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+The Project Gutenberg EBook of Le transporté (2/4), by Joseph Méry
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le transporté (2/4)
+
+Author: Joseph Méry
+
+Release Date: April 30, 2011 [EBook #36001]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE TRANSPORTÉ (2/4) ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Valérie Auroy and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
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+LE
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+TRANSPORTÉ
+
+
+PAR
+
+MÉRY
+
+
+II
+
+
+
+PARIS
+
+GABRIEL ROUX ET CASSANET, ÉDITEURS,
+
+24, rue des Grands-Augustins.
+
+
+1852
+
+
+
+
+La prison.
+
+
+XIII.
+
+Quand le capitaine Coock passait avec son vaisseau, l'_Endeavour_, dans
+les parages antipodes de l'île de Bligh, il s'écria:
+
+--Mes amis, réjouissez-vous, nous passons sous le pont de Londres!
+
+Le philosophe Burney, qui raconte le fait, ajoute:
+
+«Il y a aussi partout en ce monde des antipodes moraux; ceux qui
+marchent sur la neige ont des pieds correspondants aux leurs qui
+marchent sur le velours des herbes; les épicuriens du palais de
+Sommerset ont sous leur table les esclaves de l'Océanie qui meurent de
+faim.
+
+Tout homme qui jouit peut s'écrier: «Mes amis, désolez-vous, nous passons
+sur un homme qui souffre!»
+
+Notre planète a le tort d'être ronde et de fournir ainsi, à chaque
+instant, à l'esprit ces contrastes odieux.
+
+Nous laissons l'_Églé_ voguant sous des régions sereines, avec ses
+heureux passagers, et nous allons retrouver, dans un cachot humide et
+sous les étreintes glaciales de l'hiver, une malheureuse femme, dont le
+nom est lié à cette histoire.
+
+Après quelques semaines de captivité, l'œil de l'adorateur reconnaîtrait
+avec peine Lucrèce Dorio, couchée sur un grabat de paille, et violemment
+séparée de toute protection.
+
+Chaque jour, elle a reçu la visite de Georges Flamant, et les menaces,
+les douces paroles, les ruses perfides, les mensonges raffinés ont
+échoué contre l'imperturbable résolution de la belle prisonnière.
+
+Un soir, Georges Flamant, obstiné comme le crime, entra dans le cachot,
+déposa une chandelle sur une table grasse de suif, et présenta un
+journal à Lucrèce en lui disant:
+
+--Veux-tu lire dans cette gazette un article qui t'intéressera?... Tu
+refuses?... Eh bien! je vais lire moi-même, et tu reliras ensuite, pour
+te convaincre que je ne mens pas... Voici... C'est la liste des déportés
+à Sinnamary... Il y a cent trente septembriseurs, et, parmi ces noms, tu
+peux lire en lettres majuscules le nom de ton amant, Maurice Dessains...
+
+--Maurice Dessains, un septembriseur!
+
+Dit Lucrèce avec un éclat de rire inondé de larmes.
+
+--Le 2 septembre 1792, Maurice avait douze ans tout au plus!
+
+--On peut être septembriseur à tout âge, poursuivit Georges.--Au reste,
+la justice a parlé, on peut même dire qu'elle a été clémente, cette
+fois, et qu'elle n'a pas voulu faire tomber cent trente têtes, qui ne
+méritaient pas de rester sur leurs épaules.... Voici ce qu'ajoute le
+_Journal de Paris_, après avoir donné la série des noms des déportés:
+
+«--A Nantes et à Rochefort, l'exaspération du peuple contre les
+septembriseurs a été si grande, que, sans les efforts de la police, ces
+hommes auraient été mis en pièces, avant l'embarquement.»
+
+--Voilà, Lucrèce, comment le peuple ratifie la sentence des juges, et de
+quelle estime il entoure tes amis....
+
+--Je ne crois pas un mot de ce que vous me lisez, Dit Lucrèce avec un
+ton dans lequel un observateur sagace aurait découvert une intention
+mystérieuse, car, en ce moment le timbre de la voix de Lucrèce était en
+désaccord avec la situation et trahissait des efforts tentés pour le
+rendre naturel.
+
+Georges Flamant avait, certes, toutes les qualités vicieuses des races
+fauves, mais il manquait à son oreille cette délicatesse de perception
+féline, qui saisit une nuance au vol, et explique un mystère caché au
+fond d'une voix.
+
+Le scélérat n'est jamais complet.
+
+--Tu ne crois pas ce que je lis, folle petite, dit Flamant; et bien! je
+te le répète... lève-toi, eh viens lire toi-même... c'est bien aisé....
+
+--Et si j'aime mieux croire que vous mentez, moi!--dit Lucrèce en se
+levant à demi, tout inondée de ses cheveux noirs.
+
+--Vraiment, ma chère mignonne,--dit Georges, avec un sourire de
+panthère,--je te trouve étrange... veux-tu que j'approche cette table de
+ton lit, avec cette bougie de prison, et....
+
+--Je vous défends de faire un pas de plus!--dit Lucrèce, en rejetant son
+fleuve de cheveux en arrière, par un brusque mouvement de tête,--si vous
+avancez, je pousse un cri à faire trembler toutes les voûtes de cet
+enfer!
+
+--Ne nous fâchons pas, Lucrèce,--dit Flamant avec une douceur aigre,--je
+ne veux rien obtenir de toi par la violence... je suis un honnête
+homme... cela te fait rire?... eh bien! je te permets de trouver cela
+plaisant. On n'a pas plus de tolérance que moi... et puisque je suis en
+train de te lire des mensonges, écoute encore celui-ci, extrait du même
+journal:
+
+«Le climat de Sinnamary a toujours été fatal aux Européens, il y règne
+une épidémie qui provient de la nature des eaux potables, et qui donne
+des hépatites et des affections putrides et mortelles. La déportation
+à Sinnamary est, en d'autres termes, une sentence de mort.........»
+
+Lucrèce, je t'offre encore le journal... tiens.
+
+Lucrèce, pour toute réponse, s'enveloppa des haillons d'une couverture
+de laine, et fit un geste impérieux de refus.
+
+--Je connais trop bien la curiosité des femmes pour croire que tu es
+sincère dans tes refus.... Je te laisse le journal, là, sur cette table,
+et quand tu seras seule, tu le liras.
+
+La jeune femme garda son silence et son immobilité.
+
+--C'est bien! ajouta Georges; je comprends ce silence, et je serai bon
+jusqu'au bout.
+
+Il déposa le journal sur la table, et marchant vers la porte, il ajouta:
+
+-Demain, Lucrèce, le délai de ma patience expire... demain, tu quitteras
+ce cachot, et tu auras des compagnes... des compagnes dignes de toi....
+Tu seras jetée dans l'égout souterrain de cette maison, un véritable
+enfer, où jurent, crient, hurlent toutes les filles publiques rongées de
+lèpre et de vice, et soumises à mon autorité sans contrôle.
+
+Alors, Lucrèce, quand ces hideuses créatures t'enlaceront, comme des
+vipères, dans leurs bras gangrenés, tu pousseras vers moi ton cri de
+détresse, et moi, je te laisserai te débattre au milieu de ces ulcères
+vivants et de ce fétide charnier de prostitution!
+
+Georges attendit quelque temps une réponse, et la réponse n'arrivant
+pas, il poussa un soupir qui ressemblait à un râle, et sortit du cachot.
+
+Le grincement extérieur des verrous retentit trois fois sur la porte, et
+Lucrèce prêta l'oreille au bruit des pas de Georges, dans le corridor de
+la prison.
+
+Elle se leva, toujours vêtue de ses haillons de laine, et aussi belle,
+sous cette livrée de l'indigence, qu'avec son velours et ses pierreries.
+
+On aurait cru voir, si on l'avait vue, la courtisane Madeleine dans sa
+grotte, cette patronne de toutes les femmes qui ont mérité le pardon des
+hommes et de Dieu parce qu'elles ont beaucoup aimé.
+
+Sa figure exprimait une résolution qui était sur le point de
+s'accomplir.
+
+La jeune femme s'assit devant la table, raviva la flamme de la
+chandelle, et parcourut rapidement le journal, comme si cette lecture
+l'eût peu intéressée.
+
+Puis, elle parut épeler minutieusement chacune de ses syllabes, avec une
+attention singulière, comme fait un écolier devant son alphabet.
+
+Deux heures furent consacrées à cette étude dont nul témoin n'aurait pu
+comprendre le but et le sens.
+
+Enfin, elle quitta ce journal, si longtemps médité, lui donna un léger
+sourire de satisfaction, et prépara une de ces œuvres patientes que le
+génie des prisonniers peut seul concevoir et accomplir.
+
+Lucrèce découpa du bout de ses doigts une grande quantité de mots
+arrachés aux colonnes du journal, et, dans la disette forcée de papier,
+d'encre et de plume où elle se trouvait, elle parvint à écrire, ou pour
+mieux dire, à composer le billet suivant, en lettres imprimées.
+
+«Je suis en prison.
+
+«On m'accuse d'avoir conspiré contre la République.
+
+«Demandez tout de suite une audience à madame Bonaparte, et dites-lui
+que celle qui lui a écrit, le 3 nivôse, un billet de deux lignes se
+terminant ainsi: _que la garde consulaire veille_! est en prison, où
+elle est poursuivie par la haine et l'amour d'un scélérat.
+
+«Portez un de mes billets et présentez-le à Joséphine pour constater
+l'identité de mon écriture: celui-ci est composé avec les lettres d'un
+journal. On me refuse tout.
+
+ LUCRÈCE DORIO.»
+
+Chaque mot fut collé avec de la mie de pain, sur un petit carré de toile
+fine, découpé dans un mouchoir.
+
+Ce travail prolongea la veillée de Lucrèce fort avant dans la nuit.
+
+A neuf heures, la femme du geôlier entra, selon l'usage de chaque matin,
+dans le cachot de Lucrèce.
+
+C'était une créature intraitable plutôt par tempérament que par vertu,
+une fille de Cerbère que les gâteaux de miel des sibylles ne pouvaient
+corrompre.
+
+Toutes les tentatives de séduction échouaient devant elle, et Lucrèce
+qui avait, dans la parole, la grâce nécromancienne des Circés du
+Directoire, renouvelait, chaque matin et sans réussite, ses demandes,
+ses offres et ses sollicitations.
+
+--Bonjour, citoyenne Chatard, Lui dit Lucrèce du fond de son grabat.
+
+--Approchez-vous, s'il vous plaît, pour me rendre un service...
+
+Coupez-moi, avec votre paire de ciseaux, cette boucle de cheveux.
+
+--Eh bien! après? demanda la mégère d'une voix hargneuse.
+
+--Après, vous porterez cette boucle de cheveux au citoyen Périclès
+Farjau, rue Faubourg-Martin, 21, au premier.
+
+--Vous savez, citoyenne Dorio, et je l'ai répété cent fois, que toute
+communication avec le dehors vous est interdite.
+
+--Vous appelez cela une communication, citoyenne Chatard?.. vous n'avez
+rien à dire, rien à faire, rien à demander, rien à recevoir. Vous montez
+chez le citoyen Périclès, vous donnez ma boucle de cheveux à la première
+personne qui se présentera, et vous descendez l'escalier, voilà tout...
+Si je meurs, un de ces jours, comme je l'espère, je mourrai contente en
+pensant que le citoyen Périclès possède, à son insu, une boucle de mes
+cheveux. C'est un caprice de femme, ma bonne citoyenne Chatard....
+Ensuite, vous me permettrez de vous laisser un témoignage de
+reconnaissance pour les bontés que vous avez eues pour moi... avant de
+mourir, on ne doit jamais oublier ceux qui vous ont rendu service...
+Soyez tranquille, ce n'est pas de l'argent que je veux offrir...
+l'argent est une insulte... acceptez cette bague... le diamant du milieu
+est estimé deux mille écus... donnez-vous la peine de l'examiner à côté
+de la lucarne, au petit jour.
+
+La mégère prit la bague en grommelant, et s'approcha de la lucarne pour
+la voir dans tous ses détails.
+
+Aussitôt Lucrèce prit la lettre, l'enveloppa des cent replis de son
+épaisse boucle de cheveux, coupa un cordon de sa ceinture et lia le tout
+d'une façon peu suspecte pour les yeux les plus méfiants.
+
+--Eh! bien, citoyenne Chatard,--dit-elle,--que pensez-vous de ce petit
+bijou?
+
+--Ça me paraît assez gentil, répondit hargneusement la mégère.
+
+--Vous vous trouvez donc bien mal, citoyenne Dorio?
+
+--Je ne passerai pas la décade, citoyenne Chatard,--dit Lucrèce d'une
+voix agonisante.
+
+Au fait,--poursuivit la geôlière,--je ne vous rends, pour cette bague,
+aucun service défendu par les lois de la maison.
+
+--Aucune loi, dit Lucrèce, ne défend de porter une boucle de cheveux au
+Faubourg Martin, 21.
+
+La geôlière, qui s'était approchée du lit, vint se replacer devant la
+lucarne, pour soumettre la bague à un nouvel examen.
+
+--Eh bien!--dit-elle, en mettant la bague dans sa poche,--il faut bien
+faire quelque chose de bon dans sa vie. Nous ne sommes pas des
+diablesses, dans notre métier... Je vous préviens, citoyenne Dorio, que
+si vous m'accusiez, avant de mourir, d'avoir accepté une bague, je
+nierais tout, et on me croirait, parce que ma vie a été irréprochable
+dans cette maison.
+
+--Je ne vous mettrai pas dans ce cas, citoyenne Chatard.
+
+--Où est votre boucle de cheveux?
+
+--La voilà toute prête, mettez-la dans votre poche avec la bague, et ne
+donnez pas la bague pour les cheveux... Quand me donnerez-vous une
+réponse?
+
+--Bientôt, en vous apportant votre déjeuner... Je vais courir au
+faubourg Martin... je vous avertis que je fais votre commission, sans
+dire un mot.
+
+--C'est convenu, citoyenne Chatard.
+
+La geôlière sortit, en murmurant des paroles confuses, sorte de
+monologue dont se servent les panthères lorsqu'elles s'ennuient dans une
+cage, avant l'heure du dîner.
+
+Quand cette femme fut sortie, Lucrèce s'adressa cette réflexion:
+
+--Au fait, que puis-je risquer, dans cette tentative? La réussite, voilà
+tout. Si j'échoue, je ne perds qu'une bague; je ne perds donc rien.
+
+A onze heures, la geôlière rentra, plus hargneuse que jamais, en
+apportant ce déjeuner nauséabond que les républiques et les monarchies
+servent aux prisonniers avec la même munificence.
+
+Lucrèce se leva sur son lit, et la mégère fit un signe de tête qui
+voulait dire:--J'ai fait votre commission. Après quoi elle sortit et
+ferma la porte à triple cadenas.
+
+--Maintenant, attendons, dit Lucrèce; elle vient de me paraître si
+maussade, cette sorcière, qu'elle doit m'avoir obligée. J'ai de
+l'espoir.
+
+Les heures se firent séculaires, comme toujours, dans ces occasions.
+
+Lucrèce faisait un raisonnement assez juste:
+
+--Si ma lettre est arrivée, justice ne tardera pas de m'être rendue.
+
+Il y a aux Tuileries un ange de bonté qui veille incessamment sur les
+malheureux, et qui répare les égarements de la justice, dans cette
+triste époque où rien n'est encore affermi.
+
+Tous ceux qui s'adressent à l'auguste Joséphine sont exaucés dans leurs
+vœux; son tribunal d'audience est ouvert nuit et jour, et la réparation
+ne se fait jamais attendre. Espérons!
+
+Au tomber du jour, le citoyen Périclès Farjau, muni d'un ordre du préfet
+de police, entrait à la prison et délivrait Lucrèce Dorio et sa femme de
+chambre Tullie.
+
+Et le lendemain Georges Flamant était destitué, mais non converti.
+
+
+
+
+Georges Flamant.
+
+
+XIV.
+
+Un agent de la police secrète était autrefois destitué pour la forme.
+
+C'était une satisfaction apparente donnée à quelque haute exigence ou à
+l'opinion publique.
+
+L'agent avait appris trop de choses dans l'exercice de ses fonctions; il
+était de moitié dans trop de secrets administratifs; et cette science
+occulte, qui pouvait éclater en révélations accusatrices, le protégeait,
+même après une disgrâce: quand la main droite le frappait d'une
+destitution, la main gauche le consolait avec une caresse.
+
+Georges Flamant se trouvait dans la catégorie de ces heureux disgraciés.
+
+Voici comment l'autorité supérieure procéda dans sa destitution:
+
+Georges Flamant rentra dans la prison des femmes, le lendemain du jour
+où il avait lancé à Lucrèce cette terrible menace, renouvelée des
+anciens préfets du prétoire qui condamnaient _aux lieux infâmes_ la
+jeune fille coupable de rébellion contre leur brutalité.
+
+--C'est impossible! s'écria Georges, lorsque la citoyenne Chatard lui
+annonça la mise en liberté de Lucrèce, et il courut au cachot pour
+s'assurer de cette vérité impossible.
+
+Le cachot était vide; il y avait encore sur une table des débris d'un
+journal, du pain haché en morceaux, et une aiguille avec du fil; pièces
+de conviction qui, après un rapide examen, révélèrent le secret de
+l'évasion à la sagacité de Georges Flamant.
+
+La prisonnière s'était ménagé, à coup sûr, des intelligences dans la
+geôle; il y avait évidence de corruption, crime prévu par une loi de
+nivôse an 3.
+
+Georges blanchit ses lèvres d'écume à cette découverte.
+
+Le crime ne permet pas aux autres d'être criminels, il est intolérant,
+et condamnerait volontiers une ville à être vertueuse à perpétuité.
+
+Lucrèce avait trouvé un complice dans la geôle!
+
+Cet excès d'audace révoltait sa raison.
+
+Il était vraiment étrange qu'une femme ne consentît pas à subir toutes
+les tortures du corps et de l'âme et que, trouvant une porte ouverte,
+elle ne refusât point d'en franchir le seuil.
+
+Georges Flamant courut aux officines de la police, et dénonça le double
+crime de Lucrèce et de la geôle à son ami intime et chef de bureau,
+lequel prit la parole et lui dit:
+
+--Mon cher Georges, vous avez été destitué à neuf heures ce matin. Voilà
+l'ordonnance signée par le préfet.
+
+--Je sais d'où part le coup!--dit Georges en ébranlant le bureau du chef
+par un vigoureux coup de poing.--C'est un coquin de ci-devant noble,
+déguisé en républicain; un blanc verni de bleu, un Alcibiade d'enfer qui
+m'a dénoncé au ministre! Je l'ai rencontré trois fois, la décade
+dernière, sur l'escalier du citoyen Fouché; que venait-il faire là, ce
+chouan?
+
+--Et toi, Georges, dit le chef d'emploi, sais-tu ce que tu as à faire
+maintenant?
+
+--Parbleu! je le sais bien! je vais songer à mon avancement, comme
+toujours. On ne s'avance chez nous qu'à coups de destitutions. Voilà, je
+crois, la sixième que je subis depuis l'affaire du Prévôt des marchands.
+J'avais cent écus de paie alors, j'en ai cinq cents aujourd'hui, plus le
+casuel...
+
+--Tu vois bien, mon ami, dit le chef, qu'il faut se faire destituer, à
+propos, quand on a de l'ambition.
+
+--Oh! ce n'est pas ce qui m'embarrasse, poursuivit Georges; mais cela ne
+me fera pas oublier le mauvais tour du citoyen Alcibiade. C'est un homme
+que je trouve sur mes brisées, dans tous les salons et dans toutes les
+mansardes où il y a une femme facile, une de ces femmes comme il nous en
+faut à nous, qui n'avons pas le temps d'écrire de longues lettres
+d'amour comme le citoyen Saint-Preux. Je suis vraiment trop bon;
+j'aurais pu le faire pendre le 11 frimaire an II, cet Alcibiade, et il
+n'avait pas volé la corde. N'avait-il pas l'effronterie de porter aux
+chaînes de sa montre une pièce de vingt-quatre sols, à l'effigie de
+Capet! Rien que cela! Voici ma dernière histoire avec ce chouan qui a
+pris le nom d'un honnête citoyen grec... J'avais promis mariage, selon
+mon habitude, à une fraîche blonde de la rue de Rohan, la veuve d'un
+jeune septembriseur que j'allais arrêter le 4 nivôse; heureusement pour
+lui, il avait eu le bon sens de mourir; je dressai procès-verbal et je
+le fis enterrer à mes frais.
+
+Ces gueux de septembriseurs ont tous des femmes ou des maîtresses
+superbes. Les honnêtes gens comme nous meurent de soif à la porte de ces
+bandits. Ils prennent les trois grâces, et nous laissent les trois
+Parques. C'était une veuve de seize ans, presque pas mariée, comme tu
+vois. Elle mourait de misère, de faim et de désespoir. Je lui louai
+quinze jours de chambre, dans une autre mansarde, je lui donnai quelques
+écus de six francs; je lui promis de prendre soin de sa mère; enfin, je
+l'accablai de bonnes actions, et je fus payé en monnaie de veuve...
+
+Comme l'année est bonne, et que les veuves et les orphelines ne manquent
+pas et sont au rabais, j'abandonnai cette Louise Genest, par économie,
+et je m'en allai commettre ailleurs d'autres bonnes actions à meilleur
+marché. Cependant, l'autre jour, j'eus une faiblesse de souvenir. Il y a
+des enfantillages comme ça dans l'homme le plus sage. Je me surpris
+donc, remontant d'un pas d'amoureux les cinq étages de la maison de
+Louise, et au milieu de l'escalier, quoiqu'il fît sombre, je la vis
+descendre avec cet Alcibiade maudit.
+
+On recule devant un scandale public, quand on appartient à la police
+secrète, je reculai donc, en me disant: A demain. Le lendemain, je
+trouvai le bel oiseau blond délogé. Alcibiade m'a joué ce tour, et m'a
+calomnié auprès du ministre; c'est évident: je lui dois ma destitution;
+mais il me doit quelque autre chose lui, et il me la payera; je suis un
+terrible créancier.
+
+--Oh! tu ne resteras pas longtemps destitué, dit le chef de bureau; nous
+avons besoin de toi, comme d'une lampe quand il fait nuit. Seulement, tu
+sais ce que tu as à faire pour te remettre en bonne grâce en haut lieu.
+
+--Comment donc! dit Georges; je suis passé maître dans ces vieilles
+roueries. On m'a destitué, mais moi, je ne me destitue pas... Je vais
+faire de la police secrète en amateur, on vous sait toujours gré de ce
+zèle qui n'est plus payé; je vais m'endormir dans le jardin du
+Palais-National pour écouter les causeries suspectes des émigrés. Je
+reconnais un émigré à l'odeur. Ils ont du royalisme ambré dans leur
+perruque; je n'ai pas besoin d'autre signalement. Puis, je vais prendre
+une tasse de café chez Évezard. C'est un nid de conspirateurs vendéens
+qui attaquent la République en jouant aux dominos et aux échecs. Quand
+un joueur demande au garçon de restituer au jeu le _double-blanc_, ou
+s'il prononce _échec au roi_, avec les larmes aux yeux, je prends bonne
+note de ce joueur et je me faufile dans sa société, pour le suivre sur
+le chemin d'une indubitable conspiration. Au théâtre, quand on donne la
+pièce de Sylvain Maréchal, je grave dans ma tête, comme sur bronze, tous
+ceux qui sifflent le Vésuve, au moment où il brûle les rois. Que te
+dirai-je? j'ai vingt moyens de ce genre pour employer ma journée au
+service du gouvernement, et prouver au citoyen préfet Dubois que je suis
+victime d'une odieuse calomnie; mais loin de me plaindre, je sais
+attendre en bon patriote le moment de la réhabilitation.
+
+--Très-bien! dit le chef; je connais le citoyen Dubois; c'est un
+bonhomme, pas plus fin qu'un bailli d'opéra-comique; il sera touché de
+tes services gratuits, et te réhabilitera. Ce ne sera pas long.
+
+--Je me donne deux décades de service gratuit, tout au plus, dit
+Georges.
+
+--Il faut convenir,--dit le chef en se levant pour s'assurer de la
+discrétion de la porte;--il faut convenir que nous méritons bien
+l'argent de la République par une foule de qualités qui manquent au
+vulgaire stupide. Que deviendraient les villes, si les hommes de notre
+trempe n'existaient pas?
+
+--Autrefois, ils n'existaient pas, dit Georges; nous sommes une
+invention moderne, comme les réverbères.... Il n'y a pas d'auditeurs et
+de témoins ici, nous pouvons ainsi nous dire bien des choses neuves, qui
+doubleraient encore la longueur des oreilles de nos chefs, s'ils nous
+entendaient.... J'ai beaucoup réfléchi sur la race d'hommes à laquelle
+nous appartenons, et je me suis classé, comme un animal qui attendrait
+sa case dans un muséum....
+
+Autrefois, il y avait, sans doute, des hommes comme nous: des hommes
+adroits, hardis, intelligents, mais très-répulsifs au travail qui fait
+bien vivre, et procure l'argent qui paye les passions, choses fort
+chères toujours. Quelle ressource avaient ces hommes de paresse
+invincible, et de plaisirs impérieux? Une seule. Ils coupaient la bourse
+dans une église; ils fréquentaient le Pont-Neuf et le Pont-au-Change,
+quand la Samaritaine sonnait minuit, ils entraient chez le voisin, en se
+trompant de porte, et lui empruntaient de l'argent sans le réveiller;
+ils rendaient une visite nocturne aux voitures publiques égarées dans
+les bois de Fontainebleau et de Sénart; ou bien, quand ils avaient le
+génie de Mandrin, ils déclaraient la guerre au roi de France et
+percevaient les revenus de la gabelle, avant le fermier-général.
+
+Tous ces beaux métiers sont perdus. Les villes et les campagnes sont
+couvertes de gendarmes, d'agents de police, de patrouilles, d'escouades
+de sûreté, de gardes nationales sédentaires et mobiles, et de toutes
+sortes d'épouvantails. Cependant la race de ces hommes ne peut pas
+mourir de faim, pour obliger le tiers-état stupide, qui s'obstine à
+défendre son argent, comme si nous n'en avions pas besoin, nous! il a
+donc bien fallu se transformer, changer de tactique et d'atelier public.
+
+L'école de Mandrin a quitté la Côte-Saint-André, où il n'y a plus rien
+à faire, et elle s'est fondue dans le commerce des villes. Nous
+employons les hautes facultés que nos pères nous ont transmises à des
+fonctions moins périlleuses; nous sommes la terreur du vice, et nous
+protégeons la vertu; on ne nous arrête plus, nous arrêtons; on ne nous
+emprisonne plus, nous emprisonnons. C'est toujours la même race avec sa
+soif d'argent et de débauches, mais les fils sont mieux traités que les
+pères, comme tu vois; estimons-nous heureux d'être leurs fils.
+
+--Quoique ton chef--dit l'ami en inclinant la tête--je me prosterne
+devant ton génie; encore deux ou trois destitutions, et Pitt et Cobourg
+te prennent pour associé.... Maintenant, comment débrouilleras-tu ton
+affaire avec Lucrèce Dorio, car je pense bien que tu n'abandonnes jamais
+une belle robe de velours quand ta griffe lui a fait cinq trous en
+passant?
+
+--Lucrèce Dorio est ma passion chronique--dit Georges d'une voix
+altérée.
+
+Lucrèce, c'est le feu de mon sang, la faim de mes lèvres, le frisson de
+mes cheveux: elle ne m'a pas perdu; mon amour est une prison dont elle
+ne s'échappera pas. Je vais recommencer le siège de cette place forte,
+dans mes moments perdus, et j'en perdrai beaucoup, s'il le faut.
+
+Après quelques mots insignifiants, Georges se rendit à sa petite maison
+de la rue Thionville, et fit une toilette nouvelle plus conforme à son
+nouvel état de destitué.
+
+Sous la houppelande marron et le chapeau triangulaire orné d'une large
+cocarde, il ressembla bientôt à un honnête homme ruiné par le _maximum_,
+et sollicitant une place de surnuméraire dans les bureaux de
+l'intérieur.
+
+Il fit trois stations pour se donner la patience d'attendre la nuit,
+d'abord, au jardin du Palais-Royal, où il se fondit, comme un atome,
+dans un immense groupe d'auditeurs qui suivaient des yeux, sur le sable,
+la canne d'un stratégiste décrivant la bataille de Marengo, avec les
+positions du baron Mélas et du premier Consul.
+
+Ensuite il entra chez Évezard, au coin de la place du Palais-National,
+et lut la _Gazette officielle_ et le _Mercure_ dont l'énigme finale
+n'avait pas encore été devinée par les Œdipes de l'établissement, ce qui
+inquiétait un peu la dame du comptoir; puis il remonta vers son faubourg
+et acheva sa troisième étape d'ennui au café Procope, où le citoyen
+ci-devant comte de Barneville expliquait le dernier _gambit_ inventé par
+Philidor, sur la table veuve de Jean-Jacques Rousseau.
+
+Quand la nuit tomba, Georges Flamant repassa le Pont-Neuf et dirigea ses
+pas, à travers les ténèbres des réverbères, du côté de la rue Richelieu.
+
+Au coin de la rue Mesnars, il s'arrêta et appuya son oreille contre les
+volets du rez-de-chaussée, pour saisir le moindre bruit intérieur qui
+aurait révélé la présence de la jeune femme dans sa maison.
+
+Un silence obstiné répondit seul.
+
+--Elle est dans quelque théâtre, à coup sûr, se dit Georges. Voilà les
+femmes! Sortie de prison ce matin, et ce soir au spectacle! Quelle rage
+de se faire admirer!... Oui, on joue _Å’dipe_ ce soir; madame Scio chante
+Antigone.... Lucrèce est dans sa loge à l'Opéra! Comme il est facile de
+deviner l'idée d'une femme, surtout quand elle est folle de son corps,
+comme Lucrèce Dorio!
+
+Ainsi pensait Georges Flamant, et il courut au théâtre des Arts.
+
+Le premier acte d'_Œdipe_ allait à sa fin; toutes les loges étaient
+envahies; toutes, excepté la loge de Lucrèce.
+
+Ce vide provoquait même des remarques, parmi les spectateurs des
+corridors, et chacun donnait une mauvaise explication, comme on fait
+toujours quand on veut expliquer.
+
+Impossible de supposer que Lucrèce passât la soirée ailleurs, lorsqu'on
+jouait _Œdipe_ à l'Opéra.
+
+Georges, après le second acte, reprit donc le chemin de la rue Mesnars,
+et retrouva le silence qu'il y avait laissé.
+
+Le lendemain lui parut si éloigné qu'il ne se sentit pas la force de
+l'attendre, et sans trop savoir ce qu'il voulait et ce qu'il faisait,
+il souleva le marteau de la porte, et la porte s'ouvrant, il entra.
+
+--La citoyenne Lucrèce Dorio?
+
+Demanda-t-il au portier, avec une voix qui retombait au gosier à chaque
+syllabe.
+
+Le portier, pris à l'improviste, courba la tête et passa sa main droite
+sur son front, comme pour y chercher une réponse apprise.
+
+--La citoyenne Lucrèce Dorio,--dit-il, comme l'écolier qui récite,
+--n'habite plus cette maison; elle est à la campagne par raison de
+santé.
+
+--C'est bien!--dit Georges.
+
+Ce qui signifie _c'est mal_, dans ces sortes d'occasions.
+
+Et il sortit brusquement.
+
+
+
+
+La fausse conspiration.
+
+
+XV.
+
+La jolie corvette l'_Églé_ divise avec sa proue de petites vagues
+joyeuses, dont l'écume se replie en deux franges d'argent; l'Océan
+respire, le vent joue avec les voiles et les pavillons; un sillage
+lumineux se déroule à l'infini, comme une ornière creusée par le
+tranchant du navire, et atteste aux passagers que l'_Églé_, prisonnière
+du calme, a rompu ses fers, et qu'elle vogue vers de nouveaux horizons.
+
+Les passagers et l'équipage offrent un tableau charmant: un touchant
+intérieur de famille, une réalisation en abrégé de la société idéale,
+rêvée par les esprits généreux.
+
+Maurice, nonchalamment assis, à tribord, sur le bois saillant du
+bastingage, contemple, avec l'heureux sourire de la jeunesse, ce tableau
+d'union fraternelle, cette société flottante qui donne, à son insu,
+l'exemple de la concorde, et prêche cette vertu divine dans le désert de
+l'Océan.
+
+Les pensées qui agitaient en ce moment le cœur du jeune déporté peuvent
+se résumer avec une concision plus énergique, dans ces vers extraits
+d'un poème inédit:
+
+ UNE TRAVERSÉE.
+
+ Les nombreux passagers qui, traversant les ondes,
+ S'en vont, sur un vaisseau, visiter les deux mondes,
+ Que leur voyage soit serein ou désastreux,
+ S'accordent tous pour vivre en bons frères entr'eux:
+ L'immensité des mers, flottantes solitudes;
+ L'avenir tout voilé de ses incertitudes;
+ Les périls de la veille, et ceux du lendemain,
+ Tout leur fait un devoir de se serrer la main;
+ Et, timides, groupés sur la même coquille,
+ Ils forment, en passant, une seule famille....
+ La Terre est un navire, un globe aérien,
+ Couvert de passagers qui ne connaissent rien,
+ Qui jamais ne sauront vers quelle destinée
+ A travers mille écueils leur course est entraînée;
+ Quel rivage infernal ou divin ils verront
+ Surgir dans l'air immense où leurs yeux plongeront!
+ Eh bien! au lieu de faire, avec un calme sage,
+ Unis et fraternels, ce terrible passage;
+ Au lieu de l'accomplir, ce ténébreux chemin,
+ Le sourire à la lèvre et la main dans la main,
+ Ils voyagent, plongeant, sous quelque idée infâme,
+ Les poignards dans le cœur et les poisons dans l'âme,
+ A la moindre raison, déchirant sans pitié
+ Le pacte solennel que signa l'amitié;
+ Et, comme si la Mort, à toutes les frontières,
+ N'engraisse pas assez l'herbe des cimetières,
+ Ces pèlerins d'une heure, ici-bas, en passant,
+ Batailleurs éternels, se nourrissent de sang!
+
+Le médecin moral, Alcibiade, qui avait reçu d'un père la mission de
+veiller sur Maurice, ne manquait jamais d'arriver, sous un prétexte
+quelconque, dès que le visage du jeune convalescent se voilait d'une
+teinte de mélancolie.
+
+Alcibiade arriva donc, comme par hasard, avec le bonjour du matin à la
+bouche et la main tendue vers la main.
+
+--Vraiment, dit-il, je connais quelque chose de plus amusant qu'un
+article sur la qualité des eaux équinoxiales, c'est un entretien de
+matelots, à bord, quand la manœuvre est inutile et que le vent tout seul
+conduit le navire comme le lieutenant de Dieu.
+
+--Vous avez raison,--dit Maurice--qui, dans sa candeur, ignorait
+qu'Alcibiade arrivait toujours avec un plan arrêté de conservation.
+
+--Il y a autour du cabestan,--poursuivit Alcibiade,--un groupe de
+matelots beaucoup plus amusants que les Arabes des _Mille et une Nuits_.
+
+Ils se racontent des choses fabuleuses et pourtant vraies.... Un de ces
+marins surtout... tenez, vous pouvez le voir d'ici.... celui qui a des
+cheveux noirs crépus et un cou de taureau.... Il se nomme Koërdic, un
+vrai Breton.... C'est un narrateur par excellence, et je l'écoute comme
+j'écouterais Xénophon s'il me racontait la retraite des Dix mille, et
+l'enthousiasme des Grecs lorsqu'ils découvrirent la mer.... Je vous
+recommande ce Koërdic quand vous aurez de l'ennui.... Il est plus gai
+que le _Moniteur_.... Pourtant, je dois convenir qu'il a un défaut....
+
+--Ah!... et quel défaut, Alcibiade?
+
+--C'est un homme dangereux.... très-dangereux, Maurice, surtout pour les
+jeunes gens un peu exaltés comme nous... A présent, il vient de nous
+raconter les exploits de l'illustre corsaire Surcouf, dans le golfe du
+Bengale. Vraiment, cela vous oblige à remercier Dieu de vous avoir fait
+homme; c'est enivrant comme un hymne de guerre et un premier coup de
+canon!
+
+--Je crois avoir entendu parler de ce Surcouf, dit Maurice, en
+recueillant ses souvenirs.
+
+--Tout le monde en a entendu parler, mon cher Maurice; mais ce taureau
+de Koërdic a fait la course avec lui, et il connaît Surcouf mieux que
+tout le monde, etc.
+
+--Mais, Alcibiade,--interrompit naïvement Maurice,--vous ne m'avez pas
+expliqué pourquoi ce Koërdic est dangereux....
+
+--Ah! c'est juste!--dit Alcibiade avec un ton admirablement naturel.
+
+Ne causons pas de cela, ici, à voix trop haute.... Voici.... Koërdic, en
+racontant la vie du corsaire, cette vie de joie, de combats, de fêtes,
+d'amour, de gloire, de richesses, d'enthousiasme, nous fait trop
+mépriser la vie prosaïquement stupide que nous menons.... et, pour tout
+dire, cet endiablé de Koërdic vient de me faire une description qui m'a
+sauté au cerveau comme du vin de Lamalgue: il m'a enivré.... enivré à
+tel point que j'ai fait un plan, un plan superbe, qui va sourire à votre
+ardente imagination.
+
+--Voyons ce plan,
+
+Dit Maurice d'une voix contenue, pour la mettre à l'unisson de celle de
+son interlocuteur.
+
+--C'est un plan bien simple, poursuivit Alcibiade; il s'agit de nous
+faire corsaires....
+
+--Et comment?
+
+--Encore plus simple. Nous sommes très-nombreux à bord de l'_Églé_; nous
+sommes surtout gens de cœur et très-résolus. En fait de conspiration
+nous ne sommes pas novices; eh bien! il ne s'agit que d'embaucher une
+partie des matelots qui ne demandent pas mieux; nous jetons à fond de
+cale le capitaine, et l'_Églé_ va rejoindre Surcouf dans l'Océan indien.
+
+Maurice ouvrit des yeux démesurés et les fixa sur le visage d'Alcibiade.
+
+--Eh! poursuivit celui-ci, voilà une idée! comme cela, vous fait bondir
+le cœur, vous qui êtes né avec la fibre de la conspiration! Et,
+remarquez bien, Maurice, qu'il ne s'agit pas cette fois d'un de ces
+complots qui vous font trôner vingt-quatre heures à l'Hôtel-de-Ville de
+Paris, comme vainqueurs, et vous font tomber, comme vaincus, le
+lendemain, sur la barre d'un tribunal.
+
+Cela sera le triomphe de notre jeunesse et de notre vie. Tout un monde
+est à nous. L'Océan nous appartient! les galions sont nos trésors, les
+golfes nos grandes routes, les îles nos hôtelleries, les combats nos
+jeux, les archipels nos sérails, les Anglais nos esclaves, les orgies
+nos fêtes, les étoiles nos flambeaux! Maurice, serrez ma main, et je
+vous donne ce nouveau monde, comme à un autre Christophe Colomb!
+
+Maurice retira sa main droite et la suspendit, par contenance, aux
+mailles goudronnées des porte-haubans.
+
+Alcibiade regardait le jeune déporté avec cet air qui provoque une
+réponse immédiate.
+
+--Avez-vous bien réfléchi, Alcibiade, sur ce projet?
+
+Demanda-t-il d'une voix émue.
+
+--Bien réfléchi.
+
+--Et qui sera le chef de cette conspiration?
+
+--Parbleu! moi: c'est de toute justice, je suis l'inventeur.
+
+--Et qui conduira le vaisseau, mon cher Alcibiade?
+
+--Tout le monde. Les capitaines ont fait leur temps; on se passera
+d'eux; je les regarde comme des préjugés, vieux comme l'amiral Caïus
+Duilius. L'intelligence humaine a marché, marchons.
+
+--Vraiment!--dit Maurice avec sa naïveté ordinaire.
+
+--Vous tenez ce matin un langage qui m'étonne beaucoup, mon cher
+Alcibiade...
+
+--Oh! mon cher Maurice, point d'hésitation ici, point de remarques et de
+paroles perdues; je ne vous cacherai même pas que je me suis embarqué,
+avec cette intention, et que mon plan est vieux: ainsi,
+l'approuvez-vous, ou ne l'approuvez-vous pas?
+
+--Il me semble, Alcibiade, qu'on peut discuter un plan, même lorsqu'il
+est vieux.
+
+--Discutez cinq minutes, et puis n'en parlons plus. Diable! Maurice!
+comment êtes-vous devenu? Le calme plat a bien changé la nature de votre
+cerveau. Avez-vous autant réfléchi, lorsqu'il s'agissait de vous mettre
+dans une conspiration ridicule contre le premier consul?
+
+--Oh! c'était bien différent, Alcibiade!
+
+--Ah! c'était bien différent!... Vous croyez cela, Maurice.... Allons,
+je vous accorde cinq minutes supplémentaires pour discuter mon plan;
+commencez.
+
+--Eh bien! j'admets la réussite de ce complot, dit Maurice; croyez-vous
+que le pouvoir restera entre vos mains, quand vous l'aurez violemment
+usurpé?
+
+Croyez-vous que votre ambition satisfaite n'en provoquera pas une autre
+qui ne l'est pas? Croyez-vous que, sur ce vaisseau, tout le monde n'a
+pas l'orgueil de penser qu'il commandera aussi bien que vous? et
+qu'ainsi la violence succédant à la violence, les chefs aux chefs,
+l'anarchie nous dévorera tous, avant même que nous ayons rencontré sur
+mer nos ennemis.
+
+--Maurice, dit Alcibiade en feignant la stupéfaction, la mer vous
+inspire, mieux que la terre. Voilà des paroles qui me frappent par leur
+sagesse; je ne m'attendais pas à cette profondeur de raisonnement; j'ai
+parlé comme vous, et vous avez répondu comme moi.
+
+Laissez-moi vous serrer la main. Ma conspiration tombe dans l'eau; elle
+est noyée par votre logique. Depuis le 3 nivôse, Maurice, vous avez fait
+bien des progrès. Quel service on vous a rendu en vous déportant! Vous
+êtes guéri d'esprit et de corps.
+
+--N'allez pas croire, au moins,--dit Maurice d'un ton fier,--que je vous
+parle ainsi par lâcheté. Donnez-moi une occasion honnête et vraiment
+patriotique de servir mon pays avec courage, et vous verrez si l'énergie
+du républicain de 92 ne se réveille pas!
+
+--Je vous crois sur parole, mon cher Maurice; l'essentiel pour moi était
+de me démontrer à moi-même, par cette espèce d'apologue d'un complot à
+bord d'un navire, que la logique et la raison rentraient dans votre
+esprit, à la faveur de ces réflexions salutaires qu'inspire un long
+voyage sur mer. Je crois maintenant que si vous étiez à Paris, vous
+prendriez du service dans la garde du premier consul.
+
+Maurice fit un sourire qui tenait le milieu entre une affirmation et une
+dénégation.
+
+--Je me félicite, dit-il, d'avoir donné tête baissée dans le piège de
+votre prétendu complot de corsaire. Vous connaissez mes sentiments. Je
+pense qu'il faut se connaître à fond entre nouveaux amis.
+
+--Bien pensé, Maurice! c'est le dernier piège que je vous tendrai....
+Maintenant, passons du grave au doux.... Il me semble que toutes nos
+belles passagères ne sont pas au grand complet là-bas, au gynécée de la
+proue.... Vous ne vous abaissez pas, vous, Maurice, à ces détails
+efféminés; vous êtes comme le sage Bias à bord de la trirème de
+Corinthe. Excusez un fou comme moi. J'ai pris sur terre des habitudes
+galantes que je continue sur mer; le Directoire m'a perverti.
