. De
+l'une il départiront, selon leur esgart, à rappareillier les églyses qui
+sont destruites par nos guerres en telle manière que le service de
+Nostre-Seigneur y puisse estre fait: et de celle moitié mesme il
+départiront à ceux qui sont apauvris de nos tailles; et le remenant de
+celle moitié il donront là où il voudront et là où il cuideront qu'il soit
+mieux employé, pour le remède de nostre ame, du roy Loys nostre père et de
+tous nos ancesseurs.
+
+ Note 96: _L'abbé de Cernay._ Guy, abbé de _Vaux-Sernai_, dans le
+ diocèse de Paris, et depuis évêque de Carcassonne.
+
+«De l'autre moitié nous commandons à tous ceux qui gardent nostre trésor et
+à nos hommes de Paris qu'elle soit gardée pour la nécessité de nostre
+royaume et de Loys nostre fils, qu'il puisse par le conseil de Dieu son
+royaume gouverner. Et s'il avenoit que nous et nostre fils mourussions,
+nous commandons que nostre avoir fust départi pour Dieu, pour nostre ame et
+pour celle de nostre fils, par la main et le jugement des sept personnes
+que nous avons devant nommées. Si commandons que tantost comme l'en sauroit
+la certaineté de nostre mort, que nostre avoir fust porté en la maison à
+l'évesque de Paris et fust là bien guidé, jusques à tant que l'en eust fait
+ce que nous avons ordonné.
+
+«Après, nous commandons à la royne et à l'archevesque qu'il retiengnent en
+leur mains toutes les honneurs qui seront vagues et qu'il pourront et
+devront tenir honnestement, si comme de nos abbayes et des doyennés et des
+autres dignités, jusques à tant que nous soyons retournés du service
+Nostre-Seigneur. Et ceux qu'il ne pourronttenir, donnent selon Dieu par le
+conseil frère Bernart à l'honneur de Dieu et au proufit du royaume, à
+ersonnes qui soient dignes et souffisans.
+
+«Pour ce que cest testament soit ferme et estable nous commandons qu'il
+soit confermé de l'autorité de nostre séel et du caractère du nom du
+royaume. Ce fu fait à Paris en l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vingt
+et dix, de nostre royaume onziesme. De nostre palais, en la présence de
+ceux de qui les noms sont cy nommés et les sceaux sont cy escris: Le conte
+Thibaut de Bloys, Mathieu le Chambellenc, Raoul le mareschal[97]; au temps
+que la chancellerie estoit vague.»
+
+ Note 97: L'ordonnance latine diffère un peu dans le nom des
+ signataires: «S. Comitis Thibaldi dapiferi nostri; S. Guidonis
+ buticularii; S. Mathæi camerarii, S. Radulphi constabularii. Data
+ vacante cancellaria.»
+
+Le roy commanda aux bourgeois de Paris que la cité qu'il avoit si chière
+fust toute fermée de haus murs et fors, et de tournelles tout environ bien
+assises et bien ordonnées, et de portes hautes et fortes et bien
+deffensables. Ce qu'il commanda fu parfait et acompli en moult pou de temps
+après. Et puis si commanda ensement que tous les chastiaux et toutes les
+forteresses de son royaume fussent fermées souffisamment. Mais temps est
+désormais que nous retournons à nostre matière, et racomptons les choses
+qui avinrent entre les deux roys, et coment il se contindrent à Messines en
+la terre de oultre-mer.
+
+
+IV.
+
+ANNEE 1191.
+
+_Coment le roy Phelippe arriva au port de Messines, et coment le roy
+Richart brisa les convenances qu'il avoit à li._
+
+
+Quant le voy Phelippe fu arrivé à Messines droictement au mois d'aoust, il
+fu honnourablement receu du roy Tancré qui le mena à grant honneur et à
+grant révérence en son palais et luy présenta habondamment de ses viandes.
+Et luy eust donné moult grant somme d'or et d'autres richesses s'il
+voulsist avoir espousée une de ses filles ou au moins donnée à son fils
+Loys. Mais le roy ne se voult assentir à nulle de ses deux requestes, pour
+l'amour qu'il avoit à l'empereur Henry.
+
+Une discencion monta entre ces entrefaictes entre le roy Richart
+d'Angleterre et le devant dit roy Tancré; pour ce que le roy Richart
+demandoit le douaire sa suer. Mais toutesvoies fu le contens feni à la
+parfin, par la paine que le bon roy Phelippe y mist, en telle manière que
+le roy Tancré donna au roy Richart quarante mil onces d'or, desquels le roy
+Phelippe devoit avoir la moitié; mais il n'en voult prendre que la tierce
+partie, pour le bien de paix. Lors jurèrent[98] aucuns nobles hommes, de
+par le roy Richart, l'une des filles le roy Tancré pour son nepveu Artus de
+Bretaigne.
+
+ Note 98: _Jurèrent._ Contractèrent promesse de mariage.
+
+Le roy Phelippe célébra la Nativité à Messines. Grans dons donna aux povres
+chevaliers de son royaume qui leur choses avoient perdues en mer par
+l'orage de la tempeste. Au duc de Bourgoigne mil mars; au conte de Nevers
+et à Guillaume des Barres quatre cens mars; à Guillaume de Mello quatre
+cens onces d'or; à l'évesque de Chartres quatre cens onces d'or; à Mathieu
+de Montmorency trois cens; à Dreues de Mello deux cens, et à mains autres
+dont nous vous taisons les noms pour la confusion du nombre. Viandes et
+toutes autres choses qui à corps d'homme soustenir convenoient estoient
+trop chières. Un sextier de fourment valoit vingt-quatre sous d'Angevin; un
+sextier d'orge, dix et huit sous; de vin quinze sous; une geline douze
+deniers.
+
+Quant le roy Phelippe vit que si grant chierté et famine couroit parmi
+l'ost, il envoya ses messages au roy et à la royne de Hongrie et leur pria
+qu'il secourussent l'ost de Nostre-Seigneur de viandes. Après il envoya à
+l'empereur de Constantinoble et luy requist pour l'amour de Nostre-Seigneur
+qu'il fist secours à la terre d'oultre mer, et luy prioit que s'il avenoit
+que il passassent parmi son empire, qu'il luy livrast seur passage parmi sa
+terre, et le roy le faisoit seur de luy et de sa gent qu'il trespasseroient
+paisiblement, sans luy faire grief né dommage.
+
+Ne demoura point après longuement que le roy Phelippe semont et amonesta le
+roy Richart qu'il fist son atour appareillier, si qu'il fust tout prest de
+passer en my mars qui approuchoit. Et il luy respondi qu'il n'estoit mie
+appareillié et qu'il ne povoit mie passer jusqu'au passage de la my aoust.
+Quant le roy Phelippe oï ceste réponse, il luy manda de rechief et le
+semont, comme son homme lige, si comme il avoit juré, que il passast la mer
+avec luy. Et sur ceste chose le roy y mist deux condicions. La première fu
+que s'il vouloit passer avec luy, si comme il estoit tenu par serrement et
+par convenances, il prist, s'il vouloit, la fille au roy de Navarre que sa
+mère la royne d'Angleterre avoit là amenée[99], et l'espousast en la cité
+d'Acre. L'autre si fu, s'il ne vouloit passer maintenant avec luy, qu'il
+espousast sa seur qu'il avoit avant plévie et à qui il estoit tenu par
+fiance. Mais le roy Richart ne voulut faire né l'un né l'autre. Lors manda
+le roy Phelippe les barons et les riches hommes qui estoient hommes liges
+au roy Richart et qui avoient juré le passage de mars avec luy, et les
+contrainst par leur serremens qu'il tenissent les convenances qu'il avoient
+jurées du passage, et que ils fussent près de passer avec li à ce premier
+passage de mars.
+
+ Note 99: Berengère, fille de Sanche VI.
+
+Lors respondirent pour tous Guy de Rancon et le viconte de Chasteaudun
+qu'il estoient tous près de passer toutes les fois qu'il les en semondroit
+et de tenir les convenances qu'il luy avoient en convent. De ce fu le roy
+Richart si courroucié qu'il les menaça forment et jura qu'il les
+deshériteroit tous et il si fist après, si comme la fin le prouva. Dès lors
+commencièrent à monter rancune et mautalent entre les deux roys[100].
+
+ Note 100: Dom Brial a joint ici au texte de Rigord le texte de la
+ convention passée entre les deux rois avant le départ de
+ Philippe-Auguste du port de Messine. Mais cet acte contrariant le
+ récit de Rigord, le savant éditeur auroit mieux fait de le placer
+ ailleurs, ou seulement en note. (Voy. Hist. de Fr., tome XVII, p. 32.)
+
+
+V.
+
+ANNEE 1191.
+
+_Coment le roy Phelippe arriva devant Acre, et coment il craventa les murs
+jusques au prendre, avant que le roy Richart arrivast. Et de la fausseté le
+roy Richart._
+
+
+Le roy Phelippe qui moult avoit grant désir d'acomplir le veu qu'il avoit
+fait à Nostre-Seigneur fist ses nefs et ses autres vaissiaux appareillier;
+si entra en mer au mois de mars et arriva devant la cité d'Acre,
+droictement la veille de Pasques en bonne prospérité et sans dommage de ses
+gens né de ses choses. Receu fu en joie souveraine de l'ost des crestiens
+qui longuement avoient là sis devant la cité. En larmes et en souspirs le
+receurent aussi, comme sé ce fust un ange qui du ciel fust descendu. Tout
+maintenant qu'il ot pié mis à terre il fist tendre ses trefs et ses
+paveillons, et fist drécier une maison si près des murs de la cité que les
+Sarrasins qui dedens estoient y povoient traire et lancier; et moult
+souvent avenoit qu'il traioient oultre. Ses perrières et ses engins fist
+lever, et fist assaillir et lancier par si grant force qu'il cravantèrent
+si grant partie des murs qu'il n'y failloit que le second assaut que la
+ville ne fust prise. Mais il ne la vouloit mie prendre n'assaillir, jusques
+à tant que le roy Richart fust arrivé qui encores estoit à venir.
+
+Quant il fu là venu et quant il ot terre prise, le roy Phelippe luy dist
+que tous les barons s'accordoient que on assaillist la cité. Et le roy
+Trichart[101] qui en son cuer avoit la boisdie[102] et la traïson luy
+respondi faussement qu'il louoit bien que on l'assausist, et que chascun
+envoyast à l'assaut quanques chascun pourroit avoir d'effort.
+
+ Note 101: Tous les manuscrits modifient ainsi le nom de Richard, en
+ cet endroit et plus bas encore.
+
+ Note 102: _Boisdie._ Astuce.
+
+Quant ce vint le lendemain, le roy Phelippe qui cuidoit estre seur que le
+roy Trichart deust asaillir avec luy, fist ses gens et ses engins
+appareillier; et quant il voult commencier l'assaut, le roy Trichart
+commanda à sa gent que nul ne se meust, et que nul ne fust si hardi qu'il à
+l'assaut alast. Et plus fist-il, que il deffendi aux puissans hommes qui à
+luy estoient jurés par serrement qu'il ne s'aliassent au roy Phelippe.
+
+En telle manière demoura l'assaut par l'empeschement le roy Trichart. Lors
+furent esleus diseurs, par le conseil de chascune partie, preudommes et
+sages par cui conseil et par cui jugement devait estre tout l'ost gouverné.
+Sur lesquels les deux roys firent composition, et jurèrent, par la foy
+qu'il dévoient à Dieu et par leur pélerinage, qu'il feroient quanques leur
+diseurs dessus dis leur commanderoient. Lors distrent les arbitres par leur
+dit que le roy d'Angleterre envoyast tous ses efforts à l'assaut et mist
+ses gardes aux barres et ses engins fist drécier; car tout ce faisoit le
+roy de France. Mais le roy Trichart ne voult oncques riens faire pour leur
+dit. Et quant le roy Phelippe vit sa desloyauté et qu'il ne s'en vouloit
+tenir en chose qu'il jurast, il absout les diseurs de leurs serremens que
+il avoient fait de l'ost gouverner.
+
+Ainsi comme le roy Richart fust monté sur mer et il s'en aloit droit au
+port d'Acre, il arriva en l'isle de Chipre, le roy et la terre prist, sa
+fille et tous ses trésors. Ses garnisons mist ès chastiaus, et puis remonta
+en mer. En ce qu'il s'en alloit vers Acre, il encontra d'aventure une nef
+que Salhadin le soudan de Babilonne envoyoit en Acre pour secours faire à
+la cité. En la navie estoient merveilleuses fioles du voirie plaines de feu
+gréjois, deux cens cinquante arbalestes, et moult grant habondance d'arcs
+et d'autres armeures et grant plenté de paiens fors et deffensables. La nef
+fist assaillir le roy et la prist à la parfin. Occis furent les Sarrasins,
+et la nave qui fu fraicte[103] et perciée périst et effondra en la mer.
+
+ Note 103: _Fraicte._ Brisée. De _Fracta_.
+
+Environ ce contemple[104], prisrent les crestiens de Tir une autre nave que
+le soudan envoyoit au secours d'Acre; grant plenté d'armeures avoit dedens
+et pou de gens; si alloit gaucrant[105] parmi la mer pour ce qu'elle
+n'avoit vent.
+
+ Note 104: _Contemple._ Même temps.
+
+ Note 105: _Gaucrant._ Errant, louvoyant, et non pas _Gautrant_, comme
+ l'écrivent les Glossaires. Variantes: _Waucrant_.
+
+_Incidence._--En celle année alla le grant Federis empereur de Rome et
+d'Alemaigne oultre-mer à grant ost, et son fils le duc de Boesme: mors fu
+en la terre de Bithinie entre la cité de Nice et d'Antioche. De celle
+aventure fu l'ost moult desconforté. Après la mort du père fu le fils
+ducteur et chevetaine de l'ost. En la terre des Turs entra moins sagement
+que mestier ne luy fust, tant y perdi de sa gent qu'il s'en parti à petite
+compaingnie. Puis vint devant Acre et mourut assez tost après. Après celluy
+empereur Federis, tint l'empire un sien fils qui avoit nom Henry, noble
+homme éstoit en fais, aigre contre ses ennemis, courtois et large à tous
+ceux qui à luy venoient.
+
+_Incidence._--En l'an de l'Incarnation mil cent quatre-vingt et onze, en la
+quinziesme kalende de may mourut l'apostole Climent qui le siège tint deux
+ans et cinq mois. Après luy fu Célestin qui estoit Romain de nation.
+
+_Incidence._--En celle année tout le mois de juing, de juillet et d'aoust
+fu l'air si destrempé et si grans pluies que les blés germoient ès espis
+avant qu'il peussent estre soiés.
+
+_Incidence._--En celle année, au vingt-deuxiesme jour de juing en la veille
+Saint-Jehan, en ce point que les deux roys estoient au siège devant Acre,
+fu éclipse de soleil en l'onziesme degré du signe de l'écrevische, la lune
+au sixiesme de ce meisme signe, et la queue du dragon au douziesme; et si
+dura l'éclipse par quatre heures.
+
+
+VI.
+
+ANNEE 1191.
+
+_De la maladie Loys le fils le roy Phelippe, et pourquoi le corps saint
+Denis et de ses compaignons furent trais hors._
+
+
+Au mois d'aoust qui après vint, en la dixiesme kalende, le jeune Loys fils
+le roy Phelippe que il ot laissié en France chéy en une maladie que
+physique nomme disintère[106]. Et comme tous les physiciens se
+désespérassent de sa vie, il fu acordé de commun conseil que on eust
+recours et refuge à celuy qui est garde et deffense du royaume, c'est le
+glorieux martir saint Denis. Lors ala le couvent de léans, tous piés nus,
+en larmes et en oroisons, par moult grant dévocion à tout le saint clou et
+la saincte couronne et le destre bras de saint Siméon, jusques à saint
+Ladre de lès Paris. L'évesque Morise et tous ses chanoines, et tout le
+couvent de la cité, et moult grant multitude de clers de l'université et du
+peuple alèrent encontre les sainctes reliques jusques au couvent de
+Saint-Denys, et y portèrent par grant dévocion maintes dignes reliques et
+mains glorieux corps sains.
+
+ Note 106 _Disintère._ Dyssenterie.
+
+Quant ensemble se furent joins et donné benéicon l'un à l'autre, il
+ordonnèrent leur procession et alèrent chantant à larmes et à souspirs
+jusques devant le palais le roy, où l'enfant gisoit malade. Quant le sermon
+fu fait au peuple, et il orent rendu graces à Nostre-Seigneur apertement,
+par les mérites des glorieux martirs saint Denys et des autres confesseurs
+dont les sainctes reliques estoient présentes, il retourna maintenant en
+plaine santé à l'atouchement du saint clou et de la saincte couronne et du
+bras saint Siméon qu'il luy firent atouchier en croix, sur son ventre, en
+l'endroit où la maladie le tenoit. Et, (si comme l'en afferme pour voir),
+le roy Phelippe son père qui au siège d'Acre estoit, fu guary d'autelle
+maladie, droit en ce point et en celle heure mesme.
+
+Quant l'enfant ot les reliques baisiées et receue la benéicon, toutes les
+processions s'en retournèrent et se tindrent en ordre et alèrent ainsi
+chantant jusques à l'églyse de Nostre-Dame. Là rendirent grace à
+Nostre-Seigneur, et à la benoite vierge Marie louanges, oblacions et
+devotes oroisons. Si s'en retournèrent les processions. Les chanoines et
+mains autres raconvoyèrent les reliques saint Denis et le couvent jusques
+tout dehors la cité; là donnèrent benéiçon l'un à l'autre, si se
+départirent en grant amour et en grant humilité.
+
+Les processions de Paris et tout le peuple de la cité avoient moult grant
+joie, ainsi comme il s'en retournoient, de ce que les reliques saint Denys
+avoient été ainsi aportées à Paris en leur temps; car on ne trouve point
+escript qu'elles fussent oncques mais traictes hors des portes du chastel
+pour nul besoing né pour nul péril: si ne doit-on point taire la grace que
+Nostre-Seigneur fist à son peuple en celle journée, par les oroisons du
+peuple et du clergié; car l'air devint pur et net qui devant avoit esté si
+destrempé que de grant temps n'avoit cessé de plouvoir sur la terre.
+
+_Incidence._--En ce temps avint que l'évesque du Liège s'enfouy et déguerpi
+son siège, pour la paour qu'il avoit de l'empereur Henry qui avoit conceue
+haine contre luy, pour ce qu'il avoit esté esleu et sacré si comme il dut,
+selon le droit canon, sans son assentement et contre sa volenté. Le
+preudomme qui moult forment le doubta, s'enfouy à refuge à l'archevesque de
+Rains, Guillaume, qui le reçut moult honnorablement et luy aministra
+souffisans despens en ses propres maisons.
+
+Pou de jours passèrent après, que celluy empereur Henry envoya chevaliers,
+non mie chevaliers mais murtriers et homicides, au dit évesque: si
+faignoient et faisoient semblant par paroles qu'il haïssent l'empereur,
+pour ce disoient qu'il les avoient deshérités à tort. Le preudomme qui
+point ne regardoit à malice, comme débonnaire et miséricors les reçut en
+grant charité, et les faisoit seoir à sa table comme ses amis et ses
+privés. Un jour avint que les desloyaux le menèrent pour esbatre au dehors
+de la cité; quant il furent aux champs il sachièrent les espées et
+l'occirent: puis s'enfuyrent et retournèrent à l'empereur.
+
+En celle année mourut Thibaut, seneschal le roy de France, homme piteux et
+miséricors; le conte de Clermont, le conte du Perche, le duc de Bourgoigne,
+le conte de Flandres[107]; tous trespassèrent de ce siècle devant Acre. Et
+pour ce que le conte de Flandres n'avoit nul hoir, sa terre eschay au conte
+Baudouin de Henaut, qui puis fu empereur de Constantinoble.
+
+ Note 107: Suivant Philippe Mouskes et la _Chronique de Reims_, le
+ conte de Flandres en mourant fit au roi de France l'aveu d'un complot
+ tramé entre lui, le comte de Champagne et le comte de Blois. C'est là
+ ce qui surtout avoit décidé le roi de France à retourner, suivant le
+ même chroniqueur.
+
+En ce temps droit à la huitiesme kalende de septembre par le conseil
+l'archevesque Guillaume et la royne Ade et de tous les prélas du royaume de
+France, fu trait le précieux corps monseigneur saint Denys, hors de là où
+il repose enclos et enséellé en riches vaissiaux d'éleutre[108], et fu posé
+sur l'autel luy et ses compagnons et pluseurs des glorieux sains qui léans
+reposent. La raison pour quoy il furent dehors trais si fu pour ce que l'en
+vouloit que les pélerins et le peuple qui la vendroient et verroient
+présentement le glorieux martir, fussent plus esmeus à prier Dieu et la
+benoiste vierge et les glorieux martirs pour la délivrance de la saincte
+terre, et pour le roy et pour toute sa compaignie; que il par sa
+miséricorde luy donnast force et victoire contre les ennemis de la foy
+crestienne. A la feste Saint-Denys qui est célébrée au mois d'octobre, fu
+la fierté descéellée et ouverte, en quoy les reliques du précieux martir
+reposent, en la présence l'évesque de Senlis et de celluy de Meaux, de la
+royne Ade, de mains abbés et de mains autres bons hommes du siècle et de
+religion. Lors fu trouvé le corps tout entier, à tout le chief, et fu
+monstré au peuple par moult grant dévocion et à tous ceux qui là estoient
+venus en pélerinage de divers pays.
+
+ Note 108: _Eleutre_ ou _Electre_. Composition de plusieurs métaux.
+ Rigord dit toujours _vasis argenteis_, et notre traducteur _vases
+ d'éleutre_, et non pas _de lente_, comme a transcrit dom Brial.
+
+Quant la solempnité fu passée et finée, le vaissel fu moult diligemment
+scellé. Et furent les corps sains remis en leur voulte cimentée dont il
+orent été ostés. Mais le chief fu lors retenu et mis en un riche vaissel
+d'or et d'argent, de riches esmaux et de pierres précieuses pour les
+pélerins et pour exciter la dévotion du peuple et, mesmement[109], pour
+effacier l'erreur de ceux de Paris (qui font entendant au monde qu'il en
+ont une partie).
+
+ Note 109: _Mesmement._ Surtout.
+
+
+VII.
+
+ANNEE 1191.
+
+_Coment la cité d'Acre fu prise. Et coment le roy Phelippe retourna en
+France pour sa maladie et pour la doubte de la traïson le roy Richart._
+
+
+Tandis comme ces choses avinrent en France, le bon roy Phelippe qui tenoit
+le siège devant Acre, assembla toute sa gent à tout quanqu'il avoit
+d'effort; la cité prist à assaillir moult aigrement; des murs abati moult
+grant plenté à ses pierres et à ses mangonniaux et la mist en tel point
+qu'elle estoit ainsi comme au prendre. Quant les satrapes Limatouse et
+Caracouse qui dedens estoient, qui la cité gardoient de par le soudan
+Salhadin et estoient chevetainnes de tous les autres Sarrasins qui léans
+estoient en garnison, virent qu'il ne povoient plus deffendre la cité
+qu'elle ne fust prise, il se rendirent par telle condition qu'il
+eschaperoient, sauf leur corps et leur vies tant seulement, et rendroient à
+nos crestiens la saincte croix que Salhadin avoit, et tous les crestiens
+qui estoient en chetivoison parmi toute la terre du soudan.
+
+Tout ce orent en convenant à faire au roy de France et au roy d'Angleterre
+avant qu'il fussent délivrés. En cel assaut fu tué Aubery le mareschal au
+roy de France, chevalier hardi, preux, noble et courageux aux armes; car il
+se mist si avant qu'il fu entrepris entre deux portes et occis. La Tour
+maudite qui moult longuement et moult griefment avoit nos crestiens grevés
+fu minée des mineurs le roy Phelippe; hordée et apuiée par dessous de
+busches et de fusts, si qu'il ne failloit fors bouter le feu qu'elle ne
+tresbuchast à terre. Pour ce, se rendirent les Sarrasins ainsi comme nous
+avons devant conté, quant il virent qu'il ne pourroient constrester aux
+roys et aux princes crestiens. Armes, chevaux et viandes rendirent et
+toutes leurs garnisons de la cité. Les portes ouvrirent à nos crestiens qui
+plouroient pour la grant joie qu'il avoient, et levoient leur mains au ciel
+en criant à haute voix: «Benoit soit le nom de Nostre-Seigneur qui a
+regardé nos travaux et nos sueurs; et qui a mis à humilité soubs nos piés
+les ennemis de la croix qui avoient fiance et présumpcion en leur vertu.»
+
+Les viandes qui léans furent trouvées furent également parties selon ce
+qu'il estoient et qu'il avoient de gens. Les deux roys partirent les
+prisonniers, si en eut autant les uns comme les autres. Le roy Phelippe
+livra sa partie au duc de Bourgoingne, grant somme d'or et d'argent et
+grant infinité de viandes, et le fist garde et chevetaine de tout son ost,
+car il estoit malade de moult griève enfermeté. Et d'autre part il avoit le
+roy d'Angleterre souspeçonneux de traïson, pour ce qu'il envoioit moult
+souvent messages au soudan Salhadin sans son sceu, et recevoit de luy
+divers dons et divers présens. Pour ce manda le roy ses barons privéement
+et leur fist un sermon moult secret et moult familier. Et moult les
+amonesta et pria de bien faire, si prist atant congié d'eux en pleurs et en
+souspirs; en mer se mist à trois galies tant seulement qu'un Genevois luy
+ot appareilliées qui estoit nommé Rufin de la Voute. Tant erra par mer
+qu'il arriva en Puille. Là demeura un pou de temps jusques à tant qu'il ot
+santé recouvrée; et quant il fu oncques resposé des travaux qu'il avoit eus
+et receus en mer, puis se mist au chemin assez foible, comme cil qui
+n'estoit encore mie plainement renforcié.
+
+Droit parmi la cité de Rome s'en alla pour visiter les apostres et
+l'apostole Célestin; puis se mist en chemin et arriva en France droit à la
+nativité Nostre-Seigneur.
+
+Le roy Richart qui de là fu demouré fist venir devant luy tous les
+Sarrasins prisonniers et tous les autres aussi que les autres princes
+tendent: Limatouse et Caracouse qui d'eux estoient chevetaines semont et
+ammonesta qu'il rendissent à la crestienté la saincte croix que Salhadin
+tenoit sans demeure, et tous les crestiens esclaves qu'il tenoient en leur
+terre, si comme il avoient juré par le serment de leur loy. Et pour ce
+qu'il ne porent tenir les convenances qu'il avoient faictes et jurées, pour
+ce que Salhadin ne s'i vouloit accorder, le roy Richart qui moult en fu
+courroucié en fist mener cinq mille et plus dehors la cité et leur fist les
+chiefs couper. Mais toutesvoies retint-il aucuns des plus grans et des plus
+riches et les mist à raençon, desquels il ot avoir sans nombre.
+
+Aux Templiers vendi l'isle de Chipre qu'il ot prise en son venir, quant il
+trespassoit par mer: le prix en fu vingt et cinq mille mars d'argent; et
+puis la leur tolli et la vendi de rechief et quita oultréement à Guy qui ot
+esté devant roy de Jhérusalem. La cité d'Escalonne abati et destruist à la
+requeste des Sarrasins, pour le grant avoir qu'il en donnèrent.
+
+A un prince tolli la bannière le duc d'Osteriche, assez près d'Acre;
+toute la desrompi et despeça, puis la fist jetter en une chambre
+courtoise[110], en vilté et en despit du duc. Mais pour ce que n'avons
+pas en volenté, n'en propos de descrire les fais aux roys d'Angleterre,
+drois est que nous retournons à descrire les histoires du bon roy
+Phelippe de France.
+
+ Note 110: _En une chambre courtoise._ «In cloacam profundam.»
+
+
+VIII.
+
+ANNEE 1192.
+
+_Coment le roy Phelippe ala visiter les martirs saint Denis et ses
+compaignons, et coment il prist vengence des Juis qui avoient crucifié un
+crestien._
+
+
+Quant le roy Phelippe fu en France retourné, il fu receu à grant joie et à
+grant sollempnité des gens de sa terre. La feste de la nativité
+Nostre-Seigneur célébra à Fonteine-Bliaut. Ne scay quans jours après ala à
+Saint-Denys pour visiter les glorieux martirs. L'abbé Hue et le couvent le
+receurent à sollempnelle procession si comme il durent, devant les martirs
+se coucha en oroisons et leur rendi grace et merci pour ce que par leurs
+mérites estoit sain et sauf eschapé de tant et si grans périls. Et en
+allante d'amour et de charité il offri un paile de soye sur l'autel moult
+bel etmoult riche.
+
+En la quinziesme kalende du mois d'avril séjournoit le roy à
+Saint-Germain-en-Laye: là luy furent nouvelles aportées de la honteuse mort
+d'un crestien que les Juis avoient martirié au chastel de Braie en despit
+de Nostre-Seigneur et de la crestienne religion. Car la dame[111] de ce
+chastel avoient corrompue et déceue par leurs grans dons, tant qu'elle leur
+avoit donné ce crestien pour en faire leur volenté. En prison le tenoient
+pour ce que on luy metoit sus par fausseté larrecin et homicide. Les
+desloyaux Juis qui de haine ancienne haient les crestiens le prindrent et
+luy lièrent les mains derrière le dos et d'espines le couronnèrent, et le
+menèrent fustant parmi la ville; à la parfin le crucifièrent en despit de
+Nostre-Seigneur: comme il déissent[112], au temps de la passion Jhésucrist
+à Pilate, que il ne povoient nulluy tuer.
+
+ Note 111: _La dame._ Rigord dit _la comtesse_, et c'étoit en effet
+ Marie, comtesse de Champagne et de Brie.
+
+ Note 112: _Comme il déissent._ Tandis que ces mêmes Juifs disoient,
+ etc.
+
+Quant le roy entendi ces nouvelles, il ot moult grant pitié et moult grant
+compassion de la foy crestienne, qui en son temps estoit à tel vilté
+tournée. Tantost monta et se mist au chemin devant toute sa gent, si que
+nul ne savoit quelle part il déust tourner, pour ce qu'il vouloit les
+desloyaux Juis surprendre avant qu'ils oïssent de luy nulle nouvelle, si
+que nul ne s'en peust destourner. A Braye vint au plus tost qu'il pot, ses
+gardes mist aux portes et aux issues de la ville, si que nul n'en peust
+eschaper. Lors fist cerchier leur ostels et prendre quanques on en pot
+trouver. Par nombre furent quatre-vingts et plus qu'il fist trestous ardoir
+en vengence de la honte qu'il avoient faicte à Nostre-Seigneur.
+
+_Incidence._--En celle année, le jour de devant la première yde du mois de
+may, en la contrée du Perche à un chastel qui a nom Nogent, furent véus en
+l'air grans compaignies de chevaliers armés qui descendirent à terre. Et
+quant il se furent moult merveilleusement combatus, il s'esvanouirent tout
+soudainement. Ceux du pays qui ces merveilles virent furent forment
+espoventés et battirent leur coulpes pour leur péchiés.
+
+_Incidence._--En l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur mil cent
+quatre-vingt et douze, au neuviesme jour de novembre fu éclipse de lune
+particulier après mienuit en l'onziesme degré des gémiaus, et dura par deux
+heures.
+
+_Incidence._--Au mois de may qui après fu, en la sixiesme yde, au temps de
+Rouvoisons[113], fu trespassé de ce siècle au chastel de Pontoise un
+prestre qui avoit nom Guillaume, anglois estoit de nation; homme plain de
+bonnes moeurs et de saincte vie, si comme il apparut après: car
+Nostre-Seigneur fist puis pour luy mains miracles, là où il estoit
+ensépulturé. Mains avugles en furent enluminés, mains cloys y furent
+redreciés et mains y furent curés de diverses enfermetés et restablis en
+plaine santé, ainsi comme il estoient avant. Tant fu la renommée de ses
+miracles espandue parmi le pays que mains y vindrent en pélerinage pour le
+corps saint visiter et Dieu prier pour leur péchiés.
+
+ Note 113: _Rouvoisons._ Rogations.
+
+
+IX.
+
+ANNEE 1192.
+
+_Coment le roy se doubta des Hassacis. Et coment le roy Richart fu pris
+quant il retornoit d'oultre-mer._
+
+
+Un jour estoit le roy à Pontoise, là luy furent nouvelles aportées des
+parties d'oultre-mer, et lettres de par aucuns de ses amis qui contenoient
+que le vieil de la Montaigne avoit envoyé en France ses Hassacides pour luy
+occire, à la prière et au commandement le roy Richart. Car il avoit occis
+nouvellement oultre-mer le marchis[114] qui estoit chevalier noble et
+puissant en armes, et qui puissamment et vertueusement gouvernoit la terre
+avant l'avènement des deux roys.
+
+ Note 114: Conrad, marquis de Montferrat.
+
+De ces nouvelles fu le roy moult troublé et moult esmeu. Tantost se départi
+de Pontoise et, depuis celle heure, fu moult curieux et moult soigneux de
+son corps garder, pour ce que son cuer estoit en effroy de ces nouvelles.
+Et pour ce que la paour et la doubte luy croissoient de jour en jour, se
+conseilla-il à ses familiers qu'il feroit de ceste chose. Par leur conseil
+envoya au viel de la Montaigne qui est roy des Hassacides pour ce qu'il en
+sceust plus plainement la certaineté. Et tandis comme ces messages estoient
+à la voie, establi-il sergens qui tousjours portaient grans maces de cuivre
+par devant luy, pour son corps garder; et par nuit veilloient entour luy
+les uns après les autres, en diverses heures de la nuit[115].
+
+ Note 115: De là l'origine et le nom des _gardes du corps_. «Custodes
+ corporis sui,» dit Rigord.
+
+Quant les messages furent retournés il sceut bien et congnut par les
+lettres le roy des Hassacides que les nouvelles qui luy estoient mandées
+d'oultre mer estoient faulses; et puis qu'il en ot la vérité enquise et
+demandée aux messages, il osta la doubtance de son cuer et demoura sans
+souspeçon.
+
+Le roy Richart qui de là la mer fu demouré, proposa à reparier en sa terre.
+Au conte Henry de Champaingne laissa la cure de son ost, et de la terre
+d'oultre mer quanques les crestiens en tenoient à ce temps. Icelluy Henry
+estoit nepveu aux deux roys, jeune homme, bon chevalier et de grant
+noblesse estoit. Quant le roy Richart ot son affaire atourné et il se fu
+mis en mer, entre luy et ceux qu'il en voult avecques luy mener, orage et
+tempeste leva soubdainement; sa nave fu ravie par vent et souflée en pou de
+temps vers les parties d'Osteriche[116], en un lieu qui est entre Venise et
+Aquilée. Là, ainsi comme Dieu le voult, fu son vaissel péri; mais
+toutesvoies eschapa il à pou de yens.
+
+ Note 116: _D'Osteriche._ Il falloit d'_Istrie_. «Versus partes
+ Histriæ.»
+
+Quant le conte du pays qui avoit nom Mainart de Gorzen et le peuple de la
+ontrée sorent qu'il estoit arrivé en leur pays etorent oï retraire pour
+vérité la traïson et la desloyauté qu'il avoit faicte en la terre de
+promission, en comble de sa dampnacion, il le chacièrent et firent leur
+povoir de luy prendre pour luy ruer en prison et chetivoison, contre la
+franchise de tous pèlerins qui doivent seurement passer parmi la terre des
+crestiens. Mais en si grant haine l'avoient cueilli pour sa mauvaistié que
+jà ce ne luy eust riens valu. A la fuite se mist, si qu'il leur eschapa:
+mais toutesvoies pristrent-il huit de ses chevaliers, ainsi comme il
+s'enfuioient. Il trespassa parmi l'archeveschié de Saleburc[117] parmi une
+ville qui est nommée Frizac. Là le cuida prendre Fedric de Sainte-Sauve; de
+ses mains eschapa, mais il prist six de ses chevaliers.
+
+ Note 117: _Saleburc._ Saltzbourg.--_Frizac_, peut-être _Frezing_.
+
+Droit s'enfouy vers Osteriche, le duc du pays Limpoles, qui cousin estoit
+l'empereur, faisoit tous les chemins gaitier et les trépas pour luy
+prendre. Tant le guaita toutesvoies qu'il le prist en la maison d'un moult
+povre homme, chétive et despite, en la plus prouchaine ville d'une cité qui
+est nommée Vienne: tout li tolli quanqu'il avoit. Un mois après le rendi à
+l'empereur qui le mist en prison, et qui le garda près de un an et demi, et
+le greva de mains grans despens. A la parfin fina à luy de sa rançon qui
+monta deux cent mil mars d'argent. En telle manière eschapa de la prison à
+l'empereur. Lors trespassa en Angleterre au plus hastivement qu'il pot; car
+il doubtoit moult forment que le roy Phelippe ne le fist gaitier et
+prendre, s'il approuchoit de France, pour ce qu'il pensoit bien qu'il
+s'estoit vers luy meffait et que il l'avoit courroucié.
+
+Quant le conte Henry de Champaingne nepveu aux deux roys, qui de là la mer
+estoit demouré, à qui le roy Richart ot livré la cure de son ost, vit que
+la terre des crestiens estoit moult desconfortée pour ce que les roys
+s'estoient partis, et que les barons qui là estoient demourés au service
+Nostre-Seigneur luy prioient par moult grant affection qu'il demourast
+avecques eux pour la saincte terre secourre, il fu meu ainsi comme de pitié
+paternel, et eut plus chier à demourer et à mettre et corps et ame, sé
+mestier fust, pour l'amour Nostre-Seigneur, et à souffrir mésaise et
+povreté, qu'à retourner à honte en France sans visiter le Saint-Sépulcre et
+sans parfaire son pélerinage.
+
+Et quant le maistre du Temple et tous les barons du pays et de France qui
+là estoient demeurés virent le grant cuer et la valeur du conte et la
+constance qu'il avoit en Nostre-Seigneur, il s'assentirent de commun accort
+à ce que il fust roy de Jhérusalem. A roy le couronnèrent et luy donnèrent
+la fille le roy qui devant luy eut esté, et rendirent grace et louange à
+Nostre-Seigneur qui leur avoit restitué sauveur et deffenseur de la saincte
+terre, et de la noble lignié des roys de France.
+
+
+X.
+
+ANNEE 1192.
+
+_Coment la guerre des deux roys commença, et coment le roy Phelippe laissa
+la seur le roy Chanu de Danemarche, que il avoit espousée._
+
+
+En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vingt et treize, le roy Phelippe
+qui se vouloit vengier de la traïson et de la desloyauté que le roy Richart
+avoit faicte vers luy, assembla son ost pour assener aux fiefs qu'il tenoit
+de luy et qu'il avoit meffais et perdus par droit. Le chastel de Gisors
+prist en moult pou de temps, et tout Vouquecin le Normant que le roy
+Richart tenoit à tort et sans raison. Car tout ce pays qui avoit esté livré
+par douaire devoit retourner au royaume de France après le décès le jeune
+roy Henry qui mort estoit sans hoir de son corps.
+
+Quant le roy Phelippe ot prise toute celle marche de Normandie, il rendi à
+l'églyse de Saint-Denys le Neuf Chastel sous Ethe[118] que le roy Henry et
+son fils le roy Richart avoient tenu moult longuement à force et à tort.
+
+ Note 118: _Ethe._ Epte. Mais Neuf-Chatel, dont le surnom n'est pas
+ dans Rigord, est sur la _Bethune_, bien au-dessous de l'Epte.
+
+En ce temps envoya le roy Phelippe au roy Chanu de Dannemarche homme
+honnourable et honneste, Estienne, évesque de Noyon; et luy manda qu'il luy
+envoyast une de ses soeurs pour espouser et pour couronner à royne de
+France. Moult fu le roy Chanu lie quant il oï qu'il mandoit sa seur pour
+tel honneur; aux messages livra sa seur qui avoit nom Ingebour, belle
+pucelle, bonne et religieuse et aournée de bonnes graces et de bonnes
+meurs. Les messages honnoura moult de dons et de présens. Congié prisrent
+et puis se misrent au retour et si errèrent tant qu'il vindrent à Arras.
+
+Le roy qui moult désiroit sa venue ala encontre à moult grant compaignie de
+prelas et de barons: là fu espousée et couronnée à royne de France. Mais le
+roy qui par sorcerie fu empeschié, si comme l'en disoit, la cueilli en
+haine en celle journée meisme qu'il l'eut congneue. Et en pou de temps
+après fu le mariage desjoint par l'esgart de saincte églyse, pour ce que
+leur lignié fu nombrée, et prouchaineté de lignage trouvée par les prélas
+et par les barons du royaume de France. Mais la bonne dame ne voult oncques
+puis retourner en son pays; ains eut plus chier à garder continence, et
+mettre sa cure en la saincte dévocion d'oroison et ès sains lieux d'oroison
+et de religion tous les jours de sa vie, qu'estre jointe à autre personne
+né aconchier les aliances de son premier mariage. Et pour ce que l'en
+disoit que le devant dit mariage avoit esté desjoint contre droit et contre
+raison, envoya l'apostole deux légas en France à la requeste des Danois;
+l'un avoit nom Mieudres[119], prestre et cardinal, et l'autre Cencin,
+soubs-diacre à Paris firent assembler concile général de tous les prélas et
+abbés du royaume de France; là fu longuement traictié de la réformation du
+mariage du roy et de la royne; mais il furent fais tout aussi mus[120]
+comme chiens qui ne pevent abbayer: si ne menèrent point la besoingne à
+perfection, pour ce qu'il se doubtoient de leur piaux.
+
+ Note 119 _Melior_.
+
+ Note 120: _Mus._ Mucis.
+
+_Incidence_.--En ce temps mourut Salhadin le soudan de Babiloine en la cité
+de Damas, qui estoit roy de deux royaumes d'Egypte et de Surie. En ces deux
+royaumes régnèrent après luy deux fils qu'il avoit; Saphadin en Surie et
+Meralice en Egypte.
+
+_Incidence_.--En ce temps mouru un enfant de mort soudaine: le père et la
+mère aportèrent le corps en l'églyse de Saint-Denys, droitement le jour de
+sa grant feste; sur l'autel aux martirs le posèrent et commencièrent à
+crier à l'armes et à souspirs: «Saint Denys! sire, aide nous!»
+Nostre-Seigneur rendi tout maintenant au corps son esperit par les mérites
+du glorieux martir et resuscita l'enfant, voiant tout le peuple qui là
+estoit assemblé pour la solempnité de la feste.
+
+_Incidence_.--En celle année en la quarte yde de novembre fu éclipse de
+lune universel, en la première heure de la nuit et dura par trois heures.
+
+_Incidence_.--En ce temps avint qu'un homme qui estoit tout hors du sens et
+ravi de mal esperit revint en droicte mémoire en l'églyse de Saint-Denys en
+France.
+
+
+XI.
+
+ANNEES 1193/1194.
+
+_Coment le roy prist la plus grant partie de Normandie, et coment il assist
+Roen, et puis retorna en France pour le saint temps de la Quarantaine._
+
+
+Quant le mois de février approcha, le roy Phelippe semont ses hommes, et
+assembla de rechief son ost pour entrer en Normandie. La cité d'Evreux
+prist, le Neufbourg, le Vau de Rueil[121] et maintes autres forteresses
+soubmist à sa seigneurie; maintes en destruist et craventa, et mains
+chevaliers et mains autres prisonniers prist.
+
+ Note 121: _Vau de Rueil_. Vaudreuil.
+
+Quant il eut toute celle contrée mise en sa subjection il prist son retour
+par la cité de Rouen; mais quant il eut pris garde à la force de la ville
+et du siège, et le dommage que il povoit avoir, il s'en parti eschaufé de
+moult grant mautalent pour ce qu'il ne povoit acomplir sa volenté. Tous ses
+engins fist ardoir, si retourna atant en France et cessa à ostoier pour le
+saint temps de caresme qui approuchoit.
+
+En ce temps s'alia à luy Jehan-Sans-Terre frère au roy Richart, par malice
+et par cautèle si comme la fin le prouva. Trois mois après ce que le roy
+Phelippe eut cessé à guerroier pour la raison de la quarantaine, il
+rassembla son ost en la sixiesme yde de may et entra en Normandie à moult
+grant force. Le chastel de Verneul assist, et, quant il y ot tenu le siège
+environ trois sepmaines, si que il avoit jà craventé grant partie des murs
+à ses engins, un message luy nonca que la cité d'Evreux on il avoit sa
+garnison estoit prise et que les Normans avoient pris une partie de sa gent
+et les autres décolés.
+
+Le roy qui fu moult dolent et moult angoisseux pour le dommage de sa gent
+et pour la cité qu'il avoit perdue, prist une partie de son ost et l'autre
+laissa devant le chastel. Il chevaucha si hastivement comme il pot plus, et
+quant il parvint là il chaça honteusement les Normans, la cité acraventa,
+et destruist et moustiers et églyses, tant estoit mautalentis et
+courroucié.
+
+Quant ceux qui au siège du chastel estoient demourés virent que le roy s'en
+fu parti et l'engrès[122] de leur ennemis, il cueillirent toutes leur
+tentes et tous leur paveillons au plus tost qu'il porent pour aler après le
+roy; et laissièrent grant partie de leur viandes. Lors issirent ceux du
+chastel et ravirent tout et garnirent la forteresce des despoilles et des
+viandes que leur ennemis avoient laissiées.
+
+ Note 122 _L'engres_. L'instance, le progrès. Sans doute formé de
+ _ingressus_. Rigord dit: _instantiam inimicorum_.
+
+_Incidence_.--En celle année fu le doyen Michiau de Paris esleu en
+patriarche de Jhérusalem: mais, si comme Dieu l'avoit ordonné, il fu esleu
+à l'archeveschié de Sens gouverner, et fu sacré en huitiesme kalende de may
+qui après fu, par l'assentement le roy Phelippe, de tout le clergié et de
+tout le peuple de la cité. Quel homme et comme grant fu au gouvernement des
+escoles de Paris et comme grant aumosnier, avant qu'il fust esleu
+archevesque, n'appartient pas à descrire à notre faculté.
+
+En celle année fu un enfant noié par meschéance à la Court neuve[123].
+Aporté fu à l'églyse Saint-Denis (qui assez près estoit de celle ville), et
+fu ressuscité par les mérites du glorieux martir.
+
+ Note 123: _La Court neuve_. Courneuve, à une demi-lieue de
+ Saint-Denis.
+
+Entre ces choses le roy Richart qui moult grant ost ot assemblé prist le
+chastel de Loches; les chanoines de Saint-Martin-de-Tours jetta hors de
+l'églyse et leur tolli quanqu'il avoient. Et fist moult de griefs en ces
+parties aux églyses.
+
+En ce point prist le roy Phelippe Guillaume le conte de Lencestre,
+chevalier hardi et courageux: en la tour d'Estampes le fist emprisonner.
+
+_Incidence_.--Entre Compiègne et Clermont en Beauvoisin chéy en celle année
+si grant habundance d'iaues, de tonnerre, de fouldres et de tempestes que
+nul homme n'avoit oncques oï parler de si grans; car les pierres chéoient
+meslées avecques la pluie grosses et quarrées, aussi grosses comme un oeuf,
+qui froissoient les arbres qui portoient fruis, et les vignes et les blés.
+Et furent les villes arses et destruictes en aucuns lieux par les
+effondres. Et plus grant merveille: que pluseurs corbiaus furent veus qui
+estoient meslés avec celle tempeste et voloient de lieu en autre; et
+portoient les corbiaux en leur becs les charbons de feu tous ardans et
+boutoient le feu és maisons pour esprendre. Moult de gens, hommes et
+femmes, furent tués des coups de la foudre; mains signes et mains autres
+merveilles pot le peuple adonc esgarder, par quoy chascun doit bien estre
+espoventé et soy retraire de péchié.
+
+En ce temps fu ars le chastel de Chaumont, qui est en l'éveschié de Laon,
+et l'églyse de Nostre-Dame-de-Chartres arse.
+
+_Incidence_.--Un homme né de Virzon en Berry, qui estoit en prison à Rouen,
+fu délivré par les prières saint Denys de France[124].
+
+ Note 124: Il est assez singulier que saint Denis, en présence de la
+ Ferte de saint Romain, se soit mêlé de délivrer des captifs à Rouen.
+ Au reste, la première mention de l'exercice du droit du chapitre de
+ la cathédrale de Rouen, ne remonte qu'à l'année 1210. (Voyez
+ l'excellente _Histoire du Privilège de saint Romain_, par M. Floquet.
+ Rouen, 1833.)
+
+
+XII.
+
+ANNEE 1194.
+
+_Coment le roy greva les églyses par mauvais conseil, et coment il chassa
+Jehan-Sans-Terre et les Normans qui avoient assegié le Val-de-Rueil._
+
+
+Quant le roy Phelippe oï noncier que le roy Richart avoit ainsi chacié les
+clers de Saint-Martin-de-Tours et despoillié de tous leur biens, il luy
+refist tantost en la forme le souler[125], car il prist et saisi toutes les
+églyses qui estoient en sa terre qui appartenoient aux éveschiés et aux
+abbayes de sou povoir. Et par l'amonestement d'aucuns mauvais hommes qui
+estoient en tour luy, il chaça hors de leur propres lieux les clers, les
+prestres, les moines qui faisoient le service de Nostre-Seigneur: tous les
+biens prist et saisi et les converti en ses propres us, et plus: car il
+greva et dommagea les églyses qui estoient en sa propre terre de griefves
+tailles et d'exactions désacoustumées: si assembla mains grans trésors en
+lieux divers, et se mist à petis despens.
+
+ Note 125: _En la forme le souler_. Un second soulier dans la même
+ forme. Il lui rendit la pareille.
+
+La raison pourquoy il le faisoit si estoit pour ce, si comme il disoit, que
+les roys de France ses devanciers avoient aucunes fois moult perdu de leur
+terres, pour ce qu'il estoient povres, né qu'il ne povoient riens donner
+aux chevaliers et aux sergens au temps de nécessité, et quant il avoient
+besoing des gens et quant guerres leur sourdoient. Mais toutesvoies, en ces
+trésors assembler, estoit la principale intencion le roy pour secours faire
+à la terre d'oultre mer, et pour gouverner noblement le royaume de France;
+jaçoit ce que aucuns, qui point ne savoient son propos né sa volenté,
+cuidassent qu'il le féist par avarice ou par convoitise. Mais pour ce qu'il
+avoit oï retraire cest proverbe: «Qu'il est temps de cueillir et d'amasser,
+et temps de despendre», il cueilli et amassa en lieu et en temps, pour ce
+qu'il peust semer et espandre au temps de nécessité; si comme il fu aparant
+ès chastiaux qu'il ferma et de ceux qu'il redresça, et en son royaume qu'il
+gouverna tousjours si noblement.
+
+Un jour trespassoit la terre au conte Thibaut de Blois[126] le roy Phelippe
+à toute sa gent et son ost: le roy Richart qui se fu mis en embuschement,
+pour luy grever s'il peust, sailli soubdainement des bois à moult grant
+compagnie de chevaliers armes et prist là les sommiers le roy qui portoient
+les deniers, la vaissellemente d'argent, robes et autres choses.
+
+ Note 126: _Thibaut_. Il falloit avec Rigord: _Louis_.
+
+En tandis comme ces choses avindrent en la terre le conte Thibaut de Blois,
+Jehan-Sans-Terre le frère le roy Richart, et le conte d'Arondel, à l'aide
+des bourgeois de Rouen, assistrent le Val de Rueil en quoy le roy Phelippe
+avoit mis sa garnison quant il l'eut pris. Mais tantost comme le roy
+Phelippe le sceut, il se hasta de le secourre, et vint là huit jours après
+ce qu'il orent le chastel asségié. Il chevauchia tost à pou de gens et à
+pou d'arbalestriers qu'il avoit avec luy; en l'aube du jour apparant se
+féri soudainement à grant tumulte et à grant escrois; et les Normans qui
+cuidoient estre mors s'en alèrent, et se férirent tantost ès bois, et
+laissièrent en proie tentes, paveillons, engins, et souffisant habondance
+de viandes. En celle fuite furent les aucuns occis, et plusieurs pris et
+mis à rançon.
+
+_Incidence_.--En ce temps prist l'empereur Henry Puille, Calabre et
+Secille, et soubmist à sa seigneurie par la raison de sa femme qui estoit
+droit hoir de celle terre.
+
+_Incidence_.--En ce temps mourut le conte Raimont de Thoulouse de qui la
+terre eschay au conte Raimont son fils qui estoit cousin le roy de France,
+de par la contesse Constance qui fu seur le roy Loys.
+
+_Incidence_.--En celle année fu l'air si esmeu de estourbeillons, de
+grelles et de tempestes que les blés et les vignes furent si destruis que
+merveilleusement fu l'année chière qui après vint.
+
+_Incidence_.--En celle année avint que le roy des Moabiciens, qui estoit
+appelle Hermirmommelin, entra ès contrées des crestiens par devers le
+royaume d'Espaigne, à moult grant multitude sans nombre de gens de sa
+terre; tout le pays prist à gaster et à destruire. Quant Hildephons, le roy
+d'Espaigne, le sceut, il ala encontre luy à bataille à tant comme il put
+avoir d'effort; à luy se combati, mais, si comme Dieu le consenti, il fu
+desconfi et presque toute sa gent occise; à la fuite se mist à tout le
+remenant de ses hommes. Le nombre des crestiens qui en celle bataille
+chaïrent fu esmé[127] à cinquante mille. Ceste meschéance avint à la
+crestienté par la coulpe et par le mauvais sens Hildefons; car il grevoit
+et abaissoit ses chevaliers et ses haux hommes, les villains eslevoit et
+essauçoit. Et, pour ceste raison, les chevaliers et les gentils hommes ne
+porent avoir armeures né chevaux pour ce qu'il estoient povres. Et les
+villains que le roy ot essauciés qui point ne savoient l'us des armes né
+n'avoient hardement de combatre, tournèrent en fuye: leur ennemis qui les
+virent fouir prindrent cuer et les occistrent en fuiant.
+
+ Note 127: _Esmé_. Estimé.
+
+
+XIII.
+
+ANNEES 1195/1196.
+
+_Coment le roy chassa le roy Richart qui avait assis Arches. Et coment il
+vint à luy et luy fist feaulté et homage de la duchiée de Normandie._
+
+
+En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vingt et quinze, au mois de
+juillet rendi le roy Richart les trièves qu'il avoit au roy Phelippe, si fu
+lors la guerre recommenciée de nouvel. Adonc craventa le roy Phelippe le
+Val de Rueil qu'il tenoit, en quoy il avoit sa garnison. En pou de temps
+après maria sa soeur au conte de Pontieu que le roy Richart luy avoit
+renvoiée.
+
+En ces entrefaites le roy Richart assembla son ost et son effort de toutes
+pars et assist le chastel d'Arques que le roy Phelippe tenoit. Mais quant
+il le sot il vint au secours au plus hastivement qu'il pot et eut en sa
+compaignie six cens de chevaliers esleus en prouesse et nés de France.
+Hardiement se férirent en l'ost et chacièrent le roy Richart et tous ses
+Anglois et tous ses Normans jusques à Dieppe. La ville destruirent et
+ardirent les nefs et emmenèrent les hommes.
+
+En ce temps que le roy Phelippe retournoit luy et sa gent, il trespassoit
+de lès un bois que l'on appelle Forets[128]. Le roy Richart sailli
+soudainement de son embuschement, si se féri en la derrenière bataille le
+roy Phelippe et en occist aucuns.
+
+ Note 128: _Forets_. Rigord dit seulement: «Juxta nemora quæ vulgus
+ _forestas_ vocat, rex Angliæ ex improviso de forestis illis cum suis
+ egressus, etc.» Ce n'est donc pas un nom propre, mais sans doute la
+ _forêt des Ventes_.
+
+En ce contemple Mercadiers le maistre de cotériaux le roy Richart, estoit
+en Berry d'aultre part, en la contrée de Bourges; les fauxbourgs d'Yssodun
+ardi et puis prist le chastel et y mist garnison de par le roy Richart. En
+pou de temps après donnèrent les deux roys trièves l'un à l'autre et
+cessèrent de guerroyer.
+
+_Incidence_.--En celle année fu si grant désatrempance de l'air et si grans
+plouages que les blés germèrent aux champs avant qu'il peussent estre
+cueillis, dont si grant chierté fu après, pour l'année devant où les blés
+orent esté tempestés, et pour l'autre après où il orent esté noiés ès
+espis, que l'en vendoit un sextier de blé de fourment à la mesure de Paris
+seize sous parisis, d'orge dix sous, de mouturage[129] treize sous ou
+quatorze, et le sextier de sel quarante sous. Pour ce commanda le roy
+Phelippe que l'en donnast aux povres de ses propres deniers plus largement
+que on ne souloit, pour la pitié et la compassion de leur mésaise et de
+leur povreté; et manda par ses lettres aux évesques et aux abbés et à tout
+le peuple, au plus qu'il pot en priant, que pour Dieu, il s'efforçassent de
+faire aumosnes pour soustenir la povre gent. Et lors donna le couvent de
+Saint-Denys en France tout l'argent monnoyé qu'il avoient adonc entre leur
+mains.
+
+ Note 129: _Mouturage_. «Mixturæ,» dit Rigord. C'est ce que l'on nomme
+ aujourd'hui _méteil_. Mélange de seigle et de froment.
+
+_Incidence_.--En celle année commença à preschier de la croix un prestre
+qui avoit nom Fouques[130]. Par la prédication et par le saint amonestement
+que il faisoit au peuple furent pluseurs qui se retrairent de péchier; et
+mains qui cessèrent à prester à usure et rendirent aux bonnes gens ce qu'il
+avoient du leur par tel mestier.
+
+ Note 130: _Fouques_. Foulques, curé de Neuilly; le principal
+ instigateur de la croisade suivante.
+
+Au mois de novembre qui après vint, furent trièves des deux rois
+rendues[131]; si refut la guerre effondrée[132] comme devant. Le roy
+Phelippe assembla son ost en la contrée de Bourges assez près d'Issodun et
+le roy Richart d'autre part encontre luy. En ce point qu'il estoient tous
+armés d'une part et d'autre, et estoient jà les batailles ordenées et
+arrées[133] pour combatre, le roy Richart vint au roy Phelippe tout
+désarmé, à pou de gent, contre l'opinion de tous ceux qui là estoient, et
+luy fist hommage voiant tous ceux qui là estoient, et tous ceux de la
+contrée de Normandie, de la contrée d'Anjou et de Poitou. Et jurèrent l'un
+à l'autre en celle mesme place qu'il garderoient la paix d'illec en avant;
+et prisrent un parlement aux octaves de la Tiphaine entre le Vau de Rueil
+et le chasteau Gaillart[134] de réformer et de consommer la paix.
+
+ Note 131: _Rendues._ Accomplies.
+
+ Note 132: _Effondrées._ Epandue. Rigord dit: _Incæpta._
+
+ Note 133: _Arrées._ Pour _arrayées_. Préparées.
+
+ Note 134: _Le chasteau Gaillart._ Il falloit: _De Gaillon_. Le
+ _Gallaonis_ de Rigord.
+
+Ainsi se départirent les osts et retourna chacun en ses parties. Le bon roy
+Phelippe, qui point ne mist en oubli son patron et son deffenseur le
+glorieux martir monseigneur saint Denis, ala à s'églyse au plus tôt qu'il
+pot, et offri moult humblement et en moult grant dévocion un riche paile de
+soie à Dieu et aux glorieux martirs en aliance de charité et d'amour.
+
+Au mois de janvier qui après fu, au quinziesme jour, les deux roys vindrent
+au lieu du parlement ordené, et amena chascun avec luy les prélas et les
+barons de son royaume. Là fu la paix confermée, consommée et asseurée par
+bons ostages d'une part et d'autre, si comme il est contenu en l'instrument
+authentique de la confirmation de celle paix[135].
+
+ Note 135: Cet instrument est dans le texte de Rigord. (Voyez les
+ _Historiens de France_, tome XVII, p. 43.)
+
+_Incidence._--En l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur mil cent
+quatre-vingt-et-seize, au mois de mars, fu très grant abondance d'iaues, et
+les fleuves si plains qu'il superabondèrent et noièrent pluseurs villes en
+pluseurs lieux, les gens, hommes et femmes et enfans. Lors furent rompus et
+brisiés les pons qui estoient sur Saine. Quant le clergié et le peuple
+virent que Dieu les menaçoit ainsi et qu'il leur envoioit signe
+espouvantable devers le ciel et par dessous devers la terre, il se
+doubtèrent moult durement et eurent paour du second déluge et crioient
+mercy à Nostre-Seigneur en gémissemens, en pleurs et en larmes, et luy
+prioient qu'il espargnast à leur péchiés, et qu'il les daignast oïr
+afflis[136] et contris, par satisfaction de pénitence. Ainsi faisoit le
+peuple procession en oroisons et en jeunes et en aumosnes, et li bon roy
+Phelippe suivit ces processions en larmes et en oroisons aussi humblement
+comme les autres du peuple. Le couvent de Saint-Denis portoit le saint clou
+et la saincte couronne et le bras saint Siméon, et béniçoient les iaues en
+croix des saintuaires, et disoient: «Par ses signes de sa saincte Passion
+ramaint nostre sire ces iaues à leur lieux et en leur drois cours.»
+Nostre-Seigneur, qui eut pitié de son peuple, fist en pou de jours après
+revenir les iaues en leur propres lieux, et fu apaisié par les afflictions
+de son peuple.
+
+ Note 136: _Afflis._ Affligés.
+
+_Incidence._--En celle année fu le prieur Jehan de Saint-Denis en France
+esleu à gouverner l'abbaye de Saint-Père-de-Corbie.
+
+_Incidence._--En celle année le conte Baudouin de Flandres fist hommage au
+roy Phelippe à Compiègne au mois de juing, voyant toute sa baronnie. En ce
+meisme mois, espousa le roy la royne Marie, fille au duc de Boesme et
+marchis d'Osteriche[137].
+
+ Note 137: _D'Osteriche._ Il falloit: _D'Istrie_, avec Rigord.
+
+
+XIV.
+
+ANNEE 1196.
+
+_Coment le roy prist et acravanta le chastel d'Aubemalle, et chassa le roy
+Richart qui s'estoit soudainement féru en l'ost; et prist aucuns de ses
+meilleurs chevaliers._
+
+
+Après que ce fu avenu, passèrent pou de jours que le roy Richart brisa son
+serement et la paix de luy et du roy Phelippe, qui devoit à tousjours mais
+estre conformée, si comme vous avez là-dessus oï; car il envay le roy
+Phelippe et recommença la guerre premier. Son ost assembla en Berry en la
+contrée de Bourges, si prist et abati le chastel de Virzon par
+conchiement[138] et par barat. Car il avoit juré au seigneur de Virzon
+qu'il ne le dommageroit de rien, et qu'il n'avoit de luy garde[139].
+
+ Note 138: _Conchiement._ Duplicité, moquerie.--_Barat._ Tromperie.
+
+ Note 139: _Et qu'il n'avoit de luy garde._ Et qu'il n'avoit pas lieu
+ de se garder de lui.
+
+Quant le roy Phelippe sot que le roy Richart avoit sa foy mentie et les
+aliances brisiées, et qu'il eut le chastel de Virzon pris et abatu, il
+assembla son ost et assist Aubemalle; mais tandis comme le roy y tenoit le
+siège, le roy Richart ala à Nonencourt[140] et reçut le chastel par boisdie
+et par tricherie; car il promist à ceux qui pour le roy Phelippe le
+gardoient aucunes choses. Quant il l'eut bien garni de chevaliers,
+d'arbalestiers, d'armeures et de viandes, il retourna entre luy et ses
+Normans et ses coteriaux au chastel d'Aubemalle pour le roy Phelippe lever
+du siège. Le roy Phelippe fist drécier ses engins et ne cessa de sept
+sepmaines d'assaillir le chastel par moult grant effort; mais ceux qui
+dedens estoient qui estoient bons deffendeurs et nobles se deffendoient des
+François vertueusement, et les reculoient arrière de l'assaut souvent et
+menu, et aucunes foys avenoit qu'il en occioient et bleçoient assez. Le roy
+Richart, qui François cuida grever, se féri un jour en l'ost si
+soubdainement que l'en ne s'en donnoit garde; mais quant François furent
+armés et il les vit vers luy venir, luy et sa gent tournèrent en fuye, et
+François les prirent à chacier. En celle fuite fu pris Guy de Touars,
+chevalier noble en armes, et aigre contre ses ennemis. Mais quant il furent
+retournés au siège, il prirent à assaillir le chastel plus fortement et
+plus asprement qu'il n'avoient fait devant, par jour et par nuit, et
+maintindrent l'estour si continuelment que la maistre tour fu fraite et
+despeciée, et les murs acraventés des pierres et des mangonniaux.
+
+ Note 140: _Nonencourt._ Aujourd'hui petite ville de département de
+ l'Eure, à sept lieues d'Evreux.
+
+Quant les deffenseurs virent que le chastel estoit en tel point, il
+pourparlèrent une manière de paix et donnèrent une somme d'argent par telle
+manière et condicion qu'il s'en iroient quites et délivres, sauf leur avoir
+et sauves leur armeures. Mais ceste convenance desplut à mains des François
+qui ne savoient la volenté et les propos du roy. Quant ceux orent la ville
+rendue, le roy fist craventer le chastel et raser à plaine terre; d'ilec
+s'en ala à Gisors: un pou après rassist Nonencourt que le roy Richart luy
+eut fortrait par la boisdie de ceus qui garder le devoient; ses engins fist
+tout environ drécier, et fist si asprement assaillir par jour et par nuit
+qu'il le prist assez tost par merveilleux assaut et périlleux. Là furent
+pris quinze chevaliers, dix-huit frans arbalestriers et souffisant garnison
+de vitaille. Quant le roy eut le chastel pris, en garde le livra au conte
+Robert de Dreux.
+
+_Incidence_.--En celle année, en la tierce yde de septembre, trespassa de
+ce siècle à la joie de Paradis, si comme l'en cuide, Morise, l'évesque de
+Paris, homme d'onnourable mémoire, père des povres et des orphelins. Car
+entre les autres bonnes oeuvres qu'il fist, dont il en fist maintes,
+fonda-il quatre abbayes et les doa dévotement à ses propres despens:
+Hervaux, Hermières, Ierre et Gif[141]. Et en la fin donna aux povres pour
+l'amour de Nostre-Seigneur quanqu'il pot avoir de meubles. Et pour ce qu'il
+créoit moult fermement la Résurrection des corps, dont il avoit oï doubter
+mains grans clers en son temps, et il désiroit qu'il les peust rappeler de
+leur erreur et tous ceus qui en doubteroient, il commanda quant il mourroit
+que l'en luy escripvit un roulet qui contenait celle sentence: «Je croy que
+mon raembeur[142] vit et que je ressusciteray de terre au derrenier jour,
+et verray Dieu mon sauveur en ceste moye char que je meisme voy et non en
+autre, et que mes yeux regarderont; et ceste espérance est mise en mon
+cuer.» Il estendi sur son pis, quant il mourut, le parchemin où ces paroles
+estoient escriptes, et commanda et pria à ses amis que ce roule fust mis
+sur son tonbel le jour de son obit, pour ce que tous les hommes lectrés et
+les grans clers leussent celle escripture sainte et creussent fermement la
+Résurrection de tous les corps, sans nulle doubte[143]. Après luy fu au
+siège Eude extrait et né des hoirs de Soilly[144], frère Henry
+l'archevesque de Bourges, moult autre et moult dessemblable de son
+devancier et en mort et en vie.
+
+ Note 141: _Hervaus_. Herivaux, à une lieue de Luzarches.
+ --_Hermières_, près de Lagny.--_Ierre_, sur la petite rivière du même
+ nom; abbaye de femmes, en Brie.--_Gif_, près de Chateaufort, à cinq
+ lieues de Paris.
+
+ Note 142: _Raembeur_. Rédempteur.
+
+ Note 143: C'est Maurice de Sully dont il nous reste de précieux
+ sermons en langue vulgaire. (Voy. mon histoire des _Manuscrits
+ français_, t. 2, p. 97.)
+
+ Note 144: _Extrait et né des hoirs_. «Natione Soliacensis.» Eudes de
+ Sully a pourtant laissé une bonne et honnorable réputation.
+
+
+XV.
+
+ANNEE 1197.
+
+_Coment le conte de Flandres et le conte Renaut de Boloigne guerpirent le
+roy et s'allèrent au roy Richart. Et de pluseurs incidences._
+
+
+En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vings-dix-sept, Baudouin, conte de
+Flandres, se dessevra apertement et départi de la foy et de l'ommage le roy
+Phelippe, puis s'alia au roy Richart et fist mainte persécution au roy et
+au royaume. Ainsi fist confédéracion au roy Richart Regnault fils le conte
+de Dampmartin, à qui le roy avoit donné par moult grant amour la contesse
+et la conté de Bouloigne; mais celluy rompi son hommage et le serement
+qu'il avoit fait, et le commença forment à guerroier; il se joint et
+accompaigna avec les Cotériaux et les autres ennemis le roy; sa terre
+envaï, villes ardi et prist proies et fist moult grans dommages au royaume
+de France.
+
+En celle année tout droit en la neuvième kalende de novembre, en un jour de
+vendredi et en l'eure de tierce mouru l'abbé Hues Foucaut de Saint-Denis en
+France. Après luy gouverna l'églyse l'abbé Hues de Melan qui estoit prieur
+d'Argenteuil.
+
+_Incidence_.--En cel an mouru l'empereur Henry d'Allemaigne qui par sa
+force avoit prise toute la terre de Sezille, et avoit occis et mis à
+destruction mains haus hommes et princes du païs. Contre la crestienne
+religion avoit emprisonné les évesques et les archevesques de la terre, et
+tousjours avoit grevé saincte églyse à son pouvoir tout ainsi comme son
+devancier. Pour reste raison, le pape Innocent le tiers fu contraire à son
+eslection; Phelippe, son frère et tous ceus de sa partie escommenia, et
+s'assenti à Othon, le fils au duc de Saissoingne, qu'il fist couronner en
+roy d'Alemaigne à Ais-la-Chapelle.
+
+En ce temps mouru oultre-mer Henry, conte de Troies en Champaigne: nepveu
+estoit aux deux roys, demouré estoit par-delà, après ce que les deux roys
+s'en furent retournés pour les terres gouverner. Si l'orent les barons
+esleu et couronné à roy de Jhérusalem par sa bonté et donné en mariage la
+fille son devancier. Après sa mort eschéi la conté à un sien frère qui
+Phelippe avoit nom. En celle année, en la troisième yde de janvier, mouru
+le tiers Célestin apostole. Après luy fu Innocent le tiers, romain de
+nacion, si fu avant appellé Lohier[145].
+
+ Note 145: «Lotharius.»
+
+_Incidence._--En celle année mourut la noble Ysabel[146], contesse de
+Champaigne, seur au roy Phelippe de par son père, et seur au roy Richart de
+par sa mère. Si estoit mère aux deux devant dis frères, au conte Henry, roy
+de Jhérusalem, et Thibaut qui après fu conte de Troyes.
+
+ Note 146: Rigord la nomme avec raison _Marie_.
+
+_Incidence._--En celle année, au commencement de la prédication le devant
+dit Fouques, voult Nostre-Seigneur faire mains miracles pour luy: car il
+rendoit aux aveugles lumière, aux sourds oiement, aux mues la parole, par
+ses oroisons et par l'atouchement de ses mains; et mains autres miracles
+faisoit Nostre-Seigneur pour luy que nous laissons à retraire, pour ce, par
+aventure, qu'aucuns ne le creroient mie légièrement[147]. Un autre
+acompaigna à luy, en l'office de prédicacion, qui avoit nom Pierre de
+Roissy; né estoit de l'éveschié de Paris, bon clerc et bien lettré et plain
+du saint Esperit, si comme il sembloit au peuple. Mains hommes retrait
+d'usure et de l'ordure de luxure par sa prédication, et les fist vivre en
+chasteté; et amena à la continance de mariage les foles femmes qui se
+mettent ès quarrefours des chemins, et s'abandonnent à tous sans
+différence, sans avoir honte et vergoingne, pour petit prix; les autres,
+qui point ne vouloient estre mariées, ains avoient plus chier à vivre en
+contemplacion, sous l'abit de religion, furent mises en la nouvelle abbaye
+de Saint-Anthoine-de-lèz-Paris, qui pour raison d'elles fut fondée au temps
+de lors, et les autres eslurent à souffrir travaus et paines de leur corps,
+et à aler en divers pélerinages nus piés et en langes. Et qui vouldra
+savoir en quelle entencion le devant dit provaire preschoit regarde en la
+fin; car la fin de l'euvre preuve et manifeste les intencions des
+cuers[148].
+
+ Note 147: «Quæ prætermittimus propter hominum nimiam incredulitatem.»
+ Bon Rigord! comment auriez-vous qualifié l'incrédulité de nos jours!
+
+ Note 148: Rigord, par cette dernière réflexion, semble faire allusion
+ aux bruits fâcheux qui coururent dans la suite sur la rapacité de
+ Foulques et sur l'ambition de Pierre.
+
+En ce meisme temps prescha un moine de Saint-Denis en France, qui avoit nom
+Herloin: né estoit de Paris, grant clerc et lettré en la saincte
+Escripture. Ès cités et ès chastiaux de la petite Bretaigne prescha. Grant
+multitude de Bretons la croix de sa main prisrent, la mer passèrent sans
+les autres pélerins attendre, si arrivèrent devant Acre. Celluy Herloin
+estoit chevetainne et ducteur de celle gent; mais pour ce qu'il n'avoient
+point chief né gouverneur suffisant à celle besoingne, il se devisèrent en
+diverses parties, sans ducteur et sans gouverneur; gens estoient qui
+usoient de leur propre volenté, et pour ce perit leur commencement sans
+perfection.
+
+_Incidence._--En celle année apparurent en mains lieux maintes nouvelletés:
+à Rosoy, en Brie, le vin fu mu en sang, et le pain en char sensiblement au
+sacrement de l'autel. En Vermandois, un mort chevalier ressuscita, et puis
+denonça à mains hommes choses qui estoient à avenir; si vesqui puis
+long-temps sans boire et sans mengier.
+
+En France, environ la Saint-Jehan, chéi sur les blés une rousée que l'en
+nomme mielée, dont il furent si emmiélés que quant on en metoit un espi en
+sa bouche, on sentoit le miel tout proprement. La foudre si tua un homme à
+Paris et tempestes chéirent en aucuns lieux si grans, qu'elles destruirent
+les blés et les vignes; et un pou après au mois de juin tempesta de rechief
+si forment, que les blés, les vignes et les bois furent destruis et
+defroissiés du tout en tout. Si dura celle tempeste dès Tramblay jusques à
+Chielle et ès villes environ; car les pierres furent veues cheoir du ciel
+aussi grosses comme une nois, aucunes aussi comme un oeuf, et plus encor, si
+comme aucuns disoient.
+
+
+XVI.
+
+ANNEE 1198.
+
+_Coment le roy rappela les Juis en son royaume; et coment le roy Richart
+prist ses chevaliers devant Gisors, et coment le roy eschappa._
+
+
+En celle année ramena le roy Phelippe les Juis à Paris et au royaume de
+France, contre la commune opinion de tous, et contre le ban et
+l'institution qu'il avoit devant faite et ordonnée au temps qu'il les
+bannit de toute France. Lors commença à grever saincte églyse de mains
+griefs et de maintes persécutions, qu'il avoit devant ce tousjours bien
+gardée et deffendue. Pour ce (s'en voulut Nostre-Seigneur vengier en partie
+et) ensuivit la venjance le forfait assez tost après. Car au mois de
+septembre qui après vint, droit à la vigile saint Michiel, comme il ne
+feust de rien pourveu n'appareillié, le roy Richart entra soubdainement en
+Vouquecin à tout cinq mille chevaliers, sans les Cotériaux et sans les gens
+à pié qui estoient sans nombre. Tout le pays d'environ Gisors gasta et
+destruist; si prist et abati une forteresse qui avoit nom Courcelles, si
+proia et ardi plusieurs autres villes champestres.
+
+Quant le roy Phelippe en sot la nouvelle, il fu enflambé et eschaufé de
+moult grant ire, et vint là hastivement à tout cinq cens chevaliers tant
+seulement; passer cuida jusques à Gisors, mais ses ennemis luy fuient
+au-devant, qui luy empeschoient la voie: et quant il vit ce, le cuer si luy
+engroissa, et conçut si grant hardiesce qu'il se féri par moult grant
+fierté parmi tous ses ennemis ainsi comme tout forsené et se combati moult
+vertueusement contre le roy Richart et toute sa gent. A pou de chevaliers
+eschappa d'euls tous, par l'aide Nostre-Seigneur, et se reçut au chastel de
+Gisors. Mais aucuns des plus grans et des plus nobles chevaliers de sa
+route furent pris en celle bataille. Là fu pris Alain de Roucy, Maieu de
+Mally, le jeune Guillaume de Mello[149], Phelippe de Nanteuil et mains
+autres dont nous tairons les noms. Adonc s'en retourna le roy Richart, qui
+à celle fois eut eue victoire et donna et départi sa proie à ses gens.
+
+ Note 149: Rigord dit: «Mathæus de Marly, Guillelmus de Merloto.»
+ L'_r_ de ces deux noms à disparu dans les temps modernes. La maison
+ de _Mailly_ conserve aujourd'hui son ancienne splendeur.--(Voyez le
+ récit animé de cette défaite dans la _Chronique de Reims_, pages 68
+ et suiv.)
+
+Le roy Phelippe qui moult fu dolent de la honte et du dommage qu'il avoit
+receu et désirant de soy vengier,--mais il ne ramenoit point en mémoire ce
+qu'il avoit Dieu couroucié,--son ost assembla et entra en Normandie à moult
+grant force, tout le pays gasta et destruit jusques au Neufbourg et jusques
+à Biaumont le Rogier. Quant tout ce pays eut proié[150] il retourna en
+France et donna congié à ses gens, et s'en retourna chascun en son pays.
+Pour ce furent aucuns qui tinrent à folie ce que le roy départoit ainsi ses
+chevaliers, et demeurent ainsi à pou de gent. Voir disoient; car quant le
+roy Richart sot qu'il eut son ost départi, et qu'il fu demouré ainsi
+privéement et à si petit d'effort, il cueilli ses gens et emmena tous ses
+Coteriaux[151], si entra en Vouquecin et en Biauvoisin; les villes
+destruist et prist les proies. Mais l'évesque de Biauvais qui bon chevalier
+et hardi estoit, et Guillaume de Mello l'en suivirent et cuidèrent
+rescourre les proies qu'il emmenoit: trop folement et trop despourveuement
+l'enchaçoient, car il leur bastit un aguait, si les prist et mist en
+prison. Lors prist le conte de Flandres Saint-Omer qui estoit au roy
+Phelippe.
+
+ Note 150: _Proié._ Pillé. _Prædatus._
+
+ Note 151: Rigord ajoute: «Quibus præerat Marchaderius.»
+
+
+XVII.
+
+ANNEE 1199.
+
+_Coment le roy s'alia à Phelippe le due de Souave pour plus grever ses
+ennemis. Et coment le roy Richart fu mort._
+
+
+Phelippe, le duc de Souave de qui nous avons là dessus parlé, qui frère eut
+esté l'empereur Henry, eut l'assens de la plus grant partie de l'empire. A
+luy s'alia le roy Phelippe en espérance et pour ce qu'il peust plus
+légièrement surmonter le conte de Flandre, et contrester au roy Richart.
+Mais Othon le fils au duc de Saissongne, qui en l'empire estoit son
+adversaire, fu adonc couronné à Ais-la-Chapelle, par l'aide et par la force
+du roy Richart son oncle, le conte de Flandres, et l'archevesque de
+Couloigne.
+
+En ce temps envoya en France le pape Innocent le troisiesme un légat qui
+prestre estoit et cardinal. Pierre de Cappes[152] avoit nom, pour réformer
+la paix entre les deux roys. Environ la nativité arriva en France, la
+besoigne pour quoy estoit venu ne pot mener à perfection, car la paix y
+estoit si desfourmée qu'il ne la pot réfourmer. Mais toutesvoies fist-il
+tant qu'il cuida avoir mises trièves entr'eux qui devoient durer cinq ans,
+par la foy de l'un et de l'autre; car il ne pot à ce mener le roy Richart
+qu'il voulsist donner ostage de la paix.
+
+ Note 152: _Pierre de Cappes_ ou de Capoue. Il acquit de la célébrité
+ par la croisade dont le résultat fut la conquête de Constantinople.
+
+En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vingt et dix-neuf, eut le roy
+Richart assis un chastel qui est emprès Limoges, en la première sepmaine de
+la Passion Nostre-Seigneur. Au viconte de Limoges estoit ce chastel, si
+avoit nom Chauluz[153]. La raison pour quoy il eut ce chastel assis si fu
+pour ce qu'un chevalier du pays avoit trouvé un trésor en terre. Et ce
+trésor, si comme l'en disoit, estoit un empereur de fin or, sa femme, ses
+fils et ses filles; et tous séoient à une table d'or fin. Si y estoient
+lettres escriptes qui donnoient à entendre à ceux qui les lisoient que cil
+empereur avoit esté et comme grant temps estoit couru puis que il régna.
+
+ Note 153: Chauluz. «Castrum Lucii de Capreolo.»--Chalus-Chabrol. Les
+ ruines du château de _Chabrol_, près de la petite ville de _Chalus_,
+ existent encore.
+
+Ce trésor demandoit le roy Richart à ce chevalier, mais il s'estoit trait à
+arant au visconte et s'estoit mis en ce chastel. Ainsi tenoit le roy le
+siège et faisoit assaillir chascun jour moult efforciement. Endementiers
+qu'il estoit un jour à un assaut, un arbalestier de la garnison du chastel
+trait un quarrel à la volée, le roy Richart, par aventure non mie
+appenséement, féri si qu'il luy fist mortelle plaie. Par celle plaie qui
+guarir ne pot mourut le roy en pou de temps après et fu ensépulturé à
+Frontevaux une abbaye de nonnains, delès le roy Henry son père.
+
+Jehan-Sans-Terre son frère reçut après luy le royaume d'Angleterre; si fu
+couronné à la feste de l'Ascencion qui après fu, à
+Saint-Thomas-de-Cantorbie.
+
+
+XVIII.
+
+ANNEE 1199.
+
+_Coment le roy entra en Normandie après la mort le roy Richart. Et coment
+Artus de Bretaigne li fist homage. Et coment France fu entredite._
+
+
+Quant le roy Richart fu mort, l'estat des choses fu mis en autre point.
+Lors assembla le roy Phelippe son ost, si entra à moult grant force en
+Normandie, la cité de Evreux prist, tous les chastiaux et toutes les
+forteresses d'environ prist[154] et les garni de ses hommes: toute la terre
+proia et gasta jusques au Mans. Artus, le conte de Bretaigne nepveu au roy
+Jehan qui assez estoit enfant, entra en ce point en la conté d'Anjou à
+moult grant chevalerie. Si se mist en saisine de la conté d'Angiers qui par
+droit luy afferoit, et puis vint à rencontre du roy Phelippe au Mans entre
+luy et sa mère, et luy fist hommage et féaulté de quanqu'il tenoit de luy.
+
+ Note 154: _Prist._ «Scilicet Apriliacum et Aquiniacum.» C'est
+ _Avrilly_ et _Aquigny_.
+
+Tandis comme le roy estoit en ces parties, Robert de Blesoi[155] et
+Huitasse de Neuville prisrent le conte Phelippe de Namur frère le conte de
+Flandres et douze chevaliers avec luy, au mois de may; si prisrent un clerc
+qui avoit nom Pierre de Douay qui mains maux avoit fais au roy. Quant le
+roy fu repairié, tous ces prisonniers luy furent rendus. Et d'autre part
+Hue d'Amelencourt prist l'évesque de Cambray, pour qui le devant dit légat
+Pierre de Cappes mist toute France en entredit: mais en la fin de trois
+mois le roy ot son conseil qu'il le rendist[156].
+
+ Note 155: _Robert de Blesoi._ «Roberto de Belesio.
+
+ Note 156: _Que il le rendist._ C'est-à-dire que il rendist Pierre de
+ Douay. C'est le même Pierre de Douay, sans doute, qui joue un si beau
+ rôle auprès de l'empereur Henry de Constantinople, dans la
+ continuation de Villehardouin. Au reste, le texte de Roger de Hoveden
+ me paroît ici préférable à celui de Rigord: «Henricus, comes de
+ Namur.... et Petrus de Duay, _miles_ optimus et familiaris comitis
+ Flandriæ, et electus de Cambray, frater prædicti Petri, capti sunt à
+ familiâ regis Francorum....»
+
+ (Historiens de France, tome XVII, page 598.)
+
+Alienor qui jà eut esté royne d'Angleterre vint au roy en la cité de Tours.
+Là luy fist hommage de la conté de Poitou qui luy estoit par droit héritage
+escheue. Lors retourna le roy en France et emmena avec luy le conte de
+Bretaigne qui avoit nom Artus. Après ne sçay quans jours[157], ala le roy
+en pélerinage à monseigneur saint Denys son patron; un riche paile mist sur
+l'autel en aliance d'amour et de charité.
+
+ Note 157: _Ne scay quans jours._ Trois jours, suivant Rigord.
+
+Au mois d'octobre qui après vint furent trièves données et asseurées par
+serrement entre les deux roys, jusques à la feste Saint-Jehan, et entre le
+roy et le conte de Flandres aussi.
+
+_Incidence._--En celle année trespassa de ce siècle Henry, archevesque de
+Bourges. Après luy tint le siège saint Guillaume[158], qui fu des hoirs de
+Jouy et eut avant esté abbé de Chaalis. Au mois qui après vint trespassa de
+ce siècle Mahieu, archevesque de Sens. Après luy fu maistre Pierre de
+Corbueil qui avoit esté maistre le pape Innocent, si luy avoit donné
+l'éveschié de Cambray.
+
+ Note 158: _De Jouy._ Le _Gallia christiana_ le nomme _Guillaume de
+ Dongeon_.
+
+En celle année, droit au mois de décembre, Pierre de Cappes, le devant dit
+cardinal, assembla[159] conseil général de tous les prélas du royaume de
+France, d'archevesques, d'évesques, d'abbés et de prieurs conventuaux. Le
+roy qui bien pensoit qu'il vouloit mettre son royaume en entredit y envoya
+ses messages, et appela en plain conseil à la court de Rome; mais
+toutesvoies le légat qui point ne déporta l'appel, jetta la sentence en la
+présence de tous les prélas du conseil, et puis commanda qu'elle ne fust
+dénonciée né publiée, jusques après le vintiesme jour de Noël.
+
+ Note 159: A Dijon.
