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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/36001-0.txt b/36001-0.txt new file mode 100644 index 0000000..ec4f405 --- /dev/null +++ b/36001-0.txt @@ -0,0 +1,4029 @@ +The Project Gutenberg EBook of Le transporté (2/4), by Joseph Méry + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le transporté (2/4) + +Author: Joseph Méry + +Release Date: April 30, 2011 [EBook #36001] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE TRANSPORTÉ (2/4) *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Valérie Auroy and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + + + + +LE + +TRANSPORTÉ + + +PAR + +MÉRY + + +II + + + +PARIS + +GABRIEL ROUX ET CASSANET, ÉDITEURS, + +24, rue des Grands-Augustins. + + +1852 + + + + +La prison. + + +XIII. + +Quand le capitaine Coock passait avec son vaisseau, l'_Endeavour_, dans +les parages antipodes de l'île de Bligh, il s'écria: + +--Mes amis, réjouissez-vous, nous passons sous le pont de Londres! + +Le philosophe Burney, qui raconte le fait, ajoute: + +«Il y a aussi partout en ce monde des antipodes moraux; ceux qui +marchent sur la neige ont des pieds correspondants aux leurs qui +marchent sur le velours des herbes; les épicuriens du palais de +Sommerset ont sous leur table les esclaves de l'Océanie qui meurent de +faim. + +Tout homme qui jouit peut s'écrier: «Mes amis, désolez-vous, nous passons +sur un homme qui souffre!» + +Notre planète a le tort d'être ronde et de fournir ainsi, à chaque +instant, à l'esprit ces contrastes odieux. + +Nous laissons l'_Églé_ voguant sous des régions sereines, avec ses +heureux passagers, et nous allons retrouver, dans un cachot humide et +sous les étreintes glaciales de l'hiver, une malheureuse femme, dont le +nom est lié à cette histoire. + +Après quelques semaines de captivité, l'Å“il de l'adorateur reconnaîtrait +avec peine Lucrèce Dorio, couchée sur un grabat de paille, et violemment +séparée de toute protection. + +Chaque jour, elle a reçu la visite de Georges Flamant, et les menaces, +les douces paroles, les ruses perfides, les mensonges raffinés ont +échoué contre l'imperturbable résolution de la belle prisonnière. + +Un soir, Georges Flamant, obstiné comme le crime, entra dans le cachot, +déposa une chandelle sur une table grasse de suif, et présenta un +journal à Lucrèce en lui disant: + +--Veux-tu lire dans cette gazette un article qui t'intéressera?... Tu +refuses?... Eh bien! je vais lire moi-même, et tu reliras ensuite, pour +te convaincre que je ne mens pas... Voici... C'est la liste des déportés +à Sinnamary... Il y a cent trente septembriseurs, et, parmi ces noms, tu +peux lire en lettres majuscules le nom de ton amant, Maurice Dessains... + +--Maurice Dessains, un septembriseur! + +Dit Lucrèce avec un éclat de rire inondé de larmes. + +--Le 2 septembre 1792, Maurice avait douze ans tout au plus! + +--On peut être septembriseur à tout âge, poursuivit Georges.--Au reste, +la justice a parlé, on peut même dire qu'elle a été clémente, cette +fois, et qu'elle n'a pas voulu faire tomber cent trente têtes, qui ne +méritaient pas de rester sur leurs épaules.... Voici ce qu'ajoute le +_Journal de Paris_, après avoir donné la série des noms des déportés: + +«--A Nantes et à Rochefort, l'exaspération du peuple contre les +septembriseurs a été si grande, que, sans les efforts de la police, ces +hommes auraient été mis en pièces, avant l'embarquement.» + +--Voilà , Lucrèce, comment le peuple ratifie la sentence des juges, et de +quelle estime il entoure tes amis.... + +--Je ne crois pas un mot de ce que vous me lisez, Dit Lucrèce avec un +ton dans lequel un observateur sagace aurait découvert une intention +mystérieuse, car, en ce moment le timbre de la voix de Lucrèce était en +désaccord avec la situation et trahissait des efforts tentés pour le +rendre naturel. + +Georges Flamant avait, certes, toutes les qualités vicieuses des races +fauves, mais il manquait à son oreille cette délicatesse de perception +féline, qui saisit une nuance au vol, et explique un mystère caché au +fond d'une voix. + +Le scélérat n'est jamais complet. + +--Tu ne crois pas ce que je lis, folle petite, dit Flamant; et bien! je +te le répète... lève-toi, eh viens lire toi-même... c'est bien aisé.... + +--Et si j'aime mieux croire que vous mentez, moi!--dit Lucrèce en se +levant à demi, tout inondée de ses cheveux noirs. + +--Vraiment, ma chère mignonne,--dit Georges, avec un sourire de +panthère,--je te trouve étrange... veux-tu que j'approche cette table de +ton lit, avec cette bougie de prison, et.... + +--Je vous défends de faire un pas de plus!--dit Lucrèce, en rejetant son +fleuve de cheveux en arrière, par un brusque mouvement de tête,--si vous +avancez, je pousse un cri à faire trembler toutes les voûtes de cet +enfer! + +--Ne nous fâchons pas, Lucrèce,--dit Flamant avec une douceur aigre,--je +ne veux rien obtenir de toi par la violence... je suis un honnête +homme... cela te fait rire?... eh bien! je te permets de trouver cela +plaisant. On n'a pas plus de tolérance que moi... et puisque je suis en +train de te lire des mensonges, écoute encore celui-ci, extrait du même +journal: + +«Le climat de Sinnamary a toujours été fatal aux Européens, il y règne +une épidémie qui provient de la nature des eaux potables, et qui donne +des hépatites et des affections putrides et mortelles. La déportation +à Sinnamary est, en d'autres termes, une sentence de mort.........» + +Lucrèce, je t'offre encore le journal... tiens. + +Lucrèce, pour toute réponse, s'enveloppa des haillons d'une couverture +de laine, et fit un geste impérieux de refus. + +--Je connais trop bien la curiosité des femmes pour croire que tu es +sincère dans tes refus.... Je te laisse le journal, là , sur cette table, +et quand tu seras seule, tu le liras. + +La jeune femme garda son silence et son immobilité. + +--C'est bien! ajouta Georges; je comprends ce silence, et je serai bon +jusqu'au bout. + +Il déposa le journal sur la table, et marchant vers la porte, il ajouta: + +-Demain, Lucrèce, le délai de ma patience expire... demain, tu quitteras +ce cachot, et tu auras des compagnes... des compagnes dignes de toi.... +Tu seras jetée dans l'égout souterrain de cette maison, un véritable +enfer, où jurent, crient, hurlent toutes les filles publiques rongées de +lèpre et de vice, et soumises à mon autorité sans contrôle. + +Alors, Lucrèce, quand ces hideuses créatures t'enlaceront, comme des +vipères, dans leurs bras gangrenés, tu pousseras vers moi ton cri de +détresse, et moi, je te laisserai te débattre au milieu de ces ulcères +vivants et de ce fétide charnier de prostitution! + +Georges attendit quelque temps une réponse, et la réponse n'arrivant +pas, il poussa un soupir qui ressemblait à un râle, et sortit du cachot. + +Le grincement extérieur des verrous retentit trois fois sur la porte, et +Lucrèce prêta l'oreille au bruit des pas de Georges, dans le corridor de +la prison. + +Elle se leva, toujours vêtue de ses haillons de laine, et aussi belle, +sous cette livrée de l'indigence, qu'avec son velours et ses pierreries. + +On aurait cru voir, si on l'avait vue, la courtisane Madeleine dans sa +grotte, cette patronne de toutes les femmes qui ont mérité le pardon des +hommes et de Dieu parce qu'elles ont beaucoup aimé. + +Sa figure exprimait une résolution qui était sur le point de +s'accomplir. + +La jeune femme s'assit devant la table, raviva la flamme de la +chandelle, et parcourut rapidement le journal, comme si cette lecture +l'eût peu intéressée. + +Puis, elle parut épeler minutieusement chacune de ses syllabes, avec une +attention singulière, comme fait un écolier devant son alphabet. + +Deux heures furent consacrées à cette étude dont nul témoin n'aurait pu +comprendre le but et le sens. + +Enfin, elle quitta ce journal, si longtemps médité, lui donna un léger +sourire de satisfaction, et prépara une de ces Å“uvres patientes que le +génie des prisonniers peut seul concevoir et accomplir. + +Lucrèce découpa du bout de ses doigts une grande quantité de mots +arrachés aux colonnes du journal, et, dans la disette forcée de papier, +d'encre et de plume où elle se trouvait, elle parvint à écrire, ou pour +mieux dire, à composer le billet suivant, en lettres imprimées. + +«Je suis en prison. + +«On m'accuse d'avoir conspiré contre la République. + +«Demandez tout de suite une audience à madame Bonaparte, et dites-lui +que celle qui lui a écrit, le 3 nivôse, un billet de deux lignes se +terminant ainsi: _que la garde consulaire veille_! est en prison, où +elle est poursuivie par la haine et l'amour d'un scélérat. + +«Portez un de mes billets et présentez-le à Joséphine pour constater +l'identité de mon écriture: celui-ci est composé avec les lettres d'un +journal. On me refuse tout. + + LUCRÈCE DORIO.» + +Chaque mot fut collé avec de la mie de pain, sur un petit carré de toile +fine, découpé dans un mouchoir. + +Ce travail prolongea la veillée de Lucrèce fort avant dans la nuit. + +A neuf heures, la femme du geôlier entra, selon l'usage de chaque matin, +dans le cachot de Lucrèce. + +C'était une créature intraitable plutôt par tempérament que par vertu, +une fille de Cerbère que les gâteaux de miel des sibylles ne pouvaient +corrompre. + +Toutes les tentatives de séduction échouaient devant elle, et Lucrèce +qui avait, dans la parole, la grâce nécromancienne des Circés du +Directoire, renouvelait, chaque matin et sans réussite, ses demandes, +ses offres et ses sollicitations. + +--Bonjour, citoyenne Chatard, Lui dit Lucrèce du fond de son grabat. + +--Approchez-vous, s'il vous plaît, pour me rendre un service... + +Coupez-moi, avec votre paire de ciseaux, cette boucle de cheveux. + +--Eh bien! après? demanda la mégère d'une voix hargneuse. + +--Après, vous porterez cette boucle de cheveux au citoyen Périclès +Farjau, rue Faubourg-Martin, 21, au premier. + +--Vous savez, citoyenne Dorio, et je l'ai répété cent fois, que toute +communication avec le dehors vous est interdite. + +--Vous appelez cela une communication, citoyenne Chatard?.. vous n'avez +rien à dire, rien à faire, rien à demander, rien à recevoir. Vous montez +chez le citoyen Périclès, vous donnez ma boucle de cheveux à la première +personne qui se présentera, et vous descendez l'escalier, voilà tout... +Si je meurs, un de ces jours, comme je l'espère, je mourrai contente en +pensant que le citoyen Périclès possède, à son insu, une boucle de mes +cheveux. C'est un caprice de femme, ma bonne citoyenne Chatard.... +Ensuite, vous me permettrez de vous laisser un témoignage de +reconnaissance pour les bontés que vous avez eues pour moi... avant de +mourir, on ne doit jamais oublier ceux qui vous ont rendu service... +Soyez tranquille, ce n'est pas de l'argent que je veux offrir... +l'argent est une insulte... acceptez cette bague... le diamant du milieu +est estimé deux mille écus... donnez-vous la peine de l'examiner à côté +de la lucarne, au petit jour. + +La mégère prit la bague en grommelant, et s'approcha de la lucarne pour +la voir dans tous ses détails. + +Aussitôt Lucrèce prit la lettre, l'enveloppa des cent replis de son +épaisse boucle de cheveux, coupa un cordon de sa ceinture et lia le tout +d'une façon peu suspecte pour les yeux les plus méfiants. + +--Eh! bien, citoyenne Chatard,--dit-elle,--que pensez-vous de ce petit +bijou? + +--Ça me paraît assez gentil, répondit hargneusement la mégère. + +--Vous vous trouvez donc bien mal, citoyenne Dorio? + +--Je ne passerai pas la décade, citoyenne Chatard,--dit Lucrèce d'une +voix agonisante. + +Au fait,--poursuivit la geôlière,--je ne vous rends, pour cette bague, +aucun service défendu par les lois de la maison. + +--Aucune loi, dit Lucrèce, ne défend de porter une boucle de cheveux au +Faubourg Martin, 21. + +La geôlière, qui s'était approchée du lit, vint se replacer devant la +lucarne, pour soumettre la bague à un nouvel examen. + +--Eh bien!--dit-elle, en mettant la bague dans sa poche,--il faut bien +faire quelque chose de bon dans sa vie. Nous ne sommes pas des +diablesses, dans notre métier... Je vous préviens, citoyenne Dorio, que +si vous m'accusiez, avant de mourir, d'avoir accepté une bague, je +nierais tout, et on me croirait, parce que ma vie a été irréprochable +dans cette maison. + +--Je ne vous mettrai pas dans ce cas, citoyenne Chatard. + +--Où est votre boucle de cheveux? + +--La voilà toute prête, mettez-la dans votre poche avec la bague, et ne +donnez pas la bague pour les cheveux... Quand me donnerez-vous une +réponse? + +--Bientôt, en vous apportant votre déjeuner... Je vais courir au +faubourg Martin... je vous avertis que je fais votre commission, sans +dire un mot. + +--C'est convenu, citoyenne Chatard. + +La geôlière sortit, en murmurant des paroles confuses, sorte de +monologue dont se servent les panthères lorsqu'elles s'ennuient dans une +cage, avant l'heure du dîner. + +Quand cette femme fut sortie, Lucrèce s'adressa cette réflexion: + +--Au fait, que puis-je risquer, dans cette tentative? La réussite, voilà +tout. Si j'échoue, je ne perds qu'une bague; je ne perds donc rien. + +A onze heures, la geôlière rentra, plus hargneuse que jamais, en +apportant ce déjeuner nauséabond que les républiques et les monarchies +servent aux prisonniers avec la même munificence. + +Lucrèce se leva sur son lit, et la mégère fit un signe de tête qui +voulait dire:--J'ai fait votre commission. Après quoi elle sortit et +ferma la porte à triple cadenas. + +--Maintenant, attendons, dit Lucrèce; elle vient de me paraître si +maussade, cette sorcière, qu'elle doit m'avoir obligée. J'ai de +l'espoir. + +Les heures se firent séculaires, comme toujours, dans ces occasions. + +Lucrèce faisait un raisonnement assez juste: + +--Si ma lettre est arrivée, justice ne tardera pas de m'être rendue. + +Il y a aux Tuileries un ange de bonté qui veille incessamment sur les +malheureux, et qui répare les égarements de la justice, dans cette +triste époque où rien n'est encore affermi. + +Tous ceux qui s'adressent à l'auguste Joséphine sont exaucés dans leurs +vÅ“ux; son tribunal d'audience est ouvert nuit et jour, et la réparation +ne se fait jamais attendre. Espérons! + +Au tomber du jour, le citoyen Périclès Farjau, muni d'un ordre du préfet +de police, entrait à la prison et délivrait Lucrèce Dorio et sa femme de +chambre Tullie. + +Et le lendemain Georges Flamant était destitué, mais non converti. + + + + +Georges Flamant. + + +XIV. + +Un agent de la police secrète était autrefois destitué pour la forme. + +C'était une satisfaction apparente donnée à quelque haute exigence ou à +l'opinion publique. + +L'agent avait appris trop de choses dans l'exercice de ses fonctions; il +était de moitié dans trop de secrets administratifs; et cette science +occulte, qui pouvait éclater en révélations accusatrices, le protégeait, +même après une disgrâce: quand la main droite le frappait d'une +destitution, la main gauche le consolait avec une caresse. + +Georges Flamant se trouvait dans la catégorie de ces heureux disgraciés. + +Voici comment l'autorité supérieure procéda dans sa destitution: + +Georges Flamant rentra dans la prison des femmes, le lendemain du jour +où il avait lancé à Lucrèce cette terrible menace, renouvelée des +anciens préfets du prétoire qui condamnaient _aux lieux infâmes_ la +jeune fille coupable de rébellion contre leur brutalité. + +--C'est impossible! s'écria Georges, lorsque la citoyenne Chatard lui +annonça la mise en liberté de Lucrèce, et il courut au cachot pour +s'assurer de cette vérité impossible. + +Le cachot était vide; il y avait encore sur une table des débris d'un +journal, du pain haché en morceaux, et une aiguille avec du fil; pièces +de conviction qui, après un rapide examen, révélèrent le secret de +l'évasion à la sagacité de Georges Flamant. + +La prisonnière s'était ménagé, à coup sûr, des intelligences dans la +geôle; il y avait évidence de corruption, crime prévu par une loi de +nivôse an 3. + +Georges blanchit ses lèvres d'écume à cette découverte. + +Le crime ne permet pas aux autres d'être criminels, il est intolérant, +et condamnerait volontiers une ville à être vertueuse à perpétuité. + +Lucrèce avait trouvé un complice dans la geôle! + +Cet excès d'audace révoltait sa raison. + +Il était vraiment étrange qu'une femme ne consentît pas à subir toutes +les tortures du corps et de l'âme et que, trouvant une porte ouverte, +elle ne refusât point d'en franchir le seuil. + +Georges Flamant courut aux officines de la police, et dénonça le double +crime de Lucrèce et de la geôle à son ami intime et chef de bureau, +lequel prit la parole et lui dit: + +--Mon cher Georges, vous avez été destitué à neuf heures ce matin. Voilà +l'ordonnance signée par le préfet. + +--Je sais d'où part le coup!--dit Georges en ébranlant le bureau du chef +par un vigoureux coup de poing.--C'est un coquin de ci-devant noble, +déguisé en républicain; un blanc verni de bleu, un Alcibiade d'enfer qui +m'a dénoncé au ministre! Je l'ai rencontré trois fois, la décade +dernière, sur l'escalier du citoyen Fouché; que venait-il faire là , ce +chouan? + +--Et toi, Georges, dit le chef d'emploi, sais-tu ce que tu as à faire +maintenant? + +--Parbleu! je le sais bien! je vais songer à mon avancement, comme +toujours. On ne s'avance chez nous qu'à coups de destitutions. Voilà , je +crois, la sixième que je subis depuis l'affaire du Prévôt des marchands. +J'avais cent écus de paie alors, j'en ai cinq cents aujourd'hui, plus le +casuel... + +--Tu vois bien, mon ami, dit le chef, qu'il faut se faire destituer, à +propos, quand on a de l'ambition. + +--Oh! ce n'est pas ce qui m'embarrasse, poursuivit Georges; mais cela ne +me fera pas oublier le mauvais tour du citoyen Alcibiade. C'est un homme +que je trouve sur mes brisées, dans tous les salons et dans toutes les +mansardes où il y a une femme facile, une de ces femmes comme il nous en +faut à nous, qui n'avons pas le temps d'écrire de longues lettres +d'amour comme le citoyen Saint-Preux. Je suis vraiment trop bon; +j'aurais pu le faire pendre le 11 frimaire an II, cet Alcibiade, et il +n'avait pas volé la corde. N'avait-il pas l'effronterie de porter aux +chaînes de sa montre une pièce de vingt-quatre sols, à l'effigie de +Capet! Rien que cela! Voici ma dernière histoire avec ce chouan qui a +pris le nom d'un honnête citoyen grec... J'avais promis mariage, selon +mon habitude, à une fraîche blonde de la rue de Rohan, la veuve d'un +jeune septembriseur que j'allais arrêter le 4 nivôse; heureusement pour +lui, il avait eu le bon sens de mourir; je dressai procès-verbal et je +le fis enterrer à mes frais. + +Ces gueux de septembriseurs ont tous des femmes ou des maîtresses +superbes. Les honnêtes gens comme nous meurent de soif à la porte de ces +bandits. Ils prennent les trois grâces, et nous laissent les trois +Parques. C'était une veuve de seize ans, presque pas mariée, comme tu +vois. Elle mourait de misère, de faim et de désespoir. Je lui louai +quinze jours de chambre, dans une autre mansarde, je lui donnai quelques +écus de six francs; je lui promis de prendre soin de sa mère; enfin, je +l'accablai de bonnes actions, et je fus payé en monnaie de veuve... + +Comme l'année est bonne, et que les veuves et les orphelines ne manquent +pas et sont au rabais, j'abandonnai cette Louise Genest, par économie, +et je m'en allai commettre ailleurs d'autres bonnes actions à meilleur +marché. Cependant, l'autre jour, j'eus une faiblesse de souvenir. Il y a +des enfantillages comme ça dans l'homme le plus sage. Je me surpris +donc, remontant d'un pas d'amoureux les cinq étages de la maison de +Louise, et au milieu de l'escalier, quoiqu'il fît sombre, je la vis +descendre avec cet Alcibiade maudit. + +On recule devant un scandale public, quand on appartient à la police +secrète, je reculai donc, en me disant: A demain. Le lendemain, je +trouvai le bel oiseau blond délogé. Alcibiade m'a joué ce tour, et m'a +calomnié auprès du ministre; c'est évident: je lui dois ma destitution; +mais il me doit quelque autre chose lui, et il me la payera; je suis un +terrible créancier. + +--Oh! tu ne resteras pas longtemps destitué, dit le chef de bureau; nous +avons besoin de toi, comme d'une lampe quand il fait nuit. Seulement, tu +sais ce que tu as à faire pour te remettre en bonne grâce en haut lieu. + +--Comment donc! dit Georges; je suis passé maître dans ces vieilles +roueries. On m'a destitué, mais moi, je ne me destitue pas... Je vais +faire de la police secrète en amateur, on vous sait toujours gré de ce +zèle qui n'est plus payé; je vais m'endormir dans le jardin du +Palais-National pour écouter les causeries suspectes des émigrés. Je +reconnais un émigré à l'odeur. Ils ont du royalisme ambré dans leur +perruque; je n'ai pas besoin d'autre signalement. Puis, je vais prendre +une tasse de café chez Évezard. C'est un nid de conspirateurs vendéens +qui attaquent la République en jouant aux dominos et aux échecs. Quand +un joueur demande au garçon de restituer au jeu le _double-blanc_, ou +s'il prononce _échec au roi_, avec les larmes aux yeux, je prends bonne +note de ce joueur et je me faufile dans sa société, pour le suivre sur +le chemin d'une indubitable conspiration. Au théâtre, quand on donne la +pièce de Sylvain Maréchal, je grave dans ma tête, comme sur bronze, tous +ceux qui sifflent le Vésuve, au moment où il brûle les rois. Que te +dirai-je? j'ai vingt moyens de ce genre pour employer ma journée au +service du gouvernement, et prouver au citoyen préfet Dubois que je suis +victime d'une odieuse calomnie; mais loin de me plaindre, je sais +attendre en bon patriote le moment de la réhabilitation. + +--Très-bien! dit le chef; je connais le citoyen Dubois; c'est un +bonhomme, pas plus fin qu'un bailli d'opéra-comique; il sera touché de +tes services gratuits, et te réhabilitera. Ce ne sera pas long. + +--Je me donne deux décades de service gratuit, tout au plus, dit +Georges. + +--Il faut convenir,--dit le chef en se levant pour s'assurer de la +discrétion de la porte;--il faut convenir que nous méritons bien +l'argent de la République par une foule de qualités qui manquent au +vulgaire stupide. Que deviendraient les villes, si les hommes de notre +trempe n'existaient pas? + +--Autrefois, ils n'existaient pas, dit Georges; nous sommes une +invention moderne, comme les réverbères.... Il n'y a pas d'auditeurs et +de témoins ici, nous pouvons ainsi nous dire bien des choses neuves, qui +doubleraient encore la longueur des oreilles de nos chefs, s'ils nous +entendaient.... J'ai beaucoup réfléchi sur la race d'hommes à laquelle +nous appartenons, et je me suis classé, comme un animal qui attendrait +sa case dans un muséum.... + +Autrefois, il y avait, sans doute, des hommes comme nous: des hommes +adroits, hardis, intelligents, mais très-répulsifs au travail qui fait +bien vivre, et procure l'argent qui paye les passions, choses fort +chères toujours. Quelle ressource avaient ces hommes de paresse +invincible, et de plaisirs impérieux? Une seule. Ils coupaient la bourse +dans une église; ils fréquentaient le Pont-Neuf et le Pont-au-Change, +quand la Samaritaine sonnait minuit, ils entraient chez le voisin, en se +trompant de porte, et lui empruntaient de l'argent sans le réveiller; +ils rendaient une visite nocturne aux voitures publiques égarées dans +les bois de Fontainebleau et de Sénart; ou bien, quand ils avaient le +génie de Mandrin, ils déclaraient la guerre au roi de France et +percevaient les revenus de la gabelle, avant le fermier-général. + +Tous ces beaux métiers sont perdus. Les villes et les campagnes sont +couvertes de gendarmes, d'agents de police, de patrouilles, d'escouades +de sûreté, de gardes nationales sédentaires et mobiles, et de toutes +sortes d'épouvantails. Cependant la race de ces hommes ne peut pas +mourir de faim, pour obliger le tiers-état stupide, qui s'obstine à +défendre son argent, comme si nous n'en avions pas besoin, nous! il a +donc bien fallu se transformer, changer de tactique et d'atelier public. + +L'école de Mandrin a quitté la Côte-Saint-André, où il n'y a plus rien +à faire, et elle s'est fondue dans le commerce des villes. Nous +employons les hautes facultés que nos pères nous ont transmises à des +fonctions moins périlleuses; nous sommes la terreur du vice, et nous +protégeons la vertu; on ne nous arrête plus, nous arrêtons; on ne nous +emprisonne plus, nous emprisonnons. C'est toujours la même race avec sa +soif d'argent et de débauches, mais les fils sont mieux traités que les +pères, comme tu vois; estimons-nous heureux d'être leurs fils. + +--Quoique ton chef--dit l'ami en inclinant la tête--je me prosterne +devant ton génie; encore deux ou trois destitutions, et Pitt et Cobourg +te prennent pour associé.... Maintenant, comment débrouilleras-tu ton +affaire avec Lucrèce Dorio, car je pense bien que tu n'abandonnes jamais +une belle robe de velours quand ta griffe lui a fait cinq trous en +passant? + +--Lucrèce Dorio est ma passion chronique--dit Georges d'une voix +altérée. + +Lucrèce, c'est le feu de mon sang, la faim de mes lèvres, le frisson de +mes cheveux: elle ne m'a pas perdu; mon amour est une prison dont elle +ne s'échappera pas. Je vais recommencer le siège de cette place forte, +dans mes moments perdus, et j'en perdrai beaucoup, s'il le faut. + +Après quelques mots insignifiants, Georges se rendit à sa petite maison +de la rue Thionville, et fit une toilette nouvelle plus conforme à son +nouvel état de destitué. + +Sous la houppelande marron et le chapeau triangulaire orné d'une large +cocarde, il ressembla bientôt à un honnête homme ruiné par le _maximum_, +et sollicitant une place de surnuméraire dans les bureaux de +l'intérieur. + +Il fit trois stations pour se donner la patience d'attendre la nuit, +d'abord, au jardin du Palais-Royal, où il se fondit, comme un atome, +dans un immense groupe d'auditeurs qui suivaient des yeux, sur le sable, +la canne d'un stratégiste décrivant la bataille de Marengo, avec les +positions du baron Mélas et du premier Consul. + +Ensuite il entra chez Évezard, au coin de la place du Palais-National, +et lut la _Gazette officielle_ et le _Mercure_ dont l'énigme finale +n'avait pas encore été devinée par les Å’dipes de l'établissement, ce qui +inquiétait un peu la dame du comptoir; puis il remonta vers son faubourg +et acheva sa troisième étape d'ennui au café Procope, où le citoyen +ci-devant comte de Barneville expliquait le dernier _gambit_ inventé par +Philidor, sur la table veuve de Jean-Jacques Rousseau. + +Quand la nuit tomba, Georges Flamant repassa le Pont-Neuf et dirigea ses +pas, à travers les ténèbres des réverbères, du côté de la rue Richelieu. + +Au coin de la rue Mesnars, il s'arrêta et appuya son oreille contre les +volets du rez-de-chaussée, pour saisir le moindre bruit intérieur qui +aurait révélé la présence de la jeune femme dans sa maison. + +Un silence obstiné répondit seul. + +--Elle est dans quelque théâtre, à coup sûr, se dit Georges. Voilà les +femmes! Sortie de prison ce matin, et ce soir au spectacle! Quelle rage +de se faire admirer!... Oui, on joue _Å’dipe_ ce soir; madame Scio chante +Antigone.... Lucrèce est dans sa loge à l'Opéra! Comme il est facile de +deviner l'idée d'une femme, surtout quand elle est folle de son corps, +comme Lucrèce Dorio! + +Ainsi pensait Georges Flamant, et il courut au théâtre des Arts. + +Le premier acte d'_Å’dipe_ allait à sa fin; toutes les loges étaient +envahies; toutes, excepté la loge de Lucrèce. + +Ce vide provoquait même des remarques, parmi les spectateurs des +corridors, et chacun donnait une mauvaise explication, comme on fait +toujours quand on veut expliquer. + +Impossible de supposer que Lucrèce passât la soirée ailleurs, lorsqu'on +jouait _Å’dipe_ à l'Opéra. + +Georges, après le second acte, reprit donc le chemin de la rue Mesnars, +et retrouva le silence qu'il y avait laissé. + +Le lendemain lui parut si éloigné qu'il ne se sentit pas la force de +l'attendre, et sans trop savoir ce qu'il voulait et ce qu'il faisait, +il souleva le marteau de la porte, et la porte s'ouvrant, il entra. + +--La citoyenne Lucrèce Dorio? + +Demanda-t-il au portier, avec une voix qui retombait au gosier à chaque +syllabe. + +Le portier, pris à l'improviste, courba la tête et passa sa main droite +sur son front, comme pour y chercher une réponse apprise. + +--La citoyenne Lucrèce Dorio,--dit-il, comme l'écolier qui récite, +--n'habite plus cette maison; elle est à la campagne par raison de +santé. + +--C'est bien!--dit Georges. + +Ce qui signifie _c'est mal_, dans ces sortes d'occasions. + +Et il sortit brusquement. + + + + +La fausse conspiration. + + +XV. + +La jolie corvette l'_Églé_ divise avec sa proue de petites vagues +joyeuses, dont l'écume se replie en deux franges d'argent; l'Océan +respire, le vent joue avec les voiles et les pavillons; un sillage +lumineux se déroule à l'infini, comme une ornière creusée par le +tranchant du navire, et atteste aux passagers que l'_Églé_, prisonnière +du calme, a rompu ses fers, et qu'elle vogue vers de nouveaux horizons. + +Les passagers et l'équipage offrent un tableau charmant: un touchant +intérieur de famille, une réalisation en abrégé de la société idéale, +rêvée par les esprits généreux. + +Maurice, nonchalamment assis, à tribord, sur le bois saillant du +bastingage, contemple, avec l'heureux sourire de la jeunesse, ce tableau +d'union fraternelle, cette société flottante qui donne, à son insu, +l'exemple de la concorde, et prêche cette vertu divine dans le désert de +l'Océan. + +Les pensées qui agitaient en ce moment le cÅ“ur du jeune déporté peuvent +se résumer avec une concision plus énergique, dans ces vers extraits +d'un poème inédit: + + UNE TRAVERSÉE. + + Les nombreux passagers qui, traversant les ondes, + S'en vont, sur un vaisseau, visiter les deux mondes, + Que leur voyage soit serein ou désastreux, + S'accordent tous pour vivre en bons frères entr'eux: + L'immensité des mers, flottantes solitudes; + L'avenir tout voilé de ses incertitudes; + Les périls de la veille, et ceux du lendemain, + Tout leur fait un devoir de se serrer la main; + Et, timides, groupés sur la même coquille, + Ils forment, en passant, une seule famille.... + La Terre est un navire, un globe aérien, + Couvert de passagers qui ne connaissent rien, + Qui jamais ne sauront vers quelle destinée + A travers mille écueils leur course est entraînée; + Quel rivage infernal ou divin ils verront + Surgir dans l'air immense où leurs yeux plongeront! + Eh bien! au lieu de faire, avec un calme sage, + Unis et fraternels, ce terrible passage; + Au lieu de l'accomplir, ce ténébreux chemin, + Le sourire à la lèvre et la main dans la main, + Ils voyagent, plongeant, sous quelque idée infâme, + Les poignards dans le cÅ“ur et les poisons dans l'âme, + A la moindre raison, déchirant sans pitié + Le pacte solennel que signa l'amitié; + Et, comme si la Mort, à toutes les frontières, + N'engraisse pas assez l'herbe des cimetières, + Ces pèlerins d'une heure, ici-bas, en passant, + Batailleurs éternels, se nourrissent de sang! + +Le médecin moral, Alcibiade, qui avait reçu d'un père la mission de +veiller sur Maurice, ne manquait jamais d'arriver, sous un prétexte +quelconque, dès que le visage du jeune convalescent se voilait d'une +teinte de mélancolie. + +Alcibiade arriva donc, comme par hasard, avec le bonjour du matin à la +bouche et la main tendue vers la main. + +--Vraiment, dit-il, je connais quelque chose de plus amusant qu'un +article sur la qualité des eaux équinoxiales, c'est un entretien de +matelots, à bord, quand la manÅ“uvre est inutile et que le vent tout seul +conduit le navire comme le lieutenant de Dieu. + +--Vous avez raison,--dit Maurice--qui, dans sa candeur, ignorait +qu'Alcibiade arrivait toujours avec un plan arrêté de conservation. + +--Il y a autour du cabestan,--poursuivit Alcibiade,--un groupe de +matelots beaucoup plus amusants que les Arabes des _Mille et une Nuits_. + +Ils se racontent des choses fabuleuses et pourtant vraies.... Un de ces +marins surtout... tenez, vous pouvez le voir d'ici.... celui qui a des +cheveux noirs crépus et un cou de taureau.... Il se nomme Koërdic, un +vrai Breton.... C'est un narrateur par excellence, et je l'écoute comme +j'écouterais Xénophon s'il me racontait la retraite des Dix mille, et +l'enthousiasme des Grecs lorsqu'ils découvrirent la mer.... Je vous +recommande ce Koërdic quand vous aurez de l'ennui.... Il est plus gai +que le _Moniteur_.... Pourtant, je dois convenir qu'il a un défaut.... + +--Ah!... et quel défaut, Alcibiade? + +--C'est un homme dangereux.... très-dangereux, Maurice, surtout pour les +jeunes gens un peu exaltés comme nous... A présent, il vient de nous +raconter les exploits de l'illustre corsaire Surcouf, dans le golfe du +Bengale. Vraiment, cela vous oblige à remercier Dieu de vous avoir fait +homme; c'est enivrant comme un hymne de guerre et un premier coup de +canon! + +--Je crois avoir entendu parler de ce Surcouf, dit Maurice, en +recueillant ses souvenirs. + +--Tout le monde en a entendu parler, mon cher Maurice; mais ce taureau +de Koërdic a fait la course avec lui, et il connaît Surcouf mieux que +tout le monde, etc. + +--Mais, Alcibiade,--interrompit naïvement Maurice,--vous ne m'avez pas +expliqué pourquoi ce Koërdic est dangereux.... + +--Ah! c'est juste!--dit Alcibiade avec un ton admirablement naturel. + +Ne causons pas de cela, ici, à voix trop haute.... Voici.... Koërdic, en +racontant la vie du corsaire, cette vie de joie, de combats, de fêtes, +d'amour, de gloire, de richesses, d'enthousiasme, nous fait trop +mépriser la vie prosaïquement stupide que nous menons.... et, pour tout +dire, cet endiablé de Koërdic vient de me faire une description qui m'a +sauté au cerveau comme du vin de Lamalgue: il m'a enivré.... enivré à +tel point que j'ai fait un plan, un plan superbe, qui va sourire à votre +ardente imagination. + +--Voyons ce plan, + +Dit Maurice d'une voix contenue, pour la mettre à l'unisson de celle de +son interlocuteur. + +--C'est un plan bien simple, poursuivit Alcibiade; il s'agit de nous +faire corsaires.... + +--Et comment? + +--Encore plus simple. Nous sommes très-nombreux à bord de l'_Églé_; nous +sommes surtout gens de cÅ“ur et très-résolus. En fait de conspiration +nous ne sommes pas novices; eh bien! il ne s'agit que d'embaucher une +partie des matelots qui ne demandent pas mieux; nous jetons à fond de +cale le capitaine, et l'_Églé_ va rejoindre Surcouf dans l'Océan indien. + +Maurice ouvrit des yeux démesurés et les fixa sur le visage d'Alcibiade. + +--Eh! poursuivit celui-ci, voilà une idée! comme cela, vous fait bondir +le cÅ“ur, vous qui êtes né avec la fibre de la conspiration! Et, +remarquez bien, Maurice, qu'il ne s'agit pas cette fois d'un de ces +complots qui vous font trôner vingt-quatre heures à l'Hôtel-de-Ville de +Paris, comme vainqueurs, et vous font tomber, comme vaincus, le +lendemain, sur la barre d'un tribunal. + +Cela sera le triomphe de notre jeunesse et de notre vie. Tout un monde +est à nous. L'Océan nous appartient! les galions sont nos trésors, les +golfes nos grandes routes, les îles nos hôtelleries, les combats nos +jeux, les archipels nos sérails, les Anglais nos esclaves, les orgies +nos fêtes, les étoiles nos flambeaux! Maurice, serrez ma main, et je +vous donne ce nouveau monde, comme à un autre Christophe Colomb! + +Maurice retira sa main droite et la suspendit, par contenance, aux +mailles goudronnées des porte-haubans. + +Alcibiade regardait le jeune déporté avec cet air qui provoque une +réponse immédiate. + +--Avez-vous bien réfléchi, Alcibiade, sur ce projet? + +Demanda-t-il d'une voix émue. + +--Bien réfléchi. + +--Et qui sera le chef de cette conspiration? + +--Parbleu! moi: c'est de toute justice, je suis l'inventeur. + +--Et qui conduira le vaisseau, mon cher Alcibiade? + +--Tout le monde. Les capitaines ont fait leur temps; on se passera +d'eux; je les regarde comme des préjugés, vieux comme l'amiral Caïus +Duilius. L'intelligence humaine a marché, marchons. + +--Vraiment!