+
+Pendant que vous conspiriez contre les hommes, je conspirais contre les
+femmes; mon rôle était plus dangereux.... Hier soir, je vous ai ébauché
+une confidence. J'ai la manie de l'indiscrétion, moi; ce sont mes mœurs
+du Directoire.... Ce matin, je serai plus explicite; à défaut de
+confident, je raconterais mes amours au grand-mât. Cela veut dire que
+j'aime Louise Genest, la perle de l'_Églé_.... Je ne l'ai pas encore
+aperçue sur le pont, et, quoique le soleil soit levé depuis trois
+heures, il me semble qu'il fait encore nuit.... Maurice, avez-vous
+remarqué Louise Genest dans vos distractions?
+
+--Mais.... j'ai remarqué beaucoup de passagères.... Quelques-unes m'ont
+paru assez jolies.... autant qu'il est possible d'en juger de loin....
+D'ailleurs, elles montent rarement sur le pont.... Nous avons eu de si
+mauvais temps!... Ah! mon cher Alcibiade! que votre naturel est heureux!
+
+--Je vous comprends, Maurice; vous avez reconnu en moi un jeune homme
+qui a le privilège de savoir oublier. C'est vrai; l'Océan, pour moi, est
+comme le fleuve païen de l'oubli. Je ne me souviens plus de mes anciens
+amours les plus nouveaux....
+
+Mais vous, Maurice, votre pensée flotte encore bien loin d'ici; il y a
+une image toujours levée à cet horizon du nord, dans la direction de la
+rue Mesnars.... Si nous relâchons au Cap, je boirai du vin de Constance
+à votre santé.
+
+--Non, Alcibiade, non,--dit Maurice avec tristesse,--je sens, au
+contraire, que chaque flot de cette mer emporte un lambeau de mon passé;
+il me semble que j'ai laissé mon cadavre en France et que je vais
+trouver, dans quelque terre inconnue, une âme nouvelle et d'autres
+affections sous un autre ciel. Dieu m'a donné deux existences: la
+première est finie, la seconde commencera bientôt. Ce navire me fait
+passer du néant à la résurrection.
+
+--Vos paroles sont un peu brumeuses, par ce soleil de 40 degrés qui nous
+éblouit,--dit Maurice;--mais je crois que votre brouillard oratoire
+signifie que vous ne reculeriez pas devant un nouvel amour, s'il se
+levait comme une étoile sur cet horizon.
+
+Maurice garda le silence et baissa les yeux.
+
+--Cela étant ainsi,--ajouta Alcibiade, vous allez _dépouiller le vieil
+homme_, comme dit l'Évangile, et j'ai pour vous, là-bas, dans ma cabine,
+l'uniforme blanc des catéchumènes du tropique. Venez voir cela, mon ami.
+
+Maurice suivit machinalement Alcibiade sans trop savoir de quoi il
+s'agissait.
+
+Dans l'entrepont, Alcibiade lui dit en lui montrant un assortiment
+complet de toilettes équinoxiales:
+
+--Quittez vos lourds habits de jacobin septentrional, et costumez-vous
+en Lovelace indien. Ensuite venez me rejoindre sur le pont.
+
+--Mais à qui suis-je redevable de ce présent?
+
+Demanda Maurice en se croisant les mains au-dessus de sa tête.
+
+--A qui?... Vous allez le savoir, Maurice. D'abord, ce n'est pas à moi;
+je ne suis pas assez riche pour prodiguer le basin anglais et le nankin
+de Canton aux amis.... Écoutez-moi bien, Maurice; c'est le pilote de
+l'_Églé_ qui vous fait ce léger présent.... Oh! que votre fierté ne
+s'alarme pas! un déporté habillé de gros drap bleu a le droit de
+recevoir des étoffes d'été sous l'équateur. Je suis aussi fier que vous,
+moi, et noble depuis Henri II, car je _porte d'azur aux trois merlettes
+d'argent_, ou, du moins, je portais cela, avant la nuit du 4 août si
+fatale au blason; eh bien! j'ai accepté ce costume tropical, que voici,
+de la main du pilote de l'_Églé_.
+
+--Mais ce pilote habille donc tout le monde ici?
+
+Demanda Maurice, en essayant une veste chinoise.
+
+--Non; il vous habille, vous, comme le plus jeune et le plus intéressant
+des transportés.
+
+--Je cours remercier ce brave homme, et....
+
+--Gardez-vous-en bien!
+
+Dit Alcibiade en l'arrêtant.
+
+--Il est défendu aux hommes de l'équipage de s'entretenir avec les
+déportés, sous peine de mort. L'avez-vous oublié?
+
+--Alors, Alcibiade, je vous charge....
+
+--Écoutez, Maurice, voici ce que vous avez à faire. Habillez-vous
+tropicalement et venez me rejoindre là-haut: tout s'arrangera. Vous
+suivrez mes conseils; vous remercierez le pilote, et personne ne sera
+condamné à mort.... A bientôt.
+
+
+
+
+Une voile!
+
+
+XVI.
+
+Dans une traversée, le moindre incident est un spectacle.
+
+Ainsi, lorsque Maurice parut sur le pont avec son costume de tropique,
+il souleva de la proue à la poupe un murmure d'admiration; les symptômes
+du valétudinaire avaient disparu avec la dépouille européenne.
+
+Ce vêtement nouveau laissait voir une taille élégante et svelte et un
+torse solidement ciselé.
+
+Son visage avait perdu la pâleur de la souffrance sous une triple couche
+de soleil; ses cheveux jaillissaient en boucles noires des ailes d'un
+chapeau de paille, et la vigueur éclatait partout sur ce corps jeune, et
+accompagnait chaque mouvement.
+
+--Mon ami,--lui dit Alcibiade en l'abordant.
+
+Vous faites sédition à bord. Il n'y a que des yeux ouverts sur vous dans
+le quartier de nos belles passagères. Les hommes murmurent de jalousie,
+et moi-même je fais chorus avec eux. Je n'avais jamais remarqué, comme
+aujourd'hui, l'effet que produisent deux grands yeux noirs pleins de feu
+avec cette toilette couleur de neige. Je vous permets d'être fat, cher
+Maurice, mais n'humiliez pas trop les voisins, et songez au sort de ce
+jeune Hylas, qui fut abandonné par des matelots jaloux sur une île
+déserte; c'est la dernière citation que j'emprunte à la mythologie,
+vieille habitude du Directoire, intolérable sous l'équateur.
+
+--Dans toutes vos belles paroles, pourtant,--dit Maurice avec un sourire
+de ressuscité, vous avez oublié cet excellent pilote, qui m'a vêtu
+conformément aux lois du soleil.
+
+--Très-bien! Maurice, vous prenez le style d'un homme radicalement
+guéri. Nouveau progrès.... Attendez, laissez-moi vous découvrir, dans le
+peuple du pont, ce digne marin qui habille si bien les autres, et
+s'habille si mal lui-même. Ce saint Martin de l'_Églé_....
+
+Ah! je l'aperçois!.... Maurice, point d'imprudence.... vous êtes
+observé.... il ne faut pas qu'on vous soupçonne d'entretenir des
+relations mystérieuses avec les gens du bord....
+
+--Soyez tranquille, Alcibiade, je ne suis pas un enfant.
+
+--Bon!... dirigez nonchalamment vos regards du côté de l'arrière, à
+quinze pas de nous, là où le soleil fait un grand cercle d'or sur le
+pont.... il y a un marin assis sur un rouleau de câbles.... un marin,
+avec une chemise bleue, ouverte sur la poitrine.... il joue du doigt
+avec un bout de corde flottante, comme un chat qui ne sait que faire....
+Le voyez-vous, Maurice?
+
+--Parfaitement.... je l'avais même déjà remarqué ce matin.... ses yeux
+se sont souvent rencontrés avec les miens, dans la traversée.... Quelle
+franche figure d'honnête homme, il a notre pilote!... Ah! le voilà qui
+se compromet.... Il m'adresse un sourire et un léger salut de main....
+
+--Oh! vous pouvez lui rendre son sourire et son salut....
+
+--Sans danger, Alcibiade?
+
+--Sans danger.
+
+--Avez-vous vu, Alcibiade, comme sa figure s'est épanouie de joie?...
+je crois même qu'il essuie quelques larmes avec sa main....
+
+--Oh! cela se conçoit très-bien, Maurice. Il y a des hommes qui font une
+bonne action par égoïsme; cela leur donne une volupté si grande, qu'ils
+pleurent d'émotion en regardant leur bienfait. Égoïsme pur!
+
+--Très-pur, j'en conviens, Alcibiade; il serait à désirer que tout le
+monde fût égoïste comme ce marin.
+
+--Ah! oui, Maurice... Malheureusement c'est une classe d'égoïstes à
+part, et les adeptes sont peu nombreux, on ne les trouve que sur mer.
+
+--Savez-vous le nom de ce pilote égoïste?
+
+--Je l'ignore. Vous savez qu'à bord d'un vaisseau personne n'a un nom.
+Un pilote s'appelle _le Pilote_. Cela suffit.
+
+--Celui-ci, Alcibiade, dit Maurice en examinant avec attention son
+père,--est un type du marin méridional. Sa figure a la mobilité
+convulsive des marins du midi; je n'avais que treize ans lorsque j'ai
+quitté mon pays natal, mais tous les types de marins de Toulon me sont
+restés dans la mémoire.
+
+Un jour ma mère me conduisit à bord d'un vaisseau à trois ponts qui
+revenait d'un long voyage. Nous allions demander des nouvelles de mon
+père à un brave officier nommé l'Infernet, qui était de Toulon. Je
+regardai tous les hommes du bord avec l'espoir de reconnaître, parmi
+eux, mon père que je n'avais vu qu'une fois. Ces figures mâles et vives
+me frappèrent.
+
+Je me plaisais surtout à regarder l'Infernet, un vrai géant, avec un
+visage à la fois doux et terrible, comme le visage de la mer. Or, en ce
+moment, les traits de l'Infernet et de ses braves compagnons se
+retracent à mon souvenir, et, en examinant ce pilote, je retrouve dans
+son regard et dans les lignes agitées de sa face brune, la même
+expression d'énergie et de douceur. Je serais heureux d'apprendre que je
+ne me suis pas trompé.
+
+En ce moment le cri: _Une voile!_ retentit au sommet de la vigie, et
+sembla réveiller en sursaut le navire endormi dans la volupté sur le lit
+de l'Océan.
+
+Tous les yeux n'eurent qu'un seul regard, et les lunettes se braquèrent
+sur l'horizon.
+
+Sidore Brémond fit avec son bras droit un geste brusque, qui signifiait:
+au diable la voile!
+
+Et s'arrachant violemment à son extase paternelle, il se pencha sur la
+mer, et mit sa main en auvent sur les yeux, pour mieux apercevoir le
+navire signalé.
+
+Le commandant de l'_Églé_, jusqu'à cette heure invisible comme un dieu,
+apparut sur le pont, et déroulant une longue lunette, il l'appuya dans
+la maille d'une échelle, et regarda longtemps avec une singulière
+attention.
+
+Le pilote balança nonchalamment sa tête, fit jaillir de ses lèvres
+serrées une syllabe sans lettres, et vint se placer à côté du commandant
+de l'_Églé_.
+
+--Sidore, dit le commandant, tu as l'œil de la mer, regarde et dis-moi
+ton avis.
+
+--Oui, mon commandant.
+
+Le pilote ne se servit qu'un instant de la lunette, et il la rendit en
+regardant le capitaine d'un air significatif.
+
+--Tu as bien vu, Sidore? dit celui-ci.
+
+--Oh! trop bien, commandant. C'est un vaisseau à trois ponts; je l'ai
+vu de près à Aboukir; c'est le _King-Georges_.
+
+--Vingt-quatre pièces de canon contre cent vingt, dit le commandant, on
+peut se battre.
+
+On passe sous la première bordée, et nous sommes assez de monde pour
+réussir.
+
+Sidore lança un regard sur son fils, et secoua la tête d'un air
+d'incrédulité.
+
+--Comment! Sidore, tu doutes, toi, un loup de mer doublé et chevillé en
+cuivre! Tu veux passer devant l'Anglais sans le saluer?
+
+--Il y a des cas, mon commandant, où il faut être impoli, même envers
+l'Anglais.
+
+--Tu te fais poltron en vieillissant, mon brave Sidore.
+
+--Je me fais prudent. Si nous n'étions que des hommes à bord, on a
+toujours la ressource de mettre le feu à la Sainte-Barbe, mais je
+n'aurai jamais le courage, mon commandant, de faire sauter toutes ces
+pauvres femmes avec nous.
+
+--A la bonne heure! voilà une raison, mon brave Sidore. J'étais bien
+aise d'avoir ton avis, parce que tu es un protégé du premier Consul.
+
+Le pilote redressa fièrement son torse et regarda son fils.
+
+--Vite à la manœuvre, poursuivit le capitaine; il faut gouverner dans
+la direction de l'est.... A ton poste, Sidore Brémond.
+
+Et faisant signe au second du navire d'approcher, il lui ordonna de
+faire descendre les passagères sur-le-champ et d'annoncer le
+_branle-bas_.
+
+--Il se passe quelque chose d'étrange,--disait Alcibiade à Maurice.
+
+Le capitaine parle au pilote. A coup sûr, cette voile de l'horizon ne
+cache pas un ami.
+
+--Les femmes descendent en pleurant,--disait Maurice.
+
+--Et les canonniers montent en riant, ajoutait Alcibiade; ceci devient
+sérieux.
+
+Cependant l'_Églé_ se couvrait de toutes ses voiles, pour ne pas laisser
+perdre un seul souffle de l'air, et sa proue, habilement dirigée, ne se
+tournait pas vers l'horizon, où le _King-Georges_ voguait avec la
+pesanteur de ses trois ponts, de sa triple batterie et de ses mâts.
+
+Le capitaine monta sur son banc de quart, et entouré des matelots, des
+soldats de marine et des déportés il leur dit:
+
+--Mes enfants, l'Anglais est devant vous; si le combat s'engage, la
+République vous demande un sublime effort. L'ennemi peut compter nos
+hommes et nos canons, nous ne compterons pas les siens. Nous nous
+battrons jusqu'à la mort.
+
+Le cri de _Vive la République_! retentit sur le pont, sur les vergues
+et dans les batteries.
+
+On envahit la salle d'armes; les déportés se munirent de pistolets et de
+sabres d'abordage, et prirent leur rang de combat parmi les soldats de
+marine.
+
+Alcibiade et Maurice s'étaient armés les premiers.
+
+Après un tumulte effroyable, un religieux silence s'établit sur le pont.
+
+Par intervalles, on entendait la voix du capitaine qui retentissait dans
+le porte-voix et commandait une manœuvre.
+
+Les canonniers étaient à leurs pièces, et les grappins se dressaient, à
+tribord, comme des griffes de vautours.
+
+Dans une immense éclaircie d'azur et de soleil, le _King-Georges_
+apparaissait comme une île sombre couverte d'une brume blanche et toute
+sillonnée d'éclairs.
+
+Un petit nuage pâle sortit avec une lueur du flanc de ce vaisseau; un
+bruit sourd roula de vague en vague et d'horizon en horizon, et la mer
+fut trouée par un corps invisible, à cent brasses de l'_Églé_.
+
+Les canonniers de la corvette prirent leur _lance_ et se tournèrent vers
+le banc de quart pour attendre un ordre.
+
+Ce coup de canon avait retenti dans le cœur du pilote Sidore; il fit des
+prodiges de manœuvres pour seconder le vent dans ses intentions
+favorables.
+
+L'_Églé_ déploya bientôt toute l'envergure de ses ailes, et glissa comme
+sur deux rainures d'acier, inclinées de l'est au couchant; elle ne
+fuyait pas, elle semblait emportée par une force invincible loin de ce
+champ de bataille, où le courage de ses matelots voulait le retenir.
+
+Le _King-Georges_ se perdait déjà dans les brumes lumineuses d'un autre
+horizon et s'évanouissait comme un fantôme de mer, avec le dernier rayon
+du jour.
+
+
+
+
+D'un Océan à l'autre.
+
+
+XVII.
+
+Quand on lit les histoires de la mer on s'étonne d'y rencontrer si
+souvent le miracle providentiel de ces bonnes brises secourables, qui se
+lèvent soudainement pour délivrer un navire en péril.
+
+On ne peut pas même expliquer cette protection merveilleuse et inespérée
+à certains drapeaux, à certains hommes, à certains navires, et affirmer,
+avec le verset de la Bible, que Dieu n'opère pas ce prodige de sauvetage
+en faveur de toutes les nations [1]; elles ont toutes le même droit au
+même secours, et les Anglais mêmes se sont souvent sauvés à propos, par
+un de ces miracles de brise soudaine, dans des circonstances où leur
+habileté maritime n'aurait rien pu faire pour eux.
+
+Tellement la Providence est impartiale dans ses hautes faveurs.
+
+[Note 1: _Non fecit taliter omni nationi_ PSALM.]
+
+Ainsi, pour ne citer que le plus mémorable de ces exemples, lorsque
+Bonaparte, simple lieutenant, mieux inspiré que le général Dugommier,
+eut emporté d'assaut le fort du Petit-Gibraltar, la flotte anglaise, à
+l'ancre dans la rade de Toulon, s'attendit à être foudroyée par les
+batteries des républicains.
+
+Une mer calme ôtait aux Anglais tout espoir de fuite, la rade allait
+être leur tombeau.
+
+Au moment où les canons du Petit-Gibraltar se braquaient contre
+l'escadre ennemie dont les voiles dormaient sur les mâts, une brise de
+nord-ouest se leva sur les montagnes, et poussa les vaisseaux vers le
+goulet de la grosse tour, en les chassant après vers la haute mer.
+
+On peut dire que le plus étonnant de tous ces miracles de brise a été
+fait en cette occasion décisive, et en faveur des Anglais.
+
+L'_Églé_ méritait cette faveur: elle avait des droits à la brise
+secourable, et le _King-Georges_, qui tenait ses formidables
+embarcations toutes prêtes, perdit ses boulets dans la mer, et en fut
+pour ses frais.
+
+Par malheur, le vent qui sauve ressemble beaucoup au vent qui détruit;
+la bonne brise, toujours ambitieuse, devient tempête quelquefois.
+
+On évite un vaisseau, on tombe dans un ouragan.
+
+La fable de Carybde et Scylla est l'histoire de la mer.
+
+Les passagers de l'_Églé_ n'eurent pas le bonheur de former un club
+nocturne sur le pont, et de s'entretenir de tous les incidents qui
+avaient signalé leur rencontre avec le _King-Georges_.
+
+La tempête sifflait dans L'air, et changeait subitement les cabines en
+infirmeries.
+
+Ce mal mystérieux que la mer donne aux hommes de la terre, suspendait
+les doux entretiens du bord, et engourdissait la pensée et la vie dans
+le cerveau de tous les passagers.
+
+Le poète Horace, qui a déchaîné sa colère contre l'inventeur des
+vaisseaux, oublie de citer le mal de mer parmi les fléaux que cette
+invention a imposés à l'homme; ce qui a fait croire à plusieurs savants
+que le mal de mer est un fléau moderne, un fléau de races et de
+poitrines dégénérées.
+
+Heureusement, pour l'honneur de nos poitrines, un autre poète raconte
+une traversée d'Italie en Grèce; il parle du mal de mer, à propos de ces
+belles dames romaines qui enlevaient des histrions et des joueurs de
+flûte, pour les suivre aux rivages lointains. Juvénal a complété Horace.
+
+La mer et les hommes n'ont pas changé.
+
+Tous les passagers d'un navire ne sont pas soumis à cette tyrannie de la
+mer.
+
+Il y a toujours à bord quelques êtres terrestres privilégiés, qui se
+font marins du premier coup, et marchent, par un mauvais temps, sur la
+planche d'un navire, comme sur la pelouse d'un jardin.
+
+Cela tient à des causes que la science explique de cette manière: «Ces
+hommes ont reçu de la nature une heureuse organisation.» Il eût mieux
+valu ne rien expliquer.
+
+Ainsi, à bord de l'_Églé_, nous trouverons un exemple de ces heureuses
+organisations.
+
+Alcibiade seul est debout au milieu d'une infirmerie de passagers: il
+court de cabine en cabine, descend du pont à la cale, va de bâbord à
+tribord, de la proue à la poupe; passant avec les oscillations du
+funambule, à travers tangage et roulis; secouant l'écume d'une vague et
+fredonnant toujours un refrain de vaudeville ou d'opéra; vrai
+gentilhomme de 88 doublé du Parisien de tous les temps.
+
+Quand il passait devant le pilote, l'entretien était court, mais vif.
+
+Quelques signes ou quelques mots suffisaient à l'intelligence de tous
+deux.
+
+L'œil de Sidore ressemblait, sous sa paupière, à un point
+d'interrogation.
+
+L'œil d'Alcibiade se fermait avec un sourire, et de part et d'autre on
+savait à quoi s'en tenir.
+
+Cela signifiait, en langue primitive antérieure au vocabulaire:--Comment
+va mon fils?--Il va bien, soyez tranquille.
+
+En l'absence de témoins, on hasardait un dialogue au vol.
+
+--Que dites-vous du temps, pilote Brémond?
+
+--Mauvais, mais bon.
+
+--L'_Églé_ marche-t-elle?
+
+--Comme un gabian [2].
+
+--Point de danger?
+
+--Point.
+
+[Note 2: Oiseau de mer, ainsi nommé par les marins.]
+
+Le capitaine venait faire quelques promenades sur le pont; il regardait
+la mer, essayait un coup de lame, donnait quelques ordres, et descendait
+avec un calme solennel l'escalier de l'entrepont. De vieux matelots,
+habitués à toutes les folies de l'Océan, ne lui faisaient pas l'honneur
+de le regarder; ils étaient assis au pied d'un mât, et discutaient pour
+établir la supériorité de Toulon sur Rochefort, et du Bailli de Suffren
+sur le comte d'Estaing.
+
+Cependant l'agile corvette courait vers les orageux parages, où le Cap
+de Bonne-Espérance, s'allongeant vers le pôle, force les navires à faire
+un détour immense pour le doubler avec moins de péril.
+
+--Ce diable de cap est-il encore bien loin?--demandait Alcibiade en
+passant devant le pilote.
+
+--Huit degrés; ce n'est rien pour la corvette.
+
+--Marchons-nous toujours bien?
+
+--Nous filons quatorze nœuds, comme l'Érable.... Oh! l'Érable!
+
+--Pilote Brémond, y-a-t-il loin du cap à Nossy-bay?
+
+--Il nous faudra peu de jours, si les courants de ce diable de canal de
+Mozambique ne nous contrarient pas trop.... Et le petit comment va-t-il?
+
+--Il dort vingt-quatre heures par jour.
+
+--Pauvre enfant!... Avez-vous été content, citoyen Alcibiade, de ma
+manœuvre devant l'Anglais?
+
+--Très-content, mon patron.
+
+--Quand j'ai découvert le _King-Georges_, citoyen Alcibiade, je n'ai
+plus vu que mon fils, et je me suis dit: Sauvons tout pour le sauver.
+
+--Très-bien, Brémond; je vous quitte pour lui. Excusez-moi.
+
+Les jours qui suivirent amenèrent les mêmes incidents.
+
+Un vent frais soufflait sur le pont, et interdisait toute sortie, même
+aux passagers que le mal de mer ne tourmentait plus.
+
+L'_Églé_ avait quitté les régions tièdes; les haleines polaires
+régnaient dans les eaux, où la corvette semblait venir prendre un point
+d'appui pour remonter dans l'Océan indien.
+
+Le cap des Tempêtes ayant été heureusement doublé, notre navire retrouva
+le climat délicieux des belles zones qu'il avait traversées dans l'Océan
+atlantique.
+
+Les eaux et les brises se firent clémentes, et les courants du canal de
+Mozambique, si redoutés du pilote, se montrèrent favorables à l'_Églé_.
+
+Aujourd'hui, lorsque, grâce à la vapeur, on s'embarque de grand matin
+sur un paquebot pour descendre un fleuve, les passagers, hommes et
+femmes, entrent, silencieux et mornes, comme des somnambules, dans la
+grande _salle des voyageurs_.
+
+La bougie brûle encore sur une table, devant un journal abandonné;
+chacun regarde son voisin d'un air hostile; des masses confuses de drap
+et d'étoffes encombrent les banquettes et le plancher; les femmes
+achèvent le sommeil de l'auberge derrière les voiles verts de leurs
+chapeaux bosselés.
+
+Quelques hommes, encapuchonnés de burnous, restent debout et bâillent;
+d'autres s'endorment sur le dur édredon des tables ou sur les banquettes
+de faux velours.
+
+Un prêtre récite son bréviaire et une religieuse dit son chapelet.
+
+Quand toute cette population flottante se réveille, on croirait voir les
+funèbres passagers de la barque à Caron.
+
+Les visages distillent la mélancolie; les yeux ont des éclairs
+sinistres; il semble qu'une guerre civile va éclater entre quatre murs
+de bois.
+
+Cependant les heures s'écoulent avec les eaux du fleuve: un riant
+soleil, une fraîche tente appellent ce monde haineux sur le pont du
+paquebot.
+
+Les paroles circulent, les voiles verts se lèvent, les visages prennent
+des sourires, les regards se colorent de bienveillance; et aux dernières
+heures du voyage, une si touchante familiarité s'établit entre ces
+passagers, qu'on les croirait tous liés entre eux par une amitié de
+vieille date.
+
+Cette amitié compte douze heures de paquebot; elle avait commencé, le
+matin, par des symptômes d'hostilité sourde.
+
+Si cette singulière métamorphose se fait remarquer, dans une de ces
+promenades à la vapeur, entre un lever et un coucher du soleil, que ne
+doit-on pas attendre d'une longue traversée sur deux océans?
+
+Aux derniers jours du voyage de l'_Églé_, lorsque le beau temps eut
+ramené les passagers et les passagères sous les tentes du pont,
+l'intimité entre les deux sexes avait pris un caractère sérieux qui
+promettait beaucoup à l'avenir, et qui devait tenir mieux encore que ce
+qu'elle promettait, en présence des plus grands témoins de la création,
+l'Océan et le soleil.
+
+La jeune et belle passagère, Louise Genest, avait reparu à son ancienne
+place, et Alcibiade, avec son amicale perfidie habituelle, s'était
+lestement placé entre elle et Maurice, et lui adressait des
+félicitations sur le courage dont elle avait fait preuve, dans les
+ennuis et les dangers du bord.--Nous voici bientôt arrivés, madame, lui
+disait-il, et quand vous aurez mis le pied sur cette terre nouvelle,
+vous en ferez votre paradis.
+
+--Citoyen Alcibiade, dit la jeune fille en soupirant, je ne vois pas
+encore bien clair dans mon avenir.
+
+--Votre avenir, madame, est à vous. On ne pleure pas toujours en ce
+monde: Dieu nous a donné la joie pour nous en servir après la douleur.
+Vous avez en vous la jeunesse, la vie, et la force; je ne parle pas de
+la beauté, qui ne gâte jamais rien: avec ces trésors, on est riche
+partout. Regardez, là, devant vous, cet horizon. Il y a une île grande
+comme la France, et dans cette île un coin adorable, où sont les ombres
+tièdes, les eaux douces, et les fruits doux. Il y a aussi des trésors de
+l'amour dans chaque rayon du soleil, et un de ces rayons tombera sur
+votre front charmant, et réjouira votre âme comme une fête qui n'a point
+de fin.
+
+--Ah! monsieur, dit Louise, ne me donnez pas de pareils rêves....
+
+--Si je vous les donne, c'est que je ne redoute pas pour vous le réveil,
+interrompit Alcibiade; croyez-vous donc, Louise, que je vous ai arrachée
+à votre mansarde pour vous accabler d'une vie telle que la première? Je
+savais très-bien ce que je faisais, et je sais très-bien ce que je dis
+en ce moment. Vous ne vous conduisez pas, je vous conduis, et croyez que
+je ne veux pas vous laisser égarer sur le chemin de votre bonheur.
+
+Alcibiade avait dans sa voix ce charme qui divinise la parole de
+l'homme, et qui est la musique du cœur.
+
+Louise regarda d'un œil souriant cet horizon lumineux qui lui était
+désigné comme une terre de promission.
+
+La jalousie, cette noble passion qui tue l'amour ou le rend immortel,
+agitait en ce moment le cœur de Maurice et couvrait sa face d'une sueur
+froide, sous une température africaine.
+
+Ce sentiment, tout nouveau pour lui, donnait à son imagination des
+perspectives inconnues, et lui révélait surtout une passion véritable
+dans ce qu'il avait regardé comme un amusement de passager aux prises
+avec l'ennui.
+
+Alcibiade feignit de le rencontrer par hasard, entre deux mâts, et lui
+dit:--Je viens de causer un instant avec cette pauvre Louise Genest,
+et....
+
+--Et?--dit Maurice, comme un écho qui s'adjoindrait un point
+d'interrogation.
+
+--Eh bien! la charmante veuve évite l'abordage comme l'_Églé_ devant le
+_King-Georges_; elle ne mord pas à la phrase galante; c'est une vertu
+bronzée au soleil de l'équateur. J'étais encore amoureux ce matin, mais
+ce soir je donne ma démission.
+
+Le visage de Maurice passa subitement de l'agitation à la sérénité, ce
+qui n'échappa point à la finesse d'Alcibiade.
+
+--Vous reculez bien aisément devant les obstacles?--dit Maurice en
+souriant,--les veuves n'oublient pas si vite leurs maris.
+
+--Bah! mon cher Maurice, quand une veuve a mis deux océans, deux longues
+tempêtes, et le _King-Georges_ entre elle et son mari, c'est une veuve
+de dix ans révolus, et encore j'abrège. Il y a un siècle que le pauvre
+Genest est mort... Non, ce n'est pas cela, et alors c'est autre chose...
+c'est...
+
+--C'est?...
+
+--Louise a une inclination secrète au fond du cœur. J'en suis sûr. Je
+connais les veuves de la terre; celles de la mer sont encore plus
+veuves. Louise nourrit une passion... heureux mortel!
+
+--Et quel est cet heureux mortel? demanda timidement Maurice.
+
+--Ah! voilà l'énigme! nous sommes trois cents amoureux à bord de
+l'_Églé_. Impossible de deviner l'élu.
+
+--Vous dites cela comme si vous le connaissiez, Alcibiade.
+
+--Eh! bien, oui, Maurice, je le connais, et je lui cède volontiers le
+pas.
+
+--Pouvez-vous me montrer cet élu dans l'équipage, mon cher Alcibiade?
+
+--Maurice, vous vous le montrerez à vous-même, dans un moment...
+Écoutez; je descends pour causer un instant avec le pilote, ce brave
+homme que vous aimez tant; nous voulons vous ménager, lui et moi, une
+petite surprise quand nous serons en vue de Madagascar....
+
+--Quelle surprise? demanda vivement Maurice.
+
+--Comment voulez-vous que je vous fasse aujourd'hui une surprise qui
+doit vous surprendre demain? Soyez raisonnable, Maurice....
+écoutez-moi.... Quand je serai descendu, en vous quittant, un beau jeune
+homme s'approchera de Louise, prendra une place à ses pieds, et engagera
+un entretien avec elle. Ce jeune homme est l'heureux mortel en question.
+Adieu.
+
+Et Alcibiade s'éloigna en riant....
+
+Maurice garda quelque temps un air pensif, puis secouant la tête, comme
+pour en chasser une idée importune, il s'avança vers Louise, et s'assit
+à ses pieds avec de courageuses intentions.
+
+Un quart-d'heure après, Alcibiade passa nonchalamment devant son ami,
+et, sans le regarder, il dit d'une voix très-distincte:
+
+--Heureux mortel!
+
+Maurice sentit rougir son visage sous sa triple couche de soleil.
+
+
+
+
+Arrivée.
+
+
+XVIII.
+
+--Voici une place charmante pour causer,--dit Alcibiade à Maurice, en
+s'asseyant sur les arcs-boutants de la proue, à l'ombre d'une voile.
+
+Aujourd'hui, si le vent nous continue ses bonnes grâces, nous
+assisterons à un spectacle qu'il faudrait payer de la moitié de notre
+sang.
+
+Après un long voyage, raccourci de beaucoup, il est vrai, par la faveur
+constante des vents, nous allons enfin voir notre belle terre promise.
+
+C'est le pilote qui vient de me donner cette nouvelle.
+
+Vous verrez un point noir à l'horizon; à chaque élan du navire, ce point
+s'élargira, en couvrant la ligne du ciel, et deviendra la rade
+hospitalière qui allonge ses deux bras comme une mère pour recevoir ses
+enfants.
+
+_C'est Nossy-Bay_, à la pointe sud de Madagascar.
+
+--Enfin! nous voilà au port!
+
+Dit Maurice en croisant les mains et en levant les yeux vers le ciel.
+
+--Écoutez, Maurice. Ce port sera le second berceau de votre seconde
+naissance. Remerciez les hommes et la loi, qui savent si bien
+récompenser en punissant.
+
+--Au fait,--interrompit Maurice,--je ne comprends pas trop bien les
+juges des tribunaux de Paris....
+
+--Ni moi non plus, Maurice; et probablement ils ne se comprennent pas
+eux-mêmes. En général, les hommes qui font des lois sont des êtres
+sédentaires qui ont un cabinet d'étude rue Cassette, faubourg
+Saint-Germain. Ils connaissent les codes de Minos, de Solon, de
+Lycurgue, de Justinien, et les capitulaires de Charlemagne, mais ils ne
+sont pas forts en géographie. Ces législateurs ont donc inventé la
+déportation ou la transportation.
+
+--C'est singulier! dit Maurice.
+
+--Attendez encore, poursuivit Alcibiade; vous allez voir les agréments
+de cette loi.
+
+Exemple: Un jeune homme, et il y en a beaucoup comme celui-là; un jeune
+homme se reconnaît un goût invincible pour les voyages de long cours; il
+ne rêve que d'Archipels lumineux, d'Océans plus ou moins pacifiques, de
+mines de perles, d'émeraudes, de diamants, de corail, de femmes de
+toutes couleurs, séduites avec des verroteries, d'héritières anglaises
+qui ont une île pour dot.
+
+Par malheur, ces longs voyages coûtent des sommes énormes, et notre
+jeune rêveur n'a pas un denier. Alors, il se ravise, et prend une
+résolution sage; il se faufile, le plus innocemment possible, dans un
+complot coupable, évite la mort, et n'évite pas la déportation: un
+superbe vaisseau est nolisé pour le déporté; la philanthropie des
+publicistes réclame pour lui les plus grands égards; on le soigne donc
+comme un passager qui a payé sa place; chaque matin, le docteur du bord
+lui rend une visite. Enfin, il est traité en fils de famille, en aimable
+enfant prodigue, et il reçoit chaque jour une portion de veau gras de la
+table du commandant.
+
+--Voilà justement mon histoire, dit Maurice.
+
+--Votre histoire, Maurice, est encore plus compliquée. Vous étiez, vous,
+déporté, transporté, exilé, par le tribunal du hasard, dans les climats
+du Nord, homicides pour certaines organisations; vous étiez un Ovide
+chez les Scythes; un palmier transplanté sur le Pont-Neuf; un enfant du
+soleil cerclé de glaçons. Vous dépérissiez à vue d'œil, comme le jeune
+Potavéry, ce sauvage du Sud, domicilié rue Mouffetard.
+
+Voilà que votre nom se trouve mêlé à une liste de conspirateurs.
+Aussitôt la justice sévère vous déracine du Pont-Neuf où s'exhalait
+votre dernier souffle; on fulmine, d'une voix enrhumée par nivôse, un
+réquisitoire contre vous; on vous frète une jolie corvette de
+vingt-quatre pièces de canon, et on vous oblige, au nom de Thémis
+vengeresse, à vivre, à ressusciter, à respirer les baumes de la mer, à
+faire trois repas par jour, à être amoureux d'une veuve adorable, à
+visiter les merveilles de ce monde, universelle patrie de nous tous, et
+à cultiver sur une terre féconde, cent mille arpents dont le
+propriétaire est le soleil, lequel se laisse facilement exproprier.
+
+--Voilà un châtiment, c'est vrai, dit Maurice.
+
+--Maintenant, Maurice, croyez-vous être seul à jouir des bénéfices de
+votre châtiment? les deux tiers de nos déportés sont dans le même cas.
+Ils étaient morts comme vous, et comme vous ils vivent. Les hommes ne
+savent ni récompenser ni punir, et tout cela me prouve que nous marchons
+à un ordre nouveau, et que la Providence sait bien ce qu'elle fait, si
+les hommes ne le savent pas....
+
+--Continuez, Alcibiade....
+
+--Je regarde notre brave pilote qui me fait des signes inintelligibles
+comme un sauvage de Madagascar.... Je crois qu'il demande à être honoré
+de votre salut.... Saluez-le donc, Maurice, avec le plus charmant
+sourire de vos yeux.
+
+--Mais cette atroce consigne ne finira donc pas?--dit Maurice, après
+avoir salué gracieusement son père; me sera-t-il toujours défendu de
+serrer la main de ce brave homme dont la vue seule me réjouit?
+
+--Un peu de patience, Maurice, toutes les consignes de mer expirent sur
+terre... Attendez le moment: ce ne sera pas encore très-long.
+
+--Continuez donc, Alcibiade, je suis fâché de vous avoir interrompu.
+
+--Maurice, la révolution de 89 a tout déplacé; les forces vives du pays
+montent peu à peu du fond à la surface, et menacent d'envahir le sol
+tout entier. Il n'y aura bientôt plus de place pour tout le monde au
+festin. Aujourd'hui, chacun a le droit de vivre, et chacun soutiendra
+son droit.
+
+La mot _égalité_ a traversé l'air, cela suffit, il ne retombera pas au
+néant. L'avenir est un créancier qui se prépare à demander beaucoup au
+passé son débiteur: il faudra payer à l'échéance; avisons. Un homme
+avait très-bien compris tout ce que le présent doit léguer de
+broussailles à l'avenir: c'est Bonaparte. Sa récente campagne de Syrie
+est un mystère dont les esprits frivoles n'ont saisi que la moitié.
+
+Un mot prononcé, comme une phrase d'oracle, devant Saint-Jean-d'Acre, a
+révélé une pensée féconde et parallèle à la situation. Après soixante
+assauts inutiles livrés devant la Tour-Maudite, Bonaparte résolut de
+lever le siège, et il prononça tristement ces paroles: _Le sort du monde
+était dans cette tour!_
+
+--Je n'ai jamais bien compris cette exclamation, dit Maurice.
+
+--Maurice, bien peu de gens l'ont comprise, et cela doit vous consoler.
+Bonaparte voulait accomplir l'œuvre inachevée d'Alexandre. Il venait de
+jeter son regard aquilin sur la situation, et il comprenait qu'il était
+urgent de déplacer cette dévorante activité d'esprit, fille de
+l'éruption de 89, et de lui créer un autre foyer lointain, sur des
+terres en friche, et sous un soleil nouveau.
+
+Paris, ce grand centre d'agitation, que l'imprévoyance de soixante-six
+rois a laissé former sur les deux rives de la Seine, Paris menaçait de
+devenir une cité prétorienne, toujours disposée à détruire et à élever
+un gouvernement quelconque, comme Byzance autrefois: il fallait donc
+occuper ailleurs le génie aventureux et superbe de ses enfants. Ce
+qu'Alexandre avait fait pour la Macédoine, impatiente du joug de
+Philippe, Bonaparte allait le tenter pour l'orageuse France de 89.
+C'était un plan merveilleux et sauveur. Il s'agissait de pénétrer
+jusqu'aux régions de l'aurore, avec ces soldats de fer qui ont traversé
+le vallon des deux Pyramides et franchi le Thabor, et de planter le
+drapeau colonisateur de la France dans ces fertiles plaines de Lahore
+qui sont arrosées par cinq fleuves, et fécondées par le soleil.
+
+Saint-Jean-d'Acre pris, ce plan s'achevait; le sort du monde était dans
+sa tour. Bonaparte ne se trompait pas. Aujourd'hui, les hommes, à leur
+insu, semblent vouloir continuer ce plan, et on envoie des déportés aux
+terres lointaines. Chaque exilé de France est un grain de semence déposé
+sur le berceau d'une colonie. Quand se fera la moisson? Dieu le sait;
+après un demi-siècle peut-être; les nations peuvent attendre, elles ont
+la vie longue. Nous sommes, nous, sur ce navire, l'avant-garde de cette
+migration future qui doit soulager la France, en l'éparpillant sur les
+continents et les archipels lointains. Nous ressemblons à ces deux
+Hébreux que Josué envoya en Palestine, et qui s'en revinrent en
+rapportant sur leurs épaules des échantillons d'une fécondité
+merveilleuse, pour attirer leurs frères vers les champs promis.
+
+--Que Dieu vous écoute, pour le bonheur de notre malheureux pays! dit
+Maurice en joignant ses mains.
+
+--Quant à moi, poursuivit Alcibiade, vous verrez bientôt ce qu'un homme
+frivole, un aristocrate échappé de la lanterne en se déguisant en fou,
+un Alcibiade parisien a résolu de faire pour préparer des ressources aux
+hommes de l'avenir. Un soir,--c'était, je crois, le 2 nivôse,--un soir,
+je causais de mes penchants vicieux avec une femme à jamais perdue pour
+nous deux, avec la belle Lucrèce Dorio, et je lui disais que tout homme
+doit employer ses vices au profit de l'humanité, puisque les vertus sont
+si rares.
+
+Un jour, ajoutai-je, vous me verrez mettre ma théorie en action. Ce jour
+est venu. Nous allons nous appliquer à l'œuvre, vous et moi, et nous
+aurons avec nous de bons travailleurs. Ce que je vous dis à présent,
+Maurice, je l'ai dit à chacun de vos camarades en particulier, dans nos
+entretiens de la cabine et lorsque l'ouragan sifflait sur le pont; ils
+m'ont tous répondu, tous, en me serrant la main, comme vous faites en ce
+moment. Les hommes graves, les hommes d'État ont perdu le pays; il est
+temps que les hommes de plaisir et de frivolité le sauvent, sinon dans
+le présent, du moins dans l'avenir.... Maurice, regardez.... le point
+noir se lève à l'horizon!
+
+A ces mots, le cri _terre! terre!_ tomba du sommet des mâts, et tout le
+peuple du navire accourut sur le pont.
+
+Les larmes inondaient tous les visages; tous les pavillons se hissaient
+aux cordages des mâts, et l'_Églé_ saluait de son artillerie joyeuse
+cette terre, fille de l'Afrique et de l'Océan indien.
+
+Alcibiade qui, dans les moments solennels, savait donner à sa figure une
+gravité qu'on ne lui avait jamais vue, prit Maurice par la main, et lui
+dit:
+
+--Mon ami, je vous ai promis une récompense, et vous allez la recevoir.
+
+--J'attends,--dit Maurice, avec une émotion extraordinaire.
+
+--Maurice, votre âme est forte, et votre corps a repris toute sa
+vigueur. Aujourd'hui, vous pouvez supporter, sans péril, une crise
+violente... vous me promettez de ne prononcer aucune parole, de ne faire
+aucun mouvement qui puisse attirer sur nous l'attention des gens du
+vaisseau.
+
+--Oui,--répondit Maurice, en fixant des yeux effarés sur son
+interlocuteur.
+
+--Recueillez toute votre énergie, Maurice, il y a des coups de foudre de
+toute espèce; l'extrême joie et l'extrême douleur sont intolérables pour
+les âmes faibles....
+
+--Oh! parlez! parlez! je suis prêt à tout entendre,--interrompit Maurice
+en s'agitant convulsivement sur ses pieds.
+
+--Maurice,--dit Alcibiade en baissant la voix et montrant du doigt
+l'horizon,--Maurice, votre patrie est là, et votre père est ici.
+
+Ces deux mots: _Mon père!_ sortirent comme un murmure sourd et comprimé
+des lèvres de Maurice.
+
+En ce moment, l'agitation et le désordre régnaient sur le pont du
+navire, et le canon de la corvette retentissait sur l'Océan.