+
+Quant le terme qu'il eut mis fu passé, la sentence fu publiée, si fu toute
+France entredite. Tant fu le roy courroucié de ceste chose qu'il bouta hors
+de leur sièges tous les prélas de son royaume, pour ce qu'il s'étoient
+assentis à l'entredit: à leur chanoines et à leur clers tolli tous leur
+biens et commanda qu'il fussent tous chaciés de sa terre, et que toutes les
+rentes et les fiefs qu'il tenoient de luy feussent saisis. Les prestres
+mesme qui manoient ès paroisses fist-il aussi bouter hors, et les fist
+despouiller de tous leur biens: et, plus, en comble de tout mal, il enclost
+au chastel d'Estampes la royne Ingebour s'espouse, saincte dame et
+religieuse et aournée de toutes bonnes moeurs. Si ne pot à tant refrener sa
+perversité, ains troubla toute France, chevaliers, bourgeois et paysans. Il
+tailla les chevaliers et leur hommes, et leur tolli la tierce partie de
+tous leur biens; et leva de ses barons tailles et exactions plus grans que
+il ne povoient souffrir.
+
+
+XIX.
+
+ANNEE 1201.
+
+_Coment la pais fu réformée entre le roy Phelippe et le roy Jehan. Et
+coment le roy reprist la royne Ingebour sa femme._
+
+
+En l'an de l'Incarnacion mil deux cens, au mois de may fu la paix refourmée
+entre le roy Phelippe de France et le roy Jehan d'Angleterre entre Vernon
+et l'isle d'Andely; si est plus plainement contenu ès instrumens
+authentiques qu'il firent séeler de leurs seaux, coment celle paix fu
+confermée et la terre entr'eux divisée[160].
+
+ Note 160: Ce traité de paix, qu'on peut lire dans les _Historiens de
+ France_, tome XVII, p. 51, porte la date de _Goleton_.
+
+Avant qu'il se partissent de ce lieu, Loys le fils le roy Phelippe espousa
+madame Blanche, fille Alphons le roy de Castelle et niepce Jehan le roy
+d'Angleterre, qui pour l'amour de ce mariage quitta à monseigneur Loys
+toute la terre, tous les chastiaux et toutes les forteresses plainement que
+le roy Phelippe avoit devant conquis sur le roy Richart son frère, et plus
+luy fist-il de grace qu'il luy quita toute la terre qu'il tenoit de çà la
+mer, s'il avenoit qu'il mourust sans hoir de son corps.
+
+En l'an qui après vint, qui fu mil deux cens et un, environ la nativité
+Nostre-Dame, vint en France Octovien, évesque d'Oiste et légat de la cour
+de Rome entre luy et l'évesque de Bordiaux. Le roy amonesta qu'il reprist
+sa femme espousée qu'il avoit de luy dessevrée, et sans l'esgard de saincte
+églyse. Le roy toutesvoies le reçut en grace telle que par son amonestement
+se dessevra de celle qu'il tenoit contre la loy de mariage. En ce point
+après Jehan de Saint-Pol, prestre cardinal et légat et le dit Octovien
+assemblèrent concile de prélas du royaume en la cité de Soissons. En ce
+concile fu présent le roy et les barons. A ce concile qui quinze jours dura
+fu traicté de la dessevrance ou de la confirmation du mariage du roy et de
+la royne. Mais quant le roy vit ce, qui fu ennuyé de la longue demeure et
+de la longue desputoison de sages clers qui là estoient, s'en ala au matin
+et avec luy emmena sa femme Ingebour, sans prenre congié, et laissa les
+légas, les prélas et le concile tout plenier. Mais il leur manda par ses
+messages que il emmenoit sa femme comme sa loyale espouse, et qu'il ne
+vouloit pas à celle fois estre dessevré de luy. Et quant tous les légas et
+les prélas oïrent ce, il furent tous esbahis et honteux. A tant départi
+tout le concile, le légat Jehan de Saint-Pol s'en retourna à Rome tout
+vergoingneux de ce qu'il n'avoit point mené à perfection la besoingne pour
+quoy il estoit venu: l'autre légat demoura en France. Ainsi eschapa le roy
+des mains aux Romains à celle fois[161].
+
+ Note 161: La confusion du concile devoit provenir surtout de la lâche
+ complaisance qu'il estoit alors prêt à montrer pour le roi. Après
+ bien des dissertations, dont le but étoit de prouver la convenance
+ d'un divorce, Philippe ne pouvoit faire aux clers un plus grant
+ affront qu'en dédaignant de profiter des dispositions dans lesquelles
+ il les avoit mis.
+
+_Incidence._--En celle année mourut Thibaut, le conte de Troies en
+Champaigne, en la quinziesme kalende de juing, en l'aage de vingt et cinq
+ans. Et pour ce qu'il n'avoit nul hoir masle, prist le roy en garde sa
+femme, et sa terre et une fille qu'elle avoit. Mais elle eut puis un fils
+qui fu né après la mort son père, car elle estoit demourée enceinte quant
+le conte son seigneur trespassa.
+
+
+XX.
+
+ANNEE 1201.
+
+_Coment, le roy Phelippe honora le roy Jehan, quant il vint en France, et
+coment la guerre recommença. Et coment Artus le conte de Bretaigne fu
+pris._
+
+
+En celle année meisme, le jour devant la première kalende de juillet, vint
+en France le roy Jehan d'Angleterre. Le roy Phelippe le reçut moult liement
+à moult grant honneur, et le mena à Saint-Denis en France. Le couvent de
+léans le reçut moult honnourablement à procession solemnel, et l'assirent
+glorieusement dedens l'églyse. L'en demain le mena le roy Phelippe à Paris;
+là le receurent les bourgeois en merveilleuse révérence. Moult luy firent
+d'honneur, puis le fist le roy mener en son palais, luy, ses gens et toutes
+ses choses; et moult le fist richement servir de diverses manières de
+viandes; et luy furent les bons vins le roy[162] à luy et à toute sa gent
+habandonnés. Après, luy fist présenter riches dons de diverses manières
+d'or et d'argent, de diverses robes, destriers d'Espaingne, palefrois
+Norrois[163] et mains autres riches présens. A tant prist au roy congié, et
+se départirent les deux roys en bonne paix et en bonne amour.
+
+ Note 162: _Le roy._ Du roy.
+
+ Note 163: _Norrois._ On appeloit chevaux Norrois ou _Norwégiens_,
+ tous ceux que l'on faisoit venir de Danemarck et de Mecklembourg.
+
+En celle année meisme que le légat Octovien fu retourné à Rome, trespassa
+de ce siècle Marie que le roy tenoit en soignantage[164], contre la loy de
+saincte églyse; de laquelle il eut deux enfans: un fils qui eut nom
+Phelippe, qui puis eut la contesse Mahaut, fille au conte Regnault de
+Bouloingne, et une fille qui eut nom Jeanne; car le roy l'avoit cinq ans
+maintenue en telle manière contre la loy de Dieu et le décret.
+
+ Note 164: _Soignantage._ Concubinage. «Superinducta», dit Rigord.
+
+Après la mort de celle dame, le pape Innocent légitima les deux enfans et
+conferma la légitimacion par sa bulle, au mandement et à la prière le roy
+Phelippe; mais ceste chose desplut à pluseurs qui estoient en ce temps.
+
+En celle année fist le roy gens assembler en la vallée de Soissons; car il
+avoit en propos de courre sur la terre le conte de Restel et Rogier de
+Roucy[165]. Si avoit jà oïes maintes complaintes que ces deux tyrans
+grevoient les églyses et ravissoient et tolloient leur biens, né cesser ne
+vouloient au mandement le roy qui jà leur avoit mandé par lettres et par
+messages. Mais quant il sorent que le roy venoit sur eux à si grant force,
+il s'en vindrent tantost contre luy et isnellement amendèrent l'offense et
+la briseure du mandement royal: et puis si donnèrent bons hostages de
+rendre et de restablir aux églyses plainement tout quanqu'il y avoient
+tollu et rapiné par force, et de faire satisfacion à tous ceux de qui il
+avoient riens eu par male raison.
+
+ Note 165: _Roucy._ Ou plutôt de _Rosoi_, «Roscio.»
+
+Quant il orent en telle manière au roy pacifié, le roy retourna et vint
+d'illec au parlement qu'il avoit pris au roy Jehan entre Vernon et l'isle
+d'Andely. Quant assemblés furent, le roy Phelippe amonesta et semont le roy
+Jehan, comme son homme lige, qu'il fust quinze jours après Pasques à Paris
+par devant luy, prest et appareillié de respondre souffisamment à ce que le
+roy Phelippe vourroit proposer contre luy, sur la duchié de Normandie et
+sur la conté d'Anjou et de Poitou. Mais pour ce que le roy Jehan ne voult
+venir au jour assigné né contremander né envoier pour luy souffisamment, le
+roy Phelippe, par le conseil de ses barons, assembla son ost et entra à
+moult grant force en Normandie: un chastel qui avoit nom Bouteavant[166]
+prist, et acraventa Mortemer, Argellon et Gournay; si prist et saisi toute
+la terre que Hue de Gournay tenoit.
+
+ Note 166: _Bouteavant_ ou _Boutavent_, entre Amiens et Beauvais, et
+ près de _Formerie_.--_Argellon_, c'est _Argueil_, à peu de distance
+ de Gournay.
+
+En ce meisme lieu fist-il chevalier Artus de Bretaingne, qui estoit nepveu
+le roy Jehan, et luy rendi la conté de Bretaingne; et luy donna, par
+dessus, la conté d'Anjou et de Poitou qu'il avoit conquises par droit
+d'armes: si luy donna encor par dessus deux cens chevaliers et grant somme
+de deniers.
+
+Quant Artus le conte de Bretaingne se fu du roy parti, pou passa de jours
+après qu'il entra trop hardiement et à trop pou de gent en la terre le roy
+Jehan, de quoy il avint que le roy Jehan, qui moult bien savoit par
+aventure la raison du mescontentement, vint sur luy soubdainement à moult
+grant multitude de gens d'armes; à luy se combatti et le desconfit: là fu
+pris le conte Artus, Hue-le-Brun, Geffroy de Lesignen et mains autres
+chevaliers.
+
+Moult fu le roy Phelippe couroucié de ces nouvelles, pour ce guerpi le
+siège du chastel d'Arques qu'il avoit assis; son ost mena à Tours, la cité
+prist et ardi. Le roy Jehan qui après vint ardi le chastel du tout en tout,
+et en pou de temps prist le viconte de Limoges. Hue le Brun, le viconte de
+Touart, le viconte de Limoges et Gieffroy de Lesignan tous estoient hommes
+liges au roy d'Angleterre; mais pour ce qu'il avoit à Hue le Brun sa femme
+tolue qui estoit fille le conte d'Angoulesme, et pour les griefs qu'il
+faisoit aux autres Poitevins, s'estoient il partis de son hommage et aliés
+par serement au roy Phelippe.
+
+Quant l'yver approucha les deux roys cessèrent de guerroier, leurs marches
+garnirent, si se départirent en ce point sans paix et sans trièves.
+
+
+XXI.
+
+ANNEE 1202.
+
+_Coment les barons de France qui demouroient oultre-mer prisrent la cité de
+Constantinoble._
+
+
+_Incidence._--En ceste partie voulons descripre la noble victoire et les
+grans fais que Baudouin, le conte de Flandres, et Loys de Blois, le conte
+du Perche, le marchis de Montferrant[167] et mains autres barons du royaume
+de France qui estoient demourés en la terre d'oultre mer firent en
+Constantinoble. Mais avant, eurent receu par serement en leur compaignie le
+duc de Venice et ses Véniciens. Et pour mieux entendre l'ordre du fait,
+convient avant mettre l'original de la besoingne.
+
+ Note 167: _Montferrant._ Boniface, marquis de Montferrat.
+
+Jadis gouvernoit l'empire de Constantinoble un empereur qui avoit nom
+Emanuel[168]: preudomme et saint homme et renommé de toute courtoisie et de
+toute largesce. Un fils avoit qui estoit appellé Alexis[169]; si eut
+espousé Agnès, la fille le roy de France Loys. Mais un sien oncle qui avoit
+nom Andronie le noya en la mer pour la convoitise de l'empire, après la
+mort son père Emanuel; si que la devant ditte Agnès demoura en veuveté.
+Puis que cil Andronie eut ainsi l'empire conquise par sa desloyauté,
+régna-il sept ans[170] un pou mains. A la parfin vint sur luy Coresac[171]
+et le prist; loier le fist emmi les quarrefours des voies de Constantinoble
+à estaches, pour traire à luy ainsi comme à bersaut[172]. Ainsi le fist
+occire et berser de saiètes, pour sa grant desloyauté; et puis prist et
+saisit l'empire. Celluy Coresac avoit un frère qui avoit nom Alexis, bon
+chevalier estoit aux armes, mais il estoit fel, traistre et desloyal: toute
+la cure de l'empire luy eut livrée, comme à son chier frère, fors la
+couronne tant seulement. Et celluy qui en toutes manières tendoit à
+l'empire, s'acointa des plus grans et des plus puissans, et aquist leur
+graces par grans dons et services, puis prist l'empereur Coresac son frère
+et luy creva par grant cruauté les yeux; en prison le jetta et se mist en
+saisine de l'empire, et plus: car il commanda que un sien nepveu, fils
+Coresac, qui par droit devoit estre empereur comme droit hoir, fust mis en
+prison et qu'il eust les yeux crevés comme son père. Mais l'enfant eschapa
+toutesvoies par la miséricorde Nostre-Seigneur, et s'en fouy à sa seur et
+à son serourge Phelippe, le roy d'Alemaigne.
+
+ Note 168: Manuel-Commène, mort en 1180.
+
+ Note 169: Alexis Commène II. Il fut seulement fiancé à Agnès de
+ France, qui avoit à peine quatorze ans quand il mourut. Elle épousa
+ alors l'assassin d'Alexis, Andronic Commène.
+
+ Note 170: Il falloit trois ans au lieu de sept, et peut-être le texte
+ de Rigord a-t-il été corrompu.
+
+ Note 171: _Coresac._ Isaac l'ange, que Villehardouin nomme _Kursac_.
+ (_Sire-Isaac._)
+
+ Note 172: _Comme à bersaut._ «Quasi signum ad sagittas.» _Bersaut_ se
+ prend donc dans le sens de notre _point de mire_. On a dit aussi
+ _berser_ pour tirer.
+
+En ce point, furent arrivés en Venice les barons de France dont nous avons
+dessus parlé. Ses messages leur envoya l'enfant qui proposèrent moult
+humblement la cause du père et du fils, et à grant prières leur promisrent
+que sé il vouloient la besoingne entreprendre et rétablir l'empire au père
+et au fils, il les aquiteroient de trente mille mars d'argent qu'il
+devoient aux Veniciens et plus; car il prometoit encore à payer tous les
+deniers qu'il avoient payés pour leur passage, et passerait oultre mer
+avecques eux à toute la force et le povoir de l'empire, pour secourre la
+saincte terre, et aministreroit viandes de son propre avoir souffisamment à
+tout l'ost, et feroit obéir l'églyse de Constantinoble à l'églyse de Rome
+et les joindroit ensemble, si comme les membres doivent estre joins au
+chief.
+
+Quant les barons oïrent les offres que l'enfant leur mandoit par ses
+messages, il le firent avant venir et luy firent sur sains jurer que il
+tendroit l'offre et les convenances que ses messages promettoient pour luy:
+quant il les eut asseurés par serement, il se mistrent en mer à tout
+l'enfant, et errèrent tant à voiles tendues qu'il arrivèrent devant
+Constantinoble; terre prisrent et issirent des nefs. Mais quant les Grieus
+qui au dehors de la cité estoient virent la hardiesce des François et la
+constance ferme qu'il avoient à Nostre-Seigneur, il s'en fuyrent sans
+bataille et sans coup férir, et se receurent en la cité[173].
+
+ Note 173: _Se receurent._ Se refugièrent. C'est une expression toute
+ latine. «Intrà muros illicò (proditor) se recepit.» (Rigord.)
+
+Atant assisrent François la ville forment et destroictement, et par mer et
+par terre: par mains assaus fors et périlleux se combatirent et orent adès
+victoire. Après ce que l'assaut et le siège orent sept jours duré, en
+l'huitiesme jour l'empereur, qui longuement s'estoit tapi en la ville, issi
+hors en bataille à tout soixante mille chevaliers armés, sans la gent à pié
+desquiex la multitude estoit sans nombre. Quant tous furent hors, il ordena
+ses batailles pour combatre; et les François qui n'estoient que petit de
+gent au regard de la multitude des Grieus, attendoient la bataille à grant
+léesce, car il se fioient seurement de la victoire.
+
+Quant le cruel tirant vit leur hardiesce et leur fier contenement, il eut
+paour en son cuer et s'en fouy en la cité, luy et toute sa gent, et
+commença à menacier et à dire devant les Grieus qu'il se combatroit l'en
+demain. Mais il en menti, car il s'enfouy en celle nuit meisme en larrecin,
+et laissa sa femme et ses enfans. Au matin, quant il fu jour, les François
+s'armèrent et commencièrent l'assaut par grant vertu. Les eschièles
+drescièrent aux murs et rampèrent contremont par merveilleuse hardiesce et
+saillirent en la cité au milieu de leur ennemis comme gens dignes de vraie
+louange; et se combatirent si hardiement et si aigrement qu'il firent
+merveilleuse occision de leur ennemis.
+
+Quant le vaillant duc de Venice apperçut que François estoient en la cité
+et se combatoient si vertueusement aux Grieus que de toutes pars les
+avoient enclos, il entra en la ville et vint hastivement en la bataille
+devant tous ses Veniciens, le heaume lacié pour secourra François; jasoit
+ce qu'il fust vieil et debrisié, il se féri en l'estour l'espée au poing,
+et se joingt aux François là où il se combatoient. Et quant François virent
+le duc venir, il renouvellèrent leur hardement et leur vertu, et reprisrent
+leur bataille aigres et eschaufés de combatre; leur estour maintindrent si
+longuement qu'il occistrent et chacièrent les Grieus, et en celle manière
+fu prise la cite des François et des Veniciens. Quant la cité fu conquise
+et saisie, le père à l'enfant fu trait de prison et amené au palais.
+L'enfant fu pris et célébré de digne louange du clergié et du peuple, et fu
+moult sollempnement couronné de couronne d'or en la grant églyse, puis fu
+ramené au palais; les François acquita tout maintenant de trente mille mars
+d'argent qu'il devoient aux Véniciens, et paia tout entièrement leur
+passage et le loier des nefs, et aministra viandes à tout l'ost, selon les
+convenances qu'il avoient devant faictes. Le duc de Venice et ses Veniciens
+vindrent aux François et leur jurèrent qu'il leur livreroient nefs à
+passer, et leur promistrent que sé Dieu leur faisoit bien, de quoy il ne se
+doubtoient point, qu'il ne partiroient d'eulx jusques à tant qu'il auroient
+vaincus et soubmis les ennemis de la foy crestienne. Le jeune empereur leur
+paia cent mille mars d'argent, pour leur service et pour la bonté qu'il luy
+avoient faicte et pour celle qu'il luy feroient encore. Mais point ne régna
+longuement après ces choses, car il fu mort (en une bataille de quoy
+l'ystoire ne parle mie). Mais les François esleurent le conte Baudouin
+après sa mort par le conseil le duc de Venice, des princes, du clergié, de
+tout le peuple, et par l'assentement des barons de l'empire. Lors travailla
+tant à ce l'empereur, que l'églyse de Constantinoble et toutes celles
+d'Orient furent soubmises et adjointes à l'églyse de Rome si comme les
+membres doivent estre joins au chief[174].
+
+ Note 174: Rigord ajoute: «Hæc in litteris eorum scripta vidimus et
+ legimus; majora et meliora, Deo volente, in terrâ sanctâ in posterum
+ ab ipsis sperantes, quando _unus persequetur mille et duo fugabunt
+ decem millia_.»
+
+ Les lacunes de ce récit et ses inexactitudes nous montrent
+ l'importance de la relation de Joffroi de Villehardouin, que Rigord
+ ne connoissoit pas.
+
+
+XXII.
+
+ANNEE 1204.
+
+_Coment l'apostole envoia en France deux légas pour réformer la pais entre
+les deux rois._
+
+
+En l'an de l'Incarnacion mil deux cens et deux, quinze jours après Pasques,
+recommença le roy Phelippe la guerre pour la nouvelle saison qui fu venue;
+ses osts assembla et entra à moult grant force en la duchié d'Acquitaine.
+Les Poitevins et les Bretons reçut en sa compagnie et on son aide; puis
+chevaucha avant et prist mains fors chastiaux et maintes forteresses. A luy
+s'alia le conte d'Alençon et mist toute sa terre en sa garde. Quant il eut
+toute celle contrée soubmise à sa seigneurie, il prist son retour parmi
+Normandie, et prist Conches, l'isle d'Andely et le Vau de Rueil.
+
+En ce point que ces choses avindrent en ces propres parties, le pape
+Innocent envoya en France l'abbé de Quassemaire pour la paix réfourmer
+entre les deux roys: l'abbé de Tresfons[175] accompagna à luy pour et le
+mandement le pape faire; à l'un et à l'autre fu dénoncié le commandement et
+proposé: et leur commandèrent les archevesques, les évesques et les barons
+qu'il féissent paix ensemble, sauf le droit de chascune partie, et qu'il
+refourmassent et ramenassent en aucun estat les abbayes des moines, des
+nonnains et des autres églyses qui estoient destruictes par leur guerres. A
+Mantes fu ce commandement fait au roy Phelippe aux octaves de l'Assumpcion
+Nostre-Dame; mais il appella de celle sentence en la présence des prélas et
+des barons qui rappellèrent ceste cause au jugement et à l'examinacion
+l'apostole[176].
+
+ Note 175: _Tresfons_ ou _Trefontaines_. «Trium-fontium.»
+
+ Note 176: Le manuscrit 8,305, 5. 5., qui offre tant de différences
+ avec les leçons authentiques, ajoute ici: «Et maintenoient bien que
+ oncques apostoles ne s'estoit entremis des fais du royaume de France
+ et que riens n'en appartenoit à lui.»
+
+Au dernier jour de celluy meisme moys assiégea le roy le chastel de
+Radepont. Après ce qu'il eut le siège maintenu environ quinze jours et y
+eut fait par maintes fois lancier pierres et mangonniaux, il fist drecier
+un chastiau de fust assis sur roes, en telle manière que on le pouvoit
+mener quelque part que on vouloit; et lors fist assaillir le chastel par
+moult grant vertu et le prist. Là furent pris vingt chevaliers preux et
+hardis et nobles deffendeurs, et cent sergens et vingt arbalestriers: après
+ce que le roy eust pris le chastel de Radepont, il se retraist.
+
+Quant son ost fu un pou reposé et leur forces reprises, il assist le
+chastel de Gaillart, au moys de septembre qui après fu. Ce chastel estoit
+trop fort et estoit assis sur une roche haute sur le fleuve de Saine près
+de l'isle d'Andely; fermer l'eut fait le roy Richait moult noblement à
+merveilleux cousts. Puis que le roy l'eust assis, sist-il entour cinq moys
+et plus; car il ne le vouloit pas prendre par force né par assaut, pour
+aucunes raisons: pour le péril de ses gens, et pour la destruction des murs
+et de la tour; mais il béoit à contraindre les deffendeurs par fain à ce
+qu'il luy rendissent: et pour ce qu'il doubtoit qu'il ne s'en fouissent à
+emble[177], fist-il le chastel ceindre de fossés larges et parfons; son ost
+fist logier entre ces fossés et le chastel; et fist drécier tout environ
+dix hautes tours de fust pour traire et pour lancier à ceux de dedens. Mais
+le chastel estoit si fort et ceux de dedens si nobles deffendeurs que ce
+prouffita pou. A la parfin, environ la feste saint Pierre d'yver sous
+pierre[178], fist le roy drécier pierres et mangonniaux, et une tour sur
+quatre roes et une truie de fust[179]; et fist appareillier et amasser
+quanqu'il pot avoir de tourmens, et puis fist assaillir par moult grant
+vertu. Mais ceux de dedens se deffendoient noblement, et reboutoient
+François arrières moult aigrement. Tant dura l'assaut, et le paletéis et le
+lancéis des engins, que quinze jours après furent les murs fraits et
+craventés, et le chastel pris. Mais au prendre eut moult grant poignéis et
+fort. Là furent pris trente-six chevaliers, sans le nombre des sergens et
+des arbalestriers. A ce siège furent mors quatre chevaliers.
+
+ Note 177: _A emble._ Furtivement. Dom Brial a mal corrigé:
+ _ensemble_.
+
+ Note 178: C'est ainsi que tous les bons manuscrits traduisent le
+ latin: «Superviente cathedrâ S. Petri.» Ce doit être une bévue du
+ traducteur, qui aura lu _sub Petro_ au lieu de _Sancti Petri_.
+
+ Note 179: _Truie de fust._ «Sueque ligneâ.» C'étoit une machine
+ destinée à mettre à couvert les mineurs.--_Tourmens._ Machines de
+ guerre. «Tormenta.»
+
+
+XXIII.
+
+ANNEE 1204.
+
+_Coment les Normans rendirent au roy la cité de Roen et toute Normandie
+pour le défant du roy d'Angleterre, leur seigneur._
+
+
+En l'an de l'Incarnation mil deux cens trois, au moys de may, rassembla le
+roy Phelippe son ost et entra en Normandie. Deux chastiaux prist, Falaise
+et Domfront, et une riche ville[180] qui est appellée Caen, et toute la
+terre qui à ces chastiaux appartenoit. Après chevaucha avant, et prist
+toute la terre jusques au mont Saint-Michiel au péril de mer. Quant les
+Normans virent qu'il prenoit ainsi toute la terre sans contredit, il
+vindrent à luy et luy crièrent merci: les chastiaux luy rendirent et les
+forteresses, et toutes les appartenances qu'il gardoient en la féauté le
+roy d'Angleterre; c'est assavoir, Coustances, Baieux, Lisieux, Avranches.
+Car le roy avoit jà pris Evroues, si qu'il n'i demoroit mais à conquérir
+fors la cité de Rouen noble et riche et chief de toute Normandie; si estoit
+garnie de bonnes gens et de nobles hommes: et deux chastiaux tant
+seulement, Arques et Verneuil qui moult estoient nobles et fors de siège et
+de murailles et de moult grant garnison de bons deffendeurs.
+
+ Note 180: _Une riche ville._ «Vicum opulentissimum.»
+
+Après ce que le roy eut esté en saisine des cités et des chastiaux, ainsi
+comme de toute Normandie, et il eut partout mis bonnes garnisons de sa
+gent, il s'en revint par la bonne cité de Rouen et mist le siège tout
+environ. Quant les Normans virent qu'il ne se pourroient longuement tenir
+en la cité deffendre qu'elle ne fust prise, et il n'attendoient nul secours
+de leur seigneur le roy Jehan d'Angleterre, il esleurent le plus sain
+conseil et le meilleur qu'il porent; car à cautele qu'il avoient à garder
+la féauté de leur seigneur[181], il requistrent trièves de trente jours qui
+devoient durer jusques à la saint Jean-Baptiste, que le roy se souffrist
+d'assaillir la cité et les deux devant dix chastiaux qui estoient à eux
+aliés et jurés; et il manderoient tandis au roy d'Angleterre, leur
+seigneur, qu'il les secourust, et s'il ne vouloit ce faire il luy
+rendroient maintenant la cité et les chastiaux: et pour ce que le roy fust
+plus seur de ceste convenance, il luy livrèrent quarante des fils aux plus
+riches bourgeois de la ville.
+
+ Note 181: _A cautele_, etc. «Ad cautelam et fidelitatem regi Angliæ
+ conservandam....» (Rigord.)
+
+Lors envoièrent pour secours avoir au roy d'Angleterre, mais il faillirent,
+car le roy Jehan n'y voult oncques conseil mettre. Quant il oïrent ce, il
+rendirent maintenant la cité et les deux chastiaux au roy Phelippe, ainsi
+comme il l'avoient en convenant. Celle cité né toute la duchié n'avoient
+oncques mais tenus les roys de France depuis le temps le roy
+Charles-le-Simple qui fu le cinquiesme après le grant Charlemaine; si avoit
+là couru du temps trois cens seize ans: car au temps de cestuy
+Charles-le-Simple vint en France un Danois qui estoit nommé Rollo, à moult
+grant multitude de paiens et conquist toute celle terre par le droit
+d'armes; mais puis fu il baptisié luy et sa gent, si eut à nom le duc
+Robert; et luy donna le roy, par paix faisant, une sienne fille et toute la
+terre qu'il avoit sur luy conquise.
+
+Puis que le roy fu retourné en France, il ne fist point moult long séjour;
+ains fist son ost appareillier et entra en la duchié d'Acquittaine, droit
+environ la feste saint Laurent. La cité de Poitiers prist, et receut en sa
+seigneurie les chastiaus et les villes environ. Si luy firent les barons du
+pays hommage et féauté, comme à leur seigneur lige; mais, pour ce que
+l'yver approuchoit, il se retraist en France, jusques au nouveau temps
+laissa en paix la Rochelle, Loches et Chinon; si laissa le siège environ
+Chinon et Loches jusques atant qu'il retournast.
+
+
+XXIV.
+
+ANNEE 1205.
+
+_Coment le roy entra en Poitou et en Anjou à force d'armes. Et coment il
+aporta à Saint-Denis les précieuses reliques._
+
+
+Puis que l'yver fu trespassé et la sollempnité de Pasques venue, en l'an de
+l'Incarnacion mil deux cens quatre, le roy semont les princes et les plus
+grans maistres du povoir[182] du royaume de France, et assembla mains
+milliers de sergens à pié et d'arbalestriers à cheval, et moult grant
+nombre de chevaliers: devant les envoya pour conduire et garder la garnison
+et les viandes de l'ost. Après ce, mut le roy à grant ost et à grant
+appareillement de pierres et de mangonniaux et de diverses manières de
+tourmens; devant le chastel de Loches vint et fist ses engins drécier. Puis
+fist le chastel assaillir par moult grant vertu et le prist à la parfin. Si
+y furent pris, que chevaliers que sergens, cent vint qui léans estoient en
+garnison. Et quant il eut le chastel pris, si le donna à Dreues de
+Mello[183] qui entra en son hommage; puis se parti l'ost d'illec et s'en
+ala droit à Chinon. Environ fist son ost logier et ses engins drécier. Lors
+commença l'assaut fort et aspre; en moult pou de temps après fu pris et
+puis plenté de chevaliers, d'arbalestriers et d'autres sergens à pié, preux
+et hardis et bons deffendeurs; à Compiègne furent envoiés en prison. En
+France retourna le roy environ la feste saint Jehan-Baptiste, après ce
+qu'il eust ces deux chastiaux pris et bien garnis.
+
+ Note 182: _Les plus grans maistres du povoir._ «Et magistratus
+ virtutis Francorum.»
+
+ Note 183: _Dreues de Mello_, fils de Dreux, connétable qui avoit
+ accompagné Philippe-Auguste à la croisade. Voyez dans les _Historiens
+ de France_ la charte de donation de ces villes. (Tome XVII, p. 59.)
+
+Eu l'an de l'Incarnacion mil deux cens et cinq, donna le roy Phelippe à
+l'églyse de Saint-Denis en France, en aliance d'honneur, d'amour et de
+charité, précieuses reliques que l'empereur Baudouin avoit prises en grant
+révérence en Constantinoble, en la chapelle des empereurs qui est nommée
+Bouche de lion. C'est assavoir: du fust de la vraye croix un pié de long,
+et de gros tant comme un homme peut enclorre en son poing, quant il a le
+premier pouce joingt au premier doy; des cheveux Nostre-Seigneur; une des
+espines de la saincte couronne; une des dens et une des costes de saint
+Phelippe l'apostre; des drapeaux en quoy Nostre-Seigneur fu enveloppé en la
+crèche quant il fu né; du rouge vestement qu'il eut aflubé le jour de sa
+saincte passion. La croix fu mise en un vaissel bel et riche et aourné de
+riches pierres précieuses fait en croix, selon la forme et la quantité du
+sainthuaire, et les autres reliques furent mises en un autre vaissel d'or.
+Tous ces sainthuaires bailla le roy Phelippe à l'abbé Henry à Paris de ses
+propres mains, en huitiesme jour de juillet. Et l'abbé qui à grant joie et
+à grant leesce de cuer les reçut, les porta jusques au Lendit en chantant
+et en glorifiant Nostre-Seigneur. A rencontre de luy vint le couvent nus
+piés par grant devocion et revestus de chapes de soye, et la procession du
+clergié et du peuple; si portèrent les reliques à grant devocion en
+l'églyse, là où elles sont gardées dignement et aourées à la gloire et à la
+louenge de celluy qui vit et règne, de qui le règne est permanable sans
+fin.
+
+_Incidence._--En celle année fu éclipse de soleil particulière en la
+cinquiesme heure du jour, devant la première kalende de mars.
+
+Au mois qui après vint mourut la royne Ale, la mère au roy Phelippe en la
+cité de Paris. Porté fu le corps de luy en l'abbaye de Pontigny en
+Bourgoigne, ensépulturée de lez le conte Thibaut de Blois et de Troyes son
+père qui celle abbaye avoit fondée. En celle année, au mois de juillet, fu
+malade une pièce de temps messire Loys le fils le roy Phelippe, mais il
+recouvra santé par la miséricorde Nostre-Seigneur. Le roy Phelippe oï dire
+que le roy Jehan d'Angleterre estoit arrivé en la Rochelle à grant ost, son
+ost assembla tantost. En ce qu'il trespassoit tout droit pour aler au
+chastiau de Chinon, il garni la cité de Poitiers, Loudun et Mirabel[184] et
+tous les autres chastiaux de celle marche. Quant il eut par tout mis
+souffisant garnison de gens et de viandes, il s'en retourna en France.
+Tantost après, le roy Jehan qui sceut qu'il s'en fu parti prist et destruit
+la cité d'Angers.
+
+ Note 184: _Mirabel._ Mirebeau.
+
+En ce point brisa le visconte de Touars la féauté qu'il avoit au roy
+Phelippe et s'alia au roy Jehan. Quant le roy Phelippe oï celle nouvelle,
+il retourna hastivement à grant ost en la conté de Poitiers, et ordonna ses
+batailles pour combatre au roy Jehan qui au chastel de Touars estoit; toute
+la terre le visconte destruist et gasta. A la parfin donnèrent les deux
+roys trièves de la feste de Toussains en un an; atant s'en retournèrent
+chascun en sa contrée.
+
+_Incidence._--En celle année furent si grans cretines[185] et si grant
+habondance d'eaues au mois de décembre, que nuls hommes de ce temps
+n'avoient oncques oï parler de si grans; dont il avint que de l'habondance
+et la roideur de ces cretines rompirent trois des arches de petit pont à
+Paris, et firent moult de dommages en pluseurs lieux. Et pour ceste raison
+le couvent de Saint-Denis, le clergié et le peuple firent processions en
+jeunes et en oroisons, et firent benéiçon sur les eaues du saint clou, de
+la saincte couronne, du bras saint Simeon et du fust de la vraye croix.
+Tantost après la benéiçon, les eaues commencièrent à retraire et à revenir
+en leur point.
+
+ Note 185: _Cretines._ Variante: _Cruaultés_. _Cretines_ doit avoir
+ ici la sens de _crues_.
+
+
+XXV.
+
+ANNEES 1206/1208.
+
+_Coment le roy entra en la duchié d'Aquitaine. Coment l'apostole manda à
+destruire l'érésie d'Albigeois. Et puis coment il fist abattre le chastel
+de Guerplie en Bretaingne._
+
+
+En l'an de l'Incarnacion mil deux cens et sept, quant les trièves des deux
+roys furent rendues, le roy Phelippe rassembla son ost et entra en la
+duchié d'Acquitaine. La terre du visconte de Touars mist à gast, le chastel
+de Partenay prist et pluseurs forteresces abati au pays, aucunes en retint
+et y mist sa garnison. Si les laissa en garde à Guillaume son mareschal et
+à Guillaume des Roches: atant s'en retourna en France.
+
+En l'an qui après vint, cil Guillaume des Roches et le devant dit mareschal
+assemblèrent environ trois cens chevaliers et prirent soubdainement le
+visconte de Touars et Savary de Mauléon qui s'estoient embatus en la terre
+le roy et emmenoient les proies qu'il avoient tolues aux bonnes gens du
+pays: à eux se combatirent diversement et les desconfirent. En ce poignéis
+furent pris cinquante chevaliers Poitevins et plus; si fuient pris Hue de
+Touars, frère le visconte, Aimery de Lezignan fils le visconte,
+Portecloie[186] et mains autres fors et nobles combateurs: quant il les
+orent pris et liés, il les envoièrent au roy Phelippe.
+
+ Note 186: _Portecloie._ Latin: _Portacleo_. Autrement dit: «Porcelain
+ de Mauzac.» (Note de Dom Brial.)
+
+_Incidence._--En celle année mourut l'évesque Eude de Paris en la
+troisiesme yde de juing; après luy fu évesque Pierre, trésorier de Tours.
+
+_Incidence._--En celle année un conte palazin, qui en langue d'alemant est
+appellé lendegrave, occist l'empereur Henry[187]. Après luy tint l'empire
+Othon, le fils au duc de Sassoigne, par l'aide l'apostole Innocent.
+
+ Note 187: Il falloit avec Rigord écrire: _Philippe, frère l'empereur
+ Henry_.
+
+En cel an meisme avint que le pape Innocent transmit en France Galien,
+dyacre cardinal, titre de Sainte-Marie du Porche, grant cler de droit et
+orné de bonnes meurs et diligent visiteur d'églises; dévot et de bonne
+volonté envers l'églyse St-Denis. Par luy[188] mandoit et commandoit
+l'apostoile au roy de France et à tous les barons du royaume qu'il
+envaïssent comme bons crestiens et vrais fils de sainte églyse, toutes les
+contrées de Thoulouse, d'Albigeois, de Caours, de Nerbonnois et de Bigorre,
+et occissent tous les heretes qui habitoient en ces terres, (et atrapassent
+de tout en tout le venin de la bouguerie qui ces contrés avoient corrompues
+et envenimées); et tous ceux qui mourroient en la voie ou contre les
+ennemis de la foy, il les absoloit de l'auctorité de Dieu, et de saint Père
+et saint Pol et de la seue, de tous les péchiés que il avoient fais dès le
+jour qu'il furent nés jusques au jour de la mort, desquiex il auraient esté
+confés, et repentans de ceus dont il n'auroient pas fait leur pénitence.
+
+ Note 188: _Par luy._ Rigord ne dit pas que ce fût _par lui_.
+
+[189]En l'an de l'Incarnacion mil deux cens et neuf, Juchiau[190], un noble
+homme et loyal, se complaint au roy Phelippe de ce que aucuns souspeçonneux
+contre le royaume avoient fermé un chastel en la Petite-Bretaingne sur une
+haute roche qui est appellée Guerplic; si vaut autant à dire en Breton
+comme Mol ploi,[191] pour ce qu'elle est assise en un regort de mer et[192]
+que la mer est tout environ molement ploiée. Si est celle roche assise en
+la costière de Bretaingne par devers septentrion, si que l'en peut
+légièrement de ce chastel aler en Angleterre[193]. Et ce chastel estoit
+garni de gens, d'armeures, de vitailles et d'engins: si recevoient ceux de
+dedens les Anglois qui sont ennemis du roy et du royaume.
+
+ Note 189: Ici finit le texte de Rigord. Notre traducteur va suivre
+ maintenant la chronique de Guillaume le Breton, que l'on a souvent
+ confondue avec celle de Rigord. Voyez les _Gesta Philippi Augusti,
+ Francorum regis, auctore Guillelmo Armorico ipsius regis capellano_.
+ (Historiens de France, tome XVII, page 82.)
+
+ Note 190: _Juchiau._ «Juchellus da Mediana.» Joël de Mayenne.
+
+ Note 191: Il falloit dire avec Guillaume le Breton: «_Mollis Plica_,
+ sive _super plicam_.»
+
+ Note 192: _Et_. En latin: «_Vel_.»
+
+ Note 193: _Guierplic_ devrait être au-dessous de _Treguier_, sur la
+ mer. Vely pense, tome 3, page 427, que c'est le promontoire qu'on
+ appelle aujourd'hui _Guesclin_, et qui nous rappelle un héros dont le
+ nom est effectivement écrit dans les historiens de dix manières
+ différentes: _Glaquin, Glesquin_, etc.
+
+Quant le roy oï ceste nouvelle, il fist assembler son ost au chastiau de
+Mante; puis le livra au conte de Saint-Pol et au devant dit Juchiau à
+ducteurs et à chevetaines. Quant il furent là venus, il assaillirent le
+chastel moult vertueusement, et le prist par force le conte de Saint-Pol,
+et y mist bonne garnison de par le roy, et le livra en garde au devant dit
+Juchiau: après s'en retourna l'ost en France.
+
+Quant tous les barons et prélas furent semons à Mante pour cel ost, si
+comme nous avons devant touchié, il envoièrent leur hommes et leur
+chevaliers en cel ost au commandement le roy; mais l'évesque d'Orléans et
+cil d'Aucuerre retornèrent en leur païs et ramenèrent leur homes et leur
+chevaliers, né point ne vouldrent obéir au commandement le roy ainsi comme
+les autres; car il disoient qu'il n'estoient point tenus d'aler né
+d'envoier leur gens en l'ost sé le roy meisme n'aloit en propre personne.
+Et pour ce qu'il ne se porent deffendre en ce cas de nul privilège de
+droit, et coustume commune fust contr'eux, le roy leur commanda qu'il
+amendassent la briseure de son commandement. Faire ne le voudrent; pour ce
+saisi le roy leur regale, c'est assavoir les temporalités tant seulement
+que il tenoient de luy en fié; mais il leur laissa joïr paisiblement des
+dismes et des autres esperitualités; car il se doubtoit adès de couroucier
+saincte églyse et ses ministres.
+
+Quant leur biens temporels furent ainsi saisis, il mistrent en intredit les
+hommes et la terre le roy; puis murent en propres personnes à la cour de
+Rome, et si monstrèrent leur cause en complaingnant à l'apostole. Mais
+toutesvoies convint-il qu'il amendassent au roy la briseure de son
+commandement, pour ce que le pape ne vouloit brisier né rappeller les
+coustumes du royaume. Quant il l'orent amendé et l'amende payée, le roy, au
+chief de deux ans, leur rendi leur regales et tout quanqu'il avoit saisi du
+leur.
+
+
+_Ci fine le secont livre des gestes au roy Phelippe-Dieudonné._
+
+
+
+
+CI COMENCE LE TIERS LIVRE DES
+GESTES LE ROY PHELIPPE
+DIEUDONNÉ.
+
+ * * * * *
+
+
+I.
+
+ANNEE 1208.
+
+_Coment l'érésie des Amorriens fu atainte et punie._
+
+
+En celuy temps flourissoit à Paris philosophie et toute clergie, et y
+estoit l'estude des sept ars si grant et en si grant autorité que on ne
+treuve pas que il fust oncques si plenier né si fervent en Athènes né en
+Egypte né en Rome né en nulle des parties du monde. Si n'estoit tant
+seulement pour la delitableté du lieu né pour la plenté des biens qui en la
+cite habundent, mais pour la paix et pour la franchise[194] que le bon roy
+Loys avoit tousjours portée, et que le roy Phelippe son fils portoit aux
+maistres et aux escoliers et à toute l'université. Si ne lisoit-on pas tant
+seulement en celle noble cité des sept sciences libéraux[195], mais de
+décrès, de loys et de phisique, et sus toutes les autres estoit leue par
+plus grant ferveur et par plus grant estude la saincte page de théologie.
+
+ Note 194: _Pour la franchise._ «Propter libertatem et specialem
+ prærogativam defensionis quam Philippus rex et pater ejus ipsis
+ scholaribus impendebant.» (Guill. Armor.--_Historiens de France_,
+ _tome_ XVII, p. 82.)
+
+ Note 195: _Des sept sciences libéraux._ «Non modò de trivio et
+ quadrivio, verum et de quæstionibus juris canonici et civilis et de
+ eâ facultate quæ de sanandis corporibus et sanitatibus conservandis
+ scripta est....»
+
+En ce temps estudioit à Paris un clerc né de l'éveschié de Chartres, d'une
+ville qui a nom Bene, si avoit nom Amaury. Moult estoit grant clerc et
+subtil en l'art de logique; et quant il ot longuement leu en cel art et ès
+libéraux clergies, il ala à la souveraine science de divinité[196]. Mais
+toutesvoies eut-il tousjours propre manière d'apprendre et d'enseignier, et
+opinion propre et privée, et jugement estrange et divers de tous les
+autres.
+
+ Note 196: _Divinité._ Théologie.
+
+Et pour ceste manière que il eut tousjours maintenue, il chey en une
+erreur: car il affirmoit hardiement devant tous les maistres que chascun
+crestien est tenu à croire que il soit membre de Jhésucrist, et que nul ne
+peut estre sauf qui ce ne croit, né que sé il ne croyoit que il fust né né
+qu'il eust souffert passion, et les autres articles de la foy; et disoit
+que cil article qu'il proposoit devoit estre mis et nombré avec les autres
+articles de la foy crestienne. Ceste opinion luy fu contredicte et reprovée
+de toute l'université et convient que il alast en la présence l'apostole.
+Et quant il oï sa proposition et la contradiction de toute l'université, il
+donna sentence contre luy et le quassa et dampna en sa propre opinion et
+luy enjoint que il preschast tout le contraire. Quant il fu retourné à
+Paris, il fu contraint de l'université que il affirmast le contraire de
+celle opinion que il avoit soustenue; et il si fist de bouche tant
+seulement, car le cuer demoura adès en l'erreur de sa privée opinion. Si ne
+demoura pas après que il chey en une maladie, tourmenté de mautalent et de
+couroux; en telle manière et en tel point mourut, et fu enseveli delès
+l'églyse de Saint-Martin-des-Champs.
+
+Après la mort de celluy Amaury refurent autres qui estoient entains et
+corrompus du venin de sa perverse doctrine. Ceux controuvèrent par l'aide
+du diable erreurs nouvelles qui oncques mais n'avoient esté trouvées né
+oïes; à souffler en loin Jhésucrist, et à vuider les sacremens du nouvel
+testament[197]. Entre lesquelles erreurs il proposèrent fermement que la
+puissance du père dura tant comme la loy Moyse fu en autorité et en povoir,
+et le confermoient par ceste escripture: «Quant les nouvelles choses seront
+avant venues vous jecterez les viés.» Puis doncques que Jhésucrist vint
+avant, tous les sacremens du viel testament furent quassiés et effaciés, et
+fu en povoir et en auctorité la nouvelle loy selon leur opinion. Après si
+affermoient que au temps qui ores est les sacremens du nouvel testament ont
+feni, et que confession, baptesme, le saint sacrement de l'autel, sans
+lesquels nul ne peut estre sauf, n'avoient d'ores en avant né temps né
+lieu, puisque le temps du fils estoit passé, et que le temps du saint
+Esperit estoit commencié; et que chascun povoit estre sans nulle oeuvre
+faire par dehors, par la grace du saint Esperit tant seulement. Et
+merveilleusement preschoient et emploioient la vertu de charité; et
+disoient que ce qui souloit estre péchié, sé il estoit simplement fait en
+la vertu et au nom de charité, il n'estoit mais péchié. De quoy il avenoit
+que il faisoient avoutires et fournications et autres delis de char au nom
+de charité; et promettoient aux femmes avec qui il péchoient, et aux
+simples gens qu'il decevoient par tel péchié, que il estoient désoremais
+sans paine et sans vengence, pour ce que Dieu estoit bon tant seulement, et
+non mie juste.
+
+ Note 197: «Ad exsufflandum Christum et ad evacuandum novi Testamenti
+ sacramenta....»
+
+Quant l'évesque Pierre de Paris et frère Garin, conseiller le roy Phelippe,
+oïrent les renommées de ces énormités, il firent soutilement enquerre par
+maistre Raoul de Namur les compileurs de ceste erreur et ceux qui estoient
+de leur secte. Ce maistre Raoul estoit bon clerc et bon crestien et sage et
+artilleux. Quant il venoit à eux, il savoit faindre en merveilleuse manière
+que il tenoit leur doctrine et il li révéloient les secrès, ainsi comme à
+parçonnier de leur secte, si comme il cuidoient. En celle manière, si comme
+il plut à Nostre-Seigneur, furent trouvées et descouvertes plusieurs
+personnes de ceste erreur, comme prestres, clercs, hommes lais et femmes
+qui longuement s'estoient célés et tapis soubs celle male aventure. Tous
+furent amenés à Paris et convaincus et dampnés en plain concile, et
+dégradés de leur ordres cil qui les avoient; puis furent livrés au roy
+Phelippe pour faire justice: et le bon roy les fist tous ardoir au dehors
+de Paris, delès la porte de Champiaux comme bon justicier et vray fils de
+saincte églyse. Mais il espargna aux femmes et aux simples gens qui
+estoient déceus par la malice des greigneurs et des principaux en celle
+bougrerie.
+
+Et pour ce que il fu chose prouvée que celle hérésie avoit eu commencement
+et naissance du devant dit Amaury de Bene, jasoit ce que il semblast que il
+fust mort en la paix de saincte églyse, il fu dampné et excommenié de tout
+le concile, et l'ossellemente de luy jettée hors du cimetière, puis arse et
+mise en cendre, et la poudre esparse et jettée par tous les fumiers de
+Paris en paine et en signe de vengence. Que Nostre-Seigneur soit benoit par
+tout!
+
+En ce temps lisoit-on un livret d'Aristote[198] et de métaphisique, qui de
+nouvel avoit esté translaté de grec en latin en la cité de Constantinoble.
+Mais pour ce que il donnoit occasion par subtilles sentences aux devant
+dites hérésies, ou pouvoit donner à autres qui encore n'estoient trouvées,
+on fist commandement qu'il fussent tous ars: et fu deffendu en ce concile
+sus paine d'escommuniement que nul ne les leust né escripsist des ores en
+avant, né que nul ne les eust en aucune manière.
+
+ Note 198: _D'Aristote._ «Ab Aristotele, ut dicebantur, compositi.»
+
+
+II.
+
+ANNEES 1209/1210.
+
+_Coment l'apostole Innocent corona Othon en empereur, contre la volenté le
+roy Phelippe et des plus grans barons de l'empire._
+
+
+En ce temps faisoit Guy le conte d'Auvergne à pluseurs maint grief et maint
+outrage, si que le roy en avoit jà oï maintes complaintes. Sur ce le roy
+luy manda par lettres et par messages que il se cessast des griefs que il
+faisoit aux églyses. Mais cil qui fu endurci en sa malice ne voult cesser à
+son commandement. Le roy qui avoit ceste coustume à luy apropriée que il ne
+laissast oncques les griés de saincte église noient punis, vint sur luy à
+grant force et le contrainst en pou de temps à ce que il amenda et rendi
+tout ce que il avoit mauvaisement pris.
+
+En l'an de l'Incarnacion mil deux cens dix, le pape Innocent couronna en la
+cité de Rome Othon, le fils le duc de Saissoigne, contre la volenté le roy
+Phelippe et sans l'assentement des plus grans de l'empire, et en la
+contradiction des Romains; jasoit ce que son père le duc de Saissoigne
+avoit esté jadis convaincu par devant l'empereur Federic d'un crime de
+traïson et banni hors de la duchié par le consentement des barons de
+l'empire, le pape toutesvoies luy requist que il fist serement, avant qu'il
+fust en la dignité, que il garderoit le droit et le patrimoine saint Pierre
+sans nul dommage, et que il laisseroit en paix l'églyse de Rome et la
+deffendroit contre tous hommes.
+
+Quant il eut fait ce serement, et les instrumens qui à celle besoingne
+appartiennent furent escris et scellés du caracthère de l'empire, en ce
+jour meisme que il eut la couronne receue brisa-il son serement et les
+convenances qu'il avoit jurées: car il manda à l'apostole que il ne povoit
+laissier les chastiaux que ses ancesseurs avoient aucunes fois tenus. Pour
+ceste chose et pour aucuns despens que les Romains luy demandoient, et pour
+ancunes villenies que les Thiois leur avoient faictes mut entr'eux contens
+et discorde.
+
+Tant monta la chose à la parfin que les Romains se combatirent aux Alemans
+qui moult furent dommagiés, et moult en y eut d'occis; de quoy l'empereur
+dist après, quant il se complaingnoit des Romains, et requéroit le
+rétablissement de ses dommages, que il avoit perdu en celle bataille onze
+cens chevaus, sans les hommes occis et sans les autres dommages. Quant
+l'empereur Othon se fu de là parti, il mist à euvre le mal qu'il avoit
+devant conceu en son courage, car il saisi les chastiaux et les forteresses
+qui estoient du droit héritage saint Père; c'est assavoir Aigue-Pendant,
+Radicofonum, Sanct-Quirc, Montefiascon[199] et presque toute la terre de
+Romanie. Puis trespassa en Puille et prist à force toute la terre Federic,
+le fils l'empereur Henry. De là passa au royaume de Sezile, et prist
+pluseurs chasteaux et maintes cites qui toutes estoient du patrimoine saint
+Père.
+
+ Note 199: «Aquapendens, Radicofanum, Sanctum-Quircum, montem
+ Fiasconis et ferè totam Romaniam.» (Will. Brito. p. 84.)
+
+Après ces toltes et ces outrages qu'il eut ainsi fais à l'églyse de Rome,
+luy manda le pape que il cessast de tielx maux comme il faisoit, et que il
+rendist à l'églyse tout ce que il luy avoit tolu par force. Mais oncques
+rien n'en voult faire, ainçois commandoit piller et rober à ses robeors que
+il avoit mis ès chastiaux, les pelerins et les romipedes[200] qui aloient à
+la court. A la parfin le pape jetta sentence contre luy par le conseil de
+tous les cardinaux. Oncques pour ce ne se voult amender, ains mouteploia le
+mal tant comme il peut, en comble de sa dampnacion. Et pour ce que la paine
+doibt croistre selon ce que l'acoustumance croist, le pape absout tous ceux
+qui de l'empire tenoient de la féauté du serement que il luy avoient fais
+comme à empereur; et commanda, sur paine d'escommeniement, que nul ne le
+nommast né le tenist pour empereur.
+
+ Note 200: _Romipedes._ Pélerins de Rome.
+
+Pour ceste chose se départirent de luy et de son hommage pluseurs princes
+et pluseurs prélas, comme le Lendegrave de Thuringe, le duc d'Osteriche, le
+roy de Boesme, l'archevesque de Trèves, l'évesque de Mayence, et maint
+autre prince séculier et maint autre prélat. Après ces choses, en l'an de
+l'Incarnacion mil deux cens et onze, les barons d'Alemaigne et de l'empire
+esleurent Federic l'enfant de Puille, fils l'empereur Henry, par le conseil
+le roy Phelippe. Après requistrent à l'apostole que il confermast leur
+élection; et jasoit ce qu'il fust lié de ceste chose, il couvroit son
+courage de aucunes simulacions. Car l'églyse de Rome a tousjours de
+coustume que elle fait ses actions meuréement né ne s'accorde point
+légièrement à nouvelletés sans grans pourpens et sans grans délibération;
+et meismement pour ce que elle n'aimoit point la lignié dont il estoit
+descendu. Quant les barons orent l'assent l'apostole, il mandèrent Federic,
+à Rome vint par navie; le pape et les Romains le receurent à grant honneur;
+et quant il eut fait le serement à l'églyse, si comme il dut, et il fu
+couronné, il vint à Genes sur mer; là fu receu à moult grant honneur.
+
+Quant il se fu de Genes parti, il chevaucha parmi Lombardie par le conduit
+et par l'aide le marchis de Montferrant qui avoit nom Boniface et par
+l'aide de ceux de Cremonne et de Pavie, et presque de toutes les cités de
+Lombardie. En telle manière trespassa les mons, et entra en Allemaingne et
+vint en la cité de Constance. Et digne chose est de mémoire que ceux qui
+tendent à gréver saincte églyse sont en pou de heure dejectés et soubmis;
+car Othon devoit venir en celle cité à celle meisme journée que Federic y
+arriva, qui bien avoit avec luy soixante mille chevaliers; si[201] avoit
+envoié jà avant ses queux et une partie de sa gent; jà avoit apperceu
+l'advènement l'empereur Federic; et pour ce le suivoit à deux cens
+chevaliers: si estoit jà à six mille de la cité. A ce point que l'empereur
+fu dedens receus, les portes de la ville fermèrent et boutèrent arrière
+Othon et les siens villainement et honteusement: et sé l'empereur Federic
+eust plus demouré l'espace de trois heures, Othon luy eust si le passage
+estoupé que il n'eust eu povoir d'entrer en Alemaingne.
+
+ Note 201: _Si avoit._ Othon.
+
+Othon qui ainsi se vist hors clos de la cité de Constance s'en retourna
+droit à la ville de Brisac; mais les citoyens le boutèrent hors
+villainement comme ceux de Constances avoient fait, pour les forces et les
+outrages que luy et ses Thiois leur avoient devant fais: car il prenoient à
+force leur femmes et leur filles. Mais l'empereur Federic fu receu à joie
+et à honneur d'eux et de tous ceux de l'empire.
+
+
+III.
+
+ANNEE 1211.
+
+_Coment Federic fu esleu. Coment Crestiens orent victoire en Espaigne
+contre les Sarrasins y et coment le conte Regnaut de Bouloingne fu meslé au
+roy._
+
+
+En ce temps meisme fu pris un parlement de celluy empereur et du roy de
+France à Valcouleur qui siet en la marche du royaume et de l'empire. Là fu
+présent l'évesque de Mès; mais le roy Phelippe n'y fu point présent; mais
+eut en conseil qu'il y envoiast monseigneur Luys son fils et grant partie
+du barnage de France, pour renouveler les aliances selon la coustume des
+roys et des empereurs.
+
+En celle année fist le roy Phelippe clore de murs la cité de Paris en la
+partie devers midi[202] jusques à l'eaue de Saine, si largement que il
+encenist, dedens la closture des murs, les champs et les vignes; puis
+commanda que on fist maisons et habitations partout[203] et que on les
+louast aux gens pour manoir, si que toute la cité semblast plaine jusques
+aux murs. Les autres cités et les autres chastiaux rufist-il aussi ceindre
+et renforcier de grans tours bien deffensables; et jasoit ce qu'il peust
+par droit faire tours, murs, et fossés en autrui tresfont[204] pour le
+commun proffit du royaume, il rendi et fist recompensacion loyal de son
+propre à tous ceux de qui il prenoit les tresfons et les terres, pour ses
+cités et pour ses chastiaux renforcier. Si eut plus chier à tenir droit et
+loyauté que aucuns us, selon droit, par quoy il peust autrui grever.
+
+ Note 202: _Devers midi_. «A parte australi usquè ad Sequanam fluvium
+ ex utraque parte.»
+
+ Note 203: _Partout_. C'est-à-dire: A la place des champs enfermés.»
+ In terras illas et vineas.»
+
+ Note 204: _Tresfont_. Propriété. D'où _tresfonciers_, propriétaires.
+
+_Incidence._--En celle année vint au royaume d'Espaingne un Sarrasin qui
+avoit nom Mommelins: si vault autant en leur langue comme roy des roys.
+Si grant ost amena que la multitude de sa gent sembloit estre aussi sans
+nombre. En si grant orgueil parla contre les Crestiens et si forment les
+menaça qu'il disoit qu'il les effaceroit du tout en tout; mais il se
+combatirent à luy et à sa gent et puis luy rendirent si fort bataille et
+il occistrent tant de sa gent que il demoura petit, par l'aide
+Nostre-Seigneur, qui pas ne guerpit ceux qui ont en luy espérance. Il
+meisme s'enfouy de celle bataille mas et desconfis à petite compaignie.
+
+En celle bataille furent mains chevaliers du royaume de France, et le roy
+d'Arragon qui moult estoit bon chevalier. En représentacion de la
+miséricorde Nostre-Seigneur, et en signe de la victoire que Dieu luy eut
+donnée, jasoit ce que il ne fussent que un pou de gent au regard de leur
+ennemis, il envoya l'enseingne de ce roy Sarrasin à l'églyse Saint-Père de
+Rome; si fu atachiée à la porte du moustier, à l'honneur et la louenge de
+celluy qui vit et règne sans fin.
+
+En l'an de l'Incarnacion mil deux cens douze, Regnaut de Dampmartin, conte
+de Bouloigne, acraventa une forteresse que Phelippe, évesque de Biauvais,
+le cousin le roy, avoit fermée nouvellement en Biauvoisin, pour ce qu'elle
+povoit grever et faire dommage à sa cousine la contesse de Clermont. Pour
+ceste raison luy abati aussi l'évesque Phelippe une forteresse que il avoit
+fermée en la forest du Halmes[205]: Et de là mut le contens du dit évesque
+et du conte Robert de Dreux d'une part, et du conte Regnaut d'autre.
+
+ Note 205: _Halmes_ ou _Hermes_, non loin de Clermont.
+
+Le roy avoit souspeçonneux le devant dit conte Regnaut, non mie tant
+seulement pour ce contens, mais pour ce que il avoit garni un trop fort
+chastel en la marche de Normandie et de la petite Bretaingne, qui estoit
+nommé Mortueil[206], et pour ce qu'il envoioit ses messages à Othon, qui
+empereur eut esté, et au roy Jehan d'Angleterre, au grief du roy et du
+royaume, si comme l'en disoit. Pour ce luy requist le roy que il luy
+rendist ses forteresses selon la coustume du pays et les drois. Le conte ne
+se voult accorder en nulle manière à ceste chose, et le roy assembla son
+ost pour ce chastel asségier, qui estoit si fors et de chastel et de siège
+et de muraille que il sembloit que il ne peust estre pris en nulle guise.
+Mais le roy fist ses engins drecier et fist assaillir par grant force par
+trois jours et trois nuis; au quatriesme jour fu pris contre l'opinion de
+tous: bien le fist garnir de sa gent, et puis fist conduire ses osts vers
+la conté de Bouloigne.
+
+ Note 206: _Mortueil._ Mortaing-le-Rocher. Dans le latin: _Mortonium_.
+
+
+IV.
+
+ANNEES 1212/1213.
+
+_Coment Regnaut se parti du royaume et s'alia à Othon et au roy
+d'Angleterre; et coment le roy Phelippe reçut en grace sa femme la royne
+Ingebour._
+
+
+Bien sceut le conte Regnaut qu'il ne pourrait contrester à la force le roy,
+pour ce laissa la conté de Bouloigne et toutes les forteresses à
+monseigneur Loys de qui il les tenoit en fié. Et le roy saisi d'autre part
+toute la conté de Dampmartin, de Mortueil, d'Aubemalle, de Bonneuil[207],
+de Danfront et toutes les appartenances que cil conte tenoit par le don et
+par la grace le roy. Après ce que il eut ainsi perdu toutes ces contrées,
+il s'en ala au conte du Bar son cousin et demoura là avec luy. En ce conte
+Regnaut avoit moult de choses dignes et pluseurs vices qui à louenge sont
+contraires: volentiers grevoit les églyses, de quoy il avenoit que il
+estoit presque tousjours escommenié; les orphelins et les veuves metoit à
+povreté; tousjours estoit en haine vers ses nobles voisins et leur
+destruisoit leur maisons et leur forteresses.
+
+ Note 207: _De Bonneuil._ Il falloit: _Lillebonne_. «Insulam bonam.»
+
+Et jasoit ce que il eust noble dame espousée de par qui il tenoit la conté
+de Bouloigne, de laquelle il avoit eu une fille qui estoit joincte par
+mariage à monseigneur Phelippe fils le roy, il ne se tint oncques à
+luy[208], ainçois menoit tousjours avec luy concubine appertement. Comme il
+fu doncques escommenié, il quist semblable à ses meurs, et fist aliances à
+Othon et au roy Jehan d'Agleterre, desquels l'un et l'autre estoit
+escommenié de la bouche l'apostole: Othon pour ce qu'il avoit à force saisi
+le patrimoine saint Père; le roy Jehan pour ce qu'il avoit chacié de son
+siège Estienne, archevesque de Cantorbie, homme honneste et de saincte
+opinion, que l'apostole meisme avoit sacré; et pour ce meismement que il
+avoit chacié et essillié tous les évesques de son royaume et tous leur
+biens tolus et saisis; les rentes des abbayes blanches et noires avoit
+saisies et converties en ses propres us: si avoit jà tout ce tenu par
+l'espace de sept ans.
+
+ Note 208 _Luy._ Elle.
+
+Cil archevesque Estienne et les autres évesques estoient en essil au
+royaume de France par la franchise et par la libéralité du roy Phelippe qui
+volentiers les y eut receus en grant compassion de leur tribulacion.
+Ainçois que le dit conte Regnaut s'aliast à Othon et au roy Jehan
+d'Angleterre, requist-il au roy par ses messages le rétablissement de sa
+terre et de ses chastiaux. Et le roy luy offrit plaine restitution de tout,
+sé il vouloit estre au jugement de son palais et des barons de son royaume.
+A ce ne se vouloit acorder, anis requeroit absoluement la saisine de tout
+et se metoit hors du jugement de sa court. Et pour ce que le roy ne luy
+voult restablir sans ceste condicion, il s'en ala et s'alia aux deux roys;
+premièrement à l'empereur Othon, et puis trespassa parmi Flandres jusques
+en Angleterre; et, là refist confédération au roy Jehan[209].
+
+ Note 209: La _Chronique de Rains_ raconte tout autrement les premiers
+ motifs du mécontentement du comte de Boulogne, et je pencherois assez
+ à les croire plus réels. «Avint que li rois tint un parlement à
+ Montleon, (Laon) et i ot moult de ses barons. Si avint que li quens
+ Gautiers de Sainct-Pol et li quens Renaus de Bouloigne, qui trop
+ s'entrehaioient d'armes, s'entreprisrent devant le roy. Tant que li
+ quens de Sainct-Pol féri le conte Renaus de son poing sous le visage
+ et le fist tout sanglant. Et li quens Renaus se lancha à lui
+ vighereusement, mais li haut home se misent entre deus par quoi li
+ quens de Bouloigne ne se pot vengier, ains se parti de la cour sans
+ congiet prendre.--Et quant li rois sot que li quens Renaus s'en
+ estoit ainsi alés, si l'en pesa et bien dist que li quens de
+ Sainct-Pol avoit eu tort: si li blasma moult. Et envoia frère Garin
+ et l'évesque de Senlis à lui à Dammartin un sien castiau où il
+ estoit. Et quant il vint là, si li dist: «_Sire, li rois m'envoie
+ ci à vous pour le discort qui est entre vous et le conte de
+ Sainct-Pol dont il li poise, et vous mande qu'il vous le fera amender
+ à vostre honneur._--_Frère Garin, dit li quens, j'ai bien entendu çou
+ que li rois me mande par vous, et bien vous tiens-je à ciertain
+ message. Mais tout voel-je bien que vous sachiés et bien le dites le
+ roy que sé li sans qui descendi de mon visage à tierre ne remonte de
+ son gré là dont il issi, pais né accorde ne sera faite...._--_Voire_,
+ dist frère Garin, _atant m'en tais, et savez qu'il en avenra? vous en
+ pierderés l'amour le roy et le honnour dou monde._»
+
+En celle année assembla le roy Phelippe un concile à Soissons, lendemain de
+Pasques flories. A ce concile furent tuit le baron du royaume et le duc de
+Breban à qui le roy donna Marie qui devant eut esté femme au conte Phelippe
+de Namur. Et le duc l'espousa sollempnellement après les octaves de
+Pasques. En ce concile fu traictié de passer en Angleterre, et plut cestu
+chose à tous les barons qui là furent et promistrent au roy leur confort et
+leur aide en toutes manières et que eux meismes passeroient avec luy en
+propres personnes. Mais Ferrant le conte de Flandres contredist tout seul
+ceste besoingne et dist que jà n'y passeroit, sé le roy ne luy rendoit deux
+chastiaux, Saint-Omer et Ayre, que messire Loys tenoit. Et le roy luy offri
+eschange de ces deux chastiaux par droite prisiée et par loyal estimacion.
+Mais le conte Ferrant ne voult point prendre l'offre que le roy luy fesoit
+et s'en départi atant, car il s'estoit jà alié au roy d'Angleterre Jehan
+par le conseil le conte Regnaut, si comme il apparut après[210].
+
+ Note 210: La _Chronique de Rains_ raconte tout cela de même; ce qui
+ doit ajouter au poids de ce qu'elle dit précédemment.
+
+En l'an de L'Incarnacion mil deux cens et treize, le roy et les barons
+appareillèrent leur navie pour passer en Angleterre, si comme il avoient
+ordonné devant. La raison pour quoy il vouloient passer si estoit pour
+rétablir les évesques d'Angleterre en leur sièges qui jà longuement avoient
+esté en essil au royaume de France; et pour renouveler le service
+Nostre-Seigneur qui n'avoit esté célébré en Angleterre de sept ans tous
+plains; et pour ce qu'il fist Jehan _sans terre_, selon l'interprétation de
+son nom, pour les maux et pour les desloyautés que il avoit faictes: car il
+avoit occis en sa prison le conte Artus de Bretaingne son nepveu, si avoit
+pendu plusieurs enfans que il tenoit en hostages, et pluseurs autres
+desloyautés que il avoit faictes.
+
+Et pour ce que il se doubtoit que le roy Phelippe ne passast outre, pour
+ses méfais punir, il pacifia au clergié à temps et puis envoya ses messages
+à l'apostole. Et le pape envoya en Angleterre Panulphe son diacre qui
+réforma la paix entre le roy et son clergié. Mais celle composition valut à
+la restitution des églyses tant seulement, et non mie à la solution des
+choses tollues, jasoit ce qu'il eust juré l'un et l'autre, et qu'il y fust
+tenu par son serement.
+
+En celle année reçut le roy en grace et en amour Ingebour, la royne
+s'espousée, fille au roy de Dannemarce; de luy avoit esté dessevré de son
+auctorité, seize ans et plus. Moult eut le peuple grant joie de ceste
+chose, car en la personne le roy n'avoit nul autre vice né chose qui fist à
+blasmer, fors seulement que il luy soustraioit la debte de sa char[211].
+Car il luy faisoit amenistrer toujours assez largement et honnourablement
+toutes ses nécessités: si n'est mie de merveille sé ceux orent joie de
+ceste conjunction qui avant se douloient de la dissencion qui est[212]
+contraire à si grant vertu.
+
+ Note 211: _La debte de sa chair._ «Suæ carnis debitum.» C'est là ce
+ que l'auteur de la chanson du _Berte aux grans pieds_ appelle: _La
+ droicture qu'on doit à sa moillier._
+
+ Note 212: Il falloit ici avec le latin: _Qui estoit_.
+
+
+V.
+
+ANNEE 1213.
+
+_De la bataille qui fu en Lombardie contre ceux de Milan et ceux de Pavie._
+
+
+_Incidence._--En celle année fu une bataille en Lombardie en la terre de
+Cremonne. Car en l'an qui devant eut esté, si comme ceux de Pavie
+conduisoient Federic, le nouvel empereur, en la cité de Cremonne, ceux de
+Milan se combatirent à eux près d'une cité qui est nommée Laude[213]: si
+n'avoit que cinquante-trois ans que le grant Federic l'avoit fondée, qui
+aieul eut esté à celluy Federic qui lois estoit empereur. Ceux de Milan
+n'osèrent envaïr ceux de Pavie en la présence l'empereur, ainçois
+attendirent tant que il[214] l'orent convoié jusques à Cremonne.
+
+ Note 213: _Laude._ Lodi.
+
+ Note 214: _Il._ Les gens de Pavie.
+
+En ce que il s'en retournoient, il saillirent soubdainement de leur
+embuschement et les seurprindrent tous despourveus, comme ceux qui d'eux ne
+se donnoient garde. Pour ceste raison conceurent ceux de Pavie et ceux de
+Cremonne mortel haine contre ceux de Milan, mais il pourloingnièrent la
+vengence de ce fait jusques en lieu et en temps. Ceux de Milan qui de
+perpetuel haine ont hay le linage le grant Federic qui jadis les eut tous
+desconfis en bataille par l'aide des Pavignons, abatues et planées jusques
+en terre toutes leur tours, n'attendirent pas tant que ceux de Pavie se
+meussent contre eux pour leur honte vengier, ains issirent à grant ost et
+envaïrent la terre de Cremonne: mais les Cremonnois issirent contr'eux à
+bataille à tout leur forces. Leur eschieles ordonnèrent qui moult estoient
+mendres que celles de leur ennemis. Avant jurèrent tous sur sains que sé il
+avenoit que il eussent bataille, que nul n'entendroit à proye né à homme
+rendre, fors à trespercier la bataille, à occire et craventer leur ennemis.
+Et pour ce que la sollempnité de Pentecouste afferoit à celle journée, il
+mandèrent et supplièrent à leur ennemis que il leur voulsissent mettre la
+bataille à l'endemain pour la hautesce du saint jour. Mais ceux de Milan
+qui de tousjours heent les sains jours (et ont adès[215] de coustume que il
+nourrissent et soustiennent la partie des bougres et des hereses comme ceux
+qui de tel vice sont corrompus), ne s'i vouldrent accorder. Et pour ceste
+raison meismement que il doubtoient que leur force ne creust en si pou de
+temps, puis que ceux de Cremonne virent que combattre leur convenoit, il se
+combatirent à eux en l'espérance de l'aide Nostre-Seigneur, en la manière
+que il avoient juré et proposé. Et les desconfirent assez briement. Ne
+demoura pas long-temps après que ceux de Milan orent leur force
+rappareillée, et entrèrent à grant ost en la terre à ceux de Pavie et
+assistrent un leur chastel. Ceux de Pavie issirent hors contr'eux à
+batailles ordennées. Quant ceux de Milan les virent venir ainsi chaux et
+engrés d'eux combatre, il boutèrent le feu en leur heberges pour retarder
+et pour refrener leur force. Ceux de Pavie qui moult estoient entalentés de
+combatre trespassèrent parmi les feux ainsi comme tous forsenés, à eux se
+combatirent et les chacièrent honteusement du siège; maint en occistrent et
+prisrent; à leur tentes retournèrent, et prisrent tentes et paveillons, et
+toute leur vaisselemente et quanqu'il trouvèrent en leur heberges.
+
+ Note 215: _Adès._ Toujours. Ce mot doit avoir été formé de
+ «_tota Die_.» On disoit aussi: _Tot adès_ dans le même sens.
+
+En telle manière furent desconfis ceux de Milan deux fois en un an, en
+vengence Nostre-Seigneur, pour le grant crime de diverses hérésies dont il
+sont entechiés, et pour la faveur que il portoient à Othon, empereur
+escommenié et déposé.
+
+
+VI.
+
+ANNEE 1213.
+
+_Coment le roy s'appareilla pour aler en Angleterre, et coment le conte
+Ferrant, le conte Regnaut et Guillaume-Longue-Espée et les autres pristrent
+les nefs le roy._
+
+
+En celle année assembla le roy grant ost et le conduit droit à Bouloigne.
+Là demoura aucuns jours pour attendre ses nefs et ses gens qui venoient de
+toute part; puis trespassa jusques à une bonne ville qui a nom
+Gavaringues[216], si siet sur la contrée de Flandres sur le rivage de la
+mer d'Angleterre; si fist après luy venir toute sa navie. A celuy pays et
+ville devoit le conte Ferrant venir au roy et luy amender quanques il avoit
+vers luy mespris. Quant le roy eut attendu tout le jour entier, Ferrant qui
+ne regarda né foy né vérité en ce que il faisoit aux autres, ne vint né ne
+contremanda, jasoit ce que le jour eust esté assigné à sa requeste. Sur ce
+le roy se conseilla à ses barons qui jà estoient venus de France, de
+Bourgoigne, de Normandie, d'Acquitaine et de toutes les provinces du
+royaume de France: par leur conseil laissa son propos que il avoit de
+passer en Angleterre. Si retourna en Flandres et prist un chastel qui avoit
+nom Cassel, et puis toute la terre jusques à Bruges. Sa navie qu'il avoit
+laissiée à Gavaringues fist venir après luy par mer jusques au port de
+Dan[217], qui est deux milles loing de Bruges; il ala d'illec à Gant: mais
+il laissa un pou de chevaliers et de sergens pour garder la navie qui
+estoit demourée au port de Dan: car il avoit encore en propos de passer en
+Angleterre après ce que il eust Gant conquis.
+
+ Note 216: _Gavaringues._ Gravelines.
+
+ Note 217: _Dan._ Damme.
+
+Tandis comme le roy tenoit le siège devant le chastel de Gant, Regnaut, le
+conte de Bouloigne et Guillaume-Longue-Espée, Hue de Boves et pluseurs
+autres riches hommes qui venoient d'Angleterre, arrivèrent au port. Le
+conte Ferrant qui bien eut sentu leur avènement leur courut à l'encontre à
+tous les Isengrins et les Bloetins[218] et les Flamens; il issirent des
+grans nefs et se mistrent en petites nefs cursoires; toutes les nefs le roy
+prisrent qui estoient esparses par le rivage. Mil et cinq cens nefs y avoit
+par nombre; né les pors ne les povoit pas toutes prenre, jasoit ce que il
+fust merveilleusement grant et haut et large. Toutes les nefs et les
+vaissiaux que il porent trouver dehors le port emmenèrent; le lendemain
+assistrent le port et la ville, mais les gens le roy qui ès nefs et en la
+ville estoient se garnirent contr'eux au mieux qu'il porent.
+
+ Note 218: _Les Isangrins et les Bloetins._ Ainsi se nommoient deux
+ partis ardens, qui se faisoient en Flandre au XIIème siècle et au
+ XIIIème une guerre comparable à celle des Guelfes et Gibelins en
+ Italie. J'avoue qu'aux étymologies diverses que propose M. de
+ Reiffenberg dans la préface de son second volume de _Philippe
+ Mouskes_, je préfère l'opinion de dom Brial: «An non (dicti fuerunt
+ Isangrini) quia pro militari signo lupi effigiem illi præferrent?»
+
+L'en demain retourna le roy tost isnelement pour sa gent délivrer qui
+estoient assis de ses ennemis; ses ennemis leva du siège et chaça jusques à
+leur nefs, et en occist et en noya près de deux mille, et mains en prist
+des meilleurs et des plus nobles chevaliers: tout le pays d'entour fist
+ardoir et essilier. Au port de Dan retourna, et fist vuidier les nefs de
+vitailles et d'autres choses, et puis bouter le feu dedens: ainsi ardi les
+nefs et toute la ville et puis retourna à Gant. En France retourna après ce
+que il eut reçu hostages de Gant, d'Ippre, de Bruges. Lisle et Douay retint
+en sa main et leur rendi leur hostages tout quites; de Gant, de Bruges, de
+Ippre prist-il la raençon, trente mille mars d'argent en eut avant que les
+hostages fussent rendus. La ville de Lille destruist pour la malice de ses
+habitans; le val de Cassel laissa destruit et gasté en partie, mais il
+espargna la ville de Douay et la retint en sa main.
+
+
+VII.
+
+ANNEE 1214.
+
+_Coment le roy d'Angleterre arriva à la Rochelle et coment il prist Robert
+le fils le conte Robert de Dreux et d'aucunes incidences._
+
+
+En quaresme qui après vint trespassa le roy d'Angleterre en Acquitaine, et
+arriva à grant ost à la Rochelle. Lors s'alia au conte de la Marche, à
+Geffroy de Lesignen et autres riches hommes du pays qui, devant ce,
+estoient aliés au roy de France. Puis trespassa par la cité d'Angiers en la
+conté de Poitiers, par leur aide et par leur effort la cité d'Angiers
+prist, Biaufort et autres chastiaux du pays. Un jour avint que il eut
+envoié ses coursiers en fuerre à moult grant plenté de gent, et que il
+orent prises les proies outre Loire, delès la cité de Nantes; quant Robert
+l'ainsné fils Robert le conte de Dreux, cousin du roy Phelippe, les vit, si
+passa follement le pont de Loire à pou de gens, pour les proies rescourre.
+Eux qui furent pourveus de moult plenté de gent prisrent luy et quatorze
+chevaliers nés de France.
+
+En ce temps espousa Pierre (Mauclerc), fils le devant dit conte Robert de
+Dreux, la fille Gui le visconte de Touars, qui sereur eut esté Artus le
+conte de Bretaigne, de par la contesse sa mère; en telle manière eut la
+dame et toute la conté par le don et par la grace le roy. Quant il fu saisi
+de la terre, il fist secours à monseigneur Loys le fils le roy Phelippe qui
+demouroit à Chinon et au pays d'environ, à grant gent, par le commandement
+son père, pour guerroier au roy Jehan et pour deffendre le pays et la
+contrée. Le roy Jehan avoit là tenu en prison plus de dix-huit ans Alienor
+la sereur Artus le conte de Bretaigne, qui estoit ainsnée fille le conte
+Geffroy, son frère; pour ce la tenoit en prison qu'il ne vouloit pas
+qu'elle fust mariée, qu'il ne perdit la terre.
+
+En celle année se desmist Geffroy l'évesque de Senlis par le congié
+l'apostole, selon les drois; trente ans avoit gouverné l'éveschié, pour ce
+s'en demist que il se sentoit pesant et foible de corps, et moins
+souffisans en l'office que il ne souloit. En l'abbaye de Chaalis[219]
+entra, qui est de l'ordre de Cistiaux. Après luy fu esleu frère Garin qui
+estoit frère profès de l'ospital[220], especial conseiller le roy Phelippe
+pour le grant sens de luy, et pour la noient comparable vertu de conseil
+qui estoit en luy hébergiée, et pour les autres graces qui en luy
+habundoient. Il gouvernoit merveilleusement bien les besoingnes du royaume,
+secont après le roy; les nécessités des églyses procuroit par grant
+diligence, et gardoit leur franchises et leur privilèges entièrement et
+sainement soubs son mantel, ainsi comme l'en trouve escript de saint
+Fabien, qui, comme il fust cler et renommé au palais des empereurs de Rome,
+il gardoit et celoit le corps Dieu sous mantel, pour ce que il peust donner
+confort et secours aux crestiens qui estoient en chartre, et conforter les
+courages de ceux qui pour la foy souffroient les tourmens.
+
+ Note 219: _Chaalis._ Aujourd'hui _Charlieu_, dans le _Charolois_.
+ «Caroli locus.»
+
+ Note 220: _De l'ospital._ Hospitalier du Saint-Jean de Jérusalem.
+
+En ce temps se desmist aussi Geffroy l'évesque de Meaux, et entra en
+l'abbaye Saint-Victor de Paris, pour ce que il peust mieux donner entente à
+contemplacion. Cil Geffroy estoit saint homme et religieux; entre les
+autres oeuvres de saincteté que il faisoit, merveilleusement et
+vertueusement faisoit abstinence telle que nul homme n'oï oncques parler de
+sa pareille: car chascun an en la quarantaine et en l'advent, il ne béust
+jà né ne goustast de soustenance corporelle que trois fois en la sepmaine,
+et en ce temps mengoit et buvoit petit, et teles viandes dont nul ne
+daignast gouster pour l'amertume et pour la très grant aspreté que elles
+sentoient. Après luy tint l'éveschié Guillaume, chantre de Paris; et lors
+furent trois frères de père et de mère, évesques tout en un temps de trois
+cités: Estienne de Noyon, Guillaume de Paris, et Pierre de Miaux; et furent
+fils le vieux Gaultier, chambellan de France, et frères au jeune Gaultier
+qui estoit homme assez digne de louenge et assez noble et renommé au palais
+le roy.
+
+
+VIII.
+
+ANNEE 1214.
+
+_De la croiserie d'Albigois et de la noble victoire que le conte Simon de
+Montfort ot à Muriaux._
+
+
+En l'an de l'Incarnacion mil deux cens et treize, fu une bataille en la
+terre d'Albigois. Car quant le pape eut envoié le pardon au roy, aux barons
+et aux prélas qui croisier se vouldroient pour destruire l'hérésie et la
+bougrerie des Albigois, mains barons et autres, plains de la foy
+Nostre-Seigneur, se croisièrent et mistrent les crois par devant (à la
+différence de la croiserie d'oultre mer). Pierre archevesque de Sens,
+Regnault archevesque de Rouen, Robert évesque de Baieux, Jourdan évesque de
+Lisieux, Regnaut évesque de Chartres. Des barons: le duc Eudes de
+Bourgoigne, Hervis conte de Nevers, et mains autres barons et prélas dont
+nous laissons les noms pour la confusion.
+
+Tous ceus se croisièreut pour destruire l'hirésie que l'apostole eut devant
+escripte à Thimotée à avenir, vers la fin du monde. Il murent au voiage
+qu'il avoient empris, pour l'amour Nostre-Seigneur; à la cité de Bediers
+vindrent qui toute plaine estoit de bougres, toute la craventèrent et
+fondirent, et occistrent bien en celle ville seulement soixante mille
+hommes[221] et plus. Puis vindrent à Carcassonne, en pou de temps fu prise;
+tous les hommes et les femmes du pays et des villes voisines qui là
+estoient afuys à garant pour la forteresce du lieu, boutèrent hors par
+condicion devant pourparlée, tous nus, les natures sans plus
+couvertes[222].
+
+ Note 221: Plusieurs manuscrits de l'auteur original,
+ Guillaume-le-Breton, donnent seulement 17,000 hommes, ce qui
+ seroit encore de trop sans aucun doute. Mais n'oublions pas que
+ les récits contemporains penchent à l'exagération dans le nombre
+ des victimes et dans les détails de la cruauté des combattans.
+ C'étoit autant d'exemples salutaires que l'on proposoit aux
+ princes moins enflammés pour les expéditions du même genre.
+ L'auteur du poème dernièrement publié par M. Fauriel sur la guerre
+ des Albigeois, rejette sur les Ribauds (_arlots_) le massacre
+ général des habitans de Beziers. La ville ayant été prise
+ d'assaut, on comprend une pareille barbarie de pareils vainqueurs.
+
+ Note 222: C'est-à-dire: Tous nus, à l'exception des parties
+ naturelles.
+
+Quant il orent destruit tout l'original de celle lignée, il proposèrent à
+retourner en France. Mais avant qu'il s'en partissent, il appellèrent la
+grace du Saint-Esperit, et esleurent le conte Simon de Montfort pour
+gouverner l'ost de Nostre-Seigneur, qui au pays demouroit au service de
+Dieu. Et le preudomme qui eut plus chier le commun prouffit des églyses que
+le sien proprement, reçut volentiers l'avouerie[223] de la bataille
+Nostre-Seigneur, les villes et les chastiaux prist, les principaux de
+l'hérésie fist de male mort mourir. Mainte grant bataille eut au pays par
+l'aide Nostre-Seigneur et eut mainte belle victoire, non mie par fait
+d'homme mais par miracle, desquels nous voulons cy retraire un qui bien est
+digne de mémoire.
+
+ Note 223: «Entre les autres sermons, uns preudoms leur dist que il
+ eussent fiance en Nostre-Seigneur; car se il en i avoit entre eus un
+ qui eust en lui autant de foi comme un grain de senevé avoit de grant
+ cuer anemi ne porroient durer. Quant li quens Simons oï ceste parole,
+ il s'escria: «Certes, dont seront-il desconfi, car je en ai plus que
+ Moriaus mes chevaux n'a de grant.» (_Chron. univ., Msc. 84, St-Germ._)
+
+Après ce que les barons et les prélas s'en furent retournés en France, le
+roy d'Arragon, le conte de Saint-Gille, le conte de Fois et mains autres
+barons du pays assistrent le conte au chastel de Muriaux; grant ost et fort
+avoient assemblé comme ceuls qui du païs estoient, et le conte n'avoit que
+deux cens et soixante chevaliers et cinq cens sergens à cheval et pelerins
+à pié tous désarmés, environ sept cens.