--dit Maurice avec sa naïveté ordinaire. + +--Vous tenez ce matin un langage qui m'étonne beaucoup, mon cher +Alcibiade... + +--Oh! mon cher Maurice, point d'hésitation ici, point de remarques et de +paroles perdues; je ne vous cacherai même pas que je me suis embarqué, +avec cette intention, et que mon plan est vieux: ainsi, +l'approuvez-vous, ou ne l'approuvez-vous pas? + +--Il me semble, Alcibiade, qu'on peut discuter un plan, même lorsqu'il +est vieux. + +--Discutez cinq minutes, et puis n'en parlons plus. Diable! Maurice! +comment êtes-vous devenu? Le calme plat a bien changé la nature de votre +cerveau. Avez-vous autant réfléchi, lorsqu'il s'agissait de vous mettre +dans une conspiration ridicule contre le premier consul? + +--Oh! c'était bien différent, Alcibiade! + +--Ah! c'était bien différent!... Vous croyez cela, Maurice.... Allons, +je vous accorde cinq minutes supplémentaires pour discuter mon plan; +commencez. + +--Eh bien! j'admets la réussite de ce complot, dit Maurice; croyez-vous +que le pouvoir restera entre vos mains, quand vous l'aurez violemment +usurpé? + +Croyez-vous que votre ambition satisfaite n'en provoquera pas une autre +qui ne l'est pas? Croyez-vous que, sur ce vaisseau, tout le monde n'a +pas l'orgueil de penser qu'il commandera aussi bien que vous? et +qu'ainsi la violence succédant à la violence, les chefs aux chefs, +l'anarchie nous dévorera tous, avant même que nous ayons rencontré sur +mer nos ennemis. + +--Maurice, dit Alcibiade en feignant la stupéfaction, la mer vous +inspire, mieux que la terre. Voilà des paroles qui me frappent par leur +sagesse; je ne m'attendais pas à cette profondeur de raisonnement; j'ai +parlé comme vous, et vous avez répondu comme moi. + +Laissez-moi vous serrer la main. Ma conspiration tombe dans l'eau; elle +est noyée par votre logique. Depuis le 3 nivôse, Maurice, vous avez fait +bien des progrès. Quel service on vous a rendu en vous déportant! Vous +êtes guéri d'esprit et de corps. + +--N'allez pas croire, au moins,--dit Maurice d'un ton fier,--que je vous +parle ainsi par lâcheté. Donnez-moi une occasion honnête et vraiment +patriotique de servir mon pays avec courage, et vous verrez si l'énergie +du républicain de 92 ne se réveille pas! + +--Je vous crois sur parole, mon cher Maurice; l'essentiel pour moi était +de me démontrer à moi-même, par cette espèce d'apologue d'un complot à +bord d'un navire, que la logique et la raison rentraient dans votre +esprit, à la faveur de ces réflexions salutaires qu'inspire un long +voyage sur mer. Je crois maintenant que si vous étiez à Paris, vous +prendriez du service dans la garde du premier consul. + +Maurice fit un sourire qui tenait le milieu entre une affirmation et une +dénégation. + +--Je me félicite, dit-il, d'avoir donné tête baissée dans le piège de +votre prétendu complot de corsaire. Vous connaissez mes sentiments. Je +pense qu'il faut se connaître à fond entre nouveaux amis. + +--Bien pensé, Maurice! c'est le dernier piège que je vous tendrai.... +Maintenant, passons du grave au doux.... Il me semble que toutes nos +belles passagères ne sont pas au grand complet là -bas, au gynécée de la +proue.... Vous ne vous abaissez pas, vous, Maurice, à ces détails +efféminés; vous êtes comme le sage Bias à bord de la trirème de +Corinthe. Excusez un fou comme moi. J'ai pris sur terre des habitudes +galantes que je continue sur mer; le Directoire m'a perverti. + +Pendant que vous conspiriez contre les hommes, je conspirais contre les +femmes; mon rôle était plus dangereux.... Hier soir, je vous ai ébauché +une confidence. J'ai la manie de l'indiscrétion, moi; ce sont mes mÅ“urs +du Directoire.... Ce matin, je serai plus explicite; à défaut de +confident, je raconterais mes amours au grand-mât. Cela veut dire que +j'aime Louise Genest, la perle de l'_Églé_.... Je ne l'ai pas encore +aperçue sur le pont, et, quoique le soleil soit levé depuis trois +heures, il me semble qu'il fait encore nuit.... Maurice, avez-vous +remarqué Louise Genest dans vos distractions? + +--Mais.... j'ai remarqué beaucoup de passagères.... Quelques-unes m'ont +paru assez jolies.... autant qu'il est possible d'en juger de loin.... +D'ailleurs, elles montent rarement sur le pont.... Nous avons eu de si +mauvais temps!... Ah! mon cher Alcibiade! que votre naturel est heureux! + +--Je vous comprends, Maurice; vous avez reconnu en moi un jeune homme +qui a le privilège de savoir oublier. C'est vrai; l'Océan, pour moi, est +comme le fleuve païen de l'oubli. Je ne me souviens plus de mes anciens +amours les plus nouveaux.... + +Mais vous, Maurice, votre pensée flotte encore bien loin d'ici; il y a +une image toujours levée à cet horizon du nord, dans la direction de la +rue Mesnars.... Si nous relâchons au Cap, je boirai du vin de Constance +à votre santé. + +--Non, Alcibiade, non,--dit Maurice avec tristesse,--je sens, au +contraire, que chaque flot de cette mer emporte un lambeau de mon passé; +il me semble que j'ai laissé mon cadavre en France et que je vais +trouver, dans quelque terre inconnue, une âme nouvelle et d'autres +affections sous un autre ciel. Dieu m'a donné deux existences: la +première est finie, la seconde commencera bientôt. Ce navire me fait +passer du néant à la résurrection. + +--Vos paroles sont un peu brumeuses, par ce soleil de 40 degrés qui nous +éblouit,--dit Maurice;--mais je crois que votre brouillard oratoire +signifie que vous ne reculeriez pas devant un nouvel amour, s'il se +levait comme une étoile sur cet horizon. + +Maurice garda le silence et baissa les yeux. + +--Cela étant ainsi,--ajouta Alcibiade, vous allez _dépouiller le vieil +homme_, comme dit l'Évangile, et j'ai pour vous, là -bas, dans ma cabine, +l'uniforme blanc des catéchumènes du tropique. Venez voir cela, mon ami. + +Maurice suivit machinalement Alcibiade sans trop savoir de quoi il +s'agissait. + +Dans l'entrepont, Alcibiade lui dit en lui montrant un assortiment +complet de toilettes équinoxiales: + +--Quittez vos lourds habits de jacobin septentrional, et costumez-vous +en Lovelace indien. Ensuite venez me rejoindre sur le pont. + +--Mais à qui suis-je redevable de ce présent? + +Demanda Maurice en se croisant les mains au-dessus de sa tête. + +--A qui?... Vous allez le savoir, Maurice. D'abord, ce n'est pas à moi; +je ne suis pas assez riche pour prodiguer le basin anglais et le nankin +de Canton aux amis.... Écoutez-moi bien, Maurice; c'est le pilote de +l'_Églé_ qui vous fait ce léger présent.... Oh! que votre fierté ne +s'alarme pas! un déporté habillé de gros drap bleu a le droit de +recevoir des étoffes d'été sous l'équateur. Je suis aussi fier que vous, +moi, et noble depuis Henri II, car je _porte d'azur aux trois merlettes +d'argent_, ou, du moins, je portais cela, avant la nuit du 4 août si +fatale au blason; eh bien! j'ai accepté ce costume tropical, que voici, +de la main du pilote de l'_Églé_. + +--Mais ce pilote habille donc tout le monde ici? + +Demanda Maurice, en essayant une veste chinoise. + +--Non; il vous habille, vous, comme le plus jeune et le plus intéressant +des transportés. + +--Je cours remercier ce brave homme, et.... + +--Gardez-vous-en bien! + +Dit Alcibiade en l'arrêtant. + +--Il est défendu aux hommes de l'équipage de s'entretenir avec les +déportés, sous peine de mort. L'avez-vous oublié? + +--Alors, Alcibiade, je vous charge.... + +--Écoutez, Maurice, voici ce que vous avez à faire. Habillez-vous +tropicalement et venez me rejoindre là -haut: tout s'arrangera. Vous +suivrez mes conseils; vous remercierez le pilote, et personne ne sera +condamné à mort.... A bientôt. + + + + +Une voile! + + +XVI. + +Dans une traversée, le moindre incident est un spectacle. + +Ainsi, lorsque Maurice parut sur le pont avec son costume de tropique, +il souleva de la proue à la poupe un murmure d'admiration; les symptômes +du valétudinaire avaient disparu avec la dépouille européenne. + +Ce vêtement nouveau laissait voir une taille élégante et svelte et un +torse solidement ciselé. + +Son visage avait perdu la pâleur de la souffrance sous une triple couche +de soleil; ses cheveux jaillissaient en boucles noires des ailes d'un +chapeau de paille, et la vigueur éclatait partout sur ce corps jeune, et +accompagnait chaque mouvement. + +--Mon ami,--lui dit Alcibiade en l'abordant. + +Vous faites sédition à bord. Il n'y a que des yeux ouverts sur vous dans +le quartier de nos belles passagères. Les hommes murmurent de jalousie, +et moi-même je fais chorus avec eux. Je n'avais jamais remarqué, comme +aujourd'hui, l'effet que produisent deux grands yeux noirs pleins de feu +avec cette toilette couleur de neige. Je vous permets d'être fat, cher +Maurice, mais n'humiliez pas trop les voisins, et songez au sort de ce +jeune Hylas, qui fut abandonné par des matelots jaloux sur une île +déserte; c'est la dernière citation que j'emprunte à la mythologie, +vieille habitude du Directoire, intolérable sous l'équateur. + +--Dans toutes vos belles paroles, pourtant,--dit Maurice avec un sourire +de ressuscité, vous avez oublié cet excellent pilote, qui m'a vêtu +conformément aux lois du soleil. + +--Très-bien! Maurice, vous prenez le style d'un homme radicalement +guéri. Nouveau progrès.... Attendez, laissez-moi vous découvrir, dans le +peuple du pont, ce digne marin qui habille si bien les autres, et +s'habille si mal lui-même. Ce saint Martin de l'_Églé_.... + +Ah! je l'aperçois!.... Maurice, point d'imprudence.... vous êtes +observé.... il ne faut pas qu'on vous soupçonne d'entretenir des +relations mystérieuses avec les gens du bord.... + +--Soyez tranquille, Alcibiade, je ne suis pas un enfant. + +--Bon!... dirigez nonchalamment vos regards du côté de l'arrière, à +quinze pas de nous, là où le soleil fait un grand cercle d'or sur le +pont.... il y a un marin assis sur un rouleau de câbles.... un marin, +avec une chemise bleue, ouverte sur la poitrine.... il joue du doigt +avec un bout de corde flottante, comme un chat qui ne sait que faire.... +Le voyez-vous, Maurice? + +--Parfaitement.... je l'avais même déjà remarqué ce matin.... ses yeux +se sont souvent rencontrés avec les miens, dans la traversée.... Quelle +franche figure d'honnête homme, il a notre pilote!... Ah! le voilà qui +se compromet.... Il m'adresse un sourire et un léger salut de main.... + +--Oh! vous pouvez lui rendre son sourire et son salut.... + +--Sans danger, Alcibiade? + +--Sans danger. + +--Avez-vous vu, Alcibiade, comme sa figure s'est épanouie de joie?... +je crois même qu'il essuie quelques larmes avec sa main.... + +--Oh! cela se conçoit très-bien, Maurice. Il y a des hommes qui font une +bonne action par égoïsme; cela leur donne une volupté si grande, qu'ils +pleurent d'émotion en regardant leur bienfait. Égoïsme pur! + +--Très-pur, j'en conviens, Alcibiade; il serait à désirer que tout le +monde fût égoïste comme ce marin. + +--Ah! oui, Maurice... Malheureusement c'est une classe d'égoïstes à +part, et les adeptes sont peu nombreux, on ne les trouve que sur mer. + +--Savez-vous le nom de ce pilote égoïste? + +--Je l'ignore. Vous savez qu'à bord d'un vaisseau personne n'a un nom. +Un pilote s'appelle _le Pilote_. Cela suffit. + +--Celui-ci, Alcibiade, dit Maurice en examinant avec attention son +père,--est un type du marin méridional. Sa figure a la mobilité +convulsive des marins du midi; je n'avais que treize ans lorsque j'ai +quitté mon pays natal, mais tous les types de marins de Toulon me sont +restés dans la mémoire. + +Un jour ma mère me conduisit à bord d'un vaisseau à trois ponts qui +revenait d'un long voyage. Nous allions demander des nouvelles de mon +père à un brave officier nommé l'Infernet, qui était de Toulon. Je +regardai tous les hommes du bord avec l'espoir de reconnaître, parmi +eux, mon père que je n'avais vu qu'une fois. Ces figures mâles et vives +me frappèrent. + +Je me plaisais surtout à regarder l'Infernet, un vrai géant, avec un +visage à la fois doux et terrible, comme le visage de la mer. Or, en ce +moment, les traits de l'Infernet et de ses braves compagnons se +retracent à mon souvenir, et, en examinant ce pilote, je retrouve dans +son regard et dans les lignes agitées de sa face brune, la même +expression d'énergie et de douceur. Je serais heureux d'apprendre que je +ne me suis pas trompé. + +En ce moment le cri: _Une voile!_ retentit au sommet de la vigie, et +sembla réveiller en sursaut le navire endormi dans la volupté sur le lit +de l'Océan. + +Tous les yeux n'eurent qu'un seul regard, et les lunettes se braquèrent +sur l'horizon. + +Sidore Brémond fit avec son bras droit un geste brusque, qui signifiait: +au diable la voile! + +Et s'arrachant violemment à son extase paternelle, il se pencha sur la +mer, et mit sa main en auvent sur les yeux, pour mieux apercevoir le +navire signalé. + +Le commandant de l'_Églé_, jusqu'à cette heure invisible comme un dieu, +apparut sur le pont, et déroulant une longue lunette, il l'appuya dans +la maille d'une échelle, et regarda longtemps avec une singulière +attention. + +Le pilote balança nonchalamment sa tête, fit jaillir de ses lèvres +serrées une syllabe sans lettres, et vint se placer à côté du commandant +de l'_Églé_. + +--Sidore, dit le commandant, tu as l'Å“il de la mer, regarde et dis-moi +ton avis. + +--Oui, mon commandant. + +Le pilote ne se servit qu'un instant de la lunette, et il la rendit en +regardant le capitaine d'un air significatif. + +--Tu as bien vu, Sidore? dit celui-ci. + +--Oh! trop bien, commandant. C'est un vaisseau à trois ponts; je l'ai +vu de près à Aboukir; c'est le _King-Georges_. + +--Vingt-quatre pièces de canon contre cent vingt, dit le commandant, on +peut se battre. + +On passe sous la première bordée, et nous sommes assez de monde pour +réussir. + +Sidore lança un regard sur son fils, et secoua la tête d'un air +d'incrédulité. + +--Comment! Sidore, tu doutes, toi, un loup de mer doublé et chevillé en +cuivre! Tu veux passer devant l'Anglais sans le saluer? + +--Il y a des cas, mon commandant, où il faut être impoli, même envers +l'Anglais. + +--Tu te fais poltron en vieillissant, mon brave Sidore. + +--Je me fais prudent. Si nous n'étions que des hommes à bord, on a +toujours la ressource de mettre le feu à la Sainte-Barbe, mais je +n'aurai jamais le courage, mon commandant, de faire sauter toutes ces +pauvres femmes avec nous. + +--A la bonne heure! voilà une raison, mon brave Sidore. J'étais bien +aise d'avoir ton avis, parce que tu es un protégé du premier Consul. + +Le pilote redressa fièrement son torse et regarda son fils. + +--Vite à la manÅ“uvre, poursuivit le capitaine; il faut gouverner dans +la direction de l'est.... A ton poste, Sidore Brémond. + +Et faisant signe au second du navire d'approcher, il lui ordonna de +faire descendre les passagères sur-le-champ et d'annoncer le +_branle-bas_. + +--Il se passe quelque chose d'étrange,--disait Alcibiade à Maurice. + +Le capitaine parle au pilote. A coup sûr, cette voile de l'horizon ne +cache pas un ami. + +--Les femmes descendent en pleurant,--disait Maurice. + +--Et les canonniers montent en riant, ajoutait Alcibiade; ceci devient +sérieux. + +Cependant l'_Églé_ se couvrait de toutes ses voiles, pour ne pas laisser +perdre un seul souffle de l'air, et sa proue, habilement dirigée, ne se +tournait pas vers l'horizon, où le _King-Georges_ voguait avec la +pesanteur de ses trois ponts, de sa triple batterie et de ses mâts. + +Le capitaine monta sur son banc de quart, et entouré des matelots, des +soldats de marine et des déportés il leur dit: + +--Mes enfants, l'Anglais est devant vous; si le combat s'engage, la +République vous demande un sublime effort. L'ennemi peut compter nos +hommes et nos canons, nous ne compterons pas les siens. Nous nous +battrons jusqu'à la mort. + +Le cri de _Vive la République_! retentit sur le pont, sur les vergues +et dans les batteries. + +On envahit la salle d'armes; les déportés se munirent de pistolets et de +sabres d'abordage, et prirent leur rang de combat parmi les soldats de +marine. + +Alcibiade et Maurice s'étaient armés les premiers. + +Après un tumulte effroyable, un religieux silence s'établit sur le pont. + +Par intervalles, on entendait la voix du capitaine qui retentissait dans +le porte-voix et commandait une manÅ“uvre. + +Les canonniers étaient à leurs pièces, et les grappins se dressaient, à +tribord, comme des griffes de vautours. + +Dans une immense éclaircie d'azur et de soleil, le _King-Georges_ +apparaissait comme une île sombre couverte d'une brume blanche et toute +sillonnée d'éclairs. + +Un petit nuage pâle sortit avec une lueur du flanc de ce vaisseau; un +bruit sourd roula de vague en vague et d'horizon en horizon, et la mer +fut trouée par un corps invisible, à cent brasses de l'_Églé_. + +Les canonniers de la corvette prirent leur _lance_ et se tournèrent vers +le banc de quart pour attendre un ordre. + +Ce coup de canon avait retenti dans le cÅ“ur du pilote Sidore; il fit des +prodiges de manÅ“uvres pour seconder le vent dans ses intentions +favorables. + +L'_Églé_ déploya bientôt toute l'envergure de ses ailes, et glissa comme +sur deux rainures d'acier, inclinées de l'est au couchant; elle ne +fuyait pas, elle semblait emportée par une force invincible loin de ce +champ de bataille, où le courage de ses matelots voulait le retenir. + +Le _King-Georges_ se perdait déjà dans les brumes lumineuses d'un autre +horizon et s'évanouissait comme un fantôme de mer, avec le dernier rayon +du jour. + + + + +D'un Océan à l'autre. + + +XVII. + +Quand on lit les histoires de la mer on s'étonne d'y rencontrer si +souvent le miracle providentiel de ces bonnes brises secourables, qui se +lèvent soudainement pour délivrer un navire en péril. + +On ne peut pas même expliquer cette protection merveilleuse et inespérée +à certains drapeaux, à certains hommes, à certains navires, et affirmer, +avec le verset de la Bible, que Dieu n'opère pas ce prodige de sauvetage +en faveur de toutes les nations [1]; elles ont toutes le même droit au +même secours, et les Anglais mêmes se sont souvent sauvés à propos, par +un de ces miracles de brise soudaine, dans des circonstances où leur +habileté maritime n'aurait rien pu faire pour eux. + +Tellement la Providence est impartiale dans ses hautes faveurs. + +[Note 1: _Non fecit taliter omni nationi_ PSALM.] + +Ainsi, pour ne citer que le plus mémorable de ces exemples, lorsque +Bonaparte, simple lieutenant, mieux inspiré que le général Dugommier, +eut emporté d'assaut le fort du Petit-Gibraltar, la flotte anglaise, à +l'ancre dans la rade de Toulon, s'attendit à être foudroyée par les +batteries des républicains. + +Une mer calme ôtait aux Anglais tout espoir de fuite, la rade allait +être leur tombeau. + +Au moment où les canons du Petit-Gibraltar se braquaient contre +l'escadre ennemie dont les voiles dormaient sur les mâts, une brise de +nord-ouest se leva sur les montagnes, et poussa les vaisseaux vers le +goulet de la grosse tour, en les chassant après vers la haute mer. + +On peut dire que le plus étonnant de tous ces miracles de brise a été +fait en cette occasion décisive, et en faveur des Anglais. + +L'_Églé_ méritait cette faveur: elle avait des droits à la brise +secourable, et le _King-Georges_, qui tenait ses formidables +embarcations toutes prêtes, perdit ses boulets dans la mer, et en fut +pour ses frais. + +Par malheur, le vent qui sauve ressemble beaucoup au vent qui détruit; +la bonne brise, toujours ambitieuse, devient tempête quelquefois. + +On évite un vaisseau, on tombe dans un ouragan. + +La fable de Carybde et Scylla est l'histoire de la mer. + +Les passagers de l'_Églé_ n'eurent pas le bonheur de former un club +nocturne sur le pont, et de s'entretenir de tous les incidents qui +avaient signalé leur rencontre avec le _King-Georges_. + +La tempête sifflait dans L'air, et changeait subitement les cabines en +infirmeries. + +Ce mal mystérieux que la mer donne aux hommes de la terre, suspendait +les doux entretiens du bord, et engourdissait la pensée et la vie dans +le cerveau de tous les passagers. + +Le poète Horace, qui a déchaîné sa colère contre l'inventeur des +vaisseaux, oublie de citer le mal de mer parmi les fléaux que cette +invention a imposés à l'homme; ce qui a fait croire à plusieurs savants +que le mal de mer est un fléau moderne, un fléau de races et de +poitrines dégénérées. + +Heureusement, pour l'honneur de nos poitrines, un autre poète raconte +une traversée d'Italie en Grèce; il parle du mal de mer, à propos de ces +belles dames romaines qui enlevaient des histrions et des joueurs de +flûte, pour les suivre aux rivages lointains. Juvénal a complété Horace. + +La mer et les hommes n'ont pas changé. + +Tous les passagers d'un navire ne sont pas soumis à cette tyrannie de la +mer. + +Il y a toujours à bord quelques êtres terrestres privilégiés, qui se +font marins du premier coup, et marchent, par un mauvais temps, sur la +planche d'un navire, comme sur la pelouse d'un jardin. + +Cela tient à des causes que la science explique de cette manière: «Ces +hommes ont reçu de la nature une heureuse organisation.» Il eût mieux +valu ne rien expliquer. + +Ainsi, à bord de l'_Églé_, nous trouverons un exemple de ces heureuses +organisations. + +Alcibiade seul est debout au milieu d'une infirmerie de passagers: il +court de cabine en cabine, descend du pont à la cale, va de bâbord à +tribord, de la proue à la poupe; passant avec les oscillations du +funambule, à travers tangage et roulis; secouant l'écume d'une vague et +fredonnant toujours un refrain de vaudeville ou d'opéra; vrai +gentilhomme de 88 doublé du Parisien de tous les temps. + +Quand il passait devant le pilote, l'entretien était court, mais vif. + +Quelques signes ou quelques mots suffisaient à l'intelligence de tous +deux. + +L'Å“il de Sidore ressemblait, sous sa paupière, à un point +d'interrogation. + +L'Å“il d'Alcibiade se fermait avec un sourire, et de part et d'autre on +savait à quoi s'en tenir. + +Cela signifiait, en langue primitive antérieure au vocabulaire:--Comment +va mon fils?--Il va bien, soyez tranquille. + +En l'absence de témoins, on hasardait un dialogue au vol. + +--Que dites-vous du temps, pilote Brémond? + +--Mauvais, mais bon. + +--L'_Églé_ marche-t-elle? + +--Comme un gabian [2]. + +--Point de danger? + +--Point. + +[Note 2: Oiseau de mer, ainsi nommé par les marins.] + +Le capitaine venait faire quelques promenades sur le pont; il regardait +la mer, essayait un coup de lame, donnait quelques ordres, et descendait +avec un calme solennel l'escalier de l'entrepont. De vieux matelots, +habitués à toutes les folies de l'Océan, ne lui faisaient pas l'honneur +de le regarder; ils étaient assis au pied d'un mât, et discutaient pour +établir la supériorité de Toulon sur Rochefort, et du Bailli de Suffren +sur le comte d'Estaing. + +Cependant l'agile corvette courait vers les orageux parages, où le Cap +de Bonne-Espérance, s'allongeant vers le pôle, force les navires à faire +un détour immense pour le doubler avec moins de péril. + +--Ce diable de cap est-il encore bien loin?--demandait Alcibiade en +passant devant le pilote. + +--Huit degrés; ce n'est rien pour la corvette. + +--Marchons-nous toujours bien? + +--Nous filons quatorze nÅ“uds, comme l'Érable.... Oh! l'Érable! + +--Pilote Brémond, y-a-t-il loin du cap à Nossy-bay? + +--Il nous faudra peu de jours, si les courants de ce diable de canal de +Mozambique ne nous contrarient pas trop.... Et le petit comment va-t-il? + +--Il dort vingt-quatre heures par jour. + +--Pauvre enfant!... Avez-vous été content, citoyen Alcibiade, de ma +manÅ“uvre devant l'Anglais? + +--Très-content, mon patron. + +--Quand j'ai découvert le _King-Georges_, citoyen Alcibiade, je n'ai +plus vu que mon fils, et je me suis dit: Sauvons tout pour le sauver. + +--Très-bien, Brémond; je vous quitte pour lui. Excusez-moi. + +Les jours qui suivirent amenèrent les mêmes incidents. + +Un vent frais soufflait sur le pont, et interdisait toute sortie, même +aux passagers que le mal de mer ne tourmentait plus. + +L'_Églé_ avait quitté les régions tièdes; les haleines polaires +régnaient dans les eaux, où la corvette semblait venir prendre un point +d'appui pour remonter dans l'Océan indien. + +Le cap des Tempêtes ayant été heureusement doublé, notre navire retrouva +le climat délicieux des belles zones qu'il avait traversées dans l'Océan +atlantique. + +Les eaux et les brises se firent clémentes, et les courants du canal de +Mozambique, si redoutés du pilote, se montrèrent favorables à l'_Églé_. + +Aujourd'hui, lorsque, grâce à la vapeur, on s'embarque de grand matin +sur un paquebot pour descendre un fleuve, les passagers, hommes et +femmes, entrent, silencieux et mornes, comme des somnambules, dans la +grande _salle des voyageurs_. + +La bougie brûle encore sur une table, devant un journal abandonné; +chacun regarde son voisin d'un air hostile; des masses confuses de drap +et d'étoffes encombrent les banquettes et le plancher; les femmes +achèvent le sommeil de l'auberge derrière les voiles verts de leurs +chapeaux bosselés. + +Quelques hommes, encapuchonnés de burnous, restent debout et bâillent; +d'autres s'endorment sur le dur édredon des tables ou sur les banquettes +de faux velours. + +Un prêtre récite son bréviaire et une religieuse dit son chapelet. + +Quand toute cette population flottante se réveille, on croirait voir les +funèbres passagers de la barque à Caron. + +Les visages distillent la mélancolie; les yeux ont des éclairs +sinistres; il semble qu'une guerre civile va éclater entre quatre murs +de bois. + +Cependant les heures s'écoulent avec les eaux du fleuve: un riant +soleil, une fraîche tente appellent ce monde haineux sur le pont du +paquebot. + +Les paroles circulent, les voiles verts se lèvent, les visages prennent +des sourires, les regards se colorent de bienveillance; et aux dernières +heures du voyage, une si touchante familiarité s'établit entre ces +passagers, qu'on les croirait tous liés entre eux par une amitié de +vieille date. + +Cette amitié compte douze heures de paquebot; elle avait commencé, le +matin, par des symptômes d'hostilité sourde. + +Si cette singulière métamorphose se fait remarquer, dans une de ces +promenades à la vapeur, entre un lever et un coucher du soleil, que ne +doit-on pas attendre d'une longue traversée sur deux océans? + +Aux derniers jours du voyage de l'_Églé_, lorsque le beau temps eut +ramené les passagers et les passagères sous les tentes du pont, +l'intimité entre les deux sexes avait pris un caractère sérieux qui +promettait beaucoup à l'avenir, et qui devait tenir mieux encore que ce +qu'elle promettait, en présence des plus grands témoins de la création, +l'Océan et le soleil. + +La jeune et belle passagère, Louise Genest, avait reparu à son ancienne +place, et Alcibiade, avec son amicale perfidie habituelle, s'était +lestement placé entre elle et Maurice, et lui adressait des +félicitations sur le courage dont elle avait fait preuve, dans les +ennuis et les dangers du bord.--Nous voici bientôt arrivés, madame, lui +disait-il, et quand vous aurez mis le pied sur cette terre nouvelle, +vous en ferez votre paradis. + +--Citoyen Alcibiade, dit la jeune fille en soupirant, je ne vois pas +encore bien clair dans mon avenir. + +--Votre avenir, madame, est à vous. On ne pleure pas toujours en ce +monde: Dieu nous a donné la joie pour nous en servir après la douleur. +Vous avez en vous la jeunesse, la vie, et la force; je ne parle pas de +la beauté, qui ne gâte jamais rien: avec ces trésors, on est riche +partout. Regardez, là , devant vous, cet horizon. Il y a une île grande +comme la France, et dans cette île un coin adorable, où sont les ombres +tièdes, les eaux douces, et les fruits doux. Il y a aussi des trésors de +l'amour dans chaque rayon du soleil, et un de ces rayons tombera sur +votre front charmant, et réjouira votre âme comme une fête qui n'a point +de fin. + +--Ah! monsieur, dit Louise, ne me donnez pas de pareils rêves.... + +--Si je vous les donne, c'est que je ne redoute pas pour vous le réveil, +interrompit Alcibiade; croyez-vous donc, Louise, que je vous ai arrachée +à votre mansarde pour vous accabler d'une vie telle que la première? Je +savais très-bien ce que je faisais, et je sais très-bien ce que je dis +en ce moment. Vous ne vous conduisez pas, je vous conduis, et croyez que +je ne veux pas vous laisser égarer sur le chemin de votre bonheur. + +Alcibiade avait dans sa voix ce charme qui divinise la parole de +l'homme, et qui est la musique du cÅ“ur. + +Louise regarda d'un Å“il souriant cet horizon lumineux qui lui était +désigné comme une terre de promission. + +La jalousie, cette noble passion qui tue l'amour ou le rend immortel, +agitait en ce moment le cÅ“ur de Maurice et couvrait sa face d'une sueur +froide, sous une température africaine. + +Ce sentiment, tout nouveau pour lui, donnait à son imagination des +perspectives inconnues, et lui révélait surtout une passion véritable +dans ce qu'il avait regardé comme un amusement de passager aux prises +avec l'ennui. + +Alcibiade feignit de le rencontrer par hasard, entre deux mâts, et lui +dit:--Je viens de causer un instant avec cette pauvre Louise Genest, +et.... + +--Et?--dit Maurice, comme un écho qui s'adjoindrait un point +d'interrogation. + +--Eh bien! la charmante veuve évite l'abordage comme l'_Églé_ devant le +_King-Georges_; elle ne mord pas à la phrase galante; c'est une vertu +bronzée au soleil de l'équateur. J'étais encore amoureux ce matin, mais +ce soir je donne ma démission. + +Le visage de Maurice passa subitement de l'agitation à la sérénité, ce +qui n'échappa point à la finesse d'Alcibiade. + +--Vous reculez bien aisément devant les obstacles?--dit Maurice en +souriant,--les veuves n'oublient pas si vite leurs maris. + +--Bah! mon cher Maurice, quand une veuve a mis deux océans, deux longues +tempêtes, et le _King-Georges_ entre elle et son mari, c'est une veuve +de dix ans révolus, et encore j'abrège. Il y a un siècle que le pauvre +Genest est mort... Non, ce n'est pas cela, et alors c'est autre chose... +c'est... + +--C'est?... + +--Louise a une inclination secrète au fond du cÅ“ur. J'en suis sûr. Je +connais les veuves de la terre; celles de la mer sont encore plus +veuves. Louise nourrit une passion... heureux mortel! + +--Et quel est cet heureux mortel? demanda timidement Maurice. + +--Ah! voilà l'énigme! nous sommes trois cents amoureux à bord de +l'_Églé_. Impossible de deviner l'élu. + +--Vous dites cela comme si vous le connaissiez, Alcibiade. + +--Eh! bien, oui, Maurice, je le connais, et je lui cède volontiers le +pas. + +--Pouvez-vous me montrer cet élu dans l'équipage, mon cher Alcibiade? + +--Maurice, vous vous le montrerez à vous-même, dans un moment... +Écoutez; je descends pour causer un instant avec le pilote, ce brave +homme que vous aimez tant; nous voulons vous ménager, lui et moi, une +petite surprise quand nous serons en vue de Madagascar.... + +--Quelle surprise? demanda vivement Maurice. + +--Comment voulez-vous que je vous fasse aujourd'hui une surprise qui +doit vous surprendre demain? Soyez raisonnable, Maurice.... +écoutez-moi.... Quand je serai descendu, en vous quittant, un beau jeune +homme s'approchera de Louise, prendra une place à ses pieds, et engagera +un entretien avec elle. Ce jeune homme est l'heureux mortel en question. +Adieu. + +Et Alcibiade s'éloigna en riant.... + +Maurice garda quelque temps un air pensif, puis secouant la tête, comme +pour en chasser une idée importune, il s'avança vers Louise, et s'assit +à ses pieds avec de courageuses intentions. + +Un quart-d'heure après, Alcibiade passa nonchalamment devant son ami, +et, sans le regarder, il dit d'une voix très-distincte: + +--Heureux mortel! + +Maurice sentit rougir son visage sous sa triple couche de soleil. + + + + +Arrivée. + + +XVIII. + +--Voici une place charmante pour causer,--dit Alcibiade à Maurice, en +s'asseyant sur les arcs-boutants de la proue, à l'ombre d'une voile. + +Aujourd'hui, si le vent nous continue ses bonnes grâces, nous +assisterons à un spectacle qu'il faudrait payer de la moitié de notre +sang. + +Après un long voyage, raccourci de beaucoup, il est vrai, par la faveur +constante des vents, nous allons enfin voir notre belle terre promise. + +C'est le pilote qui vient de me donner cette nouvelle. + +Vous verrez un point noir à l'horizon; à chaque élan du navire, ce point +s'élargira, en couvrant la ligne du ciel, et deviendra la rade +hospitalière qui allonge ses deux bras comme une mère pour recevoir ses +enfants. + +_C'est Nossy-Bay_, à la pointe sud de Madagascar. + +--Enfin! nous voilà au port! + +Dit Maurice en croisant les mains et en levant les yeux vers le ciel. + +--Écoutez, Maurice. Ce port sera le second berceau de votre seconde +naissance. Remerciez les hommes et la loi, qui savent si bien +récompenser en punissant. + +--Au fait,--interrompit Maurice,--je ne comprends pas trop bien les +juges des tribunaux de Paris.... + +--Ni moi non plus, Maurice; et probablement ils ne se comprennent pas +eux-mêmes. En général, les hommes qui font des lois sont des êtres +sédentaires qui ont un cabinet d'étude rue Cassette, faubourg +Saint-Germain. Ils connaissent les codes de Minos, de Solon, de +Lycurgue, de Justinien, et les capitulaires de Charlemagne, mais ils ne +sont pas forts en géographie. Ces législateurs ont donc inventé la +déportation ou la transportation. + +--C'est singulier! dit Maurice. + +--Attendez encore, poursuivit Alcibiade; vous allez voir les agréments +de cette loi. + +Exemple: Un jeune homme, et il y en a beaucoup comme celui-là ; un jeune +homme se reconnaît un goût invincible pour les voyages de long cours; il +ne rêve que d'Archipels lumineux, d'Océans plus ou moins pacifiques, de +mines de perles, d'émeraudes, de diamants, de corail, de femmes de +toutes couleurs, séduites avec des verroteries, d'héritières anglaises +qui ont une île pour dot. + +Par malheur, ces longs voyages coûtent des sommes énormes, et notre +jeune rêveur n'a pas un denier. Alors, il se ravise, et prend une +résolution sage; il se faufile, le plus innocemment possible, dans un +complot coupable, évite la mort, et n'évite pas la déportation: un +superbe vaisseau est nolisé pour le déporté; la philanthropie des +publicistes réclame pour lui les plus grands égards; on le soigne donc +comme un passager qui a payé sa place; chaque matin, le docteur du bord +lui rend une visite. Enfin, il est traité en fils de famille, en aimable +enfant prodigue, et il reçoit chaque jour une portion de veau gras de la +table du commandant. + +--Voilà justement mon histoire, dit Maurice. + +--Votre histoire, Maurice, est encore plus compliquée. Vous étiez, vous, +déporté, transporté, exilé, par le tribunal du hasard, dans les climats +du Nord, homicides pour certaines organisations; vous étiez un Ovide +chez les Scythes; un palmier transplanté sur le Pont-Neuf; un enfant du +soleil cerclé de glaçons. Vous dépérissiez à vue d'Å“il, comme le jeune +Potavéry, ce sauvage du Sud, domicilié rue Mouffetard. + +Voilà que votre nom se trouve mêlé à une liste de conspirateurs. +Aussitôt la justice sévère vous déracine du Pont-Neuf où s'exhalait +votre dernier souffle; on fulmine, d'une voix enrhumée par nivôse, un +réquisitoire contre vous; on vous frète une jolie corvette de +vingt-quatre pièces de canon, et on vous oblige, au nom de Thémis +vengeresse, à vivre, à ressusciter, à respirer les baumes de la mer, à +faire trois repas par jour, à être amoureux d'une veuve adorable, à +visiter les merveilles de ce monde, universelle patrie de nous tous, et +à cultiver sur une terre féconde, cent mille arpents dont le +propriétaire est le soleil, lequel se laisse facilement exproprier. + +--Voilà un châtiment, c'est vrai, dit Maurice. + +--Maintenant, Maurice, croyez-vous être seul à jouir des bénéfices de +votre châtiment? les deux tiers de nos déportés sont dans le même cas. +Ils étaient morts comme vous, et comme vous ils vivent. Les hommes ne +savent ni récompenser ni punir, et tout cela me prouve que nous marchons +à un ordre nouveau, et que la Providence sait bien ce qu'elle fait, si +les hommes ne le savent pas.... + +--Continuez, Alcibiade.... + +--Je regarde notre brave pilote qui me fait des signes inintelligibles +comme un sauvage de Madagascar.... Je crois qu'il demande à être honoré +de votre salut.... Saluez-le donc, Maurice, avec le plus charmant +sourire de vos yeux. + +--Mais cette atroce consigne ne finira donc pas?--dit Maurice, après +avoir salué gracieusement son père; me sera-t-il toujours défendu de +serrer la main de ce brave homme dont la vue seule me réjouit? + +--Un peu de patience, Maurice, toutes les consignes de mer expirent sur +terre... Attendez le moment: ce ne sera pas encore très-long. + +--Continuez donc, Alcibiade, je suis fâché de vous avoir interrompu. + +--Maurice, la révolution de 89 a tout déplacé; les forces vives du pays +montent peu à peu du fond à la surface, et menacent d'envahir le sol +tout entier. Il n'y aura bientôt plus de place pour tout le monde au +festin. Aujourd'hui, chacun a le droit de vivre, et chacun soutiendra +son droit. + +La mot _égalité_ a traversé l'air, cela suffit, il ne retombera pas au +néant. L'avenir est un créancier qui se prépare à demander beaucoup au +passé son débiteur: il faudra payer à l'échéance; avisons. Un homme +avait très-bien compris tout ce que le présent doit léguer de +broussailles à l'avenir: c'est Bonaparte. Sa récente campagne de Syrie +est un mystère dont les esprits frivoles n'ont saisi que la moitié. + +Un mot prononcé, comme une phrase d'oracle, devant Saint-Jean-d'Acre, a +révélé une pensée féconde et parallèle à la situation. Après soixante +assauts inutiles livrés devant la Tour-Maudite, Bonaparte résolut de +lever le siège, et il prononça tristement ces paroles: _Le sort du monde +était dans cette tour!_ + +--Je n'ai jamais bien compris cette exclamation, dit Maurice. + +--Maurice, bien peu de gens l'ont comprise, et cela doit vous consoler. +Bonaparte voulait accomplir l'Å“uvre inachevée d'Alexandre. Il venait de +jeter son regard aquilin sur la situation, et il comprenait qu'il était +urgent de déplacer cette dévorante activité d'esprit, fille de +l'éruption de 89, et de lui créer un autre foyer lointain, sur des +terres en friche, et sous un soleil nouveau. + +Paris, ce grand centre d'agitation, que l'imprévoyance de soixante-six +rois a laissé former sur les deux rives de la Seine, Paris menaçait de +devenir une cité prétorienne, toujours disposée à détruire et à élever +un gouvernement quelconque, comme Byzance autrefois: il fallait donc +occuper ailleurs le génie aventureux et superbe de ses enfants. Ce +qu'Alexandre avait fait pour la Macédoine, impatiente du joug de +Philippe, Bonaparte allait le tenter pour l'orageuse France de 89. +C'était un plan merveilleux et sauveur. Il s'agissait de pénétrer +jusqu'aux régions de l'aurore, avec ces soldats de fer qui ont traversé +le vallon des deux Pyramides et franchi le Thabor, et de planter le +drapeau colonisateur de la France dans ces fertiles plaines de Lahore +qui sont arrosées par cinq fleuves, et fécondées par le soleil. + +Saint-Jean-d'Acre pris, ce plan s'achevait; le sort du monde était dans +sa tour. Bonaparte ne se trompait pas. Aujourd'hui, les hommes, à leur +insu, semblent vouloir continuer ce plan, et on envoie des déportés aux +terres lointaines. Chaque exilé de France est un grain de semence déposé +sur le berceau d'une colonie. Quand se fera la moisson? Dieu le sait; +après un demi-siècle peut-être; les nations peuvent attendre, elles ont +la vie longue. Nous sommes, nous, sur ce navire, l'avant-garde de cette +migration future qui doit soulager la France, en l'éparpillant sur les +continents et les archipels lointains. Nous ressemblons à ces deux +Hébreux que Josué envoya en Palestine, et qui s'en revinrent en +rapportant sur leurs épaules des échantillons d'une fécondité +merveilleuse, pour attirer leurs frères vers les champs promis. + +--Que Dieu vous écoute, pour le bonheur de notre malheureux pays! dit +Maurice en joignant ses mains. + +--Quant à moi, poursuivit Alcibiade, vous verrez bientôt ce qu'un homme +frivole, un aristocrate échappé de la lanterne en se déguisant en fou, +un Alcibiade parisien a résolu de faire pour préparer des ressources aux +hommes de l'avenir. Un soir,--c'était, je crois, le 2 nivôse,--un soir, +je causais de mes penchants vicieux avec une femme à jamais perdue pour +nous deux, avec la belle Lucrèce Dorio, et je lui disais que tout homme +doit employer ses vices au profit de l'humanité, puisque les vertus sont +si rares. + +Un jour, ajoutai-je, vous me verrez mettre ma théorie en action. Ce jour +est venu. Nous allons nous appliquer à l'Å“uvre, vous et moi, et nous +aurons avec nous de bons travailleurs. Ce que je vous dis à présent, +Maurice, je l'ai dit à chacun de vos camarades en particulier, dans nos +entretiens de la cabine et lorsque l'ouragan sifflait sur le pont; ils +m'ont tous répondu, tous, en me serrant la main, comme vous faites en ce +moment. Les hommes graves, les hommes d'État ont perdu le pays; il est +temps que les hommes de plaisir et de frivolité le sauvent, sinon dans +le présent, du moins dans l'avenir.... Maurice, regardez.... le point +noir se lève à l'horizon! + +A ces mots, le cri _terre! terre!_ tomba du sommet des mâts, et tout le +peuple du navire accourut sur le pont. + +Les larmes inondaient tous les visages; tous les pavillons se hissaient +aux cordages des mâts, et l'_Églé_ saluait de son artillerie joyeuse +cette terre, fille de l'Afrique et de l'Océan indien. + +Alcibiade qui, dans les moments solennels, savait donner à sa figure une +gravité qu'on ne lui avait jamais vue, prit Maurice par la main, et lui +dit: + +--Mon ami, je vous ai promis une récompense, et vous allez la recevoir. + +--J'attends,--dit Maurice, avec une émotion extraordinaire. + +--Maurice, votre âme est forte, et votre corps a repris toute sa +vigueur. Aujourd'hui, vous pouvez supporter, sans péril, une crise +violente... vous me promettez de ne prononcer aucune parole, de ne faire +aucun mouvement qui puisse attirer sur nous l'attention des gens du +vaisseau. + +--Oui,--répondit Maurice, en fixant des yeux effarés sur son +interlocuteur. + +--Recueillez toute votre énergie, Maurice, il y a des coups de foudre de +toute espèce; l'extrême joie et l'extrême douleur sont intolérables pour +les âmes faibles.... + +--Oh! parlez! parlez! je suis prêt à tout entendre,--interrompit Maurice +en s'agitant convulsivement sur ses pieds. + +--Maurice,--dit Alcibiade en baissant la voix et montrant du doigt +l'horizon,--Maurice, votre patrie est là , et votre père est ici. + +Ces deux mots: _Mon père!