+
+Le jeune déporté suivit l'indication du doigt d'Alcibiade, et, en
+tournant la tête, il aperçut derrière son épaule un visage mouillé de
+larmes et deux bras qui s'ouvraient pour une étreinte.
+
+C'était Sidore Brémond.
+
+Les deux cœurs se fondirent en un seul cœur qui savoura, en un instant,
+toutes les allégresses du ciel.
+
+Alcibiade les sépara violemment, et dit: Assez:
+
+Puis, reprenant le ton léger et la physionomie riante:--Maurice,
+--ajouta-t-il,--je voudrais bien savoir ce que font en ce moment les
+juges qui vous ont condamné à la déportation. Comme ils seraient heureux
+s'ils avaient eu le bon esprit de se condamner eux-mêmes! Quel est celui
+d'entre eux qui n'envierait pas votre destin? Vous retrouvez votre père,
+vous êtes aimé d'une femme charmante, vous allez descendre dans un beau
+pays, vous avez la jeunesse et la santé de vos passions. Vos juges vous
+ont condamné au bonheur à perpétuité.
+
+--Je vous jure, mon ami,--dit Maurice,--que je ne commettrai pas une
+seule faute qui puisse faire casser ce jugement.
+
+L'_Églé_ courait à toutes voiles, et on voyait déjà sortir de la ligne
+de l'horizon les crêtes bleues des montagnes et la cime des arbres du
+rivage africain.
+
+
+
+
+La lettre de l'Actéon
+
+
+XIX
+
+Le vieux portier de la maison n°1, rue Mesnars, avait fait une bonne
+action; depuis plusieurs jours, il donnait l'hospitalité à un de ses
+collègues chassé de sa loge pour cause de démolition d'hôtel, au
+carrefour Saint-Nicaise.
+
+Du moins ce collègue, en demandant un asile au vestibule d'une maison
+opulente, avait expliqué ainsi l'origine de ses infortunes de portier.
+
+Ce jour-là, le pauvre expulsé venait de s'asseoir auprès du poêle de
+faïence, et réchauffait en même temps ses pieds et ses mains, pendant
+que son regard, animé d'un sourire de gratitude, se tournait vers le
+maître de la loge, et lui transmettait toute l'éloquence du cœur.
+
+--Ah! nous avons un rude hiver cette année,
+
+Dit le vieux portier en ouvrant le poêle et en faisant à son collègue la
+politesse d'une nouvelle bûche.
+
+On n'a pas vu tant de neige et de verglas depuis l'hiver de 89.
+
+--Quel hiver, celui de 89!
+
+Dit le collègue en frissonnant de tout son corps.
+
+Je l'avais prédit à ma pauvre femme... quand je vis la fontaine de la
+rue de l'Arbre-Sec toute gelée, le 2 février, le jour de la
+_Chandeleur_, je dis: Ce sera un fameux hiver! et je ne me trompais
+pas.
+
+--Citoyen... pardon, j'ai encore oublié votre nom...
+
+--Lemaney...
+
+--Citoyen Lemaney, avez-vous fait aujourd'hui, votre tournée au faubourg
+Saint-Germain?
+
+--Ah! mon Dieu! oui... impossible de trouver une porte! Il y a des
+propriétaires qui se sont mis à tirer eux-mêmes le cordon, par économie
+ou par peur... cependant on m'a donné quelque espoir rue des Pères. J'ai
+été renvoyé à sextidi de la décade prochaine...
+
+--C'est bien, citoyen Lemaney...
+
+--J'espère que je ne vous suis pas à charge au moins!..
+
+--Pas du tout, citoyen Lemaney. Il faut bien se porter secours entre
+collègues... Et puis, comment voulez-vous m'être à charge? Vous entrez
+ici à neuf heures du matin, vous apportez votre petit déjeuner, vous
+vous chauffez à mon poêle; nous causons; vous me lisez _la Gazette_, et
+quand le jour tombe, vous allez vous coucher rue Fromenteau, à l'auberge
+des _Deux-Pigeons_ où _on loge à la nuit_, pour un sou, à ce que vous
+m'avez dit.
+
+--Tout ça est très-exact, Interrompit Lemaney avec une émotion
+équivoque.
+
+Mais si l'hiver n'était pas rigoureux comme il est, je passerais mes
+journées au Palais-National ou à la place des Vosges, et je ne vous
+importunerais pas...
+
+--Voyons, citoyen Lemaney,--dit le portier,--ne parlons plus de ça: nous
+nous fâcherions.... M'apportez-vous quelques nouvelles aujourd'hui?
+
+--Pas la moindre.... seulement on m'a dit qu'on allait construire un
+pont de fer entre le Louvre et le palais des Quatre-Nations.
+
+--Un pont de fer! ça ne me paraît guère possible: quand j'y passerai, je
+le croirai.
+
+--C'est ce que j'ai dit au frotteur de l'hôtel Cambacérès, qui m'a
+annoncé cette nouvelle.
+
+--Le citoyen Cambacérès était votre voisin, quand vous logiez au
+carrefour Nicaise?
+
+--Nous étions porte à porte.
+
+--Citoyen Lemaney, savez-vous pourquoi le citoyen consul Cambacérès, qui
+avait le droit, comme le citoyen Lebrun, de se loger aux Tuileries, n'y
+est pas entré?
+
+--Dam! c'est qu'il a eu peur d'en sortir.... Le citoyen Cambacérès est
+un fin matois, quoique gros.
+
+--À ces paroles, trois coups de marteau retentirent sur la porte; une
+main automate tira le cordon, et le facteur entra, un trousseau de
+lettres à la main.
+
+Une voix timbrée au conservatoire de la poste, entonna cette phrase dans
+le vestibule:--La citoyenne Lucrèce Dorio, huit sous et demi.
+
+Le portier prit nonchalamment la lettre, paya le facteur, et après avoir
+refermé la porte de la loge, il dit, comme en _a-parte_:
+
+--Celle-là, au moins, ne restera pas à mon compte.
+
+Puis, élevant la voix pour la remettre au ton de l'entretien interrompu:
+
+--Croiriez-vous, citoyen Lemaney,--dit-il,--que j'ai là pour dix écus de
+lettres que d'anciens locataires ne sont pas venus réclamer?
+
+--Des émigrés sans doute?
+
+--Pas plus émigrés que moi, citoyen Lemaney; ce sont de mauvais payeurs,
+qui m'ont dit en partant:
+
+--Mathieu, reçois les lettres qui arriveront à mon adresse; on viendra
+les réclamer.... Oh! oui, bonsoir! personne n'a paru. J'aimerais mieux
+cependant ces dix écus dans ma poche que dans la bourse de la
+République....
+
+--Il faut vous faire rendre vos dix écus, citoyen Mathieu, interrompit
+vivement Lemaney.
+
+--Et par qui?
+
+--Dam! par le gouvernement.
+
+--Est-ce qu'il rend quelque chose, le gouvernement, citoyen Lemaney?
+
+--Il vous rendra vos dix écus.
+
+--Ah! je voudrais bien voir ça!
+
+--Vous le verrez.... Que me donnez-vous pour ma commission? je me charge
+de vous les faire rendre.
+
+--Je vous donnerais bien un petit écu,--dit le portier en riant aux
+éclats.
+
+--Non, je ne demande pas tant,--dit le portier d'un air scandalisé.
+
+--Écoutez, citoyen Mathieu, je dois un compte de douze nuits à l'auberge
+des Deux-Pigeons: donnez-moi une pièce de douze sous, et je vous fais
+rentrer dans vos dix écus, moins mes douze sous de commission.
+
+--C'est entendu, citoyen Lemaney.... Voilà toutes ces pauvres lettres
+dans un tiroir, vous pouvez les prendre....
+
+--Après mon déjeuner, je ferai cette course à la direction des
+postes.... Ne me donnez-vous pas celle que vous venez de recevoir à
+présent pour la citoyenne duchesse Glorio?...
+
+--Lucrèce Dorio,--dit en riant le portier.--Ah! celle-là envoie souvent
+ici sa femme de chambre.... Vous l'avez vue, je crois, tridi dernier....
+Une jolie petite fille avec une robe de bouracan vert, et des dentelles
+larges comme ça, qui lui battent les joues comme des ailes de
+tourterelle....
+
+--Ah! oui, oui,--dit Lemaney après une réflexion feinte ou vraie,--je
+l'ai vue effectivement. Elle est entrée, elle vous a fait un signe, et
+elle est sortie, comme si un amoureux l'enlevait.
+
+--Vive comme la poudre! Oh! un amoureux ne l'enlèvera pas, celle-là,
+c'est elle qui enlèvera l'amoureux.... Eh bien, citoyen Lemaney, quand
+on voit cette espiègle de Tullie à côté de sa maîtresse, elle paraît
+laide. Il faut vous dire aussi que mon ancienne locataire, la citoyenne
+Lucrèce Dorio, est une Vénus comme il n'y en a pas.
+
+--Son mari doit être bien jaloux....
+
+--Elle est veuve, citoyen Lemaney. Son mari a été tué en Suisse, à la
+bataille de Zurich.... Tenez, j'ai acheté la gravure; la voilà collée à
+côté du miroir.... La citoyenne Lucrèce, en entrant dans ma loge, pour
+me donner douze francs d'arrhes de son loyer, regarda cette gravure et
+dit en riant: Tiens! c'est la bataille où mon mari a été tué! Voilà
+comment j'ai appris cela.
+
+--Celle-là ne doit pas manquer d'amoureux,--dit Lemaney, en riant d'un
+air stupide.
+
+--Ah! je vous garantis que non!--dit le portier en étendant ses bras, et
+en les levant ensuite vers le plafond de sa loge,--et à telles enseignes
+que le propriétaire voulait lui faire signifier son congé pour le terme
+de messidor dernier; mais j'ai répondu de sa bonne conduite, moi, et
+tout s'est arrangé. Vous connaissez comme moi les vieux propriétaires;
+ils ne peuvent pas souffrir les amoureux: ils disent que ça déprécie les
+immeubles; comme s'ils n'avaient jamais rien déprécié, eux, quand ils
+étaient jeunes, et qu'ils n'avaient pas de maisons.
+
+--Enfin,--dit Lemaney,--vous avez gagné le procès de la citoyenne
+Lucrèce Lorio.
+
+--Dorio, Dorio, vous estropiez toujours son nom, citoyen Lemaney....
+Oui, c'est vrai, j'avais gagné son procès; mais un beau jour, elle a
+fait enlever ses meubles, et elle a quitté la maison.... Une femme
+généreuse comme une ci-devant reine, et qui vous mettait dans la main un
+louis d'or comme une pièce de six liards!... Tenez, je me chauffe encore
+de son bois; elle m'en a laissé plein la cave; et dire qu'on a traité
+cette femme comme une espionne de Pitt et Cobourg!
+
+--Vous croyez donc, citoyen Mathieu, qu'elle ne rentrera plus chez
+vous?--demanda Lemaney d'un air nonchalant.
+
+--Jamais plus.... Elle est partie à la campagne.
+
+--Aux environs de Paris, probablement?
+
+--Ah! voilà ce que je ne sais pas, citoyen Lemaney.... quelquefois
+pourtant je m'imagine qu'elle est allée chez la famille de son mari.
+
+Un sourire involontaire traversa la figure de Lemaney.
+
+Le vieux portier ne remarqua pas ce sourire, et il parut absorbé par les
+tristes réflexions que lui inspirait la perte de cette excellente
+locataire, la citoyenne Lucrèce Dorio.
+
+Lemaney se plongea dans la lecture de l'_Almanach du Consulat_, tout
+frais éclos des presses de Lejay, place Thionville, unique livre de la
+bibliothèque du portier.
+
+Le bruit d'une voiture qui doublait l'angle de la rue Mesnars arracha
+le citoyen Mathieu à ses réflexions.
+
+Un instant après, le cordon de la loge répondit au marteau de la porte,
+et une jeune fille couverte d'un manteau de soie noire rembourré de
+fourrures s'élança dans le corridor d'un pas leste qui connaissait le
+terrain.
+
+--Ah! ah! dit le portier; c'est la petite citoyenne Tullie!
+
+À ces mots, Lemaney ferma nonchalamment l'_Almanach du Consulat_, et
+prenant le paquet de lettres, il dit avec insouciance:
+
+--Citoyen Mathieu, je vous laisse en bonne compagnie; je vais chez le
+directeur de la poste pour réclamer nos dix écus.
+
+Le vieux portier fit un signe d'approbation, et tendit la main à son
+collègue, qui sortit.
+
+Quand Lemaney eut tourné le coin de la rue Mesnars, il s'arrêta et
+examina le pavé avec une attention singulière.
+
+Une couche de neige recouvrait un verglas solide, et imposait beaucoup
+de circonspection et de lenteur aux pieds des hommes et des chevaux.
+
+Cette remarque parut satisfaire Lemaney, car il redressa la tête, de
+l'air d'un homme qui se félicite d'une observation qu'il vient de
+s'adresser à lui-même.
+
+Ensuite, il entra dans une petite boutique d'apparence suspecte, quitta
+sa casquette de loutre et sa veste de drap d'Auvergne, se coiffa d'un
+énorme chapeau, colline de feutre, coupée de trois vallons, se revêtit
+d'une houppelande respectable, et courut se placer en observation aux
+avenues de la rue Mesnars.
+
+Tullie n'avait répondu que des monosyllabes aux vingt questions plus ou
+moins oiseuses du portier; elle tenait enfin une lettre, et dans sa
+légitime impatience de la porter à sa maîtresse, elle ne perdit dans la
+loge que le temps nécessaire pour réchauffer ses pieds engourdis.
+
+Remontant bientôt en voiture, elle dit au cocher: Allez où vous m'avez
+prise, et allez bon train, on sera reconnaissante.
+
+À quoi le cocher répondit:
+
+--Ma petite citoyenne, le pavé n'est pas bon. Hier, deux chevaux de mon
+bourgeois se sont cassé les jambes sur le Pont-Neuf.
+
+La voiture partit donc d'un pas très-modéré; elle gagna les boulevards
+et suivit leur ligne jusqu'à la hauteur de la rue des Tournelles, dans
+les solitudes du Marais.
+
+Inutile d'ajouter que le faux portier Lemaney avait suivi la voiture,
+qui s'arrêta rue des Tournelles, 57.
+
+Une heure après, Georges Flamant vit entrer cher lui son fidèle agent
+Lemaney.
+
+Ainsi fut bientôt découvert l'asile qu'avait choisi Lucrèce Dorio, en
+sortant de prison.
+
+Lemaney avait joué son rôle en homme élevé dans les officines de cette
+sombre déesse ajoutée à la légende mythologique par les païens du
+dernier siècle et qui, plus tard, devait être adorée sous le nom de
+_Police_ dans un temple de la rue de Jérusalem.
+
+
+
+
+La lettre de l'Actéon.
+
+(SUITE.)
+
+
+XX.
+
+Le soir de ce jour, à la veillée, Lucrèce et Tullie, plus unies que
+jamais par une familiarité née dans la même infortune, continuaient un
+entretien intime, dont la lettre de Maurice était le sujet.
+
+Les deux jeunes femmes étaient en ce moment les uniques locataires de la
+maison de la rue des Tournelles, 57, dont le jardin, alors fermé par une
+grille de bois, longe le boulevard de la Bastille.
+
+À l'époque où se passe cette histoire, ce quartier de Paris était
+presque inhabité et inhabitable à cause des émigrations et des
+désertions.
+
+Peu d'années avant, Beaumarchais avait réfugié sa vie littéraire et son
+comptoir commercial de céréales et d'armes à feu dans cette solitude
+agreste, où sa maison était isolée, comme celle du _Vieillard des
+Vosges_, illustrée en opéra-comique à Feydeau.
+
+La campagne commençait là et s'étendait à gauche jusqu'au faubourg
+Saint-Antoine.
+
+Le calme et le silence de cette contrée lointaine avaient déterminé le
+choix de Lucrèce Dorio; ne voyant plus rien autour d'elle, elle croyait
+n'avoir plus rien à redouter.
+
+Son isolement était sa protection.
+
+Tullie et deux femmes de service, qui arrivaient chaque matin de la rue
+Saint-Louis, étaient ses seules compagnes en attendant de meilleurs
+jours.
+
+La lettre arrivée de Rochefort et confiée à l'_Actéon_, avait été,
+depuis le matin, cent fois prise et reprise, lue et relue: quelquefois
+Lucrèce en regardait fixement l'écriture, pour apprécier le degré de
+force de la main qui en avait tracé les caractères, et se faire ainsi
+une idée de la force du jeune voyageur.
+
+La veillée était triste, une seule lampe éclairait le salon; les vitres
+d'une fenêtre dont les volets n'avaient pas été fermés laissaient voir
+un tableau d'extérieur, où la nuit et l'hiver associaient leur
+désolation.
+
+Des guirlandes de neige couvraient les squelettes des arbres du jardin,
+et donnaient une teinte encore plus ténébreuse à la zone du boulevard,
+où Paris expirait alors dans le désert.
+
+Un vent aigu, voix dolente de cette nuit, secouait les flocons figés à
+la cime des ormeaux de la Bastille et faisait grincer, sur son pivot, la
+plume de fer qui servait de girouette à la maison de Beaumarchais.
+
+--Oh! ce pauvre enfant mourra dans la traversée!
+
+Disait Lucrèce avec des larmes dans les yeux et dans la voix.
+
+Plus de deux mille lieues sur mer! il y a de quoi tuer les plus forts,
+et lui n'avait qu'un souffle au bord des lèvres! pauvre Maurice!
+
+--Avez-vous trouvé, madame, dans ce livre que je vous ai acheté hier,
+quelque chose sur cet affreux pays?
+
+Demandait Tullie, en désignant un livre abandonné sur un guéridon.
+
+--Oui, oui, Tullie,--dit Lucrèce en secouant tristement la tête,--j'y ai
+trouvé ce que je redoutais.... prends ce cours de géographie, ouvre-le à
+la page marquée par un signet, et lis.
+
+Tullie ouvrit le livre et lut le passage:
+
+«MADAGASCAR, grande île d'Afrique, située dans l'Océan des Indes, entre
+le dixième et le vingt-cinquième degré de latitude sud.
+
+»Les fièvres mortelles qui règnent dans ce pays empêcheront toujours les
+Européens d'y former des établissements.
+
+»C'est un climat meurtrier, un sol partout marécageux et peu propre à la
+culture, excepté à celle du riz. Les maladies endémiques de...»
+
+--Assez, assez,--interrompit Lucrèce,--tout le passage est sur le même
+ton.... Ceux qui ont écrit cela n'avaient aucun intérêt à calomnier ce
+pays; ce sont des voyageurs qui ont visité cette île, et qui ont écrit
+ce qu'ils savaient bien.
+
+--C'est évident, dit Tullie.
+
+Et la vive femme de chambre, fatiguée d'une scène triste, trop longtemps
+prolongée, hasarda, sur un autre ton, une réflexion accessoire qui
+pouvait changer la nature de cet entretien.
+
+--Certainement,--dit-elle,--le citoyen Maurice Dessains est un jeune
+homme fort aimable; mais je crois qu'une femme avant de donner son
+affection, doit réfléchir à tous les désagréments que cette affection
+peut lui rendre.
+
+Ainsi, madame, je ne pourrai jamais, moi, me décider à aimer une
+créature frêle, maladive, souffreteuse, enfin un valétudinaire de
+profession, surtout si, autour de moi, j'avais de quoi choisir dans un
+cercle d'amoureux bien constitués.
+
+--Tullie,--dit Lucrèce,--tu es encore trop enfant; tu as le cœur de la
+jeune fille; un jour le cœur de la femme te viendra.... Mais c'est
+précisément à cause de cela que j'aime Maurice en songeant qu'il n'a
+plus de mère pour l'aimer; je le plains, en songeant qu'il n'a plus de
+mère pour le plaindre; je veux qu'à son lit de mort il emporte avec lui
+l'unique et suprême consolation que lui donne mon amour.... Je te dis,
+Tullie, que tu es trop jeune pour comprendre ces mystères de tendresse.
+Avise-toi d'aimer quelque robuste Antinoüs, fou de lui-même, et qui
+daignera t'accorder ses faveurs, et après, je t'attends au dernier
+quartier de ta lune de miel.
+
+Tullie allait répondre quelque chose, car une femme de chambre répond
+toujours, mais elle remarqua sur le visage de Lucrèce une agitation
+subite.
+
+Au moment où sa bouche s'ouvrait, un geste impérieux la ferma.
+
+Lucrèce souffla sur la lampe au même instant, et, saisissant le bras de
+Tullie, elle la conduisit, sur la pointe des pieds, vers la vitre, et
+lui montra une ombre effrayante qui passait sur la neige du jardin.
+
+
+
+
+Une veillée.
+
+
+XXI.
+
+Les deux femmes, immobiles de terreur, et blotties dans l'embrasure de
+la fenêtre, regardèrent longtemps le jardin, qui n'était éclairé que par
+la blancheur de la neige, mais elles ne découvrirent rien qui justifiât
+une première alarme.
+
+La bise des nuits d'hiver continuait d'agiter les petits arbustes
+voisins, et leur donnait ainsi, dans les ténèbres, des aspects
+effrayants.
+
+On aurait cru voir une ronde de spectres, ou un conciliabule nocturne de
+bandits.
+
+Sous l'obsession d'une crise de terreur, on aime à se donner une
+explication rassurante, et à récuser le témoignage de ses yeux.
+
+Lucrèce, qui retenait son haleine sur ses lèvres, respira dans un
+sourire; elle ferma le volet intérieur, ralluma la lampe, et dit à
+Tullie:
+
+--Mon Dieu! quelle frayeur ces arbres m'ont donnée! J'ai les racines de
+mes cheveux qui me brûlent, et mon front est glacé.
+
+--Mais qu'avez-vous donc vu ou cru voir?
+
+Demanda Tullie en touchant familièrement le front de sa maîtresse.
+
+Je n'en sais rien, Tullie; est-ce qu'on sait ce qu'on voit, dans la
+nuit! les cimes des arbres remuaient dans le jardin, et cela m'a
+fait peur.
+
+--C'est toujours imprudent à deux femmes, dit Tullie, d'habiter une
+maison comme celle-ci, dans ce désert.
+
+--Que veux-tu que je fasse Tullie? indique-moi un moyen de vivre; j'ai
+tout essayé, rien ne m'a réussi; je veux essayer la vertu. On en dit du
+bien; Voyons....
+
+--Mais cet essai n'empêche pas d'avoir des locataires dans sa maison,
+pour vous défendre en cas de danger.
+
+--Tullie, tu es un enfant. D'abord les locataires nous défendent
+très-peu en cas de danger; ensuite ils vous persécutent, vous
+espionnent, vous accablent de déclarations d'amour ou de haine, selon la
+manière dont ils sont reçus, et de bouche en bouche, de rue en rue, de
+portier en portier, ils dénoncent votre retraite à tout Paris, si bien
+qu'un jour on se retrouve encore en face avec ce démon de Georges
+Flamant.
+
+--Que le diable l'emporte, ce Georges!
+
+--Oh! n'attends pas cela, Tullie; le diable ne s'est jamais emporté
+lui-même. Je subirai cet être infernal tant que les pauvres femmes
+seront sans protection dans ce pays.
+
+--Et comment, dit Tullie, n'avez-vous jamais eu l'idée de vous retirer
+dans une ville de province?...
+
+--Ne prononce pas ce mot, Tullie. Je n'aurai jamais le courage de
+m'inhumer de mon vivant. Il me faut l'air de Paris pour vivre. Paris est
+le seul amant que je puisse aimer d'amour, et, depuis que j'y suis
+malheureuse, je l'aime davantage. As-tu seulement vu un coin de la
+province, Tullie, un seul coin?
+
+--Jamais madame.
+
+--Figure-toi des villes mortes, et enterrées sous la poussière; des
+citoyens qui périssent d'ennui, et qui demandent à leurs voisins
+l'aumône d'une distraction; des femmes qui ne s'habillent et ne sortent
+que pour l'anniversaire de la Constitution de l'an VIII; des
+sous-lieutenants oisifs qui font le siège de toutes les maisons où se
+cache une ombre de jolie femme; de petits théâtres qui ne jouent qu'en
+hiver, et qui sont habités au printemps par des chevaux. Tullie,
+j'aimerais mieux me bâtir, comme la courtisane Rhodope, un tombeau, ici,
+à Paris, avec des pierres données par mes amants, qu'habiter la province
+dans un palais bâti et meublé pour moi. Si je quittais Paris, un jour,
+je traverserais la province, en chaise de poste, les yeux et les stores
+fermés, et j'irais m'établir à la Louisiane, au Canada, ou à Pondichéry.
+
+--Ah! comme je vous suivrais, moi, dans cette province-là!
+
+Dit Tullie, en allumant un bougeoir.
+
+--Je comprends le coup-d'œil que tu viens de jeter sur la pendule,--dit
+Lucrèce, en s'arrachant à son fauteuil,--il est déjà minuit; c'est
+l'heure qui arrive le plus vite, quand on cause le soir.
+
+Les deux femmes montèrent aux appartements par un escalier où semblaient
+monter avec elles tous les échos du large vestibule.
+
+Une tristesse sourde tombait des étages supérieurs, car rien n'y
+annonçait la présence des êtres vivants.
+
+La nouvelle chambre de Lucrèce n'était pas décorée selon le goût romain
+du gynécée de la rue Mesnars.
+
+Elle avait gardé les traditions tapissières de l'école de Louis XIII; le
+lit surtout aurait pu figurer dans l'alcôve du palais du Sommeil, sur
+les monts Cimériens.
+
+Il étalait des couches superposées du plus suave édredon, entre quatre
+piliers de bois des îles, où s'agrafaient des rideaux lourds, dont
+l'envergure, quand elle se déployait le soir, protégeait le sommeil avec
+quatre épaisses murailles de camaïeu.
+
+--Ces femmes laissent toujours ma fenêtre ouverte!
+
+Dit Lucrèce en entrant dans sa chambre à coucher.--Tullie, ferme tout
+cela bien vite, et déshabille-moi.
+
+Tullie ferma portes et fenêtres, et vint se placer derrière le fauteuil
+où Lucrèce renversait en arrière sa belle tête toute ruisselante de
+cheveux noirs.
+
+--Je vais vous faire une charmante toilette de nuit, madame,--dit Tullie
+en jouant avec ses petites mains dans la chevelure de sa maîtresse.
+
+--Je vais vous coiffer comme une nouvelle mariée.... Nous ne voyons
+personne, c'est vrai; mais nous autres femmes, nous sommes un peu
+coquettes pour nous; n'est-ce pas, madame?
+
+--Enfant!
+
+--Que voulez-vous, madame! vous m'avez bien effrayée tantôt, et
+maintenant je chante comme l'oiseau après l'orage. Rien ne rend gai
+comme la peur, quand elle a passé.
+
+--Eh bien! sois gaie, mais coiffe-moi.
+
+--Si j'étais homme, j'aurais la passion des beaux cheveux.... Elles
+étaient folles, n'est-ce pas, les femmes qui se poudraient les cheveux
+avant la Révolution?... c'est comme la mode des gants, elle a été
+inventée par une femme qui avait de vilaines mains.... C'est aussi une
+femme chauve qui avait inventé la poudre amidon.... et les autres femmes
+qui ont de belles mains et de beaux cheveux sont-elles niaises de suivre
+ces modes-là!
+
+--C'est assez juste, ce que tu me dis, ma petite Tullie, mais
+dépêche-toi.
+
+--Ah! madame, vous êtes si belle que je ne vous quitterais plus, quand
+je vous tiens sous mes deux mains.... vous voilà coiffée à
+l'_hermap_..., j'ai oublié le nom que donne le coiffeur Amiel à cette
+statue qui dort, au Louvre, sur un matelas. C'est une coiffure de
+lit.... je vais vous défaire votre robe, ce ne sera pas long, madame....
+Mon Dieu! les belles épaules! on dirait qu'il a neigé dessus.... Voyez
+comme je suis leste! je n'ai plus qu'à vous déchausser et puis je me
+retire dans ma petite chambre; c'est l'affaire d'un instant.... Tenez,
+madame, regardez.... je puis cacher un de vos pieds dans ma main; mes
+petites mains pourraient vous servir de souliers.... Je crois qu'il
+devrait être permis à une femme de chambre de baiser les pieds de sa
+maîtresse... Bien! j'ai pris ma récompense, et j'attends vos derniers
+ordres avant de me retirer.
+
+--Bonne nuit, Tullie.... Vous entrerez dans ma chambre au petit jour.
+
+Tullie alluma son bougeoir, s'inclina devant Lucrèce, et ouvrant et
+refermant une petite porte, elle traversa un long corridor de
+communication et entra dans sa chambre à coucher, en fredonnant l'air
+du _Devin_.
+
+ Quand on sait aimer et plaire,
+ A-t-on besoin d'autre bien?
+
+Lucrèce se plaça devant son miroir, et comme pour juger si elle méritait
+les éloges de sa femme de chambre, elle donna quelques instants à une
+petite revue de coquetterie, indispensable complément de sa toilette de
+minuit.
+
+Le fond de la chambre, reflété par le miroir, avait une teinte sombre et
+confuse, et les quatre piliers de l'alcôve, chargés de leurs rideaux
+massifs, prenaient, dans les profondeurs de la glace vénitienne des
+formes étranges, ce qui fit sourire Lucrèce, mais de ce sourire qui
+laisse la tristesse dans le regard.
+
+Un murmure distinct, assez semblable à une respiration comprimée avec
+effort, arriva de l'alcôve, et la jeune femme tressaillit; elle se
+retourna vivement et regarda partout.
+
+C'était une erreur d'imagination, sans doute causée par le souvenir de
+l'ombre fantastique du jardin.
+
+Lucrèce marcha vers le lit, avec une terreur vague dont elle ne se
+rendait pas compte, et, si la honte d'avouer une peur enfantine ne l'eût
+pas retenue, elle aurait rappelé Tullie sur-le-champ.
+
+Comme elle luttait avec cette indécision, les plis d'un des rideaux
+amassés autour d'un pilier parurent s'agiter du tapis au plafond.
+
+Lucrèce ouvrit des yeux démesurés, et sentit brûler la racine de ses
+cheveux.
+
+Au même instant, deux plis du rideau se séparèrent, et une tête horrible
+apparut, comme une fleur de l'enfer, subitement éclose sur le lit des
+Euménides, au souffle du démon.
+
+La jeune femme, nue et frissonnante chercha un cri de détresse au fond
+de sa poitrine, mais sa langue se dessécha; elle voulut fuir, mais ses
+yeux se paralysèrent; une tempête de sang éclata dans son front; ses
+bras se raidirent en essayant une défense impossible; la vie s'éteignit
+au fond de son cœur; elle tomba, comme tomba la plus belle des statues,
+dans un temple livré à la dévastation.
+
+ * * * * *
+
+Sept heures sonnaient à l'horloge du Cadran-Bleu, lorsque Tullie ouvrit
+sa fenêtre pour consulter les progrès du jour.
+
+Elle donna un regard triste au tableau qui se déroulait devant elle.
+
+Toujours la neige, toujours les arbres morts; toujours les toits
+couverts d'un suaire; et sur le boulevard quelques charrettes lourdes
+apportant des provisions aux marchés.
+
+Tullie, faute d'interlocuteur, et éprouvant, comme l'oiseau qui se
+réveille, le besoin de chanter, se résigna au monologue:--Il est de trop
+bonne heure encore--se dit-elle en fermant sa vitre--pour entrer chez
+madame. On est si heureux de dormir quand il fait froid. Il y a des
+animaux qui dorment tout l'hiver. Que d'esprit ont ces animaux!...
+_Entrez chez moi au petit jour_, m'a dit madame... Oh! je sais bien ce
+qui l'a brouillée avec le sommeil aujourd'hui... Elle s'est couchée avec
+un projet de lettre dans la tête; elle veut écrire, ce matin, au citoyen
+Maurice, et il faut bien dix heures à une femme pour écrire quatre pages
+à son ami...
+
+Le courrier de Rochefort part à cinq heures.... Je voudrais bien
+pourtant qu'on m'expliquât comment une lettre envoyée à Rochefort arrive
+à Madagascar, et qu'on ne paie que huit sous et demi pour deux mille
+lieues, lorsqu'il en coûte trois sous par la petite poste, pour écrire
+du boulevard du Temple au faubourg Germain... Ah! je vois que tout est
+encore très-mal arrangé dans ce pays, malgré les six révolutions qu'on
+nous a faites depuis douze ans!
+
+Tullie ôta sa coiffe de nuit, s'ajusta complaisamment au miroir un
+bonnet à fines dentelles flottantes, épingla son fichu, serra les
+cordons de son tablier autour d'une taille souple et déliée comme le col
+d'un cygne, et, de la pointe de ses jolis doigts, effaçant la couche
+brumeuse distillée par le froid sur sa vitre, elle dit:
+
+--Voilà le grand jour: c'est tout ce que le ciel peut nous donner de
+plus clair, quand il économise le soleil.
+
+Entrons chez madame.
+
+Rien ne pourrait dépeindre la surprise de Tullie, lorsqu'en entrant dans
+la chambre elle vit la fenêtre toute grande ouverte, et sa maîtresse
+encore au lit.
+
+Ses regards tombèrent sur le jardin, où la neige gardait des empreintes
+de pas toutes fraîches et de dimensions différentes, ce qui attestait la
+visite nocturne de plusieurs hommes.
+
+Tullie ne donna qu'un coup-d'œil rapide à ce tableau effrayant, et elle
+se précipita vers l'alcôve pour réveiller sa maîtresse; mais le cri de
+terreur qu'elle poussa ne put pas même arracher Lucrèce à son immobilité
+de cadavre.
+
+L'intérieur de cette alcôve sombre offrait un de ces spectacles
+émouvants qui ne se retrouvent que dans les villes prises d'assaut et
+abandonnées aux brutales fureurs des soldats.
+
+Tullie, toute inondée de ses larmes, toute palpitante de terreur, ouvrit
+la porte, et descendit rapidement l'escalier, sans détermination bien
+précise, mais pour se réfugier dans le calme et la réflexion qui
+inspirent les bons conseils.
+
+
+
+
+Madagascar.
+
+
+XXI.
+
+L'île de Madagascar est une petite Afrique placée à côté de la grande.
+
+Sur la carte, elle ressemble à une chaloupe qui suit un vaisseau.
+
+Une chaîne de montagnes la traverse du nord au sud, dans presque toute
+sa longueur.
+
+Ainsi, le mont Lupata, nommé l'Arête, ou l'Artère du monde, sillonne
+l'Afrique dans la même direction: ce qui semble devoir prouver que
+Madagascar est un petit continent à part, et n'a pas été détaché, comme
+d'autres îles, du grand continent voisin, dans quelque cataclysme
+géologique.
+
+C'est un pays primesautier, comme l'Australie et Bornéo.
+
+Madagascar, est, au contraire, une mère féconde, qui a prodigué autour
+d'elle des rejetons, comme une planète entourée de satellites, sur le
+firmament de la mer.
+
+De grands cours d'eau descendent de toutes les crêtes, de tous les
+réservoirs de la chaîne de montagnes qui traverse Madagascar, et cette
+richesse d'humidité permanente, sous un ciel de feu, au lieu de lui
+être favorable, lui a donné ces maladies endémiques, signalées par les
+géographes, et redoutées par les Européens.
+
+Comme ces explications, toutes froides qu'elles sont au milieu d'un
+récit dramatique, sont pourtant indispensables, et se rattachent à cette
+histoire par le plus puissant des liens, on permettra au narrateur,
+ennemi des détails intermédiaires et oiseux, de s'arrêter, en quelques
+lignes, sur cette nouvelle topographie de Madagascar.
+
+Ces grandes eaux qui descendent des deux versants ne conservent pas leur
+impétuosité torrentielle jusqu'au canal de Mozambique et à l'Océan
+indien.
+
+Arrivées au pied des monts, elles rencontrent des plaines molles, des
+terrains gras, où elles stagnent paresseusement et où leur vive énergie
+s'éteint dans d'immenses marécages, bornés par les horizons maritimes.
+
+Voilà les foyers indestructibles des fléaux de Madagascar.
+
+Ce sont les marais Pontins ou le Delta du Rhône, sur une échelle à
+gigantesques proportions.
+
+Le vent d'Afrique et le soleil de l'Inde ont épuisé le souffle et la
+flamme sur ces marécages, et ils sont encore ce qu'ils étaient aux
+premiers jours de la création.
+
+Les naturels du pays vivent, dans cette atmosphère de fièvres, comme les
+paysans de Sienne et de Terracine en Italie, et d'Istres et de Saintes
+en Provence.
+
+La terre natale a toujours l'air de prendre un soin exclusif des enfants
+qu'elle produit.
+
+Toutefois, en regardant la carte du monde, et en songeant à l'avenir des
+peuples, si providentiellement conduit vers de nouvelles destinées par
+les mains de fer de la vapeur et des révolutions, il reste évident que
+tant de beaux pays lointains, où la fécondité peut même supprimer le
+travail, n'ont pas été créés exclusivement pour nourrir quelques
+peuplades sauvages, prosternées devant des fétiches et des manitous.
+
+Et que les grandes migrations septentrionales doivent un jour venir
+demander leur place à ces splendides festins servis par le soleil et
+l'Océan, ces deux intendants de Dieu.
+
+Cela étant admis, on interroge les voyageurs, et non les préjugés, et
+on arrive à de consolants résultats sur la question spéciale qui nous
+occupe en ce moment.
+
+La chaîne de montagnes qui se hérisse du nord au sud de Madagascar
+décrit un arc immense, de sorte qu'elle laisse, à ses deux extrémités,
+de vastes plaines et des bois touffus s'étendre, d'un côté, jusqu'au cap
+Marie, de l'autre, jusqu'à la baie de Diégo-Suarez.
+
+Aux deux pointes de l'arc, les conditions atmosphériques doivent changer
+absolument de caractère, surtout vers la pointe nord.
+
+Sur ces tièdes rivages, on ne retrouve plus ces pernicieux courants qui
+dégénèrent en eaux stagnantes et exhalent le poison et la mort; ce sont
+partout des terrains légèrement accidentés, recouverts de fleurs et
+d'arbres, avec les ombres tièdes, les eaux douces et les fruits doux.
+
+C'est l'Afrique qui vient expirer mollement sous le péristyle de
+l'Inde.
+
+Ce sont les fécondes haleines des archipels voisins et du golfe d'Oman,
+qui semblent accourir sur les mers pour enrichir l'homme ou réjouir le
+désert.
+
+Ce sont de petits golfes, des baies recueillies, des ports vierges, qui
+ont déjà reçu des noms, en attendant des vaisseaux.
+
+Diégo-Suarez, qui s'ouvre près du cap d'Ambre.
+
+Le port Louquez; les baies de Vohemare, de Nosse, d'Ifonty, de Narrenda,
+et d'autres asiles que le navigateur dédaigneux a effleurés en les
+abandonnant après leur baptême équinoxial.
+
+Mais ce serait peu de trouver dans ces vastes contrées maritimes la
+fécondité du sol et la salubrité l'air.
+
+La Providence ne fait pas les choses à demi, quand elle veut appeler
+l'homme, si l'homme oublie une fois d'être sourd.
+
+L'antagonisme, ce vieux fléau de la terre, et cet amusement éternel des
+nations civilisées, doit se retrouver, et se retrouve avec ses haines
+les plus vives, chez les peuples sauvages.
+
+Il ne faut pas demander aux barbares d'être plus chrétiens que nous.
+
+Ainsi, ne nous étonnons point de rencontrer, dans cette île immense de
+Madagascar, deux nations en état permanent de guerre ouverte.
+
+Les Hovas et les Sakalaves.
+
+Nous n'ayons rien à attendre des premiers, du moins dans le présent,
+mais l'avenir a des secrets de guérison pour toutes les haines.
+
+Or, les Hovas se sont constitués nos ennemis; ils détestent notre
+pavillon, et sont toujours prêts à s'opposer de vive force, comme leur
+climat, à nos établissements de Madagascar.
+
+Nous trouvons, par bonheur providentiel, une compensation à cette haine
+des Hovas, dans l'amitié de leurs éternels ennemis, les Sakalaves.
+
+Ceux-ci nous accueillent fraternellement, nous aident à ravitailler et
+à radouber nos navires en souffrance, nous escortent dans nos chasses
+sur les bruyères du cap Saint-André.
+
+Nous avons là des alliés naturels qui n'attendent que nos colons pour
+faire avec eux un traité d'alliance et saluer notre pavillon, hissé sur
+le cap d'Ambre, à l'extrême pointe de Madagascar.
+
+Les Sakalaves sont tout disposés à être pour nous ce qu'ont été pour
+d'autres planteurs européens les sauvages Makidas, de la baie d'Agoa,
+sur un territoire africain.
+
+Il y a même, dans ces sympathies mystérieuses des enfants des tropiques
+pour les aventuriers du septentrion, quelque chose qui fait réfléchir et
+illumine d'un rayon d'espoir les ténébreuses incertitudes de notre
+avenir.
+
+Le jour où les planteurs des huttes d'Adhel et les colons partis de
+l'Atlas, se rencontreront, la charrue à la main, dans les solitudes
+vierges de l'Afrique, et fraterniseront dans le plus merveilleux des
+hyménées, ce jour-là sera une aurore d'un avenir nouveau, et le monde
+sera sauvé par la colonisation, qui est la véritable et la seule
+fraternité.
+
+
+
+
+Un port sans vaisseaux.
+
+
+XXII.
+
+Le 18 septembre 1800, deux jeunes gens, qui bientôt nous diront leurs
+noms en causant, descendaient d'une petite colline, au lever du soleil,
+et marchaient vers le rivage de cet Océan qui laisse quelques-uns de ses
+flots tranquilles, dans le joli golfe de Diégo-Suarez, à la pointe nord
+de Madagascar.
+
+Par intervalles, nos deux amis s'arrêtaient quand une éclaircie de
+tamarins gigantesques leur permettait d'embrasser une vaste étendue de
+mer, et ils regardaient alors avec des yeux avides jusqu'aux dernières
+limites de l'horizon.
+
+--Croyez bien que je ne me suis pas trompé, disait le plus jeune à son
+compagnon;--j'ai vu de là-haut une petite voile blanche comme du lait,
+et qui s'est levée avec le soleil.
+
+--Mon cher Maurice, disait l'autre, vos yeux sont meilleurs que les
+miens.... j'ai été, moi, exempté de la conscription pour la faiblesse de
+ma vue.... ainsi, je suis obligé de vous croire sur parole.... Au reste,
+il n'y a rien d'étonnant de découvrir une voile sur ces parages; nous
+sommes ici comme sur le balcon d'un belvédère, et tout ce qui se passe
+au large nous demande un salut.
+
+Sidore Brémond, votre père, dont vous avez respecté le sommeil ce matin,
+nous a donné hier une leçon de géographie locale dont j'ai profité. Vous
+êtes, nous a-t-il dit, au carrefour de tous les grands chemins
+maritimes: A votre gauche, on arrive du Mozambique, des îles Comores et
+du Zanguebar; en face, des mille ports du golfe d'Oman; à droite, de
+tous les archipels et de tous les continents indiens. Quand j'habitais
+Paris, je voyais de ma fenêtre, rue Coquillière, une grande maison noire
+qui m'ôtait la respiration, et puis tous les fiacres qui allaient de la
+rue Plâtrière à la rue Grenelle-Saint-Honoré. J'aime mieux le belvédère
+de Diégo-Suarez, avec son loyer gratuit et son propriétaire absent....
+
+--Alcibiade,--interrompit Maurice en frappant de la main droite sur le
+bras de son ami.
+
+Maintenant il n'y a plus moyen de douter.... Pendant que vous parlez, la
+petite voile avance.... Oh! si le vent se levait un peu, dans un
+quart-d'heure elle serait ici!
+
+--Quelle joie d'enfant cette voile vous donne, mon cher Maurice!... et
+si c'était une voile anglaise par hasard?