+
+Après ce que le conte et sa gent orent la messe oïe par grant dévocion, et
+orent leur péchiés confessé et orent appellé la grace du Saint-Esperit, il
+issirent du chastel, hardis comme lions, comme cil qui estoient armés de
+foy et de créance, et se combatirent leur ennemis vertueusement; le roy
+d'Arragon occistrent et bien dix-huit mille de sa gent. Après ce que il
+orent la bataille vaincue, et tous leur ennemis occis et chasciés, il
+trouvèrent qu'il n'avoient perdu de toute leur gent que huit pellerins tant
+seulement. Si ne fu oncques oïe telle victoire en ce siècle, né bataille où
+l'en deust noter si grand miracle.
+
+Cil Simon estoit nommé au païs conte fort pour sa très merveilleuse force:
+car, comme il fu très noble en armes, si estoit si preudomme que il oioit
+chascun jour sa messe et disoit ses heures canoniaux, toujours armé,
+tousjours en péril. Si avoit de tout guerpi son pays et adossé[224], pour
+le service Nostre-Seigneur en ceste voye de peregrinacion, pour desservir
+l'amour de Dieu et la joie de paradis.
+
+ Note 224: _Adossé._ Laissé derrière lui.
+
+
+IX.
+
+ANNEE 1214.
+
+_Coment le roy d'Angleterre assist la Roche-au-Moine, et coment le roy Loys
+le chaça honteusement du siège. Et coment la bataille fu en Flandres au
+pont de Bovines._
+
+
+En l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur mil deux cens quatorze, le roy
+d'Angleterre garni la cité d'Angiers que il avoit prise et la commença à
+clorre de murs d'une part et d'autre jusques au fleuve qui est nommé
+Médiane[225]. Et pour ce que il eut pris les devant dis chastiaux en assez
+pou de temps, eut-il espérance que il peust recouvrer le remanant de sa
+terre que il avoit perdue, par l'aide et par la force des Poitevins et des
+barons d'Acquitaine qui à luy s'estoient réconciliés. Son ost fist conduire
+devant un fort chastel qui estoit nommé la Roche-au-Moine[226]. Cil chastel
+eut esté édifié nouvellement; si l'eut ferme Guillaume des Roches,
+séneschal d'Anjou, noble homme et loiaux, bon chevalier et esprouvé en
+armes. La raison pourquoy il le ferma si fu pour garder le chemin qui va
+d'Angiers à Nantes; car, avant ce qu'il fust fermé, larrons et robeurs
+issoient d'un moult fort chastel qui siet de l'autre part sur le fleuve de
+Loire qui est nommé Rochefort, dont cil à qui le chastiau estoit estoit
+nommé Paien de Rochefort, chevalier de grant prouesce; mais trop fort
+estoit abandonné à rapiner et à tollir à ses voisins et aux laboureurs du
+pays, et à desrober les gens et les marchéans qui passoient par les
+chemins.
+
+ Note 225: _Mediane._ Mayenne.
+
+ Note 226: _La Roche-au-Moine_, à cinq lieues d'Angers, vers Nantes,
+ et sur la Loire.
+
+Quant le roy Jehan eut assailli ce chastel, il fist drecier ses engins et
+commença moult forment à assaillir; mais ceux de dedens se deffendirent
+moult aigrement, car il estoient sergens hardis et preux, desquels l'un
+fist une cautele[227] qui moult bien fait à ramentevoir: un arbalestrier de
+l'ost le roy Jehan avoit acoustumé à venir sur le bort des fossés du
+chastel, et faisoit porter devant luy une targe grant et lée, telle comme
+l'en seult porter en ces osts; dessoubs se tapissoit seurement pour les
+quarriaux que ceux de dedens traioient; et quant il estoit près des murs,
+il espioit les entrées et là où il pooit mieux ses cops emploier: si
+faisoit ainsi chascun jour maint grant dommage à ceux de dedens.
+
+ Note 227: _Cautele._ Stratagème.
+
+Mais l'un des sergens du chastel vit que cil les dommageoit ainsi chascun
+jour, si l'en pesa; lors se pourpensa d'un nouvel barat qui point ne fait à
+blasmer entre les ennemis: une corde fist fort et gresle, de telle longueur
+qu'elle povoit avenir à la targe que celluy faisoit porter devant luy, puis
+lia fortement un des chiefs de la corde au quarrel par devers les
+panons[228], et l'autre bout atacha fort à un clou delès luy; puis tendi
+l'arbaleste, et envoia le quarrel à toute la corde en la targe. Fermement
+tint, car il fu lancié de fort arbaleste; la corde sacha[229] maintenant,
+si qu'il tresbucha[230] au fossé et la targe et celluy qui la tenoit: et le
+sergent demoura tout nu aux cops des quarriaux que ceux du chastel luy
+lançoient souvent et menu. En telle manière fu occis celluy qui la targe
+portoit. Moult fu le roy Jehan couroucié de ceste chose; les fourches fist
+tantost drécier en la présence de ceux de dedens et les commença forment à
+menacier que sé il ne se rendoient à sa volenté, il les feroit tous pendre.
+Mais oncques pour ses menaces ne se vouldrent rendre, ainçois se
+deffendoient merveilleusement; le siège soustindrent trois sepmaines et
+dommageoient moult ceux de dehors; aucuns des plus grans occistrent, et si
+navrèrent le chapelain le roy qui se tenoit trop près des murs: et si
+occistrent un noble homme et de moult grant nom de Limosin qui estoit nommé
+Giraut[231] le Brun. Et férirent à mort le devant dit Paien de Rochefort.
+Quant il se senti navré, il s'en ala de l'autre part de Loire en son
+chastel, et faint que il ne fust point blécié, mais que il fust malade
+d'autre enfermeté. En pou de temps après fu mort; lors trouva-on que il
+avoit esté navré mortellement en deux parties de son corps.
+
+ Note 228: _Panons._ L'empennage. «Quadrello pennato.»
+
+ Note 229: _Sacha._ Tira.
+
+ Note 230: _Trébucha._ Fit tomber dans le fossé.
+
+ Note 231: _Giraut._ Guillaume le Breton dit: _Amauri_. «Aimericus.»
+
+Endementres que le roy Phelippe chevauchoit par la terre de Flandres et de
+Vermandois, et aloit visitant les chastiaux et les villes en deffendant des
+soubdains assaux de ses ennemis, son fils Loys assembla son ost au chastel
+de Chinon qui fu appelle Kinon, pour Kaion le maistre[232] le roy Artus qui
+jadis l'eut fondé. De là mut et se hasta moult de chevauchier pour faire
+secours à ceux qui estoient assis en la Roche-au-Moine.
+
+ Note 232: _Le maistre._ Il falloit: _maître-d'hôtel_. «Dapifero.» Il
+ s'agit ici du fameux Keux ou Queux, le Thersite des romans de la
+ table ronde. Mais on ne voit pas dans ces romans que la ville de
+ Chinon lui doive son origine. Il est probable que Rabelais l'ignoroit
+ aussi, lui qui fait remonter la fondation de Chinon à Caïn, avec
+ moins de sérieux et tout autant de vraisemblance.
+
+Quant il fu tant approchié comme un homme peut chevauchier en un jour, le
+roy Jehan, qui senti son avènement à la journée de lendemain, ne l'osa
+attendre, ains s'enfouy parmi Loire au plus tost qu'il pot: si perdi grant
+parti de sa gent qui en celle fuite furent occis et noyés, et laissa
+perrières et mangonnaux, trefs et tentes et vaisselemente et quanqu'il
+avoit là apporté; si chevaucha en celle journée dix-huit mille, né oncques
+puis ne retourna né ne vint en lieu où il cuidast que messire Loys fust né
+dust venir. Et quant il[233] fu certain que il s'en fu fuys, il retourna
+aux chastiaux qu'il avoit pris et les recouvra en pou de temps après; le
+chastel de Biaufort[234] destruit tout; puis entra en la terre le viconte
+de Thouars et la gasta, et destruit tous les chastiaux et les bonnes
+villes; le chastel de Montcontour craventa et rasa jusques en terre, la
+cité d'Angiers recouvra que le roy Jehan avoit close de murs, mais il les
+refist tous abatre. Celle victoire que messire Loys eut adonc en Poitou
+ensuivi la victoire le roy Phelippe. Car en moins d'un mois ot victoire le
+fils en Poitou du roy Jehan et des Poitevins sans cop férir: et le père en
+Flandres d'Othon et des Flamans par bataille grief et périlleuse.
+
+ Note 233: _Il._ Le prince Louis.
+
+ Note 234: _Biaufort_, à six lieues d'Angers; sur le _Couesson_.
+
+Henry le mareschal de France acoucha malade en ces parties et mourut, digne
+homme de louenge par toutes choses en chevalerie; si estoit bon et loiaux,
+et doubtoit Dieu sur toutes riens. Mis fu en sépulture au moustier de
+Torpenay[235], jasoit ce que il eust commande en sa dernière volenté que
+son corps fust porté en son pays, en l'abbaye de Sarquenciaus[236]: si est
+(à une lieue de Chastel Landon), de l'ordre de Citiaux, là où son parenté
+gist enseveli: moult fu plaint et regreté de tout l'ost communiément, car
+tuit l'amoient tendrement.
+
+ Note 235: _Torpenay_ ou _Turpenay_, abbaye sous l'invocation de la
+ Ste-Vierge, dans le diocèse d'Angers.
+
+ Note 236: _Sarquenciaus_ ou _Cercanceau_. «Sacra cella.» Enclavé dans
+ la paroisse du _Soupes_, dans le Gâtinois, sur le Loing, entre
+ Nemours et Château-Landon.
+
+Après luy fu en son office un sien fils que il avoit qui Jehan estoit
+nommé; et pour ce que il estoit encore trop jeune, la cure et les fais de
+la mareschaucie fu commandé à Gaultier de Nemous[237], jusques à tant que
+l'enfant fust en droit aage: et tout ce li fist le roy de grace, car
+succession d'héritage n'a point de lieu en tels offices. Mais toutes fois
+luy avint-il bien, avant qu'il trespassast; car pou de jours avant l'heure
+de sa mort, que il avoit encore bien tous ses sens au corps et bien mémoire
+disposée, receut-il message qui luy nonça la victoire du roy Phelippe, et
+la confusion de ses ennemis: dont le preudomme eut si grant joie que il
+donna son destrier sur quoy il souloit séoir en bataille au message qui ces
+nouvelles luy avoit apportées; né autre chose ne luy avoit mais que donner,
+car il avoit jà tout départi pour l'amour de Nostre-Seigneur et pour le
+remède de s'ame, comme cil qui certain estoit de sa mort. Dès ores mais
+nous convient d'escrire la glorieuse victoire du bon roy Phelippe au mieux
+que nous pourrons.
+
+ Note 237: Celui dont il est parlé ci-dessus, à la fin du chapitre 7.
+
+
+X.
+
+ANNEE 1214.
+
+_Coment Othon assembla son ost à Valenciennes, et coment il vindrent
+ordenés à bataille, pour ce qu'il cuidèrent le roy seurprendre
+despourveuement_.
+
+
+En l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur mil deux cens et quatorze, en ce
+temps que le roy d'Angleterre ostoioit en Poitou, si comme nous avons dit,
+en espérance de recouvrer la terre que il avoit perdue, et il s'en fu fouy
+il et tous ses osts pour l'avènement monseigneur Loys; Othon l'empereur
+dampné et escommenié que le roy Jehan d'Angleterre avoit retenu en soudées
+contre le roy Phelippe, assembla ses osts en Henaut au chastel de
+Valenciennes, en la terre le conte Ferrant qui à luy s'estoit alié contre
+son lige seigneur. Là luy envoya le roy Jehan, à ses despens et à ses
+gaiges, nobles combateurs et chevaliers de grant proesce: Regnault, conte
+de Bouloigne, Guillaume-Longue-Espée, conte de Lincestre, le conte de
+Salebière et le duc de Lembourc; le duc de Breban, la cui fille Othon avoit
+espousée, Bernard d'Ostemalle[238], Othe de Titenebroc, le conte Conrat de
+Tremoigne et Girard de Randerodes, et mains autres contes et barons
+d'Alemaingne, de Henault, de Breban et de Flandres.
+
+ Note 238: _Ostemalle._ Suivant M. de Reiffenberg, c'est _Hostmar_,
+ dans l'évêché de Munster;--_Tremoigne_, c'est _Dortmund_, en
+ Westphalie;--_Titenebroc_, c'est _Teklenbourg_, suivant la même
+ autorité; mais j'adopterois plutôt la leçon du manuscrit de
+ St-Germain 184 (_Chronique universelle_), Otton de _Katzenelbourg_.
+ Cette illustre maison d'Allemagne existe encore et donna plusieurs
+ guerriers célèbres dans le XIIIème siècle. (V. _Villehardouin_.)
+
+Le bon roy assembla d'autre part sa chevalerie au chastel de Perronne, tant
+comme il en pot avoir; car son fils Loys ostoioit en Poitou en ce meisme
+temps contre le roy Jehan, et avoit avec luy grant partie de la chevalerie
+de France. L'endemain de la Magdeleine mut le roy de Perronne, et entra à
+grant force en la terre le conte Ferrant, et trespassa parmi Flandres en
+ardant et en desgastant tout à destre et à senestre, et vint en telle
+manière jusques à la cité de Tournay que les Flamans avoient prise par
+barat[239] en l'an devant dit et moult durement endommagiée. Mais le roy y
+envoya le frère Garin et le conte de Saint-Pol qui la recouvrèrent assez
+légièrement. Othon mut de Valenciennes et vint jusques à un chastel qui est
+appelle Mortaigne. Ce chastel avoit pris par force et acraventé l'ost le
+roy Phelippe, après ce que il orent pris Tournay, si n'estoit loing que de
+six mille. La première sepmaine après saint Phelippe et saint Jacques
+proposa le roy à envaïr ses ennemis; mais les barons luy desloèrent, pour
+ce que les entrées estoient estroictes et griefs à passer jusques à eux.
+Pour ce changea son propos par le conseil de ses barons, et ordena que il
+retourneroit arrière, et entreroit en autre plus plaine voie en la conté de
+Henault, et la destruiroit du tout en tout. L'endemain donc qui fu le jour
+de la sixiesme kalende, mut le roy de Tournay, et béoit à reposer, luy et
+son ost, en celle meisme nuit à un chastel qui est nommé Lille, mais
+autrement avint que il n'avoit proposé. Car Othon mut en celle mesme
+journée du chastel de Mortaigne, et chevaucha tant comme il pot après le
+roy, à batailles ordonnées.
+
+ Note 239: Voyez dans Philippe Mouskes la description détaillée et
+ intéressante de la prise de Tournay, en 1213, par le comte de
+ Flandres. Tome 2, page 336 et suivantes.
+
+Le roy ne savoit point né ne crust que ses ennemis deussent ainsi venir
+après luy. Si luy avint par aventure, ainsi comme Dieu le voult, que le
+viconte de Meleun se parti de l'ost le roy entre luy et aucuns chevaliers
+légièrement armés, et chevaucha vers ces parties dont Othon venoit.
+Autressi se parti de l'ost et chevaucha après luy frère Garin l'esleu de
+Senlis; frère Garin l'appellons, pour ce que il estoit frère profès de
+l'ospital et en portoit tousjours l'abit; (sage homme et de parfont conseil
+et merveilleusement pourvéeur des choses qui estoient à venir.)
+
+Avec ces deux se départirent de l'ost entour trois mille, et chevauchièrent
+tant ensemble que il trouvèrent un haut tertre dont il porent apertement
+choisir[240] les batailles de leur ennemis qui se hastoient de venir et
+estoient toutes ordenées pour combatre. Quant il virent ce, le esleu Garin
+se départi d'eux tout maintenant, et se hasta de retourner au roy; mais le
+viconte de Meleun demoura en la place entre luy et ses chevaliers qui assez
+légèrement estoient armés. Au plus tost qu'il pot avenir au roy et aux
+barons, il leur annonça que leur ennemis venoient après eux hastivement,
+tuit ordenés pour combatre, et que il avoit véu les chevaux couvers, (les
+bannières desploiées,) les sergens et les gens de pié au front devant, qui
+est certain signe de bataille.
+
+ Note 240: _Choisir._ Distinguer.
+
+
+XI.
+
+ANNEE 1214.
+
+_Coment François s'approchièrent de leur ennemis, et coment en haste
+ordonèrent leur batailles et s'armèrent._
+
+
+Quant le roy oï ce, il commanda que tous les osts s'arrestassent. Puis
+manda les barons et se conseilla à eux que on feroit, dont il ne
+s'accordoient pas moult à la bataille, mais que on chevauchast tousjours
+avant. Quant Othon et sa gent vindrent à une petite rivière, il passèrent
+oultre petit et petit, pour le pas qui moult estoit grief. Quant il furent
+oultre passés, il firent semblant qu'il déussent aler vers Tournay. Lors
+commencièrent à dire François que leur ennemis s'en aloient vers
+Tournay[241]; mais frère Garin sentoit adès le contraire, et crioit et
+affermoit certainement que il convenoit que on se combatist, ou que on
+s'en partist à honte ou à dommage. A la parfin vainqui l'opinion de
+pluseurs celle d'un seul[242]. Lors se remistrent au chemin et
+chevauchièrent jusques à un petit pont qui est appellé le pont de
+Bovines[243]. Si estoit jà oultre ce pont la plus grant partie de l'ost, et
+s'estoit le roy désarmé, mais il n'avoit point bien encore passé le pont,
+si comme ses ennemis cuidoient. Si estoit leur propos tel que sé le roy
+eust le pont passé, il férissent tantost en ceux qu'il trouvassent à passer
+et les occissent et en féissent leur volenté. Tandis que le roy se reposoit
+un pou dessous l'ombre d'un fresne, pour ce qu'il estoit oncques
+travaillié, que de chevauchier que des armes porter; si estoit cil lieu
+assez près d'une chapelle[244] qui estoit fondée en l'honneur de monsieur
+Saint-Père; vindrent en l'ost messages qui estoient de ceux de la
+derrenière bataille, et crioient à merveilleux et horribles cris que leur
+ennemis venoient et que il s'appareilloient durement de combatte à ceux de
+la derrière bataille; et que le visconte de Meleun et ceux qui avec luy
+estoient légièrement armés, et les arbalestriers qui refrenoient leur
+orgueil et soustenoient leur envaïe estoient en moult grant péril; et qu'il
+ne povoient pas longuement retenir leur hardiesce né leur forsenerie. Lors
+se commença l'ost à estourmir, et le roy entra en la chapelle, dont nous
+avons là sus parlé, et fist une briefve oroison à Nostre-Seigneur.
+
+ Note 241: Les François, venant de Tournay, avoient le devant sur
+ l'armée des confédérés, qui arrivoit de Mortagne. On crut donc un
+ instant qu'au lieu de suivre à la piste les François, celle-ci se
+ replioit sur Tournay, «declinabat Tornacum», suivant l'expression de
+ Guillaume-le-Breton. De là la proposition combattue par Guerin de les
+ laisser suivre cette route et de continuer la retraite.
+
+ Note 242: C'est-à-dire: On prit le parti de continuer la retraite. Et
+ voilà pourquoi le roi s'étoit déjà désarmé, croyant que les ennemis
+ s'éloignoient.
+
+ Note 243: _Bovines._ Ainsi nommé sans doute parce qu'il avoit été
+ destiné au passage des troupeaux. _Pons bovum_ ou _bovinus_. «Ad
+ pontem.... qui est inter locum qui Sanguineus dicitur (Saingni) et
+ villam quæ dicitur Cesona (Cesoing).» Le pont de Bouvines étoit sur
+ _la Marque_.
+
+ Note 244: _Une chapelle._ Celle qu'on voit encore sur les anciennes
+ cartes de Flandres, sous le nom de _Chapelle aux arbres_.
+
+Atant issi hors et se fist armer hastivement. Puis sailli au destrier moult
+légièrement, et en si grant léesce comme sé il deust aler à unes noces, ou
+à une feste où il eust esté semons. Lors commença-on à crier parmi les
+champs: «Aux armes, barons, aux armes!» trompes et buisines commencièrent à
+bondir, et les batailles à retourner qui jà avoient passé le pont. Lors fu
+rappellée l'oriflambe Saint-Denis que on portoit au premier front de la
+bataille, par devant toutes les autres; mais pour ce que elle ne retourna
+pas hastivement, elle ne fu mie attendue, car le roy retourna tout premier
+à grans cours de cheval, et se mist au premier front de la bataille
+première, si que il n'avoit nulluy entre luy et ses anemis.
+
+Quant Othon et les siens virent que le roy estoit retourné, ce que il ne
+cuidassent mie, il furent tous esbahis et seurpris de soubdaine paour; lors
+se tournèrent à la destre partie du chemin que il aloient, par devers
+occident, et s'estendirent si largement que il pourprisrent la plus grant
+partie du champ; si s'arrestèrent par devers septentrion, en telle manière
+que il orent la luour du soleil droitement aux ieux qui fu plus chaux et
+plus ardent celle journée que il n'avoit esté devant.
+
+Le roy ordenna ses batailles et les assist parmi les champs droitement
+encontre ses ennemis, par devers midi, front à front, en telle manière que
+François avoient le soleil aux espaules. Ainsi furent les batailles
+ordenées et égaument mises de çà et de là. Au milieu de ceste disposition
+estoit le roy au premier front de la bataille: si luy estoient joins au
+costé Guillaume des Barres, la fleur des chevaliers, Berthelemi de Roye,
+ancien homme et sage, Gaultier le jeune chambellent, sage homme et bon
+hevalier et de meur conseil, Pierre Mauvoisin, Girart Latruie[245],
+Estienne de Lonc-Champ, Guillaume de Mortemer, Jehan de Roboroy[246],
+Guillaume de Gallande, Henry le conte de Bar, jeune homme et viel de
+courage, noble en force et en vertu, cousin estoit le roy; si avoit
+nouvellement receue la conté après la mort son père, et mains autres bons
+chevaliers qui pas ne sont cy nommés, de merveilleuse vertu et exercités en
+armes. Tuit cil furent mis en la bataille le roy, par moult grant
+espécialté, pour son corps garder, pour leur grant loiauté et pour leur
+souveraine prouesce. De l'autre partie fu Othon au milieu de sa gent; si
+eut fait drescier pour enseigne une aigle dorée sur un dragon qui estoit
+atachié sus une haute perche[247].
+
+ Note 245: _Girart Latruie_, de Tournay, étoit alors fort célèbre pour
+ sa bravoure, ses ruses de guerre et sa loyauté
+ (Voy. Philippe Mouskes.)
+
+ Note 246: _Roboroy._ Vély rend _Roboreto_ par _Rouvray_, et sans
+ doute avec raison. (Tome 3, p. 482.) Il n'est pas aussi heureux pour
+ _Latruie_, qu'il appelle _Gerard Scrophe_.
+
+ Note 247: _Sus une haute perche._ Le latin ajoute: «Erectâ in
+ quadrigâ.» C'étoit le _carroccio_ des Italiens.
+
+
+XII.
+
+ANNEE 1214.
+
+_Coment le roy exorta les barons et les chevaliers à bien faire. Et coment
+la bataille fu noblement commenciée._
+
+
+Avant ce que la bataille fust commenciée, le roy amonesta ses barons et sa
+gent. Et, jasoit ce qu'il eussent cuer et volenté de bien faire, si leur
+fist un sermon brief par tels parolles: «Seigneurs barons et chevaliers,
+nostre fiance et nostre espérance est toute mise en Dieu. Othon et tuit les
+siens sont escommeniés de par nostre saint père l'apostole, pour ce que il
+sont ennemis et destruiseurs des choses de saincte églyse; et les deniers
+qui leur sont admenistrés et de quoy il sont loués, sont acquis des larmes
+des povres et des rapines des clers et des églyses. Mais nous sommes
+crestiens et usons de la coustume de saincte églyse. Et jasoit ce que nous
+sommes pécheurs, comme autres hommes, toutesfois nous consentons-nous à
+Dieu et à saincte églyse, et la gardons et déffendons à nos povoirs: dont
+nous devons fier hardiement en la miséricorde Nostre-Seigneur, qui nous
+donra nos ennemis vaincre et surmonter[248].»
+
+ Note 248: Ce discours est certes d'une grande beauté. Il dut exalter
+ l'ardeur des soldats: aujourd'hui, pour encourager les nôtres, il
+ n'en faudroit pas conserver un seul mot. Voilà comme les temps
+ changent.
+
+Quant le roy eut ainsi parlé, les chevaliers et les barons luy demandèrent
+sa benéiçon: trompes et araines[249] firent sonner, puis firent assaut à
+leur ennemis par merveilleuse et moult grant hardiesce. En celle heure et
+en ce point, estoit derrière le roy son chapelain qui escript ceste
+histoire[250], et un clerc que tout maintenant que il oïrent les sons des
+trompes, commencièrent à versilier et à chanter à haute voix ce pseaume:
+_Benedictus dominus Deus meus qui docet manus meus ad proelium_, tout
+jusques en la fin, et puis: «_Exurgat Deus_, tout jusques en la fin. Et:
+_Domine in virtute tua letabitur rex_, au mieux que il porent; car les
+larmes et le sanglos les empeschoient durement. Et puis ramenoient en
+mémoire devant Dieu, en pure dévocion, l'honneur et la franchise dont
+saincte églyse s'esjouist au povoir le roy Phelippe, et d'autre part la
+honte et les reproches qu'elle souffre et a souffers par Othon et par le
+roy d'Angleterre par cui dons et promesses tuit cil ennemis estoient esmeus
+contre le roy en son propre royaume: desquels aucuns se combatoient contre
+leur lige seigneur pour cui santé il se deussent combatre mieux contre tous
+hommes. La première envaïe de la bataille ne fu pas en la place où le roy
+estoit; car avant que ceux de son eschielle né ceux d'environ commençassent
+l'estour, se combatoient jà aucun contre Ferrant et les siens, en la destre
+partie du champ, sans le sceu le roy. Le premier front de la bataille des
+François estoit mis et devisé et ordené ainsi comme nous avons dit devant
+et porprenoit de l'espace du champ mil et quarante pas.
+
+ Note 249: _Araines._ Instrumens d'airain.
+
+ Note 250: Guillaume le Breton.
+
+En celle bataille estoit frère Garin, l'esleu de Senlis, tout armé, non mie
+pour combatre, mais pour amonester et pour enorter les barons et les autres
+chevaliers à l'honneur de Dieu, du roy et du royaume, et à la deffense de
+leur propre santé. Eudes le duc de Bourgoingne, Mahieu de Montmorency, le
+conte de Biaumont, le visconte de Meleun, et les autres nobles combateurs,
+et le conte de Saint-Pol que aucuns avoient souspeçonné que il ne se fust
+aucune fois consenti à leur ennemis; et, pour ce que il pensoit bien que
+aucuns en avoient souspeçon, dist-il au devant dit frère Garin un tel mot:
+Que le roy auroit en luy bon traitre en celle journée[251]. En celle meisme
+bataille estoient cent et quatre-vingt chevaliers champenois, si comme le
+esleu Garin les avoit ordennés[252], qui mist aucuns qui devant estoient
+par derrière, pour ce que il les sentoit lasches et tenues de cuer; et ceux
+que il sentoit hardis et fervens de bataille, de la cui prouesce il estoit
+fis et seur assist en la première bataille; et si leur dist ainsi:
+«Seigneurs chevaliers, le champ est grant, eslargissiez-vous parmi les
+rens, que vos ennemis ne vous encloent; car il n'est point avenant que les
+uns facent escu de l'autre, mais ordennez-vous en telle manière que vous
+vous puissiez combatre tous ensemble en une meisme heure, tout d'un front.»
+
+ Note 251: Vely dit en note, tome 3, p. 480, que «l'union étroite qui
+ avoit été entre lui et le comte de Boulogne laissoit quelques doutes
+ sur sa fidélité.» Voilà bien ce qui démontre le danger des
+ conjectures en histoire. Philippe Mouskes, auteur contemporain qui
+ connoissoit les deux barons, nous assure qu'ils se détestoient, et ce
+ que j'ai cité de la _Chronique de Rains_ plus haut, justifie
+ l'opinion de Mouskes. Suivant ce dernier, quand le roi apprit que la
+ bataille étoit inévitable, il étoit à table:
+
+ «Si mangoit en coupes d'or fines
+ Soupes en vin, et fist mout caut.»
+ (Tome 2, page 355.)
+
+ Or, voici maintenant le récit de la _Chronique de Rains_: «Quant la
+ messe fu dite, s' fist li rois aporter pain et vin, et fist tailler
+ des soupes et en manga une. Et puis dist à tous ceaus qui en tour lui
+ estoient: _Je proie à tous mes boins amis qu'il mangassent avec
+ moi, en ramembrance des douze apostres qui avoec Nostre-Seigneur
+ burent et mengièrent. Et s'il i en a nul qui pense mauvaistié né
+ tricherie, si ne s'i aproce mie._ Lors s'avancha mesire Engherrans
+ de Couchi et prist la première soupe. Et li quens Gautiers de
+ Saint-Pol la seconde, et dist au roy: _Sire, wi en cest jour
+ verra-on qui est traitres!_ Et dist ces paroles, pour çou que il
+ savoit que li rois l'avoit en souspechon pour mauvaises paroles. Et
+ li quens de Sancierre prist la tierce et tout li autre baron après,
+ et i ot si grant presse qu'il ne porent tous venir au hanap. Et quant
+ li rois vit ce, si en fu moult lié et dist: _Signour, vous iestes
+ tout mi home, et je suis vostre sire quels que je soie, et vous ai
+ moult amés... Pour çou si prie à vous, gardés wi mon cors et m'onnour
+ et la vostre. Et sé vous véés que la corone soit mius emploïe en l'un
+ de vous que en moi, jo m'i otroi volentiers et le voil de bon cuer et
+ de bonne volenté._ Quant li baron l'oïrent ensi parler, si
+ comenchièrent à plorer de pitié et disent: _Sire, pour Dieu, merchi!
+ nous ne volons roy sé vous non. Or chevauchiés hardiement contre vos
+ ennemis et nous sommes appareillés de mourir avoec vous._» (Page 148.)
+
+ Note 252: _Ordennés_, c'est-à-dire parmi les plus braves. Ce n'est
+ pas dans leur nombre que frère Guerin trouva des _lasches et tenues
+ de cuer_. (Voy. Guill. le Breton, Historiens de France,
+ t. XVII, p. 96.)
+
+Quant il eut ce dit, il envoya avant cent et cinquante sergens à cheval
+pour commencier la bataille, par le conseil le conte de Saint-Pol. Si le
+fist en celle intencion que les nobles combateurs de France, que nous avons
+cy-dessus nommés, trouvassent leur ennemis aucun pou esmeus et
+troublés[253]; mais les Flamans et les Alemans orent grant desdaing de ce
+que il furent premièrement envaïs par sergens, non mie par chevaliers; pour
+ce ne se daignèrent-il oncques mouvoir de leur place, ains les attendirent
+et les receurent moult aigrement; grant partie de leur chevaux occistrent
+et leur firent moult de plaies, mais nuls n'en y eut qui fussent navrés à
+mort, fors que deux tant seulement. Cils sergens estoient nés de la vallée
+de Soissons, plains de grant prouesse et de moult grant hardement: si ne se
+combatoient point mains vertueusement à pié que à cheval.
+
+ Note 253: Voici la phrase latine: «Præmisit idem electus de consilio
+ comitis S. Pauli centum et quinquaginta satellites in equis, ad
+ inchoandum bellum, eâ intentione ut prædicti milites egregii
+ invenirent hostes aliquantulum motos et turbatos.» Ces _satellites_
+ ont bien l'air d'être des gens de pied ordinaires, des ribauds, etc.
+ Vely les appelle _chevau-légers des milices de Soissons_. «Les
+ Flamands», ajoute-t-il, «indignés qu'on les fit attaquer par de _la
+ cavalerie légère_, et non pas de la _gendarmerie_ où l'on n'admettoit
+ alors _que des gentilshommes_, etc.»
+
+Gaultier de Guistelle et Buridan qui estoient chevaliers de moult grant
+prouesce enortoient et amonestoient les chevaliers de leur eschieles à
+bataille, et leur ramenoient en mémoire les fais de leur amis et de leur
+ancesseurs, aussi sans paour comme se il jouassent à un tournoiement[254].
+Quant il orent deschevauchiés et abatus aucuns des dix sergens, il les
+laissièrent et tournèrent d'autre part enmy le champ pour combatre aux
+chevaliers.
+
+ Note 254: Notre traducteur n'a pas suivi l'une des leçons manuscrites
+ de Guillaume le Breton, et la meilleure selon moi: «Reducebant
+ militibus memoriam suarum amicarum, non aliter quam si tyrociniis
+ luderentur.» Il eût donc fallu traduire: «_Rappeloient à leur mémoire
+ le souvenir de leurs amies, comme s'ils eussent dû combattre dans un
+ tournoi._» Ces Guistelle et Buridan étoient de l'armée flamande.
+ Gautier de Ghistelle semble être celui que mentionne Philippe
+ Mouskes:
+
+ _Watiers, li castelains de Raisse
+ Avant les autres si eslaisse,
+ Et Estace de Maskeline._
+ Sur un ceval de grant ravine
+ Si vint _Beauduins_ Buridans
+ Com chevaliers preus et aidant.»
+ (Tome 2, page 359.)
+
+Lors assemblèrent à eux aucuns de la bataille des Champenois et se
+combatirent contre eux aussi proesceusement comme il firent. Quant les
+lances furent fraites, il sachièrent les espées et s'entredonnèrent
+merveilleux coups. A celle meslée survint Pierre de Remy et ceux de sa
+compaignie; par force prisrent et emmenèrent cestui Gaultier de Guistelle
+et Jehan Buridan. Mais un chevalier de leur gent qui estoit nommé Eustace
+de Maquelines commença à crier par grant orgueil: «A la mort aux François!»
+et les François l'enclostrent entr'eux si que l'un l'aert et luy estraint
+la teste entre le pis et le coute[255], puis luy esracha le heaume de la
+teste, et l'autre le féri d'un coutel entre le menton et la ventaille
+jusques au cuer, et luy fist sentir la mort par grant douleur dont il
+menaçoit François par grant orgueil.
+
+ Note 255: _Le coute._ Le coude. Il lui serra la tête entre sa
+ poitrine et son coude.
+
+Quant cil Eustace de Maquelines[256] fu ainsi occis et Gaultier de
+Guistelle et Buridan furent pris, la hardiesce des François doubla, toute
+paour mistrent jus, et usèrent de toutes leur forces ainsi comme s'il
+fussent certains de la victoire.
+
+ Note 256: _Maquelines_ ou _Maskeline_, suivant Mouskes.
+
+
+XIII.
+
+ANNEE 1214.
+
+_Coment le conte Gautier de Saint-Pol et le visconte de Meleun
+trespercièrent les batailles de leur ennemis et retournèrent d'autre part.
+Et de la proesce le duc de Bourgoigne, le conte de Biaumont et Mahieu de
+Montmorency._
+
+
+Après les sergens à cheval que l'esleu Garin eut devant envoiés pour
+commencier la bataille, mut le noble Gautier de Saint-Pol et les chevaliers
+de s'eschièle qui estoient tuit esleus et de noble prouesce. Entre ses
+ennemis se féri autressi fièrement comme l'aigle affamé se fiert en la
+tourbe des coulons[257]. Puis que il fu en la presse embattu, maint en féri
+et de maint fu féru. Là apparut la hardiesce de son cuer et la prouesce,
+car il acraventoit et hommes et chevaux et ocioit tout quanques il
+attaignoit, sans différence et sans nulluy prendre. Tant féri et chapla,
+luy et les siens, à destre et à senestre, que il tresperça tout outre la
+tourbe ses ennemis, puis se reféri dedens d'autre part et les enclost ainsi
+comme au milieu de la bataille. Après le conte de Saint-Pol vint le conte
+de Biaumont par aussi grant hardiesce; Mahieu de Montmorency et les siens;
+le duc de Bourgoingne Eudes qui eut maint bon chevalier en sa route: tuit
+cil se férirent en l'estour, encrés et chaus de combatre, et rendirent à
+leur ennemis merveilleuse bataille. Le duc de Bourgoingne qui estoit homme
+corpulans et de fleumatique complexion chéi à terre, car son destrier fu
+soubs luy occis. Quant ses gens le virent chéu, si s'assemblèrent entour
+luy, sur un nouvel cheval le firent tantost monter; et quant il fu remonté
+il eut grant dueil de ce que il fu cheu et dit que il vengeroit ceste
+honte. Il brandi sa lance et brocha les esperons, et puis se féri au plus
+dru de ses ennemis né ne prenoit garde où il féroit né cui il encontroit,
+ainçois vengoit son mautalent sur tous, ainsi comme sé chascun de ses
+ennemis luy eust son cheval occis. D'autre part se combatoit le visconte de
+Meleun qui avoit chevaliers esleus en sa route et exercités en armes, et
+envaï ses ennemis par tout en telle manière d'autre part comme le conte de
+Saint-Pol eut fait; tout oultre les tresperça et retourna de l'autre part
+parmi celle bataille.
+
+ Note 257: _Coulons_. Colombes.
+
+En cest estour fu féru Michau de Harnies d'une lance parmi l'escu et le
+haubert et parmi la cuisse, et fu cousu aux auves[258] de la selle et au
+cheval. Hue de Malaunoy et mains autres furent tresbuchiés à terre, car
+leur chevaux furent occis, mais il saillirent sus par grant vertu, né ne se
+combatirent pas moins vertueusement sur les piés que sur les chevaux.
+
+ Note 258: _Aux auves._ Le latin dit: «Consutus fuit alveæ sellæ, et
+ equo.» Ce doit être ce que nous appelons aujourd'hui: _la Ventrière_.
+ --Michel de Harniès ou de Harnes traduisit ou fit traduire l'un des
+ premiers la chronique du faux Turpin. (Voyez l'article que lui a
+ consacré M. A. Duval, dans l'_Histoire littéraire de la France_,
+ tome 17, page 370.)
+
+Le conte de Saint-Pol qui moult forment et moult longuement s'estoit
+combatu, iert jà oncques travaillié pour la multitude des cops que il eut
+donnés et receus; si se traist hors de l'estour pour soy refreschir et
+esventer, et pour reprenre un pou son esperit. Le vis tourna devers ses
+ennemis, tandis comme il se reposoit; ainsi, il choisi[259] un de ses
+chevaliers que ses ennemis avoient si avironné que il ne paroit entrée par
+où l'en peust à luy venir; et jasoit ce que le conte n'eust pas encore son
+alaine reprise, laça-il son heaume, la teste joingt au col du cheval et
+l'embraça forment aux deux bras; puis hurta des esperons et tresperça en
+telle manière tous ses ennemis, jusques à tant qu'il vint à son chevalier;
+lors se dreça sur ses estriers et sacha s'espée, et en départi si grans
+cops que il desjoinst et départi la presse de ses ennemis par merveilleuse
+vertu[260]. Et, quant il eut son chevalier délivré de leur mains à grant
+péril de son corps, par hardiesce ou par folie il retourna à sa bataille et
+se reçut entre ses gens. Et, si comme cil tesmoignèrent qui ce virent, il
+fu féru[261] de douze lances en un meisme moment, et, si comme la
+souveraine vertu luy aida, il ne le porent tresbuchier né luy né le cheval.
+Quant il eut faicte ceste prouesce merveilleuse et il se fust un pou
+refreschi, il et ses chevaliers qui endementres s'estoient reposés, il se
+joint et moula ès armes; et puis se reféri au plus dru de ses ennemis.
+
+ Note 259: _Choisi._ Distingua.
+
+ Note 260: Le récit de ce fait d'armes et en général chaque ligne de
+ toute la description donne la plus curieuse idée d'une bataille au
+ moyen-âge. Il étoit impossible de raconter d'une manière plus claire
+ tous les incidens remarquables de la journée.
+
+ Note 261: _Féru._ Le latin dit seulement: _Pressé, menacé par_.
+ «Impellebatur.»
+
+
+XIV.
+
+ANNEE 1214.
+
+_Coment Ferrant fu prins, et coment le roy fu abattu à terre de cros de fer
+des gens à pié._
+
+
+En ce point et en celle heure estoit la bataille si fervent et si aigre
+d'une part et d'autre, qui jà avoit duré par trois heures, (que Pallas, la
+déesse de bataille, voletoit en l'air par dessus les combateurs ainsi comme
+sé elle ne sceust encore auxquels elle deust donner victoire[262]). A la
+parfin versa tout le faix de la bataille sur Ferrant et sur les siens.
+Abatu fu à terre et blécié et navré de mainte grant plaie; pris fu et lié
+et maint de ses chevaliers. Si longuement se fu combatu que il estoit ainsi
+comme demi mort né ne povoit plus la bataille endurer quant il se rendi à
+Hue de Marueil et à Jehan son frère. Tout maintenant que Ferrant fu pris,
+tuit cil de sa partie qui se combatoient en celle partie du champ
+s'enfouirent où il furent mors ou pris. Endementres que Ferrant fu ainsi
+mené à desconfiture retourna[263] l'oriflambe de Saint-Denys, et les
+légions des communes vindrent arrières qui jà estoient alées avant jusques
+près des hostieux[264], especiaulment[265] la commune de Corbie, d'Amiens,
+d'Arras, de Beauvais, de Compiègne, et acoururent à la bataille le roy, là
+où il véoient l'enseigne royal au champ d'azur et aux fleurs de lis d'or
+que un chevalier porta en celle journée qui avoit nom Gales de Montegni.
+Cil Gales estoit très bon chevalier et très fort, mais il n'estoit pas
+riche homme[266]. Les communes trespassèrent toutes les batailles des
+chevaliers et se mistrent devant le roy, encontre Othon et sa bataille.
+Mais ceux de s'eschièle[267] qui estoient chevaliers de moult grant
+prouesce, les firent maintenant ressortir jusques à la bataille le roy;
+tous les esparpillièrent petit et petit, et trespercièrent tant qu'il
+approchièrent bien près de l'eschièle le roy.
+
+ Note 262: Cette introduction de la déesse Pallas est le fait de notre
+ traducteur. Guillaume le Breton ne dit rien de pareil.
+
+ Note 263: _Retourna._ Arriva. «Adveniunt», dit Rigord. On a vu plus
+ haut que le roi ne l'avoit pas attendu; il n'y avoit eu jusque-là, en
+ tête de l'armée, que l'enseigne aux fleurs de lys d'or.
+
+ Note 264: _Des hostieux._ Au-delà du pont de Bouvines, et dans
+ l'endroit où l'armée se proposoit de passer la nuit suivante, avant
+ qu'elle ne fût informée de la poursuite de l'empereur.
+
+ Note 265: _Especiaument._ Cela se rapporte à ceux qui revenoient.
+
+ Note 266: Je ne doute pas que le _dives_ de Guillaume le Breton et le
+ _riche homme_ de notre traducteur n'ait le sens du _ricco hombre_
+ espagnol. Gale de Montegni n'étoit pas gentilhomme, voilà ce qu'il
+ faut entendre ici; et l'on ne peut trop rappeler que dans le
+ moyen-âge la noblesse donnoit fort peu de droits positifs à la
+ _chevalerie_. Pour être armé chevalier, il falloit être _riche_,
+ parce que les dépens étoient énormes, puis être _endurci à la
+ fatigue_. On faisoit assez volontiers grace du reste, quoi qu'on en
+ dise et qu'on ait dit.
+
+ Note 267: _S'eschièle._ De l'armée d'Othon.
+
+Et quant Guillaume des Barres, Pierre Mauvoisin, Girart Latruie, Estienne
+de Longchamp, Guillaume de Gallande, Jehan de Roboroy, Henry le conte de
+Bar et les autres nobles combateurs qui en la bataille le roy orent esté
+mis espéciaulment pour son corps garder, virent que Othon et les Thiois de
+sa bataille tendoient à venir droit au roy, et que il ne queroient que sa
+personne tant seulement, il se mistrent avant pour rencontrer et refresnier
+leur forsenerie, et entrelaissièrent le roy de cui il se doubtoient
+derrière leur dos; et en dementres qu'il se combatoient à Othon et aux
+Alemans, leur gent à pié qui furent avant alés enceindrent le roy
+soubdainement, et le tresbuchièrent jus à terre de son cheval à lances et à
+cros de fer; et sé la souveraine vertu et les especiaux armeures dont son
+corps estoit garni ne l'eussent garenti, il le eussent illec occis. Mais un
+petit de chevaliers qui avec luy estoient demourés, et Gales de Montegny
+qui souvent tournoit l'enseigne pour appeller secours, et Pierre Tristan
+qui descendi de son destrier de son gré et se metoit au devant des cops
+pour le roy garantir, acraventèrent et occistrent tous ces sergens à pié,
+et le roy sailly sus et monta au destrier plus légèrement que nul ne
+cuidast.
+
+
+XV.
+
+ANNEE 1214.
+
+_Coment Othon s'en fui quant il ot esprouvé la vertu des chevaliers de
+France. Et coment Ferrant fu tenu et pris._
+
+
+Quant le roy fu remonté et la pietaille[268] qui abatu l'eut fu toute
+destruite et la bataille le roy fu jointe à l'eschielle Othon, lors
+commença l'esteur merveilleux et l'occision et l'abatéis d'une part et
+d'autre d'hommes et de chevaux; car il se combatoient tuit par merveilleuse
+vertu. Là fu occis, très devant le roy, Estienne de Longchamp, chevalier
+preux et loyaux et de foy enterine; si fu féru d'un coustel jusques en la
+cervelle par l'ueillière du heaume. Et les ennemis le roy usèrent en celle
+bataille d'une manière d'armeures qui oncques mais n'avoit esté veue; car
+il avoient coustiaux lons et gresles à trois quarrés, trenchans de la
+pointe jusques au manche; et se combatoient de tels coustiaux pour glaives
+et pour espées[269]. Mais, la mercy Dieu! le glaive et les espées des
+François, et leur vertu qui oncques n'est lassée, surmonta la cruauté de
+leur ennemis et de leur nouvelles armeures: car il se combatirent si
+forment et si longuement, que il firent par force reuser et resortir toute
+la bataille Othon et vindrent jusques à luy, et si près, que Pierre
+Mauvoisin, qui plus estoit puissant en armes que sage de la sapience du
+monde, le prist parmi le frain et le cuida sachier hors de la presse. Mais
+quant il vit qu'il ne pourroit sa volenté faire né acomplir, pour la presse
+et pour la multitude de sa gent qui entour luy estoit joincte et serrée,
+Girart Latruie qui près fu luy donna d'un coutel parmi le pis; et quant il
+vit qu'il ne le pourroit trespercier pour les especiaux armeures dont il
+estoit armé, il amena le second coup pour recouvrer le deffaut du premier.
+En ce que il cuida Othon férir parmi le corps, il encontra la teste du
+cheval qui fu haut et levé, si l'assena droit en l'euil; et le coutel qui
+fu lancié par moult grant vertu luy coula jusques en la cervelle.
+
+ Note 268: _Piétaille._ Les gens de pié.
+
+ Note 269: Ces couteaux à trois lames ne devoient-ils pas ressembler à
+ de courtes hallebardes. C'étoit encore sans doute ce que plus haut
+ notre auteur nomme _crocs de fer_.
+
+Le cheval qui le grant coup senti s'esfraya, et se commença à demener
+forment et retourna celle part dont il estoit venu. En telle manière
+monstra Othon le dos à nos chevaliers et s'enfui à tant; si fist proie à
+ses ennemis de l'aigle et de l'estandart, et de quanqu'il avoit amené au
+champ. Quant le roy l'en vit partir en telle manière, il dist à sa gent:
+«Othon s'en fuyt, mais huy ne le verra-on en la face[270].»
+
+ Note 270: «Lors dit li rois: _Coment n'avons-nous pas l'empereour?_
+ Et sachiés c'onques mais ne l'avoit apielés empereour; mais il le
+ dist pour avoir plus grant victoire. Car plus a d'onnour en
+ desconfire un empereour que un vavasseur.» (_Chronique de Rains_,
+ page 153.)
+
+Il n'eut pas fouy longuement que le cheval fu mort, lors luy fu le second
+amené tout frès. Et quant il fu remonté, il se remist à la fuite au plus
+tost et isnelement qu'il pot, comme cil qui plus ne povoit endurer la vertu
+des chevaliers de France. Car Guillaume des Barres l'avoit jà tenu deux
+fois parmi le col; mais il ne le put pas bien tenir, pour le cheval qui fu
+fort et mouvant, et pour la presse de sa gent. En celle heure et en ce
+point que Othon s'en fuyoit, estoit la bataille merveilleusement aigre et
+fervent d'une part et d'autre; et se combatoient les chevaliers si très
+durement que il avoient à terre abatu Guillaume des Barres et son cheval
+occis, pour ce que il estoit passé plus avant que les autres; car le jeune
+Gaultier, Gauillaume de Gallande et Berthelemieus de Roie qui estoient bons
+chevaliers et sages jugièrent et distrent que ce estoit moult périlleuse
+chose de laissier le roy derrière eux ainsi seul, qui venoit le plain pas
+après. Et pour ceste raison ne se vouldrent-il embatre en l'estour si
+avant, comme fist le Barrois qui estoit à pié entre ses ennemis, et se
+deffendoit selon sa coustume par merveilleuse vertu. Mais pour ce que un
+seul homme à pié ne peut pas moult longuement durer contre si grant
+multitude de gent, à la parfin eust-il esté mort ou pris sé ne fust Thomas
+de Saint-Walery, chevalier noble et puissant en armes, qui survint là à
+tout cinquante chevaliers et deux mille sergens à pié: le Barrois délivra
+des mains de ses ennemis. Là fu la bataille renouvellée; car endementres
+que Othon fuyoit, se combatoient les nobles chevaliers de sa bataille: le
+conte Othon de Tinteneburc, le conte Conras de Tremoigne, Girart de
+Randerodes, et maint autre chevalier fort et hardi combateur que Othon
+avoit espéciaulment esleus, pour leur grant prouesce, pour ce qu'il fussent
+près de luy en la bataille pour son corps garder.
+
+Tuit cil se combatoient merveilleusement et craventoient et occioient les
+nos; mais toutesvoies les surmontèrent François, et furent pris les deus
+devant dis contes, et Bernart de Hostemalle et Girart de Randerodes. Le
+char sur quoy l'estandart séoit fu despecié, le dragon fu desront et brisié
+et l'aigle dorée fu portée devant le roy; si avoit les elles esrachiées et
+brisiées: ainsi fu la bataille Othon desconfite, après ce qu'il s'en fu
+fouy.
+
+
+XVI.
+
+ANNEE 1214.
+
+_De la manière et coment le conte Regnaut se combatoit et coment il se
+destourna quant il approcha le roy pour la révérence de son seigneur, si
+comme l'en cuida._
+
+
+Le conte Regnaut de Bouloigne qui avoit tousjours l'estour maintenu se
+combatoit encore si durement que on ne le povoit vaincre né surmonter. D'un
+nouvelle art usoit en la bataille: car il avoit fait un double parc de
+sergens à pié bien armés, joings et serrés ensemble à la circuité, en la
+manière d'une roue: en ce cerne n'avoit que une seule entrée par quoi il
+entroit ens quant il voulloit reprenre s'alaine, ou quant il estoit trop
+empressé de ses ennemis; si fist ceste chose par plusieurs fois. Icelui
+conte Regnaut, le conte Ferrant et l'empereur Othon si comme l'en aprist
+puis, avoient juré avant le commencement de la bataille que il ne se
+tourneroient à destre né à senestre, né ne se combatroient à nulle
+eschielle fors à celle où le roy estoit tant seullement; si devoient
+tantost le roy occire tant tost comme il l'aroient pris: en celle intencion
+que sé le roy fust occis, il peussent légièrement faire sa volenté de tout
+le remenant; et pour ce serement ne voult oncques assembler fors à la
+bataille le roy. Et Ferrant qui ceste meisme chose avoit jurée, volt et
+commença à venir tout droit au roy; mais il ne peut, car la bataille des
+Champenois luy vint au devant, et se combati à luy si forment qu'elle luy
+empescha son propos. Et le conte Regnaut aussi eschiva toutes les autres,
+et s'adresça à la bataille du roy, et vint droit à luy au commencement de
+l'estour; mais quant il vint près de luy, il eut horreur et une paour
+naturelle de son droit seigneur, ainsi comme aucuns cuidèrent; de l'autre
+part de l'estour se retourna et se combati au conte Robert de Dreux qui
+près du roy estoit en celle meisme bataille, en une tourbe moult espesse.
+
+Le conte Pierre d'Aucerre, qui cousin estoit le roy, se combatoit moult
+vertueusement pour luy; et Phelippe son fils, pour ce que il estoit cousin
+à la femme Ferrant de par sa mère, se combatoit d'autre part contre son
+père et contre la couronne de France. Car péchié et anemi[271] avoient les
+cuers d'aucuns si aveuglés que tout eussent-il pères et mères et frères en
+la partie le roy, il ne laissoient pas pour ce à combatre pour paour de
+Dieu; et que il ne chassassent à honte et à confusion leur droit seigneur
+sé il peussent, et leur amis charnels que il devoient amer naturelment. Le
+conte Regnaut ne s'accorda pas bien à la bataille au commencement, jasoit
+ce qu'il se combatist plus vertueusement et plus longuement que nul des
+autres; ains desenorta moult le combatre, comme cil qui bien savoit la
+hardiesce et la prouesce des chevaliers de France; pour ce l'avoit Othon
+souspeçonné de traïson et le siens. Et sé il ne se fust consentu à la
+bataille, il l'eussent pris et mis en liens. Dequoy il dist un mot à Hue de
+Boves un pou avant le commencement de la bataille: «Vecy», dist-il, «la
+bataille que tu loes et enortes, et je la desloe et désamonneste: il en
+avenra que tu t'en fuiras comme mauvais et couars, et je me combattrai sur
+le péril de mon chief, et say bien que je demourray ou mort ou pris[272].»
+Quant il eut ce dit, il s'en vint au lieu destiné de la bataille, et se
+combati plus forment et puis longuement que nul de sa partie.
+
+ Note 271: _Anemi._ Démon.
+
+ Note 272: La _Chronique de Rains_ cite cette altercation: «Li rois
+ (quant entendi que Ferrans se voult combattre le diemenche) manda par
+ frère Garin qu'il atendist jusques au lundi. Et li quens li manda
+ qu'il n'en feroit riens.... Atant repaira frères Garins, et li quens
+ Renaus le convoia une pieche. Et quant li quens Renaus fu revenus
+ arrière, messire Hues de Boves li dist devant l'empereour Othon et
+ devant le conte Ferrant: «_Ha! quens de Boulogne, quens de Boulogne,
+ qu'elle avés bastie traïson entre vous et frère Garin?_--_Ciertes_,
+ dit li quens Renaus, _vous i avez menti, comme faus traitres que
+ vous iestes et bien devés dire teles paroles, car vous iestes dou
+ parage Guenélon, et bien saciés, sé je vieng à la bataille, que je
+ ferai tant que je serai ou mors ou pris, et vous enfuirés, com
+ auvais, recréans et falis._» (Page 145.) Phelippe Mouskes semble
+ avoir emprunté son récit à la _Chronique de Rains_ et à Guillaume le
+ Breton. La précieuse _Chronique universelle_, renfermée dans le msc.
+ de St-Germain, n° 84, raconte la même altercation, avec quelques
+ autres circonstances. (F° 311.) Pour Guillaume Guiart, dans ses
+ _Royaux Lignages_, je ne le cite jamais, parce qu'il se règle
+ toujours sur les _Chroniques de Saint-Denis_.
+
+
+XVII.
+
+ANNEE 1214.
+
+_Coment le conte Regnaut fu pris, et de la proesce Thomas de Saint-Waleri._
+
+
+Entre ces choses les rens de la partie Othon se commencièrent à éclairier;
+car le duc de Louvain, le duc de Lembourc et Hue de Boves s'en estoient jà
+fouys et les autres par cinquante et par quarante, et par divers nombres;
+mais le conte Regnaut se combatoit si forment encore que nul ne le povoit
+esrachier de la bataille; et si n'avoit que six chevaliers avec luy qui
+guerpir ne le voulloient, mais se combatoient avecques luy moult forment;
+quant un sergent preux et hardi, si avoit à nom Pierre de la Tornelle[273]
+qui se combatoit à pié pour ce que ses ennemis luy avoient son cheval
+occis, si se traist vers le conte, la couverture de son cheval sousleva et
+le féri par dessoubs, si qu'il luy embati ès boiaux s'espée jusques à
+l'enhoudure; et l'un des chevaliers qui avec luy se combatoient, quant il
+eut ce cop veu, prist le conte par le frain et le sacha de l'estour à moult
+grant paine et contre sa volenté.
+
+ Note 273: _Tornelle._ «Torella,» dit Guillaume le Breton.
+
+Lors se mist à telle fuite comme il pot, quant Cuenon et Jehan de Codun ses
+frères le suivirent et abatirent à terre ce chevalier. Le cheval le conte
+chey mort et le conte versa jus en telle manière que il eut la destre
+cuisse dessoubs le col du cheval.
+
+A la prise survindrent Hue et Gaultier de Fontaines, et Jehan de Roboroi.
+Endementres que il estrivoient ensemble le quel auroit la prise du conte,
+vint d'autre part Jehan de Neele; icil Jehan estoit bel chevalier et grant
+de corps, mais la prouesce ne respondoit mie à la beauté né à la quantité
+de corps, car il ne s'estoit onques combatu à homme nul en toute la
+journée[274]; et, pour ce, estrivoit-il luy et ses chevaliers à ceux qui
+tenoient le conte, pour ce que il vouloit acquerre aucune louenge sans
+raison, de la prise de si grant homme: et, à la parfin, leur eust-il le
+conte tollu sé ne fust Gaultier le esleu, qui survint en la place. Tout
+maintenant que le conte l'apperçeut, il luy rendi s'espée et se rendi à
+luy, et luy pria que il luy fist donner la vie tant seulement. Mais avant
+que l'esleu survenist là en ce point que les chevaliers estrivoient
+ensemble, un garçon qui avoit nom Commotus[275] esracha au conte le heaume
+de la teste, comme cil qui estoit fort et d'entière vertu, et luy fist une
+moult grant plaie en la teste; puis li sousleva le pan du haubert, que il
+luy cuida bouter le coutel parmi le ventre; mais le coutel ne peut trouver
+entrée pour les chauces de fer qui moult forment estoient cousues au
+haubert[276].
+
+ Note 274: Philippe Mouskes vante cependant Jean de Nesles, châtelain
+ de ruges:
+
+
+ «Messire Jehans de Niele,
+ Maint hiaume à or i desmiele;
+ S'il fu grans, teus cos i féri
+ Com à si fait cor afferi.»
+
+ Mais la _Chronique de Saint-Denis_ mérite plus de confiance.
+
+ Note 275: _Commotus._ Une leçon latine porte: _Cornutus_.
+
+ Note 276: «Cum ocreæ consutæ essent pannis loricæ.»
+
+Endementres que il le tenoient ainsi et le contraignoient à lever de terre,
+il regarda entour luy, si vit venir Arnoul d'Audenarde et aucuns chevaliers
+qui forment se hastoient luy secourre; et quant il les vit vers luy venir,
+il se laissa couler à terre et fainst qu'il ne se peust ester sur ses piés,
+en espérance que cil Arnoul le délivrast. Mais ceux qui entour luy estoient
+le frappoient de très grans coups, et le firent par force monter sur un
+ronsin; et cil Ernoul et tuit cil qui avec luy estoient fuient pris et
+retenus.
+
+Après ce que tuit les chevaliers de la partie furent mors ou pris ou
+eschapés par fuite, et tuit cil de la mesnie Othon eurent le champ voidié,
+estoient encore enmy le champ sept cens sergens à pié, preux et hardis, nés
+de la terre de Brebant[277], que ceux de delà avoient mis par devant eux
+pour mur et pour deffense contre la force de leur ennemis. Le roy qui moult
+bien les apperceut, envoya contr'eux Thomas de St-Walery, noble chevalier
+et digne de louenge.
+
+ Note 277: _Nés de la terre de Brebant._ Guillaume le Breton écrit:
+ _Brabantiones_, et c'est peut-être les _Brebançons_ ou _Coteriaux_,
+ dont il a voulu parler, plutôt que des guerriers du Brabant.
+
+Cil Thomas avoit en sa route cinquante chevaliers bons et loiaux nés de son
+pays, et deux mille sergens à piés. Quant luy et sa gent furent bien
+rdenés, il se férirent en eux ainsi comme le lous affamé se fiert entre les
+brebis; et jasoit ce que il fust moult travaillié de combatre luy et sa
+gent, comme cil qui avoient fait merveilles d'armes en celle journée, il
+les desconfist tous et prist, par merveilleuse prouesce. Si avint la chose
+qui moult fait à merveilles: car quant il eut nombré toute sa gent après
+celle victoire, il n'en trouva défaillant que un seul; et cil fu quis et
+trouvé entre les mors. Aux héberges fu aporté et livré aux phisiciens qui
+le rendirent sain et haitié en assez pou de temps après.
+
+Le roy ne voult pas que ses gens enchaçassent les fuians plus d'une mille,
+pour le péril des trépas mal congneus, et pour la nuit qui approuchoit, et
+meismement pour ce que les princes et les riches hommes qui pris estoient
+n'eschapassent par aucune aventure, ou qu'il ne fussent ravis et tollus par
+force à ceux qui les gardoient; car c'estoit une chose de quoy le roy se
+doubtoit moult. Lors sonnèrent trompes et buisines pour donner signe de
+retour à ceux qui encore enchaçoient; et quant toutes les compaingnies
+furent retournées de l'enchas, il s'en alèrent tous aux heberges à grant
+joie et à grant léesce.
+
+
+XVIII.
+
+ANNEE 1214.
+
+_Coment il retournèrent aux héberges après la victoire; et coment le roy
+fist mener ses prisons à Bapaumes; et coment il reprocha au conte Regnaut
+les bénéfices que il luy avoit fais._
+
+
+Quant le roy et les barons furent retournés aux tentes, il fist ce soir
+meisme venir par devant luy les nobles hommes qui oient esté pris en la
+bataille: trente furent par nombre, de si grant noblesce que chascun
+portoit propre banière en la bataille, sans les autres prisonniers qui
+estoient de mendre dignité. Et quant tuit furent devant luy, il leur donna
+les vies à tous, selon la débonnaireté et la grant pitié de son cuer,
+jasoit ce que tuit cil qui estoient de son royaume et ses hommes liges, qui
+avoient fait conspiration contre luy et sa mort jurée, et fait leur povoir
+de luy occire, fussent coupables et dignes des chiefs perdre, selon les
+loys et les coustumes du pays; en buies ou en aniaux furent mis et chargiés
+en charrettes, pour mener ès prisons en divers lieux.
+
+L'endemain mut le roy et retourna à Paris. Quant il fu à Bapaumes, il luy
+fu dit, fust voir fust mençonge, que le conte Regnaut devoit avoir envoyé
+un message à Othon, et luy mandoit et conseilloit que il retournast à Gant
+et là receust les fuitifs et rapareillast sa force pour renouveler la
+bataille, par l'aide de ceux de Gant et des autres ennemis le roy.
+
+Quant le roy eut ces parolles entendues, il fu merveilleusement esmeu
+contre le conte; lors monta en la tour ou luy et le conte Ferrant estoient
+emprisonnés, qui estoient les deux plus grans de tous les prisons, et, si
+comme ire et mautalent luy enortoit, il luy commença à reprochier tous les
+bénéfices que il luy avoit fais, et dist ainsi: Que, comme il fust son lige
+homme, l'avoit-il fait chevalier nouvel; comme il fust povre, l'avoit-il
+fait riche. Et luy pour tous ses bénéfices, luy avoit rendu mal pour bien;
+car luy et son père le conte Auberi de Dampmartin se tournèrent au roy
+Henry d'Angleterre, et s'alièrent à luy en la nuisance de luy et du
+royaume. Puis, après ce meffait, quant il voult à luy retourner, il luy
+pardonna tout et le receut en grace et en amour, et luy rendi la conté de
+Dampmartin qui luy[278] estoit escheue par droit, pour ce que son père, le
+devant dit conte Auberi, l'avoit mesfaite et perdue, par jugement, quant il
+s'alia à son ennemi et fu mort en Normandie en son service, et si luy
+donna, avec tout ce, la conté de Bouloigne. Après tous ces bénéfices, le
+déguerpi-il et s'alia au roy Richart d'Angleterre, et fu de sa partie
+contre luy tant comme le roy Richart vesqui; et, quant il fu mort, il
+retourna à luy et le receut en amistié de rechief; et, par dessus les deux
+contés qu'il luy eust devant données, l'en donna-il depuis trois autres: la
+conté de Moretueil, d'Aubemalle et de Varennes. Et, tous ces bénéfices
+oubliés, lui esmut contre luy toute Angleterre, toute Alemaingne, toute
+Flandres, tout Henaut et tout Brebant: et en l'année de devant prist-il ses
+nefs au port de Dan, et plus: car il avoit sa mort jurée nouvellement avec
+ses autres anemis, et s'estoit à luy combatu corps à corps, en champ de
+bataille; et plus: car après ce qu'il luy eust la vie donnée et oublié tous
+ses meffais selon sa miséricorde, avoit-il mandé, en comble de tout mal, à
+l'empereur Othon et à ceux qui de la bataille estoient eschapés, que il
+raliassent les fuitifs et recommençassent bataille contre luy.
+
+ Note 278: _Luy estoit escheue_. A lui Philippe.
+
+«Tous ces maux,» dist le roy, «m'as-tu rendus pour tous ces bénéfices que
+je t'ay fais; et, toutesfois ne te touldrai-je point la vie, puis que je la
+t'ay donnée; mais je te mettrai en telle prison dont tu n'eschaperas devant
+ce que tu aies punis tous ces maux que tu m'as fais.»
+
+
+XIX.
+
+ANNEE 1214.
+
+_Coment le conte Regnaut fu emprisonné à Peronne._
+
+
+Après ce que le roy eut ainsi parlé au conte Regnaut, il le fist mener à
+Peronne et mettre en trop fort prison et en fort buies[279] de fer qui
+estoient jointes et enlaciées ensemble par moult merveilleuse subtilité;
+et la chaienne qui fremoit de l'une à l'autre estoit si courte qu'il ne
+povoit mie plainement passer demi-pas[280]; et parmi le milieu de celle
+petite chaienne estoit fremée une grant de dix piés de long, de laquelle
+l'autre chief estoit fremé en un gros tronc que deux hommes povoient à
+paine mouvoir, toutes les fois que il vouloit aler à nécessite de nature.
+Ferrant fu mené à Paris et mis en une neuve tour forte et haulte, au dehors
+des murs de la cité, si est appellée la tour du Louvre[281].
+
+ Note 279: _Buies._ Entraves.
+
+ Note 280: C'est-à-dire: Qu'il ne pouvoit avancer plus d'un demi-pas.
+
+ Note 281: M. Geraut, éditeur ordinairement exact et très-judicieux du
+ _Paris sous Philippe-le-Bel_, a fait sur le _Louvre_ une observation
+ qui ne me paroît pas heureuse: «Quelques auteurs,» dist-il, «l'abbé
+ Lebeuf entr'autres, ont pensé qu'il devoit sa fondation à
+ Philippe-Auguste. Mais ce monarque n'a fait au Louvre qu'un _seul
+ ouvrage bien constaté_. C'est une tour que _Rigort_ appelle la Tour
+ neuve, ce qui implique _évidemment_ l'existence de constructions
+ antérieures.» (Page 367.) D'abord, ce n'est pas Rigord, mais
+ Guillaume le Breton qui a le premier parlé de la _Tour neuve_:
+ «Ferrandum in turri novâ extra muros inclusum arctæ custodiæ
+ mancipavit.» Et comment cette phrase, dans laquelle le Louvre n'est
+ pas même désigné, _impliqueroit-il évidemment_ l'existence de
+ constructions antérieures. L'_extra muros_ feroit plutôt conjecturer
+ le contraire.
+
+Le jour meisme de la bataille, fu Guillaume-Longue-Espée, conte de
+Salebière, livré au conte Robert de Dreux, en celle intencion que il le
+rendist au roy Jehan d'Angleterre, son frère, en eschange de son fils que
+il tenoit en prison, si comme nous avons là sus dit. Mais le roy Jehan qui
+avoit en hayne sa propre char, comme celluy qui avoit occis Artur son
+nepveu, et vingt ans tenu en prison Aliénor, seur de celluy Artur, ne voult
+rendre à change un estrange homme pour son propre frère. Une partie des
+autres prisonniers furent mis en chastelet de grant pont et de petit
+pont[282], et les autres furent envoyés parmi le royaume, en diverses
+prisons.
+
+ Note 282: «In duobus castellis, in capitibus utriusque pontis sitis
+ Parisiis.» (Guill. Arm., p. 101.) Ce passage atteste l'existence du
+ _Petit Châtelet_ en 1214: c'est-à-dire 82 _ans_ avant la mention
+ citée comme la plus ancienne, dans l'ouvrage de M. Geraut. (_Paris
+ sous Philippe-le-Bel_, page 450.) Voy. aussi dans le tome XVII des
+ _Historiens de France_ la liste précieuse de tous les prisonniers
+ faits à la bataille de Bouvines.
+
+Les anemis le roy qui furent pris en bataille n'avoient pas tant seulement
+fait conspiracion contre luy, ainsois avoient les propres hommes le roy
+joins et aliés à eux par promesses et par dons, comme Hervis le conte de
+Nevers et tous les hommes d'oultre Loire. Tous les Mansiaux, les Angevins
+et les Poitevins,--fors seulement Guillaume des Roches, seneschal d'Anjou,
+et Juchel de Madiane et le viconte de Saincte-Susanne et maint autre[283]
+--avoient jà promis leur faveur au roy d'Angleterre, celéement toutesvoies,
+pour la paour du roy, jusques à tant que il fussent certains de la
+bataille. Les anemis le roy avoient jà parti et devisé entr'eux tout le
+royaume de France, ainsi comme tuit seurs de la victoire; et avoit
+l'empereur Othon donné en promettant à chascun sa part: le conte Regnaut de
+Bouloigne devoit avoir Péronne et tout Vermandois; le conte Ferrant Paris,
+et les autres, autres cités et autres pays. Le conte Regnaut et le conte
+Ferrant ne faillirent point à leur promesse; car Ferrant eut Paris, et le
+conte Regnaut Péronne, non mie à leur honneur et à leur gloire, mais à leur
+honte et à leur confusion.
+
+ Note 283: «Excepto solo Willemo de Rupibus, senescallo Andegaviæ,
+ Juchello de Medianâ, vicecomite S. Susannæ et aliis quàm paucis.»
+ Juchel de Mayenne étoit sans doute vicomte de Sainte-Suzanne.
+
+Toutes ces choses que nous avons dites et retraites de leur présumption et
+de leur traïson furent au roy contées certainement de ceux meismes qui
+estoient de leur partie et parçonniers de leur conseil; car nous ne voulons
+riens conter d'eux né de leur fais contre nostre conscience, tout soient-il
+anemis du royaume, fors ce seulement que nous créons qui soit pure vérité.
+
+
+XX.
+
+ANNEE 1214.
+
+_Du sort à la mère Ferrant. Et coment il fu mené en prison à Paris. Et de
+la très grant joie que l'en fist au roy à Paris en son retour et en toute
+France._
+
+
+Ainsi comme renommée tesmoingnoit, la vieille contesse de Flandres,
+antain[284] le conte Ferrant d'Espaigne et née fille le roy de Portugal,
+dont elle estoit appellée royne et contesse, voult savoir la fin et
+l'aventure de la bataille. Ses sors getta, selon la coustume des Espagnols
+qui volentiers usent de cel art[285], et receut tel respons: «L'en se
+combatra: sera le roy abatu en celle bataille et marché et défoulé des piés
+des chevaux, et si n'aura point sépulture; et Ferrant sera receu à Paris à
+grant procession après la victoire.»
+
+ Note 284: _Antain._ Tante. «Matertera.»
+
+ Note 285 «Ab angelis qui hujusmodi artibus præsunt, secundùm morem
+ Hispanorum, tale meruerat habuisse responsum.»
+ (_Willelm. Brit._, p. 102.)
+
+Toutes ces choses peuvent estre exposées selon vérité à celluy qui bien
+entent; car tout ainsi fu-il comme le sort raporta en double entendement,
+selon la coustume du diable qui tousjours deçoit en la fin ceux qui le
+servent, en parlant par fallace d'_amphibolie_. (Si vaut autant comme
+sentence doubteuse.)
+
+Qui pourroit dire né deviser par bouche né penser de cuer né escripre en
+tables né en parchemin, la très grant joie et la très grant feste que tout
+le peuple faisoit au roy, ainsi comme il s'en retournoit en France après la
+victoire? Les clers chantoient par les églyses doux chans et déliteux, en
+louenge de Nostre-Seigneur; les cloches sonnoient à quarreignon[286] par
+les églyses et par les abbayes; les moustiers estoient sollempnellement
+aornés, dedens et dehors, de draps de soye; les rues et les maisons des
+bonnes villes estoient vestues et parées de courtines et de riches
+garnemens; les voies et les chemins estoient jonchiées de rainsiaux
+d'arbre, de herbes vers et de nouvelles floretes; tout le peuple, haut et
+bas, hommes et femmes, vieux et jeunes, acouroient à grans compaingnies aux
+trespas et aux quarrefours des chemins; le villain et le moissonneur
+s'assembloient, leur rastiaux et leur faucillons sus leur cous, car
+c'estoit au temps que on cueilloit les blés, pour veoir et pour escharnir
+Ferrant en liens, que il doutoient, un poi devant, en armes, pour les
+assaus que il baioit à faire en France. Les villains, les vieilles et les
+enfans n'avoient pas honte de le moquier et escharnir; si avoient trouvé
+occasion de luy gaber par l'équivocation de son nom, pour ce que le nom est
+équivoque à homme et à cheval.
+
+ Note 286: _Quarreignon._ Carrillon. «Dulcisonas pulsationes.»
+
+Si avint d'aventure que deux chevaux, de la couleur qui tel nom met à
+cheval, le portoient en une litière; et pour ce crioient par reproche que
+deux Ferrans emportoient le tiers Ferrant, et que Ferrant estoit enferré
+qui devant estoit si engressié que il repegnoit[287] et par orgueil
+s'estoit contre son seigneur rebellé. Telle joie fist-on au roy, et à
+Ferrant telle honte, jusques à tant qu'il vint à Paris. Les bourgois et
+toute l'université des clers alèrent au roy à l'encontre et monstrèrent la
+grant joie de leur cuer par les actions de dehors; car il firent feste et
+sollempnité sans comparaison; et si ne leur souffisoit pas le jour, ainsois
+faisoient aussi grant feste par nuit comme par jour, à grans luminaires, et
+les clers meismement qui moult y firent grans despens. Car la nuit estoit
+aussi enluminée comme le jour: si dura celle feste sept jours et sept nuis
+continuelment.
+
+ Note 287: _Repegnoit._ Donnoit des ruades. «Qui priùs impinguatus
+ dilatatus recalcitravit, et calcaneum in dominum suum elevavit.»
+
+
+XXI.
+
+ANNEE 1214.
+
+_Coment le roy refusa l'aliance des Poitevins pour leur légièreté. Coment
+il donna trèves au roy d'Angleterre, et coment il pardonna tout son
+mautalent à aucuns des barons qui estoient souspeçonnés de traïson._
+
+
+Pou passa de jours après que les Poitevins, qui repostement avoient faicte
+conspiracion contre le roy, furent merveilleusement espoentés de la
+renommée de si grant victoire; et traveilloient en toutes manières coment
+il peussent estre réconciliés au roy. Mais le roy qui par maintes fois
+avoit esprouvé leur tricherie et leur desloyauté, et bien savoit que leur
+amour et leur faveur estoit sans fruit et qu'elle est tousjours à grief et
+à dommage à leur seigneur, les refusa, né ne se voult à eux accorder; ains
+assembla ses osts et entra hastivement en Poitou où le roy Jehan estoit.
+
+Quant les osts fu venus jusques à un chastel qui est nommé....[288], riche
+et fort et bien garni, le visconte de Thouars[289] qui estoit sage homme et
+puissant et le plus haut homme de toute Aquitaine envoya messages au roy,
+et luy supplièrent qu'il les voulsist recevoir en grace et en amour, ou que
+il leur donnast trièves. Et le roy qui, selon sa coustume, avoit adès plus
+cher à vaincre ses ennemis par paix que par bataille, reçut le visconte de
+Thouars en concorde par la prière le conte Pierre de Bretaigne, cousin le
+roy; si avoit la niepce le visconte espousée.
+
+ Note 288: Le mot est laissé en blanc dans les meilleurs manuscrits.
+ Les autres portent: _Chinon_ ou _Roches_, et le latin: «Loudunum.»
+ Loudun, à cinq lieues de Thouars, vers le Saumurois.
+
+ Note 289: Aimery.
+
+Le roy Jehan d'Angleterre, qui lors estoit au pays, à quinze mille[290] du
+chastel où le roy estoit, ne savoit qu'il peust faire né devenir; car il
+n'avoit lieu né retrait où il peust sauvement fouir, né il ne l'osoit
+attendre[291] né issir contre luy à bataille. A la parfin envoya-il ses
+messages au roy pour traictier d'aucune paix, ou toutesfois pour empetrer
+trièves, sé il peust, en aucune manière. Les messages que il luy envoya
+furent maistre Robert, légat de la cour de Rome, et le conte Renoufles de
+Lincestre et pluseurs autres haus hommes. Tant fist le légat et les autres
+messages que le roy par la débonnaireté de son cuer luy donna trièves qui
+durèrent cinq ans; jasoit ce que il eust bien en son ost trois mille
+chevaliers et plus, sans le grant nombre des autres sergens et gens à pié
+et à cheval, par quoy il peust légièrement et en brief temps prenre toute
+Acquitaine, le roy d'Angleterre et toute sa gent.
+
+ Note 290: Quinze mille. Latinè: _Septemdecim_.
+
+ Note 291 _Attendre._ Le latin ajoute: «Partenaci ubi erat.»
+
+Après ces choses faites, retourna le roy en France: là fu à luy à parlement
+la femme le conte Ferrant et les Flamans, en la seiziesme kalende de
+novembre. Là, leur octroia le roy que il leur rendroit Ferrant, contre la
+volenté et l'opinion de sa gent, par telle condicion: que il luy donroit
+cinq ans en hostage Godefroy, le fils au duc de Brebant; et que il
+acraventeroient à leur propres despens tous les chastiaux et les
+forteresces de Flandres et de Henault, et si rendroient raençon pour
+Ferrant et pour chascun des autres prisonniers, selonc la quantité de leur
+mesfais. (Par telle manière fu Ferrant et tuit les autres délivrés de
+prison[292].) Du conte Hervis de Nevers et des autres qui estoient ses
+hommes liges, que il avoit souspeçonneux de conspiration et de traïson, ne
+voult-il autre vengeance prenre né mais que il leur fist jurer sus sains
+que il seroient dès ores mais bons et loyaus à luy et à la couronne de
+France.
+
+ Note 292: Cette phrase a été ajoutée sans raison; Ferrand ne fut
+ délivré que sous la régence de Blanche de Castille.
+
+
+XXII.
+
+ANNEE 1216.
+
+_Coment le roy fonda une maison qui a nom la Victoire, pour la victoire que
+Dieu ot donnée à luy et à son fils. Et coment les Anglois traïrent
+monseigneur Loys quant il fu passé en Angleterre._
+
+
+En ce temps que le roy Phelippe se combati en Flandres contre Othon et ses
+autres anemis, si comme nous avons dit, estoit messire Loys en Anjou contre
+le roy d'Angleterre et les Poitevins. Du siège du chastel de la Roche au
+Moine[293] le leva (tout avant qu'il parvenist là[294],) et chaça
+honteusement luy et tout son ost. Et, pour ce que le père et le fils orent
+ces deux victoires tout en un meisme temps par la volenté de
+Nostre-Seigneur, fonda le roy une abbaye, delès la cité de Senlis, qui a
+nom la Victoire, (de l'ordre Saint-Victor de Paris, en honneur et en
+remembrance de si grans victoires et dominations comme Dieu leur eut
+données.)
+
+ Note 293: _La Roche aux Moines_ est aujourd'hui un hameau dépendan
+ de la commune de Savennières, dans le département de Maine-et-Loire
+ (Anjou), entre Angers et Ancenis.
+
+ Note 294: Cette phrase est ajoutée à tort.
+
+[295]Pou de jours passèrent après[296], que messire Loys, le fils le roy
+Phelippe, appareilla grant ost et passa en Angleterre contre le roy Jehan.
+Ceux de Londres le receurent liement, et maintes autres cités se rendirent
+à luy; et presque tous les barons de la terre se donnèrent à luy et luy
+firent féauté et hommage. Le roy Jehan, qui de ce fu moult espoventé,
+s'enfouy et fu mort en pou de temps après. Quant les barons d'Angleterre
+furent certains de sa mort, il couronnèrent son fils qui avoit nom Henry et
+se tindrent à luy comme à leur seigneur. Lors déguerpirent monseigneur Loys
+honteusement à leur us[297], car il brisièrent les seremens et les hommages
+que il avoient fais; en France retourna quant il eut apperceu la faulseté
+et la traïson des Anglois. Avant que le roy Jehan mourust, avoit-il jà mise
+toute Angleterre en la protection et en la garde l'apostole Innocent et
+l'en avoit fait hommage.
+
+ Note 295: A compter de là, notre traducteur abandonne Guillaume le
+ Breton: la fin du règne de Philippe-Auguste est seulement ébauchée,
+ comme l'avoit été la fin du règne de Louis VII. L'interruption du
+ texte traduit de Guillaume le Breton doit donner à penser ou que
+ Guillaume acheva sa chronique long-temps après en avoir publié le
+ commencement, ou bien qu'un autre s'est chargé de nous transmettre le
+ récit des événemens, après la bataille de Bouvines. Dans tous les
+ cas, notre traducteur n'a pas eu égard à cette continuation:
+ l'histoire régulière de Philippe-Auguste, dans nos _Chroniques_,
+ s'arrête à l'année 1215, et jusqu'au règne de Louis VIII et même de
+ saint Louis, nous ne trouverons plus qu'un sommaire décoloré des
+ événemens.
+
+ Note 296 Le latin dit seulement: _Post hæc_. Louis ne passa en
+ Angleterre qu'en 1216.
+
+ Note 297: _Us._ Usage. Suivant leur habitude. J'ai suivi le
+ manuscrit n° 8299. Les autres portent _hues, heus_; ce qui ne
+ signifie rien.
+
+En ce temps, fu le conte Simon de Montfort conte Albigois, par la requeste
+pape Innocent et par l'assentement le roy Phelippe, pour absorber et
+estaindre l'érésie des Albigois et l'apostasie du conte Raymont de
+Thoulouse. Toute la terre luy fu rendue, et luy firent tous féauté et
+hommage. Mais cil de Thoulouse qui petit de force firent à brisier leur
+seremens, garnirent la cité et se rebellèrent contre luy. Le conte assist
+la ville et la fist merveilleusement assaillir; en cest assaut fu féru d'un
+pierre d'un mangonnel que ceux de dedens luy lancièrent. Ainsi fenit le
+preudomme sa vie comme martir au service Nostre-Seigneur, en deffendant la
+foy crestienne.
+
+_Incidence._--Au mois de mars qui après fu, avint généraux éclipse de lune
+en la quinziesme nuit du mois; si commença aux premiers cocs chantons, et
+dura jusques à l'endemain à soleil levant.
+
+_Incidence._--En pou de temps après, célébra le pape Innocent concile en la
+cité de Rome. Cil pape Innocent estoit homme de cler engin, de grant
+prouesce, et de moult grant sens; à luy ne fu nul secons en son temps, car
+il fist merveilles en sa vie: mors fu à Perose en cest an meisme que cil
+concile fu célébré.
+
+
+XXIII.
+
+ANNEE 1223.
+
+_De la mort le roy Phelippe et de ses vertus._
+
+
+_Incidence._--En ce temps que le mal de la mort prist le roy Phelippe, une
+horrible comète apparut en Occident à donner signe de la mort de si grant
+prince et du déchaiement du royaume de France. En l'an de l'Incarnacion mil
+deux cens vingt-trois mouru Phelippe le bon roy au chastel de Mantes; roy
+très sage, très noble en vertu, grant en fais, cler en renommée, glorieux
+en gouvernement, victorieux en bataille. Le royaume de France crut et
+mouteplia merveilleusement, et le droit et la noblesce de la couronne de
+France. Il vainqui et surmonta maint noble prince et puissant qui à luy et
+au royaume estoient contraires: tousjours fu escu à saincte églyse encontre
+toute adversité. Il garda et deffendi l'églyse de Saint-Denys en France sus
+toutes autres, comme sa propre chambre, par espécial privilège d'amour, et
+monstra maintes fois par euvres la très grant affection que il ot tousjours
+aux martirs et à leur églyse. Il fu jaloux et amoureux de la foy
+crestienne: dès les premiers jours de sa jounesce il prist le signe de
+celle saincte croix en quoy Nostre-Seigneur fu pendu, et le cousi à ses
+espaules pour délivrer le sépulcre, et pour souffrir paine et travail pour
+l'amour Nostre-Seigneur. Oultre mer ala à moult grant ost contre les anemis
+de la croix, et traveilla loyaulment et entièrement jusques atant que la
+cité d'Acre fust prinse. Et puis que il fu oncques débrisié et chéu en
+vieillesse, il n'espargna point à son propre fils; ainsois l'envoya par
+deux fois en Albigois, à moult grans osts, pour destruire la bougrerie de
+la gent du pays. Si donna en sa vie et à sa mort grant somme d'avoir pour
+soustenir la force des bons fils de saincte églyse contre les bougres
+d'Albigois: il fu large semeur d'aumosnes par divers lieux. Il gist en
+sépulture en l'églyse Saint-Denys en France (qui est sépulture des roys et
+couronne des empereurs) noblement et honnourablement, si comme il
+appartient à tel prince.
+
+
+XXIV.
+
+ANNEE 1223.
+
+_Des roys, des barons et des prélas qui furent à son obit, ainsi comme par
+miracle._
+
+
+L'en ne cuide pas que ce fust fait sans la divine pourvéance que tant de
+prélas, de roys et de barons fussent assemblés d'aventure à l'obsèque de sa
+sépulture. Car deux archevesques furent à son enterrement: Guillaume
+archevesque de Rains et Gaultier archevesque de Sens; et vingt évesques:
+Conrat évesque de Portue[298], cardinal et légat de la cour de Rome en la
+terre d'Albigois; Panulphe évesque de Norvic, une cité d'Angleterre; de la
+province de Rains, Guillaume évesque de Chaalons, de Biauvais Miles, de
+Noyon Girars, de Loon Ansiau, de Soissons Jacques, de Senlis Garins,
+d'Amiens Geffroy, d'Arras Ponce. De la province de Sens, de Chartres
+Gautier, d'Aucerre Henry, de Paris Guillaume, d'Orléans Phelippe, de Miaus
+Pierre, de Nevers Rogier. De la province de Roen, de Baieux Robers, de
+Constance Hue, d'Evreux Guillaume, de Lisieux Guillaume. De la province de
+Nerbonne, Fouques de Thoulouse. Tous ces prélas estoient lors assemblés à
+Paris par le commandement l'apostole, pour la besoingne d'Albigois.