_ sortirent comme un murmure sourd et comprimé +des lèvres de Maurice. + +En ce moment, l'agitation et le désordre régnaient sur le pont du +navire, et le canon de la corvette retentissait sur l'Océan. + +Le jeune déporté suivit l'indication du doigt d'Alcibiade, et, en +tournant la tête, il aperçut derrière son épaule un visage mouillé de +larmes et deux bras qui s'ouvraient pour une étreinte. + +C'était Sidore Brémond. + +Les deux cÅ“urs se fondirent en un seul cÅ“ur qui savoura, en un instant, +toutes les allégresses du ciel. + +Alcibiade les sépara violemment, et dit: Assez: + +Puis, reprenant le ton léger et la physionomie riante:--Maurice, +--ajouta-t-il,--je voudrais bien savoir ce que font en ce moment les +juges qui vous ont condamné à la déportation. Comme ils seraient heureux +s'ils avaient eu le bon esprit de se condamner eux-mêmes! Quel est celui +d'entre eux qui n'envierait pas votre destin? Vous retrouvez votre père, +vous êtes aimé d'une femme charmante, vous allez descendre dans un beau +pays, vous avez la jeunesse et la santé de vos passions. Vos juges vous +ont condamné au bonheur à perpétuité. + +--Je vous jure, mon ami,--dit Maurice,--que je ne commettrai pas une +seule faute qui puisse faire casser ce jugement. + +L'_Églé_ courait à toutes voiles, et on voyait déjà sortir de la ligne +de l'horizon les crêtes bleues des montagnes et la cime des arbres du +rivage africain. + + + + +La lettre de l'Actéon + + +XIX + +Le vieux portier de la maison n°1, rue Mesnars, avait fait une bonne +action; depuis plusieurs jours, il donnait l'hospitalité à un de ses +collègues chassé de sa loge pour cause de démolition d'hôtel, au +carrefour Saint-Nicaise. + +Du moins ce collègue, en demandant un asile au vestibule d'une maison +opulente, avait expliqué ainsi l'origine de ses infortunes de portier. + +Ce jour-là , le pauvre expulsé venait de s'asseoir auprès du poêle de +faïence, et réchauffait en même temps ses pieds et ses mains, pendant +que son regard, animé d'un sourire de gratitude, se tournait vers le +maître de la loge, et lui transmettait toute l'éloquence du cÅ“ur. + +--Ah! nous avons un rude hiver cette année, + +Dit le vieux portier en ouvrant le poêle et en faisant à son collègue la +politesse d'une nouvelle bûche. + +On n'a pas vu tant de neige et de verglas depuis l'hiver de 89. + +--Quel hiver, celui de 89! + +Dit le collègue en frissonnant de tout son corps. + +Je l'avais prédit à ma pauvre femme... quand je vis la fontaine de la +rue de l'Arbre-Sec toute gelée, le 2 février, le jour de la +_Chandeleur_, je dis: Ce sera un fameux hiver! et je ne me trompais +pas. + +--Citoyen... pardon, j'ai encore oublié votre nom... + +--Lemaney... + +--Citoyen Lemaney, avez-vous fait aujourd'hui, votre tournée au faubourg +Saint-Germain? + +--Ah! mon Dieu! oui... impossible de trouver une porte! Il y a des +propriétaires qui se sont mis à tirer eux-mêmes le cordon, par économie +ou par peur... cependant on m'a donné quelque espoir rue des Pères. J'ai +été renvoyé à sextidi de la décade prochaine... + +--C'est bien, citoyen Lemaney... + +--J'espère que je ne vous suis pas à charge au moins!.. + +--Pas du tout, citoyen Lemaney. Il faut bien se porter secours entre +collègues... Et puis, comment voulez-vous m'être à charge? Vous entrez +ici à neuf heures du matin, vous apportez votre petit déjeuner, vous +vous chauffez à mon poêle; nous causons; vous me lisez _la Gazette_, et +quand le jour tombe, vous allez vous coucher rue Fromenteau, à l'auberge +des _Deux-Pigeons_ où _on loge à la nuit_, pour un sou, à ce que vous +m'avez dit. + +--Tout ça est très-exact, Interrompit Lemaney avec une émotion +équivoque. + +Mais si l'hiver n'était pas rigoureux comme il est, je passerais mes +journées au Palais-National ou à la place des Vosges, et je ne vous +importunerais pas... + +--Voyons, citoyen Lemaney,--dit le portier,--ne parlons plus de ça: nous +nous fâcherions.... M'apportez-vous quelques nouvelles aujourd'hui? + +--Pas la moindre.... seulement on m'a dit qu'on allait construire un +pont de fer entre le Louvre et le palais des Quatre-Nations. + +--Un pont de fer! ça ne me paraît guère possible: quand j'y passerai, je +le croirai. + +--C'est ce que j'ai dit au frotteur de l'hôtel Cambacérès, qui m'a +annoncé cette nouvelle. + +--Le citoyen Cambacérès était votre voisin, quand vous logiez au +carrefour Nicaise? + +--Nous étions porte à porte. + +--Citoyen Lemaney, savez-vous pourquoi le citoyen consul Cambacérès, qui +avait le droit, comme le citoyen Lebrun, de se loger aux Tuileries, n'y +est pas entré? + +--Dam! c'est qu'il a eu peur d'en sortir.... Le citoyen Cambacérès est +un fin matois, quoique gros. + +--À ces paroles, trois coups de marteau retentirent sur la porte; une +main automate tira le cordon, et le facteur entra, un trousseau de +lettres à la main. + +Une voix timbrée au conservatoire de la poste, entonna cette phrase dans +le vestibule:--La citoyenne Lucrèce Dorio, huit sous et demi. + +Le portier prit nonchalamment la lettre, paya le facteur, et après avoir +refermé la porte de la loge, il dit, comme en _a-parte_: + +--Celle-là , au moins, ne restera pas à mon compte. + +Puis, élevant la voix pour la remettre au ton de l'entretien interrompu: + +--Croiriez-vous, citoyen Lemaney,--dit-il,--que j'ai là pour dix écus de +lettres que d'anciens locataires ne sont pas venus réclamer? + +--Des émigrés sans doute? + +--Pas plus émigrés que moi, citoyen Lemaney; ce sont de mauvais payeurs, +qui m'ont dit en partant: + +--Mathieu, reçois les lettres qui arriveront à mon adresse; on viendra +les réclamer.... Oh! oui, bonsoir! personne n'a paru. J'aimerais mieux +cependant ces dix écus dans ma poche que dans la bourse de la +République.... + +--Il faut vous faire rendre vos dix écus, citoyen Mathieu, interrompit +vivement Lemaney. + +--Et par qui? + +--Dam! par le gouvernement. + +--Est-ce qu'il rend quelque chose, le gouvernement, citoyen Lemaney? + +--Il vous rendra vos dix écus. + +--Ah! je voudrais bien voir ça! + +--Vous le verrez.... Que me donnez-vous pour ma commission? je me charge +de vous les faire rendre. + +--Je vous donnerais bien un petit écu,--dit le portier en riant aux +éclats. + +--Non, je ne demande pas tant,--dit le portier d'un air scandalisé. + +--Écoutez, citoyen Mathieu, je dois un compte de douze nuits à l'auberge +des Deux-Pigeons: donnez-moi une pièce de douze sous, et je vous fais +rentrer dans vos dix écus, moins mes douze sous de commission. + +--C'est entendu, citoyen Lemaney.... Voilà toutes ces pauvres lettres +dans un tiroir, vous pouvez les prendre.... + +--Après mon déjeuner, je ferai cette course à la direction des +postes.... Ne me donnez-vous pas celle que vous venez de recevoir à +présent pour la citoyenne duchesse Glorio?... + +--Lucrèce Dorio,--dit en riant le portier.--Ah! celle-là envoie souvent +ici sa femme de chambre.... Vous l'avez vue, je crois, tridi dernier.... +Une jolie petite fille avec une robe de bouracan vert, et des dentelles +larges comme ça, qui lui battent les joues comme des ailes de +tourterelle.... + +--Ah! oui, oui,--dit Lemaney après une réflexion feinte ou vraie,--je +l'ai vue effectivement. Elle est entrée, elle vous a fait un signe, et +elle est sortie, comme si un amoureux l'enlevait. + +--Vive comme la poudre! Oh! un amoureux ne l'enlèvera pas, celle-là , +c'est elle qui enlèvera l'amoureux.... Eh bien, citoyen Lemaney, quand +on voit cette espiègle de Tullie à côté de sa maîtresse, elle paraît +laide. Il faut vous dire aussi que mon ancienne locataire, la citoyenne +Lucrèce Dorio, est une Vénus comme il n'y en a pas. + +--Son mari doit être bien jaloux.... + +--Elle est veuve, citoyen Lemaney. Son mari a été tué en Suisse, à la +bataille de Zurich.... Tenez, j'ai acheté la gravure; la voilà collée à +côté du miroir.... La citoyenne Lucrèce, en entrant dans ma loge, pour +me donner douze francs d'arrhes de son loyer, regarda cette gravure et +dit en riant: Tiens! c'est la bataille où mon mari a été tué! Voilà +comment j'ai appris cela. + +--Celle-là ne doit pas manquer d'amoureux,--dit Lemaney, en riant d'un +air stupide. + +--Ah! je vous garantis que non!--dit le portier en étendant ses bras, et +en les levant ensuite vers le plafond de sa loge,--et à telles enseignes +que le propriétaire voulait lui faire signifier son congé pour le terme +de messidor dernier; mais j'ai répondu de sa bonne conduite, moi, et +tout s'est arrangé. Vous connaissez comme moi les vieux propriétaires; +ils ne peuvent pas souffrir les amoureux: ils disent que ça déprécie les +immeubles; comme s'ils n'avaient jamais rien déprécié, eux, quand ils +étaient jeunes, et qu'ils n'avaient pas de maisons. + +--Enfin,--dit Lemaney,--vous avez gagné le procès de la citoyenne +Lucrèce Lorio. + +--Dorio, Dorio, vous estropiez toujours son nom, citoyen Lemaney.... +Oui, c'est vrai, j'avais gagné son procès; mais un beau jour, elle a +fait enlever ses meubles, et elle a quitté la maison.... Une femme +généreuse comme une ci-devant reine, et qui vous mettait dans la main un +louis d'or comme une pièce de six liards!... Tenez, je me chauffe encore +de son bois; elle m'en a laissé plein la cave; et dire qu'on a traité +cette femme comme une espionne de Pitt et Cobourg! + +--Vous croyez donc, citoyen Mathieu, qu'elle ne rentrera plus chez +vous?--demanda Lemaney d'un air nonchalant. + +--Jamais plus.... Elle est partie à la campagne. + +--Aux environs de Paris, probablement? + +--Ah! voilà ce que je ne sais pas, citoyen Lemaney.... quelquefois +pourtant je m'imagine qu'elle est allée chez la famille de son mari. + +Un sourire involontaire traversa la figure de Lemaney. + +Le vieux portier ne remarqua pas ce sourire, et il parut absorbé par les +tristes réflexions que lui inspirait la perte de cette excellente +locataire, la citoyenne Lucrèce Dorio. + +Lemaney se plongea dans la lecture de l'_Almanach du Consulat_, tout +frais éclos des presses de Lejay, place Thionville, unique livre de la +bibliothèque du portier. + +Le bruit d'une voiture qui doublait l'angle de la rue Mesnars arracha +le citoyen Mathieu à ses réflexions. + +Un instant après, le cordon de la loge répondit au marteau de la porte, +et une jeune fille couverte d'un manteau de soie noire rembourré de +fourrures s'élança dans le corridor d'un pas leste qui connaissait le +terrain. + +--Ah! ah! dit le portier; c'est la petite citoyenne Tullie! + +À ces mots, Lemaney ferma nonchalamment l'_Almanach du Consulat_, et +prenant le paquet de lettres, il dit avec insouciance: + +--Citoyen Mathieu, je vous laisse en bonne compagnie; je vais chez le +directeur de la poste pour réclamer nos dix écus. + +Le vieux portier fit un signe d'approbation, et tendit la main à son +collègue, qui sortit. + +Quand Lemaney eut tourné le coin de la rue Mesnars, il s'arrêta et +examina le pavé avec une attention singulière. + +Une couche de neige recouvrait un verglas solide, et imposait beaucoup +de circonspection et de lenteur aux pieds des hommes et des chevaux. + +Cette remarque parut satisfaire Lemaney, car il redressa la tête, de +l'air d'un homme qui se félicite d'une observation qu'il vient de +s'adresser à lui-même. + +Ensuite, il entra dans une petite boutique d'apparence suspecte, quitta +sa casquette de loutre et sa veste de drap d'Auvergne, se coiffa d'un +énorme chapeau, colline de feutre, coupée de trois vallons, se revêtit +d'une houppelande respectable, et courut se placer en observation aux +avenues de la rue Mesnars. + +Tullie n'avait répondu que des monosyllabes aux vingt questions plus ou +moins oiseuses du portier; elle tenait enfin une lettre, et dans sa +légitime impatience de la porter à sa maîtresse, elle ne perdit dans la +loge que le temps nécessaire pour réchauffer ses pieds engourdis. + +Remontant bientôt en voiture, elle dit au cocher: Allez où vous m'avez +prise, et allez bon train, on sera reconnaissante. + +À quoi le cocher répondit: + +--Ma petite citoyenne, le pavé n'est pas bon. Hier, deux chevaux de mon +bourgeois se sont cassé les jambes sur le Pont-Neuf. + +La voiture partit donc d'un pas très-modéré; elle gagna les boulevards +et suivit leur ligne jusqu'à la hauteur de la rue des Tournelles, dans +les solitudes du Marais. + +Inutile d'ajouter que le faux portier Lemaney avait suivi la voiture, +qui s'arrêta rue des Tournelles, 57. + +Une heure après, Georges Flamant vit entrer cher lui son fidèle agent +Lemaney. + +Ainsi fut bientôt découvert l'asile qu'avait choisi Lucrèce Dorio, en +sortant de prison. + +Lemaney avait joué son rôle en homme élevé dans les officines de cette +sombre déesse ajoutée à la légende mythologique par les païens du +dernier siècle et qui, plus tard, devait être adorée sous le nom de +_Police_ dans un temple de la rue de Jérusalem. + + + + +La lettre de l'Actéon. + +(SUITE.) + + +XX. + +Le soir de ce jour, à la veillée, Lucrèce et Tullie, plus unies que +jamais par une familiarité née dans la même infortune, continuaient un +entretien intime, dont la lettre de Maurice était le sujet. + +Les deux jeunes femmes étaient en ce moment les uniques locataires de la +maison de la rue des Tournelles, 57, dont le jardin, alors fermé par une +grille de bois, longe le boulevard de la Bastille. + +À l'époque où se passe cette histoire, ce quartier de Paris était +presque inhabité et inhabitable à cause des émigrations et des +désertions. + +Peu d'années avant, Beaumarchais avait réfugié sa vie littéraire et son +comptoir commercial de céréales et d'armes à feu dans cette solitude +agreste, où sa maison était isolée, comme celle du _Vieillard des +Vosges_, illustrée en opéra-comique à Feydeau. + +La campagne commençait là et s'étendait à gauche jusqu'au faubourg +Saint-Antoine. + +Le calme et le silence de cette contrée lointaine avaient déterminé le +choix de Lucrèce Dorio; ne voyant plus rien autour d'elle, elle croyait +n'avoir plus rien à redouter. + +Son isolement était sa protection. + +Tullie et deux femmes de service, qui arrivaient chaque matin de la rue +Saint-Louis, étaient ses seules compagnes en attendant de meilleurs +jours. + +La lettre arrivée de Rochefort et confiée à l'_Actéon_, avait été, +depuis le matin, cent fois prise et reprise, lue et relue: quelquefois +Lucrèce en regardait fixement l'écriture, pour apprécier le degré de +force de la main qui en avait tracé les caractères, et se faire ainsi +une idée de la force du jeune voyageur. + +La veillée était triste, une seule lampe éclairait le salon; les vitres +d'une fenêtre dont les volets n'avaient pas été fermés laissaient voir +un tableau d'extérieur, où la nuit et l'hiver associaient leur +désolation. + +Des guirlandes de neige couvraient les squelettes des arbres du jardin, +et donnaient une teinte encore plus ténébreuse à la zone du boulevard, +où Paris expirait alors dans le désert. + +Un vent aigu, voix dolente de cette nuit, secouait les flocons figés à +la cime des ormeaux de la Bastille et faisait grincer, sur son pivot, la +plume de fer qui servait de girouette à la maison de Beaumarchais. + +--Oh! ce pauvre enfant mourra dans la traversée! + +Disait Lucrèce avec des larmes dans les yeux et dans la voix. + +Plus de deux mille lieues sur mer! il y a de quoi tuer les plus forts, +et lui n'avait qu'un souffle au bord des lèvres! pauvre Maurice! + +--Avez-vous trouvé, madame, dans ce livre que je vous ai acheté hier, +quelque chose sur cet affreux pays? + +Demandait Tullie, en désignant un livre abandonné sur un guéridon. + +--Oui, oui, Tullie,--dit Lucrèce en secouant tristement la tête,--j'y ai +trouvé ce que je redoutais.... prends ce cours de géographie, ouvre-le à +la page marquée par un signet, et lis. + +Tullie ouvrit le livre et lut le passage: + +«MADAGASCAR, grande île d'Afrique, située dans l'Océan des Indes, entre +le dixième et le vingt-cinquième degré de latitude sud. + +»Les fièvres mortelles qui règnent dans ce pays empêcheront toujours les +Européens d'y former des établissements. + +»C'est un climat meurtrier, un sol partout marécageux et peu propre à la +culture, excepté à celle du riz. Les maladies endémiques de...» + +--Assez, assez,--interrompit Lucrèce,--tout le passage est sur le même +ton.... Ceux qui ont écrit cela n'avaient aucun intérêt à calomnier ce +pays; ce sont des voyageurs qui ont visité cette île, et qui ont écrit +ce qu'ils savaient bien. + +--C'est évident, dit Tullie. + +Et la vive femme de chambre, fatiguée d'une scène triste, trop longtemps +prolongée, hasarda, sur un autre ton, une réflexion accessoire qui +pouvait changer la nature de cet entretien. + +--Certainement,--dit-elle,--le citoyen Maurice Dessains est un jeune +homme fort aimable; mais je crois qu'une femme avant de donner son +affection, doit réfléchir à tous les désagréments que cette affection +peut lui rendre. + +Ainsi, madame, je ne pourrai jamais, moi, me décider à aimer une +créature frêle, maladive, souffreteuse, enfin un valétudinaire de +profession, surtout si, autour de moi, j'avais de quoi choisir dans un +cercle d'amoureux bien constitués. + +--Tullie,--dit Lucrèce,--tu es encore trop enfant; tu as le cÅ“ur de la +jeune fille; un jour le cÅ“ur de la femme te viendra.... Mais c'est +précisément à cause de cela que j'aime Maurice en songeant qu'il n'a +plus de mère pour l'aimer; je le plains, en songeant qu'il n'a plus de +mère pour le plaindre; je veux qu'à son lit de mort il emporte avec lui +l'unique et suprême consolation que lui donne mon amour.... Je te dis, +Tullie, que tu es trop jeune pour comprendre ces mystères de tendresse. +Avise-toi d'aimer quelque robuste Antinoüs, fou de lui-même, et qui +daignera t'accorder ses faveurs, et après, je t'attends au dernier +quartier de ta lune de miel. + +Tullie allait répondre quelque chose, car une femme de chambre répond +toujours, mais elle remarqua sur le visage de Lucrèce une agitation +subite. + +Au moment où sa bouche s'ouvrait, un geste impérieux la ferma. + +Lucrèce souffla sur la lampe au même instant, et, saisissant le bras de +Tullie, elle la conduisit, sur la pointe des pieds, vers la vitre, et +lui montra une ombre effrayante qui passait sur la neige du jardin. + + + + +Une veillée. + + +XXI. + +Les deux femmes, immobiles de terreur, et blotties dans l'embrasure de +la fenêtre, regardèrent longtemps le jardin, qui n'était éclairé que par +la blancheur de la neige, mais elles ne découvrirent rien qui justifiât +une première alarme. + +La bise des nuits d'hiver continuait d'agiter les petits arbustes +voisins, et leur donnait ainsi, dans les ténèbres, des aspects +effrayants. + +On aurait cru voir une ronde de spectres, ou un conciliabule nocturne de +bandits. + +Sous l'obsession d'une crise de terreur, on aime à se donner une +explication rassurante, et à récuser le témoignage de ses yeux. + +Lucrèce, qui retenait son haleine sur ses lèvres, respira dans un +sourire; elle ferma le volet intérieur, ralluma la lampe, et dit à +Tullie: + +--Mon Dieu! quelle frayeur ces arbres m'ont donnée! J'ai les racines de +mes cheveux qui me brûlent, et mon front est glacé. + +--Mais qu'avez-vous donc vu ou cru voir? + +Demanda Tullie en touchant familièrement le front de sa maîtresse. + +Je n'en sais rien, Tullie; est-ce qu'on sait ce qu'on voit, dans la +nuit! les cimes des arbres remuaient dans le jardin, et cela m'a +fait peur. + +--C'est toujours imprudent à deux femmes, dit Tullie, d'habiter une +maison comme celle-ci, dans ce désert. + +--Que veux-tu que je fasse Tullie? indique-moi un moyen de vivre; j'ai +tout essayé, rien ne m'a réussi; je veux essayer la vertu. On en dit du +bien; Voyons.... + +--Mais cet essai n'empêche pas d'avoir des locataires dans sa maison, +pour vous défendre en cas de danger. + +--Tullie, tu es un enfant. D'abord les locataires nous défendent +très-peu en cas de danger; ensuite ils vous persécutent, vous +espionnent, vous accablent de déclarations d'amour ou de haine, selon la +manière dont ils sont reçus, et de bouche en bouche, de rue en rue, de +portier en portier, ils dénoncent votre retraite à tout Paris, si bien +qu'un jour on se retrouve encore en face avec ce démon de Georges +Flamant. + +--Que le diable l'emporte, ce Georges! + +--Oh! n'attends pas cela, Tullie; le diable ne s'est jamais emporté +lui-même. Je subirai cet être infernal tant que les pauvres femmes +seront sans protection dans ce pays. + +--Et comment, dit Tullie, n'avez-vous jamais eu l'idée de vous retirer +dans une ville de province?... + +--Ne prononce pas ce mot, Tullie. Je n'aurai jamais le courage de +m'inhumer de mon vivant. Il me faut l'air de Paris pour vivre. Paris est +le seul amant que je puisse aimer d'amour, et, depuis que j'y suis +malheureuse, je l'aime davantage. As-tu seulement vu un coin de la +province, Tullie, un seul coin? + +--Jamais madame. + +--Figure-toi des villes mortes, et enterrées sous la poussière; des +citoyens qui périssent d'ennui, et qui demandent à leurs voisins +l'aumône d'une distraction; des femmes qui ne s'habillent et ne sortent +que pour l'anniversaire de la Constitution de l'an VIII; des +sous-lieutenants oisifs qui font le siège de toutes les maisons où se +cache une ombre de jolie femme; de petits théâtres qui ne jouent qu'en +hiver, et qui sont habités au printemps par des chevaux. Tullie, +j'aimerais mieux me bâtir, comme la courtisane Rhodope, un tombeau, ici, +à Paris, avec des pierres données par mes amants, qu'habiter la province +dans un palais bâti et meublé pour moi. Si je quittais Paris, un jour, +je traverserais la province, en chaise de poste, les yeux et les stores +fermés, et j'irais m'établir à la Louisiane, au Canada, ou à Pondichéry. + +--Ah! comme je vous suivrais, moi, dans cette province-là ! + +Dit Tullie, en allumant un bougeoir. + +--Je comprends le coup-d'Å“il que tu viens de jeter sur la pendule,--dit +Lucrèce, en s'arrachant à son fauteuil,--il est déjà minuit; c'est +l'heure qui arrive le plus vite, quand on cause le soir. + +Les deux femmes montèrent aux appartements par un escalier où semblaient +monter avec elles tous les échos du large vestibule. + +Une tristesse sourde tombait des étages supérieurs, car rien n'y +annonçait la présence des êtres vivants. + +La nouvelle chambre de Lucrèce n'était pas décorée selon le goût romain +du gynécée de la rue Mesnars. + +Elle avait gardé les traditions tapissières de l'école de Louis XIII; le +lit surtout aurait pu figurer dans l'alcôve du palais du Sommeil, sur +les monts Cimériens. + +Il étalait des couches superposées du plus suave édredon, entre quatre +piliers de bois des îles, où s'agrafaient des rideaux lourds, dont +l'envergure, quand elle se déployait le soir, protégeait le sommeil avec +quatre épaisses murailles de camaïeu. + +--Ces femmes laissent toujours ma fenêtre ouverte! + +Dit Lucrèce en entrant dans sa chambre à coucher.--Tullie, ferme tout +cela bien vite, et déshabille-moi. + +Tullie ferma portes et fenêtres, et vint se placer derrière le fauteuil +où Lucrèce renversait en arrière sa belle tête toute ruisselante de +cheveux noirs. + +--Je vais vous faire une charmante toilette de nuit, madame,--dit Tullie +en jouant avec ses petites mains dans la chevelure de sa maîtresse. + +--Je vais vous coiffer comme une nouvelle mariée.... Nous ne voyons +personne, c'est vrai; mais nous autres femmes, nous sommes un peu +coquettes pour nous; n'est-ce pas, madame? + +--Enfant! + +--Que voulez-vous, madame! vous m'avez bien effrayée tantôt, et +maintenant je chante comme l'oiseau après l'orage. Rien ne rend gai +comme la peur, quand elle a passé. + +--Eh bien! sois gaie, mais coiffe-moi. + +--Si j'étais homme, j'aurais la passion des beaux cheveux.... Elles +étaient folles, n'est-ce pas, les femmes qui se poudraient les cheveux +avant la Révolution?... c'est comme la mode des gants, elle a été +inventée par une femme qui avait de vilaines mains.... C'est aussi une +femme chauve qui avait inventé la poudre amidon.... et les autres femmes +qui ont de belles mains et de beaux cheveux sont-elles niaises de suivre +ces modes-là ! + +--C'est assez juste, ce que tu me dis, ma petite Tullie, mais +dépêche-toi. + +--Ah! madame, vous êtes si belle que je ne vous quitterais plus, quand +je vous tiens sous mes deux mains.... vous voilà coiffée à +l'_hermap_..., j'ai oublié le nom que donne le coiffeur Amiel à cette +statue qui dort, au Louvre, sur un matelas. C'est une coiffure de +lit.... je vais vous défaire votre robe, ce ne sera pas long, madame.... +Mon Dieu! les belles épaules! on dirait qu'il a neigé dessus.... Voyez +comme je suis leste! je n'ai plus qu'à vous déchausser et puis je me +retire dans ma petite chambre; c'est l'affaire d'un instant.... Tenez, +madame, regardez.... je puis cacher un de vos pieds dans ma main; mes +petites mains pourraient vous servir de souliers.... Je crois qu'il +devrait être permis à une femme de chambre de baiser les pieds de sa +maîtresse... Bien! j'ai pris ma récompense, et j'attends vos derniers +ordres avant de me retirer. + +--Bonne nuit, Tullie.... Vous entrerez dans ma chambre au petit jour. + +Tullie alluma son bougeoir, s'inclina devant Lucrèce, et ouvrant et +refermant une petite porte, elle traversa un long corridor de +communication et entra dans sa chambre à coucher, en fredonnant l'air +du _Devin_. + + Quand on sait aimer et plaire, + A-t-on besoin d'autre bien? + +Lucrèce se plaça devant son miroir, et comme pour juger si elle méritait +les éloges de sa femme de chambre, elle donna quelques instants à une +petite revue de coquetterie, indispensable complément de sa toilette de +minuit. + +Le fond de la chambre, reflété par le miroir, avait une teinte sombre et +confuse, et les quatre piliers de l'alcôve, chargés de leurs rideaux +massifs, prenaient, dans les profondeurs de la glace vénitienne des +formes étranges, ce qui fit sourire Lucrèce, mais de ce sourire qui +laisse la tristesse dans le regard. + +Un murmure distinct, assez semblable à une respiration comprimée avec +effort, arriva de l'alcôve, et la jeune femme tressaillit; elle se +retourna vivement et regarda partout. + +C'était une erreur d'imagination, sans doute causée par le souvenir de +l'ombre fantastique du jardin. + +Lucrèce marcha vers le lit, avec une terreur vague dont elle ne se +rendait pas compte, et, si la honte d'avouer une peur enfantine ne l'eût +pas retenue, elle aurait rappelé Tullie sur-le-champ. + +Comme elle luttait avec cette indécision, les plis d'un des rideaux +amassés autour d'un pilier parurent s'agiter du tapis au plafond. + +Lucrèce ouvrit des yeux démesurés, et sentit brûler la racine de ses +cheveux. + +Au même instant, deux plis du rideau se séparèrent, et une tête horrible +apparut, comme une fleur de l'enfer, subitement éclose sur le lit des +Euménides, au souffle du démon. + +La jeune femme, nue et frissonnante chercha un cri de détresse au fond +de sa poitrine, mais sa langue se dessécha; elle voulut fuir, mais ses +yeux se paralysèrent; une tempête de sang éclata dans son front; ses +bras se raidirent en essayant une défense impossible; la vie s'éteignit +au fond de son cÅ“ur; elle tomba, comme tomba la plus belle des statues, +dans un temple livré à la dévastation. + + * * * * * + +Sept heures sonnaient à l'horloge du Cadran-Bleu, lorsque Tullie ouvrit +sa fenêtre pour consulter les progrès du jour. + +Elle donna un regard triste au tableau qui se déroulait devant elle. + +Toujours la neige, toujours les arbres morts; toujours les toits +couverts d'un suaire; et sur le boulevard quelques charrettes lourdes +apportant des provisions aux marchés. + +Tullie, faute d'interlocuteur, et éprouvant, comme l'oiseau qui se +réveille, le besoin de chanter, se résigna au monologue:--Il est de trop +bonne heure encore--se dit-elle en fermant sa vitre--pour entrer chez +madame. On est si heureux de dormir quand il fait froid. Il y a des +animaux qui dorment tout l'hiver. Que d'esprit ont ces animaux!... +_Entrez chez moi au petit jour_, m'a dit madame... Oh! je sais bien ce +qui l'a brouillée avec le sommeil aujourd'hui... Elle s'est couchée avec +un projet de lettre dans la tête; elle veut écrire, ce matin, au citoyen +Maurice, et il faut bien dix heures à une femme pour écrire quatre pages +à son ami... + +Le courrier de Rochefort part à cinq heures.... Je voudrais bien +pourtant qu'on m'expliquât comment une lettre envoyée à Rochefort arrive +à Madagascar, et qu'on ne paie que huit sous et demi pour deux mille +lieues, lorsqu'il en coûte trois sous par la petite poste, pour écrire +du boulevard du Temple au faubourg Germain... Ah! je vois que tout est +encore très-mal arrangé dans ce pays, malgré les six révolutions qu'on +nous a faites depuis douze ans! + +Tullie ôta sa coiffe de nuit, s'ajusta complaisamment au miroir un +bonnet à fines dentelles flottantes, épingla son fichu, serra les +cordons de son tablier autour d'une taille souple et déliée comme le col +d'un cygne, et, de la pointe de ses jolis doigts, effaçant la couche +brumeuse distillée par le froid sur sa vitre, elle dit: + +--Voilà le grand jour: c'est tout ce que le ciel peut nous donner de +plus clair, quand il économise le soleil. + +Entrons chez madame. + +Rien ne pourrait dépeindre la surprise de Tullie, lorsqu'en entrant dans +la chambre elle vit la fenêtre toute grande ouverte, et sa maîtresse +encore au lit. + +Ses regards tombèrent sur le jardin, où la neige gardait des empreintes +de pas toutes fraîches et de dimensions différentes, ce qui attestait la +visite nocturne de plusieurs hommes. + +Tullie ne donna qu'un coup-d'Å“il rapide à ce tableau effrayant, et elle +se précipita vers l'alcôve pour réveiller sa maîtresse; mais le cri de +terreur qu'elle poussa ne put pas même arracher Lucrèce à son immobilité +de cadavre. + +L'intérieur de cette alcôve sombre offrait un de ces spectacles +émouvants qui ne se retrouvent que dans les villes prises d'assaut et +abandonnées aux brutales fureurs des soldats. + +Tullie, toute inondée de ses larmes, toute palpitante de terreur, ouvrit +la porte, et descendit rapidement l'escalier, sans détermination bien +précise, mais pour se réfugier dans le calme et la réflexion qui +inspirent les bons conseils. + + + + +Madagascar. + + +XXI. + +L'île de Madagascar est une petite Afrique placée à côté de la grande. + +Sur la carte, elle ressemble à une chaloupe qui suit un vaisseau. + +Une chaîne de montagnes la traverse du nord au sud, dans presque toute +sa longueur. + +Ainsi, le mont Lupata, nommé l'Arête, ou l'Artère du monde, sillonne +l'Afrique dans la même direction: ce qui semble devoir prouver que +Madagascar est un petit continent à part, et n'a pas été détaché, comme +d'autres îles, du grand continent voisin, dans quelque cataclysme +géologique. + +C'est un pays primesautier, comme l'Australie et Bornéo. + +Madagascar, est, au contraire, une mère féconde, qui a prodigué autour +d'elle des rejetons, comme une planète entourée de satellites, sur le +firmament de la mer. + +De grands cours d'eau descendent de toutes les crêtes, de tous les +réservoirs de la chaîne de montagnes qui traverse Madagascar, et cette +richesse d'humidité permanente, sous un ciel de feu, au lieu de lui +être favorable, lui a donné ces maladies endémiques, signalées par les +géographes, et redoutées par les Européens. + +Comme ces explications, toutes froides qu'elles sont au milieu d'un +récit dramatique, sont pourtant indispensables, et se rattachent à cette +histoire par le plus puissant des liens, on permettra au narrateur, +ennemi des détails intermédiaires et oiseux, de s'arrêter, en quelques +lignes, sur cette nouvelle topographie de Madagascar. + +Ces grandes eaux qui descendent des deux versants ne conservent pas leur +impétuosité torrentielle jusqu'au canal de Mozambique et à l'Océan +indien. + +Arrivées au pied des monts, elles rencontrent des plaines molles, des +terrains gras, où elles stagnent paresseusement et où leur vive énergie +s'éteint dans d'immenses marécages, bornés par les horizons maritimes. + +Voilà les foyers indestructibles des fléaux de Madagascar. + +Ce sont les marais Pontins ou le Delta du Rhône, sur une échelle à +gigantesques proportions. + +Le vent d'Afrique et le soleil de l'Inde ont épuisé le souffle et la +flamme sur ces marécages, et ils sont encore ce qu'ils étaient aux +premiers jours de la création. + +Les naturels du pays vivent, dans cette atmosphère de fièvres, comme les +paysans de Sienne et de Terracine en Italie, et d'Istres et de Saintes +en Provence. + +La terre natale a toujours l'air de prendre un soin exclusif des enfants +qu'elle produit. + +Toutefois, en regardant la carte du monde, et en songeant à l'avenir des +peuples, si providentiellement conduit vers de nouvelles destinées par +les mains de fer de la vapeur et des révolutions, il reste évident que +tant de beaux pays lointains, où la fécondité peut même supprimer le +travail, n'ont pas été créés exclusivement pour nourrir quelques +peuplades sauvages, prosternées devant des fétiches et des manitous. + +Et que les grandes migrations septentrionales doivent un jour venir +demander leur place à ces splendides festins servis par le soleil et +l'Océan, ces deux intendants de Dieu. + +Cela étant admis, on interroge les voyageurs, et non les préjugés, et +on arrive à de consolants résultats sur la question spéciale qui nous +occupe en ce moment. + +La chaîne de montagnes qui se hérisse du nord au sud de Madagascar +décrit un arc immense, de sorte qu'elle laisse, à ses deux extrémités, +de vastes plaines et des bois touffus s'étendre, d'un côté, jusqu'au cap +Marie, de l'autre, jusqu'à la baie de Diégo-Suarez. + +Aux deux pointes de l'arc, les conditions atmosphériques doivent changer +absolument de caractère, surtout vers la pointe nord. + +Sur ces tièdes rivages, on ne retrouve plus ces pernicieux courants qui +dégénèrent en eaux stagnantes et exhalent le poison et la mort; ce sont +partout des terrains légèrement accidentés, recouverts de fleurs et +d'arbres, avec les ombres tièdes, les eaux douces et les fruits doux. + +C'est l'Afrique qui vient expirer mollement sous le péristyle de +l'Inde. + +Ce sont les fécondes haleines des archipels voisins et du golfe d'Oman, +qui semblent accourir sur les mers pour enrichir l'homme ou réjouir le +désert. + +Ce sont de petits golfes, des baies recueillies, des ports vierges, qui +ont déjà reçu des noms, en attendant des vaisseaux. + +Diégo-Suarez, qui s'ouvre près du cap d'Ambre. + +Le port Louquez; les baies de Vohemare, de Nosse, d'Ifonty, de Narrenda, +et d'autres asiles que le navigateur dédaigneux a effleurés en les +abandonnant après leur baptême équinoxial. + +Mais ce serait peu de trouver dans ces vastes contrées maritimes la +fécondité du sol et la salubrité l'air. + +La Providence ne fait pas les choses à demi, quand elle veut appeler +l'homme, si l'homme oublie une fois d'être sourd. + +L'antagonisme, ce vieux fléau de la terre, et cet amusement éternel des +nations civilisées, doit se retrouver, et se retrouve avec ses haines +les plus vives, chez les peuples sauvages. + +Il ne faut pas demander aux barbares d'être plus chrétiens que nous. + +Ainsi, ne nous étonnons point de rencontrer, dans cette île immense de +Madagascar, deux nations en état permanent de guerre ouverte. + +Les Hovas et les Sakalaves. + +Nous n'ayons rien à attendre des premiers, du moins dans le présent, +mais l'avenir a des secrets de guérison pour toutes les haines. + +Or, les Hovas se sont constitués nos ennemis; ils détestent notre +pavillon, et sont toujours prêts à s'opposer de vive force, comme leur +climat, à nos établissements de Madagascar. + +Nous trouvons, par bonheur providentiel, une compensation à cette haine +des Hovas, dans l'amitié de leurs éternels ennemis, les Sakalaves. + +Ceux-ci nous accueillent fraternellement, nous aident à ravitailler et +à radouber nos navires en souffrance, nous escortent dans nos chasses +sur les bruyères du cap Saint-André. + +Nous avons là des alliés naturels qui n'attendent que nos colons pour +faire avec eux un traité d'alliance et saluer notre pavillon, hissé sur +le cap d'Ambre, à l'extrême pointe de Madagascar. + +Les Sakalaves sont tout disposés à être pour nous ce qu'ont été pour +d'autres planteurs européens les sauvages Makidas, de la baie d'Agoa, +sur un territoire africain. + +Il y a même, dans ces sympathies mystérieuses des enfants des tropiques +pour les aventuriers du septentrion, quelque chose qui fait réfléchir et +illumine d'un rayon d'espoir les ténébreuses incertitudes de notre +avenir. + +Le jour où les planteurs des huttes d'Adhel et les colons partis de +l'Atlas, se rencontreront, la charrue à la main, dans les solitudes +vierges de l'Afrique, et fraterniseront dans le plus merveilleux des +hyménées, ce jour-là sera une aurore d'un avenir nouveau, et le monde +sera sauvé par la colonisation, qui est la véritable et la seule +fraternité. + + + + +Un port sans vaisseaux. + + +XXII. + +Le 18 septembre 1800, deux jeunes gens, qui bientôt nous diront leurs +noms en causant, descendaient d'une petite colline, au lever du soleil, +et marchaient vers le rivage de cet Océan qui laisse quelques-uns de ses +flots tranquilles, dans le joli golfe de Diégo-Suarez, à la pointe nord +de Madagascar. + +Par intervalles, nos deux amis s'arrêtaient quand une éclaircie de +tamarins gigantesques leur permettait d'embrasser une vaste étendue de +mer, et ils regardaient alors avec des yeux avides jusqu'aux dernières +limites de l'horizon. + +--Croyez bien que je ne me suis pas trompé, disait le plus jeune à son +compagnon;--j'ai vu de là -haut une petite voile blanche comme du lait, +et qui s'est levée avec le soleil. + +--Mon cher Maurice, disait l'autre, vos yeux sont meilleurs que les +miens.... j'ai été, moi, exempté de la conscription pour la faiblesse de +ma vue.... ainsi, je suis obligé de vous croire sur parole.... Au reste, +il n'y a rien d'étonnant de découvrir une voile sur ces parages; nous +sommes ici comme sur le balcon d'un belvédère, et tout ce qui se passe +au large nous demande un salut. + +Sidore Brémond, votre père, dont vous avez respecté le sommeil ce matin, +nous a donné hier une leçon de géographie locale dont j'ai profité. Vous +êtes, nous a-t-il dit, au carrefour de tous les grands chemins +maritimes: A votre gauche, on arrive du Mozambique, des îles Comores et +du Zanguebar; en face, des mille ports du golfe d'Oman; à droite, de +tous les archipels et de tous les continents indiens. Quand j'habitais +Paris, je voyais de ma fenêtre, rue Coquillière, une grande maison noire +qui m'ôtait la respiration, et puis tous les fiacres qui allaient de la +rue Plâtrière à la rue Grenelle-Saint-Honoré. J'aime mieux le belvédère +de Diégo-Suarez, avec son loyer gratuit et son propriétaire absent.... + +--Alcibiade,--interrompit Maurice en frappant de la main droite sur le +bras de son ami. + +Maintenant il n'y a plus moyen de douter.... Pendant que vous parlez, la +petite voile avance.... Oh! si le vent se levait un peu, dans un +quart-d'heure elle serait ici! + +--Quelle joie d'enfant cette voile vous donne, mon cher Maurice!... et +si c'était une voile anglaise par hasard? + +--Bah! est-ce qu'il y a ici, là , sur ce cap, des Anglais, des +Espagnols, des Français? Il y a des hommes. Si nous étions en mer sous +notre pavillon, j'aiguiserais mon sabre d'abordage; mais ici, sur une +terre neutre, sur ce cap du bon Dieu, je suis l'ami de tous nos ennemis, +et je ne cherche que des mains à serrer avec les miennes. + +--Maurice!