+
+--Bah! est-ce qu'il y a ici, là, sur ce cap, des Anglais, des
+Espagnols, des Français? Il y a des hommes. Si nous étions en mer sous
+notre pavillon, j'aiguiserais mon sabre d'abordage; mais ici, sur une
+terre neutre, sur ce cap du bon Dieu, je suis l'ami de tous nos ennemis,
+et je ne cherche que des mains à serrer avec les miennes.
+
+--Maurice!--dit Alcibiade avec une gravité comique,--Maurice, que vous
+êtes loin du condamné du 14 nivôse!...
+
+--Est-ce qu'il peut y avoir des nivôses, ici, Alcibiade! Comprend-on la
+folie de ces faiseurs d'almanachs, qui ont baptisé trois mois de l'année
+avec trois horribles noms: _ventôse, pluviôse, nivôse_! qui enrhument
+ceux qui les prononcent, et qui m'avaient rendu poitrinaire au deuxième
+degré!...
+
+En causant ainsi, ils étaient arrivés à un golfe charmant, tout bordé de
+verdure, et auquel il ne manquait que des vaisseaux pour avoir la
+physionomie d'un port de commerce.
+
+C'était là que l'_Églé_ avait débarqué ses passagers, quelques mois
+avant, en leur laissant toutes les ressources matérielles qui leur
+étaient nécessaires pour s'y établir.
+
+De ce point de la côte, le regard embrassait un horizon immense,
+l'infini de la mer et du ciel.
+
+Ce qui était un doute devint alors une vérité.
+
+Nos deux amis apercevaient distinctement un petit navire qui cinglait
+dans la direction de Diégo-Suarez.
+
+--Maurice, vous avez un télescope dans les yeux,--dit Alcibiade,--vous
+ne vous êtes pas trompé. Maintenant, pouvez-vous reconnaître, à cette
+distance, le pavillon de ce navire?
+
+--C'est ce que je cherche à découvrir,--dit Maurice, en étendant sa
+main droite ouverte, au-dessus de ses yeux.--Par moments je distingue
+très-bien l'arrière, mais il me semble qu'il n'y a point de pavillon.
+
+--C'est impossible, Maurice; je ne suis pas très-fort en science
+nautique, mais, en trois ou quatre mois de navigation, j'ai eu le temps
+d'apprendre qu'il y a toujours un pavillon à bord d'un navire....
+
+--Eh bien! celui-là n'en a pas.... j'en suis très-sûr maintenant....
+C'est une corvette en miniature; elle est découpée pour bien marcher;
+quand il fait du vent, on dirait un oiseau de mer.... Elle n'a que deux
+mâts, et fort penchés en arrière, comme s'ils allaient tomber.... Je
+distingue six sabords, ce qui annonce un petit navire de guerre de douze
+pièces de canon....
+
+--Voilà une effronterie superbe! dit Alcibiade; est-elle comique cette
+coquille de noix qui déclare la guerre à l'Océan indien!
+
+--Regardez, Alcibiade; elle vient de faire une manœuvre très-habile, et
+qui prouve qu'elle connaît ces parages aussi bien qu'un vaisseau
+sérieux.... Elle a descendu vers le sud pour prendre le vent et éviter
+l'_Ile de Sable_, comme nous avons fait avec l'_Églé_, un peu plus haut,
+dans la même direction, pour éviter le _Banc de Nazareth_.
+
+--Mon cher Maurice, vous parlez comme un marin consommé.... maintenant,
+je vais vous parler, moi, comme un homme qui connaît la terre....
+
+--Voyons.
+
+--Ce petit navire me paraît suspect; un navire qui cache le pavillon de
+son pays, est comme un homme qui cache son nom de famille. Je me méfie
+des choses anonymes.... Si nous restons ici, à découvert, nous serons
+bientôt aperçus.... Voici, à droite du golfe, un massif de tamarins
+sombres comme une association de cavernes; cachons-nous là, comme des
+douaniers qui flairent la contrebande, et sans être vus voyons et
+attendons ce qui va venir.
+
+Maurice approuva d'un signe de tête, et ils descendirent tous deux vers
+le point d'observation désigné.
+
+Malgré le secours d'une petite brise qui se leva, le navire garda la
+mer, au moins encore une bonne heure.
+
+C'était, en effet, une miniature de goélette, qui avait, sans doute,
+perdu la moitié de ses forces voilières dans quelque ouragan, et qui se
+traînait sur les vagues comme un albatros blessé à l'aile.
+
+Quand elle entra dans le golfe, comme dans un lieu de refuge, son
+artillerie resta muette et aucun bruit n'interrompit le chant des
+tourterelles grises, des cailles et des perruches multicolores
+domiciliées sur les arbres voisins.
+
+La goélette jeta un câble à terre, et un matelot l'amarra aux racines
+d'un cocotier.
+
+L'équipage, composé de dix hommes, resta sur le pont.
+
+Ce golfe et cet atterrage étaient, sans doute, un pays d'ancienne
+connaissance pour les gens du bord, car aucun d'eux ne daigna donner un
+regard de curiosité à ce paysage primitif, à cette nature virginale,
+moitié endormie dans une ombre délicieuse, moitié réveillée au soleil
+de l'équateur.
+
+Le capitaine, qu'il était facile de reconnaître à ses gestes impérieux
+plutôt qu'à ses insignes de commandement, car il était nu jusqu'à la
+ceinture, s'élança d'un bond sur la mousse épaisse qui couvrait la rive,
+et fit un signe à un homme de bord, son lieutenant présumé.
+
+Maurice et Alcibiade, en observation dans le massif d'arbres, n'avaient
+pas perdu un seul mouvement du navire et de ceux qui le montaient.
+
+Si un entretien s'engageait entre les deux marins, nos amis se
+trouvaient placés de manière à tout entendre, et jamais leurs oreilles
+ne s'étaient ouvertes avec une aussi fiévreuse avidité.
+
+Celui des deux débarqués qui avait des allures de capitaine, se mit à
+considérer avec une attention singulière toutes les variétés d'arbres
+qui bordaient la rive droite du golfe; on aurait cru voir un botaniste
+en travail de collection pour quelque _Flore_ indienne.
+
+Cependant la physionomie de cet homme excluait bien vite toute idée de
+cette nature.
+
+Sa figure, empourprée de soleil, avait toutes les lignes et tous les
+caractères saillants de l'audace héroïque; ses yeux semblaient s'être
+allumés au foyer de l'équateur; ses bras nus, son col léonin, son torse
+bruni et sillonné de muscles, annonçaient un exercice de luttes
+vigoureuses, tout-à-fait étrangères aux mœurs du botaniste et du savant.
+
+Quel était donc ce mystère maritime, qui venait ainsi se proposer comme
+une énigme à nos deux jeunes Européens?
+
+Aux premiers mots, ce mystère allait être dévoilé.
+
+
+
+
+Servir son pays.
+
+
+XXIII.
+
+--Capitaine, j'attends vos ordres, dit l'un des deux marins.
+
+--Il faut envoyer deux hommes en chasse,--dit le capitaine, en langue
+française, et d'un ton résolu.
+
+Les cailles abondent à Madagascar, comme vous savez, il ne faut qu'une
+heure pour en tuer cent. Voilà de quoi réparer votre long jeûne, en y
+ajoutant une couffe de riz _benafouli_....
+
+--C'est bien, capitaine....
+
+--Attends encore, mon brave Marapi. Vous mettrez à bord autant de noix
+de cocos que la cale en peut contenir, et vous en donnerez à nos malade
+du scorbut. Le charpentier viendra choisir dans ce taillis de quoi
+remplacer les deux vergues qui nous manquent, et le gouvernail qui est
+avarié. Voilà le plus urgent. Nous ne resterons ici que très-peu de
+jours, dès que je pourrai me remettre en mer, je doublerai le cap
+d'Ambre et le cap Saint-Sébastien, pour achever de me ravitailler dans
+la baie de Nosse, où nous trouverons ce qui nous manque ici.
+
+--Capitaine, dit l'autre marin, me permettez-vous de faire une
+observation?
+
+--Parle, parle, mon brave Marapi.
+
+--Eh, bien! mon capitaine, je crois que nous pouvons trouver dans les
+atterrages de Diégo-Suarez tout ce que nous trouverons de l'autre côté
+de l'île. Nous sommes en septembre, les courants du canal de la
+Mozambique sont très-dangereux, et je doute fort que _la Perle_, dans
+l'état d'avarie où elle se trouve, puisse doubler le cap Saint-Sébastien
+et entrer dans le canal. Nous risquons de faire côte sur l'île
+Glorieuse, ou sur l'île Anjouan.
+
+--Très-bien parlé, mon brave Marapi, mais l'œil du maître y voit mieux
+que l'œil du serviteur, et je persiste dans ma première idée.
+
+--Capitaine, je suis à vos ordres, dit le marin en s'inclinant.
+
+--Voyons, mon brave, quand _la Perle_ pourra-t-elle doubler le cap
+Saint-Sébastien?
+
+--Après les moussons.
+
+--Et que ferons-nous ici, en attendant?
+
+--Nous vivrons de pêche et de chasse.
+
+--Beau métier pour des gens comme nous! Y songes-tu bien, Marapi? toi,
+le lion de Java! toi, dont le nom signifie _colère du feu_! comme le
+volcan de ton île! tu consens à te faire chasseur et pêcheur, comme un
+Hollandais du Port-Natal, ou un planteur suédois de Trenquebar!... Et si
+cet endiablé de lord Cornwallis, pendant que nous sommes en chasse, nous
+relance avec une embarcation, comment _la Perle_ se défendra-t-elle?--Y
+as-tu bien songé?
+
+--Il est vrai, capitaine, que nous sommes diablement avariés.
+
+--Combien avons-nous d'hommes à bord?
+
+--Seize, capitaine.
+
+--Combien en état de trouer un sabord ennemi avec un sabre et un
+pistolet?
+
+--Huit tout au plus, capitaine.... La mer, le scorbut, et notre
+malheureuse descente à Sataoli nous ont détruits tout-à-fait.
+
+--Bien, Marapi! tu vois donc que ce n'est pas sur la côte où je suis
+qu'il y a chance de se ravitailler complètement. On trouve partout des
+bois de construction, des noix de cocos, des réserves de pêche, des
+forêts de chasse, mais il est plus difficile de trouver des hommes, des
+recrues, des matelots, des loups de mer, pour les associer au noble
+métier que nous faisons. Je ne suis, moi, ni chasseur, ni pêcheur, ni
+même corsaire; je suis un ravageur d'Anglais, un épouvantail que la
+France a laissé dans l'Inde, après nos désastres sur le Coromandel.
+
+J'ai une grande mission à remplir; j'ai un glorieux exemple à donner aux
+marins, mes compatriotes, disséminés sur les deux rives du Bengale, aux
+îles de la Sonde, à la Nouvelle-Hollande, au Zanguebar. Si tous les
+colons de France savent m'imiter et font leur devoir, la Compagnie
+anglaise des Indes est ruinée au bout de trois ans, et lord Cornwallis
+n'osera plus sortir du fort Saint-Georges, qu'il vient d'élever à
+Madras. Ainsi ce que n'ont pu faire Suffren et d'Estaing, ces dieux de
+la mer, nous le ferons, nous, avec des coquilles de noix, plus
+nombreuses que les îles Maledives et Laquedives, nous formerons une
+prodigieuse escadre d'écueils flottants, échelonnés sur la route
+commerciale d'Angleterre aux Indes, et toute la puissance britannique
+viendra échouer contre nous. D'autres enfants de la France n'ont-ils pas
+déjà réussi dans la même entreprise?
+
+N'as-tu pas entendu parler cent fois des flibustiers français de
+Saint-Domingue? En voilà des héros taillés sur bronze! On voulait aussi
+les flétrir d'un vieux surnom odieux, et voici comment ils répondirent:
+Le 24 août 1781, jour de la fête du roi, ils brûlèrent, en signe de
+réjouissance, deux millions de bois de Campêche, dans la presqu'île
+d'Yucatan.
+
+Maurice et Alcibiade, embusqués dans le voisinage, avaient écouté cet
+entretien avec un intérêt sans égal, et plusieurs fois ils s'étaient
+fait violence pour ne pas sortir de leur retraite.
+
+Mais à ces dernières paroles, ils ne se continrent plus, et ils se
+montrèrent, avec un visage riant, à ces deux marins.
+
+--Amis! dit Maurice, comme s'il eût répondu au _qui vive?_ d'une
+sentinelle française, placée sur le promontoire de Madagascar.
+
+--Amis! répéta comme un écho, Alcibiade.
+
+Ces deux mots si simples, servant de réponse à une question qui n'était
+pas formulée, avaient, dans ce moment, un caractère de simplicité
+sublime.
+
+Les deux marins en entendant du bruit dans les feuilles, et en voyant
+apparaître deux hommes sur un promontoire désert, s'étaient tout d'abord
+placés en attitude de défense.
+
+Mais les joyeuses et sereines figures des jeunes gens, leurs gestes
+pleins d'une grâce exquise, le charme de leurs voix qui prononçaient les
+plus douces des syllabes françaises, éloignèrent toute méfiance de
+l'esprit des deux marins, lesquels, du reste, n'étaient pas gens à
+prendre aisément l'alarme.
+
+--Voilà des amis qui nous tombent du ciel fort à propos, dit le
+capitaine; et d'où venez-vous donc, mes bons amis?--ajouta-t-il en leur
+tendant ses mains.
+
+--Nous venons de Paris, dit Alcibiade en riant.
+
+--De Paris! s'écria le capitaine, et que venez-vous faire ici?
+
+--Nous venons vous rendre service, capitaine, dit Maurice d'un ton
+résolu.
+
+--Ma foi! messieurs, j'accepte tout ce que vous m'offrirez, car j'ai
+besoin de tout. Mais ceci demande quelques explications préalables. Je
+suis chez moi, ici, donnez-vous la peine de vous asseoir; il me reste
+à bord un quart de jambon de Labiata et quelques flacons de vieux
+Constance, nous allons causer à l'ombre. Je vais d'abord vous dire qui
+nous sommes: voilà Marapi, mon lieutenant, créole français, né, par
+hasard, à Solo, île de Java, et moi, je suis le capitaine Surcouf.
+
+A ce grand nom, Maurice et Alcibiade, qui s'étaient assis déjà sur des
+sièges de velours naturel, se levèrent, et ôtant leurs larges chapeaux
+de paille, ils s'inclinèrent de respect devant l'Achille de l'Océan indien.
+
+Deux matelots descendirent du bord avec les provisions demandées, et les
+quatre convives se mirent en devoir de leur faire honneur.
+
+Quand la première faim fut apaisée, on se livra aux longs entretiens,
+selon un ancien usage des matelots avariés, usage qui remonte à ces
+matelots Troyens réfugiés dans un petit golfe protecteur; Virgile a
+chanté leurs infortunes navales, leurs repas sur l'herbe et leurs
+longs entretiens de convives rassasiés [3].
+
+[Note 3:
+ _Est in secessu longo locus; insula portum
+ Efficit, objectu laterum
+ .... Prima fames epulis, mensæque remotæ.
+ .... Longo socios sermone requirunt._]
+
+
+Le capitaine Surcouf apprit donc, dans tous ses détails, l'histoire de
+Maurice, le voyage de l'_Églé_ à Madagascar, et les projets d'une
+colonie de déportation. Quand ce récit fut terminé:
+
+--Jeune homme, dit le corsaire en lui serrant les mains,--croyez à la
+parole d'un homme qui a la plus belle des expériences, celle que donnent
+les périls de chaque jour; vous avez payé, en conspirant, otre tribut à
+des traductions de livres de collège. Il y a bien des manières de
+conspirer; vous avez choisi la plus absurde de toutes. Vous avez
+conspiré avec l'idée évidente de réussir et sans songer qu'après le
+succès vous autorisiez tous vos ennemis à conspirer ensuite contre vous.
+Voyez où peut aller un pays ainsi ballotté de complots en complots
+indéfiniment! Moi, je me suis reconnu un penchant à faire la même chose.
+Alors, je me suis dit: Conspirons contre la puissance maritime de
+l'Angleterre. Les coups de canon que je tirerai n'effrayeront point les
+vieillards, les femmes, les enfants et les moribonds dans les villes;
+ils ne troubleront que les échos de l'Océan de l'Inde, et je ne
+rencontrerai jamais en France un crêpe ou une robe de deuil que mes
+cartouches de conspirateur auront noircis. Qui de vous ou de moi
+raisonnait patriotiquement?
+
+--Permettez-moi de ne pas répondre, capitaine Surcouf, dit Maurice,
+comme un écolier devant son maître.
+
+--Au lieu de conspirer contre Bonaparte, vous auriez dû tous venir à son
+aide, quand il voulait faire une brèche à l'Orient,--poursuivit
+l'illustre corsaire,--votre Directoire a été stupide comme le sénat de
+Carthage, dans une situation analogue. Ainsi, les deux plus grandes
+choses, tentées par les deux plus grands hommes, ont échoué par la faute
+de quelques avocats ignorants et jaloux. Bonaparte a été abandonné en
+Syrie, comme Annibal à Métaponte. Nous étions, tous, ici, des milliers
+d'Européens et d'Asiatiques, occupés à prêter l'oreille au canon de
+Saint-Jean-d'Acre; chaque jour un heureux mensonge nous apportait cette
+triomphante nouvelle: Bonaparte a forcé la porte de la Syrie! il a
+traversé l'Arabie déserte, il a descendu le golfe persique, il a franchi
+le détroit d'Ormus, il a mis le pied sur le sol de l'Inde; à son
+approche, les peuples esclaves se soulèvent des bouches du Gange aux
+bouches de l'Indus et l'Angleterre de l'Asie va retrouver contre elle un
+nouveau Washington venu du Nord! Hélas! nous avions trop présumé du bon
+sens du Directoire!...
+
+Vous avez épuisé vos forces en complots, en luttes, en paroles, en
+victoires, en défaites stériles. Vous croyez toujours avoir atteint
+l'apogée de la puissance quand vous gagnez une bataille sur les
+Allemands, ou quand vous réprimez une sédition dans Paris, et vous vous
+énervez sous les tiraillements des opinions folles; vous écartelez la
+France en lui prêchant l'union; vous êtes mécontents de votre passé,
+vous ne savez que faire de votre présent, et vous éteignez tous les
+phares allumés sur les mille écueils de votre avenir.
+
+--C'est dur, mais c'est vrai, capitaine, dit Alcibiade; il n'y a que la
+fréquentation de l'Océan qui puisse mettre cette sagesse dans la bouche
+d'un homme....
+
+--Vous voyez en moi, continua Surcouf, un homme qui a de très longues
+heures de nuit et de jour pour réfléchir, et qui trouve de bien rares
+occasions de formuler ses pensées en langage humain. Les hommes qui
+m'entourent n'aiment d'autre éloquence que celle du canon. Aujourd'hui
+le ciel m'envoie deux auditeurs européens, et j'abuse peut-être du droit
+de me faire écouter....
+
+--Capitaine, interrompit Maurice, tout ce que vous dites nous intéresse
+beaucoup plus que vous ne pensez....
+
+--Eh bien! dit Surcouf, j'ajouterai quelques mots encore.... Vous aimez
+votre pays, n'est-ce pas?
+
+--Sans doute!
+
+--Croyez-vous que pour servir son pays, il faille nécessairement habiter
+un coin de la France, et voter pour envoyer un tribun muet au Tribunal,
+ou bien être régimenté dans une des armées qui battent ces éternels
+Allemands?
+
+--Je pense, dit Maurice, qu'il y a d'autres manières de servir son pays.
+
+--On sert son pays partout, continua le corsaire. Il y a deux déportés
+de Sinnamary qui cultivent les mûriers de Chine dans une plantation de
+Zanguebar: ils servent la France. Il y a cinq fructidorisés qui donnent
+des leçons de français à la ville du Cap, à Fort-Dauphin et à Goa: ils
+servent la France. Il y a cent émigrés, connus de moi, qui ont fondé,
+sur les côtes indiennes, des écoles, des filatures, des usines, des
+villages: ils servent la France. Vous ne sauriez croire combien l'exil
+en terre lointaine inspire tous les nobles sentiments du devoir. J'ai vu
+à Botany-Bay des condamnés redevenir honnêtes par orgueil national, en
+face de l'étranger qui les regarde. Que ne doit-on pas attendre alors
+des exilés honnêtes! Si la moitié de la France déportait l'autre moitié,
+elles seraient heureuses toutes deux.
+
+--Je le crois, dit Alcibiade; et ce serait peut-être le seul moyen de
+guérir l'incurable.
+
+--Monsieur Maurice Dessains, dit Surcouf, voulez-vous que je vous
+fournisse une belle occasion de vous venger de votre pays qui vous
+exile?
+
+--Je veux bien, capitaine.
+
+--Eh! bien! servez votre pays.
+
+--Ma foi, capitaine, je ne demande pas mieux.
+
+--Jeune homme, un de ces jours je vous montrerai à l'horizon un pavillon
+anglais défendu par vingt pièces de gros calibre et cent hommes
+d'équipage, et je vous dirai: Ce soir, ce navire de la Compagnie nous
+appartiendra: voulez-vous arborer notre drapeau tricolore à misaine de
+l'Anglais? Que me répondrez-vous?
+
+--Oui.
+
+--Très-bien! je vous pardonne votre conspiration absurde contre
+Bonaparte.
+
+Sur ces derniers mots, on entendit un coup du fusil dans les profondeurs
+du bois: des échos infinis répétèrent cette détonation, et des milliers
+d'oiseaux, s'envolant de la cime des arbres, couvrirent le ciel d'un
+nuage d'azur, d'écarlate et d'or.
+
+
+
+
+Un pari de corsaire à pilote.
+
+
+XXIV.
+
+Ce coup de feu qui retentissait dans la solitude était un appel et une
+voix; c'est ce que Maurice comprit tout de suite, et il se levait pour
+marcher dans le bois à la découverte de son père ou de ses compagnons,
+lorsque le capitaine Surcouf l'arrêta par ces mots:
+
+--Restez donc ici, monsieur Maurice; vous ne connaissez pas le pays de
+ce côté du golfe; vous allez vous perdre dans une forêt vierge, sans
+boussole et sans Croix-du-Sud. Vos amis, qui probablement vous
+cherchent, savent où ils vont; ils suivent la pente du terrain qui
+conduit à la mer; ils connaissent leur direction, attendez-les ici.
+
+Et, prenant une carabine de la main d'un matelot qui était descendu du
+bord avec une provision d'armes, il répondit à l'appel venu des
+profondeurs du bois.
+
+Aussitôt, un troisième coup dans le lointain.
+
+--Maintenant,--dit Alcibiade,--ce dialogue me paraît fort clair. Nous
+avons laissé couler, ici, les heures sans les compter. Nos amis de la
+petite colonie se seront inquiétés de notre longue absence, et ils nous
+appellent à grands coups de carabine dans le bois.
+
+--Nous sommes en mesure d'attendre nos amis et nos ennemis,--dit
+Surcouf;--_la Perle_ est embossée avec la fierté d'un vaisseau à
+trois-ponts, et elle regarde le bois avec six sabords ouverts, qui ne
+sont jamais endormis.
+
+Les yeux des matelots étaient ouverts, comme les sabords de _la Perle_,
+dans la même direction, et leurs mains caressaient les crosses des
+carabines.
+
+On entendit bientôt un bruit confus de voix, multipliées à l'infini par
+les échos des solitudes, et, dans les éclaircies de la lisière du bois,
+on vit se détacher, sur la verdure des arbres, les vestes blanches des
+colons européens.
+
+Le premier qui parut était Sidore Brémond.
+
+Maurice s'élança au devant de lui, et s'excusa de sa longue absence, en
+lui montrant le curieux tableau que la rive du golfe encadrait.
+
+Cinq condamnés du 14 nivôse, vêtus en planteurs africains, robustes
+comme des hommes purifiés par la mer, joyeux comme des criminels qui ont
+trouvé la vie dans la mort, suivaient Sidore Brémond et contemplaient
+avec des yeux ravis le spectacle déroulé devant eux.
+
+Surcouf s'était levé pour recevoir les nouveaux venus, et il examinait
+la figure de Brémond avec cette attention minutieuse qui précède
+ordinairement l'explosion d'une reconnaissance entre deux anciens amis.
+
+Ce doute allait être éclairci au premier éclat méridional de la parole
+du pilote de l'_Églé_.
+
+--Il me semble que je vois la Caranque de la Seyne, quand je vois ce
+coin de mer, dit Brémond en agitant son bras autour de lui.
+
+Voilà le bois de pins de Saint-Mandrier; voilà l'isthme des Sablettes;
+c'est la même couleur d'eau et de terrain. Oh! la Seyne! la Seyne! le
+plus beau pays du monde!... Cela me mouille les yeux comme à un enfant.
+
+--Je ne me trompe pas!--dit Surcouf en se précipitant du haut de ses
+mains sur les mains du pilote.
+
+C'est Sidore de la Seyne!... Eh bien! est-ce qu'on ne reconnaît plus
+Surcouf, le camarade du _Pluton_?
+
+--Surcouf!--s'écria Brémond avec un visage rayonnant comme l'équateur,
+--mais qui, diable! te reconnaîtrait dans cette absence de costume! Tu
+ressembles au père Tropique, en négligé d'Océan!... Oh! mon brave
+Surcouf!
+
+--Enfants!--cria Surcouf en se tournant du côté de _la Perle_, feu de
+bâbord et de tribord, pour saluer la France qui nous rend visite à
+Madagascar!
+
+À cet ordre, _la Perle_ dérapa, et, tournant sur sa quille, elle se fit
+remorquer par une petite chaloupe jusqu'à l'entrée du golfe.
+
+Là, ses deux flancs tournés vers les deux horizons de la mer, elle salua
+de toutes ses voix les premiers colons de la République française; et le
+rivage répondit, de vallons en cimes, de golfes en promontoires, comme
+une terre morte qui ressuscite à la voix de Dieu.
+
+--Eh! donnez-moi donc des nouvelles de nos amis,--dit Surcouf, en
+offrant un verre de Constance à Brémond,--comment avez-vous laissé
+l'Infernet?
+
+--Comme on laisse une tour à l'entrée d'un port,--dit le pilote, en
+avalant le nectar du Bacchus indien.
+
+L'Infernet est toujours un géant que rien ne peut démolir; c'est un
+marin à trois-ponts.
+
+--Et le brave Lucas, que fait-il?
+
+--Il se porte bien, comme tout officier qui vient d'avoir de
+l'avancement.
+
+--Et Tourrel du Martigues? et le brave Bettanger?
+
+--Ils ont été blessés à Aboukir à côté de moi. D'excellents marins, et
+qui doivent aller loin si un boulet ne les arrête pas.
+
+--Est-ce que tu crois aux boulets, toi, Sidore Brémond?
+
+--Pas plus que toi; je cite un proverbe.
+
+--À la bonne heure! Et parle-moi un peu de Ganteaume?
+
+--C'est toujours un marin de terre; mais à part ce défaut, on ne peut
+rien dire de lui.
+
+--Et Villeneuve?
+
+--Oh! un bon marin toujours, celui-là! mais il porterait malheur à une
+barque chargée de capucins. C'est un de ces marins qui aiment la mer et
+que la mer n'aime pas.
+
+--Brémond, j'ai gardé le meilleur pour le dernier....
+
+--Cosmao?
+
+--Tu l'as deviné, Brémond; donnez-moi des nouvelles de Cosmao?
+
+--Toujours debout, comme le cap Sicié. Ah! ce ne sont pas les bons
+officiers et les bons marins qui nous manquent; ce sont les amiraux....
+En partant, j'ai entendu dire que Latouche-Tréville était tombé malade.
+Bon chef celui-là, mais constitution faible. Un marin ne doit jamais
+garder le lit, comme un chanoine. J'ai beaucoup admiré Jean-Bart, moi,
+mais quand on me dit qu'il était mort d'une fluxion de poitrine, comme
+un procureur, je l'effaçai des litanies de mes saints.
+
+--Et maintenant, mon brave Brémond,--dit Surcouf,--veux-tu me faire
+l'honneur de visiter mon vaisseau-amiral?
+
+--Ah! très-volontiers, Surcouf.
+
+--Messieurs,--dit Surcouf en s'adressant aux colons, avec un geste et un
+sourire des plus gracieux,--je vous fais à tous la même invitation. En
+votre honneur, j'ouvrirai un écrin d'un grand prix.
+
+--Tu as des perles de Ceylan à bord?--demanda Brémond.
+
+--J'ai mieux que cela dans cet écrin, mon brave Brémond. J'ai un collier
+de bouteilles de rhum, baptisé à la Jamaïque, et qui devait être bu par
+Palmer de Batavia.
+
+--Nous le boirons,--dirent les colons en chœur.
+
+--C'est avec cette planche que tu fais tant de bruit, Surcouf?
+
+Dit Brémond en mettant le pied sur le pont de _la Perle_.
+
+--Ma foi,--dit Surcouf,--si j'avais un vaisseau de cent vingt, j'en
+ferais moins.
+
+--Il a raison,--dit Brémond,--un vaisseau de cent vingt offre trop de
+marge aux boulets. En mer, _la Perle_ est invisible; il suffit d'une
+vague pour la couvrir: les canonniers anglais y perdent leur poudre et
+les gabiers leur plomb.
+
+--As-tu bien tout examiné?--dit Surcouf.
+
+--Mais.... oui.... tout.... il me semble.
+
+--As-tu découvert ce qui manque à _la Perle_?
+
+--C'est singulier, Surcouf; j'examine tout avec mon œil de phoque, et il
+me semble que tous les _apparaux_ et les _agrès_ sont au grand complet.
+
+--Mon brave Brémond,--dit Surcouf en frappant l'épaule du pilote,--il me
+manque huit hommes d'équipage.
+
+--Je persiste,--dit Brémond en riant,--il ne te manque rien.
+
+--Ah! ceci est fort, Brémond!
+
+--Surcouf, tu es Ponentais, et je suis Provençal: voyons qui sera le
+plus fin des deux. Veux-tu accepter un pari?
+
+--Qu'as-tu à perdre, Brémond?
+
+--Rien; voilà pourquoi je parie.
+
+--Eh bien! que veux-tu gagner?
+
+--Tout, parce que je n'ai rien.
+
+--Alors, choisis dans mon trésor de corsaire.
+
+--As-tu une belle parure de corail à perdre dans un pari?
+
+--Est-ce que nous manquons jamais de ces choses-là?... Marapi,
+apporte-moi la corbeille de noces de miss Giulia Holwel.
+
+--C'est une Anglaise que tu vas épouser?
+
+--Est-ce qu'un corsaire a le temps de se marier, mon cher Brémond!...
+C'est une corbeille de noces envoyée de Londres à la fille du gouverneur
+de Ceylan. Elle était estimée quatre mille livres. J'arrêtai au passage
+ce beau présent nuptial; je gardai pour moi ce qu'il y avait de moins
+précieux, une parure de corail et un collier de perles, et j'envoyai le
+reste à miss Giulia Holwel.
+
+--Voilà un trait charmant!--dit Alcibiade;--c'est de la belle galanterie
+française en pleine mer.
+
+--Un jour,--continua Surcouf,--je me suis montré plus galant encore. Je
+capturai à bord de l'_Emperor_ miss Anna Heatfield, qui allait se marier
+à Madras, et je la rendis à sa corbeille de noces.
+
+--Ceci est imité de Scipion,--dit Alcibiade.
+
+--Erreur historique,--reprit Surcouf;--il a été prouvé que Scipion
+n'aimait pas les femmes, ce qui met au néant cette bonne action de
+continence, célébrée en vers, en gravures et en tableaux menteurs....
+Ah! voici la parure de corail de miss Giulia!... Maintenant, dis-moi,
+mon brave Brémond, est-ce que tu vas faire un cadeau de noces à la reine
+des Hovas que tu veux épouser?
+
+--Et pourquoi pas, si elle y consentait?--dit Brémond en éclatant de
+rire.
+
+--Un jour, je me suis précipité des remparts de Saint-Jean-d'Acre par
+dévouement à la République; eh bien! pour rendre service à mon pays, je
+me précipiterais encore dans le lit de la reine des Hovas, quoique
+l'abîme soit plus dangereux.
+
+--Je suis sûr,--dit Alcibiade,--que la reine des Hovas ferait des
+bassesses royales pour avoir cette parure de corail.
+
+--Pauvre femme!--dit Brémond en serrant la parure dans sa poche,--elle
+ira pêcher du corail où elle voudra, mais pas ici...
+
+--Tu regardes donc notre pari comme gagné?
+
+Interrompit Surcouf en riant.
+
+--Comme gagné, Surcouf.
+
+--Mais au moins, mon brave Brémond, tu devrais me faire connaître le
+pari. Tu es plus corsaire que moi, en ce moment.
+
+--Nous avons parié,--dit Brémond,--qu'il ne manquait rien à bord de _la
+Perle._
+
+--Oui, Brémond.
+
+--Bien! Combien avais-tu d'hommes d'équipage avant tes malheurs?
+
+--Vingt-quatre.
+
+--Combien t'en reste-t-il pour continuer la course?
+
+--Brémond, j'en ai perdu huit, il m'en reste donc seize.
+
+--Surcouf, tu as perdu ton pari; il ne te manque rien. Compte: nous
+sommes vingt-quatre combattants à bord; il ne manque au large que
+l'Anglais.
+
+Les condamnés du 14 nivôse ôtèrent leurs chapeaux en criant:
+
+--Vive la France! vive la République! vive Surcouf!
+
+--Ah! j'ai perdu!
+
+Dit Surcouf en inclinant la tête.
+
+--Maurice, mon enfant,--dit Brémond en lui donnant la parure de corail,
+--voilà le cadeau de noces de ta femme, Louise.... quand tu
+l'épouseras!... pas avant, bien entendu!
+
+--Est-elle en sûreté, au moins, votre belle fiancée?
+
+Demanda Surcouf à Maurice.
+
+Maurice regarda son père, comme pour le prier de répondre.
+
+--Elle est à la ferme hollandaise des familles Van-Gelden,--dit
+Brémond;--d'honnêtes planteurs, des patriarches que Noé a, je crois,
+déposés sur le cap d'Ambre, en passant. Toutes nos femmes sont là. Nos
+hommes campent à Sea-Hill, le jour, sous des arbres, la nuit, sous les
+étoiles, qui sont chaudes ici comme des soleils. C'est ce brave citoyen
+Alcibiade, le jeune homme le plus corrompu du défunt Directoire, qui a
+tout réglé dans la colonie des deux sexes, et lui a donné la
+Constitution de l'an X.
+
+Alcibiade s'inclina comme un législateur justement félicité.
+
+Surcouf écoutait Brémond avec une distraction marquée; ses yeux se
+tournaient à chaque minute vers l'horizon du golfe d'Oman, et sa figure,
+toujours sereine, était traversée de quelques lignes soucieuses: au
+dernier mot de Brémond, il fit un signe à Marapi, qui courut à
+l'arrière, et lui apporta sa lunette d'approche. Au même instant, tous
+les yeux se plongèrent avec avidité dans la direction du nord.
+
+-C'est un trois-mâts, navire marchand!
+
+Dit Brémond, en roulant ses doigts devant ses yeux.
+
+--Un superbe trois-mâts!--dit Surcouf;--un vaisseau de la Compagnie....
+il vient de Surate ou de Bombay, vent arrière et bonne brise.... Marapi,
+crie au charpentier de monter à bord avec ses deux vergues; le
+gouvernail est réparé, c'est l'essentiel. On a travaillé lestement, et
+on a bien fait.... Enfants, à vos pièces!... Il nous reste cinq heures
+de jour.... Pilote Brémond, il faut gagner votre pari complètement....
+Placez-vous au gouvernail... et toutes les voiles dehors!..... La
+_Perle_ est en convalescence, cette promenade la guérira.
+
+Les déportés crièrent trois fois:
+
+--Vive Surcouf!
+
+Un d'eux lui dit:
+
+--Nous sommes des recrues, capitaine, instruisez-nous; qu'avons-nous à
+faire?
+
+--Ce que je ferai, répondit Surcouf.
+
+
+
+
+Le Swan.
+
+
+XXV.
+
+Le charpentier, après cinq heures de travail assidu, n'avait pu, même
+avec l'aide de deux matelots, donner à son travail toute la perfection
+désirable; mais _la Perle_ était si bien découpée pour la manœuvre,
+qu'elle se passait d'une restauration minutieusement faite dans toutes
+les règles de l'art nautique.
+
+À peine eut-elle gagné la mer, qu'elle prit le vent et glissa comme un
+navire qu'on lance au flot par la rainure d'un chantier de
+construction.
+
+Maurice et Alcibiade, revenus enfin de la surprise où les avait jetés
+cet incident inattendu, se communiquèrent, à l'écart et à la hâte,
+quelques idées, en redoutant toujours qu'un ordre du capitaine vînt
+imposer silence à tout l'équipage dans ce moment solennel.
+
+--Croyez-vous que la campagne sera longue, Maurice? demanda Alcibiade
+avec un sourire sérieux.
+
+--C'est justement ce que j'allais vous demander, Alcibiade.
+
+--Alors, Maurice, je vais vous faire la réponse que vous m'auriez faite;
+je n'en sais rien.
+
+--Avec un diable d'homme, comme ce Surcouf, on sait quand on part, et...
+
+--Voilà tout ce qu'on sait, interrompit Alcibiade.
+
+--Au moins, si...
+
+--Eh bien? au moins, si...
+
+Maurice se tourna du côté de la terre, et ses yeux se voilèrent de deux
+larmes honteuses.
+
+Le rivage fuyait de toute la vitesse de _la Perle_; les grands arbres
+s'abaissaient vers le sol; les collines se mettaient au niveau des
+plaines, bientôt de Diégo-Suarez au cap d'Ambre, il ne restait plus
+qu'une ligne confuse, un nuage parallèle à l'horizon.
+
+--Au moins, si vous aviez dit le plus léger des adieux à Louise,
+poursuivit Alcibiade; vous voyez, Maurice, que je sais ramasser une
+phrase quand on la laisse tomber.
+
+--Je vous remercie de ce soin, Alcibiade.
+
+--Maurice, la terre disparue oubliez la terre. Soyez à votre devoir. La
+femme nous empêche souvent d'être un homme, quand le péril est venu.
+
+--Oh! ne craignez aucune faiblesse pour moi, Alcibiade, mon père est
+ici.
+
+Le capitaine Surcouf, qui était descendu dans l'entrepont, remonta, et
+fit cesser par sa présence tous les entretiens engagés parmi les marins
+auxiliaires.
+
+Surcouf avait revêtu son costume de fête; un large pantalon de toile
+blanche, bordé sur les coutures, de boutons de nacre sans nombre; une
+veste de crêpe de Chine bleu, légère comme un tissu d'ailes de colibri;
+un gilet blanc, à larges revers, garni de perles à toutes ses
+boutonnières, une cravate de soie noire, mince comme un collier d'ébène
+fluide, et un chapeau plat de paille de riz, timbré d'une cocarde
+tricolore, de la plus grande dimension.
+
+Alcibiade qui n'était pas tout-à-fait corrigé de ses habitude
+mythologiques, s'écria, en voyant apparaître Surcouf:
+
+--Il ressemble au Neptune de l'Océan de l'Inde; il ne lui manque qu'un
+trident de corail!
+
+Surcouf agitait dans sa main droite, au lieu de ce trident, un sabre
+d'abordage, qui n'avait jamais vu son fourreau; c'était une bonne lame
+d'Orient, aiguisée partout et emmanchée dans un treillis de fer,
+solidement construit.
+
+Ainsi préparé au combat, cet homme, debout sur la dunette, dominant au
+regard tous les horizons, échangeant avec le soleil la flamme de ses
+yeux, semblait distribuer les trésors de son audace à quelques matelots,
+perdus sur l'abîme, et les rendre dignes de la domination de l'Océan.
+
+Il fit un signe à Maurice, et le jeune homme s'avança.
+
+--Eh! bien, monsieur Maurice, lui dit Surcouf, que pensez-vous de ce que
+vous voyez en ce moment?
+
+--Je pense à faire ce que vous ferez, capitaine.
+
+--Cette conspiration est-elle de votre goût?
+
+--Oui, et je suis fier d'être votre complice.
+
+--Regardez, Maurice, si votre imagination de conspirateur citadin a
+jamais rêvé quelque chose de plus beau! si votre jeune esprit, qui vous
+entraînait aux nobles aventures, a jamais conçu quelque chose de plus
+grand! L'Océan est partout; nulle part la terre. Là-bas un vaisseau
+anglais avec vingt-quatre pièces de canon; ici un navire d'enfant et
+quelques grains de poudre. Un duel à mort qui se prépare, et pour seul
+témoin le soleil!
+
+À la voix du héros de l'Inde, tous les matelots et les déportés accourus
+autour de lui bondissaient d'enthousiasme, et agitaient leurs armes dont
+les éclairs se croisaient, avant la foudre prête à sortir.
+
+Sidore Brémond, muet et calme à sa barre, conduisait le gouvernail avec
+l'expérience d'un pilote habitué à tous les périls, à toutes les fêtes,
+à toutes les mers: en ce moment il se regardait comme le père de tous.
+
+Les lunettes d'approche de _la Perle_ permettaient déjà de voir la scène
+qui se passait à bord du navire ennemi.
+
+Les matelots et les nombreux passagers semblaient en proie à une anxiété
+des plus vives; dans le lointain, _la Perle_, toute couverte de ses
+voiles, de ses flammes, de ses pavillons, avait un air sinistre, malgré
+la folle gaîté de ses allures, et les matelots anglais, qui brossent
+tout avec soin, brossaient déjà les boulets, où luisent les armoiries de
+la Licorne et du Lion.
+
+Surcouf s'approcha du pilote, et, s'asseyant à son côté, il lui dit:
+
+--Je viens un instant tenir conseil de guerre avec toi.
+
+Le pilote et le capitaine parlèrent bas, et on se mit à l'écart pour
+respecter leur entretien.
+
+Deux matelots, montés de l'entrepont, jetèrent devant l'équipage tout un
+arsenal d'armes de choix; toutes les mains se précipitèrent sur elles,
+comme des avares sur un trésor mis au partage.
+
+On eût dit que _la Perle_ n'était peuplée que d'Achilles découvrant des
+armes au gynécée de Scyros.
+
+--Deux mots à la hâte,--dit Alcibiade en tirant Maurice à l'écart;
+--comment trouvez-vous ce vaisseau anglais?
+
+--Quoiqu'il soit encore très-éloigné, ce vaisseau me paraît superbe.
+
+--Trop superbe! Maurice: je viens de l'examiner à la lunette; il est au
+moins vingt fois plus grand que _la Perle_. Nous allons assister à une
+expérience navale fort curieuse. C'est le nain qui va essayer de prendre
+le géant. Le prendra-t-il?
+
+--Pourquoi pas, Alcibiade, notre Surcouf connaît son métier.
+
+--Je crois qu'il abuse de ses connaissances, cette fois.
+
+--Vous doutez donc du succès, Alcibiade?
+
+--J'en doute si fort, que si nous prenons ce gros vaisseau, je croirai
+toujours que c'est ce gros vaisseau qui nous a pris.
+
+--Enfin le problème va s'éclaircir...
+
+--Quant à moi,--dit Alcibiade, en chargeant ses pistolets d'abordage,
+--je suis digne de mon ancêtre Albert de Saint-Blanchard, qui, envoyé
+comme ambassadeur civil auprès de don Juan d'Autriche, fut obligé
+d'assister, malgré lui, à la bataille de Lépante, en 1571, où il fut tué
+sur un vaisseau espagnol, toujours malgré lui.
+
+FIN DU DEUXIÈME VOLUME
+
+
+
+
+Coulommiers.--Imprimerie de A. MOUSSIN.