+
+ Note 298: _Portue._ «Portuensis.» _Porto._
+
+Guillaume archevesque de Rains et l'évesque de Portue célébrèrent ce jour
+les deux grans messes de Requiem ensemble: c'est-à-dire à deux autels en un
+meisme temps, ainsi comme tout d'une voix; en telle manière que les autres
+évesques et les couvens respondirent aux deux ainsi comme à un seul. Là fu
+présent le roy Jehan[299] de Jhérusalem qui lors estoit en France venu pour
+le secours de la terre d'Oultre mer; et messire Loys, ainsné fils le roy
+Phelippe; et Phelippe le mainsné, conte de Bouloingne et moult grant
+multitude de barons du royaume.
+
+ Note 299: _Jehan_ de Braine ou _de Brienne_.
+
+Ce sont les lais et le testament que le roy fist en sa derrenière volenté:
+il laissa pour secourre la terre d'oultre mer, trois cens mille livres de
+parisis, qui furent livrés au roy Jehan; cent mille, au Temple; à
+l'ospital, cent mille livres; au conte Amaury de Montfort, cent mille
+livres pour la terre d'Albigois garder, et vingt mille pour ramener sa
+femme et ses enfans des mains de ses anemis[300]; cinquante mille livres
+pour départir aux povres gens. Et si laissa grant somme d'avoir pour
+restorer les torfais qu'il avoit fais pour ses guerres: si establi vint
+moines prestres en l'abbaye de Saint-Denys en France par dessus le nombre
+qui devant y estoit, qui sont tenus à chanter pour l'ame de luy. Mors fu en
+l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur mil deux cens vingt et trois, de son
+aage soixante et trois, et de son règne quarante-trois.
+
+ Note 300: Le texte latin ne parle ici que de vingt mille livres
+ données à Amaury de Montfort, pour la délivrance de sa femme et de
+ ses enfans.
+
+(_Le manuscrit 8299 ajoute ici:_)
+
+«Lequel roy Phelippe, seurnommé Auguste, aïeul de saint Loys, puet-on véoir
+honorablement enterré en l'églyse Saint-Denys, devant le mestre-autel. Et
+en ycel jour et en ycelle meisme heure, Honoré, le pape de Rome, comme il
+fust en une cité de Champaigne des Italiens, là li fu révélé par la volenté
+divine et monstre, par la carité d'un chevalier, que il féist le service
+pour le dit roy Phelippe. Lequel pape avec les cardinaus célébra pour le
+dit roy le service et l'office des mors honnourablement. Ycil gentis et
+vaillans roys de France Phelippes dit Auguste qui conquist Normandie, régna
+quarante-trois ans. Après lequel roy Phelippe, Loys son fils, en la yde
+huitiesme dou moys d'aoust fu couronnés à roy de France en l'an de son éage
+vint-sixiesme avec Blanche sa feme, en l'églyse de Rains, de Guillaume,
+arcevesque de celle cité.»
+
+_Cy fenissent les fais du bon roy Phelippe._
+
+_Dans le manuscrit de Sainte-Geneviève décrit par l'abbé Lebeuf_ (Histoire
+de l'Académie des Inscriptions, _tome_ XVI, _page_ 172 _et suiv._), _on
+trouve les vers suivans, reproduits dans le manuscrit de la Bibliothèque
+du Roi coté n° 8395._
+
+Phelippes, rois de France, qui tant ies renommés,
+Je te rens le romans qui des roys est romés.
+Tant à cis travaillé qui Primas est nommez
+Que il est, Dieu merci, parfais et consummez.
+
+L'on ne doit pas ce livre mesprisier né despire,
+Qui est fais des bons princes, du régne et de l'empire;
+Qui souvent y voudroit estudier et lire
+Bien puet savoir qu'il doit eschiver et elire.
+
+Et dou bien et dou mal puet chascuns son prou faire:
+Par l'exemple des bons se doit-on au bien traire,
+Par les fais des mauvais qui font tout le contraire
+Se doit chacuns du mal esloignier et retraire.
+
+Mains bons enseignemens puet-on prendre en ce livre;
+Qui vuet des preudes omes les nobles fais ensuivre
+Et leur vie mener, savoir puet à délivre
+Coment l'on doit au siècle plus honestement vivre.
+
+Rois qui doit tel roiaume gouverner et conduire
+Se doit par soy méismes endoctriner et duire,
+Loiauté soustenir et mauvaistié destruire,
+Que li mauvais ne puissent aus preudes omes nuire.
+
+Li princes n'est pas sages qui les mauvais atrait,
+Li maus qui le mal pense fait de loing son atrait;
+Et quant il voit son point si à tost fait tel trait
+Dont il fait un fort homme mehenié et contrait.
+
+Les preudomes doit-on amer et chiers tenir
+Qui volent en tous tems loiauté soutenir;
+Car avant se lairoient par l'espée fenir
+Que il féissent chose dont maux déust venir.
+
+ * * * * *
+
+Ut benè regna regas, per que benè regna reguntur,
+Hec documenta legas que libri fine sequntur:
+Ut mandata Dei serves priùs hoc tibi presto,
+Catholice fidei cultor devotus adesto.
+Sancta patris vita per singula sit tibi forma,
+Menteque sollicitâ sub eâdem vivito norma.
+Ductus in etatem sis morum nectare plenus,
+Fac geminare genus animi per nobilitatem.
+Si judex fueris, tunc libram dirige juris,
+Nec sit spes eris, nec sit pars altera pluris.
+Et si bella paras in regni parte vel extrâ,
+Certè litus aras nisi dapsilis est tibi dextra.
+Cor quorum lambit sitis eris, unge metallo;
+Non opus est vallo quem dextera dapsilis ambit.
+Clamat inops servus, moveat tua viscera clamor,
+Nec minuatur amor dandi si desit acervus.
+Non te redde trucem cuique, nec munere rarum,
+Murus et arma ducem nusquam tutantur avarum
+Militibus meritis thesauri claustra resolve
+Allice pollicitis, promissaque tempore solve.
+
+A quel roi Philippe ces vers furent-ils adressés? L'abbé Lebeuf et dom
+Bouquet, qui les avoient reconnus dans le seul manuscrit de Ste-Geneviève,
+n'ont pas un instant douté qu'ils n'eussent été faits pour
+Philippe-le-Hardi. Le cinquième vers latin semble les avoir décidés:
+
+«Sancta patris vita per singula sit tibi forma.»
+
+En me rangeant à leur avis, je dois soumettre aux lecteurs quelques
+observations:
+
+1° Ces vers, conservés par deux manuscrits, celui de Sainte-Geneviève, le
+plus ancien, et celui de Charles V, le plus recommandable, terminent dans
+ces deux leçons, non pas la vie de Philippe-le-Hardi, mais celle de
+Philippe-Auguste. Bien plus: dans le volume de Sainte-Geneviève, la main
+qui a tracé la vie de saint Louis est évidemment moins ancienne que celle
+du scribe des Gestes de Philippe-Auguste et des vers que nous venons de
+transcrire.
+
+Si donc le vers latin cité, si les allusions faites par l'ancien traducteur
+au règne de Philippe-le-Hardi (voyez, entre autres lieux, le début du règne
+de Hugues Capet), ne permettent pas de fixer avant le règne du fils de
+saint Louis l'époque de la première compilation françoise de nos _Grandes
+chroniques de France;_ d'un autre côté, l'endroit où les vers françois ont
+été transcrits et la solution de continuité qui se fait remarquer depuis la
+fin du règne de Philippe-Auguste jusqu'au commencement du règne de saint
+Louis prouvent que le premier _historiographe_ s'est arrêté avant l'histoire
+de Louis VIII, et que c'est à un second historiographe que nous devons la
+rédaction des gestes de saint Louis.
+
+Ainsi les vers furent bien adressés à Philippe-le-Hardi par le premier
+chroniqueur françois son contemporain; mais l'ouvrage qu'ils accompagnoient
+ne se poursuivoit pas encore au-delà du règne de Philippe-Auguste. Voilà
+pourquoi je conserve à ces vers la place qu'ils occupent dans les deux
+seuls manuscrits où je les aie vus. Quant au traducteur, _qui Primas est
+nommé_, j'en parle dans les dissertations qui termineront le dernier
+volume.
+
+
+
+
+CI COMENCENT LES GESTES
+
+LE ROY LOYS, PÈRE
+
+AU SAINT ROY
+
+LOYS.
+
+
+I.
+
+ANNEE 1223.
+
+_De une courte généalogie des rois; et coment la ligniée Charlemaine fu
+recouvrée en cestui; et coment saint Valeri s'apparut au roy Hues dit
+Cappet._
+
+
+[301]En l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur mil deux cens et vingt et
+quatre, le jour devant les ydes de juillet, trespassa de cest siècle
+Phelippe, très renommé roy de France, qui conquist et ramena toute
+Normandie en sa poesté. Après le roy Phelippe régna le roy Loys son premier
+fils lui fu né de moult très noble dame, madame Ysabiau, fille Baudouin,
+jadis conte de Henaut, et tint le royaume de France. En l'huitiesme jour
+après les ydes du mois d'aoust, en ce meisme an, le jour de la feste saint
+Sixte, le couronna à Rains l'archevesque Guillaume de Rains, et, avec luy,
+ma dame Blanche sa femme, présent le roy Jehan de Jhérusalem, et présens
+les princes du royaume de France; et avoit jà le roy Loys trente-six ans
+d'aage.
+
+ Note 301: _Les Gestes de Louis VIII_ sont la reproduction d'une
+ chronique latine anonyme, éditée dans les _Historiens de France_,
+ tome XVII, p. 302. Il me paroit évident que ce texte latin est frère
+ du texte françois, et qu'ils ont été faits par la même personne. Je
+ donnerois même volontiers la priorité au texte françois. Voyez ce que
+ j'ai eu déjà l'occasion de dire au sujet des _Gesta Ludovici
+ Junioris_, chap. 2 du règne de Louis-le-Jeune.
+
+En icel roy retourna la ligniée du grant roy Charlemaines[302] qui fu
+empereur et roy de France, qui estoit faillie par sept généracions; car il
+fu extrait de la ligniée Charlemaines de par sa mère, ainsi comme nous
+dirons cy après.
+
+ Note 302: Le premier traducteur avoit déjà dit tout cela. (Voyez
+ _Règne de Hugues Cappet_.)
+
+[303]Les François, si comme il apparut au commencement des gestes les rois
+de France, pristrent naissance des Troiens et establirent leur royaume en
+France. En l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur quatre cens quatre-vingt
+et quatre ans régna le roy Childeric, descendu de la lignée des Troiens, si
+prist la cité de Trèves; et régna, après luy, Clovis, son fils, qui tint le
+royaume de France en force et en vigour, et l'escrut jusques au mont de
+Pirene qui fait l'entrée d'Arragon. Icil Clovis reçut la grace du saint
+baptesme par la main saint Remi, archevesque de Rains, avec ses songiés et
+tout son lignage; et règnèrent béneureusement luy et ses hoirs au royaume
+de France, jusques à l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur sept cens et
+cinquante; excepté que par quatre-vingts et huit ans, dès le temps Clovis,
+le roy mari saincte Batheut et fils le grant roy Dagobert, pour ce que les
+rois n'orent point sens né force si comme il souloient, la puissance du
+royaume fu gouvernée par les Maistres du palais, qui vaut autant à dire
+comme seneschaux.
+
+ Note 303: Voyez le début des _Chroniques_.
+
+Dont il avint que Pepin qui fu père Charlemaines-le-Grant, et estoit
+descendu d'autel ligniée par Blitude, fille du premier Clothaire, roy de
+France, fu maistre du palais, au temps le roy Childeric. Le roy Childeric
+fu reprouvé des barons de France pour le petit sens dont il estoit et fu
+mis en religion. Et lors fu esleu à roy de France, par l'autorité de
+l'églyse de Rome[304] et par les barons du royaume de France, Pepin. Et le
+couronna et sacra et ses deux enfans avec luy, en l'églyse Saint-Denys en
+France, le pape Estienne; et fist establissement que toute leur ligniée, si
+comme il descendroient, tenissent fermement et paisiblement l'éritage du
+royaume de France; et escommenia tous ceux qui empeschement leur y
+feroient. Laquelle ligniée de Pepin et de Charlemaines, son fils, régna et
+tint le royaume jusques à l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur, neuf cens
+et vingt six ans. Lors en ce temps avint que Hues, dit Cappet, conte de
+Paris, envaï et prist le royaume de France, à soy; et ainsi fu transportée
+la seigneurie du royaume de France de la ligniée Charlemaine à la ligniée
+des contes de Paris, qui estoient descendus de la lignée des Sesnes, c'est
+à dire de ceux de Sassoingne.
+
+ Note 304: C'est là le texte de tous les manuscrits et c'est le sens
+ exact de l'ouvrage latin: «Auctoritate apostolicâ et electione
+ Francorum.» Mais dans le manuscrit de Charles V, on voit que ces mots
+ ont été biffés et remplacés ainsi: «Par _le conseil du pappe de Rome_
+ et des barons du royaume.» Ce changement doit être le fait du roi
+ Charles V lui-même, qui ne pouvoit tolérer que l'_autorité_ du pape
+ eût jamais pu faire et défaire les rois de France.
+
+L'en treuve escript en la vie et ès gestes saint Richier et saint Valery de
+Pontieu, que leur corps furent transportés de leur églyse à Saint-Omer en
+Flandres, en l'églyse Saint-Bertin, pour la paour des Danois qui ores sont
+nommés Normans, qui gastèrent le royaume de France au temps
+Charles-le-Simple roy de France. Et quant il furent convertis à la foy, il
+avint que les moines de Saint-Richier et de Saint-Valery les requistrent
+des moines de Saint-Bertin; mais il les retindrent par la force Arnoul leur
+conte de Flandres. Dont il avint que saint Valery s'apparu à Hues-le-Grant
+conte de Paris, et luy dist en dormant: «Va à Arnoul, conte de Flandres, et
+luy dis qu'il envoie nos corps de l'églyse Saint-Bertin en nos églyses
+propres, car nous amons mieux à estre en nos propres églyses que en
+estranges.»
+
+Hues demanda à saint Valery qui il et son compaingnon estoient? saint
+Valery respondi: «Je suis appellé Valery et mon compaignon saint Richier de
+Pontieu; fais isnelement ce que Dieu te mande par moy, et ne tarde mie.»
+Hues manda à Arnoul et luy dit ce que Valery luy avoit commandé. Arnoul, le
+conte de Flandres, eut orgueilleux courage et refusa à rendre les corps des
+sains. Hues luy manda: «Arnoul, gardes que tu m'aportes honnourablement à
+tel jour et à tel lieu les corps des sains; car sé tu ne le fais volentiers
+et de gré, tu le feras après maugré toy.»
+
+Quant le conte Arnoul entendi le conte Hues, il fu moult espoventé et
+doubta moult sa puissance. Lors fist faire isnelement fiertes d'or et
+d'argent, esquelles il mist les corps des deux sains, et les aporta jusques
+à Montreul. Illec les reçut Hues honnourablement et rapporta chascun saint
+en leur lieu. Il avint en la nuit ensuivant que saint Valery s'apparu de
+rechief à Hues et luy dist: «Pour ce que tu as fait, Hues, de par nous, ce
+qui te fu commandé, tost et isnelement, nous te faisons assavoir que tes
+successeurs régneront au royaume de France, jusques à la septiesme
+ligniée[305].»
+
+ Note 305: Voyez la même histoire, dans les Bollandistes, 26 avril:
+ «Liber miraculorum S. Richarii, Centulencis abbatis.» On la retrouve
+ dans Orderic Vital et dans Guillaume de Jumièges: mais le premier
+ traducteur des _Chroniques de Saint-Denis_, qui se fondoit alors sur
+ les Historiens normands, avoit dédaigné de rapporter cette légende.
+
+Selon ce qui est dit et ordenné, nous povons conter entièrement du temps
+Hues Cappet, qui fu fils Hues-le-Grant conte de Paris, jusques au roy Loys
+de qui nous traictons, sept généracions, et sept degrés descendus du
+lignage Hues-le-Grant, conte de Paris. Hues Cappet fu le premier roy et
+engendra le roy Robert; le roy Robert, le roy Henry; le roy Henry, le roy
+Phelippe; le roy Phelippe, le gros roy Loys; Loys-le-Gros, le roy
+Loys-le-Jeune; Loys-le-Jeune, le roy Phelippe, père de cestuy Loys dont
+nous traictons, qui fu engendré en noble dame Ysabiau, fille Baudouin jadis
+conte de Henaut. Le conte Baudouin descendi de noble dame Ermengart, jadis
+contesse de Namur, laquelle fu fille Charles le duc de Loheraine, oncle
+Loys le roy de France qui mourust le derrenier de la ligniée
+Charles-le-Grant sans hoir, et auquel Charles duc de Loheraine Hues Cappet
+tolli le droit du royaume de France, et le prist par force et le fist
+mourir en prison à Orliens[306]; et jusques auquel Charles duc de
+Loheraine, la ligniée de Pepin et Charles-le-Grant persévéra en la
+poesté[307] du royaume de France.
+
+ Note 306: On voit que notre véridique chroniqueur ne songe pas à
+ pallier l'usurpation de _Hugues Cappet_ qu'on a cependant essayé de
+ contester de nos jours. Avec un peu plus de réflexion, on se seroit
+ contenté de reconnoître que la race de Charlemagne étoit réellement
+ rentrée dans ses droits par le mariage de Philippe-Auguste avec le
+ dernier rejeton de cette grande lignée. Les Anglois, sous Charles VI,
+ se prévalurent beaucoup de ce passage des _Chroniques de Saint-Denis_
+ pour contester l'autorité des termes prétendus de la _Loi salique_.
+
+ Note 307: _Poesté._ Puissance, souveraineté. De _Potestas_.
+
+Et coment que cil Loys, dont nous traictons, eust la succession du royaume
+après son père, il appert que l'estat du royaume est retourné à la ligniée
+Charlemaines-le-Grant; et peut-l'en veoir par l'avision des deux corps
+sains, saintRichier et saint Valery, que la translacion du royaume fu
+faicte de la volenté Nostre-Seigneur. L'en trouve ès gestes des fais
+d'Acquitaine escript, que pour ce fu la ligniée du grant Charlemaines
+reprouvée, que il n'amoient né honnouroient saincte églyse si comme il
+souloient; et chargeoient et grevoient plus les églyses que il ne les
+acroissoient. Mais nous devons ce laissier, car ce appartient au jugement
+Nostre-Seigneur qui mue le temps et transporte les royaumes à sa volenté,
+si comme il est escript: _Règne est transporté de gent en gent pour les
+tors, pour les injures et pour les mauvaistiés_[308]. Et de rechief: _Dieu
+destruit les sièges des princes orgueilleux et fait seoir les humbles en
+leur lieu_[309]. Et pour ce nous retournons à la matière devant proposée.
+
+ Note 308: _Ecclésiaste, ch. X, v. 8._
+
+ Note 309: _Id., id., v. 47._
+
+Le roy Loys quant il fu couronné, chevaucha et ala par son royaume et prist
+les hommages de ses subgiés et receut. En ceste année meisme Amaury, conte
+de Montfort, retourna d'Albigois en France par povreté, et laissa
+Carcassonne et pluseurs chastiaux qui avoient esté conquis par grans
+despens sur les mauvais herites d'Albigois, et avoient esté tenus des gens
+de France long-temps. Le roy Jehan de Jhérusalem mut en cest an meisme de
+Tours et prist l'escharpe et le bourdon pour aler à Saint-Jacques en
+Galice, et retourna par Burc[3] en Espaingne, et prist illec à femme madame
+Berengière, seur le roy de Castelle, nièce madame Blanche, lors royne de
+France.
+
+ Note 310: _Par Burc._ Ce mot est omis dans le latin, sans doute par
+ ce que l'auteur ne reconnoissoit pas ce lieu qui est _Burgos_.
+
+
+II.
+
+ANNEE 1224.
+
+_Coment le roy mena son ost en Poitou et conquist La Rochelle._
+
+
+En l'an de l'Incarnacion mil deux cens vingt et quatre, ès nonnes du mois
+de may, le roy Loys tint général parlement à Paris, auquel pape Honoré fist
+rappeller la sentence qui estoit donnée contre les Albigois, qui estoient
+tenus pour hérites; et leur donna indulgence de repentir et d'amender leur
+vie, selon ce qui estoit contenu ès estatus du concile fait à Rome en
+l'églyse Saint-Jehan-de-Latran. En ce meisme parlement fu denoncié et
+esprouvé que Raymont, conte de Thoulouse, estoit bon crestien et vivoit
+selon Dieu en la foy crestienne.
+
+Ne demoura pas moult que après la feste saint Jehan-Baptiste, le roy Loys
+ala à Tours, et assembla grant compaingnie d'évesques et de prélas, et
+grant ost de barons, de chevaliers et de sergens; puis vint au chastel de
+Monstereul[311], et prist trièves jusques à un an à Aimery, viconte de
+Thouars; et d'illec ala au chastel de Niort et l'assist[312]. Illec estoit
+Savari de Maulion, et les gens le roy Henry d'Angleterre, qui gardoient et
+deffendoient le chastel. Le roy Loys fist drecier ses perrières et ses
+engins, et tourmenta si ceux qui le chastel gardoient, qu'il se doubtèrent
+forment et rendirent le chastel, saufs leur corps et leur avoir; par telle
+condicion que il n'iroient ailleurs fors en la Rochelle; et ce jurèrent-il
+sus sainctes évangiles.
+
+ Note 311: _Montreuil-Bellay_, entre Saumur et Thouars, sur
+ l'_Argenton_.
+
+ Note 312: Les manuscrits les plus anciens ajoutent: «La veille de
+ feste Saint-Martin-le-Boullant,» ou le Bouillant.
+
+Après ce qu'il s'en furent partis, le roy fist garnir le chastel de Niort,
+et mena son ost à Saint-Jehan-d'Angeli. Ceux de la ville, quant il sorent
+la venue le roy, se doubtèrent moult et pristrent conseil et alèrent au
+plus tost qu'il porent encontre luy, et se rendirent et receurent le roy
+moult honnourablement en la ville. Le roy, qui fu moult lié de la
+prospérité qui avenue luy estoit, se partist au plus tost qu'il peust
+d'illec, et s'en tourna vers la Rochelle, et l'assist le jour des ydes de
+juing. Il fist drecier ses engins devant les murs, et greva trop forment
+ceux de la ville. Mais Savary de Maulion et trois cens chevaliers, et
+pluseurs souldoiers qui dedens estoient, deffendirent et tindrent le
+chastel forment et viguereusement contre le roy et sa gent.
+
+Ainsi comme le siège et la guerre eut jà duré par dix-huit jours, il avint
+que le clergié et les religions et le peuple de Paris s'esmurent et alèrent
+solempnellement, nus piés et en langes, dès l'églyse Nostre-Dame jusques en
+l'abbaye Saint-Antoine, pour que Dieu envoyast victoire au roy de France;
+et furent à ceste procession trois roynes: ma dame Ingebour, jadis femme au
+roy Phelippe, ma dame Blanche femme le roy Loys, ma dame Berengière femme
+le roy Jehan de Jhérusalem. L'endemain de ceste procession avint, si comme
+Dieu le voult, que contens et descort mut entre Savari de Maulion et autres
+chevaliers qui le chastel de la Rochelle gardoient, pour ce qu'il
+trouvèrent pierres et bran[313] en une huche au lieu d'argent que il
+cuidoient que le roy d'Angleterre leur eust envoyé pour la guerre
+maintenir. Et pour ce et pour la doubtance que il orent du roy Loys, qui,
+de jour en jour, les faisoit assaillir forment, luy rendirent le chastel,
+sauve leur vie, et s'en fouyrent en Angleterre. En ceste manière les
+Anglois, qui longuement s'estoient atapis en la terre d'Acquitaine, se
+départirent à envis ou volentiers du royaume de France.
+
+ Note 313: _Bran._ Son. Les manuscrits les plus anciens racontent tout
+ cela en d'autres termes.
+
+Quant les Limosins, tuit ceux de Pierregort et tuit ceux de çà la Garonne
+oïrent dire que la Rochelle estoit prise, il vindrent au roy et luy firent
+hommage volentiers, et de gré luy jurèrent loyauté à tenir[314]. Le roy
+Loys mist garde à la Rochelle, et si prist les seremens des bourgois de la
+ville et repaira à moult grant léesce en France.
+
+ Note 314: «Exceptés les Gascoings qui sont entre la Guarone et le
+ fleuve courant.» (Msc. 8396.-2 et en général les plus anciens.)
+
+_Incidence._--Dedens les octaves de l'Assumpcion Nostre-Dame, concile
+général fu tenu à Montpellier, de l'auctorité et commandement le pape
+Honoré, qui avoit mandé et donné en commandement à l'archevesque de
+Nerbonne que la paix que le conte Raimont de Thoulouse et les autres barons
+d'Albigois avoient promis à tenir à saincte églyse feust oïe diligemment,
+et que l'archevesque le recommandast au pape dessoubs son seel enclose.
+L'archevesque de Nerbonne assembla ses prélas, évesques, abbés et clers de
+toute la diocèse de Nerbonne, et prist le serment du conte de Thoulouse et
+de tous les barons de la terre d'entour que il tendroient la terre
+paisiblement et seurement, et obéiroient à l'églyse de Rome; et
+restabliroient aux clers et aux chanoines leur rentes entièrement, et
+rendroient les dommages à quarante mille mars d'argent dedens trois ans, et
+feroient justice sans demeure de ceux qui seroient attains et convaincus de
+hérésie; et osteroient, selonc ce qu'il pourroient de tout leur province,
+la mauvaistié de hérésie.
+
+Es octaves de la Saint-Martin d'yver ensuivant, le roy Loys de France et le
+roy Henry d'Alemaingne, fils Federic l'empereur, qui de la volenté son père
+avoit esté nouvellement couronné en roy d'Alemaingne, assemblèrent à
+Vaucoulour, pour traictier d'aucun prouffit pour les deux royaumes.
+
+
+III.
+
+ANNEES 1224/1225.
+
+_Coment Savari de Maulion laissa les Anglois et vint au roy de France. Et
+coment le roy d'Angleterre envoia son frère pour le pays d'Aquitaine
+recouvrer._
+
+
+Savari de Maulion qui parti s'estoit de la Rochelle avec les Anglois pour
+querre secours au roy d'Angleterre, comme il fu passé oultre mer,
+s'aperceut que les Anglois ne se fioient point bien en luy, ains le
+vouloient prenre et lier[315]; pour laquelle chose, il eschapa au plus tost
+qu'il peust d'eux, et si vint au roy Loys de France et se soubmist à luy et
+luy fist hommage de tout ce qu'il tenoit. Quant le roy d'Angleterre oï ce,
+si fu forment dolent, et assembla tous ses barons et les prélas de son
+royaume, et leur requist que il fussent aidans à conquerre Acquitaine. Les
+prélas et les barons orent pitié du roy: si se conseillèrent et offrirent
+au roy, aussi le clerc comme le lay, comment il li otroièrent la quinziesme
+partie de tous leurs biens meubles. Le roy Henry, après ceste promesse,
+assembla moult grant ost et toute sa navie, et envoya son frère le conte
+Richart de Cornuaille à tout trois cens nefs bien garnies de gens et
+d'armeures, vers la cité de Bourdiaux: les nefs orent bon vent, tantost
+vindrent au port sans dommage nul. Quant le conte Richart et sa gent toute
+furent à terre, il vint à un chastel qui est nommé Saint-Machaire[316], si
+mist devant le siège et le prist par force.
+
+ Note 315: «Et il sot la desloiauté des _Anglois_ (sic) qu'il avoit
+ par plusours fois esprouvée.» (Msc. 8396-2.)
+
+ Note 316: _Saint-Machaire._ Sur la Garonne, à trois lieues au-dessous
+ de _La Réole_.
+
+Quant le chastel fu pris, il destruit la terre et le pays d'environ. Et
+après vint à une ville qui est nommée la Rochelle[317], et mist devant son
+siège, et la greva moult forment. Mais la gent de la ville qui fu
+introduite en armes, se tint longuement contre ses anemis et les desconfist
+par pluseurs fois. Quant le conte Richart et les Anglois virent ce, si
+furent moult dolens et moult courouciés; si les prisrent à assaillir de
+jour en jour plus forment. Mais quant ce seut le roy de France Loys, il
+envoya son mareschal, à tout grant plenté de chevaliers et de sergens et de
+souldoiers pour secourre la ville. Quant le conte Richart et ses Anglois
+apperceurent que le secours venoit du roy de France, il guerpirent le siège
+et leur vindrent à l'encontre sus le fleuve que l'en appelle Dordonne; et
+illecques s'arrestèrent les gens le roy de France qui oultre ne porent
+passer pour le fleuve, et vindrent à un chastel qui est nommé Limeul[318]
+qui se tenoit au roy d'Angleterre, et puis l'assistrent et firent tant
+qu'il le pristrent par force; puis entrèrent en la terre au seigneur de
+Bergerac, et soubmirent luy et sa gent sous la poesté et en la seigneurie
+le roy de France.
+
+ Note 317: _La Rochelle._ Erreur; il falloit: _La Réole_.
+
+ Note 318: _Limeul_, pris du confluent de la Vezère et de la Dordogne,
+ à cinq lieues de _Sarlat_.
+
+Quant le conte Richart et les Anglois seurent ces choses, il n'osèrent puis
+combatre aux François; ainsois retournèrent au plus tost qu'il peurent en
+Angleterre.
+
+_Incidence._--Il avint en l'an Nostre-Seigneur mil deux cens vingt et cinq
+au mois d'avril, que un homme vint en Flandres, et dist que il estoit le
+conte Baudouin de Flandres, jadis empereur de Constantinoble, et que il
+estoit eschappé ainsi comme par miracle de la charte des Griex. Pluseurs
+gens grans et petis de la conté de Flandres virent que il ressambloit
+merveilleusement au conte Baudouin, et apperceurent, par ses dis, assez de
+signes que il avoient jadis veus au conte Baudouin; si le receurent à conte
+et à seigneur. Et pour ce que il avoient en haine la contesse Jehanne fille
+le conte Baudouin, il la déjectèrent et luy tollirent presque toute la
+terre, c'est assavoir la conté de Flandres (et s'aerdirent[319] du tout au
+faux Baudouin). Quant la contesse se vit dejectée en telle manière de sa
+terre, qui estoit proprement son héritage, elle fu merveilleusement
+desconfortée, et pour ce vint-elle au roy de France Loys, et luy pria, pour
+Dieu, qu'il eust pitié de luy[320], et luy monstra raison pour quoy il
+povoit et devoit estre esmeu, et restablir luy, sa terre et sa conté.
+
+ Note 319: _S'aerdirent._ S'attachèrent, adhérèrent.
+
+ Note 320: _Luy._ Elle.
+
+Le roy Loys eut pitié de la contesse, et vint à Péronne à tout grant plenté
+de barons et de chevaliers, et manda illec celluy qui faignoit estre le
+conte Baudouin; et luy donna en conduit sauf aler et sauf venir pour
+monstrer ses raisons contre la contesse. Cil qui bien cuidoit avoir gaignié
+la conté par faulseté vint à Péronne, à tout grant plenté de gent, et fist
+contenance moult grant et moult orgueilleuse.
+
+Le roy luy demanda de moult de choses et especiaument où il avoit fait
+hommage au roy Phelippe son père et où il avoit esté fait chevalier. Quant
+cil apperçut les demandes le roy, si se doubta forment, et commença à
+querre aloingnes de respondre, ainsi comme par orgueil. Le roy qui bien vit
+et apperçut la folie et l'orgueil de luy fu courroucié, si luy commanda que
+il luy vuidast dedens trois jours sa terre et son royaume et luy donna
+conduit à repairier. Icil qui eut oï le commandement le roy retourna au
+plus tost qu'il peut à Valenciennes, et illec fu laissié de tous ceux qui
+le suivoient. Quant il se vit seul et débouté du règne, si se tapi et fouy
+ainsi comme un marchant en la terre de Bourgoigne, mais illec fu pris d'un
+chevalier qui le trouva et le ramena à la contesse de Flandres. Quant la
+contesse le tint, si le fist jetter en chartre; et puis le prisrent ses
+gens, et luy firent divers tourmens, et au derrenier le pendirent comme
+faux et dampné[321].
+
+ Note 321: Tous les historiens contemporains ont raconté l'histoire du
+ fauxBaudouin; mais Philippe Mouskes est celui de tous dont le récit
+ est le plus curieux et le plus détaillé. Voyez l'excellente édition
+ qu'a donnée de ce poète M. de Reiffenberg.
+
+En cest an meisme, Romain, diacre et cardinal de l'églyse de Rome, vint
+légat en France, environ la feste saint Pierre et saint Pol apostres, et
+ala de Tours à Chinon avec le roy Loys de France. Là furent pourloigniées
+les trièves entre le roy de France et Aymery, le viconte de Thouars,
+jusques à la feste de la Magdeleine en suivant; et tantost après retourna
+le roy à Paris et tint son parlement illecques. La veille de la Magdeleine
+vint Aimery, le viconte de Thouars, devant le roy et le légat de Rome, et
+luy fist hommage, présens les messages le roy d'Angleterre qui lors
+estoient venus à court.
+
+Après ce parlement, droit environ la purification Nostre-Dame, le roy, les
+prélas et les barons de France s'assemblèrent à Paris; et prisrent pluseurs
+des contes la croix par la main Romain, diacre cardinal, pour aler sus les
+Albigois hérites.
+
+
+IV.
+
+ANNEE 1226.
+
+_Coment le roy conquist Avignon et trespassa de ce siècle à Montpencier._
+
+
+En l'an de grace mil deux cens vingt et six, au mois de may, le roy de
+France Loys et tous les croisiés de son royaume s'assemblèrent en la cité
+de Bourges, et se mistrent à la voie par la cité de Nevers et de Lyon, et
+vindrent à Avignon, noble cité et fort à conquerre et à prendre. Ceux de
+celle cité estoient et avoient jà esté entredis et escommeniés par
+l'auctorité de l'églyse de Rome par l'espace de sept ans pour l'orde
+punaisie du péchié de hérésie. Quant le roy fu devant la cité d'Avignon, il
+cuida paisiblement passer parmi, luy et son ost, par une convenance de paix
+que il avoit faicte aux bourgois de la ville; mais il luy cloïrent les
+portes, si que le roy et sa gent demourèrent dehors.
+
+Le roy s'esmerveilla moult de ce qu'il avoient fait, et lors prist en son
+cuer force et vigueur, et fist asségier la ville tantost en trois lieux; et
+commença cil siège la veille saint Andrieu l'apostre. Lors fist le roy
+drecier engins, tresbuchiés et perrieres qui jettoient espessement à la
+cité. Mais ceste chose valut peu, car ceux de dedens se deffendoient moult
+forment, et firent au roy et à sa gent moult de dommages. Le siège dura
+ort et aspre jusques à la feste de l'assumption Nostre-Dame, auquel furent
+mors de dars volans, de pierres de mangonniaux, et de propre morine[322],
+bien près de deux mille des gens du roy. A ce siège mourut le conte de
+Saint-Pol qui estoit nommé Guy, et fu féru d'une pierre d'un mangonnel;
+dommage fu, preudomme estoit et preu aux armes et ferme en foy. Illec
+trespassa de cest siècle l'évesque de Limoges. Le conte de Champaigne
+Thibaut se départi du siège, et vint en son pays, sans congié demander au
+roy né au légat de Rome Romain, diacre et cardinal.
+
+ Note 322: _Morine._ Mortalité. «Infirmitate propriâ.» Je n'ai pas vu
+ ce mot ailleurs.
+
+Quant le roy vit ceux de la cité si fort contre luy tenir, si jura et dist
+que il ne se départiroit du siège jusques à tant qu'il auroit la cité
+conquise. Ceux d'Avignon seurent assez tost la volenté et le serement le
+roy, et coment il les avoit pris en grant haine; il se doubtèrent moult et
+orent conseil ensemble, si envoyèrent deux cens des meilleurs hommes de la
+ville pour ostage au roy, et jurèrent que il seroient en la volenté le roy
+et de l'églyse de Rome, ainsi comme le cardinal diroit.
+
+Ceste ordenance faite, le roy et sa gent entrèrent en la cité; lois
+commanda que les fossés feussent emplis rés à rés de terre; et fist abatre
+et araser trois cens maisons[323] ou environ qui estoient en la cité, et
+les murs de la ville jusques au pié. Le cardinal absoult la ville et y mist
+moult de bonnes coustumes; et aussi fist ordener et sacrer en évesque un
+moine de Clugny nommé maistre Nicole de Corbie[324].
+
+ Note 323: A tours batailleres. (Msc. 8396.-2).
+
+ Note 324: Là fu sacrés Nicolas, abés de Cligny, qui fu nez de Corbie.
+ (Msc. 8396.-2.)
+
+Après ces choses le roy issi d'Avignon à tout son ost et s'en vint par
+Prouvence. Les cités et les chastiaux et les forteresces se rendirent à luy
+en paix sans guerre faire jusques à quatre lieues assés près de
+Thoulouse[325]. Quant le roy vit ce, si establi et ordena en son lieu,
+garde de toute la terre et de toute la contrée, un sien chevalier, Ymbert
+de Biaujeu, qui estoit de son lignage, et s'appareilla pour retourner en
+France. Le jeudi devant la feste de Toussains s'esmu pour retourner, et
+chevaucha tant qu'il vint à Montpencier en Auvergne; là acoucha malade
+d'une moult grant enfermeté, et mourut le dimence emprès les octaves de
+Toussains. Jhésucrist en ait l'ame! car bon crestien estoit, et avoit esté
+tousjours de très grant saincteté et de grant pureté de corps tant comme il
+fu en vie; car on ne treuve pas que il eust oncques à faire à femme, fors à
+celle que il prist en mariage.
+
+ Note 325: «Ainsinc com li rois s'en repairoit, si mourut
+ l'arcevesques de Rains et li quens de Namur. De ce pestilent siège en
+ repaira po de sains. Par tot France ot grant mortalité.»
+ (Msc. 8396.-2.)--«Li quens de Namur, cousin au roy de France et frère
+ Henry l'empereur de Constantinoble.» (N° 218, Suppl. franç.)
+
+Assez sont qui dient que par la mort le roy fu acomplie la prophécie de
+Mellin qui dist: _In monte ventris morietur leo pacificus_; c'est à dire:
+«Au mont du ventre mourra le lion paisible.» Le roy Loys fu en sa vie fier
+comme un lion envers les mauvais, et paisible merveilleusement envers les
+bons; né on ne trouve mie que oncques roy de France fors cil mourust à
+ontpencier. Après ce que le bon roy fu trespassé de ce siècle, si fu
+apporté à Saint-Denys en France; illec fu enterré delès son père le bon roy
+Phelippe[326].
+
+ Note 326: «Honnorablement en or et en argent. Lequel pluseurs qui à
+ Saint-Denis vont voient au temps d'ore, ainsi noblement et
+ honnorablement enterré. Trois ans régna icil roy Loys et lessa à la
+ royne Blanche sa femme pluseurs enfans, c'est assavoir: Phelippe, son
+ premier fils, qui morut en s'enfance et fu enterré en l'églyse
+ Notre-Dame de Paris; et puis monseigneur saint Looys, Robert le conte
+ d'Artois, Aufour le conte de Poitiers, et Charles le conte d'Anjou et
+ de Provence qui puis fu roy de Sezille. Et une fille Ysabel, qui fu
+ de sainte vie sans estre mariée, et gist au moustier des Cordelières
+ delez Saint-Clooust que l'on appela Lonc-Champ, que messire saint
+ Looys fonda à sa requeste. Un autre fils ot que l'en appela Jehan qui
+ morut en s'enfance et fu enterré en l'églyse de Beaumont.» (N° 218,
+ Supp. fr.)
+
+ * * * * *
+
+A la loenge et à la gloire de la benoite et inséparable Trinité, Dieu,
+Père, Fils et Saint-Esperit, je qui à présent sui comis de vraiement mestre
+en escript tous les fais des roys de France régnans en mon temps, expose et
+met en françois la vie du glorieus roy monsieur saint Loys[327].
+
+ Note 327: Ce préambule ne se trouve que dans le manuscrit de
+ Charles V; il doit pourtant être de l'historiographe qui le premier
+ ajouta aux _Grandes Chroniques de France_ la vie de saint Louis.
+
+On a dit plusieurs fois bien à tort que cette vie de saint Louis n'offroit
+que la traduction du latin de Guillaume de Nangis. Elle en diffère
+essentiellement; elle entre dans mille détails particuliers, et raconte
+beaucoup de faits qu'on chercheroit vainement partout ailleurs. C'est, en
+un mot, à compter de saint Louis, que les _Chroniques de Saint-Denis_
+présentent un _ouvrage original_.
+
+Avec le règne de Louis VIII s'arrête le texte des _Chroniques de
+Saint-Denis_, publié jusqu'à présent dans la grande collection des
+_Historiens de France_.
+
+
+
+
+CI COMENCE LA VIE MONSEIGNEUR
+SAINT
+LOYS.
+
+
+Nous devons avoir en mémoire les fais et les contenances de nos devanciers,
+et nous devons remirer ès anciennes escriptures qui parlent des
+preudeshommes et de leur vie: si comme fu monseigneur Saint Loys qui se
+contint si honnestement en son royaume qui est de terre et de boe, qu'il en
+conquist le royaume des cieux que nul prince né autre ne luy peut jamais
+oster[328].
+
+ Note 328: Ce préambule est le sommaire de celui que Guillaume de
+ Nangis a fait pour ses _Gesta S. Ludovici noni Francorum regis_. Voy.
+ _Du Chesne_, tome V, p. 326.
+
+
+I.
+
+ANNEE 1226.
+
+_Coment le père Saint Loys ala en Albigois._
+
+
+Si comme le père monseigneur Saint Loys voult aler en Albigois, il laissa
+son royaume à garder à la royne Blanche sa femme et ses enfans, et s'en
+vint à la cité d'Avignon, et l'assist à grant force de gent. Tant les tint
+estroictement et tant fist ruer perrières et mangoniaux, qu'il ne le porent
+endurer; si se rendirent et se mistrent du tout à sa volenté. Le roy prist
+toute la contrée en sa main, et mist ès bonnes villes et ès forteresces,
+baillis, seneschaux, viguiers, maires, prévos et sergens d'armes, pour
+garder sa terre et toute la contrée de par luy en son nom. Et aussi leur
+commanda que tous ceux qu'il pourroient trouver entechiés du vice d'érésie
+et qui fussent de riens contre la foy, tantost fussent ars et mis au feu et
+en charbon sans nul rachatement.
+
+Après ce, il establi les evesques et les prélas et leur chapelains en leur
+églyses, que les mescréans avoient chaciés. Quant le roy eut ainsi restabli
+la foy crestienne en Albigois, si s'en retourna vers France. Si comme il
+vint près d'un chastel que l'en appelle Montpancier, il convint que la
+prophécie Mellin fust accomplie qui dist: _In monte ventris morietur leo
+pacificus_. C'est-à-dire à Montpancier mourra le lion paisible et
+débonnaire: car une maladie le prist le jour qu'il vint au chastel, dont il
+mourut. Aporté fu à Saint-Denys en France, et mis en sépulture delès le roy
+Phelippe son père, l'an mil deux cens vingt et six.
+
+
+II.
+
+ANNEE 1226.
+
+_Coment Saint Loys fu couronné en la cité de Rains._
+
+
+[329]Au moys après que le roy Loys fu trèspassé, Saint Loys son fils, qui
+n'avoit pas douze ans acomplis, fu mené à Rains; et manda l'en l'évesque de
+Soissons pour l'enfant coronner, pour ce qu'il n'avoit adonc point
+d'archevesque à Rains. L'évesque de Soissons vint à Rains à grant
+compaignie de prélas et du clergié, et enoingt et sacra l'enfant, et luy
+mist la couronne en la teste; et dist les prières et les paroles qui
+afièrent à dire à tel dignité.
+
+ Note 329: Ici commence l'ouvrage de Guillaume de Nangis; mais, dans
+ ce qu'il en emprunte, notre chroniqueur n'a pas suivi la traduction
+ ancienne publiée à la suite de Joinville et d'après un manuscrit de
+ Colbert, dans la grande édition de 1761, dite _du Louvre_. La sienne
+ est en général plus correcte et, d'ailleurs, débarrassée de beaucoup
+ de superfluités.
+
+Quant l'enfant fu couronné, il s'en vint à Paris là où il fu receu à moult
+grant joie du peuple et des gens du pays. La royne Blanche sa mère le fist
+moult bien endoctriner et enseignier, car elle l'avoit en garde par raison
+de tutele et de bail; et luy quist gens de conseil les plus preudeshommes
+et les plus sages que on peust trouver, qui resplendissoient de droicture
+et de loyauté pour les besoingnes du royaume gouverner, autant clers comme
+lais. Ce fu fait le premier dimenche de l'avent Nostre-Seigneur.
+
+
+III.
+
+ANNEE 1227.
+
+_Coment les barons de France murmurèrent contre le saint roy._
+
+
+En celluy an meisme que l'enfant fu couronné, Hue le conte de la Marche,
+et Pierre Mauclerc duc de Bretaingne, et Thibaut le conte de Champaigne
+parlèrent ensemble et commencièrent à murmurer contre le jeune roy; et
+distrent que tel enfant ne devoit pas tenir royaume; et que celluy seroit
+moult fol qui à luy obéiroit, tant comme il fust si jeune. Lors firent
+aliances ensemble et promistrent que il n'obéiroient né à luy né à son
+commandement. Tantost qu'il se furent départis, le duc de Bretaingne fist
+garnir deux fors chastiaux et deffensables: l'un à nom Saint-Jacques de
+Buiron[330], et l'autre Belesme. Le père Saint Loys le[331] bailla à garder
+au duc de Bretaingne, pour ce qu'il estoit fort et deffensable, quant il
+ala sur les Albigois.
+
+ Note 330: _St-Jacques de Buiron._ Latin: _S. Jacobum de Beveron_.
+ Tillemont reconnoît ici _Saint-James de Beuvron_, en Normandie; sans
+ doute _St-James_, dans l'Avranchin, à quelques lieues de Pontorson.
+ --Belesme-est dans le Perche.
+
+ Note 331: _Le._ Il falloit: _Les_, comme le latin.
+
+Nouvelles vindrent au roy que le duc garnissoit ses forteresces et ses
+chastiaux, et qu'il avoit en son aide le conte de la Marche et Thibaut de
+Champaigne pour aler contre luy et pour luy grever. Si se conseilla à sa
+mère et à ses barons: si luy fu loé qu'il alast hastivement contre le duc,
+pour ce qu'il avoit premier garni ses chastiaux. Lors manda chevaliers et
+sergens d'armes, et assembla grant ost pour aler là, et se mistrent à voie
+pour aler droit à la charrière de Charcoy[332].
+
+ Note 332: _La charrière du Charcoy_. Variantes: _Querrière de
+ Turquey_,--_de Surquey_. Latin: «_Ad quarreriam de Curcetio_.» Je
+ crois que c'est aujourd'hui le village de _Charcé_, dans le
+ _Saumurois_, près de _Brissac_.
+
+Avec le jeune roy estoit un cardinal de Rome qui estoit venu en France de
+par le pape, et Phelippe conte de Bouloingne, oncle le roy, et Robert conte
+de Dreux, qui estoit frère au duc[333]. Quant Thibaut le conte de
+Champaigne vit l'ost de France venir là où il avoit[334] tant bonne
+chevalerie et tant bonne gent, si se pensa que s'il se tenoit longuement
+contre le roy que il luy en pourroit bien mescheoir; si se parti de ses
+compagnons au point du jour, pour ce qu'il ne l'apperceurent et s'en vint
+au roy; et le pria qu'il luy voulsist pardonner son mautalent, et que plus
+ne seroit contre luy.
+
+ Note 333: Au duc de Bretagne.
+
+ Note 334: _Où il avoit._ Où il se trouvoit.
+
+Le roy qui estoit enfant et débonnaire le receut en grace et luy pardonna
+on mautalent. Après il manda au duc et au conte de la Marche qu'il
+venissent à son commandement ou qu'il venissent contre luy à bataille: et
+il luy mandèrent que volentiers feroient paix à luy, mais que il leur
+donnast jour et lieu là où il pourroient parler de paix et de concorde.
+Quant le roy eut oï les messages, si leur assigna jour au chastel de
+Chinon, et fist retourner son ost en France; et puis s'en ala à Chinon, et
+là les attendi au jour qui estoit establi. Mais il ne vindrent né ne
+contremandèrent; si les fist semondre de rechief; oncques pour ce ne
+vindrent; la tierce fois furent semons et sommés. Lors parlèrent ensemble
+le conte et le duc, et distrent que à ceste fois ne pourroient venir à
+chief du roy[335]; si luy envoyèrent messages, et distrent que volentiers
+venroient parlera luy à Vendosme, mais qu'il eussent sauf aler et sauf
+venir. Le roy leur octroya; lors vindrent à Vendosme, et amendèrent au roy
+de leur outrage et de leur meffait, tout à sa volenté. Le roy qui fu jeune
+et débonnaire leur octroya paix et amour, mais qu'il se gardassent de
+mesprendre[336].
+
+ Note 335: _Venir à chief._ Nous disons aujourd'hui: _Venir à bout_.
+
+ Note 336: Notre chronique, tout en s'aidant du récit de Nangis, a
+ raconté les dernières circonstances de l'accord des barons d'une
+ manière plus claire et plus vraisemblable.
+
+
+IV.
+
+ANNEE 1227.
+
+_Du descord qui fu entre les barons et le roy de France._
+
+
+L'an après ensuivant, par le conseil Pierre Mauclerc, duc de Bretaingne et
+Hue le conte de la Marche, descort mut entre le roy et les barons de
+France. Et maintenoient les barons contre le roy, que la royne Blanche, sa
+mère, ne devoit point gouverner si grant chose comme le royaume de France,
+et qu'il n'appartenoit pas à femme de telle chose faire[337]. Et le roy
+maintenoit contre ses barons qu'il estoit assez puissant de son royaume
+gouverner, avec l'aide des bonnes gens qui estoient de son conseil. Pour
+ceste chose murmurèrent les barons, et se mistrent en aguait comme il
+pourroient avoir le roy pat devers eux, et tenir en leur garde et en leur
+seigneurie.
+
+ Note 337: Les griefs des barons sont résumés dans ce dernier couplet
+ d'un Serventois de Hues d'Oisy, l'un des plus ardens ennemis de
+ Thibaut de Champagne:
+
+ Bien est France abatardie,
+ Signor baron, entendés,
+ Quant feme l'a en baillie,
+ Et telle comme savés.
+
+ Il et elle, lez à lez,
+ La tiennent de compaignie;
+ Cil n'en est fors rois clamés
+ Qui piechà est couronés.
+
+ (_Romancero François_, page 188.)
+
+Si comme le roy chevauchoit parmi la contrée d'Orlians[338], il luy fu
+annoncié que les barons le faisoient espier pour prendre. Si se hasta moult
+d'aler à Paris, et chevaucha tant qu'il vint à Montlehery. D'illec ne se
+voult départir pour la doubtance des barons; si manda à la royne, sa mère,
+que elle luy envoyast secours et aide prochainement. Quant la royne oï ces
+nouvelles, si manda tuit les plus puissans hommes de Paris et leur pria
+qu'il voulsissent aidier à leur jeune roy: et il respondirent qu'il
+estoient aprestés du faire, et que ce seroit bon de mander les communes de
+France, si que il fussent tant de bonne gent que il peussent le roy jetter
+hors de péril. La royne envoya tantost ses lettres par tout le pays, et si
+manda que l'on venist en l'aide à ceux de Paris, pour délivrer son fils de
+ses ennemis. Et s'assemblèrent de toutes pars à Paris les chevaliers
+d'entour la contrée et les autres bonnes gens.
+
+ Note 338: _Par la contrée d'Orlians..._ Nangis dit: «Cùm rex esset
+ apud _Castra_ sub Monte-Leterici.» C'est Châtres, aujourd'hui
+ _Arpajon_, petite ville à peu de distance de Montlhery: il en est
+ fait mémoire dans le fameux _Noël_:
+
+ Tout les bourgeois de Châtres
+ Et ceux de Montlhery.
+
+ Par corruption, on prononce: _Les bourgeois de Chartres_...
+
+Quant il furent tous assemblés, il s'armèrent et issirent de Paris à
+banières desployées, et se mistrent au chemin droit à Montlehery. Si tost
+comme il furent acheminés, nouvelles en vindrent aux barons: si se
+doubtèrent forment de la venue de ces gens, et distrent entr'eux qu'il
+n'avoient pas tel force de gent qu'il se peussent combatre à eux. Si se
+départirent et s'en alèrent chascun en sa contrée. Et cil de Paris vindrent
+au chastel de Montlehery, là trouvèrent le jeune roy, si l'en amenèrent à
+Paris, tout rengiés et serrés et appareilliés de combatre, s'il en fust
+mestier[339].
+
+ Note 339: Le récit sommaire de Nangis a beaucoup moins d'intérêt.
+ L'appel fait aux communes y est omis.
+
+
+V.
+
+ANNEE 1227.
+
+_Coment le conte de Champaigne fu assailli des barons._
+
+
+Droitement en l'an de grace mil deux cens vingt et huit, pluseurs des
+barons s'assemblèrent, et commencièrent à gaster la terre au conte de
+Champaingne par devers Alemaigne[340]: car il l'avoient en moult grant
+haine pour ce qu'il s'estoit accordé au roy. Et mistrent tout en feu et en
+charbon quanqu'il trouvèrent devant eux; et alèrent jusques à une ville qui
+a nom Caourse[341]. Quant il furent devant la ville, si la commencièrent à
+assaillir. Quant le conte Thibaut vit que il estoient si durement esmeus
+contre luy, si demanda au roy de France secours et, pour Dieu, qu'il luy
+voulsist aidier, et que tout ce faisoient les barons pour ce que il
+s'estoit à luy acordé.
+
+ Note 340: C'est-à-dire, par le point le plus éloigné des domaines du
+ roi.
+
+ Note 341: _Caourse._ Chaource, à quatre lieues de Bar-sur-Seine.
+
+Le roy reçut sa prière et envoya messages aux barons, et leur pria qu'il se
+voulsissent déporter de dommagier le conte Thibaut; mais les barons firent
+oreilles sourdes; oncques pour son commandement ne se vouldrent tenir.
+Quant le roy vit qu'il ne vouldrent ceser, si fist venir ses gens d'armes
+et souldoiers à pié et à cheval, et manda sa chevalerie et ses
+communes[342], et se mut à aler contre ses barons, entalenté de prenre
+vengeance de tel fait. Les barons seurent que le roy venoit à tout grant
+ost, si se doubtèrent d'aler contre luy né ne l'osèrent attendre; ains se
+départirent du siège au plus tost qu'il porent et s'en alèrent chascun en
+sa contrée. Quant le roy sceut certainement qu'il estoient départis du
+siège, il s'en retourna arrières, luy et son ost, et s'en revint en France.
+
+ Note 342: _Et ses communes._ «Ac satellitum armatorum.» Nangis
+ entendoit sans doute, par ces mots, la même chose que notre
+ chroniqueur.
+
+
+VI.
+
+ANNEE 1229.
+
+_Du duc de Bretaigne._
+
+
+Assez tost après, en cest an meisme, Pierre Mauclerc s'en ala au roy
+d'Angleterre et luy fist entendant que, sé il vouloit, encore pourroit-il
+recouvrer la duchié de Normandie que le roy Jehan son père avoit perdue.
+«Coment,» dist le roy, «la pourrois-je recouvrer? sé ce povoit estre, moult
+volentiers y metroie paine.»--«Je le vous dirai,» dist le duc: «le roy de
+France est jeune enfant, né n'a point aage de porter couronne, né n'a point
+esté couronné de l'accort des barons mais contre leur volenté; pourquoy, sé
+vous aliez sur luy, nul ne luy vouldroit aidier; et ainsi pourriez
+recouvrer la perte que vostre père fist.» Tant dist, tant sermonna que le
+roy Henry s'en vint en Bretaigne à tout grant nombre d'Anglois. Le duc
+assembla grant foison de Bretons. Quant il furent tous assemblés, si firent
+grant ost et entrèrent en la terre au roy de France par force d'armes, et
+la commencièrent à gaster, et à bouter le feu ès villes et ès chastiaux,
+tant que le peuple fu si espoventé qu'il s'enfouirent ès forteresces et aux
+villes deffensables; et mandèrent au roy coment il leur estoit[343].
+
+ Note 343: Cet alinéa occupe deux lignes dans le récit de Nangis.
+
+Le roy fu moult eschauffé et enflambé de prendre vengence de tel fait;
+grant ost assembla des communes et des bonnes villes de son royaume et fu
+son propos d'aler premièrement sur le duc de Bretaigne qui estoit maistre
+chevetaine de celle besoingne. Et chevaucha hastivement droit au chastel de
+Belesme que le duc avoit receu en garde de par le père Saint Loys, quant il
+ala sur les Albigois, né rendre ne le vouloit, ains le tenoit par force.
+Le roy fist enclorre tout entour le chastel, et mist le siège tout environ
+né oncques ne le laissa pour l'yver. Si fu-il si grant et si fort que trop
+eust esté périlleux aux hommes et aux chevaux, sé ne fust la royne Blanche
+qui estoit au siège devant le chastel, qui fist crier parmi l'ost que tous
+ceux qui vouldroient guaignier alassent abatre arbres, noyers et pommiers,
+et quanques il trouveroient de busche aportassent en l'ost.
+
+Si tost comme elle l'eut commandé, les menus varlès de l'ost alèrent abatre
+quanques il trouvèrent et envoièrent à charrettes et à chevaux en l'ost.
+Et cil de l'ost firent grans feux par les tentes et par les paveillons, si
+que la froidure ne peust emporter les hommes né les chevaux. Tantost comme
+le siège fu environ le chastel, l'en courut à l'assaut, et cil de dedens se
+deffendirent bien et viguereusement, si que, celle journée, la gent le roy
+ne porent riens faire. L'endemain le mareschal de l'ost fist assembler ceux
+qui savoient miner, et commanda que il minassent par dessoubs les fondemens
+du chastel, et il les deffendroit luy et sa chevalerie. Lors fu crié parmi
+l'ost que tuit alassent à l'assaut; et puis commencièrent à lancier à ceux
+de dedens et à paleter. Et cil dedens se deffendirent qui firent les
+mineurs reculer et fouir, et dura l'assaut sans cesser jusques à nones. Si
+fu le chastel moult froissié et moult empirié dessoubs. L'endemain au matin
+le mareschal fist drecier deux engins; l'un jectoit grosses pierres et
+l'autre plus petites. Si jectèrent les maistres du grant engin une pierre
+si grosse dedens le chastel que elle confondi tout le palais du chastel, et
+furent mort tuit cil qui dedens estoient; et du grant hurt qu'elle donna,
+elle estonna toute la maistre tour et la fist crosler.
+
+Quant cil de dedens se virent si entrepris, si ne sorent que faire, car il
+virent bien que le chastel estoit tout deffroissié et dessus et dessoubs;
+et que il estoit tout ainsi comme au tresbuchier; et, avec ce, nul secours
+ne leur venoit du duc où il avoient moult grant fiance; si se rendirent au
+roy et vindrent à mercy.
+
+Quant le roy d'Angleterre oï dire que Belesme estoit pris, si se doubta
+moult forment et manda le duc et luy dist: «Vous me disiez et faisiez
+entendant que ce jeune roy n'avoit nulle aide de ses hommes, et il m'est
+advis que il a plus grant force de gent que moy et vous n'avons; sé il
+vient sur moy, coment me pourrois-je deffendre? je n'ay pas gent pour
+combatre à luy, et si ne fait pas temps pour mener guerre.» Quant il eut ce
+dit, il se parti du duc, et se mist en mer et retourna en Angleterre dolent
+et couroucié, pour ce qu'il n'avoit riens fait.
+
+
+VII.
+
+ANNEE 1229.
+
+_Coment le roy envoia à la Haye-Painel._
+
+
+Le jour que le roy eut pris Belesme, nouvelles luy vindrent que ceux de la
+Haye-Painel[344] s'estoient tournés contre luy. La royne Blanche qui moult
+estoit sage dame, manda devant elle un chevalier qui avoit nom Jehan des
+Vignes, et luy commanda que il alast hastivement celle part, et que il
+prist vengeance de ceux qui ne vouldroient faire son commandement. Cil se
+parti de l'ost et amena avec luy de bonnes gens d'armes; et chevaucha tant
+que il vint là, et s'embati en la terre et en la contrée, et prist tout en
+sa main. Car il furent surpris, né ne se donnoient de garde que le roy
+envoiast sur eux en tel temps comme en yver. Avec ce il cuidoient qu'il
+cust trop à faire contre le duc et contre le roy d'Angleterre; si se
+rendirent, et vindrent à mercy.
+
+ Note 344: _La Haye-Painel_, en Normandie, entre Avranches et
+ Granville. C'est maintenant un bourg sur la rivière de _Thar_.
+ --Nangis ne parle pas ici de la reine Blanche.
+
+
+VIII.
+
+ANNEE 1229.
+
+_Coment le roy ala à la terre le duc de Bretaigne._
+
+Le roy se parti de Belesme, et entra en la terre au duc de Bretaigne et
+vint à un chastel que on nomme Audon[345]. Tost mist le siège de sa gent
+tout environ, et fist traire et lancier à ceux de dedens tant qu'il ne
+porent endurer la force le roy; si se rendirent. Quant ce chastel fu pris,
+le roy s'en ala à un autre que l'en appelle Chanciaus[346]; ceux dedens
+eurent trop grant paour, quant il virent si grant ost et si efforciement
+venir encontr'eux. Tous les puissans hommes issirent hors du chastel et
+portèrent les clés au roy, et se rendirent sauves leur vies. Le roy fist
+tantost garnir le chastel de sa gent, et le tint en sa main et en sa garde.
+
+ Note 345: _Audon_. C'est Oudon, sur la Loire, à deux lieues
+ d'Ancenis. Ce bourg est sur la frontière de l'ancienne Bretagne.
+
+ Note 346: _Chanciaus._ Aujourd'hui _Champtoceaux_, petite ville entre
+ _Oudon_ et _Ancenis_, sur la Loire.
+
+Quant le duc apperçut la grant force le roy, si lui chaï son orgueil et mua
+son courage: et manda à son frère le conte de Dreues qui moult estoit bien
+du roy, et à ses autres amis que il fissent tant que le roy se voulsist
+souffrir de gaster ainsi sa terre. Quant le conte sceut le mandement son
+frère, si en fu moult lié, car il se doubtoit qu'il ne perdist sa terre. Si
+pria tant le roy qu'il le receut à mercy, en telle manière que il donna
+pleiges et seurté que il ne venroit plus contre le roy. Lors fu mandé le
+duc et jura sus sainctes évangiles que jamais ne venroit contre luy; et luy
+fist hommage devant les barons qui là estoient venus et donna bons pleiges
+et bons hostages que plus il ne vendroit contre luy.
+
+Quant le duc de Bretaingne se fu acordé au roy, les autres barons en furent
+plus humbles né n'osèrent mouvoir guerre contre le roy depuis ce jour en
+avant; dont il avint que le roy gouverna son royaume quatre ans tout
+entiers, sans avoir nulle adversité.
+
+
+IX.
+
+ANNEE 1230.
+
+_Du roy d'Arragon, coment il conquist le païs de Maillogres._
+
+En cel an meisme, messire Jacques[347] roy d'Arragon tint son parlement en
+la cité de Barselogne, et manda tous les barons de son royaume et toute la
+chevalerie, et leur dist que la court de Rome luy avoit mandé qu'il alast
+oultre mer monstrer sa prouesce et sa chevalerie contre Sarrasins. «Mais il
+m'est avis,» dist le roy, «que mieux me vendroit monstrer ma prouesce
+contre les Sarrasins qui sont prouchains de moy et joignent à nostre
+royaume, sé vous le loez. Vezci près de nous le roy de Maillogres qui ne
+nous aime né ne prise un bouton et tient belle terre et bonne, laquelle
+nous pourrons bien avoir, sé vous me voullez aidier; et sé Dieu nous donne
+grace que nous la puissons conquerre, nous en départirons à nos amis bien
+et largement; et en sera Nostre-Seigneur Jhésucrist servi et honnouré, et
+la faulse loy que il tiennent destruicte.» Les barons respondirent que il
+estoient près de luy aidier, et de mettre les corps et les vies abandon.
+
+ Note 347: _Jacques._ Jayme Ier, surnommé le Conquérant.
+
+Quant le roy vit la bonne volenté de ses hommes, si assembla son ost de
+tant de gent comme il pot avoir, et entra en la terre de Maillogres[348].
+Les sommiers qui aloient devant accueillirent la proie, si comme chièvres,
+buefs, moutons, et amenèrent en l'ost au roy d'Arragon; et mistrent à mort
+tous les Sarrasins qu'il trouvèrent. Si leva la noise et le cri, et s'en
+vont Sarrasins fuiant vers les forteresces et vers les vaux de
+Burienne[349]. En telle manière s'en ala le roy d'Arragon, en dégastant
+tout devant luy, tout droit le chemin à la cité[350] de Maillogres; et
+d'autre part, il envoya deux frères[351], les meilleurs chevaliers de son
+ost, ès vaux de Burienne.
+
+ Note 348: _En la terre de Maillogres._ Il falloit: _En la terre des
+ Sarrasins_, et dans le royaume de Valence. L'expédition de James eut
+ en effet pour résultat la conquête des Baléares et celle de Valence.
+
+ Note 349: _Les vaux de Burienne._ De Borriano, ville du royaume de
+ Valence, entre cette dernière ville et Tortose.
+
+ Note 350: _A la cité._ Il falloit: _A l'île_.
+
+ Note 351: De l'ancienne maison de Moncade.
+
+Tant alèrent les deux frères avant, qu'il vindrent à un chastel près d'une
+vallée; là se reposèrent jusques à l'endemain. Quant vint au matin, si
+commandèrent à leur gent qu'il fussent tous garnis de leur armes, et tous
+près pour aler avant sus les anemis, et il si firent comme il eurent
+commandé. Les deux frères s'armèrent et alèrent devant, ainsi comme ceux
+qui ne cuidoient pas estre si près de leur anemis et n'atendoient point
+leur compaingnie. Si ne furent pas esloigniés de leur ost plus du quart
+d'une mille, que Sarrasins qui estoient muciés ès roches leur coururent sus
+et les avironnèrent de toutes pars. Cil qui se virent seurpris se mistrent
+à deffense, et avoient espérance que il fussent tost secourus de leur gent,
+avant qu'il fussent pris né occis; mais les Sarrasins se hastèrent moult de
+eux empirier; si les boutèrent jus de leur chevaux, et puis leur boutèrent
+les glaives ès corps; si les occirent.
+
+Et quant il orent ce fait, il tournèrent en fuie vers un chastel qui estoit
+à deux milles d'ilec. Et les Arragonois chevauchièrent tout le chemin, si
+trouvèrent leur maistres occis. De ceste aventure furent-il esbahis et si
+troublés que il ne sorent que dire né que faire. Si gardèrent et quistrent
+de toutes pars sé il peussent trouver ceux qui ce dommage leur avoient
+fait, et pensèrent qu'il estoient tournés vers le chastel qui estoit devant
+eux; si s'en alèrent hastivement celle part et assaillirent le chastel
+tantost comme il y furent venus. Et ceux de dedens se deffendirent et
+firent brandons de feu sus la plus haute tour, pour ce que cil des autres
+villes voisines les peussent veoir et qu'il les venissent secourre. Et les
+Arragonois entendirent à assaillir et tant firent qu'il entrèrent ens par
+devers les jardins, et prisrent par force le chastel, et occistrent tous
+ceux qu'il y trouvèrent, hommes et femmes et enfans; et puis boutèrent le
+feu au chastel par tout et se mistrent au chemin droit au roy d'Arragon, et
+luy contèrent le dommage qu'il avoient eus.
+
+Le roy fu moult dolent et courroucié de la mort de ses deux chevaliers: si
+jura et promist à Dieu qu'il ne retourneroit jamais en Arragon, devant
+qu'il auroit leur mort vengiée. Le roy de Maillogres qui bien savoit coment
+on gastoit sa terre, manda secours au roy de Garnade et au roy de Maroc, et
+au prince d'Aumarie[352]; et d'autre part, il le fist assavoir au roy de
+Barbarie et au roy de Bougie[353], pour avoir secours et aide. Quant il eut
+Sarrasins assemblés, si yssi hors de Maillogres contre le roy d'Arragon à
+bataille. Le roy Jacques fu d'autre part qui bien ordena ses batailles, et
+leur monstra exemple de chevalerie, et qu'il pensassent de bien férir sus
+Sarrasins, s'il vouloient avoir l'amour de Dieu.
+
+ Note 352: _Aumarie_ ou Almerie. Dans le royaume de Grenade. C'étoit
+ alors une ville très-forte et très-opulente.
+
+ Note 353: _Bougie_, en Afrique, aujourd'hui province de l'_Algérie_.
+
+Quant Arragonnois furent près de leur ennemis, il baissièrent les glaives
+et se férirent en eux. Entre les Sarrasins en y avoit un merveilleusement
+grant et plein de grant force: si tenoit une guisarme[354] et s'en vint
+vers le roy et le cuida férir à plain bras estendu, mais le roy tourna de
+costé pour le coup eschiver; et un chevalier qui fu près du Sarrasin féri
+son cheval d'une lance jusques aux boiaux. Au trébuchier que le Sarrasin
+fist de son cheval, si comme la teste luy enclina vers terre, le roy le
+féri, entre la jointure de son hiaume et la gorgière, d'une espée longue et
+gresle; si luy embati tout oultre parmi la gorge.
+
+ Note 354: _Guisarme._ Hache à deux tranchans.
+
+Quant le Sarrasin se senti à mort féru, il haucia la guisarme et féri un
+chevalier parmi la teste si grant coup qu'il luy embati bien plaine paume
+dedens, et tresbucha le chevalier et le cheval, tout en un tas par devant
+luy. Après ce que le Sarrasin eut fait le cop, il chéi mort entre les piés
+des chevaux. En ce Sarrasin avoit le roy de Maillogres grant espérance
+d'avoir victoire, si se doubta, et tous les autres Sarrasins orent grant
+paour. Les Arragonnois qui bien virent leur foible contenance, leur
+coururent sus hastivement et férirent et chaplèrent sur eux, tant qu'il les
+menèrent à desconfiture, et qu'il coururent en fuie vers Maillogres. Et les
+Arragonnois les enchacièrent si près, qu'il entrèrent avec eux dedans la
+ville, et tindrent par force d'armes les portes ouvertes, tant que le roy
+et grant partie de sa gent furent entrés ens. Si mistrent à mort tous les
+Sarrasins qu'il trouvèrent en la ville, et les femmes et les enfans
+mistrent en chetivoison. Le roy fist mettre sa banière haut en la maistre
+tour; pour ce que cil qui venoient après luy sceussent certainement qu'il
+avoient la ville prise. Puis se reposèrent, car il estoient forment
+traveilliés de la bataille, et trouvèrent vins et viandes assez pour leur
+corps aaisier.
+
+Quant il eurent séjourné un pou de temps, il se mistrent à la voie et
+vindrent à une cité qui a nom Vicenne[355]. Mais ceux de la ville qui
+sorent leur venue, envoyèrent contre eux les clefs de la cité et se
+rendirent à la volenté le roy. D'ilec se partirent et alèrent à une autre
+cité que l'en nomme Valence[356], où monsieur saint Laurens fu né que
+Dacien l'empereur de Rome fist rostir pour ce qu'il estoit crestien. Quant
+il vindrent devant la cité, si tendirent leur tentes et leur paveillons, et
+mandèrent à ceux de dedens bataille, ou qu'il se rendissent. Les Sarrasins
+virent bien qu'il ne pourroient longuement durer, si se rendirent par telle
+condicion que ceulx qui ne voudroient estre crestiens s'en peussent aler
+sauvement, et seroient conduis hors de la contrée et du pays, et qu'il en
+poussent porter la moitié de leurs meubles. Le roy regarda que la ville
+estoit defensable, et qu'il y porroit longuement séjourner avant qu'elle
+peust estre prise, si s'accorda à tenir les convenances fermement.
+
+ Note 355: _Vicenne._ Sans doute _Ivica_, l'une des îles Baléares.
+
+ Note 356: _Valence_, en Espagne. Guillaume de Nangis nomme avec
+ raison _Saint-Vincent_ au lieu de Saint-Laurent.
+
+Quant il furent asseurés, il ouvrirent les portes, et le roy entra en la
+ville et se mist en saisine des forteresces. Après ce que le roy eut
+conquis toute la terre de Maillogres, il en départi à ses gens et à ses
+barons si largement que tous s'en tinrent apaiés; et fist la foy crestienne
+monteplier par tout le royaume.
+
+
+X.
+
+ANNEE 1230.
+
+_De madame sainte Ysabel, fille le roy de Hongrie._
+
+
+Ainsi comme le roy d'Arragon se contenoit en proesce et en chevalerie qui
+moult plaisoient à Nostre-Seigneur, en ce temps meisme, saincte
+Ysabel[357], fille au roy de Hongrie, se contenoit en prouesce de pitié et
+de miséricorde. Elle estoit femme Lendegrave le duc de Thoringe[358] qui
+moult estoit preud'homme et de bonne vie. Volenté vint au duc d'aler oultre
+mer requerre le saint sépulcre et de aidier les crestiens à deffendre la
+terre contre les Sarrasins. Mais il n'y demoura pas quatre ans que la mort
+le prist. Avant que il mourust, il commanda que son ossellemente fust
+apportée à Ysabiau sa femme, et qu'elle le fist enterrer en une abbaye où
+ses devanciers estoient enterrés. Tout en la manière que il commanda la
+bonne dame fist; et fist faire son service sollempnelment. Tantost comme il
+fu enterré, nouvelles coururent par le pays que le duc de Thoringe estoit
+mort: si s'assemblèrent ses anemis ensemble, et vindrent au chastel où sa
+femme estoit, et boutèrent le feu dedens, pour ce qu'il la vouloient
+prendre ou ardoir, par droite félonnie et en despit de son baron.
+
+ Note 357: _Ysabel._ Variante: _Elisabeth_. M. le comte de
+ Montalembert vient de publier un véritable chef-d'oeuvre d'éloquence,
+ d'érudition et de piété, sous le titre d'_Histoire de sainte
+ Elisabeth de Hongrie, duchesse de Thuringe_. Paris, 1836.
+
+ Note 358: _Lendegrave._ Il falloit: Du landgrave ou duc de Thuringe.
+
+En droit l'eure de mienuit, si comme le feu fu bouté en la ville, la dame
+sailli sus, toute effrayée, et s'en fouy par une petite porte hors du
+chastel, à pou de compaingnie, qu'elle ne fust apperceue; et s'en vint à
+l'évesque de Bavière qui estoit son oncle qui la reçut moult
+honnorablement, et fu moult couroucié de sa perte quant il le seut; et luy
+dist: «Belle niepce, or soiés toute aaise avec nous, et menés bonne vie et
+nette, et nous penserons de vous marier. Vous estes de si haute ligniée que
+vous devez bien avoir homme de grant renom.»--«Certes,» dist-elle, «de
+grant renom le vueil-je avoir, né plus haut né plus digne de luy n'est
+trouvé. C'est mon père et mon espoux Jhésucrist qui le sera tant comme je
+vivray.»
+
+La bonne dame demoura une pièce de temps en la garde son oncle, si luy fu
+avis qu'elle ne povoit point bien faire ses aumosnes né visiter les povres;
+d'illec se parti et s'en ala à un chastel plus parfont en Allemaigne; si
+luy plut illec à demourer né n'avoit que cinquante mars à despendre. Un
+jour avint que elle regarda un quarrefour où pluseurs chemins
+s'assembloient de diverses païs et de loingtaines contrées; si que moult de
+povres gens et de souffreteux passoient ce chemin. Si fist faire une grant
+maison et large sus quatre pilliers; là où elle commença à hébergier tous
+les povres trespassans; et ceux qui estoient infermes et malades elle les
+soustenoit tant qu'il fussent garis et enforciés; et selon ce qu'il
+estoient de lointaines terres, elle leur donnoit argent à faire leur
+despens, tant qu'il fussent venus en leur contrée.
+
+Moult se prenoit bien garde des femmes enceintes qui n'avoient dont il se
+peussent aidier; car elle-meisme les ervoit, et leur trenchoit leur viandes
+et leur faisoit leur lis. Quant le menu peuple le sceut, si commencièrent à
+venir de moult de parties, si que elle eut moult à faire. Si prist en sa
+compaingnie femmes fortes et viguereuses qui luy aidièrent les povres à
+soustenir et à servir. Et, quant les povres estoient venus au vespre pour
+reposer, si regardoit ceux qui estoient povrement chauciés; à ceux
+lavoit-elle les piés; et puis, l'endemain au matin, elle leur donnoit
+soulers selonc la mesure de leur piés; car elle estoit tous temps garnie de
+soulers grans et petis pour donner à ceux qui mestier en avoient; et
+elle-meisme leur aidoit à chaucier. Et puis si les convoioit et conduisoit
+tant qu'il fussent au chemin où il devoient aler.
+
+Quant les povres estoient aaisiés et couchiés, la bonne dame prenoit sa
+soustenance avec ceux de son hostel: né ne voulloit avoir plus maistrie né
+seigneurie que les femmes qui servoient les povres avec luy, fors tant que
+quant elle en véoit une trop lente et trop paresceuse, et elle luy
+commandoit à faire son service, sé celle n'y voulloit aler, elle-meisme y
+aloit, pour servir et pour aidier aux povres, tant qu'il fussent en leur
+lis couchiés: car il avenoit aucune fois qu'il se relevoient par nuit pour
+aler à chambre ou pour faire orine; si ne savoient rassener à leur lis, sé
+il n'y estoient conduis et menés.
+
+Aucune fois avenoit que elle n'avoit nul povre à servir, si comme entour
+tierce ou entour midi, que il n'estoient pas encore venus. Si s'en aloit
+séoir avec les plus povres femmes de la ville et filoit laine; et de ce fil
+en faisoit faire draps dont les povres estoient revestus. En povre habit se
+maintint depuis la mort de son seigneur, né n'eut oncques cure de cointise.
+Pour ce qu'elle aimoit tant les povres gens, les dames du pays l'orent en
+grant despit, et luy tournèrent le dos né n'orent cure de sa compaignie.
+
+Le roy de Hongrie oï dire que sa fille estoit en trop grant povreté; si
+commanda à un chevalier que il alast véoir en quel point elle estoit. Le
+chevalier se mist à la voie et vint droit à un chastel où il cuida trouver
+la bonne dame; et se heberga chiés le seigneur de la ville, et demanda de
+la dame où il la trouveroit? et on luy dist qu'il la trouveroit en un
+hospital où il ne repairoit que truans et povre gent. L'endemain au matin
+s'en ala le chevalier celle part, et trouva saincte Ysabel avec les povres
+femmes qui filoient laine, et avoit vestu un surcot tout esré et tout
+recluté[359].
+
+ Note 359: _Esré et recluté._ Erayé et rapiécé.
+
+Quant le chevalier la vit, si en eut grant abominacion, et dist à son
+escuier: «Par mon chief, ceste-cy ne fu oncques fille de roy, aucun truant
+coquin[360] l'engendra.» Si s'en retourna arrières né oncques ne la voult
+saluer né parler à elle. Quant la bonne dame eut esté ainsi long-temps, une
+maladie la prist si fort que nature ne le pot souffrir. Si comme le prestre
+l'enolioit[361], une volée d'oisiaux vint de devers le ciel aussi blans
+comme noif[362], et s'assistrent sur les arbres d'environ les pourpris, et
+commencièrent bien à chanter si doux chant et si plaisant que la gent
+d'illec entour laissièrent toutes besoingnes pour eux escouter, né ne
+cessèrent de chanter jusques à tant que l'ame luy fu issue du corps. Et
+quant elle fu transie[363], il s'en volèrent vers le ciel. Si tost comme
+elle fu mise en son tombel, toutes manières de gens estranges et infermes
+de toutes maladies diverses commencièrent à garir dès ce qu'il s'estoient
+reposé devant son tombel. Commune renommée s'espandi par le pays des grans
+miracles que Dieu faisoit pour luy, si que moult de bonne gent de
+lointaines terres la requistrent en grant dévocion.
+
+ Note 360: _Truant coquin._ Valet de cuisine.
+
+ Note 361: _L'enolioit._ L'enoignoit. Le mot perdu de l'ancien
+ chroniqueur est plus doux et mieux composé que celui de notre langue
+ moderne.
+
+ Note 362: _Noif._ Neige.
+
+ Note 363: _Transie._ Trépassée.
+
+
+XI.
+
+ANNEE 1230.
+
+_De saint Antoine de l'ordre des frères meneurs._
+
+
+En celle année meisme fu canonisé saint Antoine de l'ordre des frères
+meneurs, et mis au registre des sains à la court de Rome par ses bonnes
+mérites et par la saincte vie que il mena en cest monde, tant comme il y
+fu.
+
+
+XII.
+
+ANNEE 1230.
+
+_Coment le roy fist Royaumont._
+
+L'an de grace mil deux cens trente, fist le roy faire une abbaye de l'ordre
+de Cistiaux en l'éveschié de Biauvais de lès Biaumont sur Aise; en un lieu
+que on nommoit[364] Royaumont. Il y mist abbé et couvent, pour servir
+Nostre-Seigneur, et donna rentes et possessions pour eux soustenir
+largement.
+
+ Note 364: Guillaume de Nangis dit: «Que l'en disoit Cuimont, et
+ l'appella-l'en Royaumont.»--_Aise._ Oise.
+
+
+XIII.
+
+ANNEE 1231.
+
+_Coment le roy saint Loys fist la pais des clers et des bourgois de Paris._
+
+
+Si comme le roy entendoit à faire l'abbaye de Royaumont, nouvelles luy
+vindrent que les bourgois de Paris et les clers estoient en grans contens
+et en grant hayne. Et y furent plusieurs clers occis, car il commencièrent
+la meslée, et des bourgois ot aussi aucuns d'occis. Et pour ce que les
+clers n'orent amende à leur volenté, il s'esmurent et distrent qu'il
+iroient en autre contrée pour estudier. Le roy d'Angleterre, qui bien sceut
+le descort, leur mandaqu'il venissent à Ocenefort[365]; et il leur donroit
+hostels et maisons franchement jusqu'à dix ans, et pluseurs autres
+franchises s'il y vouloient demourer. Mais le roy de France ne voult pas
+que le clergie[366] s'esloingnast de luy, si fist la paix des clers et des
+bourgois, et fist tant que les clers demourèrent et repristrent leur leçons
+et commencièrent à lire. Pour ce le fist le roy que chevalerie et clergie
+sont volentiers ensemble.
+
+ Note 365: _Ocenefort._ Sans doute Oxford.
+
+ Note 366: _Le clergie._ C'est-à-dire: Le corps des savans.
+
+Jadis en l'ancien temps, clergie demoura à Athènes et chevalerie en Grèce.
+Après, d'ilec s'en parti et s'en ala à Rome, et tantost chevalerie après.
+Par l'orgueil des Romains se parti le clergie de Rome et s'en vint en
+France, et tantost chevalerie après. Et de ce nous segnifie la fleur de lis
+qui est escripte ès armes au roy de France. Car il y a trois feuilles[367]:
+la feuille qui est au milieu nous segnifie la foy crestienne, et les autres
+deux du costé segnifient le clergie et la chevalerie qui doivent estre
+tousjours appareillés de deffendre la foy crestienne. Et tant comme ces
+trois demoureront en France, foy, clergie et chevalerie, le royaume de
+France sera fort et ferme et plain de richesce et de honneur[368].
+
+ Note 367: _Trois feuilles._ Il s'agit ici des feuilles qui composent
+ la fleur de lys, et non pas du nombre de ces fleurs dans l'écu royal.
+
+ Note 368: Nous pardonnera-t-on d'exprimer ici le regret que tous les
+ vieux François éprouvent de ne plus voir les _Fleurs de lys_ dans
+ l'écu royal de France? Et l'histoire dira-t-elle à la postérité que
+ l'écu l'azur aux trois fleurs de lys d'or fut irrévocablement répudié
+ par un descendant de Saint Louis et de Henri IV, par un Bourbon?
+
+
+XIV.
+
+ANNEE 1231.
+
+_Coment le moustier de Saint-Denis fu renouvelé._
+
+
+Heude, l'abbé de St-Denys en France, fu en moult grant pensée coment il
+pourroit renouveller le moustier Saint-Denys; car il n'avoit esté de riens
+amendé puis le temps au fort roy Dagobert, qui premièrement le fist faire
+pour la grant amour qu'il avoit au glorieux martir et à ses compaignons: et
+quant il l'ot fait faire tout nouvel, il le fist couvrir de fin argent pur,
+sans autre métal; et demoura ainsi couvert jusques au temps Charles le
+Chauve, qui prist tout l'or et l'argent qui estoit dedens l'églyse et la
+fist découvrir, pour les grans guerres qui furent en son temps. Si estoient
+les voultes si vieils et si corrompues que elles estoient comme au
+tresbuchier. Né les abbés n'y osoient riens renouveller pour ce qu'il avoit
+esté dédié, présentement et en appert, de par Nostre-Seigneur Jhésucrist:
+né on n'osoit le moustier refaire né amender, pour ce que si hault sire
+come est Nostre-Seigneur l'avoit visité. Si s'en conseilla au roy de France
+et luy monstra coment la chose aloit. Le roy prist ses messages et les
+envoya à la court de Rome, et manda à l'apostole coment il vouloit que
+celle besoingne fust faite. Et l'apostole luy rescript: «Biau chier fils,
+sé Nostre-Seigneur visita l'églyse pour l'amour du glorieux martir et de
+ses compaignons, ne fu son entencion de parfaire le moustier perdurable et
+sans nulle fin. Et devez savoir que toutes les choses qui sont soubs le
+cercle de la lune encloses sont corrompables né ne peuvent demeurer en un
+estat; pour quoy nous vous mandons que l'églyse soit refaite en telle
+manière que on y puisse Nostre-Seigneur servir et honnourer.»
+
+
+XV.
+
+ANNEE 1232.