--dit Alcibiade avec une gravité comique,--Maurice, que vous +êtes loin du condamné du 14 nivôse!... + +--Est-ce qu'il peut y avoir des nivôses, ici, Alcibiade! Comprend-on la +folie de ces faiseurs d'almanachs, qui ont baptisé trois mois de l'année +avec trois horribles noms: _ventôse, pluviôse, nivôse_! qui enrhument +ceux qui les prononcent, et qui m'avaient rendu poitrinaire au deuxième +degré!... + +En causant ainsi, ils étaient arrivés à un golfe charmant, tout bordé de +verdure, et auquel il ne manquait que des vaisseaux pour avoir la +physionomie d'un port de commerce. + +C'était là que l'_Églé_ avait débarqué ses passagers, quelques mois +avant, en leur laissant toutes les ressources matérielles qui leur +étaient nécessaires pour s'y établir. + +De ce point de la côte, le regard embrassait un horizon immense, +l'infini de la mer et du ciel. + +Ce qui était un doute devint alors une vérité. + +Nos deux amis apercevaient distinctement un petit navire qui cinglait +dans la direction de Diégo-Suarez. + +--Maurice, vous avez un télescope dans les yeux,--dit Alcibiade,--vous +ne vous êtes pas trompé. Maintenant, pouvez-vous reconnaître, à cette +distance, le pavillon de ce navire? + +--C'est ce que je cherche à découvrir,--dit Maurice, en étendant sa +main droite ouverte, au-dessus de ses yeux.--Par moments je distingue +très-bien l'arrière, mais il me semble qu'il n'y a point de pavillon. + +--C'est impossible, Maurice; je ne suis pas très-fort en science +nautique, mais, en trois ou quatre mois de navigation, j'ai eu le temps +d'apprendre qu'il y a toujours un pavillon à bord d'un navire.... + +--Eh bien! celui-là n'en a pas.... j'en suis très-sûr maintenant.... +C'est une corvette en miniature; elle est découpée pour bien marcher; +quand il fait du vent, on dirait un oiseau de mer.... Elle n'a que deux +mâts, et fort penchés en arrière, comme s'ils allaient tomber.... Je +distingue six sabords, ce qui annonce un petit navire de guerre de douze +pièces de canon.... + +--Voilà une effronterie superbe! dit Alcibiade; est-elle comique cette +coquille de noix qui déclare la guerre à l'Océan indien! + +--Regardez, Alcibiade; elle vient de faire une manÅ“uvre très-habile, et +qui prouve qu'elle connaît ces parages aussi bien qu'un vaisseau +sérieux.... Elle a descendu vers le sud pour prendre le vent et éviter +l'_Ile de Sable_, comme nous avons fait avec l'_Églé_, un peu plus haut, +dans la même direction, pour éviter le _Banc de Nazareth_. + +--Mon cher Maurice, vous parlez comme un marin consommé.... maintenant, +je vais vous parler, moi, comme un homme qui connaît la terre.... + +--Voyons. + +--Ce petit navire me paraît suspect; un navire qui cache le pavillon de +son pays, est comme un homme qui cache son nom de famille. Je me méfie +des choses anonymes.... Si nous restons ici, à découvert, nous serons +bientôt aperçus.... Voici, à droite du golfe, un massif de tamarins +sombres comme une association de cavernes; cachons-nous là , comme des +douaniers qui flairent la contrebande, et sans être vus voyons et +attendons ce qui va venir. + +Maurice approuva d'un signe de tête, et ils descendirent tous deux vers +le point d'observation désigné. + +Malgré le secours d'une petite brise qui se leva, le navire garda la +mer, au moins encore une bonne heure. + +C'était, en effet, une miniature de goélette, qui avait, sans doute, +perdu la moitié de ses forces voilières dans quelque ouragan, et qui se +traînait sur les vagues comme un albatros blessé à l'aile. + +Quand elle entra dans le golfe, comme dans un lieu de refuge, son +artillerie resta muette et aucun bruit n'interrompit le chant des +tourterelles grises, des cailles et des perruches multicolores +domiciliées sur les arbres voisins. + +La goélette jeta un câble à terre, et un matelot l'amarra aux racines +d'un cocotier. + +L'équipage, composé de dix hommes, resta sur le pont. + +Ce golfe et cet atterrage étaient, sans doute, un pays d'ancienne +connaissance pour les gens du bord, car aucun d'eux ne daigna donner un +regard de curiosité à ce paysage primitif, à cette nature virginale, +moitié endormie dans une ombre délicieuse, moitié réveillée au soleil +de l'équateur. + +Le capitaine, qu'il était facile de reconnaître à ses gestes impérieux +plutôt qu'à ses insignes de commandement, car il était nu jusqu'à la +ceinture, s'élança d'un bond sur la mousse épaisse qui couvrait la rive, +et fit un signe à un homme de bord, son lieutenant présumé. + +Maurice et Alcibiade, en observation dans le massif d'arbres, n'avaient +pas perdu un seul mouvement du navire et de ceux qui le montaient. + +Si un entretien s'engageait entre les deux marins, nos amis se +trouvaient placés de manière à tout entendre, et jamais leurs oreilles +ne s'étaient ouvertes avec une aussi fiévreuse avidité. + +Celui des deux débarqués qui avait des allures de capitaine, se mit à +considérer avec une attention singulière toutes les variétés d'arbres +qui bordaient la rive droite du golfe; on aurait cru voir un botaniste +en travail de collection pour quelque _Flore_ indienne. + +Cependant la physionomie de cet homme excluait bien vite toute idée de +cette nature. + +Sa figure, empourprée de soleil, avait toutes les lignes et tous les +caractères saillants de l'audace héroïque; ses yeux semblaient s'être +allumés au foyer de l'équateur; ses bras nus, son col léonin, son torse +bruni et sillonné de muscles, annonçaient un exercice de luttes +vigoureuses, tout-à -fait étrangères aux mÅ“urs du botaniste et du savant. + +Quel était donc ce mystère maritime, qui venait ainsi se proposer comme +une énigme à nos deux jeunes Européens? + +Aux premiers mots, ce mystère allait être dévoilé. + + + + +Servir son pays. + + +XXIII. + +--Capitaine, j'attends vos ordres, dit l'un des deux marins. + +--Il faut envoyer deux hommes en chasse,--dit le capitaine, en langue +française, et d'un ton résolu. + +Les cailles abondent à Madagascar, comme vous savez, il ne faut qu'une +heure pour en tuer cent. Voilà de quoi réparer votre long jeûne, en y +ajoutant une couffe de riz _benafouli_.... + +--C'est bien, capitaine.... + +--Attends encore, mon brave Marapi. Vous mettrez à bord autant de noix +de cocos que la cale en peut contenir, et vous en donnerez à nos malade +du scorbut. Le charpentier viendra choisir dans ce taillis de quoi +remplacer les deux vergues qui nous manquent, et le gouvernail qui est +avarié. Voilà le plus urgent. Nous ne resterons ici que très-peu de +jours, dès que je pourrai me remettre en mer, je doublerai le cap +d'Ambre et le cap Saint-Sébastien, pour achever de me ravitailler dans +la baie de Nosse, où nous trouverons ce qui nous manque ici. + +--Capitaine, dit l'autre marin, me permettez-vous de faire une +observation? + +--Parle, parle, mon brave Marapi. + +--Eh, bien! mon capitaine, je crois que nous pouvons trouver dans les +atterrages de Diégo-Suarez tout ce que nous trouverons de l'autre côté +de l'île. Nous sommes en septembre, les courants du canal de la +Mozambique sont très-dangereux, et je doute fort que _la Perle_, dans +l'état d'avarie où elle se trouve, puisse doubler le cap Saint-Sébastien +et entrer dans le canal. Nous risquons de faire côte sur l'île +Glorieuse, ou sur l'île Anjouan. + +--Très-bien parlé, mon brave Marapi, mais l'Å“il du maître y voit mieux +que l'Å“il du serviteur, et je persiste dans ma première idée. + +--Capitaine, je suis à vos ordres, dit le marin en s'inclinant. + +--Voyons, mon brave, quand _la Perle_ pourra-t-elle doubler le cap +Saint-Sébastien? + +--Après les moussons. + +--Et que ferons-nous ici, en attendant? + +--Nous vivrons de pêche et de chasse. + +--Beau métier pour des gens comme nous! Y songes-tu bien, Marapi? toi, +le lion de Java! toi, dont le nom signifie _colère du feu_! comme le +volcan de ton île! tu consens à te faire chasseur et pêcheur, comme un +Hollandais du Port-Natal, ou un planteur suédois de Trenquebar!... Et si +cet endiablé de lord Cornwallis, pendant que nous sommes en chasse, nous +relance avec une embarcation, comment _la Perle_ se défendra-t-elle?--Y +as-tu bien songé? + +--Il est vrai, capitaine, que nous sommes diablement avariés. + +--Combien avons-nous d'hommes à bord? + +--Seize, capitaine. + +--Combien en état de trouer un sabord ennemi avec un sabre et un +pistolet? + +--Huit tout au plus, capitaine.... La mer, le scorbut, et notre +malheureuse descente à Sataoli nous ont détruits tout-à -fait. + +--Bien, Marapi! tu vois donc que ce n'est pas sur la côte où je suis +qu'il y a chance de se ravitailler complètement. On trouve partout des +bois de construction, des noix de cocos, des réserves de pêche, des +forêts de chasse, mais il est plus difficile de trouver des hommes, des +recrues, des matelots, des loups de mer, pour les associer au noble +métier que nous faisons. Je ne suis, moi, ni chasseur, ni pêcheur, ni +même corsaire; je suis un ravageur d'Anglais, un épouvantail que la +France a laissé dans l'Inde, après nos désastres sur le Coromandel. + +J'ai une grande mission à remplir; j'ai un glorieux exemple à donner aux +marins, mes compatriotes, disséminés sur les deux rives du Bengale, aux +îles de la Sonde, à la Nouvelle-Hollande, au Zanguebar. Si tous les +colons de France savent m'imiter et font leur devoir, la Compagnie +anglaise des Indes est ruinée au bout de trois ans, et lord Cornwallis +n'osera plus sortir du fort Saint-Georges, qu'il vient d'élever à +Madras. Ainsi ce que n'ont pu faire Suffren et d'Estaing, ces dieux de +la mer, nous le ferons, nous, avec des coquilles de noix, plus +nombreuses que les îles Maledives et Laquedives, nous formerons une +prodigieuse escadre d'écueils flottants, échelonnés sur la route +commerciale d'Angleterre aux Indes, et toute la puissance britannique +viendra échouer contre nous. D'autres enfants de la France n'ont-ils pas +déjà réussi dans la même entreprise? + +N'as-tu pas entendu parler cent fois des flibustiers français de +Saint-Domingue? En voilà des héros taillés sur bronze! On voulait aussi +les flétrir d'un vieux surnom odieux, et voici comment ils répondirent: +Le 24 août 1781, jour de la fête du roi, ils brûlèrent, en signe de +réjouissance, deux millions de bois de Campêche, dans la presqu'île +d'Yucatan. + +Maurice et Alcibiade, embusqués dans le voisinage, avaient écouté cet +entretien avec un intérêt sans égal, et plusieurs fois ils s'étaient +fait violence pour ne pas sortir de leur retraite. + +Mais à ces dernières paroles, ils ne se continrent plus, et ils se +montrèrent, avec un visage riant, à ces deux marins. + +--Amis! dit Maurice, comme s'il eût répondu au _qui vive?_ d'une +sentinelle française, placée sur le promontoire de Madagascar. + +--Amis! répéta comme un écho, Alcibiade. + +Ces deux mots si simples, servant de réponse à une question qui n'était +pas formulée, avaient, dans ce moment, un caractère de simplicité +sublime. + +Les deux marins en entendant du bruit dans les feuilles, et en voyant +apparaître deux hommes sur un promontoire désert, s'étaient tout d'abord +placés en attitude de défense. + +Mais les joyeuses et sereines figures des jeunes gens, leurs gestes +pleins d'une grâce exquise, le charme de leurs voix qui prononçaient les +plus douces des syllabes françaises, éloignèrent toute méfiance de +l'esprit des deux marins, lesquels, du reste, n'étaient pas gens à +prendre aisément l'alarme. + +--Voilà des amis qui nous tombent du ciel fort à propos, dit le +capitaine; et d'où venez-vous donc, mes bons amis?--ajouta-t-il en leur +tendant ses mains. + +--Nous venons de Paris, dit Alcibiade en riant. + +--De Paris! s'écria le capitaine, et que venez-vous faire ici? + +--Nous venons vous rendre service, capitaine, dit Maurice d'un ton +résolu. + +--Ma foi! messieurs, j'accepte tout ce que vous m'offrirez, car j'ai +besoin de tout. Mais ceci demande quelques explications préalables. Je +suis chez moi, ici, donnez-vous la peine de vous asseoir; il me reste +à bord un quart de jambon de Labiata et quelques flacons de vieux +Constance, nous allons causer à l'ombre. Je vais d'abord vous dire qui +nous sommes: voilà Marapi, mon lieutenant, créole français, né, par +hasard, à Solo, île de Java, et moi, je suis le capitaine Surcouf. + +A ce grand nom, Maurice et Alcibiade, qui s'étaient assis déjà sur des +sièges de velours naturel, se levèrent, et ôtant leurs larges chapeaux +de paille, ils s'inclinèrent de respect devant l'Achille de l'Océan indien. + +Deux matelots descendirent du bord avec les provisions demandées, et les +quatre convives se mirent en devoir de leur faire honneur. + +Quand la première faim fut apaisée, on se livra aux longs entretiens, +selon un ancien usage des matelots avariés, usage qui remonte à ces +matelots Troyens réfugiés dans un petit golfe protecteur; Virgile a +chanté leurs infortunes navales, leurs repas sur l'herbe et leurs +longs entretiens de convives rassasiés [3]. + +[Note 3: + _Est in secessu longo locus; insula portum + Efficit, objectu laterum + .... Prima fames epulis, mensæque remotæ. + .... Longo socios sermone requirunt._] + + +Le capitaine Surcouf apprit donc, dans tous ses détails, l'histoire de +Maurice, le voyage de l'_Églé_ à Madagascar, et les projets d'une +colonie de déportation. Quand ce récit fut terminé: + +--Jeune homme, dit le corsaire en lui serrant les mains,--croyez à la +parole d'un homme qui a la plus belle des expériences, celle que donnent +les périls de chaque jour; vous avez payé, en conspirant, otre tribut à +des traductions de livres de collège. Il y a bien des manières de +conspirer; vous avez choisi la plus absurde de toutes. Vous avez +conspiré avec l'idée évidente de réussir et sans songer qu'après le +succès vous autorisiez tous vos ennemis à conspirer ensuite contre vous. +Voyez où peut aller un pays ainsi ballotté de complots en complots +indéfiniment! Moi, je me suis reconnu un penchant à faire la même chose. +Alors, je me suis dit: Conspirons contre la puissance maritime de +l'Angleterre. Les coups de canon que je tirerai n'effrayeront point les +vieillards, les femmes, les enfants et les moribonds dans les villes; +ils ne troubleront que les échos de l'Océan de l'Inde, et je ne +rencontrerai jamais en France un crêpe ou une robe de deuil que mes +cartouches de conspirateur auront noircis. Qui de vous ou de moi +raisonnait patriotiquement? + +--Permettez-moi de ne pas répondre, capitaine Surcouf, dit Maurice, +comme un écolier devant son maître. + +--Au lieu de conspirer contre Bonaparte, vous auriez dû tous venir à son +aide, quand il voulait faire une brèche à l'Orient,--poursuivit +l'illustre corsaire,--votre Directoire a été stupide comme le sénat de +Carthage, dans une situation analogue. Ainsi, les deux plus grandes +choses, tentées par les deux plus grands hommes, ont échoué par la faute +de quelques avocats ignorants et jaloux. Bonaparte a été abandonné en +Syrie, comme Annibal à Métaponte. Nous étions, tous, ici, des milliers +d'Européens et d'Asiatiques, occupés à prêter l'oreille au canon de +Saint-Jean-d'Acre; chaque jour un heureux mensonge nous apportait cette +triomphante nouvelle: Bonaparte a forcé la porte de la Syrie! il a +traversé l'Arabie déserte, il a descendu le golfe persique, il a franchi +le détroit d'Ormus, il a mis le pied sur le sol de l'Inde; à son +approche, les peuples esclaves se soulèvent des bouches du Gange aux +bouches de l'Indus et l'Angleterre de l'Asie va retrouver contre elle un +nouveau Washington venu du Nord! Hélas! nous avions trop présumé du bon +sens du Directoire!... + +Vous avez épuisé vos forces en complots, en luttes, en paroles, en +victoires, en défaites stériles. Vous croyez toujours avoir atteint +l'apogée de la puissance quand vous gagnez une bataille sur les +Allemands, ou quand vous réprimez une sédition dans Paris, et vous vous +énervez sous les tiraillements des opinions folles; vous écartelez la +France en lui prêchant l'union; vous êtes mécontents de votre passé, +vous ne savez que faire de votre présent, et vous éteignez tous les +phares allumés sur les mille écueils de votre avenir. + +--C'est dur, mais c'est vrai, capitaine, dit Alcibiade; il n'y a que la +fréquentation de l'Océan qui puisse mettre cette sagesse dans la bouche +d'un homme.... + +--Vous voyez en moi, continua Surcouf, un homme qui a de très longues +heures de nuit et de jour pour réfléchir, et qui trouve de bien rares +occasions de formuler ses pensées en langage humain. Les hommes qui +m'entourent n'aiment d'autre éloquence que celle du canon. Aujourd'hui +le ciel m'envoie deux auditeurs européens, et j'abuse peut-être du droit +de me faire écouter.... + +--Capitaine, interrompit Maurice, tout ce que vous dites nous intéresse +beaucoup plus que vous ne pensez.... + +--Eh bien! dit Surcouf, j'ajouterai quelques mots encore.... Vous aimez +votre pays, n'est-ce pas? + +--Sans doute! + +--Croyez-vous que pour servir son pays, il faille nécessairement habiter +un coin de la France, et voter pour envoyer un tribun muet au Tribunal, +ou bien être régimenté dans une des armées qui battent ces éternels +Allemands? + +--Je pense, dit Maurice, qu'il y a d'autres manières de servir son pays. + +--On sert son pays partout, continua le corsaire. Il y a deux déportés +de Sinnamary qui cultivent les mûriers de Chine dans une plantation de +Zanguebar: ils servent la France. Il y a cinq fructidorisés qui donnent +des leçons de français à la ville du Cap, à Fort-Dauphin et à Goa: ils +servent la France. Il y a cent émigrés, connus de moi, qui ont fondé, +sur les côtes indiennes, des écoles, des filatures, des usines, des +villages: ils servent la France. Vous ne sauriez croire combien l'exil +en terre lointaine inspire tous les nobles sentiments du devoir. J'ai vu +à Botany-Bay des condamnés redevenir honnêtes par orgueil national, en +face de l'étranger qui les regarde. Que ne doit-on pas attendre alors +des exilés honnêtes! Si la moitié de la France déportait l'autre moitié, +elles seraient heureuses toutes deux. + +--Je le crois, dit Alcibiade; et ce serait peut-être le seul moyen de +guérir l'incurable. + +--Monsieur Maurice Dessains, dit Surcouf, voulez-vous que je vous +fournisse une belle occasion de vous venger de votre pays qui vous +exile? + +--Je veux bien, capitaine. + +--Eh! bien! servez votre pays. + +--Ma foi, capitaine, je ne demande pas mieux. + +--Jeune homme, un de ces jours je vous montrerai à l'horizon un pavillon +anglais défendu par vingt pièces de gros calibre et cent hommes +d'équipage, et je vous dirai: Ce soir, ce navire de la Compagnie nous +appartiendra: voulez-vous arborer notre drapeau tricolore à misaine de +l'Anglais? Que me répondrez-vous? + +--Oui. + +--Très-bien! je vous pardonne votre conspiration absurde contre +Bonaparte. + +Sur ces derniers mots, on entendit un coup du fusil dans les profondeurs +du bois: des échos infinis répétèrent cette détonation, et des milliers +d'oiseaux, s'envolant de la cime des arbres, couvrirent le ciel d'un +nuage d'azur, d'écarlate et d'or. + + + + +Un pari de corsaire à pilote. + + +XXIV. + +Ce coup de feu qui retentissait dans la solitude était un appel et une +voix; c'est ce que Maurice comprit tout de suite, et il se levait pour +marcher dans le bois à la découverte de son père ou de ses compagnons, +lorsque le capitaine Surcouf l'arrêta par ces mots: + +--Restez donc ici, monsieur Maurice; vous ne connaissez pas le pays de +ce côté du golfe; vous allez vous perdre dans une forêt vierge, sans +boussole et sans Croix-du-Sud. Vos amis, qui probablement vous +cherchent, savent où ils vont; ils suivent la pente du terrain qui +conduit à la mer; ils connaissent leur direction, attendez-les ici. + +Et, prenant une carabine de la main d'un matelot qui était descendu du +bord avec une provision d'armes, il répondit à l'appel venu des +profondeurs du bois. + +Aussitôt, un troisième coup dans le lointain. + +--Maintenant,--dit Alcibiade,--ce dialogue me paraît fort clair. Nous +avons laissé couler, ici, les heures sans les compter. Nos amis de la +petite colonie se seront inquiétés de notre longue absence, et ils nous +appellent à grands coups de carabine dans le bois. + +--Nous sommes en mesure d'attendre nos amis et nos ennemis,--dit +Surcouf;--_la Perle_ est embossée avec la fierté d'un vaisseau à +trois-ponts, et elle regarde le bois avec six sabords ouverts, qui ne +sont jamais endormis. + +Les yeux des matelots étaient ouverts, comme les sabords de _la Perle_, +dans la même direction, et leurs mains caressaient les crosses des +carabines. + +On entendit bientôt un bruit confus de voix, multipliées à l'infini par +les échos des solitudes, et, dans les éclaircies de la lisière du bois, +on vit se détacher, sur la verdure des arbres, les vestes blanches des +colons européens. + +Le premier qui parut était Sidore Brémond. + +Maurice s'élança au devant de lui, et s'excusa de sa longue absence, en +lui montrant le curieux tableau que la rive du golfe encadrait. + +Cinq condamnés du 14 nivôse, vêtus en planteurs africains, robustes +comme des hommes purifiés par la mer, joyeux comme des criminels qui ont +trouvé la vie dans la mort, suivaient Sidore Brémond et contemplaient +avec des yeux ravis le spectacle déroulé devant eux. + +Surcouf s'était levé pour recevoir les nouveaux venus, et il examinait +la figure de Brémond avec cette attention minutieuse qui précède +ordinairement l'explosion d'une reconnaissance entre deux anciens amis. + +Ce doute allait être éclairci au premier éclat méridional de la parole +du pilote de l'_Églé_. + +--Il me semble que je vois la Caranque de la Seyne, quand je vois ce +coin de mer, dit Brémond en agitant son bras autour de lui. + +Voilà le bois de pins de Saint-Mandrier; voilà l'isthme des Sablettes; +c'est la même couleur d'eau et de terrain. Oh! la Seyne! la Seyne! le +plus beau pays du monde!... Cela me mouille les yeux comme à un enfant. + +--Je ne me trompe pas!--dit Surcouf en se précipitant du haut de ses +mains sur les mains du pilote. + +C'est Sidore de la Seyne!... Eh bien! est-ce qu'on ne reconnaît plus +Surcouf, le camarade du _Pluton_? + +--Surcouf!--s'écria Brémond avec un visage rayonnant comme l'équateur, +--mais qui, diable! te reconnaîtrait dans cette absence de costume! Tu +ressembles au père Tropique, en négligé d'Océan!... Oh! mon brave +Surcouf! + +--Enfants!--cria Surcouf en se tournant du côté de _la Perle_, feu de +bâbord et de tribord, pour saluer la France qui nous rend visite à +Madagascar! + +À cet ordre, _la Perle_ dérapa, et, tournant sur sa quille, elle se fit +remorquer par une petite chaloupe jusqu'à l'entrée du golfe. + +Là , ses deux flancs tournés vers les deux horizons de la mer, elle salua +de toutes ses voix les premiers colons de la République française; et le +rivage répondit, de vallons en cimes, de golfes en promontoires, comme +une terre morte qui ressuscite à la voix de Dieu. + +--Eh! donnez-moi donc des nouvelles de nos amis,--dit Surcouf, en +offrant un verre de Constance à Brémond,--comment avez-vous laissé +l'Infernet? + +--Comme on laisse une tour à l'entrée d'un port,--dit le pilote, en +avalant le nectar du Bacchus indien. + +L'Infernet est toujours un géant que rien ne peut démolir; c'est un +marin à trois-ponts. + +--Et le brave Lucas, que fait-il? + +--Il se porte bien, comme tout officier qui vient d'avoir de +l'avancement. + +--Et Tourrel du Martigues? et le brave Bettanger? + +--Ils ont été blessés à Aboukir à côté de moi. D'excellents marins, et +qui doivent aller loin si un boulet ne les arrête pas. + +--Est-ce que tu crois aux boulets, toi, Sidore Brémond? + +--Pas plus que toi; je cite un proverbe. + +--À la bonne heure! Et parle-moi un peu de Ganteaume? + +--C'est toujours un marin de terre; mais à part ce défaut, on ne peut +rien dire de lui. + +--Et Villeneuve? + +--Oh! un bon marin toujours, celui-là ! mais il porterait malheur à une +barque chargée de capucins. C'est un de ces marins qui aiment la mer et +que la mer n'aime pas. + +--Brémond, j'ai gardé le meilleur pour le dernier.... + +--Cosmao? + +--Tu l'as deviné, Brémond; donnez-moi des nouvelles de Cosmao? + +--Toujours debout, comme le cap Sicié. Ah! ce ne sont pas les bons +officiers et les bons marins qui nous manquent; ce sont les amiraux.... +En partant, j'ai entendu dire que Latouche-Tréville était tombé malade. +Bon chef celui-là , mais constitution faible. Un marin ne doit jamais +garder le lit, comme un chanoine. J'ai beaucoup admiré Jean-Bart, moi, +mais quand on me dit qu'il était mort d'une fluxion de poitrine, comme +un procureur, je l'effaçai des litanies de mes saints. + +--Et maintenant, mon brave Brémond,--dit Surcouf,--veux-tu me faire +l'honneur de visiter mon vaisseau-amiral? + +--Ah! très-volontiers, Surcouf. + +--Messieurs,--dit Surcouf en s'adressant aux colons, avec un geste et un +sourire des plus gracieux,--je vous fais à tous la même invitation. En +votre honneur, j'ouvrirai un écrin d'un grand prix. + +--Tu as des perles de Ceylan à bord?--demanda Brémond. + +--J'ai mieux que cela dans cet écrin, mon brave Brémond. J'ai un collier +de bouteilles de rhum, baptisé à la Jamaïque, et qui devait être bu par +Palmer de Batavia. + +--Nous le boirons,--dirent les colons en chÅ“ur. + +--C'est avec cette planche que tu fais tant de bruit, Surcouf? + +Dit Brémond en mettant le pied sur le pont de _la Perle_. + +--Ma foi,--dit Surcouf,--si j'avais un vaisseau de cent vingt, j'en +ferais moins. + +--Il a raison,--dit Brémond,--un vaisseau de cent vingt offre trop de +marge aux boulets. En mer, _la Perle_ est invisible; il suffit d'une +vague pour la couvrir: les canonniers anglais y perdent leur poudre et +les gabiers leur plomb. + +--As-tu bien tout examiné?--dit Surcouf. + +--Mais.... oui.... tout.... il me semble. + +--As-tu découvert ce qui manque à _la Perle_? + +--C'est singulier, Surcouf; j'examine tout avec mon Å“il de phoque, et il +me semble que tous les _apparaux_ et les _agrès_ sont au grand complet. + +--Mon brave Brémond,--dit Surcouf en frappant l'épaule du pilote,--il me +manque huit hommes d'équipage. + +--Je persiste,--dit Brémond en riant,--il ne te manque rien. + +--Ah! ceci est fort, Brémond! + +--Surcouf, tu es Ponentais, et je suis Provençal: voyons qui sera le +plus fin des deux. Veux-tu accepter un pari? + +--Qu'as-tu à perdre, Brémond? + +--Rien; voilà pourquoi je parie. + +--Eh bien! que veux-tu gagner? + +--Tout, parce que je n'ai rien. + +--Alors, choisis dans mon trésor de corsaire. + +--As-tu une belle parure de corail à perdre dans un pari? + +--Est-ce que nous manquons jamais de ces choses-là ?... Marapi, +apporte-moi la corbeille de noces de miss Giulia Holwel. + +--C'est une Anglaise que tu vas épouser? + +--Est-ce qu'un corsaire a le temps de se marier, mon cher Brémond!... +C'est une corbeille de noces envoyée de Londres à la fille du gouverneur +de Ceylan. Elle était estimée quatre mille livres. J'arrêtai au passage +ce beau présent nuptial; je gardai pour moi ce qu'il y avait de moins +précieux, une parure de corail et un collier de perles, et j'envoyai le +reste à miss Giulia Holwel. + +--Voilà un trait charmant!--dit Alcibiade;--c'est de la belle galanterie +française en pleine mer. + +--Un jour,--continua Surcouf,--je me suis montré plus galant encore. Je +capturai à bord de l'_Emperor_ miss Anna Heatfield, qui allait se marier +à Madras, et je la rendis à sa corbeille de noces. + +--Ceci est imité de Scipion,--dit Alcibiade. + +--Erreur historique,--reprit Surcouf;--il a été prouvé que Scipion +n'aimait pas les femmes, ce qui met au néant cette bonne action de +continence, célébrée en vers, en gravures et en tableaux menteurs.... +Ah! voici la parure de corail de miss Giulia!... Maintenant, dis-moi, +mon brave Brémond, est-ce que tu vas faire un cadeau de noces à la reine +des Hovas que tu veux épouser? + +--Et pourquoi pas, si elle y consentait?--dit Brémond en éclatant de +rire. + +--Un jour, je me suis précipité des remparts de Saint-Jean-d'Acre par +dévouement à la République; eh bien! pour rendre service à mon pays, je +me précipiterais encore dans le lit de la reine des Hovas, quoique +l'abîme soit plus dangereux. + +--Je suis sûr,--dit Alcibiade,--que la reine des Hovas ferait des +bassesses royales pour avoir cette parure de corail. + +--Pauvre femme!--dit Brémond en serrant la parure dans sa poche,--elle +ira pêcher du corail où elle voudra, mais pas ici... + +--Tu regardes donc notre pari comme gagné? + +Interrompit Surcouf en riant. + +--Comme gagné, Surcouf. + +--Mais au moins, mon brave Brémond, tu devrais me faire connaître le +pari. Tu es plus corsaire que moi, en ce moment. + +--Nous avons parié,--dit Brémond,--qu'il ne manquait rien à bord de _la +Perle._ + +--Oui, Brémond. + +--Bien! Combien avais-tu d'hommes d'équipage avant tes malheurs? + +--Vingt-quatre. + +--Combien t'en reste-t-il pour continuer la course? + +--Brémond, j'en ai perdu huit, il m'en reste donc seize. + +--Surcouf, tu as perdu ton pari; il ne te manque rien. Compte: nous +sommes vingt-quatre combattants à bord; il ne manque au large que +l'Anglais. + +Les condamnés du 14 nivôse ôtèrent leurs chapeaux en criant: + +--Vive la France! vive la République! vive Surcouf! + +--Ah! j'ai perdu! + +Dit Surcouf en inclinant la tête. + +--Maurice, mon enfant,--dit Brémond en lui donnant la parure de corail, +--voilà le cadeau de noces de ta femme, Louise.... quand tu +l'épouseras!... pas avant, bien entendu! + +--Est-elle en sûreté, au moins, votre belle fiancée? + +Demanda Surcouf à Maurice. + +Maurice regarda son père, comme pour le prier de répondre. + +--Elle est à la ferme hollandaise des familles Van-Gelden,--dit +Brémond;--d'honnêtes planteurs, des patriarches que Noé a, je crois, +déposés sur le cap d'Ambre, en passant. Toutes nos femmes sont là . Nos +hommes campent à Sea-Hill, le jour, sous des arbres, la nuit, sous les +étoiles, qui sont chaudes ici comme des soleils. C'est ce brave citoyen +Alcibiade, le jeune homme le plus corrompu du défunt Directoire, qui a +tout réglé dans la colonie des deux sexes, et lui a donné la +Constitution de l'an X. + +Alcibiade s'inclina comme un législateur justement félicité. + +Surcouf écoutait Brémond avec une distraction marquée; ses yeux se +tournaient à chaque minute vers l'horizon du golfe d'Oman, et sa figure, +toujours sereine, était traversée de quelques lignes soucieuses: au +dernier mot de Brémond, il fit un signe à Marapi, qui courut à +l'arrière, et lui apporta sa lunette d'approche. Au même instant, tous +les yeux se plongèrent avec avidité dans la direction du nord. + +-C'est un trois-mâts, navire marchand! + +Dit Brémond, en roulant ses doigts devant ses yeux. + +--Un superbe trois-mâts!--dit Surcouf;--un vaisseau de la Compagnie.... +il vient de Surate ou de Bombay, vent arrière et bonne brise.... Marapi, +crie au charpentier de monter à bord avec ses deux vergues; le +gouvernail est réparé, c'est l'essentiel. On a travaillé lestement, et +on a bien fait.... Enfants, à vos pièces!... Il nous reste cinq heures +de jour.... Pilote Brémond, il faut gagner votre pari complètement.... +Placez-vous au gouvernail... et toutes les voiles dehors!..... La +_Perle_ est en convalescence, cette promenade la guérira. + +Les déportés crièrent trois fois: + +--Vive Surcouf! + +Un d'eux lui dit: + +--Nous sommes des recrues, capitaine, instruisez-nous; qu'avons-nous à +faire? + +--Ce que je ferai, répondit Surcouf. + + + + +Le Swan. + + +XXV. + +Le charpentier, après cinq heures de travail assidu, n'avait pu, même +avec l'aide de deux matelots, donner à son travail toute la perfection +désirable; mais _la Perle_ était si bien découpée pour la manÅ“uvre, +qu'elle se passait d'une restauration minutieusement faite dans toutes +les règles de l'art nautique. + +À peine eut-elle gagné la mer, qu'elle prit le vent et glissa comme un +navire qu'on lance au flot par la rainure d'un chantier de +construction. + +Maurice et Alcibiade, revenus enfin de la surprise où les avait jetés +cet incident inattendu, se communiquèrent, à l'écart et à la hâte, +quelques idées, en redoutant toujours qu'un ordre du capitaine vînt +imposer silence à tout l'équipage dans ce moment solennel. + +--Croyez-vous que la campagne sera longue, Maurice? demanda Alcibiade +avec un sourire sérieux. + +--C'est justement ce que j'allais vous demander, Alcibiade. + +--Alors, Maurice, je vais vous faire la réponse que vous m'auriez faite; +je n'en sais rien. + +--Avec un diable d'homme, comme ce Surcouf, on sait quand on part, et... + +--Voilà tout ce qu'on sait, interrompit Alcibiade. + +--Au moins, si... + +--Eh bien? au moins, si... + +Maurice se tourna du côté de la terre, et ses yeux se voilèrent de deux +larmes honteuses. + +Le rivage fuyait de toute la vitesse de _la Perle_; les grands arbres +s'abaissaient vers le sol; les collines se mettaient au niveau des +plaines, bientôt de Diégo-Suarez au cap d'Ambre, il ne restait plus +qu'une ligne confuse, un nuage parallèle à l'horizon. + +--Au moins, si vous aviez dit le plus léger des adieux à Louise, +poursuivit Alcibiade; vous voyez, Maurice, que je sais ramasser une +phrase quand on la laisse tomber. + +--Je vous remercie de ce soin, Alcibiade. + +--Maurice, la terre disparue oubliez la terre. Soyez à votre devoir. La +femme nous empêche souvent d'être un homme, quand le péril est venu. + +--Oh! ne craignez aucune faiblesse pour moi, Alcibiade, mon père est +ici. + +Le capitaine Surcouf, qui était descendu dans l'entrepont, remonta, et +fit cesser par sa présence tous les entretiens engagés parmi les marins +auxiliaires. + +Surcouf avait revêtu son costume de fête; un large pantalon de toile +blanche, bordé sur les coutures, de boutons de nacre sans nombre; une +veste de crêpe de Chine bleu, légère comme un tissu d'ailes de colibri; +un gilet blanc, à larges revers, garni de perles à toutes ses +boutonnières, une cravate de soie noire, mince comme un collier d'ébène +fluide, et un chapeau plat de paille de riz, timbré d'une cocarde +tricolore, de la plus grande dimension. + +Alcibiade qui n'était pas tout-à -fait corrigé de ses habitude +mythologiques, s'écria, en voyant apparaître Surcouf: + +--Il ressemble au Neptune de l'Océan de l'Inde; il ne lui manque qu'un +trident de corail! + +Surcouf agitait dans sa main droite, au lieu de ce trident, un sabre +d'abordage, qui n'avait jamais vu son fourreau; c'était une bonne lame +d'Orient, aiguisée partout et emmanchée dans un treillis de fer, +solidement construit. + +Ainsi préparé au combat, cet homme, debout sur la dunette, dominant au +regard tous les horizons, échangeant avec le soleil la flamme de ses +yeux, semblait distribuer les trésors de son audace à quelques matelots, +perdus sur l'abîme, et les rendre dignes de la domination de l'Océan. + +Il fit un signe à Maurice, et le jeune homme s'avança. + +--Eh! bien, monsieur Maurice, lui dit Surcouf, que pensez-vous de ce que +vous voyez en ce moment? + +--Je pense à faire ce que vous ferez, capitaine. + +--Cette conspiration est-elle de votre goût? + +--Oui, et je suis fier d'être votre complice. + +--Regardez, Maurice, si votre imagination de conspirateur citadin a +jamais rêvé quelque chose de plus beau! si votre jeune esprit, qui vous +entraînait aux nobles aventures, a jamais conçu quelque chose de plus +grand! L'Océan est partout; nulle part la terre. Là -bas un vaisseau +anglais avec vingt-quatre pièces de canon; ici un navire d'enfant et +quelques grains de poudre. Un duel à mort qui se prépare, et pour seul +témoin le soleil! + +À la voix du héros de l'Inde, tous les matelots et les déportés accourus +autour de lui bondissaient d'enthousiasme, et agitaient leurs armes dont +les éclairs se croisaient, avant la foudre prête à sortir. + +Sidore Brémond, muet et calme à sa barre, conduisait le gouvernail avec +l'expérience d'un pilote habitué à tous les périls, à toutes les fêtes, +à toutes les mers: en ce moment il se regardait comme le père de tous. + +Les lunettes d'approche de _la Perle_ permettaient déjà de voir la scène +qui se passait à bord du navire ennemi. + +Les matelots et les nombreux passagers semblaient en proie à une anxiété +des plus vives; dans le lointain, _la Perle_, toute couverte de ses +voiles, de ses flammes, de ses pavillons, avait un air sinistre, malgré +la folle gaîté de ses allures, et les matelots anglais, qui brossent +tout avec soin, brossaient déjà les boulets, où luisent les armoiries de +la Licorne et du Lion. + +Surcouf s'approcha du pilote, et, s'asseyant à son côté, il lui dit: + +--Je viens un instant tenir conseil de guerre avec toi. + +Le pilote et le capitaine parlèrent bas, et on se mit à l'écart pour +respecter leur entretien. + +Deux matelots, montés de l'entrepont, jetèrent devant l'équipage tout un +arsenal d'armes de choix; toutes les mains se précipitèrent sur elles, +comme des avares sur un trésor mis au partage. + +On eût dit que _la Perle_ n'était peuplée que d'Achilles découvrant des +armes au gynécée de Scyros. + +--Deux mots à la hâte,--dit Alcibiade en tirant Maurice à l'écart; +--comment trouvez-vous ce vaisseau anglais? + +--Quoiqu'il soit encore très-éloigné, ce vaisseau me paraît superbe. + +--Trop superbe! Maurice: je viens de l'examiner à la lunette; il est au +moins vingt fois plus grand que _la Perle_. Nous allons assister à une +expérience navale fort curieuse. C'est le nain qui va essayer de prendre +le géant. Le prendra-t-il? + +--Pourquoi pas, Alcibiade, notre Surcouf connaît son métier. + +--Je crois qu'il abuse de ses connaissances, cette fois. + +--Vous doutez donc du succès, Alcibiade? + +--J'en doute si fort, que si nous prenons ce gros vaisseau, je croirai +toujours que c'est ce gros vaisseau qui nous a pris. + +--Enfin le problème va s'éclaircir... + +--Quant à moi,--dit Alcibiade, en chargeant ses pistolets d'abordage, +--je suis digne de mon ancêtre Albert de Saint-Blanchard, qui, envoyé +comme ambassadeur civil auprès de don Juan d'Autriche, fut obligé +d'assister, malgré lui, à la bataille de Lépante, en 1571, où il fut tué +sur un vaisseau espagnol, toujours malgré lui. + +FIN DU DEUXIÈME VOLUME + + + + +Coulommiers.