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le transporté (2/4), by Joseph Méry
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE TRANSPORTÉ (2/4) ***
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
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+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
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+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
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+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
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+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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+The Project Gutenberg EBook of Le transporté (2/4), by Joseph Méry
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le transporté (2/4)
+
+Author: Joseph Méry
+
+Release Date: April 30, 2011 [EBook #36001]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE TRANSPORTÉ (2/4) ***
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+Produced by Mireille Harmelin, Valérie Auroy and the Online
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+This file was produced from images generously made available
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+PAR
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+
+II
+
+
+
+PARIS
+
+GABRIEL ROUX ET CASSANET, ÉDITEURS,
+
+24, rue des Grands-Augustins.
+
+
+1852
+
+
+
+
+La prison.
+
+
+XIII.
+
+Quand le capitaine Coock passait avec son vaisseau, l'_Endeavour_, dans
+les parages antipodes de l'île de Bligh, il s'écria:
+
+--Mes amis, réjouissez-vous, nous passons sous le pont de Londres!
+
+Le philosophe Burney, qui raconte le fait, ajoute:
+
+«Il y a aussi partout en ce monde des antipodes moraux; ceux qui
+marchent sur la neige ont des pieds correspondants aux leurs qui
+marchent sur le velours des herbes; les épicuriens du palais de
+Sommerset ont sous leur table les esclaves de l'Océanie qui meurent de
+faim.
+
+Tout homme qui jouit peut s'écrier: «Mes amis, désolez-vous, nous passons
+sur un homme qui souffre!»
+
+Notre planète a le tort d'être ronde et de fournir ainsi, à chaque
+instant, à l'esprit ces contrastes odieux.
+
+Nous laissons l'_Églé_ voguant sous des régions sereines, avec ses
+heureux passagers, et nous allons retrouver, dans un cachot humide et
+sous les étreintes glaciales de l'hiver, une malheureuse femme, dont le
+nom est lié à cette histoire.
+
+Après quelques semaines de captivité, l'oeil de l'adorateur reconnaîtrait
+avec peine Lucrèce Dorio, couchée sur un grabat de paille, et violemment
+séparée de toute protection.
+
+Chaque jour, elle a reçu la visite de Georges Flamant, et les menaces,
+les douces paroles, les ruses perfides, les mensonges raffinés ont
+échoué contre l'imperturbable résolution de la belle prisonnière.
+
+Un soir, Georges Flamant, obstiné comme le crime, entra dans le cachot,
+déposa une chandelle sur une table grasse de suif, et présenta un
+journal à Lucrèce en lui disant:
+
+--Veux-tu lire dans cette gazette un article qui t'intéressera?... Tu
+refuses?... Eh bien! je vais lire moi-même, et tu reliras ensuite, pour
+te convaincre que je ne mens pas... Voici... C'est la liste des déportés
+à Sinnamary... Il y a cent trente septembriseurs, et, parmi ces noms, tu
+peux lire en lettres majuscules le nom de ton amant, Maurice Dessains...
+
+--Maurice Dessains, un septembriseur!
+
+Dit Lucrèce avec un éclat de rire inondé de larmes.
+
+--Le 2 septembre 1792, Maurice avait douze ans tout au plus!
+
+--On peut être septembriseur à tout âge, poursuivit Georges.--Au reste,
+la justice a parlé, on peut même dire qu'elle a été clémente, cette
+fois, et qu'elle n'a pas voulu faire tomber cent trente têtes, qui ne
+méritaient pas de rester sur leurs épaules.... Voici ce qu'ajoute le
+_Journal de Paris_, après avoir donné la série des noms des déportés:
+
+«--A Nantes et à Rochefort, l'exaspération du peuple contre les
+septembriseurs a été si grande, que, sans les efforts de la police, ces
+hommes auraient été mis en pièces, avant l'embarquement.»
+
+--Voilà, Lucrèce, comment le peuple ratifie la sentence des juges, et de
+quelle estime il entoure tes amis....
+
+--Je ne crois pas un mot de ce que vous me lisez, Dit Lucrèce avec un
+ton dans lequel un observateur sagace aurait découvert une intention
+mystérieuse, car, en ce moment le timbre de la voix de Lucrèce était en
+désaccord avec la situation et trahissait des efforts tentés pour le
+rendre naturel.
+
+Georges Flamant avait, certes, toutes les qualités vicieuses des races
+fauves, mais il manquait à son oreille cette délicatesse de perception
+féline, qui saisit une nuance au vol, et explique un mystère caché au
+fond d'une voix.
+
+Le scélérat n'est jamais complet.
+
+--Tu ne crois pas ce que je lis, folle petite, dit Flamant; et bien! je
+te le répète... lève-toi, eh viens lire toi-même... c'est bien aisé....
+
+--Et si j'aime mieux croire que vous mentez, moi!--dit Lucrèce en se
+levant à demi, tout inondée de ses cheveux noirs.
+
+--Vraiment, ma chère mignonne,--dit Georges, avec un sourire de
+panthère,--je te trouve étrange... veux-tu que j'approche cette table de
+ton lit, avec cette bougie de prison, et....
+
+--Je vous défends de faire un pas de plus!--dit Lucrèce, en rejetant son
+fleuve de cheveux en arrière, par un brusque mouvement de tête,--si vous
+avancez, je pousse un cri à faire trembler toutes les voûtes de cet
+enfer!
+
+--Ne nous fâchons pas, Lucrèce,--dit Flamant avec une douceur aigre,--je
+ne veux rien obtenir de toi par la violence... je suis un honnête
+homme... cela te fait rire?... eh bien! je te permets de trouver cela
+plaisant. On n'a pas plus de tolérance que moi... et puisque je suis en
+train de te lire des mensonges, écoute encore celui-ci, extrait du même
+journal:
+
+«Le climat de Sinnamary a toujours été fatal aux Européens, il y règne
+une épidémie qui provient de la nature des eaux potables, et qui donne
+des hépatites et des affections putrides et mortelles. La déportation
+à Sinnamary est, en d'autres termes, une sentence de mort.........»
+
+Lucrèce, je t'offre encore le journal... tiens.
+
+Lucrèce, pour toute réponse, s'enveloppa des haillons d'une couverture
+de laine, et fit un geste impérieux de refus.
+
+--Je connais trop bien la curiosité des femmes pour croire que tu es
+sincère dans tes refus.... Je te laisse le journal, là, sur cette table,
+et quand tu seras seule, tu le liras.
+
+La jeune femme garda son silence et son immobilité.
+
+--C'est bien! ajouta Georges; je comprends ce silence, et je serai bon
+jusqu'au bout.
+
+Il déposa le journal sur la table, et marchant vers la porte, il ajouta:
+
+-Demain, Lucrèce, le délai de ma patience expire... demain, tu quitteras
+ce cachot, et tu auras des compagnes... des compagnes dignes de toi....
+Tu seras jetée dans l'égout souterrain de cette maison, un véritable
+enfer, où jurent, crient, hurlent toutes les filles publiques rongées de
+lèpre et de vice, et soumises à mon autorité sans contrôle.
+
+Alors, Lucrèce, quand ces hideuses créatures t'enlaceront, comme des
+vipères, dans leurs bras gangrenés, tu pousseras vers moi ton cri de
+détresse, et moi, je te laisserai te débattre au milieu de ces ulcères
+vivants et de ce fétide charnier de prostitution!
+
+Georges attendit quelque temps une réponse, et la réponse n'arrivant
+pas, il poussa un soupir qui ressemblait à un râle, et sortit du cachot.
+
+Le grincement extérieur des verrous retentit trois fois sur la porte, et
+Lucrèce prêta l'oreille au bruit des pas de Georges, dans le corridor de
+la prison.
+
+Elle se leva, toujours vêtue de ses haillons de laine, et aussi belle,
+sous cette livrée de l'indigence, qu'avec son velours et ses pierreries.
+
+On aurait cru voir, si on l'avait vue, la courtisane Madeleine dans sa
+grotte, cette patronne de toutes les femmes qui ont mérité le pardon des
+hommes et de Dieu parce qu'elles ont beaucoup aimé.
+
+Sa figure exprimait une résolution qui était sur le point de
+s'accomplir.
+
+La jeune femme s'assit devant la table, raviva la flamme de la
+chandelle, et parcourut rapidement le journal, comme si cette lecture
+l'eût peu intéressée.
+
+Puis, elle parut épeler minutieusement chacune de ses syllabes, avec une
+attention singulière, comme fait un écolier devant son alphabet.
+
+Deux heures furent consacrées à cette étude dont nul témoin n'aurait pu
+comprendre le but et le sens.
+
+Enfin, elle quitta ce journal, si longtemps médité, lui donna un léger
+sourire de satisfaction, et prépara une de ces oeuvres patientes que le
+génie des prisonniers peut seul concevoir et accomplir.
+
+Lucrèce découpa du bout de ses doigts une grande quantité de mots
+arrachés aux colonnes du journal, et, dans la disette forcée de papier,
+d'encre et de plume où elle se trouvait, elle parvint à écrire, ou pour
+mieux dire, à composer le billet suivant, en lettres imprimées.
+
+«Je suis en prison.
+
+«On m'accuse d'avoir conspiré contre la République.
+
+«Demandez tout de suite une audience à madame Bonaparte, et dites-lui
+que celle qui lui a écrit, le 3 nivôse, un billet de deux lignes se
+terminant ainsi: _que la garde consulaire veille_! est en prison, où
+elle est poursuivie par la haine et l'amour d'un scélérat.
+
+«Portez un de mes billets et présentez-le à Joséphine pour constater
+l'identité de mon écriture: celui-ci est composé avec les lettres d'un
+journal. On me refuse tout.
+
+ LUCRÈCE DORIO.»
+
+Chaque mot fut collé avec de la mie de pain, sur un petit carré de toile
+fine, découpé dans un mouchoir.
+
+Ce travail prolongea la veillée de Lucrèce fort avant dans la nuit.
+
+A neuf heures, la femme du geôlier entra, selon l'usage de chaque matin,
+dans le cachot de Lucrèce.
+
+C'était une créature intraitable plutôt par tempérament que par vertu,
+une fille de Cerbère que les gâteaux de miel des sibylles ne pouvaient
+corrompre.
+
+Toutes les tentatives de séduction échouaient devant elle, et Lucrèce
+qui avait, dans la parole, la grâce nécromancienne des Circés du
+Directoire, renouvelait, chaque matin et sans réussite, ses demandes,
+ses offres et ses sollicitations.
+
+--Bonjour, citoyenne Chatard, Lui dit Lucrèce du fond de son grabat.
+
+--Approchez-vous, s'il vous plaît, pour me rendre un service...
+
+Coupez-moi, avec votre paire de ciseaux, cette boucle de cheveux.
+
+--Eh bien! après? demanda la mégère d'une voix hargneuse.
+
+--Après, vous porterez cette boucle de cheveux au citoyen Périclès
+Farjau, rue Faubourg-Martin, 21, au premier.
+
+--Vous savez, citoyenne Dorio, et je l'ai répété cent fois, que toute
+communication avec le dehors vous est interdite.
+
+--Vous appelez cela une communication, citoyenne Chatard?.. vous n'avez
+rien à dire, rien à faire, rien à demander, rien à recevoir. Vous montez
+chez le citoyen Périclès, vous donnez ma boucle de cheveux à la première
+personne qui se présentera, et vous descendez l'escalier, voilà tout...
+Si je meurs, un de ces jours, comme je l'espère, je mourrai contente en
+pensant que le citoyen Périclès possède, à son insu, une boucle de mes
+cheveux. C'est un caprice de femme, ma bonne citoyenne Chatard....
+Ensuite, vous me permettrez de vous laisser un témoignage de
+reconnaissance pour les bontés que vous avez eues pour moi... avant de
+mourir, on ne doit jamais oublier ceux qui vous ont rendu service...
+Soyez tranquille, ce n'est pas de l'argent que je veux offrir...
+l'argent est une insulte... acceptez cette bague... le diamant du milieu
+est estimé deux mille écus... donnez-vous la peine de l'examiner à côté
+de la lucarne, au petit jour.
+
+La mégère prit la bague en grommelant, et s'approcha de la lucarne pour
+la voir dans tous ses détails.
+
+Aussitôt Lucrèce prit la lettre, l'enveloppa des cent replis de son
+épaisse boucle de cheveux, coupa un cordon de sa ceinture et lia le tout
+d'une façon peu suspecte pour les yeux les plus méfiants.
+
+--Eh! bien, citoyenne Chatard,--dit-elle,--que pensez-vous de ce petit
+bijou?
+
+--Ça me paraît assez gentil, répondit hargneusement la mégère.
+
+--Vous vous trouvez donc bien mal, citoyenne Dorio?
+
+--Je ne passerai pas la décade, citoyenne Chatard,--dit Lucrèce d'une
+voix agonisante.
+
+Au fait,--poursuivit la geôlière,--je ne vous rends, pour cette bague,
+aucun service défendu par les lois de la maison.
+
+--Aucune loi, dit Lucrèce, ne défend de porter une boucle de cheveux au
+Faubourg Martin, 21.
+
+La geôlière, qui s'était approchée du lit, vint se replacer devant la
+lucarne, pour soumettre la bague à un nouvel examen.
+
+--Eh bien!--dit-elle, en mettant la bague dans sa poche,--il faut bien
+faire quelque chose de bon dans sa vie. Nous ne sommes pas des
+diablesses, dans notre métier... Je vous préviens, citoyenne Dorio, que
+si vous m'accusiez, avant de mourir, d'avoir accepté une bague, je
+nierais tout, et on me croirait, parce que ma vie a été irréprochable
+dans cette maison.
+
+--Je ne vous mettrai pas dans ce cas, citoyenne Chatard.
+
+--Où est votre boucle de cheveux?
+
+--La voilà toute prête, mettez-la dans votre poche avec la bague, et ne
+donnez pas la bague pour les cheveux... Quand me donnerez-vous une
+réponse?
+
+--Bientôt, en vous apportant votre déjeuner... Je vais courir au
+faubourg Martin... je vous avertis que je fais votre commission, sans
+dire un mot.
+
+--C'est convenu, citoyenne Chatard.
+
+La geôlière sortit, en murmurant des paroles confuses, sorte de
+monologue dont se servent les panthères lorsqu'elles s'ennuient dans une
+cage, avant l'heure du dîner.
+
+Quand cette femme fut sortie, Lucrèce s'adressa cette réflexion:
+
+--Au fait, que puis-je risquer, dans cette tentative? La réussite, voilà
+tout. Si j'échoue, je ne perds qu'une bague; je ne perds donc rien.
+
+A onze heures, la geôlière rentra, plus hargneuse que jamais, en
+apportant ce déjeuner nauséabond que les républiques et les monarchies
+servent aux prisonniers avec la même munificence.
+
+Lucrèce se leva sur son lit, et la mégère fit un signe de tête qui
+voulait dire:--J'ai fait votre commission. Après quoi elle sortit et
+ferma la porte à triple cadenas.
+
+--Maintenant, attendons, dit Lucrèce; elle vient de me paraître si
+maussade, cette sorcière, qu'elle doit m'avoir obligée. J'ai de
+l'espoir.
+
+Les heures se firent séculaires, comme toujours, dans ces occasions.
+
+Lucrèce faisait un raisonnement assez juste:
+
+--Si ma lettre est arrivée, justice ne tardera pas de m'être rendue.
+
+Il y a aux Tuileries un ange de bonté qui veille incessamment sur les
+malheureux, et qui répare les égarements de la justice, dans cette
+triste époque où rien n'est encore affermi.
+
+Tous ceux qui s'adressent à l'auguste Joséphine sont exaucés dans leurs
+voeux; son tribunal d'audience est ouvert nuit et jour, et la réparation
+ne se fait jamais attendre. Espérons!
+
+Au tomber du jour, le citoyen Périclès Farjau, muni d'un ordre du préfet
+de police, entrait à la prison et délivrait Lucrèce Dorio et sa femme de
+chambre Tullie.
+
+Et le lendemain Georges Flamant était destitué, mais non converti.
+
+
+
+
+Georges Flamant.
+
+
+XIV.
+
+Un agent de la police secrète était autrefois destitué pour la forme.
+
+C'était une satisfaction apparente donnée à quelque haute exigence ou à
+l'opinion publique.
+
+L'agent avait appris trop de choses dans l'exercice de ses fonctions; il
+était de moitié dans trop de secrets administratifs; et cette science
+occulte, qui pouvait éclater en révélations accusatrices, le protégeait,
+même après une disgrâce: quand la main droite le frappait d'une
+destitution, la main gauche le consolait avec une caresse.
+
+Georges Flamant se trouvait dans la catégorie de ces heureux disgraciés.
+
+Voici comment l'autorité supérieure procéda dans sa destitution:
+
+Georges Flamant rentra dans la prison des femmes, le lendemain du jour
+où il avait lancé à Lucrèce cette terrible menace, renouvelée des
+anciens préfets du prétoire qui condamnaient _aux lieux infâmes_ la
+jeune fille coupable de rébellion contre leur brutalité.
+
+--C'est impossible! s'écria Georges, lorsque la citoyenne Chatard lui
+annonça la mise en liberté de Lucrèce, et il courut au cachot pour
+s'assurer de cette vérité impossible.
+
+Le cachot était vide; il y avait encore sur une table des débris d'un
+journal, du pain haché en morceaux, et une aiguille avec du fil; pièces
+de conviction qui, après un rapide examen, révélèrent le secret de
+l'évasion à la sagacité de Georges Flamant.
+
+La prisonnière s'était ménagé, à coup sûr, des intelligences dans la
+geôle; il y avait évidence de corruption, crime prévu par une loi de
+nivôse an 3.
+
+Georges blanchit ses lèvres d'écume à cette découverte.
+
+Le crime ne permet pas aux autres d'être criminels, il est intolérant,
+et condamnerait volontiers une ville à être vertueuse à perpétuité.
+
+Lucrèce avait trouvé un complice dans la geôle!
+
+Cet excès d'audace révoltait sa raison.
+
+Il était vraiment étrange qu'une femme ne consentît pas à subir toutes
+les tortures du corps et de l'âme et que, trouvant une porte ouverte,
+elle ne refusât point d'en franchir le seuil.
+
+Georges Flamant courut aux officines de la police, et dénonça le double
+crime de Lucrèce et de la geôle à son ami intime et chef de bureau,
+lequel prit la parole et lui dit:
+
+--Mon cher Georges, vous avez été destitué à neuf heures ce matin. Voilà
+l'ordonnance signée par le préfet.
+
+--Je sais d'où part le coup!--dit Georges en ébranlant le bureau du chef
+par un vigoureux coup de poing.--C'est un coquin de ci-devant noble,
+déguisé en républicain; un blanc verni de bleu, un Alcibiade d'enfer qui
+m'a dénoncé au ministre! Je l'ai rencontré trois fois, la décade
+dernière, sur l'escalier du citoyen Fouché; que venait-il faire là, ce
+chouan?
+
+--Et toi, Georges, dit le chef d'emploi, sais-tu ce que tu as à faire
+maintenant?
+
+--Parbleu! je le sais bien! je vais songer à mon avancement, comme
+toujours. On ne s'avance chez nous qu'à coups de destitutions. Voilà, je
+crois, la sixième que je subis depuis l'affaire du Prévôt des marchands.
+J'avais cent écus de paie alors, j'en ai cinq cents aujourd'hui, plus le
+casuel...
+
+--Tu vois bien, mon ami, dit le chef, qu'il faut se faire destituer, à
+propos, quand on a de l'ambition.
+
+--Oh! ce n'est pas ce qui m'embarrasse, poursuivit Georges; mais cela ne
+me fera pas oublier le mauvais tour du citoyen Alcibiade. C'est un homme
+que je trouve sur mes brisées, dans tous les salons et dans toutes les
+mansardes où il y a une femme facile, une de ces femmes comme il nous en
+faut à nous, qui n'avons pas le temps d'écrire de longues lettres
+d'amour comme le citoyen Saint-Preux. Je suis vraiment trop bon;
+j'aurais pu le faire pendre le 11 frimaire an II, cet Alcibiade, et il
+n'avait pas volé la corde. N'avait-il pas l'effronterie de porter aux
+chaînes de sa montre une pièce de vingt-quatre sols, à l'effigie de
+Capet! Rien que cela! Voici ma dernière histoire avec ce chouan qui a
+pris le nom d'un honnête citoyen grec... J'avais promis mariage, selon
+mon habitude, à une fraîche blonde de la rue de Rohan, la veuve d'un
+jeune septembriseur que j'allais arrêter le 4 nivôse; heureusement pour
+lui, il avait eu le bon sens de mourir; je dressai procès-verbal et je
+le fis enterrer à mes frais.
+
+Ces gueux de septembriseurs ont tous des femmes ou des maîtresses
+superbes. Les honnêtes gens comme nous meurent de soif à la porte de ces
+bandits. Ils prennent les trois grâces, et nous laissent les trois
+Parques. C'était une veuve de seize ans, presque pas mariée, comme tu
+vois. Elle mourait de misère, de faim et de désespoir. Je lui louai
+quinze jours de chambre, dans une autre mansarde, je lui donnai quelques
+écus de six francs; je lui promis de prendre soin de sa mère; enfin, je
+l'accablai de bonnes actions, et je fus payé en monnaie de veuve...
+
+Comme l'année est bonne, et que les veuves et les orphelines ne manquent
+pas et sont au rabais, j'abandonnai cette Louise Genest, par économie,
+et je m'en allai commettre ailleurs d'autres bonnes actions à meilleur
+marché. Cependant, l'autre jour, j'eus une faiblesse de souvenir. Il y a
+des enfantillages comme ça dans l'homme le plus sage. Je me surpris
+donc, remontant d'un pas d'amoureux les cinq étages de la maison de
+Louise, et au milieu de l'escalier, quoiqu'il fît sombre, je la vis
+descendre avec cet Alcibiade maudit.
+
+On recule devant un scandale public, quand on appartient à la police
+secrète, je reculai donc, en me disant: A demain. Le lendemain, je
+trouvai le bel oiseau blond délogé. Alcibiade m'a joué ce tour, et m'a
+calomnié auprès du ministre; c'est évident: je lui dois ma destitution;
+mais il me doit quelque autre chose lui, et il me la payera; je suis un
+terrible créancier.
+
+--Oh! tu ne resteras pas longtemps destitué, dit le chef de bureau; nous
+avons besoin de toi, comme d'une lampe quand il fait nuit. Seulement, tu
+sais ce que tu as à faire pour te remettre en bonne grâce en haut lieu.
+
+--Comment donc! dit Georges; je suis passé maître dans ces vieilles
+roueries. On m'a destitué, mais moi, je ne me destitue pas... Je vais
+faire de la police secrète en amateur, on vous sait toujours gré de ce
+zèle qui n'est plus payé; je vais m'endormir dans le jardin du
+Palais-National pour écouter les causeries suspectes des émigrés. Je
+reconnais un émigré à l'odeur. Ils ont du royalisme ambré dans leur
+perruque; je n'ai pas besoin d'autre signalement. Puis, je vais prendre
+une tasse de café chez Évezard. C'est un nid de conspirateurs vendéens
+qui attaquent la République en jouant aux dominos et aux échecs. Quand
+un joueur demande au garçon de restituer au jeu le _double-blanc_, ou
+s'il prononce _échec au roi_, avec les larmes aux yeux, je prends bonne
+note de ce joueur et je me faufile dans sa société, pour le suivre sur
+le chemin d'une indubitable conspiration. Au théâtre, quand on donne la
+pièce de Sylvain Maréchal, je grave dans ma tête, comme sur bronze, tous
+ceux qui sifflent le Vésuve, au moment où il brûle les rois. Que te
+dirai-je? j'ai vingt moyens de ce genre pour employer ma journée au
+service du gouvernement, et prouver au citoyen préfet Dubois que je suis
+victime d'une odieuse calomnie; mais loin de me plaindre, je sais
+attendre en bon patriote le moment de la réhabilitation.
+
+--Très-bien! dit le chef; je connais le citoyen Dubois; c'est un
+bonhomme, pas plus fin qu'un bailli d'opéra-comique; il sera touché de
+tes services gratuits, et te réhabilitera. Ce ne sera pas long.
+
+--Je me donne deux décades de service gratuit, tout au plus, dit
+Georges.
+
+--Il faut convenir,--dit le chef en se levant pour s'assurer de la
+discrétion de la porte;--il faut convenir que nous méritons bien
+l'argent de la République par une foule de qualités qui manquent au
+vulgaire stupide. Que deviendraient les villes, si les hommes de notre
+trempe n'existaient pas?
+
+--Autrefois, ils n'existaient pas, dit Georges; nous sommes une
+invention moderne, comme les réverbères.... Il n'y a pas d'auditeurs et
+de témoins ici, nous pouvons ainsi nous dire bien des choses neuves, qui
+doubleraient encore la longueur des oreilles de nos chefs, s'ils nous
+entendaient.... J'ai beaucoup réfléchi sur la race d'hommes à laquelle
+nous appartenons, et je me suis classé, comme un animal qui attendrait
+sa case dans un muséum....
+
+Autrefois, il y avait, sans doute, des hommes comme nous: des hommes
+adroits, hardis, intelligents, mais très-répulsifs au travail qui fait
+bien vivre, et procure l'argent qui paye les passions, choses fort
+chères toujours. Quelle ressource avaient ces hommes de paresse
+invincible, et de plaisirs impérieux? Une seule. Ils coupaient la bourse
+dans une église; ils fréquentaient le Pont-Neuf et le Pont-au-Change,
+quand la Samaritaine sonnait minuit, ils entraient chez le voisin, en se
+trompant de porte, et lui empruntaient de l'argent sans le réveiller;
+ils rendaient une visite nocturne aux voitures publiques égarées dans
+les bois de Fontainebleau et de Sénart; ou bien, quand ils avaient le
+génie de Mandrin, ils déclaraient la guerre au roi de France et
+percevaient les revenus de la gabelle, avant le fermier-général.
+
+Tous ces beaux métiers sont perdus. Les villes et les campagnes sont
+couvertes de gendarmes, d'agents de police, de patrouilles, d'escouades
+de sûreté, de gardes nationales sédentaires et mobiles, et de toutes
+sortes d'épouvantails. Cependant la race de ces hommes ne peut pas
+mourir de faim, pour obliger le tiers-état stupide, qui s'obstine à
+défendre son argent, comme si nous n'en avions pas besoin, nous! il a
+donc bien fallu se transformer, changer de tactique et d'atelier public.
+
+L'école de Mandrin a quitté la Côte-Saint-André, où il n'y a plus rien
+à faire, et elle s'est fondue dans le commerce des villes. Nous
+employons les hautes facultés que nos pères nous ont transmises à des
+fonctions moins périlleuses; nous sommes la terreur du vice, et nous
+protégeons la vertu; on ne nous arrête plus, nous arrêtons; on ne nous
+emprisonne plus, nous emprisonnons. C'est toujours la même race avec sa
+soif d'argent et de débauches, mais les fils sont mieux traités que les
+pères, comme tu vois; estimons-nous heureux d'être leurs fils.
+
+--Quoique ton chef--dit l'ami en inclinant la tête--je me prosterne
+devant ton génie; encore deux ou trois destitutions, et Pitt et Cobourg
+te prennent pour associé.... Maintenant, comment débrouilleras-tu ton
+affaire avec Lucrèce Dorio, car je pense bien que tu n'abandonnes jamais
+une belle robe de velours quand ta griffe lui a fait cinq trous en
+passant?
+
+--Lucrèce Dorio est ma passion chronique--dit Georges d'une voix
+altérée.
+
+Lucrèce, c'est le feu de mon sang, la faim de mes lèvres, le frisson de
+mes cheveux: elle ne m'a pas perdu; mon amour est une prison dont elle
+ne s'échappera pas. Je vais recommencer le siège de cette place forte,
+dans mes moments perdus, et j'en perdrai beaucoup, s'il le faut.
+
+Après quelques mots insignifiants, Georges se rendit à sa petite maison
+de la rue Thionville, et fit une toilette nouvelle plus conforme à son
+nouvel état de destitué.
+
+Sous la houppelande marron et le chapeau triangulaire orné d'une large
+cocarde, il ressembla bientôt à un honnête homme ruiné par le _maximum_,
+et sollicitant une place de surnuméraire dans les bureaux de
+l'intérieur.
+
+Il fit trois stations pour se donner la patience d'attendre la nuit,
+d'abord, au jardin du Palais-Royal, où il se fondit, comme un atome,
+dans un immense groupe d'auditeurs qui suivaient des yeux, sur le sable,
+la canne d'un stratégiste décrivant la bataille de Marengo, avec les
+positions du baron Mélas et du premier Consul.
+
+Ensuite il entra chez Évezard, au coin de la place du Palais-National,
+et lut la _Gazette officielle_ et le _Mercure_ dont l'énigme finale
+n'avait pas encore été devinée par les Oedipes de l'établissement, ce qui
+inquiétait un peu la dame du comptoir; puis il remonta vers son faubourg
+et acheva sa troisième étape d'ennui au café Procope, où le citoyen
+ci-devant comte de Barneville expliquait le dernier _gambit_ inventé par
+Philidor, sur la table veuve de Jean-Jacques Rousseau.
+
+Quand la nuit tomba, Georges Flamant repassa le Pont-Neuf et dirigea ses
+pas, à travers les ténèbres des réverbères, du côté de la rue Richelieu.
+
+Au coin de la rue Mesnars, il s'arrêta et appuya son oreille contre les
+volets du rez-de-chaussée, pour saisir le moindre bruit intérieur qui
+aurait révélé la présence de la jeune femme dans sa maison.
+
+Un silence obstiné répondit seul.
+
+--Elle est dans quelque théâtre, à coup sûr, se dit Georges. Voilà les
+femmes! Sortie de prison ce matin, et ce soir au spectacle! Quelle rage
+de se faire admirer!... Oui, on joue _Oedipe_ ce soir; madame Scio chante
+Antigone.... Lucrèce est dans sa loge à l'Opéra! Comme il est facile de
+deviner l'idée d'une femme, surtout quand elle est folle de son corps,
+comme Lucrèce Dorio!
+
+Ainsi pensait Georges Flamant, et il courut au théâtre des Arts.
+
+Le premier acte d'_Oedipe_ allait à sa fin; toutes les loges étaient
+envahies; toutes, excepté la loge de Lucrèce.
+
+Ce vide provoquait même des remarques, parmi les spectateurs des
+corridors, et chacun donnait une mauvaise explication, comme on fait
+toujours quand on veut expliquer.
+
+Impossible de supposer que Lucrèce passât la soirée ailleurs, lorsqu'on
+jouait _Oedipe_ à l'Opéra.
+
+Georges, après le second acte, reprit donc le chemin de la rue Mesnars,
+et retrouva le silence qu'il y avait laissé.
+
+Le lendemain lui parut si éloigné qu'il ne se sentit pas la force de
+l'attendre, et sans trop savoir ce qu'il voulait et ce qu'il faisait,
+il souleva le marteau de la porte, et la porte s'ouvrant, il entra.
+
+--La citoyenne Lucrèce Dorio?
+
+Demanda-t-il au portier, avec une voix qui retombait au gosier à chaque
+syllabe.
+
+Le portier, pris à l'improviste, courba la tête et passa sa main droite
+sur son front, comme pour y chercher une réponse apprise.
+
+--La citoyenne Lucrèce Dorio,--dit-il, comme l'écolier qui récite,
+--n'habite plus cette maison; elle est à la campagne par raison de
+santé.
+
+--C'est bien!--dit Georges.
+
+Ce qui signifie _c'est mal_, dans ces sortes d'occasions.
+
+Et il sortit brusquement.
+
+
+
+
+La fausse conspiration.
+
+
+XV.
+
+La jolie corvette l'_Églé_ divise avec sa proue de petites vagues
+joyeuses, dont l'écume se replie en deux franges d'argent; l'Océan
+respire, le vent joue avec les voiles et les pavillons; un sillage
+lumineux se déroule à l'infini, comme une ornière creusée par le
+tranchant du navire, et atteste aux passagers que l'_Églé_, prisonnière
+du calme, a rompu ses fers, et qu'elle vogue vers de nouveaux horizons.
+
+Les passagers et l'équipage offrent un tableau charmant: un touchant
+intérieur de famille, une réalisation en abrégé de la société idéale,
+rêvée par les esprits généreux.
+
+Maurice, nonchalamment assis, à tribord, sur le bois saillant du
+bastingage, contemple, avec l'heureux sourire de la jeunesse, ce tableau
+d'union fraternelle, cette société flottante qui donne, à son insu,
+l'exemple de la concorde, et prêche cette vertu divine dans le désert de
+l'Océan.
+
+Les pensées qui agitaient en ce moment le coeur du jeune déporté peuvent
+se résumer avec une concision plus énergique, dans ces vers extraits
+d'un poème inédit:
+
+ UNE TRAVERSÉE.
+
+ Les nombreux passagers qui, traversant les ondes,
+ S'en vont, sur un vaisseau, visiter les deux mondes,
+ Que leur voyage soit serein ou désastreux,
+ S'accordent tous pour vivre en bons frères entr'eux:
+ L'immensité des mers, flottantes solitudes;
+ L'avenir tout voilé de ses incertitudes;
+ Les périls de la veille, et ceux du lendemain,
+ Tout leur fait un devoir de se serrer la main;
+ Et, timides, groupés sur la même coquille,
+ Ils forment, en passant, une seule famille....
+ La Terre est un navire, un globe aérien,
+ Couvert de passagers qui ne connaissent rien,
+ Qui jamais ne sauront vers quelle destinée
+ A travers mille écueils leur course est entraînée;
+ Quel rivage infernal ou divin ils verront
+ Surgir dans l'air immense où leurs yeux plongeront!
+ Eh bien! au lieu de faire, avec un calme sage,
+ Unis et fraternels, ce terrible passage;
+ Au lieu de l'accomplir, ce ténébreux chemin,
+ Le sourire à la lèvre et la main dans la main,
+ Ils voyagent, plongeant, sous quelque idée infâme,
+ Les poignards dans le coeur et les poisons dans l'âme,
+ A la moindre raison, déchirant sans pitié
+ Le pacte solennel que signa l'amitié;
+ Et, comme si la Mort, à toutes les frontières,
+ N'engraisse pas assez l'herbe des cimetières,
+ Ces pèlerins d'une heure, ici-bas, en passant,
+ Batailleurs éternels, se nourrissent de sang!
+
+Le médecin moral, Alcibiade, qui avait reçu d'un père la mission de
+veiller sur Maurice, ne manquait jamais d'arriver, sous un prétexte
+quelconque, dès que le visage du jeune convalescent se voilait d'une
+teinte de mélancolie.
+
+Alcibiade arriva donc, comme par hasard, avec le bonjour du matin à la
+bouche et la main tendue vers la main.
+
+--Vraiment, dit-il, je connais quelque chose de plus amusant qu'un
+article sur la qualité des eaux équinoxiales, c'est un entretien de
+matelots, à bord, quand la manoeuvre est inutile et que le vent tout seul
+conduit le navire comme le lieutenant de Dieu.
+
+--Vous avez raison,--dit Maurice--qui, dans sa candeur, ignorait
+qu'Alcibiade arrivait toujours avec un plan arrêté de conservation.
+
+--Il y a autour du cabestan,--poursuivit Alcibiade,--un groupe de
+matelots beaucoup plus amusants que les Arabes des _Mille et une Nuits_.
+
+Ils se racontent des choses fabuleuses et pourtant vraies.... Un de ces
+marins surtout... tenez, vous pouvez le voir d'ici.... celui qui a des
+cheveux noirs crépus et un cou de taureau.... Il se nomme Koërdic, un
+vrai Breton.... C'est un narrateur par excellence, et je l'écoute comme
+j'écouterais Xénophon s'il me racontait la retraite des Dix mille, et
+l'enthousiasme des Grecs lorsqu'ils découvrirent la mer.... Je vous
+recommande ce Koërdic quand vous aurez de l'ennui.... Il est plus gai
+que le _Moniteur_.... Pourtant, je dois convenir qu'il a un défaut....
+
+--Ah!... et quel défaut, Alcibiade?
+
+--C'est un homme dangereux.... très-dangereux, Maurice, surtout pour les
+jeunes gens un peu exaltés comme nous... A présent, il vient de nous
+raconter les exploits de l'illustre corsaire Surcouf, dans le golfe du
+Bengale. Vraiment, cela vous oblige à remercier Dieu de vous avoir fait
+homme; c'est enivrant comme un hymne de guerre et un premier coup de
+canon!
+
+--Je crois avoir entendu parler de ce Surcouf, dit Maurice, en
+recueillant ses souvenirs.
+
+--Tout le monde en a entendu parler, mon cher Maurice; mais ce taureau
+de Koërdic a fait la course avec lui, et il connaît Surcouf mieux que
+tout le monde, etc.
+
+--Mais, Alcibiade,--interrompit naïvement Maurice,--vous ne m'avez pas
+expliqué pourquoi ce Koërdic est dangereux....
+
+--Ah! c'est juste!--dit Alcibiade avec un ton admirablement naturel.
+
+Ne causons pas de cela, ici, à voix trop haute.... Voici.... Koërdic, en
+racontant la vie du corsaire, cette vie de joie, de combats, de fêtes,
+d'amour, de gloire, de richesses, d'enthousiasme, nous fait trop
+mépriser la vie prosaïquement stupide que nous menons.... et, pour tout
+dire, cet endiablé de Koërdic vient de me faire une description qui m'a
+sauté au cerveau comme du vin de Lamalgue: il m'a enivré.... enivré à
+tel point que j'ai fait un plan, un plan superbe, qui va sourire à votre
+ardente imagination.
+
+--Voyons ce plan,
+
+Dit Maurice d'une voix contenue, pour la mettre à l'unisson de celle de
+son interlocuteur.
+
+--C'est un plan bien simple, poursuivit Alcibiade; il s'agit de nous
+faire corsaires....
+
+--Et comment?
+
+--Encore plus simple. Nous sommes très-nombreux à bord de l'_Églé_; nous
+sommes surtout gens de coeur et très-résolus. En fait de conspiration
+nous ne sommes pas novices; eh bien! il ne s'agit que d'embaucher une
+partie des matelots qui ne demandent pas mieux; nous jetons à fond de
+cale le capitaine, et l'_Églé_ va rejoindre Surcouf dans l'Océan indien.
+
+Maurice ouvrit des yeux démesurés et les fixa sur le visage d'Alcibiade.
+
+--Eh! poursuivit celui-ci, voilà une idée! comme cela, vous fait bondir
+le coeur, vous qui êtes né avec la fibre de la conspiration! Et,
+remarquez bien, Maurice, qu'il ne s'agit pas cette fois d'un de ces
+complots qui vous font trôner vingt-quatre heures à l'Hôtel-de-Ville de
+Paris, comme vainqueurs, et vous font tomber, comme vaincus, le
+lendemain, sur la barre d'un tribunal.
+
+Cela sera le triomphe de notre jeunesse et de notre vie. Tout un monde
+est à nous. L'Océan nous appartient! les galions sont nos trésors, les
+golfes nos grandes routes, les îles nos hôtelleries, les combats nos
+jeux, les archipels nos sérails, les Anglais nos esclaves, les orgies
+nos fêtes, les étoiles nos flambeaux! Maurice, serrez ma main, et je
+vous donne ce nouveau monde, comme à un autre Christophe Colomb!
+
+Maurice retira sa main droite et la suspendit, par contenance, aux
+mailles goudronnées des porte-haubans.
+
+Alcibiade regardait le jeune déporté avec cet air qui provoque une
+réponse immédiate.
+
+--Avez-vous bien réfléchi, Alcibiade, sur ce projet?
+
+Demanda-t-il d'une voix émue.
+
+--Bien réfléchi.
+
+--Et qui sera le chef de cette conspiration?
+
+--Parbleu! moi: c'est de toute justice, je suis l'inventeur.
+
+--Et qui conduira le vaisseau, mon cher Alcibiade?
+
+--Tout le monde. Les capitaines ont fait leur temps; on se passera
+d'eux; je les regarde comme des préjugés, vieux comme l'amiral Caïus
+Duilius. L'intelligence humaine a marché, marchons.
+
+--Vraiment!--dit Maurice avec sa naïveté ordinaire.
+
+--Vous tenez ce matin un langage qui m'étonne beaucoup, mon cher
+Alcibiade...
+
+--Oh! mon cher Maurice, point d'hésitation ici, point de remarques et de
+paroles perdues; je ne vous cacherai même pas que je me suis embarqué,
+avec cette intention, et que mon plan est vieux: ainsi,
+l'approuvez-vous, ou ne l'approuvez-vous pas?
+
+--Il me semble, Alcibiade, qu'on peut discuter un plan, même lorsqu'il
+est vieux.
+
+--Discutez cinq minutes, et puis n'en parlons plus. Diable! Maurice!
+comment êtes-vous devenu? Le calme plat a bien changé la nature de votre
+cerveau. Avez-vous autant réfléchi, lorsqu'il s'agissait de vous mettre
+dans une conspiration ridicule contre le premier consul?
+
+--Oh! c'était bien différent, Alcibiade!
+
+--Ah! c'était bien différent!... Vous croyez cela, Maurice.... Allons,
+je vous accorde cinq minutes supplémentaires pour discuter mon plan;
+commencez.
+
+--Eh bien! j'admets la réussite de ce complot, dit Maurice; croyez-vous
+que le pouvoir restera entre vos mains, quand vous l'aurez violemment
+usurpé?
+
+Croyez-vous que votre ambition satisfaite n'en provoquera pas une autre
+qui ne l'est pas? Croyez-vous que, sur ce vaisseau, tout le monde n'a
+pas l'orgueil de penser qu'il commandera aussi bien que vous? et
+qu'ainsi la violence succédant à la violence, les chefs aux chefs,
+l'anarchie nous dévorera tous, avant même que nous ayons rencontré sur
+mer nos ennemis.
+
+--Maurice, dit Alcibiade en feignant la stupéfaction, la mer vous
+inspire, mieux que la terre. Voilà des paroles qui me frappent par leur
+sagesse; je ne m'attendais pas à cette profondeur de raisonnement; j'ai
+parlé comme vous, et vous avez répondu comme moi.
+
+Laissez-moi vous serrer la main. Ma conspiration tombe dans l'eau; elle
+est noyée par votre logique. Depuis le 3 nivôse, Maurice, vous avez fait
+bien des progrès. Quel service on vous a rendu en vous déportant! Vous
+êtes guéri d'esprit et de corps.
+
+--N'allez pas croire, au moins,--dit Maurice d'un ton fier,--que je vous
+parle ainsi par lâcheté. Donnez-moi une occasion honnête et vraiment
+patriotique de servir mon pays avec courage, et vous verrez si l'énergie
+du républicain de 92 ne se réveille pas!
+
+--Je vous crois sur parole, mon cher Maurice; l'essentiel pour moi était
+de me démontrer à moi-même, par cette espèce d'apologue d'un complot à
+bord d'un navire, que la logique et la raison rentraient dans votre
+esprit, à la faveur de ces réflexions salutaires qu'inspire un long
+voyage sur mer. Je crois maintenant que si vous étiez à Paris, vous
+prendriez du service dans la garde du premier consul.
+
+Maurice fit un sourire qui tenait le milieu entre une affirmation et une
+dénégation.
+
+--Je me félicite, dit-il, d'avoir donné tête baissée dans le piège de
+votre prétendu complot de corsaire. Vous connaissez mes sentiments. Je
+pense qu'il faut se connaître à fond entre nouveaux amis.
+
+--Bien pensé, Maurice! c'est le dernier piège que je vous tendrai....
+Maintenant, passons du grave au doux.... Il me semble que toutes nos
+belles passagères ne sont pas au grand complet là-bas, au gynécée de la
+proue.... Vous ne vous abaissez pas, vous, Maurice, à ces détails
+efféminés; vous êtes comme le sage Bias à bord de la trirème de
+Corinthe. Excusez un fou comme moi. J'ai pris sur terre des habitudes
+galantes que je continue sur mer; le Directoire m'a perverti.