+
+_Coment le saint clou fu perdu à Saint-Denis._
+
+
+Il avint en l'an après, en suivant mil deux cens trente et un, que le clou
+dont Nostre-Seigneur fu clofichié en la croix, que Charles le Chauve, roy
+de France et empereur de Rome donna à la dite églyse[369], chéy du vaissel
+où il estoit, si comme l'en le donnoit aux pélerins à baisier, et fu perdu
+en la foule et en la presse des gens qui le baisoient. Quant les nouvelles
+en vindrent au roy, il en fu moult durement couroucié et dist qu'il amast
+mieux avoir perdu la meilleure cité de son royaume. Si fist crier par tout
+Paris, en rues, en places et quarrefours, sé nul povoit trouver ou
+enseignier le saint clou, il auroit cent livres de parisis; et sé nul
+l'avoit trouvé né recelé, qu'il venist avant seurement et il auroit
+certainement cent livres, sans péril de son corps.
+
+ Note 369: Voyez plus haut la fin du troisième livre de la vie de
+ Charlemagne.
+
+Quant cil qui l'avoient trouvé oïrent dire qu'il auroient les cent livres,
+il vindrent au penancier l'évesque et luy distrent en confession coment il
+l'avoient trouvé; et le penancier leur promist que il les garderoit de tout
+péril, et si leur bailla cent livres.
+
+
+XVI.
+
+ANNEE 1234.
+
+_Coment le roy de France se maria à madame Marguerite, fille au conte de
+Provence._
+
+
+L'an de grace mil deux cens trente et quatre eut le roy conseil de prendre
+femme pour avoir hoir de son corps qui le royaume peust gouverner après son
+décès. Si envoya l'archevesque de Sens et messire Jehan de Neele au conte
+de Prouvence, et luy manda qu'il luy envoyast Marguerite sa fille, car il
+la vouloit espouser et prendre à femme. De ces nouvelles fu le conte moult
+lie et fist grant joie et grant feste aux messages et les honnoura moult,
+et leur bailla sa fille sage et bien endoctrinée, dès le temps de son
+enfance. Les messages receurent la pucelle et prisrent congié au conte et
+errèrent tant qu'il vindrent au roy et luy baillièrent la pucelle. Le roy
+la reçut liement, et la fist couronner à royne de France par la main
+l'archevesque de Sens.
+
+
+XVII.
+
+ANNEE 1234.
+
+_Du conte de Champaigne._
+
+
+Assez tost après que le roy eut espousé femme, le conte de Champaigne
+commença à contrarier le roy, et à enforcier ses villes et ses chastiaux et
+à faire garnisons[370]. Nouvelles vindrent au roy à Paris où il estoit que
+le conte vouloit entrer en France à force d'armes. Si manda le conte de
+Poitiers son frère et Robert d'Artois, et prisrent conseil ensemble qu'il
+manderoient leur gent et ainsi le firent; et puis se mistrent au chemin
+droit vers Champaigne pour abatre la fierté le conte.
+
+ Note 370: _A faire garnisons_. A garnir ses places.
+
+Le conte Thibaut sceut que le roy venoit contre luy à grant compaingnie de
+gent, si se doubta que le roy ne luy tollist sa terre, et envoya au roy des
+plus sages hommes de son conseil pour requerre paix et amour. Et, pour ce
+que le roy avoit fait despens à sa gent assembler, le conte luy donnoit
+deux bonnes villes avecques les appartenances; c'est assavoir: Monstereuil
+en for d'Yonne[371], et Bray sus Saine. Le roy qui tousjours fu piteux luy
+ottroya paix et accordance.
+
+ Note 371: _Montereuil._ Aujourd'hui Montereau-Fault-Yonne.
+
+A celle paix faire fu la royne Blanche qui dist: «Par Dieu, conte Thibaut,
+vous ne déussiez point estre nostre contraire; il vous déust bien remembrer
+de la bonté que le roy mon fils vous fist, qui vint en vostre aide pour
+secourre vostre contrée et vostre terre, contre tous les barons de France
+qui la vouloient toute ardoir et mettre en charbon.» Le conte regarda la
+royne qui tant estoit sage, et tant belle que de la grant biauté d'elle il
+fu tout esbahi. Si ly respondi: «Par ma foy, madame, mon cuer et mon corps
+et toute ma terre est en vostre commandement; né n'est riens qui vous peust
+plaire que je ne féisse volentiers; né jamais, sé Dieu plaist, contre vous
+né contre les vos je n'irai.» D'ilec se parti tout pensis, et ly venoit
+souvent en remembrance du doux regard la royne et de sa belle contenance;
+lors si entroit en son cuer une pensée douce et amoureuse. Mais quant il ly
+souvenoit qu'elle estoit si haute dame, de si bonne vie et de si nete qu'il
+n'en pourroit jà joïr, si muoit sa douce pensée amoureuse en grant
+tristesce.
+
+Et, pour ce que parfondes pensées engendrent mélancolie, ly fu-il loé
+d'aucuns sages hommes qu'il s'estudiast en biaux sons de vielle et en doux
+chans delitables. Si fist entre luy et Gace Brulé[372] les plus belles
+chançons et les plus délitables et mélodieuses qui oncques fussent oïes en
+chançon né en vielle[373]. Et les fist escripre en sa sale[374] à Provins
+et en celle de Troyes, et sont appellées _Les Chançons au Roy de Navarre_;
+car le royaume de Navarre luy eschéy de par son frère qui mourut sans hoir
+de son corps.
+
+ Note 372: _Gace Brulé._ Ce mot est corrompu dans presque tous les
+ manuscrits. Je ne l'ai vu correctement reproduit que dans celui de
+ Charles V. Les autres mettent _Gatelibrige_, _Gacelibrie_, etc. Les
+ chansons de Gace Brulé, fort dignes d'être publiées, sont conservées
+ à la suite de presque tous les manuscrits des _Chansons du Roi de
+ Navarre_.
+
+ Note 373: _En chançon né en vielle._ C'est-à-dire: _Pour le chant et
+ pour l'accompagnement._ Ou plutôt encore: _Pour les paroles et pour
+ la musique._
+
+ Note 374: _En sa sale._ Dans sa résidence de.--J'ai si longuement
+ commenté ce passage de nos _Chroniques_ dans le _Romancero François_,
+ qu'on me pardonnera d'y renvoyer au lieu de me répéter ici.
+
+
+XVIII.
+
+ANNEE 1234.
+
+_Du Vieus de la Montaigne qui voult occire le roy._
+
+
+Le Vieus de la Montaigne oï dire que le roy de France estoit le plus
+preudomme de tous les princes crestiens et celuy qui gardoit mieux les
+commandemens de la foy crestienne; si se pourpensa qu'il le feroit occire
+et le prist en haine trop grant. Icelluy Vieus de la Montaigne est un roy
+qui habite en la fin de la contrée d'Antioche et de Damas, en chastiaux
+bien garnis, séans sus montaingnes et sus roches hautes. Il estoit moult
+doubté des crestiens; il faisoit souvent occire pluseurs roys et pluseurs
+princes par les Hassacis qu'il leur envoioit comme messages. Icelluy roy
+des Hassacis avoit pluseurs enfans nés de sa terre qu'il faisoit nourrir et
+introduire en son palais, et leur faisoit aprenre toutes manières de
+langaiges, et à doubter et craindre leur seigneur terrien par dessus tous
+les autres et obéir à luy jusques à la mort. Si leur faisoit-on entendant
+que par ce vendroient-il à la joie perdurable: meismement, celui qui
+mouroit en l'obedience son seigneur, ou qui estoit occis, ou pendu, ou
+trainé, ou ars, en faisant la volenté et le commandement son seigneur, fust
+sens ou folie, avecques ce, il estoit des gens de la terre honnouré et tenu
+pour saint. Le roy[375] en fist venir deux devant luy, et leur commanda
+qu'il alassent en France, et leur pria moult et requist que il occéissent
+le bon roy de France au plus tost qu'il pourroient. Tantost se mistrent à
+la voie pour faire le commandement leur seigneur; mais il ne demoura
+guères, que le courage mua au seigneur qui les envoyoit; et envoya deux
+autres Hassacis hastivement pour dire au roy de France qu'il se gardast des
+deux premiers. Tant se hastèrent qu'il vindrent avant que les premiers, et
+distrent au roy qu'il se gardast bien de leur compaingnons et qu'il
+venoient pour luy occire.
+
+ Note 375: _Le roi._ Le Vieux de la Montagne.
+
+Quant le roy oï les nouvelles, si se doubta forment et prist conseil de soy
+garder, et eslut sergens à mace, garnis et bien armés qui nuit et jour
+furent en cure de son corps garder. Ceux qui premièrement furent venus pour
+dire au roy qu'il se gardast, quistrent les autres tant qu'il les
+trouvèrent et les amenèrent au roy. Quant le roy les vit, si en fu forment
+lie et donna grans dons aussi aux premiers comme aux derreniers. Et envoya
+à leur seigneur dons roiaux et riches et précieux, en signe de amistié et
+de paix.
+
+
+XIX.
+
+ANNEE 1239.
+
+_Coment fist le roy Robert d'Artois chevalier._
+
+
+Une pièce de temps fu le roy en paix en son royaume. Si luy prist volenté
+de donner terre à Robert son frère et de le faire chevalier: et requist le
+duc de Breban qu'il luy donnast Maheut sa fille à femme. Quant le duc
+entendit les messages qui luy requistrent sa fille de par le roy de France,
+si en fu moult lie et leur octroya volentiers. Le roy manda les barons, et
+tint court plenière de toutes manières de gent; et donna à son frère la
+conté d'Artois et la cité d'Arras. A celle feste fu la greigneur partie des
+barons de France pour le roy honnourer et sa court.
+
+
+XX.
+
+ANNEE 1239.
+
+_De la traïson l'empereur Federic._
+
+
+Si comme le roy tenoit feste plennière de son frère le conte d'Artois, les
+messages l'empereur Federic vindrent à luy et luy dirent qu'il venist
+parler à luy à Vaucoulour, et que là l'attendrait l'empereur à jour nommé.
+Le roy octroya et promist qu'il y seroit certainement. Quant la feste fu
+passée, le roy donna congié à sa baronnie et retint avec luy deux mille
+chevaliers preux et hardis, et autres bonnes gens, serjans et escuiers,
+dont il avoit assez en sa compaignie. Tant chevaucha qu'il vint à
+Vaucouleur au terme que mis estoit. Quant l'empereur sceut que le roy
+venoit à tout grant gent, si luy manda qu'il estoit malade et qu'il ne
+povoit chevauchier. Toute s'entencion estoit[376] que le roy venist à pou
+de gent et que il le peust prendre et mettre en sa prison.
+
+ Note 376: Nangis ajoute ici: «Ut à pluribus dicebatur.»
+
+
+XXI.
+
+ANNEE 1239.
+
+_Coment la sainte couronne d'espines et grant partie de la sainte crois et
+le fer de la lance vindrent en France._
+
+
+Le roy vit que Dieu luy avoit donné paix en son royaume par l'espace de
+quatre ans et de plus, et le laissoient ses anemis en repos. Si n'oublia
+point les biens et les honneurs que Nostre-Seigneur luy fist: car il fist
+et pourchascia tant vers l'empereur de Constantinoble qui lors estoit venu
+en France pour avoir secours contre ceux de Grèce, que il luy donna et
+octroya la saincte couronne d'espines[377] dont Nostre-Seigneur fu couronné
+en sa passion et en son tourment.
+
+ Note 377: Il ne faut pas, comme de pieux historiens même l'ont fait,
+ confondre la _couronne d'épines_ avec la tige qui l'avoit fournie.
+ Cette tige ou _fust_ étoit depuis long-temps gardée à Saint-Denis et
+ passoit pour un don des empereurs Charlemagne et Charles-le-Chauve.
+ Voy. ci-dessus Vie de Charlemagne, 3ème partie.
+
+Le roy envoya messages certains et sollempniex avec l'empereur de
+Constantinoble et fist aporter la saincte couronne en France. Quant il
+sceut bien certainement qu'elle fu en son royaume, il ala encontre jusques
+à la cité de Sens; là la receut à moult grant joie et en grant dévocion, et
+la fist aporter jusques au bois de Vinciennes delès Paris.
+
+En l'an de grace mil deux cens trente et neuf, le vendredi après
+l'Assumpcion Nostre-Dame, le roy vint tout nus piés et desceint, en sa cote
+pure[378], et ses trois frères Robert, Alphons et Charles, et aportèrent
+les sainctes reliques honnourablement, à grant compaignie de clergie et du
+peuple et des gens de religion, faisant grans mélodies de doux chans et
+piteux. Et puis vindrent à procession jusques à Nostre-Dame de Paris. A
+celle procession vindrent l'abbé de Saint-Denys et tout son couvent,
+revestus en chappes de soye, tenant chascun un cierge ardent en sa main.
+Ainsi vindrent toutes les processions chantans de Nostre-Dame jusques au
+palais le roy, et entrèrent en la chapelle où la saincte couronne fu mise.
+
+ Note 378: _En sa cote pure._ C'est-à-dire sans manteau et sans armes.
+
+Après un petit de temps le roy entendi que l'empereur de Constantinoble
+estoit en si grant povreté qu'il avoit baillé pour une somme d'argent grant
+partie de la croix du fust où Nostre-Seigneur fu crucifié et l'esponge en
+quoy il fu abeuvré, et le fer de la lance de quoy Longis le feri au costé.
+Si se doubta forment que telles reliques ne feussent perdues par defaut de
+paiement, si donna tant et promist à l'empereur Baudouin que il s'accorda
+que le roy les délivrast de là où il estoient. Adont envoya le roy propres
+messages et fist tant que il les délivra de son trésor sans aide d'autrui;
+et les fist aporter moult honnourablement en France, à grans processions
+d'archevesques, d'évesques et de religieux, à Paris en sa chapelle; et les
+fist mettre en une merveilleuse chasse d'or et d'argent et de pièces
+précieuses ouvrée tout entour, avec les autres reliques. En celle chapelle
+establi le roy chanoines, chapelains et clers, qui, jour et nuit, font le
+service Jhésucrist; et establi et ordena rentes et possessions dont il
+peuvent estre souffisamment soustenus.
+
+
+XXII.
+
+ANNEE 1240.
+
+_Des hérétiques Albigois qui se révélèrent contre les Crestiens._
+
+
+En ce temps avint que les mauvais Crestiens de la terre d'Albigois se
+révélèrent par force contre les bons Crestiens de la terre, et contre la
+gent au roy de France qui estoient au pays pour garder la terre et la
+rente[379]. Mais quant il[380] virent la grant multitude des renoiés, il
+envoièrent messages au roy et luy senefièrent les grans vilenies et les
+grans assaus que les Albigois leur faisoient.
+
+ Note 379: _La rente._ Variante: _La contrée_.
+
+ Note 380: _Il._ Les bons crestiens.
+
+Quant le roy oï ces nouvelles, il manda messire Jehan de Biaumont et ly
+commanda que il alast sur les Albigois. Et ne tarda mie que messire Jehan
+assembla grant gent de chevaliers et de sergens à pié et à cheval, et se
+hasta moult d'acomplir la volenté et le commandement du roy et se mist à la
+voie et passa les mons de la Ricordane[381], et chemina tant qu'il vint en
+la terre d'Albigois. Tantost qu'il fu là venu, il s'en ala à un chastel qui
+est nommé Mont-Royal[382], et l'assist de toutes pars. Perières et
+mangonniaux fist jecter et lancier, et greva tant ceux de dedens qu'il ne
+porent durer. Si leur convint rendre le chastel, et tantost, icelluy
+messire Jehan le fist garnir de gens d'armes et de viandes. D'ilec se parti
+et vint à un autre chastel et le prist par force; mais ce ne fu pas sans
+grant paine et sans grant travail de sa gent. Quant cil du pays virent son
+grant povoir, si ne s'osèrent plus tenir encontre luy, ains chevaucha
+seurement parmi toute la terre.
+
+Quant il eut les Albigois vaincus et leur mauvaistié
+corrigiée, si s'en repaira en France. Le roy fu moult lie
+de sa venue et de ce qu'il avoit eue victoire, si le reçut liement
+et luy donna dons, et luy escreut sa terre et son fief.
+
+ Note 381: _Ricordane._ Peut-être _du Périgord_.
+
+ Note 382: _Montroyal_ ou _Montréal_, à cinq lieues de Carcassone.
+
+
+XXIII.
+
+ANNEE 1240.
+
+_Coment le conte Thibaut de Champaigne fu couronné du royaume de Navarre._
+
+
+Après ce, ne demoura guaires que le conte Thibaut de Champaigne fu mandé
+des barons du royaume de Navarre pour estre couronné de la terre et du
+pays; car son frère estoit mort sans hoir de son corps. Assez tost après
+qu'il fust couronné, il prist la croix et promist que il iroit aidier aux
+Crestiens de la terre d'Oultre mer à tout son povoir; et avoit en sa
+compaignie le duc de Bretaigne, le conte de Bar et le conte de Montfort et
+la greigneur partie des barons de France. Quant il orent fait leur
+garnisons, si se mistrent à la voie et passèrent la grant mer et arrivèrent
+au port d'Acre, à tout grant foison de chevaliers et de gens d'armes. Quant
+il se furent reposés, messire Pierre le duc de Bretaigne et grant foison de
+sa compaingne se départirent de l'ost sans le sceu du commun et sans le
+congié au roy de Navarre qui estoit le maistre d'eux tous, et s'en alèrent
+toute nuit vers une grosse ville de Sarrasins; et envoièrent leur espies
+devant pour savoir la contenance des Sarrasins, qui leur raportèrent que
+les Sarrasins ne se donnoient garde de leur venue; et ceux entrèrent en la
+ville assez légièrement, car il ne trouvèrent qui la deffendist, et
+prisrent tous les Sarrasins et les mistrent en chetivoison.
+
+Amaury le conte de Montfort et le conte de Bar, Richart de Chaumont et
+Anseau de Lisle et pluseurs autres de grant renom cuidièrent ainsi faire
+comme le duc avoit fait, et orent grant envie de ce qu'il s'estoit jà tant
+avanciés; si se mistrent à la voie sans le congié du roy. Et sans le
+conseil du peuple commun chevauchièrent toute nuit armés, sur leurs
+chevaux, tant qu'il vindrent au matin près de la cité de Gaze qui siet en
+sablon. Ceux de la cité avoient envoié espies qui bien avoient apperceu que
+les contes venoient, et qu'il avoient toute nuit chevauchiés; si s'armèrent
+et leur vindrent au devant frès et nouviaux.
+
+Ceux qui estoient travailliés et lassés de ce qu'il avoient toute nuit
+chevauchié ne porent durer contre eux: si en occistrent les Sarrasins tant
+comme il leur plut, et le demourant mistrent en liens et en fers. En celle
+chevauchie et en celle compaingnie fu le conte de Bar ou mort ou pris, car
+oncques puis ne pot estre trouvé. Le conte de Montfort et les autres barons
+furent liés de cordes et menés en diverses prisons.
+
+Aucuns commencièrent à murmurer et à dire parmi l'ost que Nostre-Seigneur
+souffroit ceste perte pour ce que les contes tendoient plus à vaine gloire
+de chevalerie que à faire le prouffit de la Saincte Terre. Sitost comme ce
+dommage fu avenu en la terre d'Oultre mer, le conte Richart de Cornouaille
+frère le roy d'Angleterre prist port à toute sa gent et à tout grant avoir,
+pour venir en l'aide de la Terre saincte. Quant il sceut que l'ost des
+pélerins du royaume de France estoit si desconforté pour la prise des
+barons qui si grant avoit esté faite, et de l'occision, si en eut moult
+grant pitié et pourchascia tant vers les Sarrasins, que les prisonniers
+furent délivrés et rachetés d'or et d'argent. Et fit tant vers les
+Sarrasins qu'il orent sauf conduit d'aler en Jhérusalem visiter le saint
+sépulcre Nostre-Seigneur. A celle fois firent pou ou néant les barons de
+France en la terre d'Oultre mer. Le conte de Montfort qui avoit esté en
+prison s'en vint à Rome pour visiter les apostres; si le prist un flum de
+ventre dont il mourut; enterré fu au moustier des apostres honourablement.
+
+
+XXIV.
+
+ANNEE 1240.
+
+_Coment l'empereur de Rome fu escomenié._
+
+
+L'empereur Federic devint en ce temps contraire à l'églyse de Rome, et
+commença à défouler le clergie; et leur fist souffrir assez de
+persécutions. Tant dura cest estrif longuement et tant ala la besoigne
+avant, que le pape Grégoire ne le put plus souffrir. Si envoya un moine
+blanc cardinal en France qui le condempna et dessevra de toute la
+communauté de saincte églyse. Oncques pour ce l'empereur n'en vint à
+amendement. Quant le légat vit que Federic persévéroit en sa malice, et que
+pou prisoit-il son escommeniement, si assembla très grant plenté
+d'archevesques, d'évesques et d'autres prélas en la cité de Miaux, pour
+avoir conseil sus ceste besoingne.
+
+Quant il eut oï leur conseil, si commanda à aucuns des prélas que en vertu
+d'obédience, toutes choses laissiées, de par le pape il vinssent avec luy à
+la court de Rome, et leur dist qu'il trouveroient navie toute preste au
+port de Nice qui les conduiroit plus seurement par mer que par terre. Car
+l'empereur Federic qui bien savoit leur affaire, faisoit garder tous les
+chemins par où il devoient passer, et savoit bien que il devoient aler à
+Rome pour le condempner. Tant errèrent les prélas de France avec le blanc
+cardinal, qu'il vindrent là. Et, si comme il durent entrer en mer, il leur
+fu dit que l'empereur faisoit garder les passages par mer et par terre
+estroictement, si orent si grant paour qu'il en retourna la greigneur
+partie en France: les autres entrèrent en mer avec le cardinal et
+abandonnèrent les corps pour sauver les ames.
+
+Lors avint que Mainfroy, qui estoit fils l'empereur de bast[383], gardoit
+la mer de nuit et de jour, à grant plenté de galies et de gens d'armes. Si
+les apperçut passer assez près de la terre de Puille; si leur vint au
+devant luy et sa gent, et prist le légat et les prélas, et les envoya à
+l'empereur, son père. Et il les envoya tantost en diverses prisons.
+Endementres qu'il furent pris, le pape mourut chargié et empressié de grans
+tribulacions; et demoura le siège vague par l'espace de trente-deux mois.
+Et les prélas démourèrent en la prison l'empereur, né ne trouvèrent qui les
+requéist.
+
+ Note 383: _De bast._ Bâtard.
+
+
+XXV.
+
+ANNEE 1240.
+
+_Coment la tempeste chéi à Cremonne._
+
+
+Assez tost après que les prélas furent emprisonnés, chéi une tempeste à
+Cremonne[384] de gresle merveilleusement grosse; en laquelle fu trouvée une
+pierre plus grosse que nulle des autres qui chéi en l'églyse Saint-Gabriel,
+en laquelle il[385] avoit une croix et l'image Nostre-Seigneur si comme il
+fu crucifié. Et environ celle pierre avoit escript de lettres d'or: _Jhesus
+Nazarenus rex Judeorum_. Un moine de celle églyse la prist et la mist en un
+hennap; et si comme elle commença à fondre et à devenir eaue, il en prist
+et lava les yeux de un des moines de léans qui estoit aveugle né n'avoit
+veu de long-temps; et tantost il vit aussi cler comme il avoit oncques fait
+en toute sa vie. De laquelle chose il fu fait moult grant sollempnité en la
+dicte églyse en ce temps.
+
+ Note 384: _Cremonne._ Variante: _Tremoigne_.
+
+ Note 385: _En laquelle._ Sur laquelle pierre.
+
+
+XXVI.
+
+ANNEE 1241.
+
+_Coment le roy délivra de prison les prélas de son royaume._
+
+
+Le roy de France eut moult grant pitié des prélas de sainte églyse, et
+regarda que toute aide humaine failloit à l'églyse de Rome, et fu moult
+couroucié des prélas de son royaume que l'empereur tenoit en sa prison. Il
+manda l'abbé de Corbie et Gervaise de Surennes[386], et leur commanda qu'il
+alassent à l'empereur et luy déissent de par luy, que il, par amour et par
+grace, délivrast les prélas de son royaume. L'empereur entendi bien la
+requeste le roy de France, mais il n'en mist riens à exécution; ainsois
+respondi aux messages qu'il n'avoit pas conseil de ce faire. Et sitost
+comme les messages furent retournés, il envoya les prélas enchartrer[387]
+en la cité de Naples, et manda au roy de France par ses messages: «Ne se
+merveille point la royal majesté de France, sé César Auguste tient
+estroictement ceux qui César vouloient mettre en angoisse, et qui venoient
+à Rome pour luy condempner et mettre à exécution.» Quant le roy oï la
+teneur des lettres l'empereur, si se merveilla moult que il n'avoit riens
+fait pour ses prières; si luy manda de rechief par l'abbé de Clugny, en une
+lettre en la manière qui s'ensuit:
+
+«Nostre foy et nostre espérance a tenu jusques cy que nulle matière de
+plait né de haine peust mouvoir, jusques à grant temps entre nostre royaume
+et vostre empire; car nos devanciers, qui devant nous ont tenu le royaume,
+ont tousjours amé et honouré la souveraine hautesce de l'empire de Rome; et
+nous, qui après sommes, tenons ferme et estable le propos de nos
+devanciers. Mais vous, si comme il nous semble, rompez limite et la
+conjonction de paix et de concorde qui doit estre gardée entre vous et
+nous: vous tenez nos prélas, qui au siège de Rome estoient mandés par foy
+et par fiance, né refuser ne vouloient le commandement l'apostole; et les
+féistes prendre en mer, laquelle chose nous portons moult grief et en
+sommes dolens. Si sachiez que nous avons entendu, par leur lettres, qu'il
+ne pensoient à faire chose qui fust à vous contraire; jasoit ce que
+l'apostole voulsist faire aucune chose contre vous. Puis qu'il n'ont fait
+chose qui tourne à vostre grief il appartient à vostre magesté rendre-les
+et les délivrer. Si[388] pesez et mettez en balance de droit ce que nous
+vous demandons, et ne vueillez faire tort par puissance ou par vostre
+volenté, car le royaume de France n'est mie encore si affebloié qu'il se
+laisse mener né fouler à vos esperons.» Quant l'empereur entendi les
+paroles contenues ès lettres du roy, si luy envoia les prélas de son
+royaume, contre sa volenté. Mais il le fist, pour ce qu'il doubta forment
+le bon roy à couroucier.
+
+ Note 386: _Surennes._ Guillaume de Nangis écrit en françois _de
+ Cresnes_, et en latin_ de Escriniis_.
+
+ Note 387: _Enchartrer_. Emprisonner.
+
+ Note 388: _Si._ Ainsi.
+
+
+XXVII.
+
+ANNEE 1241.
+
+_Coment le roy fist Alphons, son frère, chevalier._
+
+
+L'an de grace mil deux cens et quarante et un, assembla le roy à Saumur
+grant plenté d'archevesques, d'évesques, d'abbés et des barons de son
+royaume, et fist messire Alphons son frère chevalier: et si luy donna à
+femme la fille au conte de Thoulouse, et la contrée de Poitiers, d'Auvergne
+et d'Albigois. Les barons et les chevaliers firent grant feste et furent
+vestus de samit et de soie. Quant la feste fu passée, le roy requist le
+conte de la Marche que il fist hommage à son frère pour la terre qu'il
+tenoit en Poitou. Mais le conte qui se fioit au roy d'Angleterre, pour ce
+qu'il avoit sa mère espousée, refusa à faire hommage au conte de Poitiers;
+et tout ce fist-il par le conseil de sa femme, et dist que jà ne tendroit
+riens de luy jour de sa vie.
+
+Quant le roy vit la contenance au conte de la Marche orgueilleuse et fière,
+si en fu moult couroucié. Il se parti d'ilec et s'en vint à Paris. Si comme
+il fu entré en sa chambre, nouvelles luy vindrent que la royne avoit eue
+une fille qui eut nom Ysabiau.
+
+
+XXVIII.
+
+ANNEE 1241.
+
+_Coment le conte de la Marche fu contre le roy._
+
+
+Messire Hue conte de la Marche pensa bien que le roy mouveroit guerre
+contre luy: si se mist en mer et passa outre, et fist entendant au roy
+Henry d'Angleterre que le roy de France le vouloit deshériter, et luy
+tollir la terre à tort et sans raison. Le roy manda tous ses barons et tous
+les riches hommes qui tenoient de luy, et leur fist monstrer par un frère
+meneur qui estoit sire et maistre de la court, que on devoit mieux aler sus
+le roy de France que sus les Sarrasins en la Terre saincte, qui ainsi
+mauvaisement vouloit tollir la terre au conte de la Marche sans cause et
+sans raison: et dist que par telle manière et par telle mauvestié avoit le
+roy Jehan perdu Normandie, et les barons d'Angleterre les forteresces et
+chastiaux qu'il y avoient; et que moult devroient les barons d'Angleterre
+metre paine à recouvrer la terre que leur devanciers tenoient ou avoient
+tenue.
+
+Quant les barons et les chevaliers orent oï la requeste le roy, si distrent
+qu'il estoient tous près de luy aidier, et que jà ne luy faudroient tant
+comme il pourroient durer. Le roy Henry fist faire ses garnisons pour
+passer la mer et manda souldoiers en Allemaigne, en Norvée et en Danemarce;
+et manda à tous les barons qui luy appartenoient qu'il venissent à luy et
+en son aide, et fist faire grans garnisons de vins et de viandes et d'armes
+et de chevaux pour passer oultre, et entra en mer à grant compaignie de
+chevaliers, et eut bon vent qui le porta assez tost oultre. Quant il fu au
+port arrivé, la contesse sa mère ala encontre, et le baisa moult doucement
+et luy dist: «Biau doux fils, vous estes de bonne nature qui venez secourre
+vostre mère et vos frères que les fils Blanche d'Espaigne veullent trop
+malement défouler et tenir soubs piés; mais sé Dieu plaist il n'ira pas si
+comme il pensent.»
+
+Ainsi démourèrent une pièce de temps ensemble. Le roy de France assembla
+grant gent de son royaume, et tint grant parlement à Paris. A ce parlement
+furent les pers de France; si leur demanda le roy que on devoit faire de
+vassal qui vouloit tenir terre sans seigneur, et qui aloit contre la foy et
+contre l'ommage qu'il avoit tenu, luy et ses devanciers? Et il respondirent
+que le seigneur devoit assener à son fié comme à la seue chose. «En nom de
+moy,» dist le roy, «le conte de la Marche vuelt en celle maniere terre
+tenir, laquelle est des fiés de France dès le temps au fort roy Clovis qui
+conquist toute Aquitaine contre le roy Alaric qui estoit paien, sans foy et
+sans créance, et toute la contrée jusques aux mons de Pirene.»
+
+Quant le roy ot tenu son parlement, il manda ceux qui savoient faire engins
+pour jetter pierres et mangonniaux; et si manda charpentiers pour faire
+chastiaux et barbacannes, pour plus près traire et lancier à ceux qui sont
+ès chastiaux et ès forteresces et ès deffenses. Quant le roy fu garni de
+tels gens, il assembla grant ost et entra en la terre au conte de la
+Marche, à si grant multitude à pié et à cheval que la terre en estoit
+couverte.
+
+Il assist premièrement un chastel que l'en nomme Monstereul en Gastine[389]
+et le prist par force en pou de temps. Puis s'en retourna en la tour de
+Bergue[390] qui estoit forte de murs et bien garnie de gent; ses tentes
+fist fichier, ses paveillons tendre; ses perrières fist drecier, et après
+moult d'autres engins environ la tour. Ceux qui dedens estoient se
+deffendirent forment et soustindrent longuement l'assaut. Quant François
+virent qu'il se deffendoient si bien et si longuement, si commencièrent
+l'endemain plus fort à assaillir, et à lancier pierres et mangonniaux. Tant
+firent qu'il conquirent la tour et grant plenté d'armes et de vitaille dont
+elle estoit moult bien garnie.
+
+ Note 389: _Le Gastine_ est une petite contrée du Poitou, entre
+ _Niort_ et _Fontenay_.
+
+ Note 390: _Bergue._ Et mieux _Beruge_, à deux lieues de Poitiers.
+
+Quant la tour fu prise, si se pourpensa le roy qu'elle avoit fait moult de
+mal à sa gent et que encore les pourroit-elle bien grever et nuire; si la
+fist abatre et jetter à terre jusques aux fondemens. Tantost comme
+Monstereul et la tour de Bergue furent pris, le roy s'en ala à un chastel
+que l'en appelle Fontenay[391], si le tenoit Geffroy, le sire de Lesignen
+qui estoit en l'aide le conte de la Marche. Le roy le fist asseoir, et fist
+traire et lancier à ceux qui dedens estoient. Si fu pris par force avec un
+autre chastel que on appelle Vovent[392].
+
+ Note 391: _Fontenay._ Ce doit être le _Fontenay_, plus tard surnommé
+ l'_Abbatu_, et aujourd'hui seulement désigné sous le nom de
+ _Rohan-Rohan_. Il est à deux lieues du _Fontenay-le-Comte_, au-delà
+ de Niort.
+
+ Note 392: _Vovant_ ou _Vouvant_, dans le Poitou, au nord de Fontenay,
+ et sur la rivière de _Vendée_.
+
+
+XXIX.
+
+ANNEE 1242.
+
+_Coment l'en voult empoisonner le roy de France._
+
+
+La femme au conte de la Marche[393] bien vit et apperçut que le roy avoit
+greigneur force que son baron. Si appella deux hommes qui estoient ses sers
+et leur dist en conseil et pria que en toutes manières il féissent que il
+empoisonnassent le roy et tous ses frères; et sé il povoient ce faire, elle
+les feroit riches et leur donroit grant terre. Cil s'accordèrent à ce faire
+et luy promistrent qu'il en feroient tout leur povoir. Pour ce faire elle
+leur bailla venin tout appareillié que il ne convenoit que mettre en vin et
+en viandes, pour tantost mettre à mort celluy qui en mengeroit.
+
+ Note 393: Isabelle, veuve de Jean-sans-Terre.
+
+Les sers se misrent à la voie et vindrent en l'ost le roy de France; si se
+commencièrent à traire vers la cuisine du roy, et approuchièrent des
+viandes tant que ceux qui gardoient les viandes les orent pour
+souspeçonneux, si espièrent qu'il vouloient faire et les prisrent tous
+prouvés, si comme il vouloient jecter le venin ès viandes du roy.
+
+Quant il furent pris, on demanda que on en feroit, et le roy dist qu'il
+eussent le guerredon et la desserte de leur présent qu'il apportoient; si
+furent menés aux fourches et pendus. Nouvelles vindrent à la contesse que
+ses deux sers estoient pris et avoient esté pendus, et qu'il avoient esté
+pris tous prouvés de leur mauvaistié; si qu'elle en fu moult courouciée, et
+prist un coutel et s'en vouloit férir parmi le corps, quant sa gent luy
+ostèrent; et, quant elle vit que elle ne povoit point faire sa volenté,
+elle desrompi sa guimple et ses cheveux, et mena tel deuil qu'elle en fu
+longuement au lit sans soy reconforter.
+
+
+XXX.
+
+ANNEE 1242.
+
+_Coment le roy prist pluseurs chasteaux._
+
+
+Le roy de France vit que son ost estoit grant et bel et que gens luy
+venoient de toute part en aide; si s'en ala à un chastel que on appelle
+Fontenay, enclos de deux eaues[394], et si estoit avironné de deux paires
+de murs et de hautes tours deffensables et bien garnies. Il fist avironner
+et assaillir le dit chastel forment; mais ceux qui dedens estoient se
+deffendirent vaillamment, et furent de si grant prouesce que les François
+ne leur porent faire mal né de riens empirier. Quant le roy vit la force du
+chastel et la prouesce d'eux, si fist drécier une tour si haute de fust que
+ceux qui dedens estoient povoient véoir la contenance et la manière des
+gens du chastel; et puis commencièrent à lancier et à traire à eux, si
+qu'il en occistrent assez.
+
+ Note 394: _Fontenay-le-Comte_, suivant l'opinion la plus commune.
+
+Quant ceux du chastel virent que ceux de la tour les grevoient si forment,
+si se tindrent loing et jectèrent feu gréjois, si que ceux qui dedens
+estoient s'en fouirent pour le péril où il estoient, car toute la tour
+estoit embrasée; et commencièrent François à reculer. En ce butin et assaut
+avint que un arbalestrier à tour trait un quarrel et féry le conte de
+Poitiers au pié et le navra forment. Quant le roy vit le coup, si fu moult
+forment courroucié et fist tantost l'assaut recommencier plus fort que
+devant.
+
+Lors alèrent à l'assaut chevaliers et sergens, et assaillirent de toutes
+pars, et boutèrent le feu en la porte; et les autres montèrent sur les murs
+à eschieles, et les autres y montèrent à cordes; si ne porent plus ceux du
+chastel endurer, et fu le chastel pris et ceux qui dedens estoient. Le fils
+au conte de la Marche fu pris, qui estoit bastart, et quarante et un
+chevaliers et quatre-vingt sergens, et pluseurs autres dont il y avoit
+assez. Grant partie des prisonniers envoia le roy à Paris et les autres en
+prisons diverses parmi son royaume, et fist abatre toute la forteresce du
+chastel et les murs tresbuchier jusques en terre.
+
+Après ce que Fontenay fu pris et conquis, le roy vint devant un autre
+chastel qui est nommé Villiers[395]. Tantost que ceux de dedens se virent
+avironnés de ceux de l'ost, il furent esbahis si que il ne porent mectre
+conseil en eux deffendre; si furent tous pris: iceluy chastel estoit à Guy
+de Rochefort, qui estoit de l'aide au conte de la Marche; pour ce le roy le
+fist tout abatte et jecter en un mont[396].
+
+ Note 395: _Villers_, dit _en plaine_, à deux lieues et au nord de
+ Niort.
+
+ Note 396: _Mont._ Monceau.
+
+D'ilec se parti le roy et s'en ala à un autre chastel que on appelle
+Prée[397]. Ceux de dedens ne se mistrent oncques à deffense, ains se
+rendirent tantost. D'ilec s'en ala le roy à un autre chastel que on nomme
+Saint-Jelas[398]; si comme l'en vouloit tendre tentes et paveillons tout
+entour, ceux du chastel mandèrent au roy qu'il les prist à mercy, et il li
+rendroient le chastel; le roy le fist volentiers et les prist à mercy. Le
+roy retourna vers un chastel que on nomme Betonne[399]; et tantost qu'il
+furent devant, il commencièrent à paleter et à lancier; si fu tantost pris.
+Moult fu le roy lie de ce qu'il défouloit ainsi ses anemis à sa volenté, et
+luy estoit bien avis que Nostre-Seigneur conduisoit son ost. Il se départi
+de Betonne et vint à un autre chastel que on appelle Mautal[400]; ceux du
+chastel commencièrent à lancier et à eux defendre; mais pou leur valut, car
+les François les avironnèrent de toutes pars, si que ceux du chastel ne
+sorent auxquels aler. Quant il se virent si sourpris, si se rendirent
+sauves leur vies. Il avoit emmy le chastel une forte tour bien deffensable,
+le roy commanda qu'elle fust abatue: les mineurs alèrent tant environ
+qu'elle fu enversée et menée au néant. Le roy chevaucha oultre et vint au
+chastel de Thori[401] qui fu Eblon de Rochefort: ceux qui au chastel
+estoient virent l'ost qui estoit plain de nobles combateurs, si sorent bien
+qu'il ne pourroient longuement durer né soustenir la puissance le roy: si
+s'en vindrent tous nus, sans armes encontre le roy et luy rendirent le
+chastel, et tantost le roy le fist garnir de sa gent.
+
+ Note 397: _Prée_ ou _Prahecq_, entre Niort et Melle.
+
+ Note 398: _Saint-Jelas_ ou _Saint-Gelais_, aujourd'hui village à deux
+ lieues de Niort.
+
+ Note 399: _Betonne._ Aujourd'hui _Tonnay-Bautonne_. «Tonacium supra
+ Vetonam,» dit Guillaume de Nangis. Il est sur la rivière de ce nom,
+ entre Rochefort et Saint-Jean d'Angely.
+
+ Note 400: _Mautal._ Aujourd'hui _Matha_, sur la rivière d'Anteine, au
+ sud de Saint-Jean-d'Angely.
+
+ Note 401: _Thori_ ou _Thors_, village de Saintonge, près de Matha, et
+ à cinq lieues de Saint-Jean-d'Angely.
+
+D'ilec se parti et vint à un autre chastel que on appelle Aucere[402], et y
+fist jecter pierres et mangonniaux, et le fist tout raser à terre et
+tresbuchier. Et puis après chevaucha avant à tout son ost tant qu'il fu
+près d'un marais, et fist lever un pont: car l'ost au roy d'Angleterre
+estoit illec près, et estoit enclos et avironné de grans fossés larges et
+parfons. Quant le pont fu drécié, si cuidèrent passer François oultre; mais
+les anemis furent d'autre part qui leur véerent l'entrée. Si commencièrent
+à paleter les uns contre les autres. Le roy s'en tourna d'autre part vers
+Taillebourc droit[403] au chastel Geffroy de Ranconne qui siet sus une
+rivière que on nomme Carente. On ne loa pas au roy qu'il passast le pont
+qu'il avoit fait faire et drécier; le roy fist tendre ses paveillons et
+drécier sur la rivière. Quant le roy d'Angleterre vit l'ost le roy de
+France, si se retraist arrières, luy et sa gent, le trait de deux
+arbalestres, pour ce qu'il se doubta d'assembler au roy à celle fois; et si
+avoit avecques luy le conte de Cornouaille[404] et le conte de Lincestre,
+et le prince de Gales, à tout grant plenté de chevaliers et d'autre gent
+appareilliés à bataille.
+
+ Note 402: _Aucere_ ou _Saint-Assere_, en Saintonge, à deux lieues de
+ Saintes.
+
+ Note 403: _Droit au_, etc. C'est-à-dire: _Lequel appartenoit à
+ Geffroy de Rancogne._--_Carente_, Charente.
+
+ Note 404: _Le conte de Cournouaille._ Richart.
+
+Quant les François apperçurent l'ost des Anglois retraire arrières, si
+envoièrent cinq cens sergens hastivement pour passer au pont que le roy
+avoit fait drecier, et avecques eux grant plenté d'arbalestriers et
+d'autres gens de pié. Le conte Richart vit que les François passoient le
+pont sans contredit, si mist jus[405] ses armes, et s'en vint vers eux et
+leur monstra signe de paix, et leur pria qu'il le féissent parler au conte
+d'Artois, pour les deux roys accorder ensemble sans faire bataille. Mais le
+conte d'Artois n'y voult point aler devant ce qu'il en eust congié de son
+frère le roy: quant le conte Richart vit qu'il ne pourroit parler au conte
+d'Artois, il s'en retourna vers l'ost au roy d'Angleterre.
+
+ Note 405: _Mist jus._ Mist bas.
+
+
+XXXI.
+
+ANNEE 1242.
+
+_De la bataille au roy de France contre le roy d'Angleterre._
+
+
+Droitement le jour de la Magdaleine, le roy et son ost passèrent la rivière
+de Carente par le pont que le roy ot fait faire, et s'en retourna arrières
+de Taillebourc par le conseil de sa gent. Tantost comme il fu passé, les
+fourriers coururent vers Saintes en dégastant tout ce que il trouvèrent.
+Si comme les fourriers dégastoient tout avant eux, un espie vint au conte
+de la Marche qui luy dit que les fourriers au roy de France dégastoient
+tout le pays. Quant le conte oï ces nouvelles, il commanda à ses fils qu'il
+s'armassent et à tous ses chevaliers, et ala contre les fourriers
+isnelement pour eux desconfire. Le conte de Bouloigne[406] oï dire que le
+conte de la Marche venoit sur les fourriers; si se hasta moult de eux
+secourre, et s'en vint droit au conte de la Marche: là fu le poingnéis fort
+et aspre, et l'abatéis d'hommes à pié et à cheval. A ce premier poingnéis
+fu occis le chastelain de Saintes qui portoit l'enseigne au conte de la
+Marche. François qui bien sorent que le conte de Bouloigne se combatoit, se
+hastèrent moult de luy aidier et orent grant despit de ce que le conte de
+la Marche les avoit premiers envaïs, si luy coururent sus. Illec entrèrent
+en champ les deux roys l'un contre l'autre à tout leur povoir.
+
+ Note 406: _Le conte de Bouloigne._ Alphonse, depuis roi de Portugal.
+
+Lors fu l'occision grant et la bataille aspre et dure, si ne porent plus
+les Anglois souffrir né endurer le fait de la bataille. Quant le roy Henry
+vit sa gent fouir et apeticier, si fu trop durement couroucié et esbahi, si
+s'en tourna vers la cité de Saintes. Les François virent les Anglois fouir
+et desrouter, si les enchacièrent moult asprement, et en occistrent en
+fuiant grant plenté.
+
+En cest estour fuient pris vingt et deux chevaliers et trois clers moult
+riches hommes et de grant renom, et furent pris cinq cens sergens d'armes,
+sans la piétaille. Quant le roy ot eue victoire, il fit rappeler sa gent
+qui trop asprement enchaçoient les Anglois; lors s'en retournèrent les
+chevaliers par le commandement le roy.
+
+Quant vint entour mienuit que tout le peuple se reposoit, le roy
+d'Angleterre et le conte de la Marche s'en issirent de Saintes à tout le
+remenant de leur gent et firent entendant à ceux de la ville qu'il aloient
+faire assaut aux François qui se reposoient; mais il tournèrent leur chemin
+droit à Blaives. L'endemain par matin que le jour parut cler, ceux de
+Saintes virent que ceux qui leur devoient aidier s'en estoient fouis, si
+s'en vindrent au roy et luy rendirent la cité de Saintes. En telle manière
+comme nous avons devisé conquist le roy grant partie de la terre au conte
+de la Marche, mais il y perdi de bonne gent et de bons chevaliers pour la
+grant chaleur du temps et pour le soleil qui moult estoit chaut. Regnaut le
+sire de Pons fu tout espoventé de la force le roy et de la victoire que
+Dieu luy ot donnée, si vint à luy en la ville de Coulombiers[407] qui siet
+à un mille de Pons, et fist hommage au conte de Poitiers devant les barons
+de France.
+
+ Note 407: _Coulombiers._ Sur la _Seugne_, à une lieue et au nord de
+ Pons.
+
+En ce meisme jour vint à luy l'ainsné fils au conte de la Marche, et
+s'agenouilla devant le roy et luy requist paix qui fu faite en la manière
+qui s'ensuit: C'est assavoir que toute la terre que le roy avoit conquise
+sur le conte de la Marche demourast paisiblement au conte de Poitiers,
+frère le roy, et du demeurant le conte et sa femme et ses enfans se
+metroient du tout en tout en la mercy le roy; et délivreroit le conte trois
+chastiaux fors et bien garnis en ostage; c'est assavoir Merplin[408],
+Crotay et Hascart, esquiels le roy avoit ses garnisons et ses souldoiers
+aux cous dudit conte. Pour ce que ledit conte n'estoit point présent à ces
+convenances enteriner, le roy reçut son fils en ostage jusques à l'endemain
+que le dit conte devoit venir.
+
+ Note 408: _Merplin_ ou _Merpins_, auprès de Cognac, en Angoumois,
+ aujourd'hui village au confluent du Né et de la Charente.--_Crotay._
+ Le latin dit: «_Crosantum_.» Ce doit être _Crosant_, sur la _Creuze_,
+ à peu de distance de Guéret.--_Hascart_ ou _Chastel-Achard_, comme le
+ dit Guillaume de Nangis, à quatre lieues de Poitiers, et à deux de
+ Vivonne. Ces trois châteaux, situés le premier dans le Poitou, le
+ second dans la Saintonge et le troisième dans la Marche, permettoient
+ au roy de France de tenir en échec les grands vassaux qui, de ce côté
+ la, étoient toujours secrètement attachés à l'Angleterre.
+
+Quant le conte de la Marche sot comment le roy s'estoit acordé, si vint
+l'endemain faire ferme et estable ce que son fils avoit promis, et amena
+avecques luy sa femme et ses enfans. Eux se agenouillèrent devant le roy et
+luy crièrent mercy, plains de souspirs et de larmes, et luy commencièrent à
+dire: «Très doux roy débonnaire, pardonne-nous ton ire et ton mautalent, et
+ayes mercy de nous; car nous avons mauvaisement ouvré et par orgueil, à
+l'encontre de toy; sire, selon la grant franchise et la grant miséricorde
+qui est en toy, pardonne-nous nostre mesfait.»
+
+Le roy qui vit le conte de la Marche si humblement crier mercy, ne pot
+tenir son cuer en félonnie[409], ains fu tantost mué en pitié. Si fist
+lever le conte son cousin, et luy pardonna débonnairement ce qu'il avoit
+mesfait; et le conte de la Marche quicta au conte de Poitiers tous les
+chastiaux et forteresces que le roy avoit conquises sur luy; et, pour tenir
+les convenances, le roy tint les trois chastiaux dessus dis en sa main; et
+le conte, et sa femme et ses enfans jurèrent que il tendroient les
+convenances sans jamais aler encontre.
+
+ Note 409: _Felonnie._ Fiel, mauvais vouloir.
+
+Quant la paix fu accordée, le roy retint l'ommage Regnaut sire de Pont par
+devers soy, et l'ommage Geffroy de Lesignen et de Geffroy de Ranconne. Ces
+choses furent acordées le jour de la saint Pierre, premier jour d'aoust,
+que le roy jut ès près de Pons et tout son ost. L'endemain par matin
+vindrent en l'ost le sire de Mirabel et le sire de Mortaigne qui avoient
+hostelé et soustenu le roy d'Angleterre et toute sa gent en sa première
+venue quant il fu arrivé. Ces deux barons si firent hommage au roy de
+France et au conte de Poitiers et tous les autres barons du pays et toute
+la terre jusques à la rivière de Gironde. Le roy d'Angleterre oï dire à
+Blaives où il estoit que le roy venoit sur luy, si fu si espoventé qu'il
+s'en alèrent luy et le conte Richart à Bordeaux; car s'il feussent
+demourés, il eussent esté pris: mais aucuns leur firent assavoir qui
+estoient du conseil au roy de France. Lors se pourpensa le roy d'Angleterre
+coment il pourroit faire paix au roy de France; si luy envoia messages et
+requist trèves: mais le roy ne luy voult point de legier octroier, devant
+qu'il en fust prié des plus haus hommes de sa court qui aimoient moult le
+conte Richart, pour ce que il leur avoit fait bonté en la terre d'Oultre
+mer.
+
+
+XXXII.
+
+ANNEE 1242.
+
+_Coment les Tartarins destruirent Turquie et les terres d'environ._
+
+
+En ce temps avint que les Tartarins qui avoient gasté toute Ynde, la grant
+et la mineur, et Armenie, né n'avoient finé de ce faire par l'espace de dix
+ans, envoièrent quatre des plus haus barons de leur terre sus le royaume de
+Turquie. Si s'en vindrent tout droit à une cité, au premier chief de
+Turquie, qui a nom Asaron[410]; si comme aucuns dient, si est en la terre
+de Hus, où Job habita au temps qu'il vivoit. Quant la cité fu ainsi
+asségiée, les Turs qui dedens estoient virent bien qu'il ne povoient avoir
+secours de leur seigneur le soudan de Babiloine, et qu'il ne pourroient
+durer contre si grant foison de Sarrasins; si prisrent conseil ensemble
+qu'il se rendroient sauves leur vies et leur biens, en telle condicion que
+les Tartarins les garantiroient contre tous. Pour ces convenances tenir
+fermes et estables, les Turs envoièrent le baillif de la ville parler aux
+Tartarins, et les Tartarins l'octroièrent, et jurèrent à tenir et garder
+fermement. Tantost qu'il furent entrés en la ville, il occistrent et hommes
+et femmes et enfans. D'ilec se partirent et vindrent à une autre cité que
+on appelle Arsegue[411], et firent ces meismes convenances à ceux de la
+ville, et il leur ouvrirent les portes et leur abandonnèrent la cité.
+Sitost comme il y furent entrés, il mistrent à mort tous ceux qu'il y
+trouvèrent que oncques n'en demoura un seul en vie, fors deux crestiens
+qu'il trouvèrent en chartre en une fosse; si leur demandèrent qui il
+estoient, et il respondirent qu'il estoient crestiens nés du royaume de
+France. Si tost comme il sorent qu'il estoient François, il les mistrent
+hors des fers et leur donnèrent à mengier; et puis prisrent conseil
+ensemble qu'il en feroient. Si respondirent aucuns qu'il avoient oï dire
+que François estoient bons combateurs et preux aux armes; si s'accordèrent
+qu'il les fissent combatre ensemble pour véoir la manière que François ont
+en bataille. Si les firent très bien armer et monter sur deux chevaux, et
+leur commandèrent à combatre, et celuy qui auroit victoire s'en iroit franc
+et quitte là où il vouldroit; et il promistrent que si feroient-il.
+
+ Note 410: _Asaron._ Erzerum, en Arménie.
+
+ Note 411: _Arsegue._ Aujourd'hui _Arzingan_, sur l'Euphrate.
+
+Quant il furent entrés au champ, les Sarrasins s'assemblèrent pour veoir le
+tournoiement et leur contenance, et orent grant joie pour ce qu'il
+cuidoient que l'un occist l'autre, et qu'il s'entreferissent premièrement
+des glaives et puis des espées. Mais, il le firent autrement: car il se
+férirent en la greigneur foule des Tartarins, et en occirent plus de trente
+avant qu'il feussent pris. Pour ces deux crestiens qui ne vouldrent point
+soi occire l'un l'autre, ont puis forment prisé la gent de France iceux
+Tartarins.
+
+Quant les Tartarins se furent un pou séjournés, si se mistrent de rechief à
+chemin et vindrent à une cité qui est nommée Césare[412], qui siet en la
+terre de Capadoce, et la prisrent, et gastèrent environ la terre et la
+contrée; et demourèrent au pays tant que l'yver dura. Quant le nouvel temps
+fu revenu, il s'en alèrent tout le cours, en destruisant le pays jusques à
+la cité de Franisce[413], et la destruirent par feu et par occision; et
+puis vindrent à la cité de Coine[414], qui est la maistre cité de Turquie.
+Assez tost après la prisrent et mistrent toute Turquie en leur subjection.
+Ainsi perdirent les Turs leur renom et toute leur force.
+
+ Note 412: _Cesare._ L'ancienne Césarée. Aujourd'hui _Caisarié_.
+
+ Note 413: _Franisce._ Ce nom est corrompu. Guill. de Nangis dit:
+ _Savastre_, et Vincent de Beauvais _Sebaste_, c'est le véritable nom;
+ entre _Icone_ et _Césarée_.
+
+ Note 414: _Coine_ ou _Icone_; aujourd'hui _Cogni_.
+
+Quant les Tartarins orent gastée toute Turquie, il s'en retournèrent
+d'autre part[415] et entrèrent en la terre de Poloine; et par devers la
+mer, il gastèrent la terre de Roussille et celle de Gazarie, et destruirent
+et gastèrent tout devant eux jusques en Hongrie. Illecques s'arrestèrent,
+et vouldrent avoir conseil d'entrer au royaume de Hongrie. Et il leur fu
+respondu qu'il alassent seurement, car l'esperit de discorde et de mauvaise
+foy iroit devant eux, et leur feroit voie et les conduiroit; par quoy les
+Hongres seroient si troublés que il ne pourroient durer. Bien est voir que
+devant ce que les Tartarins entrassent en Hongrie, le roy et les barons et
+le peuple du pays estoient en si grant descort qu'il ne se povoient
+appareillier pour soy deffendre, ainsois s'en fouirent; mais la plus grande
+partie d'entr'eux fu avant occise et tournée en chetivoison.
+
+ Note 415: Nangis semble ici plus exact: «Eodem temporis concursu,
+ Tartari per unum de principibus suis, nomine Basto, vastaverunt
+ Poloniam et Hungariam, et juxtà mare Ponticum, Russiam et Gazariam,
+ cum aliis triginta regnis; et usquè ad fines Germaniæ pervenerunt.»
+ Je ne reconnois pas la _Gazarie_.
+
+Après ce que le pays fu ainsi gasté et que les Tartarins s'en furent
+partis, une famine vint si grant que les hommes vifs mengeoient les hommes
+mors, chiens et chas, et ce qu'il povoient trouver.
+
+
+XXXIII.
+
+ANNEE 1243.
+
+_Coment le pape s'enfui en France pour la paour de l'empereur Federic._
+
+
+Si comme nous avons dessus dit que le siège de Rome demoura vague, après la
+mort pape Celestin, par l'espace de trente et deux mois, les cardinaux
+s'accordèrent à un preudomme qui estoit nommé Senebaut; et si vouldrent
+qu'il feust pape et le nommèrent Innocent le quart. Si recommença l'estrif
+de l'empereur contre le pape, et fu ce pape si mal mené qu'il ne pot
+demourer à Rome né ne trouva lieu où il peust demourer sauvement fors en
+France. Si s'en vint celle part, et pour avoir secours et aide du roy.
+Quant il fu venu à Lyon sus le Rosne, il manda au roy de France que
+volentiers parleroit à luy, et vouldroit avoir volentiers son conseil et
+s'aide, sé il luy plaisoit.
+
+
+XXXIV.
+
+ANNEE 1243.
+
+_Coment le roy fu malade à Pontoise._
+
+
+Tantost comme le roy ot nouvelles du pape et il voult mouvoir pour aler à
+luy, une fort maladie le prist que les physiciens appellent dissentere. Si
+fu le roy longuement malade de celle maladie en la ville de Pontoise. La
+nouvelle ala par le pays que le roy estoit moult griefment malade, si en
+furent tous courouciés grans et petis. Les prélas et les barons vindrent
+hastivement à Pontoise et orent grant pitié du roy qu'il trouvèrent en si
+povre point. Il demourèrent illec une pièce pour savoir que nostre sire en
+feroit; car il virent que la maladie lui enforçoit de jour en jour plus
+forment. Si ordenèrent que l'en priast Nostre-Seigneur qui tout puet, qu'il
+voulsist donner santé au roy. L'en fist mander par tous les églyses
+cathédraux que l'en amonnestast le peuple de faire aumosnes; et fist-l'en
+prières et processions. Oncques la maladie ne cessa d'enforcier tant que on
+cuida certainement que le roy fust mort, et furent tous esmeus parmi le
+pays et le palais, et commencièrent tous à crier et à plourer et à regreter
+leur seigneur qui tant estoit preudomme et tant aimoit les povres, et
+deffendoit le menu peuple des grans que nul outrage ne leur fust fait, et
+vouloit que ainsi bien fust fait droit et raison aux povres comme aux
+riches.
+
+Nul ne pourroit penser comme le menu peuple de Paris en estoit couroucié
+forment; et disoient entr'eux: «Sire Dieu, que voulez-vous faire à votre
+peuple? pourquoy nous tollez-vous celuy qui nous gardoit et deffendoit en
+paix, le souverain prince de toute bonne justice?» Lors laissièrent tous
+les menestreus besoingnes à faire, et coururent et hommes et femmes aux
+églyses et firent prières et oroisons, et donnèrent aumosnes aux povres en
+grant devocion, que Nostre-Seigneur voulsist ramener le roy en santé.
+
+Ceste nouvelle courut par tout le pays tant que le pape Innocent le sot qui
+estoit à Lyon sur le Rosne, et luy dist-on aussi comme certainement qu'il
+estoit trespassé; si en fu moult dolent et moult couroucié, et n'estoit
+point merveille; car l'églyse de Rome n'avoit autre deffendeur en la
+tempeste et en la douleur où elle estoit contre l'empereur Federic.
+
+Si comme ceste dolente nouvelle couroit parmi le pays, celuy qui commande
+aux vens et à la mer et aux elemens, et les tourne quelle part qu'il veut,
+fu esmeu de pitié; car il voult que le roy fust assouagié de sa maladie, et
+si luy revint l'esperit. Ceux qui estoient entour luy dirent que son
+esperit avoit esté ravi. Quant il fu revenu et il pot parler, il requist
+tantost la croix pour aler Oultre mer et la prist dévotement. Le roy
+commença à assouagier[416] tant que Nostre-Seigneur le mist en parfaicte
+santé. Moult devint aumosnier et religieux après ceste maladie et fu en
+moult grant dévocion de secourre la terre d'Oultre mer[417].
+
+ Note 416: _Assouagier._ Guérir, se calmer.
+
+ Note 417: Il faut remarquer que notre chroniqueur omet ici
+ d'attribuer aux reliques de Saint-Denys, comme le fait Guillaume de
+ Nangis, le mérite de la convalescence du roi. Cette suppression et
+ quelques autres du même genre peuvent donner à croire que
+ l'historiographe de ce règne n'étoit pas un moine de Saint-Denis.
+
+
+XXXV.
+
+ANNEE 1244.
+
+_De la destruction de la terre d'Oultre-mer._
+
+
+Celle année meisme que le roy fu malade, vindrent une manière de gens que
+on nomme Grossains[418], et entrèrent en la Saincte Terre et prisrent par
+force la cité de Jhérusalem; les hommes et les femmes emmenèrent sans
+espargnier nulluy, et espandirent le sang des gens non mie par la cité tant
+seulement, mais toute l'églyse du sépulcre Nostre-Seigneur en fu
+ensanglentée, et lors fu acomplie la prophétie David qui dist: «Dieu, une
+gent venront en ton héritage, ton temple conchieront de sanc et de vilaines
+ordures, ta gent occiront et abandonneront aux oisiaux et aux bestes, le
+sanc espandront environ et entour Jhérusalem en si grant habundance comme
+une rivière, et ne trouveront qui les mecte en sépulture.»
+
+ Note 418: _Grossains._ Guillaume de Nangis: «_Grossoni_.» Ce sont les
+ Karismiens qui, chassés des bords du Golfe Persique par les Tartares,
+ se jetèrent sur l'Asie mineure, ravagèrent la Syrie et s'emparèrent
+ de Jérusalem.
+
+Ceste male gent vindrent à la cité de Gazaire[419] et tuèrent tous les
+crestiens que il trouvèrent, Templiers et Hospitaliers, et presque tous les
+nobles hommes du pays; dont l'en fu en moult grant doubte que il ne
+gastassent toute la terre que crestiens tenoient par delà la mer.
+
+ Note 419: _Gazaire._ Gaza.
+
+
+XXXVI.
+
+ANNEE 1245.
+
+_Coment l'empereur Federic fu condampné._
+
+
+Il avint au derrenier jour d'avril mil deux cens quarante-cinq que le pape
+Innocent tint concile général à Lyon sus le Rosne. Là prist conseil aux
+cardinaux et aux prélas qui illec furent assemblés pour les outrages
+l'empereur Federic. Quant il fu conseillié, il jecta la sentence et
+condempna l'empereur Federic de toute la communauté de saincte églyse, et
+de toute honneur et de toute dignité de l'empire. Tous ceux qui estoient
+joins à luy par foy ou par serement ou en autre manière il absoult de leur
+foy et de leur serement, mais que d'ores en avant il n'obéissent à luy
+comme à empereur.
+
+Après ce, l'apostole escommenia tous ceux qui le tendroient pour roy né
+pour empereur, et donna congié de faire empereur à ceux qui avoient povoir
+du faire. Moult de gens se merveillèrent pourquoy le pape donnoit si
+crueuse sentence contre si haut homme: si en dirons aucunes raisons et non
+pas toutes, pour ce qu'il ne fust ennuieuse chose à ceux qui ceste histoire
+liront.
+
+La première cause si fu comme Federic eust fait hommage à l'églyse de Rome
+du royaume de Sezile que l'églyse luy avoit donné et avec ce l'empire de
+Rome; et comme il eust juré devant les princes et les plus nobles hommes de
+l'empire que il garderoit et deffendroit loyaument les honneurs et les
+droitures de l'eglyse de Rome, de toutes ces choses il fu contraire et
+rompi toutes les convenances, et, avec ce, il diffama le pape et les
+cardinaux par ses lettres qu'il envoya aux princes de la crestienté et à
+moult d'autres gens.
+
+La seconde cause si fu que il rompi les convenances et la paix qui avoit
+été jurée des deux parties, et qu'il ne feroit nul dommage aux cardinaux.
+De toutes ces choses il ne fist riens; ainsois prist les biens des
+cardinaux et les tourna par devers soy sans cause et sans raison: et si
+fist paier toultes et tailles et venir devant juges séculiers les clers et
+enchartrer et pendre, en despit du clergie et à leur confusion; né ne fist
+satisfacion aux Hospitaliers né aux Templiers de ce qu'il leur avoit tolu.
+
+La tierce cause fu sacrilège; car il tint deux cardinaux en sa prison et
+pluseurs archevesques et évesques, pour ce qu'il aloient à la court de Rome
+par le commandement l'apostole, et leur fist assez de maux souffrir et
+d'angoisses.
+
+La quarte cause pourquoy l'empereur Federic fu condempné fu hérésie et
+mescréandise dont il fu ataint et prouvé.
+
+
+XXXVII.
+
+ANNEE 1245.
+
+_Coment le légat vint en France._
+
+
+Quant le concile fu passé, le pape qui bien savoit que le roy avoit en
+propos d'aler Oultre-mer, envoia en France Oeude de Chastel-Raoul[420] pour
+preschier la voie d'Oultre-mer. Quant il fu venu, le roy le receut moult
+honourablement et assembla tantost grant parlement d'archevesques,
+d'évesques, d'abbés et de ses barons. Le légat amonesta en sa prédication
+les barons et le peuple de secourre la terre d'Oultre-mer. L'archevesque de
+Rains se croisa et celuy de Bourges, et l'évesque de Beauvais, et l'évesque
+de Laon, l'évesque d'Orléans, Robert le conte d'Artois, Hue de Chastillon
+le conte de Saint-Pol, le conte de Blois, le duc de Bretaigne et le conte
+de la Marche, Jehan des Barres, le conte de Montfort, Raoul le sire de
+Coucy et moult d'autres nobles princes, et du menu peuple à grant
+habundance.
+
+ Note 420: _Chastel-Raoul._ Chateauroux.
+
+Un autre cardinal fu envoié en Henault et ès parties du Liège, pour ce que
+les gens alassent en l'aide Lendegrave[421] duc de Thoringe qui
+nouvellement avoit esté esleu au royaume d'Alemaingne, pour ce que le pape
+ne vouloit pas que Conrat le fils l'empereur Federic le fust. L'apostole oï
+dire certainement que le roy de Tharse[422] faisoit trop de griefs aux
+crestiens qui estoient habitans en son royaume; si luy envoia deux frères
+meneurs et deux frères prescheurs, et luy manda, avec ce, qu'il se voulsist
+tenir d'occire le peuple crestien. Les frères qui là furent envoiés
+mistrent en escript la manière et la contenance des Tartarins[423].
+
+ Note 421: _Lendegrave._ Il falloit du _landegrave_ Henry.
+
+ Note 422: _De Tharse._ Il falloit: _De Tartarie_.
+
+ Note 423: Le nom de trois de ces frères nous est parvenu: c'etoit
+ André de Lonjumeau, Jean de Plan de Carpin et Benoît de Pologne. La
+ relation de Plan-Carpin a déjà été publiée presque en entier. Un
+ habile géographe, M. d'Avezac, est sur le point d'en faire paroître
+ la partie inédite qu'il a retrouvée dans un manuscrit de l'université
+ de Leyde.
+
+
+XXXVIII.
+
+ANNEE 1245.
+
+_Coment le roy ala visiter le pape à Clugny l'abbaye._
+
+
+Le roy de France ot grant désirier de veoir le pape Innocent: si assembla
+grant chevalerie et ala à Clugny où le pape Innocent estoit; et furent avec
+luy ses deux frères et madame Blanche sa mère. Le roy ala noblement et à
+moult grant compaignie, pour aucunes doubtes de ses anemis; sa gent
+estoient en armes ordenés par connestablies, ainsi comme sé ce fust un ost:
+devant le roy aloient cent sergens moult bien armés, les arbalestes
+tendues; après ceux aloient autres cent, les haubers vestus et les
+ventailles fermées; après ces deux cens venoient autres deux cens armés de
+toutes armes. Le roy venoit après avironné de grant multitude de chevalerie
+armée. Le roy entra en l'abbaye de Clugny et le pape vint contre luy et le
+reçut à moult grant joie; si demeurèrent ensemble par l'espace de quinze
+jours, et ordenèrent de la voie d'Oultre-mer. Quant il orent la besoigne
+ordenée et accordée, le roy demanda sa benéiçon; le pape luy donna
+volentiers et l'absoult de tous ses pechiés, par tel convent qu'il iroit
+oultre mer. Si comme le roy retournoit en France, nouvelles luy vindrent
+que le roy d'Arragon estoit entré en Provence à grant ost, pour avoir dame
+Biatris suer la royne de France, pour ce qu'il la vouloit donner à son
+fils. Le roy envoia grant partie de ses barons contre le roy d'Arragon et
+luy manda qu'il se voulsist souffrir de gaster à la demoisele. Quant les
+messages vindrent devant le roy d'Arragon, et il sot la volenté du roy de
+France, il retourna en sa contrée et luy manda que point ne feroit
+volentiers chose qui fust contre sa volenté né qui luy despleust; et la
+demoisele s'en vint en France à la royne sa suer, et mist son corps et sa
+terre en la deffense du roy et en sa bonne garde.
+
+
+XXXIX.
+
+ANNEE 1245.
+
+_Coment le roy maria le conte Charles son frère._
+
+
+Droitement le jour de la Penthecouste, le roy fist venir tous ses barons et
+tint cours plénière au chastel de Meleun. Là furent assemblés tous les
+nobles hommes du royaume de France. Le conte de Savoie y vint à moult grant
+compaignie pour ce qu'il estoit oncle à la royne de France. Quant il furent
+tous assemblés, le roy fist venir damoiselle Biatris, et la donna en
+présence des barons à Charles son frère, et le fist chevalier; et adouba
+pluseurs autres chevaliers pour l'amour de luy, et si luy donna la contrée
+d'Anjou et toute la terre du Maine.
+
+
+XL.
+
+ANNEE 1245.
+
+_Du miracle qui avint en Turquie._
+
+
+Celle année, avint que les Turs de Turquie[424] et ceux d'Armenie firent
+paix oultréement aux Tartarins qui moult les avoient grevés, sous telle
+condicion qu'il promistrent à rendre par chascun an une grant somme de
+besans d'or et pailes et dras de soie, pour raison de treu[425]. Quant il
+furent accordés, le pays demoura en paix. Si avint en la cité de
+Coine[426], qui est la maistre cité de Turquie, que un jongleur jouoit d'un
+ours emmy la ville, devant grant plenté de crestiens et de Sarrasins
+marchans, en une place commune où il avoit une croix entailliée et un
+pillier de pierre. Si comme l'ours aloit parmi la place, il tourna vers le
+pillier et pissa sus le signe de la croix; et si comme il pissoit, il chéi
+mort devant tous ceux qui le regardoient.
+
+ Note 424: Par ce mot _Turquie_ on entendoit alors particulièrement
+ l'_Asie mineure_.
+
+ Note 425: _Treu._ Tribut; _Tributum_.
+
+ Note 426: _Coine._ Iconium.
+
+Les crestiens commencièrent à dire que ce vouloit Dieu, pour ce qu'il avoit
+pissé sus le signe de la croix. Un Sarrasin qui illec estoit ot moult grant
+despit, pour ce que les crestiens disoient que ce estoit vengeance de Dieu;
+si s'approucha de la croix et la féri du poing en despit de Jhésucrist.
+Maintenant quant il ot ce fait le bras et la main luy demourèrent, devant
+le peuple, tous secs, si et en telle manière que oncques puis ne s'en pot
+aidier.
+
+Un autre Sarrasin estoit en une taverne près d'illec, si oï dire le grant
+miracle qui estoit avenu; si sailli sus, tout desvé, et se féry parmi la
+presse tout oultre et commença à pisser par despit contre la croix, et à
+dire: «Vecy en despit des crestiens.» Si tost comme il ot ce dit, il chéi
+mort en la présence de tous. De ce miracle furent crestiens moult lies, et
+les Sarrasins en furent dolens et courrouciés.
+
+
+XLI.
+
+ANNEE 1245.
+
+_De la mort au duc de Thoringe._
+
+
+Celle année meisme que ces miracles avinrent, le duc de Thoringe qui avoit
+esté esleu en roy d'Alemaigne mourut. Les princes d'Alemaigne eslurent
+Guillaume de Hoslande contre la volenté l'empereur Federic. Le mois après
+ensuivant, archevesques, évesques et abbés s'assemblèrent à Pontigny[427],
+et levèrent le corps monseigneur Saint-Edme qui fu archevesque de Cantorbie
+et le mirent moult honnourablement en fiertre.
+
+ Note 427: _Pontigny_, village de Champagne à quatre lieues d'Auxerre,
+ célèbre par son monastère de St-Edme ou Edmond.
+
+
+XLII.
+
+ANNEE 1248.
+
+_De la voie première que le roy fist Oultre-mer._
+
+
+L'an de grace mil deux cens quarante et huit, le roy de France se mist à
+chemin pour aler oultre mer, et issi de Paris à grant procession qui le
+convoièrent jusques à Saint-Anthoine, le vendredi après la Penthecouste: il
+entra en l'églyse de l'abbaye et requist aux nonnains que elles priassent
+pour luy et que elles l'eussent en mémoire. De ce jour en avant il ne voult
+puis vestir robes d'escarlate né de brunette né de vair[428], né de couleur
+qui fust de grant apparisence; ainsois vestoit robe de camelin[429] brun ou
+de pers; né ne chaussa puis espérons dorés, né ne voult avoir selle dorée,
+né ne voult que le frain né le poitral fust de soie; et pour ce que sa
+selle, son frain et son autre hernois fust de mendre pris que celluy dont
+il usoit devant, il establi que l'aumosnier prist le surplus de l'argent
+pour donner aux povres. En la compaignie le roy estoit Robert conte
+d'Artois et Charles le conte d'Anjou, et le cardinal de Rome et moult
+d'autres prélas, et grant foison des barons de France. Son frère messire
+Alphons si demoura en la compaignie de la royne Blanche sa mère, pour
+garder le royaume, et s'estoit croisié; mais il fu accordé du roy et des
+barons qu'il demourast celle année en France.
+
+ Note 428: _Né de brunette né de vair._ Guillaume de Nangis dit: _Vel
+ panno viridi seu bruneto_. Ce que nos anciens poètes appellent comme
+ tous leurs contemporains: _Le vair et le gris_.
+
+ Note 429: _Camelin_, espèce de drap commun.--_Pers_, bleu.
+
+Le roy et son ost passèrent parmi Bourgoigne, et alèrent à Lyon sus le
+Rosne par leur journées; et y trouva le roy lors le pape Innocent qui
+n'osoit aler vers Rome pour l'empereur Federic qui l'avoit en grant haine.
+Quant il orent parlé ensemble, le roy reçut sa benéiçon et se parti de
+Lyon, et vint à un chastel que on nomme la Roche du Glin[430]. Ceux du
+chastel furent si oultre-cuidiés qu'il robèrent une partie des gens du roy
+qui aloient devant pour faire garnison à ceux de l'ost[431]. Quant la
+nouvelle en vint au roy, il commanda que le chastel fust mis par terre et
+abatu; ceux de dedens furent pris et mis en fers et en liens, le chastel fu
+tout destruit el gasté. D'illec se parti le roy et fist tant qu'il vint au
+port d'Aiguemorte, et entra en mer le mardi après la feste saint
+Berthelemi. Et la contesse d'Artois qui avoit convoié le conte son
+seigneur, s'en retourna pour ce qu'elle estoit enceinte. Le roy se parti du
+port et ot moult bon vent, et les mariniers singlèrent à force d'aviron et
+alèrent à l'aide de Dieu tant que il vindrent à l'anuitier au port de
+Limeçon qui est en Chipre.
+
+ Note 430: _Roche du Glin._ Aujourd'hui _Roche de Glun_, village à
+ trois lieues de Valence.
+
+ Note 431: Nangis ne dit pas que le seigneur de la Roche de Glun
+ voulut butiner sur l'armée croisée, mais seulement qu'il avoit
+ coutume de rançonner les voyageurs.
+
+Le roy descendi de sa nef et entra en Chipre où il attendi tout l'yver pour
+attendre sa gent. Le roy de Chipre et pluseurs autres se croisièrent et
+promistrent au roy que il iroient avecques luy, et luy feroient aide de
+quanqu'il luy pourroient aidier et faire. Si comme le roy de France
+demouroit en Chipre, le soudan de Babilone estoit à Damas, et avoit mandé
+grant ost de Sarrasins pour aler sur les Crestiens d'Oultre-mer; si luy
+fist-on entendant que le roy de France venoit pour secourre la terre
+d'Oultre-mer, si se souffri[432] d'aler plus avant, et fist retourner sa
+gent. Ainsi comme le roy de France séjournoit en Chipre, pluseurs nobles
+hommes de son royaume moururent: si comme l'évesque de Biauvais, le conte
+de Montfort, le conte de Vendosme, Guillaume des Barres, Dreue de Mello,
+Erchambaut de Bourbon, le conte de Dreux et moult de bons et honnestes
+chevaliers jusques au nombre de deux cens quarante; et le conte Charles
+frère le roy fu moult forment malade d'une quartaine. L'en fist entendant
+au roy que il y avoit moult d'esclaves Sarrasins qui volentiers prenroient
+baptesme sé il luy plaisoit, en la terre de Chipre: Quant il le sot, il les
+fist tous baptisier, et les délivra de servitude et de chetivoison.
+
+ Note 432: _Se souffri._ S'abstint.
+
+
+XLIII.
+
+ANNEE 1248.
+
+_Des messages de Tharse qui vinrent parler au roy de France qui estoit en
+Chippre._
+
+
+Entour la feste de Noel que le roy demouroit en la cité de Nicossie[433],
+vinrent à luy messages de par un baron de Tharse[434] qui avoit nom
+Eschartay[435] et apportoient lettres de par leur maistre, en la présence
+de frère Andrieu de Longjumel[436] qui cognut l'un des messages qui avoit
+nom David: car il l'avoit veu en l'hostel au roy de Tharse au temps qu'il y
+fu envoié en message, de par le pape Innocent. Le roy reçut les lettres qui
+estoient escriptes en arabi et en langue de Perse; si les fist
+contre-escripre et mettre en latin par la main frère Andrieu, et les envoya
+en France devers la royne Blanche sa mère. Les messages distrent que le
+grant roy de Tharse avoit pris le baptesme et estoit crestien, et pluseurs
+autres des barons de Tharse; et avoit bien trois ans et plus que il tenoit
+la foy crestienne; et disoient que pluseurs ans avoit jà passés que le
+prince Eschartay estoit crestien, et l'avoit envoié le grant roy de Tharse
+à moult grant foison de gens encontre Sarrasins, pour essaucier la foy
+crestienne; et que l'intencion et le propos du prince Eschartay estoit de
+faire proufit et honneur à tous ceux qui vouldroient aourer la croix; et de
+combatre soy à tous ceux qui seroient contre la foy crestienne anemis; et
+disoient que il désiroit moult la faveur et l'amour du roy de France, et
+qu'il avoit oï dire qu'il estoit en Chipre. Et encore disoit plus les
+messages, pour certaine chose, qu'il vouloit assiégier la cité de
+Baudas[437], pour ce que l'apostole des Sarrasins y demouroit et
+séjournoit; et devoit mouvoir dedens la feste de Pasques. Icelluy apostole
+estoit nommé Callife, et estoit coustumier de séjourner à Baudas, et
+faisoit souvent secours et aide au souverain de Babiloine; et fu par luy
+secourue Damiete quant elle fu assise du roy Jehan de Jhérusalem.
+
+ Note 433: _Nicossie._ Nicosie, capitale du royaume de Chipre.
+
+ Note 434: _Tharse._ Encore pour _Tartarie_. «Corruption,» dit
+ M. A. Rémusat, «qui pourroit venir du nom de _Tarsa_, le pays des
+ _Ouïgours_.»
+
+ Note 435: _Eschartay._ Le vrai nom de ce chef _Tartare_ ou _Mongol_
+ étoit _Ilchi-Khataï_, commandant de la Perse et de l'Arménie. On voit
+ que M. Abel Rémusat, dans son excellent _Mémoire sur les rapports des
+ premiers chrétiens avec l'empire des Mongols_ (Mémoires de
+ l'Institut, Acad. des Inscript., t. VII, p. 438.), n'avoit pas
+ consulté un bon exemplaire des _Chroniques de St-Denis_, puisqu'il
+ les accuse d'avoir nommé Eschartay _roy des Tharses_.
+
+ Note 436: _Andrieu le Longjumel_, l'un des moines que le pape avoit
+ précédemment envoyés au grand Khan. (Voyez plus haut,
+ Chapitre XXXVII.)
+
+ Note 437: Bagdad.
+
+Quant le roy oï ces nouvelles, il en fu moult lie et reçut les messages
+liement, et leur fist amenistrer boire et mengier, et tout quanques mestier
+leur fu; le jour de Noel furent à la messe avecques le roy, et furent à sa
+court à disner, et se contindrent bien et honnestement.
+
+La teneur des lettres au roy de Tharse qu'il envoia au roy de France fu
+tele:
+
+«Par la puissance du très haut et souverain Dieu, messire Cham, roy et
+prince de pluseurs provinces, noble combateur du monde, glaive de la
+crestienté, deffendeur de la légion des apostres, au noble roy de France,
+sire et maistre des crestiens, salut. Nostre sire croisse ta seigneurie et
+ton royaume par long temps; ta volenté accomplisse en sa loy et en ce monde
+maintenant et tousjours. Dieu te doint conduit par la vertu divine, et ton
+peuple vueille garder par la sainte prière des prophètes et des apostres.
+Amen!
+
+»Cent mille bénéiçons et cent mille salus te mande par ces lettres et te
+prie que tu reçoives en gré ce salut, car c'est moult grant chose que tel
+sire te mande salut. Et Dieu veuille que encore te puisse-je véoir. Le haut
+sire du ciel et de la terre octroie que nous puissons estre ensemble et que
+nous soyons tous d'un accort et d'une voulenté. Après ces salus, nostre
+intencion est de faire le proufit de la crestienté. Je pri et requier à
+Dieu que il doinst victoire à l'ost des Crestiens, et surmonte et abaisse
+tous ceux qui despisent la crois; vray Dieu esauce le roy de France et
+acroy sa haultesce si que chascuns le veoie! Nous voulons que par toutes
+nos seigneuries et nos poestés, que tous crestiens soient frans et hors de
+servage, et voulons qu'il soient tous quites de treus et de servage, et de
+toutes autres coustumes, et qu'il soient honnourés et gardés: nous voulons
+que les églyses destruictes soient refaictes, et que l'en sonne les
+cloches, et que tous crestiens si puissent aler et venir parmi nostre
+royaume. Et pour ce que Dieu nous a donné en ce temps qui ore est grace de
+garder la crestienté, nous avons envoié ces lettres par nos loyaux messages
+auxquiels nous adjoustons foy, David, Marc et Olphac, pour ce qu'il nous
+racontent bouche à bouche comme les choses se portent envers vous. Reçois
+nos lettres et nos paroles, car elles sont vraies; cil qui est roy du ciel
+vueille que bonne paix et bonne concordance soit entre les Latins et les
+Grieux, et entre les Armins, Nestoriens et Jacobins, et entre tous ceux qui
+aourent la croix; et requerons Dieu qu'il ne face division entre nous et
+les crestiens, et Dieu l'octroie. Amen!»
+
+
+XLIV.
+
+ANNEE 1248.
+
+_Coment Jehan de Belin envoia des lettres au roy de Chipre._
+
+
+Unes autres lettres furent envoyées, un pou devant les lettres dessus
+dites, au roy de Chipre de par son serourge, esquelles il estoit contenu:
+«A mon seigneur Henry roy de Chipre, et à sa chière suer madame Ameline la
+roine, noble homme Jehan de Belin[438] son frère, connestable d'Armenie,
+salut. Sachiez, quant je fu meu pour aler en Tharse de par monseigneur le
+roy d'Armenie, Nostre-Seigneur m'a conduit sain et sauf jusques à une ville
+que on nomme Sance[439]; et vous fais assavoir que nous avons veu en la
+voie maintes estranges contrées. Nous laissasmes Ynde à senestre par devers
+Baudas, et méismes deux mois à passer toute la terre de ce royaume. Nous
+véismes moult de cités que les Tartarins avoient destruites et gastées,
+desquelles cités nul homme ne pourroit dire la grandeur né les richesses
+dont elles estoient plaines. Nous véismes plus de cent mil monciaux des
+gens du pays et de la contrée que les Tartarins avoient occis; et sé la
+grace de Dieu n'eust amené les Tartarins pour combatre aux Sarrasins, il
+eussent destruit toute la terre que les crestiens tenoient au royaume de
+Sirie. Nous passasmes une grant rivière qui vient de Paradis terrestre que
+l'en nomme Gyon, qui est large de l'un rivage à l'autre par l'espace d'une
+grant journée.
+
+ Note 438: _Jehan de Belin_, et mieux d'_Ibelin_. Mais notre
+ chroniqueur entend mal ici le texte latin de Nangis qu'il traduit. Il
+ falloit dire avec celui-ci: «A monseigneur Henry...., à sa chier suer
+ Emmeline la royne, et à noble homme Jehan d'Ibelin son frère, le
+ connétable d'Arménie salut.» Cette Emmeline, ordinairement nommée
+ _Stephanie_, étoit soeur de Haiton, roi d'Arménie.
+
+ Note 439: _Sance._ Nangis: _Sautequant_. Tout cela, quoi qu'en ait
+ écrit M. A. Rémusat, sent beaucoup la fourberie.
+
+«Et bien vous faisons assavoir que des Tartarins est si grant plenté, que
+il ne pourroient estre nombrés par nul homme. Il sont laides gens de visage
+et divers; je ne vous pourrois deviser né dire la manière dont il sont,
+fors qu'il sont bons archiers et hardis. Bien à quatre mois passés que nous
+ne finasmes d'errer, et encore ne sommes-nous point emmi la terre au grant
+roy Cham. Si avons entendu, par certaines personnes, que puis que Cham, le
+grant roy de Tharse fu mors, que les barons et les chevaliers de Tharse qui
+estoient en diverses contrées mirent par l'espace d'un an à assembler, pour
+couronner le roy Cham qui maintenant règne; et à peines porent-il trouver
+place où il peussent estre tous ensemble. Aucuns d'eux estoient en Ynde et
+les autres en la terre de Thartar, et les autres au royaume de Roussie, et
+les autres en la terre de Saba, et de Insule[440] qui est la terre dont les
+trois roys furent qui vindrent aourer Nostre-Seigneur en Jhérusalem: et
+sont la gent de celle terre crestiens. Je fu en leur églyses, et y vi
+Nostre-Seigneur paint en la manière que les trois roys luy offrirent or,
+mirre et encens: et orent premièrement ceux de Tartar la foy crestienne par
+eux et par leur admonestement, et sont crestiens, et le grant roy de Tharse
+et pluseurs de ses princes. Et devant les portes des nobles hommes sont les
+églyses où l'on sonne les cloches selon les coustumes des Latins; si y sont
+les tables, selon la coustume des Grieux[441].
+
+ Note 440: Nangis dit: «In terrâ de Chatha, alii in Russiâ, et alii in
+ terrâ de Chascat et de Tangath. Hæc est terrâ de quâ tres reges,
+ etc.»
+
+ Note 441: Nangis dit seulement: «Et percutiunt tabulas.»