--Imprimerie de A. MOUSSIN. + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le transporté (2/4), by Joseph Méry + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE TRANSPORTÉ (2/4) *** + +***** This file should be named 36001-0.txt or 36001-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/6/0/0/36001/ + +Produced by Mireille Harmelin, Valérie Auroy and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le transporté (2/4) + +Author: Joseph Méry + +Release Date: April 30, 2011 [EBook #36001] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE TRANSPORTÉ (2/4) *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Valérie Auroy and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + + + + +LE + +TRANSPORTÉ + + +PAR + +MÉRY + + +II + + + +PARIS + +GABRIEL ROUX ET CASSANET, ÉDITEURS, + +24, rue des Grands-Augustins. + + +1852 + + + + +La prison. + + +XIII. + +Quand le capitaine Coock passait avec son vaisseau, l'_Endeavour_, dans +les parages antipodes de l'île de Bligh, il s'écria: + +--Mes amis, réjouissez-vous, nous passons sous le pont de Londres! + +Le philosophe Burney, qui raconte le fait, ajoute: + +«Il y a aussi partout en ce monde des antipodes moraux; ceux qui +marchent sur la neige ont des pieds correspondants aux leurs qui +marchent sur le velours des herbes; les épicuriens du palais de +Sommerset ont sous leur table les esclaves de l'Océanie qui meurent de +faim. + +Tout homme qui jouit peut s'écrier: «Mes amis, désolez-vous, nous passons +sur un homme qui souffre!» + +Notre planète a le tort d'être ronde et de fournir ainsi, à chaque +instant, à l'esprit ces contrastes odieux. + +Nous laissons l'_Églé_ voguant sous des régions sereines, avec ses +heureux passagers, et nous allons retrouver, dans un cachot humide et +sous les étreintes glaciales de l'hiver, une malheureuse femme, dont le +nom est lié à cette histoire. + +Après quelques semaines de captivité, l'oeil de l'adorateur reconnaîtrait +avec peine Lucrèce Dorio, couchée sur un grabat de paille, et violemment +séparée de toute protection. + +Chaque jour, elle a reçu la visite de Georges Flamant, et les menaces, +les douces paroles, les ruses perfides, les mensonges raffinés ont +échoué contre l'imperturbable résolution de la belle prisonnière. + +Un soir, Georges Flamant, obstiné comme le crime, entra dans le cachot, +déposa une chandelle sur une table grasse de suif, et présenta un +journal à Lucrèce en lui disant: + +--Veux-tu lire dans cette gazette un article qui t'intéressera?... Tu +refuses?... Eh bien! je vais lire moi-même, et tu reliras ensuite, pour +te convaincre que je ne mens pas... Voici... C'est la liste des déportés +à Sinnamary... Il y a cent trente septembriseurs, et, parmi ces noms, tu +peux lire en lettres majuscules le nom de ton amant, Maurice Dessains... + +--Maurice Dessains, un septembriseur! + +Dit Lucrèce avec un éclat de rire inondé de larmes. + +--Le 2 septembre 1792, Maurice avait douze ans tout au plus! + +--On peut être septembriseur à tout âge, poursuivit Georges.--Au reste, +la justice a parlé, on peut même dire qu'elle a été clémente, cette +fois, et qu'elle n'a pas voulu faire tomber cent trente têtes, qui ne +méritaient pas de rester sur leurs épaules.... Voici ce qu'ajoute le +_Journal de Paris_, après avoir donné la série des noms des déportés: + +«--A Nantes et à Rochefort, l'exaspération du peuple contre les +septembriseurs a été si grande, que, sans les efforts de la police, ces +hommes auraient été mis en pièces, avant l'embarquement.» + +--Voilà, Lucrèce, comment le peuple ratifie la sentence des juges, et de +quelle estime il entoure tes amis.... + +--Je ne crois pas un mot de ce que vous me lisez, Dit Lucrèce avec un +ton dans lequel un observateur sagace aurait découvert une intention +mystérieuse, car, en ce moment le timbre de la voix de Lucrèce était en +désaccord avec la situation et trahissait des efforts tentés pour le +rendre naturel. + +Georges Flamant avait, certes, toutes les qualités vicieuses des races +fauves, mais il manquait à son oreille cette délicatesse de perception +féline, qui saisit une nuance au vol, et explique un mystère caché au +fond d'une voix. + +Le scélérat n'est jamais complet. + +--Tu ne crois pas ce que je lis, folle petite, dit Flamant; et bien! je +te le répète... lève-toi, eh viens lire toi-même... c'est bien aisé.... + +--Et si j'aime mieux croire que vous mentez, moi!--dit Lucrèce en se +levant à demi, tout inondée de ses cheveux noirs. + +--Vraiment, ma chère mignonne,--dit Georges, avec un sourire de +panthère,--je te trouve étrange... veux-tu que j'approche cette table de +ton lit, avec cette bougie de prison, et.... + +--Je vous défends de faire un pas de plus!--dit Lucrèce, en rejetant son +fleuve de cheveux en arrière, par un brusque mouvement de tête,--si vous +avancez, je pousse un cri à faire trembler toutes les voûtes de cet +enfer! + +--Ne nous fâchons pas, Lucrèce,--dit Flamant avec une douceur aigre,--je +ne veux rien obtenir de toi par la violence... je suis un honnête +homme... cela te fait rire?... eh bien! je te permets de trouver cela +plaisant. On n'a pas plus de tolérance que moi... et puisque je suis en +train de te lire des mensonges, écoute encore celui-ci, extrait du même +journal: + +«Le climat de Sinnamary a toujours été fatal aux Européens, il y règne +une épidémie qui provient de la nature des eaux potables, et qui donne +des hépatites et des affections putrides et mortelles. La déportation +à Sinnamary est, en d'autres termes, une sentence de mort.........» + +Lucrèce, je t'offre encore le journal... tiens. + +Lucrèce, pour toute réponse, s'enveloppa des haillons d'une couverture +de laine, et fit un geste impérieux de refus. + +--Je connais trop bien la curiosité des femmes pour croire que tu es +sincère dans tes refus.... Je te laisse le journal, là, sur cette table, +et quand tu seras seule, tu le liras. + +La jeune femme garda son silence et son immobilité. + +--C'est bien! ajouta Georges; je comprends ce silence, et je serai bon +jusqu'au bout. + +Il déposa le journal sur la table, et marchant vers la porte, il ajouta: + +-Demain, Lucrèce, le délai de ma patience expire... demain, tu quitteras +ce cachot, et tu auras des compagnes... des compagnes dignes de toi.... +Tu seras jetée dans l'égout souterrain de cette maison, un véritable +enfer, où jurent, crient, hurlent toutes les filles publiques rongées de +lèpre et de vice, et soumises à mon autorité sans contrôle. + +Alors, Lucrèce, quand ces hideuses créatures t'enlaceront, comme des +vipères, dans leurs bras gangrenés, tu pousseras vers moi ton cri de +détresse, et moi, je te laisserai te débattre au milieu de ces ulcères +vivants et de ce fétide charnier de prostitution! + +Georges attendit quelque temps une réponse, et la réponse n'arrivant +pas, il poussa un soupir qui ressemblait à un râle, et sortit du cachot. + +Le grincement extérieur des verrous retentit trois fois sur la porte, et +Lucrèce prêta l'oreille au bruit des pas de Georges, dans le corridor de +la prison. + +Elle se leva, toujours vêtue de ses haillons de laine, et aussi belle, +sous cette livrée de l'indigence, qu'avec son velours et ses pierreries. + +On aurait cru voir, si on l'avait vue, la courtisane Madeleine dans sa +grotte, cette patronne de toutes les femmes qui ont mérité le pardon des +hommes et de Dieu parce qu'elles ont beaucoup aimé. + +Sa figure exprimait une résolution qui était sur le point de +s'accomplir. + +La jeune femme s'assit devant la table, raviva la flamme de la +chandelle, et parcourut rapidement le journal, comme si cette lecture +l'eût peu intéressée. + +Puis, elle parut épeler minutieusement chacune de ses syllabes, avec une +attention singulière, comme fait un écolier devant son alphabet. + +Deux heures furent consacrées à cette étude dont nul témoin n'aurait pu +comprendre le but et le sens. + +Enfin, elle quitta ce journal, si longtemps médité, lui donna un léger +sourire de satisfaction, et prépara une de ces oeuvres patientes que le +génie des prisonniers peut seul concevoir et accomplir. + +Lucrèce découpa du bout de ses doigts une grande quantité de mots +arrachés aux colonnes du journal, et, dans la disette forcée de papier, +d'encre et de plume où elle se trouvait, elle parvint à écrire, ou pour +mieux dire, à composer le billet suivant, en lettres imprimées. + +«Je suis en prison. + +«On m'accuse d'avoir conspiré contre la République. + +«Demandez tout de suite une audience à madame Bonaparte, et dites-lui +que celle qui lui a écrit, le 3 nivôse, un billet de deux lignes se +terminant ainsi: _que la garde consulaire veille_! est en prison, où +elle est poursuivie par la haine et l'amour d'un scélérat. + +«Portez un de mes billets et présentez-le à Joséphine pour constater +l'identité de mon écriture: celui-ci est composé avec les lettres d'un +journal. On me refuse tout. + + LUCRÈCE DORIO.» + +Chaque mot fut collé avec de la mie de pain, sur un petit carré de toile +fine, découpé dans un mouchoir. + +Ce travail prolongea la veillée de Lucrèce fort avant dans la nuit. + +A neuf heures, la femme du geôlier entra, selon l'usage de chaque matin, +dans le cachot de Lucrèce. + +C'était une créature intraitable plutôt par tempérament que par vertu, +une fille de Cerbère que les gâteaux de miel des sibylles ne pouvaient +corrompre. + +Toutes les tentatives de séduction échouaient devant elle, et Lucrèce +qui avait, dans la parole, la grâce nécromancienne des Circés du +Directoire, renouvelait, chaque matin et sans réussite, ses demandes, +ses offres et ses sollicitations. + +--Bonjour, citoyenne Chatard, Lui dit Lucrèce du fond de son grabat. + +--Approchez-vous, s'il vous plaît, pour me rendre un service... + +Coupez-moi, avec votre paire de ciseaux, cette boucle de cheveux. + +--Eh bien! après? demanda la mégère d'une voix hargneuse. + +--Après, vous porterez cette boucle de cheveux au citoyen Périclès +Farjau, rue Faubourg-Martin, 21, au premier. + +--Vous savez, citoyenne Dorio, et je l'ai répété cent fois, que toute +communication avec le dehors vous est interdite. + +--Vous appelez cela une communication, citoyenne Chatard?.. vous n'avez +rien à dire, rien à faire, rien à demander, rien à recevoir. Vous montez +chez le citoyen Périclès, vous donnez ma boucle de cheveux à la première +personne qui se présentera, et vous descendez l'escalier, voilà tout... +Si je meurs, un de ces jours, comme je l'espère, je mourrai contente en +pensant que le citoyen Périclès possède, à son insu, une boucle de mes +cheveux. C'est un caprice de femme, ma bonne citoyenne Chatard.... +Ensuite, vous me permettrez de vous laisser un témoignage de +reconnaissance pour les bontés que vous avez eues pour moi... avant de +mourir, on ne doit jamais oublier ceux qui vous ont rendu service... +Soyez tranquille, ce n'est pas de l'argent que je veux offrir... +l'argent est une insulte... acceptez cette bague... le diamant du milieu +est estimé deux mille écus... donnez-vous la peine de l'examiner à côté +de la lucarne, au petit jour. + +La mégère prit la bague en grommelant, et s'approcha de la lucarne pour +la voir dans tous ses détails. + +Aussitôt Lucrèce prit la lettre, l'enveloppa des cent replis de son +épaisse boucle de cheveux, coupa un cordon de sa ceinture et lia le tout +d'une façon peu suspecte pour les yeux les plus méfiants. + +--Eh! bien, citoyenne Chatard,--dit-elle,--que pensez-vous de ce petit +bijou? + +--Ça me paraît assez gentil, répondit hargneusement la mégère. + +--Vous vous trouvez donc bien mal, citoyenne Dorio? + +--Je ne passerai pas la décade, citoyenne Chatard,--dit Lucrèce d'une +voix agonisante. + +Au fait,--poursuivit la geôlière,--je ne vous rends, pour cette bague, +aucun service défendu par les lois de la maison. + +--Aucune loi, dit Lucrèce, ne défend de porter une boucle de cheveux au +Faubourg Martin, 21. + +La geôlière, qui s'était approchée du lit, vint se replacer devant la +lucarne, pour soumettre la bague à un nouvel examen. + +--Eh bien!--dit-elle, en mettant la bague dans sa poche,--il faut bien +faire quelque chose de bon dans sa vie. Nous ne sommes pas des +diablesses, dans notre métier... Je vous préviens, citoyenne Dorio, que +si vous m'accusiez, avant de mourir, d'avoir accepté une bague, je +nierais tout, et on me croirait, parce que ma vie a été irréprochable +dans cette maison. + +--Je ne vous mettrai pas dans ce cas, citoyenne Chatard. + +--Où est votre boucle de cheveux? + +--La voilà toute prête, mettez-la dans votre poche avec la bague, et ne +donnez pas la bague pour les cheveux... Quand me donnerez-vous une +réponse? + +--Bientôt, en vous apportant votre déjeuner... Je vais courir au +faubourg Martin... je vous avertis que je fais votre commission, sans +dire un mot. + +--C'est convenu, citoyenne Chatard. + +La geôlière sortit, en murmurant des paroles confuses, sorte de +monologue dont se servent les panthères lorsqu'elles s'ennuient dans une +cage, avant l'heure du dîner. + +Quand cette femme fut sortie, Lucrèce s'adressa cette réflexion: + +--Au fait, que puis-je risquer, dans cette tentative? La réussite, voilà +tout. Si j'échoue, je ne perds qu'une bague; je ne perds donc rien. + +A onze heures, la geôlière rentra, plus hargneuse que jamais, en +apportant ce déjeuner nauséabond que les républiques et les monarchies +servent aux prisonniers avec la même munificence. + +Lucrèce se leva sur son lit, et la mégère fit un signe de tête qui +voulait dire:--J'ai fait votre commission. Après quoi elle sortit et +ferma la porte à triple cadenas. + +--Maintenant, attendons, dit Lucrèce; elle vient de me paraître si +maussade, cette sorcière, qu'elle doit m'avoir obligée. J'ai de +l'espoir. + +Les heures se firent séculaires, comme toujours, dans ces occasions. + +Lucrèce faisait un raisonnement assez juste: + +--Si ma lettre est arrivée, justice ne tardera pas de m'être rendue. + +Il y a aux Tuileries un ange de bonté qui veille incessamment sur les +malheureux, et qui répare les égarements de la justice, dans cette +triste époque où rien n'est encore affermi. + +Tous ceux qui s'adressent à l'auguste Joséphine sont exaucés dans leurs +voeux; son tribunal d'audience est ouvert nuit et jour, et la réparation +ne se fait jamais attendre. Espérons! + +Au tomber du jour, le citoyen Périclès Farjau, muni d'un ordre du préfet +de police, entrait à la prison et délivrait Lucrèce Dorio et sa femme de +chambre Tullie. + +Et le lendemain Georges Flamant était destitué, mais non converti. + + + + +Georges Flamant. + + +XIV. + +Un agent de la police secrète était autrefois destitué pour la forme. + +C'était une satisfaction apparente donnée à quelque haute exigence ou à +l'opinion publique. + +L'agent avait appris trop de choses dans l'exercice de ses fonctions; il +était de moitié dans trop de secrets administratifs; et cette science +occulte, qui pouvait éclater en révélations accusatrices, le protégeait, +même après une disgrâce: quand la main droite le frappait d'une +destitution, la main gauche le consolait avec une caresse. + +Georges Flamant se trouvait dans la catégorie de ces heureux disgraciés. + +Voici comment l'autorité supérieure procéda dans sa destitution: + +Georges Flamant rentra dans la prison des femmes, le lendemain du jour +où il avait lancé à Lucrèce cette terrible menace, renouvelée des +anciens préfets du prétoire qui condamnaient _aux lieux infâmes_ la +jeune fille coupable de rébellion contre leur brutalité. + +--C'est impossible! s'écria Georges, lorsque la citoyenne Chatard lui +annonça la mise en liberté de Lucrèce, et il courut au cachot pour +s'assurer de cette vérité impossible. + +Le cachot était vide; il y avait encore sur une table des débris d'un +journal, du pain haché en morceaux, et une aiguille avec du fil; pièces +de conviction qui, après un rapide examen, révélèrent le secret de +l'évasion à la sagacité de Georges Flamant. + +La prisonnière s'était ménagé, à coup sûr, des intelligences dans la +geôle; il y avait évidence de corruption, crime prévu par une loi de +nivôse an 3. + +Georges blanchit ses lèvres d'écume à cette découverte. + +Le crime ne permet pas aux autres d'être criminels, il est intolérant, +et condamnerait volontiers une ville à être vertueuse à perpétuité. + +Lucrèce avait trouvé un complice dans la geôle! + +Cet excès d'audace révoltait sa raison. + +Il était vraiment étrange qu'une femme ne consentît pas à subir toutes +les tortures du corps et de l'âme et que, trouvant une porte ouverte, +elle ne refusât point d'en franchir le seuil. + +Georges Flamant courut aux officines de la police, et dénonça le double +crime de Lucrèce et de la geôle à son ami intime et chef de bureau, +lequel prit la parole et lui dit: + +--Mon cher Georges, vous avez été destitué à neuf heures ce matin. Voilà +l'ordonnance signée par le préfet. + +--Je sais d'où part le coup!--dit Georges en ébranlant le bureau du chef +par un vigoureux coup de poing.--C'est un coquin de ci-devant noble, +déguisé en républicain; un blanc verni de bleu, un Alcibiade d'enfer qui +m'a dénoncé au ministre! Je l'ai rencontré trois fois, la décade +dernière, sur l'escalier du citoyen Fouché; que venait-il faire là, ce +chouan? + +--Et toi, Georges, dit le chef d'emploi, sais-tu ce que tu as à faire +maintenant? + +--Parbleu! je le sais bien! je vais songer à mon avancement, comme +toujours. On ne s'avance chez nous qu'à coups de destitutions. Voilà, je +crois, la sixième que je subis depuis l'affaire du Prévôt des marchands. +J'avais cent écus de paie alors, j'en ai cinq cents aujourd'hui, plus le +casuel... + +--Tu vois bien, mon ami, dit le chef, qu'il faut se faire destituer, à +propos, quand on a de l'ambition. + +--Oh! ce n'est pas ce qui m'embarrasse, poursuivit Georges; mais cela ne +me fera pas oublier le mauvais tour du citoyen Alcibiade. C'est un homme +que je trouve sur mes brisées, dans tous les salons et dans toutes les +mansardes où il y a une femme facile, une de ces femmes comme il nous en +faut à nous, qui n'avons pas le temps d'écrire de longues lettres +d'amour comme le citoyen Saint-Preux. Je suis vraiment trop bon; +j'aurais pu le faire pendre le 11 frimaire an II, cet Alcibiade, et il +n'avait pas volé la corde. N'avait-il pas l'effronterie de porter aux +chaînes de sa montre une pièce de vingt-quatre sols, à l'effigie de +Capet! Rien que cela! Voici ma dernière histoire avec ce chouan qui a +pris le nom d'un honnête citoyen grec... J'avais promis mariage, selon +mon habitude, à une fraîche blonde de la rue de Rohan, la veuve d'un +jeune septembriseur que j'allais arrêter le 4 nivôse; heureusement pour +lui, il avait eu le bon sens de mourir; je dressai procès-verbal et je +le fis enterrer à mes frais. + +Ces gueux de septembriseurs ont tous des femmes ou des maîtresses +superbes. Les honnêtes gens comme nous meurent de soif à la porte de ces +bandits. Ils prennent les trois grâces, et nous laissent les trois +Parques. C'était une veuve de seize ans, presque pas mariée, comme tu +vois. Elle mourait de misère, de faim et de désespoir. Je lui louai +quinze jours de chambre, dans une autre mansarde, je lui donnai quelques +écus de six francs; je lui promis de prendre soin de sa mère; enfin, je +l'accablai de bonnes actions, et je fus payé en monnaie de veuve... + +Comme l'année est bonne, et que les veuves et les orphelines ne manquent +pas et sont au rabais, j'abandonnai cette Louise Genest, par économie, +et je m'en allai commettre ailleurs d'autres bonnes actions à meilleur +marché. Cependant, l'autre jour, j'eus une faiblesse de souvenir. Il y a +des enfantillages comme ça dans l'homme le plus sage. Je me surpris +donc, remontant d'un pas d'amoureux les cinq étages de la maison de +Louise, et au milieu de l'escalier, quoiqu'il fît sombre, je la vis +descendre avec cet Alcibiade maudit. + +On recule devant un scandale public, quand on appartient à la police +secrète, je reculai donc, en me disant: A demain. Le lendemain, je +trouvai le bel oiseau blond délogé. Alcibiade m'a joué ce tour, et m'a +calomnié auprès du ministre; c'est évident: je lui dois ma destitution; +mais il me doit quelque autre chose lui, et il me la payera; je suis un +terrible créancier. + +--Oh! tu ne resteras pas longtemps destitué, dit le chef de bureau; nous +avons besoin de toi, comme d'une lampe quand il fait nuit. Seulement, tu +sais ce que tu as à faire pour te remettre en bonne grâce en haut lieu. + +--Comment donc! dit Georges; je suis passé maître dans ces vieilles +roueries. On m'a destitué, mais moi, je ne me destitue pas... Je vais +faire de la police secrète en amateur, on vous sait toujours gré de ce +zèle qui n'est plus payé; je vais m'endormir dans le jardin du +Palais-National pour écouter les causeries suspectes des émigrés. Je +reconnais un émigré à l'odeur. Ils ont du royalisme ambré dans leur +perruque; je n'ai pas besoin d'autre signalement. Puis, je vais prendre +une tasse de café chez Évezard. C'est un nid de conspirateurs vendéens +qui attaquent la République en jouant aux dominos et aux échecs. Quand +un joueur demande au garçon de restituer au jeu le _double-blanc_, ou +s'il prononce _échec au roi_, avec les larmes aux yeux, je prends bonne +note de ce joueur et je me faufile dans sa société, pour le suivre sur +le chemin d'une indubitable conspiration. Au théâtre, quand on donne la +pièce de Sylvain Maréchal, je grave dans ma tête, comme sur bronze, tous +ceux qui sifflent le Vésuve, au moment où il brûle les rois. Que te +dirai-je? j'ai vingt moyens de ce genre pour employer ma journée au +service du gouvernement, et prouver au citoyen préfet Dubois que je suis +victime d'une odieuse calomnie; mais loin de me plaindre, je sais +attendre en bon patriote le moment de la réhabilitation. + +--Très-bien! dit le chef; je connais le citoyen Dubois; c'est un +bonhomme, pas plus fin qu'un bailli d'opéra-comique; il sera touché de +tes services gratuits, et te réhabilitera. Ce ne sera pas long. + +--Je me donne deux décades de service gratuit, tout au plus, dit +Georges. + +--Il faut convenir,--dit le chef en se levant pour s'assurer de la +discrétion de la porte;--il faut convenir que nous méritons bien +l'argent de la République par une foule de qualités qui manquent au +vulgaire stupide. Que deviendraient les villes, si les hommes de notre +trempe n'existaient pas? + +--Autrefois, ils n'existaient pas, dit Georges; nous sommes une +invention moderne, comme les réverbères.... Il n'y a pas d'auditeurs et +de témoins ici, nous pouvons ainsi nous dire bien des choses neuves, qui +doubleraient encore la longueur des oreilles de nos chefs, s'ils nous +entendaient.... J'ai beaucoup réfléchi sur la race d'hommes à laquelle +nous appartenons, et je me suis classé, comme un animal qui attendrait +sa case dans un muséum.... + +Autrefois, il y avait, sans doute, des hommes comme nous: des hommes +adroits, hardis, intelligents, mais très-répulsifs au travail qui fait +bien vivre, et procure l'argent qui paye les passions, choses fort +chères toujours. Quelle ressource avaient ces hommes de paresse +invincible, et de plaisirs impérieux? Une seule. Ils coupaient la bourse +dans une église; ils fréquentaient le Pont-Neuf et le Pont-au-Change, +quand la Samaritaine sonnait minuit, ils entraient chez le voisin, en se +trompant de porte, et lui empruntaient de l'argent sans le réveiller; +ils rendaient une visite nocturne aux voitures publiques égarées dans +les bois de Fontainebleau et de Sénart; ou bien, quand ils avaient le +génie de Mandrin, ils déclaraient la guerre au roi de France et +percevaient les revenus de la gabelle, avant le fermier-général. + +Tous ces beaux métiers sont perdus. Les villes et les campagnes sont +couvertes de gendarmes, d'agents de police, de patrouilles, d'escouades +de sûreté, de gardes nationales sédentaires et mobiles, et de toutes +sortes d'épouvantails. Cependant la race de ces hommes ne peut pas +mourir de faim, pour obliger le tiers-état stupide, qui s'obstine à +défendre son argent, comme si nous n'en avions pas besoin, nous! il a +donc bien fallu se transformer, changer de tactique et d'atelier public. + +L'école de Mandrin a quitté la Côte-Saint-André, où il n'y a plus rien +à faire, et elle s'est fondue dans le commerce des villes. Nous +employons les hautes facultés que nos pères nous ont transmises à des +fonctions moins périlleuses; nous sommes la terreur du vice, et nous +protégeons la vertu; on ne nous arrête plus, nous arrêtons; on ne nous +emprisonne plus, nous emprisonnons. C'est toujours la même race avec sa +soif d'argent et de débauches, mais les fils sont mieux traités que les +pères, comme tu vois; estimons-nous heureux d'être leurs fils. + +--Quoique ton chef--dit l'ami en inclinant la tête--je me prosterne +devant ton génie; encore deux ou trois destitutions, et Pitt et Cobourg +te prennent pour associé.... Maintenant, comment débrouilleras-tu ton +affaire avec Lucrèce Dorio, car je pense bien que tu n'abandonnes jamais +une belle robe de velours quand ta griffe lui a fait cinq trous en +passant? + +--Lucrèce Dorio est ma passion chronique--dit Georges d'une voix +altérée. + +Lucrèce, c'est le feu de mon sang, la faim de mes lèvres, le frisson de +mes cheveux: elle ne m'a pas perdu; mon amour est une prison dont elle +ne s'échappera pas. Je vais recommencer le siège de cette place forte, +dans mes moments perdus, et j'en perdrai beaucoup, s'il le faut. + +Après quelques mots insignifiants, Georges se rendit à sa petite maison +de la rue Thionville, et fit une toilette nouvelle plus conforme à son +nouvel état de destitué. + +Sous la houppelande marron et le chapeau triangulaire orné d'une large +cocarde, il ressembla bientôt à un honnête homme ruiné par le _maximum_, +et sollicitant une place de surnuméraire dans les bureaux de +l'intérieur. + +Il fit trois stations pour se donner la patience d'attendre la nuit, +d'abord, au jardin du Palais-Royal, où il se fondit, comme un atome, +dans un immense groupe d'auditeurs qui suivaient des yeux, sur le sable, +la canne d'un stratégiste décrivant la bataille de Marengo, avec les +positions du baron Mélas et du premier Consul. + +Ensuite il entra chez Évezard, au coin de la place du Palais-National, +et lut la _Gazette officielle_ et le _Mercure_ dont l'énigme finale +n'avait pas encore été devinée par les Oedipes de l'établissement, ce qui +inquiétait un peu la dame du comptoir; puis il remonta vers son faubourg +et acheva sa troisième étape d'ennui au café Procope, où le citoyen +ci-devant comte de Barneville expliquait le dernier _gambit_ inventé par +Philidor, sur la table veuve de Jean-Jacques Rousseau. + +Quand la nuit tomba, Georges Flamant repassa le Pont-Neuf et dirigea ses +pas, à travers les ténèbres des réverbères, du côté de la rue Richelieu. + +Au coin de la rue Mesnars, il s'arrêta et appuya son oreille contre les +volets du rez-de-chaussée, pour saisir le moindre bruit intérieur qui +aurait révélé la présence de la jeune femme dans sa maison. + +Un silence obstiné répondit seul. + +--Elle est dans quelque théâtre, à coup sûr, se dit Georges. Voilà les +femmes! Sortie de prison ce matin, et ce soir au spectacle! Quelle rage +de se faire admirer!... Oui, on joue _Oedipe_ ce soir; madame Scio chante +Antigone.... Lucrèce est dans sa loge à l'Opéra! Comme il est facile de +deviner l'idée d'une femme, surtout quand elle est folle de son corps, +comme Lucrèce Dorio! + +Ainsi pensait Georges Flamant, et il courut au théâtre des Arts. + +Le premier acte d'_Oedipe_ allait à sa fin; toutes les loges étaient +envahies; toutes, excepté la loge de Lucrèce. + +Ce vide provoquait même des remarques, parmi les spectateurs des +corridors, et chacun donnait une mauvaise explication, comme on fait +toujours quand on veut expliquer. + +Impossible de supposer que Lucrèce passât la soirée ailleurs, lorsqu'on +jouait _Oedipe_ à l'Opéra. + +Georges, après le second acte, reprit donc le chemin de la rue Mesnars, +et retrouva le silence qu'il y avait laissé. + +Le lendemain lui parut si éloigné qu'il ne se sentit pas la force de +l'attendre, et sans trop savoir ce qu'il voulait et ce qu'il faisait, +il souleva le marteau de la porte, et la porte s'ouvrant, il entra. + +--La citoyenne Lucrèce Dorio? + +Demanda-t-il au portier, avec une voix qui retombait au gosier à chaque +syllabe. + +Le portier, pris à l'improviste, courba la tête et passa sa main droite +sur son front, comme pour y chercher une réponse apprise. + +--La citoyenne Lucrèce Dorio,--dit-il, comme l'écolier qui récite, +--n'habite plus cette maison; elle est à la campagne par raison de +santé. + +--C'est bien!--dit Georges. + +Ce qui signifie _c'est mal_, dans ces sortes d'occasions. + +Et il sortit brusquement. + + + + +La fausse conspiration. + + +XV. + +La jolie corvette l'_Églé_ divise avec sa proue de petites vagues +joyeuses, dont l'écume se replie en deux franges d'argent; l'Océan +respire, le vent joue avec les voiles et les pavillons; un sillage +lumineux se déroule à l'infini, comme une ornière creusée par le +tranchant du navire, et atteste aux passagers que l'_Églé_, prisonnière +du calme, a rompu ses fers, et qu'elle vogue vers de nouveaux horizons. + +Les passagers et l'équipage offrent un tableau charmant: un touchant +intérieur de famille, une réalisation en abrégé de la société idéale, +rêvée par les esprits généreux. + +Maurice, nonchalamment assis, à tribord, sur le bois saillant du +bastingage, contemple, avec l'heureux sourire de la jeunesse, ce tableau +d'union fraternelle, cette société flottante qui donne, à son insu, +l'exemple de la concorde, et prêche cette vertu divine dans le désert de +l'Océan. + +Les pensées qui agitaient en ce moment le coeur du jeune déporté peuvent +se résumer avec une concision plus énergique, dans ces vers extraits +d'un poème inédit: + + UNE TRAVERSÉE. + + Les nombreux passagers qui, traversant les ondes, + S'en vont, sur un vaisseau, visiter les deux mondes, + Que leur voyage soit serein ou désastreux, + S'accordent tous pour vivre en bons frères entr'eux: + L'immensité des mers, flottantes solitudes; + L'avenir tout voilé de ses incertitudes; + Les périls de la veille, et ceux du lendemain, + Tout leur fait un devoir de se serrer la main; + Et, timides, groupés sur la même coquille, + Ils forment, en passant, une seule famille.... + La Terre est un navire, un globe aérien, + Couvert de passagers qui ne connaissent rien, + Qui jamais ne sauront vers quelle destinée + A travers mille écueils leur course est entraînée; + Quel rivage infernal ou divin ils verront + Surgir dans l'air immense où leurs yeux plongeront! + Eh bien! au lieu de faire, avec un calme sage, + Unis et fraternels, ce terrible passage; + Au lieu de l'accomplir, ce ténébreux chemin, + Le sourire à la lèvre et la main dans la main, + Ils voyagent, plongeant, sous quelque idée infâme, + Les poignards dans le coeur et les poisons dans l'âme, + A la moindre raison, déchirant sans pitié + Le pacte solennel que signa l'amitié; + Et, comme si la Mort, à toutes les frontières, + N'engraisse pas assez l'herbe des cimetières, + Ces pèlerins d'une heure, ici-bas, en passant, + Batailleurs éternels, se nourrissent de sang! + +Le médecin moral, Alcibiade, qui avait reçu d'un père la mission de +veiller sur Maurice, ne manquait jamais d'arriver, sous un prétexte +quelconque, dès que le visage du jeune convalescent se voilait d'une +teinte de mélancolie. + +Alcibiade arriva donc, comme par hasard, avec le bonjour du matin à la +bouche et la main tendue vers la main. + +--Vraiment, dit-il, je connais quelque chose de plus amusant qu'un +article sur la qualité des eaux équinoxiales, c'est un entretien de +matelots, à bord, quand la manoeuvre est inutile et que le vent tout seul +conduit le navire comme le lieutenant de Dieu. + +--Vous avez raison,--dit Maurice--qui, dans sa candeur, ignorait +qu'Alcibiade arrivait toujours avec un plan arrêté de conservation. + +--Il y a autour du cabestan,--poursuivit Alcibiade,--un groupe de +matelots beaucoup plus amusants que les Arabes des _Mille et une Nuits_. + +Ils se racontent des choses fabuleuses et pourtant vraies.... Un de ces +marins surtout... tenez, vous pouvez le voir d'ici.... celui qui a des +cheveux noirs crépus et un cou de taureau.... Il se nomme Koërdic, un +vrai Breton.... C'est un narrateur par excellence, et je l'écoute comme +j'écouterais Xénophon s'il me racontait la retraite des Dix mille, et +l'enthousiasme des Grecs lorsqu'ils découvrirent la mer.... Je vous +recommande ce Koërdic quand vous aurez de l'ennui.... Il est plus gai +que le _Moniteur_.... Pourtant, je dois convenir qu'il a un défaut.... + +--Ah!... et quel défaut, Alcibiade? + +--C'est un homme dangereux.... très-dangereux, Maurice, surtout pour les +jeunes gens un peu exaltés comme nous... A présent, il vient de nous +raconter les exploits de l'illustre corsaire Surcouf, dans le golfe du +Bengale. Vraiment, cela vous oblige à remercier Dieu de vous avoir fait +homme; c'est enivrant comme un hymne de guerre et un premier coup de +canon! + +--Je crois avoir entendu parler de ce Surcouf, dit Maurice, en +recueillant ses souvenirs. + +--Tout le monde en a entendu parler, mon cher Maurice; mais ce taureau +de Koërdic a fait la course avec lui, et il connaît Surcouf mieux que +tout le monde, etc. + +--Mais, Alcibiade,--interrompit naïvement Maurice,--vous ne m'avez pas +expliqué pourquoi ce Koërdic est dangereux.... + +--Ah! c'est juste!--dit Alcibiade avec un ton admirablement naturel. + +Ne causons pas de cela, ici, à voix trop haute.... Voici.... Koërdic, en +racontant la vie du corsaire, cette vie de joie, de combats, de fêtes, +d'amour, de gloire, de richesses, d'enthousiasme, nous fait trop +mépriser la vie prosaïquement stupide que nous menons.... et, pour tout +dire, cet endiablé de Koërdic vient de me faire une description qui m'a +sauté au cerveau comme du vin de Lamalgue: il m'a enivré.... enivré à +tel point que j'ai fait un plan, un plan superbe, qui va sourire à votre +ardente imagination. + +--Voyons ce plan, + +Dit Maurice d'une voix contenue, pour la mettre à l'unisson de celle de +son interlocuteur. + +--C'est un plan bien simple, poursuivit Alcibiade; il s'agit de nous +faire corsaires.... + +--Et comment? + +--Encore plus simple. Nous sommes très-nombreux à bord de l'_Églé_; nous +sommes surtout gens de coeur et très-résolus. En fait de conspiration +nous ne sommes pas novices; eh bien! il ne s'agit que d'embaucher une +partie des matelots qui ne demandent pas mieux; nous jetons à fond de +cale le capitaine, et l'_Églé_ va rejoindre Surcouf dans l'Océan indien. + +Maurice ouvrit des yeux démesurés et les fixa sur le visage d'Alcibiade. + +--Eh! poursuivit celui-ci, voilà une idée! comme cela, vous fait bondir +le coeur, vous qui êtes né avec la fibre de la conspiration! Et, +remarquez bien, Maurice, qu'il ne s'agit pas cette fois d'un de ces +complots qui vous font trôner vingt-quatre heures à l'Hôtel-de-Ville de +Paris, comme vainqueurs, et vous font tomber, comme vaincus, le +lendemain, sur la barre d'un tribunal. + +Cela sera le triomphe de notre jeunesse et de notre vie. Tout un monde +est à nous. L'Océan nous appartient! les galions sont nos trésors, les +golfes nos grandes routes, les îles nos hôtelleries, les combats nos +jeux, les archipels nos sérails, les Anglais nos esclaves, les orgies +nos fêtes, les étoiles nos flambeaux! Maurice, serrez ma main, et je +vous donne ce nouveau monde, comme à un autre Christophe Colomb! + +Maurice retira sa main droite et la suspendit, par contenance, aux +mailles goudronnées des porte-haubans. + +Alcibiade regardait le jeune déporté avec cet air qui provoque une +réponse immédiate. + +--Avez-vous bien réfléchi, Alcibiade, sur ce projet? + +Demanda-t-il d'une voix émue. + +--Bien réfléchi. + +--Et qui sera le chef de cette conspiration? + +--Parbleu! moi: c'est de toute justice, je suis l'inventeur. + +--Et qui conduira le vaisseau, mon cher Alcibiade? + +--Tout le monde. Les capitaines ont fait leur temps; on se passera +d'eux; je les regarde comme des préjugés, vieux comme l'amiral Caïus +Duilius. L'intelligence humaine a marché, marchons. + +--Vraiment!