+
+Pendant que vous conspiriez contre les hommes, je conspirais contre les
+femmes; mon rôle était plus dangereux.... Hier soir, je vous ai ébauché
+une confidence. J'ai la manie de l'indiscrétion, moi; ce sont mes moeurs
+du Directoire.... Ce matin, je serai plus explicite; à défaut de
+confident, je raconterais mes amours au grand-mât. Cela veut dire que
+j'aime Louise Genest, la perle de l'_Églé_.... Je ne l'ai pas encore
+aperçue sur le pont, et, quoique le soleil soit levé depuis trois
+heures, il me semble qu'il fait encore nuit.... Maurice, avez-vous
+remarqué Louise Genest dans vos distractions?
+
+--Mais.... j'ai remarqué beaucoup de passagères.... Quelques-unes m'ont
+paru assez jolies.... autant qu'il est possible d'en juger de loin....
+D'ailleurs, elles montent rarement sur le pont.... Nous avons eu de si
+mauvais temps!... Ah! mon cher Alcibiade! que votre naturel est heureux!
+
+--Je vous comprends, Maurice; vous avez reconnu en moi un jeune homme
+qui a le privilège de savoir oublier. C'est vrai; l'Océan, pour moi, est
+comme le fleuve païen de l'oubli. Je ne me souviens plus de mes anciens
+amours les plus nouveaux....
+
+Mais vous, Maurice, votre pensée flotte encore bien loin d'ici; il y a
+une image toujours levée à cet horizon du nord, dans la direction de la
+rue Mesnars.... Si nous relâchons au Cap, je boirai du vin de Constance
+à votre santé.
+
+--Non, Alcibiade, non,--dit Maurice avec tristesse,--je sens, au
+contraire, que chaque flot de cette mer emporte un lambeau de mon passé;
+il me semble que j'ai laissé mon cadavre en France et que je vais
+trouver, dans quelque terre inconnue, une âme nouvelle et d'autres
+affections sous un autre ciel. Dieu m'a donné deux existences: la
+première est finie, la seconde commencera bientôt. Ce navire me fait
+passer du néant à la résurrection.
+
+--Vos paroles sont un peu brumeuses, par ce soleil de 40 degrés qui nous
+éblouit,--dit Maurice;--mais je crois que votre brouillard oratoire
+signifie que vous ne reculeriez pas devant un nouvel amour, s'il se
+levait comme une étoile sur cet horizon.
+
+Maurice garda le silence et baissa les yeux.
+
+--Cela étant ainsi,--ajouta Alcibiade, vous allez _dépouiller le vieil
+homme_, comme dit l'Évangile, et j'ai pour vous, là-bas, dans ma cabine,
+l'uniforme blanc des catéchumènes du tropique. Venez voir cela, mon ami.
+
+Maurice suivit machinalement Alcibiade sans trop savoir de quoi il
+s'agissait.
+
+Dans l'entrepont, Alcibiade lui dit en lui montrant un assortiment
+complet de toilettes équinoxiales:
+
+--Quittez vos lourds habits de jacobin septentrional, et costumez-vous
+en Lovelace indien. Ensuite venez me rejoindre sur le pont.
+
+--Mais à qui suis-je redevable de ce présent?
+
+Demanda Maurice en se croisant les mains au-dessus de sa tête.
+
+--A qui?... Vous allez le savoir, Maurice. D'abord, ce n'est pas à moi;
+je ne suis pas assez riche pour prodiguer le basin anglais et le nankin
+de Canton aux amis.... Écoutez-moi bien, Maurice; c'est le pilote de
+l'_Églé_ qui vous fait ce léger présent.... Oh! que votre fierté ne
+s'alarme pas! un déporté habillé de gros drap bleu a le droit de
+recevoir des étoffes d'été sous l'équateur. Je suis aussi fier que vous,
+moi, et noble depuis Henri II, car je _porte d'azur aux trois merlettes
+d'argent_, ou, du moins, je portais cela, avant la nuit du 4 août si
+fatale au blason; eh bien! j'ai accepté ce costume tropical, que voici,
+de la main du pilote de l'_Églé_.
+
+--Mais ce pilote habille donc tout le monde ici?
+
+Demanda Maurice, en essayant une veste chinoise.
+
+--Non; il vous habille, vous, comme le plus jeune et le plus intéressant
+des transportés.
+
+--Je cours remercier ce brave homme, et....
+
+--Gardez-vous-en bien!
+
+Dit Alcibiade en l'arrêtant.
+
+--Il est défendu aux hommes de l'équipage de s'entretenir avec les
+déportés, sous peine de mort. L'avez-vous oublié?
+
+--Alors, Alcibiade, je vous charge....
+
+--Écoutez, Maurice, voici ce que vous avez à faire. Habillez-vous
+tropicalement et venez me rejoindre là-haut: tout s'arrangera. Vous
+suivrez mes conseils; vous remercierez le pilote, et personne ne sera
+condamné à mort.... A bientôt.
+
+
+
+
+Une voile!
+
+
+XVI.
+
+Dans une traversée, le moindre incident est un spectacle.
+
+Ainsi, lorsque Maurice parut sur le pont avec son costume de tropique,
+il souleva de la proue à la poupe un murmure d'admiration; les symptômes
+du valétudinaire avaient disparu avec la dépouille européenne.
+
+Ce vêtement nouveau laissait voir une taille élégante et svelte et un
+torse solidement ciselé.
+
+Son visage avait perdu la pâleur de la souffrance sous une triple couche
+de soleil; ses cheveux jaillissaient en boucles noires des ailes d'un
+chapeau de paille, et la vigueur éclatait partout sur ce corps jeune, et
+accompagnait chaque mouvement.
+
+--Mon ami,--lui dit Alcibiade en l'abordant.
+
+Vous faites sédition à bord. Il n'y a que des yeux ouverts sur vous dans
+le quartier de nos belles passagères. Les hommes murmurent de jalousie,
+et moi-même je fais chorus avec eux. Je n'avais jamais remarqué, comme
+aujourd'hui, l'effet que produisent deux grands yeux noirs pleins de feu
+avec cette toilette couleur de neige. Je vous permets d'être fat, cher
+Maurice, mais n'humiliez pas trop les voisins, et songez au sort de ce
+jeune Hylas, qui fut abandonné par des matelots jaloux sur une île
+déserte; c'est la dernière citation que j'emprunte à la mythologie,
+vieille habitude du Directoire, intolérable sous l'équateur.
+
+--Dans toutes vos belles paroles, pourtant,--dit Maurice avec un sourire
+de ressuscité, vous avez oublié cet excellent pilote, qui m'a vêtu
+conformément aux lois du soleil.
+
+--Très-bien! Maurice, vous prenez le style d'un homme radicalement
+guéri. Nouveau progrès.... Attendez, laissez-moi vous découvrir, dans le
+peuple du pont, ce digne marin qui habille si bien les autres, et
+s'habille si mal lui-même. Ce saint Martin de l'_Églé_....
+
+Ah! je l'aperçois!.... Maurice, point d'imprudence.... vous êtes
+observé.... il ne faut pas qu'on vous soupçonne d'entretenir des
+relations mystérieuses avec les gens du bord....
+
+--Soyez tranquille, Alcibiade, je ne suis pas un enfant.
+
+--Bon!... dirigez nonchalamment vos regards du côté de l'arrière, à
+quinze pas de nous, là où le soleil fait un grand cercle d'or sur le
+pont.... il y a un marin assis sur un rouleau de câbles.... un marin,
+avec une chemise bleue, ouverte sur la poitrine.... il joue du doigt
+avec un bout de corde flottante, comme un chat qui ne sait que faire....
+Le voyez-vous, Maurice?
+
+--Parfaitement.... je l'avais même déjà remarqué ce matin.... ses yeux
+se sont souvent rencontrés avec les miens, dans la traversée.... Quelle
+franche figure d'honnête homme, il a notre pilote!... Ah! le voilà qui
+se compromet.... Il m'adresse un sourire et un léger salut de main....
+
+--Oh! vous pouvez lui rendre son sourire et son salut....
+
+--Sans danger, Alcibiade?
+
+--Sans danger.
+
+--Avez-vous vu, Alcibiade, comme sa figure s'est épanouie de joie?...
+je crois même qu'il essuie quelques larmes avec sa main....
+
+--Oh! cela se conçoit très-bien, Maurice. Il y a des hommes qui font une
+bonne action par égoïsme; cela leur donne une volupté si grande, qu'ils
+pleurent d'émotion en regardant leur bienfait. Égoïsme pur!
+
+--Très-pur, j'en conviens, Alcibiade; il serait à désirer que tout le
+monde fût égoïste comme ce marin.
+
+--Ah! oui, Maurice... Malheureusement c'est une classe d'égoïstes à
+part, et les adeptes sont peu nombreux, on ne les trouve que sur mer.
+
+--Savez-vous le nom de ce pilote égoïste?
+
+--Je l'ignore. Vous savez qu'à bord d'un vaisseau personne n'a un nom.
+Un pilote s'appelle _le Pilote_. Cela suffit.
+
+--Celui-ci, Alcibiade, dit Maurice en examinant avec attention son
+père,--est un type du marin méridional. Sa figure a la mobilité
+convulsive des marins du midi; je n'avais que treize ans lorsque j'ai
+quitté mon pays natal, mais tous les types de marins de Toulon me sont
+restés dans la mémoire.
+
+Un jour ma mère me conduisit à bord d'un vaisseau à trois ponts qui
+revenait d'un long voyage. Nous allions demander des nouvelles de mon
+père à un brave officier nommé l'Infernet, qui était de Toulon. Je
+regardai tous les hommes du bord avec l'espoir de reconnaître, parmi
+eux, mon père que je n'avais vu qu'une fois. Ces figures mâles et vives
+me frappèrent.
+
+Je me plaisais surtout à regarder l'Infernet, un vrai géant, avec un
+visage à la fois doux et terrible, comme le visage de la mer. Or, en ce
+moment, les traits de l'Infernet et de ses braves compagnons se
+retracent à mon souvenir, et, en examinant ce pilote, je retrouve dans
+son regard et dans les lignes agitées de sa face brune, la même
+expression d'énergie et de douceur. Je serais heureux d'apprendre que je
+ne me suis pas trompé.
+
+En ce moment le cri: _Une voile!_ retentit au sommet de la vigie, et
+sembla réveiller en sursaut le navire endormi dans la volupté sur le lit
+de l'Océan.
+
+Tous les yeux n'eurent qu'un seul regard, et les lunettes se braquèrent
+sur l'horizon.
+
+Sidore Brémond fit avec son bras droit un geste brusque, qui signifiait:
+au diable la voile!
+
+Et s'arrachant violemment à son extase paternelle, il se pencha sur la
+mer, et mit sa main en auvent sur les yeux, pour mieux apercevoir le
+navire signalé.
+
+Le commandant de l'_Églé_, jusqu'à cette heure invisible comme un dieu,
+apparut sur le pont, et déroulant une longue lunette, il l'appuya dans
+la maille d'une échelle, et regarda longtemps avec une singulière
+attention.
+
+Le pilote balança nonchalamment sa tête, fit jaillir de ses lèvres
+serrées une syllabe sans lettres, et vint se placer à côté du commandant
+de l'_Églé_.
+
+--Sidore, dit le commandant, tu as l'oeil de la mer, regarde et dis-moi
+ton avis.
+
+--Oui, mon commandant.
+
+Le pilote ne se servit qu'un instant de la lunette, et il la rendit en
+regardant le capitaine d'un air significatif.
+
+--Tu as bien vu, Sidore? dit celui-ci.
+
+--Oh! trop bien, commandant. C'est un vaisseau à trois ponts; je l'ai
+vu de près à Aboukir; c'est le _King-Georges_.
+
+--Vingt-quatre pièces de canon contre cent vingt, dit le commandant, on
+peut se battre.
+
+On passe sous la première bordée, et nous sommes assez de monde pour
+réussir.
+
+Sidore lança un regard sur son fils, et secoua la tête d'un air
+d'incrédulité.
+
+--Comment! Sidore, tu doutes, toi, un loup de mer doublé et chevillé en
+cuivre! Tu veux passer devant l'Anglais sans le saluer?
+
+--Il y a des cas, mon commandant, où il faut être impoli, même envers
+l'Anglais.
+
+--Tu te fais poltron en vieillissant, mon brave Sidore.
+
+--Je me fais prudent. Si nous n'étions que des hommes à bord, on a
+toujours la ressource de mettre le feu à la Sainte-Barbe, mais je
+n'aurai jamais le courage, mon commandant, de faire sauter toutes ces
+pauvres femmes avec nous.
+
+--A la bonne heure! voilà une raison, mon brave Sidore. J'étais bien
+aise d'avoir ton avis, parce que tu es un protégé du premier Consul.
+
+Le pilote redressa fièrement son torse et regarda son fils.
+
+--Vite à la manoeuvre, poursuivit le capitaine; il faut gouverner dans
+la direction de l'est.... A ton poste, Sidore Brémond.
+
+Et faisant signe au second du navire d'approcher, il lui ordonna de
+faire descendre les passagères sur-le-champ et d'annoncer le
+_branle-bas_.
+
+--Il se passe quelque chose d'étrange,--disait Alcibiade à Maurice.
+
+Le capitaine parle au pilote. A coup sûr, cette voile de l'horizon ne
+cache pas un ami.
+
+--Les femmes descendent en pleurant,--disait Maurice.
+
+--Et les canonniers montent en riant, ajoutait Alcibiade; ceci devient
+sérieux.
+
+Cependant l'_Églé_ se couvrait de toutes ses voiles, pour ne pas laisser
+perdre un seul souffle de l'air, et sa proue, habilement dirigée, ne se
+tournait pas vers l'horizon, où le _King-Georges_ voguait avec la
+pesanteur de ses trois ponts, de sa triple batterie et de ses mâts.
+
+Le capitaine monta sur son banc de quart, et entouré des matelots, des
+soldats de marine et des déportés il leur dit:
+
+--Mes enfants, l'Anglais est devant vous; si le combat s'engage, la
+République vous demande un sublime effort. L'ennemi peut compter nos
+hommes et nos canons, nous ne compterons pas les siens. Nous nous
+battrons jusqu'à la mort.
+
+Le cri de _Vive la République_! retentit sur le pont, sur les vergues
+et dans les batteries.
+
+On envahit la salle d'armes; les déportés se munirent de pistolets et de
+sabres d'abordage, et prirent leur rang de combat parmi les soldats de
+marine.
+
+Alcibiade et Maurice s'étaient armés les premiers.
+
+Après un tumulte effroyable, un religieux silence s'établit sur le pont.
+
+Par intervalles, on entendait la voix du capitaine qui retentissait dans
+le porte-voix et commandait une manoeuvre.
+
+Les canonniers étaient à leurs pièces, et les grappins se dressaient, à
+tribord, comme des griffes de vautours.
+
+Dans une immense éclaircie d'azur et de soleil, le _King-Georges_
+apparaissait comme une île sombre couverte d'une brume blanche et toute
+sillonnée d'éclairs.
+
+Un petit nuage pâle sortit avec une lueur du flanc de ce vaisseau; un
+bruit sourd roula de vague en vague et d'horizon en horizon, et la mer
+fut trouée par un corps invisible, à cent brasses de l'_Églé_.
+
+Les canonniers de la corvette prirent leur _lance_ et se tournèrent vers
+le banc de quart pour attendre un ordre.
+
+Ce coup de canon avait retenti dans le coeur du pilote Sidore; il fit des
+prodiges de manoeuvres pour seconder le vent dans ses intentions
+favorables.
+
+L'_Églé_ déploya bientôt toute l'envergure de ses ailes, et glissa comme
+sur deux rainures d'acier, inclinées de l'est au couchant; elle ne
+fuyait pas, elle semblait emportée par une force invincible loin de ce
+champ de bataille, où le courage de ses matelots voulait le retenir.
+
+Le _King-Georges_ se perdait déjà dans les brumes lumineuses d'un autre
+horizon et s'évanouissait comme un fantôme de mer, avec le dernier rayon
+du jour.
+
+
+
+
+D'un Océan à l'autre.
+
+
+XVII.
+
+Quand on lit les histoires de la mer on s'étonne d'y rencontrer si
+souvent le miracle providentiel de ces bonnes brises secourables, qui se
+lèvent soudainement pour délivrer un navire en péril.
+
+On ne peut pas même expliquer cette protection merveilleuse et inespérée
+à certains drapeaux, à certains hommes, à certains navires, et affirmer,
+avec le verset de la Bible, que Dieu n'opère pas ce prodige de sauvetage
+en faveur de toutes les nations [1]; elles ont toutes le même droit au
+même secours, et les Anglais mêmes se sont souvent sauvés à propos, par
+un de ces miracles de brise soudaine, dans des circonstances où leur
+habileté maritime n'aurait rien pu faire pour eux.
+
+Tellement la Providence est impartiale dans ses hautes faveurs.
+
+[Note 1: _Non fecit taliter omni nationi_ PSALM.]
+
+Ainsi, pour ne citer que le plus mémorable de ces exemples, lorsque
+Bonaparte, simple lieutenant, mieux inspiré que le général Dugommier,
+eut emporté d'assaut le fort du Petit-Gibraltar, la flotte anglaise, à
+l'ancre dans la rade de Toulon, s'attendit à être foudroyée par les
+batteries des républicains.
+
+Une mer calme ôtait aux Anglais tout espoir de fuite, la rade allait
+être leur tombeau.
+
+Au moment où les canons du Petit-Gibraltar se braquaient contre
+l'escadre ennemie dont les voiles dormaient sur les mâts, une brise de
+nord-ouest se leva sur les montagnes, et poussa les vaisseaux vers le
+goulet de la grosse tour, en les chassant après vers la haute mer.
+
+On peut dire que le plus étonnant de tous ces miracles de brise a été
+fait en cette occasion décisive, et en faveur des Anglais.
+
+L'_Églé_ méritait cette faveur: elle avait des droits à la brise
+secourable, et le _King-Georges_, qui tenait ses formidables
+embarcations toutes prêtes, perdit ses boulets dans la mer, et en fut
+pour ses frais.
+
+Par malheur, le vent qui sauve ressemble beaucoup au vent qui détruit;
+la bonne brise, toujours ambitieuse, devient tempête quelquefois.
+
+On évite un vaisseau, on tombe dans un ouragan.
+
+La fable de Carybde et Scylla est l'histoire de la mer.
+
+Les passagers de l'_Églé_ n'eurent pas le bonheur de former un club
+nocturne sur le pont, et de s'entretenir de tous les incidents qui
+avaient signalé leur rencontre avec le _King-Georges_.
+
+La tempête sifflait dans L'air, et changeait subitement les cabines en
+infirmeries.
+
+Ce mal mystérieux que la mer donne aux hommes de la terre, suspendait
+les doux entretiens du bord, et engourdissait la pensée et la vie dans
+le cerveau de tous les passagers.
+
+Le poète Horace, qui a déchaîné sa colère contre l'inventeur des
+vaisseaux, oublie de citer le mal de mer parmi les fléaux que cette
+invention a imposés à l'homme; ce qui a fait croire à plusieurs savants
+que le mal de mer est un fléau moderne, un fléau de races et de
+poitrines dégénérées.
+
+Heureusement, pour l'honneur de nos poitrines, un autre poète raconte
+une traversée d'Italie en Grèce; il parle du mal de mer, à propos de ces
+belles dames romaines qui enlevaient des histrions et des joueurs de
+flûte, pour les suivre aux rivages lointains. Juvénal a complété Horace.
+
+La mer et les hommes n'ont pas changé.
+
+Tous les passagers d'un navire ne sont pas soumis à cette tyrannie de la
+mer.
+
+Il y a toujours à bord quelques êtres terrestres privilégiés, qui se
+font marins du premier coup, et marchent, par un mauvais temps, sur la
+planche d'un navire, comme sur la pelouse d'un jardin.
+
+Cela tient à des causes que la science explique de cette manière: «Ces
+hommes ont reçu de la nature une heureuse organisation.» Il eût mieux
+valu ne rien expliquer.
+
+Ainsi, à bord de l'_Églé_, nous trouverons un exemple de ces heureuses
+organisations.
+
+Alcibiade seul est debout au milieu d'une infirmerie de passagers: il
+court de cabine en cabine, descend du pont à la cale, va de bâbord à
+tribord, de la proue à la poupe; passant avec les oscillations du
+funambule, à travers tangage et roulis; secouant l'écume d'une vague et
+fredonnant toujours un refrain de vaudeville ou d'opéra; vrai
+gentilhomme de 88 doublé du Parisien de tous les temps.
+
+Quand il passait devant le pilote, l'entretien était court, mais vif.
+
+Quelques signes ou quelques mots suffisaient à l'intelligence de tous
+deux.
+
+L'oeil de Sidore ressemblait, sous sa paupière, à un point
+d'interrogation.
+
+L'oeil d'Alcibiade se fermait avec un sourire, et de part et d'autre on
+savait à quoi s'en tenir.
+
+Cela signifiait, en langue primitive antérieure au vocabulaire:--Comment
+va mon fils?--Il va bien, soyez tranquille.
+
+En l'absence de témoins, on hasardait un dialogue au vol.
+
+--Que dites-vous du temps, pilote Brémond?
+
+--Mauvais, mais bon.
+
+--L'_Églé_ marche-t-elle?
+
+--Comme un gabian [2].
+
+--Point de danger?
+
+--Point.
+
+[Note 2: Oiseau de mer, ainsi nommé par les marins.]
+
+Le capitaine venait faire quelques promenades sur le pont; il regardait
+la mer, essayait un coup de lame, donnait quelques ordres, et descendait
+avec un calme solennel l'escalier de l'entrepont. De vieux matelots,
+habitués à toutes les folies de l'Océan, ne lui faisaient pas l'honneur
+de le regarder; ils étaient assis au pied d'un mât, et discutaient pour
+établir la supériorité de Toulon sur Rochefort, et du Bailli de Suffren
+sur le comte d'Estaing.
+
+Cependant l'agile corvette courait vers les orageux parages, où le Cap
+de Bonne-Espérance, s'allongeant vers le pôle, force les navires à faire
+un détour immense pour le doubler avec moins de péril.
+
+--Ce diable de cap est-il encore bien loin?--demandait Alcibiade en
+passant devant le pilote.
+
+--Huit degrés; ce n'est rien pour la corvette.
+
+--Marchons-nous toujours bien?
+
+--Nous filons quatorze noeuds, comme l'Érable.... Oh! l'Érable!
+
+--Pilote Brémond, y-a-t-il loin du cap à Nossy-bay?
+
+--Il nous faudra peu de jours, si les courants de ce diable de canal de
+Mozambique ne nous contrarient pas trop.... Et le petit comment va-t-il?
+
+--Il dort vingt-quatre heures par jour.
+
+--Pauvre enfant!... Avez-vous été content, citoyen Alcibiade, de ma
+manoeuvre devant l'Anglais?
+
+--Très-content, mon patron.
+
+--Quand j'ai découvert le _King-Georges_, citoyen Alcibiade, je n'ai
+plus vu que mon fils, et je me suis dit: Sauvons tout pour le sauver.
+
+--Très-bien, Brémond; je vous quitte pour lui. Excusez-moi.
+
+Les jours qui suivirent amenèrent les mêmes incidents.
+
+Un vent frais soufflait sur le pont, et interdisait toute sortie, même
+aux passagers que le mal de mer ne tourmentait plus.
+
+L'_Églé_ avait quitté les régions tièdes; les haleines polaires
+régnaient dans les eaux, où la corvette semblait venir prendre un point
+d'appui pour remonter dans l'Océan indien.
+
+Le cap des Tempêtes ayant été heureusement doublé, notre navire retrouva
+le climat délicieux des belles zones qu'il avait traversées dans l'Océan
+atlantique.
+
+Les eaux et les brises se firent clémentes, et les courants du canal de
+Mozambique, si redoutés du pilote, se montrèrent favorables à l'_Églé_.
+
+Aujourd'hui, lorsque, grâce à la vapeur, on s'embarque de grand matin
+sur un paquebot pour descendre un fleuve, les passagers, hommes et
+femmes, entrent, silencieux et mornes, comme des somnambules, dans la
+grande _salle des voyageurs_.
+
+La bougie brûle encore sur une table, devant un journal abandonné;
+chacun regarde son voisin d'un air hostile; des masses confuses de drap
+et d'étoffes encombrent les banquettes et le plancher; les femmes
+achèvent le sommeil de l'auberge derrière les voiles verts de leurs
+chapeaux bosselés.
+
+Quelques hommes, encapuchonnés de burnous, restent debout et bâillent;
+d'autres s'endorment sur le dur édredon des tables ou sur les banquettes
+de faux velours.
+
+Un prêtre récite son bréviaire et une religieuse dit son chapelet.
+
+Quand toute cette population flottante se réveille, on croirait voir les
+funèbres passagers de la barque à Caron.
+
+Les visages distillent la mélancolie; les yeux ont des éclairs
+sinistres; il semble qu'une guerre civile va éclater entre quatre murs
+de bois.
+
+Cependant les heures s'écoulent avec les eaux du fleuve: un riant
+soleil, une fraîche tente appellent ce monde haineux sur le pont du
+paquebot.
+
+Les paroles circulent, les voiles verts se lèvent, les visages prennent
+des sourires, les regards se colorent de bienveillance; et aux dernières
+heures du voyage, une si touchante familiarité s'établit entre ces
+passagers, qu'on les croirait tous liés entre eux par une amitié de
+vieille date.
+
+Cette amitié compte douze heures de paquebot; elle avait commencé, le
+matin, par des symptômes d'hostilité sourde.
+
+Si cette singulière métamorphose se fait remarquer, dans une de ces
+promenades à la vapeur, entre un lever et un coucher du soleil, que ne
+doit-on pas attendre d'une longue traversée sur deux océans?
+
+Aux derniers jours du voyage de l'_Églé_, lorsque le beau temps eut
+ramené les passagers et les passagères sous les tentes du pont,
+l'intimité entre les deux sexes avait pris un caractère sérieux qui
+promettait beaucoup à l'avenir, et qui devait tenir mieux encore que ce
+qu'elle promettait, en présence des plus grands témoins de la création,
+l'Océan et le soleil.
+
+La jeune et belle passagère, Louise Genest, avait reparu à son ancienne
+place, et Alcibiade, avec son amicale perfidie habituelle, s'était
+lestement placé entre elle et Maurice, et lui adressait des
+félicitations sur le courage dont elle avait fait preuve, dans les
+ennuis et les dangers du bord.--Nous voici bientôt arrivés, madame, lui
+disait-il, et quand vous aurez mis le pied sur cette terre nouvelle,
+vous en ferez votre paradis.
+
+--Citoyen Alcibiade, dit la jeune fille en soupirant, je ne vois pas
+encore bien clair dans mon avenir.
+
+--Votre avenir, madame, est à vous. On ne pleure pas toujours en ce
+monde: Dieu nous a donné la joie pour nous en servir après la douleur.
+Vous avez en vous la jeunesse, la vie, et la force; je ne parle pas de
+la beauté, qui ne gâte jamais rien: avec ces trésors, on est riche
+partout. Regardez, là, devant vous, cet horizon. Il y a une île grande
+comme la France, et dans cette île un coin adorable, où sont les ombres
+tièdes, les eaux douces, et les fruits doux. Il y a aussi des trésors de
+l'amour dans chaque rayon du soleil, et un de ces rayons tombera sur
+votre front charmant, et réjouira votre âme comme une fête qui n'a point
+de fin.
+
+--Ah! monsieur, dit Louise, ne me donnez pas de pareils rêves....
+
+--Si je vous les donne, c'est que je ne redoute pas pour vous le réveil,
+interrompit Alcibiade; croyez-vous donc, Louise, que je vous ai arrachée
+à votre mansarde pour vous accabler d'une vie telle que la première? Je
+savais très-bien ce que je faisais, et je sais très-bien ce que je dis
+en ce moment. Vous ne vous conduisez pas, je vous conduis, et croyez que
+je ne veux pas vous laisser égarer sur le chemin de votre bonheur.
+
+Alcibiade avait dans sa voix ce charme qui divinise la parole de
+l'homme, et qui est la musique du coeur.
+
+Louise regarda d'un oeil souriant cet horizon lumineux qui lui était
+désigné comme une terre de promission.
+
+La jalousie, cette noble passion qui tue l'amour ou le rend immortel,
+agitait en ce moment le coeur de Maurice et couvrait sa face d'une sueur
+froide, sous une température africaine.
+
+Ce sentiment, tout nouveau pour lui, donnait à son imagination des
+perspectives inconnues, et lui révélait surtout une passion véritable
+dans ce qu'il avait regardé comme un amusement de passager aux prises
+avec l'ennui.
+
+Alcibiade feignit de le rencontrer par hasard, entre deux mâts, et lui
+dit:--Je viens de causer un instant avec cette pauvre Louise Genest,
+et....
+
+--Et?--dit Maurice, comme un écho qui s'adjoindrait un point
+d'interrogation.
+
+--Eh bien! la charmante veuve évite l'abordage comme l'_Églé_ devant le
+_King-Georges_; elle ne mord pas à la phrase galante; c'est une vertu
+bronzée au soleil de l'équateur. J'étais encore amoureux ce matin, mais
+ce soir je donne ma démission.
+
+Le visage de Maurice passa subitement de l'agitation à la sérénité, ce
+qui n'échappa point à la finesse d'Alcibiade.
+
+--Vous reculez bien aisément devant les obstacles?--dit Maurice en
+souriant,--les veuves n'oublient pas si vite leurs maris.
+
+--Bah! mon cher Maurice, quand une veuve a mis deux océans, deux longues
+tempêtes, et le _King-Georges_ entre elle et son mari, c'est une veuve
+de dix ans révolus, et encore j'abrège. Il y a un siècle que le pauvre
+Genest est mort... Non, ce n'est pas cela, et alors c'est autre chose...
+c'est...
+
+--C'est?...
+
+--Louise a une inclination secrète au fond du coeur. J'en suis sûr. Je
+connais les veuves de la terre; celles de la mer sont encore plus
+veuves. Louise nourrit une passion... heureux mortel!
+
+--Et quel est cet heureux mortel? demanda timidement Maurice.
+
+--Ah! voilà l'énigme! nous sommes trois cents amoureux à bord de
+l'_Églé_. Impossible de deviner l'élu.
+
+--Vous dites cela comme si vous le connaissiez, Alcibiade.
+
+--Eh! bien, oui, Maurice, je le connais, et je lui cède volontiers le
+pas.
+
+--Pouvez-vous me montrer cet élu dans l'équipage, mon cher Alcibiade?
+
+--Maurice, vous vous le montrerez à vous-même, dans un moment...
+Écoutez; je descends pour causer un instant avec le pilote, ce brave
+homme que vous aimez tant; nous voulons vous ménager, lui et moi, une
+petite surprise quand nous serons en vue de Madagascar....
+
+--Quelle surprise? demanda vivement Maurice.
+
+--Comment voulez-vous que je vous fasse aujourd'hui une surprise qui
+doit vous surprendre demain? Soyez raisonnable, Maurice....
+écoutez-moi.... Quand je serai descendu, en vous quittant, un beau jeune
+homme s'approchera de Louise, prendra une place à ses pieds, et engagera
+un entretien avec elle. Ce jeune homme est l'heureux mortel en question.
+Adieu.
+
+Et Alcibiade s'éloigna en riant....
+
+Maurice garda quelque temps un air pensif, puis secouant la tête, comme
+pour en chasser une idée importune, il s'avança vers Louise, et s'assit
+à ses pieds avec de courageuses intentions.
+
+Un quart-d'heure après, Alcibiade passa nonchalamment devant son ami,
+et, sans le regarder, il dit d'une voix très-distincte:
+
+--Heureux mortel!
+
+Maurice sentit rougir son visage sous sa triple couche de soleil.
+
+
+
+
+Arrivée.
+
+
+XVIII.
+
+--Voici une place charmante pour causer,--dit Alcibiade à Maurice, en
+s'asseyant sur les arcs-boutants de la proue, à l'ombre d'une voile.
+
+Aujourd'hui, si le vent nous continue ses bonnes grâces, nous
+assisterons à un spectacle qu'il faudrait payer de la moitié de notre
+sang.
+
+Après un long voyage, raccourci de beaucoup, il est vrai, par la faveur
+constante des vents, nous allons enfin voir notre belle terre promise.
+
+C'est le pilote qui vient de me donner cette nouvelle.
+
+Vous verrez un point noir à l'horizon; à chaque élan du navire, ce point
+s'élargira, en couvrant la ligne du ciel, et deviendra la rade
+hospitalière qui allonge ses deux bras comme une mère pour recevoir ses
+enfants.
+
+_C'est Nossy-Bay_, à la pointe sud de Madagascar.
+
+--Enfin! nous voilà au port!
+
+Dit Maurice en croisant les mains et en levant les yeux vers le ciel.
+
+--Écoutez, Maurice. Ce port sera le second berceau de votre seconde
+naissance. Remerciez les hommes et la loi, qui savent si bien
+récompenser en punissant.
+
+--Au fait,--interrompit Maurice,--je ne comprends pas trop bien les
+juges des tribunaux de Paris....
+
+--Ni moi non plus, Maurice; et probablement ils ne se comprennent pas
+eux-mêmes. En général, les hommes qui font des lois sont des êtres
+sédentaires qui ont un cabinet d'étude rue Cassette, faubourg
+Saint-Germain. Ils connaissent les codes de Minos, de Solon, de
+Lycurgue, de Justinien, et les capitulaires de Charlemagne, mais ils ne
+sont pas forts en géographie. Ces législateurs ont donc inventé la
+déportation ou la transportation.
+
+--C'est singulier! dit Maurice.
+
+--Attendez encore, poursuivit Alcibiade; vous allez voir les agréments
+de cette loi.
+
+Exemple: Un jeune homme, et il y en a beaucoup comme celui-là; un jeune
+homme se reconnaît un goût invincible pour les voyages de long cours; il
+ne rêve que d'Archipels lumineux, d'Océans plus ou moins pacifiques, de
+mines de perles, d'émeraudes, de diamants, de corail, de femmes de
+toutes couleurs, séduites avec des verroteries, d'héritières anglaises
+qui ont une île pour dot.
+
+Par malheur, ces longs voyages coûtent des sommes énormes, et notre
+jeune rêveur n'a pas un denier. Alors, il se ravise, et prend une
+résolution sage; il se faufile, le plus innocemment possible, dans un
+complot coupable, évite la mort, et n'évite pas la déportation: un
+superbe vaisseau est nolisé pour le déporté; la philanthropie des
+publicistes réclame pour lui les plus grands égards; on le soigne donc
+comme un passager qui a payé sa place; chaque matin, le docteur du bord
+lui rend une visite. Enfin, il est traité en fils de famille, en aimable
+enfant prodigue, et il reçoit chaque jour une portion de veau gras de la
+table du commandant.
+
+--Voilà justement mon histoire, dit Maurice.
+
+--Votre histoire, Maurice, est encore plus compliquée. Vous étiez, vous,
+déporté, transporté, exilé, par le tribunal du hasard, dans les climats
+du Nord, homicides pour certaines organisations; vous étiez un Ovide
+chez les Scythes; un palmier transplanté sur le Pont-Neuf; un enfant du
+soleil cerclé de glaçons. Vous dépérissiez à vue d'oeil, comme le jeune
+Potavéry, ce sauvage du Sud, domicilié rue Mouffetard.
+
+Voilà que votre nom se trouve mêlé à une liste de conspirateurs.
+Aussitôt la justice sévère vous déracine du Pont-Neuf où s'exhalait
+votre dernier souffle; on fulmine, d'une voix enrhumée par nivôse, un
+réquisitoire contre vous; on vous frète une jolie corvette de
+vingt-quatre pièces de canon, et on vous oblige, au nom de Thémis
+vengeresse, à vivre, à ressusciter, à respirer les baumes de la mer, à
+faire trois repas par jour, à être amoureux d'une veuve adorable, à
+visiter les merveilles de ce monde, universelle patrie de nous tous, et
+à cultiver sur une terre féconde, cent mille arpents dont le
+propriétaire est le soleil, lequel se laisse facilement exproprier.
+
+--Voilà un châtiment, c'est vrai, dit Maurice.
+
+--Maintenant, Maurice, croyez-vous être seul à jouir des bénéfices de
+votre châtiment? les deux tiers de nos déportés sont dans le même cas.
+Ils étaient morts comme vous, et comme vous ils vivent. Les hommes ne
+savent ni récompenser ni punir, et tout cela me prouve que nous marchons
+à un ordre nouveau, et que la Providence sait bien ce qu'elle fait, si
+les hommes ne le savent pas....
+
+--Continuez, Alcibiade....
+
+--Je regarde notre brave pilote qui me fait des signes inintelligibles
+comme un sauvage de Madagascar.... Je crois qu'il demande à être honoré
+de votre salut.... Saluez-le donc, Maurice, avec le plus charmant
+sourire de vos yeux.
+
+--Mais cette atroce consigne ne finira donc pas?--dit Maurice, après
+avoir salué gracieusement son père; me sera-t-il toujours défendu de
+serrer la main de ce brave homme dont la vue seule me réjouit?
+
+--Un peu de patience, Maurice, toutes les consignes de mer expirent sur
+terre... Attendez le moment: ce ne sera pas encore très-long.
+
+--Continuez donc, Alcibiade, je suis fâché de vous avoir interrompu.
+
+--Maurice, la révolution de 89 a tout déplacé; les forces vives du pays
+montent peu à peu du fond à la surface, et menacent d'envahir le sol
+tout entier. Il n'y aura bientôt plus de place pour tout le monde au
+festin. Aujourd'hui, chacun a le droit de vivre, et chacun soutiendra
+son droit.
+
+La mot _égalité_ a traversé l'air, cela suffit, il ne retombera pas au
+néant. L'avenir est un créancier qui se prépare à demander beaucoup au
+passé son débiteur: il faudra payer à l'échéance; avisons. Un homme
+avait très-bien compris tout ce que le présent doit léguer de
+broussailles à l'avenir: c'est Bonaparte. Sa récente campagne de Syrie
+est un mystère dont les esprits frivoles n'ont saisi que la moitié.
+
+Un mot prononcé, comme une phrase d'oracle, devant Saint-Jean-d'Acre, a
+révélé une pensée féconde et parallèle à la situation. Après soixante
+assauts inutiles livrés devant la Tour-Maudite, Bonaparte résolut de
+lever le siège, et il prononça tristement ces paroles: _Le sort du monde
+était dans cette tour!_
+
+--Je n'ai jamais bien compris cette exclamation, dit Maurice.
+
+--Maurice, bien peu de gens l'ont comprise, et cela doit vous consoler.
+Bonaparte voulait accomplir l'oeuvre inachevée d'Alexandre. Il venait de
+jeter son regard aquilin sur la situation, et il comprenait qu'il était
+urgent de déplacer cette dévorante activité d'esprit, fille de
+l'éruption de 89, et de lui créer un autre foyer lointain, sur des
+terres en friche, et sous un soleil nouveau.
+
+Paris, ce grand centre d'agitation, que l'imprévoyance de soixante-six
+rois a laissé former sur les deux rives de la Seine, Paris menaçait de
+devenir une cité prétorienne, toujours disposée à détruire et à élever
+un gouvernement quelconque, comme Byzance autrefois: il fallait donc
+occuper ailleurs le génie aventureux et superbe de ses enfants. Ce
+qu'Alexandre avait fait pour la Macédoine, impatiente du joug de
+Philippe, Bonaparte allait le tenter pour l'orageuse France de 89.
+C'était un plan merveilleux et sauveur. Il s'agissait de pénétrer
+jusqu'aux régions de l'aurore, avec ces soldats de fer qui ont traversé
+le vallon des deux Pyramides et franchi le Thabor, et de planter le
+drapeau colonisateur de la France dans ces fertiles plaines de Lahore
+qui sont arrosées par cinq fleuves, et fécondées par le soleil.
+
+Saint-Jean-d'Acre pris, ce plan s'achevait; le sort du monde était dans
+sa tour. Bonaparte ne se trompait pas. Aujourd'hui, les hommes, à leur
+insu, semblent vouloir continuer ce plan, et on envoie des déportés aux
+terres lointaines. Chaque exilé de France est un grain de semence déposé
+sur le berceau d'une colonie. Quand se fera la moisson? Dieu le sait;
+après un demi-siècle peut-être; les nations peuvent attendre, elles ont
+la vie longue. Nous sommes, nous, sur ce navire, l'avant-garde de cette
+migration future qui doit soulager la France, en l'éparpillant sur les
+continents et les archipels lointains. Nous ressemblons à ces deux
+Hébreux que Josué envoya en Palestine, et qui s'en revinrent en
+rapportant sur leurs épaules des échantillons d'une fécondité
+merveilleuse, pour attirer leurs frères vers les champs promis.
+
+--Que Dieu vous écoute, pour le bonheur de notre malheureux pays! dit
+Maurice en joignant ses mains.
+
+--Quant à moi, poursuivit Alcibiade, vous verrez bientôt ce qu'un homme
+frivole, un aristocrate échappé de la lanterne en se déguisant en fou,
+un Alcibiade parisien a résolu de faire pour préparer des ressources aux
+hommes de l'avenir. Un soir,--c'était, je crois, le 2 nivôse,--un soir,
+je causais de mes penchants vicieux avec une femme à jamais perdue pour
+nous deux, avec la belle Lucrèce Dorio, et je lui disais que tout homme
+doit employer ses vices au profit de l'humanité, puisque les vertus sont
+si rares.
+
+Un jour, ajoutai-je, vous me verrez mettre ma théorie en action. Ce jour
+est venu. Nous allons nous appliquer à l'oeuvre, vous et moi, et nous
+aurons avec nous de bons travailleurs. Ce que je vous dis à présent,
+Maurice, je l'ai dit à chacun de vos camarades en particulier, dans nos
+entretiens de la cabine et lorsque l'ouragan sifflait sur le pont; ils
+m'ont tous répondu, tous, en me serrant la main, comme vous faites en ce
+moment. Les hommes graves, les hommes d'État ont perdu le pays; il est
+temps que les hommes de plaisir et de frivolité le sauvent, sinon dans
+le présent, du moins dans l'avenir.... Maurice, regardez.... le point
+noir se lève à l'horizon!
+
+A ces mots, le cri _terre! terre!_ tomba du sommet des mâts, et tout le
+peuple du navire accourut sur le pont.
+
+Les larmes inondaient tous les visages; tous les pavillons se hissaient
+aux cordages des mâts, et l'_Églé_ saluait de son artillerie joyeuse
+cette terre, fille de l'Afrique et de l'Océan indien.
+
+Alcibiade qui, dans les moments solennels, savait donner à sa figure une
+gravité qu'on ne lui avait jamais vue, prit Maurice par la main, et lui
+dit:
+
+--Mon ami, je vous ai promis une récompense, et vous allez la recevoir.
+
+--J'attends,--dit Maurice, avec une émotion extraordinaire.
+
+--Maurice, votre âme est forte, et votre corps a repris toute sa
+vigueur. Aujourd'hui, vous pouvez supporter, sans péril, une crise
+violente... vous me promettez de ne prononcer aucune parole, de ne faire
+aucun mouvement qui puisse attirer sur nous l'attention des gens du
+vaisseau.
+
+--Oui,--répondit Maurice, en fixant des yeux effarés sur son
+interlocuteur.
+
+--Recueillez toute votre énergie, Maurice, il y a des coups de foudre de
+toute espèce; l'extrême joie et l'extrême douleur sont intolérables pour
+les âmes faibles....
+
+--Oh! parlez! parlez! je suis prêt à tout entendre,--interrompit Maurice
+en s'agitant convulsivement sur ses pieds.
+
+--Maurice,--dit Alcibiade en baissant la voix et montrant du doigt
+l'horizon,--Maurice, votre patrie est là, et votre père est ici.
+
+Ces deux mots: _Mon père!_ sortirent comme un murmure sourd et comprimé
+des lèvres de Maurice.
+
+En ce moment, l'agitation et le désordre régnaient sur le pont du
+navire, et le canon de la corvette retentissait sur l'Océan.