+
+«Les crestiens Tartarins vont au matin premièrement aux églyses, et aourent
+Nostre-Seigneur Jhésucrist, et puis vont saluer le roy en son palais. Et
+sachiés que nous avons trouvé pluseurs des crestiens espandus par la terre
+d'Orient, et moult de belles églyses hautes et anciennes, qui ont été
+destruites par les Tartarins avant qu'il feussent crestiens; dont il est
+avenu que aucuns des crestiens d'Orient qui s'en estoient fuys en divers
+lieux, pour la paour des Tartarins, sont venus de nouvel au roy Cham qui
+maintenant règne; lesquiels il a receus à grant honneur, et leur a donné
+franchise et a fait crier à ban que nul ne soit si hardi qui leur face
+grief, né en parolle né en fait. En la terre d'Ynde que saint Thomas
+l'apostre converti à la foy crestienne, avoit un roy crestien que Sarrasins
+avoient déshérité et tolue la greigneure partie de sa terre: si vit bien
+que il perdrait le remenant de sa terre sé il n'avoit secours; si manda au
+grant roy de Tharse que il luy voulsist aidier à sa terre restorer contre
+Sarrasins, et volentiers luy feroit hommage, et devendroit son homme.
+
+«Sitost que le roy de Tharse sot le propos au roy d'Inde, il manda les plus
+puissans hommes de son royaume, et leur commanda qu'il alassent secourre le
+roy d'Ynde et sa gent que Sarrasins avoient destruictes, et qu'il fussent
+en l'aide des crestiens de tout leur povoir et que il les amassent comme
+leur frères. Ceux se mistrent à la voie à tout grant compaignie de
+Tartarins, et vindrent en Ynde; le roy les reçut à grant joie, et les ala
+saluer parmi les tentes et puis s'en retourna à sa gent, et assembla son
+ost avec l'ost des Tartarins, et s'en vint contre Sarrasins qui
+l'attendoient en champ, car il ne cuidoient point qu'il eust Tartarins en
+son aide: si furent tous desconfis et mis à destruction, et véismes plus de
+quarante mil esclaves que le roy commanda à vendre.
+
+«Et sachiez, très chière suer, que nous estions présens devant le roy de
+Tharse, quant les messages le pape vindrent devant luy, et luy demandèrent
+sé il estoit crestien. Après, il luy demandèrent pourquoy il avoit envoié
+sa gent pour occire crestien? et li respondi qu'il n'avoit point ce fait
+puis qu'il fu crestienné, mais il dit que ses devanciers avoient en
+commandement en leur loy qu'il occissent toute la mauvaise gent qu'il
+poussent trouver; et pour ce commandement vouldrent que l'en occist les
+crestiens, car il cuidoient que ce fussent mauvaise gent. Nostre sire vous
+gart! Sachiez que nous vous mandons toute la contenance et la manière des
+Tartarins, puis que nous nous venimes en la leur terre.»
+
+
+XLV.
+
+ANNEE 1248.
+
+_Coment le roy fist aucunes demandes aux messages._
+
+
+Quant le roy ot oïes et entendues les lectres, il demanda aux messages le
+prince Eschartay, coment il sot qu'il devoit aler oultre mer? et il
+respondirent: «Pour ce que le soudan de Babiloine avoit envoié lectres au
+oudan de Moysac[442], esquelles il estoit contenu que le roy de France
+venoit sus Sarrasins, à moult grant ost et à moult grant navie; et qu'il
+avoit pris par force quarante nefs toutes garnies qui estoient au roy de
+France; et tout ce manda-il au Soudan de Moysac par fraude, et pour
+espoenter-le, car le roy n'avoit nient perdu à celle fois en mer: mais
+ainsi le mandoit-il pour ce qu'il n'eust nulle fiance au roy de France né
+en sa gent, car il pensoit bien que le soudan de Moysac désiroit moult à
+estre crestien. Et si tost comme le soudan de Moysac seut que le roy de
+France venoit sus Sarrasins, il le fist assavoir au Cham nostre maistre; et
+pour ceste raison nous a envoié le prince Eschartay à vous, pour ce que
+vous sachiez le propos des Tartarins qui est tel qu'il veut asségier la
+cité de Baudas et le calife des Sarrasins, en l'esté prouchain à venir; et
+vous mande le prince Eschartay que vous assailliez Égypte, si que le calife
+ne puist avoir secours de ceux d'Égypte.»
+
+ Note 442: _Moysac._ Mossoul.
+
+Après ce que il orent dit et fourni de leur message, le roy leur demanda de
+leur manière. Et il dirent que le peuple des Tartarins estoit issu hors de
+sa terre, bien avoit quarante ans passés, et estoient si grant multitude
+qu'il n'est cité né chastel qui les péust soustenir né où il peussent
+demourer; ains sont en boscages et en pastures, où il entendent à nourrir
+leur bestes.
+
+La terre dont il vindrent premièrement est loing de la terre où le grant
+roy demeure par l'espace de vingt journées, et a à nom celle terre Tartar,
+«pour laquelle nous sommes appellés Tartarins.» Et dirent les messages que
+le roy Cham avoit avec luy tous les haus princes de sa terre et si grant
+multitude de gent à pié et à cheval et si grant habundance de bestes que
+nul ne le pourroit nombrer. En paveillons et en tentes demeurent tousjours,
+car nulle cité ne les pourroit recevoir; et leur chevaux et leur bestes
+demeurent tousjours en pasture; car il n'ont orge né paille né autre chose
+qui peust souffire à leur bestes.
+
+Les haus princes envoient leur fourriers devant, qui cherchent les terres
+et les contrées, et prennent ce qu'il treuvent, et mettent en leur
+seigneurie; et de tout ce qu'il ont pris envoient une partie au roy Cham et
+à ses barons qui sont en sa compaingnie, et l'autre retiennent pour eux
+soustenir. Si ont une ancienne coustume que quant le grant roy Cham est
+mort, les princes et les chevetains ont povoir d'establir nouvel roy; mais
+il convient qu'il soit fils ou nepveu de celluy qui devant est roy, et qui
+derrenièrement est mort, ou qu'il luy appartiengne de bien près. Et si
+disoient les messages que le roy qui les avoit envoiés, estoit issu de
+femme crestienne, et avoit esté fille de prestre Jehan, le roy d'Ynde; et
+par l'amonnestement de celle bonne dame et d'un évesque qui estoit nommé
+Thalassias, le roy des Tartarins et dix-huit autres princes avoient receu
+baptesme; et sont encore entr'eux mains haus princes et mains autres qui ne
+se veullent crestienner. «Et sachiez que le prince Eschartay par qui nous
+sommes ça venus est religieux de long temps, et n'est point du royal
+ligniée né, mais haut homme et puissant, et est en la contrée de Perse.»
+
+Le roy demanda aux messages pourquoy le duc Baton avoit si villainement
+receu les messages le pape qui aloient au roy Cham; et il respondirent que
+le duc Baton estoit paien et avoit en son hostel Sarrasins qui estoient de
+son conseil: mais il n'a mais telle seigneurie coment il souloit avoir;
+ainsois a esté déposé et mis en la seigneurie et soubs la poesté au prince
+Eschartay.
+
+Le roy demanda de rechief du soudan de Moisac, lequel Moisac est nommé ès
+anciennes escriptures Ninive. Les messages respondirent qu'il estoit fils
+de femme crestienne et qu'il aimoit et gardoit les festes des apostres et
+des martirs ainsi comme les crestiens, et n'obéissoit en nulle manière à la
+loy Mahommet. Et estoit son propos d'estre crestien né n'attendoit autre
+chose mais qu'il peust avoir l'accordance de aucuns des barons de sa terre.
+
+
+XLVI.
+
+ANNEE 1248.
+
+_Coment le roy envoia en Tharse._
+
+
+Les choses dessus dictes oïes et entendues, le roy ot conseil qu'il
+envoiast, par ses propres messages, lectres, dons et joiaux au grant roy de
+Tarse, et au prince Eschartay, en telle manière que les messages qui
+iroient au prince retourneroient tantost qu'il auroient parlé à luy, et les
+autres iroient au grant roy Cham. Le roy entendi, par les messages, que le
+roy auroit moult chier une tente en laquelle il auroit une chapelle. Si en
+fist faire une moult belle d'escarlate vermeille, à pommeaux dorés, toute
+brodée de riches oeuvres; et fist portraire dedens coment les trois roys de
+Tarse aourèrent Nostre-Seigneur, et coment il receupt mort pour nostre
+rachatement; et tout ce fist-il faire pour mieux esmouvoir le prince
+Eschartay à la saincte foy crestienne. Et luy envoia avec tout ce du fust
+de la saincte croix; et en envoia une partie au prince Eschartay et
+l'amonnesta moult par ses lectres qu'il voulsist secourre et aidier la foy
+crestienne.
+
+Les messagiers qui furent establis pour aler au roy de Tarse et au prince
+Eschartay furent deux frères meneur et deux prescheurs, et deux clers, et
+deux lais: et fu la chose commandée à frère Audrieu de Longjumel, comme
+maistre et chevetaine d'eux tous.
+
+
+XLVII.
+
+ANNEE 1248.
+
+_Coment le soudan de Babiloine se voult accorder au soudan de Halape par
+tricherie et decevance._
+
+
+Le soudan de Babiloine oï dire certainement que le roy de France estoit en
+Chipre, et qu'il avoit avecques luy des plus nobles princes et des plus
+nobles hommes de la crestienté. Si se doubta forment[443] pour ce qu'il
+avoit haine au soudan de Halape. Si se mist à la voie, et s'en vint droit
+en Jhérusalem, et manda les chastelains de toute la contrée et leur demanda
+qu'il méissent garnisons ès chastiaux et ès forteresces de toute la contrée
+et de tout le pays, et leur dist bien qu'il se doubtoit moult de la venue
+au roy de France.
+
+ Note 443: _Se doubta forment._ Eut grant peur.
+
+Quant il ot ces choses ordenées, il s'en vint vers les parties de Damas et
+manda au soudan de Halape et à tous ceux qu'il cuidoit que fussent ses
+anemis, si que il les peust avoir en son aide contre les crestiens; et
+conta au calife de Baudas et au Vieux de la Montaigne, le sire de Hassacis,
+coment le descort estoit entre luy et le soudan de Halape; et leur pria
+qu'il envoiassent prières et messages pour ce qu'il poussent accorder et
+pacifier ensemble. Oncques pour prière né pour chose qu'il seussent dire le
+soudan de Halape ne se voult accorder; si manda aux amiraux qu'il alassent
+asségier la cité de Camelle et qu'il se hatassent moult d'assaillir et de
+prendre la cité pour le temps d'yver qui approuchoit, et que tous ceux de
+dedens fussent mis en chetivoison s'il ne se rendoient. Les deux amiraux
+vindrent devant Camelle à tout moult grant gent et l'asségièrent de toutes
+pars.
+
+Si comme il estoient devant la cité, une grant ravine d'eaue survint des
+montaignes en l'ost qui emporta grant partie de leur garnisons et de leur
+bestes, et eux meismes s'enfouirent. Bedouins qui bien virent leur dommage
+leur coururent sus et en prisrent assez et mistrent en leur prisons.
+
+Quant les ravines d'eaues furent passées, les deux amiraux ralièrent leur
+gens et rassemblèrent, et s'en vindrent de rechief devant la cité. Le
+soudan de Halape qui bien sot leur contenance et leur méchief se hasta
+moult de venir sur eux à tout grant gent, né n'attendoit fors que la
+tempeste fust passée. Si luy vint au devant le message du Caliphe et luy
+monstra et dist et l'amonnesta de par son maistre qu'il fist paix au
+soudan; car moult de pertes et de dommages vendroit à la sarrasinne gent sé
+il ne s'accordoient ensemble, car crestiens venoient devers Occident pour
+destruire la loy Mahommet; et s'il avenoit que Sarrasins se combatissent
+les uns contre les autres, très grant confusion leur en pourroit venir et
+moult grant perte; et joie et proufit aux crestiens qui sont leur anemis.
+Oncques pour ce né pour chose qu'il sceust dire né sermonner, le soudan ne
+voult rien faire né soy accorder à la paix; et dist que tant comme ceux de
+Babiloine seroient en sa terre il ne s'accorderont d'icelle chose, et sé il
+ne laissoient le siège de Camelle il se combatroit à eux.
+
+Quant le message au calife vit appertement qu'il ne pourroit faire la paix
+vers le soudan de Halape, si se parti de luy et s'en ala à ceux de
+Babiloine, et leur dist le péril où il estoient, et que le soudan de Halape
+venoit sur eux à grant plenté de gent. Tantost comme les amiraux
+entendirent les paroles du message au calife il s'en partirent de Camelle
+et retournèrent à grant perte de gent et d'autres choses à Damas où le
+soudan sejournoit griefment malade.
+
+Après ce que le soudan fu alegié de sa maladie, il manda le maistre du
+Temple qui moult estoit son ami, et luy dist que moult luy savoit bon gré
+sé il povoit tant faire que le roy de France retournast en sa terre, et que
+trièves fussent données et jurées jusques à une pièce de temps entr'eux.
+
+Le maistre du Temple respondi que volontiers il y mettroit paine. Lors
+manda ses messages et leur bailla lettres pour porter au roy de France;
+èsquelles lettres il estoit contenu que bonne chose seroit de faire paix au
+soudan de Babiloine. Quant le roy entendi les lettres, si luy desplut moult
+et aux barons de France. Et, si comme aucuns disoient, le maistre du Temple
+aimoit bien autant le proufit au soudan et son honneur, comme il faisoit au
+roy de France ou plus.
+
+Tantost le roy manda au maistre du Temple par ses lettres authentiques que
+il ne fust desoresmais si osé qu'il receust nul mandement du soudan de
+Babiloine, sans especial mandement, né que parlement tenist de riens aux
+Sarrasins qui appartenist au roy de France né aux barons.
+
+Tant avoit d'amour entre le soudan et le maistre du Temple que quant il
+vouloient estre seigniés, il se faisoient seignier ensemble et d'un meisme
+bras et en une meisme escuelle. Pour tels convenances et pour pluseurs
+autres, les crestiens de Surie estoient en souspeçon que le maistre du
+Temple ne fust leur contraire; mais les Templiers disoient que celle amour
+monstroit-il et celle honneur luy portoit pour tenir la terre des Crestiens
+en paix, et qu'elle ne fust guerroiée du soudan né des Sarrasins.
+
+
+XLVIII.
+
+ANNEE 1248.
+
+_Des messages au roy d'Arménie envoiés au roy de France._
+
+
+Le roy d'Arménie oï dire à certaine gent que le roy de France estoit en
+Chipre, si luy envoia deux évesques et deux chevaliers qui apportèrent
+dons, et présens et lettres. Il luy escripvoit qu'il mettoit son royaume
+tout entier à sa volenté. Le roy reçut les messages moult honnourablement,
+et entendi par eux qu'il avoit grant descort entre le roy d'Arménie leur
+seigneur et le duc d'Antioche. Et si avoit ce descort duré moult
+longuement, et requéroit le roy d'Arménie qu'il luy plust qu'il mandast au
+duc d'Antioche qu'il se voulsist accorder à faire paix; et de tous les
+contens qui estoient entr'eux, en toutes manières, le roy d'Arménie se
+mettoit sus le roy de France, et qu'il en voulsist ordonner tout à sa
+volenté.
+
+Quant le roy ot entendu les messages, il manda au duc d'Antioche que ce
+n'estoit point bonne chose né honneste d'avoir descort entre les princes
+crestiens qui devoient estre d'une meisme volenté. «Pour laquelle chose
+nous vous prions que vous vous souffrez[444] de mener guerre contre le roy
+d'Arménie qui est de nostre foy et de nostre créance; et sé il a vostre
+terre adommagie ou fait autre dommage, il vous sera restoré par nous et par
+nostre conseil.»
+
+ Note 444: _Vous vous souffrez._ Vous laissiez, vous vous absteniez.
+
+A la paix s'accorda le prince d'Antioche sus telle condicion que le bon roy
+de France luy presteroit cinq cens arbalestriers pour garder sa terre et
+deffendre contre ceux de Turquie qui par maintes fois l'avoient assailli et
+grevé.
+
+
+XLIX.
+
+ANNEE 1248.
+
+_Coment descort mut entre le visconte de Chasteaudun et les mariniers._
+
+
+Sitost comme les messages au roy d'Arménie se furent partis du roy, le
+déable qui tousjours het paix et amour, mist descort et contens entre le
+visconte de Chasteaudun et les mariniers qui devoient l'ost conduire outre
+mer; et se mellèrent la gent du visconte aux mariniers, et s'entre férirent
+de cousteaux tranchans et d'espées, et en y ot de bleciés et mors, entre
+lesquiels deux Genevois[445] furent occis les plus grans maistres d'eux
+tous. Le cri et la noise en vint devant le roy qui en fu moult couroucié et
+commanda que on alast à eux, pour eux départir, à tout quatre mille hommes
+bien armés; ceux se boutèrent parmi eux et les départirent à moult grant
+paine, tant estoient eschaufés les uns contre les autres.
+
+ Note 445: _Genevois._ Génois.
+
+Le visconte sot bien que sa gent avoient mespris, si se doubta moult du roy
+et prist conseil au conte de Montfort pour passer en Acre à toute sa
+chevalerie; mais le conte ne luy loa point sans le congié du roy: et quant
+le roy sot ce, il luy manda qu'il ne fust si osé qu'il passast oultre, car
+par telle achoison se pourroit l'ost despartir et dessevrer, et la voie
+qu'il avoit emprise en seroit empeschiée; mais il feroit tant qu'il les
+accorderoit, et qu'il sauroit lesquiels avoient esté cause du contens; et
+que l'en se mist du tout sus le cardinal. A ce s'accordèrent les Genevois
+et promistrent, sus paine de trois cens mars d'argent, qu'il se
+souffreroient à jugier à la cour au roy de France du contens et du descort
+meu entr'eux et le visconte de Chasteaudun.
+
+
+L.
+
+ANNEE 1248.
+
+_Coment le roy manda galies pour passer oultre mer._
+
+
+Quant le visconte fu accordé aux Genevois, le roy de France envoia en Acre
+et ès autres cités sus mer pour avoir nefs et vaissiaux en quoy il peust
+passer oultre. Mais ceux qu'il y envoia n'y porent riens faire; car en ce
+point moult grant descort estoit entre les Genevois et les Pisains, et fu
+occis le maistre des Genevois d'un javelot: et si n'avoit trop grant
+descort d'autre part entre le bailli de Chipre et les Veniciens. Les
+messages s'en retournèrent sans autre chose faire et racontèrent ce que il
+avoient trouvé.
+
+Quant ces messages furent retournés et ne porent nient faire, le roy envoia
+le patriarche de Jhérusalem et l'évesque de Soissons et le connestable de
+France; et puis leur commanda qu'il fissent une bonne paix des Genevois et
+des Pisans; et endementiers que les messages s'en alèrent vers Acre pour
+trouver navie, le roy fist faire petites naceles pour prendre terre quant
+il vindrent près. Celle journée qu'il furent commenciées à faire l'en prist
+deux espies qui confessèrent que le soudan de Babiloine les avoit envoiés
+là pour empoisonner le roy et tout son ost; et estoit leur propos de mettre
+le venin ès garnisons que on devoit trousser ès nefs.
+
+
+LI.
+
+ANNEE 1249.
+
+_Coment le roy entra en mer pour passer en Damiete._
+
+
+Après deux mois passés, les messages le roy cerchièrent tant qu'il
+trouvèrent bonnes nefs et appareilliées, et les envoièrent au roy dont les
+barons furent moult lies, car il leur ennuioit forment de tant séjourner en
+Chipre. Lors s'assemblèrent les bavons de toutes pars, et les pélerins qui
+avoient sejourné ès isles entour Chipre toute la saison d'yver. Sitost
+comme les garnisons furent faites et le roy deust entrer en mer, il manda
+les maistres mariniers et leur commanda que tous s'adressassent d'aler au
+port de Damiete.
+
+Lors entrèrent tous en mer et se seignèrent et se commandèrent à la grace
+de Dieu; et les mariniers drescièrent voiles et aprestèrent leur cordes et
+leur gouvernaux et leur ancres.
+
+
+LII.
+
+ANNEE 1249.
+
+_Coment le roy de France retourna pour le temps._
+
+
+L'an de grace mil deux cens et quarante-neuf se parti le roy du port de
+Nimeçon[446] à moult grant compaingnie de bonne gent. Les maistres
+mariniers singlèrent et se boutèrent en haute mer; le vent se tourna contre
+eux et les bouta arrières vers Chipre à une cité qui estoit nommée
+Paffons[447]. Et illec s'arrestèrent par l'espace de trois milles[448] pour
+le vent qui estoit assouagié[449], mais il ne demoura guaires qu'il
+commença à enforcier, et les mena au port de Nimeçon dont il estoient
+partis. Si comme il furent retournés au port de Nimeçon contre leur
+volenté, le prince de la Morée[450] assembla à eux, qui venoit en l'aide le
+roy pour secourre la terre d'Oultre-mer, et le duc de Bourgoingne qui avoit
+tout l'yver séjourné à Rome[451]; lors atendirent les uns les autres, pour
+ce que les nefs s'estoient espandues en divers lieux par la force du vent,
+et qu'il furent tous assemblés.
+
+ Note 446: _Nimeçon._ Limissol.
+
+ Note 447: _Paffons._ L'ancienne _Paphos_; aujourd'hui _Baffo_.
+
+ Note 448: _Trois milles._ Je pense qu'il faudroit lire _trois nuits_.
+
+ Note 449: _Assouagié._ Calme. Joinville ajoute que la flotte des
+ croisés fut dispersée, et qu'une grande partie des vaisseaux fut
+ jetée sur les rivages de Saint-Jean-d'Acre.
+
+ Note 450: _Le prince de la Morée._ Guillaume de Villehardouin.
+
+ Note 451: _A Rome._ Nangis dit: «_In partibus Romanis_.» Ce doit être
+ une faute de copiste, pour _In partibus Romaniæ_. Joinville est ici,
+ dans tous les cas, plus exact en disant: «Qui avoit séjourné en
+ Morée.»
+
+L'endemain au matin que le vent ne fu de riens contraire, les mariniers
+drecièrent leur voiles et se mistrent au chemin; et commencièrent à sigler
+à voiles estendues, et le vent se féri dedens qui les commença si tost à
+mener qu'il sembloit qu'il volassent droitement en l'air.
+
+Le jour de la Trinité, se partirent les pélerins du port de Nimeçon et
+errèrent si hautement et si hastivement que le vendredi au soir[452] il
+apperceurent la terre d'Egypte et choisirent la cité de Damiette. Là s'en
+alèrent au plus droit qu'il porent et se hastèrent moult de prenre port.
+Mais il trouvèrent grant foison de Sarrasins qui leur contredirent le port,
+et se tindrent tous serrés et rengiés sus une rivière qui vient devers
+Paradis terrestre que on appelle Nilus, qui illec endroit chiet en mer
+assez près du port de Damiete. Et se mistrent tantost les Sarrasins en
+galies et en barges pour aler contre eux. Le roy prist conseil à ses barons
+qu'il pourroit faire? Si fu accordé qu'il se tendroient en leur nefs
+jusques à lendemain. Sitost comme il fu ajourné[453], il prisrent, malgré
+les Sarrasins, terre en une isle où le roy de Jhérusalem[454] avoit
+autrefois pris port quant il vint asseoir Damiette.
+
+ Note 452: _Vendredi._ Joinville dit _le jeudi après la Penthecouste_.
+ Mais le texte de Joinville est dans cet endroit évidemment corrompu;
+ il faudroit lire: _L'endemain_ DE LA TRINITE, au lieu DE LA
+ PENTHECOUSTE.
+
+ Note 453: _Fu ajourné._ Le jour fut venu.
+
+ Note 454: Jean de Brienne.
+
+Les barons s'armèrent et toute leur gent, et entrèrent en galies et en
+barges; le roy fu en une petite galie avec le cardinal qui tenoit le fust
+de la saincte croix moult hautement et dignement. En une autre galie qui
+aloit devant le roy estoit l'enseigne de saint Denys en France; et les
+frères le roy furent tout entour avironnés de grant plenté de chevaliers,
+de sergens d'armes et d'arbalestriers. Si comme il approchièrent près de
+terre, il se lancièrent en leur anemis; et les Sarrasins sajettes et dars
+leur lancièrent et javelos espessement; et quant vint à l'approuchier, il
+les férirent des lances et des glaives, et firent tant les barons qu'il
+furent joings ensemble, et reculèrent les Sarrasins, et fu grant l'occision
+et l'abatéis de Turs et de chevaux, sans point de dommage des barons. Et
+furent occis aucuns grans maistres des Sarrasins, si comme le postat[455]
+de Damiete et deux amiraux, et moult grant foison de piétaille.
+
+ Note 455: _Le postat._ Sans doute pour _Podestat_. «Capitaneus.»
+
+En celle bataille ne fu point le soudan de Babiloine qui estoit venu des
+parties de Damas, et se tenoit à un mille de Damiete, pour ce qu'il estoit
+enferme de son corps. Quant la desconfiture fu faicte et celle occision, la
+navie des barons prisrent toute la rivière de Nilus, et estoupèrent toute
+l'entrée, et prinrent des galies des Sarrasins ce qu'il en porent avoir, et
+les autres s'enfouirent contremont la rivière.
+
+Après ce qu'il s'en furent fouys, le roy et les barons firent tendre leur
+tentes et leur paveillons sus le rivage, et se reposèrent celle nuit et le
+dimenche toute jour et toute nuit; et fu commandé que les garnisons et les
+chevaux descendissent à terre et venissent en l'ost.
+
+
+LIII.
+
+ANNEE 1249.
+
+_Coment Damiete fu prise des gens au roy de France._
+
+
+Les Sarrasins de Damiete furent si espoventés que si comme les barons de
+France entendoient à eux logier, il attendirent tant qu'il fu anuitié, et
+puis s'en issirent de la ville celéement et boutèrent le feu dedens. Quant
+la gent de France l'apperceurent, si coururent celle part vers la cité et
+entrèrent dedens parmi un pont de nefs que Sarrasins n'orent point loisir
+de despecier, et regardèrent environ la ville et apperceurent bien que
+Sarrasins s'en estoient fouis; si le firent assavoir au roy. Et quant il le
+sot il fist mettre toute sa garnison par toute la cité, et fist tendre ses
+trefs et ses paveillons plus près de la cité. Moult grant garnison y
+trouvèrent, et si en avoient Sarrasins assez porté ens, et le feu en avoit
+d'autre part gasté moult grant partie.
+
+La cité estoit forte de murs et de hautes tours avironnée, et la rivière de
+Nilus qui tout entour couroit; et si avoit esté enforciée puis que le roy
+de Jhérusalem l'avoit prise. Le roy commanda que la cité fust délivrée des
+charoingnes d'hommes et de bestes et d'autres ordures. Quant la cité fu
+délivrée des ordures, le légat et le patriarche, et les évesques et tout le
+clergié qui présens estoient, entrèrent à procession en la cité, chantans
+la louenge de Dieu; et le roy ala après, tout nus piés, et les barons et le
+peuple, moult dévotement.
+
+Le légat vint premièrement à la mahommerie, et en fist jetter les faulx
+ymages qu'il y trouva, et réconcilia la place en l'honneur
+Nostre-Dame-Saincte-Marie, et chanta une messe de Nostre-Dame. Le roy
+demoura tout l'esté en la ville jusques à tant que la rivière de Nilus
+fust retraicte, qui celle année fu si grant qu'elle pourprenoit toute la
+terre et toute la contrée. Autresfois avoit-elle grevé le roy Jehan de
+Jhérusalem quant il prist Damiete.
+
+Si comme le roy demouroit en Damiete, deux messages vindrent devant luy et
+luy dirent que le conte de Poitiers venoit au plus tost qu'il povoit, et
+qu'il estoit entré en mer le jour saint Jehan-Baptiste, avec la contesse
+d'Artois qui venoit avec luy pour veoir son seigneur. Après ce, ne demoura
+guaires que les messages furent venus, que le conte de Poitiers et la
+contesse d'Artois arrivèrent au port de Damiete, et alèrent les barons
+contre eux et les receurent à grant joie.
+
+
+LIV.
+
+ANNEE 1249.
+
+_Coment le roy ala à la Maçoure._
+
+
+Entour la feste de la Toussains, le roy de France et les barons prisrent
+conseil d'aler à la Maçoure. Si appareillièrent leur ost parmi la rivière
+de Nilus et par terre, et s'en issirent de Damiete le vingtiesme jour de
+novembre, contre Sarrasins qui les attendoient d'autre part devant un
+chastel nommé la Maçoure. Si comme l'ost des barons aloit celle part,
+Sarrasins les commencièrent à costoier et leur commencièrent à lancier et à
+traire et saillir à eux, en reculant ainsi comme en fuiant, et puis si
+retournoient sus eux, et les féroient de dars et de javelos.
+
+En ceste manière souffrirent grans assaux les barons; mais ce ne fu pas
+sans grant occision des Sarrasins. Tant alèrent les barons qu'il vindrent
+devant la Maçoure; si n'en porent approchier pour une rivière qui estoit
+entre la ville et l'ost des François qui Thaneos[456] a nom, et chiet assez
+près d'illec en la rivière de Nilus. Si tendirent leur tentes et leur
+pavillons entre ces deux rivières et pourprirent toute la terre. Si comme
+il estoient illec hebergiés, nouvelles leur vindrent que le soudan de
+Babiloine estoit mort; mais avant qu'il mourust, il manda son fils qui
+estoit ès parties d'Orient qu'il venist hastivement en Egypte. Quant
+celluy-ci oï le commandement de son père, si se mist à la voie et vint à
+luy. Si tost comme il y fu, le soudan manda tous les plus puissans hommes
+de sa terre et leur requist que il feissent féaulté et hommage à son fils,
+et il luy promistrent et jurèrent. Le soudan, qui senti la mort, bailla son
+ost à conduire à un amiraut qui avoit nom Farhadin.
+
+ Note 456: _Thaneos._ Le canal d'_Acmoun-Taneos_. (Voyez la
+ description des lieux dans la _Correspondance d'Orient_, tome 5,
+ p. 370 et suiv.)
+
+
+LV.
+
+ANNEE 1250.
+
+_Coment François passèrent Thaneos._
+
+
+En celle place se combattirent les François par mainte fois contre les
+Sarrasins et en occirent assez et jetèrent en la rivière de Nilus qui est
+parfonde et roide. Et pour ce que il ne povoient à eux approchier, il
+firent une chauciée par dessus la rivière de Thaneos pour ce qu'elle estoit
+parfonde, si que il peussent plus légièrement avenir aux Sarrasins. Les
+Sarrasins, qui d'autre part furent, mirent grant peine à despécier la
+chauciée, et à destruire par engins que il drescièrent; et despecièrent un
+chastel de fust que les barons avoient drescié sus le pas de la chauciée,
+si que il ne pouvoient passer oultre né à pied né à cheval.
+
+Si comme il estoient en moult grant pensée coment il passeroient oultre, un
+Sarrasin leur dist qui avoit esté pris en l'ost, qu'il pourroient bien
+passer oultre par une voie qu'il leur montra assés près de la chauciée
+qu'il faisoient. Lors s'en vindrent au pas que le Sarrasin leur monstra et
+passèrent tout oultre à grant paour qu'il ne feussent noiés, pour le rivage
+qui estoit mol et plain de fange et de boe, et vindrent droit à la chauciée
+où les Sarrasins avoient drescié leur engins pour rompre la chauciée.
+
+Quant les Sarrasins les apperceurent qui garde ne s'en donnoient, si furent
+tout esbahis et tournèrent en fuie. Les barons alèrent après eux et
+occirent tous ceux qu'il porent atteindre, entre lesquels fu Farhadin
+occis, qui estoit maistre capitaine de leur ost. Après ce qu'il les orent
+ainsi chaciés, il retournèrent aux tentes des Sarrasins et occirent tous
+ceux qu'il y trouvèrent, et puis retournèrent à la Maçoure et se
+desclorent[457] et espandirent parmi les champs. Quant les Sarrasins de la
+Maçoure virent leur sote contenance, si prisrent force en eux et
+retournèrent sus les barons et les enclosrent et avironnèrent de toutes
+pars, et en occistrent grant foison.
+
+ Note 457: _Desclorent._ Débandèrent.
+
+Le conte d'Artois vit que les portes de la Maçoure estoient ouvertes: si
+tourna celle part luy et un chevalier du Temple, et se bouta dedens la
+ville; mais il fu tantost occis que oncques puis ne peut-on savoir qu'il
+fu devenu.
+
+Celle journée fu dure et aspre aux barons: car Sarrasins leur lancièrent
+quarriaux et sajetes espessement, ainsi comme sé ce feust pluie: mais tant
+se tindrent jusques à heure de nonne qu'il vainquirent l'estour et
+enchacièrent les Sarrasins par l'aide des arbalestriers.
+
+Quant Sarrasins furent chaciés du champ, les barons se recuellirent
+ensemble, et mirent leur très et leur paveillons delez les garnisons aux
+Sarrasins qu'il avoient gaigniées, et se reposèrent illec toute la nuit et
+le demourant du jour. L'endemain firent un pont de fust pour venir à eux
+ceux qui estoient de l'autre part de la rivière de Thaneos. Quant le
+remenant de la gent fu oultre passé, si drecièrent leur tente tout environ
+le roy, et firent lices et clostures entour leur paveillons des engins aux
+Sarrasins pour estre plus asseurs. Nouvelles alèrent par tout le païs
+environ que ceux de la Maçoure estoient assis des crestiens; si
+commencièrent à venir de pluseurs parties en l'aide des Sarrasins; si
+s'assemblèrent ensemble et vindrent jusques aux lices et commencièrent à
+assaillir à grant esfort et espoventable.
+
+Les barons s'aprestèrent d'eux deffendre, et ordenèrent leur batailles et
+se férirent en eux viguereusement, tant que il les firent reculer et
+retourner en fuie vers la Maçoure, et les chaçièrent de si près que il en
+occirent et prisrent des plus hardis et des miex renommés.
+
+
+LVI.
+
+ANNEE 1250.
+
+_Coment François se partirent de la Maçoure._
+
+
+Ne demoura pas moult que le fils au soudan, qui mandé estoit devant la mort
+son père des parties d'Orient où il séjournoit, vint à l'encontre et arriva
+à la Maçoure à grant foison de Sarrasins. Quant ceux de la Maçoure sorent
+sa venue, si sonnèrent li cors et buisines et tabours, en alant contre luy;
+et le receurent à grant joie et liement comme seigneur. Pour la venue de
+luy crut et enforça moult la puissance des Sarrasins; et aux pelerins avint
+tout le contraire, car une pestilence de diverses maladies et mortalité
+tout commune avint lors aux hommes, aux bestes et aux chevaux, dont il
+furent si domagiés que pou en y avoit qui se peussent aidier. Et avecques
+ce qu'il estoient si tourmentés de diverses maladies, orent-il souffraite
+de viandes si que pluseurs defailloient pour faim; car les vaisseaux ne
+povoient venir parmi la rivière, né rien apporter par devers Damiete pour
+les Sarrasins qui leur aloient encontre; et prisrent deus vaissiaux qui
+apportoient grant foison de vitaille et moult d'autres biens, et occisrent
+tous ceux qui dedens estoient. Si que viandes faillirent ainsi comme du
+tout, et soustenance aux chevaus. Si chéirent en desconfort et en grant
+paour. Adonc levèrent le siège devant la Maçoure et se misrent au retour
+vers Damiete.
+
+
+LVII.
+
+ANNEE 1250.
+
+_Coment le roy fu prins à la Maçoure._
+
+
+Si comme le roy de France et sa gent estoient au chemin pour retourner à
+Damiete, Sarrasins s'aperceurent qu'il laissoient le siège. Si s'armèrent
+et commandèrent que tous ceus qui porroient armes porter ississent hors,
+pour les pelerins desconfire; et s'en vindrent à eus si grant plenté de
+gent d'armes que à peine povoient estre esmés[458]. Le roy né sa gent qui
+estoient foibles et malades ne se porent deffendre contre si grant gent. Et
+leur fu fortune si contraire que tous furent pris et une grant partie
+occis. Mais ce ne fu pas sans grant bataille. Devant le roy estoit un
+sergent d'armes que l'en appeloit Guillaume du Bourc-la-Royne, qui tenoit
+entre ses poins une grant hache et faisoit si grant abatéis et si grant
+occision que tous les Sarrasins estoient esbahis de sa grant force. Le roy
+li commença à crier à haute voix qu'il se rendist; car il doubtoit moult
+que si bon sergent ne fust occis. Et népourquant jà ne fust eschapé sé ne
+fust un crestien renoié qui li dist en Anglois qu'il se rendist et il li
+sauveroit la vie.
+
+ Note 458: _Esmés._ Estimés.
+
+Tant férirent et chaplèrent Sarrasins sus Crestiens que tous furent pris.
+Le roy estoit si malade qu'il ne se povoit soustenir; si fu porté entre
+bras avironnés de Sarrasins à la Maçoure. Quant vint vers vespres, le roy
+demanda son livre pour dire vespres si comme il avoit acoustumé, mais il
+n'y trouva nul qui luy peust baillier, car il estoit perdu avec le harnois.
+Si comme il pensoit, dolent et triste, le livre fu aporté devant luy, dont
+ceux qui environ luy estoient se merveillèrent moult.
+
+De toute la gent au roy de France qui avec luy estoient alés à la Maçoure,
+n'eschapa fors le cardinal de Rome qui un pou devant s'en estoit parti; et
+ceux qui cuidèrent eschaper parmi la rivière furent tous pris, et tous leur
+galies et les biens qui dedens estoient; et occirent les Sarrasins tous les
+malades qu'il trouvèrent, et pluseurs en desmembrèrent à grans hachie et à
+grant douleur.
+
+
+LVIII.
+
+ANNEE 1250.
+
+_Coment le soudan requist le roy de pais._
+
+
+Quant Sarrasins orent pris le roy de France et toute sa gent, si leur
+firent moult de despit, et leur crachièrent ès visages, et pissèrent sus
+eux et sus le signe de la croix et défoulèrent aux piés. Et quant il les
+orent bien batus et laidis, il les envoièrent en diverses prisons. Le roy
+estoit si malade que ses gens avoient petite espérance de sa vie; si luy
+donna Dieu si grant grace, que le soudan fist prenre garde de luy par ses
+mires, et luy fist administrer quanqu'il vouloit tout à sa volenté.
+
+Tant ala le temps avant que le roy tourna à guérison et qu'il respassa de
+sa maladie. Et si tost comme il fu guari, le soudan le fist requerre de
+paix et de trièves ainsi comme par menaces, et requist que Damiete luy fust
+rendue avec toute la garnison que sa gent y avoient trouvée; et que tous
+les coux, dommages et despens qu'il avoient fais dès le jour que Damiete fu
+prise luy fussent rendus et restablis.
+
+Adonc parlèrent ensemble de raençon et de faire paix en la manière qui
+s'ensuit: c'est assavoir que le roy seroit délivré et tous ceux qui avec
+luy estoient venus en Egypte, et tous autres crestiens de quelque nacion
+que il fussent, dès le temps Quaimel[459] qui fu soudan et aieul de cestui
+soudan, qui donna à son temps trièves à l'empereur Federic, et les metroit
+hors de prison et délivreroit frans et quites de tous empeschemens. De
+rechief que toutes les terres que les crestiens tenoient au royaume de
+Jhérusalem il tendroient paisiblement et auroient trièves de Sarrasins
+jusques à dix ans. Et pour ces convenances faire fermes et estables, le roy
+estoit tenu de rendre Damiete et huit mille besans sarrasinois; par tel
+convent que le roy délivreroit tous les Sarrasins qu'il avoit pris en
+Egypte, depuis le temps qu'il y estoit venu, et tous les autres Sarrasins
+qui avoient esté pris puis le temps l'empereur Federic. Avec tout ce, il fu
+accordé que tous les biens et les meubles que le roy avoit laissiés en
+Damiete et tous les barons seroient sauvés et seroient dessoubs la garde au
+soudan et en sa deffense, jusques à tant qu'il fussent conduis en la terre
+des crestiens. Et tous les enfermes crestiens et les autres qui
+demourroient, pour leur biens oster de Damiete seroient asseurs, et aussi
+se pourroient partir touteffois qu'il vouldroient, sans empeschement, ou
+par mer ou par terre, et leur donroit le soudan sauf conduit jusques en la
+terre des crestiens. Si comme ces choses furent affermées par serment et
+acordées, le soudan ala disner en sa tente ainsi comme environ tierce.
+
+ Note 459: _Quaimel._ Malek-Kamel.
+
+Ainsi comme il fu levé de disner, aucuns amiraux[460] luy vindrent au
+devant, et luy lancièrent coustiaux et espées et le navrèrent mortelment,
+et puis le boutèrent contre terre et le détrencièrent en plusieurs pièces,
+devant tous les amiraux de son ost; mais ce ne fu point sans l'accort de la
+greigneur partie.
+
+ Note 460: _Amiraux._ Ce mot a toujours ici le sens de _baron_,
+ capitaine, seigneur. On sait que c'est le mot arabe, _emir_, maître
+ avec l'addition de l'_article al_, qui précédoit le nom spécial de
+ l'office.
+
+Quant l'aventure fu ainsi avenue, les amiraux qui avoient le soudan occis
+vindrent à la tente le roy tous eschaufés d'ire et de courroux, et levèrent
+les espées toutes sanglantées sur sa teste, et puis luy appuièrent aux
+costés ainsi comme s'il le voulsissent occire, et luy dirent qu'il leur
+promist à tenir fermement les convenances qu'il avoit promises au soudan;
+et firent moult grans menaces de luy et de ses barons, s'il ne rendoit
+tantost Damiete, si comme il l'avoit promis.
+
+Celluy qui avoit occis le soudan, qui Julian avoit à nom, vint au roy
+l'espée traitte et ensanglantée, et lui dist qu'il le féist chevalier, et
+que moult bon gré l'en sauroit. Le roy luy dist que jà ne le feroit
+chevalier sé il ne vouloit estre crestien; et, sé il se vouloit accorder à
+estre crestien, il le feroit chevalier, et l'emmenroit en France, et luy
+donroit greigneur terre qu'il ne tenoit, et plus grant seigneurie; et
+Julian respondi qu'il ne seroit jà crestien.
+
+Aux convenances affermer en la manière que le roy l'avoit accordé et promis
+au soudan, vouldrent les Sarrasins qu'il mist en ses lettres qu'il renioit
+Dieu le fils de la vierge, s'il ne tenoit convenant de ce qu'il prometoit;
+et les Sarrasins metoient en leur lettres qu'il renieroient Mahommet et sa
+loy et toute sa puissance, sé il faisoient riens contre les convenances
+dessus dictes. Pour chose qu'il sceussent dire né faire ne s'i voult le roy
+accorder.
+
+Lors dist un amiraut: «Nous nous merveillons comme tu soies nostre esclave
+et nostre chaitif, coment tu oses parler si baudement; saches, sé tu ne t'y
+accordes, je te occiray tout maintenant?» Le roy respondi: «Le corps de moy
+pourrez occire, mais l'ame n'occirez vous jà.» A la parfin furent les
+convenances jurées à tenir fermes en la manière qu'elles avoient esté
+accordées entre le roy et le soudan; puis assignèrent jour quant les
+prisonniers seroient rendus et Damiete délivrée. Bien est vérité que à
+rendre Damiete ne s'accorda pas légièrement le roy; mais il luy fu bien dit
+et monstré par aucuns sages hommes que il ne la pourroit tenir longuement
+sans estre perdue. Au jour qu'il fu déterminé, Damiete fu rendue aux
+amiraux, et il délivrèrent le roy, et ses frères, et les barons, et les
+chevaliers de France, de Jhérusalem et de Chipre, et de toutes autres
+contrées, fors aucuns qu'il retindrent qui estoient en divers pays en
+prison.
+
+
+LIX.
+
+ANNEE 1250.
+
+_Coment le roy se parti de la terre d'Egypte._
+
+
+Toutes ces choses ainsi avenues comme nous avons devisé, le roy se parti
+d'Egypte, et les barons et les autres qui avec luy furent délivrés, et
+laissièrent certains messages en Damiete pour recevoir les chetifs
+emprisonnés, et pour garder les biens qu'il y avoient laissiés; car il
+n'avoient pas souffisament navie où il les en peussent tous porter. Le roy
+et les barons vindrent en Acre dolens et courrouciés pour la perte que il
+avoient faicte. Si prist le roy une partie de sa gent et les envoia en
+Egypte pour délivrer les prisonniers des mains aux Sarrasins, mais il leur
+fu respondu qu'il auroient avant parlé ensemble.
+
+Pour ceste raison demourèrent grant temps en Babiloine en espérance d'avoir
+les prisonniers. A la parfin avint que de douze mille que vieux que jeunes,
+les amiraux ne rendirent que trois mille; ainsois prisrent les autres, si
+les apointèrent de glaives et d'espées parmi les costes, et leur firent les
+piés ardoir, si que il reniassent la foy crestienne et se tournassent à
+Mahommet et à sa loy; par le tourment que il receurent les pluseurs
+renoièrent Dieu et sa douce mère et se tournèrent du tout à la loy
+Mahommet. Les autres qui furent très bons champions et vertueux, et très
+fors en la foy crestienne se tindrent forment en leur propos, tant qu'il
+souffrirent mort et conquistrent la vie pardurable sans fin et la couronne
+de gloire.
+
+
+LX.
+
+ANNEE 1250/1251.
+
+_Coment le roy s'en voult retourner en France._
+
+
+Le roy fist apprester sa navie, car il cuida certainement que les amiraux
+luy tenissent son convenant; mais les messages qui retournés furent de
+Babiloine, luy contèrent la faulseté des Sarrasins, et que eux avoient bien
+entendu qu'il ne tendroient foy né serement qu'il eussent en convenant, et
+que il n'avoient délivré que la tierce partie des prisonniers crestiens.
+Quant il oï ce, si en fu forment courroucié et requist conseil qu'il
+pourroit faire de celle besoingne? si luy loèrent les barons qu'il ne
+partist point si tost de la terre d'Oultre-mer; car elle seroit en
+greigneur péril que elle n'estoit avant qu'il y venist; et pour ce que les
+prisonniers seroient sans aucune espérance et se tendroient ainsi comme du
+tout perdus, si que sa demeure pourroit faire grant bien à toute la terre
+saincte; et meismement pour le descort qui estoit entr'eux, c'est assavoir
+entre ceux de Babiloine et le soudan de Halape; car le soudan de Halape
+avoit jà pris Damas et pluseurs autres chastiaux qui estoient en la
+seigneurie de Babiloine.
+
+Quant le roy oï telles parolles, si ama mieux à demourer que de prendre
+repos né aisement en son royaume, et manda son frère le conte de Poitiers
+et luy commanda qu'il alast garder le royaume de France avec la royne
+Blanche sa mère, qui moult le gardoit sagement[461].
+
+ Note 461: Dans le _Romancero François_, page 100, j'ai publié une
+ chanson dont je rapportois la composition au règne de
+ Philippe-Auguste. Je me suis trompé: elle exprima certainement les
+ sentimens des barons françois après la délivrance de saint Louis,
+ alors que cet excellent prince penchoit à retourner immédiatement en
+ France. Elle est si belle et vient si parfaitement en aide au texte
+ des _Chroniques de Saint-Denis_, qu'on me pardonnera de la reproduire
+ ici:
+
+ I.
+
+ Nus ne porroit de malvaise raison
+ Bone chanson né faire né chanter:
+ Por ce n'i vueil mettre m'intencion,
+ Que j'ai assez altre chose à penser.
+ Et nonpourquant, la terre d'Oultre-mer
+ Voi en si très grant balance,
+ Qu'en chantant vueil prier lou roy de France
+ Que ne croie couairt né losengier
+ De la honte Nostre-Seignor vengier.
+
+ II.
+
+ Ah! gentis rois, quant Diex vos fist croisier,
+ Toute Egipte doutoit vostre renom;
+ Or perdés tout quant vos volés laissier
+ Jhérusalem estre en chaitivoison.
+ Quar quant Diex fist de vos élection
+ Et signor de sa venjance,
+ Bien déussiés monstrer vostre poissance
+ De revengier les mors et les chaitis
+ Qui por vous sont et pour s'amor occis.
+
+ III.
+
+ Rois, s'en tel point vos metés el retour,
+ France dira, Champaigne et toute gent
+ Que vostre los avez mis en tristour
+ Et que gaignié avés moins que nient.
+ Que des prisons qui vivent à tourment
+ Déussiés avoir pesance,
+ Et déussiés querre leur délivrance;
+ Quant por vous sont et por s'amor occis,
+ C'est grans pechiés sé les laissiés chaitis.
+
+ IV.
+
+ Rois vos avés trésor d'or et d'argent,
+ Plus que nus rois n'ot onques, ce m'est vis;
+ Si en devés donner plus largement
+ Et demorer, pour garder cest païs;
+ Car vos avés plus perdu que conquis.
+ Si seroit trop grant viltance
+ De retourner à tout la meschéance;
+ Mais demorés: si ferés grant vigour,
+ Tant que France ait recovré s'onnour.
+
+ V.
+
+ Rois, vos savès que Diex a pou d'amis,
+ Né onques-mais n'en ot si grant mestier:
+ Quar por vous est cist peuple mors ou pris,
+ Né nus, fors vous, ne l'en puet bien aidier.
+ Que povre sont li altre chevalier,
+ Si crement la demorance.
+ Et s'en tel point lor faisiés défaillance,
+ Saint et Martir, Apostre et Innocent
+ Se plainderoient de vous au Jugement.
+
+
+
+LXI.
+
+ANNEE 1251.
+
+_De la mort l'empereur Federic et Henry son fils._
+
+
+Celle année meisme avint que l'ainsné fils l'empereur Federic qui Henry
+avoit nom fu forment courroucié de ce que son père estoit déposé de
+l'empire; si assembla grant ost de Guibelins pour destruire et empirier le
+siège de Rome. Si comme il fu acheminé pour aler vers Rome, une fièvre
+continue le prist dont il mourut; quant il fu mort sa gent n'orent point de
+seigneur, si en retourna chascun en sa contrée. L'empereur fu moult
+affoibloié de la mort Henry son fils: si s'en ala en Puille à Mainfroy son
+fils de bast, et commença à attraire les barons à soy et leur monstra signe
+d'amour, et leur requist qu'ils fissent de Mainfroy leur seigneur, et leur
+monstra moult de exemples qui estoient à la confusion de l'églyse de Rome.
+
+Si comme il machinoit contre le pape Innocent, une reume luy descendi en la
+gorge qui luy estoupa les conduis, si qu'il ne pot avoir s'alaine et
+mourut. Quant le pape sot certainement que l'empereur estoit mort, si se
+parti de Lyon et vint à Rome; et puis d'illec à une cité que on nomme
+Anengne[462]: et illec séjourna une pièce, car il n'osa aler plus avant
+vers Puille pour la doubtance de Mainfroy, le prince de Tarente. Nouvelles
+vindrent à Conrat que son père l'empereur Federic estoit mort et son frère
+Henry, si luy fu avis que la terre luy devoit appartenir, si se fist faire
+chevalier et espousa la fille au duc de Bavière.
+
+ Note 462: _Anengne._ Agnani.
+
+Après ce qu'il l'ot espousée, il séjourna une pièce de temps avec sa femme,
+et puis manda tous ses amis, et leur pria qu'il luy fussent en aide tant
+qu'il peust tenir le royaume de Secile et la terre de Puille et de Calabre;
+et il luy respondirent qu'il luy seroient tous en aide.
+
+Lors assembla un grant ost et se parti d'Alemaigne, et laissa sa femme
+enceinte d'un enfant nommé Corradin: si passa par Romenie et commença
+forment à monter en la seigneurie de Secile et de Puille, et assist la cité
+de Naples à tout grant ost, pour ce qu'elle estoit de la partie de
+l'église. Avant ce qu'il venist devant Naples, Mainfroy son frère y avoit
+esté cinq fois pour prendre la cité, mais il n'y pot oncques mal faire, né
+de riens empirier la cité.
+
+Ce Conrat tint si court et si estroitement ceux de Naples qu'il se
+rendirent sus tel convenant qu'il les tendroit en tel estat comme il
+estoient devant, né que jà la cite né les murs né les forteresces ne
+despeceroit; et il leur promist et jura. Si tost comme il on fu seigneur,
+il fist abatre les murs de la cité et les forteresces, et toutes les
+maisons deffensables. Pour l'outrage qu'il en fist, Corradin son fils, qui
+estoit au ventre de sa mère en ot puis la teste coupée, si comme l'ystoire
+le racontera en la bataille de Corradin. Si comme Conrat devoit passer en
+Secile pour estre couronné, une maladie le prist que on appelle dissentere
+qui luy fist dessevrer l'ame du corps.
+
+Quant il fu mort, si ot mains d'ennemis le pape Innocent. Si se mist à la
+voie plus avant au royaume de Secile, par le conseil d'aucuns sages hommes,
+contre le prince Mainfroy qui du tout à son povoir estoit nuisant à
+l'églyse de Rome, et fist aliances conjointement aux Sarrasins qui luy
+furent en aide avec tous les puissans hommes du pays; tant fist et tant
+laboura qu'il le firent roy de Secile.
+
+
+LXII.
+
+ANNEE 1251.
+
+_De la croiserie des Pastouriaus._
+
+
+Une autre aventure avint en l'an de grace mil deux cens cinquante et un au
+royaume de France. Car un maistre qui savoit art magique fist convenant au
+soudan de Babiloine que il luy amenroit par force d'art tous les
+jouvenceaux de l'aage de vingt et cinq ans, ou de trente ou de seize, par
+tel convenant qu'il auroit de chascune teste quatre besans d'or; et ces
+convenances furent faites au temps que le roy estoit en Chipre: et fist au
+soudan entendant qu'il avoit trouvé un sort que le roy de France seroit
+desconfit, et seroit tenu et mis ès mains des Sarrasins.
+
+Le soudan fu moult durement lie de ce qu'il luy disoit; car trop durement
+doubtoit la venue du roy de France. Si luy pria moult qu'il se penast
+d'acomplir ce qu'il promettoit, et luy donna or et argent à grant foison,
+et le baisa en la bouche[463] en signe de moult grant amour.
+
+ Note 463: _Le baiser sur la bouche_ impliquoit, dans le moyen-âge,
+ communauté de religion. Ce que les anciens trouvères reprochent
+ d'abord à Ganelon, c'est d'avoir embrassé sur la bouche le roi
+ Marsile, quand il alla le trouver de la part de Charlemagne.
+
+Ce maistre s'en parti de la terre d'Oultre-mer et s'en vint en France.
+Quant il fu en l'entrée, si se pourpensa où et en quel partie il jeteroit
+son sort; si s'en ala droit en Picardie, et prist une poudre qu'il tenoit
+et la jecta contremont en l'air parmi les champs, en nom de sacrifice que
+il faisoit au déable. Quant il ot ce fait, il s'en vint aux pastouriaux et
+aux enfans qui gardoient les bestes, et leur dist qu'il estoit homme de
+Dieu: «Par vous mes doux enfans sera la terre d'Oultre-mer délivrée des
+anemis de la foy crestienne.» Si tost comme il oïrent sa voix, il alèrent
+après luy et le commencièrent à suivir par tout où il vouloit aler; et tous
+ceux que il trouvoit se metoient à la voie après les autres, si que sa
+compaignie fu si grant que en moins de huit jours il furent plus de trente
+mille, et vindrent en la cité d'Amiens, et fu la ville toute plaine de
+pastouriaux.
+
+Ceux de la ville leur habandonnèrent vins et viandes et quanqu'il
+demandèrent; et leur estoit avis que nulle plus sainte gent ne porroit
+estre. Si leur demandèrent qui estoit le maistre d'eux, et il leur
+monstrèrent et vint devant eux à tout une grant barbe, ainsi comme sé il
+fust homme de pénitence, et avoit le visage maigre et pasle.
+
+Quant il le virent de telle contenance, si le prièrent qu'il prist leur
+hostieulx et leur biens tout à sa volenté, et s'agenoillèrent aucuns devant
+luy tout ainsi comme sé ce fust un corps saint; et luy donnèrent quanqu'il
+voult demander. D'illec se parti, et commença à avironner tout le pays et à
+pourprendre tous les enfans de la contrée, tant qu'il furent plus de
+quarante mille[464].
+
+ Note 464: _Quarante mille._ Variante: Soixante mille.
+
+Quant il se vit en si grant estat, si commença à préeschier et à despecier
+mariages, et reffaire tout à sa volenté; et disoit qu'il avoit povoir de
+absoudre de toutes manières de péchiés. Quant les clers et les prestres
+entendirent leur affaire, si leur furent contraires, et leur monstrèrent
+qu'il ne povoient ce faire; pour ceste achoison les ot le maistre en si
+grant haine qu'il commanda aux pastouriaux qu'il tuassent tous les prestres
+et les clers qu'il pourroient trouver: ainsi s'en ala parmi la contrée tant
+qu'il vindrent à Paris.
+
+La royne Blanche qui bien sot leur venue commanda que nul ne fust si hardi
+qui les contredéist de riens; car elle cuidoit, ainsi comme cuidoient les
+autres, que ce fussent bonnes gens de par Nostre-Seigneur; et fist venir le
+grant maistre devant ly, et ly demanda coment il avoit à nom: et il
+respondi que on l'appeloit le maistre de Hongrie. La royne le fist moult
+honnourer et luy donna grans dons. De la royne se parti et s'en vint à ses
+compaingnons qui bien savoient sa mauvaistié, et si leur pria qu'il
+pensassent d'occire prestres et clers quanqu'il en pourroient trouver; car
+il avoit la royne si enchantée et toute sa gent qu'elle tenoit moult bien à
+fait quanqu'il feroient.
+
+Tant monta le maistre en grant orgueil que il se revesti comme évesque en
+l'églyse de Saint-Eustache de Paris, et preescha la mitre en la teste comme
+évesque, et se fist moult honnourer et servir. Les autres pastouriaux si
+alèrent par tout Paris et occirent tous les clers qu'il y trouvèrent; et
+convint que les portes de Petit pont fussent fermées, pour la doubtance
+qu'il n'occissent les escoliers qui estoient venus de pluseurs contrées
+pour aprendre.
+
+Quant ce maistre de Hongrie ot Paris plumé de quanqu'il pot, si s'en parti
+et divisa ses pastouriaux en trois parties. Car il estoient tant qu'il
+n'eussent pas peu trouver ville qui les peust tous hébergier né soustenir.
+Si en envoia une partie droit à Bourges, et commanda à ceux qui les
+devoient conduire que quanqu'il pourroient prendre et lever du pays, que il
+le préissent; et quant il auroient ce fait que il retournassent à luy au
+port de Marseille où il les attendroit. Si se départirent en telle manière,
+et s'en ala une partie droit à Bourges, et l'autre partie à Marseille.
+
+Quant les clers de Bourges entendirent leur venue, si se doubtèrent, car
+l'en avoit bien raconté qu'il faisoient moult de maux. Si alèrent parler à
+la justice et à ceux qui devoient la ville garder, et leur dirent que telle
+esmeute et telle alée d'enfans et de pastouriaux estoit trouvée par grant
+malice, et par art de diable et par enchantement; et sé il vouloient mettre
+paine, il prendroient les maistres des pastouriaux tous prouvés en
+mauvaistié et en cas de larrecin.
+
+Le prévost et le bailli s'accordèrent à ce qu'il disoient, et furent tous
+avisés de la besoingne. Les pastouriaux entrèrent en Bourges et
+s'espandirent parmi la ville; mais il n'y trouvèrent oncques né clerc né
+prestre; si commencièrent à mener leur maitrises, ainsi comme il avoient
+fait à Paris et ès autres bonnes villes où il leur fu tout abandonné à
+faire leur volenté.
+
+Quant les maistres des pastouriaux virent la gent obéir à leur volenté, il
+commencièrent à brisier coffres et huches, et à prendre or et argent; et,
+avec ce, il prisrent les jeunes dames et les pucelles, et les vouldrent
+couchier avec eux. Tant firent que la justice qui estoit en aguait de
+congnoistre leur contenance apperceurent leur mauvaistié. Si les prisrent
+et leur firent confesser toute leur mauvaistié, et coment il avoient tout
+le pays enfantosmé par leur enchantemens. Si furent tous les grans maistres
+jugiés et pendus, et les enfans s'en retournèrent tous esbahis, chascun en
+sa contrée.
+
+Le baillif de Bourges envoia deux messages et leur commanda qu'il alassent
+de nuit et de jour à Marseille; qui portèrent lettres au viguier, èsquelles
+toute la mauvaistié au maistre de Hongrie estoit contenue. Si fu tantost
+pris le maistre et pendus à unes hautes fourches; et les pastouriaux qui
+aloient après luy s'en retournèrent povres et mandians.
+
+
+LXIII.
+
+ANNEE 1251.
+
+_Du descort qui fu entre les escoliers et les religieux._
+
+
+En celle année avindrent diverses aventures. Il avint à Paris que maistre
+Guillaume de Saint-Amor avoit fait un livre qui estoit ainsi intitulé:
+_Cy commence le livre des périls du monde_; qui parloit contre les
+religieux et espéciaument contre les frères meneurs et les preescheurs.
+Tant disputèrent et arguèrent ensemble que il convint que le descort venist
+à la court de Rome. Quant le pape ot oï l'entencion de maistre Guillaume et
+l'entencion de l'autre partie, si donna sentence contre le livre maistre
+Guillaume et fu condempné.
+
+
+LXIV.
+
+ANNEES 1252/1253.
+
+_Coment la royne Blanche mourut._
+
+
+L'an de grace mil deux cens cinquante deux, avint que la royne Blanche
+estoit à Meleun sur Saine, si li commença le cuer trop malement à douloir,
+et se senti pesante et chargiée de mal; si fist hastivement trousser son
+harnois et ses coffres et s'en vint à Paris: là fu si contrainte de mal
+qu'il luy convint à rendre l'ame. Quant elle fu morte, les nobles hommes du
+pays la portèrent en une chaière d'or parmi Paris, toute vestue comme
+royne, la couronne d'or en la teste. Les crois et les processions si la
+convoièrent jusques à une abbaye de nonnains delès Pontoise[465] qu'elle
+fist faire au temps qu'elle régnoit. De sa mort fu troublé le menu peuple,
+car elle n'avoit que faire que il fussent défoulés des riches hommes, et
+gardoit très bien justice. Dont il avint que les chanoines de Paris prirent
+tous les hommes de la ville d'Oly et de Chastenay[466] et d'autres villes
+voisines qui estoient de leur églyse tenans, et les mistrent en prison
+fermée, en la maison de leur chapitre et les laissèrent illec sans avoir
+soustenance. Tant leur firent souffrir de mésaise que il estoient ainsi
+comme au mourir. Quant la royne le sot, si leur requist moult humblement
+que il les délivrassent par pleiges, et que volentiers en enquerroit coment
+la besoingne seroit adreciée. Les chanoines respondirent que à elle
+n'appartenoit point de congnoistre de leur serfs et de leur villains,
+lesquels il povoient prendre et occire ou faire telle justice comme il
+vouldroient. Pour tant comme plainte en fust faicte devant la royne, les
+chanoines emprisonnèrent leur femmes et leur enfans; et furent en si grant
+malaise de la chaleur que il avoient les uns des autres, que pluseurs en
+furent mort. Quant la royne le sot si ot moult grant pitié du peuple qui
+estoit si tourmenté de ceux qui garder les devoient et monstrer exemple et
+bonne doctrine. Si manda ses chevaliers et ses bourgeois, et les fist
+armer, et se mist à la voie; et puis vint à la maison du chapitre, où le
+peuple estoit emprisonné: si commanda à ses hommes qu'il abatissent la
+porte et despeçassent, et féri le premier cop d'un baston que elle tenoit
+en sa main. Tantost qu'elle ot féru le premier cop, sa gent tresbuchièrent
+la porte à terre et mirent hors hommes et les femmes; et les mist la royne
+en sa garde: et tint les chanoines en si grant despit que elle prist leur
+temporel en sa main jusques à tant qu'il l'eussent amendé à sa volenté; et
+ne furent point puis si hardis que il osassent justicier; ainsois furent
+franchis par une somme d'argent qu'il en donnent chascun an au chapitre de
+Paris. Celle justice et maint autre la royne fist bonnement tant comme son
+fils fu en la saincte terre.
+
+ Note 465: _Maubuisson._
+
+ Note 466: _Oli_, ou plutôt _Orly_, près de _Choisy-le-Roy_.
+ _Chastenay_, près de Sceaux.
+
+
+LXV.
+
+ANNEE 1253.
+
+_Du présent l'abbé de Saint-Denis en France._
+
+
+L'abbé de Saint-Denys en France fu en moult grant paine et en moult grant
+pensée quel présent il envoieroit au roy en la terre d'Oultre-mer; si luy
+fu loé qu'il luy envoiast fourmages de gain[467], que c'estoit une
+viande[468] de quoy les barons de France avoient grant souffraite. L'abbé
+crut le conseil; si envoia deux moines à Aiguemorte pour avoir une nef
+laquelle il firent emplir de chapons et poulles, et de fromages de gain et
+de pois de Vermandois. Et quant il orent leur nef bien garnie, il orent bon
+vent qui les mena paisiblement au port d'Acre. De leur venue fu le roy
+moult lie et toute sa compaignie.
+
+ Note 467: _Fourmages de gain._ Cette expression est obscure.
+ Plusieurs manuscrits portent _de grain_. Il s'agiroit alors d'une
+ espèce de _macaroni_. Je pencherois plutôt à croire qu'il faudrait
+ lire _fourmages d'Angain_. Les fromages d'Anguin sont encore
+ aujourd'hui cités. Voyey-en la recette dans le _Dictionnaire de
+ Trévoux_.
+
+ Note 468: _Viande._ Nourriture.
+
+
+LXVI.
+
+ANNEE 1253.
+
+_Coment Acre fu fermée et Saiette._
+
+
+En ce temps que le roy estoit oultre mer, il ne perdi pas son temps en
+aucunes choses; car il fist fermer la cité d'Acre et le Japhet[469], et la
+cité de Césaire et le chastel de Caiphas et un autre cité que on nomme
+Saiette. Tout fist clore de haus murs et de grosses tours, si qu'il
+povoient bien soustenir l'assaut de leur ennemis. Quant les Sarrasins
+virent les grans despens que le roy faisoit, si se merveillèrent moult et
+leur fu bien avis que le plus puissant homme du monde ne peust faire, à ses
+despens, ce qu'il faisoit: car il avoit perdu grant partie de son meuble et
+paiée sa raençon. Et, avec ce, qu'il avoit si grant ost à gouverner que
+c'estoit moult grant chose à faire. Aucuns amiraux qui sorent la bonté de
+luy luy portèrent honneur et révérence, et luy firent service et
+monstrèrent signe d'amour.
+
+ Note 469: _Le Japhet._ _Jaffa._ L'ancienne _Joppé_.--_Saiette_,
+ l'ancienne _Sidon_.
+
+
+LXVII.
+
+ANNEE 1253.
+
+_Coment le roy ala en pélerinage._
+
+
+Si comme le roy estoit à séjour à Acre, volenté luy prist d'aler en
+pélerinage en la cité de Nazareth où Nostre-Seigneur fu nourri. Si se parti
+d'Acre moult dévotement, et vint jusques à un chastel qui est nommé Phore
+et est en Chana de Galilée, où nostre Sire fist de eaue vin, quant il fu
+aux noces Archedeclin[470]. Quant il fu là venu, il se reposa jusques à
+l'endemain, et quant il fu levé l'endemain de son lit, il vesti la haire
+emprès sa chair nue. D'illec se parti et vint par le mont de Thabor et
+entra en Nazareth la veille de Nostre-Dame en mars. Sitost comme il vit la
+cité, il descendi de son cheval et se mist à genoux, et aoura
+Nostre-Seigneur et Nostre-Dame. D'ilec en avant, il ala tout à pié jusques
+au lieu où Nostre-Seigneur fu nourry, et jeuna en pain et en eaue, et si
+estoit moult travaillié de cheminer à pié si longuement. Tantost comme il
+ot fait son disner de pain et d'eaue, il fist chanter vespres haultement;
+et l'endemain, à l'aube du jour, matines à chant et à deschant et à
+treble[471]. Après, il fist chanter la messe en la place où l'ange Gabriel
+salua Nostre-Dame; en la fin de la messe il reçut le vrai corps
+Nostre-Seigneur Jhésucrist, en moult grant dévocion et en moult grant
+humilité.
+
+ Note 470: _Archedeclin._ C'est le nom que toutes les légendes donnent
+ au marié de Cana. Au reste, le traducteur françois a rendu assez mal
+ le texte de Guillaume de Nangis: «Ivit.... de Sephoriâ, ubi
+ præcedenti nocte jacuerat, in Cana Galileæ.»
+
+ Note 471: C'est-à-dire: A trois parties. Le _deschant_ étoit une
+ sorte d'accompagnement fleuri. Le _treble_ remplaçoit le _tenor_.
+ Voyez des exemples dans le roman de _Fauvel_, manuscrit du roi,
+ n° 6812.
+
+Après s'en retourna au Japhet où il séjourna une pièce de temps pour la
+royne sa femme qui ot une fille nommée Blanche: et assez tost après,
+nouvelles luy vindrent que la royne Blanche estoit morte. Si tost comme il
+le sot, il commença à plourer, et s'agenouilla devant l'autel de sa
+chapelle et pria moult dévotement pour l'ame de sa mère. Après ce que le
+roy ot dit ses oroisons, les prélas et le clergié s'assemblèrent et
+chantèrent vigiles de mors et commendacion de l'ame. De ce jour en avant,
+le roy fist chanter messe especial devant luy pour l'ame de sa mère, s'il
+ne fust dimenche ou feste sollempnel.
+
+
+LXVIII.
+
+ANNEE 1253.
+
+_Coment ceux furent occis qui faisoient les fosses._
+
+
+Quant le roy ot enclos de murs et de tournelles le Japhet, il envoia à
+Saiette grant foison de gens pour faire les murs environ la cité de
+Saiette. Si comme les maçons furent levés par matin pour leur journées
+accomplir, Sarrasins les espièrent et s'en vindrent vers eux repostement,
+et ceux qui garde ne s'en donnoient furent occis que oncques un seul n'en
+eschapa; si estoient il nombrés quatre mille et plus. Quant les Sarrasins
+les orent tous occis, il passèrent oultre droit à la cité de Belinas qui
+adonc estoit en la main des Sarrasins.
+
+Quant le roy entendi la nouvelle, il en fu forment couroucié. Tontost fist
+assembler son ost pour gaster la terre tout environ. Quant le roy ot
+dommagié Sarrasins tant comme il pot, il s'en retourna arrières et vint
+veoir le dommage que Sarrasins avoient fait des crestiens qu'il avoient
+occis qui encore estoient sus terre; et estoient si puans et si corrompus
+que c'estoit une grant merveille.
+
+Le roy en ot moult grant pitié en son cuer, et fist toutes autres
+besoingnes laissier pour les enterrer; et fist dédier la place et bénir par
+la main du légat qui y estoit présent. Quant la place fu dédiée, les mors
+qui gisoient tous estendus sur le rivage de la mer furent enterrés; mais
+nul n'y vouloient mettre la main pour la grant pueur qui venoit d'eux,
+quant le roy dist: «Enterrons les corps de ces benois martirs qui mieux
+valent que nous, et qui ont desservi perdurable vie pour le martire qu'il
+ont receu.»
+
+Adont les prist le roy à ses propres mains a enterrer; si comme il les
+trouva gisans, detrenchiés par pièces; et les metoit en son giron et les
+portoit ès fosses où l'en les enterroit; n'oncques ne s'en voult cesser
+pour male oudeur qu'il sentissent, jusques à tant qu'il ne pot plus endurer
+en avant, et qu'il fu lassé. Après ce qu'il fu tourné de la cité de
+Saiette, messages luy vindrent de son royaume qui luy dénoncièrent qu'il
+retournast en France pour son pays garder, et pour aucuns périls qui
+pourroient venir en France par devers Angleterre; car les Anglois estoient
+en grant aguait coment il pourroient grever France et prendre la terre de
+Normandie. Le roy qui entendi les messages se conseilla aux plus certains
+de son conseil et à ses barons, si s'accordèrent tous qu'il retournast en
+France. A ce s'accorda le roy et laissa grant plenté de chevaliers avec le
+cardinal, qui furent assés propres pour garder et deffendre la sainte terre
+d'Oultre-mer. Et establi en son lieu un chevalier qui avoit à nom messire
+GeffFroy de Sargines; et commanda que tous obéissent à luy aussi comme il
+féissent à son commandement sé il fust présent; lequel Geffroy se maintint
+loyaument tout le cours de sa vie.
+
+
+LXIX.
+
+ANNEE 1254.
+
+_Coment le roy retourna en France._
+
+
+L'an de grace mil deux cens cinquante et quatre, le roy se parti de la
+terre d'Oultre-mer, et se mist en sa nef pour retourner en France. Quant il
+dut mouvoir, le peuple du pays le convoia à grans souspirs et gémissemens
+et à grans processions, et disoient: «Ha! père de la crestienté, or nous
+laissiez-vous entre ceux qui nous haient de mort; tant comme vous fussiez
+avec nous nous n'eussions garde, et sé nous mourissons avec vous, si nous
+fust-il advis que ce fust confort, puis que nous fussions près de vous.» Le
+roy fist mettre le corps Nostre-Seigneur en sa nef en grant révérence et
+par moult grant dévocion, pour donner aux malades sé mestier en fust;
+jasoit ce que oncques mais pélerin ne l'eust fait, tant fust de grant
+haultesce, toutesfois le roy, par grace especial du cardinal de Rome, fist
+mettre ce glorieux trésor du corps de Nostre-Seigneur Jhésucrist au plus
+haut lieu et au plus convenable de la nef, et fist mettre par dessus un
+tabernacle couvert de drap de soie à or batu par dessus.
+
+Par devant le tabernacle fu un autel drescié qui fu aourné de chiers
+aournemens. Devant cest autel estoit chascun jour célébré le service de la
+messe, fors les secrès qui appartiennent au saint sacrement de l'autel.
+Après ce qu'il avoit oï messe, il alloit visiter les malades qui estoient
+en sa nef, et commandoit qu'il eussent tout ce que mestier leur convenoit
+pour leur maladies alegier.
+
+Quant les voiles furent dréciés, les mariniers se mistrent à la voie, et si
+commencièrent à cheminer tant qu'il passèrent la terre de Chipre en moins
+de trois jours; mais il furent en si grant péril qu'il cuidèrent tous estre
+mors: car la nef le roy se féri à plain voile en une place pierreuse et
+plaine de sablon qui s'estoit illec endurci, si rendement qu'elle se
+débrisa forment. Lors commencièrent tous à crier à haute voix: «Vrai Dieu,
+secourez nous!» Car il cuidièrent que la nef fust toute froissiée
+oultréement dessoubs, en la santine[472], né ne sorent les mariniers que il
+peussent faire.
+
+ Note 472: _En la santine_ ou _sentine_. Le point le plus bas d'un
+ vaisseau.
+
+Quant le roy vit ce, il doubta forment le péril de la mer, et toutesfois
+ot-il ferme espérance en Nostre-Seigneur. Il laissa la royne et ses enfans
+qui gisoient pasmés et s'en vint en oroison devant l'autel, et pria
+ostre-Seigneur humblement qu'il le délivrast de péril et tous ceux qui avec
+luy estoient. Bien s'apperceurent les mariniers que Nostre-Seigneur oï sa
+prière, et dirent les uns aux autres en leur languaige que c'estoit une
+bonne personne. Et la nef ala tousjours droit et avant si droitement
+qu'elle fit voie, et passa tout oultre le sablon et la terre qui illec
+estoit endurcie.
+
+Les mariniers alumèrent torches et luminaires, et cercièrent[473] la
+santine de la nef, mais il ne trouvèrent nulles casseures, dont il furent
+moult asseurés, et rapportèrent au roy que la nef estoit entière et sans
+nulle casseure. Quant le roy les entendi, il rendi graces à Nostre-Seigneur
+de ce qu'il l'avoit jecté de si grant péril. Toute nuit séjournèrent les
+mariniers jusques à l'endemain qu'il porent clèrement veoir entour eux.
+
+ Note 473: _Cercièrent._ Visitèrent.
+
+Adonc commandèrent que tous alassent aux avirons, et les aucuns se
+tenissent près du voile pour veoir la contenance du vent et de quel part il
+venoit. Quant tous les mariniers furent aprestés, les maistres tournèrent
+les gouvernaux et se mistrent à la voie. Tant alèrent de jour et de nuit
+que il arrivèrent en onze sepmaines au port de Marseille: lors issirent des
+nefs, et mirent hors chevaux et armes et leur autre harnois: et puis se
+mistrent au chemin, et chevaucha tant le roy qu'il vint à Tarascon au
+disner, et puis passa le Rosne et vint au giste à Beauquaire. D'ilec se
+parti et chevaucha tant qu'il vint en France, où il fu receu à grant joie
+du peuple de Paris et des gens de la contrée.
+
+Quant il se fu reposé, il s'en ala à Saint-Denys en France, et visita les
+benois corps sains qui en l'églyse reposent et rendi graces à Dieu et aux
+glorieux martirs de ce qu'il estoit retourné sain et sauf; et donna à
+l'églyse le plus riche drap d'or que l'en peust savoir en nulle terre, et
+un paveillon de soie moult riche et moult bel; et commanda qu'il fust mis
+sus le corps des glorieux martirs aux grans festes sollempnelles.
+
+
+LXX.
+
+ANNEE 1254.
+
+_De pluseurs aventures._
+
+
+Celle année que le roy vint d'Oultre-mer mourut le pape Innocent à Naples;
+et les cardinaux esleurent Alixandre qui fu né de Compiègne. L'année après
+en suivant, les Frisons se assemblèrent et vindrent à ost contre le roy des
+Rommains et l'occirent. En ceste année meisme ceux d'Aast firent une grant
+traïson, eux et ceux de Thorin; car il vendirent[474] le conte Thomas de
+Savoie, et si estoit leur maistre et leur capitaine.
+
+ Note 474: _Il vendirent._ Nangis dit: _Ils prisrent_.--_Aast._ Asti.
+
+Quant le roy de France sot la mauvaistié de ceux d'Aast, si commanda que
+tous les marchéans de la cité d'Aast et de Thorin qui seroient trouvés en
+son royaume fussent pris et retenus; et d'aultre part, Pierre de Savoie,
+frère dudit Thomas, s'en ala à grant ost avec Boniface, l'esleu de Lyon,
+sur le Rosne, et assistrent la cité de Thorin, et lancièrent pierres et
+mangonniaux et leur donnèrent maint assaut, mais prendre ne le porent pour
+chose qu'il sceussent faire.
+
+D'illec se partirent et gastèrent la terre environ, et firent tant de
+dommage comme il porent. Assez tost après, ceulx d'Aast rendirent le conte
+Thomas pour la doubtance du roy et pour le dommage qui leur en povoit
+venir. En celle meisme année avint que le conte de Flandres et son frère,
+que la contesse avoit eu de Guillaume de Dampierre[475], alèrent sus le
+conte Florent de Hollande, et commencièrent sa terre à gaster. Florent
+assembla sa gent et vint contre eux à bataille et se combati tant à eux
+qu'il ot victoire et les prist et mist en sa prison.
+
+ Note 475: _Guillaume de Dampierre._ Nangis ajoute: «Fratre domini
+ Herchambaudi de Borbonio.»
+
+Erart de Valery fu pris en celle bataille, et assés autres chevaliers de
+France.[476] Icelluy Florent estoit frère Guillaume[477] que les Frisons
+avoient occis. La cause pourquoy il se combati contre le conte de Flandres
+fu pour ce qu'il estoit de la partie Jehan et Baudouin d'Avesnes, enfans de
+ma dame Marguerite contesse de Flandres. Pour la grant haine qu'elle avoit
+à ses enfans, elle donna Valenciennes et tout Henaut à monseigneur Charles
+frère le roy de France; et maintenoit la dicte contesse en parlement, par
+devant le roy, qu'il estoient bastars et qu'il ne devoient point estre
+hoirs de la terre, pour ce que leur père estoit sousdiacre avant qu'il
+espousast la contesse. Mais les enfans prouvoient tout le contraire et se
+deffendirent du cas bien et avenaument.
+
+ Note 476: _Et autres chevaliers de France._ Entr'autres Thibaut II,
+ comte de Bar, dont j'ai retrouvé une chanson qu'il composa durant sa
+ captivité et adressa au preudome Erard de Valery. On me pardonnera de
+ la publier ici.
+
+ I.
+
+ De nos barons que vos est-il avis?
+ Compains Erars, dites vostre semblance:
+ En nos parens né en tos nos amis
+ Avés-i vos nule bone espérance
+ Par quoi fussiens hors du Thiois païs
+ Où nos n'avons joie, solas né ris?
+ Au conte Otton[A] ai-jou moult grant fiance.
+
+ Note A: _Otton_, surnommé _le Boiteux_, comte du Gueldres.
+
+ II.
+
+ Dus de Braiban[B], je fui jà vostre amis,
+ Quant jou estoie en délivre poissance;
+ S'adont fussiés de rien nule entrepris
+ En moi puissiés avoir moult grant fiance.
+ Por Deu vos pri, ne me soiés eschis;
+ Fortune fait maint prince et maint marchis
+ Millors de moi avenir meschéance.
+
+ Note B: Henry III, surnommé _le Débonnaire_.
+
+ III.
+
+ Belle-mère[C], oncques vers vos ne fis
+ Por coi éusse vostre male voillance,
+ Très icel jour que vostre fille pris[D];
+ Vostre voloir ai-je fait très m'anfance;
+ Or sui forment, por vous, liés et pris
+ Entre les mains de mes mals enemis;
+ S'avés bon cuer, bien en prendrés venjance.
+
+ Note C: _Marguerite_, comtesse de Flandres, dont le comte du Bar
+ avoit épousé la fille Jeanne.
+
+ Note D: En 1245.
+
+ IV.
+ Chansons, va, di mon frère le marchis[E],
+ Qu'il à mes omes ne face défaillance;
+ Et me diras tous ceulx de mon païs
+ Que loialtés les prodomes avance.
+ Or verrai-jou qui seront mes amis,
+ Et conoitrai tous mes mals enemis,
+ Qui mar verront la moie délivrance.
+
+ Note E: _Henry III_, dit _le Blond_, comte de Luxembourg et marquis
+ de Namur; mari de la soeur du comte de Bar, Marguerite.
+
+ (Msc. du roi, fonds de St-Germain, n° 1989.)
+
+
+ Note 477: _Guillaume_, nommé roi des Romains et empereur par le pape.
+
+
+LXXI.
+
+ANNEE 1255.
+
+_De pluseurs incidences._
+
+
+Une aultre aventure avint en celle année meisme que Branquelan[478] de
+Bouloingne la grasse qui estoit Sénateur de Rome, fu assis des nobles
+hommes au Capitole. Quant il se vit si surpris, il se rendi au peuple sauve
+la vie; et il le mirent en garde en une forteresce que on nomme les
+Sept-Solaus. Quant il l'orent une pièce de temps tenu, il le rendirent aux
+grans seigneurs de Rome; et quant il le tindrent, si le trainèrent
+villainement et puis le misrent en prison en un chastel que on nomme Passe
+avant; et l'eussent mis à mort: mais ceux de Bouloingne la grasse avoient
+bons ostages des Romains et bons pleiges.
+
+ Note 478: _Branquelan._ Brancaleone Dandalo, premier _Sénateur_ ou
+ Podestat de Rome.
+
+La cause pourquoy les Romains le avoient en si grant haine estoit pour ce
+qu'il estoit bon justicier et droiturier, et justicioit ainsi le riche
+comme le povre; le peuple doubtoit et amoit. Le pape manda à ceux de
+Bouloingne, par le conseil des Romains, qu'il rendissent les hostages qu'il
+tenoient ou il entrediroit Bouloingne et tout le pays d'environ; et il luy
+mandèrent que il ne les rendroient pour nulle chose qu'il sceust faire,
+ainsois les feroient d'angoisseuse mort mourir sé il ne r'avoient
+Branquelan leur citoien.
+
+Endementiers que ce descort estoit entre Branquelan et ceux de Rome,
+Florent de Hollande délivra le conte de Flandres et son frère de sa prison;
+et en telle manière qu'il auroit à femme l'ainsnée fille le conte de
+Flandres. Et le conte Charles d'Anjou quitta tout le droit que il avoit en
+Henaut pour une somme d'argent qui luy fu livrée.
+
+Une autre aventure avint à Rome; que il fu si grant tempeste et si grant
+esmouvement, et la terre croulla si forment que la grant cloche de
+Saint-Silvestre de Rome commença à crouller et à sonner, et les tours et
+les forteresces de la ville à trembler. Et en celle année que la tempeste
+fu si grant, Richart, conte de Cornouaille, fu couronné à roy d'Alemaigne
+par la volenté le roy d'Angleterre son frère.
+
+
+LXXII.
+
+ANNEE 1256.
+
+_Coment le roy amenda l'estat de son royaume._
+
+
+Après ce que le roy fu retourné en France, il se tint dévotement envers
+Nostre-Seigneur et fu droiturier à ses subgiés. Il regarda que c'étoit
+bonne chose d'amender l'estat de son royaume. Premièrement il establi à
+tous ses subgiés qui de luy tenoient:
+
+«[479]Nous Loys, roy de France, par la grace de Dieu, establissons que tous
+nos baillis, viscontes, prévos, maieurs de quelque office que il soient,
+facent serement que tant comme il soient ès offices et ès baillies, il
+feront droit à chascun sans exception de personnes, ainsi au povre comme au
+riche, et à l'estranger comme au privé; et garderont les us et les
+coustumes qui sont bonnes et approuvées. Et sé il avient chose que ceux qui
+sont ès offices dessus dis facent contre leur serement et il en soient
+attains, nous voulons que il en soient punis en leurs propres personnes et
+en leurs biens, selon leur meffait. Et seront les baillis punis par nous,
+et les autres par les baillis. Après, nous voulons que nos baillis, et tous
+nos autres sergens feront foy qu'il garderont nos rentes, et que nos drois
+ne soient amenuisiés; et après ce, il ne prendront né ne recevront, par eux
+né par autres, dons que on leur face, né or né argent, né bénéfice
+personnel né autre chose, sé ce n'est pain ou vin ou fruit ou autre viande
+jusques à la somme de dix sous parisis[480]; et voulons que nul, leur tant
+soit privé, reçoive courtoisie en leur nom[481].
+
+ Note 479: Cette ordonnance est reproduite en d'autres termes dans le
+ 1er volume des _Ordonnances des rois de France_, page 67 et suiv.
+
+ Note 480: Le texte de l'édition du Louvre ajoute ici: _En la
+ semaine_.
+
+ Note 481: «De rechef il jureront que il ne recevront emprunt de homme
+ nul qui soit demorant en leur baillie; né d'autre qui cause aient par
+ devers eux, né qui prochainement li doivent avoir que il sçaichent,
+ outre la somme de vint livres; lequel emprunt il rendront dedens
+ l'espace de deux mois, jasoit ce que li presterres veille le terme
+ alongier.»