--dit Maurice avec sa naïveté ordinaire. + +--Vous tenez ce matin un langage qui m'étonne beaucoup, mon cher +Alcibiade... + +--Oh! mon cher Maurice, point d'hésitation ici, point de remarques et de +paroles perdues; je ne vous cacherai même pas que je me suis embarqué, +avec cette intention, et que mon plan est vieux: ainsi, +l'approuvez-vous, ou ne l'approuvez-vous pas? + +--Il me semble, Alcibiade, qu'on peut discuter un plan, même lorsqu'il +est vieux. + +--Discutez cinq minutes, et puis n'en parlons plus. Diable! Maurice! +comment êtes-vous devenu? Le calme plat a bien changé la nature de votre +cerveau. Avez-vous autant réfléchi, lorsqu'il s'agissait de vous mettre +dans une conspiration ridicule contre le premier consul? + +--Oh! c'était bien différent, Alcibiade! + +--Ah! c'était bien différent!... Vous croyez cela, Maurice.... Allons, +je vous accorde cinq minutes supplémentaires pour discuter mon plan; +commencez. + +--Eh bien! j'admets la réussite de ce complot, dit Maurice; croyez-vous +que le pouvoir restera entre vos mains, quand vous l'aurez violemment +usurpé? + +Croyez-vous que votre ambition satisfaite n'en provoquera pas une autre +qui ne l'est pas? Croyez-vous que, sur ce vaisseau, tout le monde n'a +pas l'orgueil de penser qu'il commandera aussi bien que vous? et +qu'ainsi la violence succédant à la violence, les chefs aux chefs, +l'anarchie nous dévorera tous, avant même que nous ayons rencontré sur +mer nos ennemis. + +--Maurice, dit Alcibiade en feignant la stupéfaction, la mer vous +inspire, mieux que la terre. Voilà des paroles qui me frappent par leur +sagesse; je ne m'attendais pas à cette profondeur de raisonnement; j'ai +parlé comme vous, et vous avez répondu comme moi. + +Laissez-moi vous serrer la main. Ma conspiration tombe dans l'eau; elle +est noyée par votre logique. Depuis le 3 nivôse, Maurice, vous avez fait +bien des progrès. Quel service on vous a rendu en vous déportant! Vous +êtes guéri d'esprit et de corps. + +--N'allez pas croire, au moins,--dit Maurice d'un ton fier,--que je vous +parle ainsi par lâcheté. Donnez-moi une occasion honnête et vraiment +patriotique de servir mon pays avec courage, et vous verrez si l'énergie +du républicain de 92 ne se réveille pas! + +--Je vous crois sur parole, mon cher Maurice; l'essentiel pour moi était +de me démontrer à moi-même, par cette espèce d'apologue d'un complot à +bord d'un navire, que la logique et la raison rentraient dans votre +esprit, à la faveur de ces réflexions salutaires qu'inspire un long +voyage sur mer. Je crois maintenant que si vous étiez à Paris, vous +prendriez du service dans la garde du premier consul. + +Maurice fit un sourire qui tenait le milieu entre une affirmation et une +dénégation. + +--Je me félicite, dit-il, d'avoir donné tête baissée dans le piège de +votre prétendu complot de corsaire. Vous connaissez mes sentiments. Je +pense qu'il faut se connaître à fond entre nouveaux amis. + +--Bien pensé, Maurice! c'est le dernier piège que je vous tendrai.... +Maintenant, passons du grave au doux.... Il me semble que toutes nos +belles passagères ne sont pas au grand complet là-bas, au gynécée de la +proue.... Vous ne vous abaissez pas, vous, Maurice, à ces détails +efféminés; vous êtes comme le sage Bias à bord de la trirème de +Corinthe. Excusez un fou comme moi. J'ai pris sur terre des habitudes +galantes que je continue sur mer; le Directoire m'a perverti. + +Pendant que vous conspiriez contre les hommes, je conspirais contre les +femmes; mon rôle était plus dangereux.... Hier soir, je vous ai ébauché +une confidence. J'ai la manie de l'indiscrétion, moi; ce sont mes moeurs +du Directoire.... Ce matin, je serai plus explicite; à défaut de +confident, je raconterais mes amours au grand-mât. Cela veut dire que +j'aime Louise Genest, la perle de l'_Églé_.... Je ne l'ai pas encore +aperçue sur le pont, et, quoique le soleil soit levé depuis trois +heures, il me semble qu'il fait encore nuit.... Maurice, avez-vous +remarqué Louise Genest dans vos distractions? + +--Mais.... j'ai remarqué beaucoup de passagères.... Quelques-unes m'ont +paru assez jolies.... autant qu'il est possible d'en juger de loin.... +D'ailleurs, elles montent rarement sur le pont.... Nous avons eu de si +mauvais temps!... Ah! mon cher Alcibiade! que votre naturel est heureux! + +--Je vous comprends, Maurice; vous avez reconnu en moi un jeune homme +qui a le privilège de savoir oublier. C'est vrai; l'Océan, pour moi, est +comme le fleuve païen de l'oubli. Je ne me souviens plus de mes anciens +amours les plus nouveaux.... + +Mais vous, Maurice, votre pensée flotte encore bien loin d'ici; il y a +une image toujours levée à cet horizon du nord, dans la direction de la +rue Mesnars.... Si nous relâchons au Cap, je boirai du vin de Constance +à votre santé. + +--Non, Alcibiade, non,--dit Maurice avec tristesse,--je sens, au +contraire, que chaque flot de cette mer emporte un lambeau de mon passé; +il me semble que j'ai laissé mon cadavre en France et que je vais +trouver, dans quelque terre inconnue, une âme nouvelle et d'autres +affections sous un autre ciel. Dieu m'a donné deux existences: la +première est finie, la seconde commencera bientôt. Ce navire me fait +passer du néant à la résurrection. + +--Vos paroles sont un peu brumeuses, par ce soleil de 40 degrés qui nous +éblouit,--dit Maurice;--mais je crois que votre brouillard oratoire +signifie que vous ne reculeriez pas devant un nouvel amour, s'il se +levait comme une étoile sur cet horizon. + +Maurice garda le silence et baissa les yeux. + +--Cela étant ainsi,--ajouta Alcibiade, vous allez _dépouiller le vieil +homme_, comme dit l'Évangile, et j'ai pour vous, là-bas, dans ma cabine, +l'uniforme blanc des catéchumènes du tropique. Venez voir cela, mon ami. + +Maurice suivit machinalement Alcibiade sans trop savoir de quoi il +s'agissait. + +Dans l'entrepont, Alcibiade lui dit en lui montrant un assortiment +complet de toilettes équinoxiales: + +--Quittez vos lourds habits de jacobin septentrional, et costumez-vous +en Lovelace indien. Ensuite venez me rejoindre sur le pont. + +--Mais à qui suis-je redevable de ce présent? + +Demanda Maurice en se croisant les mains au-dessus de sa tête. + +--A qui?... Vous allez le savoir, Maurice. D'abord, ce n'est pas à moi; +je ne suis pas assez riche pour prodiguer le basin anglais et le nankin +de Canton aux amis.... Écoutez-moi bien, Maurice; c'est le pilote de +l'_Églé_ qui vous fait ce léger présent.... Oh! que votre fierté ne +s'alarme pas! un déporté habillé de gros drap bleu a le droit de +recevoir des étoffes d'été sous l'équateur. Je suis aussi fier que vous, +moi, et noble depuis Henri II, car je _porte d'azur aux trois merlettes +d'argent_, ou, du moins, je portais cela, avant la nuit du 4 août si +fatale au blason; eh bien! j'ai accepté ce costume tropical, que voici, +de la main du pilote de l'_Églé_. + +--Mais ce pilote habille donc tout le monde ici? + +Demanda Maurice, en essayant une veste chinoise. + +--Non; il vous habille, vous, comme le plus jeune et le plus intéressant +des transportés. + +--Je cours remercier ce brave homme, et.... + +--Gardez-vous-en bien! + +Dit Alcibiade en l'arrêtant. + +--Il est défendu aux hommes de l'équipage de s'entretenir avec les +déportés, sous peine de mort. L'avez-vous oublié? + +--Alors, Alcibiade, je vous charge.... + +--Écoutez, Maurice, voici ce que vous avez à faire. Habillez-vous +tropicalement et venez me rejoindre là-haut: tout s'arrangera. Vous +suivrez mes conseils; vous remercierez le pilote, et personne ne sera +condamné à mort.... A bientôt. + + + + +Une voile! + + +XVI. + +Dans une traversée, le moindre incident est un spectacle. + +Ainsi, lorsque Maurice parut sur le pont avec son costume de tropique, +il souleva de la proue à la poupe un murmure d'admiration; les symptômes +du valétudinaire avaient disparu avec la dépouille européenne. + +Ce vêtement nouveau laissait voir une taille élégante et svelte et un +torse solidement ciselé. + +Son visage avait perdu la pâleur de la souffrance sous une triple couche +de soleil; ses cheveux jaillissaient en boucles noires des ailes d'un +chapeau de paille, et la vigueur éclatait partout sur ce corps jeune, et +accompagnait chaque mouvement. + +--Mon ami,--lui dit Alcibiade en l'abordant. + +Vous faites sédition à bord. Il n'y a que des yeux ouverts sur vous dans +le quartier de nos belles passagères. Les hommes murmurent de jalousie, +et moi-même je fais chorus avec eux. Je n'avais jamais remarqué, comme +aujourd'hui, l'effet que produisent deux grands yeux noirs pleins de feu +avec cette toilette couleur de neige. Je vous permets d'être fat, cher +Maurice, mais n'humiliez pas trop les voisins, et songez au sort de ce +jeune Hylas, qui fut abandonné par des matelots jaloux sur une île +déserte; c'est la dernière citation que j'emprunte à la mythologie, +vieille habitude du Directoire, intolérable sous l'équateur. + +--Dans toutes vos belles paroles, pourtant,--dit Maurice avec un sourire +de ressuscité, vous avez oublié cet excellent pilote, qui m'a vêtu +conformément aux lois du soleil. + +--Très-bien! Maurice, vous prenez le style d'un homme radicalement +guéri. Nouveau progrès.... Attendez, laissez-moi vous découvrir, dans le +peuple du pont, ce digne marin qui habille si bien les autres, et +s'habille si mal lui-même. Ce saint Martin de l'_Églé_.... + +Ah! je l'aperçois!.... Maurice, point d'imprudence.... vous êtes +observé.... il ne faut pas qu'on vous soupçonne d'entretenir des +relations mystérieuses avec les gens du bord.... + +--Soyez tranquille, Alcibiade, je ne suis pas un enfant. + +--Bon!... dirigez nonchalamment vos regards du côté de l'arrière, à +quinze pas de nous, là où le soleil fait un grand cercle d'or sur le +pont.... il y a un marin assis sur un rouleau de câbles.... un marin, +avec une chemise bleue, ouverte sur la poitrine.... il joue du doigt +avec un bout de corde flottante, comme un chat qui ne sait que faire.... +Le voyez-vous, Maurice? + +--Parfaitement.... je l'avais même déjà remarqué ce matin.... ses yeux +se sont souvent rencontrés avec les miens, dans la traversée.... Quelle +franche figure d'honnête homme, il a notre pilote!... Ah! le voilà qui +se compromet.... Il m'adresse un sourire et un léger salut de main.... + +--Oh! vous pouvez lui rendre son sourire et son salut.... + +--Sans danger, Alcibiade? + +--Sans danger. + +--Avez-vous vu, Alcibiade, comme sa figure s'est épanouie de joie?... +je crois même qu'il essuie quelques larmes avec sa main.... + +--Oh! cela se conçoit très-bien, Maurice. Il y a des hommes qui font une +bonne action par égoïsme; cela leur donne une volupté si grande, qu'ils +pleurent d'émotion en regardant leur bienfait. Égoïsme pur! + +--Très-pur, j'en conviens, Alcibiade; il serait à désirer que tout le +monde fût égoïste comme ce marin. + +--Ah! oui, Maurice... Malheureusement c'est une classe d'égoïstes à +part, et les adeptes sont peu nombreux, on ne les trouve que sur mer. + +--Savez-vous le nom de ce pilote égoïste? + +--Je l'ignore. Vous savez qu'à bord d'un vaisseau personne n'a un nom. +Un pilote s'appelle _le Pilote_. Cela suffit. + +--Celui-ci, Alcibiade, dit Maurice en examinant avec attention son +père,--est un type du marin méridional. Sa figure a la mobilité +convulsive des marins du midi; je n'avais que treize ans lorsque j'ai +quitté mon pays natal, mais tous les types de marins de Toulon me sont +restés dans la mémoire. + +Un jour ma mère me conduisit à bord d'un vaisseau à trois ponts qui +revenait d'un long voyage. Nous allions demander des nouvelles de mon +père à un brave officier nommé l'Infernet, qui était de Toulon. Je +regardai tous les hommes du bord avec l'espoir de reconnaître, parmi +eux, mon père que je n'avais vu qu'une fois. Ces figures mâles et vives +me frappèrent. + +Je me plaisais surtout à regarder l'Infernet, un vrai géant, avec un +visage à la fois doux et terrible, comme le visage de la mer. Or, en ce +moment, les traits de l'Infernet et de ses braves compagnons se +retracent à mon souvenir, et, en examinant ce pilote, je retrouve dans +son regard et dans les lignes agitées de sa face brune, la même +expression d'énergie et de douceur. Je serais heureux d'apprendre que je +ne me suis pas trompé. + +En ce moment le cri: _Une voile!_ retentit au sommet de la vigie, et +sembla réveiller en sursaut le navire endormi dans la volupté sur le lit +de l'Océan. + +Tous les yeux n'eurent qu'un seul regard, et les lunettes se braquèrent +sur l'horizon. + +Sidore Brémond fit avec son bras droit un geste brusque, qui signifiait: +au diable la voile! + +Et s'arrachant violemment à son extase paternelle, il se pencha sur la +mer, et mit sa main en auvent sur les yeux, pour mieux apercevoir le +navire signalé. + +Le commandant de l'_Églé_, jusqu'à cette heure invisible comme un dieu, +apparut sur le pont, et déroulant une longue lunette, il l'appuya dans +la maille d'une échelle, et regarda longtemps avec une singulière +attention. + +Le pilote balança nonchalamment sa tête, fit jaillir de ses lèvres +serrées une syllabe sans lettres, et vint se placer à côté du commandant +de l'_Églé_. + +--Sidore, dit le commandant, tu as l'oeil de la mer, regarde et dis-moi +ton avis. + +--Oui, mon commandant. + +Le pilote ne se servit qu'un instant de la lunette, et il la rendit en +regardant le capitaine d'un air significatif. + +--Tu as bien vu, Sidore? dit celui-ci. + +--Oh! trop bien, commandant. C'est un vaisseau à trois ponts; je l'ai +vu de près à Aboukir; c'est le _King-Georges_. + +--Vingt-quatre pièces de canon contre cent vingt, dit le commandant, on +peut se battre. + +On passe sous la première bordée, et nous sommes assez de monde pour +réussir. + +Sidore lança un regard sur son fils, et secoua la tête d'un air +d'incrédulité. + +--Comment! Sidore, tu doutes, toi, un loup de mer doublé et chevillé en +cuivre! Tu veux passer devant l'Anglais sans le saluer? + +--Il y a des cas, mon commandant, où il faut être impoli, même envers +l'Anglais. + +--Tu te fais poltron en vieillissant, mon brave Sidore. + +--Je me fais prudent. Si nous n'étions que des hommes à bord, on a +toujours la ressource de mettre le feu à la Sainte-Barbe, mais je +n'aurai jamais le courage, mon commandant, de faire sauter toutes ces +pauvres femmes avec nous. + +--A la bonne heure! voilà une raison, mon brave Sidore. J'étais bien +aise d'avoir ton avis, parce que tu es un protégé du premier Consul. + +Le pilote redressa fièrement son torse et regarda son fils. + +--Vite à la manoeuvre, poursuivit le capitaine; il faut gouverner dans +la direction de l'est.... A ton poste, Sidore Brémond. + +Et faisant signe au second du navire d'approcher, il lui ordonna de +faire descendre les passagères sur-le-champ et d'annoncer le +_branle-bas_. + +--Il se passe quelque chose d'étrange,--disait Alcibiade à Maurice. + +Le capitaine parle au pilote. A coup sûr, cette voile de l'horizon ne +cache pas un ami. + +--Les femmes descendent en pleurant,--disait Maurice. + +--Et les canonniers montent en riant, ajoutait Alcibiade; ceci devient +sérieux. + +Cependant l'_Églé_ se couvrait de toutes ses voiles, pour ne pas laisser +perdre un seul souffle de l'air, et sa proue, habilement dirigée, ne se +tournait pas vers l'horizon, où le _King-Georges_ voguait avec la +pesanteur de ses trois ponts, de sa triple batterie et de ses mâts. + +Le capitaine monta sur son banc de quart, et entouré des matelots, des +soldats de marine et des déportés il leur dit: + +--Mes enfants, l'Anglais est devant vous; si le combat s'engage, la +République vous demande un sublime effort. L'ennemi peut compter nos +hommes et nos canons, nous ne compterons pas les siens. Nous nous +battrons jusqu'à la mort. + +Le cri de _Vive la République_! retentit sur le pont, sur les vergues +et dans les batteries. + +On envahit la salle d'armes; les déportés se munirent de pistolets et de +sabres d'abordage, et prirent leur rang de combat parmi les soldats de +marine. + +Alcibiade et Maurice s'étaient armés les premiers. + +Après un tumulte effroyable, un religieux silence s'établit sur le pont. + +Par intervalles, on entendait la voix du capitaine qui retentissait dans +le porte-voix et commandait une manoeuvre. + +Les canonniers étaient à leurs pièces, et les grappins se dressaient, à +tribord, comme des griffes de vautours. + +Dans une immense éclaircie d'azur et de soleil, le _King-Georges_ +apparaissait comme une île sombre couverte d'une brume blanche et toute +sillonnée d'éclairs. + +Un petit nuage pâle sortit avec une lueur du flanc de ce vaisseau; un +bruit sourd roula de vague en vague et d'horizon en horizon, et la mer +fut trouée par un corps invisible, à cent brasses de l'_Églé_. + +Les canonniers de la corvette prirent leur _lance_ et se tournèrent vers +le banc de quart pour attendre un ordre. + +Ce coup de canon avait retenti dans le coeur du pilote Sidore; il fit des +prodiges de manoeuvres pour seconder le vent dans ses intentions +favorables. + +L'_Églé_ déploya bientôt toute l'envergure de ses ailes, et glissa comme +sur deux rainures d'acier, inclinées de l'est au couchant; elle ne +fuyait pas, elle semblait emportée par une force invincible loin de ce +champ de bataille, où le courage de ses matelots voulait le retenir. + +Le _King-Georges_ se perdait déjà dans les brumes lumineuses d'un autre +horizon et s'évanouissait comme un fantôme de mer, avec le dernier rayon +du jour. + + + + +D'un Océan à l'autre. + + +XVII. + +Quand on lit les histoires de la mer on s'étonne d'y rencontrer si +souvent le miracle providentiel de ces bonnes brises secourables, qui se +lèvent soudainement pour délivrer un navire en péril. + +On ne peut pas même expliquer cette protection merveilleuse et inespérée +à certains drapeaux, à certains hommes, à certains navires, et affirmer, +avec le verset de la Bible, que Dieu n'opère pas ce prodige de sauvetage +en faveur de toutes les nations [1]; elles ont toutes le même droit au +même secours, et les Anglais mêmes se sont souvent sauvés à propos, par +un de ces miracles de brise soudaine, dans des circonstances où leur +habileté maritime n'aurait rien pu faire pour eux. + +Tellement la Providence est impartiale dans ses hautes faveurs. + +[Note 1: _Non fecit taliter omni nationi_ PSALM.] + +Ainsi, pour ne citer que le plus mémorable de ces exemples, lorsque +Bonaparte, simple lieutenant, mieux inspiré que le général Dugommier, +eut emporté d'assaut le fort du Petit-Gibraltar, la flotte anglaise, à +l'ancre dans la rade de Toulon, s'attendit à être foudroyée par les +batteries des républicains. + +Une mer calme ôtait aux Anglais tout espoir de fuite, la rade allait +être leur tombeau. + +Au moment où les canons du Petit-Gibraltar se braquaient contre +l'escadre ennemie dont les voiles dormaient sur les mâts, une brise de +nord-ouest se leva sur les montagnes, et poussa les vaisseaux vers le +goulet de la grosse tour, en les chassant après vers la haute mer. + +On peut dire que le plus étonnant de tous ces miracles de brise a été +fait en cette occasion décisive, et en faveur des Anglais. + +L'_Églé_ méritait cette faveur: elle avait des droits à la brise +secourable, et le _King-Georges_, qui tenait ses formidables +embarcations toutes prêtes, perdit ses boulets dans la mer, et en fut +pour ses frais. + +Par malheur, le vent qui sauve ressemble beaucoup au vent qui détruit; +la bonne brise, toujours ambitieuse, devient tempête quelquefois. + +On évite un vaisseau, on tombe dans un ouragan. + +La fable de Carybde et Scylla est l'histoire de la mer. + +Les passagers de l'_Églé_ n'eurent pas le bonheur de former un club +nocturne sur le pont, et de s'entretenir de tous les incidents qui +avaient signalé leur rencontre avec le _King-Georges_. + +La tempête sifflait dans L'air, et changeait subitement les cabines en +infirmeries. + +Ce mal mystérieux que la mer donne aux hommes de la terre, suspendait +les doux entretiens du bord, et engourdissait la pensée et la vie dans +le cerveau de tous les passagers. + +Le poète Horace, qui a déchaîné sa colère contre l'inventeur des +vaisseaux, oublie de citer le mal de mer parmi les fléaux que cette +invention a imposés à l'homme; ce qui a fait croire à plusieurs savants +que le mal de mer est un fléau moderne, un fléau de races et de +poitrines dégénérées. + +Heureusement, pour l'honneur de nos poitrines, un autre poète raconte +une traversée d'Italie en Grèce; il parle du mal de mer, à propos de ces +belles dames romaines qui enlevaient des histrions et des joueurs de +flûte, pour les suivre aux rivages lointains. Juvénal a complété Horace. + +La mer et les hommes n'ont pas changé. + +Tous les passagers d'un navire ne sont pas soumis à cette tyrannie de la +mer. + +Il y a toujours à bord quelques êtres terrestres privilégiés, qui se +font marins du premier coup, et marchent, par un mauvais temps, sur la +planche d'un navire, comme sur la pelouse d'un jardin. + +Cela tient à des causes que la science explique de cette manière: «Ces +hommes ont reçu de la nature une heureuse organisation.» Il eût mieux +valu ne rien expliquer. + +Ainsi, à bord de l'_Églé_, nous trouverons un exemple de ces heureuses +organisations. + +Alcibiade seul est debout au milieu d'une infirmerie de passagers: il +court de cabine en cabine, descend du pont à la cale, va de bâbord à +tribord, de la proue à la poupe; passant avec les oscillations du +funambule, à travers tangage et roulis; secouant l'écume d'une vague et +fredonnant toujours un refrain de vaudeville ou d'opéra; vrai +gentilhomme de 88 doublé du Parisien de tous les temps. + +Quand il passait devant le pilote, l'entretien était court, mais vif. + +Quelques signes ou quelques mots suffisaient à l'intelligence de tous +deux. + +L'oeil de Sidore ressemblait, sous sa paupière, à un point +d'interrogation. + +L'oeil d'Alcibiade se fermait avec un sourire, et de part et d'autre on +savait à quoi s'en tenir. + +Cela signifiait, en langue primitive antérieure au vocabulaire:--Comment +va mon fils?--Il va bien, soyez tranquille. + +En l'absence de témoins, on hasardait un dialogue au vol. + +--Que dites-vous du temps, pilote Brémond? + +--Mauvais, mais bon. + +--L'_Églé_ marche-t-elle? + +--Comme un gabian [2]. + +--Point de danger? + +--Point. + +[Note 2: Oiseau de mer, ainsi nommé par les marins.] + +Le capitaine venait faire quelques promenades sur le pont; il regardait +la mer, essayait un coup de lame, donnait quelques ordres, et descendait +avec un calme solennel l'escalier de l'entrepont. De vieux matelots, +habitués à toutes les folies de l'Océan, ne lui faisaient pas l'honneur +de le regarder; ils étaient assis au pied d'un mât, et discutaient pour +établir la supériorité de Toulon sur Rochefort, et du Bailli de Suffren +sur le comte d'Estaing. + +Cependant l'agile corvette courait vers les orageux parages, où le Cap +de Bonne-Espérance, s'allongeant vers le pôle, force les navires à faire +un détour immense pour le doubler avec moins de péril. + +--Ce diable de cap est-il encore bien loin?--demandait Alcibiade en +passant devant le pilote. + +--Huit degrés; ce n'est rien pour la corvette. + +--Marchons-nous toujours bien? + +--Nous filons quatorze noeuds, comme l'Érable.... Oh! l'Érable! + +--Pilote Brémond, y-a-t-il loin du cap à Nossy-bay? + +--Il nous faudra peu de jours, si les courants de ce diable de canal de +Mozambique ne nous contrarient pas trop.... Et le petit comment va-t-il? + +--Il dort vingt-quatre heures par jour. + +--Pauvre enfant!... Avez-vous été content, citoyen Alcibiade, de ma +manoeuvre devant l'Anglais? + +--Très-content, mon patron. + +--Quand j'ai découvert le _King-Georges_, citoyen Alcibiade, je n'ai +plus vu que mon fils, et je me suis dit: Sauvons tout pour le sauver. + +--Très-bien, Brémond; je vous quitte pour lui. Excusez-moi. + +Les jours qui suivirent amenèrent les mêmes incidents. + +Un vent frais soufflait sur le pont, et interdisait toute sortie, même +aux passagers que le mal de mer ne tourmentait plus. + +L'_Églé_ avait quitté les régions tièdes; les haleines polaires +régnaient dans les eaux, où la corvette semblait venir prendre un point +d'appui pour remonter dans l'Océan indien. + +Le cap des Tempêtes ayant été heureusement doublé, notre navire retrouva +le climat délicieux des belles zones qu'il avait traversées dans l'Océan +atlantique. + +Les eaux et les brises se firent clémentes, et les courants du canal de +Mozambique, si redoutés du pilote, se montrèrent favorables à l'_Églé_. + +Aujourd'hui, lorsque, grâce à la vapeur, on s'embarque de grand matin +sur un paquebot pour descendre un fleuve, les passagers, hommes et +femmes, entrent, silencieux et mornes, comme des somnambules, dans la +grande _salle des voyageurs_. + +La bougie brûle encore sur une table, devant un journal abandonné; +chacun regarde son voisin d'un air hostile; des masses confuses de drap +et d'étoffes encombrent les banquettes et le plancher; les femmes +achèvent le sommeil de l'auberge derrière les voiles verts de leurs +chapeaux bosselés. + +Quelques hommes, encapuchonnés de burnous, restent debout et bâillent; +d'autres s'endorment sur le dur édredon des tables ou sur les banquettes +de faux velours. + +Un prêtre récite son bréviaire et une religieuse dit son chapelet. + +Quand toute cette population flottante se réveille, on croirait voir les +funèbres passagers de la barque à Caron. + +Les visages distillent la mélancolie; les yeux ont des éclairs +sinistres; il semble qu'une guerre civile va éclater entre quatre murs +de bois. + +Cependant les heures s'écoulent avec les eaux du fleuve: un riant +soleil, une fraîche tente appellent ce monde haineux sur le pont du +paquebot. + +Les paroles circulent, les voiles verts se lèvent, les visages prennent +des sourires, les regards se colorent de bienveillance; et aux dernières +heures du voyage, une si touchante familiarité s'établit entre ces +passagers, qu'on les croirait tous liés entre eux par une amitié de +vieille date. + +Cette amitié compte douze heures de paquebot; elle avait commencé, le +matin, par des symptômes d'hostilité sourde. + +Si cette singulière métamorphose se fait remarquer, dans une de ces +promenades à la vapeur, entre un lever et un coucher du soleil, que ne +doit-on pas attendre d'une longue traversée sur deux océans? + +Aux derniers jours du voyage de l'_Églé_, lorsque le beau temps eut +ramené les passagers et les passagères sous les tentes du pont, +l'intimité entre les deux sexes avait pris un caractère sérieux qui +promettait beaucoup à l'avenir, et qui devait tenir mieux encore que ce +qu'elle promettait, en présence des plus grands témoins de la création, +l'Océan et le soleil. + +La jeune et belle passagère, Louise Genest, avait reparu à son ancienne +place, et Alcibiade, avec son amicale perfidie habituelle, s'était +lestement placé entre elle et Maurice, et lui adressait des +félicitations sur le courage dont elle avait fait preuve, dans les +ennuis et les dangers du bord.--Nous voici bientôt arrivés, madame, lui +disait-il, et quand vous aurez mis le pied sur cette terre nouvelle, +vous en ferez votre paradis. + +--Citoyen Alcibiade, dit la jeune fille en soupirant, je ne vois pas +encore bien clair dans mon avenir. + +--Votre avenir, madame, est à vous. On ne pleure pas toujours en ce +monde: Dieu nous a donné la joie pour nous en servir après la douleur. +Vous avez en vous la jeunesse, la vie, et la force; je ne parle pas de +la beauté, qui ne gâte jamais rien: avec ces trésors, on est riche +partout. Regardez, là, devant vous, cet horizon. Il y a une île grande +comme la France, et dans cette île un coin adorable, où sont les ombres +tièdes, les eaux douces, et les fruits doux. Il y a aussi des trésors de +l'amour dans chaque rayon du soleil, et un de ces rayons tombera sur +votre front charmant, et réjouira votre âme comme une fête qui n'a point +de fin. + +--Ah! monsieur, dit Louise, ne me donnez pas de pareils rêves.... + +--Si je vous les donne, c'est que je ne redoute pas pour vous le réveil, +interrompit Alcibiade; croyez-vous donc, Louise, que je vous ai arrachée +à votre mansarde pour vous accabler d'une vie telle que la première? Je +savais très-bien ce que je faisais, et je sais très-bien ce que je dis +en ce moment. Vous ne vous conduisez pas, je vous conduis, et croyez que +je ne veux pas vous laisser égarer sur le chemin de votre bonheur. + +Alcibiade avait dans sa voix ce charme qui divinise la parole de +l'homme, et qui est la musique du coeur. + +Louise regarda d'un oeil souriant cet horizon lumineux qui lui était +désigné comme une terre de promission. + +La jalousie, cette noble passion qui tue l'amour ou le rend immortel, +agitait en ce moment le coeur de Maurice et couvrait sa face d'une sueur +froide, sous une température africaine. + +Ce sentiment, tout nouveau pour lui, donnait à son imagination des +perspectives inconnues, et lui révélait surtout une passion véritable +dans ce qu'il avait regardé comme un amusement de passager aux prises +avec l'ennui. + +Alcibiade feignit de le rencontrer par hasard, entre deux mâts, et lui +dit:--Je viens de causer un instant avec cette pauvre Louise Genest, +et.... + +--Et?--dit Maurice, comme un écho qui s'adjoindrait un point +d'interrogation. + +--Eh bien! la charmante veuve évite l'abordage comme l'_Églé_ devant le +_King-Georges_; elle ne mord pas à la phrase galante; c'est une vertu +bronzée au soleil de l'équateur. J'étais encore amoureux ce matin, mais +ce soir je donne ma démission. + +Le visage de Maurice passa subitement de l'agitation à la sérénité, ce +qui n'échappa point à la finesse d'Alcibiade. + +--Vous reculez bien aisément devant les obstacles?--dit Maurice en +souriant,--les veuves n'oublient pas si vite leurs maris. + +--Bah! mon cher Maurice, quand une veuve a mis deux océans, deux longues +tempêtes, et le _King-Georges_ entre elle et son mari, c'est une veuve +de dix ans révolus, et encore j'abrège. Il y a un siècle que le pauvre +Genest est mort... Non, ce n'est pas cela, et alors c'est autre chose... +c'est... + +--C'est?... + +--Louise a une inclination secrète au fond du coeur. J'en suis sûr. Je +connais les veuves de la terre; celles de la mer sont encore plus +veuves. Louise nourrit une passion... heureux mortel! + +--Et quel est cet heureux mortel? demanda timidement Maurice. + +--Ah! voilà l'énigme! nous sommes trois cents amoureux à bord de +l'_Églé_. Impossible de deviner l'élu. + +--Vous dites cela comme si vous le connaissiez, Alcibiade. + +--Eh! bien, oui, Maurice, je le connais, et je lui cède volontiers le +pas. + +--Pouvez-vous me montrer cet élu dans l'équipage, mon cher Alcibiade? + +--Maurice, vous vous le montrerez à vous-même, dans un moment... +Écoutez; je descends pour causer un instant avec le pilote, ce brave +homme que vous aimez tant; nous voulons vous ménager, lui et moi, une +petite surprise quand nous serons en vue de Madagascar.... + +--Quelle surprise? demanda vivement Maurice. + +--Comment voulez-vous que je vous fasse aujourd'hui une surprise qui +doit vous surprendre demain? Soyez raisonnable, Maurice.... +écoutez-moi.... Quand je serai descendu, en vous quittant, un beau jeune +homme s'approchera de Louise, prendra une place à ses pieds, et engagera +un entretien avec elle. Ce jeune homme est l'heureux mortel en question. +Adieu. + +Et Alcibiade s'éloigna en riant.... + +Maurice garda quelque temps un air pensif, puis secouant la tête, comme +pour en chasser une idée importune, il s'avança vers Louise, et s'assit +à ses pieds avec de courageuses intentions. + +Un quart-d'heure après, Alcibiade passa nonchalamment devant son ami, +et, sans le regarder, il dit d'une voix très-distincte: + +--Heureux mortel! + +Maurice sentit rougir son visage sous sa triple couche de soleil. + + + + +Arrivée. + + +XVIII. + +--Voici une place charmante pour causer,--dit Alcibiade à Maurice, en +s'asseyant sur les arcs-boutants de la proue, à l'ombre d'une voile. + +Aujourd'hui, si le vent nous continue ses bonnes grâces, nous +assisterons à un spectacle qu'il faudrait payer de la moitié de notre +sang. + +Après un long voyage, raccourci de beaucoup, il est vrai, par la faveur +constante des vents, nous allons enfin voir notre belle terre promise. + +C'est le pilote qui vient de me donner cette nouvelle. + +Vous verrez un point noir à l'horizon; à chaque élan du navire, ce point +s'élargira, en couvrant la ligne du ciel, et deviendra la rade +hospitalière qui allonge ses deux bras comme une mère pour recevoir ses +enfants. + +_C'est Nossy-Bay_, à la pointe sud de Madagascar. + +--Enfin! nous voilà au port! + +Dit Maurice en croisant les mains et en levant les yeux vers le ciel. + +--Écoutez, Maurice. Ce port sera le second berceau de votre seconde +naissance. Remerciez les hommes et la loi, qui savent si bien +récompenser en punissant. + +--Au fait,--interrompit Maurice,--je ne comprends pas trop bien les +juges des tribunaux de Paris.... + +--Ni moi non plus, Maurice; et probablement ils ne se comprennent pas +eux-mêmes. En général, les hommes qui font des lois sont des êtres +sédentaires qui ont un cabinet d'étude rue Cassette, faubourg +Saint-Germain. Ils connaissent les codes de Minos, de Solon, de +Lycurgue, de Justinien, et les capitulaires de Charlemagne, mais ils ne +sont pas forts en géographie. Ces législateurs ont donc inventé la +déportation ou la transportation. + +--C'est singulier! dit Maurice. + +--Attendez encore, poursuivit Alcibiade; vous allez voir les agréments +de cette loi. + +Exemple: Un jeune homme, et il y en a beaucoup comme celui-là; un jeune +homme se reconnaît un goût invincible pour les voyages de long cours; il +ne rêve que d'Archipels lumineux, d'Océans plus ou moins pacifiques, de +mines de perles, d'émeraudes, de diamants, de corail, de femmes de +toutes couleurs, séduites avec des verroteries, d'héritières anglaises +qui ont une île pour dot. + +Par malheur, ces longs voyages coûtent des sommes énormes, et notre +jeune rêveur n'a pas un denier. Alors, il se ravise, et prend une +résolution sage; il se faufile, le plus innocemment possible, dans un +complot coupable, évite la mort, et n'évite pas la déportation: un +superbe vaisseau est nolisé pour le déporté; la philanthropie des +publicistes réclame pour lui les plus grands égards; on le soigne donc +comme un passager qui a payé sa place; chaque matin, le docteur du bord +lui rend une visite. Enfin, il est traité en fils de famille, en aimable +enfant prodigue, et il reçoit chaque jour une portion de veau gras de la +table du commandant. + +--Voilà justement mon histoire, dit Maurice. + +--Votre histoire, Maurice, est encore plus compliquée. Vous étiez, vous, +déporté, transporté, exilé, par le tribunal du hasard, dans les climats +du Nord, homicides pour certaines organisations; vous étiez un Ovide +chez les Scythes; un palmier transplanté sur le Pont-Neuf; un enfant du +soleil cerclé de glaçons. Vous dépérissiez à vue d'oeil, comme le jeune +Potavéry, ce sauvage du Sud, domicilié rue Mouffetard. + +Voilà que votre nom se trouve mêlé à une liste de conspirateurs. +Aussitôt la justice sévère vous déracine du Pont-Neuf où s'exhalait +votre dernier souffle; on fulmine, d'une voix enrhumée par nivôse, un +réquisitoire contre vous; on vous frète une jolie corvette de +vingt-quatre pièces de canon, et on vous oblige, au nom de Thémis +vengeresse, à vivre, à ressusciter, à respirer les baumes de la mer, à +faire trois repas par jour, à être amoureux d'une veuve adorable, à +visiter les merveilles de ce monde, universelle patrie de nous tous, et +à cultiver sur une terre féconde, cent mille arpents dont le +propriétaire est le soleil, lequel se laisse facilement exproprier. + +--Voilà un châtiment, c'est vrai, dit Maurice. + +--Maintenant, Maurice, croyez-vous être seul à jouir des bénéfices de +votre châtiment? les deux tiers de nos déportés sont dans le même cas. +Ils étaient morts comme vous, et comme vous ils vivent. Les hommes ne +savent ni récompenser ni punir, et tout cela me prouve que nous marchons +à un ordre nouveau, et que la Providence sait bien ce qu'elle fait, si +les hommes ne le savent pas.... + +--Continuez, Alcibiade.... + +--Je regarde notre brave pilote qui me fait des signes inintelligibles +comme un sauvage de Madagascar.... Je crois qu'il demande à être honoré +de votre salut.... Saluez-le donc, Maurice, avec le plus charmant +sourire de vos yeux. + +--Mais cette atroce consigne ne finira donc pas?--dit Maurice, après +avoir salué gracieusement son père; me sera-t-il toujours défendu de +serrer la main de ce brave homme dont la vue seule me réjouit? + +--Un peu de patience, Maurice, toutes les consignes de mer expirent sur +terre... Attendez le moment: ce ne sera pas encore très-long. + +--Continuez donc, Alcibiade, je suis fâché de vous avoir interrompu. + +--Maurice, la révolution de 89 a tout déplacé; les forces vives du pays +montent peu à peu du fond à la surface, et menacent d'envahir le sol +tout entier. Il n'y aura bientôt plus de place pour tout le monde au +festin. Aujourd'hui, chacun a le droit de vivre, et chacun soutiendra +son droit. + +La mot _égalité_ a traversé l'air, cela suffit, il ne retombera pas au +néant. L'avenir est un créancier qui se prépare à demander beaucoup au +passé son débiteur: il faudra payer à l'échéance; avisons. Un homme +avait très-bien compris tout ce que le présent doit léguer de +broussailles à l'avenir: c'est Bonaparte. Sa récente campagne de Syrie +est un mystère dont les esprits frivoles n'ont saisi que la moitié. + +Un mot prononcé, comme une phrase d'oracle, devant Saint-Jean-d'Acre, a +révélé une pensée féconde et parallèle à la situation. Après soixante +assauts inutiles livrés devant la Tour-Maudite, Bonaparte résolut de +lever le siège, et il prononça tristement ces paroles: _Le sort du monde +était dans cette tour!_ + +--Je n'ai jamais bien compris cette exclamation, dit Maurice. + +--Maurice, bien peu de gens l'ont comprise, et cela doit vous consoler. +Bonaparte voulait accomplir l'oeuvre inachevée d'Alexandre. Il venait de +jeter son regard aquilin sur la situation, et il comprenait qu'il était +urgent de déplacer cette dévorante activité d'esprit, fille de +l'éruption de 89, et de lui créer un autre foyer lointain, sur des +terres en friche, et sous un soleil nouveau. + +Paris, ce grand centre d'agitation, que l'imprévoyance de soixante-six +rois a laissé former sur les deux rives de la Seine, Paris menaçait de +devenir une cité prétorienne, toujours disposée à détruire et à élever +un gouvernement quelconque, comme Byzance autrefois: il fallait donc +occuper ailleurs le génie aventureux et superbe de ses enfants. Ce +qu'Alexandre avait fait pour la Macédoine, impatiente du joug de +Philippe, Bonaparte allait le tenter pour l'orageuse France de 89. +C'était un plan merveilleux et sauveur. Il s'agissait de pénétrer +jusqu'aux régions de l'aurore, avec ces soldats de fer qui ont traversé +le vallon des deux Pyramides et franchi le Thabor, et de planter le +drapeau colonisateur de la France dans ces fertiles plaines de Lahore +qui sont arrosées par cinq fleuves, et fécondées par le soleil. + +Saint-Jean-d'Acre pris, ce plan s'achevait; le sort du monde était dans +sa tour. Bonaparte ne se trompait pas. Aujourd'hui, les hommes, à leur +insu, semblent vouloir continuer ce plan, et on envoie des déportés aux +terres lointaines. Chaque exilé de France est un grain de semence déposé +sur le berceau d'une colonie. Quand se fera la moisson? Dieu le sait; +après un demi-siècle peut-être; les nations peuvent attendre, elles ont +la vie longue. Nous sommes, nous, sur ce navire, l'avant-garde de cette +migration future qui doit soulager la France, en l'éparpillant sur les +continents et les archipels lointains. Nous ressemblons à ces deux +Hébreux que Josué envoya en Palestine, et qui s'en revinrent en +rapportant sur leurs épaules des échantillons d'une fécondité +merveilleuse, pour attirer leurs frères vers les champs promis. + +--Que Dieu vous écoute, pour le bonheur de notre malheureux pays! dit +Maurice en joignant ses mains. + +--Quant à moi, poursuivit Alcibiade, vous verrez bientôt ce qu'un homme +frivole, un aristocrate échappé de la lanterne en se déguisant en fou, +un Alcibiade parisien a résolu de faire pour préparer des ressources aux +hommes de l'avenir. Un soir,--c'était, je crois, le 2 nivôse,--un soir, +je causais de mes penchants vicieux avec une femme à jamais perdue pour +nous deux, avec la belle Lucrèce Dorio, et je lui disais que tout homme +doit employer ses vices au profit de l'humanité, puisque les vertus sont +si rares. + +Un jour, ajoutai-je, vous me verrez mettre ma théorie en action. Ce jour +est venu. Nous allons nous appliquer à l'oeuvre, vous et moi, et nous +aurons avec nous de bons travailleurs. Ce que je vous dis à présent, +Maurice, je l'ai dit à chacun de vos camarades en particulier, dans nos +entretiens de la cabine et lorsque l'ouragan sifflait sur le pont; ils +m'ont tous répondu, tous, en me serrant la main, comme vous faites en ce +moment. Les hommes graves, les hommes d'État ont perdu le pays; il est +temps que les hommes de plaisir et de frivolité le sauvent, sinon dans +le présent, du moins dans l'avenir.... Maurice, regardez.... le point +noir se lève à l'horizon! + +A ces mots, le cri _terre! terre!_ tomba du sommet des mâts, et tout le +peuple du navire accourut sur le pont. + +Les larmes inondaient tous les visages; tous les pavillons se hissaient +aux cordages des mâts, et l'_Églé_ saluait de son artillerie joyeuse +cette terre, fille de l'Afrique et de l'Océan indien. + +Alcibiade qui, dans les moments solennels, savait donner à sa figure une +gravité qu'on ne lui avait jamais vue, prit Maurice par la main, et lui +dit: + +--Mon ami, je vous ai promis une récompense, et vous allez la recevoir. + +--J'attends,--dit Maurice, avec une émotion extraordinaire. + +--Maurice, votre âme est forte, et votre corps a repris toute sa +vigueur. Aujourd'hui, vous pouvez supporter, sans péril, une crise +violente... vous me promettez de ne prononcer aucune parole, de ne faire +aucun mouvement qui puisse attirer sur nous l'attention des gens du +vaisseau. + +--Oui,--répondit Maurice, en fixant des yeux effarés sur son +interlocuteur. + +--Recueillez toute votre énergie, Maurice, il y a des coups de foudre de +toute espèce; l'extrême joie et l'extrême douleur sont intolérables pour +les âmes faibles.... + +--Oh! parlez! parlez! je suis prêt à tout entendre,--interrompit Maurice +en s'agitant convulsivement sur ses pieds. + +--Maurice,--dit Alcibiade en baissant la voix et montrant du doigt +l'horizon,--Maurice, votre patrie est là, et votre père est ici. + +Ces deux mots: _Mon père!