+
+Le jeune déporté suivit l'indication du doigt d'Alcibiade, et, en
+tournant la tête, il aperçut derrière son épaule un visage mouillé de
+larmes et deux bras qui s'ouvraient pour une étreinte.
+
+C'était Sidore Brémond.
+
+Les deux coeurs se fondirent en un seul coeur qui savoura, en un instant,
+toutes les allégresses du ciel.
+
+Alcibiade les sépara violemment, et dit: Assez:
+
+Puis, reprenant le ton léger et la physionomie riante:--Maurice,
+--ajouta-t-il,--je voudrais bien savoir ce que font en ce moment les
+juges qui vous ont condamné à la déportation. Comme ils seraient heureux
+s'ils avaient eu le bon esprit de se condamner eux-mêmes! Quel est celui
+d'entre eux qui n'envierait pas votre destin? Vous retrouvez votre père,
+vous êtes aimé d'une femme charmante, vous allez descendre dans un beau
+pays, vous avez la jeunesse et la santé de vos passions. Vos juges vous
+ont condamné au bonheur à perpétuité.
+
+--Je vous jure, mon ami,--dit Maurice,--que je ne commettrai pas une
+seule faute qui puisse faire casser ce jugement.
+
+L'_Églé_ courait à toutes voiles, et on voyait déjà sortir de la ligne
+de l'horizon les crêtes bleues des montagnes et la cime des arbres du
+rivage africain.
+
+
+
+
+La lettre de l'Actéon
+
+
+XIX
+
+Le vieux portier de la maison n°1, rue Mesnars, avait fait une bonne
+action; depuis plusieurs jours, il donnait l'hospitalité à un de ses
+collègues chassé de sa loge pour cause de démolition d'hôtel, au
+carrefour Saint-Nicaise.
+
+Du moins ce collègue, en demandant un asile au vestibule d'une maison
+opulente, avait expliqué ainsi l'origine de ses infortunes de portier.
+
+Ce jour-là, le pauvre expulsé venait de s'asseoir auprès du poêle de
+faïence, et réchauffait en même temps ses pieds et ses mains, pendant
+que son regard, animé d'un sourire de gratitude, se tournait vers le
+maître de la loge, et lui transmettait toute l'éloquence du coeur.
+
+--Ah! nous avons un rude hiver cette année,
+
+Dit le vieux portier en ouvrant le poêle et en faisant à son collègue la
+politesse d'une nouvelle bûche.
+
+On n'a pas vu tant de neige et de verglas depuis l'hiver de 89.
+
+--Quel hiver, celui de 89!
+
+Dit le collègue en frissonnant de tout son corps.
+
+Je l'avais prédit à ma pauvre femme... quand je vis la fontaine de la
+rue de l'Arbre-Sec toute gelée, le 2 février, le jour de la
+_Chandeleur_, je dis: Ce sera un fameux hiver! et je ne me trompais
+pas.
+
+--Citoyen... pardon, j'ai encore oublié votre nom...
+
+--Lemaney...
+
+--Citoyen Lemaney, avez-vous fait aujourd'hui, votre tournée au faubourg
+Saint-Germain?
+
+--Ah! mon Dieu! oui... impossible de trouver une porte! Il y a des
+propriétaires qui se sont mis à tirer eux-mêmes le cordon, par économie
+ou par peur... cependant on m'a donné quelque espoir rue des Pères. J'ai
+été renvoyé à sextidi de la décade prochaine...
+
+--C'est bien, citoyen Lemaney...
+
+--J'espère que je ne vous suis pas à charge au moins!..
+
+--Pas du tout, citoyen Lemaney. Il faut bien se porter secours entre
+collègues... Et puis, comment voulez-vous m'être à charge? Vous entrez
+ici à neuf heures du matin, vous apportez votre petit déjeuner, vous
+vous chauffez à mon poêle; nous causons; vous me lisez _la Gazette_, et
+quand le jour tombe, vous allez vous coucher rue Fromenteau, à l'auberge
+des _Deux-Pigeons_ où _on loge à la nuit_, pour un sou, à ce que vous
+m'avez dit.
+
+--Tout ça est très-exact, Interrompit Lemaney avec une émotion
+équivoque.
+
+Mais si l'hiver n'était pas rigoureux comme il est, je passerais mes
+journées au Palais-National ou à la place des Vosges, et je ne vous
+importunerais pas...
+
+--Voyons, citoyen Lemaney,--dit le portier,--ne parlons plus de ça: nous
+nous fâcherions.... M'apportez-vous quelques nouvelles aujourd'hui?
+
+--Pas la moindre.... seulement on m'a dit qu'on allait construire un
+pont de fer entre le Louvre et le palais des Quatre-Nations.
+
+--Un pont de fer! ça ne me paraît guère possible: quand j'y passerai, je
+le croirai.
+
+--C'est ce que j'ai dit au frotteur de l'hôtel Cambacérès, qui m'a
+annoncé cette nouvelle.
+
+--Le citoyen Cambacérès était votre voisin, quand vous logiez au
+carrefour Nicaise?
+
+--Nous étions porte à porte.
+
+--Citoyen Lemaney, savez-vous pourquoi le citoyen consul Cambacérès, qui
+avait le droit, comme le citoyen Lebrun, de se loger aux Tuileries, n'y
+est pas entré?
+
+--Dam! c'est qu'il a eu peur d'en sortir.... Le citoyen Cambacérès est
+un fin matois, quoique gros.
+
+--À ces paroles, trois coups de marteau retentirent sur la porte; une
+main automate tira le cordon, et le facteur entra, un trousseau de
+lettres à la main.
+
+Une voix timbrée au conservatoire de la poste, entonna cette phrase dans
+le vestibule:--La citoyenne Lucrèce Dorio, huit sous et demi.
+
+Le portier prit nonchalamment la lettre, paya le facteur, et après avoir
+refermé la porte de la loge, il dit, comme en _a-parte_:
+
+--Celle-là, au moins, ne restera pas à mon compte.
+
+Puis, élevant la voix pour la remettre au ton de l'entretien interrompu:
+
+--Croiriez-vous, citoyen Lemaney,--dit-il,--que j'ai là pour dix écus de
+lettres que d'anciens locataires ne sont pas venus réclamer?
+
+--Des émigrés sans doute?
+
+--Pas plus émigrés que moi, citoyen Lemaney; ce sont de mauvais payeurs,
+qui m'ont dit en partant:
+
+--Mathieu, reçois les lettres qui arriveront à mon adresse; on viendra
+les réclamer.... Oh! oui, bonsoir! personne n'a paru. J'aimerais mieux
+cependant ces dix écus dans ma poche que dans la bourse de la
+République....
+
+--Il faut vous faire rendre vos dix écus, citoyen Mathieu, interrompit
+vivement Lemaney.
+
+--Et par qui?
+
+--Dam! par le gouvernement.
+
+--Est-ce qu'il rend quelque chose, le gouvernement, citoyen Lemaney?
+
+--Il vous rendra vos dix écus.
+
+--Ah! je voudrais bien voir ça!
+
+--Vous le verrez.... Que me donnez-vous pour ma commission? je me charge
+de vous les faire rendre.
+
+--Je vous donnerais bien un petit écu,--dit le portier en riant aux
+éclats.
+
+--Non, je ne demande pas tant,--dit le portier d'un air scandalisé.
+
+--Écoutez, citoyen Mathieu, je dois un compte de douze nuits à l'auberge
+des Deux-Pigeons: donnez-moi une pièce de douze sous, et je vous fais
+rentrer dans vos dix écus, moins mes douze sous de commission.
+
+--C'est entendu, citoyen Lemaney.... Voilà toutes ces pauvres lettres
+dans un tiroir, vous pouvez les prendre....
+
+--Après mon déjeuner, je ferai cette course à la direction des
+postes.... Ne me donnez-vous pas celle que vous venez de recevoir à
+présent pour la citoyenne duchesse Glorio?...
+
+--Lucrèce Dorio,--dit en riant le portier.--Ah! celle-là envoie souvent
+ici sa femme de chambre.... Vous l'avez vue, je crois, tridi dernier....
+Une jolie petite fille avec une robe de bouracan vert, et des dentelles
+larges comme ça, qui lui battent les joues comme des ailes de
+tourterelle....
+
+--Ah! oui, oui,--dit Lemaney après une réflexion feinte ou vraie,--je
+l'ai vue effectivement. Elle est entrée, elle vous a fait un signe, et
+elle est sortie, comme si un amoureux l'enlevait.
+
+--Vive comme la poudre! Oh! un amoureux ne l'enlèvera pas, celle-là,
+c'est elle qui enlèvera l'amoureux.... Eh bien, citoyen Lemaney, quand
+on voit cette espiègle de Tullie à côté de sa maîtresse, elle paraît
+laide. Il faut vous dire aussi que mon ancienne locataire, la citoyenne
+Lucrèce Dorio, est une Vénus comme il n'y en a pas.
+
+--Son mari doit être bien jaloux....
+
+--Elle est veuve, citoyen Lemaney. Son mari a été tué en Suisse, à la
+bataille de Zurich.... Tenez, j'ai acheté la gravure; la voilà collée à
+côté du miroir.... La citoyenne Lucrèce, en entrant dans ma loge, pour
+me donner douze francs d'arrhes de son loyer, regarda cette gravure et
+dit en riant: Tiens! c'est la bataille où mon mari a été tué! Voilà
+comment j'ai appris cela.
+
+--Celle-là ne doit pas manquer d'amoureux,--dit Lemaney, en riant d'un
+air stupide.
+
+--Ah! je vous garantis que non!--dit le portier en étendant ses bras, et
+en les levant ensuite vers le plafond de sa loge,--et à telles enseignes
+que le propriétaire voulait lui faire signifier son congé pour le terme
+de messidor dernier; mais j'ai répondu de sa bonne conduite, moi, et
+tout s'est arrangé. Vous connaissez comme moi les vieux propriétaires;
+ils ne peuvent pas souffrir les amoureux: ils disent que ça déprécie les
+immeubles; comme s'ils n'avaient jamais rien déprécié, eux, quand ils
+étaient jeunes, et qu'ils n'avaient pas de maisons.
+
+--Enfin,--dit Lemaney,--vous avez gagné le procès de la citoyenne
+Lucrèce Lorio.
+
+--Dorio, Dorio, vous estropiez toujours son nom, citoyen Lemaney....
+Oui, c'est vrai, j'avais gagné son procès; mais un beau jour, elle a
+fait enlever ses meubles, et elle a quitté la maison.... Une femme
+généreuse comme une ci-devant reine, et qui vous mettait dans la main un
+louis d'or comme une pièce de six liards!... Tenez, je me chauffe encore
+de son bois; elle m'en a laissé plein la cave; et dire qu'on a traité
+cette femme comme une espionne de Pitt et Cobourg!
+
+--Vous croyez donc, citoyen Mathieu, qu'elle ne rentrera plus chez
+vous?--demanda Lemaney d'un air nonchalant.
+
+--Jamais plus.... Elle est partie à la campagne.
+
+--Aux environs de Paris, probablement?
+
+--Ah! voilà ce que je ne sais pas, citoyen Lemaney.... quelquefois
+pourtant je m'imagine qu'elle est allée chez la famille de son mari.
+
+Un sourire involontaire traversa la figure de Lemaney.
+
+Le vieux portier ne remarqua pas ce sourire, et il parut absorbé par les
+tristes réflexions que lui inspirait la perte de cette excellente
+locataire, la citoyenne Lucrèce Dorio.
+
+Lemaney se plongea dans la lecture de l'_Almanach du Consulat_, tout
+frais éclos des presses de Lejay, place Thionville, unique livre de la
+bibliothèque du portier.
+
+Le bruit d'une voiture qui doublait l'angle de la rue Mesnars arracha
+le citoyen Mathieu à ses réflexions.
+
+Un instant après, le cordon de la loge répondit au marteau de la porte,
+et une jeune fille couverte d'un manteau de soie noire rembourré de
+fourrures s'élança dans le corridor d'un pas leste qui connaissait le
+terrain.
+
+--Ah! ah! dit le portier; c'est la petite citoyenne Tullie!
+
+À ces mots, Lemaney ferma nonchalamment l'_Almanach du Consulat_, et
+prenant le paquet de lettres, il dit avec insouciance:
+
+--Citoyen Mathieu, je vous laisse en bonne compagnie; je vais chez le
+directeur de la poste pour réclamer nos dix écus.
+
+Le vieux portier fit un signe d'approbation, et tendit la main à son
+collègue, qui sortit.
+
+Quand Lemaney eut tourné le coin de la rue Mesnars, il s'arrêta et
+examina le pavé avec une attention singulière.
+
+Une couche de neige recouvrait un verglas solide, et imposait beaucoup
+de circonspection et de lenteur aux pieds des hommes et des chevaux.
+
+Cette remarque parut satisfaire Lemaney, car il redressa la tête, de
+l'air d'un homme qui se félicite d'une observation qu'il vient de
+s'adresser à lui-même.
+
+Ensuite, il entra dans une petite boutique d'apparence suspecte, quitta
+sa casquette de loutre et sa veste de drap d'Auvergne, se coiffa d'un
+énorme chapeau, colline de feutre, coupée de trois vallons, se revêtit
+d'une houppelande respectable, et courut se placer en observation aux
+avenues de la rue Mesnars.
+
+Tullie n'avait répondu que des monosyllabes aux vingt questions plus ou
+moins oiseuses du portier; elle tenait enfin une lettre, et dans sa
+légitime impatience de la porter à sa maîtresse, elle ne perdit dans la
+loge que le temps nécessaire pour réchauffer ses pieds engourdis.
+
+Remontant bientôt en voiture, elle dit au cocher: Allez où vous m'avez
+prise, et allez bon train, on sera reconnaissante.
+
+À quoi le cocher répondit:
+
+--Ma petite citoyenne, le pavé n'est pas bon. Hier, deux chevaux de mon
+bourgeois se sont cassé les jambes sur le Pont-Neuf.
+
+La voiture partit donc d'un pas très-modéré; elle gagna les boulevards
+et suivit leur ligne jusqu'à la hauteur de la rue des Tournelles, dans
+les solitudes du Marais.
+
+Inutile d'ajouter que le faux portier Lemaney avait suivi la voiture,
+qui s'arrêta rue des Tournelles, 57.
+
+Une heure après, Georges Flamant vit entrer cher lui son fidèle agent
+Lemaney.
+
+Ainsi fut bientôt découvert l'asile qu'avait choisi Lucrèce Dorio, en
+sortant de prison.
+
+Lemaney avait joué son rôle en homme élevé dans les officines de cette
+sombre déesse ajoutée à la légende mythologique par les païens du
+dernier siècle et qui, plus tard, devait être adorée sous le nom de
+_Police_ dans un temple de la rue de Jérusalem.
+
+
+
+
+La lettre de l'Actéon.
+
+(SUITE.)
+
+
+XX.
+
+Le soir de ce jour, à la veillée, Lucrèce et Tullie, plus unies que
+jamais par une familiarité née dans la même infortune, continuaient un
+entretien intime, dont la lettre de Maurice était le sujet.
+
+Les deux jeunes femmes étaient en ce moment les uniques locataires de la
+maison de la rue des Tournelles, 57, dont le jardin, alors fermé par une
+grille de bois, longe le boulevard de la Bastille.
+
+À l'époque où se passe cette histoire, ce quartier de Paris était
+presque inhabité et inhabitable à cause des émigrations et des
+désertions.
+
+Peu d'années avant, Beaumarchais avait réfugié sa vie littéraire et son
+comptoir commercial de céréales et d'armes à feu dans cette solitude
+agreste, où sa maison était isolée, comme celle du _Vieillard des
+Vosges_, illustrée en opéra-comique à Feydeau.
+
+La campagne commençait là et s'étendait à gauche jusqu'au faubourg
+Saint-Antoine.
+
+Le calme et le silence de cette contrée lointaine avaient déterminé le
+choix de Lucrèce Dorio; ne voyant plus rien autour d'elle, elle croyait
+n'avoir plus rien à redouter.
+
+Son isolement était sa protection.
+
+Tullie et deux femmes de service, qui arrivaient chaque matin de la rue
+Saint-Louis, étaient ses seules compagnes en attendant de meilleurs
+jours.
+
+La lettre arrivée de Rochefort et confiée à l'_Actéon_, avait été,
+depuis le matin, cent fois prise et reprise, lue et relue: quelquefois
+Lucrèce en regardait fixement l'écriture, pour apprécier le degré de
+force de la main qui en avait tracé les caractères, et se faire ainsi
+une idée de la force du jeune voyageur.
+
+La veillée était triste, une seule lampe éclairait le salon; les vitres
+d'une fenêtre dont les volets n'avaient pas été fermés laissaient voir
+un tableau d'extérieur, où la nuit et l'hiver associaient leur
+désolation.
+
+Des guirlandes de neige couvraient les squelettes des arbres du jardin,
+et donnaient une teinte encore plus ténébreuse à la zone du boulevard,
+où Paris expirait alors dans le désert.
+
+Un vent aigu, voix dolente de cette nuit, secouait les flocons figés à
+la cime des ormeaux de la Bastille et faisait grincer, sur son pivot, la
+plume de fer qui servait de girouette à la maison de Beaumarchais.
+
+--Oh! ce pauvre enfant mourra dans la traversée!
+
+Disait Lucrèce avec des larmes dans les yeux et dans la voix.
+
+Plus de deux mille lieues sur mer! il y a de quoi tuer les plus forts,
+et lui n'avait qu'un souffle au bord des lèvres! pauvre Maurice!
+
+--Avez-vous trouvé, madame, dans ce livre que je vous ai acheté hier,
+quelque chose sur cet affreux pays?
+
+Demandait Tullie, en désignant un livre abandonné sur un guéridon.
+
+--Oui, oui, Tullie,--dit Lucrèce en secouant tristement la tête,--j'y ai
+trouvé ce que je redoutais.... prends ce cours de géographie, ouvre-le à
+la page marquée par un signet, et lis.
+
+Tullie ouvrit le livre et lut le passage:
+
+«MADAGASCAR, grande île d'Afrique, située dans l'Océan des Indes, entre
+le dixième et le vingt-cinquième degré de latitude sud.
+
+»Les fièvres mortelles qui règnent dans ce pays empêcheront toujours les
+Européens d'y former des établissements.
+
+»C'est un climat meurtrier, un sol partout marécageux et peu propre à la
+culture, excepté à celle du riz. Les maladies endémiques de...»
+
+--Assez, assez,--interrompit Lucrèce,--tout le passage est sur le même
+ton.... Ceux qui ont écrit cela n'avaient aucun intérêt à calomnier ce
+pays; ce sont des voyageurs qui ont visité cette île, et qui ont écrit
+ce qu'ils savaient bien.
+
+--C'est évident, dit Tullie.
+
+Et la vive femme de chambre, fatiguée d'une scène triste, trop longtemps
+prolongée, hasarda, sur un autre ton, une réflexion accessoire qui
+pouvait changer la nature de cet entretien.
+
+--Certainement,--dit-elle,--le citoyen Maurice Dessains est un jeune
+homme fort aimable; mais je crois qu'une femme avant de donner son
+affection, doit réfléchir à tous les désagréments que cette affection
+peut lui rendre.
+
+Ainsi, madame, je ne pourrai jamais, moi, me décider à aimer une
+créature frêle, maladive, souffreteuse, enfin un valétudinaire de
+profession, surtout si, autour de moi, j'avais de quoi choisir dans un
+cercle d'amoureux bien constitués.
+
+--Tullie,--dit Lucrèce,--tu es encore trop enfant; tu as le coeur de la
+jeune fille; un jour le coeur de la femme te viendra.... Mais c'est
+précisément à cause de cela que j'aime Maurice en songeant qu'il n'a
+plus de mère pour l'aimer; je le plains, en songeant qu'il n'a plus de
+mère pour le plaindre; je veux qu'à son lit de mort il emporte avec lui
+l'unique et suprême consolation que lui donne mon amour.... Je te dis,
+Tullie, que tu es trop jeune pour comprendre ces mystères de tendresse.
+Avise-toi d'aimer quelque robuste Antinoüs, fou de lui-même, et qui
+daignera t'accorder ses faveurs, et après, je t'attends au dernier
+quartier de ta lune de miel.
+
+Tullie allait répondre quelque chose, car une femme de chambre répond
+toujours, mais elle remarqua sur le visage de Lucrèce une agitation
+subite.
+
+Au moment où sa bouche s'ouvrait, un geste impérieux la ferma.
+
+Lucrèce souffla sur la lampe au même instant, et, saisissant le bras de
+Tullie, elle la conduisit, sur la pointe des pieds, vers la vitre, et
+lui montra une ombre effrayante qui passait sur la neige du jardin.
+
+
+
+
+Une veillée.
+
+
+XXI.
+
+Les deux femmes, immobiles de terreur, et blotties dans l'embrasure de
+la fenêtre, regardèrent longtemps le jardin, qui n'était éclairé que par
+la blancheur de la neige, mais elles ne découvrirent rien qui justifiât
+une première alarme.
+
+La bise des nuits d'hiver continuait d'agiter les petits arbustes
+voisins, et leur donnait ainsi, dans les ténèbres, des aspects
+effrayants.
+
+On aurait cru voir une ronde de spectres, ou un conciliabule nocturne de
+bandits.
+
+Sous l'obsession d'une crise de terreur, on aime à se donner une
+explication rassurante, et à récuser le témoignage de ses yeux.
+
+Lucrèce, qui retenait son haleine sur ses lèvres, respira dans un
+sourire; elle ferma le volet intérieur, ralluma la lampe, et dit à
+Tullie:
+
+--Mon Dieu! quelle frayeur ces arbres m'ont donnée! J'ai les racines de
+mes cheveux qui me brûlent, et mon front est glacé.
+
+--Mais qu'avez-vous donc vu ou cru voir?
+
+Demanda Tullie en touchant familièrement le front de sa maîtresse.
+
+Je n'en sais rien, Tullie; est-ce qu'on sait ce qu'on voit, dans la
+nuit! les cimes des arbres remuaient dans le jardin, et cela m'a
+fait peur.
+
+--C'est toujours imprudent à deux femmes, dit Tullie, d'habiter une
+maison comme celle-ci, dans ce désert.
+
+--Que veux-tu que je fasse Tullie? indique-moi un moyen de vivre; j'ai
+tout essayé, rien ne m'a réussi; je veux essayer la vertu. On en dit du
+bien; Voyons....
+
+--Mais cet essai n'empêche pas d'avoir des locataires dans sa maison,
+pour vous défendre en cas de danger.
+
+--Tullie, tu es un enfant. D'abord les locataires nous défendent
+très-peu en cas de danger; ensuite ils vous persécutent, vous
+espionnent, vous accablent de déclarations d'amour ou de haine, selon la
+manière dont ils sont reçus, et de bouche en bouche, de rue en rue, de
+portier en portier, ils dénoncent votre retraite à tout Paris, si bien
+qu'un jour on se retrouve encore en face avec ce démon de Georges
+Flamant.
+
+--Que le diable l'emporte, ce Georges!
+
+--Oh! n'attends pas cela, Tullie; le diable ne s'est jamais emporté
+lui-même. Je subirai cet être infernal tant que les pauvres femmes
+seront sans protection dans ce pays.
+
+--Et comment, dit Tullie, n'avez-vous jamais eu l'idée de vous retirer
+dans une ville de province?...
+
+--Ne prononce pas ce mot, Tullie. Je n'aurai jamais le courage de
+m'inhumer de mon vivant. Il me faut l'air de Paris pour vivre. Paris est
+le seul amant que je puisse aimer d'amour, et, depuis que j'y suis
+malheureuse, je l'aime davantage. As-tu seulement vu un coin de la
+province, Tullie, un seul coin?
+
+--Jamais madame.
+
+--Figure-toi des villes mortes, et enterrées sous la poussière; des
+citoyens qui périssent d'ennui, et qui demandent à leurs voisins
+l'aumône d'une distraction; des femmes qui ne s'habillent et ne sortent
+que pour l'anniversaire de la Constitution de l'an VIII; des
+sous-lieutenants oisifs qui font le siège de toutes les maisons où se
+cache une ombre de jolie femme; de petits théâtres qui ne jouent qu'en
+hiver, et qui sont habités au printemps par des chevaux. Tullie,
+j'aimerais mieux me bâtir, comme la courtisane Rhodope, un tombeau, ici,
+à Paris, avec des pierres données par mes amants, qu'habiter la province
+dans un palais bâti et meublé pour moi. Si je quittais Paris, un jour,
+je traverserais la province, en chaise de poste, les yeux et les stores
+fermés, et j'irais m'établir à la Louisiane, au Canada, ou à Pondichéry.
+
+--Ah! comme je vous suivrais, moi, dans cette province-là!
+
+Dit Tullie, en allumant un bougeoir.
+
+--Je comprends le coup-d'oeil que tu viens de jeter sur la pendule,--dit
+Lucrèce, en s'arrachant à son fauteuil,--il est déjà minuit; c'est
+l'heure qui arrive le plus vite, quand on cause le soir.
+
+Les deux femmes montèrent aux appartements par un escalier où semblaient
+monter avec elles tous les échos du large vestibule.
+
+Une tristesse sourde tombait des étages supérieurs, car rien n'y
+annonçait la présence des êtres vivants.
+
+La nouvelle chambre de Lucrèce n'était pas décorée selon le goût romain
+du gynécée de la rue Mesnars.
+
+Elle avait gardé les traditions tapissières de l'école de Louis XIII; le
+lit surtout aurait pu figurer dans l'alcôve du palais du Sommeil, sur
+les monts Cimériens.
+
+Il étalait des couches superposées du plus suave édredon, entre quatre
+piliers de bois des îles, où s'agrafaient des rideaux lourds, dont
+l'envergure, quand elle se déployait le soir, protégeait le sommeil avec
+quatre épaisses murailles de camaïeu.
+
+--Ces femmes laissent toujours ma fenêtre ouverte!
+
+Dit Lucrèce en entrant dans sa chambre à coucher.--Tullie, ferme tout
+cela bien vite, et déshabille-moi.
+
+Tullie ferma portes et fenêtres, et vint se placer derrière le fauteuil
+où Lucrèce renversait en arrière sa belle tête toute ruisselante de
+cheveux noirs.
+
+--Je vais vous faire une charmante toilette de nuit, madame,--dit Tullie
+en jouant avec ses petites mains dans la chevelure de sa maîtresse.
+
+--Je vais vous coiffer comme une nouvelle mariée.... Nous ne voyons
+personne, c'est vrai; mais nous autres femmes, nous sommes un peu
+coquettes pour nous; n'est-ce pas, madame?
+
+--Enfant!
+
+--Que voulez-vous, madame! vous m'avez bien effrayée tantôt, et
+maintenant je chante comme l'oiseau après l'orage. Rien ne rend gai
+comme la peur, quand elle a passé.
+
+--Eh bien! sois gaie, mais coiffe-moi.
+
+--Si j'étais homme, j'aurais la passion des beaux cheveux.... Elles
+étaient folles, n'est-ce pas, les femmes qui se poudraient les cheveux
+avant la Révolution?... c'est comme la mode des gants, elle a été
+inventée par une femme qui avait de vilaines mains.... C'est aussi une
+femme chauve qui avait inventé la poudre amidon.... et les autres femmes
+qui ont de belles mains et de beaux cheveux sont-elles niaises de suivre
+ces modes-là!
+
+--C'est assez juste, ce que tu me dis, ma petite Tullie, mais
+dépêche-toi.
+
+--Ah! madame, vous êtes si belle que je ne vous quitterais plus, quand
+je vous tiens sous mes deux mains.... vous voilà coiffée à
+l'_hermap_..., j'ai oublié le nom que donne le coiffeur Amiel à cette
+statue qui dort, au Louvre, sur un matelas. C'est une coiffure de
+lit.... je vais vous défaire votre robe, ce ne sera pas long, madame....
+Mon Dieu! les belles épaules! on dirait qu'il a neigé dessus.... Voyez
+comme je suis leste! je n'ai plus qu'à vous déchausser et puis je me
+retire dans ma petite chambre; c'est l'affaire d'un instant.... Tenez,
+madame, regardez.... je puis cacher un de vos pieds dans ma main; mes
+petites mains pourraient vous servir de souliers.... Je crois qu'il
+devrait être permis à une femme de chambre de baiser les pieds de sa
+maîtresse... Bien! j'ai pris ma récompense, et j'attends vos derniers
+ordres avant de me retirer.
+
+--Bonne nuit, Tullie.... Vous entrerez dans ma chambre au petit jour.
+
+Tullie alluma son bougeoir, s'inclina devant Lucrèce, et ouvrant et
+refermant une petite porte, elle traversa un long corridor de
+communication et entra dans sa chambre à coucher, en fredonnant l'air
+du _Devin_.
+
+ Quand on sait aimer et plaire,
+ A-t-on besoin d'autre bien?
+
+Lucrèce se plaça devant son miroir, et comme pour juger si elle méritait
+les éloges de sa femme de chambre, elle donna quelques instants à une
+petite revue de coquetterie, indispensable complément de sa toilette de
+minuit.
+
+Le fond de la chambre, reflété par le miroir, avait une teinte sombre et
+confuse, et les quatre piliers de l'alcôve, chargés de leurs rideaux
+massifs, prenaient, dans les profondeurs de la glace vénitienne des
+formes étranges, ce qui fit sourire Lucrèce, mais de ce sourire qui
+laisse la tristesse dans le regard.
+
+Un murmure distinct, assez semblable à une respiration comprimée avec
+effort, arriva de l'alcôve, et la jeune femme tressaillit; elle se
+retourna vivement et regarda partout.
+
+C'était une erreur d'imagination, sans doute causée par le souvenir de
+l'ombre fantastique du jardin.
+
+Lucrèce marcha vers le lit, avec une terreur vague dont elle ne se
+rendait pas compte, et, si la honte d'avouer une peur enfantine ne l'eût
+pas retenue, elle aurait rappelé Tullie sur-le-champ.
+
+Comme elle luttait avec cette indécision, les plis d'un des rideaux
+amassés autour d'un pilier parurent s'agiter du tapis au plafond.
+
+Lucrèce ouvrit des yeux démesurés, et sentit brûler la racine de ses
+cheveux.
+
+Au même instant, deux plis du rideau se séparèrent, et une tête horrible
+apparut, comme une fleur de l'enfer, subitement éclose sur le lit des
+Euménides, au souffle du démon.
+
+La jeune femme, nue et frissonnante chercha un cri de détresse au fond
+de sa poitrine, mais sa langue se dessécha; elle voulut fuir, mais ses
+yeux se paralysèrent; une tempête de sang éclata dans son front; ses
+bras se raidirent en essayant une défense impossible; la vie s'éteignit
+au fond de son coeur; elle tomba, comme tomba la plus belle des statues,
+dans un temple livré à la dévastation.
+
+ * * * * *
+
+Sept heures sonnaient à l'horloge du Cadran-Bleu, lorsque Tullie ouvrit
+sa fenêtre pour consulter les progrès du jour.
+
+Elle donna un regard triste au tableau qui se déroulait devant elle.
+
+Toujours la neige, toujours les arbres morts; toujours les toits
+couverts d'un suaire; et sur le boulevard quelques charrettes lourdes
+apportant des provisions aux marchés.
+
+Tullie, faute d'interlocuteur, et éprouvant, comme l'oiseau qui se
+réveille, le besoin de chanter, se résigna au monologue:--Il est de trop
+bonne heure encore--se dit-elle en fermant sa vitre--pour entrer chez
+madame. On est si heureux de dormir quand il fait froid. Il y a des
+animaux qui dorment tout l'hiver. Que d'esprit ont ces animaux!...
+_Entrez chez moi au petit jour_, m'a dit madame... Oh! je sais bien ce
+qui l'a brouillée avec le sommeil aujourd'hui... Elle s'est couchée avec
+un projet de lettre dans la tête; elle veut écrire, ce matin, au citoyen
+Maurice, et il faut bien dix heures à une femme pour écrire quatre pages
+à son ami...
+
+Le courrier de Rochefort part à cinq heures.... Je voudrais bien
+pourtant qu'on m'expliquât comment une lettre envoyée à Rochefort arrive
+à Madagascar, et qu'on ne paie que huit sous et demi pour deux mille
+lieues, lorsqu'il en coûte trois sous par la petite poste, pour écrire
+du boulevard du Temple au faubourg Germain... Ah! je vois que tout est
+encore très-mal arrangé dans ce pays, malgré les six révolutions qu'on
+nous a faites depuis douze ans!
+
+Tullie ôta sa coiffe de nuit, s'ajusta complaisamment au miroir un
+bonnet à fines dentelles flottantes, épingla son fichu, serra les
+cordons de son tablier autour d'une taille souple et déliée comme le col
+d'un cygne, et, de la pointe de ses jolis doigts, effaçant la couche
+brumeuse distillée par le froid sur sa vitre, elle dit:
+
+--Voilà le grand jour: c'est tout ce que le ciel peut nous donner de
+plus clair, quand il économise le soleil.
+
+Entrons chez madame.
+
+Rien ne pourrait dépeindre la surprise de Tullie, lorsqu'en entrant dans
+la chambre elle vit la fenêtre toute grande ouverte, et sa maîtresse
+encore au lit.
+
+Ses regards tombèrent sur le jardin, où la neige gardait des empreintes
+de pas toutes fraîches et de dimensions différentes, ce qui attestait la
+visite nocturne de plusieurs hommes.
+
+Tullie ne donna qu'un coup-d'oeil rapide à ce tableau effrayant, et elle
+se précipita vers l'alcôve pour réveiller sa maîtresse; mais le cri de
+terreur qu'elle poussa ne put pas même arracher Lucrèce à son immobilité
+de cadavre.
+
+L'intérieur de cette alcôve sombre offrait un de ces spectacles
+émouvants qui ne se retrouvent que dans les villes prises d'assaut et
+abandonnées aux brutales fureurs des soldats.
+
+Tullie, toute inondée de ses larmes, toute palpitante de terreur, ouvrit
+la porte, et descendit rapidement l'escalier, sans détermination bien
+précise, mais pour se réfugier dans le calme et la réflexion qui
+inspirent les bons conseils.
+
+
+
+
+Madagascar.
+
+
+XXI.
+
+L'île de Madagascar est une petite Afrique placée à côté de la grande.
+
+Sur la carte, elle ressemble à une chaloupe qui suit un vaisseau.
+
+Une chaîne de montagnes la traverse du nord au sud, dans presque toute
+sa longueur.
+
+Ainsi, le mont Lupata, nommé l'Arête, ou l'Artère du monde, sillonne
+l'Afrique dans la même direction: ce qui semble devoir prouver que
+Madagascar est un petit continent à part, et n'a pas été détaché, comme
+d'autres îles, du grand continent voisin, dans quelque cataclysme
+géologique.
+
+C'est un pays primesautier, comme l'Australie et Bornéo.
+
+Madagascar, est, au contraire, une mère féconde, qui a prodigué autour
+d'elle des rejetons, comme une planète entourée de satellites, sur le
+firmament de la mer.
+
+De grands cours d'eau descendent de toutes les crêtes, de tous les
+réservoirs de la chaîne de montagnes qui traverse Madagascar, et cette
+richesse d'humidité permanente, sous un ciel de feu, au lieu de lui
+être favorable, lui a donné ces maladies endémiques, signalées par les
+géographes, et redoutées par les Européens.
+
+Comme ces explications, toutes froides qu'elles sont au milieu d'un
+récit dramatique, sont pourtant indispensables, et se rattachent à cette
+histoire par le plus puissant des liens, on permettra au narrateur,
+ennemi des détails intermédiaires et oiseux, de s'arrêter, en quelques
+lignes, sur cette nouvelle topographie de Madagascar.
+
+Ces grandes eaux qui descendent des deux versants ne conservent pas leur
+impétuosité torrentielle jusqu'au canal de Mozambique et à l'Océan
+indien.
+
+Arrivées au pied des monts, elles rencontrent des plaines molles, des
+terrains gras, où elles stagnent paresseusement et où leur vive énergie
+s'éteint dans d'immenses marécages, bornés par les horizons maritimes.
+
+Voilà les foyers indestructibles des fléaux de Madagascar.
+
+Ce sont les marais Pontins ou le Delta du Rhône, sur une échelle à
+gigantesques proportions.
+
+Le vent d'Afrique et le soleil de l'Inde ont épuisé le souffle et la
+flamme sur ces marécages, et ils sont encore ce qu'ils étaient aux
+premiers jours de la création.
+
+Les naturels du pays vivent, dans cette atmosphère de fièvres, comme les
+paysans de Sienne et de Terracine en Italie, et d'Istres et de Saintes
+en Provence.
+
+La terre natale a toujours l'air de prendre un soin exclusif des enfants
+qu'elle produit.
+
+Toutefois, en regardant la carte du monde, et en songeant à l'avenir des
+peuples, si providentiellement conduit vers de nouvelles destinées par
+les mains de fer de la vapeur et des révolutions, il reste évident que
+tant de beaux pays lointains, où la fécondité peut même supprimer le
+travail, n'ont pas été créés exclusivement pour nourrir quelques
+peuplades sauvages, prosternées devant des fétiches et des manitous.
+
+Et que les grandes migrations septentrionales doivent un jour venir
+demander leur place à ces splendides festins servis par le soleil et
+l'Océan, ces deux intendants de Dieu.
+
+Cela étant admis, on interroge les voyageurs, et non les préjugés, et
+on arrive à de consolants résultats sur la question spéciale qui nous
+occupe en ce moment.
+
+La chaîne de montagnes qui se hérisse du nord au sud de Madagascar
+décrit un arc immense, de sorte qu'elle laisse, à ses deux extrémités,
+de vastes plaines et des bois touffus s'étendre, d'un côté, jusqu'au cap
+Marie, de l'autre, jusqu'à la baie de Diégo-Suarez.
+
+Aux deux pointes de l'arc, les conditions atmosphériques doivent changer
+absolument de caractère, surtout vers la pointe nord.
+
+Sur ces tièdes rivages, on ne retrouve plus ces pernicieux courants qui
+dégénèrent en eaux stagnantes et exhalent le poison et la mort; ce sont
+partout des terrains légèrement accidentés, recouverts de fleurs et
+d'arbres, avec les ombres tièdes, les eaux douces et les fruits doux.
+
+C'est l'Afrique qui vient expirer mollement sous le péristyle de
+l'Inde.
+
+Ce sont les fécondes haleines des archipels voisins et du golfe d'Oman,
+qui semblent accourir sur les mers pour enrichir l'homme ou réjouir le
+désert.
+
+Ce sont de petits golfes, des baies recueillies, des ports vierges, qui
+ont déjà reçu des noms, en attendant des vaisseaux.
+
+Diégo-Suarez, qui s'ouvre près du cap d'Ambre.
+
+Le port Louquez; les baies de Vohemare, de Nosse, d'Ifonty, de Narrenda,
+et d'autres asiles que le navigateur dédaigneux a effleurés en les
+abandonnant après leur baptême équinoxial.
+
+Mais ce serait peu de trouver dans ces vastes contrées maritimes la
+fécondité du sol et la salubrité l'air.
+
+La Providence ne fait pas les choses à demi, quand elle veut appeler
+l'homme, si l'homme oublie une fois d'être sourd.
+
+L'antagonisme, ce vieux fléau de la terre, et cet amusement éternel des
+nations civilisées, doit se retrouver, et se retrouve avec ses haines
+les plus vives, chez les peuples sauvages.
+
+Il ne faut pas demander aux barbares d'être plus chrétiens que nous.
+
+Ainsi, ne nous étonnons point de rencontrer, dans cette île immense de
+Madagascar, deux nations en état permanent de guerre ouverte.
+
+Les Hovas et les Sakalaves.
+
+Nous n'ayons rien à attendre des premiers, du moins dans le présent,
+mais l'avenir a des secrets de guérison pour toutes les haines.
+
+Or, les Hovas se sont constitués nos ennemis; ils détestent notre
+pavillon, et sont toujours prêts à s'opposer de vive force, comme leur
+climat, à nos établissements de Madagascar.
+
+Nous trouvons, par bonheur providentiel, une compensation à cette haine
+des Hovas, dans l'amitié de leurs éternels ennemis, les Sakalaves.
+
+Ceux-ci nous accueillent fraternellement, nous aident à ravitailler et
+à radouber nos navires en souffrance, nous escortent dans nos chasses
+sur les bruyères du cap Saint-André.
+
+Nous avons là des alliés naturels qui n'attendent que nos colons pour
+faire avec eux un traité d'alliance et saluer notre pavillon, hissé sur
+le cap d'Ambre, à l'extrême pointe de Madagascar.
+
+Les Sakalaves sont tout disposés à être pour nous ce qu'ont été pour
+d'autres planteurs européens les sauvages Makidas, de la baie d'Agoa,
+sur un territoire africain.
+
+Il y a même, dans ces sympathies mystérieuses des enfants des tropiques
+pour les aventuriers du septentrion, quelque chose qui fait réfléchir et
+illumine d'un rayon d'espoir les ténébreuses incertitudes de notre
+avenir.
+
+Le jour où les planteurs des huttes d'Adhel et les colons partis de
+l'Atlas, se rencontreront, la charrue à la main, dans les solitudes
+vierges de l'Afrique, et fraterniseront dans le plus merveilleux des
+hyménées, ce jour-là sera une aurore d'un avenir nouveau, et le monde
+sera sauvé par la colonisation, qui est la véritable et la seule
+fraternité.
+
+
+
+
+Un port sans vaisseaux.
+
+
+XXII.
+
+Le 18 septembre 1800, deux jeunes gens, qui bientôt nous diront leurs
+noms en causant, descendaient d'une petite colline, au lever du soleil,
+et marchaient vers le rivage de cet Océan qui laisse quelques-uns de ses
+flots tranquilles, dans le joli golfe de Diégo-Suarez, à la pointe nord
+de Madagascar.
+
+Par intervalles, nos deux amis s'arrêtaient quand une éclaircie de
+tamarins gigantesques leur permettait d'embrasser une vaste étendue de
+mer, et ils regardaient alors avec des yeux avides jusqu'aux dernières
+limites de l'horizon.
+
+--Croyez bien que je ne me suis pas trompé, disait le plus jeune à son
+compagnon;--j'ai vu de là-haut une petite voile blanche comme du lait,
+et qui s'est levée avec le soleil.
+
+--Mon cher Maurice, disait l'autre, vos yeux sont meilleurs que les
+miens.... j'ai été, moi, exempté de la conscription pour la faiblesse de
+ma vue.... ainsi, je suis obligé de vous croire sur parole.... Au reste,
+il n'y a rien d'étonnant de découvrir une voile sur ces parages; nous
+sommes ici comme sur le balcon d'un belvédère, et tout ce qui se passe
+au large nous demande un salut.
+
+Sidore Brémond, votre père, dont vous avez respecté le sommeil ce matin,
+nous a donné hier une leçon de géographie locale dont j'ai profité. Vous
+êtes, nous a-t-il dit, au carrefour de tous les grands chemins
+maritimes: A votre gauche, on arrive du Mozambique, des îles Comores et
+du Zanguebar; en face, des mille ports du golfe d'Oman; à droite, de
+tous les archipels et de tous les continents indiens. Quand j'habitais
+Paris, je voyais de ma fenêtre, rue Coquillière, une grande maison noire
+qui m'ôtait la respiration, et puis tous les fiacres qui allaient de la
+rue Plâtrière à la rue Grenelle-Saint-Honoré. J'aime mieux le belvédère
+de Diégo-Suarez, avec son loyer gratuit et son propriétaire absent....
+
+--Alcibiade,--interrompit Maurice en frappant de la main droite sur le
+bras de son ami.
+
+Maintenant il n'y a plus moyen de douter.... Pendant que vous parlez, la
+petite voile avance.... Oh! si le vent se levait un peu, dans un
+quart-d'heure elle serait ici!
+
+--Quelle joie d'enfant cette voile vous donne, mon cher Maurice!... et
+si c'était une voile anglaise par hasard?