+
+ (Édition du Louvre, page 230.)
+
+Et avec ce nous voulons que il promettent par leur serement que jà ne
+feront présent, né ne donront à nul qui soit de nostre conseil né à autres
+qui leur appartiengne, né aux enquesteurs qui voisent pour enquerre de leur
+baillies ou de leur prévostés, coment il se maintiennent. Avec ce il
+prometront par leur serement qu'il ne partiront à nulles de nos rentes[482]
+ou de nos baillies ou de nos monnoies, né à chose nulle qui nous
+appartiengne.
+
+ Note 482: _Nulles de nos ventes_. Nangis: _A vente nule que on face
+ de nos rentes._
+
+»Après ce, sé les baillis scevent, soubs eulx, prévos ou maieurs ou sergens
+qui soient rapineurs ou usuriers, nous voulons que il perdent nostre office
+et nostre service, et qu'il soient punis et corrigiés de leur mauvaistiés.
+Et pour ce que nous voulons que le serement qu'il feront soit estroitement
+gardé, nous voulons qu'il soit pris en plaine assise devant tous, soient
+clers ou chevaliers. Nous voulons et establissons que tous nos prévos et
+nos sergens se gardent de jurer le villain serement[483] en despit de Dieu
+et de sa douce mère; et de jeux de dés et de tavernes souspeçonneuses[484].
+
+ Note 483: _De jurer le villain serement_. Nangis: _De dire paroles
+ qui soient au despit de Dieu._
+
+ Note 484: _Souspeçonneuses_. Suspectes.
+
+Nous volons que la forge des dés soit abatue par tout nostre royaume, et
+que les foles femes[485] n'aient maisons à loier pour faire leur péchié: et
+volons que nos baillis et ceux qui sont en nos offices n'achatent
+possessions et rentes qui soient en leur baillies né en autres baillies,
+tant comme il soient en nostre service. Et sé tel achapt est fait, nous
+volons que il soit mis en nostre main. Nous commandons à nos baillis que
+tant qu'il soient en nostre service ne marient leurs enfans à nul qui soit
+demourant en leur baillie sans nostre espécial commandement; et volons
+qu'il ne mettent fils né fille en nulle religion[486] qui soit en leur
+baillie, et ne facent donner benefice en saincte églyse, et ne volons qu'il
+prengnent procuracion né gistes ès maisons de religion. Nous volons que nos
+baillis et nos prevos n'aient tant sergens que le peuple en soit grevé, et
+volons que il soient nommés en plaine assise quant il seront fais sergens
+de nouvel. Si volons que nos sergens qui sont envoiés pour faire aucuns
+commandement ne soient de riens creus sans lettre de leur souverain. Nous
+volons que prevos et baillis ne facent grief au peuple qui demeure en leur
+justices, oultre droiture, né que nul homme soit tenu en prison pour chose
+qu'il y doie, sé il abandonne ses biens, fors pour nostre debte tant
+seulement. Nous establissons que sé le debteur confesse la debte que il
+doit, que amende nulle[487] n'en soit levée; et sé aucuns doivent amende
+pour leur meffait, nous volons que elle soit jugiée en plain plais. Et sé
+aucuns prévos ou baillis menacent les gens pour avoir amende en
+repostaille[488], nous le pugnirons des biens et du corps. Après ce, nous
+establissons que ceux qui tendront nos baillies et nos prévostés ne soient
+si osés que il les vendent né mettent hors de leur main sans nostre congié.
+Et sé il sont deux ou trois ou pluseurs qui achatent ensemble aucuns de nos
+offices, nous volons que l'un d'eux face l'office et le service qui y
+appartient à faire. Si volons que nul de nos sergens ne requierre debte que
+l'en li doie, par soi né par son commandement, mais par autre; sé ce n'est
+des debtes qui appartiennent à son office.
+
+ Note 485: _Foles femmes_. Les prostituées.
+
+ Note 486: _Religion_. Maison religieuse.
+
+ Note 487: _Amende nulle_. Nul intérêt de la somme due.
+
+ Note 488: _En repostaille_. En particulier, et non dans les audiences
+ publiques. Du bas latin _Repositus_.
+
+»Nous deffendons à nos baillis que il ne travaillent nos subgiés en causes
+entamées par devant eux, pour remuement qu'il facent fors en la cour où il
+furent premièrement entamées[489]. Avec ce, nous commandons que nul homme
+ne soit dessaisi de chose qu'il tiengne, sans connoissance de cause ou sans
+nostre espécial commandement. Et volons que nul ne face deffense de porter
+blés ou vins ou autre marchandise hors de nostre royaume, sans cause
+nécessaire ou sans nostre commandement. Et volons que tous nos baillis
+séjornent quarante jours après ce qu'il seront ostés de leur baillies, pour
+rendre compte et pour amender les torfais où il seront trouvés.»
+
+ Note 489: L'édition du Louvre est encore plus obscure en cet endroit;
+ mais le texte latin éclaircit suffisamment le sens: «Porro, viam
+ maliclis volentes præcludere, quantûm possumus firmiter inhibemus ne
+ Baillivi vel alil Officiales prædicti in causis vel negotiis
+ quibuscumque, subditos nostros locorum mutatione fatigent, sino causâ
+ rationabili, sed singulos in locis illis audient ubi consueverunt
+ audiri, ne gravati laboribus et expensis, cogantur cedere juri suo.»
+
+Par ces establissemens amenda moult le royaume de France, et commença à
+mouteplier de peuple et de richesses, pour la franchise et pour la bonne
+garde que les gens d'autres nations i trouvèrent.
+
+
+LXXIII.
+
+ANNEE 1256.
+
+_De la prevosté de Paris_[490].
+
+ Note 490: Ce chapitre est tiré de Joinville.
+
+
+La prevosté de Paris estoit, en ce temps, vendue aux bourgois de la ville
+ou à ceux qui acheter la vouloient. Quant il l'avoient achetée, si
+déportoient[491] leur parens et leur enfans en assés de mauvais cas et de
+grans oultraiges qu'il faisoient au menu peuple et à ceulx qui ne se
+osoient revenchier. Par ceste raison estoit le menu peuple trop défoulé. Et
+ne povoit l'en avoir droit des riches hommes, pour les grans dons que il
+faisoient au prevost. Qui en ce temps disoit voir devant le prevost et qui
+vouloit son serement garder que il ne fust faux parjure, d'aucune debte ou
+d'aucune autre chose où l'en fust tenu de répondre, le prevost en levoit
+amende, ou il estoit dommagié ou puni[492]. Par les grans rapines qui
+estoient faites en la prevosté de Paris, le menu peuple n'osoit demeurer en
+la terre le roy, ainsois demouroit en autres seigneuries, si que la terre
+le roy estoit si vague que quant le prevost tenoit ses plais, il y venoit
+si pou de gens que le prevost se levoit, sans oïr personne nulle qui se
+volissent présenter devant luy. Avec tout ce, il estoit tant de larrons
+entour le pays, que maintes plaintes en furent devant le roy. Si voult que
+la prevosté de Paris ne fust plus vendue; ainsois manda l'évesque de Paris
+et luy dist que ce estoit contre droit et raison que quant les gens
+vouloient garder leur serement et ne vouloient pas eux parjurer, qu'il en
+estoient pugnis. «Si vous pri,» dist le roy, «sire évesque, que vous
+corrigiez ceste mauvaise coustume en vostre terre, et je la corrigerai en
+la moie.» L'évesque respondi qu'il s'en conseilleroit en son chapitre. Et
+quant il s'en fu conseillié, il n'en fist riens, pour la convoitise de
+perdre ses amendes. Onques pour ce le roy ne laissa à enteriner son propos:
+si donna bons gages à ceux qui gardèrent la prevosté de Paris, et abati
+toutes mauvaises coustumes dont le peuple estoit grevé, et fist enquérir
+par tout le païs où il péust trouver homme qui fist bonne justice et roide,
+et qui ne soustenoit plus le riche que le povre. Si luy fu enditié[493]
+Estienne Boileaue[494], lequel Estienne garda la prevosté si bien que les
+maufaiteurs s'en fuyrent né nul n'i demoura que tantost ne fust pendu ou
+destruit; né parenté né lignage, né or né argent ne le pooit garentir.
+
+ Note 491: _Deportoient_. Soutenoient.
+
+ Note 492: Cette phrase est obscure. Je pense qu'il faut entendre que
+ le prévôt forçoit, sous peine d'amende, tous ceux qui étoient appelés
+ en témoignage, à jurer de la vérité de ce qu'on alloit leur demander.
+ Or, comme ces aveux pouvoient être fort dangereux à faire, beaucoup
+ auroient préféré pouvoir dire sans jurer: _Je ne sais, je ne me
+ souviens pas._ C'est encore là ce qu'on exige aujourd'hui dans les
+ causes criminelles; mais il est vrai que nos témoins reculent plus
+ rarement devant la crainte du parjure.
+
+ Note 493: _Enditié_. Indiqué.
+
+ Note 494: _Boileaue_. Variante: _Boilyaue_.
+
+[495]Ice Boileaue pendi son filleul pour ce que sa mère luy dist qu'il ne
+se pooit tenir d'embler; et si fist pendre son compère pour ce qu'il renia
+un guelle[496] de deniers que son hoste luy avoit baillié à garder. Et pour
+ce que la terre fu franche de pluseurs servages, et pour le bon droit que
+le prevost faisoit, le peuple laissoit les autres seigneuries pour demeurer
+en la terre le roy. Si mouteplia tant et amenda que les ventes et les
+saisines et les achas et les autres levées valurent plus les quatre pars
+que quanques le roy y prenoit devant.
+
+ Note 495: Cet alinéa n'est pris de Joinville ni de Nangis ni des
+ confesseurs du roi. Pierre Gringoire, dans sa vie de saint Louis, a
+ tiré grand parti de cette courte indication de nos chroniques.
+
+ Note 496: _Guelle_. Variante: _Geule_, bourse.
+
+
+LXXIV.
+
+ANNEE 1256.
+
+_De celui qui jura vilain serement._
+
+
+Une fois avint que le roy chevauchoit parmi Paris; si oï et entendi un
+homme qui jura trop villainement de Dieu: si en fu le roy moult courroucié
+en son cuer et commanda que il feust pris, et le fist signer d'un fer bien
+chaut et ardant parmi la lèvre de sa bouche, pour ce que il eust perdurable
+mémoire de son péchié, et que les autres doubtassent à jurer villainement
+de leur créateur. Moult de gens[497] murmurèrent contre le roy pour ce que
+cil estoit si laidement signé. Le roy, qui bien entendi leur murmurement,
+ne s'en esmut de rien contre eux, ainsois fu remembrant de l'escripture,
+qui dit: «Sire Dieu, il te maudiront et tu le béniras.» Si dist une parole
+qui bien fu escoutée: «Je voudroie estre ainsi signé et en telle manière
+comme celluy est, et jamais villain serement ne feust juré en mon royaume.»
+La sepmaine emprès que cil fu signé, le roy donna aux povres femmes
+lingières qui vendent viez peufres[498] et viez chemises, et aux povres
+ferrons qui ne pevent avoir maisons la place d'entour les murs des Innocens
+pour Dieu et en aumosne. Si en fu moult bénéi du peuple[499].
+
+ Note 497: _Moult de gens_. «Multi secundûm sæculum sapientes.»
+ (Nangis.)
+
+ Note 498: _Viez peufres_. Vieilles fripperies.
+
+ Note 499: De là sans doute l'origine du nom des rues de la _Grande
+ Fripperie et de la Ferronnerie_. Nangis dit seulement ici «que le roy
+ fist faire une nouvelle oeuvre pour le prouffit du peuple de Paris,
+ dont il receut moult de bénéiçons,» sans spécifier quelle étoit cette
+ oeuvre. Dulaure, dans son abominable _Histoire de Paris_, ne dit
+ rien de tout cela. En revanche, il transforme en habitude constante
+ de saint Louis la rigueur exemplaire qu'il crut devoir montrer une
+ seule fois à l'égard d'un blasphémateur effronté. Joinville, je dois
+ le dire, cite pourtant encore un orfèvre de Césarée, en Palestine,
+ que le roi, pour un grief analogue, fit exposer dans cette ville
+ entouré des entrailles d'un porc. Puis, il ajoute, comme en parlant
+ d'un fait contestable: «Je oy dire, puis que je revins d'Outre-mer,
+ que il en fist cuire le nez et le balevre à un bourjois de Paris. Més
+ je ne le vis pas.» C'est le bourgeois de Nangis. Voilà donc à quoi se
+ réduisent toutes les _langues percées_ par ordonnance de saint Louis.
+
+
+LXXV.
+
+ANNEE 1256.
+
+_Du seigneur de Couci pour son meffait._
+
+
+Assez tost après avint que en l'abbaye de Saint-Nicolas-au-Bois[500] près
+de Laon estoient demourans trois nobles enfans nés de Flandres, pour
+apprendre françois. Iceuls enfans alèrent jouer parmi le bois de l'abbaye à
+tout arçons et saietes ferrées pour berser et pour prendre connins[501]. Si
+comme il chaçoient leur proie qu'il avoient levée au bois de l'abbaye, il
+entrèrent au bois messire Enguerrant de Coucy; tantost furent pris et
+retenus des forestiers qui le bois gardoient.
+
+ Note 500: _Saint-Nicolas-au-bois_. Dans la forêt de Voat, entre
+ _Laon_ et _La Fère_.
+
+ Note 501: _Connins_. Petits lapins.--_Berser_, tirer de l'arc.
+
+Quant Enguerrant sot le fait par ses forestiers, luy qui fu cruel sans
+pitié, fist tantost pendre les enfans qui estoient sans malice et ne
+savoient point la coustume du pays né le langaige. Quant l'abbé de
+Saint-Nicolas qui les avoit en garde sot ce villain cas, si le monstra à
+messire Giles le Brun, qui adonc estoit connestable de France. Si en fu
+forment courroucié, car l'un des enfans ly appartenoit. Si s'en vindrent
+ambedui au roy de France, et lui requistrent qu'il leur féist droit du
+seigneur de Coucy.
+
+Quant le roy sot la cruauté si grant et si villaine, si le fist appeler et
+semondre à sa court pour respondre de ce fait. Quant le sire de Coucy
+entendi le mandement du roy, il vint à Paris et se présenta devant le roy
+et dit qu'il ne devoit point respondre de ce fait devant le roy, ainsois
+devoit respondre du fait devant les pers de France, selon la coustume de
+baronnie. A ce fu répondu du conseil le roy que le sire de Coucy ne tenoit
+pas sa terre en fié de baronnie; et tout ce fu prouvé par les registres de
+la court de France. Car la terre de Boves et la terre de Gournai[502], qui
+ont la dignité et la seigneurie de baronnie, furent parties de la terre de
+Coucy pour raison de fraternité[503]; pourquoy il fu dit au seigneur de
+Coucy qu'il ne tenoit pas sa terre de baronnie, et convenoit qu'il
+respondist devant le roy, et qu'il ne povoit décliner sa court.
+
+ Note 502: _Gournai_. Sur la frontière de Picardie, à quelques lieues
+ de Compiègne.--_Boves_, à deux lieues d'Amiens.
+
+ Note 503: _Pour raison de fraternité_. C'est-à-dire par l'effet d'un
+ partage entre frères.
+
+Le roy le fist prendre par sergens d'armes, et le fist mettre en la tour du
+Louvre en prison fermée, et ly donna jour de respondre de ce fait. Au jour
+qui fu assigné, les barons de France s'assemblèrent au palais le roy, et
+furent tous en l'aide au seigneur de Coucy.
+
+Lors fist venir le roy le seigneur de Coucy par devant luy, et luy commanda
+qu'il respondist du cas dessus dit. Le sire de Coucy, par la volenté du
+roy, appela tous les barons pour li conseillier, et y alèrent presque tous,
+et demoura le roy presque tout seul. L'entencion le roy estoit de faire
+droit jugement, et de le punir d'autelle mort comme il avoit les enfans
+fait mourir sans soy fléchir.
+
+Quant les barons virent la volenté du roy, si furent tous espoentés et
+courrouciés; si loèrent au seigneur de Coucy qu'il n'attendist pas
+jugement, ainsois se méist du tout en la mercy du roy. Les barons vindrent
+devant le roy et lui prièrent moult doucement qu'il eust pitié de son
+baron, et qu'il en prist telle amende comme il voudroit. Le roy, qui moult
+fu eschaufé de justice, respondi: «Sé je cuidasse que Dieu me sceust aussi
+bon gré de luy justicier comme de laissier[504], maintenant mourust d'aussi
+villaine mort comme il fist les enfans justicier et mourir sans cause qui
+estoient innocens; né jà ne feust laissié pour baron nul qui luy
+appartenist.»
+
+ Note 504: _De laissier_. De le laisser, de ne pas en faire justice.
+ Le roi veut dire que s'il pensoit que Dieu ne s'offensât pas de la
+ punition plus que de l'acquittement d'Enguerrant, lui pencheroit pour
+ la punition. Vély et les autres n'ont pas compris cette réponse.
+
+A la parfin quant le roy vit les humbles prières de ses barons, il se
+fléchi et s'accorda que le sire de Coucy rachetast sa vie. Si fu l'amende
+jugiée à dix mille livres de parisis; et avec ce il demourroit en la
+Saincte terre d'Oultre-mer par l'espace de trois ans, pour aidier la
+Saincte terre à deffendre contre les Sarrasins à ses propres cous, et
+establiroit deux chapelles où l'en feroit le service de saincte églyse pour
+les enfans, pour leur ame et pour toutes autres.
+
+Quant l'amende fu tauxée et jugiée, le sire de Coucy se hasta moult de
+faire le commandement du roy: si envoia à Paris dix mille livres. Le roy ne
+voult point qu'il demourassent en son trésor, ainsois en fist faire la
+maison Dieu de Pontoise, et la multiplia en rentes et en terres, et si en
+fist faire le dortoir aux Frères Prescheurs de Paris; et du remenant fist
+faire le moustier aux Frères Meneurs de Paris. Et le sire de Coucy s'en ala
+oultre mer, qui n'osa demourer oultre le terme qui luy fu mis. Grant
+exemple doit estre à tous ceux qui tiennent justice; que si très haut homme
+et de si grant lignage qui n'estoit accusé que de povres gens, trouva à
+grant paine remède de sa vie[505].
+
+ Note 505: Gringoire, dans sa _Vie de saint Louis par personnages_, a
+ mis encore à profit cette anecdote. Voy. O. Leroy; _Etudes sur les
+ mystères_. Paris, 1837.
+
+
+LXXVI.
+
+ANNEE 1256.
+
+_De la grant sapience le roy de France._
+
+
+Quant les barons de France entendirent le grant sens et la droicte justice
+qui estoit au bon roy, si le doubtèrent moult forment et luy portèrent
+honneur et révérence, pour ce qu'il estoit de moult saincte vie. Si ne fu
+puis nul homme qui osast aler contre luy en son royaume; et sé aucun estoit
+rebelle, tantost estoit humilié son orgueil. En ceste manière tint le roy
+son royaume en pais tout le cours de sa vie, puis qu'il fu repairié de la
+terre d'Oultre-mer. Quant le roy savoit aucun haut prince qui eust aucune
+indignation ou aucune male volenté contre luy, laquelle il n'osoit
+appertement monstrer, luy par son bon sens le traioit à paix charitablement
+pour débonnaireté, et faisoit amis de ses anemis en concorde et en paix.
+Et, si comme l'escripture dit: _Miséricorde et pitié gardent le roy, et
+débonnaireté ferme son trone_; tout ainsi le royaume de France fu gardé
+fermement et en pitié au temps du bon roy; car miséricorde et vérité qu'il
+avoit tousjours amies le gardèrent. Es causes qui estoient tournées contre
+luy de ses hommes et de ses subgiés, le bon roy aleguoit tousjours contre
+luy. Pour ce le faisoit que tous ceux qui estoient de son conseil et qui
+devoient faire droit jugement pour luy ou contre luy, ès causes menées
+ontre ses subgiés, ne se declinassent de faire droit jugement, pour la
+paour de luy. Il envoioit souvent enquesteurs sus ses prevost et sus ses
+baillis parmi le royaume, et quant l'en trouvoit chose qui faisoit à
+amender, il faisoit tantost restablir le deffaut qui faisoit à amender.
+Icel meisme faisoit-il souvent faire sus la mesnie de son hostel, et
+faisoit punir ceux que l'en trouvoit coupables, selon ce qu'il avoient
+desservi. Il se gardoit moult de dire vilaines paroles, meismement de
+détractions et de mençonges. Pou ou néant maudissoit, né jà ne déist
+villenie à homme, tant fust de petit estat. Especiaulment le roy se tenoit
+de jurer du tout en tout, en quelque manière que ce fust: et quant il
+juroit, si disoit-il: _Au nom de moy_; mais un frère meneur l'en reprist,
+si s'en garda du tout en tout, et ne jura autrement fors tant qu'il disoit:
+_si est_, ou _non est_. L'en ne povoit trouver homme tant fust sage né
+lettré qui si bien jugeast une cause comme il faisoit né qui donnast
+meilleure sentence né plus vraie.
+
+
+LXXVII.
+
+ANNEE 1256.
+
+_Coment le roy servoit les povres._
+
+
+Chascun samedi avoit le roy acoustumé de laver les piés aux povres en
+secret lieu. Et estoit par nombre quatre les plus anciens et les plus
+desfais que on peust trouver; si les servoit dévotement à genoux, et leur
+essuyoit les piés d'une touaille, et puis les baisoit et leur donnoit
+l'eaue pour laver leur mains, et les faisoit asseoir au mengier, et en
+propre personne il les servoit de boire et de mengier, et souvent
+s'agenouilloit devant eux.
+
+Après ce qu'il avoient mengié, il donnoit à chascun quatre sous. Et, s'il
+avenoit que aucune essoigne[506] le presist, qu'il ne peust faire le
+service aux povres, il vouloit que son confesseur le fist ainsi comme il le
+faisoit. Grant honneur portoit le roy à ses confesseurs, dont il avenoit
+souvent que quant le roy se séoit devant son confesseur, et fenestre ou
+huis se débatoient ou ouvroient pour la force du vent, hastivement se
+levoit et l'aloit fermer, ou mettre en tel point qu'elle ne fist noise à
+son confesseur. Si luy dist son confesseur que il se souffrist de ce faire.
+Et il luy dist: «Vous estes mon chier père, et je suy vostre fils; par quoy
+je le doy faire.»
+
+ Note 506: _Essoigne_. Besoin, nécessité.
+
+
+LXXVIII.
+
+ANNEE 1256.
+
+_Coment le roy faisoit abstinence de son corps._
+
+
+Le roy, du consentement la royne sa femme, se tenoit par tout l'avent et
+par tout caresme, et par toutes les hautes vigiles, de couchier en son lit.
+Et, après ce qu'il avoit receu le précieux corps Nostre-Seigneur
+Jhésucrist, il s'en tenoit par trois jors. Il vouloit que ses enfans qui
+estoient parcreus et en aage oïssent chacune journée matines, la messe et
+vespres, et complie hautement à note, et vouloit qu'il fussent au sermon
+pour entendre la parole de Dieu, et que il déissent chascun jour le service
+Nostre-Dame, et qu'il scéussent lettres pour entendre les escriptures.
+
+Quant il avoit souppé, il faisoit chanter complie, et puis retornoit en sa
+chambre et faisoit ses enfans séoir devant luy, et leur monstroit bonnes
+exemples des princes anciens qui par convoitise avoient esté décéus, et les
+autres qui par luxure et par orgueil et par tels vices avoient perdu les
+royaumes et leur seigneuries. Il faisoit porter à ses enfans chapeaux du
+roses ou d'autres fleurs au vendredi, en remembrance de la saincte couronne
+d'espines dont Jhésucrist fu couronné le jour de sa saincte passion.
+
+
+LXXIX.
+
+ANNEE 1256.
+
+_Coment le roy se confessoit._
+
+
+A coustume avoit le roy de soy confesser tous les vendredis de l'an
+dévotement et secretement. Tousjours après sa confession recevoit
+discipline par la main de son confesseur de cinq petites chaiennes de fer
+jointes ensemble que il portoit en une petite boiste d'ivoire en une
+aumonière de soie. Telles boistes à tout telles chaiennes donnoit-il
+aucunes fois à ses privés amis pour recevoir autelle discipline comme il
+faisoit. S'il avenoit que son confesseur luy donuast trop petis cous, il
+luy faisoit signe qu'il ferist plus asprement. Pour une haute feste il ne
+laissoit à prendre sa discipline dessus dicte[507].
+
+ Note 507: Guillaume de Nangis, que notre auteur traduit dans tous ces
+ pieux détails, ajoute ici: «Né ce ne fait pas à trespasser coment uns
+ confessors que li rois ot devant frère Gefroi de Baulieu, li donnoit
+ aspres et dures disciplines, en tele manière que sa char, qui tendre
+ estoit, en estoit moult grevée. Mais oncques li bons rois, tant come
+ il vesqui, ne le voult dire; ainsois le dist après sa mort tout en
+ jouant et en riant à frère Gefroi.» (Edition du Louvre, p. 239.)
+
+Long-temps porta le roy la haire à sa char toute nue; mais il la laissa par
+le commandement de son confesseur, et pour ce qu'elle luy estoit trop
+griève: et portoit une couroie de haire: et, pour ce qu'il la laissa à
+porter, il commanda que son confesseur donnast chascun jour aux povres
+quarante sous. A coustume avoit le roy de jeuner tous les vendredis de
+l'an, né ne mengeoit char né sain[508] au mercredi. Et toutes les vigiles
+de Nostre-Dame, il jeunoit en pain et en eaue, et aussi faisoit-il le
+vendredi benoist. Il ne goustoit de poisson né de fruit les vendredis de
+caresme, et metoit tant d'eaue en son vin qu'il ne sentoit que pou ou néant
+de vin.
+
+ Note 508: _Sain_. Graisse.
+
+
+LXXX.
+
+ANNEE 1256.
+
+_Coment le roy fist plusieurs religions en France._
+
+
+Dès le temps de s'enfance fu le roy piteux des povres et des souffraiteux:
+il avoit acoustumé par tout là où il estoit que six-vins povres fussent
+péus[509] en son hostel; chascun jour en caresme croissoit le nombre, et
+souvent estoit que le roy les servoit, et metoit la viande devant eux,
+meismement[510] aux hautes vigiles des festes sollempnels. Avec tout ce, il
+donna moult grans aumosnes et larges aux povres hospitaux, aux povres
+maladeries et aux autres povres collièges et aux povres qui plus ne
+povoient labourer par viellesce ou par maladie: si que à paine povoit estre
+raconté le nombre des povres qu'il soustenoit. Dont nous poons bien dire
+que il fu plus beneuré que Titus l'empereur de Rome, dont l'istoire raconte
+qu'il estoit tout forment couroucié, le jour qu'il n'avoit largement donné
+aux povres[511].
+
+ Note 509: _Péus_. Repus, restaurés.
+
+ Note 510: _Meismement_. Surtout.
+
+ Note 511: _Donné aux povres_. Voilà comme le chroniqueur de saint
+ Louis et saint Louis même devoient entendre le célèbre mot de Titus:
+ _Amici, diem perdidi_. En effet, comment Titus n'auroit-il pas perdu
+ bien des journées, si, dans la distribution de ses bienfaits, il
+ avoit oublié les pauvres, les malades et les malheureux de toute
+ espèce!
+
+Dès le commencement que il vint à son royaume tenir et il le sot
+appercevoir, commença-il à édifier plusieurs moustiers et maisons de
+religions, entre lesquelles Royaumont fu l'une des belles et des nobles. Il
+fist édifier pluseurs maisons de frères Prescheurs et Meneurs en pluseurs
+cités et chastiaux de son royaume; il fist parfaire la maison Dieu de
+Paris[512], et celle de Pontoise, et celle de Compiègne et de Vernon, et
+leur donna grans rentes. Il fonda l'abbaye Saint-Mahieu de Rouen, et fonda
+l'abbaye de Longchamp, où il mist femmes de l'ordre des frères Meneurs. Il
+donna plain povoir à la royne Blanche sa mère de fonder l'abbaye du Lis
+delès Meleun sur Seine, et celle delès Pontoise que on nomme Maubuisson. Il
+fist faire la maison des avugles delès Paris[513], pour mettre tous les
+povres avugles de la ville, et leur fist faire une chappelle où il oient le
+service Nostre-Seigneur. Il fist faire la maison de Chartreuse delez
+Paris[514], et donna aux frères qui servoient ilec le souverain créateur,
+rentes souffisans. Et si fist faire une maison au chemin de Saint-Denys en
+France qui fu nommée la maison des Filles Dieu[515]. En celle maison fist
+mettre une grant quantité de femmes qui par povreté s'estoient mises et
+abandonnées au péchié de luxure; et donna à la maison Dieu quatre cens
+livres de rente pour la maison soustenir. Avec ce, il fist faire pluseurs
+maisons de Beguines parmi son royaume, et leur fist moult de graces pour
+leur vivre, et commanda que nulle n'en fust esconduite qui vouldroit vivre
+chastement. Aucunes gens de son hostel murmurèrent que il faisoit si grans
+aumosnes, et luy distrent; car il ne s'en porent tenir. Et il respondi: «Je
+aime mieux que grans despens soient fais en aumosnes pour l'amour de Dieu,
+que ès vaines gloires de ce monde.» Né jà pour les grans despens que le roy
+faisoit en aumosnes, ne laissoit-il à faire grans despens en son hostel
+chascun jour. Largement et liement se contenoit le roy au parlement, et
+estoit sa cour aussi largement servie comme elle fu oncques au temps de ses
+devanciers.
+
+ Note 512: _La maison Dieu_. L'Hôtel-Dieu.
+
+ Note 513: _Delez Paris_. Près du cloître Saint-Honoré.
+
+ Note 514: _Delez Paris_. D'abord dans le village de Chantilly, puis
+ dans l'hôtel ou château de _Vauvert_, situé au centre de la Pépinière
+ actuelle du Luxembourg.
+
+ Note 515: _Filles-Dieu_. Sur remplacement des passages du Caire.
+
+Le roy amoit toutes gens qui entendoient à Dieu servir et qui portoient
+habit de religion. Il fit grace aux frères Nostre-Dame du Carme, et leur
+fist faire une maison sus Saine[516], et acheta la place d'entour pour eux
+eslargir, et leur donna revestemens et galices[517] et toutes choses qui
+sont convenables à Dieu servir et à faire son office.
+
+ Note 516: _Sus Saine_. Vers le quai de la Grève. De leur manteau rayé
+ le peuple prit occasion d'appeler ces religieux _Les Barrés_. De là
+ le nom de la _rue des Barrés_, qui conduit aujourd'hui au port
+ Saint-Paul.
+
+ Note 517: _Galices_. Calices.
+
+Après il acheta la granche à un bourgois de Paris et toutes les
+appartenances et leur en fist faire[518] un moustier dehors la porte de
+Montmartre. Les frères des Sacs furent hébergiés en une place sus Saine par
+devers Saint-Germain-des-Prés[519] qu'il leur donna; mais pou y
+demourèrent, car il furent quassés et abatus. Après qu'il furent abatus,
+les frères de Saint-Augustin vindrent demourer en icelle place pour ce
+qu'il estoient trop estroitement hébergiés. Une autre manière de frères
+vindrent au roy qui disoient qu'il estoient de l'ordre des Blans Mantiaux,
+et luy requistrent qu'il leur aidast à ce qu'il peussent avoir une place où
+il peussent demourer à Paris: et le roy leur acheta une maison et la place
+entour delès la vielle porte du Temple, assez près des Tisserans[520]; mais
+il furent abattus au concilie de Lyon que Grégoire dizième fist.
+
+ Note 518: _Leur en fist_. Notre chroniqueur, qui se règle ici sur
+ Joinville, n'a pas bien reproduit le texte de son modèle. Joinville
+ dit qu'il donna cette maison aux Frères Augustins. Elle étoit près de
+ la porte Montmartre et de la rue dite plus tard de la _Jussienne_.
+ Les Augustins y restèrent jusqu'au moment où ils acquirent la maison
+ des _Frères Sachets_ ou _des Sacs_.
+
+ Note 519: Sur l'emplacement du _Marché de la Volaille_.
+
+ Note 520: _Des Tisserans_. Dans la rue qui prit à compter de là le
+ nom de rue des _Blancs-Manteaux_. Ces moines, dont le véritable nom
+ étoit _Serfs de la vierge Marie_, devoient leur surnom à la couleur
+ de leurs manteaux. Ils furent supprimés en 1271 et remplaces en 1299,
+ dans leur maison de Paris, par les Guillelmites. En 1622, ces
+ derniers obtinrent leur réunion aux Bénédictins réformés dits de
+ _la Congrégation de Saint-Maur_.
+
+Après revint une autre manière de frères qui se faisoient nommer les Frères
+de Saincte-Croix, et requistrent au roy qu'il leur aidast, et le roy le
+fist moult volentiers; en une rue les héberga qui estoit appelée le
+Quarrefour du Temple[521], et qui ores est nommée la rue Saincte-Croix.
+
+ Note 521: _Quarrefour du Temple_. Félibien dit qu'avant les
+ _Chanoines réguliers de Sainte-Croix_, la rue s'appeloit _de la
+ Bretonnerie_, où étoit l'ancienne monnoie du roi. (Hist. de Paris,
+ tome 1, p. 373.)
+
+En ceste manière, comme nous avons dit, avironna le roy tout Paris de gent
+de religion. Les congrégations de religieux visita souvent et leur
+requeroit en chapitre humblement à genoux que il priassent pour luy et
+pour ses amis. Lesquelles humbles prières esmouvoient souvent les gens qui
+entour luy estoient à faire bonnes oeuvres et de vivre sainctement.
+
+
+LXXXI.
+
+ANNEE 1256.
+
+_Coment le roy donnoit ses prouvendes_[522].
+
+ Note 522: _Prouvendes_. Provisions, prébendes, bénéfices.
+
+
+Quant le roy donnoit aucuns bénéfices qui appartenoient à sa collacion, il
+faisoit enquerre s'il estoient bonnes personnes et de dévote vie, sans
+luxure et sans orgueil et sans arrogance; espéciaulment quant évesque ou
+archevesque mouroit, là où il avoit sa régale, par le chancelier de Paris
+et par autres bonnes gens; et ceux qui avoient bon renom avoient les
+prouvendes. Il ne donnoit nul bénéfice à clerc nul, tant fust lettré, qui
+eust autre bénéfice et autre prouvende, s'il ne résignoit avant ceux que il
+tenoit; né ne voult oncques donner né octroier bénéfices né prouvendes, sé
+il ne eust certains tesmoins que il fust vague, et que celuy qui le
+possédoit estoit mort. Tous les jours disoit le roy les Heures de
+Nostre-Dame entre luy et son chapelain, et tout le service des Mors. Et
+quant il disoit ses heures si se gardoit de parler, sé ne fust aucun pour
+qui il ne le peust bien refuser.
+
+
+LXXXII.
+
+ANNEE 1256.
+
+_Coment le roy envoioit ses lettres privéement._
+
+
+Une chose de mémoire digne devons bien raconter: il avint que le roy estoit
+à Poissy secrètement avec ses amis; si dist que le greigneur bien et la
+plus haute honneur qu'il eust oncques en ce monde luy estoit avenue à
+Poissy. Quant la gent l'oïrent ainsi parler, si se merveillèrent moult de
+quelle honneur il disoit, car il cuidoient qu'il deust mieux dire que telle
+honneur luy fust avenue en la cité de Rains, là où il fu couronné du
+royaume de France.
+
+Lors commença le roy à sousrire et leur dist que à Poissy luy estoit avenue
+celle grant honneur; car il y avoit receu baptesme qui est la plus haulte
+honneur sus toutes autres. Quant le roy envoioit ses lettres à ses amis
+secrètement, il metoit: _Loys de Poissy à son chier ami, salut._ Né ne se
+nommoit point roy de France. Si l'en reprist un sien ami, et il respondi:
+«Biaus ami, je suis ainsi comme le roy de la fève qui au soir fait feste de
+sa royauté, et l'endemain, par matin, si n'a plus de royauté.»
+
+Le roy avoit une coustume que quant il estoit près des malades, il
+s'agenouilloit et leur donnoit sa benéiçon, et prioit Nostre-Seigneur que
+il leur en voulsist donner garison; et puis si les touchoit de ses dois là
+où la maladie estoit, et faisoit le signe de la croix, en disant les
+paroles de la puissance Nostre-Seigneur et de sa digne vertu, après ce
+qu'il les avoit tenu et baisié. Selonc ce qu'il appartient à la dignité
+royal, il les faisoit mengier à sa court et leur faisoit à chascun donner
+de l'argent pour raler en leur contrées.
+
+
+LXXXIII.
+
+ANNEE 1257.
+
+_Coment Marseille fu prise du conte Charles._
+
+
+Il avint en ce temps, en l'an de l'Incarnacion mil deux cens
+cinquante-sept, Charles conte d'Anjou envoia de ses propres messages aux
+bourgois de Marseille et leur pria qu'il se tenissent loiaulment vers luy,
+et que bien le devoient faire pour la contesse sa femme à qui la terre et
+la contrée appartenoit et par le conte Raimont son père. Il receurent les
+messages et promistrent la cité et toute la contrée tenir de luy. Mais ne
+demoura guaires que les puissans hommes de Marseille montèrent en si grant
+orgueil que il firent tout le commun peuple tourner contre luy; et si
+chacièrent la gent au conte hors de la cité. Et quant il orent ainsi fait,
+il s'appareillèrent à armes contre le conte.
+
+Sitost comme nouvelles en vindrent au conte, il assembla grant ost et vint
+sur eux à moult grant force de gent; et tint le siège longuement devant la
+cité, et y fist jetter et lancier pierres et mangonniaux si souvent et si
+espessément que ceux dedens furent à grant meschief, et que viandes leur
+faillirent. Quant il virent que il ne povoient pas longuement durer, si se
+rendirent à sa volenté et se sousmirent à mercy.
+
+Le conte Charles fist mener en une place tous ceux qui avoient commenciée
+la traïson, et commanda que il eussent tous les testes coupées devant tout
+le peuple. Après il prist tous les chastiaux et les forteresces que
+Boniface tenoit qui estoit seigneur de Chastelaine[523] en Provence, car il
+avoit esté en l'aide de ceux de Marseille, et le chaça hors de la terre de
+Provence.
+
+ Note 523: _Chastelaine._ Castellane.
+
+Ainsi comme la guerre estoit à Marseille, Branquelan de Bouloingne fu
+rappellé à estre Sénateur de Rome, duquel nous avons parlé avant, par le
+commun peuple des Romains. Mais il vint là à moult grant peine pour les
+aguais qui luy furent fais de la gent de l'églyse. Si tost comme il fu là
+venu à Rome, il fist abatre toutes les tours de la cité, fors la tour au
+conte de Naples, et chaça tous les nobles hommes de la partie de l'églyse,
+et dommagea les cardinaux et mist soubs le pié, pour ce qu'il luy avoient
+esté contraires à l'autre fois; et assist un port à Rome que l'en nomme
+Corte[524]: une maladie le prist dont il morut; porté fu à Rome. Là fu
+plaint et regreté du menu peuple, pour ce qu'il estoit bon justicier et
+droiturier. Pour l'amour de luy il firent Sénateur de maistre Castellain,
+qui estoit son oncle. Celle année plut tant et fist si grans cretines[525]
+d'eaue que les blés qui estoient aux champs et ès granches furent germés,
+et les vins ne porent meurer[526].
+
+ Note 524: _Un port que l'en nomme Corte._ Il falloit: _Une ville que
+ l'on nomme Corneto_. Le latin dit: «In obsidione _Corneti_
+ infirmitate correptus» et non pas _correctus_, comme l'a imprimé
+ Duchesne.--Corneto est à l'extrémité du _Patrimoine de Saint-Pierre_,
+ vers la Toscane.
+
+ Note 525: _Cretines._ Crues, inondations.
+
+ Note 526: _Meurer._ Mûrir. Le latin dit: «Et racemi in vineis ad
+ debitam maturitatem pervenire non potuerunt. Propter quod vina nova
+ adeò fuerunt viridia quod cum remorsu et vultûs impatientiâ
+ bibebantur.»
+
+
+LXXXIV.
+
+ANNEES 1259/1260.
+
+_De la paix du roy de France et du roy d'Angleterre._
+
+
+Le roy Henry d'Angleterre vint en France l'an mil deux cens cinquante et
+neuf, et vint avec luy le conte Rogier de Glocestre[527] à grant compaignie
+de barons, de prélas et de chevaliers. Le roy de France le reçut moult
+liement et voult que il demourast en son palais à Paris. Grant feste et
+grant soulas luy fu fait toute une sepmaine, et donna le roy de France
+grans dons au roy Henry et à ses barons.
+
+ Note 527: _De Glocestre._ Ce doit être une faute et il faudroit de
+ _Norfolk_. C'étoit _Rogier le Bigot;_ ou, si c'étoit _Glocestre_, il
+ faudroit _Richard_ au lieu de _Rogier_.
+
+Quant la feste fu départie, le roy Henry ala visiter Saint-Denys où il
+avoit sa dévocion. L'abbé et le couvent le receurent moult honnourablement,
+et furent les moines revestus en chapes au cuer. Là demoura le roy un mois
+et plus; au départir il donna une coupe d'or et un grant henap d'argent. Le
+jour qu'il s'en parti, il donna sa fille à Jehan, fils au duc de Bretaigne,
+et s'en revint devers le roy de France.[528]
+
+ Note 528: Je suis, à partir d'ici, la leçon unique et complètement
+ inédite du beau manuscrit de Charles V, n° 8395. L'édition imprimée
+ et les autres manuscrits portent seulement:
+
+ «Le roy Loys ot conscience pour la terre de Normandie que le roy
+ Phelippe-Dieudonné avoit conquise et retenue par le jugement des
+ pairs de France sur le roy Jehan d'Angleterre. Par pluseurs fois en
+ parlèrent ensemble et s'accordèrent en la manière qui en suit: C'est
+ assavoir que le roy Henry, par sa bonne volenté et du consentement le
+ roy Richart d'Alemaigne, quitta du tout en tout pardurablement et à
+ tousjours au roy de France et à ses hoirs tout le droit qu'il povoit
+ avoir en la duchié de Normandie, et en la terre d'Anjou, de Poitou et
+ de Maine; pour laquelle quittance le roy luy donna Gascoingne et
+ Agenois, en telle manière qu'il la tendroit en fief du roy de France
+ et de ses hoirs, et que il soit appelé et intitulé ès registres de
+ France duc d'Acquitaine et pair du France. Lequel hommage le roy
+ Henry fist en la présence de ses hommes et des barons de France, et
+ promist par son serement estre bon et loiaus vers son seigneur le roy
+ de France. Puis que la paix fu confermée, chevaucha le roy Henry
+ parmi France, et regarda le pays qui moult lui sembla bel.»
+
+Lors pour tous les descors, debas, discensions, demandes et actions qui
+estoient et avoient esté entre les deux roys de France et d'Angleterre, fu
+ordené et délibéré par leur gré et volenté, en la forme et manière qui
+s'ensuit:
+
+ Cy après est la teneur de la chartre coment le roy
+ Henry d'Angleterre renonça à toute
+ la duchiée de Normandie.
+
+
+[529]_A tous ceux qui ces lettres verront ou orront. Nous, Boneface,
+archevesque de Cantorbie, primas de toute Angleterre; Wals[530], évesque de
+Wincester; Symon de Montfort, conte de Lincester; Richart de Clarc, conte
+de Glocester et de Herefort; Rogier le Bigot, conte de Norfolck et
+mareschal de Angleterre; Humfroy de Boün, conte de Herefort[531]; et de
+Essex; Guillaume de Fors, conte de Albemalle; Jehan de Plessis, conte de
+Warewik; Hugue le Bigot, justice d'Angleterre; Pierres de Savoie; Rogier de
+Mortemer; Jehan Manseil, trésorier de Guerwik[533];_ _Phelippe Basset[534];
+Richart de Grey[534]; James de Aldichel[535] et Pierres de Montfort,
+conseilliers nostre seigneur le roy d'Angleterre, salus en nostre Seigneur.
+Nous faisons assavoir que nous avons veue et entendue la forme de la pais
+qui est faite et jurée entre le noble roy de France Loys et le noble roy
+Henry de Angleterre, nostre seigneur, en tels paroles:_
+
+ Note 529: Cette pièce est la confirmation de la _Compositio pacis_,
+ faite au nom de _Louis, roy de France_, et que l'on peut voir en
+ latin et en françois dans Rymer, 1re édition, tome 1er, p. 688, sous
+ la date du mois d'octobre 1259. Quant à cette confirmation, le
+ préambule et la conclusion s'en trouvent dans la nouvelle édition de
+ Rymer, donnée en 1816, tome 1er, p. 390. J'ai collationné notre texte
+ sur le sien. Pour l'acte lui-même, il est conservé aux Archives du
+ royaume et a été donné par Menart dans ses _Observations sur
+ Joinville_. (Voy. éd. de Ducange, p. 369.) Mais il s'est glissé dans
+ cette première édition de nombreuses fautes: j'ai signalé les plus
+ grossières.
+
+ Note 530: _Wals._ Rym. _Walt_.
+
+ Note 531: Rymer: _Humifroy de Bohun, comte de Rochefort_.
+
+ Note 532: _Guerwick_. Pour _Warwich_. Rymer: _Emerbil_.
+
+ Note 533: _Basset._. Rymer: _De Ballech'_.
+
+ Note 534: _Grey._ Rymer: _Grecy_.
+
+ Note 535: _Aldichel._ Rymer: _Audilée_.
+
+«Henry, par la grace de Dieu, roy de Angleterre, sire d'Illande et dux de
+Aquitaine. Nous faisons assavoir à tous ceux qui sont et qui à venir sont,
+que nous, par la volenté de Dieu, avec nostre chier cousin le noble roy
+Loys de France, avons paix faicte et affermée en ceste manière. C'est
+assavoir que il donne à nous et à nos hoirs successeurs toute la droiture
+que il avoit et tenoit en ces trois éveschiés et ès cités, c'est-à-dire de
+Lymoges, de Caours, et de Pierregort en fiez et en demaines, sauf l'ommage
+de ses frères, sé il aucune chose i tiennent dont il soient si homme, et
+sauves les choses que il ne puet mettre hors de sa main par lettres de luy
+ou de ses ancesseurs; lesquelles choses il doit pourchacier en bonne foy
+vers ceux qui ces choses tiennent, que nous les aions dedens la Toussains
+en un an; ou faire nous eschange convenable à l'esgart[536] de preudes
+hommes qui soient nommés d'une part et d'autre le plus convenable au
+proffit des deux parties.
+
+ Note 536: _A l'esgart._ Au jugement.
+
+«Et encore, le devant dit roy de France nous donra la value de la terre de
+Agenois en deniers chascun an, selon qu'elle sera prisée à droite value de
+terre, de preudes hommes nommés d'une part et d'autre. Et sera faite la
+paie à Paris, au Temple, chascun an à la quinzaine de l'Ascencion la
+moitié, et à la quinzaine de la Toussains l'autre. Et s'il avenoit que
+celle terre eschaïst de la contesse Jehanne de Poitiers au roy de France ou
+à ses hoirs, il seroit tenu ou ses hoirs de rendre-la nous ou à nos hoirs,
+et rendue la terre, il seroit quicte de la ferme. Et sé elle venoit à
+autres que au roy de France ou à ses hoirs, il nous donroit le fié de
+Agenois avec la ferme devant dite. Et s'ele venoit en demaine à nous, le
+roy de France ne seroit pas tenu de rendre celle ferme. Et sé il estoit
+esgardé par la court le roy de France que, pour la terre de Agenois avoir,
+déussions mettre ou rendre aucuns deniers par raison de gagière[537], le
+roy de France rendroit ces deniers, ou nous tendrions et aurions la ferme,
+tant que nous eussions eu ce que nous aurions mis pour celle gagière.
+
+ Note 537: _Gagière_. Texte de Ménars: _Gagerie_. Chose engagée.
+
+»De rechief, il sera enquis en bonne foy et de plain à nostre requeste, par
+preudes hommes d'une part et d'autre à ce esleus, sé la terre que li
+contes[538] de Poitiers tient en Caorsin de par sa femme, fu du roy
+d'Angleterre donnée ou bailliée avec la terre de Agenois, par mariage ou
+par gagière, ou toute ou partie à sa suer qui fu mère le conte Raymont de
+Thoulouse derrenièrement mort; et s'il estoit trouvé qu'il eust ainsi esté,
+et celle terre si eschaioit ou à ses hoirs du decez la contesse de
+Poitiers, il la donroit à nous ou à nos hoirs. Et sé elle eschaioit à
+autre, et il est trouvé par celle enqueste toutesvoies que elle eust ainsi
+esté donnée ou bailliée, si comme il est dit dessus, après le décès de la
+contesse de Poitiers, il donroit le fié à nous et à nos hoirs, sauf
+l'ommage de ses frères, sé il aucune chose y tenoient, tant comme il
+vivroient.
+
+ Note 538: _Li contes_. Régulièrement, dans la langue du XIIIème
+ siècle, il faudroit ici _li quens_. Mais notre scribe, auquel
+ Charles V avoit sans doute recommandé de copier exactement
+ l'original, aura cependant cru devoir corriger ce _cuens_ vieilli.
+ Ménars, qui avoit transcrit l'une des copies les plus anciennes a lu
+ _li queux_, faute plus grave.
+
+»De rechief, après le décès la contesse de Poitiers, le roy de France ou
+ses hoirs roys de France, donra à nous et à nos hoirs la terre que le conte
+de Poitiers tient ores en Xantes, oultre la rivière de Charente, en fiez et
+en demaines qui soient oultre la Charente, s'elle li eschaioit ou à ses
+hoirs. Et se elle ne li eschaioit, il pourchaceroit en bonne manière, par
+eschange ou autrement, que nous ou nos hoirs l'aions, ou il nous feroit
+avenable eschange à l'esgart de preudes hommes qui seront nommés d'une part
+et d'autre[539]. Et de ce qu'il donra à nous et à nos hoirs en fiez et en
+demaines, nous et nos hoirs li ferons hommage lige et à ses hoirs roys de
+France; et aussi de Bordiaux, de Baionne et de Gascoingne, et de toute la
+terre que nous tenons de là la mer d'Angleterre, en fiez et en demaines, et
+des ysles, s'aucunes en y a que nous tengnons qui soient du royaume de
+France, et tendrons de luy comme per de France et dux de Aquitaine. Et de
+toutes ces choses devant dites, li ferons-nous services avenables, jusques
+à tant que il fust trouvé quiex servises les choses devroient; et lors nous
+serions tenus de faire les tels comme il seroient trouvés: de l'ommage de
+la conté de Bigorre, de Armeignac et de Forenzac, soit ce que droit en
+sera. Et le roy de France nous claime quicte sé nous ou nostre ancesseur li
+féismes oncques tort de tenir son fié sans li faire hommage et sans li
+rendre son servise et tous arrérages.
+
+ Note 539: Cette phrase est estropiée dans Ménard.
+
+»De rechief, le roy de France nous donra ce que cinc cens chevaliers
+devroient couster raisonnablement à tenir deux ans, à l'esgart de preudes
+hommes qui seront nommés d'une part et d'autre. Et ces deniers sera tenu à
+paier à Paris au Temple, à six paies, par deux ans: c'est assavoir à la
+quinzaine de la Chandeleur qui vient prochainement, la première paie,
+c'est-à-dire la sixiesme partie; et à la quinzaine de l'Ascencion
+ensuivant, l'autre partie, et à la quinzaine de la Toussains, l'autre; et
+ainsi des autres paiemens de l'an ensuivant. Et de ce donra le roy le
+Temple ou l'Ospital ou ambedeux ensemble en plège. Et nous ne devons ces
+deniers despendre fors que ou servise Dieu et de l'églyse ou au proffit du
+royaume d'Angleterre: et si, par la veue des preudes hommes de la terre
+esleus par le roy d'Angleterre, par les haus hommes de la terre, et par
+ceste paix faisant, avons quicté et quictons du tout en tout, nous et
+nostre dui fils, au roy de France et à ses ancesseurs et à ses hoirs et à
+ses successeurs et à ses frères et à leur hoirs et à leur successeurs,
+pour nous et pour nos hoirs et pour nos successeurs, sé nous ou nostre
+ancesseur aucune droiture avons ou eusmes oncques en choses que le roy de
+France tiengne ou tenist oncques, ou si ancesseur ou si frère: c'est
+assavoir en la duchée et en toute la terre de Normandie; en la conté et en
+toute la terre d'Anjou, de Tourainne et du Mainne, et en la conté et en
+toute la terre de Poitiers ou ailleurs en aucune partie du royaume de
+France, (ou ès isles, sé aucunes en tient le roy de France ou son frère ou
+autre de parmi eux, et tous arrérages. Et aussi, avons quicté et quictons,
+nous et nostre dui fils à tous ceux qui de par le roy de France[540]) ou de
+par ses ancesseurs ou de ses frères tiennent aucune chose par don ou par
+eschange ou par vente, ou par achat, ou par ascensement, ou en autre
+semblable manière en la duchée et en toute la terre de Normandie, en la
+conté et en toute la terre d'Anjou, de Touraine et du Maine, et en la conté
+et en toute la terre de Poitiers, ou ailleurs en aucune partie du royaume
+de France ou ès isles dessus dites; sauf à nous ou à nos hoirs nostre
+droiture ès terres dont nous devons faire hommage lige au roy de France par
+ceste paix, si comme il est dessus devisé, et sauf ce que nous puissions
+demander nostre droiture, sé nous la cuidons avoir en Agenois et avoir-là
+sé la court le roy de France le juge et aussi de Caoursin.
+
+ Note 540: Cette parenthèse indique une omission de Ménard.
+
+»Et avons pardonné et quicté li uns à l'autre et pardonnons et quictons
+tous mal talens de contens et de guerres, et tous arrérages, et toutes
+issues qui ont esté eues et qui porent estre eues en toutes les choses
+devant dites et tous dommages et toutes mises qui ont esté fait ou faites
+de çà ou de là en guerres ou en aultres manières.
+
+»Et pour ce que ceste paix fermement et establement sans nulle
+enfraingnance soit tenue à tousjours, li roys de France a fait jurer en
+s'ame[541] par les procureurs espéciaulx à ce establis, et si dui fils ont
+juré ces choses à tenir tant comme à chascun appartendra: et à ce tenir ont
+obligié eux et leurs hoirs par leurs lectres pendans. Et nous de ces choses
+tenir sommes tenus de donner surté au roy de France, des chevaliers[542]
+des terres devant dites meismes que il nous donne et des villes (selon ce
+que il nous requerra. Et la forme de la surté des hommes et des
+villes)[543], pour nous sera tele[544]: Il jureront qu'il ne donront né
+conseil né force né ayde pour quoy nous né nostre hoir venission encontre
+la paix. Et s'il avenoit, que Dieu ne veille! que nous ou nostre hoir
+venission encontre et ne le vousission amender, puis que li roys de France
+ou si hoirs roys de France nous en auront fait requerre, cil qui la seurté
+auroient faite dedans les trois mois que il les en auroient fait requerre,
+seroient tenus de estre aidans au roy de France et à ses hoirs (contre nous
+et nos hoirs), jusques à tant que ceste chose fust amendée souffisammeut à
+l'esgard de la court le roy de France. Et sera renouvellée ceste seurté de
+dix ans en dix ans, à la requeste du roy de France (ou de ses hoirs roys de
+France)[545], et nous ceste paix et ceste composition, entre nous et le
+devant dit roy de France affermée, à toutes les devant dites choses et
+chascunes comme elles sont dessus contenues, promettons en bonne foy pour
+nous et pour nos hoirs et pour nos successeurs au devant dit roy de France,
+et à ses hoirs et à ses successeurs loialment et fermement à garder et que
+nous encontre ne vendrons, par nous né par autre, en nulle manière: et que
+riens n'avons fait né ne ferons par quoy les devant dites choses, toutes ou
+aucune, en tout ou en partie, aient moins de fermeté.
+
+ Note 541: _En s'ame_. En son nom.
+
+ Note 542: _Des chevaliers_. Ménard: _De chacune_.
+
+ Note 543: Nouvelle omission de Ménard.
+
+ Note 544: _Sera tele_. Ménard: _Sera-t-elle_.
+
+ Note 545: Nouvelle omission dans Ménard, suivie d'une phrase
+ inintelligible.
+
+»Et pour ce que ceste paix, fermement et establement, sans nulle
+enfraingnance soit tenue à toujours, nous à ce obligons nous et nos hoirs,
+et avons fait jurer en nostre ame par nos procureurs, en notre présence
+ceste paix, si comme elle est dessus devisée et escripte, à tenir en bonne
+foy, tant comme à nous appartendra; et que nous ne vendrons encontre né par
+nous né par autre.
+
+»Et en tesmoignage de toutes ces choses, nous avons fait au roy de France
+ces lectres pendans scellées de nostre scel. Et ceste paix et toutes les
+choses qui sont dessus contenues par nostre commandement espécial ont juré
+Edduvard et Eadmont nostre fils en nostre présence à garder et à tenir
+fermement et que il encontre ne vendront par eux né par autre.
+
+»Ce fu donné à Londres le lundy prochain devant la feste Saint Luc
+l'évangeliste, l'an de l'incarnation Nostre Seigneur mil dui cens cinquante
+et nuevisme, et mois de octouvre[546].»
+
+ Note 546: La date du texte de Ménard est différente: «Ce fut donné à
+ Londres, le vendredi prochain après la feste saint Gilles, l'an de
+ l'Incarnation N. S. mil deux cens cinquante-neuf, au mois de
+ septembre.»
+
+_Et nous cette paix et ceste composition, si comme elle est contenue par
+dessus, voulons et octroions et loons et conseillons; et en la présence au
+devant dit nostre seigneur le Roy et par son commandement spécial, nous,
+archevesque et évesque, avons promis en parolles de provoires. Et nous,
+contes et barons avons juré sur saintes Evvangiles que nous ceste paix, si
+comme elle est dessus contenue et toutes les choses et chascune par soy qui
+sont en celle paix contenues, tant comme à nous appartient, fermement et
+establement tendrons et garderons, et que à bonne foy travaillerons et
+pourchasserons que nostres sire li roys d'Angleterre et si hoirs, en toutes
+les choses et chascune par soy qui sont contenues en ceste paix léalment
+accompliront et garderont fermement. Et cest serement avons-nous fait en la
+présence des messages le noble roy de France, envoiez à ce de par lui et
+recevans de par lui. Et en tesmoing de ceste chose nous avons mis nos
+scaulx en cestes présentes lectres. Ce fu donné ou lieu et ou jour et en
+l'an devant dit._
+
+En celui temps mourut l'ainsné fils au roy de France, avant que le dessus
+dit roy d'Angleterre se partisist de France, né que la charte dessus
+escripte feust donnée; et trespassa à Paris, et après fu porté à
+Saint-Denys, et fist l'en le service des mors dévotement. Après le service,
+le roy Henry d'Angleterre et les plus nobles qui là furent, prisrent le
+corps et le portèrent parmi la ville de Saint-Denys et plus avant la moitié
+d'une mille à leur propres espaules; et, pour ce que si noble prince ne
+fust trop lassé, pluseurs gens le portèrent de cy à Royaumont: et le roy
+Henry et pluseurs autres hommes prisrent congié et s'en retournèrent en
+Angleterre.
+
+[547]Item, au temps de celuy pape, Mainfroy, fils bastart de Federic
+empereur, portant soy comme hoir de Conradin, neveu de Federic dessusdit,
+lequel Conradin estoit faussement tenu pour mort, fu premièrement
+escommenié, pour ce que, au préjudice de l'églyse, il avoit pris et mis la
+coronne du royaume de Secile en sa domination et puissance, sans juste
+cause et à tort; et puis après, fu envoié grant ost contre luy; mais il ne
+profita en rien et s'en retorna.
+
+ Note 547: Tout ce qui sui, jusqu'au chapitre LXXXVI, se trouve dans
+ le seul manuscrit de Charles V, n° 8395, et est complètement inédit.
+
+Au temps de ce pape, les princes d'Alemaingne, électeurs de l'empereur, se
+devisèrent en deux parties. Les uns esleurent à empereur Alphons roy de
+Castelle, et les autres Richart conte de Cornubie[548], frère du roy
+d'Angleterre; pour quoy il eust descort qui puis dura pluseurs ans.
+
+ Note 548: _Cornubie_. Cornouailles.
+
+Iceluy pape qui nommé estoit Alexandre reprouva et dampna deux faux livres,
+des quiels l'un disoit que tous religieux qui preschoient la parole Dieu ne
+pouvoient estre sauvés en vivant d'aumosnes; et enseignoit pluseurs autres
+erreurs contre l'estat de povreté. Et fu aucteur de celluy livre un clerc
+nommé maistre Guillaume de St-Amor, qui fu condampné ensemble avec son
+euvre et sa fausse doctrine. Les autres livres affermoient, entre les
+autres erreurs qui y estoient contenues, que l'évangile de Jésu-Christ et
+la doctrine du nouvel testament ne parmena oncques homme à perfection et
+que elle devoit estre mise au neent et condempnée, après mil dui cens
+soixante ans; et en l'an mil dui cens soixante devoit commencier la
+doctrine de Jehan; lequel livre l'aucteur appella l'_Evangile pardurable_,
+en attribuant à ce livre toute la perfection de ceux qui sont à sauver.
+
+Item, il estoit dit en celluy livre que les sacremens de la nouvelle loy
+devoient, en iceluy an mil dui cens soixante, estre esvacués et anullés.
+Lesquelles erreurs toute l'expérience du temps et l'auctorité du pape
+condempna et annienti. Il est affermé que l'aucteur de ce livre nommé
+l'_Evangile Pardurable_ fu un qui avoit nom Jehan, de par vie Jacobin, et
+fu ce livre publiquement ars[549].
+
+ Note 549: En marge du manuscrit, le roi Charles V a écrit ici de sa
+ main: Nota _La condempnacion de l'evangile perdurable_.»
+
+Item, en celluy temps, le sixiesme jour du mois de septembre, fu quis et
+trouvé le corps de monseigneur saint Saturnin, martir, qui fu premier
+évesque de Thoulouse, et fu trouvé en son moustier à Thoulouse; auquel
+moustier, par la grace et volenté de Dieu, il fait et a fait au temps passé
+pluseurs et merveilleus miracles dignes de grant loenge.
+
+Item, en celluy temps, commença grant turbacion de l'Université de Paris,
+contre les povres religieus estudians en theologie, par l'entichement du
+devant dit Guillaume Saint-Amor. Mais après, la turbacion cessa par le
+pape, et l'aucteur Guillaume fu bani du royaume de France.
+
+Item, en celluy temps, le roy de Hongrie, pour certaines terres, assailli
+en bataille le roy de Boesme, et avoit en son ost de diverses nacions
+orientales de paiens, environ onze mille hommes de cheval, auquel le roy de
+Boesme vint encontre à cent mille hommes de cheval; entre lesquiex il en y
+avoit sept mille tous couvers de fer. Et comme la bataille fu commenciée ès
+fins du royaume, à l'assembler des chevaus et des armes si grant poudre
+s'esdreça de terre que, en plein jour à heure de midi, homme povoit à très
+grant peine congnoistre l'autre, pour l'obscurté de la poudrière qui
+sourdoit de dessus la terre. Finablement, les Hongres, après ce que le roy
+ot esté navré, s'en fouyrent, et si comme il se hastoient de fouyr, il en
+chéy en flueve parfont par où il devoient passer six mile hommes ou environ
+qui furent tous noiez et mors sans ceux qui furent occis en ladite
+bataille. Mais comme le roy de Boesme et eue victoire et fust entré à grant
+force de gens d'armes ou royaume de Hongrie, le roy de Hongrie par ses
+messages luy requist que il voulsist faire paix et accort à luy et il luy
+rendroit les terres qui estoient cause du descort. Si accordèrent ensemble
+et furent amis, et pour le temps à venir fu l'amistié confermée par
+mariage.
+
+Item, au temps de celluy Mainfroy dont dessus est faite mencion, lequel
+estoit chief et refuge de tous mauvais et desloiaus qui vouloient entrer en
+sa terre, pour vray l'avision d'une comete ou estoile courut devant noncier
+la mutacion et ordre des maulx dessus dis, laquelle commença environ my
+mois de juillet au commencement de la nuit vers occident. Et, après aucuns
+jours, vers la nuit, apparoissoit en la partie d'orient et estendoit
+pluseurs rays vers la partie d'occident. Et fu son cours jusques à la fin
+du mois de septembre. En autre cronique est ainsi inscript que la semblance
+de celle comete estoit ainsi comme d'une estoile obscure; et issoit de
+celle estoile ainsi comme flambe; et estoit la fourme et la grandeur de luy
+ainsi comme la voile d'une nef. Chascune nuit quant la flambe de luy
+descendoit du lé, elle croissoit en lonc; et après, en la dixiesme calende
+d'octobre, environ l'aube du jour, fu veue en la partie de midy la flambe
+de la longueur d'un coute, et s'estendoit à paines jusques à occident. Et
+ainsi petit à petit atenoiant ou diminuant s'esvanouy. Et jà soit ce que
+par aventure elle signifiast moult de choses en diverses parties du monde,
+toutes fois il fu trouvé pour certain que, quant elle commença à apparoir,
+le pape mourut.
+
+
+LXXXV.
+
+ANNEE 1260.
+
+_Coment Mainfroy fu déposé._
+
+
+Il avint, assés tost après que le roy Henry d'Angleterre fu retourné en son
+païs, que Mainfroy fu derechief de par le pape escommenié et le mist hors
+de toute dignité par sentence définitive, comme celluy qui estoit appert
+ennemi de saincte églyse, et avoit en sa compaignie Sarrasins et Juifs et
+toute manière de gens qui estoient contraires à saincte églyse et à la foy
+crestienne[550].
+
+ Note 550: Au lieu de ce chapitre, les autres manuscrits portent: «Il
+ avint, assez tost après que le roy Henry d'Angleterre fu retourné en
+ son pays, que Mainfroy prince de Tarente prist assez de fors
+ chastiaux et de cités au royaume de Secile en sa main en faingnant
+ qu'il estoit tuteur et curateur de Conradin son nepveu, pour ce qu'il
+ estoit enfant, né n'estoit pas en aage de tenir terre. Après ce, il
+ fist tant par dons et par promesses que il fu couronné à roy de
+ Secile, et que tous les chevaliers si accordèrent contre la volenté
+ de l'églyse de Rome de qui le royaume de Secile estoit tenu.»
+
+
+LXXXVI.
+
+ANNEE 1260.
+
+_Coment Tartarins destruirent pluseurs contrées._
+
+
+Nouvelles vindrent au roy de France que les Tartarins avoient destruit
+grant partie de la terre d'Oultre-mer, et luy fu dit de par le pape que il
+avoient occis tant de Sarrasins que nul n'en savoit le nombre, et le soudan
+desconfit et le roy d'Arménie; et avoient pris Antioche, Triple, Damas,
+Halape, et toutes les terres environ; et estoit leur propos, si comme
+aucuns crestiens disoient, de passer oultre et de destruire toute
+crestienté. Quant le roy oï telles nouvelles si manda tous les barons de
+France et leur conta coment les Tartarins avoient destruit la terre
+d'Oultre-mer, et que leur propos estoit de venir en France si comme l'en
+disoit. Si s'accordèrent tous les barons par le conseil le roy que l'en
+fist aumosnes aux povres, et que les religions féissent processions et
+prières que Nostre-Seigneur voulsist garder son peuple. Avec ce il commanda
+au peuple qu'il se gardassent de jurer villainement et d'aler ès tavernes
+pour les gloutonnies qui y sont faictes et dictes: tournoiemens furent
+deffendus et joustes et hourdéis[551]. Tous jeux furent deffendus fors du
+traire d'ars et d'arbalestres. Si avint que les Tartarins qui menoient si
+grant maistrise, furent seurpris de diverses maladies, si s'en retournèrent
+pluseurs en leur terres et pluseurs en moururent.
+
+ Note 551: _Hourdéis._ Lutte de plusieurs contre plusieurs. Nangis
+ ajoute: _Usquè ad biennium_. Pendant deux ans. Ce qui prouve que
+ saint Louis ne défendoit alors les tournois que par esprit de
+ pénitence et non dans l'intention d'en abolir définitivement l'usage.
+
+
+LXXXVII.
+
+ANNEE 1260.
+
+_De pluseurs aventures._
+
+
+Celle année que l'en estoit en si grant doubte des Tartarins, se
+assemblèrent les puissans hommes de Florence, et alèrent contre ceux de
+Senne[552] la vieille, pour desconfire tous ceux qui dedens estoient. Car
+ceux de Senne leur avoient fait grief et dommage par la force Mainfroy en
+cui garde il s'estoient mis. Ceux de Florence avironnèrent la cité de
+toutes pars et commencièrent forment à assallir, et ne cuidèrent pas que
+ceus de dedens eussent si grant povoir de par Mainfroy comme il avoient.
+
+ Note 552: _Senne_, Sienne.
+
+Quant les Florentins se furent espandus et départis entour la ville, ceus
+dedens issirent hors et leur coururent sus. Si en occistrent assés, et les
+autres emmenèrent chasçant jusques dedens Florence, et ardirent tous les
+fors bours et grant partie de la cité; et les menèrent si mal et si estroit
+qu'il se mistrent tous en la seigneurie Mainfroy roy de Secile.
+
+En celle année trespassa saint Phelippe archevesque de Bourges et
+l'apostole Alixandre. Les cardinaux firent apostole de Rome Jaques
+patriarche de Jhérusalem né de la cité de Troies, et fu appellé Urbain.
+
+
+LXXXVIII.
+
+ANNEE 1262.
+
+_Du mariage le roy[553] Phelippe de France._
+
+ Note 553: Ou mieux: _Le fils le roy_.
+
+
+Le roy de France envoia ses messages au roy d'Arragon, et luy requist Ysabel
+sa fille pour donner à Phelippe son fils. Le roy Jaques reçut les messages
+honourablement, et leur bailla sa fille, et cil s'en retournèrent en
+France. Si tost comme il orent passé la Ricordanne[554], le roy fu à
+l'encontre et la mena à Clermont en Auvergne et tint feste sollempnel le
+jour de la Penthecouste.
+
+ Note 554: _La Ricordanne._ Sans doute les montagnes de Rouergue,
+ situées entre Clermont et Montréal. Voyez plus haut, Gestes de la vie
+ de St LOUIS Chap. III.
+
+A celle feste furent mains haus princes et mains haus barons qui grant joie
+menèrent pour l'amour du roy. Pour ce mariage, en signe de paix, le roy
+d'Arragon quitta à tous les jours perdurablement au roy de France et à ses
+hoirs tout le droit et toute la seigneurie qu'il avoit en la cité de
+Carcassonne, en celle de Bigorre et en celle de Amilly[555]; et le roy de
+France luy quitta tout le droit qu'il avoit en la conté de Besac[556], et
+de Dampire et de Roussillon, et deBarselonne: ce fu fait l'an de grace deux
+cens soixante et deux.
+
+ Note 555: _Amilly._ C'est _Milhau_, dans le Rouergue, sur la rivière
+ de _Tarn_. Le latin dit: _Amiliavo_.
+
+ Note 556: _Besac._ Besalu.--_Dampire_. Ampurias.
+
+
+LXXXIX.
+
+ANNEE 1263.
+
+_De la mort au conte Simon de Lincestre._
+
+
+Assez tost après avint que un chevalier de la nascion de France, noble en
+armes, sage homme du siècle, estoit nommé Simon de Montfort. Ice Simon mit
+grant paine de destruire le vice de heresie d'Albigois: pour la prouesce
+qui estoit en luy le roy Henry d'Angleterre luy donna sa seur en laquelle
+il engendra cinq enfans: Henry, Simon, Richart, Guy, Amaurry; et une fille
+qui fu mariée au prince de Galles.
+
+Le roy manda ses prélas et ses barons, et tous les plus nobles hommes de
+son royaume, et tint son parlement en la cité de Londres[557]. Si parlèrent
+de l'estat du royaume et des coustumes du pays. Si parla un chevalier, et
+dist que le royaume de France estoit bon, fort et vertueux des gens
+d'Angleterre, pour ce qu'il y aloient demourer; et laissoient leur propre
+pays, pour ce qu'il n'y povoient mouteplier, pour la coustume du païs qui
+est telle que le premier des enfans a tout, et les autres sont povres et
+eschis[558]; et convient que il voisent querre leur soustenance en France
+et ès estranges contrées, par quoy Angleterre n'est point si plaine de gens
+comme sont ces estranges contrées. Mais sé il partoient[559] ainsi comme il
+font en France, il entendroient à labourer les terres et les boscages, et
+le peuple se monteplieroit[560]. «Par la pitié Dieu,» dist le roy, «je
+m'accort que ainsi soit-il fait, et que ceste mauvaise coustume soit
+abatue.»
+
+ Note 557: _Londres._ Ou plutôt _Oxford_.
+
+ Note 558: _Eschis._ Dépouillés.
+
+ Note 559: _Partoient._ Partageoient.
+
+ Note 560: Ce précieux passage relatif au droit d'aînesse ne se trouve
+ que dans les _Chroniques de Saint-Denis_. Nangis se contente de dire:
+ «Accidit... quod rex Angliæ, barones et prælati unanimiter
+ consentirent in _quamdam constitutionem_ ad utilitatem reipublicæ,
+ ut dicebant.» Il faut conclure de cet endroit de nos chroniques que
+ le _droit exclusif_ d'aînesse ne fut jamais admis en France comme en
+ Angleterre, si ce n'est dans les provinces qui avoient suivi la loi
+ anglaise, comme la Bretagne et la Normandie. Dans les autres parties
+ de la France, le droit se bornoit à un avantage, un préciput que le
+ premier né avoit sur ses frères. Il ne faut pas oublier non plus que
+ notre _Chronique de Saint-Denis_ fut pour la vie de saint Louis
+ rédigée au XIVème siècle, et que, par conséquent, le rédacteur
+ s'exprimoit conformément à la coutume admise encore de son temps.
+
+A ce s'accordèrent les pluseurs des barons du pays, et vouldrent qu'il fust
+affermé par le serement. Quant vint au jurer, le conte Simon leur dist que
+il gardassent bien coment il feroient le serement; car en nulle manière,
+puis qu'il auroit juré à garder la constitucion, il n'iroit contre son
+serement. Assez tost après, le roy et les barons orent autre conseil, et
+rappellèrent la dicte constitucion que il avoient promise à garder par leur
+serement, et vouldrent que le conte Simon rappellast son serement: et il
+respondi que il n'iroit jà[561] contre son serement, né jà par luy ne
+seroit faussé.
+
+ Note 561: _Jà._ Jamais.
+
+Pour ceste chose mut grant hayne et grant contens entr'eus. Le roy Henry et
+Edouart son fils assemblèrent grant ost contre le conte Simon; et Rogier le
+conte de Glocestre, et ceus de Londres vindrent contre le roy à bataille et
+assemblèrent delès une abbaye que l'en nomme Leaus[562]. Tant férirent et
+chaplèrent ensemble que le roy fu mené à desconfiture, et ne pot durer
+contre la force au conte Simon. Si s'en fouy en l'abbaye de Leaus et cuida
+eschaper. Mais le conte Simon le quist tant qu'il le trouva, et le mist en
+un chastel et commanda qu'il fussent gardés luy et Edouart son fils
+honnestement.
+
+ Note 562: _Leaus._ Lewes.
+
+Nouvelles vindrent au roy de France que le roy Henry d'Angleterre estoit en
+prison par le commandement Simon de Montfort; si en fu dolent et
+courroucié. Si ala à Bouloigne sur mer et manda le conte Simon. Sitost
+comme il oï le mandement, il vint à Bouloigne et parlèrent ensemble de la
+paix. Et requist le roy au conte Simon qu'il délivrast le roy Henry et son
+fils de la prison, et il les accorderoit ensemble, si que le conte Simon y
+auroit honneur et prouffit: et il respondi que jà ne s'accorderoit, sé la
+constitucion que le roy avoit jurée n'estoit gardée et commandée à tenir
+fermement.
+
+Quant le roy de France vit qu'il ne pourroit oster le conte Simon de son
+propos, si luy donna congié de retourner. Si tost comme il fu retourné,
+il[563] prist en sa main par la volenté du commun peuple, les chastiaux et
+les forteresces du pays; et firent aliances ensemble, luy et le conte de
+Glocestre, qu'il garderoient les choses communes au proffit du roy et du
+royaume. Si comme le conte Simon et celluy de Glocestre deurent donner
+seurté l'un à l'autre, il se descordèrent et s'entredistrent paroles
+despiteuses, et despartirent par mautalent. Quant il furent départis, le
+conte Rogier pensa en son cuer coment il pourroit dommagier le conte Simon.
+Si envoia par malice le meilleur destrier et le plus isnel qu'il eust à
+Edouart, au chastel où il estoit, en autrui nom que le sien. Sur lequel
+destrier Edouart monta et s'en fouy de la prison au conte Simon, et s'en
+vint au conte de Glocestre; et firent aliances ensemble d'aler contre le
+conte Simon qui garde ne s'en donnoit; ains avoit baillié grant partie de
+sa gent à Simon son fils pour ce qu'il alast parmi le pays pour assembler
+vitaille.
+
+ Nte 563: _Il._ Le comte Simon.
+
+Si comme Simon retournoit à son père, une espie le vint dire au conte de
+Glocestre. Si luy vint au devant entre luy et Edouart à tout grant gent, et
+luy tollirent sa proie, et le cuidèrent prendre; mais il s'enfouy jusques à
+un chastel à garant[564]: si ot si grant honte des garnisons qu'il avoit
+perdues que il n'osa retourner à son père qui l'attendoit de jour en jour.
+Quant il l'orent enchacié au chastel, il assemblèrent tout le povoir qu'il
+porent avoir, et vindrent contre le conte Simon qui attendoit son fils et
+les gens qui estoient avec luy, et si attendoit le secours Henry
+d'Alemaingne. Car il luy avoit juré et plevi[565] que il seroit en son
+aide, et que jà à ce besoing ne luy fauldroit. Ceux qui sorent que le conte
+avoit pou de gent alèrent hardiement contre luy, et estoit leur entencion
+d'occire le conte Simon et tous ses enfans. A ce ne s'accorda point
+Edouart, ainsois leur pria qu'il fussent pris sans estre occis; Simon
+savoit bien qu'il venoit pour li prendre ou occire, si s'apresta contre eux
+à bataille et furent avec luy ses deux enfans Guy et Henry.
+
+ Note 564: _A garant._ Pour se garantir.
+
+ Note 565: _Plevi_. Garanti.
+
+Si comme il approchoient de leur ennemis, le conte dist à son fils:
+«Saches, Henry, biaux fils, que je mourray en ceste bataille.» Quant son
+fils l'entendi, si en ot grant pitié, et luy dist doucement: «Biaus chier
+père, alez vous en et sauvez vostre vie, et je soustendray ceste envaïe en
+l'aide Nostre-Seigneur.» Et il luy respondi: «Biaus fils, ce n'avenra jà
+que je ceste honte face, moi qui suy vieux et au terme de ma vie, et qui
+suy de si noble parenté descendu qui oncques ne fuirent en bataille. Mais
+tu t'en devroies aler, pour eschiver ce péril; que tu ne perdes la fleur de
+ta jouvente, qui dois estre mon successeur.» Né l'un né l'autre ne
+vouldrent partir de la bataille. Le conte avoit moult grant fiance en Henry
+d'Alemaingne, car il avoit promis qu'il vendroit à son aide à toute sa
+gent. Mais quant ce Henry vint en champ, il se tourna contre luy et
+pluseurs barons ès quiels le conte avoit grant fiance. Quant le conte vit
+venir les bannières de toutes pars qui se tournoient contre luy, il fu
+moult esbahi et moult courroucié, et nonpourquant il ne voult fuir.
+
+En ce jour avint que tout le fais de la bataille chéy sus le conte Simon
+qui par la prouesce de ses armes, dont il estoit de long-temps apris, se
+deffendoit aussi fermement comme une tour; mais tout ce ne luy valut
+noient, car il ot pou de gent, si que ses anemis approchierent de luy et le
+navrèrent à mort; et puis chéy à terre de son cheval, et ainsi la prouesce
+et la chevalerie de luy termina par fin honnorable.
+
+D'autre part estoit Henry son fils qui se combatoit comme homme hors de
+sens, pour la mort de son père vengier, et maintenoit moult viguereusement
+l'estour; si fu abatu et pris. Et après qu'il fu pris, il fu occis entre
+les mains d'aucuns chevaliers qui le vouloient sauver. Quant Edouart sot
+que Henry fu occis, si dist que c'estoit grant mauvaistié d'occire
+chevalier depuis qu'il estoit pris. Guy le plus jeune des frères chéy entre
+les mors tout pasmé, ainsi comme demi mort; lequel fu recueilli et mis hors
+de la presse. Aucuns de la partie Edouart furent plains de si grant
+felonnie, et orent en si grant haine le conte Simon, qu'il ne leur souffist
+point de ce que il l'avoient occis de pluseurs plaies, mais firent pis: car
+il luy arrachièrent les génitaires du corps, et puis le despecièrent par
+pièces, et laissièrent le corps tout descouvert pour dévourer aux oisiaux
+du ciel. Si tost comme il se furent d'ilec partis, les moines d'une abbaye
+qui estoit près d'ilec, qui est nommée Evezent[566] recueillirent le corps
+et le portèrent ensevelir en leur abbaye. Duquel à sa sépulture moult de
+malades de diverses maladies orent santé, si connue il fu tesmoigné des
+gens du pays. Parquoy il appert clerement que Nostre-Seigneur reçut en gré
+son martire. Ceste bataille fu l'an de grace mil deux cens et soixante et
+trois.
+
+ Note 566: _Evezent_. Evesham.
+
+
+XC.
+
+ANNEE 1264.
+
+_Des messages le pape Urbain contre Mainfroy._
+
+
+Pape Urbain qui fu désirant de mettre à fin la mauvaistié de Mainfroy,
+envoia ses messages au roy de France, et li requist qu'il voulsist secourre
+et aidier à l'églyse de Rome contre le roy Mainfroy de Secile qui s'estoit
+mis et bouté en la terre et au royaume à tort et sans raison; lequel
+royaume doit estre tenu de l'églyse dès le temps l'empereur Constantin qui
+le donna et octroia au patrimoine saint Père, et voult que quiconques en
+seroit roy qu'il en fust homme saint Père, et qu'il le tenist de luy. «Et
+comme Mainfroy ne veuille faire droit à sainte églyse, biaus chier fils, je
+vous prie que vous m'envoiez Charles vostre frère à tout son povoir, et
+nous luy donnons et ottroions le royaume de Secile et la duchiée de Puille.
+Et après ce, nous voulons qu'il soit prince de Calabre. Et toutes ces
+dignités nous luy octroions jusques à la quarte ligniée qui de luy istra.»
+Quant le roy oï ces nouvelles, si se conseilla qu'il en feroit; né n'estoit
+pas sa volenté que Charles son frère y alast, sé il n'avoit les dignités
+dessus nommées à tous ses hoirs et à tousjours-mais. Mais Charles reçut le
+mandement l'apostole liement, et dist au roy que sa volenté estoit de
+secourre saincte églyse et de luy aidier selon son povoir. Le roy ne voult
+pas empeschier le bon propos son frère, si luy octroia.
+
+Tant estoit monté Mainfroy en grant estat, qu'il avoit en s'aide toute la
+greigneur partie des cités d'Italie, et luy obéissoient comme à seigneur et
+à roy. Si establi ilec et en son nom Poilevoisin[567] à grant compaignie de
+gent d'armes;--il ressembloit Mainfroy de contenance et de manière plus que
+nul homme;--pour ce que il gardast les passages, que nul ne peust passer
+oultre qui fust de l'aide le pape de Rome: né messagier né autre ne povoit
+en nulle manière passer qu'il ne perdist la vie, ou il estoit mis en
+prison.
+
+ Note 567: _Poilevoisin_. Palavicino.
+
+Nouvelles vindrent en France que Poilevoisin gardoit les passages si
+estroictement que nul ne povoit passer. Si manda le conte Charles, qui
+estoit esleu à roy de Secile, Phelippe de Montfort, bon chevalier et hardi,
+pour abatre et oster la mauvaistié Poilevoisin, et pour délivrer le chemin
+de Rome. Iceluy Phelippe se mist à la voie, et emmena avec luy le Marchis
+de Montferrant et toute la commune de Milan, qui à celle fois furent de la
+partie aux François; car il avoient en grant haine Mainfroy pour ce que
+l'empereur son père avoit fait abatre toutes les tours de Milan, et les
+forteresces; et si leur avoit osté les trois rois qui vindrent aourer
+Nostre-Seigneur quant il fu né, et les envoia à Coulongne sus le Rhin.
+
+Phelippe de Montfort vint à un pas où il trouva Poilevoisin à tout moult
+grant ost, et avoit en son aide toute la forte gent de Cremonne. A eux se
+combatirent si vertueusement que Poilevoisin tourna en fuie et ceux de
+Cremonne, et laissièrent le pas tout délivre[568]. Phelippe et sa gent
+passèrent oultre, si trouvèrent les tentes à ceux de Cremonne, et leur
+garnisons de vins et de viandes. Si prisrent tout quanqu'il porent trouver
+de bon, et puis boutèrent le feu dedens et s'en passèrent oultre, et
+délivrèrent les passages et les chemins; si que tous ceus qui vouloient
+aler à Rome povoient passer seurement.
+
+ Note 568: _Delivre_. Libre.
+
+Ce jour meisme que Phelippe de Montfort se combati, mourut pape Urbain.
+Tantost les cardinaux s'assemblèrent et se hastèrent moult de faire pape,
+pour le triboul où l'églyse de Rome estoit contre Mainfroy: si firent pape
+de messire Guy et le nommèrent Climent. Cil ot premièrement femme et
+enfans. Après la mort sa femme, il fu évesque de son pays, et après il fu
+archevesque de Nerbonne sus mer, et après il fu cardinal de saincte Sabine
+et puis pape de Rome.
+
+
+XCI.
+
+ANNEES 1264/1266.
+
+_Coment le conte Charles fu couronné à roy de Secile._
+
+
+Le conte Charles d'Anjou assembla grant gent et grant chevalerie, et les
+envoia droit à Rome parmi Lombardie, et il s'en ala à Marseille, et manda
+Guillaume le Cornu et Robert des Baux deux hommes les plus sages en mer que
+l'en peust trouver, et savoient tous les aguais et les passages de mer. Si
+leur dist le conte Charles tout son penser, et qu'il voulloit aler à Rome
+tout celéement; et il luy respondirent que il le couduiroient sauvement à
+l'aide de Dieu. Tantost aprestèrent une galie de quanque mestier leur
+estoit, et se mistrent en mer le plus celéement qu'il porent, et passèrent
+les aguais de leur ennemis; car Mainfroy faisoit guaitier le conte Charles
+et par mer et par terre, pour ce qu'il savoit bien qu'il devoit venir à
+Rome.