_ sortirent comme un murmure sourd et comprimé +des lèvres de Maurice. + +En ce moment, l'agitation et le désordre régnaient sur le pont du +navire, et le canon de la corvette retentissait sur l'Océan. + +Le jeune déporté suivit l'indication du doigt d'Alcibiade, et, en +tournant la tête, il aperçut derrière son épaule un visage mouillé de +larmes et deux bras qui s'ouvraient pour une étreinte. + +C'était Sidore Brémond. + +Les deux coeurs se fondirent en un seul coeur qui savoura, en un instant, +toutes les allégresses du ciel. + +Alcibiade les sépara violemment, et dit: Assez: + +Puis, reprenant le ton léger et la physionomie riante:--Maurice, +--ajouta-t-il,--je voudrais bien savoir ce que font en ce moment les +juges qui vous ont condamné à la déportation. Comme ils seraient heureux +s'ils avaient eu le bon esprit de se condamner eux-mêmes! Quel est celui +d'entre eux qui n'envierait pas votre destin? Vous retrouvez votre père, +vous êtes aimé d'une femme charmante, vous allez descendre dans un beau +pays, vous avez la jeunesse et la santé de vos passions. Vos juges vous +ont condamné au bonheur à perpétuité. + +--Je vous jure, mon ami,--dit Maurice,--que je ne commettrai pas une +seule faute qui puisse faire casser ce jugement. + +L'_Églé_ courait à toutes voiles, et on voyait déjà sortir de la ligne +de l'horizon les crêtes bleues des montagnes et la cime des arbres du +rivage africain. + + + + +La lettre de l'Actéon + + +XIX + +Le vieux portier de la maison n°1, rue Mesnars, avait fait une bonne +action; depuis plusieurs jours, il donnait l'hospitalité à un de ses +collègues chassé de sa loge pour cause de démolition d'hôtel, au +carrefour Saint-Nicaise. + +Du moins ce collègue, en demandant un asile au vestibule d'une maison +opulente, avait expliqué ainsi l'origine de ses infortunes de portier. + +Ce jour-là, le pauvre expulsé venait de s'asseoir auprès du poêle de +faïence, et réchauffait en même temps ses pieds et ses mains, pendant +que son regard, animé d'un sourire de gratitude, se tournait vers le +maître de la loge, et lui transmettait toute l'éloquence du coeur. + +--Ah! nous avons un rude hiver cette année, + +Dit le vieux portier en ouvrant le poêle et en faisant à son collègue la +politesse d'une nouvelle bûche. + +On n'a pas vu tant de neige et de verglas depuis l'hiver de 89. + +--Quel hiver, celui de 89! + +Dit le collègue en frissonnant de tout son corps. + +Je l'avais prédit à ma pauvre femme... quand je vis la fontaine de la +rue de l'Arbre-Sec toute gelée, le 2 février, le jour de la +_Chandeleur_, je dis: Ce sera un fameux hiver! et je ne me trompais +pas. + +--Citoyen... pardon, j'ai encore oublié votre nom... + +--Lemaney... + +--Citoyen Lemaney, avez-vous fait aujourd'hui, votre tournée au faubourg +Saint-Germain? + +--Ah! mon Dieu! oui... impossible de trouver une porte! Il y a des +propriétaires qui se sont mis à tirer eux-mêmes le cordon, par économie +ou par peur... cependant on m'a donné quelque espoir rue des Pères. J'ai +été renvoyé à sextidi de la décade prochaine... + +--C'est bien, citoyen Lemaney... + +--J'espère que je ne vous suis pas à charge au moins!.. + +--Pas du tout, citoyen Lemaney. Il faut bien se porter secours entre +collègues... Et puis, comment voulez-vous m'être à charge? Vous entrez +ici à neuf heures du matin, vous apportez votre petit déjeuner, vous +vous chauffez à mon poêle; nous causons; vous me lisez _la Gazette_, et +quand le jour tombe, vous allez vous coucher rue Fromenteau, à l'auberge +des _Deux-Pigeons_ où _on loge à la nuit_, pour un sou, à ce que vous +m'avez dit. + +--Tout ça est très-exact, Interrompit Lemaney avec une émotion +équivoque. + +Mais si l'hiver n'était pas rigoureux comme il est, je passerais mes +journées au Palais-National ou à la place des Vosges, et je ne vous +importunerais pas... + +--Voyons, citoyen Lemaney,--dit le portier,--ne parlons plus de ça: nous +nous fâcherions.... M'apportez-vous quelques nouvelles aujourd'hui? + +--Pas la moindre.... seulement on m'a dit qu'on allait construire un +pont de fer entre le Louvre et le palais des Quatre-Nations. + +--Un pont de fer! ça ne me paraît guère possible: quand j'y passerai, je +le croirai. + +--C'est ce que j'ai dit au frotteur de l'hôtel Cambacérès, qui m'a +annoncé cette nouvelle. + +--Le citoyen Cambacérès était votre voisin, quand vous logiez au +carrefour Nicaise? + +--Nous étions porte à porte. + +--Citoyen Lemaney, savez-vous pourquoi le citoyen consul Cambacérès, qui +avait le droit, comme le citoyen Lebrun, de se loger aux Tuileries, n'y +est pas entré? + +--Dam! c'est qu'il a eu peur d'en sortir.... Le citoyen Cambacérès est +un fin matois, quoique gros. + +--À ces paroles, trois coups de marteau retentirent sur la porte; une +main automate tira le cordon, et le facteur entra, un trousseau de +lettres à la main. + +Une voix timbrée au conservatoire de la poste, entonna cette phrase dans +le vestibule:--La citoyenne Lucrèce Dorio, huit sous et demi. + +Le portier prit nonchalamment la lettre, paya le facteur, et après avoir +refermé la porte de la loge, il dit, comme en _a-parte_: + +--Celle-là, au moins, ne restera pas à mon compte. + +Puis, élevant la voix pour la remettre au ton de l'entretien interrompu: + +--Croiriez-vous, citoyen Lemaney,--dit-il,--que j'ai là pour dix écus de +lettres que d'anciens locataires ne sont pas venus réclamer? + +--Des émigrés sans doute? + +--Pas plus émigrés que moi, citoyen Lemaney; ce sont de mauvais payeurs, +qui m'ont dit en partant: + +--Mathieu, reçois les lettres qui arriveront à mon adresse; on viendra +les réclamer.... Oh! oui, bonsoir! personne n'a paru. J'aimerais mieux +cependant ces dix écus dans ma poche que dans la bourse de la +République.... + +--Il faut vous faire rendre vos dix écus, citoyen Mathieu, interrompit +vivement Lemaney. + +--Et par qui? + +--Dam! par le gouvernement. + +--Est-ce qu'il rend quelque chose, le gouvernement, citoyen Lemaney? + +--Il vous rendra vos dix écus. + +--Ah! je voudrais bien voir ça! + +--Vous le verrez.... Que me donnez-vous pour ma commission? je me charge +de vous les faire rendre. + +--Je vous donnerais bien un petit écu,--dit le portier en riant aux +éclats. + +--Non, je ne demande pas tant,--dit le portier d'un air scandalisé. + +--Écoutez, citoyen Mathieu, je dois un compte de douze nuits à l'auberge +des Deux-Pigeons: donnez-moi une pièce de douze sous, et je vous fais +rentrer dans vos dix écus, moins mes douze sous de commission. + +--C'est entendu, citoyen Lemaney.... Voilà toutes ces pauvres lettres +dans un tiroir, vous pouvez les prendre.... + +--Après mon déjeuner, je ferai cette course à la direction des +postes.... Ne me donnez-vous pas celle que vous venez de recevoir à +présent pour la citoyenne duchesse Glorio?... + +--Lucrèce Dorio,--dit en riant le portier.--Ah! celle-là envoie souvent +ici sa femme de chambre.... Vous l'avez vue, je crois, tridi dernier.... +Une jolie petite fille avec une robe de bouracan vert, et des dentelles +larges comme ça, qui lui battent les joues comme des ailes de +tourterelle.... + +--Ah! oui, oui,--dit Lemaney après une réflexion feinte ou vraie,--je +l'ai vue effectivement. Elle est entrée, elle vous a fait un signe, et +elle est sortie, comme si un amoureux l'enlevait. + +--Vive comme la poudre! Oh! un amoureux ne l'enlèvera pas, celle-là, +c'est elle qui enlèvera l'amoureux.... Eh bien, citoyen Lemaney, quand +on voit cette espiègle de Tullie à côté de sa maîtresse, elle paraît +laide. Il faut vous dire aussi que mon ancienne locataire, la citoyenne +Lucrèce Dorio, est une Vénus comme il n'y en a pas. + +--Son mari doit être bien jaloux.... + +--Elle est veuve, citoyen Lemaney. Son mari a été tué en Suisse, à la +bataille de Zurich.... Tenez, j'ai acheté la gravure; la voilà collée à +côté du miroir.... La citoyenne Lucrèce, en entrant dans ma loge, pour +me donner douze francs d'arrhes de son loyer, regarda cette gravure et +dit en riant: Tiens! c'est la bataille où mon mari a été tué! Voilà +comment j'ai appris cela. + +--Celle-là ne doit pas manquer d'amoureux,--dit Lemaney, en riant d'un +air stupide. + +--Ah! je vous garantis que non!--dit le portier en étendant ses bras, et +en les levant ensuite vers le plafond de sa loge,--et à telles enseignes +que le propriétaire voulait lui faire signifier son congé pour le terme +de messidor dernier; mais j'ai répondu de sa bonne conduite, moi, et +tout s'est arrangé. Vous connaissez comme moi les vieux propriétaires; +ils ne peuvent pas souffrir les amoureux: ils disent que ça déprécie les +immeubles; comme s'ils n'avaient jamais rien déprécié, eux, quand ils +étaient jeunes, et qu'ils n'avaient pas de maisons. + +--Enfin,--dit Lemaney,--vous avez gagné le procès de la citoyenne +Lucrèce Lorio. + +--Dorio, Dorio, vous estropiez toujours son nom, citoyen Lemaney.... +Oui, c'est vrai, j'avais gagné son procès; mais un beau jour, elle a +fait enlever ses meubles, et elle a quitté la maison.... Une femme +généreuse comme une ci-devant reine, et qui vous mettait dans la main un +louis d'or comme une pièce de six liards!... Tenez, je me chauffe encore +de son bois; elle m'en a laissé plein la cave; et dire qu'on a traité +cette femme comme une espionne de Pitt et Cobourg! + +--Vous croyez donc, citoyen Mathieu, qu'elle ne rentrera plus chez +vous?--demanda Lemaney d'un air nonchalant. + +--Jamais plus.... Elle est partie à la campagne. + +--Aux environs de Paris, probablement? + +--Ah! voilà ce que je ne sais pas, citoyen Lemaney.... quelquefois +pourtant je m'imagine qu'elle est allée chez la famille de son mari. + +Un sourire involontaire traversa la figure de Lemaney. + +Le vieux portier ne remarqua pas ce sourire, et il parut absorbé par les +tristes réflexions que lui inspirait la perte de cette excellente +locataire, la citoyenne Lucrèce Dorio. + +Lemaney se plongea dans la lecture de l'_Almanach du Consulat_, tout +frais éclos des presses de Lejay, place Thionville, unique livre de la +bibliothèque du portier. + +Le bruit d'une voiture qui doublait l'angle de la rue Mesnars arracha +le citoyen Mathieu à ses réflexions. + +Un instant après, le cordon de la loge répondit au marteau de la porte, +et une jeune fille couverte d'un manteau de soie noire rembourré de +fourrures s'élança dans le corridor d'un pas leste qui connaissait le +terrain. + +--Ah! ah! dit le portier; c'est la petite citoyenne Tullie! + +À ces mots, Lemaney ferma nonchalamment l'_Almanach du Consulat_, et +prenant le paquet de lettres, il dit avec insouciance: + +--Citoyen Mathieu, je vous laisse en bonne compagnie; je vais chez le +directeur de la poste pour réclamer nos dix écus. + +Le vieux portier fit un signe d'approbation, et tendit la main à son +collègue, qui sortit. + +Quand Lemaney eut tourné le coin de la rue Mesnars, il s'arrêta et +examina le pavé avec une attention singulière. + +Une couche de neige recouvrait un verglas solide, et imposait beaucoup +de circonspection et de lenteur aux pieds des hommes et des chevaux. + +Cette remarque parut satisfaire Lemaney, car il redressa la tête, de +l'air d'un homme qui se félicite d'une observation qu'il vient de +s'adresser à lui-même. + +Ensuite, il entra dans une petite boutique d'apparence suspecte, quitta +sa casquette de loutre et sa veste de drap d'Auvergne, se coiffa d'un +énorme chapeau, colline de feutre, coupée de trois vallons, se revêtit +d'une houppelande respectable, et courut se placer en observation aux +avenues de la rue Mesnars. + +Tullie n'avait répondu que des monosyllabes aux vingt questions plus ou +moins oiseuses du portier; elle tenait enfin une lettre, et dans sa +légitime impatience de la porter à sa maîtresse, elle ne perdit dans la +loge que le temps nécessaire pour réchauffer ses pieds engourdis. + +Remontant bientôt en voiture, elle dit au cocher: Allez où vous m'avez +prise, et allez bon train, on sera reconnaissante. + +À quoi le cocher répondit: + +--Ma petite citoyenne, le pavé n'est pas bon. Hier, deux chevaux de mon +bourgeois se sont cassé les jambes sur le Pont-Neuf. + +La voiture partit donc d'un pas très-modéré; elle gagna les boulevards +et suivit leur ligne jusqu'à la hauteur de la rue des Tournelles, dans +les solitudes du Marais. + +Inutile d'ajouter que le faux portier Lemaney avait suivi la voiture, +qui s'arrêta rue des Tournelles, 57. + +Une heure après, Georges Flamant vit entrer cher lui son fidèle agent +Lemaney. + +Ainsi fut bientôt découvert l'asile qu'avait choisi Lucrèce Dorio, en +sortant de prison. + +Lemaney avait joué son rôle en homme élevé dans les officines de cette +sombre déesse ajoutée à la légende mythologique par les païens du +dernier siècle et qui, plus tard, devait être adorée sous le nom de +_Police_ dans un temple de la rue de Jérusalem. + + + + +La lettre de l'Actéon. + +(SUITE.) + + +XX. + +Le soir de ce jour, à la veillée, Lucrèce et Tullie, plus unies que +jamais par une familiarité née dans la même infortune, continuaient un +entretien intime, dont la lettre de Maurice était le sujet. + +Les deux jeunes femmes étaient en ce moment les uniques locataires de la +maison de la rue des Tournelles, 57, dont le jardin, alors fermé par une +grille de bois, longe le boulevard de la Bastille. + +À l'époque où se passe cette histoire, ce quartier de Paris était +presque inhabité et inhabitable à cause des émigrations et des +désertions. + +Peu d'années avant, Beaumarchais avait réfugié sa vie littéraire et son +comptoir commercial de céréales et d'armes à feu dans cette solitude +agreste, où sa maison était isolée, comme celle du _Vieillard des +Vosges_, illustrée en opéra-comique à Feydeau. + +La campagne commençait là et s'étendait à gauche jusqu'au faubourg +Saint-Antoine. + +Le calme et le silence de cette contrée lointaine avaient déterminé le +choix de Lucrèce Dorio; ne voyant plus rien autour d'elle, elle croyait +n'avoir plus rien à redouter. + +Son isolement était sa protection. + +Tullie et deux femmes de service, qui arrivaient chaque matin de la rue +Saint-Louis, étaient ses seules compagnes en attendant de meilleurs +jours. + +La lettre arrivée de Rochefort et confiée à l'_Actéon_, avait été, +depuis le matin, cent fois prise et reprise, lue et relue: quelquefois +Lucrèce en regardait fixement l'écriture, pour apprécier le degré de +force de la main qui en avait tracé les caractères, et se faire ainsi +une idée de la force du jeune voyageur. + +La veillée était triste, une seule lampe éclairait le salon; les vitres +d'une fenêtre dont les volets n'avaient pas été fermés laissaient voir +un tableau d'extérieur, où la nuit et l'hiver associaient leur +désolation. + +Des guirlandes de neige couvraient les squelettes des arbres du jardin, +et donnaient une teinte encore plus ténébreuse à la zone du boulevard, +où Paris expirait alors dans le désert. + +Un vent aigu, voix dolente de cette nuit, secouait les flocons figés à +la cime des ormeaux de la Bastille et faisait grincer, sur son pivot, la +plume de fer qui servait de girouette à la maison de Beaumarchais. + +--Oh! ce pauvre enfant mourra dans la traversée! + +Disait Lucrèce avec des larmes dans les yeux et dans la voix. + +Plus de deux mille lieues sur mer! il y a de quoi tuer les plus forts, +et lui n'avait qu'un souffle au bord des lèvres! pauvre Maurice! + +--Avez-vous trouvé, madame, dans ce livre que je vous ai acheté hier, +quelque chose sur cet affreux pays? + +Demandait Tullie, en désignant un livre abandonné sur un guéridon. + +--Oui, oui, Tullie,--dit Lucrèce en secouant tristement la tête,--j'y ai +trouvé ce que je redoutais.... prends ce cours de géographie, ouvre-le à +la page marquée par un signet, et lis. + +Tullie ouvrit le livre et lut le passage: + +«MADAGASCAR, grande île d'Afrique, située dans l'Océan des Indes, entre +le dixième et le vingt-cinquième degré de latitude sud. + +»Les fièvres mortelles qui règnent dans ce pays empêcheront toujours les +Européens d'y former des établissements. + +»C'est un climat meurtrier, un sol partout marécageux et peu propre à la +culture, excepté à celle du riz. Les maladies endémiques de...» + +--Assez, assez,--interrompit Lucrèce,--tout le passage est sur le même +ton.... Ceux qui ont écrit cela n'avaient aucun intérêt à calomnier ce +pays; ce sont des voyageurs qui ont visité cette île, et qui ont écrit +ce qu'ils savaient bien. + +--C'est évident, dit Tullie. + +Et la vive femme de chambre, fatiguée d'une scène triste, trop longtemps +prolongée, hasarda, sur un autre ton, une réflexion accessoire qui +pouvait changer la nature de cet entretien. + +--Certainement,--dit-elle,--le citoyen Maurice Dessains est un jeune +homme fort aimable; mais je crois qu'une femme avant de donner son +affection, doit réfléchir à tous les désagréments que cette affection +peut lui rendre. + +Ainsi, madame, je ne pourrai jamais, moi, me décider à aimer une +créature frêle, maladive, souffreteuse, enfin un valétudinaire de +profession, surtout si, autour de moi, j'avais de quoi choisir dans un +cercle d'amoureux bien constitués. + +--Tullie,--dit Lucrèce,--tu es encore trop enfant; tu as le coeur de la +jeune fille; un jour le coeur de la femme te viendra.... Mais c'est +précisément à cause de cela que j'aime Maurice en songeant qu'il n'a +plus de mère pour l'aimer; je le plains, en songeant qu'il n'a plus de +mère pour le plaindre; je veux qu'à son lit de mort il emporte avec lui +l'unique et suprême consolation que lui donne mon amour.... Je te dis, +Tullie, que tu es trop jeune pour comprendre ces mystères de tendresse. +Avise-toi d'aimer quelque robuste Antinoüs, fou de lui-même, et qui +daignera t'accorder ses faveurs, et après, je t'attends au dernier +quartier de ta lune de miel. + +Tullie allait répondre quelque chose, car une femme de chambre répond +toujours, mais elle remarqua sur le visage de Lucrèce une agitation +subite. + +Au moment où sa bouche s'ouvrait, un geste impérieux la ferma. + +Lucrèce souffla sur la lampe au même instant, et, saisissant le bras de +Tullie, elle la conduisit, sur la pointe des pieds, vers la vitre, et +lui montra une ombre effrayante qui passait sur la neige du jardin. + + + + +Une veillée. + + +XXI. + +Les deux femmes, immobiles de terreur, et blotties dans l'embrasure de +la fenêtre, regardèrent longtemps le jardin, qui n'était éclairé que par +la blancheur de la neige, mais elles ne découvrirent rien qui justifiât +une première alarme. + +La bise des nuits d'hiver continuait d'agiter les petits arbustes +voisins, et leur donnait ainsi, dans les ténèbres, des aspects +effrayants. + +On aurait cru voir une ronde de spectres, ou un conciliabule nocturne de +bandits. + +Sous l'obsession d'une crise de terreur, on aime à se donner une +explication rassurante, et à récuser le témoignage de ses yeux. + +Lucrèce, qui retenait son haleine sur ses lèvres, respira dans un +sourire; elle ferma le volet intérieur, ralluma la lampe, et dit à +Tullie: + +--Mon Dieu! quelle frayeur ces arbres m'ont donnée! J'ai les racines de +mes cheveux qui me brûlent, et mon front est glacé. + +--Mais qu'avez-vous donc vu ou cru voir? + +Demanda Tullie en touchant familièrement le front de sa maîtresse. + +Je n'en sais rien, Tullie; est-ce qu'on sait ce qu'on voit, dans la +nuit! les cimes des arbres remuaient dans le jardin, et cela m'a +fait peur. + +--C'est toujours imprudent à deux femmes, dit Tullie, d'habiter une +maison comme celle-ci, dans ce désert. + +--Que veux-tu que je fasse Tullie? indique-moi un moyen de vivre; j'ai +tout essayé, rien ne m'a réussi; je veux essayer la vertu. On en dit du +bien; Voyons.... + +--Mais cet essai n'empêche pas d'avoir des locataires dans sa maison, +pour vous défendre en cas de danger. + +--Tullie, tu es un enfant. D'abord les locataires nous défendent +très-peu en cas de danger; ensuite ils vous persécutent, vous +espionnent, vous accablent de déclarations d'amour ou de haine, selon la +manière dont ils sont reçus, et de bouche en bouche, de rue en rue, de +portier en portier, ils dénoncent votre retraite à tout Paris, si bien +qu'un jour on se retrouve encore en face avec ce démon de Georges +Flamant. + +--Que le diable l'emporte, ce Georges! + +--Oh! n'attends pas cela, Tullie; le diable ne s'est jamais emporté +lui-même. Je subirai cet être infernal tant que les pauvres femmes +seront sans protection dans ce pays. + +--Et comment, dit Tullie, n'avez-vous jamais eu l'idée de vous retirer +dans une ville de province?... + +--Ne prononce pas ce mot, Tullie. Je n'aurai jamais le courage de +m'inhumer de mon vivant. Il me faut l'air de Paris pour vivre. Paris est +le seul amant que je puisse aimer d'amour, et, depuis que j'y suis +malheureuse, je l'aime davantage. As-tu seulement vu un coin de la +province, Tullie, un seul coin? + +--Jamais madame. + +--Figure-toi des villes mortes, et enterrées sous la poussière; des +citoyens qui périssent d'ennui, et qui demandent à leurs voisins +l'aumône d'une distraction; des femmes qui ne s'habillent et ne sortent +que pour l'anniversaire de la Constitution de l'an VIII; des +sous-lieutenants oisifs qui font le siège de toutes les maisons où se +cache une ombre de jolie femme; de petits théâtres qui ne jouent qu'en +hiver, et qui sont habités au printemps par des chevaux. Tullie, +j'aimerais mieux me bâtir, comme la courtisane Rhodope, un tombeau, ici, +à Paris, avec des pierres données par mes amants, qu'habiter la province +dans un palais bâti et meublé pour moi. Si je quittais Paris, un jour, +je traverserais la province, en chaise de poste, les yeux et les stores +fermés, et j'irais m'établir à la Louisiane, au Canada, ou à Pondichéry. + +--Ah! comme je vous suivrais, moi, dans cette province-là! + +Dit Tullie, en allumant un bougeoir. + +--Je comprends le coup-d'oeil que tu viens de jeter sur la pendule,--dit +Lucrèce, en s'arrachant à son fauteuil,--il est déjà minuit; c'est +l'heure qui arrive le plus vite, quand on cause le soir. + +Les deux femmes montèrent aux appartements par un escalier où semblaient +monter avec elles tous les échos du large vestibule. + +Une tristesse sourde tombait des étages supérieurs, car rien n'y +annonçait la présence des êtres vivants. + +La nouvelle chambre de Lucrèce n'était pas décorée selon le goût romain +du gynécée de la rue Mesnars. + +Elle avait gardé les traditions tapissières de l'école de Louis XIII; le +lit surtout aurait pu figurer dans l'alcôve du palais du Sommeil, sur +les monts Cimériens. + +Il étalait des couches superposées du plus suave édredon, entre quatre +piliers de bois des îles, où s'agrafaient des rideaux lourds, dont +l'envergure, quand elle se déployait le soir, protégeait le sommeil avec +quatre épaisses murailles de camaïeu. + +--Ces femmes laissent toujours ma fenêtre ouverte! + +Dit Lucrèce en entrant dans sa chambre à coucher.--Tullie, ferme tout +cela bien vite, et déshabille-moi. + +Tullie ferma portes et fenêtres, et vint se placer derrière le fauteuil +où Lucrèce renversait en arrière sa belle tête toute ruisselante de +cheveux noirs. + +--Je vais vous faire une charmante toilette de nuit, madame,--dit Tullie +en jouant avec ses petites mains dans la chevelure de sa maîtresse. + +--Je vais vous coiffer comme une nouvelle mariée.... Nous ne voyons +personne, c'est vrai; mais nous autres femmes, nous sommes un peu +coquettes pour nous; n'est-ce pas, madame? + +--Enfant! + +--Que voulez-vous, madame! vous m'avez bien effrayée tantôt, et +maintenant je chante comme l'oiseau après l'orage. Rien ne rend gai +comme la peur, quand elle a passé. + +--Eh bien! sois gaie, mais coiffe-moi. + +--Si j'étais homme, j'aurais la passion des beaux cheveux.... Elles +étaient folles, n'est-ce pas, les femmes qui se poudraient les cheveux +avant la Révolution?... c'est comme la mode des gants, elle a été +inventée par une femme qui avait de vilaines mains.... C'est aussi une +femme chauve qui avait inventé la poudre amidon.... et les autres femmes +qui ont de belles mains et de beaux cheveux sont-elles niaises de suivre +ces modes-là! + +--C'est assez juste, ce que tu me dis, ma petite Tullie, mais +dépêche-toi. + +--Ah! madame, vous êtes si belle que je ne vous quitterais plus, quand +je vous tiens sous mes deux mains.... vous voilà coiffée à +l'_hermap_..., j'ai oublié le nom que donne le coiffeur Amiel à cette +statue qui dort, au Louvre, sur un matelas. C'est une coiffure de +lit.... je vais vous défaire votre robe, ce ne sera pas long, madame.... +Mon Dieu! les belles épaules! on dirait qu'il a neigé dessus.... Voyez +comme je suis leste! je n'ai plus qu'à vous déchausser et puis je me +retire dans ma petite chambre; c'est l'affaire d'un instant.... Tenez, +madame, regardez.... je puis cacher un de vos pieds dans ma main; mes +petites mains pourraient vous servir de souliers.... Je crois qu'il +devrait être permis à une femme de chambre de baiser les pieds de sa +maîtresse... Bien! j'ai pris ma récompense, et j'attends vos derniers +ordres avant de me retirer. + +--Bonne nuit, Tullie.... Vous entrerez dans ma chambre au petit jour. + +Tullie alluma son bougeoir, s'inclina devant Lucrèce, et ouvrant et +refermant une petite porte, elle traversa un long corridor de +communication et entra dans sa chambre à coucher, en fredonnant l'air +du _Devin_. + + Quand on sait aimer et plaire, + A-t-on besoin d'autre bien? + +Lucrèce se plaça devant son miroir, et comme pour juger si elle méritait +les éloges de sa femme de chambre, elle donna quelques instants à une +petite revue de coquetterie, indispensable complément de sa toilette de +minuit. + +Le fond de la chambre, reflété par le miroir, avait une teinte sombre et +confuse, et les quatre piliers de l'alcôve, chargés de leurs rideaux +massifs, prenaient, dans les profondeurs de la glace vénitienne des +formes étranges, ce qui fit sourire Lucrèce, mais de ce sourire qui +laisse la tristesse dans le regard. + +Un murmure distinct, assez semblable à une respiration comprimée avec +effort, arriva de l'alcôve, et la jeune femme tressaillit; elle se +retourna vivement et regarda partout. + +C'était une erreur d'imagination, sans doute causée par le souvenir de +l'ombre fantastique du jardin. + +Lucrèce marcha vers le lit, avec une terreur vague dont elle ne se +rendait pas compte, et, si la honte d'avouer une peur enfantine ne l'eût +pas retenue, elle aurait rappelé Tullie sur-le-champ. + +Comme elle luttait avec cette indécision, les plis d'un des rideaux +amassés autour d'un pilier parurent s'agiter du tapis au plafond. + +Lucrèce ouvrit des yeux démesurés, et sentit brûler la racine de ses +cheveux. + +Au même instant, deux plis du rideau se séparèrent, et une tête horrible +apparut, comme une fleur de l'enfer, subitement éclose sur le lit des +Euménides, au souffle du démon. + +La jeune femme, nue et frissonnante chercha un cri de détresse au fond +de sa poitrine, mais sa langue se dessécha; elle voulut fuir, mais ses +yeux se paralysèrent; une tempête de sang éclata dans son front; ses +bras se raidirent en essayant une défense impossible; la vie s'éteignit +au fond de son coeur; elle tomba, comme tomba la plus belle des statues, +dans un temple livré à la dévastation. + + * * * * * + +Sept heures sonnaient à l'horloge du Cadran-Bleu, lorsque Tullie ouvrit +sa fenêtre pour consulter les progrès du jour. + +Elle donna un regard triste au tableau qui se déroulait devant elle. + +Toujours la neige, toujours les arbres morts; toujours les toits +couverts d'un suaire; et sur le boulevard quelques charrettes lourdes +apportant des provisions aux marchés. + +Tullie, faute d'interlocuteur, et éprouvant, comme l'oiseau qui se +réveille, le besoin de chanter, se résigna au monologue:--Il est de trop +bonne heure encore--se dit-elle en fermant sa vitre--pour entrer chez +madame. On est si heureux de dormir quand il fait froid. Il y a des +animaux qui dorment tout l'hiver. Que d'esprit ont ces animaux!... +_Entrez chez moi au petit jour_, m'a dit madame... Oh! je sais bien ce +qui l'a brouillée avec le sommeil aujourd'hui... Elle s'est couchée avec +un projet de lettre dans la tête; elle veut écrire, ce matin, au citoyen +Maurice, et il faut bien dix heures à une femme pour écrire quatre pages +à son ami... + +Le courrier de Rochefort part à cinq heures.... Je voudrais bien +pourtant qu'on m'expliquât comment une lettre envoyée à Rochefort arrive +à Madagascar, et qu'on ne paie que huit sous et demi pour deux mille +lieues, lorsqu'il en coûte trois sous par la petite poste, pour écrire +du boulevard du Temple au faubourg Germain... Ah! je vois que tout est +encore très-mal arrangé dans ce pays, malgré les six révolutions qu'on +nous a faites depuis douze ans! + +Tullie ôta sa coiffe de nuit, s'ajusta complaisamment au miroir un +bonnet à fines dentelles flottantes, épingla son fichu, serra les +cordons de son tablier autour d'une taille souple et déliée comme le col +d'un cygne, et, de la pointe de ses jolis doigts, effaçant la couche +brumeuse distillée par le froid sur sa vitre, elle dit: + +--Voilà le grand jour: c'est tout ce que le ciel peut nous donner de +plus clair, quand il économise le soleil. + +Entrons chez madame. + +Rien ne pourrait dépeindre la surprise de Tullie, lorsqu'en entrant dans +la chambre elle vit la fenêtre toute grande ouverte, et sa maîtresse +encore au lit. + +Ses regards tombèrent sur le jardin, où la neige gardait des empreintes +de pas toutes fraîches et de dimensions différentes, ce qui attestait la +visite nocturne de plusieurs hommes. + +Tullie ne donna qu'un coup-d'oeil rapide à ce tableau effrayant, et elle +se précipita vers l'alcôve pour réveiller sa maîtresse; mais le cri de +terreur qu'elle poussa ne put pas même arracher Lucrèce à son immobilité +de cadavre. + +L'intérieur de cette alcôve sombre offrait un de ces spectacles +émouvants qui ne se retrouvent que dans les villes prises d'assaut et +abandonnées aux brutales fureurs des soldats. + +Tullie, toute inondée de ses larmes, toute palpitante de terreur, ouvrit +la porte, et descendit rapidement l'escalier, sans détermination bien +précise, mais pour se réfugier dans le calme et la réflexion qui +inspirent les bons conseils. + + + + +Madagascar. + + +XXI. + +L'île de Madagascar est une petite Afrique placée à côté de la grande. + +Sur la carte, elle ressemble à une chaloupe qui suit un vaisseau. + +Une chaîne de montagnes la traverse du nord au sud, dans presque toute +sa longueur. + +Ainsi, le mont Lupata, nommé l'Arête, ou l'Artère du monde, sillonne +l'Afrique dans la même direction: ce qui semble devoir prouver que +Madagascar est un petit continent à part, et n'a pas été détaché, comme +d'autres îles, du grand continent voisin, dans quelque cataclysme +géologique. + +C'est un pays primesautier, comme l'Australie et Bornéo. + +Madagascar, est, au contraire, une mère féconde, qui a prodigué autour +d'elle des rejetons, comme une planète entourée de satellites, sur le +firmament de la mer. + +De grands cours d'eau descendent de toutes les crêtes, de tous les +réservoirs de la chaîne de montagnes qui traverse Madagascar, et cette +richesse d'humidité permanente, sous un ciel de feu, au lieu de lui +être favorable, lui a donné ces maladies endémiques, signalées par les +géographes, et redoutées par les Européens. + +Comme ces explications, toutes froides qu'elles sont au milieu d'un +récit dramatique, sont pourtant indispensables, et se rattachent à cette +histoire par le plus puissant des liens, on permettra au narrateur, +ennemi des détails intermédiaires et oiseux, de s'arrêter, en quelques +lignes, sur cette nouvelle topographie de Madagascar. + +Ces grandes eaux qui descendent des deux versants ne conservent pas leur +impétuosité torrentielle jusqu'au canal de Mozambique et à l'Océan +indien. + +Arrivées au pied des monts, elles rencontrent des plaines molles, des +terrains gras, où elles stagnent paresseusement et où leur vive énergie +s'éteint dans d'immenses marécages, bornés par les horizons maritimes. + +Voilà les foyers indestructibles des fléaux de Madagascar. + +Ce sont les marais Pontins ou le Delta du Rhône, sur une échelle à +gigantesques proportions. + +Le vent d'Afrique et le soleil de l'Inde ont épuisé le souffle et la +flamme sur ces marécages, et ils sont encore ce qu'ils étaient aux +premiers jours de la création. + +Les naturels du pays vivent, dans cette atmosphère de fièvres, comme les +paysans de Sienne et de Terracine en Italie, et d'Istres et de Saintes +en Provence. + +La terre natale a toujours l'air de prendre un soin exclusif des enfants +qu'elle produit. + +Toutefois, en regardant la carte du monde, et en songeant à l'avenir des +peuples, si providentiellement conduit vers de nouvelles destinées par +les mains de fer de la vapeur et des révolutions, il reste évident que +tant de beaux pays lointains, où la fécondité peut même supprimer le +travail, n'ont pas été créés exclusivement pour nourrir quelques +peuplades sauvages, prosternées devant des fétiches et des manitous. + +Et que les grandes migrations septentrionales doivent un jour venir +demander leur place à ces splendides festins servis par le soleil et +l'Océan, ces deux intendants de Dieu. + +Cela étant admis, on interroge les voyageurs, et non les préjugés, et +on arrive à de consolants résultats sur la question spéciale qui nous +occupe en ce moment. + +La chaîne de montagnes qui se hérisse du nord au sud de Madagascar +décrit un arc immense, de sorte qu'elle laisse, à ses deux extrémités, +de vastes plaines et des bois touffus s'étendre, d'un côté, jusqu'au cap +Marie, de l'autre, jusqu'à la baie de Diégo-Suarez. + +Aux deux pointes de l'arc, les conditions atmosphériques doivent changer +absolument de caractère, surtout vers la pointe nord. + +Sur ces tièdes rivages, on ne retrouve plus ces pernicieux courants qui +dégénèrent en eaux stagnantes et exhalent le poison et la mort; ce sont +partout des terrains légèrement accidentés, recouverts de fleurs et +d'arbres, avec les ombres tièdes, les eaux douces et les fruits doux. + +C'est l'Afrique qui vient expirer mollement sous le péristyle de +l'Inde. + +Ce sont les fécondes haleines des archipels voisins et du golfe d'Oman, +qui semblent accourir sur les mers pour enrichir l'homme ou réjouir le +désert. + +Ce sont de petits golfes, des baies recueillies, des ports vierges, qui +ont déjà reçu des noms, en attendant des vaisseaux. + +Diégo-Suarez, qui s'ouvre près du cap d'Ambre. + +Le port Louquez; les baies de Vohemare, de Nosse, d'Ifonty, de Narrenda, +et d'autres asiles que le navigateur dédaigneux a effleurés en les +abandonnant après leur baptême équinoxial. + +Mais ce serait peu de trouver dans ces vastes contrées maritimes la +fécondité du sol et la salubrité l'air. + +La Providence ne fait pas les choses à demi, quand elle veut appeler +l'homme, si l'homme oublie une fois d'être sourd. + +L'antagonisme, ce vieux fléau de la terre, et cet amusement éternel des +nations civilisées, doit se retrouver, et se retrouve avec ses haines +les plus vives, chez les peuples sauvages. + +Il ne faut pas demander aux barbares d'être plus chrétiens que nous. + +Ainsi, ne nous étonnons point de rencontrer, dans cette île immense de +Madagascar, deux nations en état permanent de guerre ouverte. + +Les Hovas et les Sakalaves. + +Nous n'ayons rien à attendre des premiers, du moins dans le présent, +mais l'avenir a des secrets de guérison pour toutes les haines. + +Or, les Hovas se sont constitués nos ennemis; ils détestent notre +pavillon, et sont toujours prêts à s'opposer de vive force, comme leur +climat, à nos établissements de Madagascar. + +Nous trouvons, par bonheur providentiel, une compensation à cette haine +des Hovas, dans l'amitié de leurs éternels ennemis, les Sakalaves. + +Ceux-ci nous accueillent fraternellement, nous aident à ravitailler et +à radouber nos navires en souffrance, nous escortent dans nos chasses +sur les bruyères du cap Saint-André. + +Nous avons là des alliés naturels qui n'attendent que nos colons pour +faire avec eux un traité d'alliance et saluer notre pavillon, hissé sur +le cap d'Ambre, à l'extrême pointe de Madagascar. + +Les Sakalaves sont tout disposés à être pour nous ce qu'ont été pour +d'autres planteurs européens les sauvages Makidas, de la baie d'Agoa, +sur un territoire africain. + +Il y a même, dans ces sympathies mystérieuses des enfants des tropiques +pour les aventuriers du septentrion, quelque chose qui fait réfléchir et +illumine d'un rayon d'espoir les ténébreuses incertitudes de notre +avenir. + +Le jour où les planteurs des huttes d'Adhel et les colons partis de +l'Atlas, se rencontreront, la charrue à la main, dans les solitudes +vierges de l'Afrique, et fraterniseront dans le plus merveilleux des +hyménées, ce jour-là sera une aurore d'un avenir nouveau, et le monde +sera sauvé par la colonisation, qui est la véritable et la seule +fraternité. + + + + +Un port sans vaisseaux. + + +XXII. + +Le 18 septembre 1800, deux jeunes gens, qui bientôt nous diront leurs +noms en causant, descendaient d'une petite colline, au lever du soleil, +et marchaient vers le rivage de cet Océan qui laisse quelques-uns de ses +flots tranquilles, dans le joli golfe de Diégo-Suarez, à la pointe nord +de Madagascar. + +Par intervalles, nos deux amis s'arrêtaient quand une éclaircie de +tamarins gigantesques leur permettait d'embrasser une vaste étendue de +mer, et ils regardaient alors avec des yeux avides jusqu'aux dernières +limites de l'horizon. + +--Croyez bien que je ne me suis pas trompé, disait le plus jeune à son +compagnon;--j'ai vu de là-haut une petite voile blanche comme du lait, +et qui s'est levée avec le soleil. + +--Mon cher Maurice, disait l'autre, vos yeux sont meilleurs que les +miens.... j'ai été, moi, exempté de la conscription pour la faiblesse de +ma vue.... ainsi, je suis obligé de vous croire sur parole.... Au reste, +il n'y a rien d'étonnant de découvrir une voile sur ces parages; nous +sommes ici comme sur le balcon d'un belvédère, et tout ce qui se passe +au large nous demande un salut. + +Sidore Brémond, votre père, dont vous avez respecté le sommeil ce matin, +nous a donné hier une leçon de géographie locale dont j'ai profité. Vous +êtes, nous a-t-il dit, au carrefour de tous les grands chemins +maritimes: A votre gauche, on arrive du Mozambique, des îles Comores et +du Zanguebar; en face, des mille ports du golfe d'Oman; à droite, de +tous les archipels et de tous les continents indiens. Quand j'habitais +Paris, je voyais de ma fenêtre, rue Coquillière, une grande maison noire +qui m'ôtait la respiration, et puis tous les fiacres qui allaient de la +rue Plâtrière à la rue Grenelle-Saint-Honoré. J'aime mieux le belvédère +de Diégo-Suarez, avec son loyer gratuit et son propriétaire absent.... + +--Alcibiade,--interrompit Maurice en frappant de la main droite sur le +bras de son ami. + +Maintenant il n'y a plus moyen de douter.... Pendant que vous parlez, la +petite voile avance.... Oh! si le vent se levait un peu, dans un +quart-d'heure elle serait ici! + +--Quelle joie d'enfant cette voile vous donne, mon cher Maurice!... et +si c'était une voile anglaise par hasard? + +--Bah! est-ce qu'il y a ici, là, sur ce cap, des Anglais, des +Espagnols, des Français? Il y a des hommes. Si nous étions en mer sous +notre pavillon, j'aiguiserais mon sabre d'abordage; mais ici, sur une +terre neutre, sur ce cap du bon Dieu, je suis l'ami de tous nos ennemis, +et je ne cherche que des mains à serrer avec les miennes. + +--Maurice!