+
+--Bah! est-ce qu'il y a ici, là, sur ce cap, des Anglais, des
+Espagnols, des Français? Il y a des hommes. Si nous étions en mer sous
+notre pavillon, j'aiguiserais mon sabre d'abordage; mais ici, sur une
+terre neutre, sur ce cap du bon Dieu, je suis l'ami de tous nos ennemis,
+et je ne cherche que des mains à serrer avec les miennes.
+
+--Maurice!--dit Alcibiade avec une gravité comique,--Maurice, que vous
+êtes loin du condamné du 14 nivôse!...
+
+--Est-ce qu'il peut y avoir des nivôses, ici, Alcibiade! Comprend-on la
+folie de ces faiseurs d'almanachs, qui ont baptisé trois mois de l'année
+avec trois horribles noms: _ventôse, pluviôse, nivôse_! qui enrhument
+ceux qui les prononcent, et qui m'avaient rendu poitrinaire au deuxième
+degré!...
+
+En causant ainsi, ils étaient arrivés à un golfe charmant, tout bordé de
+verdure, et auquel il ne manquait que des vaisseaux pour avoir la
+physionomie d'un port de commerce.
+
+C'était là que l'_Églé_ avait débarqué ses passagers, quelques mois
+avant, en leur laissant toutes les ressources matérielles qui leur
+étaient nécessaires pour s'y établir.
+
+De ce point de la côte, le regard embrassait un horizon immense,
+l'infini de la mer et du ciel.
+
+Ce qui était un doute devint alors une vérité.
+
+Nos deux amis apercevaient distinctement un petit navire qui cinglait
+dans la direction de Diégo-Suarez.
+
+--Maurice, vous avez un télescope dans les yeux,--dit Alcibiade,--vous
+ne vous êtes pas trompé. Maintenant, pouvez-vous reconnaître, à cette
+distance, le pavillon de ce navire?
+
+--C'est ce que je cherche à découvrir,--dit Maurice, en étendant sa
+main droite ouverte, au-dessus de ses yeux.--Par moments je distingue
+très-bien l'arrière, mais il me semble qu'il n'y a point de pavillon.
+
+--C'est impossible, Maurice; je ne suis pas très-fort en science
+nautique, mais, en trois ou quatre mois de navigation, j'ai eu le temps
+d'apprendre qu'il y a toujours un pavillon à bord d'un navire....
+
+--Eh bien! celui-là n'en a pas.... j'en suis très-sûr maintenant....
+C'est une corvette en miniature; elle est découpée pour bien marcher;
+quand il fait du vent, on dirait un oiseau de mer.... Elle n'a que deux
+mâts, et fort penchés en arrière, comme s'ils allaient tomber.... Je
+distingue six sabords, ce qui annonce un petit navire de guerre de douze
+pièces de canon....
+
+--Voilà une effronterie superbe! dit Alcibiade; est-elle comique cette
+coquille de noix qui déclare la guerre à l'Océan indien!
+
+--Regardez, Alcibiade; elle vient de faire une manoeuvre très-habile, et
+qui prouve qu'elle connaît ces parages aussi bien qu'un vaisseau
+sérieux.... Elle a descendu vers le sud pour prendre le vent et éviter
+l'_Ile de Sable_, comme nous avons fait avec l'_Églé_, un peu plus haut,
+dans la même direction, pour éviter le _Banc de Nazareth_.
+
+--Mon cher Maurice, vous parlez comme un marin consommé.... maintenant,
+je vais vous parler, moi, comme un homme qui connaît la terre....
+
+--Voyons.
+
+--Ce petit navire me paraît suspect; un navire qui cache le pavillon de
+son pays, est comme un homme qui cache son nom de famille. Je me méfie
+des choses anonymes.... Si nous restons ici, à découvert, nous serons
+bientôt aperçus.... Voici, à droite du golfe, un massif de tamarins
+sombres comme une association de cavernes; cachons-nous là, comme des
+douaniers qui flairent la contrebande, et sans être vus voyons et
+attendons ce qui va venir.
+
+Maurice approuva d'un signe de tête, et ils descendirent tous deux vers
+le point d'observation désigné.
+
+Malgré le secours d'une petite brise qui se leva, le navire garda la
+mer, au moins encore une bonne heure.
+
+C'était, en effet, une miniature de goélette, qui avait, sans doute,
+perdu la moitié de ses forces voilières dans quelque ouragan, et qui se
+traînait sur les vagues comme un albatros blessé à l'aile.
+
+Quand elle entra dans le golfe, comme dans un lieu de refuge, son
+artillerie resta muette et aucun bruit n'interrompit le chant des
+tourterelles grises, des cailles et des perruches multicolores
+domiciliées sur les arbres voisins.
+
+La goélette jeta un câble à terre, et un matelot l'amarra aux racines
+d'un cocotier.
+
+L'équipage, composé de dix hommes, resta sur le pont.
+
+Ce golfe et cet atterrage étaient, sans doute, un pays d'ancienne
+connaissance pour les gens du bord, car aucun d'eux ne daigna donner un
+regard de curiosité à ce paysage primitif, à cette nature virginale,
+moitié endormie dans une ombre délicieuse, moitié réveillée au soleil
+de l'équateur.
+
+Le capitaine, qu'il était facile de reconnaître à ses gestes impérieux
+plutôt qu'à ses insignes de commandement, car il était nu jusqu'à la
+ceinture, s'élança d'un bond sur la mousse épaisse qui couvrait la rive,
+et fit un signe à un homme de bord, son lieutenant présumé.
+
+Maurice et Alcibiade, en observation dans le massif d'arbres, n'avaient
+pas perdu un seul mouvement du navire et de ceux qui le montaient.
+
+Si un entretien s'engageait entre les deux marins, nos amis se
+trouvaient placés de manière à tout entendre, et jamais leurs oreilles
+ne s'étaient ouvertes avec une aussi fiévreuse avidité.
+
+Celui des deux débarqués qui avait des allures de capitaine, se mit à
+considérer avec une attention singulière toutes les variétés d'arbres
+qui bordaient la rive droite du golfe; on aurait cru voir un botaniste
+en travail de collection pour quelque _Flore_ indienne.
+
+Cependant la physionomie de cet homme excluait bien vite toute idée de
+cette nature.
+
+Sa figure, empourprée de soleil, avait toutes les lignes et tous les
+caractères saillants de l'audace héroïque; ses yeux semblaient s'être
+allumés au foyer de l'équateur; ses bras nus, son col léonin, son torse
+bruni et sillonné de muscles, annonçaient un exercice de luttes
+vigoureuses, tout-à-fait étrangères aux moeurs du botaniste et du savant.
+
+Quel était donc ce mystère maritime, qui venait ainsi se proposer comme
+une énigme à nos deux jeunes Européens?
+
+Aux premiers mots, ce mystère allait être dévoilé.
+
+
+
+
+Servir son pays.
+
+
+XXIII.
+
+--Capitaine, j'attends vos ordres, dit l'un des deux marins.
+
+--Il faut envoyer deux hommes en chasse,--dit le capitaine, en langue
+française, et d'un ton résolu.
+
+Les cailles abondent à Madagascar, comme vous savez, il ne faut qu'une
+heure pour en tuer cent. Voilà de quoi réparer votre long jeûne, en y
+ajoutant une couffe de riz _benafouli_....
+
+--C'est bien, capitaine....
+
+--Attends encore, mon brave Marapi. Vous mettrez à bord autant de noix
+de cocos que la cale en peut contenir, et vous en donnerez à nos malade
+du scorbut. Le charpentier viendra choisir dans ce taillis de quoi
+remplacer les deux vergues qui nous manquent, et le gouvernail qui est
+avarié. Voilà le plus urgent. Nous ne resterons ici que très-peu de
+jours, dès que je pourrai me remettre en mer, je doublerai le cap
+d'Ambre et le cap Saint-Sébastien, pour achever de me ravitailler dans
+la baie de Nosse, où nous trouverons ce qui nous manque ici.
+
+--Capitaine, dit l'autre marin, me permettez-vous de faire une
+observation?
+
+--Parle, parle, mon brave Marapi.
+
+--Eh, bien! mon capitaine, je crois que nous pouvons trouver dans les
+atterrages de Diégo-Suarez tout ce que nous trouverons de l'autre côté
+de l'île. Nous sommes en septembre, les courants du canal de la
+Mozambique sont très-dangereux, et je doute fort que _la Perle_, dans
+l'état d'avarie où elle se trouve, puisse doubler le cap Saint-Sébastien
+et entrer dans le canal. Nous risquons de faire côte sur l'île
+Glorieuse, ou sur l'île Anjouan.
+
+--Très-bien parlé, mon brave Marapi, mais l'oeil du maître y voit mieux
+que l'oeil du serviteur, et je persiste dans ma première idée.
+
+--Capitaine, je suis à vos ordres, dit le marin en s'inclinant.
+
+--Voyons, mon brave, quand _la Perle_ pourra-t-elle doubler le cap
+Saint-Sébastien?
+
+--Après les moussons.
+
+--Et que ferons-nous ici, en attendant?
+
+--Nous vivrons de pêche et de chasse.
+
+--Beau métier pour des gens comme nous! Y songes-tu bien, Marapi? toi,
+le lion de Java! toi, dont le nom signifie _colère du feu_! comme le
+volcan de ton île! tu consens à te faire chasseur et pêcheur, comme un
+Hollandais du Port-Natal, ou un planteur suédois de Trenquebar!... Et si
+cet endiablé de lord Cornwallis, pendant que nous sommes en chasse, nous
+relance avec une embarcation, comment _la Perle_ se défendra-t-elle?--Y
+as-tu bien songé?
+
+--Il est vrai, capitaine, que nous sommes diablement avariés.
+
+--Combien avons-nous d'hommes à bord?
+
+--Seize, capitaine.
+
+--Combien en état de trouer un sabord ennemi avec un sabre et un
+pistolet?
+
+--Huit tout au plus, capitaine.... La mer, le scorbut, et notre
+malheureuse descente à Sataoli nous ont détruits tout-à-fait.
+
+--Bien, Marapi! tu vois donc que ce n'est pas sur la côte où je suis
+qu'il y a chance de se ravitailler complètement. On trouve partout des
+bois de construction, des noix de cocos, des réserves de pêche, des
+forêts de chasse, mais il est plus difficile de trouver des hommes, des
+recrues, des matelots, des loups de mer, pour les associer au noble
+métier que nous faisons. Je ne suis, moi, ni chasseur, ni pêcheur, ni
+même corsaire; je suis un ravageur d'Anglais, un épouvantail que la
+France a laissé dans l'Inde, après nos désastres sur le Coromandel.
+
+J'ai une grande mission à remplir; j'ai un glorieux exemple à donner aux
+marins, mes compatriotes, disséminés sur les deux rives du Bengale, aux
+îles de la Sonde, à la Nouvelle-Hollande, au Zanguebar. Si tous les
+colons de France savent m'imiter et font leur devoir, la Compagnie
+anglaise des Indes est ruinée au bout de trois ans, et lord Cornwallis
+n'osera plus sortir du fort Saint-Georges, qu'il vient d'élever à
+Madras. Ainsi ce que n'ont pu faire Suffren et d'Estaing, ces dieux de
+la mer, nous le ferons, nous, avec des coquilles de noix, plus
+nombreuses que les îles Maledives et Laquedives, nous formerons une
+prodigieuse escadre d'écueils flottants, échelonnés sur la route
+commerciale d'Angleterre aux Indes, et toute la puissance britannique
+viendra échouer contre nous. D'autres enfants de la France n'ont-ils pas
+déjà réussi dans la même entreprise?
+
+N'as-tu pas entendu parler cent fois des flibustiers français de
+Saint-Domingue? En voilà des héros taillés sur bronze! On voulait aussi
+les flétrir d'un vieux surnom odieux, et voici comment ils répondirent:
+Le 24 août 1781, jour de la fête du roi, ils brûlèrent, en signe de
+réjouissance, deux millions de bois de Campêche, dans la presqu'île
+d'Yucatan.
+
+Maurice et Alcibiade, embusqués dans le voisinage, avaient écouté cet
+entretien avec un intérêt sans égal, et plusieurs fois ils s'étaient
+fait violence pour ne pas sortir de leur retraite.
+
+Mais à ces dernières paroles, ils ne se continrent plus, et ils se
+montrèrent, avec un visage riant, à ces deux marins.
+
+--Amis! dit Maurice, comme s'il eût répondu au _qui vive?_ d'une
+sentinelle française, placée sur le promontoire de Madagascar.
+
+--Amis! répéta comme un écho, Alcibiade.
+
+Ces deux mots si simples, servant de réponse à une question qui n'était
+pas formulée, avaient, dans ce moment, un caractère de simplicité
+sublime.
+
+Les deux marins en entendant du bruit dans les feuilles, et en voyant
+apparaître deux hommes sur un promontoire désert, s'étaient tout d'abord
+placés en attitude de défense.
+
+Mais les joyeuses et sereines figures des jeunes gens, leurs gestes
+pleins d'une grâce exquise, le charme de leurs voix qui prononçaient les
+plus douces des syllabes françaises, éloignèrent toute méfiance de
+l'esprit des deux marins, lesquels, du reste, n'étaient pas gens à
+prendre aisément l'alarme.
+
+--Voilà des amis qui nous tombent du ciel fort à propos, dit le
+capitaine; et d'où venez-vous donc, mes bons amis?--ajouta-t-il en leur
+tendant ses mains.
+
+--Nous venons de Paris, dit Alcibiade en riant.
+
+--De Paris! s'écria le capitaine, et que venez-vous faire ici?
+
+--Nous venons vous rendre service, capitaine, dit Maurice d'un ton
+résolu.
+
+--Ma foi! messieurs, j'accepte tout ce que vous m'offrirez, car j'ai
+besoin de tout. Mais ceci demande quelques explications préalables. Je
+suis chez moi, ici, donnez-vous la peine de vous asseoir; il me reste
+à bord un quart de jambon de Labiata et quelques flacons de vieux
+Constance, nous allons causer à l'ombre. Je vais d'abord vous dire qui
+nous sommes: voilà Marapi, mon lieutenant, créole français, né, par
+hasard, à Solo, île de Java, et moi, je suis le capitaine Surcouf.
+
+A ce grand nom, Maurice et Alcibiade, qui s'étaient assis déjà sur des
+sièges de velours naturel, se levèrent, et ôtant leurs larges chapeaux
+de paille, ils s'inclinèrent de respect devant l'Achille de l'Océan indien.
+
+Deux matelots descendirent du bord avec les provisions demandées, et les
+quatre convives se mirent en devoir de leur faire honneur.
+
+Quand la première faim fut apaisée, on se livra aux longs entretiens,
+selon un ancien usage des matelots avariés, usage qui remonte à ces
+matelots Troyens réfugiés dans un petit golfe protecteur; Virgile a
+chanté leurs infortunes navales, leurs repas sur l'herbe et leurs
+longs entretiens de convives rassasiés [3].
+
+[Note 3:
+ _Est in secessu longo locus; insula portum
+ Efficit, objectu laterum
+ .... Prima fames epulis, mensæque remotæ.
+ .... Longo socios sermone requirunt._]
+
+
+Le capitaine Surcouf apprit donc, dans tous ses détails, l'histoire de
+Maurice, le voyage de l'_Églé_ à Madagascar, et les projets d'une
+colonie de déportation. Quand ce récit fut terminé:
+
+--Jeune homme, dit le corsaire en lui serrant les mains,--croyez à la
+parole d'un homme qui a la plus belle des expériences, celle que donnent
+les périls de chaque jour; vous avez payé, en conspirant, otre tribut à
+des traductions de livres de collège. Il y a bien des manières de
+conspirer; vous avez choisi la plus absurde de toutes. Vous avez
+conspiré avec l'idée évidente de réussir et sans songer qu'après le
+succès vous autorisiez tous vos ennemis à conspirer ensuite contre vous.
+Voyez où peut aller un pays ainsi ballotté de complots en complots
+indéfiniment! Moi, je me suis reconnu un penchant à faire la même chose.
+Alors, je me suis dit: Conspirons contre la puissance maritime de
+l'Angleterre. Les coups de canon que je tirerai n'effrayeront point les
+vieillards, les femmes, les enfants et les moribonds dans les villes;
+ils ne troubleront que les échos de l'Océan de l'Inde, et je ne
+rencontrerai jamais en France un crêpe ou une robe de deuil que mes
+cartouches de conspirateur auront noircis. Qui de vous ou de moi
+raisonnait patriotiquement?
+
+--Permettez-moi de ne pas répondre, capitaine Surcouf, dit Maurice,
+comme un écolier devant son maître.
+
+--Au lieu de conspirer contre Bonaparte, vous auriez dû tous venir à son
+aide, quand il voulait faire une brèche à l'Orient,--poursuivit
+l'illustre corsaire,--votre Directoire a été stupide comme le sénat de
+Carthage, dans une situation analogue. Ainsi, les deux plus grandes
+choses, tentées par les deux plus grands hommes, ont échoué par la faute
+de quelques avocats ignorants et jaloux. Bonaparte a été abandonné en
+Syrie, comme Annibal à Métaponte. Nous étions, tous, ici, des milliers
+d'Européens et d'Asiatiques, occupés à prêter l'oreille au canon de
+Saint-Jean-d'Acre; chaque jour un heureux mensonge nous apportait cette
+triomphante nouvelle: Bonaparte a forcé la porte de la Syrie! il a
+traversé l'Arabie déserte, il a descendu le golfe persique, il a franchi
+le détroit d'Ormus, il a mis le pied sur le sol de l'Inde; à son
+approche, les peuples esclaves se soulèvent des bouches du Gange aux
+bouches de l'Indus et l'Angleterre de l'Asie va retrouver contre elle un
+nouveau Washington venu du Nord! Hélas! nous avions trop présumé du bon
+sens du Directoire!...
+
+Vous avez épuisé vos forces en complots, en luttes, en paroles, en
+victoires, en défaites stériles. Vous croyez toujours avoir atteint
+l'apogée de la puissance quand vous gagnez une bataille sur les
+Allemands, ou quand vous réprimez une sédition dans Paris, et vous vous
+énervez sous les tiraillements des opinions folles; vous écartelez la
+France en lui prêchant l'union; vous êtes mécontents de votre passé,
+vous ne savez que faire de votre présent, et vous éteignez tous les
+phares allumés sur les mille écueils de votre avenir.
+
+--C'est dur, mais c'est vrai, capitaine, dit Alcibiade; il n'y a que la
+fréquentation de l'Océan qui puisse mettre cette sagesse dans la bouche
+d'un homme....
+
+--Vous voyez en moi, continua Surcouf, un homme qui a de très longues
+heures de nuit et de jour pour réfléchir, et qui trouve de bien rares
+occasions de formuler ses pensées en langage humain. Les hommes qui
+m'entourent n'aiment d'autre éloquence que celle du canon. Aujourd'hui
+le ciel m'envoie deux auditeurs européens, et j'abuse peut-être du droit
+de me faire écouter....
+
+--Capitaine, interrompit Maurice, tout ce que vous dites nous intéresse
+beaucoup plus que vous ne pensez....
+
+--Eh bien! dit Surcouf, j'ajouterai quelques mots encore.... Vous aimez
+votre pays, n'est-ce pas?
+
+--Sans doute!
+
+--Croyez-vous que pour servir son pays, il faille nécessairement habiter
+un coin de la France, et voter pour envoyer un tribun muet au Tribunal,
+ou bien être régimenté dans une des armées qui battent ces éternels
+Allemands?
+
+--Je pense, dit Maurice, qu'il y a d'autres manières de servir son pays.
+
+--On sert son pays partout, continua le corsaire. Il y a deux déportés
+de Sinnamary qui cultivent les mûriers de Chine dans une plantation de
+Zanguebar: ils servent la France. Il y a cinq fructidorisés qui donnent
+des leçons de français à la ville du Cap, à Fort-Dauphin et à Goa: ils
+servent la France. Il y a cent émigrés, connus de moi, qui ont fondé,
+sur les côtes indiennes, des écoles, des filatures, des usines, des
+villages: ils servent la France. Vous ne sauriez croire combien l'exil
+en terre lointaine inspire tous les nobles sentiments du devoir. J'ai vu
+à Botany-Bay des condamnés redevenir honnêtes par orgueil national, en
+face de l'étranger qui les regarde. Que ne doit-on pas attendre alors
+des exilés honnêtes! Si la moitié de la France déportait l'autre moitié,
+elles seraient heureuses toutes deux.
+
+--Je le crois, dit Alcibiade; et ce serait peut-être le seul moyen de
+guérir l'incurable.
+
+--Monsieur Maurice Dessains, dit Surcouf, voulez-vous que je vous
+fournisse une belle occasion de vous venger de votre pays qui vous
+exile?
+
+--Je veux bien, capitaine.
+
+--Eh! bien! servez votre pays.
+
+--Ma foi, capitaine, je ne demande pas mieux.
+
+--Jeune homme, un de ces jours je vous montrerai à l'horizon un pavillon
+anglais défendu par vingt pièces de gros calibre et cent hommes
+d'équipage, et je vous dirai: Ce soir, ce navire de la Compagnie nous
+appartiendra: voulez-vous arborer notre drapeau tricolore à misaine de
+l'Anglais? Que me répondrez-vous?
+
+--Oui.
+
+--Très-bien! je vous pardonne votre conspiration absurde contre
+Bonaparte.
+
+Sur ces derniers mots, on entendit un coup du fusil dans les profondeurs
+du bois: des échos infinis répétèrent cette détonation, et des milliers
+d'oiseaux, s'envolant de la cime des arbres, couvrirent le ciel d'un
+nuage d'azur, d'écarlate et d'or.
+
+
+
+
+Un pari de corsaire à pilote.
+
+
+XXIV.
+
+Ce coup de feu qui retentissait dans la solitude était un appel et une
+voix; c'est ce que Maurice comprit tout de suite, et il se levait pour
+marcher dans le bois à la découverte de son père ou de ses compagnons,
+lorsque le capitaine Surcouf l'arrêta par ces mots:
+
+--Restez donc ici, monsieur Maurice; vous ne connaissez pas le pays de
+ce côté du golfe; vous allez vous perdre dans une forêt vierge, sans
+boussole et sans Croix-du-Sud. Vos amis, qui probablement vous
+cherchent, savent où ils vont; ils suivent la pente du terrain qui
+conduit à la mer; ils connaissent leur direction, attendez-les ici.
+
+Et, prenant une carabine de la main d'un matelot qui était descendu du
+bord avec une provision d'armes, il répondit à l'appel venu des
+profondeurs du bois.
+
+Aussitôt, un troisième coup dans le lointain.
+
+--Maintenant,--dit Alcibiade,--ce dialogue me paraît fort clair. Nous
+avons laissé couler, ici, les heures sans les compter. Nos amis de la
+petite colonie se seront inquiétés de notre longue absence, et ils nous
+appellent à grands coups de carabine dans le bois.
+
+--Nous sommes en mesure d'attendre nos amis et nos ennemis,--dit
+Surcouf;--_la Perle_ est embossée avec la fierté d'un vaisseau à
+trois-ponts, et elle regarde le bois avec six sabords ouverts, qui ne
+sont jamais endormis.
+
+Les yeux des matelots étaient ouverts, comme les sabords de _la Perle_,
+dans la même direction, et leurs mains caressaient les crosses des
+carabines.
+
+On entendit bientôt un bruit confus de voix, multipliées à l'infini par
+les échos des solitudes, et, dans les éclaircies de la lisière du bois,
+on vit se détacher, sur la verdure des arbres, les vestes blanches des
+colons européens.
+
+Le premier qui parut était Sidore Brémond.
+
+Maurice s'élança au devant de lui, et s'excusa de sa longue absence, en
+lui montrant le curieux tableau que la rive du golfe encadrait.
+
+Cinq condamnés du 14 nivôse, vêtus en planteurs africains, robustes
+comme des hommes purifiés par la mer, joyeux comme des criminels qui ont
+trouvé la vie dans la mort, suivaient Sidore Brémond et contemplaient
+avec des yeux ravis le spectacle déroulé devant eux.
+
+Surcouf s'était levé pour recevoir les nouveaux venus, et il examinait
+la figure de Brémond avec cette attention minutieuse qui précède
+ordinairement l'explosion d'une reconnaissance entre deux anciens amis.
+
+Ce doute allait être éclairci au premier éclat méridional de la parole
+du pilote de l'_Églé_.
+
+--Il me semble que je vois la Caranque de la Seyne, quand je vois ce
+coin de mer, dit Brémond en agitant son bras autour de lui.
+
+Voilà le bois de pins de Saint-Mandrier; voilà l'isthme des Sablettes;
+c'est la même couleur d'eau et de terrain. Oh! la Seyne! la Seyne! le
+plus beau pays du monde!... Cela me mouille les yeux comme à un enfant.
+
+--Je ne me trompe pas!--dit Surcouf en se précipitant du haut de ses
+mains sur les mains du pilote.
+
+C'est Sidore de la Seyne!... Eh bien! est-ce qu'on ne reconnaît plus
+Surcouf, le camarade du _Pluton_?
+
+--Surcouf!--s'écria Brémond avec un visage rayonnant comme l'équateur,
+--mais qui, diable! te reconnaîtrait dans cette absence de costume! Tu
+ressembles au père Tropique, en négligé d'Océan!... Oh! mon brave
+Surcouf!
+
+--Enfants!--cria Surcouf en se tournant du côté de _la Perle_, feu de
+bâbord et de tribord, pour saluer la France qui nous rend visite à
+Madagascar!
+
+À cet ordre, _la Perle_ dérapa, et, tournant sur sa quille, elle se fit
+remorquer par une petite chaloupe jusqu'à l'entrée du golfe.
+
+Là, ses deux flancs tournés vers les deux horizons de la mer, elle salua
+de toutes ses voix les premiers colons de la République française; et le
+rivage répondit, de vallons en cimes, de golfes en promontoires, comme
+une terre morte qui ressuscite à la voix de Dieu.
+
+--Eh! donnez-moi donc des nouvelles de nos amis,--dit Surcouf, en
+offrant un verre de Constance à Brémond,--comment avez-vous laissé
+l'Infernet?
+
+--Comme on laisse une tour à l'entrée d'un port,--dit le pilote, en
+avalant le nectar du Bacchus indien.
+
+L'Infernet est toujours un géant que rien ne peut démolir; c'est un
+marin à trois-ponts.
+
+--Et le brave Lucas, que fait-il?
+
+--Il se porte bien, comme tout officier qui vient d'avoir de
+l'avancement.
+
+--Et Tourrel du Martigues? et le brave Bettanger?
+
+--Ils ont été blessés à Aboukir à côté de moi. D'excellents marins, et
+qui doivent aller loin si un boulet ne les arrête pas.
+
+--Est-ce que tu crois aux boulets, toi, Sidore Brémond?
+
+--Pas plus que toi; je cite un proverbe.
+
+--À la bonne heure! Et parle-moi un peu de Ganteaume?
+
+--C'est toujours un marin de terre; mais à part ce défaut, on ne peut
+rien dire de lui.
+
+--Et Villeneuve?
+
+--Oh! un bon marin toujours, celui-là! mais il porterait malheur à une
+barque chargée de capucins. C'est un de ces marins qui aiment la mer et
+que la mer n'aime pas.
+
+--Brémond, j'ai gardé le meilleur pour le dernier....
+
+--Cosmao?
+
+--Tu l'as deviné, Brémond; donnez-moi des nouvelles de Cosmao?
+
+--Toujours debout, comme le cap Sicié. Ah! ce ne sont pas les bons
+officiers et les bons marins qui nous manquent; ce sont les amiraux....
+En partant, j'ai entendu dire que Latouche-Tréville était tombé malade.
+Bon chef celui-là, mais constitution faible. Un marin ne doit jamais
+garder le lit, comme un chanoine. J'ai beaucoup admiré Jean-Bart, moi,
+mais quand on me dit qu'il était mort d'une fluxion de poitrine, comme
+un procureur, je l'effaçai des litanies de mes saints.
+
+--Et maintenant, mon brave Brémond,--dit Surcouf,--veux-tu me faire
+l'honneur de visiter mon vaisseau-amiral?
+
+--Ah! très-volontiers, Surcouf.
+
+--Messieurs,--dit Surcouf en s'adressant aux colons, avec un geste et un
+sourire des plus gracieux,--je vous fais à tous la même invitation. En
+votre honneur, j'ouvrirai un écrin d'un grand prix.
+
+--Tu as des perles de Ceylan à bord?--demanda Brémond.
+
+--J'ai mieux que cela dans cet écrin, mon brave Brémond. J'ai un collier
+de bouteilles de rhum, baptisé à la Jamaïque, et qui devait être bu par
+Palmer de Batavia.
+
+--Nous le boirons,--dirent les colons en choeur.
+
+--C'est avec cette planche que tu fais tant de bruit, Surcouf?
+
+Dit Brémond en mettant le pied sur le pont de _la Perle_.
+
+--Ma foi,--dit Surcouf,--si j'avais un vaisseau de cent vingt, j'en
+ferais moins.
+
+--Il a raison,--dit Brémond,--un vaisseau de cent vingt offre trop de
+marge aux boulets. En mer, _la Perle_ est invisible; il suffit d'une
+vague pour la couvrir: les canonniers anglais y perdent leur poudre et
+les gabiers leur plomb.
+
+--As-tu bien tout examiné?--dit Surcouf.
+
+--Mais.... oui.... tout.... il me semble.
+
+--As-tu découvert ce qui manque à _la Perle_?
+
+--C'est singulier, Surcouf; j'examine tout avec mon oeil de phoque, et il
+me semble que tous les _apparaux_ et les _agrès_ sont au grand complet.
+
+--Mon brave Brémond,--dit Surcouf en frappant l'épaule du pilote,--il me
+manque huit hommes d'équipage.
+
+--Je persiste,--dit Brémond en riant,--il ne te manque rien.
+
+--Ah! ceci est fort, Brémond!
+
+--Surcouf, tu es Ponentais, et je suis Provençal: voyons qui sera le
+plus fin des deux. Veux-tu accepter un pari?
+
+--Qu'as-tu à perdre, Brémond?
+
+--Rien; voilà pourquoi je parie.
+
+--Eh bien! que veux-tu gagner?
+
+--Tout, parce que je n'ai rien.
+
+--Alors, choisis dans mon trésor de corsaire.
+
+--As-tu une belle parure de corail à perdre dans un pari?
+
+--Est-ce que nous manquons jamais de ces choses-là?... Marapi,
+apporte-moi la corbeille de noces de miss Giulia Holwel.
+
+--C'est une Anglaise que tu vas épouser?
+
+--Est-ce qu'un corsaire a le temps de se marier, mon cher Brémond!...
+C'est une corbeille de noces envoyée de Londres à la fille du gouverneur
+de Ceylan. Elle était estimée quatre mille livres. J'arrêtai au passage
+ce beau présent nuptial; je gardai pour moi ce qu'il y avait de moins
+précieux, une parure de corail et un collier de perles, et j'envoyai le
+reste à miss Giulia Holwel.
+
+--Voilà un trait charmant!--dit Alcibiade;--c'est de la belle galanterie
+française en pleine mer.
+
+--Un jour,--continua Surcouf,--je me suis montré plus galant encore. Je
+capturai à bord de l'_Emperor_ miss Anna Heatfield, qui allait se marier
+à Madras, et je la rendis à sa corbeille de noces.
+
+--Ceci est imité de Scipion,--dit Alcibiade.
+
+--Erreur historique,--reprit Surcouf;--il a été prouvé que Scipion
+n'aimait pas les femmes, ce qui met au néant cette bonne action de
+continence, célébrée en vers, en gravures et en tableaux menteurs....
+Ah! voici la parure de corail de miss Giulia!... Maintenant, dis-moi,
+mon brave Brémond, est-ce que tu vas faire un cadeau de noces à la reine
+des Hovas que tu veux épouser?
+
+--Et pourquoi pas, si elle y consentait?--dit Brémond en éclatant de
+rire.
+
+--Un jour, je me suis précipité des remparts de Saint-Jean-d'Acre par
+dévouement à la République; eh bien! pour rendre service à mon pays, je
+me précipiterais encore dans le lit de la reine des Hovas, quoique
+l'abîme soit plus dangereux.
+
+--Je suis sûr,--dit Alcibiade,--que la reine des Hovas ferait des
+bassesses royales pour avoir cette parure de corail.
+
+--Pauvre femme!--dit Brémond en serrant la parure dans sa poche,--elle
+ira pêcher du corail où elle voudra, mais pas ici...
+
+--Tu regardes donc notre pari comme gagné?
+
+Interrompit Surcouf en riant.
+
+--Comme gagné, Surcouf.
+
+--Mais au moins, mon brave Brémond, tu devrais me faire connaître le
+pari. Tu es plus corsaire que moi, en ce moment.
+
+--Nous avons parié,--dit Brémond,--qu'il ne manquait rien à bord de _la
+Perle._
+
+--Oui, Brémond.
+
+--Bien! Combien avais-tu d'hommes d'équipage avant tes malheurs?
+
+--Vingt-quatre.
+
+--Combien t'en reste-t-il pour continuer la course?
+
+--Brémond, j'en ai perdu huit, il m'en reste donc seize.
+
+--Surcouf, tu as perdu ton pari; il ne te manque rien. Compte: nous
+sommes vingt-quatre combattants à bord; il ne manque au large que
+l'Anglais.
+
+Les condamnés du 14 nivôse ôtèrent leurs chapeaux en criant:
+
+--Vive la France! vive la République! vive Surcouf!
+
+--Ah! j'ai perdu!
+
+Dit Surcouf en inclinant la tête.
+
+--Maurice, mon enfant,--dit Brémond en lui donnant la parure de corail,
+--voilà le cadeau de noces de ta femme, Louise.... quand tu
+l'épouseras!... pas avant, bien entendu!
+
+--Est-elle en sûreté, au moins, votre belle fiancée?
+
+Demanda Surcouf à Maurice.
+
+Maurice regarda son père, comme pour le prier de répondre.
+
+--Elle est à la ferme hollandaise des familles Van-Gelden,--dit
+Brémond;--d'honnêtes planteurs, des patriarches que Noé a, je crois,
+déposés sur le cap d'Ambre, en passant. Toutes nos femmes sont là. Nos
+hommes campent à Sea-Hill, le jour, sous des arbres, la nuit, sous les
+étoiles, qui sont chaudes ici comme des soleils. C'est ce brave citoyen
+Alcibiade, le jeune homme le plus corrompu du défunt Directoire, qui a
+tout réglé dans la colonie des deux sexes, et lui a donné la
+Constitution de l'an X.
+
+Alcibiade s'inclina comme un législateur justement félicité.
+
+Surcouf écoutait Brémond avec une distraction marquée; ses yeux se
+tournaient à chaque minute vers l'horizon du golfe d'Oman, et sa figure,
+toujours sereine, était traversée de quelques lignes soucieuses: au
+dernier mot de Brémond, il fit un signe à Marapi, qui courut à
+l'arrière, et lui apporta sa lunette d'approche. Au même instant, tous
+les yeux se plongèrent avec avidité dans la direction du nord.
+
+-C'est un trois-mâts, navire marchand!
+
+Dit Brémond, en roulant ses doigts devant ses yeux.
+
+--Un superbe trois-mâts!--dit Surcouf;--un vaisseau de la Compagnie....
+il vient de Surate ou de Bombay, vent arrière et bonne brise.... Marapi,
+crie au charpentier de monter à bord avec ses deux vergues; le
+gouvernail est réparé, c'est l'essentiel. On a travaillé lestement, et
+on a bien fait.... Enfants, à vos pièces!... Il nous reste cinq heures
+de jour.... Pilote Brémond, il faut gagner votre pari complètement....
+Placez-vous au gouvernail... et toutes les voiles dehors!..... La
+_Perle_ est en convalescence, cette promenade la guérira.
+
+Les déportés crièrent trois fois:
+
+--Vive Surcouf!
+
+Un d'eux lui dit:
+
+--Nous sommes des recrues, capitaine, instruisez-nous; qu'avons-nous à
+faire?
+
+--Ce que je ferai, répondit Surcouf.
+
+
+
+
+Le Swan.
+
+
+XXV.
+
+Le charpentier, après cinq heures de travail assidu, n'avait pu, même
+avec l'aide de deux matelots, donner à son travail toute la perfection
+désirable; mais _la Perle_ était si bien découpée pour la manoeuvre,
+qu'elle se passait d'une restauration minutieusement faite dans toutes
+les règles de l'art nautique.
+
+À peine eut-elle gagné la mer, qu'elle prit le vent et glissa comme un
+navire qu'on lance au flot par la rainure d'un chantier de
+construction.
+
+Maurice et Alcibiade, revenus enfin de la surprise où les avait jetés
+cet incident inattendu, se communiquèrent, à l'écart et à la hâte,
+quelques idées, en redoutant toujours qu'un ordre du capitaine vînt
+imposer silence à tout l'équipage dans ce moment solennel.
+
+--Croyez-vous que la campagne sera longue, Maurice? demanda Alcibiade
+avec un sourire sérieux.
+
+--C'est justement ce que j'allais vous demander, Alcibiade.
+
+--Alors, Maurice, je vais vous faire la réponse que vous m'auriez faite;
+je n'en sais rien.
+
+--Avec un diable d'homme, comme ce Surcouf, on sait quand on part, et...
+
+--Voilà tout ce qu'on sait, interrompit Alcibiade.
+
+--Au moins, si...
+
+--Eh bien? au moins, si...
+
+Maurice se tourna du côté de la terre, et ses yeux se voilèrent de deux
+larmes honteuses.
+
+Le rivage fuyait de toute la vitesse de _la Perle_; les grands arbres
+s'abaissaient vers le sol; les collines se mettaient au niveau des
+plaines, bientôt de Diégo-Suarez au cap d'Ambre, il ne restait plus
+qu'une ligne confuse, un nuage parallèle à l'horizon.
+
+--Au moins, si vous aviez dit le plus léger des adieux à Louise,
+poursuivit Alcibiade; vous voyez, Maurice, que je sais ramasser une
+phrase quand on la laisse tomber.
+
+--Je vous remercie de ce soin, Alcibiade.
+
+--Maurice, la terre disparue oubliez la terre. Soyez à votre devoir. La
+femme nous empêche souvent d'être un homme, quand le péril est venu.
+
+--Oh! ne craignez aucune faiblesse pour moi, Alcibiade, mon père est
+ici.
+
+Le capitaine Surcouf, qui était descendu dans l'entrepont, remonta, et
+fit cesser par sa présence tous les entretiens engagés parmi les marins
+auxiliaires.
+
+Surcouf avait revêtu son costume de fête; un large pantalon de toile
+blanche, bordé sur les coutures, de boutons de nacre sans nombre; une
+veste de crêpe de Chine bleu, légère comme un tissu d'ailes de colibri;
+un gilet blanc, à larges revers, garni de perles à toutes ses
+boutonnières, une cravate de soie noire, mince comme un collier d'ébène
+fluide, et un chapeau plat de paille de riz, timbré d'une cocarde
+tricolore, de la plus grande dimension.
+
+Alcibiade qui n'était pas tout-à-fait corrigé de ses habitude
+mythologiques, s'écria, en voyant apparaître Surcouf:
+
+--Il ressemble au Neptune de l'Océan de l'Inde; il ne lui manque qu'un
+trident de corail!
+
+Surcouf agitait dans sa main droite, au lieu de ce trident, un sabre
+d'abordage, qui n'avait jamais vu son fourreau; c'était une bonne lame
+d'Orient, aiguisée partout et emmanchée dans un treillis de fer,
+solidement construit.
+
+Ainsi préparé au combat, cet homme, debout sur la dunette, dominant au
+regard tous les horizons, échangeant avec le soleil la flamme de ses
+yeux, semblait distribuer les trésors de son audace à quelques matelots,
+perdus sur l'abîme, et les rendre dignes de la domination de l'Océan.
+
+Il fit un signe à Maurice, et le jeune homme s'avança.
+
+--Eh! bien, monsieur Maurice, lui dit Surcouf, que pensez-vous de ce que
+vous voyez en ce moment?
+
+--Je pense à faire ce que vous ferez, capitaine.
+
+--Cette conspiration est-elle de votre goût?
+
+--Oui, et je suis fier d'être votre complice.
+
+--Regardez, Maurice, si votre imagination de conspirateur citadin a
+jamais rêvé quelque chose de plus beau! si votre jeune esprit, qui vous
+entraînait aux nobles aventures, a jamais conçu quelque chose de plus
+grand! L'Océan est partout; nulle part la terre. Là-bas un vaisseau
+anglais avec vingt-quatre pièces de canon; ici un navire d'enfant et
+quelques grains de poudre. Un duel à mort qui se prépare, et pour seul
+témoin le soleil!
+
+À la voix du héros de l'Inde, tous les matelots et les déportés accourus
+autour de lui bondissaient d'enthousiasme, et agitaient leurs armes dont
+les éclairs se croisaient, avant la foudre prête à sortir.
+
+Sidore Brémond, muet et calme à sa barre, conduisait le gouvernail avec
+l'expérience d'un pilote habitué à tous les périls, à toutes les fêtes,
+à toutes les mers: en ce moment il se regardait comme le père de tous.
+
+Les lunettes d'approche de _la Perle_ permettaient déjà de voir la scène
+qui se passait à bord du navire ennemi.
+
+Les matelots et les nombreux passagers semblaient en proie à une anxiété
+des plus vives; dans le lointain, _la Perle_, toute couverte de ses
+voiles, de ses flammes, de ses pavillons, avait un air sinistre, malgré
+la folle gaîté de ses allures, et les matelots anglais, qui brossent
+tout avec soin, brossaient déjà les boulets, où luisent les armoiries de
+la Licorne et du Lion.
+
+Surcouf s'approcha du pilote, et, s'asseyant à son côté, il lui dit:
+
+--Je viens un instant tenir conseil de guerre avec toi.
+
+Le pilote et le capitaine parlèrent bas, et on se mit à l'écart pour
+respecter leur entretien.
+
+Deux matelots, montés de l'entrepont, jetèrent devant l'équipage tout un
+arsenal d'armes de choix; toutes les mains se précipitèrent sur elles,
+comme des avares sur un trésor mis au partage.
+
+On eût dit que _la Perle_ n'était peuplée que d'Achilles découvrant des
+armes au gynécée de Scyros.
+
+--Deux mots à la hâte,--dit Alcibiade en tirant Maurice à l'écart;
+--comment trouvez-vous ce vaisseau anglais?
+
+--Quoiqu'il soit encore très-éloigné, ce vaisseau me paraît superbe.
+
+--Trop superbe! Maurice: je viens de l'examiner à la lunette; il est au
+moins vingt fois plus grand que _la Perle_. Nous allons assister à une
+expérience navale fort curieuse. C'est le nain qui va essayer de prendre
+le géant. Le prendra-t-il?
+
+--Pourquoi pas, Alcibiade, notre Surcouf connaît son métier.
+
+--Je crois qu'il abuse de ses connaissances, cette fois.
+
+--Vous doutez donc du succès, Alcibiade?
+
+--J'en doute si fort, que si nous prenons ce gros vaisseau, je croirai
+toujours que c'est ce gros vaisseau qui nous a pris.
+
+--Enfin le problème va s'éclaircir...
+
+--Quant à moi,--dit Alcibiade, en chargeant ses pistolets d'abordage,
+--je suis digne de mon ancêtre Albert de Saint-Blanchard, qui, envoyé
+comme ambassadeur civil auprès de don Juan d'Autriche, fut obligé
+d'assister, malgré lui, à la bataille de Lépante, en 1571, où il fut tué
+sur un vaisseau espagnol, toujours malgré lui.
+
+FIN DU DEUXIÈME VOLUME
+
+
+
+
+Coulommiers.--Imprimerie de A. MOUSSIN.
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le transporté (2/4), by Joseph Méry
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE TRANSPORTÉ (2/4) ***
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+Produced by Mireille Harmelin, Valérie Auroy and the Online
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
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+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
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+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
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+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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