+
+Quant le conte fu arrivé au port, nouvelles s'espandirent par le pays que
+le conte Charles estoit venu; si commencièrent à dire les Romains: «Que
+sera de cel homme que les périls de mer né les aguais de ses ennemis ne
+troublent? vraiement la vertu divine est avec luy.» L'apostole Climent et
+tout le clergié le receurent à grant honneur, et fu fait Sénateur de Rome
+par la volenté de tous. Assez tost après, le pape manda ses cardinaus, et
+leur dist que Mainfroy avoit moult grevé ses devanciers et dessaisis de
+toute la seigneurie du royaume de Secile; «et, comme le conte Charles soit
+venu en ceste contrée pour nous aidier, bien luy devrions donner l'honneur
+que ce renoié tient à tort et sans raison; et les trésors de saincte églyse
+habandonner.»
+
+Les cardinaux respondirent: «Vicaire de Dieu, moult avez bien parlé à
+l'honneur de saincte églyse, et nous le voulons tous.» L'apostole fist
+assavoir au conte Charles tout son pensé, et que il vouloit que il fust roy
+de Secile, et Mainfroy le bastart en fust déposé. Les nobles hommes de Rome
+et de toute la contrée s'assemblèrent au jour que le roy fu couronné et
+firent moult grant feste parmi Rome, et commença le peuple à crier: «Vive
+le roy Charles! vive le roy! et Mainfroy soit abatu et condempné.» Quant le
+roy Charles fu couronné, il li convint demourer à Rome tant que les
+chevaliers de France fussent venus; car il n'avoit pas gent dont il peust
+en champ venir contre Mainfroy; mais les barons se hastèrent tant que il
+entrèrent presque tous en Rome.
+
+En l'ost de France fu Bouchart de Vendosme, Guy de Biaujeu[569], évesque
+d'Aucerre, Guy et Phelippe de Montfort, Guillaume et Pierre de Biaumont, et
+Robert le fils au conte de Flandres, à grant chevauchiée de gent, car il
+avoit espousée la fille au roy. Et pour ce qu'il estoit enfant, Gille le
+Brun, connestable de France, conduisoit son ost. Le roy fu forment lie
+quant sa gent fu venue; si fist tantost trousser ses harnois, et issi de
+Rome à grant compaingnie. Tant erra par ses journées qu'il entra en la
+terre de ses anemis, et vint au pont de Chipre[570] où l'entrée est en la
+terre de Labour et de Puille, jusques à Saint-Germain l'Aguillier[571].
+
+ Note 569: _Biaujeu_. Ou plutôt: _De Mello_.
+
+ Note 570: _Chipre_. _Ceperano_, sur le Garigliano.
+
+ «A Ceperan', là dove fu bugiardo
+»Ciascun Pugliese....»--(Dante. _Inferno, C° 28._)
+
+ Note 571: _Saint-Germain-l'Aguillier_. Aujourd'hui _San-Germano_, au
+ pied du mont Cassin.
+
+Le chastel de Saint-Germain estoit de tous les autres du pays le plus fort
+et le mieux garni; et y avoit tant de gent d'armes et si grant plenté de
+vitaille que on ne cuidoit point qu'il peust estre pris légièreraent. En ce
+chastel estoit moult grant partie de la gent Mainfroy, qui estoient
+Alemans, Puillois et Sarrasins. Tant furent oultre-cuidiés qu'il mandèrent
+à Mainfroy qu'il luy rendroient Charlot de France ou mort ou pris
+prochainement; et que il ne seroit jà si hardi qu'il les osast attendre.
+Mais le roy Charles ala tant avant que luy et son ost furent oncques près
+du chastel, si tendirent leur tentes et leur paveillons; et les garçons et
+les gens de pié alèrent aux murs pour veoir coment le chastel estoit fort
+et deffensable.
+
+Les Sarrasins et les souldoiers les commencièrent à mocquier et à mesdire
+villainement et à dire: «Où est Charlot vostre chétif roy?» Ceux qui ne
+porent souffrir leur villaines paroles leur lancièrent pierres, et
+commencièrent à paleter d'une part et d'autre; le cri commença et la noise
+de plus en plus, si que tout l'ost se commença à esmouvoir. Aucuns des
+barons de France qui avoient tendu leur paveillons plus près du chastel que
+les autres oïrent la noise; si s'armèrent pour ce qu'il cuidoient estre
+surpris et que ceux de Saint-Germain fussent issus hors; tous coururent
+ensemble à l'assaut du chastel, ainsi comme sé il ne doubtassent nul péril.
+Là fu l'assaut fort et aspre des François, si que ceux du chastel furent
+tous espouventés de ce qu'il se virent assaillis de toutes pars si
+asprement, et s'en tourna une partie en fuie si coiement que les François
+n'en sorent riens.
+
+Bouchart de Vendosme vit une porte ouverte, si se féri au chastel tout le
+premier et Jehan son frère. Là se combatirent asprement les deux frères, et
+férirent tant à dextre et à senestre, qu'il firent voie à ceux qui après
+eux venoient et que la porte fu toute pourprise de la gent du conte, et que
+François y entrèrent communément.
+
+Quant ceux du chastel se virent si avironnés, il furent si espoventés qu'il
+commencièrent à fouir. Un escuier qui aloit après le conte de Vendosme,
+prist sa banière et la porta en une haute tour, si que ceux qui dehors
+estoient là porent veoir; si commencièrent à corre vers le chastel, et
+entrèrent ès portes viguereusement; et quanqu'il encontrèrent de leur
+anemis mistrent à l'espée, et prisrent le chastel qui moult estoit bien
+garni de vins et de viandes.
+
+
+
+XCII.
+
+ANNEE 1266.
+
+_Coment le roy se conseilla aux barons._
+
+
+Le premier jour de quaresme fu le chastel de Saint-Germain pris. Quant
+l'ost de France se fu reposé, le roy Charles s'en ala après ceux qui s'en
+estoient fouis de Saint-Germain. Quant il sorent que le roy venoit après
+eux, si s'en alèrent à Mainfroy leur seigneur qui estoit logié devant
+Bonnivent en une plaine. Le conte Gauvain et le conte Jourdain
+rassemblèrent leur gent, car il furent moult dolens du meschief qui leur
+estoit avenu: si donnèrent conseil à Mainfroy qu'il attendist le roy
+Charles à bataille; et le roy ala tant avant qu'il fu près de l'ost
+Mainfroy qui estoit jà tout ordenné à bataille ès plains de Bonnivent.
+
+Si tost comme le roy Charles et sa gent orent monté une montaingne, il
+virent l'ost Mainfroy tout appertement. Si s'arrestèrent et prisrent
+conseil qu'il feroient d'aler sus Mainfroy? Aucuns looient que l'en
+attendist jusques à l'endemain, pour les chevaux qui estoient travailliés,
+et, avec ce, il estoit près de midi: les autres distrent tout le contraire,
+car se les anemis qui estoient tous près de combatre appercevoient que il
+ne venissent à eux, il cuideroient qu'il eussent paour. Si comme il
+parloient ensemble, Gilesle Brun connestable de France, qui avoit en garde
+le fils au conte de Flandres et sa gent, dist au roy: «Quoique les autres
+facent, je me combatray et iray tout maintenant sus mes anemis.» Quant le
+roy oï le conseil Giles le Brun, il pensa un pou et luy fu advis qu'il
+disoit bien et voir: si commanda que tous fussent armés, et fu conseillié
+qu'il fissent trois batailles en conroy[572], ainsi comme Mainfroy avoit
+fait. Maintenant sonnèrent trompes et buisines pour les François esmouvoir
+à batailles.
+
+Quant il furent armés et tous près de combatre, le roy les amonesta et leur
+dist: «Seigneurs qui estes de France nés, dont tant de prouesces sont et
+furent jadis racontées, ne vous combatez pas pour moy, mais pour saincte
+églyse, de laquelle auctorité vous estes absous de tous vos péchiés.
+Regardez vos anemis qui despisent Dieu et saincte églyse, et qui sont
+escommeniés, qui est commencement de leur mort et de leur dampnacion. Et si
+sont de diverses nacions né ne sont pas d'une créance né d'une foy. Ne véez
+vous coment il se sont contenus à Saint-Germain l'Aguillier, qui leur
+estoit souverain refuge contre toute gent?»
+
+ Note 572: _Conroy_. Ordre.
+
+
+XCIII.
+
+ANNEE 1266.
+
+_Coment la première bataille Mainfroy fu desconfite._
+
+
+Après ce que le roy ot parlé aux barons, l'évesque d'Aucerre les absout de
+tous leur péchiés et leur donna sa benéiçon en telle manière que il
+doublassent les cops de leur espées sus leur ennemis. Quant les batailles
+furent ordenées et mises en conroy, Phelippe de Montfort et le mareschal de
+Mirepois furent chevetains de la première bataille, et assemblèrent à la
+première bataille Mainfroy, en laquelle il avoit au front devant grant
+plenté d'Alemans esquiels Mainfroy avoit plus grant fiance qu'en tout le
+remenant de sa gent.
+
+Au premier assaut qu'il assemblèrent, les Alemans férirent aux grans cops
+estendus sus les François, si que par force il les reculèrent. Quant le roy
+Charles vit ce, qui estoit en la seconde eschielle et qui se devoit
+combatre à Mainfroy, si se féry tout irié entre ses ennemis à tout sa
+bataille. Les Alemans se tindrent moult bien et longuement, car il estoient
+bons chevaliers, et aussi comme armés de doubles armes, si que les espées
+des François ne les porent empirier né mal mettre. Quant ce virent
+François, si sachièrent petites espées courtes et agues et estroites
+devant, et commencièrent à crier en langue françoise: «A estoc! A estoc!
+dessoubs l'aisselle.» Là où les Alemans estoient légièrement a més.
+
+A celle criée fu la bataille grant et mortelle; les François leur
+lancièrent ès corps leur courtes espées agues; et les Alemans
+tresbuchièrent ainsi comme blé qui verse après la faucille: si furent tous
+mors et vaincus et pou ou noient en eschapa qui ne fussent mors et occis.
+Après ce que les Alemans furent desconfis, le roy et sa gent se férirent en
+la seconde bataille que Gauvain conduisoit et Jourdain. Mais quant il
+virent que les Alemans furent desconfis esquels il avoient toute leur
+espérance, si ne sorent que faire de fouir. Sitost comme François
+apperceurent leur mauvaise contenance, si leur coururent sus hastivement
+qu'il ne leur eschapassent, et se combatirent à eux si forment qu'il les
+desconfirent tous. En celle desconfiture furent pris le conte Gauvain, le
+conte Jourdain, le conte Berthelemi, et pluseurs autres.
+
+
+XCIV.
+
+ANNEE 1266.
+
+_Coment le roy conquist Bonivent._
+
+
+Quant les deux batailles de l'ost Mainfroy furent vaincues, la tierce qui
+estoit de Puillois et de Sarrasins, en laquelle Mainfroy estoit, fu toute
+esbahie; et se doubta Mainfroy forment, né ne sot que faire: si tourna en
+fuye: la bataille Robert de Flandres se féri en eux, et en firent grant
+occision. En une autre partie furent François qui une grande partie des
+uitifs enchacièrent vers Bonivent, et de si près qu'il se boutèrent avec
+eux en la ville, et mistrent tout à desconfiture quanque il trouvèrent, et
+prisrent la cité de Bonivent et fu rendue au roy Charles. Celle nuit se
+reposa le roy et sa gent. L'endemain il cherchièrent le champ où la
+bataille avoit esté et que Mainfroy povoit estre devenu, et estoient en
+doubtance qu'il ne fust eschapé. Toutes fois fu-il tant quis et cherchié
+qu'il fu trouvé entre les mors tout occis par armes, et fu cogneu par ceux
+qui avoient esté pris en la bataille. Oncques ne pot l'en savoir
+certainement qui l'avoit occis, pour ce qu'il avoit vestu autres armeures
+que les seues, car il ne vouloit pas estre cogneu. Le roy commanda qu'il
+fust dessevré des autres et enterré, que les oisiaux ne devourassent sa
+charoigne: si fu enterré en une voie commune près de Bonivent[573].
+
+ Note 573: _Près de Bonivent_. Le récit du chroniqueur est exact; mais
+ la vengeance pontificale poursuivit Mainfroi au-delà du tombeau,
+ comme nous l'apprend le seul Dante, dans sa _Divine Comédie_. Le
+ divin poéte y fait parler ainsi l'ombre de Mainfroi:
+
+ I.
+
+ L'une d'elles commença:
+
+ «Qui que tu sois, tourne en marchant le visage, et cherche bien si tu
+ ne me vis jamais là-bas.»
+
+ II.
+
+ Je me tournai vers lui, et le regardai. Il étoit blond, de belle et
+ noble apparence; mais un coup avoit sépare l'un de ses sourcils.
+
+ III.
+
+ Quand je me fus humblement défendu de l'avoir jamais vu, il dit: «Or,
+ _vois!_» Et il me montra dans sa poitrine une plaie ouverte;
+
+ IV.
+
+ Puis en souriant: «Je suis,» dit-il, «Mainfroi, neveu de
+ l'impératrice Constance. Et, je te prie, quand tu retourneras,
+
+ V.
+
+ «Va vers ma belle-fille, la mère de l'honneur d'Aragon et de Sicile;
+ dis lui la vérité, si le monde l'ignore.
+
+ VI.
+
+»Quand deux pointes mortelles eurent détruit la _personne_ en moi,
+ je me remis, en pleurant, aux mains de celui qui volentiers pardonne.
+
+ VII.
+
+ «Horribles avoient été mes péchés; mais la bonté infinie a de si
+ grands bras qu'elle saisit tout ce qui se reprend à soupirer vers
+ elle.
+
+ VIII.
+
+»Si l'éveque de Cosanza, envoyé par Clément à la chasse de mes
+ restes, eût bien compris cette disposition divine,
+
+ IX.
+
+»Mes os seroient encore à l'extrémité du pont de Benevent, sous la
+ garde de l'énorme monceau de pierres:
+
+ X.
+
+»Maintenant la pluie les mouille et le vent les pousse hors des
+ limites du royaume, loin des rives du Garigliano, qui les avoient
+ recueillis à lumières éteintes.»
+
+ (Purgatoire, chant IIIème siecle.)
+
+Les autres barons qui furent pris en la bataille, qui estoient maistres et
+chevetaines de la mauvaistié Mainfroy furent mis en liens, et furent menés
+en diverses prisons. Quant il orent esté un an en prison, le roy leur donna
+leur vies et leur rendi leur terres, sans souffrir paine; mais mieux luy
+venist qu'il les eust mis en plus petit estat; car il furent tesmoins de
+l'escripture qui dist: _Misereamini impio et non discet facere justiciam._
+Qui vaut autant à dire comme: _Aïez pitié du mauvais, jà pour ce bien ne
+fera._
+
+Après ce que Bonnivent fu conquis, ne demoura guères que la femme Mainfroy
+et ses enfans furent rendus au roy, et la cité de Nochières[574] et tous
+ceux du pays se rendirent à luy; et tint le roy une pièce la terre et toute
+la contrée paisiblement. Après ces choses avint que Henry, frère le roy
+d'Espaigne, chevalier preux en armes, sage homme[575], sans foy et sans
+loiauté, plein de tricherie, se parti de Tunes où il avoit esté souldoier,
+à tout grant plenté d'Espagnols, au roy de Tunes. Car son frère le roy
+d'Espaigne l'avoit chacié hors du pays pour sa mauvaistié. Si s'en vint au
+roy Charles, et s'offri à faire son commandement. Le roy le reçut liement
+pour ce qu'il estoit bon chevalier, et meismement pour ce qu'il estoit son
+cousin, et le monta en si grant hautesce qu'il le fist Sénateur de Rome.
+
+ Note 574: _Nochières_, auj. _Nocera_, en latin _Luceria_. Elle étoit
+ alors habitée par des Sarrasins.
+
+ Note 575: _Sage homme_. Homme habile.
+
+
+XCV.
+
+ANNEE 1267.
+
+_Coment le roy de France fist son fils chevalier._
+
+
+Celle année que Henry fu fait sénateur de Rome, le roy de France assembla
+tous ses barons et moult grant partie des prélas, pour ce qu'il vouloit que
+son fils Phelippe l'ainsné fust chevalier et Robert d'Artois son
+nepveu[576], à grant plenté de chevaliers nouviaux. La feste fu si grant
+que le peuple de Paris se tint huit jours entièrement de besoingner; et fu
+toute la cité encourtinée de draps de soie et de pailes. Les dames furent
+vestues de pourpres et de samis et de diverses desguiseures. Celle année
+meisme que messire Phelippe fu fait chevalier, Ysabel sa femme ot un enfant
+qui fu nommé Phelippe comme son père; ce fu l'an de grace mil deux cens et
+soixante sept.
+
+ Note 576: _Son neveu_. Il étoit fils de Robert d'Artois, tué à la
+ Massoure.
+
+
+XCVI.
+
+ANNEE 1267.
+
+_Coment Dant Henry et Coradin vindrent contre le roy Charles à bataille._
+
+
+Celle année que le roy Loys ot fait son fils chevalier, avint que les
+traiteurs de Puille s'assemblèrent et commencièrent à murmurer contre le
+roy Charles, et firent esmouvoir des greigneurs du pays couvertement, qu'il
+ne fussent aperceus. Le greigneur maistre de celle assemblée fu Dant Henry
+d'Espaigne. Et pour couvrir leur mauvaistié, il envoièrent querre Coradin
+nepveu de Mainfroy et fils Conrat à qui le royaume de Secile devoit
+appartenir par droit d'éritage; mais il s'en fouy de Secille au duc de
+Bavière son oncle, petit enfant, pour la paour de Mainfroy qu'il ne le fist
+occire.
+
+Coradin assembla moult grant gent, des plus puissans hommes d'Alemaigne et
+des meilleurs chevaliers. De ceste assemblée et de ceste traïson ne savoit
+rien le roy Charles qui lors avoit assis la cité de Nochières qui s'estoit
+revelée contre luy. Dant Henry et Coradin savoient bien que le roy estoit
+embesoignié du siège de Nochières, si entrèrent en la terre de Puille et se
+tournèrent par devers Secile, pour ce qu'il cuidèrent le roy seurprendre et
+qu'il le peussent mieux desconfire.
+
+De ceste chose vindrent nouvelles au roy Charles, si se merveilla moult que
+son cousin estoit encontre luy. Quant il sot que ce fu voir, si se parti du
+siège de Nochières, et assembla tant de gent comme il pot avoir et ala
+contre ses anemis. Tant se hasta de combatre que à paine donna-il repos aus
+hommes et à leur chevaux, et ala tant que à l'anuitier il se loga près de
+ses anemis sus une rivière qui estoit petite, et estoit entre les deux
+osts; né ne sorent ce soir qu'il fussent si près les uns des autres. Quant
+vint à l'ajourner que le temps se commença à esclaircir et l'un ost pot
+veoir l'autre, Coradin et sa gent furent moult esbahis quant il virent le
+roy près, lequel il cuidoient estre loing. Tantost il coururent aux armes
+et s'appareillèrent pour combatre, et ordenèrent en deux batailles leur
+gent parmi le champ où il estoient logiés.
+
+En la première bataille fu Dant Henry d'Espaigne, et issi des premiers hors
+des heberges, pour avoir la première bataille contre son cousin le roy et
+sa gent qui moult estoient travailliés de la grant voie qu'il avoient
+faicte, né ne cuidoient point estre si près de leur anemis. Aucuns en y ot
+qui se levèrent par matin et apperceurent l'ost des Alemans qui jà estoient
+presque tous armés. Quant il virent leur anemis et leur batailles ordenées,
+il esmeurent l'ost et crièrent: _Aux armes!_ et s'armèrent tost et
+isnelement. Le roy qui la noise entendi se leva tantost, et se fist moult
+bien armer, et monta sur son destrier. Et fist deux batailles de sa gent,
+ainsi comme Coradin avoit fait. En la première mist sa gent de Provence,
+qui jusques au jour de lors luy avoient moult bien aidié; et furent avec
+eux ceux de Champagne[577] et de pluseurs autres nations.
+
+ Note 577: _De Champagne_. Il doit entendre par là ceux de la
+ _Campanie_. Nangis dit en effet: «Ad supplementum legionis illius,
+ Campanes, Lombardos et alios quotquot habuit barbaræ nationis voluit
+ adhiberi.»
+
+En ceste première bataille mist le roy trois chevaliers de France,
+capitaines et conduiseurs de l'ost: Henry de Cousance[578], Jehan de Clari
+et Guillaume L'estandart, bons chevaliers et seurs, desquiels le roy
+connoissoit le hardement et la proesce. En la seconde bataille mist le roy
+avec luy tous cil de la nacion de France, esquels il se fioit, et par
+lesquiels il ot victoire. En celle heure et en ce point que le roy ordenoit
+ses batailles, Erard de Valery, et autres chevaliers de France qui
+repairoient d'Oultre-mer par la terre de Puille, vindrent en l'ost le roy
+Charles et se mistrent en sa compaignie, où il firent moult grans
+prouesces; par quoy il sont dignes de mémoire.
+
+ Note 578: _De Cousance_. «De Cusanciis, qui in illa die regis arma
+ induerat.»
+
+
+XCVII.
+
+ANNEE 1268.
+
+_Coment la première bataille le roy Charles fu desconfite._
+
+
+Si comme les batailles fuient ordenées, la première bataille ala contre la
+bataille Dant Henry d'Espaigne qui venoient à grant compaingnie et bien
+armés; mais il furent empeschiés pour les bors de la rivière qui entre les
+deux osts estoit, car le rivage estoit haut et la rivière basse si qu'il ne
+porent passer outre: si s'arrestèrent delès un pont qui estoit sus la
+rivière, et attendirent leur anemis qui venoient contr'eux, et deffendirent
+le pas contre la gent Dant Henry. Quant Dant Henry vit que sa gent ne
+porent passer, si s'en ala costoiant la rivière à tout une partie de sa
+gent jusques à un passage qu'il trouva. Et quant il fu oultre, il s'en vint
+tout le rivage jusques aux Provenceaux qui deffendoient l'entrée du pont,
+et se féri en eux par derrière, si les enclost: et quant il se virent
+enclos, si s'espoventèrent et cuidièrent estre tous occis. Si tournèrent en
+fuie vers les montaignes, droit à la cité de Laigle[579], et laissièrent
+leur capitaine à tout un poi de François, qui moult forment se
+deffendirent. Sur Henry de Cousance qui portoit les armes le roy descendi
+tout le fais de la bataille; car ses anemis luy coururent sus asprement,
+pour ce qu'il cuidèrent que ce feust le roy: si le tresbuchièrent et
+desmembrèrent tout. Jehan de Clari et Guillaume l'Estendart se combatirent
+tant viguereusement, et firent tant par les cops de leur espées, qu'il
+percièrent tout oultre la presse de leur anemis et vindrent au roy Charles
+qui lors venoit en aide.
+
+ Note 579: _L'Aigle_. Je doute que cette indication soit exacte.
+ L'auteur de l'ouvrage intitulé: «Descriptio victoriæ obtentæ per
+ brachium Caroli victoriosissimi Siciliæ regis,» parle seulement de la
+ ville d'_Albe de Campanie_, voisine du champ de bataille.
+
+Quant les barons virent la prouesce des deux chevaliers, si les prisièrent
+moult et prisrent moult bonne exemple de bien faire en celle journée. Dant
+Henry qui ot veu les Provenciaux fouir les chaça tant qu'il en occist une
+partie; et commencièrent à crier les Espaignols: «A la mort! A la mort!
+tous serez pris et retenus, car Charlot vostre roy est mort.» Le roy
+Charles qui ot veu sa première bataille des Provenciaux ainsi desconfite,
+fu moult troublé en cuer, et quant il ot un pou pensé, si luy revint
+esperit de force et de vertu et parla à sa gent qui estoient emprès luy et
+leur dist:
+
+«Seigneurs chevaliers renommés de prouesce et de force, n'aions pas paour
+sé cil enchacent nos gens, né de ceux que vous véés devant vous, jasoit ce
+que il soient greigneur nombre de nous: car, par l'aide Nostre-Seigneur,
+nous les surmonterons. Assaillons ceux qui sont devant nous et qui nous
+attendent à bataille, avant qu'il nous assaillent, car nous les pourrons
+légièrement surmonter.»
+
+Quant le roy ot ainsi admonesté sa gent, maintenant hardiesce crut aux
+François, et se recueillirent en armes, et se combatirent à eux moult
+forment et se férirent moult efforciement entre leur anemis, et ce ne fu
+pas pour noient que la chevalerie de France desservi mérite de louenges:
+car leur anemis estoient plus assez et mieux armés sans comparoison qu'il
+n'estoient, et avoieut contr'eux des plus fors chevaliers du royaume
+d'Alemaigne.
+
+La bataille fu grant et aspre des deux parties, et y ot grant cri et grant
+noise; le chaplé fu grant sus les hiaumes et sur les écus, et la noise fu
+moult horrible de ceux qui mouroient. Toutes choses qui esmeuvent péril de
+mort fuient illec véues et esprouvées; espessement commencièrent à
+tresbuchier les Alemans, et fu le champ tout rouge de leur sang; né ne
+cessèrent François de férir né de chapler d'espées et de coustiaux, jusques
+à tant que la forcenerie des Alemans fu toute abatue, et la gent Coradin du
+tout mise à desconfiture, ou morte, ou prise.
+
+Quant Coradin vit le péril de la mort, et que tout le fais de la bataille
+cheoit sur luy, si tourna plus tost en fuie que nul de ceux de sa
+compaignie. En celle desconfiture furent pris les greigneurs maistres de
+ceux qui la traïson avoient commenciée contre le roy, et furent mis en fers
+et en liens. Quant ceste bataille fu ainsi finée et François les orent
+vaincus, il se recueillirent tous ensemble par le commandement du roi, et
+leur fu commandé que il ne fussent pas convoiteux de ravir les despoilles
+des mors; ainsois descendirent de leur chevaux et ostèrent leur hiaumes
+pour eux esventer, et reprisrent leur alaines; car il pensoient bien qu'il
+auroient la bataille à Dant Henry d'Espaigne, au retourner de la chace des
+Provenciaux.
+
+
+XCVIII.
+
+ANNEE 1268.
+
+_Coment Dant Henry retourna contre le roy Charles._
+
+
+Après ce que Coradin et sa gent furent desconfis, ne demoura pas moult que
+Dant Henry retourna arrières qui avoit chacié les Provenciaux; si montèrent
+une montagne luy et sa gent, et commencièrent à regarder l'ost au roy
+Charles et la gent Coradin qui gisoient parmi le champ. Quant Dant Henry
+vit François emmi le champ à bannières desploiées, et les mors qui gisoient
+par terre, si dist à sa gent: «Seigneurs chevaliers plains de proesce, nous
+sommes aujourd'hui beneurés et plains de moult bonne fortune; nous avons
+vaincus tous les fuians par delà celle montaigne, et les nostres que vous
+véez en celle valée, montés sur leur chevaus, ont desconfit la gent Charlot
+et tous ces François dont vous véez la terre couverte de leur charoignes.»
+Lors descendirent moult liement de la montaigne, et approchièrent des
+tentes le roy, et entrèrent eus, et burent le vin qu'il trouvèrent ès
+boutiaux[580], et la piétaille qu'il trouvèrent boutèrent hors et
+occistrent.
+
+ Note 580: _Boutiaus_. Pluriel de _Boutel_. D'où _bouteille_.
+
+Quant il orent bu le vin, il issirent hors des tentes et montèrent sus leur
+chevaux; et si comme il approchièrent, il congneurent les bannières des
+François, et sorent bien que les Alemans estoient vaincus; si leur fu leur
+joie muée en tristesce. Tantost se recueillirent ensemble, et alèrent
+rengiés et serrés à bataille contre le roy. Pour ce ne failli pas cuer aux
+François; si n'estoient-il pas tant comme les Espagnols estoient. Quant
+François se furent reposés, et il virent venir leur anemis si
+malicieusement et si serrés, si se mistrent leur hiaumes ès testes, et
+montèrent sus leur chevaux, et les attendirent en la place où il s'estoient
+combatus. Erart de Valeri qui près estoit du roy et assez savoit de
+bataille, luy dist: «Sire, nos anemis viennent sagement, et si joins et si
+serrés que à paines pourront estre perciés; dont, s'il vous plaist, mestier
+seroit que nous ouvrissons[581] d'aucunes cauteles à ce qu'il
+s'espandissent, si que nos gens se boutassent en eux et se combatissent
+main à main.» Et le roy luy respondi: «Eslisiez de vostre gent ce qu'il
+vous en plaira, et faites ce qui vous soit prouffitable, si que leur
+bataille qui est forte et espesse, puisse estre perciée.»
+
+ Note 581: _Nous ouvrissons_. Nous avisions.--Ce conseil, donné par
+ Erard, étoit devenu bien célèbre, puisque Dante a dit:
+
+
+ Tagliacozzo
+ Ove senz'arme vinse il vecchio Alardo.
+
+ (_Inferno, C° 28_.)
+
+Erart prist trente chevaliers preux et esleus, et se dessevra de la
+compaignie le roy, né ne fist pas semblant qu'il se voulsist combatte, mais
+ainsi comme s'il voulsist fouir; et se hasta moult d'aler celle part où
+fuite apparoit estre plus seure. Tantost les Espagnols s'escrièrent à haute
+voix: «Il fuient! il fuient!» Si se dessevrèrent pour aler après, et ainsi
+François se férirent en eux: Erart et ses compaignons retournèrent arrières
+et se férirent en eux d'autre part, grant cri et grant noise menans pour
+eux plus esbahir. Quant il furent assemblés la bataille fu trop fort et
+aspre; mais la gent Dant Henry furent si chargiés d'armeures doubles que
+les coups des François y valoient pou ou noient. Et, pour ce que les
+Espaignols n'avoient point acoustumé à estre si chargiés d'armes, il en
+furent plus pesans et plus gours[582], né ne porent si longuement férir né
+si vistement, né lancier contre leur adversaires. Quant les François virent
+ce si commencièrent à crier: «Aux bras! aux bras! acolez, jectez à terre!»
+
+ Note 582: _Gours_. D'où engourdis, accablés, écrasés.
+
+Adonc commencièrent à prendre-les par espaules, et les tresbuchier à terre
+entre les piés des chevaux. Quant il apperceurent ce barat que les François
+leur faisoient, si firent tant par force qu'il ne les porent point de
+légier approchier. Guy de Montfort fu esprouvé[583] sus tous les autres;
+car dès le commencement de la bataille il se féri comme fouldre entre eux,
+et fist tant que il les tresperça tout oultre et retourna parmi eux
+arrière, en abatant quanqu'il attaingnoit à plain cop, si que toute la
+terre estoit couverte de sanc par là où il passoit. Illec luy avint que son
+hiaume luy tourna au chief, si que à pou que l'alaine ne luy failloit né ne
+povoit véoir; mais il féroit à destre et à senestre né ne savoit où, ainsi
+comme sé il fust hors du sens.
+
+ Note 583: _Esprouvé_. Comme nous disons: _Fit ses preuves_.
+
+Quant Erart vit le chevalier en tel point, si en ot grant pitié et aproucha
+de luy et le prist aux mains par le hiaume, et le tourna arrière à son
+droit. Quant Guy senti qu'il estoit pris par le hiaume, si haucha l'espée
+pour ce qu'il cuidoit estre pris, et feri Erart un grant coup desmeseuré et
+eust tantost recouvré l'autre[584], sé ne fust ce qu'il le congnut à sa
+voix et à sa raison[585]. D'une part et d'autre fu la bataille grande, et
+si dura longuement, tant que les Espaignols ressortirent, et furent tous
+esbahis que si pou de gens porent durer contr'eux. Quant Dant Henry les vit
+ressortir, si les blasma moult et leur dist que grant honte seroit sé si
+pou de gent les vainquoit. Lorsque il entendirent ce, il se férirent en la
+bataille tous moult fièrement; François qui s'estoient un pou restrains au
+champ[586], les receurent viguereusement, et lors recommença la bataille,
+si ot grant abatéis et moult grant effusion de sang, et férirent tant
+François sus leur anemis qu'il tournèrent en fuie.
+
+ Note 584: _Recouvré._ Redoublé. «Quem etiam fortius inchoasset.»
+ (Nangis.)
+
+ Note 585: _Raison._ Raisonnement. Parole.
+
+ Note 586: _Restrains au champ._ Retirés sur le premier champ de
+ bataille. «Qui se prius in campo belli se restrinxerant.» (Nangis.)
+
+Pou les enchacièrent, pour ce qu'il estoient lassés des deux batailles
+qu'il avoient vaincus, et leur chevaux trop lassés pour le fais qu'il
+avoient soustenus si longuement. Dant Henry et sa gent s'enfouirent par
+castiaux et par villes hors du chemin, en tollant et en robant quanques il
+povoient tollir et embler. Tant fouirent qu'il vindrent à
+Saint-Benoît-de-Mont-Cassin; et distrent à l'abbé que il avoient occis le
+roy Charles. Mais l'abbé ne vit en Dant Henry fors honte et confusion; si
+le fist prendre et mettre en sa prison, car il amoit le roy Charles pour ce
+qu'il se combatoit pour l'églyse.
+
+
+XCIX.
+
+ANNEE 1268.
+
+_Coment François rendirent graces à Jhésucrist de la victoire._
+
+
+Quant le roy et sa gent orent ainsi Dant Henry chacié du champ, il
+rendirent graces à Nostre-Seigneur de la grant victoire que Dieu leur avoit
+donné, né ne prisrent pas la louenge du fait à eux, ainsois la donnèrent à
+la divine puissance de Dieu. Après ce qu'il orent rendu graces à nostre
+Sire, il entrèrent au champ et prisrent les dépoilles et les autres biens
+de leur ennemis, et puis alèrent reposer. Ce champ où la bataille fu est
+appellé le champ du Lion[587]; et pour ce que le roy ot victoire en icel
+champ, il fist faire une abbaye en la place, et y donna rentes, terres et
+possessions pour trente moines soustenir qui doivent estre en prière et en
+oroisons pour le roy, et pour tous ceux qui receurent mort en la place, de
+sa compaingnie.
+
+ Note 587: Et mieux: _Tagliacozzo_.
+
+
+C.
+
+ANNEE 1268.
+
+_Coment Coradin fu pris au port de la mer._
+
+
+Coradin se déguisa qu'il ne fust congneu, et s'en vint à un chastel qui
+siet sur mer, et se tint illec repostement jusques à tant qu'il fust
+anuitié, et envoia aucuns de sa gent aux mariniers pour faire marchié de
+passer oultre. Si comme il orent fuit leur convenant et leur besoingne
+toute aprestée, nouvelles en vindrent au chastellain qui le chastel gardoit
+de par le roy. Tantost fist sa gent armer, et prist Coradin et toute sa
+gent, si comme il vouloient entrer en mer, et en firent présent au roy
+Charles qui moult en fu lie. L'abbé de Mont-Cassin envoia ses messages au
+roy, et luy manda qu'il rendroit Dant Henry d'Espaigne, et que volentiers
+luy rendroit sous telle condicion qu'il ne receust point mort, mais
+tousjours fust en sa prison, pour ce que il ne perdist sa messe[588]. Le
+roy luy octroia volentiers.
+
+ Note 588: Le texte de Nangis est assez mal rendu dans cet endroit.
+ «Similiter Abbas... qui Henricum in prisione tenebat, ipsum regi tali
+ conditione reddidit, quod idem Henricus, qui legum judicio plectendus
+ mortem meruerat, non tamen incurreret, quamdiû idem Abbas præsenti
+ vitâ fungeretur, ne mortis ipsius occasione secundum canones
+ impeditus, totaliter amitteret officium sacerdotis.»
+
+[589]Raoul d'Aussoy qui estoit l'un des plus nobles hommes de Alemaigne,
+eschapa par dons et par promesses que il fist à Adenot le Cointe qui estoit
+de Paris, qui le prist en la bataille et l'en emmena en sa terre; et quant
+il luy ot assés donné et assés promis, il le laissa aller en la présence
+d'une femme qu'il maintenoit. Si avint, l'endemain que Raoul fu délivre,
+que Adenot batti moult bien celle femme, pour ce qu'il estoit en souspeçon
+de l'un des clers le roy. Et quant il l'ot batue et foulée aux piés, elle
+s'en fouy vers les tentes, et commença à crier par tentes et par
+paveillons: «Prenés, prenés le traiteur le roy qui a laissié aler Raoul
+d'Aussoy, l'un des plus grans anemis le roy.» Cil Adenot fu pris, et fu la
+chose prouvée et congneue, si fu cil Adenot jugié et pendu, et cil Raoul
+d'Aussoy fu fait roy d'Alemaigne[590].
+
+ Note 589: Cet alinéa n'est pas dans Nangis.
+
+ Note 590: Il est impossible de ne pas reconnoître dans _Raoul_ ou
+ _Radulphus d'Aussoy_, Rodolphe de Hapsbourg, d'abord comte d'Alsace
+ ou d'_Aussay_, comme on disoit au XIIIème siècle. Je n'ai vu nulle
+ part la mention de ce fait, et il semble même fort douteux que
+ Rodolphe ait pris part à la guerre d'Italie, occupé comme il l'étoit
+ alors en Suisse.
+
+
+CI.
+
+ANNEE 1268.
+
+_Coment Coradin et les autres furent jugiés._
+
+
+Ces choses ainsi faictes, le roy emmena ses prisonniers tout droit à
+Naples, pour faire droit jugement d'eux selon leur meffait. Si fist
+assembler tous les sages hommes du pays, et leur requist qu'il féissent bon
+jugement des traiteurs qui sa mort et son dommage luy avoient pourchacié.
+Si donnèrent sentences qu'il devoient avoir les testes coupées, mais de
+Coradin furent-il en doubte; car aucuns maintenoient pour Coradin qu'il
+estoit venu contre le roy pour aucuns héritages recouvrer qui luy devoient
+appartenir par raison. A ce se fussent tous accordés, sé ce ne fussent ceux
+de Naples qui ne porent souffrir la délivrance Coradin, pour ce que Conrat
+son père avoit abatu les murs de la cité de Naples et toutes les
+forteresces, et le peuple dommagié forment; si fu condempné à recevoir mort
+avec les autres. Quant il furent ainsi condempnés par jugement, l'en fist
+monter un homme en haut, si que tous le porent veoir et oïr, qui raconta
+coment l'églyse de Rome avoit esté grevée et tourmentée de long-temps passé
+de par la parenté Coradin, dont il estoient les uns après les autres mors,
+escommeniés et condempnés de l'églyse de Rome, de hoir en hoir,[591] de
+tout honneur et de toute dignité; et au derrenier est la meschéance tournée
+seur Coradin.
+
+ Note 591: Il semble qu'un mot ait été oublié ici comme celui de
+ _privés_.
+
+Après ce que il ot ainsi raconté au peuple pourquoy Coradin estoit
+condempné, l'en le mena luy et tous ceux qui estoient condempnés delès une
+chapelle où l'en luy fist oïr _Requiem_ et tout le service des mors, et
+leur donna-on congié d'avoir confession, et puis furent menés au lieu où il
+furent décolés. Le peuple avoit grant pitié de Coradin pour ce qu'il estoit
+enfés[592], le plus bel que on peust trouver. Cil qui leur coupa les testes
+les fist agenouillier, et furent par nombre six: le conte Gauvain, le conte
+Jourdain, le conte Berthelemi et ses deux fils, et le sixième fu Coradin.
+Dant Henry d'Espaigne, qui bien avoit desservi autelle mort comme les
+autres, ne fu point décolé, pour ce que le roy l'avoit promis à l'abbé de
+Mont de Cassin; si fu mis en une cage de fer, une chaienne à son col, et fu
+mené par toutes les cités du pays et monstré au peuple, et racontoit-on la
+grant mauvaistié qu'il avoit pourchaciée à son cousin, qui Sénateur de Rome
+l'avoit fait, et haucié sur tous les barons de la contrée.
+
+ Note 592: _Enfés._ Enfant. Il avoit dix-sept ans.
+
+
+CII.
+
+ANNEE 1269.
+
+_De Conrat Capuche._
+
+
+Quant le roy ot confondu ses anemis, si demoura le pays en paix, et le tint
+paisiblement en sa main, fors la terre de Secile, qui est toute enclose de
+mer, que Conrat Capuche et autres semblables à luy s'efforçoient de retenir
+contre luy. Iceluy Conrat Capuche avoit, par force et par barat, acquis la
+grace et la faveur de toutes les bonnes villes de Secile, fors que de
+Palerne et de Meschines[593], les deux plus nobles cités du pays qui se
+tenoient moult fermement de la partie le roy.
+
+ Note 593: _Palerne et Meschines._ Palerme et Messine.
+
+Quant le roy sot ce, si envoia celle part Guy de Montfort, Thomas de Coucy,
+Guillaume L'estendart et Guillaume de Biaumont. Le far[594] de Meschines
+passèrent sans nul encombrier, et entrèrent en Secile par force d'armes, et
+conquistrent tous les chastiaux et toutes les cités qui se tenoient contre
+le roy. Tant chacièrent Conrat de cité en cité qu'il l'assistrent en un
+chastel fort et deffensable que on appelle Saint-Orbe: ce chastel leur
+donna moult paine et travail ainsois qu'il le peussent prendre né avoir.
+
+ Note 594: _Le far._ Le Phare.
+
+Conrat Capuche fu pris par force: si luy firent les ieux
+crever et puis le firent pendre, pour monstrer au peuple
+la justice le roy. Quant tout le royaume de Secile fu conquis
+et Conrat destruit, les gens du pays obéirent au roy,
+et furent en paix jusques à tant que Constance, la royne
+d'Arragon, recommença l'estrif. Mais de ce nous tairons,
+et raconterons du bon roy de France et de sa baronnie.
+
+
+CIII.
+
+ANNEE 1269.
+
+_Coment le roy de France ala seconde fois oultre-mer._
+
+
+Le roy de France qui autrefois ot esté oultre-mer, ot volenté d'aler-y la
+seconde fois, pour ce qu'il luy fu advis que la première fois ne fu pas
+moult prouffitable à la crestienne gent. Pour ceste chose acomplir, le
+pape de Rome luy envoia le cardinal Simon, prestre de saincte Cecile. Quant
+le roy dut prendre la croix, il assembla un grant parlement à Paris de
+prélas, de barons, de chevaliers et de moult d'autre gent; et puis les
+amonesta moult de vengier la honte et le dommage que Sarrasins faisoient en
+la terre d'oultre-mer en despit de Nostre-Seigneur.
+
+Après ce que le cardinal ot fait sermon à tout le peuple, le roy prist la
+croix tout le premier, et tous ses trois fils Phelippe, Jehan et Pierres et
+moult grant foison de barons et de chevaliers. Les autres barons qui à ce
+parlement ne furent pas, se croisièrent tantost, dès ce qu'il sorent que le
+roy fu croisié: si comme Alphons le conte de Poitiers, le roy de Navarre,
+le conte d'Artois, le conte de Flandres, le fils au duc de Bretaigne.
+
+Après ce qu'il furent croisiés, il prisrent termine de mouvoir tous
+ensemble, et firent aprester leur navie et leur garnisons. Quant le temps
+aprocha qu'il durent mouvoir, le roy fist son testament, et bailla son
+royaume à garder à monseigneur Simon de Neele et à l'abbé de Saint-Denys en
+France qui avoit à nom Macy de Vendosme; et, après ce, le roy ala à
+Saint-Denys, et luy pria qu'il luy fust en aide, et prist l'escharpe et le
+bourdon et l'enseingne Saint-Denys[565]. D'ilec s'en ala au bois de
+Vincennes reposer la nuit; l'endemain se parti de la royne sa femme en
+souspirs et en larmes, laquelle il ne vit oncques puis.
+
+ Note 595: Je remarque encore ici la concision de notre chroniqueur,
+ quand il s'agit de l'oriflamme. Le passage de Nangis que Du Cange n'a
+ pas cité dans sa dix-huitième dissertation sur Joinville est
+ cependant fort curieux, surtout dans le texte françois qui, comme on
+ le croit, est également de Nangis. Voici d'abord le latin: «Itaque
+ martyros... devotissimè... interpellans, vexillum de altario
+ S. Dyonisii, _ad quod comites Vulcassini spectare dignoscetur_» (ces
+ termes sont précisément ceux de la lettre patente de Louis-le-Gros,
+ en 1124) «quem etiam comitatum rex Franciæ debet tenere de dictâ
+ ecclesiâ in feodum, morem antiquum antecessorum suorum servare
+ volens, signiferi jure, sicut comites Vulcassini soliti erant
+ suscipere, suscepit.» Ce passage prouve seulement que les comtes du
+ Vexin étoient les anciens _porte-oriflammes_, et que le roi, en
+ devenant comte du Vexin, n'avoit pas répudié le service de ses
+ prédécesseurs. Mais le texte françois va nous prouver, ou je me
+ trompe fort, que cet oriflamme n'étoit pas la bannière particulière
+ de l'abbaye, mais bien celle de la France. Ecoutons: «Et prist... sus
+ l'autel l'enseigne Saint-Denis, laquelle apartient au comte de
+ Vesquessin, et laquele conté li rois de France doit tenir en fief de
+ l'églyse Saint-Denis, aussi come li conte de Vesquessin souloient
+ faire, qui portoient anciennement _la bannière aus rois de France_,
+ pour la raison de leur fiè.» Est-ce clair, et contestera-t-on avec Du
+ Cange le sens de la charte du roy Robert? dira-t-on encore en dépit
+ du _more antecessorum_ de Louis-le-Gros, que l'oriflamme ne parut
+ dans les armées du roi de France qu'à compter de la réunion du Vexin
+ aux domaines particuliers de la couronne?
+
+
+CIV.
+
+ANNEE 1270.
+
+_Coment le roy de France se parti du royaume._
+
+
+Au mois de may en l'an de grace mil deux cens soixante-nuef, se parti le
+roy du royaume de France pour aler Oultre-mer. Si s'en ala droit à Clugny
+l'abbaye, où il séjourna quatre jours et vint au port d'Aiguemorte où tous
+les pélerins devoient assembler. Sitost comme le roy fu là venu, tout le
+peuple s'assembla de toutes pars, de barons, de chevaliers et d'autre menu
+peuple grant foison. Et pour ce que le port ne povoit pas prendre si grant
+nombre de gent, les barons et les plus nobles hommes tournèrent aux cités
+d'entour et aux bonnes villes, et sejournèrent tant que les naves furent
+garnies de vitaille et de armeures.
+
+Si comme il estoient à séjour, il avint que trop grant forsénerie mut entre
+les Provenciaux et ceux de Catheloingne, et mut pour poi d'occasion. Si
+s'entrecoururent sus des espées, de coutiaux et de haches. Quant François
+virent Provenciaux assaillir, si se férirent en la meslée et chacièrent
+Catheloins jusques dedens les nefs, et estoient si eschaufés de couroux
+qu'il se férirent en la mer jusques au col pour eux occire. Né nul puissant
+homme n'estoit ilec qui la forsénerie de celle gent péust départir.
+
+En celle meslée furent bien occis cent hommes, sans ceux qui furent noiés.
+Le roy qui tenoit feste et court plenière à Saint-Gile le jour de
+Pentecouste, oï la nouvelle, si vint hastivement celle part, et enquist par
+qui ce fait estoit encommencié; tantost qu'il sot la vérité, il commanda
+que ceux qui l'avoient commencié fussent punis.
+
+
+CV.
+
+ANNEE 1270.
+
+_Coment le roy entra en mer._
+
+
+Quant la navie le roy fu toute preste, si entra en la nef, et furent avec
+luy ses deux fils; et les autres entrèrent chascun en sa nef. Les mariniers
+drecièrent leur voiles pour ce que le vent estoit bon, et si se mistrent à
+la voie, et singlèrent paisiblement jusques au vendredi entour mie nuit que
+le vent troubla la mer, et fist lever grans ondes et grans tourbeillons qui
+hurtèrent aux nefs si forment qu'il les fist départir çà et là. Le roy
+demanda aux maistres notonniers coment ce estoit que la mer estoit si
+engroissie? et il respondirent: «Sire, nous sommes entrés en la Mer du Lion
+qui est par coustume orgueilleuse et plaine de tempeste; et pour ce elle
+est nommée la Mer du Lyon, et la redoubtons plus que nul autre mer.» Tant
+singlèrent et tant nagièrent qu'il passèrent la Mer du Lion en moult grant
+doubte, et entrèrent en une autre partie de mer que il trouvèrent plus
+débonnaire; et singlèrent jusques vers le dimenche paisiblement. Mais vers
+l'ajourner, le tourment[596] fu greigneur que devant, et se doubtèrent
+moult. Sitost comme il fu adjourné, le roy fist chanter quatre messes sans
+sacrer[597]: l'une fu du Saint-Esperit, l'autre de Nostre-Dame, la tierce
+des angles et la quarte des morts. Mais poi en y avoit qui se peussent
+soustenir, tant estoit la nef souvent hurtée des ondes de mer.
+
+ Note 596: _Le tourment._ La tourmente.
+
+ Note 597: _Sacrer._ Consacrer. «Sine celebratione.» Nangis.
+
+Assez tost après, la mer se commença à acoisier: lors alèrent disner, et
+cuidèrent trouver les iaues douces, mais elles furent corrompues pour la
+tempeste, dont moult de gent et de chevaux moururent. Avoec ce il estoient
+moult esbahis de ce que il ne venoient à port, et que il ne prenoient terre
+vers Castel-Castre[598] en Sardaigne où il devoient tous arriver et atendre
+l'un l'autre. Messire Phelippe l'ainsné fils du roy, en autele doubte comme
+il estoient, envoya une galie à son père pour savoir la vérité de la chose:
+car il luy estoit avis que les mariniers de sa nef singloient en doubtance,
+et pour ceste chose furent mandés les grans maistres des nés devant le roy.
+
+ Note 598: _Castel-Castre._ Ce devroit être _Castel-Sardo_. Mais
+ Nangis écrit _Callaricanum portum_, c'est-à-dire Cagliari, à l'autre
+ extrémité de la Sardaigne.
+
+
+CVI.
+
+ANNEE 1270.
+
+_Coment le roy ot doubtance des maistres mariniers._
+
+
+L'en demanda aux mariniers combien il avoit jusques au port de Castel
+Castre, et combien il estoient près de rivage? Les mariniers respondirent
+paroles doubtables, et distrent que il estoient près de terre, mais
+certains n'estoient mie de combien. Lors firent aporter mapemonde devant le
+roy, et luy monstrèrent le siège du port de Castel-Castre, et combien il
+estoient près du rivage. Grant souspeçon et grant murmure fu esmeu contre
+les mariniers, car aucuns disoient que l'en deust estre du port
+d'Aiguemorte au Castel-Castre dedens quatre jours. Avec tout ce, l'en
+disoit que le fils Guillaume Bonebel, qui estoit l'un des maistres
+mariniers, s'estoit des autres parti, quant la tempeste estoit en mer, à
+toute une galie vers la terre de Barbarie. Mais la souspeçon fu à tort et
+sans raison si comme il fu puis apparoissant.
+
+
+CVII.
+
+ANNEE 1270.
+
+_Coment les mariniers vindrent au Castel-Castre._
+
+
+Quant il orent parlé ensemble et monstré au roy le siège du Castel-Castre,
+si s'accordèrent qu'il ne singlassent plus, et qu'il laissassent les nés
+flotter toute la nuit, mais que ce fust jusques à l'aprochier du rivage,
+qu'il ne frotassent à la terre né ne hurtassent aux roches. Quant ce vint
+au matin, il virent la terre de Sardaigne, mais le port estoit loing plus
+de quarante milles. Tant cheminèrent parmi la mer qu'il furent près du port
+à dix milles, et cuidèrent tantost arriver, mais le vent leur fu contraire,
+si qu'il ne porent approchier du port toute celle journée. Lors jectèrent
+leur ancres et firent port au mieux qu'il porent.
+
+Quant il furent arrivés, il envoièrent une barge droit à une abbaye qui
+estoit près du port, où il prindrent des iaues douces et des herbes
+nouvelles, pour reconforter les malades qui grant mestier en avoient.
+L'endemain au matin, les mariniers vouloient drécier leur voiles, mais le
+vent se tourna contre eux. Quant il virent qu'il ne porent prendre port
+pour le vent, si envoièrent une barge à Castel-Castre pour avoir nouvelles
+viandes. Si trouvèrent ceux de la ville moult rebelles et si contraires que
+à paines leur vouldrent-il donner des iaues douces, et vin et viandes pour
+argent; la raison pourquoy il le firent si estoit pour ce qu'il cuidièrent
+tous estre pris; et, pour la doubtance de ce, il portèrent tous leur biens
+en repostailles[599].
+
+ Note 599: _En repostailles._ En cachettes.
+
+Le roy entendi qu'il ne recevoient pas sa gent liement; si leur envoia un
+chevalier, et manda au chastellain que les malades de son ost poussent
+prendre récréation au chastel, et que il fissent marchié souffisant de leur
+viandes. Ceux de la ville respondirent qu'il vouloient bien que leur
+malades eussent récréation en leur chastel, non pas dedens la ville mais
+dehors, car dedens le chastel ne laisseroient-il nul homme demeurer pour
+les Puisains[600] de qui il est tenu.
+
+ Note 600: _Puisains._ Pisans.
+
+Quant le roy sot leur reponse, si commanda que les malades fussent portés
+au chastel, povres et riches; desquels pluseurs moururent en la voie. Les
+autres furent hebergiés en la maison des Frères Meneurs qui demeuroient au
+dehors du chastel; et les autres hebergiés en maisons de terre et de boe,
+où leur capres et leur asnes gisoient: et si estoient les maisons du
+chastel bonnes et belles et deffensables. Poi y trouvèrent François de
+vitaille, et ce qu'il y trouvèrent leur fu chier vendu: la poule qui
+n'estoit vendu que quatre genevois, leur fu vendue deux sous et les autres
+viandes montèrent si haut que à paine y povoit-on avenir, et les
+tournois[601] qui estoient prins pour dix-huit Genevois, ne voudrent
+prendre que pour tournois[602].
+
+ Note 601: _Les tournois._ Il faudroit _les douze tournois_.
+
+ Note 602: _Tournois._ Il faudroit _Genevois_. Au reste, voici le
+ texte latin de Nangis: «Plus etiam faciebant, quia duodecim
+ uronenses prius decem et octo Januenses valebant, et tunc nolebant
+ recipere pro Januensibus nisi denarios Turonenses.» Du Cange a, dans
+ son Glossaire, omis le mot _Januensis_, et les éditeurs de la
+ nouvelle édition ont seulement mentionné _Januinus_, qui se trouvoit
+ dans une citation du mot _Bruneti_, de Du Cange. Les _Genevois_
+ étoient de petites pièces de cuivre, précédemment appelées _Bruns_ ou
+ _Brunets_.
+
+Le roy sot coment la besoigne aloit, si leur envoia le mareschal de l'ost
+pour eux monstrer qu'il fussent plus courtois à sa gent. Il respondirent
+plus par paour que par amour que il feroient la volenté le roy, et que le
+chastel estoit en son commandement, et que il y venist demourer s'il luy
+plaisoit; mais[603] que les Genevois qui estoient mariniers le roy ne
+venissent point dedens le chastel pour ce qu'il estoient anemis aux Puisans
+leur maistres. Le mareschal respondi que le roy n'avoit que faire de leur
+chastel, né de leur forteresses, fors tant seulement que les malades de son
+ost fussent courtoisement traitiés, et que les viandes leur fussent données
+à certain pris et raisonnable. Il ottroièrent tout, mais poi ou noient en
+firent, fors tant seulement de pain et de vin qu'il abandonnèrent plus
+largement. Pour laquelle chose François furent moult courouciés, et
+distrent au roy qu'il vouloient le chastel destruire, mais il ne s'y voult
+accorder; ainsois respondi qu'il n'estoient point partis de France pour
+combattre aux crestiens.
+
+ Note 603: _Mais._ Pourvu.
+
+
+CVIII.
+
+ANNEE 1270.
+
+_Coment le roy attendoit sa gent au port de mer._
+
+Si comme le roy attendoit sa gent au port de Castel-Castre, les autres nefs
+qui estoient parties du port de Marseille et d'Aiguemorte vindrent aussi
+comme toutes ensemble au port où le roy estoit. Lors s'assemblèrent tous
+ensemble les barons, et se conseillèrent quelle part il iroient. Si fu
+accordé que il iroient tous à Tunes; car le roy de Tunes avoit aucunes fois
+envoié messages au roy de France que il disoit que volentiers se
+crestienneroit, mais qu'il eust convenable achoison du faire pour la paour
+des Sarrasins. Pour cette espérance s'accordèrent tous d'aler celle part.
+
+Quant ceux de Castel-Castre virent que le roy se vouloit partir du port, il
+présentèrent au roy vingt pipes de vin du meilleur que il eussent; mais le
+roy refusa leur présent et la présence de leur personnes; et leur fist dire
+qu'il fussent courtois aux malades de son ost, car ce tenoit-il à grant don
+et à grant présent.
+
+
+CIX.
+
+ANNEE 1270.
+
+_Coment le roy se parti de Castel-Castre._
+
+
+Les mariniers drecièrent leur voiles au vent qui leur fu assez débonnaire,
+et se partirent de Castel-Castre, et vindrent le jour de la saint Arnoul au
+port de Tunes qui est dessous Carthage. Tantost le roy envoia l'amiraut de
+la mer devant, pour enquerre et pour cherchier s'il avoit nul empeschement
+au port pour prendre terre, et qu'il sceussent à dire des nefs, à qui il
+estoient et quels gens il avoit dedens. L'amiraut ala celle part, et trouva
+deux naves toutes vuides qui estoient aux Sarrasins de Tunes, et les autres
+estoient aux marchéans. Il prist tout et mist en sa seigneurie; et puis
+descendi à terre et manda au roy ce qu'il avoit trouvé et que il luy
+envoiast aide. Le maistre des arbalestriers ala celle part de par le roy et
+rapporta nouvelles que l'amiraut avoit pris terre.
+
+Le roy né les barons ne prisrent point terre celle vesprée; dont il furent
+mal advisés, car Sarrasins qui la nouvelle sorent vindrent au matin à pié
+et à cheval avironner le port de toutes pars. Mais la galie le roy où il
+avoit grant foison de gens d'armes se férirent au port et prisrent terre en
+la place même où l'amiraut avoit esté. Les Sarrasins furent espoentés de ce
+que il prisrent terre; si reculèrent en un anglet et une ille petite, né
+n'osèrent plus avant venir; et les François se mistrent hors et entrèrent
+en une ille qui tenoit deux milles de long; et commencièrent les souldoiers
+à querre iaues douces. Tant alèrent cerchant qu'il en trouvèrent, et
+Sarrasins qui les espioient leur coururent sus et en occistrent jusqu'à
+dix; les autres furent rescous des François, et Sarrasins s'en fouirent qui
+ne les osèrent attendre. La nuit se reposèrent jusques au matin que
+François apperceurent une tour qui estoit près de l'isle; celle part
+vindrent et assaillirent la tour. Cils qui la devoient deffendre se
+tournèrent en fuie, et François entrèrent ens, et mistrent à mort ceux
+qu'il y trouvèrent. Si comme Sarrasins s'enfuioient, si encontrèrent un
+amiraut qui leur venoit en aide, si retournèrent vers les François qui les
+chaçoient, et les firent tant reculer qu'il se boutèrent en la tour.
+
+Quant il les orent enclos en la tour, si prisrent feu et vouloient ardoir
+ceux qui dedens estoient, quant le maistre des arbalestriers vint à tout
+grant gent, si commença l'estour et se mellèrent ensemble. Les Sarrasins ne
+porent durer, si s'en tournèrent à Carthage. L'endemain, François
+s'armèrent et vindrent à bataille ordennée vers la tour, et passèrent
+oultre droit à Carthage, et se logèrent en une grant plaine où il avoit
+grant plenté de puis dont il arrousoient leur courtils[604], quant le temps
+estoit trop sec.
+
+ Note 604: _Courtils._ Jardins.
+
+
+CX.
+
+ANNEE 1270.
+
+_Coment Carthage fu prise par le conseil aux mariniers._
+
+
+Quant les barons furent logiés ès plains dessous Carthage, les mariniers
+vindrent au roy et luy distrent qu'il luy rendroient Carthage se il leur
+voulloit donner aide; et il leur bailla cinq cens sergens à pié et quatre
+batailles de chevaliers. Après ce que le roy ot envoié en Carthage, ne
+demoura guaires que Sarrasins vindrent paleter en l'ost, et assaillir de
+loing, et commencièrent à traire et à lancier. Quant le mareschal de l'ost
+vit cest assaut, si commanda que tous fussent armés, et issi à bataille
+ordenée, et chevaucha tant qu'il se mist entre Carthage et les Sarrasins
+qui paletoient[605].
+
+ Note 605: _Paleter._ Je crois que ce mot se disoit spécialement de
+ l'action de lancer des frondes, _fronder_. Mais il s'est dit aussi
+ par extension pour lancer des flèches.
+
+Si comme Sarrasins paletoient sans approchier, les mariniers assaillirent
+le chastel et montèrent aux murs à eschieles de cordes tenans à bons
+crochez de fer, et entrèrent dedens, et prisrent quanqu'il trouvèrent; né
+ne perdirent les mariniers que un des leurs qui fu occis d'un dart: et
+tantost qu'il furent dedens, il mistrent leur bannière par dessus les murs.
+Quant le roy et sa gent virent Carthage pris, si alèrent au devant des
+Sarrasins qui s'en fuioient de Carthage et en occirent une partie; les
+autres se mistrent ès cavernes pour cuidier leurs vies sauver et garantir;
+mais l'en houta le feu dedens, si que il furent tous mors et estains.
+
+En celle guerre furent occis trois cens Sarrasins, sans ceux qui moururent
+ès cavernes; et nonpourquant pluseurs en eschapèrent qui emmenèrent la
+proie du chastel qui moult bien leur eust été rescousse, mais il
+n'osèrent[606] passer la bannière au mareschal.
+
+ Note 606: _Il n'osèrent._ C'est-à-dire: Les gens de l'armée croisée
+ n'osèrent courir après eux au-delà de la bannière du marechal. Nangis
+ dit: «Et les virent bien François; mais il ne se murent: car il
+ estoit deffendus que nus ne meust hors de l'eschiele sé ele ne
+ couroit toute, et sé il le faisoit, nus de la seue né d'autre ne le
+ secourroit.»
+
+
+CXI.
+
+ANNEE 1270.
+
+_De la samblance de Carthage._
+
+
+Quant Carthage fu pris, le roy commanda que on getast hors toutes les
+charoingnes des mors, et que il fust mundifié[607] de toutes ordures; après
+ce, que les malades et les autres fussent portés celle part pour eux
+reposer. Dedens la ville fu trouvé assez orge, mais autres biens y
+trouva-l'en petit, car quant il sorent la venue le roy, il envoièrent tout
+à Tunes et femmes et enfans.
+
+ Note 607: _Mundifié._ Purifié.
+
+Pour ce que aucunes escriptures font mencion de Carthage, nous dirons la
+grant auctorité et la grant noblesce où elle fu jadis. Carthage qui est
+maintenant ramenée à la semblance d'un petit chastel, fu anciennement une
+noble cité que la royne Dido fonda, et estoit la roial cité et la
+maistresse de toute Auffrique. Et furent ceux de la cité jadis de si grant
+puissance, qu'il desconfirent par maintes fois les Romains et assirent par
+leur force. En la fin avint que les Romains les conquistrent; mais ce ne fu
+point sans grant travail; car il y mistrent quarante ans sans cesser, et
+moult y ot espandu grant foison de sang; avec tout ce ne la porent-il avoir
+à force, mais par cautele et par barat.
+
+
+CXII.
+
+ANNEE 1270.
+
+_Coment Sarrasins paletèrent contre François._
+
+
+Quant Sarrasins qui avoient paleté aux François pour rescoure la proie
+virent que Carthage fu pris, si s'en retournèrent; l'endemain espièrent que
+François estoient au disner, si leur coururent sus si asprement que il
+convint que les crestiens s'alassent armer. Quant les Sarrasins les virent
+venir, si tournèrent en fuie. En celle journée meisme vindrent au roy deux
+chevaliers crestiens, nés de Catheloigne, de par le roy de Tunes, et luy
+distrent que s'il venoit à Tunes pour la cité assegier, il feroit occire
+tous les crestiens qui estoient en sa terre: le roy respondit que tant plus
+feroit-il de mal aux crestiens, et plus luy en voudroit[608].
+
+ Note 608: Cette réponse du roi n'est pas dans Nangis.
+
+
+CXIII.
+
+ANNEE 1270.
+
+_Coment le bouteillier de France fu assailli de Sarrasins._
+
+
+Une fois avint que le conte d'Eu et messire Jehan d'Acre firent le guet par
+nuit; si advint que trois chevaliers Sarrasins vindrent à messire Jehan, et
+luy distrent qu'il vouloient estre crestiens; et en signe de paix misrent
+les mains sus la teste et puis vindrent baisier les mains à ceux qui
+illecques estoient en signe d'amour et de subjection; et se rendirent à
+messire Jehan d'Acre. Et il les fist mener à sa tente, et demoura à son
+guet: après tantost, cent autres vindrent à luy qui estoient Sarrasins, et
+jectèrent leur lances jus et firent ainsi comme les autres et requistrent
+baptême hastivement. Ainsi comme le bouteillier et sa gent entendoient aux
+Sarrasins, se férirent ensemble, les lances droites, tout plein d'autres
+Sarrasins en l'ost au bouteillier, si que il les reculèrent et firent
+fouir. Lors commencièrent à crier aux armes, si que l'on fu tout esmeu;
+mais ainsois qu'il feussent armés, les Sarrasins occistrent soixante
+sergens, que à pié que à cheval, et puis s'enfouirent.
+
+Quant le bouteillier ot fait son guet, il retourna à sa tente et araisonna
+moult cruelment les Sarrasins et les reprist de traïson. Desquels l'un qui
+ressembloit le greigneur maistre commença à plourer et soi à excuser. Ce
+que le Sarrasin disoit entendi le bouteillier par un frère Prescheur qui
+entendoit sarrasin. Et quant le bouteillier le vit si forment plourer, si
+en ot moult grant pitié, et luy dist qu'il ne se doubtast, car puisqu'il
+estoit venu en la fiance aux crestiens il trouveroit foy. «Sire,» dist le
+Sarrasin, «je say bien que vous m'avez souspeçonneux de ce fait, jasoit ce
+que je n'y aie coupe. Sachiés certainement que ce m'a fait un chevalier qui
+me het pour moy grever. Nous sommes deux des greigneurs souldoiers au roy
+de Tunes, et avons chascun dessoubs nous deux mille et cinq cens
+chevaliers; et mon compaingnon qui a envie sur moy s'aperceut que je me
+voulloie mettre en vostre garde de mon gré, si procura cest assaut que vous
+avez eu, pour moy empeschier envers vous: et si say bien que l'un de mes
+chevaliers fu en celle bataille; et que vous puissiez savoir que je vous di
+voir, laissiez aler de mes compaingnons à mes gens qui vous amenront
+vitaille, et vous seront en aide tant comme il pourront.» Quant le
+bouteillier ot entendu le Sarrasin, si dist au roy ce que le Sarrasin luy
+avoit conté; et le roy commanda que on le laissast aler, si pourroit-on
+veoir leur loiauté[609].
+
+ Note 609: Nangis ajoute que le roi ne prit aucunement le change sur
+ la perfidie des Sarrasins, et qu'en effet ils ne revinrent pas le
+ lendemain.
+
+
+CXIV.
+
+ANNEE 1270.
+
+_Coment l'ost fu fermé de bons fossés._
+
+
+Le roy fist faire fossés entour son ost pour les Sarrasins lui trop souvent
+les venoient assaillir, et se fist bien fermer et enclorre que il ne porent
+approuchier de son ost: et se tindrent le roy et les barons d'aler à Tunes
+pour ce qu'il attendoient le roy de Secile qui leur avoit mandé qu'il leur
+vendroit aidier prochainement. Quant les Sarrasins apperceurent que les
+François faisoient fossés entour leur ost, si s'assemblèrent de toutes pars
+et furent tant que à paines povoient-il estre nombrés; et manda le roy de
+Tunes bataille. L'endemain par matin Sarrasins chevauchièrent à bataille
+ordennée, et s'espandirent jusques au rivage de mer où les nefs estoient,
+et firent semblant de tout enclorre.
+
+Quant François les virent venir, si s'armèrent hastivement et issirent de
+leur tentes à bannière desploiée. Le conte d'Artois et sa bataille ala
+devers la mer si avant qu'il enclost une bataille de Sarrasins. Pierre le
+Chambellant tourna celle part, et les enclost d'autre part si que les
+autres Sarrasins ne leur porent aidier. Si commença l'assaut merveilleux
+des deux parties, et lancièrent les uns aux autres. Sarrasins virent bien
+qu'il estoient en péril; si tournèrent en fuie, mais ainsois qu'il s'en
+fouissent, en fu occis la greigneur partie. En ce poignéis fu occis le
+chastelain de Biaucaire et messire Jehan de Roseillières.
+
+Le roy fist retourner son ost aux tentes et aux paveillons, car il n'ot pas
+conseil d'aler plus avant jusques à tant que le roy de Secile fust venu.
+L'endemain pou ou néant furent veus Sarrasins pour ce qu'il firent feste de
+leur sabbat. Le mardi ensuivant vint en l'ost messire Olivier de Termes, et
+apporta certaines nouvelles que le roy de Secile seroit dedens trois jours
+au port de Tunes. Lors avint que Jehan Tritan conte de Nevers chéy en une
+maladie; porté fu en sa nef, si mourut tantost. Et le jeudi après mourut le
+légat et moult d'autres bonnes gens moururent de diverses maladies, pour le
+mauvais air dont il estoient avironnés, et par défaut de bonnes iaues. Le
+roy ot un flux de ventre premièrement, et puis le prist une fièvre ague
+dont il acoucha du tout au lit, et senti bien qu'il devoit paier le
+treu[610] de nature. Lors appella Phelippe son fils, et luy commanda qu'il
+gardast chièrement les enseignemens qui s'ensuivent que le bon roy avoit
+escript de sa main.
+
+ Note 610: _Treu._ Tribut.
+
+
+CXV.
+
+ANNEE 1270.
+
+_Coment le roy endoctrina Phelippe son chier fils._
+
+
+«Chier Fils, la première chose que je te enseigne si est que tu metes tout
+ton cuer en amer Dieu, car sans ce nul ne peut estre sauvé. Garde toy de
+faire pechié: avant, devroies souffrir toutes manières de tourmens que
+faire péchié mortel. Sé il te vient aucune adversité ou aucun tourment,
+reçoi-le en bonne patience, et en rends graces à Nostre-Seigneur; et dois
+penser que tu l'as desservi. Et sé Dieu te donne habundance de bien si l'en
+mercie humblement. Confesse toy souvent, et eslis confesseur qui soit
+preud'homme, qui te sache enseigner que tu dois faire et de quoy tu te dois
+garder. Le service de sainte églyse écoute dévotement. Chier Fils, aies le
+cuer piteux et doux aux povres gens, et les conforte et les aide. Fais les
+bonnes coustumes garder de ton royaume, et les mauvaises abaisses. Ne
+convoite point sur ton peuple toultes né tailles, sé ce n'est pour trop
+grant besoing.»
+
+«Sé tu as aucune pensée pesant au cuer di la à ton confesseur ou à aucun
+preud'homme qui sache garder ton secret, si pourras porter plus légièrement
+la pensée de ton cuer. Garde que cil de ton hostel soient preud'ommes et
+loiaux, et te souviegne de l'escripture qui dit: _Elige viros timentes
+Deum, in quibus sit justicia et qui oderint avariciam_; c'est-à-dire: _Aime
+gent qui doubtent Dieu et qui font droite justice, et qui héent avarice_;
+et tu profiteras et garderas bien ton royaume. Ne sueffre point que
+villenie soit dicte devant toy de Dieu. En justice tenir soies roide et
+loiaux envers ton peuple et envers ta gent sans tourner né çà né là.»
+
+«Sé aucun a entrepris querele contre toy pour aucune injure ou aucun tort
+que il luy soit avis que tu luy faces, allegue contre toy tant que la
+vérité soit sceue, et commande à tes juges que tu ne soies de riens
+soustenu plus que un autre. Sé tu tiens riens de l'autrui, rens le tantost
+et sans demeure. A ce dois-tu mettre toute t'entente, coment tes gens et
+ton peuple puissent vivre en paix et droiture; meismement[611] les bonnes
+villes et les bonnes cités de ton royaume, et les garde en l'estat et en la
+franchise où tes devanciers les ont gardées; car par la force de tes bonnes
+villes et de tes bonnes cités doubteront les puissans hommes à mesprendre
+envers toy.»
+
+ Note 611: _Meismement._ Surtout.
+
+«Il me souvient moult bien de Paris et des bonnes villes de mon royaume qui
+me aidèrent contre les barons quant je fu nouvellement couronné. Aime et
+honnoure saincte Églyse. Les bénéfices de saincte Églyse donne à bonnes
+personnes qui soient de bonne vie et de necte, et si les donne par le
+conseil des bonnes gens. Garde-toy de mouvoir guerre contre nul homme
+crestien, s'il ne t'a trop forment mesfait, et s'il te requiert mercy tu
+luy dois pardonner et prendre amende si souffisant que Dieu t'en sache gré.
+Soies, biaux doux fils, diligent d'avoir bons baillis, et enquier souvent
+de leur fais, et coment il se contiennent en leur offices. De ceux de ton
+hostel enquier plus souvent que de nuls autres s'il sont convoiteux ou
+bobanciers oultre mesure; car, selonc nature, les membres sont volentiers
+de la nature du chief; c'est assavoir quant le sire est sage et bien
+ordenné, tous ceux de son hostel y prennent garde et exemple et en valent
+mieux. Travaille toy, biaux fils, que villain serement soient osté de ta
+terre, et especiaument tiens en grant vilté Juis et toute manière de gens
+qui sont contre la foy.»
+
+«Prens toy garde que les despens de ton hostel soient raisonnables et à
+mesure. En la fin, très dous fils, je te pri que tu faces secourre m'ame en
+messes et en oroisons. Je te doins toutes les benéiçons que bon père peut
+donner à fils; et la benéiçon Nostre-Seigneur te soit en aide et te doint
+grace de faire sa volenté!»
+
+
+CXVI.
+
+ANNEE 1270.
+
+_Coment le saint roy mourut._
+
+
+Après ce que le roy ot enseignié ses commandemens à Phelippe son fils, la
+maladie le commença forment à grever. Si commanda que l'en luy donnast les
+sacremens de saincte églyse, tandis comme il estoit en bon mémoire, et à
+chascun vers du psautier que l'en disoit, il respondoit et disoit le sien
+selon son povoir. Moult se demenoit le roy qui pourroit preschier la foy
+crestienne en Tunes, et disoit que bien le pourroit faire frère Andri de
+Longjumel, pour ce que il savoit une partie du langage de Tunes: car
+aucunes fois avoit iceluy frère Andri preeschié à Tunes par le commandement
+le roy de Tunes, qui moult l'amoit. Si comme la parole aloit défaillant au
+bon roy, il ne finoit de appeller les sains à qui il avoit dévocion, si
+comme saint Denys en France, et disoit une oroison qui est dite à la feste
+Saint-Denys: _Tribue nobis, quesumus, Domine, prospera mundi despicere et
+nulla ejus adversa formidare._ Et puis si disoit une autre oroison de saint
+Jaque l'apostre: _Esto, Domine, plebis tue sanctificator et custos._ Quant
+le roy senti l'eure de la mort, il se fist couchier en un lit tout couvert
+de cendre, et mist ses mains sus sa poitrine en regardant vers le ciel, et
+rendi l'esperit à Nostre-Seigneur en celle heure meisme que Nostre-Seigneur
+mourut en la croix pour le salut des ames.
+
+Précieuse chose est et digne d'avoir en remembrance le trespassement de tel
+prince; spéciaument ceux du royaume de France. Car maintes bonnes coustumes
+y establi en son temps. Il abati en sa terre le champ de bataille, pour ce
+qu'il avenoit souvent que quant un contens estoit meu entre un povre homme
+et un riche, où il convenoit avoir gage de bataille, le riche homme donnoit
+tant que tous les champions estoient de sa partie, et le povre homme ne
+trouvoit qui luy voulsist aidier; si perdoit son corps ou son héritage.
+Maintes autres bonnes coustumes adreça et aleva parmi le royaume de France.
+Et aussi voult et commanda que tous marchéans forains et qui d'estranges
+terres vendroient, que sitost comme il auroient leur marchéandise vendue
+que tantost feussent paiés et délivrés sans arrest. Pour la franchise qu'il
+y trouvèrent, les marchéans commencèrent à venir de toutes pars, pourquoy
+le royaume fu en meilleur estat qu'il n'avoit esté au temps de ses
+devanciers. L'endemain de la feste saint Barthelemi trespassa de ce siècle
+saint-Loys, en l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur mil deux cens soixante
+et dix. Et furent ses ossemens aportés en France à Saint-Denys où il avoit
+esleu sa sépulture. En la place où il fu enterré, et en pluseurs autres,
+nostre sire le tout puissant fist moult de biaux miracles et de grans, par
+les fais et les mérites du bon roy.
+
+
+_Cy fine l'ystoire saint Loys._
+
+
+ * * * * *
+
+J'ai donné la vie de saint Louis telle qu'on la retrouve dans le plus grand
+nombre des manuscrits, avec l'addition des morceaux inédits renfermés dans
+l'exemplaire de Charles V, n° 8395.
+
+Cependant plusieurs leçons et des plus anciennes, après avoir suivi
+religieusement le texte des _Grandes Chroniques_ jusqu'à la fin du règne de
+Philippe-Auguste, s'en écartent à compter de là; soit parce que la vie de
+saint Louis n'avoit pas encore été ajoutée de leur temps, soit parce qu'ils
+n'en avoient pas encore connoissance. Deux narrations, toutes deux plus
+concises et moins exactes, sont conservées aujourd'hui, l'une sous le
+n° 8396-2, l'autre sous le n° 8299. Cette dernière est presque uniquement
+traduite de l'_Histoire générale_ de Guillaume de Nangis. Dans le but de
+donner une édition complète de la _Chronique de Saint-Denis_ et de ses
+principales variantes, je vais rapidement indiquer les endroits qui, ne se
+trouvant pas dans la bonne leçon, peuvent cependant répandre sur le règne
+de saint Louis quelques nouvelles lueurs.
+
+Les Gestes du n° 8396 sont divisés en vingt-neuf alinéas ou paragraphes;
+mais au XIIème est racontée la mort de saint Louis; les autres sont
+consacrés à Charles d'Anjou.
+
+Le IIeme nomme tous les enfans de saint Louis et de Marguerite «qui
+longuement fu sans enfans avoir». 1° Une fille (Isabelle) qui épousa le roi
+de Navarre, Thibaut V; 2° un fils mort jeune et enseveli à Roiaumont;
+3° Philippe, qui succéda au trône; 4° Jehan, surnommé _Tritrem_ ou Tristan,
+comte de Nevers, mort à Carthage; 5° Pierre, comte d'Alençon, marié à la
+fille du comte de Blois; 6° Robert, comte de Clermont en Beauvoisis, marié
+à la fille du seigneur de Bourbon; 7° Blanche, mariée au fils du roi
+d'Espagne (Ferdinand de Castille); 8° Marguerite, mariée au duc Jean de
+Brabant; 9° Agnès, mariée au duc Robert de Bourgogne.
+
+Le IIIème paragraphe contient la lettre du grand-maître des Templiers, ou
+plutôt d'un chevalier de l'ordre Teutonique au Roi, sur les Tartares; elle
+ajoute quelque chose au texte de notre chapitre XXXII: «A son très haut
+seigneur, Loys, par la grace de Dieu roy de France, Ponces de Aubon, mestre
+de la chevalerie du Temple de France, salus et appareilliés à faire vostre
+volonté.... Les nouvelles des Tartarins, si comme nous les avons oïes de
+nos frères de Poulaine qui sont venus au chapitre. Nous faisons savoir à
+vostre hautesse que Tartarins ont la terre qui fu le duc Henri de Poulaine
+destruite et escillie, et celuy meisme avec moult de barons et six de nos
+frères et quatre chevaliers et deux sergens et cinq cens de nos hommes ont
+mort. Et trois de nos frères que bien congnoissons eschappèrent. Derechief
+toute la terre de Hongrie et de Baiesne (Bosnie) ont dégastée. Derechief il
+ont fait troit os: si les ont desparties: dont l'une est en Hongrie,
+l'autre en Baiesnie et l'autre en Osteriche. Et si ont destruit deux des
+meilleurs tours et trois villes que nous avions en Poulaine et quanques
+nous avions en Boesnie et en Moravie del tout en tout il ont destruit. Et
+cele meisme chose doutons-nous que ne viegne ès parties d'Alemaigne... Et
+sachiés qu'il n'espargnent nuluy; mais il tuent tous, povres et riches et
+petits et grands, fors que beles femes pour faire lor volonté d'elles, et
+quant il ont fait lor volonté d'elles il les ocient, pour ce qu'elles ne
+puissent riens dire de l'estat de leur ost. Et s'aucuns messagiers si est
+envoiés, les primerains de l'ost les prennent et li bendent les yeux et le
+mainent à lor seignour qui doit estre, si comme il dient, sire de tout le
+monde... Il menjuent de toutes chars fors que de chars de porc... Et sé
+aucuns d'eux muert, si l'ardent. Et sé aucuns d'eux est pris, jà puis ne
+mengera, ains se laist morir de fain. Il n'ont nules armeures de fer né
+cure n'en ont né nules n'en retiennent, mais il ont armeures de cuir
+boilli.... Et sachiés que lor ost est si grans, qu'il tient bien dix-huit
+lieues de lonc et douze de lé. Il chevauchent tant en une journée comme il
+a de Paris à Chartres la cité.»
+
+Le paragraphe V. nomme le chef des pastoureaux _Rogier_. «Et establi cil
+Rogier que chascune dizaine auroit son maistre et sa bannière.»
+
+Paragraphe VI. «L'an 1252 comença la guerre en Hainaut entre monseigneur
+Karlon, conte d'Anjou et de Provience, encontre Jehan d'Avesnes. Parquoi
+Piquardie et tout le païs de Hainaut et de Flandres fu moult _aescheris_.»
+(Appauvri, affoibli.)
+
+Paragraphe IX. «Sachiés que tant comme il (saint Louis) vesqui ne voult
+souffrir que batailles fussent faites de champions né de chevaliers au
+royaume de France, pour meurtre, né pour traïson, né pour héritage, né pour
+dette; ains faisoit tout faire par enqueste de preudesommes et loiaus à son
+essient, et quant il trouvoit le cas de l'une partie mauvais, il le
+punissoit selonc droit et selonc raison, comme droit juge sans
+espargnier...... Si fonda une communauté de clers escoliers qu'on appelle
+_les Bons Enfans_, à Paris, viers Saint-Victor.»
+
+Paragraphe X. «Au tems de cele grans païs que France estoit, fu envoiés de
+la court de Rome un cardonaus.... appelé Simons, né en Brie, et puis fu-il
+esleus à estre apostole: cil cardonaus par la volenté du roy Loys et des
+barons prescha de la crois d'outre-mer, et prescha mout de fois au jardin le
+roy et ailleurs ausinc.»
+
+Paragraphe XVIII. «Si vous nommerai aucuns de ceux qui alèrent en
+Sesile (avec Charles d'Anjou). Premièrement l'évesque Guy d'Aucuerre, qui se
+parti... bien garni de bons chevaliers hardis et viguereus et de bons
+sergens, et un jone homme, fils au conte de Flandres, et estoit nommés
+Robert, et estoit cist Robert avoués de Béthune; et avoit espousé bonne
+demoiselle et sage, fille à ce conte Charles. El si ala en ce voiage li
+quens de Vendome qui mout estoit bons chevaliers et viguereus de sa main et
+bien i paru. Et i ala monseigneur Guy, maréchal de Mirepoix, à grant
+compaignie de bons chevaliers.»
+
+Paragraphe XXI. A l'occasion de la bataille de Benevent: «Et sachiés que
+sermonna la gent li évesques d'Aucuerre, qui avoit le pooir l'apostole et
+les assost tous... Et condui li mareschaus de Mirepoix la première bataille
+qui mout se contint la journée il et sa bataille viguereusement comme
+chevalier hardis et plains de grant preuesce.»
+
+ * * * * *
+
+La leçon du n° 8299 raconte les gestes de saint Louis en quarante-un
+paragraphes. Le premier résume avec netteté toutes les actions du roi.
+
+Au paragrap. XXII, on trouve l'explication plausible de la manière d'agir
+du seigneur de la _Roche de Glun_: «Et puis vint li rois, selonc le Rosne,
+à la Roche de Glin, et l'assist pour ce que le seigneur du chastel de ceus
+qui passoient par le fleuve du Rosne requerroit coustumes mauveses, et sé
+il ne voulissent paier, si les despoilloit non duement et sans raison de
+tous leurs biens.»
+
+Le paragrap. XXV, entre dans quelques précieux détails sur les Pastoureaux:
+«En l'an 1251, un merveilleus signe et une novelleté qui onques telle
+n'avoit esté oye avint au royaume de France. Car aucuns princes de larrons,
+pour décevoir les simples... faignoient eux avoir eu l'avision des Angles,
+et la benoiste vierge Marie à eux avoir apparu et leur avoir commandé que
+il préissent la croix, et des pastouriaux et des plus simples du peuple...
+féissent et assemblassent ensi come un ost, à souvenir et secourre à la
+Terre Sainte et au roy de France saint Loys. Et de icelle vision icil
+larron monstroient la teneur en leur bannière que devant eux porter
+faisoient. Car il i avoient fait peindre l'image de Nostre-Dame et des
+angles, si comme elle se devoit estre à eux apparue et demonstrée... Et la
+royne Blanche... eux ainsi aler souffroit; car elle esperoit à son fils
+saint Loys par eux en la Terre sainte avoir secours et passèrent Paris sans
+contredit. Adonc come il venissent à Orlians, si se combatirent et firent
+meslée aux clers de l'université; puis alèrent à Bourges en Berry, et lors
+li maistres d'eux entra à synagogues des Juis et destruist leur livres et
+les despoilla de leurs biens, mais comme cil meismes se despartist... ceux
+de Bourges, armés et appareilliés, les suirent asprement et occirent leur
+maistre avec pluseurs de leur compaignons et en firent grant occision, puis
+se esparpillèrent l'un à l'autre là, tant que l'en ne sceut que il
+devindrent.»
+
+Paragraphe XXXVI. «En l'an 1267, à St-Denis en France, fu faite translacion
+et transportement des roys de France en un moustier par divers lieus
+reposans en sépolture, par saint Loys roy de France et par Mahieu, abbé de
+ycelle églyse, et furent adjoins ensemble.»
+
+
+FIN DU QUATRIÈME VOLUME DES GRANDES CHRONIQUES DE FRANCE.
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les grandes chroniques de France (4/6 ), by
+Paulin Paris
+
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+works. See paragraph 1.E below.
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+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
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+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
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+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
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