--dit Alcibiade avec une gravité comique,--Maurice, que vous +êtes loin du condamné du 14 nivôse!... + +--Est-ce qu'il peut y avoir des nivôses, ici, Alcibiade! Comprend-on la +folie de ces faiseurs d'almanachs, qui ont baptisé trois mois de l'année +avec trois horribles noms: _ventôse, pluviôse, nivôse_! qui enrhument +ceux qui les prononcent, et qui m'avaient rendu poitrinaire au deuxième +degré!... + +En causant ainsi, ils étaient arrivés à un golfe charmant, tout bordé de +verdure, et auquel il ne manquait que des vaisseaux pour avoir la +physionomie d'un port de commerce. + +C'était là que l'_Églé_ avait débarqué ses passagers, quelques mois +avant, en leur laissant toutes les ressources matérielles qui leur +étaient nécessaires pour s'y établir. + +De ce point de la côte, le regard embrassait un horizon immense, +l'infini de la mer et du ciel. + +Ce qui était un doute devint alors une vérité. + +Nos deux amis apercevaient distinctement un petit navire qui cinglait +dans la direction de Diégo-Suarez. + +--Maurice, vous avez un télescope dans les yeux,--dit Alcibiade,--vous +ne vous êtes pas trompé. Maintenant, pouvez-vous reconnaître, à cette +distance, le pavillon de ce navire? + +--C'est ce que je cherche à découvrir,--dit Maurice, en étendant sa +main droite ouverte, au-dessus de ses yeux.--Par moments je distingue +très-bien l'arrière, mais il me semble qu'il n'y a point de pavillon. + +--C'est impossible, Maurice; je ne suis pas très-fort en science +nautique, mais, en trois ou quatre mois de navigation, j'ai eu le temps +d'apprendre qu'il y a toujours un pavillon à bord d'un navire.... + +--Eh bien! celui-là n'en a pas.... j'en suis très-sûr maintenant.... +C'est une corvette en miniature; elle est découpée pour bien marcher; +quand il fait du vent, on dirait un oiseau de mer.... Elle n'a que deux +mâts, et fort penchés en arrière, comme s'ils allaient tomber.... Je +distingue six sabords, ce qui annonce un petit navire de guerre de douze +pièces de canon.... + +--Voilà une effronterie superbe! dit Alcibiade; est-elle comique cette +coquille de noix qui déclare la guerre à l'Océan indien! + +--Regardez, Alcibiade; elle vient de faire une manoeuvre très-habile, et +qui prouve qu'elle connaît ces parages aussi bien qu'un vaisseau +sérieux.... Elle a descendu vers le sud pour prendre le vent et éviter +l'_Ile de Sable_, comme nous avons fait avec l'_Églé_, un peu plus haut, +dans la même direction, pour éviter le _Banc de Nazareth_. + +--Mon cher Maurice, vous parlez comme un marin consommé.... maintenant, +je vais vous parler, moi, comme un homme qui connaît la terre.... + +--Voyons. + +--Ce petit navire me paraît suspect; un navire qui cache le pavillon de +son pays, est comme un homme qui cache son nom de famille. Je me méfie +des choses anonymes.... Si nous restons ici, à découvert, nous serons +bientôt aperçus.... Voici, à droite du golfe, un massif de tamarins +sombres comme une association de cavernes; cachons-nous là, comme des +douaniers qui flairent la contrebande, et sans être vus voyons et +attendons ce qui va venir. + +Maurice approuva d'un signe de tête, et ils descendirent tous deux vers +le point d'observation désigné. + +Malgré le secours d'une petite brise qui se leva, le navire garda la +mer, au moins encore une bonne heure. + +C'était, en effet, une miniature de goélette, qui avait, sans doute, +perdu la moitié de ses forces voilières dans quelque ouragan, et qui se +traînait sur les vagues comme un albatros blessé à l'aile. + +Quand elle entra dans le golfe, comme dans un lieu de refuge, son +artillerie resta muette et aucun bruit n'interrompit le chant des +tourterelles grises, des cailles et des perruches multicolores +domiciliées sur les arbres voisins. + +La goélette jeta un câble à terre, et un matelot l'amarra aux racines +d'un cocotier. + +L'équipage, composé de dix hommes, resta sur le pont. + +Ce golfe et cet atterrage étaient, sans doute, un pays d'ancienne +connaissance pour les gens du bord, car aucun d'eux ne daigna donner un +regard de curiosité à ce paysage primitif, à cette nature virginale, +moitié endormie dans une ombre délicieuse, moitié réveillée au soleil +de l'équateur. + +Le capitaine, qu'il était facile de reconnaître à ses gestes impérieux +plutôt qu'à ses insignes de commandement, car il était nu jusqu'à la +ceinture, s'élança d'un bond sur la mousse épaisse qui couvrait la rive, +et fit un signe à un homme de bord, son lieutenant présumé. + +Maurice et Alcibiade, en observation dans le massif d'arbres, n'avaient +pas perdu un seul mouvement du navire et de ceux qui le montaient. + +Si un entretien s'engageait entre les deux marins, nos amis se +trouvaient placés de manière à tout entendre, et jamais leurs oreilles +ne s'étaient ouvertes avec une aussi fiévreuse avidité. + +Celui des deux débarqués qui avait des allures de capitaine, se mit à +considérer avec une attention singulière toutes les variétés d'arbres +qui bordaient la rive droite du golfe; on aurait cru voir un botaniste +en travail de collection pour quelque _Flore_ indienne. + +Cependant la physionomie de cet homme excluait bien vite toute idée de +cette nature. + +Sa figure, empourprée de soleil, avait toutes les lignes et tous les +caractères saillants de l'audace héroïque; ses yeux semblaient s'être +allumés au foyer de l'équateur; ses bras nus, son col léonin, son torse +bruni et sillonné de muscles, annonçaient un exercice de luttes +vigoureuses, tout-à-fait étrangères aux moeurs du botaniste et du savant. + +Quel était donc ce mystère maritime, qui venait ainsi se proposer comme +une énigme à nos deux jeunes Européens? + +Aux premiers mots, ce mystère allait être dévoilé. + + + + +Servir son pays. + + +XXIII. + +--Capitaine, j'attends vos ordres, dit l'un des deux marins. + +--Il faut envoyer deux hommes en chasse,--dit le capitaine, en langue +française, et d'un ton résolu. + +Les cailles abondent à Madagascar, comme vous savez, il ne faut qu'une +heure pour en tuer cent. Voilà de quoi réparer votre long jeûne, en y +ajoutant une couffe de riz _benafouli_.... + +--C'est bien, capitaine.... + +--Attends encore, mon brave Marapi. Vous mettrez à bord autant de noix +de cocos que la cale en peut contenir, et vous en donnerez à nos malade +du scorbut. Le charpentier viendra choisir dans ce taillis de quoi +remplacer les deux vergues qui nous manquent, et le gouvernail qui est +avarié. Voilà le plus urgent. Nous ne resterons ici que très-peu de +jours, dès que je pourrai me remettre en mer, je doublerai le cap +d'Ambre et le cap Saint-Sébastien, pour achever de me ravitailler dans +la baie de Nosse, où nous trouverons ce qui nous manque ici. + +--Capitaine, dit l'autre marin, me permettez-vous de faire une +observation? + +--Parle, parle, mon brave Marapi. + +--Eh, bien! mon capitaine, je crois que nous pouvons trouver dans les +atterrages de Diégo-Suarez tout ce que nous trouverons de l'autre côté +de l'île. Nous sommes en septembre, les courants du canal de la +Mozambique sont très-dangereux, et je doute fort que _la Perle_, dans +l'état d'avarie où elle se trouve, puisse doubler le cap Saint-Sébastien +et entrer dans le canal. Nous risquons de faire côte sur l'île +Glorieuse, ou sur l'île Anjouan. + +--Très-bien parlé, mon brave Marapi, mais l'oeil du maître y voit mieux +que l'oeil du serviteur, et je persiste dans ma première idée. + +--Capitaine, je suis à vos ordres, dit le marin en s'inclinant. + +--Voyons, mon brave, quand _la Perle_ pourra-t-elle doubler le cap +Saint-Sébastien? + +--Après les moussons. + +--Et que ferons-nous ici, en attendant? + +--Nous vivrons de pêche et de chasse. + +--Beau métier pour des gens comme nous! Y songes-tu bien, Marapi? toi, +le lion de Java! toi, dont le nom signifie _colère du feu_! comme le +volcan de ton île! tu consens à te faire chasseur et pêcheur, comme un +Hollandais du Port-Natal, ou un planteur suédois de Trenquebar!... Et si +cet endiablé de lord Cornwallis, pendant que nous sommes en chasse, nous +relance avec une embarcation, comment _la Perle_ se défendra-t-elle?--Y +as-tu bien songé? + +--Il est vrai, capitaine, que nous sommes diablement avariés. + +--Combien avons-nous d'hommes à bord? + +--Seize, capitaine. + +--Combien en état de trouer un sabord ennemi avec un sabre et un +pistolet? + +--Huit tout au plus, capitaine.... La mer, le scorbut, et notre +malheureuse descente à Sataoli nous ont détruits tout-à-fait. + +--Bien, Marapi! tu vois donc que ce n'est pas sur la côte où je suis +qu'il y a chance de se ravitailler complètement. On trouve partout des +bois de construction, des noix de cocos, des réserves de pêche, des +forêts de chasse, mais il est plus difficile de trouver des hommes, des +recrues, des matelots, des loups de mer, pour les associer au noble +métier que nous faisons. Je ne suis, moi, ni chasseur, ni pêcheur, ni +même corsaire; je suis un ravageur d'Anglais, un épouvantail que la +France a laissé dans l'Inde, après nos désastres sur le Coromandel. + +J'ai une grande mission à remplir; j'ai un glorieux exemple à donner aux +marins, mes compatriotes, disséminés sur les deux rives du Bengale, aux +îles de la Sonde, à la Nouvelle-Hollande, au Zanguebar. Si tous les +colons de France savent m'imiter et font leur devoir, la Compagnie +anglaise des Indes est ruinée au bout de trois ans, et lord Cornwallis +n'osera plus sortir du fort Saint-Georges, qu'il vient d'élever à +Madras. Ainsi ce que n'ont pu faire Suffren et d'Estaing, ces dieux de +la mer, nous le ferons, nous, avec des coquilles de noix, plus +nombreuses que les îles Maledives et Laquedives, nous formerons une +prodigieuse escadre d'écueils flottants, échelonnés sur la route +commerciale d'Angleterre aux Indes, et toute la puissance britannique +viendra échouer contre nous. D'autres enfants de la France n'ont-ils pas +déjà réussi dans la même entreprise? + +N'as-tu pas entendu parler cent fois des flibustiers français de +Saint-Domingue? En voilà des héros taillés sur bronze! On voulait aussi +les flétrir d'un vieux surnom odieux, et voici comment ils répondirent: +Le 24 août 1781, jour de la fête du roi, ils brûlèrent, en signe de +réjouissance, deux millions de bois de Campêche, dans la presqu'île +d'Yucatan. + +Maurice et Alcibiade, embusqués dans le voisinage, avaient écouté cet +entretien avec un intérêt sans égal, et plusieurs fois ils s'étaient +fait violence pour ne pas sortir de leur retraite. + +Mais à ces dernières paroles, ils ne se continrent plus, et ils se +montrèrent, avec un visage riant, à ces deux marins. + +--Amis! dit Maurice, comme s'il eût répondu au _qui vive?_ d'une +sentinelle française, placée sur le promontoire de Madagascar. + +--Amis! répéta comme un écho, Alcibiade. + +Ces deux mots si simples, servant de réponse à une question qui n'était +pas formulée, avaient, dans ce moment, un caractère de simplicité +sublime. + +Les deux marins en entendant du bruit dans les feuilles, et en voyant +apparaître deux hommes sur un promontoire désert, s'étaient tout d'abord +placés en attitude de défense. + +Mais les joyeuses et sereines figures des jeunes gens, leurs gestes +pleins d'une grâce exquise, le charme de leurs voix qui prononçaient les +plus douces des syllabes françaises, éloignèrent toute méfiance de +l'esprit des deux marins, lesquels, du reste, n'étaient pas gens à +prendre aisément l'alarme. + +--Voilà des amis qui nous tombent du ciel fort à propos, dit le +capitaine; et d'où venez-vous donc, mes bons amis?--ajouta-t-il en leur +tendant ses mains. + +--Nous venons de Paris, dit Alcibiade en riant. + +--De Paris! s'écria le capitaine, et que venez-vous faire ici? + +--Nous venons vous rendre service, capitaine, dit Maurice d'un ton +résolu. + +--Ma foi! messieurs, j'accepte tout ce que vous m'offrirez, car j'ai +besoin de tout. Mais ceci demande quelques explications préalables. Je +suis chez moi, ici, donnez-vous la peine de vous asseoir; il me reste +à bord un quart de jambon de Labiata et quelques flacons de vieux +Constance, nous allons causer à l'ombre. Je vais d'abord vous dire qui +nous sommes: voilà Marapi, mon lieutenant, créole français, né, par +hasard, à Solo, île de Java, et moi, je suis le capitaine Surcouf. + +A ce grand nom, Maurice et Alcibiade, qui s'étaient assis déjà sur des +sièges de velours naturel, se levèrent, et ôtant leurs larges chapeaux +de paille, ils s'inclinèrent de respect devant l'Achille de l'Océan indien. + +Deux matelots descendirent du bord avec les provisions demandées, et les +quatre convives se mirent en devoir de leur faire honneur. + +Quand la première faim fut apaisée, on se livra aux longs entretiens, +selon un ancien usage des matelots avariés, usage qui remonte à ces +matelots Troyens réfugiés dans un petit golfe protecteur; Virgile a +chanté leurs infortunes navales, leurs repas sur l'herbe et leurs +longs entretiens de convives rassasiés [3]. + +[Note 3: + _Est in secessu longo locus; insula portum + Efficit, objectu laterum + .... Prima fames epulis, mensæque remotæ. + .... Longo socios sermone requirunt._] + + +Le capitaine Surcouf apprit donc, dans tous ses détails, l'histoire de +Maurice, le voyage de l'_Églé_ à Madagascar, et les projets d'une +colonie de déportation. Quand ce récit fut terminé: + +--Jeune homme, dit le corsaire en lui serrant les mains,--croyez à la +parole d'un homme qui a la plus belle des expériences, celle que donnent +les périls de chaque jour; vous avez payé, en conspirant, otre tribut à +des traductions de livres de collège. Il y a bien des manières de +conspirer; vous avez choisi la plus absurde de toutes. Vous avez +conspiré avec l'idée évidente de réussir et sans songer qu'après le +succès vous autorisiez tous vos ennemis à conspirer ensuite contre vous. +Voyez où peut aller un pays ainsi ballotté de complots en complots +indéfiniment! Moi, je me suis reconnu un penchant à faire la même chose. +Alors, je me suis dit: Conspirons contre la puissance maritime de +l'Angleterre. Les coups de canon que je tirerai n'effrayeront point les +vieillards, les femmes, les enfants et les moribonds dans les villes; +ils ne troubleront que les échos de l'Océan de l'Inde, et je ne +rencontrerai jamais en France un crêpe ou une robe de deuil que mes +cartouches de conspirateur auront noircis. Qui de vous ou de moi +raisonnait patriotiquement? + +--Permettez-moi de ne pas répondre, capitaine Surcouf, dit Maurice, +comme un écolier devant son maître. + +--Au lieu de conspirer contre Bonaparte, vous auriez dû tous venir à son +aide, quand il voulait faire une brèche à l'Orient,--poursuivit +l'illustre corsaire,--votre Directoire a été stupide comme le sénat de +Carthage, dans une situation analogue. Ainsi, les deux plus grandes +choses, tentées par les deux plus grands hommes, ont échoué par la faute +de quelques avocats ignorants et jaloux. Bonaparte a été abandonné en +Syrie, comme Annibal à Métaponte. Nous étions, tous, ici, des milliers +d'Européens et d'Asiatiques, occupés à prêter l'oreille au canon de +Saint-Jean-d'Acre; chaque jour un heureux mensonge nous apportait cette +triomphante nouvelle: Bonaparte a forcé la porte de la Syrie! il a +traversé l'Arabie déserte, il a descendu le golfe persique, il a franchi +le détroit d'Ormus, il a mis le pied sur le sol de l'Inde; à son +approche, les peuples esclaves se soulèvent des bouches du Gange aux +bouches de l'Indus et l'Angleterre de l'Asie va retrouver contre elle un +nouveau Washington venu du Nord! Hélas! nous avions trop présumé du bon +sens du Directoire!... + +Vous avez épuisé vos forces en complots, en luttes, en paroles, en +victoires, en défaites stériles. Vous croyez toujours avoir atteint +l'apogée de la puissance quand vous gagnez une bataille sur les +Allemands, ou quand vous réprimez une sédition dans Paris, et vous vous +énervez sous les tiraillements des opinions folles; vous écartelez la +France en lui prêchant l'union; vous êtes mécontents de votre passé, +vous ne savez que faire de votre présent, et vous éteignez tous les +phares allumés sur les mille écueils de votre avenir. + +--C'est dur, mais c'est vrai, capitaine, dit Alcibiade; il n'y a que la +fréquentation de l'Océan qui puisse mettre cette sagesse dans la bouche +d'un homme.... + +--Vous voyez en moi, continua Surcouf, un homme qui a de très longues +heures de nuit et de jour pour réfléchir, et qui trouve de bien rares +occasions de formuler ses pensées en langage humain. Les hommes qui +m'entourent n'aiment d'autre éloquence que celle du canon. Aujourd'hui +le ciel m'envoie deux auditeurs européens, et j'abuse peut-être du droit +de me faire écouter.... + +--Capitaine, interrompit Maurice, tout ce que vous dites nous intéresse +beaucoup plus que vous ne pensez.... + +--Eh bien! dit Surcouf, j'ajouterai quelques mots encore.... Vous aimez +votre pays, n'est-ce pas? + +--Sans doute! + +--Croyez-vous que pour servir son pays, il faille nécessairement habiter +un coin de la France, et voter pour envoyer un tribun muet au Tribunal, +ou bien être régimenté dans une des armées qui battent ces éternels +Allemands? + +--Je pense, dit Maurice, qu'il y a d'autres manières de servir son pays. + +--On sert son pays partout, continua le corsaire. Il y a deux déportés +de Sinnamary qui cultivent les mûriers de Chine dans une plantation de +Zanguebar: ils servent la France. Il y a cinq fructidorisés qui donnent +des leçons de français à la ville du Cap, à Fort-Dauphin et à Goa: ils +servent la France. Il y a cent émigrés, connus de moi, qui ont fondé, +sur les côtes indiennes, des écoles, des filatures, des usines, des +villages: ils servent la France. Vous ne sauriez croire combien l'exil +en terre lointaine inspire tous les nobles sentiments du devoir. J'ai vu +à Botany-Bay des condamnés redevenir honnêtes par orgueil national, en +face de l'étranger qui les regarde. Que ne doit-on pas attendre alors +des exilés honnêtes! Si la moitié de la France déportait l'autre moitié, +elles seraient heureuses toutes deux. + +--Je le crois, dit Alcibiade; et ce serait peut-être le seul moyen de +guérir l'incurable. + +--Monsieur Maurice Dessains, dit Surcouf, voulez-vous que je vous +fournisse une belle occasion de vous venger de votre pays qui vous +exile? + +--Je veux bien, capitaine. + +--Eh! bien! servez votre pays. + +--Ma foi, capitaine, je ne demande pas mieux. + +--Jeune homme, un de ces jours je vous montrerai à l'horizon un pavillon +anglais défendu par vingt pièces de gros calibre et cent hommes +d'équipage, et je vous dirai: Ce soir, ce navire de la Compagnie nous +appartiendra: voulez-vous arborer notre drapeau tricolore à misaine de +l'Anglais? Que me répondrez-vous? + +--Oui. + +--Très-bien! je vous pardonne votre conspiration absurde contre +Bonaparte. + +Sur ces derniers mots, on entendit un coup du fusil dans les profondeurs +du bois: des échos infinis répétèrent cette détonation, et des milliers +d'oiseaux, s'envolant de la cime des arbres, couvrirent le ciel d'un +nuage d'azur, d'écarlate et d'or. + + + + +Un pari de corsaire à pilote. + + +XXIV. + +Ce coup de feu qui retentissait dans la solitude était un appel et une +voix; c'est ce que Maurice comprit tout de suite, et il se levait pour +marcher dans le bois à la découverte de son père ou de ses compagnons, +lorsque le capitaine Surcouf l'arrêta par ces mots: + +--Restez donc ici, monsieur Maurice; vous ne connaissez pas le pays de +ce côté du golfe; vous allez vous perdre dans une forêt vierge, sans +boussole et sans Croix-du-Sud. Vos amis, qui probablement vous +cherchent, savent où ils vont; ils suivent la pente du terrain qui +conduit à la mer; ils connaissent leur direction, attendez-les ici. + +Et, prenant une carabine de la main d'un matelot qui était descendu du +bord avec une provision d'armes, il répondit à l'appel venu des +profondeurs du bois. + +Aussitôt, un troisième coup dans le lointain. + +--Maintenant,--dit Alcibiade,--ce dialogue me paraît fort clair. Nous +avons laissé couler, ici, les heures sans les compter. Nos amis de la +petite colonie se seront inquiétés de notre longue absence, et ils nous +appellent à grands coups de carabine dans le bois. + +--Nous sommes en mesure d'attendre nos amis et nos ennemis,--dit +Surcouf;--_la Perle_ est embossée avec la fierté d'un vaisseau à +trois-ponts, et elle regarde le bois avec six sabords ouverts, qui ne +sont jamais endormis. + +Les yeux des matelots étaient ouverts, comme les sabords de _la Perle_, +dans la même direction, et leurs mains caressaient les crosses des +carabines. + +On entendit bientôt un bruit confus de voix, multipliées à l'infini par +les échos des solitudes, et, dans les éclaircies de la lisière du bois, +on vit se détacher, sur la verdure des arbres, les vestes blanches des +colons européens. + +Le premier qui parut était Sidore Brémond. + +Maurice s'élança au devant de lui, et s'excusa de sa longue absence, en +lui montrant le curieux tableau que la rive du golfe encadrait. + +Cinq condamnés du 14 nivôse, vêtus en planteurs africains, robustes +comme des hommes purifiés par la mer, joyeux comme des criminels qui ont +trouvé la vie dans la mort, suivaient Sidore Brémond et contemplaient +avec des yeux ravis le spectacle déroulé devant eux. + +Surcouf s'était levé pour recevoir les nouveaux venus, et il examinait +la figure de Brémond avec cette attention minutieuse qui précède +ordinairement l'explosion d'une reconnaissance entre deux anciens amis. + +Ce doute allait être éclairci au premier éclat méridional de la parole +du pilote de l'_Églé_. + +--Il me semble que je vois la Caranque de la Seyne, quand je vois ce +coin de mer, dit Brémond en agitant son bras autour de lui. + +Voilà le bois de pins de Saint-Mandrier; voilà l'isthme des Sablettes; +c'est la même couleur d'eau et de terrain. Oh! la Seyne! la Seyne! le +plus beau pays du monde!... Cela me mouille les yeux comme à un enfant. + +--Je ne me trompe pas!--dit Surcouf en se précipitant du haut de ses +mains sur les mains du pilote. + +C'est Sidore de la Seyne!... Eh bien! est-ce qu'on ne reconnaît plus +Surcouf, le camarade du _Pluton_? + +--Surcouf!--s'écria Brémond avec un visage rayonnant comme l'équateur, +--mais qui, diable! te reconnaîtrait dans cette absence de costume! Tu +ressembles au père Tropique, en négligé d'Océan!... Oh! mon brave +Surcouf! + +--Enfants!--cria Surcouf en se tournant du côté de _la Perle_, feu de +bâbord et de tribord, pour saluer la France qui nous rend visite à +Madagascar! + +À cet ordre, _la Perle_ dérapa, et, tournant sur sa quille, elle se fit +remorquer par une petite chaloupe jusqu'à l'entrée du golfe. + +Là, ses deux flancs tournés vers les deux horizons de la mer, elle salua +de toutes ses voix les premiers colons de la République française; et le +rivage répondit, de vallons en cimes, de golfes en promontoires, comme +une terre morte qui ressuscite à la voix de Dieu. + +--Eh! donnez-moi donc des nouvelles de nos amis,--dit Surcouf, en +offrant un verre de Constance à Brémond,--comment avez-vous laissé +l'Infernet? + +--Comme on laisse une tour à l'entrée d'un port,--dit le pilote, en +avalant le nectar du Bacchus indien. + +L'Infernet est toujours un géant que rien ne peut démolir; c'est un +marin à trois-ponts. + +--Et le brave Lucas, que fait-il? + +--Il se porte bien, comme tout officier qui vient d'avoir de +l'avancement. + +--Et Tourrel du Martigues? et le brave Bettanger? + +--Ils ont été blessés à Aboukir à côté de moi. D'excellents marins, et +qui doivent aller loin si un boulet ne les arrête pas. + +--Est-ce que tu crois aux boulets, toi, Sidore Brémond? + +--Pas plus que toi; je cite un proverbe. + +--À la bonne heure! Et parle-moi un peu de Ganteaume? + +--C'est toujours un marin de terre; mais à part ce défaut, on ne peut +rien dire de lui. + +--Et Villeneuve? + +--Oh! un bon marin toujours, celui-là! mais il porterait malheur à une +barque chargée de capucins. C'est un de ces marins qui aiment la mer et +que la mer n'aime pas. + +--Brémond, j'ai gardé le meilleur pour le dernier.... + +--Cosmao? + +--Tu l'as deviné, Brémond; donnez-moi des nouvelles de Cosmao? + +--Toujours debout, comme le cap Sicié. Ah! ce ne sont pas les bons +officiers et les bons marins qui nous manquent; ce sont les amiraux.... +En partant, j'ai entendu dire que Latouche-Tréville était tombé malade. +Bon chef celui-là, mais constitution faible. Un marin ne doit jamais +garder le lit, comme un chanoine. J'ai beaucoup admiré Jean-Bart, moi, +mais quand on me dit qu'il était mort d'une fluxion de poitrine, comme +un procureur, je l'effaçai des litanies de mes saints. + +--Et maintenant, mon brave Brémond,--dit Surcouf,--veux-tu me faire +l'honneur de visiter mon vaisseau-amiral? + +--Ah! très-volontiers, Surcouf. + +--Messieurs,--dit Surcouf en s'adressant aux colons, avec un geste et un +sourire des plus gracieux,--je vous fais à tous la même invitation. En +votre honneur, j'ouvrirai un écrin d'un grand prix. + +--Tu as des perles de Ceylan à bord?--demanda Brémond. + +--J'ai mieux que cela dans cet écrin, mon brave Brémond. J'ai un collier +de bouteilles de rhum, baptisé à la Jamaïque, et qui devait être bu par +Palmer de Batavia. + +--Nous le boirons,--dirent les colons en choeur. + +--C'est avec cette planche que tu fais tant de bruit, Surcouf? + +Dit Brémond en mettant le pied sur le pont de _la Perle_. + +--Ma foi,--dit Surcouf,--si j'avais un vaisseau de cent vingt, j'en +ferais moins. + +--Il a raison,--dit Brémond,--un vaisseau de cent vingt offre trop de +marge aux boulets. En mer, _la Perle_ est invisible; il suffit d'une +vague pour la couvrir: les canonniers anglais y perdent leur poudre et +les gabiers leur plomb. + +--As-tu bien tout examiné?--dit Surcouf. + +--Mais.... oui.... tout.... il me semble. + +--As-tu découvert ce qui manque à _la Perle_? + +--C'est singulier, Surcouf; j'examine tout avec mon oeil de phoque, et il +me semble que tous les _apparaux_ et les _agrès_ sont au grand complet. + +--Mon brave Brémond,--dit Surcouf en frappant l'épaule du pilote,--il me +manque huit hommes d'équipage. + +--Je persiste,--dit Brémond en riant,--il ne te manque rien. + +--Ah! ceci est fort, Brémond! + +--Surcouf, tu es Ponentais, et je suis Provençal: voyons qui sera le +plus fin des deux. Veux-tu accepter un pari? + +--Qu'as-tu à perdre, Brémond? + +--Rien; voilà pourquoi je parie. + +--Eh bien! que veux-tu gagner? + +--Tout, parce que je n'ai rien. + +--Alors, choisis dans mon trésor de corsaire. + +--As-tu une belle parure de corail à perdre dans un pari? + +--Est-ce que nous manquons jamais de ces choses-là?... Marapi, +apporte-moi la corbeille de noces de miss Giulia Holwel. + +--C'est une Anglaise que tu vas épouser? + +--Est-ce qu'un corsaire a le temps de se marier, mon cher Brémond!... +C'est une corbeille de noces envoyée de Londres à la fille du gouverneur +de Ceylan. Elle était estimée quatre mille livres. J'arrêtai au passage +ce beau présent nuptial; je gardai pour moi ce qu'il y avait de moins +précieux, une parure de corail et un collier de perles, et j'envoyai le +reste à miss Giulia Holwel. + +--Voilà un trait charmant!--dit Alcibiade;--c'est de la belle galanterie +française en pleine mer. + +--Un jour,--continua Surcouf,--je me suis montré plus galant encore. Je +capturai à bord de l'_Emperor_ miss Anna Heatfield, qui allait se marier +à Madras, et je la rendis à sa corbeille de noces. + +--Ceci est imité de Scipion,--dit Alcibiade. + +--Erreur historique,--reprit Surcouf;--il a été prouvé que Scipion +n'aimait pas les femmes, ce qui met au néant cette bonne action de +continence, célébrée en vers, en gravures et en tableaux menteurs.... +Ah! voici la parure de corail de miss Giulia!... Maintenant, dis-moi, +mon brave Brémond, est-ce que tu vas faire un cadeau de noces à la reine +des Hovas que tu veux épouser? + +--Et pourquoi pas, si elle y consentait?--dit Brémond en éclatant de +rire. + +--Un jour, je me suis précipité des remparts de Saint-Jean-d'Acre par +dévouement à la République; eh bien! pour rendre service à mon pays, je +me précipiterais encore dans le lit de la reine des Hovas, quoique +l'abîme soit plus dangereux. + +--Je suis sûr,--dit Alcibiade,--que la reine des Hovas ferait des +bassesses royales pour avoir cette parure de corail. + +--Pauvre femme!--dit Brémond en serrant la parure dans sa poche,--elle +ira pêcher du corail où elle voudra, mais pas ici... + +--Tu regardes donc notre pari comme gagné? + +Interrompit Surcouf en riant. + +--Comme gagné, Surcouf. + +--Mais au moins, mon brave Brémond, tu devrais me faire connaître le +pari. Tu es plus corsaire que moi, en ce moment. + +--Nous avons parié,--dit Brémond,--qu'il ne manquait rien à bord de _la +Perle._ + +--Oui, Brémond. + +--Bien! Combien avais-tu d'hommes d'équipage avant tes malheurs? + +--Vingt-quatre. + +--Combien t'en reste-t-il pour continuer la course? + +--Brémond, j'en ai perdu huit, il m'en reste donc seize. + +--Surcouf, tu as perdu ton pari; il ne te manque rien. Compte: nous +sommes vingt-quatre combattants à bord; il ne manque au large que +l'Anglais. + +Les condamnés du 14 nivôse ôtèrent leurs chapeaux en criant: + +--Vive la France! vive la République! vive Surcouf! + +--Ah! j'ai perdu! + +Dit Surcouf en inclinant la tête. + +--Maurice, mon enfant,--dit Brémond en lui donnant la parure de corail, +--voilà le cadeau de noces de ta femme, Louise.... quand tu +l'épouseras!... pas avant, bien entendu! + +--Est-elle en sûreté, au moins, votre belle fiancée? + +Demanda Surcouf à Maurice. + +Maurice regarda son père, comme pour le prier de répondre. + +--Elle est à la ferme hollandaise des familles Van-Gelden,--dit +Brémond;--d'honnêtes planteurs, des patriarches que Noé a, je crois, +déposés sur le cap d'Ambre, en passant. Toutes nos femmes sont là. Nos +hommes campent à Sea-Hill, le jour, sous des arbres, la nuit, sous les +étoiles, qui sont chaudes ici comme des soleils. C'est ce brave citoyen +Alcibiade, le jeune homme le plus corrompu du défunt Directoire, qui a +tout réglé dans la colonie des deux sexes, et lui a donné la +Constitution de l'an X. + +Alcibiade s'inclina comme un législateur justement félicité. + +Surcouf écoutait Brémond avec une distraction marquée; ses yeux se +tournaient à chaque minute vers l'horizon du golfe d'Oman, et sa figure, +toujours sereine, était traversée de quelques lignes soucieuses: au +dernier mot de Brémond, il fit un signe à Marapi, qui courut à +l'arrière, et lui apporta sa lunette d'approche. Au même instant, tous +les yeux se plongèrent avec avidité dans la direction du nord. + +-C'est un trois-mâts, navire marchand! + +Dit Brémond, en roulant ses doigts devant ses yeux. + +--Un superbe trois-mâts!--dit Surcouf;--un vaisseau de la Compagnie.... +il vient de Surate ou de Bombay, vent arrière et bonne brise.... Marapi, +crie au charpentier de monter à bord avec ses deux vergues; le +gouvernail est réparé, c'est l'essentiel. On a travaillé lestement, et +on a bien fait.... Enfants, à vos pièces!... Il nous reste cinq heures +de jour.... Pilote Brémond, il faut gagner votre pari complètement.... +Placez-vous au gouvernail... et toutes les voiles dehors!..... La +_Perle_ est en convalescence, cette promenade la guérira. + +Les déportés crièrent trois fois: + +--Vive Surcouf! + +Un d'eux lui dit: + +--Nous sommes des recrues, capitaine, instruisez-nous; qu'avons-nous à +faire? + +--Ce que je ferai, répondit Surcouf. + + + + +Le Swan. + + +XXV. + +Le charpentier, après cinq heures de travail assidu, n'avait pu, même +avec l'aide de deux matelots, donner à son travail toute la perfection +désirable; mais _la Perle_ était si bien découpée pour la manoeuvre, +qu'elle se passait d'une restauration minutieusement faite dans toutes +les règles de l'art nautique. + +À peine eut-elle gagné la mer, qu'elle prit le vent et glissa comme un +navire qu'on lance au flot par la rainure d'un chantier de +construction. + +Maurice et Alcibiade, revenus enfin de la surprise où les avait jetés +cet incident inattendu, se communiquèrent, à l'écart et à la hâte, +quelques idées, en redoutant toujours qu'un ordre du capitaine vînt +imposer silence à tout l'équipage dans ce moment solennel. + +--Croyez-vous que la campagne sera longue, Maurice? demanda Alcibiade +avec un sourire sérieux. + +--C'est justement ce que j'allais vous demander, Alcibiade. + +--Alors, Maurice, je vais vous faire la réponse que vous m'auriez faite; +je n'en sais rien. + +--Avec un diable d'homme, comme ce Surcouf, on sait quand on part, et... + +--Voilà tout ce qu'on sait, interrompit Alcibiade. + +--Au moins, si... + +--Eh bien? au moins, si... + +Maurice se tourna du côté de la terre, et ses yeux se voilèrent de deux +larmes honteuses. + +Le rivage fuyait de toute la vitesse de _la Perle_; les grands arbres +s'abaissaient vers le sol; les collines se mettaient au niveau des +plaines, bientôt de Diégo-Suarez au cap d'Ambre, il ne restait plus +qu'une ligne confuse, un nuage parallèle à l'horizon. + +--Au moins, si vous aviez dit le plus léger des adieux à Louise, +poursuivit Alcibiade; vous voyez, Maurice, que je sais ramasser une +phrase quand on la laisse tomber. + +--Je vous remercie de ce soin, Alcibiade. + +--Maurice, la terre disparue oubliez la terre. Soyez à votre devoir. La +femme nous empêche souvent d'être un homme, quand le péril est venu. + +--Oh! ne craignez aucune faiblesse pour moi, Alcibiade, mon père est +ici. + +Le capitaine Surcouf, qui était descendu dans l'entrepont, remonta, et +fit cesser par sa présence tous les entretiens engagés parmi les marins +auxiliaires. + +Surcouf avait revêtu son costume de fête; un large pantalon de toile +blanche, bordé sur les coutures, de boutons de nacre sans nombre; une +veste de crêpe de Chine bleu, légère comme un tissu d'ailes de colibri; +un gilet blanc, à larges revers, garni de perles à toutes ses +boutonnières, une cravate de soie noire, mince comme un collier d'ébène +fluide, et un chapeau plat de paille de riz, timbré d'une cocarde +tricolore, de la plus grande dimension. + +Alcibiade qui n'était pas tout-à-fait corrigé de ses habitude +mythologiques, s'écria, en voyant apparaître Surcouf: + +--Il ressemble au Neptune de l'Océan de l'Inde; il ne lui manque qu'un +trident de corail! + +Surcouf agitait dans sa main droite, au lieu de ce trident, un sabre +d'abordage, qui n'avait jamais vu son fourreau; c'était une bonne lame +d'Orient, aiguisée partout et emmanchée dans un treillis de fer, +solidement construit. + +Ainsi préparé au combat, cet homme, debout sur la dunette, dominant au +regard tous les horizons, échangeant avec le soleil la flamme de ses +yeux, semblait distribuer les trésors de son audace à quelques matelots, +perdus sur l'abîme, et les rendre dignes de la domination de l'Océan. + +Il fit un signe à Maurice, et le jeune homme s'avança. + +--Eh! bien, monsieur Maurice, lui dit Surcouf, que pensez-vous de ce que +vous voyez en ce moment? + +--Je pense à faire ce que vous ferez, capitaine. + +--Cette conspiration est-elle de votre goût? + +--Oui, et je suis fier d'être votre complice. + +--Regardez, Maurice, si votre imagination de conspirateur citadin a +jamais rêvé quelque chose de plus beau! si votre jeune esprit, qui vous +entraînait aux nobles aventures, a jamais conçu quelque chose de plus +grand! L'Océan est partout; nulle part la terre. Là-bas un vaisseau +anglais avec vingt-quatre pièces de canon; ici un navire d'enfant et +quelques grains de poudre. Un duel à mort qui se prépare, et pour seul +témoin le soleil! + +À la voix du héros de l'Inde, tous les matelots et les déportés accourus +autour de lui bondissaient d'enthousiasme, et agitaient leurs armes dont +les éclairs se croisaient, avant la foudre prête à sortir. + +Sidore Brémond, muet et calme à sa barre, conduisait le gouvernail avec +l'expérience d'un pilote habitué à tous les périls, à toutes les fêtes, +à toutes les mers: en ce moment il se regardait comme le père de tous. + +Les lunettes d'approche de _la Perle_ permettaient déjà de voir la scène +qui se passait à bord du navire ennemi. + +Les matelots et les nombreux passagers semblaient en proie à une anxiété +des plus vives; dans le lointain, _la Perle_, toute couverte de ses +voiles, de ses flammes, de ses pavillons, avait un air sinistre, malgré +la folle gaîté de ses allures, et les matelots anglais, qui brossent +tout avec soin, brossaient déjà les boulets, où luisent les armoiries de +la Licorne et du Lion. + +Surcouf s'approcha du pilote, et, s'asseyant à son côté, il lui dit: + +--Je viens un instant tenir conseil de guerre avec toi. + +Le pilote et le capitaine parlèrent bas, et on se mit à l'écart pour +respecter leur entretien. + +Deux matelots, montés de l'entrepont, jetèrent devant l'équipage tout un +arsenal d'armes de choix; toutes les mains se précipitèrent sur elles, +comme des avares sur un trésor mis au partage. + +On eût dit que _la Perle_ n'était peuplée que d'Achilles découvrant des +armes au gynécée de Scyros. + +--Deux mots à la hâte,--dit Alcibiade en tirant Maurice à l'écart; +--comment trouvez-vous ce vaisseau anglais? + +--Quoiqu'il soit encore très-éloigné, ce vaisseau me paraît superbe. + +--Trop superbe! Maurice: je viens de l'examiner à la lunette; il est au +moins vingt fois plus grand que _la Perle_. Nous allons assister à une +expérience navale fort curieuse. C'est le nain qui va essayer de prendre +le géant. Le prendra-t-il? + +--Pourquoi pas, Alcibiade, notre Surcouf connaît son métier. + +--Je crois qu'il abuse de ses connaissances, cette fois. + +--Vous doutez donc du succès, Alcibiade? + +--J'en doute si fort, que si nous prenons ce gros vaisseau, je croirai +toujours que c'est ce gros vaisseau qui nous a pris. + +--Enfin le problème va s'éclaircir... + +--Quant à moi,--dit Alcibiade, en chargeant ses pistolets d'abordage, +--je suis digne de mon ancêtre Albert de Saint-Blanchard, qui, envoyé +comme ambassadeur civil auprès de don Juan d'Autriche, fut obligé +d'assister, malgré lui, à la bataille de Lépante, en 1571, où il fut tué +sur un vaisseau espagnol, toujours malgré lui. + +FIN DU DEUXIÈME VOLUME + + + + +Coulommiers.--Imprimerie de A. MOUSSIN. + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le transporté (2/4), by Joseph Méry + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE TRANSPORTÉ (2/4) *** + +***** This file should be named 36001-8.txt or 36001-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/6/0/0/36001/ + +Produced by Mireille Harmelin, Valérie Auroy and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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